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Junnovier
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0e : O --- Page 3 ---
SUR LES TROUBLES
DES COLONIES,
ET l'unique moyen d'assurer la tranquillité, la prospérité et la fidélité de
ces dépendances de TEmpire ;
EN réfutation des deux Discours de M. Brissot,
des 1". el 3 déccmbre 1791.
D.ns les Révolutions qui changent la facc des Erupires, on
peuta autour de so: dépasser le but,sans crainte absolue d'une
dissolution inévitabie. Le mouvement rétrograde est, pour
aiusidire, sous la uain du Législateur :émoin de la sucousse.
Mais à deux mille lieues de tous les pouvoirs, de tous les
muyens,la publicanion seule d'une mauvaise loi serait inlaillibiement suiv e des résultats Jes plus fumestes.-( otiun de
M. DE CURT, Dépité de la Guadeloupe, da 27 novembre r79.)
PAR M. DUMORIER
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE DE DIDOT JEUNE.
Décembre 1797. --- Page 4 ---
L --- Page 5 ---
A L'ASSEMBLÉE
NATIONALE,
Sunla Délibération ouverte relativement
aua causes des troubles dans les Cu-.
lonies, ,ct particulicrement sutr les deucDiscours prononcés par M. Brissot,les
1", cl 3 décembre 1791.
Mi ES SSIEURS,
C'EST un trait d'histoire connu de vous 7
qu'un musicien d'Athènes était daus cet usage: Si ceux qu'il avait à enseigner dans son
art,avaient recu des leçons d'un autre maitre, il leur demandiait unedouble rétribution.
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[ ]
Je vais vous entretenir des Colonies, Messieurs; mais parce qu'un autre maitre vous
vous en a parlé, je me trouve absolument
dans le cas du musicien d'Athènes, 2 et la
double rétribution que jai à vousdemander,
c'est deme redoubler votre attention.
Ce n'est pas, Messieurs, que le besoin
d'attaquer toutes les impressions produites
dans cette Assemblée par l'orateur que je
désigne, soit le même depuis que vous avez
entendu le rapport de votre Comité; maisj'en
vois encore beaucoup à combattre; mais plusieurs ne peuvent être trop combattues; mais
vous ne pouvez sur-tout , Messicurs, être
trop instruits des circonstances et des motifs
qui ont produit plusieurs décrets et instructions de l'Assemblée constituente relatifs aux
Colonies. D'ailleurs, on peut désormais écrire sur ces dépendances de PEiepire e avec
la certitude de trouver des lecteurs. Nous
sommes loin de ces temps où l'on était pour
elles sans curiosité, parce qu'on était sans
inquiétude.
Le rapporteur de votre Comité,Messienrs,
vous a fait le narré des principans faits relatifs aux troubles qui ont agité Saint-Dominguc depuis le comnencement de la révoJution.. J'en reprendrai plusieurs, j'en citerai
Colonies. D'ailleurs, on peut désormais écrire sur ces dépendances de PEiepire e avec
la certitude de trouver des lecteurs. Nous
sommes loin de ces temps où l'on était pour
elles sans curiosité, parce qu'on était sans
inquiétude.
Le rapporteur de votre Comité,Messienrs,
vous a fait le narré des principans faits relatifs aux troubles qui ont agité Saint-Dominguc depuis le comnencement de la révoJution.. J'en reprendrai plusieurs, j'en citerai --- Page 7 ---
[3]
d'autres, iy ajonterai ce que je sais des intérêts divers et des passions opposées, qui,
la, plus qu'en France comprimés par l'aocien régime, se sont, dans l'essor que leur
a rendu la révolution, beurtés de la manière
la plus facheuse, comme antrefois, lorsque
les compagnons d'Ulysse ouyrirent les outres
confiées par Eole, les vents en sortirent ct
les tempôtes avec eux.
Une chose vous étonnera, Messieurs, c'est
qu'il est plus facile de vous dire quelles ont
élé les causes générales des troubles dans les
Colonics, et quelle en a été l'issue, que de
vouS exposer ce qu'ont été exactement ces
troubles cux-mêmes, semblables à Ce fleuve
dont la source et l'embouchure sont connues,
mais qui disparait dans une partie de sa
course.
Les troubles des Colonies apparticanent en
masse à la révolution : mais, par les détails
à deux mouvemens bien contraires, dont
l'un a étéde vonloir s'adapter de la régénération francaise ce qui leur convenait, et
Dantredfonrepouser ce qu'elles pensaient ne
pas leur convenir.
Onapprerdd dans les Colonies que les Bailliages de France dépntent anx Etats-Généraux : des Colons veulent députeraux ÉtatsA2 --- Page 8 ---
14]
Généraux. On apprend dans les Colonies
l'insurrection parisienne du 14 juillet, et des
Colons veulent s'insurger aussi. Imprudens
imitateurs! Ils n'ont pas réfléchi queles cris
de la liberté française ne devaient pas avoir
leur écho au milieu d'un peuple d'esclaves,
et que faire des essais d'insurrection, étant
environnés degernes de soulevemens, c'était
essayer des armes à feu dans un magasin à
poudres.
A peine les habitans de nos iles aperçurentils laurore de notre liberté, qu'ils crurént y
voir la fin de leur régime arbitraire et du
monopole commercial. A Saint-Domingue
sur-tout, la rarcté momentanée des farines
produisit de grandes réclamations pour l'al-.
légement des prohibitions. Peut-être l'alarme
avait-elle été trop loin : mais quand les hommes seraient-ils excusables d'avoir des craintes exagérées, si ce n'est lorsqu'il s'agit de
leurs subsistances ?
Déja vons savez, Messieurs, comment,
dans les trois parties de ia Colonie, il se forma, par conquête surles anciennes autorités,
trois Comités d'admiuistration ; comment se
composa l'Assemblée genéraledeSsiacMiarc,
comment elle fut censurée par une partic
de ses conmettans, 9 applaudie par d'autres,
ils excusables d'avoir des craintes exagérées, si ce n'est lorsqu'il s'agit de
leurs subsistances ?
Déja vons savez, Messieurs, comment,
dans les trois parties de ia Colonie, il se forma, par conquête surles anciennes autorités,
trois Comités d'admiuistration ; comment se
composa l'Assemblée genéraledeSsiacMiarc,
comment elle fut censurée par une partic
de ses conmettans, 9 applaudie par d'autres, --- Page 9 ---
15]
confirmée par la majorité 5 comment ses
écarts cependarit justifibrent, de la part de la
minorité des habitans, de la part des cheis
de la Colonie et de la force pablique, la ccalition et les mesures auxquelles cette Assembléc céda pour venir avec une confiance, une
loyanté, un courage dignes d'une condu.te
moins reprochable 9 entendre et subir cn
France le décret qui Pa dissoute.
Mais quelle a étéla source de cette désnnion entre des colons, des planteurs, dont
les intérêts étaient les mêmes, dont lcs vues
devaient s'accorder? Ce ne sont pas, Messieurs, les raisons qui VOUS en ont été donnécs, ces distinctions qu'on vous à faites de
planteurs qui doivent et de planteurs qui ne
doivent pas, de débiteurs qui veulent payer
et de débiteurs qu'on suppose vouloir, pour
devenir banqueroutiers, se rendre indépendans ou se livrer à l'Angleterre.
En mettaut même à part la répugnance
intime qu'on doit éprouver, à supposer à
d'autres les motifs bas et criminels dont on
SC sent soi-même incapable, je dirai que ce
n'est pas à des débiteurs qui, par l'excessive
fécondité de leur sol, ont le plus de moyens
de s'acquitter, et qui, par la nature de leur
exploitation, ont le plus d'intérêt à maintenir
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[6]
Jeur crédit, sous quelque domination qu'ils
passent, qu'on peut attribuerdes vues de banqueroute. Je dirai que vouloir s'unir à l'Angleterre, au peuple le plus sévère sur lcs
engagemens de commerce, serait la mesure
Ia plus contraire au projet de frustrer ses
créauciers.
Mais peut-être, Messieurs, l'orateur qui
vous a présenté cette conjecture, devait moins
s'avouer qu'un autre, la véritable cause des
d'ssentions de Stint-Domingne et des maux
qui vous aflligent. 11 est dans lhomme de
rejeter au plus Join des opinions qu'il affectionne, l'influence fâchcuse qu'elles ont pu
avoir.
Ne craignez pas cependant que je veuille
renouveler d'indécentes diatribes contre une
société respectable dans ses intentions, quand
même ses espérances seraient une chimère,
et leur manifestation une imprudence. Je
m'étonue plas qu'un antre.qu'on ait pu s'efforcer d'avilir la plus belle expression des
deux plus belles langues du monde, ce mot
philantrope qui veut dire ami de IO1LS les
hommes. Je m'étonnc sur-tout que cette offense soit faite à la philantropie par ceux-là
méme qui recoivent et se donnent entre eux
cctte épithète d'aristocrate, qui exprime, de
une chimère,
et leur manifestation une imprudence. Je
m'étonue plas qu'un antre.qu'on ait pu s'efforcer d'avilir la plus belle expression des
deux plus belles langues du monde, ce mot
philantrope qui veut dire ami de IO1LS les
hommes. Je m'étonnc sur-tout que cette offense soit faite à la philantropie par ceux-là
méme qui recoivent et se donnent entre eux
cctte épithète d'aristocrate, qui exprime, de --- Page 11 ---
17]
la part d'une petite caste, la prétention de
dominer sur une grande Nation.
Je sais aussi que, sous de faux titres de
philantrope et d'ami 'des Noirs, de petites
rancunes ont pu se cacher, ct'lc prétexte
de défendre les Noirs favorise des haines
contre des Blancs. Il n'est point de vertu sur
- Jaquelle Thypocrisie ne puisse modeler son
masque; et it se pourrait que, parmi ces prétendus auis des Noirs, les Noirs eux-mêmes
eussent à compter quelques ennemis", semblablesàcel Ioup cachésous lhabit du berger,
écrivant sur sa houlette :
C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau,
Mais je laisse à d'autres le soin de déshabiller ces loups. Je préfere, dans cette controverse, de supposer par-tout de la bonnefoi.Je souffre moins d'être persuadé que j'attaque une erreur 3 que de penser que je
combattrais une mauyaise intention.
Ce que je me propose d'établir jusqu'à l'évidence, c'est, 9 toute intention à part, que les
troubles des Colonies, de Saint- Domingue
sur-tout, sont le résuitat prochain ou éloigné
des discussions élevées sur l'esclavage et les
questions quiy tiennent. Je dirai ensuite commentle calme peutrenaitre dans ces contrées,
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E8J
comment elles peuvent devenir heureuses 2
comment alors leur prospérité sera le plus sûr
gage de leur dépendance.
La conyocation des Etats-Généraux ayant
donné lien d'imprimer sur toutes lcs réformes
à indiquer, beaucoup d'écrits parurent contre
l'esclavage et la traite, et je dois avertir que
Ja plupart furcnt étrangers à la société des
amis des Noirs. J'ainie à croire qu'elle en
désarprouva elle-même les exagérations.
