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MARSEILLE
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LEFEBYRE ET C
CUEZ JULES
LIBRAIRES ÉDITEURS,
N". 18.
RUE DES GRANDS - AUGUSTINS 2
1830.
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OSSOLINSKI,
OU
MARSEILLE ET Sr-DOMINGUE, --- Page 4 ---
DOURGES, IMP. DE M"e. v". SOUCHOIS ET COMP". --- Page 5 ---
OSSOLANSKI,
OU
MARSEILLE ET Sr-DOMINGUE,
APRÈS 1794 ET EN 1815.
MEMOIRES CONTEMPORAINS
BECUEILLIS ET PUBLIES
Dar E.-J. Slasse.
TOME IV.
Historia guoguo modo scriptal
C'est pourtant de l'histoire, de quelque
maniere que cela. scit dit!
PARIS,
JULES LEFEBVRE ET C*., LIBBAIRES-ÉDITEURS,
RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, No. 18.
1830.
SEILLE ET Sr-DOMINGUE,
APRÈS 1794 ET EN 1815.
MEMOIRES CONTEMPORAINS
BECUEILLIS ET PUBLIES
Dar E.-J. Slasse.
TOME IV.
Historia guoguo modo scriptal
C'est pourtant de l'histoire, de quelque
maniere que cela. scit dit!
PARIS,
JULES LEFEBVRE ET C*., LIBBAIRES-ÉDITEURS,
RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, No. 18.
1830. --- Page 6 --- --- Page 7 ---
OSSOLINSEI,
OU
MARSEILLE ET Sr-DOMINGUE.
CHAPITRE Ier,
RETOUR A L'iLE DE CUBA DES FAANÇAIS BANNIS.
MALADIE ET MORT DE MA FILLE.
QUAND l'Europe fut pacifiée, et que
le Nouveau-Monde, à son tour, reçut
dans son sein cet impérissable fléau de
IV
I --- Page 8 ---
(2)
la guerre qu'on voit renaître de ses cendres comme le Phénix, et se remontrer
toujours incvitablement dans quelque
parlie du globe, les malheurs vinrent
fondre sur ma chaumière. Je n'étais
pourtant point mélé dans ces débats politiques auxquels l'Amérique espagnole
devait étre si long-temps livrée. D'ailleurs, l'ile de Cuba fut exempte de
troubles, et le calme le plus profond,
la sérénitéla plus parfaite y succéda bientôt à cette agitation des esprits qu'on
avait pu redouter un moment, alors
que l'autorité du roi était comme voilée, sinon tout - à - fait méconnue, , au
milieu d'un peuple soulevé, qui pourtant, et en général, ne voulait se mouvoir et coinbattre que pour elle.
La plupart des Français qu'on avait --- Page 9 ---
(3)
cru devoir bannir quelques années auparavant, retournèrent. Celui qui avait
donné un commencement d'exécution
au dessein d'enlever Philippe, et qui se
fesait appeler M. Duval, vint me voir,
malgré ce qui s'était passé. Fleurette
avait eu enfin connaissance des torts
indigues auxquels cet homme avait osé
se porter. Sans paraître en avoir gardé
la mémoire, ellc l'accueillit néanmoins
avec une froideur que M. Duval dut regarder comme un outrage de la part
d'une femme qui n'était point blanche.
Comnme il aimait beaucoup à parler, et
toujours sur les mêmes matières et du
même slyle 9 il ne se rebuta point ;
nous avions à essuyer, de temps en
temps, ses longues bordées de déraisons, qu'il s'imaginait être des accès de
verve philosophique, et que Flcurette --- Page 10 ---
(4)
supportait avec une patience dont elle
croyait que les égards prescrits à sa couleur noire lui fesaient un devoir ; si
moi-mème je ne m'en offensais point,
c'était par rapport à Fleurette.
Je n'aurais plus parlé de cet homme 7
s'il n'avait contribué pour sa part aux
malheurs qui vinrent bientôt m'assaillir:
Les Grecs, quand un accident fâcheux
leur arrive, disent en proverbe : 0 malheur!je te remercie, si tu viens seul!
J'aurais bien pu dire de même, sans
pouvoir rompre davantage ce fatal enchainement de maux dont j'étais menacé.
Ma fille se prit tout à coup à grandir
plus que ne le comportait son àge; cette
procérité suspecte Ine causa d'abord
quelques alarmes : je me rappelai que
ir:
Les Grecs, quand un accident fâcheux
leur arrive, disent en proverbe : 0 malheur!je te remercie, si tu viens seul!
J'aurais bien pu dire de même, sans
pouvoir rompre davantage ce fatal enchainement de maux dont j'étais menacé.
Ma fille se prit tout à coup à grandir
plus que ne le comportait son àge; cette
procérité suspecte Ine causa d'abord
quelques alarmes : je me rappelai que --- Page 11 ---
(5)
deux de mes soeurs avaient été emportées bien jeunes encore par celte précipitation de la nature qui ne lui. permet
d'achever parfaitement son ouvrage
pas
les organes qui doivent
et de completter
durée. Il se trouva
y attacher quelque
Fleurette pensait moins à ce danger
que moi; mais au premier mot que je.
que
et deproférai, ses craintes s'éveillèrent
vinrent extrèmes. Dès ce moment,
commença un cours d'inquiétudes maternelles qui ne devait plus s'arrêter.
Averti par le fatal succès des premières
observations quej'avais communicuées,
un silence qui ne fut
je me mis,à garder
plus heureux; ; on T'interprétait
pas
involontaire aux
comme un assentiment
moi-même fait naialarmes que j'avais
tre. Je voulus ensuite combattre les opinions sinistres qu'inspirait la vue de mpa --- Page 12 ---
(6)
fille grandissant à mesure qu'elle devenait plus languissante et plus faible;
mais je n'étais pas le maître d'apporter
à mes objections moins de gaucherie
qu'à mon silence; il aurait fallu pour
cela qu'elles fussent plus franches, et
que dans les terreurs d'une mère, il y
eût pour moi une contagion moins irrésistible.
Philippe ne réussissait pas mieux à déguiser ses craintes, et notre situation à
tous étaitinfiniment triste. Le dimanche,
quand nous allions à la messe, les personnes qui d'habitude caressaient notre
pauvre Marie, la trouvaient changée et
le disaient. C'était pour Fleurette une
occasion de pleurs, elle les retenait devant le monde; mais ils s'échappaient
aussitôt qu'elle était seule. Elle finit par --- Page 13 ---
(7)
ne plus aller à ce rendez-vous religieux,
qui pourtantl lui était fort agréable ainsi
qu'à sa fille. L'état de celle-ci devenait
toujours plus inquiétant, et fournissait,
de plus en plus, matière aux observations déscspérantes.
Je n'avais pas attendu jusque-là pour
appeler un médecin; il en vint un de
Matanzas qui avait de la réputation. Il
donna quelques soins à Marie, ensuite - il
nous indiqua un de SCs confrères vivant
sur une habitation qui n'était qu'à deux
licues de chez nous, ct pouvant ainsi
plus facilement suivre la maladie. Ce
dernier était un Piémontais franc, quoiqu'un peu dur, et qui, dès les premiers
jours, ne me laissa point d'espoir. Jc le
conjurai de ne rien faire connaitre à ma
femme de ce qu'il pensait, et nous lais-
donna quelques soins à Marie, ensuite - il
nous indiqua un de SCs confrères vivant
sur une habitation qui n'était qu'à deux
licues de chez nous, ct pouvant ainsi
plus facilement suivre la maladie. Ce
dernier était un Piémontais franc, quoiqu'un peu dur, et qui, dès les premiers
jours, ne me laissa point d'espoir. Jc le
conjurai de ne rien faire connaitre à ma
femme de ce qu'il pensait, et nous lais- --- Page 14 ---
(8)
sâmes Fleurette se nourrir de ces illusions que tout combat, que tout détruit,
et qui se raniment sans cesse. Et comment aurait-elle pu, sans illusions, ne
pas succomber avant sa fille, qui s'en allait dépérissant sous ses yeux, 1 sous ses
yeux qu'elle ne fermait pas même pour
quelques instans de sommeil. Quant à
moi, qui avais sans cesse à me rendre
soitauprès du médecin, soit à Matanzas,
pour des remèdes, j'aurais eu moins à
souffrir, ma douleur étant ainsi continuellement distraite, si l'affreuse certitude que tant de soins n'auraient aucun
succès ne m'eût été donnée.
Philippe, de son côtd, allait cherchant des simples qu'il disait salutaires,
et Fleurette avait plus de foi à ces rcmèdes qu'à tous ceux qui étaient pres- --- Page 15 ---
(9)
crits par le médecin. Leur effet pouvait
être nul ; mais du moins ils contribuaient
à entretenir, en elle, ces illusions qui la
soutenaient un peu contre tant de fatigues d'esprit et de corps.
A mesure que le mal acquérait plus
de forces, la pauvreeMarie sentait davantage le besoin de nous consoler ellemême. Il n'est guère facile d'imaginer
que tant de sagesse fût dans la téte d'un
enfant, et qu'il pût sortir d'un coeur si
jeune, des expressions à la fois si profondes et si tendres! Quand elle montrait
cette résignation parfaite à un sort dont
clle n'avait pas l'expérience, mais qu'à
l'aspect de nos douleurs elle devait
supposer bien triste, nous avions les
plus grands efforts à faire pour ne pas
fondre en larmes devant elle. La patience --- Page 16 ---
(ro)
d'un homme au milieu des souffrances
mais celle d'un enfant a
est sublime,
chose de céleste; lorsque je sequelque
rai avec les anges, nous disait-elle,je
prierai le bon Dieu et la bonne Vierge
vous, qui m'avez tant aimée.
pour
Philippe qui, auprès de madame Due
bourg, avait puisé une grande simplicité
religieuse, nous disait avec confiance
tel souvenir des anges, du bon
qu'un
était signe
Dieu et de la bonne Vierge
viendraientlui porter secours et la
qu'ils
quand tout espoir fut évaguérir ; puis,
noui, il pensa qu'elle avait eu, dès ce
vision
célestes et
monde, une
d'esprits
qu'elle venait d'être par eux enlevée
afin de passer l'éternité dans leur sein.
religieuse n'éMais cette résignation
tait pas encore au pouvoir de Fleurette.
anges, du bon
qu'un
était signe
Dieu et de la bonne Vierge
viendraientlui porter secours et la
qu'ils
quand tout espoir fut évaguérir ; puis,
noui, il pensa qu'elle avait eu, dès ce
vision
célestes et
monde, une
d'esprits
qu'elle venait d'être par eux enlevée
afin de passer l'éternité dans leur sein.
religieuse n'éMais cette résignation
tait pas encore au pouvoir de Fleurette. --- Page 17 ---
(II)
Penchée sur le corps glacé de sa fille 1
comme dans ces momens où sa tendresse inquiète épiait encore un dernier
souffle, elle ressemblait à une statue que
l'artiste aurait douée des plus profondes
expressions de la douleur, sans avoir
pu toutefois lui donner cette possibilité
d'agir dont l'absence annoncera toujours
qu'on n'a devant soi qu'un bloc de
pierre ; ses mains étaient tombées sur sa
poitrine, ses doigts étaient entrelacés ;
sa respiration paraissait être supprimée,
et cet état se prolongeait.
Moi-même je demeurai long-temps
immobile. La conviction de la mort de
Maric nc pénétrait pas dans mon âme.
Mes yeux contemplaient avec un étonnement stupide ce corps sans mouve- --- Page 18 ---
(12)
ment, ces traits que le calme du trépas
semblait rendre encore plus doux.
Je fis au père de Fleurette un signe,
et il sortit aussitôt pour aller exécuter
une tâche bien douloureuse ; quand il
fut de retour, nous nous mîmes tous
deux en devoir de porter à sa dernière
demeure ce qui nous restait de cette enfant si bonne et si obéissante, dont la
vuc charmait tant autrefois le coeur de
son père et des son aieul. Mais Fleurette
s'clançant tout-à-coup sur ces restes
inanimés, les serra étroitement dans
ses bras; ct, laissant échapper de sa
bouche toutes les expressions de fureur
dont on croit accabler ses plus mortels
ennemis, elle nous navra de tristesse,
en nous révélant ainsi tout son désespoir. Non, vous ne m'enleverez pas --- Page 19 ---
(13)
Marie, disait-elle, ? Marie, à qui j'ai
donné - lejour, à quij'ai donné mon lait;
et, en certains momens. 7 elle semblait
vouloir la rappeler à la vie en l'approchaut avec tendresse de scn sein.
