--- Page 1 ---
A --- Page 2 ---
S
a
S
Jolm Carter Orotun.
- --- Page 3 --- --- Page 4 ---
At Ista
* --- Page 5 --- --- Page 6 --- --- Page 7 ---
Rich h.344.
T R AITÉ
DE
LA
CULTURE
DU N OPAL,
ET DE ZEDUCATIO N
DE LA COCHENILLE
Dans les Colonies Françaifes de PAmérigue 3
PRÉCÉDÉ D'UN
VOYAGE A GUAXACA.
P R E MIE RE PARTIE. --- Page 8 ---
: T
€
- --- Page 9 ---
E
T R AIT
DE LA CULTURE
DU NOPAL,
N
ET DE FEDUCATIO
DE TA COCHENILLE
Dans les Colonies Françaifes de PAmériques
PRÉCÉDÉ D'U N
VOYAGE A GUAXACA,
PAR M. THIERY DE MENONVILLE, Avocat en Parlement, ,
Botanifte de Sa Majefté Très-Chrétienne.
Auguel on a ajouté une Préface, des Notes 6 des Obfervations
relatives à la culture de la Cochenille, avec des figures coloriées.
LE tout recueilli & publié par le Cercle des Philadelphes
ifle & côte St. Domingue.
établi au Cap-Français,
AU CAP-FRANÇAIS,
Chez la veuve HERBAULT, Libraire de Monfeigneur
le Général, & du Cercle des Philadelphes.
à PARIS,
Chez DELALAIN, le jeune, Libraire 2 rue St. Jacques:
& 2 B O R D E A U X,
BERGERET, Libraire, rue de la Chapelle St. Jean;
Chez
MDCCLXXXYIK --- Page 10 ---
Ve --- Page 11 ---
SOUSCRIPTION
PROPOSÉE par le Cercle des Philadelphes 2 pour
rÉdition des Ouvrages de feu M. THIERY DE
MENONVILLE, Botanife breveté du Roi, à SaintDomingue,fur la culture du Nopal 6 de la Cochenille dans les Colonies françoifes de PAmérique.
LEs Inftituteurs du Cercle des Philadelphes fe
font propofé 2 en fe réuniffant, de conférer
fur la Phyfique 7 l'Agriculture, 2 Ia Médecine &
!Hiftoire naturelle. (1)
Leur but a été de former un dépôt de toutes
les obfervations, mémoires 2 traités fiir tous
les objets qui intéreffent la Colonie de SaintDomingue.
Ils ont cherché à fe lier avec toutes les perfonnes qui pouvoient, par leur zèle & par leurs
connoiflauces, les aider dans l'exécution de leur
projet.
Une noble émulation a fecondé leurs vucs ; lc
Ccrcle a déjà raffemblé une quantité de mémoires
intéreffans, qui, fans cct établiffement, auroient
fans doute été perdus 2 ou feroient devenus la
(1) Voyez le profpectus de cette Société, fon progranme
& fos ftatuts:
a iij
voient, par leur zèle & par leurs
connoiflauces, les aider dans l'exécution de leur
projet.
Une noble émulation a fecondé leurs vucs ; lc
Ccrcle a déjà raffemblé une quantité de mémoires
intéreffans, qui, fans cct établiffement, auroient
fans doute été perdus 2 ou feroient devenus la
(1) Voyez le profpectus de cette Société, fon progranme
& fos ftatuts:
a iij --- Page 12 ---
VI
Sowrexyrrrox
pâture des infades; il
dignes d'être
s'occupe à les rendre
préfentés au Public.
Le Cercle avoit été affez heureux
vrer le manuferit
pour récoula culture du
original de M. THIERY, fur
Nopal & l'éducation de la
nille; il vient de fe
Cochecontenant fon
procurer un manufcrit (1)
forme un
Voyage au Mexique : ce recueil
noître
ouvrage complet, qui doit faire connille, l'importance de la culture de la
2 & les procédés qui
Cocheculture.
conviennent à cette
Le cercle ne s'eft point
qu'il poffédoit cet
empreffé d'annoncer
vouloit conftater ouvrage la
précieux, parce qu'il
obfervations du
jufteffe & l'exadjtude des
favant Botanifte
s'affiurer fi la culture de la
françois 2 &
au Cap, comme elle avoit cochenille réuffiroit
Prince, fous fa direétion. réufli au Port-au.
Plufieurs Membres Ont été nommés
ver le Nopal
pour cultide la Cochenille cochenillifere, & fuivre l'éducation
; le fuccès a paffé leurs
rances, & deux récoltes (2) faites
efpeen moins de
fon (1)I affocié, en a obligation aux foins de M. D'ANGERVILLE,
chevalier (2) Une de ces récoltes a été faite en
de BRAS, capitaine des
préfence de M. le
de M. le comte D'AGOU, licutenant vaiffeaux de Sa Majeftés,
TOUZARD, lieutenant-colonel du de vaiffeau 3 de M. de
de MALOUETTE, commiffaire de la régiment du Cap; de M.
marine, & de pluficurs
-
I affocié, en a obligation aux foins de M. D'ANGERVILLE,
chevalier (2) Une de ces récoltes a été faite en
de BRAS, capitaine des
préfence de M. le
de M. le comte D'AGOU, licutenant vaiffeaux de Sa Majeftés,
TOUZARD, lieutenant-colonel du de vaiffeau 3 de M. de
de MALOUETTE, commiffaire de la régiment du Cap; de M.
marine, & de pluficurs
- --- Page 13 ---
SOUseXIPTION.
VII
cinq mois 7 confirment les procédés établis par
M. THIERY, & fuffifent pour encourafer les
Colons à adopter cette riche branche de commerce & de culture.
Mais ce n'étoit point affez pour le Cercle des
Philadelphes, d'avoir répété & conftaté les expériences & les obfervations de M. THIERY; il a
cru que l'utilité publique exigeoit qu'il fit connoître un ouvrage intéreffant pour la Colonie 7
& curieux pour les Naturaliftes 2 qui défirent
depuis long - temps des détails 8 des renfeignemens fur la Cochenille.
Après avoir rédigé l'ouvrage de M. THIERY,
le Cercle a cru devoir ajouter les obfervations
qui lui ont été fournies par les Membres chargés
de la culture du Nopal & de la Cochenille. Ily
joindra des planches qui repréfenteront : 1°. plufieurs efpèces de Caêtes : 2°, la Cochenille dans
les différentes époques de fon exiftence.
Les Souferipteurs font affurés que l'ouvrage
leur fera livré avant la fin de l'année prochaine.
La Société s'engage à leur fournir avec le traité
relié, qui formera un volume in-8°., 2 des plants
du Nopal & de la graine de Cochenille.
officiers de la marine : le Cercle a envoyé un échantillon de
cette récolte à MM. les adminiftrateurs, & il a reçu une
réponfe faite pour encourager fon zèle, & l'indemnifer dee
facrifices qu'il fait pour fe rendre utile.
a iy --- Page 14 ---
VIII
SOUsCRIRTION
Le prix de la
livres;
foufeription fera de
argent des Colonies.
trente-trois
On foufcrira chez M.
perpétuel du
PRÉVOST, fecrétaire
Cercle.
- Le nom de MM. les
à la téte de l'ouvrage Souferipteurs fera inferit
En
par ordre
publiant ce
alphabétique.
&
traité, qui manquoit à la
nique
au Nouveau - Monde, le
botanon-feulement à la Colonie les
Cercle offre
ter le nombre de fes cultures moyens d'augmenfenter une nouvelle
; mais il croit prébranche de
peut étre auffi utile à la Colonie commerce, 7 qui
nç fait en cela que fuivre les
qu'à l'Etat : il
éclairé qui
vues (r) du Minifre
gouverne les
Monarque bienfaifant Colonies 2 & celles di
celui de fes
qui fait fon bonheur de
peuples.
(1) Voyez le profpeéus du Cercle,
cultures moyens d'augmenfenter une nouvelle
; mais il croit prébranche de
peut étre auffi utile à la Colonie commerce, 7 qui
nç fait en cela que fuivre les
qu'à l'Etat : il
éclairé qui
vues (r) du Minifre
gouverne les
Monarque bienfaifant Colonies 2 & celles di
celui de fes
qui fait fon bonheur de
peuples.
(1) Voyez le profpeéus du Cercle, --- Page 15 ---
ceE a
LIS T E
De MM, les Souferipteurs à l'Ouvrage de feu
M. THIERYDE MENONVILLE, Botanifte
bréveté du Roi à St. Domingue.
MM.
A
ARTAUD, entrepreneur des bâtimens du Roi, an Cap.
AUVRAI, négociant au Cap. pour 3 exempluires.
AUDIGER ( GUILLAUME), habitant au port de Paix.
ANDRAU (THOMAS), habitant au méme lieu.
B
BONGARDS, (le préfident de) ancien intendant de SaintDomingue.
BERTRAND DE St. OUENS, commiflaire bréveté du Roi
pour les arrofemens de Lartibonite, affocié colonial da
Cercle.
BERTRAND DU PLATTON 7 habitant à Lartibonite.
BOURON, confeiller au confeil-fupérieur du Cap.
BOUVIER, apothicaire du Roi au Port-au-Prince,
BEAUCLAIR, maitre en chirurgie.
BATTARD, habitant.
BLANC, négociant au Cap.
BARILLON, négociant au méme lieu.
BALLAI, chirurgien du Roi au port de Paix.
BUSSON, juge du fiége royal du Cap.
C
CONSTARD, (de) ) colonel d'infanteric. 9 commandant en
fecond de la partie du Sud, & commandant général par
interim.
CHEVALIER LA MARTRE, négociant aul Cap.
CELORON, capitaine au régiment du Cap. --- Page 16 ---
X
ZIs T E
MM. CHANERE P'AGRICULTURE
COKBURNE
BELIN
(de)chevalier de St. Louis.
nial du DE Cercle. VILLENEUVE, habitant au Limbé, aflocié coloDU PETIT HOUARS,
au Limbé,
chevalier de St. Louis, habitant
BARRÉ DE St. VENANT,
ODELUCO, membre du membre du Cercle,
JUMELIN
Cercle.
DE LA COMBE, DUCATEL, habitant à Maribaroux.
LABORIE,
chevalier de St. Louis.
avocat, fecrétaire de la chambre.
CARLES, avocat au confeil
CASTILLON,
fupérieur du Cap.
CHAMBLAIN, chirurgien-major confultant du Roi.
CAMUZAT DE direéteur de la pofte aux lettres du Cap,
CASENAVE, MAUROT, négociant aul Cap.
demeurant aut Cap.
COUSTANT, procureur du roi au
CORBIERE, (de la) rédacteur des Fort-Dauphin. feuilles
Guadeloupe.
caraibes à la
CASA MAJOR, notaire all Cap.
CROUSEILLES, négociant au Cap.
CADOUCHE, CAIROU,
(de) habitant au quartier Morin.
commandant chevalier de l'ordre royal & militaire de
lcs milices au Cap.
St. Louis,
CHABERT, habitant à Jacqnery.
CAZARETTE,
chirurgien au Cap,
CHAMBRE du Commerce.
D
DUGRÉS, (feu M. ) chevalier de l'ordre
de St. Louis, lieatenant de roi &
royal & militaire
au Cap, affocié honoraire du Cerclc. commandant par interim
DUBRI, chirurgien major,
DODEWAL, habitant
infpeéteur des caux de
aul Grand-Baflin,
Boynes,
DARMAUDIN, maitre en chirurgie.
CAZARETTE,
chirurgien au Cap,
CHAMBRE du Commerce.
D
DUGRÉS, (feu M. ) chevalier de l'ordre
de St. Louis, lieatenant de roi &
royal & militaire
au Cap, affocié honoraire du Cerclc. commandant par interim
DUBRI, chirurgien major,
DODEWAL, habitant
infpeéteur des caux de
aul Grand-Baflin,
Boynes,
DARMAUDIN, maitre en chirurgie. --- Page 17 ---
DES SOUSCRIPTEURS,
XI
MM.
DUSTON, habitant à la Petite-Anfe.
DAUSSIGNÉ (le marquis.)
DELAIR, négociant aul Cap.
DEVEZE, maitre en chirurgie.
DODAL, chirurgien au Cap.
DEFAY, (la dame) habitante à la Grande-Rivière,
DUCATET, apothicaire, membre du Cercle anl Cap,
DUMONT D'ENTRAGUES, apothicaire.
DUFOUR, aide-major au régiment du Cap.
DUGRAVIER, procureur de l'habitation Choifeuil à la PetiteAnfe.
DENIS & DALLEST, négociants au Cap.
DALCOURT DE BELZUM, confeiller honoraire aul confeil
fupéricur du Cap.
DUPONT DEGAUT, habitant à Maribaroux.
DORLIC, habitant aul même lieu.
DURANTON, écrivain principal, faifant fonétion de commiffaire au Fort-Dauphin.
DESCHAMPS 2 avocat & fubftitut de M. le procureurgénéral du Roi aul confeil fupéricur du Cap.
DEBION, habitant au Port-de-Paix.
DELAHAYE, (l'abbé) curé aul Dondon, affocié colonial
du Cercle.
D'INGRANDE, (le comte ) habitant au fond des negres,
aflocié colonial du Cercle.
F
FONTANGE. , (de) chevalier de l'ordre royal & militaire
de St. Louis, de la fociété militaire de Cincinnatus, &
commandant de la partie oueft de St. Domingue.
FOULQUIER (de) intendant à la Martinique.
Pour 25 Exemplaires.
FAYOLLE, (de) ordonnateur aul Cap.
FRANÇOIS DE NEUF-CHATEAU 3 procureur - général au
confeil fupérieur du Cap, membre de plulieurs académies
& affocié honoraire du Cercle.
FOURNEAU s négociant au Cap.
FERRIER, médecin à Maribarcux,
atus, &
commandant de la partie oueft de St. Domingue.
FOULQUIER (de) intendant à la Martinique.
Pour 25 Exemplaires.
FAYOLLE, (de) ordonnateur aul Cap.
FRANÇOIS DE NEUF-CHATEAU 3 procureur - général au
confeil fupérieur du Cap, membre de plulieurs académies
& affocié honoraire du Cercle.
FOURNEAU s négociant au Cap.
FERRIER, médecin à Maribarcux, --- Page 18 ---
XII
I I S T a
MM.
FITTON, négociant RIl Cap.
FLAVILLE, (de) chevaljer de St. Louis,
habitant à la Cnl,
G
GRECOURT, (de) premier avocat
au
Rouen.
général parlement de
GEANTY, avocat au confeil fupérieur du Cap.
GOMBAUT, négociant aul Cap.
GENTON, DE BARSAC.
GAUCHÉ, dodteur en médecine, aflocié colonial
habitant aul Port-de-Paix.
du Cercle,
GOURGUES, habitant à Maribaroux.
H
HERAUD, habitant au morne du Cap.
HAY, habitant à Jacquezy.
HEUNICLE, faifant fonéion de
Faix.
commiffaire au Port-des
au
JAHAN, Cap.
J
L
LA SALLE (de)
du Cap.
GREFFIER en chef du confeil-fupérieur
LE BEUGNET,
LAFOND, maitre négociant aul Cap.
en chirurgie.
LORMIER LAGRAVE, habitant à Maribaroux.
LALANNE FRERES,
LAFAUCHERIE, négociants au Cap,
LEFEVRE
négociant atl Cap.
DUFRESNE, négociant au méme lieu.
LAMOTTE, habitant à Limonade.
LE GRAS, lieutenant des maréchaux
au Fort-Dauphin.
de France, habitant
LAPOLLE, LIBAUT artifte vétérinaire, Breveté du Roi.
DE LA BAROSSIERE,
LA ROQUE. habitant.
habitant à Maribaroux.
LA EIE, Chirurgiçn major à la Lonifiane,
LAFITTE, , maitre en chirurgie,
- --- Page 19 ---
DES SOUSORIPTEURS.
XIII
MM.
LAFITTE BAUDY 2 maitre en chirurgie.
LIBER, chirurgien dentifte aul Cap.
LANDAI, habitant au Port-Margot.
LOUIS, habitant aux Gonaives.
LA BROQUERE, habitant dans le Morne du Cap.
M
MARBOIS, de) intendant des Isles Françoifes de FAmérique fous le vent.
MALOUET DALIBERT, commiflaire de la marine au Cap.
MEUNIER, notaire de l'intendance au Cap.
MACQUER, négociant au Cap.
MOZARD, rédasteur des fenilles américaines au Port-auPrince.
MILLOT, habitant à la petite - Anfe, membre du Cercle),
2 exemplaires.
MANGIN, 2 habitant à la Petite-Anfe.
MANSUI, chevalier de St. Louis, capitaine d'infanteric. -
MAULEVRIER, (marquis de ) capitaine dc dragons, habitant, aux.
MILLOT & compagnie, négociants au Cap.
MOREAU de St.Mery 2 confeiller au confeil-fupérieur du Cap.
MOUROL, habitant.
MARGAILLAN, apothicaire au Cap.
MERDIER SERAPHIN (le R. Père ) fupéricur de la maifon
de charité aul Cap.
MARSAN 7 habitant au Cap.
N
NICOLEAU, négociant aul Cap.
ODELUCQ JEUNE, habitant à la Petite-Anfe,
P
POIRIER, mtrc. en chirurgie au Cap.
PRIEUR, commandant les milices au Dondon.
PESCAY, fils, habitant au port Margot,
ROL, habitant.
MARGAILLAN, apothicaire au Cap.
MERDIER SERAPHIN (le R. Père ) fupéricur de la maifon
de charité aul Cap.
MARSAN 7 habitant au Cap.
N
NICOLEAU, négociant aul Cap.
ODELUCQ JEUNE, habitant à la Petite-Anfe,
P
POIRIER, mtrc. en chirurgie au Cap.
PRIEUR, commandant les milices au Dondon.
PESCAY, fils, habitant au port Margot, --- Page 20 ---
XIV
I I S TE, Gc.
MM.
PASTARIEN avocat, fecrétaire du
de l'intendance à la Guadeloupe. gouvernement, grefficr
PESSEVILLE, neven, (de) au Cap.
PLANTAI, PASQUIER DE JUSTAMONT, médecin au Cap.
PASCHAL mtre en chirurgie au Cap.
ainé 2 habitant aux Gonaives.
PASTEUR, charité à chanoine, (le R. P.) fupérieur de la maifon de
Léogane.
R
RIANS, greffier en chef de la jurisdidtion
ROGER
confilaire de Ronen,
ROUX-VINCENT, DUCLOMENIL 9 habitant aux Ecreviffes.
ROULET JEUNE, négociant au Cap.
ROUSSELOT, notaire, négociant aul Cap.
commiffaire à la Marmelade.
S
SAINTAIN (le R. P.) préfet
SARRAUT,
apoftolique au Cap.
apothicaire au Cap.
SAUZAI, apothicaire du Roi ail méme lieu.
SUZANNE (de), avocat au
confeil-fipérieur du Cap.
T
TROUILLET (de) préfident du confeil. -
quatre exemplaires.
fupérieur du Cap.
TESTARD,
THOUZARD négociant au Cap.
(de)
chevalier de POrdre lieutenant-colonel royal & militaire alt régiment du Cap,
la fociété militaire de Cincinnatus. de St. Louis, & de
THIMOTHÉE ( le. R.P.) curé du
nial du Cercle.
Port-de-Paix, aflocié coloV
VIEL, avocat au confeil-fupérienr du
VALADE,
Cap.
VANTAGE, procureur au fort Dauphin,
VALSEMEY mtre. en chirurgie au quartier
URBAIN (de) fur lhabitation Gatifel, Dauphin.
(lel Père ), curé de la Cul.
WORLOOK, habitant 211 Tron. --- Page 21 ---
PREFACE
Ls Cercle des Philadelphes au Cap avoit
eu connoilfance de l'entreprife de M. Thiery
de Menonville, 2 Botanifte bréveté du Roi,
pour procurer la cochenille aux colonies
françoifes; il avoit eu l'avantage de recueillir le traité de ce Botanifte, fur la culture
du nopal & de la cochenille ; croyant qu'il
étoit utile de confacrer dans les faftes de la
colonie la mémoire des particuliers dont
les efforts généreux & les actions louables
peuvent y fervir d'exemple, il a propofé de
faire léloge de M. Thiery.
M. Arthaud trouvant du plaifir à célébrer
fa patrie en louant un homme qui lui faifoit honneur, s'eft chargé de faire l'éloge
de M. Thiery; il a préfenté fon travail au
Cercle dans la féance du 19 Septembre 1785.
Le Cercle voulant publier Pouvrage de
M. Thiery fur la culture du nopal & de
la cochenille 2 a cru, en propofant cet
ouvrage par foufcription, qu'il devoit faire
imprimer léloge qu'il avoit adopté.
e en louant un homme qui lui faifoit honneur, s'eft chargé de faire l'éloge
de M. Thiery; il a préfenté fon travail au
Cercle dans la féance du 19 Septembre 1785.
Le Cercle voulant publier Pouvrage de
M. Thiery fur la culture du nopal & de
la cochenille 2 a cru, en propofant cet
ouvrage par foufcription, qu'il devoit faire
imprimer léloge qu'il avoit adopté. --- Page 22 ---
XVI
PRÉFA C E.
Une perfonne qui n'a pas voulu étre
connue, a remis à M. d'Angerville le manuf.
crit du voyage de M.
On voit dans
Thiery au Mexique.
cet écrit la marche
M. Thiery a fuivi pour faire
que
agréer fon
projet, les fecours qu'il a reçu du
nement, les précautions
gouverréuflir.
qu'il a prifes pour
Ceft-là que l'on voit Phomme laborieux &
inftruit, 3 Phomme entreprenant &
courageux, & que l'on peut juger les
nes, les rifques & les hafards d'une peiprife, que M. Thiery regardoit
entreplus hardie & la plus
comme la
été faite dans
intéreffante qui ait
ce fiècle. (I)
On verra fàns doute avec plaifir dans
ouvrage la defcription des lieux
cet
a vifités; On a confervé fon
que l'auteur
journal de mer,
parce que l'on a penfé que les marins,
phyficiens & les naturaliftes
2 les
trouver des
pourroient y
remarques utiles.
M. Thiery n'a pas en le temps de
cet ouvrage, qu'il fe propofoit de dédier rédiger
à
(r) Extrait d'une lettre de M. Thiery,
M. --- Page 23 ---
PRÉF A C E.
XVII
M. de Roftagni, député du commerce à la
cour pour la ville de Marfeille.
Onya trouvé quelques lacunes, qui font
regretter que l'on n'ait pas eu plus de foins
à réunir & à conferver les écrits de ce
botanifte. On a perdu autrefois, par la même
indifférence, une partie des travaux de M.
Poupé Defportes, médecin du Roi au Cap.
Ses manufcrits fur la botanique & fur la
médecine ont été enlevés à fa mort, comme
ceux de M. Thiery ; & s'il n'avoit pas eu
la précaution d'en envoyer quelques - uns à
M. fon frère, nous aurions perdu entièrement les ouvrages eftimables de ce médecin.
M. Mozard, rédaéteur des affiches américaines , a procuré au Cercle plufieurs lettres de M. Thiery, & lépitre dédicatoire
de fon ouvrage fur la culture du nopal &
de la cochenille, qu'il fe propofoit d'offrir
à Sa Majefté. Nous fommes bien fàchés que
des raifons particulières nous aient empéché
de publier ces lettres.
M. Thiery fait remarquer que les auteurs
n'ont pas donné une defcription exacte des
b
affiches américaines , a procuré au Cercle plufieurs lettres de M. Thiery, & lépitre dédicatoire
de fon ouvrage fur la culture du nopal &
de la cochenille, qu'il fe propofoit d'offrir
à Sa Majefté. Nous fommes bien fàchés que
des raifons particulières nous aient empéché
de publier ces lettres.
M. Thiery fait remarquer que les auteurs
n'ont pas donné une defcription exacte des
b --- Page 24 ---
XVIII
PRÉF AC E.
différentes efpèces de caétes,
ne les ont pas vues
parce qu'is
convenablement,
obferver & faifir leurs caractères
pour
En
fpécifiques.
indiquant ce défaut, 2 M. Thiery fe
propofoit fans doute de
fuite cette
completter dans la
defcription. Il examine effective
ment plufieurs efpèces de
qu'il en dit eft
cades; mais ce
encore infuffifant,
n'a pas eu lavantage d'obferver parce qu'il
dont il a enrichi la colonie
ceux même
leur floraifon.
aux époques de
Ce travail méritera dans
fuite les foins du Cercle,
la
ou de
botaniftes plus heureux
quelques
Nous
que M. Thiery.
avons vérifié prefque tous les
cipes de culture établis
prin.
M. Raynal,
par M. Thiery,
qui a fans doute eu
de ces principes, les a
connoiffance
dans la dernière
adoptés avec raifon
édition de fon
immortel; nous croyons qu'ils doivent ouvrage
fuivis, & que toutes les
étre
Thiery
régles que M,
prefcrit méritent la plus grande
attention.
M. Thiery prévient qu'il n'a
fervé la cochenille
point obau microfcope; nons --- Page 25 ---
PXÉ F A C E.
XIX
n'avons pu examiner la cochenille fine, qui
n'exifte plus à Saint - Domingue; ; mais le
Cercle a chargé M. Dubourg, diredteur du
jardin des plantes du Cercle, d'obferver la
cochenille filveftre, & de la décrire. C'eft
à fes foins & à ceux de M. l'abbé de la
Haye, notre affocié colonial, que l'on doit
les deffeins de cet infecte qui n'avoit pas
encore été gravé (I).
M. Raynal a eu raifon de dire, que
M. Thiery cultivoit la cochenille à SaintDomingue avec une perfévérance digne de
fon premier courage (2) : on ne doit pas
être étonné des progrès lents de fes travaux; il avoit été obligé, pour fortir de la
nouvelle Efpagne avec les nopals & la
cochenille, de les enfermer dans plufieurs
coffres, qu'il ne put méme ouvrir entièrement en traverfée; ces précautions néceffaires manquèrent de faire périr fes nopals
(1) M. de Réaumur a fait defliner la cochenille fine
macérée dans le vinaigre.
(2) Voyez Hiftoire philofophique & politique, édit,
in-4. de 1780. Chap. XI, pag. 73 & fuiv.
b 11
cochenille, de les enfermer dans plufieurs
coffres, qu'il ne put méme ouvrir entièrement en traverfée; ces précautions néceffaires manquèrent de faire périr fes nopals
(1) M. de Réaumur a fait defliner la cochenille fine
macérée dans le vinaigre.
(2) Voyez Hiftoire philofophique & politique, édit,
in-4. de 1780. Chap. XI, pag. 73 & fuiv.
b 11 --- Page 26 ---
XX
PREFAC E
avec la cochenille; il eft étonnant
pas
qu'il n'ait
éprouvé ce malheur.
Il eft donc vrai que M.
Thiery n'a pu
apporter à Saint-Domingue
caiffes de
que quelques
nopal du Mexique; mais il eft
également vrai qu'il avoit réufli,
travail opiniâtre, à le
par un 1
multiplier affez
en faire une plantation étendue
pour
jardin
dans le
qu'il avoit formé fous le nom de
jardin du roi au Port-au-prince.
Il étoit naturel que M. Thiery,
occupé à
multiplier le nopal, ne fe fut appliqué
ques-là qu'à conferver de la
juf
fouches de
graine & des
cochenille fine, & il faut convenir qu'il y en avoit aflez
lorfqu'il eft
mort, pour donner l'elpérance de
dans la fuite femer en culture,
pouvoir
plants de nopal allez
lorfque les
multipliés auroient eu
laccroiflement convenable (I).
de (r) M. M. Joubert nous a dit qu'il y avoit, à la mort
Thiery, dix caifles de nopal du
fept à huit mères cochenilles fines fur Mexique, avec
or, une cochenille produifant trois cent chaque caiffe :
cela devoit donner, au premier
petits au moins,
part, une population de --- Page 27 ---
PREFAC E.
XXI
On fait les foins que M. Declieux s'eft
donnés pour apporter le caffé de France à
la Martinique ; on en avoit pris des plants à
Paris au jardin du roi; la provifion de Peau
du vaiffeau dans lequel il pafloit devenant
rare, & n'étant diftribuée à chacun qu'avec
mefure, il a été fouvent obligé de partager avec ces arbuftes la portion qu'on lui
donnoit pour fa boiffon, afin de conferver
de précieux dépôts dont il s'étoit chargé.
vingt-un millecochenilles, &l la certitude d'une géncration
innombrable & fuffifante pour en fournir dans la fuite à
toute la colonie; mais eft-il vraifemblable que M.
Thiery n'ait laiffe que la quantité de nopal & de
cochenille que M. Joubert dit avoir trouvée, lui qui,
peu de temps avant fa mort, avoit pris avec MM. les
adminiftrateurs & le public/engagement que nous allons
rapporter.
Extrait du fupplément aux afiches américaines,
No, 3. 1780.
Le fieur Thiery de Menonville, botanifte du roi,
réfident au Port-au-Prince, s'oblige envers MM. les
adminiftrateurs de la colonie & les colons, de dif
tribuer dans un an, dèsla date du préfent avis,gratis &
de préférence à tout autre, fans diftinétion du riche
ou du pauvre, à chaque habitant de la bande du Sud,
depuis Aquin jufqu'au Cap Dame-Marie, du fond de
b iij
1780.
Le fieur Thiery de Menonville, botanifte du roi,
réfident au Port-au-Prince, s'oblige envers MM. les
adminiftrateurs de la colonie & les colons, de dif
tribuer dans un an, dèsla date du préfent avis,gratis &
de préférence à tout autre, fans diftinétion du riche
ou du pauvre, à chaque habitant de la bande du Sud,
depuis Aquin jufqu'au Cap Dame-Marie, du fond de
b iij --- Page 28 ---
XXII
PRERAC E,
Les ames bien nées, dit M. de
n'apprendront
Chanvalon;
émotion,
pas fans doute ce fait fàns
s'il eft vrai, comme
efprits en
tous les bons
conviendront
enrichir
> qu'il vaut mieux
une province que d'en
une autre par la force des
conquérir
la mémoire d'un
armes ; combien
auflfi zélé
elle pas étre à jamais
citoyen ne doit.
par les fuites
chère à toute la France
heureufes de cet événement!(I)
la plaine du
de Lartibonite Cul.de-Sac, de PArcabaye, du
environs de la 2 des Gonaives, furtout de Mirbalais, tous les
depuis le Môle Défolée; St. Nicolas enfin,de la bande du nord,
Jui enverront, fans fraix, un jufqu'au Fort-Dauphin, qui
exact & fidèle des pluies de leur mémoire météorologique
du préfent mois de Janvier. territoire, depuis le 20
l'an 1781: Io, des plants de , jufqu'au méme jour de
cochenilles fines 88P
nopal pour clever les
deux e/pèces : 3°. le Blochres: plan de la 2°, les infedtes de ces
4°. les femences du véritable véritable vanille-lée:
des femences du véritable jalap du Mexique : 5o,
les femences
indigo de
à
d'un coton de la nouvelle Guatimala: 6°,
fupérieur à tous autres connus
Vera-Crux,
parce qu'il eft nain, qu'il s'ouvre jufqu'à préfent, tant
a été femé, qu'il évite la
trois mois après qu'il
femé toute l'année,
chenille, qu'il peut étre
plus gros, fà foie plus que blanche parce que fes péricarpes font
(1)
2 plus fine & plus forte,
Voyez Veyage à la Martinigue,
pag. 122. --- Page 29 ---
PREFAC E.
XXIII
II a surement fallu plufieurs années pour
que la Martinique pût faire des récoltes de
caffé, & pour que cette denrée devint un
objet de commerce important.
Le courage & la perfévérance qui étoient
néceffaires à M. Thiery étoient bien fupérieurs au courage & aux facrifices qui honorent M. Declieux. L'objet de fon entreprife étoit bien aufli important, & la France
doit à jamais regretter fa mort : l'état doit
à M. Declieux une partie des richeffes de
fes colonies, mais il n'auroit pas eu moins
d'obligations à M. Thiery, qui auroit ajouté
à leurs profpérités.
On a trouvé dans le jardin du Port-auPrince une plus grande quantité de cochenille filveftre que de cochenille fine ; elle
s'y eft perpétuée même fans culture ; fon
éducation demande moins de foins, & comme
le dit M. Thiery, 2 elle réfifte davantage aux
intempéries des faifons : on verra que M.
Thiery avoit fait faire par M. Macquer des
effais fur la cochenille filveftre qu'il avoit
recueillie au Portau-Prince; ces eflais tenb iv
une plus grande quantité de cochenille filveftre que de cochenille fine ; elle
s'y eft perpétuée même fans culture ; fon
éducation demande moins de foins, & comme
le dit M. Thiery, 2 elle réfifte davantage aux
intempéries des faifons : on verra que M.
Thiery avoit fait faire par M. Macquer des
effais fur la cochenille filveftre qu'il avoit
recueillie au Portau-Prince; ces eflais tenb iv --- Page 30 ---
XXIV
PRbFAC E,
dent à prouver que la cochenille
peut être fubftituée à la
filveftre
la teinture; ; ils
cochenille fine dans
reétifient
Hellot, qui
T'opinion de M.
s'exprime de cette
parlant de la cochenille
manière en
22 cochenille eft
filveftre : C6 cette
toujours
33 menue que la cochenilie beaucoup plus
92 fà couleur eft
fine ou cultivée;
meilleure &
39 que celle qu'on tire de la
plus folide
92 mais elle n'a
cochenille fine,
jamais le méme
22 d'ailleurs il
éclat, &
n'y a pas de
à
>2 ployer, puifqu'il
profit
l'emen faut
9, & quelquefois
quatre parties,
d'une feule davantage, pour tenir lieu
partie de cochenille fine
En parlant de la couleur
(I): 77.
Hellot dit (2) : on
cramoifi, M.
ration
peut voir la méme
en
opé.
nille filveftre employant une partie de cocheou
cochenille fine
campefamie, au lieu de
n'en eft
ou smeftéque s & la couleur
pas moins belle
mette
pourvu qu'on en
fififamment; Car pour l'ordinaire
>
(1) L'art de la teinture,
(2) Idem,
pag. 279.
pag. 347 & 348. --- Page 31 ---
P RÉF A C E,
XXV
quatre parties de cochenille filveftre ne font
pas plus d'effet en teinture qu'une partie de
cochenille fine : on peut de méme employer la cochenille filveftre dans l'écarlatte,
mais ce doit être avec de grandes précautions, & le mieux feroit toujours de n'en
mettre que dans les demi-écarlattes & dans
les demi-cramoifi.
Le Cercle voulant effayer la culture de
la cochenille filveftre, la feule que l'on eut
à Saint-Domingue, n'ayant qu'une petite
quantité de graine qui lui avoit été fournie
. par M. Bruley qui s'occupe de cette culture, & défirant étendre fes plantations, il a
prié MM. les adminiftrateurs de lui procurer du plant du jardin du roi au Port-auPrince. Le Cercle a reçu cette réponfe en
date du 2I Juillet 1785.
c6 Vous nous trouverez, Meflieurs, tou72 jours très-difpolés à feconder, autant qu'il
92 dépendra de nous, votre zèle patrioti39 que; 3 nous ne pouvons donc qu'applaudir
32 au projet que vous avez d'établir un
12 jardin pour y cultiver les plantes utiles,
. les adminiftrateurs de lui procurer du plant du jardin du roi au Port-auPrince. Le Cercle a reçu cette réponfe en
date du 2I Juillet 1785.
c6 Vous nous trouverez, Meflieurs, tou72 jours très-difpolés à feconder, autant qu'il
92 dépendra de nous, votre zèle patrioti39 que; 3 nous ne pouvons donc qu'applaudir
32 au projet que vous avez d'établir un
12 jardin pour y cultiver les plantes utiles, --- Page 32 ---
XXVI
PREFA C E,
35 &
particulièrement le
92 pouvons
nopal, nous ne
qu'applaudirà Fintention
92 étes d'eflayer la culture
où vous
de la
92 il feroit fort à défirer
cochenille:
92 précieufe de
que cette branche
92 cette colonie. commerce fit établie en
92 Le jardin du roi eft dans
97 fort
ce moment
dépourvu, Ce qui nous
92 pérer de pouvoir
fait défef
fatisfaire à la
92 que vous nous faites,
demande
22 certaine
Meflieurs, d'une
quantité de plants de
3> nous allons cependant
nopal ;
35 decin
en parler au mé
botanifte; s'il eft
92 de vous en
poflible, Mellieurs,
envoyer quelques
22 profiterons de la
plants, nous
première
99 fe préfentera
occafion qui
pour vous les faire
92 & par Pof
paffer; ,
Scriptm, on
22 decin du roi,
ajoute : le mé
Meflieurs,
du
95 botanique, vient de
chargé
jardin
nous dire
22 pouvoit vous faire P'envoi
qu'on ne
29 queftion avant la fin de
des plants en
Tannée.,
Heurenfement que le Cercle a
paffer des fecours
pu fe
Meflieurs
qu'il avoit demandés à
les adminiftrateurs. Le
nopal lui --- Page 33 ---
PRÉF A C E;
XXVII
plutôt que la cochenille ; il s'ocmanque
cupe à le perfedionner, & en attendant que
convenable pour être
fes plants ayent lâge
femés en cochenilles, il ne fait qu'entretenir
de la graine.
Cette petite culture a déjà produit au
Cercle trois récoltes, il en a envoyé un
échantillon à MM. Conftard & de Bongard, en les priant de le tranfimettre au
miniftre, & il a reçu cette réponfe obligeante, le 18 Septembre 1785..
avec la
Cc Nous avons reçu, Meflieurs,
lettre
vous nous avez fait Phonneur
que
52 de nous écrire 0e 2 la petite boëte renfer95 mant léchantillon de la première coche-
>> nille que vous avez cultivée; c'eft comMeflieurs, avec fuccès; il y a
$2 mencer,
tout lieu de croire que cette précieufe
22 culture pourra réuffir : nous allons en
rendre compte au miniftre, en lui faifant
92 connoitre, Mellieurs, tout votre zèle pa95
22 triotique 32.
Pline, le naturalifte, avoit dit d'après
toute Pantiquité, que la matière colorante
chantillon de la première coche-
>> nille que vous avez cultivée; c'eft comMeflieurs, avec fuccès; il y a
$2 mencer,
tout lieu de croire que cette précieufe
22 culture pourra réuffir : nous allons en
rendre compte au miniftre, en lui faifant
92 connoitre, Mellieurs, tout votre zèle pa95
22 triotique 32.
Pline, le naturalifte, avoit dit d'après
toute Pantiquité, que la matière colorante --- Page 34 ---
XXVIII
PRE F A C E,
de l'écarlatte étoit
nion a retardé
une graine ; cette opi.
préjugé
Tobfervation, & elle a fait
pendant plufieurs fiécles.
Les Elpagnols
du
qui ont fait la
Mexique ont découvert
conquéte
fe fervoient de la
que les Indiens
cochenille
leurs maifons & leur
pour teindre
doute de la
coton : frappés fans
beauté de cette
lui ont donné un
couleur, ils
Coccus,
nom dérivé du mot latin
qui défignoit la graine
avec laquelle la cochenille
d'écarlatte
ils ont fait connoitre
a de l'analogic :
cette matière
au miniftère, qui
colorante
preflentant les
que l'on pouvoit en tirer
avantages
Cortes, en
s ordonna à
1523, de
la
nille (I).
multiplier cochea
Acofta en I530, & Herrera
avoient décrit la
en I601,
cochenille aufli bien
nos naturaliftes modernes
que.
criptions
(2); mais ces def
ne furent pas connues &
moignage de Pline fur la
s
le téJatte s'étendit
graine de l'écaraufli fur la cochenille.
(1) Voyes Hiftoire
(2) Voycz Idem, philofophique & politique L. C. --- Page 35 ---
PREFA C E.
XXIX
On avoit cet infedte dans le commerce
depuis plus d'un fiécle ; mais comme on ne
voyoit pas diftindtement les parties qui Caraétèrifent un animal, on croyoit généralement que c'étoit une graine.
Delaët, Furetiere, le Père Plumier, ont
cru que la cochenille étoit un infecte, mais
la prévention dominoit encore, & Pomet,
quia écrit une hiftoire générale des drogues
en 1604, appuyé par le rapport d'un fieur
Rouffeau, habitant à Saint-Domingue, s'élève
contre l'opinion du Père Plumier, & décide
que la cochenille eft une graine.
Enfin Perreur eft détruite: Ellis Réaumur
d'après MM. Hartfoeker, de Lahire, Geoffroi, de Ruiffcher & quelques autres (I),
ont attefté que la cochenille étoit un infedte s & cette opinion fournie par l'obfervation eft aujourd'hui reçue généralement.
Mais cet infecte exifte-t-il à Saint-Domingue & dans les isles françoifes de PAmérique?
(1) Voyez Mémoire pour T'hiftoire des infectes,
Tome IV, Mémoire XI, pag. 89,98 & 99.
d'après MM. Hartfoeker, de Lahire, Geoffroi, de Ruiffcher & quelques autres (I),
ont attefté que la cochenille étoit un infedte s & cette opinion fournie par l'obfervation eft aujourd'hui reçue généralement.
Mais cet infecte exifte-t-il à Saint-Domingue & dans les isles françoifes de PAmérique?
(1) Voyez Mémoire pour T'hiftoire des infectes,
Tome IV, Mémoire XI, pag. 89,98 & 99. --- Page 36 ---
XXX
PREFAC E.
Plumier dit l'avoir découvert
Goave dans lisle de Saint
au petit
que deux Indiens
- Domingue, &
où
efclaves & natifs du
on la cultive, &
pays
lui allurèrent
quelques flibuftiers,
que c'étoit elle;
diens la cueilloient
que les Infar la
lui fait juger que c'étoit raquette, ce qui
la feule
cette plante qui lui
culture far
touge, celui
communiquoit ce beau
qu'il cueillit fur les
fur les cerifiers étant
acacias ou
fort fade (I).
Qui empéche, dit le révérend Père
(2), que les habitans de
Labat
des petites isles
Marie-Galante &t
ne cultivent la cochenille?
Combien y en a-t-il qui ménent
languillante &
une vie
pas en état de pauvre, faire
parce qu'ils ne font
caotiers, &
des fucreries, des Cades indigoteries,
n'ont pas aflez d'efclaves,
parce qu'ils
terrain n'eft
ou parce que leur
pas propre à ces manufactures,
édit. (1) Voyez Hiftoire générale des
in-folio, liv. I, pag. 32.
drog., par Poncet,
(2) Voyez nouveaux
de P'Amérique ; des manufactures Voyages aux isles françoifes
établir aux isles, chap. IV, édit, in-12. que l'on pourroit --- Page 37 ---
PREFACE
XXXI
qui deviendroient riches & puillans en cultivant la cochenille ? Rien n'eft plus aifé : il
ne faut ni de grandes habitations, ni de
bons terrains pour cela. La terre la plus ufée
eft la meilleure pour les raquettes ou figuiers
épineux, & comme ces plantes portent du
fruit deux fois l'année, on feroit deux récoltes de ces infedtes fi chers & fi précieux:
je fais que peu de gens favent la manière
de les gouverner,. de les faire mourir, del les
fécher, & autres chofes qu'il faut favoir
pour bien conduire cette entreprife; mais
nous avons tant de Alibuftiers qui ont été
fur les lieux où les Efpagnols font cette
marchandife ; il eft fi facile d'y aller & d'y
demeurer fous quelque prétexte. , & cependant examiner avec foin tout ce qui regarde
la cochenille, que ce n'eft qu'une véritable
indolence, & une pareffe craffe, s qui empéche nos infulaires de fe donner les mouvemens néceffaires pour entreprendre la culture des plantes qui nourriffent la cochenille.
On voit par ce paffage du Père Labat,
que c'eft lui qui a donné l'idée à M. de
facile d'y aller & d'y
demeurer fous quelque prétexte. , & cependant examiner avec foin tout ce qui regarde
la cochenille, que ce n'eft qu'une véritable
indolence, & une pareffe craffe, s qui empéche nos infulaires de fe donner les mouvemens néceffaires pour entreprendre la culture des plantes qui nourriffent la cochenille.
On voit par ce paffage du Père Labat,
que c'eft lui qui a donné l'idée à M. de --- Page 38 ---
XXXII
PxBrAc E.
Réaumur de propofer à M. le
tranfporter la cochenille
Régent de
il faut
dans nos colonies:
cependant convenir
n'étoit pas d'une
que ce projet
le Père Labat
exécution aufli facile que
auffi
paroiffoit le penfer : il paroit
qu'il étoit du nombre de
ne connoiffoient
ces gens qui
pas la cochenille
allons nous en alfurer
; nous
encore plus, en
portant ce qu'il a dit dans un autre
rapOn trouve par toutes les isles où endroit.
des acacias un
il y a
petit infedte qui y prend
nailance, & qui fe nourrit des
des raquettes ; on lappelle
fruits
L'infedte qu'on trouve dans cochenille (1).
naiffe
ce fruit, foit
quily
ou non (car les fentimens
partagés lh-deffus), eft
font
d'une groffe
i-peu-près de la taille
punaife, fa téte ne fe
du refte du corps
diftingue
que par deux petits
qu'on y remarque, & une très-petite yeux
Le deffous du ventre eft
gueule.
de
garni de fix pieds
chaque côté; ils ont chacun trois
articles ;
(r) Voycz Voyage aux isles de
partic, chap. IV. pag. 337 & fuiv, PAmérique, IVe,
ils --- Page 39 ---
PRÉF A C E.
XXXIII
ils ne font pas plus gros - à une extrémité qu'à l'autre, & ne palfent pas la
groffeur d'un cheveu très -délié : le dos de
l'animal cft couvert de deux ailes, qui ne
font pas étendues comme celles des mouches, mais qui fans excéder la longueur du
corps en embraflent & couvrent exactement toute la rondeur; elles font d'une
fineffe & d'une délicateffe fi grandes qu'elles
font prefqu'inutiles à P'animal, 2 qui ne peut
s'en fervir pour s'élever en l'air, mais feulement pour s'y foutenir quelques momens,
retarder fa chute, & la rendre moins précipitée quand il eft obligé, par la violence
qu'on lui fait, de quitter les fruits oùt il fe
nourrifloit, & où il prenoit la couleur qui
le fait rechercher & eftimer ; les ailes, 3
les pieds, s & l'extrémité de la tête font fi
délicats qu'elles ne peuvent pas fupporter
l'ardeur du foleil, fans être bientôt confommées & réduites en pouffière, ce qui fait
que dès qu'il eft fec, il n'a plus la figure
d'un animal, mais plutôt d'une graine d'une
médiocre groffeur, brune & prefque noire >
C
it la couleur qui
le fait rechercher & eftimer ; les ailes, 3
les pieds, s & l'extrémité de la tête font fi
délicats qu'elles ne peuvent pas fupporter
l'ardeur du foleil, fans être bientôt confommées & réduites en pouffière, ce qui fait
que dès qu'il eft fec, il n'a plus la figure
d'un animal, mais plutôt d'une graine d'une
médiocre groffeur, brune & prefque noire >
C --- Page 40 ---
XXXIV
PREFACE
chagtinée, luilante & comme argentée,
du moins légèrement
ou
couverte d'une
fière blanche
pouf
impalpable & tout-à-fait adhérente à leur peau.
Jai élevé deux fois de ces infectes. La
première fois, je les trouvai par hafard dans
des pommes de raquette : je les y laiffai
jufqu'à-ce que je viffe que les fruits commençoient à fe paffer ; pour lors je les fis
tomber fur une ferviette
que j'avois étendue
fous les branches de la
deffus
plante > en frappant
avec un bâton ; ces pauvres petits
animaux, contraints de quitter leur demeure,
tâchoient de fe fauver en s'élevant un
en Pair avec leurs ailes; mais leur
peu
& T'ardeur du foleil ne leur
foibleffe
d'aller bien loin
ils
permettant pas
>
tombèrent fur la
ferviette & aux environs : ils étoient
lors, c'eft-à-dire, lorfqu'ils vivoient pour
très-beau
ils
> d'un
rouge s
devenoient noirs quelques momens après qu'ils étoient morts
& lorfqu'ils étoient fecs, ils
;
bruns & comme argentés, ainfi paroiffoient
dit ci-deffus.
que je Pai
Je les écrafois & les réduifois --- Page 41 ---
PREFAC E,
XXXV
en poudre, & je m'en fervois au lieu de
carmin pour laver des plans.
Une autre fois je vis de petits infectes
de la groffeur de la plus petite puce, qui
couroient fur des pieds d'acacias qui étoient
environnés de raquettes : j'en fis tomber fur
une feuille de papier, je les mis fur des
pommes de raquettes qui commençoient à
s'ouvrir, ils s'y nourrirent, groflirent, & fe
trouvèrent étre de la méme efpèce que ceux
que j'avois trouvés dans le fruit de la première fois ; d'où je conclus, que ces petits
infectes ne prenoient pas naiffance dans le
fruit des raquettes; ; car fi cela étoit, on
en trouveroit dans tous les fruits, & c'eft
ce qu'on ne peut pas dire; mais que le
temps de jeter leur femence étant venu >
ils la jettent indifféremment fur tous les arbres ou ils fe rencontrent, d'ou, étant éclos,
ils fe retirent dans les fruits de raquettes s'il
s'en trouve à leur portée, ou dans quelqu'autre
forte de fruit que ce puiffe étre, pourvu
qu'il puiffe leur fournir de:l la nourriture; ;
de-là vient qu'on cn trouve fur les acajoux,
C ij
qu'on ne peut pas dire; mais que le
temps de jeter leur femence étant venu >
ils la jettent indifféremment fur tous les arbres ou ils fe rencontrent, d'ou, étant éclos,
ils fe retirent dans les fruits de raquettes s'il
s'en trouve à leur portée, ou dans quelqu'autre
forte de fruit que ce puiffe étre, pourvu
qu'il puiffe leur fournir de:l la nourriture; ;
de-là vient qu'on cn trouve fur les acajoux,
C ij --- Page 42 ---
XXXVI
PREFAC E.
les goyaves, les cerifiers, les
avocats, & autres femblables orangers, Ies
qu'on ne cherche
fruits ; mais
point cette belle point, parce qu'ils n'ont
leur prix & leur couleur rouge qui fait tout
que c'eft le
valeur ; car il eft certain
fruit qui nourrit la
qui lui
cochenille,
couleur, communique en méme temps fa
de manière que la couleur
fecte change & eft
de Pinproportion
plus ou moins rouge à
que le fruit eft plus ou
coloré ; de forte qu'en
moins
fur des fruits
ayant laiffé exprès
de
qui commençoient à
couleur & à devenir
changer
qu'ils étoient
jaunitres, parce
beaucoup au-delà de leur maturité, ces infedtes prirent la méme
& au lieu que je les avois
couleur,
ils devinrent
vus très-rouges,
enfin de couleur de feuille
morte, comme le fruit devint lui-méme
fe flétriflant & en pouriflant.
en
Lorfque cet infedte a atteint un certain
age & une certaine groffeur,
qu'il acquiert la force
ily a apparence
de voler, ou
change de figure comme les
qu'il
vers de
vers à foie, les
palmiftes & autres infedtes, & c'eft --- Page 43 ---
PREFA C E,
XXXVII
pour lors qu'il jette fa femence, & qu'il fe
reproduit avant de mourir, car on le trouve
toujours de la même grofleur, au lieu que
s'il demeuroit toujours dans la même figure,
il eft certain que ceux qui auroient plus
d'une année feroient plus gros que ceux
qu'on trouve ordinairement deux fois par
an, à-peu-près dans le temps de maturité
des fruits, qui font extrémement petits, &c
comme ne faifant que de naitre.
Cetinfecte multiplie infiniment, car on en
trouve une quantité prodigieufe malgré ce que
les fourmis, les vers & les poules, qui le
recherchent avec avidité, en confomment ;
la meilleure manière de les faire mourir,
quand ils font fur le drap où on les a
fait tomber, eft de les arrofer d'eau froide,
après quoi on les fait fécher, & c'eft en
féchant qu'ils perdent leurs pieds, leurs ailes
& lextrémité de leur tête, & qu'ils deviennent comme des graines fans aucune figure
d'animal.
Il eft étonnant que M. Pomet, qui a fi
bien écrit de toutes les drogues, femble
C iij
la meilleure manière de les faire mourir,
quand ils font fur le drap où on les a
fait tomber, eft de les arrofer d'eau froide,
après quoi on les fait fécher, & c'eft en
féchant qu'ils perdent leurs pieds, leurs ailes
& lextrémité de leur tête, & qu'ils deviennent comme des graines fans aucune figure
d'animal.
Il eft étonnant que M. Pomet, qui a fi
bien écrit de toutes les drogues, femble
C iij --- Page 44 ---
XXXVIII
PREF A C E.
étre demeuré dans le doute
cochenille, &
au fujet de la
qu'il ait mieux aimé s'en
rapporter au témoignage du fieur
Rouffeau qu'à celui du Père
François
tous ceux qui ont
Plumier, & de
fréquenté
qui en ont écrit: s'il
TAmérique &
le fieur Rouffeau, a un peu d'égard pour
que jai connu affez
ticuliérement à la Rochelle,
pardoit retrancher fes
en 1708, il
édition
lettres dans la première
qu'il fera de fon
ment elles ne font
travail, Car affuréqui les a écrites point d'honneur à celui
: on voit que je rends
juftice au Père Plumier,
ici
rite,
parce qu'il le méquoique dans bien d'autres
me fois cru
endroits, je
obligé de
fa trop grande crédulité reprendre ce que
contre la vérité,
lui a fait écrire
Outre Tavantage qu'on
quettes pour la nourriture peut tirer des rades
qui feront le fond d'un
cochenilles,
très-tiche
merce, qui donneroit lieu
comtité de terres
d'employer quanquifontinutiles,
font trop maigres &
parce qu'elles
duire des
trop ufées pour procannes, du tabac, de
lindigo --- Page 45 ---
PREFACE
XXXIX
du roucou, du manioc & autres marchandifes, il eft certain que des habitans qui
attachér,
ont peu de force pourroient s'y
& devenir en peu de temps fort à leut
aife, & en état de pouffer plus vivement
cette manufacture ou en entreprendre d'autres.
Nous allons rapporter fur la cochenille
une differtation qui a été préfentée par un
militaire à la chambre d'agriculture du Cap,
en 1765; cette differtation fe trouve dans
le journal de Saint - Domingue, ouvrage
intéreffant. M. Mozard a réimprimé cette
differtation dans le N".39 de fes affiches,
en date du 24 Septembre 1785. Nous tranfcrirons l'article de M. Mozard, en invitant
nos lecteurs d'y faire attention : c'eft fans
doute leur rendre fervice, de réunir fous le
même point de vue tout ce qui a été écrit
fur la cochenille avant & après M. Thiery,
par des perfonnes qui fe font occupées de
cet objet dans les colonies.
C io
M. Mozard a réimprimé cette
differtation dans le N".39 de fes affiches,
en date du 24 Septembre 1785. Nous tranfcrirons l'article de M. Mozard, en invitant
nos lecteurs d'y faire attention : c'eft fans
doute leur rendre fervice, de réunir fous le
même point de vue tout ce qui a été écrit
fur la cochenille avant & après M. Thiery,
par des perfonnes qui fe font occupées de
cet objet dans les colonies.
C io --- Page 46 ---
XL
P. R ÉF A C E.
M É M OIRE
Sur la
cochenille, lu à la chambre
culture du Cap, le
d'agri3 Juin 1765.
des
Lxrreszies
Domingue, fixée
cultivateurs de St.
fertiles,
par le produit des
ne s'eft point encore
terres
qu'à celles dont le fonds
étendue juf.
pas à leur induftrie
ingrat ne promettoit
mais la nature
les mémes avantages ;
qui femble,
le prix de leurs
pour augmenter
productions, les
nées, n'a pas prétendu
avoir borcelles qui, devenues priver de fes dons
fement de la
néceffaires à l'accroif
fent reftées population, font jufqu'à pré
inutiles. Si lémulation
tique de nos pères n'eut
patrioterroir fécond des
procuré à ce
le
reffources
:
produit de fon propre fonds, étrangères 5
qu'il elt, n'eut pas fixé
tout riche
tion de fes poffeffeurs. long-temps l'ambi.
tion dans Pisle, des L'heureufe introdaclindigo, doit
cannes, du caffé, de
encourager leflai des végé. --- Page 47 ---
PREFAC E.
XLI
taux qui, cultivés dans PInde, promettent
à l'Amérique par Panalogie du climat lcs
mêmes fuccès. Cerapport, celui des faifons,
des fonds de terres &c des expolitions,
attentivement obfervées par un fpectateur
éclairé s enrichiroit vratfembiablement le
commerce de cette colonie des objets les
plus intéreffans de celui de fes rivales.
Le fol aride de plufieurs de fes terres,
telles que celles qui font deftinées au nouvel établiflement ordonné par Sa Majefté
CIL Mole St. Nicolas, paroit fe refufer aux
cultures admifes & à ces eflais. Les moyens
ordinaires de fertilifer les fonds ingrats leur
deviennent inutiles par leur expolition, qui
les prive des arrofemens néceffaires pour
faire valoir les engrais qu'on pourroit y
employer : c'eft dans les climats de méme
nature & dans la fimilitude des productions,
qu'on doit chercher les objets du bénéfice
propre à y fixer les habitans.
La cochenille, cette teinture précieufe,
dont nous aurions depuis long-temps avec
plus d'attention enrichi notre commerce,
de fertilifer les fonds ingrats leur
deviennent inutiles par leur expolition, qui
les prive des arrofemens néceffaires pour
faire valoir les engrais qu'on pourroit y
employer : c'eft dans les climats de méme
nature & dans la fimilitude des productions,
qu'on doit chercher les objets du bénéfice
propre à y fixer les habitans.
La cochenille, cette teinture précieufe,
dont nous aurions depuis long-temps avec
plus d'attention enrichi notre commerce, --- Page 48 ---
XLII
PREFAC E,
femble en offrir un
poffédons Pinfeéte
moyen affuré ; nous
qui la produit; les
qui lui fervent à la fois
plantes
pour le conduire
d'alyle & d'aliment,
à fa plus grande
tion, font naturelles à
perfecces lieux. La
connue fous le nom latin
raquette,
Mexique fous celui
opuntia & au
tout fans
de nopal, y croît parculture; cette manufacure n'af
fujettit à aucune des
les autres; le
dépenfes qu'exigent
plant de deux
fois formé en
quarreaux une
difficile ni de raguette, ce qui n'eft ni
la
dur entretien, donnera dès
première année une fubliftance
à une famille
abondante
bien-étre
nombreufe, & alfarera fon
dans la fuite. M. de
illuftre naturalifte
Réamur, cet
favorables
s qui portoit fes vues
à Thumanité
climats les
jufques dans les
plus ignorés, avoit
le Régent l'établiffement
propofé à M.
branche de
de cette nouvelle
commerce, > par le tranfport
nos poffelions de cet infedte,
dans
qu'on
y étre; fon zèle fut loué,
ignoroit
mais refta inutile
parce que l'on n'imagina pas que la
fut le nopal.
raquette --- Page 49 ---
PRÉF A C E.
XLIII
La cochenille fe trouve partout dans cette
isle fur les végétaux dont les feuilles ou
le fruit ont quelqu'acide : Porme, Poranger,
la vigne 2 l'ananas, la raquette, eil certaines
faifons en font couverts ; elle forme fur les
arbuftes auxquels elle adhère fortement des
tubérofités, qu'avec peu d'attention on prendroit pour une maladie de la plante, ce
qui lui fait donner le nom de gallinfecte;
elle pullulleroit encore pius fi les fourmis,
qui font extrémement avides de fa chair
baveufe, ou comme d'autres penfent, de la
fève qu'elle fait découler des plantes par
les cicatrices qu'elle y fait, n'en détruifoient
beaucoup. Leur multitude peut fervir à
lindiquer. Elle a la forme & à-peu-près la
grandeur d'une punaife cendrée tirant fur le
blanc; ; cette couleur étrangère eft occafionnée
par une efpèce de pouffière ou duvet dont
elle eft enduite, car lorfqu'elle en elt dépouillée elle paroit de couleur de chair,
& donne en effet étant écrafée cette teinture
qui, expofée à Pair, acquiert en peu de
temps celle de couleur de feu plus ou moins
lindiquer. Elle a la forme & à-peu-près la
grandeur d'une punaife cendrée tirant fur le
blanc; ; cette couleur étrangère eft occafionnée
par une efpèce de pouffière ou duvet dont
elle eft enduite, car lorfqu'elle en elt dépouillée elle paroit de couleur de chair,
& donne en effet étant écrafée cette teinture
qui, expofée à Pair, acquiert en peu de
temps celle de couleur de feu plus ou moins --- Page 50 ---
XLIV
PREFAC E.
vive, fuivant
plante qui lui fert lage de Tanimal ou de la
croire que la
d'aliment. Il y a lieu de
raquette eft
autre à la
plus propre qu'une
par la teinture perfedionner, fi l'on en juge
Turine des
de fang dont fe charge
excès,
perfonnes qui en mangent avec
Ce n'eft pas
des gollinfties TAmérique feule qui pofféde
qui produifent cette
lEurope a les fiens. Le
couleur,
nommé graine
kermès, autrement
infedte de la méme décarlate, eft le produit d'un
chéne vert,
ciaffe, qui fe nourrit du
arbriffeau
les plus arides du
quicroit dans les lieux
de
Langnedoc, dela
PEngme & des isles de
Provence,
chenille, ou graine
PArcbipel, La COun autre gallinfede d'écarlate de Pologne, eft
qu'en ce
quine diffère des
que celui-ci vit dans la
premiers
taque que la racine d'une
terre & n'at.
renozée. Mais tous
plante nommée la
duifent de
naiffent, vivent & fe:
méme, s'emploient
reproteinture d'écarlate & dans
également à la
diffèrent que dans
la médecine, & ne
Tinfede méme
T'emploi que lon fait de
ou de fes ceufs; il
en eft --- Page 51 ---
PRÉFAC E.
XLV
beaucoup d'autres fort nuifibles aux plantes
dont on ignore les propriétés.
Les Mexicains, feuls difpenfateurs de CC
tréfor, diftinguent deux fortes de cochenilles S 2
la filveftre & la meftéque ; l'une fe recueille
dans les bois, & fe nourrit fans doute indifféremment de toutes les plantes; ; elle produit
moins de teinture & eft regardée comme
inférieure. La meftéque, qui prend fon nom
d'une province où elle abonde, tire vraifemblablement fa fubftance du nopal & paffe
pour la cochenille la plus eftimée; il s'en
fait trois récoltes par an.
Le temps néceffaire pour la récolter eft
à-peu-près le terme de la durée de la vie
de Panimal qui ne s'étend guère au-delà de
trois mois. La femelle, qui eft ovipare . > croit
après fa naiffance un certain efpace de
temps fur les différentes parties de la plante
dont elle fait fon aliment, & qu'elle parcourt
fort lentement à Paide de pieds très-foibles
& difficiles à diftinguer. Elle s'y fixe enfuite
fans aucun mouvementa apparent. Le peu de
temps qui lui refte encore à vivre eft em-
durée de la vie
de Panimal qui ne s'étend guère au-delà de
trois mois. La femelle, qui eft ovipare . > croit
après fa naiffance un certain efpace de
temps fur les différentes parties de la plante
dont elle fait fon aliment, & qu'elle parcourt
fort lentement à Paide de pieds très-foibles
& difficiles à diftinguer. Elle s'y fixe enfuite
fans aucun mouvementa apparent. Le peu de
temps qui lui refte encore à vivre eft em- --- Page 52 ---
XLVI
PREFAC E,
ployé à reproduire fon
vilitée, dans
efpèce ; clle eft
cet état extérieur d'engourdif.
fement, par une petite mouche
les obfervateurs
colorée, que
de la
ont reconnu étre le mâle
cochenille, différent d'elle en ce
eft ailé, ainfi
qu'il
que celui de la fourmi, &
deftinéà porter dans fes fens glacés la fource
d'une nouvelle vie funefte à fes
De cet accouplement
auteurs.
une
senfuitimmédiatement
ponte abondante d'oeufs, moitié
petits que la graine de moutarde,
plus
rouge vif que la femelle
& d'un
de manière
dépofe fous elle,
qu'elle les couve exaétement,
qui fait que linfedte de
ce
devient
plat qu'il étoit
convexe, à mefure que le nombre
en augmente; elle périt enfin dans ce devoir
maternel, & ne ceffe pas méme
mort d'étre utile aux étres
après fà
car le corps,
qu'elle vivifie ;
quoique défféché, devient
Ja qualité glutineufe de fes chairs
par
qui les préferve des
un enduit
injures de Pair & de
l'attaque des infedtes ennemis. Les
alors (je l'ai remarqué fartout
arbres
de décembre
vers la fin
) parciffent couverts de ces --- Page 53 ---
PRÉF AC E.
XLVII
amas d'oeufs, comme ilsle font des ordures
des oifeaux > auxquelles reffemblent par
leur couleur blanchâtre les branches de
ceux qui leur fervent de retraite.
C'eft dans ce moment que le cultivateur
doit faire fa provifion de graine de cochenille, en obfervant, comme onle fait pour
le ver-à-foie, de mettre à couvert dans le
temps des pluies les rameaux qui en font
chargés; on les tranfporte fitôt que les oeufs
éclofent fur le plant des raquettes, difpofé
pour plus de facilité par alignement, & avec
des diftances fuffifantes d'un rang à l'autre
pour pouvoir commodément ramaffer linfedte
quand il fera temps : il eft aifé de s'appercevoir du moment où les ceufs éclofent ;
Penduit, forcé par Paétivité des petits vers
éclos qui font de la même couleur que les
oeufs, fe détache du corps auquel il adhéroit & leur lailfe une ifue. Il paroit importer peu que la poche d'oeufs ait été prife
fur la raquette ou fur toute autre plante 2
l'infecte dépofé fur celle-ci acquerra surement la qualité convenable; la feule atten-
ft aifé de s'appercevoir du moment où les ceufs éclofent ;
Penduit, forcé par Paétivité des petits vers
éclos qui font de la même couleur que les
oeufs, fe détache du corps auquel il adhéroit & leur lailfe une ifue. Il paroit importer peu que la poche d'oeufs ait été prife
fur la raquette ou fur toute autre plante 2
l'infecte dépofé fur celle-ci acquerra surement la qualité convenable; la feule atten- --- Page 54 ---
XLVIII
P RÉF A C E,
tion qu'ily y ait à faire, eft de ne pas rejeter
les nimphes ou poches qui paroiffent vides
ou peu convexes, ; ce feroit réduire au
célibat la nouvelle colonie. Le mâle, déjà
diftingué par fon activité & le brillarit de
fa figure, jouit encore de la prérogative de
naitre feul & vivipare. On trouve en ouvrant la nymphe qui le contient, un ver
plus gros que ceux qui naiffent des ceufs,
nageant dans une liqueur rougeâtre, & qui
n'en fort que décoré de tous fes attributs.
Trop de diftractions & le défaut d'inf
trumens m'ont empéché d'obferver plus
exactement la cochenille dans fes autres
révolutions. Ce qui me paroit mériter le
plus d'attention de la part de ceux qui
voudroient s'en affurer un revenu, ce feroit
1". linftant à failir pour la trouver la plus
propre à la teinture. 2". Le moyen de pé.
nétrer fi c'eft làge de linfedte ou la nature
de fes alimens qui la rend plus abondante
& pius parfaite ; fi c'eft dans ce dernier
cas,
ceft de la feuille ou patte de raquette qu'il
tire le fuc, qui fixé donne cette précieufe
couleur --- Page 55 ---
PRÉFAC E.
XLIX
couleur ou du fruit : il n'ett pas douteux
alors que le temps de fa maturité feroit le
plus convenable pour le recueillir; mais
ce feroit en réduire les récoltes à deux par
an, au lieu de trois qui fe font au Mexique.
Un peu d'expérience & d'attention rectifiera
ce qui manque à nos connoillances.
La récolte & la préparation de la cochenille, pour la difpofer à la teinture, n'augmentent point la difficulté de cette culture :
les Mexicains étendent, dans la plus forte
chaleur du jour fous les plantes de nopal,
des draps ou nattes fur lefquels ils reçoivent
les infedtes qu'ils en détachent, foit en les
agitant, foit en les féparant avec quelques
inftrumens, & fe contentent de les expofer
pour les déffécher au foleil le plus ardent,
ou les plongent enfermés dans un linge
dans l'eau bouillante, pour éteindre en eux
tous principes vitaux & les font enfuite
fécher. La cochenille, moyenant cette fimple
préparation, eft à labri de toute altération;
on a éprouvé qu'après cent trente ans de
garde elle avoit en teinture le même effet
d
quelques
inftrumens, & fe contentent de les expofer
pour les déffécher au foleil le plus ardent,
ou les plongent enfermés dans un linge
dans l'eau bouillante, pour éteindre en eux
tous principes vitaux & les font enfuite
fécher. La cochenille, moyenant cette fimple
préparation, eft à labri de toute altération;
on a éprouvé qu'après cent trente ans de
garde elle avoit en teinture le même effet
d --- Page 56 ---
L
PRETAC E,
que la nouvelle. Il feroit à propos de confulter le traité de la cochenille
par Runfcher
hollandois, & la differtation de Neuville
lue à l'académie en 1726.
Trop plagiaire pour vouloir m'attribuer
le mérite de la découverte,
n'ai
je
eu en
vue dans cet extrait que de donner l'idée
d'une production ignorée quoique naturelle
au pays, d'un objet trop confidérable
étre négligé plus long-temps, & d'autant pour
plus favorable, qu'elle peut étre une fource
de richeffes pour des lieux qui paroiflent
dénués de reffources. La cochenille de SaintDomingue eft la même que celle da Mexique: ; un Elpagnol de ce royaume, homme
de lettres & de confidération
, me la fit
connoitre, en 1750, & me Paffura de la
méme efpèce; il n'eft pas moins conftant
que la raquette OlI le figuier épineux elt
le nopal fur lequel elle fe cueille : tout
jufqu'à la fimplicité de cettc culture & le
peu de dépenfe qu'elle occafionne, contribue
à encourager les effais qu'un peu d'attention ne peut manquer de faire réuflir; mais --- Page 57 ---
PRÉF A C E.
LI
ce qui doit les déterminer chez un peuple
laborieux, & qui ne le cède en induftrie &
en intelligence à aucun de P'univers : c'eft
l'évaluation faite par les plus habiles négocians de la Hollande du produit de la COchenille qui fe tire du Mexique 2 habité
par le peuple le moins propre au travail
& le moins fufceptible d'émulation; il a été
calculé que les galions apportoient année
commune en Europe, 880000 liv. pefant
de cochenille, dont un tiers filveftre, par
conféquent de moindre valeur, qui produiroient enviton 15,560,680 liv. monnoie
de France, ce qui létabliroit lunc dans
l'autre à environ I6 de nos livrcs numéraires la livre.
d 1j
par le peuple le moins propre au travail
& le moins fufceptible d'émulation; il a été
calculé que les galions apportoient année
commune en Europe, 880000 liv. pefant
de cochenille, dont un tiers filveftre, par
conféquent de moindre valeur, qui produiroient enviton 15,560,680 liv. monnoie
de France, ce qui létabliroit lunc dans
l'autre à environ I6 de nos livrcs numéraires la livre.
d 1j --- Page 58 ---
LII
PRÉF A C E.
E XT R AIT
Des affiches américaines, du
24 Septembre
1785, No, 39.
Cr que le Père Nicolfon
(I) a dit de la
cochenille dans fon
ouvrage compofé en
1773, il l'a extrait
prefque mot à mot du
mémoire que l'on vient de lire, & qui dut
faire fenfation lorfqu'il parut dans la colonie, quoique nous foyons bien fondés à
croire qu'il y fut peu répandu (2) :
fonne ne profita des
peravantages qu'il fait
connoitre ; on ne fongeoit
la cochenille,
peut-étre plus à
lorfqu'en 1776, M. Thiery
de Menonville arriva à
la
Saint-Domingue avec
qualité de médecin botanifte du roi
il eft le premier qui ait eu ce titre, il (3):
s'oc-
(1) Eilais fur T'hiftoire naturelle de St.
pag. 45 & fuiv.
Domingue,
(2) Ce Mémoire a été auffi répandu
le
de St. Domingue.
que Journal
(3) M. Thiery de Menonville n'a obtenu
qu'au retour de fon voyage au Mexique.
ce titre --- Page 59 ---
PRÉF AC E.
LIII
cupa beaucoup de notre hiftoire naturelle :
fon zèle étoit infatigable 5 né avec de l'efprit, de la vivacité, un génie ardent & une
fenfibilité extrême, fon ame s'exhaltoit aufli
facilement dans la fociété que dans la retraite du cabinet ; nous avons lu quelquesunes de fes lettres où il s'eft peint luimême comme nous le repréfentons. La COchenille excita particulièrement fes recherches, & dans le deffein de s'inftruire de
tout ce qui concerne ce précieux infedte, 2
il fe rendit au Mexique où il apprit des
Efpagnols l'art facile de l'élever s de le
nourrir, de le récolter, de planter le nopal
&c. : foit qu'il eût le deffein de donner aux
cultivateurs plus de confance dans leurs
travaux, foit qu'il ne fut pas entièrement
perfuadé que notre cochenille étoit la même
que celle du Mexique, il brava mille dangers (I) pour ravir à nos voilins une
(1) Ce n'eft qu'au retour du Mexique, en débarquant au Môle, que M. Thiery a découvert que la
eochenille filveftre exiftoit à St. Domingue fur le péref:
chia; il ne Pavoit pas vue avant fon voyage, & c'eft
d iij
ux, foit qu'il ne fut pas entièrement
perfuadé que notre cochenille étoit la même
que celle du Mexique, il brava mille dangers (I) pour ravir à nos voilins une
(1) Ce n'eft qu'au retour du Mexique, en débarquant au Môle, que M. Thiery a découvert que la
eochenille filveftre exiftoit à St. Domingue fur le péref:
chia; il ne Pavoit pas vue avant fon voyage, & c'eft
d iij --- Page 60 ---
tIv
P. RÉF AC E.
richeffe que nous pofféderions
cependant
comme eux, fi nous le voulions; il revint
au Port-au-Prince avec des plants de nopal
couverts de cochenilles ; il la multiplia
il l'examina avec toute l'attention dont étoit ;
capable un obfervateur aufli éclairé; enfin,
il la récolta, & à Pinftant de jouir du fruit
de fon intrépidité, de fes dépenfes & de fes
travaux, la mort le ravit aux fciences & à
fes amis; il mourut ab inteftat : nous favons
par tradition qu'il avoit fait un traité de la
culture du nopal & de léducation de la
cochenille, qui P'avoit occupé pendant dix
ans (I), comme il dit lui-mème dans
de fes lettres ; mais nous n'avons
une
que des
notions incertaines fur le fort que cet ouvrage a éprouvé. M. Thiery fe propofoit
d'en faire hommage au roi, & nous avons
fous les yeux l'épitre dédicatoire qu'il devoit
à Guaxaca qu'il a appris à la connoitre & à
l'erreur de tous ceux qui croyoient avoir vu cet éviter
dans la colonie.
infecte
du (1) Voyez Première partie du Traité de la culture
nopal É de la cochenille, chap. VIII. --- Page 61 ---
PRÉ F A C E.
LV
adreffer à Sa Majefté.. Il rapporta encore du
Mexique le jalap, la vanille, qui cependant étoit déjà connue & cultivée ici & à 2
la Martinique; : Phypécacuana blanc que nous
voyons fe multiplier, &c enfin plufieurs autres plantes auffi précieufes par leurs vertus
curieufes par leur beauté. Le favant M.
que
de Juflieu de PAcadémie royale des fciences
entretenoit une correfpondance fuivie avec
M. Thiery s qui felon quélques renfeignemens qu'on nous a fourni auroit bientôt
les honneurs académiques, fi la mort
reçu
ne l'avoit arrêté au milieu de fa carrière :
le célèbre auteur de Phiftoire philofophique
& politique en parlant de la cochenille. >
s'exprime en ces termes fur Tinfatigable
naturalifte que nous regrettons.
M. Thiery, botanifte françois, bravant
plus de dangers qu'on n'en fauroit imaginer,
Ta enlevée (la cochenille) à Oaxaca même,
& l'a tranfplantée à Saint-Domingue où il
la cultive avec une perfévérance digne de
fon premier courage ; fes premiers fuccès
ont furpaflé fon attente, & tout porte à
d i0
ille. >
s'exprime en ces termes fur Tinfatigable
naturalifte que nous regrettons.
M. Thiery, botanifte françois, bravant
plus de dangers qu'on n'en fauroit imaginer,
Ta enlevée (la cochenille) à Oaxaca même,
& l'a tranfplantée à Saint-Domingue où il
la cultive avec une perfévérance digne de
fon premier courage ; fes premiers fuccès
ont furpaflé fon attente, & tout porte à
d i0 --- Page 62 ---
LVI
PRÉF A E.
efpérer que la fuite répondra à de fi
reux
heucommencemens : ce peu de mots COIlfignés dans un ouvrage immortel,
plus qu'un long éloge. Tout le
en dit
vaux de M.
fruit des traThiery étoit perdu, & nous
retombions dans les ténèbres Où
fi
nous avions
long-temps vécu au fujet de la
fans les foins éclairés & les
cochenille,
dues de M.
recherches allifoin de
Joubert (I), qui a repris le
démontrer à la colonie avec
facilité elle peut ajouter à fes richeffes quelle
de la cochenille.
celle
L'intervalle qui s'eft écoulé
entre la mort de M. Thiery & les
effàis de M. Joubert,
premiers
fordre
avoit apporté un dé
extréme dans les établiffemens
qui
(1) M. Joubert a été fecondé dansi
a donnés aux plantations de M.
les foins qu'il
par M. Chotard médecin de Thiery après fa mort, >
Léoganne.
Montpellier & Créole de
n'étoit
Malheureufement, le zèle de ces
pas éclairé par les mémes
Meflicurs
celles qui dirigeoient M.
connoiffances que
furent pas foignées
Thiery. Ces plantations ne
la cochenille fine, & convemablement, la filveftre
on perdit bientôt
ferva dans fon état
mal cultivée fe confirmer ces faits tout agrefte; le nous appelons pour contémcin.
Port-au-Prince qui en a été --- Page 63 ---
PR E F A C d E.
LVII
avoient été entrepris pour cultiver Pinfedte
& fa nouriture ; il n'en reftoit plus que de
foibles traces, il fallut prefque tout recommencer ; mais avec de la conftance M. Joubert parvint à raffembler aflez d'infedtes de
cochenille, & particulièrement de cenx qui
Je font trouvés naturels à Saint-Domingue,
pour en récolter une quantité fuffifante avec
laquelle on a fait les effais de teinture (I)
dont il eft parlé dans fon Mémoire ; il fe
propofoit d'en différer encore limpreflion
jufqu'à ce que d'autres occupations lui euffent permis de faire des expériences en
grand que fon voyage en France a retardées; mais lui ayant fait connoitre que nous
avions formé depuis quelques mois le projet
de raffembler un extrait des obfervations
qui ont été faites dans les colonies françoifes, fur les moyens faciles de récolter la
(r) Les effais de teinture que M. Joubert a fait
faire à Paris, ont été exécutés far la cochenille que
M. Thiery avoitlaiffée dans fon cabinet ou fur fes plantations : jamais M. Joubert n'a femé ni récolté de la
cochenille indigène à St. Domingue.
depuis quelques mois le projet
de raffembler un extrait des obfervations
qui ont été faites dans les colonies françoifes, fur les moyens faciles de récolter la
(r) Les effais de teinture que M. Joubert a fait
faire à Paris, ont été exécutés far la cochenille que
M. Thiery avoitlaiffée dans fon cabinet ou fur fes plantations : jamais M. Joubert n'a femé ni récolté de la
cochenille indigène à St. Domingue. --- Page 64 ---
LVIII
PRÉF A C - E.
cochenille, il a bien voulu nous donner
rélumé de fon
le
fous les
travail, tel qu'il a été mis
yeux du roi; il nous a communiqué un autre Mémoire
beaucoup
trés-intéreflant, &
plus circonftancié fur le même
fujet, & qu'il fe propofe de faire
incelfamment.
imprimer --- Page 65 ---
P R E F A C E.
LIX
HISTOIRE ABRÉGÉE
De la cochenille de St. Domingue & defa
culture,par M.JOUBERTI DE LA MOTTE,
médecin naturalife du roi, & de la
fociété royale de médecine de Pacadémie
de Dijon, Src.
Li cochenille eft un infedte que les naturaliftes rangent dans la claffe des infectes
hemiptères ; les Efpagnols du Mexique Pélèvent avec beaucoup de foins fur une plante
connue fous le nom de figuier d'inde, Taquette, oputitia, nopal, catte portant cochenille &c. : tous ces mots font fynonimes, &
les efpèces très-variées à PAmérique où cette
plante eft indigène (I).
Ceft de cette plante cultivée que Pinfedte
fuce, digère & extrait la partie colorante
pourpre dont les arts ont tiré un fi grand
avantage, & le commerce d'Efpagne un fi
(1) Les efpèces cultivées au Mexique & apportées
par M. Thiery ne font pas indigènes à St. Domingue. --- Page 66 ---
LX
PAEFACE
grand bénéfice
dérable
; un commerce auffi confidevoit naturellement
vité de notre
réveiller Pactiles vafles
nation, & faire trouver dans
du
poffeffions du roi dans cette
nouveau monde
partie
que la
s cet infedte précieux
nature n'avoit
ment
pas placé exciufive-
(I) au Mexique (2) : ce qui
devoir le démontrer
fembloit
qu'il eût fallu
eftlefpèce de la plante, 2
agrefte &
auparavant tirer de fon état
fauvage par une culture
lière, comme le
particupratiquent nos voilins du
fectes, (1) Voyez Mémoirc pour fervir à
mémoire XIe, pag.
M. T'hiftoire des incet endroit fe fervant de 109. de Réaumur, dans
roit naturalifer la cochenille T'analogie, dit que l'on pourçoifes, comme on y a naturalifé dans les colonies francafier, &c. mais. M. Joubert va
la canne à fucre, le
tentions raifonnables de M. de beaucoup: au-delà des préfère que le bénéfice que la cochenille Réaumur, puifqu'il inpagne 2 a dû réveiller l'activité de produit à PEC
faire trouver dans les vaftes
notre nation 7 &
cette partie du nouveau
poffeflions du roi, dans
qui réellement ne s'y trouve monde, un infecte précieux
pas.
(2) Ce raifonnement pourroit
affurer que nous devons aufli
nous autorifer à
Malabar, la mufcade & le
pofféder la canelle du
girofle des Moluques, &c.
qu'il inpagne 2 a dû réveiller l'activité de produit à PEC
faire trouver dans les vaftes
notre nation 7 &
cette partie du nouveau
poffeflions du roi, dans
qui réellement ne s'y trouve monde, un infecte précieux
pas.
(2) Ce raifonnement pourroit
affurer que nous devons aufli
nous autorifer à
Malabar, la mufcade & le
pofféder la canelle du
girofle des Moluques, &c. --- Page 67 ---
PREFAC E.
LXI
Mexique (I) : ce que nous n'euffions pas
du ignorer, c'eft que nous ne pouvions nous
diflimuler que fur ces plantes de la méme
elpèce, à la vérité toutes hériflées d'épines
extraordinairement offenfives & pofées en
forme de chevaux de frife; que fur ces
plantes, dis-je, fe nourrifloient de petits infectes, 3 qui écrafés fous les doigts s donnoient une couleur teignante, légèrement
purpurine (2) : cependant avec tous ces apperçus, on a négligé une culture aufli précieufe s parce que I. Perfonne n'en a
démontré la pollibilité & la facilité. 2". Parce
que Saint - Domingue donnant beaucoup de
facre, de coton, de caffé, d'indigo & de
cacao, fournit amplement à la cupidité de
lor, & à l'ambition de la fortune.
On cultivoit dans quelques jardins de
curieux une elpèce d'opuntia 2 prefque fans
(1) M. Joubert met ici en fait ce qui pourroit
être mis en queftion. Voyez le traité de la culture du
nopal, première partie, chap. VI.
(2) Voyez ci-après les obfervations de M. Lefevre
Deshayes, --- Page 68 ---
LXII
PR E F A C E.
épines , & d'une fubftance plus délicate,
connue fous le nom de raquette
pour les ufages de la médecine clpagnole,
ou pour faire des firops;
feulement,
j'avois
bien des fois que les cochenilles remarqué
femoient deffus
qui fe
(I) au hafard, étoient mieux
nourries, faciles à recueillir, &
niffoient
qu'elles fourune partie colorante d'un beau
pourpre, & plus abondantes; ; je favois
M. le marécbal de Caftries,
que
jaloux d'étendre
de plus en plus les branches du
du nouveau monde, défiroit de faire commerce
établir
cette culture s qu'on avoit fait tenter cidevant par un botanife ad boc, qui étoit allé
au Mexique, & dont le travail ne s'étoit
borné qu'à apporter quelques cailfes de
de raquette cultivée, fur
plants
lefquelles il avoit
dérobé quelques cochenilles
qui périrent
peu de temps après (2); en conféquence,
(r) Voyes ci-après les obfervations de M.
elles font contradictoires avec celles de M. Genton; ;
(2) On ne peut lire ce paflage fans Joubert.
Joubert pouvoit peut-étre fe fervir des émotion. M.
Thiery, mais il ne devoit pas calomnier travaux de M.
fon bienfai.
ée, fur
plants
lefquelles il avoit
dérobé quelques cochenilles
qui périrent
peu de temps après (2); en conféquence,
(r) Voyes ci-après les obfervations de M.
elles font contradictoires avec celles de M. Genton; ;
(2) On ne peut lire ce paflage fans Joubert.
Joubert pouvoit peut-étre fe fervir des émotion. M.
Thiery, mais il ne devoit pas calomnier travaux de M.
fon bienfai. --- Page 69 ---
PREFA C E.
LXIII
après la mort de ce botanifte, décédé depuis trois ans environ, je fus choifi par
l'adminiftration de Saint-Domingue, & agréé
par M. le Maréchal, pour m'occuper de
nouvelles tentatives : je fentis dès-lors Pimportance de cet objet, & je m'cn occupai
férieufement ; je commençai par multiplier
le peu de plants qui reftoicnt : je recueillis
dans tous les jardins ceux qu'on deftinoit
aux ufages de la médecine : j'en fis une
plantation affez étendue, & dès que ces
jeunes raquettes eurent acquis aflez de force
pour fournir à la nourriture de Pinfecte,
j'allai à la campagne couper quelques branches de raquette les moins épineufes, qui
contenoient quelques cochenilles; je les femai
fur mes nopals cultivés, elles pullulèrent ;
je fis de nouvelles plantations de raquettes 2
& forcé de paffer en France l'été dernier
pour caufe de maladie, j'en ai porté avec
teur, & parler de lui avec mépris dans un mémoire
mis fous les yeux d'un monarque, qui avoit accordé
des grâces & des récompenfes que M. Thiery avoit
bien méritées. --- Page 70 ---
LXIV
P R É F A C E.
moi une petite quantité, & c'eft
cochenille de
avec cette
Saint-Domingue qu'on n'avoit
jamais employée, que M. Momeveri
propriétaire & chef d'une
(1), 2
manufacture des
gobelins, artifte
célèbre, a fait l'échantillon
d'écarlatte, & avec cette méme cochenille
que M. Laghet, habile teinturier de
a teint les trois échevaux de
Paris,
ils le conftatèrent
foie, comme
& l'affirmèrent l'un &
l'autre dans leurs certificats
artiftes
: ces deux
ont d'autant plus de mérite dans
leurs effais, que notre cochenille de SaintDomingue eft recouverte d'une partie
neufe, qui n'a point été un obftacle cotonleurs mains, &
entre
que leurs arts, & mes foins
mieux dirigés par lexpérience diminuera
fenfiblement, ou enlèvera entièrement
(2).
(1) Il eft étonnant que M. Joubert,
lu l'ouvrage de M.
qui a fi bien
ce botanifte avoit Thiery, ne fe foit pas rappelé que
& à l'académie des fciences préfenté au miniftre de la marine
avoit faits fur la cochenille, les effais que M. Macquer
Port-au.Prince.
recueillie dans le jardin du
(2) Voilà de belles préfomptions, M.
avoit eu déjà; mais nous croyons
Thiéry les
que, l'expérience
Il
ouvrage de M.
qui a fi bien
ce botanifte avoit Thiery, ne fe foit pas rappelé que
& à l'académie des fciences préfenté au miniftre de la marine
avoit faits fur la cochenille, les effais que M. Macquer
Port-au.Prince.
recueillie dans le jardin du
(2) Voilà de belles préfomptions, M.
avoit eu déjà; mais nous croyons
Thiéry les
que, l'expérience
Il --- Page 71 ---
PREFAC E,
LXV
Il réfulte de ce Mémoire très-fuccina,
qu'en continuant de multiplier les plants de
raquette, dont j'ai laiflé une grande quantité en partant, 2 avec ordre de les multiplier
de plus en plus; il réfulte, dis-je, qu'il fera
facile au roi (I) d'ajouter aux riches produétions du nouveau monde dans fes états,
le commerce de la cochenille,que Sa Majefté
procurera à bon marché dans fes manufactures, puifque la plante dont il eft queftion
fe plait de préférence dans les terrains les
plus arides des plaines & des montagnes 2
qu'elle exige peu de foins, peu de Nègres, >
& que Pinfecte pullule extraordinairenent:
d'ailleurs, P'activité & l'ambition de la plus
belle nation du monde, le befoin d'une
nouvelle culture pour les petits habitans >
dont les terres font ufées 9 mon zèle (2)
n'en changera pas la nature. Voyes chap. III. de la
feconde partie & chap. IV.
