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VUES GENERALES
Sur les moyers de concilier Pintéret du
Commerce national avec la profpérité
des Colonies ;
PAR M. DE THEBAUDIERES,
Ancien Procureur Général au Confeil Supé
rieur du Cap, Député de S. Domingues --- Page 4 --- --- Page 5 ---
VUES GENÉRALES
Sur les moyens de concilier Fintérét du
Commerce nationalayec la profpérité
des Colonies.
PAR M. DE TREBAUDIERES, Député
de Saine-Doningue.
Peus la Colonie de Saint- Domingue
approche du terme où elle doit participer au
bonheur public, & recevoir l'infuence d'une
fage Conflitution, plus fes ennemis font
d'efforts pour la retenir dans les entraves qui
ont depuis long-temps fait gémir fes Habitans.
Ce qui affige davantage les Députés chargés de réciamer, dans le fein de PAffemblée
Nationale, cette précieufe égalité de principes
qui doivent régir les Sujets d'un même Empire, c'eft de voir le Miniftre de la Marine,
qu'ils ont eux-mêmes rappelé à la place qu'il
occupe, perfifer dans fes préventions & fe
réunir à leurs adverfaires.
Que d'obflacles n'ayoit-on pas oppofés
que de faux raifonnemens n'avoit-on pas fait
valoir pour les empêcher d'êure admis à cette
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augufe repréfentation de toutes les Provinces
du Royaume ! Il fembicit qu'ils ne devoient
être comptés pour François que lorfqu'il s'agiroit de les faire contribuer aux charges de la
Monarchie.
Un fyftéme auffi injufte a été profcrit par
PAffemblée Nationale.
Aujourd'hui, les ennemis des Américains
François , imbus des mêmes idées qui ont
fait perdre à l'Angleterre une des belles parties de fa domination 3 voudroient encore
les fruftrer du fruit du triomphe de la raifon 2
& les rendre étrangers à une Conflitution à
laquelle ils ont Phonneur de concourir.
Cette prétention, trop ridicule pour être
dangereufe, ne mériteroit pas d'être combattue,
*,
Cependant, comme il n'y a pas d'erreurs s
point de faux fyftême qui ne puiffent répandre quelques nuages fur la meilleure caufe
nous devons nous défendre.
Qu'ef-ce qui a donné lieu à l'attaque
récente du Commerce? Une queftion bien
fimple.
Lorfque la Métropole, en fermant la fortie
de fes ports à la denrée de premiere néceffité,
& en y introduifant tous les blés étrangers
qu'elle peut fe procurer au plus haut prix,
il n'y a pas d'erreurs s
point de faux fyftême qui ne puiffent répandre quelques nuages fur la meilleure caufe
nous devons nous défendre.
Qu'ef-ce qui a donné lieu à l'attaque
récente du Commerce? Une queftion bien
fimple.
Lorfque la Métropole, en fermant la fortie
de fes ports à la denrée de premiere néceffité,
& en y introduifant tous les blés étrangers
qu'elle peut fe procurer au plus haut prix, --- Page 7 ---
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a peine à nourrir fes Habitans & à les raffuurercontre la frayeur de la difette, une Colonie qui eft à deux mille lienes, qui ne
peut conferver au delà de quatre mois la
farinc qui luiellapportée, eft-elle obligéed'attendre de cette même Métropole la denrée
quilui manque, & doit- elle fe condamner à
périr de faim, plutôt que d'ouvrir fes ports à
une puiffance étrangere, qui confent à lui
apporter l'aliment dont cllea le plus urgent
befoin ?
On ne croira pas un jour qu'une queflion
femblable ait pu être agitée férieufement
dans ui fiecle de lumieres, au milieu des
principes de la liberté publique, & fous les
regards de PAffemblée Nationale.
Voilà pourtant le point de divifion des
Commerçans & des Colons de Saint - Domingue.
Nous difons au Commerce : Niez * vous
que, dans le cours des années 1788 & 1789,
laFrance ait eu à peiné de quoi fe nourrir,&
qu'un Arrêt du Parlement de Bordeaux ait arrêté la fortie des blés même pour les Colonies ?
Oferez-vous foutenir que, malgré Pintrodudion des farines étrangeres que nous nous
fommes procurées, contre votre gré, elles
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(6)
r'ont pas été à un très-haut prix, & que
plufieurs quartiers de PIfle de Saint-Domingue n'en ont pas manqué?