Cet état d'irritation ne nous effrayait
pas moins que l'immobilité précédente;
nous ne concevions pas qu'une femme
pit résister à des impressions si fortes 7
et nous craignions qu'un anéantissement total n'cn fût bientôt le terme 7
quand le père Félix, qui était venu souvent nous voir durant la maladie, entra.
Ilm'embrassa en pleurant, , il embrassa
Philippe, il prit dans ses bras Fleurettc,
qui sentit tomber sur sa joue quelques
larmes. Ces larmes du vénérable serviteur de Dicu, firent l'effet de T'huile
des impressions si fortes 7
et nous craignions qu'un anéantissement total n'cn fût bientôt le terme 7
quand le père Félix, qui était venu souvent nous voir durant la maladie, entra.
Ilm'embrassa en pleurant, , il embrassa
Philippe, il prit dans ses bras Fleurettc,
qui sentit tomber sur sa joue quelques
larmes. Ces larmes du vénérable serviteur de Dicu, firent l'effet de T'huile --- Page 20 ---
(14)
qu'on répand sur les flots agités et qui
les apaise.
Fleurette laissa le corps de sa fille;
elle suivit le père Félix qui la tenait
par
la main, et qui l'entraina sur un siége
où ils se mirent à pleurer ensemble.
Quelques-unes de ces paroles que la religion réserve pour les grandes douleurs,
et qui sortaient avec peine 1 entrecoupées qu'elles étaient de sanglots, interrompirent le silence de désolation qui
régnait dans ma cabane. Nous profitâmes
de ces momens pour enlever le corps
de Marie, sans que Fleurette, dont le
père Félix avait attiré la tête sur son
sein 2 pût s'en apercevoir. Quand
nous rentrâmes, elle jeta sur nous un
long regard, qui nous déchira l'âme; --- Page 21 ---
(15)
puis elle nous dit d'une voix étouffée :
Je ne la verrai donc plus!
Son affliction était devenue moins inquiétante; après le départ du bon religieux, elle se jeta sur son lit. Il y avait
plusieurs semaines que le sommeil avait
à peine effleuré ses paupières ; elle s'endormit profondément et ne s'éveilla que
le lendemain au matin. Son premier
mouvement fut de sortir. Elle se mit
à chercher l'endroit où l'on avait déposé
sa fille, et, par une sorte d'instinct, elle
l'eut bientôt trouvé. Nous la suivions à
distance.
La fosse avait été creusée dans le voisinage de cette grotte où nous passâmes
notre première nuit, quand nous étions
venus nous établir àl'Elysée. C'était dans --- Page 22 ---
(16)
un endroit agreste ; un beau pied de
poincillade et quelques pois de Guinée
y avaient cru sans culture.
avait
Philippe les
ménagés en remuant la terre; ils
prétaient un peu d'ombrage. àl la dernière
couche de Marie, et, pendant la nuit,
quelques-unes de leurs fleurs étaient 9
tombées sur le sol qui recouvrait
enfant. Ces
mon
fleurs, dont les unes sont
jaunes, et les autres d'un vifincarnat,
formaient sur la couleur
rougeâtre du
sol, un contraste de
splendeur et de
deuil, qui se reproduisait en même
temps dans l'ombre allongée des rochers
voisins et dans l'éblouissant éclat d'une
belle matinée, Je me tournai vers l'astre
qui avait sitôt retiré sa lumière à un être
si aimable, et qui nous promettait
contentement si doux, et, dans
un
ma douleur, je lui reprochai, en quelque sorte
--- Page 23 ---
(17)
sa durée, cette durée éternelle qui lui
permet de voir briller et s'éteindre tant
de générations humaines!
De toutes les images d'un temps qui
n'est plus, celle-ci est restée le plus profondément empreinte dans mon souvenir. Elle me jette, toutes les fois qu'elle
revient avec sa force non épuisce, dans
une tristesse pénible, et dont pourtant
je n'aime point à me distraire, car je
retrouve, en m'y livrant, et Fleurette
et ma fille, et le vertueux Philippe et
cet admirable séjour où pendant plusieurs années je fus si heureux!
IV
1*
ations humaines!
De toutes les images d'un temps qui
n'est plus, celle-ci est restée le plus profondément empreinte dans mon souvenir. Elle me jette, toutes les fois qu'elle
revient avec sa force non épuisce, dans
une tristesse pénible, et dont pourtant
je n'aime point à me distraire, car je
retrouve, en m'y livrant, et Fleurette
et ma fille, et le vertueux Philippe et
cet admirable séjour où pendant plusieurs années je fus si heureux!
IV
1* --- Page 24 ---
(18)
CHAPITRE II.
DOULEUR PROLONGÉE DE FLEURETTE.
FLEURETTE prit l'habitude de venir en
ce lieu de regret ct de mélancolie où reposait notre enfant; tantôt elle y restait
immobile comme en ces premiers momens où notre perte fut certaine; tantôt, assise sur un bloc de rocher, elle --- Page 25 ---
(19)
à Marie et croyait lui répondre ;
parlait
à
Tes mains
ou bien, tombant genoux,
celle
playées avec ferveur, elle priait
était dans les cieux, de s'intéresser à
qui
son père et à son aieul.
ordinairement Fleurette de
Je suivais
ainsi de tenloin, quand elle occupait
dres illusions sa douleur maternelle. Les
qu'elle fesait pour Philippe et
prières
touchaient à me faire verpour moi me
d'une
ser des larmes ; cependant plus
fois je l'entendis exprimer, à mon sujet,
des craintes injustes ; la perte de sa fille
semblait lui présager celle de mon coeur.
En vain je redoublais de soins, en vain,
cherchais à
dans mes consolations 2 je
témoiméler, comme sans dessein ; aux.
gnageside regret, T learespresions-d'al'âme de
mour les plus rassurantes," --- Page 26 ---
S 20 )
Fleurette s'était ouverte à de fâcheux
soupçons qu'il n'était
pouvoir
pas en moi de
bannir sans retour. Je
en cela, un effet du
voyais,
malheur, et je
résignais. Le mal
m'y
qui en revenait à
rette
Fleum'affligeait bien plus que
de ma
Tinjustice
compagne.
Plusieurs dimanches se passèrent
qu'elle osât se remontrer à
sans
de
cette messe
paroisse où sa fille ne devait
sister à côté d'elle.
plus astrême
Cette sensibilité exdontle ciel avait
lui fesait
pénétré son âme
craindre de rencontrer, dans
tous.les yeux, le reproche amer d'avoir
perdu, par sa faute, cet objet même
qu'elle. regrettait avee tant de douleur.
Enfin je réussisà vaincre sa
mais je Suis assuré
répugnance;
qu'elle
un seul de tous ces
n'aperçut pas
yeux que son imagi- --- Page 27 ---
(21) )
nation effarouchée voyait tournés malignement sur nous.
L'après - midi, nous reprimes nos
anciennes habitades de promenade, au
milieu des bois solitaires et des rocs escarpés : son front semblait être devenu
plus serein, et son âme plus accessible
donnel'aspect d'une
auxdistractions que
belle nature : mais tandis que je prodirassurer sa tendresse alarguais, 2 pour
cermée, toutes ces expressions qu'un
du monde rend plus
tain éloignement
douces et plus intimes, ele me dit avec
sorte d'étonnement : Je vous suis
une
chère! Depuis que je n'ai
donc toujours
aviez
plus Marie, je croyais que yous
suis-je en effet
cessé de m'aimer; que
maintenant sur la terre ? Un arbre oûi il
elle nature : mais tandis que je prodirassurer sa tendresse alarguais, 2 pour
cermée, toutes ces expressions qu'un
du monde rend plus
tain éloignement
douces et plus intimes, ele me dit avec
sorte d'étonnement : Je vous suis
une
chère! Depuis que je n'ai
donc toujours
aviez
plus Marie, je croyais que yous
suis-je en effet
cessé de m'aimer; que
maintenant sur la terre ? Un arbre oûi il --- Page 28 ---
(22)
plus de fruits, et où les oiseaux ne
n'ya
se reposent plus!.. , .
lui répondis-je, il me
0 Fleurette!
semblait autrefois qu'on ne pouvait t'aimais je sens que depuis
mer davantage,
malheurs, mon amour s'est accru :
nos
d'un homme pour une femme
l'amour
vertucuse est comme ces palmiers qui
s'attachent au sol par d'autant plus de
s'élèvent en des lieux plus
racines qu'ils
à la fureur des ouhauts et plus exposés
ragans !
A mesure que nous pénétrions, en
entretenant ainsi, dans tous les lanous
de verdure et de roches mousbyrinthes
à nous tant
seuses où sc remontraient
dé témoins de nos félicités passées, un
inattendu frappa nos regards : c'éobjet
arbres du vallon,
tait un des plus grands --- Page 29 ---
(23)
renversé sur d'autres plus petits qu'il
écrasés par sa châte;
avait presque
son
son tronc était brisé en éclats;
desséché tenait encore aux
feuillage
là que le débranches, et marquait par
sastre n'avait eu lieu que depuis peu de
Nous nous étions reposés plutemps.
arbre,
sieurs fois au pied de ce grand
Fleurette, celle dont nous pleurions la
etmoi. La mère et) T'enfantavaient
perte,
et suivi de l'oeil,
joué sous son ombrage
dans leurs mouvemens si vifs et si variés,
oiseaux-mouches qui se perles. petits
cesse au midaient et se retrouvaientsans
lieude toutes ces mousses pendantautour
de nous, comme un réseau inextricable
la brise balançait sans intervalle de
que
surtout dans les parties les plus
repos, de la forêt. Sur le tronc de ce véélevées
j'avais gravé mon
gélal remarquable, --- Page 30 ---
(24)
nom, celui de Fleurette et de Marie.
Aussi l'impression que, dans l'état où
il était réduit, sa vue fit sur nous 9 futelle profondément triste. Jamais souvenir d'un bonheur qui ne peut plus revenir n'eut tant d'amertume. Fleurette,
toute oppressée, me dit : N'y cut-il pas
un violent orage la nuit qui précéda a
Elle n'acheva point : et moi, fesant un
signe de tête, je ne pus lui cacher que
sa mémoire était fidèlc.
Parje ne sais quel pressentimentinexplicable, cet arbre ainsi abattu, ainsi
mutilé par la foudre, nous apparaissait
à tous deux comme un signe de réprobation, comme un arrêt de mort. Nous
sentions peser sur nos têtes cette main
de fer qui traîne à d'inévitables malheurs, et qui semble nous saisir comme
le n'acheva point : et moi, fesant un
signe de tête, je ne pus lui cacher que
sa mémoire était fidèlc.
Parje ne sais quel pressentimentinexplicable, cet arbre ainsi abattu, ainsi
mutilé par la foudre, nous apparaissait
à tous deux comme un signe de réprobation, comme un arrêt de mort. Nous
sentions peser sur nos têtes cette main
de fer qui traîne à d'inévitables malheurs, et qui semble nous saisir comme --- Page 31 ---
(25) )
celle du bourreau féroce qui prend par
les cheveux la tête des victimes.
Je voulus emmener Fleurette loin de
ce lieu fatal où n'arrivaient plus à notre
esprit que des idées désolantes ; elle refusa de me suivre, et, s'asseyant sur un
débris de l'arbre foudroyé, elle y resta
long-temps la tête appuyée sur ses deux
mains 1 dans une concentration de
douleur queje partageais, et qui même
s'accroissail en moi de tout ce que je
voyais souffrir à ma compagne infortunée.
Cette rencontre, qui rouvrit nos blessures d'une manière si douloureuse, fut
suivie de jours misérables pendant lesquels il me sembla que Fleurette dépérissait à vue d'oeil; je vivais dans une inquiétude, que l'état fâcheux de mon
IV
--- Page 32 ---
(26)
épouse, toujours profondément affligée
etr repoussanttoujours mes consolations,
rendait incessamment plus poignante et
plus vive, lorsque je fus appclé par mes
affaires à la Havane. --- Page 33 ---
(27) )
CHAPITRE III.
