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(2)
sesbraves généraux xd'un grand gouvernemer
Je parle à Sa couscieuce, je vais parler à
bonté.
Quoique je n'aye point reçu ce que le car
tère le plus ferme, le plus simple et le p
sensible trace d'une manière si agréable,
besoin de parier à V.M. 1. S'il y avoit seul ,
ment le plus petit grand hommeà présent da
les quatre parties du monde, je lai écrird
pour ne pas vousi incommoder, Madame : ma
il fant que V. M.1.paye pour clle ct tlesgrane
hommes qui ont disparu.
Je n'ai pas pu apprendre en Russie
Pierre Ier a jamais ri de bon coeur. Ainsi
ne suis pas str que je me serois exposé à re
cevoir un mynheer de sa part. Frédéric II m
recommandé trois fois à l'aide de Dieu et S
sainte et digne garde, comme s'il s'étoit mi
dans le cas d'en faire les honneurs. Louis XIV
m'auroit écrasé par Sa signature. Mais je croi
que j'aurois reçu par Ja poste quelques bon
ventre-saint-gris da pauvre Béamnois, sij'avois
affranchi sa lettre.
Aleaudrecorivoibiag,
Curce
maisilavoitQuinte
pour secrétaire. Son imitateur Suédois,
qui vouloit être l'un et l'autre, parloit un latin
gothique. J'aurois pu attraperquelque billet de
César et iquelque poulet d'Alcibiade, et j'au- --- Page 3 ---
VOYAGE
DE SANTO-DOMINGO,
AU CAP FRANÇOIS. --- Page 4 ---
YO
G-OTMNB AA
FUBR 4A UA --- Page 5 --- --- Page 6 ---
1:
lorile MIi' fiitlt
/ le/ / --- Page 7 ---
VOYAG E
PARTERRE
DE SANTO-DOMINGO,
CAPITALE DE LA PARTIE ESPAGNOLE DE SAINT-DONINGLE,
AU CAP-FRANCAIS,
CAPITALE DE LA PARTIE FRANÇAISE DE LA MÈME ISLI',
Entrepris et exécuté au mois de germinal an VI, par les
ordres du Général de division HÉDOUVILLE,
Comte de PEmpire, Grand-Aigle de la Légion d'Iionneur, Sénateur,
à cette époque AGENT PARTICULIER du Directoire exécutif
à Saint- Domingue.
Survr dun Rapport sur l'état actuel des mines de la Colonie
espagnole 5 traduit de Don JUAN NIETO, Minéralogiste de
S. M. Catholique; 5
Er TERMINÉ par une Relation , sous le titre de
MON RETOUR EN FRANCE.
DéprÉ A S. A. S. Monseignenr le Prince
CANDACÉRES, Archichanceler de lEmpire
Duc de Parme,
PAR DORYO-SOULASTR E,
Ancien Avocat, ex-Commissoire du Gouvernement à SaintDomingne, chef de la divisien des Administrations
civiles et Tribunaux dans cette Colonie.
A PARIS,
Cuez CHAUMEROT, Libraire, an Palais du Tribunat,
Galeries de bois 2 N, 188180g.
É A S. A. S. Monseignenr le Prince
CANDACÉRES, Archichanceler de lEmpire
Duc de Parme,
PAR DORYO-SOULASTR E,
Ancien Avocat, ex-Commissoire du Gouvernement à SaintDomingne, chef de la divisien des Administrations
civiles et Tribunaux dans cette Colonie.
A PARIS,
Cuez CHAUMEROT, Libraire, an Palais du Tribunat,
Galeries de bois 2 N, 188180g. --- Page 8 --- --- Page 9 ---
A SON ALTESSE SÉRÉNISSIME
MONSEIGNEUR
LE PRINCE CAMBACÉRES,
ARCHI-CHANCELIER DE L'EMPIRE,
DUC DE PARME.
MONSEIGNEUR,
En composant cet Ouvrage,j j'ai senti
combien il étoitau-dessons de la publicité que des amis trop indulgens me
conseilloient de lui donner. Je n'aurois donc pas balancé un seul instant
à en faire lesacrifice, sij je n'avois pensé
qu'il pouvoit encore, malgré sa médiocrité, renfermer quelques vues utiles à
mon pays 5 ce sont, sans doute, ces
motifs, MOxSEIGNEUR, qui ont engagé
Votre, ALTESSE SÉRÉNISSINE à accepter --- Page 10 ---
mn hommage dont on auroit le droit
de s'étonner, si l'on ne savoit qu'aux
grands talens qui vous rendent sichers
à la Patrie et au 8 and MoNanguequi
nous gouverne, vous joignez toutes les
qualités qui, sans altérer le respect
qui vous est du, vous font aimer et
chérir de la France entière.
En daignant encourager mes efforts,
Votre ALTESSE SÉRÉNISSIME m'a imposé
unetachequejer ne remplirai sans doute
jamais; mais si le dévouement le plus
absolu et la reconnoissance la mieux
sentie peuvent y suppléer, j'aurai du
moins acquitté une partie de ma dette.
Je suis, MONSEIGNEUR, avec un
profond respect,
De VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSINE,
Le très-humble et très-obéissant
serviteur,
Donvo-SOULASTRE. --- Page 11 ---
L/EXPÉDITION française 2 sous les
ordres du général Hédouville 2 partit 1
de Brest le 50 pluviôse an VI, et arriva heureusement à Santo-Domingo
le 6 germinal suivant, sur les trois
frégates de PEtat, la Bravoure, la
Cocarde et la Sirène, commandées
par M. Faure 2 capitaine de vaisseaux (1). Les ordres du ministre
(1) Le Directoire exécutif, MI. le Peley,
alors ministre de la Marine, et. M. Lescalicr,
secrétaire-général de ce ministère, aujourd'hui
Conseiller-d'Etat, avoient apporté le plus grand
soin dans le choix des emplois civils et militaires
qui composoient cetteexpédition. La réputation
acquise et méritée du Général qui la commandoit, présageoit les succès les plus heureux. Il
avoit avec lui des officiers du premier mérite:
I
écutif, MI. le Peley,
alors ministre de la Marine, et. M. Lescalicr,
secrétaire-général de ce ministère, aujourd'hui
Conseiller-d'Etat, avoient apporté le plus grand
soin dans le choix des emplois civils et militaires
qui composoient cetteexpédition. La réputation
acquise et méritée du Général qui la commandoit, présageoit les succès les plus heureux. Il
avoit avec lui des officiers du premier mérite:
I --- Page 12 ---
(2)
de la Marine étoient précis. "Toute
l'expédition devoit se rendre, par
terre de Santo - Domingo au CapFrançais ; mais les difficultés du
voyage et Timpossibilité de se procurer une quantité suffisante de chevaux et de mulets, déterminérent le
Le général Watrin, les adjudans - généraux
Beker, Dauzi, Berner, les frères Dalton,
le colonel d'artillerie Pommerol, les chefs de
bataillon Paultre, St.-Pélix, , Kahereuz,le
capitaine Maucune, et Bencoupodauiresexedl.
lens officiers faisoient partie de T'état-major.
Parmiles employés civils, se trouvoient des
officiers d'administration, des juges, des administrateurs, 2 des savans et des professeurs.
La situation du pays et la révolte de Toussaint
Lowverture contre l'autorité légitime, n'ont
pas permis au Général en chef d'utiliser les talens de ces citoyens estimables 9 dont quelquesuns sont morts et les autres revenus en France,
où ils n'ontpu rapporter que des preuves de leur
dévouement. --- Page 13 ---
(5)
Général en chef à diviser l'expédition en deux parties, dont Pune,
après six jours de relâche, se rembarqua sur les frégates, et l'autre
resta à terre, 2 jusqu'au moment fixé
pour le départ quieut lieu huit jours
après.
Ce qui va suivre, est le résultat
de notes prises à la hâte sur la direction d'un chemin rarement fréquenté, et dans ce qui a pu être re*
cueilli sur l'aspect, les productions
et les antiquités du pays. Une grande
partie de ces notes est due à M. Forest, jeune homme d'un mérite distingué, attaché au général Hédouville, en qualité de secrétaire particulier.
Pour utiliser dayantage la réu- --- Page 14 ---
(4)
nion de ces notes, il convient de les
faire précéder d'un apercu génézal sur la partie de l'ile que nous
avions à parcourir.
0V
Curd un --- Page 15 ---
VOYAGE
PAR TERRE
DE SANTO-DOMINGO,
CAPITALE DE LA PARTIE ESPAGNOLE DE SAINT-DOMINGUE,
AU CAP-FRANCAIS,
CAPITALE DE LA PARTIE FRANÇAISE DE LA MÈME ISLE.
LA partie espagnole de S.-Domingue, la plus
considérable, comme la plus fertile de lile 9
peut se partager en trois grandes divisions :
Celle du centre, occupée par la principale
chaine des montagnes 7 qui se rattachent au
groupe du Cmao, point central;
Celle du sud, remarquable par l'embouchure
du Neybe, par la baie d'Ocoa et surtout par
la ville capitale de Santo - Domingo, située
sur la rive gauche, à Tembouchurede lOzana;
Enfin celle du nord, subdivisée par la longue
chaine de Montc-Christ.
C'est particulièrement dans la plaine immense renfermée entre cctte chaine de MonteChrist et la première chaine du Cibao, que
notre marche s'est dirigée en tendant de l'est à
l'ouest. Avant il nous fallut traverser l'ile dans
toute sa largeur, en allant du sud au nord,
- Domingo, située
sur la rive gauche, à Tembouchurede lOzana;
Enfin celle du nord, subdivisée par la longue
chaine de Montc-Christ.
C'est particulièrement dans la plaine immense renfermée entre cctte chaine de MonteChrist et la première chaine du Cibao, que
notre marche s'est dirigée en tendant de l'est à
l'ouest. Avant il nous fallut traverser l'ile dans
toute sa largeur, en allant du sud au nord, --- Page 16 ---
(6)
de sorte que notre voyage se divise naturellement en deux parties.
Une observation communeà toutes les deux,
c'est que, depuis Santo - Domingo jusqu'à
Dazabon, ce qui forme une étendue de plus
de 80 lieues, , nous n'avons pas vu un seul endroit stérile : partout la terre est couverte d'arbres de la plus grande beauté ct pleins de vigueur, ou tapissée de verdure. Les montagues
même, soit celles quei nous avons franchics,soit
celles que notre vue pouvoit atteindre, offroient le même aspect. Jamais la nature ne fut
plus riche, plus brillante, et ne donna plus de
signes de fécondité;mais aussi elle ne fut jamais
moins secondée.
Dans toute la première partie denotre route,
d'environ 50 lieues, de Santo-Domingo au
Cotuy, nous n'avons trouvéqu'un petit village,
quelques cases éparses et pas un seul bourg. Le
Cotuy lui-mème, comme on le verra dansl l'itinéraire, mérite à peine ce nom; cependant
il seroit difficile de réunir plus davantages
naturels.
Le pays,quoique montuenx en général, offre
néanmoins de vastes et belles plaines, qui ne
sont, pour bien dire, que des parties détachées
de la plaiue immense de Santo - Domin- --- Page 17 ---
(71)
go (5); telles, entr'autres, celles du Morne
noir ou Sierra - Prietla, de El-llano Sanguinco, des riches savanes ou prairies de la
Louisa et de San-Pedro, des trois Saviques
et de Kima et Himariva.
Il cst arrosé par denombreux courans d'eau,
parmi lesquels on distingue les rivières importantes IOzama ctlTzabelle.
Il communique directement à la mer du Sud,
tandis que la rivière druna, en se rapprochant à quelque distance de la route, vers le
Cotuy, , offre également une communication à
la mer du Nord, par la baie de. Samana.
Le sol y seroit propre à toute espèce de productions, ainsi que l'annoncent la varicté des
arbres et des plantes qui croissent spontanément,
et le peu de culture que l'indolence des colons
espagnols y entretient, et encore quelques établissemens plus intéressans qu'un premier essor
d'industrie, couronné du succès, a formés à
peu de distance des rivières TIsabelle et
lOzanna.
(1) Cette plaine, qui s'étend du Nizao à la pounte
de l'Epée et des bords de la mer du Sud; jusqu'anx
montagnes qui la séparent de la partie septentrionale,
a 65 lieues dc long, sur une largenr de 12 à 13.
ient, et encore quelques établissemens plus intéressans qu'un premier essor
d'industrie, couronné du succès, a formés à
peu de distance des rivières TIsabelle et
lOzanna.
(1) Cette plaine, qui s'étend du Nizao à la pounte
de l'Epée et des bords de la mer du Sud; jusqu'anx
montagnes qui la séparent de la partie septentrionale,
a 65 lieues dc long, sur une largenr de 12 à 13. --- Page 18 ---
(8)
11 offre enfin des richesses d'un autre genre
dans les mines de cuivre quiil recèle, et dars
celles d'or et d'argent qu'ony y découvre à chaque
pas.
Mais tous ces avantages sont nuls en ce
moment. Les habitans ne cultivent que pour
leurs premiers besoins, et il n'y a d'autre commerce que celui des bestiaux, élevés ou abandonnés à eux-mémes dans ces riches cantons,
qui offrent un pâturage aussi sain qu'abondant.
L'espèce des bêtes à cornes sly est élevée à
un degré de force et de perfection, qu'on a
peineàs se figurer. Les gras pâturages de la Suisse
et de la Normandie ne fournissent point d'aussi
belles bêtes rouges; les vaches, surtout, sont
d'une hauteur et d'une ampleur énormes, et
rendent un lait aussi abondant que savoureux
et agréable au gout.
On y voit aussi une jolie race de chevaux
créoles; ils y ont une vigueur et une vitesse
prodigieuses et beaucoup de grace sous le cavalier, mais leur taille ne s'élève guères au-dessus
de 8 à 9 pouces.
La seconde partie de notre route, depuis le
Cotuy jusqu'à Daxabon, offre, à peu de chose
près, lc même aspect comme les mêmes résultats. --- Page 19 ---
(9)
Nous y avons trouvé des habitations plus
nombreuses, les deux villes de la Vega et
de San-Fago cl quelques commencemnens de
culture. Mais combien cCS établissemens sont
peu proportionnés à ce que comporteroit, à
cC que sollicite cn vain T'heureuse disposition et
la richesse de ce beau pays!
Il forme dans son ensemble, à quelques indgalités près, et sauf deux à trois mamelons
détachés du groupe du Cibao, une plaine continue renferméc, comme je l'ai déjà observé,
entre la première chaîne du Cibao et celle de
Monte- Christ.
Cet immense bassin est baigné dans toute
sa longueur par la rivière du grand Faqui
ou de Monte-Christ, qui coule à l'ouest, et
se jette dans la mer du Nord au port du même
nom; et celle de TFuna, coulant à T'est, et
qui pourtant se rend également à la mer du
Nord, ainsi qu'on vient de le voir par la baie
de Samana.
Il est arrosé dans sa largeur par des courans
d'eau, aussi nombreux que dans la première
partie de la route, qui tous versent leurs eaux
à des distances presque régulières dans les deux
grandes rivières que nous venons de nommer.
Parmi ces courans, il faut distinguer la Hima,
du même
nom; et celle de TFuna, coulant à T'est, et
qui pourtant se rend également à la mer du
Nord, ainsi qu'on vient de le voir par la baie
de Samana.
Il est arrosé dans sa largeur par des courans
d'eau, aussi nombreux que dans la première
partie de la route, qui tous versent leurs eaux
à des distances presque régulières dans les deux
grandes rivières que nous venons de nommer.
Parmi ces courans, il faut distinguer la Hima, --- Page 20 ---
(10) -
le Camon, le Rio-Verde, la Hamina, le
Maho, le Gallavin, la Magnaca, dont les
caux sont réputées les meilleures de l'ile, et
le Chaquaa.
Ce bassin offre à la vérité dans quelquesunes de ses parties des inondations redoutables (1), mais cette surabondance d'eau qui,
(1) Ces inondations sont surtout sensibles dans les
grandes rivières. Leur effet estanssi promptque terrible:
dès que la saison des pluies est arrivéc, on voit l'eau
s'y précipiter par torrens 2 gonller leur cours, et lorsqu'elle a dépassé le lit ordinaire, Otl rompn les digues
naturelles, elle renverse ou entraine tout ce qu'elle rencontre sur son passage.
Cependant on a trouvé le moyen de braver la fureur
de ces torrens et de les traverser. 9 sinon sans crainte,
du moins sans un péril certain. Ce moyen est trop singulier pour n'en pas donner ici la description, 9 quoique
I'henreuse époque denotre voyage nous ait dispensé d'y
recourir.
Deux bâtons croisés, appliqués sur un cuir de boruf,
dont on relève et assujétit les bords,forment une espèce
de panier ou canot de cuir 3 que l'on nomme simplement
cuir. C'est dans ce fréle esquif que l'on place d'abord
les bagages, ensuite le voyageur , qui doit s'y tenir
en équilibre à demi-couché et les mains appuyées sur les
bâtons,
Trois hommes le dirigent en nageant. 2 les clievaux
suivent également à la nage, ct lon fait ainsi sa ronte. --- Page 21 ---
(11 )
fivrée à elle-mème, n'est qu'un instrument de
destruction, maitrisee par l'art et répartie avec
intelligence, deviendroit une nouvelle source
de prospérité,
Le sol, Foiquégalement propre à la culture, n'est pas dans tous ses points de la même
fécondité, ni destiné à donner les mêmes productions.
La partie la plas intéressante est cette plaine
de la Vega-Real, si justement fameuse par
son étendue et par la fertilité de son sol. Elle
admettroit toute espèce de culture, mais plus
particulièrement celle de la canne à sucre, du
cacaoyer et du tabac. Ce que nous avons remarqué de la beauté des arbres et de l'épaisseur des bois, ainsi que les foibles essais de
culture qu'on y a déjà tentés, et particulièrement les heureux travaux de Santo- Cerro et
de Del- Pugnaz, dont on trouvera une esquisse
dans Titinéraire, ne permettent pas de douter
du succès des établissemens qu'on y formeroit: toute cette partie comprend proprement
depuis le Cotuy jusqu'à San-Fago.
De San-Fago à Daxabon le sol paroit
d'une qualité inférieure, mais les plantes, ct
spécialement lindigotier sauvage que l'on re-
déjà tentés, et particulièrement les heureux travaux de Santo- Cerro et
de Del- Pugnaz, dont on trouvera une esquisse
dans Titinéraire, ne permettent pas de douter
du succès des établissemens qu'on y formeroit: toute cette partie comprend proprement
depuis le Cotuy jusqu'à San-Fago.
De San-Fago à Daxabon le sol paroit
d'une qualité inférieure, mais les plantes, ct
spécialement lindigotier sauvage que l'on re- --- Page 22 ---
(12)
marque dans les endroits en apparence les plus
stériles, annoncent encore une séve suffisante
pour la culture; et peut-être la rendroit-on
aussi intéressante en son genre que la première, en suivant lindication du terrein selon
sa nature, et en y cultivant particulièrement
l'indigotier.
Tout ce pays possède éminemment la ressource précieuse des mines de tout genre. On
nous y a confirmé le fait, queTor que le RioVerde roule dans ses eaux, et qui, séparé du
sable avec lequel il est mélé, fournit encore
dans ce moment, à l'aide du lavage, malgré
T'épuisement occasionné par les premières recherches et limperfection des moyens d'extraction, à la subsistance de familles nombreuses.
C'est à San-Fago que se travaille cet or,
que l'on nomme aussi or vierge, et qui est
plus précieux et plus pur que celui que J'on
extrait de la mine. On en fabrique des bijoux,
qui consistent principalement en boucles, boutons d'habits, chapelets, colliers et bracelets
d'une richesse, qui paroitroit prodigieuse partout ailleurs que dans un pays où la nature
semble se jouer de ce brillant métal.
Beaucoup de cantons fourniroient des bois
de construction, auxquels les deux grandes --- Page 23 ---
(15)
communications à la mer du Nord offriroient
un facile débouché.
Mais au sein de cette abondance, une réflexion pénible, celle que nous faisions toutà-l'heure, vient affliger tout a-la-fois l'oeil et le
coeur de l'observateur. Toutes ces richesses
sont jusqu'ici presqu'entièrement perdues pour
les habitans de ces contrées fécondes. Les établissemens qu'on y a formés sont si peu proportionnés, et pour leur nombre et pour leur
étendue, à ce qu'ils devroient étre, qu'ils ne
font, pour ainsi dire, que rendre plus sensible
le défaut de culture.
On peut donc dire que c'est partout une
terre vierge. Elle appelle l'industrie et l'activité des mains françaises, qui seroient abondamment récompensées de leurs efforts réunis
pour la porter au degré de fertilité et de rapport dont elle est susceptible.
C'est au gouvernement à provoquer cette
industrie individuelle par tous les moyens qui
sont à sa disposition, mais il ne doit pas se
dissimuler qu'elle. a besoin d'être encouragée
et favorisée par des sacrifices, que lui seul peut
supporter.
On pense que les premières opérations à faire
seroient premièrement:
activité des mains françaises, qui seroient abondamment récompensées de leurs efforts réunis
pour la porter au degré de fertilité et de rapport dont elle est susceptible.
C'est au gouvernement à provoquer cette
industrie individuelle par tous les moyens qui
sont à sa disposition, mais il ne doit pas se
dissimuler qu'elle. a besoin d'être encouragée
et favorisée par des sacrifices, que lui seul peut
supporter.
On pense que les premières opérations à faire
seroient premièrement: --- Page 24 ---
1 14) a
e De s'assurer, par des sondes et des rele-
(( vemens faits avec soin, du véritable état de
( la baie de Samand, et d'en rendre, par des
( observations suivies, l'entrée moins difficul-
( tucuse ct la navigation plus sure. >
( Del fonder sur' cette magnifique baie, des-
(( tinée par sa nature à devenir un des points
( les plus importans de toutes les Antilles, les
(( grands établissemens propres à lui assurer
(( cct avantage. >)
( De prolonger dans Fintérieur des terres
( la navigation des deux grandes rivières de
K TYuna et de Monte-Christ ou Grand
K Faqui, et de s'assurer ainsi du' double avan-
( tage de joindre en quelque sorte, au moyen
(! d'un canal immense, la baie de Samand
((: et celle de Mancenille, pour embrasser celte
( partie de l'ile en portant partoutlahonidane
(C ct la vie. X)
Wl De: rétablir l'ancienne communication de
k San-Fago à Porto-Plata, par le chernin
( autrefois très-beau qu'Ovando avoit pratiqué
( dansl'ouverture quidivisela chaine de Monte
( Clirist, et qui fourniroit à San-Fago, que
( sa position rend toujours une ville princi.
( pale, un débouché direct à la mer qui n'en
€ est pas à plus de dix lieues. Un autre avan- --- Page 25 ---
G15)
N tage seroit de favoriser la restauration, déja
a commencéc; de la ville de Porto Plata, 2
K frappée au commencement du dix-huitième
( siècle d'une proscription, dictée par le génie
k de" la plus affreuse fiscalité. ))
(C De rouvrir enfin successivement, et de
K remettre en exploitation les mines qu'on
( choisiroit parmi celles que la nature a pro-
( diguées à ces riches contrées; en substituant
( à l'avidité froce qui y précipita tant de milC liers d'Indiens, les procédés sagement com-
(( binés dont on se sert en Europe pour. l'ex4'
( ploitation actuclledes mines, et spécialement
( en employantà ce genre de travaux les con-
( damné, que la clémence du prince aura
( soustraits à la peine capitale, ))
Le développement progressif de ces grands
moyens,Tagrandissement des villes et des bourgades déjà formées, 2 la fondation que nécessite
une augmentation de commerce et de population (1),laj prospérité, enfin , à la quelle ce pays
(1) On peut juger de ce genre d'accroissement, par
la population des villes et des bourgs actuels du Cotur; >
dela Yega, etc. Les familles ysont toutes belles, nombreuses; et rien n'est si commun 3 que de roir dans la
plus grande partie dcs familles, huit, dix ct jasqu'à douze
enfans.
, 2 la fondation que nécessite
une augmentation de commerce et de population (1),laj prospérité, enfin , à la quelle ce pays
(1) On peut juger de ce genre d'accroissement, par
la population des villes et des bourgs actuels du Cotur; >
dela Yega, etc. Les familles ysont toutes belles, nombreuses; et rien n'est si commun 3 que de roir dans la
plus grande partie dcs familles, huit, dix ct jasqu'à douze
enfans. --- Page 26 ---
(16) )
est appelée par la nature et par Tinfluence d'un
gouvernement nouveau, > seront à-la-fois la
cause et l'effet du perfectionnement de son
heureux sol. C'est là que se trouvent des riinépuisables; c'est là que le
chesses long-temps
gouvernement peut trouver degrandes ressources, et en faire l'objet de sa sollicitude.
Et qu'on ne craigne pas de se voir arrêté
dans cette vaste et salutaire entreprise, par
des désordres et des dele déplorable exemple
sastres qui ont affligé et affligent encore la partie française ! Ces malheurs même doivent, par
cruelle, servir de leçon et de
une expérience
les méguide à la politique, en lui prescrivant
qu'il lui convient d'employer pour
nagemens
opérer sans secousse une régénération, qui
embrasse tant d'objets divers, et qui peut chotant d'intérêts opposés, consacrés par une
quer habitude d'usages et de préjugés conlongue
ordre de choses qu'on voutraires au nouvel
droit établir.
Si le gouvernement français, qui s'occupe
a guérirles maux
avec une sollicitude paternelle:
causés par dix ans d'orages révolutionnaires
comme il est naturel de Tespérer, à
parvient,
les
rétablir le calme dans la partie française,
habitans de la partie espagnole se convaincront
, consacrés par une
quer habitude d'usages et de préjugés conlongue
ordre de choses qu'on voutraires au nouvel
droit établir.
Si le gouvernement français, qui s'occupe
a guérirles maux
avec une sollicitude paternelle:
causés par dix ans d'orages révolutionnaires
comme il est naturel de Tespérer, à
parvient,
les
rétablir le calme dans la partie française,
habitans de la partie espagnole se convaincront --- Page 27 ---
(17)
insensiblement de la possibilité de concilier
T'ordre et la culture, avec les principes d'une
liberté sage et raisonnée, non de cette liberté
indéfinie , qui fut un fléau plus qu'un bienfait,
mais de celle qui, consacrant la dignité de
I'homme et le faisant jouir de droits légitimes 7
le préserve en méme-temps des excès qu'enfante
la licence.
Par une bizarrerie qui pourra paroitre étonnante, 9 les Espagnols furent, de tout temps 2
très-dloignés des principes de notre Code noir.
Leurs lois eurent pour but de faciliter l'affranchissement des esclaves qui peuvent se racheter
par le remboursement du prix qu'ils ont couté.
Non-seulement le maitre ne peut refuser le
plus léger des à-comptes par lesquels l'esclave
complète suctessivement sa rançon, mais la
loi a fixé un mazimum, passé lequel on ne
peut rien exiger de plus. A quelque prix que
s'élève l'achat de l'esclave, il est libre dès que
son maitre en a reçu trois cents piastres
fortes; cette facilité dans l'affranchissement a
rendu tres-considérable le nombre des noirs
libres, et le mélange des couleurs, suite du
temps et des révolutions, a effacé d'une manière
très-sensible la ligne de démarcation autrefois
--- Page 28 ---
(18) )
si profondément tracée (1). La proportion des
hommes libres a tellement gagné en raison de
celle des esclaves que, sur une population de
125,000 individus, le nombre des libres s'élève
à II0,000.
Le véritable obstacle à la culture est, cette
indolence innée, dans laquelle croupissent tous
les colors de ce pays. Une mauvaise cabane *
aux angles de laquelle est suspendu un hamac 7
quelques places ou carrés de terre cultivés en
légumes et en tabac, quelques lambeaux pour
vétemens, suffisentau bonheurdelhabitant dela
campagne : son ambition ne voitrien au-delà des
besoins physiques; sa femme travaille quand
il dort; les soins qu'exigent les troupeaux sont
au-dessus de ses forces, et ce n'est pas le plus
grand nombre qui se livre à ce travail, en
(r) C'est an vertueux Las-Casas, à cet infatigable
et zélé défenseur des infortunés Indiens qu'est due la
première idée de ces lois bienfaisantes; mais il ne faut
pas se, dissimuler qu'elles prennent leur source dans le
peu d'industrie des.colons espagnols qui préférent la fn.
brication des piastres à la culture du sucre et del l'indigo,
n'ayant besoin que d'un petit nombre de noirs qu'ils
n'emploient pas à des travaux forcés; ils les regardent
comme des domestiques,
enseur des infortunés Indiens qu'est due la
première idée de ces lois bienfaisantes; mais il ne faut
pas se, dissimuler qu'elles prennent leur source dans le
peu d'industrie des.colons espagnols qui préférent la fn.
brication des piastres à la culture du sucre et del l'indigo,
n'ayant besoin que d'un petit nombre de noirs qu'ils
n'emploient pas à des travaux forcés; ils les regardent
comme des domestiques, --- Page 29 ---
(19)
formant des établissemens connus sous le nom
de haites.
Il paroit difficile d'amener de pareils hommes
à s'imposer les fatigues et les soins d'une vie
active et laborieuse, mais c'est I'amalgame d'une
masse de Français, industrieux par caractère;
qui fera disparoitre peu-à-peu cette insouciance. C'est aux progrès successifs d'une culture non interrompue qui; créant de nouveaux besoins, invite au travail par l'appât des
jouissances ; c'est surtout à la cession d'une
partic des fruits de la culture, à opérer chez
les colons espagnols cette révolution morale,
à laquelle tient leur élévation progressive aux
hautes destinées qu'on peut leur prédire.
C'est dans ces contrées altérées d'habitans,
qu'il conviendroit peut-étre de verser cet excédent de population, qui fut et sera toujours
la source inépuisable des commotions politiques, et qui chez les nations civilisées se
compose du nombre trop considérable d'oisifs, de vagabonds, d'intrigans qui affluent
dans les grandes cités, et qui finissent presque
toujours par le brigandage. Il suffiroit ici d'un
petit coin de terre pour rendre un homme si
heureux; il lui faudroit si peu d'industrie pour
le rendre cher et précieux à son pays, qu'on --- Page 30 ---
(20)
ne peut s'empècher de gémir sur F'aveuglement qui porte les hommes à s'entasser, et
trop souvent is'entre-dévorer sur un sol dont
le produit n'est plus en proportion avec le
nombre et le besoin de ceux qui l'habitent.
Avant de passer à l'itinéraire, arrêtonsnous à Santo-Domingo, capitale de la partie
espagnole, que M. Moreau de Saint-Méry nous
a déjà fait connoitre, et dont je parlérai sous
d'autres rapports.
Le 7 germinal, à deux heures de l'aprèsmidi, nous étions à la rade foraine de SantoDomingo; nous distinguions d'assez loin cette
ville, nous apercevions surtout des églises,
et les tours du fort Saint-Jérôme qui protège
la ville et en défend l'entrée. Sur l'une de
ces tours flottoit le pavillon espagnol; un peu
plus loin, vers le centre 2 flottoit aussi le pavillon français. Le canot envoyé à terre revint
à bord de la frégate commandante : il étoit
suivi d'un canot espagnol, portant le gouverneur de Santo-Domingo et le commissaire
français Roume 7 qui venoient salucr le général
Hédouville, et le féliciter sur son heureuse arrivée. Chaque frégate reçut un pilote; on s'approcha du mouillage, et nous jetàmes l'ancre par
dix brasses d'eau, sous la proteinn des batte-
à terre revint
à bord de la frégate commandante : il étoit
suivi d'un canot espagnol, portant le gouverneur de Santo-Domingo et le commissaire
français Roume 7 qui venoient salucr le général
Hédouville, et le féliciter sur son heureuse arrivée. Chaque frégate reçut un pilote; on s'approcha du mouillage, et nous jetàmes l'ancre par
dix brasses d'eau, sous la proteinn des batte- --- Page 31 ---
(: 21 )
ries du fort. Les cris de vive la republique!
se firent entendre au même instant sur les
trois frégates, et les Espagnols répétérent le
même cri dans leur langue. Ce jour et le lendemain les expéditionnaires descendirent à terre.
La ville de Santo-Domingo est situce dans
une plaine immense,à l'embouchure du fleuve
TOzanna. dont les rives présentent l'aspect le
plus riant et le plus enchanteur ; les maisons
n'ont qu'un étage, quelques-unes un simple
rez-de-chaussée, et toutes, dans l'intérieur,
ressemblent plus ou moins à des cloitres. Les
toits ont une forme presque plate pour recevoir
les eaux de pluie dont les habitans font usage à
défaut de sources qui sont très-éloignées.
La grande place est belle et carrée, la ville
est entourée de murailles de huit à dix pieds
d'épaisseur, mais en assez mauvais état; du
côté de la mer, elle est défendue par de longues batteries irrégulières qui se prolongent jusqu'à Tembouchure du fleuve, dont une redoute
défend Ientrée. Il y a deux portes qui donnent
sur la campagne ; elles sont défendues par deux
demi-lunes. On remarque, en mettant pied à
terre, sur la rive gauche de TOzanna, la maison ou plutôt le château que don Diegue Colomb, > fils de Christophe, fit bàtir et qui cst --- Page 32 ---
(22)
revêtue d'une enceinte de murs épais, selon
l'usage de ce temps-là.
L'église cathédrale est batie d'une espèce de
tufj jaune, comme le château de don Diegue:
son entrée principale est sur la place; l'architecture en est majestueuse : elle a une 'nef et
des bas-côtés; le maitre-autel et ceux des chapelles sont dela plus grande richesse. La voute
est bardie et intacte, circonstance assez étonnante d'après la fréquence des tremblemens de
terre à Saint-Domitgue (1) C'est dans cctte
(:) Nous en ressentimes un assez violent dix jours
après notre arrivée au Cap: : la veille les nuages avoient
été extrémement bas, Phorizon très-rapproché et Ia chaleur insupportable, On ne respiroit pas, on haletoit;
en restant dans une immobilité absolue, on éloit couvert d'une sueur abondaute qui couloit du bont dcs
doigts, comme d'autant de gouttières. Ce malaise général se prolongea jusqu'à nne heure du-matin, que
l'absence de l'air fut totale, et qne la difficulté de respirer égaloit celle qu'éprouve un animal placé sous la
machine pneumatique. Dans ces momens la terreur et la
consternatjon furent générales, chacun abandonna SOII
asile et prit la fuite ou dans les rues ou en rase campagne. On entendoit au loin les hurlemens des chiens,
les mugissemens des bestiaux, et tout ce qui respire
annonçoit > par des cris plaintifs et Ingubres, l'effroi
qu'inspire T'approche certaine d'une convulsion de la
'éprouve un animal placé sous la
machine pneumatique. Dans ces momens la terreur et la
consternatjon furent générales, chacun abandonna SOII
asile et prit la fuite ou dans les rues ou en rase campagne. On entendoit au loin les hurlemens des chiens,
les mugissemens des bestiaux, et tout ce qui respire
annonçoit > par des cris plaintifs et Ingubres, l'effroi
qu'inspire T'approche certaine d'une convulsion de la --- Page 33 ---
- 2 a5
église que reposent les cendres de Christophe
Colomb.
Les habitans de celte ville, ct en général tous
a
1 2
les Espagnols de Saint- Domingue, sont trèsparesseux; pourvu qu'ils satisfassent les premiers besoins, ils sont insoucians sur tout le
reste, encore ce qui leur est nécessaire pour
vivre est-il de peu d'importance. Leur habillement est fort simple, il consiste dans UIL
pantalon de basin blanc, une chemise de batiste, une veste blanche, garnie de deux ou
trois rangs de boutons d'or, un manteau de
drap bleu, avec un large galon d'or ou d'argent au collet et à l'ouverture du bas du manteau, un mouchoir blanc ou madras, noué
à la créole, un chapcau noir, entouré d'une
ganse à brillans et décoré d'un bouton d'or,
ainsi que les boucles de souliers.
nature. Alors se firent sentir graducllement les. secousses de l'est à l'ouest pendant trenle neuf sccondes.
Plusieurs murs tombèrent, ct quelqaes maisons furent
lézardées, des sources farent arrêtées, d'autres pararent;
l'église paroissialc fut légèrement endommagee. Lorsque la terre eut repris son assictte, il se fit dans l'air
une détonation 2 suivie d'un froid assez piquant et d'une
pluie dontles gouttes étoientau moins de la largeur d'une
pière d'un franc, --- Page 34 ---
(24)
La garnison de Santo - Domingo, forte
de 100O à I 200 hommes, consistoit en quatre
détachemens de régimens, dont trois de troupes coloniales, et le quatrième du régiment
européen des cantabres, qui a fait la dernière
guerre contre la France. Ces troupes sont
habillées en coton blanc et d'une belle tenue.
Les Espagnols comblèrent d'amitiés les officiers français, qui ne furent pas en reste d'honnéteté. Les troupes coloniales me parurent trèsdisposées à passer au service de la France.
Le chef civil et militaire de toute la partie
espagnole réside à Santo-Doningo, sous le
titre de président de l'audience royale, cour
ou tribunal de justice qui prononce en dernier ressort. Don Joachin Garcias P Moreno exerçoit, lors de notre arrivée, ces importantes fonctions.
Les 9, IO et II furent employés à faire de
l'eau d'une assez mauvaise qualité, que l'on fut
obligé d'aller chercher à trois lieues de l'embouchure du fleuve. On ne peut se procurer
de l'eau à la fontaine de Jouvence, dloignée de
deux lieues à cause du transport. C'est cetle
fontaine dont parle HERhERA, et pour laquelle
les Espagnols ont eu si longetemps une vénération superstitieuse. On y remarque un petit
, IO et II furent employés à faire de
l'eau d'une assez mauvaise qualité, que l'on fut
obligé d'aller chercher à trois lieues de l'embouchure du fleuve. On ne peut se procurer
de l'eau à la fontaine de Jouvence, dloignée de
deux lieues à cause du transport. C'est cetle
fontaine dont parle HERhERA, et pour laquelle
les Espagnols ont eu si longetemps une vénération superstitieuse. On y remarque un petit --- Page 35 ---
(25)
batiment, que Colomb fit construire. Les eaux
de cette fontaine sont tres-mal-propres, ce qu'il
faut attribuer à l'insouciance des habitans qui
n'ont pas soin de Tentretenir.
Nous arrivâmes à Santo-Domingo quatre
jours avant le dimanche des ramcaux. Les hiabitans célèbrent CC temps par des processions,
qui sortent des différentes égliscs le soir après
le coucher du soleil. Les officiers de la garnison, beaucoup d'eufans, des habitans, presque
tous hommes de couleur,y assistent ayant des
cierges en main. Deux ou trois saints d'argent,
placés dans des niches de bois d'acajou, couvertes de lames d'or oul d'argent, sont portés
sur des brancards par des hommes de couleur
ou par des soldats. En avant du saint ou de la
sainte marchent trois ou quatre mauvais joueurs
de violon et de violoncelle, qui accompagnent
autant de chanteurs, qu'à la mine et au son
de voix on juge être des castrats. Je remarquai particulièrement la promenade que loa
fit faire à une Notre-Dame des sept douleurs.
Je fus choqué de la coquetterie et du luxe qui
environnoient cette mère de JÉsus. Elle étoit
vêtue d'une robe de velours violet en forme
de fourreau; une superbe broderie s'clevoit en
Dosse; un sein, d'une forme très-arrondie Ct --- Page 36 ---
26 )
d'une blancheur au-delà de toute expression,
étoit à nu, Ses cheveux noirs et bouclés étoient
surmontés d'une couronne de diamans, et
presque pareille à celles que portent nos reines
de théâtre. Cette vierge de grandeur naturelle,
et dont la figure répondoit à l'dlégance du COStume, me paràt capable d'inspirer des pensées
tres-dloignées du but de la solemnité.
Derrière le brancard marche un prétre avec
l'alcade; des femmes cn grand nombre et voilées, portant des chapelets d'or ou d'argent,
ferment la marche. Ce fut à-peu-près le seul
moment où il nous fut possible de les approcher, et de leur débiter des galanteries françaises, auxquelles il parit qu'elles n'étoient pas
indifférentes, et dont tous nos jeunes gens
ont tiré grand parti, malgré la jalousie des bacheliers et des maris.
C'est dans CCS processions que le fanatisme
se déploie avec fureur; il s'acharne plus particulièrement contre les juifs; Santo-Domingo
en contient un grand nombre, que la présence
de l'or y attire; aussi toutes les pièces de monnoie sont altérées et ne se prennent qu'au poids,
Pendant les processions, les femmes et les enlfaus portent des mannequins représentant des
juifs; ils les pendent au coin des rues, sur les
et des maris.
C'est dans CCS processions que le fanatisme
se déploie avec fureur; il s'acharne plus particulièrement contre les juifs; Santo-Domingo
en contient un grand nombre, que la présence
de l'or y attire; aussi toutes les pièces de monnoie sont altérées et ne se prennent qu'au poids,
Pendant les processions, les femmes et les enlfaus portent des mannequins représentant des
juifs; ils les pendent au coin des rues, sur les --- Page 37 ---
(: 27 )
places, ct les soldats leur tirent des coups de
fusil. Quelquefois le zele s'échauffe, les maisons
des juifs sont cnfoncées et pillées. L'année précédente, trois juifs avoient été massacrés, et
plusicurs Français réfugids insulus, et obligés
de se cacher pour se soustraire à des voies de
fait. Notre présence inspirant la crainte et le
respect, modéra cette fois-ci Pardeur du zèle.
Le prélat, qui occupoit le sicge archiépiscopal de Santo-Domingo, se nommoit don
Fernando del Portillo; son aversion pour les
Français étoit notoirement connue, aussi ne
fus-je pas peu surpris de recevoir de cC prélat
cinq à six bénédictions qu'il me donna, dans
différentes rencontres, auxquelles je répondis
per autant d'inclinations respectueuses.
Pour douner une idée de la superstition et
de la crédulité du peuple de Santo- Domingo,
je crois devoir insérer ici l'histoire d'un prétendu miracle qui eut lieu à la nouvelle du
traité de paix contenant la cession du pays à
la France.
Ily avoit dans la cathédrale un grand SaintDominique, de six pieds de haut, d'argent
inassif, renfermé dans une chasse de bois
d'acajou; on ne le montroit qu'aux grandes
fetes, Un jour il disparut; aussitôt on sonna --- Page 38 ---
28 )
les cloches. Quelque temps après on apprit
qu'il avoit dté trouvé près de la Havanne, sur
le bord de la mer à la pointe Saint-Antoine.
Les prètres de cette ville, selon la nouvelle,
ne manquèrent pas de faire également sonner les cloches, et le saint fut transporté en
grande pompe dans léglise majeure. Ceux de
Santo-Domingo eurent grand soin à leur tour
d'annoncer au peuple que Saint-Dominique
n'avoit disparu et entrepris ce voyage, que parce
qu'il n'avoit pas voulu se trouver avec des
Français. On sent bien que cette fable absurde
et mille autres de cette espèce n'obtenoient pas
un crédit général, et qu'elles étoient reléguées
dans la classe des dévots et des mendians.
Le fait est que l'archevéque voulant renoncer à son sidge à raison de la cession du pays
à la France, n'avoit pas tout-a-fait renoncé
aux biens de ce monde. Le Saint-Dominique,
objet pour Jui d'une prédilection particulière,
fut réduit en lingots et déposé à bord d'une
goëlette, sur laquelle son éminence s'embarqua
quelqué temps après pour la Havanne. Chemin faisant, elle fut rencontrée par un corsaire
de la Providence qui, sans égard pour elle,
se comporta en vrai flibustier, et lui auroit
sans doute fait faire un long voyage, sans un
it pas tout-a-fait renoncé
aux biens de ce monde. Le Saint-Dominique,
objet pour Jui d'une prédilection particulière,
fut réduit en lingots et déposé à bord d'une
goëlette, sur laquelle son éminence s'embarqua
quelqué temps après pour la Havanne. Chemin faisant, elle fut rencontrée par un corsaire
de la Providence qui, sans égard pour elle,
se comporta en vrai flibustier, et lui auroit
sans doute fait faire un long voyage, sans un --- Page 39 ---
29 )
vaisseau américain qui voulut bien se charger
de la conduire à la Havanne, où elle arriva
quelque temps après dans un état vraiment
digue de pitié.
L'arsenal est le plus bel édifice public de
Santo-Domingo, il est construit en pierres, et
forme un immense carré long; une partie
des bâtimens sert de caserne, et peut- contenir
jusqu'à 5000 hommes detroupes réglées. L'autre
partie forme des magasins, oùt sont renfermés des équipemens militaires de toute espèce.
Celui des fusils est très-vaste, et les officiers
de Létat-major dont un, cousin du sénateur
Férino, nous dirent que ce magasin contenoit trente mille fusils, qui nous parurent en
bon état ainsi que les armes. blanches et la
buffeterie. Il n'en étoit pas ainsi de lartillerie
de place qui est nombreuse, mais presque hors
d'état de service, quoique montée sur des affits de bois d'acajou. Nous parcourdmes les
casernes, et ne fimes pas peu surpris de voir
dans chaque chambrée deux cierges allumés
devant une madone aux pieds de laquelle
étoient quelques soldats en prière. Il n'est pas
inutile d'observer que pendant notre visite la
musique des cantabres ne cessa de jouer les
airs de la liberté, que les musiciens avoieut --- Page 40 ---
30 )
appris des nôtres pendant la guerre. Les églises
espagnoles, tant en Europe qu'en Amérique;
avoient adopté ces airs, et je n'ai pas été peu
surpris de les entendre exécuter pendant le
service divin.
Il se donna de part et d'autre de grands
repas, pendant lesquels on porta les toasts au
gouvernement français et au roi d'Espagne:
La franchise et la bonne harmonie régnèrent
dans ces festins, et les habitans en général nous
parurent disposés à passer sans répugnance
SOuIS la domination française.
La position maritime de Santo-Domingo est
des plus heureuses ; la rade foraine est peu
sure; il y règne dans certains temps de l'année
et à des époques fixes des coups de vent de
sud-est, qui obligent les vaisseaux de petite
grandeur d'entrer dans le port; ou d'aller chercher des ancrages surs à dix ou douze lieues
dans l'ouest. En revanche le port est magnifique, et sC prolonge jusqu'à deux lieues dans
les terres. Il est plus large que celui de Brest;
sa profondeur est de 24 pieds pendant une
demi-lieue, mais ily a une passe, sur laquelle
il n'existe que 12 à 15 pieds d'eau, et qui en
ferme l'entrée aux vaisseaux, frogates et cortettes. Si CC port ett appertenu aux Français,
à dix ou douze lieues
dans l'ouest. En revanche le port est magnifique, et sC prolonge jusqu'à deux lieues dans
les terres. Il est plus large que celui de Brest;
sa profondeur est de 24 pieds pendant une
demi-lieue, mais ily a une passe, sur laquelle
il n'existe que 12 à 15 pieds d'eau, et qui en
ferme l'entrée aux vaisseaux, frogates et cortettes. Si CC port ett appertenu aux Français, --- Page 41 ---
(51) )
illy a dix ans, je ne doute pas, puisqu'on dit
la chose possible, qu'on cut enlevé cette passe;
etsi le gouvernement français exécute un jour
cC plan vraiment digne de lui, il fera de CC
portun des plus beaux des Antilles, et qui rivalisera avec celui de la Hayanne. On y pourra
construire des vaisseaux avec les bois qui croissent dans la partie espagnolc, et acquérir par
la marine une supériorité marquée sur tout
le commerce des Antilles.
La réunion de la partie espagnole à la française avoit éveillé l'industrie de quelques maisons de commerce du continent, auxquelles
s'étoient joints quclques habitans de la colonie
française, et la baie de Samana avoit vu s'établir sur ses rivages deux moulins à scic, qui
étoient dans une grande activité en l'an 6, et
débitoient des arbres pris dans les forêts voisincs, et qui ne coutoient aux entrepreneurs
que trois sous de France par pied d'arbre
qu'ils payoient au propriétaire espagnol : ily
avoit à cette époque soixante à quatre-vingts
ouvriers employés dans chacun de ces établissemens.
Un de mes regrets est de ne pouvoir insérer
dans la relation de ce voyage un manuscrit
très-précieux, sur les diverses familles de bois --- Page 42 ---
( 52) )e
qui croissent dans la partie espagnole de SaintDomingue. Jen ai compté cinguante-sept,
dont l'usage et les propriétés m'avoient été
communiquées par l'abbé Delahaie, résidant
au Cap- Français, homme très-versé dans
T'histoire naturelle de cette colonie. Ce manuscrit m'a été pris par les Anglais, avec cinquante-sept échantillons de ces bois que j'avois
fait tourner en forme de dames à trictrac. Je
ne fais mention de cetté perte que parce qu'elle
est réparable, le savant de quije tiens ces renseignemens étant encore en état de les donner. Ayant eu le bonheur de sauver un fragment de ce manuscrit, j'en fais la matière
d'une note qui prouvera l'inportance de la
perte du tout (1).
(1) L'acajou franc ou cédrille (swictenia mahagoni
que T'anglais Patrick Brown appelle cedrela), croût
dans les forêts de Saint-Domingue, à la Tortuc, à la
Gouave, dans les terres sèches et égoutées. Celui qui
eroît dans les plaines humides n'est d'aucun usage ;
vert,il a, une odeur insupportable d'excrémens ; sec, il
a une très-forte odeur de cèdre. Il s'élève à la hauteur
de cinquante à soixante pieds. Il peut S équarrir de deux
à cinq pieds de large. La couleur de ce bois varie depuis
la couleur de rose un peu vineuse, jusqu'à celle de liede-vin. Antant ce bois est facile et agréable à travailler,
ît dans les plaines humides n'est d'aucun usage ;
vert,il a, une odeur insupportable d'excrémens ; sec, il
a une très-forte odeur de cèdre. Il s'élève à la hauteur
de cinquante à soixante pieds. Il peut S équarrir de deux
à cinq pieds de large. La couleur de ce bois varie depuis
la couleur de rose un peu vineuse, jusqu'à celle de liede-vin. Antant ce bois est facile et agréable à travailler, --- Page 43 ---
'( 551)
Je ne quitterai pas Santo - Domingo sans
mettre sous les yeux de mes lecteurs le tableau
lorsqu'il est jeune, autant il est difficile à travailler
quand il est vieux, principalement ver's le coeur. Ce
bois cst propre aux architectures navale, civile et militaire ; à l'instar du chéne, il se conserve et SC fortifie
dans l'cau : sa grande amertume le rend inattaquable
aux vers; on en pent faire des canots et des pirogues
d'une seule picee; j'en ai vu à Santo-Domingo. Ce
bois peut aussi servir à faire d'excellens doublages pour
les vaisseaux : il est trop cassant pour la membrure;
cependant on en peut tirer parti pour les courbes et les
parcintes. Quant à ces derniers nsages, ,l'acajon bâtard
(Swietenia mahagonia) qui croit également dans la partie espagnole, cst préférabie, ainsi que pour Ia charpente, de quelque genre que ce soit, parce qu'il est
plus liant et que son grain cst plus serré,
Le cyprès et le cèdre qui croissent également dans
Ia colonie et dans les forêts sablonnenses, sont
propres
an doublage : on pent les employer à la mâture, ainsi
que les bois de pin du pays ; mnais le bois marie (caloHylam-olbila),prodsiben, le beaume vert j.est le plus
propre à la mâture : on en peut faire des mâts de quarante à cinquante pieds. Ce bois est également propre
à faire des planches de doublage. Il est solide et liant,
sans être très-dur ; sa couleur tire un pen sur celle de
l'acajou franc, mais moins foncé,
Pour la mâture et les vergues, le bois de lance,
- cornus Florida ) et le bois blanc ou simarouba,
--- Page 44 ---
(34)
du bonheur dont jouit une famille française
qui s'est établie à une lieue de cette ville, et
(enonymus Americanus) pent être employé, mais
la petite mâture seulement. L'amertume de ce
pour
bois le préserve de l'attaque des vers.
l'aLe bois rouge, (goiava),le chataignier(eugonie),
comas (spartium), le balatas (achras sapota, Linn.),
et le bois de savane (cornutia prramideta, Linn.),
sont aussi propre à la charpente. En général, le bois
de savane est excellent pour cet usage : tous ces bois
sont reputés presque incorruptibles,
Le chéne du pays (bignonia catalpa, etc.) ou
rouvré chez les Espagnols, est propre aux mêmes
le, chêne d'Europe. On l'appelle chêne , à
usages que
celle chêne
cause de la similitude de sa feuille avec
du
;
son bois est plus blanc et son grain un peu plus lache.
Le quinquina aromatique, (croton cascarilla), vulgairement appelé sauge du port de Paix 1 y, croît
en abondance; ses propriétés sont d'être fébrifuge >
pectoral, et même un peu alexitère.
stomachique ?
Les feuilles donnent un thé natnrellement aromatisé,
et supérieur à celui de la Chine. On fait un grand
usage. à Saint-Domingue de son écorce en pondre.
Cette écorce a chassé des fièvres intermittentes qui
avoient constamment résisté au quinquina.
L'igname est nne plante raipante, garnie de filamens, qui prennent racine et se multiplient naturellement; de sorte que si l'on n'avoit pas soin d'en couper. 9
le terrein en seroit bientôt couvert et. dévoré, La tige
ine. On fait un grand
usage. à Saint-Domingue de son écorce en pondre.
Cette écorce a chassé des fièvres intermittentes qui
avoient constamment résisté au quinquina.
L'igname est nne plante raipante, garnie de filamens, qui prennent racine et se multiplient naturellement; de sorte que si l'on n'avoit pas soin d'en couper. 9
le terrein en seroit bientôt couvert et. dévoré, La tige --- Page 45 ---
55 )
a fait une fortune assez considdrable. Potr ert
assigner la cause, il faut que je me livre a
quelques observations préliminaires.
est carrée eti-pen-près de ia grosseur du petit doigt 1
ct ses fenilles ont la forme d'un coeur : elles sont d'ua
vert brun et grandes comme cclles du Lappa-major,
ou grande bardanne. De celte tige sortentquelques épis!
de petites fleurs enl forme de cloches dont le pistil
devient une silique remplie de petites graines noires.
On ne les sème point, parce que l'igname vient de bouture beancoup mienx et plas vite; la racine cst plus ou
moins grosse, en raison de la bonté du terrcin qui la
nourrit; sa peau estinégal, rude, épaisse 3 d'un violet
foncé et très-cherelue, Le dedans a la consistance de la
betterave, d'un blanc grisàtre 2 tirant quelquefois sur la
couleur de chair. Elle est de bon guit, très-nourrissante, et d'une digestion très-facile. Les nègres en font
un grand usage et la préfèrent au pain.
Lemanioc cst une racine dont les feuilles ressemblent
beancoup à celles de la pivoine. On assure que cette
racine, quand on la mange crue 7 est un poison trèsviolent ; cependant j'ai vil des enfans occupés à cn ôter
l'écorce, pour en fairel la cassave , la manger crue, sans
en être incommodés.
On fait sécher les racines de manioc an fen, sur des
claies; on les ratisse ensuite avec des pierres ou des
couteaux, et on en forme nne farine qui a beaucoup de
rapport avec l'odeur de l'amidon. Cette farine se met
, quand on la mange crue 7 est un poison trèsviolent ; cependant j'ai vil des enfans occupés à cn ôter
l'écorce, pour en fairel la cassave , la manger crue, sans
en être incommodés.
On fait sécher les racines de manioc an fen, sur des
claies; on les ratisse ensuite avec des pierres ou des
couteaux, et on en forme nne farine qui a beaucoup de
rapport avec l'odeur de l'amidon. Cette farine se met --- Page 46 ---
56 )
LEspagne ayant fait partie de la première
coalition contre la France, la colonie française
eut à se défendre tout à-la-fois contre les troupes espagnoles, qui vinrent attaquer ses frontières, et contre ses esclaves insurgés. Ainsi
les malheureux Français, en proie à tous les
désastres d'une guerre civile, sembloient ne
pas même avoir l'espérance en abandonnant
dans de grands pots, et après l'avoir monillée, 2 on
la remne avec soin jusqu'à ce qu'elle soit parvenue
au même degré d'épaisseur que notre farine de blé
noir ou sarrasin, aul moment ou on veut en faire des
galettes. En. refroidissant, elle prend la consistance
d'une gelée solide, et son goit est assez voisin de
celui du pain blanc. Celle dont on fait provision ponr
les voyages, se cuit davantage, afin de la rendre plus
compacte et par-là plus aisée à transporter. Apprêtée
avec du jus de viande, on en fait un mets qui approche du ris cuit au bouillon 1 et qui est très-nourissant. Ces mêmes racines, pilées ou rapées fraiches
et avant que d'être passées au feu , rendent un jus
de la blancheur du lait qui se coagule au soleil, et
fait nn très-bon aliment, pour peu qu'il soit cuit au
fen. Cette racine et celle de l'igname font la nourriture
habituelle desr nègres ; et le général Hédouville, voulant
donner l'exemple des privations, ct conserver le pen de
farine de froment que nous avions 1 pourl les hôpitaux et
les malades, faisoit servir à sa table des galettea de
ponr
cassave. --- Page 47 ---
(57 )
leurs demeures incendices, et en fuyant le
théatre du carnage et de la mort, de trouver
uje terre hospitalière. Dans ces terribles catastrophes, où les hommes ne semblent vivre que
pour s'entre- gorger,il est doux de reposer son
imagination sur des actes que la religion commande, que Thumanité inspire, et que la
reconnoissance doit proclamer. Tous les blancs
et nègres fidèles, qui purent gagner les frontières espagnoles, furent en général accueillis
avec le plus vif intérêt par les sujets de sa
Majesté Catholique. Non-seulement ils trouvèrent des asiles, mais on laissa encore à ceux
qui voulurent former des établissemens la liberté
de le faire, quoique les lois espagnoles soient
tres-contraires aux dtrangers.
(. François Delalande,. sa femme et ses enfans
habitoient une jolie case, dont ils étoient proprictaires dans les environs du fort Dauphin.
Le domaine étant pcu étendu et situé sur le
revers d'un morne, cette famille, aidée seulement de quatre nègres esclaves, ne cultivoit
que des légumes, dont la vente suffisoit à tous
ses besoins. Le bonheur de M. Delalande alloit
encore s'étendre par le mariage de SCS deux
filles, qui étoient recherchées, l'une par un
proprictaire voisin, l'autre par un capitaine:
les environs du fort Dauphin.
Le domaine étant pcu étendu et situé sur le
revers d'un morne, cette famille, aidée seulement de quatre nègres esclaves, ne cultivoit
que des légumes, dont la vente suffisoit à tous
ses besoins. Le bonheur de M. Delalande alloit
encore s'étendre par le mariage de SCS deux
filles, qui étoient recherchées, l'une par un
proprictaire voisin, l'autre par un capitaine: --- Page 48 ---
58 )
de commerce, lorsque les cris de liberté, ou
plutôt de carnage, vinrent se faire entendre
dans ces paisibles retraites. Cette famille auroit
pent-etre échappé aux désastres communs 9
mais un mulâtre, gérant d'une habitation voisine, IIC pardonnoit point à M. Delalande le
refus qu'il lui avoit fait de la cadette de ses
filles, et la vengeance qu'il en tira fut terrible.
S'étant mis à la tête des nègres révoltés de
T'habitation qu'il géroit, il SC présenta un soir
devant la maison de M. Delalande, dont les
deux fils étoient dans ce moment au fort Dauphin, le fit attacher à un poteau, et eut la
barbarie, après avoir outragé et fait outrager
ses filics, de les faire massacrer sous les yeux
de ce père infortuné. Ses fidèles esclaves qui
s'étoient cachés pendant cette sanglante tragedic, l'enleverent avec sa femme et le conlduisirent à Monte-Christ, d'ou il se rendit
à Santo-Domingo avec ses deux fils, qui
dtoient venus le joindre. Un Espagnol, touché
des malheurs de cette famille, lui céda une douzaine d'arpens de terre, sur laquelle M. Delalande étoit établi lors de notre arrivde à SantoDomingo.
En entrant dans cette ville,j'avois pris logement chez un Français refugié qui tenoit --- Page 49 ---
(159,)
de restaurant ct de maison
une espèce
garnic. Surpris de voir la table servie à la française et couverte de fruits et de légumes qui
ne se trouvent sur nos tables qu'en automne 2
j'en demandai la raison à mon hôte, qui,
en me racontant les infortunes de IMI. Delalande, excita en moi le désir de le connoitre.
Aussi, dès le lendomain,j je me rendis à son habitation, ou je trouvai ce vicillard respectable
assis sur une espèce de chaise longue, couverte
de peau de boeuf, tenant une bible à la main,
Dès qu'il m'aperçut il fit un léger mouvement,
déposa sa bible sur son siege, et voulut se lever
venir au-devant de rhoi. Je le gagnai de
pour
vitesse, et fus m'asseoira côté de lui. La, sans
lui donner le temps de m'interroger 2 je lui fis
part de notre arrivée, qu'il savoit déjà; ; du but
et des motifs de notre expédition ; de la confiance que toute la France avoit dans le caractère et les talens du gunéral Hédouville qui
nous commandoit, et dc T'espérance que nous
avions d'être secondés par le chef des noirs,
Toussaint Louverture. Avant de me répondre
il fallut lui parler de la
sur ces divers objets,
France, de ses malheurs 2- de ses victoires. Le
nom du Monarque quila gouverne aujourd'lui
étoit parvenu jusqu'a lui, et excitoit dans soir
iance que toute la France avoit dans le caractère et les talens du gunéral Hédouville qui
nous commandoit, et dc T'espérance que nous
avions d'être secondés par le chef des noirs,
Toussaint Louverture. Avant de me répondre
il fallut lui parler de la
sur ces divers objets,
France, de ses malheurs 2- de ses victoires. Le
nom du Monarque quila gouverne aujourd'lui
étoit parvenu jusqu'a lui, et excitoit dans soir --- Page 50 ---
(40 )
ame le plus vif enthousiasme. Dans son admi-:
ration, ille comparoit à tous les héros de l'écriture-sainte. Que n'auroit-il pas dit s'il eut vécu
encore queiques années! ) J'appris, six mois
après, qu'il étoit mort en prononçant les noms
de ses filles, dont la fin tragique avoit imprimé
sur les traits êt dans l'esprit de ce vieillard respectable une sorte d'exaltation qui l'auroit sans
doute conduit à la folie 2 si la religion et la
piété filiale n'étoient venues au secours de sa
raison.
Après avoir satisfait sa curiosité et fait Ia pros
messe d'une seconde visite, je lui témoignai le
désirde voir son habitation. Un vieux nègre me
conduisit, par ses ordres, jusqu'à l'extrémité
del'enclos onje trouvai MM. Delaiande fils OC-.
cupés à diriger une piantation de figuiers-bananiers (T ). Je leur parlai d'une excellente crême
(r) Le bananier est une: plante dont la tige se compose de feuilles roulées les unes sur les autres, d'ur
blanc rougeàtre en quelques endroits, et jaunâtre ct:
verdâtre dans d'autres. Lorque la racine pousse 1u
rejeton, il ne sort de la terre que deux feuilles roulées.
l'uneavecl l'autre; ellcs se déroulent ets s'évasent en croissant, pour faire place à deux autres sortant du même
centre. Roulées comme les premières, elles S 'épanonisaent de même, et sont suivics de plusicurs antres qui
, d'ur
blanc rougeàtre en quelques endroits, et jaunâtre ct:
verdâtre dans d'autres. Lorque la racine pousse 1u
rejeton, il ne sort de la terre que deux feuilles roulées.
l'uneavecl l'autre; ellcs se déroulent ets s'évasent en croissant, pour faire place à deux autres sortant du même
centre. Roulées comme les premières, elles S 'épanonisaent de même, et sont suivics de plusicurs antres qui --- Page 51 ---
(4r )
de carotte et des petits pois délicieuxq quejavois
mangés la veille chez mon hôte; grace à leur ins'élèvant en hantenr et s'étendant cn largeur, toujours
ainsi roulées , composent la tige de cette plante arborée, qui monte à huit, dix et jusqn'à douze pieds 2
après quoi elle ne grossit plus; les feuilles sortent alors
du hant et dn milieu de la tige à laquelle elles ne tiennent
que par nne quene d'environ uu ponce de diamètre, d'un
pied de longueur, , ronde d'nn côté, et de l'antre creuséc en canal dans son milieu. Cette queue, 2 continnée,
forme le nerf du milien de la fenille, 1 qui a quelquefois
quinze et dix-huit pouces de large, , sur six à sept pieds
delong. Cette feuille est d'un beau vert par-dessus, et
d'un vert gris par-dessous. Elle a l'épaisseur d'un fort
parchemin ; mais sa grandeur et sa délicatesse donnant
beauconp de prise au vent, elle se découpe en lanières 7 partant du nerf du milien et s'étendant vers les
bords le long des petites nervures qui ont la même di.
rection, ce quiles fait paroitre comme autant de rubans
étroits et argentés 2 presque tous ronlés on recoquillés.
Lorsque le bananier a acquis sa hanteur naturelle 2 sa
tige a depuis huit jusqu'à dix pouces de diamètre, et elle
est si tendre, que quoique les feuilles dont elle est
composée soient très-serrées les nnes contre les autres,
on peut la couper aisément avec un couteau, et même
d'un seul coup de serpe, 3 en la prenant un peu de biais. 2
parce que ces feuilles sont grasses et pleines de suc.
Aussi le bananier ne vient-il bien que dans les terres
grasses et humides.
Lorsqn'il est en état de porter du fruit, il sort de la
et elle
est si tendre, que quoique les feuilles dont elle est
composée soient très-serrées les nnes contre les autres,
on peut la couper aisément avec un couteau, et même
d'un seul coup de serpe, 3 en la prenant un peu de biais. 2
parce que ces feuilles sont grasses et pleines de suc.
Aussi le bananier ne vient-il bien que dans les terres
grasses et humides.
Lorsqn'il est en état de porter du fruit, il sort de la --- Page 52 ---
43 )
dustrie; ces messieurs eurent la complaisance de
quitter leur occupation et de me faire parcourir
sommité de sa tige une autre tige d'environ nn ponce
et demi de diamètre et de trois à quatre pieds de long,
qui se couvre de différens anneaux de boutons d'un
janne tirant sur le vert. Un autre gros bouton 2 en
forme de cceur, de six à sept pouces de long, sur trois
de diamètre , termine cette tige. Il est composéde plusieurs pellicules conchées les nnes sur les autres 9 dont
l'extérieur est rouge et reconvert d'nne forte enveloppe;
lisse et de couleur de gris de lin. Cette tige se divise en
quatre pour donner issue à ce bouton : elle est d'abord
droite; ; mais à mesure que les fruits succèdent aux
petites fleurs qui garnissent la tige par anneaux, le
poids que le fruit acquiert en grossissant, la fait courber insensiblement et pencher de plus en plus vers
Ia terre.
Cette tige, garnie de fruit, se nomme un régime :
ce régime contient quelquefois tant de bananes, qu'un
homme peut à peine le porter. On le conpe dès qu'on
s'aperçoit qne les bananes, d'abord vertes, prennent
la couleur janne : on le suspend à l'air daus la maison et on mange le fruit à mesure qu'il mûrit, ce que
Ton 9 connoit quand il obéit sous le pouce. La banane
de denx
de diamètre, et environ six de
a près
pouces
longueur ; sa pelure est lisse, souple et un peu plus
celle d'une figue, mais beaucoup plus solide:
épaisse que
la palpe est d'un blanc jannâtre ct a la consistance
d'un fromage nouvean bien gras 3 et ayant sa crême,
daus la maison et on mange le fruit à mesure qu'il mûrit, ce que
Ton 9 connoit quand il obéit sous le pouce. La banane
de denx
de diamètre, et environ six de
a près
pouces
longueur ; sa pelure est lisse, souple et un peu plus
celle d'une figue, mais beaucoup plus solide:
épaisse que
la palpe est d'un blanc jannâtre ct a la consistance
d'un fromage nouvean bien gras 3 et ayant sa crême, --- Page 53 ---
(45)
leur enclos qui n'étoit entourd que d'une simple haie, mais si vive et si serrde qu'on auroit
vainement essayé des'y faire joursanslesecours
dinstrumens tranchans. Il est impossible, sans
l'avoir vu, de se faire une idée du succès qu'ils
avoient obtenu dans la culture des légumes
d'Europe. Avant leur établissement dans ce
lieu, les habitans de Santo-Domingo ne connoissoient queles légumes secs qui leur venoient
d'Espagne ou de l'Amérique septentrionale, et
jamais ils n'en avoient vu de verts dans leurs
marchés. L'arrivée de 1,500 à 2,000 refugiés
de la partie française donna à MM. Delalande
l'idée de se livrer à ce genre d'industrie, dans
lequel ils avoient d'ailleurs des connoissanccs
très-étendues. Secondés par leurs nègres 2 qui
ne les avoient pas quittés, ils étoient parvenus, 2
dès la seconde année, à fournir la ville et les
environs de légumes de toute espèce > et qui ne
ou: à du beurre nouvellement battu, et elle lui ressemble
quand elle est cuite. On mange la banane crue et cuite :
elle se met sur le gril comme une saucisse ; dans cet état
et lorsqu'elle est assaisonnée avec du sucre et du jus de
citron, elle a tout-à-la-fois le goût de la pomme de reinette cuite et du coing. C'est une nourriture très-bonne
et très-agréable; : cependant quelques uus prétendent
qu'elle engendre beancoup de bile, --- Page 54 ---
(44)
le cédoient ni pour la qualité, ni pour la beauté
à ceux des potagers d'Europe. Jc remarquai
surtout des carottes du plus beau volume, du
céleri et des artichauts magnifiques; les petits
pois étoient le légume qui leur coûtoient le
plus de soins,.mais ils étoient parvenus à les
faire manger aussi fins et aussi sucrés qu'en
France, et voici ce qu'ils avoient imaginé pour
les garantir de l'ardeur du soleil. Après le choix
du lieu, ils avoient fait construire avec de la
paille de maïs des claies qui,. quoiqu'un peu
serrées, ne l'étoient pas assez pour empécher
la circulation de l'air. La terre, dans laquelle
les pois étoient semés, étoit divisée en petits
carrds de six pieds de surface, séparés par de
petites allées de dix-huit pouces, ce qui donnoit aux jardiniers la facilité de présenter dans
tous les sens les claies au soleil. La hauteur
de ces claies étoit de six pieds, et leur légéreté en rendoit le maniement très-facile. Par
ce moyen la plante que l'ardeur du soleil n'incommodoit pas, parcouroit tous les degrés de
sa croissance, et produisoit des pois très-fins
et très-délicats. Mais un obstacle que ces Mes--
sieurs ne pouvoient vaincre, c'étoit le renouvellement de la plupart de leurs graines, auxquelles la chaleur du soleil ne permettoit
ies étoit de six pieds, et leur légéreté en rendoit le maniement très-facile. Par
ce moyen la plante que l'ardeur du soleil n'incommodoit pas, parcouroit tous les degrés de
sa croissance, et produisoit des pois très-fins
et très-délicats. Mais un obstacle que ces Mes--
sieurs ne pouvoient vaincre, c'étoit le renouvellement de la plupart de leurs graines, auxquelles la chaleur du soleil ne permettoit --- Page 55 ---
(45)
jamais d'arriver successivement à maturite. Le
germe saisi trop promptement sans doute par
cette chaleur, se trouvoitt torréfié avant de
pouvoir parvenir au point nécessaire pour la
reproduction. Mais un correspondant del'Amé
rique septentrionale en avoit envoyé à ces
Messieurs une provision considérable, quils
venoient de recevoir par la voie de PortoRicco; ct ils étoient d'autant plus tranquilles
sur l'avenir, que les courriers espagnols (vaisseaux très-fins voiliers, qui prennent rang
entre la marine militaire et la marine marchande,) leur en apportoient de temps en
temps d'Espagne, malgréles croisières anglaises.
Je quittai ce beau jardin, comblé des politesses de ses proprictaires, à qui je promis
une seconde visite, que je leur fis deux jours
après avec le général Watrin, Tadjudant-général Dauzy et M. Masson, ex-professeur à l'un
des colléges de Paris. MM. Delalande nous
firent préparer pendant notre promenade une
collation, composée de laitage, de confitures
du pays, de gateaux de fleurs d'orange, de
meringues à la vanille, d'angélique et de chocolat, le tout accompagné de vieux vin de
Porto et d'excellent Madèrc. Ces Messieurs
voulurent bien accepter une caisse de bière, --- Page 56 ---
(46)
que j'avois fait apporter à dos de mulet, et
deux bouteilles d'eau-de-vie de Dantzick
leur offrit le général Watrin. Nous les quit- que
tâmes comme on quitte de vieux amis, et nous
revinmes à Santo-Domingo, où nous eumes
le plaisir de les recevoir quelques jours après.
Ils nous présentèrent à mesdemoiselles de Baudrac, leurs maitresses, béarnoises d'origine,
qu'ils étoient sur le point d'épouser, et chez
lesquelles nous passâmes une soirée qui fut
presque entièrement consacrée à la musique.Je
remarquai parmi les concertans un gros chanoine,qui pinçoit la harpe en véritable virtuose.
Nous quittâmes Santo-Domingo le 16 à
cinq heures du soir, par une pluie très-abondante. Les Espagnols étoient fort étonnés de
nous voir nous mettre en route par un si mauvais temps, mais le jour et T'heure ayant été
fixés, le général voulut donner aux naturels
l'exemple d'une discipline et d'une exactitude
aveclesquelles ils sont. loin d'être familiarisds. En
sortant de la ville, nous traversâmes à l'ouest
une plaine qui borde le rivage de la mer en
arrière de l'anse de Saint-Jérôme, située dans
l'enfoncement de la baic. Cette plaine est d'environ une lieue de long sur une demie de large;
elle est couronnée par une claine de monti-
és, le général voulut donner aux naturels
l'exemple d'une discipline et d'une exactitude
aveclesquelles ils sont. loin d'être familiarisds. En
sortant de la ville, nous traversâmes à l'ouest
une plaine qui borde le rivage de la mer en
arrière de l'anse de Saint-Jérôme, située dans
l'enfoncement de la baic. Cette plaine est d'environ une lieue de long sur une demie de large;
elle est couronnée par une claine de monti- --- Page 57 ---
(47)
cules peu élevés, qui se prolongent en avant
du front des fortifications du côté du Nord,
et quia aboutit à la rive droite de l'Ozanna.
Nous vimes à deux cents toises de la ville,
la bourgade Saint-Charles sur la droite du
chemin, et après avoir suivi une route, bordée
de bois des deux côtés, nous arrivâmes vers
les huit heures du soir à l'habitation PedraLyo,a appartenante à Dona Theresa Sanchez:
nous y fumes parfaitement bien accueillis.
Dans le chemin qui conduit à cette habitation,
nous en trouvâmes quelques autres éparses çi
et là; mais ce n'étoit, à proprement parler,
que des cases avec leurs enclos. La plus remarquable est située à plus d'une licue à droite,
elle appartient à un Français. Le principal ou
plutôt le seul travail auquel on se livre dans
ces habitations, est la nourriture du bétail qui
sert à Tapprovisionnement de Santo-Domingo,
qu'elles fournissent aussi de lait. L'habitation de
Dona Theresa Sanchez se compose de quelques
cases construites, closes et couvertes avec lebois,
l'écorce et les feuilles du palmiste, et d'un enclos formé par des clôtures grossièrement clissées ou défendues par des ravins; d'ailleurs,
point de culture, mais différens fruits, tels que
T'orange, l'ananas et la sapotille. --- Page 58 ---
(48 )
Je remarquerai ici, pour n'y plus revenir,
la manière dont on nourrit en voyage les chevaux et les mulets, elle n'est pas très-embarrassante. On leur ôte bride et selle, on leur
met des entraves aux pieds, et on les laisse
errer dans la savane, ou ils ne trouvent pour
nourriture qu'une herbe très-courte. Quand il
est possible de se procurer du maïs ou blé
de Turquie, on leur en donne une petite ration pour les restaurer. Le lendemain matin
on va les prendre, et après avoir sellé et bridé
oI se remet en route.
En quittant Pedra-Lyo, le chemin se dirige
vers le nord-oudst, par une savane de peu
d'étendue, après laquelle Oll rencontre des
bois remarquables par la varicté de leurs arbres,
et surtout par de nombreux palmistes ct différentes sortes d'acacias. On aperçoit quelques
cases occupées par des noirs libres, et une
plus considérable appartenante à des blancs;
elle est entourde de petits enclos carrés : o11 y
voit des bananiers et des cannes à sucre. Environ une licue plus loin à gauche et près du
chemin, est Thabitation de don Juan Martin;
elle est située sur un tertre dlevé qti domine
une plaine où coule la rivière d'Isabelle. On
aperçoit à une demi-lieue une chaine de mor-
cases occupées par des noirs libres, et une
plus considérable appartenante à des blancs;
elle est entourde de petits enclos carrés : o11 y
voit des bananiers et des cannes à sucre. Environ une licue plus loin à gauche et près du
chemin, est Thabitation de don Juan Martin;
elle est située sur un tertre dlevé qti domine
une plaine où coule la rivière d'Isabelle. On
aperçoit à une demi-lieue une chaine de mor- --- Page 59 ---
(49)
nes, dont les plus élevés se perdent dans les
nues.
Nous descendimes par un terrain incliné
jusqu'à la rivière d'Isabelle, alors enflée par
l'arrivée des eaux dont la pluie qui venoit de
tomber avoit augmenté le volume. Le cours
de cette rivière est assez rapide, sa largeur
est d'environ quinze toises, et nos montures
avoient de l'eau jusqu'aux sangles. Ensuite nous
trouvâmes des bois coupés de distance en distance par de petites savanes qui ont presque
toutes leurs hattes ct quelques bestiaux : des
mornes entassés à des distances diverses, of:
frent des points de vue pittoresques. Devant
chaque habitation se trouvent des croix; et
dans un petit enclos on en voit un nombre
plus considérable, ce qui, joint à des bières
en forme de brancards, nous fitjuger que c'étoit
un cimetière public. Nous rencontrâmes une
petite caravanne de mulets venant de SanFago et chargée de café: Nous passâmes à
sec les lits des courans d'eaux ou rivières de
Gobe-Plata, nom qui indique qu'elle charie
de l'argent; et de celle de Guya-Cale.
Après trois heures de marche nous fimes
halte à la case de Manabo, située à l'extrémité d'une grande savane marécageuse : cette
--- Page 60 ---
50. )
case étoit déserte alors, quoiquordinairement
habitée. Deux veaux abandonnés dans un enclos voisin sembloient un' tribut offert par des
mains.inyisibles, mais nousn'enprofitimes pas,
et nous ne primes qu'un léger rafraichissement sur nos propres provisions. Nous remarquâmes dans les environs une grande quanuité
de sensitivé.