(1) Cela eft poffible, mais cela n'eft pas fi facile.
(2) Ce zèle peut être traité d'indifcret, il faut
convenir que cet engagement de M. Joubert, dont
l'exécution tient à bien des hafards, eft très-inconféquent. Nous prions le lecteur de fe rappeler les lettres
e --- Page 72 ---
LXVI
PREFACE E.
enfin affurent à Sa Majefté,
ans la France fe
que fous vinge
paffera de
cette branche de
PEIpagne pour
fournir
commerce, dont elle pourra
l'excédent à fes voifins.
M. Joubert a ajouté en note.
L'année dernière ce Mémoire
a été lu &
communiqué au roi dans fon confeil
par M. le maréchal de
d'état,
a gardé le
Caftries. Sa Majefté
Mémoire, & M.
ordre du miniftre d'en
Joubert a reçu
donner un
qui a été dépofé dans les
duplicata,
marine
bureaux de la
(I).
Les lecteurs doivent étre
vaincus de la facilité,
maintenant confaire des
, de la certitude de
nopaleries à
ou deux
Sint-Doningue; un
quarreaux de terre, autant d'efclaves, quelques petits foins fufliront
commencer une manufadure de
pour
c'eft aux riches habitans
ce genre :
à donner l'exemde MM. les adminiftrateurs; ; elles
dont M. Joubert s'eft occupé à témoignent la manière
& l'état de fes
exécuter fes promeffes,
garant.
plantations, en 1785, en eft un sur
(r) Cette note n'a été ajoutée
que par modeftie,
terre, autant d'efclaves, quelques petits foins fufliront
commencer une manufadure de
pour
c'eft aux riches habitans
ce genre :
à donner l'exemde MM. les adminiftrateurs; ; elles
dont M. Joubert s'eft occupé à témoignent la manière
& l'état de fes
exécuter fes promeffes,
garant.
plantations, en 1785, en eft un sur
(r) Cette note n'a été ajoutée
que par modeftie, --- Page 73 ---
PRÉF A C E.
LXVII
ple, le patriotifime doit leur faire faire ce
qu'ils n'entreprendroient peut-étre point dans
des vues d'intérét : des récompenfes 2 des
honneurs attendent fans doute celui qui le
premier aura la gloire de mettre la cochenille dans le commerce colonial : on fait que
le grarid Colbert, le père des colonies françoifes, fit donner par Louis XIV, une
gratification très-honorable à M. Piquet de
la Celle, commis de la compagnie, pour
avoir le premier élevé des vers à foie à la
Martinique; malheureufement ce genre de
manufacture a été abandonné.
Il fe peut que notre raquette créole ne
foit pas encore le nopal de la première qualité; mais il exifte encore ici quelques-uns
des plants apportés par M. Thiery, ils font
de la plus belle efpèce, & peuvent fe multiplier confidérablement & très - vite : ces
nopals furpaffent de beaucoup en grandeur
& en groffeur la raquette ordinaire ; peutêtre que celle-ci abandonnée maintenant aux
herbes voraces fe perfectionnera par la culture 2 & acquerra toutes les qualités du
e ij --- Page 74 ---
LXVIII
PREFAC E,
plus beau nopal : quoiqu'il en foit de cette
elpérance, & en fuppofant que de longtemps nous ne récolterons que de la cochenille filveftre, il eft conftant
dans le
qu'elle vaut
commerce les deux tiers de la mef
téque > qu'elle s'accommode de toutes les
efpèces de nopal, qu'elle fe multiplie
facilement
plus
s qu'elle fe répand plus loin &c
plus vite fans aucuns fecours
étrangers, &
que fon produit eft plus sur; ainfi ne dut-on
recueillir pendant les premières années
cette efpèce de cochenille,
que
malgré la diffé.
rence du prix, elle vaut certainement
la peine qu'on s'en
bien
occupe, puifqu'un
reau de mauvaife terre
quartravail d'un feul
n'exigeroit que le
Negre, & qu'il rendroit
pour dix-huit cent livres de cochenille chaque année ; nous ne hafardons
pas cette
appréciation fans des autorités (I).
Tous les auteurs s'accordent à dire
la raquette fe plait fur les fols arides,
que
aime une température égale;
qu'elle
combien de
(1) Ces autorités ont induit M. Mozard
en erreur,
vaife terre
quartravail d'un feul
n'exigeroit que le
Negre, & qu'il rendroit
pour dix-huit cent livres de cochenille chaque année ; nous ne hafardons
pas cette
appréciation fans des autorités (I).
Tous les auteurs s'accordent à dire
la raquette fe plait fur les fols arides,
que
aime une température égale;
qu'elle
combien de
(1) Ces autorités ont induit M. Mozard
en erreur, --- Page 75 ---
PR É F A C E,
LXIX
terrains abandonnés & confidérés comme
incapables de rien produire, foit par la
nature, foit par Tépuifement, donneroient
à leurs propriétaires de grandes richeffes 2
s'ils penfoient à y faire venir la cochenille
dans les fàvanes inutiles, qui fe voyent en
allant de Limonade au fort Dauphin : on
rencontre prefqu'à chaque pas la raquette
& le cierge épineux, ainfi que dans la vafte
folitude de la Défolée, On n'y apperçoit pref
qu'aucune autre production; mais celle-là
ne fuffit-elle pas ? La nature même indique
le feul emploi que l'on peut faire de ces
terrains, ils appellent des nopaleries, & ces
mémes favanes, qui feront à jamais incultes
fàns la cochenille 5 produiroient par elle
des millions en peu d'années.
On peut foupçonner que l'auteur de l'article cochenille dans l'encyclopédie 2 ainfi
que celui du Mémoire lu à la chambre
d'agriculture, fe font trompés, en difant tous
les deux, que les galions importoient année
commune en Europe, huit cent quatre-vingt
mille livres pelant de cochenille : Phiftoire
e iij --- Page 76 ---
IXX
PREF A C E.
philofophique & politique, où l'on trouve des
renfeignemens authentiques & plus récents,
nous a fourni les données des calculs fuivans.
Quantité de cochenille
de toute qualité, exportée
chaqu'année du continent
de PAmérique en Efpagne. 460,000 liv.
Elle produitau Mexique. 6,678.450.
Ce qui fait reffortir chaque livre prix
moyen à e
14. IO.
Elle produit à Cadix e . 7.759,196.
Ce qui fait reffortir chaque livre prix moyen à -
16.
Prix courant de cette
17.
denrée en
Europe * e
18. I4.
On ne doit lire qu'avec
que M. Pomet a dit de la cochenille. précaution ce
être parfaitement inftruit de ce
Pour
cet infecte, il eft à
qui concerne
propos de confulter le
traité, traduit en
françois > qu'en a fait
Runfcber hollandois. La differtation de M.
de Neuville lue à l'Académie des
fciences,
en 1726; le Tome IV. des mémoires
pour
18. I4.
On ne doit lire qu'avec
que M. Pomet a dit de la cochenille. précaution ce
être parfaitement inftruit de ce
Pour
cet infecte, il eft à
qui concerne
propos de confulter le
traité, traduit en
françois > qu'en a fait
Runfcber hollandois. La differtation de M.
de Neuville lue à l'Académie des
fciences,
en 1726; le Tome IV. des mémoires
pour --- Page 77 ---
PREFAC E.
LXXI
fervir à lhiftoire des infectes par M. de
Réaumur; principalement M. Valmont de
Bomare, article cochenille, opuntia, gallinfecte; l'encyclopédie au mot cochenille ; &
Phiftoire philofophique & politique, font
les ouvrages où l'on trouvera plufieurs détails
très-utiles, pour élever & récolter linfecte
important qui vient de nous occuper.
On conviendra sûrement que chaque pays
a des productions qui lui font particulières;
il y en a même qui font affectées aux différens
climats dans un même pays ; il ne feroit
donc pas étonnant que la cochenille fine
fut un infedte propre au Mexique comme
la plante qui le nourrit, & que la nature
n'eût pas fait naitre cet infecte dans nos
colonies.
On a vu que les Mexicains employoient
la cochenille pour peindre les maifons, &
leurs cotons; les naturels des isles aimoient
les couleurs rouges autant que les Indiens
du Mexique; ils n'auroient sûrement pas
dédaigné la couleur de la cochenille s'ils I
e io --- Page 78 ---
LXXII
PREFAC E,
l'avoient connue, , & ils ne lui auroient
préféré la couleur terne du
pas
M. Chanvalon,
rocou.
qui défiroit aufli que Pon
put introduire la cochenille dans les
dit:
colonies,
Jai cherché fur tous les opuntia
cochenille que le Père Labat
(I) la
confiance ordinaire
affure avec fa
fe trouver dans nos isles:
je ne l'ai pas trouvée;
perdois pas de vue cette cependant je ne
branche utile de
commerce : j'ai continué en vain ces mêmes
recherches avec attention, pendant les
ans & demi de féjour
cinq
que j'ai fait à la
Martinique.
De quelle cfpèce font les infeêtes
Père Plumier a vu au petit
que le
Goave? ? Il eft
probable que c'eft le COCCHS, qui eft trèscommun fur le caflier, fur l'acacia,
l'orme, fur la vigne, &c. : cet infede 2 fur
a des rapports
aptère
génériques avec la cochenille, mais il en diffère par plufieurs
tères, & principalement
caracpar une odeur défa-
(1) Voyage à la Martinique, pag. I21.
Père Plumier a vu au petit
que le
Goave? ? Il eft
probable que c'eft le COCCHS, qui eft trèscommun fur le caflier, fur l'acacia,
l'orme, fur la vigne, &c. : cet infede 2 fur
a des rapports
aptère
génériques avec la cochenille, mais il en diffère par plufieurs
tères, & principalement
caracpar une odeur défa-
(1) Voyage à la Martinique, pag. I21. --- Page 79 ---
PREFAC E.
LXXIII
gréable qu'il exhâie (I) lorfqu'on en a
réuni une certaine quantité; le Père Plumier
a été induit en erreur par des Aibuftiers
qu'ilavoit cru trop facilement; le Père Labat
n'avoit pas vu la cochenille, il nous a donné
des fictions pour des obfervations ; ce qui
eft impardonnable (2). Le militaire qui a
préfenté le Mémoire fur la cochenille à la
chambre d'agriculture du Cap, a été mal inf
truit par le Mexicain, qui n'étant pas naturalifte avoit jugé fur de fauffes analogies &
fur une obfervation trop fuperficielle, & le
Père Nicolfon, qui a pris cet auteur pour
guide, n'a fait que répéter la méme erreur.
Toutes les perfonnes qui ont cherché la
cochenille fur les arbres que nous avons
nommés, fe font trompées nous en avons
plufieurs exemples.
Le révérend Père Pafteur, fupérieur de
la maifon de charité de Léogane, a eflayé
de femer fur le nopal de Caftille la graine
(1) Mémoire pour fervir à l'hiftoire des infectes,
Tome IV, pag. 107 & fuiv.
(2) Loco citato, pag. 108. --- Page 80 ---
LXXIV
PREFAC E,
de coccus aptère de Lorme : fes effais n'ont
pas réuffi.
Le révérend Père Thimothée, curé
du
Port-de-paix, notre affocié, a fait inutilement les mémes
effais", 3 nous les avons
répétés nous-mémes fans fuccès : cela eft
conforme aux loix de la nature, qui a affigné
à chaque efpèce des moyens différens d'entretien & de produdion.
M. Dutronne notre affocié, au Cul-de-Sac
du
Port-au-Prince, nous a écrit (I), qu'une
perfonne qui connoit bien la colonie &
particulièrement le Cul-de-Sac, lui a dit,
qu'elle n'avoit jamais vu de cochenille dans
ce quartier (2), mais qu'elle en avoit vu
à Acquin & fur la
plate-forme du Mole :
cette perfonne a été inftruite de la culture
de la cochenille par M. Thiery.
M. le comte d'Ingrande, habitant
des
au fond
Nègres, notre affocié, nous avoit affuré
qu'il avoit de la cochenille dans fon
quar-
(I) Au Cul-de-Sac, le 30 Novembre
(2) Voyez Traité de la culture du nopal 1785. & de la
ccchenille, première partie, chap. II.
plate-forme du Mole :
cette perfonne a été inftruite de la culture
de la cochenille par M. Thiery.
M. le comte d'Ingrande, habitant
des
au fond
Nègres, notre affocié, nous avoit affuré
qu'il avoit de la cochenille dans fon
quar-
(I) Au Cul-de-Sac, le 30 Novembre
(2) Voyez Traité de la culture du nopal 1785. & de la
ccchenille, première partie, chap. II. --- Page 81 ---
PRÉ F A C E.
LXXV
tier ; il a eu la complaifance de nous en
envoyer (1),& nous trouvons que c'eft le
coccus aptère & foetide que M. d'Ingrande
avoit pris pour de la cochenille.
M. Gauché, notre affocié, dans le quartier du Port-de-paix, : obfervateur exact &
fort inftruit, nous dit dans une lettre du 8
Décembre : je vous remercie de votre obfervation fur le COCCuS, du cocoloba & du
guasuma ; j'ai voulu faire ces tentatives au
défaut de cochenille, & je m'étois perfuadé
que fije parvenois à faire multiplier cet infecte
aptère, & la plante qui nourrit la cochenille,
fa propriété colorante fe perfedionneroit
par le fuc de cette plante, & que par. - là
on pourroit le fubftituer à la cochenille; je
me fuis trompé, c'eft ce qui arrive fouvent
dans les effais (2). Le peu de cochenille
filveftre que j'ai trouvé fur quelques pieds
a de folanum inermé a péri prefqu'auflitôt;
(1) Au fond des Nègres, le 24 Décembre 1785.
(2) Voyez Mémoire pour fervir à Phiftoire des
infectes, Tome IV, Mémoire XI, pag. 92. --- Page 82 ---
LXXVI
PREFACE
jai fait des recherches fur la
bas
raquette du
Mouftèque, & n'y ai rien trouvé,
Nous efpérons que la
M.
defcription que
Dubourg a faite du
confondu
coccus, qui a été
par bien des perfonnes avec la
cochenille, empécherzàlavenire
M. Thiery avoit
cette méprife.
elle
déjà attaqué cette erreur ;
ne fubfifteroit surement
plus, fi fon
ouvrage avoit été publié : nous n'avons rien
négligé pour tâcher de découvrir fi la cochenille meftéque exiftoit à
n0S recherches ont été
Saint-Domingue ;
inutiles; nous favions
par Pouvrage de M. Thiery
nille filveftre fe
que la cochetrouvoit au Môle fur le
perefchia : nous favions par les effàis de
culture & de teinture
qu'il avoit faits,
pouvoit cultiver cet infedte
qu'on
c'eft lui
avec avantage :
qui nous a inftruit des règles de
cette culture, & comme il le dit lui-méme
dans fon ouvrage (I), fon
voyage au Mexi-.
que pourroit toujours étre regardé
comme
(r) Voyez Seconde partie de la
& de l'éducation de la cochenille, cuiture du nopal
chap. IV.
première fection,
de teinture
qu'il avoit faits,
pouvoit cultiver cet infedte
qu'on
c'eft lui
avec avantage :
qui nous a inftruit des règles de
cette culture, & comme il le dit lui-méme
dans fon ouvrage (I), fon
voyage au Mexi-.
que pourroit toujours étre regardé
comme
(r) Voyez Seconde partie de la
& de l'éducation de la cochenille, cuiture du nopal
chap. IV.
première fection, --- Page 83 ---
PR E F A C E,
LXXVII
très-utile, quand il n'en auroit rapporté que
cette connoiflance ; il avoit donc raifon de
dire que Pon préfumoit juftement que la
cochenille exiftoit à Saint - Domingue &
qu'elle pouvoit y étre cultivée ; mais on
peut aflurer auffi que perfonne avant lui
n'avoit connu la cocheniile, & qu'on ne favoit
pas que cet infecte exiftoit fur la raquette
très-épineufe & prelqu'inaccellible que P'on
nomme perefchia (I) ou patte de tortue, 2
& qu'il falloit la chercher fous le matelat
cottonneux qui la couvre & la défend des
infedtes & des impreffions trop fortes de la
chaleur : n'eft-il pas évident que l'auteur du
Mémoire préfenté à la chambre d'agriculture du Cap, auroit dit que la cochenille
exiftoit au Môle fur le perefchia, s'il l'avoit
fu, & qu'il en auroit inféré la poffibilité de
cultiver cet infecte dans CC lieu, lorfqu'il a
parlé de la poflibilité d'enrichir ce quartier
par cette culture.
(1) Voyez le voyage du Mexique, route d'Aquia.
tapoque à Los-Cues. --- Page 84 ---
LXXVIII
PRÉF A C E.
M. Genton, notre
a eu l'attention de correfpondant au Mole,
nous envoyer
gemmes de perefchia
plufieurs
nilles. Cet infedte
couvertes de cocheque celui
nous a paru étre le méme
que nous cultivons, &
des fouches
qui vient
que M. Thiery avoit
ail Port-au-Prince. Voici
tranlplantées
tions que M. Genton
quelques obfervaa fait inférer dans le
fupplément, au premier No, des affiches
américaines de 1786.
La cochenille filveftre vient
dans ce quartier fur le
naturellement
appelé patte de
nopal, vulgairement
de la
tortue ; il feroit impoflible
récolter fur cette plante
à huit & neuf
qui s'élève
tité
pieds, par la grande quand'épines dont elle eft armée.
Cet infedte fait toujours face à
& l'on n'en voit jamais
l'oueft,
feuille qui fait face à aucun du côté de la
préfumer
Teft, ce qui me fait
qu'en établiflant une
on doit avoir égard à
nopalerie,
Une chofe
l'expofition (I).
remarquable, c'eft que parmi
(1) Voyes Traité de la culture du
cochenille, feconde partie, liv. XI, nopal & de la
chap. III,
et infedte fait toujours face à
& l'on n'en voit jamais
l'oueft,
feuille qui fait face à aucun du côté de la
préfumer
Teft, ce qui me fait
qu'en établiflant une
on doit avoir égard à
nopalerie,
Une chofe
l'expofition (I).
remarquable, c'eft que parmi
(1) Voyes Traité de la culture du
cochenille, feconde partie, liv. XI, nopal & de la
chap. III, --- Page 85 ---
PRÈ F ACE.
LXXIX
de nopal de toutes
la grande quantité
qui avoifinent celui où Pinfecte s'atefpèces
cherche à
tache, il n'y en ait aucune qui
établir: mes recherches à cet égard ont
s'y
Le temps de pluie eft le plus
été fuperflues.
contraire à la cochenille, furtout dans cette
faifon des vents du nord. Les récoltes faites
hors de faifon ne donnent plus un teint fi
beau, fi vif, ni fi abondant.
M. Thiery n'ayant pas trouvé dans les
forêts & dans les campagnes du Mexique,
le nopal des jardins fur lequel on élève la
cochenille fine, a préfumé que cette plante
avoit paflé de l'état agrefte au degré de
perfedtion où elle eft, par la culture; il paroit
penfer aufli que la cochenille fine pourroit
bien n'être qu'une variété perfedtionnée par
Péducation ; ne fachant pas les progrès de
cette amélioration & le temps qu'elle peut
exiger, il croit que cela peut fervir à proudes
du Mexique.
ver lantiquité
peuples
La préfomption de M. Thiery ne nous
paroit pas une obfervation fuffifante pour
fe foutenir malgré les faits d'analogie, & --- Page 86 ---
LXXX
PREFAC E.
nous fommes fondés à en douter, jufqu'*
ce que des faits recommandés
rience viennent à la confirmer. par l'expé.
Comment pourrions - nous croire à cette
métamorphofe? Ecartons toutes les preuves
d'analogie, & ne nous appuyons pas du
perfectionnement de pluficurs plantes à laide
de la culture,
pour alfurer que cela peut
avoir lieu pour le nopal.
La culture peut perfedtionner le port, la
couleur, Faccroilfement, le développement,
la fàveur dans une plante; mais jamais elle
ne changera les caractères fpécifiques. Nous
penfons donc pas que le tuna,
ne
, par exemple,
puiffe être converti en perefchia, &
celui-ci puiffe jamais fournir le
que
nopal de
Campèche ou de Caltille, ou le nopal des
jardins. Toutes ces plantes ont un caractère
propre, qui eft indélébile ; & jamais la
main de Phomme ne
pourra en altérer les
traits, au point de dénaturer les elpèces &
les confondre les unes dans les autres.
C'eft en vain que Pon voudroit faire
rer à la colonie de
efpe
pouvoir améliorer la
cochenille
jamais fournir le
que
nopal de
Campèche ou de Caltille, ou le nopal des
jardins. Toutes ces plantes ont un caractère
propre, qui eft indélébile ; & jamais la
main de Phomme ne
pourra en altérer les
traits, au point de dénaturer les elpèces &
les confondre les unes dans les autres.
C'eft en vain que Pon voudroit faire
rer à la colonie de
efpe
pouvoir améliorer la
cochenille --- Page 87 ---
P R E F A C E.
LXXXI
cochenille filveftre, & la convertir en cochenille fine ou meftéque.
Ces deux infedtes qui appartiennent au
même genre forment deux efpèces, qui ont
chacune leurs caraétères particuliers (I).
Mais qu'importe à la colonie d'avoir la cochenille fine? & pourquoi chercherions-nons à
lui donner des efpérances illufoires, ou des
regrets inutiles ? Il vaut mieux s'attacher à
prouver, comme Onl l'a déjà fait,-que la
culture de la cochenille filvettre peut lui être
avantageufe, & qu'elle peut remplacer la
meftéque dans nos manufactures.
Ona apprendra par l'ouvrage de M. Thiery
toutes les règles de cette culture ; mais on verra
par le détail de ces règles que cela exige
un certain travail. On croiroit méme que
M. Thiery a un peu trop affoibli lidée que
lon doit en avoir, fi Pon ne favoit pas qu'il
eft exécuté au Mexique par des hommes
indoiens & bornés.
(1) Voyez Mémoire pour fervir à l'hiftoire des
infectes, Tome IV, Mémoires II, pag. 9.
f --- Page 88 ---
LXXXII
PRÉF AC E.
Ceux qui adopteront la culture de la
cochenille, éprouveront fans doute la peine
de n'avoir que le précepte
pour guide 5
mais la conftance & l'expérience les formeront; Pulage & Phabitude détruiront bien
des difficultés.
Les effais qui ont été faits jufqu'à préfent au Port-au-Prince & au Cap, fuffifent
pour faire connoitre la poflibilité d'adopter
la culture de la cochenille dans la colonie;
on peut apprécier par ces effais les produits
des travaux en grand, & cela préfente des
réfultats très-avantagenx & bien propres à
fervir d'encouragement
On dira peut-étre que la défiance & la
timidité font proportionnées aux
celui
moyens :
qui a beaucoup peut hafarder quelque
chofe, mais les rifques des effais font
trop
périlleux pour celui qui n'a qu'une petite
propriété, & jamais les petits capitaliftes
n'iront fe réfugier dans les déferts de la
colonie, pour tenter une culture minutieufe
& cafuelle dont les accidens peuvent
duire leur ruine.
pro- --- Page 89 ---
PRÉFAC E.
LXXXIII
M. Thiery a non-feulement fait connoitre
les travaux d'une nopalerie ; mais il a eu
foin d'indiquer les accidens & de calculer
en quelque forte les rifques de fon établiffement. On n'eft jamais expofé comme
dans les autres manufadtures à une perte
abfolue de revenu, mais on peut éprouver
des retards & des diminutions: : voilà le plus
grand inconvénient ; mais cela n'empéche
pas que le revenu d'une nopalerie ne fournille un intérêt plus fort qu'aucune manufadure; c'eft ce qu'il étoit intéreffant d'éprouver, & c'eft un objet fur lequel M. Thiery
n'a rien laiffé à defirer.
f 21
les autres manufadtures à une perte
abfolue de revenu, mais on peut éprouver
des retards & des diminutions: : voilà le plus
grand inconvénient ; mais cela n'empéche
pas que le revenu d'une nopalerie ne fournille un intérêt plus fort qu'aucune manufadure; c'eft ce qu'il étoit intéreffant d'éprouver, & c'eft un objet fur lequel M. Thiery
n'a rien laiffé à defirer.
f 21 --- Page 90 ---
LXXXIV
PRÉ F A C E.
OBSERVATIONS PARTICULIÈRES
Faites dans le jardin du Cercle des Philadelphes au Cap , par M. ARTHAUD.
Nous avions planté dans notre jardin
fieurs efpèces de cactes ; nous avions pluplanté
plufieurs pieds de nopal de Campèche &
de raquette efpagnole; nous les avions cultivés dans Pintention de les multiplier
former une nopalerie ; nous étions
pour
à demander à MM. les adminiftrateurs difpofés
de
la cochenille avec du plant de nopal, lorfque M. Bruley a prévenu nos
défirs, en
nous donnant en échange pour du nopal
qui lui manquoit, de la graine de cochenille
filveftre qu'il avoit tirée des débris des
tations de M. Thiery dans le jardin du plan- roi
au Port-au-Prince.
12 Juin 178F. Nous avons femé de la
cochenille fur trois pieds de nopal de Campèche, dont le plus vieux avoit huit mois,
& fir un pied de raquette efpagnole. --- Page 91 ---
PREFAC E.
LXXXV
Cette femaille a très-bien réufli; elle
avoit été faite dans des nids d'étoffes de
paille, fufpendus aux pieds du coté de Peft
avec des fils de coton; les petites cochenilles fe font répandues fur toute la plante,
principalement du côté de Peft, & furtout
fous les fils de coton, qui offroient un abri
& paroiffoient les défendre de la pourfuite
des fourmis, qui en font friandes, & contre
lefquelles la nature a paru vouloir les
en leur donnant un duvet
prémunir 3
cotonneux.
Aouft 1785. Nous avons fait une
récolte de cochenille que nous avons préparée fuivant les procédés connus ; il y
avoit déjà des fruits d'une nouvelle produccochenilles s'étoient
tion, & plufieurs petites
répandues fur les plants de nopal : cela
déjà
lobfervation de M. Thiery de
confirme
Menonville , qui prouve que la femelle
cochenille rend fes petits au bout de deux
mois, qui eft à- peu-près le terme de fon
exiftence.
La cochenille qui étoit fur le nopal de
f iij
ivant les procédés connus ; il y
avoit déjà des fruits d'une nouvelle produccochenilles s'étoient
tion, & plufieurs petites
répandues fur les plants de nopal : cela
déjà
lobfervation de M. Thiery de
confirme
Menonville , qui prouve que la femelle
cochenille rend fes petits au bout de deux
mois, qui eft à- peu-près le terme de fon
exiftence.
La cochenille qui étoit fur le nopal de
f iij --- Page 92 ---
LXXXVI
PREFACE
Campèche étoit plus belle, mieux nourrie
que celle qui étoit fur la raquette
Cela tend à
efpagnole.
prouver que le nopal de
Campèche convient mieux à l'éducation de
la cochenille filveftre, que la raquette efpagnole.
7 Octobre 1785. Nous avons femé de
nouveau; la récolte a été faite le 7 Odtobre,
nous n'avons pas femé à cette
époque,
parce que les mères avoient fait leur
& qu'il s'étoit répandu un nombre
part,
de petites cochenilles
foffifant
à
pour pouvoir fournir
une nouvelle récolte 5 nous favons
ce procédé eft contraire aux
que
blis par M. Thiery, il
principes étaveut que l'on fme
tous les deux mois après avoir
dépouillé &
nettoyé les plants, en récoltant la cochenille; il prétend que c'eft le moyen d'avoir
une cochenille plus belle, mieux
& nous le croyons ; nous penfons aufli nourrie,
c'eft le moyen de ménager les
que
plants &
d'empécher que l'aglomération des cochenilles s autour de leurs mères
vrifle le plant &
s n'appanne falle atrophier les --- Page 93 ---
PREF A C E
LXXXVII
gemmes, comme cela arrive lorfqu'elles fe
trouvent furchargées, & furtout lorfque les *
cochenilles fe font aglomérées aux articles.
C'eft pour tàcher de prévenir cet inconvénient que nous avons eu foin de nettoyer
les articles de nos plants, de ne pas laifler
de cochenille fur les gemmes trop jeunes
& point parvenues à un certain degré de
maturité & de développement. Enfin, nous
avons eu l'attention de nettoyer entièrement
les endroits fur lefquels les mères avoient
été fixées ; ces endroits font jaunes & déprimés ordinairement, la fève ne les régénère
pas abfolument, lorfque la cochenille eft
ôtée; mais ils fe durciffent après avoir rendu
un peu de gomme, & il fe forme deffus
une pellicule grife, femblable à une cicatrice.
La cochenille ne fe nourrit fur le nopal
qu'aux dépends de la sève, elle lui ôte fes
principes de végétation , elle nuit à fon
développement, & elle Pappauvrit au point
de le faire périr dans l'atrophie, fi elle étoit
trop abondante : on peut donc regarder la
f ip
rendu
un peu de gomme, & il fe forme deffus
une pellicule grife, femblable à une cicatrice.
La cochenille ne fe nourrit fur le nopal
qu'aux dépends de la sève, elle lui ôte fes
principes de végétation , elle nuit à fon
développement, & elle Pappauvrit au point
de le faire périr dans l'atrophie, fi elle étoit
trop abondante : on peut donc regarder la
f ip --- Page 94 ---
LXXXVIII
PREFAC E.
cochenille comme le fléau du nopal,
une véritable maladie.
3 &
Il eft donc bien effentiel de
de la cochenille
ne femer
affez de
que fur des plants qui ont
vigueur & de force pour
la nourrir fans s'épuifer. M.
pouvoir
que les plants
Thiery demande
ayent dix-huit mois : cette
règle ne peut être générale, & elle doit
étre modifiée fuivant la qualité du fol & le
climat où on cultive le nopal
nous avons femé notre
; cependant
cochenille fur des
plants de huit mois, & ils étoient
trop jeunes, car ils ont
surement
nous fommes
paru fouffrir; mais
fité
excufables, parce que la nécef
nous a fait la loi, & nous a forcés de
planter en entretien, c'eft-à-dire,
ferver nos plants.
pour conDu 20 Novembre 1785.
que les cochenilles de la
Ayant trouvé
femaille
étoient rondes, groffes,
précédente
que plufieurs commençoient à faire leur part
petits fe
2 & que les
repandoient fur les articles des
nopals, nous avons cru que nous
faire notre récolte ; il étoit
pouvions
temps effecti- --- Page 95 ---
P R È F A C E.
LXXXIX
heures après que cette
vement, car quelques
cochenille a été recueillie, il y avoit une
innombrable de petits qui avoient
quantité
les Roccons cotonneux fous lefquels
quitté
fous le ventre de leurs
ils étoient groupés
mères, & ils cherchoient à fe répandre ;
obfervé
mâles dans le
nous avons
plufieurs
nombre de ces petits.
M. Thiery regarde la pluie comme l'ennemi le plus dangereux de la cochenille,
mais nous avons obfervé que les fourmis
étoient bien plus à craindre (I), furtout
les pieds de nopals qui ne reçoivent
pour le foleil toute la journée, & qui font
pas
à être couverts dans la partie de
expolés
la
Teft; non-feulement les fourmis mangent
& doncochenille, ellesp piquentmemelaplantes
nent lieu à des points gangreneux qui pénètrent dans le parenchifme, ce qui doit être
d'efcarre & de cicatrices dures & calfuivi
la circulation de la
leufes qui interceptent
fève.
(1) Voyez Mémoire pour Phiftoire des infectes,
Tome IV, Mémoire II, pag. 95.
dans la partie de
expolés
la
Teft; non-feulement les fourmis mangent
& doncochenille, ellesp piquentmemelaplantes
nent lieu à des points gangreneux qui pénètrent dans le parenchifme, ce qui doit être
d'efcarre & de cicatrices dures & calfuivi
la circulation de la
leufes qui interceptent
fève.
(1) Voyez Mémoire pour Phiftoire des infectes,
Tome IV, Mémoire II, pag. 95. --- Page 96 ---
XC
PREF A C E.
Nous avons laiffé deux
naturellement,
plants fe femer
mais nous en avons
des plus anciens le 22
femé un
avoir elfuyé toutes
Novembre I 3 après
il
les pattes fur
y avoit eu de la cochenille, lefquelles
quelles il y avoit
& fur lef
déjà des petits de
dus; cette
répanprécaution eft nécellire, elle eft
recommandée par M.
méme
Thiery 2 qui veut
que l'on employe de Peau
enlever tous les débris de la
pour bien
attireroient les fourmis.
cochenille, qui
Nous avions planté deux
quelles il y avoit
gemmes fur lef
eu de la cochenille, M.
Thiery dit qu'elles ne
ployées pour du
peuvent étre emplant & qu'elles
fent; une de ces gemmes avoit
pourric
bourgeons le 21
pouffé deux
avoit
Novembre, la feconde
pourri aux deux tiers; mais
remis en terre ce qui
nous avons
reftoit, & il
un très-beau bourgeon
y avoit
fouche. Nous
qui strement fera
ne rapportons cette
tion que pour faire voir
la
obfervaThiery eft
que règle de M.
trop rigoureufe, & que l'on
employer des plants qui ont nourri la peut
coche- --- Page 97 ---
PRÉF AC E.
XCI
nille, quand on eft dans la néccflfité de tirer
parti de tout & d'ufer d'économie pour
multiplier fes plantations ; nous penfons
cependant qu'il eft plus avantageux lorfqu'on le peut, d'employer d'autres plaiits
d'après les principes de M. Thiery.
Le ciel étoit couvert le 22 Novembre,
les vents de nord-eft & de fud-oueft ont été
forts, il y a eu une pluie légère, les vents
étoient nord le lendemain 23, le ciel étoit
couvert > une brume couvroit les mornes
le matin & obfcurciloit Pair ; il y a eu de
la pluie toute la journée, le thermomètre
a été conflamment à vingt degrés.
Nous avons tué dans l'eau bouillante la
cochenille que nous avions recueillie la
veille : quelques heures de foleil ont fuffi
& pour la fécher aflez pour Pempécher de le
corrompre ; mais fi nous n'avions pas eu
cet avantage, nous aurions été obligés de
la faire fécher au four ou fur des plaques
chaudes; c'eft fans doute dans une pareille
circonftance que les Indiens du Mexique
a été conflamment à vingt degrés.
Nous avons tué dans l'eau bouillante la
cochenille que nous avions recueillie la
veille : quelques heures de foleil ont fuffi
& pour la fécher aflez pour Pempécher de le
corrompre ; mais fi nous n'avions pas eu
cet avantage, nous aurions été obligés de
la faire fécher au four ou fur des plaques
chaudes; c'eft fans doute dans une pareille
circonftance que les Indiens du Mexique --- Page 98 ---
XCII
P RÉF A C E,
employent ces
moyens 3 qui leur donnent
une cochenille d'une qualité médiocre.
Le vent & la pluie auroient
périr notre
surement fait
graine, fi nous n'avions
la précaution de faire
pas eu
nopal
couvrir le pied de
que nous avions femé, avec un
exécuté d'après le plan du féminaire chaflis,
par M.
décrit
Thiery; cet événement montre l'importance de ne pas récolter, & de
femer lorique les
ne. - pas
obfervations du
du thermomètre & l'état du baromètre,
ciel
ront de la pluie; nous
indiqueavons fur les Indiens
l'avantage de prévoir cet événement
affez de jufteffe ; le cultivateur
avec
nille ne fera donc
de cochepas expofé à
mettre fa récolte & fà graine
comproborné,
comme PIndien
lorfqu'il voudra s'attacher à
fes travaux d'après des
régler
obfervations météorologiques foignées.
On voudra bien obferver
I4 Juin
que depuis le
jufqu'au 22 Novembre, nous avons
fait trois récoltes, nous en aurions fait davantage fi nous avions femé plutôt; mais
admettant que l'on ne puiffe faire
en
que quatre --- Page 99 ---
P R F AC E,
XCIII
récoltes dans Tannée dans la partie du Cap
(I), cela prouvera toujours que la culture
de la cochenille peut être établie dans la
partie du nord comme dans la partie du
fud de la colonie, & qu'elle y préfentera
les mémes avantages & les mêmes refTources.
Nous avons donné du piant & de la
graine à M. Auvrai, négociant, notre aflocié;
il fe propofe de femer la graine fur le
tuna ou raquette ordinaire , en attendant
fes plants de nopal de Campèche
que
puillent être femés ; mais nous craignons
qu'il ne réuffiffe pas : nous avions mis un
nid chargé de graine fur un pied de tuna,
il s'y eft répandu quelques petits ; mais ils
Paccroiflement
n'ont pas paru y prendre
ordinaire dans les époques de leur exiftence, & enfin ils y ont péri fans fe reproduire; cela fe rapporte aux obfervations de
M. Genton.
(1) Nous ne favons pas encore fi PIndien ne difcontinue pas fes femailles dans le temps des pluies, principalement pour laiffer repofer fes plants & prévenir
leur épuifement.
graine fur un pied de tuna,
il s'y eft répandu quelques petits ; mais ils
Paccroiflement
n'ont pas paru y prendre
ordinaire dans les époques de leur exiftence, & enfin ils y ont péri fans fe reproduire; cela fe rapporte aux obfervations de
M. Genton.
(1) Nous ne favons pas encore fi PIndien ne difcontinue pas fes femailles dans le temps des pluies, principalement pour laiffer repofer fes plants & prévenir
leur épuifement. --- Page 100 ---
XCIV
PREFAC E.
Les foins & la conftance de M.
donneront suirement
Auvrai
un exemple utile,
fera profpérer la culture de la
qui
dans le quartier
cochenille
Dauphin; il n'y a
ne
perfonne
qui
fente combien il eft important
puiffe s'établir dans les terres arides & qu'elle
tes des
ingrafredoches, des fonds blancs, des
fonds bleus, &c. Nous avons
plant à M. Gauché &
envoyé du
au R. P. Thimothée,
nos aflociés au Port-de-Paix; ; les premiers
fuccès dans ce quartier ne tarderont
pas à
porter la culture de la cochenille dans les
déferts du Port-à-Puifent, & dans les
incultes du Môle.
terres
La colonie n'a pas verfé tout de fuite
dans le commerce une quantité aufli confidérable de caffé que celle qu'elle lui fournit
aujourdhui; l'établifement des fucreries &
des autres manufadures a été fucceffif; Phabitant qui plante du caffé & des pièces de
canne ne peut entrer en récolte
huit mois ou deux ans
que dixaprès; on le fait, &
on établit tous les jours des fucreries & des
caffécries, parce que lon fait que les récoltes --- Page 101 ---
P RÉFA C E.
XCV
à venir indemniferont du retard des revenus
par un produit fatisfaifant.
Le temps qu'il faut pour que les plants
de nopal prennent un accroiffement convenable, ne doit pas rebuter ceux qui peuvent
adopter la culture de la cochenille. Le produit de cette culture eft bien plus précoce
récolte de
que celui du caffé;.la première
cochenille qui peut fe faire au bout de vingt
mois peut étre aufli abondante que les fuivantes, au lieu que la première récolte qui
fe fait deux ans après que le caffé a été
planté eft encore très-médiocre.
Il faut plufieurs années pour que la colonie
fourniffe au commerce une certaine quantité
de cochenille; il faut encore plus de temps
la colonie puiffe fournir à la
pour que
de cochenille fuffimétropole une quantité
fante pour fes manufactures; quelques perd'abord cette culture,
fonnes entreprendront
la confiance s'établira infenfiblement lorfque
les fuccès en auront fait connoitre les avantages.
du mémoire fur la cochenille
L'auteur
diocre.
Il faut plufieurs années pour que la colonie
fourniffe au commerce une certaine quantité
de cochenille; il faut encore plus de temps
la colonie puiffe fournir à la
pour que
de cochenille fuffimétropole une quantité
fante pour fes manufactures; quelques perd'abord cette culture,
fonnes entreprendront
la confiance s'établira infenfiblement lorfque
les fuccès en auront fait connoitre les avantages.
du mémoire fur la cochenille
L'auteur --- Page 102 ---
XCVI
PREE A C E.
que nous avons rapporté ci-deffus, dit dans
une note : que le roi pourroit animer les
effais fur la culture de la cochenille,
attribuant une gratification
en
all
d'encouragement
premier habitant qui produiroit dix livres
de cochenille de fon cri, des
&c. Ces
exemptions,
moyens ont plus de force dans
une colonie nouvelle qui n'offre
de
aucun objet
comparaifon, & dans laquelle il n'y a
encore aucune culture
-
d'établie; cependant
nous croyons qu'on peut les employer,
que le gouvernement eft sur de
parce
placer, à
un très-fort intérét, les facrifices
roit faire
qu'il pourpour cet objet; mais on peut
penfer que ce fera moins l'appas des indemnités & des exemptions
culture de la
qui portera à la
cochenille, que l'efpoir d'un
gros bénéfice, en cultivant des terres
font fans rapport.
qui
Nous croyons rendre fervice à la colonie
& à létat, en faifant connoitre cet
que l'on croyoit
ouvrage
perdu; ; nous l'avons revu
avec attention; ; nous avons vérifié
toutes les obfervations
prefque
qu'il contient ; nous
avons --- Page 103 ---
PRÉF A C E,
XCVII
avons cru pouvoir retrancher quelques détails inutiles principalement dans le voyage :
il n'a pas dépendu de nous de changer
entièrement le ftyle; ilauroit fallu refondre
Pouvrage, & nous n'aurions pu le faire
quelquefois fans nous expofer à altérer la
penfée de l'auteur. Nous efpérons que le
rigoureufement loupublic ne jugera point
vrage de M. Thiery par cette confidération;
il auroit fans doute diminué les imperfections qui s'y trouvent, s'il avoit pu mettre
la dernière main à fon travail.
Nous pouyons dire que M. Thiery avoit
polé avec beaucoup de peine la première
pierre d'un édifice qui fe feroit élevé s'il
avoit vécu 5 nous avons tâché d'écarter les
ruines qui en couvroient les fondemens: ;
nous ne négligerons rien pour contribuer
à le conftruire, nous y réuflirons peut-étre ;
mais en apréciant nos efforts, nous jugeons
combien il eft difficile de remplacer M.
Thiery ou de fuivre fes plans ; cette entreprife ne peut convenir à un feul homme,
elle convient à une fociété dontles travaux
g --- Page 104 ---
XCVIII
PREFA C E.
font continuels. Quand le Cercle des Philadelphes, 3 qui s'eft foutenu jufqu'à préfent
avec fes propres fonds, & qui ne s'eft formé
que par l'émulation d'être utile & le plaifir
de travailler, n'auroit fervi qu'à publier l'ouvrage de M. Thiery, à exciter la culture
de la cochenille dans la colonie, il auroit
fuffifamment prouvé une utilité qui peut fe
rapporter encore à d'autres objets qui ne
font pas moins effentiels.
, 3 qui s'eft foutenu jufqu'à préfent
avec fes propres fonds, & qui ne s'eft formé
que par l'émulation d'être utile & le plaifir
de travailler, n'auroit fervi qu'à publier l'ouvrage de M. Thiery, à exciter la culture
de la cochenille dans la colonie, il auroit
fuffifamment prouvé une utilité qui peut fe
rapporter encore à d'autres objets qui ne
font pas moins effentiels. --- Page 105 ---
ÉLOG E
D E
M. THIERY DE MENONVILLE,
PRONONCÉ par M. ARTHAUD, Correfpondant de
la Société Royale de médecine, de PAcadémie de
de Paris, Médecin du Roi, a la rentrée
chirurgie du Cercle des Philadelphes 2 au Cap, le 19
Septembre 1785.
de ceux qui ont anjourd'hui des idées faines de la
Au valeur jugement des chofes, Celui qui peupla la France furprit de Sculpteurs, aux Anglois de
Graveurs, & d'Artiftes Bas; en tous le genres, Velours qui aux Génois; les Glaces
la Machine à faire des fit
moins pour TEtet que Ceux qui
aux Vénitiens fes Ennemis 1 ne & guères leur enlevèrent leurs places fortes.
battirent Ditt. Encycl, Edit. in-4°. de Genève, Tom. III.
T
avoir fourni des héros
ma patrie : après
dont la valeur & la pru-
& des législateurs
dence ont étonné PEurope, tu commences
des hommes qui, pour être moins
à produire
fameux, n'en font pas moins utiles. La renomleurs exploits ; mais
mée ne proclamera pas
dans l'avenir des découvertes
elle portera
mériteavantageufes, ou des ouvrages qui
ront la reconnoiflance de la poftérité.
g tj --- Page 106 ---
>
E L O G E
Que je ferois heureux, fi j'avois
vantage de confacrer
eu l'avice de
mon exiftence au fermes compatriotes ! fi j'avois pu faire
hommage de mes foibles talens, &
le tribut de mes travaux dans le préfenter
temple
ma patrie a vu élever dans fon
que
fciences,
fein, aux
aux lettres & aux arts, par Stanislas le Bienfailant! ! Mais qu'il eft confolant
pour moi, dans une terre éloignée, & fous
un ciel brilant, où l'on ne cultive les fciences
qu'au péril de fa vie, de leur rendre
un
premier hommage en faifant léloge d'un
Lorrain ! Que mon coeur eft fatisfait de
pouvoir, fans outrager la vérité, le
nombre des bienfaiteurs de la
placerau
claffe des
colonie, dans la
hommes qui n'ont été pallionnés
que pour faire le bien, & qui ne fe font
occupés qu'à trouver les moyens
les richeffes de Pétat avec fon d'augmenter
induftrie.
M. Thiery de Menonville eft né à SaintMihiel (I), en Lorraine. Le voeu de fa
(I)D De mes deux oncles maternels, l'un eft ancien
premier juge-conful de Nancy, l'autre avocat au
lement de Metz: le feul ondle paternel
parque j'avois eft
que pour faire le bien, & qui ne fe font
occupés qu'à trouver les moyens
les richeffes de Pétat avec fon d'augmenter
induftrie.
M. Thiery de Menonville eft né à SaintMihiel (I), en Lorraine. Le voeu de fa
(I)D De mes deux oncles maternels, l'un eft ancien
premier juge-conful de Nancy, l'autre avocat au
lement de Metz: le feul ondle paternel
parque j'avois eft --- Page 107 ---
D E M. TH I E R Y.
CI
fàmille l'appeloit à l'état eccléfiattique - mais
ce voeu, contrarié par un penchant fecret
qui Pappeloit à la contemplation de la nature, le porta inutilement à l'étude des loix.
M. Thiery 2 avocat malgré fon goût 2
voulut devenir naturalifte : il fut à Paris.
C'eft dans cette capitale où l'exemple des
grands hommes embrafe l'ame du défir de
s'ennoblir comme eux, en acquérant des
connoiffances ; où lefprit éclairé par les
préceptes, développe toute l'étendue dont
il eft fufceptible 0e ; où tous les refforts du
génie déploient toute leur force & toute
leur adtivité, qu'il étudia la botanique fous
MM. - de Juflieu; & il eut l'avantage, ce
qui eft affez rare, d'être diftingué dans la
foule des élèves, & de mériter l'eftime de
fes maitres.
M. Thiery fentit que Phomme qui ne
mort avocat à la cour de Lorraine; le frère de ma
belle-mère & fon père étoient avocats en cette cour 3
de méme que mon père. Mes aieuls, mon frère &
mon grand-père maternel font morts lieutenans de pré.
voft de St. Mihiel. (Extrait d'une lettre de M1, Thiery.)
g iij --- Page 108 ---
CII
E L O G E
rapporte pas fes connoiffances à Pintérêt de
la fociété eft condamnable; il fentit
l'étude de la botanique
que
s toujours intéref
fante, malgré les fatigues auxquelles elle
expofe, n'eft utile que lorfque celui qui s'y
livre cherche dans les différentes parties /
des plantes, des matériaux, qui, après avoir
paffé dans les laboratoires de la chimie
dans les ateliers des
s
artiftes, puifent fervir
à procurer des remèdes
précieux ou des
commodités agréables. Auffi ne fe borna-t-il
pas à gravir, comme tant d'autres botaniftes,
les montagnes efcarpées des Alpes, des Pyrenées ou de Ia Suiffe, pour y recevoir, des
mains du hafard, la découverte de
quelques
plantes échappées aux recherches & aux courfes laborienfes des hommes célébres,
enrichi la botanique
qui ont
par les voyages
ont fait dans ces lieux difficiles.
qu'ils
Lilluftre abbé Raynal venoit, dans fon
ouvrage vraiment philofophique, de faire
connoitre à toutes les nations les richeffes
relpedtives de leurs. colonies ; il venoit de
préfenter des vues aufli féduifantes
que nei-
de
quelques
plantes échappées aux recherches & aux courfes laborienfes des hommes célébres,
enrichi la botanique
qui ont
par les voyages
ont fait dans ces lieux difficiles.
qu'ils
Lilluftre abbé Raynal venoit, dans fon
ouvrage vraiment philofophique, de faire
connoitre à toutes les nations les richeffes
relpedtives de leurs. colonies ; il venoit de
préfenter des vues aufli féduifantes
que nei- --- Page 109 ---
D E M. T H I E R Y.
CIII
les augmenter encore ; il venoit
ves pour
Didionnaire encyclopéde dire, d'après le
de la cochenille : 6 Son
dique, en parlant
auroit
eft toujours très-haut,
93 prix, qui
Témulation des nations
92 bien du exciter
&
cultivent les isles de PAmérique,
95 qui
habitent des ré22 des autres peuples qui
dont la température feroit conve39 gions
infeéte & à la plante dont il
39 nable à cet
la nouvelle Elpagne
92 fe nourrit; cependant,
de cette riche pro-
>2 eft reftée en poffeflion
>2 duction. 99
Cette phrafe infpire fans doute M. Thiery;
fes voeux le portent à
fon ame s'enflamme;
de la
fervir fa patrie. Il forme le projet
délivrer du tribut qu'elle paie à une nation
étrangère, pour fe procurer une denrée que
rendu néceffaire, & dont la France
le luxe a
confifait une confommation d'autant plus
à fes artiftes de
dérable, qu'elle a obligation
dans fes manufaétures la fupériopofléder
de Pécarlate couleur de
rité dans la teinture
feu, défignée par le nom d'écarlate des
Gobelins.
g io --- Page 110 ---
CIV
E Z O G E
M. de Réaumur avoit
propofé à M. le
Régent de tranfporter la cochenille
poffeflions. Cette
dans nos
propofition fut
mais elle n'eut
applaudie,
pas d'exécution, peut- être
parce qu'il ne fe trouva perfonne alors
eut lintrépidité
qui
d'entreprendre le voyage du
Mexique pour tenter un larcin
M. Thiery favoit
périlleux.
que les
que la fociété royale de Londres encouragemens,
pofés pour exciter la culture
avoit pronille dans les
de la cochecolonies angloifes, avoient été
inutiles; il favoit que linduftrie
ainfi que celle des anglois,
françoife,
vouloit étre
appliquée à des objets qui demandent
d'activité, & qui prétent
plus
davantage au développement de
lintelligence ; il favoit enfin
que la culture de la cochenille
guère
ne convient
qu'à une nation peu adtive; mais il
favoit auffi qu'il y avoit dans les colonies
françoifès une claffe d'hommes (les
couleur ), qui fe multiplient
gens de
& qui
tous les jours,
n'ayant pas, à beaucoup près, l'activité des européens, pourroit étre
utilement à cette culture, Il favoit occupée
qu'elle
développement de
lintelligence ; il favoit enfin
que la culture de la cochenille
guère
ne convient
qu'à une nation peu adtive; mais il
favoit auffi qu'il y avoit dans les colonies
françoifès une claffe d'hommes (les
couleur ), qui fe multiplient
gens de
& qui
tous les jours,
n'ayant pas, à beaucoup près, l'activité des européens, pourroit étre
utilement à cette culture, Il favoit occupée
qu'elle --- Page 111 ---
D E M. T H I E R Y.
CV
ceux qui ont le
pourroit être adoptée par
défavantage de n'avoir que de petites pro-
& par ceux qui n'ont que des terres
priétés,
peu propres aux autres cultures.
le
appuient
Toutes ces confidérations
de M. Thiery; il en fait part au
projet
encouminiftère, & il reçoit des promeffes
& des lettres de recommandation
rageantes
de St. Dominpour MM. les adminiftrateurs
où il devoit d'abord fe rendre.
gue,
arrive dans cette colonie en
M. Thiery
botanifte, & il
1776: : il ne la voit qu'en
de la nature
admire la fage prévoyance
verdure
dans
d'entretenir une
perpétuelle
où Textréme chaleur développe
un pays
qui
fans ceffe des principes de corruption
détruiroient la vitalité, s'ils n'étoient corrigés
& tranfinués fans ceffe par les exhalaifons
bienfaifantes des plantes. Il voit les terres
arides couvertes de cactes (I), &
les plus
lui confirme
lanalogie la plus féduifante
la
de réalifer fes vues.
encore
poflibilité
Terme générique, qui déligne toutes les efpèces
(1)
de raquettes. --- Page 112 ---
CVI
E L 0 G E
Notre nouvel argonaute
Mexique; il n'étoit
part pour le
pas avoué par le gouvernement: fa patrie ne pouvoit
le fuccès de fon
que défirer
entreprife; mais elle ne
pouvoit en avouer la témérité,
M. Thiery, réduit en
rôle
quelque forte au
d'aventurier, pourfuit fes vues avec
conftance. Il falloit tromper la
d'une nation jaloufe d'une
vigilance
elle jouit exclufivement
propriété dont
des
; il falloit former
liaifons, infpirer de la confiance;i il falloit
obferver la culture de la cochenille il
pouvoir fe
; falloit
procurer cet infede
avec la plante qui fert à fon
précieux
il falloit
éducation, &
pouvoir Penlever : mais cela ne
fuffifoit pas encore, il falloit conferver la
cochenille pendant la traverfée ; &
mériter toute la gloire d'une
pour
prife, il falloit intérefler la pareille entreFrance en multipliant chez elle cet infedte
mériter la reconnoiffance
précieux, &
la faifant
de la nation, en
jouir de cette nouvelle richeffe.
Le fentiment de fes forces
infpire du
courage. M. Thicry avoit une conftitution
mais cela ne
fuffifoit pas encore, il falloit conferver la
cochenille pendant la traverfée ; &
mériter toute la gloire d'une
pour
prife, il falloit intérefler la pareille entreFrance en multipliant chez elle cet infedte
mériter la reconnoiffance
précieux, &
la faifant
de la nation, en
jouir de cette nouvelle richeffe.
Le fentiment de fes forces
infpire du
courage. M. Thicry avoit une conftitution --- Page 113 ---
D E M. T H I E R Y.
CVII
robufte, & il avoit befoin de ce bienfait de
foutenir les fatigues de fon
la nature pour
&
ne
entreprife. Il
voyageoit qu'à pied,
convient réellement à Pobfervateur qui
cela
de
fe complait à examiner les produéions
Comment Pame pourroit-elle les
la nature.
faifir & les admirer, dans une courfe rapide
nuance prefqu'uniqui ne préfente qu'une
dif
forme fous laquelle lefprit ne * peut
cerner aucun objet ?
M. Thiery parcourut ainfi plufieurs provinces du Mexique. Il ne porta pas un oeil
creufés par
avide fur ces antres profonds,
le crime, la douleur ou Poppreflion, pour
n'ont donné à
en arracher ces métaux, qui
1Efpagne qu'un inftant de prépondérance
Pinduftrie lui a bientôt fait perdre. Il
que
pas de ces palais fomptueux
ne s'approcha
des
élevés fur les ruines des édifices fimples
malheureux Incas. Il auroit pu autrefois
admirer le bonheur des premiers habitans
de ces contrées; fon ame eut été fatisfaite;
dans les
mais Phomme fage ne jouit pas
lieux oû le fafte règne avec la tyrannie. --- Page 114 ---
CVIII
E L O G E
Notre obfervateur tâcha de mériter
bienveillance de
la
quelques Indiens, de
ques Noirs qui culivoient
quelC'eft en vivant
la cochenille.
il étoit
avec ces hommes, auxquels
deffein dangereux de découvrir trop tôt un
qui pouvoit
& la vie de M. compromettre la liberté
connoitre les
Thiery, qu'il parvint à
&
différentes efpèces de cactes,
qu'il put fe procurer les deux
de cochenille dont il avoit
efpèces
guer la
appris à diftinnature, la conftitution, les caradtè.
res, les habitudes, les époques
& tous les procédés
d'exiftence,
culture.
qui conviennent à leur
Pourvu de ces connoiffances, M.
s'embarque
Thiery
pour revenir à
mais contrarié
Saint-Domingue;
par une traverfée
il fut expofé à de
orageufe s
ils furent moins
nouveaux dangers, &
crainte de
allarmans pour lui que la
perdre le fruit de fon pénible
voyage, par le dépériffement de fes
& de la cochenille.
nopals
Les événemens ne font
échouer Phomme
pas toujours
intrépide qui livre fon
M.
s'embarque
Thiery
pour revenir à
mais contrarié
Saint-Domingue;
par une traverfée
il fut expofé à de
orageufe s
ils furent moins
nouveaux dangers, &
crainte de
allarmans pour lui que la
perdre le fruit de fon pénible
voyage, par le dépériffement de fes
& de la cochenille.
nopals
Les événemens ne font
échouer Phomme
pas toujours
intrépide qui livre fon --- Page 115 ---
D E M. TH I E R Y.
CIX
exiftence à Pinconftance & au hafard des
mers. M. Thiery arrive au Mole S. Nicolas
en 1778. Son triomphe étoit femblable à
celui d'un guerrier audacieux qui fort d'une
expédition dangereufe. Il pourvoit à la sûreté
de fa nouvelle colonie , & il s'occupe à
chercher dans ce lieu, dont le génie de M.
d'Eftaing a fait un rempart impofant , un
terrain où il puiffe la faire profpérer.
Les terres du Môle, qui ne peuvent étre
fertilifées par les moyens ordinaires, conviennent d'autant mieux à la culture de la
cochenille meftéque, quelon y trouve fur le
perefcbia (1) Ia cochenille filveftre; mais
M. Thiery devoit faire conflater le fuccès
de fon voyage par MM. les Adminiftrateurs ; il devoit leur préfenter Phommage
du tréfor qu'il apportoit à la colonie : il fut
obligé de fe rendre au Port-au-Prince, qui,
comme chef-lieu, devoit en avoir les prémices s & renfermer un établiffement qui
(1) Efpèce de raquette, appelée communément patte
de tortue. --- Page 116 ---
CX
E L D G E
put donner dans la fuite un
exemple encourageant aux colons.
MM. d'Ennery & de Vaivre adminif
troient alors la colonie ; ils s'intéreffoient
trop à fa profpérité, pour ne pas fentir l'importance du fervice que M. Thiery alloit lui
rendre. Aufli s'temprefsèrent-ils à lui afligner
un terrain pour établir une nopalerie.
Les cactes ou nopals viennent dans les
terres les plus arides. Le nopal de Caftille,
apporté par M. Thiery, a réufli très - bien s
dans le jardin confié à fa diredtion, &
nous
y en avons vu de très-beau ; mais ce terrain, formé par un tuf blanc, étoit
trop
pauvre pour fournir à la végétation du
nopal des jardins du Mexique. Celui-ci
paroit
une plante perfedtionnée par la culture &
uniquement deftinée à la cochenille mefté.
que, qui prend fur cette plante une qualité
fupérieure. Auffi les premières plantations
de M. Thiery n'ont-elles
pas eu le degré
de vigueur, qui pouvoit lui donner l'efpé.
rance de les multiplier alfez
promptement
trop
pauvre pour fournir à la végétation du
nopal des jardins du Mexique. Celui-ci
paroit
une plante perfedtionnée par la culture &
uniquement deftinée à la cochenille mefté.
que, qui prend fur cette plante une qualité
fupérieure. Auffi les premières plantations
de M. Thiery n'ont-elles
pas eu le degré
de vigueur, qui pouvoit lui donner l'efpé.
rance de les multiplier alfez
promptement --- Page 117 ---
D E M. TH IE R Y.
CXI
pour être en état d'en faire de plus étendues, auflitôt qu'il Pauroit défiré.
Mais ce n'étoit pas aflez de multiplier le
nopal. Il falloit conferver la cochenille, étudier Pinfuence d'un nouveau climat fur fa
conftitution, fuivre les révolutions qu'elle
pouvoit éprouver dans les différentes faifons,
reconnoître celles qui lui étoient les plus
favorables, non-feulement au Port-au-Prince,
mais dans toute la colonie ; s'affurer des
époques auxquelles on pouvoit planter le
nopal, & de celles dans lefquelles il étoit
le plus avantageux de femer la cochenille >
tirer tout le fruit poffible de fon trapour
vail. Tous ces effais demandoient bien des
obfervations, exigeoient bien des expériences, bien des foins, bien des peines ; mais
aucun obftacle ne pouvoit rebuter M. Thiery,
& ceux qu'il rencontroit ne fervoient 2 en
Pirritant, qu'à ranimer fon ardeur.
Les Mémoires que M. Thiery avoit
envoyés à l'académie des fciences, méritèrent Papprobation de cette illuftre compagnic, & en obtenant le titre de correlpon- --- Page 118 ---
CXII
E L O G E
dant, il reçut un prix d'autant
de fes travaux, &
plus flatteur
plus
une indemnité d'autant
agréable, que ce n'eft pas la
mais le mérite qui décide
faveur,
fciences à recevoir
l'académie des
s'attacher les
dans fon fein, ou à
hommes laborieux
fervi la fociété
qui ont bien
par des talens
par des découvertes
fupérieurs ou
utiles.
Ce ne fut pas la feule
reçut M. Thiery ; le
récompenfe que
de fes effais & de fes gouvernement fatisfait
honorer fon
fervices , voulant
lui
courage & animer fes
accorda le titre de botanifte travaux,
avec 6,000 livres de
du' roi,
traitement.
Le gouvernement fait des hommes
qu'il veut; ; il les
Ce
pire, à fà
dirige au bien; il leur inf
volonté,
tifme & de la vertu Tenthoufiafme du patriodes
; il en fait à fon
foldats intrépides, des
gré
trieux, des favans
cultivateurs induf
appliqués à
& à rechercher les
perfedionner
connoilances
cette efpèce de magie tient à la utiles; &.
adroite & équitable de fes
difpenfation
faveurs. L'homme.eft
grâces & de fes
efclave de Topinion, il
alpire
& de la vertu Tenthoufiafme du patriodes
; il en fait à fon
foldats intrépides, des
gré
trieux, des favans
cultivateurs induf
appliqués à
& à rechercher les
perfedionner
connoilances
cette efpèce de magie tient à la utiles; &.
adroite & équitable de fes
difpenfation
faveurs. L'homme.eft
grâces & de fes
efclave de Topinion, il
alpire --- Page 119 ---
D E M. T H I E R Y.
CXIII
afpire à la gloire; ; Phonneur lui tient lieu de
fortune. Quelques diftinctions fuffifent pour
faire illufion, le convaincre de fa fupélui
& lui faire croire, même dans les
riorité,
chaines, qu'il pofséde un empire.
Heureux celui que cette illufion peut
féduire! Heureux celui qui a employé fon
activité à fervir fa patrie! M. Thiery a joui
& il méritoit fa reconde cet avantage,
noiffance.
Le nopal & la cochenille meftéque fe multiplioient par les foins de M. Thiery. Comme
botanifte, il avoit décrit les différentes clpèfur lefquels la cochenille
ces de cactes s
meftéque (I) & la filveftre pouvoient fe
Comme naturalifte, il avoit décrit
nourrir.
cochenille; fa defcription eft celle d'un
la
obfervateur, & contient des détails qui ne
avoir été faifis, ni par Ellis, ni
pouvoient
Réaumur : enfin, comme cultivateur,
par
M. Thiery donne les préceptes pour planter
(1) Ce terme eft efpagnol & défigne la cochenille
fine.
h
: --- Page 120 ---
CXIV
E LO:C E
le mopal, pour femer, récolter,
cochenille & la rendre
préparer Ia
que les lieux
marchande; il indiqui conviennent à cette culture, les faifons propres aux
aux femailles, à la
plantations,
les
récolte; il fait connoitre
maladies du nopal, les ennemis
vent détruire la cochenille
qui peus il ne
aucune inftruétion. Son
néglige
ouvrage manufcrit,
qui a pour titre : Traité de la culture du
nopal 88 de Péducation de la cochenille
les colonies s ne laiffe
dans
fur cet
prefque rien à défirer
objet intéreflant. Il eft malheureux
que l'auteur n'ait pas eu le temps d'en chàtier le ftile, & d'y ajouter les
obfervations
que Pexpérience lui auroit fournies.
Mais M. Thiery fuccombe à
une fiévre
maligne en 1780; fes voyages, fes obfervations & fes travaux auroient
La colonie auroit
péri avec lui.
perdu entièrement fes elpé
rances, fi M. Joubert médecin bréveté
roi, qui fut chargé de la diredion
du
du
des plantes après la mort de M. jardin
n'avoit pas eu la louable
Thieri,
cueillir fes livres de
attention de rebotanique qui étoient
fiévre
maligne en 1780; fes voyages, fes obfervations & fes travaux auroient
La colonie auroit
péri avec lui.
perdu entièrement fes elpé
rances, fi M. Joubert médecin bréveté
roi, qui fut chargé de la diredion
du
du
des plantes après la mort de M. jardin
n'avoit pas eu la louable
Thieri,
cueillir fes livres de
attention de rebotanique qui étoient --- Page 121 ---
D E M, T H I E R Y.
CXV
remplis de notes très-inftrudives, & fi après
avoir eu le malheur de perdre la cochenille
meftéque, il ne lavoit pas en quelque forte
réparé, en prouvant après M. Thiery que
la culture de la cochenille filveftre offroit
une indemnité fatisfaifante.
principalement à
M. Thiery s'appliquoit
la culture du nopal & à Péducation de la
cochenille, mais ce n'étoit pas fon unique
occupation ; il faifoit fouvent, & toujours
à pied, des courfes botaniques. Il avoit déjà
réuni & claflé dans fon jardin au Port-auPrince, un très-grand nombre de plantes
indigènes & exotiques : ce lieu embelli par
fes foins préfentoit déjà un tabieau aufli
intéreffant qu'agréable.
On a reproché à M. Thiery des violendes emportemens &c de la dureté dans
ces,
le caradère. Celui qui eft occupé à faifir
les vérités que préfente la nature, n'eft
à déguifer dans la fociété les
guère propre
petites fauffetés que couvre la politeffe. Il
femble que Pon devroit être difpenfé d'avoir
Ies graces de l'amabilité fociale, lorfqu'on
b ij --- Page 122 ---
CXVIII ÉLOGE DE M. THIERY,
faire connoitre les talens de M.
mais j'ai voula rappeler à la
Thiery 9
fervice
colonie le
important qu'il lui a rendu,
voulu lui faire connoitre
J'ai
réparé la perte de
qu'elle n'avoit pas
cet homme eftimable, &
je
m'applaudirai, > fi mon travail peut faire
donner quelques regrets à fa mémoire. --- Page 123 ---
DEDICACE
Du Craie Se la cultuze Du mopat
69 8c ta cocheuille, que cl.
Shieny Je peoposoit Waltetier
au Roi.
SI I a R E,
LES chefs-d'ceuvre fortis de la manufacture royale des Gobelins font Pobjet
de Padmiration de Punivers : ils feroient
celui des regrets de Pantiquité la plus habile
dans les arts de n'avoir pu fournir de tels
modèles,f elle pouvoit être témoin de leurs
fuccès : ils feront pour la poftérité la plus
reculée, des monumens éternels du goût
& de la magnificence des Rois vos Auguftes
Prédécefeurs, qui en créant ce riche établifement, ont fi par leur protection 2
allumer dans leurs fujets lefeu du génie,
de Pactivité G de la patience.
b iv
dans les arts de n'avoir pu fournir de tels
modèles,f elle pouvoit être témoin de leurs
fuccès : ils feront pour la poftérité la plus
reculée, des monumens éternels du goût
& de la magnificence des Rois vos Auguftes
Prédécefeurs, qui en créant ce riche établifement, ont fi par leur protection 2
allumer dans leurs fujets lefeu du génie,
de Pactivité G de la patience.
b iv --- Page 124 ---
EXX
DÉDICACE
I manquoit, SIRE, à
de cette
Palimentation
manufadlure 9 6 de toutes les
autres particulières du
de
des
royaume 2
tirer
propres cultures de vos vafles
à 172 prix
domaines,
modéré, une des matières colorantes, la plus précieufe de la
oul plutôt il refoit à P'économie peinture ;
de ne pas verfer dans
nationale
Pétranger des fommes
immenfès, pour le prix d'une denrés trèschère, qu'elle pouvoit fe procurer chezfoi.
C'ef de la cochenille que je parle; ; cef elle
qui donne cette multitude de riches
depuis le cramoifi jufgu'à la couleur nuances, de
inclufivement 3 c'en elle qui
feu
les arts de la perte du murex des dédommage
e qui dans les mains des
anciens,
artifles de votre
royaume Surpabe la beauté de Pétoffe
Tirienne fi célebre,
Eprife des charmes de cette couleur, la
beauté Pafocis dfès attraits dans
Pour afurer Jon pouvoir
laparure.
de la terre
tous les peuples
Temploient à décorer les orne- --- Page 125 ---
DEDICACE
CXXI
mens de la royauté; ils Paffectent Ipécialement comme attribut & comme embléme
de la paifance fuprême aux vêtemens des
Souverains, é à tout ce qui peut relever
la pompe & Péclat de Pappareil qui environne la majefts. La pourpre des Rois eft
une expreffion auffi naturelle que figurée
par la deflination de Jon ufage; c'eft au
Monarque le plus digne de la porter ?
duquel feul elle peut recevoir fa fplendeur
e Ja gloire. C'ef au plus grand Roi de
la terre que je dois dédier le Traité de la
culture du nopal qui nourrit la cochenille, 7
& de l'éducation de cet infecte dont on tire
la plus Juperbe des couleurs.
Depuis dix ans j'ai entrepris d'élever
cette branche de culture & de commerce :
depuis quatre ans jai apporté & cultivé
le nopal & la cochenille dans les colonies
françoifes de Saint-Dimingue. Le fuccès
confiant qui a fiivi mes effais, Pétude que
fai faite tant chex Pétranger que par mes
nopal qui nourrit la cochenille, 7
& de l'éducation de cet infecte dont on tire
la plus Juperbe des couleurs.
Depuis dix ans j'ai entrepris d'élever
cette branche de culture & de commerce :
depuis quatre ans jai apporté & cultivé
le nopal & la cochenille dans les colonies
françoifes de Saint-Dimingue. Le fuccès
confiant qui a fiivi mes effais, Pétude que
fai faite tant chex Pétranger que par mes --- Page 126 ---
CXXII
DÉDICACE
propres expériences, me font croire
fera utile à tous ceux qui
qu'elle
&
lentreprendront,
m'infpirent la confiance de la
& le défir qu'elle Joit imités,
publier,
Daigner, SIRE, pour
de Pindufrie de
Tencouragemente
des
vos Jujets, pour Putilité
manufadures de la
Fouvrage
France, accepter
que je mets aux pieds de VOTRE
MaJesTh, 2 e Phonorer d'un
votre augufle
regard de
longs
protection ; il ef le fruit de
hafards, de pénibles travaux,
Chumble
2 il eft
hommage de mon xele
tueux, ; e fice que je crains, il
relpecde la foiblele de
eff la preuve
eft aufi celle de mes talens, du moins iZ
mes eforts pour me rendre
digne de Phonneur
MAJESTÉ
qu'il a plu à VOTRE
de me faire, en m'attachant à
fonfervice par une difindtion
n'a encore été accordée
Ratteufe , qui
qu'à celui
avec la Joumifion la plus
qui eft
étendue, e le ref
pealeplus profond,de VOTRE Maseste,
S I R E,
Le, &c. &c, --- Page 127 ---
PIÈCES DIVERSES
EXTRAIT d'une lettre de M. THIERY
DE MEN ONVILLE.
A PROPOS de plantes, ne m'envoyez point
la turnère, je vous prie; c'eft une peine
perdue, j'en ai des femences recueillies à
Cuba, à la Havanne & à Matances, toute
la Charbonnière d'ailleurs en eft couverte;
quand je vous demandois des femences,
c'étoit parce que cela vous eut peu coûté
l'ayant fur votre parterre, & cela m'auroit
cela m'eut
coûté encore moins 3 puifque
évité une fortie d'une matinée que je ne
puis quitter chez moi. Comme il me paroit
que vous ne favez pas la recueillir, je veux
vous en donner le procédé ; cherchez la
Aeur au pétiole des feuilles, vous y trouverez le fruit; quand la capfule eft verte,
la femence n'eft pas mure; quand elle jaunit
ou blanchit, elle eft à-peu-près mure; alors
épiez, prenez la nature fur le fait, car la
une fortie d'une matinée que je ne
puis quitter chez moi. Comme il me paroit
que vous ne favez pas la recueillir, je veux
vous en donner le procédé ; cherchez la
Aeur au pétiole des feuilles, vous y trouverez le fruit; quand la capfule eft verte,
la femence n'eft pas mure; quand elle jaunit
ou blanchit, elle eft à-peu-près mure; alors
épiez, prenez la nature fur le fait, car la --- Page 128 ---
CXXIV PIÈCES DIYERSES
capfule s'ouvre
élaftiquement & perd fes
graines à linftant, les graines mures font
grifes; celles quinele font pas fontblanches;
mais au lieu de cette graine, fi
me faire la
vous voulez
grâce de m'envoyer un
en racine de poivrier de la
plant
vous m'avez
Jamaique dont
envoyé, vous me rendrez un
vrai & utile fervice, 8 eris mibi
Apollo.
magius
Votre M. Dodard eft le premier homme
du monde, & tout bien confidéré fa découverte me paroit d'une importance égale à
celle d'un héros dont parle Scarvon, &
le premier imagina P'art de cuire les oeufs qui
avec leurs coques : combien il a du fe
le front, & tous Jes phyficiens
gratter
dables qui P'ont fuivi:
recommanquelles fueurs ils ont
éprouvé, pour reconnoitre que la cime des
arbres fuivoit la pente du terrain fur
ils étoient plantés!
lequel
Mais vous me faites grâce du nom de
ces phyficiens recommandables, & myftère
de la loi générale en vertu de laquelle
le prodige dont ils ont
s'opère
parlé ; cela me --- Page 129 ---
D E M. T HIE R F.
CXXV
curiofité fingulière : quant à la
donne une
trouvé, jai
caufe phyfique que l'on n'a point
de foupçonner que c'eft la même
la témérité
contre
d'arbre planté
qui fait qu'un pepin
ou un autre arbre s'accroit & groflit
un mur
dehors de ce mur & de cet
fon tronc en
toutes
arbre, & comme un efpalier jette
fes branches en dehors fans faire un trou
dans T'arbre ou le mur, pour y placer fa
tige, & je vous avoue que voilà encore un
prodige; fi cependant j'avois rencontré
grand
dirai
eft la vraie
jufte alors, je vous
quelle
& je manifefterai
caufe de ce phénomène,
la loi etiam fi certet Apollo : quant à VOS
naturaliftes qui conviennent par des raifons
ils font très-inftruits que le tronc des
dont
arbres affecte la perpendiculaire > ces genslà fe trompent pour ignorer la fignification
car un arbre, & je dis tous les
des termes; ;
même
arbres, plantés V. G. au pôle ou
fuivent exadtement la vertifur VOS mornes,
mais
cale & non pas la perpendiculaire ;
en font les raifons ?
encore un coup, quelles
J'examinerai avec vous a ce prodige ne
ils font très-inftruits que le tronc des
dont
arbres affecte la perpendiculaire > ces genslà fe trompent pour ignorer la fignification
car un arbre, & je dis tous les
des termes; ;
même
arbres, plantés V. G. au pôle ou
fuivent exadtement la vertifur VOS mornes,
mais
cale & non pas la perpendiculaire ;
en font les raifons ?
encore un coup, quelles
J'examinerai avec vous a ce prodige ne --- Page 130 ---
CXXVI
PIECES DIFERSES
feroit point un effet immédiat de
des liqueurs dans les tubes
T'afcenfion
une
capillaires, ou
conféquence des forces
en vertu de quelques
centrales, ou
loix du
ou de léquilibre des
mouvement
eft de
fluides, dont la manie
mettre les plus petits diamétres des
corps dans leurs courans, ou enfin du
tiline ou de lélectricité,
magné.
Je ne fais pas pourquoi vous
de vous avoir fait un fecret de m'accufez
far la cochenille.
mes deffeins
Le mal que vous
avez dit, le ridicule qu'il
m'en
vous a plu
en parlant à ma
y jeter,
perfonne l'an paffé
vous prie de vous en fouvenir,
, je
me rendites le
lorfque vous
propos d'un commis de lin.
tendance, tenu chez Madame
de tout ceia n'étoit
Bonnet, rien
confiance
propre à m'infpirer une
que je n'ai faite qu'aux
qui m'ont paru plus crédules
perfonnes
le fuccès de
que vous fur
mon voyage : quant à votre
mémoire, préfenté au miniftre fur cet
du vivant de M. Vallière,
objet
fincèrement le
je défire trèsvoir, je vous
le mien en échange, & comnuniqucrai
vous me ferez le --- Page 131 ---
D E M, THIE R Y. CXXVII
plus grand plaifir du monde de me communiquer le vôtre le plutôt poflible. Il eft
très-effentiel pour moi de ne pas paffer pour
auroit pu profiter des lumièun plagiaire qui
vous auriez donné au miniftre en
res que dans les bureaux de la marine ; il
fouillant
eft également important à la gloire de M.
de Sartines de n'avoir pas négligé un avis fi
intéreffant; mais il Peft bien plus encore 2
de vérifier par la comparaifon de mon mémoire & du vôtre, que ce miniftre vous a
gardé aufli fidellement votre fecret qu'il
m'a gardé le mien, en ne me communiquant ni VOS lumières, ni VOS travaux.
Puis donc que vous avez la bonté de
m'offrirla communication de votre mémoire,
jaccepte cette offre avec bien du plaifir; je
inftamment de Peffectuer, & je
vous prie
Pattends avec impatience.
Je connois, Monfieur 2 parfaitement le
Columna en quettion, mais je ne me fuis
point chargé d'un ouvrage vieilli dans une
fcience aujourd'hui toute nouvelle. Le mérite
des plantes de cet auteur eft d'avoir été
ux.
Puis donc que vous avez la bonté de
m'offrirla communication de votre mémoire,
jaccepte cette offre avec bien du plaifir; je
inftamment de Peffectuer, & je
vous prie
Pattends avec impatience.
Je connois, Monfieur 2 parfaitement le
Columna en quettion, mais je ne me fuis
point chargé d'un ouvrage vieilli dans une
fcience aujourd'hui toute nouvelle. Le mérite
des plantes de cet auteur eft d'avoir été --- Page 132 ---
CXXVIII PIÈCES DITERSES
deflinées & gravées par le botanifte luiméme; il y en a fi peu que cela ne vaut
la peine d'en parler. Il
pas
n'y en a que trèspeu de plus triviales de ce pays-ci; mais ce
qui étoit fupérieur en ce temps, eft bien vil
aujourd'hui; d'ailleurs elles font elles-mémes
très-inférieures à celles de Meedi, de Erethins,
de Sloane & de Diffenins, qui joignirent le
deflin & la gravure à leurs fciences, dans
un degré bien fupérieur à Columna
s mais
cenx - ci méme font encore furpaffés
Catesbi, Petivier, Pluknet,
par
Scheffer,8 Clerch.
Quant à la fcience, Columna n'eft ni un
reftaurateur ni un fondateur de la nouvelle botanique. Petrus, Gaza, Brinsfeld,
Tragus, Cordus, Ruellius, Dorftenius, Gefner,
Frfcbius, Braffavola , Lonicère > Dodoneus,
Bellonins, Guillandinus, Anguillara, Calceolarius, Pena, Lobel, Garcias
s Monard,
Clrfius, Carricher, Cefteuts, Acofa, Cefalpin,
Durant, Dalechamgp, Canferarius, Tabenfemontanus, Tbatius, Coftnfus, Profper, Alpin,
& J. Baubin, l'ont précédé, & ont mieux
mérité de la république botanique. Les
adverfaires --- Page 133 ---
D E M. T H I E R Y. CXXIX
adverfaires médiocres qu'il a critiqués lui font
moins d'honneur que fes planches ; mais ce
qu'il y a de plaifant, c'eft qu'en ce qui concerne les defcriptions des plantes, on pourroit aujourd'hui Jui donner quatre fois autant
de leçons qu'il s'eft donné les airs d'en donner à Mathiole, Pline, Diofcoride &c Theopbrafte.
DESCRIPTION
De la cochenille filvefre.
Lx nature toujours riche & féconde par
la variété des formes, les a non-feulement
multipliées à Pinfini dans l'immenfité des
genres & des elpèces, 2 elle a encore étendu
fa puiffance jufqu'à marquer d'une difparité
prefqu'abfolue les deux fexes d'une même
efpèce.
Nous voyons un exemple frappant de
cette merveilleule diverfité entre le mâle &c
la femelle de la cochenille; ces deux individus fe reffemblent fi peu, qu'à la feule
C
ulement
multipliées à Pinfini dans l'immenfité des
genres & des elpèces, 2 elle a encore étendu
fa puiffance jufqu'à marquer d'une difparité
prefqu'abfolue les deux fexes d'une même
efpèce.
Nous voyons un exemple frappant de
cette merveilleule diverfité entre le mâle &c
la femelle de la cochenille; ces deux individus fe reffemblent fi peu, qu'à la feule
C --- Page 134 ---
CXXX
PIECES DIVERSES
infpection on les prendroit pour des animaux
de genres oppofés.
Le mâle eft très-petit, brillant & joli, fon
enfemble offre limage d'une mouche
en
mignature.
Sa tête eft ronde & bien dégagée; à P'aide
d'un bon mifcrofcope on y découvre diftinctement quatre yeux, dont deux placés fur le
fommet & les autres latéralement.
Ce petit animal porte en avant deux
antennes, qui forment entr'elles un angle de
quarante à cinquante degrés.
Chacune de ces antennes eft compofée de
dix petits globules ovoides, qui fe tiennent
bout à bout comme des grains de
a
chapelet,
& font garnis à chaque point de leur
tion de quatre petites foies courtes & joncrangées par paires.
Les pattes font au nombre de fix, & formées chacune de trois articulations.
Le. ventre eft compofé de dix
anneaux,
qui s'emboitent les uns dans les
autres,
comme la queue d'une écreviffe; le dernier
de ces anneaux fe termine en pointe, & c'eft
ovoides, qui fe tiennent
bout à bout comme des grains de
a
chapelet,
& font garnis à chaque point de leur
tion de quatre petites foies courtes & joncrangées par paires.
Les pattes font au nombre de fix, & formées chacune de trois articulations.
Le. ventre eft compofé de dix
anneaux,
qui s'emboitent les uns dans les
autres,
comme la queue d'une écreviffe; le dernier
de ces anneaux fe termine en pointe, & c'eft --- Page 135 ---
D E M, T 2 H I E R Y. CXXXI
font renfermés les
dans cette pointe que
organes de la génération.
forDe Fextrémité poftérieure du ventre
tent deux foies blanches, qui ont au moins
le double de la longueur de Tinfedte.
Deux ailes membraneufes & d'un grisnaiffance au corcelet; elles
blanc prennent
infertion, mais elles
font fort étroites à leur
& s'arrondiflant à leur
vont en sélargillant,
&
extrémité; elles fe croifent vers le milieu,
font toujours plus longues que le corps.
Toutes les parties de Panimal excepté les
ailes & les foies font d'une couleur de rofe
foncée, entremélées de nuances analogues;
font vifs, & leur orbite elt faillant.
fes yeux
DESCRIPTIO N
De la femelle.
AUTANT le mâle de la cochenille eft fvelte
& bien fait, autant la femelle paroit lourde
& informe: ; pour la bien voir & diftinguer
fes parties, il faut Pobferver lorfqu'elle eft
encore très-jeune.
--- Page 136 ---
CXXXII PIÈCES DITERSES
Son corps qui eft ovale & fans ailes ref
femble aflez, à celui du cloporte, le ventre
eft formé de dix anneaux, les divifions de
la téte & de la poitrine ne font
trèsfenfiblement
pas
marquées.
Les antennes font bien conformées comme
celles du mâle, mais elles n'ont chacune
que cinq articulations.
La nature prodigue envers le mâle ne l'a
point été à l'égard de la femelle, car elle n'a
que deux yeux très-vifs & très-faillans, à la
vérité, mais il faut que Panimal foit couché
fur le dos pour qu'on puiffe les
appercevoir.
D'une petite protubérance ronde & cona
vexe placée au milieu de la poitrine fort une
efpèce de trompe qui lui fert à pomper le
fuc des plantes.
Ses pattes font comme celles du mâle
au nombre de fix, & compofées chacune
trois articulations.
de
Vingt ou trente foies très-courtes &
même paroiffent tronquées, font affez qui
lièrement répandues fur le
régudos; leur plus
appercevoir.
D'une petite protubérance ronde & cona
vexe placée au milieu de la poitrine fort une
efpèce de trompe qui lui fert à pomper le
fuc des plantes.
Ses pattes font comme celles du mâle
au nombre de fix, & compofées chacune
trois articulations.
de
Vingt ou trente foies très-courtes &
même paroiffent tronquées, font affez qui
lièrement répandues fur le
régudos; leur plus --- Page 137 ---
D E M. T H I E R Y. CXXXIII
nombre néanmoins fe remarque à la
grand
partie poftérieure.
Comme les ceufs de cette progallinfedte
éclofent immédiatement après la ponte, quelmême dans le ventre de la mère,
quefois
l'on a pu inférer de-là qu'elle étoit vivipare.
Dès linftant de la nailfance, les femelles
fe répandent fur toutes les parties de la plante;
le mâle au contraire fe fabrique un petit étui
de duvet blanc, dans lequel il palle vingt
jours ; il y acquiert la force &
ou vingt-cinq
la beauté, & n'en fort tout brillant que pour
féconder les femelles, qui pendant ce temps
comme lui Faccroiffement nécefont acquis
faire à la puberté.
Rendu au jour, le petit mâle ne s'occupe
fon efpèce. Ses ailes légères
qu'à propager
& vole de femelle cnl
s'agitent, il s'élance,
femelle; heureux dans fes amours, il ne fe
jouir avec plus d'ardeur - ,
repofe que pour
& termine dans les
mais bientôt il fuccombe
plaifirs une vie qui ne lui avoit été donnée
affurer Pexiftence d'une nombreufe
que pour
poftérité.
i iij --- Page 138 ---
CXXXIV PIÈCES DIVERSES
DESCRIPTIO N
Du COCCIS qu'on trouve fir les acacias,
la vigne, le goyavier, Gc.
I. n'eft pas étonnant qu'on ait pris dans
colonies le coccus pour la cochenille; nos
deux infectes font
; ces
congenères, & leur différence fpécifique ne fe
mier
remarque pas au precoup-d'oeil; ; il faut, en hiftoire naturelle plus qu'en toute autre chofe, bien obferver avant que de prononcer.
Le 26 Janvier, M. Arthaud
quelques infedtes
m'apporta
que nous primes d'abord
pour des cochenilles; mais en les examinant
au mifcrofcope nous fimes bientôt détrompés. Ces infectes étoient
grain de poivre, leur
gros comme un
forme étoit prefque
fphérique, mais pourtant un peu concave du
coté du ventre ; il nous étoit impoflible
de
diltinguer autre chofe que l'extrémité de
quelques pattes : en continuant
nous vimes fortir d'entre
d'obferver,
ces mémes pattes
mais en les examinant
au mifcrofcope nous fimes bientôt détrompés. Ces infectes étoient
grain de poivre, leur
gros comme un
forme étoit prefque
fphérique, mais pourtant un peu concave du
coté du ventre ; il nous étoit impoflible
de
diltinguer autre chofe que l'extrémité de
quelques pattes : en continuant
nous vimes fortir d'entre
d'obferver,
ces mémes pattes --- Page 139 ---
DE M. T H I É R Y.
CXXXY
une quantité de petits COCCUIS qui cherchoient
à fe mettre au large, & dont toutes les parties étoient parfaitement diftinétes; leur corps
eft de forme ovale, la tête & la poitrine
fur le devant de la
font fans étra iglement;
tête font placées deux antennes, prefqu'auffi
longues que lanimal ; elles font formées cha-
& terminées
cune de cinq pièces cylindriques,
par un bouquet de longues foies.
deux
Au - deffous des antennes paroiffent
fort vifs, & dont l'orbite eft faillant.
yeux Au milieu de la poitrine, à la partie antérieure & inférieure, on voit un petit bouton
qui renferme la trompe, trois pattes de
côté, formées chacune de trois artichaque
culations qui lui fervent à marcher aflez vite.