RENCONTRE D'AUGUSTE.
C'ÉTAIT dans les premiers mois de
l'année 1817. Un ancien voyageur français, Thevet, dit en son vieux langage 2
etaprès avoir décrit la colonne de Pompée, à Alexandrie : K qu'étant quelque-
> fois sur le lieu entré en propos avec
> certains Maures et Arabes de la démc- --- Page 34 ---
28) )
>> lition de telle colonne, leur
>
alléguant
>
grand
Rlaremebasieowrenios,
trésor enfoui sous tel trophée de re-
>), nom, lors avec grande
> d'un rébarbatif
indignation et
visage, ils lui
) dirent: Va, malheureux
réponchien,
> res-tu qu'icelle abattue,
ignotoute la ma-
> chine du monde doit être
La chute de
subvertie. >>
Napoléon ne subvertit
la machine du monde
pas
physique, mais à
voirla quantité
d'Europcens, surtout de
Français, qui furent jetés tout-à-coup
sur toutes les mers, sur tous les rivages
du
Nouveau-Monde, on ne pouvait pas
douter, , en cet autre hémisphère,
l'Ancien n'eût
que
reçu une secousse profonde et éprouvé un vaste ébranlement.
Arrivé à la Havane,
j'entrai, 1 pour
prendre un repas, dans un établisse-
irla quantité
d'Europcens, surtout de
Français, qui furent jetés tout-à-coup
sur toutes les mers, sur tous les rivages
du
Nouveau-Monde, on ne pouvait pas
douter, , en cet autre hémisphère,
l'Ancien n'eût
que
reçu une secousse profonde et éprouvé un vaste ébranlement.
Arrivé à la Havane,
j'entrai, 1 pour
prendre un repas, dans un établisse- --- Page 35 ---
(2 29 )
ment tenu par un Français, à l'extrémité
de la rue de la Muralla, vers les remparts et à côté de la Posada où j'avais
coutume de descendre. Cet homme, avec
qui j'aimais à m'entretenir, me parla
d'un Provençal, . 9 arrivé depuis quelques
jours seulement, et qui se trouvait être
d'un pays voisin du sien. Je venais à
peine de me mettre à table, quand ce
Provençal entra ; ma surprise fut grande
en reconnaissant Auguste, cet aimable
jeune homme que j'avais autrefois un
peu contrarié dans ses amnours, et qui,
loin de m'en vouloir, s'était attaché à
moi d'une amitié si constante. Il ne fut
pas, de son côté,aussiprompt à me Teconnaitre ; et il me parut tout d'abord
bien préoccupé de peines secrètes, bien
chargé de tristesse et d'ennuis. Ce n'était
plus ce visage si ouvert, cette âme si --- Page 36 ---
1 30) -
facilement épanouie qui m'avait charmé
autrefois. Je compris que des malheurs
avaient pesé sur cette âme maintenant
affaissée. Je mc nommai, sans oser lui
adresser aucune interrogation sur sa famille, sur sa femme, sur son pays, tous
objets au souvenir desquels je craignais
de rouvrir quelque plaie du coeur. Après
que j'eus dit mon nom, il me regarda
d'un ocil plus attentif, et, quand il se
rappela tout-à-fait mes traits, des marques de tendresse pour moi se mélèrent
à l'impression de douleurs récentes que
ina vue renouvelait, ct dont, en peu de
mots et d'une voix étouffée, il me fit
bientôt connaître la cause.
Sa femme, cette jeune orpheline qui,
par la conformité de ses malheurs avec
les miens, autant que par les gràces de --- Page 37 ---
(3r)
sa personne, m'avait inspiré un sentiment tendre, n'était plus. Dans les dernières années du régimé impérial, Auguste avait fait la folie de livrer sa fortune aux chances du commerce. Des
relations interlopes avec l'ile de Malte
avaient été d'abord fructueuses, et de
premiers succès l'avaient toujours plus
séduit: : mais vint un moment où fut découverte et brûlée, en place publique,
une quantité considérable de marchandises anglaises qu'il avait voulu introduire en France, non sans les avoir auparavant payées ; les Anglais ayant pris
pour règle de ne pas se dessaisir autrement de leurs denrées et produits, dont
l'écoulement était ainsi assuré pour eux;
soit qu'on parvint à les jeter dans la
circulation des pays que cernait le blocus continental, soit que les flammes
vint un moment où fut découverte et brûlée, en place publique,
une quantité considérable de marchandises anglaises qu'il avait voulu introduire en France, non sans les avoir auparavant payées ; les Anglais ayant pris
pour règle de ne pas se dessaisir autrement de leurs denrées et produits, dont
l'écoulement était ainsi assuré pour eux;
soit qu'on parvint à les jeter dans la
circulation des pays que cernait le blocus continental, soit que les flammes --- Page 38 ---
(32) )
vinssent arrêter une exubérance qui était
à craindre, et, parla aperte de ce qu'elles
dévoraient au préjudice des négocians
de France, servissent à maintenir en
valeur ce que les magasins britanniques
recélaient encore.
La ruine d'Auguste fut complète, et
comble de malheur, il put attribuer
pour
la mort de sa femme au chagrin que
cette ruine soudaine lui avait causé.
Quand se fit la paix de 1814, il se trouva
veuf et sans fortune. A la vérité, iln'avait
d'enfans. Une place de commis
pas
maison de commerce était
dans une
videvenue son unique ressource pour
vre. Il aurait bien pu, comme tant d'aumoins instruits qu'il
tres jeunes gens
arriver de
T'était, partir de là pour
nouveau à quelque honnête fortune. --- Page 39 ---
( 33 )
Mais, en général, quand on cherche à
parvenir ainsi avec l'aide d'autrui, et
non par ses propres forces et moyens, 2
il faut ser résoudre à épouserles passions,
les manies 2 les caprices religieux ou politiques de ccux par qui on a l'espoir de
s'élever. A Marseille, pour faire un bon
mariage, il fallait à cette époque, et
peut-étre encore aujourd'hui, gagner
l'esprit des parens par des actes de dévotion réitérés et solennels ; pour se
faire bien valoirauprès des gens de commerce, une participation entière aux
folies du jour était absolument requise.
Auguste n'était pas irréligicux ; mais
il n'avait et ne pouvait prendre aucune
habitude d'affectation. Le despotisme
impérial l'avait écrasé, anéanti: : mais il
reconnaissait ên lui-mème que c'était un --- Page 40 ---
( 34 )
peu par sa faute; zélé royaliste, tant
qu'une affection gratuite avait été en
même temps périlleuse, iln'osait point,
je ne sais par quelle pudeur, se mêler à
cette foule d'hommcs étrangement as- -
sortis qui prétendaient alors n'avoir jamais aimé que les princes absens, n'avoir
jamais songé qu'à leur retour, en servant la république et l'empire, et n'avoir jamais eu au fond de l'âme que
cette même opinion royaliste, souvent
dénoncée par eux. 2 persécutée ou punie
chez autrui, quand le temps de la manifester n'était pas encore venu.
Les espérances qu'il voyait poindre
et venir au jour lui paraissaient trop extravagantes pour que son bon sens se résignât à les accueillir, à les partager; et
ces espérances étaient visiblement si di-
servant la république et l'empire, et n'avoir jamais eu au fond de l'âme que
cette même opinion royaliste, souvent
dénoncée par eux. 2 persécutée ou punie
chez autrui, quand le temps de la manifester n'était pas encore venu.
Les espérances qu'il voyait poindre
et venir au jour lui paraissaient trop extravagantes pour que son bon sens se résignât à les accueillir, à les partager; et
ces espérances étaient visiblement si di- --- Page 41 ---
(35 )
verses qu'il regardait comme peu éloigné le temps où on cesserait de s'entendre, et ne pouvait s'empécher de
voir, dans quelques-uns des hommes le
plus franchement enthousiastes 2 les prochaines dupes d'un sentiment généreux.
Les abcrrations, 7 pour ainsi dire, mentales de 1814, de cette époque où l'on
chantait dans Ies cglises même l'air fameux de vice Henri IV, sans épargner
à la sainteté du licu aucun des termes
un peu verds ou un peu fades de cctte
espèce de chanson, ne lui permirent
d'éprouver, au milicu d'un vaste entrainement, qu'une émotion médiocre.
Cette cause qu'il avait vue si belle dans
le lointain était toujours belle pour lui;
mais les assassinats qui avaient été de
mode dans presquc toute la Provence
après 1794, l'avaient déjà un peu ternic --- Page 42 ---
(36 )
car il avait acquis la certià ses yeux,
avaient été
tude que des sommes d'argent
autrefois envoyées pour les rémunérer;
et, dans les saturnales encore innocentes dont il était chaque jour témoin,
il tremblait sans cesse de voir surgir la
pensée du crime à côté des actes ridicules.
En 1815, ces cruelles alarmes se réale
lisèrent, et il ne put pas supporter
spectacle hideux qui vint frapper ses
regards. Il m'a paru même qu'il courut
quelques risques parsuite d'indiscrétions
bien légères, sans doute, qu'avaient arrachées à son âme candide et les extravagrotesques de la première resgances
tauration dans le Midi, et les épouvantables scandales de la seconde. La vue
déchaînée qui, dans
de cette populace --- Page 43 ---
(37 )
d'un jour, voudrait se
sa souveraineté
venger à la fois et de sa soumission passée, et de cclle qui lui sera inévitableencore le lendemain I. 1
ment imposée
l'avait saisi d'une horreur qu'aucune
aucune illusion ne pouautre pensée,
de se voir en chévait lui ôter. Fatigué
tive situation après avoir joui d'une
certaine aisance, plus fatigué encore
d'avoir sans cesse à respirerle même air
des meurtriers et des instigateurs
que
d'entendre chaque jour les
de meurtres,
mêmes bouches proférer des expressions
de sang, et de retrouver, quoi qu'il fit,
certains visages, une ineffaçable em-.
sur
les massacres
preinte de férocité, que
du 26 juin y avaient laissée, ainsi que
des combats heureux laissent une emde gloire sur le front de braves
preinte
soldats, il s'était enfin réet généreux
des meurtriers et des instigateurs
que
d'entendre chaque jour les
de meurtres,
mêmes bouches proférer des expressions
de sang, et de retrouver, quoi qu'il fit,
certains visages, une ineffaçable em-.
sur
les massacres
preinte de férocité, que
du 26 juin y avaient laissée, ainsi que
des combats heureux laissent une emde gloire sur le front de braves
preinte
soldats, il s'était enfin réet généreux --- Page 44 ---
( 38 )
solu de passer dans les terres étrangères,
mais sans y porter aucune ressource 1
aucun levier de fortune un peu ferme et
certain, et avec autant d'imprévoyance
que les peuples se lancent quelquefois
dans les destinées nouvelles qu'on leur
présente, et qui se parent et s'embellissent elles-mêmes de tout ce que les temps
antérieurs ont eu de craintes, de privations et de soufirances.
Auguste, débarqué à la Havane, s'était trouvé bien embarrassé de son sort.
Enfin, après plusieurs tentatives, plusieurs démarches sans résultat, il avait
rencontré un quaker de Philadclphie
qui lui proposa un voyage à la côte
d'Afrique. La gêne extrême où il se
trouvait réduit le força d'accepter cet
unique parti que la fortune lui eût encore --- Page 45 ---
(39)
son arrivée. Il fut donc
offert depuis
bien réelchargé, quoique philantrope
lement et au fond du coeur, d'une opération de traite sur laquelle un quaker, 2
des hommes, un sectateur du
un ami
évangile, comptait faire de grands
pur
n'ouprofits. A la vérité, ce négociant
avant le départ, de lui reblia point,
commander bien expressément le soin,
l'intention, car avec les déou plutôt
vots l'intention suffit, de ne pas aggrale sort des malheureux esclaves ;
ver
était inumais cette recommandation
était de retour de
tile : et Auguste, qui
dont il avait retiré quelcette expédition
avantages, s'estimait trop heureux
ques
le
humiliant et dur
d'avoir secoué
joug
de la nécessité, pour ne pas repousser
à toujours de ses rêves de fortune, de
de gain, cet abomises combinaisons --- Page 46 ---
(40)
nable commerce d'hommes où il s'était
vu contraint de prendre part.