Nous reprimes notre route par un chemin
hérissé de pierres ou substances noiratres,semblables en apparence à de la mine de fer, mais
produites par une espèce de lave ou fusion de
différentes matières volcaniques, qui forment
en cette partie le sol de l'ile. Le pays, découvert par intervalle, présente quelques cases
ou hattes, et sur la gauche des mornes dans
le lointain. Nous entrâmes ensuite dans la
plaine du morne Noir, Sierra-Pricta, couverte plus que la précédente de ces pierres
noirâtres qui rendent la marche pénible : dans
les monts voisins, à gauche, se trouvent des
mines de cuivre. Au sortir de cette savane
nous passâmes un ruisseau coulant dans un
ravin profond, et après avoir traversé une autre
savane, entource d'une chaine de mornes formant un amphitéatre, nous trouvâmes un autre
ruisseau dont l'eau est réputée de Ja meilleure
a, couverte plus que la précédente de ces pierres
noirâtres qui rendent la marche pénible : dans
les monts voisins, à gauche, se trouvent des
mines de cuivre. Au sortir de cette savane
nous passâmes un ruisseau coulant dans un
ravin profond, et après avoir traversé une autre
savane, entource d'une chaine de mornes formant un amphitéatre, nous trouvâmes un autre
ruisseau dont l'eau est réputée de Ja meilleure --- Page 61 ---
(5i) )
qualité : ces deux ruisseaux sont désigués sous
le nom commun d'Inca ou de Magnoc.
Le chenin reprend dans une grande savanc, ayant sur la gauche, à peu de distance, le
morne Noir, dont le sommet pointu est couvert d'arbres de la plus belle verdure, et sur
la droite est une grande plaine, qui semble
n'avoir d'autres bornes que la mer, quoiqu'on
ne l'aperçoive pas de cet endroit. Cette plaine
se forme de la réunion de celle du morne
Noir, et de celle appelée Plano-Sanguineo,
parce qu'elle fut le théâtre d'un grand combat
entre les Espagnols et les Indiens. Elle se prolonge pendant près d'une heure de chemin,
ayant sur la gauche une chaine de mornes à
une distance variée, et offrant, entre le chemin et ces mornes, différens bassins semés de
palmistes et d'autres arbres qui se combinent
de la manière la plus variée et la plus agréable.
Nous passames ensuite la rivière de l'Ozanna, coulant, comme celle d'Isabelle, de gauche
à droite, età-peu-près semblable pour la rapidité, la largeur et la profondeur. Les bords
en sont escarpés et chargés de lianes qui, enveloppant de grands arbres jusqu'à leurs cimes,
présentent des massifs de verdure agréablement diversifiés. --- Page 62 ---
(5a)
A peu de distance de l'Ozana le chemin
devient très-mauvais, il est presque entièrement rompu par la marche des bètes de somme,
et de plus, il étoit rempli d'eau et de boue
par Ia chute des pluies. Ce chemin continue
ainsijusqu'a l'entrée de la savane, oùr est situce
T'habitation de la Louisa : c'est-là que nous
fimes halte. Il avoit plu dans la journée, le
mauvais temps augmenta le soir et continua
toutel la nuit. La fatigue que les dquipages avoient
éprouvée, engagérent à diviser en deux parties la marche de cette journée, et l'on décida
que désormais les dquipages partiroient en
avant.
Nous parcourdmes dans la matinée T'habitation de Ia Louisa, qui n'est qu'une réunion
de dix à douze cases au fond de la savane,
et à peu de distance des mornes qui s'élèvent
à gauche. Cette habitation n'offre aucune culture, et ne sert qu'à la nourriture des bestiaux. Les environs offrent des perroquets, des
pintades et des dépouilles de petites couleuvres. Nous entendimes quelques coups de canon dans la direction de Santo-Domingo,
que nous attribuâmes à la solemnité du samedisaint.
Nous primes des viandes fraichesà la Louisa,
douze cases au fond de la savane,
et à peu de distance des mornes qui s'élèvent
à gauche. Cette habitation n'offre aucune culture, et ne sert qu'à la nourriture des bestiaux. Les environs offrent des perroquets, des
pintades et des dépouilles de petites couleuvres. Nous entendimes quelques coups de canon dans la direction de Santo-Domingo,
que nous attribuâmes à la solemnité du samedisaint.
Nous primes des viandes fraichesà la Louisa, --- Page 63 ---
53 )
et nous cn partimes dans l'après-midi : notis
passimes deux ruisseaux et une savane d'une
demi-lieu d'étendue, au sortir de laquelle se
trouve une petite hatte, composée de deux
cases sans enclos. Nous entrâmes ensuite dans
une très-belle savane, dont T'herbe est abondante et de très-bonne qualité; on y respire
un air embaumé par les exhalaisons des oran
gers dont les bois environnans sont remplis.
Après une marche d'environ deux heures,
nous fimes halte à Thabitation de San-Pedro,
composée de trois chétives cases, dont une
seule est occupée par lcs maitres, ce qui nous
força de dresser des tentes pour le détachement de classeurs qui formoit notre escorte.
Cctte habitation est remarquable par sa position, sur l'extrémité du petit morne avancé
dans le bassin étendu que forme la claîne presque circulaire des mornes lointains. On y cultive, mais en très-petite quantité, ct seulement
pour les besoins des habitans, du coton, de
lindigo, du cacaa et des cannes à sucre. La
vue y est très-étendue, sans autre variété que
celle des arbres dont se composent les forêts
qui se prolongent jusques sur la cime des
mornes, et celle des mornes même entassés
les uns sur les autres, et à des distances diverses, --- Page 64 ---
: 54) )
en forme d'amphithéatre. On remarque vers
l'ouest une assez belle prairie, par laquelle passe
le chemin que nous devions prendre. Pendant
notre halte il passa une caravanne de dix mulets chargés de café, partie depuis dix jours de
San-Fago.
Nous quittâmes San-Pedro le 19, après
avoir traversé la savane dont je viens de faire
mention ; nous descendimes par un chemin
très-escarpé et très-mauvais au ruisseau del
Vermeyo ou ruisseau rouge, après Jequel
on trouve un morne très-rapide, bordé sur
la gauche de précipices, dont on entrevoit la
profondeur à travers les arbres qui les couvrent. Nous fumes dédommagés de ce chemin
difficile par une savane que terminent un
monticule et des bouquets de bois, où nous
retrouvâmes l'odeur suave de la veille, et a
dans lesquels nous vimes des ananas sauvages
et des myrthes. Cette savane nous conduisit
à un autre morne roide, rocailleux et entrecoupé de ravins : en faisant plusieurs détours
et en. nous élevant successivement sur le penchant des mornes, nous arrivâmes au soImet. Nous avions en y montant une belle vuc
à gauche sur la vallée d'Oya, et sur un enfoncement que les habitans nomment le Tom-
de la veille, et a
dans lesquels nous vimes des ananas sauvages
et des myrthes. Cette savane nous conduisit
à un autre morne roide, rocailleux et entrecoupé de ravins : en faisant plusieurs détours
et en. nous élevant successivement sur le penchant des mornes, nous arrivâmes au soImet. Nous avions en y montant une belle vuc
à gauche sur la vallée d'Oya, et sur un enfoncement que les habitans nomment le Tom- --- Page 65 ---
(55 )
beau du diable; mais parvenus à la cime,
qui est celle du mont Bolloveo, le méme,
selon toute apparence, dont parle M. Moreau
de Saint-Méry, sous le nom de mont Pardavo, nous eumes une vue plus étendue.
Le général s'arrèta dans cet endroit pour
jouir de l'aspect d'une magnifique vallée, commençant à-peu-près au sud-est, et s'étendant
en avant, et en tournant de gauche à droite.
La ville de Monte-Plata, nom qui indique
des mines d'argent, doit se trouver à environ
dix lieues sur la gauche. Dans le fond de cette
vallée, quarante lieucs de pays appartiennent à
un scul proprictaire, don Coka, de SantoDomingo. On voit d'abord, à droite, le morne
noir, ou Sierra-Pricta; ensuite, à près de
douze lieues, le Nisar, où la rivière de ce nom
prend sa source ; les deux monts Jayna, entre
lesquels coulent les eaux de cette rivière; et
enfin, en rejoignant le point d'ou Ton est parti,
on découvre les montagnes de la Patience, que
nous avions encore à franchir. Après être descendu par un chemin assez difficile, nous traversâmes une savane, ou des arbres épars sur
une herbe abondante sembloient annoncer une
ancienne culture. Le chemin, borné de distance en distance par des mornes bordés de --- Page 66 ---
(5 56 )
précipices, rend] la marchedifficile parlenombre
de sentiers étroits et profonds creusés dans une
sorte de tuf rouge. Nous entrâmes ensuite dans
une jolie savane que nous avions aperçue du
haut des mornes, et nous y remarquâmes un
parc et des bestiaux en plus grand nombre que
dans les précédentes. Nous trouvâmes une rivière, coulant dans un ravin profond, couvert
de bois, et après l'avoir traversée, nous fimes
halte sur un site enchanteur; les plus curieux
d'entre nous se répandirent dans les environs,
les plus fatigués se reposèrent (t).
(t) Ces haltes qui se rencureloient tous les jours, 1 me
paroissent mériter une description particulière. Le gazon nous servoit de table 3 de nape, et le plus souvent
de siége; ; quelques viandes froides 7 l'ean d'un ruissean
voisin, méléc d'un peu de rhum ou de vin, du biscuit,
de la cassave composoient le repas, qui ne duroient
ordinairement qu'un quart-d'heure; on employoit le
reste du temps à parcourir les buis environnans, on à
faire la sieste dans des hamacs : on choisissoit l'endroit
le plus ombragé : deux arbres soutenoient le lit mobile,
on s'y blotissoit en s'enveloppant avec soin pour SC
garantir de la piqure d'une multitude d'insectes, surtout au bord de l'eau. Heureux qui pouvoit s'en mettre
à l'abri, au moyen d'un moustiquaires de campague.
Au signal du départ tout se replioit, rentroit dans les
paniers, et l'on se remettoit en marche.
: on choisissoit l'endroit
le plus ombragé : deux arbres soutenoient le lit mobile,
on s'y blotissoit en s'enveloppant avec soin pour SC
garantir de la piqure d'une multitude d'insectes, surtout au bord de l'eau. Heureux qui pouvoit s'en mettre
à l'abri, au moyen d'un moustiquaires de campague.
Au signal du départ tout se replioit, rentroit dans les
paniers, et l'on se remettoit en marche. --- Page 67 ---
(57 )
Les repas champêtres que nous prennions
dans ces haltes, le repos bienfaisant que nous y
goitions, auroient di répandre dans l'ame une
douce sérénité; mais le philosophe sensible,
T'ami de l'humanité ne pouvoient oublier qu'ils
fouloient aux pieds une terre jadis peuplée de
plusieurs milliers d'habitans paisibles, et maintenant fertilisée par le sang de ces malheureuses
victines du fanatisme et de la soif insatiable de -
lor. Barbare intolérance, amour effréné des
richesses, de combien de forfaits vous fites la
source et trop souvent l'excuse!
En reprenant notre route, nous trouvâmes
des chemins coupds par des mornes escarpés, et
des sentiers difficiles, couverts de pierres, qui
rendoient la marche pénible; après avoir traversé un ruisseau, nous parvinmes au pied d'un
de ces mornes, nommés de la Patience. Nous
lc franchimes à travers les bois, dont il est COuvert, par un sentier rapide, sinueux et creuse
dans le roc, ayant des précipices de chaque
côté, Dans CC trajet difficile, la vue se repose un
instant sur un bassin, à gauche, profond, tapissé de verdure et orné de massifs de lianes.
Ces mauvais chemins passés, nous nous trouvâmes sur un morne plus agréable, couvert
'herbes ct de picrres noirâtres, ou quelques --- Page 68 ---
d 58 )
bestiaux étoient épars. Nous n'eumes plus ensuite qu'à marcher dans de jolis sentiers, à travers des savanes semées de bouquets de bois,
oir paissoient des bestiaux. Au sortir de cette
savane, nous vimes une hatte, composée de
quelques cases, 2 qui forment ce qu'on appelle la
première Sevigne; nous fimes halte à cette habitation, sur laquelle il existoit quelque culture
en coton, COCOS 2 café, cacao et rosiers.
Nous quittâmes, le 20, la première Sevigne,
et passâmes le ruisseau Trovenia; en sortant
dela savane , le chemin paroissoit se diriger sur
un morne couvert de bois, mais il se détourne
et suit le long du morne. Nous parvinmes. , par
une descente rapide et difficile, à un grand ruisseau, nommé Varruca, au-delà duquel, laissant à gauche la seconde Sevigne, nous traversâmes une belle prairic, entrecoupée de bouquets
de bois. Nous passames le ruisseau Goguena,
et des bois, oùr nous remarquâmes de superbes
mapous, 2 nommés ici seyba (r). Nous mar-
(1) Cet arbre, qui sert principalement à former de
grandes gamelles ou vases arrondis et peu profonds,
est quelquefois d'une grosseur étonnante. A l'habitation
Charitte, près du Cap, il en existe un de seize pieds
de diamètre.
ic, entrecoupée de bouquets
de bois. Nous passames le ruisseau Goguena,
et des bois, oùr nous remarquâmes de superbes
mapous, 2 nommés ici seyba (r). Nous mar-
(1) Cet arbre, qui sert principalement à former de
grandes gamelles ou vases arrondis et peu profonds,
est quelquefois d'une grosseur étonnante. A l'habitation
Charitte, près du Cap, il en existe un de seize pieds
de diamètre. --- Page 69 ---
59 )
chimes ensuite dans une sayane, autour de
laquelle sont une douzaine de cases qui forment la troisième Sevigne, et nous y vimes un
oiseau blanc, connu sous le nom de Gamla, et
qui a quelque ressemblanceavec le cignc.
A l'extrémité de la savane de Semblac, les
membres des autorités constituces du Cotuy, au
nombre de neuf personnes, 9 à cheval, mirent
pied à terre pour s'avancer à notre rencontre.
Le général témoigna, à la députation, combien
il étoit sensible à sa démarche, et lui promit, au
nom du gouvernement français, le mainlien de
T'ordre, le respect des propriétés et la liberté du
culte. Il invita les habitans à rester paisibles ct
à se livrer à leurs occupations ordinaires, et
leur dit que, jusqua la prise de possession:, les
Français vivroient avec eux en bons alliés et en
véritablesamis. Les membres des autorités protestèrent de leur attachement à la France; ils
remontèrent à cheval; nous continuames notre
route, en leur compagnic, et nous arrivâmes au
Cotuy, après avoir traversé deux savanes et uI)
joli ruisseau.
La ville ou bourg du Cotuy, est peu considérable ; les maisons, 2 à quelques exceptions
près, ne sont guère mieux baties que les cases
que nous avions aperçues dans notre route. La --- Page 70 ---
60)
grande place est carrée, l'église est petite et ornée de statues, 2 ou plutôt d'espèces de poupées
habillées et enluminces (1).
Les rues sont droites et alignées aussi bier
que la place; la population est un mélange de
toutes les couleurs ; ils'y trouve quelques petits
marchands français. lly: a un commandant mili.
taire, un alcade, une jurisdiction particulière
pour les douanes et un curé. Nous obtinmes,
avec peine, du pain mal fait ct peu de provisions fraiches.
Nous quittâmes cette ville le 21, et après
avoir passé un ruisseau et marché dans un chemin uni, nous traversames la rivière d'runa,
coulant de gauche à droite, large et rapide, sans
être cependant très-profonde. Les bords, endeçà, sont couverts de cannes à sucre, et ceux
au-: ela, de bois assez épais. En sortant de ces
bois, nous traversâmes deux savanes, nommées
Guantes. L'habitation principale est à droite, à
l'entrée de la seconde savane; c'est par-là qu'il
(:) Les plus remarguables sont deux statnes de la
Vierge, sous l'invocation de laquelle est l'église: luns
sur un brancard. 2 que l'on porte dans les processions;
et l'autre debout au bas d'un autel, oi elle recoit,de
très-près, les prières et les offrandes des fideles.
mées
Guantes. L'habitation principale est à droite, à
l'entrée de la seconde savane; c'est par-là qu'il
(:) Les plus remarguables sont deux statnes de la
Vierge, sous l'invocation de laquelle est l'église: luns
sur un brancard. 2 que l'on porte dans les processions;
et l'autre debout au bas d'un autel, oi elle recoit,de
très-près, les prières et les offrandes des fideles. --- Page 71 ---
(61)
fant passer lors de la crue des eaux : ces savanes
appartiennent au commandant actuel du Cotuy;
ou nous dit qu'elles nourrissoient environ sept a
huit cents bêtes à cornes.
En sortant d'une nouvelle savane, nous passâmes le ruisseau Ganitas, au-delà duquel est
la savane de Goma, et à peu de distance, sur
la gauche, T'habitation de Valverde, appartenante au neveu de l'auteur de ce nom. Après le
bois de las Ganas, on trouve une case, ou
hatte, appelée Ximenez, et plus loin, à gauche, une autre, nommée las Palmas, toutes
deux assez bien fournies de bestiaux; elles appartiennent, ainsi que le bois las Ganas, à dors
Juan Sancherys. Nous fimeshalteà cette habitation, qui est dans un site assez agréable, à
quelques portées de fusil du chemin de l'extrémité la plus élevée de la savane, au pied d'un
morne boisé, dont elle est séparée par un enclos
cultivé, et ayant en perspective plusieurs mornes
et des cases en avant. Un de nos compagnons de
voyage y tua une espèce de couleuvre, d'environ quatre pieds de long. Le peu de culture
qu'on y fait n'est qu'en raison des besoins les
plus urgens des habitans de la case.
Après cette halte, nous vimes, à droite et à
gauche, un grand nombre de cases, , dans les- --- Page 72 ---
(6a)
quelles on cultive du café ct du tabac; on y entretient aussi un nombre assez considérable de
bestiaux. L'habitation et la savane de lal Pigna
appartiennent à l'alcade actuel du Cotuy. Nous
aperçumes ensuite une réunion nombreuse de
cases rangées presque circulairement autour des
deux belles sa vanes de Xima, où nous arrivâmes et fimes halte, après avoir passé plusieurs
ruisseaux coulant dans des ravins couverts d'arbres. Avant d'arriver à cette halte, nous rencontrâmes un courier, allant de San-Fago à
Santo-Domingo. Le général Hédouville le retint et lui ordonna de nous suivre.
Les savanes de Xima, où nous nous arrètâmes, sont unies et très-étendues ; la plaine
commence au ruisseau du même nom ; le terrein
est couvert de nombreux bestiaux, mais Oll n'y
cultive qu'en petite quantité ce qui est nécessaire à la subsistance des habitans, quoique le
sol annonce une grande fertilité. En sortant de
ces savanes, ,le chemin se dirige dans une plainc,
dont T'entréc est marécageuse; on y trouve un
grand nombre de cases qui ont pour principal
proprictaire don Rola : en y entrant, on trouve
beaucoup de chevaux et de béstiaux de toute
espéce; mais, comme dans les autres endroits,
la culture est reduite au simple nécessaire.
ive qu'en petite quantité ce qui est nécessaire à la subsistance des habitans, quoique le
sol annonce une grande fertilité. En sortant de
ces savanes, ,le chemin se dirige dans une plainc,
dont T'entréc est marécageuse; on y trouve un
grand nombre de cases qui ont pour principal
proprictaire don Rola : en y entrant, on trouve
beaucoup de chevaux et de béstiaux de toute
espéce; mais, comme dans les autres endroits,
la culture est reduite au simple nécessaire. --- Page 73 ---
(63 1 I
Nous passames la rivière de Pima, info.
rieure à celles de lOzana et d'isabelle ;
un peu plus loin sont les cases de Ranchillo,
situées sur une petite éminence d'ou l'on descend à la rivière du Camus.
Ce fut dans cet endroit que les autorités
civiles et militaires de la Vega, au nombre
de neuf personnes à cheval, bien habillées,
et dont plusieurs portoient des plumets noirs,
vinrent complimenter le général, qui leur répondit dans le même sens qu'aux autorités du
Cotuy, un Français établi à la Vega servoit
d'interprête à la députation.
Après avoir traversé la rivière du Camus,
plus considérable que la précédente, nous entrâmes dans la plaine de Mantanza ou du
massacre, nom qui lui fut donné pour avoir
été le théâtre d'une sanglante bataille entre
les Espagnols et les naturels du pays. Cette
plaine est entourée de montagnes, dont plusieurs forment une supcrbe perspective et s'élèvent graduellement en amphithéatre.
Nous arrivâmes à la Vega, qui, vue de
ce côté, paroit moins considérable qu'elle ne
l'est, à cause de sa situation sur un plateau
incliné vers la montagne, que l'on aperçoit
de très-près de l'autre côté, et dont clle n'est --- Page 74 ---
( 64) )
séparée que par une petite savane et par la
rivière du Camus.
Cette ville est plus étendue et plus importante que le Cotuy, la forme en est la même:
place carrée, rues alignées, verdure au licu
de pavé. L'église est très-mesquine, et n'a
de remarquable qu'un bas d'autel chargé d'une
allégorie, qui ne présente aucune idée religieuse : un fil sortant d'un nuage, est prêt à
être coupé par une main armée d'une paire
de ciseaux; au bas un clepsydre, entre une
faulx et un flambeau. Cette églisc et quelques
maisons plus apparentes, mais n'ayant qu'un
rez-de-chiaussée, sont bâties en maçonnerie et
couvertes de tuiles plates ou recourbées.
On ne peut faire assez d'éloges de l'accueil
que nous reçumes dans cette ville, et particua
lièrement des deux frères Dorbe, dont l'un
est alcade; on nous fournit des lits, des matelas, des moustiquaires; le lendemain de grands
repas furent donnés et servis avec autant de
goit que de profusion, dans un desquels on
fit hommage au général d'un bas relief en carton et en sucre, représentant les armes de
la ville. Nous trouvâmes pour le départ audelà du nombre de chevaux nécessaire pour
remplacer ceux pris à Santo-Domingo, le zèle
ment des deux frères Dorbe, dont l'un
est alcade; on nous fournit des lits, des matelas, des moustiquaires; le lendemain de grands
repas furent donnés et servis avec autant de
goit que de profusion, dans un desquels on
fit hommage au général d'un bas relief en carton et en sucre, représentant les armes de
la ville. Nous trouvâmes pour le départ audelà du nombre de chevaux nécessaire pour
remplacer ceux pris à Santo-Domingo, le zèle --- Page 75 ---
(65)
lei plus empressé, la joie la plus vive et la plus
franche sigualèrent notre séjour dans cette
ville. Les autorités quila gouvernent sont deux
alcades, nommds tous les ans par un cabide
ou conseil électoral, un commandant militaire,
un curé et son vicaire.
Nous partimes de la Vega par l'ancien
chemin à droite, dans lintention de visiter
les ruines de Tancienne ville, deétruite par un
tremblement de terre. En sortant de la nouvelle, nous passâmes le Camus et entrâmes
dans les bois, oit l'on aperçoit quelques cases
avec leurs enclos. On cultive dans le premier
de ces bois des cannes à sucre; à gauche on
trouve celui de Rio Seco, après avoir passé
le ruisseau de ce nom, ainsi appelé à cause
du peu d'abondance de ses caux, qui pourtant ne tarissent jamais. Il y a. dans ce bois
une case où l'on cultive du tabac, ainsi
dans celle du
que
Golgorny qui en est voisine.
Toujours du même côté et sur une hauteur,
est la case de Quesada.
Au bas de cette éminence, dans un endroit
marqué par trois croix de bois sur un monceau de pierres, commençoit l'ancienne ville
de la Vega. Le chemin qui, jusqu'a cet
endroit,n'avoit offert que quelques sinuosités sur
--- Page 76 ---
(66)
de petits monticules pierreux, tourne tout-àcoup à droite par une sorte d'allée percée dans
le bois qui formoit, nous dit-c on, T'ancienne
grande rue de la Vega. Quelques-uns de nos
compagnons de voyage crurent reconnoitre
des débris de murailles; on en remarque quelques traces à peu de distance des trois croix;
on voit même dans les environs les restes d'un
four à chaux.
Nous découvrimes bientôt à gauche le couvent ou hermitage de Santo-Serro, situé sur
le plateau d'un morne très-élevé, au moment
ou nous atteignions un superbe enclos qui
en dépend, et le long duquel suit le chemin,
en détournant un peu sur la droite. Cet enclos offre une culture magnifique en dattes,
coings, palmes pales, bananiers distribués en
quinconces, et autres arbres; toute cette culture est T'ouvrage des deux religieux actuels
deSanto-Serro, qui desserventl Thermitage, et
n'ont pour aides que trois noirs, et au besoin,
quelques femmes de journées. Le revenu actuel
de cet enclos s'élève à mille piastres-gourdes.
Nous suivimes encore quelque temps le chemin, ou grande allée, et nous mimes ensuite
pied-a-terre pour parcourir lcs ruines quenous
étions yenus chercher.
autres arbres; toute cette culture est T'ouvrage des deux religieux actuels
deSanto-Serro, qui desserventl Thermitage, et
n'ont pour aides que trois noirs, et au besoin,
quelques femmes de journées. Le revenu actuel
de cet enclos s'élève à mille piastres-gourdes.
Nous suivimes encore quelque temps le chemin, ou grande allée, et nous mimes ensuite
pied-a-terre pour parcourir lcs ruines quenous
étions yenus chercher. --- Page 77 ---
(67) )
Nons trouvanes d'abord des pans de murs
de liglise presqu'au niveau de la terre; detrèsgros blocs de maçonnerie qui paroissoient en
provenir et dans plusieurs desquels on distingue
encore la forme des voutes, chapiteaux ct COlonnes, le tout en briques liées à chaux et à
sable; des tronçons de colonnes rondes, formés de quatre briques, en quart de cercle,avec
du Inortier à chaux et à sable, et laissant au centre une ouverture d'environ trois pouces de diamètre, par où devoit passer le fer qui soutenoit
les colonnes.
Un figuier blanc très-clevé embrasse, dans
Somsoinrne
haut, l'un des quatre piliers, où il semble vouloir le défendre contre les ravages du temps. Un
autre a pris racine sur la voute restante, et embrasse dgalement les ruines supérieuresdequatre
arcades encore sur pied, tenant à une espèce
de petit vestibule carré, dont les murs sont lezardés, et qui estsurmonté de cette voute qu'on
dit être le dessus du clocher.
A quelque distance, on trouve un autre mur
ras terre; le sol est inégal et gonflé de décombres, et on y voit la trace encore sensible de
l'enceinte des maisons. On trouve enfin des
murs épais, 2 élevés encore de trois, quatre et --- Page 78 ---
( - 68 )
mème cinq pieds, formant l'enceinte d'un ancien fort paralldlogramme régulier, d'environ
vingt toises sur dix, s'étendant à-peu-près du
sud au nord. Deux bastions circulaires 7 ayant
chacun six meurtrières font saillie à deux de ses
angles opposés diagonalement. L'un est presque
comblépar une sorte de boue noirâtre ; l'autre
est plus profond, quoique comblé en partie. On
remarque à l'extérieur de celui-ci unléger escarpement, qui semble indiquer T'approche du sol;
cependant le terrein est incliné, incgal, de manière à fairesupposer qu'il n'a été porté à cette
hauteur que par T'amoncellement des ruines.
C'est principalement dans l'intervalle du fort
à T'église, que nous remarquâmes plus particulièrement cet amoncellenient qui a donné lieu
à un grand nombre d'histoires qui premnentleur
source dans le penchant que limagination des
hommes a toujours poir le merveilleux. Dans
tout ce pays on ne parle que de revenans. Là,
ce, sont des squelettes ambulans qui parcourent
les environs à des heures marquées. Ici, c'est
une pierre, sur laquelle la crédulité vient déposer les alimens nécessaires à la subsistance de
familles entières ensevelies toutes vivantes sous
les ruines, et qui, nouveanx gnômes, , s'y sont
perpétuces. Nos guides nous dirent encore que
hommes a toujours poir le merveilleux. Dans
tout ce pays on ne parle que de revenans. Là,
ce, sont des squelettes ambulans qui parcourent
les environs à des heures marquées. Ici, c'est
une pierre, sur laquelle la crédulité vient déposer les alimens nécessaires à la subsistance de
familles entières ensevelies toutes vivantes sous
les ruines, et qui, nouveanx gnômes, , s'y sont
perpétuces. Nos guides nous dirent encore que --- Page 79 ---
(69 )
Tancienne ville avoit une demi-lieue de large
suI une lieue de long, depuis les trois petites
croix jusqu'au Rio-Verde.
Après avoir examiné ces ruines, nous rCvinmes sur 11OS pas par la grande allée, et laissant à gauche notre premier chemin, vis-à-vis
l'enclos de Santo-Serro, nous suivimes le sentier qui conduit à T'hermitage, situé sur le sommet d'un morne au pied duquel sont quelques
cases habitées par des noirs.
Nous montâmes ensuite, pendant quelque
temps, une côte rapide, mais adoucie par une
direction sinueuse et très-prolongéc, qui nous
conduisit à la cime de la montagne sur laquelle
est une croix. Nous nous y arrêtâmes, moins
pour jouir des beautés du site, que pour nous
livrer aux souvenirs que fait toujours naitre le
nom d'un grandhomme. En effet, c'est dans ce
lieu, et à l'ombre d'un sapotillier qui existe
encore, que Christophe Colomb, après une
bataille décisive contre les naturels, se retira
pour rendre graces à Dieu. Il y fit célébrer une
messe et planter une croix, quel la tradition assure être la même que celle que l'on voit aujourd'hui, et avoir été construite avec les branches
du sapotillier qui nous prétoit dans ce moment
son ombre hospitalière. Plus loin, surl la gauche, --- Page 80 ---
(70) )
est un olivier d'Europe, planté, dit-on, à la
même époque, en mémoire d'un traité qui eut
lieu entre les Indiens et les Européens. Cet olivier est double en hauteur et en volume de ceux
d'Europe, mais ilne produit point de fruits.
Du côtd opposé à l'olivier, toujours sur Je
sommet du morne, et derrière la croix dont
nous venons de parler, est une très - jolie église
qui renferme un objet assez singulier de culte
et de vénération. Je veux parler d'un amas de
terre jaune, renfermé avec beaucoup de soin
dans un caveau placé dans une des chapelles de
cette église. Cette terre qui approche de la
glaise, est réputée dans tout le pays avoir dté
apportée de Jérusalem, et faire partie de celle
dans laquelle fut plantée la vraie croix dont on
conserve également un morceau renfermé dans
un tabernacle bien clos, placé sur le maitreautel de l'églisc. Onnesauroit se faire une idée
de la ferveur des habitans pour ces deux objets
de culte. Ils viennent en grand nombre, de fort
loin et à grands frais, déposer dans cette église
de riches présens, en cclange desquels ils obtiennent de pclites portions de ce bois et de
cette terre qui ne s'épuisent point, quelque
grande qu'ait étéct que soit cncorela distribution quis'en fait. Les murs de l'intérieur de Té-
l'églisc. Onnesauroit se faire une idée
de la ferveur des habitans pour ces deux objets
de culte. Ils viennent en grand nombre, de fort
loin et à grands frais, déposer dans cette église
de riches présens, en cclange desquels ils obtiennent de pclites portions de ce bois et de
cette terre qui ne s'épuisent point, quelque
grande qu'ait étéct que soit cncorela distribution quis'en fait. Les murs de l'intérieur de Té- --- Page 81 ---
(71 )
glise sont couverts de peintures fort anciennes,
et en assez mauvais état, représentant divers
sujets, qui SC rattachent tous à lépoque de la
conquéte. A droite, on voit la description
d'une grande bataille, livrée par les Espagnols
aux Indiens. Christophe Colomb et ses officiers
occupent le premier plan du tableau. Vis-à-vis
on voit ce grand homme, faisant construire un
fort et rendant des actions de graces à Dieu. Au
fond, est représenté le miracle des flèches, repoussées par la vierge sur les Indiens qui les
lançoient. Ce miracle est encore représenté à
l'entrée de léglise et au-dessus du maitreautel. Il tient lei premier rang parmi les faits
extraordinaires qui accompagnèrent la découverte.
Le couvent est attenant à I'eglise. Sa cour
forme une belle terrasse, d'our l'on découvre
la belle plaine de la Fega, à laquelle on a
donné, par excellence et sans doute à raison
de son étendue, le surnom de Real. Elle s'étend depuis le nord-quart nord-ouest, en
tournant par le nord jusqu'au sud-est. Elle est
presqu'entièrement entourée de petits mornes
couronnds par des bois. La partie qui ne l'est
pas, regarde la baie de Samana.
La montagne sur laquelle le couvent est --- Page 82 ---
2 72)
bâti, est couverte de verdure, et séparée d'une
autre montagne par un ravin qu'il est impossible de franchir, et dont l'aspect, et surtout
la profondeur glacent d'effroi. Cette seconde
montagne est encore plus clevée que celle ou
nous ctions, et clle diffère de celle-ci en ce
qu'elle est presqu'entièrement couverte de
bois. Toutes deux forment une double barrière, et garantissent des vents du sud, qui
sont les plus violens et les plus dangereux dans
ces contrées, l'ancienne ville de la Pega,
bâtie au pied de celle ou nous nous trouvions.
Le fond de la plaine du même nom, et
qu'on peut comparer à un immense bassin,
est, autant que notre vue a pu le permettre,
presque tout-à-fait couvert de bois qui, à en
juger par la partie que nous avions parcourue, doivent être de la plus belle espèce et
annoncent un terrain de la plus grande fertilité, Cette plaine est arrosée par les rivières
lIsséi et le Rio Yerde.
Nous remontâmes à cheval, et après avoir
laissé à gauche des fours à chaux et à plâtre,
nous marchâmes tantôt à droite et tantôt à
gauche, sur le revers du morne, en suivant
un sentier constamment tortueux, et qui s'élève, s'abaisse et circuit dans de petits mornes
belle espèce et
annoncent un terrain de la plus grande fertilité, Cette plaine est arrosée par les rivières
lIsséi et le Rio Yerde.
Nous remontâmes à cheval, et après avoir
laissé à gauche des fours à chaux et à plâtre,
nous marchâmes tantôt à droite et tantôt à
gauche, sur le revers du morne, en suivant
un sentier constamment tortueux, et qui s'élève, s'abaisse et circuit dans de petits mornes --- Page 83 ---
(75 )
qui entourent et semblent la servir de cortége à celui que nous quittions. Enfin nous
arrivàmes en plaine, ct rejoiguimes le chemin
quenous devions prendre en quittant la Vega.
Dans ce dernier trajet nous remarquames
un enclos très-bien cultivé, malgré la pente
-
très-rapide du terre 2 produisant du mais et
des pois; plus loin des mines, ou l'on nous
dit quil y avoit eu de la coupe-rose dans la
partie du bois appelie TFago. Ensuite des
lataniers, des acacias et des sapotilliers de la
plus grande beauté, et auxquels nous assignames sans exagération une hauteur d'au moins
quatre-vingts pieds. Enfin, au moment de
rejoindre notre route, nous rencontrames une
troupe de pélérins et pélerines de tout age et
de toute couleur, qui alloient faire leurs dévotions à Thermitage.
Nous passâmes deux fois le Rio-Verde;
après avoir traversé un premier lit à sec, dans
lequel il se répand lors des crues. Ce ruisseau,
comme je l'ai dit en tête de cet ouvrage, est
célebre par l'or que renferme son sable. On
nous avoit dit à Santo-Domntingo, et il nous
fut aisé de vérifier, que presque tous les riverains travailloient à la recherche de ce précieux métal, en employant le procédé du lavage. --- Page 84 ---
1 - 74 )
Ce sont principalement les femmes et les enfans qui se livrent à ce genre d'industrie. Pour
nous, nous ne remarquames en traversant ce
ruisseau qu'une grande quantité de pierres,
couvertes d'une mousse verdâtre, qui lui ont
fait donner le nom de Rio-Perde, dans la
saison où nous le passâmes, il ne nous offrit
qu'un volume d'cau peu considérable.
Peu après le dernier passage, nous
çimes deux habitations assez jolies, l'une aperappartenante à Jacinthe Malla, etl'autre appelde
les Caymites. Nous y distinguâmes de trèsbeaux pieds de café, plantés en quinconce,
entretenus et taillés en boule comme les orangers des Tuileries, et dans la dernière une
pièce de cannes à sucre, pour lirrigation de
Jaquelle on avoit eu recours aux eaux de RioVerde, qui y arrivoient au moyen d'un petit
canal construit en briques recourbées, semblables à celles que nous employons au faitage
des toits, et liées entr'elles par un ciment de
la plus grande solidité, Le res e du lerrein enclos de ces habitations, d'ailleurs très-bien
construites, étoit planté de bananiers et de
figuiers, ou employdà la culture du maïs et de
la patate.
Ici nous entrâmes dans un chemin assez
qui y arrivoient au moyen d'un petit
canal construit en briques recourbées, semblables à celles que nous employons au faitage
des toits, et liées entr'elles par un ciment de
la plus grande solidité, Le res e du lerrein enclos de ces habitations, d'ailleurs très-bien
construites, étoit planté de bananiers et de
figuiers, ou employdà la culture du maïs et de
la patate.
Ici nous entrâmes dans un chemin assez --- Page 85 ---
(75)
incgal, à la droite duquel est un joli vallon
qui nous conduisit, par une descente rapide,
le long du ravin à pic, rempli en grande partie
d'un sable très-fin et très-pur, au ruisseau del
Pugnax qui sert de limite à la jurisdiction
de San-Fago.
Au-delà de ce ruisseau, un morne très-escarpé, quoique de peu d'étenduc, se présenta à
nous. Il nous fallut le franchir pour rejoindre
l'ancien chemin, au bord duquel nous trouvâmes l'enclos et l'habitation del Pugnax, du
nom du ruisseau qui l'arrose. La beauté du
lieu, et la fatigue que nous venions d'éprouver,
nous invitèrent au repos et nous fimes halte.
L'enclos de T'habitation cst tres-vaste, et la culture en est très-bien entendue, ce qui n'cst
pas commun chez les colons espagnols. En
avant de_la case ou princiale habitation, de
nombreux palmistes peu dlevés forment une
espèce de péristyle du plus agréable aspect.
Une partic de la clôture est formée par des
touffes très-serrées, d'une espèce d'arbuste trèsépineux qui en rend l'approche très-difficile.
Les séparations intérieures, bien aligndes et
disposées carrément, sont faites avcc des orangers sauvages garnis d'épines, et tellement rapprochés les uns des autres que l'on ne peut --- Page 86 ---
(76)
passer la main dans les intervalles. Cet enclos
est consacré à la culture du tabac, du riz,
du cafié, et de toutes sortes de légumes.
C'est en cet endroit, où nous nous livrions
tous aux charmes du repos, que nous vimes
arriver le général Kverseau, commissaire du
gouvernement à San-Fago, aujourd'hui préfet colonial à la Guadeloupe, accompagné d'un
aide-de-camp. Après les félicitations d'usage en
pareille circonstance, nous remontâmes tous à
cheval, et quelque temps après, nous rencontrâmes le commandant militaire espagnol,s suivi
de cinq à six officiers qui venoient au - devant
du général Hédouville. Les autorités judiciaires
et administratives de la ville, se présentèrent
ensuite, et après des harangues que la chaleur
du soleil, alors presqu'au zénith, ne permit
pas de trouver aussi bonnes qu'elles pouvoient
Tètre, nous nous acheminâmes vers la ville.
San-Fago est bâti sur un escarpement sablonneux, au bas duquel coule IFacque. On
y monte par deux chemins qui sc ressentent de
la position de la ville 2 dont l'un est raviné.
Nous primes celui cqui tourne à droite; le peuple de cette ville, , qui nous attendoit à T'entrée,
nous accuellit parfaitement bien, quoique les
prétres du pays, ainsi que tous ceux de la CO-
ètre, nous nous acheminâmes vers la ville.
San-Fago est bâti sur un escarpement sablonneux, au bas duquel coule IFacque. On
y monte par deux chemins qui sc ressentent de
la position de la ville 2 dont l'un est raviné.
Nous primes celui cqui tourne à droite; le peuple de cette ville, , qui nous attendoit à T'entrée,
nous accuellit parfaitement bien, quoique les
prétres du pays, ainsi que tous ceux de la CO- --- Page 87 ---
( 77 )
lonie en géuéral, eussent employé toutes sortes
de moyens pour indisposer les habitans contre
nous. La reconnoissance me fait un devoir de
nommer ici M. Espaillart, Français. d'origine,
établi depuis long-temps à San-Fago. Alurbanité des manières, il joignit un zèle si actif et si hospitalier, qu'à la différence près des
mets et des fruits. qu'il nous fit servir, nous
eussions pu nous regarder comme de retour en
Europe.
San-Fago est plus grand et micux bâti que
la Vega, quoiqu'inférieur à Santo-DomingoLa place est très-régulière et toutes les rues
alignées ; quelques - unes ont des trottoirs en
briques. Les édifices publics n'ont rien de remarquable. L'église principale, à moitié renversée par le tremblement de terre de 1785,
alloit être rebdtie; mais à la nouvelle de la
cession du pays àl la France, les travaux commencés cessérent.
La population dela ville est peu considérable;
mais en réunissant celle de ses dépendances,
elle offre une masse d'habitans capable, nous
assure-t-on, de fournir une milice de 10,000
hommes 2 dont 4,000 libres forment un corps
de cavaleric, qui, pour agir utilement, n'au- --- Page 88 ---
(78)
roient besoin que d'avoir de bons officiers à
leur tête.
lly a dans cette ville deux alcades qui dé
pendent de l'audiance de Santo-Domingo,
un alcade major, supérieur aux alcades ordinaires, un commandant militaire, > avec une
commission particulière et des autorités inférieures.
Cet fut là que nous apprimes Tagréable nouvelle de l'arrivée des frégates au Cap-Français.
La communication de cette ville,j jusqu'à la
frontière française, par le chemin qui nous restoit à faire, est praticable pour les voitures de
transport.
Les chevaux demandés pour le départ n'ar.
rivèrent que lentement, de manière qu'au coucher du soleil, il n'y en avoit que pour les
équipages, qui prirent les devants, et nous partimes le lendemain à cinq heures du matin,
Jaissant sur notre gauche, - à la sortie de la ville,
les ruines d'une chapelle détruiteparle tremblement de Lerre de 1785.
Le chemin se prolonge dans un bois pendant
un quart de licue, jusqu'aux limites de la jurisdiction de San-Fago. Dans cetté partie de la
jurisdiction espagnole,nous remarquâmes, pour
oucher du soleil, il n'y en avoit que pour les
équipages, qui prirent les devants, et nous partimes le lendemain à cinq heures du matin,
Jaissant sur notre gauche, - à la sortie de la ville,
les ruines d'une chapelle détruiteparle tremblement de Lerre de 1785.
Le chemin se prolonge dans un bois pendant
un quart de licue, jusqu'aux limites de la jurisdiction de San-Fago. Dans cetté partie de la
jurisdiction espagnole,nous remarquâmes, pour --- Page 89 ---
(79 )
la première fois, quelques sentiers divergens
qui croisoient le chemin; mais une demi-lieue
plus Jloiu nous trouvâmes deux chemins trèsdistincts, lun à droite, conduisant à MonteChrist, et le nôtre à gauche.
En sortant du bois où se trouvent quelques
enclos cultivés, nous arrivâmes à une descente rapide et escarpée qui conduit au gué du
fleuve IFacque. Le cours de CC fleuve est rapide; mais quoique plus large que les précédentes rivières, il n'a pas plus de profondeur.
A droite, sur l'autre rive, nous trouvâmes
une savane et des cases, ensuite nous entrâmes
dans un bois très - étendu, dont nous ne sortimes qu'après une marched'environ troisheures
et demie. La plante connue en France sous le
nom de raquetle, et les plantes arbres des torcles et pattes de tortues y sont sont très-abondantes (1). Nous cn avions trouvé quelques-
(1) La pate de tortue paroit, au sortir de terre, assez
semblable à la raquette ; mais pen de temps après, on
roit la tige sc former, s'élever, devenir un. tronc épinenx
et régnlier: : ses feuilles s'allongent, se ramifient successivement, en conservant cependant nn pen de lenr
forme primitive, 2 d'autres restent dans cette première
forme, et font les feuilles de l'arbre, 2 surmontées cn gé- --- Page 90 ---
(80)
unes peu avant San-Fago. Leur singularité
pique d'abord la curiosité du voyageur qu'elles
néral par une couleur rongeatre,jaunisant et palissant
à mesure qu'elle s'épanonit.
La torche se forme à-peu-près de la même manière :
c'est une sorte de Jong cierge vert, canelé et hérissé
d'épines, qui prend, avec le temps 3 la consistance du
bois, et forme un trone régulier de la hanteur des antres
arbres, et a quelquefois cinq à six.pouces de diamètre;
ses branches sont composées d'autres espèces de cierges
successivement, et paroissent les uns sur les autres dans
nne forme régulière. Toutes ces torches nousi parurent
moins grandes et d'un vert moins animé que celles que
Fon conserveà Paris ait Jardin des Plantes et qui brisent
en s'étendant continuellement les croisées de l'espèce de
tour où elle est renfermée. Leur utilité est de servir de flambeanx, en remplaçant le pin que l'éloignement des, montagnes rend très - rare, ce qui leur
fait donner vulgairement le nom de bois-chandelle.
La raqnette fournit nn fruit très-commun et trèsrafraichissant pour les voyageurs 7 on le nomme pomme
de raquetle. Il approche beanconp de la figue : sa première peau est verte, elle jannit ensnite et devient ensuite d'an ronge lie de vin sur le côté oi elle est exposée an soleil. Cette pomme est hérissée d'épines extrémeient fines, et il fant être très-adroit pour la
cneillir et la peler sans faire de ses doigts unc pelotte
remplic de ces épines qui sont presque imperceptibles.
Sous la peau qui est assez. épaisse, se trouve nne se-
approche beanconp de la figue : sa première peau est verte, elle jannit ensnite et devient ensuite d'an ronge lie de vin sur le côté oi elle est exposée an soleil. Cette pomme est hérissée d'épines extrémeient fines, et il fant être très-adroit pour la
cneillir et la peler sans faire de ses doigts unc pelotte
remplic de ces épines qui sont presque imperceptibles.
Sous la peau qui est assez. épaisse, se trouve nne se- --- Page 91 ---
( 8r)
fatiguent bientôt par leurmonotonie; elles Tatfligent même par la réflexion que leur abondance est un sigue certain de la stérilité.du soi;
cependant la variété, la fraicheur des autres
arbres indiquent assez de seve pour la calture,
et le terrein paroit, ex beaucoup d'endroits, 2
très-propreà celle de lindigo.
A la sortie des bois les mornes s'étendent
eti se prolongent en avant, le chemin tourne
à gauche et continue dans la savane sablonneuse et fréquemment ravinée de THermina,
ayant à droite le fleuve d'Yacque que l'on
ne découvre pas en cet, endroit, et à gauche
un groupe de petits mornes verts, entre
lesqucls Hermina a son cours qui,à peu de
distance, se jette dans TFacque.
Après avoir passélllermind, nous'g gagnames
ae pente ravince, de la hauteur de laquelle
oil découvre le village de la boca d'Herconde enveloppe blanche, beaucoup plas' fine et plus
tendre que la première : elle renferme une substance
molle, d'un rouge vif, mélée de petites graines comme.
les figues. Le goût de cette substance esti fort agréable 3
et tout-à-la-fois aigrelet et sacré. Lorsqu'on en mange
beaucomp,T'urine se teint cn ronge 5 mais il n'en résulte
aucune incommodité,
at --- Page 92 ---
82)
mina situd dans un fond. Des ravins et le sol
presque partout couvert de graviers, annoncent le ravage des torrens. Nous passâmes
ensuite la rivière du Maho, rapide comme
l'Hermina et seulement à moitic lit.
Après la halte, nous quittâmes les bords
de cette rivière, laissant de petits mornes à
droite. Ensuite nous passames à sec lel lit raviné
d'un torrent, et après une pluie d'une demiheure nous traversames un autre lit, déjà
rempli d'caux abondantes et très-rapides. Nous
entrâmes delà dans la savane de Gurabo ou
sont plusieurs cases, dans lesquelles nous passâmes la nuit, et oùr nous remarquâmes des
siéges faits avec un bois extraordinairement
léger, qu'on nomme vulgairement liége des
Indes, qui a la singulière propricté de repasser
lesrasoirs aussibien quelecuirlemieux préparé.
Le lit du Gurabo n'est qu'un torrent qu'on
appelle dans la langue du pays un arreyo.
Il est à l'entrée du bois qui borde la savane,
et nous le passâmes à sec; ensuite nous marchâmes pendant plus d'une heure dans une
plaine coupée par un monticule, plus loin par
un ravin; nous traversâmes ensuite le joli ruisseau de Gano, coulant dans un lit onbragé
d'unc agréable verdure.
ibien quelecuirlemieux préparé.
Le lit du Gurabo n'est qu'un torrent qu'on
appelle dans la langue du pays un arreyo.
Il est à l'entrée du bois qui borde la savane,
et nous le passâmes à sec; ensuite nous marchâmes pendant plus d'une heure dans une
plaine coupée par un monticule, plus loin par
un ravin; nous traversâmes ensuite le joli ruisseau de Gano, coulant dans un lit onbragé
d'unc agréable verdure. --- Page 93 ---
I 85 )
Au haut d'umne colline ravinée, on trouve
deux chemins, l'un à droite qui étoit le nôtre,
et l'autre, qui conduit à une hatte nommée THOpital, parce que dans la dernière guerre les
Espagnolsy déposoient leurs malades. A quelque distance nous vimes des pieds dindigo
sauvages, et plus loin du tamarin.
Après quelques heures de marche, nous découvrimes de droite ef de gauche, et à peu
de distance les uns des autres, des arbres
semblables à ceux de la plaine. Tout ce canton est semé de monticules. Dans un endroit
on trouve des amas assez considérables de
pierres qui semblent indiquer une carrière.
Deux lisières de beaux bois dans un fond fertile sont séparées par une plaine aride, où
l'on rencontre quelques cases à demi-construites ou ruinées.
Dans lc second de ces bois nous passâmes
la rivière de Gullavia, qui n'occupoit pas
alors le quart de son lit: Ses bords sont escarpés et couverts de bois très-élevés. Son cours,
presque circulaire en cet endroit et la voute
de verdure sous laquelle il semble qu'elle se
perd, lui donne un aspect silencieux et romantique qui T'a fait comparer aux bains de
Diane. Des observations faites sur ses bords --- Page 94 ---
à 84)
font soupçonner que le terrein où elle coule,
ou les montagnes dans lesquelles elle prend
sa source, renferment un métal précieux.
De cet endroit agréable on passe sur un terrein uni, souvent couvert de sable, ou aride. Le
chemin s'élève ensuite sur un morne pierreux,
à la suite duquel on entre dans une longue savanc, dont le sol est noirâtre et semd de quelques broussailles. Nous vimes à droiteet à gauche, à quelque distance du chemin, quelques
cases, et après avoir passé à Sec quelques ravins
et le lit d'un torrent, nous rencontrâmes un
nombreux troupeau de moutons et de chèvres
de la petite espèce, mouchetées de blanc et de
rouge fauve. Nous entrâmes ensuite dans une
plaine circulaire dont le sol est rougeâtre et
ardent, semée de cases et environnée de bois
peu dloigués.
Une pente en sable et en gravier conduit au
joli ruisseau ou rivière de Magnoca, dont les
bords sont ombrages comme ceux du précédent : un petit bois le sépare d'unesavane aride,
où se trouve au pied d'une colline une case avec
une galerie en avant. On traverse de nouveau
le bois pour entrer dans une grande plaine,
dont le sol est également rougeatre, et quis'ttend jusqu'au pied d'un mont très-dlevé, qu'il
de bois
peu dloigués.
Une pente en sable et en gravier conduit au
joli ruisseau ou rivière de Magnoca, dont les
bords sont ombrages comme ceux du précédent : un petit bois le sépare d'unesavane aride,
où se trouve au pied d'une colline une case avec
une galerie en avant. On traverse de nouveau
le bois pour entrer dans une grande plaine,
dont le sol est également rougeatre, et quis'ttend jusqu'au pied d'un mont très-dlevé, qu'il --- Page 95 ---
(-8 85 )
faut franchir pour arriver à la rivière du Chagani: : nous avions eu, dans la plaine, une vue
assez étendue; parvenus à la cime de CC mont,
nous fimes frappés de la magnificence du paysage. Au loin, l'on découvroit des mornes confondus avec des nuages, et l'oeil s'arrêtoit avec
plaisir sur une habitation bien cultivée, située
au fond du bassin.
Cette montagne est couyerte, et paroit formée de pierres qui ont la transparence et les
veines dumarbre, et d'autres pierres ct grandes
couches en feuilles verdâtres, dans la forme de
pierres d'ardoise, ce qui indiqueroit assez la
présence d'une mine de cuivre.
Nous passâmes ensuite la rivière de Chaquane qui ne diffère des précédentes, qu'en
ce que ses eaux sont moins rapides. Nous fimes
halte sur la rive opposce, ou nous trouvâmes le
commandant de Daxabon escorté par trente ou
quarante dragons noirs.
Nous arrivâmes dans cette ville, après avoir
traversésucoesivemetit les quatre belles savanes
de savane largue, d'amba, d'yague ct de
Daxabon, toutes séparces par. des torrens du
même nom que les savanes. Ces torrens coulent
dans des ravins bordes de bois qui ctoient à
sec au moment de notre passage. --- Page 96 ---
(86 )
Dazabon est une place de peu d'étendue ;
ellen'a d'autresfortilications qu'un fossé en terre,
garni de qquelques canons. Nous quittâmes cette
ville avec Je général noir Moy e, neven de
Toussaint Lourverture, commandant duj fort
Dauphin, dit Liberté, qui éloit venu au-devant du général Hédouville, avec une forte
escorte et une voiture.
Le chemin, après avoir passé la rivière du
Massacre, et traversé un petit bois, se continue
à travers des haies taillées et alignées entre des
champs cultivés et de bellcs et nombreuses habitations. Nous trouvâmes enfn la fertilité secondée par lindustrie, el partout l'empreinte
de l'activité française; heureux si les ruines de
Boierg, dOuanaminte, et d'autres traces encore récentes des malheurs de la guerre, n'avoient pas répandu sur ces agréables tableaux
une masse d'ombres plus affligeantes encore
pourle coeur que pour les yeux!
L'adjudant général Idlinger, envoyé par le
gencral et chef Toussuint-J.ourerture, nous
joignit en cet endroit. Peu après nous entrames
ell ordre, el au bruit du canon, dans la ville ou
fort Dauphin. Nous scjournâmes dans cette
ville. Lep port s'étend en forme de croissant d'un
cote de la ville à Tautre. Il est divisé en deux
une masse d'ombres plus affligeantes encore
pourle coeur que pour les yeux!
L'adjudant général Idlinger, envoyé par le
gencral et chef Toussuint-J.ourerture, nous
joignit en cet endroit. Peu après nous entrames
ell ordre, el au bruit du canon, dans la ville ou
fort Dauphin. Nous scjournâmes dans cette
ville. Lep port s'étend en forme de croissant d'un
cote de la ville à Tautre. Il est divisé en deux --- Page 97 ---
(87 )
partiesperaejsanadtundse quis'avancejusque
vers le: milieu du port qui cst défendu par, trois
forts construits sur cette jetée. Le troisième
consiste en deux rangs de batteries circulaires,
En avant, et à la tête dela jetéc, sont construits
l'arsenal et T'hopital.
La ville est peu grande, mais elle est bien
batie. Les rues sont alignées, la place est belle
et régulière, ct décorée par la façade d'une
église, dont la construction est agréable et de
bon gout
Enfin, le 29 floréal, toute l'expédition se
trouva réunie au cap Français, dix-sept jours
après son départ de Santo-Domingo, après un
voyage aussi heurcux par mer que par terre,
sans avoir perdu un seul homme ni éprouvé
aucune) maladie, malgré le malaise et la fatigue
inséparables d'un parcil voyage. Avant de finir,
je remarquerai que cette route, dont on exagère
les difficultés, n'a réellement couté que douze
jours de marche, et qu'à une journée près, oir
nous fumes obligés de dresser des tentes, nous
avons trouvé à la fin del chaque marche au
moins des çases pour.nous mettre à l'abri.
L'aspect de ce pays en général est nomade.
On y cultive peu à la vérité, mais on y élève
des troupcaux immenses de mulets et de --- Page 98 ---
I 88 )
bètes à cornes. C'étoit dans cette partie de Mile
Saini Domingue que tous les propriétaires et
cultivatenrs de la partie française alloient Se
pouryoir de tous les animaux nécessaires at
service de leurs habitations. On payoit un
droit à la frontière, mais le commerce de la
contrebande étoit considérable. Aujourd'hui il
ne subsiste plus aucune de ces anciennes relations, qui, comme je Fai dit d'ailleurs au
commencement de cet ouvrage,.se bornoient
à une siple communication avec les frontières espagnoles, le gouvernement de SantoDomingo, ainsi que celui des autres colonies
de la même nation, ne permettant que trèsrarement aux étrangers de pénétrer dans l'intérieur del leursposcessions 7 encore. falloit-il trèssouvent pour cela une permission de la cour.
En publiant ce voyage, je n'ai point eu lintention d'en faire un objet d'amusement pour le
lecteur. Il ne. peut être agréable que pour ceux
qui ont vu, et utile à ceux que les chances Ol
le devoir appelleront à parcourir les mémes
pays.; mais en atteignant cel but, il peut encore
parvenir à un plus laut degré d'utilité, cclui
de présenter au Gouvernement quelques donaées certaines sur une contrée qui, loin de lui
être indifférente anjourdbni, cst appekée, par --- Page 99 ---
(8g )
la nature des choses , à dédommager amplementla. Francede toutes les pertes qu'elle a faites
dans cette partie du nouveau monde.
Pour remplir de plus en plus l'objet que je
me suis proposé, jai cru utile de joindre à ce
voyage, ou plutôt à cet itinéraire, une notice
exacte sur les mines de ce pays. C'est don Juan
Nieto, minéralogiste, enyoyé par le roi d'Espagne, qui va parler.
--- Page 99 ---
(8g )
la nature des choses , à dédommager amplementla. Francede toutes les pertes qu'elle a faites
dans cette partie du nouveau monde.
Pour remplir de plus en plus l'objet que je
me suis proposé, jai cru utile de joindre à ce
voyage, ou plutôt à cet itinéraire, une notice
exacte sur les mines de ce pays. C'est don Juan
Nieto, minéralogiste, enyoyé par le roi d'Espagne, qui va parler. --- Page 100 ---
(90)
NOTICE
SUR LE S MIN E S
DE LA PARTIE ESPAGNOLE DES. DOMINGUE;
Traduite de don JUANNIETO, minéralogiste
de S. M. Catholigue.
Sixl licues à l'est du Cotuy, existe une mine
d'or, qui s'exploitoit anciennement, et rapportoit annuellement plus d'un million d'écus: :
mais s'étant enfoncée dans les terres, clle est
restée en cet état. J'ai été la reconnoitre, et je
suis entréjusqualenfoncement. On pourroit,au
moyen d'une dépense de mille écus, rencontrer
le métal dégagé de l'eau, le terrein étant trèshaut ct fort sec. J'ai cgalement étd reconnoitreles
monticules voisins qui sont de la même qualité.
A une demi-journée plus loin, et dans la
même direction, ,se trouve une minede cuipre
bleu, très-riche en métal, contenant tunegrande
quantité d'or : mais le propridtaire qui ne cOIlnoissoit pas SCS richesses, étant mort, ainsi que
ses esclaves, la mine resta plus de trente ans --- Page 101 ---
(9r)
sans étre exploitée. Jy ai étéetjai faitlessai idu
métal. J'ai trouvé qu'il rendoit un cinquième
d'or, et je ne doute pas que I'on ne trouveroit
ce métal tout pur sil'on parvenoit à la troisième
couchc. Il seroit à désirer que quelque capitaliste voulut sorcpreasdnefexploinaion de cette
mine qui, comme je l'ai dit, est sans activité
depuis longues années, et quoique la ville (le
Cotuy) ait reçu la cédule de Votre Majesté,
en date du 5 fevrier 1790, elle n'a pas cherché
à la mettre en valeur, c'est pourquoi je le fais :
aujourdhui de son consentement, et avec l'aide
de Dieu, j'espère que dans moins d'un an les
quints royaux rapporteront beaucoupeJespère
aussi que parla suite il sej présentera deshommes
laborieux et entreprenans, qui mettront en valeur ces nombreuses mincs d'argent et autres,
dont j'ai connoissance. d
De cette mine , jai éte reconnoitre celle qui
est dans le district deJarabacoa, à une journée de chemin de la ville de la Vega. Elle s'cxploitoit autrefois et contenoit une grande quantité d'argent; mais s'étant enfoncée, 2 elle est
restéc en cet état.
Au-delà, sont d'anciens établissemens français, oùr l'on trouve des mines d'argent trèsriches,nommces mines deSami, qui, selon les
j'ai connoissance. d
De cette mine , jai éte reconnoitre celle qui
est dans le district deJarabacoa, à une journée de chemin de la ville de la Vega. Elle s'cxploitoit autrefois et contenoit une grande quantité d'argent; mais s'étant enfoncée, 2 elle est
restéc en cet état.
Au-delà, sont d'anciens établissemens français, oùr l'on trouve des mines d'argent trèsriches,nommces mines deSami, qui, selon les --- Page 102 ---
(92)
anciennes traditions, sont d'un plus grand rapport que les mines du Potosi. Quand les Francais virent: s'établir dans les environs, ces mines
étoient exploitées par don Diego de Cazeris
qui les abandonna.
Dans la montagne Noire, Sierra Prieta,
qui est tris-laute,ily a des mines de fer que
jai reconnues.
Dans le bourg de Barica 2 à soixante-dix
licues deSanto-Domingo, il existe une minede
soufre très - abondante ; jen ai extrait une petite portion 2 que j'ai recomnue pour être de la
meilleure qualité,
Dansa vallée de Bany, dans la partie du sud,
il se trouve beaucoup de carrières à plâtre ; il
en existe aussi un grand nombre de parcilles
dans la ville de Monte de Plata, et dans la
vallée de Neybe.
Non loin des mines de cuivre bleu dont jai
fait mention, il y a deux mines d'argent.
Dans la jurisdiction de San-Fago, près la
rivière IYacque, il existe une mine d'argent
et une grande quantité de couperose.
Dans la vallé de Neyba, > cst une mine de
sel en pierre d'un très-grand rapport et qui
sert à lapprovisionnement de San-Yago et de
plusieurs autres endroits. --- Page 103 ---
(95) )
A douze licues de la même ville, dans le
canton de Yazica, on a découvert dans un
morne, sur la rivière, une mine d'argent que
j'ai reconnue, , maisimparfitement, à raison du
temps.
Dans plusieurs autres endroits que ceux que
je viens d'indiquer, 2 j'ai eu connoissance de
beaucoup d'autres mines de tous métaux, et
particulièrement d'or, d'argent, de plomb et
d'étain.
Dans la rivière du Bao,plus loin que SanYago, dans la partie du sud, en passant un
bras de ladite rivière, on aperçoit une montagne dont l'accès est presque impossible, à
raison de sa roideur et de son escarpement.
Cette montagne est l'asile de beaucoup de
nègres marrons qui sy sont réfugiés et qui y
vivent dans un état de liberté absolue. Je tiens
de quelques-uns de ces nègres, avec quij'ai
causé, que cette montagne renferme beaucoup
d'or. Ils m'en firent voir quelques grains.
Aux confins de la jurisdiction du bourg ou
de la vallée de Saint-Jean et de Guaba, on
rencontre quelques pierres à fusil, et l'on m'a
fait voir quelques diamans trouvés dans les
cavités des mornes.
Sur les bords de la rivière du Bao dont nous
un état de liberté absolue. Je tiens
de quelques-uns de ces nègres, avec quij'ai
causé, que cette montagne renferme beaucoup
d'or. Ils m'en firent voir quelques grains.
Aux confins de la jurisdiction du bourg ou
de la vallée de Saint-Jean et de Guaba, on
rencontre quelques pierres à fusil, et l'on m'a
fait voir quelques diamans trouvés dans les
cavités des mornes.
Sur les bords de la rivière du Bao dont nous --- Page 104 ---
(94)
venons de parler, non loin de T'habitation de
don Dicgo de Andujar : est une mine d'or
très-riche, de laquelle on tire aussi des emeraudes. J'ai été reconnoitre cette mine, d'oùr
il paroit que les anciens tiroient des parties d'or
en bloc 2 depuis le bord de la rivière jusqu'à la cime des murs d'un couvent de Franciscains. a
De-laje me suis rendu à San-Yago, et ensuite aux mines d'or de Guaraguano, situées
à dix lieues de distance de cette ville : elles
étoient autrefois d'un grand rapport; mais s'étant enfoncées, on cessa de les exploiter; ; cependant clles sont très-riches.
Je retournai ensuite à Sun-Yogo,d'oujallai à la Cienega, , que l'on nomme riche, à
deux journées de la ville.Dans les possessions de
don Dicgo de Andujar est un endroit nommé
las Mazelas , our nombre de personnes étoient
naguères occupces à extraire de l'or, Il n'y a
pas long-temps qu'on tira du lieu nommé la
Buenaventura 3 douze cents onces d'or, qui
furent embarquées pour TEspagne;mais le vaisseau naufragea.
A Jayna, , près de la Buenaventura, à
T'habitation de Gamboa,qui appartient actuel- --- Page 105 ---
(95) )
lement à don Nicolas de Garidi, et qui fut
dépeuplé par don Diego de Herredia, dans
un endroit nommé lc Guyabal, sur la route
de la Pega, à moitié chemin de cette ville et
de San-Yago, est une mine d'argent trèsriche, qui a été fondue et vidée : huit ou dix
esclaves y travaillent. A la traverse dela Croix,
dans le mème canton dArriva, non loin
de San- Miguel, il existe une autre mine
dargent, également très-riche, et qui ne demande que des bras pour rapporter beaucoup.
En passant la rivière de-Jayna, parle chemin royal qui conduit à San-Cristoval ct à
Thabitation de donJuande. Abedanos, à main
droite du chemin, il exisie une colline, sur laquelle il ne croit aucune herbe, qui renferme
une mine de vif-argent. J'ai été la reconnoitre à
la hâte.
Douze lieucs plus loin que la ville de SanYago de los Cavalleros 2 dans la partie du
nord, je me suis assuré que dans trois endroits,
à six lieues de circonférence, qui sont Puerto
de la Plata, le ruisseau del Obispo et celui
de la Piedra, on a extrait de l'argent qui,
par ordre de don Roque Gerlindo, a été fondu et essayc, Cc fait m'a éte certifié par dou
'ai été la reconnoitre à
la hâte.
Douze lieucs plus loin que la ville de SanYago de los Cavalleros 2 dans la partie du
nord, je me suis assuré que dans trois endroits,
à six lieues de circonférence, qui sont Puerto
de la Plata, le ruisseau del Obispo et celui
de la Piedra, on a extrait de l'argent qui,
par ordre de don Roque Gerlindo, a été fondu et essayc, Cc fait m'a éte certifié par dou --- Page 106 ---
(96 )
Diego del Castillo, et par dantres personnes, 5
toutes témoins oculaires.
En allant de Santo-Domingo au bourg de
Higuey, près celui del Scribo, à vingt lieues
dans l'est, il se trouve, dans une colline, une
mine d'étain, contenant des portions d'argent
qui avoit été fondu et essayé par un orfévre de
Santo-Domingo.
Plusloinquelehourg del Scribo et aux.limites
de celui de Higuey,à trente lieues de SantoDomingo, existe une autre mine d'argent ,
que les Indiens exploitoient autretrefois, mais
qu'on a négligée depuis. D'après ce que m'ont
assuré beaucoup de personnes qui sont entrées
dans cette mine et qui en ont extrait et fondu du
métal, elle est très-riche et a été peu fouillée.
Votre Majesté, avec peu d'avances, pourroit
en tirer un profit considérable.
Dans les montagnes de Maniel, éloignées
de douze grandes lieues de Santo-Domingo,
on tire beaucoup d'or très-graineux. Ccs montagnes sont surnommées horribles, et plusieurs
personnes qui ont tenté d'y pénetrer ne l'ont
pu faire, ce qui n'est cependant pas impossible : mais les habitansy, livrés à l'oisiveté la plus honteuse, ne nourrissent que
, avec peu d'avances, pourroit
en tirer un profit considérable.
Dans les montagnes de Maniel, éloignées
de douze grandes lieues de Santo-Domingo,
on tire beaucoup d'or très-graineux. Ccs montagnes sont surnommées horribles, et plusieurs
personnes qui ont tenté d'y pénetrer ne l'ont
pu faire, ce qui n'est cependant pas impossible : mais les habitansy, livrés à l'oisiveté la plus honteuse, ne nourrissent que --- Page 107 ---
(97.)
des troupeaux, ou ne cultivent la terre que
pour fournir aux premiers besoins.
Dans le canton de Samy 3 plus loin que
San-Yago, dans la partie de l'ouest, est une
mine d'or dont une partie fut exploitée jadis.
J'ai été la reconnoitre : elle' m'a paru de la plus
grande richesse, et il seroit aisé de la mettre
en valeur, sans beaucoup d'avances. On trouve
le long de la rivière (le Buo) et dans les
cavités qui la bordent, beaucoup de parcelles d'or.
Dans lei même canton, dix licues à l'est ; en
parcourant le terrein , j'ai trouvé du spath et du
quartz en assez grande quantité, ce qui annonce la présence des mines. Les terres en sont
rougeâtres et ocreuses, etles pierres rouillées et
ferrugineuses, 7 ce qui m'a convaincu qu'ily y
avoit une mine de fer dans les environs. Avec
une masse de fer, j'ai cassé un bloc de spath,
mélé de quartz, et j'ai reconnu dans les crevasses une matière verdâtre, que j'ai présumé
tenir du vert-de-gris. Jy ai porté la langue,
mais la saveur et la stipticité de ce minéral se
sont si bien fait sentir, , que je.n'ai cessé de
cracher pendant une bonne demi-heure.
J'ai rencontré des pyrites rondes 2 sulphureuses et d'autres de figures irrégulières que
--- Page 108 ---
(98)
j'ai jugées être de la mine de fer, tant par la
pesanteur, que par leur couleur brune, mélée d'une terre ocreuse d'un jeaune rougeâtre
ou couleur de rouille. En creusant dans la terre,
j'ai aperçu plusieurs morceaux de quartz brisés qui ont offert à ma vue des paillettes brillantes comme l'or. Au premier aspect,j'ai imaginé que ce pouvoit être du mica ou du talc
jaune; cependant comme le talc ne se trouve
pas ordinairement dans le quartz,j'ai pensé
que
ce pourroit être du soufre tel que celui qui
brille dans les pyrites. Malberensenentjents.
vois rien avec moi de propre à faire un essai,
l'eau régale me manquant dans ce moment et
n'ayant pas assez d'eau-forte pour en composer;
je me suis donc borné à examiner une ancienne
fouille et à observer les terres que j'en ai fait
tirer. A six pieds de profondeur ou environ,
j'ai aperçu un lit de terre posé
obliquement, 9
large de dix pouces dans quelques endroits,
inégal dans d'autres, et qui s'enfonce dans la
terre, en.suivant la même direction. Ce lit étoit
composé de quartz, couvert d'une terre rouillée, d'ocre jaune, d'ocre rouge et d'une espèce de cailloux creux, pleins d'une sorte de
bol fin, couleur de chair ou de rose dans les
uns , et d'une couleur de laque fine dans les
un lit de terre posé
obliquement, 9
large de dix pouces dans quelques endroits,
inégal dans d'autres, et qui s'enfonce dans la
terre, en.suivant la même direction. Ce lit étoit
composé de quartz, couvert d'une terre rouillée, d'ocre jaune, d'ocre rouge et d'une espèce de cailloux creux, pleins d'une sorte de
bol fin, couleur de chair ou de rose dans les
uns , et d'une couleur de laque fine dans les --- Page 109 ---
($ 99 )
autres; et enfin, dans quelques-uns, une terre
très-fine, assez semblable a du brun rouge
d'Angleterre. L'enveloppe ou croute pierreuse
qui couvre ces terres fines est de la même couleur que le contenu ; il y en avoit de grises, 2
très-ressemblantes à de Ja mine d'argent. Au
feu leur couleur est devenue plus foncée, ce qui
m'a fait juger qu'elles tiennent de l'ocre et que
le fer y domine. De retour à Santo-Domingo,
jai essayé des morceaux de ces quartz, et jai
reconnu que c'éloit de la mine de fer.
San-Yugo,outre une saline très-abondante,
possède de très-beau cristal dans ses environs.
J'en ai vu chez plusieurs habitans.
Danslesmontagnes) près dela hattedu. BuonaVista, et dans les cavités qui appartiennent à
don Gregorio Semillan J Campazano 9 on
trouve de la calcédoine d'une couleur parfaite,
J'en ai vu chez le propriétaire,
Enfin, je puis comparer cette ile à la Tarsis
d'oi Salomon tiroit l'or qu'il employoit à l'ornement de son temple. --- Page 110 ---
100 )
MON RETOUR
E N
F RANC E.
Toessavr-I LOUVERTURE triomphoit. Trop
lâche ou trop politique pour attaquer, les
armes à la main, cinq ou six mille Français
répandus sur toute la colonie, il semoit sourdement la calomnie et organisoit les massacres. Deux officiers, M. Dauzy, 2 adjudantgénéral, et son adjoint, envoyés par le général
HÉDOUVILLE au général mulâtre Rigaud avoient
été égorgés en se rendant aux Cayes; les émissaires du chef brigand étoient répandus sur
tous les points, et le tocsin de la mort se faisoit entendre de toutes parts. Dans cCs circonstances, le général Hédouville qui prévoyoit que la plus légère résistance seroit le
signal d'un égorgement général, laissa aux
expéditionnaires le soin de pouryoir à leur
retraite avec d'autant plus de facilité que les
tre Rigaud avoient
été égorgés en se rendant aux Cayes; les émissaires du chef brigand étoient répandus sur
tous les points, et le tocsin de la mort se faisoit entendre de toutes parts. Dans cCs circonstances, le général Hédouville qui prévoyoit que la plus légère résistance seroit le
signal d'un égorgement général, laissa aux
expéditionnaires le soin de pouryoir à leur
retraite avec d'autant plus de facilité que les --- Page 111 ---
IOI )
vivres manquoient à bord des frégates, ct que
la pénurie étoit extrême dans la ville. Après
m'ètre muni d'un passeport, je m'embarquai
avec M. Prudhomme, commissaire de marine, un capitaine de corsaire nommé Durand,
un maitre d'équipage provençalnommé Pierre
et un nègre libre nommé Laprudence, qui
s'étoit loué pour la traversée seulement à notre
patron, afin d'aller rejoindre sa mère qui
tenoit une auberge Sam-haeques-de-Cube
Le bâtiment que nous avions frété n'étoit autre
chose qu'une mauvaise barque à moitié pontée, sans chambre et si petite, que lorsque
deux d'entre nous étoient assis, les autres
étoient obligés de rester debout. Néanmoins
comme nous avions toujours la terre en vue
jusqu'à la pointe de Jean-Rabel, et que dela
au cap Mezy, le point le plus à l'est de l'ile
de Cube, nous n'avions que vingt lieues de
canal à traverser, nous tentâmes T'aventure,
tant il est vrai que la présence du danger nous
aveugle toujours sur un plus grand danger
qui peut suivre. NNous arrivâmes le 50 fructidor au Port-de-Paix, petite ville à sept lieues,
du cap. Nous en partimes le lendemain, et le
soir nous étions à la pointe Jean-Rabel, dont
le poste étoit gardé par des noirs sous le com- --- Page 112 ---
(102) )
mandement immédiat de Toussaint-Louvertre, circonstance qui nous détermina à ne
point passer la nuit dans ce lieu, et à porter
de suite le cap au nord pour gagner les terres
de l'ile de Cube. Tout nous promettoit un
passage tranquille. Le ciel étoit serein et parsemd d'étoiles. Le vent souffloit de l'est dans
le canal, la mer étoit peu houleuse, et nous
voguions grand larguc, lorsque le vent yenant
à fraichir, souffla avec une telle violence qu'il
nous fut bientôt impossible de résister à la
lame qui nous prenoit en flanc. Notre patron
qui, de sa vie, n'avoit perdu la terre de vue,
se recommandoit à tous les Saints du Paradis,
ct il est hors de doute que nous aurions été
tous engloutis sans le capitaine Durand qui,
s'étant emparé de la barre, nous évita le choc
des lames avec une présence d'esprit admirablc, en présentant lc derrière à la lame, et
en reprenant sa route dès qu'elle étoit passée.
Nous marchions dans cette situation vraiment
difficile à décrire, lorsqu'une voic d'eau se
manifesta si subitement sur lavant que nous
nous crûmes tous perdus sans ressource. Dans
un instant la barque fut à moitié remplie d'eau,
et notre perte étoit inévitable, s'il n'étoit pas
venu à l'esprit du provençal Pierre de cher-
lc, en présentant lc derrière à la lame, et
en reprenant sa route dès qu'elle étoit passée.
Nous marchions dans cette situation vraiment
difficile à décrire, lorsqu'une voic d'eau se
manifesta si subitement sur lavant que nous
nous crûmes tous perdus sans ressource. Dans
un instant la barque fut à moitié remplie d'eau,
et notre perte étoit inévitable, s'il n'étoit pas
venu à l'esprit du provençal Pierre de cher- --- Page 113 ---
a
(to5 )
cher à découvrir la voye, afin de lui opposer
quelque obstacle, ce qui arriva fort heureusement à l'aide d'un mouchoir et d'un char
peau, que nous tenions les uns après les autres
fortement appliqué contre le trou qui provenoit d'une cheville que la résistance de la
barque sans doute avoit fait chasser de sa
place.