< Cest de cet instant (écrivait, le TCF, mars
1791, ,mdeshommes quiconnsit le mieux les
Colonies ; cette époque est précieuse, elle
attache à son ouvrage le fàchenx mérite de
laj prédiction). C'est de cet instant, écrivait-il,
qu'il faut compter les troubles des Colonies,
parce que c'est alors que le germe en fut
conçu. Ila pris naissance dans une foule d'écrits ot l'on a préché, conseillé et desiré la
révolte des esclaves, où Pon a vomi les plus
bowsblesimgrecations contre les habitans des
Colonics, contre les commerçans, êt cherché
tons les moyens de propager une doctrine
qui incite des milliers d'hommes à s'entreégorger, qui teud à dépeupler des iles entibres, et qui ne doit avoir pour terme que la
ruine des empires. > Je trouve ces ligues dans
Un ouvrage où M. Morcau St. Merry cherchait, il y a neuf mols, à prévenir les dé-
vomi les plus
bowsblesimgrecations contre les habitans des
Colonics, contre les commerçans, êt cherché
tons les moyens de propager une doctrine
qui incite des milliers d'hommes à s'entreégorger, qui teud à dépeupler des iles entibres, et qui ne doit avoir pour terme que la
ruine des empires. > Je trouve ces ligues dans
Un ouvrage où M. Morcau St. Merry cherchait, il y a neuf mols, à prévenir les dé- --- Page 13 ---
19]
sastres arrivés depuis, comme autrefois la
fille de Priam annonçait aux. 'Troyens incrédules la ruine de leur ville.
Mais, entre ces premiers écrits des amis
des Noirs, voici celui qui dût frapper deplus
d'alarncs toutes nos Colonies et tous CCuX
qui ont intérêt à leur conservation. Le 20
août 1789, fut décrété le premier article de
la Déclaration des droits de Phomme. A peine
le texte en fut-il rédigé, que Phomme qui
était alors le génie de l'Assemblée, le héros
de la Révolution et l'oracle de la France,
non seulement comme orateur à la tribune,
mais comme auteur du meilleur journal de
ce temps, Mirabeau enfin, dans le No, 30 du
Courrier de Provence, s'exprima ainsi :
<
Nous ne pensions pas que le moment fat si proche, où la grande cause de
la liberté des Nigres, enveloppée dans celle
de la liberté générale de l'espèce humaine,
serait solennellement établie, avouée, sanctionnée par l'Assemblée Nationale.
< Elle est enfin venue celte époque glorieuse pour la France, ott SCS Représentans,
dans un acte destiné à rappeler à tons les peuples leuis droits naturels, inaliénables et sacrés, ont déclaré que tous les hommes NAISSENT et DEMEURENT LIBRES.. --- Page 14 ---
[o]
< Après.avoir hautement pasé le principe,
T'Assemblée Nationale ne se refusera- pas à la
plus juste, à Ja plus légitime des conséquences.. Cc qu'eile dira aux Nègres, ce qi'elle
dira aux planteurs, ce qu'elle apprendra à
I'Europe entière, c'est qu'il n'y a, c'est qu'il
ne peut plus y avoir, ni en Francc, ni DANS
AUCUN PAYS SOUMIS AUX LOJS DE FRANCE,
d'autres hommes que des hommes libres...
C'est que tout homme quien retient un autre
dans une servitude involontaire, agit contre
Ja loi, blesse la grande charte nationale, - et
ne peut plus en espérer ni appui nj protection..
< Nous ne doutons point que les représentans de Saint-Domingue ne soient empressés
à faire afficher, dans toute l'étendue de leur
Isle, ce mémorable décret d'une Assemblée à
laquelle ils avaient tant à cocurd'être admis. >>
Qu'on jage de l'impression que dût, avec
le texte, produire un telcommentaire surl'esprit de tous les Colons; de tous les habitans
de nos villes maritimes, de tous les intéressés
au trafic des produits ct des consommations
des Colonies, sur l'esprit des amis réfléchis de
la Constitution, qui la voyaient enveloppée
dans la perte des Colonics, sur l'esprit enfin
de ceux même d'entre les amis des Noirs,
urd'être admis. >>
Qu'on jage de l'impression que dût, avec
le texte, produire un telcommentaire surl'esprit de tous les Colons; de tous les habitans
de nos villes maritimes, de tous les intéressés
au trafic des produits ct des consommations
des Colonies, sur l'esprit des amis réfléchis de
la Constitution, qui la voyaient enveloppée
dans la perte des Colonics, sur l'esprit enfin
de ceux même d'entre les amis des Noirs, --- Page 15 ---
[n ]
qui étaient assez éclairés. pour ne pas ignorer
quecette libertédes Negres prétendue décrétée, cût été pour cux-mêmes, attendu leur
incapacité et leur abrotissement, la restitution la plus meurtrière.
Unefrayeurg générale, manifestée dans une
multitude d'adresses, nécessita la formation
d'un Comité Colonial, inutilement réclamée
par une excellente motionde M. de Curt, dès
le 27 uovembre 1789 : clle rendit nécessaire
de trouyer, , pours sauverla patric en péril, un
rapporteur d'une intelligence assez prompte
pour saisir rapidement toutes les combinaisons,commumémentignorées,desintérétsparticuliersqui, dans cette question , composaient
l'intérêt général; un rapporteur qui joignit à
une grande clarté de logique pour les déveJopper, une éloquence assez forte pour faire
taire P'enthousiasme d'une philosophie exagérée; un rapporteur enfin d'une célébrité de
pairiotisme telle quela confiance pablique lui
fat acquise, $ et d'un courage capable de sacrifierjnsqu'a sa popularité aux suites de cette
discnssiou.
Vous savez, Messieurs, que ce rapporteur
se trouva, ct quit fit rendre par l'Assemblée
constituante, malgré le texte rigonreux de
la déclaration des droits, le décret du 8 mars --- Page 16 ---
[r 7
1790, qui sauva les Colonies et la France.
* Heurcuse >> a très bien dit quelqu'un, < la
nation qui peut asseoir la base de sa Constitution sur les droits de P'homme! jouissons
en France de cette excellente organisation,
et n'imitons pas cetyran qui faisait couper les
piedsdecéux qui élaient trop longs pour coucher dans sonl lit. >> Sans M. Barnave, P'Assemblée Nationale allait peut-être imiter, vis-àVIS de ses Colonies, le tyran Procuste; mais
le décret du 8 mars les assura qu'elles n'étaient point comprises dans la Constitution décrétée pour le royaume, et qu'elles ne seraient pointassujetties à des loisincompatibles
avec leurs convenances. Ce décret les autorisa
à émettre un voeu pour leur Constitution,
leur législation et leur administration particulières; et T'Assemblée Nationale déclara
qu'elle n'avait rien entendu innover dans aucune des branches du commerce, soit direct,
soit indirect, de. la France avec ses Colonies,
qu'elle METTA:T LES COLONS ET LEURS PROPRIETES SOUS LA SAUVE-GARDE SPÉCIALE DE LA
NATION; ; qu'elle déclarait enfin criminel envers la nation, quiconque travaillerait à exciter des soulèvemens contr'eux,
Une disposition de CC décret portait que <
dans les Colonies où il existait des Assemblées
ara
qu'elle n'avait rien entendu innover dans aucune des branches du commerce, soit direct,
soit indirect, de. la France avec ses Colonies,
qu'elle METTA:T LES COLONS ET LEURS PROPRIETES SOUS LA SAUVE-GARDE SPÉCIALE DE LA
NATION; ; qu'elle déclarait enfin criminel envers la nation, quiconque travaillerait à exciter des soulèvemens contr'eux,
Une disposition de CC décret portait que <
dans les Colonies où il existait des Assemblées --- Page 17 ---
[ 13J
Coloniales librement élucs par les citoyens ct
avouées par cux, ces-Assemblées seraicnt admiresà exprimer le yoeu de la Colonie; que,
dans celles où il n'éxistait pas d'Assemblées
semblables (je dois remarquerqu'on étaitinstruit qu'il s'en était formé spontanément, à
la nouvelle de la révolution, dans toutcs nos
Colonics d'Amérique ) il cn serait formé iucessamment pour remplir les mêmes fouctions. >>
Ce décret promettait une instructionsmrles
moyens de parvenirà la formation de ces Assemblées Coloniales (1 provisoires ) dans les
Colonics ott il n'en existait pas. A la rédaction de cette instruction, se présenta l'alternative de deux inconvénicns, dont lun était
de faire composer ces Assemblées sans le concours de cenx qui, par des raisons de localité
01 de préjngé, ne participaient point auparavant à l'exercice des autorités civiles et administratives, et de reculer ainsi pour eux
la jouissance de ce qui devait leur revenir
de la régénération commune. Dantre inconvénient était de vouloir les faire admettre à
l'exercice des droits politiques avant de savoir
quelles modifications les raisons locales pouvaient exiger dans cette admission, avantsurtout que les esprits qui yr répuguaient,) yeus- --- Page 18 ---
[M]
sent été préparés; car, quel danger n'y avaitil point à jeter brusquement dans des Colonies, déja très-agitées pour une question à laquelle celle-là leur paraissait tenir, une innovation qu'on était certain qu'ciles eussent
regardée alors comme un pas fait vers Pabolition de l'esclavage?
Le Comité Colonial placé entre ces deux
inconvéniens préféra, suivant le voeu da décret, de ne rien innover et de laisser indécise
une question qui ne devait être décidée que
quand lcs Colonics auraient émis leur voeu.
Pourquel'usage eûtencôre son elletjusque-la,
il prit SCS expressions dans une des proclamations qui avaient servi aux convocations
de paroisses dans une des Isles du Vent, Colonies plus favorables aux gens de couleur.
< Immédiatement après la proclamation ct
< l'affiche du décret et de l'iustruction dans
4 chaque paroisse ( fut-il dit par Particle 4
(e de cette instruction) toutes les personnes
< agées de 25 ans accomplis, propriétaires
< d'immeubles, ou, à défaut d'une telle proK priété, domiciliées daos la Paroisse depuis
<< deax ans, et payant une contribution, se
& réuniront pour former P'Assemblée Parois-
< siale.>
L'expression toutes personnes quise troure
ct
< l'affiche du décret et de l'iustruction dans
4 chaque paroisse ( fut-il dit par Particle 4
(e de cette instruction) toutes les personnes
< agées de 25 ans accomplis, propriétaires
< d'immeubles, ou, à défaut d'une telle proK priété, domiciliées daos la Paroisse depuis
<< deax ans, et payant une contribution, se
& réuniront pour former P'Assemblée Parois-
< siale.>
L'expression toutes personnes quise troure --- Page 19 ---
[8] ]
danscct article ne pouvait, dans les Colonies,
désigner que les Blanes, puisque par l'usage,
eux seuls étaiect convocables, puisque, par
les proclamations dont cette expression était
tirée, on n'avait entendu convoquer que les
Blanesquien efiet avaient forméseuls les précédentes Assemblées de Paroisses, comme ils
ont forméseals les Assemblées qui ont suivi
cetteinstruction. D'ailleurs l'intention del'Assemblée Nationale de ne rien innover fut très
clairement énoncée dans lc corps de l'instruction où il fat dit que < l'Assemblée Nationale
< avait Cril devoir choisir les formes les plus
< rapprochées de celles qui avaient ClÉ adop-
< lées dans les Colonies oit ies citoyens s'é-
< taient d'euz - mêmes et librement assen-
< blés.. Que les raisons communes à tous
K ces articles (l'article 4 principalement in-
< diqué) étaient PestiémeJaciliré de Pere-
< culion, leurressemblance avec tout ce qui
ec s'était pratiqué dans les Colonies oit les
( habitans avaientJormé d'cra-mêmes des
< Assemblées... Que vouloir, en Ce mo-
< ment, prescrire, à cet égard, des règles
< multiplices et compliquées, vouloir fhire
( pius qu'il n'était indispensable, c'ett été
< non seulement appeler les diflicultés dans
< P'ezécution, mais altérer P'esprit du décret --- Page 20 ---
[16]
< rendu en faveur des Colonies, 5 enfaisant,
e pourainsi dires d'avance la Constitution
< qu'elles étaient invitées à proposer. > Il est,
comme on voit, très-clairgne l'instruction du
28 mars ne contenait ancnne innovation pour
ni contre les gens de couleur.