Si vous êtes forcés d'admettre ces faits incontellables, convenez dond qu'une loi qui
nous obligeroit à ne manger que le pain qu'it
vous plairoit de nous apporter, feroit la loi
la plus barbare, la honte du
P
fiecle qui l'auToit créée, & qu'il n'y auroit aucune puilfance
fur la terre capable de la maintenir.
Lorfqne nous difons que l'Ordonnance, qui
hanore M. du Chilleau, parce qu'au rifque
de perdre fa place de Gouverneur Général,
4 il a fauvé la Colonie des horreurs de la famine, eft calquée fur une femblable qui a :
été rendue par MM. d'Argout & de Vaivre
en 1778; on nous répond qu'il n'y a pas de
bonne foi à citer cette Ordonnance, parce
qu'on étoit en guerre lorfqu'elle a été publiée. D'abord, il n'y avoit pas encore elt
d'hoflilités commifes à l'époque où elle a été
rendue. En fecond lieu, qu'importe qu'on
foit affiégé par les ennemis ou par la famine?
Il n'y a pas d'ennemis plus terribles qu'elle.
En 1778, les Corfaires bloquoient nOS ports;
en 1789, la difette nous fermoit les votres.
Qnobjede que cette Ordonnance, émanée.
ée. D'abord, il n'y avoit pas encore elt
d'hoflilités commifes à l'époque où elle a été
rendue. En fecond lieu, qu'importe qu'on
foit affiégé par les ennemis ou par la famine?
Il n'y a pas d'ennemis plus terribles qu'elle.
En 1778, les Corfaires bloquoient nOS ports;
en 1789, la difette nous fermoit les votres.
Qnobjede que cette Ordonnance, émanée. --- Page 9 ---
de la jufle fenfibilité du Gouverneur, n'étoit
pas fignée de lIntendant. Eh bien, qu'eftce que cela prouve? Que P'un étoit humain,
éclairé; que l'autre étoit injufte, impitoyable, & que, fous l'ancien régime 5 un des
deux Adminifrateurs pouvoit faire périr Ja
Colonie, en fe refufant aux vues bienfaifantes de fon Collegue, fi ce Collegue avoit
eu la foibleffe de craindre fon rappel.
Il réfulte de cette vérité, qu'il efl indifpenfable de fubftituer à cette autorité arbitraire
une puiffance fage, éclairée 2 & foumife à
l'intérêt public. Comment la former cettepuif
fance ? En établiffant dans nos Colonies des
Affemblées Provinciales & Coloniales.
Ces Affemblées, compofées de Propriétaires, de Négocians, s fipuleront les intérêts
de la Colonie s créeront des Réglemens de
Police 2 qui feront fandionnés par le Sou-,
verain, , & qui formeront alors un rempart
contre le defpotifimne des Miniftres & des Adminiftrateurs de la Colonie:
Le Gouverneur aura dans fes mains la
puiffance exécutrice 5 mais cette puiffance
fera limitée par la loi, en temps de paix,
& il ne fera autorifé à la franchir que dans
des momens de crife, oùt le falut public
exigera qu'il s'en écarte; & encore fera-t-il.
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18 )
iinl jour, refponfable de l'abus qu'il auroit pu
faire de ce pouvoir illimité,
Nous ne nous propofons pas de brifer lcs
liens qui uniffent lc Commerce de France
aux Colonies; c'eft de la France feule que
nous entendans recevoir nos vins, nos toiles, tout CC qui fort de fes Manufadures.
Mais comment pourrions-nous nous affujettir
à attendre d'elle feule nos farines, lorfque
nous fommes témoins de la détreffe de nos
Concitoyens, & que nous voyons qu'il faudroit leurarracher leur fubliftance, pour nous
fournir la nôtre ?
Comment confentirions 1 nous à ne pas
nous acquitter du prix de notre comeftible, 2
en donnant en échange la denrée que nous
recueillons, lorfque nous n'avons pas un
numéraire fuffifant pour pourvoir à nos be-,
foins ?
Neft-ce pas vouloir nous rendre plys
efclaves que nos Negres, que de s'oppofer
à ce que nous recevions notre fubfiftance
de ceux qui veulent bien nous l'apporter,
lorique ia Métropole efl dans l'impollibilité
de le faire?