Nous déjeunàmes ensemble. Il m'appril, sur la traite et sur les façons qu'on
y apportait alors, des faits étranges qui,
plus d'une fois, me fireat rougir d'appartenir à la société européenne. Ces
horribles faits étaient surtoutimputables
à ceux des pavillons d'Europe qui se
livraient à la traite en violation des actes
diplomatiques et des lois qui la leur
avaient interdite. Dans les preimers
temps qui suivirent la paix de 1814,
des navires, partis des ports de France
pour aller aux Antilles, longeaient les
côles de Guinée où l'on était certain de
voir chaque jour des piroguessedélacher
du rivage à mesuré qu'on y était en
vue, et des noirs imprudens, mus par
ons d'Europe qui se
livraient à la traite en violation des actes
diplomatiques et des lois qui la leur
avaient interdite. Dans les preimers
temps qui suivirent la paix de 1814,
des navires, partis des ports de France
pour aller aux Antilles, longeaient les
côles de Guinée où l'on était certain de
voir chaque jour des piroguessedélacher
du rivage à mesuré qu'on y était en
vue, et des noirs imprudens, mus par --- Page 47 ---
(41)
T'appàt d'un faible gain, apporter des
rafraichissemens à bord. Trente ans de
guerre pendant lesquels le pavillon de
France flotta peu sur ces mers, 9 avaient
aboli de fail la traite française; les nègres étaient sans défiance aucune, on
les engageait à monter à bord du navire, et on les mettait aussitôt dans les
fers, pour les vendre en arrivant aux
iles. Là, toute facilité ctait offerte pour
se défaire de ces vols infâmes; et depuis
que, par un décret émané du gouvernement des cent jours, la traite a été
solennellement frappée de criminalité,
on a Vul l'avidité des spéculateurs se
jouer d'un obstacle légal qu'on traite de
pur caprice, et tourner en dérision les
autorités constituées qui voudraient attacher trop d'importance à cetacte d'un
gouvernement éphémère, à qui pourIV
2* --- Page 48 ---
(42)
tant, dans ces colonies, on avait souhaité, d'une manière un peu vive, 9
longue durée et plein succès. Les juges
qui voudraient donner force à la loi
impériale non révoquée par le roi,
passeraient pour anglomanes et philantropes, et ces termes-là sont devenus
des injures. D'ailleurs, , un moyen de
gagner des suffrages a été trouvé. On
fait acheter à très-bon compte, aux juges eux-mêes, une partie des cargaisons de noirs surle sort desquellesils ont
à prononcer, toutes les fois que des
mesures mal prises rendent aussi clair
que le jour un débarquement clandestin, et-ces sortes de débarquemens sont
devenus d'autant plus communs, et les
spéculations des juges sur la vénalité de
leur conscience d'autant plus fréquentes,
qu'on a fait de la Martinique un lieu --- Page 49 ---
(43 )
d'entrepôt d'où un grand nombre d'esclaves est journellement réexpédié pour
Surinam et pour les autres colonies hollandaises (r).
La crainte de tomber au pouvoir des
croisières britanniques, et d'avoir à subir les punitions pécuniaires encourues
par ceux qui, sous un autre pavillon
que celui d'Espagne ou de Portugal, se
livrent à la traite, a fait commettre,
depuis quelque temps, d'énormes crimes que nous ne connaissons pas tous 1
et dont un seul, qui a été bien constaté,
pourra donner l'idée. Un navire, 2 la
() Toutes ces choses se passaient il y a quelques annécs. On aime à croire qu'il y a eu
des réformes à cet égard.
Note de Péditeur, 1
, sous un autre pavillon
que celui d'Espagne ou de Portugal, se
livrent à la traite, a fait commettre,
depuis quelque temps, d'énormes crimes que nous ne connaissons pas tous 1
et dont un seul, qui a été bien constaté,
pourra donner l'idée. Un navire, 2 la
() Toutes ces choses se passaient il y a quelques annécs. On aime à croire qu'il y a eu
des réformes à cet égard.
Note de Péditeur, 1 --- Page 50 ---
(44)
jeune Estelle, de la Martinique, 7 est
abordé par les chaloupes d'un vaisseau
de guerre anglais. Le capitaine déclare
qu'ayant été précédemment arrété, on
l'a dépouillé de tous les esclaves qu'il
avait à bord, sans qu'il lui en restât un
seul. Cependant l'agitation et les indices
d'alarme qu'on remarque dans la contenance de tous les gens du navire ont
fait naitre des soupçons ; la visite commence. Pien n'a été trouvé encore 9
lorsqu'un matelot anglais, frappant sur
un boucaut qui paraît fermé avec
-
beaucoup de soin, on entend tout-àcoup un son de voix confus et comme les
gémissemens d'une personne expirante.
A l'instant le boucaut est ouvert. Il contenait deux jeunes négresses d'environ
douze à quatorze ans. 1 qui étaient dans
le dernier état de suffocation, et qui, --- Page 51 ---
(45)
furent arrachées à
grâce à ce hasard,
la plus affreuse mort. Le capitaine perà dire qu'il avait été désista toujours
mais les officiers
pouillé de sa cargaison;
du vaisseau anglais se rappelèrent, avec
sentiment d'horreur, qu'au moment
un
à poursuivre la
où l'on avait commencé
Estelle, ils avaient aperçu plujeune
sieurs boucauts flottant sur son sillage,
que chacun de ces
et ils soupçonnbrent
malboucauts contenait un ou plusieurs
dont la présence à bord
heureux noirs,
aurait entraîné la confiscation du nale capitaine de
vire. On a su depuis que
Estelle avait un autre motif enla jeune
soustraire ses noirs aux recore pour
été volés
gards des Anglais : ils avaient
à main armée sur un autre navire, dont
était mort à la côte de Guile capitaine
néc; et le crime de piraterie se joignait --- Page 52 ---
(46)
à la violation des lois et accords diplomatiques relatifs à la traite.
On a vu, dans le récit de Philippe,
un bâtiment négrier réduit aux plus
cruelles extrémités de la famine; Auguste me raconta des malheurs non
moins affreux arrivés sur le navire le
Rodeur, du Hâvre. Quinze jours après
avoir quitté la rivière de Kalabar, on
s'aperçut que les nègres avaient contracté aux yeux une rougeur assez considérable qui, des uns aux autres, se
communiquait avec une rapidité singulière. Bientôt le capitaine et la presque
totalité des matelots sont atteints. Les
douleurs augmentent de jour en jour.
C'est une véritable ophtalmie très-intense. On craint un moment qu'il ne
reste pas de tout l'équipage un. seul
jours après
avoir quitté la rivière de Kalabar, on
s'aperçut que les nègres avaient contracté aux yeux une rougeur assez considérable qui, des uns aux autres, se
communiquait avec une rapidité singulière. Bientôt le capitaine et la presque
totalité des matelots sont atteints. Les
douleurs augmentent de jour en jour.
C'est une véritable ophtalmie très-intense. On craint un moment qu'il ne
reste pas de tout l'équipage un. seul --- Page 53 ---
(47 1 )
homme ayant l'usage libre de ses yeux
et en état de conduire le bâtiment aux
Antilles. Ce qui redouble les alarmes >
c'est la rencontre qu'on vient de faire
d'un navire négrier espagnol, le SanLéon, venant de la même côte, et sur
lequel, esclaves et équipage, tous sans
exception, étaient devenus aveugles. Le
Rodeur ne put secourir ces infortunés,
qu'on n'a vu arriver dans aucun port.
Réduit à unemoindre détresse, et un peu
plus favorisé par levent comme par d'autres circonstances, il atteignit enfin la
Guadeloupe. Trente-neuf nègres se trouvant tout-à-fail aveugles et invendables,
furent jetés à la mer.
Ces deux horribles histoires me rappelèrent ce qu'avait osé faire un capitaine anglais avant que la traite fût --- Page 54 ---
(48)
abolie. Sur son navire, nommé le
la mortalité des esclaves,
Long,
traversée
pendant une
pénible et
à croître
contrariée, se mit
avec tant de
vint fort difficile
rapidité, qu'il dele
de prévoir où en serait
terme. Craignant de
perdre toute sa
cargaison, ce capitaine s'avisa de choisir ceux des esclaves qui étaient les
malades et de les jeter à la mer
plus
: il avait
calculé, dans sa tête féroce, qu'en
vant la nécessité d'agir
prouserait
ainsi, la perte
supportée, non par les propriétaires, mais par les assureurs. Le
texte qu'il adopta
prébal fut le
pour son procès-vermanque d'eau,
tre esclaves des
Cinquante-quaplus malades furent
immédiatement jetés à la mer. Le jour
suivant, quarante-deux subirentlemème
sort. Le
surlendemain, il commença de
tomber uue pluie abondante
qui dura
'agir
prouserait
ainsi, la perte
supportée, non par les propriétaires, mais par les assureurs. Le
texte qu'il adopta
prébal fut le
pour son procès-vermanque d'eau,
tre esclaves des
Cinquante-quaplus malades furent
immédiatement jetés à la mer. Le jour
suivant, quarante-deux subirentlemème
sort. Le
surlendemain, il commença de
tomber uue pluie abondante
qui dura --- Page 55 ---
(49 )
pendant trois jours, et qui, aurait privé
de tout fondement lc prétexte adopté
par le capitaine, si ce prétexte n'eût pas
été entièrement faux. Quatre-vingt-seize
noirs avaient été déjà sacrifiés à un affreux calcul; mais le nombre des victimes choisies était de cent trente-deux.
On amena sur le pont les trente-six malades qui restaient. Les seize premiers
se laissèrent jeter à la mer : les autres, s'armant d'un vertueux courage
et d'une noble
ne voulurésignation, .
rent pas souffrir que- des mains exécrables les touchassent, ct, s'clançant
d'eux-mèmes dans les flots, ils allèrent
rejoindre leurs infortunés compagnons.
La précaution du capitaine fut inutile.
La cour judiciaire de Guildhall, à Londres, condamna les proprictaires, non
IV
--- Page 56 ---
I 50) -
)
les assureurs 2 à supporter la perte des
csclaves.
On a vu depuis l'équipage d'un navirc négrier, 7 de la Havane, fesant la
traite au Nord de la ligne, tandis que 7
parles Irailés conclus avec sa. nalion, il
n'élait autorisé à la faire que dans lc
Sud, se jeler à Ja nage pour gagner la
terre ct SC dérober à un croiseur, mais
en laissant à bord une mèche allumée
qui pendait sur le magasin à poudre ouvert tout exprès. Ileureusement, pour
trois cent vingt-cinq malheureuses victimes enchaînées dans la cale, un des
matelots anglais aperçut la mèche, et se
hâtant de meltre son chapeau dessus 7
l'emporia. Les marins de la gotlette
cspaggole n'avaient prétendu qu'à soustraire une proic aux Anglais. On --- Page 57 ---
1 51) )
dit qu'ils curent les regrets les plus vifs
de ce que leur projet infernal n'avait pas
mieux réussi.
A tous ces faits, diversement horribles, Auguste ajouta certains détails sur
l'état moral des peuples d'Afrique. Quelques-uns de nos objets d'art y ont pénétré; on trouve même assez fréquemment, chez les princes noirs et chez les
facteurs, 2 des bustes ou des portrails de
Napoléon. Il paraitrait qu'avant l'époque de la restauration française, la civilisation des tribus africaines, quoique
lente et toujours fort entravée, était
pourtant progressive. Mais la scène a
changé tout-à-coup, depuis que la cupidité des blancs et surtout des Français
est venue de nouveau lâcher tous les
crimes sur cette région malheureuse. On
fréquemment, chez les princes noirs et chez les
facteurs, 2 des bustes ou des portrails de
Napoléon. Il paraitrait qu'avant l'époque de la restauration française, la civilisation des tribus africaines, quoique
lente et toujours fort entravée, était
pourtant progressive. Mais la scène a
changé tout-à-coup, depuis que la cupidité des blancs et surtout des Français
est venue de nouveau lâcher tous les
crimes sur cette région malheureuse. On --- Page 58 ---
(52)
des
du gouvernement
a vu
employés
faire la chasse aux noirs dans les rues
même de Saint-Louis du Sénégal , et
libres ou esclaves, pour les
les enlever,
navire les
transporter sur la côte où un
attendait. Un pauvre noir ayant été volé
sa mère accourut le lendemain et
ainsi,
d'argent pour sa ranoffrit une somme
d'aL'honnête blanc prit l'argent
çon.
la mère
bord : puis, deux jours après,
et le fils fesaient voile pour l'Amérique.
d'une telle noirceur
Le fils, indigné donner la mort en
d'âme, parvint à se
Hommes blancs, qui dévorez
s'écriant :
de vous
les noirs, je ne puis me venger
Je
qu'en vous privant de ma personne..
dit Auguste en finissant, qu'une
pense, rencontrée par moi ces joursnégresse, maison on elle est traitée
ci dans une
crois bien fercomme esclave, et que je --- Page 59 ---
53 )
mement avoir vue à Marseille jouissant
de la liberté, a été enlevée par surprise
et conduite ici, oà on l'aura vendue:
carje n'imagine point qu'elle ses soit vendue elle-même.