Ce fut en mai et juin que cette instruction
du 28 mars, et le décret du 8 arriverent dans
nos Colonies d'Amériqne, et y furept accueillis avec une joie qui se signala par des fètes
et des réjouissances publiques. Les Paroisses
ne trouvèrent aucnne équivoque dans Pinstruction, et elles suivirent le sens et l'esprit de
l'article 4 en suivant leurs usages. Heureuscs
nos Colonies, si des influences contraires n'y
fussent pointarrivées! Vous savez, Messieurs,
que la crédulité des hommes est en. raison
de leur curiosité, et celle-ci d'antant plus
grande que la source des nouvelles est plus
éloignée. De-là, lintérêt accordé dans nos
Coloniesà certaines correspondances deParis;
de-là bien des maux.
L'instruction du 28 mars fut stivie, à SaintDomingue, de lettres oû des sentimens contrairesàla révolution,des hainesparticulieres
et des préventions la plupart mal assises tendirent à altérerla confiance reconquiscàl PASsemblée Nationale parledéeret du 8 mars. Des
députés
source des nouvelles est plus
éloignée. De-là, lintérêt accordé dans nos
Coloniesà certaines correspondances deParis;
de-là bien des maux.
L'instruction du 28 mars fut stivie, à SaintDomingue, de lettres oû des sentimens contrairesàla révolution,des hainesparticulieres
et des préventions la plupart mal assises tendirent à altérerla confiance reconquiscàl PASsemblée Nationale parledéeret du 8 mars. Des
députés --- Page 21 ---
[]
dépatés de Saint-Domingue eûrent part euxmêmes à ces correspondances qui, imprimées
et répanducs daus la Colonic, exciterent un
parti à la défiance contre les dispositions de
PAssembléerclativementausysteme Colonial,
tandis.que l'autre parti persistait envers l'Assemblée dans une confiance qu'il voyait antorisée par le décret et Pinstruction des 8 et 28
mars.
Pour attacher, Messieurs, les événemens
aux causes qui les ont pu produire, j'observerai que ce combat d'opinions entre un parti
quimettait sa: sécuritédans uneinitiative, dans
une sauve-garde donnée par l'Assemblée Nationale, et un parti qui voulait des mesures
moins incertaines, et que la Colonie fit-ellemême l'artisanne de sa sécurité; j'observerai,
dis-je, que c'est ce combat d'opinions qui a
produit les animosités éclatécs, depuis, par
l'affaire meurtrière du 30 juillet, entre M.
Mauduit, sa troupe et les partisans du Comité
de I'Ouest, par les dispositions hostiles, au
milieu desquelles l'Assemblée générale s'embarqua pour France, par le mouvement armé
de 1500 habitans de la partie du Sud et de
l'Oucst sur le Port-au-l Prince, où il y eut
une capitulation entr'eux ct le Gouvernenr,
par l'assassinat enfin du Colonel Mauduit et
B --- Page 22 ---
[18]
la translation de la résidence du Gouverneur
du Port-au-Prince au Cap.
D'un autre côté, les Commissaires des gens
de couleur à Paris, et plusieurs partisans de
ceux-ci, dans l'Assemblée et bors de l'Assemblée, entretenaient dans la Colonic une corréspondance très-suivie où l'on annonça principalement l'article 4 de l'instruction du 28
mars, comme adjugeant aux gens de couleur
laqualité de citoyen actif. Cette classe d'hommes à quil'équité éetla considération de ses services assuraient des droits politiques qui ne
pouvaient être déterminés qu'après que les
Assemblées Coloniales auraient usé de l'initiative à elles accordée le8 mars, fut excitée
à anticiper sur l'avenir, et à prendre les armes pour exiger ces droits politiques. On sait
quelles ont été les circonstances de cette insurrection oùt la fureur des gens de couleur
se porta non seulement à massacrer plusieurs
Blancs dont les têtes furent promenées avec
des piques, mais même à exercer les plus
grandes violences sur ceux d'entr'eux qui ne
voulaient pas prendre part à l'insurrection. ,
et à égorger l'un de ceux-ci, après avoir tué
devant lui sa femme et ses enfans. On sait
qu'après une campagne quicoûta aux Blancs
beaucoup des leurs ,cetteinsurrection se ter-
fureur des gens de couleur
se porta non seulement à massacrer plusieurs
Blancs dont les têtes furent promenées avec
des piques, mais même à exercer les plus
grandes violences sur ceux d'entr'eux qui ne
voulaient pas prendre part à l'insurrection. ,
et à égorger l'un de ceux-ci, après avoir tué
devant lui sa femme et ses enfans. On sait
qu'après une campagne quicoûta aux Blancs
beaucoup des leurs ,cetteinsurrection se ter- --- Page 23 ---
[19)
mina par lesupplice d'Ogéetdune vingtaine
des siens.
Long-temps avant cet événement, des motifs d'inquiétude recus de France avaient altéré à Saint-Domingne la confiance et l'espoir produits par le déciet du 8 mars; de V
nouvelles adresses exprimant de nouvelles
alarmes, le Comité Colonial jugea indispensable de proposer. à l'Assemblée un décret qui
mit fin à desagitations si dangereuses où elles
avaient lieu, un décret qui rendit, d'une manière plus explicite la promesse que P'Assemblée avait entendu faire impliçitement par son
décret du 8 mars. Ce fut le 12 octobre 1790;
que cette mesure fut proposée et adoptée
par l'Assemblée, dans le considérant du décret qui prononça sur l'Assemblée générale
de Saint-Domingue.
Par ce considérant elle rappelle, elle renouvelle sa promesse >> sa ferme volonté, estildit, d'établir commearticle Constitutionnel
dans l'organisation des Colonies, qu'aucunes
lois. surlératdespersonnesne seront décrétées
pour les Colonies que sur la demande précise et formelle des Assemblées Coioniales.*
L'Assemblée ajoute >> qu'il est pressant de
réaliser ces dispositions pour la Colonie de
Saint-Domingue, par l'exécution des décrets
B2 --- Page 24 ---
20 ]
des8etz8 mars. > Remarquez.ces mots, Messieurs : du 28 mars. Si Assemblée avait entendu par l'article 4 de cette instruction décrétée le 28 mars, statuer sur. Pétat des personnes, en faveur des gens de couleur, aurait-elle pu présenter ici l'exécution de cette
instruction comme un moyen de réaliser sa
ferme volonté de ne statuer sur l'état des personnes qu'après le voeu des Colons? Au surplus, cette promesse, renouvelée plus explicitement par le décret du 12 octobre, fut recue dans les Colonies avec la plus vive reconnaissance; les Colons se crurent et durent
se croire à Pabri de toute loi précipitée sur
l'état des personnes.
Je vais parler d'un décret qui a donné lieu
à un travail bien important de lancien Comité Colonial : mais puisque les troubles des
Isles du vent ont amené ce décret, je dois
d'abord, Messieurs, vous dire quelque chose
de ces troubles.
Là aussi les écritspubliés relativement à l'abolition de l'esclavage, avaient excité des inpnsameOSNrEEnalmanas
Des le mois de juillet 1789, lors de l'arrivée
de M.de Vioménil à la Martinique, des Negres à qui l'on avait persuadé que ce Commandantayait du Roi un ordre pourlesrendie
des
Isles du vent ont amené ce décret, je dois
d'abord, Messieurs, vous dire quelque chose
de ces troubles.
Là aussi les écritspubliés relativement à l'abolition de l'esclavage, avaient excité des inpnsameOSNrEEnalmanas
Des le mois de juillet 1789, lors de l'arrivée
de M.de Vioménil à la Martinique, des Negres à qui l'on avait persuadé que ce Commandantayait du Roi un ordre pourlesrendie --- Page 25 ---
[ar] ]
libres, mais que les Colons s'opposaient à son
exécution ; cesNègres, dis-je, s'étaient soulevés, s'etaient répandns en armes sur les babitations : il avait fallu torees les forces de la
Colonie pour rles réduire, et des prisonniers
faits sur eux avaient répondu qn'il ne devait
plusy aruirdrclnegequion avail travaillé
pour cela CIl France.
Un second soulèvement avait eu lieu
dans cette Colonie, deux mois après le premier, surlemème fondement que le Roi avait
aboli l'esclavage : un Blanc économe d'habitation avait été massacré et les coupables suppliciés.
En mars 1790, les esclaves de la Guadeloupe S s'étaient également sonlevés.aplasieurs
reprises, persuadés que la liberté avait été
obtenue pour eux en France : il avait fallu
distribuer les troupes dans plusieurs quartiers
pour les réduire, et les Chefs remis à la Justice avaient avoué un complot de destruction
contre les Blancs,. avec projet d'incendier les
bourgs et les habitations, et d'egorger ceux
des esclaves qui ne se joindraient pas à eux.
Jc dois dire qu'aux Isles du vent, on
avait, de même qu'aux Isles sous le vent,
cette opinion que la soumission des esclaves
envers les Blancs ne pouvait subsister que par
B 3 --- Page 26 ---
L L 22 ]
le maintien d'une' caste intermédiaire formée
de gens de conlcuryqui.quuique libres comme
Jes Blancs, égaux aux Blancs pour les droits
civils, et susceptiltes d'une partie des droits
politiques, ne devaient pas jouir de l'égalité
politique absolue.
Lorsqu'on sut taux Isles du vent, de même
qu'à Sain-Doningue,qusl existait en France
un parti pour détruire cette ligne de démarcation, regardée comme indlispensable
dans le systême Colonial, les esprits se disposèrent de la manière la plus fàcheuse
contre les moindres prétentions des hommes
de couleur, > sur-tout chez ces petits Blancs
que tous les partis vous ont peints comme
prompts à tous les excès.