L'extrémité poftérieure du corps eft garnie
de douze ou quinze poils très-longs, qui
paroiffent diftinas, & fouvent fervent à garantir Panimal de l'attaque des autres infeêtes.
Le corps eft de couleur canelle : s les
antennes & les pattes font d'un brun trèsfoncé.
Quelques jours après fa naiffance, Pini io --- Page 140 ---
CXXXVI
PIÈCES DIFERSES
fedte fe couvre d'une
s'effeure fous les
poufflière blanche qui
doigts.
Chacune des mères
mes contenoit
que nous examinà.
entre fes pattes douze ou
quinze petits; ces infectes avoient été
dans le jardin du
pris
arbre appelé
gouvernement, fur un
vulgairement bois
eft le Mimofa inermis
noir, qui
Linneus.
foliis bigeminis de
D'après cette obfervation,
tâmes plus, M.
nous ne douArthaud & moi,
cOccuS ne fut la cochenille
que ce
Pauteur d'un mémoire
indiquée par
fur la
inféré dans le
cochenille,
journal de
qui dit que la cochenille Saint-Domingue, fe
dans cetteisle furles
trouve partout
& les fruits
végétaux dont les feuilles
ont
l'orme,
quelqu'acidité s comme
P'oranger, la vigne, l'ananas
raquette, &c.
, la
Il eft vrai que l'auteur ajoute
diftradtions, & le défaut
que trop de
empéché
d'inftrumens l'ont
d'obferver exactement la
Le Père Labat n'a
cochenille.
il alfure avoir
pas cette bonne foi,
élevé deux fois de ces petits
les fruits
végétaux dont les feuilles
ont
l'orme,
quelqu'acidité s comme
P'oranger, la vigne, l'ananas
raquette, &c.
, la
Il eft vrai que l'auteur ajoute
diftradtions, & le défaut
que trop de
empéché
d'inftrumens l'ont
d'obferver exactement la
Le Père Labat n'a
cochenille.
il alfure avoir
pas cette bonne foi,
élevé deux fois de ces petits --- Page 141 ---
D E M. THIE R Y. CXXXVII
infeétes, & en avoir toujours obtenu de
carmin qui lui fervoit à laver fes
fuperbe
plans.
voudrâ obferver le COCCUS &
Quiconque
le chapitre du Père
la cochenille, verra que
Labat fur cette matière contient plus de mende lignes, & que l'auteur n'a
fonges que
jamais vIl les infectes dont il parle.
le coccus fur
Nos foins pour propager
& Popuntia ont été inutiles ;
les raquettes
réuflir à
& quand même nous aurions pu
les y fixer, je doute que nous euflions
en obtenir une belle couleur; celle
jamais pu
trouve fur les acacias
que donne ceux qu'on
la vigne étant abfolument la même 2
ou
la fève de ces deux
canelle ou capucine ;
très-différente; celle de
arbres eft pourtant
la vigne eft acerbe, aigrelette, & même
colorante ; celle de Pacacia, âcre, mucilagineufe & fétide.
de foin les
J'ai cherché avec beaucoup
mâles du coccus fans pouvoir m'en procune doute cependant pas qu'ils ne foient
rer, je
mais
ailés çomme ceux de la cochenille; --- Page 142 ---
CXXXVIII PIÈCES DITERSES
je ne puis affirmer que ce que j'ai vu, &
regarderai toujours cette obfervation
je
coccus comme
fur le
très - imparfaite, tant
je n'aurai point vu & fuivi le mâle
que
naiflance
depuis fa
jufqu'à fà mort.
EXTR A-IT
D'une lettre en date du 28
1785, par M. le chevalier Lr Septembre
DESHAYES.
FEBVRE
J. diftingue plufieurs
efpèces de
j'appelle nopal la plante qui fert raquettes; à la
ture de la cochenille fine, elle
cula été
par M. Thiery : la feconde
apportée
l'opuntia, dite patte de
efpèce eft
eft la
tortue; la troifième
raquette blanche, ainfi nommée
qu'elle produit un fruit non coloré parce
cultive cette elpèce
: on
médecine,
pour Polage de la
elle eft adouciffàante &
la quatrième efpèce eft la
béchique;
Ces
raquette commune.
quatre elpèces nourriffent des gallin-
feconde
apportée
l'opuntia, dite patte de
efpèce eft
eft la
tortue; la troifième
raquette blanche, ainfi nommée
qu'elle produit un fruit non coloré parce
cultive cette elpèce
: on
médecine,
pour Polage de la
elle eft adouciffàante &
la quatrième efpèce eft la
béchique;
Ces
raquette commune.
quatre elpèces nourriffent des gallin- --- Page 143 ---
D E M. T H IE R Y. CXXXIX
dans certaines faifedtes, ou progallinfedtes
& le nopal
fons; mais il n'y a que Topuntia
qui en ayent de colorés 2 nous n'en avons
jamais vu de femblables fur la raquette
commune.
nourrit lopuntia a des caracLinfecte que
à
tères particuliers , qu'on ne trouve pas
celui apporté dans lisle avec le nopal par
M. Thiery : on doit les diftinguer abfolument du coccus du bois d'orme 2 & plus
encore de celui qui eft particulier aux
orangers.
du bois d'orme n'adhère pas
Le coccus
fortement à Pécorce, fur laquelle il s'attache
; il ett pourvu de pattes trèspar groupes
de
apparentes dont il fe fert pour changer
la couleur qu'il produit eft louche,
place ;
de durée : cet infeéte
peu vive, & point
des
être compris dans la claffe
ne peut
excroiflfànce,
galles; il n'occafionne aucune
ni tubérofité végétale.
ni du
Ce n'eft pas la couleur du nopal
fruit qui colore la cochenille; celle qui vient
fur T'opuntia & fur la raquette blanche dont --- Page 144 ---
CXL
PIECES DIVERSES
les fruits font blancs ou
leur aufli belle
verts, a une couque celle qui vient fur le
nopal; d'ailleurs linfeêe ne fuce
de la
pas le fruit
raquette s mais le fuc de la
qui eft d'un vert pâle.
feuille, s
La cochenille doit étre
claffe des
comprife dans la
infeétes
aptères s & non hémiptères, parce que les mâles exceptés,
famille eft dépourvuc d'ailes,
cette
ne récolte guères
les
d'ailleurs on
moins
que
femelles; c'eft au
l'objet principal de la récolte, & elles
méritent bien d'après cela de fournir
naturaliftes les caraétères
aux
génériques.
Ne s'eft-on pas trompé en prenant la
cochenille apportée par M. Thiery
celle qui eft indigène à la colonie ? & pour
t-on pas trop bien préfuamé de
n'apenfant que la culture
celle-ci, en
puiffe la convertir en
cochenille fine? La partie cotonneufe de la
cochenille filveftre ne peut altérer la couleur que produit Pinfede, mais elle
abforber une petite
peut en
quantité.
Je ferois curieux de favoir dans
endroit de la campagne, M.
quel
J. a pu couper --- Page 145 ---
D E M. T H I E R Y.
CXLI
quelques branches de raquettes les moins
épineufes qui contenoient quelques cochenilles, parce qu'on pourroit y avoir recours
dans le befoin.
Jai vu fouvent planter & tranfplanter de
la raquette commune méme dans d'excellentes terres, 3 mais je ne me fuis jamais
apperçu que la culture ait changé en rien
fon état agrefte, & qu'elle ait paru approcher de Tefpèce connue fous le nom de
nopal que nous devons à M. Thiery.
raquettes les moins
épineufes qui contenoient quelques cochenilles, parce qu'on pourroit y avoir recours
dans le befoin.
Jai vu fouvent planter & tranfplanter de
la raquette commune méme dans d'excellentes terres, 3 mais je ne me fuis jamais
apperçu que la culture ait changé en rien
fon état agrefte, & qu'elle ait paru approcher de Tefpèce connue fous le nom de
nopal que nous devons à M. Thiery. --- Page 146 ---
P ROJE T
DE CULTURE DU NOPAL,
PRÉSENTÉ PAR L'AUTEUR AU MINISTRE DE
IA MARINE,
Li nopal tient le milieu entre les arbuftes
& les plantes. Il eft du genre de celles
lon nomme charmes ou plantes
que
graffes 2
indigènes
d'Amérique s très- commun au
Mexique > au Pérou, & à Climaté dans
les Antilles. Le jardin du roi en conferve
plufieurs plants : il fouffre le climat de la
France, & refte vif en plein air pendant les
rigueurs d'un hiver commun,
Originaire du
tropique du cancer, fa culture fous cette
zône eft infaillible.
Ce végétal ne produifant que des fruits
d'une qualité médiocre, fa culture feroit de
peu d'utilité fi la nature n'eut pris foin de
l'enrichir d'un infecte précieux, ou méme
d'un gallinfedte (la cochenille) qui fe fixe,
fe nourrit & s'accroit fur fes feuilles, On fait
qu'elle eft la bafe des écarlattes,
pourpres,
cramoifis, mordorés, carmins & de tous les --- Page 147 ---
PROJET DE CULTURE,
CXLIIT
beaux rouges dont linduftrie françoife a enrichi P'art de la teinture.
L'éducation de cet animal femble devoir
marcher de front avec celle du ver à foie,
mériter les mémes attentions & la méme
faveur. Long-temps PE(pagnol a gardé le
plus profond filence fur cette production
fingulière, qu'il vendoit au poids de lor aux
autres nations européennes. A préfent elle
cotite encore trente-cinq à quarante livres
la livre à nos épiciers
droguiftes 2 quoiqu'il
s'en importe annuellement en Europe plus
de 8000 quintaux, dont la feule ville de
Marfeille en traite pour plus de quatre
millions pour fon compte.
Il eft évident que la cochenille eft un
objet de culture & de commerce, comparable par fon avantage à lexploitation des
plus riches mines du Mexique, qui fe préfente dans l'état actuel des chofes
pour
contrebalancer la malle énorme du commerce de nos voifins.
A préfent que l'on fait à quoi s'en tenir
fur le nopal & fur la cochenille qu'il
, dont la feule ville de
Marfeille en traite pour plus de quatre
millions pour fon compte.
Il eft évident que la cochenille eft un
objet de culture & de commerce, comparable par fon avantage à lexploitation des
plus riches mines du Mexique, qui fe préfente dans l'état actuel des chofes
pour
contrebalancer la malle énorme du commerce de nos voifins.
A préfent que l'on fait à quoi s'en tenir
fur le nopal & fur la cochenille qu'il --- Page 148 ---
CXLIV PROJET DE CULTURE,
nourrit, on fe propofe d'en établir la culture & l'éducation à St.
Domingue: 1o, La
facilité d'y tranfporter Fun & l'autre du
Mexique y détermine : 20, La latitude &
la température qui font à- peu-près les
mémes dans CCS deux pays, font efpérer à
Pauteur un fuccès plus probable de Péxécution de fon projet.
Il ne s'en diflimule pas les difficultés :
la première & la principale de toutes, eft
d'obtenir au Mexique les germes de l'infedte. L'entreprife exige une dépenfe de plus
de quatre cent louis d'or, un voyage
donnel & un féjour dans les
perprovinces de
Tlafcala, Guaxaca & Honduras
a
au Mexique,
une patience & une difcrétion dont dépendent
la confervation de fa liberté & de fà vie.
L'infuffifance de fes propres forces l'oblige
de folliciter les grâces du gouvernement
faveur de ce projet: heureux fi avoué en
la fageffe des miniftres, il
par
peut en l'exécutant,
prouver à fon roi & à fà patrie
qu'il ne
veut pas étre un citoyen inutile!
VOYAGE --- Page 149 ---
V
Y A
G E
A CUAXACA,
PAR M. THIERY DE MENONVILLE, --- Page 150 ---
-
* --- Page 151 ---
V OY AGE
A GUAXACA,
Capitale de la Province du même nom
Qu Mexigue ;
PAR M. NicoLas-JosEpu
THIERY DE MENONVILLE,
Avocat en Parlement 2 Botanifte du Roi,
Des que j'eus communiqué au miniftre de Sa
Majefté, qui avoit le département de la marine,
le projet que j'avois conçu de naturalifer dans les
colonies françoifes le nopal & la cochenille :
dès que j'eus fon approbation 2 & que je fus
affuré de fa protedtion & des fecours qui me
feroient néceffaires pour la réuffite du plan que
je m'étois formé, je ne fongeai plus qu'àl'exéçuter.
A ij
'eus communiqué au miniftre de Sa
Majefté, qui avoit le département de la marine,
le projet que j'avois conçu de naturalifer dans les
colonies françoifes le nopal & la cochenille :
dès que j'eus fon approbation 2 & que je fus
affuré de fa protedtion & des fecours qui me
feroient néceffaires pour la réuffite du plan que
je m'étois formé, je ne fongeai plus qu'àl'exéçuter.
A ij --- Page 152 ---
Vo Y A G E
Je m'embarquai pour lc
oût
ne
Port-au-Prince,
je fuis arrivé qu'après foixante-lix jours d'une
traverfée aufli pénible qu'ennuyeufe, Fatigué
dégoûté de la mer 2 je m'étois propofé de me 2
repofer un mois ou deux, & cet intervalle de
temps me paroiffoit même néceffaire pour m'informer des moyens de Pénétrer dans les terres
cfpagnoles, voifines de la partie françoife, oùz
je penfois trouver enfuite des facilités
rendre à Vera-Cruz ou à Honduras, Je pour me
déjà à paffer à
fongeois
à aller chercher Sante-Domingo, ou en tout cas
au Cap quelques occafions pour
la Havanne 7 dont la compagnie appelée de
Laffiento 2 traite des Nègres avec les négocians de
cette ville ; mais je ne me diffimulois
deux partis avoient leurs inconvéniens. pas que ces
Premièrement, je pouvois attendre trop
temps au Cap un navire qui fit voile long- la
Havanne.
le
pour
Deuxièmement, voyage de SantoDomingo préfentoit beaucoup de difficultés à un
homme qui ne connoiffoit ni les routes ni les
ufages, & effrayé du peu de communication
lui difoit avec raifon exifter entre les deux qu'on colonies & leurs habitans.
J'étois dans cette
événemens
perplexité, 2 lorfqu'un de ces
heureux, qui m'ont quelquefois fervi
fi à propos dans le cours de mon
vint
me tirer d'embarras,
voyage,
J'appris qu'un négociant du Port - au - Prince
envoyoit un brigantin à la Havanne réclamer le
ufages, & effrayé du peu de communication
lui difoit avec raifon exifter entre les deux qu'on colonies & leurs habitans.
J'étois dans cette
événemens
perplexité, 2 lorfqu'un de ces
heureux, qui m'ont quelquefois fervi
fi à propos dans le cours de mon
vint
me tirer d'embarras,
voyage,
J'appris qu'un négociant du Port - au - Prince
envoyoit un brigantin à la Havanne réclamer le --- Page 153 ---
A Gu A X A C A.
d'un autre bâtiment échoué fur cette
chargement
côte.
les I douceurs que je comAuflitôt, négligeant
tant
mençois à goiter fur cette terre que j'avois de
défiréc, oubliant jufqu'au befoin que j'avois
je me décide à profiter
prendre quelque repos vois 2 M. lIntendant (I), il
de cette occalion : je
fous le titre de
ine fait expédier un paffe-port
Ce dernier
botanifte & de licencié en médecine.
néceftitre, que j'avois effeétivement, me parut & moins
faire pour voyager avec plus d'agrément Enfin, on
de fufpicion dans la Nouvelle-Eipagne. lieu de fix mille
mille livres, au
me compte quatre
de la marine m'avoit prolivres que le miniftre
n'y avoit point d'armifes, 7 & la raifon fut qu'il
gent au tréfor.
fût cette
je me
Quelque modique que
fomme,
bien de difputer fur ce point. Je craignois
gardai
faire le voyage que je n'appréplus de ne pas
& même
hendois d'y manquer de commodités;
calcul raifonné des befoins que je pouaprès un
décidai à n'emporter avec moi
vois avoir, je me
& qu'on ne croie pas que
que deux mille livres;
retranchai
ce fut par une fordide économie que je
les
d'une entreprife aufli imporainfi
dépenfes
jétois à tout facrifier
tante 2 déterminé comme
moi que je faifois
pour réuffir; ce n'étoit pas pour
que je me
c'étoit une reffource
ce retranchement,
général des colonies.
(1) M. de Vahre.djenhadiesemluat A iij
que
que deux mille livres;
retranchai
ce fut par une fordide économie que je
les
d'une entreprife aufli imporainfi
dépenfes
jétois à tout facrifier
tante 2 déterminé comme
moi que je faifois
pour réuffir; ce n'étoit pas pour
que je me
c'étoit une reffource
ce retranchement,
général des colonies.
(1) M. de Vahre.djenhadiesemluat A iij --- Page 154 ---
VorA G E
ménageois dans le cas ou mes
feroient trouvés vains : il étoit premiers effais fe
éconduit à la Havanne, & poflible que je fullo
beauccup de temps &
que jy confommaffe
tenter d'autres voies. d'argent; alors j'aurois pu
Porto-Bello,
Saint-Thomas de Honduras,
Carthagène,
velles. routes & un nouvel m'offiroient de nouenfin de grandes
efpoir. Je ne voyois
fables
dépenfes, de dépenfes
que les paflages ; &, bien réfolu indifpencontenter de pain & d'cau
de me
avec la douce confiance pour vivre, je partis
planches après le
qu'il me reftoit deux
d'un ami, & l'autre naufrage, l'unc dans les mains
Mes
au tréfor du roi.
préparatifs furent fimples & bientôt
quelques hardes, quelques fruits, &
faits,
chifemens, furtout
autres rafraide caifles & de boîtes quantité de fioles, de flacons,
tout ce que j'emportai. de toute grandeur, voilà
*r Janvier (r) Je
le
3777.
m'embarquai 21 Janvier
brigantin le Dauphin,
1777 far le
marchant
percé pour feize canons 7
fupérieurement. A dix
on a levé l'ancre, & le
heures du foir
du matin nous nous fommes lendemain à huit heures
brife d'eft à la pointe de la trouvés par ia fcule
22 Janvier Tout ce
Gonave,
1777.
jour nous avons couru
dans le canal de la Gonave : à huit diverfes bordées
heures du foir
intéreffant, (1) Quoique ce journal de mer ne
des
nous avons cru devoir le couferver paroiffe pas bien
navigateurs.
en faveur
& le
heures du foir
du matin nous nous fommes lendemain à huit heures
brife d'eft à la pointe de la trouvés par ia fcule
22 Janvier Tout ce
Gonave,
1777.
jour nous avons couru
dans le canal de la Gonave : à huit diverfes bordées
heures du foir
intéreffant, (1) Quoique ce journal de mer ne
des
nous avons cru devoir le couferver paroiffe pas bien
navigateurs.
en faveur --- Page 155 ---
A Gu A X A C. A.
étions fous le mont Louis, & tâchions de
aous
de Saint-Marc ; le vent étoit
doubler la pointe
la nuit,
nord-eft, & nous l'a fait doubler pendant de huit cent
qui a été très-belle; un feu élevé
&
toifes environ a paru dans l'air rapidement une
horifontalement de l'eft à l'oueft comme àflèche, & a laiffé dans l'efpace de deux licues de
peu-près qu'il a parcouru une large trainée
lumière.
avions doublé la pointe 23 1777. Janvies
Le 23 au matin nous
la baie des GoSaint-Marc, & nous découvrions
à midi
naives & la table du môle Saint-Nicolas 3
de
à la fois la Gonave, la pointe
nous voyions de l'isle de Cube, & le cap à fou du môle
Mayzi
Les terres de Cube m'ont paru
Saint - Nicolas.
auffi hautes que celle
vers cette partie orientale,
du Saint-Domingue. du
obfervé dans 24 Janvies
Le 24 à dix heures matin, j'ai forme de 1777.
le Nord deux nuages fort déliés, en lieue ils
rofeaux, de la longueur d'environ une
fc croifoient à angles inégaux & oppofés 5 j'ai
régnoit deux vents dans la partie fupéjugé qu'il
& que lun l'emportant
rieure de T'athmofphère, celui qui nous faifoit faire
bientôt fur l'autre,
changer. Tout le
route, devoit nécelfairement
fud-eft de l'isle
jour nous avons côtoyé la partie lieues de long.
de Cube qui a au moins trente
Les terres y font fi hautes, que pendant du prefque fomtout le jour les nuages étoient au-deffous
met des montagnes : toute cette côte fort haute
A iv
& que lun l'emportant
rieure de T'athmofphère, celui qui nous faifoit faire
bientôt fur l'autre,
changer. Tout le
route, devoit nécelfairement
fud-eft de l'isle
jour nous avons côtoyé la partie lieues de long.
de Cube qui a au moins trente
Les terres y font fi hautes, que pendant du prefque fomtout le jour les nuages étoient au-deffous
met des montagnes : toute cette côte fort haute
A iv --- Page 156 ---
V O Y 2 A G E
à l'eft diminue infenfiblement
ne préfente plus que des
au fuid-oueft, &
de Crux, elle
terres fort bafles. Au
paroît
les
cap
font cfcarpées, on y voit Rérile; des
montagnes en
noirs & extrêmement
affatages de rochers
habitée ni cultivée faillans; elle ne paroit ni
lieues des
: nous n'étions qu'à quatre
de la,
terres de Cube : on découvroit celles
Jamaique : au lever de la lune
des nuages croifés s'eft
lep phénomène
:5 Janvier Le 25 un vent
répété,
1777. fait
modéré & les courans nous ont
perdre de vue les terres de Cube.
une feine, longue de deux
On a pris
bien ombrée de
pieds 2 pefant fix liv.
culaires du dos
raies noirâtres & perpendile
au ventre, A huit heures du
vent a tellement fraichi
foir,
perroquets & les voiles qu'il a fallu amener les
dans les huniers
d'été, & prendre des ris
: la lame étoit fort
navire rouloit horriblement
grofie, le
lune encore pleine éclairoit 2 heureufement la
26. Janvier Le matin du 26 le
fiuffifamment.
1772. & la mer
vent étoit encore violent,
groffe, mais la vague a enfin
avec le vent, qui eft venu
diminué
vons eu largue le refte du nord-eft, & nous l'anoeuds. A midi
jour, nous filions neuf
fort baffe
nous avons vu l'isle des
& prefque
Cayemans
noyée; nous l'avons
quatre lieucs de nous ; nous nous
jugée à
hauteur du jardia de la reine,
trouvons à la
voir l'isle des Puits. A huit demain nous devons
pris une
heures du foir on a
caranque,
27 Janvier La nuit a été
efpèce de perche.
2777.
tranquille, quoique nous euflions
ions neuf
fort baffe
nous avons vu l'isle des
& prefque
Cayemans
noyée; nous l'avons
quatre lieucs de nous ; nous nous
jugée à
hauteur du jardia de la reine,
trouvons à la
voir l'isle des Puits. A huit demain nous devons
pris une
heures du foir on a
caranque,
27 Janvier La nuit a été
efpèce de perche.
2777.
tranquille, quoique nous euflions --- Page 157 ---
A C U A X A C A.
0 /
les vents étoient oueft. A huitheures,
vent arrière, marfouins font venus jouer devant
plus de cinq cent
c'étoit une femelle
notre navire, O1l en a pris un, l'ai difféquée &
qui avoit cinq pieds de long; je
décrite. A trois heures après midi nous voyions
les isles nommées les jardins, 2 isles baffes, près
de celles des Pins : nous avions donc fait environ
foixante lieues de route depuis hier.
bou
Toute la nuit nous avons eu beau temps, de
frais; mais toute cette côte étant environnée le
à terre, il a fallu inettre
courans qui portent
& diminuer de
cap au fud-oueft toute la nuit,
voiles jufqu'au jour.
le nord-oueft. A huitas Janvier
Le 28 nous avons repris
elle eft fort 1777.
heures nous avons vu l'isle des Pins;
découvre trois montagnes, & une
longue : on y
arbres, &c quiparoit
terre bafle plantée de grands
midi
à la culture. A trois heures après
propre
oriental précédé d'une
nous avons vu le Cap
font
chaînes de montagnes, dont quelques-unes baffe à
détachées des autres. Il s'étend en terre
de fix lieues en mer, le vend nord-nord-eft,
près
avons filé dix noeuds. Le foir
toujours frais 5 nous
mais comme
nous avons vu le cap Santo-Antonio; 5
nous
il a des faules à quatre lieues en mer, 7
y
doubler
la nuit; en confén'avons ofé le
pendant
onze
après avoir fait petites voiles jufqu'à
quence,
couru des bordées 5 & deux
heures, nous avons le matelot qui étoit à la
heures après minuit,
nous nous fommes
barre, s'étant laiffé furprendre,
nous
mais comme
nous avons vu le cap Santo-Antonio; 5
nous
il a des faules à quatre lieues en mer, 7
y
doubler
la nuit; en confén'avons ofé le
pendant
onze
après avoir fait petites voiles jufqu'à
quence,
couru des bordées 5 & deux
heures, nous avons le matelot qui étoit à la
heures après minuit,
nous nous fommes
barre, s'étant laiffé furprendre, --- Page 158 ---
IO
V
Y A G E
trouvés le cap fur la terre à une lieue:
de bord, à l'inftant
; O1l a reviré
dedans, & à
on a mis vent deffus, vent
route; nous cinq heures nous avons repris notre
diftance. Les avons doublé le Cap à une lieue de
terres en font bafles & femblent
fertiles, arbres. étant couvertes de grands & beaux
A onze heures nous nous
à la vue des hauts
fommes trouvés
diftingué le navire fonds, fur lefquels nous avons
cargaifon. Ces
dont on alloit réclamer la
hauts fonds font pleins de
islets, le banc fe
à
petits
en mer nord & fad. prolonge fept ou huit lieues
d'un verd
L'eau qui les couvre eft
d'émeraude, brillante &
à
Thorifon, & celle de la mer bleu
limpide
le plus grand de cette batture indigo. Le fond
d'eau; enforte
n'a que huit pieds
qu'il n'eft ni bateau ni
qui l'ofe franchir
goëllette
perpendiculairement, Arrivés
audeffis,nous de blanc
avons vu clairement ce fond veiné
& de noir à quinze braffes
nous avons reviré de
; à l'inftant
Nous
bord, & couru nord-oueft.
avons vu un bateau françois faifant la même
manceuvre. Toute la mit il avoit fallu courir
bordées nord-oueft &
des
contraires.
fid-oueft, ces vents étant
30 1777. Janvier Le 30 les vents ont duré au
plus ou moins violens
même rhumb,
n'aient
: foit que les timonniers
pas tenu le vent cette nuit, foit
courans nous aient fait dériver,
que les
vons par J'eftime avoir
nous nous troudeffous du vent
percu trois lieues au5 en effet, nous avons revu le
il avoit fallu courir
bordées nord-oueft &
des
contraires.
fid-oueft, ces vents étant
30 1777. Janvier Le 30 les vents ont duré au
plus ou moins violens
même rhumb,
n'aient
: foit que les timonniers
pas tenu le vent cette nuit, foit
courans nous aient fait dériver,
que les
vons par J'eftime avoir
nous nous troudeffous du vent
percu trois lieues au5 en effet, nous avons revu le --- Page 159 ---
A G U A X A C A.
II
armateur près de la terre fudnavire de notre
de l'anfe près de ce
eft, & un bateau fortant
navire.
fommes trouvés élevéss: 1777. Janvier
Le 31 à midi nous nous de la batture; en effet,
dc quiuze lieues au-deffus
heures après
ayant reviré de bord vers quatre Santo-Antonio à
midi, nous avons revu le cap Le foir il cft
lieues au-dffous de nous.
quatre
obfeurci Tair, mais qui
tombé un grain qui a
les vents
donné peu de pluies, a ramené
ayant
nous avons fait T'eft.
au nord,
les vents étant I Février 1777.
Le premier Février au matin, fait le nord : tout
revenus au fud-eft, nous avons
fans
le foir nous avons couru la côte eft-nord-eft, conavoir vu terre. Les vents nous ont tellement étions fort
trariés que toute eftime faite nous mais nous
embarraflés de favoir où nous étions 2
la
foupgonnant près de la terre, & ne voulant pas
perdre de vue 2 nous avons couru fud-eft pendant
la nuit à petites voiles.
l'avons revue àz Février
Le 2 au point du jour nous
lieu. A 1777.
trois lieues de nous 2 fans favoir en quel
vérifié
c'étoit Bateyaouda, mauvais
midi on a
que
cafes de paille,
hameau, compofé de quelques
Nous avons
que nous avons très-bien diftinguées.
continué notre route à toutes voiles 2 perroquets
8 bonnettes de mizaine dehors, fans néanmoins
atteindre la Havanne 3 & après avoir
pouvoir la côte pendant douze lieues de montagnes
couru
pittorelquement, & paroiftrès-hautes. 2 coupées
Bateyaouda, mauvais
midi on a
que
cafes de paille,
hameau, compofé de quelques
Nous avons
que nous avons très-bien diftinguées.
continué notre route à toutes voiles 2 perroquets
8 bonnettes de mizaine dehors, fans néanmoins
atteindre la Havanne 3 & après avoir
pouvoir la côte pendant douze lieues de montagnes
couru
pittorelquement, & paroiftrès-hautes. 2 coupées --- Page 160 ---
V O Y A G E
fmt en quelques endroits,
par l'efet des
perpendiculaires. La nuit nous a fiurpris & ombres, arrêtés
vis-à-vis d'une groffe
vent deilus, vent dedans. montagne; nous avons mis
refcifs depuis le
Cette côte bordée de
mal fainc.
cap Santo-Antonio paroit trèsNous fommes reftés en travers toute
de peur de paffer la Havanne,
la nuit,
au jufte la
dont nous ignorions
fituations on n'a ceffé de
éviter l'approche de la terre. Le fonder, pour
très-violent & les
vent qui étoit
farigués
courans nous ont ballotés &
fingulièrement.
Le 3 au point du jour nous avons
de dix lieues à l'eft-fiud-eft,
dérivé près
vis de la Table à
& nous étions vis-àMarianne,
& dont la figure avoit été très-reconnoifible,
nal d'un voyage
reconnue dans le jourla Havanne à trois précédent. Cela nous annonçoit
à deux
lieues de-là, facile à difinguer
mornes en forme de mamelons
Nous avons mis toutes voiles
rapprochés.
heures du matin
dehors, & à neuf
nous avons
3 Février Du plus loin
découvert la ville.
1777:
que nous l'avions
Arrivécàla avions hiffé
de
diflinguée, nous
Havanne.
pavillon France, une minute
nous en vîmes arborer trois
après
baftion du fort Maure;
pour fignaux fir un
lière à la
; j'eus une émotion
vue de cette ville (I). Celles de fingucolonies n'ont que l'air de cabanes à
nos
affemblées & alignées ; mais les forterefles pécheurs
de la
(1) Notre auteur n'avoit pas Vu celle du Cap.
de
diflinguée, nous
Havanne.
pavillon France, une minute
nous en vîmes arborer trois
après
baftion du fort Maure;
pour fignaux fir un
lière à la
; j'eus une émotion
vue de cette ville (I). Celles de fingucolonies n'ont que l'air de cabanes à
nos
affemblées & alignées ; mais les forterefles pécheurs
de la
(1) Notre auteur n'avoit pas Vu celle du Cap. --- Page 161 ---
A GU A X A C A.
I3
fes nombreux dômes 2 fes clochers
Havanne 7
fes édifices hauts &
élevés 2 fes toîts rougis, l'extérieur de nos villes
blanchis lui donnent
& cette reffemblance me rappeloit
d'Europe ;
le fouvenir de ma chère
avec attendriflement
patrie.
on nous cria avec le porte-voix
Du rempart
mais le bruit des flots qui fc
de jeter l'ancre 2
le fifflement des vents,
brifent contre les rochers,
d'enla confufion des voix, nous empêchèrent
& d'exécuter ce que
tendre bien diftinétement,
l'aurions bien
l'on nous ordonnoit; & quand nous à obéir n'en
compris, 2 nous n'étions pas difpofés ainfi moitié hafard,
concevant pas la néceflité de ; l'aide du vent & du
moitié malice 2 profitant dans le court détroit,
flot qui nous précipitoient donnâmes à pleines
comme malgré nous 2 nous &
une de ces
voiles dans le goûtet du port, par
témérités qui ne fiéent peut-être qu'aux François, cérémoainfi de beaucoup les
nous abrégeâmes
du fort,
nies. Il eft vrai qu'avec un commandant courions rifque
plus exaét ou plus févère, nous
d'effuyer quelques coups de canons de vingt-quatre. du
Toute la ville étoit accourue pour jouir
nouveau d'un navire étranger qui entroit
fpeétacle fans mouiller. Le capitaine qui depuis
dans le port Vera-Crux étoit préfent : il m'a dit
m'a ramené de
de notre audace, & que
qu'il avoit été furpris
femblable
nous étions les premiers à qui une
témérité n'eut pas donné fujet de s'en repentir.
vingt-quatre. du
Toute la ville étoit accourue pour jouir
nouveau d'un navire étranger qui entroit
fpeétacle fans mouiller. Le capitaine qui depuis
dans le port Vera-Crux étoit préfent : il m'a dit
m'a ramené de
de notre audace, & que
qu'il avoit été furpris
femblable
nous étions les premiers à qui une
témérité n'eut pas donné fujet de s'en repentir. --- Page 162 ---
Vo Y -, A G E
Quoiqu'ii en foit, nous rencontrâmes au-delà
du fort Maure le canot du capitaine du
qui venoit à grande hâte, & qui acheva de nous port
introduire; il nous conduift dans l'intérieur du
baffin, & nous plaça en face du gouvernement,
fous le canon de la capitane du port.
A peine etmes-nous mouillé, que nombre de
canots affiégèrent notre brigantin 2 ine foule
d'oififs & de curieux fautèrent à bord;
gardes de la douane vinrent nous
quatre
tant
vifiter; 2 l'inf
d'après nous eûmes un major de marine
avec quatre foldats de la capitaue, vaiffean de
foixante-quatre qui commandoit le port; enfin,
l'aide-major de la place y vint avec un1 fergent
& quatre fufiliers; le brigantin étoit plein, nous
avions l'air d'une prife, les officiers de la contador, ceux de la marine & de terre, nous
interrogèrent & reçurent n1OS déclarations par
écrit; on nous demanda à chacun féparément les
motifs de notre voyage. Quant à moi, je dis que
j'étois botanifte, & que je venois herborifer; Ori
me demandas s'iln'y avoit pas de plantes cheznous,
je convins qu'il n'en manquoit pas, mais j'ajoutai
que celles de la Havanne paflbient pour étre
bien meilleures. Cette réponfe, comme toutes
celles qui flattent la vanité efpagnole, m'attira
une forte de confidération, qui redoubla encore,
lorfqu'on vit par mon paffe-port que j'étois licencié en médecine : dans le même temps unl paffager difoit en confidence à quelques Efpagnols
oit pas de plantes cheznous,
je convins qu'il n'en manquoit pas, mais j'ajoutai
que celles de la Havanne paflbient pour étre
bien meilleures. Cette réponfe, comme toutes
celles qui flattent la vanité efpagnole, m'attira
une forte de confidération, qui redoubla encore,
lorfqu'on vit par mon paffe-port que j'étois licencié en médecine : dans le même temps unl paffager difoit en confidence à quelques Efpagnols --- Page 163 ---
A G UA X A C A.
IS
jétois un célèbre médecin, mais que je ne
que
dans la crainte d'être
voulois pas être connu, dans la ville; cela me
forcé d'exercer mon art
valut encore quelques égards.
Cependant on nous fignifia que nous ne pou-
& l'on nous configna à deux
vions débarquer,
gardes de la contador qu'on laiffa en garnifon
il falloit attendre les ordres du gouchez nous 5
huit jours; nous
verneur qui étoit abfent pour
primes le parti de lui envoyer nos mémoires 7
recevoir de réponfe qu'au
mais nous ne pouvions ainfi il fallut nous armer
bout de deux jours,
de patience.
hafardé de defcenUn de nos paffagers ayant
dre & même de fe faire paffer pour le capitaine fut 2
& ayant été bientôt convaincu d'inpofture,
renvoyé auffitôt à bord par quatre fufiliers.
nous faire beaucoup
Cette imprudence penfa
des
fif
de tort; on nous regarda comme
gens
fimes
très-étroitement 5
peêts, & nous
nuits gardés roder autour de nous
je vis pendant trois fuccédoient d'heure en heure 2
trois canots, qui fe
voir fi
& qui fondoient avec des crochets, pour
l'on n'auroit rien jeté à la mer : le jour rien ne
fortoit fans être vifité.
de me faire enviCette vie me déplut au point
fager le navire comme une prifon, mon imagi- foit
nation fe frappa; & foit à raifon de cela,
à caufe de l'air humide & épais qu'on refpire des
dans ce port, fermé de toutes parts par
heure 2
trois canots, qui fe
voir fi
& qui fondoient avec des crochets, pour
l'on n'auroit rien jeté à la mer : le jour rien ne
fortoit fans être vifité.
de me faire enviCette vie me déplut au point
fager le navire comme une prifon, mon imagi- foit
nation fe frappa; & foit à raifon de cela,
à caufe de l'air humide & épais qu'on refpire des
dans ce port, fermé de toutes parts par --- Page 164 ---
t6
Yox A G E
côreaux, je reffentis un violent mal de tête
une grande difficulté de
&
vint, je craignis de faire refpirer; la fiévre furune grande
je me mis fiur le champ à une diète maladie;
& à des potions pectorales &
rigourcufe,
& dès le méme jour j'écrivis rafifraichilfantes, 2
a' M. Dorrira
intendant, à M. le marguis de la Tour,
neur, & à D. Juan Davaut, lieutenant gouverdes lettres tres-preffantes,
de roi,
expofant
dans lefquelles leur
que ma condition n'avoit rien de fufpect, & que ma fituation étoit pénible & dangereufe, & leur témoignant la plus
confiance dans les éloges que la voix grande
faifoit d'eux, je les priois de me
pablique
defcendre à terre.
permettre de
Le lendemain à huit heures du matin
mes lettres, & à neuf heures je
j'envoyai
l'intendant la réponfe la plus honnête reçus de M.
favorable; mais déjà le lieutenant & la plus
de mon état, dont il s'étoit
de roi effraié
envoyé T'aide-major de Ia
informé 7 m'avoit
débarquer, & m'offrir la place pour me faire
amis
maifon d'un de fes
pour m'y rétablir & m'y
Séjour llavanne. à la Je débarquai tout auflitôt & laiffai repofer.
effets à bord, dans la crainte d'un
même mes
je me rendis enfuite chez ces Meflieurs contre-ordre;
remercier;. je vis dans M.
pour les
fil à
Dorrira, ancien conBordeaux, une phylionomie
un maintien grave, mais doux & très-heureufe,
l'extérieur d'un galant
affable, tout
homme, un air enfin à la
françoife;
. à la Je débarquai tout auflitôt & laiffai repofer.
effets à bord, dans la crainte d'un
même mes
je me rendis enfuite chez ces Meflieurs contre-ordre;
remercier;. je vis dans M.
pour les
fil à
Dorrira, ancien conBordeaux, une phylionomie
un maintien grave, mais doux & très-heureufe,
l'extérieur d'un galant
affable, tout
homme, un air enfin à la
françoife; --- Page 165 ---
A GUA X A C A.
françoife; il eft chevalier de l'ordre de SaintCharles, & il n'y, a qu'une voix fur fon mérite,
fa
D. Juan Davaut eft un de
fa bonté, probité. militaires confommés par
ces anciens & braves
franchife & d'une droil'expérience, plein d'une
ture d'ame, qui fe rencontrent prefque toujours
avec le vrai courage; il eft brigadier des armées,
& infpeéteur général de la colonie.
Tous deux me firent l'accueil le plus gracieux,
& même des excufes de n'avoir point fu mon
incommodité; ils m'offrirent leurs fervices & de
faire confirmer mon débarquement qui n'étoit
encore que provifionnel. converfation avec l'intendant,
J'eus une longue
d'hiftoire naturelle,
dans laquelle il fut queftion
de manufaétures; enfin il me
de commerce,
comment les abeilles
raconta avec complaifance
hafard à la
de la Floride étant venues par
de
Havanne, s'y étoient multipliées au point
former une branche confidérable de commerce
& d'impôts, dans l'efpace de fix années.
Pour le lieutenant de roi il me queftionna
beaucoup fur la population dc notre colonie de
Saint-Domingue, fur fes forces réelles en troude France, troupes de la colonie, & milice:
pes
franchement de celles de l'isle de
il me parla
confiance
Cube, & me témoigna une grande
dans l'alliance de TEfpagne avec la France.
ainfi
l'intendant de lui faire
Il me permit
que même de les voir fouma cour, &ils me prièrent
B
Pour le lieutenant de roi il me queftionna
beaucoup fur la population dc notre colonie de
Saint-Domingue, fur fes forces réelles en troude France, troupes de la colonie, & milice:
pes
franchement de celles de l'isle de
il me parla
confiance
Cube, & me témoigna une grande
dans l'alliance de TEfpagne avec la France.
ainfi
l'intendant de lui faire
Il me permit
que même de les voir fouma cour, &ils me prièrent
B --- Page 166 ---
Voy A G E
-vent; jen n'y ai pas manqué
féjour, & m'en fiis bien
pendant tout mon
trouvé.
En les quittant je pris un logement dans
auberge fur la place major, où l'on
une
le palais du gouverneur, & où eft déjà conftruifoit bâtie la
contadorerie,
L'air de terre, la liberté, l'accueil
reçu furent un beaume falutaire
que j'avois
à coup; & en moins de trois qui opéra tout
vai parfaitement rétabli.
jours je me trouJe vis alors toute la ville & les environs, &
commençai à bien augurer de mon
Le gouverneur étant de retour voyage.
préfenter mes refpects. M. l'intendant 2 j'allai lui
prévenu de mon
l'avoit déjà
bonté &
débarquement; ; il me reçut avec
me permit d'herborifer dans la
lieue de la ville; preffé entre le cri de
ban-
& la rigueur de la loi, il ne
T'humanité
davantage 2 & me défendit put même me permettre
mnent de m'éloigner de plus de dix lieues exprefféles terres de lisle; je le remerciai dans les dans
mes les plus perfuafifs de ce qu'il
ter-
& lui demandai la permifion de lui m'accordoit, faire
pendant mon féjour à la
ma cour
ment il me l'accorda, mais Havanne; il
non feulecaffé, & m'invita à dîner
me fit prendre le
trouvai chez lui nombre de pour le lendemain. Je
tion, militaires &
perfonnes de diftincfenta, &
autres, 2 auxquelles il me préparticulièrement à D. Louis
teur général du génie & des
Huet, direcfortifications, qu'il
ai la permifion de lui m'accordoit, faire
pendant mon féjour à la
ma cour
ment il me l'accorda, mais Havanne; il
non feulecaffé, & m'invita à dîner
me fit prendre le
trouvai chez lui nombre de pour le lendemain. Je
tion, militaires &
perfonnes de diftincfenta, &
autres, 2 auxquelles il me préparticulièrement à D. Louis
teur général du génie & des
Huet, direcfortifications, qu'il --- Page 167 ---
A GUA X A C Ai
m'apprit être françois. Sur l'éloge d'un écureuil
très-joli qui venoit du Mexique, & dont je le
priai de me permettre de prendre la defcription
ainfi que d'un perroquet, il vouloit abfolument
me faire accepter en don l'un & l'autre, mais
je m'en excufai 5 un moment après il me fit
paffer dans fon cabinet pour me parler de la
France; à fes queftions, & à fes manières nobles
& aifées, je le jugeai un véritable homme de
cour : la converfation tomba enfuite fur les arts,
avoit fait
il me mena fur une promenade qu'il
planter en arbres, & que j'avois vue 3 je la défafranchement, & lui dis que dans un terprouvai rain auffi pierreux & fous un ciel aufli brûlant
celui de la Havanne, il falloit femer les proque menades; les raifons que je lui en donnai le
convainquirent 3 ilme parla enfuite d'un fpectacle,
le deffin de la toile pour la falle
& me montra avoit fait bâtir, & où il étoit par- Opéradela
d'opéra faire qu'il
la Didon du Metaftafe; cette Havanne.
venu à
jouer
aflez délicate de la part
toile eft une flatterie
Phoebus fur fon
des habitans. Elle repréfente
char fortant du palais des heures, & venant éclairer de fes rayons la ville de la Havanne, fous
l'emblême d'une femme aflife au pied d'un arbre
fur le rivage de la mer, en face du fort Maure;
couronnée de tours & de créneaux, elle repofe
de la main droite fur l'écu de fes armes, &
de l'autre elle careffe des génies; l'invention eft
heureufe pour une ville de TAmérique, mais
B 1]
char fortant du palais des heures, & venant éclairer de fes rayons la ville de la Havanne, fous
l'emblême d'une femme aflife au pied d'un arbre
fur le rivage de la mer, en face du fort Maure;
couronnée de tours & de créneaux, elle repofe
de la main droite fur l'écu de fes armes, &
de l'autre elle careffe des génies; l'invention eft
heureufe pour une ville de TAmérique, mais
B 1] --- Page 168 ---
Vora G e
l'exécution en eft mefquine; le palais du
par allufion fans doute au nom de la Tour foleil,
porte le marquis, eft figuré
que
tour noire & enfumée, dont par une très-petite
plus petite reffemble
la porte encore
qu'au
plutôt à celle d'un cachot
du portique deftiné au paflage du char radieux
foleil, attelé de quatre chevaux. Je fis
ver cette faute au gouverneur,
obferqu'apparemment le
en lui difant
peintre connoiffoit peu les
métamorphofes, & n'avoit jamais lu la pompeufe
defeription d'Ovide qui commence par ces mots:
Regia folis erat Il chercha à excufer le
tre, & me recommanda d'aller voir fon peinje le quittai enfin, très-fatisfait de
opéra;
mais tranquille fir
lui, & déforLe lendemain mon féjour à la Havanne.
les deflfins de je vis l'opéra; 5 la falle, bâtie fur
celle de Naples, eft réellement
jolie; elle a un air de légéreté &
trèslui eft
d'élégance qui
particulier, en ce
rées en dedans du théâtre queleslogesne font fépades fort
que par des baluftradéliées; on voit & O11 entend
de toutes les parties, & l'on a
très-bien
affis au parterre. L'opéra fut exécuté l'avantage à d'être
mieux qu'aucun
mon avis
d'Enée fut
que j'euffe encore vu ? le rôle
rempli par l111 virtuofo
la plus belle voix, à la
italien, qui à
plus noble
plus belle taille, à la
phifionomie, joignoit le jeu d'un
aéteur; une Caftillanne jouoit
grand
treffe faifoit la
Didon, une mulaétoit
confidente, & le role d'Yarbé
rempli par un Efpagnol; ces trois acteurs,
avis
d'Enée fut
que j'euffe encore vu ? le rôle
rempli par l111 virtuofo
la plus belle voix, à la
italien, qui à
plus noble
plus belle taille, à la
phifionomie, joignoit le jeu d'un
aéteur; une Caftillanne jouoit
grand
treffe faifoit la
Didon, une mulaétoit
confidente, & le role d'Yarbé
rempli par un Efpagnol; ces trois acteurs, --- Page 169 ---
A GUA A X A C A.
chole rare! chantoient avec goût & précifion,
bien; c'eft le premier opéra où j'ai
& jouoient n'être point mené par les coups
vu l'orcheftre lourde & bruyante maffe, apperedoublés d'une
violon
lée mefure; un fecrétaire du gouverneur, & 7
force, étoit à la tête,
infpide la première
la jufteffe & la vérité
roit à tous les fymphoniftes
à dire
harmonique; je ne trouvai
de la peinture
du fpectacle qu'à un folo, defdans tout le cours
fameux
tiné fans doute à faire briller quelque
bien cet objet, mais qui
violon, & qui remplit
néceffairement l'infufpendoit & faifoit languir
térêt principal. bien
la comédie répondit Comédie.
Il s'en falloit
que de chofes contre le
à T'opéra; jy trouvai tant
ne pus
& les règles de notre théâtre, que je
goût
de fcs défauts; par exemple, le nom
rire que nombre de Dios, celui de Jéfus, de la
de Dieu,
les faints font répétés à chaVierge & de tous
& furtout les femmes ne
que phrafe, les aéteurs
chapelet à la main;
paroiffent fur la fcène qu'un
deux
fe bat dans toutes les fcènes (rignen):
on
il faut tirer l'épée, &
amants fe rencontrent-ils?
facar la fpada,
vous lifez entre deux parenthèfes:
font
toutes les pièces comiques ou tragiques la comedia facomédies, & comédies fameufes, médiocrité
mofa, de quelqu'auteur & de quelque fouvent les titres
qu'elles foient; enfin, elles ont
Los cabellos
les plus ridicules, tcl que celui-ci:
de Abfalon, la chevelure d'Abfalon.
B iij
l'épée, &
amants fe rencontrent-ils?
facar la fpada,
vous lifez entre deux parenthèfes:
font
toutes les pièces comiques ou tragiques la comedia facomédies, & comédies fameufes, médiocrité
mofa, de quelqu'auteur & de quelque fouvent les titres
qu'elles foient; enfin, elles ont
Los cabellos
les plus ridicules, tcl que celui-ci:
de Abfalon, la chevelure d'Abfalon.
B iij --- Page 170 ---
V C Y A G E
Celle qui fiuivit l'opéra étoit des
lière, un feul des aéteurs
plus finguqu'il rangeoit
en tuoit douze autres
par terre à mefure qu'il les
gnardoit, & par ordre,
poienfans, fans
hommes, femmes &
moindre
qu'aucun de ces miférables fit la
froidement réfiftance, & l'expédition finie, il
le fang de fon couteau fur
effuya
de fon foulier; on trouva cela fort l'empeigne
moi 7 comme nous étions
beau : pour
foupçonné
en carnaval, j'avois
des
que c'étoit un tableau
horreurs qu'entraine la
emblématique
communiqué mon idée à débauche; mais ayant
je m'étois
mon voifin, je vis que
depuis
trompé : au refte, je me fuis convaincu
qu'il y a beaucoup d'efprit, quantité de
penfées fines, délicates & vraiment
plufieurs pièces c.pagnoles;
galantes dans
eft Calderon de la
l'auteur à Ia mode
Barça.
Je retournai le lendemain faluer le
& lui parler de fon
il
gouverneur
fait du compte
fpectacle, me parut fatisJc lui
que je lui en rendis.
préfentai, comme j'avois déjà fait à
l'intendant, un petit cadeau de graines
res & de fleurs ; il partagea avec dom potagèHutt, qui dînoit ce jour-là chez lui, & Louis
j'appris alors qu'il étoit cultivateur
comme
d'en accepter encore
3 je le priai
la bonté de
autant de ma part 3 il eut
de faire
me témoigner la plus grande envie
connoiffance avec moi,
une vifite qu'il me rendit, & jy répondis par
après il vint me prendre dans fa quelques voiture jours
pour
de fleurs ; il partagea avec dom potagèHutt, qui dînoit ce jour-là chez lui, & Louis
j'appris alors qu'il étoit cultivateur
comme
d'en accepter encore
3 je le priai
la bonté de
autant de ma part 3 il eut
de faire
me témoigner la plus grande envie
connoiffance avec moi,
une vifite qu'il me rendit, & jy répondis par
après il vint me prendre dans fa quelques voiture jours
pour --- Page 171 ---
A G U A X A C A.
conduire à fa maifon de campagne 5 iy
me
Madame fon époufe (noble génoife du
trouvai
des Demoifelles fes filles,
premier mérite), une d'artillerie; après le déjeûner
& un commandant femer dans le jardin toutes les
nous allâmes
données : ce fut une vraie
graines que j'avois les bons mots, la décence 9
fête où la gaicté,
vrais & la converfation
les complimens les plus
quatre heures
la plus agréable, nous firent paffer Au travail
de travail fans nous en délicat appercevoir. à la françoife 7
fuccéda un dîner très-
& l'on
après diner on joua, on fc promena,
revint à la ville.
eft fous le canon
Cette maifon de campagne bâtiffoit dom Louis Huet,
du fort le Prince, que les travaux avec autant
& dont il me fit voir
longde confiance que s'il m'eut connu depuis
le terrain eft pierreux & fans eau; cepentemps; 5
cultive du manioc que les Efpagnols
dant on y
Et telle eft Tinduftrie du maître
appellent yacca.
à trois mille piaftres
qu'il en porte le produit
par an. Louis Huet eft un homme diftingué par
Dom dans fon état, & par fon amour pour
fes talens
T'eftime publique à la conles lettres; il réunit
de colonel le met
fiance de la cour, & fon grade
loin.
dans le cas de porter fes vues plus
le
Sa maifon eft celle que j'ai fréquentée
affiduement à la Havanne; j'allois quelqueplus fois faire ma cour à M. le gouverneur, chez
B iv
par an. Louis Huet eft un homme diftingué par
Dom dans fon état, & par fon amour pour
fes talens
T'eftime publique à la conles lettres; il réunit
de colonel le met
fiance de la cour, & fon grade
loin.
dans le cas de porter fes vues plus
le
Sa maifon eft celle que j'ai fréquentée
affiduement à la Havanne; j'allois quelqueplus fois faire ma cour à M. le gouverneur, chez
B iv --- Page 172 ---
Vor A G E
l'intendant & le lieutenant du
ployois le refte de mon
roi, & j'emmenades botaniques
temps à faire des Prola langue
autour de la ville, à étudier
efpagnole 2 & à méditer fiur
grand & le plus effentiel de
le plus
Il faut avouer
mes projets.
beaucoup à la Havanne cependant que je m'eumuyai
que jy reftai.
pendant un mois & demi
tion Deferip- de la Cette ville n'a rien dans
Havanne. fes dehors
l'intérieur de ce que
douze cent promettent vingt toifès d'agréable ; elle a environ
large, fituée fur
de long, fir fix cent de
fur le bord de la un rocher, bâtie en demi cercle
grand diamètre; mer, le rivage forme le plus
de taille
toutes les maifons font en
ou maçonnerie, à un,
pierres
étages; elle a quatre
deux, ou trois
places
ges, mais à moitié finies, publiques fort larencombrées de toutes
2 mal fimétrifées, >
& alignées
parts; les rues font droites
deux
7 mais étroites, 2 étant divifées en
trotoirs, 2 & un chemin où deux
paffent difficilement ; fans
voitures
croupiffent fouvent fir le
pentes, les eaux y
à la longue de
roc, où fe font creufécs
jeté de les niveller, profondes de ornières ; on a pro-
& de les
leur donner de la pente
paver; T'effai de ce
dans quelques rues près du pavé que j'ai vu
fingulier, ce font des folives de gouvernement bois de
eft
dix pouces d'équarillage,
fer, de
folives pofées de
encadrées dans d'autres
eft fa folidité,
long comme un parquet; telle
que depuis deux ans entiers que de
ufécs
jeté de les niveller, profondes de ornières ; on a pro-
& de les
leur donner de la pente
paver; T'effai de ce
dans quelques rues près du pavé que j'ai vu
fingulier, ce font des folives de gouvernement bois de
eft
dix pouces d'équarillage,
fer, de
folives pofées de
encadrées dans d'autres
eft fa folidité,
long comme un parquet; telle
que depuis deux ans entiers que de --- Page 173 ---
A G U A X A C A.
nombreufes voitures roulent fur ce pavé, 2 on
la trace d'une roue, & qu'il
n'y remarque pas
rayé ; ce feul pavé,
n'eft pas plus ébranlé rendroit que la ville on ne peut
s'il étoit achevé 2 Havanne eft de peu-de défenfe
plus curieufe : la
elle n'a qu'une
par elle-méme du côté de terre, baftions &
flanquée de
fimple courtine 2 fans foffés vu la difficulté de
prefque tailler par-tout dans le roc; mais à préfent elle eft
les
& à l'abri de toute infulte dans cette
à couvert le fort du Prince, que l'on y conftruit
partie par huit cent toifes fur une éminence du
à environ de la ville : du côté du port, elle eft
côté
l'un des plus beaux &
inabordable; ce port,
baflin
des plus vaftes de Punivers, eft un
à-peuprès rond, dans lequel fe jettent plufieurs petites
rivières 5 il a une lieue de profondeur défendue depuis
fond; l'entrée eft
le goulet de jufqu'au la ville par un fort en face du
du côté
flancs de trois baftions, qui pofés
mur & les
dans la rade; il y a
en échelle battent jufques
de canons de
ordinairement dix - huit pièces
fur chaque flanc de ces baftions :
vingt - quatre
le mur bâti fur un
du côté de la campagne 7
l'arrivée des
rocher eftimé imprenable jufqu'à
Anglois défend l'entrée du port; la Cavagne,
citadelle nouvellement bâtie au-deffius du
autre commande le port & la ville, & fon feu
mur, fe croife avec celui du fort-du-Prince; enfin
deux autres fortins dans le fond du port, deux
uit pièces
fur chaque flanc de ces baftions :
vingt - quatre
le mur bâti fur un
du côté de la campagne 7
l'arrivée des
rocher eftimé imprenable jufqu'à
Anglois défend l'entrée du port; la Cavagne,
citadelle nouvellement bâtie au-deffius du
autre commande le port & la ville, & fon feu
mur, fe croife avec celui du fort-du-Prince; enfin
deux autres fortins dans le fond du port, deux --- Page 174 ---
VOYA G E
gradins de batteries bafles fous le
Cavagne le long du
mur 2 la
fleur d'eau rendent rivage, & une batterie à
redoutables
cette ville une des
de
: on croit qu'elle a huit cent plus
canons, la plupart de
pièces
teries ; jamais on
vingt-quatre, en batdu goulet, cela eft n'effayera de forcer l'entrée
angloifes ont été coulées impraticables deux frégates
de cette ville
à fond durant le fiège
tées : on
pour s'y être feulement
ne peut rien voir de
préfenles forts, ils font bâtis
plus beau que
de la profufion. Les avec une dépenfe qui tient
Maifons ville n'ont
maifons particulières de la
des culiers. parti- deur, de pour elles qu'un certain air de granauffi
larges portes cochères, des fenêtres
fur la larges avançant en faillies de deux
rue par leur foubaffement, de
pieds
cons de bois converts de toits
lourds balrégnant tout autour de
en tuiles 2 &
grillages de bois
l'étage fipérieur, des
cela donne à monftrucux & grolliers, tout
lourd, fombre & l'extérieur des maifons un air
nairement décoré repouffant. L'intérieur eft ordilaquelle
d'une vafte cour autour de
régnent de grandes arcades
morefques dont les murs font
gothiques &
gallerie que forment ces arcades très-blancs, la
de vaftes
communique à
blés, dont appartemens les
mal entendus, mal meuà des
de portes ou contrevents reffemblent
portes cachots ou de citadelle, tant
l'épaiffeur des bois que par leur menuiferie par
gothique, Il eft d'ufage d'avoir dans le veftibule
afte cour autour de
régnent de grandes arcades
morefques dont les murs font
gothiques &
gallerie que forment ces arcades très-blancs, la
de vaftes
communique à
blés, dont appartemens les
mal entendus, mal meuà des
de portes ou contrevents reffemblent
portes cachots ou de citadelle, tant
l'épaiffeur des bois que par leur menuiferie par
gothique, Il eft d'ufage d'avoir dans le veftibule --- Page 175 ---
A Gu A X A C A.
la
pièce de la maifon toutcs
ou dans principale rangées en manière de
les armes de la famille
aux temps de
trophée : cet ufage doit remonter n'eft
& s'il
quelquefois
T'ancienne chevalerie 2 il fert aufii fouvent le vrai
qu'une vaine parade,
toujours prêt à tout entreprendre.
courage 2 les maifons du peuple font-elles plaRarement
lieu de carreaux ou de planfonnées; toutes au
enduit de terre 2 &
ches n'ont qu'un fimple les
aifés, ce qui
quelquefois de plâtre chez
gens humide qui m'a
entretient un air épais &
y
affeété; chez les gens riches 2 les meubeaucoup font de bois doré en quelques parties 2
bles
de damas cramoifi à franges d'or : on
les rideaux
vernis de la Chine: 2 quelques
y voit quelques
luftres de verre. Les lits
peintures, , quelques
de trumeaux ou de
font très-fimples 7 point de tapis ni de tapif
glaces, point de parquet, d'auffi
&
rien
fomptueux
feries, & en général
eft auffi
d'auffi élégant qu'en France. L'Efpagnol fobre dans fa
modefte dans fon logement que
lui
manière de vivre 5 ce font les Anglois qui alila façon d'appréter certains
ont enfeigné
fortes d'ameublemens, 2 & T'ufage de plufieurs des
par
juge des talens
difciples
mens : qu'on
les talens des maîtres. des habits à la françoife, mens Habille- des
Les hommes portent tailles font fi hautes, qu'il faut hommes.
mais dont les
fous les bras;
aller chercher les poches jufques
de
deffus cet habit qui eft ordinairement
par
ila façon d'appréter certains
ont enfeigné
fortes d'ameublemens, 2 & T'ufage de plufieurs des
par
juge des talens
difciples
mens : qu'on
les talens des maîtres. des habits à la françoife, mens Habille- des
Les hommes portent tailles font fi hautes, qu'il faut hommes.
mais dont les
fous les bras;
aller chercher les poches jufques
de
deffus cet habit qui eft ordinairement
par --- Page 176 ---
Vox A G E
toile d'indienne ou de
manteau de buradelle taffetas 2 O11 porte le
veulent fe
ou de camelot, ceux qui
ou écarlatte diftinguer le portent de drap bleu
coûtent
brodé ou galonné 3 ces manteaux 2
qui n'eft cinq cent piaftres 7 & c'eft un luxe
dant
pas permis à tout le
les gens de grand ton monde; cepenporter 5 ils préférent de s'habiller dédaignent d'en
çoife, les cheveux
à la frans'enveloppent d'une rarement poudrés ou frifés
rétéfitte recouverte d'un
chapeau : tel eft
large
Habille- Les
Thabillement des hommes.
mens femmes. des font femmes portent rarement des robes, elles
prefque toujours en jupes & en
un tablier de
corfets avec
gaze ou de moulfeline &
rubans, fans poudre, fans
quelques
font ramaffés
frifire; ; leurs cheveux
coéfure,
en treffe ou en chignon fous leur
fynthe fur ony ajoute un bouquet de rhue ou d'abdcs
l'oreille. Leurs bijoux font des
bagues, des colliers en chaînes
croix,
cipalement de larges bracelets d'or, & prinpoids d'un demi-marc.
d'or maffifs du
un bracelet au bras
Heureufe la femme qui a
celle
gauche - Plus heureufe encore
qui en porte un à chaque bras !
amufe comme de fes
On s'en
tant à tous
gands en les ôtant & remetd'un beau bras. propos 2 le tout pour faire parade
Epagnoles
Les Françoifès ont le fard, les
portent à chacune de leurs
une mouche noire d'un pouce de
tempes
ou ovales, on les change la nuit diamètre, rondes
ches de toile blanche ( ce
pour des mouqui ne reffemble pas
le
gauche - Plus heureufe encore
qui en porte un à chaque bras !
amufe comme de fes
On s'en
tant à tous
gands en les ôtant & remetd'un beau bras. propos 2 le tout pour faire parade
Epagnoles
Les Françoifès ont le fard, les
portent à chacune de leurs
une mouche noire d'un pouce de
tempes
ou ovales, on les change la nuit diamètre, rondes
ches de toile blanche ( ce
pour des mouqui ne reffemble pas --- Page 177 ---
A G U A X A C A.
& le matin on y fubftitue
mal à un emplâtre),
une feuille d'oranger.
femmes à la Havanne 7
J'ai vu peu de belles
fortent le
encore moins d'élégantes ; elles ne
aller à Ia meffe, & le foir pour
matin que pour
dans les
fe promener. Vous ne les verrez jamais
ni dans les boutiques, ni dans une falle comrues
renfermées dans leur appartemune. Toujours
de la promenade en chaife
ment, le feul plaifir
hors de la ville peut les en tirer. Il eft vrai qu'elles
fenfibles, & qu'il n'eft pas
y font fingulièrement
difpendieux: : quatre cent piaftres pour un cocher,
la mule, cinq cent pour la
cent cinquante pour
tout
chaife, cela fait environ mille piaftres pour
Le
Téquipage : aufli la ville en fourmille-t-elle.
moindre commis a fa chaife, & c'eft un cadeau
fe fait à une amie, comme en France O11 lui
qui
envoie une boîte de confitures.
Il faut dire aufli que nulle part l'argent n'eft Argent,
la
on Ty voit rouler
aufli commun qu'à Havanne, à Paris les facs de cent
en talègue (1) comme
Les comptoirs des traitans font toujours
piftoles.
d'un monceau de réales plates (2) qu'ils
couverts
Talègue talegsa, fac à mettre de l'argent. Notre
auteur (1) a ainfi francifé beaucoup de mots efpagnols.
(2). Iu réale eft nne monnoie qui vaut fept fols de france Réak
environ, il a réal de a ocho qui vaut un écu. Réal de
ou
demi y
réal de a do un quart d'écn & réal de
a quatro
écu,
ici
à la huitième partic
plata: celle dont il s'agit équivaut
d'un écu,
mettre de l'argent. Notre
auteur (1) a ainfi francifé beaucoup de mots efpagnols.
(2). Iu réale eft nne monnoie qui vaut fept fols de france Réak
environ, il a réal de a ocho qui vaut un écu. Réal de
ou
demi y
réal de a do un quart d'écn & réal de
a quatro
écu,
ici
à la huitième partic
plata: celle dont il s'agit équivaut
d'un écu, --- Page 178 ---
Vo Y A G E
affemblent en piaftres pour leurs
une fingulière célérité,
comptes avec
Marchés. Les marchés font abondans
en toutes fortes de
rafraichiffemens, &
quiy font auffi bons principalement en légumes 2
tortue y font à meilleur qu'en France 5 le poiflon, la
boeuf fe vend une réale marché; la viande de
vin de
les quatre livres ; le bon
Malaga & de Tinto deux réales
teille : & il faut avouer
la bouqu'en aucune ville de
l'Amérique on ne peut faire meilleure
à plus bas prix. On doit
chère, &
divifion de la réale
cet avantage à la
rien
en quartitte de
ne facilite plus le débit & fer-blanc, car
plus favorable à l'économie
l'achat, & n'eft
noies.
que les petites monCommerce Le commerce de la Havanne & du
eft entre les mains des
Mexique
actif, laborieux,
Catalans, dont le génie
a procuré des fortunes entreprenant & opiniâtre, leur
un objet d'envie
les confidérables; auffi font-ils
à
pour
Efpagnols qui cherchent
déguifer ce fentiment fous les
mépris qui ne feroit pas moins apparences d'un
Catalans dans le
injufte. Ily a trente
Mais l'ivreffe de leurs commerce pour un Caftillan.
aufli les
fuccès leur a fait défirer
priviléges exclufifs 2 efpèce de
déjà trop commun en Efpagne. Ils avoient monopole
pofé de fournir la colonie de la Havanne prodes
Il y a encore réal de wellon, qui eft une monnoie de
qui vaut cing Jols de France.
cuivre
d'un
Catalans dans le
injufte. Ily a trente
Mais l'ivreffe de leurs commerce pour un Caftillan.
aufli les
fuccès leur a fait défirer
priviléges exclufifs 2 efpèce de
déjà trop commun en Efpagne. Ils avoient monopole
pofé de fournir la colonie de la Havanne prodes
Il y a encore réal de wellon, qui eft une monnoie de
qui vaut cing Jols de France.
cuivre --- Page 179 ---
A GUA X A C A.
de Malaga & de Tinto à dire d'experts 2
vins
réale la bouteille, tandis qu'il fe
moyenant une
deux réales 5 mais ils en
vend ordinairement
ce qui leur a été
demandoient le débit exclufif,
refufé.
de commerce font les fers, les
Les objets
les foies, Thorlogerie,
toiles, les quincailleries,
les vins & les épices.
de la toile de Bretagne
On ne trouve guère que
& la
à la Havanne comme au Mexique 7
plus
grofifière s'y vend couramment une piaftre 1
Toute la quincaillerie fe tire d'Allebarre (1).
d'Angleterre;) le peu de draps,
magne; T'horlogerie
& qui
d'indienne ou de Perfe quis'y confomment,
fabriqué au Mexique, fe tire de France.
n'eft pas
les Efpagnols paroiffent
Les Génois 2 avec qui
fourniffent à ces derniers
fimpatifer beaucoup 2 voiles, foutanes, pour les
toutes les foiries pour
noires que portent les femmes lorfqu'elles
capes
&
les manteaux des prêtres
vont à T'églife, pour
faits d'un gourgouran dont ils aiment le fron fron.
On tire les fers en partie de la Suède & en partie
C'eft T'Efpagne auffi qui fournit les
de T'Efpagne.
eft déteftable.
huiles, les vins & le papier, qui y
Une chofe fingulière, c'eft qu'on ne puiffe trouver
à la Havanne ni à la Vera-Crux aucune efpèce
de papier gris; j'en ai eu befoin pour deffécher
(r) La bare barra, terme efpagnol qui revient à notre
aune,
ers en partie de la Suède & en partie
C'eft T'Efpagne auffi qui fournit les
de T'Efpagne.
eft déteftable.
huiles, les vins & le papier, qui y
Une chofe fingulière, c'eft qu'on ne puiffe trouver
à la Havanne ni à la Vera-Crux aucune efpèce
de papier gris; j'en ai eu befoin pour deffécher
(r) La bare barra, terme efpagnol qui revient à notre
aune, --- Page 180 ---
Vo YA G E:
mes herbes, 2 & je n'ai pu m'en
quelques feuilles qui fervoient
procurer que
taines
d'enveloppe à cerdant marchandifes, & qu'on me faifoit
payer bien cher.
cepenPromena. des.
On ne trouve à la Havanne ni dans
rique aucune promenade
toute l'Amébres. M.1 le marquis de la publique, plantée d'arune autour des
Tour en avoit fait faire
réuflir, & il n'en remparts de la ville, elle n'a pu
précédemment refte que la chauffées une autre
élevée à grands fraix, &
d'orangers, 2 eft ruinée également.
plantée
Fopulation La Havanne a une population de
mille ames ou environ. Celle de
vingt-cing
y comprenant les Nègres & les
toute T'isle, en
pas deux cent foixante feize mille mulâtres, ne paffe
le cadaftre que j'en ai vu chez le ames, faivant
j'ai fix d'un ingénieur
gouverneur; &
a vécu
françois de Vera-Crux
long-temps au Mexique,
qui
empire n'a pas en tout li1 million que tout ce vafte
On ne comptoit guères alors d'ames.
hommes de troupes
que trois mille
de
réglées à la
plus un corps de milice de feize Havanne: ilya
très-bien exercés.
cent hommes
Eglifes. Jen'ai pas remarqué une feule
tât d'être vue pour fon architeéture. églife qui méride longs boyaux, fombres
Toutes font
ornées à droite & à gauche de comme des cachots 2
bre, à frontifpices de trois chapelles fans nomchiteéture,
ou quatre ordres d'arinutiles,
groffièrement furchargée d'ornemens
plus groflièrement défigurés
par l'oubli
de
très-bien exercés.
cent hommes
Eglifes. Jen'ai pas remarqué une feule
tât d'être vue pour fon architeéture. églife qui méride longs boyaux, fombres
Toutes font
ornées à droite & à gauche de comme des cachots 2
bre, à frontifpices de trois chapelles fans nomchiteéture,
ou quatre ordres d'arinutiles,
groffièrement furchargée d'ornemens
plus groflièrement défigurés
par l'oubli
de --- Page 181 ---
A G U A X A C A.
de toutes les proportions dorées avec une probarbare & fuperftiticufe : il n'y
fufion vraiment
n'ait coûté, en
a pas une de ces chapelles qui
&
dorure feulement, plus de dix mille piaftres;
il y a trente ou quarante de ces chapelles dans
chaque églife. On achève celle des Jéfuites pour
la cathédrale : vous croiriez voir un
ci faire
du ncuvième fiècle.
ouvrage & des ouvriers
Confréries
Chacune des trente églifes que l'on compte
dans la ville a pour le moins fept à huit confréries
qui font des procefions fans nombre, mais principalement dans le temps de jubilé. Il faut que
j'avois vu en France & à Saintce jubilé, que
Domingue, & que je retrouvois à la Havanne, y
eût donné lieu à trois mille proceffions 5 je ne
voyois & n'entendois autre chofe. Proceffions du
matin & du foir; proceffions générales & particulières
de paroiffe & de commu5 procelions
confrérie
la
nauté; proceffions de chaque
7 qui,
nuit avec des lanternes, de mauvais baffons & des
interdifoient le fommeil à tous les
guitares 7 Enfin, proceffions de chaque père de
citoyens. famille qui, fuivi de fa femme, de fes enfans, de
s'en alloit le chapelet à la main
fes domeftiques,
faire des ftations.
Chaque maifon a fa chapelle, où tous les mois Chapelles,
elle chomme une fête particulière.
La dédicace des églifes, le jour de leur patron
font des fêtes encore plus coafidérables; dès la
veille à neufheures du foir le clocher eftilluminé:
C
de chaque père de
citoyens. famille qui, fuivi de fa femme, de fes enfans, de
s'en alloit le chapelet à la main
fes domeftiques,
faire des ftations.
Chaque maifon a fa chapelle, où tous les mois Chapelles,
elle chomme une fête particulière.
La dédicace des églifes, le jour de leur patron
font des fêtes encore plus coafidérables; dès la
veille à neufheures du foir le clocher eftilluminé:
C --- Page 182 ---
Vo Y A G E
il s'y donne un grand concert qu'il faut
des toîts voilins. Le
entendre
pavoifé de
jour ce même clocher eft
pavillons de toutes couleurs,
eft pleine de cierges allumés
l'églife
; c'eft une chambre
ardente, oit l'on fait d'affez mauvaife
fort mal écoutée, mais où l'on
mufique
offrandes.
apporte de riches
Evéché. On dit que l'évéché de la Havanne
rante mille piaftres. Dom Fulano
vaut quaen eft pourvu, paroit ami de la Echavaria, qui
cour. Il-faifoit
imprimer un mandement qui avoit
titre
cuentra l'esecrablecrimena
pour
erz
l'exécrable crime de la deloscontrasandjfer, contrebande,
contre
à un prêtre, fon fecrétaire,
Je demandai
qui revoyoit les
ves 2 quelle épithète fon maître
épreudonner au crime de lèze-majefté, pourroit donc
celui-ci
puifqu'il traitoit
d'exécrable, il ne fut que me
ContreRien de plus févère
les
répondre.
bande. la
que
loix du pays contre
contrebande, puifqu'elles Prononcent Ia confif
cation de corps & de bien pour la première
Rien cependant de plus commun
la
fois.
bande; tout le monde la fait, que
contretres, militaires. Arrive-t-il
bourgeois, 7 préun navire dans le
vous y verrez accourir nombre. d'individus port?
vous ne connoiffez pas, que vous n'avez que
vus, & qui ne vous veulent autre chofe jamais
prévenir que tel ou tel objet eft contrebande, que vous
vous porter officieufement à terre une boîte de &
galons ou telle autre marchandife qu'ils fauront
ionfraire aux reçherches, uniquement
pour vous
res, militaires. Arrive-t-il
bourgeois, 7 préun navire dans le
vous y verrez accourir nombre. d'individus port?
vous ne connoiffez pas, que vous n'avez que
vus, & qui ne vous veulent autre chofe jamais
prévenir que tel ou tel objet eft contrebande, que vous
vous porter officieufement à terre une boîte de &
galons ou telle autre marchandife qu'ils fauront
ionfraire aux reçherches, uniquement
pour vous --- Page 183 ---
A G U A X A C A.
obliger, & gardez-vous d'avoir le moindre foupfur leur empreffément : il eft inoui qu'ily ait
çon
en ce genre 9 tant tout le
jamais eu d'infidélités
contre une loi injufte
monde fe ligue avec plaifir
& barbare dans fon extenfion !
le feu. Fauffe
Le crime de faufle monnoie eft puni par
monnoic.
Enfin prefque tout eft entreprife ou ferme, ce Fermesmultiplie à l'infini le befoin & la tentation de
qui
faire la contrebande.
Les boulangers de la Havanne ne peuvent
avoir le privilége de faire du pain & de le débiter
qu'en payant cent piaftres au gouvernement. le tabac
Le papier, la poudre à tirer, le vin,
font en ferme par tout le Mexique, & ce qu'il
de
extraordinaire & de plus odieux,
y a
plus le tabac & le cacao d'une province font
c'eft que
vu jufqu'aux
contrebande dans une autre : j'ai
fur la
cables, cordes & hamacs en ferme
pitre,
& mille fois miférable côte d'Yumiférable
catan (I).
de faux calculs le gouverC'eft ainfi que par
la
nement efpagnol a ruiné le commerce, population, P'aifance de la nation 5 de-là le découral'inadtion, la misère; fources infaillibles
gement, 2
de la mal-propreté, des maladies,
de la moleffe,
de la mort.
n'en doute pas, qu'il faut Ladrerit
C'eft à ces caufes, je
(1) Province de l'Amérique dans la nonvelle Efpagne, visà-vis de l'isle de Cube.
C ij
que par
la
nement efpagnol a ruiné le commerce, population, P'aifance de la nation 5 de-là le découral'inadtion, la misère; fources infaillibles
gement, 2
de la mal-propreté, des maladies,
de la moleffe,
de la mort.
n'en doute pas, qu'il faut Ladrerit
C'eft à ces caufes, je
(1) Province de l'Amérique dans la nonvelle Efpagne, visà-vis de l'isle de Cube.
C ij --- Page 184 ---
Vo Y A G E
attribuer la lèpre endémique de Carthagène, dont
parle l'abbé Raynal, Déjà elle a paffé à la Havanne 2 où lon a confruit une ladrerie qui renferme plus de cent cinquante lépreux : on y admet
aufi ceux qui font attaqués dcs maladies vénériennes. Je l'ai vifitée avec un médecin du
mais j'avoue que ce fpectacle fait horreur, & pays 5
j'ai eu befoin de rout mon courage & d'un flacon que
de vinaigre radical, dont je m'étois muni,
fupporter tout ce qu'ilya de dégoûtant. La pour
de cet hôpital eft aliez mal obfervée
police
entouré de murs, fes portes font ouvertes ; quoique
lc jour aux malades qui vaguent dans les envi- tout
rons, & ont même la liberté de
la ville.
parcourir toute
Quoique la France fafle peu de commerce avec
la Havanne, il eft à craindre que cette affreufe
maladie ne s'introduife dans nos colonies; il faut
pour cela peu de communication, & il y en a
toujours quelques-unes. Je n'ai pas vu fans frémir
au Port-an-Prince une négreffe qui avoit l'élephantiafis le plus complet : je P'ai vue abandonnée de
fes maîtres, mandier dans les rues, 2 dans les marchés, où elle pouvoit infeêter mille autres efclaves: & je dois dire qu'on ne fait pas affez d'attention aux terribles conféquences que préfentent
ce fait & plufieurs autres femblables. A défaut
de puits, 9 toutes les maifons de la Havanne ont
Citernes. des citernes. Deux places publiques font ornées
de fontaines qui verfent de l'eau d'une petite
née de
fes maîtres, mandier dans les rues, 2 dans les marchés, où elle pouvoit infeêter mille autres efclaves: & je dois dire qu'on ne fait pas affez d'attention aux terribles conféquences que préfentent
ce fait & plufieurs autres femblables. A défaut
de puits, 9 toutes les maifons de la Havanne ont
Citernes. des citernes. Deux places publiques font ornées
de fontaines qui verfent de l'eau d'une petite --- Page 185 ---
A Gu A X A C A.
des canaux fouterrains, 2 & Rivière:
rivière conduite par
défendue par le fort
dont l'aiguade eft déformais l'ennemi ne peut l'indu Prince, de manière que maître de la citadelle,
tercepter fans fe rendre
la ville durant un
ni par conféquent en priver
fiége.
dans cette ville eft géné- Air.
L'air qu'on refpire
du Nord
ralement fain & pur, les vents
qui-fouf raffraiflent la moitié de l'année fur la côte, y
que jy ai touchiffent tellement lathmofphère & le matin jufqu'à dix Froid.
jours eu froid la nuit
de Bourbon étoit
heures, & que le thermométre de la conzélation.
à cinq ou fix degrés au-deffis d'un mois & demi que Plan & dif
Il) y avoit déjà près
tourmenté du pour pofition quitjétois à la Havanne, toujours
me ter vanne. la Hadéfir d'achever mon entreprife : ce temps
d'une longueur infuportable; je n'avois
paroiffoit
l'exécution de mes projets
fiufpendu fi long-temps
fufpeét auxyeux
que pour ne paroitre aucunement
mieux
d'un peuple foupçonneux & jaloux: pour
cacher le véritable objet de mes recherches, j'avois
affecté l'infouciance d'un homme qui ne
toujours cueillir des herbes ; mais ne pouvant
fonge qu'à demeurer dans cette incertitude, &
plus enfin
m'appeloit à la Vera-Crux,
cédant à l'attrait qui
de mes peicomme au but & à la récompenfe
de m'y
penfai férieufement aux moyens
nes, je
rendre.
Je crus devoir encore ufer de détours; jaffectai l'inconftance & la légéreté que l'on reproC iij
homme qui ne
toujours cueillir des herbes ; mais ne pouvant
fonge qu'à demeurer dans cette incertitude, &
plus enfin
m'appeloit à la Vera-Crux,
cédant à l'attrait qui
de mes peicomme au but & à la récompenfe
de m'y
penfai férieufement aux moyens
nes, je
rendre.
Je crus devoir encore ufer de détours; jaffectai l'inconftance & la légéreté que l'on reproC iij --- Page 186 ---
VOYA G E
che fouvent mal à propos aux
&
fert quelquefois à couvrir des deffeins François, qui
je feignis d'étre ennuyé à mourir du profonds;
la Havanne, & de m'y trouver
féjour de
un trop petit efpace
circonfcrit dans
crut.
pour un botanifte.
2 on me plaignit; & d'une
Onme
d'une
part cette rufe,
autre, une circonftance favorable
faifis me conduifirent au comble de
que je
Un jour D. Manuel Félix
mes voeux.
compagnie de
Ruick, faéteur de la
été deux fois Laffiento, chez qui j'avois déjà
demanda s'il pour changer des portugaifes, me
M. de
étoit vrai que je faffe un élève de
fois Juflieu; je l'en affurai, & que je connoif
parfaitement M. de Juflieu; il m'apprit alors
qu'il avoit été fecrétaire de D. Antoine
l'un des hommes de lettres
Uiloa,
d'E(pagne avec nos académiciens envoyés par le roi
y avoit
au Pérou; qu'il
beaucoup connu M. de Juflieu, &
foit comme homme inftruit, foit comme homme que,
focial, c'étoit le mortel qu'il aimoit le
monde: ce fujet de converfâtion
plus au
de lui dire
me donna lieu
que j'aurois été enchanté de voir le
Pérou, mais que faute de temps & de
je me trouverois encore heureux d'avoir moyens
occafions de parcourir le
quelques
m'offrit auflitôt fes fervices Mexique. D. Ruick
avantage; j'étois déja fon pour me procurer cet
noiffois M. de Juffieu, il ami, puifque je conpour D. Antonio
me promit des lettres
Ulloa, acuellement
la flotte à la Vera-Crur, & voulut m'en. général de
garantir
faute de temps & de
je me trouverois encore heureux d'avoir moyens
occafions de parcourir le
quelques
m'offrit auflitôt fes fervices Mexique. D. Ruick
avantage; j'étois déja fon pour me procurer cet
noiffois M. de Juffieu, il ami, puifque je conpour D. Antonio
me promit des lettres
Ulloa, acuellement
la flotte à la Vera-Crur, & voulut m'en. général de
garantir --- Page 187 ---
A G U A X A C A.
de cien mil pefos,
T'efficacité par un cautionnement
cent mille écus.
heureufe rencontre
C'étoit fans doute là une
mais ce
bon acheminement à mes deffeins,,
& un
craignois que le gouverneur
n'étoit pas tout : je
fit dificulté de m'accorder un paffeport, quoine
fur le défir que je lui
qu'il me l'eût déjà promis,
ne m'avoit
avois témoigné de voir un pays qu'il
fes
moins vanté que les autres Efpagnols
pas
admirateurs de ce qu'ils
compatriotes 2 grands
peut-étre
pofsèdent 3 je le craignois, perfuadé mais peutmal à propos que j'étois obfervé 7
de raifon, quand
être aufli avec quelqu'efpèce & des amitiés que je
au travers des careffes Huet & de madame fon
recevois de D. Louis fond de curiofité ? &
époufe, je démélois un
n'étoient rien moins
j'effuyois des queftions qui
d'une femme.
naturelles, fartout de la part
que
à D. Ruick;
Je fis part de mes appréhenfions
même de
& me promit
il les diflipa facilement, à M. le marquis de la
parler dès le lendemain
Tour.
fans faire part
Dès-lors je fis mes préparatifs
à qui que ce fut au monde, pas
de mes projets
le courier de la Vera-Crux
même à mon hôte :
quelque court que
devoit partir fous trois jours;
de cette
réfolus de profiter
fàt ce délai, je
occafion.
ce jour il Çour chez
Le lendemain étoit un dimanche,
le neur. gouverdu
Les officiers
y a cour au palais
gouverneur. C iv
Tour.
fans faire part
Dès-lors je fis mes préparatifs
à qui que ce fut au monde, pas
de mes projets
le courier de la Vera-Crux
même à mon hôte :
quelque court que
devoit partir fous trois jours;
de cette
réfolus de profiter
fàt ce délai, je
occafion.
ce jour il Çour chez
Le lendemain étoit un dimanche,
le neur. gouverdu
Les officiers
y a cour au palais
gouverneur. C iv --- Page 188 ---
Vo YA G E
fipérieurs, municipaux de
& de milices s'y rendent police, de finance
res. Le gouverneur leur entre dix & onze heuleurs refpeéts dans
donne audience & reçoit
on peut dire
une falle du gouvernement:
tient la
que fi cet ufage rappelle & entrefubordination, il fauve à l'homme fier
enveloppé dans la
liation qu'il
foule, une partie de l'humidevoirs
peut regarder comme attachée aux
qu'il eft obligé de rendre à des
qu'on ne fauroit fouvent aimer ni
hommes
d'ailleurs une occafion de
eftimer; c'eft
der de légères
demander & d'accoraffaires
grâces, & d'expédier de
qui ne feroient
petites
ces particulières,
qu'embarraffer les audienimportans,
réfervées à des objets plus
C'étoit la première fois
audience, & je m'y étois rendu que je voyois cette
mon paffeport; mais
pour folliciter
Ruick,
y ayant trouvé D. Manuel
qui me réitéra la
au marquis de la Tour, promeffe d'en parler
lui laiffer
je jugeai à
ce foin, & me retirai
propos de
fatisfait de la bonne tournure
toujours plus
affaires.
que prenoient mes
Il y avoit l'après midi revue de la
milice : je vis le
cavalerie
marquis avec D. Louis
qui me faluèrent
Huet,
parut d'un bon
tresgracieufements cela me
rendre au
augure, & je me hâtai de me
contraiD. Huet gouvernement; 5 en y montant je renfi j'allois folliciter qui en fortoit, & qui me demanda
quelques grâces; je l'avouai,
.
que prenoient mes
Il y avoit l'après midi revue de la
milice : je vis le
cavalerie
marquis avec D. Louis
qui me faluèrent
Huet,
parut d'un bon
tresgracieufements cela me
rendre au
augure, & je me hâtai de me
contraiD. Huet gouvernement; 5 en y montant je renfi j'allois folliciter qui en fortoit, & qui me demanda
quelques grâces; je l'avouai, --- Page 189 ---
A GU A X A C A.
convenoit de mes deffeins 5
en lui difant ce qu'il
appuyer ma
fur cela il m'offrit de rentrer pour
ajoutant cependant qu'il ne croyoit
demande, euffe befoin; je le remerciai donc
pas que j'en
& pris congé de lui.
il vint à moi
J'attendis peu le gouverneur étoit 2 ordinaire, &
avec l'air de bonté qui lui
lui rappelai
me demanda ce que je défirois; je
le Mexiqu'il m'avoit promis un paffeport pour
il
& que je venois reclamér cette grâce;
que,
à l'inftant, & fans me la faire acheme l'accorda
fouvent chez
ter, comme cela n'arrive que trop mille délais,
fes pareils, par mille difficultés, par beaucoup que
il me dit feulement qu'il craignoit du Mexique
je ne fuffe pas reçu du vice-roi
il le défiroit; il finit par me fouhaiter
comme fortes de fuccès dans mon voyage; je le
toutes
lui
remerciai de fes bontés, & me retirai, après
Cet excellent homme
avoir préfenté mes refpeêts. veftibule
me voir
refta long-temps dans le
pour vers lui fur la
aller, & m'étant retourné encore lc faluer de
première marche de T'efcalier pour
la fatisfaction de le voir me rennouveau, j'eus
du vifage
dre le dernier falut & me témoigner
& de la main le plus vif intérêt. Hommes en
vous eft aifé de vous faire aimer &
place! qu'il
tomber jamais
refpeêter! & comment peut-ilvous & brutaux?
dans la fantaifie d'être durs, grofliers étoit d'auMaitre de mon paffeport, ma joie
tant plus vive, que jfavois eu plus d'inquiétude
le voir me rennouveau, j'eus
du vifage
dre le dernier falut & me témoigner
& de la main le plus vif intérêt. Hommes en
vous eft aifé de vous faire aimer &
place! qu'il
tomber jamais
refpeêter! & comment peut-ilvous & brutaux?
dans la fantaifie d'être durs, grofliers étoit d'auMaitre de mon paffeport, ma joie
tant plus vive, que jfavois eu plus d'inquiétude --- Page 190 ---
Vo Y AG E
fur la pofibilité de me le
dans ma poche comme procurer, je le tenois
malheur à qui auroit voulu un tréfor précieux, &
pour le mettre à couvert de m'en priver! Je volois
l'avoir mis en lieu de
toute atteinte: après
D. Ruick, qui
fireté, je courus chez
me donna fes lettres
Antonio-Uilloas ; je
pour D.
tout mon dévouement T'embraffai, en lui témoignant
fouper chez
& ma gratitude, je revins
mon hôte avec un contentement
inexprimable; alors feulement
mon départ: quoiqu'il
je lui parlai de
de ma fociété, fur
parut fâché d'être privé
quelque
laquelle il avoit compté
temps de plus, il voulut bien pour
part à ma joic, & me donna des
prendre
un négociant de
lettres pour
de
Vera-Crux, & pour un habitant
Il Theulchiftan, fit
route de Mexico.
enfiite queftion de traiter de
fage; je ne pus l'obtenir du courier mon paf
cent piaftres fortes; la fomme
à moins de
mais j'eus beau
étoit exhorbitante,
avarice: il écouta marchander, je nle pus fléchir fon
& une gravité vraiment mes raifons avec un flegme
argent froidement, fans ceffer elpagnole, & reçut mon
Nous devions
de fumer fa figarre.
partir le
encore trois jours, durant lendemain; mais il refta
tes d'adieu,
lefquels je fis mes vifilaffavanne Départ de Enfin, le II Mars
mardir: quâmes & levâmes l'ancre 1777, nous nous embarMars1777. en faluant la ville
à huit heures du matin,
coup de
& les fept citadelles d'un
canon.
elpagnole, & reçut mon
Nous devions
de fumer fa figarre.
partir le
encore trois jours, durant lendemain; mais il refta
tes d'adieu,
lefquels je fis mes vifilaffavanne Départ de Enfin, le II Mars
mardir: quâmes & levâmes l'ancre 1777, nous nous embarMars1777. en faluant la ville
à huit heures du matin,
coup de
& les fept citadelles d'un
canon. --- Page 191 ---
A G U A X A C A.