Je ne fis pas, sur-le-champ, beaucoup d'attention à ces dernières paroles d'Auguste : j'avais l'âme tellement
étreinte et serrée de toutes ces horreurs,
qu'à la fin j'ccoutais à peu près sans entendre. Par la suite, cette observation
de mon ami me revint en mémoire, et
fut une des causes qui me firent prendre
une décision d'oùt naquirent en partie
mes malheurs. --- Page 60 ---
- 54)
CHAPITRE IV.
RÉCIT DES TROUBLES DE MARSEILLE EN 1815.
AUGUSTE avait à me faire le récit des
événemens occasionés à Marseille par
la seconde restauration, et dont il
n'était parvenu dans l'étranger, dans le
reste même de la France, qu'un bruit
fort vague, sur lequel on s'était peu --- Page 61 ---
I 55 )
arrêté; car c'est le propre d'un parti qui
triomphe, d'employer sa première force
à jeter un voile sur ses injustices; 5 à empécher que les cris de ses victimes ne
trouvent des échos. A une distance
même peu éloignée du théâtre où l'on
se porta à CCS déplorables excès, un
grand nombre de ces personnes 2 ni
bonnes, ni mauvaises, mais naturellement froides et tranquilles, qui se sont
appelées les honnêtes gens, paraissaient
ignorer, quelques mois après, que beaucoup de sang avait été répandu par des
hommes qui osaient bien se direhonnéles gens comme elles.Quelques autres personnesniaientavec une effronterieatroce
ces horreurs qu'elles n'ignoraient point;
et, en 1823, me trouvant sur les lieux,
j'étonnai beaucoup la plupart de ceux à
qui, en me rappelant lcs récits d'Au-
qui se sont
appelées les honnêtes gens, paraissaient
ignorer, quelques mois après, que beaucoup de sang avait été répandu par des
hommes qui osaient bien se direhonnéles gens comme elles.Quelques autres personnesniaientavec une effronterieatroce
ces horreurs qu'elles n'ignoraient point;
et, en 1823, me trouvant sur les lieux,
j'étonnai beaucoup la plupart de ceux à
qui, en me rappelant lcs récits d'Au- --- Page 62 ---
I 56 )
guste,fadressais, avec réserve pourtant,
des questions dont la réponse devait me
servir à les vérifier. Ma curiosité paraissait plus qu'indiscrète; on exigeait que
les actes de quelques scélérats fussent
respectés par le silence, comme pourraientl'être les écarts d'unejolie femme;
et l'air de fureur avec lequel, à cause de
la présence à Marseille d'un auguste
personnage, on proférait, en ce même
temps, des cris qui n'auraient jamais dà
étre que des cris d'amour, me fit comprendre que, si la mémoire des spectateurs cherchait à paraître infidèle, le
bras des acteurs n'attendait qu'un mot
pour ne l'être pas.
Après 1794,j'avais vu comment, par
l'effet d'une apercevance confuse et
obtuse, comme dirait Montaigne, on --- Page 63 ---
(57)
donné en Provence un
avait cru s'ètre
appui, parce qu'on y avait organisé quelseulement d'assasques bandes capables
l'on eut assez
siner, et en qui pourtant
les regarder comme
de confiance pour
de Condé
de l'armée
une avant-garde
Italie,
qui, vers 1800, devait passer en
à Livourne, et faire une
s'embarquer
descente sur les mêmes côtes oû, quinze
débarans plus tard, un grand général
seul, mais avec la presque certitude
qua
de retrouver son armée.
A cette dernière époque, Ies mêmes
hommes de hablerie et d'intrigue, qui
de Condé
avaient levéjadis pourl'armée
bien suspecte, s'imagiune avant-garde
pourrait
nèrent assez follement qu'on
demander au même sol des bataillons 7
scraient arrêtées, dans leur espar qui --- Page 64 ---
58 )
3or nouveau 2 ces légions que le climat
seul avait pu dompter, et que leur ancien chef venait rejoindre, ces légions
pareilles, sil'on peut dire, à un serpent
terrible dont la tête aurait été séparce
du tronc, ct qui, par un miracle' soudain, s'appliquerait de nouveau cette
tête et reprendrait sa vigueur. Mais si
on avait cru dans le temps arriver par
des bandes d'assassins à un noyau d'armée, maintenant avec des prémices
d'armée, avec des velléités de combattre
promptement évanouies, on n'était parvenu à retenir 7 sous un drapeau qu'il
fallut bientôt soustraire aux regards,
qu'une eompagnie de coupe-jarrets; et
il y a là quelque chose de tellement caractéristique pour le parti en général et
pour le pays en particulier, que je désirais bicn vivement acquérir à ce sujet
ins à un noyau d'armée, maintenant avec des prémices
d'armée, avec des velléités de combattre
promptement évanouies, on n'était parvenu à retenir 7 sous un drapeau qu'il
fallut bientôt soustraire aux regards,
qu'une eompagnie de coupe-jarrets; et
il y a là quelque chose de tellement caractéristique pour le parti en général et
pour le pays en particulier, que je désirais bicn vivement acquérir à ce sujet --- Page 65 ---
(59) )
toute certitude. Je voulais savoir de
plus quelle portion de crimes pouvait
Arcimputéeideinduoce diverses, car
tout ne saurait être fortuit dans les excès populaires. Ce besoin si naturel à
l'homme de s'enquérir des choses humaines avait été réveillé en moi par la
présence d'Auguste. D'ailleurs cette félicité presque parfaite, qui naguères me
rendait indifférent à tout ce qui se passait au-delà de mon. petit domaine,
avait disparu depuis que ma fille n'était
plus là pour en assurer la duréc,. et que
sa malheureuse mère ne voulait pas recévoir de consolation. Mon esprit était
redevenu curieux, parce qu'il cherchait
à se distraire.
Nous convinmes, Auguste et moi, de
nous rendre le lendemain matin au seul --- Page 66 ---
60 )
lieu public qui soit ombragé, dans une
ville bâtie sous le tropique, et où de
grands ombrages seraient si agréables, 9
si nécessaires: ; encore nous fallut-il
franchir les portes pour y arriver. Ce
Nous
lieu sert de promenade publique.
nous assimes à un banc de pierre audessus duquel un oranger et un corossolier mariaient ensemble leur feuillage,
leurs fruits et leurs fleurs : un ruisseau
limpide murmurait à nos pieds et fuyait
devantnous; une foule de petits oiseaux,
dont une espèce de merle contrefesait
les chants, se jouaient au milieu des
branches les plus légères, attirés par
la fraicheur et le gazouillement des eaux.
Auguste commença ainsi :
à trop
( Les rois s'exposeraient
de mécomptes, s'ils allaient se figurer --- Page 67 ---
(6r) )
qu'un grand nombre d'hommes les
aime pour eux-mêmes. Ainsi que les
beautés naissantes, ils doivent se défier
des complimens sans fin qu'on leur
adresse, et s'amuser tout au plus de ces
vives démonstrations, comme ils le feraient d'une revue de belles troupes qui,
superbes à l'oeil, pourraient bien faillir
à la victoire. Sans doute, il se rencontre des hommes dont les passions politiques sont désintéressées; ; mais plus
heureusement qu'on ne croit, cetteclasse
n'est pas nombreàse ; c'est d'elle que
sortent, suivant les circonstances diverses d'éducation, de fréquentation,
de naissance et de fortune, les jacobins
forcenés et les extravagans ultras. En
général, et dans tout pays comme dans
tous les temps, l'affection du peuple se
bien faillir
à la victoire. Sans doute, il se rencontre des hommes dont les passions politiques sont désintéressées; ; mais plus
heureusement qu'on ne croit, cetteclasse
n'est pas nombreàse ; c'est d'elle que
sortent, suivant les circonstances diverses d'éducation, de fréquentation,
de naissance et de fortune, les jacobins
forcenés et les extravagans ultras. En
général, et dans tout pays comme dans
tous les temps, l'affection du peuple se --- Page 68 ---
62)
résume par des sous et des écus : celle
des grands, par des millions.
se livrait au
) Suivant qu'un pays
commerce maritime ou florissait par celui de lintérieur, 1 , suivant qu'on récoltait du - vin.et de l'huile, ou simplement
seulement dans le
dublé,j'aivu, non pas
mais dans la même province,
royaume,
dans le même canton, la restauration
embrassée avec enthousiasme ou reçue
calme et même avec froideur. Voilà
avec
Al'espoir des
pour les traits principaux.
futurs, se joignaient, dans les pogains
enthousiastes, d'autres causes
pulations
particulières et qui tenaient au caplus
du pays. Il serait trop
ractère général
absurde de s'imaginer, par exemple,
dans cetle Provence, jadis si mal
que notée à la cour à cause de l'esprit natu- --- Page 69 ---
(63 )
rel de ses paysans et du peu de respect
eingrinientomenal leurs seigneurs,
jeté dans
on se fût tout bénévolement
route
où l'ancien régime pouune
par
vait rentrer, à la suite d'un imprudent
enthousiasme, avec tous ses priviléges et
L'exaltation des estoutes ses-hauteurs.
prits, ct, si l'on veut, leur frénésie
s'explique par des passions politiques
jusqu'alors
d'une autre nature 1 qui
été comprimées. On aima les
avaient
Bourbons de toute la haine qu'on porqui précéda celui
tait au gonvernement
dont leur nom allait faire la principale
force, et à des formes d'administration
et même cruelles, que leur retour
âpres
Celte
inattendu semblait devoir changer.
haine venant à éclater avec toute l'efferdes têtes méridionales, a OCvescence
casioné bien des erreurs chez ceux qui --- Page 70 ---
(64)
en ont vu les premies symptômes, ou
qui en ont eu connaissance par simple
renommée.
>> Les révolutions dues à la conquête
sont généralement venues du Nord : depuis 1789, on nous a fait le tort d'imaginer que les révolutions par désordre
pouvaient sortir du Midi. Mais j'en appelle à lout franc Provençal : quiconque,
dans les transports de notre population,
en 1814, crut apercevoir d'autre sentiment bien distinct que la joie d'avoir
secoué le joug du despotisme militaire,
se montra bien peu habile à discerner
lesimpressions de la multitude; quiconque, en 1815,s'cst proposé, au moyen
de notre haine pour le despotisme, d'organiser une révolution à rebours; quiconque a pensé que 2 pour accélérer
lout franc Provençal : quiconque,
dans les transports de notre population,
en 1814, crut apercevoir d'autre sentiment bien distinct que la joie d'avoir
secoué le joug du despotisme militaire,
se montra bien peu habile à discerner
lesimpressions de la multitude; quiconque, en 1815,s'cst proposé, au moyen
de notre haine pour le despotisme, d'organiser une révolution à rebours; quiconque a pensé que 2 pour accélérer --- Page 71 ---
- 65 )
cette révolution, il fallait que la France
passât par le règne d'une terreur nouvelle; quiconque; dans cette vue, 2 a
voulu jeter dans les têtes ardentes du
Midi le ferment dcs crimes dont On
avait besoin, a failli en jugement comme
en politique e, et forfait à l'humanité
comme à l'honneur.
> Les premiers cris qui se firent entendre furent des cris de liberté. Nouestre bouen Rey es arriva, vipo la liberta. ! (1) Tel fut le chant inaugural de la
révolution dc 1814, en Provence. Le
vive Henri IVy y fut importé de Paris.
Les droits réunis et la conscription
avaient été les deux plus grands enne-
(r) Notre bon Roi est arrivé; vive la liberté!