Le comble de linjuflice n'ef-il pas de dire
a un Peuple cultivateur. : (( Votre principale
32 richelle, le fruit de yotre culture, efl du,
voir à nos be-,
foins ?
Neft-ce pas vouloir nous rendre plys
efclaves que nos Negres, que de s'oppofer
à ce que nous recevions notre fubfiftance
de ceux qui veulent bien nous l'apporter,
lorique ia Métropole efl dans l'impollibilité
de le faire?
Le comble de linjuflice n'ef-il pas de dire
a un Peuple cultivateur. : (( Votre principale
32 richelle, le fruit de yotre culture, efl du, --- Page 11 ---
(9)
> fucre, du café; eh bien, vous ne pourrez
> payer votre nourriture ni avec du fucre ni
> avec du café>,
Voilà cependant le fyflême étrange que
l'on veut établir. Veut-on mettre la bonne
foi, la loyauté à la place d'un intérêt perfonnel ? Que l'on faffe un Réglement, par
lequel le Commerce de France aura la faculté
exclufived'approvifionner notre Colonie, fous
la condition expreffe que toutes les fois que
lc baril de farine fuperfine de Moiffac, pefant
180 livres net, s'élevera au deflus de IOO liv.,
argent de la Colonie, & la farine commune
au defius de so livres 3 il fera libre à la Colonie de s'en procurer chez Pétranger à un
plus bas prix, & de la payer en denrées du
pays. En Angleterre, on arrête P'exportation
du blé, lorfqu'il monte à un certain prix; chez
nous 3 on permettra Pimportation lorfqu'il
s'élevera au deflus de celui défigné par la
loi,
On pourroit faire un Réglement dans le
même efprit de juftice, relativement à la
traite dcs Noirs; il en réfulteroit que le
Commerce de France auroit toujours la préférence pour les objets de confommation &c
de befoin 3 mais qu'il ne pourroit pas abufer
de la néceflité pour faire la loi à la Colonie, --- Page 12 ---
(103
Les Commerçans parlent fans ceffe des
avantages qui réfultent pour la France du
Commerce maritime ; mais que feroit - il
ce Commerce fans nous , fans nos propriétés ? Plus ils releveront Pimportance de
ce Commerce s plus ils feront fentir la
néceffité de nous protéger. S'ils nous enlevent le fruit de notre travail, en mettant
à un prix arbitraire nos comeftibles & tous
les objets qu'ils nous fourniffent, ils nous
épuifent & nous ôtent la faculté de rendre 1.
à la culture ce qu'elle donne à nos fueurs.
Les Manufadures de France même en fouffriront ; car nous n'achetons que de notre
fisperflu les étoffes, les bijouteries, & tous
les objets de luxe qu'on nons apporte.
Il eft de Pintérêt de la France que nous
foyons riches, 2 parce que notre richeffe finit
toujours par fe verfer dans fon fein.
Il eft de fon intérêt que nous foyons heureux s parce que le bonheur nous attache
à nos propriétés, 9 & les rend plus productives.
Il eft de fon intérêt que nous foyons gouvernés par de bonnes lois. 3 parce qu'elles
feules peuvent. nous faire profpérer, & nous
attacher invariablement à notre. mere Patrie.
la France que nous
foyons riches, 2 parce que notre richeffe finit
toujours par fe verfer dans fon fein.
Il eft de fon intérêt que nous foyons heureux s parce que le bonheur nous attache
à nos propriétés, 9 & les rend plus productives.
Il eft de fon intérêt que nous foyons gouvernés par de bonnes lois. 3 parce qu'elles
feules peuvent. nous faire profpérer, & nous
attacher invariablement à notre. mere Patrie. --- Page 13 ---
( II) )
'A entendre les Commerçans 3 il fembleroit qu'ils ne peuvent exifter que par notre
gêne & par notre efclavage. Qu'ils connoiffent peu leurs intérêts ! Croicnt-ils que nous
préférerons de donner nos denrées & notre
numéraire à des étrangers, lorfqu'ils nous
entretiendront dans une heureufe abondance,
& lorfqu'ils n'abuferont pas de notre détreffe
paffagere ? Tout ce que nous recucillons,
tout ce que nous amaffons eft pour eux.