C'est dans cette situation pénible que nous
attendions lejour. Nous nous croyions sur les
côtes de l'ile de Cube. Quel fut notre ctonnement de n'apercevoir au Iever du soleil que
les montagnes bleues de la Jamaique, dont
nous calculâmes n'ètre pas cloignés de plus de
quinze lieues.Nous en conclumes que la lame et
le courant nous avoient fait dériver, ce qui ne
seroit pas arrivé si nous avions eu une bous- 7
sole. Notre premier soin fut de mettre le cap
au nord-est, et cn suivant cette route nous
aperçumes, quelques heures après, les côtes
méridionales de T'ile de Cube. A midi nous entrâmes dans un petit cric, dont les hords étoient
du plus agréable aspect, CC qui nous détermina
ày passer le reste du jour et la nuit suivante,
pour nous remettre des fatigues que nous
avions éprouvées. Après un excellent repas
d'huitres, que nous n'avions que la peine de --- Page 114 ---
(104)
détacher des mangliers auxquels elles tenoient,
jaccompagnai le capitaine Durand qui,n'ayant
jamais visité cette côte de très-près, ne savoit
si nous étions en deçà ou au-delà de la baie
de Mancenille, ni mêmesi nous avions dépassé
Saint-Jacques, ville du second ordre,située sur
la bande du sud à deux licues dans les terres,
sur la rivière du même nom. Après avoir dépassé un petit morne, qui servoit comme de
rideau au cric sur les bords duquel nous avions
mis pied à terre, nous nous trouvâmes engagés dans une plaine immense couverte de
sel qui, à raison de Ia cristallisation, pourroit
être comparée à une plaine de glace sans
avoir cependant le même éclat, à raison du
grand mélange de sable. Le capitaine Durand,
qui connoissoit la position de cette saline,
jugea que nous ctions encore à plus de vingt
lieues est de la baie de Mancenille. En conséquence, nous revinmes sur nos pas et rejoignimes nos compaguons, que nous trouvâmes
occupés à vider des mulets que la Laprudence avoit péchés et qui nous fournirent un
excellent souper. Après mne nuit délicieuse,
passce sur un sable très-mouvant ct très-fin,.
nous reprimes, lc lendemain matin à la pointe
du jour, la route de l'ouest, et en suivant tou-
est de la baie de Mancenille. En conséquence, nous revinmes sur nos pas et rejoignimes nos compaguons, que nous trouvâmes
occupés à vider des mulets que la Laprudence avoit péchés et qui nous fournirent un
excellent souper. Après mne nuit délicieuse,
passce sur un sable très-mouvant ct très-fin,.
nous reprimes, lc lendemain matin à la pointe
du jour, la route de l'ouest, et en suivant tou- --- Page 115 ---
(105 )
jours les côtes nous entrâmes, sur les quatre
heures du soir, dans la magnifique baie de
Mancenille, où nous trouvâmes un batiment
espagnol qui partoit, nous dit lecapitaine, pour
Baracoa, mais que nous sumes ensuite avoir
été conduire des boeufs à la Jamaique.
Lelendemain: nous arrivâmes à Saint-Jacques
de Cube. Cette ville, comme je l'ai déjà dit,
est située sur le fleuve du même nom à deux
lieues dans les terres, bande du sud.
Lentrée du fleuve est défendue par un fort
construit et taillé dans un rocher qui s'élève
au-dessus du niveau, à une hauteur 'de deux
cent cinquante' à trois cents pieds, et dont l'accès est très-difficile, à raison de son escarpement. On n'y monte que par de petits sentiers
pratiqués dans le roc, et il pourroit être considéré comme imprenable, s'il avoit de Teau
douce. Il est impossible de pénétrer dans le
fleuve sans avoir subi la visite d'un premier
corps-de garde établi au pied du fort.
Après cette première visite, on a encore à
essuyer celle de cinq ou six bateaux douaniers tellement importuns que > quelque en
règle que vous soyez, il ne vous reste rien de
mieux à faire pour vous en débarasser, que de
leur donner quelques gourdes. --- Page 116 ---
(106 )
Toutes ces formalités remplies, nous remontâmeslefleuve, dontlesbonbsofreslepha agréable aspect. De quelque côté que se porte la vue,
elle ne se repose que sur des sites délicieux. Là
sont de petites éminences couvertes d'ananas
qui croissent sans culture, plus loin des figuiersbananiers. Sur la rive opposée, des quinconces
de petits palmistes ou des plaines couvertes de
melons de toutes les espèces, de toutes les couleurs. Ah! si la nature a tout fait sur les bords
enchanteurs de TOzanna, ici l'art est venu la
seconder pour donner à SCS richesses plus d'é
clat et de magnificence. Tout le paysage qui,à
droiteetàg pucdo.xdociaemibisetsa est couronné par des massifs d'accacias, de citronniers,
d'orangers et de palmistes distribués d'une masinapstoragreg-leikalavgontaepens
plus former aucun désir. Quelques cases, construites avec gort et presque toutes entourées de
colonnes supportant de jolies galcries, ont l'air
d'autant de petits temples consacrés aux divinitds champêtres, et achevant le tableau, font de
ce lieu le plus beau lieu de l'univers.
Mais quel est ce drapeau que) j'aperçois plus
loin ? Il semble sortir du sein des eaux, et sa
couleur est funèbre. Il porte une inscription :
Rameurs, redoublez de vitesse ! mon coeur SC
, construites avec gort et presque toutes entourées de
colonnes supportant de jolies galcries, ont l'air
d'autant de petits temples consacrés aux divinitds champêtres, et achevant le tableau, font de
ce lieu le plus beau lieu de l'univers.
Mais quel est ce drapeau que) j'aperçois plus
loin ? Il semble sortir du sein des eaux, et sa
couleur est funèbre. Il porte une inscription :
Rameurs, redoublez de vitesse ! mon coeur SC --- Page 117 ---
( 107 )
comprime et mon ame est attristée; enfin,japproche et je puis lire: : LA PIEDRA DE LOS HERMANOS; au-dessous : REQUIESCANT IN PACE!..
La pierre des deux frères, qu'ils reposent
en paix !.. e Que signific cette inscription ?..
Pourquoi ces larmes_semées sur ce drap mortuaire Ah! parlez, ce petit espace, cet
étroit plateai auroit-il été le théâtre de quelque
sanglante catastrophe ?.. . Ecoutez,e dit don
Créag, qui venoit du fort et qui nous avoit
demandé passage (1), écoutez le récit de la
fin tragique de deux jeunes créoles de ce canton, qui furent mes amis, après avoir étd mes
élèves. En vous faisant ce récit,toutes les plaics
dèmon coeur vontser rouvrir; cependant ilm'est
encore doux d'en parler : il me semble qu'on
partage ma douleur, et ce sentiment adoucit
mes peincs.
(1) Don Créag, chanoine de l'église cathédrale de
Saint-Jaques de Cube, 3 I'nn des plus riches propriétaires de cette partie de l'ile, homme très-instruit',
ami et protectenr des Français. --- Page 118 ---
(108 )
HISTOIRE
DESDEUX FRERES
(( Don Avar de Lazan, né à le Trinité,
l'une des villes de cette colonie,avoit été promu,
par le roi, à la place d'alcade-major du district
de Saint. Jacques. Peu de temps aprèsil épousa
une demoiselle issue en ligne dirccte d'une famille Caraibe, qui réside à deux lieues d'ici,
non loin de la montagne Bleue. Les premières
années de cette union furent heureuses, et deux
enfans en furent lc fruit. J'étois très - lié avec
don Alvarqui, par un espèce de pressentiment
du sort qui lui étoit réservé, me disoit souvent,
en regardant ses enfans : mon ami, sije viens
à leur: manquer. 2 vous me remplacerez auprès d'eux. Soyez leur père, c'est à vous que
je les confie. Sil'amitié a ses plaisirs, ses charmes, elle a aussi ses devoirs, et c'est celui que
je vous impose. Tant de confiance m'attacha
intimément à cette famille, et je ne la quittois
que pour aller remplir les devoir de mon
ministère.
disoit souvent,
en regardant ses enfans : mon ami, sije viens
à leur: manquer. 2 vous me remplacerez auprès d'eux. Soyez leur père, c'est à vous que
je les confie. Sil'amitié a ses plaisirs, ses charmes, elle a aussi ses devoirs, et c'est celui que
je vous impose. Tant de confiance m'attacha
intimément à cette famille, et je ne la quittois
que pour aller remplir les devoir de mon
ministère. --- Page 119 ---
109 )
Cependant les enfans croissoient sous nos
yeux : Tainé, don Alvar, agé de six ans, ressembloit, pour la force et la beauté,auj jeune
cèdre de la forêt; don Luis, le cadet, avoit
la grace et lélégance du palmiste, et tous deux
donnoient les plus belles espérances. Un jour
don Lezan et son épouse étoient allés à la montagne Bleue visiter leurs parens. Leur calèclie
dans laquelle ils n'avoient pas voulu monter,
pour mieux jouir de la fraicheur de la soirée,
marchoit devant eux, et déjà ils étoient à l'entrée de la ville, lorsqu'un taureau furieux,
échappé au fer du boucher, se précipite sur
eux, les terrasse et les laisse tous deux mortellement blessés. Dona Lezan mourut au bout
de quelques heures, et trois jours après je reçus les derniers soupirs de son malheureux
époux. Jugez de mon désespoir ! Long-temps
je fus inconsolable, peut-être même aurois -je
succombé à la douleur que me causoit la
de mes meilleurs amis, si la présence de perte leurs
enfans n'étoit venue me rappeler mes promesses
et ranimer mon courage. Dès ce moment
me livrai sans réserve à leur éducation, etj'eus je
le bonheur de ne point cultiver une terre ingrate. L'ainé, don Alvar, 2 avoit un caractère
sérieux et mélancolique, et la trempe de son --- Page 120 ---
(11o)
esprit se ressentoit de ses forces physiques. Insensible aux jeux ordinaires de T'enfance, il ne
se livroit qu'a des amusemens qui préseutoient
quelque danger ou quelque obstacle à vaincre.
Dans la suite même, je ne pus jamais lui donner le gout de la littérature, ni des arts agréables, et la poésie n'avoit de charmes pour lui,
qu'autant qu'elle célébroit de grandes actions
ou les grandes révolutions de la nature. La
harpe étoit le seul instrument qu'il pouvoit entendre; encore falloitilqu'elle rendit les sons des
Bardes, chantant les exploits des héros, ou ceux
de David, suspendant les douleurs de Saul.
Le caractère de don Luis, son frère cadet,
étoit bien différent:si don Alvar avoit la forçe,
la majesté, don Luis avoit toutela grace, toute
la vivacité de la jeunesse. Une douce sensibilité, répandue sur toute sa personne, donnoit
à ses traits un charme si touchant, qu'il ctoit
impossible de se soustraire à l'empire qu'il exerçoit sur le coeur. Le sien étoit le séjour de la
candeur et del'innocence; son esprit vif et délicat saisissoit les difficultés: s'il les vainquoit, ce
n'étoit point par amour-propre, mais seulement
par le désir de bien faire; et s'il arrivoit par fois
de faire quelques fautes, il s'en accusoit de si
bonne grace, qu'il étoit impossible de ne pas
impossible de se soustraire à l'empire qu'il exerçoit sur le coeur. Le sien étoit le séjour de la
candeur et del'innocence; son esprit vif et délicat saisissoit les difficultés: s'il les vainquoit, ce
n'étoit point par amour-propre, mais seulement
par le désir de bien faire; et s'il arrivoit par fois
de faire quelques fautes, il s'en accusoit de si
bonne grace, qu'il étoit impossible de ne pas --- Page 121 ---
(ur)
lui accorder soll pardon. Aussi il ctoit aimd et
chéri de tout ce qui Lenvironnoit. Lorsque SOIL
frère s'enfonçoit dans les mathématiques transcendantes ou alloit braver la chaleur du soleil
à la poursuite de quelquebète féroce; . livréà des
occupations plus douces, don Luis faisoit de la
musique, ou bien composoitquelquies romances,
que toutes les signorittes du pays chantoient huit
jours après. Partout on ne parloit que du beau,
que de l'aimable don Luis.
Malgré des caractères si opposés 2 l'amitié la
plus vive unissoit les deux frères. Don Luis,
dont la constitution éloit délicate, , éprouvoit
assez fréquemment de légéres incommodités.
Dans ces momens, don Alvar ne prenoit aucune sorte de repos, que son frère ne fut rendu
à la joie, à la santé. Tous les deux eurent la
petite vérole; mais don Luis en fut atteint le
premier, et assez.séricusement pour nous donner les plus vives inquiétudes. Le médecin qui
fut appelé, après avoir examinéet tâté élepouls
du malade, sembloit incertàin dans son opinion, et hochoit de la téte, lorsque don Alvar, , qui étoit présent à la visite, se lève avec
la plus grande précipitation, saisit le docteur à la gorge, en lui disant que c'étoit fait de
lui,sil ne lui répondoit de la vie de son frère --- Page 122 ---
(112)
Peu de jours après, il jeta par la fenêtre et
manqua de tuer un jeune nègre qui avoit
commis je ne sais quelle maladresse. Le pauvre
maladejetoit les hauts cris; mais nous arrivâmes
trop tard, le saut étoit fait. Heureusement
la chute ne fut pas dangereuse. Le domestique
en fut quitte pour un pied démis, accident qui
lui valut sa liberté.
Don Luis payoit son frère d'une tendresse
égale, quoiquilsexprimdt d'une manière moins
véhémente : c'étoit une suite non interrompue
de prévenances et d'égards. Toujours attentif,
il mettoit tous ses soins à étudier ses désirs;,
pourles prévenir, s'il lui étoit possible, et souvent même il lui faisoit le sacrifice de ses plus
chères inclinations. Plein de confiance dans son
jugement, il n'auroit pas formé lc plus léger
projet, pas exécuté la moindre entreprise sans
l'avoir consulté; et s'il n'avoit pas Tair d'approuver, il y renonçoit et n'y pensoit bientôt
plus. Je les avois habitué à jouir de bonne
heure de leur fortune qui étoit considérable;
mais leur caractère, ennemi de la défiance et
du
les empéchoit souvent d'en faire
soupcon, 2
un emploi juste et raisonnable, et ils répandoient sans discernement leurs bienfaits. Don
Alvar, dont l'ame étoit noble et généreuse,
; et s'il n'avoit pas Tair d'approuver, il y renonçoit et n'y pensoit bientôt
plus. Je les avois habitué à jouir de bonne
heure de leur fortune qui étoit considérable;
mais leur caractère, ennemi de la défiance et
du
les empéchoit souvent d'en faire
soupcon, 2
un emploi juste et raisonnable, et ils répandoient sans discernement leurs bienfaits. Don
Alvar, dont l'ame étoit noble et généreuse, --- Page 123 ---
(115 )
n'écoutoit jamais que son premier
et don Luis: dont Ja sensibilité dtoit mouvement, ,
obéissoit tout naturellement à
extrème,
son
ceeur, lors méme
limpulsion de
noit
que sa raison lui donun conseil contraire. Il arrivoit de-là
leur maison étoit sans cesse remplie d'une que
d'aventuriers et d'intrigans dont ils dissoient foule
toujours par être dupes, sans que
cela
en devinssent plus prudens ni
pour
ils
plus sages.
Lorsqu'ils eurent atteint vingt-un
cessai d'être leur tuteur ; mais
ans, je
père, leur
je restai leur
ami, et j'employai tous mes soins à
les garantir de l'empire des
l'amour, dans ces climats passions. Celle de
brulans, est la plus
dangereuse de toutes. L'homme
désirs à former du côté de
ayant peu de
Tambition, et
vant,sans de grands efforts, pourvoir pouà tous ses besoins, toutes ses idées aisément
d'elles-mèmes vers des
se portent
jouissances
nature semble d'ailleurs
auxquelles la
Pappeler
ment. Cependant je croyois avoir impérieuseter cette passion
peu à redouconnoissoient
pour mes élèves qui n'en
à l'aide de
guères que le nom et auxquels 7
nombreux exemples, je l'avois représentée comme la source des plus grands désastres, lorsque la raison ne vient pas lui imposer un frein salutaire, C'étoit
surtout pour
--- Page 124 ---
(114)
l'ainé que jen craignois moins les effets. Son
caractère et la tournure de son esprit ne lui
permettoient pas de concevoir comment un
homme pouvoit aimer une femme au point d'en
devenir l'esclave ; il ne pardomoit pas à Hercule d'avoir filé aux genoux d'Omphale ; et
toutes les fois que, dans le cours de nos lectures Thistorien venoit à pêndre un héros
subissant les lois de Tamour, un sourire dé
daigneux ou un geste expressif., annonçoient
au même instant combien il se croyoit au-dessus de pareilles foiblesses.
Don Luis 2 au contraire, m'inspiroit bien
moins de sécurité: Né tendre et sensible, les
événemens les plus ordinaires empruntoient de
une teinte rembrunie, et lui
son imagination
faisoient quelquefois ressentir des chagrins que
n'éprouvoient peut-être même pas. ceux qui en
étoient l'objet. Ilfaisoit, surtout des romans, ses
lectures favorites ; et dans l'impuissance où jétois de T'empécher de se livrer à ce goit, , j'étois réduit à précher contre un genre de Jittérature si rarement utile et presque toujours danmais je prèchois dans le désert, et le
gereux;
exigdle sacrifice, étoit bientôt.
roman dontj'avois
remplacé par un autre 2 ce qui rendoit toutes
inutiles. Vous verrez bientôt commes peines
ans, ses
lectures favorites ; et dans l'impuissance où jétois de T'empécher de se livrer à ce goit, , j'étois réduit à précher contre un genre de Jittérature si rarement utile et presque toujours danmais je prèchois dans le désert, et le
gereux;
exigdle sacrifice, étoit bientôt.
roman dontj'avois
remplacé par un autre 2 ce qui rendoit toutes
inutiles. Vous verrez bientôt commes peines --- Page 125 ---
(115)
bien j'avois raison de craindre
pour lui, et
corfibien je m'étois en même - temps trompé
dans mon opinion sur son frère.
Onne connoit ici ni les grilles, ni les duègnes,
Sous un climat brulant où I'homme éprouve
de distractions,sa vies s'écouleroit dans
peu
notonie insupportable, s'il ne se livroit unemocharmes de la société; et le
pas aux
sexe, quien fait le
plus bel ornement, n'en est point exclus. Les
réunions sont fréquentes, ce qui rend l'accès
auprès des femmes très- facile. Les hommes
jouent, tandis que les dames et les jeunes y
dansent ou font del la musique. C'est chez moi gens
dansunede ces assemblées
et
etinfortunés:
que mes deux jeunes
amis rencontrèrent une jeune beauté qui, sans le vouloir, fut la cause funeste de
T'acte le plus étonnant de désespoir et d'amitié
fraternelle. ))
Ici.don Creag s'arrêta. L/intérêt de son récit
commençoit à se partager avec le coup-d'aeil
agréable que nous offroient le port et la ville
de Saint-Jacques. Cette ville, commeje l'ai déjà
dit, est située à deux lieues dans les
mais les sinuosités du fleuve ne
terres;
guère de lapercevoir qu'au moment permettent où on
pour ainsi dire, 2 près d'y arriver. Elle a élé bâtie est,
à l'endroit méme ou le fleuve tourne subitement --- Page 126 ---
(116 )
sur la gauche, elle s'élève en amphithéatre en
partant du port et est presque entièrement entourée d'arbres, ce qui rend sa situation trèsromantique ; mais l'idée agréable qu'on s'en
est faite se détruit en y entrant. Elle est peu
considérable et mal bâtie, quoique les rues en
soient larges et tirées au cordeau, elles ne sont
point pavées; ; quelques - unes ont des trottoirs. A quelques édifices près, tels que la cathédrale, le palais épiscopal, auquel on ne feroit
attention partout ailleurs; Thôtel du goupas
de maisons partiverneur et une cinquantaine
Y'attenculières,le reste ne mérite pas de fixer
est comme on le voit, le sicge d'un
tion : elle 7
du
gouvernement particulier, 2 qui ressort gouvernement-général de la Havanne, quoiqu'elle
en soit éloignée de plus de cent cinquante lieues;
d'un évéché et d'une jurisdiction, d'ou relèvent
nombre de justices inférieures. Je ne
un grand
de cette ville; comme
parle point des couvens
dans toutes les villes espagnoles, ils y sont asassez nombreux 7 mais peu ou point remarquables.
de cette ville peut s'élever à
La population habitans, dont les deux tiers sont noirs
hommes de couleur. Parmi les blancs, on
ou
et les créoles. Ceux-ci
distingue ceux d'Europe
ante lieues;
d'un évéché et d'une jurisdiction, d'ou relèvent
nombre de justices inférieures. Je ne
un grand
de cette ville; comme
parle point des couvens
dans toutes les villes espagnoles, ils y sont asassez nombreux 7 mais peu ou point remarquables.
de cette ville peut s'élever à
La population habitans, dont les deux tiers sont noirs
hommes de couleur. Parmi les blancs, on
ou
et les créoles. Ceux-ci
distingue ceux d'Europe --- Page 127 ---
(117 )
descendent tous, du otématernel, de femmes
Grabexaveloapueliala Espagnols formèrent
des unions à Tépoque de la découverte et de la
conquête; : mais les traits primitifs ont presqu'entièrement disparu, à raison du mélange des esm
pèces. D'ailleurs, cette distinction entre les
blancs n'entraine aucuns préjugés après elle
qui seroit en faveur des créoles, ceux-ci tirant
beaucoup d'orgueil de leur ancienne origine.
Puisque l'occasion s'en
d'une visite
présente 9 je parlerai
queje rendis à une famille Caraibe,
habitant une hatte ou métairie à deux lieues
de la ville, dans le voisinage de la
Bleue. Cette famille, qui est tres-nombreuse, montagne
s'est conservée, à quelques femmes
ont épousé des
dans
près qui
blancs,
toute sa pureté; 9
mais c'est tout ce qui lui reste de son ancienne
origine, et sans la couleur, qui est d'un
peu bronzé,il n'y a aucune différence à rouge faire
entr'eux et les colons espagnols dont ils ont
adopté la religion, les usages, les moeurs et les
habitudes.
Le port de Saint-Jacques n'aa S une grande
étendue, mais il est sur et commode. Sa profondeur, partout la méme, est de dix-huit à
vingt pieds, et lâncrage y est excellent. Les
bâtimens de commerce, de quelque grandeur --- Page 128 ---
(118 )
qu'ils soient, les corvettes et les frégates y
mouillent, pour ainsi dire, quai, et restent
toujours à flot, les marées étant presqu'insende
sibles sous les tropiques. Malgré T'avantage
cette position, le gouvernement espagnol n'a
point d'établissement de marine militaire dans
ce"port. On n'y voit ni hôpital, ni parc d'artillerie, ni chantiers de construction; il n'yaqu'un
simple officier d'administration préposé par
S. M. Catholique pour la perception des droits
sur les bâtimens et sur les marchandises ou
denrées qui s'importent ou qui s'exportent. En
temps de paix, ce port est triste et désert; et
avant les émigrations de la colonie française
de Saint-Domingue, ce pays > quoiqu'entouré
d'établissemens europ@ans,h'offroite qu'une-vaste
solitude presqu'inconnue au reste de T'univers.
Le peu de commerce qui sy faisoit consistoit
en bestiaux ; encore ce commerce étoit-il presque tout interlope, par la' facilité avec laquelle
il se faisoit sur les côtes. Quant à celui des denrées coloniales, il y cst., pour ainsi dire, nul,
le sucre qui se fait dans les environs de Saintentier faire
Jacques, ,s'employant presque tout
à
des confitures d'ananas, de citrons, d'oranges,
ct surtout de gouyaves, qui ys sont excellentes
les mcilleurs de toutes'les coloet passent pour
encore ce commerce étoit-il presque tout interlope, par la' facilité avec laquelle
il se faisoit sur les côtes. Quant à celui des denrées coloniales, il y cst., pour ainsi dire, nul,
le sucre qui se fait dans les environs de Saintentier faire
Jacques, ,s'employant presque tout
à
des confitures d'ananas, de citrons, d'oranges,
ct surtout de gouyaves, qui ys sont excellentes
les mcilleurs de toutes'les coloet passent pour --- Page 129 ---
a
(119 )
nies espagnoles. Du reste, les babitans ne cultivent que pour leurs besoins ct pour vivre
dans une certaine aisance, ils n'ont qu'à vouJoir s'en donner la peine.
Cette ville, à mon arivée, 2 étoit à son plus
haut degré dep prospérité, Les désastres de la partie française'de Saint-Domingue y avoient jeté
grand nombre de fugitifs Français, auxquels
s'étoient joints quelques émigres, venus des
Etats-Unis d'Amérique, qui y avoient apporté leur industrie. Tous avoient dirigé leurs
spéculations vers les armemens en course, et
dans moins de trois mois, les. côtes de la Jamaique avoient été couvertes.d'un essaim de
corsaires qui auroient infailliblement ruiné le
commerce. de cette colonie,' si les gouverneurs
espagnols n'avoient,parl leurs convenances avec
les Anglais 2 paralysé et souvent rendu nuls les
efforts des armateurs et l'audace des marins
français (1).
(1)" Je pourrois citer ici une foule de faits relatifs à
cette assertion, , si elle avoit besoin d'étrc prouvée. Je
ne le ferai pas, autant par nn reste d'égards, que parce
que les bureaux des ministères de l'extérieur et de la
marine foarmillent d'une multitide de plaintes surlesquelles j'ai appris que S. M. Catholique s'étoit em- --- Page 130 ---
Iln'yavoit pas quatre heures que nous étions
entrés dans le port de Saint - Jacques, que nous
y fumes témoins d'un de ces traits d'audace et
dintripiditési extraordinaires qu'on pourroit en
douter, si quatre mille personnes n'en avoient
étd témoins, et si d'ailléurs l'histoire des flibustiers n'en fournissoit denombreux exemples.
Un maitregar çon de Saint-Domingue, nommé Michel( I ) avoit obtenu le commandement
d'une grande chaloupe pontée, armée de quatre
canons de quatre livres, et d'une pièce de vingtquatre à coulisse pour le service de laquelle on
avoit coupéle pont dans sa plus grande largeur,
de sorte qu'elle pouvoit, au besoin, jouer à
tribord et bas-bord,avec la plus grande facilité,
Le capitaine Michel étoit parti deux jours avant
notre arrivée, avec soixante hommes d'élite
pour aller croiser sur e lcs côtes de la Jamaique.
Chemin faisant, ils aperçurent, dans le milieu
du canal, une frégate anglaise, 9 percée à trentesix pièces, n'en ayant que vingt-quatre en batterie; du reste, chargée en marchandises et
ayant deux cent vingt hommes d'equipages,
pressée de donner satisfaction an gouvernement français.
(s)lyavoit à Saint-Domingue, avant la révolntion,
, avec soixante hommes d'élite
pour aller croiser sur e lcs côtes de la Jamaique.
Chemin faisant, ils aperçurent, dans le milieu
du canal, une frégate anglaise, 9 percée à trentesix pièces, n'en ayant que vingt-quatre en batterie; du reste, chargée en marchandises et
ayant deux cent vingt hommes d'equipages,
pressée de donner satisfaction an gouvernement français.
(s)lyavoit à Saint-Domingue, avant la révolntion, --- Page 131 ---
(121 )
parmilesquel se trouvoient soixante grenadiers
qui retournoient en Angleterre. Cc batiment,
surpris par un calme plat, étoit immobile au
milieu des eaux. Le voir, courir dessus la rame
à la main et lattaquer, malgré la supériorité
de son feu et de son équipage, tout cela fut
l'affaire d'un moment. Le premier abordage
ayant manqué, le capitaine Michel se plaça à
la hanche du vaisseau ennemi, et faisant jouer
sa pièce de vingt-quatre sans s'inquiéter d'une
grèle de balles qui pleuvoit sur son pont, ill'auroit infailliblement coulé bas > si le capitaine
anglais ne s'étoit empressé d'amener. Mais au
moment ou Téquipage français se disposoit à
passer sur le vaisseau ennemi , le lieutenant de
denx à trois mille marins qni faisoient le cabotage de
l'ile et des iles voisines : on les appeloit garçons
de Scint-Domingue. En temps de paix, ils étoient
très-utiles au commnerce, 3 et en temps de guerre, , ils
désoloient l'ennemi par la hardiesse de leurs entreprises. Le gouvernement des noirs ne leur offrant
plus de siireté ni pour enx, ni pour leurs prises, 3
ils se refugièrent dans tons les ports espagnols et
anx Etat Unis d'Amérique, d'oi ils se répandirent
sur toutes les nicrs du golfe, qu'ils firent retentir
de leurs expluits. --- Page 132 ---
122 )
la frégate, au déserpoir de se voir vaincu par
une poignée d'hommes, engagea un combat si
terrible sur l'avant, que le pont fut danis un instant couvert de sang et de cadavres. Les Français, irrités de cette espèce de trahison, se précipitérent avec tant de fureur et d'impétuosité
sur l'ennemi, que ceux-ci ne trouvèrent bientôt plus de retraite que dans les entreponts 2
d'oir ils crièrent merci, après avoir perdu plus
de la moitié de leur monde. C'étoit, comme je
l'ai dit, quatre heures après notre arrivée que
le capitaine Michel entra triomphant dans le
port avec sa riche capture, offrant à tous les
spectateurs l'exemple de l'entreprise la plus
hardie et du succès le plus étonnant.
J'aurois accepté l'offre que.don Créag me fit
de descendre chez lui; mais j'étois nécessaire
à mes compagnons et surtout au capitaine Durand qui, ayant des intérêts à régler dans tous
les ports espagnols ou il avoit conduit des prises,
avoit sans cesse besoin de mes services (1).
(I)La reconnoissance me fait l1 devoir de consacrer
quelques lignes au plus brave et au plus digne des
hommes. Il étoit né à Bordeaux ; Ses parens l'avoient
confié, dès l'age de sept ans, à Ui capitaine 2 qui en
mais j'étois nécessaire
à mes compagnons et surtout au capitaine Durand qui, ayant des intérêts à régler dans tous
les ports espagnols ou il avoit conduit des prises,
avoit sans cesse besoin de mes services (1).
(I)La reconnoissance me fait l1 devoir de consacrer
quelques lignes au plus brave et au plus digne des
hommes. Il étoit né à Bordeaux ; Ses parens l'avoient
confié, dès l'age de sept ans, à Ui capitaine 2 qui en --- Page 133 ---
(135)
Je remerciai donc le bon chanoine, chez, lequel
Lous d'aller diner le surlendenous promimes
fitson mousse 2 etl'emmena avec lui dans l'Inde. Forcé
les vents contraires de relâcher à Madagascar, 2 le
par vaissean périt sur les brisans qui bordent cette ile ; et
de tout Téquipage , il ne se sauva que lé capitaine et Ie
petit Durand qui étoient resté les derniers à bord du
bitiment-nanfragé Celui-ci , après la mort de son
maitre, qui arriva quelques jours après, suivit les
noirs dans lintérieur de l'ile, et vécut avec eux en
demi sauvage jusqu'à l'àge de quinze ans. Etant venn
nn jour conduire des boeufs dont les nègres font un
assez grand conmerce ayec les Européens, il s'embarqua sur nn bàtiment américain; etp comme il le disoit
assez plaisamment lui-méme, il se fit matclot, d'écorcheur de boeufs qu'il étoit. Arrivé à Charlestown, il
oû il s'engagea dans
en partit pour Saint-Domingne,
le corps des garçons de cette colonie. Sa bonne conduite et son intelligence.lni valurent, au bout de quelannées, le commandement d'un bàtiment caboques
teur, avec lequel il alloit d'une colonie à l'antre, ce
gui le rendit dans pen le mcilleur praticien de toutes
les Antilles. Ayant perdu, dans la révolution de SaintDomingue la petite fortnne qu'il avoit acquise, il se
livra, dès 1 le commencement de la guerre 2 aux armemens en course; et il obtint de si grands succès , qu'il
devint la tercur de tout le commerce des Auglais dans:
le golfe, Il u'y aroit pas un port espagnol, danois, --- Page 134 ---
(124)
main, et qui nous promit, à son tour, la fin
de Thistoire des deux frères.
La Prudence nous avoit promit bon gite
chez sa mère. En attendant qu'il eut trouvé
sa demeure, nous entrâmes dans une mauvaise
taverne, située sur le port, où quelques prisonniersanglais étoient à boire. Cette rencontre faillit nous couter la vie; car j'ai toujours attribud
à ces messieurs la fable dont nous fumes sur le
point de devenir les victimes.
La Prudence ne revenoit point, les Anglais
hollandais, ou des provinces méridionales des ÉtatsUnis dans lequel il n'eût fait entrer quelques prises.
Aussi sa fortune étoit-elle considérable. Sur la fin de
l'an 7,je le rencontrai à Paris : il arrivoit de la Nou.
velle-Orléans, et venoit porter des plaintes au Directoire-exécutif contre le baron de Carondelct, gouverneur espagnol de cette colonie qui, après avoir déclaré
bonne quatre prises faites par le capitaiue Durand, s'6toit emparé des fonds provenans de la vente > sous le
prétexte qu'il en avoit besoin pour payer les troupes du
roi, dontla solde étoit arriérée. 11 obtint aisément jastice
du Directoire et dc S. M. Catholique, et retourna ensnite dans les colonies 9 au bont de trois mois de séjour à Paris, qui lui parurent autant de siècles, tant
31 s'y trouvoit hors de son élément,
le capitaiue Durand, s'6toit emparé des fonds provenans de la vente > sous le
prétexte qu'il en avoit besoin pour payer les troupes du
roi, dontla solde étoit arriérée. 11 obtint aisément jastice
du Directoire et dc S. M. Catholique, et retourna ensnite dans les colonies 9 au bont de trois mois de séjour à Paris, qui lui parurent autant de siècles, tant
31 s'y trouvoit hors de son élément, --- Page 135 ---
(125 1 /
étoient sortis, et nous nous reposions sur de la
paille de mais, lorsqu'à travers quelques voix
confuses nous reconnumes celle' 'de notre camarade Pierre, qui nous crioit de nous sauver
par les derrières. Le capitaine Durand, que le
bruit n'intimidoit pas, mit le sabre à la main,
nous dit d'en faire autant et de le suivre. Dans
un instant nous fûmes devant la porte du cabaret, autour duquel étoient rassemblés deux
cents hommes et femmes qui s'éloignèrent des
qu'ils nous virent, mais en criant, en mauvais
espagnol , qu'il falloit nous jeter à l'eau ou nous
bruler dans la case. Le capitaine Durand avoit
bonne envie de sabrer; mais j'obtins de lui que
nous resterions sur la défensive, dans l'espérance que la police du lieu viendroit à notre secours. Heureusement il n'y avoit point de pierres dans les environs ; mais le tumulte et les
cris augmentant à chaque instant, je commençois à être très- -inquiet sur l'issue qu'auroit
cette aventure, lorsque nous aperçàmes l'évèque, en habits pontificaux, , suivide don Créag,
de quelques autres ecclésiastiques, et de deux
ou trois laiques, , se faire jour à travers la foule
et venir à nous avec les signes du plus vive
inlérêt. Le prélat, pendant que don Créag --- Page 136 ---
(126 )
parloit à la multitude, nous donna sa bénédic:
tion et nous offrit sa main à baiser, Ce que nous
fimes de la meilleure grace du monde, en exprimant à sa Grandeur toute la reconnoissance
que nous avions pour le service qu'elle avoit
daigné nous rendre. La foule désabusée, ne
tarda pas à se disperser et c'est alors seulement
que nous pumes savoir ce quiavoit donné lieu
à tout ce tumulte.
Le bruit s'étoit répandu sur le port que la
fièvre jaune ravageoit Saint-Marc, ville de la
colonie française de Saint-Domingue, et que
nous en venions. Aussitôt les têtes s'échauffent,
la terreur s'empare des esprits, la malveiliance
s'en méla,etje ne sais pas trop ce que nous serions devenus, sans la généreuse assistance du
prélat de cette ville et de son clergé; sa Grandeur nous invita tous à diner pour le lendemain, et porta la complaisance jusqu'à nous
conduire chez un Espagnol qui pouvoit nous
recevoir, , et auquel elle nous recommanda de
la manière la plus gracieuse.
Le lendemain, nous fûmes rendre visite à
M. Peyrussell, receveur des droits du gouvernement français sur la vente des prises, et qui
faisoit en même temps les fonclions de consul
la généreuse assistance du
prélat de cette ville et de son clergé; sa Grandeur nous invita tous à diner pour le lendemain, et porta la complaisance jusqu'à nous
conduire chez un Espagnol qui pouvoit nous
recevoir, , et auquel elle nous recommanda de
la manière la plus gracieuse.
Le lendemain, nous fûmes rendre visite à
M. Peyrussell, receveur des droits du gouvernement français sur la vente des prises, et qui
faisoit en même temps les fonclions de consul --- Page 137 ---
(127 )
provisoire à Saiut-Jacques. Il savoit notre aventure de la veille et nous témoigna le regret quil
avoit eu de ne pas s'être trouvé à la ville pour
nous secourir. Ce fut par lui que nous apprimes què le pays étoit divisé en deux partis.
A la tète du premier et du plus nombreux,
étoit l'évèque qui entrainoit avec lui tout le
clergé et une partie des habitans, surtout ceux
qui s'étoient associés dans les armemens entrepris par les Français. Le second se composoit
du gouverneur, de l'auditeur, des gens dejustice et de presque tous les hommes en place:
ce qui rendoit la position de M. Peyrussell trèsdifficile. L'évèque l'ayant invité à diner , il nous
accompagna au palais épiscopal, où nous trouvâmes bonne chère et excellente compagnie. Sa
Grandeur m'ayant placé à sa droite; je fus à
même d'apprécier tout le mérite de ce prélat
qui, à une très-grande simplicité de moeurs 2
joignoit les connoissances les plus étendues. Il
eut la complaisance de parler constamment en
français, afin de ne pas rendre la conversation
trop pénible : toute notre littérature lui éloit
très-familiere. Grand admirateur de Corneille,
ila aimoit Voltaire, et ne se lassoit point de lire
Racine; il me dit même à l'oreille, qu'ilavoit --- Page 138 ---
(128 2 )
traduit Alzire et Athalie. Il avoit une grande
vénération pour M. l'abbé Grégoire, évèque de
Blois, aujourd'hui sénateur, dont il avoit tous
les discours. Il s'étoit fait des idées si singulières
sur certains personnages de la révolution, qu'il
auroit pu passer en France pour un révolutionnaire; mais tout cela tenoit à l'éloignement oùr
il étoit du grand théâtre oir se passoient les
scènes, et à la naïvelé de son esprit. Ainsi sC
passa ce diner, auquel présidèrent T'abondance,
la délicatesse et la plus franche urbanité. En
sortant de table, , notre respectable hôte nous
donna sa bénédiction que nous reçumes avec
les sentimens de la plus vive reconnoissance;
mais ce qui la perpétuera dans mon coeur,cest
la manière honnête et délicate avec laquelle il
nous offrit sa bourse. Quoique le provençal
Pierre eût fait sa toilette du dimanche, il étoit
cependant loin d'annoncer l'opulence : ce fut
le prétexte dont le bon évéquese servit pour me
faire accepter ses bienfaits. ( Prenez, me disoit-
( il; vous n'avez probablement que ce qui
K vous est nécessaire; VOS compagnons n'ont
( pas l'air d'être dans laisance, vous serez bien
( aise de pouvoir leur être utile. )) Le capitaine Durand qui, pendant tout le diner, n'a-
te du dimanche, il étoit
cependant loin d'annoncer l'opulence : ce fut
le prétexte dont le bon évéquese servit pour me
faire accepter ses bienfaits. ( Prenez, me disoit-
( il; vous n'avez probablement que ce qui
K vous est nécessaire; VOS compagnons n'ont
( pas l'air d'être dans laisance, vous serez bien
( aise de pouvoir leur être utile. )) Le capitaine Durand qui, pendant tout le diner, n'a- --- Page 139 ---
(129)
voit répondu que par monosyllabes 2 prenant
la parole, dit au prélat qu'on ne manquoit jamais de rien dans sa compagnie, et que quand
il seroit arrivé à la Havane ou à la NouvelleOrléans, il lui enverroit de quoi nourrir tous
ses chanoines pendant un an. L'évèque prit la
boutade en bonne part, et nous en rimes
tous de bon coeur. J'eus beaucoup de
peine 2
en sortant de chez sa Grandeur, à faire comprendre au capitaine qu'elle s'étoit acquise s
par ses offres, de nouveaux droits à notre
reconnoissance.
L'évéque s'étant retiré pour faire la sieste,
M: Prudhomme et moi suivimes don Créag,
tandis que nos compagnons allèrent sur ler port
s'informer s'il n'y avoit point quelques caboteurs en chargement pour Batavano. M. Peyrussell nous avoit tellement effrayés sur les difficultés de la route de terre, que nous préférâmes la voie de la mer, quoiqu'elle ne fit
pas sans danger. Arrivés chez don Créag, il
voulut bien nous faire le sacrifice de sa sieste
et satisfaire l'envie que nous avions d'entendre
la fin de I'Histoire des deux frères.
--- Page 140 ---
(150)
FIN DE LHISTOIRE
DES
DEUX FRERES.
Dox Joseph de Mendoce, gentilhomme d'Arragon, devoit autant à son mérite qu'à sa fortune et à sa naissance la haute faveur dont il
jouissoit auprès du monarque, qui lui avoit
donné un gouvernement dans la Catalogue. Peu
de temps après il épousa une riche héritière de
cette proyince ; mais ce mariage ne. fut ni long,
ni heureux. Dona Mendoce mourutau bout de
trois ans, laissant un fille, que son père confia
aux soins d'une de ses sceurs, qui ne négligea
rien pour en faire une femme accomplie. A
quinze ans elle faisoit naitre l'admiration de tous
ceux quila voyoient; aussi derint-ellelobjet des
recherches de tous lesjeunes gens qui, par leur
fortune, leur naissance ou leurs emplois pouvoient prétendre à sa main. MMais son père,quela
faveur avoit rendu vain et ambiticux, rejetoit
son père confia
aux soins d'une de ses sceurs, qui ne négligea
rien pour en faire une femme accomplie. A
quinze ans elle faisoit naitre l'admiration de tous
ceux quila voyoient; aussi derint-ellelobjet des
recherches de tous lesjeunes gens qui, par leur
fortune, leur naissance ou leurs emplois pouvoient prétendre à sa main. MMais son père,quela
faveur avoit rendu vain et ambiticux, rejetoit --- Page 141 ---
(151 )
avec dédain tous les partis qui se présentoient
pour dona Clara (c'est le nom de sa fille),
et nourrisseit en secret le dessein de la marier
à un jeune prince qui apprenoit le métier des
armes dans un régiment dont il étoit colonel,
et qui paroissoit avoir conçu des sentimens
très-tendre pour la belle Clara.
Don Mendoce avoit, depuis long-temps, , au
nombre de ses secrétaires unj jeune lieutenant de
son régiment, nommé Sanchez, qui luiavoit été
adresséet recommandé, sous ce seul nom, par
un des ministres du roi. Cejeunehomme, admis
dans l'intimité du colonel et devenu son commensal, ne put se défendre des charmes de sa
fille,quilvoyoit ttoutes les fois qu'elle venoit chez
son père;mais son amour étoit tendre et respectueux. Connoissant le caractère de don Mendoce, ilcomprenoit fort bien qu'à moins qu'il
n'arrivat de grands changemens dans sa fortune,
il ne pouvoit devenir Tépoux de dona Clara ;
mais comme l'amour écoute rarement la voix
de la raison, il continuoit d'aimer, et d'aimer
sans espérance.
Dona Clara, au contraire, ne voyoit qu'un
frère dans le secrétaire de son père, et jusqu'à
ce moment son ame ne connoissoit que le sen- --- Page 142 ---
(1152))
timent de Tamitié: elle sembloit ne s'être jamais aperçue qu'elle étoit belle: ni son miroir,
ni son coeur ne lui avoient encore dit, quoiqu'elle eut alors seize ans, à quoi l'amour destinoitices longs yeux noirs et ces longues paupières, ces traits si doux, ce teint si frais, cette
bouche oùr l'on croyoit voir des feuilles de jasmin briller parmi des roses, et cette taille souple et légère devenue le siége des charmes les
plus séduisans. Toute entière à l'innocence,
Sanchezn'étoitp pourllequelami,les compagnon
deson enfance, et elle confondoit dans son coeur
les sentimens qu'elle avoit pour lui, avec ceux
qu'elle portoit aux jeunes personnes qui partageoient ses jeux et ses plaisirs. Cen'est que sous
un autre cielys sous un autre climat, qu'elle de-.
voit éprouver et faire
e
éprouver l'empire de la
plus violente et de la plus cruelle de toutes les
passions.
Le jeure Sanchez, discret et timide, aimoit
donc en silence. Toute sa consolation étoit de
pouvoir confier au papier ses soupirs et ses peines, et lorsqu'il,se trouvoit seul, ses chères tableites devenoient les dépositaires de ses secrètes
pensées. Un soir qu'il s'étoit enfoncd dans les
bosquets du jardin, et qu'entrainé par la cha-
ire de la
plus violente et de la plus cruelle de toutes les
passions.
Le jeure Sanchez, discret et timide, aimoit
donc en silence. Toute sa consolation étoit de
pouvoir confier au papier ses soupirs et ses peines, et lorsqu'il,se trouvoit seul, ses chères tableites devenoient les dépositaires de ses secrètes
pensées. Un soir qu'il s'étoit enfoncd dans les
bosquets du jardin, et qu'entrainé par la cha- --- Page 143 ---
(1 155 )
leur du jour, il s'étoit abandonnéaux douceurs
du sommeil; don Mendoce, que le hasard ou
la curiosité avoit attiré dans le même lieu,aperçut les tablettes sur les genoux de Sanchez. Cedantàuneindiserdtioninexcusable, illes saisitet
rentrant dans son cabinet,il ne tarda pas à connoitré les secrets sentimens de son secrétaire.
Tout autre homme que le colonel auroit profité de la découverte qu'il venoit de faire, en
éloignant de lui et sans éclat I'homme qui pouvoit contrarier les projets d'établissement qu'il
avoit formés poursa fille;mais son orgueil lui fit
voir une offense dans des sentimens qui étoient
d'autant plus innocens 7 : que Sanchez. n'avoit
point cherché à les faire partager ; et n'écoutant que sa colère et un ressentiment injuste, il
chassa sur-le-champ de sa maison son malheureux secrétaire, après lui avoir fait essuyer le
traitement le plusignominieux par les mains de
ses domestiques. Sanchez, déshonoré, le ceeur
en proie à la rage, au désespoir, quitta son régiment et retourna dans les montagnes de la
Sierra Morena, où il mourut quelque temps
après dans les bras de sa mère.
Je vous ait dit que cet infontunéjeunchomme
avoit pour protecteur un ministre puissant à la. --- Page 144 ---
(1 154)
Cour; ; don Mendoce n'avoit pas tardéa sentir
toute limprudence et toutel la cruauté de sa conduite, età à en redouter les suites; mais comme
le mal étoit fait, et que d'ailleurs son orgueil le
lui faisoit regarder comme sans remède, il ne.
craignit pas, pour justifier ses procédés,
ter limposture à la
d'ajou-.
barbarie, 2 et de présenter
eelui qu'ilavoit outragé, comme un lâche suborneur qui avoit cherché à le déshonorer en séduisantsafille.La fablesquelque grossière qu'elle fit,
auroit peut-être pris quelque consistance; mais
le colonel avoit, sans le savoir, offensé le coeur
d'un père. Sanchez, fruit d'un amour malheureux, étoit fils naturel du ministre qui, de
tecteur ardent qu'il avoit été
projusqu'à ce jour,.
jura, dès ce moment, de se venger de don
Mendoce, et devint son ennemi le plus cruek.
La vengeance ne fut ni lente, ni difficile. Le
colonel, que la faveur avoit rendu orgueilleux
et dur,s'étoit fait beaucoup d'ennemis, l'affaire
de Sanchez en augmenta le nombre. Le
des officiers prétendit que la honte du traite- corps
ment qu'avoit subi le lieutenant-secndaire, réjaillissoit sur lui. Les démissions arrivoient de
tous côtés au ministre, qui n'eut pas de peine
à présenter au roi, l'affaire sous les couleurs les
ni difficile. Le
colonel, que la faveur avoit rendu orgueilleux
et dur,s'étoit fait beaucoup d'ennemis, l'affaire
de Sanchez en augmenta le nombre. Le
des officiers prétendit que la honte du traite- corps
ment qu'avoit subi le lieutenant-secndaire, réjaillissoit sur lui. Les démissions arrivoient de
tous côtés au ministre, qui n'eut pas de peine
à présenter au roi, l'affaire sous les couleurs les --- Page 145 ---
( 155 )
plus fortes; et malgré les longs et fidèles services
de Mendoce, 2 il fut presque traité en criminel
d'état. Ses biens lui restèrent; ; mais on lui ôta
tous SCS emplois, et il fut exilé dans cette ile,
où il vint s'établir avec sa fille.
Les malleurs dc don Mendoce , quoique mérités, m'intéressèrent à lui. Je le vis plusieurs
fois. Je lui offris les consolations de l'amitié, et il
les accepta. Bientôt même jleus la douce satisfaction de le voir peu-à-peu reprendre du gout
pour la vie, et les plaies de son coeur se cicatriser. Nous devinmes inséparables, et souvent,
dans l'épanchement de sa reconnoissance, il
remercioit Dieu de sa disgrace, , puisqu'elle Jui
avoit valu un ami tel que moi. Le seul souvevenir duj jeune Sanchez venoit troubler son repos et sa tranquillité 7 c'étoit le seul remords
qui agitoit son ame. Que n'auroit-il pas fait
alros pour réparer ce qu'il appeloit son crime!
Mais hélas! sa victime étoit descendue dans la
tombe, et pout-etrelyauroitils suivie, si l'amour
paternel n'eût fait une diversion puissante à ses
chagrins.
Je vous ai déjà donné une idée des charmes
de Dona Clara. Elle atteignoit sa. vinguième
année, age heureux où la. nature touche à sa --- Page 146 ---
156 )
perfection et semble avoir épuisé tous ses dons!
mais combien les qualités de son esprit, de son
coeur, l'emportoient encore sur les graces de sa
figure! Il étoit impossible de la voir, sans être
saisi d'étonnement, ravi d'admiration. Chargée
de lintérieur, la maison de Mendoce étoit le
modèle de l'ordre : on la voyoit présider aux
soins domestiques avec une noblesse naturelle,
une dignité simple, et tout-à-la-fois une vigilance imposante. Sans cesse occupée de son
père, elle sembloit ne voir que lui, ne penser
qu'à lui et ne vivre que pour lui. Souvent je
les surprenois ensemble dans les bras l'un de
l'autre, les yeux humides de larmes : celles de
Mendoce tenoient à ses souvenirs; cellcs de
Clara,au contraire, prenoient leur source dans
le chagrin auquel elle le voyoit s'abandonner
et dont elle trembloit qu'il ne devint la victime. Comme je commençois à concevoir les
mêmes inquictudes, je crus que le meilleur
moyen de verser un beaume salutaire sur ses
blessures, étoit de l'enlever à la solitude dans
laquelle il vivoit, et de lui faire peu-à-peu reprendre le gout de la société. J'en parlai à Dona
Clara, qu'il ne me fut pas difficile de faire entrer dans mes vues , et quime promit ( cm'ai-
it qu'il ne devint la victime. Comme je commençois à concevoir les
mêmes inquictudes, je crus que le meilleur
moyen de verser un beaume salutaire sur ses
blessures, étoit de l'enlever à la solitude dans
laquelle il vivoit, et de lui faire peu-à-peu reprendre le gout de la société. J'en parlai à Dona
Clara, qu'il ne me fut pas difficile de faire entrer dans mes vues , et quime promit ( cm'ai- --- Page 147 ---
(137 )
der dans une entreprise qui ne laissoit pas de
présenter à mon esprit quelques difficultés.
Par état et par gout, je recevois peu de
monde chez moi. Mendoce lui-même y étoit
venu rarement, et toujours seul. Il n'avoit
fait qu'entrevoir. mes disciples qui, depuis
son arrivée, dirigeoient leur maison, qui
touchoit la mienne. Plisieurs fois don Luis
m'avoit témoigné le désir de voir dona Clara,
mais j'avois toujours refusé de le satisfaire jusqu'à ce moment. Jc craignois que la vue de
cette aimable fille n'enflammat son coeur. 2 etje
n'étois point encore assez sur des dispositions de
Mendoce pour T'exposer à un pareil danger ;
mais lorsque j'eus acquis la certitude qu'ila avoit
renoncé à toutes ses idées chimériques d'ambition et de grandeur, je me livrai sans peine
à lespérance et au projet que j'avois formé
d'unir un de mes deux élèves à la belle Clara,
et je désirois en secret que son choix tombàt
sur don Luisiqui, par la douceur de son caractère et l'aménité de ses moeurs, me paroissoit plus propre à la rendre heureuse et à être
heureux par elle. e
Je ne m'occupai donc plus que du soin de
mettre mon double projet à exécution; mais --- Page 148 ---
(138 )
avant tout, il falloit guérir entièrement Mendoce, et pour y parvenir, je crus devoir prendre quelques précautions, 2 qui me parurent
nécessaires, d'après la connoissance que j'avois
de son caractère. Il falloit faire renaitre l'amourpropre dans son ame flétrie, et redonnerdelénergieàson cceurabattu,en l'environnant deprévenances et d'égards. Jetrouvai dans le respectable prélat de cette ville T'homme qui, par ses
dignités, son mérite et la considération dont il est
entouré, étoit le seul capable de me seconder,
et ils sly préta desi bonne grace, que je conçus,
dès ce moment, les plus heureuses espérances,
sur le compte de Mendoce.
Mes deux élèves avoient atteint leur majorité depuis plus d'un an, et cependantjavois,
à leur sollicitation, continué à administrer-leurs
biens; mais le délai que je leur avois accordé
étant expiré, je résolus de faire un jour de
fète de celui que j'avois choisi pour leur entière
émancipation. Vous pensez bien que Mendoce
et sa fille furent les premiers invités; les autres
convives étoient lévèque et les principaux habitans de la ville.
C'étoit la première fois que la belle Clara
et son père paroissoient en public depuis leur
ation, continué à administrer-leurs
biens; mais le délai que je leur avois accordé
étant expiré, je résolus de faire un jour de
fète de celui que j'avois choisi pour leur entière
émancipation. Vous pensez bien que Mendoce
et sa fille furent les premiers invités; les autres
convives étoient lévèque et les principaux habitans de la ville.
C'étoit la première fois que la belle Clara
et son père paroissoient en public depuis leur --- Page 149 ---
( 159 )
arrivée à Saint-Jacques. Il ne fut pas difficile à
Mendoce de s'apercevoir, en entrant dans le
salon, que la curiosité étoit le premier sentiment qu'ilexcita; mais notre prélat, avec cette
grace qui lui est particulière, le rendit l'objet
d'une distinction si marquée, qu'il devint, dans
un moment, celui d'un intérêt général. Comblé de prévenances les plus flatteuses, , lecharme
du moment l'emporta sur sa misantropie ; je
l'entrevis sourire, et dès-lors je jugeai sa guérison complète.
Dona Clara accompagnoit son père : au moment où elle parut, l'admiration devint générale, et il est impossible d'exprimer la sensation que fit sa présence; mais comme j'avois
prévu cet effet, je me hâtai de la présenter à
l'épouse de l'auditeur. , femme très-aimable qui,
pendant que je m'efforçois de diviser lattention 2 sauvoit cette belle personne dè I'embarras de la circonstance, par les soins les plus
plus affectueux et les attentions les plus recherchées. Heureusement il n'yavoit dans cette réunion que mes deux jeunes gens qui, par leur
état et leur age, pussent lui adresser des hommages directs, et ils avoient une idéc trop juste
des bieuséances pour augmenter son trouble --- Page 150 ---
140 )
par des soins trop alfectés; cependant je m'aperçus avec plaisir que la vue de dona Clara
faisoit une profonde impression sur don Luis,
qui ne cessa d'avoir les yeux fixés sur elle pendant tout le temps que dura la fète.
Mais si les regards de don Luis avoient été
pour la fille, tous les soins d'Alvar avoient été
pour le père; et, à quelques momens près, oùx
jel l'avois surpris fixant dona Clara, il ne s'étoit
occupé que de Mendoce. Ces dispositions dans
mes devesm'enchantoient, sans cependant tm'étonner 7 parce que je les croyois une suite naturelle de leur caractère, et déjà j'entrevoyois
dans l'avenir le moment où je pourrois unir
don Luis à la belle fille de Mendoce; ; car je ne
doutois pas un seul instant qu'elle pit être insensible à son mérite. Hélas, comnbien jem'abusois! Que je connoissois peu le coeur humain,
et surtout que j'étois dloigné de prévoir l'affreuse catastrophe qui a détruit toutes mes
illusions!
Tout sembloit donc SC réunir pour favoriser
mes projets. Don Mendoce, reconcilié avec.lis
hommes, ne me donnoit plas aucuns sujet d
quiétude. Je lui avois parlé de mes projets S.
don Luis, et sa fille;j'avois des droitsàsa recoli-
ien jem'abusois! Que je connoissois peu le coeur humain,
et surtout que j'étois dloigné de prévoir l'affreuse catastrophe qui a détruit toutes mes
illusions!
Tout sembloit donc SC réunir pour favoriser
mes projets. Don Mendoce, reconcilié avec.lis
hommes, ne me donnoit plas aucuns sujet d
quiétude. Je lui avois parlé de mes projets S.
don Luis, et sa fille;j'avois des droitsàsa recoli- --- Page 151 ---
(1 14t )
noissance, etje nel la mettois point à un prix trop.
élevé, enlui demandant sa fille pour un jeunei
homme distingué par sa naissance, dont la fortune étoit bien supérieure à la sienne. D'un
autre côté, je ne pouvois guère présumer que
dona Clara verroit avec indifférence l'aimable
don Luis que je regardois déjà comme son
époux.
Je vous ai dit que don Alvar m'avoit paru
peu sensible aux charmes de la fille de Mendoce, et qu'à quelques regards près, il ne s'étoit
occupé que de ce dernier. Cette conduite ne
m'avoit point surpris et me paroissoit une conséquence naturelle de son caractère, qui étoit
sérieux et réservé; d'ailleurs, je le croyois peu
susceptible d'obéir aux douces impressions de
l'amour.J Jugez donc de ma surprise > quand il
me dit, le soir en me quittant, ( mon frère
me paroit épris de dona Clara, et je sais que
vous favorisez ses sentimens; mais avant de
vous livrer aux espérances que vous avez colIçues, ne seroit-il pas prudent de s'assurer des
dispositions de dona Clara qui, sans vous avoir
consulté, pourroit bien n'être plus maitresse
de disposer de son coeur? Quelque grand que
soit l'attachement que je porte à mon frère, --- Page 152 ---
(142 )
ilne me convient point de l'entretenir sur cette
matière. Peut-étre ne m'écouteroit - il point, 2
quoiqu'il s'agisse ici de sonb bonheur; et comme
dona Clara ne peut être à lui, hâtez-vous de dissiperdesespérancesqui, s'il les conservoit, feroit le
désespoir de sa vie et le tourment de la mienne.
Je vous laisse : demain matin, si vous le permettez, je vous communiquerai des détails dont
il m'étoit défendu de vous faire part avant ce
moment >.
Je passe sous silence la confusion et le désordrequecesparoles de don Alvar jetoient dans
mes idées. En effet, habitué depuis long-temps
à regarder son frère comme Tépoux de dona
Clara, je ne me voyois point sans peine obligé
de renoncer aux projets que j'avois formés pour
don Luis; car,malgré mon extrême amitiépour
lui, j'étois incapable de me préter à aucune démarche qui eût pu devenir, pour la fille de mon
ami, le motif de la plus légère contrainte.
Aussi la nuit que suivit cette journée fut d'autant plus cruelle pour moi, que connoissant le
caractère ardent de don Luis, et sachant avec
quelle facilité il se livroit aux premières impressions, je craignois d'avoir à combattre des sentimens que je ne pouvois plusa sapprouver, , puis-
pour
lui, j'étois incapable de me préter à aucune démarche qui eût pu devenir, pour la fille de mon
ami, le motif de la plus légère contrainte.
Aussi la nuit que suivit cette journée fut d'autant plus cruelle pour moi, que connoissant le
caractère ardent de don Luis, et sachant avec
quelle facilité il se livroit aux premières impressions, je craignois d'avoir à combattre des sentimens que je ne pouvois plusa sapprouver, , puis- --- Page 153 ---
(145 )
que celle qui en étoit l'objet ne les partageoit
pas.
Enfin,1 le jour parut et aveclui don Alvar.Pardonnez, 3 mon cher maitre, me dit-il, en s'approchant de mon lit et en me prenant la main,
pardonnez les inquiétudes que je vous ai causées, mais il le falloit; dona Clara ne peut-être
l'épouse de Don Luis. - Qui vous Ta dit? -
Elle-méme.
Qui lui a parlé de don Luis 2
Son père, à qui vous en avez parlé vousmêmc. - Etp pourquoi n'épouseroit-elle pas don
Luis? - Parce qu'elle a donné sa foi à un autre.
1 Et quel est cette autre?. - - Moi..
Comment se fait-il Depuis quand connoissezvous dona Clara, our l'avez-vous vue ? - Ilya
six mois que je connois dona Clara. Je la rencontrai un jour qu'elle revenoit de l'hospice des
Lépreux elle étoit poursuiviepar un caiman;
(:) Malades très-communs dans les colonies espagnoles, ct qu'on nomme ainsi, quoique je les croie plntôt
attaqués des humeurs froides que de la lèpre. La malpropreté dans laquelle croupissent les gens du peuple
et l'usage. constant qu'ils font de la chair de porc, et
sartout de sa graisse, qu'ils nomment mantègue 3 sont
peut-etre originairement la cause de cctte maladic, dont --- Page 154 ---
(144)
jeuslebonheturdelasoustraire au danger qu'elle
couroit, et je la reconduisis à la casc. Cet instant décida de mon sort, et je sentis que je ne
pouvois plus vivre sanselle. Peu de tempsaprès,
j'osai lui déclarer mon amour, et jeus le bonheurdele voir partager. Depuis,jen'sipas) spassé
un seul jour sans la voir. 1 Son père connoitil VOS liaissons, approuve-t-il VOS projets? 1
Jusqu'a ce moment jon'avois qu'espéré ; mais.
hier il a daigné confirmer mon bonheur.
Ainsi vous me trompiez tous. - e Imprudent!..
Pourquoi m'avoir fait un mystère de toutes ces
choses? Vous m'auriez évité bien des embarras
et peut-être bien des chagrins à votre frère,
sur qui Clara a fait la même impression que
celle que vouse éprouvates, lorsque vous la vites
pour la première fois. Connoissant VOs projets
pour mon frère, nous appréhendions que vous
ne nous fussiez contraire, et nous dtions conles premières classes ne sont pas même exemples, La
Havane a un hôpital où les lépreux sont admis. Il est
très-bien bien situé et entretenn aux frais du gouveruement. La vuede ces malhenreux, dont plusienrs vivent
en famille, excite tout-à-la-fois Phorreur et la plas vive
compassion,
première fois. Connoissant VOs projets
pour mon frère, nous appréhendions que vous
ne nous fussiez contraire, et nous dtions conles premières classes ne sont pas même exemples, La
Havane a un hôpital où les lépreux sont admis. Il est
très-bien bien situé et entretenn aux frais du gouveruement. La vuede ces malhenreux, dont plusienrs vivent
en famille, excite tout-à-la-fois Phorreur et la plas vive
compassion, --- Page 155 ---
(-145 )
venus de ne vous faire cette confidencequapres
àvoir obtenu le consentement de don Mendocc. 1 Alvar me devoit plus de confance et
d'amitié... Jei n'étois point sur du consentement de Mendoce qui, sans s'expliquer, avoit
parlé à sa fille des ouvertures que vous lui aviez
faites pour don Luis, et la préférence que vous
avez toujours eue pour lui excitoit mes craintes
et ma défiance. - Jc vous croyois au-dessus
du sentiment pénible de la jalousie; dailleurs,
vous étiez injuste, je vous porte tous deux
également dans mon coeur.
Je n'ai jamais
été et je ne suis point jaloux de mon frère,
quim'est aussi cher que la vie; et si, en lui sacrifiant mon amour,je pouvois lui faire obtenir
celui de Clara, vous me verriez capable de cet
cffort; mais, que deviendroifinfortunée 2...Les
sentimens de mon frère ne lui ont point échappé: elle frémit de son amour, et elle tremble
que vous n'apportiez un changement aux résolutions de son père en notre favenr, en sollicitant pour don Luis. - Alvar, connoissezmoi mieux; je ne suis point un tyran, et je
n'exigerai point de vous un pareil sacrifice. Si le
bonhenr de don Luis m'est cher, le vôtre ne
me l'est pas moins, et dès que dona Clara vous
--- Page 156 ---
( 146 )
préfere, tout mon zèle et tous mes soins sont à
vous. Quant à votre frere, soyez sans inquidtude; quelqu'épris quil soit des charmes de
dona Clara,je saurai le rappeler à la raison, à
Thonneur, et le contraindre à respecter votre
repos; ; maintenant parlez, me voila prét à vous
servir? ))
Alvar qui, je ne sais par quel travers d'esprit, ne s'étoit point attendu à me véir abandonner si promptement les intérêts de son frère
pour épouser les siens, ne savoit dans quels
termes m'exprimer sa reconnoissance. Non,me
dit-il, je ne me pardonneraijamais mes injustes
soupçons envers vous. Vous me. demandez ce
que je désire?la bénédiction paternelle, fut
toujours le plus grand des bienfaits, daignez
donc mettre le comble à tous ceux que jai reCis de vous. Mon père, donnez-moi la vôtre. >
Il étoit à genoux, dans l'attitude la plus suppliante, et mes mains qu'il pressoit dans les
siennes étoient inondées de ses larmes. Ne pouvant résisteràl'empire d'unc pareille S situation,je
lui dis: ( Alvar!vous n'auriez jamais du douter
der ma tendresse pour vous. Votre frère ct vous,
vous me fites légués par T'amitié, c'est le donle
plus précieux que jaie reçu de ma vie. Vous
>
Il étoit à genoux, dans l'attitude la plus suppliante, et mes mains qu'il pressoit dans les
siennes étoient inondées de ses larmes. Ne pouvant résisteràl'empire d'unc pareille S situation,je
lui dis: ( Alvar!vous n'auriez jamais du douter
der ma tendresse pour vous. Votre frère ct vous,
vous me fites légués par T'amitié, c'est le donle
plus précieux que jaie reçu de ma vie. Vous --- Page 157 ---
(147 )
devintes mes enfans d'adoption, et mon cecui
ratifia bientôt tout ce que j'avois promisàv vosinfortunspareon.Sijavois connu) plutôt les secrets
que vous venez de me révéler, vous m'auriez
vuaussi favorableà vos désirs, que j'étois disposé
àlêtreàceux de don Luis;maintenant que vous
m'avez éclairé, je conois les devoirs que j'ai
à remplir, ce sont ceux d'un père tendre, dont
l'amitié pour vous ne se démentira jamais. Vous
désirez ma bénédiction ; je vous la donne..
Allez, moil cher fils, puissiez-vous être aussi
heureux que mon coeur le désire!.
Don Alvar s'étoit jeté dans mes bras, je le
pressois contre mon sein, ct nos pleurs se confondoient, lorsque don Luis entra et nous surprit tous deux dans cette situation. Mon attendrissement et la présence de son frère, qu'il
n'étoit point habitué à voir chez moi à cette
heure, le frappèrent d'étonnement; et après
quelques complimens d'usage, il laissa apercevoir le désir qu'il avoit de setrouver seul avec
moi; mais l'occasion me paroissoit trop favorable pour la laisser échapper.J Je sentois bien
qu'en détruisant tout d'un coup ses espérances,
j'allois lui porter un coup bien doulourenx;mais
j'aimois mieux avoir à lec consoler, plutôt que de --- Page 158 ---
( 1 148 )
ne pas l'éclairer sur sa posittion et sur ce qu'il
devoit à son fère.
(( Don Luis, lui dis-je,approchez etj joignezvous à moi, pour féllciter votre frère. Il a fait
un choix digne de lui, de vous et de moi. Depuis six mois il aime et est aimé de la belle Clara, dans peu de jours, il sera son époux.
Qu'entend-je? Mon frère est aimé de Clara,
et va devenir son époux!. .
Oui, continuai-je, Alvarépouse Clara; et sans lui donner
le temps de parler: qu'avez-vous donc, et d'oiz
vient cette surprise?.. Cettealliance vous déplaia
roit-elle Cependantel lle est convenable, votre
frère et Clara la désirent, 1 don Mendoce l'approuve, et jy donne mon consentement. Allons,p préparons-nous tous les trois. Il convient
que nous allions rendre nos devoirs à-Mendoce et à sa fille )),
Malheureusement Alvar se méprenant sur le
sens de ces dernières paroles, se retira, croyant
que je désirois entretenir son frère en particulier, et je me trouvai seulavec don Luis, malgré tous mes efforts pour éviter ce têtc-à-tête.
(( Don Luis! que signifient ce désordre, ces
pleurs Porteriez-vous envic au bonheur
de votre frère Parlez, expliquez--moi ce
nos devoirs à-Mendoce et à sa fille )),
Malheureusement Alvar se méprenant sur le
sens de ces dernières paroles, se retira, croyant
que je désirois entretenir son frère en particulier, et je me trouvai seulavec don Luis, malgré tous mes efforts pour éviter ce têtc-à-tête.
(( Don Luis! que signifient ce désordre, ces
pleurs Porteriez-vous envic au bonheur
de votre frère Parlez, expliquez--moi ce --- Page 159 ---
(1 149 )
mystère ? - Cher maitre 7 je n'envie point le
bonheur de mon frère, mais je pleurs celui
que je viens de perdre, J'aime aussi, 7 que
dis-je, j'adore dona Clara ! Don Luis, cessez un langage queJ je ne puis entendre et que
vous ne pouvez tenir sans offenser votre frère.
Ecoutez-moi,et quela raison reprennesur vous
son empire ? Une femme peut plaire au premier coup-d'ceil, mais on ne doit l'aimer qu'autant qu'elle peut répondre à notre amour. Agir
autrement, c'est foiblesse, folie; mais aimer la
femme d'un ami, d'un frère, c'est un crime
qui, lors méme qu'iln'est pas puni par les lois,
l'est par la religion et' appelle Tanimadversion
genérale et le mépris public sur la tête de celui
quis'en est rendu coupable. Peut-être aurois-je
désiré que dona Clara vous eut donné la préférence dans son affection; mais puisque son
choix est tombé sur votre frère, notre devoir est
de le respecter et d'y souscrire.Nattendez donc
de moi aucune condescendance, aucune démarche contraire à ces principes; et croyez
que j'aurois servi vos intérêts avec le même
zele que je vais servir ceux de votre frère, si
T'honneur et la probité me l'eussent permis )).
Ce langage si nouveau pour lui le consterna --- Page 160 ---
(150 )
-
au point qu'il ne s'aperçut pas que je le quittois. Je nejugeai point à propos d'insister surl Ja
visite que jel lui avoit proposé dc faire avec sOII
frérc à don Mendoce et à sa fille. La plaic étoit
trop fraiche, et quoique mon but fit de lui
ôterjusqu'a la plus léghrel lucurdespérance,afin
de hater sa guérison,jene voulus pointaugmenter sa douieur, en lc rendant témoin d'une scène
trop cruelle pôur son coeur. Je le laissai donc
chez moi et fus rejoindre Alvar, que je trouvai
très-inquiet sur ce qui s'étoit passé entre son
frère etmoi. (( Rassurez-vous, 9 lui dis-je, don
Luis vous aime. S'il avoit connu votre amour
pour Clara, il n'auroit point élevé ses regards
jusqu'à clle. La nécessité, le temps, la raison
et l'amitié lui offriront des consolations que son
coeurne. repoussera) point, et ilvivra aveci moi jusqu'à ce qu'un nouvel objet vienne le rendre au
bonheur. Ne nous occupons donc que de vous
dans CC moment; ét allons chez Mendoce. ))
J'eus beaucoup de peine à le détermineràme
suivre, il vouloit avant tout voir son frère, et
j'eus besoin de tout mon ascendant pour l'en
empécheryenfin,jelentratnai chez, sa maitresse,
dont la présence le rendit à lui-mème et calma
toutes ses agitations,
ivra aveci moi jusqu'à ce qu'un nouvel objet vienne le rendre au
bonheur. Ne nous occupons donc que de vous
dans CC moment; ét allons chez Mendoce. ))
J'eus beaucoup de peine à le détermineràme
suivre, il vouloit avant tout voir son frère, et
j'eus besoin de tout mon ascendant pour l'en
empécheryenfin,jelentratnai chez, sa maitresse,
dont la présence le rendit à lui-mème et calma
toutes ses agitations, --- Page 161 ---
(151 )
t Jer ne viens point, dis-je à Mendoce en entrant avec lui dans son cabinet, vous reprocher
Jemystère que vous m'avez fait des amoursd'AL
var et de dona Clara; mes amis me sont trop
chers ponr n'être pas indulgent envers eux, et
quoique j'aie acquis les droits d'un père sur mes
éèvos, je ne m'e en servirai jamais que pour leur
félicité. Si je vous avois parlé de don Luis,
c'étoit bien moins par un sentiment de préférence que par la conviction oû j'étois, qu'il étoit
bien plus propre que son frère à faire le bonheur de Clara et à augmenter le votre, en vous
entourant des liens les pius chers; ; mais comme
lorsqu'il s'agit des autres 2 je ne sais point convertir mes désirs en volontés, je souscris avec
plaisir au choix de dona Clara, et je viens vous
ia demander pour don Alvar, en vous priant
deconsentirà une union que la providence semble avoir préparée et que le ciel bénira sans
doute ).
Apparemment que tous les efforts que jefisois pour renfermer en moi-même cette espèce
de prédilection dont je ne pouvois me défendre
pour don Luis, étoient inutiles > puisque don
Mendoce 3 dont la figure exprimoit le contentement et la joic, me dit que c'éloit la seule --- Page 162 ---
(152 )
raison qui l'avoit empèché de s'ouvrir à moi;
et que dans la crainte de me déplaire, il avoit
chargé don Alvar de me faire les premières ouvertures. Il m'exprima ensuite toute la satisfaction quiléprouvoit en voyant que nul obstacle
ne s'opposoit à laccomplissement d'un hymen
qu'il désiroit depuis long-temps, et me dit que
quoique don Alvar fàt moins brillant et moins
séduisant que son frère, ilavoit néanmoins bien
plus de qualités essentielles, et étoit bien plus
capable de rendre sa fille heureuse.
Je ne m'arrètai point à combattre cette opinion de Mendoce, que son état et son caractère
pouvoient justifier; d'ailleurs, dona Clara avoit
parlé, et son choix devenoit une loi sacrée pour
moi; d'un autre côté, je ne pouvois refuser à
don Alvar la justice que tous ceux qui le connoissoient se plaisoient à lui rendre, et la scène
dur matinm'avoitprouvé que,s'iln'étoit pas aussi
expansif que son frère dans l'expression de ses
sentimens, il n'en étoit pas moins sensible et
n'en avoit pas moins le coeur le plus généreux.
Je ne m'occupai donc plus, - avec don Mendoce, qu'à régler les intérêts de nos jeunes gens,
etharrétertous) les préparatifs de leur union, que
nous fixâmes à la huitaine, Lorsque toutes ces
dur matinm'avoitprouvé que,s'iln'étoit pas aussi
expansif que son frère dans l'expression de ses
sentimens, il n'en étoit pas moins sensible et
n'en avoit pas moins le coeur le plus généreux.
Je ne m'occupai donc plus, - avec don Mendoce, qu'à régler les intérêts de nos jeunes gens,
etharrétertous) les préparatifs de leur union, que
nous fixâmes à la huitaine, Lorsque toutes ces --- Page 163 ---
(1 153 )
dispositions furent prises ? nous rejoignimes
Alvar et dona Clara. Laj joie qu'ils manifestérent
en nous entendant leur annoncer leur prochain
bonheur, me fit présumer qu'ils n'avoient pas
éésansinquidude sur ce qui s'étoit passé entre
nous. En effet, je sus depuis, que Mendoce
avoit déclaréà sa fille que si j'avois insisté pour
donLuis, illui auroitordonnéd'obtir,et qu'elle
auroit obéit, tant l'un et l'autre attachoient d'importance aux légers services que je leur avois
rendus. Je laissai Alvar jouir de tout son bonheur, et je retournai chez moi 2 fortinquiet de
la situation de don Luis, à quij'étois résolu de
porter le dernier coup, en lui faisant part de
tout ce qui venoit de se passer chez don Mendoce.
En arrivant, je trouvai Pluton, valet-dechambre favori de don Luis, qui me dit que
son maitre étant incommodé, s'étoit mis au lit
et'avoit défendu qu'on laissât entrer personne
dans sa chambre. Jc balançai si j'enfreindrois
cet ordre ; mais réflechissant à la nécessité
où j'étois de le convaicre qu'il n'y avoit plus
aucun espoir pour lui, et qu'il falloit laisser à
la raison et à la sagesse le temps dc reprendre
leur empire, ,je renvoyai Pluton, avec ordre de --- Page 164 ---
(154 )
venir m'avertir, Iorsque son maitre seroit visible.
Cet élat de don Luis ne m'alarmoit point :
je m'étois attendu à sa douleur, conséquence
naturelle de son extréme sensibilité; mais jétois loin de penser qu'un homme instruit et capable de réflexion, put se laisser dorniner aussi
impérieusement par une passion amoureuse. 2
avec la certitude que celle qui en, étoit l'objet ne
pourroit jamais y répondre, et je comprenois
encore moins que la première vue d'une femme
pit produire sur le coeur humain de si grands
ravages et des effets si étranges. Les romans m'avoient bien préscnté quelques situations semblables, maisje les regardois toutes comme enfantées par desimaginations vives et brillantes, ,ct
j'étois bien loindecroire qu'un jour jeiserois téa
moin que I'amour peut chasser d'un cccur honnête toutes les vertus douces et sensibles, pour
n'y Jaisser que le crime et le désespoir.
Pendant que je me livrois à toutes ces réflexions, Pluton revint m'annoncer que SOIL
maitre demandoit à me voir. Je le trouvaipâle
et défait. Il me demanda eequis'toit passé chiez
Mendoce.Jeluiconfirmaitout ce que je lui'avois
ditlenatityetleanggesianeponttrullglehon-
'un cccur honnête toutes les vertus douces et sensibles, pour
n'y Jaisser que le crime et le désespoir.