IV
3* --- Page 72 ---
6 66) )
mis de Napoléon. C'était dans le Midi
que, par l'abus de ces deuxinstitutions,
il avait excité le plus de ressentiment;
soit qu'elles y parussent plus dissemblables aux méthodes anciennement employées dans le pays pour lever de
l'argent et des hommes, soit qu'elles
heurtassent davantage le caractère des
habitans, lequel est, en général, peu
souple, très-impatient des formes vexatoires, ct presque antipathique avec la
discipline militaire. On nc rencontra
jamais dans le monde beaucoup de laquais provençaux : avant la révolution,
la Provence ne fournissait guères plus
de soldats volontairement engagés que
de laquais et serviteurs d'autrui.
> Cette horreur pour le joug militaire, commune à tous les Provençaux, --- Page 73 ---
(67 - )
était accrue chez les Marseillais par une
sorte de mal-vouloir, non public, mais
contre celui qui avait été enprivé,
ou" par la force
traîné, par son système
irrésistible des choses, à faire peser ce
joug odieux sur la France. La famille
Bonaparte avait été vue de trop près à
Marseille; c'était dans un temps où ellc
ne'sedoutait guère qu'elle envahirait un
jour tant' de trônes. Elle paraissait alors
plongée :( dans une atmosphère dè'sentirévolutionnaires, dont la mode
mens
commençait à passer. La calomnie, qui
semble attendre au passage toutes les
grandeors humaines pour leur jeter de
la boue, avait depuis souillé de quelques inventions-la mémoire de ces premiers temps où fut accueillie sur la terre
de France une famille dont le monde a
tant parlé. Malheureusement ces inven-
qu'elle envahirait un
jour tant' de trônes. Elle paraissait alors
plongée :( dans une atmosphère dè'sentirévolutionnaires, dont la mode
mens
commençait à passer. La calomnie, qui
semble attendre au passage toutes les
grandeors humaines pour leur jeter de
la boue, avait depuis souillé de quelques inventions-la mémoire de ces premiers temps où fut accueillie sur la terre
de France une famille dont le monde a
tant parlé. Malheureusement ces inven- --- Page 74 ---
( 68 )
tions étaient plaisantes; elles réussirent
auprès d'un peuple railleur et passablement dédaigneux. A l'éclat de la prospérité présente, on se fesait un malin
plaisir d'opposer les souvenirs de la situation ancienne, tels du moins qu'ils
avaient été progressivement arrangés.
Dans les jours de triomphe, chez les
Romains, un esclave marchait à côté
du héros, pour lui dire des injures et
lui rappeler qu'il n'était qu'unhomme,
en dépit de cet enthousiasme public qui
l'élevait presqu'au rang des dieux. Les
Marseillais, sans avoir l'esprit servile,
s'étaient quelquefois chargés d'un rôle
analogue.
> On cassa, un soir, les vitres d'une
maison que la mère de Bonaparte occupait. C'était, je crois, dans le temps --- Page 75 ---
(69)
que venait de paraitre une proclamation
tant soit peu menaçante, et qui annonçait des vues trop bien portées depuis à
exécution. La cité entière n'était pas
responsable de pareils torts; et Napoléon, au faite de la gloire et des grandeurs, lui qui surtout ne passe pas pour
avoir de la rancune 7 aurait dû ne sc
venger que par le plus profond oubli. Il
paraîtrait que T'image de Marseille, de
cette population trop ouvertement railleuse et s'émouvant par habitude ancienne aux idées de liberté et d'égalité
qu'il voulait décidément proscrire, le
persécutait quelquefois. On l'avait entendu parler des Provençaux, et surtout des Marseillais, avec mépris. Ils
n'avaient pourtant pas plus de tort que
les Corses, qui tous voulaient être ses
parens, pouravoir des places, mais dont --- Page 76 ---
(70)
un fort petit nombre reconnaissail franchement son incontestable mérite, ct
n'attribuait pas tous ses succès à la fortune: En refusant. d'abord d'admettre,
puis en fesant un accueil peu gracieux,
et qui tenait même de l'insulte, à une
députation du commerce de Marseille,
qu'on vit courir après lui de Paris à
Turin, et de Turin à Gênes, il s'aliéna
toujours plus les esprits dans une ville
quidoit au. commerce toutes ses prospérités, toute sa-vic. Et, quand Gênes
entra sous la domination française 9
Marseille sC vit tout-à-fait et à toujours
sacrifiée, anéantie.
> Tandis qu'il caressait les peuples
nouvellement incorporés à l'empire, et
que certaines portions de: l'ancienne
France étaient devenues l'objet: d'une
nes, il s'aliéna
toujours plus les esprits dans une ville
quidoit au. commerce toutes ses prospérités, toute sa-vic. Et, quand Gênes
entra sous la domination française 9
Marseille sC vit tout-à-fait et à toujours
sacrifiée, anéantie.
> Tandis qu'il caressait les peuples
nouvellement incorporés à l'empire, et
que certaines portions de: l'ancienne
France étaient devenues l'objet: d'une --- Page 77 ---
(71)
attache particulière, 9 la fille des Phocéens, l'aînée de nos villes était traitéc
à peu près comme un monument antique, dont on se plairait à multiplier les
ruines, pour avoir ensuite la satisfaction de les contempler. Aussi est-il'vrai
de dire que. l'herbe commençait à croître
dans les rues de Marseille, et que ses
plus dlégantes maisons 2 telles que les
somptucux édifices de Palmyre, encore
subsistans, n'auraient plus offert bientôt
que de l'ombre, sans aucune ressource
contre la faim.
> Sans doute, Napoléon n'était pas
entièrement responsable des maux qui
naissaient de la guerre maritime; mais
il répondait à une ville française des
faveurs prodiguées plus ou moins arbitrairement par lui à d'autres villes; et --- Page 78 ---
(72)
quand d'immenses trésors allaient se
fondre en Italie et dans les rochers de
la Corse ingrate 1 il élait douloureux
pour Marseille de ne plus jouer que le
rôle d'Athènes sous le gouverment turc.
Lc préfet que Napoléon se plaisait à
charger de ses ordres, n'était pas du
tout propre, dans leur exécution, à réconcilier les esprits avec l'autorité du
jour. Très-habile dans les matières d'administration 7 ce délégué du pouvoir
impérial, après avoir figuré jadis dans
les rangs de la Montagne à la Convention nationale, exerçait à Marseille,
avec trop peu d'adoucissement et de
pudeur civique, les fonctions d'un
pacha!
> Disons-Ie pourtant, cette loi si durement exécutée de la conscription,
, dans leur exécution, à réconcilier les esprits avec l'autorité du
jour. Très-habile dans les matières d'administration 7 ce délégué du pouvoir
impérial, après avoir figuré jadis dans
les rangs de la Montagne à la Convention nationale, exerçait à Marseille,
avec trop peu d'adoucissement et de
pudeur civique, les fonctions d'un
pacha!
> Disons-Ie pourtant, cette loi si durement exécutée de la conscription, --- Page 79 ---
(73)
arracha plusieurs familles à un progrès
journalier d'inanition, à une mort qui
paraissait inévitable. Ellcs trouvèrent,
dans l'usage des remplacemens, 7 le dernier morceau de pain qui allait leur
manquer. Combien d'enfans généreux se
dévouèrent et firent marché de leur vie
pour sauver lcs jours de leurs parens!
> Une maladie épidémique dont l'administration s'efforça de cacher l'existence, fit, en 1813, des ravages considérables. Elle était due à l'extrême
misère, ainsi qu'à la nature des alimens
avec lesquels plus d'une famille abandonnéccherchail à lutter contre la mort.
Pendant des mois entiers on n'a mangé,
dans un grand nombre de ménages, que
du son pétri et bouilliaveclesang des animaux qu'on recueillaitauxabattoirs.Lors
I
--- Page 80 ---
(74)
des fétes données à Marseille, pendant
le mois d'octobre 1814, à Monsieur 1
frère du Roi, on put voir dans la foule
l'air de souffrance qu'avaient encore les
classes inférieures. Alors, les personnes
qui n'avaient pas vu Marseille depuis
long-temps purent plus facilement concevoir cettc joie délirante que la chute
de Napoléon avait causée; alors, dut
paraitre assez naturelle cette explosion
d'allégresse qui avait semblé incroyable
dans les tableaux qu'on en fesait; plus
tard, en me rappelant ces expressions
de l'amour, ou, si l'on veut, de la plus
vive espérance, je compris quels pourraient être les emportemens, 9 les retours
de la haine ; et, quand la nouvelle du
funeste débarquement tme fut connue, le
souvenir de Marseille en 1814 dut me --- Page 81 ---
(75)
faire pressentir ce qu'allait devenir cette
ville en 1815.
> Dans ce port, si commerçant) jadis,
affluaient déjà quelques richesses ; déjà
ses vaisseaux s'étaient élancés sur toutes
les mers : on ressaisissait en quelque
sorte l'existence; une longuc chaîne de
prospérités semblait sc dérouleraux yeux
et s'étendre dans un loug avenir; le
monde mercantile croyait que les choses
iraient encore mieux qu'autrefois, et
rien n'avait annoncé jusqu'alors que
cette confiance était une erreur.
> L'ordonnance du Roi portant réglement pour les franchises du port dc
Marseille étoit arrivée depuis quelques
jours. Elle donnait licu à des discussions, à des interprétations, à des com-
chaîne de
prospérités semblait sc dérouleraux yeux
et s'étendre dans un loug avenir; le
monde mercantile croyait que les choses
iraient encore mieux qu'autrefois, et
rien n'avait annoncé jusqu'alors que
cette confiance était une erreur.
> L'ordonnance du Roi portant réglement pour les franchises du port dc
Marseille étoit arrivée depuis quelques
jours. Elle donnait licu à des discussions, à des interprétations, à des com- --- Page 82 ---
(76)
mentaires, à des calculs.sans fin, et,
quoique ses dispositions principales fussent un peu en-deça des espérances conçues, les Marseillais se montraient en
général reconnaissans d'une faveur qui
n'était qu'un essai, et qui pouvait un
jour devenir plus grande et plus libérale.
Tout à coup cette nouvelle terrible :
Bonaparte a débarqué, se glisse à la
bourse, y circule d'abord sourdement,
puis se propage avec plus d'éclat et d'intensité: elle acquiert enfin, ? par la confrontation des diverses lettres que le
commerce a reçues, un degré de certitude, véritable arrêt de mort pour une
population tout entière qui va retomber
dans la guerre maritime et les angoisses
de la faim. L'autorité d'abord, puis les
feuilles publiques, dirigées par elle, ou
qui cherchaient à lui plaire, essayérent --- Page 83 ---
(77 )
une de ces consolations d'enfant, que
les gouvernemens se permettent quelquefois de présenter aux peuples. Suivant le préfct, il fallait bénir la providence d'avoir inspiré à l'erile de l'ile
d'Elbe cette dernière etfolle entreprise.
Ledeuxième numéro delEclaireurMarseillais commençait ainsi : < Nos voeux
sont enfin exaucés! etc.; )) et, après la
bordée d'injures alors obligée, Ihomme
de sang de l'ile de fer était venu, disait-on, se livrer lui-même à la vengeance humaine et divine qui le poursuivait, etc., etc., etc.
> Cette fausse espérance, qui cherchait à tromperl'extrème douleur, avait,
pour les esprits attentifs et réfléchis,
quelque chose de plus désolant encore
et de plus sinistre que l'aspect de cette --- Page 84 ---
(78)
douleur même. C'est ainsi qu'un malade
parait quelquefois à ceux qui s'intéressent à son sort approcher d'autant plus
du terme fatal, qu'il tombe dans des réveries plus gracieuses, et que son imagination expire par degrés au milicu des
idées qui lui furent toujours les plus
douces.
>> Cependant on a crié aux armes ;
on a demandé au vieux Masséna la permission d'aller poursuivre et combattre
celui qu'on regarde comme l'auteur
des maux passés, et dont la soudaine
apparition vient de rompre le fil des
prospérités présentes.
>> Reprocher, comme on l'a fait, au
maréchal Masséna de n'avoir pas envoyé sur-le-champ des troupes de ligne
idées qui lui furent toujours les plus
douces.