Le3juin 1790, jour de la Fête-Dieu, cette
disposition des esprits produisit à Saint-Pierre
de la Martinique un événement atroce, et fut
le prineipe de la guerre civile, qui, pendant
huit mois, a ravagé une des plus florissantes
Colonies. Pour solenniser la procession d'usage en.cejour, les milices blanchesy avaient
marché sous les armes. Une demande faite
par les milices de couleur de participer à cet
honneur, avait donné des inquiétudes qu'une
rixe survenne entre un Nègre et un Mulâtre
avait augmentées. On avait cru ou feint de
ce, et fut
le prineipe de la guerre civile, qui, pendant
huit mois, a ravagé une des plus florissantes
Colonies. Pour solenniser la procession d'usage en.cejour, les milices blanchesy avaient
marché sous les armes. Une demande faite
par les milices de couleur de participer à cet
honneur, avait donné des inquiétudes qu'une
rixe survenne entre un Nègre et un Mulâtre
avait augmentées. On avait cru ou feint de --- Page 27 ---
[23] ]
crirejuneconspiratios desgensdeconleur,et
presqu'aussitôt quatorze d'entr'eux et trois
deleurs Officiers Blancs avaient étéassassinés
avec la dernière férocité. Plus de quatre-vingt
ayant étéenprisonnés, et tout étant à craindre
pour eux, P'urgence de les délivrer avait rassemblé sur la ville qui renfermait les meurtriers, toutes les forces de la Colonie requises
parl'Assemblée Coloniale et commandées par
le Gouverneur. Délivrer les innocens, arrêter
ceux qui furent désignés comme coupables,
ordonner contr'eux une instruction juridique, avaient été des mesures prises avec une
rapidité qui prévint toute effusion de sang :
mais l'instruction juridique, ne pouvant s'ef
fectuer par l'impossibilité d'obtenir la déposition des témoins qui avaient trop à craindre
des malfaiteurs, l'Assemblée Coloniale avait
jugé que, dans une circonstance aussiextraordinaire, le salut de la Colonie exigeait d'elle
un acte irrégulier. Certaine d'un délit énorme
et trop constaté, conyaincue de l'impuissance
de la Justice contre les coupables, elle avait
osé ordonner l'embarquement de ceux que
plus de préventions lui désignaient, et le Gouverneur, croyant y voir Ja même nécessité,
avait fait faire les préparatifs d'exécution.
Mais une chose est nécessaireà toute AssemB 4 --- Page 28 ---
[24)
bléequi, danslecouradfune révolution,secroit
antorisée par le besoin des circonstances à
suppléer à l'iosuffisance de la loi; une chose
lui est nécessaire; c'est d'avoir pour elle l'opinion géuérale, ce point d'appui qui donne
des forces contre toutes les résistances, contre
les lois mêmes, parce que l'opinion générale
est, comme la loi, la représentation de la
volonté du plus grand nombre. L'Assemblée
Coloniale de la Martinique ne fut point assez
forte d'opinion publique pour l'exécution de
son arrêté. Elle n'était point, disons-le, assez
impartialisée dans cette affaire. D'anciennes
haines s existantes au moins depuis 1787,
entreles planteurset - les commerçans,ceuscla,
ayant eu le tort de cette époque, s'étaient
ranimées depuis l'activité de cette Assemblée
Coloniale, qui, formée et confirmée par la
majoritéde la Colonie, mais se trouyant composée presqu'entièrement de planteurs, ne
devait pas naturellement avoir la confiance
du parti du commerce. Ce parti était toutpuissant à Saint-Pierre, très-puissant au FortRoyal, et pouvait balancerspare cela qu'il avait
Ia richesse numéraire, et la richesse plus
réelle des moyens d'aprovisiomnemens,) par
eela qu'il était maitre des principaux ports,
qu'il disposait des communications et des im-
par la
majoritéde la Colonie, mais se trouyant composée presqu'entièrement de planteurs, ne
devait pas naturellement avoir la confiance
du parti du commerce. Ce parti était toutpuissant à Saint-Pierre, très-puissant au FortRoyal, et pouvait balancerspare cela qu'il avait
Ia richesse numéraire, et la richesse plus
réelle des moyens d'aprovisiomnemens,) par
eela qu'il était maitre des principaux ports,
qu'il disposait des communications et des im- --- Page 29 ---
125]
primerics, ce parti, dis-je, pouvait balancer
par tout cela la force de la pluralité individuelle qui était du côté des Colons. Ces avantages étaient d'autant plus desmoyensde puissance,qu'ils pouvaient être des moyens de séduction : ils furent employés avec succès pour
corrompre la troupe qu'on mit en insurrection et qui délivra ceux qui, arrêtés après
les meurtres du 3juin, devaient être cmbarqués sous peu de jours.
En politique, comme en mécanique, il est
bien important d'apprécier la force motrice
des poids que Pon déplace. Après avoir, par
larévolte, mis dans sa balancetoute la troupe,
logreasionnmphnkpenidé, Saint-Pierre
se vit emporté au-delà de ses desseins sans
doute. Peut-être etit-il été dangereux alors
de conseillerla résipiscenceà dessoldatsqu'ou
venait de rendre criminels. N'osant pas essayer
une marche rétrograde, on se livra au mouvement direct de l'insurrection, et, ce parti
pris, tout ce qui peut se commettre dans une
guerre civile en fut las suite; car quels moyens
hostiles aurait-on pu refuser à des soldats à
qui l'on avait persuadé qu'ils étaient des patriotes, lorsqu'ils n'étaient que des révoltés,
à qui l'on représentait l'Assemblée Coloniale
comme une autorité illégale, quoiqu'elle fut --- Page 30 ---
[.26] J
formée par le voeu de la majorité et confirmée
en exécution des décrets; à qui l'on peignait
enfin comme un Contre - révolutionnaire,
unhomme inhumain, ce M. de Damas, Gouverneur, qui ne demandait à tous que l'exécution des décrets (1),ceM. de Damas sle plus
doux de tous les hommes, dont les sentimens
etlesvertusavaient eu autrefois tousleséloges
de la ville de Saint-Pierre, éloges qui sont
impriméset quisubsistent,cel M.de Damasenfin, qui, placé éentre un parti de révoltés et une
Assemblée Colonialeagitée de passions, avide
de vengeance, souvent prête à abuser de son
existencé légale, n'a cessé pendant plusieurs
mois, de recueillir le peu qui lui restait de
ses forces, au milieu des souffrances d'une
chute très grave, pour rappeler un parti à
l'oubli de ses torts et aux faveurs d'une amnistie,et pour opposer l'autorité de son commandement et sur-tout l'ascendant de sa modération, l'autre partiqui, aigri par toutes
sortes d'hostilités, par la famine à laquelle
on réduisait ses esclaves, voulait et pouvait
terminer tant de maux et d'inquiétudes par
l'attaque et la ruine totale de Saint-Pierre?
(1) Voyez ses Proclamations, son Journal et sa
Correspondance.
aveurs d'une amnistie,et pour opposer l'autorité de son commandement et sur-tout l'ascendant de sa modération, l'autre partiqui, aigri par toutes
sortes d'hostilités, par la famine à laquelle
on réduisait ses esclaves, voulait et pouvait
terminer tant de maux et d'inquiétudes par
l'attaque et la ruine totale de Saint-Pierre?
(1) Voyez ses Proclamations, son Journal et sa
Correspondance. --- Page 31 ---
[27)
Aussitôt que le Comité Colonial eut la
connoissance officielle du commencement de
ces troubles, il se hâta d'en faire son rapport à l'Assemblée constituante, et c'est à
cette occasion que fut rendu, le 29 novembre 1790, un décret qui, pour rétablir et
assurerla tranquillitedas les Colonies Françaises des Antilles, ordonna à son Comité
de préparer des instmctions, > que je vous
ai annoncées, Messieurs, comme un travail
bien important.
Ce fut après s'en être occupé pendant
quatre mois,d'abord seul, ensuite pari réunion
avec les Comités de Constitution, de Marine,
d'Agriculture et Commerce; ; après avoir admis et entendu à ses séances les Députés de
toutes les Colonics, des commnissaires particuliers des différens partis de chaque Colonie,
beaucoup de membres de l'ancienne assemblée générale de Saint-Domingue, des Députés extraordinaires du Commerce, et des
Commissaires des hommes de couleur, que
le Comité parvint à renfermer dans ces,instructions,lesystème d'un régime colonialcomplet, ,où tousles pouvoirs, toutes les fonctions
nécessaires au maintien de l'ordre intérieur,
à la distribution de lajustice, à la surveillance
des intérêts du commerce et du fisc, furent --- Page 32 ---
28 ]
réglés, avec une justesse qui conciliait tous
les intérêts et qui satisfit tous les partis.
Alors la nécessité, ayant été appréciée de
provoquer l'initiative des Colonies sur l'état
politique à décréter, pour les hommes de
couleur libres, de faire émettre par elles un
voeu uniforme sur CC point, de réunir à cet
effet un petit nombre de Commissaires de
chaque Assemblée Coloniale dans celle de nos
possessions, où la liberté de leurs opinions
ne fat point gênée d'une manière contraire
auxintérêts deshummesdecouleur,leiqsatre
Comités proposèrent à "'Assemblée, par un
rapport du 7 mai, le projet de formation du
Comité de Saint-Martin, projet infiniment
sage, puisqu'il tendait à donner au préjugé
le tems de s'affaiblir, puisqu'il procurait à
l'Assemblée Nationale le voeu le plus éclairé
sur l'état de la question, puisqu'enfin l'Assemblée ne devait point être liée par ce voeu.
On sait quel fut cependant le sort de ce
projet de décret, et comment fut adopté, à
sa place, sousla fausse proposition d'un amendement, et sans une discussion suffisante (le
point de délibération étant changé), le trop
fameux décret du 15 mai, qui, dans plusteurs
de ses conséquences, parut aux Blancs destructif du systême de subordination des es-
de la question, puisqu'enfin l'Assemblée ne devait point être liée par ce voeu.
On sait quel fut cependant le sort de ce
projet de décret, et comment fut adopté, à
sa place, sousla fausse proposition d'un amendement, et sans une discussion suffisante (le
point de délibération étant changé), le trop
fameux décret du 15 mai, qui, dans plusteurs
de ses conséquences, parut aux Blancs destructif du systême de subordination des es- --- Page 33 ---
[29)
claves, qui, dans d'antres, déplut à une portion considérable des gens de couleur, mais
quiexcita sur-tout l'indignation des Colonies,
parce qu'olles y virent la foi trahie, l'infraction dune promesse deux fois solennelle (1).
(1) : Je voudrais (écrivait le 3 juillet le Gouverneur de Saint-Domingue, en parlant du décret du
15 mai arrivé au Cap le 30 juin) qu'il me fût permis
de vous laisserignorer la sensation qu'il a faite, et la
rapiditéavec laquelle elie commence à se communiquerà toutes les parties del la Colonie..
Ce décret
a parn une violation formelle de la promesse consignee dans le préambule du décret du 12 octobre.
On croit le salut de la Colonie compromis et l'on
réclame un engagement que lon croit violé..
Les coeurs les plus fideles sont aliénés..
La
première partie du décret surles esclaves ne rassure
même pas à l'égard dés proprictés : on n'y voit
qu'une disposition qu'un décret subscquent abrogera
comme celui-ci anéantit la promesse du 12 octobre;
ainsi, ce qui est le plus grand des malheurs, la
confiance des Colons en l'Assemblée Nationale se
détruit..
Le Procurenrgénéral du Conseil supérieur du Cap
écrivait sur cette même nouvelle du décret du I5
mai: < D'abord il n'y a eu qu'un cri pour rejeter
cettenouvelle.. Ledoutes'est changéencertitude
et en fureur : On crieàla trahison.. La garantie
accordée à la Colonie, par la première partie du
décret relativement à l'esclavage et aux simples
confiance des Colons en l'Assemblée Nationale se
détruit..
Le Procurenrgénéral du Conseil supérieur du Cap
écrivait sur cette même nouvelle du décret du I5
mai: < D'abord il n'y a eu qu'un cri pour rejeter
cettenouvelle.. Ledoutes'est changéencertitude
et en fureur : On crieàla trahison.. La garantie
accordée à la Colonie, par la première partie du
décret relativement à l'esclavage et aux simples --- Page 34 ---
T L 30 ]
Tous ceux qui coonaissent les Colonies,
Jeurs députés sur - tout, avaient prévu et
n'avoient cessé de prédire, pendant la discussion, toute l'opposition qu'éprouverait un
affranchis, n'est regardée que comme un nouyeau
pacte aussi vain que celui du 12 octobre et aussi
facile à violer.