Pendant que je me livrois à toutes ces réflexions, Pluton revint m'annoncer que SOIL
maitre demandoit à me voir. Je le trouvaipâle
et défait. Il me demanda eequis'toit passé chiez
Mendoce.Jeluiconfirmaitout ce que je lui'avois
ditlenatityetleanggesianeponttrullglehon- --- Page 165 ---
(155 )
heur des autres par sa douleur. wAhts'éeriatil,
jonea@gueelisgesiorehsein@purenpireC'est lui, c'est vous... Oui vous qui m'avez
perdul... Rappelez-vous les dloges que vous
mef faisicz de la personne et des qualités de dona
Clara?A Alorsmémejelaimois sans la connoitre;
c'est dans ces éloges que jai puisd le poison qui
me tue, et sa vue n'a fait qu'augmenter un feu
qui ne s'éteindra qu'avec ma vie )).
Ces paroles furent suivies de beaucoup d'autres 1 également insensées ou offensantes pour
moi,et je crus devoiry répondre tout-à-la-fois
avec douceur etsévérité. (C Don Luis, lui dis-je,
voyez dans quel excès d'égaremens un liomme
peut tomber, lorsqu'il abandonne le chemin de
T'honneur et de la vertu ; et rougissez, s'il se
peut,del T'humiliation à laquelle va vous réduire
votre funeste passion : puisqu'elle vous aveugle
au point de vous faire oublier le respect et la
reconnoissance que vous me devez. N'ayant
point à me justifier 9 je pourrois nie dispenser
de vous répondre; mais tout injuste que vous
êtes, vous me faites encore plus de pitié, que
vos discours ne m'offensent! )) Alors lui rappelant lesdesscins que j'avois cus pour lni, en lui
observant néanmoins que ces desseins étoient --- Page 166 ---
(156 )
toujours surbordonnés à la volonté de dona
Clara, qui avoit le droit d'être libre dans son
choix, je lui représentai combien il étoit coupable envers son frère, qui n'avoit d'autre tort
avec lui que celui d'être aimé de Clara, et dont
il alloit empoisonner le bonheur, pour prix de
l'amitié qu'il lui portoit; passant ensuite à des
considérations plus gencrales, je lui reprochai
soningratitudenvers moi quiavois pris soin de
son enfance, et dont il payoit si mal, dans ce
moment, les bienfaits et la tendresse; et après
lui avoir mis sous les yeux le tableau de tous
les maux qui alloient rejaillir sur lui, s'il persistoit dans sa criminelle obstination, 3 je le menaçai de toute mon indifférence et de tout mon
mépris,s'ilne reprenoit à l'instant des sentimens
plus conformes à l'honneur et à la probité,
J'avois eu besoin de courage en prononçant
ces derniers mots. Son visage exprimoit le ree
pentir et Tabattement, et ses joues étoient tinondées de larmes. Il tenoit une de mes mains qu'il
porta sur son coeur, cn me disant que c'étoit là
qu'étoit son mal. Ilétoit dans une violente agitation, et jejugeai, ,a la contraction de ses nerfs
et à légarement de ses yeux, que son dtat demandoitles secours d'unhomme plus habile que
en prononçant
ces derniers mots. Son visage exprimoit le ree
pentir et Tabattement, et ses joues étoient tinondées de larmes. Il tenoit une de mes mains qu'il
porta sur son coeur, cn me disant que c'étoit là
qu'étoit son mal. Ilétoit dans une violente agitation, et jejugeai, ,a la contraction de ses nerfs
et à légarement de ses yeux, que son dtat demandoitles secours d'unhomme plus habile que --- Page 167 ---
(157 )
moi;j'ordonnai donc à Pluton d'aller chercher
ull médecin, et je restai, en Tattendant, auprès
de mon cher malade, dont la tête s'égara au
point de ne plus me reconnoitre, et de ne plus
entendre ce que je lui
Cette maladie fut longue ct cruelle, et plus
d'une fois nous fimes sur le point de le
perdre. Son frère, dont l'union avoit étd retardée par cet accident, ne le quittoit pas et
sembloit avoir oublié près de lui Tintérêt de
son amour. Enfin, la jeunesse et la nature l'emportérent et don Luis entra en convalescence.
Mais cette douce et aimable gaité, qui faisoit
Je fond de son caractère, avoit disparu et fait
placeàune tristesse et à une: mélancolie dont rien
ne pouvoit le distraire. Livré à une entière SOlitude, il fuyoit tout le monde; et moi-même
pour parvenir jusqu'àlui, j'étois souvent obligé
de recourir à la ruse et quelquefois même à la
violeuce. Que vous dirai-je, enfin ?.. il recouvra la santé; mais il resta en proie à une
mélancolie si profonde, que je pris le parti
d'abandonner au temps une, guérison que n'avoient pu opérer ni les conseils, ni les soins
de la plus tendre amitié.
Cependant don Mendoce, quiavoit Yu avec --- Page 168 ---
(158 )
peine le mariage de sa fille retardé par la maladie de don Luis, ie pressoit de terminer 7
cn m'observant, que le moyen le plus sur de le
guérir, étoil de-lui culéver toute espérance. Je
partageois cet avis, et j'en avois déjà parlé
plusieurs fois à Alvari, , qui m'avoit toujours
opposé l'état de son frère, ct déclard quil ne
se marieroit pas sans avoir obtenu son consentement. J'amenai donc une entrevue entre
les deux frères. Serrés dans les bras Fun de
l'autre, ils ne se parlèrent pendant long-temps
que par des Jarmes 7 auxquclles succéda un long
épanchement, oùt je fus témoin de tout ce que
l'amour fraternel a de grand et d'héroique.
Enfin, tout se termina au gri de mes désirs,
ct j'eus le plaisir de voir don Luis non-seulement se résigner à son sort, mais encore presser son frère de conclure unhymen nécessaire,
disoit-il,à la tranquillité et au bonheur de tous
deux.
Je croyois donc toucher au terme de toutes
mes inquictudes, de toutes mes peines. L'un
de mes élèves alloit être heureux, cl j'espérois
que l'autre pourroit le devenir encore; et si je
ne partageois pas entièrement la joie commune,.
du moins j'en voyoisJespresion générale avec
se résigner à son sort, mais encore presser son frère de conclure unhymen nécessaire,
disoit-il,à la tranquillité et au bonheur de tous
deux.
Je croyois donc toucher au terme de toutes
mes inquictudes, de toutes mes peines. L'un
de mes élèves alloit être heureux, cl j'espérois
que l'autre pourroit le devenir encore; et si je
ne partageois pas entièrement la joie commune,.
du moins j'en voyoisJespresion générale avec --- Page 169 ---
(159) )
satisfaction. Don Luis lui-méme SC prétoit à
touslesegards que les circonstances sembloient
exiger de lui; et lorsqu'il revit Clara, qui Jui
fit le plus obligeant accucil,j je n'aperçus ni sur
son visage, ni dans SO1l attitude aucun de ces
mouvemens qui trahissent l'ame et décèlent la
pensée. Enfin, ma sécurité étoit complète, et
j'étois couvaincu que si les plaies de son coeur
saignoient encore, la raison et Thonneur n'en
avoient pas moins repris tout leur empire suIr
son esprit.
- Enfin le jour tant desiré arriva. Tout étoit
en mouvement dès le matin, et laville entière
présentoit le spectacle d'une fète qu'alloient
animer les festins et les plaisirs. J'aurois désiré
que cettecérénoniese passât avec moins d'éclat;
mais Alvar elMendoce n'étoient pas hommes à
laisser passer l'occasion de signaler leur géné.
rositd etleur magnificence; aussi tout fut-il ordonné avec une pompe que leur fortune scule
pouvoitexcuiser. Cef fut donc au milieu de lap plus
nombreuse et de la plus brillante assemblée que
je reçus les sermens des nouveaux époux, pour
quij j'invoquois, hélas, bien en vaii, , les bénédictions du cicl,
Don Luis avoit accompagné son frère jus- --- Page 170 ---
( 160 )
qu'au temple, et s'étoit placé dans un lieu assez
écarté. Toutes les fois que mes fonctions m'appeloient vers le peuple, je l'apercevois gardant
un maintien triste, mais sérieux, et que dans
mon erreur, je prenois pour de la résignation.
Mais lorsque je me retournai pour prononcer
les formules sacrées et queje ne le vis plus à la
même place, je fus saisi d'une terreur secrète 5
dont, ni la pompe qui m'environnoit, ni Tauguste mystère que je célébrois ne purent me
défendre; et dès que la cérémonie fut achevée,
je me hâtai, sans attendre le cortège, de rentrer chez moi, oû je trouvai Pluton qui tenoit
une lettre à la main, avec ordre de son maitre
de me la remettre à mon retour de l'église. )
Don Créag fut obligé de s'arrêter à cet endroit de son récit, son émotion étoit au comble, et nous craignimes $ pendant un moment s
quelques fâcheux effets du renouvellement de
Mais
instans de resa douleur.
après quelques
pos, il fut à son secrétaire et en tira la lettre de
don Luis. Il voulut bien m'en laisser prendre la
eopie, que je transcris littéralement ici.
K Mon PÈRE,
< Quand vous recevrez cette lettre, priez
êter à cet endroit de son récit, son émotion étoit au comble, et nous craignimes $ pendant un moment s
quelques fâcheux effets du renouvellement de
Mais
instans de resa douleur.
après quelques
pos, il fut à son secrétaire et en tira la lettre de
don Luis. Il voulut bien m'en laisser prendre la
eopie, que je transcris littéralement ici.
K Mon PÈRE,
< Quand vous recevrez cette lettre, priez --- Page 171 ---
(161)
( moi, car il ne restera sur cette terre de dous
fC leur que ma dépouille mortelle : je . serai de-
(( vant le trône de l'éternel.
K Jc vous quitte accablé de chagrins, etje
( meurs dans le désespoir!
( Helas! je connoissois autrefois la douceur
(( des larmes; aujourd'hui je n'en peux plus ré-
( pandre, et ce qui calme la douleur la plus
( profonde, 2 ne vient plus mouiller mes yeux
G desséchés.
( Je n'ai pu supporter l'excès de mes maux,
( il a fallu m'en délivrer.
( Je vous ai tous trompés. - Pardon, mon
( père! Vous auriez voulu que j'eusse vécu 2
(( en me disant qu'un homme sage doit tenir
( téteàlinfortune, et se résignerà sa destinée;
(( la mienne est de mourir, et je vais l'ac-
( complir.
(( Il se passe en moi ce qu'aucun esprit ne
( peut conceyoir,ce qu'aucune langue ne peut
(( rendre.
Attendez,
Je T'entends,
€ celle dont la voix me glace de terreur et
( charme à-la-fois tous mes sens.
C'est
( Claral...c'est mon épouse Que dis-je,
K et quel horrible blasphême c'est ma
( sceur
6 Pardonne, grand Dieu, pardomne! -Je
II --- Page 172 ---
(162 )
K termine une vie qui seroit sans cesse souil-
(( léépark lecrime; ; la fièvre de linceste me dé-
(( vore et circule dans toutes mes veines; elle
(C s'est emparée de toutes mes facultés. 1 Mon
( coeur est embrasé par elle.
(( J'aurois pu supporter Tinfortune, la douC leur,et braver tous les maux; mais jenepuis
( vivre victime d'une passion si criminelle.
(( Mais quoi! 1 Est-elle donc si importante
6( ma vie pour que je balance. à en faire le sa-
(( crifice ? - Misérable !.. 1 Que suis-je donc
( sur cette terre ? et qu'importe que je vive?
(( - Quelle trace, quel souvenir laisserai-je
4 après moi? 1 A qui amantew-je2-Sije
(( consentois à vivre, je deviendrois plus cou-
(( pable ; car en ce momentméme où le trépas
(( s'agite autour de moi, j'ose encore porter
des
d'une flamme
(( sur elle
regards pleins
(( incestucuse, ce n'est que lorsque jaurai cessé
K del vivre, que je cesserai de l'adorer.
( Et to,solel1dérobe-mof tes rayonslumiils insultent à la sombre douleur de
( neux,
N mon ame. -
Leur éclat m'importune, je
besoin de leurs secours pour lire
( n'ai pas
devant
(. dans le sombre avenir qui s'ouvre
(( moi. - La vue du gouffre dans lequel je
K vais me précipiter révolte tous mes sens ;
ai cessé
K del vivre, que je cesserai de l'adorer.
( Et to,solel1dérobe-mof tes rayonslumiils insultent à la sombre douleur de
( neux,
N mon ame. -
Leur éclat m'importune, je
besoin de leurs secours pour lire
( n'ai pas
devant
(. dans le sombre avenir qui s'ouvre
(( moi. - La vue du gouffre dans lequel je
K vais me précipiter révolte tous mes sens ; --- Page 173 ---
(165 )
( mais celui dans lequel je suis dans ce moC ment est cent fois plus épouvantable encore.
( Je ne sais ou porter mes regards. - Je
K cherche et ne trouve aucun chemin par ou
( je puisse m'échapper. Le poison s'est enraC ciné dans mon sein. - Il fait partie de mon
a être.
(C Il n'y a plus de salut pour moi. Les maue dits sur la terre, sont maudits dans le ciel,
E et je me suis maudit moi-méme !:.
( FLEUVE MAJESTUELX je n'espère plus
(( qu'en toi réunis toute la fraicheur de
K tes ondes pour éteindre le feu qui déK vore mon coeur. Laisse-moi m'ensevelir sous
( tes caux, et garde-toi de rendre ma déR pouille à la terre. L'incendie qui m'embrase
( se rallumeroit encore. - - Je t'ai choisi pour
( mon sépulcre, ne me repousse pas de ton
K sein.
er Clara mon frère et vous, mon
( père! oubliez mes offenses,effacez-lestoutes
(( de votre mémoire!
Sans doute un frère
( peut offrir à une soeur vertueuse un amour
( chaste et fraternel.
Mais s'il brile d'un
K autre amour pour elle, grand Dieu --- Page 174 ---
( d 164) )
K la mort seulepeut expier un parcil forfait, ei
( c'est le seul asile qui me reste.
C Adieu, vous tous, jadis si chers objets
( de ma tendresse!.
Hélas! nous ne nous
(( reverrons plus ici bas. 1 Encore quelques
(( instans et je ne seraiplus. - Cher Alvar
S plains-moi, plains ton frère! mais surtout
(( garde-toi de blâmer une action qui va te
(( reudre tout entier aux douceurs de la vie
(( La mienne auroit été un obstable à ta féli-
( cité .je connois ton coeur; mes souffrances
( auroient empoisonné ton repos. - Ne vaut-
( il pas mieux que je succombe sous la tem-
€C pete, contre laquelle je lutte depuis si long-
( temps ?.
(( Encore une fois adicu! - Je- sens que
( je vais commettre un crime 1 et je n'ose
(( prier pour moi.
Mais vous dont la voix
((. est agréable à Dieu, unissez vOS prières et
( obtenez, s'il se peut, une portion de sa mi-
(( séricorde pour votre infortuné frère, pour
K le malheureux DON Luis >.
Je n'eus pas plutôt jeté les yeux sur les premières ligues de cette lettre, 2 continua don
Créag, que ne pouvant résisterà ma situation,
je perdis comoissance, Heureux si j'avois cessé
(( prier pour moi.
Mais vous dont la voix
((. est agréable à Dieu, unissez vOS prières et
( obtenez, s'il se peut, une portion de sa mi-
(( séricorde pour votre infortuné frère, pour
K le malheureux DON Luis >.
Je n'eus pas plutôt jeté les yeux sur les premières ligues de cette lettre, 2 continua don
Créag, que ne pouvant résisterà ma situation,
je perdis comoissance, Heureux si j'avois cessé --- Page 175 ---
(165 )
de vivre ! je n'aurois pas été témoin dn plis
affreux spectacle. Au moment ou je recouvrois
l'usage de mes sens, on rapportoit chez, moi
mes deux élèves. Mais hélas, ils étoient sans
vie! Le ciel avoit rendu son arrêt, et je nc
devois plus les revoir, que pour leur rendre
les derniers devoirs dela religion et les conduire
à leur dernièredemeure.
Don Luis avoit chosi le plateau que vous
voyez et que l'on a appelé depuis la pierre des
deux fréres, afin, sans doute, d'en mieux assurer l'exécution de son funeste projet. Je sus
qu'en sortant de l'église, il avoit pris le clemin
du port our il s'ctoit embarqué dans un petjt
canot aveclequel il s'ctoit rendu sur le plateau;
mais ayant côtoyé le rivage pour n'être pas
aperçu, il perdit du temps et ne put arriver
assez tôt au lieu qu'il avoit choisix pour que
don Alvar, auquel Pluton' avoit remis la
lettre de son frère, n'arrivât pas presqu'au moment où il se précipitoit dans le fleuve. Ne consultant plus alors que son désespoir et sa tendresses et sans écouter aucun de ceux qui l'entouroient sur le danger et sur l'inutilité de son
dévouement fraternel, Alvar parvint à son tour
au rocher, d'oi il se jeta dans le fleuve au
mème endroit ou son frère venoit de s'enfoncer. --- Page 176 ---
(166 )
Hélas, trop vain et, trop sublime effort le
généreux Alvar ne reparut plus, etil fallut employer toutes les ressources de l'art pour arracher à l'onde avare les précieuses dépouilles
qu'elle avoit englouties. La même tombe les recueillit, et jeles fis déposer à lhospiçe des Lépreux, qu'ils avoient comblé de bienfaits; c'est
dans ce lieu que la pitié, la reconnoissance et
la religion viennent plaindre le sort de l'un et
honorer la mémoire de l'autre.
Et toi, pauvre Clara, que vas-tu devenir?..
Ilr n'y a qu'un instant, brillante de tous tes charmes, de toutes tes graces et de toute ton innoeence 2 tu T'aurois disputé pour le bonheur aux
plus heureux de ce mondc... un seul momentt'a
tout ravi... La même heure t'enleva et ton père
et ton époux. Survivras-tu à tant de désastres,
ou bien la mort si lente pour les uns et Si
prompte pour les autres, viendra-t-elle te réunir aux objets de tes plus chères affections
Hélas! quoiquinnocente, , tu portesla peine de
tous Il faut que tu vives, ainsi l'ont ordonné
les décrets éternels ; mais du moins ils adouciront ton sort. Privée de la' raison, tu perdras
le sentiment de tes maux. Tu ne seras plus
qu'une statue vivante destinée à instruire les
hommes surlenéant des grandeurs humaines,
pour les autres, viendra-t-elle te réunir aux objets de tes plus chères affections
Hélas! quoiquinnocente, , tu portesla peine de
tous Il faut que tu vives, ainsi l'ont ordonné
les décrets éternels ; mais du moins ils adouciront ton sort. Privée de la' raison, tu perdras
le sentiment de tes maux. Tu ne seras plus
qu'une statue vivante destinée à instruire les
hommes surlenéant des grandeurs humaines, --- Page 177 ---
( 167 )
sur l'inconstance de la fortune ct l'incertitude
du bonheur, jusqu'au moment où ton ame,
dégagée de son enveloppe matérielle et dest
licns qui la retiennent sur cette terre de douleurs, prendra son essor vers le séjour céleste
qu'habite ton époux )). Fin de thistoire des
deux Frères.
Ce ton animé et prophétique avec lequel don
Créag termia son histoire, nous fit éprouver
la plus vive émotion ;la sienne étoit au comble,
eti nousnous retirâmes pour le laisser se livrer au
repos donti ilavoit besoin. Ce respectable prètre
étoi un exemple bien frappant des erreurs et des
injustices dont l'esprit de parti se rend toujours
coupable. La cabale du gouverneur 2 ou pour
mieux dire, le parti anglais, qui ne lui pardounoit pas son attachement et les services
qu'il rendoit aux Français s s'agitoit en tout
sens pour le perdre dans l'opinion du peuple.
On alloit même jusqu'à atlaquer ses mocurs
et ses principes religieax. Mais il est de ces
réputations contre lesquelles tous les traits de la
méchanceté et de la calomnie viennent s'émousser. Tous les efforts ernployés pour le perdre
furent inutiles, et lorsque par le plus étrange
abus d'autorité, le gouyerneur le fit conduire --- Page 178 ---
(163 )
et exiler dans Ses terres de la baie de Mancenille, ily eut un mouvement populaire si prononcé, qu'il fut obligé, pour échapper à l'indignation publique, de recourir à la bienveillance de celui qu'il avoit voulu proscrire. Lc
fait est que le père Créag et l'évèque, bons et
francs Espagnols, mais ennemis jurés des Anglais,avoient non-seulement dénoncé à la cour
toutes les manceuvres et toutes les connivences
du gouverneur et de SCS affidés avec le gouvernement de la Jamaique, mais encore favorisé
de tout leur crédit ct de tous leurs moyens pécuniaires, les armemens en course entrepris par
les Français réfugiés, ce qui les avoit singulièrement popularisés, et comme ils avoientacquis
une augmentation derichesses dont ils faisoient
le plus noble emploi; la clique anglaise qui,
quoique peu nombreuse, éloit toujours trèsinfluente à raison de l'autorité dont presque
tous ses membres ctoient revêtus, prenoit pied
de là pour calomnier deux hommes, sans le
patriotisme desquels cette partie de la colonie
seroit incontestablement devenue la proie des
Anglais.
lly avoit déjà cinq jours' que nous ctions
à Saint-Yague, quoique le séjour en fut trés-
ils faisoient
le plus noble emploi; la clique anglaise qui,
quoique peu nombreuse, éloit toujours trèsinfluente à raison de l'autorité dont presque
tous ses membres ctoient revêtus, prenoit pied
de là pour calomnier deux hommes, sans le
patriotisme desquels cette partie de la colonie
seroit incontestablement devenue la proie des
Anglais.
lly avoit déjà cinq jours' que nous ctions
à Saint-Yague, quoique le séjour en fut trés- --- Page 179 ---
(169 )
agréable pour des hommes qui,comme nous,
vivoient depuis plus de six mois dans des
alarmes perpétuelles, et éprouvoient souvent
de grandes privations, et particulierement celle
du vin, que je regarde comme le premier objet
de nécessité dans les colonies ; nous commencionsà nous y ennuyer, 2 d'autant plus que nous
savions qu'illya avoit dans le port de la Havanne
deux courriers en départ pour l'Europe. Le capitaine Durand, qui avoit une impatience égale
de se rendre à la Nouvelle-Orléans, où SCS intérêts dtoient en souffrance, trouva enfin un
maitre de barque espagnol qui, moyennant un
bon fret et la permission que nous lui donnâmes
de charger sa barque de confitures et de petites
caisses de scapulaires et de chapelets, consentit
à nous conduire à Batavano, dernierport de la
bande du sud, en traversant les jardins de la
reine, d'oii nous n'avions que sept. licues à faire
par terre) pour: nous rendre à la Havanne. Enfin,
après avoir rempli les formalités nécessaires cn
pareil cas 2 et surtout témoigné au père Créag et
aul dignePrdlat de St.- Yague, la reconnoissance
dont nous étions pénétrés pour les services hospitaliers qu'ils avoient bien voulu nous rendre,
nous quittâmes cette ville le 50 vendémiaire
an 6, à 3 heures de Taprès-midi. Messicurs --- Page 180 ---
(170)
les employés du fisc ayant juge à propos de
remettre leur visite au lendemain matin, nous
fumes obliges de passer la nuit à T'entrée du
fleuve, ce qui nous fit perdre plus de quinze
heures de route. Enfin, le lendemain matin,
premier jour complémentaire, nous mimes le
cap à l'ouest, en longeant la côte à deux lieues
de distance.
Depuis ce point de départ jusqu'à Ia baie
d'Ockoa, c'est-à-dire, dans une longueur d'environ cent licues, la côte présente l'aspect le
plus effrayant, c'est une suite non interrompue
de rochers, plus ou moins élevés, presque tirés
au cordcau, taillés presque à pic, et tellement
liés et unis entr'eux,qu'on les prendroit même,
à une petite distance , pour dcs revers de fortifications. Ici point de rivage sur lequel la lame
vienne mourir, et l'oeil du navigateur chercher
un asile lorsqu'il est menacé de la tempète 9
le naufrage et la mort sont là ou devroient
se trouver le salut et la vic. Aussi tous les efforts
des navigateurs 2 lorsqu'ils sont attaqués par les
vents du sud, tendent-ils à s'élever le plus quils
peuvent dans le golfe, afin de pouvoir courir
des bordées et éviter les côtes de fer! c'en est
fait d'eux s'ils ne peuvent y réussir, la mort est
là, elle est inévitable, et il faut la subir avec
ète 9
le naufrage et la mort sont là ou devroient
se trouver le salut et la vic. Aussi tous les efforts
des navigateurs 2 lorsqu'ils sont attaqués par les
vents du sud, tendent-ils à s'élever le plus quils
peuvent dans le golfe, afin de pouvoir courir
des bordées et éviter les côtes de fer! c'en est
fait d'eux s'ils ne peuvent y réussir, la mort est
là, elle est inévitable, et il faut la subir avec --- Page 181 ---
(171)
toutes ses horreurs. Aussi la dévotion des gens
de mer en passant devant ces côtes escarpées et
sourcilleuses, est-elle extrême; et si tous ne SC
livrent pas également à la prière,.du noins le
profond silence qui règne de tous côtés et l'air
morne cmpreint sur tous les visages, décèlent
la terreur et les sentimens religieux qu'clle
inspire.
Enfin, Ja scène changea le soir du cinquième
jour; etaprésavoir doublé un cap, qui s'avance
dans la mer et présente à la vue la forme d'un
pain de sucre, nous nous trouvâmes vis-à-vis
de la jolie baie d'Ockoa, au fond de laquelle
nous mouillameslelendemain matin. Sa Majesté
Catholique entretientsur cette baie uncorps-degarde de cinquante hommes de troupes coloniales, qu'on ne relève que tous les mois. Ce
corps-de-garde n'est qu'un grand hangard, 2 2
construit sur un éclairci et adossé à de gros
arbres. En avant est une espèce de mât de COcagne, au haut duquel est attaché et flotte dans
les airs l'étendard royalA gauche est une batterie de six pièces de canon de 18 et de 12
livres de balles, quiprotegetoute la baie ct rend
toute descente impossible. Le commandant de
ce] poste nous ayant fait l'accueil le plus amical,
nous résolumes de descendre à terre, el d'y --- Page 182 ---
(172) )
célébrer l'anniversaire' de lafondation de la république, , par un diner auquelnous invitâmes
lcs ofliciers espagnols, qui envoyérent leurs gens
à la chasse, tandis que Pierre ct la Prudence,
qui s'étoit donné au capitaine Durand, allèrent essayer leurs talens à la péche : elle fut
heureuse, etau bout dedeux heures, ils revinrent avec une si grande quantité de mulots ct
de doraux, que nous aurions pu, pour ainsi
dire, en fournir un marché, Les chasseurs,
del leur côté 2 apportérent avec bon nombre de
ramiers et de perroquets verts, de sorte que,
nous nous trouvâmes tout d'un coup dansl'abondance. Il ne nous manquoit que du pain ; mais
nous y suppléâmes bientôt, au moyen d'une
petite provision de farine américaine que notre
patron avoit en réserve,et que nous lui ache,
tâmes : on en fit, des galettes, ct il ne nous
manqua plus rien. Ce qui me surprit beaucoup dans les apprèts de cette féte, ce fut
de voir le cuisinier espagnol jeter dans la marmite des tronçons de caimans, avec force piment, ail, riz ct safran. Je m'étois bien promis de ne point toucher à ce ragontsi nouyeau
pour moi ; mais lorsque ces tronçons cuits de
celtc maniere furent mis sur le gril, Ja blancheur et la transparence de la chain, ct plus
manqua plus rien. Ce qui me surprit beaucoup dans les apprèts de cette féte, ce fut
de voir le cuisinier espagnol jeter dans la marmite des tronçons de caimans, avec force piment, ail, riz ct safran. Je m'étois bien promis de ne point toucher à ce ragontsi nouyeau
pour moi ; mais lorsque ces tronçons cuits de
celtc maniere furent mis sur le gril, Ja blancheur et la transparence de la chain, ct plus --- Page 183 ---
(175)
encore l'odeur agrcable qu'elle exhaloit, m'engagerent à en porter un morceau à la bouche,
etjeluitrouvait un. sil bon goit, qu'à un morceau
de tortue près,je fis mon diner de Cc mcts si
étrange pour moi, et qui d'abordm'avoit donné
tant de répugnance.
Cette journéc fut donc entièrement consacrée
au plaisir et à la joie, et tandis que nos gens
s'ylivroient avec cette ardeur qui carastérise plus
particulièrement les' soldats et les hommes de
mer,je fus me promener avec M.Prudhomme.
La baie d'Ockoa n'a pas plus de deux à trois
mille toises daus sa plus grande largeur; ; elle
en a autant 'en profondeur, ct sa forme est
entièrement circulaire. Une forêt qui s'étend
dans les terres jusqu'à une profondeur de cinqg
à six licues, la borde de tous côtés jusqu'à la
mer ; et pour y établir lc corps-de-garde oùt
nous étious, on avoit cté obligé de faire un
abattage. Près de ce corps-de garde 2 coule
un petit ruisseau qui donne d'excellente eau
douce à cinquante pas de la mer 2 et qui cst
bordé par une petite route qui traverse la forêt ct conduit dans l'intérieur des terres. Cette
baie, ne présentant aucune sureté contre les
vents du sud, qui sont tres-dangereux dans
le golfe,n'est guère propre qu'a faire du bois --- Page 184 ---
(174)
et de T'eau; mais la forét est magnifique : elle
abonde en bois de teinture, en acajoux, en
cèdres, en bois de lance, en acacias et en
chênes d'Amérique. Du reste, elle a la même
physionomie que toutes les forêts des Antilles.
Quand-on voit pour la premiere fois ces masses
majestueuses 2 aussi agées que la terrc qui les
porte, on SC sent saisi d'une sorte de respect,
et T'on seroit presque tenté d'en faire l'objet
d'un culte religieux; mais ces premières impressions passées 2 il faut subir la loi du triste
silence qui semble y avoir établi son empire.
En Europe, l'homme condamné à la plus entière solitude, trouve du moins dans le ramage
d'un nombre infini d'oiseaux de différentes espèces, un charme puissant contre ses ennuis.
Dans ces lieux, au contraire, il semble que
l'oreille est condamnce à un repos absolu, ou,
si elle en sort d'intervalles à autres, ce n'est
que pour éprouver les sensations les' plus désagréables, causées par les cris importuns de perroquets verts qui passent par bandes quelquefois si nombreuses, que le jour en est souvent
obscurci. A la vérité, les oiseaux du tropique
sont plus riches en couleurs que ceux d'Europe,
et on seroit tenté de croire que la nature a voulu
les dédommager, en leur prodiguant ses trésors
absolu, ou,
si elle en sort d'intervalles à autres, ce n'est
que pour éprouver les sensations les' plus désagréables, causées par les cris importuns de perroquets verts qui passent par bandes quelquefois si nombreuses, que le jour en est souvent
obscurci. A la vérité, les oiseaux du tropique
sont plus riches en couleurs que ceux d'Europe,
et on seroit tenté de croire que la nature a voulu
les dédommager, en leur prodiguant ses trésors --- Page 185 ---
(1 125 )
lesplus éclatans; mais qu'est-ce quelabcautésans
le don de la parole,et.queseroit devenulygmalion, si les dicux n'avoient animé. et fait parler sa statue ? Trop heureux Européens, enfans gatcs de la nature; ah, gardez-vous d'envier le sort des autres climats ! Vous seuls
possédcz tous les élémens du bonheur dans la
différence de vOS saisons et dans l'immense
varieté des productions de votre sol, sources
de jouissances toujours nouvelles. Gardez-vous
surtout de murmurer contre VOS hivers; n'ontils pas donné naissance à presque tous les arts,
à presque tous les genres d'industrie7Neson-ik
pas pères du travail, de la civilisation, et de
toutes les vertus qui en découlent, et n'est-ce
pas à leur approche que se resserrent parmi
vous les liens du sang, de l'amour, et surtout ceux de la sainte et touchante amitié, qui
tous font le charme et le bonheur de la vie?
Laissez donc aux poêtes le soin de nous vanter les charmes d'un printemps éternel, d'un
ciel constamment sans nuages, et songez que
la sensation que vous éprouvez à la vue d d'une
primevère ou d'une violette perçant la neige
qui la couyre 2 est cent fois préférable à ces
masses, majestueuses à la vérité, mais que leur --- Page 186 ---
(176:)
monotonie rend bientôt insipides, dès que le
sentiment de la curiosité est satisfait.
Celte partie de lile de Cuba ressemble à
toutes les autres. Peu de montagnes, beaucoup
de plaines et de vastes forêts; point ou peu de
cultures en denrées coloniales, quoique le sol
ysoit d'une fécondité admirable. Population peu
nombreuse, pauvre, 1 paresseuse et presque toute
adonnée à l'éducation et à l'entretien des bêtes
à cornes. Quoique le pays soit abondant ell
toutes sortes de mines, on n'y en exploite au -
cune; et toutes les pièces d'or et d'argent quiy
circulent, sont frappées à Mexico. Tel est en
générallaspect de celte reine des Antilles 2 plus
grande, d'une fertilité cgale à celle de SaintDomingue, ct d'une température beaucoup
plus agréable, surtout dans toute la bande du
nord.
Nous partimes le lendemain matin, après
avoir remercié les Espagnols de leur bon accueil, et nous continuames notre route, sans
autre rencontre que celle d'un petit batiment
forban ,. qui nous effraya beaucoup, sans nous
faire aucun mnal. Nous dumes au capitaine Durand de n'ètre pas maltraités ct pillés par ces
messieur's, dont lillustre capitaine connoissoit
ct d'une température beaucoup
plus agréable, surtout dans toute la bande du
nord.
Nous partimes le lendemain matin, après
avoir remercié les Espagnols de leur bon accueil, et nous continuames notre route, sans
autre rencontre que celle d'un petit batiment
forban ,. qui nous effraya beaucoup, sans nous
faire aucun mnal. Nous dumes au capitaine Durand de n'ètre pas maltraités ct pillés par ces
messieur's, dont lillustre capitaine connoissoit --- Page 187 ---
I 177 )
le nôtre qui, dans cette circonstance, Joua son
rôle à merveille. On but ensemble de la meilleure. grace du monde, el il fallut entendre et
applaudir le récit de la dernière prouesse de
ces honnètes gens qui, ayant capturé un petit
batiment contrebandier anglais, avoient commencépar le piller,.e et s'étoient ensuite amusés à pendre partie de léquipage et à mutiler
lei reste (1). En vérité, il faut avoir vu ces genisla, pour s'en faire une idée; je ne connois
guéres queles voleurs delz caverne qui puissent
L
en donner une de leur costume et de leur allure : ce sont de véritables brigands, dans toute
la force du' terme. Rebut de toutes les nations,
ils les attaquent toutes ; et le. vol est la moins
criminelle de leurs actions. Heureusement ils
sont en petit nombre aujourdhui, et s'il s'en
est montré quelques-uns dans les mers dugolfe,
il faut en chercher la cause dans les troubles
anarchiques de Saint-Domingue,
M. Prudhomme, l'un de nous, 2 éprouvant
de très- vives douleurs de gravelle, nous
(t) Peu de temps après, 3 le capitaine dc la frégate
anglaise la Méduse, ayant rencontré ces pirates qui
n'avoient point de commission , les fit tous pendre sana
miséricorde.
--- Page 188 ---
(178)
primes le parti de faire' route vers la Trinité,
oi nous arrivâmes le surlendemain à quatre
heures dus soir. Celte petite ville, située à deux
lieues de la mer, dépend du gouvernement de
la Havanne, et elle a un gouverneur particulier
qui, à cette époque, se trouvoit être un Français d'origine. Si celui de Saint-Yague ne nous
avoit pas fait de bien, au moins ne nous avoit-il
pas fait de mal 2 à moins qu'on ne le regarde
comme complice de l'avanie et du danger que
nousfirent courirles Anglaissnotrearrivee dans
cette ville, ce que je n'ai aucune raison decroire;
mais il n'en fut pas, ainsi du gouverneur de la
TuacSispelalemdnang qui l'attachoient
au comte de Santa-Clata, gouvemeur-général,
luiinspirassent de la securité sur les suites d'une
action qui auroit pu perdre tout autre que lui;
soit qu'il voulit dahs cette circonstance faire
profession publique de son attachement pour
les Anglais, et de la haine qu'il portoit aux
Français, il se permit envers nous une vexation qu'il auroit sans doute portée beaucoup
plus loin, si je ne lui avois opposé une résistance à laquelle il ne s'attendoit probablement
pas. Au reste,: je ne fais ici mention de cette
anecdote, que pour donner une juste idée de
la haute faveur dont les Anglais jouissoient
voulit dahs cette circonstance faire
profession publique de son attachement pour
les Anglais, et de la haine qu'il portoit aux
Français, il se permit envers nous une vexation qu'il auroit sans doute portée beaucoup
plus loin, si je ne lui avois opposé une résistance à laquelle il ne s'attendoit probablement
pas. Au reste,: je ne fais ici mention de cette
anecdote, que pour donner une juste idée de
la haute faveur dont les Anglais jouissoient --- Page 189 ---
(1 179 )
à cette époque, et dont je sais qu'ils ont COnStamment joui depuis dans les colonies espagnoles, malgré l'état de guerre et les traités qui
lioient la métropole à la France.
Nous n'avions pas étd peu surpris,en entrant
dansle port,d'y voir mouillerun brick que nous
reconnunes pourêtre auglais en passant auprès
de lui. Le capitaine Darand,qui avoit des connoissances et des amis partout, sut biertôt que
ce bâtiment, loin d'être retenu, étoit au moment de son départ pour la Jamaique, que
c'étoit le second voyage qu'il faisoit depuis un
mois, et qu'il avoit inondd lc pays de marchandises anglaises, en retour desquelles il emportoit des piastres, des mulets et des bêtes à
cornes. Nous sûmes également qu'un corsaire
français ayant déposé, quatrè jours auparavant,
trente-trois matelots anglais à la Trinité, le
gouverneur. avoit donné de suite la liberté à ces
prisonniers,quidoient dans ce moment à bord
du brick, et que les capitaine français n'avoit
pu obtenir la permission de faire de' 'Teau et
du bois, dont il avoit le plus grand besoin.
Nous apprimes encore que le corsaire, irrité
de la conduite que. le gouverneur tenoit à son
égard et de la proteclion qu'il accordoit aux
Anglais, avoit lâché en se retirant, toute sa --- Page 190 ---
(180 )
bordée au brick, dont il avoit haché les manceuvres. Ce fut sans doute à cette dernière
circonstance, que nous dàmnes l'étrange conduite que le gouverncur tint avec nous.
Pendant que nous raisonnions sur ces faits,
en attendant des chevaux pour nous conduire
à la ville, qui est dloiguée du port d'environ
deux licues, nous ne fûmes pas peu surpris
de voir arriver dix hommes de troupes coloniales 2 commandés par un sergent, qui,après
avoir plaçé deux hommes à bord de notre embarcation,avece défense de laisser descendrepersonne à terre, 2 intinèrent l'ordre au capitaine
Durand ct à moi de les suivre chez le gouverneur. Nous suivimes donc à pied monsieur
le sergent, qui ne voulut pas attendre l'arrivée
de nos chevaux; et nous fimes notre entrée
dans la Trinité ainsi escortés., et ne sachant
tropcomment tout cela finiroit. Comme le capitaine Durand ne savoit guère que jurer et se
mettre en colère, je le priai de vouloir bien
ne rien mettre du sien 2 et de se borner à me
servir d'interpréte.
Dans une petite ville etsurtout dans une ville
colonialelepluspeitévrdementaoquientbien vite
uneg grande importance; aussi nous n'avions pas
traversé deux rues, que toute la ville nous ser-
., et ne sachant
tropcomment tout cela finiroit. Comme le capitaine Durand ne savoit guère que jurer et se
mettre en colère, je le priai de vouloir bien
ne rien mettre du sien 2 et de se borner à me
servir d'interpréte.
Dans une petite ville etsurtout dans une ville
colonialelepluspeitévrdementaoquientbien vite
uneg grande importance; aussi nous n'avions pas
traversé deux rues, que toute la ville nous ser- --- Page 191 ---
(18r )
voit d'escorte; mais avec cette différence des
habitans de Saint-Yague, qu'ici nous n'entendimes aucun propos désagréable, et qu'il nous
fut aisé de juger que nous n'inspirions d'autre
sentiment que celui de la curiosité, et peut-être
même de l'intérêt. En arrivant chez le gouverneur, on nous introduisit dans une grande
salle basse, qu'on nous dit être la salle d'audience, oùt nous attendimes IM. le Gouverneur
pendant plus de deux heures. Il étoit alors nuit,
et sans être très - inquiet sur l'issue de cette
affaire, je voulois néanmoins savoir si nous
étions ou si nous n'étions pas prisonniers.
J'écrivis donc une lettre à son excellence, dans
laquelle je lui témoignois et ma surprise et mon
indignation; et après avoir protesté contre la
violence qui étoit faite par ses ordres à des
Français 7 qui avoient, au contraire, droit à
sa protection, je le sommai de nous donner
audience 2 ou de nous mettre sur le champ en
liberté.
Au bout d'un quart-d'leure, il plut enfin
à son excellence de nous faire introduire dans
son cabinet. Je m'attendois à avoir affaire à
quelque vieux officier réformé ou invalide auquel il auroit cté difficile de faire entendre
raison. Quelle fut donc ma surprise de trouver --- Page 192 ---
(182) )
dans ce gouverneur un homme de 55 à 40
ans, joignant à une très- belle mise des manières très-aisées et parlant le français avec
autant d'dlégance.que de pureté! Il avoit auprès de lui un jeune chirurgien français, que
j'ai su depuis être un émigré, et qui se maria
deux jours après à une riche veuve du pays.
Pendant que le gouverneur examinoit nos
passeports, 2 j'aperçus sur sa table les papiers de
notre patron 7 d'oir je conclus qu'il savoit déjà
qui nous étions.
e Pardon, messieurs, nous dit-il d'une manière assez civile, des précautions que je me
suis vu forcé de prendre à votre arrivée dans
ce port; mais les circonstances m'y forcent. Il
règne dans ce canton une grande fermentation
parmi les esclaves, et la voix publique accuse
les Français réfugiés d'être les auteurs des
troubles qui ont eu lieu sur T'habitation SaintCharles.
Votre excellence me permettra de
lui observer qu'il n'est guère possible de croire
que des hommes qui viennent de tout perdre
dans les troubles de Saint-Domingue, qui y
ont vu massacrer leurs femmes , leurs enfans,
et incendier leurs propriétés, aient les intentions qu'on leur supposc. On peut penser, au:
contraire, quils ont le plus grand intérêt à
publique accuse
les Français réfugiés d'être les auteurs des
troubles qui ont eu lieu sur T'habitation SaintCharles.
Votre excellence me permettra de
lui observer qu'il n'est guère possible de croire
que des hommes qui viennent de tout perdre
dans les troubles de Saint-Domingue, qui y
ont vu massacrer leurs femmes , leurs enfans,
et incendier leurs propriétés, aient les intentions qu'on leur supposc. On peut penser, au:
contraire, quils ont le plus grand intérêt à --- Page 193 ---
( 185 )
mériter, 3 par Ja sagesse de leur conduite, la
protection et Thospitalité qu'ils trouvent dans
les états de Sa Majesté Cathiolique. - Je vous
observe, monsieur, qu'ignorant qui vous étiez
à votre arrivée dans ce port, ma conduite n'a
persomiellement rien d'offensant pour vous.
Votre excellence doit voir par la lettre que
j'aieu l'honneur de lui adresser , quej je regarde
comme une véritable vexation les mesures prises
envers moi et mes compagnons. - Je vois par
VOS passeports que vous allez à la Havanne, je
vais donner des ordres pour votre départ. - J'ai
Thonneur d'observer à M. le Gouverneur, que
notrereliche CIl cej port a étéforcée eparlamaladie
d'un de 110S messreurs qui éprouve de violentes
douleurs degravelle, ,sans cela,nousa aurions colltinué notre route vers Batayano.-J'ensuistrèsfâclé, messieurs; ; mais les raisons que je vous
ai données ne me permettent pas de vous laisser
séjourner dans cette ville, vous pourricz y être
insultés, et je n'aurois peut-être pas les moyens
de vous faire respecter, les Français ne jouissent
pas ici d'une bonne réputation.
Il me paroit
que les Anglais y sont mieux vus. Les Anglais... les Anglais ce ne sont pas des Anglais
que vous avez vus, monsieur, mais des Americains, nous manquons de farines, etils nous en --- Page 194 ---
1 184),
apportent. Le bitiment qui est dans le port est
un américain Oui, monsieur, un américain. 1 Et Téquipage 2 cst-il aussi américain?
- Je n'ai pas le moyen de nourrir des prisonniers. D'ailleurs, ce ne sont pas vos affaires,
et... ce n'est pas à un espion que j'aià rendre
compte de ma conduite, il faut partir. - Je
conçois, monsieur le Gouverneur , que. notre
présence en cette ville n'a rien d'agréable pour
vous; entre puissances amies, il n'y a point
d'espions, et c'est mal-a-propos que vous me
donnez cette qualification. Je vous le repète,
A - je.suis un des commissaire du gouvernement
français, employés dans T'expédition du géncral
Hédouville. M. Prudhomme, malade à bord,
appartient à la marine, et M. Durand que vous
voyez est un brave capitaine qui, à la vérité,
se bat avec les Anglais toutes les fois quel'occasion s'en présente, mais qui a autre chose
à faire' que de se mêler des petites intrigues qui
se passent dans un petit coin de l'ile de Cuba.
Au surplus, monsieur le Gouverneur, j'insiste,
non seulement pour notre scjour à terre autant
qu'ilnous paroitra nécessaire; mais j'espere que
votre excellence ne me refusera pas la permission d'envoyer chercher M. Prudhomme, qui
a besoiu des secours les plus prompts. - Iun-
fois quel'occasion s'en présente, mais qui a autre chose
à faire' que de se mêler des petites intrigues qui
se passent dans un petit coin de l'ile de Cuba.
Au surplus, monsieur le Gouverneur, j'insiste,
non seulement pour notre scjour à terre autant
qu'ilnous paroitra nécessaire; mais j'espere que
votre excellence ne me refusera pas la permission d'envoyer chercher M. Prudhomme, qui
a besoiu des secours les plus prompts. - Iun- --- Page 195 ---
(185 )
posible,monsieur le Commissaire, impossible.
En ce cas je vais former ma demande par
écrit, et monsieur le Gouverneur voudra bien
mettre son refus au pied )).
- Le Gouverneur ne put tenir à cette dernière
demande, il s'emporta contre moi et contre le
bateau de la douane qui, en nous laissant entrer dans le port,avoit enfreint ses ordres.-Puis
me présentant un procès-verbal, dans lequel la
conduite du capitaine-corsaire Lenfant, qui
avoit canonné le brick anglais, étoit représentée sous les' rcouleurs les plus odleuses, il
me déclara que, jusqu'à.ce que l'insulte faite
aul pavillon de S. M. Catholique ne fàt répa:
rée, il ne laisseroit entrer aucun Français à la
Trinité, Je lui répondis que je n'examinois
point si le refus fait au capitaine Lenfant,
officier-d'une puissance non-seulement amie,
mais ençore alliée, n'étoit point une première
et très-grave insulte faite. au pavillon de cette
même puissance, parce que ce n'étoit ni à lui,
ni à moi à prononcer sur des faits qui pouvoientavoir les conséquences les plus sérieuses,
etje persistai à Jui demander un refus par écrit,
C'estn sans doute pour me dénoncer?-
Non, monsieur le Gouverneur 2 mais pour vous
rendrerepoenabiledetoutequpeuroet arriver: --- Page 196 ---
(186 )
de facheux au essaindredepealeyd
je réclame depuis plus d'une heure, ce qui ne se
refuse pas méme à un ennemi. - Eh bien , jy
consens; mais à condition... - Point de conditions,monsieur) phGanmeurjpeanadant
trai aucune. - Vous me répondez donc...
Je vous réponds des Français qui m'accompagnent.
(A son secrétaire) En ce cas,
Saint-Mars, donnez des ordres, et conduiser.
monsieur à la Pozada de la Cruz.
Ainsi se termina ce débat dans lequelle Gouverneur ne put se défendre de laisser percer la
haine quil portoit aux Français et son affection
pourles.Anglais. Mon pauvre capitaine Durand,
très-timide partout ailleurs que sur son bord,
ne revenoit pas de sa surprise 2 et convenoit,
avec une naiveté fort plaisante, qu'un homme
deplume étoit quelquefois bon' à quelque chose.
Pendant toute la conférence, 2 il avoit gardé. le
plus profond silence, et s'étoit cru perdu sans
ressource, ou tout au moins livr d aux Anglais..
J'étois pour lui un sauveur, uu ange tutélaire;
etj je dois dire,pour T'éloge de ce brave homme,
que je n'ai rencontré nulle part de coeur plus.
reconnoissant ; et lorsque, comme on le yerra
plus,tard, nous. primes l'affreuse et désespérée
résolution de tuérle pauvrel la Prudence, pous
é. le
plus profond silence, et s'étoit cru perdu sans
ressource, ou tout au moins livr d aux Anglais..
J'étois pour lui un sauveur, uu ange tutélaire;
etj je dois dire,pour T'éloge de ce brave homme,
que je n'ai rencontré nulle part de coeur plus.
reconnoissant ; et lorsque, comme on le yerra
plus,tard, nous. primes l'affreuse et désespérée
résolution de tuérle pauvrel la Prudence, pous --- Page 197 ---
(187 - )
le manger ensuite, je n'entrai pas pour peu
dans le sacrifice qu'il étoit prèt à faire de ce
noir , qu'il avoit pris à son service et qu'ilaffectionnoit beaucoup.
Dès que le gouverneur fut retiré, M. de
Saint-Mars vint à nous et nous combla de
politesses et d'amitiés. Je ne pouvois faire;
dans la circonstance our nous nous trouvions,
une plus heureuse rencontre. Il étoit émigré,
comme je l'ai déjà dit; cadet d'une famille
noble du Languedoc., il s'étoit livré à l'étude
de la médecine, et s'étoit trouvé, en qualité
de chirurgien, à bord d'un vaisseau que la trahison livra aux Anglais 2 à l'époque du siege
de Toulon. Arrivé en Angleterre, il y exerça
sa profession, jusqu'au moment où il fut, en
quelque sorte 2 pressé pour l'expédition de
Quiberon. Il eut le bonheur d'échapper aux
désastres sanglans qui suivirent cette entreprise
machiavélique , et se sauva à bord d'un vaisseau américain, qui le conduisit à CharlesTown, d'ou il passa dans l'ile de Cuba, où
il faisoit de très-bonnes affaires, en y exerçant sa profession. Le Gouverneur se l'étoit
attaché en qualité de secrétaire. Sa haine pour
les Anglais alloit jusquallexaspération 2 et mon
débat avec lei Gouverneur avoit été tellement --- Page 198 ---
(1 188 )
de son gonit, qu'il se déclara, dès ce moment,
notre protecteur, > et nous prodigua tous ses
soins pendant les cinq jours que nous passâmes à la Trinité.
Après nous avoir logés et recommandés à
Tauberge de la Croix, son premier acte de
bienveillance fut pour M., Prudhiomme, qu'il
envoya chercher sur-le-champ et auquel il
prodigua tous les secours dè l'art. Il ne nous
quitta qu'à quatre heures du matin, et nous
engagea à diner le jour même chez lui, ot
nous trouvâmes bonne et agréable compagnie,
et le surlendemain j'assistai à son mariage.
Bon Français de coeur, il n'étoit émigré que
-
par les circonstances et les événemens qui
l'avoient entrainé; la France lui étoit toujours
chère, eti il's'associoit à seS triomphés. C'est par
lui que j'ai su plus particulièrement jusqu'à
quel point l'intérêt des métropoles étoitsacrifié
dans ces climats lointains, et combien les ressorts de la politique anglaise étoient influents,
dans toutes les' colonies espagnoles; et si le sejour quej'aifait en Espagné m'a convaincu que
ce gouvernement n'étoit plus en harmonie avec
les autres puissances de l'Europe 2 tant sous les
rapports de la politique, que sous ceux de son
administrationintéricure, c'est particulièrement
ièrement jusqu'à
quel point l'intérêt des métropoles étoitsacrifié
dans ces climats lointains, et combien les ressorts de la politique anglaise étoient influents,
dans toutes les' colonies espagnoles; et si le sejour quej'aifait en Espagné m'a convaincu que
ce gouvernement n'étoit plus en harmonie avec
les autres puissances de l'Europe 2 tant sous les
rapports de la politique, que sous ceux de son
administrationintéricure, c'est particulièrement --- Page 199 ---
- - 189 )
dans scs possessions des Indes que cette vérité
est encore devenue plus palpable pour moi. Ce
n'est pas que les principes de T'administration
n'y soient bons; car on y trouve des administrateurs pour administrer, des juges pourjuger,
et des militaires pour défendre;mais comme ce
ne sont, presque que des Européens qui gouvernent, jugent ou administrent, ils apportent
une soifsi ardentede richesses et unetelleincurie
dans l'exercice de leurs fonctions, que l'esprit
national y est absolument anéanti, et j'en ai
déjà assez dit ailleurs, 2 pour démontrer que l'impunité des grands fonctionnaires y est tellement garantie, que quelques-uns d'entr'eux ne
craignent pas de se mettre ouvertement, en opposition non - seulement avec leurs devoirs, 9
mais même avec leurs ordres; et,si l'on ajoute
à cela lignorance crasse dans laquelle croupissent presque tous les colons espagnols, ignorance entretênue par des légions de moines de
toutes les couleurs,on aura uneidée assez juste
des colonies espagnoles et de leur gouvernement; disons cependant, pour l'honneur de
la nation, qu'elle possède dans, son haut
clergé des hommes du plus grand mérite; mais
les traces de l'inquisition y subsistent encore;
Jes soldats y sont nombreux; et le prélat qui --- Page 200 ---
( 190 )
tenteroit des réformes, seroit bientôt voué a
l'exécration publique (1). Telle est de nos jours
la physionomie morale de ce peuple jadis si
grand,si magnanime, et quifit autrefoisretentir
le monde entier de la gloire de ses armes, et
que l'on auroit peine à reconnoitre'a aujourd'hui,
si au milieu même de ses pratiques superstitieuses et de la paresse à laquelle il s'adonne 3
l'observateur ne découvroit son caractère originel dans cette fierté qui ne le quitte pas,
et qui tient bien moins à l'orgueil, qu'au sentiment intime de ce qu'il fut,jadis et de ce qu'il
pourroit être encore.
(1) Si vous voulez un bon livre d'histoire ou de littérature étrangère , ce n'est pas chez les libraires espagnols, qu'il fant l'aller chercher ; à cela près de quelques
bons ouvrages natonanx et de quelques bonnes traductions, 9 vons ne trouveriez nullepart ni Voltaire, ni
Jean-Jacques, ni labbé Raynal , ni Montesquien, > etc.
les bontiques ne sont remphes que de niaiseries ou
d'énormes in-folio, renfermant toutes les absurdités
et les subtilités de l'ancienne école. Que dire d'un
gonvernement qui, en se déclarant à ce point l'ennemi
de la liberté de la presse, souffre néanmoins que l'on
représente assez sonvent sur ses théàtres des scènes
ordurières de cabaret qui outragent tont-i-la-fois la
bon goût. et les bonnes mceurs
sont remphes que de niaiseries ou
d'énormes in-folio, renfermant toutes les absurdités
et les subtilités de l'ancienne école. Que dire d'un
gonvernement qui, en se déclarant à ce point l'ennemi
de la liberté de la presse, souffre néanmoins que l'on
représente assez sonvent sur ses théàtres des scènes
ordurières de cabaret qui outragent tont-i-la-fois la
bon goût. et les bonnes mceurs --- Page 201 ---
( 191 )
Saint-Mars ctoit attaché au gouverneur par
les liens de la reconnoissance:] ill'avoit accueilli,
aidé de sa bourse et prôné dans son gouvernement. Il lui devoit en quelque sorte son état
et l'aisance dans laquelle il vivoit; mais sa gratituden'alloit pasjusqu'auj point d'étouffer l'aversion qu'ilavoit pour les Anglais. Il md confirma
laventure du brick, et me mit dans la confi-"
dence de tout le tripotage qui se faisoit avec les
Anglais, sous le prétexte spécieux du besoin
que Ton éprouvoit de vins et de farines. A
entendre les gouverneurs et leurs adhérens,
tout bâtiment étoit américain; mais les faits
plaidoient contr'eux. D'abord les Américains
n'exportent guère dans les colonies que des farines et autres denrées, contre' lesquelles ils.
échangent du sucre et du café. Ils' ne font aucun commerce de bestiaux, et cependant ce
commerce se faisoit publiquement sur toutes
les côtes de Tile de Cuba ; qui regorgeoit tellementdemarchandises anglaises, qu'elles s'y vendoient à un prix bien inférieur à celui qu'elles
avoient coutd en sortant des fabriques.
Mais, dira-t-on peut-être, pourquoi l'Angleterre, exerçant une si grande influence dans
les colonies espagnoles,s'est-elle bornée à quel- --- Page 202 ---
192) )
ques conquétes et ne les a-t-elle pas toutes
envahiés ? Quelques observations géndrales
nous meneront à la solution de cette importante question.
D'abord c'en seroit une de savoir si la dé.
couverte du Nouveau-Monde a été' très-utile
à l'ancien. En admettant qu'elle ait étendu la
sphère des sciences, des arts et de lindustric,
pourra-t-on.se faire illusicn sur ces avantages,
au point d'oublier qu'ils furent acquis au prix
de plus de six millions d'hommes qui périrent,
soit par les armes, soit dans les supplices, ou
qui furent engloutis dans les mines ? Et quel
est le peuple qui voudroit aujourdhui se
charger d'une pareille responsabilité envers
l'humanité et s'exposer à voir retomber un
jour sur sa tête tant de sang inutilement versé?
Quelle autre nation que l'Angleterre voudroit
avoir à se reprocher la famine qu'elle introduisit, il n'y a pas un siècle, dans l'Indostan ct
sur les rives du Gange?
Quoiqu'il en soit, l'époque de la découverte
et des conquêtes, dut nécessairement changer
le système politique des puissances maritimes
de l'Europe : on n'en comptoit guère alors que
cing, qui se partageoient tour-à-tour l'empire
ilement versé?
Quelle autre nation que l'Angleterre voudroit
avoir à se reprocher la famine qu'elle introduisit, il n'y a pas un siècle, dans l'Indostan ct
sur les rives du Gange?
Quoiqu'il en soit, l'époque de la découverte
et des conquêtes, dut nécessairement changer
le système politique des puissances maritimes
de l'Europe : on n'en comptoit guère alors que
cing, qui se partageoient tour-à-tour l'empire --- Page 203 ---
( a 195 )
de la Méditerranée; carla Russie, , plongée dans
les ténèbres de lignorance, attendoit le grand
homme qui devoit la vivifier par son génie,
lui donner le bienfait de la civilisation, et
la fair briller avec éclat parmi les autres.
nations.
L'Angleterre et la France étoient par leur
situation maritime, , celles pour qui les progrès de l'Espagne dans le Nouveau : Monde,
ne pouvoient être indifférens, elles devoient
intervenir au partage 9 et elles le firent avec..
prudence et sagesse. 9 et sans énerver leur population. Leurs flibustiers furent les premiers
fondateurs de leur puissance dans le golfe du
Mexique, et tandis que lEspagne, abandonnant ses arts et son agriculture, échangeoit ses
peuples contre quelques tonnes d'or, les Français et les Anglais abattoient des forêts, desséchoient des marais et formoient de bons établissemens, qu'ils surent ensuite maintenir par la
force de leurs armes. Le Portugal suivit une
autre route. Entrainé par lexemple de l'Éspagne 1 il tenta des découvertes. Ses capitaines
conquirent le Brésil et frayérent les premiers le
chemin des Indes orientales qu'ils firent retentir de leurs exploits. Nous leur dumes la canne
à sucre et le caféier, que nous transplantâmes
--- Page 204 ---
(1 194 )
dans nos petites possessions coloniales, et qui y
devinrent pour nous une source de prospérité
et de richesses bien plus féconde que les mines
du Mexique et du Pérou. Saint - Domingue,
dont nous possédions à peine le tiers, se couvrit de villes et d'habitations, qui l'auroient
disputé, pour Télégance et les commodités,
aux plus belles demeures de IEurope; et tandis que les Espagnols 3 toujours frappds de vertige, reculoient leurs limites sur le continent
américain, aux dépens de leur métropole, qui
se dépeuploit et tomboit dans le marasme, la
France cultivoit ses colonies sans aucun effort
dangereux et trouvoit déjà dans leurs produits
une balance bien supérieure à ses frais d'administration et d'entretien; J'Angleterre en faisoit autant de son côté; mais les établissemens
qu'elle formoit dans l'Inde, ,arrétèrent les progrès
qu'elle auroit pu faireen Amicrique,ctilarriva de
la que la France fournit bientôt à clle seule plus
de sucre et de café à l'Europe 2 que toutes les
autres puissances réunies.
Pendant que T'Espagne plantoit des croix et
étendoit ses conquêtes sur la terre-ferme, ses
premières possessions dans les Antilles tomboient dans linertie, les mines de Saint-Domingue et de l'ile de.Cuba avoient dévoré huit
ès
qu'elle auroit pu faireen Amicrique,ctilarriva de
la que la France fournit bientôt à clle seule plus
de sucre et de café à l'Europe 2 que toutes les
autres puissances réunies.
Pendant que T'Espagne plantoit des croix et
étendoit ses conquêtes sur la terre-ferme, ses
premières possessions dans les Antilles tomboient dans linertie, les mines de Saint-Domingue et de l'ile de.Cuba avoient dévoré huit --- Page 205 ---
( 195 )
ou dix millions de naturels, elles furent abandonnées. Il restoit un bel exenuple à suivre aux
Espaguols, 9 celui des Français leurs voisins;
mais habituds à jouir sans peine, ils quittérent
presque tous un pays où la présence de l'ori
les avoit seuls retenus 7 ct il ne resta que CCUX
qui y avoient formé quelques établissemens
agricoles, ou ceux qui y étoient nés OLL qu'un
long séjour avoit tellement habitués au climat,
que ce pays étoit devenu pour eux une seconde
patrie; mais ils ne cultivèrent point et se bornerent au genre d'indastrie qui demandoit le
moins de peine et de travail, à l'éducation des
bestiaux. Le sein de cette terre si féconde ne fut
donc point entr'ouvért, et le silence des antiques
forêts qui la couvrent ne fut point interrompu
par les coups redoublés de la hache et de la COgnée : ces familles devinrent donc nomades,
comme elles lc sont encore aujourd'hui; et si
le gouvernement espagnol y forme quelques
établissemens militaires, 2 ce fut pour, y avoir des
entrepôts et des retraites assurées en temps de
guerre, comme l'expérience en a démontré la
nécessité de I10S jours. Au reste, les colonies
espagnoles ne rapportant riet, OuL du moins
très-peu de chose, leur entretien. coute des
sommes énormes à la métropole,qui.est obli- --- Page 206 ---
(1 196)
gde d'y faire passer à grands frais de l'argent
qui ne lui produit absolument rien (r).
De cet état de choses, il résulte donc que
les colons espagnols sont presque tous pasteurs,
tandis que les Français, les Anglais, les Hollandais et Danois sont essentiellement cultivateurs, fabricans et commerçans. Ce point établi, la question proposée n'est pas difficile à
résoudre.
Dans les colonies, la difficulté n'est pas de
devenir propriétaire, mais bien de faire valoirla
propricté. Non-seulement il faut des bras en
grand nombre, mais il faut encore des usines $
dontl la construction coûte des sommes énormes,
et sans lesquelles toute culture deviendroit entièrement inutile. La canne à sucre etl le caféier
n'étant point indigènes, il fallut, avant tout,
faire des essais, et ces essais ayant réussi,
amenèrent des commencemens de culture qui,
avec le temps, avoient changé en un jardin des
(1) AI l'époque de notre arrivée à Santo.Domingo,
les caisses étoient vides, et il étoit dà près d'une année
d'appointemens aux troupes 1 au clergé et aux officiers
d'administration. On attendoit de jour en jour un
convoi chargé de piastres, que la crainte des Anglais
retenoit à Suat-iai-de-Penelicee,
rent des commencemens de culture qui,
avec le temps, avoient changé en un jardin des
(1) AI l'époque de notre arrivée à Santo.Domingo,
les caisses étoient vides, et il étoit dà près d'une année
d'appointemens aux troupes 1 au clergé et aux officiers
d'administration. On attendoit de jour en jour un
convoi chargé de piastres, que la crainte des Anglais
retenoit à Suat-iai-de-Penelicee, --- Page 207 ---
1 197 )
Hespérides la coloniet I française de Saint-Domingue. Les Anglais et les Hollandais en firent autant deleur côté,quoique plus lentement et plus
tardivement, parce qu'ils n'avoient pas, comme
la France, l'immense avantage de tirer de leur
propre sol tout ce qui iest nécessaire aux besoins
de leurs colonies, et les uns et les autres trouvèrent chez les Espagnols la ressource inépuisable des bêtes à cornes et des bêtes de somme,
à quoi se réduisoit tout leur commerce, Ainsi
non - contens d'avoir découvert et conquis des
terres à leurs rivaux, ils leur fournient encore
les moyens d'augmenter leurprospérité et leurs
richesses.
D'après cet aperçu, on concevra aisément
que, ni les Français, ni les Anglais n'avoient
intérêt à s'emparer de terres incultes dont
ils n'avoient pas besoin, qui fournissoiene
encore et sans frais à quelques-uns de leurs
besoins, et qui, raison de leur grande étendue, leur auroient couté des sommes immenses
à garder et à entretenir, tandis qu'ils trouvoient
dans leurs petites mais productives possessions
tous les moyens de s'emparer du sceptre du
commerce.
Revenons à la Trinité. C'est une petite ville
mal bâtie 9 encore plus mal située, et qui ne --- Page 208 ---
(193 )
seroit d'aucune utilité, si le port qui en déen soit éloignée de près de
pend, quoiqu'elle
denx lieues, n'en faisoit un point militaire ct
maritime assez important. Du reste, il ne sy
fait d'autre commerce que celui de la consommation, et de la viande boucanée, encore les
sont-ils absolument les maitres de ce
Anglais
d'étendue; mais
commerce. Le port a peu
il s'enfonce derrière les côtes de fer,
comme
abri très-sur aux vaisseaux de
il présente un
cclui de Sainttoute grandeur, et est, après
le meilleur d toute la bande du sud.
Yague, La maladie de M. Prudhomme nous retenant
alaTrinitél plus long-temps que nous ne l'avions
d'abord, j'employois mon temps h me
pensé
et à faire
familiariser avec la langue espagnole
des cxcursions dans le pays. Dans unc de ces
courses, le hasard me conduisit un jour vers
de gravir, alin
un petit morne que j'essayai étendu. Un sende jouir. d'un horizon plus
rencontrai me conduisit à un petit
tier que je situd à demi - côte et Cll avant duhermitage,
quel je remarquai deux tertres, que je recon-.
nus être des tombeauxl lorsque jen fus plus près.
L'un, couvert de fleurs, présentoit cette inseriplion :
ICI PÉUIT UNE FLEUR ÉTRANCÈRE.
it un jour vers
de gravir, alin
un petit morne que j'essayai étendu. Un sende jouir. d'un horizon plus
rencontrai me conduisit à un petit
tier que je situd à demi - côte et Cll avant duhermitage,
quel je remarquai deux tertres, que je recon-.
nus être des tombeauxl lorsque jen fus plus près.
L'un, couvert de fleurs, présentoit cette inseriplion :
ICI PÉUIT UNE FLEUR ÉTRANCÈRE. --- Page 209 ---
(199)
Une longue pierre couvroit l'autre presqu'entièrement, 2 on y lisoit: :
SOUS CETTE PIERRE REPOSE
CHARLES DUCLOZ ?
FRANÇAIS,
QUE DE GRANDS ET NOMBREUX CRIMES
CHASSERENT DE SA PATRIE.
:.
IL DUT LA VIE
A LA CLÉMENCE
DE
SON- PRINCE,
MAIS
LES REMORDS
L'ONT POUISUIVI PARTOUT.
A CÔTÉ DE LUI REPOSE
LOUISE-CHANLOTTE,
SA PETITE-FILLE :
ELLE
SACRIFIA TOUT
:
A
LA PIÉTÉ FILIALE. --- Page 210 ---
200 I
IL ESPÈRE
QUE LES VERTUS ET LINNOCENCE
DE
LA PLUS PURE
DES VIERGES
OBTIENDRONT GRACE
POUR LUI
AUPRÈS DE L'ÉTERNEL.
En examinant le lieu où j'étois, je vis qu'il
étoit habité; mais après avoir attendu inutilement pendant plus d'une heure, je m'acheminai vers la ville, dans l'espérance de rencontrer quelqu'un qui pourroit satisfaire ma curiosité. Le premier à qui je parlai de ma découverte, fut Saint-Mars, qui me promit de me
procurer la lecture d'un manuscrit quiavoit été
remis au gouverneur) parle capitaine Ducloz
auteur des deux épitaphes que j'avois lues, et le
soir même il me remit le manuscrit, que je me
hâtai de copier 9 et dont la lecture ne sera peutétre pas sans intérêt pour le lecteur. --- Page 211 ---
201 )
HISTOIRE
DU
CAPITAINE DUCLOZ
L'un des Lieutenans de MANDRIN.
( Si j'ai acquis dans ce pays la bienveillance
de monsieur le gouverneur de la Trinité, et
l'amitié des habitans de cette ville, ce n'est sans
doute que parce qu'ils ignorent qui je suis. et
ce que j'ai été; mais l'estime qu'ils m'ont accordée jusqu'à ce moment est un vol qu'il faut
que je leur restitue, et je ne dois pas souffrir
qu'ils honorent un jour la mémoire d'un homme
que ses crimes proscrivirent de sa patrie, où il
auroit dûs subir le dernier supplice.
Jenaquisà Besançon en 1732. Le comte Ducloz mon père, conseiller au Parlement de
cette ville,yjouissoit d'une grande fortune et,.ce
quivaut mieux encore, d'une excellente réputation.llavoit épouséenp premières nocesunedemoishdegabigitenetmumed donnantlejour,
souffrir
qu'ils honorent un jour la mémoire d'un homme
que ses crimes proscrivirent de sa patrie, où il
auroit dûs subir le dernier supplice.
Jenaquisà Besançon en 1732. Le comte Ducloz mon père, conseiller au Parlement de
cette ville,yjouissoit d'une grande fortune et,.ce
quivaut mieux encore, d'une excellente réputation.llavoit épouséenp premières nocesunedemoishdegabigitenetmumed donnantlejour, --- Page 212 ---
- à 202 )
et deux ans après il me donna pour belle-mère
la fille d'un directeur des aides. J'étois encore
en nourrice, jx restai jusqu'a lage de cinq ans,
cpoque à laquelle ma belle mère accoucha d'un
garçon. Cest de la naissance de cet enfant que
date mon infortune, que je serois tenté d'attribuerala fatalité,sij je ne savois que'lhomme est
toujour's le maitre de choisir entre le crime et
la vertu. Il arriva de moi, lors de mon retour
chez mon père, ce qui arrive presque toujours
aDx enfans d'uu premier lit, lorsque leur père
se laisse gouverner par sa femme. La maison
du mien ne fut point pour moi la maison paternelle. J'y fus reçu plutôt en étranger qu'en
fils, et je ne-tardai pas à m'apercevoir que
la haine de ma belle-mère m'attendoit à la
portc.
m
(( J'étois alors, comme je viens de le dire,
agé de cinc ans ; mais comme j'avois passé ces
cinq années avec des paysans.Javois contracté
leurs labitudes , leurs manières et leur langage.
Ce fut d'abord le prétexte dont ma belle-mère
se servit pour m'écarter de la table de mon
père, et l'on me confia aux soins dun valetde-chambre, dévoué à la comtesse, que l'on
éeva pour moi à la dignité de précepteur. S'il
fut chargé de me rendre paresseux ,menteur, --- Page 213 ---
(205) )
gohrmand et voleur,je dois convenir quilslacqittriamierveille desa commission; il ie familiarisa même avec le goit du vin ct des liqueurs
donné
fortes, au point qu'à sept ansj'avois déjà
plus de preuves d'intempérance que beaucoup
d'hommes n'cn fournissent dans tout le cours
de leur vie. La conséquence d'une semblable
éducation fut de me rendre odieux à mon père,
qui laissa sa femme la maitresse absolue de mon
sort, en exigeant néanmoins le renvoi de mon
cher précepteur, que l'on remplaça par un
abbé pédant qui, par unc sévérité mal entendue, ne fit que fortifier en moi les vices que
son prédécesseur avoit fait germer dans mon
cceur.
Le bruit de mes exploits parvint jusqu'aux
oreilles du chevalier Det 2 frère ainé de ma
mère, capitaine de cavalerie, le seul parent
qui mé restât de ce côté. Depuis le second
mariage de mon pèrc, il avoit cessé toute correspondance avec lui, ct ce ne fut qu'au bout
de neuf ans qu'il se rappela, dans un voyage
qu'il fit à Besançon, qu'il avoit un héritier
dans le fils de sa sceur. S'étant adressé à un
artcien ami de la famille, il apprit de lui tout
ce qui me concernoit, 2 ct jusqu'a quel point
mon éducation avoitdnégligée. Dès cC moment
. Depuis le second
mariage de mon pèrc, il avoit cessé toute correspondance avec lui, ct ce ne fut qu'au bout
de neuf ans qu'il se rappela, dans un voyage
qu'il fit à Besançon, qu'il avoit un héritier
dans le fils de sa sceur. S'étant adressé à un
artcien ami de la famille, il apprit de lui tout
ce qui me concernoit, 2 ct jusqu'a quel point
mon éducation avoitdnégligée. Dès cC moment --- Page 214 ---
204 2
)
il forma le projet de me soustraire à l'autorité
de ma belle-mère. En conséquence, il écrivit
à mon père, à qui il offrit de se charger de
moi. Mon père, qui sentoit les avantages
d'une pareille proposition, et qui se reprochoit peut-être intérieurement son insouciance
pour moi, auroit accepté sur-le- champ les
offres de mon oncle; mais habitué à ne rien
faire sans l'aveu de sa femme, illa consulta, et
clle refusa.
Mon oncle, qui ne me connoissoit point et
n'avoit entendu parler de moi que défavorablement, auroit vraisemblablement renoncé à son
projet,sans les conseils de son ancien ami qui
lui ayant fait sentir que le refis venoit de la
comtesse qui, ne m'ayant jamais voulu que du
mal, s'opposeroit toujours à tout ce qui pourroit m'être avantageux, le fit changer d'avis,
et irrita son amour - propre, au point qu'il
résolut de m'avoir à quelque prix que ce fit. Il
commença par demander à me voir, et fut également refusé. Ne mettant plus alors de bornes
à son ressentiment,il écrivit à mon père, qu'it
menaça d'un éclat qui dévoileroit tout l'odieux
de sa conduite envers moi, si on refusoit plus
long-temps de me confieràses: soins. Mon père,
qui avoit déjà reçu plusieurs fois des reproches --- Page 215 ---
205 )
de quelques membres de sa compagnie et particulièrement du premier président, qui nous
étoit allié, fut alarmé de ces menaces 2 et osa,
pour la première lois, avoir une volonté. Je
fus donc remis à mon oncle, auquel on s'obligea dep payera annuellement une somme de douze
cents francs, pour les frais de mon entretien
et de mon éducation, jusqu'à l'époque de ma
majorité,
On conçoit aisément qu'avec l'éducation que
j'avois reçie jusqu'à ce jour, le premier coupd'oeil de mon oncle ne fut pas en ma faveur;
mais comme on l'avoit instruit sur tout ce qui
me concernoit, je devins pour lui l'objet d'une
pitié et d'un intérêt plus vifs que si je m'étois
présenté à lui avec les qualités les plus brillantes.
Comme je ne savoisnilire,ni écrire, et quil
falloit réparer le temps perdu, il me plaça au
pensionnat des frères des écoles chrétiennes qui,
par une sage sévérité et d'excellens principes,
avoient la réputation de rendre dociles les enfans les plus rétifs et les plus insoumis. J'eus
en outre un frère qui ne me quittoit pas et qui,
par de salutaires corrections, 2 quand ses remontrances étoient insuffisantes, reprimoit les fréquens retours que j'avois vers le mensonge,
temps perdu, il me plaça au
pensionnat des frères des écoles chrétiennes qui,
par une sage sévérité et d'excellens principes,
avoient la réputation de rendre dociles les enfans les plus rétifs et les plus insoumis. J'eus
en outre un frère qui ne me quittoit pas et qui,
par de salutaires corrections, 2 quand ses remontrances étoient insuffisantes, reprimoit les fréquens retours que j'avois vers le mensonge, --- Page 216 ---
(206 )
le vol et la paresse. Par malheur pour moi,
je ne restai pas assez long-temps dans cette
maiscn. On fit entendre à mon oncle qu'il
n'étoit pas convenable que le fils du comte
Ducloz*** fit élevé avec des enfans d'artisans
ou de petits bourgeois et reçût les mêmes leçons
qu'eux, et il fut décidé que jirois au collége
de la Flèche, ville ou le régiment de mon oncle
se rendoit en garnison. On me retira donc de
mon pensionnat au moment oùt il étoit le plus
nécessaire quejy restasse, afin d'oublier entièrement les inclinations vicieuses que j'avois contracties dans mon enfance;) j'étois alors agé de
dix ans.
cArrivé au collége,j'y reçus l'instruction commune;maisj j'e en retirai peu def fruit. Toujoursaux
derniers rangs dans mes classes, ,jene pusjamais
allerau-delà deligandsneymaijesdlbas dans
les armes, la musique, la danse et Téquitation.
Mon oncle, qui attachoit beaucoup plus de prix
à mes succès en ce genre, qu'à ceux que procurent le travail etla science, mc trouvoit toutes
les qualités nécessaires pour faire un bon militaire qui, son avis, en savoit toujours assez,
et il ne faisoit que rire de la réputation gendrale quej j'avois d'ètre un mauvais sujet. Cependant une aventure qui m'arriva à Tage de seize --- Page 217 ---
( 2 207 )
ans ct qui donna lieu à ma sortie, ou puutôe
à mon expulsion du collége, lui donna beaucoup à penser, et me mit long-temps dans sa
disgrace.
<. J'ai dit plus haut que le vol étoit un de mes
vices favoris. Dans mon enfance je n'avois
exercé cette funeste habitude que sur des choses
de peu de valeur ; mais ma cupidité s'accrut
avec T'age, ét avant seize ans,javois déjà toute
I'adresse d'un filou consommé. Je vais en fournir la preuve.