>> Cependant on a crié aux armes ;
on a demandé au vieux Masséna la permission d'aller poursuivre et combattre
celui qu'on regarde comme l'auteur
des maux passés, et dont la soudaine
apparition vient de rompre le fil des
prospérités présentes.
>> Reprocher, comme on l'a fait, au
maréchal Masséna de n'avoir pas envoyé sur-le-champ des troupes de ligne --- Page 85 ---
( 79 )
en poste,c c'est croirenal3propoagrune
telle mesure est d'aussi facile exécution
à Marscille qu'elle peut l'être à Paris.
Mais on se demande pourquoi le maréchal arrèta jusqu'au 5 mars l'élan des
Marseillais ? Probablement il le crut
inutile et vain de toutes manières :
quelque diligence qu'on pût mettre à
s'dquiper et à partir, Napoléon n'aurait
pas cessé d'avoir plusicurs marches d'avance; d'ailleurs, 1 la route qu'il avait
choisie et qui le meltait tout de suite au
coeur du Dauphiné, était la plus courte.
Les Marseillais n'auraient pti le joindre
que dans le cas où il aurait trouvé quelque résistance avant d'atteindre Grenoble, et, dans la pensée d'un homnme qui
connaissait un peu l'esprit de la France
d'alors, cette résistance n'était point
présumable. Quoi qu'il en soit, au reste, --- Page 86 ---
80 )
des motifs qui empèchèrent le maréchal
d'accéder tout de suite à la demande
des Marseillais, son hésitation fit naitre
contre lui des soupçons que ne devait
point dissiper, sans doute, une phrase
d'éloge relative au héros d'Essling, dans
l'adresse des généraux, officiers et soldats, qui étaient avec Napoléon, aux
généraux, officiers et soldats del'armée.
Avec ces funestes soupçons commença
unesérie d'irritations quine) pouvaitamener qu'une déplorable catastrophe.
> Letemps n'était plus où un citoyen,
amusant la fureur des conscrits de la
campagne qui en voulaient aux jours du
préfet Thibaudeau, les entrainait sur sCs
pas au bouleoart Bonaparte, et les OCcupait à renverser, à mutiler un buste
déjà condamné à ne plus rester debout, --- Page 87 ---
a
(8r) )
donnant ainsi à la victime désignce le
temps d'échapper aux coups appelés sur
ellc. Le temps n'était plus oû, dans une
émcute au sujct d'un droit d'octroi à
percevoir sur la vente du poisson, un
garde national, montant sur un étal du
marché, haranguait une multitude de
femmes bouillantes de colèrc, et les engageait, par amour pour leur bon Roi,
à payer une imposition qui devait, disait-il avec adresse, aider à le maintenir sur le trône. Le temps n'était plus
où deux à trois mille soldats francais,
long-temps prisonniers dans les iles Baléares ct débarqués au lazaret, nus 1
exténués de faim, épuisés de misère,
trouvèrent aussitôt des vêtemens et une
abondante nourriture par les soins des
femmes de la halle, qui, se distribuant
les quartiers et les rues, allaient de mai-
adresse, aider à le maintenir sur le trône. Le temps n'était plus
où deux à trois mille soldats francais,
long-temps prisonniers dans les iles Baléares ct débarqués au lazaret, nus 1
exténués de faim, épuisés de misère,
trouvèrent aussitôt des vêtemens et une
abondante nourriture par les soins des
femmes de la halle, qui, se distribuant
les quartiers et les rues, allaient de mai- --- Page 88 ---
82) )
son en maison réclamer des secours
qu'on s'empressa d'accorder. Hélas! cet
esprit, en quelque sorte antique, ce
patriotisme du bon vieux temps, dont
les tableaux retrempent l'âme et la réjouissent, avait disparu; ; il ne.se trouvait plus de modérateurs. , de conciliateurs, mais déjà les instigateurs abondaient.
> A Marseille comme à Paris, 2 le
contre-coup de la première chute du
trône impérial avait fait sortir de dessous
terre une foule de personnages qui se
crurent tout à coup des étresimportans. 2
parce qu'ils fesaient beaucoup de bruit,
semblables à ces insectes qui éclosent en
foule et bourdonnent sans repos ni trève
quand l'oragea cessé. Cette classe d'ètres
était aussi bigarrée que des papillons , --- Page 89 ---
(83 - )
dont clle avait la légèreté, l'inconséquence; elle était en même temps irritable comme des guépes. Là, se remontraient aujour d'antiques clubistes,
s'efforçant de faire oublierleurs motions
incendiaires d'autrefois par les propos
en sens inverse, mais toujours incendiaires, qu'ils croyaient convenir le
mieux aux circonstances nouvelles ; là,
survenaient de prétendues victimes du
despotisme impérial, qui n'avaient dû
leur disgrâce, 7 quand toutefois elle était
bien réelle, qu'à leurimpéritic ou à leur
mauvaise conduite ; là, des émigrés
voulaient avoir souffert, pour la cause
royale, des maux qu'ils avaient simplement rencontrés dans la mêlée des factions populaires : là, des doublures de
noblesse, SC levant sur leurs talons et
dressant un front superbe, étincelant, --- Page 90 ---
(84)
où la fausseté de leurs prétentions se
montrait tout entière, portaient d'autant plus haut leurs espérances, qu'ily
avait dans leur zèle toute l'ardeur d'un
jet nouveau ; là, des hommes que Napoldon avait choisis à dessein dans les
hautes classes, pour en faire les agens
avilis de son despotisme, cherchaient à
surpasser, par les excès d'une haine factice, les précédentes exagérations d'une
bassesse qui leur était naturelle. Je ne
parle point de cette tourbe pétulante et
mobile depetits marchands et d'ouvriers,
de cette multitude d'hommes gagnant
salaires, qui, par spéculation, savent si
bien prendre la couleur à la mode, et
qui, une fois lancés dans l'arène, s'acharnent d'autant plus à jouer le rôle
adopté par eux, qu'ils se livrent à des
jalousies de métier tout en sC donnant
ations d'une
bassesse qui leur était naturelle. Je ne
parle point de cette tourbe pétulante et
mobile depetits marchands et d'ouvriers,
de cette multitude d'hommes gagnant
salaires, qui, par spéculation, savent si
bien prendre la couleur à la mode, et
qui, une fois lancés dans l'arène, s'acharnent d'autant plus à jouer le rôle
adopté par eux, qu'ils se livrent à des
jalousies de métier tout en sC donnant --- Page 91 ---
( 1e 7 85 )
les airs d'avoir et de soutenir une opinion politique; mais je dois montrer, au
milieu de toute cette masse agitée de
mouvemens convulsifs, ces agens d'une
autre époque qu'on avait vu, en se fesant fort d'embaucherdes soldats, n'enrôler que des assassins, et qui maintenant, par les nouveaux services qu'ils
cherchaient à rendre, songeaient à faire
en sorte qu'on ne leur demandât point
compte des deniers reçus jadis ct si mal
employés : je ne dois pas oublier non
plus ces autres agens, plus récemment
accrédités, quiavaient mission expresse
de faire voir aux cabinets de I'Europe,
dont l'hésitation était toujours à craindre, que la France n'était pas si indifférente qu'elle avait pu d'abord le paraitre 7 à ce retour d'une dynastic 9 dont
on ne voulait accepter que les personnes --- Page 92 ---
( 86 )
en répudiant les choses, et de faire entendre du moins quele Midi étaitlà avec
ses passions, pour emporter les regrets
et les calculs des autres provinces du
royaume.
> Au milieu de tous ces entrainemens
naturels et de toutes ces fureurs simulées, l'homme de sens était bien à plaindre. Heureux qui pouvait alors se contenter de gémir en secret sur les maux
que laissait entrevoirl'avenir! mais malheur à qui montrait quelqu'apprchension quand on venait énumérer devant
lui avec complaisance tant de milliers
de bataillons, tant de rois qui n'en voulaient qu'à un seul homme, à un seul
homme, et pas davantage : Malheuràqui
redoutait des représailles curopéennes
plus encore qu'il n'attendait un secours! --- Page 93 ---
87) -
)
est subtile et comLa passion politique
binatrice : les partis faibles 2 surtout - 7
aussi
à se créer des auxisont
prompts
dans
liaires au loin et des ressources
l'avenir, qu'ils sont ingénieux à se figuet des ennerer des dangers prochains
Aussi
voir alors
mis à leur porte.
put-on
s'introduire dans le monde une catégorie de crimes jusqu'alors inconnus.
exemple, de souCe fut un crime, par
certains hommes se disaient
rire quand
forts, et très-forts, dans le temps qu'ils
étaient d'autant plus criards, qu'ils se
faibles. Ce fut un crime
sentaient plus
arriveraità
d'avoir prévu que Napoléon
Paris, et qu'on ne brilerait pas une
amorce contre lui; comme si prévoir
c'était désirer : comme si le malheureux
au
d'un
qu'on a recommandé
poignard
Trestaillon ou d'un Pointu, désire de
hommes se disaient
rire quand
forts, et très-forts, dans le temps qu'ils
étaient d'autant plus criards, qu'ils se
faibles. Ce fut un crime
sentaient plus
arriveraità
d'avoir prévu que Napoléon
Paris, et qu'on ne brilerait pas une
amorce contre lui; comme si prévoir
c'était désirer : comme si le malheureux
au
d'un
qu'on a recommandé
poignard
Trestaillon ou d'un Pointu, désire de --- Page 94 ---
( (88) )
mourir à cause qu'il tient déjà sa mort
pour certaine. Cc fut un crime de mettre
en doute la nouvelle la plus ridicule,
que ses plus ardens propagateurs étaient
bientôt contraints eux-mêmes de lâcher.
Ce fut un crime de soupçonner la bonne
foi de Carthage. Ce fut un crime de souhaiter que l'étranger ne se mélât point
de nos affaires. Ce fut un crime d'émettre le vocu qu'on sauvât d'abord la patrie menacée par. les ennemis du dehors, 2
saufà défendre ensuite la liberté contre
qui de droit; 9 crime de fort bonnes gens,
comme vous voyez. Tous ceux qui se
rendaient coupables 7 à quelque degré
que ce fut, des crimes que je mentionne,
étaient frappés de la dénomination générale de castagniés.
>> On n'avait d'abord lancé ce bi- --- Page 95 ---
(89) )
zarre anathème, dont la grande quantité
de châtaignes qu'on mange en Corse
avait donné l'idée, que sur les partisans
déclarés de Napoléon; bientôt il atteignit tous ceux dont les pensées indépendantes se trouvaient en désaccord,
fut-ce le plus légèrement, le plus innocemmnent du monde, avec les pensées
absolues ct despotiques du jour.
> Je le répète; clle était bien difficile,
à cette époque, autant difficile même que
pendant la terreur, la position des hommes raisonnables, des citoyens sages, 9
des cocurs désintéressés, dcs csprits modérès.
> Une aristocratie s'était introduite,
telle à peu près que s'obstinent à la réver certains ambitieux, toujours déçus
1Y
4* --- Page 96 ---
(9)
dans leurs coupables espérances, 2 auxquelles ils tiennent toujours. Quelques
hommes 7 remarquables par leurs richesses bien plus que par aucun mérite,
gouvernaient la tourbe des prolétaires,
et lui communiquaient chaque jour les
divers - mouvemens d'oscillation jugés
nécessaires pour la tenir cn haleine.
>> C'était dans les petites villes surtout
que ces tentatives d'oligarchie étaient
moins déguisées. Le haut prix auquel la
paix avait élevé momentanément les
denrées du pays était le mobile de ceux
des oligarques qui ne pouvaient exhiber des pancartes de noblesse, ou en
supposer qui fussent adirées; mobile
aussi naturel que tant d'autres, et qu'on
ne blâmerait point, si ces individus,
pour la plupart sots et couards, n'a-
dans les petites villes surtout
que ces tentatives d'oligarchie étaient
moins déguisées. Le haut prix auquel la
paix avait élevé momentanément les
denrées du pays était le mobile de ceux
des oligarques qui ne pouvaient exhiber des pancartes de noblesse, ou en
supposer qui fussent adirées; mobile
aussi naturel que tant d'autres, et qu'on
ne blâmerait point, si ces individus,
pour la plupart sots et couards, n'a- --- Page 97 ---
(9r)
vaient plus d'une fois, par des allocutions indiscrètes et par d'injustes ap--
pellations 7 exposé aux furcurs d'une
populace égarée, des hommes capables
de sentimens généreux, et dont le coeur
palpitait d'effroi, non par la prévision
d'une baisse dans le prix des vins et des
huiles, mais à l'aspect des maux sans
nombre dont la patrie était menacée.