& m'avoit toujours paru
Ce qui me paroiffoit
nombre de bâtimens
incroyable, c'étoit le petit
pendant un
qui garnilioient ce fameux port 5
navires
mois & demi je n'y avois vu que quinze
à deux cent tonneaux au plus,
de quatre-vingt courier de la Vera-Crux; & dans
y compris le
n'en vis pas davantage dans
ce dernier port je mois & demi que iy fis depuis.
un féjour de deux
fortant les yeux
Qu'avec plaifir je jetois en fortins, de battefur Téchelle de citadelles, de de la Havanne,
ries qui graduent les approches bouches à feu qui les
& fur ces innombrables femblé en arrivant, que
garnilfent ! Il m'avoit
dreffés contre moi,
étoient
tous ces préparatifs
de la cochenille:
la conquête
& pour empécher
donc d'avoir eu la
combien je m'applaudillois & le bonheur d'échaptémérité de les braver,
quand les
à leurs feux menaçans ! Non,
per
pris cette place importante, ils
Anglois eurent
de leur viétoire,
n'eurent pas plus de fatisfaétion du Mexique 5 je
je crus comme eux avoir la clef d'autres obftacles,
ne peafai pas devoir rencontrer en mon pouvoir
&je regardois déformais comme
le précieux tréfor que je cherchois.
Le bâtiment que je montois & qu'on appeloit foixante
de Vera-Crux, eft un brique de
le courier
deux
rèds de quille, 2 armé de quatre pierriers, étions
& neuf hommes d'équipage : nous
canons hors du fort, lorfqu'un canot nageant à
à peine
hèler de la part du goudouze rames vint nous
pouvoir
&je regardois déformais comme
le précieux tréfor que je cherchois.
Le bâtiment que je montois & qu'on appeloit foixante
de Vera-Crux, eft un brique de
le courier
deux
rèds de quille, 2 armé de quatre pierriers, étions
& neuf hommes d'équipage : nous
canons hors du fort, lorfqu'un canot nageant à
à peine
hèler de la part du goudouze rames vint nous --- Page 192 ---
V C YA G E
verneur : quelle fut ma frayeur!
tout de fiite que fe
je m'imaginai
échaper,ler
repentant de m'avoir laiffé
à
marquisenroyoit ordre de me remettre
terre; cette idée me caufa une
tremblenient, qui m'auroient fait paleur, un
un criminel fi j'euffe été
preadre pour
guam mali
remarqus, dii deague
ef ertra legem vivenijus,
meruerunt femper eafpidane
ypaidguid
n'étoit autre chofe
(I). Cependant ce
verneur envoyoit que des lettres que le gouquitte
la pour la Vera-Crux, & j'en fus
pour
peur.
Le ciel étoit beau, la mer belle, le
le navire excellent;
vent bon,
fant route le
à nous longeâmes la côte, faifible, & le foir cap l'oueft autant qu'il fut pof
lieues de la ville, nous étions à plus de dix-huit
12 1777. Mars Le vent ayant fraichi toute la
oueft paffé à l'eft-fitd-eft,
nuit, & du fidterre de vue, & à midi nous avons perdu la
des refcifs
nous étions à la hauteur
qui bordent les environs du
Antonio ; nous avons conftamment cap Santo
lieues à l'heure
fait deux
déhors.
depuis notre départ toutes voiles
Après midi la mer qui avoit été fort
groffe a calmé, l'eau étoit toute
mollufques que les matelots
couverte de
nous avons vu furnager de
appellent galères;
pouflés par le
grands troncs d'arbres
que, & de-là Miffiflipi dans le golfe du Mexipar les cchrans du canal de
() Petrone abf. fat,
lieues à l'heure
fait deux
déhors.
depuis notre départ toutes voiles
Après midi la mer qui avoit été fort
groffe a calmé, l'eau étoit toute
mollufques que les matelots
couverte de
nous avons vu furnager de
appellent galères;
pouflés par le
grands troncs d'arbres
que, & de-là Miffiflipi dans le golfe du Mexipar les cchrans du canal de
() Petrone abf. fat, --- Page 193 ---
A GUA X A C A.
avois déjà vu de parcils fur la
Bahama: j'en
où ils avoient été jetés par
côte de la Havanne,
caufée par un vent de
une tempête effroyable
qui avoit plus
nord; il y en avoit un entr'autres & dont le diamètre
de cent-vingt pieds de long
terre je ne
étoit tel , cue, quoique couché l'extrémité par
branpouvois monter deffus que par
des noeuds,
chue. J'ai jugs par la compofition des
arbres étoient de la famille
pins,
que ces
être des melèzes 3 toute la
& ils m'ont paru
eft
de temps
côte de la Vera-Crux en
jonchée enterrés
immémorial: ily enade fi profondément
dans le fable, qui s'y amoncelle chaque jour, Ces
I'on n'en voit plus que les racines.
que
à aborder la
arbres fans doute très-dangereux infinité d'oifeaux
muit,, fervent de juchoir à une
abondante
aquatiques, quiy trouvent une pâture
dans les infeétes de mer qui s'y engendrent, à
& les coquillages qui s'y attachent comme
un rocher.
du foir,, nous avons eu calme tout I3 &14
A fix heures
été Matsi777.
Durant la nuit, les vents ont toujours
plat.
mais très-foibles. A cin heures du
de l'arrière 2 calme. Le 13 le vent s'eft levé
matin nouveau
& le fuivant, quoique
avec le foleil, mais ce jour filaffions dix noeuds,
nous euflions vent arrière &
nous
de route : la mer que
nous ne faifions point écumoit & fe brifoit durefillonnions grand frais,
femblable à
ment fur les flancs de notre navire,
la roue d'un moulin que meut un torrent rapide;
A cin heures du
de l'arrière 2 calme. Le 13 le vent s'eft levé
matin nouveau
& le fuivant, quoique
avec le foleil, mais ce jour filaffions dix noeuds,
nous euflions vent arrière &
nous
de route : la mer que
nous ne faifions point écumoit & fe brifoit durefillonnions grand frais,
femblable à
ment fur les flancs de notre navire,
la roue d'un moulin que meut un torrent rapide; --- Page 194 ---
Vox A G E
le vaiffeau rouloit fr le même
fatigue & une viteffe inconcevables. point avec une
encore vis-à-vis des
Nous étions
avions
montagnes de Cuba,
vues le foir de notre
que nous
nous ne changions
de départ : en un mot,
courans quand ils luttent pas place 2 c'eft l'effet des
forces refpeétives font contre les vents; fi leurs
détruifent tout
en équilibre, les courans
l'avantage du vent. Rien de
enmyeux & de plus contrariant
plus
heureufement
que cette
nous étions bien logés & pofition;
tés 5 le plus grand ordre, le
bien trairégnoient fiir le bâtiment, & le plus profond filence
lent homme de mer étoit capitaine, excel2
auffi
quoiqu'un peu taciturne. Il nous tres-homnéte, affura
depuis onze ans qu'il faifoit cette
que
n'avoit jamais été fi contrarié navigation, 2 il
il ajouta même que les
par les courans 5
plus mauvaifes
pour naviguer dans le golfe font les mois de faifons
tembre, Oétobre, Novembre &
Sepdes nords, qu'en Juin
Décembre eà caufe
on effuie des
en Juin, Juillet & Août,
calmes, &
pluies, des tourbillons
qui font la faifon des
& des
fit prendre la réfolution de ouragans; 5 cela me
revenir en
plutôt en Août ou
Juin, ou
Septembre au plus tard.
IS 1777. Mars Enfin, après avoir doublé les refcifs
la nuit, le I5 au matin nous
durant
vue les terres, & fuivant l'eftime avons perdu de
également doublé le
nous avions
le vent a
cap Santo-Antonio. A midi
confidérablement fraichi, nous avions
& des
fit prendre la réfolution de ouragans; 5 cela me
revenir en
plutôt en Août ou
Juin, ou
Septembre au plus tard.
IS 1777. Mars Enfin, après avoir doublé les refcifs
la nuit, le I5 au matin nous
durant
vue les terres, & fuivant l'eftime avons perdu de
également doublé le
nous avions
le vent a
cap Santo-Antonio. A midi
confidérablement fraichi, nous avions --- Page 195 ---
A G U A X A C A.
ferlé bonnettes & perroquets, & faifions route
à T'oueft-fiud-oueft.
eu vent largue 16 Mars
Depuis nous avons toujours foit du fid-eft : 1777.
ou vent-arrière, 7 foit de l'eft,
à
Vénus, le foleil étant encore
j'ai vu ce jour
le feize nous nous
cinq degrés fur Thorifon ;
dans le
fommes trouvés fur le banc d'lucatan,
du Mexique; nous y avons fondé, & à
golphe
trouvé fond de
trente-trois braffes nous avons
fable blanc fin mélé de débris de coquillages 5
les vents font eft & fird-eft ;
dans ce golphe
ils tournent infendepuis dix heures du matin,
heures du
fiblement à l'oueft, & depuis quatre filions fix
foir reviennent de l'oueft à l'eft; nous
& n'étant qu'à cent lieues de la Veranceuds,
avions l'efpoir d'y être dans quatre
Crux, nous
continuoient à nous être favojours fi les vents
avions vu beaurables. Depuis trois jours nous
marfouins
coup de focs, trois ou quatre cent
du
focennes fe jouoient, bondiffoient autour
ou
le précédoient & fembâtiment 7 quelquefois à fe dévancer les uns les autres;
bloient s'exercer
au-deffits de
quelques-uns s'élevoient à une toife
l'eau & retomboient avec éclat à plat ventre,
deux à deux fur le côté paroif
d'autres voguant
&
loin on voyoit les
foient fe careffer,
plus
mères, plus grandes de moitié que leurs petits, 2
leur montrer le chemin qu'ils devoient fuivre 5
innocent n'eft-il pas préférable au
ce fpectacle
de
à pourfuiplaifir qu'on a coutume
prendre
quelques-uns s'élevoient à une toife
l'eau & retomboient avec éclat à plat ventre,
deux à deux fur le côté paroif
d'autres voguant
&
loin on voyoit les
foient fe careffer,
plus
mères, plus grandes de moitié que leurs petits, 2
leur montrer le chemin qu'ils devoient fuivre 5
innocent n'eft-il pas préférable au
ce fpectacle
de
à pourfuiplaifir qu'on a coutume
prendre --- Page 196 ---
V O Y A G E
vre, harponner, & faire périr ces animaux intérellans? Heureufement nos matelots n'en
pas le temps, & ils avoient
eurent
pour fonger à s'en
trop bonne chère
On a encore fondé procurer à
d'autre.
midi, & on a trouvé
quatre heures après
fable très-blanc.
trente brafles fond de
17 1777. Mars Le 17 on n'a trouvé
le
que vingt braffes même
fond, vent étoit tombé
qu'à midi : on ne filoit
depuis minuit juf
redevenu
que trois noeuds 2 mais
nord, il s'eft renforcé
de manière à
l'après midi
T'heure. Le
nous faire faire deux lieues à
foleil eft ciel chargé de nuages au lever du
blancs de redevenu la
ferein; on a vu des oifeaux
bout des ailes groffeur du canard, ils avoient le
noir ; j'ai remarqué auffi un
pélican ou frégate à queue entière : tout
nous annonçoit le voifinage des
cela
18 Mars Le 18 il y a eu
terres.
1777. nuit, O11 a fondé &
grand vent toute la
deux braffes,
on s'eft trouvé par vingtmélé de
2 puis par vingt, fable bleu fin,
de
coquillages : nous avions vu beaucoup
marfouins, fur les dix heures du matin
vents du fiad ont paffé à midi
: les
enfuite nous. avons eu du
au fid-ouef,
fité pour jeter des
calme, on en a prolignes au fond de la
ces lignes portent un hameçon amorcé d'un mer :
de lard, & defcendent au moyen de deux once
d'une livre
boulets
tiffant
pefant : ce petit exercice eft diver-
& profitable ; en moins d'une heure on
a
marfouins, fur les dix heures du matin
vents du fiad ont paffé à midi
: les
enfuite nous. avons eu du
au fid-ouef,
fité pour jeter des
calme, on en a prolignes au fond de la
ces lignes portent un hameçon amorcé d'un mer :
de lard, & defcendent au moyen de deux once
d'une livre
boulets
tiffant
pefant : ce petit exercice eft diver-
& profitable ; en moins d'une heure on
a --- Page 197 ---
A GUA X A C A.
deux cent livres d'excellent poiffon, il y
a pris
toutes du genre des
en avoit de trois efpèces,
l'une appelée le nègre, l'autre la belle
perches,
farde
la troifième à longues nageoires
rouge 2
pectorales. heures nous avons eu vent de nord,
il A s'eft quatre foutenu toute la nuit, & eft revenu au
fid-eft : nous filions fix nceuds.
enfin trouvé à la fonde qJua- 19 Mart
Le 19 on a
1777.
rante-cinq braffes, cela nous a fait croire que
lieues de
nous n'étions plus qu'à quatre-vingt
la Vera-Crux, & que dans trois jours nous pourrions être mouillés ; c'étoit le comble de nos
y mais ils ne devoient pas être exaucés.
veeux, Le foir nous avons été pris par le calme, le
foleil s'eft couché dans une vapeur qui fans
éclipfer fa lumière en affoibliffoit la vivacité :
le ciel 8 l'horifon annonçoient quelque chofe
de trifte & de lugubre, à fept heures le vent a
foufflé de la partie du nord jufqu'à onze heures;
filions
nceuds, à deux heures après
nous
quatre
nous étions
minuit la mer étoit épouvantable 2
le
à la cape fous la mifaine, la barre arrêtée,
navire à la merci des flots; mille fois ils ont
couvert notre frêle bâtiment 7 qui tantôt s'élevoit au-deffus, & tantôt retomboit au-deffous.
Toute la journée du 20 la mer a été hor- 20 1777. Mars
rible je n'en avois point vu de femblable en
Europe: 2 dans' ces mers les vents de nord foufflent pendant vingt-quatre heures avec une vioD
fous la mifaine, la barre arrêtée,
navire à la merci des flots; mille fois ils ont
couvert notre frêle bâtiment 7 qui tantôt s'élevoit au-deffus, & tantôt retomboit au-deffous.
Toute la journée du 20 la mer a été hor- 20 1777. Mars
rible je n'en avois point vu de femblable en
Europe: 2 dans' ces mers les vents de nord foufflent pendant vingt-quatre heures avec une vioD --- Page 198 ---
Vo Y A G E
lence redontable; ils calment durant trente
& ne régnent pas plus de trois
heures
froids à glacer &
jours; ils font
fréquens, il cft rare
fe
paffe dans ces parages quinze jours d'hiver qu'il
nord.
fans
AI 1777. Mars Le vent a diminné le
il
nord-ouef, le matin
21, a paffé aut
de la
à
brume, à midi nord-ef,
pluie trois heures $ nous n'avions
fait vingt lieues de route en
pas
il nous en reftoit au moins qarante-huitheures;
ne pouvions plus efpérer de cinquante, les
& nous
de trois jours.
faire en moins
22 1777. Mars La nuit du 22 a été affez mauvaife
ont varié fans fin du fid-oueft
: les vents
& le calme a ficcédé
à T'eft-fid-eft,
& à la
continuellement au vent
brume, qui nous a enveloppés à dix fois
différentes 3 toute la journée le roulis nous
mis à Ia torture ; le matin un
a
oifelet de la taille d'un
pauvre petit
du
roitelet, de la couleur
verdier, eft venu fe repofer fur le navire, il
effayoit en rafant la mer de faire route
le vent 2 & revenoit encore
contre
ont
5 quelques autres
paru 2 O1l en a pris un 7 le refte a été
emporté en haute mer par la violence de l'ouragant; ; à une heure un papillon eft venu
nous vifitér, oh! pour le coup c'étoit
auffi
inconteftable
la
un indice
que
terre n'étoit pas
&
nous nous fommes livrés à ce
loin,
La nuit le ciel s'eft
rayon d'efpérance.
laiffé jouir de
découvert, & nous a
toutes fes beautés, nous étions
porté en haute mer par la violence de l'ouragant; ; à une heure un papillon eft venu
nous vifitér, oh! pour le coup c'étoit
auffi
inconteftable
la
un indice
que
terre n'étoit pas
&
nous nous fommes livrés à ce
loin,
La nuit le ciel s'eft
rayon d'efpérance.
laiffé jouir de
découvert, & nous a
toutes fes beautés, nous étions --- Page 199 ---
A Gu A X A C A.
cependant en calme, & très-fatigués du balottement du navire.
Enfin le 23 à cinq heures j'ai vu terre, le 23 1777. Mars
capitaine en doutoit encore 7 cependant c'étoit
véritablement elle ; elle nous reftoit au fud, &
nous nous trouvions à vingt lieues au-deffous du
vent de la vieille Vera-Crux; nous nous ferions
trouvés alors à l'entrée du port de la nouvelle
ville fi l'on avoit fuivi mon idée, qui étoit de
fuivre, le 22, à toutes voiles l'air du vent dominant qui étoit le nord; ce qui m'avoit porté às
donner cf confeil au capitaine, c'eft que fachant
dans le golfe du Mexiqque les nords ne
que durent que trois jours, nous trouvant an troifième, & les vents réglés étant fud-eft, fi nous
euflions, le 22, fait route du nord au fud, au
rifque de dépaffer la nouvelle Vera-Crux : le
23, les vents du fud qui régnent toute la journée
nous euffent remis en hauteur, aul lieu qu'étant
au-deffous du port que nous cherchions, 7 nous
les avions contraires 3 loin donc d'arriver ce
jour, nous pouvions à peine efpérer d'arriver le
lendemain.
Nous faifions route à fept airs de vents, &
n'avancions que très -1 peu, les terres que nous
voyions font plus hautes que celles de SaintDomingue 5 elles régnent oueft & nord, nous
n'en étions le foir qu'à dix lieues, & leur afpect
portoit la joie & la fatisfaction dans nos cceurs,
D ij
avions contraires 3 loin donc d'arriver ce
jour, nous pouvions à peine efpérer d'arriver le
lendemain.
Nous faifions route à fept airs de vents, &
n'avancions que très -1 peu, les terres que nous
voyions font plus hautes que celles de SaintDomingue 5 elles régnent oueft & nord, nous
n'en étions le foir qu'à dix lieues, & leur afpect
portoit la joie & la fatisfaction dans nos cceurs,
D ij --- Page 200 ---
VoYA G E
inais le vent n'étant pas devenu plus favorable,
& nous trouvant à deux lieues de la terre, nous
avons viré de bord, & courn toute la nuit
fir cette nouvelle bordée 3 la terre que nous
évitions eft celle de las terras Lionas, qui s'étend
jufqu'aux montagnes d'Alvarado, du milieu defquelles s'élève en pain de fucre le volcan d'Orif
fava, que l'on voyoit dès la veille quoiqu'à
quarante-cinq lieues : cette terre paroît belle
mais elle eft inhabitée dans une longueur de 2
quarante-cinq lieues jufqu'à la vicille Vera-Crux.
24 1777. Mars Le 24 au matin, on avoit gagné environ
une lieue en hauteur : à midi le vent revint à
l'eft à-peu-près largue, & nous donna l'efpoir
d'entrer le lendemain à la Vera-Crux; à
heures il fraichit & devint nord-eft; à fix heures quatre
il s'eft rabattu ; à huit heures on voyoit les
refcifs des environs du port : nous avons tiré
unl coup de canon, & auffitôt nous avons vu
un feu qu'on a cru être celui du château de
Saint-Jean d'Ulloa, nous en avons mis un an
mât de perroquet, 2 & avons tiré un fecond coup
de canon : alors nous avons vu un fecônd feu
que nous avons jugé être celui de la capitanc
du port 5 j'étois d'avis qu'on tirât uil troifième
coup de canon, mais je n'ofai communiquer
mon idée au capitaine, qui avoit fait fi peu de
cas de ma première obfervation, & fans doute
fi l'on eut tiré le troifième coup de canon, le
major de la flotte, monté fur une chaloupe de
avons tiré un fecond coup
de canon : alors nous avons vu un fecônd feu
que nous avons jugé être celui de la capitanc
du port 5 j'étois d'avis qu'on tirât uil troifième
coup de canon, mais je n'ofai communiquer
mon idée au capitaine, qui avoit fait fi peu de
cas de ma première obfervation, & fans doute
fi l'on eut tiré le troifième coup de canon, le
major de la flotte, monté fur une chaloupe de --- Page 201 ---
A G U A X A C A.
qui venoit à bord comme nous
trente hommes,
le fumes depuis, ne fe fut pas égaré. mais à
Nous avancions cependant toujours 2
& fans ceffe la fonde à la main;
petites voiles,
le chenal du port 7 car
les brafles indiquent bordent le rendent du plus
les refcifs qui le
dangereux heures accès. du foir nous fàmes abordés par
A dix
de trente hommes d'équipage
deux bateaux de cables
nous toifer, armés
chacun, munis
pour
demand'ancre & de grapins au befoin; ils nous
dèrent des nouvelles du major de la flotte parti
avant eux & qu'ils croyoient rencontrer avec
nous.
traîna à la rame, & à l'aide d'un
On nous
enfilâmes le tortueux labypeu de vent, nous
à minuit.
rinthe qui nous conduifit aul port
qui Arrivée à
Nous mouillâmes fous la capitane (1),
ia Veraelle-même ancrée à un demi cable du châ-Cruv Mars 1777. le2s
étoit
toute cette nuit 8 nous fimes
teau 5 il plut de Fair humide & chaud de ce
très-incommodés ainfi que des vapeurs de la terre.
climat, heures du matin je me difpofois à
A cinq
le major de la flotte
defcendre à terre, quand
c'étoit D. Pedro de Verthuizen avec qui
arriva :
lié depuis;
l'on verra que j'ai été fingulièrement le
à la
je le remarquai peu alors, &
jugeant d'un
manière françoife, à fon vieil habit couvért
(1) La galère du général Qu commandant du port.
D iij
fi que des vapeurs de la terre.
climat, heures du matin je me difpofois à
A cinq
le major de la flotte
defcendre à terre, quand
c'étoit D. Pedro de Verthuizen avec qui
arriva :
lié depuis;
l'on verra que j'ai été fingulièrement le
à la
je le remarquai peu alors, &
jugeant d'un
manière françoife, à fon vieil habit couvért
(1) La galère du général Qu commandant du port.
D iij --- Page 202 ---
V OYA G E
mauvais frac, je le pris
marine; il me fit demander pour un fergent de
garda, & j'eus la
mon paffeport qu'il
Fort inquiet de permiffion la
de mettre à terre.
reçu dans ces
manière dont je ferois
nouveaux
mes équipages, & traverfai parages, le
j'embarquai
une jetée de dix toifes de port : defcendu à
Iong, qui aboutit à
large fur cent de
je trouvai
une des portes de la
une garde nombreufe, les
ville,
les officiers du
&
contadors,
il fallut ouvrir port, une foule de curieux
mes malles , on les vifita affez 5
fiperficiellement livres
; mais dès qu'on eut vu
on m'en refufa l'entrée
mes
rapportaffe une permiflion du vicaire jufqu'à-ce que je
l'inquifition : je courus chez lui, général de
petit vieillard avec l'air
je trouvai un
exhauffs fir un fauteuil d'un parfait beat 9
récitoit fon bréviaire. près d'une table oi il
baifer ; moi,
Il me préfenta fa main à
&
peu accoutumé à cette
n'y fongeant point en ce moment cérémonie,
fans façon fà main & la ferrai de
3 je pris
il me demanda le
bonne amitié;
lui répondis
catalogue de mes livres 2 je
de
que je n'avois que quelques livres
phyfique & d'hiftoire naturelle, tels
vient à un médecin botanifte,
qu'il connombre
& en fi petit
que je n'en avois point de lifte
contenta de mes raifons & de la
3 il fe
clature de mes
fimple nomenpermifion.
auteurs, & il m'expédia ma
Auflitôt les portes me furent
ouvertes, je me
ue de mes livres 2 je
de
que je n'avois que quelques livres
phyfique & d'hiftoire naturelle, tels
vient à un médecin botanifte,
qu'il connombre
& en fi petit
que je n'en avois point de lifte
contenta de mes raifons & de la
3 il fe
clature de mes
fimple nomenpermifion.
auteurs, & il m'expédia ma
Auflitôt les portes me furent
ouvertes, je me --- Page 203 ---
A G U A X A C A.
chez D. Thomas Taxueria, pour qui
préfentai hôte de la Havanne D. Bernardin Liagormon m'avoit donné des lettres : le négociant de
tera
un peu eil peine de
la Vera-Crux me parut il me dit qu'il ne concette recommandation., raifon de quelques affainoiffoit Liagortera qu'à
beaucoup,
res de commerce, & je le foulageai
à préfent tout ce que
en lui difant que quant
c'étoit de m'inj'attendois de fa complaifance
indiqua une
diquer une bonne auberge; il m'en
de la porte de Mexico 2 que j'appris
en face
de la ville; mais quelle
depuis être la meilleure
lorfque l'on faura
idée prendra-t-on des autres,
confif
tout l'ameublement de ma chambre
que
table de
pieds de long fur
toit en une
quatre deux bancs de fix pieds
trois de large, & que
formoient mon lit,
de long fur trois de large
Pour des
bien digne d'un gentilhomme efpagnol? 8xc. tout
chaifes, fauteuils 2 miroir,
matelats eft 7 fans doute regardé dans ce pays comme
cela
ou des commodités trop volupdes fuperfluités
sueufes.
dépofé mes effets dans ce
Dès que j'eus
de la
beau réduit, je courus chez le général
flotte D. Ulloa : je trouvai à fa porte une
de dix hommes, fon fecrétaire m'introgarde
garnie de meubles
duifit dans une grande pièce
fort anciens, & m'ayant annoncé comme quelapportoit des lettres de D. Manuel
qu'un qui Ruick,
vis bientôt paroitre un petit
Felix
je
D iv
épofé mes effets dans ce
Dès que j'eus
de la
beau réduit, je courus chez le général
flotte D. Ulloa : je trouvai à fa porte une
de dix hommes, fon fecrétaire m'introgarde
garnie de meubles
duifit dans une grande pièce
fort anciens, & m'ayant annoncé comme quelapportoit des lettres de D. Manuel
qu'un qui Ruick,
vis bientôt paroitre un petit
Felix
je
D iv --- Page 204 ---
Vo Y A G E
homme de quatre pieds dix
vétu d'un farreau de
pouces au plus ,
boutons
nanquin ufé, garni de vieux
ni
d'argent, les cheveux gris, fans poudre
fir pommade, fes
noués par un cordon & pendants
épaules ; il avoit une mauvaife
nance. > mais une phifionomie
contevifs, un regard
douce, des yeux
diamans de l'ordre affable, & une petite croix de
boutonnière
de Saint-Jacques pendue à fa
guée; tel étoit annonçoient D.
une perfonne diftinen lui préfentant Antonio Ulloa : je le faluai
quoient le
mes lettres, 7 elles lui explidoient fa fijet de mon voyage, & lui demanpaffeport proteétion pour me faire obtenir un
pour Mexico 3 il les lut avec
tion, me promit d'écrire fur le
attenroi, & me confeilla de lui champ au vicetemps; il m'offrit enfiite fa écrire en même
en m'avertifant
maifon & fa table,
qu'elle étoit
une heure &
il
toujours fervie à
dinaffe
demie, voulut même
avec lui Ce jour là; enfin il
que je
fenter au gouverneur
Ic
me fit préque je reconus
par major de la flotte,
m'avoit demandé pour être Ic même qui le matin
En
mon paffeport.
nous y rendlant, le major D. Pedro
zenl eut la bonté de me dire
Verthuide faire
qu'il feroit charmé
connoilfance: : avec moi; je: répondis
je devois à Ce compliment, &
comme
d'éprouver qu'il étoit fincère. j'ai eu lieu depvis
D. Fernand Palacio,
Crux, étoit un homne gouverneur de la Verabien différent du général de
c même qui le matin
En
mon paffeport.
nous y rendlant, le major D. Pedro
zenl eut la bonté de me dire
Verthuide faire
qu'il feroit charmé
connoilfance: : avec moi; je: répondis
je devois à Ce compliment, &
comme
d'éprouver qu'il étoit fincère. j'ai eu lieu depvis
D. Fernand Palacio,
Crux, étoit un homne gouverneur de la Verabien différent du général de --- Page 205 ---
A GU A X A C A.
la flotte; fon regard chagrin, fon ton brufque,
tout de fuite
fon langage groffier prévenoient
contre lui. Il m'accorda fans difficulté la permiffion de demeurer à Vera-Crux, & d'herborifer
dans fon diftriet; mais il refufa de me remettre
le
m'avoit confeillé
mon paffe-port, que général
il
de lui redemander; & même à mon départ,
feignit de l'avoir égaré. J'ai fu depuis qu'il prétendoit que le gouverneur de la Havanne n'avoit
pas droit de donner de tels pafis-ports, & qu'il
vouloit fe fervir contre lui de cette pièce, qu'il
gardoit fi obftinément.
Je me retirai fort mécontent de fa réception :
mais j'en fus moins étonné lorfque jappris qu'il
étoit brouillé avec D. Ulloa.
Le lendemain, le général me fit T'honneur de
me préfenter chez la Signora Fulana de Boutillot,
ancienne intendante. C'étoit une femme de cinquante ans qui avoit été parfaitement belle, &
qui en avoit encore des traces; fon efprit vif &
naturel, fon caraétère noble & confiant lui attiroient tous les fufrages. La recommandation du
général me fervit bien fans doute, car le même
jour elle me fit mille offres de fervices : La cafa
es de ufed, ma maifon eft à vous,.me dit-elle
plufieurs fois, d'un air fait pour perfuader qu'elle
parloit fincèrement. Elle me préfenta enfuite à
Mesdemoifelles fes filles, & me. dit que. la cadette
alloit époufer M. de Verthuizen : enfin elle voulut bien me regarder comme un ami de la maifon.
fervit bien fans doute, car le même
jour elle me fit mille offres de fervices : La cafa
es de ufed, ma maifon eft à vous,.me dit-elle
plufieurs fois, d'un air fait pour perfuader qu'elle
parloit fincèrement. Elle me préfenta enfuite à
Mesdemoifelles fes filles, & me. dit que. la cadette
alloit époufer M. de Verthuizen : enfin elle voulut bien me regarder comme un ami de la maifon. --- Page 206 ---
Vo Y 1 A G E
En ce moment entra D. Juan de Boutilloz fon
fils, qui eft capitaine au régiment de la couronne,
Du plus loin qu'elle T'apperçur: :
lui cria-t-elle voilà
Tiens, mon fils,
homme
un de tes pays. Ce
en effet a été élevé en France, & jeune
toutes les grâces de nos aimables
pofsède
un titre de plus à la tendreffe de madame François. fa C'étoit
qui aime autant l'aétivité, la politeffe & la mère tolérance françoifes, qu'elle hair la
Ia
propreté & le fanatifine des
pareffe, 2
malEfpagnols.
Le-jeune D. Boutilloz me reçut bientôt dans
la plus intime familiarité; il étoit mon interprète
auprès de toute la famille, & furtout de Miles. fes
fteurs, qui me demandoient fans ceffe des chanfons
françoifes ; j'imaginai de leur traduire la romance
de Berquin, elles en furent touchées aux
& je jugeai que cette pièce étoit auffi bonne larmes,
me l'avoit d'abord paru,
qu'elle
cette fenfation fur des 2 puifqu'elle avoit fait
perfonnes fpirituelles d'une
autre nation.
Quelques jours après, je trouvai dans la même
maifon un ingénieur appelé M. de Ferfen, fils du
lieutenant-général de ce nom 5 il vint au-devant
de moi, & m'embraffa enl me demandant des
nouvelles de Paris, dont il eft originaire : il ajouta
que fachant qu'il étoit arrivé un François dans le
pays, il me cherchoit depuis trois jours avec
l'empreffement d'un compatriote.
fortimes, la fignora eut la bonté de Quand lui
nous
moment où il lui prenoit la main
la dire, au
pour baifer,
énéral de ce nom 5 il vint au-devant
de moi, & m'embraffa enl me demandant des
nouvelles de Paris, dont il eft originaire : il ajouta
que fachant qu'il étoit arrivé un François dans le
pays, il me cherchoit depuis trois jours avec
l'empreffement d'un compatriote.
fortimes, la fignora eut la bonté de Quand lui
nous
moment où il lui prenoit la main
la dire, au
pour baifer, --- Page 207 ---
A G A X A C A.
tous deux François, nous
que puifque nous étions
c'étoit à lui à
ne devions pas nous féparer, que les momens
me conduire, & à me faire partager elle.
de récréation qu'il venoit prendre chez conduifit à fa
Cet aimable jeune homme me
maifon, où je trouvail M.Duparquet, gentilhomme dans le corps
Dauphinois, comme lui, capitaine & ne fus
du génie. Ils me retinrent à dîner,
je
furpris d'y boire à la glace, & d'apprendre
pas peu
à
de fraix à la Vera- Crux
qu'on fe procuroit peu
de mille pricct agrément fait pour dédommager mulets relayés y
vations 5 tous les jours huit
apportent de la neige en glaçons des montagnes
diftantes de quarante lieues. Par ce
d'Orriffava,
dix fols une livre de glace, &
moyen on a pour
de
aux ananas 2
pour une réale une jatye
glace
fois
à la crême, &c. jatte quatre
aux fapotilles,
diftribue
plus confidérable que les glaces qu'on
fols.
dans les cafés de Paris pour quatorze étoit égaleLa table de madame l'intendante
&
ment bien fervie à la ville & à la campagne, davance qui étoit fait pour me plaire encore
tage, c'eft qu'on y fervoit à la françoife.
mes loifirs; mes
C'eft ainfi que je partageois
oubliées, &
promenades botaniques n'étoient pas
livrois régulièrement tous les jours depuis
je m'y
dix heures.
quatre heures du matin jufqu'à
le convolyulus
Dès la première, je trouvai
de M. de Linné mantifs. J'en recueillis
jalappa femences autant qu'il me fut poflible 5 j'en
des
eft qu'on y fervoit à la françoife.
mes loifirs; mes
C'eft ainfi que je partageois
oubliées, &
promenades botaniques n'étoient pas
livrois régulièrement tous les jours depuis
je m'y
dix heures.
quatre heures du matin jufqu'à
le convolyulus
Dès la première, je trouvai
de M. de Linné mantifs. J'en recueillis
jalappa femences autant qu'il me fut poflible 5 j'en
des --- Page 208 ---
VOYAG E
arrachai des racines & les fis vérifier
thicaires de
par les apoVera-Crux, qui, fans favoir d'ou cela
venoit, me dirent tous que c'étoit du
jugement confirmant la
jalap : ce
fut bien démontré
defeription de Miller, il
le
à mes yeux que c'étoit en effet
evraijalap da Mexique, J'en donnai des
au général, & lui fis préfent d'une femences
pefoit feule vingt-cinq
racine qui
dans une caiffe
livres; il Ia fit planter
demanda
pour l'emporter en Europe, & me
s'il y en avoit beaucoup à la
rien n'égala fa furprife
Vera-Crux:
quand je lui dis que s'il
fouhaitoit, je me faifois fort d'en
fà
tane. Telle eft la pareffe & charger capipeuple, qu'il paie à Xalappa l'ignorance de ce
livre de cette racine
(I) trois réales la
titto à la
7 qu'ii auroit pour un quarVera-Crux, s'il vouloit fe
de la fouiller & de la ramaffer. donner la peine
Une telle découverte me mit en
toute la ville on
réputation dans
extraordinaire >
regardoit comme un homme
celui qui favoit trouver des tréfors
ignorés de ceux même qui les poffédoient. Je
enchanté de ces bonnes
fus
de les entretenir & de difpolitions, les
& je tâchai
ment par mon application à accroître, l'étude de non-feule- la
ce qui me coûtoit peu, mais encore
nature,
par une forte
(r) Ville fituée à I2 lieues de
montagne & joliment bâtie : c'eft là Vera-Crux, que fe tient au dos d'une
fameufe, où fe font tous les échanges entre le cette foire
T'Europe; ; elle dure ordinairement 4 mois,
Mexique &
ir & de difpolitions, les
& je tâchai
ment par mon application à accroître, l'étude de non-feule- la
ce qui me coûtoit peu, mais encore
nature,
par une forte
(r) Ville fituée à I2 lieues de
montagne & joliment bâtie : c'eft là Vera-Crux, que fe tient au dos d'une
fameufe, où fe font tous les échanges entre le cette foire
T'Europe; ; elle dure ordinairement 4 mois,
Mexique & --- Page 209 ---
A G U A X A C A.
Oi
que je crus propre à cacher mes
de chariatanifine Dans les champs, dans les rues,
véritables projets.
plantes, que jobferje tenois toujours quelques
difféquois avec
vois avec une loupe, ou que je
couverts
foin. Ma chambre étoit pleine de papiers
de
je defféchois, & mes tables,
de plantes que
où confervois des graines.
phioles & de boîtes
je
me faire
Cette politique m'étoit néceffaire pour
toutpardonner mes manières 8 mes promenades & la vanité efpaà-fait roturières, car l'orgueil choquées de me
gnoles n'avoient pas été peu
à pied,
voir courir tous les matins la campagne
d'un
cinq à fix licues, chargé
& faire quelquefois & fuivi d'un feul nègre qui portoit
porte-feuille,
un hoyau & mon déjeûner.
mes livres, une hache,
défirs à me concilier
Je réuilis au-delà de imes
on
T'admiration de tous les ordres de citoyens :
le médecin françois. Les matene m'appeloit que
me conlots & foldats m'épioient au paflage pour
fur leurs incommodités, je leur indiquai
fulter
meilleure foi du monde des remèd'abord de la
ccla me gênoit fort
des; mais quand je vis que
je fus
inutilement à caufe de leur intempérance, dans
m'en débairaffer, en les mettant entièrement cft
La maladie conftante de ces gens-là
leur tort.
entretenu par T'ufage de
un fpafine continuel,
d'eau-de-vic
fumer du tabac & de boire beaucoup
leur
de taffa 5 je leur défendis cet ufage, 8c ne
ou
bout de trois
de venir me confulter qu'au
permis d'abftinence : ils furent bientôt dégoûtés, 3
jours
m'en débairaffer, en les mettant entièrement cft
La maladie conftante de ces gens-là
leur tort.
entretenu par T'ufage de
un fpafine continuel,
d'eau-de-vic
fumer du tabac & de boire beaucoup
leur
de taffa 5 je leur défendis cet ufage, 8c ne
ou
bout de trois
de venir me confulter qu'au
permis d'abftinence : ils furent bientôt dégoûtés, 3
jours --- Page 210 ---
Vo Y 1e A G È
& je ne les revis plus, mais je les rencontrois
toujours, & les voyois me montrer les
autres, avec de grandes marques de
uns aux
Nombre d'autres
confidération.
ou autres,
perfonnes, fimples bourgeois
des
que je ne connoiffois pas, me faivoient
yeux, & fe difoient avec une forte d'admiration, le voilà ce François qui va à
delline ! Malheureufe
pied à Mafainéantife
nation, que la moleffe & la
ont tellement
menades délicieufes pour corrompue, moi leur que ces profatigues infupportables.
fembloient des
valets ne
faire
2 que le moindre de fes
à
peut
un quart de lieue fans monter
cheval, & ne fauroit paffer dans un bois
botté & cuiraffé pour fe garantir de la
que
des monftiques !
piquire
Cet endroit qu'on appelle Madelline eft
peuplade à fix lieues de
une
prendre des bains dans la Vera-Crux, rivière
oùt l'on va
lieu n'a rien de
de ce nom. Ce
remarquable que fon heureufe
fituation, qui en fait le rendez-vous des
de Vera-Crux. Dans le mois de Mai habitans
mence la faifon des bains ; mais du refte Onl il comque de mauvaifes cafes, enfèvelies fous les n'y a
& à peine y trouve-t-on un poulet & des herbes, ceufs
acheter. J'y paffai deux jours les
à
du monde avec le général de la flotte plus & la agréables
de madame l'intendante.
famille
Deftrip- Il eft temps de donner une
Vera-Crux. tion de' J'ai dit combien l'entrée idée de Vera-Crux.
iln'y
du port eft difficile;
peut paffer qu'un navire à la fois & méme
ous les n'y a
& à peine y trouve-t-on un poulet & des herbes, ceufs
acheter. J'y paffai deux jours les
à
du monde avec le général de la flotte plus & la agréables
de madame l'intendante.
famille
Deftrip- Il eft temps de donner une
Vera-Crux. tion de' J'ai dit combien l'entrée idée de Vera-Crux.
iln'y
du port eft difficile;
peut paffer qu'un navire à la fois & méme --- Page 211 ---
A G U A X A C A.
beaucoup de dangers, à caufe d'un grand
avec
de rochers à fleur d'eau, qui n'ont au
nombre
la groffeur d'un tonneau; ce port eft
dehors que
isle appelée S.Juan dUlloa,
fermé par une petite
rocher, fur lequel On
qui n'eft elle-même qu'un
pièces
a bâti un château, garni de quatre-vingt
de canons & de quelques mortiers; 5 il ne peut
contenir que trente ou trente-cing vaiffeaux, fous qui le
ne font à l'abri des vents du nord que
la
d'Ulloa. C'eft pourtant dans cette rade,
roc feule au refte de tout le golphe, qu'arrivent
du Mexique ; & c'eft
tous les approvifionnemens T'Europe les métaux 8c
d'elle que partent pour
cesvaftes contrées.
denrées données ene échangep par ciel brûlant : de
Vera-Crux eft fituée fous un
des marais infeêts au fud,
fréquens orages fables 7
arides que le vent pouffe
au nord des
d'en couvrir
quelquefois fur la ville, au point
tous les murs, rendent fa pofition défagréable
& mal faine; mais lorfqu'on a paffé la plaine
fablonneufe & les montagnes qui l'environnent,
trouve des bois remplis de bêtes fauvages &
on des prairies couvertes de troupeaux.
la
Sa figure eft ovale, mais plus large dans
partic du fud-eft que dans celle du nord-oueft;
eft d'un demi-mille fur une largeur
fa longueur moitié; les rues font alignées, & les
d'environ
la plapart des édifices font
maifons régulières,
ce qui a produit quelen bois, nufpr'auxéglies, funeftes incendies, & n'a cependant
quefois de
&
on des prairies couvertes de troupeaux.
la
Sa figure eft ovale, mais plus large dans
partic du fud-eft que dans celle du nord-oueft;
eft d'un demi-mille fur une largeur
fa longueur moitié; les rues font alignées, & les
d'environ
la plapart des édifices font
maifons régulières,
ce qui a produit quelen bois, nufpr'auxéglies, funeftes incendies, & n'a cependant
quefois de --- Page 212 ---
VOYA G E
point empêché de les reconftruire de la même
manière, tant la routine a d'empire fur certains
efprits! tant l'intérét rend les hommes
& leur fait fermer les yeux fir les
confians,
ils font avertis par les événemens dangers dont
& les plus fréquens!
les plus cruels
Au fud-eft coule une rivière où l'on fait de
l'eau; elle prend fà fource au fid,
le nord, fort près de la ville, & de-là defcend vers
dans la mer au nord-eft,
fe jette
une petite isle à fon
par deux bras qui font
embouchure.
Vera-Crux n'a pour habitans qu'une très-petite
garnifon, les agens du gouvernement, les navigateurs, & un certain nombre de
de commiffionnaires
négccians &
les cargaifons;
pour recevoir & expédier
ceux-ci font
il y en a dont la fortune extrêmement riches;
mille piaftres, & cela rend paffe cinq à fix cent
opulentes de
la ville une des plus
l'univers.
Le nombre des
mille, la plupart Epagnols ne paffe pas trois
de fe dire blancs; mulâtres, quoiqu'ils affeétent
honorés de
autant parce qu'ils fe croient
ce titre, que pour fe
Indiens & des efclaves.
diftinguer des
Les églifes font ornées de
terie 3 les maifons le font de beaucoup d'argenmeubles de la Chine,
porcelaines & de
refte la fobriété de 7 c'eftlà tout le luxe; & du
telle,
la plupart des habitans eft
qu'ils fe nourriffent
chocolat & de confitures, prefqu'luniquement de
Les
autant parce qu'ils fe croient
ce titre, que pour fe
Indiens & des efclaves.
diftinguer des
Les églifes font ornées de
terie 3 les maifons le font de beaucoup d'argenmeubles de la Chine,
porcelaines & de
refte la fobriété de 7 c'eftlà tout le luxe; & du
telle,
la plupart des habitans eft
qu'ils fe nourriffent
chocolat & de confitures, prefqu'luniquement de
Les --- Page 213 ---
A Gu A X A C A.
font
hauts, foit
Les hommes
généralement
foit
tel eft le caraétère de la nation,
parce que richeile dans un pays où l'or cft d'un
que leur
leur ait fait affeéter lc ton de
fi grand prix,
fuipériorité; ils entendent fort bien le commerce,
ailleurs, leur indolence
mais ici comme par-tout
leur donnaturelle & leurs fuperftitions acquifes 9
nent pour le travail une averfion infurmontable,
leur voit fans ceffe des chapelets & des relion
aux bras & au cou 5 toutes leurs maifons
quaires font remplies de fatues & d'images de faints 2
& ils paffent leur vie en pratiques de dévotion.
Les femmes vivent retirées dans leur appartepour éviter la vue des étranment d'en-haut,
cependant il eft aifé des'appercevoir qu'elles
gers;
acceflibles, fi Jeurs maris leur en
feroient plus
fi elles fortent c'eft en voilaiffoient la liberté;
comme je l'avois remarqué à la Havanne,
ture,
n'en ont point font couvertes d'une
& celles qui
les enveloppe de la
grande mante de foie qui
& n'a qu'une petite ouverture
tête aux pieds, les aider à fe conduire. Dans
du côté droit pour
fur leur
l'intérieur des maifons, elles ne portent
petit corfet de foie, laffé d'un
chemife qu'un
& tout l'art de leur coiffure
trait d'or & d'argent; cheveux noués d'un fimconfifte à porter leurs
ruban au-deffius de leur tête : avec un habilple lement fi fimple elles ne laiffent pas d'avoir une
chaine d'or autour du cou, des braffelets du même
& les émeraudes les plus
métal aux poignets,
E
maifons, elles ne portent
petit corfet de foie, laffé d'un
chemife qu'un
& tout l'art de leur coiffure
trait d'or & d'argent; cheveux noués d'un fimconfifte à porter leurs
ruban au-deffius de leur tête : avec un habilple lement fi fimple elles ne laiffent pas d'avoir une
chaine d'or autour du cou, des braffelets du même
& les émeraudes les plus
métal aux poignets,
E --- Page 214 ---
Vox A G E
précieufes aux orcilles : la mode & le
du
luxe ne raifonne point.
goût
On ne peut attendre que des vents du nord
quelque relâche aux chaleurs exceflives de
climat, mais ils ne foufflent
ce
ou tous les huit
& que tous les quinze
jours,
ne durent
ou vingt-quatre heures, alors le froid que vingt
tent eft
qu'ils portrès-perçant : le temps où l'air eft le
plus mal fain eft depuis le mois d'Avril
mois de Novembre,
jufqu'au
continuelles;
parce qu'alors les pluies font
depuis Novembre jufqu'en Avril
vent & le foleil qui fe tempèrent
le
rendent le pays plus
mutuellement
& mal fain
agréable: ce climat chaud
régie dans un efpace de près de
quarante lieues vers Mexico, après quoi l'on
trouve dans un climat plus
fe
y caufent des flux
tempéré; les fruits
exceilence fait
dangereux, parce que leur
qu'on en mange avec excès, &
qu'enfuite on boit trop avidement de
ainfi que la plupart des vaiffeaux
l'eau,c'eft
dent dans ce port leurs
étrangers perhabitans même
équipages : mais les
ne tirent de ces exemples aucun
avantage, & ils n'en font que trop fouvent victincs cux-mêmes; on découvre de la ville deux
montagnes d'ou j'ai dit qu'on tiroit la
leur fommet couvert de neige fe
glace,
nues; & quoiqu'à la diftance de perd dans les
fur la route de
quarante lieues
Mexico, on les
facilement dans un temps clair.
diftingue
Il y avoit un mois & demi que j'étois à Vera-
tirent de ces exemples aucun
avantage, & ils n'en font que trop fouvent victincs cux-mêmes; on découvre de la ville deux
montagnes d'ou j'ai dit qu'on tiroit la
leur fommet couvert de neige fe
glace,
nues; & quoiqu'à la diftance de perd dans les
fur la route de
quarante lieues
Mexico, on les
facilement dans un temps clair.
diftingue
Il y avoit un mois & demi que j'étois à Vera- --- Page 215 ---
A Gu A X A C Ac
Crux, & ce temps ne m'auroit pas paru long fi
je n'avois pas nourri au fond de mon coeur un
défir impatient de pénétrer plus loin & d'arriver
au comble de mes voeux fecrets.
perdu
Tout ce délai ne fut cependant pas
m'informois d'une manière
pour mes defleins; je
mettre d'autre
indifférente, & fans paroître y
du
intérêt que la fimple curiofité, de la carte
des routes qui conduifent foit à Mexico,
pays, foit à Guaxaca; je témoignai furtout un vifdéfir
de voir les montagnes d'Oriffava, & ce fameux
volcan que l'on apperçoit de fi loin.
raifons m'obligeoient de feindre
Les mêmes
fait à la Havanne : après avoir
ici comme j'avois
envie de voir le pays 2
annoncé une fi grande
fufpect lorfque je
je dus paroitre encore moins
déclarai que ma fanté exigeoit que j'allaffe pren- eft
dre les bains à la rivière de Madelline, qui
lieues de Vera-Crux, & que j'efpéà quelques trouver dans ce lieu plus de reffourrois même
& plus de loifir pour étudier.
ces pour herborifer,
fuffe foupçonné
Aufli ne parut-il pas que je
d'avoir d'autres idées; on me laiffa partir en
uniquement de hâter mon
me recommandant tout 3 mais hélas ! favois - je
retour : je promis reviendrois ? & dans quel
moi - même fi je
temps J'avois ? réfolu d'aller à Guaxaca, depuis que
fi
c'étoit la province où l'on cultij'avois que
mais Guaxaca eft à
voit le plus la cochenille;
E ij
ne parut-il pas que je
d'avoir d'autres idées; on me laiffa partir en
uniquement de hâter mon
me recommandant tout 3 mais hélas ! favois - je
retour : je promis reviendrois ? & dans quel
moi - même fi je
temps J'avois ? réfolu d'aller à Guaxaca, depuis que
fi
c'étoit la province où l'on cultij'avois que
mais Guaxaca eft à
voit le plus la cochenille;
E ij --- Page 216 ---
Vo 0 Y A G E
foixante-dix licues de la
peut y arriver qu'en efcaladant Vera-Crux, & l'on ne
de hautes montagnes, en traverfànt des fleuves
enfin par des chemins
dangereux, &
je ne l'ignorois
toujours très - mauvais:
pas, mais je me fentis affez de
courage pour firmonter tous ces obftacles.
Je partis fiivant mon ufage à
me vis fouvent obligé de
pied, mais je /
des chevaux.
prendre des guides &
A peine fus-je hors de la ville, qu'au lieu de
prendre la route de Madelline
min tout oppofé,
je pris un cheIl me fallut d'abord traverfer
immenfe de fable fans
une plaine
habitation
rencontrer une feule
(I).
d'Orifiava. Départ J'étois parti d'Oriffava bien fatisfait de
fait une créature d'un homme dont
m'être
avoir tout à craindre à mon
je pouvois
chois gaiement, & je hâtois
retour, 2 je marde gagner la
mes pas pour tâcher,
montagne & même de la
s'il étoit polible,
franchir
pour jouir du beau fpeétacle
que je me promettois à fon fommet; mais lorf
que j'eus fait environ quatre
trouvai fatigué & je fentis le befoin lieues, je me
quelque nourriture.
de prendre
(r) Il fe trouve ici une lacune dans le
perte eft cn quelque forte réparée par la manuferit: cette
F'anteur fait à fon retour des lieux où il a defeription du
que
fe rendant de Vera-Crux à Orifava.
paffer, en
fpeétacle
que je me promettois à fon fommet; mais lorf
que j'eus fait environ quatre
trouvai fatigué & je fentis le befoin lieues, je me
quelque nourriture.
de prendre
(r) Il fe trouve ici une lacune dans le
perte eft cn quelque forte réparée par la manuferit: cette
F'anteur fait à fon retour des lieux où il a defeription du
que
fe rendant de Vera-Crux à Orifava.
paffer, en --- Page 217 ---
A GUA X A C A.
Je me déterminai à entrer dans une cafe
d'Indiens qui étoit fur mon chemin, iy fus bien
reçu, & on me donna du pain & des ceufs 5
ce qui eft à-peu-près tout ce qu'on peut attendre de cette miférable claffe d'hommes 3 mais
ce qui ine frappa & m'enchanta davantage,
ce fut la parfaite beauté de l'indienne maitreffe
de la cafe; je lui cherchai en vain des défauts,
quoique demi nue 2 n'ayant qu'une jupe de
mouffeline falbalatée & garnie d'un cordonnet
couleur de rofe 7 & une chemife qui laiffoit fes
épaules à découvert, fa taille me parut égale
aux traits de fon vifage; je lui
en régularité étoit belle, cela parut lui faire plaifir,
dis qu'elle
l'une fa mère & l'autre fa
& deux vieilles,
tante, en rirent de bon coeur; je lui fis plufieurs
& j'appris qu'elle étoit mariée &
queftions avoit 2 des enfans ; ces circonftances ne
qu'elle m'intéreffer davantage, & fes beautés
firent que
le trouble dans mes fens : j'ofai
avoient porté
faire luire à fes yeux de l'or ; mais revenant
bientôt à moi-même: malheureux, me dis-je, que
prétends-tu 2 Eft-ce là le but de tes travaux 2
fans amis, fans foutien,
dans un pays étranger,
renaiffants, tu es
environné de mille dangers
perdu fi tu cèdes aux attraits de la volupté !
Oh l'infenfé! Après ces réflexions, je fortis fans
dire un feul mot, fans regarder derrière moi,
& je me trainai fur le grand chemin en foupirant : à une demi-lieue de-là je me trouvai
E iij
étends-tu 2 Eft-ce là le but de tes travaux 2
fans amis, fans foutien,
dans un pays étranger,
renaiffants, tu es
environné de mille dangers
perdu fi tu cèdes aux attraits de la volupté !
Oh l'infenfé! Après ces réflexions, je fortis fans
dire un feul mot, fans regarder derrière moi,
& je me trainai fur le grand chemin en foupirant : à une demi-lieue de-là je me trouvai
E iij --- Page 218 ---
Vox A G E
beaucoup mieur, mille idées
me confoler & me réjouir
diverfes vinrent
que dit la Bruyere,
3 j'éprouvai enfin ce
le fang
que rien ne rafraichit tant
Aquul.
que d'éviter de faire une fottife.
dingo.
Malgré les mauvais chemins je fis encore
lieue & demie, & je me trouvai
une
vis
alors vis-àd'Aquulfingo, où l'on faifoit la dédicace d'un
clocher ; je ne voulus point m'y
n'aurois pu defcendre qu'à la
arrêter, je
m'avoit tant fait de
de Cafa-Riale, & l'on
peur cette efpèce de
que je n'ofois en eflayer.
gite,
Cafa-réale, Je dois dire que la Cafa-Réale eft dans chaque village l'endroit oùt fiège l'alcalde, &
rend la juftice : paffé le temps de
où fe
deftination, la Cafa-Réale n'eft cette augufte
caravanfera ou angard, fous lequel qu'un miférable
geurs ont droit de prendre le tous les voyaon y trouve ordinairement
couvert gratis :
deux ou trois lits faits d'une pour claie de tous meubles
une table, un banc & un
bamboux,
centia ou cujete qui fert de hemifphère de cref
l'eau & de gobelet
fceau, de pot-à-
: un Indien du village eft
prépofé pour veiller à la garde de ces meubles
précieux & pour fervir les
apportant (pour de
voyageurs, 2 en leur
à manger dans le P'argent) ce qui fe trouve
village : ce gardien fe nomme
Cafero 7 & tout fon art en fait de cuifine
de favoir faire durcir des ceufs &
eft
poulet.
brûler un
Jepaffai outre & rencontrai encore fur lc grand
à-
: un Indien du village eft
prépofé pour veiller à la garde de ces meubles
précieux & pour fervir les
apportant (pour de
voyageurs, 2 en leur
à manger dans le P'argent) ce qui fe trouve
village : ce gardien fe nomme
Cafero 7 & tout fon art en fait de cuifine
de favoir faire durcir des ceufs &
eft
poulet.
brûler un
Jepaffai outre & rencontrai encore fur lc grand --- Page 219 ---
A Gu A X A C A.
71,
d'Indiens: irréfolu fi je
chemin cinquante cafes
la montagne au
m'y arrêterois, ou fi j'entamerois enfin la fatigue,
rifque d'être pris par la pluie 3
moins vive
de m'égarer, la crainte non
la peur
décidèrent 2 quoiqu'il fût
d'être mouillé me
dans la dernière
à entrer
encore grand jour, vis fur la route; elle étoit
cafe d'Indiens que je
dans nos
celle des charbonniers
faite comme
s'y tenir debout.
forêts, & l'on ne pouvoit
fille
trouvai une indienne & une petite
Jy
de toutes leurs forces;
qui faifoient des tordillas
mais pourtant
elles me reçurent fans façon 2
un mot
; elles n'entendoient pas
avec refpeêt moi de mexicain, de forte qu'il
de caftillan, ni
fignes; la mère
fallut faire la converfation par je la pris & la
donc une tordilla,
me préfenta
& lui donnai une réale:
mangeai fans appétit,
d'épingles qui fut
joffris à la petite un paquet à linftant nouaccepté & trouvé fort curieux; & du chillé étendu
velle tordilla, avec un ceuf
& je
mets me fit plaifir 2
deffus; ce dernier
réale, je vis qu'on alloit
rifpoftai par une autre fis figne de halte.
redoubler, mais je
de mahys dont
Les tordillas font des galettes nourriture.
les Indiens font leur principale mexicaine comPour le chillé, c'eft une fauce
& de taumates, ou licoperficon,
pofee de piments
du fel & de l'eau, c'eft
broyés enfemble avec
la viande &
la fauce ordinaire pour le pain, de ces bonnes
le poiffon, & le plus fin ragoût E iv
ftai par une autre fis figne de halte.
redoubler, mais je
de mahys dont
Les tordillas font des galettes nourriture.
les Indiens font leur principale mexicaine comPour le chillé, c'eft une fauce
& de taumates, ou licoperficon,
pofee de piments
du fel & de l'eau, c'eft
broyés enfemble avec
la viande &
la fauce ordinaire pour le pain, de ces bonnes
le poiffon, & le plus fin ragoût E iv --- Page 220 ---
Vo YA A G E
gens : ceux qui font aifés en ont toujours
manger les tordillas, qui fans cela feroient pour trèsinfipides : l'Indien à défaut de taumates connoif
fant fans doute l'affinité du folanum & du phifale, au défaut du premier fe fert de T'alkekenge,
comme je l'ai remarqué dans toute ma
ce qui me mit fur mes gardes dans la ro,te, fiite.
La nuit étant tombée, le père de famille
arriva avec cinq enfans dont le plus âgé avoit
quinze ans, trois autres dont l'un à la mamelle
étoient reftés à la cafe; fomme totale, huit
enfans; le père, la mère & moi nous étions tous
autour d'un petit foyer de copeaux dans une
chaumière de quinze pieds quarrés 3 ce pauvre
fidien harraffé de travail, demi mort de
me
faim,
préfenta un air doux, la phifionomie d'un
bon homme; il me témoigna quelques
mais affamé d'amour il couvroit fcs enfans refpeéts, de
baifers, & fes regards pleins de tendreffe
fa femme ne fe détournoient vers moi
pour
que par
pure confidération; il favoit quelques mots d'efpagnol, mais nous ne parlâmes que peu 5 un
profond filence règna pendant le repas de tordillas & de chillé que l'on fervit 3 c'étoit le
filence du plaifir qu'interrompoient quelquefois
les accens d'un langage bref & doux, & des
fons femblables aux cris touchans de nos bouvreuils; c'eft ainfi que la joie, la tendreffe &
le repos attendoient le bon Indien pour le dédommager des fatigues du jour; il ne gagnoit que
que peu 5 un
profond filence règna pendant le repas de tordillas & de chillé que l'on fervit 3 c'étoit le
filence du plaifir qu'interrompoient quelquefois
les accens d'un langage bref & doux, & des
fons femblables aux cris touchans de nos bouvreuils; c'eft ainfi que la joie, la tendreffe &
le repos attendoient le bon Indien pour le dédommager des fatigues du jour; il ne gagnoit que --- Page 221 ---
A G A X A C A.
je lui en donnai deux
deux réales par jour,
fenfible au gain.
autres, mais il me parut peu ému de cette
J'allai me coucher, le cceur
avec celle de mon dincr,
fcène que je comparois donc les coeurs que l'on perce
& je difois: voilà
féduit leurs femde mille poignards quand on
Voilà à
feule confolation de leurs peines!
mes,
le crime, la douleur
quelles ames on enfeigne
& le défefpoir quand on les corrompt!
mille infeêtes fe joignirent
A ces réflexions
m'avoit étendu
m'ôter le fommeil : on
pour
de mouton fur la terre,
deux mauvaifes froid peaux & je n'avois rien pour me
mais il faifoit
dans la cafe.
couvrir, la pluie même pénétroit du matin que je ne
Voyant donc à deux heures
ces
dormir, je me lève & je quitte
pouvois
fans leur rien dire, mais pénétré
bonnes gens
vu chez eux.
de tout ce que j'avois veille près de leur cafe Etuves.
J'avois remarqué la
qu'on fe figure
une falle de bain aflez curieufe; de long fur fix
de huit pieds
une maifonnette
deux
de haût,
de large, fes murs ont
pieds
revêtu
le toit, qui eft de la forme des nôtres,
de tuiles à canal couvre une voûte en brique de la
femblable à celle d'un four, le dedans
la
maifonnette eft auffi pavé de briques 5 on
d'une fontaine ou d'un ruiffeau,
conftruit près de fon niveau, on met le feu
& au-deffous
comme un four;
dans cette falle, & on la chauffe
introduit
l'on en retire enfuite le feu & on y
le toit, qui eft de la forme des nôtres,
de tuiles à canal couvre une voûte en brique de la
femblable à celle d'un four, le dedans
la
maifonnette eft auffi pavé de briques 5 on
d'une fontaine ou d'un ruiffeau,
conftruit près de fon niveau, on met le feu
& au-deffous
comme un four;
dans cette falle, & on la chauffe
introduit
l'on en retire enfuite le feu & on y --- Page 222 ---
V O Y A G E
l'eau : au bout de quelques minutes
entrer les malades
les
on y fait
rent
par
pieds, ils ne refpique par la porte qui a
& demi en
a-peu-prés un pied
quarré 3 ce doit étre un
pour les maux
remède
extrêmes, car on n'en
pas l'ufage fuivant ce
prodigue
geftes & demi
que j'ai pu faifir des
mots de l'Indien : j'ai rencontré
plufieurs de ces étuves fingulières le
ma route,
long de
Paffage de J'ai dit
d'Oriffava. l'apendice
qu'en quittant la plaine on fuit une
gorge qui commence à la Punta 3 cette
eft bornée au fud-oueft
gorge
tement
d'Aquulfingo 2 & fubipar un appendice du volcan d'Oriffava
qui forme un noyau, ou tenon, qui unit la charpente des deux chaînes de
ment la gorge dans
montagnes, qui forCordoua &
laquelle font fituées VillaOrifava : c'étoit ce
falloit franchir
noyau qu'il
pour entrer dans
l'avois attentivement confidéré Theguacan, je
avois vu le chemin
la veille, & j'en
tracé fur le revers.
que haute & rapide que foit cette
Quelce chemin, qui eft très-bien dreffé & montagne 2
dans quclques endroits, feroit bien pavé méme
fi l'on avoit foin de
moins pénible
réparer les
caufées par les fources qui fe dégradations
haut des rochers en mille cafcades précipitent du
curieufes, & par les torrens qui entraînent tout-à-fait
pendant les grandes pluies.
tout
J'étois dans cette route à deux heures du
matin : l'air étoit très - humide à caufe de la
dans quclques endroits, feroit bien pavé méme
fi l'on avoit foin de
moins pénible
réparer les
caufées par les fources qui fe dégradations
haut des rochers en mille cafcades précipitent du
curieufes, & par les torrens qui entraînent tout-à-fait
pendant les grandes pluies.
tout
J'étois dans cette route à deux heures du
matin : l'air étoit très - humide à caufe de la --- Page 223 ---
X A C A.
A GUA
du brouillard épais qui couvroit la monnuit &
froid que je ne pouvois
tagne 5 j'avois fi grand
montai rapidement,
raffembler mes doigts : je trouvai fur la crête
& au point du jour je me
de chênes
de la montagne 5 jy vis beaucoup des juniperus
femblables à ceux de la plaine 2
des
(1), & des arbuftes que je pris pour
fabina
dura lobfcurité; je me réjouif
mirthes, tant que
confidérer le volcan
fois de la voir diffipée pour
d'oifeau la
à mon aife, & contempler à vue la
oùt
je venois de quitter &
plaine
gorge que
mais le brouillard qui fe mainj'allois entrer;
fruftra de cette fatisfaction.
tint tout le jour me
& plus loin deux
Jerencontrai deux coquetiers,
autour de
caravannes de mulets qui paiffoient
leurs campemens. monté qu'il fallut defcendre,
A peine étois-je dix toifes de large : je defcar la crête n'a pas
& avec une vraie fatiscendis donc leftement
je n'avois plus rien à
faétion, il me fembloit que de mettre un efpace
redouter, & que je venois
la peur
de mille licues entre moi & ceux que
fans ceffe à ma pourfuite.
me repréfentoit
& ent
Je me croyois dans un nouveau pays,
à
nature toute nouvelle fe préfentoit
effet, une
décoration
enchantés, une fuperbe
mes regards
différentes s'élevoit pour les
de plantes toutes
récréer.
(1) Dioecia monadelphica,
fembloit que de mettre un efpace
redouter, & que je venois
la peur
de mille licues entre moi & ceux que
fans ceffe à ma pourfuite.
me repréfentoit
& ent
Je me croyois dans un nouveau pays,
à
nature toute nouvelle fe préfentoit
effet, une
décoration
enchantés, une fuperbe
mes regards
différentes s'élevoit pour les
de plantes toutes
récréer.
(1) Dioecia monadelphica, --- Page 224 ---
Vox A G E
Là étoient des geranium (I), ici une efpèce
d'héliotrope (2) très-curieufe, dont je ne pus trouver des femences : plus loin, des gui (3), des
tradefcentia (4) tout-à-fait finguliers 5 une forte
de neffliers, des yucca (5) de trente pieds de haut;
enfin au bas de la montagne des maguey (6),
plante qui devint la dominante.
La gorge que je traverfois m'offroit partout
un chemin tantôt d'un beau gazon, tantôt d'un
fable doux & uni,
A fept heures du matin je découvris un village, dont les cafes & maifons féparées à une
affez grande diftance les unes des autres, me donnèrent une idée de ce que les Efpagnols
Chapuleo. un Pueblo, une peuplade, c'étoit
appellent
Chapuleo, partagé en une cure & une fiucurfale, & qui
avoir une lieue de long.
peut
On peut regarder ce lieu comme le vignoble du
pays, mais quel vignoble !
Peignez-vous une vallée de trois lieues de longueur fur une largeur d'une demi-liene ; les montagnes qui la forment ont quelques cactes, mais
(1) Monadelphia decaudria.
(2) Pentondria monogynia.
(3) Dioecia tetraudria.
(4) Hexaudria monogynia.
(s) Méme clafle, efpèce d'aloès.
(6) Voyez la defcription de cette plante dans le fecond
volue de l'hiftoire politique & philofophique de l'édition
in-quarta de 1780, pag. 61.
demi-liene ; les montagnes qui la forment ont quelques cactes, mais
(1) Monadelphia decaudria.
(2) Pentondria monogynia.
(3) Dioecia tetraudria.
(4) Hexaudria monogynia.
(s) Méme clafle, efpèce d'aloès.
(6) Voyez la defcription de cette plante dans le fecond
volue de l'hiftoire politique & philofophique de l'édition
in-quarta de 1780, pag. 61. --- Page 225 ---
A G U A X A C A.
d'agave Americana.
font couvertes principalement
eft de
Cecte plante naturelle en ce lieu y
plus
cultivée & multipliée à l'infini par les Indiens.
Ses feuilles, longues de trois ou quatre pieds fur
demi de
leur fervent de tuiles, &
un &
large,
j'ai vu des cafes qui en étoient très-artiftement
couvertes. La plante fournit une boiflon délicieufe
ce peuple, mais dont la vue feule fuffit pour
pour me dégoûter: : elle eft blanchâtre, épaiffe, toujours
trouble & incapable d'être clarifiée. Voici comme
onl'extrait: : avant qu'elle poulfe fon dard, l'indien,
après avoir coupé quelques feuilles pour fe faire
arrivé au cceur de la plante 2 le
un paffage,
comme un
cerne jufqu'à la moëlle, à-peu-près
artichaud ; il enlève la calotte des feuilles fupérieures enroulées les unes dans les autres 2 &
avoir 7 creufé dans le tronc de la plante un
après
il
puits de la capacité de deux ou trois pintes,
avec la
& fe retire.
recouvre ce puits
fuivante, calotte, la sève de la
Pendant le jour 8 la nuit
feuilles
plante tranflude de toutes parts des jeunes
& s'épanche dans le puits, que l'on a
coupées., foin de vuider le lendemain, & fucceffigrand
ce que la plante foit épuifée, alors
vement jufqu'à
& l'on
elle périt : on la coupe avec une hache, ordiplante à fa place les ceilletons qu'elle porte
nairement.
quinze pieds
Cette efpèce d'aloès a quelquefois
de diamètre 3 clle étend fes feuilles comme
des lances de chevaux de frife, mais plus foli-
que l'on a
coupées., foin de vuider le lendemain, & fucceffigrand
ce que la plante foit épuifée, alors
vement jufqu'à
& l'on
elle périt : on la coupe avec une hache, ordiplante à fa place les ceilletons qu'elle porte
nairement.
quinze pieds
Cette efpèce d'aloès a quelquefois
de diamètre 3 clle étend fes feuilles comme
des lances de chevaux de frife, mais plus foli- --- Page 226 ---
VOYA G E
des. Elle occupe tous les revers des côteaux de
Chapuleo 7 terrain talqueux &
eft femé d'orge & de bled. Le pierreux, le bas
Prince a
de
morne du Port-aubeaucoup ces aloès.
C'eft une des principales cultures de
qui en fournit à dix-huit lieues à la ronde. Chapuleo, Il
tel Indien qui a quarante de ces
eft
puits, dont
pariois tout -à - Theure, à vuider chaque
je
J'ignore combien fe vend cette
jour.
eft très-recherchée,
liqueur, mais elle
2 & j'en ai vu tranfporter de
toutes parts dans des outres.
J'avois fait fix grandes lieues fans
après la mauvaife nuit
manger, 9
mauvais fouper de la veille. que j'avois paffée 2 & le
Iln'étoit pas étonnant
que j'euffe appétit: je demandai au premier Indien
que je trouvai où étoit la tienda (endroit où l'on
mange ). Mais ni celui-là, ni
qui je m'adreffai
plufieurs autres à
encore, ne m'entendirent: :
je pris le parti d'entrer dans une
enfin,
trouvai deux femmes &
cabane, oir je
fis
de
un jeune
je leur
figne me donner à manger en homme, leur
des coques d'aufs; ils m'en apportèrent montrant
je fis cuire à la
&
fix, que
coque 2
je les dévorai avec
quatre tordillas 5 je me fis enfutite pour boiffon
une efpèce de limonade, & j'aurois pu me contenter de CC dîner ; mais voyant que mon
d'Indien avoit dans une mannite une poule fripon bien
alfaifonnée je lui en demandai fans
façon un
morceau, 7 à m'en donna une aile, puis l'autre
puis une cuifle. Je mangeai le
tout, au grand
coque 2
je les dévorai avec
quatre tordillas 5 je me fis enfutite pour boiffon
une efpèce de limonade, & j'aurois pu me contenter de CC dîner ; mais voyant que mon
d'Indien avoit dans une mannite une poule fripon bien
alfaifonnée je lui en demandai fans
façon un
morceau, 7 à m'en donna une aile, puis l'autre
puis une cuifle. Je mangeai le
tout, au grand --- Page 227 ---
A GU A X A C A.
qui doutoit
étonnement de toute T'affemblée,
je pulfe payer un fi bon repas : je
beaucoup que
faire ceffer leur inquiétirai quatre réales pour
& vouloient me
tude, ils les reçurent avec joie,
le refufai.;
donner le refte de la poule, mais je
du
refufai également une boiffon faite avec
je
pulché, La couleur blanmaguey qu'ils appellent & sâle de cette liqueur me répuchâtre, trouble
même en goûter. Je
gna au point que je ne pus
cabane
enfuite une heure dans cette petite
repofai
& qui avoit à
faite comme nos petites tentes,
fi bien
peine dix pieds de long, mais fi propre, le foit davanrangée qu'on ne peut rien voir qui
même,
Ces bonnes gens étoient la fimplicité
tage.
différent de celui des Indiens d'Aquulleur langage
il femble que ceux qui le
fingo eft fingulier ; chucheter. Les feuls fons
parlent ne font que
font une foule de 2
articulés qu'on y diftingue L'Indien, qui favoit
mouillés avec des e muets. demanda combien
quelques mots d'efpagnol, me lui dis dot mil
il y avoit de-là en Caftille, je
deux mille lieues, mais il ne me comprit
leguas,
bien les nombres dix, vingt &
pas : il concevoit fes idées fe brouilloient, & il
cent, paffé cela, Il admiroit le cordon & la pomme
n'y étoit plus.
8 tout
de ma canne, ma montre, ma tabatière, fans envie &
cela avec une innocente curiofité,
fans défir. I
m'étant fenti fuffifamA neuf heures du matin,
un
je quittai mes bonnes gens 5
ment rafraîchi,
les nombres dix, vingt &
pas : il concevoit fes idées fe brouilloient, & il
cent, paffé cela, Il admiroit le cordon & la pomme
n'y étoit plus.
8 tout
de ma canne, ma montre, ma tabatière, fans envie &
cela avec une innocente curiofité,
fans défir. I
m'étant fenti fuffifamA neuf heures du matin,
un
je quittai mes bonnes gens 5
ment rafraîchi, --- Page 228 ---
Vo YAG E
air frais, un ciel couvert, tout me
une route agréable, & me fit prendre promettoit la
tion d'aller coucher au-delà de Theguacan. réfoluJ'avois fait à peine cent pas que je fus abordé
par un Indien qui me demanda où j'allois, je lui
répondis que j'allois à Guazaca 5 alors il m'offrit
des chevaux, mais comme il avoit l'air d'un
& d'un fou, je négligeai fes difcours
gueux
voit
: il me fiiobftinément, & m'ayant coupé au bout d'une
rue, il me montroit un cheval que tenoit un
homme. Sa pourfuite me devint
jeune
fufpeéte, je le
pris pour un voleur, ou tout au moins pour un
efpion, & je le traitai de fi bonne
la fin il m'abandonna. J'ai fir
manière, qu'à
foupçonné bien
depuis que je l'avois
autre chofe
gratuitement, & que ce n'étoit
métier eft de qu'un topith, efpèce de gens dont le
chercher des chevaux pour les
geurs, & de leur fervir de guide. Au
voyafus pas fâché de m'en être
refte, je ne
fans doute conduit à cheval débarraffé, il m'auroit
en plein midi à Theguacan 2 & il y avoit de quoi me faire mourir
mille fois de frayeur.
Quand j'eus quitté le Pueblo, je vis
de jolis lapins fort peu
des beaucoup
couleurs
fanvages, 2
oifeaux de
charmantes, & l'arbre du Pérou
donne une forte de poivre.
qui
Après avoir fait trois lieues dans de belles valiies, où l'on avoit fait la moiffon quelques
auparavant, & où l'on
jours
découvris d'une hauteur recommençoit la
a fener, ,je
plaine de Theguacan,
Jufques-là
Pueblo, je vis
de jolis lapins fort peu
des beaucoup
couleurs
fanvages, 2
oifeaux de
charmantes, & l'arbre du Pérou
donne une forte de poivre.
qui
Après avoir fait trois lieues dans de belles valiies, où l'on avoit fait la moiffon quelques
auparavant, & où l'on
jours
découvris d'une hauteur recommençoit la
a fener, ,je
plaine de Theguacan,
Jufques-là --- Page 229 ---
A Gu A X A C A.
8r
Jufques-1à je n'avois marché que dans la gorge
conduit : le fpectacle que j'eus enfuite me
qui y
fa beauté, mais ce plaifrappa fingulièrement par la renaiffance de mes
fir fut un peu diminué par
fi habité,
maudites frayeurs, à la vue d'un pays
&
la nécellité de traverfer une auffi grande
ville par Theguacan, que je me figurois remplie
que
d'alcaldes, d'alguafils de toutes
de corps-de-garde,d
les couleurs.
bonne heure
attenComme il étoit de trop
pour
de contourner la ville fans
dre la nuit, jimaginai
chey entrer. En conféquence, je continuai mon
min rapidement, mais ce ne fut pas fans admirer
la belle fcène que j'avois devant les yeux.
De l'extrémité de la gorge que je venois de tion Deferip- de la
traverfer, & en arrivant fur le penchant de la Retudr de
on découvre la vafte 8 fuperbe plaine de can.
côte,
Sa largeur eft de fix lieues, & elle
Theguacan.
s'étend fud-eft & nord- oueft, à quelques vingt
lieues par de-là Xalappa, entre deux chaînes de
montagnes eft & oueft, qui féparent le Theguadit. La rivière de
can du Mexique proprement
Theguacan, & généralement toutes les eaux cou*
lent dans la même direétion jufqu'à quinze licues
au fud. L'ceil apperçoit avec raviffement, dans
un pays couvert d'une verdure éternelle 2 7 coupé
de rivières fans nombre, cinq ou fix villes, des
villages, des peuplades & des habitations à l'infini.
Cebeauy psys,cependat.f onl'examine d'après
fa nature, ne paroit pas auffi bon qu'au premier
F
cou*
lent dans la même direétion jufqu'à quinze licues
au fud. L'ceil apperçoit avec raviffement, dans
un pays couvert d'une verdure éternelle 2 7 coupé
de rivières fans nombre, cinq ou fix villes, des
villages, des peuplades & des habitations à l'infini.
Cebeauy psys,cependat.f onl'examine d'après
fa nature, ne paroit pas auffi bon qu'au premier
F --- Page 230 ---
Vo Y A G E
coup-d'eil. La plaine proprement dite eft très-"
fertile à la vérité, cn y fait venir toutes fortes
de grains d'Europe - 5 mais c'cft une terre grife, 2
affez argilleufe, qui a befoin d'être préparée aux
femailles par dc longues inondations; & quand
les bleds élevés paroiffent fouffrir dela féchercife,
O1l y remet encore l'eau que l'on prend dans la
rivière de Theguacan, dont on a fa ménager les
pentes avec beaucqup d'adreffe; c'eft ce que j'ai
vu de mieux ordonné dans ce pays, & fans doute
la nécefité a infruit à cet égard lles habitans, car
le feul engrais propre à ce fol c'cft l'eau 5 elle y
eft difribuée aux différentes métairies, comme
aux fucreries à Saint-Domingue. Les terres font
labourées à la charrue, & ils'y fait dcux récoltes, l'une en.Mai, & l'autre en Septembre. Les
bleds ne font pas fi élevés que dans la Beauce 2
mais ils font paffablement fourrés, & l'épi eft
bien grainé. On les fait fouler aux pieds de dix
ou vingt chevaux fur une aire devant les granges, & Oil vend la paille tresxprécicufement. Il
m'a paru qu'il n'y avoit que de grands terriens
par lcs atteliers que j'ai vas $ mais comme il n'y
a point d'efclaves dans le pays, & que le petit
nombre de nègres qu'on y trouve eft libre, & fe
loue ordinaircment à quatre piaftres par mois 2
chaque opération de culture caufe au propriétaire
des foins étranges : il faut qu'il préfente requête
à l'alcakle major pour obtenir des bras, & O11
lui adjuge tant d'Indiens falariables à deux réales
atteliers que j'ai vas $ mais comme il n'y
a point d'efclaves dans le pays, & que le petit
nombre de nègres qu'on y trouve eft libre, & fe
loue ordinaircment à quatre piaftres par mois 2
chaque opération de culture caufe au propriétaire
des foins étranges : il faut qu'il préfente requête
à l'alcakle major pour obtenir des bras, & O11
lui adjuge tant d'Indiens falariables à deux réales --- Page 231 ---
A GU A X A O A:
par tête 8 par jour. L'alcalde des peuplades les
conduit tous les jours à huit heures du matin au
rendez-vous, qui eft toujours à cent toifes du village. Là, les majordomes des métairies les reçoivent, & les conduifent aux travaux qui durent
jufqu'au coucher du foleil. Ces majordomes ou
économes font à cheval toute la journée, le dos
au foleil, & les yeux far les Indiens.
Lap partie fupérieure de la plaine, qui comprend
les mi-côtes jufqu'aux montagnes * n'eft fiufceptible d'aucune culture par l'impofibilité d'y conduire de l'eau, & par la nature même du fol
qui, far un fond de talc, a tout au plus un pouce
de terre végétale : il n'y crott abfolument que des
mimefa, des cadtes de toutes efpèces & quelques
feroient croire de loin par leur
arbuftes 2 qui
yerdure que ce terrain eft fertile.
La cime des montagnes eft couverte de plufieurs fortes d'arbres, comme chênes > pins, &c.
Mais quelque-p part qu'on jette les yeux, on y voit
des affalages, des érofions 2 des féparations de
vifiblement formées par de grandes
montagnes 7 & la terre y paroit non pas formée
éruptions 2
mais au contraire délivrée de leurs
par les eaux,
efpèces sde cactes
ravages. Entre les innombrables
le
que je voyois, je diftinguai particulièrement
cadus nobilis icofanderie monogynie. Linn. mantiffa ;
il ne s'élève pas à plus d'un pied de hauteur 7 &
avoir dix pouces de diamètre : j'en remarpeut
dont n'ai trouvé la
quai vingt autres efpèces
je
F ij
mais au contraire délivrée de leurs
par les eaux,
efpèces sde cactes
ravages. Entre les innombrables
le
que je voyois, je diftinguai particulièrement
cadus nobilis icofanderie monogynie. Linn. mantiffa ;
il ne s'élève pas à plus d'un pied de hauteur 7 &
avoir dix pouces de diamètre : j'en remarpeut
dont n'ai trouvé la
quai vingt autres efpèces
je
F ij --- Page 232 ---
Vor A G E
defcription nulle part, & que malheureufement
je n'avois pas le temps de faire. Pour
tout ce que je rencontrois de digne d'une emporter école
botanique 2 il m'auroit fallu un fourgon, & de
vingt lieues en vingt lieues j'aurois été
d'en changer. Je continuai donc mon
obligé
foupirant de laiffer derrière moi
chemin en
J'arrivai
tant de tréfors.
après avoir traverfé une diftribution
de la rivière jufqu'aux premières maifons des fauxbourgs de la ville de Theguacan. Je vis
treille garnie du plus beau raifin encore verd une
combien n'aurois-je pas donné
:
de mûr !
pour en trouver
Là,j je quittai le grand chemin 8x gagnai la
plaine, On venoit d'y couper des bieds, & je
remarquai qu'on en avoit laiflé une grande
tité fiur pied qui étoient encore
quanprouva qu'il ne murit
verds, ce qui me
pas tout à la fois, obfervation que j'ai faite partout fur ma route.
Je tournai ainfi la ville jufqu'au vrai lit de la
rivière qui la traverfe. Elle a en cet
trois toifes de large, & trois
endroit
de profondeur : je fus obligé de pieds ou environ
pour la paffer, mais au moment où me déshabiller
dois, ily tomba avec tant de
jy defcen-.
fi grande quantité de tortues précipitation une
que je ne voyois
pas, que j'en eus une frayeur
raffurai quand je les
lingulière; je me
font
apperçus : ces tortues ne
pas plus grandes que la paume de la
d'une figure ceuvée, d'une couleur de bouc main,
fale,
profondeur : je fus obligé de pieds ou environ
pour la paffer, mais au moment où me déshabiller
dois, ily tomba avec tant de
jy defcen-.
fi grande quantité de tortues précipitation une
que je ne voyois
pas, que j'en eus une frayeur
raffurai quand je les
lingulière; je me
font
apperçus : ces tortues ne
pas plus grandes que la paume de la
d'une figure ceuvée, d'une couleur de bouc main,
fale, --- Page 233 ---
A G U A X A C A.
8;
ni ftriées, ni crénelées, ni canelles ne font
comme les autres, mais
nelées 2 ni deffinées les tortues de terre. Le
toutes unies & comme feule
eft uni par une
Bernum qui eft d'une
pièce
les
oflification continue avec le dos, excepté
les pattes, la tête, & la queue
ouvertures pour
paroit déterminée
de Tanimal; leur grandeur
vu un
comme je l'ai fixée, car quoique j'en aye
grand nombre, je n'en ai pas remarqué de plus
grandes.
de l'eau de cette
Jc bus malheureufement le
fuivant mes
rivière, car toute la nuit & jour
incomalors cettei
lèvres Aulcenrentsjgaommibat
modité qu'à l'exceflive fatigue de cette journée,
le même accident m'étant arrivé,
mais au retour,
perfonnes, j'ap-
& l'ayant communiqué àplufieurs
font fautel eft l'effet de ces eaux qui
pris que
m'étois
à
mâtres, ce dont je ne
pas apperçu,
caufe de l'excès de ma foif.