Le luxe, les fantaifies des Colons feronc
toujours une fource de richeffe pour le
Commerce de France, lorfqu'il nous mettra
à même d'exifler heureufement. Cette vérité
eft bien fentie par les grands Négocians 5 il
n'ya que ceux qui voient leurs intérêts en petit
qui peuvent la méconnoitre Je ne veux pas
m'y arrêter plus long-temps, & je paffe à un
objet plus férieux.
Les Miniftres du Roi ont adreffé à PAL
femblée Nationale un Mémoire, parl lequel ils
lui demandent des éclairciffemens fur ce qui
concerne les Çolonies.
Je me plais à croire que ce Mémoire a été
infpiré par la bonne foi, par la crainted'une
infurredtion funcfe de la part des Negres 3
par la prévoyance des troubles, dont une
puiflance rivale fcroit peut-être tentée de pro- --- Page 14 ---
(1 12 )
fiter, pour ravir à ia France la Colonie à laquelle nous préparons une Conftitution qu'elle
défire depuis fi long-temps.
Ni le voCi de nos Commettans, ni celui
de PAfTemblée ne font de fouftraire la Colonie à la puiflance éclairée du Gouverneur
Général & de PIntendant.
Les Miniftres obfervent qu'iz importe qu'il
foit pourvu aux objets d'utilité publique 6
urgens ; que le Roine pouvant exercer ce pouvoir parlui-meme, il doit réfider au fein de la
Colonie méme.
C'eft précifément ce que demandent les
Habitans de Saim-Domingue; 8, pour remplirce vocu G fage, ils nous ont chargés d'infifter auprès de PAffemblée Nationale, pour
quc la Colonie foiuautorifcea.e.conmlimerdes
Affemblées de département, qui formeront
des Réglemens adaptés aux, trois chefs-lieux
qui la partagent, qui donneront leurs avis,
par écrit, aux deux Adminiftrateurs fur tout
ce qui concernera l'ordre & le bien général de
la Colonie.
Le Miniftre de la Marine, qui n'ignore pas
l'exiftence de ces demandes 9 auroit pu les
rappeler à PAffemblée Nationale, &requérir,
de concert avec les Députés des Colonies 2
qu'clles fuffent proyifoirement décrétées. Les
mens adaptés aux, trois chefs-lieux
qui la partagent, qui donneront leurs avis,
par écrit, aux deux Adminiftrateurs fur tout
ce qui concernera l'ordre & le bien général de
la Colonie.
Le Miniftre de la Marine, qui n'ignore pas
l'exiftence de ces demandes 9 auroit pu les
rappeler à PAffemblée Nationale, &requérir,
de concert avec les Députés des Colonies 2
qu'clles fuffent proyifoirement décrétées. Les --- Page 15 ---
(13)
Affembiées Provinciales fe feroient conflituées, organifées d'aprés lc décret national ;
elles auroient travaillé à Pétabliflement de
leur régime particulier 3 à la rédadion dcs
lois générales qui auroient pu être décrétées
par PAffemblée Nationale dans la préfente
feflion ; &c fous très-peu de temps, l'ordre
lc plus parfait auroit régné à Saint-Domingue.
Heureufement il n'y a encore rien de prononcé fur le mémoire des Miniftres, & PAC
fembléc à laquelle j'adreffe mon travail, fera.
à même de diffiper leurs alarmes & d'éclairer
leurs doutes.
Jamais miffion n'a été plus orageufe & plus
contrariée que l'eft cclle des Députés des
Colonies. Tantôt ce font les préventions du
minifere,tantotlesréclamationsduCommmerce
qui s'élevent contre nous, enfuite viennent
les amis des Noirs, qui fans doute font les
ennemis des Blancs, leurs freres, dont ils préparent le maffacre, phis tout à coup nous
fommcs affaillis par les hommes de couleur.
Nous n'aurons pas de peine à triompher de
nos adverfaires, car nous ne demandons que
juflice.
Dans le moment oùt le voeu de la Colonic,
pour la plus grande profpérité du Royaume, --- Page 16 ---
(14)
feroit de fe procurer unl bien plus grand
nombre de Negres, une fociété, infpirée par
un zele aveugle, s'écrie, non feulement il
ne faut plus permettre que le Commerce conduife des Negres dans les Colonies, il faut
encore licencier tous ceux quiy font.