Il semble que l'esprit de corps ait pris naissance dans les colléges : les classes sont rivales
les unes des autres, et se livrent quelquefois
à des combats où l'on a vu souvent l'autorité publique être obligce d'intervenir. J'étois
alors en quatrième, et c'étoit la seconde allnée que je faisois, mes professeurs ne m'ayant
pas juge digne de monter en troisième. Cette
humiliation avoit excité mon envie, et je nourrissois en secret des projets de vengeance dans
lesquels je ne tardai pas à faire entrer bon
nombre der mes camarades qui, par menaces ou
par persuasion, a entrainérent tous les autres.
Après un conseil tenu entre les plus turbulens,
surlejour et les moyens d'attaque,il fut résolu
qu'elle auroit lieu le samedi suivant, jour de
m'ayant
pas juge digne de monter en troisième. Cette
humiliation avoit excité mon envie, et je nourrissois en secret des projets de vengeance dans
lesquels je ne tardai pas à faire entrer bon
nombre der mes camarades qui, par menaces ou
par persuasion, a entrainérent tous les autres.
Après un conseil tenu entre les plus turbulens,
surlejour et les moyens d'attaque,il fut résolu
qu'elle auroit lieu le samedi suivant, jour de --- Page 218 ---
(208 )
promenade générale. 2 nous convinmesmème des
injures les plus propres à exciter la colère des
écoliers de la troisième. Ce qui fut dit fut fait.
L'attaque eut lieu : on en vint bientôt aux mains;
et avant qu'oni eût pu séparer les combattans,il
y eut beaucoup de coups donnés et reçus.
Je m'étois attaché au fils du lieutenant-criminel d'Angers; jeune homme plein de conduite
et de mérite, quel le préfet des classes nous avoit
donné pour répétiteur; ma haine pour lui étoit
extrême, et je l'avois attaqué avec fureur.:
Comme il se défendoit vaillamment et que
d'ailleurs nos forces étoient dgales ? nous:
tombâmes tous deux à terre et nous nous.
maltraitions également. Dans un de ces momens où le hasard m'avoit donné l'avantage et
ou je le tenois sous moi , j'aperçus le cordon
de sa montre. Il me seroit difficile de rendre la
révolution morale qui se fit chez moi à la vue
de ce cordon. A la colère ou plutôt à la fureur
qui m'animoit, succéda une espèce d'anéantissement physique, qui ne cessa qu'aux coups
redoublés que me portoit mon adversaire qui,
à son tour, me tenoit sous lui. Dans cette situation,je ne cherchois qu'à parer 2 et toute mon
attention se portoit vers la montre, que je
réussis enfin a enlever avec assez de facilité,
révolution morale qui se fit chez moi à la vue
de ce cordon. A la colère ou plutôt à la fureur
qui m'animoit, succéda une espèce d'anéantissement physique, qui ne cessa qu'aux coups
redoublés que me portoit mon adversaire qui,
à son tour, me tenoit sous lui. Dans cette situation,je ne cherchois qu'à parer 2 et toute mon
attention se portoit vers la montre, que je
réussis enfin a enlever avec assez de facilité, --- Page 219 ---
( 209 )
et à cacher dans une des poches de ma veste.
Le vol consommé, je ue cherchai plus qu'a
reprendre l'offensive, ou au moins à me défendre, lorsqu'on vint nous séparer et nous
arracherdes mains l'un de l'autre. Il étoit temps,
car les forces n'étoient plusdgales, j'étois meurtri et tout en sang; ct j'eus encore le dépit de
voir,au cercle qui s'étoit formé autour de nous,
que mes camarades et mes maitres n'étoient pas
fàchés de me voir maltraiter et porter la peine
due à mes insolences.
cc' Théodore de Fanzai (c'est le nom dei mon
ennemi) ne tarda pas à s'apercevoir de la perte
de sa montre.Mais comme l'affaire s'étoit passée en pleine campagne, les soupcons ne purent
se porter sur pers sonne, et après quelques recherches auxquelles On fut bientôt obligé de renoncer, nous rentrâmes au collége ou l'on procéda de suite à la recherche des auteurs et instigateurs de l'attaque dirigée contre la troisième.
Je fus bientôt reconnu comme chef du complot,
et condamné, avec cinq de mes complices au
pain et à l'eau, et à garder les arrêts forcés pendant quinze jours.
( Mon premicr soin , lorsque ma peine expira, fut de chercher les moyens de me dé.
faire de la montre volée. Vingt fois je fus
--- Page 220 ---
(210)
tenté de la placer en quelque licu apparent
ou elle auroit étd retrouvée; mais la cupidité l'emporta, et je résolus de la vendre.
Comme jenej pouvois le faire que dans la ville,
malleurcusement pour moi, je m'adressai
pour cela précisément à Thorloger qui avoit
repassé cette montre, et auquel Théodore avoit
dit qu'il l'avoit perdue. Aux questions que me
fit cet honnête homme, je vis bientôt que j'étois
deviné, et sans réfléchir que le meilleur parti
à prendre étoit d'avouer mon crime et de me
mettre à la discrétion de mon camnarade et du
bon horloger qui m'offroit de lui dire qu'un inconnu lui ayant proposé de l'acheter, il l'avoit
reconnue et retenue, mais que le vendeur avoit
pris la fuite, je pris le parti d'en faire autant,
et je courus au manége 2 ouj'allois prendre mes
leçons tous les deux jours ; mais réfléchissant
bientôt que je ne pouvois plus rentrer au collige, où le châtiment et l'infamie m'attendoieut,
je commençois à nes savoir où donner de la téte,
lorsque l'idée me vient de m'enfuir avec un
des chevaux du manége, ce queje fis avec d'autant plus de facilité, qu'on laissoit les écoliers
un peu forts trotter aux environs, en attendant la leçon.
(( Me voila donc sur la grande route de la
chissant
bientôt que je ne pouvois plus rentrer au collige, où le châtiment et l'infamie m'attendoieut,
je commençois à nes savoir où donner de la téte,
lorsque l'idée me vient de m'enfuir avec un
des chevaux du manége, ce queje fis avec d'autant plus de facilité, qu'on laissoit les écoliers
un peu forts trotter aux environs, en attendant la leçon.
(( Me voila donc sur la grande route de la --- Page 221 ---
211 )
Mleche à Angers, courant à toute bride vers
cette dernière ville, et songeant bien plus au
péril que je venois d'éviter qu'aux embarras
dans lesquels j'allois me trouver;! heureusement
je moutois un cheval vigoureux qui, secondant mon impatience, sembloit avoir autant de
peur deretournera (
aui mandge,quejen: avois d'être
reconduit au collége; et après quatre heures de
la course la plus vive, nous arrivâmes tous
deux dans le faubourg d'Angers d'ou, gagnant
les remparts, je fus descendre sur la route de
Saumur, à un bouchou rempli de marchands
forains et de muletiers.
( J'étois excédé de faim, de soifet de fatigue,
et mon pauvre cheval étoit trempé de sueur.
Il n'étoit pas possible de songer à le faire aller
plusloin, etj j'étois sans argent. Comment faire?..
Je pris néanmoins le parti de payer d'audace et
d'effronterie, et pendant que je cherchois en
moi-même les moyens de sortird'un simauvais
pas, j'étois à l'écurie, faisant soigner et
ser
mon cheval devant moi, avec autant pan- d'assurance que si j'avois eu dix louis dans ma
bourse.
(( Il paroit que vous venez de loin, mon
gentilhomme, me dit un homme à sarrau, en
s'approchant de moi? 1 De cing lieues d'ici, --- Page 222 ---
(212)
de Durthal! Je chassois le renard, avec des
amis de mon père; mon cheval, peu fait au
feu, s'est emporte, et ce n'est qu'a une demilicue d'ici que j'ai pu en devenir le maitre.
Trop dloignd de chez moi, jai pris le parti de
veuir à Angers et me voilà. - Sij'avois un
cheval comme cclui-ha,jelaurois bientôt vendu.
- Je pourrois bien le faire, car il est à moi; 3
mon père me la donné. - Si vous cliez dans
l'intention de vous en défaire, je pourrois m'en
accommoder. Il couvient plutota la charrette,
qu'alas sclle,-C'est un trotteur. Aus surplus, si
vous étes raisonnable, nous pouvons. faire affaire ensemble. Qu'eu voulez - vous donner ?
C'est au vendeur à faire son prix.
la
coitd cinq cents franes, il est'h vous pour cent
écus. 1 Y pensez-vous, 9 mon gentillomme?
cent écus, un cheval fourbu, , qui ne peut plus
servirqu'au trait.-Vous nel Taurezi pas à moins.
- Un cheval réforme. - Réformd?.. Oui,
réformé. Nous comnoissons cela 110uS autres :
ne voilà-t-il pas la lettre ct le nunéro du rigiment auquel il a appartenu ?
( Ces dernières paroles furent ul coup de
foudre pour moi. Je n'avois point encore songé
que le cheval appartenoit à la province, et quil
faisoit partie de ceux que l'académie d'Angers
irqu'au trait.-Vous nel Taurezi pas à moins.
- Un cheval réforme. - Réformd?.. Oui,
réformé. Nous comnoissons cela 110uS autres :
ne voilà-t-il pas la lettre ct le nunéro du rigiment auquel il a appartenu ?
( Ces dernières paroles furent ul coup de
foudre pour moi. Je n'avois point encore songé
que le cheval appartenoit à la province, et quil
faisoit partie de ceux que l'académie d'Angers --- Page 223 ---
(215 )
envoyoit à la Fleche pour l'instruction des jeunes
gensquisedestinoientalaprofesion des armcs.Je
sentis dans ce moment toute l'étendue du danger. que je courois, et je vis bien quejen'avois
d'autre parti à prendre que celui d'en passer par
les offres de mon fripon qui, en m'en donnant
vingt écus, me recommanda d'un ton goguesindpdelanerdaideimen garçond'écurie, pour
avoir oublié de mettre la bride à mon cheval.
Je.vis bien quaj'étois deviné, ou à-peu-prèsi
mais que faire Je pris l'argent, en jetant-un
regard de regret et de reconnoissance sur le
pauvre animal, que je payoissin mal de ses ser-.
vices; et après avoir bu le vin du marché, je
m'acheminai vers la ville, m'estimant encore
très-heureux que. les choses eussent ainsi tourné
Je descendis à une auberge située de l'autre
côté des ponts. Eny entrant, je demandai une
chambre et me jetai sur mon lit. Ce fut là, que
ne pouvant dormir, je commençai à faire des
réflexions sérieuses sur ma situation actuelie, 2 et
que, pour là première fois de ma vie,je sentis le
remords prendre place dans mon coeur à côté
de la crainte, et les laries du repentir s'échappèrent de mes yeux par iorrens. Lorsque je
fus un peu plus caime, je compris toute l'énormité de la faute quej'avois faile en n'acceptant --- Page 224 ---
(214) )
pas les offres du bon horloger qui, par un
mensonge officieux, vouloit me sauver T'honneur; mais hclas, ces réflexions, ces regrets
venoient trop tard; cet honneur, qu'il n'avoit
tenu qu'à moi de conserver, étoit perdu sans
ressource, et je n'entrevoyois aucun moyen
de le recouyrer.
(( Cependant que faire, que devenir? Le
peu d'argent que j'avois ne pouvoit me mener
toin, et une fois épuisé,ilne me restoit d'autre
ressource que celle d'entrer dans une cazerne, >
ou dans un monastère; car je ne devois et ne
pouvois plus compter sur les bienfaits ct l'amitié
d'un oncle que je venois, en quelque sorte,
de déshonorer. D'un autre côté,s'il n'étoit pas
dangereux, il étoit au moins inutile d'écrire à
mon père, qui paroissoit m'avoir oublié, et
n'avoit répondu à aucune des lettres que je lui
avois adressées 9 moins par affection., jelavoue,
que pour obéir à T'usage; je choisis donc entre
les deux seuls partis qui me restoient, celui
qui, en m'offrant moins de sureté à la vérité,
convenoit plus à mes gouts et à mon caractère,
et je résolus de me faire soldat; mais comme
il eut été dangereux pour moi de rester plus
long-temps à Angers, oir j'allois nécessairemient
devenirl l'objet de adloodotesatngjads
par affection., jelavoue,
que pour obéir à T'usage; je choisis donc entre
les deux seuls partis qui me restoient, celui
qui, en m'offrant moins de sureté à la vérité,
convenoit plus à mes gouts et à mon caractère,
et je résolus de me faire soldat; mais comme
il eut été dangereux pour moi de rester plus
long-temps à Angers, oir j'allois nécessairemient
devenirl l'objet de adloodotesatngjads --- Page 225 ---
(215 )
eendis la Loire, après avoir échangé mon habit
contre un bon surtout, et j'arrivai le lendemain
à Nantes, d'ou je me rendis à Vannes, , où le
régiment de Flandres, dans lequel je m'engageai sous le nom de Ducoudrai, étoit en
garnison,
K Voila donc le fils du comte Ducloz
héritier d'un grand nom et d'une fortune non
moins brillante, réduit à la simple condition
de soldat ; encore si je n'avois pris ce parti
que par suite de ces premieres erreurs dans lesquelles la jeunesse est souvent entrainée plutôt
par défaut de réfléxion et d'expérience, que
par la corruption du ceeur, et que quelques
mois de pénitence et d'expiation effacent sans
que Thonneur en ait souffert Mais moi...
coupable et publiquement convaincu de deux
vols, qui pouvoient me mener à Téchafaud,
flétri, déshonoré, peut-ctre poursuivi, forcé
de cacher mon nom et ma naissance, autant
pour éviter la honte et Tignominie, que pour
fair la peine 6 jeunes gens ! c'est pour vous
que j'écris; que le recit de mes premières fautes,
qui en ont amend tant d'autres et fait de moi un
voleur de grand chemin, vous mette en garde
contre VOS passions et contre les vices auxquels vous seriez enclns, ct que ma vie, si --- Page 226 ---
(216) )
elle ne peut vous être offerte pour modèle,
vous serve au moins d'exemple 2 pour ne jamais vous écarter du sentier du devoir, ) de
l'honneur et de la vertu
( En entrant dansl'état militaire,je sentisque
jer nep pouvois m'ymainteniret obtenirlestimede
mes chefs, qu'à l'aide d'une conduite irréprochable. Cette résolution prise et exécutée, me
valutl'amitié de mon capitaine , brave et digne
officier, qui prit pour moi les sentimens d'un
père. I! commença par m'attacher à lui en qualité de valet-de-chambre ; mais s'étant bientôt
aperçu que j'avois reçu plus d'éducation que
n'en ont ordinairement les soldats, il me fit
travailler dans les bureaux, qu'il tenoit pendant
l'absence du major, dont il remplissoit les fonctions. J'ctois donc heureux, autant qu'il étoit
possible que je le fusse. Considéré par mes
camarades et aimé de mon capitaine, je n'aurois eu rien à désirer, si le souvenir de ma
naissance, de ma fortune, et la comparaison
de ce que j'aurois pu être avec ce que j'étois,
ne fàt venu altérer ma tranquillité et empoisonner ma vie. lusensé que j'étois ! au licu
de murmurer contre la providence. que d'actions de graces n'avois-je pasau contraire, à Li
rendre ell Néoit-cepasà elle que je devoisd'avoir
, je n'aurois eu rien à désirer, si le souvenir de ma
naissance, de ma fortune, et la comparaison
de ce que j'aurois pu être avec ce que j'étois,
ne fàt venu altérer ma tranquillité et empoisonner ma vie. lusensé que j'étois ! au licu
de murmurer contre la providence. que d'actions de graces n'avois-je pasau contraire, à Li
rendre ell Néoit-cepasà elle que je devoisd'avoir --- Page 227 ---
(217) )
échappéau châtiment du à mes derniers crimes?
Nétoit-ce pas elle qui m'avoit protégé dans ma
fuite?T N'étoit-ce pas elle enfin qui, en me procurant un asile sur et, pour ainsi dire, inviolable, m'y avoit procurd la protection du
plus digne et du plus respectable de tous les
hommes? ?
ally avoit six mois que j'étois au régimént,
lorsqu'un jour, après une revue générale à laquelle j'avois été obligé d'assister, je fus entrainé par quelques-uns de mes camarades dans
un mauvais cabaret, situé à l'entrée de la ville.
Habitué à vivre avec mon capitaine, qui m'admettoit à sa tablelorsquil étoil seul,je faisois assezmauvaise figure dans cettep partie ded débauche,
lorsqu'un des convives commença à tenir quelques propos contreles favorisde certains officiers
du régiment qui, selon lui, n'étoient que des
blancs becs, bien plus propres au service des
anti-chambres,qua celui du roi. Il étoit évident
que c'étoit à moi que le propos s'adressoit;
mais comme j'avois le plus grand intérêt à me
faire remarquer le moins possible, j'étois bien
déterminé à n'avoir d'affaire qu'à la dernière
extrémité, etj'aurois même sorti sur-le-champ,
si je n'avois craint les quolibets et les brocards. Comme j'avois eu l'air de ne pes faire --- Page 228 ---
(218 )
attention au propos, il étoit tombé, et je commençois à espérer que. les choses se passeroient
tranquillement, , lorsque mon agresseur demandant et faisant écrire le montant de la dépense, me le présenta, en me disant d'un ton
ironique et gogucnard, que les camarades etlui
espéroient que je mettrois le comble à Thonneur
quejel leuravois fait,en soldantle petit compte.
Au silence que gardèrent tous les autres, je
vis bien que la partie étoit liée, et que ces messieurs avoient résolu de me tater. Prenant alors
mon parti,je répondis que je n'étois habitué à
payer pour les autres, quel lorsque cela me faisoit plaisir,quejen'dtois pas d'humeur à le faire
aujourd'hui, et qu'ils auroient pour agréable
que je ne payasse que ma part de l'écot. C'étoitlà sans doute où m'attendoient mes braves camarades,carjavoisap peine cessé de parler, qu'à
l'exception d'un grenadier qui se déclara pour
moi,je les eus tous au ménieinstantsurle corps.
Le vin étant tiré, il falloit le boire: je mis donc
le sabre à la main. A CC geste; , le calme se rétablit, et tous en me disant que j'étois unbrave
garçon, , ajoutèrent que je n'aurois affaire qu'a
un seul. Le grenadier la Valeur dit qu'il couperoit les oreilles au premier qui nie manqueroit; la dépense (at payre, et nous quittimes
,je les eus tous au ménieinstantsurle corps.
Le vin étant tiré, il falloit le boire: je mis donc
le sabre à la main. A CC geste; , le calme se rétablit, et tous en me disant que j'étois unbrave
garçon, , ajoutèrent que je n'aurois affaire qu'a
un seul. Le grenadier la Valeur dit qu'il couperoit les oreilles au premier qui nie manqueroit; la dépense (at payre, et nous quittimes --- Page 229 ---
(219) )
le cabaret presque aussi tranquillement que
nous y étions entrés. L'affaire se passa selon
les règles, j'en sortis avec un grand coup de
sabre sur la figure, et mon adversaire avec le
poignet droit de moins. Quelque désagréable
que cette scène fit pour moi, elle me valut la
tranquillité, et augmenta la considération dont
je jouissois au régiment. Au surplus, je n'en
ai parlé dans ces mémoires, que parce qu'elle
servira à expliquer par la suite comment jai eu
le bonheur de n'être pas reconnu dans diverses.
circonstances par plusieurs compagnous de ma
jeunesse.
GI Mon capitaine ne fut pas plutôtinstruit de
cette aventure, dont il se fit donner les détails,
qu'il vint me chercher à Thopital, oil je m'étois
fait couduire, et m'emmena chez, lui, , oà il me
fit traiter et soigner comme son fils; et quelques
jours après ma guérison, il me fit, donner le
grade de caporal, pour me garantir à l'avenir
de toute agression de la part des.soldats. Ilm'attacha à lui de plus en plus; et je ne paroissois
sous les armes que dans les revues. et autres
eirconstances ou ma présence ctoit indispensable. Je passai ainsi une année, au bout de laquelle je fus fait sergent, et quelques jours après --- Page 230 ---
220 )
je partis pour Angers > où le régiment reçut
ordre d'aller en garnison.
c Cenefut pas. sans répugnance et sans crainte
que je retournai dans cette ville, ou tout me
rappeloit et mcs crimes et les dangers que je
courois; je fus même un instant tenté de déserter; mais en songeant qu'il s'étoit déjà écoulé
près de deux ans depuis ma fuite du collige,
que ma taille avoit pris de Taccroissement et du
volume dans cet espace de temps, et qu'enfin
ma blessure m'avoit extrèmement défiguré et
grossi les traits; je renonçai à ce projet, êt repris un peu de confiance et de tranquillité;
mais je résolus en même temps de vivre, autant queje pourrois, dans la plus grande obscurité, ce qui m'étoit d'autant plus facile, que
mon protecteur étant devenu major et m'ayant
confié la direction de son bureau,j j'avois assez
d'occupations pour ne pas chercher de distractions au-dehors. Je me traçai donc un plan de
vie conforme à toutes ces idées, et je le suivois
rigoureusement, lorsque l'amour, que je ne
connoissois point encore, vint avec ses jouissances, ses fureurs et Ses jalousics, troubler
le bonheur dont je commençois à jouir.
cLe coloncl et son lieutehant ctant en sémestre,
confié la direction de son bureau,j j'avois assez
d'occupations pour ne pas chercher de distractions au-dehors. Je me traçai donc un plan de
vie conforme à toutes ces idées, et je le suivois
rigoureusement, lorsque l'amour, que je ne
connoissois point encore, vint avec ses jouissances, ses fureurs et Ses jalousics, troubler
le bonheur dont je commençois à jouir.
cLe coloncl et son lieutehant ctant en sémestre, --- Page 231 ---
(221 )
mon) protecteur commandoit le régiment. Cétoit
chezlui quesetraitoient toutes les affaires de service etdladministration. Toutes mepassoientpar
les mains, et comme je me comportois avec honneur et probité, 2 malgréles fréquentes occasions
quise présentoient, de manquer à l'un et à l'autre, mon majoravoit pris une telle confiance en
moi, qu'il ne décidoit presque jamais rien sans
prendre mon avis. J'étois, pour ainsi dire, l'arbitre detousles marchés quise passoient pour les
fournitures du régiment, et quelques sommes
qui m'eussent été offertes pour faire tomberle
ehoix sur celui-ci plutôt que sur celui-là, je les
avois toutes refusdes et n'avois jamais consulté
que l'intérêt du régiment. Aussi mon major
m'aimoitilplus quejamais, j'étois considéré des
officiers et des soldats, etl'on ne m'appeloit plus
que le petit-major.
(( A notre arrivée à Angers, le directeur du
spectacle de cette ville se présenta chez le major
pour traiter de T'abonnement du régiment. Le
major me le renvoya pour traiter cette affaire,
et comme il élevoit ses prétentions un peu trop
haut, je l'éconduisis civilement, bien persuadé
qu'il reviendroitlelendemsin faire des offresplus
raisonnables. Les officiers ne tardèrent pas à
étreinstruits de mon refus; et comme ils étoieni
--- Page 232 ---
222 - J
avides de spectacle,ils vinrent me faire une scène
chez le msjor:Calui-ciemtendaut letintamare que
faisoient ces messieurs, qui parloient, crioient /
tous à-la-fois, sortit de sa chambre pour savoir
ce que signifioit ce bruit. Sur le compte que
je lui rendis de la réclamation de ces messieurs
et des motifs qui m'avoient déterminé à rejeter
les offres du directeur, il approuva ma conduite, et leur fit entendre que loin de se plaindre,ils devoient, au contraire, me savoir bon
gré d'avoir ménagé leurs intérêts. Au surplus,
il me chargea, en leur présence, de terminer
cette affaire le plutôt et aux meilleures conditions posibles.J'assurai à mon tour les officiers,
que pour peu qu'ils voulussent me laisser faire,
ils auroient lieu d'être contens de moi, et qu'ils
iroient à la comédie avant deux fois vingtquatre heures. Ils se retirèrent tous assez tranquillement, en me recommandant bien de les
faire aller au spectacle.
( Ce que j'avois prévu arriva. Le directeur, s
instruit de ce qui s'ésoit passé par quelques
officiers, ne manqua pas de revenir le lendemain matin; et comme on lui avoit sans doute
dit que le petit major pouvoit lui être très-utile,
il se fit accompagner par deux avocats bien
puissans, 2 une bourse de vingt-cinq louis ct une
. Ils se retirèrent tous assez tranquillement, en me recommandant bien de les
faire aller au spectacle.
( Ce que j'avois prévu arriva. Le directeur, s
instruit de ce qui s'ésoit passé par quelques
officiers, ne manqua pas de revenir le lendemain matin; et comme on lui avoit sans doute
dit que le petit major pouvoit lui être très-utile,
il se fit accompagner par deux avocats bien
puissans, 2 une bourse de vingt-cinq louis ct une --- Page 233 ---
jolie femme, qu'il me présenta comnie sa nicee,
et qui ine paroissoitpasavoir plusdedix-luit
J'entrevis bien les deux picges; mais hélas! aus. !
sentis au même instant que s'il m'étoit
je
possible
d'éviter Tun, je ne pouvois me défendre de
donner dans l'autre. Je metrouvois bien la force
de refuser la bourse, mais je ne me sentis
le courage de rien refuser à l'oncle d'unejeune pas
personne qui venoit de s'emparer de toutes les
affections de mon ame.
( Le pas étoit délicat. La veillej'avois fait
rade d'une sévère
cédois paéconomie;sij je
à l'empire qu'exerçoit sur moila très-jolie solliciteuse,
je prétois le flanc sinon à la calomnie, du moins
à la médisance. Je crus donc ne rien faire, dans
cette circonstance, sanslintervention du major
chez lequelj j'entrai, tenant une jolie main toute
tremblante, et que j'essayois de rassurer en la
pressant bien tendrement de la mienne.
( Monmajor, dis-je à mon protecteur,convenez quesitoutes les affaires du régiment commençoient d'une mnanièreausiagrébier
que celle-ci,
ilseroitassez difficile de les terminer,
avantageusement. Monsieur le directeur, à une bourse de
vingt-cinq louis, joint la précieuse faveur de
me la faire offrir par l'objet le plus séduisant.
En vérité, je ne sais plus que faire; de grace, --- Page 234 ---
(224)
nion major, tirez-moi d'ombarras, ct surtout
qu'on sache que c'est vous qui avez terminé
cette affaire.- ( Ainsi donc, monsieur le directeur, vous voulez corrompre mon secrctaire,
uns serviteur du roil. Je ne sais à quoi il tient
quejevous fasse punir sur-le-champ. > J'aurois
ri de bon coeur de la figure que fit le pauvre
directeur en enteudant ces paroles, que le
major prononça du ton le plus sévère; mais la
frayeur de la jcune personne qui se crut perdue
sans ressource 2 et l'évanouissement qui lui succéda, attirèrent toute mon attention vers elle.
Le major lui-même, oubliant sa colère, courut à son nécessaire, d'ou nous tirâmes des
vinaigres et des eaux odorantes avec lesquels
nous la fimes revenir à elle. Au moment ou
elle ouvrit les yeux,) je tenois une de ses mains,
qu'elle laissa dans la mienne, en jetant sur moi
des regards si pénétrans et si pleins d'intérél,
que n'étant plus maitre de moi, ct cédant au
transport qui m'agitoit, je lui dis , en couvrant
sa main de baisers et comme s'iln'y avoit pas
eu detémoins, tout ce que l'amoura de plus rassurant et de plus tendre. - Ecoute donc,
Charles, il mc semble que ce n'est pas pour
débiter des galanteries à cette jolie demoiselle
que tu es entré ici. - - Ah! pardon, mon
pleins d'intérél,
que n'étant plus maitre de moi, ct cédant au
transport qui m'agitoit, je lui dis , en couvrant
sa main de baisers et comme s'iln'y avoit pas
eu detémoins, tout ce que l'amoura de plus rassurant et de plus tendre. - Ecoute donc,
Charles, il mc semble que ce n'est pas pour
débiter des galanteries à cette jolie demoiselle
que tu es entré ici. - - Ah! pardon, mon --- Page 235 ---
225 )
major,) je ne voyois pas... je ne faisois pas attention... la situation de mademoiselle m'a
tellemnent effrayé.. - - C'est bien, mon ami,
c'est bien.J'ai aussi à m'excuserauprès de vous >
mademoiselle. J'ai oublié que vous dtiez-la,
etje me suis livré à un mouvement de colère
que mon amitié pour Charles peut seule excuser. N'est-il pas vrai, monsieur le directeur,
que votre conduite est le résultat de conseils
qui vous ont été donnés? on vouloit perdre
cC jeune homme auprès de moi, et on s'est
servi de vous pour cela. - Il est vrai, monsieur
le major..
- Assez, assez, monsieur le
directeur, je ne veux pas même savoir leurs
noms, , je sens queje ne leur pardonnerois de
ma vie. Dites-leur cependant de ma part qu'ils
n'y réussiront pas? A votre affaire, maintenant.
Combien le régiment de Picardie vous donnoitil par mois ? - Neuf cents francs 2 monsieur
le major; ; mais la ville ayant augmenté d'un
tiers le loyer de la salle, et imposéà là direction
quelques autres charges particulières, je me
suis trouvé forcé d'augmenter le prix des abonnemens et des places. - Combien donc demandez - vous? - J'aurois désiré quinze cents
fianes, monsieur le major.
C'est trop 9
monsieur le directeur. Je vous offre cinquante
--- Page 236 ---
i - 226 )
louis, qui vous seront régulièrement payés tous
les mois. Je vous recommande de plus les musiciens du régiment 2 ce sont de pauvres diables,
presque tous pères de famille, ils ont besoin
de gagner. Si ces propositions vous conviennent, c'est une. affaire terminée.
Monsieur
le major peut compter que je mettrai tout mon
zèle et tous mes soins à faire ce qui pourra lui
être agréable. - Eh bien, c'est une affaire terminée. Je n'ajoute à ce que je viens de dire,
qu'une dernière recommandation : je n'aime
point les scènes de coulisses. Recommandez à
TOS dames de la décence et de la circonspection ; à ce prix je leur accorde toute ma protection, et le premier qui leur manquera,
sera sévèremnet puni. - Mes pensionnaires
et moi, nous vivons en famille, et tout le
monde respecte mon autorité. - Les choses
étant ainsi 3 monsieur le directeur, vous pouvez me mettre au nombre de vOS amis.
( Pendant ce dialogue , j'étois auprès de la
charmante nièce, à laquelle je ne cessois de
demander pardon d'être l'auteur de la scène
qui s'étoit passée. Jy aurois, je crois 2 passé
la journée, si son oncle en s'approchant de
moi, ne m'eut présenté de nouveau la bourse,
en me disant que les bontés de monsieur le
3 monsieur le directeur, vous pouvez me mettre au nombre de vOS amis.
( Pendant ce dialogue , j'étois auprès de la
charmante nièce, à laquelle je ne cessois de
demander pardon d'être l'auteur de la scène
qui s'étoit passée. Jy aurois, je crois 2 passé
la journée, si son oncle en s'approchant de
moi, ne m'eut présenté de nouveau la bourse,
en me disant que les bontés de monsieur le --- Page 237 ---
( 227 )
major ayant surpassé ses espérances, il me
prioit d'accepter ce foible gage de sa reconnoissance, Le major, que je regardois, m'ayant
donné son assentiment 7 je ne crus pas devoir
refuser ce qui m'étoit offert de cette rhanière;
mais jy mis la condition d'être absolument
maitre de l'emploi que je voudrois en faire.
( Monsieurle directeur sera peut-être bien aise
d'avoir un double de nos petites conventions;
Charles, tut'en occuperas avant le diner, auquel
jelinvite; et si madémoiselle, qui me paroit trèsbien clevée,, veut bien accompagner son oncle,
je me trouverai très-honord de sa présence >.
(( Qu'on juge de ma satisfaction! elle étoit si
vive, que j'aurois bien santé au cou de mon
major, si j'avois osé le faire, Le directeur sorlit, et je reconduisis sa charmante nièce, à qui
je trouvai le moment de dire qu'il ne dépendoit désormais que d'elle de faire de ce jour
le plus beau ou le plus malheureux de ma vie.
C Comme te voilà rouge et animé! - C'est
que... c'est que j'ai remonté vite, mon major. - Charles, CharlesItu m'as toujours' dit
Ja vérité, l'amour te rendroit-il menteur? - -
L'amour, mon major - - Et oui, monsieur,
T'amour; me croyez-vous donc aveugle?..
Comme Yous VOuS enflammez ! A peine un --- Page 238 ---
(228 )
objet aimable SC présente-t-il à vOS yeux, que
voilà votre tête prète à tourner. Ecoutez, monsieur, puisque l'occasion s'en présente aujourd'hui, écoutez ce que je vais vous dire, et
faites-en la règle de votre conduite: Du plaisir,
mais point de passions; des jouissances, mais
point de séduction. Un militaire ne doit rien
promettre 2 parce qu'il ne peut rien tenir. S'il
agita autrement, il manque à Thonneur, et Thonneur est la base de sa profession. Bien entendu
cependant que ceci ne regarde que linnocence.
Ilya malheureusement assez de femmes faciles
(je ne parle pas des prostituées), qu'une première foiblesse a conduites à d'autres foiblesses,
et qui, ne pouvant plus appartenir à la société
par T'honorable lien du mariage, n'ont pas le
droit d'exiger plus qu'ellesne donnent. Les liaisons d'un militaire,avec ces femmes-là, ne sont
jamais dangereuses. L'attrait seul du plaisir les
forme; ; l'inconstance ou le caprice les brise
avec autant de facilité qu'elles s'étoient faites,
et l'on se quitte comme l'on s'étoit pris, sans
inquiétude pour l'avenir et sans regrets pourle
passé; mais l'amour ne doit point entrer dans
le coeur d'un soldat. Il ne doit avoir qu'une
passion, cclle de son devoir, toute autre l'en
détourne et lui fait perdre l'estime et la pro-
du plaisir les
forme; ; l'inconstance ou le caprice les brise
avec autant de facilité qu'elles s'étoient faites,
et l'on se quitte comme l'on s'étoit pris, sans
inquiétude pour l'avenir et sans regrets pourle
passé; mais l'amour ne doit point entrer dans
le coeur d'un soldat. Il ne doit avoir qu'une
passion, cclle de son devoir, toute autre l'en
détourne et lui fait perdre l'estime et la pro- --- Page 239 ---
(: 229 )
tection de scs chefs. Cette jeune personne qui
sort d'ici et dont vous paroissez déjà toul épris,
vous ne, la connoissez point; si elle est telle
queson extérieur T'annonce, vous devez la respecter et vous borner au seul plaisir de la voir;
car vous ne pourriez être qu'un séducteur pour
elle, et rien à mes yeux n'est plus vil qu'un
séducteur; dans le cas au contraire où une première erreur l'auroit jetée dans la profession
dangereuse qu'elle exerce,je ne vous défends pas
ded chercher alui plaire 2 j'aime mieux que vous
commenciez par elle,que par toute autre; mais
encore une fois, monsieur, point de belle passion, et que je vous voie toujours tel que vous
avez étéjusqu'a ce jour, honnéte,sage, vigilant
et exact à remplir VOS devoirs )).
(( Parlons maintenant de nos affaires. J'ai
invité le directeur à diner, parce qu'outre qu'il
me paroit avoir de l'usage 2 je suis bien aise de
lui donner un peu d'importançe auprès de ces
jeunes douredisyquisimaginent qu'une épaulette
leur donne le droit d'être impertinens et tapageurs.Jelesinviterai à la garde montante. Deton
côté tu iras inviter, de ma part, le chirurgienmajor, le quartier-maitre et le commandant du
châtcau, et tu engageras leurs dames à me faire
le méme honneur. Dc-là tu passcras chez le --- Page 240 ---
230 )
traiteur, 9 aqui tu donneras les ordres nécessaires,
Tu reviendras ensuite faire tout préparer 2 et tu
teras à diner. - - Pardon, monsieur le major 9
j'exécuterai vOS ordres ; mais je serois trop
humilié de ne pas manger à la même table que
vous , j'irai diner chez le traiteur. 1 Sijene
consultois que moi, je saurois bien réduire ces
messieurs au silence; mais ils t'en voudroient,
épieroient les occasions de te nuire, te chercheroient peut-ètre des querclles dont tu ne
pourrois sortir sans te compromettre, et' c'est
cé que je veux éviter; mais il y a un moyen
de tout arranger. Dans ce momert je te donne
ton conge, et ce soir tu rentreras au service du
roi. Ils n'auront rien à dire, parce que je
suis maitre d'admettre qui bon me semble à
ma table )),
Icil'amour-propre l'emporta sur l'intérêt que
j'avois à rester dans l'obscurité, et entrainé
par l'orgueil, , je. dis au major - ( Et sij'étois
gentilhomme ? e
Tu dinerois avec nous.
Hé bien, mon major, je dinerai donc avec
vous 9 car je suis gentilhomme. Vous êtes
gentilhomme 1... - Oui, mon major.
Et
vous me l'avez cachéjusqu'à ce jour... Votre
nom? - Ah! de grace, dispensez-moi de vous
le dire,je mourrois à l'instant de honte et de
et entrainé
par l'orgueil, , je. dis au major - ( Et sij'étois
gentilhomme ? e
Tu dinerois avec nous.
Hé bien, mon major, je dinerai donc avec
vous 9 car je suis gentilhomme. Vous êtes
gentilhomme 1... - Oui, mon major.
Et
vous me l'avez cachéjusqu'à ce jour... Votre
nom? - Ah! de grace, dispensez-moi de vous
le dire,je mourrois à l'instant de honte et de --- Page 241 ---
(231 )
douleur à vos pieds.
Vous avez donc fait
des fautes ?.. - Impardonnables, mon major,
et que ma vie entière ne sauroit expier. - Vous
étiez bien jeune alors? Depuis que je vous
connois, vous vous êtes bien conduit, et quand
on se repent comme vous le faites, on a nonseulement droit à lindulgence, mais encore à
l'estime. Quittez cetiepodure,monsieur (j'étois
à ses genoux ), et embrassez-moi. Je n'exigerai point de vous que vous me révéliez. vos secrets; mais si vous avez assez de confiance en
moi pour le faire un jour, souvenez-vous que
c'est dans le sein d'un ami, d'un père que vous
les déposerez >).
K En me parlant ainsi, le bon major m
serroit dans ses bras. Ses yeux étoient humides
de larmes, et les miens en versoient abondamment. < Ah ça, me dit-il, en essuyant les
siennes, , un gentilhomme ne déroge point pour
être mon secrétaire, et tu resteras auprès de
mof en cette.qualité, jusqu'à ce que tu m'aies
mis à même 7 par une confidence entière, 2 d'en
faire davantage pour toi. Es-tu comte, marquis, baron, ou n'es-tu que cadet de famille?
- Je suis comte.
Eh bien 2 monsieur le
comte, tu ne seras au régiment que le chevalier de Saint- Hilaire, et tu ne cesseras pas --- Page 242 ---
(252 )
d'être Charles pour moi. Va donc faire tout
ce que je t'ai dit, et tu viendras me rejoindre
à la parade )).
(( Au bout de dix minutes, j'avois fait les
invitations nécessaires et donné les ordres au
traiteur. J'étois chez un bijoutier, où je faisois
emplette d'un joli collier. et d'un petit brillant
pour la jolie nièce. Il n'y avoit pas une hcure
que j'avois promis à mon respectable protecteur de retenir ses leçons ; hélas, je les avois
déjà oubliées, l'amour s'étoit emparé de toutes
les facultés de mon ame, il y régnoit en souverain, et loin de le combattre, je trouvois un
charme inexprimable dans ma défaite, , et telle
étoit mon ivresse, que dans ce moment où je
ne pouvois pas même concevoir d'espérances,
j'aurois sacrifié ma vie, plutôt que de renoncer
à mon amour.
( En rentrant à Thôtel,jy retrouvai le major
qui n'étoit pas encore parti, je ne crus pas devoir lui cacher mon emplète, ni l'emploi itjue
j'en voulois faire. C C'est fort bien, me dit-il,
mais es-lu sur qu'elle accépte? - - Mon intention n'est pas de mettre du mystère dans l'offre
que j'en ferai, ct je compte sur vous, 2 mon
major, pour applanir les difficultds. - - A merveille. Ainsi monsicur me choisit pour favoriser
retrouvai le major
qui n'étoit pas encore parti, je ne crus pas devoir lui cacher mon emplète, ni l'emploi itjue
j'en voulois faire. C C'est fort bien, me dit-il,
mais es-lu sur qu'elle accépte? - - Mon intention n'est pas de mettre du mystère dans l'offre
que j'en ferai, ct je compte sur vous, 2 mon
major, pour applanir les difficultds. - - A merveille. Ainsi monsicur me choisit pour favoriser --- Page 243 ---
255 )
seS amours. In'y a pas d'amour dans cela,
mon major, mais une simple politesse. Je ne
regarde point comme à moi l'argent que l'oncle
a donné, et je veux le rendre à la nièce.
Comme il pourroit fort bien sefaire qu'elle refusat ces bijoux, si vous les lui offriez vousmême, , je me charge de les lui donner 2 et
de lui faire connoitre le donateur. - Ab, mon
major, ma vie entière ne sauroit payer tant de
bontés! - Et vous dites, monsieur, que vous
n'êtes pas amoureux... Allons, voilà l'heure
de la parade,jly vais. Ordonne et dispose tout
ce qui est nécessaire )).
E Pendant l'absence du major, je méditai le
plan d'une petite fête, que je me proposai de
faire exécuter; mais comprenant bien que je
ne pourroisjamais trouver le moment de parler
en liberté à ma maitresse, si tout se réduisoit
à un diner de cérémonie, je résolus de donner
un petit bal. L'aide-major, chez lequel nous
élionslogés,avoit deux demoiselles de quatorze
à quinze ans, la femme du quartier-maitre ct
celle du chinurgien-majornfen avoient pas vingt
cing, voilà le noyau d'un petit bali impromptu,
je dressai donc mes batteries, et dans moins
d'une demi -leure, une sérénade fut comman --- Page 244 ---
( 254)
dée et disposée, et les filles delaide-major rprévenues et priées de garder le secret.
< Pardon 2 monsieur le Gouverneur, si ces
détails trouvent place dans ces mémoires; hélas, s
ce sont les beaux jours de ma vie, leur souvenir est l'unique consolation de ma vieillesse. Il
m'est doux de me rappeler que je ne fus pas
toujours coupable, et que quelques bonnes actious marquèrent dans ma vie;. etj'ai quelquefois besoin de penser, pour ne pas tomber dans
le désespoir, que si j'avois eu un autre père,
etsije n'avois pas été entrainé par un concours
de circonstances 1 toutes plus fatales les unes que
les autres,jen'aurois peut-être point cessé d'étre
homme de bien et d'honneur.
( En rentrant au château, le major, ramena
avec lui douze à quinze officiers, qui vinrent
presque tous à moi, et me remercièrent de la
diligencequejavois mise à leur procurer l'abon.
nement du spectacle.Je leurr répondis que c'étoit
à monsieur le major qu'ils en avoient l'obligation; et qu'au reste, je me trouverois heureux
dans tous les temps de pouvoir leur être bon à
quelque chose.
K L'entends-tu, Surville ? Le faquin n'a-t-it
pas l'air de prendre des airs importans ?
vinrent
presque tous à moi, et me remercièrent de la
diligencequejavois mise à leur procurer l'abon.
nement du spectacle.Je leurr répondis que c'étoit
à monsieur le major qu'ils en avoient l'obligation; et qu'au reste, je me trouverois heureux
dans tous les temps de pouvoir leur être bon à
quelque chose.
K L'entends-tu, Surville ? Le faquin n'a-t-it
pas l'air de prendre des airs importans ? --- Page 245 ---
(455 1 )
M. de Surville. Patience, chevalier, cela
ne durera pas long-temps 2 et avant peu de
jours, nous aurons l'occasion de lui couper les
oreilles.
Le chevalier. Sans le major, il y a longtemps que cela seroit fait; ; mais avec ce diable
d'homme, 2 il n'y a pas à plaisanter.
M. de Surville. Le colonel ne tardera pas
à arriver, je suis parent de sa femme, et il
me protège, alors nous verrons.
Le chevalier. n me tarde de voir cette fille
d'opéra dont nous a parlé le major.
M. déSurville. Il faut nous arranger pour
la placer à table entre nous deux.
Le chevalier. Bienimagind, Ecoute, Surville,
il faut jouer cette petite à croix ou pile. Si le sort
me favorise. 2 je la déterminerai à te, prêter
ses bons offices auprès de la plus jolie de ses
camarades.
M. de Surville. Va comme tu le dis,à charge
de revanche.
Le chevalier. A charge de revanche >,
cc L'arrivée des dames interrompit e
agréable et décent dialogue, dont je n'avois
pas perdu un mot. Ces messieurs le reprirent
lorsque tout le monde fut placé; mais il me
fut impossible d'en entendre la suite 2 seule- --- Page 246 ---
(256)
ment japerçus à leurs regards qu'ils parloient
cncoredemoid detemps en temps. Enfin le directeurarriva, suivi de nièce. Le major fut au-devant d'elle, et la plaçaà côtéde la femme ducommandant du château, ce qui commença beancoup à déplaire à mes deux bons amis. Ce fut
bien pis, lorsqu'au moment de se mettre à
table, il la fit asseoirà sa droite, en la comblant
d'égards et de politesses ; leur mauvaise humeur
augmenta 9 et c'est peut-étre à cette circonstance que, je dois une affaire qui a tant influe
sur le reste de- ma vie, et qui trouvera sa
place dans la suite de ces mémoires,.
(. Lemajor m'avoit ordonné de me placer au
bout de la table, et je m'étois assis à côté du
chirutgien et du licutenant des grenadiers,
officier de fortune que le major aimoit beaucoup et qui m'honoroit de son amitié. A l'extrémité opposée, étoient MM. de Surville etle
chevalicr qui, quoique tout lc monde fiit en
place, restoient toujours debout.
Le major leur adressant la parole : (( Hé
bien, messieurs, asseyez-vous donc? ?
Tous deux. Pardon, monsieur le major;
nous aurions deux mots à vous dire.
Le major. Après diner, je vous entendrai
avec plaisir.
fortune que le major aimoit beaucoup et qui m'honoroit de son amitié. A l'extrémité opposée, étoient MM. de Surville etle
chevalicr qui, quoique tout lc monde fiit en
place, restoient toujours debout.
Le major leur adressant la parole : (( Hé
bien, messieurs, asseyez-vous donc? ?
Tous deux. Pardon, monsieur le major;
nous aurions deux mots à vous dire.
Le major. Après diner, je vous entendrai
avec plaisir. --- Page 247 ---
(257 )
Le chevalier. Encore une fois, monsieur
le major, pardon; mais nous ne saurions nous
mettre à table que vous ne nous ayez Cltendus.
Le major. En ce cas, messieurs, je serai
privé de l'honneur de diner avec vous, 2 à moins
que vous ne veuillez vous expliquer tout haut;
mais vous me permettrez de vous observer
que votre conduite est au moins étrange, si
elle n'est pas incivile; car vous auriez pu me
parler avant le diner.
M. de Surville. Nous ne prévoyions pas
l'avoir à faire, monsieur le major.
Le major. Messieurs, ce dialogue commence à devenir hors de saison, etil est temps
qu'il finisse. Quelqu'un auroit-il ici le malheur
de vous déplaire ? Expliquez-vous, 2 ou mettezvous à table, ou sortez si ma maison ne vous
est pas agréable.
Tous deux , prenant leurs chapeauz et
leurs épées. Nous vous prions de croire,
monsieur le major, que si l'honneur et les
lois de la subordination nous eussent permis
de manger avec un roturier 2 un simple sergent
Le lieutenant de grenadiers, bas et à moi.
Ceci te regarde. Charles. Je ne sais à quoi il --- Page 248 ---
(: 238 )
tient que je ne jette ces insolens par les fcs
nêtres.
Le major, en méme temps. Je vous trouve
bien hardis, messieurs, et bien téméraires de venirjusque chez moi, trouver mauvais ce que jy
fais, et manquer d'égards et de respect à ceux
que j'inviteà ma table. (Aux dames) Tranquillisez-vous, , mesdames,jesuis le maitre ici, et je
saurai châtier les insolens qui osent troubler
leplaisir quej'avois de vous y recevoir. (Amoi,
qui m'étois leve) Charles, asseyez - vous
IM. le chevalier de Saint-Hilaire 7 asseyez-vous,
je vous l'ordonne ! (1 Tous, les yeux sur moi.)
Oui, messieurs, le sergent Charles est le chevalier de Saint-Hilaire, , qu'une affaire d'honneur a forcé, jusqu'à ce jour, à cacher son
nom et sa naissance ; mais quand il ne seroit
que le simple Charles, je veux que ces messieurs apprennent de moi que quiconque a
lhonneur de servir le roi, est gentillonime, et
que le dernier soldat du régiment, honnète et
exact à remplir SCS devoirs, est cent fois plus
estimable à mes yeux (regardant M. de Surville), que tel enfant de finance qui n'a souvent pour titre à la considération des autres,
que de l'or et quelques protections. M. le chevalier de Saint-Hilaire voudra bicn se rappeler
je veux que ces messieurs apprennent de moi que quiconque a
lhonneur de servir le roi, est gentillonime, et
que le dernier soldat du régiment, honnète et
exact à remplir SCS devoirs, est cent fois plus
estimable à mes yeux (regardant M. de Surville), que tel enfant de finance qui n'a souvent pour titre à la considération des autres,
que de l'or et quelques protections. M. le chevalier de Saint-Hilaire voudra bicn se rappeler --- Page 249 ---
(259 )
que cette scène s'étant passde chez moi, ne
sauroit avoir de suite ; et vous, , messieurs.,
n'oubliez- pas que vous ne devez mon indulgencé qu'à sa considération )).
G On imagine aisément la confusion de mes
agresseurs : ils ne savoient que faire, ni où se
mettre; cependant, sur l'invitation du major,
ils reprirent leurs places, et peu à peu l'impression de cette scène disparut, , pour faire
place à la gaité, Le chevalier même devint.assez
aimable, et il n'y eut que Surville qui conserva son air boudeur.. Mon ami le lieutenant me
serroit la main et me combloit d'amitiés. Il est
possible, me dit-il, que ces impertinens ne
s'en tiennent pas là, et croient leur honneur
intéressé à te provoquer. Tu pourrois dans le
moment oublier qu'ils sont tes chefs ; si céla
arrivoit, j'exige etje te l'ordonne même, comme
ton lieutenant : de m'en prévenir sur-le-champ.
Je le lui promis, et pour répondre à Tintérêt
qu'il me témoignoit, je lui fis part, ainsi qu'au
chirurgien-major, des projets de ces messieurs
sur la nièce du directeur. L'un et l'autre en
furent indignés, et se promirent bien de les
déconcerter.
cCe diner, qui avoit commencé d'une maniere qui auroit pu devenir tragique, sans la --- Page 250 ---
(240 )
fermeté du major, se passa fort gaiment. Le
étoit un homme du monde et
directeur, 2 qui
avoit beaucoup d'usage, contribua beaucoup à
l'amusement général. Au dessert, les dames parlèrent de chant. Il étoit aisé de voir que c'étoit
moins le désir de chanter qui les animoit, que
la curiosité et le désir d'entendre la nièce dont
on parloit dans la ville comme d'une virtuose.
Elle se défendoit; le major insistoit ; enfin,
l'onele ordonna à Sophie de céder aux désirs
alloit cherde la compagnie;et pendant qu'on
cher la harpe, le directeur entonna un cantique à refrein bachiqueyqui mittoutlemondeen
gaité. :
Pendant le café, la harpe arriva, et je fus
en prévenir la belle Sophie 2 qui me pria de
la faire porter dans une pièce voisine, oùr elle
passa avec lépouse du chirurgien, pour l'accorder: Quel triomple pour elle à son retour!
Que de graces, que de talens, quelle accens
suaves et mélodieux, et, ce qui achevoit de
la rendre parfaite , avec quelle modestie elle
recevoit les cloges que chacun s'empressoit de
lui prodiguer!
Le major surtout, étoit enivré. Cc fut le
moment quil choisit pour lui donnerlesbijoux
s'étoit chargé de, lui offrir; et je le vis
quil
ien, pour l'accorder: Quel triomple pour elle à son retour!
Que de graces, que de talens, quelle accens
suaves et mélodieux, et, ce qui achevoit de
la rendre parfaite , avec quelle modestie elle
recevoit les cloges que chacun s'empressoit de
lui prodiguer!
Le major surtout, étoit enivré. Cc fut le
moment quil choisit pour lui donnerlesbijoux
s'étoit chargé de, lui offrir; et je le vis
quil --- Page 251 ---
(24: )
prendre sa main et la conduire dans une embrasure de croisée,après enavoir obtenu Tagré.
ment de son oncle, qu'elle ne tarda pas à appeler; ; car, le major ne pouvant lui faire prendre
unejolie boiteàmouches grilavoivouinijoindre
à mon présent et dans laquelle le collier et la
bague étoient renfermés, n'avoit trouvé que ce
moyen pour la déterminerà accepter, ce qu'elle
fit enfin, à ma grande satisfaction.
c Pendant que tout cela se passoit, je feuilletois des cahiers de musique. J'ai déjà dit que
jétois musicien : je jouois passablement du violon, et chantois assez agréablement. Le duo
d'Armide, aimons-nous, m'étoit tombé sous
la main, et j'en fredonnois quelques phrases,
lorsque la belle Sophie vint prendre sa place.
Me voyant un cabier à la; main, elle me demanda sij'ctois musicien? etlulayant dit qu'oui,
elle m'engagea hautement à chantér, en me
proposant. de m'accompagner. Je lui montrai
le duo, en lui disant que n'ayant jamais eu
l'occasion de le chanter,je la suppliois de vouloir bien m'aider de son talent; et plaçant mon
cahier sur le pupitre,je commençai à chanter
avec une émotion que ne tarda pas à partager
Paimable Sophie, et qui devint si vive, qu'elle
se communiqua bientôt à tous les auditeurs, au
--- Page 252 ---
(2 242) )
point que lorsque nous eumes fini, il se passa
un assez longsilence avant que les applaudissemens se fissent entendre.
( Ma foi, mon cher Charles, je ne te connoissois pas ce talent-là; mais en vérité tu jouerois très-bien la comédie. - Je vous assure,
mon major 2 que jen'ai jamais su jouer ni joué
la comédie.
Monsieur, dit Sophie, joint à
un talent réel le plus difficile de tous, celui de
Texpression. (La sérénade quej'avois commandée se fait entendre, tout le monde court aux
croisées) ). Belle Sophie , qui pourroit n'être pas
auprès de vous tout sentiment, toute ame !
monsieur Charles!
a Et les leçons du major,
Ah, je le vois, mademoiselle, il vous aura
prévenue contre moi! - Silence, on nous
écoute. - C'étoit le chevalier qui, revenu de
la croisée, promenoit légèrement ses doigts sur
la harpe, sans que je fisse aucune attention à
lui.
Oui, je vous écoutois, mais non pas
vous nuire. Trop heureux Charles je
pour
cherche l'occasion de réparer mes torts envers
vous 2 et de vous offrir mon amité.
Aimable
chevalier , lui dis-je en lui tendant la main; ne
parlons plus de torts, car vous savez trop bien
les effacer! Votre amitié m'est encore plus chère
qu'elle ne m'honore, et vous me trouverez dans
que je fisse aucune attention à
lui.
Oui, je vous écoutois, mais non pas
vous nuire. Trop heureux Charles je
pour
cherche l'occasion de réparer mes torts envers
vous 2 et de vous offrir mon amité.
Aimable
chevalier , lui dis-je en lui tendant la main; ne
parlons plus de torts, car vous savez trop bien
les effacer! Votre amitié m'est encore plus chère
qu'elle ne m'honore, et vous me trouverez dans --- Page 253 ---
(245 )
tous les temps disposé à la conserver, mérné
au péril de ma vie.
Puis-je espérér que vous
ferez ma paix avec notre major, , que jhonore
de toute mon ame et avec tous les honnêtes
gens qui sont ici?- Embrassons-nous, chevalier. - - Embrassons-nous, A la vie et à la
mort. - Ala vie et à la mort ).
( Nous étions dans les bras lun de l'autre et
tellement attendris, que nous ne faisions pas
attention à la compagnie qui faisoit cercle autour de nous. Sophie seule étoit restéc sur son
fauteuil, , où elle, recueilloit des larmes que sa
sensibilité lui faisoit répandre. (( Monsieur, dit
le major en frappant sur l'épaule du chevalier
et lui présentant la main, touchez- - la, ce que
vous faites est d'un homme d'lionneur et d'un
véritable gentilhomme. La vraie noblesse est
dans les bonnes et belles actions, et vous venez
d'en faire une; mon estime et mon amitié vous
sontacquises, et vous pouvez compter sur moi
dans toutes les circonstances où mes services
pourroient vous être nécessaires. Allons, mes
enfans, embrassez-moi, Je n'ai jamais eu le
bonheur d'être père, et cependant vous m'en
faites ressentir toutes les douceurs.. Maintenant que nous nous sommes attendris, il faut
songer à s'amuser. Dis-r moi donc, Chanles, --- Page 254 ---
(244)
je te sais bon gré d'avoir donné à ces dames
le plaisir de la sérénade ; mais par le temps
qu'il fait, ces pauvres diables doivent être gelés. Je n'aime point le plaisir qui expose à des
dangers ou fait souffrir celui qui me le procure.
Sit tules faisois entrer.
Je n'attendois que voS
ordres, mon major. Chevalier, voulez-vous
venir avec moi? - Avec plaisir, 7 mon ami.
En descendant, je lui parlai de Surville, et
lui demandai ce qu'il étoit devenu ? 1 Il est
parti, me répondit-il. J'ai fait tout ce que j'ai
pu pour le retenir et l'engager à te faire ses
excuses, je n'ai jamais pu y parvenir; il a la
mort dans I'ame. Il faut convenir aussi que
notre major l'a rudement maltraité : c'est un
assez bon enfant, qui a beaucoup d'argent et
m'en prête quand j'en ai besoin! Au surplus,
il faudra bien qu'il se raccommode avec toi,
autrement je cesserai de le voir.
Et SOI
argent. - J'y ai déjà songé, et c'est là CC qui
m'embarrasse le plus. - Chevalier,je ne désire
pas que vous rompiez avec lui; mais si vous
ne pouviez pas faire autrement, souvenez-vous
que mes petites économies sont à vous. - Tu
m'enchantes de plus en plus, mon ami; mais
je n'abuserai point de ta générosité, en te pri-.
vant du fruit de ton travail et de ta sagesse.
ai de le voir.
Et SOI
argent. - J'y ai déjà songé, et c'est là CC qui
m'embarrasse le plus. - Chevalier,je ne désire
pas que vous rompiez avec lui; mais si vous
ne pouviez pas faire autrement, souvenez-vous
que mes petites économies sont à vous. - Tu
m'enchantes de plus en plus, mon ami; mais
je n'abuserai point de ta générosité, en te pri-.
vant du fruit de ton travail et de ta sagesse. --- Page 255 ---
(1245 )
J'ai un vieil oncle fort riche et fort avare; mais
qui, heureusement pour moi, m'aime encore
mieux que son argent. Tu m'aideras à lui faire
un bon' roman bienintéressant, bien pathétique.
J'aurai été attaqué par des voleurs, on m'aura tout pris et laissé pour mort sur la place.
De braves gens m'auront
secouru, 9 soigné,
pansé, emmené chez eux et aide de leur bourse.
Mon écriture ne sera pas reconnoissable. Je
lui promettrai d'épouser une demoiselle qu'il
me destine et que je n'ai jamais vue. Le bon
homme s'attendrira, pleurera, m'enverra de
Targent, et je payerai mes. dettes.
( Ce n'étoit ni le lieu, ni le moment de faire
de la morale au chevalier; : d'ailleurs, il mettoit
dans tout ce qu'il me disoit tant de graces, de
franchise et d'abandon 7 qu'il auroit étd difficile de ne pas excuser les erreurs de son esprit;
je me bornai donc à lep prier d'aller chercher les
filles del'aide-major, et deles présenter au major
quelques minutes après que je serois remonté.
( J'avois fait entrerlesmusiciens dans le salonr
ou ils se réchauffoient avec quelques verres de' J
vin. Pendant ce temps on parloit de musique,
de spectacles et de danse. L'épouse du chirur:
gien-major, , jeune femme très-aimable queson
mariavoit mise dans la confidence de mes petits --- Page 256 ---
E 246 )
projets, amenoit toujours la conversation sur la
danse, et demandoit à Sophie si elle savoit tel
ou tel pas nouveau, telle ou telle contredanse;
et toutes les fois qu'clle répondoit oui, elle lui
faisoit promettre de les lui apprendre, en disant
qu'elle avoit oublié presque tous les pas et
presque toutes les figures pendant son séjour
en Basse-Bretagne. C'est bien dommage, ajoutoit-elle, que nous ne soyons que trois femmes,
nous aurions pu, avec la permission de M. le
major, former une contredanse, , et je me serois remise eau courant.Jele voudrois detout mon
comur,mesdamessmais ou trouver actuellement
des danseuses ? - Et parbleu dans la maison
même, mon major; et si vous le permettez,
je vais vous amener deux jeunes et jolies demoiselles qui ne demanderont pas mieux 2 les
filles de notre hôte, de T'aide-major, 1 Amène,
mon ami,amène, et faisons journée complète.
En vérité, je me sais bon gré de t'avoir fait
l'intendant de mes menns-plaisirs, tui es un
homme à ressource,
Je ne fait qu'un pas
de la salle dans le salon oùr je trouvai le chevalier qui m'attendoit avec les deux demoiselles. J'cn pris une par la main, et il me suivit ayec l'autre.
Ne voilà-t-il pas de charmantes recrues, mon major? - Oui, mes-
,amène, et faisons journée complète.
En vérité, je me sais bon gré de t'avoir fait
l'intendant de mes menns-plaisirs, tui es un
homme à ressource,
Je ne fait qu'un pas
de la salle dans le salon oùr je trouvai le chevalier qui m'attendoit avec les deux demoiselles. J'cn pris une par la main, et il me suivit ayec l'autre.
Ne voilà-t-il pas de charmantes recrues, mon major? - Oui, mes- --- Page 257 ---
(: 247 )
sieurs les espiègles, pour vous autres. A mon
âge on n'en fait plus de pareilles.
A votre
age, mon major, on est aimé, chéri et respecté
de tout le monde. - Bon jeune homme !
Una domestique entrant. Monsieur le maire
et madame son épouse; monsieur le licutenant
civil et madame la lieutenante.
Le major. Mesdames, agréez mon respectueux hommage; et vous, messieurs, soyez les
bien venus, Je vous rends graces de T'honneur
que vous me faites, et surtout d'avoir choisi le
moment d'une petite féteimpromptus à laquelle
personne ne pensoit il y a une heure.
La femme du maire, bas à son, mari.
Bon Dieu, monsieur le maire, quelle socicté!
des femmes de garnison et de théâtre! c'est se
compromettre que de rester ici.
Le maire, bas dsa femme. Taisez-vous
donc, madame; voilà comme vous êtes toujours; ce n'est pas à la compagnie que. nous
rendons visite, mais à a un officier supérieur,
au commandant du régiment; nous nesommes
pas responsables des gens qu'ila a chez lui.
Le lieutenant-civil en méme-temps, Cesont
les meilleures, M. le major, et celles qui me
plaisent le plus, parce que l'étiquette en est. bannie. (4 safemme.) Allons, madame, vous qui --- Page 258 ---
248 )
aimez la danse, vous danserez, et moi je ferai.
le tric-trac de monsieur le major.
431 Le major. Avec plaisir, monsieur le heutenant.
B La femme du maire, bas à son mari.
il est toujours le même, votre lieutehant-civil,
dourdi,incomsquent, et n'ayant aucuné idée
des bienséances. Vous restèrez si Yous' voulez;
pour moi, monsicur, qui ne veux pas mé
compromettte, je ne demeurerai pas ici plus
102 l
: 2
long: temps.
Le major, comprenait les signes que je
lui faisois. Qu'avez-vous donc, madame ?
comme vous paroissez mal à votre aise. Vraiment vous n'étés pas bie;il ne faut pas rester
ici davantage. Saint - Jean, prévénez les porteurs de madame. (Iui prenant ld main.)
Quie j'aie Thonneur. de vous conduire. Au
revoir, monsieur le' maire, ntous nous reverrons dans mon cabinet ou dans le vôtre, quand
les besoins du service Téxigeront.
- Le lrutenant-civil. Las sotte femie! C'est
à qui ne la verra pas. J'en suis fache pour son
mari, quealte a compromis dans vingt occasions semblables a celleder,etjesujs tres -- mortifé d'avoir êté témoin de cette scène. a uE
WLe major. Dieu me garde, monsicur, d'en
ieur le' maire, ntous nous reverrons dans mon cabinet ou dans le vôtre, quand
les besoins du service Téxigeront.
- Le lrutenant-civil. Las sotte femie! C'est
à qui ne la verra pas. J'en suis fache pour son
mari, quealte a compromis dans vingt occasions semblables a celleder,etjesujs tres -- mortifé d'avoir êté témoin de cette scène. a uE
WLe major. Dieu me garde, monsicur, d'en --- Page 259 ---
10 249 )
faire rejaillir le ridicule sur la magistrature;
Personne plus que moi n'honore et ne respecte
les magistrats : ils sont les dépositaires des lois
et les gardiens de la tranquillité publiqne;
tandis que nous nous battons contre les ennemis del'état et du prince, ils font la guerre aux
brigands de lintérieur, et veillent à la sureté
de nos familles, à la conservation de nos propriétés. Quelles plus nobles fonctions !.: quel
plusbeau ministère !..
Moi. Mon' major 2 tout est' prèt pour la
danse.
Le major. Eh bien., mes enfans, dansez.
Ceux d'entre - vous 2 messieurs, qui aimeront
mieux jouer, 2 peuvent le faire; mais petit jeu;
etj jeu de société. A vous 2 morsieur le lieul
tenant -civil, vous m'avez jetle gant, je le
ramasse.
(( Et nous de courir aux violons et à nos
danseuses. On devine bien qui je choisis pour
la mienne; enfin, lai dis-je, le voici arrivé
le moment que j'attendois avec tant d'impatience'Belle Soplie, qu'il me tardoit de pouvoir
vous parler avec,un peu de liberté! - Chassez
donc, monsieur, et déchassez. + Avec quelle
froideur et quelle indifférence vous me traitez,
mademoiselle,more quidonnerois tont mon sang --- Page 260 ---
( 250 )
pour vous plaire ! - Mais, monsieur, prenez
donc gardeà vous,ne voyez vous pasqu'on nous
observe ? Je ne danserai pas la première contredanse, vous pourrez me parler. Ce peu de
mots me rendit la raison; pendant toute la
contredanse, je me bornai à serrer une main
que l'amour seul avoit pu former,et que Phidias auroit prise pour modèle.
CC Je vois, monsieur, me dit Sophie lorsque
C la contredanse fut finie et que je l'eus reconduite à sa placei, que profitant de l'avan-
(( tage que les circonstances vous donnent sur
( moi, vous allez me rendre l'objet de vOS
( poursuites ; je sais que c'est le sort de toutes
C les personnes de mon sexe, et particulière-
(( ment de celles qui exercent ma profession,
(C d'être en butte aux attaques du vôtre. C'est une
(( loi commune,il faut la subir;mais qu'exigez;
(C vous de moi? Une simple galanterie, une
(( liaison passagère, ne T'espérez jamais; un
( engagement sérieux, vous ne pouvez, en
C prendre aucun, 2 puisque vous ne pouvez
<C disposer de votre personne. Je crois à la sin-
( cérité de votre amour;je veux même bien
être sensible si
( vous dire que j'aurois pu y
(( T'honneur et le devoir me l'eussent permiss
C mais le sort nous a placés, yous et moi, dans
;
(C vous de moi? Une simple galanterie, une
(( liaison passagère, ne T'espérez jamais; un
( engagement sérieux, vous ne pouvez, en
C prendre aucun, 2 puisque vous ne pouvez
<C disposer de votre personne. Je crois à la sin-
( cérité de votre amour;je veux même bien
être sensible si
( vous dire que j'aurois pu y
(( T'honneur et le devoir me l'eussent permiss
C mais le sort nous a placés, yous et moi, dans --- Page 261 ---
(251) )
R une situation si différente et si opposée,que
G ne pouvant jamais être l'un à l'autre de la
.( seule manière qui fit digne de moi, il est
.( de toute nécessité que vous renonciez à un
< amour qui pourroit faire le malheur de votre
C vie et le tourment de la mienne ).
( En prononçant ces derniers.mots, Sophie
avoit la voix altérée, et quelle que fut ma douleur,ily me fut aisé de jugerjusqu'a quel point
elle étoit émue; mais sans avoir. l'air de m'en
être aperçu: : ( Cruelle, lui dis-je, est-ce ainsi
( que vous payez l'amour le plus tendre! moi
6 qui vous aime, que dis-je, moi qui vous
( adore 2 moi qui aurois voulu ne respirer, 2
< ne vivre que pour vous Ah, dans tout
<c ce que vous venez de me dire, ingrate, je
K reconnois la funeste influence des discours
( du major!hé bien, qu'il nie retire ses bien-
< faits, sa protection, son amitié, mais que
< du moins il ne m'enlève pas l'amour de So-
( phie!Et que m'importe l'avenir, sans vous
Cc il est affreux pour moi, je détéste la vie;
K oui, elle m'est odieuse cette vie, s'ilne m'est
< pas possible de la consacrer à Sophie! ))
C Apparemment que malgré les précautions
que j'avois prises > je mis trop de chaleur en
lui adressant ces dernières parolesi; car se levant --- Page 262 ---
(252 )
avec une précipitation qui tenoit presque de
l'effroi, ellealla s'asseoir auprès du major. Pour
moi, je tombai dans une sorte d'anéantissement, d'oit je ne sortis qu'a la voix du chevalier qui, me frappant SuT, l'épaule, m'engagea
à passer avec lui dans le salon.
(C Qu'as-tu donc, mon ami ? tu as l'air d'un
homme désespéré. - Je suis en effet au désespoir. - Bon Dieu , comme tu perds promptement la téte.! - Cher chevalier, si vous saviez
ce qu'elle m'a dit! - Tu en es donc bien
amoureux? 1 Je l'adore. - Peste, comme tu
t'enflammes:! et elle rejette ton amour. - Elle
me fuit, elle ne veut pas m'entendre. - - Ecoute,
mon cher Charles, si tu veux me promettre
d'étresage,je vaist te rendre comptede e'ce qu'elle
m'a dit,iln'y a qu'un instant.
Ali, cher chevalier, parlez vous me rendez Ja' vie. - Pendant que je dansois, je t'observois, toi et ta
Sophie, et au mouvement qu'elle a fait, en
allant se placer auprès du major', je me suis
bien douté qu'il s'étoit passé quelque chose
d'extraordinaire entre vous deux La contredanse finie, je me suis approché de Sophie, que j'avois surprise plusieurs fois, jetant sur moi des regards pleins d'intérêt. de
t Qu'a donc notre ami, mademoisclle, il paroit
me rendez Ja' vie. - Pendant que je dansois, je t'observois, toi et ta
Sophie, et au mouvement qu'elle a fait, en
allant se placer auprès du major', je me suis
bien douté qu'il s'étoit passé quelque chose
d'extraordinaire entre vous deux La contredanse finie, je me suis approché de Sophie, que j'avois surprise plusieurs fois, jetant sur moi des regards pleins d'intérêt. de
t Qu'a donc notre ami, mademoisclle, il paroit --- Page 263 ---
(255 )
( bien afiligé; auroit-il eu le malheur de Yous
< déplaire? il paroit avoir bien du chagrin.
( - Votre ami n'est pas raisonnable, mon-.
C sieur le chevalier, il est d'une vivacité sans
( exemple, et ne fait attention ni aux lieux,
4 niaux personnes. - Auprès de vous 7 belle
( Sophie, qui pourroit conserver sa raison?
((
Sa situation me fait de la peine. -
( Il ne tiendroit qu'à vousde l'adoucir. -
( Et comment cela, monsieur le chevalier?
K - En me chargeant de lui porter quelques
K paroles consolantes. - Vous êtes un bon
( ami, monsieur le chevalier, - Il faut bien
< valoir quelque chose. Eh puis ne mérite-t-
( il pas qu'on l'aime ?. - Oh, certainement!
(( - Que dirai-je donc à ce pauvre Charles?
C - L'amitié n'a pas besoin de conseils. - Je
( nesuis que reremteasdewunimnesale
( - Hé bien, dites-lui donc d'être plus
(
sage,
plus circonspect. 1 Rien dep plus, mademoiA selle? - Que je prends intérêt à lui, que
( nous nous reverrons, et que je répondrai
( alors à tout ce qu'il m'a dit, 1 Je vais exér
<C cuter vos ordres, mademoiselle >.
( Et c'est là tout ce qu'elle vous a dit? LE
Comment tout ce qu'elle m'a dit !.. Et que
Yeux-tu de plus 2... En vérité,je ne te conçois --- Page 264 ---
( 2 254)
pas ? Le plus heureux hasard te présente ce
matin une tres-jolie femme; ; tu as le bonheur
de pouvoirlui être utile, tu l'aimes, tu le lui dis;
et parce qu'elle ne te répond pas sur-le-champ
qu'elle t'adore, , voila que la tête te tourne ;
voilà que, sans égards pour elle, tu te livres à
des extravagances , et lui fais, pour ainsi dire,
une scène qui auroit pu la compromettre , si
elle eut été moins prudente, et si l'amitié n'avoit été là à veiller sur vous deux. - Vous avez
raison, cher chevalier, j'ai eu tort, et je T'avoue ; mais la crainte de la perdre, , carj'ai un
grand ennemi.. e
Et quel est cet ennemi?
- Le major qui s'est aperçu que je l'aime, qui
m'a fait ce matin un long sermon 9 qui lui ena
fait un également, qu'elle a retenu et qu'elle
m'a répété mot pour mot avec une réserve et
un sang-froid qui m'ont mis au désespoir.
Le major aura beau dire et faire des sermons,
ilne l'empèchera pas de t'aimer ; car, ou je me
trompe, ou c'est déjà chose faite ; mais les
femmes ont des bienscances à garder : clles ont
toutes , même les plus sages 3 une petite tactique qui ne les mène pas bien loin, mais dont
elles ne s'écartent jamais ; iln'y a de différence
dans le plus ou moins. Ta Sophie est belle
que
le
homme
et sage, et tu es peut-être premier
et faire des sermons,
ilne l'empèchera pas de t'aimer ; car, ou je me
trompe, ou c'est déjà chose faite ; mais les
femmes ont des bienscances à garder : clles ont
toutes , même les plus sages 3 une petite tactique qui ne les mène pas bien loin, mais dont
elles ne s'écartent jamais ; iln'y a de différence
dans le plus ou moins. Ta Sophie est belle
que
le
homme
et sage, et tu es peut-être premier --- Page 265 ---
: 255 )
qu'elle aime. Ne va donc pas Teffrayer par des
vivacitds et des emportemens déplacés ; mé
nage ton bonheur et laisse au temps le soin de
l'assurer.
Ces réflexions du chevalier m'ayant rendu à
moi-méme, nous rentrâmes dans la sallo où
Sophie dansoit avec mon Lon ami le lieutenant, Le chevalier, qui folâtroit avec toutesks
femmes, 2 lui dit en passant que je me portois
beaucoup mieux, ce qui me donna la clef des
questions que chacun me faisoit sur l'état de ma
santé. Le major Jui - mème fut dupe du prés
texte, et bon gré malgreil me fallut soutenir le
personnage d'un malade. Ainsi se passa cette
journée qui, si elle eut quelques charmes pour
moi, ne fut pas aussi sans orages. Le directeur,
qui avoit joué pendant tout le bal, m'invita à
aller diner le lendemain chez lui avec le chevalier. Cette invitation acheva de me rendre toute
ma gaité et adoucit beaucoup la peine que' me fit
Sophie en refusant mon bras, que je lui offrois
pour la reconduire.
J'avoisbesoin de tranquillité, et surtout d'ètre
seul. Aussi ne me fis-je pas prier, lorsque le
major m'ordonna de m'aller coucher; mais ce
fut inutilement queje voulus me livrerau sommeil. Les événemens de la journée se présen- --- Page 266 ---
( 256 )
térent à mon imagination avec tant de violence;
qu'il me futimpossible, de gouter un instant de
repos. Mon amour surtout revenoit continuellement à ma pensée, et je me demandois sans
cesse quel en seroit le succès. En vain cherchai-je à porter mes idées sur d'autres objets,
limage de Sophic se trouvai toujours au fond
de mon coeur; clle y régnoit en souveraine et
en absorboit toutes les facultés.
C Enfin le jour parut et me surprit dans cet
état de trouble et d'anxiété quis s'exprime beaucoup moins bien qu'on ne Téprouve; cependant il ramena peu à peu avec lui Tespérance,
carje devois voir Sophie, je devois diner chez
elle, et je me promettois bien de tout employer
pour lui faire partager mon amour. Le chevalier étant arrivé, nous passâmes quelques instans après chez le major, qui nous avoit engagés
tous deux à déjedner avec lui.
C Vous me surprenez au lit, mes enfans :
à votre'âge on avance, au mien on recule. Hier
vous m'avez fait faire une petite débauche e,j je
me suis couché tard, il a fallu réparer le sommeil perdu. Graces à ma sagesse, je n'ai point
d'infirmités; mais le temps m'entraine avec lui,
et je commence à sentir quil faut faire place
aux autres et battre en retraite.
és
tous deux à déjedner avec lui.
C Vous me surprenez au lit, mes enfans :
à votre'âge on avance, au mien on recule. Hier
vous m'avez fait faire une petite débauche e,j je
me suis couché tard, il a fallu réparer le sommeil perdu. Graces à ma sagesse, je n'ai point
d'infirmités; mais le temps m'entraine avec lui,
et je commence à sentir quil faut faire place
aux autres et battre en retraite. --- Page 267 ---
I - 1 257 )
Le chevalier. Battrela retraite, mon major!
et que deviendrons-nous ?
Le major. Je peusois à vous
deux, mes enfans, et mon coeur se brisoit à la seule idée
de vous quitter.