Je rentrai dans l'extrémité d'un faux-bourg,
achetai un pain, & bus un verre de vin,
Ty
beaucoup, & j'en avois befoin.
cela me raffraichit
Il étoit trois heures après midi & j'avois déjà
fait douze lieues; mais ne voulant pas entrer
dans la ville, je réfolus de pouffer ma courfe juf
San Francifto, à cinq lieues encore plus
qu'à
loin.
& le foleit
Je courois alors à Tep-fud-ep,
éclairant par derrière moi la belle plaine que
F iij
de vin,
Ty
beaucoup, & j'en avois befoin.
cela me raffraichit
Il étoit trois heures après midi & j'avois déjà
fait douze lieues; mais ne voulant pas entrer
dans la ville, je réfolus de pouffer ma courfe juf
San Francifto, à cinq lieues encore plus
qu'à
loin.
& le foleit
Je courois alors à Tep-fud-ep,
éclairant par derrière moi la belle plaine que
F iij --- Page 234 ---
Vo 2e Y A G E
j'avois devant les yeux, ma vue étoit extréme
ment variée & réjouie.
Le grand chemin où je marchois a dix toifes
de large, & eft bordé de haies de cefalpine &
de mimofa : de tous cotés je ne voyois que de
grandes habitations 2 des terres bien labourées
ou chargées de moiffons que l'on récolroit; cette
après-midi eut été délicieufe pour moi 2 fi je
n'euffe pas été exceflivement fatigué.
Après trois lieues de marche je voulus me
repofer, mais à peine me fus-je étendu fur le
gazon que je fentis mes tendons fe durcir &
mes mufcles fe gonfler, je me levai précipitamment pour ne pas me laiffer engourdir par la
fraicheur; le foleil alloit fe coucher; la cime
des montagnes à ma gauche fe couvroit de nuages, d'ou partoient des éclairs & du tonnerre 2
je craignis d'être furpris par la pluic, & réfolus
de coucher dans la première auberge: je demandai à un nègre qui labouroit où j'en trouverois
une, il me répondit qu'il n'y en avoit qu'à deux
lieues de-là, à San Francifco, mais que je trouverois le couvert à Ia fermc (la Haiende) de D.
Jocchim, l'armoral de Cafille, qu'il me montraà
un çuart de lieue d'oà nous étions: je m'étois
déjà détourné du grand chemin; je craignois de
m'égarer encore plus durant la nuit, & fiurtout
j'appréhendois la pluie 2 ces confidérations me
décidèrent à fiivre l'avis du nègre. Je me rendis
à la ferme, qui étoit bien batie;jy trouvai un
im, l'armoral de Cafille, qu'il me montraà
un çuart de lieue d'oà nous étions: je m'étois
déjà détourné du grand chemin; je craignois de
m'égarer encore plus durant la nuit, & fiurtout
j'appréhendois la pluie 2 ces confidérations me
décidèrent à fiivre l'avis du nègre. Je me rendis
à la ferme, qui étoit bien batie;jy trouvai un --- Page 235 ---
A Gu A X A C A,
faifoit ramaffer le bled qui venoit
économe qui vané devant la grange; T'ayant
d'être foulé &
lui expofai mon
pris pour le propriétaire Thofpitalité, 2 je
en offrant
embarras & lui demandai
néanmoins de payer la dépenfe que joccafion- dit
& me
qu'il
nerois; il me reçut poliment, alloit me prén'étoit pas le maitre, mais qu'il auflitht que fes
fenter chez celui qui Tétoit, confentisà Tarten-.
occupations feroient finies; je où je m'étendis
dre, & j'entrai dans la grange me livrai aux
fur des javelles de paille; là, je
les circonftances mne fuggeroient:
réflexions que
du bled, des javelles, une
voici, me difois-je mêmes cultures, les mêmes
grange; ce font les
mais que la diférence
productions qu'en France, les fentimens! Là, avec
des lieux en met dans
toujours mélés
quel plaifir je voyois ces travaux, livrois avec fécude jeux innocens! Là, de je me la nature: fi je chanrité à la contemplation avec la même liberté &
geois de lieu, c'étoit
à peu de fraix me
avec la certitude de pouvoir ici, femblable à un
procurer tous mes befoins 5
il faut que je
malfaiteur, à un contrebandior,
procurer à
que je difimule, pour
la
me déguife,
d'un bien que
la jouiffance
mes concitoyens
moins deftiné qu'à ce peunature ne leur a pas dois la dérober; il faut enfin
ple jaloux à qui je
le couvert & la
que je me voie réduit à mandier à des hommes
vie, à devoir de la reconnoillunce fans me connoitre !
qui peut-être me mépriferont
F iv
malfaiteur, à un contrebandior,
procurer à
que je difimule, pour
la
me déguife,
d'un bien que
la jouiffance
mes concitoyens
moins deftiné qu'à ce peunature ne leur a pas dois la dérober; il faut enfin
ple jaloux à qui je
le couvert & la
que je me voie réduit à mandier à des hommes
vie, à devoir de la reconnoillunce fans me connoitre !
qui peut-être me mépriferont
F iv --- Page 236 ---
VOYAG E
Ces idées qui fans doute étoient un preffentiment de ce qui alloit m'arriver, furent détournées par l'arrivée du majordome; il me conduifit auflitôt au corps de logis dans une falle
d'entrée, qui n'étoit à proprement parler qu'une
forte de hangard, où il me laiffa pendant qu'il
alloit m'annoncer au maître.
Je me vis - à l'inftant enveloppé par une foule
de nègres & d'Indiens domeftiques; les uns en
livrée, les autres en manteau ; le froid me gagnoit,
je m'approchai d'un brafier où l'on faifoit du
chocolat, & m'affis par terre, le dos tourné au
feu, fans daigner faire attention à l'admiration
platte, & aux ris bétes de toute cette canaille.
Enfin, au bout d'une demi-h heure arrive le
majordome ; il me rend la réponfe de fon maitre, qui vouloit bien m'accorder le couvert, mais
s'excufoit de me voir : indigné de ce procédé
je prends mon parti fur le champ; je réponds à
l'économe que je remerciois fon maitre, mais
que n'étant pas fait pour étre traité fi indécemment & n'y étant nullement accoutumé, je ne
voulois pas coucher chez lui, ni avoir la moindre obligation à un homme dont la vanité fe
croiroit bleffée s'il me recevoit en perfonne; &
à l'inftant même élevant la voix & tirant avec
oftentation une bourfe remplie d'or, je prends
une piaftre 7 & la montrant aux valets 2 je
demande qui veut gagner cette pièce, en me
conduifant à San Francifco? Vingt voix fe firent
, je ne
voulois pas coucher chez lui, ni avoir la moindre obligation à un homme dont la vanité fe
croiroit bleffée s'il me recevoit en perfonne; &
à l'inftant même élevant la voix & tirant avec
oftentation une bourfe remplie d'or, je prends
une piaftre 7 & la montrant aux valets 2 je
demande qui veut gagner cette pièce, en me
conduifant à San Francifco? Vingt voix fe firent --- Page 237 ---
A GU A X A C A.
& je ne fus embarrafié que du choix:
entendre, à celui d'un grand nègre fort, dont
je m'arrêtai
& je pris congé de
la phyfionomie me laiffai plut, confus de l'infulte qui
l'économe, que je
auffi que cette imim'avoit été faite; il me parut
fait quelque
ration de la ferté efpagnole avoit
& qu'il
impreffion fur la troupe des domeftiques, maitre.
n'y en avoit pas un qui ne blâmât fon offenfé me
On pourra croire que mon orgueil
&
fit prendre mon parti auffi brufquement confidéra- 2
javoucrai que cela y fut de quelque
tion mais il me vint de plus dans Ia penféc,
5 homme capable d'une grofliéreté auffi
qu'un
le devenir d'une lâcheté & d'une
injufte, pouvoit ainfi il eut encore dans ma déterperfidie;
y
mination quelques motifs de prévoyance.
Sorti de cette vilaine demeure, je refpirois
de facilité, comme fi je venois d'échapavec plus
& foit par l'effet de
per à un grand danger,
j'avois pris,
foit le repos que
mon indignation, d'une nouvelle vigueur &
je me fentis animé de temps à San Francifco, San Fran:
je me rendis en peu
de pluie.
cifco.
non fans quelques menaces
auffi nonchaLà, j'entrai chez un marchand
tous ceux de fa nation dans ce pays;
lant que
des pois & des ceufs, il
je n'y trouvai que
d'affez bon vin, & firavoit cependant encore
d'autout deux matelats, dont je m'accommodai
c'étoit la première fois depuis
tant mieux, que
trouvois à cet égard un fi
mon départ, que je
is en peu
de pluie.
cifco.
non fans quelques menaces
auffi nonchaLà, j'entrai chez un marchand
tous ceux de fa nation dans ce pays;
lant que
des pois & des ceufs, il
je n'y trouvai que
d'affez bon vin, & firavoit cependant encore
d'autout deux matelats, dont je m'accommodai
c'étoit la première fois depuis
tant mieux, que
trouvois à cet égard un fi
mon départ, que je --- Page 238 ---
Vo Y A G E
bon gite : je me déshabillai auffi pour la pre:
mière fois, & après avoir bien barricadé les
portes de ma chambre, je m'endormis paifiblement. 1
Lc lendemain je quittai mon hôte à quatre
heures du matin, je lui donnai fix réales dont il
fut content; il me dit qu'à deux lieues de-là,
à Santo Antonio je trouverois des chevaux, 8c
m'enfeigna la manière dc m'en procurer.
Jc marchai le plus gaiement du monde par
une matinéc fraiche & délicicufe, & dans ull
chemin auffi beau quc la veille; avant d'arriver
j'eus à traverfer le lit de la rivière de Theguacan, qui en cet endroit a fix toifes de profondeur & trente de largeur, mais qui étoit
prefqu'à fec à caufe de la diftribution de fes
eaux 3 je jugeai par l'énorme profondeur du lit de
cette rivière 2 que fes crues devoient êtrc épouvantables 2 en cinq lienes d'efpacc, depuis Theguacan, CC que j'attribuai aux torrens des montagnes du nord-ef, où l'on voit conftamment
des afcalages, tandis quc l'on n'en voit point à
celles du nord-eft, preuve que les plus grandes
pluies dans toute cette gorge font amenées par
les vents d'oueft.
Il étoit fix heures du matin quand j'arrivai à
Santo An- Santo Antonio : c'eft une vafte peuplade d'Intonio. diens, qui s'étend d'un bord de la rivière à une
licue delà jufqu'aux premiers côreaux des montagues 5 il y a peu de cultures, 2 des piments,
voit point à
celles du nord-eft, preuve que les plus grandes
pluies dans toute cette gorge font amenées par
les vents d'oueft.
Il étoit fix heures du matin quand j'arrivai à
Santo An- Santo Antonio : c'eft une vafte peuplade d'Intonio. diens, qui s'étend d'un bord de la rivière à une
licue delà jufqu'aux premiers côreaux des montagues 5 il y a peu de cultures, 2 des piments, --- Page 239 ---
A GUA X AC A.
8cc. Les rues font très-larges 8
des haricots,
fort gommeux, & dont
remplies d'un mimofa
l'écorce eft d'un verd clair, quelque gros que
ai envoyé des femences au
foit l'arbre; j'en
jardin du roi : je déjeunai chez T'Efpagnol bon qui
tenoit la boutique (ou auberge); il parut
homme; il fit venir des topiths, & leur demanda
des chevaux pour moi; il n'y avoit qu'une mule,
je vis l'églife qui
& tandis qu'on l'apprétoit
étoit près de-là; On l'avoit ornée à l'efpagnole
avoit pu; je remarquai devant tous
autant qu'on
faits d'un liliacée à
les faints des bouquets
d'une hampe mulfleurs blanches & incarnates, demandai en vain au
tiflore fort agréable 5 je
il ne
facriftain de m'en procurer des oignons 5
n'eus
le temps de
put me comprendre, 2 je
la pas racine de ces
pouffer mes recherches jufqu'à
fleurs; mais ce qui me fit un vrai plaifir, parce
la
des habitans,
que cela me peignit fimplicité
furent deux candélabres d'un goût fingulier,
ce
à chaque côté du maître-autel; c'étoient
placés bananiers, qui à la faveur de l'ombre de
deux
s'étoient élevés à plus de trente
cette églife, touchoient prefque à la voûte : eh !
pieds., &
dons
& naturels
C:oira-t-on que ces
fimples
les
foient une parure moins convenable pour d'or &
temples de l'Eternel, 7 que ces vafes
fur
d'argent qu'on étale avec tant d'oftentation
fes autels ? croira-t-on que le bananier, dont la
plaute eft fi précieuft, ne rappelle pas mieux
plus de trente
cette églife, touchoient prefque à la voûte : eh !
pieds., &
dons
& naturels
C:oira-t-on que ces
fimples
les
foient une parure moins convenable pour d'or &
temples de l'Eternel, 7 que ces vafes
fur
d'argent qu'on étale avec tant d'oftentation
fes autels ? croira-t-on que le bananier, dont la
plaute eft fi précieuft, ne rappelle pas mieux --- Page 240 ---
Vo Y A G E
encore que ces riches métaux les bontés & Ia
puiffance du fouverain Créateur de toutes choies?
Sebaftiano. Santo
A mon retour je montai fur ma mule, qui
étoit fort bonne 2 & qui me rendit en cin
heures à Santo Sebafiano, diftante de fept lieues
de Santo Antonio ; il m'en coûta fept réales
pour le maître, & deux pour le topith ou conduéteur qui couroit devant moi.
Quelque chaleur qu'il fit,je ne pus m'empêcher de defcendre trois ou quatre fois pour
ramaffer des pierres d'un talc fi beau & fi brillant, que l'on croiroit au premier coup-d'ceil
que c'eft de l'argent natif, ou tout au moins la
plus belle nacre de perle.
Tout le pays paroît d'une riche culture en
bleds; les plantes 2 comme dans toute cette
plaine 2 y font variées ; les bords de la rivière
ont une efpèce de Bignonia (I) à fleurs jaunes,
à feuilles de frène, femblable au Bignonia Aans,
fi ce n'eft que celui-ci n'eft qu'un arbufte, tandis
que l'autre eft un arbre de foixante ou cent
pieds de haut : les haies font couvertes de
palfi flora fictida (2), dont les pommes aufli
petites que les cerifes, ont auffi leur couleur :
enfin des brignoliers, qui font des efpèces de
prunes jauncs d'un goût aflez agréable, y jouent
fi.bien le poirier qu'on s'y méprendroit ; mais
(t) Didyamia augiofpermia.
(2) Gynaudria pentandria.
de foixante ou cent
pieds de haut : les haies font couvertes de
palfi flora fictida (2), dont les pommes aufli
petites que les cerifes, ont auffi leur couleur :
enfin des brignoliers, qui font des efpèces de
prunes jauncs d'un goût aflez agréable, y jouent
fi.bien le poirier qu'on s'y méprendroit ; mais
(t) Didyamia augiofpermia.
(2) Gynaudria pentandria. --- Page 241 ---
A G U A X A C A:
ce font les
ce qui eft furtout remarquable, à mi-côte,
caétes droits qui fe trouvent partout
ils font monftrueux & décorent le payfage
merveilleufe; ce font des cierges (1)
d'une façon
leur hauteur commune eft
de huit à dix efpèces;
tronc ou flèche
de trente à quarante pieds fur un
ou fix
de quinze à feize de haut, & de cinq brande circonférence. De ce tronc partent des
chargées d'autres branches perpendiculaires. 2
les unes fur
ches femblables s'élevant toujours de branches
les autres, & s'écartant en forme
de chandelier, de manière que la tige occupe
quarante à cinquante pieds de diaquelquefois
de l'air, & préfente une
mètre dans chandelier l'efpace d'un verd de mer 2 d'une
efpèce de
toutes les branches, ainfi que
beauté fingulière :
garnis
le tronc, en font à dix ou quinze ongles,
des faifceaux 2 de huit à dix épines
à un pouce
que les plus grofles
plus fortes & plus grandes femblable à la pomme de
aiguilles, le fruit
eft parcillement épineux à l'extérieur 5
raquette faut attendre pour' le manger (car il eft agréail
s'ouvre & que la pulpe de couleur
ble) qu'il
alors les Indiens la puifent
cramoifie en tombe;
emmanchée d'une gaule 2
avec une cuillère 7
les oifeaux 5
lorfqu'ils ne font pas prévenus par font leurs
il y en a une grande quantité qui comme nos
nids dans les troncs de ces arbres,
() Icofandria monogynia.
quette faut attendre pour' le manger (car il eft agréail
s'ouvre & que la pulpe de couleur
ble) qu'il
alors les Indiens la puifent
cramoifie en tombe;
emmanchée d'une gaule 2
avec une cuillère 7
les oifeaux 5
lorfqu'ils ne font pas prévenus par font leurs
il y en a une grande quantité qui comme nos
nids dans les troncs de ces arbres,
() Icofandria monogynia. --- Page 242 ---
Vo Y A G E
pies dans ceux de l'Europe : rien de plus daugereux que la chûte des feuilles de ces arbres,
ce font des foliveaux de vingt pieds de long
fur un de large, armés d'épines, qui tueroient
infailliblement l'infortuné voyageur qui fe trouveroit deffous 5 mais comme elles ne tombent
que dans de violents ouragans, ou lorfqu'elles
font pourries, il eft aifé de prévoir leur chite
& de s'en garantir; c'eft la plante dominante
de toute cette gorge à trente lieues de profondeur.
Le pithahiahas, l'une de ces efpèces de cierges,
eft moins gros ordinairement ; fon fruit n'eft
point épineux, mais couvert d'écailles, qui ne
font que les feuilles du calice; il eft véritablement délicieux à manger, & On en trouve de
tous les goits; il a un acide parfumé comme
les framboifes, qui le relève infiniment au-deffus
des autres, qui font trop fades; il eft pourpré
en dedans, brun en dehors, & gros comme un
petit ceuf de poule. Pour le cueillir les Indiens
ont une perche au haut de laquelle eft adapté
un panier de branches de forme ovale, 9 dont
le fond feul cft garni, & le deffus ceintré de
quatre anfes; ils élèvent la perche & engagent
le fruit dans les anfes, alors le moindre mouvement le détache de l'arbre, il tombe dans le
fond du panier, & on le vuide dans un autre;
c'eft le feul moyen de fe le procurer, car il n'y
Indiens
ont une perche au haut de laquelle eft adapté
un panier de branches de forme ovale, 9 dont
le fond feul cft garni, & le deffus ceintré de
quatre anfes; ils élèvent la perche & engagent
le fruit dans les anfes, alors le moindre mouvement le détache de l'arbre, il tombe dans le
fond du panier, & on le vuide dans un autre;
c'eft le feul moyen de fe le procurer, car il n'y --- Page 243 ---
'A G A 8 A C A:
ni reptile qui puiffe grimper
a ni quadrupède,
fur P'arbre.
PIndien vit du fruit de
Dans tout le pays,
branches qui n'ont
ces arbres; même lcs jeunes
les
demi pied de long 2 & dont
épines
qu'un
iolles, il les met au pot; il fait
font encore
des
avant
dcs ragoits des bourgeons,
fleurs, font
foient éclofes ; & les graines, qui
qu'elles
il les fait fécher, les connoires & cruftacées,
ferve & les broye pour en faire da pain : j'ai
vendre à Guaxaca des feuilles d'une forte
vu
étroites, minces & cuites
de raquettes, 2 longues,
les
à l'eau pour être mangées comme
afperges,
avec une fauce au beure, 2 à Thuile, ou au
fain-doux : c'eft ainli que le fage & frugal
cédant fans peine &
habitant de CCS lieux,
fait tirer
fans murmure aux loix de la nature,
des productions locales pour fubvenir à
fes parti befoins, tandis que l'avide Européen, non
des riches produétions & des mets
content qu'il a fu naturalifer dans les mêmes
agréables
encore fe procurer à grands fraix
climats, 9 veut les viandes
lui refufent, pour
les fruits &
qu'ils
aflouvir fon infatiable gloutonnerie.
La peuplade San Sebafiano eft dans une poftion agréable; elle eft furtout plantée de beau.
& au milieu il y a une place
coup d'arbres fur laquelle 7
eft la cafa réale : pour la
publique
à defcendre dans
première fois je me hafardai
ce redoutable hôtel, qu'on m'avoit repréfenté
ufent, pour
les fruits &
qu'ils
aflouvir fon infatiable gloutonnerie.
La peuplade San Sebafiano eft dans une poftion agréable; elle eft furtout plantée de beau.
& au milieu il y a une place
coup d'arbres fur laquelle 7
eft la cafa réale : pour la
publique
à defcendre dans
première fois je me hafardai
ce redoutable hôtel, qu'on m'avoit repréfenté --- Page 244 ---
Vo Y A G E
fous de fi laides couleurs; je demandai tout de
fuite des chevaux; l'alcalde qui étoit un Indien
fc trouva ivre; le cafero plus fenfé me montra
une pencarte dans la cafa réale, fur laquelle le
prix des chevaux de toutes les routes eft indiqué & fixé par le roi; il eft ordinairement
d'un efcalin par lieue pour chaque bête de
fomme ; on donne au topith un ou deux &
même trois efcalins : ces routes font très-bien
faites, & correfpondent aux villes & peuplades
voifines.
Je ne trouvai là ni vin, ni pain ; heureufement j'avois apporté de Santo Antonio du pain
que je mangeai avec quelques cufs, & je fus
obligé de boire de l'eau; je n'eus pas le même
embarras pour les chevaux, on fe battoit
m'en fournir.
pour
Je partis donc monté fir un fort bon cheval.
En fortant de ce lieu, la belle vallée de Theguacan, dans laquelle On eft
mence à fe retrécir
toujours 2 combeaucoup, & n'a plus guères
qu'une lieue de largeur; la culture eft auffi moins
riche, le terrain fertile étant moins étendu
ce ne font plus que de petits côteaux
lcs uns à côté des autres, qui embarraffent talqueux
gorge, où coule toujours la rivière de
cette
qui en reçoit une autre à quelques lieues Theguacan, de-là;
fes bords font pour l'ordinaire femés en bleds
ou en mais jufqu'à Los Cues, oùr enfin elle n'a
plus que des cfcarpemens ftériles; cependant,
avant
he, le terrain fertile étant moins étendu
ce ne font plus que de petits côteaux
lcs uns à côté des autres, qui embarraffent talqueux
gorge, où coule toujours la rivière de
cette
qui en reçoit une autre à quelques lieues Theguacan, de-là;
fes bords font pour l'ordinaire femés en bleds
ou en mais jufqu'à Los Cues, oùr enfin elle n'a
plus que des cfcarpemens ftériles; cependant,
avant --- Page 245 ---
à Gu A X A C A.
avant que d'arriver à ce village, je trouvai une
ficrerie, la feconde que j'aie vu dans toute
ma route.
monftrueufes en hauteur 8
J'y vis des cannes
en groffeur, un moulin d'une chétive conftruction,
des formes d'un pied de haut, & des pains de
fucre brut fortis de ces formes; 5 enfin quelques
nègres qui paroiffoient travailler fort à leur aife.
Les fucreries font néceffairement fort difpendieules travaux
fes dans ce pays 7 parce que pour
difficiles & continus qu'elles exigent, il faut avoir
abfolument des nègres , & que les nègres rendus
à cet établiffement, reviennent à cing ou fix cent
piaftres fortes. Les Indiens 2 que l'on n'obtient
que pour un mois ou quarante jours 2 ce qui peut
fuffire aux autres cultures 2 ne conviendroient
point à celle du ficre, parce que fe relevant fans
ceffe, ils n'auroient pas le temps de s'inftruire
de leur métier 7 & que d'ailleurs on ne pourroit
fouvent pas les avoir dans les momens où la
fucrerie auroit le befoin le plus urgent de travailleurs.
J'arrivai à Los-Cues à près de fept heures du Los-Cues
foir : des chemins raboteux, la néceffité de monter & de defcendre continuellement de ces nombreux côteaux dont j'ai parlé 7 m'avoient rendu
cette route pénible : je fus charmé de pouvoir
me repofer.
Le village de Los-Cues, placé fous un rocher
efcarpé, couvert d'une butte que l'on m'a dis
G
befoin le plus urgent de travailleurs.
J'arrivai à Los-Cues à près de fept heures du Los-Cues
foir : des chemins raboteux, la néceffité de monter & de defcendre continuellement de ces nombreux côteaux dont j'ai parlé 7 m'avoient rendu
cette route pénible : je fus charmé de pouvoir
me repofer.
Le village de Los-Cues, placé fous un rocher
efcarpé, couvert d'une butte que l'on m'a dis
G --- Page 246 ---
Vo Y A G E
avoir été autrefois une fortereffe des Indiens, me
parut un paffage aifé à défendre. Il ne s'agiroit
que de placer une redoute fiur la butte pourbattre
le cours de la rivière & le chemin 3 je montai
fir cette butte pour voir fi iy découvrirois quelques veftiges de mur, 2 mais je n'y trouvai que les
débris d'une ancienne cafe d'Indiens.
Er defcendant à la Cafe-1 Réale je trouvai un
Efpagnol d'affez bonne mine, qui alloit en partie
avec deux chevaux. Après les complimens ordinaires, il m'offrit des pithahiahas que je mangeai
avec un plaifir infini : nous causâmes quelque
temps 7 il m'avertit qu'ily y avoit des voleurs vers
Atelta où j'allois 2 & qu'on y en avoit arrêté 5
il m'apprit que les topiths étoient les alguafils nés
de chaque village, & avoient droit d'arrêter les
voleurs; cC dont ils s'acquittoient rarement, étant
fort poltrons 2 à moins qu'ils ne fuffent foutenus
par des Caftillans.
Il fallut encore ici avoir recours à ma provifion de pain & boire de l'eau, il n'ya point d'auberge dans ce village, ou pour mieux dire il
a rien; on n'y trouve que lcs fruits de quelques n'y
arbres dont il eft ombragé, Cet
à la fraicheur des eaux d'une fontaine ombrage, joint
lui donne un air agréable qu'il n'auroit quiy coule,
cela.
pas fans
Il me fallut t-aufli paffer la nuit fin des bamboux, mais jy dormis très-bien.
A trois heures du matin je réveillai mon topith,
d'auberge dans ce village, ou pour mieux dire il
a rien; on n'y trouve que lcs fruits de quelques n'y
arbres dont il eft ombragé, Cet
à la fraicheur des eaux d'une fontaine ombrage, joint
lui donne un air agréable qu'il n'auroit quiy coule,
cela.
pas fans
Il me fallut t-aufli paffer la nuit fin des bamboux, mais jy dormis très-bien.
A trois heures du matin je réveillai mon topith, --- Page 247 ---
A GU A X A C As
Aguiotepeque,a après avoir fait man-
& partis pour
de
Cette préun fagot facates.
ger à ma monture fouvent néceffaire, foit contre
caution me parut
foit contre la friponnerie
l'avarice des maîtres 2
des valets. & fur la crête d'un côteau qui domiEn route
j'apperçus des hommes qui
noit notre chemin, cacher derrière des buiffons.
avoient lair de fe revint à la mémoire, & je
L'avis des voleurs me défendre avec mon coutcau,
me préparois à me fuffe muni; mais arrivés plus
la feulearme dont je
indien
nous vimes que c'étoient un pauvre
près 2
armés de gaules & de paniers 2
& fon garçon 7
cherchoient des pithahiabas,
qui
étions partis de bon matin,
Comme nous
vers dix heures.
nous arrivâmes à Aquiotepeque de Theguacan
Trois lieues en deçà, la gorge
cent toifes de large, au village
n'a plus que
de Rio-Grande, nom de
elle n'a que la largeur qui en a reçu une autre
la riviere de Theguacan endroit elle a un cours trèsdans fon lit; en cet monfrueux & arrondis,
rapide fur des cailloux
pour
qui en rendent le paffage très-dangereux le cheval ne
qu'il y ait d'eau, parce que
peu
affeoir fon pied folidement, court rifque
pouvant
le courant 5 nous eûmes de
d'être emporté par
mais nous arrivâmes
l'eau jufqu'aux fangles 7
fans accidens à l'autre bord.
de la mon-Aquiotepe:
Aquiotepeque, bâti fur le revers
confidé- que.
eft une peuplade aflez
tagne au nord-eft,
G ij
ux le cheval ne
qu'il y ait d'eau, parce que
peu
affeoir fon pied folidement, court rifque
pouvant
le courant 5 nous eûmes de
d'être emporté par
mais nous arrivâmes
l'eau jufqu'aux fangles 7
fans accidens à l'autre bord.
de la mon-Aquiotepe:
Aquiotepeque, bâti fur le revers
confidé- que.
eft une peuplade aflez
tagne au nord-eft,
G ij --- Page 248 ---
1Ob
Vo Y A G E
rable & plantée de beaucoup d'arbres cocotiers;
firouelliers, fapotes 2 &c. Une fontaine abondante en arrofe toutes les rues, & procure une
fraicheur délicieufe à ce peuple doux & tranquile,
comme tous les Indiens que j'ai vus dans mon
voyage.
Indiens. Ils font généralement grands & bien taillés,
les femmes font affez blanches & ont les traits
fort doux, on peut même dire qu'en général
elles font belles; je n'ai pas vu un feul Indien
contrefait ou marqué de la petite vérole: ils ne
paroiffent pas manquer d'induftrie, mais ils n'ont
ni la liberté, ni les facultés néceffaires
l'exercer; cependant la canaille efpagnole, pour (car
les honnêtes gens ne penfent pas comme cela)
conferve une intime perfinafion que ce peuple
eft riche, & qu'il cache fes tréfors, & c'eft
une des caufes des vexations continuelles qu'il
endure, malgré les loix pofitives que la cour a
rendues en fa faveur; mais que cet entêtement
eft dépourvu de raifon ! Eh quoi ! quand on a
de l'or, ne fe procure-t-on pas les befoins de
première néceflité ? Ne cherche-t-on pas à en
acquérir davantage, à multiplier fes
à pofféder quelques propriétés à jouiffances, les
tranfmettre à fà famille? Telle eft la marche du
coeur humain : il peut exciter un avare, qui préfère au plaifir de jouir & de faire des heureux,
le vil, le honteux avantage d'entaffer beaucoup
d'or : il peut aufli, avec beaucoup de foins,
befoins de
première néceflité ? Ne cherche-t-on pas à en
acquérir davantage, à multiplier fes
à pofféder quelques propriétés à jouiffances, les
tranfmettre à fà famille? Telle eft la marche du
coeur humain : il peut exciter un avare, qui préfère au plaifir de jouir & de faire des heureux,
le vil, le honteux avantage d'entaffer beaucoup
d'or : il peut aufli, avec beaucoup de foins, --- Page 249 ---
A G U A X A € A.
IOI
ce fecret à tous les yeux; 5
dérober quelquefois entière fe foit impofé les
mais qu'une nation
milieu des tréfors qui
plus cruelles privations au
donnent toutes les jouiffances, qu'elle en regorge la
la moindre trace qui
fans qu'il en paroiffe
intéreffés la furdécèle, fans que tant d'yeux lui fuppofe à
prennent, quelqu'intérêt qu'on c'eft ce qui ne
tromper fes cruels oppreffeurs,
pourra jamais fe concevoir. m'arriva à AquioOn va juger, par ce qui habitans de cette
tepeque, de la pauvreté des demandai des chepeuplade: en y arrivant je
mais lorfvaux, dn m'en amena fur le champ,
fut queftion de payer d'avance, comme
qu'il
ne me trouvai plus de monnoie;
c'eft l'ufage, je medio doro (1), mais ni le maître
je prefentai un
dans le village ne put
des chevaux, ni perfonne
cours chez l'alle changer. Fort embarraffé je
ceux
fort
comme tous
calde 2 Indien
honnête, fortes d'offices);
à qui les Efpagnols confient ces
monnoie, en
je le conjure de me donner de la
ma pièce d'or, mais il me jura
lui préfentant
& tous les faints qu'il
Dieu & la Vierge-Marie
même à mes
n'en avoit pas, il fe. profterna
fon étonpieds en me conjurant de le croire :
& celui de toute fa famille à la vue
nement
encore mieux.
de ce medio doro me perfuadèrent
Pour
diront-ils que c'étoit un jeu?
Les Efpagnols
(i) Pièces d'or, valant deux piaftres fortes.
G iij
lui préfentant
& tous les faints qu'il
Dieu & la Vierge-Marie
même à mes
n'en avoit pas, il fe. profterna
fon étonpieds en me conjurant de le croire :
& celui de toute fa famille à la vue
nement
encore mieux.
de ce medio doro me perfuadèrent
Pour
diront-ils que c'étoit un jeu?
Les Efpagnols
(i) Pièces d'or, valant deux piaftres fortes.
G iij --- Page 250 ---
toz
Vo T A C E
moi je ne pus le croire; je le
Indien en le
& je le témoignai au bon
poflibilité où relerant,
priai dans l'imde monnoie, j'étois de payer d'avance, 7 faute
duire à
d'ordonner au topith de me conQuicatlan, où je trouverois
ment de la monnoie, & où jc le indubitablefentit la jufteffe de ina demande, & payerois. Il
loix fondamentales du
comme les
preffément de donner pays lui enjoignent extoute aide &
aux voyageurs, il vint avec moi à la proteétion
& avec un ton de dignité,
Cafe-Réale,
dois pas à lui voir
que je ne m'attende
prendre, il ordonna au
me conduire à Quicatlan.
topith
Je partis donc à onze heures du matin,
avoir pris quelques rafraichiffemens : il fallutefca- après
lader Ia montagne, 2 au pied de laquelle eft
Aquiotepeque, par un fentier large de deux pieds
feulement, & taillé à pic dans le roc; qu'on fe
figure deux cent degrés de ce fatal efcalier, fous
chacun defquels paroiffoit ul précipice de tiois
cent toifes de profondeur, dans lequel couloit
avec un fracas horrible Rio-Grande, &
de la frayeur que je dis avoir; je qu'on juge
j'avois des vertiges, je fus obligé de mettre tremblois 7
à terre & de faire monter mon cheval derrière pied
moi, je le tenois par la bride, mais fans le
regarder, & tout prêt à le laiffer aller, s'il faifoit un faux pas, boire tout feul dans le
qui eut sûrement été pour lui le fleuve fleuve, Léthé,
Souvent à un paffage glifant, il n'y avoit qu'une
que je dis avoir; je qu'on juge
j'avois des vertiges, je fus obligé de mettre tremblois 7
à terre & de faire monter mon cheval derrière pied
moi, je le tenois par la bride, mais fans le
regarder, & tout prêt à le laiffer aller, s'il faifoit un faux pas, boire tout feul dans le
qui eut sûrement été pour lui le fleuve fleuve, Léthé,
Souvent à un paffage glifant, il n'y avoit qu'une --- Page 251 ---
A GU 2 A X A C A.
d'arbre pofée fur des pierres mal aflifes,
branche
de rouler dans cet effroyable
pour empêcher loin il falloit tourner dans un paffage
abyme;p plus
du cheval ne pouvoit paffer
étroit, où le corps
je ne fais comment
qu'une moitié après T'autre, s'en tirer, & il y a
le pauvre animal pouvoit fait cent fois le voyage.
à parier qu'il avoit
trouvai fur la crête de
A trois heures je me
elle ne paroif
malgré fa hauteur
cette montagne;
de celles que je voyois
foit qu'un côteau près
nous courîmes
à ma droite & à ma gauche; trois heures 3 jy
alors fur cette crête durant de caêtes à feuilles
trouvai de nouvelles efpèces
à feuilles
applaties & rampantes, & un agavé
crénelées & dentelées à épines.
voifines, toutes élevées qu'elles
Les montagnes offrirent l'afpect de différens villaétoient, nous
appelé San Juan Delrey,
ges, d'un entr'autres
cherchions.
qui n'étoit pas celui que fécurité nous de la plus belle
Alors je pus jouir avec
encore
vue du monde; derrière moi paroiffoient devant
diftinêtement les environs de Theguacan, à fix
les deux mamelons de la Corta, montagne
Rio-Grande couloit à ma
lieues de Guaxaca 5
affreux; enfin, à gaudroite dans des efcarpemens formé de côteaux & de gorges
che, un vafte pays
s'étendoit entre moi & les
zous couverts debois, étoit San Juan Delrey 5 & fe termontagnes où
infenfible vers Theguacan.
minoit en une pente
& ennuyé d'une
Je commençais à être fatigué
G iv
agne
Rio-Grande couloit à ma
lieues de Guaxaca 5
affreux; enfin, à gaudroite dans des efcarpemens formé de côteaux & de gorges
che, un vafte pays
s'étendoit entre moi & les
zous couverts debois, étoit San Juan Delrey 5 & fe termontagnes où
infenfible vers Theguacan.
minoit en une pente
& ennuyé d'une
Je commençais à être fatigué
G iv --- Page 252 ---
Voxa G E
fi longue route, lorfqu'une clairière
voir enfin le terme de mes
me laiffa
journée. C'étoit
peines pour cette
deux lieucs
Quicatlan, qui fe montroit à
environ, dans une affez belle
nous y defcendimes par un chemin
gorge; ;
rude que celui de la montée,
un peu moins
étoit pas moins
mais T'afpect n'en
à pic de plus de efiroyable; c'étoit un affalement
une largeur de douze quatre cent toifes de haut, fur
paroiffoit avoir été jadis cent, d'une montagne qui
& dont les
engloutic en cet endroit,
formé
fragmens & éboulemens divers avoient
différentes buttes autour de Quicatlan.
Quelque chofe d'agréable fe méloit
à cette fcène horrible; fur les
cependant
de la coupe
pierres faillantes
s'élevoient des perpendiculaire de cette montagne,
efpèce de décoration cierges péruviens qui formoient une
Mais
très-riante.
lan fut que ce plaifir, que celui de voir
troublé par l'afpect d'une
Quicatfembloit m'en défendre l'entrée!
guérite qui
fans être arrêté,
Comment paffer
heureux gardes! C'étoit interrogé, retardé par ces malfant de mes craintes toujours là le fujet renaiffaire le malade,
5 dormir fir mon cheval, >
j'avois
c'étoient des petites rufcs que
épuifées, & je ne me fentois
fition à les repéter;
nulle difpofondé fur le
je pris un parti plus fimple,
peu d'eftime que
ces fortes de gens, auffi
m'avoient infpiré
Arrivé près
méprifables là qu'ailleurs.
cheval d'une d'eux, je me jette à bas de mon
manière brufque &
délibérée, ma
, >
j'avois
c'étoient des petites rufcs que
épuifées, & je ne me fentois
fition à les repéter;
nulle difpofondé fur le
je pris un parti plus fimple,
peu d'eftime que
ces fortes de gens, auffi
m'avoient infpiré
Arrivé près
méprifables là qu'ailleurs.
cheval d'une d'eux, je me jette à bas de mon
manière brufque &
délibérée, ma --- Page 253 ---
A Gu A X A C A.
IOS
d'or
à ma boutonnière,
canne à pomme
pendue
dans la guémon diamant à mon doigt, j'entre
rite, & étalant mon or aux yeux de deux gardes
de tabac, je leur raconte l'embarras où je me
fuis trouvé pour de la monnoie, je mêle cela
de mille incidens, de ma peur des voleurs, de
la rigueur des chemins, & je finis par les prier
des doublons ou des medios doro:
de me changer
fans doute 7
tant de bavardage leur en impofa
ils ne me firent pas la moindre queftion; j'en
des honnêtetés qui paroif
reçus au contraire
foient tenir à la balleffe, & ils me donnèrent
toute la monnoie que je voulus; je les remercie
alors, & fors en invitant d'un air de proteation
le chef à venir me voir à la Cafe-Réale.
Quicatlan, capitale d'un ancien royaume, 2 eft Qnicatlan.
confidérable; elle eft comencore une peuplade
& planpofée de deux cent familles on environ,
tée d'arbres de toutes efpèces, fous lefquels coulent des fources vives qui répandent par-tout la
fraîcheur & la fanté : j'en fis le tour, la popude toutes parts je
lation me parut confidérable;
voyois les hommes fe promener, & les femmes
affifes dans les rigoles des fontaines, fe peigner,
fe laver, fe favonner; car la mode des femmes
efpagnoles eft de fe baigner furtout la tête : cette
tête bien lavée, on la favonne avec la racine
& qu'on
écrafée d'un polientos que j'ai rapporté,
vend dans le pays au litron 3 on favonne auffi
la gorge & les épaules; le fpectacle de ces beaux
érable;
voyois les hommes fe promener, & les femmes
affifes dans les rigoles des fontaines, fe peigner,
fe laver, fe favonner; car la mode des femmes
efpagnoles eft de fe baigner furtout la tête : cette
tête bien lavée, on la favonne avec la racine
& qu'on
écrafée d'un polientos que j'ai rapporté,
vend dans le pays au litron 3 on favonne auffi
la gorge & les épaules; le fpectacle de ces beaux --- Page 254 ---
I06
VorA C E
cheveux noirs épars fur des
ches, étoit intéreffant;
épaules bien blanquoique
la parure des femmes
fimple ne me plut pas
cheveux
moins; leurslongs
ruban partagés en deux treffes & mélés
rofe leur tombent
d'un
chemife bien blanche
jufqu'aux pieds, une
à
, une jupe de mouffeline
falbalat, une écharpe de refeau de
de dentelles d'Alençon,
coton ou
frange d'or ou
quelquefois bordée d'une
fur leur tête
d'argent, & relevée galamment
fur
ou fur une épaule; enfin un bouquet
l'oreille, voilà tout leur
mais
feroit pas dédaigné de
art,
il ne
J'ai
nos coquettes.
Jation remarqué dans ce lieu une forte d'émude culture que je n'ai pas vue
on y recueille du bled, on
ailleurs 5
les arbres; j'ai découvert y taille, ony greffe
joli
dans les haies d'un
jardin une efpèce de crexentia
angiofperm. qui eut fait plaifir à Linnzeus, didynam,
qu'il demande s'il y en a plufieurs
puif
ci a les feuilles en faifceaux de la efpéces; celle-.
& de la même couleur,
même forme
mais le fruit qui n'a
deux quoique plus petites 2
tre eft long de dix que
pouces de diamèculeux
pouces, 2 anguleux & tubercomme le cacao; les femences en coeur
noyées dans la pulpe ne font pas plus
que celles du cepficum. Le fruit fe
groffes
potage ou en ragoits; je l'ai retrouvé mange en
le marché de Campéche.
depuis fur
Je fus curieux de voir le presbitère &
le premier étoit une maifoa
l'églife;
très-commode, dont
dix que
pouces de diamèculeux
pouces, 2 anguleux & tubercomme le cacao; les femences en coeur
noyées dans la pulpe ne font pas plus
que celles du cepficum. Le fruit fe
groffes
potage ou en ragoits; je l'ai retrouvé mange en
le marché de Campéche.
depuis fur
Je fus curieux de voir le presbitère &
le premier étoit une maifoa
l'églife;
très-commode, dont --- Page 255 ---
A GUA X A C A.
le maître (le curé), homme de cinquante-cing
environ, bien facé, bien enluminé, me reçut
ans
affez froidement, mais me fit enfuite mille
d'abord
il fut que j'étois botanifte; il me
accueils quand
incommodités.
confulta même fur quelques
bien éclairée
L'églife paroiffiale eft grande,
étoit
& fiurtout fort propre; il eft vrai qu'elle
le lendemain jour de la Pentecôte;
parée pour m'étonna fut d'y voir un maître
une chofe qui
des motets de fa compofition
d'école préparant & fix enfans de coeur répétant en
pour la fête,
qui ne me parut pas
bonne mefure cette mufique,
de mauvais goût.
c'eft une
Le clocher n'eft pas moins fingulier,
butte naturelle de terre de cent pieds d'élévation,
fur laquelle on avoit élevé quatre poteaux de
dix-huit pieds de haut; à leurs traverfes étoit
une cloche d'environ dix milliers, 3
fufpenduc élevée de terre de trois pieds, & couverte d'un
toit de paille comme nos glacières en France. arriva
Je revins fouper, & fur ces entrefaites
de tabac que je fis jafer tant que
un garde à l'aide de quelques coups d'eau-deje voulus,
connoiffoit admirablement bien
vie; le drôle
Acapuleo, &
le pays depuis Panama jufqu'à
il
Carthagène jufqu'a Vera-Crux: : parloit
depuis
déclamoit contre le gouvernement 2
politique, fe feroit facilement laiflé féduire au
& il
befoin. Le Cafero m'amena aufli un autre voyageur 3
je fis jafer tant que
un garde à l'aide de quelques coups d'eau-deje voulus,
connoiffoit admirablement bien
vie; le drôle
Acapuleo, &
le pays depuis Panama jufqu'à
il
Carthagène jufqu'a Vera-Crux: : parloit
depuis
déclamoit contre le gouvernement 2
politique, fe feroit facilement laiflé féduire au
& il
befoin. Le Cafero m'amena aufli un autre voyageur 3 --- Page 256 ---
Io8
Vox 4 G E
c'étoit un bon francifcain qui alloit
Guatimala, Je lui demandai s'il vouloit précher à
avec moi, ily confentit à condition faire route
partirois qu'après qu'il auroit dit fa meffe que je ne
étant ainfi arrêté. 7 je me couchai & lui : cela
Le lendemain nous partimes à cinq heures foupa. du
matin, & nous arrivâmes bon train à une
& demi de-là au
de
lieue
avoit plu dans la paffage
Rio - Grande; ; il
montagne, la rivière étoit un
peu gonflée, un jour de pluie de plus elle
été impraticable. Elle eft en cet endroit auroit
plus large qu'à Aquiotepeque, fà largeur beaucoup n'étant
pas moindre de deux cent toifes, & le lit en eft
bien moins encaiffé. On
l'autre bord, il vint, prit les appela un Indien de
par la bride
premiers chevaux
> & nud comme la main il nous fit
paffer le fleuve; nous avions de l'eau jufqu'aux
arçons, & lui jufqu'à la poitrine : cela fe fit fi
lentement que j'eus tout le loifir de voir le danger. Le courant étoit fi rapide que la tête me
tournoit; j'étois obligé de fixer le pommeau de la
felle, accroupi fur le fiège,les pieds fur la
du cheval & la poitrine fur fon
croupe
trembloit lui - même il ne
cou. L'animal
qu'après avoir bien 7
pofoit chaque pied
tatonné, à caufe des énormes pierres arrondies que roule ce
fleuve, Nous en fortimes enfin, & mon dangereux
de voyage, tout effoufilé & non moins compagnon pâle
moi, me dit en bon françois : ma foi fi nous que
euflions manqué d'aller à la meffe, & que nous
la poitrine fur fon
croupe
trembloit lui - même il ne
cou. L'animal
qu'après avoir bien 7
pofoit chaque pied
tatonné, à caufe des énormes pierres arrondies que roule ce
fleuve, Nous en fortimes enfin, & mon dangereux
de voyage, tout effoufilé & non moins compagnon pâle
moi, me dit en bon françois : ma foi fi nous que
euflions manqué d'aller à la meffe, & que nous --- Page 257 ---
A Gu A X AC A:
tog
mous fuflions noyés 2 Onl n'eut pas manqué d'attribuer notre malheur à ce manque de dévotion.
Je ris de bon coeur de cette naiveté, & ayant vu
ce trait à quel homme j'avois affaire, je ne
par
avec lui. C'étoit bien en effet
me contraignis plus de moine que j'aye vu 5 de plus,
la meilleure pâte
curieux autant
homme d'efprit & de fociété, gai,
homme inftruit peut défirer d'en trouver
qu'un
officieux & fans façon.
un autre, enfin prévenant,
la rivière
Nous ne cefsâmes de côtoyer
jufqu'à
la dinée : elle étoit couverte de vingt efpèces
d'oifeaux aquatiques grands & petits, grolles (I)
ou oies, que je regrettai bien de ne pas connoitre & de n'avoir pas le temps d'examiner. Dom DominNous arrivâmes de bonne heure à
guillo, oit, grâces au pater qui avoit une vraie
cuifine ambulante, nous fimes un excellent dîner.
eft fitué au confluent de Rio-I D. Doming
Dom Dominguillo
de quillo.
& de Rio de las Bueltas (2), planté
Grande, 2
fruitiers & arrofé d'excelquantité d'arbres
lentes eaux.
Comme- on felloit nos chevaux pour partir 2
entendîmes un cornet, & à l'inftant nous
nous vimes arriver à bride abattue un Efpagnol
habillé de bleu, parements rouges 7 une large la
d'argent en écuffon fur le côté de
plaque
(1) Corvus aquaticus détours, minor. ainfi nommée à caufe de fes
(2) Riviere des
finuofités.
d'arbres
lentes eaux.
Comme- on felloit nos chevaux pour partir 2
entendîmes un cornet, & à l'inftant nous
nous vimes arriver à bride abattue un Efpagnol
habillé de bleu, parements rouges 7 une large la
d'argent en écuffon fur le côté de
plaque
(1) Corvus aquaticus détours, minor. ainfi nommée à caufe de fes
(2) Riviere des
finuofités. --- Page 258 ---
JIO
VOYA C E
vefte, & un petit cornet du même métal
bandoulière; c'étoit un courier: qu'on juge de en fa
diligence, il étoit parti la veille de
& prétendoit être, malgré les mauvais Theguacan
le lendemain à fix heures du matin à chemins,
je caufai un moment avec lui ; il Guaxaca:
curieux, mais je lui fis aifément paroiffoit
change fur mes deffeins; il
prendre le
prit une autre route
que nous 2 par les montagnes 2 pour éviter le
paffage des rivières, & fans doute dans la crainte
d'être arrêté par leur cours.
Pour nous, nous primes le chemin de la
gorge de las Bueltas : cette gorge a
fois cent pas d'ouverture,
quelquepas fix toifes : la rivière quelquefois elle n'a
y coule en
entre des montagnes de
ferpentant
haut,
quatre cent toifes de
chemin prefque toutes efcarpées : pour faire un
en ligne droite dans les détours de cette
gorge, on eft obligé de paffer la rivière foixantedix fois 5 mnes compagnons de voyage les
tèrent 2 le muletier avec des petits
comple moine avec les grains de fon cailloux, &
leur calcul fut le méme
chapelet, &
nuyai de
5 pour moi je m'encompter au vingtième paflage, &
fi fatigué que je me ferois volontiers j'étois
pour me concher au milieu du chemin. arrêté
Je trouvai fur les bords de la rivière
plante fort femblable à T'agrofème
une
(I), mais qui
(r) Agroftema decaudria pentagynia.
comple moine avec les grains de fon cailloux, &
leur calcul fut le méme
chapelet, &
nuyai de
5 pour moi je m'encompter au vingtième paflage, &
fi fatigué que je me ferois volontiers j'étois
pour me concher au milieu du chemin. arrêté
Je trouvai fur les bords de la rivière
plante fort femblable à T'agrofème
une
(I), mais qui
(r) Agroftema decaudria pentagynia. --- Page 259 ---
A GUA X A C A.
III
un arbre en fleurs que
n'en eft pourtant pas,
mais que l'on
je reconnus pour un annona le (1), chirimoia, de
appelle généralement dans pays le fameux
forte qu'il me paroit conftant que n'eft réellechirimoia tant vanté du Mexique trouvai encore le
ment qu'un annona reticulata; je
feuilles lacidu Mexique à larges
beau folanum
j'avois vu au jardin
niées & arborefcent que d'afelepias (2) à feuilles
du roi, & une efpèce
droites & à fleurs
de mirthe frutefcent, à tiges
dc notre
de la forme & de la grandeur
jaunes,
petit jafmin jaune.
nous failions
Enfin la gorge dans laquelle de lieue, nous
route s'étant élargie d'un la quart rivière & arrivâmes
quittâmes les paffages de fituée dans la gorge, & Atletlancz:
à Ailerlauca, peuplade fes belles eaux : fur la
recommandable par
& fur une efplanade
gauche des montagnes, donne fur la rivière, 2 font
dont Tefearpement
l'églife & la Cafa-Réale. d'avoir eu fi fouvent
Je me fentis incommodé
fans foules pieds mouillés, 2 & je me couchai
les invitations de mon compagnon
per, malgré tourmenté par les maringouins, je
de voyage; lendemain à trois heures du matin,
me levai le
le monde 3 il faifoit fi grand
& j'éveillai tout
obligés de faire du feu
froid que nous fimes
() Polyandria poligynia.
(2) Pentendria digynia.
. d'avoir eu fi fouvent
Je me fentis incommodé
fans foules pieds mouillés, 2 & je me couchai
les invitations de mon compagnon
per, malgré tourmenté par les maringouins, je
de voyage; lendemain à trois heures du matin,
me levai le
le monde 3 il faifoit fi grand
& j'éveillai tout
obligés de faire du feu
froid que nous fimes
() Polyandria poligynia.
(2) Pentendria digynia. --- Page 260 ---
TI2
VOrAc E
pour 11011S réchauffer; mon thermomètre étoit
à neuf degrés au-deffus de la glace : nous
nâmes très-bien, grâces aux provifions du déjeu-
& comme j'ailois faire feller mon
père,
u ipeétacle qui
&
cheval, j'eus
m'cfraya
me furprit finguliérement; le mulet de monture du
attaché à un poteau 2 avoit été fucé majordome toute la
nuit (quelques - uns croiront que c'eft par un
vampire), mais c'eft par un animal bien
par une chauve-fouris qui l'avoit mordu vivant,
l'oreille gauche & la crinière, au-deffous entre de
l'occiput, & lui avoit tiré plus de quatre
de fang; toute Ia tête & l'encolure du pintes mulet
en étoient couvertes, ainfi que le poteau contre
Jequel il s'étoit fans doute frotté pour tâcher de
fe débarraffer de cette cruelle
revenois
de
harpie : je nle
pas
mon étonnement 2 mais On
m'affura que cela arrivoit fouvent, & que quand
une chauve-fouris avoit ainfi ouvert la veine à
un cheval ou mulet, toutés les autres venoient
s'abreuver à cette fource de fang.
Je compris que ce lieu étoit
- foin que je vis prendre à des femmes pauvre, de par le
ramaffer
quelques grains de mahys, très-rarement épars
dans un endroit Oùz avoit campé un troupeau
de mulets; je fis inftruit auffi que le mahys le
plus eftimé du pays & le plus commnun eft long,
plat, quadrangulaire & blanc paille.
Nous partimes à quatre heures ou environ,
& à quatre lieues de-là, après avoir encore
paflé
ce lieu étoit
- foin que je vis prendre à des femmes pauvre, de par le
ramaffer
quelques grains de mahys, très-rarement épars
dans un endroit Oùz avoit campé un troupeau
de mulets; je fis inftruit auffi que le mahys le
plus eftimé du pays & le plus commnun eft long,
plat, quadrangulaire & blanc paille.
Nous partimes à quatre heures ou environ,
& à quatre lieues de-là, après avoir encore
paflé --- Page 261 ---
A Gu A X A C A.
II3
paffé & repaffé fept à huit fois le fleuve des
Gallatillan : charmante Gallatillan
détours, nous trouvâmes
peuplade ! non je ne t'oablierai jamais; je ne
fuis plus étonné de l'empreffement que jfavois
de partir 2 & du défir que j'avois d'arriver 5
c'étoit fans doute un fecret preffentiment de
mon bonheur ; tu ne renfermes ni mines 2 ni
richefles; tu n'as rien de curieux peut-être pour
un autre que moi 5 mais tu m'as la première
offert l'objet de mes voeux & de mes recherches 5 tu es la plus charmante des peuplades !
C'eft à Gallatillan que j'ai vu pour la première
fois de ma vie de la cochenille fine fur le nopal
qui la nourrit, j'en ens un faififfement de plaifir;
la veille, mon capucin qui connoiffoit très-bien
le pays, en me faifant le détail de fes richefles
& de fes cultures m'avoit nommé la cochenille;
lui
curiofité d'en avoir
je ne
témoignai quelque
bien la décrire;
qu'afin de pouvoir, lui dis-je,
mais quand il me dit qu'il y en avoit à LosCues où j'avois paffé, je m'en voulus mortellement d'avoir manqué cette occafion de la
& à moins de fraix.
trouver plus promptement
Cependant je n'avois rien à me reprocher :
comment aurois-je pu favoir qu'il y avoit de la
cochenille à Los-Cues? Dans la crainte de laiffer
échapper mon fecret, je m'étois impofé la loi
feulement
le nom de
de ne pas
prononcer
cochenille 5 je n'avois trouvé dans ce village
aucun Indien qui fut le caftillan, & le feul
H
& à moins de fraix.
trouver plus promptement
Cependant je n'avois rien à me reprocher :
comment aurois-je pu favoir qu'il y avoit de la
cochenille à Los-Cues? Dans la crainte de laiffer
échapper mon fecret, je m'étois impofé la loi
feulement
le nom de
de ne pas
prononcer
cochenille 5 je n'avois trouvé dans ce village
aucun Indien qui fut le caftillan, & le feul
H --- Page 262 ---
I14
V O Y A G E
Efpagnol que jy rencontrai me parla bien de
la cochenille, mais 1iC me donna aucunement à
penfer qu'on en cultivât dans cet endroit, je
n'avois donc garde de l'y chercher, & le feul
hafard auroit pu m'en procurer la vuc.
Au furplus je n'ai pas eu lieu de mc repentir
de l'avoir été chercher plus loin; cela m'a donné
licu d'en voir davantage, d'en parler beaucoup,
de me procurer d'excellente vanille, 2 & enfin
de trouver des moyens plus sûrs d'emporter &
de conferver toutes mes richeffes.
Jc reviens à ma chère cochenille : en arrivant à Gallatillan, je vis un jardin plein de
nopals, & je ne doutai point que je n'y trouvaffe
auffi le précieux infecte que je voulois connoître;
je faute donc à bas de mon cheval 2 & fous
prétexte de faire raccommoder mes étriers j'entre
chez lIndien propriétaire 2 je lie converfation
avec lui & lui demande à quoi fervent ces
plantes, il me répond que c'eft pour cultiver
de la grana 5 je parois étonné, je défire voir
cette grana 5 je le fus enl effet quand il m'en
apporta, car je la croyois rouge & je vois un
petit infeôte tout couvert d'une poudre blanche;
mon doute me tourmente, j'imagine pour m'affurer dc fa couleur d'en écrafer un fiur du papier
blanc; que vois-je ? la véritable pourpre des
rois Ivre d'admiration & de joic, je quitte
brufquement mon Indien en lui jetant deux
géales pour fes peines, 2 & je regagne à toute
quand il m'en
apporta, car je la croyois rouge & je vois un
petit infeôte tout couvert d'une poudre blanche;
mon doute me tourmente, j'imagine pour m'affurer dc fa couleur d'en écrafer un fiur du papier
blanc; que vois-je ? la véritable pourpre des
rois Ivre d'admiration & de joic, je quitte
brufquement mon Indien en lui jetant deux
géales pour fes peines, 2 & je regagne à toute --- Page 263 ---
A G U A X A C A.
II5
bride ma compagnie , qui m'attendoit près d'une
mauvaife fucrerie dont les cannes pourtant étoient
fuperbes : enfin je l'ai donc vuy me difois-je 2
cette cochenille, je l'ai tenue dans mes mains,
j'en retrouverai encore puifque je fixis dans le
pays où on la' cultive 2 les Indiens m'en vendront sûrement & je pourrai en emporter !
Voilà le comble de mes vceux.
Cependant quelques réflexions venoient mêler
u peu d'amertume à tant de contentement, je
ne pouvois me diffimuler qu'il feroit bien difficile d'amener à bon port un animal fi léger,
fi friable, fi facile à écrafer, & qui tombé
une fois ne fe rattache plus à la plante : les
fecouffes du cheval, un voyage de cent lieues
par terre me permettoient-ils de croire que je
puffe en conferver? & ces plantes énormes fur
lefquelles je les avcis vu, comment les emporter ? comment les cacher ? quelles caiffes ne
faudroit-il pas pour enfermer des arbres de huit
pieds de haut fur cinq à fix de large?
Ces triftes idées me firent tomber dans une
rèverie morne dont toute la gaieté du capucin
ne put me tirer, je m'en "excufai fur ma fatigue
& fur l'humeur que me donnoit ma monture,
la plus mauvaife en effet qu'il fàt poffible de
rencontrer.
Nous avions fix lieues jufqu'à San Juan Delrey,
qui fe trouve féparé de Gallatillan par une feule
montagne appelée la-Cofla; elle a plus d'une lieue
H ij
firent tomber dans une
rèverie morne dont toute la gaieté du capucin
ne put me tirer, je m'en "excufai fur ma fatigue
& fur l'humeur que me donnoit ma monture,
la plus mauvaife en effet qu'il fàt poffible de
rencontrer.
Nous avions fix lieues jufqu'à San Juan Delrey,
qui fe trouve féparé de Gallatillan par une feule
montagne appelée la-Cofla; elle a plus d'une lieue
H ij --- Page 264 ---
T16
V O Y A G E,
de hauteur perpendiculaire, & le chemin en eft
prefqu'aulfi difficile du coté où nous montions
que celui d'Aquiotepeque 5 pour fiurcroît de peine,
nous eûmes l'embarras de deux troupes de
mulets chargés; le chemin étoit fi étroit qu'il
nous fallut mettre pied à terre, & grimper far
des rocs pour faire place à nos montures, qui
cédoient elles-mêmes le pailage à cinq cent animaux qui défiloient un à un; le fon des clochettes, le bruit des fiflets & des fouets de
trente muletiers qui les conduifoient repétés par
tous les échos d'alentour, faifoient dans les montagnes un vacarme aufli étrange qu'étourdiffant.
Cependant à une certaine hauteur le chemin s'élargit & s'adoucit: on trouve une terre
végétale qui porte une grande quantité d'excellent gramen que broutent les mulcts dans leur
campement 3 partout 2 cctte montagne toujours
couverte de brouillards eft entretenue dans une
fraicheur fingulière, à l'ombre de pins marins,
de chênes, & de quantité de bois de haute
futaye, qui font regretter de ne pouvoir les defcendre à peu de fraix dans les plaines.
Sur la crête le coup-d'eil eft merveilleux,
nous voyions derrière nous Quicatlan, & cette
montagne de Theguacan d'où nous avions apperçu
cclle oùt nous étions 5 devant nous s'étendoit la
magnifique plaine dc Guaxaca, & la vallée qui
court entre deux chaînes de montagnes jufqu'à
Guatimala, diftante de trois cent lieues; à droite
cendre à peu de fraix dans les plaines.
Sur la crête le coup-d'eil eft merveilleux,
nous voyions derrière nous Quicatlan, & cette
montagne de Theguacan d'où nous avions apperçu
cclle oùt nous étions 5 devant nous s'étendoit la
magnifique plaine dc Guaxaca, & la vallée qui
court entre deux chaînes de montagnes jufqu'à
Guatimala, diftante de trois cent lieues; à droite --- Page 265 ---
A G U A X A C A.
I17
très nettement
& à gauche, nous diftinguions
mais c'étoit
quarante lieues d'un beau pays; terreftre; la vue
devant nous qu'étoit le paradis
de Guaxaca dans le lointain 2 & de cinquante
habitations en deçà dans la plaine,
villages ou agréables les uns que les autres 2 l'éclat
tous plus dout ils étoient bâtis, leur couverdes pierres tuile à canard comme en Lorraine 5
ture en
les beaux arbres qui les environles jardins,
noient, tout cela nous raviffoit.
des objets
Le chemin ne nous préfentoit pas
planmoins curieux; j'aurois pu emporter vingt recueilarbuftes ou herbacées dignes d'être
tes,
fus entraîné vers une fleur d'un
lis; mais je éclatant : c'étoit un lys de Saint
rouge de fang
formoffima; tous les enviJacques, Amarillis (1)
de l'avoir
rons en étoient couverts; je me fouvins du roi à Vervue en fleur dans l'appartement bien d'en arracher des
failles, & je me promis
rendre à mon
oignons à mon retour, pour en chef du
du
ami M. Thouin, jardinier en
jardin à
roi; il m'en avoit donné deux pour planter
Saint-Domingue, mais en étant reparti prefque
les avois confiés à un habiauffitôt qu'arrivé. 2 je
les avoit
les
& fa négligence
tant pour planter,
de remarlaiffé périr; je ne puis m'empécher de S. Dominquer à ce fujet combien l'habitant & peu indufgue eft peu curieux, peu inventif,
(s) Hexandria monogynia.
H ii]
; il m'en avoit donné deux pour planter
Saint-Domingue, mais en étant reparti prefque
les avois confiés à un habiauffitôt qu'arrivé. 2 je
les avoit
les
& fa négligence
tant pour planter,
de remarlaiffé périr; je ne puis m'empécher de S. Dominquer à ce fujet combien l'habitant & peu indufgue eft peu curieux, peu inventif,
(s) Hexandria monogynia.
H ii] --- Page 266 ---
I18
V O Y Ac E
trieux pour tout autre objet que celui des principales cultures, comme le ficre, le caffé, l'indigo &c., 7 il ne voit que cela ; ce qui feroit
de pure commodité, de feul
en parlez
il
agrément, ne lui
pas, ne confentira à aucuns effais
dans ce genre 5 ainfi n'attendez pas de lui
cherche à naturalifer quelques fruits
qu'il
ou quelques fieurs, qu'il effaye de
perfectionner ceux
qu'on y a tranfplantés; pourquoi cela
ma fortune m'occupe affez ; il faut 2 dit-il,
jouir & je pars l'année prochaine que On le j'aille
trouve encore à S. Domingue dix ans après, re- &
enfin il y périt.
del St. Rey. Juan Nous arrivâmes à San Juan del Rey à midi
les terres emblavées au milieu defquelles
;
nous
paflions me rappeloient le fouvenir de
la première chofe qui me
l'Europe ;
la
frappa en entrant dans
peuplade, - fut une nopalerie des mieux entretenues ; je mourois d'envie d'y defcendre, mais
je fus obligé de fitivre mes compagnons à la
Cafe-Réale, je m'échappai cependant pendant
qu'on préparoit le fouper: croyant entrer chez le
curé, à qui l'on m'avoit dit
qu'appartenoit la
nopalerie, je fus conduit chez un gros & grand
nègre qui étoit l'alcalde du lieu. Après les
miers complimens, je faute frr un baffin de pre- ferblanc qui étoit fur fa table, & dans lequel je
voyois de la cochenille sèche, mélée de
je lui fais à Ce fujet mille queftions, & lui terre; dis
que je ferois bien aife devoir fa nopaleric; c'étoit
it dit
qu'appartenoit la
nopalerie, je fus conduit chez un gros & grand
nègre qui étoit l'alcalde du lieu. Après les
miers complimens, je faute frr un baffin de pre- ferblanc qui étoit fur fa table, & dans lequel je
voyois de la cochenille sèche, mélée de
je lui fais à Ce fujet mille queftions, & lui terre; dis
que je ferois bien aife devoir fa nopaleric; c'étoit --- Page 267 ---
A Gu A X A C A.
I19
& la confidération que je lui
lui faire plaifir,
dans le cas de le
témoignois étoit d'autant plus
des Efpaflatter que fa couleur eft plus méprifée
européens; il me conduifit avec emprelfegnols
vis à la porte une affiche
ment à fon jardin, je fcuille de nopal y étoit
affez fingulière 5 une
étoient fichées avec
clouée, & fur cette feuille
& deux ou
autant d'épingles plufieurs chenilles, l'une nommée
trois efpèces de coccinelles, dont coccinelli
M. de Linnaeus coccinella cadli
ferri,
par
atris duobus pundis luteis : je pris d'abord
coleoptris
fétiches ou amulettes, & j'en
cela pour quelques de la religion de mon Africain;
augurois mal
quoique noire comme fon
mais madame Talcalde, d'une manière très-fatismari, fut me défabufer
c'étoient los enemigos
faifante, elle m'apprit que
les ennemis de la cochenille, que
de la grana, ainfi à chaque récolte, & que l'on
l'on immoloit les faire connoitre & les dévouer
plaçoit là pour
à la haine générale.
-
être d'un arpent & demi;
La nopalerie pouvoit
& chargée
elle étoit propre, bien entretenue,
de la dernière récolte qui me parut très copieufe,
tous du même âge avoient environ
les nopals de haut fur autant de large 5 la
quatre pieds
comme celle de Gallatilplantation étoit dirigée
les mâles
lan, eft & oueft: je crus reconnoître
très.
de coccinelle, d'un rouge
dans une efpèce
m'a fait voir depuis que
vif, mais Texpérience
m'a dit qu'il
c'étoit une erreur; le propriétaire
- H iv
parut très copieufe,
tous du même âge avoient environ
les nopals de haut fur autant de large 5 la
quatre pieds
comme celle de Gallatilplantation étoit dirigée
les mâles
lan, eft & oueft: je crus reconnoître
très.
de coccinelle, d'un rouge
dans une efpèce
m'a fait voir depuis que
vif, mais Texpérience
m'a dit qu'il
c'étoit une erreur; le propriétaire
- H iv --- Page 268 ---
I20
V O Y AG E
faifoit de quatre à huit arobes (r) de cochenille
par an, & qu'elle fe vendoit fur les lieux depuis dix-huit jufqu'à
Pendant
vingt-quatre réales.
que je caufois ainfi avec M.
le moine s'impatientoit;
Talcalde,
diner, je mangeai de bon ilm'envoya chercher pour
appétit,
nous allions repartir, &
croyant que
ver le même jour à
que nous pourrions arriGuaxuca, d'oit nous n'étions
plus qu'à huit lieues; mais mon
ne voyageoit qu'à fon
compagnon qui
aife, me
ne pourroit partir
le
témoigna qu'il
que
lendemain.
Pour moi je réfolus de partir fur le
& après avoir. fait mes remercimcns champ 2
moine qu'à fon majordome, à
fis tant au
gratification, je fautai
qui je une petite
faire
en felle, 2 croyant déjà
claquer mon fouet dans les
de
Guaxaca ; que j'étois loin de mnon faux-bourgs
malheureux topith m'avoit donné compte! Le
qui étoit pleine, &
une jument
le
qui ne voulut jamais aller
que
pas; j'enrageois de bon coeur
fus bientôt calmé par les réflexions 2 mais je
donna l'occafion de faire: :
que cela me
cette obfervation
jc voyois fc confirmer
hommes fe
déjà faite avant moi, que les
eft
dépravent d'autant plus que la fociété
plus nombreufe; en effet, tous les Indiens
que j'avois vus fir ma route jufqu'à San Juan del
(r) L'arobe eft un poids dont on fe fert en
Portugal. L'arobe de Madrid eft de 25 liv. Efpagne & en
environ 23 : liv. de Paris.
qui reviennent à
ette obfervation
jc voyois fc confirmer
hommes fe
déjà faite avant moi, que les
eft
dépravent d'autant plus que la fociété
plus nombreufe; en effet, tous les Indiens
que j'avois vus fir ma route jufqu'à San Juan del
(r) L'arobe eft un poids dont on fe fert en
Portugal. L'arobe de Madrid eft de 25 liv. Efpagne & en
environ 23 : liv. de Paris.
qui reviennent à --- Page 269 ---
A Gu A X A C A.
I2I
fimples, doux, ingéRey étoient généralement des grandes villes 5
qu'ils font éloignés
nus, parce
endroit jufqu'à Guaxaca, ils font
mais depuis cet
même, 8 pareffeux; on
fins, fubtils, fripons
des Européens efpapeut dire que le voifinage
dont la comgnols eft une pefte, une contagion malheureufe
munication a été aufli prompte que
pour. eux. différence de la manière dont j'avois
Quelle
qui m'avoient conété traité par les topiths été affez bien monté,
duits avant celui-ci! J'avois
induits en
ou du moins ils ne m'avoient beaucoup pas
vanté
erreur, mais ce coquin m'avoit déteftable;, ce
8 elle fc trouva
ma monture, fatigué, ennuyé de mon allure,
n'eft pas tout,
me repofer : on
je réfolus de m'arrêter pour d'Auerla, je demandai
m'avoit parlé des voleurs avoit pas quelques
à mon conduéteur s'il n'y dit
non, ce fut
lieux pour coucher, il me fortement que d'être un
alors que je le foupçonnai de la bande dont on m'avoit
fripon, & peut-étre
fait peur.
je ne favois trop quel parti
Le jour tomboit,
une proprendre, Mafpicsucmmnmte nous n'étions pas loin
ceffion qui m'annonça que
defcends
d'Attetla. Je pique droit au curé, je
baifant la manche de fon fiurplis,
de cheval &
lui demande où
Tufage des lieux), je
(fuivant
nous entrions dans la partic
eft la Cafa - Reale; ;
la montra dans la Attetla
baile de la peuplade, il me
Le jour tomboit,
une proprendre, Mafpicsucmmnmte nous n'étions pas loin
ceffion qui m'annonça que
defcends
d'Attetla. Je pique droit au curé, je
baifant la manche de fon fiurplis,
de cheval &
lui demande où
Tufage des lieux), je
(fuivant
nous entrions dans la partic
eft la Cafa - Reale; ;
la montra dans la Attetla
baile de la peuplade, il me --- Page 270 ---
V O Y A G E
partie haute, à plus d'un quart de lieue, je
rendis; elle eft fituée fur une vafte
m'y
& fait partie d'un immenfe
efplanade,
me
corps de logis
parut une ferme; une galerie bien pavée qui eft
au-devant, à gauche eft la prifon, à droite
une tienda tenue par le lieutenant de
eft
un immenfe édifice termine
T'alcalde ;
eft: cela me
l'efplanade au nordparoiffoit un magnifique
j'eus la curiofité de l'aller voir, c'eft château,
vent de dominicains
un couqui avoit appartenu aux
jéfuites, & que leurs fucceffeurs avoient laiffé
tomber en ruine; l'architeêture moitié romaine
& moitié morefque m'en dégoûta, quoique la
falle maçonnerie en fit très-belle ; je rentrai dans la
de juftice, fa décoration annonçoit
le
diftriét de cette alcadie eft confidérable. que
Pendant que j'attendois le retour du lieutetenant de l'alcalde pour avoir de
dix ou douze hommes à
quoi fouper,
fuicceffivement devant
manteaux pafsérent
grandes révérences & moi, en me faifant de
der : leur mauvaife mine paroiffant vouloir m'aborm'engager à les éconduire, étoit bien propre à
pas de faire, &je fus bientôt ce que je ne manquai
de mauvais
informé que c'étoient
fujets, des fainéants, qui ne vivoient,
pour parler le langage de notre bon la Fontaine, que de franches lippées, & qui n'étoient
propres qu'à des emplois qui n'exigent ni travail ni fidélité 5 j'en conclus bien facilement
mine paroiffant vouloir m'aborm'engager à les éconduire, étoit bien propre à
pas de faire, &je fus bientôt ce que je ne manquai
de mauvais
informé que c'étoient
fujets, des fainéants, qui ne vivoient,
pour parler le langage de notre bon la Fontaine, que de franches lippées, & qui n'étoient
propres qu'à des emplois qui n'exigent ni travail ni fidélité 5 j'en conclus bien facilement --- Page 271 ---
A G U A X A C A.
n'étoient bons à rien, & qu'il
que ces gens
d'en purger un pays.
feroit très-prudent le lieutenant de l'alcalde
Pendant ce temps rendis vifite, il étoit aul
étoit arrivé; je lui affis à fon comptoir 2 & il
centre de fa boutique
d'un roi qui donneroit
me reçut avec la gravité
à
daignoitaudience à des ambaffadeurs : peine
méprifois trop ce miférable
il me regarder; je fa
3 je ne voulois
m'offenfer de réception
pour
de quoi fouper 3 je lui achetai du
de lui que
feptier de vin,
pain, quatre ceufs & un demi-f de
car
mais bientôt j'eus encore befoin
lui, ne
que mon coquin de topith
m'étant apperçu donner à manger à ma monture, je
faifoit pas
le lieutenant de Talcalde, 9
le lui fis ordonner par
& le menaça
qui s'y prêta de bonne grâce 2 fes fraix.
même de lui en faire donner fur à des nattes fort proJ'allai enfitite me coucher dormis comme un
pres dans l'auditoire, & craindre iy
des juges ni
homme qui n'a rien à
des jugemens.
du jour je me mis
Le lendemain au point
un froid très-vif: ma jument 2
en route par foins, alloit un peu mieux que
grâces à mes elle fe laffa bientôt, & à deux
la veille, 2 mais
de congédier mon
lieues d'Attetla je fus obligé
de le
non fans quelques démangeaifons
topith 2
la pitié vint me parler fort
roffer: : heureufement & c'eft ainfi qu'il échappa
à propos eil fa faveur,
à ma jufte colère,
-vif: ma jument 2
en route par foins, alloit un peu mieux que
grâces à mes elle fe laffa bientôt, & à deux
la veille, 2 mais
de congédier mon
lieues d'Attetla je fus obligé
de le
non fans quelques démangeaifons
topith 2
la pitié vint me parler fort
roffer: : heureufement & c'eft ainfi qu'il échappa
à propos eil fa faveur,
à ma jufte colère, --- Page 272 ---
Vor A G E
Jc continuai ma route à pied. La ville n'étoit
qu'à une lieue & demie de-là, le chemin étoit
charmant. Je me croyois tranfporté dans nos
plaines d'Europe, & je marchai jufqu'à Guaxaca
à travers des hayes d'arbres inconnus, de juniperus fabina (1) de douze pieds de diamètre,
de convolvulus, de palos, de cordoua, & où je
trouvai les fauxbourgs remplis de nopaleries
que j'examinois du coin de l'ceil & fans beau- 2
coup d'apparence & de curiofité. Enfin j'entrai
dans la ville comme quelqu'un qui en eft forti
pour fe promener. 7 & je m'arrêtai à une auberge qu'on m'avoitindiquée fur la droite, à cent
pas de Nuefra Segnora de la Soledad, lieu &
terme de mon pélerinage.
Arrivée à Rien de plus magnifique
la
Guaxaca.
que
fituation de
Guaxaca. Depuis San Juan del Rey à ce village,
s'ouvre une plaine large de deux lieues, qui
s'étend jufqu'à cinq ou fix aux environs de -
la ville: fur l'extrémité la plus baffe de la pente
d'un côteau, qui eft un appendice de la chaîne
des montagnes du nord-eft, eft bâtie Guaxaca,
capitale d'une province qui porte le même nom :
fituée à plus d'une lieue des montagnes, elle fe
trouve à l'ouverture de trois plaines, celle de
San Juan del Rey, celle qui conduit à Guatimala
au fiad - eft, & une autre au fiud-oueft, dont
j'ai cublié le nom : cette pofition l'a rendue le
(1) Dioctia monadelphia.
de la chaîne
des montagnes du nord-eft, eft bâtie Guaxaca,
capitale d'une province qui porte le même nom :
fituée à plus d'une lieue des montagnes, elle fe
trouve à l'ouverture de trois plaines, celle de
San Juan del Rey, celle qui conduit à Guatimala
au fiad - eft, & une autre au fiud-oueft, dont
j'ai cublié le nom : cette pofition l'a rendue le
(1) Dioctia monadelphia. --- Page 273 ---
A G U A X A de C A.
centre où aboutiffent pour leur premier débit
les cultures d'anis 2 de cochenille & de vanille,
qui fe font dans les gorges des hautes montagnes licues de
l'environnent, à cinq, fix & fept
qui
alimentée par les bleds, les grains
diftance,
que l'on cultive
& les fruits de toute efpèce
riviere T'arrofe au bas:
dans la plaine; une jolie
lui
des aqueducs bien entendus
au nord-eft,
voifine des eaux aufli
apportent de la montagne continuellement rafalubres qu'abondantes. L'air,
& le foir par
fraichi le matin par le vent d'eft,
eft pur & délicieux, & donne une
le vent d'oueft,y & telle qu'à huit heures du
chaleur tempérée
thermomètre étoit à feize
matin en Mai. Mon
le matin, &
degrés au-deffius de la congelation
à midi, ce qui entretient dans ce
à vingt-deux fitué par le vingtième degré de
climat, quoique
continuel. Enfin,
latitude ou environ, un) printemps
excelmagnificencede fites, beauté de décoration,
de l'air, abondance
lence de terroir, température
fe fuccédant
de fruits d'Europe & d'Amérique
en
fans ceffe : rien ne manque à Guaxaca, pour les
enchanté 7 que d'être entre
faire un féjour
aétif & induftrieux.
mains d'un peuple clochers & fes dômes élevés donSes nombreux
ville un air de grandeur 2 &
nent de loin à cette
fes dedana
l'on peut dire abfolument parlant toifes que de long fur
répondent : elle a feize cent
y mille environ de large, dans une figure à-peules fauxbourgs,
près quarréc 2 en y comprenant
aca, pour les
enchanté 7 que d'être entre
faire un féjour
aétif & induftrieux.
mains d'un peuple clochers & fes dômes élevés donSes nombreux
ville un air de grandeur 2 &
nent de loin à cette
fes dedana
l'on peut dire abfolument parlant toifes que de long fur
répondent : elle a feize cent
y mille environ de large, dans une figure à-peules fauxbourgs,
près quarréc 2 en y comprenant --- Page 274 ---
V D YA G E
remplis, comme je l'ai déjà dit, de
de jardins. Ses rues font larges, tirées nopaleries &
bien
au cordeau,
pavées 2 bien nivellées, &
par des maifons agréablement bâtics formées
de taille & à double étage. On
en pierre
conftruifoir
un hôtel-de-ville, qui me parut d'aliez bon alors
& fait pour décorer Ia place - major fur goût,
on le bâtit d'une pierre couleur d'un verd laquelle
L'évéché & l'églife cathédrale forment céladon.
tres côtés de la même
deux aud'arcades,
place, tout environnés
comme dans la plupart des villes efpagnoles 2 pratique d'une utilité infinic pour fe
garantir foit de la pluie, foit du
enfin
toutes les églifes & les monaftères, foleil;
grand nombre, font folidement & qui font en
bâtis, richement décorés en-dedans, grandement &
ment blanchis au-dehors.
propreLa population de cette ville, y compris les
nègres, 2 mulâtres & indiens, eft d'environ fix
mille ames: 5 elle a ui évèque, un gouverneur de
province, & reffortit à l'audience de
dont le vice-roi a fous fes ordres le Guatimala,
de Guaxaca.
gouverneur
L'auberge où l'on m'avoit adreffé étoit fi miférable & fi mal propre que je n'eus pas le
d'y refter 3 je me hâtai de faire toilette, courage dépofai dans ma chambre le petit paquet de 2 je hardes
qui me fuivoit toujours 2 & ne laiffoit pas de me
fatiguer, & je fortis fort embarraffé de ma
fonne & fans favoir où aller, Sans manteau, perj'avois
aca.
gouverneur
L'auberge où l'on m'avoit adreffé étoit fi miférable & fi mal propre que je n'eus pas le
d'y refter 3 je me hâtai de faire toilette, courage dépofai dans ma chambre le petit paquet de 2 je hardes
qui me fuivoit toujours 2 & ne laiffoit pas de me
fatiguer, & je fortis fort embarraffé de ma
fonne & fans favoir où aller, Sans manteau, perj'avois --- Page 275 ---
A G U A X A C A.
une retefitte & un vafte chal'air d'un étranger;
à peine contre
peau fur ma tête me raffuroient
J'entrai,
les regards d'une multitude de curicux.
m'y fouftraire, dans la première églife que
pour trouvai, & j'accomplis ainfi, fans m'en douter,
je
j'avois fait; car il fe trouva que c'étoit
le voeu que
Segnora de la Soledad en Guaxaca (I ).
nueftra avoir admiré l'argenterie, les dorures 2
Après le dôme en de mauvais goit, mais bâti en briques
à carreaux verniflés en échiquier au-dehors, &
une multitude d'er voto aufli ridicules que fanatij'en fortis aufli peu avancé, & pas plus raf
ques,
étois entré; jerroisalaventure
furé que quand jy
j'étois
dans les rues, lorfque je m'apperçus que
conftamment fuivi par un drôle en manteau que
il étoit chargé de chaj'avois vu à l'auberge;
& de feapulaires, & à le voir on l'aupelets
un dévot très-zélé : à l'églife il
roit pris pour
m'agenouillai, il fe leva
s'agenouilla quand je
& s'arrêtoit
quand je me levai, il marchoit
quand je marchois & m'arrêtois; la frayeur me
prit, je crus que c'étoit un efpion de la police
apofté là tout exprès pour moi, ou en général
tous les arrivans, & je réfolus de m'en
pour
l'aborde & lui demande fi ces
éclaircir ; je
chapelets font pour vendre ; il me répond que
oui, mais qu'il a un autre emploi, qui eft de
(t) Ceci a trait à quelque circonftance du voyage dont le
récit fe trouve perdu,
'arrêtois; la frayeur me
prit, je crus que c'étoit un efpion de la police
apofté là tout exprès pour moi, ou en général
tous les arrivans, & je réfolus de m'en
pour
l'aborde & lui demande fi ces
éclaircir ; je
chapelets font pour vendre ; il me répond que
oui, mais qu'il a un autre emploi, qui eft de
(t) Ceci a trait à quelque circonftance du voyage dont le
récit fe trouve perdu, --- Page 276 ---
V O Y A G E
s'informer oi je devois paffer la journce : où il
me plaira, lui dis-je avec un air plus réfolu
que je ne l'étois au fond : à quoi tend cette
queftion? C'eft, mne dit-il en ricanant, & d'un
air dc miftère, que je ferois charmé de procurer
quelqu'agrément à un étranger aufli bon & auffi
généreux que vous me paroilfez. Je refpirai à ces
mots qui le démafquèrent à mes yeux, & je
compris alors que cet homme qui m'avoit fait
tant de peur, n'étoit autre chofe que ce que
l'on nomme à la cour, où tout fe peint en beau,
l'ami du prince. Bone Deus! me dis-je à moi-même,
quoi! c'eft jufques dans un temple de la Vierge
immaculée que le vice vient tendre fes pièges
fous le manteau de Thipocrific? Et me tournant
vers l'inconnu ; allez, lui dis-je, vous faites là
un métier fort joli & fort honnête 7 mais je
n'ai pas befoin de vous, & gardez-vous de me
fuivre davantage.
Après cet accident je pénétrai dans la ville,
oi je rencontrai quelques caroffes affez beaux
& beaucoup de peuple 5 je fus curieux de voir
la cathédrale, qui étoit fir la place; jc la trouvai
d'affez bon goût, à deux cceurs comme nos
anciennes cathédrales : c'étoit la troifième fêre
de la pentecôte 5 on y célébroit la metle; le
chant me parut beau 2 grave & majeftuenx,
d'excellentes voix, des phrafes bien mefiurées,
des repos nombreux infpiroient le refpect &
le recueillement; j'étois dans une cfpèce de
ravifleme it,
place; jc la trouvai
d'affez bon goût, à deux cceurs comme nos
anciennes cathédrales : c'étoit la troifième fêre
de la pentecôte 5 on y célébroit la metle; le
chant me parut beau 2 grave & majeftuenx,
d'excellentes voix, des phrafes bien mefiurées,
des repos nombreux infpiroient le refpect &
le recueillement; j'étois dans une cfpèce de
ravifleme it, --- Page 277 ---
A G U A X A C A
raviffement, lorfque vers l'élévation un prêtre à
cheveux gris 7 en furplis & en collet, tenant
comme nos chod'une main une croffe d'argent,
de
riftes en France, & de l'autre une baguette
même métal, comme nos huiffiers, m'en toucha
légèrement & m'avertit d'un air grave d'ôter ma
j'avois portée jufques là dans toutes
retelitte, que
l'ôtai fur-leles églifes fans conféquence 5 je
champ, fans murmurer, & même je trouvai cette
convenable; cependant, affligé de T'efpèce
police
croyois m'être attiré, je fortis.
d'affront que befoin je de faire raccommoder ma montre;
J'avois
trouvai la
après avoir cherché long - temps, je
femme
demeure d'un horloger, il étoit abfent; fa
fi bien que
étois honteux; c'étoit
me reçut
j'en
brune, jadis belle,
une femme de trente-fix ans,
défir immodéré
& toujours tourmentée de ce
bien des femmes ne perdent
de plaire que elle me fit mille queftions 7 &
qu'avec la vie 5
botanifte, elle en
à favoir que j'étois
à me
garvint
j'étois médecin & m'engagea
conclut que
dans une fi
fixer à Guaxaca, en me difant que
chirurgrande ville il n'y avoit ni médecin, ni
gien, & que fon mari, qui étoit corrégidor établif (1),
m'aideroit de tout fon crédit pour mon
fement; elle me fit même entendre affez clairequ'elle pourroit auffi m'être de quelque
ment
à être fort en peme
utilité, & je commençois
() Efpèce de juge de police.
I
conclut que
dans une fi
fixer à Guaxaca, en me difant que
chirurgrande ville il n'y avoit ni médecin, ni
gien, & que fon mari, qui étoit corrégidor établif (1),
m'aideroit de tout fon crédit pour mon
fement; elle me fit même entendre affez clairequ'elle pourroit auffi m'être de quelque
ment
à être fort en peme
utilité, & je commençois
() Efpèce de juge de police.
I --- Page 278 ---
Vo YA G E
de la reconnoiflance
qu'elle en pourroit
lorfque fort heureufement fon mari
exiger,
étoit excellent
rentra 5 il
méchanicien & bon
comme j'eus occaffon de m'en
dellinateur,
une multitude de fes
convaincre par
gu'en plans
ouvrages tant en relief,
qu'il me fit voir; il avoit auffi u
jardin affez curieux, où je pris des femences de
mira-fol & de Jauge à fleurs ponceau.