Je ferai deux obfervations fimples, 1°. Si
l'Affemblée Nationale rendoit un pareil décret, qu'en réfulteroit-il? L'Angleterre, ia
Hollande, le Portugal, PElpagne, n'en feroient pas moins la traite des Negres; n'ayant
plus la France en concurrence, ils les auroient
à meilleur marché, 3 & approvilionneroient
plus facilement leurs Colonies. Qu'eft-ce que
l'efclavage y gagneroi:? Nos Colonies feroient
détruites, celles de nos rivaux feroient florif
fantes, & la dette nationale, mife fous la fauvegarde de l'honneur & de la loyauté Françoife,
feroit impoffible à acquitter : efl-ce là le vocu
des amis des Noirs?
2°. Si l'Affemblée rendoit un. décret qui
affranchit les Noirs, que deviendroient ces
hommes libres ? Les ferez-vous Propriétaires,
& les Blancs Efclaves ? Il faut que Pune des
deux claffes travaille 3 Ou qu'elles périffent
toutes deux : or, comme il eft reconnu que
le Blanc ne peut pas travailler à la terre 2 &
quele Noir, Daturellement pareffenx, n'y tra-
des Noirs?
2°. Si l'Affemblée rendoit un. décret qui
affranchit les Noirs, que deviendroient ces
hommes libres ? Les ferez-vous Propriétaires,
& les Blancs Efclaves ? Il faut que Pune des
deux claffes travaille 3 Ou qu'elles périffent
toutes deux : or, comme il eft reconnu que
le Blanc ne peut pas travailler à la terre 2 &
quele Noir, Daturellement pareffenx, n'y tra- --- Page 17 ---
(15)
vaille que forcément, vous condamnez donc
cette terre fi féconde, à la ftérilité, & fes Habians à la mort?
Certainement la Métropole & PEtranger ne
porteront pas dans les Colonies, du vin, de
la farine, & tous les objets qu'iis y portent
fi on ne leur donné en échange les productions du Pays, ou du numéraire 5 s'il n'y a
plus ni produdions, ni numéraire s avec quoi
feront-ils les échanges ?
Ainfi, d'après ce beau fyftême, les Blancs,
les Negres des Colonies Françoifes, &le Commerce de France font anéantis.
Voilà pourtant à quels écarts conduit un
enthoufiafme qui n'eftéclairé par aucune Collfidération, & immole la raifon à une vaine
idéede célébrité.
Je n'ai encore rien dit de relatif à la juftice
individuelle ; lAffemblée Nationale pourroitelle, fans bleffer, l'équité, tenir ce langage
aux Propriétaires des Colonies: < Vous avez
) acheté fix cent mille Negres des Commer-
>> çans François, fous l'autorifation du Gou-
> vernement ; ils vous reviennent les uns dans
> les autres à douze cents millions: vous aviez
> la faculté de les revendre plus ou moins,
> d'en exiger un travail proportionné à leurs
> forçes: eh bien, vous allez perdre ce droit --- Page 18 ---
(16 )
> que vous aviez acquis fous l'autorité de la
> loijcesNegres, qui faifoient votre propriétés
> ne font plus à vous, ils font à eux, il leus
) eft libre d'aller s'établir fur tel point des
> Ifles qu'illeur plaira ; vous cultiverez vous-
> mêmes vOs Habitations, ou vous les leur
> abandonnerez; il réfultera de là, quefivous
> devez au Commerce François une partie de
> vos acquifitions, vous ferez banqueroute,
) que les Négocians qui vous ont fait des
>> avances manqueront à leur tour; mais c'eft
> un malheur auquel il faut tous vous fou-
> mettre >.
Si PAfTemblée Nationale, voulant atl contraire concilier l'équité avec le défir de procurerla libertéauxl Negres, chargeoitla Nation
du rembourfement du prix de Pacquifition de
ces mêmes Ncgres, envers les Propriétaires,
oùt souveroit-elle un milliard, atiquel s'éleve
au moins la valeur de cette propriété, & à
peu près trois milliards, pour la valeur deleurs
propriétés foncieres ?
Je fuis ami de l'humanité autant que les
amis des Noirs; mon attachement pour elle
eft plus prévoyant & plus éclairé que celu
dont ils fe parent; 3 mais quoique Pexiflence
de ma fortune ticnne à mon Habitation &aux
Negres qui la cultivent, je faurois en faire le
facrifice,
atiquel s'éleve
au moins la valeur de cette propriété, & à
peu près trois milliards, pour la valeur deleurs
propriétés foncieres ?