Et quand cela vient-il? Quand
tout annonçait la paix, quand on voyait le projet
du Comité deSaint-Martin avecleplus grand plaisir,
quand on élait résolu d'accorder beaucoup aux Mulâtres et de se réserver les moyens de lesrapprocher
successivement de nous.
ee
Enfin, l'Assemblée provinciale du Nord, dans son
adresse du 14 juillet, s'exprimait ainsi : er Mais de
quel étonnementn'avons-nous pas été frappés, lorsque
la lecture de ce décret (du 15 mai) nous a présenté
la violation la plus manifeste de la garantie Natiotionale que vous nous avez donnée par vOS précédens décrets, de ne décréter aucunes lois STT l'état
des personnes, dans la Colonie, que sur la demande
précise et formelle des Assemblées Coloniales.
Vous n'avez pu rendre, méme régulièrement, ce
décret, tant que vous n'avez pas révoqué ceux des
81 mars et I2 octobre 1790, qui Jui sont contraires;
n'étant point révoqués ils subsistent 5 puisqu'ils
subsistent ils doivent être exécutés.
Placés entre
ces deux décrets et celui du 15 mai, qui leur est
contraire, nous renouvelons le serment d'exécuter
lesdeux premiers et d'en maintenirl'exceution. Nous
vous supplions de révoquerle décret du 15mai... --- Page 35 ---
[31]
teldécret. A peine ctl eut-on à Saint-Domingue
la première nouvelle qui fut donnée par un
gazetier, que le soulèvement des esprits se
porta jusqu'à la fureur, sur-tout lorsqu'on
connut ces paroles : Périssent les Colonies!
prononcées à la tribune, lorsqu'on connut
cette lettre imprimée d'un prélat, membre
de l'Assemblée, par laquele il promettait
aux esclaves qu'un) jour, dans ces contrées,
le soleil r'éclairerait plus que des hommes
libres; que les rayons de Pastre quiproduit
la lumière, n'yiomberaient plus surdesfers
et des esclaves.
Qnand on sut qu'un tel écrit, que d'autres
plus dangereux encore, conseillant l'insurrection des Negres et ie massacre des Blancs,
circulaient dans les ateliers, y étaient lus,
dans des assemblées nocturnes, par des Negres
commandeurs, par ceux-là même qui ont été
depuis les chefs de la grande insurrection,
quand des dépositions apprirent ( dès cette
époque) qu'il existait, au milieu du Cap, un
complot de Negres pour incendier la ville et
massacrer tous ses habitans, il n'y eut plus
dans toutes les ames que consternation et désespoir.
II peut être vrai qu'alors au milieu de cette
alarme générale, si cruellement justifiée par
nocturnes, par des Negres
commandeurs, par ceux-là même qui ont été
depuis les chefs de la grande insurrection,
quand des dépositions apprirent ( dès cette
époque) qu'il existait, au milieu du Cap, un
complot de Negres pour incendier la ville et
massacrer tous ses habitans, il n'y eut plus
dans toutes les ames que consternation et désespoir.
II peut être vrai qu'alors au milieu de cette
alarme générale, si cruellement justifiée par --- Page 36 ---
[ 32 ]
l'événement, la fidélité de quelques Colons
ait été ébranlée, et ne P'ont-ils pas franchement déclaré à l'Assemblée constituante, en
lui reprochant la foi trahie, en lui déclarant
qu'elleavait volontairement perdulaconfiance
de ses Colonies? Cependant leura attachement,
plus fort que leurs craintes, les a bientôt ramenés à protester de leur attachement, en
demandant de les préserver des malheurs
qu'ils envisageaient.
Mais le coup étoit porté sans ressource. La
plus riche plaine du monde eincendiée, 300 habitations à sucre, 1200 habitations à café, une
multitude d'autres établissemens précieux entièrement détruits, plus de 600 millions engloutis dans cette perte, et entrainant celle
d'un revenut immense, plus de I0OO Blancs
égorgés, plusieurs de leurs femmeset de leurs
filles ayant éprouvé plus que la mort, 15,000.
esclaves enfin victimes, plntôt encore de la
barbarie des leurs, que de Ja défense légitime
de leurs maîtres; voilà quel a été l'effet du
décret du 15 mai, des terribles paroles prononcées à la tribune, et commentéés dans
mille feuilles, de la malheurense lettre de M,
l'évèque de Blois, et de tous les autres écrits
nés de cette discussion; voilà comment a été
vaine cette parole donnée, le 8 mars 1790,
qui --- Page 37 ---
1 33 ]
QUINETTAITLES COLONS ETI LEURS PROPRIÉTÉS
SOUS LA SAUVE-GARDESPÈCIALE DELA NATION;
voilà comment avaient été illusoires ces promesses faites et réitérées de ne faire des lois
pour les convenances locales des Colonies, de
ne statuer sur l'état des personnes, dans les
Colonies, qu'apres avoir entendu le voeu des
Assemblées Coloniales.
Etlon feindrait encore, Messieurs, der méconnaître, la véritable source de tant de calamités! on feindrait de la chercher dans la
combinaison de quelques passions qui n'ont
eu qu'ue influence secondaire et insensible
sur les troubles des Colonies! Et, pour détournerailleurs votreattention, ons'applique,
par d'étranges subtilités, à donner à la conduite de l'Assemblée Coloniale de Saint-Domingue, devenue irrégulière peut-être par la
nécessitédese scinconstauces.desinterprétutions
d'indépendance !
En lisant, Messieurs, le discours où vous
est dénoncé avec tant d'éclat ce prétendu projet d'indépendance, quy ai-je vu? D'abord,
que l'orateur exceptait la Colonie de ce projet
attribuéà quelques particuliers, puisqu'ilvous
disait (page 44) que la généralité des esprits R
élait loin de partager ces catravagances 3 que
les Colons honnétes gardaient le silence, et
C
d'indépendance !
En lisant, Messieurs, le discours où vous
est dénoncé avec tant d'éclat ce prétendu projet d'indépendance, quy ai-je vu? D'abord,
que l'orateur exceptait la Colonie de ce projet
attribuéà quelques particuliers, puisqu'ilvous
disait (page 44) que la généralité des esprits R
élait loin de partager ces catravagances 3 que
les Colons honnétes gardaient le silence, et
C --- Page 38 ---
[341
attendaient que le lems rfroidit les autres 3
qu'il convenait (page 45) n'avoir à donner
aucune preuve écrite, parce qa'une conspiration ne s'écrit point ; que, comme il existe
cependant des preuves écrites publiques, authentiques, qui démentent le préténdu projet
d'indépendance, il croyait les écarter (page
46) en les qualifiant d'adresses lypocrites.
J'ai vu que, voulant citer des faits, à défaut
de preuves écrites, voulant prouver que les
dénoncés projetaient de se donner aux Anglais, l'orateur cite qu'ils ont demandé des
secours à trois puissances, mais, par ruse 9
dit-il, ct avec l'intention de n'en recevoir
que d'une seule, des Anglais : 1ous lesfaits,
ajsute-til.trahisent ici les coupables, c'està-dire que la preuve qu'il fait jour, c'est qu'il
fait nuit.
Combien, Messieurs, cette dénonciation
d'indépendance mériterait de ridicule, si elle
n'était pas, dans la bouche de celui qui vous
l'adresse 3 la dureté la plus amère envers des
Français placés, je l'ai dit, par l'effet des
opinions qu'il affectionne, entre leur ruine
cntièreet les secours qu'ils sollicitent de vous!
Mais je dirai plus : si ce projet d'indépenfdance pouvait être pronvé, oseriez-vous en
aire ua cri me à des hommes qui, pressés --- Page 39 ---
[35 ]
parlepétil,auraient cherchéàle: saisircomme
une planche dans le naufrage? Pourriez-vous
récuser cette loi de la nature antérieure à
toutes les lois sociales, à toutes les constitutions du monde, cette loi dc la nature qui idit
à chaque êtrc de veiller à sa conservation, et
qui lui en ordonne tous les moyens? Pourriezvous d'ailleurs, quelqu'opinion que vous eussiez de ce projet d'indépeudance, méconnaitre
les décrets d'amnistie des 14 et 28 septembre
dernier?
Vous avez voulu connaître les causes des
troubles des Colonies : ce n'a pu être pour
prononcer des peines : les décrets d'amnistie
vous l'interdisent.
Vous avez voulu connaitre les causes des
troubles des Colonies; ce n'a pu être que pour
empêcher qu'elles ne se reproduisent, et c'est
sur ce point que doit se fixer toute votre
attention.
Je vous ai prouvé, Messieurs, avec toute
la franchise dont je suis capable et en usant
de renseignemens, que j'ai été plus que personne à portée d'avoir; je vous ai prouvé que
les premiers troubles des Colonies sont venus
du mouvement que les Colons ont fait pour
participer à la régénération française, lors de
la nouvelle de notre réyolution, et ces trouCs
empêcher qu'elles ne se reproduisent, et c'est
sur ce point que doit se fixer toute votre
attention.
Je vous ai prouvé, Messieurs, avec toute
la franchise dont je suis capable et en usant
de renseignemens, que j'ai été plus que personne à portée d'avoir; je vous ai prouvé que
les premiers troubles des Colonies sont venus
du mouvement que les Colons ont fait pour
participer à la régénération française, lors de
la nouvelle de notre réyolution, et ces trouCs --- Page 40 ---
- 36 ]
bles-là sont passés sans retour. Je vous ai
prouvéque les derniers troubles sont le résultat des décrets ou des discussions de l'Assemblée,'et de quelques écrits que l'on a considérés dans les Colouies comme tendans à
l'abolition de T'esclavage, et ces troubles-ci
seront dissipés, sans retour, aussitôt que vous
le voudrez, aussitôt que vous aurez pris irrévocablement le parti qui vous est ordonné par
la puissance qui vous a constitués, le parti de
renoncer à jamais à toute délibération sur
l'état des persounes dansles Colonies, de vous
soumettre franchement, loyalement, comme
vous le devez, au décret constitutiounel du
24 septembre derpier.
J'ai donnéailleurs, Messieurs,(dans an discoursquisera réimprimé à la suitedecelui-ci)
tous les motifs qui avaient exigé cette loi
constitutionnelle;pei pronvé qu'il ne pouvait
appartenir à une simple législature de la discuter même : je ne me répéterai point; mais
je veux ficir par vous rendre plus sensibles
encore les inconvéniens de pareilles discussions dans le sein de cette Assembléc.. Jen'irai
pas loin chercher mon texte, et l'exemple du
danger : je les trouve dans l'écrit même,
auquel j'ai voulu répondre; c'est M. Brissot
personnellement que je vais citer. --- Page 41 ---
[37]
Il me disait, un de ces jours, qu'il n'avait
jamais songé à faire donner la liberté aux
esclavessque, pendant son séjour en Virginie,
il s'était convaincu que cette classe d'hommes
est aussi peu capable d'en jouir gue Ieseraient
des eufans de deux ans; ; qu'eafia il était si
persuadé que Pabolition de l'esclavage serait
pour eux le plus grand malheur, que, pour
le maintenir, ildonnerait sa tête,s'il le fallait.