Après avoir quitté Thorloger, je me fis
duire chez un coffretier; mes projets
conque je fufle muni de caiffes ou coffres exigeoient aifés à
tranfporter : le marchand à qui l'on m'avoit
adreffé m'en fit voir de toutes les grandeurs
j'en choifis huit de deux pieds de
;
quatorze pouces de
long fur
fondeur; ils étoicnt largeur, 2 & autant de prod'un bois blanc & fort
affemblés à queue d'aronde, bien
& léger, fermant à une ferrure; ils étoieut de ferrés,
des & fi
plus fi foliproprement faits que les ouvriers de
Paris n'y feroient ceuvre. Le prix me convint
également, ils me coûtèrent dix-fept réales la
paire 2 ce qui fait à-peu-près cinq livres douze
fols pièce 3 je ne marchandai point
m'attira de la part du layetier le 2 & cela
panier d'abricots qu'on venoit de lui cadeau d'an
& qu'il me voyoit regarder avec des apporter,
d'envie; je les acceptai : ce fruit d'Europe eft yeux fi
dégénéré faute d'avoir été grefe, qu'à
cft-il aufli gros que la cerife de
peine
il a cependant confervé fon goût. Montmorancis
ols pièce 3 je ne marchandai point
m'attira de la part du layetier le 2 & cela
panier d'abricots qu'on venoit de lui cadeau d'an
& qu'il me voyoit regarder avec des apporter,
d'envie; je les acceptai : ce fruit d'Europe eft yeux fi
dégénéré faute d'avoir été grefe, qu'à
cft-il aufli gros que la cerife de
peine
il a cependant confervé fon goût. Montmorancis --- Page 279 ---
A GUAX A C A.
Je fentis alors que je n'aurois jamais pu
trouver à Los-Cues toutes les reffources que me
préfentoit Guazaca;) jy aurois trouvé de la cochenille, à la bonne heure, mais cela n'étoit pas
fuffifant; il falloit encore fe procurer les moyens
d'en emporter, auffi fus-je bien fatisfait de l'emplette que je venois de faire, j'ordonnai feulement par deffus le marché de faire des layettes
en féparations à chacun des coffres & j'en emportai les clefs.
Enchanté d'avoir ainfi affuré le fuccès de mon
entreprife, étonné de me trouver aufli avancé,
& d'avoir franchi fi facilement jufques-là toutes
les dificultés, tant d'avantages étoient un poids
j'avois peine à fiupporter, tant de bonheur
que
un fonge dont je craignois le
me paroifloit
ne dût arriver
réveil, & je ne doutai point qu'il
bientôt ; plus j'avois trouvé de facilité juiqueslà, plus je redoutai les obftacles que je me
figurois devoir attendre au bout de ma carrière. Ce mélange de fatisfaction & d'inquiétude
me caufoit un accablement 2 une mélancolie
dont je n'étois pas maître.
Je marchois ainfi dans les rues fans trop
favoir od j'allois; je me trouvai enfin dans un
fauxbourg qu'on appelle de Las Bueltas des
détours, nom que l'on donne aux jardins de ce
que c'eft une beauté que de les
pays, 7 parce de murs & de cloifons, qui offrent plucouper détours & plufieurs retraites dans le
fieurs
Iij
2 une mélancolie
dont je n'étois pas maître.
Je marchois ainfi dans les rues fans trop
favoir od j'allois; je me trouvai enfin dans un
fauxbourg qu'on appelle de Las Bueltas des
détours, nom que l'on donne aux jardins de ce
que c'eft une beauté que de les
pays, 7 parce de murs & de cloifons, qui offrent plucouper détours & plufieurs retraites dans le
fieurs
Iij --- Page 280 ---
V 0 Y A G E
même enclos : entr'autres
nopaleries 2
toutes récoltées & dont j'obfervai
les prefque
étoient toujours dirigés eft & oueft, que j'en vis plans
l'on recepoit, d'autres que l'on
que
enfin
plantoit, une
qui me parut magnifique & tellement chargée de cochenilles qu'on n'auroit pu prendre
une feule feuille de nopal fans écrafer mille
infeétes : pour l'examiner plus à mon aife,
trai fous prétexte d'acheter des fleurs dans j'enjardin qui n'en étoit féparé
un
jy fus
que par une haie,
frappé d'abord d'une aftère violette &
double, aufli grande que celles de France, mais
produite par un arbufte très-femblable
les feuilles pinnées, à notre
2 & pour
faifoit un très-bel effet mais fireau,
qui
ce qui m'occupoit davantage, c'étoit la belle nopalerie, &
pendant qu'on me faifoit le bouquet que j'avois
commandé, je dévorois ce (peétacle des yeux;
les nopals étoient plantés très-épais à quatre
pieds de diftance fir des lignes éloignées de
fix pieds les unes des autres; j'appris que cette
nopalerie appartenoit à un nègre qui n'y étoit
pas alors 5 je me promis bien de lui acheter
du nopal & des infeétes.
Après avoir parcouru plufieurs autres jardins
je rentrai dans la ville 2 & me fis cnfeigner
ceux d'un apothicaire nommé D. Antonio Pifa
que l'on m'avoit vantés : le propriétaire jugeant
à mon habit que j'étois François me fit mille
politeffes & offres dc fervices 2 & lui ayant
un nègre qui n'y étoit
pas alors 5 je me promis bien de lui acheter
du nopal & des infeétes.
Après avoir parcouru plufieurs autres jardins
je rentrai dans la ville 2 & me fis cnfeigner
ceux d'un apothicaire nommé D. Antonio Pifa
que l'on m'avoit vantés : le propriétaire jugeant
à mon habit que j'étois François me fit mille
politeffes & offres dc fervices 2 & lui ayant --- Page 281 ---
A G A X A C A.
botanifte être curieux de voir
témoigné comme fit conduire par fon neveu 2
fon jardin, il m'y
âge de ne pouvoir
s'excufant fur fon grand
m'accompagner lui-même.
qui
coupé de cinq à fix murailles,
Ce jardin fans doute autant d'acquifitions
annonçoient
conftruit à grands fraix; une
nouvelles, paroiffoit
décoréc
abondante & très - joliment
fontaine
élevées à huit pieds dans ull
diftribuoit fes eaux d'oi elles couloient par quatre
vafe à lantique, vafte baffin, & de-là dans
robinets dans un
de mauvais ceillets,
divers réfervoirs ; quantité quelques agavt, du
beaucoup de falvia Rhecas, deloza(1), des herbes
melilo: Reur bleuefans fin,
des abricots, de
quelques malvacées,
potagères,
péchers, voilà tout ce que je
la vigne, de petits
affez mal entretenu
vis de rare dans ce jardin,
d'ailleurs.
là, je vis entrer la femme
Pendant que j'étois
d'un riche voile de
d'un corrégidor 2 couverte d'or; elle venoit, conduite
velours noir à frange
mine, pour voir,
par un homme de très-bonne la figure d'un Francomme je l'ai fu depuis,
l'avoir faluée très - poliment 2 je
çois; après
d'être ainfi l'objet de la
m'éloignai, honteux fort cmbarraffé de ma concuriofité générale &
revins faire
Lorfqu'elle fc fut retirée, je
tenance.
(t) Decandria pentagynia.
1 ii]
verte d'or; elle venoit, conduite
velours noir à frange
mine, pour voir,
par un homme de très-bonne la figure d'un Francomme je l'ai fu depuis,
l'avoir faluée très - poliment 2 je
çois; après
d'être ainfi l'objet de la
m'éloignai, honteux fort cmbarraffé de ma concuriofité générale &
revins faire
Lorfqu'elle fc fut retirée, je
tenance.
(t) Decandria pentagynia.
1 ii] --- Page 282 ---
Vo Y A G E
mes remercimens à
l'apothicaire, 2 & donnai
les plus grands éloges à fon jardin.
Très-fatisfait de moi, D. Antonio Pifa voulut
me procurer la vue d'un autre jardin non moins
curieux 5 jy courus > c'étoit un potager qui
pouvoit faire honncur aux marais de Paris par
fes beaux choux-fleurs, fes artichaux, fes fraifes,
fes abricots & fes raifins; l'eau y couloit en
rigoles de toutes parts le long des carreaux
plantés de chicorées, de petites raves & de
laitues pommées 5 cinq ou fix ouvriers indiens
ou métis y étoient occupés, jy trouvai auffi
le maître D, Gregorio Meuta, un des corrégidors
de la ville, 2 homme de quarante-cinq années
ou environ, d'une très -bonne mine, & d'un
abord fort gracieux; il daigna louer mes recherches & ma curiofité, il me fit voir tout ce
qu'il avoit de curieux; ; ce qui me parut plus
digne de remarque, fut un arbre qui reffembloit
au premier coup-d'ceil à un prunier de reineclaude, mais qui n'étoit autre chofe qu'un malpighia (I) que je n'avois pas encore vu; je priai
le propriétaire de me permettre d'en cueillir
quelques fruits pour avoir les noyaux, les cerifes
qu'il donne font plus groffes que nos plus gros
bigarreaux; je voulus payer ces fruits, il ne
me le permit pas, & même l'Indien ouvrier qui
(1) Deczudria trigynia,
ceil à un prunier de reineclaude, mais qui n'étoit autre chofe qu'un malpighia (I) que je n'avois pas encore vu; je priai
le propriétaire de me permettre d'en cueillir
quelques fruits pour avoir les noyaux, les cerifes
qu'il donne font plus groffes que nos plus gros
bigarreaux; je voulus payer ces fruits, il ne
me le permit pas, & même l'Indien ouvrier qui
(1) Deczudria trigynia, --- Page 283 ---
A G U A X A C A.
le fiivoit refufa de prendre deux réales que
je lui préfentai.
&
Je retournai encore chez mon apothicaire,
lui
fait la
de l'auberge oùi jétois
ayant
peinture
defcendu, peinture qui le fit rire aux larmes,
difficulté que.
tant par elle - même que par la
j'avois de m'expliquer en caftillan, je le fuppliai
de m'en indiquer une oh je puffe manger pro- La
prement & à mon goût ; il me le promit.
converfation tomba alors fur les diverfes cultures
du pays; o1 me demanda fi je les connoiflois; vanille
je répondis que oui, à T'exception de la
j'étois curieux de voir, pour la pouvoir
que
l'exaétitude qu'on exige d'un botadécrire avec
m'interrompit
nifte ; un prêtre qui étoit préfent bois
en avoit dans un
dépenpour me dire, qu'il
à fix lieues
dant d'une ferme qui lui appartenoit
feroit
de-là, & que fi je le fouhaitois il m'y
conduire le lendemain par un de fes Indiens 5
il voulut même fe charger de me procurer 1n
cheval, & tout cela avec une prévenance &
dont nous autres François croyons
e volontiers politeffe qu'il n'y a que nous de capables.
retirai alors fort content de ma journée,
Je me
de hardieffe
& bien convaincu qu'avec un peu
& d'aétivité on fait beaucoup de chofes.
Je me rendis à ma nouvelle auberge, conduit
de D. Antonio Pifa; elle étoit tenue
par un valet
avoit été cuifinier du feu
par un François qui
avec un
gouverneur: : j'abordai mon compatriote
I iv
e volontiers politeffe qu'il n'y a que nous de capables.
retirai alors fort content de ma journée,
Je me
de hardieffe
& bien convaincu qu'avec un peu
& d'aétivité on fait beaucoup de chofes.
Je me rendis à ma nouvelle auberge, conduit
de D. Antonio Pifa; elle étoit tenue
par un valet
avoit été cuifinier du feu
par un François qui
avec un
gouverneur: : j'abordai mon compatriote
I iv --- Page 284 ---
VOYAG E
fentiment de plaifir & de confiance, qu'il eit
facile de fe peindre, fi l'on veut fe placer dans
les circonftances où je me trouvois; je ne fongeai pas même à la diftance qu'il y avoit de fon
état au mien, & je n'eus pas lieu de m'en repentir, car il étoit bon homme, & ne s'en faifoit
point accroire. Je m'apperçus qu'il étoit riche, 2
quoiqu'il fe plaignit de la fortune, & je compris
que c'étoit pour mieux cacher fon jeu, pour ne
pas irriter l'envie d'une nation toujours jaloufe
de notre induftrie & de nos fuccès, & peutêtre pour s'en féparer plus facilement quand il
en trouveroit l'occafion.
Je le priai de me donner un bon fouper, &
lui dis que ce feroit le premier que je ferois
depuis mon départ de France; il me le promit
& me tint parole; j'eus un vrai fouper de gouyerneur, & je pus enfin me coucher avec délices, déshabillé, dans des draps blancs & un
affez bon lit, ce qui ne m'étoit pas arrivé depuis
long-temps.
Le projet que j'avois formé d'aller acheter
le lendemain du nopal & de la cochenille m'éveilla
de grand matin; je me lève donc à trois heures; je prends deux Indiens domeftiques de l'auberge, chargés chacun d'un grand mannequin
& de ferviettes, & me rends à la nopalerie que
j'avois vue la veille.
Je laiffai en entrant mes domeftiques à la
porte, & me chargeai de leurs paniers; le nègre
temps.
Le projet que j'avois formé d'aller acheter
le lendemain du nopal & de la cochenille m'éveilla
de grand matin; je me lève donc à trois heures; je prends deux Indiens domeftiques de l'auberge, chargés chacun d'un grand mannequin
& de ferviettes, & me rends à la nopalerie que
j'avois vue la veille.
Je laiffai en entrant mes domeftiques à la
porte, & me chargeai de leurs paniers; le nègre --- Page 285 ---
A G U A X A C A.
étoit à peine éveillé, il vint à moi
propriétaire
modefte & honnête, contre
avec un air fimple,
Je Jui dis
l'ordinaire de fes pareils au Mexique. avoir befoin
qu'étant médecin, je me trouvois
de ma compofition, pour
pour faire un onguent branches de nopals charla goutte, de quelques je le priois de m'en
gés de cochenilles > que
& que
vendre auflitôt, parce que cela prelloit,
donnerois le prix qu'il me demandeje lui en
de prendre ce que je vouroit; il me permit fis
dire deux fois : j'en
drois. Je ne me le
pas de deux pieds de
choilis huit belles branches
à huit feuilles
haut chacune, compofées de fept
qu'elmais fi chargées de cochenilles
en largeur,
toutes blanches; je les coupai
les en étoient
le mieux qu'il fut
moi-même, je les arrangeai 8 les couvris avec
pofmible dans lcs mannequins, enfuite combien
les ferviettes: je lui demandai
cela valoit, il me jura qu'il y en avoit pour
deux réales; je le crus facilement, moi qui en
aurois donné deux quadruples; mais pour ne pas
lui laiffer connoitre à quel point jétois content
lui donnai feulement une piaftre
du marché, je
n'avois pas de monforte, en lui difant que je
le refte pour
noie, & que je le priois de garder fe frottoit
boire à ma fanté; le bon vieux nègre
rêver encore, & tandis qu'il
les yeux croyant
je fis entrer mes
m'accabloit de remercimens,
deux Indiens, les chargeai des deux mannequins,
& partis comme un éclair.
lui donnai feulement une piaftre
du marché, je
n'avois pas de monforte, en lui difant que je
le refte pour
noie, & que je le priois de garder fe frottoit
boire à ma fanté; le bon vieux nègre
rêver encore, & tandis qu'il
les yeux croyant
je fis entrer mes
m'accabloit de remercimens,
deux Indiens, les chargeai des deux mannequins,
& partis comme un éclair. --- Page 286 ---
VOxA G E
J'avois un battement de cceur que je ne faurois rendre, il me fembloit que je venois d'enlever la toifon d'or, mais je croyois auffi ayoir
à ma pourfuite le dragon furieux prépofé à fa
garde; tout le long du chemin je repétois ce
beau vers; enfin il eff en ma puifance! Je l'aurois
volontiers chanté fi je n'avois pas eu peur d'être
entendu ; j'arrivai tout hors d'haleine & me glif
fai dans mon auberge, fins avoir rencontré une
feulc perfonne dans les rues; l'aurore commençoit à poindre 1 mais perfonne n'étoit encore
éveillé dans la maifon; je m'enfermai dans ma
chambre, & là j'arrangeai avec un contentement
inexprimable, & le plus délicatement qu'il me
fut poffible, mes chers nopals dans deux de mes
petites caiffes, avec la précaution de les affujettir deux au fond & deux au-deffius, & de les
féparer par la layette croifée, & par des bâtons
d'un bois fec & pliant.
Ainfi, à cinq heures du matin je me trouvois
pofleffeur d'une belle charge de cochenille que
perfonne ne m'avoit vu acheter, ni emballer; le
nègre qui me l'avoit vendue étoit un homme
fimple & honnête, & les Indiens que je payai
bien, en leur recommandant le fecret fir ma
courfe du matin, ignoroient de quel précieux
dépôt je les avois chargés.
Bien tranquille fur ce point, j'allai jouir fous
des orangers qui étoient dans la cour, & du frais
& de ma bonne fortune, en attendaut le réveil
m'avoit vu acheter, ni emballer; le
nègre qui me l'avoit vendue étoit un homme
fimple & honnête, & les Indiens que je payai
bien, en leur recommandant le fecret fir ma
courfe du matin, ignoroient de quel précieux
dépôt je les avois chargés.
Bien tranquille fur ce point, j'allai jouir fous
des orangers qui étoient dans la cour, & du frais
& de ma bonne fortune, en attendaut le réveil --- Page 287 ---
A Gu AX A C A.
hôte. Jamais-le ciel ne m'avoit paru fi
de mon ni le clifnat fi agréable : la veille je ne
beau,
ce jour-là tout fe peivoyois que des monftres,
dc
gnoit en beau à mes yeux, & me permettoit
me livrer aux plus douces réflexions.
me
Quelque chofe qu'il m'arrive à préfent,
difois-je,le but de mon voyage eft rempli, je
partir... à l'inflant même. 2 mais non 2
peux
m'avoit affuré ne fe recueillir
la vanille, qu'on
qu'à vingt lieues d'ici, que je n'avois aucunefpoir
d'emporter; la vanille vient comme d'elle-même
fe préfenter à moi, achevons cette autre conquête.
auquel
Enfin on s'éveilla; on fervitle déjeûiner, & oû je
je fis plus d'honneur que perfonne,
diftinguai un fruit fingulier, c'étoit une pomme
la
étoit molle & noire comme une
dont pulpe
les Efpagnols T'appellent
confiture de raifin, plufieurs & j'en pris les
fapota nera 3 j'en ouvris
à midi pour aller
noyaux. Comme je devois partir commandai un
à la recherche de la'vanille, je
bon dîner pour onze heures.
Je fis enfuite faire mes complimens au prètre
Ortiz, & lui fis rappeler en même
D. Jofeph
après quoi je m'ajuftai pour
temps fes promeffes,
aller voir la ville.
eut la
Mon compatriote qui me conduifoit
complaifince de me prêter un manteau; avec
habillement, mes cheveux en retefitte & mon
cet
rabattu, j'avois tout-à-fait Pair
grand chapeau
bon dîner pour onze heures.
Je fis enfuite faire mes complimens au prètre
Ortiz, & lui fis rappeler en même
D. Jofeph
après quoi je m'ajuftai pour
temps fes promeffes,
aller voir la ville.
eut la
Mon compatriote qui me conduifoit
complaifince de me prêter un manteau; avec
habillement, mes cheveux en retefitte & mon
cet
rabattu, j'avois tout-à-fait Pair
grand chapeau --- Page 288 ---
Vo Y A G E
efpagnol, & jc n'eus plus le déplaifir
dre repéter partout agui fa
d'entenFrançois.
francefe : voilà un
Nous fimes le tour de la ville &
tes fes rues, elle me
j'arpentai touque la veille; la feule parut encore plus belle
défirer, 8x
chofe que je trouvai à
qui manque dans toute
excepté à Mexico, c'eft uil cours ou l'Amérique
planté d'arbres; on en avoit cependant promenade
nne au-deffous de l'aqueduc, il
projeté
baflins en pierre de taille,
y a même des
y conduire les eauxo d'une
tout préparés pour
vu fa fituation, auroit fontaine, & cet endroit,
fans doute été
mais la plantation n'a
délicieux,
eft refté là.
pas eu lieu, & tout en
Nous vifitâmes le marché, l'un des mieux
nis que j'aie vus après celui de la
fourtrouvai toutes fortes de
mais Havanne, jy
frappa
fruits;
ce qui me
davantage, ce fut d'y voir vendre de la
cochenille crue, c'eft-à-dire vivante, & fans être
tuée ni féchée, à raifon de huit réales la
je rentrai enfin chargé d'un
livre;
de feuilles & de branches de paquet de plantes,
entr'autres d'un ricin (r) d'une toutes efpèces,
efpèce fingulière
que j'ai envoyée au jardin du roi.
Après avoir arrangé mes plantes dans ma
chambre, je courus chez un hommc
m'avoit enfeigné comme un loueur de que l'on
chevaux,
(1) Monoccia polyadelphia.
chée, à raifon de huit réales la
je rentrai enfin chargé d'un
livre;
de feuilles & de branches de paquet de plantes,
entr'autres d'un ricin (r) d'une toutes efpèces,
efpèce fingulière
que j'ai envoyée au jardin du roi.
Après avoir arrangé mes plantes dans ma
chambre, je courus chez un hommc
m'avoit enfeigné comme un loueur de que l'on
chevaux,
(1) Monoccia polyadelphia. --- Page 289 ---
A GU A X A C A.
dit un mot à mon hôte, qui
& fans en avoir
une quinzaine
croyoit au contraire me tenir pour leurs harcinq chevaux avec
de jours; j'arrétai de huit réales chacun, pour me
nois, à raifon lendemain à San Juan del Rey.
conduire le
fecond diner de gouverneur 9
A onze heures
qu'élégamment 5 mais
fervi auffi promptement lit jamais ce récit, ne me
quoi? Si quelqu'un
prendra-t-il pas pour un véritable gourmand
jétois ivre de joie; je
ah! qu'il me pardonne,
comme pour me
cherchois quelques jouiffances
cellerécompenfer de ines peines, & peut-être
il
étoit-elle moins dangereufe qu'une autre 5
Ià
fans doute pas aufli beaucoup d'inconn'y avoit
corps de fes diettes
vénient à refaire mon pauvre celles à venir.
paffées, & à le munir contre oublié; à midi fes cheD.Ortiz ne m'avoit pas
la table auflivaux étoient à ma porte, je quitte le mulâtre mon
tôt & faute en felle, je charge
de
conduéteur d'un faç de toile de quatre pieds
j'avois acheté tout exprès le matin 2
haut, que
à toute bride; un mouchoir au-
& nous partons
chapeau par deffus, &
tour de la tête, un grand
bonnet de coton
fur la calotte du chapeau un
les rayons du
diverger
blanc en pointe 7 pour
fort néceffaire.
foleil, précaution courfe
une montagne à
Arrivés d'une
jufqu'à montâmes encore
lieues de la ville, nous
quatre
d'heure, & nous defcendimes
durant un quart ou étoit la ferme de D. Ortiz, &
dans un vallon
par deffus, &
tour de la tête, un grand
bonnet de coton
fur la calotte du chapeau un
les rayons du
diverger
blanc en pointe 7 pour
fort néceffaire.
foleil, précaution courfe
une montagne à
Arrivés d'une
jufqu'à montâmes encore
lieues de la ville, nous
quatre
d'heure, & nous defcendimes
durant un quart ou étoit la ferme de D. Ortiz, &
dans un vallon --- Page 290 ---
V O Y A G E
oùr l'on ne faifoit que du bois & du mahys. Nous
continuâmes encore notre route pendant deux
lieues, & rencontrâmes enfin des gens de la ferme; ;
je voulois qu'on s'adrefsât à eux pour qu'il nous
fiffent voir de la vanille, mais le mulâtre prétendoit la connoître, & fe vantoit de me la montrer. Nous mimes donc pied à terre 2 & cherchâmes pendant une demi - heure à tous les arbres,
mais inutilement : en vain J'attendois que mon
docteur mulâtre me montrât la plante dont j'étois
fi curieux ; l'impertinent, foit malice, foit ignorance, 2 s'avifa de me donner pour elle un arum
fcandens (1) à' feuilles palmées, & dont la tige,
il faut l'avouer, reffemble affez à celle de la
vanille : je lui dis qu'il n'étoit qu'un fot, & qu'au
lieu de me faire perdre ainfi mon temps, il auroit
mieux fait d'appeler un Indien. Il étoit en eflet
près de cinq heures du foir,8je mourois de peur
d'être obligé de revenir fans vanille, ou de coucher à la ferme 2 ce qui m'auroit fait manquer
mon départ pour le lendemain ; j'étois furieux.
Enfin arrive un Indien armé d'une manchette :
frère,lui dis-je, en lui montrant une piaftre forte,
montre-moi de la vanille, 2 & ce pefos eft à toi 5
il me répond froidement de le fivre, & à quatre
pas, fc faifant jour dans uil fourré où étoient plufieurs arbres 2 & grimpant fr l'un d'eux, il me
jette deux gouffes de vanille parfaitement mires,
() Gynaudria polyaudria.
ien armé d'une manchette :
frère,lui dis-je, en lui montrant une piaftre forte,
montre-moi de la vanille, 2 & ce pefos eft à toi 5
il me répond froidement de le fivre, & à quatre
pas, fc faifant jour dans uil fourré où étoient plufieurs arbres 2 & grimpant fr l'un d'eux, il me
jette deux gouffes de vanille parfaitement mires,
() Gynaudria polyaudria. --- Page 291 ---
A G U A X A C A.
& m'en fait voir une branche à laquelle pendoient
d'autres gouffes encore vertes & deux fleurs flétries dont le nedlarium fubfiftoit encorc. Je le rebicn
celui des épidendrum (1), la
connus
pour des tiges & des fruits parfaiforme des feuilles, le 9 parfum de la plante 7 tout me
tement décrite,
exacteconvainquit que c'étoit la vraie vanille 9
ment femblable à celle que j'avois vue chez D.
Athenas à Vera-Crux. Tous les arbres de ce petit
bofquet en étoient chargés; iy vis beaucoup de
fruits verds, mais je n'en pris que fix, & quatre
mires 5 je fis enfuite détacher de
autres groffes,
étoient accrues, je les liai
l'arbre les tiges qui y
d'un arum
bien, je les enveloppai avec les feuilles
trois pieds de largeur à la bafe : & ce
qui ont
& pefant plus de trente livres,
fagot ainfi arrangé
fac
fur
je le ferrai dans mon grand
que jattachai de
la croupe de mon cheval. J'étois fi content
Indien,
la gourde que je lui avois
mon
lui qu'outre donnai encore deux réales: ; lui,
promife 2 je
voulant
me céder fans doute
de fon côté, ne
pas
courut à fà cabane, & m'apporta
en genérofité,
encore trois gouffes de vanilles.
& moi
Qui fut honteux ? ce fut le mulâtre,
j'eus lieu de m'applaudir de ne l'avoir pas écouté.
Nous remontâmes à cheval, & nos montures
menèrent fi grand train, qu'à neuf heures
nous
du foir nous rentrâmes à Guaxaca.
(1) Gynandria diaudria.
fon côté, ne
pas
courut à fà cabane, & m'apporta
en genérofité,
encore trois gouffes de vanilles.
& moi
Qui fut honteux ? ce fut le mulâtre,
j'eus lieu de m'applaudir de ne l'avoir pas écouté.
Nous remontâmes à cheval, & nos montures
menèrent fi grand train, qu'à neuf heures
nous
du foir nous rentrâmes à Guaxaca.
(1) Gynandria diaudria. --- Page 292 ---
V 09 Or A G E
Je chargeai mon conduéteur de faire mille
complimens & remercimens à fon
lui donnai fix piaftres
les
maître, &
fon
pour
chevaux, & deux
pour
falaire, & je me rendis à mon
où je fis entrer la vanille fans
auberge,
que c'étoit.
qu'on fit ce
Il étoit tard, je foupai feul, & fur la fin
de mon fouper je parlai au cuifinier mon compatriote de régler ce que je lui devois & lui
annonçai mon départ pour le lendemain; il 2
fort étonné de ma
&
parut
réfolution, 2
me dit qu'au
fiarplus je ne lui devois rien, qu'il m'avoit
comme François & n'avoit jamais entendu de reçu rien
gagner avec moi : je compris ce que cela VOUloit dire, & je lui préfentai trois
lui demandant fi c'étoit affez, il voulut piaftres, infifter en
encore, en difant qu'il m'avoit reçu par amitié,
& que je ne donnerois rien fi je voulois; alors
je lui répondis fort sèchement qu'étant
il devoit comprendre
François
par mon extérieur & mes
manières, que je n'étois pas fait pour recevoir
gratis de lui, & que fon état le mettoit dans
le cas de vendre à tout le monde
devoir ajouter trois autres
: je crus
piaftres à celles que
j'avois mifes fr la table, en lui demandant quelques provifions. Quand mon hôte vit que je le
prenois fur, ce ton 2 il ramafla d'un air fatisfait
les fix piaftres fortes, & me remercia fort poliment; peu de temps après il m'envoya CC que
je lui avois demandé,
Je
que fon état le mettoit dans
le cas de vendre à tout le monde
devoir ajouter trois autres
: je crus
piaftres à celles que
j'avois mifes fr la table, en lui demandant quelques provifions. Quand mon hôte vit que je le
prenois fur, ce ton 2 il ramafla d'un air fatisfait
les fix piaftres fortes, & me remercia fort poliment; peu de temps après il m'envoya CC que
je lui avois demandé,
Je --- Page 293 ---
A G U A X A C A.
Je m'enfermai enfuite dans ma chambre, 2 &
palfai une partie de la nuit à viliter & arranger
toutes mes plantes à demeure dans mes coffrets;
il en avoit deux de confacrés à la vanille
y j'avois marquée & mêlée avec mille autres
que
cueillies au hafard; comme j'ouvrois &
plantes fermois fouvent & avec quelque bruit toutes
mes caifles, mon hôteffe en conçut une violente curiofité, qu'elle crut fatisfaire en prenant
le prétexte de me faire un petit préfent de
chocolat 5 elle vint à cet effet heurter trois ou
quatre fois à ma porte 2 mais je la lui refufai
toujours confamment, 2 elle fe laffa à la fin,
& fe décida à laiffer fon chocolat fur une chaife
dans la chambre voifine.
heures
Je ne dormis pas long-temps; à quatre
du matin mes chevaux étant arrivés, j'éveillai
hôte fa furprife redoubla, car je ne lui
mon
; rendu compte de toutes mes précauavois pas
tout fut
tions : mes caiffes, mon bagage,
chargé
clin
montai fur un des chevaux
en un
d'oeil, je
à conduire les autres
& jobligeai le topith
)
grand train devant moi.
de
Il n'étoit pas encore jour quand je partis Départ Guaxaca. de
Guaxaca, j'en trouvois les rues excellivement
longues à caufe de mon train, qu'il me tardoit
de voir échappé aux recherches & à la curiofité;
enfin je me vis en rafe campagne au point du
jour, il faifoit très-frais, je ferrai les épaules,
& redoublai de vitelfe; mes chevaux fe trouvèK
)
grand train devant moi.
de
Il n'étoit pas encore jour quand je partis Départ Guaxaca. de
Guaxaca, j'en trouvois les rues excellivement
longues à caufe de mon train, qu'il me tardoit
de voir échappé aux recherches & à la curiofité;
enfin je me vis en rafe campagne au point du
jour, il faifoit très-frais, je ferrai les épaules,
& redoublai de vitelfe; mes chevaux fe trouvèK --- Page 294 ---
VOYAC E
rent excellents, & nous fimes fi bonne
qu'à fept heures & demie
route;
d'oh, fans
j'arrivai à Attetla,
prendre aucun
gagnai San juan del Rey rafraichifement, je
mis pied à terre
2 après avoir feulement
pour ramaffer quelques plantes(r).
Je revis encore ma chère peuplade de Gallatitlan, je la faluai en arrivant, plein de
noiffance de ce qu'elle m'avoit offert la reconle délicieux fpeétacle d'une
première
nopalerie 5 il étoit
trop tard, & j'étois trop fatigué
voir P'Indien chez lequel
pour aller
à Guaxaca,
j'étois entré en allant
je ne fongeai qu'à fouper & à me
coucher. Je dormis peu; j'avois jugé néceffaire
de donner de l'air à mes plantes, j'en avois
les caiffes toutes ouvertes dans la
mis
Cafa - Réale 2 & de demi-heure
cour de la
en
j'allois les vifiter, dans les intervalles demi-heure,
me promener dans le cimetière qui n'étoit j'allois
Join de-là, un beau clair de lune dirigeoit pas
pas, j'arrachois gaiement des oignons d'amarillés mes
fur des tombeaux 5 & me rappelant alors les
nuits d'Young, je me difois à moi-méme
: eh
(1) Il y a ici nnc lacune dans le mannferit.
y rendoit compte du petit féjour qu'il dut faire à San L'auteur
del Rey, où l'on voit par la fnite de fon récit
Juan
du nopal chargé de cochenille, & de fa route qu'il acheta
peuplade, 2 jufqu'à Gallatitlan,
depuis cette
fur des tombeaux 5 & me rappelant alors les
nuits d'Young, je me difois à moi-méme
: eh
(1) Il y a ici nnc lacune dans le mannferit.
y rendoit compte du petit féjour qu'il dut faire à San L'auteur
del Rey, où l'on voit par la fnite de fon récit
Juan
du nopal chargé de cochenille, & de fa route qu'il acheta
peuplade, 2 jufqu'à Gallatitlan,
depuis cette --- Page 295 ---
A G U A X A C A.
croire à l'immortalité de l'ame
quoi! ne peut-on
noir doéteur? Sur ce
fans être trifte comme ce
palfage au moins cueillons des fleurs.
A deux heures après minuit je refermai mes
coffres, je les rentrai & revins dormir jufqu'au
jour. Dès que je fus levé je courus chez mon Indien;
la récolte de la cochenille étoit faite, & je ne
pris chez lui que quatre pieds de nopals en
lui donnai fix réales.
racines pour lefquels je
de
Il eft à remarquer que je ne me chargeai
ces nopals, ainfi que des quatre autres pieds
pris à Los-Cues, que par excès de préque je
n'avoir
le reproche à me
caution, & pour
pas
de tant de
faire d'avoir rien négligé; cependant
branches chargées de cochenilles que j'avois achetées à Guaxaca & à San Juan del Rey, & fur
lefquelles javois fondé la plus ferme efpérance,
aucune n'a réufli, jai eu la douleur de les voir
fucceffivement, & d'être obligé
toutes pourrir dans le
du Mexique; c'eft aux
de les jeter
golfe comptois le moins que
plants far lefquels je
j'ai dû tous mes fuccès, ce font les feuls qui
ayent fubfifté & multiplié.
étoit auffi
L'Indien qui me vendoit le nopal
celui qui me louoit mes chevaux 9 & fon fils
devoit me fervir de topith; cela me donna lieu
de caufer avec lui, & d'acquérir de bonnes connoiffances fur la culture dont il faifoit fon principal objet : ce fut lui qui me donna de la
K ij
els je
j'ai dû tous mes fuccès, ce font les feuls qui
ayent fubfifté & multiplié.
étoit auffi
L'Indien qui me vendoit le nopal
celui qui me louoit mes chevaux 9 & fon fils
devoit me fervir de topith; cela me donna lieu
de caufer avec lui, & d'acquérir de bonnes connoiffances fur la culture dont il faifoit fon principal objet : ce fut lui qui me donna de la
K ij --- Page 296 ---
VoY A G E
bourre de COCOS, dont il me dit qu'on faifoit les
nids des cochenilles, c'eft chez lui que j'ai Vil
& fu que l'on confervoit en plcin air 2 & fur
la plante même, des mères cochenilles pour la
femaille fuivante, (& non pas comme le dit M.
l'abbé Raynal (1) fur des branches détachées,
& mifes à couvert dans des cafes 5 je lui fis
l'objection bien naturelle qu'il femble que les
pluies doivent les détruire, il me répondit à
ccla fe tapan con petales, on les couvre avec des
nattes, dans la faifon des orages.
Je pris aufli chez mon Indien, comme j'avois
fait dans quelques cimetières, des boutons d'un
très-beau fyringa afperifol. (2), mais ils n'ont
pas réuffi.
Comme je partois avec fon fils nous rencontrâmes près d'une fontaine fa jeune foeur qui
venoit d'y puifer de l'eau 3 c'étoit une brunette
piquante de neuf à dix ans ? aux yeux bleus 2
les plus beaux du monde 5 je lui avois donné
la veille une réale, elle s'approcha de fon frère,
& fans lui mot dire elle lui coula fubtilement
la réale dans la main 3 mon pauvre frère 2
difoit-elle fans doute en elle-même, va courir
à pied l'efpace de fix grandcs licues pour une
réale que mon père encore a gardéc 2 en lui
(r) Même dans la dernière édition de fon hiftoire philophique.
(2) Diaudria monogynia.
avois donné
la veille une réale, elle s'approcha de fon frère,
& fans lui mot dire elle lui coula fubtilement
la réale dans la main 3 mon pauvre frère 2
difoit-elle fans doute en elle-même, va courir
à pied l'efpace de fix grandcs licues pour une
réale que mon père encore a gardéc 2 en lui
(r) Même dans la dernière édition de fon hiftoire philophique.
(2) Diaudria monogynia. --- Page 297 ---
A G U A X A C A.
tordillas & du piment
donnant feulement quatre cette réale, il fera
pour fon diner 2 ajoutons-y foutiendra mieux la fatigue
meilleure chère, & du moins le raifonnement
& la chaleur : voilà
de cette aimable
que je lus dans les yeux
les regards
enfant, voilà ce que m'interprétérent lançoit à fon
d'intérêt & de compaflion qu'elle
frère, & les démonftrations de reconnoiffance
de celui-ci : ce trait me toucha vivement, honteufe j'apelle vint à moi toute
pelai la petite 7 motif qui me la faifoit appeler,
& inquiète du
réale, Gn lui difant que
je lui donnai une autre
elle : la petite
je voulois qu'elle la gardât réale pour & me tourne le
fe met à rire, prend la moindre remerciment ;
dos, fans me faire le
Eft-ce qu'elle
mais à quoi bon me remercier? délicieufement toute la
ne rioit pas? Je réfléchis
& cet événement
matinée far l'amour fraternel, j'avois toujours
confirma dans l'idée que
mc
tendreffe des fceurs pour leurs frères
eue que ia
n'eft pas pour elle qu'on a
n'eft pas rare 5 ce
dit rara concordia fratrum.
traits qu'on eft
de femblables
C'eft en voyant hommes & à fe réconcilier
porté à aimer les
font rares dans
avec le genre humain, mais qu'ils trouvés? dans
fociétés! où les ai-je
les grandes
dans les conles montagnes les plus efcarpées,
& chez
trées les plus reculées de T'Amérique,
des peuples prefque fauvages. je rencontrai un
A trois lieues de mon départ,
Kjij
ordia fratrum.
traits qu'on eft
de femblables
C'eft en voyant hommes & à fe réconcilier
porté à aimer les
font rares dans
avec le genre humain, mais qu'ils trouvés? dans
fociétés! où les ai-je
les grandes
dans les conles montagnes les plus efcarpées,
& chez
trées les plus reculées de T'Amérique,
des peuples prefque fauvages. je rencontrai un
A trois lieues de mon départ,
Kjij --- Page 298 ---
I50
Vox Y A G E
troupeau de cinquante à foixante cochons, tous
en efcarpins tout neufs : oh ! pour le coup, M.
lIndien, dis-je à celui qui les conduifoit, je
vois bien que ceci n'eft plus une fantailie (1)
mais une mode. 2 une vraic mode : fort bien,
allons, il ne leur manque plus que le manteau,
le fombrero & des manchettes, & de rire, &
d'en avoir d'autant plus d'envie que l'Indien
étoit plus grave & plus férieux.
Arrivés à Attetlauca, je fus obligé d'aller chez
lc curé pour changer de l'or, il me parut grand
amateur de ce brillant métal, & m'auroit volontiers changé tout ce que j'en avois. Il me fit voir
les peaux empaillées de deux animaux qu'il appeloit tigres, mais qui n'en étoient pas plus qu'ils
n'etoient des ours du Mexique; car j'en ai depuis
acheté des uns & des autres qui font beaucoupplus
petites, celles du curé avoient fix pieds de long
de la queue à la tête, & deux pieds & demi
de haut, la tête avoit la face, les poils & les
dents du chat, mais la couleur du poil de tout
le corps étoit d'un jaune fauve fort clair &
parfaitement uni, fans aucune raie longitudinale ou ocellaire; ces animaux monftrueux
que l'on difoit très-féroces & très-cruels avoient 2
été tués à deux lieues du village: oh! que n'ai-je
pu m'en charger! le curé me les auroit donnés
pour de l'or.
(1) Ceci annonce que l'auteur en avoit déjà vu de femblables, mais ce Paflage eft perdu.
toit d'un jaune fauve fort clair &
parfaitement uni, fans aucune raie longitudinale ou ocellaire; ces animaux monftrueux
que l'on difoit très-féroces & très-cruels avoient 2
été tués à deux lieues du village: oh! que n'ai-je
pu m'en charger! le curé me les auroit donnés
pour de l'or.
(1) Ceci annonce que l'auteur en avoit déjà vu de femblables, mais ce Paflage eft perdu. --- Page 299 ---
A G U A X A C A.,
ISI
je lui donnai
En congédiant mon topith, étoit frère de
encore une réale, tant parce qu'il qu'il m'avoit
la bonne petite Indienne, que parce
& en général je ne m'aftraignois
bien conduit,
du roi pour le falaire des
jamais à la taxe
& ils me
topiths: ces gens font fi miférables, donnois touparoiffoient fi bons 2 que je leur
j'étois
une ou deux réales de plus 2 lorfque
jours
content d'eux.
les mille paffes du fleuve
Je repaffai encore le même ennui & la même
de Las Bueltas avec moins de défagrément,
impatience, mais avec
arriver
étant mieux monté; je ne pus cependant trouvai
qu'à la nuit à D. Dominguillo, & i'y il étoit
du jubilé 2 car
encore ma proceflion
, je n'en mandit que, 2 de Paris au Mexique le chant des
querois pas une : celle-ci m'intéreffa, eft véritablement
jolis falve Maria que j'ai noté, débitoit en choeur
de bonne mufique 3 on les
charmer les
bons accords 7 & faits pour
en
délicates.
oreilles les plus
fatiguées de vivre
Quand la juftice & la paix
recevoient
milieu des mortels 2 dont elles
au
de nouvelles offenfes, abandonnèrent
chaque jour hôtes
2 on a cru qu'elles
à jamais ces
ingrats d'ou elles étoient
s'étoient envolées au ciel,
avoir pardefcendues : on s'eft trompé, 9 après toujours
les différens points de l'univers,
couru
inquiétées; elles fe font reerrantes, toujours
feptentrionale,
tirées dans un coin de l'Amérique K iv
milieu des mortels 2 dont elles
au
de nouvelles offenfes, abandonnèrent
chaque jour hôtes
2 on a cru qu'elles
à jamais ces
ingrats d'ou elles étoient
s'étoient envolées au ciel,
avoir pardefcendues : on s'eft trompé, 9 après toujours
les différens points de l'univers,
couru
inquiétées; elles fe font reerrantes, toujours
feptentrionale,
tirées dans un coin de l'Amérique K iv --- Page 300 ---
V O Y A GE
à D. Dominguillo méme : ce pauvre petit hameatz
fi charmant par fa fituation, 2 par la pente d'un
côteau au confluent de Rio Grande & de Las
Bueltas, leur parut digne d'être honoré de leur
préfence; & c'eft-là que j'ai reffenti les douces influences de ces aimables divinités.
Voici à quelle occafion : pendant que je foupois, j'avois fait venir un topith avec quij'avois
fait prix pour avoir des chevaux, & étre conduit à Quicatlan; le fripon eut l'adreffe de me
tromper de trois piaftres, 2 fans que je m'en
apperçuffe; fon air vif & ingénu, & peut-être
les foins dont j'avois la tête embarraffée fe
réunirent pour me furprendre : le cafero s'en
étoit apperçu 2 & me le fit remarquer 2 mais
le topith étoit déjà loin avec mon argent; j'étois
mortifié d'être fa dupe, & je fis des reproches
au cafero de ne m'avoir pas prévenu plutôt 5
mais je ne fongeois plus à mon argent. Cependant après la proceffion , me promenant fir la
place publique, je vois venir deux Indiens, portant chacun un bâton de fix pieds de haut,
fir l'extrémité duquel leursbras élevés appuioient 7
la main 5 iy faifois peu d'attention, 2 lorfque
j'entendis crier trois fois en mexicain, & donner trois coups de fiflets : à l'inftant même
arrive mon topith tout efoulfilé, & faifant de
grandes révérences aux hommes à bâtons, marques diftinétives de leur jurisdiction, c'étoient
en effet l'alcalde & fon affeffeur. Comme je
'extrémité duquel leursbras élevés appuioient 7
la main 5 iy faifois peu d'attention, 2 lorfque
j'entendis crier trois fois en mexicain, & donner trois coups de fiflets : à l'inftant même
arrive mon topith tout efoulfilé, & faifant de
grandes révérences aux hommes à bâtons, marques diftinétives de leur jurisdiction, c'étoient
en effet l'alcalde & fon affeffeur. Comme je --- Page 301 ---
A GUA X A C A.
s'avancer vers moi, je leur épargnai
les vis
ils interrogèrent gravela moitié du chemin,
fur le nombre
ment mon topith en mna demandé, préfence, & far le prix
de chevaux que j'avois
tout à Texception de
qu'il avoit exigé. Il avoua
enfuite comdeux réales: ils me demandèrent le leur dis au jufte:
bien j'avois débourfé; je
le
ils vous'étant retournés encore vers montré topith, le tarif,
Jurent favoir de lui s'il m'avoit
alors
il confeffa qu'il ne m'en avoit pas parlé,
févèrement, 2 quoique
l'alcalde le reprimanda d'avoir exigé de moi plus que
froidement : 1°.
2°. d'avoir accufé
l'ordonnance :
ne le permet
n'avoit réellement
deux réales de moins qu'il
je diftinguai à
Pendant qu'ils parloient,
reçu.
clair de l'une les traits de ces fimples
l'aide du
ni colère ni indiofficiers ; je n'y remarquai
de pafion n'alpas la moindre trace
gnation, 2
Impaflibles comme la loi, ils
téroit leur vifage.
comme elle, & jamais
jugeoient & prononçoient préfidens, en fimarres 7
fénateurs, confeillers,
ou noires, en
en fourrures 7 en robes rouges n'ont pu avoir
bonnets carrés ou en mortiers, que ces pauun air fi augufte & fi refpeétable
vres Indiens tout déguenillés. le coupable par fes proAprès avoir convaincu rendre la fomme entière
pres aveux, ils lui firent
entrés dans ma
qu'il avoit reçue; puis étant
ils voulurent
chambre, oùt j'avois de la lumière,
mais
lui rèvenoit légitimement;
çalculer çe qui
n'ont pu avoir
bonnets carrés ou en mortiers, que ces pauun air fi augufte & fi refpeétable
vres Indiens tout déguenillés. le coupable par fes proAprès avoir convaincu rendre la fomme entière
pres aveux, ils lui firent
entrés dans ma
qu'il avoit reçue; puis étant
ils voulurent
chambre, oùt j'avois de la lumière,
mais
lui rèvenoit légitimement;
çalculer çe qui --- Page 302 ---
Vo Y A C E
peu au fait de manier de l'argent ils n'y pouvoient réuffir, je fus obligé de m'en méler, &
leur ayant fait voir bien clairement que j'avois
donné trois piaftres & deux réales plus que je ne
devois, l'Alcalde me les rendit & remit le furplus au Topith, en lui enjoignant de tenir mes
chevaux prêts pour l'heure que j'avois indiquée:
j'étois dans l'admiration, je croyois réver, une
juftice fi fimple, fi prompte 7 & fi bien adminiftrée me paroiffoit un fonge : dans mon enthoufiafme je donnai une piaftre au Cafero, qui par
fa dénonciation m'avoit procuré ce (peétacle intéreffant 2 je priai l'alcalde de garder les trois
piaftres & deux réales, objet du procès, pour
diftribucr aux pauvres du lieu 5 j'aurois donné
mille piaftres pour éternifer la mémoire de ce
bel acte d'équité; car il ne faut pas fe le diffimuler, le moyen d'obtenir des hommes des exemples de fageffe & de vertu, c'eft d'honorer & de
récompenfer jufqu'aux plus petites actions qui en
portent l'empreinte; les hommes fe conduifent
toujours par quelques motifs d'intérêt, & quel
intérêt plus noble que de vivre à jamais dans
l'eftime de fes concitoyens, & de la poftérité !
Louons donc les belles actions, nous en verrons
naître une foule d'autres.
Je m'allai coucher avec ces douces idées, elles
me procurerent un bon fommeil jufqu'au lendemain, mais à deux heures du matin voulant faire
une grande journée, j'éveillai mon topith : le
toujours par quelques motifs d'intérêt, & quel
intérêt plus noble que de vivre à jamais dans
l'eftime de fes concitoyens, & de la poftérité !
Louons donc les belles actions, nous en verrons
naître une foule d'autres.
Je m'allai coucher avec ces douces idées, elles
me procurerent un bon fommeil jufqu'au lendemain, mais à deux heures du matin voulant faire
une grande journée, j'éveillai mon topith : le --- Page 303 ---
A Gu A X A C A.
avoit de Thumeur, je m'en apperçus au
coquin
jy voyois nager un anipalfage de Rio-Grande; hors de l'eau me paroiffoit
mal, dont la tête
d'un caiman, quoique
celle d'un crocodile ou
demandai
le mufeau n'en fut pas fi allongé; le je malin, au
conduéteur ce que c'étoit;
à mon
prit une pierre & la lança
lieu de me répondre,
plus de quatre- vingt
fi adroitement, quoiqu'a qu'il plongea & difpas, fur la tête du monftre,
à la dinée, en
parut fans retour : je l'en punis ni le pour boire que
ne lui donnant ni à manger
j'avois coutume de donner à tous. heures, iy fis proArrivés à Quicatlan à neuf à dix, je paffai
vifion de pain, & j'en repartis
des emfans m'arrêter devant le corps-de-garde captivé à mon
ployés; leur chef, dont j'avois
foit à raifon
premicr palfage les bonnes gràces, des mulets
de cela, foit qu'il fût occupé à compter guères aux
chargés pour Guaxaca 7 ne penfa à mon topith de
miens, le chef, dis-je, fit figne je lui ferrai la
fes caifles;
paffer fans décharger
& piquai des deux.
inain en figne de remerciment, brilante, le foleil
A midi, fous la zone la plus
à pied cette
à fon zénith, je graviffois
prefque
montagne d'Aenuiotepeque;
terrible & fatigante
tant de fatigues de
javois befoin pour fupporter fidelles amis de France ,
fonger à mes bons &
je les avois préc'étoit ma recette ordinaire;
converfois avec
fens fans ceffe à mon idée, je ici, leur difoisoh! fi vous pouviez ie voir
eux;
foleil
A midi, fous la zone la plus
à pied cette
à fon zénith, je graviffois
prefque
montagne d'Aenuiotepeque;
terrible & fatigante
tant de fatigues de
javois befoin pour fupporter fidelles amis de France ,
fonger à mes bons &
je les avois préc'étoit ma recette ordinaire;
converfois avec
fens fans ceffe à mon idée, je ici, leur difoisoh! fi vous pouviez ie voir
eux; --- Page 304 ---
VOYA G E
je, lutter contre tant d'obftacles réunis 7 vous
fauriez alors à quel prix je mets votre eftime.
J'atteignis enfin le fommet de la montagne à
une heure & demie fonnante, à Quicatlan que
je voyois encore; à trois heures j'étois arrivé au
bas fur les bords de Rio-Grande; c'eft là que
j'ai vu pour la première fois de la cochenille
fylveftre, fur un caête épineux à feuilles prefque
rondes (I), j'en emportai deux articles que jai
long-temps confervés en mer, mais qui fe font
pourris enfitite.
J'avois fait ma provifion de pain, mais cela ne
fuffifoit pas; je me rappelois le mauvais gite où
j'allois repaffer; fort heureufement je rencontral
fur la rivière un Indien qui venoit de pécher 2
il me dit avoir une truite, mais' cette prétendue
truite étoit un mulet qui fe trouva délicieux.
Pendant qu'on me changeoit de chevaux à
Aquiotepeque, j'arrachai fur les bords d'une fontaine un pancratium foliis lingulatis Arictiffimis - (2),
que je cultive au Port-au-Prince; mais cette fois
ma curiofité ou mon imprudence (car je me fervois de mes mains) penfa me coûter cher, un
ferpent de quatre pieds de longueur, de couleur
jaunâtre, fortit de la terre que je venois de fouiller; mais fans me faire le moindre mal, il fe
coula fous d'autres tiges; c'eft le premier que
(r) L'auteur voit pour la première fois de la cochenille
filveftre.,
(2) Hexaudria monogyniz.
-Prince; mais cette fois
ma curiofité ou mon imprudence (car je me fervois de mes mains) penfa me coûter cher, un
ferpent de quatre pieds de longueur, de couleur
jaunâtre, fortit de la terre que je venois de fouiller; mais fans me faire le moindre mal, il fe
coula fous d'autres tiges; c'eft le premier que
(r) L'auteur voit pour la première fois de la cochenille
filveftre.,
(2) Hexaudria monogyniz. --- Page 305 ---
A G U A X A C A.
dans le
rencontré dans mes herborifations
jaie
Plus loin, en repaffant
continent de T'Amérique.
à tiges plus
Rio-Grande, je trouvai un liliacée le même que celui
baffes, mais qui fe bords trouva de la fontaine d'Aquioquejfavois pris furles
tepeque.
à Los-Cues qu'à neuf heures &
Je n'arrivai
mourois de faim, & mon poif
demie du foir, je
grande utilité, je pus
fon me fut de la plus
à mon topith, 7
même en donner un morceau la
que
n'avoit trouvé dans toute peuplade
qui
d'un mahys bleu, fi relfiemblantes
deux tordillas d'ardoife, qu'il fallut que j'en goià des feuilles convaincre que ce n'en étoit pas;
taffe pour me
de chillé.
il avoit aufli quelque peu de la Trinité, je me proLe lendemain c'étoitla jour dernière fois que je devois
pofai, comme
de faire encore quelrencontrer des nopalerics,
pour cette
qu'emplette de nopal & de cochenille; je cherfois, bien infruit par mon francifeain, trouvai bien facilechai des nopaleries, & j'en
de ma cafe:
ment; il y en avoit même une été près femée, tant il
celle-là paroiffoit n'avoir pas
dans une
avoit peu de cochenille : je paffai de jeunes
y autre où il y en avoit beaucoup cochenille fine;
& chargés de
plants en racines,
mais le maître
défiré pouvoir en acheter,
troifième
j'aurois étoit à la meffe; je trouvai dans une vendre huit
des femmes qui confentirent à m'en dix réales';
branches richement chargées pour
une été près femée, tant il
celle-là paroiffoit n'avoir pas
dans une
avoit peu de cochenille : je paffai de jeunes
y autre où il y en avoit beaucoup cochenille fine;
& chargés de
plants en racines,
mais le maître
défiré pouvoir en acheter,
troifième
j'aurois étoit à la meffe; je trouvai dans une vendre huit
des femmes qui confentirent à m'en dix réales';
branches richement chargées pour --- Page 306 ---
VoYA A G E
c'étoit un peu cher, furtout eu égard au prix
que m'avoit demandé mon bon nègre de Guaxaca, mais elles me firent obferver qu'ily avoit
au moins douze onces de cochenille fur les nopals,
& d'ailleurs j'en avois befoin; je vis encore la
nopalerie d'un pauvre homme qui faifoit fécher
des graines de caétes pour en faire du pain; fon
jardin n'étoit planté que depuis quinze mois, je
lui achetai fix petits plants en racines moyennant fix réales; il m'en auroit pu fournir bien
davantage, & m'auroit même à ce prix vendu
tout fon jardin, mais je regorgeois de ces richeffes, & j'eus quelque peiue à ranger mon dernier lot.
J'en vins pourtant à bout, & je partis monté,
comme toutes mes caiffes, fir un âne qui me
rendit à Santo-Antonio, à midi, finivant l'eftime
que j'en fis d'une manière affez fingulière; je
remarquai que les oreilles de mon âne, de-çà &
de-là, eft & ouefi-nord & fid, & en tous fens
faifoient toujours ombre l'une & l'autre fur la
terre, à égale diftance de la tête & du corps,
dontl'ombre tomboit perpendiculairement fous le
ventre de l'animal, & comme le foleil étoit à
fon zénith, j'en conclus qu'il étoit midi: ce méridien de nouvelle & plaifaute invention me fit un
peu rire à part-moi, & charma quelques inf
tans mes ennuis & ma fatigue.
J'avalai à Santo Sebaftiano deux ceufs frais,
& repartis à l'inftant fur d'excellens chevaux,
la tête & du corps,
dontl'ombre tomboit perpendiculairement fous le
ventre de l'animal, & comme le foleil étoit à
fon zénith, j'en conclus qu'il étoit midi: ce méridien de nouvelle & plaifaute invention me fit un
peu rire à part-moi, & charma quelques inf
tans mes ennuis & ma fatigue.
J'avalai à Santo Sebaftiano deux ceufs frais,
& repartis à l'inftant fur d'excellens chevaux, --- Page 307 ---
A Gu A X A C A.
montois étoit indomptable, &
mais celui que je
ne m'étois apn'avoit pas de bride, ce dont je
alla bien
qu'à la fortie du village; tout
perçu
Santo-Antonio, trois foisj'étois
cependant jufqu'à cueillir des femences de plantes,
defcendu pour
remonté pailiblement, mais
& trois fois j'étois
ombrageux fe dreffe fur
à la quatrième, l'animal
rudement
fes pieds de derrière, & m'appliquant
de devant fur l'eftomach, il me renverfe 2
ceux
une ruade &s'échappe au galop;
me donne encore
fait de moi, & le peu de
je crus que c'étoit
fut
ma chère cochefentiment qui me reftoit
pour
refter enfenille : je jugeai qu'elle alloit encore
& qu'elle étoit perdue pour
velie au Mexique,
m'achever; cepenma patrie, cette idée penfa
infenfiblement,
dant la refpiration s'étant rétablie
jugeai
ayant pris quelque reffort, je
& ma poitrine
encore dire mon in manus,
que je ne devois pas forces & je me levai, quoiJe raffemblai mes
de ce qui
qu'avec quelque peine, en concluant botanifte doit voyavenoit de m'arriver, qu'un
ger à pied.
de courir après mon
Je ne m'avifai point aucun de mes effets 2
cheval, il n'emportoit avifé de le remonter
& je ne me ferois pas
le donnai donc
quand je l'aurois retrouvé ; je
& continuai
de bon cceur à tous les diables, fort heureux
route tout doucement à pied,
ma
quelques écorchures & pour
d'en être quitte pour
un habit déchiré.
'arriver, qu'un
ger à pied.
de courir après mon
Je ne m'avifai point aucun de mes effets 2
cheval, il n'emportoit avifé de le remonter
& je ne me ferois pas
le donnai donc
quand je l'aurois retrouvé ; je
& continuai
de bon cceur à tous les diables, fort heureux
route tout doucement à pied,
ma
quelques écorchures & pour
d'en être quitte pour
un habit déchiré. --- Page 308 ---
Vo 1e Y A G E
à J'avois en vain appelé mon topith, il couroit
toute bride, & quand j'arrivai à San Francifco
je le trouvai rendu
contai mon
depuis une heure; je lui
aventure, & je craignois
qu'il ne voulit me faire payer le cheval beaucoup
mais il fe contenta d'un billet
égaré,
de ne point le
qui le juftifioit
ramener 2 je le lui donnai en
motivant le caraétère vicieux de
&
défaut de bride. Je
l'animal, le
duéteur d'un
gratifiai en outre mon contringuele de quatre réales.
J'eus foin de me pourvoir le lendemain de
chevaux plus doux & mieux
l'arrivai vers dix heures du matin enharnachés, à la
&
Theguacan ; j'avois
vue de
une nicotiane à feuilles remarqué dans ma route
qui infeétoit les bleds de étroites (1) & pointues
J'aurois bien
cette belle plaine.
voulu la contourner comme
j'avois fait en allant, mais il n'y avoit
moyen avec tout mon bagage, & le
pas
voulut jamais y confentir 3 il fallut topith donc ne fe
réfoudre à Ia traverfer, elle m'a
& je la comparois à ces villes paru déferte 5
femblent tomber des
enchantées, qui
des plus redoutables nues, loriqu'un magicien
fort
pour moi vint faire ceffer
défagréablement cet enchantement
plaifoit tant. C'étoit un grand
qui me
efcogrife d'employé, 2 monté fur un excellent cheval, muni
de piftolets aux arçons de devant & de derrière,
(r) Pentendria monogynia,
qui
je la comparois à ces villes paru déferte 5
femblent tomber des
enchantées, qui
des plus redoutables nues, loriqu'un magicien
fort
pour moi vint faire ceffer
défagréablement cet enchantement
plaifoit tant. C'étoit un grand
qui me
efcogrife d'employé, 2 monté fur un excellent cheval, muni
de piftolets aux arçons de devant & de derrière,
(r) Pentendria monogynia,
qui --- Page 309 ---
A GU A X A C A.
16r
venoit m'ordonner de par le roi de retourner
qui
lui répondis de fort mauvaife
à la douane ; je
volontiers aux
humeur que je me foumettois
ordres du roi, mais qu'il auroit bien pu ne
laiffer traverfer toute la ville pour me
pas me
la
forcer enfuite à revenir fur mes pas 5 j'avois
mort dans le coeur 2 ce mot de douane m'avoit
troublé la tête, tout eft perdu difois-je en moimême : il faudra que j'ouvre toutes mes caiffes,
mes larcins vont paroitre au grand jour, 2 il
peut y avoir des loix qui défendent d'emporter
de la cochenille far des feuilles de nopal, cela
doit même entrer dans la politique d'un peuple
jaloux de fe maintenir dans la poffeflion exclufive
: fi cela eft, tous mes tréfors
de ce commerce
quelle douleur !
vont être ravis, confifqués 5
quelle honte! déteftable rencontre! voyage infortuné !
il faut
J'étois dans un état affreux, cependant
la préfence du danger
avouer que quelquefois
donne des reffources fur lefquelles on ne comptoit
foi-même 5 en arrivant à la douane je
pas
fiubitement, j'entrai d'un air aifé,
pris mon parti
de
& témoignai beaucoup de mécontentement
la courfe qu'on me faifoit faire fi mal-à-propos;
trouvai dans le bureau deux Efpagnols, dont
je
étoit le direéteur me- raffura tout à
l'un qui
dont
la manière affable & prévenante
coup par
lui dis que j'étois botanifte,
il me reçut; je
je venois de recueillir des plantes médicales
que
L
ifé,
pris mon parti
de
& témoignai beaucoup de mécontentement
la courfe qu'on me faifoit faire fi mal-à-propos;
trouvai dans le bureau deux Efpagnols, dont
je
étoit le direéteur me- raffura tout à
l'un qui
dont
la manière affable & prévenante
coup par
lui dis que j'étois botanifte,
il me reçut; je
je venois de recueillir des plantes médicales
que
L --- Page 310 ---
Vo Y A G E
dans toute la province, 2 que mes malles
étoient pleines, & que je
rien en
chofe; 3 j'ajoutai que je le n'emportois priois de les autre
& de m'expédier
vifiter 9
moment à perdre promptement n'ayant pas un
où je devois
pour me rendre à Vera-Crux
m'embarquer auffitôt.
Le direéteur me répondit que cela
& il entama avec moi la converfation fuffifoit, la
fatisfaifante ; cependant je faifois
plus
mes caffettes quoique malgré toujours ouvrir
fatisfaire & braver méme fon fecond lui, mais pour
foit curieux &
qui paroif
inquiet : en voyant les
caiffes où il y avoit de la vanille
premières
noiffoit pas avec mille autres herbes qu'il & ne conqu'il ne connoiffoit pas davantage il racines
les épaules en riant; j'en ouvris qui 7 renfermoient hauffoit
de la cochenille mafquée
mélées : il la
par d'autres plantes
reconmut, agui pa grana, voilà de la
cochenille, dit-il d'un ton étonné; ;mais où je remarquai cependant un air d'indiférence
fit rien augurer de défavorable
qui ne me
même indifférence
; j'affectai la
en lui
il remarqua enfuite les doubles fouds repliquant; & crut avoir
comme on dit la pie au nid, il me le témoi- trouvé
gna même par un coup-d'ail qui me fit entendre
qu'il vouloit bien fermer les yeux fir des chofes
qu'il ne pouvoit voir , fans que cela tournât à
mon défavantage; mais devenu téméraire
la certitude que je venois d'acquérir
par
n'en vouloit point à ma cochenille, je fis fauter qu'on
enfuite les doubles fouds repliquant; & crut avoir
comme on dit la pie au nid, il me le témoi- trouvé
gna même par un coup-d'ail qui me fit entendre
qu'il vouloit bien fermer les yeux fir des chofes
qu'il ne pouvoit voir , fans que cela tournât à
mon défavantage; mais devenu téméraire
la certitude que je venois d'acquérir
par
n'en vouloit point à ma cochenille, je fis fauter qu'on --- Page 311 ---
A Gu A X A C A,
fonds les layettes & autres bois
les doubles
encore des nopals
de féparation, alors parurent
avec d'autres plantes précieufemeut empaque- ces
tées dans de beau papier blanc. Pourquoi Pour faire
nopals & ces cochenilles me dit-il?
Pour quel mal ? Pour la goutte.
un onguent. donc s'écria a-t-il; mais ce qui le
Oh ! voyez
ce fut de voir
furprit & le fit rire davantage, de fruits les plus
dans ma colleétion des noyaux femences de mauvaifes
communs du pays, & des
herbes.
de refermer toutes
Alors le direêteur me força
feuilles
je ramaffai jufqu'aux moindres
mes caiffes,
forties, mais avec tant de foint
qui en étoient
je n'y attachaffe
qu'ils ne doutèrent point que
ils
infiniment plus de prix qu'à la cochenille; venir
laffoient pas de voir un François
ne fe
arracher les mauvaifes herbes
de fi loin. pour
n'y avoit
de leur pays, & ils avouoient qu'il effort de coud'un tel
pas un Efpagnol capable voyois dans la cour
rage; en me promenant fruits je d'une efpèce de caéte
fécher au foleil des
des graines de
qui n'étoient pas plus gros demandai que à mon tour à
raifin de Corinthe, je faire des tartres me dit
quoi bon cela ? Pour
les trouvai
l'employé. Il m'invita à en goûter, je
délicieufes, & j'en gardai des graines. décida
De tout ce qu'il avoit vu le direéteur docdans fon ame que je devois être un grand
il me pria de voir un
teur, & en conféquence
L ij
qui n'étoient pas plus gros demandai que à mon tour à
raifin de Corinthe, je faire des tartres me dit
quoi bon cela ? Pour
les trouvai
l'employé. Il m'invita à en goûter, je
délicieufes, & j'en gardai des graines. décida
De tout ce qu'il avoit vu le direéteur docdans fon ame que je devois être un grand
il me pria de voir un
teur, & en conféquence
L ij --- Page 312 ---
Vo Y A G.E
de fes amis malades 5 je lui dis qu'à moins
ue s'agit de la vie du
qu'il
réter, & je lui
roi, je ne pouvois m'ardemandai tout de fuite à
je devois m'adreffer pour avoir des
qui
me répondit que cela regardoit l'alcalde chevaux; il
Cette circonftance
major.
feconde
me déplut, je craignois une
de
inquifition 2 & je ne. pouvois
me tirer toujours aufli bien d'embarras efpérer
je venois de le faire : cependant il n'y avoit que
moyen de reculer, je me rendis chez lui
pas
trouvai travaillant
: je le
noir
avec un homme habillé de
que j'avois pris d'abord pour l'alcalde
ne tardai Point à voir
; je
D. Marcos
que je m'étois trompé,
Chopin 2 chevalier de l'ordre de St,
Jacques, gouverneur de Theguacan &
major, m'avertit lui-même
alcalde
je devois m'adreffer
que c'étoit à lui que
de
5 il me parla avec autant
politeffe & d'urbanité que le plus aimable
des François, & ordonna fur le champ à
alguazil de m'aller chercher des chevaux un
recommandai qu'ils fuffent bien doux & : je
bridés, & je lui racontai mon
bien
rit de bon
&
avanture; il en
cceur,
me dit, vous n'êtes donc
pas bon cavalier ? Pardonnez-moi, lui
je, mais mon cheval étoit très-mauvais. répondisIl fe trouva par hafard une glace devant
yeux,& m'y voyant fale & déchiré comme mes
je ne pouvois affez m'étonner &
j'étois,
peu de difficultés
me féliciter du
que j'avois éprouvé. En France
on m'auroit pris pour un voleur de grand che-
cceur,
me dit, vous n'êtes donc
pas bon cavalier ? Pardonnez-moi, lui
je, mais mon cheval étoit très-mauvais. répondisIl fe trouva par hafard une glace devant
yeux,& m'y voyant fale & déchiré comme mes
je ne pouvois affez m'étonner &
j'étois,
peu de difficultés
me féliciter du
que j'avois éprouvé. En France
on m'auroit pris pour un voleur de grand che- --- Page 313 ---
A G U A X A C A.
m'auroit arrêté; au
min, & la maréchauffée
même de pafleMexique on ne me demandoit attribuer pas cet avantage 2
port; je ne favois à quoi
de l'inertie & de la
il fe peut qu'il y eut un peu mais il y avoit auffi fans
négligence de la nation 9 de la confiance à ne
doute de la générofité &
fur fes habits;
pas juger un homme, un voyageur, fe repofe-t-on fur
ou peut-être tout fimplement frontières du foin de
les gouverneurs des villes
qu'à ceux qui
l'entrée du royaume
ne permettre Caftillans ou munis de bons palfeports.
font
quoiqu'il en foit, me fit auffi
Lalcalde-major, fij'eufle été bien peigné ; il me
bonne mine que
niche dont il s'amufa beaufit même une petite
moi-même
fans doute, 8 dont je ne pus
coup
de rire," ce fut de m'envoyer chez
m'empécher
me dit être malade &
le fermier du tabac qu'il
lui offrir les fecours
françois 7 deux raifons m'en pour défendre, fur ce que
de mon art. J'eus beau
de médecine dans
n'étant aggrégé à aucun collége
m'attirer
la Nouvelle - Efpagne 2 cela pourroit dit
fâcheufe affaire; il infifta, & me qu'il
quelque
fur lui : mais quelle fut ma fiurprife
prenoit tout
dans le meilleur
de trouver mon cher compatriote le plus vermeil ! Je
embonpoint & avec le teint
refte lui arracher un mot de françois 5
ne pus au
le fujet de ma vifite 7
& quand je lui expliquai
que T'alcalde
il me dit froidement en efpagnol, les remèdes & les
pouvoit garder pour lui tous lai il n'en avoit aucnmédecins, & que quant à
L iij
prife
prenoit tout
dans le meilleur
de trouver mon cher compatriote le plus vermeil ! Je
embonpoint & avec le teint
refte lui arracher un mot de françois 5
ne pus au
le fujet de ma vifite 7
& quand je lui expliquai
que T'alcalde
il me dit froidement en efpagnol, les remèdes & les
pouvoit garder pour lui tous lai il n'en avoit aucnmédecins, & que quant à
L iij --- Page 314 ---
Vox AG E
nement befoin. Je fus bien aife d'aller rendre
compte au gouverneur de ma miflion, il me
plus froidement que la première fois, fans doute reçut
pour cacher fon jeu, mais il rioit fous
me croyoit fa dupe, & je le lui
cape 5 il
fongeant combien plus il étoit la mienne. pardonnai , en
Je paffai de-là chez fon fecrétaire
de me changer de l'or, & je
pour le prier
faifoit un bon
m'apperçus que cela
dans ma chère effet; car dans ce pays, comme
patrie 7 on aime l'or , & il donne
beancoup de relief à ceux qui en
Dès que j'avois
pofsèdent.
& le fecrétaire delor,jétois affez bien habillé,
ne m'accueillit pas moins bien
que l'alcalde ; je le trouvai homme de bon
& qui fentoit le mérite des courfes
fens >
leur utilité ; il me queftionna fur l'état françoifes, des
&
ces & des arts en France, & me
fcienbien il y avoit d'académics? >
demanda comy en avoit
Quand je lui dis qu'il
cinq ou fix dans la
de vingt dans les
capitale, & plus
nir de fon
provinces, il ne pouvoit reveétonnement, il en étoit muet
ration. L'heureux pays!
d'admis'écrioit - il,
pays-!. : a Il avoit raifon & mille fois T'heureux
Quels font les autres pays où les fciences raifon. &
arts fleuriffent au même degré? où la
les
les connoiffances de tous les
vérité, out
la portée de tout le monde? genres foient plus à
Paris ! &
Que de reffources à
pour l'homme curieux qui ne veut
qu'effleurer les objets, & pour l'homme ftudieux
qui veut tout approfondir! Des bibliothéques
pu-
avoit raifon & mille fois T'heureux
Quels font les autres pays où les fciences raifon. &
arts fleuriffent au même degré? où la
les
les connoiffances de tous les
vérité, out
la portée de tout le monde? genres foient plus à
Paris ! &
Que de reffources à
pour l'homme curieux qui ne veut
qu'effleurer les objets, & pour l'homme ftudieux
qui veut tout approfondir! Des bibliothéques
pu- --- Page 315 ---
A G U A X A C A.
des académies, , des
bliques & particulières 2
les lettres, des'
fociétés d'amateurs où l'on cultive
les
chefs-d'ceuvre dans tous genres,
modèles, des
dans la capitale de la France,
voilà ce qu'on trouve
là. Voulez - vous en
& ce qu'on ne trouve que les nations voifines,
fentir tout le prix? Voyez
le céder fur ce
rivales font obligées de nous
nos
leur rendant juftice à beaucoup
point; & tout en
toujours à regretd'égards, nous avons à celui-là
ter chez elles notre chère patrie. chez T'alguazil
De chez le fecrétaire je paffai
fournir des chevaux, & ne voulant
qui devoit me
les vilfe, je fis dire
pas défemparer que je ne engagé à diner 5 de ne
au direéteur 2 qui m'avoit fis fervir un morceau que
m'attendre. Je me
m'eut
pas
d'appétit 2 mais qui
j'avalai avec beaucoup dans un autre endroit: ; il fe
paru encore meilleur
étoit concierge de la
trouvoit que cet alguazil
entre
ainfi je dinois précifément
prifon royale;
entouré de gardes; dans un
les deux guichets 2
étoient des trouffeaux
lieu dont tous les ornemens & des chaînes ; dans un
de clefs, des verrouils
des cris, des gémiflelieu où je n'entendois que les larmes d'une foule de
mens 2 & où je voyois
venoient confoler un
malheureufes Indiennes qui
père ou des frères.
furent arrivés je courus
Dès que les chevaux
quelques
charger mes effets, j'effuyai
à ladouane
du direêteur, & de nouvelreproches de la part
il eft fiur
les inftances pour voir fon ami malade; L iv
des cris, des gémiflelieu où je n'entendois que les larmes d'une foule de
mens 2 & où je voyois
venoient confoler un
malheureufes Indiennes qui
père ou des frères.
furent arrivés je courus
Dès que les chevaux
quelques
charger mes effets, j'effuyai
à ladouane
du direêteur, & de nouvelreproches de la part
il eft fiur
les inftances pour voir fon ami malade; L iv --- Page 316 ---
Vo Y A G E
votre route, ajouta-t-il,à quatre lieues d'ici. C'eft
Dom Joachim de LArmoral de Cafille: Grand-Dieu
m'écriai-je! j'irois me détourner, m'amufer
cet homme qui m'a traité fi indignement ! pour Le
ciel m'en préferve, & là-deffus je racontai au
direéteur ma vifite chez D. T'Armoral; fon refus
humiliant de me voir, & le refte de mon aventure: j'ajoutai cependant que par pure confidération pour le dircéteur, je confentois à confulter fa maladie à Theguacan s'il vouloit l'envoyer
chercher, mais que pour mettre le pied chez lui,
c'eft à quoi je ne donnerois jamais les mains: : le
direéteur étoit confterné, mortifié, & me fitmille
excufes pour le malade, & même il abandonna
entièrement fa caufe, & n'infifta plus ; c'eft ainfi
que j'eus mon tour, & que fans étre médecin
j'eus l'avantage de venger la médecine offenfée
en ma perfonne; je partis cnfin, & le garde de
la ferme m'accompagna jufques hors les fauxbourgs, foit par politeffe 2 foit pour être sur
que je prenois le chemin de Vera-Crux.
Jc me croyois échappé des galères, je commençois à refpirer, mais je n'ufai de ma liberté
que pour m'éloigner précipitamment ; malgré
l'exceffive chaleur j'arrivai à Chapuleo à quatre
heures après midi; la chaleur, la foif, m'avoient
encore engagés à boire de l'eau de la rivière de
Theguacan, elle me fit le même effet que la
première fois : j'eus ce jour là un fpeétacle bien
nouveau & bien curieux pour moi, celui d'une
refpirer, mais je n'ufai de ma liberté
que pour m'éloigner précipitamment ; malgré
l'exceffive chaleur j'arrivai à Chapuleo à quatre
heures après midi; la chaleur, la foif, m'avoient
encore engagés à boire de l'eau de la rivière de
Theguacan, elle me fit le même effet que la
première fois : j'eus ce jour là un fpeétacle bien
nouveau & bien curieux pour moi, celui d'une --- Page 317 ---
A C A.
A GUAX
c'étoit
montagne de neige fur la zone torride; fois de
bien dégagé cette
le volcan d'Oriflava,
découvrois en plein, quoiqu'a
nuages, & que je de dix lieues; fa figure de
une diftance de plus celle d'un pain de fucre,
ce coté eft exaétement
de lieue de
& elle ne paroiffoit qu'à un quart croire le plaifir
Chapuleo. On ne pourra pas de neige malque me fit la vue de cet amas on j'étois, il me
gré la chaleur de l'atmofphère l'eau comme l'on dit
fembloit en être rafraichi;
m'en venoit à la bouche, & je me perfuadois
avalé toute çette neige fi j'avois pu
que j'aurois
la faifir.
tout de fuite chez T'alcalde,
Je me préfentai
l'ufage étoit en face de
dont la maifon fuivant des chevaux pour moi,
la prifon, il fit chercher
il alloit comman-
& comme onn'en trouvoit Indiens pas, chargés de deux
der des hommes; huit
auroient tranfporté
cent livres pefant chacun, de-là l'une des plus hautes
tous mes effets par
le même prix que I'on
montagnes du pays, pour
cette idée me
des bêtes de fomme;
paye pour
Talcalde de patienter, j'aurévolta, je conjurai
de huit jours, que de
rois mieux aimé ne partir
fuivant
fi trifte & fi humiliant,
voir un fpeétacle
cependant on trouva à la
moi, pour Thumanité; train, & un cheval pour
fin des ânes pour mon
demandai que tout
moi; je payai d'avance, & je trois heures du
fàt prêt pour le lendemain à
matin.
fomme;
paye pour
Talcalde de patienter, j'aurévolta, je conjurai
de huit jours, que de
rois mieux aimé ne partir
fuivant
fi trifte & fi humiliant,
voir un fpeétacle
cependant on trouva à la
moi, pour Thumanité; train, & un cheval pour
fin des ânes pour mon
demandai que tout
moi; je payai d'avance, & je trois heures du
fàt prêt pour le lendemain à
matin. --- Page 318 ---
V O Y A G E
Après ces précautions je me promenai dans le
village, jy refpirois une fraîcheur égale à celle
d'Europe; j'entrai chez un bon Indien, dont lg
jardin étoit rempli de poiriers; je mangeai tout
de fuite une douzaine de poires, moins groffes
& moins bonnes que le rouffelet; je trouvai dans
un autre l'efpèce de cerifes nommée cappuline
dont je gardai des noyaux; dans un troifième 9
on me montra des vers à foie, & ces bonnes
gens furent émerveillés de voir que je connoif.
fois cet infeéte; après ces courfes je rentrai chez
moi; je mangeai un poulet étique, & après
avoir ouvert toutes mes caiffes pour leur donner
de l'air, je me couchai; fur quoi? je le donne
en cent à deviner, fitr une porte de prifon de
rechange: ces portes font faites comme les caillebotis des écoutilles d'un navire, voilà ce qui
compofoit l'unique chalit de la cafe royale, cela
pouvoit s'appeler voltiger autour du feu, & je
craignois bien d'y brûler mes ailes ; cela me
rappela les beaux vers du cavalier Marini; corre
la vaga farfalla al chiaro lume... & je m'endormis affez doucement, quoique fur un mauvais lit, après avoir chaffé mes triftes idées &
mes vaines craintes, & m'être jeté dans les bras
de la Providence.
Un froid exceffif me réveilla le lendemain
matin à l'heure que j'avois indiquée; je réfolus
de marcher pour me réchauffer, mais au jour,
comme nous montions, je fautai fir ma haridelle
corre
la vaga farfalla al chiaro lume... & je m'endormis affez doucement, quoique fur un mauvais lit, après avoir chaffé mes triftes idées &
mes vaines craintes, & m'être jeté dans les bras
de la Providence.
Un froid exceffif me réveilla le lendemain
matin à l'heure que j'avois indiquée; je réfolus
de marcher pour me réchauffer, mais au jour,
comme nous montions, je fautai fir ma haridelle --- Page 319 ---
A G U A X A e A.
O combien de plantes rares
pour me repofer. encore! Sed omnes illacrima-
& curieufes je revis
Au haut de la monbiles urgentur longa nocte litières qui formoient
tagne je rencontrai trois
confidération;
le train d'un Efpagnol de quelque
des femétoient occupées par
les deux premières la troifième étoit plena ipfo,
mes & des enfans : ils avoient ainfi gravi la
pleine de lui-même;
qu'elle foit du coté
montagne, quelqu'efcarpée
d'où ils venoient.
de nuaCe jour-là lc volcan étoit enveloppé
ges, je ne pus le voir. à midi, & j'en repartis
J'arrivai à Aquulfingo à
pas 3 je voulois
une heure après, mais petits la nuit fermée, non
n'arriver à Orriffava qu'à
vifité, mais pour
feulement pour éviter d'être
du tabac; mais
n'être pas confulté par les gardes fa deftinée.
à
hélas! on ne peut échapper je me l'étois proJ'arrivai à Orriffava, comme
j'avois vu
pofé, à la nuit; le corps-de-garde que paffer fans
à la droite étoit fermé, & je croyois avoit un autre à
méfaventure 5 mais il y en fait attention; 5 on
gauche auquel je n'avois pas
nouvelles tranarrêta mon cheval par la bride,
Theguacan: 5
quoiqu'un peu moins vives qu'à
fes,
je m'arrête & je
je commençois à m'aguerrir ordinaire: 2
Meffieurs, je
débute par ma formule
des herbes, & rien
fuis botanifte, je n'ai que fus interrompu par
contre les loix de Tétat; faute je à mon cou, &
le chef de la bande qui
n'avois pas
nouvelles tranarrêta mon cheval par la bride,
Theguacan: 5
quoiqu'un peu moins vives qu'à
fes,
je m'arrête & je
je commençois à m'aguerrir ordinaire: 2
Meffieurs, je
débute par ma formule
des herbes, & rien
fuis botanifte, je n'ai que fus interrompu par
contre les loix de Tétat; faute je à mon cou, &
le chef de la bande qui --- Page 320 ---
V 0 Y A G E
s'écrie; ah! Monfieur, vous voilà, vous voici! vous
avez été long - temps abfent; d'où venez - vous
donc? Ange tutélaire, c'eft vous qui avez guéri
le chef de l'autre corps-de-garde au
Dieu
nom de
venez voir ma femme.
On devine aifément à ce début qu'il ne fut plus queftion de
vifiter mes effets, mais il fallut de mnon côté
que j'euffe la complaifance de voir la malade: 3
c'étoit une jeune femme, que cette funefte maladie qu'on dit originaire de l'Amérique avoit réduite
aux dernières extrémités ; je ne le déguifai point
à fon mari & à fes parens, & je nommai la
maladie par fon nom, mais elle eft fi commune
dans ce pays-là, que cela n'effaroucha perfonne;
j'ordonnai quelques palliatifs, & je promis de revenir; après avoir raifonné de manière à enchanter
les fpeétateurs, je fus reconduit comme un rare
perfonnage; je n'en fus pas plus vain, & je
n'emportai qu'un fentiment de douleur, en fongeant aux funeftes effets de ce poifon redoutable.
Le lendemain je ne fongeois qu'à partir, mais
ayant été retardé par la faute de l'alguazil,
j'eus occafion de paffer devant une boutique oùt
je vis de très-belles peaux de tigres d'Afie; j'en
achetai quatre pour des houffes de chevaux, que
je me propofois d'envoyer à mon père, & deux
petites de chats tigrés, propres à faire des manchons de femmes, que je deftinois à ma feur,
mais les mittes ayant endommagé les unes & les
autres, je fus obligé de Ics vendre, & je me
us occafion de paffer devant une boutique oùt
je vis de très-belles peaux de tigres d'Afie; j'en
achetai quatre pour des houffes de chevaux, que
je me propofois d'envoyer à mon père, & deux
petites de chats tigrés, propres à faire des manchons de femmes, que je deftinois à ma feur,
mais les mittes ayant endommagé les unes & les
autres, je fus obligé de Ics vendre, & je me --- Page 321 ---
A GU A X A C A.
d'offrir à mes chers
vis ainfi privé du plaifir
&
tribut de ma reconnoiffance
parens un petit Je les ai vendues une piaftre
de mon fouvenir.