Je fuis ami de l'humanité autant que les
amis des Noirs; mon attachement pour elle
eft plus prévoyant & plus éclairé que celu
dont ils fe parent; 3 mais quoique Pexiflence
de ma fortune ticnne à mon Habitation &aux
Negres qui la cultivent, je faurois en faire le
facrifice, --- Page 19 ---
(17)
facrifice, fi cC facrifice devoit opérer le bonheur d'une partie du Monde, telle que 'PAfrique. Je fuppofe quc tous mes compatriotes
raflemblent leurs ateliers & tous les Negres
domeiliques, &qu'ilsleur difent: <Nous vous.
> avons achetésà des Négocians qui vous Olit
> amenés de la terre où vous avez reçu le
> jour; on prétend que c'eft une injuftice que
) de vous avoir enlevés, que de vous avoir
) livrés â des Maîtres qui exigent de vous un
> travail journalier ; nous voulons réparer cette
6> injuftice : mille navires vont arriver dans
> nos Ports, & vous conduiront au milieu de
> vOS freres ).
A ces mots, j'en fuis sûr, tous les Negrés
frémiroient de frayeur, & nous fiupplieroierit
de les conferver. Cela eft fi vrai, quede tous les
Negres affranchis, il n'y en a peut-être pas un
feul dans la penfée duquel il foit venu de profiter de fa liberté, pour retourner en Afrique
y découvrir fa famille & y mourir dans fon
fein.
En combattant ce ridicule fyflême de liberté,
je fuis bien éloigné de vouloir excufer tous
les abus de l'efclavage ; la Colonie dont je fuis
Repréfentant, a déjà provoqué de fages réglemens pour prévenir les adtes injulles &
tyranniques, & l'adouciffement du fort des
B --- Page 20 ---
(18)
Negres ne fera pas le dernier point de notre
conftiqution, ni celui, dont nos Affemblées
Provinciales s'occuperont avec le moins de
zele & d'humanité.
Pour compléter la tâche que je me fuis
impofée, il me refle à répondre aux hommes
de couleur, &à réfutcr quelques principaux
articles de leur cahier de doléances. D'abord,
ils font non recevables à demander à députer à
PAffemblée Nationale; ; car la Colonie étant un
compofé de Propriétaires Blancs & Gens de
couleur, s'ils font Propriétaires, nous les repréfentons, puifque nous repréfentonsla Colonie ; enfuite c'eft une corporation fans pouvoirs, fans titres, & PAfiemblée Nationale ene
peut admettre les Députés d'une corporation.
Ils demandent à jouir des droits communs à
tousles Citoyens, lorfqu'ils leur fontaccordés
par Pédit de 1685, & qu'ils en ont toujours
joui; ils ont été appelés, pour Pintérêt de
jeurs proprictés, à nos affemblées de Paroifles,
qui font les feules affemblées libres & conftizutionnelles que nous ayons eues jufqu'à ce
jour. Aucun fimple Choyenn'tioitsappeléà ànos
AfTemblées dites coloniales, pour la répartition de limpôt, qui n'ont jamais été compofées que des Adminiftrateurs en chef, des
Commandans particuliers, des Officiers des
ont été appelés, pour Pintérêt de
jeurs proprictés, à nos affemblées de Paroifles,
qui font les feules affemblées libres & conftizutionnelles que nous ayons eues jufqu'à ce
jour. Aucun fimple Choyenn'tioitsappeléà ànos
AfTemblées dites coloniales, pour la répartition de limpôt, qui n'ont jamais été compofées que des Adminiftrateurs en chef, des
Commandans particuliers, des Officiers des --- Page 21 ---
(19)
Confeils, & des Commandans des quartiers,
tous gens dévoués au Gonvernement.
Leur oflre de fx millions eft plus qi'illufoire; ils feroientaufliembarrallés de la réalifers
qu'il leur en a peu coûté pour la préfenter:
Lorfque PAfemblée Nationalc a décrété
quetousles' François étoientégaux en droits,8
aptes à exercer toutes les fonétions eccléliaftiques, civiles & militaires, a-t-elle jugéqu'ui
Africain, , à qui fon Maitre donneroit fa liberté
dans nos Ifles, pourroit devenir Magiftrat,
Evèque, Gouverneur , Intendant ? Voilà cependant les conféquences que les hommes de
couleur prétendent tirer d'un des articles de
notre conftitution. Non contens d'être nos
égaux, ils veulent devenir nos fupérieurs.