Moi. Nous quitter, mon major. Hélas
vais-je devenir ?
que
Le chevalier. Pour moi,je suis un homme
perdu, si yous quittez le régiment; ; car je ne
commence à valoir quelque chose que depuis
que j'ai Thonneur de vous approcher. Tenez,
mon major, il faut que vous nous promettiez
tout-à-Pheure de rester avec nous 5 autrement
j'avertis les camarades.jasemble tout le régia
ment, , et nous signons tous une belle lettre
que Charles va faire et que nous enverrons au
roi; nous verrons alors 5 monsieur le major,
si vous nous laisserez comme cela.
Lemajor. Voyez donc s'il m'écoutera? Patience donc,monsieur l'étourdi?
de
Qui vous parle
vous quitter demain ?
Le chevalier. Ni demain, ni après, ni dans
un mois, ni dans un an; lcs hommes comme
vous, mon major, meurent sous les drapeaux;
afin de perpétuer plus long-temps le souvenir
des devoirs et des vertus militaires. Ecoute,
--- Page 268 ---
(258 )
Charles, voilà une bonne idée : tu ne manqueras
pas de la mettre dans la lettre au roi.
( Le Major 2 les larmes auxyeur. Ha çà,
messieurs,' vous n'êtes pas venusicip pour me faire
pleurer comme un enfant ; mais quoi? ils pleurent aussi En véritéyje ne sais oir j'en suis
avec ces jeunes gens ; ils font de moi tout ce
qu'ils veulent. Adieux mes projets de retraite,
mon vieux la Valeur, mon jardin, ma bassecour.
( Le chevalier. Vous resterez donc avec
nous, mon major ?
K Lemajor. Il le faut bien, monsieur l'étourdi. Allons, Charles 2 essuye tes yeux, on croiroit que je t'ai grondé, et fais-nous monter à
déjeuner.
< Mes enfans 2 nous dit le major en prenant
<C son chocolat, j'ai voulu vous parler, vous
( donner des conseils, et prendre avec vous
( des mesures que la conduite de M. de Sur-
(( ville a tenue hier chez moi, rènd plus que
( jamais nécessaires. Son ame peu faite pour les
( mouvemens nobles et généreux, n'a point
( pardonné à Charles Thumiliation qu'il s'est
( attiré, par sa'basse conduite. Votre éxemple,
a chevalier, loin de le ramener aux sentimen
nant
<C son chocolat, j'ai voulu vous parler, vous
( donner des conseils, et prendre avec vous
( des mesures que la conduite de M. de Sur-
(( ville a tenue hier chez moi, rènd plus que
( jamais nécessaires. Son ame peu faite pour les
( mouvemens nobles et généreux, n'a point
( pardonné à Charles Thumiliation qu'il s'est
( attiré, par sa'basse conduite. Votre éxemple,
a chevalier, loin de le ramener aux sentimen --- Page 269 ---
(a59)
K du véritable hionneur, n'a fait
l'irriter
que
(e davantage, et il est] parti la rage dans le coeur.
( Sans doute il nourrit des projets de
ven-
(( geance contre Charles, contre vous chevaK lier, et peut-être contre moi - même; mais
C chez un pareil homme, , la vengeance doit
C tenir de son caractère, et être vile et odieuse
(( comme lui. Il ne vous attaquera donc
( face, il n'a pas assez de
pas en
courage pour cela;
EC mais ce sera dans le silence et l'obscurité
<C
qu'il
préparera des armes plus sures ? celles du
(( mensonge et de la calommie. Le
colonel, son
(( cousin par alliance, n'a pu se refuser aux
CC sollicitations de la famille de sa femme, et
( lui a accordé une sous-lieutenance dans le
( régiment, ce qui le met dans la nécessité de
ec lui accorder sa protection. Il faut donc vous
C attendre à des pièges, à des menées
te
sourdes,
peut-être même à quelques attaques directes
< de la part de cet insolent. Je vais écrire au
( colonel, et lui fairel part de l'impertinente et
( odieuse conduite que son parent a tenue chez
(( moi, Jusqu'a sa réponse 2 j'exige de vous,
( messieurs, si vous avez de l'amitié
pour moi,
SC d'éviter toute rencontre et tout démélé avec
< M. de Surville; je vous ordonne même, --- Page 270 ---
( - 260 )
ouverte, de venir
(( dans le cas de provocation
C sur-le-champ m'en faire part. >
au bon major tout ce qu'il
(( Nous promimes
voulut, et nous nous mimes gaiment à déjedavec lui. Les événemens de la
ner et à jaser
rimes de
veille ne furent point oubliés, et nous
bon coeur de la sottise de mousieur le maire et
ridicules de sa chère moitié;
des prétentions
de Sophie, la conmais quand il fut question
versation prit un caractère plus séricux. (( C'est
fille
bien élevée et beaucoup plus
une
sage,
ne le sont
raisonnable que les jeunes personnes
communément à son age, nons dit le major,
pas à celui de vous qui
et je ne pardonnerois
toutes lcs femmes
la compromettroit. Presque
et celles mêmes
méritent à nos thommages,
ont droit à notre intérêt ct
qui se sont égarées
est rare qu'clles
à notre protection; puisqu'il
n'aient pas à reprocher à notre sexe les erreurs
elle sont tombées et dont elles
dans lesquelles les viclimes. Je n'ai pas cru desont devenues
m'avoit demandé
voir refuser le directeur qui
de vous inviter à diner chez lui,
la permission
parce que j'ai espéré que vous vous y comporégards. Allez y done;
teriez avec sagesse el
honnètes ct respectueux avec Sophie,
soyez
est rare qu'clles
à notre protection; puisqu'il
n'aient pas à reprocher à notre sexe les erreurs
elle sont tombées et dont elles
dans lesquelles les viclimes. Je n'ai pas cru desont devenues
m'avoit demandé
voir refuser le directeur qui
de vous inviter à diner chez lui,
la permission
parce que j'ai espéré que vous vous y comporégards. Allez y done;
teriez avec sagesse el
honnètes ct respectueux avec Sophie,
soyez --- Page 271 ---
( 26t )
galans avec les autres femmes,silsly en trouve,
et aimables avec toutes. En vous conduisantainsi,
vous retirerez le double avantage de me plaire
et de servir d'exemple aux jeunes gens du régiment, Encore un mot. Nous sommes dans
une ville habitée par une nombreuse jeunesse
qui vient puiser à l'école de professeurs célè.
bres,les lumières dont elle a besoin pour remplir les différentes fonctions qu'elle sera
pelée à exercer un jour. L'ordre que je vais apdonner à la garde montante, renferme le plan
de conduite et les rapports que je désire voir
s'établir entre vOs camarades et les jeunes gens
des écoles; mais je compte encore plus sur
vous pour seconder mes vues. D'abord point
de café à part, point de cotteries particulières
qui ne servent qu'a entretenir une défiance, 3 et
souvent à développer un germe de divison qui,
s'ils ne sont pas suivis de scènes sanglantes,
détruisent toujours l'esprit de patriotisme et de
fraternité qui doit lier tous les citoyens les uns
aux autres. Je désire donc voir les jeunes gens
du régiment vivre cn bonne intelligence avec
ceux des écoles. Quelques prévenances 7 quelques politesses vous les gagneront tous, et vous
trouverez. en les fréquentant le double avantage
du plaisie et de l'instruction : du
plaisir' 7 parce --- Page 272 ---
(262 )
qu'ils vous introduiront dans leurs familles , et
vous feront participer aux petites fêtes qui sy.
donnent; de l'instruction, parce qu'on gagne
toujours à fréquenter ceux qui travaillent plus
nous. Surtout 7 messieurs, point de ces
que distinctions odieuses, enfaus de la vanité et du
sot amour-propre. Sans doute c'est un bel avand'être gentilliomme; mais quand nous
tage que d'autres droits à T'estime et à la consin'avons
dération des autres, que celui de la naissance,
cet avantage se réduit à bien peu de chose; et
je fais cent fois plus de cas de l'écrivain laborieux, du commerçant utile, de l'artiste industrieux, et même du simple et honnête artisan,
tous utiles à l'état, et qui fort souvent arrivent
à lacdlébritésquede tel gentilhomme qui,vivant
laisse tomber le sien
dans une ignorance crasse,
dans l'obscurité, ou bien n'en fait parler que
par les excès auxquels il se livre, ou les actions
honteuses qu'il commet. ))
( Nous donnionsà ces sages conseils du major
toute l'attention qu'ils méritoient, lorsqu'un domestique de Surville entra avec une lettre de
maitre
chevalier, dout il avoit ordre
son
pourle
d'attendre la réponse quelque part qu'il fit.
c Dites à votre maitre, répondit le major, que
M. le chevalier étoit chez moi, 2 lorsque yous Jui
par les excès auxquels il se livre, ou les actions
honteuses qu'il commet. ))
( Nous donnionsà ces sages conseils du major
toute l'attention qu'ils méritoient, lorsqu'un domestique de Surville entra avec une lettre de
maitre
chevalier, dout il avoit ordre
son
pourle
d'attendre la réponse quelque part qu'il fit.
c Dites à votre maitre, répondit le major, que
M. le chevalier étoit chez moi, 2 lorsque yous Jui --- Page 273 ---
265 )
avez remis cette lettre, et que dans une heure
il recevra la réponse. Parlant ensuite au chevalier : Dans toute autre circonstance, 2 mon ami,
je vous remettrois cette lettre sans conditions;
mais dans celle-ci,j'exige de votre amitié pour,
moi, que vous me laissiez en prendre lecture.
Cette lettre étoit conçue en ces termes:
( Quand on abandonne un ami, chevalier,
KC pour se jeter entre les bras d'un nouveau
CC venu, 7 d'un aventurier, on doit au moins
CC commencer par payer ses dettes. Vous savez
K que vous me devez trente-deux louis; cette
(( somme m'étant absolument nécessaire au-
(( jourd'hui, je vous prie de vouloir bien la
K remettre au porteur. J'espère que vous ne
( trouverez déplacces ni mes observationss
(( ni ma demande. Quand les gens oublient
(( ce qu'ils ont à faire, il faut bien le leur rapC peler. Je termine en vous félicitant sur VOS
K nouvelles liaisons, etje vons prie de me croire
(( votre serviteur, DE SURVILLE. ))
ec Voilà, sur ma foi, un bien méchant et bien
insolent personnage. Vous lui devez donc de
Targent, chevalier?
Le chepalier. Hdlas, oui, mon major!
Le major. Il faut le lui rendre sur-lechamp, --- Page 274 ---
(264)
Moi, bas au chevalier. Mon ami, vous
savez ce que je vous ai dit hier, ma bourse est
à vous.
Le major. Point de mystères avec moi, mes:
sieurs, je ne les aime pas. Chevalier, que vous
disoit à l'instant Charles ?
Le chevalier, Il m'offroit généreusement sa
bourse.
Le major. Vous n'avez donc pas d'argent?
Le chevalier. C'est ce qui me désespère ;
je donnerois volontiers tout ce que je dois
posséder un jour, 2 pour pouvoir m'acquitter
aujourd'hui.
Le major. Puisque Charles vous fait des
offres de services.
Le chevalier. Je ne les accepterai pas, mon
major.
Le major. Bien, bien, mon cher chevalier,
Un horête homme ne doit jamais emprunter,
quand il ne sait pas s'il pourra rendre. Mais le
temps presse, et mon amitié pour vous ne doit
pas se borner à des conseils stériles. Avant tout
il faut venir à votre secours: quelques bienfaits
du roi et de l'économie dans mes dépenses
m'ont mis à même de vous être utile. Voilà
cinquante louis, payez VOS dettes, et surtout
ce que vous devez à ce Surville. Il a espéré
ier,
Un horête homme ne doit jamais emprunter,
quand il ne sait pas s'il pourra rendre. Mais le
temps presse, et mon amitié pour vous ne doit
pas se borner à des conseils stériles. Avant tout
il faut venir à votre secours: quelques bienfaits
du roi et de l'économie dans mes dépenses
m'ont mis à même de vous être utile. Voilà
cinquante louis, payez VOS dettes, et surtout
ce que vous devez à ce Surville. Il a espéré --- Page 275 ---
265 )
vous humilier, en vous prenant au dépourvu;
et je ne veux pas qu'il jouisse d'un pareil
triomphe. Voyez cependant oùz mènent la dissipation et les liaisons dangereuses. En dépensant
plus qu'il ne nous est permis de le faire, nous
contractons des dettes, et les dettes sont nonseulement onéreuses 2 mais encorchumillantes,
Presque toujours elles nous dégradent et nous
avilissent en nous mettant dans la dépendance
de gens fort souvent dignes du plus profond
mépris, Ce méchant homme, comme il est bas
et vil à mes yeux!. c'estavec son or qu'ilcherche
à se donner de l'importance parmi ses camarades: entrainés par. Jamourduplaisir,) ,ils cèdent
à la séduction et ne voient pas qu'ils marchent
vers leur ruine, et peut-être vers la honte et le
déshonneur, Chevalier, 2 allez vite payer ce misérable?
Le chevalier. Ah, mon major, de quel fardeau vous délivrez mon coeur! Et comment
pourrai-je jamais m'acquitter envers vous ?
Le major. Votre oncle me rendra cet argent;
et si vous croyez m'avoir quelque obligation 3
vous me le prouverez par votre conduite. Maintenant, mes amis 7 je vous quitte, il faut que
j'aille visiter les malades , puis à la parade. Pour
yous, que le plaisir appelle, je vous dispense --- Page 276 ---
: 266 )
de tout service aujourd'hui. Chevalier 2 je vous
attends demain àla même heure; et toi, Charles,
fais en sorte de ne pas rentrer trop tard,j'aime
qu'on soit rangé. ))
C Le bon major sogtit. Pendant que je m'habillois, le chevalier répondit à la lettre de Surville, et lui envoya son argent. Quand cela fut
fait, il se livra à toutes sortes d'extravagances, 2
tant sa joie éloit vive : il alloit, venoit, chantoit,
dansoit et m'embrassoit tout-à-la- - fois. Pour
moi que les folies du chevalier occupoient
fort peu, je ne songeois qu'au plaisir de revoir
Sophie. Le chevalier me plaisantoit et me disoit qu'il ne manquoit plus à son bonheur que
d'être mon rival et mon rival heureux; enfn,
sa gaité l'emporta, et je finis par la partager.
(( Au moment où nous sortions, le domestique que le chevalier avoit envoyé porter l'argent à Surville rentra avec une lettrc à la main.
Le chevalier, à qui elle étoit adressée, l'ouvrit.
L'insolent! oui, oui, il me verra etàl l'heure
prescrite. Il me demande une réponse : retourne
vers lui, ct dis-lui que je n'ai pas le temps de
la lui envoyer dans ce moment, mais qu'il la
recev. ra dans la journée ct telle qu'il la désire.
Tiens, Charles, lis ce défi, car il tc regarde
aulant que moi. Tu sens bien qu'il nc faut pas
.
Le chevalier, à qui elle étoit adressée, l'ouvrit.
L'insolent! oui, oui, il me verra etàl l'heure
prescrite. Il me demande une réponse : retourne
vers lui, ct dis-lui que je n'ai pas le temps de
la lui envoyer dans ce moment, mais qu'il la
recev. ra dans la journée ct telle qu'il la désire.
Tiens, Charles, lis ce défi, car il tc regarde
aulant que moi. Tu sens bien qu'il nc faut pas --- Page 277 ---
- 267 )
que le major en ait connoissance, il nous empécheroit d'aller au rendez-vous, et nous se-"
rions perdus d'honneur au régiment.
(( Cette lettre, dans laquelle je n'étois point
épargné, renfermoit tout ce que le fiel de la
basse jalousie, de la haine et de la vengeance
a de plus amer : le chevalier étoit un homme
sans principes, sans honneur, toujours prét à
sacrifier aux besoins et à l'intérêt du moment
ses meilleurs et ses plus anciens amis. Pour moi,
jy étois réprésenté comme un intrigant, un
aventurier qui n'avoit acquis la protection du
major qu'à force de bassesses et en jouant auprès de lui le rôle perfide de délateur ; enfin,
elle contenoit la demande d'un rendez - vous
pour le lendemain matin, oùr le chevalier étoit
invité à amener pour second son cher Charles,
à qui l'oni avoit chargé quelqu'un de donner
une leçon et d'apprendre à vivre. )) Le lache!
dis-je au chevalicr en lui remettant sa lettre et
en donnant un libre essor à la fureur qui m'animoit, le lâche loui sans doute, il me verra, 2
non comme il le pense 2 pour être témoin des
insolentes provocations qu'il vous fait, mais
pour len punir moi-méme : car n'espérez pas,
chevalier, que je vous laisse venger mon injure et que je reste tranquille spectateur d'un --- Page 278 ---
(: 268 )
combat oùr la perfidie tendroit peut - être des
piéges à votre loyauté, Il parle de m'apprendre
à vivre, qu'il tremble le misérable demain
à pareille heure il aura vécu; et quoi qu'il en
puissé arriver, j'aurai délivré le régiment du
plus odieux de tous les hommes.
(( Apparemment que je mettois beaucoup de
violence et d'emportement dans tout ce queje
disois; car le chevalier, au lieu de me répondre,
employoit tous ses soins à me calmer , et cC ne
futc qu'au bout d'un certain tempsquilyparvint.
En cflet, mon indignation étoit si vive, que si
j'eusse rencontré notre agresseur, je l'aurois
attaqué sur-le-champ et forcé de se défendre;
peut-être même s'il eut refuse de le faire, l'aurois-je immolé de suite à ma vengeance, tant
il est vrai que lorsqu'un homme cesse d'écouter la voix de la raison, pour n'écouter que
celle des passions, 7 il n'y a point d'excès auxquels il ne puisse se livrer et même de crime
qu'il ne puisse commettre.
4 Cependant à force de promener, 2 car le
chevalier , au lieu de me conduire directement
chez Sophic, m'avoit fait prendre un long detour 7 mes sens se rassirent et la raison me revint. Ce fut alors que le chevalier me représenta qu'il étoit impossible de rien changer aux
raison, pour n'écouter que
celle des passions, 7 il n'y a point d'excès auxquels il ne puisse se livrer et même de crime
qu'il ne puisse commettre.
4 Cependant à force de promener, 2 car le
chevalier , au lieu de me conduire directement
chez Sophic, m'avoit fait prendre un long detour 7 mes sens se rassirent et la raison me revint. Ce fut alors que le chevalier me représenta qu'il étoit impossible de rien changer aux --- Page 279 ---
(269)
dispositions faites par Surville, que notre honneur à tous deuxy étoit intéressé, et qu'il falloit, en quelque sorte 4 lui savoir gré de ne
pas compromettre ma sureté en ne me forçant
pas de me battre avec lui, lorsque les lois punissoient de mort tout militaire qui SC battoit
avec son chef; cependant il auroit désiré,
puisque la partie devoit être carrée, qu'elle edt
eu lieu en présence de témoins 2 moins disoitil à cause de lui, que pour moi, qui avoisbeaucoup de précautions à prendre dans une pareille circonstance. J'étois bien de son avis ;
mais où prendre ces témoins ? car il ne falloit
pas songer à les choisir parmi les officiers du
corps qui, par indiscrétion ou par zèle, pouvoient faire échouer nos mesures; d'un autre
côté, nous ne connoissions personne dans la
ville assez particulièrement pour lui faire une
confidence aussi importante, et l'associer à
une affaire aussi délicate ; mais songeant que
nous ne serions probablement pas les seuls
convives du directeur, nous remimes à faire
notre choix et à renvoyer la réponse à Surville
après le diner.
Nous ne nous étions pas effectivement trompés, car nous trouvâmes chez le directeur
une compagnie assez nombreuse, composée en --- Page 280 ---
270 )
grande partie des preiniers sujets de la troupe;
maisla rencontre qui nous fit le plus de plaisir, 3
fut celle de plusieurs étudians en droit et en
médecine, parmi lesquels nous pensâmes qu'il
nous seroit aisé de trouver les témoins dont
nous avions besoin, , nous nous promimes en
conséquence de lier connoissance avec eux, et
le chevalier se chargea de choisir ceux qui paroitroient les plus propres et les mieux disposc's
à nous rendre le genre de service dont nous
avions besoin.
(( Ce ne fut qu'au moment de nous mettre à
table que Sophic parut dans le salon : elle avoit
l'air d'être très-agitée; mais au premier mot
qu'elle me dit lorsque je m'approchai d'elle
pour la saluer, je reconnus bientôt la cause de
sonagitation. (( Avez-vous vu CC matin monsieur
le major, me dit-elle, au licu de répondre aux
questions que je lui faisois ? - J'ai déjeuné
chez lui ce matin avec le chevalier, mademoiselle, et nous l'avons quitté à dix heures.
En ce cas, monsieur, vous me ferez plaisir
de ne pas sortir d'ici sans m'avoir parlé - 2 je
vous en fournirai l'occasion. - La belle Sophie
a droit de compter sur mon entière obéissance.
- C'est ce que nous verrons, monsieur. )) Et
sans en dire dayantage, elle s'éloigna ct fut se
- J'ai déjeuné
chez lui ce matin avec le chevalier, mademoiselle, et nous l'avons quitté à dix heures.
En ce cas, monsieur, vous me ferez plaisir
de ne pas sortir d'ici sans m'avoir parlé - 2 je
vous en fournirai l'occasion. - La belle Sophie
a droit de compter sur mon entière obéissance.
- C'est ce que nous verrons, monsieur. )) Et
sans en dire dayantage, elle s'éloigna ct fut se --- Page 281 ---
( 271 )
mettre à tabie, après avoir désigné à chacun
la place qu'il devoit occuper. Pour moi je me
trouvai à cotédemonbon: ami le' lieutenant des
grenadiers, qui me donna bientôt Texplication
dece que Sophie venoit de me dire.
( Le diner fut plus sérieux quejene me l'étois
imagine. Les dames,quoique femmes de théâtre,
y apportèrent beaucoup de décence et de réserve, ce qui me prouva que le ton d'une maison dépend toujours de celui du maitre. Le
directeur, chez lequel nous élions, joiguoit
beaucoup de connoissances à des manières
très-distinguces, ce qui rendoit sa société touta-la-fois instructive et agréable. Il avoit en
outre la réputation d'un honnête homme, et ce
concours de qualités estimables lui avoit acquis
beaucoup de considération dans le public et
donné sur sa troupe une autorité morale, à
l'aide de laquelle il administroit sa chose en véritable père de famille.
( Comme te voila distrait, 2 Charles,je ne te
(( reconnois plus; si ce sont ces beaux yeux qui
( se portent de temps en temps vers nous,je ne
( crois pas que tu aies beaucoup à t'en plaindre.
K En vérité, mon lieutenant, je ue sais ce
( que vous voulez dire : je ne suis point disK trait et je n'ai à me plaindre de personne. --- Page 282 ---
272)
C Vous êtes dissimulé, monsieur Charles,
CC. avec moi; c'est un peu fort. Ne vous souK vient-il plus de ce que vous m'avez promis
( hier ?
CC Expliquez-vous, mon lieutenant?
< Eh bien, ne m'avez-vous pas promis de
( ne répondre à aucun défi de M. de Surville
( sans m'en prévenir?
C Il est vrai, mon licutenant; mais je vois
a que vous êtes instruit. Je vous observe ce-
(( pendant que ce n'est pas àmoi que Surville a
(( écrit, c'est au chevalier.
( Mauvaise défaite, monsieur Charles, mau-
( vaise défaite. N'est-il pas question de toi dans
(( la lettre, et_ne dois-tu pas te battre demain
matin ?
(( Il est vrai, mon lieutenant.
C Et comment le major prendra-t-il cela ? 1
(( Je suis conyenu avec le chevalier de ne
K pas lui en parler.
( Vous ne pouvez, pas, vous en dispenser,
(( monsieur.
(( Mais s'il nous empèche d'aller au rendez-
(( vous?..
(( Eh bien! vous n'irez pas.
( Et notre honneur 2 et que dira-t-on
K de nous au régiment?
(( la lettre, et_ne dois-tu pas te battre demain
matin ?
(( Il est vrai, mon lieutenant.
C Et comment le major prendra-t-il cela ? 1
(( Je suis conyenu avec le chevalier de ne
K pas lui en parler.
( Vous ne pouvez, pas, vous en dispenser,
(( monsieur.
(( Mais s'il nous empèche d'aller au rendez-
(( vous?..
(( Eh bien! vous n'irez pas.
( Et notre honneur 2 et que dira-t-on
K de nous au régiment? --- Page 283 ---
(2 273 )
CC Songez, Monsieur, qu'il n'est pas seulet ment question de vons dans cette affaire, *
(6 et qu'elle intéresse d'autant plus le major,
K que la scène s'est passée chez lui. Yous de-
(C vez donc vous en rapporter à lui, et faire
C tout ce qu'il vous prescrira.
( Et le chevalier?
C Je lui parlerai )).
K Ce fut alors quil m'apprit que Surville,
étantiallé le matin, avec plusieurs autres officiers, au café du théâtre, il y avoit été question de ce qui s'étoit passé la veille chez le major; que les uns avoient approuvé et les autres
blamé Surville; mais que tous s'étoient réunis
pour lui déclarer qu'il ne pouvoit plus rester
au régiment, s'il ne tiroit vengeance du chevalier et du petit-major : du chevalier, qui
l'avoit abandonné, et du petit major, qui étoit
cause de l'affront qu'il avoit reçu ; que Surville avoitalors demandé une plume, de l'encre
et du papier, et écrit la lettre que nous avions
reçue. Le lieutenant me dit encore, que dès
qu'on avoit su quej j'étois gentilhomme, le chevalier de Villers, qui prétendoit avoir à se
plaindre de moi, s'étoit offert à Surville pous
étre son second, et que c'etoit lui qui devoit
--- Page 284 ---
(274)
se mesurer avec moi. II m'apprit encore que
Sophic cloit instruite de tous ces détails par un
des garçons du café, qui les Jui avoit donnés
comme nouvelle, en lui apportant à dijeuner,
et que c'étoit d'elle qu'il les tenoit.
( Le chevalier, en se levant de table, vint
à moi, et me confirma tout cC queie lieutenant
venoit de me dire, il le tenoit du prévôt des
étudians en droit, qui étoit son voisin de table,
et qui lui avoit promis d'êtré un de nos témoins, ct même d'en amener un autre; car,
ajouta-t-il,Hnya) plus maintenant que la force
et l'autorité qui puissent nous empécher de répondre en gens d'honneur à Surville, et nous
devons agit dans cette circonstance, comme
si le major n'en savoit ou n'en devoit rien savoir. Au surplus, me dit-il, pour éviter tous
les obstacles, tu viendras coucher avec moi demain, et nous irons ensemble au rendez-vous;
et la besogue faite, nous verrons le parti que
aurons à prendre; surtout, ajouta-t-il, point
de foiblesse ; On ne va pas manquer de te
donner des conseils, de te faire des représentations, desp prières,ques sais-je! peut-êreméme
répandra-t-on des larmes; car Oll t'aime, et
on trembie pour ta vie.. Mais j'espère que
iter tous
les obstacles, tu viendras coucher avec moi demain, et nous irons ensemble au rendez-vous;
et la besogue faite, nous verrons le parti que
aurons à prendre; surtout, ajouta-t-il, point
de foiblesse ; On ne va pas manquer de te
donner des conseils, de te faire des représentations, desp prières,ques sais-je! peut-êreméme
répandra-t-on des larmes; car Oll t'aime, et
on trembie pour ta vie.. Mais j'espère que --- Page 285 ---
(275) )
Charles SC souviendra que T'honneur marcbe
avant tout, et que nous nous sommes jurés
amitié à la vie ct à la mort ).
( Fort bien, Messicurs, nous dit le lieuteC nantqui prétoitl'oreille et avoit entendu tout
(( ce quele clevalier venoit de me dire. Ainsi
(( vOS amis ne sont plus rien et vous les ouK bliez; c'est donc à moi de prévenir le ma-
(( jor? Iguorcz-vous donc que le colonel est
(( parent de Surville, 1 que c'est lui qni l'a fait
( entrer au corps, et qu'il ne pardonneroit
(( jamais au major, T'humiliation et peut-être
(( lechatiment qu'auroit subi son cousin?Ainsi,
(( par un amour-propre mal entendu, vous
C allez compromettre le plus brave, le plus
(( digne et le plus respectable des hommes >.
Le chevalier. N'étes-vous pas témoin, mon
( lieutenant, avec vingt autres personnes 9 de
(( la conduite des Surville? ne sommes-nous pas
(( provorués dans les termes les plus insolens,
A sans qu'il puisse nous reprocher aucun tort
(( réel envers lui? Il m'impute sa disgrace;
C mais n'ai-je pas, comme lui, partage les
< reprocheses du major, comme lui, n'ai-je
< pas étd humilié publiquement? Il se plaint
( d'avoir été abandonné par moi. A qui la
< faute? Il n'a tenu qu'a lui que nous conti- --- Page 286 ---
(276)
( nuassions d'ètre amis. Je lai pressé, sup-
( plié de reconnoitre ses torts, et de suivre
K mon exemple, il s'y est constamment rc-
( fusé; et parce que. jai cru devoir prendre
C un parti que T'honneur et ma conscience me
(( prescrivoient également, il m'en fait un
(( crime 9 me voue une haine implacable et
(( demande du sang. He bien! puisqu'il lui en
H faut, il en aura ; mais qu'il tremble, le perCC fide; car en signant cette lettre,, il a signé
( l'arrèt de sa mort!
( C'est-à-dire, répondit le lieutenant aul che-
( valier, que vous êtes déterminé à aller au
( rendez-vous, et qu'aucuue considération ne
( peut vous arrêter.
Lec chevalier.Je vous en faisjuge vous-même,
mon lientenant >).
(( En ce cas, Messieurs, c'est nioi qui proS noncerai, si vous le trouvez bon, dit Sophie,
f en s'avançant au milieu de nous.
Le chevalier. J'ai beaucoup de respect pour
l'opinion des dames; mais je crois que la question qui s'agite ici n'estpas de leur compétence.
Sophic. Aussi, monsieur) le chevalier cen'est
point mon avis que je vous proposerai de suivre,
mais celui d'un homme qui connoit mieux que
vous ce que l'honneur exige ou n'exige pas,
i qui proS noncerai, si vous le trouvez bon, dit Sophie,
f en s'avançant au milieu de nous.
Le chevalier. J'ai beaucoup de respect pour
l'opinion des dames; mais je crois que la question qui s'agite ici n'estpas de leur compétence.
Sophic. Aussi, monsieur) le chevalier cen'est
point mon avis que je vous proposerai de suivre,
mais celui d'un homme qui connoit mieux que
vous ce que l'honneur exige ou n'exige pas, --- Page 287 ---
(277) )
et à qui le vôtre est trop cher pour souffrir
quil lui soit porté atteinte.
Le chevalier. Mademoiselle veut sans doute
parler du major?
Sophic. Oui, Monsieur, et j'ose espérer que
vous excuserez la liberté que j'ai prise de le
faire prévenir. (Elle remet l72 papier au lieutenant ).
Le chevalier. En ce cas, > Charles, ce ne sera
pas pour demain; car nous allons être prèchés, sermonés 2 peut - être même emprisonnés.
Le lieutenant. Vous l'êtes déjà, Messieurs;
lisez cet ordre.
Il contenoit ce qui suit: :
ee De PAR LE ROI :
( Lelieutenant des grenadiers Saint-Charles
N ne perdra pas de vue, pendant tout le jour, 9
K messieurs de Camaille et Charles de Saint4c Hilaire, dont la garde lui est confiée; il les
R conduira ce soir, à huit heures, par-devant
TE nous s pour recevoir" nos ordres; et dans
( le cas de refus desdits sieurs de Camaille et
( Saint - Hilaire de se soumettre au présent
K ordre, monsieur de Saint-Charles est au- --- Page 288 ---
278 )
K torisd à en assurer l'exécution par tous les
K moyens qu'il jugera convenables.
Angers, le 12 décembre.
DE MONTAZAN, major.>
Le chevalier. Il n'y a rien à dire à cela :
nous sommes prisonniers dans toutes lcs règles.
A VOS ordres, mon lieutenant, qu'exigezvous ?
Le licutenant. Votre parole dhonneur,
Messieurs.
Tous deux. Nous vous Ia donnons.
Sophie. Maintenant, Messieurs,c'est à moi
à rendre votre prison agréable 1 puisque je
suis, en quelque sorte, l'auteur de la disgrace
qui vous arrive.
Moi. Une aussi jolie femme que vous, n'avoit pas besoin de recourir à lautorité pour
nous retenir auprès d'ellc.
Soplic. Jc n'aime ni les complimens, ni les
fadeurs, monsieur Charles,
( Le lieutenant s'étoit retird et le chevalier
étoit allé rejoindre et conter des fleurettes à sa
voisine de table. Sophie étoit restée,fet el'e
avoit l'air de consentir à m'entendre,
. Une aussi jolie femme que vous, n'avoit pas besoin de recourir à lautorité pour
nous retenir auprès d'ellc.
Soplic. Jc n'aime ni les complimens, ni les
fadeurs, monsieur Charles,
( Le lieutenant s'étoit retird et le chevalier
étoit allé rejoindre et conter des fleurettes à sa
voisine de table. Sophie étoit restée,fet el'e
avoit l'air de consentir à m'entendre, --- Page 289 ---
( 279 )
R Belle Sophie ! lui dis-je, je crains d'avoir
cil le malheur de vOuS déplaire.
N On mc déplait toujours, Monsieur, lorsqu'onbliant son devoir et ce que l'on doit
atl plus etimable de tous les hommes, on ne
suit que de folles idées, et l'on n'écoute que
des conseils extravagans. Que n'auroit - il pas
pu arriver, Monsieur, si, à l'insçu du major,
vous éticz allez vous battre demain matin avec
ce méprisable Surville ? De deux choses l'une,
ou vous auriez étd vainqueurs, le chevalier et
vous, ou vous auriez succombe? Dans le premier cas, quels désagremens ne causiez-vous
pas au major? Je sais que vous m'allez dire
que vous étiez provoqués ; mais pensez- vous
que le colonel, qui a de grands ménagemens
à garder avec la famille de sa femme > vous
eut jugés avec une grande impartialité? et en
supposant qu'il ett étéobligéde le faire 7 croyezvous qu'intéricurement il eut pardonné au majorlhumiliation qu'il a fait subir chez lui à son
parent, et la protection qu'il vous a accordée
dans cette circonstance? Non, Monsieur, les
hommes sont hommes avant d'être justes, et à
la confiance et l'harmonie qui doivent exister
entre les chefs d'un corps, 2 auroient succédé
eles manières froides, des airs de hauteur que --- Page 290 ---
(280 )
le major n'eit pu supporter, 5 il se seroit retiré
duservice, et auroit peut-étre perdu les avantages qu'une vie pleine d'honneur, et quarante
années de service lui ont incontestablement
acquis. Apprenez de moi, Monsieur 9 qu'il est
toujours dangereux de se livrer à ses passions,
et que si nous n'avons.pas la force d'y résister,
nous ne sommes jamais excusables d'en rendre
les autres victimes 3 et surtout lorsquenons n'avons aucun moyen de réparer le tort que nous
leur faisons >a
<C Maintenant, Monsieur, je vous suppose
vaincus, vous et le chevalier, tués ou dangereusement blessés. Quel spectacle pour le pauvre
major! Al! je vois d'ici ses craintes 7 sa
douleur, son désespoir. Si vous saviez tout
ce qu'il m'a dit de vous, 9 comme il vous est
attaché etjusqu'a quel point il vous aime, Non,
Monsieur, il n'y a qu'un monstre qui pourroit
être insensible à tant d'amitié, à tant de tendresse ; et sije pouvois imaginer que vous dussiez être un jour ce monstre-là,je vous le déclare, je ne vous reverrois de ma vie. Mais,
que vois-je! vous êtes ému:.. des larmes s'échappent de vosy yeux!. Ah,je ne mesuisp point
trompée; oui, je le vois: Charles est Lon, senille,généreux;i. sera fidelcal'amitic, à l'amour,
roit
être insensible à tant d'amitié, à tant de tendresse ; et sije pouvois imaginer que vous dussiez être un jour ce monstre-là,je vous le déclare, je ne vous reverrois de ma vie. Mais,
que vois-je! vous êtes ému:.. des larmes s'échappent de vosy yeux!. Ah,je ne mesuisp point
trompée; oui, je le vois: Charles est Lon, senille,généreux;i. sera fidelcal'amitic, à l'amour, --- Page 291 ---
(381)
eijenauai qu'a m'applaudir de mon choix
Ociel! quni-je entendu .. Quoildivine Sophie,seroit-il vrai? - Oui, mon ami,jenecherche point à m'en défendre, je vous crois digne
de cet aveu; mon coeur paic le vôtre du plus
tendreretour. - Ah!Sophie, vous faites de moi
le plus heureux de tous les mortels. Non, je
ne puis suffire à mon bonheur!.. Mes forces
m'abandonnent Ah, je le sens, on peut
donc aussi mourir de plaisir! ))
cc Efiecikement,jen'dois plus à moi, ma tête
étoit perdue, mes genoux fléchissoient; et peutêtre aurois-je entièrement perdu connoissance,
si Soplie ne se fit hâtée d'ouvrir la croisée, 9
de me faire respirer des sels et d'appeler du secours. Dans un instantj j'eus huit à dix personnes
autour de moi, auxquellesj'eus bientôt donné le
change sur la cause de mon indisposition ; il
n'y eut que le chevalier qui ne s'y trompa pas 2
etquimerailla impitoyablement sur mes prétendues palpitations de coeur ; mais j'étois trop
heureux pour lui en vouloir, et après avoir
rassuré tous ceux quim'cntouroient,je rejoignis
la socicté, qui rioit et s'amusoit beaucoup aux
dépens de monsieur le maire et de sa femme,
dont la plaisante visite chez le major avoit été
racontée par le chevalier. --- Page 292 ---
(282 )
a On étoit au moment de faire de Ia musique
et de répéter quelques scènes d'une comédie
nouvelle qu'on devoit donner dans deux ou
trois jours, lorsqu'un domestique vint annoncer le miajor. Qu'on juge de ma surprise et de
celle de tous ceux qui savoient ce qui s'étoit
passé chez lui la veille entre le chevalier, moi
et Surville, lorsque nous vimes entrer cC dernier avec le chevalier de Villers!
Le major. Excusez-moi, monsieur le directeur, messieurs, mesclames, que je ne dérange personne. J'avois chez moi deux prisonniers quis'ennuyoient beaucoup, ct comme
leur cas cst graciable, j'ai voulu adoucir leur
captivité en les amenant chez vous prendre
part aux plaisirs qu'on gotite toujours au sein
des lettres, des arts et de l'amitié.
Le chevalier me parlant bas à l'oreille.
C'est une affaire finie, je le vois; au lieu de
nous couperla gorge 2 nous allons nous embrasser.Pour moi ccla m'cst assez.cgal;mais à cause
de toi, j'aime micux que cela finisse de cette
manière.
Le directeur. Tous ceux que monsienr Je
major honore de sa protection, sont siirs d'être
toujours bien reçus chez moi.
Le major. Ce sont messicurs de Surville
Le chevalier me parlant bas à l'oreille.
C'est une affaire finie, je le vois; au lieu de
nous couperla gorge 2 nous allons nous embrasser.Pour moi ccla m'cst assez.cgal;mais à cause
de toi, j'aime micux que cela finisse de cette
manière.
Le directeur. Tous ceux que monsienr Je
major honore de sa protection, sont siirs d'être
toujours bien reçus chez moi.
Le major. Ce sont messicurs de Surville --- Page 293 ---
(285) )
et de Villers que jai l'honneur de vous prdsenter.
Le directeur. Ccs messieurs sont les bienvenus, et je désire que ma maison leur soit
agréable )).
Pendant ce petit dialogue, j'étois allé avec
le chevalier saluer le major qui nous avoit tendu
ia mainl.
Le major. Hé bien, mes enfans, vous
ne m'attendiez pas; j'aime à surprendre mon
monde.
Moi. Il est. vrai, mon major; aussi le chevalier*et moi nous nous disposions à aller
prendre VOS ordres immédiatement après le
concert.
Le major. Ccs messieurs m'étoient venus
voir,j'ai pensé qu'ils trouveroient plus de plaisir ici que chez moi.
Le chevalier a Surville. IMI. de Surville,
j'allois répondre à votre lettre.
Surville. Et mei,cdhemliw,jeauisyen vous
la démander.
Le chevalier. Ccci exige une explication.
Le riajor. Qui aura lieu chez moi, monsieur; en attendant remettez toujours la
lettre? --- Page 294 ---
(284)
Le chevalier. Puisque vous l'ordonnez,
mon major, la voilà.
Surville prenant la lettre et la jetant au
feu. Je voudrois ne l'avoir jamais écrite.
Le major. En voilà assez pour le moment,
messieurs; ici nous nous devons à la socicté,
ce soir vous vous rendrez tous ensemble chez
moi >).
(. Je devois à Sophie compte de ce qui venoit
de se passer. L'arrivée du mnajor l'avoit un peu
surprise, , et elle n'avoit pas perdu un de nos
mouvemens ; mais l'action de Surville l'avoit
éclairée, ct lorsque je m'approchai d'elle, elle
étoit dans un contentement inexprimable :
e Enfin, me dit-elle, je n'aurai donc plus
à trembler pour VOS jours, mon cher Charles.
Ah! combien j'aià me féliciter de la démarche
que j'ai faite, puisqu'elle a eu des résultats aussi
heureux! Si vous saviez comnbien j'ai souffert
depuis hier ! Mon ami, il est impossible de
s'en faire une idéc. Non, il n'y a que votre
amourqui puisse m'en dédommager. Et ce bon
major! comme il est respectable à mes yeux!
Comme je l'aime, comme je Thonore! Et
vous, comme vous devez aussi Taimer et T'honorer! Ah! Charles, Si votre coeur SC fermoit
j'ai faite, puisqu'elle a eu des résultats aussi
heureux! Si vous saviez comnbien j'ai souffert
depuis hier ! Mon ami, il est impossible de
s'en faire une idéc. Non, il n'y a que votre
amourqui puisse m'en dédommager. Et ce bon
major! comme il est respectable à mes yeux!
Comme je l'aime, comme je Thonore! Et
vous, comme vous devez aussi Taimer et T'honorer! Ah! Charles, Si votre coeur SC fermoit --- Page 295 ---
C 285 )
on jour à la reconnoissance que vous lui deve7, vous perdriez au même instant et mon
estime et mon amour! 1 Plutôt mourir cent
fois, que d'ètrejamais ingrat. Votre Sophie
ne changera jamais. 1 Charles est à vous pour
la vie!y
Cc Pendant que je me livrois au doux plaisir
d'étreavec ma Soplie, le chevalier etSurville s'é.
toient rapprochés, etl'explication qu'ils avoient
eue ensembleavoit été suivie d'une parfaite reconciliation. Sophie les apercevant venir se retira, et le chevalier s'aprochant de moi, me
présenta Surville, à qui, sans lui donner le
temps de parler, je pris la main, et en lui
disant que mon coeur ne conservoit contre
lui aucun ressensiment, et que j'avois, en
quelque sorte, 2 à me féliciter de nos différends,
puisqu'ils me procuroient l'occasion de faire un
nouvel ami; puis sans attendre sa réponse 7 je
Tengageai à se réunirà la société qui commençoit à se former un petit. -concert qui nous mena
assez tard, : et que je fus obligé de quitter,
pour aller faire préparer un petit souper que le
major voulut nous donner ce soir-là, et après
lequel nous nous quittâmes, le chevalier et
moi, parfaitement reconciliés avec Surville. --- Page 296 ---
(-286)
Je vécus depuis en assez bonne intelligence
avec lui.
wLelendemain matinj'entrai idans lachambre
du major, suivant mon usage : il étoit encore
au lit. CC Clarles, me dit-il en m'ordonnant
d'approcher et de m'asscoir : il est temps que
je sache qui vous êtes, et quels motifs vous ont
forcé à cacher votre nom et votre naissance.
Qu'exigez-vous de moi, mon major? -
Rien que ce que l'amitié commande, Vous
m'avez parlé de fautes graves 5 quelles qu'elles
soient, vous pouvez compter sur mon indulgence. - - Ah! sans doute votre amitié m'cst
bien chère; 2 mais je crains encore dayantage de
perdre votre confiance et votre estime. - Songez que VOUS perdez l'une et l'autre, si vous
vous obstinez à garder un plus long silence.
- Hél bien, monsicur le major, je vais parler;
et si jéprouveles malleur quejeredoutele plus,
si vous m'ôtez votre protection, si vous me
chassez de votre présence, il me restera du
moins la consolation de vous avoir fait le plus
grand de tous les sacrifices. - - Ne t'ai-je pas
dit, mon cher Charles, que j'aurai toujours
pour toi les entrailles d'un père et le coeur d'un
ami? >>
obstinez à garder un plus long silence.
- Hél bien, monsicur le major, je vais parler;
et si jéprouveles malleur quejeredoutele plus,
si vous m'ôtez votre protection, si vous me
chassez de votre présence, il me restera du
moins la consolation de vous avoir fait le plus
grand de tous les sacrifices. - - Ne t'ai-je pas
dit, mon cher Charles, que j'aurai toujours
pour toi les entrailles d'un père et le coeur d'un
ami? >> --- Page 297 ---
(287 )
( Enlin,jens la force de révéler au major
mon nom et ma naissance. J'entrai avec lui
dans tous les détails de mon enfance et de ma
première éducation. Passant ensuite à mon sc
jour au collége de la Fliche,je lui fis l'aveu de
mou vol, de ma fuite de celte ville, et detoutes
les circonstances qui l'avoient suivie jusqu'au
moment ou mon heureuse étoile me fit cntrer
dans son régiment, et d'y rencontrer un protecteur dont les bienfaits [ne sortiroient jamais
de mon coeur, ni de ma mémoire, dans quelque
situation que le sort me placat désormais.
Lorsquej'eus: fini, je tombai dansla situation
d'xn criminel qui vient de faire l'aveu de son
crime; et le major pouvoit être comparé au
juge qui va prononcer l'arrèt. Rompant enfin
le silence, il me dit: ( Charles, les fautes
vous venez de me révéler sont bien grandes que
et doivent rester dans unl éternel secret. Un
homme, même coupable d'un crime, pent se
reconcilier avec la vertu, et vous en fournissez la preuve; mais il n'en est pas ainsi de
Thonneur. Plus sévères que Dieu, les hommes
ne le rendent point à celui qui l'a perdu. Cependant, mon ami, gardez-vous depenser
je vous range dans la classe de ces êtres vils que et
dégradés, à qui il Ic reste en partage'q que la --- Page 298 ---
(-288 )
honte et linfamic, je vous crois,au contraire,
né pour aimer et chérir la vertu, et votre
conduite, depuis que je. vous connois, me le
prouvejusqu'au dernier degré d'évidence. Vous
ne fites donc qu'egaré, et cet égarement fut
plutôt le résultat de votre mauvaise éducation,
que le fruit d'un coeur pervers et corrompu.
Vous pleurez bien, mon fils ; car ces larmes
sont celles du repentir, et le repentir est un des
dons les plus précieux que le cicl ait pu nous
faire ; mais rassurez-vous, vOS fautes sont plutôt celles de votre père que les vôtres. Pour lui
ilest coupable devant Dieuetdevantleshommes;
et si un fils pouvoit hair l'auteurde ses jours 1
vous seriez excusable d'éprouver ce sentiment
pourle vôtre. Ainsi, mon ami, cessez de vous
affliger, et croyez que loin d'avoir perdu mon
estime, voS malheurs et la franchise de vOS
aveux vous ont encore acquis plus de droits
à ma tendresse et à mon amitié )3.
( Le major me parla ensuite de ma famille :
il me dit qu'il alloit s'iuformer secrètement ou
étoit mon oncle; et que la première chose à
faire, étoit de savoir quel avoit été le résultat
de mon aventure de la Flèche : il me conseilla
encore de me répandre le moins possible dans
la société, malgrd mon changement de nom
urs et la franchise de vOS
aveux vous ont encore acquis plus de droits
à ma tendresse et à mon amitié )3.
( Le major me parla ensuite de ma famille :
il me dit qu'il alloit s'iuformer secrètement ou
étoit mon oncle; et que la première chose à
faire, étoit de savoir quel avoit été le résultat
de mon aventure de la Flèche : il me conseilla
encore de me répandre le moins possible dans
la société, malgrd mon changement de nom --- Page 299 ---
489.)
et celui de mes traits, qui n'étoient plus les
mémes depuis la balafie quejavoisrecue. Enfin,
il m'assura qu'il alloit tout,
employer pour me
reconcilier sinon avec ma famille, du moins
avec mon oncle;ct que dans tous les cas,i ilne
m'abandoneroit jamais.
( Ceux de mes, lecteurs qui, comme moi et
dans des circonstances plus'ou moins
ont cule courage d'avouerleurs
grayes 2
fautes, peuvent
seuls se faire une idée de ma situation en
tant le major : mon coeur étoit dans la quitjoie, et
je nageois dans un occan de bonbeur ; il me
sembla que je venois non-seuletnent de m'anoblir à mes propres yeux, mais encore à ceux
des autres; ; et si je, ne pouvois perdre le souvenir de mon crime, du moins ce souvenir
ne
faisoitilnaitre dans mon coeur aucun sentiment
pénible et humiliant, et n'y laissoit-il
la
résolution d'être désormais fidèle à Thonneur que
et à la probité. Auguste et
sainte.véritetsi tous
les hommes connoissoient le bonheur de ceux
qui t'honorent et obéissent à tès lois, ily a
long temps que le mensonge, père de presque
tous les crimes, seroit exilé de la terre.
ti Ma destinée étoit entre, les mains du major,
etj je ne pouvois la confier à des mains plus habiles ct qui me fussent plus
aussi
chères;
je ne
--- Page 300 ---
290 )
m'occupai plus que des devoirs de mon état et
de mon amour. Tous lesjours je voyois Sophie,
et. tous les jours je l'aimois davantage. D'après
les conseils du major , j'allois rarement au spectacle, dont elle faisoit les délices , mais lorsqu'elle nejouoitpas,jep passoisla soirée chezelle,
où elle n'admettoit qu'un petit nombre d'amis,
avec lesquels nous faisions de la musique. Le
chevalier, qui avoit réussi à plaire à mademoiselle Saint-Yves 2 une des actrices del la troupe,
pour laquelle Sophie avoit beaucoup d'amitié,
étoit de nos petites réunions, où il apportoit
un.fond de gaité inépuisable, et c'est ainsi que
les plus beaux momens de ma vie se passoient
au sein de l'amour, des arts et de l'amitié.
( Cependant il manquoit quelque chose à mon
bonheur. Sophie m'aimoit, et je ne pouvois
douter de son amour ; mais je n'avois pu,) jusqu'à ce jour, en obtenir d'autre assurance que
celle que j'avois reçues de sa bouche. Le spectacle du bonheur du chevalier irritoit mes désirs, et je ne pouvois réussir à les faire partager à Sophie. Un jour qu'elle étoit seule, je devins pressant, et je portai mes entreprises jusqu'à la témérité. Déjà ses charmes étoient en
mon pouvoir, et je me croyois certain de mon
triomphe, lorsque faisant un dernier effort et
is pu,) jusqu'à ce jour, en obtenir d'autre assurance que
celle que j'avois reçues de sa bouche. Le spectacle du bonheur du chevalier irritoit mes désirs, et je ne pouvois réussir à les faire partager à Sophie. Un jour qu'elle étoit seule, je devins pressant, et je portai mes entreprises jusqu'à la témérité. Déjà ses charmes étoient en
mon pouvoir, et je me croyois certain de mon
triomphe, lorsque faisant un dernier effort et --- Page 301 ---
( 1e 201 )
se dégageant de mes bras qui n'osérent
ployer plus long-temps la violence, clle emcipita vers la croisée d'oir elle
se pré
sortir, et de ne jamais
m'ordomna de
reparoitre. enl sa présence, en m'accablant des reproches les
améres. J'essayai en vain de me justifer, plus
recours aux larmes, aux
j'eus
inutile
protestations, tout fut
; Sophie fut inexorable 2 et comme
n'obéissois point à l'ordre de ine retirer, je
entra dans une chambre voisine
elle
un regard si plein de colère
en me lançant
je demenrai dans
et de mépris, que
une sorte l'ancantissement
dont je ne serois wraisemb-lsblement
de sitôt sais le chevalier
pas sorti
qui venoit
et que Sophie avoit
d'arriver, 2
dre de
envoyé vers moi avec orm' emmener.
cJ'étois consterné, désespérd. Le chevaliér
ne me quitta point. Il ignoroit ce qui s'étoit
passé entre moi et Sophie, car elle ne lui avoit
rien dit, si ce n'est que j'étois le pius lache EE
le plus perfide de tous les hommes. Mais lorsque je Teus instruit, il me dit quel la conduiteet
la colère de Sophie nelétoanoient
ne ressembloit
point, qu'elle
pas à la plupart des autres
femimes, et que sije l'avois consultr, il m'auroit
conseill: de tenir une conduite toute différente.
Cependant, ajouta-t-il, comme elle taime, je --- Page 302 ---
292 )
ne crois pas queson ressentiment soit de longue
durée. Au surplus, compte dans cette circonstance-ci, comme dans toutes les autres, sur
toute mon amitié, et sois sur quejemploierai
auprès de ta Sophie tout CC qui me paroitra nécessaire pour te faire rentrer en grace. Il me
quitta en me promettant de revenir le lendemain me faire part de ce que lui auroit dit
Sophie, à qui il comptoit parler au spectacle,
(C Effectivement le chevalier étoit dans ma
chambre dès le lendemain matin. Il avoit vu
Sophie. Elle ne m'a pas d'alord parlé de toi,
me dit cet aimable ami, mais je me suis bien
aperçu qu'elle en mouroit d'envie, ce que je
me suis bieng gardé de faire. Voyant quej jem'obstinois à garder le silence, 2 elle m'a demandé ce
que j'avois fait de toi. Je lui ai repondu que
je t'avois laissé dans ta chambre. - l Et vous
l'avez quitté, m'a-t-elle dit vivement ? 1 Oui,
mademoiselle, il a désiré écrire, et être seul,
Il est des circonstances ou il ne faut jamais
quitter ses amis. - Je le verrai dès demain
matin. - - Il vous parlera sans doute de moi, de
son indigne procédé. Il vous engagera peutêtre à me voir, à me parler, à plaider en sa
faveur, soins surperflus, 2 M. le chevalier ;vous
lui direz que je ne veux le revoir de ma vie.
ui,
mademoiselle, il a désiré écrire, et être seul,
Il est des circonstances ou il ne faut jamais
quitter ses amis. - Je le verrai dès demain
matin. - - Il vous parlera sans doute de moi, de
son indigne procédé. Il vous engagera peutêtre à me voir, à me parler, à plaider en sa
faveur, soins surperflus, 2 M. le chevalier ;vous
lui direz que je ne veux le revoir de ma vie. --- Page 303 ---
( 293 )
- Pauvre Charles ! quel sera son désespoir !
Il n'a pas craintde m'outrager, , de: me traiter
comme les femmes les plus viles. - - Je connois
son amour et son respect pour vous. C'estune
crreur des sens à laquelleson coeur est
et ler vôtre
étranger
> belle Sophie, n'est pas fait pour
éprouver le sentiment pénible de
la haine. -
L'ingrat!.. moi qui I'aimois si tendrement !. >)
En ce moment elle a été obligée deme
mais elle n'a pu
de
quitter,
mh'empécher me laisser voir
jusqu'aà quel point elle étoit attendrie, Je l'ai
vue prendre son mouchoir et le porter à ses
yeux. Femme qui pleure est à demi vaincue.
Ainsi, tranquillise-toi, carjet'assure
préte à te pardonner. Une lettre
qu'elle est
pleine de regrets pour le passé, de protestations
l'avenir, bien tendre et bien
pour
respectueuse, achevera de la vaincre, et si elle refuse de la
voir de moi,je la lui ferai remettre
recemoiselle de Saint-Yves
par madequi, comme tu le
a beaucoup
sais,
d'empire sur son esprit,
C Jen avois une toute prète
remis
au chevalier, Il me promit de la lui que je
et me quitta pour aller chezmademoiselle remettre, 2
SaintYves, avec laquelle il pensa qu'il étoit nécessairede s'entendre
liation
pour ménager ma réconci:
avec Sophie, --- Page 304 ---
I 294 )
K Le chevalier venoit de sortir lorsque le
major me lii dire de passer dans sa chambre.
Il étoità la cheninée et tenoit plusieures lettres
à la main. >) Charkis, me dit-il, j'ai reçn des
nouvelles qui vous coucentient ellessont aussi
satisfaisantes quenous pouvions le disirer. Puisque votre affaire n'a eu aucuue suite, graceà
1. disrdtion du principal du coll-ége qui,sans
doule, I par'égard pour votre oncle, et peut-être
aussi par indulgence pour votre extrême jeunesse, s'entendit avec le bon horloger pour ensevelir votre faute dans une éternel oubli. Vous
passez seulement pour vous être échappe du
collige, et ces sortes d'étourderies ne déshonorent pas. Cependant votre oncle fut instruit
de votre fuite et des motifs quil'avoient détermince ; on nejugea pas devoir lui en faire un
mystère, à raison des liens du sang qui T'attachent à vous, et de-lintérêt quilavoit à savoir
ce que vous étiez devenu. Vous verrez, par la
lettre que je reçois de lui, qu'il avoit résolu,
dans son couroux, de vous abandonnerà votre
destinée, Mais la lettre que je lui ai écrite, et
le bon témoignage quejelui ai rendu de vous,
ont dispost son coeur à lindulgence, et s'ilne
vous rend pas encore toute sa tendresse, du
moins il vous laisse lespirance de la recou-
-lintérêt quilavoit à savoir
ce que vous étiez devenu. Vous verrez, par la
lettre que je reçois de lui, qu'il avoit résolu,
dans son couroux, de vous abandonnerà votre
destinée, Mais la lettre que je lui ai écrite, et
le bon témoignage quejelui ai rendu de vous,
ont dispost son coeur à lindulgence, et s'ilne
vous rend pas encore toute sa tendresse, du
moins il vous laisse lespirance de la recou- --- Page 305 ---
de 295 >
quérir lorsque le temps et la sagesse de votre
conduite l'auront rassuré suri VOS erreurs
sées. Votre oncle , en me transmettant
pasdroits et toute son autorité
tous ses
sur vous, désire encore que vouscontinueiez de servir au
en qualité de sergent,
régiment,
ayez mérité
jusqu'à ce que vous
qu'on fasse quelque chose de
pour vous. ) En finissant, le
plus
les deux.lettres
major me donna
qui contenoient tous ces
et lorsque je les eus lues, il les
détails,
dans la crainte
jeta au feu,
que ,par une indiscrétion, ou un
événement quelconque, elles ne vinssent à
tomber dans des mains étrangéres.
K Il m'est impossible d'exprimer le délire de
ma situation, après la lecture de ces deux lettres. Quoiqu'il se fot écoulé près de
nées
cinq andepuis ma fuite du collége, et malgré le
changement de mes traits, celui de mon
et la protéction du major,
nom
joui d'une
je n'avois jamais
parfaite sécurité, 2 et
ment de la crainte.
indépendamque j'avois d'être
j'éprouvois le plus cruel de tous les reconnu, 2
en songeant à ce que j'étois, au lieu supplices, de ce
j'aurois pu être, et surtout aux sacrifices que
j'avois été obligé de faire
que
liberté,sans
pour conserver ma
pouvoir recouvrer mon honneur.
Rien ne peut donc exprimer la joie
quej'e- --- Page 306 ---
( 296 )
prouveis dans ce moment , clleétoitau comble,
J'allois et venois comme un homme qui a perdu
la raison, et il ne falloit rien moins que la présence et les discours de mon cher et respectable protecteur. pour me rendreà moi-mème.
( Ces heureusesnouvelles m'occupèrent jusqu'au retour du chevalier qui monta chez moi
en sortant de la répétition. Il avoit vu Sophie
qui d'abord avoit refusé de prendre ma lettre;
mais enfin, vaincue parles instances de mademoiselle de Saint-Yves, par le tableau quelui fit
le chevalier de mes regrets et de mon désespoir,
si elle persistoit à m'éloigner plus long,temps desa
présence, , et peut-être encore plus par son coeur,
elle consentit à lire la lettre. Elle n'a pu, me
dit le chevalier, résister à la chaleur de tés expressions ni à celle de ton repentir, et celte réponse qu'elle m'a remise pour toi, renferme
ton pardon. Allons, tiens-toi prèt. Je viendrai
te prendre après diner, car Sophie m'a donné
la permission de te conduire à ses pieds. :
Voici ce qu'elle m'écrivoit.
(( MONSIEUR,
( Mon amour étant fondé sur l'estime que
4C vous m'aviez inspiré, la vôtre faisoit toute
( ma gloire, En m'enlevant cetteillusion, vous
à celle de ton repentir, et celte réponse qu'elle m'a remise pour toi, renferme
ton pardon. Allons, tiens-toi prèt. Je viendrai
te prendre après diner, car Sophie m'a donné
la permission de te conduire à ses pieds. :
Voici ce qu'elle m'écrivoit.
(( MONSIEUR,
( Mon amour étant fondé sur l'estime que
4C vous m'aviez inspiré, la vôtre faisoit toute
( ma gloire, En m'enlevant cetteillusion, vous --- Page 307 ---
297 )
( avez détruit tout mon bonheur, 2 et je deR vroisp peut-être ne plus vous regarder que com-
(( me l'ennemi de mon repos. MMais vous dites,
I et VOS amis répètent, que vous êtes repen-
( tant, et que le coeur n'entra pour rien dans
(( une conduite dont vous avez tant à rougir,
( et dontj'ai tant à me plaindre. Sije n'écou-
( tois que ma raison, je ne vous reverrois plus;
(C. mais mon coeur 2 plus indulgent, consent
( que je vous pardonne. Venez donc, mon
(( ami , rassurer celle qui n'a jamais mieux
K senti jusqu'à quel point vous lui étiez cher,
(c que dans l'instant où elle s'est crue obligee
cC de renoncer à vous.
(C SOPHIE. 22
( Pour se figurer ma joie, mon transport,
ilfaut avoir une idée de mon amour pour Sophie. Je relisois sans cesse la lettre de Sophie,
et je la couvrois des baisers les plus passionnés.
Lorsquele chevalier étoit entré chez moi;j j'écrivois unel etttreà mon oncle,je voulus la terminer
pourl la remeltreau majoràquije Tavoispromise;
mais tels étoient dans ce moment le trouble de
mes sens et la confusion de mes idées,
je
ne pus jamais y réussir. Cependant le que grand
air et une, exercice violent auquel je melivrai, --- Page 308 ---
298 )
me rendirent un peu de calme, et je recouvrai
assez de tranquillité pour m'occuper des détails
d'un diner que le major donnoit ce jour la à
plusieurs de ses amis.
(( Enfin je revis Sophie; dès qu'elle m'aperçut,-elle me tendit la main que jei couvris
de meslarmes.. Je voulus parler, mais jétois tellement ému que je ne pus articuler que quelques mots. Mon ami, me dit-elle, quittez cette
posture, (je m'étois mis à ses genoux, ) et
écoutez moi. Je ne vous ferai point de reproches sur la conduite que vous avez tenue avec
moi. Si elle a été pour moi la source de bien
des peines, elle m'a aussi fait éprouver combien il est doux de pardouner à ce qu'on aime.
Mais, d'un autre côté, elle m'a éclairé sur l'avenir. Peut-être aurois-je du écouter les conseils du major, maisil cxigeoit un sacrifice que
mon coeur n'étoit plus en état de faire, eti ilne
dépendoit plus de moi de ne pas vous aimer.
Depuis, cet amour s'est accru, et les progrès
du vôtre sontdevenus si effrayans pour moi,
qu'il devient nécessaire de prendre des mesures
qui puissent nous rassurer l'un et l'autre.
€ Jesais que vous ne pouvez disposerde vous,
et jei ne puis pas davantage disposer de moimême. S'il en étoit autrement, mon ami, vous
mon coeur n'étoit plus en état de faire, eti ilne
dépendoit plus de moi de ne pas vous aimer.
Depuis, cet amour s'est accru, et les progrès
du vôtre sontdevenus si effrayans pour moi,
qu'il devient nécessaire de prendre des mesures
qui puissent nous rassurer l'un et l'autre.
€ Jesais que vous ne pouvez disposerde vous,
et jei ne puis pas davantage disposer de moimême. S'il en étoit autrement, mon ami, vous --- Page 309 ---
I 299 )
n'auriez point à rougir du don de ma main
carje nesuis point née dans la profession 2
j'exerce; elle a été seulement
moi
que
pour
un refuge assuré contre la plus affreuse de toutes les
tyrannies, 2 et c'ést le désir de conserver mon
honneur qui m'a jeté dans un état où l'on bense
assez généralement, et assez souvent injustement, qu'il est impossible de le conserver. Le
directeur chez lequel vous me voyez n'est point
mon parent. Comme il venoit tous les jours
chez mon oncle, il prit beaucoup d'amitic pour
moi. Ce fut lui qui m'éclaira sur les dangers
que je courois, et une tentative que fit mon
perfide parent, quelques jours aprèsl'avis que
m'avoit donné le directeur 2 ne me, laissa
d'autre choix que celui de la fuite, ou de retourner chez un beau-père qui, non content
de m'avoir enlevé ma fortune, m'avoit encore
fait éprouver chez lui les plus durs traitemens,
Jep pris donc le parti dela fuite, qu'une circonstance imprévue favorisa de la manière la plus
heureuse. Mon ami, le directeur, fut charge
d'aller organiser un théâtre françois à Amsterdam, Il me permit de le suivre, et je n'ai jamais eu à me repentir de m'être mise sous sa
protection, car j'ai constamment trouvé dans
son coeur les sentimens et la tendresse d'un --- Page 310 ---
300 )
père et d'un ami. Nous restâmes un an entier
en Hollande, mais l'entreprise n'ayant point
répondu, raison du préjugd national,aux es"
pérances de ceux qui l'avoient formée, nous
fûmes obligds de revenir en France. J'appris,
à mon retour, qu'on s'étoit peu occupé de ma
funte. Le directeur, après avoir consulté d'habiles avocats, m'offrit dé me mettre sous la
protection des lois 3 et de pourvoir à tous
mes besoins. Mais, outre que je craignois encore de redevenir l'objet de nouvelles persécu=
tions, j'avois pris tant d'amitié pour mon respectable bienfaiteur, et contracté tant de gout
pour mon état, que je ne pus me déterminer
à d'aussi grands sacrifices. Je refusai donc les
offres du directeur, 2 et j'ai continué à vivre
sous la tutèle d'un homme dont les soins parternels ne se sont jamais démentis pour noi
d'un seul instant. Je vivois donc heureuse et
tranquille, à l'abri de la protection que la providence avoit daigné m'accorder. 2 lorsque le
hasard,ou plutôt ma destinée 1 vous a offert à
ma vue. Jusqu'a ce moment j'avois résisté aux
attaques de tous les hommes, et il ne m'étoit
jamais venu dans lidée que lun d'eux put jamais être nécessaire à mon bonheur. En vous
voyant, mon ami, tout mon système d'indif
seul instant. Je vivois donc heureuse et
tranquille, à l'abri de la protection que la providence avoit daigné m'accorder. 2 lorsque le
hasard,ou plutôt ma destinée 1 vous a offert à
ma vue. Jusqu'a ce moment j'avois résisté aux
attaques de tous les hommes, et il ne m'étoit
jamais venu dans lidée que lun d'eux put jamais être nécessaire à mon bonheur. En vous
voyant, mon ami, tout mon système d'indif --- Page 311 ---
501 )
férence s'est écroulé. Mon coeur, sans perdre
ses anciennes affections, en a éprouvé de nouvelles, et vous en avez été l'objet, Ce ceeur est,
en quelque sorte, alle au devant du
vôtre, et
lorsque vous m'avez dit que vous m'aimiez,
jey vousai répondu, avec la même franchise,
que
je vous aimois. Mais, 2 depuis ce moment, jai
réfléchi que nous avions tous deux agi avec
une iniconséquence dgale. Vous,s sans vous OCcuper de Tavenir, vous vous étes livréà touter
limpétuosité du penchant que vous éprouviez
pour moi; et moi, aussi peu prévoyante que
vous, > je me suis laissé séduire par le charme
du sentiment qui m'entrainoit vers vous. J'ai
voulu revenir sur mes pas, 7 mais l'effort est
impossible. D'un autre côté; la vivacité de VOS
désirs me prouve linutilité de ceux que vous
feriez pour renoncer à moi, Je me suis donc
demandé, et jai donc cherché ce que nous
avions à faire pour concilier, tout à la fois,
le devoir, 3 l'honneur et les intérêts de notre
amour.
( Selon les lois 2 nous ne pouvons disposer de
nos personnes, 2 sans lc consentement de nos
parens. Quant aux miens, ils ont perdu tous
les droits que la nature leur avoit donnés sur
moi, Je n'ai plus de mère. Les mauvais trai- --- Page 312 ---
(302 )
temens que me ft subirson mari, me forcérent
à' chercher un asile chez le frère de mon père.
Je comptois trouver un protecteur, , je ne rencontrai que le plus lâche, le plus vil des sé-.
ducteurs. Ces deux hommes ont brise" euxmêmes le sceptre qu'ils tenoient de la nature
et des lois, etje ne leur reconnois plus aucune
autorité sur moi. Je pourrois donc justifier aisément le parti queje prendrois de me donner
à vous. Mais, mon ami, si je me trouvois assez
d'amour et de courage pour vous sacrifier des
conventions reçues, ma réputation et ma gloire,
sij'avois assez de confiance en vous pour vous
rendre dépositaire de mon bonheur, et pour
ne pas même entrevoir, de votre part, la possibilité de linconstance et de l'abandon ; je
dois vous en faire l'aveu, il ne me seroit pas
de même possible de me soustraire à l'empire
que la religion exerce sur ma conscience. N'allez pas croire que je cède ici à un préjugé;
n'essayez pas de me prouver que je suis l'impulsion de craintes chimériques et imaginaires,
non, mon ami, j'obeis tout simplement à un
sentiment qui dérive de la conviction, sentiment que vous ne réussiriez jamais à bannir
de mon coeur, et qui me dit que dans VOS bras,
et au milieu de vOS plus vives caresses ,j'éprou-
l'empire
que la religion exerce sur ma conscience. N'allez pas croire que je cède ici à un préjugé;
n'essayez pas de me prouver que je suis l'impulsion de craintes chimériques et imaginaires,
non, mon ami, j'obeis tout simplement à un
sentiment qui dérive de la conviction, sentiment que vous ne réussiriez jamais à bannir
de mon coeur, et qui me dit que dans VOS bras,
et au milieu de vOS plus vives caresses ,j'éprou- --- Page 313 ---
305 )
verois tous les remords du crime, Ainsi
jene" puis étre à vous tant qu'un ministre donc,
autels n'aura
des
pas reçu VOS sermens et les
Je sais que ces sermens ne sont rien niencz
hommes quandils
pour les
ne sont pas faits en
et sous lautorité des lois; je sais
présence,
de vous de me trahir, de
qu'il dépendra
d'être
m'abandonner, et
impunément parjure; mais si je m'expose à rougir devant les
à encourir
leurs
homnmes,
mépris, à être en butte à leurs humiliations, du moins je serai en paix avec ma
cience 2 et je n'aurai point à craindre cons- le
remords vienne déchirer
que
bien
ce coeur qui aura
assez à gémir de VOS perfidies. Ainsi
mon cher Charles, cen'est
secret
que par un mariage
que nos destinées peuvent être unies.
ce prix, vous
A
rendre
pouvez disposer de moi, me
heureuse toute la vie, ou me rendie
la plus à plaindre et la
les femmes. Vous
plusinfortunée de toutes
pouvez maintenant
cer sur mon sort. ))
pronon-
(( Ton sort, mon adorable Sophir, lui disje, en tombant à ses pieds, ah, quine I'enviera
pas s'il est tel que mon coeur le désire !
lorsque tu fais de moi le plus heureux de Quoi,
les hommes,
tous,
, peux-tu douter que ne veuille
pas te rendre la plus heur euse de je
toutes les --- Page 314 ---
( I 304 )
femmes. Ah! Sophie, Sophie,, que tes soupçons, , que tes craintes ont affecté douloureusement moname! moi perfide moi parjure...
Ah! plutôt périr mille fois que d'en concevoir
un seul instant la pensée Sophie - écoutemoi; tu parles de ce Dieu qui recevra nos
sermens. Hé bien! c'est par lui,cest par toutes
les merveilles de sa création, c'est par ce feu
qui m'anime et m'inspire que je jure de t'être
toujours fidèle. Oui, ,Sophie, et j'en atteste tous
lès nobles sentimens de ton cceur, Charles sera
ton époux , et la mort seule pourra rompre
des liens consacrés par le plus tendre etle plus
sincère amour, et resserrés par les plus doux,
comme par les plus saints de tous les devoirs.
( Au bout de huit jours nous fumes unis secrètement par un ecclésiastique qui, avant de
nous donner la bénédiction nuptiale, exigea de
nousla promesse de ratifier unjour 7 devant les
honimes, les sermens que nous venions de prononcer devant Dieu. Cette promesse et la cérémonie qui en fut la suite furent consignées
dans un acte queje signai, ainsi que Sophie,
et que souscrivirent, comme témoins, le chevalier et un de ses amis, car nous n'avions pas
jugà propos de mettre le major et le directeur dans notre confidence,
ous donner la bénédiction nuptiale, exigea de
nousla promesse de ratifier unjour 7 devant les
honimes, les sermens que nous venions de prononcer devant Dieu. Cette promesse et la cérémonie qui en fut la suite furent consignées
dans un acte queje signai, ainsi que Sophie,
et que souscrivirent, comme témoins, le chevalier et un de ses amis, car nous n'avions pas
jugà propos de mettre le major et le directeur dans notre confidence, --- Page 315 ---
505 )
Me voilà donc Theureux
epoux de Sophie ! Que de amant, Theureux
traits je trouvois dans charmes, que d'atheureux
sa possession ! Quel
assemblage de tous les doris de
prit et de toutes les qualités du
l'esétoit si plein de son bonheur coeur/Le mien
y suffire, et ma félicité
qu'il ne pouvoit
l'éendue de
dépassoit tellement
mes forces morales et physiques,
qu'elleauroit pu remplir dix existences
la mienne.
comme
Jours de bonheur
Hélas! vous vous étes qu'dtes-vous écoulés
devenus 2
nouis comme un
ou plutôt évasonge !
de ma
que tu as été de courte durée Printemps
vie
sois, ctje croyois
! tu me caresêtre à l'abri de tous
coups du sort, et tandis
les
des plus douces
que je me berçois
illusions, tandis que mon
gination ne voyoit le terme de
imaque dans mon dernier
mon bonheur
destinée
soupir, une inexorable
préparoit les événemens qui devoient
s'appesantir sur moi, me flétrir
et faire de moi le plus à
pour jamais 5
infortuné de tous les
plaindre et le plus
hommes I
ly avoit trois mois
que j'en étois le plus*
leureux, lorsque le colonel arriva
ment, A une grande
au réginom, ce
fortune et à un grand
seigneur joignoit tous les défauts de
--- Page 316 ---
( 506 )
et d'une éducation négligée. Son arson âge
fut le signal du relâchement
rivée au corps
de désordres de toute
dans la discipline, et
l'autorité du major
espèce, contre lesquels
étions
étoit insuffisante- Tous les jours nous
assaillis de réclamations et de plaintes sur lesnous ne pouvions donner aucune saquelles
le colonel intervenoit toutisfaction, parce que
avec son autorité, pour faire cesser les
jours
Les bons officiers étoient témoins
poursuites.
mais ils se contentoient
de tous ces désordres,
siet
le plus profond
de gémir 2
gardoient
heureuse cirlence, en attendant que quelque
vint nous débarasser d'un homme
constance
scandaleuse renque ses folies et sa conduite
doient indigne du commandement.
m'avoit recommandé beaucoup
Le major
et au chevalier près, qui
de circonspection,
malgré le torrent, venoit toujours me voir, 7 je
vivois dans la plus grande obscurité, et ne
aller chez Sophie que j'acsortois que pour
rentrès-rarement au spectacle; je
compagnois chez le major où la lecture et le
trois ensuite
de
tous mes instans.
travail achevoient remplir
Depuis quelque temps je m'étois aperçu
altération dans le caractère de Sode quelque
tendre avec moi,
phie. Elle éloit bien toujours
de circonspection,
malgré le torrent, venoit toujours me voir, 7 je
vivois dans la plus grande obscurité, et ne
aller chez Sophie que j'acsortois que pour
rentrès-rarement au spectacle; je
compagnois chez le major où la lecture et le
trois ensuite
de
tous mes instans.
travail achevoient remplir
Depuis quelque temps je m'étois aperçu
altération dans le caractère de Sode quelque
tendre avec moi,
phie. Elle éloit bien toujours --- Page 317 ---
- 507 à
)
mais à cette douce gaité
relle, avoit succédé
qui lui étoit natuun air de
mélancolie dont je ne pouvois tristesse et de
quelques efforts
deviner la cause.