Pendant que M. Brissot me parlait ainsi, son
discours était à l'impression : je viens de le
lire, et je vais lui dire à mon tour : < Vous
êtes conyaincu, Monsieur, que l'intérêt même
des Negres esclaves exige le maintien de l'esclavage, et cependant c'est dans votre discours
publié au moment de cet aveu, dans cet écrit
qui sera lu de ces infortunés, car quels écrits
liront-ils, quels écrits chercheront-ils à lire,
si ce n'est ceux qui portent votre nom, et oùt
ils s'attendent à trouver des élans d'éloquence
dont ils soient l'objet ()? C'est dans ce discours que je trouye, sans utilité pour la question quevous traitez, cette digression oratoire:
(1) Ily a bien peu de Nègres qui sachent lire;
mais c'est par eux qu'ont étélus, dans des assemblées
nocturnes, les écrits qui ont soulevé les ateliers de
la plaine du Cap.
C3
n'est ceux qui portent votre nom, et oùt
ils s'attendent à trouver des élans d'éloquence
dont ils soient l'objet ()? C'est dans ce discours que je trouye, sans utilité pour la question quevous traitez, cette digression oratoire:
(1) Ily a bien peu de Nègres qui sachent lire;
mais c'est par eux qu'ont étélus, dans des assemblées
nocturnes, les écrits qui ont soulevé les ateliers de
la plaine du Cap.
C3 --- Page 42 ---
[ 1 1 38 ]
< Je ne m'arrêterai point à vous peindre le sort
< de ces infortunés arrachés à leur liberté, à
< leur patrie, pour arroser un sol étranger
e de leurs sueurs et de leur sang, sans auçun
< espoir et sous les coups de fouet de maîtres
< barbares. Malgré I le double supplice de l'esce clavage et du spectacle de la liberté des
K autres, l'esclave de Saint-Domingue, etc. >>
Ec plus loin : < Il a pourtant entendu le mot
c enchanteur de liberté : son coeur s'est ému;
< car le coeur d'un noir bat aussi pour la li-
< berté.> Vous ne vous arrèterez point, MonSjeur, à peindre le sort de ces infortunés, et
vous le peignez de la manière la plus déchirante! vous voulez qu'ils restent dans l'esclavage, vous donneriez pour cela votre tête, et
c'est vous cependant qui, sur. une autre quéstion, et sans utilité, je le répète, leur faites
del'esclavagele tableau lej plus insupportable;
c'est vous qui les mettez dans cette alternative de sentir plus péniblement leur sort ou
de congBedrutelileniéqwi, vous en convenez,
leur serait bien plus fàcheuse ! C'est vous
même enfin qui n'avez pas craint de risquer
ce mouvement oratoire qui, répété dans mille
feuilles, ne pourra retentir dans le' nouveau
monde, sans y. exciter peut-être un nouveau
souleyement?s --- Page 43 ---
[3]
De quel autre cxemple aurais-je besoin davautage, Messicurs, et quel exemple pourraisjechoisirplusapropos, pour] prouver que
les lois touchant lesclavage lui-même, ne
pourraient, sans un continuel péril, se discater; dans cette Assemblée oùt tant de boucles sont ardentes à prononcer le mot de
liberté, où taut d'oreilles sont avides de Tentendre et tant d'échos prompts à le faire résonner d'un monde à Pautre?
Au lieu donc de vous livrerà CCS discussions
inconstitutionnelles, exécutez le décret du 24
septembre, et laissez CCS débats à ceux qui en
sont seuls chargés par cette loi, qui seuls
savent avec quels ménagenens on doit s'en
occuper, et sur. quelles conyenances la discussion doit s'asseoir. Exécutez le décret du
24 septembre; ct, quand vous n'aurez plus
à décréter pour les Colonies que des lois
de dépendance et de commercc, ces mêmcs
amis des noirs, les adversaires des Colons,
parce qu'ils aiment la liberté, seront alors
en leur fayeur, parce qu'ils haissent les pro-.
hibitions. Exécutezle décret du 24 septembre,
et vous aurez assuré la tranquillitéet le bonheurdevos Colonies;vous aurezplus fait pour
les conserver 1 qu'en employant 2 pour les
contenir, YOS escadres ct Vos régimens; car,
Ct
et de commercc, ces mêmcs
amis des noirs, les adversaires des Colons,
parce qu'ils aiment la liberté, seront alors
en leur fayeur, parce qu'ils haissent les pro-.
hibitions. Exécutezle décret du 24 septembre,
et vous aurez assuré la tranquillitéet le bonheurdevos Colonies;vous aurezplus fait pour
les conserver 1 qu'en employant 2 pour les
contenir, YOS escadres ct Vos régimens; car,
Ct --- Page 44 ---
[401
pour me servir d'un comparaison que je crois
juste, ce n'est point pardes menaces 5 par des
gardiens, des verroux et des grilles qu'un
mari se concilie la fidélité de son épouse,
mais par lemploi des moyens de plaire, et
par Part de se rendre à ses yeux plus aimable
qu'un autre.
DUMORIER.
Ae a --- Page 45 ---
A L'ASSEMBLÉE
NATIONALE,
CONTRE la Motionfuite par M.GuaDET, relalive d l'état politique des
gens de couleur, et coutre toute autre
Motion tendante di Jaire révoquer Ou
altérer le décret du 24 septembre 1791.
6d décembre 1791.
MessIEURS,
AVANT de considérer ce qu'on vous propose de décréter, il est de la plus haute
importance de fixer votre attention sur CC
que vous êtes. La mission de l'Assemblée
constituante a étéde détermincr vos pouvoirs; --- Page 46 ---
[42] ]
Ia vôtre est de vous y conformer. Vouloir
faire un seul pas hors du cercle dans lequel
le Corps constituant vous a circonscrits, c'est
tenter une seconde révolution, c'est la, commencer cffèctivement: ; et attaquer un seul
desdécrets constitutionnels dont le dépôt sacré
fut mis sous votre garde, c'est donner tout à
craindre pour tous lcs autres décrets constitutionnels; ce seroit faire désirer peut-être à
des esprits fatigués de changemens, le calme
du despotisme à la place d'une révolution
éteruelle.
Députés par Vos commettans pour exercer
le Pouvoir législatif SOUS la sanction du Roi,
vous ne pouvez faire aucune loiseuls, et vous
n'en devezproposer aucune qui soit contraire
aux lois constitutionnelles de l'Assemblée
constituante.
Quel est le projet de décret qu'on vous
propose? C'est, j'en atteste ceux-mêmes qui.
vous le présentent, une révocation véritable.
du décret du 24 septembre dernier, dont
l'article III vous interdit de faire aucune loi
sur l'état des personnes dans les colonies.
Or, qu'étoit le décret du 24 septembre
dernier? Un décret constitutionnel rendu par
l'Assemblée coustituante, acceptéet non sanctionné par le Roi. La lettre du décret y est
Quel est le projet de décret qu'on vous
propose? C'est, j'en atteste ceux-mêmes qui.
vous le présentent, une révocation véritable.
du décret du 24 septembre dernier, dont
l'article III vous interdit de faire aucune loi
sur l'état des personnes dans les colonies.
Or, qu'étoit le décret du 24 septembre
dernier? Un décret constitutionnel rendu par
l'Assemblée coustituante, acceptéet non sanctionné par le Roi. La lettre du décret y est --- Page 47 ---
[43]
formelle ; etsiquelqu'un me répondoit ce qui
a déja été dit devant moi, que la lettre tue
et' T'esprit vivifie, si l'Assemblée Nationale
pouvoit régler sa conduite et prendre ses
aisanccs suivant cet axiome, je dirois qu'il
n'existe plus de Constitution.
Par quels moyens espère-t-on donc vous
faire révoquer le décret du 24 septembre ?
Je n'en vois que deux; ou il faut prétendre
que vous avez le droit de révoquer un décret
rendu coustitationnellement par l'Assemblée
constituante, ou il faut soutenir que vous
avezle droit de déciderque l'Assemblée constituante n'a pu rendre comstiturionnellement
le décret du 24 septembre, qu'elle n'éloit plus
constituante lorsqu'elle. a déclaréqw'ellefetoit
encore. Or, qui pourroit, Messieurs, dans
cette Assemblée purement législative, se permettre de soutenir qu'eile peut révoquer des
décrets constitutionnels, lorsqu'elle n'a pas
même le droit d'en proposer la révision ?
Quip pourroitmême prétendre que cetteAssemblée législative pent s'établir juge du Corps
constituant dont elle tient sou iustitution ?
Si une seule fois le Ponyoir constitué se
permettoit de décider que le Pouvoir constituant n'a pu rendre constitationnellement tel
décret, quelle garantie la Nation auroit-elle --- Page 48 ---
44] ]
quelesautres décrets constitutionnels seroient
respectés?
Je me résume, Messieurs. Le décret du
24 septcmbre est rendu constitutionnellement
partAssemblécconstituante;il. la reçu l'acceptation du Roi ; il ne lui manque rien pour
être un décret constitationnel; et, puisqu'il
l'cst textucllement, vous ne pouveznile révoquer, ni prononcer que le Pouvoir qui vous a
institués n'a pu le décréter constitutionnelment.
Je pourrois borner là ma discussion, mais
il faut consoler ceux qui regrettent que la
révocation qui vous est proposée ne puisse
être adoptée. Je vais prouver, 1°. que T'Assemblée Nationale a dà rendre constitutionnellement le décret du 24 septembre; 2°. que
la révocation qu'on vous propose ne peut être
utile même à ceux de l'intérêt desquels on
prétexte, que, loin delà, elle leur seroit préjudiciable; 3°. que, dans tous les cas, 2 cette
révocation, si vous vous permettiez de la
prononcer, 9 resteroit absolument sans effet.
Deux choses sont à considérer, Messieurs,
dans le décret du 24 septembre, le fond et
la forme. Au fond, ce décret a eu deux objets;
le premier, d'assurer, d'une manière invariable,latranquillité des Colonies; lesecond,
prétexte, que, loin delà, elle leur seroit préjudiciable; 3°. que, dans tous les cas, 2 cette
révocation, si vous vous permettiez de la
prononcer, 9 resteroit absolument sans effet.
Deux choses sont à considérer, Messieurs,
dans le décret du 24 septembre, le fond et
la forme. Au fond, ce décret a eu deux objets;
le premier, d'assurer, d'une manière invariable,latranquillité des Colonies; lesecond, --- Page 49 ---
[45J ]
d'assurer, , d'une manière invariable aussi,
les avantages que la France retire de ses
Colonies.
Ici, Messicurs 7 j'ai besoin que vous vous
transportiezàl répoqueoi le précédent Comité
a eu à proposer à l'Assemblée constituante
les mesures tranquillisantes qu'exigcoient,
et les nouvelles officielles de St.-Domingue
surtelletqyprodisit la nouvelle du décret
du 15 mai, et une multitude infinie de pétitions des principales villes maritimes 3 de
commerce et de manufactures du royaume.
Suivant les lettres du Gouverneur 2 au
moment de la nouvelle reçue du décret du
15 mai, ce décret avoit paru une violation
manifeste de la promesse faite par le décret
du I2 octobre.