Je ne m'arréterai pas fur tous les articles
de ces Cahiers, pour prouver quils font préfentés par des hommes fans miflion & fans
propriété; il fuffit de rappoiter l'article XVII,
par lequel ils propofent d'ériger cn loi, que
toutes les fois qu'une Efetave accouchera d'un
Muldtre; i2 fera: - libre 5- ainfi que la mere,:6
cue les peines énoncéès dans les articles prés
eédens contre ceux' qui vivent en concubinage
avecleurs Mugrod@osboiwvatisfhest, pronona
eces contre le Maitres .
Il réfulteroit de cet articlé, que toutc NéB 2 --- Page 22 ---
(20 )
greffe qui voudroit avoir fa liberté, celle de
fon enfant, & fe venger de fon Maitre, en
le faifant condamner à une amende &àune
penfion alimentaire, n'auroit befoin que de
folliciter les careffes d'an Matelot, d'un Sol-.
dat; la couleur du fruit de fon libertinage
feroit une preuve irréfiftible contre fon Maitre.
Si une pareille loi pouvoit avoir lieu, il
faudroit renoncer à avoir des Négreffes dans
les Colonies, 9 & enfermer toutes celles quiy
font aduellement,
Si les hommes de couleur ont des plaintes
à porter 2 des demandes à faire, ils doivent
les préfenter aux Affemblées coloniales;leurs
intérêts, comme propriétaires dans les Colonies, étant les mêmes que les nôtres, ils ne
doivent pas douter que ces Affemblées ne
leur accordent tout ce quileur eft du, & ne
les faffent jouir de tous les droits dont doivent jouir les Citoyens d'une claffe inférieure.
Chez les Romains, y eut-il jamais un Affranchi parmi les Sénateurs, les Tribuns s
les Pontifes, tant que la République exifla
fous la pureté de fes lois ? Cependant ces
Affranchis étoient des hommes de la même
eouleur que leurs Maitres, pris fouvent les
armes à la main, en défendant leur Patrie,
& quelquefois d'une origine plus illuftre que
cclle de leurs vainqueurs,
'une claffe inférieure.
Chez les Romains, y eut-il jamais un Affranchi parmi les Sénateurs, les Tribuns s
les Pontifes, tant que la République exifla
fous la pureté de fes lois ? Cependant ces
Affranchis étoient des hommes de la même
eouleur que leurs Maitres, pris fouvent les
armes à la main, en défendant leur Patrie,
& quelquefois d'une origine plus illuftre que
cclle de leurs vainqueurs, --- Page 23 ---
(21) )
Je crois en avoir affez dit pour démontrer la fupériorité de notre défenfe fur l'attaque de nos adverfaires. Nous ne devrions
point en avoir; le Commerce, au lieu de
nous combattre, s'uniroit à nous: 3 s'il étoit
dirigé par un intérêt plus éclairé; il fentiroit
que notre propriété fait fa richeffc, 8c qu'il
n'aura jamais de bafe plus folide que notre
opulence.
Les Miniftres, au lieu de contrarier nos
demandes, devroient être convaincus qu'une
vafte Colonie, fituée à deux mille lieues de
ia Métropole, n'appartiendra jamais plus sûrement à la France, que lorfque fes Habitaus lui feront affervis par une Légiflation
juite & protedrice des premiers droits de
Phomme.
Nos Affranchis, s'ils confervoient le fouvenir du bienfait de leurs anciens Maitres,
s'ils s'intéreffoient véritablement all fort de
leurs freres, encore efclaves; aul lieu de
s'exagérer leur liberté & de vouloir devenir nos fupérieurs, ne nous feroient pas craindre de multiplier nos adles de bonté > en
nous montrant dans nos Affranchis, des ingrats
qui veulent infulterimpunémeat àleurs bienfaiteurs.