Ne
que je fisse pour la
pouyant soupçonner la tendresse de connoitre,
je ne savois plus à quel
Sophic,
que le hasard me fit
parti m'arrêter, lorsemployé tant de soins découvrir à
ce que j'avois
soir de chez ma femme savoir. Je sortois un
elle, et
quej'avois laissée chez
j'étois sur le point de
lorsque je donnai du
gagner la rue 5
je reconnus bientôt pied dans un corps que
C'étoit
être celui d'un
un domestique du
hcume
mort. En le relevant,
colonel, il étoit ivreune lettre à la main. je m'aperçus qu'il tenoit
nement,
Qu'on juge de mon
, de ma surprise ! elle
étonà Sophic : éperdu,
éloit adressée
éprouvant
tremblant de
et
déjà tous les tourmens de crainte, la
je restois immobile
jalousie,
prendre. Enfin
et ne savois quel parti
ma femme
je me décidai à remonter chez
auprès de
mnort, D'abord
laquelle j'arrivai à demiéclairée
alarmée, mais ensuite bientôt
par la fatale lettre
sentai , sans avoir la
que je lui préelle la prit, la
force de lui parler,
à lire, Si cette décacheta, et me la donna
mon
lettre excita toute ma colèrc et
indignation, 2 elle calma dumoins
ma dou-
& --- Page 318 ---
308 )
les soupçons afleur, en faisant disparoitre de mon coeur. Ce
freux qui s'étoient emparés dévoila toutes les perfut alors que Sophie me
faisoit
le colonel lui
éprouver
sécutions que
mois, et dont elle m'avoit
depuis plus d'un
dansla crainte
fait mystère jusqu'à ce moment,
et de me porter
de troubler ma tranquillité, auroit pu comde violence
à quelqu'acte
streté,
la la cause
ma
dohat
promettre
j'avois aperçu dans son
du changement que
7 et
humeur. Le colonel insistoit 2 menaçoit
m'avoit instruit, elle ne
sans le hasard qui
de s'adresser
voyoit plus d'autre moyen que
elle auroit révélé et nos amours
au major, à qui
conduite du colosecret, et la
et notre hymen
ensuite plusieurs de ses
nel. Elle me montra
la plus
lettres ; toutes décelloient la passion
mais les deux dernières annonçoient
violente,
et capable de se porun homme au désespoir,
satisfaire
ter aux dernières extrémités, écrivoit pour qu'il avoit
ses désirs. Dans l'une il Jui
disoit-il, il
appris qu'il avoit un rival dont, continuoit à
sauroit bien se défaire, si elle lettres, à
recevoir chez elle. A toutes ces
le
Sophie n'avoit opposé que
toutes ces instances,
au théatre par
le silence. Mais pressée un jour
se
coloncl, et de manière à ne pouvoir
le
poir,
satisfaire
ter aux dernières extrémités, écrivoit pour qu'il avoit
ses désirs. Dans l'une il Jui
disoit-il, il
appris qu'il avoit un rival dont, continuoit à
sauroit bien se défaire, si elle lettres, à
recevoir chez elle. A toutes ces
le
Sophie n'avoit opposé que
toutes ces instances,
au théatre par
le silence. Mais pressée un jour
se
coloncl, et de manière à ne pouvoir
le --- Page 319 ---
( 5eg )
dispenser de lui répondre, elle s'étoit bornée
à lui dire qu'elle n'auroit jamais
son avec un homme marid, Cette aucune liaide mettre un terme à ses
réponse loin
fait
persécutions, n'avoit
que l'irriter davantage, et il étoit aisé de
voir par ses lettres qu'il étoit déterminé à
cutreprendre plutôt que de renoncer à tout
odieuses prétentions.
ses
Rassurésur le
courdeSophie, nous ne nous
occupames que des mesures que nous avions à
prendre. Dans le premier moment de la
et sans la position dans
colère,
laquelle je me trouvois,
je n'aurois pas balancé sur ce quej'avois à
mais Sophie étoit là, c'étoit
faire;
elle portoit dans
mon épouse, * déjà
son sein ungage de mon
elle étoit suppliante, Le
de amour;
moyen
se refuser
aux désirs, aux volontés d'une femme.adorée ?
nous convinmes qu'elle écriroit une lettre au COlonel, pleine de force et de raison, et
suspendrois mes visites,
que je.
sions
2 jusqu'à ce que nous susquel effet elle auroit produit,
Cettelettre étoit pleine d'égards et de
mais détruisoit en même
respects 2.
temps toutes les
rances que le colonel auroit
espéattendois le
pu conserver. J'en
succès le plus heureux, et nous.
croyions même déjà l'avoir obtenu, mais cet,
homme vicieux et pervers, croyant
que j'étois. --- Page 320 ---
510 - )
le seul obstacle à Taccomplissement de ses infà-
,resolut des se défaire de moiàla mames dessein,
nière des laches, c'est -à- dire de m'assassiner.
Unsoir que, plein de sécurité,je sortois de chez
Soplie, je me sentis porter un coup d'épée dans
la hanche, mais qui à raison du mouvement que
je faisois pour me porter en avant, ne put pénétrer dans Tintérieur, j'aperçus au même
moment un homme couvert d'un manteau qui
cherchoit à fuir, malgré T'obscurité, la vivacité
et ma
je ne tardai pas à
de sa course
blessure,
le joindre, c'étoit le colonel. A sa vue, je ne
maitriser ma fureur et mon ressentiment,
pus lui
deux fois mon épéc dans le
et je
plongeai
Sentant ensuite toutelétendue du danger
corps.
que la fuite étoit
que je courois, je compris
la seule ressource qui me restoit, mais je nepus
me résoudre à m'éloigner sans voir Sophie. Son
déscspoir fut au comble, cependant elle ne tarda pas à recouvrer SO1l courage et me représentant combien les momens étoient précieux, elle
me conduisit ou plutôt m'entraina chez le major. C'est alors que je sentis toute J'étendue
de la faute que j'avois faite en ne suivant pas
plus promptement le conscil qu'elle m'avoit donné de mettre mon protecteur dans notre contidence. J'aurois sans doute essuyé des reproches
. Son
déscspoir fut au comble, cependant elle ne tarda pas à recouvrer SO1l courage et me représentant combien les momens étoient précieux, elle
me conduisit ou plutôt m'entraina chez le major. C'est alors que je sentis toute J'étendue
de la faute que j'avois faite en ne suivant pas
plus promptement le conscil qu'elle m'avoit donné de mettre mon protecteur dans notre contidence. J'aurois sans doute essuyé des reproches --- Page 321 ---
(511)
amers sur mon défaut de
moins je n'aurois
confiance, mais au
lutaires dans le
pas manqué de conseils saleplus
moment de ma vie oi j'en avois
grand besoin, et j'aurois évité l'affreux
précipice oùr je venois de
Tespérance de
m'engloutir, sans avoir
pouvoir jamais en sortir.
Jen'avois pas la force de parler, Sophie seule
guasikeunge-Ambariner deson
excusée sur la force
amour pour moi, dur mystère
avions fait denotrer
que nous lui
tesleslettresdu mariage, , ellel luiprésenta toucolonel, etla copie de
leluiavoit écrites, entrant ensuite cellesqu'eldes persécutions
dans le détail
depuis
auxquelles elle étoit en butte
un mois, elle lui annonça la
qui venoit
catastrophe
d'arriver, en le
les
aux yeux, de venir à notre conjurant larmes
accorder sa
secours. et. de nous
protection. Lemajor étoit
et jemes sentois si coupable
consterné
sois lever les
envers lui que jen'onousattendions: yeux. Sophie gardoit le silence et
aveci un sentiment
de
et d'espérance, T'arrêt
égal crainte
qui alloit décider de nos
destinées. / ( Imprudens, jeunes
dit notre respectable
gens, nous.
plus douloureux, protecteur avec. l'accent le
donc
qu'avez. - vous fait ? ce n'est
de pas assez que j'aie à me plaindre de
votre défaut de confiance, de
vous, 5
tude même, il faut
votre ingratiencore que j'aie à trembler --- Page 322 ---
( : 513)
devrois-je vous abanpour vos jours: peut-être
donner au sort qui vous menace, mais ma tendressel'emportesur le ressentiment, et je cède
à la pitiéque votre situation m'inspire. Nenous
occupons donc plus que des moyens d'assurer
votre sûreté: madame a eu raison de s'opposen
à votre départ en fuyant vous appellicz tous les
sur vous, et puisque la scène malheusoupçons dont le colonel a été victime, n'a point
reuse
de les écarter. Vous
eu detémoins, 2 il est possible
resterez donc chez moi, à moinsque denouvelles
circonstances ne vousforcent à chercherun autre asile,et dans ce cas,madame peut compter
sur tous mes soins pour assurer votre retraite.
A ce discours plein de bonté, je commençai
à respirer, et la certitude ou j'étois d'avoir laissé
le colonel mort sur la place, me donna une sccuriépresqu'entières mais hélas ! elle fut debien
courtedurée. Lec colonel survécut troisj joursà sa
blessure, et il eut lal lâcheté de me dénoncer com -
en m'annonçant cette
me son assassin' 2 lemajor
fatale nouvelle, me fit sortir sur le champ de Sit S
à T'entrée de la ville
maison, et me conduisit
il se
une voiture dans laquelle
ou je trouvai
l'idée de la
plaça à côté de moi. Jusqu'a ce jour
offerte à mon esprit, mais
mort ne s'étoit jamais
et de toutes les
dans ce moment celle du supplice
al lâcheté de me dénoncer com -
en m'annonçant cette
me son assassin' 2 lemajor
fatale nouvelle, me fit sortir sur le champ de Sit S
à T'entrée de la ville
maison, et me conduisit
il se
une voiture dans laquelle
ou je trouvai
l'idée de la
plaça à côté de moi. Jusqu'a ce jour
offerte à mon esprit, mais
mort ne s'étoit jamais
et de toutes les
dans ce moment celle du supplice --- Page 323 ---
515 )
horreurs qui
Paccompagnent se
mon imagination avec une telle présentèrent à
je perdis entièrement
violence, que
cultés, et
Tusage de toutes mes faje ne revins à moi qu'à la Flèche
le major me fit descendre chez le bon
où
à la géncreuse discrétion
horloger
que la vie, Thonneur duquel je devois plus
et la liberté.
Les événemens qui venoient de
avoient produit chez moi
se passer
sion,
une si forte
que je ne pus y résister
impresLe lieu oi
plus long temps
je me trouvois contribua
core à
envenirs augmenter ma terreur par les souqui se présentèrent en foule à mon
prit, et il résulta du tout un tel désordre esmon organisation
daus
physique, qu'en
ma chambrejy tombaimalade entrant dans
d'une fièvre inflammatoire, , accompagnée d'un délire si
lent, que jaurois inévitablemont
viosoins généreuxde
péri, sans les
Ce fat lui
mon digneet respectable hôte.
qui m'apprit ce qui s'étoit
de
puis neuf jours que j'avois été
passé
privé de lusage de ma raison. Le constamment
reparti pour
major étoit
confié à
Angers une heure après m'avoir
ses soins. Le surlendemain un de ses
domestiques lettre
étoit arrivé, et lui avoit remis
et cinquante louis
une
ne contenoit
pour moi, La lettre
encore aucun détail; mais elle --- Page 324 ---
(514)
rassuroit sur le sort de ma Sophie qui,
me
de moi, sans la nédisoit-il,seroit déjà près
solliciterles memcessité de sa présence pour
les rendre
bres du conseil de guerre ct me
favorables. Le bon major terminoit sa lettre
n'avois
Thonneur de
par ces mots : C Je
point
me
monsieur. Charles, en
(( vous connoitre,
malheurs et ses pre-
€( racontant ses premiers à même de connoitre
k mières fautes, m'a mis
que vous lui avez rendu;
( le service signalé
malheu-
€ et dans cette circonstance où ce
homme est si digne d'intérêt et
(( reux jeune
le confier
G de pitié, je n'ai pas cru pouvoir de toute
( à un hornme plus digne que vous
et de toute mon amitié )).
(( ma confiance
tous
Cette lettre fit plus d'effet sur moi, que
les soins que mon hôte généreux me prodiguoit;
baume salutaire sur les blessures
ellc versa un
renaitre en moi du
de mon cceur, et je sentis
vie
Pamour et T'amitié prer
gout pour une
que
Une seconde
noient tant d'intérêt à conserver.
du
ct une autre de ma Sophie
lettre
major
vinrent encore adoucir ma siuation et augmenDans la première, le major
ter mes espérances.
de
dont il
mandoit
le conseil
guerre
me
que
me servir plus
avoit refusé de faire partic pour
deja assemblé, ct quil avoit
effeacement,sdoitd
sentis
vie
Pamour et T'amitié prer
gout pour une
que
Une seconde
noient tant d'intérêt à conserver.
du
ct une autre de ma Sophie
lettre
major
vinrent encore adoucir ma siuation et augmenDans la première, le major
ter mes espérances.
de
dont il
mandoit
le conseil
guerre
me
que
me servir plus
avoit refusé de faire partic pour
deja assemblé, ct quil avoit
effeacement,sdoitd --- Page 325 ---
515 )
trouvé unep partie des membres
ment disposés
assez favorable.
des
pour moi. Il espéroit, à
faits, et surtout des lettres du
T'aide
si elles ne prouvoient
colonel qui,
pas qu'ilavoit été
seur, prouvoient au moins
Iagresl'intention de Tètre, il
qu'il avoit eu
ner le reste de mes
espéroit, dis-je, amevorable. Il
juges à m'être
fame disoit
également
chère Sophie, étoitun que ma femme, que ma
vouement
modèle d'amour ret dedeconjugal, et que sa conduite noble
courageuse l'avoit rendue
et
tion générale. A cet
T'objet d'une admiracelui dei mon cher éloge de Sophie étoit joint
tiéétoient
chevalier dont le zèle
au dessus de toute
etl'amitenant des grenadiers
expression. Lelieujuges, et je pouvois étoit au nombre de mes
son amitié pour moi. compter plus quej jamais sur
de Sophie qui
Cette lettre et surtout celle
ne respiroit
achevèrent ce quela
qu'amour et tendresse
cé; au bout de
nature avoitsil bien commenquelques jours ma
complète et je me trouvai
guérison fut
unlong
en état de supporter
voyage,si le soin de ma sureté
Jerecevois des nouvelles dema
T'exigeoit.
cher
femme et dei mon
toutes protecteur, tous les jours de courier
contenoient des détails
et
qu'augment.r de
qui IIC faisoient
ma securité,
plus en plus nos' espérances et --- Page 326 ---
(516 )
dernière lettredur major m'annonça
Enfin une
Au stylegêné
jeseroisj sjugé édans deux jours.
quej
de cette lettre, je jugeai que mes
et contraint
crainte sur l'issue de
amis n'étoient pas sans
des moyens
monaffaire, puisquils s'occupoient
fuite.
de pourvoir a ma sureté et d'assurer ma obla familledu colonel avoit
J'ais su depuis que
suivant la
du ministre l'ordre de me juger
tenu
ce qui avoit changé
rigueur des ordonnances,
tous les
favorables de presque
les dispostions
Je fus donc jugé et conmembres du conseil.
les armes sous le simple
damné à passer par
depuisplus
nom de Charles du Coudrayyquoique
de six mois, on ne me connut au régiment que
le major m'avoit donné; cefut
sous le nom que
ainsi qu'une autre
à lui queje dus cette faveur,
celle d'un sursisillexécution
bien plus précieuse,
au roi avec un
de la sentence que l'on envoya
ou au
mémoire tendant à obtenir ma grace
les
mais tous
moins à faire commuer ma peine;
furent
soins que] prirent mes amis poury réussir,
du
inutiles. Le ministre qui se trouva chargé
de mon affaire, ne put se soustraire a
rapport
sollicitations de mes ennemis
l'influence et aux
etla sentence fut
qui étoient riches et puissans, d'autre fruit de
confirmée, je ne retirai donc
les
les démarches du major et de toutes
toutes
obtenir ma grace
les
mais tous
moins à faire commuer ma peine;
furent
soins que] prirent mes amis poury réussir,
du
inutiles. Le ministre qui se trouva chargé
de mon affaire, ne put se soustraire a
rapport
sollicitations de mes ennemis
l'influence et aux
etla sentence fut
qui étoient riches et puissans, d'autre fruit de
confirmée, je ne retirai donc
les
les démarches du major et de toutes
toutes --- Page 327 ---
( 517 )
peines qu'ils s'étoit données, quel
rendre en suretéà Paris auprès elavantagedeme d'un de
ancien capitaine du régiment chez
ses'amis,
vai ainsi que Sophie qui étoit
lequeljetrondre, tous les secours de la venue me rejoinpitalité.
plus généreuse hosMe voila donc proscrit,
damné à perdre la tête. errant, fugitif et conJ'étois mort
vers et ilne merestoit
pour Tuniet mon cher
au monde que ma Sophie
protecteur dont T'amour et
nese démentoient point, Mais
T'amitié
deux sentimens,
que peuvent ces
quelque chers et
soient, contre les chagrins cuisans préciouxquils
tois en proie! et ce qui les
auxquels jéc'étoit de voir ma femme augmentoit encore,
mélancolie, dont
livrée à une sombre
pouvoient la
ni mes soins ni mon amour ne
distraire. L'infortunée!
prochoit mes
ellese repouvois arracher malheurs;e et cette idée que je ne
croitre
de son espril, ne faisoit
son. désespoir et le mien : une seule qu'acpendant nous empéchoit de succomber
cepoids de nos maux.
sous le
mais sous
Soplie alloit être mère,
heureux quels auspices alloit nattre ce malenfant, et
pour le sort qui lui quenlavois-jeyus étoit
à craindre
j'attendois le
réservé? Néanmoins
vive
moment' de sa naissance avec une
impatience, dans
Tespérance que les soius --- Page 328 ---
(518) )
amatemitémettroichte un ternie
ctles plaisirsdelam adouciroient les chagrins de sa
ou au moins
mèrc.
heureux moment arriva, et j'eus
Enfin cet
de voirle visage de ma Sophie
la satisfaction
créature
s'animer de joie à la vue de la petite
elle venoit de. donner le jour. Moià laquelle
instant mes malheurs, et
même j'oubliai un
ses transports; en voyant ma fille,
je partageai
n'adousentis quiln'est point de maux que
je
d'être père. Ce fut alors que
cisse la douceur
et réfléchissant sur Tave-.
revenant sur le passé,
sicommençai à reconnoitre que ma
nir, je
me
tuation n'étoit pas aussi désespérée que je
T'étois imaginée. Jusqu'à ce moment, je ne
m'étois considéré que comme un bomme flétri
et l'idée d'un sort plus heureux
et déshonoré;
à mon imagination.
ne s'étoit point présentée
fond de
Je n'étois point encore descendu au
mon coeur, et dans mon désespoir, je n'avois
la justice des
pas craint 2 en maudissant
d'accuser la providence de tous mes
hommes,
devins
malheurs ; mais l'instant ou je
père ?
fut
moi celui d'un nouvel ordre d'idées,
pour
et douloureux que fût pour
ct quelqu'amer
cherchai à examimoi le souvenin du passé, je
ner s'il n'étoit pas possible d'obtenir un avenir
mon coeur, et dans mon désespoir, je n'avois
la justice des
pas craint 2 en maudissant
d'accuser la providence de tous mes
hommes,
devins
malheurs ; mais l'instant ou je
père ?
fut
moi celui d'un nouvel ordre d'idées,
pour
et douloureux que fût pour
ct quelqu'amer
cherchai à examimoi le souvenin du passé, je
ner s'il n'étoit pas possible d'obtenir un avenir --- Page 329 ---
plus heureux.
(519 )
rité
Les hommes
condamné, mais ma
mn'avoient à la vesant aucun
couscience lle me faiavec le colonel reproche,jenes vis dans ma
droit naturel que Tusage que javois condaite
que tout
fait du
sa vie. Cette
homme a de défendre
tion m'avoit veritiquel la douleur de ma
empéchié de
situanima tout mon
reconnoitre plutôt, rapris la résolution cournge, et dès ce
combattre
de' sortir de ma miomettsje nullité
Tadversité qui pesoit
et de
Mais que. faire, etquel
sur ma tête,
source en France, même parti prendre?. Sansreseure profession, tant eny exergantlap plus obs
roit, il n'ya avoit de que monj
surcté mjpgsmensubsise.
servir chez
pour moi qu'en allant
Iétranger. Je
projet. Mais avant de le marrétai donc à ce
crus de voir en faire
mettre à exceution,
part au
je
opposer entièrement, m'ofirit major, , qui sans sy
petite terre qu'il avoit
la jouissance d'une
de la Suisse
acquise sur les fronctières
laquelle je poury passer ses vieux
pourrois, me disoit-il jours et dans
ordinaire, couler une vie
avec sa bonté
jusqu'a ce que
douce et
quelque
tranquille,
me permit de
heureuse circonstance
dans ma patrie. reprendre mon nom et mon
le cas ou je
Ilm'engngeoit au surplus dans rang
persisterois dans ma
résolution, à --- Page 330 ---
( 520 )
retarder mon départ jusqu'à sonI arrivée qui devoit être très-prochaine,
J'avois entendu dire que le roi de Sardaigne
faisoit lever secrètement des recrues à Paris.
Cette circonstance me parut favorable à mon
dessein, et j'en parlai à M. de Moranges,céoit
le nom de mon hôte, en le priant de prendre
des informations, et de voir s'il étoit possible de
me faire entrer au service de cette puissance.
Peu de jours après, ilm'amena un officier piémontais l'un des agens que S. M. Sarde entretenoit à Paris. Son honnêteté et sa franchise loi
gaguerent ma coufiance, et je le rendis dépositaire de mes secrets. Peu de jours après
il m'apporta un brevet de lieutenant de cavalerie
au service du roi de Sardaigne, avec un ordre
de me rendre à Lyon, à l'effet de diriger sur la
Savoye toutes les recrues qui arrivoient de Paris
et des provinces du nord par petits pelotons et
à la faveur de divers déguisemens. Il m'adressa
à un banquier de cette ville, chez lequel je devois trouver tous les fonds nécessaires au succès
de ma commission.
J'écrivis de nouveau au major 7 pour lui annoncer ces heureuses nouvelles, et lui faire part
de l'impossibilité ouj je me trouvois de l'attendre
l'effet de diriger sur la
Savoye toutes les recrues qui arrivoient de Paris
et des provinces du nord par petits pelotons et
à la faveur de divers déguisemens. Il m'adressa
à un banquier de cette ville, chez lequel je devois trouver tous les fonds nécessaires au succès
de ma commission.
J'écrivis de nouveau au major 7 pour lui annoncer ces heureuses nouvelles, et lui faire part
de l'impossibilité ouj je me trouvois de l'attendre --- Page 331 ---
(5ar)
à Paris. Je lui disois que je n'oublierois jamais
quil avoit été mon père et que j'aurois pour
lui,jusqu'a mon dernier soupir, tout l'attachement et toute la tendresse d'un fils; et pour lui
donner un gage de mon éternelle reconnoissance, je lui confiois tout ce quej'avois de plus
cher au monde, mafemme et ma fille, pour. lesquelles j'implorois sa généreuse protection.
Après avoir ainsi satisfait au respect filial, à
l'amitié et à la reconnoissance, je ne m'occupai
plus que des préparatifs de mon départ que
j'avançai de deux jours, afin de tromper la tendresse de Sophie à laquelle je voulois épargner
ies chagrins de notre séparation. Je la confiai
aux soins de madame de Moranges qui l'aimoit
beaucoopyetjeluilaisai unelettre dans laquelle,
pour donner le change à sa douleur ou au moins
la calmer, je lui fis entrevoir notre réunion
au moment ou, dégagée des premiers devoirs de
la maternité, elle pourroit, sans danger pour elle
et pourlegage précieux de notre amour, 2 entreprendre un voyage que la rigueur de la salx
son rendoit d'un autre côté également impraticable.
Arrivé à Lyon, sous lc nom de chevalier de
Saint-Hilaire au service de S. M. Sarde,j'ytrouvailes recrues, que je devois diriger sur la Sa
--- Page 332 ---
(522)
voie, répandues dans les differens cabarets et
auberges de la ville. Toutes étoient sans argent
et dans le plus grand délabrement, et sans lintelligence du sergent qui m'avoit précédé de
quelquesjours, il n'en seroit pas arrivé une à
sa destination. Mon arrivée à Lyon rétablit
l'ordre et la confance. Je commençai par les
faire habiller les unes après les autres, ct lorsque
j'avois cinq ou six hommes en état de partir 2
je les conduisois moi-mème sur les terres de la
république de Genève, ou je les remettois à un
officier Sarde qui les dirigeoit en suite sur les
points convenus.
Cette commission que je remplissois n'étoit
pas sans danger pour moi, la cour de France
ayant défendu T'embauchage à Tétranger, sous
les peines les plus sevères. Mais il paroit que lè
ministère françois, par égard pour la cour de
Turin avec laquelle la France ctoit étroitement
lice,fermoitlesyeuxs sur cesenrôlemens, pourvu
qu'ils se fissent avec prudence et discrétion. Du
moins j'en jugeai ainsi par la facilité avec laquclle les autorités civiles et militaires de Lyon
m'accordoient les passeports dont j'avois besoin
pour que mes hommes ne fussent pas arrêtés
à la frontière. J'en expediai de cette manière
gent cinquante trois qui arrivèrent tous en Sa-
avec laquelle la France ctoit étroitement
lice,fermoitlesyeuxs sur cesenrôlemens, pourvu
qu'ils se fissent avec prudence et discrétion. Du
moins j'en jugeai ainsi par la facilité avec laquclle les autorités civiles et militaires de Lyon
m'accordoient les passeports dont j'avois besoin
pour que mes hommes ne fussent pas arrêtés
à la frontière. J'en expediai de cette manière
gent cinquante trois qui arrivèrent tous en Sa- --- Page 333 ---
(325 )
voie sans avoir éprouvé le plus léger obstacie,
Cependant je n'étois pas sans inquictude, et
quoique Lyon soit une très-grande ville 2 ct
que je passasse pour un véritable officier Sarde,
je mettois beaucoup de précautions dans les
relations que j'étois obligé d'avoir avec les
diverses personnes auxquelles j'étois adressé. Je
passai deux mols dc cette manière, et au bout
de ce temps,j'obtins la permission de me rendre
à Tarin, et delà à Alexandrie oi le régiment
de la Reine, dans lequel j'entrai, étoit en garnison.
Mc voilà donc enfin en suireté et ne redoutant
plus rien de moningrate patrie. J'aurois dû surtout après avoir échappé aux plus grands malheurs, me trouver heureux; ; cependant je ne
l'étois point. Il semble que I'homme est né avec
une mobilité naturelle qui altère sans cesse son
bonheur. Mon entrée en Savoic avoit été pendant plus de trois mois l'objet constant de tous
mcs voeux, et à peine furent-ils exaucés,que les
ressouvenirs les plus amers vinrent empoisonner tous mes instans. J'étois sans cesse tourmenté par une secreteinquictude qui me rendoit
le plus malheureux de tous les hommes: j'avois
beau me représenter le supplice auquel j'étois
écliappé,ctla vie obscuree et pleine d'alarmes que --- Page 334 ---
324)
j'aurois menée à Paris, sijy étois resté; j'avois
beau comparer ma situation présente, pleine de
douceure et de tranquillité, avec ma situation passée pleine de dangers etdetourmens;jer ne pouvois jouir d'un instant de repos: dans mon sommeil même, j'étois tourmenté des rèves les plus
pénibles; tantôt c'étoit mon père que je voyois
en songe, il me sembloit être en proie aux plus
vives douleurs. Il étoit pile, défait; de profondes rides creusées par les chagrins plutôt que
parles années,sillonoient son front, et attestoient
son désespoir, et il sembloit redemander à
la nature entière le fils qu'ilavoit perdu. Jc VOlois vers lui, ct au moment où j'allois tomber
dans ses bras, une femme que je reconnoissois
à ses attributs pour la déesse dela justice, seplaçant entre lui et moi, me menaçoit de son
glaive, si je ne fuyois à l'instant. Une autre
fois c'étoit Sophie, triste ct réveuse, tirant de
son sein mon portrait et la dernière de mes
lettres. Elle n'interrompoit sa lecture que pour
considérer mes traits; portant ensuite ses re--
gards sur ma fille qu'elle tenoit sur ses genoux,
elle la couvroit de baisers et l'arresoit de ses
larmes. Tout à coup je la vois pàlir et porter
ses regards vers la porte de son appartement.
J'entends un grand bruit devoix confuses. Cette
fois c'étoit Sophie, triste ct réveuse, tirant de
son sein mon portrait et la dernière de mes
lettres. Elle n'interrompoit sa lecture que pour
considérer mes traits; portant ensuite ses re--
gards sur ma fille qu'elle tenoit sur ses genoux,
elle la couvroit de baisers et l'arresoit de ses
larmes. Tout à coup je la vois pàlir et porter
ses regards vers la porte de son appartement.
J'entends un grand bruit devoix confuses. Cette --- Page 335 ---
(525 )
porte s'ouvre avec fracas. Grand Dieu, que
vois-jeldeshiommes: armés, des: satellitesdurplus
atfreux-despotisme osent s'introduire chez elleet
profaner le temple de la vertu et de l'amour
conjugal. J'entends leurs blasphèmes, leur affreux langage. L'un d'eux prononce l'infame
mot de la sulpétrière. Je veux avancer ci CXterminer tous ces brigands, une puissance invisible me retient. Je renais un instant à Tespérance. C'est mon père, c'est mon ami, c'est le
major que je vois. Ils'avance avec audace. Son
âge,son habit et la décoration quil porte en imposent aux sbirres. Ilarrache des mains du chef
l'ordre qu'il tient, mais à peine T'a-t-il parcouru
des yeux, 2 que je le vois chanceler. Ses traits
s'altèrent, et il ne donne plus que les signes du
plus profond désespoir. Pendant ce temps on
entraine ma femme éplorce, éperdue. Je l'entends demander à grands cris son enfant qu'on
lui refuse; elle veut résister, on la charge des
liens du crime, elle tombe sans vie, et je m'éveille; tels étoient mes songes. Ils annonçoient
le désordre de mon esprit, et quelques efforts
que je fisse pour me convaincre qu'il n'y a
aucun rapport entre ces effets de limagination
et la réalité, jen'en étois pas moins la proie de
terreurs et de pressentimens qui n'annonçoient
ends demander à grands cris son enfant qu'on
lui refuse; elle veut résister, on la charge des
liens du crime, elle tombe sans vie, et je m'éveille; tels étoient mes songes. Ils annonçoient
le désordre de mon esprit, et quelques efforts
que je fisse pour me convaincre qu'il n'y a
aucun rapport entre ces effets de limagination
et la réalité, jen'en étois pas moins la proie de
terreurs et de pressentimens qui n'annonçoient --- Page 336 ---
(326 )
que trop ce que j'avois à craindre de Finjustiee
des hommes et du sort qui sembloit s'attacher
à me poursuivre.
Ily avoit neufmois que j'étois à Alexandrie
Jorsque je reçus du comte de M mimistre du roi de Sardaigne,Tordre de retourner
à Lyon pour y veiller, comme je l'avois fait à
l'arrivée des recrues. qui venoiene de France.
Quoique cette mission ne fat pas tout-à-fait sans
périlpourmoi, commej jel'aidéjà dit,jel'acceptai
cependant avec d'autant plus de joie, quejy vis
un moyen de revoir ma Sophie, soit en la faisant veniràl Lyon, sis santé le lui permettoit, soit
en allant moi-même à Paris. On m'accorda pour :
compagnon le même sergent qui m'avoit: si bicn
secondé dans mon premier voyage, et nous
partimes pour Lyon, oir nous arrivâmes tous
deux au commencement de l'hiver de 1754.
J'avois annoncé mon voyage à ma femme
et à monsieur et madame deMoranges, chez lesquels elle demeuroit toujours, , et dont elle ne
cessoit de recevoir toutes sortes de bons traitemens ct de témoignages d'un véritable et sincère
altachement. M. de Moranges à qui j'avoisparticulièrement confic mon projet de saisir cette
cccasion pour revoir Sophic, me répoudit, que
--- Page 337 ---
(5 527 )
le médecia qui la voyoit, refusoit de consentir
à un voyage qu'il regardoit comme dangereux
pour elle, à raison de la délicatesse de sa santé
quis'étoit un peu affoiblie par l'allaitement. Je
m'opposai donc moi-même au désir qu'elle
avoit de venir mejoindre à Lyon, et je l'assurai
que je ferois moi-méme le voyagede Paris, dès
que jep pourrois trouver le moment de me dérober pendant quelquesjours aux devoirs de mon
emploi. Cet beureux moment ne tarda pas à arriver. Les recrues étoient en petit nombre, et
arrivoient lentement. Jc chargeai mon sergent
de les recevoir et de pourvoir à leurs besoins
pendant mon absence, que je motivai sur la
nécessité oit je me trouvois d'aller au sein de ma
famille pour y regler quelques intérêts, et je
partis pour Paris que je ne fis que traverser,
monsieur de Moranges ayantjugé à propos d'aller à Arcueil, où il avoit une petite maison de
campagne, afin de m'éviter le danger d'être reconnu.
Qui pourroit peindre la joie, les transports de
ma Sophie en me revoyant? Qui pourroit peindre
les miens en revoyantà mon tour ce cherobjet de
ma tendresse, et legage précieux de son amour
pour moi? Douce et cdleste union des cceurs!
amour sacré! sainte émanation de la divinité,
ieur de Moranges ayantjugé à propos d'aller à Arcueil, où il avoit une petite maison de
campagne, afin de m'éviter le danger d'être reconnu.
Qui pourroit peindre la joie, les transports de
ma Sophie en me revoyant? Qui pourroit peindre
les miens en revoyantà mon tour ce cherobjet de
ma tendresse, et legage précieux de son amour
pour moi? Douce et cdleste union des cceurs!
amour sacré! sainte émanation de la divinité, --- Page 338 ---
( : 518 )
quinousélève jusqu'à ellee et nous rendpourainsi
dire ses égaux! oui, vous êtes la vraie source
du bonheur et le seul principe de toutes les
vertus'Combien celui qui se flatte d'avoir été
heureux est dans l'erreur, s'il n'a pas éprouvé
votre céleste influence ! Comme un amour
chaste et légitime augmente les jouissances et
multiplie les plaisirs de la vie, et comme il en
adoucit les chagrins et les peines!
Je n'eus pas plutôt revu Sophie 2 je ne l'eus
pas plutôt serrée dans mes bras, que tout ce que
j'avois souffert jusqu'à ce moment, s'évanouit
comme un. songe. Plus de passé pour moi, ou
du moins s'il se présenta encore à ma penséc,
cC ne fut que pour me faire mieux gouter les
douceurs de ma situation présente; et mon ame
dégagée de toutes les terreurs qui l'avoient agitée,ne vit plus dans l'univers entier que Sophie
ctlel bonheur d'être aimce d'elle.
Hélas ! que ces instans de félicité furent de
courte durce I que de longues infortunes leur
ont succédé! et pourquoi faut-il que le vaisseau
de la vie soit sans cesse battu par l'orage ct par
la tempéte!La sagesse et la vertu ne sont -elles
donc que le partage de la vieillesse et de l'impuissance? et comment arrive-t-il presque toujours
quele voile des illusions et des erreurs ne Se dé, --- Page 339 ---
( 529 )
chire qu'au moment ott nos yeux sont prèt de
se fermerà à la lumière?
Les intérêts du roi de Sardaigne me rappellant à Lyon, je fus obligé de quitter Sophie au
bout de quinze jours. Elle auroit bien désiré
mesuivre, mais sa santé ne le permit pas. Depuis qu'elle avoit sevré sa fille, le lait avoit fait
desravages quele moindre contact d'un airfroid
pouvoit augmenter : nous remimes donc notre
entière réunion au printems suivant, et cet espoir tempéra un peu lcs chagrins de notre séparation.
Je remplis ma commission avecle même succès que la précédente, et je retournai en Pidmont, ou jerejoignis mon régiment qui fut envoyé quelques jours après sur les frontières de
France et de Savoie, pour mettre un frein à
l'audace et aux entreprises des contrebandiers
françois. NNous avions ordre en même temps de
favoriser ceux d'enure eux qui se livroient àl'introduction en France des marchandises du Piémont. C'est à cette circonstance que j'ai du la
connoissance d'un homme, entre les bras duquel ma jeunesse, mon inexpérience et mes
malleursmejetérent, coumoissancequiaexercé
une influence si fatale sur le reste de ma vie, et
qui décida sans retour de ma destinée, je veux
et aux entreprises des contrebandiers
françois. NNous avions ordre en même temps de
favoriser ceux d'enure eux qui se livroient àl'introduction en France des marchandises du Piémont. C'est à cette circonstance que j'ai du la
connoissance d'un homme, entre les bras duquel ma jeunesse, mon inexpérience et mes
malleursmejetérent, coumoissancequiaexercé
une influence si fatale sur le reste de ma vie, et
qui décida sans retour de ma destinée, je veux --- Page 340 ---
550)
parier de MANDRIN, cet hiomme que ses brigandages ont rendu trop célebre, età quises taleus militaires et son courage auroient valu des
couronnes civiques et le titre de héros de son
siecle, s'il les eût employds au service de sa
patrie, Mais n'anticipons pas sur les évenemens,
Ona vu plus baut qu'avant mon dernier vOyage à Paris j'étois continuellement en proie à
tous les tourmens de l'absence et de linquiétude
et que l'idée de ma femme ne se présentoit jamaisàr monimagination, sans être accompagnée
de tout ce que la terreur a de plus effrayant,
Depuis ce voyage toutes ces craintes avoiert
disparu et je n'éprouvois plus que l'ennui inséparable de l'isolement dans lequel je vivois, encore cet ennui étoit-il tempéré par l'espérance
d'être tres-prochainement réuni aux deux objets
der mcs plus chères affections.
Uns soirj'étois de garde surl'extrême frontière
avec un détachement de cinquante cavaliers, à
quij'avois ordre de faire battre le pays. A deux
ou trois hommes près, tout mon monde étoit
dehors et j'allois et venois en avant de la case
qui nous servoit de corps de garde. Le cicl étoit
serein et Tair doux, et le calmc de toute la nasure invitoit aux réveries mdlancoliques. Mon --- Page 341 ---
(E 551 )
imghatiorapedssare long-temps reposce sur
les principales époques de ma vie, se rattacha
naturellementà cellequienavoitmanpuelebonheur, je veux parler de mon union avec Sophic.
Dire ce quisepassoit en moi danscemomicnt, mc
seroit une chose absolument impossible; mais
il mc sembla queje ne tenois plus à la terre. Ma
pensée, dégagée de toute influence matérielle,
s'élevoit dans Timmensitéedesairs, et aucune sen.
sation ne venoit en interrompre le vol audacieux. Tout à coup je vois un nuage s'avancer
vers moi, il est resplencissant de lumière; bientôt il s'arrète, et se déployant avec majesté, il
m'entoure et je me trouve sous le péristyle d'un
temple azuré: les portes s'ouvrent, ct je pénètre dans l'enceinte sacrée; j'entends desi choeurs
d'anges retentir sous ces voutes célestes et les
louanges de l'éternel se font entendre de toutes
parts.Mais, que vois-je?..ous suis-je? et mes yeux
neme trompent-ils point ? est-cobienSophie que
j'aperçois? oui jela reconnois; c'est-elle, c'est
mon épouse! mes bras s'étendent, t,je veux marcher vers elle,j je reste immobile, mes yeux sculs
peuvent voir, tous mesautres senss sontengourdis
et suspendus; : cependant c'est bien Soplie qui
est devant moilmais ellc n'a plus rien de mortel.
je?..ous suis-je? et mes yeux
neme trompent-ils point ? est-cobienSophie que
j'aperçois? oui jela reconnois; c'est-elle, c'est
mon épouse! mes bras s'étendent, t,je veux marcher vers elle,j je reste immobile, mes yeux sculs
peuvent voir, tous mesautres senss sontengourdis
et suspendus; : cependant c'est bien Soplie qui
est devant moilmais ellc n'a plus rien de mortel. --- Page 342 ---
532 )
Son corps est diapliane et n'appartient plus à la
matière. Un auréole éclatant luisert de couronne
etindiquequ'elle habitel le séjour des immortels.
Je veux encore marcher, maisil me sembleque
tout mon être participe du scjour où il se trouve,
Je veux, je crois, ayancer. > et tjeme trouve toujours au même lieu. Alors une voix SC fait entendre, je la reconnois encore; c'est encore
celle de Sophie. Ah ! me dis-je, cen'est donc
point une illusion, oui c'est bien Sophie que je
vois, c'cst bien elle que j'entends! e je vais donc
la serrer encore contre mon coeur: ( Charles,
((] me dit Timmortelle, arrête etcesse de te livrer
( à d'impuissans efforts. Je suis morte pour
(( vivre dans l'éternité, et toi il faut encore que
( tu vives pour mourir; ce n'est qu'alors que
< tu retrouveras ta Sophie; jusques là, elle est
( perdue pour toi. Infortuné! que le calice de
(r ta vie est amer ! Cependant garde - toi de
(C te livrer au désespoir, obéis à ta destinée,
( et songe qu'il est un dieu vengeur des
R crimes, et rénumérateur de la vertu? > Au
même instant un immense et noir rideau me
sépare duspectacle éclatantquifrappe mesyeux;
je nage dans un océan de ténebres, enfin je
pousse des cris d'épouvante et d'effroi, je sorS --- Page 343 ---
555 )
de ce terrible songe et je me trouye entre les
bras de mes cavaliers que mes cris avoient fait
accourirà mon secours.
Reyenu à moi,je fus long-temps à reprendre
lecours de mes idées. Ne me rappelant point de
m'être endormi, je ue pouvois croire que je
sortoisd'un songe, et sanslet témoignage de tous
ceux qui m'entouroient et me disoient quej'avois dormi depuis trois heures, j'en, douterois
encoreaujourdhui Quoi qu'il en soito de cesonge
et de celui oùr j'avois vu Sophie enlevée par les
soldats du guet, ils ont eu une trop grande
analogie avec les événemens qui vont suivre,
pour quej je puisse penser qu'ils soient dans tous
les cas les résultats de l'impression que reçoivent nos sens, ou le produit chimérique d'une
imagination fortement prévenue et violemment
exaltée (r).
(1) A T'appui de l'opinion du capitaine Duclost**
je rapporterai un fait analogue arrivé en 1787,
bord du vaissean de la compaguie des Indes le Miromesnil, au chevalier de Bigot , lun des lieutenans
de ce vaisseau, fait dont tout Péquipage fut témoin.
On revenoit en France, et le vaisseau se trouvoit à
la hanteur de l'ile de l'Ascencion. Le chevalier commandoit le premier quart de nuit, et comme le temps
éloit magnilique , il étoit descendu dans la galerie,
je rapporterai un fait analogue arrivé en 1787,
bord du vaissean de la compaguie des Indes le Miromesnil, au chevalier de Bigot , lun des lieutenans
de ce vaisseau, fait dont tout Péquipage fut témoin.
On revenoit en France, et le vaisseau se trouvoit à
la hanteur de l'ile de l'Ascencion. Le chevalier commandoit le premier quart de nuit, et comme le temps
éloit magnilique , il étoit descendu dans la galerie, --- Page 344 ---
(554)
Parmi les contrebandiers qui infestoient les
frontières de France et de Savoie, et qui por
toient un plus grand préjudice aux intérêts des
fermiers généraux, figuroit en première ligne
le fameux MANDRIN, comnu plus généralement
en Savoye sous le nom dec chevalier Mont-Joli,
Cet homme à qui la hardiesse de ses entreprises
et le courage avec lequel il les exécutoit, avoit
acquis une célébrité qu'avoient encore accrue
les bruits populaires les plus absurdes, n'éloit
point d'extraction noble, comme ses partisans
cherchoient à le persuader, et il avoit encore
pour jouir plns tranquillement du beau spectacle qui
s'offroit à sa vne. Tout-à-coup on l'entend pousser des
eris effrayans. On vole à son-secours 2 et on le trouve
étendu sanssentiment sur le plancher dela galerie. Lorsqu'il eit repris ses sens, il dit à tous ceux qui l'entouroient, qu'il venoit de voir sa femme morte ; cette idée
frappa tellement son imagination que, quelques raisons
qu'on Ini allégnàt contre la vraisemblance des songes,
il n'en resta pas moins persuadé dc la réalité du sien,
La première lettre qu'il ouvrit en arrivant à l'Orient,lui
annonça la perte de sa femmne. Ce qu'ily a d'étonnant,
c'est qu'elle éloit morte le même jour que son apparition, et à deux heures près de différence. Celte remarque fut faite sur le journal de route du chevalicr
Bigot qui y avoit consigué l'accident qui lui étoit
arrivé, --- Page 345 ---
( - 555 )
mioins étd oflicier dans les troupes du roi de
France;mais il est certain qu'il avoit, servi,ct
même fait la guerre en qualité de soldat. La
paix ayant cté faite, ila avoit abandonné un métier qui ne convenoit plus à son esprit vif et entreprenant, et enadopta un bien plus dangereux,
celui de faux monnoyeur; mais les vives poursuites dirigées contre lui, lui ayant fait sentir
tout le danger d'une pareille profession, il chercha un moyen non moins sur d'amasser de
grandes richesses et de se concilier en même
temps la bienveillance du peuple, et il le trouva
dans Tintroduction en France des marchandises
prohibées. Le bruit de sa valeur et l'appat du
gain appelèrent autour de lui quantité de mauwais sujets et de déserteurs dontil composa une
petite armée, avec laquelleil. sut résister pendant
longtemps, non seulement à toutesles troupes du
pays et à tous les employés de la ferme réunis,
mais encore à des troupes reglées bien supérieures eil nombre; il eut encore l'adresse d'accrottre sa réputation par quelques traits de grandeur et des générosité, de sorte qu'à l'époque ou
je T'ai connu, le nombre de SCS partisans, > je
pourrois même dire de ses admirateurs, surpassoit beaucoup celui de ses ennemis.
Pont-Voisin étoit presque toujours le lien de
toutesles troupes du
pays et à tous les employés de la ferme réunis,
mais encore à des troupes reglées bien supérieures eil nombre; il eut encore l'adresse d'accrottre sa réputation par quelques traits de grandeur et des générosité, de sorte qu'à l'époque ou
je T'ai connu, le nombre de SCS partisans, > je
pourrois même dire de ses admirateurs, surpassoit beaucoup celui de ses ennemis.
Pont-Voisin étoit presque toujours le lien de --- Page 346 ---
556 )
sa résidence; ;c'étoit danse ette ville, frontierede
la Savoie, qu'il donnoit ses ordres, qu'il commandoit ses achats et dressoit ses plans. Quoiqu'il y fut en sureté, ncanmoins les émissaires
que la France, ou plutôt les fermiers-généraux,
y entretenoient pour éclairer ses démarches et
lui tendre des pièges, étoient assez nombreux;
et il étoit obligé à son tour d'entretenir des espions qui lui rendoient compte de tout ce qui
pouvoit l'intéresser. C'étoit une petite guerre
perpétuelle qu'il avoit toujours l'art de faire
tourner à son avantage, par les faux avis qu'il
faisoit douner à ses ennemis qui le trouvoient
toujours là our ils ne l'attendoient pas, et rarement là oùr ils croyoient pouvoir s'emparer de
lui. C'est dans une de ces circonstances que
je l'ai connu pour la première fois.
Le Gouvernement françois ayant fait demander plusicurs fois, et toujours inutilement,
au cabinet de Sardaigne, la permission de faire
enlever de vive force ce chef de brigands qui,
par une politique bien entendue, n'avoit jamais
commis aucune voie de fait sur les terres de
Savoie et de Piémont, résolut de s'en empa.
rer par ruse et à prix d'argent. D'un cdté, on
mit sa tête à prix, et de T'autre, la ferme enlvoya une troupe d'espions à Pont-Voisin,qu
, et toujours inutilement,
au cabinet de Sardaigne, la permission de faire
enlever de vive force ce chef de brigands qui,
par une politique bien entendue, n'avoit jamais
commis aucune voie de fait sur les terres de
Savoie et de Piémont, résolut de s'en empa.
rer par ruse et à prix d'argent. D'un cdté, on
mit sa tête à prix, et de T'autre, la ferme enlvoya une troupe d'espions à Pont-Voisin,qu --- Page 347 ---
(5 537 )
avoient ordré de le suivre, d'épier toutes ses
démarches, de le saisir, s'ils se trouvoient en
force, et dans tous les cas, d'instruire, par des
signaux convenus, les détachemens d'employés
et les troupes de la maréchaussée qui formoient
cordon sur toute la frontière ; mais tel étoit
l'ascendant de cet homme extraordinaire sur
tous ceux qui s'étoient attachés à sa fortune, 9
qu'il ne s'en trouva pas un qui cédât à l'appat
du gain et à la certitude de Timpunité; et sans
uneindiscrétion échappéc à Mandrin lui-mème
dans sona auberge, sur ses projets du lendemain,
l'évenement qui me mit en relation avec lui,
n'auroit jamais eu lieu.
Il avoit fait acheter pour cinquante ou
soixante mille francs de tabacs, 2 et il avoit
choisi pour en introduire la plus grande partie
en France, un petit village qui n'étoit éloigné
de mon corps-de-garde que d'environ deux
portées de fusil. J'avois ordre de préter mainforte aux douaniers savoyards, 9 de ne me méler
en aucune façon des opérations des contrebandiers françois, et d'empécher 2 au surplus, tout
acte de violence sur le territoire de Savoie.
J'étois un jour sur les dix heures du soir
dans mon corps-de-garde et j'avois avec moi
environ vingt-cinq hommes. Le reste étoit en
--- Page 348 ---
558 )
patrouille , et je mc disposois à me coucher,
lorsque quelques coups de fusil partis du village
dont je viens de parler, m'annoncèrent qu'il
s'y passoit quelque chose d'extraordinaire,. J'y
courus aussitôt suivi de quinze hommes, je reconnus à mon arrivée que c'étoit un engagement
quiavoit eu lieu entre des contrebandiers françois et des employds de la même nation; ceuxci soutenus par un détachement de cavaliers de
maréchaussée avoient été les plus forts, et se
disposoient à emmener trois charrettes chargées
de tabac etsix hommes qu'ils savoient faits prisonniers, et qu'ils tenoient enchainés au milieu
d'eux. Comme j'avois été rejoint dès le commencement par trois de mes patrouilles , je me
trouvai en force. M'avançant alors vers le commandant françois, à qui je demandai de quel
droit et en vertu de quel ordre il s'étoit permis
de violer ainsi le territoire du Roi de Sardaigne,
Hhadctedipllwiempmesatedentns
les prisonniers qu'il avoit faits. Ce commandant
qui n'étoit qu'un.simple maréchal des logis, sentant bien que toute résistance seroit inutile,
me répondit qu'il étoit prétà se retirer, pourvu
que je lui délivrasse un certificat. Je lui dis que
je n'avois point de certificat à lui donner, mais
qu'il n'avoit qu'à envoyer, SCS gens, et que je
aigne,
Hhadctedipllwiempmesatedentns
les prisonniers qu'il avoit faits. Ce commandant
qui n'étoit qu'un.simple maréchal des logis, sentant bien que toute résistance seroit inutile,
me répondit qu'il étoit prétà se retirer, pourvu
que je lui délivrasse un certificat. Je lui dis que
je n'avois point de certificat à lui donner, mais
qu'il n'avoit qu'à envoyer, SCS gens, et que je --- Page 349 ---
(535)
lui ferois douner une copie du procès-verbal
qu'on alloit dresser, et pour la régularité duquel
javois cuvoyé chercherle jugeet le syndic de la
paroisse. Ayant aquiescé à cette proposition,sa
troupe partit, et il resta sealavecmoi. Jefis' siussitôt rendre la liberté aux prisonniers qui, après
m'avoir donnéleurs déclarations, partirentavés
leurs charettes, en me comblant d'dloges, 2 eten
m'accablant de remercimens. Le procès-verbal
dressé, jen fis délivrer une copie au marechal
de logis cqui partit sur le champ avec quatre de
mes cavaliers que je lui donnai pour escorte.
L'occupation que cttteaffsirem'avoit donnée,
ne m'avoit pas permis de faire grande attention
aux prisonniers que j'avois délivrés. Cependant
l'un d'eux m'avoit frappé par sa bonne mine
et l'aisance de ses manières, et ce ne fut qu'au
moment de SOII départ que je sus que c'étoit le
fameux Mandrin que je venois de tirer d'une
si méchante affaire. En partant, il s'étoit approché de moi, et m'avoit dit à voix basse:
e Avant vingt-quatreheures,mont capitaine, vous
aurez de mes nouvelles : Mandrin n'oublia jamaisles services qu'on lui rendit. )) Il paroitquil
n'avoit pas été reconnu, et je ne jugeai pas à
propos de détromper personne. --- Page 350 ---
( d 540 )
Le Inedmain après avoir rendu compte de
cette affaire au commandant de Pont-Voisin,je
me reposois des fatigues de la nuit, lorsqu'on
vint m'annoncer la visite du chevalier de MontJoly. Ne me rappelant plus que c'étoit le nom
sous lequel MANDRIN étoit connu dans toute la
province, j'ordonnai qu'on le fit entrer. Qu'on
jage de ma surprise en reconnoisant.cetomme
pour le contrebandier qui m'avoit parlé la veille
et annoncé sa visite à laquelle je ne pensois
déjà plus. Je ne bougeois pas de ma place tant
j'étois stupéfait. ( Vous êtes étonné de me voir,
me dit-il, en s'approchant de moi, rassurez
vous, capitaine. Ala vérité je suis ce fameux
Mandrin, ce chef de contrebandiers, de brigands même si l'on veut : mais de quelle manière que vous envisagiez ma profession, j'ai
voulu vous prouver que tout sentiment d'honneur n'est point éteint chez moi, et que je regarde surtout la reconnoissance comme mon
premier devoir. Non-seulement vous avez sauvé
mes marchandises, mais je vous dois encore la
vie. Déposant sur ma table un sac rempli de
ducats, voilà pour le premier service; pour
l'autre, toutes les richesses du monde ne sauroient le payer, mais si l'amitié de Mandrin
manière que vous envisagiez ma profession, j'ai
voulu vous prouver que tout sentiment d'honneur n'est point éteint chez moi, et que je regarde surtout la reconnoissance comme mon
premier devoir. Non-seulement vous avez sauvé
mes marchandises, mais je vous dois encore la
vie. Déposant sur ma table un sac rempli de
ducats, voilà pour le premier service; pour
l'autre, toutes les richesses du monde ne sauroient le payer, mais si l'amitié de Mandrin --- Page 351 ---
341 )
ne vous répugne pas trop, acceptez-la, capitainc..
Tenez, on ne saitpas ce qui arrive dans ce mon
de, et il est bon d'avoir des amis partout. ))
Pendant ce discours, j'examinois cet homme
dont j'avois tant et si diversement entendu parler. Il faut l'avouer, quels qu'aient été ses brigandages et quelque juste qu'ait étéle châtiment
qu'il a subi, le premier coup d'oeil lui étoit favorable. A une taille très-avantageuse et trèsregulière, il joignoit une figure singulièrement
douce et expressive et qui contrastoit d'une
manière frappante avec la profession qu'il
exerçoit. A ces qualités extérieures il réunissoit une imagination vive et une cloquence
naturelle et persuasive, qualités qui n'avoient
pas peu contribuéà augmenter le nombre de ses
partisans et même à les lui conserver, car je
n'ai pas entendu dire qu'il ait jamais été trahi
par les siens.
Cependant il falloitluirépondre. Après avoir
long-temps hésité, je crus que le meilleur parti
à prendre étoit celui de la franchise. C Je ne
suis pas fâché, lui dis-je, d'avoir été utile à
M.de Mont-Joly: : mais en lui rendant le service
auquel il met un si grand prix, je n'ai fait
que remplir mon devoir et obéir à mes instructions. Inem'a donc réellement aucune obliga- --- Page 352 ---
542 )
tion et je le prie de
remporter son argent. -
Si vous étiez au service de France, me répondit-il. vous pourriez me tenir ce langage;
ici vous servez une puissanee qui me protège à
la vérité, mais qui cependant n'auroit pas pris
fait et cause pour moi, si vous m'aviez laissé
entre les mains de mes ennemis. Ainsi vous
pouviez sans aucun danger pour vous me sacrifier et même réclamerla récompeuse promise
à quiconque livrera ma tête. Je vous dois donc
la vie et je vous le repète, capitaine, rien ne
sauroit m'acquitter envers vous. Quant à cet
argent qui m'appartient et dont je suis bien le
maitre de disposer, vous en ferez ce que vous
voudrez, car je vous déclare que je ne l'emporterai pas.
Après m'avoir ainsi répondu, cet homme
vraiment extraordinaire, se mit à causer avec
moiaussi familièrement que si nous nous étions
connus depuis vingt anse Voyant que j'ctois
François, il s'informa de ma naissance, de ma
famille et des motifs qui m'avoient fait passer
au service du roi de Sardaigne. Ne voyant aulcun inconvénient à satisfaire sa curiosité, je
répondis à toutes SCS questions ayec une sorte
de confiance qui parut lui faire le plus grand
plaisir, J'en pris occasion de lui parler de sa
i familièrement que si nous nous étions
connus depuis vingt anse Voyant que j'ctois
François, il s'informa de ma naissance, de ma
famille et des motifs qui m'avoient fait passer
au service du roi de Sardaigne. Ne voyant aulcun inconvénient à satisfaire sa curiosité, je
répondis à toutes SCS questions ayec une sorte
de confiance qui parut lui faire le plus grand
plaisir, J'en pris occasion de lui parler de sa --- Page 353 ---
(5 545 )
profession, des périls qui en étoient inséparables et de la terrible catastrophe qui tôt ou
tard termineroit sa carrière. Ne vaudroit-il pas
pas mieux, lui dis-je en terminant, songer à
vous choisir un asile que vous trouveriez
aisément chez les puissances ctrangères,
plutôt que de continuer un métier qui,
en vous rendant l'ennemi de votre pays, ne
vous laisse d'autre perspective que la honte et
l'échafaud. Tout ce que vous me dites, me repondit-il,je mele suis dit cent fois: mais le repos n'est pas fait pour Mandrin : il faut que sa
destinée s'accomplisse. Encore s'il n'étoit question que de moi, mais toute cette jeunesse imprudente que j'ai entrainée dans mon parti
par mes séductions, parlattrait du plaisir et l'amour deJindépendance; que deviendroit-elle,
si j'avois la lâcheté de Tabandonner ? sans chef
pour la conduire, elle tomberoit bientôt dans
tous les piéges dont on ne cesse d'environner
mes pas, et elle périroit en maudissant ma
mémoire et en vouant mon nom au mépris
de tous les siècles. Le mépris Mandrin
n'en peut supporter l'idée ; et les tourmens les
plus affreux ne sont rien pour moi, si en subissant la peine due à tous mes crimes, je force
incs ennemis à admirer mon courage. Adieu, --- Page 354 ---
544 )
capitaine, encore une fois adieu: Je ne sais
si je me trompe; mais jail le pressentiment qu'avant peu je pourrai vous être utile. Je ne désire pas me trouver dans ce cas, mais enfin
s'il arrive, comptez que vous trouverez dans
Mandrin un homme encore capable de quelques bonnes et honnêtes actions. Telle fut la
conversation que j'eus avec cet homme que
ses talens auroient pu rendre unile et recommandable à son pays et qui, par le malheureux
usage qu'il en fit, ne fut qu'un brigand célèbre
par ses crimes et par'le supplice qui en fut la
récompense.
Quelques jours aprèsje fus relevé par un détachement d'infanterie et je retournai à PontVoisin rejoindre l'escadron dont ma compagnie
faisoit partie,
J'étois à peu près depuis un mois dans cette
ville, lorsqu'un soir que je rentrois, je fus prévenu par mon hôte qu'un François décoré de
la croix de St. Louis m'attendoit depuis deux
heures avec la plus grande impatience, Mes
idées se portèrent naturellement sur le major
et sur M. de Moranges : mais au licu del'un
de ces deux amis, je ne trouvai qu'un homme
dont la figure et les traits m'étoient totalement
Inconnus. Il vint à moi et me dit, qu'ayant à
ville, lorsqu'un soir que je rentrois, je fus prévenu par mon hôte qu'un François décoré de
la croix de St. Louis m'attendoit depuis deux
heures avec la plus grande impatience, Mes
idées se portèrent naturellement sur le major
et sur M. de Moranges : mais au licu del'un
de ces deux amis, je ne trouvai qu'un homme
dont la figure et les traits m'étoient totalement
Inconnus. Il vint à moi et me dit, qu'ayant à --- Page 355 ---
3 545 )
des choses de la dernière
me communiquer
importance, ila avoit besoin d'une audience particulière. Dès que nous fumes seuls, il me
présenta une lettre et me dit qu'après l'avoir
lue, je saurois qui il étoit, et quels étoient les
ordres dont il étoit chargé. Qu'on se figure ma
surprise ! cette lettre étoit de Mandrin, et contenoit ce qui suit :
CAPITAINE,
( Vos jours sont en danger et vous n'avez
(( pas un moment à perdre pour les mettre
(( en sureté. La ferme ne vous pardonne pas
K le service que vous m'avez rendu. Cette
( séconde affaire a mis VOS ennemis sur les
( voies de la première, et le ministère de
66 France ne vous réclame pas comme un
( complice de Mandrin, mais comme un
C soldat condamné à mort, pour avoir, assas-
( siné son colonel; J'en ai les preuves par
( les lettres que, j'ai en mon pouvoir depuis
( près de 15 jours. Il ne m'a pas été pos-
(( sible de vous avertir plutôt. J'ai aussi des
(( détails à vous donner sur des amis que
e vous avez à Paris, ainsi que sur le sort
4 de votre épouse. Armez-vous de courage
(( mon cher chevalier, et suivez celui que je --- Page 356 ---
( 546 )
( vous envoye. Outre qu'il est
(( sur, il sait
intelligent et
qu'il vous doit la vie, car il
(( étoit du nombre des
( délivrâtes il
prisonniers que vous
y a six semaines. Je vous le
( répète, vous n'avez pas un instant à
CC venez me joindre sur-leperdre,
C mettrai à même de
champ, je vous
passer en pays
(( et de braver la haine de
étranger,.
VOS ennemis.
C MANDRIN >.
Cette lettre, monsieur le gouverneur, décida du reste de ma vie. Encore plus alarmé
sur le sort de ma Sophie que sur mes
dangers, je cédai à la voix de mon propres
au lieu d'écouter celle de la raison
coeur
conseilloit de
s qui me
passer en Suisse, et je pris le
parti de me rendre auprès de Mandrin,
le seul homme qui dans ce moment pouvoit
me donner des nouvelles de tout ce
j'avois de plus cher au monde.
que
A cette époque, Mandrin étoit dans Ies
environs d'Autun. Ce n'étoit plus un obscur
brigand, pillant des caisses et des recettes,
ct faisant la guerre à quelques brigades d'employés et de maréchaussée: : c'étoit un sujet
rebelle, 2 commandant une armée dont les
étonnans succès avoient augmenté le nombre
dans ce moment pouvoit
me donner des nouvelles de tout ce
j'avois de plus cher au monde.
que
A cette époque, Mandrin étoit dans Ies
environs d'Autun. Ce n'étoit plus un obscur
brigand, pillant des caisses et des recettes,
ct faisant la guerre à quelques brigades d'employés et de maréchaussée: : c'étoit un sujet
rebelle, 2 commandant une armée dont les
étonnans succès avoient augmenté le nombre --- Page 357 ---
I 547 )
et redloublélaudaces Beaune et Antun venoient
de lui ouvrir leurs portes, et avoient cédé
à la terreur de ses armes. La cour affrayée de
ses progrès prit enfn dcs mesures sérieuses et
fit marcher contre lui des troupes, dont le commandement fut confié à M. de Fitcher, officier
supérieur de cavalerie, très-expdrimenté. C'est
dans ces circonstances, que j'arrivai au camp
de Mandrin qui s'étoit retranché avec beaucoup
d'art auprès du village de Grenade.. .Je le trouvai
occupdà donner des ordres et à méditer un plan
d'attaque pour le lendemain.
Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi et me dit
que s'il avoit prévu se trouver dans une circonstance aussi difficile que celle ou il étoit,
iln'en auroit évitéle d@agrememt.qucledeir
de m'être utile et la crainte que je ne fusse
victime du service que je lui avois rendu, l'avoient déterminé à faire intercepter depuis plus
de quinze jours toutes les lettres adressées à la
cour de Sardaigne, et que c'étoit de cette ma
nière qu'il avoit découvert Thorrible complot
tramé contre moi, ( Jugez vous-mème, me ditil,enr me présentantumroulcau de papiers, de la
réalité des dangers que vous couriez en restant
àl Pont-Voisin. La cour dc Sardaigne vous auroit
livréavec autant de foiblesse qu'clle met d'opi- --- Page 358 ---
5,8
niâtreté à me soutenir, parce qu'elle relire un
grand avantage des opérations que je fais sur
ses frontières. L'intérêt guide la plupart des actions des hommes. La ferme me fait la guerre,
parce que jela ruine, et les Savoyards me protègent, parce que ie leur fais gaguer beaucoup
d'argent.
Cen'étoit ni le lieu ni le moment de discuter
avec cet homme sur la légitimité de la mission
qu'il s'arrogeoit, ni sur l'état de révolte dans
lequel il s'étoit constitué contre son souverain.
Des intérêts plus chers occupoient toutes mes
pensces, et je brulois d'impatienec de conuoitre les détails que Mandrin m'annonçoit
pas sa lettre. Cette impatience avoit même été
telle, qu'elle m'avoit même totalement aveuglé
surle danger de ma démarche; et ce n'est que
lorsque je fins plongé dans le précipice, que je
commençai à sentir toute T'étendue de mon imprudences reflexions trop tardivel... Alors il
n'étoit plus temps et il falloit subir ma destinée.
J'ai toujours pensé, que dans sa conduite
avec moi, Mandrin avoit autant consulté son
intérêt personnel, que le désir de ni'être véritablement utile. Cet homme qui me croyoit necessaire à son parti, avoit bien senti que ses
moyens ordinaires de séduction seroient insuf-
précipice, que je
commençai à sentir toute T'étendue de mon imprudences reflexions trop tardivel... Alors il
n'étoit plus temps et il falloit subir ma destinée.
J'ai toujours pensé, que dans sa conduite
avec moi, Mandrin avoit autant consulté son
intérêt personnel, que le désir de ni'être véritablement utile. Cet homme qui me croyoit necessaire à son parti, avoit bien senti que ses
moyens ordinaires de séduction seroient insuf- --- Page 359 ---
(549 2e )
fisans auprèsdemoi, et c'est sans doute à cette
idée qu'il faut attribuer les renscignemens
qu'il prit sur ce qui me concernoit. Mais, malgré toute son adresse, il n'auroit jamais réussià
m'attirer auprès de lui, si le hasard n'eut favorisé ses desseins d'une manière aussi particnlière.
Mandrin lisant mon impatience dans mes
yeux, sortit pour aller donner ses ordres et me
laissa seul dans sa cabane. Je profitai de ce
moment de liberté, pour lire les papiers qu'il
venoit de me remettre. C'étoient des lettres;à
la première qui étoit adressée à T'ambassadeurde
France, étoit jointe une note ministérielle, contenant des reproches amers sur la protection que le
cabinet de Turin accordoit aux contrebandiers
françois. Mandrin y étoit particulièrement désigné non- seulement comme un chefdebandes,
mais encore comme un brigand, que ses nombreux forfaits, dont quelques-uns étoient détaillés, devoient rendre odieux à toutes les puissances de l'Europe. Cette pièce étoit suivie de
la relation de l'affaire des tabacs et des prisonniers que j'avois délivrés. Onn'y parloit pas de
Mandrin parce quil n'avoit pas été reconnu,
mais en revanche je n'y ctois pas épargné. On
m'y représentoit non-seulement comme un dé- --- Page 360 ---
550 )
serteur-, mais encore comme un assassin qui
avoit égorgéson colonel après l'avoir dépouillé.
Cette note étoit suivie d'une réquisition formelle
de me livrerà à un inspecteur qui SC présenteroit
muni des ordres du roi de France.
Il est aisé de se figurer Tindignation dont
je fus saisi à la lecture de cette note; mais
ce qu'on aura peine à concevoir, c'est la
fureur qui s'empara de moi à la lecture de la
troisième lettre: elle étoit de M. de Morange.
11 m'écrivoit:
(C Armez-vous de courage, mon cher ami,
vous en avez besoin pour supporter tout le
poids du malheur que je vais vous annoncer.
Vos ennemis désespérés sans doute que vous
leur ayez échappé, ont eu la lâcheté d'exercer
leur vengeance sur votre épouse; ; je ne sais
comment ils ont réussi à découvrir le lieu de
sa retraite; mais un exempt, suivi d'une escouade du guet, s'est présenté il y a huit
jours chez moi, et a demandé l'entrée de ma
maison. Croyant que vous étiez Tobjet de leurs
recherches, je n'ai pas fait difliculté d'ouvrir.
Mais, quelle a cté ma douleur d'entendre
l'exempt me dire, en apercevant votre épouse
que le bruit qui se faisoit dans la maison avoit
fait sortir de sa chambre, que c'étoit elle qu'il
ivi d'une escouade du guet, s'est présenté il y a huit
jours chez moi, et a demandé l'entrée de ma
maison. Croyant que vous étiez Tobjet de leurs
recherches, je n'ai pas fait difliculté d'ouvrir.
Mais, quelle a cté ma douleur d'entendre
l'exempt me dire, en apercevant votre épouse
que le bruit qui se faisoit dans la maison avoit
fait sortir de sa chambre, que c'étoit elle qu'il --- Page 361 ---
(5 - 551 )
cherchoit, et qu'il avoit ordre de conduire,
vous le dirai-je, grand Dieu! ! dans une de
ces maisons destinées au repentir et à la pénitence.Jemesuis en vainrécriccontre linjustice,
et la barbariede cet ordre, en vain j'ai offert de
répondre de votre chère Sophie, l'agent de
l'autorité a été inflexible. Pendant toute cette
scène, votre ami le major, qui depuis deux
jours étoit à Paris., se levoit, éveillé par le
bruit et venoit vers nous. Mais à peine est-il
instruit de ce qui se passe, qu'il cst frappé
d'apoplexie 2 et expire entre mes bras. Au
milieu de ce désordre effrayant, on entraine
votre Sophie, et il ne me reste d'autre ressource que celle d'aller chez le lieutenant
de police 2 auquel je rends compte de ce
qui s'est passé chez moi, et de tout ce qui
concerne votre épouse. Ce magistrat prend
part à ma douleur, partage mes peines, et
me permet de reconduire votre épouse chez
moi, jusqu'à ce que la religion du ministre
soit éclairée. Mais 6 douleur! 6 désespoir !.
Sophie n'a pu supporter l'affreux aspect du
séjour de la honte et de lignominie. Une fièvre
ardente circule dans ses veines et bientôt
elle expire dans mes bras en prononçant --- Page 362 ---
352 )
votre nom... Chevalier, le coup que je vous
porte est affreux, je le sens, mais gardez-vous
de vous livrer au deésespoir; votre chère Sophie
n'est pas morte toute entière pour vous, elle
vous laisse le gage le plus précieux de son
amour, une autre elle - même qui prononce
déjà votre nom comme si elle savoit qu'il
ne lui reste plus que vous de protecteur sur
la terrel... >)
Chevalier! vous ne me répondez pas me dit
Mandrin cn rentrant.
Par pitié laissez-moi
mourir. - Ypensez-vous, chevalier, mourir! -
Ouimourir, mais les armes à la main, et venger
avant tout Sophie, vous et toutes les victimes du
despotisme. Chevalier. l'occasion est belle, VOS
ennemis, les miens sont en présence. Les barbareslils ont assassiné Sophie.- Oui,i ils ont assassiné Sophie, ils ont assassiné votre ami, votre
protecteur, votre père, le généreux et infortuné
major. Qui sait même si votre mort metteroit un
terme à leurs persécutions, à leur haine?Hatezvous donc de les prévenir et del leur faire sentirle
poids de votre vengeance, mes compagnons vous
attendent. - Arrétez, ou m'entrainez-vous? -
Au champ delhonneuretdels gloire. - Grand
Dieu! jesuis perdu, il ne manquoit à mes malheurs que de porter lesarmes contre ma patrie, et
ère, le généreux et infortuné
major. Qui sait même si votre mort metteroit un
terme à leurs persécutions, à leur haine?Hatezvous donc de les prévenir et del leur faire sentirle
poids de votre vengeance, mes compagnons vous
attendent. - Arrétez, ou m'entrainez-vous? -
Au champ delhonneuretdels gloire. - Grand
Dieu! jesuis perdu, il ne manquoit à mes malheurs que de porter lesarmes contre ma patrie, et --- Page 363 ---
(555 -
)
de nc trouver au milieu des brigauds qui
la désolent. >
Efectivement, je me trouvois parmi les soldats de Mandrin, sur une petite éminenced'oi
nous apercevions les troupes du roi qui s'avançoient vers le camp de ce chef, qui,
n'ayant point d'artillerie pour soutenir ses retranchemens, prit la résolution hardie de les
abandonner, et d'allerlui-mème offrirla. bataille.
Cette résolution prisc, il vint à moi, et me
tirant à lécart, il me dit : (( Jel vois bien
que vous n'êtes pas propre à être des nôtres,
et que je me suis trompd dans l'opinion que
je m'étois faite sur votre compte. Vous m'avez
sauvé la vie, à ce titre je vous pardonne les
paroles offeusantes qui viennent de vous
échapper. Il y a plus, s'il dépendoit de, moi
de vous rendre la liberté sans vous exposer
à une mort certaine, je vous ferois conduire
partout oùt vous pourriez le désirer, fût-ce au
bout du monde, mais cela est impossible. Je
suis cernd de toutes parts, les troupes du roi
s'avancent, et dans un instant je vais les attaquer, Jc ne vous propose pas d'augmenter
le nombre des miens, vous ne leur conyenez
pas- plus qu'ils ne vous couviennent. Voici
tout ce que je puis faire pour VOILS; je vais
--- Page 364 ---
(354 ) -
sortir de mon camp, la prudence exige que
jy laisse un corps de réserve destiné à me
secourir en cas de besoin, et dans tous les
cas, à veiller à la conservation de mes richesses qui deviendroient infailliblement la
proie de T'ennemi, si j'abandonnois entièrement mes retranchemens; ; je vous laisse
avec ce corps de réserve dont je vous donne
le commandement, dans le cas où la fortune
me seroit contraire vous opérerez une retraite. Au surplus ce sera à vous à tirer
parti des circonstances 7 et à saisir le premier instant qui se présentera de pourvoir
à votre sûreté. Adieu, chevalier, croyez que
je fais des voeux pour votre bonheur 2 et
n'oubliez pas que Mandrin, s'il survit à cette
journée, apprendra toujours avec plaisir que
le sort a cessé de vous être contraire. >
Tout entier à ma douleur, j'écoutois à peine
Mandrin et je restois immobile, appuyé sur
une voiture de bagages, sans songer aux dangers qui m'environnoient. J'aurois sans doute
resté long-témps dans cette position 1, sans le
tumulte inséparable des évenemens qui se
passoient auprès de moi. Mandrin étoit sorti
avec huit cents hommes, qu'il avoit divisés
en trois petits corps, avec lesquels il se pré-
entier à ma douleur, j'écoutois à peine
Mandrin et je restois immobile, appuyé sur
une voiture de bagages, sans songer aux dangers qui m'environnoient. J'aurois sans doute
resté long-témps dans cette position 1, sans le
tumulte inséparable des évenemens qui se
passoient auprès de moi. Mandrin étoit sorti
avec huit cents hommes, qu'il avoit divisés
en trois petits corps, avec lesquels il se pré- --- Page 365 ---
I 555 )
cipita sur les troupes du roi, qui ne s'attendant point à unc pareille attaque, essuyèrent
d'abord une perte considérable, et auroient
peut-être tombé dans une déroute
complète, 2
sans l'habileté de M. de Fitcher qui parvint à
rallier ses troupes, et à rétablir le combat. C'est
alors qu'il fut aisé de juger toute l'étenduc
des talens militaires de cet homme que la
nature, par une de ces méprises dont on
ne voit heureusement que peu d'exemples 2
avoit doué de la plupart des qualités qui constituent les héros.
Après un combat de plus de trois beures,
dans lequel Mandrin, quoiqu'avec des forces
moitié moins nombreuses, déploya tout-à-la-fois
l'habileté d'un grand capitaine, et SC battit en
soldat, la victoire se déclara pour les troupes
du roi. Malgré les ressources de son génie 2
Mandrin fut obligé de céder au nombre et
à l'avantage d'une bonne discipline. Ses gens
enfoncés detoutes parts, furent bientôt réduits
à ne trouver de ressources que dans la fuite,
laissant un grand nombre de morts, de blessés,
et de prisonniers, 2 et lui-même ne dut son
salut qu'à la vitesse de son cheval.
Dès que je m'aperçus que les troupes de
Mandrin commençoient à plier, je songeai à --- Page 366 ---
(556 )
faire Ja retraite à travers le bois auquel les
retranchememens étoient adossés ; mais M. de
Fitcheravoit. 3 en habile homme, jeté des tirailleurs dans les bois, et il en augmenta lenombre
si promptement, que tout espoir de salut devint
bientôt impossible, il ne resta alors à chacun
d'autre ressource que celle de vendre chèrement sa vie. Alors s'engagea un combat
terrible sur le derrière des retranchemens,
auquel je fus obligé de prendre part 2 car je
n'avois plus le choix des moyens. Il y a plus,
je voulois mourir, et cette disposition de mon
esprit, donoit à mcs actions une couleur d'intrépidité 7 qui me fit remarquer non-seulement de ceux avec lesquels je me trouvois, 2
mais encore de ceux contre qui je combattois. Il n'y a pas de doute que mes voeux
auroient été cxaucés, ct que je serois mort
sur le champ de bataille, mais une balle qui
me frappa au genou, m'enleva cette dernière
consolation, et je me vis entouré dans un
instant de plus de vingt soldats qui , après
m'avoir désarmé, me garottèrent et me jettèrent dans une charrette, ou je me trouvai
confondu avec les vils complices de Mandrin.
Cette terrible situation contribua encore plus
que la douleur que me causoit ma blessure
été cxaucés, ct que je serois mort
sur le champ de bataille, mais une balle qui
me frappa au genou, m'enleva cette dernière
consolation, et je me vis entouré dans un
instant de plus de vingt soldats qui , après
m'avoir désarmé, me garottèrent et me jettèrent dans une charrette, ou je me trouvai
confondu avec les vils complices de Mandrin.
Cette terrible situation contribua encore plus
que la douleur que me causoit ma blessure --- Page 367 ---
( 557 )
et Ja perte de mon sang, à me faire perdre
tout sentiment, ct ce n'est que dans les prisons d'Autun que je revins à moi, et commençai à sentir toute lhorreur de ma position.
4 Au nom de tout CC qui vous est cher, disje à un chirugien qui pansoit ma blessure,
laissez- moi mourir' 2-Cestà la justice à prononçer sur votre sort; mon devoir à moi est
de vous donner tous lcs secours de mon art.
Ah, monsieur, ils ont assassiné ma Soplie, mon épouse, les cruels ne m'ont laissé
que le désespoir et la mort. - Calmez-vous,
reprenez VOS esprits 9 et voyez ce lieu.
Ou suis-je? grand dieu ! 1 Dans le séjour
du crime. - Mes malheurs sont au comble,
il ne me manquoit plus que de périr sur
l'échafaud! - C'cst le sort des compagnons de
Mandrin. - Je ne le fus jamais. - Vous avez
été pris les armes à la main. - Je défendois
ma vie; mais je ne servois point I'homme
que vous venez de nommer : je n'ai pas été
vingt-quatre heures dans son camp. 1 Faitcs
un mémoire, je me charge de le remettre au
lieutenant-crimincl, - - Il ne me croira pas.