.< La première partie, ajoutoit-il, du
décret sur les esclaves 2 ne rassure même pas
à l'égard des propriétés : on n'y voit qu'une
disposition qu'un décret subséquent abrogera,
comme celui-ci anéantit la promesse du 12
octobre. Ainsi, (Messieurs, remarquez ces
expressions ), ce qui est le plus grand des
malheurs, disoit ce Gonverneur, la confiance
des Colons en TAssemblée, se détruit. >>
Le Procurenr-général du Conseil Supérieur du Cap, marquoit ( que trois jours --- Page 50 ---
[46]
s'étoient passés dans des commotions qui ne
diminuoient pas; que la garantie accordée à
Ja Colonie par le décret du 13 mai, ( relatif
aux honnes non libres, ) n'étoit regardé
que comme un nouyeau pacte aussi vain que
celui du 12 octobre, et aussi facile à violer. >>
D'autres nouvelles officielles portoient
< qu'on avoit pris la délibération de ne point
recevoir le décret ( comme contraire à celui
du ta.octobre,)que) l'on avoit exigéla parole
du Gouverneur qu'il ne le feroit point proclamer, qu'on s'étoit mis sur la défensive, et
quelonavoit fait préterle serment aux troupes
de servir pour la Colonie. >
Je dois vous faire remarquer en passant s
Messieurs, non que cela soit nécessaire pour
1 objet que je me propose aujourd'hui, mais
pour répondre à ce quia été dit si souvent à
votre tribune, 2 que c'est par le retard dui
départ des Commissaires, et parce que l'on
n'a pas pressél'exécution du décret du 15 mai,
que les malheurs dont nous gémissons sont
arrivés; je dois vous faire remarquer, dis-je,
que c'est au reçu de la nouvelle non-officielle
du décret, et long-temps avant que les dépéchesofficielles,les Commissaires etles moyens
coactifs eussent pu arriver dans la Colonie, 2
qu'on s'y est mis sur la défensive, ainsi que
épart des Commissaires, et parce que l'on
n'a pas pressél'exécution du décret du 15 mai,
que les malheurs dont nous gémissons sont
arrivés; je dois vous faire remarquer, dis-je,
que c'est au reçu de la nouvelle non-officielle
du décret, et long-temps avant que les dépéchesofficielles,les Commissaires etles moyens
coactifs eussent pu arriver dans la Colonie, 2
qu'on s'y est mis sur la défensive, ainsi que --- Page 51 ---
47 ]
je viens de vous T'exposer ; je dois vous dire
que le Gouverneur annonçoit l'impossibilité
de faire exécuter ce décret, et même SCS
eraintespourles Commismniresqui. en scroient
chargés. Ainsi, il est de toute vraisemblance
que, si les Commissaires et les moyens coactifs fussent arrivés dans la Colonie à l'époque
possible, loin qu'ils cussent pu prévenir les
désastres du mois d'août, ils les eussent au
contraire hâtés ; et peut-être ces désastres
eussent-ils parcourn toute la Colonic.
Enfin, Messicurs, PAssemblée provinciale
du Nord, cette Assemblée dont le dévouement, dontleselepourlexécution des décrets
avoient antérieurement obtenu les éloges du
Corps législatif; cette Assemblée écrivoit,
au reçu des mêmes nouvelles: < De quel
étonnement n'avons-nous pas été frappés,
lorsque la lecture de ce décret nous a présenté la violation la plus manifeste de la garantie nationale que vous avez donnée par
VoS précédens décrets !.. -
La première
exécution de CC décret, si elle avoit lien, 2
seroit désastreuse pour la Colonie. Tous les
coeurs sont ulcérés; les agitations dont nous
sommes témoins peuvent amener une explosion générale, alfreuse dans ses effets. >>
Vous voyez, Messieurs, que ces nouyelles --- Page 52 ---
[48 ]
offciellsannoagoient lej plus grand désespoir,
et toute confiance en l'Assembiée Nationale
absolument détruite.
D'un autre côté, le commerce transmettoit
à l'Assemblée les résolutions les plus fâcheuses, prises dans la Colonie, contre ses interêts
et ses droits qui sont en même-temps ceux
de la métropole. Une multitude de pétitions,
signées de plusieurs milliers de négocians 3
étoient remplies de doléances sur le décret
du 15 mai, et des pronostics les plus allarmans.
Dans cette conjoncture tout-à-fait délicate,
où le Comité devoit concilier les mesures qui
pouvoient tranquilliser: à jamais les Colons, et
celles qui pouvoient tranquilliser à jamajs le
commerce, ce fut de sa part, peut-étre, une
conception de la plus haute sagesse que celle
du décret du 24 septembre, par lequel, attribuant aux Colonies les lois à faire sur l'état
des affranchis et des esclaves, et au Corps
législatif celles du surplus du régime intérieur et de tous les rapports commerciaux,
il donna à celles-là l'assurance de ne jamais
être inquiétées par des tentatives contraires
à leur systême colonial; et an conmerce de
la métropole, la ccrtitude que les Colonies
ne pourroient jamais s'affranchir d'one juste
dépendance
lequel, attribuant aux Colonies les lois à faire sur l'état
des affranchis et des esclaves, et au Corps
législatif celles du surplus du régime intérieur et de tous les rapports commerciaux,
il donna à celles-là l'assurance de ne jamais
être inquiétées par des tentatives contraires
à leur systême colonial; et an conmerce de
la métropole, la ccrtitude que les Colonies
ne pourroient jamais s'affranchir d'one juste
dépendance --- Page 53 ---
14.3
dépendance pour les lois d'intérêts communs,
pour les lois commerciales.
Remarquez, Messieurs, que pour que cette
assurance fut réelle ct stable, ce décret
devoit être cossticutionnel; et c'est ce que
jaià établir quant à sa forme.
Uneraison d'un ordrestipérieur,Messiemrs,
et indépendante des circonstauces, exigeoit
aussi que Ce décret fut constitutionnel ; tellement que si l'Assemblée constituante se fit
séparée sans le rendre constitutionnellement,
clle n'eût rempli qu'une partie de sa mission,
elle cût laissé sou ceuvre incomplette.
Enelfet, quel estle devoird'une Assemblée
constitnante ? C'cst d'établir les rapports politiques par lesquels toutes les parties d'an
empire doivent coexister c'est d'assigner à
chaque partie la place qu'elle occupera dans
l'ordre social.
L'Assemblée constituante, Messieurs, avoit
rempli ce devoir pour les 83 départemens
européens par l'acte constitutionnel: ; mais
elleavaitdéclaréans Coloniesqu'ellesni'étoient
point comprises dans cette constitution.
Cependaut elle avoit déclaré aussi qu'elles
faisoient partie de l'empire françois; et clle
avoit admis daus son sein lems Députés qui
avoient concouru à la confection de l'acte
D --- Page 54 ---
[ à 50 1
constitutionnel. Pouvoit-elle donc se séparer,
pouvoit-elle renyoyer ces Députés saus assigner aux Colonies qu'ilsavoient représentées,
leur rang dans l'empire dont elles étoient
déclarées faire partie, sans établir invariablement les rapports constitutionuels qui les
uniroient au surplus de l'empire ? C'est ce
qu'elle a fait et dû faire par le décret da 24
septembre, qu'on vous proposeindirectement
de révoquer.
Je sais qu'on a prétendu que la législature
actuelle devoit être constituante pour les
Colonies, 2 et cela, , disoit-on, parce que la
constitution dcs Colonies reste à faire; de-là
on concluoit que cette législature constituante
pour les Colonies auroit le droit de révoquer
le décret constitutionuel du 24 septembre.
C'est ainsi qu'une proposition vague ou une
fausse expression conduisent souvent à de
fausses conséquences.
En effet, j'observerai que c'est très-improprement qu'on a souvent désigné par le mot
de constitution l'organisation particulière de
chaque Colonie. Ce mot constitution ne peut
signifier que le pacte social par lequel une
nation, , ayant en elle la plénitude de sa souveraineté, établit, sans le concours, sans la
dépendance d'aucune autre nation, le gou-
'est ainsi qu'une proposition vague ou une
fausse expression conduisent souvent à de
fausses conséquences.
En effet, j'observerai que c'est très-improprement qu'on a souvent désigné par le mot
de constitution l'organisation particulière de
chaque Colonie. Ce mot constitution ne peut
signifier que le pacte social par lequel une
nation, , ayant en elle la plénitude de sa souveraineté, établit, sans le concours, sans la
dépendance d'aucune autre nation, le gou- --- Page 55 ---
[5] ]
vernement qui lui couvient; or , ce n'est pas
certainement le cas oùt se trouvent nos Colonies : Onl ne pent donc supposer qu'il y.ait
pour elles une constitution à faire, et que
l'Assemblée Nationale puisse avoir relativement à elles un pouvoir constituant.
Ce que l'Assemblée aura à décréter pour
les Colonies, quand elles auront usé de leur
initiative, c'est, non pas leur constitution,
j'ai fait voir que cette expression étoit inconvenable, mais leur organisation intérieure,
(sauf'le point dc Tétat des personnes); et les
lois de Jeur régime extérieur, c'est-à-dire 5
de leurs rapports communs avec la métropole.
Au surplus, si l'on veut persister dans
l'abus des expressions , appeler constitution
des Colonies, ce qui n'est que leur organisation > et appeler pouvoir constituant de la
part de la législature actuclle, ce qui n'est
que le pouvoir de faire des lois réglementaires pour le régime des Colonies, je dirai
qu'il existe au moins entre Ce pouvoir prétendu constituant, etlepouvoirvéritablement
constituant qui a produit le décret du 24 septembre, une différence essentielle et que je
vous prie de ne pas perdre de vue, parce
que j'aurai bientôt lien d'y revenir: c'est que
D2 --- Page 56 ---
[5aJ
ce décret-ci n'a dà être et n'a été présenté
qu'à l'acceptation du Roi, tandis que tout ce
que vous décréterez pour lorganisation ou
pour la prétendue constitution des Colonies,
sera sujet à la sanction du Roi.
J'ai annoncé pour seconde proposition, que
la révocation du décret du 24 septembre,
supposé que l'Assemblée s'attribuât le droit
de la décréter, et que le Roi la sanctionnat,
ne pourroit être utile aux gens de couleur;
qu'au contraire elle leur seroit préjudiciable.
En efet, c'est ségarer étrangement que
de ne considérer une loi qu'en cile-mème,et
de ne pas tenir compte des difficultés d'exécution. Les Colonies ont le droit de compter
sur la jouissance invariable du décret conStitutionnel du 24 septembre: Quaudiemploie
ici le mot invariable, c'est l'expression da
décret. Oa ne peut douter que toute atteiate
portée à ce décrét les indigneroit à T'égal de
tout ce qu'elles ont manifesté contrelodécret
da 15 mni, quelle que suit d'ailleurs leur
disposition en faveur des gens de couleur 9
parce qu'il ne leur est point indiférent que
ce soit d'elles cu de PAssemblée que ceux-ci
tiennent leur état politique. Si IAssemblée
Nationalc rendoit sur ce point une loi qu'à
elles seules il appartient de faire,ce vice
toute atteiate
portée à ce décrét les indigneroit à T'égal de
tout ce qu'elles ont manifesté contrelodécret
da 15 mni, quelle que suit d'ailleurs leur
disposition en faveur des gens de couleur 9
parce qu'il ne leur est point indiférent que
ce soit d'elles cu de PAssemblée que ceux-ci
tiennent leur état politique. Si IAssemblée
Nationalc rendoit sur ce point une loi qu'à
elles seules il appartient de faire,ce vice --- Page 57 ---
[53 I
d'incompétence feroit certainement rejetter
cette loij par les Assemblées coloniales, quand
mème eile leur conviendroit au fond; ct alors
pour pen que les gens de couleur prissent le
change sur le motif du refus de cette loi, on
peut prévoir quelles mésintelligences facheuses pour les deux partis il pourroit résulter
de cette méprise, 9 et du décret qui l'auroit
occasionnée.