Eniin ceux qui fc difent les amis des --- Page 24 ---
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Noirs 9 s'ils l'étoient véritablement , s'ils
n'étoient pas aveuglés par Pignorance 7
ou animés par le défir de porter le trouble
dans les Colonies, d'entraîner la ruine du
Commerce & de tous les ports de France, 2
n'expoferoient pas les Noirs à des fupplices
cruels,. à des fcenes fanglantes, en les excitant à la révolte & au meurtre de leurs Maitres (1); ils n'auroient point calomnié les Colons François, qui, plus humains que les
Propriétaires de terre, 9 regardent leurs Ef
claves comme faifant partie de leur famille,
leur abandonnent des terreins, pour les cultiver à loifir, les foignent dans leurs maladies, 3 les nourriffent dans leur vieilleffe,
en font quelquefois fiaimés, que la plupart
d'entre eux s'expoferoient à la mort pour fauver la vie de leurs Maîtres, 2 & ne font fouvent
ufage de la liberté qu'ils en reçoivent, que
pour fe dévouer davantage à leurs intérêts.
A peine avois-je terminé ce travail,qu'une
nouvelle réclamation vient nous affaillir 3 elle
feroit de nature à m'affeéter fenfiblement, fije
ne la regardois comme l'effet des derniers efforts,
du defpotifme miniftériel , qui ne peut s'habituer à l'idée de perdre la vice-royauté d'un pays
(1) La Martinique offre déjà l'image de cette affreulo
infurredtion.
dévouer davantage à leurs intérêts.
A peine avois-je terminé ce travail,qu'une
nouvelle réclamation vient nous affaillir 3 elle
feroit de nature à m'affeéter fenfiblement, fije
ne la regardois comme l'effet des derniers efforts,
du defpotifme miniftériel , qui ne peut s'habituer à l'idée de perdre la vice-royauté d'un pays
(1) La Martinique offre déjà l'image de cette affreulo
infurredtion. --- Page 25 ---
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fur lequel il cxerçoit 11 impéricufement tout l'arbitraire de fon pouvoir.
Cent vingt propriétaires réunis à Paris, qui
parciffent ayoir concouru à cette réclamation,
établiflent pour principes :
1°. Qu'ils forment la majeure partie des propridraires de Saint - Domingue 5
2°. Qu'ils n'ont pas concouru aux éleations,
que par conféquent il ne font pas repréfentés par
les dépurés nommés à Saint - Domingue 5
3°. Que ces députés n'ont même pas le voeu
général des habitans réfidans à Saint-Domingue,
Je réponds d'abord qu'ils ne fe font pas flattés
de faire croire à leur premiere affertion 5 pour la
détruire , ilfufit d'obfervesque la partie françoife
de Saint Domingue contient fept mille deux cents
manufastures Oil habitations. E que fi quelques
perfonnes en poffedent deux, beaucoup 3 notamment parmi les réclamans, font propriétaires par
indivis dune même habitation: : ainfi, cent vinge
particuliers ne réuniffent feulement pas la foixantieme partie des propriétés.
En fecond lieu, que 2 quant à la repréfentation, comme c'eft la colonie de Saint-Dominguc qui doit être repréfentée, &c non des indidus épars çn France, il a fallu que les affemblécs dlénenraires,defquellesfeules peuvent émaner des pouvoirs légitimes, fe formaffent à SaintDominguc. Il fuivroit, 2 du fyltême des récla- --- Page 26 ---
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mans s quc tous les individus ablens de leurs
provinces au moment des éledtions, pourroient
venir réclamer une repréfentation.
3° Sur le veeu général &c unanime des"habitans réfidans à Saint- Domingue , que nous
juftifions par des piecés émanées de F'adminiftration même, qui a épuifé tous les moyens pour
empêcher la colonie de députer, que de tous les
citoyens actifs, quarante. - deux feulement ont été
contraires à la députation,
Les réclamans finifent par demander qu'il foit
furfis à toutes difcuflions , à tous décrets frr les
intérêts de Saint- Domingue. 9 jufqu'à ce que lacolonie s légalement affemblée, ait exprimé des
vacux pofitifs. Je fens que l'ordre des chofes ayant
changé dépuis l'émifion des premiers voeux 2
il peut être de le délicateffe des Députés. d'attendre les nouvcaux plans, les nouvelles inf
truétions de leurs commettans ; mais encore
pour qu'ils les aient d'une maniere conftitutionnelle & libre, faut-il que l'affemblée nationale
décrete un mode de convocation quele pouvoir
exécutifrefuferoir, ou qu'ilnedopneroit, comme
t
cela eft déjà arrivé, que fur des bafes & d'après
des principes qui ne font' pas ceux de l'Afemblée Nationale,
Dc lImprimeric ed DEMONVILLE rue Chriftine. --- Page 27 --- --- Page 28 ---