C'est un magistrat intègre ; on peut tcut attendre desa justice. - Homme généreux! c'est
dicu qui vous cnvoie pour me sauver du de- --- Page 368 ---
(358
sespoir, - Voila une plume, de l'encre et du
papier; ; ne vous arrêtez pas aux détails, demandez à étre interrogé, je suplécrai au reste.
Je repasserai à la fin de mes visites. - - Je ne
crains pas la mort, mais mourir sur un échafaud, cette idée est affreuse! - Allons, du courage : dans un instant je geviens à vous.
Al,monsicurlje vous devrai plus quela vie>.
Ma lettre fut bientôt écrite, et pour la première fois depuis cinq ans 2 je signai mon nom
de famille. Mon nouveau protecteur ne tarda
pas à repasser et je la lui remis tout ouverte.
( C'est bon, me dit-il, après l'avoir lue, dans
une heure j'aurai vu le lieutenant-criminel et
dans deux vous aurez de mes nouvellcs: je
vous crois innocent; si je me trompe, j'aurai
toujours voulu faire une bonne action, et cela
me suffira, Sans adieu, et du courage )).
L'heure n'étoit pas écoulde lorsque la porte
de mon cachot s'ouvrit pour la seconde fois.
Qui de vous se nomme Charles Duclos
dit un homme que je reconnus à SO11 cortège,
pour être le concierge de la prison.
C'est
moi, répondis-je. - (Parlant aux hommes
qui le suivoient),. Mettez cet homme sur
cC matelas et suivez moi? - Ou me conduisez
vous? 1 Vous l'allez voir. >Jétois dans la
heure n'étoit pas écoulde lorsque la porte
de mon cachot s'ouvrit pour la seconde fois.
Qui de vous se nomme Charles Duclos
dit un homme que je reconnus à SO11 cortège,
pour être le concierge de la prison.
C'est
moi, répondis-je. - (Parlant aux hommes
qui le suivoient),. Mettez cet homme sur
cC matelas et suivez moi? - Ou me conduisez
vous? 1 Vous l'allez voir. >Jétois dans la --- Page 369 ---
- 559 )
chambredugeoliern. Allons, femme, tout est-il
prét dans leno. 2.- M. lc prisonnier peut monter quand il voudra, tout est en ordre, Voila
monsieur, la meilleure chambre de la maison,
je me conforme avec plaisir à l'ordre que je
viens de recevoir de vous la donner, et de
pourvoir à tous vOS besoins. Vous ne verrez
point les porte-clefs, un prisonnier pour dat-.
tes vous servira. Quoique le chirurgien de la
maison ait défendu de vous donner à manger
sans ses ordres, je pense qu'un bon potage
vous fera dubien: On va vous l'apporter, prenez-le et couchez-vous, le lit est bon; un
peu de tranquillité vous reposera devos fatigues
et adoucira VOS souffrances >.
Effectivement ma blessure me causoit les
plus vives douleurs. J'avois étd atteint a la rotule par une balle, qui après y avoir Occasionné une fracture assez considérable, étoit
allé se loger dans les chairs au dessus du genou; mais quelque violentes que fussent ces
douleurs, la nature l'emporta et je cédai à
limpérieux besoin du sommeil.
En me réveillant je trouvai à côté de moi
mon nouvel ami. (( Courage ,me dit-il,je vais
vous panser: : après ccla nous parlerons d'af.
faires ). L'opération fut longue et douloureuse, --- Page 370 ---
560 )
A la fin il parvint à extraire la balle, ct j'éprouvai un grand soulagement.'x Actuellement, me
dit-il, je n'ai plus d'inquiétude, la plaie est
belle, le repos et les soins feront le reste.
cJ'ai vulelieutenant-c criminel let jeluiai renis
votre lettre. Vous voyezl'effet qu'ellea produite.
Maintenant, pnis-je espérerde vous un peu de
confiance ?
Pourrois-je refuser quelque
chose à T'homme sensible et humain qui m'a
sauvé la vie? 1 Le lieutenant-criminel a étd
frappé de la ressemblance de votre nom avec
celui du comte Ducloz. président à mortier au parlement de Besançon.
Il est mon
père. - Que dites vous Quoi lc fils d'un
magistrat illustre faisant partic des troupes de
Mandrin,combatant avec cux -Je vous lai
déja dit, je n'ai jamais été attaché à Mandrin.
Une haute imprudence, mais que les circonstances où je mc suis trouvé peuvent excuser,
ou pour micux dire cette sorte de fatalité qui
semble s'étre attachée à moi dès le premier jour
de ma naissance et qui me poursnit encore, m'a
scule mis au pouvoir du brigand dont vous parlez, et quej je n'ai connu qu'en remplissant mon
devoir. 1 Ah! parlez, ne tardez pas à m'instruire, et croyez que c'est moins la curiosité
que le desscin de vous être utile qui m'anine
, mais que les circonstances où je mc suis trouvé peuvent excuser,
ou pour micux dire cette sorte de fatalité qui
semble s'étre attachée à moi dès le premier jour
de ma naissance et qui me poursnit encore, m'a
scule mis au pouvoir du brigand dont vous parlez, et quej je n'ai connu qu'en remplissant mon
devoir. 1 Ah! parlez, ne tardez pas à m'instruire, et croyez que c'est moins la curiosité
que le desscin de vous être utile qui m'anine --- Page 371 ---
561 )
en ce moment?. 1 - Je n'en puis douter d'apres
ce que vous avez fait pour moi, )
Je lui fis alors le détail de tout ce qui m'étoit
arrivé depuis ma sortic de la maison paternelle
sans en excepter mes fautes et mes erreurs. A
mesure que javançois je le voyois s'attendriret
sa figure exprimoit fortement toutes les sensationsqu'téprouvoit soI ame généreuse. ( Pauvre
chevalicr, me dit-il lorsque j'eus fini, que je
vous plaius, et combien votre sort m'intéresse!
les cruels, commeils vous ont traité! cependant
mon ami, quelque; grandequesoivotre infortune, gardez vous de vousliver-audésespoir2vous
avez de grands motifs de consolation dans la
conviction que vons n'avez pas mérité votre
sort. Cette conviction doit même vous donner
du courage, et si d'un côté vous devez respecter
la providence qui vous soumit à de si cruelles épreuves, de l'autre vous devez lutter
avec force contre l'adversité, et surtout ne
pas oublier dans ces momens où vous seriez
prét à succomber sous le poids de vos douleurs, que vous avez un ami qui ne vous
perdra pas de vuc un seul instant, et qui
emploiera tout son zèle, tous ses soins et le
pru de crédit quila, à apporter un chiangement heureux à votre situation, s'ilne peut pas --- Page 372 ---
562 )
mnettre entièrement un terme à VOS malbeurs. ))
(( Votre position, continua-t-il ne vous permet pas de vous - occuper maintenant d'un
mémoire, en attendant que vous puissiez le
faire, jy suppléerai auprès du lieutenant-criminel qui est déjà favorablement disposé pour
vous. Vous n'êtes point encore écroué, et vous
ne le serez pas jusqu'à nouvel ordre. Voila
les fruits de mes premières démarches. J'espère plus que jamais de celles qui suivront,
l'essentiel est que vous ne soyez point impliqué
dans le procès qui va s'instruire contre la bande
de Mandrin. Adieu. De la tranquillité, Demain
matin vous me reverrez. )
Le soir je reçus Ja visite du concierge,
ses manières encore plus douces et plus prévenantes que celles du matin, me firent présumer qu'il avoit reçu de nouvelles instructions. Il me présenta une potion calmante
que le docteur venoit de lui envoyer avec
ordre de me la faire prendre. Son effet fut
de me faire dormir jusqu'au lendemain matin.
A mon réveil je trouvai encore mon cher
docteur dans ma chambre. (( Tout va de mieux
en mieux, me dit-il, J'ai vu le lieutenant hier
au soir, ce que je lui ai raconté de vOS aventures, et la déclaration de plusieurs des mal-
me firent présumer qu'il avoit reçu de nouvelles instructions. Il me présenta une potion calmante
que le docteur venoit de lui envoyer avec
ordre de me la faire prendre. Son effet fut
de me faire dormir jusqu'au lendemain matin.
A mon réveil je trouvai encore mon cher
docteur dans ma chambre. (( Tout va de mieux
en mieux, me dit-il, J'ai vu le lieutenant hier
au soir, ce que je lui ai raconté de vOS aventures, et la déclaration de plusieurs des mal- --- Page 373 ---
565 )
heureux complices de Mandrin, qui ont dit
quils ne vous connoissoient point, l'ont totalement mis dans VOS intérêts; ils veut vous
voir, ct je suis venu vous en prévenir.
Homme trop généreux! nonje ne pourrai,
jamais... - Allons, dépèchons-nous, montrezmoi votre genou.. A merveille, à merveille,
avant quinze jours, vous marcherez aussibien que moi. >>
Un instant après le lieutenant-eriminel entra dans ma chambre, il étoit suiri d'un
secrétaire on greffier. Ala vue de ce magistrat, 2
dont la figure étoit antique et sévère, 2 je ne
pus me défendre d'une sorte de terreur. Il
s'en aperçut sans doute, car il vint à moi,
et me dit avec beaucoup de douceur : (( Rassurez-vous, mon ministère ne doit effrayer
que les coupables, ct j'aime à croire que vous
ne l'êtes pas.
Je suis loin, monsieur, de
redouter votre présence; mais telle est la
singularité des circonstances qui m'ont conduit dans ces lieux, que je ne pourrois mêne
pas me plaindre de la prévention qui pourroit s'élever contre moi. - J'ai voulu vous
voir et recevoir de votre bouche les détails
que m'a transmis le docteur Saintoux. - Vous
êtes donc fils du comte Ducloz 1 Oui, --- Page 374 ---
C : 564 )
monsicur, ct il vaudroit mieux pour moi que
lec ciel m'edt donné pour père un simple artisan,
il ne m'auroit pas abandonné dès mon berceau et mis à la discrétion d'une belle-mère,
qui a dté pour moi la plus cruelle de toutes
les marâtres. 1 (Au greffier). Il suffit de ela
première partie de la réponse. (1 moi).
Et vous n'éliez pas de la troupe de Mandrin?
Jen'en ai jamais fait partie, le hasard seul
mn'a mis en rapport avec cet homme, et il
n'y a pas encore huit jours que j'étois à PontVoisin, 2 lieu de ma garnison.
Comment
le prouverez - vous ?
Par le témoignage
de mes chefs, de tous mes camarades et
par celui de mes hôtes.
Et comment
établirez-vous que vous n'êtes pas allez joindre
Mandrin, de votre propre consentement? -
C'est le seul point, monsieur, sur lequel il
m'est presqu'impossible de vous satisfaire 2
je ne puis, à cet égard, donner que ma déclaration. - He bien, je vais vous aider. Connoissez - vous cette lettre? - Grand dieu !
c'est celle que Mandrin m'a écrite il y a huit
jours; c'cst cette lettre à laquelle, dans mon
désespoir 3 j'ai eu Timprudence d'ajouter foi;
c'est cette lettrei enfin qui est cause de tous
mes malbeurs ; mais de gracc, monsicur, > par
'impossible de vous satisfaire 2
je ne puis, à cet égard, donner que ma déclaration. - He bien, je vais vous aider. Connoissez - vous cette lettre? - Grand dieu !
c'est celle que Mandrin m'a écrite il y a huit
jours; c'cst cette lettre à laquelle, dans mon
désespoir 3 j'ai eu Timprudence d'ajouter foi;
c'est cette lettrei enfin qui est cause de tous
mes malbeurs ; mais de gracc, monsicur, > par --- Page 375 ---
505 )
quelhasard2. Rien de plus simple.Lorsqu'on
vous a fouillé en entrant daus cette prison, Oll
Ta trouvée sur vous, ,et je vous T'apporte, pour
que vous la signiez, alin que je puisse la joindre
à votre interrogatoire : elleattestera la sincérité
de VOS reproches. Maintenant expliquez-moi
votre malheureuse affaireavec votre colonel? ))
Je repetai alors à ce digne magistrat tous
les détails de cette affaire, sans en excepter aucune circonstance. Lorsque j'eus fini, il me dit
avec bonté : (( Je crois également à votre innocence dans cette rencontre, mais il ne suffit
pas d'alléguer, il faut prouver. Il est bien étonnant que vous et VOS amis n'ayez pas songé à
un moyen tranchant et décisif. Le colonel vous
frappa par derrière? - Oui, Monsieur, je
porte la cicatrice sur les reins.
He bien vous
n'usâtes donc que d'une légitime défense? -
Ah,monsieur, quel trait de lumière Rassurez-vous , mon ami. Je cesse dès ce moment
d'être votre juge et je me constitue votre avocat. Je vais écrireà votre père et réveiller s'il se
se peut dans son coeur les sentimens de l'amour
paternel, J'ai des amis à Paris, je vais dgalement leur écrire,ils agiront, et quel que soit le
Grédit dela famille du colonel, nous obtiendrons --- Page 376 ---
(566 )
ou la révision de votre procès ou au moins un
grand adoucissement à VOS malheurs. ))
Tel fut le résultat de cette visite qui versa
un baume salutaire sur les plaies de mon coeur.
Mais le souvenir de ma Sophic qui n'avoit dté
que suspendu par l'empire des circonstances
terribles ou je m'étois trouvé, vint s'emparer
de nouvcau de toutes les facultés de mon ame,
ct faire de moi le plus malheureux de tous les
hommes, et j'aurois probablement succombé
sous le poids de ma douleur sans mon cher
docteur que je voyois tous les jours, et qui, à
force de soins ct de discours consolans 9 parvint
à la calmer, et à me faire comprendre que toute
espérance de bonheur ne m'étoit pas encore interdite, puisquej'avois celui d'être père.
Il se passa près de trois semaines avant qu'il
arrivât aucun changement dans ma situation.
Le procès des soldats de Mandrin étoit instruit
et plusieurs d'entre eux avoient déjà expidlcurs
crimes sur l'échafaud. Pour moi, j'avois été
distrait dela procédure; ct.le lieutenant criminel
de concert avec le procureur du roi qui m'étoit
aussi venu voir, attendoient des ordres ultérieurs pour s'occuper de moi. Mon père n'avoit
point répondu au lieutenant, et ce silence com-
arrivât aucun changement dans ma situation.
Le procès des soldats de Mandrin étoit instruit
et plusieurs d'entre eux avoient déjà expidlcurs
crimes sur l'échafaud. Pour moi, j'avois été
distrait dela procédure; ct.le lieutenant criminel
de concert avec le procureur du roi qui m'étoit
aussi venu voir, attendoient des ordres ultérieurs pour s'occuper de moi. Mon père n'avoit
point répondu au lieutenant, et ce silence com- --- Page 377 ---
567 )
mençoit à lui donner de Tinquiétude, lorsque
je le vis entrer un jour dans ma chambre vers
les dix heures du soir. Il étoit accompagné de
plusieurs homines parmi lésquels j'en distinguai un qu'à son costume, je soupconnai être
un exécuteur d'ordres ministériels. Je ne me
trompois pas. C'étoit un inspecteur de police
chargé deme conduireau Chateau.Trompette à
Bordeaux, et de me remettre au gouverneur de
cette fortresse. (( Que cette mesure ne vous effraye pas, mon cher chevalier, me dit le lieutenant en s'approchant de moi, votre captivité
ne sera pas longue, et vous ne tarderez pas à
jouir de votre liberté, mais ce sera sous un
autre ciel et dans d'autres climats.
Qu'entend-je!.. je suis exilé, banni. - Gardezvous de vous plaindre; vous êtes plus heureux
queje ne. l'espérois; ; descendez bien au fond de
votre conscience, vous y verrez que vous n'êtes
pas tout-à-fait sans reproches. L'essentiel est
que la sentence de mort qui pesoit sur votre tête
fitrapportée, et elle l'est; ce n'est pas encore à
cela,que s'est bornée la clémence du prince. Il
vous rend Thonneusptisquil lvous admetencore
à celui de le servir, et dès que vous serez à bord
du vaisseau qui doit vous conduire dans IInde,
vous y prendrez votre nom et le rang d'un ser- --- Page 378 ---
568 )
viteur du roi; jusques l vous serez encore le
chevalier de Saint-Ililaire. Allons, 2 faites vOS
dispositions; vous partez demain à la pointe du
jour. Adien, je vous quitte et vous prie de
eroire, que jéprouve une véritable satisfaction
d'avoimpu vous être bon àquelque chose. ))
J'étois si stupéfait de ce que je venois dentendre et de Tappareil qui m'entouroit, que
jen'eus pas la force de répondre à mon géndreux bienfaiteur, ni de lui témoigner toute la
reconnoissance dont j'étois pénétré; et CC ne fut
qie lorsque jeme trouvaiseul avec Tinspecteur,
que mes idées commencèrent à se classer et à
reprendre de l'ordre; mais comme je ne connoissois point cet agent de l'autorité, je me
bornai à de pures questions de circonstance
auxquelles cet homme répondit, avec tant de
laconisme, que je pris le parti d'user avec lui
de la plus grande réserve.
J'aurois bien désiré pouvoir embrasser mon
cher docteur, mais il étoit malade. Je passai la
reste de la nuit à lui écrire et à faire part à M.
de Moranges der tout ce quim'étoit arrivé depuis
la réception de ma lettre ct du changement survenu dans ma situation. Je n'avois point voulu
l'en instruire plutôt non-sculement pour ne pas
l'affliger, mais encore dans la crainte d'une ca-
parti d'user avec lui
de la plus grande réserve.
J'aurois bien désiré pouvoir embrasser mon
cher docteur, mais il étoit malade. Je passai la
reste de la nuit à lui écrire et à faire part à M.
de Moranges der tout ce quim'étoit arrivé depuis
la réception de ma lettre ct du changement survenu dans ma situation. Je n'avois point voulu
l'en instruire plutôt non-sculement pour ne pas
l'affliger, mais encore dans la crainte d'une ca- --- Page 379 ---
56g )
tastrople-qui, si elle ert eu lieu,auroit nécessai=
rement eut la plus funeste influence sur le sort
de mafille.
Le lendemain j'ctois à cing heures du matin
sur la routede Bordeaux ouj'arrivai lehuitième
jour de mon départ d'Autun. Mon silencieux
conducteur me conduisit au Château -Trompetteouilme remit cinq cents louis sans vouloir
me dire de qui il tenoit cette somie. Mes conjectures se portèrent naturellement sur mon
père et sur mon oncle. C'est tout ce que j'ai
touché de mon immense héritage.
Lelendemain de mon arrivée, le gouverneur
du château m'envoya Lull oflicier ayec ordre de
me conduire chezlui; c'éloit un ancien officier
général. Dès qu'il m'aperçut, il cougédia tout
son monde, vint à moi et me fitl'accueil lep plus
gracieux, il me félicita sur mon, arrivée et me
confirma tout ce que m'avoit dit le lieutenent
criminel d'Autun; il mn'invita ensuite à diner
chez lui avec le commandant de la frégate sur
laquelle je devois passer dans IInde. C'étoit un
capitaine de la compagnie des Indes que le
commerce de Bordeaux, à qui le roi avoit preté
cette frégate, avoit fait venir de Lorient. Cer of
ficier me fit beaucoup de prévenances et voulut
bien se charger de l'emploi de mes fonds. Ce=
--- Page 380 ---
( 570 )
pendant je ne. les lui confiai qu'après avoir - reçu
la réponse de M. le Moranges qui, en se chargeant de ma fille, refusa absolument tous les témoignages que je voulois lui donner de ma
reconnoissance. ( Madame deMoranges,me disoit-ilen terminantsa lettre,regarde cette enfant
du malheur comme un présent de la providence. Elle luia apprendra à vous aimer, etl tleplus
beau jour de notre vie sera celui où il nous sera
permis de la remettre entre les bras d'un père
pour qui nous avons conçu la plus profonde
estime et l'amitié la plus sincère. y
Deux jours après je fus conduit à bord de la
frégate, ouje trouvai une compagnie de soixante
hommes qui venoient d'éprouver comme moi
la clémence du prince, et le lendemain je fus
reconnu capitaine de cette compagnie qui formoit l'équipage du vaisseau. >
Fin du manuscrit,
La mort ayant arrêté le capitaine Ducloz
dans la rédaction de ses mémoires, je n'aurois
pu les compléter, si M. de Saint-Mars n'étoit
venu à mon secours et ne m'avoit fourni les
détails qui vont suivre.
( Arrivé à l'ile de France, le capitaine
Ducloz en partit quelque temps après
je fus
reconnu capitaine de cette compagnie qui formoit l'équipage du vaisseau. >
Fin du manuscrit,
La mort ayant arrêté le capitaine Ducloz
dans la rédaction de ses mémoires, je n'aurois
pu les compléter, si M. de Saint-Mars n'étoit
venu à mon secours et ne m'avoit fourni les
détails qui vont suivre.
( Arrivé à l'ile de France, le capitaine
Ducloz en partit quelque temps après --- Page 381 ---
(57r)
avec un régiment qu'on envoyoit à Ponidichéry. Il passa ensuite au service de TypoA Saib, qui lui confia le commandement d'un
corps de Marattes avec lesquels il resta pendant sept O1l huit ans. Typo-Saib layant
récompensé généreusement de ses ser vices, il forma un établissement à Chandernagor
chef. licu des comptoirs françois situés sur
les bords du Gange; s'étant lié d'une amitié
très-ctroite avec un chirurgien françois nommé
Aubert, également établi dans le pays avec
toute sa famille,il forma et exécuta le projet de faire venir sa fille de France, et de
la marier avec le fils de son ami. Ce mariage
eut lieu deux ans après; mais au bout d'un
an la jeune Sophie perdit la vie, en la donnant à une fille. Cette perte fut suivie de
plusieurs autres malheurs. T'oute la famille
Aubert fut enlevée par une épidée, qui
succéda à la fameuse famine qui ravagea IIndostan. Le capitaine Ducloz resté seul
avec sa petite fille, sentit toutes les plaies de son
caeur se rouvrir, et le séjour de Clandernagor
lui étant devenu insupportable, il repassa à
l'ile de France d'ou il partit pour l'ile de
Cuba avec un colon espagnol, pour lequel
il avoit conçu beaucoup d'amitié. Arrivé à la --- Page 382 ---
(572)
Iavane, il se livra entièrement à l'éducation
de sa petite-fille, Louise-Charlotte. A treize
ans, cette jeune personne étoit un prodige
d'esprit, de graces et de beauté. Le fils de
l'auditeur de la Havane, jeune hornme d'une
naissance distinguce ct d'un mérite réel 2
en étant devenu passionnément amoureux,
le capitaine Ducloz *** approuva sa recherche, mais il ne put jamais déterminer sa
fille à consentir à ce mariage. Elle avoit LII
penchant décidé pour la vie religieuse; cette
circonstance détermina le capitaine à venir
s'établir dans le petit hermitage que vous avez
vu. Il y vivoit depuis deux ans dans la plus
profonde retraite avec sa fille, et tous deux
y étoient heureux l'un par l'autre, lorsqu'un
événement cruel est venu il y a six mois
mettre le comble aux malheurs de l'infortuné
capitaine. Sa fille, sa chère Louise, lui a été
enlevée par la petite vércle. Il n'a pu résister
à ce dernier coup, son courage s'est éteint,
ses forces l'ont abandonné, et il est mort, en
prononçant les nonis de sa femme et de
ses enfans, regretté de tous les habitans de
ce canton qu'il avoit édifiés par sa picté, et
soulanges par de nombreux bienfaits. N
K Teile est la fin d'un homme dont la
aine. Sa fille, sa chère Louise, lui a été
enlevée par la petite vércle. Il n'a pu résister
à ce dernier coup, son courage s'est éteint,
ses forces l'ont abandonné, et il est mort, en
prononçant les nonis de sa femme et de
ses enfans, regretté de tous les habitans de
ce canton qu'il avoit édifiés par sa picté, et
soulanges par de nombreux bienfaits. N
K Teile est la fin d'un homme dont la --- Page 383 ---
(5,5 )
jeunesse fut,àl la vérité,marquée par de grandes
erreurs, mais que SCS longs malheurs avoient
entouré d'un intérêt d'autant plus vif, qu'iljoignoit à toutes les qualités du coeur, une imagination brillante, et un fond d'instruction ct
d'expérience qui rendent sa mémoire clère
et précieuse à tous ceux qui I'ont connu ou
ont étd Ses amis )).
Fin de Phistoire du capitaine Ducloz
M. Prudhomme, grace aux soins de M. de
Saint-Mars, se trouvant en état de continuer
le voyage, nous partimes de la Trinité après
une relâche de cing jours ; mais ce ne fit
point sans un sentiment de reconnoissance
bien mieux senti qu'exprimé, que nous quittâmes notre bon ami MM. de Saint-Mars. En
effet c'est à lui seul que nous avons du nonseulement l'obligation d'avoir évité toutes les
tracasseries et petites persécutions que le gouverneur étoit disposé à nous faire éprouver, >
mais encore l'agrément dont nous avons joui
pendant notre scjour à la Trinité. Aussi je
ressens une véritable satisfaction, de pouvoir
rendre dans ce moment 2 à ce géncreux françois, Thommage public de ma gratitude.
Nous quittâmes le port de la Trinité le 15 --- Page 384 ---
(374)
vendémiaire, et le lendemnain nous entrâmes
dansiesj jardins dela Reine à traverslesquels les
pilutes-cotiers et les cahoteurs, se sout frayés
trois chetials dinitrens, en raison du tirant
d'eau des batimens quil montent. Celui sur
lequel nous étions n'étcit à proprement parler, qu'une barque $ cependant elle étoit si
chargée, que nous fumes obligé de prendre le
chenal du milieu, dans la crainte d'échouer sur
les sables du troisième, d'oi il nous auroit été
difficile de nous dégager, les marées étant
presqu'insensibles dans ces Jatitudes.
Les premiers jours de notre route à travers
ces ilots furent assez heureux ; la brise y
étant foible, à raison des obstacles qu'elle rencontroit , avant d'arriver jusqu'à nous. Nous
faisions peu de chemin, et nous jetions l'ancre tous les soirs. Cette manière de voyager
auroit dté presquinsupportable; mais la pèche
aux mulets, la cuisine qui la suivoit, et les histoires merveilleuses que les marins aiment passionnément, , venoient jeter un peu de varicté
sur ces heures consacrées à l'ennui et aul malaise qui en est inséparable.
Cependant nous commencions à entrevoir
la fin de ce pénible voyage. Les ilots devenoient plus rares 2 et le chenal s'clargissoit
ager
auroit dté presquinsupportable; mais la pèche
aux mulets, la cuisine qui la suivoit, et les histoires merveilleuses que les marins aiment passionnément, , venoient jeter un peu de varicté
sur ces heures consacrées à l'ennui et aul malaise qui en est inséparable.
Cependant nous commencions à entrevoir
la fin de ce pénible voyage. Les ilots devenoient plus rares 2 et le chenal s'clargissoit --- Page 385 ---
(5,5 )
devant nous : déjà nous apercevions le scul
cap qui nous restoit à doubler, > pour entrer
dans la rade de Batavano, terme de notre
voyage, et nous jouissions à l'avance du plaisir
et du repos que nous promettoit une grande ville
ou tous les genres de jouissance se trouvent
réunis. Nous touchions à ce cap, et déjà nous
le dépassions, lorsqu'en portant nos regards
sur l'ouverture de la baie, nous reconnumes
trois bricks armés, 3 mouillés en dedans de la
pointe que la hauteur des terres et l'élévation des arbres qui les couronnoient, nous
avoient empéché d'apercevoir. Dans un instant ils furent à notre portée ; en vain nous
essayâmes de nous échouer et de gagner la
terre 7 la hauteur de l'eau, nous empécha
d'exécuter ce projet. Quelques coups de canons
nous mirent à la raison 2 et nous cédâmes à
la force.
A cela près d'un pillage très-complet, nous
fûmes assez bien traités par le commandant de
ces trois corsaires qui avoient été armés à la
Providence; et envoyés au-devant d'un courier espagnol qu'on leur avoit dit être sur le
point d'arriver à Batavano. Ce bruit qui étoit
faux, étoit fondé sur l'entrée dans la rivière de
Saint - Yague, de la frégate angloise enlevée --- Page 386 ---
I 576 )
par le capitaine Michel, qu'un écumeur avoit
pris pour un courier.
Les corsaires ainsi trompds dans leur at-:
tente, résolurent de s'en venger sur tout ce
qu'ils rencontreroient;e et c'est par snite de cette
résolution que nous tombames entreleursmaius,
car autrement nous ne valions guère les hionneurs de 1 captivité.
Les Anglois nous gardèrent pendant quinze
jours avec eux : au bout de ce temps 2 la
rareté de l'eau les détermina à se défaire
de nous. Le capitaine Williams Cropp commandant, me siguifia cette résolution en latin quil parloit parfaitement. Comme je n'ai
eu, ainsi que mes compagnons, 9 qu'à me louer
deses bons traitemens, je ne puis croire qu'il
ait été volontairement la çause des cruelles
extrémitds auxquelles nous avons été réduits
pendant les neuf jours qui ont suivi notre délivrance.
En nous mettant à terre, les Anglois nous
dirent que nous n'étions pas à plus de six ou
sept licues d'un corps-de-garde espagnol, oir
nous arriverions aisément avant la fin du jour,
en suivant le bord de la mer cl d'ou nous
gagnerions facilement l'intérieur des terres ct
ensuite le chemin royal qui conduit à Saint-
çause des cruelles
extrémitds auxquelles nous avons été réduits
pendant les neuf jours qui ont suivi notre délivrance.
En nous mettant à terre, les Anglois nous
dirent que nous n'étions pas à plus de six ou
sept licues d'un corps-de-garde espagnol, oir
nous arriverions aisément avant la fin du jour,
en suivant le bord de la mer cl d'ou nous
gagnerions facilement l'intérieur des terres ct
ensuite le chemin royal qui conduit à Saint- --- Page 387 ---
577 )
Yague, ou bien à la Havane. Sur cette assertion, nous crumes que six galettes de biscuit
que nous laissèrent nOS conducteurs 2 avec Lni
flacon de rhem, cloient plus que sufiisantes
pour nons nourrir pendant le peu de chemin
que nous avions à faire, ct quoique nous fussions à deni - nus, nous nous acheminames
gaiment,n'ayant pour toute arme qu'une manclette, espèce de petit sabre ou poignard dout
les corsaires font usage dans les abordages,
Nous marchames ainsi lestés ct équip's pendant environ trois heures, tantôt le long du rivage, tantôt dans des savanes voisines où croissoit une espèce de chiendent sauvage que nous
sucions de temps en temps pour nous désaltirer; mais il étoit d'une âcreté insupportable
au gout, ce qui provenoit sans doute des eaux
de la mer qui, dans les coups de vent - du sud
et dans les hivernages, refluent sur ces terres
qui sont extrémement basses et qui ne produisent, par cela même, que dcs lianes, des
plantes marécageuses, des mangliers et quelques
arbres rabougris et décharnés que l'on voit répandus çà et là, et qui me semblent n'y végéter
que pour attester l'infertilité du sol.
Cependant la chaleur nous accabloit, et quoique nous n'eussions guères fait que deux lieues, --- Page 388 ---
3-8
araison dela difficulté de la marche,nousfimes
contraints de nous asseoir à l'ombre d'un massif de mangliers qui bordoient une espèce de
petite anse. Là nous commencions à peine à
nous reposer et à nous livrer à des réflexions
plus ou moins tristes,présage des malheurs qui
alloient fondre sur nous, lorsque nous apercumes le provençal Pierre, qui s'étoit un peu
enfoncé dans les terres, accourir de toutes
ses forces, en nous criant de prendre garde à
nous. Nous ne sumes le sujet de ses craintes et les dangers que nous courions que
lorsqu'il nous eut rejoints. Croyant avoir entendu du bruit au côtd opposé d'une marre
couverte de mangliers, il avoit voulu voir d'ou
ce bruit provenoit; et pour abréger le cliemin,
il avoit essayé de traverser la marre, en s'aidant
des branches des mangliers. Malheureusement
pour lui, il avoit troublé le repos de cin à
six caïmans (r) qui, pendant la grande cha-
(I) Lesj jardins de la Reine sont une réunion de petites
tles presqu'anniveaue del la mner. Leurhumidité continuelle
yfait croitre, comme je l'ai dit, une espèce de chiendent
fort haut et fort épais. Les partics basses sont convertes
de mangliers 2 sorte d'arbustes dont les branches s'entrelacent et forment des massifs de verdure qui, de
blé le repos de cin à
six caïmans (r) qui, pendant la grande cha-
(I) Lesj jardins de la Reine sont une réunion de petites
tles presqu'anniveaue del la mner. Leurhumidité continuelle
yfait croitre, comme je l'ai dit, une espèce de chiendent
fort haut et fort épais. Les partics basses sont convertes
de mangliers 2 sorte d'arbustes dont les branches s'entrelacent et forment des massifs de verdure qui, de --- Page 389 ---
(-579 )
Jeur du jour, avoient choisi ce lieu pour retraite et s'y étoient vautrés. La visite du marloin, sont très-agréables à T'oeil, ce qui a sans doute
fait domnerà cC groupe de petites iles, le nom de jardins. Elles sont coupées entr'elles par des canaux pius
ou moins larges, et en général pen profonds, 1 daus lesquels les requins, les becunes (espèces d'angnilles très-.
friandes de chair liumaine ) et les caîmans se sont multipliés à nn tel point, qu'ils couvrent pour ainsi dire,
la surface de l'eau ; il s'y trouve anssi beancoup de
mulets, poissontres-ddlicat qui.sert probablement de
pâture aux premiers.
Le caîman est le plns dangereux de tous, en ce qu'il
est amphibie ; il tient beaucoup du crocodile et est le
plus grand de tous les animaux ovipares : il peut avoir
jnsqu'à vingt pieds de long: il est d'ane grosseur proportionnée ; celui quej jai vu àl la Havane n'avoit que treize
pieds : sa peau est telleinent forte et épaisse qu'il résiste
même à la balle ; mais il est aisé à tuer quand
on le tire an ventre, ce qui ne peut guères se faire que
Jorsqu'il est dans l'ean etau moment oà il se retourne
en folâtrant. Cet animal cst extrèmement vorace; et S 'il
attrappe un homme daus sa ponrsuite, il peut le couper
en deux. Il n'a point de langue, mais sa mâchoire, 2 à-peuprès semblable à eelle du brochet, et égalanti-peu-prée,
en longueur le huitième de son corps, est garnic de
dents si acérées 2 qu'il seroit le plus redoutable
de tous les animaux, si l'épaisseur de sa peau n'apportoit un grand obstacle à la liberté de ses mou-
'il
attrappe un homme daus sa ponrsuite, il peut le couper
en deux. Il n'a point de langue, mais sa mâchoire, 2 à-peuprès semblable à eelle du brochet, et égalanti-peu-prée,
en longueur le huitième de son corps, est garnic de
dents si acérées 2 qu'il seroit le plus redoutable
de tous les animaux, si l'épaisseur de sa peau n'apportoit un grand obstacle à la liberté de ses mou- --- Page 390 ---
580 )
seilloisdéplut tellement à deux dentr'cux,quils
lui doninèrent une chasse à laquelle il eul probablement succombé, s'il n'avoit pas su de
quelle manière on évite la poursuite de ces
animaux. Après cette belle défense, il étoit accourn vers nous; et au moment où il nous rejoignit, il étoit plus mort que vif.
Quelque désagréable que fat cette ayenture,
la certitude que nous avions de n'être pas éloivemens. Il est si léger à la conrse, qu'ancun aniial ne pent le devaneer : il pique sa quene en terre
et s'élance ensuite avec une rapidité incroyable; nais
comme il ne peut parcourir que des lignes droites, on
l'évite aisément en serpentant, 1 et en lui laissant passage; ; il fait son bond, et avant qu'il ait retourné sur
lai-mème, vous avez le temps de vous mettre à l'abri
de ses poursuites. Il paroit que cet animal est moins dangereux dans ccs parages que sur les bord du Nil; car
il ne fait ici la guerre à Thomme, qu'antant qu'il cst
troublé ou attaqué par Ini; mais il est l'ennemi de tons
les animaux auxqnels il tend des embiches jusques
dans les foréts oir il va chercher sa proic. Il aime particulièrement le chien, dont il imite l'aboyement. Cct
animal commence à devenir rare à Saint-Domingue,
par la guerre qu'on lai a faite; etila un grand ennemi
de sa multiplication dans les corneilles du pays qui
recherchent SCS orufs et en sont fort avides. --- Page 391 ---
( 581 )
gne's du corps-dle-garde espagnol dont les Anglois nous avoient park, ranima notre courage
et nous reprimes assez gaiment notre ronte,
persuadds que nous pourrions arriver avant la
nuit. Nous marchâmes donc encore pendant
environ trois heures, au bout desquelles l'excès
de la fatigue et de la chaleur, et plus encore
l'incertitude du chemin qui nous restoità faire,
nous uaterminèrent à nous arrêter età délibérer
sur le parti qu'il étoit plus convenable de prendre. Après un petit conseil, tenu au pied d'un
arbre assez semblable à un cerisier, mais presquesans feuilles, nous primes le parti de passerlanuit dans le lien oùr nous étions qui, àr raison de son dévation, nous offroit plus de sécurité, toujours dans l'espérance d'arriver le lendemain à notre cher corps-de-garde; nous nous
étendimes donc sur la terre, à unc portée de
fusil du rivage et là tenant chacune une galette à la maiu, nous fimes ul repas, 9 qui
nous auroit paru délicieux, si l'eau douce ne
nous eut pas manqué. La Prudence, que nous
avions envoyé à la découverte, ne nous rapporta qu'une espèce d'artichaut sauyage qui,
parsa forme d'un parasol renversé. reçoit aisément la rosce, toujours tres-abondante sous
le tropique; mais la chaleur du jour avoit ab-
age et là tenant chacune une galette à la maiu, nous fimes ul repas, 9 qui
nous auroit paru délicieux, si l'eau douce ne
nous eut pas manqué. La Prudence, que nous
avions envoyé à la découverte, ne nous rapporta qu'une espèce d'artichaut sauyage qui,
parsa forme d'un parasol renversé. reçoit aisément la rosce, toujours tres-abondante sous
le tropique; mais la chaleur du jour avoit ab- --- Page 392 ---
( 582 )
sorbé l'eau qu'il avoit reçue pendant la nuit
précédente; cependant en suçant ses feuilles
et sa chair, nous nous rafraichimes un peu
la bouche. Au reste, le rhum suppléa à l'eau,
et nous vidames à la ronde la moitié de notre
flacon. Les galettes furent toutes mangées; il
n'y eut que la Prudence qui réserva une poire
pour la soif, et ne mangea que la moitié de la
sienne.
Notre souper étoitfini eti il faisoit encore jour.
Nous nous levànies, moins pour examiner les
environs, que pour éviter plus aisément les altaques des maringoins et autres petits insectes
quinous avoient extrémement incommodé pendant notre repas, chacun de nous alla donc à
droite ei a gauche sans but déterminé, en convenant toutefois de ne pas nous perdre de vue
ou de ne pas nous dloigner hors de la portéc de
la voix. La Prudence et moi suivimes le capitaine Durand, et nous dirigeàmes nos pas vers
une savane qui bordoit la mer 7 et surlaquelle
étoient éparses çà et là quelques touffes demangliers. Nous étions près d'une de ces touffes,
lorsque nous entendimes un cri plaintif qui en
partoit: ce cri ressembloit assez à cclui d'un
chien pris dans un piege, et qui cherche à se
di@larrasser.Javancois pour voir ce que ce pou: --- Page 393 ---
- I 585 )
voit être,1 lorsque le capitaine Durand m'arrêta
en me disant de ne pas approchieryquee Ce crin'd.
toit pas celui diunchien,mais bien d'un caiman,
et que nous n'étions par assez forts pour nous
défendre contre un animal aussi féroce. La paleur du capitaine qui, de très-haut en couleurs
étoit dans ce moment blanc comme un linge,
m'effraya tellement, que j'cus à peine la force
de revenir sur mes" pas. Nous retournâmes au
lieu denotre lalte, ou il nous fut aisé de juger
que cette côte ctoit couverte de ces animaux,
par les traces nombreuses qu'ils laissoient dans
les savanes qu'ils traversoient pour se rendre
aux marres, dans lesquels ils se cachoient sans
doute pour éviter l'ardeur du soleil.
Lorsque nous fumes réunis, nous nous communiquâmes la crainte que nous inspiroient les
caimans, et pour éviter leurs attaques, nous
jugedmes que nous n'avions rien de mieux à
faire que de monter sur l'arbre au pied duquel nous étions et d'y passer la nuit. Combien,
dans ce moment , une simple pierre à fusil et
un peu d'amadou nous auroient paru préferables à toutes les richesses de la terre! Nuit
affreuse, , nuit épouvantable, 9 tu n'étois que le
préludede toutes les misères et de tous les maux
que nous allions endurer et souffrir
jugedmes que nous n'avions rien de mieux à
faire que de monter sur l'arbre au pied duquel nous étions et d'y passer la nuit. Combien,
dans ce moment , une simple pierre à fusil et
un peu d'amadou nous auroient paru préferables à toutes les richesses de la terre! Nuit
affreuse, , nuit épouvantable, 9 tu n'étois que le
préludede toutes les misères et de tous les maux
que nous allions endurer et souffrir --- Page 394 ---
384 )
Lile, car ç'en étoit une, sur laquelle Tignorance ou la perfidie nous avoit jetés, étoil,
commc je Tai déjà dit tellement basse, qu'à
quelques endroitsprès où le sable s'étoit amonceléyony marcboit dans l'cau.T Nous l'avons parcourue dans toute sa longueur et dans toute sa
largeur sans y pouvoir trouver un scul caillou
du poids d'une once : tout n'étoit que vase ou
sable. La mer qui, partout ailleurs, dépose sur
ses rivages des signes de fécondité, montre ici
une avarice sordide et une affreuse stérilité,
et clle semble n'entourer Ces parages que pour
faire vivre les monstres qui les habitent ou
qu'elle récèle dans son scin, ct partager leur
férocité.
Nous ne pûmes donc faire defeu ce soir-là,et
nous montâmes sur notre arbre, ou chacun de
nous fit son lit à sa guisc. Pour moi, je me liai
le bras gauche à une. branche avec le seul mouchoir que j'avois, dans la crainte que queique
mouvement me vint à ne faire perdre iéquilibre pendant lc sommeil qui commençoit à me
gagner et auquel je c'dai. Malgré la géne CXtrême que jéprouvois dans ma position, jaurois sans doute passe la nuit assez tranquillement, sans Jes aboiemens et les cris continus
d'un grand nombre de caimans qui, quittant
je me liai
le bras gauche à une. branche avec le seul mouchoir que j'avois, dans la crainte que queique
mouvement me vint à ne faire perdre iéquilibre pendant lc sommeil qui commençoit à me
gagner et auquel je c'dai. Malgré la géne CXtrême que jéprouvois dans ma position, jaurois sans doute passe la nuit assez tranquillement, sans Jes aboiemens et les cris continus
d'un grand nombre de caimans qui, quittant --- Page 395 ---
3 I - 385 )
leursmarres à lentrée de la nuit, vinrent s'établir à dix pas de nous, sur le bord de l'eau,
ou nous les voyous entrer et sortir les uns après
les autres, soit pour se laver, soit pour chercher Jeur proic, que leur affreux concert devoit sans doute dloigner. Après cetté horrible
symphonie qui dura environ deux heures 7
la bande sC dispersa, toujours en suivant le rivage, et nous n'entendimes plus, que d'intervailes à autres, les mêmes cris, que l'on auroit
pu prendre tantôt pour les aboiemens des
chiens, tantôt pour des cris d'enfans, si nous
n'avions su dc quels gosiers ils partoient. Si
l'on joint à la crainte que nous inspiroit la présence de ces animaux, le supplice que nous
frent endurer les maringoins et les insectes de
toutes espèces dont CCS lieux maréeageux sont
couverts. 2 et encore une rosée froide et si abondante qu'elle nous pénétra jusqu'à la moëlle, on
smytpsprhmpardisnectis une idée destourmens affreux que nous endurâmes pendant les
douze mortelles heures que dura lobscurité.
Enfin, vers les six: heures du matin (1) un
léger crépuscule annonça le retour de la lu-
(:) Tont le monde sait que souS le tropique, les
jours, à peu de différence près, sont égaux aux naits,
--- Page 396 ---
586 )
mere. Hélas! elle ne vint que pour nous éclairer de plus en plus sur toute l'étendue denotre
misère. Nous avions bien ressenti les douleurs
aigues que nous avoient causé les picures des
taons, 'des' maringoins et des moustiques mais
nous ignorions les cffets qu'elles avoient produit sur nos visages. Le premier moment ou
nous pumes nous regarder, fut pour nous uu
véritable moment de terreur : nous n'étions
plus reconnoissables que par nos vêtemens et
le son de la voix, tant nos visages étoient changos par linflammation que toutes ces piqures
yavoient occasionné et l'extravasation du sang,
Heureusement nous avions de l'eau de mer à
discrétion ; et après nous être bien lavés, nous
éprouvâmes un peu de soulagement. Quant aux
cainans,ils étoient retournésdans) leursicloaques
au point du jour; et comme.ces aninianxn'attaquent Thomme que lorsqu'ils le rencontrent et
qu'ils ne chassent ou ne péchent guères que la
huit,nous fimes assez tranquilles de ce côté.
Pendant que nous faisions nos apprèts de
départ, la Prudence étoit allé à la découverte
de l'eau douce; il revint sans en avoir trouvé,
ce qui nous força d'avoir recours à notre flacon.
de rhum, que nous vidâmes d'une seule fois,
dans la persuasion où nous ctions que deux
xn'attaquent Thomme que lorsqu'ils le rencontrent et
qu'ils ne chassent ou ne péchent guères que la
huit,nous fimes assez tranquilles de ce côté.
Pendant que nous faisions nos apprèts de
départ, la Prudence étoit allé à la découverte
de l'eau douce; il revint sans en avoir trouvé,
ce qui nous força d'avoir recours à notre flacon.
de rhum, que nous vidâmes d'une seule fois,
dans la persuasion où nous ctions que deux --- Page 397 ---
( 38; )
heures de marche sufliroient pour nous rendre
au cher corps-de-garde. Nous nons mimes
donc en chemin, toujours en suivant la côte;
mais la chaleur du soleil que nous avions
qu'au
preszénith, 2 étoit si forte, que nous fimes
obligés de nous arrêter plusieurs fois
pour
prendre un peu de repos. Nous commencâmes
alors à ressentir les atteintes de la faim et de la
soif, surtout après avoir marché avec autant
de diligence que nous l'avions fait. Cependant
Tespérance nous soutenoit, et après une troi--
sième halte pendant laquelle nous suçâmes du
chiendent, nous nous remimes en route, et
continuâmes à marcher jusque vers les quatre
heures du soir, que Texcès de Ja fatigue nous
força à un repos absolu, 2 qui nous mit à
même de nous livrer à toute l'amertume de
notre situation. Lecapitainel Durand, le
cal Pierre et la Prudence étoient les seuls provenavoient conservé quelque force et
qui
quelque courage.Lep patron espagnol, don José, son matelot et
moi n'en pouvions plus, et nous nous étionsétendusaup pied d'une espèce degoyavier sauvage (1)
(r) Le goyavier est un arbre très-connn et trèscommun dans tontes les Antilles. Il a depuis huit jusqu'a douze pieds de hanteur, et le tronc pent aroir --- Page 398 ---
588 )
qui n'ayant point de pommes, ne pouvoit
que nous préter son ombre hospitalière.
Le capitaine et la Prudence étoient allés à
la recherche de l'eau. C'étoit dans ce moment
le premier de nos besoins, nos haleines étoient
brulantes. Au bout d'une demi heure, la Prudence vint nous annoncer avec une figure
en avoit trouvé de bonne à
rayonnante qu'il
boire. Non, jamais les sons les plus mélodieux
ne produisent une sensation aussi délicieuse
que celle que nous firent éprouver dans ce
moment ces paroles du bon la Prudence,
moi avoir trouvé de leau, capilaine li
boire. Dès ce moment plus de fatigue, plus
d'idées désespérantes ; l'eau nous tenoit lieu
de tout, et nous ne voyions rien au delà du
bonheur de pouvoir en boire tout à notre
huit à dix pouces de diamètre : son écorce est na peu
plus blanche que celle du pommicr, et ses branches
s'étendent à-peu-près de la mêne manière. Son fruit
ressemble assez à la pomme. 2 aux fenilles et à la forme
de Parbre, Oll pourroit ie prendre pour un coignassier;
est assez bon. On en
son fruit, quoiqu'un peu pâtenx,
fail d'excellentes coafitures ; mais celles que P'on fait
à Saint-Yague de Cube sont supérieures à toutes Ics
antres, et ce district en fait une des principalcs branchea de son commerce,
, et ses branches
s'étendent à-peu-près de la mêne manière. Son fruit
ressemble assez à la pomme. 2 aux fenilles et à la forme
de Parbre, Oll pourroit ie prendre pour un coignassier;
est assez bon. On en
son fruit, quoiqu'un peu pâtenx,
fail d'excellentes coafitures ; mais celles que P'on fait
à Saint-Yague de Cube sont supérieures à toutes Ics
antres, et ce district en fait une des principalcs branchea de son commerce, --- Page 399 ---
( 589 )
aise L'endroit oit nouS condnisit notre guide,
n'étoit autre chose qu'une marre située dans
un terrain bas à cent pas du rivage, ct ol
la mer, dans CCS fréquens coups de sud,
qui font la désolation et la terreur de toutes
les Antilles, avoit laissd de ses eaux. Ces caux,
déchargées d'une' partie de leurs sels par l'cffet des plantes auxquelles elles avôient donné
naissance, étoient, à un gout tsaumâtre près, assez
potables, surtout pour des gens aussi altérds
que nous l'étions, car je nc puis croire que
les rosées quelque abondantes qu'elles soient
dans. ces parages, ou bien les pluies, fussent
capables d'avoir opéré cet effet à ellgs seules.
Quoi qu'il en soit, le besoin que nous avions
de rafraichir nos entrailles T'emporta sur le
gout,et la couleur de cette cau qui étoit jaune
et chargée de vase, et nous en bumes abondamment à l'aide de nos chapeaux, qui dans
ce moment, firent l'office de verres. Mais,
comme il arrive dans ces sorles de situations,
le défaut des précautions d'usage, faillit nous
être bien funeste. Au licu de commencer par
nous avalâmes cette
nous gargarisér la houche,
eau naturellement nuisible par elle-mème, avec
tant de précipitation et en si grande quantité, --- Page 400 ---
590 )
que nos estomacs SC révoltèrent contre elle, et
la rejetèrent un instant après avec des efforts
aussi violens que ceux que produit l'émétique,
Cependant nous obtinmes un peu de soulagement eti nous aurions peut-être passéla nuit dans
cet endroit, sans la crainte des caimans. Nous
remplimes notre flacon , afin de pouvoir soulager le capitaine espagnol, qui n'avoit pu nous
suivre, 7, et nous regagnâmes , bon gré malgré, notre cher goyavier, que nous revimes
avec autant de plaisir qu'en éprouve un voyageur,! lorsqu'après une longue marche, il arrive
au lieu où il trouve un asile et un lit pour
réparer ses forces épuisées.
Comme nous n'avions point encore perdu
l'espoir d'arriver au corps-de-garde si ardemment désiré, nous nous décidâmes à passer
ette nuit comme la précédente, c'est-à-dire,
à nous percher sur le goyavier; mais il nous
fut impossible d'y faire monter notre espagnol,
Ses forces encore plus épuisées par le chagrin
car toute sa fortune consistoit dans sa barque),
que par T'age et la fatigue, l'avoient totalement
abandonné; ; ct nous fumes obligés de le laisser
au pied de l'arbre et d'en confier la garde au bon
Prudence qui, sans songer au danger,s'offrità
le veiller, Ce bon nègre étoit un véritablemodele
le goyavier; mais il nous
fut impossible d'y faire monter notre espagnol,
Ses forces encore plus épuisées par le chagrin
car toute sa fortune consistoit dans sa barque),
que par T'age et la fatigue, l'avoient totalement
abandonné; ; ct nous fumes obligés de le laisser
au pied de l'arbre et d'en confier la garde au bon
Prudence qui, sans songer au danger,s'offrità
le veiller, Ce bon nègre étoit un véritablemodele --- Page 401 ---
( 591 )
dezèle et de dévouement. Desqu'ilétoit question
d'étreutile, il nIc connoissoit ni soins ni peines,
et il n1c prenoit de repos que lorqu'il avoit rendu
à chacun de nous tous les services qui dépendoient de lui. J'ajouterai à cet éloge,quil est
tres-vraisemblable que, sans son infatigable activité,plusieurs d'entre nousauroient: succombd
sous le poids de leurs maux avant d'avoir atteint le terme de la délivrance.
Cette seconde nuit fut affreuse; et quelque
idée qu'on s'en fasse, elle scra toujours imparfaite. Au-s supplice de notre situation pendant la
précédente, il faut ajouter non - seulement la
fatigue et la diminution de nos forces, mais
encore le spectacle de notre pauvre compagnon de misère, dont la maladie empira
tellement pendant la nuit, qu'au point du jour
il se trouva presque sans connoissance. Sa foiblesse étoit telle, que nous ne pumesjamais parvenir à le mettre sur son séant. a Pendant
nous cherchions à adoucir ses souffrances,
fortuné ne s'occupoit que de nous, et sembloit
oublier ses douleurs, pour nous adresser des
paroles de consolation.
K Chers amis, nous dit-il, je sens que
(( ma dernière heure est venue $ et qu'il
(C ne me sera bientôt plus permis de par- --- Page 402 ---
3 5g2)
( tager VOS peines; quelles cpu'clles soient 9
CC gardez-vous de vous livrer au désespoir ;
K j'ai le pressentiment que vous les surmon-
(( terez toutes, et que vous ne tardercz pas
( à obtenir la récompense due à votre pa-
(( tience et à voire courage; pour moi, en
(C vous quittant, j'éprouve une bien grande
K consolation, celle de penser que jermeurs
R entouré de chrétiens qui,en rendant à la
(( terre ma dépouille mortelle, uniront leurs
(( prières à celles que j'adresse au père de tous
(( les hommes, pour qu'il daigne me recevoir
< dans le sein de sa miséricorde >,
Ce furent les dernières paroles que prononça
notre pauvre camarade; cependant il conserva
sa connoissance jusqu'au dernier moment, et
ne cessa de prier qu'en rendant le dernier
soupir. Il tenoit à la main un scapulaire qu'il
portoit souvent à la bouche; et ce n'est qu'au
moment ou il ly laissa tout-à-fait, que nous
nous aperçàmes qu'ilavoit cessé de vivre. Ainsi
finit, cet homme de bien, dont la mort en SUSpendant un instant le sentiment de nos propres
douleurs, ne fit que rendre plus vive celle que
nous causoit sa perte.
Notre premier soin, dès que nous fumes certains qu'il avoit rendu le dernier soupir, fut
main un scapulaire qu'il
portoit souvent à la bouche; et ce n'est qu'au
moment ou il ly laissa tout-à-fait, que nous
nous aperçàmes qu'ilavoit cessé de vivre. Ainsi
finit, cet homme de bien, dont la mort en SUSpendant un instant le sentiment de nos propres
douleurs, ne fit que rendre plus vive celle que
nous causoit sa perte.
Notre premier soin, dès que nous fumes certains qu'il avoit rendu le dernier soupir, fut --- Page 403 ---
(5 595 )
de nous occuper de ses fnnérailles: Son habit,
dans Tune des poches doquel nous trouvâmes
une loupe ou lentilie assez semblable à celles
dont les horlogers font usage pour examiner leurs mouvemens, lui servit de suaire,
et à l'aidé de nos mains et de notre manchette,
nous parvinmes à lui creuser dans le sable
une fosse assez profonde dans laquelle nous
le déposàmes, après avoir récité sur sa tombe
que nous ornâres du signe sacré de la rédemption, des prières à l'usage des morts.
Cette triste etlugabreodrénonies qui en apparence,auroit diaffoiblir nos forces, et diminuer"
notre courage 2 produisit l'effet contraire : elle
nous donna dela vigueur et redoubla notre énergjie,tant il est vrai que la prièrc, en rapprochant
l'ame de son créateur, l'ennoblit, lélève, et la
fail en quelque esorte participer de sa puissance.
Je viens de dire, que nous avions trouvé
une lunette dans une des poches du capitainc,
dont il se servoit pour lire dans ses heures.
Cc fut à CC meuble que nous avions VuL vingt
fois dans ses mains, sans songerà l'usage que
nous en pouvions faire, que nous dûmes nôtre
conservation, caril lest certinaquenosnaurions
pu passer la nuit suivante de la même manière que les précddentes, sans être exposés --- Page 404 ---
594 )
a devenir tot ou tard la proie des caimans
qui, à notre grand étonnement, avoient respecté les derniers instans du capitaine, ce que
nous attribuâmes à cette répugnance commune
à tous les animaux, même les plus féroces,
qui semble les tenir dloignés du théâtre de la
destruction.
Notre premier soin, quand nous jugeâmes
que le soleil étoit à peu-près à sa plus grande
hauteur fut, à l'aide de notre lentille, de lui
dérober un de ses rayons, et de faire un grand
feu, que M. Prudhomme et moi eumes le soin
d'entretenir, pendant l'absence de nos quatre
autres compagnons qui étoient allés à la decouverte et qui ne revinrent qu'au coucher
du soleil. ils étoient excedés de fatigue, et dans
un état presquc voisin du désespoir. Non-seulement, ils n'avoient trouvé 1li eau, ni vivres,
mais ils avoient encore aquis la certitude que
nous n'étions point en terre ferme, mais bien
sur une ile quitbordoit la côte, et en dtoit srparce par un caual d'environ trois lieues de
large.
Cette découverte, toute désespérante qu'elle
étoit, produisit cependant un bon effet. Elle
nous tira de la cruelle incertitude oir nous étions
depuis trois jours,situation mille fois plus pé-
li eau, ni vivres,
mais ils avoient encore aquis la certitude que
nous n'étions point en terre ferme, mais bien
sur une ile quitbordoit la côte, et en dtoit srparce par un caual d'environ trois lieues de
large.
Cette découverte, toute désespérante qu'elle
étoit, produisit cependant un bon effet. Elle
nous tira de la cruelle incertitude oir nous étions
depuis trois jours,situation mille fois plus pé- --- Page 405 ---
595 )
nible que la conviction que nous venions d'acquérir de la réalité de notre malheur, ct nous
força à IIC chercher désoriais notre salut que
dans nos propres ressources. Après y avoir
réfléchi, nous reconnûmes bientôt qu'il ne nous
restoit qu'un seul moyen de salut; c'étoit la
construction d'un radeau; mais s comment
faire pour parvenir à l'exécution? je l'ai déjà
dit, l'ile sur laquelle nous étions, étoit une
terre basse 1 qui ne nourissoit que des lianes
et quelques arbustes qui, en quelque quantité
que nous les eussions réunis, n'auroient jamais
pu former un corps assez solide pour nous
porter et résister à la mer qui étoit très-houleuse dans ce canal. Il y avoit bien à la vérité
quelques arbres répandus cà et là sur les parties
les plus dlevées, mais outre qu'ils étoient éloignés du rivage, nous n'avions point les outils
et instrumens nécessaires pour les abattre, et
les exploiter. Néanmoins 2 cette idde étoit si
séduisante, que nous ne pouvions y renoncer;
et à force de nous en occuper 2 nous finimes
par nous persuader de la possibilité de l'exécution au point qu'aucun de nous ne douta
au bout d'une heure, de la certitude de.s son
salut. Les malheureux ne sont pas difficiles en
espérance. Ils ne voient dans tous les projets --- Page 406 ---
2 596)
qu'ils enfantent > que le terme de leurs maux
C'estla que viennent aboutir toutes leurs combinaisons, et ni les circonstances qui peuvent les
empécher d'y arriver, ni les obstacles qui peuvent survenir, ne peuvent les arrêter un seul
instant. Leur csprit refuse même d'yréfléchir.
il les rejette aussitôt dans la crainte de voir
se dissiper l'illusion flatteuse qui les console,
et s'émousser pour un instant le sentiment de
leurs misères.
Ces douces idées, jointes à la certitude de
pouvoir passer une bonne nuit, couchés et
allongés sur le sable, entourés de bons feux,
et sans avoir rien à redouter des caïmans dont
le voisinage nous avoit tant effrayd la première
nuit ; ces idées, dis-je, nous firent pour ainsi
dire trouver délicieux le repas que nous fimes
quoiqu'il ne fit composé que d'herbes et de
chiendent. Nous nous désaltérâmes à la marre,
mais avec plus de précaution que la veille;
de sorte que nous ne fames pas antant incommodés. Nous fines ensuite trois feux, dans le
centre desquels nous nous couchâmes. Un de
nous veilloit pour entretenir le feu , et au bout
d'un certain temps, il étoit relevé par un autre.
Nous passâmes ainsi une excellente nuit, qui
fut non-seulement exempte dinquiétudes, mais
'herbes et de
chiendent. Nous nous désaltérâmes à la marre,
mais avec plus de précaution que la veille;
de sorte que nous ne fames pas antant incommodés. Nous fines ensuite trois feux, dans le
centre desquels nous nous couchâmes. Un de
nous veilloit pour entretenir le feu , et au bout
d'un certain temps, il étoit relevé par un autre.
Nous passâmes ainsi une excellente nuit, qui
fut non-seulement exempte dinquiétudes, mais --- Page 407 ---
597 )
encore embellie, , par tout ce que lespérance
a de plus séduisant.
Le. lendemain, nous nous réveillâmes frais
et dispos; ; et nous nc nous occupames que de
mettre notre projet à éxécution. Un peu d'eau
douce que Tinfatigable la Prudence recueillit
sur lcs artichauts sauvages dont jai parlé, vint
encore ajouter à notre bien aise 2 et augmenter nos espérances; ; mais comme nous étions
sur le côté de T'ile opposé à la terre, nous
primes la résolution de la traverser dans toute
sa largeur ; cette entreprise n'étoit pas sans difficultés 7 puisque nous marchâmes toute la
journée avant d'arriver à l'autre rive qui n'étoit
pas dloignée de plus de deux lieues du point d'oi.
nous étions partis, mais nous préferâmes ce parti
dans! la crainte dene pouvoir doublerlap pointe de
lile sur un radeau qu'ilest toujours impossible
de gouverner, , lorsqu'il éprouve un obstacle
contraire à la route vers laquelle on le dirige.
Ce ne fut pas sans jeter un dernier regard
sur la tombe de notre pauvre patron ni
sans honorer sa mémoire de nos regrets, que
nous - quittâmes ce lieu témoin tout à la fois
de notre déscspoir et de notre retour à T'espérance; mais le projet que nous avions formé,
avoit tant de charmes pour nous, qu'il réunit --- Page 408 ---
I 5g8 )
bientôt toutes nos idées. En effet il étoit
notre unique espoir ct notre dernière ressource. Sans cesse nous nous en entretenions
en marchant; nous en parlions même comme
d'une chose dont l'exécution étoit sûre, et
c'est ainsi que nous ranimions notre courage
et que nous retrouvions une nouvelle vigueur.
Dans toutes les circonstances et dans tous les
états de la vie, l'homme aime à se bercer de
chimères; souvent même on le Voit quitter
des plaisirs réels dont il jouit, pour chercher
à s'en créer de nouveaux. Insensé qu'il est,
il veut empiéter sur les droits du malheur!
En effet l'illusion est le domaine des infortunés, c'est pour eux seuls qu'elle est réellement un bonheur, c'est par elle seule que
s'adoucit le sentiment de leurs maux, c'est
à son aide enfin, qu'ils parcourent le vaste
champ de l'adversité, et parviennent quelquefois à en atteindre le terme.
Nous arrivâmes enfin de l'autre côté de
notre ile après une marche de plus de sept
heures. Nous étions dans un état pitoyable.
Nos pieds déchirés par les ronces, commnençoient à nous refuser tout service, et ceux
d'entre nous qui portoient des bottes, avoient
les jambes tellement enflces, qu'il fallut couper
qu'ils parcourent le vaste
champ de l'adversité, et parviennent quelquefois à en atteindre le terme.
Nous arrivâmes enfin de l'autre côté de
notre ile après une marche de plus de sept
heures. Nous étions dans un état pitoyable.
Nos pieds déchirés par les ronces, commnençoient à nous refuser tout service, et ceux
d'entre nous qui portoient des bottes, avoient
les jambes tellement enflces, qu'il fallut couper --- Page 409 ---
(1509 -
)
le cuir pour leur douner un peu de soulagement. Mais quelques fussent nos souffrances,
un seul regard jeté sur la côte qui étoit devant
nous, vint en suspendre le sentiment, et une
fumée noire et épaisse que nous vimes s'élever
dans les airs à travers les arbres qui bordoient
lerivage, transforma cette contrée à nos yeux,
en un nouvel Eden surlequelnotre imagination
nous promettoit déjà l'oubli de tous nos maux
et tôutes les jouissances de la terre promise.
Après nous être satures d'herbes et de racines s nous nous mimes à louvrage. Les
plus forts attaquérent les arbres par les racines 2 les autres les dépouillèrent de leur
écorce, ou allèrent chercher des lianes. Enfin
lorsque tous nos matériaux furent réunis,
nous nous livrâmes au travail avec une ardeur dont notre position seule peut donner
une idée.
La nuit étant venue
interrompre nos travaux, 7 nous allumâmes nos feux et songeâmes
à prendre un repos que la marche et le travail nous avoient rendus, plus que jamais né.
cessaire: aussi enjouimes nous dans toutesa plé.
nitude,j jusqu'au moment our l'aurore en nous
enlevant aux çharmes d'un sommeil embelli --- Page 410 ---
(400 )
par les songes Jes plus rians, vint embellir notre réveil de tout CC que l'imagination
a de plus décevant et de plus séductear.
Résolus à partir dès lelendemain matin, nous
nous occupâmes de la construction de notre
radeau. Les matériaux étoient en place, il
ne s'agissoit plus que de les mettre en ceuvre.
Le capitaine fut notre ingénieur. Il commença
par nous faire attacher nos pièces de bois
les unes aux autres avec les écorces ct les
lianes dont nous avions fait provision, et
c'est ainsi que nous réussimes peu-à-peu à
former une. espèce de bateau plat, à l'un des
bouts duquel nous parvinmes à attacher une
dernière pièce de bois dont nous nous proposâmes de nous servir comme d'un gouvernail. Ce travail terminé, nous amarràmes
fortement notre chef-d'euvre sur le sable, et
nous allâmes ensuite nous coucher non loin
delà, tournant nos regards vers celte terre,
l'objet de tous nos voeux, de tous I1OS désirs,
et sur laquelle nous espérions : trouver unl
terme à notre infortune et à 1OS longues et
cruclles souffrances.
Hélas! la coupe du malheur n'étoit pas encore épuisée pour nous, et il nous falloit
é, nous amarràmes
fortement notre chef-d'euvre sur le sable, et
nous allâmes ensuite nous coucher non loin
delà, tournant nos regards vers celte terre,
l'objet de tous nos voeux, de tous I1OS désirs,
et sur laquelle nous espérions : trouver unl
terme à notre infortune et à 1OS longues et
cruclles souffrances.
Hélas! la coupe du malheur n'étoit pas encore épuisée pour nous, et il nous falloit --- Page 411 ---
(4or)
avant de la vider, parcourir lentement
les degrés de
tous
Tinfortoue, eL arriver ainsi au
dernier terme du désespoir.
Nous dormious depuis deux ou trois lieures
entourds de feux nombreux que nous avions allumés et dont l'entretien étoit confiéà La
dence,
Prulorsque nous filmes subitement réveillés par lebruit et les éclats de la foudre
qui grondoit sur nos tètcs. Le ciel étoit en
les nuages amoncelds les uns sur les autres feu,
fléchissoient des couleurs
replus ou moins sombres, plus ou moins
éclalantes, en raison
qu'ils étoient plus ou moins
rizon étoitsi
opaques, el T'horapproché de nous que nous
vions nous considérer
pou.
volcan.
comme au sein d'un
Notre première idée sC porta naturellement
vers notre cher radeau.
il
été le centre de toutes Jusqu'alors
avoit
dans
nos esperances, 2 mais
ce moment, il devint celui de toutes nos
craintes, de toutes nos allarmes. Comme
l'ai dit, nous l'avions amarré ct construit je
le bord de la mer, mais comme clle
sur
s'dlevoit
prodigieusement, et qu'elle venoit se rouler
avec fureur jusqpu'au pied de la petite éminence oùt nous étions, nous nous
à chaque instant si elle auroit
demandions
respecté le foible
--- Page 412 ---
(402 )
monument de notre industric, et la dernière
planche de notre salut. Hélas! nos craintes"
n'étoient que trop bien fondées. L'onde avare
l'avoit entrainée au fond de ses abymes, ctil
ne nous resta d'autre ressource au retour de
la lumière que le désespoir et la nort.
A cette vuc, nous demeurâmes immobiles
et anéantis, et nous restàmes plusieurs heures
sansavoir le courage de nous parler, et encore
moins celui de rien entreprendre. A cette a C
freuse situation, vint encore se joindre un autre
fléau. Jusques-là, notre santé à tous s'étoit
assez bien conservée. Au malaise près, suite
inévitable de notre position, nous avions toujours trouvé assez de force pour résister jusqu'à ce moment à tous les genres de besoins
que nous éprouvions; nais lorsque nous nous
vimes Cll un instant déçus detoutes nos espérances, ces forces et ce courage qui nous avoient
soutenus jusqu'alors, nous abandonhèrent tout
à coup, et nous tombames dans un état de
stupidité quinous auroitinfailliblement conduits
à la mort, si ce sentiment qui rappelle toujours l'homme vers le soin de sa conservation
n'étoit revenu donner un peu d'énergie à
nos coeurs prêts à cesser de battre.
(( Allons, dit le capitaine Durand en Se
Cll un instant déçus detoutes nos espérances, ces forces et ce courage qui nous avoient
soutenus jusqu'alors, nous abandonhèrent tout
à coup, et nous tombames dans un état de
stupidité quinous auroitinfailliblement conduits
à la mort, si ce sentiment qui rappelle toujours l'homme vers le soin de sa conservation
n'étoit revenu donner un peu d'énergie à
nos coeurs prêts à cesser de battre.
(( Allons, dit le capitaine Durand en Se --- Page 413 ---
(405
levant et avec un accent presque voisin du
désespoir, tout est ligitime lorsqu'il est question de conserver sa vic. Dans Pétat oil nous
sommes 7 il faut manger, autrement de six
que nous voilà, encore il n'y en aura pas un
ell vie dans huitjours, et Rous serons tous morts
comme des enragés. In'y a donepasalalancer,
un de nous doit par sa mort assurer le salut
des autres, ctj'ai choisi la victime. En prononçant ces terriblcs mots, il saute sur le
pauvre La Prudence, le saisit aux chereux, et
faisant brandir le sabre qu'il tenoit de l'autre
main, il est prét à frapper notre inforluné*
compagnon, lorsqu'un cri d'horreur et d'dpouvante que nous poussons lous à la fois, arrête le bras homicide et donne le temps à la
victime de se dégager de la maiu qui la retient
Mais, quel parti va-t-elle prendre? Jeune
et plus robuste encore à elle seule que nous
ne le sommes tous ensemble, cherchera-t-clle,
profitant de tous ses avantages à désarmer et
à terrasser à son tour le barbarc qui a voulu
ligorger et dont la main le menace encore? en
ull mot qui de la vengeance ou de la g'nérositél'emportera dans son coeur? Hélas, le pauvre La Prudence sera plus que généreux ! il
pourroit faire trembler son ennemi auquel le --- Page 414 ---
(404)
for homicide vient d'échapper des mains 3
h4 bien ! il va supplier, demander la vie
ct si son bourreau la lai refuse, son attitude,
car il està genoux, annonceque pour dernière
preave des so:i devouement, il est prét à faire
lesnorilineddesa vie;c'est à nous tousquilparle,
c'est nous tot.S qullimplore: ômaitres blancs!
pous pas! tuyermoi, paurre. la Prudence,fuire toutpourblaics ; bon dieu secourir nous!
Que d'extrèies dans la nature, et comme
elle se plait souvent à les réunir dans le même
individu! Que de sentimens opposts agitèrent
enl un instant l'ame du capitaine Durand,
dont le ccour étoit naturellement bon, sensible et goncreux, et avec quelle étomante rapidité il passa de la férocité aux doux sentimens de la pitié et de Thumanité!Il n'a plus
la force de se soutenir, il chancèle, il tombe,
mais c'est dans les bras de soIL negre, de celti
qui va devenir son frère, son ami pour la
vie., Il le serre contre son coeul', bientot leurs
larmes se confondent, les nôtres coulent abondaiment, et Ce lieu, qui tout à Theure Cioit
sir fe point de devenir le thedtre du meurire
le plus horrible, devient Cll ti1l instant celui
du triomphe de Thmanité.
Rinis epur'allous-nous faire? Nos forces seut
bras de soIL negre, de celti
qui va devenir son frère, son ami pour la
vie., Il le serre contre son coeul', bientot leurs
larmes se confondent, les nôtres coulent abondaiment, et Ce lieu, qui tout à Theure Cioit
sir fe point de devenir le thedtre du meurire
le plus horrible, devient Cll ti1l instant celui
du triomphe de Thmanité.
Rinis epur'allous-nous faire? Nos forces seut --- Page 415 ---
(405) )
épuisces, et nous scront tous morts de faim,
même avant d'avoir pu réunir tous les matériaux nécessaires à la construction d'un autre
radeau; la providence prendra encore pitié
de nous, et l'instrument dont elle se servira
pour assurer notre délivrance, sera le même
liomme qui, il n'y a qu'un moment, étoit
destind au plus affreux de tous les sacrifices.
En cffet, il accouroit vers nous à toutcs
jambes, la joie lui ôtoit la parole. Le capitaine
el le provençal Pierre le suivirent et nous nous
trainâmes bientôt après sur leurs pas. Mais ! de
quel transportne fames nous pas saisis à la vue
d'un gros et long caiman, étendu sans vie sur le
bord du rivage, et que la mer ell se retirant
y avoit déposé? Nulle odeur désagréable, des
chairs vives et blanches, comme s'il venoit de
mourir. Faire du feu, rôtir ce que nous youlions manger, faire passer des tronçons à la
fumde pour conserver ce précieux don de la
providence, tout cela fut l'affaire d'un seulinstant. Quelrepas délicieux'quelle saveur nouslui
trouvâmes! et de quel ardeur il fut suivi dans
le travail que nous entreprimes!
Le lendemain au soir, nous avions réuni
autant de bois qu'il nous en falloit pour la
construction d'un second radeau, et le pluic --- Page 416 ---
4os
diflicile de notre ouvrage étoit fait. Nous ne redoutions plus qu'une seconde tempête. Du
reste, le caiman nous nourrissoit abondamment et nous ne souffrions que de la soif.
Mais nous étions habitués à l'eau saumâtre
et en en buvant souvent et en petite quantité,
nouséprouvions un grand soulagement sans en
être beaucoup incommodés.
Enfin, nous arrivâmes au terme de notre entreprise, et
aprèsune nuit tranquille suivie d'un magnifique
soleil, nous nous confiâmes à notre fréle machine
après avoir prononcé en commun la prière
la plus ardente et la plus sincère. Nous mimes
huit heures à faire les trois lieues qui nous
séparcient de la terre ferme. Nous étions partis
en priant, nous arrivames en priant. Un
instant apres, se Gt entendre le beuglement
d'un taureau, mais comme nous' nous trouvions sur la lisière d'une forêt, nous nous
détermindmes à y entrer et à marcher vers le
point d'oir le son étoit parti. Ce ne fut néanmoins que le lendemain, que nous arrivâmesà
une hatte habitée par une famille créole qui y
tenoit une espèce de cantine, où les soldats dun
poste voisin, qui étoit sans doute le corps de
garde dont nous avoient parlé les Anglois, venoient s'approvisionner.
trouvions sur la lisière d'une forêt, nous nous
détermindmes à y entrer et à marcher vers le
point d'oir le son étoit parti. Ce ne fut néanmoins que le lendemain, que nous arrivâmesà
une hatte habitée par une famille créole qui y
tenoit une espèce de cantine, où les soldats dun
poste voisin, qui étoit sans doute le corps de
garde dont nous avoient parlé les Anglois, venoient s'approvisionner. --- Page 417 ---
(407 )
L'oflicier du poste ayant su notre arrivée, 2
vint nous voir, et il eut la complisance de
nous procurer des mulets avec lesquels nous
nous rendimes en deux jours à Balavano, et
de là à laHavanne oi je trouvai chezMonsicur
Trabuc, receyeur des droits dus gouvernement
françois sur les prises, et faisant les fonctions
de Consul, tous les secours de Thospitalité la
plus frariche et la plus cordiale. Mes compagnons n'eurent pas moins à se louer de lui,
il les logea,, coucha et nourrit, jusqu'au moment où chacun d'cux, put exister par ses
propres ressources.
Pour moi, dont desi longues fatigues avoient
altéré la santé, je ne fus en état de repasser en
Europe qu'un mois après mon arrivé; au bout
de ce temps, 7 je pris passage sur une balandre espagnole qui partoit pour Cadix, où j'arrivai le 15 nivose an 7. C'est de cette ville
que j'adressai au ministère de la marine toutes
les notes quej'avois recueillies et mises en ordre, et dont une partie m'a servi à écrire ce
voyage qui, s'il n'est pas d'une bien grande
utilité, ne paroitra peut être pas au lecteur
dépourvu de tout intérêt.
FIN --- Page 418 ---
ERRATA.
Note de la pag. Ire- 2 5e.ligne, au mot emplois, lises employés
Page 104 et autres, Ge, ligne, au mot Saint-Jacques 2 lisez
San-Yago ,ou Saint-Yague, toutes les fois qu'il se présentera.
Page I17, 23e. ligne, au mot n'aas, lisezn'apas.
Poge 119, 17e-ligne, au mot convenance, lisez connivences.
Page 157, 5c. ligne, au mot lui, ajoutes disois.
pag. Ire- 2 5e.ligne, au mot emplois, lises employés
Page 104 et autres, Ge, ligne, au mot Saint-Jacques 2 lisez
San-Yago ,ou Saint-Yague, toutes les fois qu'il se présentera.
Page I17, 23e. ligne, au mot n'aas, lisezn'apas.
Poge 119, 17e-ligne, au mot convenance, lisez connivences.
Page 157, 5c. ligne, au mot lui, ajoutes disois. --- Page 419 ---
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(E) --- Page 420 ---