De deux choses lune; ou les Colons voudront accorderaux gens de couleur les droits
qu'ils réclament, ou ils sont obstinés à les
leur refuser. Dans le premier cas, le décret
du 24 septembre doit d'autant plus subsister,
qu'il leur attribue ce point de législation, ct
il convient pour T'harmonie générale que les
gens de couleur tiennent leurs droits politiques des Assemblées coloniales plutôt que de
les tenir de vous. Dans le second cas, si vous
décrétiez ces droits en faveur des gens de
couleur, votre décret seroit d'autant plus
repoussé par les Colons, que, leurdéplaisant
quant au fond, ils y verroient en outre, par
cela que voUs vous seriez attribué ce point de
législation quilenrappartient suivant le décret
du 24 septembre, l'infraction d'une assurance
qui leur fut donnée comme invariable.
Mais nous sommes heureusemeut dispensés
D 3 --- Page 58 ---
[54]
de toute hypothèse. Des nouvelles sur lesquelles on peut compter, nous donnent copie
d'un arrêté de l'Assemblée générale de SaintDomingne tellement favorable aux gens
de couleur, que non-seulement lcs dispositions du décret da 15 maiy sont adoptées,
maisqu'ily est même promis une amélioration
d'étal à ceux qui, n'étant pas nés de père et
mere libres, n'ont pas été compris par ce
décret.
Ainsi, la révocation du décret du 24 septembre, si elle étoit possible, seroit, comme
je Tai annoucé, absolument inutile aux gens
de conlenr. Pai dit qu'elle lenr scroit. préjudiciable, et en voici la raison : du moment
que les gens de conleur vont avoir obtenu
les droits politiques qu'ils desiroient, et vous
veucz de voir que c'est une chose déjà décidée par l'Assemblée co'oniale de Saint-Domingue, de ce moment l'article III du décret
constitntionnel du 24 septembre n'a plus
d'efet que poar les lois et la police relatives
anx hommes non libres; il ne restera plus à
faire, en vertu de cel article, que des lois
d'esclavage. Or, pensez- vous, , Messieurs,
quiluimpo te pas aux gens de couleur autant
qu'a:x blaucs, que ces lois se fassent dansles
Assemblées coloniales où ils siégeront eux-
, de ce moment l'article III du décret
constitntionnel du 24 septembre n'a plus
d'efet que poar les lois et la police relatives
anx hommes non libres; il ne restera plus à
faire, en vertu de cel article, que des lois
d'esclavage. Or, pensez- vous, , Messieurs,
quiluimpo te pas aux gens de couleur autant
qu'a:x blaucs, que ces lois se fassent dansles
Assemblées coloniales où ils siégeront eux- --- Page 59 ---
[551 ]
mêmes 9 où toutes les convenances locales
seront connues, plutôt qu'eu Frauce, dans le
sein de cette Assemblée, où liguorance des
localités pourra sans cesse égarer les meilleures intentions, 3 et où les sensations heureuses de la liberté pourront ramener sans
cesse le projet de rendre libres aussi des
hommes dont le plus grand malheur seroit
deledeveuir, n'y étant aucunement préparés?
La seule discussion de cette matière, dans
le sein de cette Assemblée, seroit du plus
grand danger pour tous les habitansdes Colonies qui ont des esclaves, et vous savez que
les gens de couleur en possèdent comme les
blaucs. Ainsi, lai eu raison de dire que la
révocation du décret du 24 septembre seroit,
SOUS ce rapport , préjudiciable aux gens de
couleur eux-mêmes; pour l'intérêt desquels
on semble vouloir faire rendre un décret qui
comprendroit implicitement cette révocation
Mais vous, Messieurs, ne devez-vous pas
quelque recounoissance à l"Assemblée constituante de cet article III du décret du 24
septembre? Législateurs dans des contrées
olivonsnedevezpls voir qu'@galitéetliberté,
trouvez-vous heurcux de ne plus avoir à faire
des lois pour le maintien de l'esclavage, et --- Page 60 ---
L 56 ]
d'être dispensés de ce quieàt étéle plus pénible de VOS fonctions.
Plus je réfléchis, Messieurs, à ce décret
du 24 septembre que l'on attaque aujourd'hui, plus je reconnois combien il étoit sage
sous tous les rapports, et je gémis de toutes
lesimputations que, relativement à ce décret,
je vois imprimées de toutes parts contre Pancien Comité colonial, et sur-tout contre son
rapporteur. J'aime à croire qu'ils ont le bon
esprit de s'en affecter peu 3 ils savent que le
fanal de la liberté de la presse est une institution qui vaut bien quelque tribut, et que
l'on endure pour elle lcs bouffées de la Calomnie.
Enfin 3 Messieurs 9 cette révocation du
décret du 24 septembre, renfermée implicitement dans le décret qu'on vous propose ;
cette révocation que vous n'avez pas le droit
de prononcer 2 parce que ce décret est constitutionnel, parce quev vous n'avez pas le droit
de décider qu'il n'a pas dû être constitutionnel ; cette révocation qui seroit inutile, et
même nuisible à ceux pour l'intérêt de qui
l'on semble vous la proposer; cette révocation qui vous deviendroit odieuse à vousmêmes, parce qu'elie vous ramencroit des
discussions infiniment répugnantesaux Légis-
vous n'avez pas le droit
de prononcer 2 parce que ce décret est constitutionnel, parce quev vous n'avez pas le droit
de décider qu'il n'a pas dû être constitutionnel ; cette révocation qui seroit inutile, et
même nuisible à ceux pour l'intérêt de qui
l'on semble vous la proposer; cette révocation qui vous deviendroit odieuse à vousmêmes, parce qu'elie vous ramencroit des
discussions infiniment répugnantesaux Légis- --- Page 61 ---
E 1571
lateurs d'une Nation libre; cette révocation,
Messieurs, si vons vous permettiez dela pronoucer, resteroit sans elict 3 parce que la
sanctiou nécessaire à VOS actes de législation
vous seroit refusde. Le Roi, Messieurs, est
de soII côté, comme vous l'êtes du vôtre, le
gardien des décrets constitutionnels rendus
parlAssembiée constituante; il est Ic Représentant de la Nation pour veiller sur VOS
infractions, comme vous représentez la Nation pour veiller sur les sienues. Le Roi a
donné son acceptation constitutionnelle au
décret du 24 septembre 7 lorsqu'il lui fut
présenté par PAssemblée constituante: ; vous
ne pouvez douter qu'il ne refusât, comme il
ledoit, sa sanction à la révocationd'un décret
qu'il a si formellement reconnu constitutionnel.
Au surplus, Messieurs,je vous demanderai
de quel droit vous vous occupez des Colonies
depuis tant de séances? Car enfin votre pouvoir législatif ne comprend que les objets
qui vous ont été attribués par des décrets
constitutionnels du Corps constitoant; or ce
n'est pas l'acte de la constitution Française,
c'est-à-dire, la constitution de la F'rance
Européenne qui vous a donné un pouvoir
Jégislatif sur les Colonies, puisqu'an contraire --- Page 62 ---
E - 58 ]
elles sont formellement exceptées des attributions qui vous sont faites par cette constitution Française; c'est donc un autre acte
constitutionnel, 1 rendu à part, qui vous donne
le pouvoir législatif sur les Colonies;et sicet
autre acte constitutionnel n'est pas le décret
du 24septemhre,sice décret du 24S septembre
n'est pas constitutionnel, a si l'assemblée n'étoit
plus pouvoir constituant quand elle l'a rendu,
je dirai hautement que vous n'êtes point
pouvoir constitué pour les Colonies, et que
c'est sans compétence que vous vous occupez
d'elles.
Enfin, Messieurs, après vous avoir ouvert
si franchement mon opinion sur le décret du
24 septembre, je veux vous la montrer toute
entière. Ce qui me reste à vous dire, sera
hardi peut-être; mais puisque je suis citoyen
Français, il m'est permis de mnanifester ma
pensée. Ne pensez-vous pas comme moi,
Messieurs, que les quatre-vingt-trois Départemens Européens qui ont contracté ensemble la constitution Française, CC pacte social
réciproquement obligatoire, sont maintenant
tellement liés entre Cux par cet acte, ct tellement engagés à l'observer, qu'aucun d'eux,
tant que le pacte social s'exécutera, ne peut
se détacher du corps politique pour s'en
Français, il m'est permis de mnanifester ma
pensée. Ne pensez-vous pas comme moi,
Messieurs, que les quatre-vingt-trois Départemens Européens qui ont contracté ensemble la constitution Française, CC pacte social
réciproquement obligatoire, sont maintenant
tellement liés entre Cux par cet acte, ct tellement engagés à l'observer, qu'aucun d'eux,
tant que le pacte social s'exécutera, ne peut
se détacher du corps politique pour s'en --- Page 63 ---
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rendre indépendant ou s'unir ailleurs ? Mais
n'est-il pas vrai aussi que, si la Nation avoit
un jour l'insigne mauvaise foi de rompre ce
pacte social vis-à-vis d'un OU de plusicurs
Départemens, de briser les rapports politiques de l'union commune, ces Départemens,
gémissant de ce qu'une nation, la plus sage
dans le travail de sa constitution, seroit devenue la plus perfide à une autre époque, ces
départemens auroient acquis, par le pacte
social enfreint, le droit d'une existence indépendante, OuI de leur réunion à tout autre
peuple de T'univers?
Eh bieu! Messieurs, ce qu'est la constitutionfrançaise entre les 83 Départemens d'Europe, P'acte coustitationnel du 24 septembre
l'est entre la France Européenne, et les Colonies Françaises d'Asie, d'Afrique et d'Amérique. Observez avec elles ce pacte social;et
si elles veulent se désunir , contenez-les,
développez votre puissance, , vengez la foi
trahie, tous lcs peuples du monde, toutes
les générations des siécles vous approuvéront.
Mais, si c'est vous qui commettez l'infraction,
qui rejettez l'acte d'union, jy verrai de votre
part plas que la foi trahie, parce que vous
êtes les plus forts 2 parce que vous l'aurez
trahie au moment où la plus grande de vOs --- Page 64 ---
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Colonies est accablée de désastics. Si c'est
vous quicommettezl linfraction, je vous dirai
que vous n'avez plus de Colonies que par le
fait; de droit, elles seront indépeudantes, Je
vous dirai que vous aurez plus fait en un jour
pour les perdre, que l'Angieterre ne fit,
durant un siècle de domination, pour aliéner
les Colonies qu'elle a perdues ; vous aurez
donné à toutes les puissances de la terre plus
de sujets de venger VOS Colonies de vous 3
qne la France, TEspagne et la Hollande n'en
on: jamais eu pour seconder la scission des
Anglo-Américains.
Telles sont, Messieurs, les raisons d'observer envers les Colonies, l'acte constitutionnel
du 24 septembre. Tellcs seroient les conséquences de son infraction. J'ose cspérer que
Jes Législateurs d'une Nation libre, ont Vu,
sans peine, le ton de franchise avec lequel
je les aiexposées, et qu'ils en croiront davantage à l'assurance de mon profond respect.
Signé 3 D U MORIE! R. --- Page 65 --- --- Page 66 ---
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EAI
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