& elles m'avoient
chacune au Port-au-Prince, l'autre.
coûté quatre réales l'une dans
où
D'Orriffava je me rendis à Villa-Cordoua, mais
après avoir été vilité,
j'arrivai à midi,
fis un très-mauvais
très - fuperficiellement: 5 je auberge 5 mais jy
diner dans une très-mauvaife
un jeune
vis un tableau curieux, il repréfentoit hôtellerie:
Caftillan, voyageur, à table dans cette
d'un
derrière lui étoit un jeune nègre, qui à percer
chargé de trois balles s'amufoit
piftolet
pendu au mur 5 mais,
un Chrift en peinture fortir le fang de la bleffure
prodige ! on voyoit
énorme cuvier s'en
qu'un
en fi grande quantité cela étoit arrivé dans cette
trouvoit rempli : tout
avec des ferhôtellerie, & T'hôteffe me le juroit
de la
effroyables ; je n'entrepris point
ments
lui demandai feulement avec
contredire 7 je
avoit pu faire
beaucoup de fang-froid, ce qu'elle m'en rendre
de tout ce fang, elle ne fut pas
raifon.
avoir des chevaux, & je
Je la quittai pour
une piaftre
en obtenir qu'en promettant
ne pus
de ce diftriét; il étoit tard,
à T'alguazil chargé à San Severo que de nuit 2.
je ne pus arriver
qui m'avoit reçu à
jy detcendis chez Tépicier
foin fut de
palfage; mon premier
mon premier
des chevaux, je ne
l'engager à me procurer
raifon.
avoir des chevaux, & je
Je la quittai pour
une piaftre
en obtenir qu'en promettant
ne pus
de ce diftriét; il étoit tard,
à T'alguazil chargé à San Severo que de nuit 2.
je ne pus arriver
qui m'avoit reçu à
jy detcendis chez Tépicier
foin fut de
palfage; mon premier
mon premier
des chevaux, je ne
l'engager à me procurer --- Page 322 ---
Vox A G E
pouvois efpérer d'y réuffir moi-méme dans
curité d'une nuit
l'obf
de cette
très-noire, & dans les détours
peuplade dont les maifons font comme
enterrées dans les haliers 5 je promis
tres de
à
deux piafvoit, mais récompenfe le
mon hôte s'il m'en troufainéant ne voulut
ni gagner avant de fe coucher & jamais fortir,
ment une fomme qu'il n'avoit
en un moêtre dans toute la femaine. Rien pas gagnée peutrable à lignorance, à la
n'eft compade ce
fottife, & à l'orgueil
perfonnage & de fon frère ; ils rioient
comme des imbécilles de ne me voir
de mon voyage que des plantes, & de rapporter ce
pour des chofes de fi peu de
que
leurs yeux; je m'expofois
conféquence à
de fatigue & de faim.
journellement à périr
Je fus donc obligé d'aller moi-méme
l'alcalde à travers les brouffailles
chez
nègre, je le trouvai malade,
5 c'étoit un
de s'intéreffer
je priai fa femme
pour moi & je lui donnai fix
réales 2 avec promeffe d'une récompenfe
confidérable fi elle réuffiffoit; ; mais foit plus
ou pareffe, lorfque jy retournai
orgueil
après, l'alcalde me dit qu'il n'y quelques avoit heures
chevaux; j'enrageois & je foupçonnois pas de
pareffeux n'en avoit feulement
que ce
pour m'en convaincre je redemandai pas fans cherché;
à fa femme les fix réales
façon
que je luiavois
elle ne fit aucune difficulté de me les données, rendre
ce qui dénotoit chez clle beaucoup de bonne 7
foit plus
ou pareffe, lorfque jy retournai
orgueil
après, l'alcalde me dit qu'il n'y quelques avoit heures
chevaux; j'enrageois & je foupçonnois pas de
pareffeux n'en avoit feulement
que ce
pour m'en convaincre je redemandai pas fans cherché;
à fa femme les fix réales
façon
que je luiavois
elle ne fit aucune difficulté de me les données, rendre
ce qui dénotoit chez clle beaucoup de bonne 7 --- Page 323 ---
A Gu A X A C A.
délicateffe : de la bonne foi, car il lui
foi & de
foutenir qu'elle avoit cherché
étoit bien facile de
en ce qu'elle crut ne
les chevaux; de la délicateffe,
été donnée
pouvoir garder une fomme quiluiavoit remplie.
qu'elle n'avoit pas
pour une deftination
de retourner chez mon
Enfin je fus obligé confentoit bien à me collnègre boiteux (1); il
voulois avoir des cheduire à la Punta, mais je
il jura de ne
vaux jufqu'à monte Calavaca., la Punta, & moi je jurai
me mener que jufqu'à à
moi, que fi je ne
de mon côté, mais part à la Punta, je le fortrouvois pas de chevaux
Calavaca.
cerois à continuer fa route jufqu'à du jour; toute
Nous ne partimes qu'au point
traverfions
la route, dans la gorge que eft nous tracée par une
depuis Orriffava jufques là, toifes de large,
tranchée de cent & cinquante des fortins & redou-
& coupée anciennement fortes, par dont on voit encore
tes, & des maifons
C'eft une porte du
des veftiges en maçonnerie. autrefois plus fréquentée
Mexique, qui a été le chemin de Xallappa
que ne l'eft aujourd'hui
ou tout près de CCS
à Vera-Crux; à la place 2
les corps-deanciennes redoutes, font conftruits vifité trois fois dans
garde-tabacs; je fus encore
matinée, & l'on m'obligea impitoyablement
cette
mais je ne dois pas
d'ouvrir toutes mes malles,
que je
car c'eft à cette rigueur
m'en plaindre,
(1) Ceci a trait à quelque pafage que j'ai perdu.
que ne l'eft aujourd'hui
ou tout près de CCS
à Vera-Crux; à la place 2
les corps-deanciennes redoutes, font conftruits vifité trois fois dans
garde-tabacs; je fus encore
matinée, & l'on m'obligea impitoyablement
cette
mais je ne dois pas
d'ouvrir toutes mes malles,
que je
car c'eft à cette rigueur
m'en plaindre,
(1) Ceci a trait à quelque pafage que j'ai perdu. --- Page 324 ---
VorA G E
dois le falut de la plus grande
cochenilles.
partie de mes
Je m'apperçus en effet que des chenilles d'une
efpèce de phalène, qui s'étoient bâti
de gallerie de leurs toiles,
une forte
lement mes infeétes ; je fus maffacroient effrayé du cruelqu'elles faifoient, je m'arrêtai pour les ravage
& reparer le dommage, 2 il ne me fallut nettoyer
moins d'une heure pour en venir à bout. pas
Pendant que j'étois occupé de ce foin, un
employé qui avoit reconnu la cochenille
& me dit d'un air fuffifant
s'avance,
peine d'aller chercher
que ce n'étoit pas la
plus loin ce que j'aurois
pu trouver à Vera-Crux : je lui
n'étoit pas la même cfpèce , & objecte que ce
que celle que je rapportois qui fit qu'il n'y avoit
T'onguent pour la goutte lui
propre à faire
me jure le contraire, en difant qu'ilsy connoiffoit mieux
moi; je m'obfine & lui tiens
que
je crois néceffaire
tête, autant que
pour l'entretenir dans fon
erreur far mes vrais projets 2 & enfin
lui
laiffe le champ de bataille, 2 en lui
je
de fuivre fes confeils; il y avoit fans promettant doute de
quoi rire de la fottife & de T'impudence de
cet ignorant, mais j'avois mes raifons pour
mnon férieux, & je recueillis feulement garder
obfervation, que Tignorance, le fot orgueil certe &
l'ontétement marchent toujours de compagnie.
J'arrivai à la Punta vers dix heures les
Indiens & les Efpagnols de ce diftrict 2 s'y
rendoient
confeils; il y avoit fans promettant doute de
quoi rire de la fottife & de T'impudence de
cet ignorant, mais j'avois mes raifons pour
mnon férieux, & je recueillis feulement garder
obfervation, que Tignorance, le fot orgueil certe &
l'ontétement marchent toujours de compagnie.
J'arrivai à la Punta vers dix heures les
Indiens & les Efpagnols de ce diftrict 2 s'y
rendoient --- Page 325 ---
A Gu A X A C A.
rendoient de tous les côtés dans leurs plus beaux
habits : c'étoit le jour de la fête du SaintSacrement, la plus folemnelle de toutes en Efpaalloit faire la procellion fur la place,
gue 5 O11
fe trouvoit plantée de frangipaniers
& cette place
rouges, blanou plumeria ( I) à fleurs jaunes,
rendis, je
ches & de toutes les nuances; je m'y feuilles de
trouvai qu'on avoit conftruit avec des
bananiers une galerie de verdure dans laquelle
paffoit la procefion, jy affiftai, après quoijallai
déjedner chez ma première hôtelfe.
Je trouvai chez elle un alcalde indien que
difinétive
je reconnus à un bâton noir, marque
donner
de fa jurifdiction; je le priai de me faire
il
des chevaux : malgré toutes les perquifitions, les
me dit-il,
ne s'en trouva point 5 pourquoi, conduifent * ils pas à
mêmes chevaux ne vous
l'alcalde de San
monte Calavaca ? Pourquoi
l'a-t-il
ordonné au nègre qui
Sorcuro ne
ici? pas Je n'eus pas le temps de
vous a conduit
voix s'élevèrent d'une foule
lui répondre, vingt raffemblés là, & qui crioient
d'Indiens qui étoient Cela vouloit dire que l'alcalde
ok e fiu nation!
favorifoit ceux de
étoit lui-même un nègre qui
je
fa couleur; alors je pus me faire entendre, donné à
racontai à l'alcalde indien que j'avois
celui de San Lorengo fix réales pour l'engager &
des chevaux pour Calavaca 2
à me procurer
ni mes prieres n'avoient pu
que ni mon argent,
(:) Pentaudria monogynia.
M
étoient Cela vouloit dire que l'alcalde
ok e fiu nation!
favorifoit ceux de
étoit lui-même un nègre qui
je
fa couleur; alors je pus me faire entendre, donné à
racontai à l'alcalde indien que j'avois
celui de San Lorengo fix réales pour l'engager &
des chevaux pour Calavaca 2
à me procurer
ni mes prieres n'avoient pu
que ni mon argent,
(:) Pentaudria monogynia.
M --- Page 326 ---
V OYA G E
me faire obtenir ce que je lui demandois; moit
Indien à ces mots fronça le fourcil, il fit venir
mon nègre topith, & lui ordonna de me conduire à monte Calavaca : le peuple applaudit à
cc jugement & fe réjouiffoit de voir faire lc
procès à un nègre; mais celui-ci ne fe tint pas
pour battu, il foutint à l'alcaide qu'il n'avoit
de jurifdiétion quc fur les habitans de fon diftriét, & que quant à lui, qui étoit d'un autre,
il n'avoit point d'ordre à recevoir de lui ; il
faifoit beau voir le regard de l'alcalde, il étoit
furieux, & fi fcs yeux euffent été des foudres,
le nègre cut été réduit en poudre 5 venez me
dit-il, en me prenant par la main, je vais faire
voir à ce picaro (1), s'il n'a pas d'ordre à
recevoir de moi, quand il eft dans ma jurifdiction 3 il me conduifit en même temps chez le
lieutenant de l'alcalde major, oùr il ordonna au
nègre de fe rendre, tout le peuple nous y fuivit;
pendant que l'alcalde faifoit fon rapport, je tirai
à part le curé, & après m'être fait de fes amis
en lui propofant de me changer de l'or dont il
ine parut fort avide, je le priai de s'intéreffer
à ma caufe, il mc le promit, & s'étant approché du licntenant, il lui remontra avec beaucoup de force 2 que les ordonnances des rois
d'Efpagne commandoient toutes d'accorder aux
voyageurs affiflance & faveur, & qu'il n'y avoit
C Coquin méchant.
le curé, & après m'être fait de fes amis
en lui propofant de me changer de l'or dont il
ine parut fort avide, je le priai de s'intéreffer
à ma caufe, il mc le promit, & s'étant approché du licntenant, il lui remontra avec beaucoup de force 2 que les ordonnances des rois
d'Efpagne commandoient toutes d'accorder aux
voyageurs affiflance & faveur, & qu'il n'y avoit
C Coquin méchant. --- Page 327 ---
A G U A X A C Ar
de loix plus facrées; cette remontrance me
pas décider le lieutenant, il me demanda
parut combien je voulois de chevaux, pour quel endroit,
j'offrois : je fentis où tendoient
& quel prix
& que ma réponfe
ces queftions fort judicieufes,
donc que
alloit décider la fentence ; je répondis Calavaca
j'avois befoin de cinq chevaux pour
diftant de fept lieues 2 & que jen payerois &
fi jufte
neuf piaftres : ma propofition parut
d'adfi raifonnable, qu'il fc fit un cri général
miration dans l'affemblée ; on levoit les mains
Oil fe regardoit, 7 & on finiffoit par
au cicl ;
celui ci voulut réfifter
murmurer contre le nègre;
menacé de le faire
encore, mais Talcalde l'ayant
fur
mettre aux fers, & de me faire conduire
un autre topith, il fe foumit,
fes chevaux par
les huées & les
& fe retiroit pourfuivi par fut
le lieuinjures des Indienss ce ne
pas tout,
le fit rappeler, & me pria, en fa prétenant
en route, de
fence, s'il me faifoit quelqu'avanie avertiflement fut
lui en écrire auffitôt : cet
de nouvelles
& il attira
encore plus applaudi, Cette fcêne me conhuées à l'infolent topith.
lu dans
vainquit de la vérité de ce que j'avois
l'abbé Raynal, fur la jaloufie & l'animofité qui
dans ces contrées entre les Indiens &
règnent
les Nègres. à deux heures après midi, ily avoit
Je partis
mortelles lieues d'un chemin très-dificile 9
fept malheureux nègre voulant abréger nous égara
le
M ij
Cette fcêne me conhuées à l'infolent topith.
lu dans
vainquit de la vérité de ce que j'avois
l'abbé Raynal, fur la jaloufie & l'animofité qui
dans ces contrées entre les Indiens &
règnent
les Nègres. à deux heures après midi, ily avoit
Je partis
mortelles lieues d'un chemin très-dificile 9
fept malheureux nègre voulant abréger nous égara
le
M ij --- Page 328 ---
V 0 YA 1 G E
d'une grande lieue, & il nous fallut revenir fur
nOS pas après avoir inutilement tenté le paffage
de la rivière qui fe jette dans Rio de la Punia.
Au-deffus de fa jonétion, je revis ce pallage
effrayant, & cc miférable pont, & cC redoutable
foflé de roc vif, dans lequel ferpente en écumant ce fleuve profond & rapide. Nous courûmes enfuite à toutes brides dans Ies favannes
de la plaine où nous entrions. J'eus quelques
démélés avec mon nègre, mais lui ayant montré les dents, je le mis à la raifon, & malgré
tous les arrojos, nous arrivâmes à Monte-Calavaca à huit heures du foir.
Je perdis dans cette route une quadruple
cordonnéc, qui, de ma bourfe, coula fans doute
dans la poche de vefte, & de-là par quelqu'ouverture dans les plaines de fable que nous
avions traverfées. Je la regretai, car elle étoit
sûrement perdue pour tout le monde: ah! me
difois-je, n'eut-il pas mieux valu la donner à
la beile Indienne d'Orriffava, ou plutôt à cette
bonne & honnête famille d'Alquulingo.
Jc retrouvai dans CC village mon vieux reitre,
bien étonné de me voir revenir avec un fi grand
équipage, moi, qu'il avoit Vil paffer feul à pied;
je lui demandai des chevaux, il me dit d'abord
que cela étoit impoflible, qu'il n'en avoit pas,
qu'ils n'étoient pas là, & d'autres raifons aufli
contradictoires & auffi frivoles : tout cela ne
devoit aboutir qu'à me rançonner 2 & j'eus des
CC village mon vieux reitre,
bien étonné de me voir revenir avec un fi grand
équipage, moi, qu'il avoit Vil paffer feul à pied;
je lui demandai des chevaux, il me dit d'abord
que cela étoit impoflible, qu'il n'en avoit pas,
qu'ils n'étoient pas là, & d'autres raifons aufli
contradictoires & auffi frivoles : tout cela ne
devoit aboutir qu'à me rançonner 2 & j'eus des --- Page 329 ---
A Gu A X A C A.
18r
chevaux, mais il exigea vingt piaftres pour fix
me conduire dans la jourchevaux qui devoient
diftante de dixnée du lendemain à Vera-Crux, trouvèrent exhuit lieucs. Il eft vrai qu'ils fe
cellens.
Avant que de partir, je jetai un coup-d'eil abfoil avoit
fur le payfage 5 en quinze jours
pluies
lument changé de décoration : quelques & de la
l'avoient fait pafler de la féchereffe fraîche &
nudité extrême, à la verdure la plus
la plus charmante: : tout étoit couvert de fleurs,
& des oifeaux innombrables animoient la nature
de tous côtés par leur aimable ramage. Je trouvai
à achcter une nichée de fix jolies perruches vertes. 2
à ailes bleues 2 de la groffeur d'un moineau 3 je
heureufement à Vera-Crux dans
les apportai calebaffe fufpendue à l'arçon de ma felle;
une
mais elles ont péri en mer.
& nous
Nous courâmes un train de pofte, 2
d'affez bonne heure le miférable Raugagnâmes de la vieille & laide nègreffe, où je
cho (1)
fortant de Vera-Crux:
m'étois déjà arrêté en
de faim,
lui
fatigué, harraffé, demi mort
je
demandai quatre ceufs qu'elle avoit, elle ne
voulut jamais m'en donner que deux; elle n'avoit
de l'eau-de-vie & point de vin; je fus obligé
que
faire
boiffon une efpèce de limode me
pour
nade, ce fut tout mon diné.
chambrée de fokdats.
(1) Mot efpagnol, proprement
M iij
is déjà arrêté en
de faim,
lui
fatigué, harraffé, demi mort
je
demandai quatre ceufs qu'elle avoit, elle ne
voulut jamais m'en donner que deux; elle n'avoit
de l'eau-de-vie & point de vin; je fus obligé
que
faire
boiffon une efpèce de limode me
pour
nade, ce fut tout mon diné.
chambrée de fokdats.
(1) Mot efpagnol, proprement
M iij --- Page 330 ---
V O Y A G E
J'eus de plus le déplaifir de me voir accablé
par cette curieufe impertinente de mille queftions
faugrenues, & de railleries telles qu'elle en eut
pu faire à fon égale. J'étois prêt à perdre patience, mais je jugeai que le mépris étoit la
feule arme qui me convint vis-à-vis d'une telle
créature.
Je me fuis attaché dans mon voyage à obferver
le caraétère des Africains & celui des Américains, & jy ai remarqué des différences bien à
l'avantage de ces derniers, quoique leur fort foit
à -peu-] près égal, fous la domination des Ef
pagnols.
Différence des carac- L'Africain m'a toujours paru orgueilleux, emAfricains, tères des porté, vindicatif, efféminé, 7 lâche, & furtout pa-
&:des Amé- reffeux : le Mexicain, au
eft
xicains.
contraire,
phlegmatique, doux, foumis 2 fidelle & laborieux; fa
foumiflion ne tient nullement de la bafleffe : chez
les nègres elle eft dûe à la crainte 3 chez eux à
la raifon, & fouvent à l'attachement, car ils
aiment réellement les caftillans autant qu'ils
abhorrent les nègres. On leur voit contraéter
beaucoup d'alliances avec les premiers, aucune
avec les derniers. Les nègres font des efpions que
l'Efpagnol entretient près d'eux, & quiles calomnient prefque toujours 7 foit pour flatter leurs
maîtres, foit par jaloufie coutre les compagnons
de leur fervitude 5 femblables à ces dogues prépofés à la garde des foibles & timides agneaux ;
ils fe vengent de la dureté de leur fort fur ceux
éter
beaucoup d'alliances avec les premiers, aucune
avec les derniers. Les nègres font des efpions que
l'Efpagnol entretient près d'eux, & quiles calomnient prefque toujours 7 foit pour flatter leurs
maîtres, foit par jaloufie coutre les compagnons
de leur fervitude 5 femblables à ces dogues prépofés à la garde des foibles & timides agneaux ;
ils fe vengent de la dureté de leur fort fur ceux --- Page 331 ---
A GU de A X A C A.
& fouvent ils
font foumis à leur vigilance,
qui
les déchirent impitoyablement.
du coeur qui
Les Américains ont cette politelle envers tous.
les rend prévenans & hofpitaliers mille Indiens 2 le
J'ai rencontré dans mes routes leur bouche du plus
falut fortoit fans effort de & combien n'ai-je
loin qu'ils m'appercevoient 5 bonne réception ! A
cu à me louer de leur
quand
pas
fe courber
peine les nègres daignoient-ils
à mon derje palfois devant eux, & j'ai éprouvé ils font peu comnier gite, & ailleurs, combien voyageurs. Les preplaifaus pour les malheureux corvécs à dix & quinze lieues
miers vont faire des
des fardeaux énorilsyportent
de leurs peuplades,
rencontrer un feul nègre
mais je n'ai pu
mes 2
paquet, ou même voyageant
portant le moindre
à pied.
auteurs ont rêvé que la liberté
Lorfque quelques
un nègre, c'étoit
fera donnée à l'Amérique par fi ce n'eft qu'un
fâcheux rêve affurément;
vienne eft
un
main qu'il
bienfait, de quelque mais aufli ce n'eft qu'une
toujours un bienfait, ne me perfuaderai jamais
pure fiétion : non, je volontaire, homme dépravé,
ReTARESRieClAs
jeté fur nos poffefrebut de fes femblables 7
mer fur fcs
T'écume d'une grande
fions comme
vil, méchant & lâche, puiffe
bords; que cet être de la liberté pour la donner
fentir affez le prix
avec fcs maîtres :
aux Indiens 7 & la partager que cette révolubien plus à croire
je me plais
M iv
jamais
pure fiétion : non, je volontaire, homme dépravé,
ReTARESRieClAs
jeté fur nos poffefrebut de fes femblables 7
mer fur fcs
T'écume d'une grande
fions comme
vil, méchant & lâche, puiffe
bords; que cet être de la liberté pour la donner
fentir affez le prix
avec fcs maîtres :
aux Indiens 7 & la partager que cette révolubien plus à croire
je me plais
M iv --- Page 332 ---
Vox A G E
tion viendra d'un peuple doux à la vérité, mais
fenfible, qui occupe encore le fol où fes ancêtres
ont été libres 2 qui s'en fouvient, 2 & dont le
caraétère peut étre à la fin aigri au point de fecouer le joug qu'il porte, avec la foumiffion due
à la néceflité, Le
nègre n'a ni cette énergie dans
T'ame, ni cet amour pour la patrie 2 fources des
grandes entreprifes ; fon coeur effentieliement
avili par l'intérét & la débauche ne peut rien
imaginer de fublime 2 le vrai courage eft dans la
beauté de l'ame 5 & qui en eft plus fiufceptible
que l'habitant de TAmérique, fi voifin encore
de l'état de nature ? Qu'un Indien arbore donc
le drapeau de la liberté, cette image me
& c'eft ainfi que je veux toujours réver (1). plaît,
Après ces réflexions, que les circonftances m'avoient fuggérées 7 je revins à celles qui me touchoient plus immédiatement ; j'avois une véritable joie & un vrai fujet de me féliciter de me
voir au dernier jour d'un voyage aufli intéreffant,
& de le voir terminé avec un plein fccès en
dépit de deux vice-rois, 7 de fix gouverneurs & de
trente alcaldes 7 de mille lauriers & de douze
cent gardes de tabac. Cependant 7 tout près de
cette jouiffance étoient logés au fond de mon coeur
deux petits vers rongeurs 2 qui ne laiffoient pas
(r) Cenx qui aiment à comparer & à réfléchir, penvent
rapprocher de CC paflage Cc que M. l'abbé Raynal dit des
nègres, pag. 196 & fniv. nquvelle édition in-4.
es 7 de mille lauriers & de douze
cent gardes de tabac. Cependant 7 tout près de
cette jouiffance étoient logés au fond de mon coeur
deux petits vers rongeurs 2 qui ne laiffoient pas
(r) Cenx qui aiment à comparer & à réfléchir, penvent
rapprocher de CC paflage Cc que M. l'abbé Raynal dit des
nègres, pag. 196 & fniv. nquvelle édition in-4. --- Page 333 ---
A Gu A X A C A.
: d'abord d 7 je n'étois pas
de me tourmenter recherches du gouverneur de
encore à T'abri des
fes reproches s'il
Vera-Crux, & je craignois de fes ordres 2 je
venoit à favoir 2 qu'au banlieue mépris de cette ville. Jc
m'étois éloigné de la indocile, qui rentre en tremreffemblois à T'écolieri
au retour d'une
blant dans la maifon paternelle de fes parens 2
échappée qu'il a faite à T'infçu
le croyoient à l'école.
& tandis qu'ils
fond que je fiffe fur
D'un autre côté, quelque tremblois d'arriver après
la lenteur efpagnole, 2 je
devoient faire
le départ de deux navires qui
jours de
voile pour la Havanne dans les premiers compté pour
Juin, & fur lefquels j'avois toujours
tant préretour. C'eft pour cela que j'avois
mon
de Guaxaca & mon voyage 2
cipité mon départ n'avois rien à me reprocher 2
& dans le vrai je
diligence poflible.
car j'avois fait la plus grande nous trouvâmes à
A quatre heures du foir nous fleuve fût très-cuflé,
Rio de Jamapa. Quoique ce le paffer; TIndien
on nous allura qu'on pouvoit le premier 5 nous eûmes
mon conduéteur paffa
fort heureubientôt de l'eau jufqu'aux arçons 2
de faire
toujours la précaution
fement j'avois malles très - haut; fans ce foin tous
charger mes
nous - mêmes nous
mes tréfors étoient perdus 2
Ce n'étoit plus
courâmes les plus grands rivière rifques. de deux pieds de
cette large & tranquille j'avois pallée dans un
profondeur feulement, que
dont le fil
c'étoit un fleuve impétueux
canot 2
'aux arçons 2
de faire
toujours la précaution
fement j'avois malles très - haut; fans ce foin tous
charger mes
nous - mêmes nous
mes tréfors étoient perdus 2
Ce n'étoit plus
courâmes les plus grands rivière rifques. de deux pieds de
cette large & tranquille j'avois pallée dans un
profondeur feulement, que
dont le fil
c'étoit un fleuve impétueux
canot 2 --- Page 334 ---
V O Y A G E
rapide entraînoit tout avec lui, & qui avoit trois
cent taifes de largeur 5 outre la courbe que fa
rapidité obligeoit de décrire, il nous fallut encore
faire un angle pour arriver à la paie. J'eus befoin
de toutes mes forces pour me cramponner fur mon
cheval, tremblant lui-même 7 & de tout mon
courage pour n'être pas intimidé par la vue du
danger : je ne pouvois fixer le cours de l'eau
fans éprouver des vertiges capables de me défarçonner 5 nos chevaux tatonnant à chaque pas
furent vingt-une minutes à nous tirer des angoiffes affreufes de ce paffage dangereux, c'eft le
plus grand péril que j'aye couru de ma vie 7
& l'on m'auroit offert vainement un million pour
retourner à l'autre bord : je fortis de-là pâle &
tremblant 2 & j'eus befoin de prendre un peu
d'eau-de-vie pour remettre mes fens; à trois cent
pas de-là nous trouvâmes une cabanne, où nous
aurions abordé fans la hauteur & la rapidité du
fleuve.
Nous fûmes furpris par la nuit à deux lieues
de Vera-Crux; il étoit malheureux de ne pouvoir arriver, mais continuer c'étoit s'expofer à
s'égarer dans un pays où les chemins, tracés la
veille dans le fable, font effacés le Jendemain
par le vent 3 de plus, nos chevaux étoient exceffivement fatigués, & enfin nous aurions trouvé
les portes de Vera-Crux fermécs.
demulets. Caravanes Il fallut donc nous arrêter. Nous campâmes
près d'une caravane de trois cent mulets 5 j'en
iver, mais continuer c'étoit s'expofer à
s'égarer dans un pays où les chemins, tracés la
veille dans le fable, font effacés le Jendemain
par le vent 3 de plus, nos chevaux étoient exceffivement fatigués, & enfin nous aurions trouvé
les portes de Vera-Crux fermécs.
demulets. Caravanes Il fallut donc nous arrêter. Nous campâmes
près d'une caravane de trois cent mulets 5 j'en --- Page 335 ---
A Gu A X A C A.
plufieurs de femblables 2 &
avois déjà rencontré
comme on pourroit le
j'en avois d'abord conçu, 2
opinion de
concevoir par mon récit, 2 une haute
mais
& du commerce de ce pays;
la population
cela ne devoit pas en
je me fuis convaincu que
à la confommation
impofer, & que relativement
cette quan-
& au commerce de tout le Mexique,
J'ai vu
tité de mulets n'a rien d'extraordinaire. charger plus
pendant mon féjour à Vera-Crux, faut confidérer que
de dix mille mulets, mais il
& T'exportation
c'eft là que fe fait l'importation
la France 7
d'un pays quatre fois plus grand que
ces aniquoique vingt fois moins peuplé denrées 3 que de tout
maux fervent à T'extradtion des
de Guaxaca
le nord du Mexique, de Vera-Crux, de cinq cent
& Guatimala 2 dans une gorge font, font ou trèslieues, & queles retours qu'ils tels que les vins 7
volumineux, ou très-pefans 7
les fers 8c. : ce n'eft pas tout 2 quoiles huiles,
ordinaire des mulets du Mexique
que la charge
il n'en eft pas moins
foit de cinq ou fix cent 2
à caufe des
vrai que trente ou même quarante, de noS rouà peine autant qu'un
relais, portent
va de Nantes à Strasliers, par exemple , qui milliers; fix de ces roubourg chargé de douze
deux cent
de
que
-
liers font donc autant
befogne l'idée d'un fi riche
mulets, & ne préfentent pas
confidérations
chargement : qu'on ajoure à ces
nombreufes caravanes ne fe rencontrent
que ces
les gallions font
que tous les deux ans, 2 lorfque
noS rouà peine autant qu'un
relais, portent
va de Nantes à Strasliers, par exemple , qui milliers; fix de ces roubourg chargé de douze
deux cent
de
que
-
liers font donc autant
befogne l'idée d'un fi riche
mulets, & ne préfentent pas
confidérations
chargement : qu'on ajoure à ces
nombreufes caravanes ne fe rencontrent
que ces
les gallions font
que tous les deux ans, 2 lorfque --- Page 336 ---
Vo Y A G E
fir les côtes, & alors on faura apprécier à Ieur
jufte valeur ces armées impofantes de mulets &
de muleticrs.
Nous avions efpéré de trouver quelques reffources dans le voifinage de ces muletiers, & nous
n'avions véritablement fait aucunes provifions,
ayant compté arriver le même jour à Vera-Crux;
je priai donc les muletiers de me vendre quelde Galettes mahys. ques galettes de mahys, qu'ils me refusèrent sèchement; mais un inftant après ils m'offrirent gratuitement un plat d'haricots & du mahys aprêté
d'une manière neuve pour moi; c'eft la plus fine
fleur de ce grain tamifé & réduite en pâte que
l'on fait écailler, comme le feuilleté, & fécher
enfuite comme le bifeuit: cela fait une chaplure
de bribes blanches que l'on mange à pincée, véritablement très-bonne & très- faine, mais qu'il
faut long-temps humeéter dans fa bouche, tant
elle eft sèche & dure; je partageai ce régal avec
mon topith.
J'ouvris toutes mes caiffes comme les nuits
précédentes pour leur donner de l'air: je voulus enfuite prendre quelque repos; mais ce fut
en vain que la fraîcheur de la nuit, jointe à
l'accablement de la fatigue, m'invitoient au fommeil, une nuée de maringouins vint empécher
l'effet des pavots que me préfentoit fa main bienfaifante : quelle lutte fatigante! quel tourment!
de s'endormir fans - ceffe, & d'être fans - ceffe
réveillé par le fifflement d'une vipère ailée, qui
oulus enfuite prendre quelque repos; mais ce fut
en vain que la fraîcheur de la nuit, jointe à
l'accablement de la fatigue, m'invitoient au fommeil, une nuée de maringouins vint empécher
l'effet des pavots que me préfentoit fa main bienfaifante : quelle lutte fatigante! quel tourment!
de s'endormir fans - ceffe, & d'être fans - ceffe
réveillé par le fifflement d'une vipère ailée, qui --- Page 337 ---
A G A X A C A.
d'étourdir vos oreilles que pour vous
ne ceffc
& vous caufer une douleur
percer dc fon dard,
loin de s'adoucir fe
durable, pénétrante 2 qui
cruelle, que rien
change en une démangeaifon plus fait
par
calmer, & qu'on ne
qu'irriter
ne peut
dont la fuite eft fouvent
11l grattement fanglant, toujours appelé, toujours
un ulcère dangereux; fommeil fut pour moi une vraie torrepouffé, le
accablé à la fin de
ture, & je me trouvai plus huit jours dans les
la nuit, que fi j'euffe paffé
travaux les plus pénibles. à Phorizon la brillante
Enfin, je vis paroître
qu'il étoit deux
étoile du navire Argos; je jugeai
heures, nous partimes.
à la porte appelée 3I 1777. Mai
Nous étions à Vera-Crux
dans un état Retourà
d'Orriffava, avant le jour; j'étois devoir aller me Vera-Crux.
fi peu préfentable, que je crus dans la ville; ayant
changer avant que d'entrer
de mes effets,
donc laiffé à I'Indien la garde
rentrai
les murs de la ville ? je
j'efcaladai où je retrouvai tout ce que jy avois
chez moi,
état; je m'habillai proprement, 2
laiffé au même
d'Orriffava que lon
& je retournai à la porte
& effrayé
venoit d'ouvrir; je fus un peu furpris
retrouver mes chevaux; mais j'appris
de n'y plus
d'employés à cette porte 2
que n'y ayant conduits point à celle de Mexico; jy couon les avoit
la ville & iy arrivai comme ils
rus par dedans
dehors 5 les gardes vouloient
s'y préfentoient au
qu'à huit
m'envoyer à la douane, qui ne s'ouvre
à la porte
& effrayé
venoit d'ouvrir; je fus un peu furpris
retrouver mes chevaux; mais j'appris
de n'y plus
d'employés à cette porte 2
que n'y ayant conduits point à celle de Mexico; jy couon les avoit
la ville & iy arrivai comme ils
rus par dedans
dehors 5 les gardes vouloient
s'y préfentoient au
qu'à huit
m'envoyer à la douane, qui ne s'ouvre --- Page 338 ---
Vo Y A é E
heures: ; je fentis tout de firite l'inconvénient qu'il
y avoit à traverfer ainfi toute la ville, & à expofer tout mon butin à fes regards, j'en frémis,
& je ne trouvai d'autres moyens de fortir d'embarras que de chatouiller la vanité efpagnole;
eh quoi, dis-je au principal commis, ne vous
fouvient-il plus du médecin françois, & voulezvous me faire valeter pendant quatre heures 3
N'avez-vous pas le droit de vifiter vous-même,
ne vous y connoiffez-vous pas, & tout ce que
vous ferez ne fera-t-il pas bien fait? Voyez, ce
ne font que des plantes & des herbes botaniques,
& tout en difant cela j'ouvrois ines malles; il
n'en voulut voir que deux, & la feule chofe qui
frappa mon bénêt, ce furent les bâtons qui foutenoient mes nopals, il s'imagina que ce devoit
étre de quelque bois précieux & m'en demanda
lc nom; je ne fus pas en peine de lui en forger
un, & il me congédia en ces mots, vai ufed cOrZ
dios; Dieu Vous conduife. Je ne me fis pas prier,
& je fus bientôt rendu chez moi.
Il n'y avoit encore perfonne de réveillé dans
la maifon, pas un paffant dans la rue, & tout
fut placé en sûreté dans mon appartement fans
qu'ame qui vive en fit témoin.
Rien n'égaloit ma fatisfaction, je voyois mon
expédition achevée contre mon attente, même
en vingt jours, encore en avois-je perdu un demi
très-inutilement, & j'avois féjourné deux jours à
Guaxaca, reftent feize, dans lefquels j'avois fait
la maifon, pas un paffant dans la rue, & tout
fut placé en sûreté dans mon appartement fans
qu'ame qui vive en fit témoin.
Rien n'égaloit ma fatisfaction, je voyois mon
expédition achevée contre mon attente, même
en vingt jours, encore en avois-je perdu un demi
très-inutilement, & j'avois féjourné deux jours à
Guaxaca, reftent feize, dans lefquels j'avois fait --- Page 339 ---
A G U A X A C A.
I9I
lieues, dont quarante à pied,
deux cent quarante
fouvent impraticables,
par des chemins difficiles, inftpportable, dans un pays
par une chaleur
parmi des peuples dont
pauvre & fans reffources, oà n'avois ni proteêteur,
jignorois la langue, 7
je officier public devoit
ni connoiffances, & ou tout avoir fait une route
être par état mon ennemi; fans maladie, fans accifi longuc & fi difficilc,
8 fi heudens, étoit une chofe fi extraordinaire je croyois
reufe queje ne pouvois meleperfuader,
que c'étoit un fonge, bonheur & pour mieux en
Pour affurer moil
& de ne point
jouir, je réfolus de m'enfermer
fortir de toute cette journée.
chercher de la
Après avoir déjeûné jenvoyai
j'avois tiré
terre pour y planter mes nopals, trouvai que quelque dégât
des caiffes & mis àl'air: iy
mais c'étoit peu
occafionné par le frottement, je n'avois pas lieu
de chofe, & tout confidéré,
dans ma chamje mnis les nopals
de me plaindre; la plus reculéc de mon appartebre à coucher, à la vanille & aux autres plantes,
ment; quant
avec oftentation dans la pièce
elles furent établies de fixer fur ce feul objet la curiod'entréc, afin
me difpenfer de
fité de ceux que je ne pourrois
recevoir.
en eft-il jamais de
Quelle que fut ma joie (8c le revers de la
parfaite?) je ne me cachois pas
médaille. Mon retour par mer à Saint-Domingue mais
chofe d'affez critique;
étoit bien quelque
oucher, à la vanille & aux autres plantes,
ment; quant
avec oftentation dans la pièce
elles furent établies de fixer fur ce feul objet la curiod'entréc, afin
me difpenfer de
fité de ceux que je ne pourrois
recevoir.
en eft-il jamais de
Quelle que fut ma joie (8c le revers de la
parfaite?) je ne me cachois pas
médaille. Mon retour par mer à Saint-Domingue mais
chofe d'affez critique;
étoit bien quelque --- Page 340 ---
Vor A G E
mon principal embarras rouloit fur l'embarquement de mon tréfor à Vera - Crux, in con/pectu
omnium, à la face de tout Ifraël, & fur un pareil
embarquement à la Havanne, où je préfimois
que je ferois forcé de toucher; & à combien
d'accidens & d'inconvéniens ces opérations ne
pouvoient-elles pas donner lieu, fi dans la foule
des curieux il fc trouvoit un feul efprit malfaifant ?
Une autre de mes inquiétudes étoit de trouver
un moyen d'arranger, fir le navire qui me tranf
porteroit, toutes mes plantes, fans qu'elles fuf
fent endommagées: ; mais après avoir imaginé ilnl
plan général, je me fis la loi de ne plus fonger
à rien que fucceflivement,
La première chofe qui me parut devoir m'occuper, ce fut mon embarquement ; On m'avoit
avant mon départ préfenté au marquis d'Hariffon,
arrivé depuis deux mois avec un chargement de
vins, & qui déliroit en retournant à la Havanne
avoir un François pour compagnie; il m'avoit
aggréé, & nous avions remis à traiter de mon
paffage à trois femaines de-là : c'étoit arriver à
temps, & je me propofai de le voir dès le foir
même, pour favoir quand il partiroit; je fortis
à la brune, & je paffai d'abord chez mes ingénieurs (1), que je favois bien ne pas devoir
(r) MM. Forfen & Duparquet, dont il a été parlé plus
haut.
rencontrer
'avoit
aggréé, & nous avions remis à traiter de mon
paffage à trois femaines de-là : c'étoit arriver à
temps, & je me propofai de le voir dès le foir
même, pour favoir quand il partiroit; je fortis
à la brune, & je paffai d'abord chez mes ingénieurs (1), que je favois bien ne pas devoir
(r) MM. Forfen & Duparquet, dont il a été parlé plus
haut.
rencontrer --- Page 341 ---
A G U A X A C A.
à cette heure là, & dans la feuleintenrencontrer
les bonnes
tion de faire jafer les domeftiques;
me fit
de carefles, ce qui
gens me comblèrent rien de changé dans l'amitié
penfer qu'il n'y avoit
qu'on me croyoit
de leurs maîtres: ils m'apprirent
& à
toujours à Madelline, occupé à herborifer,
des bains. Je paffai enfuite chez le généprendre
certain de ne pas le
ral de la flotte, également
fut des plus agréables 2
trouver; ma furprife
que D. Antolorfque j'appris par fon majordome circonftance étoit
nio Ulloa étoit à Mexico; cette
venoit
d'autant plus favorable que ce curieux voulu
familièrement tous les jours, qu'il auroit
infailliblement découvert ce que
tout voir & eut
fus confirmé dans l'affuje voulois cacher: je arrivant de Madelline ;
rance qu'on me croyoit
j'avois rapporté des
on favoit à la vérité que
m'importoit,
cailfes pleines de plantes, mais que
fi on n'en foupçonnoit pas davantage? bien tranquilJe revins donc chez moi fouper
mouftilement 5 je trouvai mes matelats, ma agréaquaire & mes draps blancs, d'autant plus &
bles
j'avois été bien mal couché,
que
que
long-temps. Rien n'eft
j'avois mal dormi depuis
des jouiffances.
tel que la privation pour procurer bien
bien
Le lendemain m'étant trouvé
repofe,
rafraichi, je me levai, & je m'habillois Ferfen pour
aller chez M. d'Hariffon, lorfque M. de
chez moi: ah! vous voilà donc libertin,
entra
n'êtes
reité tant de tempsà
me dit-il, vous
pas
N
couché,
que
que
long-temps. Rien n'eft
j'avois mal dormi depuis
des jouiffances.
tel que la privation pour procurer bien
bien
Le lendemain m'étant trouvé
repofe,
rafraichi, je me levai, & je m'habillois Ferfen pour
aller chez M. d'Hariffon, lorfque M. de
chez moi: ah! vous voilà donc libertin,
entra
n'êtes
reité tant de tempsà
me dit-il, vous
pas
N --- Page 342 ---
VOYA A G E
Madelline, je le parie? avoucz-le moi, ajoutat-il cn riant; je voulus favoir avant tout fi le
gouverneur avoit parlé de moi, il mc répondit
que deux fois il avoit été queftion de moi chez
Jui, & qu'on avoit toujours dit que j'étois à
Madellinc; alors je lui fis une demi confidence,
en lui avouant que dans mcs promenades je
m'étois laiflé infenfiblement entraîner par ma
curiofité jufqu'au volcan d'Orriffava; il fut étonné
que j'euffe pu faire une fi longue courfe, il
m'en demanda les détails; je ne fus pas embarraffé de lui faire un roman bien ajufté aux lieux
& aux chofes que j'avois vues, mais dont je
plaçois lc théâtre entre Orriffava & Vera-Crux.
Je lui montrai enfuite toutes mes plantes avec
une forte de triomphe; que diable voulez-vous
faire de tout cela, me dit-il, en fe mocquant de
moi? Jc le laiffai faire, mais j'cus mon tour 2 car
ayant pénétré dans ma chambre à concher il y'
vit des nopals 8 ricn de plus, c'eft-à-dire, que
nc connoiffant pas la cochcaille il n'eut garde
dcla reconnoître, je ris donc dc mon coté, mais
fans lui en rien témoigner; avoucz, reprit t- il,
que vous avez vu un bcau pays? & bien miférable, ajoutai-je: il en convint, & fur l'étonnement que je lui marquois du peu de culture &
de population que j'avois remarqué, il me furprit bien davantage en m'apprenant que de
Panama à la Californie au fird-oueft, & à la
Sonore au nord-oueft, & de Carthagène au Miffif-
mon coté, mais
fans lui en rien témoigner; avoucz, reprit t- il,
que vous avez vu un bcau pays? & bien miférable, ajoutai-je: il en convint, & fur l'étonnement que je lui marquois du peu de culture &
de population que j'avois remarqué, il me furprit bien davantage en m'apprenant que de
Panama à la Californie au fird-oueft, & à la
Sonore au nord-oueft, & de Carthagène au Miffif- --- Page 343 ---
A GUA X A C A:
furface de plus de deux millions
fipi, fur une
ne donde lieues quarrées, les dénombremens
noient pas un million d'ames, en y comprenant les
feulement les Efpagnols 7 mais encore
non
Indiens métis & nègres.
M. d'Hariffon
M. de Ferfen m'apprit auffi que
& il me
devoit
que dans un mois 2
ne
partir
à diner; je promis de m'y
quitta en m'invitant voulus voir auparavant un merendre 7 mais je
différentes caiffes
nuifier pour lui commander conférer avec lui de
pour mes plantes 7 & de les faire pour le tranfla meilleure manière
Tout bien combiné, je lui en commandai
port.
de long fur dix de large
feize de vingt pouces
chacune defquelles
& fix de profondeur, pour
voulois auffi
il me demanda deux réales : j'en
l'une à
deux grandes pour y ranger les petites
côté de Tautre, mais on me demanda quatrelivres, argent de nos colonies, pour
vingtquinze cela m'en dégoûta, & je n'y penfois
chacune; 5
fur le marché, je vis, dans
plus, 2 lorfque paffant
deux grands coffres
la boutique d'un colporteur, toutes les marchanqui fervoient à renfermer
huit
difes pendant la nuit; je les eus pour
piaftres
& ils fe trouvèrent plus grands que
chacun 2 voulois faire faire, de bonnes planceux que je
bien ferrés & fermant à clef.
ches de frêne 9
d'un foin. bien effentiel, je
Ainfi débarraffé
moyens de partir : je
ne fongeai plus qu'aux traiteur, & j'appris avec une
paflai chez mon
N 11
uit
difes pendant la nuit; je les eus pour
piaftres
& ils fe trouvèrent plus grands que
chacun 2 voulois faire faire, de bonnes planceux que je
bien ferrés & fermant à clef.
ches de frêne 9
d'un foin. bien effentiel, je
Ainfi débarraffé
moyens de partir : je
ne fongeai plus qu'aux traiteur, & j'appris avec une
paflai chez mon
N 11 --- Page 344 ---
Vo Y A G E
véritable joie que dans la femaine même D.
partoit pour Guarico : (c'eft ainfi que les Efpagnols appellent le Cap François). Il ne s'agifloit
plus que de m'aboucher avec le capitaine 5 mais
c'eft cC qui m'embarraffoit à caufe de quelque
rancune qu'il pouvoit avoir contre moi, & voici
lc fujet : j'avois été fon voifin à l'hôtel de
Mexico, il venoit fouvent m'inportuner dans les
feuls momens que je pouvois donner à l'étude:
mais ce qui m'indifpofa davantage contre lui,
c'eft que dans la converfation il affeétoit toujours de me parler religion & politique, de
crier contre le fanatifmne de fa nation, & d'élever aux nues Voltaire & les autres auteurs qui
ont écrit avec le plus de liberté fiur ces matières: :
cela ne me parut d'abord que fingulier, mais
je le foupçonnai enfuite d'être un efpion qui
cherchoit à me faire jafer : alors je le rabrouai
très-vertement, en lui difant qu'il ne lui convenoit nullement de fe méler de ces matières 7
qu'il falloit laiffer ces difcuffions aux puiffances
civiles & écléfiaftiques, & foumettre fes foibles
lumières à leurs décifions fouveraines.
Jc craignis 2 quand je mc trouvai avoir befoin
de lui, qu'il n'eut confervé quelque refentiment
de ma mercuriale 5 j'ignorois qu'il fut protégé
de l'intendante, qui Jui avoit infpiré une partie
de la bienveillance dont elle m'honoroit; j'eus
bientôt lieu d'en éprouver les bons cffets,
Dès la première propofition quc je lui fis de
ibles
lumières à leurs décifions fouveraines.
Jc craignis 2 quand je mc trouvai avoir befoin
de lui, qu'il n'eut confervé quelque refentiment
de ma mercuriale 5 j'ignorois qu'il fut protégé
de l'intendante, qui Jui avoit infpiré une partie
de la bienveillance dont elle m'honoroit; j'eus
bientôt lieu d'en éprouver les bons cffets,
Dès la première propofition quc je lui fis de --- Page 345 ---
A G U A X A C A.
fans héfiter,
7 il me répondit
me donner paffage,
de plaifir; & quand,
qu'il le feroit avec beaucoup
où il voudroit,
déterminé à en paffer partout il mettroit à ce fera
je lui demandai quel prix Monfieur. 1 Il me
vice 2 Sa réponfe fut : ricn,
fà deftinademanda enfuite fi je favois au jufte
il m'aje lui dis que je la foupçonnois ;
le
tion,
& me demanda
voua qu'il alloit au Cap 2 lui
& le remis
le
jurai,
fecret fur ce point, 9 je
mais il ne voulut
fur le prix de mon pallage & , il me quitta en me
point en entendre parler, le mercredi fuivant.
difant de me tenir prêt pour
mais encore un
Cette générofité me touchoit, craignois qu'il n'en
prévenu contre lui, je
peu droit de me traiter avec peu de ménagement, moins
prit
qui ne m'étoient pas
moi & mes plantes 2
faire une plus ample
chères que moi-même : pour conventions 2 je le
connoiffance, & fceller nos
de lui
menai à la neigerie 2 où je me propofois le foufdes glaces - 7 mais il ne voulut point obtenir
payer frir abfolument 5 tout ce que je pus enfin rafraiquelque
de lui, ce fut que Jembarqualfe à fon bord foixante
chiffement 5 j'envoyai donc poules, 8c. 8xc.
bouteilles de vin, cinquante
à
tous mes effets,
& dès le mardi jembarquai
T'exception dc mes nopals. travailloit à mes petites
Pendant ce temps on
je trouvai qu'il
caiffes : quand elles furent prêtes, chacun de mes
en entroit tout jufte huit dans
caiffe
dans chaque
grands coffres; jeplantsitenfite N uj
ixante
chiffement 5 j'envoyai donc poules, 8c. 8xc.
bouteilles de vin, cinquante
à
tous mes effets,
& dès le mardi jembarquai
T'exception dc mes nopals. travailloit à mes petites
Pendant ce temps on
je trouvai qu'il
caiffes : quand elles furent prêtes, chacun de mes
en entroit tout jufte huit dans
caiffe
dans chaque
grands coffres; jeplantsitenfite N uj --- Page 346 ---
Vov A G E
grands pieds de nopal chargés de cochequatre
outre vingt feuilles ou articles
nilles vivantes 7
auroient
de nopal, qui venant à prendre racines,
feize grands
formé autant de pieds, 2 fans compter
de trois
dont une partie en racines 2 en tout plus
mélai aufli quantité d'autres pieds
cent pieds; jy
fur lefquels à
de caétes fauvages de Vera-Crux,
la
retour de Guaxaca j'avois vu & reconnu
mon
fans m'en laiffer impofer
cochenille fylveftre 2
la chenille du phalêne
comme auparavant D. Ulloa par m'avoit dit être la cochedeftruéteur que
aux plants de vanille 2
nille elle-même 5 quant
trois pieds dans
je les mis en tronçons de deux ou
entremédouze barils ou caiffes, mais tellement
lés & mafqués par vingt autres efpèces de plantes,
auroit fallu être botanifte pour diftinguer ce
qu'il étoit précieux de ce qui ne l'étoit pas 5 j'arqui
fatieté, afin d'écorofai toutes mes plantes jufqu'à l'eau à bord, &
nomifer pendant quelque temps
tout étant ainfi préparé, je n'attendis plus que
le moment de mon départ, & j'en comptai les
d'un amant qui doit reinftans avec l'impatience
voir une amante adorée.
reftoit
faire
Je profitai du temps qui me
pour
adicux à toutes mes connoiffances, & prinmes
à la fegnora de Boutillos 2 qui étoit
cipalement de la
pour le mariage de fa
de retour
campagne de la flotte 5 elle me
fille avec le major géneral
les offres de ferfit, ainfi que fes demoifelles,
la bonté
vices les plus obligeantes, & eut même
l'impatience
voir une amante adorée.
reftoit
faire
Je profitai du temps qui me
pour
adicux à toutes mes connoiffances, & prinmes
à la fegnora de Boutillos 2 qui étoit
cipalement de la
pour le mariage de fa
de retour
campagne de la flotte 5 elle me
fille avec le major géneral
les offres de ferfit, ainfi que fes demoifelles,
la bonté
vices les plus obligeantes, & eut même --- Page 347 ---
G U A X A C A.
A
de mon départ :
quelque regret
de me marquer
les voeux les plus fincères
je lui offris en retour celui de fa maifon.
pour fon bonheur & de Ferfen ne furent point
MM. Duparquet &
toutes fortes
oubliés,jel leur fouhaitai pareillement beaucoup d'avoir
de félicités 3 ils me plaignoient
je les remertiré fi peu de fruit de mon voyage de 2 les défabufer.
ciai,! maisjen'eus) pasla générofité c'étoit de prendre
Cc qui me coûtoit le plus 7
cependant
congé du gouverneur 3 je me préfentai il
T'inftruire de mon départ 2 reçut
chez lui pour
autant de joie que j'affedtois
cette nouvelle avec
& m'ordonna
de trifteffe en la lui annonçant 7
?
de T'heure de mon embarquement, avec
de le prévenir fe trouver à la porte du port
afin qu'il pit
Je le lui promis
& verbalifer.
fon fecrétaire, réfolution de n'en rien faire 3
avec une ferme formalité me fembloit abfurde
tant une femblable
moi i! Au fond,
de fa part & humiliante pour en rire, 7 car cet
cependant, il n'y avoit qu'à deftiné à conftater que
étoit fans doute
butin étoit
appareil
rien, & tout mon
je n'emportois
rendu à bord.
joindre la lettre du viceJ'aurois bien voulu y
étoit curieufe,
roi du Mexique (1) : cette pièce en forme de
T'aurois appendue à mes nopals
& je
notre auteur avoit écrit au vice-
(1) On fe rappelle que lui demander la permiflion de voyager
roi du Mexique, 2 pour
la réponfe ne fut pas favodans ce royaume ; il paroit où elle que fe tronve c'eft perdu.
rable, mais le paflage
N iv
lettre du viceJ'aurois bien voulu y
étoit curieufe,
roi du Mexique (1) : cette pièce en forme de
T'aurois appendue à mes nopals
& je
notre auteur avoit écrit au vice-
(1) On fe rappelle que lui demander la permiflion de voyager
roi du Mexique, 2 pour
la réponfe ne fut pas favodans ce royaume ; il paroit où elle que fe tronve c'eft perdu.
rable, mais le paflage
N iv --- Page 348 ---
Vo Y A C E
trophée; le gouverneur me l'avoit
je lui avois laiffé le temps de la promife 2 mais
il
fentit
réflexion,
apparemment qu'elle ne feroit pas un titre
de gloire pour fon fupérieur , & il me la refufa
tout net ; à cette dernière audience j'infiftois.
Vous êtes bien hardi, s'écria-t-il, en s'emportant,
vous ne l'auriez pas quand vous en offririez cent
mille écus ; fon ton ne m'en impofa pas
lui
dis qu'il falloit bien
, je
que je juftifiafle à mes proteéteurs de l'impoflibilité où j'avois été d'entrer
dans le Mexique pour travailler à la
il ne démentit point fon caractère, & botanique; ne craignit point d'ajouter qu'il ne donneroit pas la
lettre quand le roi de France lui-même feroit
mon proteéteur ! Le roi de France, lui répondisje d'un ton modefte, 7 mais ferme, eft le protecteur de fes moindres fujets comme le roi d'Ef
pagne peut l'être de fcs fujets les plus élevés.
Lorfqu'on bannit un criminel, on lui donne copic
de fon jugement 2 je ne crois pas être dans des
circonftances auffi défavorables, je ne dois donc
pas être traité moins équitablement. Mon affurance lui plut, il ne fe relâcha pas à la vérité
fur l'objet de mes demandes, mais il fe radoucit
& confentit à faire mention dans mon paffeport
de l'ordre du vice-roi (1).
Il me retint audi le paffeport que M. le marquis de la Tour m'avoit donné de la Havanne
(t) Copie du paffeport, D. Juan Fernando de P.
ances auffi défavorables, je ne dois donc
pas être traité moins équitablement. Mon affurance lui plut, il ne fe relâcha pas à la vérité
fur l'objet de mes demandes, mais il fe radoucit
& confentit à faire mention dans mon paffeport
de l'ordre du vice-roi (1).
Il me retint audi le paffeport que M. le marquis de la Tour m'avoit donné de la Havanne
(t) Copie du paffeport, D. Juan Fernando de P. --- Page 349 ---
A Gu A X A C A.
& j'ai toujours foupçonné que
pour Vera-Crux,
chef d'accufation contre
c'étoit pour en faire un
caufoit une vérice qui me
cet excellent homme,
table peine.
du vice-roi, je m'en fouciois
Quant à la lettre
n'étois pas faché
au fond de l'ame 2 mais je
parpeu lui faire croire comme aux autres que je
de
grand chagrin de n'avoir point
tois avec le plus
& de lui ôter d'autant
pénétré dans le pays,
de ce que
mieux tout foupçon fur Timportance
jemportois.
chez moi j'écrivis une lettre de
En rentrant d'adieu à D. Antonio Ulloa à
remerciment &
dans le ftile dolent,
Mexico, elle étoit toujours du refus du vice-roi avec
je lui marquois au fujet
fi Pon veut de rodonne forte de générofité, ou
quejf'en euffe,
montade, que quelque reffentiment
en France
pas à moi qu'on ne reçut
il ne tiendroit
viendroient y étudier n0S
tous les Efpagnols qui même avec plus de con
arts & nos fciences. 7
ne fût-ce que
fiance & de liberté qu'auparavant; ont l'ame trop
montrer que les François
pour
fe venger de fi petites injures.
haute pour enfuite tous mes comptes 5 je fus
Je réglai
de vendre non-feulement
obligé pour payer tout, achetés à Vera-Crux,
les meubles que j'avois
8xc. mais encore
comme lit, chaifes, tables, de manière qu'il ne
ma montre & ma bague,
je jugcai fuffime refta que deux gourdes, que
: j'aufantes pour les fraix de mon embarquement
que les François
pour
fe venger de fi petites injures.
haute pour enfuite tous mes comptes 5 je fus
Je réglai
de vendre non-feulement
obligé pour payer tout, achetés à Vera-Crux,
les meubles que j'avois
8xc. mais encore
comme lit, chaifes, tables, de manière qu'il ne
ma montre & ma bague,
je jugcai fuffime refta que deux gourdes, que
: j'aufantes pour les fraix de mon embarquement --- Page 350 ---
Vox A G E
rois certainement bien trouvé de l'argent dans
quelque bourfe, , mais je penfai que ce procédé
n'étoit point convenable 2 qu'il pouvoit laifler
quelques doutes fur mon caraétère & fur celui
de la nation en général, & je préférai de me
priver de tout plutôt que de m'expofer à cette
honte.
Il me reftoit encore quelques jours que j'employai en vifites & en promenades, & j'eus
occafion de voir le dimanche dans l'octave de
la fête-dieu une proccflion très-curieufe, je ne
peux réfifter à l'envie d'en donner une idée.
On voit à la tête fix figures gigantefques en
carton, de vingt pieds de haut 2 repréfentant
un indien & une indienne 2 un nègre & une
négreffe, un caftillan & une caftillanne, portées
par des crocheteurs, 2 & danfant l'allemande ;
vient après cela un grand drôle, 2 portant une
figure françoife en paille, toute déhanchée, &
dont les membres font tous disloqués 5 il la fait
jouer comme nos pantins fur une gaule 2 au
bout de laquelle elle eft enfilée comme fur un
pivot 5 il T'agite, la fait piroueter & gambader, ce qui divertit beaucoup la populace efpagnole 5 fuivent dix autres coquins mafqués en
poiffons 2 & portant au bout d'un bâton une
veffie remplie de pois, dont ils frappent à droite
& à gauche tous ceux qu'ils rencontrent; ces
marfouins précédent une baleine figurée fur un
chariot roulant, fous lequel font cachés des
enfilée comme fur un
pivot 5 il T'agite, la fait piroueter & gambader, ce qui divertit beaucoup la populace efpagnole 5 fuivent dix autres coquins mafqués en
poiffons 2 & portant au bout d'un bâton une
veffie remplie de pois, dont ils frappent à droite
& à gauche tous ceux qu'ils rencontrent; ces
marfouins précédent une baleine figurée fur un
chariot roulant, fous lequel font cachés des --- Page 351 ---
GU A X A C A.
A
mouvoir & ouvrir une large
hommes qui la font
les imbéciles qui ent
gueule, prête à dévorer
les confréries 8
ont peur: 5 à la fuite chacun défilent avec la ftatue en
les ordres religicux, portée fur un brancard
argent de fon fondateur refte de la procellion n'avoit
par fix dévots ; le
rien d'extraordinaire. Vera-C Crux un autre ufage
J'ai remarqué à
moins fingulier :
religieux qui ne paroitra bon-dieu pas aux malades, 2 on
lorfque l'on porte le
doré &
fe fert d'un carroffe magnifiquement carroffes de
femblable aux
orné de glaces 7 il eft attelé de quatre mules
parade des princes;
à chaque coin de
de front qui vont au pas 5 le porte-dieu eft au
Timpériale eft une lanterne,
de niche ou
fond du carroffe dans une efpèce vis-à-vis de lui eft
place unique faite pour lui; mouches avec un corqui chaffe les
le
un prêtre
le
ne quitte point
poral, afin que
porte-dieu de fes deux mains 3 le
faint-ciboire qu'il tient
écarlatte, , garnie
cocher porte une houpelande comme celle des
de bandes & plaques d'argent font deux grebedeaux à Paris; aux portières & derrière fuivent
nadiers & deux miquelets 7 guittares & autres
les bafles, baffons 7 violons, foule de peuple; peninftrumens efcortés d'une la cloche de T'églifedant la marche on entend
major tinter lentement. mercredi jour de mon embarEnfin arriva le
fans inquiénudes - &
quement, je n'étois pas
e comme celle des
de bandes & plaques d'argent font deux grebedeaux à Paris; aux portières & derrière fuivent
nadiers & deux miquelets 7 guittares & autres
les bafles, baffons 7 violons, foule de peuple; peninftrumens efcortés d'une la cloche de T'églifedant la marche on entend
major tinter lentement. mercredi jour de mon embarEnfin arriva le
fans inquiénudes - &
quement, je n'étois pas --- Page 352 ---
VoYAc E
véritablement ce jour me parut un jour décifif:
dès le point du jour je fis emporter toutes mes
caifles remplies de plantes, ainfi que les coffres
vuides 7 feries longiffima rerum 5 on eut dit que
c'étoit une procefion 2 tout étoit rendu avant
fix heures à la porte du port 2 j'avois calculé
qu'à cette heure les pareffeux dorment encore
que les foldats & officiers fatigués de la garde 2
font étendus fiur leurs hamacs, & que tout CC
qu'il y a de curieux & d'oififs eft au marché;
je rencontrai jufte, car à l'exception de quelques matelots, de trois ou quatre contadors
& de la garde, il y avoit très-peu de monde :
j'arrive fuivi de trente porteurs 7 j'arrête un
canot, & revenant à la porte je fais pofer mes
caiffes à terre en préfence des contadors : tout
alloit bien jufques là; mais bientôt, foldats
matelots,
bourgeois accoururent pour voir les
plantes qu'emportoit le botanifte françois, l'officier de garde me complimenta fur mes recherches & le choix de mes herbes, les contadors
admiroient flupidement, mais ils eurent l'honnéteté de n'en fonder aucune 2 quoiqu'ils l'euffent pu faire fans endommager mes plantes, &
le chef de la contadorerie, content de ma foumiflion, me dit que je pouvois me retirer ; il
eft certain que j'aurois pu frauder les droits du
roi & emporter un million en or, ou une
douzaine de talegues 2 mais j'étois trop bien
connu pour que l'on m'en crût capable, je me
ient flupidement, mais ils eurent l'honnéteté de n'en fonder aucune 2 quoiqu'ils l'euffent pu faire fans endommager mes plantes, &
le chef de la contadorerie, content de ma foumiflion, me dit que je pouvois me retirer ; il
eft certain que j'aurois pu frauder les droits du
roi & emporter un million en or, ou une
douzaine de talegues 2 mais j'étois trop bien
connu pour que l'on m'en crût capable, je me --- Page 353 ---
A G U A X A C A205
de me retirer avec mes effets,
hâtai cependant
de plus éclairé ne mc
de peur que quelqu'un à deffein quelque maujouât fans le vouloir ou
défila dans le
vais tour 5 toute ma cargaifon où
les
& je la fuivis à bord, jarrangeai
canot 2
les coffres que je fermai à clef,
caiffes dans
fur le pont 5
& fis arrimer bien folidement matelots, & leur fis
je les recommandai bien-venue aux
de deux gourdes
préfent pour ma d'emprunter du capitaine.
que je fus obligé enfuite chez le gouverneur pour
Je me rendis
partois à huit heures, je
lui annoncer que je tins ma commiflion pour
ne pus le voir; mais je plus le pied chez lui;
faite, & je ne remis
encore de plunous ne partimes cependant pas
beaucoup;
fieurs jours 2 ce qui me chagrinoit ne pouvant que
ainfi renfermées,
mes plantes, confidérablement : il eft vrai que j'avois
fouffrir
côté des coffres quatre trous
fait faire à chaque
en quarré 7 pour les
d'environ quatre pouces
les ouvrir;
jours de tourmente, 7 oùl je ne pourrois jour à bord
cela j'aliois deux fois par
malgré
plus d'air; mais ce qu'il y
pour leur procurer c'étoit de coucher à terre
avoit de plus cruel,
je paffai trois jours
loin de mes chères plantes; & jamais avare n'a
dans des tranfes mortelles, la crainte de fe voir enlever
été fi tourmenté par coûta encore trois piaftres
fon tréfor : il m'en
cela faifoit cinq dont
pour ces allées & endetté venues, envers mon capitaine 3
je me trouvois
d'air; mais ce qu'il y
pour leur procurer c'étoit de coucher à terre
avoit de plus cruel,
je paffai trois jours
loin de mes chères plantes; & jamais avare n'a
dans des tranfes mortelles, la crainte de fe voir enlever
été fi tourmenté par coûta encore trois piaftres
fon tréfor : il m'en
cela faifoit cinq dont
pour ces allées & endetté venues, envers mon capitaine 3
je me trouvois --- Page 354 ---
Vo Y A C E
Je me décidai encore à vendre de très-beaux
boutons de manche qui me reftoient pour m'acquitter, & je me trouvai aufli léger que Bias.
7 Juin
Enfin la lenteur efpagnole
fe
1777.
parut laffer elleméme, 2 & le capitaine me jura que le famedi
il lèveroit l'ancre.
J'étois allé ce jour là à cinq heures du matin
fuivant mon ordinaire à bord pour donner de
l'air à mes plantes ; le canot du capitaine eft
venu dire au pilote de lever l'ancre ; croyant
voir s'accomplir l'effet de fes
promeffes, 2 j'ai
fait charger le refte de mnes effets, mais après
avoir attendu vainement le capitaine jufqu'à trois
heures après midi, 2 il a fallu renoncer 7 en
enrageant, à l'efpoir de partir : j'ai cependant
couché à bord.
SJ Juin
Le dimanche la néceffité d'aller à la meffe
1777. nous a encore arrêtés, je fuis defcendu à terre,
j'ai fait mes derniers adieux à M. de Ferfen,
& j'ai encore rapporté cinq ou fix caiffes pleines
de terre pour mettre plus au large mes vanilles
& mon jalap.
Enfin à onze heures nous avons quitté le
port en faluant le château & la capitane d'un
coup de canon, & en criant fept fois viva el
Tey, l'équipage de la capitane y a répondu une
feule fois. Le temps étoit beau, nous filions cinq
noeuds (une lieue 1) par une petite brife : à
une lieue de la ville nous nous fommes vus
pourfuivis par un canot, qui nous eut bientôt
ap.
Enfin à onze heures nous avons quitté le
port en faluant le château & la capitane d'un
coup de canon, & en criant fept fois viva el
Tey, l'équipage de la capitane y a répondu une
feule fois. Le temps étoit beau, nous filions cinq
noeuds (une lieue 1) par une petite brife : à
une lieue de la ville nous nous fommes vus
pourfuivis par un canot, qui nous eut bientôt --- Page 355 ---
A GU AX A C A.
la foibleffe de croire 7
gagné : j'eus encore de la Havanne, que c'étoit à
comme en fortant
je penfois avec quelmoi qu'on en vouloit ;
le gouverneur piqué
qu'apparence de raifon que
verbal
m'étois fouftrait au procès
de ce que je dreffer à mon départ, envoyoit
qu'il entendoit faire defcendre 5 je fus bientôt
ordre de me
fauter à bord un homme
détrompé en voyant T'heure de Tembarquement, 7
qui avoit manqué
une cirmais cela me donna lieu d'apprendre le capitaine ayant
conftance curieufe 2 c'eft que
Camété prendre les ordres du gouverneur pour à bord,
péche, celui-ci lui demanda fi j'étois il voulut
un reçu de ma perfonne;
& en exigea
bien trifte, à quoi le capifavoir auffi fi j'étois
On peut juger
affirmativement.
taine répondit
ri de ce recit. Toute la baie
que j'ai beaucoup
poiffons.
eft pleine d'excellens
la pluic, les éclairs 2 9 1777- Juin
La nuit a été effrayante,
un nouveau déle tonnerre fembloient annoncer & un roulis infupluge; peu de vent cependant
portable.
intéreffante
Le matin j'ai eu une explication dès-lors que
le
dont il me parut
avec capitaine,
je n'aurois qu'à me louer. le matin donner de lair
Comme il me voyoit
me dit-il, tout
je vous ai deviné, 7
à mes plantes,
je fuis sûir, cette cochebas, & vous n'emportez, cultiver dans votre pays. La
nille que pour la il avoit ufé à mon égard, l'air
générofité dont
éreffante
Le matin j'ai eu une explication dès-lors que
le
dont il me parut
avec capitaine,
je n'aurois qu'à me louer. le matin donner de lair
Comme il me voyoit
me dit-il, tout
je vous ai deviné, 7
à mes plantes,
je fuis sûir, cette cochebas, & vous n'emportez, cultiver dans votre pays. La
nille que pour la il avoit ufé à mon égard, l'air
générofité dont --- Page 356 ---
Vor A G E
de franchife avec lequel il me parloit, me décidèrent à lui avouer ce que je ne pouvois plus
guères au refte lui diffimuler; je n'eus pas lieu de
m'en repentir 2 & grâces à fes confeils, j'ai fiu en
impofer aux matelots qui m'obfervoient, & dont
l'un plus fin que les autres avoit écrafé un de mes
infedtes fur un bois blanc; & l'ayant fait voir à fes
camarades, lui avoit dit que c'étoit de la cochenille, & que la cochenille étoit contrebande. Pour
les détourner de cette idée, nous imaginâmes, le
capitaine & moi, de jouer une petite fcène, , qui
les menoit à cent lieues de-là. Une après-dinée
lc capitaine étant fur le pont avec fes officiers 2
& uné grande partie des matelots, me demanda
d'un air grave & curieux, ce que je prétendois
faire de toutes ces plantes : c'eft pour compofer
iul remède, lui dis-je avec la même gravité, &
avec lc plus de naiveté qu'il me fut poflible. Pour
quel mal ? Pour la goutte. Pour la goutte ? Et
comment fe fait cet onguent? On pile les nopals,
les cochenilles, la vanille & le jalap tous enfemble dans un grand mortier d'argent 5 on le fait
bouillir, & on en donne le jus 2 à la dofe d'une
once au malade, & on en fait des cataplafines
dont on lui enveloppe les pieds. N'entre-t-il que
ces drogues dans votre remède? J'avois l'air de me
faire prier; je dis cependant qu'ily entroit aufli
du baume de la Mecque, de l'encens, 2 de l'or en
poudre, de l'argent en feuilles 5 (& à demi-voix,
& de manière à être bien entendu ) j'ajoutai que
jy
malade, & on en fait des cataplafines
dont on lui enveloppe les pieds. N'entre-t-il que
ces drogues dans votre remède? J'avois l'air de me
faire prier; je dis cependant qu'ily entroit aufli
du baume de la Mecque, de l'encens, 2 de l'or en
poudre, de l'argent en feuilles 5 (& à demi-voix,
& de manière à être bien entendu ) j'ajoutai que
jy --- Page 357 ---
A G U A X A C As
mélois du linge béni qui avoit touché les reliiy
puis quelques mots latins
ques de Santo Torribio,
à tout ce difcours, 2 rendirent
que j'entremélois
Jamais
ma recette O1l ne peut plus refpe@table. & les
autant d'attention 2
fottifes ne s'attirèrent
convaincus de linmatelots ébaubis demeurèrent
de
de mes intentions 8 de l'efficacité
nocence remède. Je gémis pour le moins autant que
mon
mais elle étoit indif
jeris de cette farce ridicule,
qu'auroit
penfable pour éviter les dénonciations
pu faire cette canaille à Campêche.
Nous n'étions qu'à vingt lieues de Vera-Crux;
d'abord très- variables, enfuite grand
les vents,
nous voyions le
vent, puis calme tout plat lieues 5
de nous, fous
courier de Campêche à trois
Nous
le vent, il étoit parti un peu avant nous.
avons vu le foir un nuit requin. du dix, 8 le calme a IO 1777+ Juin
Il a plu toute la
de l'après - midi. J'ai
duré jufqu'à trois heures
& nopals que
planté quelques vanilles, jalaps
de refte ; trois feuilles de mes grands
Javois chargés de cochenilles ont pourri ( prea
nopals douleur ). Je fuis parvenu à reporter les
mmière
nouvellement éclofes fur
jeunes cochenilles de nopal bien faines ( petite
d'autres feuilles
confolation )
midi le vent eft venu de
A trois heures après
nous avons fait route à left-fud-eft,
l'arrière 7
le
la
d'une
nous avons eu tout
jour compagnie du navires
sroupe de honites qui jouoient autour 0
chargés de cochenilles ont pourri ( prea
nopals douleur ). Je fuis parvenu à reporter les
mmière
nouvellement éclofes fur
jeunes cochenilles de nopal bien faines ( petite
d'autres feuilles
confolation )
midi le vent eft venu de
A trois heures après
nous avons fait route à left-fud-eft,
l'arrière 7
le
la
d'une
nous avons eu tout
jour compagnie du navires
sroupe de honites qui jouoient autour 0 --- Page 358 ---
Vox A G E
quoiqu'elles en fiffent fouvent le tour, elles
tenoient conftamment le vent dans leurs yeux;
cette pofition m'a paru digue d'être obfervée;j'ai
vu auffi plufieurs beiles dorades. Le foleil a été
toute la journée voilé par des muages, la température tres-agréable,
II 1777. Juin Le II, le foleil a reparu avec plus d'éclat, il
n'y avoit point eu de pluic la nuit, on faifoit
peu de route 2 nous n'étions par l'eftime qu'à
trente-cinq lieues du point de départ, calme plat
depuis neuf heurcs jufqu'à trois, grand foleil,
forte chaleur, même efcorte de bonites & de
nombre d'autres petits poiffons qui nous avoient
fitivis depuis Vera-Crux; à trois heures un vent
de nord s'eft élevé & nous a fait filer cing noeuds.
De nouvelles pertes font venues augmenter mes
douleurs, j'ai été obligé de jeter à la mer cinq
feuilles de mes grands nopals après avoir ramaffé
les cochenilles; quel funefte préfage pour l'avenir, fi nous reftons deux mois à la mer comme
on nous en menace!
I2 Juin, Le I2, le vent de nord a régné jufqu'à trois
heures du matin, qu'il a paffé au fiud-eft; la nuit
a été belle & fans pluic, à huit heures le vent
a calmé, à dix il a paffs au nord, il étoit foible.
T3 Juin. Le13, belle nuit, belle matinée, à huit heures
calme, à dix vent, pluie à midi, calme julqu'à
cing heures; le brigantin de Campêche que nouS
avions perdu de vue a reparu; il ne faifoit pas
matin, qu'il a paffé au fiud-eft; la nuit
a été belle & fans pluic, à huit heures le vent
a calmé, à dix il a paffs au nord, il étoit foible.
T3 Juin. Le13, belle nuit, belle matinée, à huit heures
calme, à dix vent, pluie à midi, calme julqu'à
cing heures; le brigantin de Campêche que nouS
avions perdu de vue a reparu; il ne faifoit pas --- Page 359 ---
A GUA X AC A.
2I1
plus de route que nous. Pluie, ouragan à huit
heures du foir.
les vents de 14 Juin
La nuit du 13 au 14, tranquille;
1727.
:
forts ils ne
nord ont paflé au fud-eft quoique
pas de marcher, il a plu par
nous empéchoient la
nous étions par T'eftime
raffales toute matinée, lieues de la Sonde, & à quadu pilote à quinze
perdu de belles petites
rante de Campêche: j'ai
perruches mexicaines que j'avois emportées,
encore trois feuilles de nopals; mes cochenilles la
exigeoient tous mes foins, c'étoit le temps de
il falloit préparer des nids 5 ce n'eft pas
ponte,
de remplir d'eau
tout, les ouragans & menaçoient l'eau de la mer eft mortelle
toutes mes caifles jétois obligé de veiller pour
pour ces plantes;
dans ces momens
les couvrir de nattes épaiffes
& alors elles n'avoient d'air que par
critiques,
latérales. Si cette navigales petites onvertures
ilferoit agréation n'étoit pas horriblementlente, mais les vents
ble de naviger dans le golfe 5
régnent dans cette faifon, alternativement
qui y
étant fud-fud-eft & nord-nordavec les caimes,
en droite ligne.
eft, ils ne mènent à aucun port
infinité de
Nous avons eu le fpeétacle d'une
dorades, le plus beau poiflon de la mer; nous
un homme à bord qui eut le coun'avions pas
rage ou l'adrefTe de pécher.
un
15 Juin.
Toute la nuit fuivante il y a eu
ouragan
terrible, la pluie tomboit en groffes gouttes avec été
le bruit des balles de plomb; les vents ont
0 ij
ite ligne.
eft, ils ne mènent à aucun port
infinité de
Nous avons eu le fpeétacle d'une
dorades, le plus beau poiflon de la mer; nous
un homme à bord qui eut le coun'avions pas
rage ou l'adrefTe de pécher.
un
15 Juin.
Toute la nuit fuivante il y a eu
ouragan
terrible, la pluie tomboit en groffes gouttes avec été
le bruit des balles de plomb; les vents ont
0 ij --- Page 360 ---
Vor A - G E
déchaînés du nord - eft jufqu'à trois heures du
matin, & font revenus au fud-eft à cinq heures
du foir, point de calme lion plus que la veille,
nous avons été fur Ja Sonde depuis dix heures
du matin, & nous pouvions efpérer d'arriver à
Campêche dans cinc ou fix jours. Nous avons VI
beaucoup d'oifeaux; Ia mer a changé de couleur,
fes eaux étoient bleues céladon.
16 Juin
Toute la nuit grand vent & pluie par raffales;
1777. le matin du 16, temps gris, le refte du jour trèsfin; malgré toute ma vigilance, mes caiffes ont
reçu une lame de mer; les cochenilles ne réuffif
fent pas à s'attacher fir la cacte Jylveftre de VeraCrur, nommée tunas 2 dix de mes raquettes fe
font encore trouvées pourries, perte irréparable.
Toute la nuit vent debout. Compagnie de
marfouins énormes.
27 Juin. Le 17,nous avons vu terre au fud, nous avions
l'efpoir d'arriver le lendemain, mais le vent qui
en fouffloit nous a éloigné pour le refte du jour;
ces terres font baffes & paroiffent noyées. Compagnie de fous & frégates; la couleur de la mer
changeoit par bande, fuivant le plus ou le moins
de fonds; à midi nous n'avions que neuf braffes,
ciel couvert.
Le capitaine a, ce jour, ajouté au fond toujours
renaiffant de mes inquiétudes 5 il m'a prévenu
qu'à Campêche nous aurions des gardes & foldats
à bord, & qui fait combien de temps encore
nous refterons à cette efcale?
oiffent noyées. Compagnie de fous & frégates; la couleur de la mer
changeoit par bande, fuivant le plus ou le moins
de fonds; à midi nous n'avions que neuf braffes,
ciel couvert.
Le capitaine a, ce jour, ajouté au fond toujours
renaiffant de mes inquiétudes 5 il m'a prévenu
qu'à Campêche nous aurions des gardes & foldats
à bord, & qui fait combien de temps encore
nous refterons à cette efcale? --- Page 361 ---
A G U A X A C A:
fort que celui du I5
Un ouragan encore plus
le tonnerre & les
cette nuit;
rous a tourmentés
l'eau- tomboit
éclairs éclatoient de toutes parts,
de
& les vents faifoient encore plus
en torrent,
& la foudre; la terreur &
bruit que les eaux
de tout le monde, on
I'effroi s'étoient emparés la balandre toute nue,
avoit été obligé de mettre
bien attachés
mes coffres étoient heureufement
c'en étoit
& bien couverts, 2 fans cette précaution & je crois
fait de mes nopals, de mes projets,
de moi-mme.
les vents font venus avec 18 1777. Juin
Après la tempête,
fans doute beauforce du fud, ils nous auroient
étoient redecoup éloignés, puifque les fondes la veille en
venues de feize à vingt- fix brafles; fix braffes, &
la terre nous n'avions que
voyant
de terre que d'environ huit lieues,
n'étions éloignés braffes indique la quantité de
car le nombre des & le fond diminue toujours
lieues de diftance, de terre : nous avons vu un requin
en rapprochant
& beaucoup d'oifeaux.
varié fuivant que le I9Juins
Le 19, les fondes ont le fud nous éloinord nous approchoit ou que fuflions enchantés,
gnoit, il fembloit que nous s'éloignât à mefure
& que cette: malheureufe terre
en treize
nous cherchions à en approcher;
que
n'avions pu faire que quatre-vingt-dix
jours nous
là nous n'avons pas vu la terre,
iieues; ce jour
neuf heures la fonde ne doncependant le foir à
la nuit nous avons
noit que fix braffes, & toute
O iij
inord nous approchoit ou que fuflions enchantés,
gnoit, il fembloit que nous s'éloignât à mefure
& que cette: malheureufe terre
en treize
nous cherchions à en approcher;
que
n'avions pu faire que quatre-vingt-dix
jours nous
là nous n'avons pas vu la terre,
iieues; ce jour
neuf heures la fonde ne doncependant le foir à
la nuit nous avons
noit que fix braffes, & toute
O iij --- Page 362 ---
Vox A G E
fenti l'odeur de la terre & des fleurs, mais nous
étions en calme plat. Après, une bouffée de vent,
puis le calme a ceffé, nous nous fommes approchés par trois braffes d'eau 2 & nous avons
mouillé une ancre, point de pluie depuis vingtquatre heures.
20 1777. Juin Enfin, le vingt nous avons vu la terre à cinq
heures du matin; elle eft plus haute à l'eft qu'au
fd: : on a levé l'ancre au lever du foleil pour
approcher de terre, & à fept heures nous avons
vu la ville de Campêche au fid-fid-eft. Son
port n'eft qu'une mauvaife rade foraine, ouverte
à tous vents 2 & à la diftance de trois lieues
de la ville, dont un navire de quatre-vingt-dix
zonneaux ne peut approcher de plus près; à neuf
heures nous avons mouillé.
La Balandre de quatre-vingt-dix tonneaux qui
nous mena à Campêche, étoit chargée de mahys
que le capitaine comptoit y vendre, & remplacer par un chargement de bois de teinture qu'il
auroit vendu fort cher au Cap-François : mais
il falloit de l'adreffe 8 des fains pour réuffir,
& les rifques étoient confidérables; la contrebande étant punie par la confifcation de corps
& de biens. Le capitaine vendit très-bien fon
mahys, dont la rareté l'avoit fait porter à un
prix confidérable; mais ébloui fans doute par
ces premiers avantages, il perdit le temps &
l'occafion de profiter de ces fuccès.
Pour moi, je fouffrois des tourmens inexpri-
adreffe 8 des fains pour réuffir,
& les rifques étoient confidérables; la contrebande étant punie par la confifcation de corps
& de biens. Le capitaine vendit très-bien fon
mahys, dont la rareté l'avoit fait porter à un
prix confidérable; mais ébloui fans doute par
ces premiers avantages, il perdit le temps &
l'occafion de profiter de ces fuccès.
Pour moi, je fouffrois des tourmens inexpri- --- Page 363 ---
A.
Z15
A G - U A X A C
& des pertes réimables de ces retardemens, chaque jour dans
térées qu'ils m'occafionnoient
de jeter à la
dont je fus obligé
mes nopals,
mer plus de quarante.
à me plaindre de
J'eus auffi fingulièrement vis obligé d'aller
Téquipage, contre qui je me
donna lieur
mais cela me
porter des plaintes,
de voir -la ville.
eft une ville de
San Francifco de Campêche
bien bâtic
fix cent toifes en carré, parfaitement les rues alide taille à Tefpagnole,
en pierres
& paffablement larges ; elle
gnécs très-propres courtines & de baftions 2 fans
cft ceinte de
les murs font de trente
remparts ni terrafles; & fix de large, mais
pieds de haut fur cing
d'Indiens
fans foffé: un vafte pueblo 7 ou bourg forme des fauxT'environne du côté de terre, en
à caufe
fingulièrement
bourgs qui me plaifoient environnent chaque
des bois & des haliers qui mille Indiens : la
cafc 5 cC bourg peut contenir environ, en y compville a trois mille ames ou & la garnifon. L'artant toute la bourgeoifie fe fert d'ainendes de
gent y eft fi rare qu'on huit amendes on a
cacao pour monnoie: : pour l'on eft défrayé à T'au-
&
un ceuf au marché,
jour. La débauche
berge pour deux réales par des matelots feuls
eft à Tégal de la misère;
leur pay
s'y plaire, auffi Tapellent-ils IYencatan.
peuvent telle fut la misère dans tout
radis :
faivant les EfpaIl y a environ fix ans 7 quie
O iv
y eft fi rare qu'on huit amendes on a
cacao pour monnoie: : pour l'on eft défrayé à T'au-
&
un ceuf au marché,
jour. La débauche
berge pour deux réales par des matelots feuls
eft à Tégal de la misère;
leur pay
s'y plaire, auffi Tapellent-ils IYencatan.
peuvent telle fut la misère dans tout
radis :
faivant les EfpaIl y a environ fix ans 7 quie
O iv --- Page 364 ---
V U Y A G E
gnols eux-mémes, ily périt quarante mille amesy
il eft fort douteux cependant que cette province,
quoiqu'immenfe, ait jamais contenu autant d'habitans : mais fi cela eft, s'il faut les en croire
lorfqu'ils racontent ces affreux homicides 7 n'eftce pas au gouvernement qu'il faut les attribuer ?
Comment peut - il négliger à ce point d'approvifionner cette province ? Cela feroit d'autant plus
facile, que Campèche eft à peine à deux cent
lieues de la Havanne, où abondent tous les grains
d'Europe, & à quatre-vingt de Vera-Crux ohjai
vu régner la même abondance. Cette immenfe
contrée a d'autant plus befoin de
que
les
fecours,
famines y font néceffairement plus fréquentes:
il faut en attribuer la caufe aux féchereffes funeftes pour ce miférable pays, dont le fol n'a que
peu de terre végétale fur un fond de roc, & fréquentes parce que les terres font baffes, & qu'aucune montagnen'y rompant les vents, les nuages
paffent toujours au large, à moins que le nord ne
foit en oppofition avec le fnd, & que par leurs
chocs ils ne faffent perdre aux nues leur équilibre.
Si les mois de Mai, Juin & Juillet, temps de la
femaille du mays, 9 fe paffent malheureufement
fans pluic, c'en eft fait, & les infortunés colons
ne peuvent plus efpérer de reffources.
Le feul commerce qui fe falfe à Campéche
eft la pierre de taille que l'on porte à la VeraCrux, & le bois de teinture dont on voit des
piles immenfes coupées depuis trente années, que
nues leur équilibre.
Si les mois de Mai, Juin & Juillet, temps de la
femaille du mays, 9 fe paffent malheureufement
fans pluic, c'en eft fait, & les infortunés colons
ne peuvent plus efpérer de reffources.
Le feul commerce qui fe falfe à Campéche
eft la pierre de taille que l'on porte à la VeraCrux, & le bois de teinture dont on voit des
piles immenfes coupées depuis trente années, que --- Page 365 ---
A G U A X A C A.
mieux laiffer pourrir dans les
les Efpagnols aiment vendre aux interlopes; &
chantiers que de les
eux-mêmes ? Je
l'exporter
comment pourroientils
que trois brigann'y ai vu pendant mon féjour
on n'y
7 & jamais peut-être
tins en chargement
nombre. La culture du
en voit un plus grand dans ce pays 2 je ne fais
cacao n'eft pas permife
car il y viendroit
par quelle trifte politique 2 de cela fi cher, que
très-bien 3 il eft au moyen
fervent
lai dit, fes graines ou amendes
comme je
à la
mais les pauvres fuppléent
de monnoie 2
en eft la fuite 2 par les
cherté du chocolat qui
comme des ceufs
pepins de fapote marmue 9 gros
& amers comme la coloquinte.
tous les jardins de Campèche; 2 je
J'ai parcouru
fàt digne d'un curieux 5
n'en ai point trouvé qui feize pieds de deux efpèjyai pris à tout hafard
m'ont été très-utiles
ces de caêtes inermes, qui
par la fiite.
s'eft rendu 6 Juillet
Cependant, le 6 juillet le capitaine
tout 1772.
le deffein de remettre en mer 7
à bord avec
& dans trois jours au
fe difpofoit pour partir devoient 2
nous apporter en
plus tard, trois barques
qui devoit faire notre
mer le bois de Campêche
chargement.
j'aie pris, je n'ai pu me
Quelques foins que
ni femences
procurer ni branches, ni verdures, eft différent de
de cet arbre pour m'affurer s'il colonies : j'adans nos
celui que nous poffédons
in de remettre en mer 7
à bord avec
& dans trois jours au
fe difpofoit pour partir devoient 2
nous apporter en
plus tard, trois barques
qui devoit faire notre
mer le bois de Campêche
chargement.
j'aie pris, je n'ai pu me
Quelques foins que
ni femences
procurer ni branches, ni verdures, eft différent de
de cet arbre pour m'affurer s'il colonies : j'adans nos
celui que nous poffédons --- Page 366 ---
VOYAG E
vois donné de l'argent à un matelot pour cet
objet, 2 mais je n'ai pu y réuffir.
Nous étions prêts à lever l'ancre, 2 lorfqu'un
maître de barque qui étoit venu nous apporter
du bois pour la cuiline, vit mes nopals & ma
cochenille, & me dit qu'on en cultivoit à fix
lieues de Campêche : quoique je doute beaucoup
de la vérité de ce fait, je fus très-fâché de ne
plus être à portée de le vérifier, & s'il étoit
réel, de renouveller mes plantes, & recruter mes
infedtes.
Soit pour recevoir quelques petits cadeaux, foit
pour me confoler d'une fi longue attente 2 le
capitaine me donna le plus beau perroquet qu'il
foit poflible de voir, pas plus gros qu'une tourtereile ; il a le bec jaune à la bafe & noir au
fommet, tout fon corps eft d'un verd clair, il
a les joues & le tour des yeux plaqués d'un rouge
de fang 3 fon front, fes épaules & fes genoux
font de la même couleur, 2 le fit de la tête eft
couronné de jaune 7 le centre blanc & le derrière bleu azur ; les aîles vertes, bleues, orangées & pourpres 5 enfin il a les pattes jaunes 9
les yeux bleux, mais l'iris jaune ; le capitaine
me fit encore préfent d'un cardinal, & de trois
peaux de tigres.
II Juillet Enfin après cinq jours d'une vaine
it
1777.
attente,
a fallu renoncer à l'efpoir de voir arriver le bois
de teinture. Le pauvre capitaine fe vit déchu de
tous fes projets de fortune, & perdit encore les
orangées & pourpres 5 enfin il a les pattes jaunes 9
les yeux bleux, mais l'iris jaune ; le capitaine
me fit encore préfent d'un cardinal, & de trois
peaux de tigres.
II Juillet Enfin après cinq jours d'une vaine
it
1777.
attente,
a fallu renoncer à l'efpoir de voir arriver le bois
de teinture. Le pauvre capitaine fe vit déchu de
tous fes projets de fortune, & perdit encore les --- Page 367 ---
A GU A X A C A.
d'arrhes qu'il avoit données à celui
vingt piaftres
foit négligence, foit
qui devoit lui en procurer 2
perdit ainfi uIl
défaut d'adreffe, le malheureux
moins car
bénéfice de trois mille piaftres au trois réales 7
le bois deteinture,qui ne fevend que
fe paye trois piaftres au Cap je
à Campêche,
mis plutôt dans fa
fus défolé qu'il ne m'eut pas
j'aurois pu lui
confidence, il me femble que
donner de bons confeils 7 & lui procurer peutêtre deux mille quintaux de bois.
donc levé l'ancre le II juillet,
Nous avons
& par un vent de fudà dix heures du matin,
par heure à
oueft nous avons fait une demi-lieue changea,
left-nord-nord-elts à deux heuresle vent il fallut
nous avions le Cap à l'oueft fud-oueft, faute d'eau nous
jeter l'ancre à quatre heures braffes 7 & demie; tous
mouillâmes par quatre
vents & du tonles foirs nous avions de grands
nerre fans pluie.
le vent toute la nuit, nous 12 1777. Juillet
Après avoir épié
heures du matin; le I2
T'eimes du fud à trois
& l'on fit route
on leva l'ancre promptement, & unbeau
une belle mer
temps,
au nord-eft, par & demie que le calme eft furjufqu'à dix heures
une demiaprès avoir fait à peu près
venu,
heure 8 demie les vents font revelieue; à une
fervoient très-bien,
nus au nord-ouef, & nous & de bleu céladon
l'eau changeoit de couleur,
heures les vents
redevenoit azur; mais à quatre
aller
paffé au nord-eft, nous n'avons pu
ayant
, & unbeau
une belle mer
temps,
au nord-eft, par & demie que le calme eft furjufqu'à dix heures
une demiaprès avoir fait à peu près
venu,
heure 8 demie les vents font revelieue; à une
fervoient très-bien,
nus au nord-ouef, & nous & de bleu céladon
l'eau changeoit de couleur,
heures les vents
redevenoit azur; mais à quatre
aller
paffé au nord-eft, nous n'avons pu
ayant --- Page 368 ---
VOYAG E
plus loin, & l'on a jeté l'ancre pour éviter Tata
terrage, on voyoit la terre comme le jour précédent; à neuf heures, après beaucoup de menaces de pluie fans cffets, les vents étant redevenus
au fird-oueft on a levé l'ancre.
13 Juillet Le 13, à dix heures du matin
1777.
calme; pendant
ce calme qui a duré deux heures & demie, les
Efpagnols s'avisèrent enfin de pécher; ils prirent
dix-huit perches monftrueufes, dont la moindre
pefoit neuf livres, c'eft la perca philadelphica que
M. Linnaeus a décrite. Ce poiffon eft exquis, on
le pêche à cinq braffes de profondeur, avec un
hameçon de deux pouces, gros comme une plume
de corbeau 2 en y attachant un morceau de
lard, de viande, ou de tripes de volailles; OII
fufpend à un pied au deffus de T'hameçon un boulet d'une livre pour le précipiter au fond, à
peine a-t-on le temps d'amorcer. A midi la brife
eft venue du nord-oueft, nouvean départ, & à
trois heures nouveau mouillage, telle eft la navigation le long de cette côte qui court nord &
ftd; le fud-eft nous pouffoit en mer pendant la
nuit, & le nord-eft nous ramenoit à terre l'après
midi, CC font les feuls vents qui régnent dans
ces parages, mais ils deviennent quelquefois fud,
ou fud-oueft, & nord ou nord-oueft, & alors
on en tire quelque parti; il faut ranger la côte à
quatre, cinq, fix & huit lieucs de diftance, pour
deux raifons; la première parce que fil'on s'en
éloignoit à une plus grande diftance, on rencon-
uit, & le nord-eft nous ramenoit à terre l'après
midi, CC font les feuls vents qui régnent dans
ces parages, mais ils deviennent quelquefois fud,
ou fud-oueft, & nord ou nord-oueft, & alors
on en tire quelque parti; il faut ranger la côte à
quatre, cinq, fix & huit lieucs de diftance, pour
deux raifons; la première parce que fil'on s'en
éloignoit à une plus grande diftance, on rencon- --- Page 369 ---
A G U A X A C A.
22f
& d'autres bancs fir lefquels
treroit des cayes: 2
la feconde, parce
on feroit porté par le nord-eft; étant plus rares dans
que les vents en haute mer contraires, & les coucette faifon, & toujours lcs navigateurs, la
également
rans contrariant
il n'y en a point de
navigation feroit éternelle;
du Mexique >
plus difficile que celle du golfe
prendre le
des fondes pour
vous éloignez-vous dans des courans, dont vous
large? vous tombez reftez-vous fur les fondes?
ne vous tirez plus; 5 demi-vents à faire quatre
vous n'avez que des
Si Yon vient
ou cinq licues par jour aftronomique. fiid
aller à Verades mers du nord ou du endroit pour du golfe du
Crux, ou en quelqu'autre
reconnoitre la
Mexique, il faut non-feulement celle de la Floride;
fonde d'Yeucatan, mais encore très-peu profonde,
fonde une mer
or on appelle les côtes du golfe du Mexique,
qui borde toutes
& plus loin encore
depuis le cap Catoche jufques
fix jufqu'à foique le cap S. Auguftin, depuis manière
à
lieues de la terre; de
qu'étant
xante
fonde, à foixantel'extrémité de la plus grande
juger à
huit braffes, par exemple, vous pouvez car la fonde
diftance vous êtes de la terre,
quelle
braffe par lieue; de forte qu'à une
diminue d'une
trois, deux, même
lieue de terre vous n'avez que
fur le golfe
une braffe : ajoutons à ces notions dominant,
du Mexique, que le nord y eftle vent
dans
fait fentir avec plus de violence que
& s'y
de manière que
aucune autre mer de TAmérique,
la plus grande
juger à
huit braffes, par exemple, vous pouvez car la fonde
diftance vous êtes de la terre,
quelle
braffe par lieue; de forte qu'à une
diminue d'une
trois, deux, même
lieue de terre vous n'avez que
fur le golfe
une braffe : ajoutons à ces notions dominant,
du Mexique, que le nord y eftle vent
dans
fait fentir avec plus de violence que
& s'y
de manière que
aucune autre mer de TAmérique, --- Page 370 ---
Vox A G E
dans les mois d'Oétobre ou Novembre ,il la rend
prefrulimpraticable.
13 1777. Jailiet Le 13 la brife du nord avoit été très-forte, il
fallut mouiller juiqu'à minuit.
14 Juillct. Le 14 à dix heures la brife de terre ceffa; ; les
vents revinrent au nord, & l'après - midi l'on
poulfa la bordée eft-fird-eft, en faifant une lieue :
à l'heure. La chaleur eft tempérée fir cette mer: 5
car, quoique le temps fût ferein, & que le foleil fc montrât dans toute fa fplendeur 2 mon
thermomètre ne marquoit que vingt degrés à
midi. Nous étions à-peu-près à cinquante lieues
de la ville.
A cinq heures du foir HOUS arrivâmes à l'auberge, car mouiller ainfi tous les foirs à-peu-près
à la même heure, en a un peu l'air. Nous avions
réncontré une heure auparavant un navire qui
étoit plus à terre que nous 5 nous vimes pafler
aufli uIn brigantin que nous foupçonnâmes être le
courier de la Havanne, il avoit vent arrière 8x
toutes voiles dehors, néanmoins il marchoit moins
vite que nous 2 quoique nous euflions vent contraire. La journée & la nuit fe pafsèrent fans
pluie 2 mais il y eut une rofée abondante.
A onze heures du foir, le vent ayant changé
on leva l'ancre 2 mais nous fimes peu de chemin,
le vent fud-eft très-foible ayant calmé depuis fept
heures du matin 2 le lendemain jufqu'à dix heures,
que le nord eft revenu,
15 Jniltet. Le I5 à onze heures du matin, le nord-eft
flions vent contraire. La journée & la nuit fe pafsèrent fans
pluie 2 mais il y eut une rofée abondante.
A onze heures du foir, le vent ayant changé
on leva l'ancre 2 mais nous fimes peu de chemin,
le vent fud-eft très-foible ayant calmé depuis fept
heures du matin 2 le lendemain jufqu'à dix heures,
que le nord eft revenu,
15 Jniltet. Le I5 à onze heures du matin, le nord-eft --- Page 371 ---
A GU A X A C A.
foible s'accrut au point de nous faire
d'abord
faire une lieue.
le foir à cinq heures 2
Nouveau mouillage
n'eumes point de pluie en mer quoiqu'on
nons
avions évité une vigie, qui
la vit à terre; nous
à trois :
fait paroitre leau d'un verd jaunâtre,
lieues de diftance du rivage : nous apperçimes même
auffi le courrier de la Havanne; c'étoit le
cinq jours avant nous de Veraqui étoit parti
de la Havanne 5 il nous
Crux & qui revenoit
de la Tour étoit
apprit que M. le marquis
nouveau motif
relevé de fon gouvernement d'avoir 9 accompli mes
pour moi de me féliciter
pu me flatter
projets fans retard 7 & aurois-je facceffeur les bontés
jamais d'obtenir de fon
bâtiment alloit
dont il m'a comblé? Comme ce donna des lettres 16 Juillet
notre capitaine lui
1777.
à Campêche ville; à minuit on a levé Fancre, le
pour cette
étoit très-foible, 2 & aboutit au
vent fad-oueft
calme à huit heures.
de courir
A midi le nord-eft nous a permis
s'étant
mais à trois heures les vents
une bordée,
nous avons mouillé
renforcés, un orage menaçoit; affreux 5 on a mis
après un ouragan de pluie
faire douze
à terre vis-à-vis d'une guérite pour fanègues de fel;
bariques d'eau, & vingt-quatre faline & d'aller
j'étois curieux de voir cette
& 2 de coquilfaire une petite récolte de plantes pouvoient
les; mais la crainte des accidens qui herbes dans
arriver à mes infeêtes & à mes
renforcés, un orage menaçoit; affreux 5 on a mis
après un ouragan de pluie
faire douze
à terre vis-à-vis d'une guérite pour fanègues de fel;
bariques d'eau, & vingt-quatre faline & d'aller
j'étois curieux de voir cette
& 2 de coquilfaire une petite récolte de plantes pouvoient
les; mais la crainte des accidens qui herbes dans
arriver à mes infeêtes & à mes --- Page 372 ---
VorA G E
mon abfence m'a retenu; ceft un facrifice quil
fallut ajouter à tous ceux que je leur avois
déjà faits 5 je m'en voyois cependant déjà récompenfé, ma vanille jetoit quelques rameaux,
mon jalap, mes nopals pouffoient des feuilles;
j'en avois perdu beaucoup, mais ce qui reftoit
étoit en bon état, & je pouvois concevoir l'ef
pérance la mieux fondée du fiuccès.
17 Juille: Nous attendions le 17 notre pilote,
étoit
1777.
qui
allé à terre avec quatre matelots, il ne revint
pas. Comme c'étoit un maître ivrogne 9 nous
foupçonnâmes qu'il s'étoit ennivré, & que c'étoit
la caufe de fon retard; le vent du matin avoit
été foible, calme 2 enfuite à l'ordinaire, pluie à
trois heures fans beaucoup de vent. Le brigantin qui faifoit même route que nous ne fit
qu'une lieue dans toute la journée.
18 Juillet. Après avoir paffé le jour dans les plus vives
inquiétudes, je confeillai le foir au capitaine
de tirer un coup de canon; j'étois défolé, une
excellente brife de terre fouffloit alors, & nous
eut fait faire dix lieues cette nuit : malheureufement le capitaine n'étoit point du tout marin,
& nous n'avions plus affez de monde pour
maneuvrer.
Enfin le r8 au matin le canot eft revenu avec
les matelots, ils avoient entendu les coups de
pierriers quoiqu'à une lieue & demie, & au
vent $ le pilote les envoyoit avec le fel, &
comptoit lui ne revenir qu'à midi, attendant des
poules,
alors, & nous
eut fait faire dix lieues cette nuit : malheureufement le capitaine n'étoit point du tout marin,
& nous n'avions plus affez de monde pour
maneuvrer.
Enfin le r8 au matin le canot eft revenu avec
les matelots, ils avoient entendu les coups de
pierriers quoiqu'à une lieue & demie, & au
vent $ le pilote les envoyoit avec le fel, &
comptoit lui ne revenir qu'à midi, attendant des
poules, --- Page 373 ---
A G U A X A C A.
goules, des ceufs, & des cochons que les Indiens
devoient lui apporter 5 le capitaine furieux lui
le canot avec ordre de revenir fur le
renvoya il revint à quatre heures, & 011 leva
champ;
eûmes du calme toute ia
l'ancre 5 mais nous
journéc.
cardinal s'étant échappé de fa cage,
Mon joli
à
s'eft jeté à la mer 2 le capitzine a promis d'eaumon infçu à un bon nageur une bouteille
de-vie s'il rapportoit mon oifeau, Ic matelot
marchandé, & T'avidité lai fermant
n'a point
il s'eft précipité à la
les yeux fur le danger, la chambre & a pris une
mer des fenêtres de
loicourfe de dix toifes ou environ ; il a faifi
dans fa bouche, & abordant
felet, Ta rapporté
il a faifi
la quille du bateau par l'arrière,
il s'eft
T'anneau de fer du gouvernail auquel
lui jetât une
cramponné 2 en attendant qu'on
corde à Taide de laquelie il eft remonté; j'étois
dans. la plus grande inquiétude que quelques
requins fi communs dans cette mer n'accouruffent au bruit du nageur 8 ne le dévoraffent, la
& j'étois mortifié que le capitaine eut expofé intévie d'un de fes matelots pour uii fi foible
heureufement il échappa, & outre la bourêt; d'eau-de-vie, il eut uil beau mouchoir de
teille
tête dont je lui fis cadeau.
d'une guérite
Nous étions mouillés vis-à-vis
trois braffes d'eau.
ou vigie par font des huttes de bois en forme
Ces vigies
P
dévoraffent, la
& j'étois mortifié que le capitaine eut expofé intévie d'un de fes matelots pour uii fi foible
heureufement il échappa, & outre la bourêt; d'eau-de-vie, il eut uil beau mouchoir de
teille
tête dont je lui fis cadeau.
d'une guérite
Nous étions mouillés vis-à-vis
trois braffes d'eau.
ou vigie par font des huttes de bois en forme
Ces vigies
P --- Page 374 ---
V O Y A G E
de tours quarrées de vingt à quarante pieds de
haut, 7 bâties de quatre en quatre lieues fir
toutes les côtes de la nouvelle E(pagne; Onl y
pofe des fentinelles cqui doivent donner avis de
tous les navires qu'ils apperçoivent, & ces fentinelles qui font des Indiens fe relèvent tous les
quatre jours.
Il arriva que celui qui étoit prépofé à la garde
d'une de ces vigies s'étant ennuyé de ce métier
propofa à nos gens de le recevoir dans le canot
avec fon paquet, & de l'emmener; ils y confentirent tres-imprudemment 2 car il eft défendu
fous les peines les plus graves d'embarquer
aucun Indien : j'eus la curiofité de vifiter lc
paquet de ce malheureux > c'étoit fa provifion
pour quatre jours; elle confiftoit en douze tor--
dillas de huit onces chacune, & environ deux
livres de pâte de mays groflièrement broyée, qui
délayée dans l'eau fait une boiffen fingulièrement agréable aux Indiens; celui-ci clt grand
& bien fait, agé de vingt-un ans, il n'a pas 111I
feul poil de barbe, marié depuis deux ans; 5 il ne
parut pas avoir le moindre regret d'avoir quitté
fa femme 5 fiur ce que je lui demandois s'il
avoit des enfans, il me répondit d'abord que
210n, puis fe reprenant comme s'il fe rappcloit
la vérité, il me dit qu'il en avoit mpequennizo,
très-petit, & cela en frouçant le fourcil, voulant
faire catendre qu'il étoit fi petit qu'il ne valoit pas
la peine d'en parler; cela nous fir beaucoup rire,
d'avoir quitté
fa femme 5 fiur ce que je lui demandois s'il
avoit des enfans, il me répondit d'abord que
210n, puis fe reprenant comme s'il fe rappcloit
la vérité, il me dit qu'il en avoit mpequennizo,
très-petit, & cela en frouçant le fourcil, voulant
faire catendre qu'il étoit fi petit qu'il ne valoit pas
la peine d'en parler; cela nous fir beaucoup rire, --- Page 375 ---
A G U A X A C A.
T'ancre, & l'on fit vent 19 1777. Juillet
Le matin 19 O1l leva
fort
arrière toute la journée par un fud-oueft levée à
foible 5 à fept heures on I'a jetée, & n'étoit
hiit, le vent étant paffé au fud-eft. Ce
le calme a fuccédé, on a de nouqu'un grain,
mais bientôt le vent ayant
veau jeté T'ancre,
8 l'on s'y eft tenu
repris on a mis à la voile,
toute la nuit.
les vents de nord 8c 20 Juillet.
Le 20 toute la journée
de fud nous ont fait faire une lieue à Theure.
avoit été couvert toute la matinée : à
Le ciel
très-foibles ayant changé
trois heures les vents
farvint
quatre fois en moins d'une demi-heure, bien
de pluie confidérable. Après
1l11 ouragan
obtenu qu'on en ramafsêt fix
des prières, jai
faire trente. Après la pluie
barils, on en eut pu
notre pilote
on remit le cap à l'eft-fud-ef, car
le
des courans ne vouloit pas
fous
prétexte
faifions de courtes bordées
quitter la terre, nous
trouvâmes
& de longs mouillages ; nous nous
des
le foir vis-à-vis de rio de las Gartas, rivière
que nous avions fait
Lézards, ce qui annonçoit
beaucoup,
dix-huit lieues depuis la veille, c'étoit
mais il nous reftoit près de quarante lieues de
cette côte à prolonger encore.
trifte & enNous la quittâmes enfin, cette
terre, nous primes le large & l'on rennuyeufe
les ancres dans la calle, mais le
ferma toutes
repris tout de fuite, cn a jeté
calmhe nous ayant
heures du foir le vent
unc petite ancre ; à onze
P ij
annonçoit
beaucoup,
dix-huit lieues depuis la veille, c'étoit
mais il nous reftoit près de quarante lieues de
cette côte à prolonger encore.
trifte & enNous la quittâmes enfin, cette
terre, nous primes le large & l'on rennuyeufe
les ancres dans la calle, mais le
ferma toutes
repris tout de fuite, cn a jeté
calmhe nous ayant
heures du foir le vent
unc petite ancre ; à onze
P ij --- Page 376 ---
VOYAG E
étant revenu fud-eft on apparcilla de nouveau;
CI 1777. ueil fraichit tellement que depuis minuit jufqu'à
deux heures, nous avions fait à-peu-près vingt
licucs 2 la mer étoit redevcnue bleu indigo : f
le temps ent continué il nc' falloit pas plus de
quatre jours pour nous rendre à la Havanne 7
CC fut le premier beau temps quie nous etmes
depuis notre départ de Vera-Crux : cela me
confola un peu de la perte de quinze ou feize
pattes de nopal que j'avois faite depuis trois
jours:nous découvrimes uil miférable petit bateau
fous le vent 7 bientôt nous devions voir force
navires. Mers de nos colonies fortunées! que vous
êtes différentes de ce trifte golphe ! de nombreux
& riches bâtimens vous fillomnent en tous fens,
femblables à ces brillantes routes qui traverfent
les capitales, tandis que le golfc du Mexique
eft auffi défert que les chemins de traverie qui
conduifent à des hameaux ifolés & miférables !
22 Juillet. Le 22 à trois heures du matin le vent s'eft
beaucoup ralienti, cependant à midi nous penfions avoir fait cinquante lieues depuis le 20,
& étre par confequeat hors d'un haut fond qui
s'étend l'efpace de deux lieues à l'extrémité de
Ja fonde nord & fiud par vingt-trois degrés de
laritude boréale, & deux cent quatre-vingt-fis
degrés dix mninutes de longitude méridien du
pic de Teneriffe. Il y avoit Cll de l'erreur dans
cette eftime 2 car à deux heures après midi Ln
cri d'effroi, élevé de deflus le pont, nous a fait
queat hors d'un haut fond qui
s'étend l'efpace de deux lieues à l'extrémité de
Ja fonde nord & fiud par vingt-trois degrés de
laritude boréale, & deux cent quatre-vingt-fis
degrés dix mninutes de longitude méridien du
pic de Teneriffe. Il y avoit Cll de l'erreur dans
cette eftime 2 car à deux heures après midi Ln
cri d'effroi, élevé de deflus le pont, nous a fait --- Page 377 ---
A G U A X A C A.
très-évidemment & avec la plus grande épouvoir
cachée fous l'eau s'étendoit
vante cette vigie, qui droite & à gauche une lieue
en rameauxlaciniés à
de longueur; O11 a viré
de large fur trois lieues
filé
de bord à linftant, & ayant
fond quarante-cing de roche
braffes de fonde, on a trouvé un
de coreaux
rougeâtre qui m'a paru des fragmens rougeâtre
avec des herbes : le banc paroiffoit à l'eau une
dans toutes fes parties 2 & donnoit
nous
teinte de crayon rouge. Il eft heureux pour aurions
qu'ilfit jour en ce moment; de nuit nous aurionstraverfé tout le banc, & peut-être y
la mer n'y brife point,
nous péri, car quoique de beaucoup d'eau 2
& qu'il paroille couvert
& la hauteur
la nature
O11 ignore cependant
d'avoir échappé à
de ce fond. En réjoniffance deux bouteilles d'un
ce danger nous bûmes
m'avoit fait
excellent cidre, dont le capitaine
de
le vin de Champagne n'a rien
plus
préfent,
libation nous rendit le courage.
agréable; cette la nuit fans danger, le vent duas Juillet
Nous pafsâmes
1777.
le navire ne gouvernoit plus.
fid avoit fouflé, ?
monfirueux, il
On prit un phocène (marfouin) fur cing & demi de
avoit huit pieds de long avoit deux de large ,
circonférence, fa queue en
fans
c'étoit une femelle 5 en Touvrant on coupa vit couler
vaifeaux laités, car o1l
doute queiques d'un lait très-pur 8c très-blanc.
plus d'une pinte
nombreufe
Le navire étoit entouré d'une troupe taille énormalgré leur
de ces animaux 7 qui,
P iij
ocène (marfouin) fur cing & demi de
avoit huit pieds de long avoit deux de large ,
circonférence, fa queue en
fans
c'étoit une femelle 5 en Touvrant on coupa vit couler
vaifeaux laités, car o1l
doute queiques d'un lait très-pur 8c très-blanc.
plus d'une pinte
nombreufe
Le navire étoit entouré d'une troupe taille énormalgré leur
de ces animaux 7 qui,
P iij --- Page 378 ---
V 0 Y A G E
me 7 ne paroifioient pas plus gros que des carpes
de huit à dix livres.
24 Juillet La nuit nous etmes un
de
mais
1777.
peu
vent;
le
24, calme tout plat. Le vent reprit encore le foir
au lever de la lune.
A5 Juillet. Le 25 à dix heurcs du matin, > O1l prit un
requin 2 c'eft le Iqualle tiburo de Linnzus; ; cet
animal eft hideux à voir dans Tea, il a quelque chofe de finiftre, 2 & brille le jour comme
la nuit; On l'a harponné avec UIl dard d'un pied
de long emmanché d'une gaule de fix pieds 5
quelque dure que foit fa peau, qui réfifte à la
pointe du couteau, 2 elle n'a pu éviter le coup
de cette arme, & le monfre a fait moins de réfic
tance dans l'eau, & s'eft moins débattu fur Ic
pont que le marfouin; il avoit cinq pieds de long
& étoit environné à l'ordinaire du duétor (pilotin) efpèce de perche qu'on nomme ainfi parce
qu'elic eft toujours au gouvernail. On a fervi
de ce requin, je n'ai pu me réfoudre à en manger, quoique ce foit le mets favori des Campechiens, ce qui ne fait pas l'éloge de leur golt,
y ayant dans leur rade une multitnde de poilfons
exquis. On en a pris depuis un autre monfrueux,
il a fallu un appareil pour le hifler à bord; c'étoit une femelle 2 mais d'une autre efpèce, elle
avoit dix pieds huit pouces de long 5 j'en ai
envoyé des foetus à M. Daubenton, il paroît que
cet animal eft vivipare,
A midi il a plu beaucoup, & pendant deux
loge de leur golt,
y ayant dans leur rade une multitnde de poilfons
exquis. On en a pris depuis un autre monfrueux,
il a fallu un appareil pour le hifler à bord; c'étoit une femelle 2 mais d'une autre efpèce, elle
avoit dix pieds huit pouces de long 5 j'en ai
envoyé des foetus à M. Daubenton, il paroît que
cet animal eft vivipare,
A midi il a plu beaucoup, & pendant deux --- Page 379 ---
A G U A X A C A.
cela nous a
heures les grains fe font faccédés, donnant du vent, 7
fait faire du chemin en nous
heures jufqu'au
mais le calme a repris à cinq eft revenu affez fort.
lever de la lune que le vent
légères bouf-26 Juillet
Le 26 le vent s'eft rallenti par
par 1777.
faifoient faire une demi-lieue
flées qui nous
venus mais fans vent; lc
heure 2 les grains font fans fin à la manceuvre pour
matclot travailloit
mais fans ficcès,
faifir le moindre air de vent, d'un bord à l'autre 2
il repalfoit alternativement
8 puis
à peine faffifant pour faire gouverner, deux
expiroit à tous momens; nous rencontrâmes chargées d'oiénormes pièces de bois Aottantes
licues dc
feaux 3 le pilote fe faifoit à vingt-cinq étions par vingtla fonde de la Floride 7 & nous
cinq degrés de latitude.
facheux repos ! 27 Juilleti
Le 27 au matin calme plat, ainfi lorfuil me
étrcarrêté
eruclle inertie'Faut-il m'écriai.je cent fois? Mes
feroit fi doux d'arriver,
pour la deuxième fois,
cochenillerpondoienie teneffet fur lefquelles je puffe
& je n'avois plus de plantes feuille de nopal & une
les multiplier 7 une jeune un ravet bleta lucivieille venoient de mourir 7 d'une autre, je me
fuga avoit rongé la moitié
nouvelle généde perdre cettc
voyois au rifque
la petite confolation de
ration, cependant j'eus
encore quelvoir deux plants de vanille pouffer rodoient autour
rameaux. Plufieurs bonites
donné à
ques
navire 5 ce nom de bonites
de notre
vient de T'ofpaguol buecette efpèce de coriphine
P 1V
oient de mourir 7 d'une autre, je me
fuga avoit rongé la moitié
nouvelle généde perdre cettc
voyois au rifque
la petite confolation de
ration, cependant j'eus
encore quelvoir deux plants de vanille pouffer rodoient autour
rameaux. Plufieurs bonites
donné à
ques
navire 5 ce nom de bonites
de notre
vient de T'ofpaguol buecette efpèce de coriphine
P 1V --- Page 380 ---
V O Y A G E
nito, augmentatif de buemo, qui fignifie
nous
très-bons
vimes auffi queiques dorades, autres efpèces
de coriphènes, l'equifolis de M. Linnée, les matclots en ont pris une, clle avoit quatre pieds
trois pouces entre tête & queue 2 & un pied &
demi de large à l'eftomach ; Ia mer n'a pas de
poifion plus beau ni même d'auffi
le
eft d'un jaune d'or éclatant fir beau, corps
un verd changeant avec des taches rondes d'un pouce de large,
d'un bleu d'outremer, les nagcoires & ia queue
font d'un verd éclatant ; daus le calme fes couleurs la faifoient remarquer à cinquante pieds de
profondeur dans l'eau.
Lc foir les vents reparurent & T'horifon fe
chargea tellement de nuages que l'on craignoit
un orage terrible, il n'y eut cependant que peu
n8 Juillet de vent, encore fut-il contraire toute
1777. le Cap étoit fud. Le matin
la nuit
OnI avoit courn une
bordée au nord-nord-eft, mais le caime eft
encore revenu ; j'obfervois depuis huit heures
dans la partie du ciel
en forme de
de nord-nord-eit, cheval
un muage
queue
nord-ucrd-eft 8c
fid-fud-oueft qui paroiffoit le fignal du calme
comme les procellaria me parurent indiquer du >
vent.
23 Juillet. Le 29 le calme ccffa vers minuit, & nous
fimes environ cing licues jufqu'à neuf heures,
il reprit jufqu'à cnze, 2 puis du vent jufqa'à une >
heurc 2 puis mon nuage à queue de cheval, On
fonda, mais fans trouver de foad ; le piloto qui
ucrd-eft 8c
fid-fud-oueft qui paroiffoit le fignal du calme
comme les procellaria me parurent indiquer du >
vent.
23 Juillet. Le 29 le calme ccffa vers minuit, & nous
fimes environ cing licues jufqu'à neuf heures,
il reprit jufqu'à cnze, 2 puis du vent jufqa'à une >
heurc 2 puis mon nuage à queue de cheval, On
fonda, mais fans trouver de foad ; le piloto qui --- Page 381 ---
A Gu A X A C A.
fur la fonde de la Floride fut détrompé;
s'étoit cru
quoiqu'à foixante
je le fus encore plus triftement,
nous étions à
lieues ou environ de la Havanne 2
la trifte 7
peine à la moitié de notre voyage 5
T'ennuyeufe navigation!
heures du foir, mais
Le vent revint à quatre
un vent frais 2
à fon train on le reconnut pour le trente au 30 Juillet
& réglé, , & ii n'a difcontinué brife que de terre. Par 1777.
matin pour faire place à la
la fonde de la
T'obfervation nous avions paffé
éviter las
On veilla toute la nuit pour
Floride 7
affemblage de quatre ou cinq
tortugas les tortues, bord de la fonde de la prefqu'isle
petites isles au
eûmes tout ce jour un ciel
de la Floride. Nous des
de pluie.
chargé de nuages 7 &
grains ai trouvés trois
En vifitant mes nopals 7 j'en toutes les autres,
feuilles de mortes 7 jai nétoyé la poudre blan8je les ai vergetées pour en ôter exterminé toutes
che dont elles fe couvrent, 2 j'ai
mélées avec
filveftres qui s'étoient
les cochenilles
étouffé une grande partie 5
les fines, 8 en avoient
caêtes de Veratrouvant beaucoup de ces
me
d'horribles épines,Jen ai jeté treize
Crux,armées
defféché les cochenilles filvef
à la mer, enfin j'ai
les envoyer à mon
tres que j'avois recueillies pour & Juffieu. En nét-
& à Mrs. de Roftagin
père, 2
coffres ou plutôt mes] jardins, j'ai
toyant ainfi mes
morfitant;
trouvé trois chacherlas & une. fcolopendre
la
heurcufement ces infectes ne mangent point tréfors
car s'en étoit fait de mes
gochenille,
filvef
à la mer, enfin j'ai
les envoyer à mon
tres que j'avois recueillies pour & Juffieu. En nét-
& à Mrs. de Roftagin
père, 2
coffres ou plutôt mes] jardins, j'ai
toyant ainfi mes
morfitant;
trouvé trois chacherlas & une. fcolopendre
la
heurcufement ces infectes ne mangent point tréfors
car s'en étoit fait de mes
gochenille, --- Page 382 ---
V O Y A C E
cette occupation me récréa quelques inftans, mais
elle me fatigua beaucoup.
$r Juillet Le 31 après avoir louvoyé toute la
1777. éviter les
nuit pour
côtes,, au point du jour nlous avons Vi
la terre de Cube, & nous nous trouvions de vingt
lieues en-dedans du canal; le lendemain nous
pouvions voir la Havanne, & deux jours après
debouquer le canal de Bahama, charmante perfpective qui nous affiroit un prompt retour.
Cependant notre équipage vouloit abfolument
aller à la Havanne, mais nous ne pouvions 2 le
capitaine & moi, nous yexpoferfans scourirlesplus
grands rifques de notre liberté, 2 & même de
notre vie ; nous réfolûmes donc de les forcer à
nous obéir, ou de tuer les pius mutins, au premier coup de fignal dont nous étions convenus :
quelque violent que puiffe paroître ce parti, il
faut confidérer qu'il importoit fort peu à nos
gens d'être débarqués à tel ou tel port, au lieu
qu'il étoit pour nous de la plus grande conféquence de ne pas defcendre à la Havanne.
Portés par le courant & le vent, nous nous
trouvâmes à midi devant Bahyaonde; depuis deux
jours nous avions la plus belle navigation du
monde, mais il nous reftoit quatre cent lieues à
faire & nous n'étions pas à la fin de nos peines.
En effet le vent fe renforça, la nuit fut terrible; aux fecouffes que recevoit le bateau, je
croyois être prêt à périr, O11 ôta la bonnette de *
la trinquette, & on prit des ris dans la grande
courant & le vent, nous nous
trouvâmes à midi devant Bahyaonde; depuis deux
jours nous avions la plus belle navigation du
monde, mais il nous reftoit quatre cent lieues à
faire & nous n'étions pas à la fin de nos peines.
En effet le vent fe renforça, la nuit fut terrible; aux fecouffes que recevoit le bateau, je
croyois être prêt à périr, O11 ôta la bonnette de *
la trinquette, & on prit des ris dans la grande --- Page 383 ---
A G U A X A C A.
malgré cela le bateau donnoit furieufement
voile,
il fallut dormir à platte terre, & tout
la bande,
cela ne me
habillé, mais grâces aux voyages
coûtoit rien.
les vents con- IAoût 1277Le I Août au matin, malgré
toute la
traires, les courans nous ayant porté
nuit, nous avons vu la table de Marie-Anne, conheures du foir la bordée nous a
à quatre
fous le canon du fort Maure; j'ai
duits jufques
de
de D. Huet,
revu de loin la maifon campagne ainfi
le fort du
j'en reconnus les environs,
que
la
dont il m'avoit montré les ouvrages;
prince fut belle, mais le vent violent du nordjournée
à fix heures du foir les ris
nord-eft fit reprendre
manceuvre
qui avoient été largués; une mauvaife
des
faire
des cris redoublés,
penfa nous
périr,
vinrent' jeter
mouvemens violens & précipités d'autant plus
T'épouvante dans nos efprits, j'eus riche, bien
de peur que je me trouvois riche; ambitionnées;
entendu, des richeffes que j'avois
n'eus point que je me rappelle de ces frayeurs
je
en allant au Mexique.
toute la
2 Août.
été nord-eft
muit,
Les vents ayant de chemin, le matin du 2.
nous avions fait peu
la
fois
Aoûtà neuf heures : je vis pour première
(c'eftlep premier exemle matin un orage effroyable le matin) en Amériple que j'aye eu d'un orage
la nuit faivante
que. Toute la journée ainfi que de bord fans
furent fort pénibles, on a reviré
de
à trois heures nous avons vu le pin
fin;
la
2 Août.
été nord-eft
muit,
Les vents ayant de chemin, le matin du 2.
nous avions fait peu
la
fois
Aoûtà neuf heures : je vis pour première
(c'eftlep premier exemle matin un orage effroyable le matin) en Amériple que j'aye eu d'un orage
la nuit faivante
que. Toute la journée ainfi que de bord fans
furent fort pénibles, on a reviré
de
à trois heures nous avons vu le pin
fin; --- Page 384 ---
V O Y A C E
Matances; la mer étoit terrible, & il y avoit
d'autant moins lieu de tenter le débouquement,
que nos manceuvres étoient dans le plus mnauvais
état poflible ; c'étoit encôre un exemple de la
pareffe cfpagnole 3 pendant tant de calme
nous éprouvâmes 7 il leur étoit bien facile que de
rider les haubans, & faute de cette précaution
il fallut, malgré mes repréfentations, s'arrêter
& perdre beaucoup de temps.
3Août 1777.
Après avoir couru des bordées toute la journée
da 3 Aott, la mer toujours groffe, il fallut fe
réfoudre à entrer le foir dans la baye de Matances.
Cette baye a environ une lieue d'ouverture fir
deux de profondeur; trois rivières ou plutôt
trois ruiffeaux s'y jettent, nous mouillâmes fiur
le foir à demi-cable du rivage: ce fort eft quarré,
flanqué de quatre baftions, & peut avoir trente
toifes de long. La courtine qui regarde la mer eft
défendue par un ouvrage à couronne, ilm'a paru
en fort bon état: j'yentrai comme fi je m'en fuffe
rendu maître, je ne trouvai de fentinelles ni aux
barrières du chemin couvert, ni aux portes, &
je pénétrai ainfi jufques dans la place d'armes, oit
je trouvai fix foldats qui jouoient aux cartcs, &
qui fans fe déranger, fans me faire la moindre
queftion, me laifsèrent fortir comme j'étois entré.
Quelque bien fortifié que femble ce château,
je ne le crois propre qu'à empécher la defcente
& l'aiguade à des navires marchands ou corfai-
rières du chemin couvert, ni aux portes, &
je pénétrai ainfi jufques dans la place d'armes, oit
je trouvai fix foldats qui jouoient aux cartcs, &
qui fans fe déranger, fans me faire la moindre
queftion, me laifsèrent fortir comme j'étois entré.
Quelque bien fortifié que femble ce château,
je ne le crois propre qu'à empécher la defcente
& l'aiguade à des navires marchands ou corfai- --- Page 385 ---
Gu A X A C A:
A
pas le feu d'un
res, & serement il ne foutiendroit de canons.
vaiffeau de foixante pièces fond de la baye eft un lieu
Matances qui eft au
humide, & mal
froid,
cultures le
mal bâti, marécageux,
nulie
misère
fain: il n'y a nul commerce, le fpeStacle de la
peuple qui Thabite offre craffe, il y cft mangé
honteufe & la plus
8 les
la plus
& dégontaus, condes crabes monftrueux
eft fitué au
par à fon, tour. Le village fur
on fait
mange de deux ruiffeaux,
lefquels bois de conffluent
des terres des
redoute
flotter de l'intérieur
une miférable
truction pour la Havanne; de château, eft au
décorée du nom
de la baye.
en pierre
& défend le fond
lieu
front du village,
dans ce miferable
On ne devoit s'arréter l'eau & rider les haubans 2
pour faire de
matelot 8 livrognerie
que mais la défertion d'un
deux jours.
nous y ont retenu
fix cardi- 5 1727. Aoûs
du pilote
acheté à Matances huit autres
Le 5 Août j'ai deux alouettes, 2 &
j'en
naux, deux ciris, dont jignorois les noms; cacte
oifeaux trèsjolis, plufieurs feuilles d'un coloai rapporté en outre
efpagnole dans nos
T'on appelle raguette
la qualité par mes
que & dont je veux éprouver fe
trois feuilnies,
encore vu pourrir de chacochenilles : jai de pertes ! que javois
les de nopal, que être rendu à S. Domingue! fommes 6A Aoft.
grin de ne pas a levé l'ancre & nous
à 7 Aont:
Enfin, le 6 on
le 7 nous nous failions
fortis:
pilote
heurenfement Matances. Ce malheureux
wingt lieues de
la qualité par mes
que & dont je veux éprouver fe
trois feuilnies,
encore vu pourrir de chacochenilles : jai de pertes ! que javois
les de nopal, que être rendu à S. Domingue! fommes 6A Aoft.
grin de ne pas a levé l'ancre & nous
à 7 Aont:
Enfin, le 6 on
le 7 nous nous failions
fortis:
pilote
heurenfement Matances. Ce malheureux
wingt lieues de --- Page 386 ---
Vo Y A. G E
fit encore me fauffe route, & par fa faute nous ne
vimes que le foir les Martyrs
dà reconnoître dès le
2 que nous aurions
matin pour embouquer le
canal; il fallut donc louvoyer toute la nuit
une mer épouvantable, & ce ne fut que le par 8 à
cing heutes du matin qu'on prit une route direéte
au nord-eft, par un vent de fiid-eft.
Les courans nous ont tellement portés, qu'à
midi nous étions par vingt-fix degrés fix minutes,
ainfi malgré le vent nous avions fait quarantedeux lieues pendant la nuit. La mer fut groffe
toute la journée mais, elle calma le foir, nous
avions cu trois grains.
sAoit Nous aurions
I777.
pu débouquer lc 9 fi les vents
euffent été favorables, mais étant ef-nord-eft il
a fallu louvoyer toute la nuit, & faire route
au nord-oueft & au fird-eft, dans la crainte de
donner dans lcs écucils qui font à droite & à gauche; le foleil s'étoit levé chargé au bas de l'horifon d'une maffe de nuages, pronoftic certain
d'un gros temps dans ces mers; il ne fut point
trompeur, la mer fut horrible, le vent fuffoquant,
les vagues monftrueufes 7 leur choc joint au
clapotage naturel du courant faifoit un bruit
affreux; les vents étoient nord-eft, & par conféquent diredtement contraires 9 nous louvoyions
toujours bord fur bord au nord-oucft & au fixdell; cela ne nous empêcha pas de faire trentecinq lieues: : tel eft l'effet du courant, que quelque monirueufe que foit la lame, elle ne fe brife
uffoquant,
les vagues monftrueufes 7 leur choc joint au
clapotage naturel du courant faifoit un bruit
affreux; les vents étoient nord-eft, & par conféquent diredtement contraires 9 nous louvoyions
toujours bord fur bord au nord-oucft & au fixdell; cela ne nous empêcha pas de faire trentecinq lieues: : tel eft l'effet du courant, que quelque monirueufe que foit la lame, elle ne fe brife --- Page 387 ---
Gu A X A C A.
A
coquille qu'elle repréla vafte
en
point en formant d'autres mers; ; mais le flot pouffé le vent
fente dans
deux forces égales,
fens contraire par
& retombe
le courant s'élève en pyramide, on peut fe.
&
tout à plat fur fa bafe: alors le
en clapotant
fatigue font expofes
figurer à quelle
du
navire & les navigateurs. caufe & le mécanifme
Pour concevoir la
entrainoit & en comfameux courant qui nous il faut le regarder
prendre T'effet tingulier,
dcs golfes du
comme un vafte dégorgeoir 8 des mers fmpérieures
Mexique & de Honduras,
TAmazone, rOrdans lefquelles fc déchargent le Minimpi, & une
la Madelaine 2
ordre. Leurs
mnogue 2 d'autres Aleuves du fecond
forme
infinité
franchir la barrière que
eaux ne pouvant Caraibes de Teft à l'oueft,
Parchipel des isles
le canal de Bahama,
fc débordent en bas par fans doute que laiffent
J'ouverture la plus cave toutes ces isles; & pénèles canaux qui feparent du nord. En plein calie,
trent par-là dans les mers lieue un tiers par heure,
ce courant porte une
une licue & demie.
à vent contraire il porte vaiffeau de guerre efpaOn a vu le trident 7 faifant vent arrière, engnol de foixante canons,
toutes voiles dehors
trainé de devant la Havanne,
s'en défendre.
jufques à la Caroline, 9 fans pouvoir pendan: la nuit, que
La mer fut fi terrible Le veut étoit eft, le cap
j'on mit à la cape. cftime le courant portoit
aord, & fuivant mon
porte une
une licue & demie.
à vent contraire il porte vaiffeau de guerre efpaOn a vu le trident 7 faifant vent arrière, engnol de foixante canons,
toutes voiles dehors
trainé de devant la Havanne,
s'en défendre.
jufques à la Caroline, 9 fans pouvoir pendan: la nuit, que
La mer fut fi terrible Le veut étoit eft, le cap
j'on mit à la cape. cftime le courant portoit
aord, & fuivant mon --- Page 388 ---
Vor A G E
à l'oueft; cela me fit penfer qu'à force de dériver
nous irions à la côte; trois fois j'eus envie de
communiquer mes obfervations au capitaine, &
trois fois la crainte de paffer pour un obfervateur ridicule & importun m'a retenu; j'ai bientôt eu lieu de me repentir de ma folle
car
à deux heures du matin le
pudeur,
capitaine, ou
plutôt l'cffroi en perfonne, eft venu mc réveiller;
il pleuroit & fe défefpéroit: qu'y a-t-il capitaine ? male famus, perditi fumus 2 nous fommes
perdus ! pourquoi? Comment? qu'eft - ce? hai
findo! le fond: en effet, On venoit de fonder
& l'on avoit trouvé le fond à quarante braffes,
Je vent & le courant nous portoient à terre;
paticnce, 2 patience, lni dis-je; je fuis monté fur
le pont, & prenant alors plus de hardieffe &
de confiance dans mes idées, j'ai opiné pour
porter le cap au fud-oueft. Le
le
capitaine 2
pilote & le contre-maitre y ont confenti: OII
a viré de bord, 8 en moins de deux heures
on n'a plus trouvé de fond.
I2 Aott Le IO, le foleil fe leva avec un
1777. table fombrero, chapeau de
épouvan2
nuages noirs &
épais: une foule de taille-vents & autres oifeaux
de mer fuyoient à cet afpedt; mes oifeaux fe
hâtoient de manger,le chant de mes allouettes,
vraies caffandres, me préfageoit une journée
périlleufe & funcfte : eil effet, les grains 7 les
ouragans fe font fuccédés avec rapidité; je craignois qu'on ne pit prendre hauteur : heureufement
, chapeau de
épouvan2
nuages noirs &
épais: une foule de taille-vents & autres oifeaux
de mer fuyoient à cet afpedt; mes oifeaux fe
hâtoient de manger,le chant de mes allouettes,
vraies caffandres, me préfageoit une journée
périlleufe & funcfte : eil effet, les grains 7 les
ouragans fe font fuccédés avec rapidité; je craignois qu'on ne pit prendre hauteur : heureufement --- Page 389 ---
A G U A X A C A.
pendant lequel Onl
ment il eft venu un éclairci de latitude: ainfi,
vingt-neuf degrés
la Baa obfervé l'avois annoncé au capitaine 2 la feule
comme je fait malgré le vent, & par
landre avoit
plus de vingt licies marines,
force des courans,
débouqués: c'étoit là le
& nous nous trouvâmes
fi nous
de prendre la route d'Europe, cherchions
moment
retourner, mais nous
euffions voulu y
befoin d'y arriver, pour
S. Domingue, & javois infeêtes, qui ne voyoient
moi & pour mes chers
qu'une heure fur vingt-quatre.
II Aoàt
le jour
graduellement de force; le 1777Le vent diminua furent affez doux, mais les
II le ciel & la mer
quarante lieues au
courans nous avoient portés fe rapprochoient du
nord-nord-eft Les manière vents à nous faire efpérer
fud en tournant de
à l'eft, & alors nous
d'avoir dans peu la proue de la latitude à faire
devions plus avoir que
de
ne
huit jours
defcendre à Sainte-Domingue, conduire.
pour arrière pouvoient nous y
vent
trouvions par trente - un degrés
Nous nous
à la hayseur de
trente minutes de latitude 2 Caroline : à quatre
Charleftown, en face de la
les Efpadu foir on prit un cifeau que Linnée.
heures
tinofa. C'eft le lavus deM.
gnols appellent
foir IAoit.
nous avons eu calme jufqu'au
Le I2
de route, les
malgré ia plus belle difpofition Nous avions la proue à
vents étoient fud-oueft. heures un fouffle léger nous
eft-quart-eft, à trois
Q
2 Caroline : à quatre
Charleftown, en face de la
les Efpadu foir on prit un cifeau que Linnée.
heures
tinofa. C'eft le lavus deM.
gnols appellent
foir IAoit.
nous avons eu calme jufqu'au
Le I2
de route, les
malgré ia plus belle difpofition Nous avions la proue à
vents étoient fud-oueft. heures un fouffle léger nous
eft-quart-eft, à trois
Q --- Page 390 ---
Vox A G E
a pris du fud-oueft, & nous fimes route at
fid-eft.
13 Actt Le 13 les vents fraichirent peu-à-peu au
1777.
point
de nous faire filer quatre noeuds à la minute 2
14Août mais ils ont diminué le quatorze, jufqu'au calme
qui nous a pris à midi; à quatre heures ils
reprirent légèrement 3 la latitude fe trouva de
trente-un degrés quatre minutes.
Un foible fud-oueft nous fit faire deux OuZ
trcis lieues durant la mit, mais il fut fuivi
15AoLt. tout le I5 d'un calme profond, calme cruel
quis'oppofoir fans ceffe à notre retour, & m'expefoit à perdre tout le fruit de mes longs &
pénibles travaux ! Quatre de mes nopals avoient
encore péri, dont un chargé de trois jeunes
feuilles, & d'une ample génération de cochenille;'ce qui me furprenoit, c'eft que mon malheur vint du côté de la plante qui ne pouvoit
réfifter, tandis que je l'avois toujours redouté
de l'infeête qui fe trouve au contraire d'unc
patience à l'épreuve & d'un tempérament excelleut 5 il ne m'en eft pas mort un feul, 2 j'eus
donc bien lieu de me féliciter d'avoir pris à
Campéche trois autres efpèces de cactes, qui
toutes trois nourriffent Ia cochenille quoiqu'en
moindre quantité, & avec moins de fuccès que
les nopals.
Au coucher du foleil les vents toujours foibles,après avoir varié du fud-oueft au fid-eft, fe
font calmés dans Ia nuit.
ent excelleut 5 il ne m'en eft pas mort un feul, 2 j'eus
donc bien lieu de me féliciter d'avoir pris à
Campéche trois autres efpèces de cactes, qui
toutes trois nourriffent Ia cochenille quoiqu'en
moindre quantité, & avec moins de fuccès que
les nopals.
Au coucher du foleil les vents toujours foibles,après avoir varié du fud-oueft au fid-eft, fe
font calmés dans Ia nuit. --- Page 391 ---
GU A X A C A
A
avoir 16 Août
ils furent encore fud-eft, après
1777.
Le 16
au plus près, nous
louvoyé on fit le fud-oueft
: à onze
une demi-licue
faifions tout au plus
repris.
heures du foir le vent a
le vent une frégate 17 Aoft.
Nous avons vu le 17 fous
quatre
bâtiment armés en guerre, blan-
& un autre
à bandes rouges &
navires faifant pavillon
qui paroiffoient leurs
ches, & plufieurs goelettes arboré pavillon rouge à
mouches : nous avons & f'avons affuré d'un
la croix de Bourgogne, arrivés fur nous, & la
coup de canon; ils font
commandée par
frégate armée de trente canons, de la nouvelle York
le capitaine Chiarey venant mouche armée de huit
nous a mis entr'elle & fa
braqués, la mèche
hommes 8 de quatre pierriers faire feu 5 cilc a hélé en
fumante & prète à
répondre qu'en efpa.
anglois, nous n'avons pu le navire par la poupe,
guol; alors elle a tourné la frégate a mis fon
& s'eft placée à ftribord; monté par un officier 8
canot à la mer; il étoit
que T'anglois
l'officier ne fachant
fix matelots 7
donner fa longitude qui fe
n'a pu que nous
degrés dix-fept minutes,
trouva foixante quinze lui avons montré nos
méridien de Paris; nous
de Vera-Crux, &
paffeports avec les regiftres nous en venions;
lui avons fait figne que
nous
auffi fait préfent de quelques
nous lui avons
bananes & giraurafraichillemens, en patates,
ce qu'il y
& il eft parti fort fatisfait; de lui demanmonts,
c'eft qu'on oublia
eut de fingulier,
Qij
minutes,
trouva foixante quinze lui avons montré nos
méridien de Paris; nous
de Vera-Crux, &
paffeports avec les regiftres nous en venions;
lui avons fait figne que
nous
auffi fait préfent de quelques
nous lui avons
bananes & giraurafraichillemens, en patates,
ce qu'il y
& il eft parti fort fatisfait; de lui demanmonts,
c'eft qu'on oublia
eut de fingulier,
Qij --- Page 392 ---
VOrAC i
der le nom du commandant de cette petite
efiadre, & pour quel parti ils tenoient, s'if
étoit anglois ou infirgent 5 on pourroit cependant foupçonner qu'il étoit anglois, fur ce qu'il
nous dit que fon bâtiment, ci-devant appelé
Bofon, portoit actuellement le nom de Daphné 5
les quatre navires dont il étoit efcorté portoient
tous des royaus, CC font les premiers auxquels
jen aie vu.
Nous reprimes notre route par le nord-eft.
La pleine lune nous donna du vent & des
grains, j'avois toujours obfervé que le changement de lune amencit ces variations.
18 Août Cela fe vérifia encore mieux le lendemain 18.
1777. Dès trois heures du matin nous avons eu beaucoup de vent & de pluic, & tout le jour les
grains fe font ficcédés de tous les points de
l'horifon; les vents ont été contraires toute la
matinée 2 il a fallu courir bord fur bord, à
midi le vent a fraichi en tournant au fid, puis
au fid-oueft, alors le ciel a paru menaçant de
mille tempêtes 2 le vent s'eft renforcé, il eft
tombé quelque pluie 5 O1l crut devoir amener
les bonnettes du foc & prendre des ris dans la
grande voile ; mais cC fut inutilement qu'on
perdit ce temps précieux, car toutes ces menaces s'évanouirent, 7 & la nuit fut tranquille :
on avoit fait à-peu-près une lieue & demie par
heure depuis midi, & l'on avoit pris un poiffos
qui eft le gafleros-terus de Linné,
, il eft
tombé quelque pluie 5 O1l crut devoir amener
les bonnettes du foc & prendre des ris dans la
grande voile ; mais cC fut inutilement qu'on
perdit ce temps précieux, car toutes ces menaces s'évanouirent, 7 & la nuit fut tranquille :
on avoit fait à-peu-près une lieue & demie par
heure depuis midi, & l'on avoit pris un poiffos
qui eft le gafleros-terus de Linné, --- Page 393 ---
GU A X A C A245
A
arrêta encore ie dix- 19 1777. Août
Le maudit calme nous heures du matin jufqu'à
neuf Aouft depuis trois
lendemain le
neuf; à cette heure & jufqu'au avions le Cap à
du fud, & nous
d'une
vent reprit
on ne fit pas plus
Tet-quan-moel-et,
lieue à Theure.
poiffons émigrans fuiUne colonie de petits
à droite 8
notre gouvernail
voit agréablement des perches ? des gaferosà gauche 5 c'étoient bandes de poiffons d'un
des dudors, ces
ainfi dans
terus, 2
qu'on rencontre
autre hémifphère, femblent vraiment de petites
quelques mers 2
cherchent à fe fixer :
colonies errantes qui
c'eft pour elles
rencontrent un vaiffeau,
elles
qu'elles
banc, une isle, un rivage;
un rocher 2 un cefTe de la nourriture, le mouy trouvent fans
moins nécellaire, mais
vement ne leur eft pas elles marchent aufli, arrile vaiffeau marche &
fon parti, fe difperfe
chacun prend
vés au port
& trouve fon auberge. étant ef-quart-nord- 201 Août.
Le 20 Août les vents
le Cap au
fiad-mart-fadouet,
eft, nous eûmes &
foutint à peine: : nois
depuis il fut au fad s'y lièue à T'heure. Cette
failions tout au plus une moins enmuyeufe que le
navigation n'eft guères
Il n'y eut
elle vaut mieux cependant. fe faifoit
calme 2
ni orage, le pilote
trois
ce jour ni pluie 7
de Mezy par
nord 8 fud de la pointe de latitude 7 enforte
degrés vingt-mne minutes deux cent cinquanto
eque nous avions encore
Q iij
fut au fad s'y lièue à T'heure. Cette
failions tout au plus une moins enmuyeufe que le
navigation n'eft guères
Il n'y eut
elle vaut mieux cependant. fe faifoit
calme 2
ni orage, le pilote
trois
ce jour ni pluie 7
de Mezy par
nord 8 fud de la pointe de latitude 7 enforte
degrés vingt-mne minutes deux cent cinquanto
eque nous avions encore
Q iij --- Page 394 ---
vo Y A G E
lieues de route au moins, les terres que nous
cherchions paroiffoient reculer devant nous
aufli m'a-t-il toujours femblé que le capitaine 2
& le pilote avoient eu tort de s'abandonner
comme ils ont fait aux courants du canal de
Bahama jufques par les trente-trois degrés : je
ne faifois pas de doute que ce ne fût la caufe
des calmes & des vents contraires que nous
éprouvions, au lieu que fil'on eut abandonné le
canal dès les vingt-huit degrés, on auroit plutôt
trouvé le vent, ou en tout cas en cotoyant les
Lucayes, on ne pouvoit manquer d'avoir des vents
de terre. Le capitaine m'objectoit à la vérité
que lcs vents étoient contraires le jour ou nous
avons eu les vingt-huit degrés, mais c'étoit une
mauvaife excufe & mon journal faifoit foi du
contraire 5 les vents étoient alors eft, & en
mettant le Cap au fird, le mouvement compofé
du vent d'eft & du courant 7 qui portoit au
nord, auroit à coup sûr fait faire le fiud-eft.
Nouvelle perte de nopals, nouvelles douleurs,
& d'autant plus grandes que les infedtes qui font
fixés fir la plante morte paroiffent fans reffource,
& ne peuvent fe tranfplanter fur une autre, comme
j'en établirai la raifon quand je donnerai l'hiftoire
de la cochenille.
J'étois défolé, il y avoit des inftans où je défef
pérois de pouvoir amener ma petite colonie faine
& fauve à Saint-Domingue 7 & je ne pouvois en
attribuer la caufe qu'à la longueur de notre navi-
qui font
fixés fir la plante morte paroiffent fans reffource,
& ne peuvent fe tranfplanter fur une autre, comme
j'en établirai la raifon quand je donnerai l'hiftoire
de la cochenille.
J'étois défolé, il y avoit des inftans où je défef
pérois de pouvoir amener ma petite colonie faine
& fauve à Saint-Domingue 7 & je ne pouvois en
attribuer la caufe qu'à la longueur de notre navi- --- Page 395 ---
GU A X A C A.
A
de fonds qui m'avoit emp3gation, & au défaut
plus favorables.
Août
ché de faire des difpofitions à fix heures du matin, 21 1777.
Cependant le 2I Août
à Tef-quare-nordles vents qui avoient été foibles vivement au nordeft durant la nuit, font revenus moins quatre nouds,
eft; nous filions cinq ou au la hauteur du môle St.
& nous nous trouvions avec à lui par vingeneufdegres
Nicolas, nord & fud
boréale. Lei
de latitude
quarante - neuf minutes rameau de muages, atté:
ciel étoit beau 2 un large ou le lin que les fileufes
nués comme le chanvre
& qui croifoit le
enroulent fur leurs quenouilles, indiquoit enfin T'arrivée
ciel du nord au fud, nous nous foupirions. S'ils
de ces vents après lefquels durant fix jours, nous arrinous euffent favorifés
du
vions au Cap-François. une heure avant le lever
J'obfervai mercure de l'écreville.
foleil dans le figne
fix noeuds par nord-nord- 22.Aoit,
Le 22 filant cinq ou
qu'à cinq heures du
eft,le vent s'accrut au point bonnettes du phoque de
foir il fallut amener les des ris dans la grande
& prendre
degrés
la trinquette, obfervé à midi vingt-huit
voile. On avoit
& nous nous trouvions
minutes, de la Tortue : le lever du
mparatte-qpuatre à la hauteur de l'isle
pefant, le coucher fut
foleil avoit été rougeâtre,
& Thorizon
obfcurci de vapeurs 7
entièrement
pris de toutes parts. du foir on fut obligé de mettre &
A dix heures
la majeure abattue,
à la cape fous le phoque,
Q iv
quette, obfervé à midi vingt-huit
voile. On avoit
& nous nous trouvions
minutes, de la Tortue : le lever du
mparatte-qpuatre à la hauteur de l'isle
pefant, le coucher fut
foleil avoit été rougeâtre,
& Thorizon
obfcurci de vapeurs 7
entièrement
pris de toutes parts. du foir on fut obligé de mettre &
A dix heures
la majeure abattue,
à la cape fous le phoque,
Q iv --- Page 396 ---
Vo Y A G E
nous filions encore cinq noeuds. Les coups de
mer redoublés frappoient avec un bruit grave &
fourd les flancs du bateau, & l'ébranloient
des fecouffes épouvantables 5 vingt fois l'eau par eft
entrée fir le; pont, & une pluie affreufe fe joiguant
à ces torrens, il a fallu boucher toutes les fenétres : j'ai voulu dormir, inutiles efforts, ili n'y
avoit pas moyen de refter en place, chaque flot
mettoit le navire fur le flanc à angles droits; une
pièce de monnoie n'auroit pas tenu far le plancher. La mer étoit affreufe, tantôt notre fréle
machine s'élevoit à cent pieds du niveau, tantôt
elle retomboit dans des abymes
&
effroyables 2
le mugiffement des vents dans les cables égaloit
le bruit du tonnerre. Je voulus contempler cette
belle horreur, 2 mais il n'y avoit pas moyen de fè
tenir fur le pont, & d'ailleurs que voir dans une
nuit auffi profonde ? Nous donnâmes de l'eau-devie aux matelots; ils paroiffoient jouir tandis que
nous étions dans de mortelles allarmes, & chantoient au fort de la tourmente. Je voulus d'abord
en conclure que le danger n'étoit pas fi grand 5
mais en réfléchiffant fur la nature de ces êtres fi
différemment modifiés, je blâmaibientôt ma preI mière conféquence,
:5 1777. Août Le jour parut fans nous apporter aucun foulagement, les vents confervèrent toute leur furie,
le ciel fes épaiffes ténèbres, 2 & la mer toute fon
horreur. Nos gens haraffés, le capitaine abattu,
ncs agrès farigués, relâchés, nos voiles rompues,
fléchiffant fur la nature de ces êtres fi
différemment modifiés, je blâmaibientôt ma preI mière conféquence,
:5 1777. Août Le jour parut fans nous apporter aucun foulagement, les vents confervèrent toute leur furie,
le ciel fes épaiffes ténèbres, 2 & la mer toute fon
horreur. Nos gens haraffés, le capitaine abattu,
ncs agrès farigués, relâchés, nos voiles rompues, --- Page 397 ---
&
:
Gu A X A C A.
249 la
A
nuit pareille à
faifoit redouter une
nuages
tout nous
malgré quelques
précédente, & en effet,
fur les fix heures
que nous entrevimes regardions comme
rougeatres fud-oueft & que nous
de vents,
du foirau du calme ou du changement la pluie rele préfage
redoubler d'efforts 2
ils femblèrent
8 dura jufqu'à minuit. fût encore 24 Aofit
tomba en ouragan quoique la mer
1777.
Le 24 au matin avoient calmé, ils étoient
9 les vents
levant Fapperçus la
très-haute,
: en me
nuages blanau fadet-quart-ad du foleil à travers quelques & l'on put
lumière il éclaira par intervalle, nous trouvâmes
châtres 2 hauteur à midi; nous minutes nord 8
prendre vingt-fix degrés vingt-huit
enforte que
par
occidental de Mogane,
nous
fud au Cap
comme jelavois) prévu,
malgré la tempête,
de terrain en longipas perdu un pouce
cinquante
n'avions
avions fait au contraire
tude & nous fallut gouverner à Tef-nord-ef, la
Il
mais quoi 2
en latitude. fut mauvaife route,
eu le
quoique ce
fi dure ! fi nous euffions fous
mer étoit encore deux jours nous débarquions
Cap au fud, en
après nous pouvions être
Mogane, 2 & trois jours
éloignés que de centdont notis n'étions
au Cap lieues en latitude.
fait fur mer je
vingt Dans fept voyages que j'avois mauvais fans foudre ni
n'avois pas vu de temps plus
la troupe de petits
tempête avoit difperie des
pilotes qui
éclairssla
fivoient, & petits
de
colons qui nous
à droite & à gauche
fe tenoient auparavant
après nous pouvions être
Mogane, 2 & trois jours
éloignés que de centdont notis n'étions
au Cap lieues en latitude.
fait fur mer je
vingt Dans fept voyages que j'avois mauvais fans foudre ni
n'avois pas vu de temps plus
la troupe de petits
tempête avoit difperie des
pilotes qui
éclairssla
fivoient, & petits
de
colons qui nous
à droite & à gauche
fe tenoient auparavant --- Page 398 ---
VoYA C E
notre gouvernail, je n'en revis que deux petits
blancs, & deux gros noirs qui font des perches.
Mon perroquet & mes oifeaux m'avoient annoncé
le mauvais temps en s'agitant & fe débattant
beaucoup & en criant d'un fon de voix plus fier
& plus dur que de coutume ; il m'en eft mort
neuf; mon jalap a été fort maltraité, & je ne
fais fi je parviendrai à le fauver, heureufement
mes infeétes & mes nopals n'avoient pas autant
fouffert que je l'avois craint. Ma principale
affaire étoit de fauver les premiers ? car je penfois que je pourrois trouver des nopals au jardin
du roi.
as Août Le 25 les vents étant revenus
1777.
eft-nord-eft,
nous avons eu le Cap au fiud jufqu'à midi feulement, 2 il s'eft trouvé par l'obfervation que nous
étions à vingt-fix degrés vingt-cinq minutes nord
& fud des Caïques : les vents furent foibles &
variables tout le jour.
25. Aoit. Le vingt-fix le calme & les vents contraires
nous ont enchaînés de nouveau fur ces mers, il
fembloit que nous ne duflions plus nous délivrer de
cette efpèce de captivité, & que le capitaine & fon
pilote fe fuffent entendus pour la prolonger; la dernière faute qu'ils firent fut durant la tempéte, de
ne pas fuir fous le vent à Touef-fid-oueft, nous
ferions à la vérité defcendus plus bas que Mogane,
mais à l'aide du fud-oucft 2 qui fouffla depuis,
nous ferions revenus en latitude, & nous nous
ferions trouvés plus avancés de quatre-vingt lieues;
, & que le capitaine & fon
pilote fe fuffent entendus pour la prolonger; la dernière faute qu'ils firent fut durant la tempéte, de
ne pas fuir fous le vent à Touef-fid-oueft, nous
ferions à la vérité defcendus plus bas que Mogane,
mais à l'aide du fud-oucft 2 qui fouffla depuis,
nous ferions revenus en latitude, & nous nous
ferions trouvés plus avancés de quatre-vingt lieues; --- Page 399 ---
L dy G U A X A C A.
A
depuis plus de trois
il étoit bien cruel de naviguer deux mille lieues au
mois, & d'avoir fait peut-étre avions en droite ligne.
lieu de cing cent que nous vents reprirent de la
Le foir cependant les ils furent fi foibles ainfi
partie de Toueft, mais fuivans, qu'à peinc failionsque les deux jours Theure : mais ce fut bien pis
nous une lieue à eûmes calme plat:
27 Août
le 29, car nous heures du matin nous avions 1777.
Le 27 à neuf
bande blanche de trente
cru voir un écueil, une à l'avant du navire 7
toifes de long paroiffoit d'arbres comme on en
étoit-ce un énorme tronc dans le golfe du Mexivoit fi commumément
chaviré 2 On voyoit
que ? Etoit-ce un bâtiment poiffons 5 tout autour des fit
des requins & autres à fa furface 2 cela me
oifeaux voltigeoient le cadavre de quelquénorme
juger que c'étoit Le capitaine à mon grand
habitant des mers.
fi précieux fit goude perdre un temps
de trente
regret deffus, nous en approchimes par T'odeur
verner mais à cent il étoit déjà connu avoir quinze
toifes, qu'il exhaloit; il nous parut outre fept ou
putride
d'une feule pièce 2
: fa
toifes de long deux & trois toifes féparées de
huit pièces de
toifes & fon épaiffeur
largeur étoit de fept de T'eau, & de fix ou fept
trois pieds au-deffus avoit fans doute long - temps
au-deffous 5 il y
il ne fembloit plus qu'un
qu'il pourrilloit, car un outre, mais informe,
large cuir gonflé comme
traits; les entrailles
aucuns
& oû on ne déméloit
: fa
toifes de long deux & trois toifes féparées de
huit pièces de
toifes & fon épaiffeur
largeur étoit de fept de T'eau, & de fix ou fept
trois pieds au-deffus avoit fans doute long - temps
au-deffous 5 il y
il ne fembloit plus qu'un
qu'il pourrilloit, car un outre, mais informe,
large cuir gonflé comme
traits; les entrailles
aucuns
& oû on ne déméloit --- Page 400 ---
Vo Y A G E
plongées dans l'eau comme les filamens d'une mollufque, s'étendoient en filets de quatre-vingt pieds
de long entre deux eaux > plufieurs lambeaux
féparés erroient çà & là à vingt toifes de la
principale pièce. On diftinguoit clairement que
c'étoit des chairs pourries, quoiqu'une écume graffe
& d'un blanc éblouiffant flottât tout à l'entour 5
quelques parties paroiffoient noirâtres & fanguinolentes; le tout fucluoit inégalement, ce qui me fit
juger quela charpente des OS étoit diffoute, & par
conféquent que le monftre étoit mort depuis longtemps: mais quel eft l'animal épouvantable à qui
ce cadavre immenfe pouvoitappartenir? C'eft aux
naturaliftes, ç'eft à notre illuftre Pline (r) à qui
toutes les produétions de la nature font fi bien
connues à le décider.
Nous nots trouvâmes le même jour par vingtfix degrés vingt-une minutcs de latitude boréale
nord & fud avec le fort Dauphin,
30Aott
Le 30 nous avions
1777.
vingt-cinq degrés douze
minutes nord & fud avec les Caiques : à fix
heures du foir les vents ont repris : durant le
calme une nuée d'oifeaux, frégates,
larus & foux fuivant à fleur d'eau une mauves, bande 2
de dorades & de bonites, profitoient de la chaffe
que celles-ci donnoient aux poiffons volants, &
autres, pour les attraper eux-mêmes 5 l'eau étoit
battue & couverte l'efpace de plus d'une lieue
par les poiflons qui fuyoient, par les bonites qui
(t) M. de Buffon,
le
calme une nuée d'oifeaux, frégates,
larus & foux fuivant à fleur d'eau une mauves, bande 2
de dorades & de bonites, profitoient de la chaffe
que celles-ci donnoient aux poiffons volants, &
autres, pour les attraper eux-mêmes 5 l'eau étoit
battue & couverte l'efpace de plus d'une lieue
par les poiflons qui fuyoient, par les bonites qui
(t) M. de Buffon, --- Page 401 ---
a
-
A C A.
A G U AX
oifeaux qui les
2 & par les le roi chaffer
les pourfiveient,
vu
péchoient. Avez - vous jamais de mont Rouge OM
de Choify,
ramaffe
dans les plaines le gibier y eft preffe,
ce
de Saint-Denis? comme dans une enceinte, telle
de toutes parts chafle, 2
c'eft une boucherie, conn'eft plus une
dorades qui fembloit
étoit la chaffe des
certée avec les oifeanx. tout lc foir effrayant, il
L'afpeÉt du ciel fut
de toutes parts de
fillonné
le
étoit noir 7 gris, les vents étoient eft-fud-elt,
finiftres éclairs,
le 31 Aoit
au fud, qparc.fid-oucf.
hanteur; 1777,
Cap lendemain on ne put preudre avoient calLe
encore couvert, les vents revenu à l'eft ;
ciel étoit
au fud 7 puis du nord ne nous
mé & repalfé vague venant
une malheurenfe quatre jours aucun repos. nous nous I Septem.
laiffoit depuis Septembre, 2 à midi,
bre.
Le premnier
degrés vingt-quatre
trouvâmes par vingt-cing conftamment à T'eftde latitude > le vent
nous abandonminutes
ne devoir plus
dite
fiid-eft paroiffoit
voir Maria Jaana 7
ner; nous efpérions
mais n'ayant pu y
Mogane par les François du 2 foir on mit à la cape
réuffir, à huit heures des hauts fonds : il y a
de donner fur
de peur
grains pendant le jour. à cinq heures 2 Septenteu quelques
à la voile
bre.
Le lendemain on remit
la voile quarrée,
& à fix orl déploya
pour
du matin,
le cap à ToueiR-fud-oust on
dite de fortune, à huit heures, en effet,
découvrir la terre:
Mogane par les François du 2 foir on mit à la cape
réuffir, à huit heures des hauts fonds : il y a
de donner fur
de peur
grains pendant le jour. à cinq heures 2 Septenteu quelques
à la voile
bre.
Le lendemain on remit
la voile quarrée,
& à fix orl déploya
pour
du matin,
le cap à ToueiR-fud-oust on
dite de fortune, à huit heures, en effet,
découvrir la terre: --- Page 402 ---
VOYACE
découvrit au vent des terres extrêmement bafles
& bordées d'écueils, fur lefquelles la mer brifoit
à vingt pieds de haut au moins, puifqu'à quatre
lieues dediftance les brifants paroiffoient desvoiles
dc pécheurs; on crut que c'étoient les Caiques,
& nous nous flattions de pouvoir entrer le len8.2 Scptem- 1777. demain au Cap, , mais il fe trouva que c'étoit
Mogane, comme cela fut vérifié contre l'opinion du capitaine & du pilote; nos obfervations
annonçant unanimément vingt-deux degrés vingtminutes, vraie latitude de Mogane,
Tant d'erreurs de la part de mes conduéteurs
m'encourageoient à donner mon avis 5 j'avois
confeillé au capitaine de courir bord fir bord
pour doubler Ies Inagues au-deffis du vent.
parce que nous avions le Cap far clles; il n'en 2
a rien fait, & s'eft contenté de mettre à la cape.
Qu'eft-il arrivé? c'eft qu'à huit heures du matin
on a vu la petite Inague : on crut que c'étoient
les Caiques, & l'on ne changea pas de route,
à midi l'on cria terre! terre ! les uns difoient :
c'eft la Tortue, c'eft la grande terre; rien de tout
cela, c'étoit la grande Inague, que nous fimes
obligés de cotoyer eft-oueft toutl l'après midi, pour
la doubler enfuite fous le vent, avec le défavan-,
tage d'un vent debout à des courans.
En côtoyant la grande Inague toute entourée
d'écueils, à trois & quatre lieues, on vit le fond
en avant; l'effroi fut général, & les clameurs
que font en pareil cas les Efpagnols étoient bien
, c'étoit la grande Inague, que nous fimes
obligés de cotoyer eft-oueft toutl l'après midi, pour
la doubler enfuite fous le vent, avec le défavan-,
tage d'un vent debout à des courans.
En côtoyant la grande Inague toute entourée
d'écueils, à trois & quatre lieues, on vit le fond
en avant; l'effroi fut général, & les clameurs
que font en pareil cas les Efpagnols étoient bien --- Page 403 ---
*2
:
G U A X A C A.
A
à peine eut - on le
capables de le redoubler; c'eut été bien là périr
de virer de bord,
& à linexpétemps & grâce à Tivrognerie
qui s'étoit
au port,
malheureux pilote,
nous
rience de notre
un habile homme 7 les
donné pourtant pour
que les vents &
courimes plus de dangers affemblé depuis trois
n'en avoient
flots conjurés
mois fur nos têtes.
du nord-eft, nous avons
fraichi
Le vent ayant
8 enfin le lendemain
fait voile toute la nuit,
nous avons vu les 4 bre Septem- 1777.
Septembre, à dix heures,
4 terses de St. Domingue.
à Jean Rabel &
A midi je reconnus la reftoient pointe au fud; j'étois
qui nous
entrer
le Cap-Fou,
cru que nous pourrions
défolé, car j'avois
mais il n'y avoit pas
ce même jour au Caps refteroit à ce rhumb,
tant que le vent
affeété; le capimoyen
dîner tant j'étois
avec intéje ne pus
demandé la raifon
le
taine m'en ayant faifis cette occafion pour
rêt & amitié, je à terre au Môle S. Nicolas,
prier de me mettre les fraix d'entrée & ancrage
offrant de payer tous
lui occafionner; 5 il fe
cette efcale pourroit
me dit-il, que le
que mit à pleurer, 2 en fongeant 2 allions nous fépaapprochoit ou nous
donc
moment
avez-vous
eh quoi! lui répondis-je,
3 Tout le
rer;
nous ne nous quitterions plus
cru que
pas le fpeétacle
cours de la vie ne préfente-t-il de chaque objet de
d'une féparation fucceffive
rien de duraattachemens 3 Rien dc conftant,
nOS
fe
cette efcale pourroit
me dit-il, que le
que mit à pleurer, 2 en fongeant 2 allions nous fépaapprochoit ou nous
donc
moment
avez-vous
eh quoi! lui répondis-je,
3 Tout le
rer;
nous ne nous quitterions plus
cru que
pas le fpeétacle
cours de la vie ne préfente-t-il de chaque objet de
d'une féparation fucceffive
rien de duraattachemens 3 Rien dc conftant,
nOS --- Page 404 ---
V 0 Y A G E
ble, tellc eft la loi à laquelle nous devons nous
foumettre ou de gré ou de force; vous m'avez
rendu tous les fervices poflibles; la tâche de
votre bon coeur eft remplie, que ne puis-je vous
en rendre de plus effentiels encore s'il en eft !
Voilà la mienne pour vous témoigner toute la
reconnoiffance dont mon ame eft capable.
Le capitaine goûta mes raifons, & fit mettre
le Cap fir le Môle de très-bonne grâce, quoiqu'avec quelque chagrin; bientôt le plaifir de
voir la terre plutôt qu'il n'avoit efpéré, & dc
n'avoir plus à lutter contre les flots durant trois
ou quatre jours, peut-être, qu'exigeoit le trajet
du canal jufqu'au Cap, fi les vents ne devenoient
pas plus favorables, lui dérida le front, & nous
avons tous donné dans la baye du Môle aufli
gaiement les uns que les autres: quant à moi,
j'étois fi agréablement furpris de me voir à SaintDomingue, que je craignois que ce ne fàt encore
quelque fonge trompeur.
Mon premier foin fut d'aller voir M. de Ia
Valtiere, lieutenant de roi au Môle Saint-Nicolas;
je lui appris qui j'étois, & quel étoit l'objet du
voyage que je venois de faire ; il me combla
d'honnétetés & d'offres de fervice, & me fit juf
tice de quelques matelots dont j'avois eu à me
plaindre: j'eus encore l'avantage de faire connoiffance avec MM. Danfteville & Dumanoir, ingénieurs du roi, dont je reçus toutes fortes de
politeffes.
J'écrivis
-Nicolas;
je lui appris qui j'étois, & quel étoit l'objet du
voyage que je venois de faire ; il me combla
d'honnétetés & d'offres de fervice, & me fit juf
tice de quelques matelots dont j'avois eu à me
plaindre: j'eus encore l'avantage de faire connoiffance avec MM. Danfteville & Dumanoir, ingénieurs du roi, dont je reçus toutes fortes de
politeffes.
J'écrivis --- Page 405 ---
G U A X A C A.
A
mais brilant
Jécrivis auffi à M. T'intendant, fans attend'être au Portau-Priuse, offres de M. de
d'impatience fa
je profitai des
du
A777dre réponfe,
uné
au
raitifoit.
m'y rendre fur
goélette
Retour Port-auVaffal pour
le 17 Septemcommandoit; nous partimes
Princc.
qu'il
arrivâmes le 25 au Port-au-Prince. la
bre 8 nous
m'accueillit de la manière
M. T'intendant
fit payer les deux mille
plus favorable, il me de T'ordomance que le
livres qui me revenoient donnée fur le tréfor 7 & me
miniftre m'avoit
de mille écus dans fes
donna en outre une place
bureaux.
la fatigue du
Le plaifir de revoir mes d'air amis, 8 de régime, m'ocvoyage, le changement révolution dont je fus incomcafiomnèrent une
de fix femaines.
modé pendant plus rétabli, j'écrivis à mes parens
Dès que je fus
aul miniftre un pré: cis
& à mes amis; j'adreflai
au jardin dui roi
& jenvoyai
de mon voyage,
des plantes que j'avois rap- le
un premier duplicata mais tout a péri avec
portées du Mexique, commandant le bateau le poftilcapitaine Gillet,
qui étoit venu apporter la
lon de la Rochelle, embargo.
nouvelle d'un premier
dont je m'étois féparé
Mon capitaine efpagnol, tandis qu'il étoit occupé
inopinément au Môle
à une lieue dans
fon bateau,
à faire efpalmer
s'en vengea d'une manière
le fond de la baye,
un billet de quabien honnête, en me renvoyant cru devoir lui
piaftres fortes que j'avois
rante
R
it venu apporter la
lon de la Rochelle, embargo.
nouvelle d'un premier
dont je m'étois féparé
Mon capitaine efpagnol, tandis qu'il étoit occupé
inopinément au Môle
à une lieue dans
fon bateau,
à faire efpalmer
s'en vengea d'une manière
le fond de la baye,
un billet de quabien honnête, en me renvoyant cru devoir lui
piaftres fortes que j'avois
rante
R --- Page 406 ---
V O Y A G E
envoyer avant mon départ, pour le prix de mon
paffage, outre quatorze qu'il m'avoit prétécs ;
j'ai regretté véritablement & je regrette encore
ce brave & honnête garçon, & je ne puis y
penfer fans beaucoup d'inquiétudes, n'ayant plus
eu de fes nouvelles depuis, quoiqu'il eût promis
de m'en donner: puiffé-je n'en apprendre jamais
que d'heureufes, d'un homme à qui j'ai l'obligation de mon retour, quelques travaux & quelques dangers qu'il m'ait coûté!
Quelques tracafferies font venues troubler la
fatisfaétion que j'avois de mes foibles fitccès;
j'avois fait quelque chofe d'utile, & je ne devois pas efpérer que l'envie m'épargnât, mais
le trait qui me fut le plus fenfible fut un propos
qu'on prétoit fans doute au capitaine efpagnol
mon ami; O11 prétendoit qu'il avoit répandu au
Cap que j'avois volé la cochenille.
Il étoit cependant impoflible que le capitaine
eut tenu ce langage; outre qu'il m'étoit fingulièrement attaché, c'eft que jamais je ne lui avois
fait une pareille confidence; je lui avois toujours
dit, comme c'étoit la vérité, que je l'avois achetée dans quatre endroits différens au Mexique >
& je le crois auffi incapable d'un menfonge que
d'une calomnie : tout au plus fe feroit-il permis
cette double offenfe envers moi, s'il ent été
queftion de fa défenfe perfonnelle, & de fe dif
culper aux yeux de fa nation de la complicité
de l'eulèvement, bien acquis cependant, quc
dit, comme c'étoit la vérité, que je l'avois achetée dans quatre endroits différens au Mexique >
& je le crois auffi incapable d'un menfonge que
d'une calomnie : tout au plus fe feroit-il permis
cette double offenfe envers moi, s'il ent été
queftion de fa défenfe perfonnelle, & de fe dif
culper aux yeux de fa nation de la complicité
de l'eulèvement, bien acquis cependant, quc --- Page 407 ---
T
Gu A X h C A.
A
mais le capitaine
fait de la cochenille; cas au Cap, & je
Javois
fe trouver dans ce
lui intenter
z'avoit pu
même que l'on put
ne crois pas accufation dans fon pays, puifque
une femblable
foient les loix prohibitifévères que
sèche, il
quelque
de la cochenille
ves de lexportation défendent de l'emporter
n'y en a aucunes donc qui aucune apparence que ce
vivante; il n'y a
il ne peut avoir été
trait foit parti du capitaine,
fecret de ma
lancé que par quelquyenneni de lâches envicux de tout
eranquillité, ou par
bien.
fi je n'euffe pu
Et croit-on après tout, que que j'étois fi jaloux
acheter cet infeéte précicuxy je m'en fuffe fait
dans mon pays,
Non
de maturalifer fauffe & ridicule délicatelfe?
faute par une
qu'un fauvage qui feroit
affiurément, pas plus
des grains, &
venu en France pour fc procurer T'auroient vu naître.
les contrées qui
en enrichir
croire fans doute
D'après cet aveu, on peut atteftées en
mais il y a
la vérité que j'ai toujours aux yeux de ceux que
mieux, ai-je jamais paffé
pour un imbécille
j'ai eu l'avantage de connoître auroit-il pas eu de
un infenfé? & n'y
àla
ou pour
à dérober une chofe précieufe obtenir à
Textravagance: moi, mais que je pouvois
cette
vérité pour de la dérober & de m'expofer par
vil prix,
& les mortificabaffefle à toutes les incartades réfulter ? En effct, qu'autions qui en auroient pu
Rij
é
pour un imbécille
j'ai eu l'avantage de connoître auroit-il pas eu de
un infenfé? & n'y
àla
ou pour
à dérober une chofe précieufe obtenir à
Textravagance: moi, mais que je pouvois
cette
vérité pour de la dérober & de m'expofer par
vil prix,
& les mortificabaffefle à toutes les incartades réfulter ? En effct, qu'autions qui en auroient pu
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V O Y A C E
rois-je répondu fi à la première douane on in'eut
demandé, comment vous êtes-vous procuré cette
denrée? Le menfonge alors n'eut pas été moins
dangereux que l'aveu nuifible; je me ferois vu
expofé à perdre tout le fruit de mon
& je me ferois en outre couvert aux yeux voyage des 7
Efpagnols d'un opprobre pire pour moi que la
mort.
Je ne crois pas me tromper dans les idées que
j'ai du jufte & de linjufte ; dérober la cochenille éut été fuivant moi une baffeffe & une injuf
tice fociale à l'égard du cultivateur dont j'aurois
exfpolié le jardin, c'eft ce que j'ai toujours voulu
éviter, & je crois y avoir réuffi, car en l'achetant je n'ai fait tort qu'à la nation de chez qui
je l'emportois; je me fuis cn ce moment confdéré moi - même comme une autre nation à
laquelle la nature avoit donné les mêmes prérogatives & les mêmes droits à fes faveurs, & fi
après avoir offert de la payer au prix qu'on eut
voulu l'arbitrer, tous les Indiens fe fuffent COHcertés pour me la refufer, je me ferois cru alors,
comme dans le cas de guerre, libre de la contrainte des loix fociales: mais en les bleffiunt
même & en emportant par rufe ce qu'on m'auroit refufé de gré à gré, j'aurois voulu dédommager le particulier à qui j'aurois fait un tort récl,
& j'aurois couvert de piaftres la place des nopals
précieux que j'aurois enlevés.
Que l'on juge d'après ces fentimens que je viens --- Page 409 ---
A Gu A X A. C A.
avec toute la fincérité dontje fuis
d'expofer
torts à me reprocapable, fi j'ai quelques
cher. Si je décide d'après mon ceur, je ne
mais fur un fujet fi
me fens pas coupable 2
moi-même.
délicat, je ne dois pas prononcer
du
volume & du Voyage à Guaxacz:
Fin premier
Nota. On trouyera à la fin du tome fecond
an2 Supplément au Voyage à Guaxaca.
Rij
A. C A.
avec toute la fincérité dontje fuis
d'expofer
torts à me reprocapable, fi j'ai quelques
cher. Si je décide d'après mon ceur, je ne
mais fur un fujet fi
me fens pas coupable 2
moi-même.
délicat, je ne dois pas prononcer
du
volume & du Voyage à Guaxacz:
Fin premier
Nota. On trouyera à la fin du tome fecond
an2 Supplément au Voyage à Guaxaca.
Rij --- Page 410 ---
T
A
L
DES
M ATIERES
Contenues dans ce premier Volume.
SOUSCRIPTION.
page v
LISTE des Souftripteurs.
IX
PRÉFACE. e
.
e XV,
ÉLOGE de M. Thiery de Menonville.
XCIX
DÉDICACE du traité de la culture du nopal G de
la cochenille que M. Thiery f propofoit
d'adrefer au Roi. . e - e e e CXIX
Piècesdiverfes. Extrait d'une lettre de M. Thiery
de Menonville fur la botanique. CXXIII
DESCRIPTION de la cochenille filveftre. CXXIX
DESCRIPTION de la femelle . e
CXXXI
DESCRIPTION de divers coccus qu'on trouve fier.
les accacias, la vigne, le goyavier, Grc:
€
e
a - e
CXXXIV
EXTRAIT d'une letire de M. le Chevalier Le
Febvre Des hayes, corre/pondantdu cabinet
du Roi, afocil du Cercle 9 contenant la
defcription de diverfes efpèces de raguettes.
e e
e
CXXXVIIE
PROJET préfente au miniftre de la marine pour
établir la culture du nopal & dela cochenille
à Saint - Domingue. . . - e
CXLII
VOYAGEde M. Thiery de Menonville à Guazaca,
capitale de la province du même nom au
Mexique e
page I
FIN. --- Page 411 --- --- Page 412 --- --- Page 413 ---
a 2
E73
n
T438
Y.I
copid --- Page 414 --- --- Page 415 ---
- --- Page 416 ---