> Si telles étaient les irritations survenues entre les habitans, combien plus
terribles durent être les préventions, le
mal-vouloir, que l'état des choscs rendait inévitables entre le menu peuple et
les soldats! Dès avant le Ir mars, des
plaisanteries soldatesques avaient franchi l'enceinte des corps-de-garde. Dans
les fetes Dubliques, des marques partielles de mécontentement avaient con- --- Page 98 ---
(92)
trasté d'une manière choquante avec
l'allégresse générale. D'un autre côté,
quand il fut question de lever des hommes pour l'armée royale qui cherchait à
s'organiser sous les murs de Nimes, des
citoyens, des femmes, desprêtres même,
par un zèle fort louable sans doute dans
la circonstance, mais que les chefs militaires pouvaient tout autrement qualifier, songèrent à gagner des soldats, à
les faire passer, non point sous d'autres
drapeaux, les trois couleurs ne flottaient
pas encore à Marseille, mais sous d'autres commandemens.
> Toutefois, la formation des compagnies franches enleva une notable
portion de ces têtes ardentes qui , à
chaque instant, menaçaient des plus
grands désordres. Dans ces compagnies, --- Page 99 ---
(93 )
avec des hommes sincèrement dévoués
à leur prince, avec d'autres individus
que l'espoir de parvenir y appela, se jetèrent un trop grand nombre de vagabonds, auxquels la Provence a dû parla
suite une partie des sanglans excès dont
elle fut épouvantée.
> Pourquoi les Marseillais n'aperçurent-ils pas cette pente irresistible sur
laquelle la France presqu'entière ct l'armée surtout, se trouvaient placées r La
résolution des puissances une fois connue, qu'avait-on de mieux à faire que
d'attendre un meilleur sort? Pourquoi
ne pas comprendre qu'il est des temps
de résignation où il faut préter l'oreille
/ au bruit que fait la marche des choses,
et se défier de ces agitateurs qui planent au milieu des orages populaires : 9
aperçurent-ils pas cette pente irresistible sur
laquelle la France presqu'entière ct l'armée surtout, se trouvaient placées r La
résolution des puissances une fois connue, qu'avait-on de mieux à faire que
d'attendre un meilleur sort? Pourquoi
ne pas comprendre qu'il est des temps
de résignation où il faut préter l'oreille
/ au bruit que fait la marche des choses,
et se défier de ces agitateurs qui planent au milieu des orages populaires : 9 --- Page 100 ---
(941)
comme les oiseaux de proie au-dessus
des champs de bataille. Des hommes
qui n'avaient jamais eu pour génie que
T'outrecuidance, et, pour moyen d'exécution, 9 que l'intrigue, vinrent travailler
les esprits. Mais ne devait-on pas se
tenir à l'écart de tous ces boute-feux,
qui cherchaient à faire naitre la guerre
civile, la guerre civile qui, honorable
quelquefois, devient, quand elle décime
comme à plaisir les citoyens en présence
de l'étranger, le plus scandaleux spectacle que puisse présenter un peuple en
délire?
> Oh!qu'elles étaient bien mieux inspirées ces âmes religicuses qui, tous les
soirs, 9 accouraient dans les temples à
l'heure où des prières ferventes appelaient, depuis le 5 mars, le bras du --- Page 101 ---
(95)
Tout-Puissant au secours de la Patrie!
Si jamais la religion m'a paru grande,
si jamais les supplications de l'infortune
qui in'a plus que Dieu pour appui, m'ont
ému, c'est dans ces réunions solennelles, toutes les fois du moins que des
ambitieux qu'éloprédicateurs 1 plus
quens, nc les rendaient pas bruyamment
politiques, au lieu de les laisser décentes
et religieuses 1 et ne s'efforçaient pas
d'allumerl la fureur des fidèles, bien plus
n'imploraient la miséricorde céqu'ils
leste. A ce concert de voix gémissantes,
où l'on croyait distinguer les pleurs des
épouses et des mères, à ce recueillement
profond qui marquait trop bien la consternation et le deuil, l'âme se trouvait
anxiété.Elle n'éjetée dans uneindicible
prouvait quelque soulagement que par
un reste d'espoir, de cet espoir qu'on --- Page 102 ---
(96) )
rencontre quelquefois, en le cherchant
au milieu de la multitude; espoir toujours bien faible, qui s'évanouissait au
sortir de l'enceinte sacrée! Alors nous
redevenions d'autant plus malheureux,
que les illusions de Ia foule gardaient
moins de prise sur notre pensce 3 et
qu'en ce temps-là, paraître dénué d'illusions, c'élait, comme je l'ai déjà dit,
paraitre désirer, appeler, préparer le
mal même qu'on redoutait le plus.
> Cependant la troupe marseillaise 1 1
envoyée à la poursuite de Napoléon - 2
avait étd maltraitée, en retournant dans
ses foyers, par les paysans dauphinois 9
qui la rendirent responsable dcs dégâts
et des excès commis par les vagabonds
qu'on avait reçus dans les compagnies
franches. Une expédition contre la pe-
er, appeler, préparer le
mal même qu'on redoutait le plus.
> Cependant la troupe marseillaise 1 1
envoyée à la poursuite de Napoléon - 2
avait étd maltraitée, en retournant dans
ses foyers, par les paysans dauphinois 9
qui la rendirent responsable dcs dégâts
et des excès commis par les vagabonds
qu'on avait reçus dans les compagnies
franches. Une expédition contre la pe- --- Page 103 ---
(97)
tite ville de Château-Renard qui,' de
bonne heure, s'était parée des trois couleurs, avait amené un autre dépit, une
autre honte.
> Blessés des témoiguages dela haine, 9
plus encore que des coups de pierre
dont on les avait assaillis, indignés des
marches et contremarches dont on les
avait fatigués dans cette inutile campagne, ainsi que de l'abandon successif
des troupes de ligne auxquelles on les
avait joints, les Marseillais apportèrent
dansleurcité de nouvelles douleurs, des
irritations nouvelles.
> Les autorités, quelques jours après,
et ensuite la garde nationale, pour éviter les malheurs qui menaçaient Marscille, avaient formellement reconnu le
IV
--- Page 104 ---
(98 )
pouvoir ressaisi par Napolcon; mais le
peuple ne reconnut jamais ce pouvoir,
et continua de s'en joucr. M. Roederer,
envoyé en mission extraordinaire dans
lc Midi, employa vainement les plus
adroites ressources de l'éloquence, les
insinuations les plus sages d'un esprit
modéré qui comprend les misères présentes et cherche à écarter les maux à
venir; sa proclamation n'eut pas plus de
lecteurs que tous les autres actes du gouvernement des cent jours. Ne pas vou-.
loir de Napoléon et de son système, 1
modifié ou non, c'était un parti pris.
>) J'ai essayé de montrer la situation
des esprits jusqu'au. 12 avril. C'était
chose impossible que le retour de l'ile
d'Elbe parût jamais aux habitans de
Marseille un événement heureux; mais --- Page 105 ---
I ( 99 )
ce ne l'était pas que des mesures adroites leur suggérassent enfin ce sentiment
de résignation , trop souvent unique
philosophie qui reste à l'usage des peuples. Le choix des agens du pouvoir allait surtout faire pressentir s'il fallait, ou
non, s'attendre aux plus grands malheurs. Sans doute des hommes tels que
M. Frochot étaient capables de calmer
les exaspérations existantes. Le général
Mouton-Duvernet, qui ne fit que passer, montra quelque expérience dans
l'art de concilier les esprits, de rapprocher les opinions dissidentes. Mais pourquoi envoyer M. Lecointe-Puyraveau,
en: qualité de commissaire-général de
police ? Certes, la conduite de ce magistrat ne manqua point de prudence et
de mesure ; mais les souvenirs d'une
précédente administration dans les pre-
de calmer
les exaspérations existantes. Le général
Mouton-Duvernet, qui ne fit que passer, montra quelque expérience dans
l'art de concilier les esprits, de rapprocher les opinions dissidentes. Mais pourquoi envoyer M. Lecointe-Puyraveau,
en: qualité de commissaire-général de
police ? Certes, la conduite de ce magistrat ne manqua point de prudence et
de mesure ; mais les souvenirs d'une
précédente administration dans les pre- --- Page 106 ---
(100 )
mières années du consulat, jetaient sur
laréserve: actuelle je ne sais quoi de discordant et de sinistre qui saisissait
involontairement la pensée. Le choix
du maréchal Brune pour remplacer
de la
Masséna dans le commandement
8. division militaire ne fut pas heureux
S'il dut sa nomination à une
non plus.
de maancienne disgràce - 7 cette marque
gnanimité ne toucha guères les habitans
M. Frochot avait été disde Marseille:
attriaussi; mais les motifs qu'on
gracié
défaveur étaient
buait à l'une et à l'autre
différent. D'ailleurs, 2 le mad'un ordre
comme un
réchal Brune se présentait
miliplus immédiat du despotisme
agent
les exigences du
taire. Il vint signifier
lui
avec des bayonnettes : on
pouvoir
Cette arme
opposa l'arme de T'opinion.
il est
avait été forgée par la calomnie, --- Page 107 ---
(101 )
vrai, mais aucun démenti solennel n'avait été donné à l'assertion infàme de
l'anglais Goldsmith, dont le livre était
fort répandu dans le Midi.
:
> Cependant il aurait pu se faire encore que le maréchal Brune parvint à
dissiper, en partie, ces fatales préventions qui s'élevaient contre lui. Il aurait
fallu pour cela qu'on pàt voir en sa persome ces qualités éclatantes auxquelies
le peuple, dans tout pays, reconnait
l'homme qui est propre à lui commnander. Mais, soit qu'il ne s'aveuglât point
sur sa fausse position, et que son embarras provint du regret del'avoir acceptée,
soit que la nature ne lui eût pas accordé
cette fermeté del'action publique, cette
audace de la parole si nécessaires à
l'homme qui veut SC faire obéir par la --- Page 108 ---
(102 )
multitude, le maréchal Brune n'obtint,
dans l'esprit du peuple, aucune considération. L'obligation
imposée aux citoyens de verser dans ies coffres dec celui
qu'ils appelaient
Tusurpateur, les sommes souscrites pour T'armée royaliste du
Midi, attira d'abord au maréchal Brune
T'animadversion des contribuables. Il
eut même une réquisition de marchan- y
dises qui, enlevées de Marseille, furent
revendues à vil prix dans Toulon.
>> Mais ressaisissons la chaîne des événemens, et tâchons de suivre l'exaspération toujours croissante des
Le 12 avril au matin, on
esprits.
annonce une
avant-garde de troupes envoyées de
Toulon pour faire arborer le drapeau
tricolore. Cette avant-garde arrive, le
Jaurier aux schakos; elle entre dans la
- y
dises qui, enlevées de Marseille, furent
revendues à vil prix dans Toulon.
>> Mais ressaisissons la chaîne des événemens, et tâchons de suivre l'exaspération toujours croissante des
Le 12 avril au matin, on
esprits.
annonce une
avant-garde de troupes envoyées de
Toulon pour faire arborer le drapeau
tricolore. Cette avant-garde arrive, le
Jaurier aux schakos; elle entre dans la --- Page 109 ---
(103)
ville au pas de charge et l'arme au bras.
Ce- laurier, ce pas de charge, cette arme
au bras, étaient au fond, pour les Marseillais, autant d'insultes. Une rixe allait s'engager; mais le laurier iut renvoyé aux frontières, le pas de charge
discontinua, et un. exprès fut détaché
par le colonel pour engager le reste des
troupes à De se permettre aucune provocation.
> Des officiers à demi-solde vinrent,
peu de jours après, se former en bataillon à Marseille. Pourquoi mettre ainsi
en contact des intércts si fortement opposés, des façons de voir, des opinions
sitranchées ? Ne dirait-on pas qu'on voulait à toute force amener une explosion?
Le peuple vit avec horreur ces militaires quiattendaientleur bien-être particu- --- Page 110 ---
(104 )
lier de ce qui fesait son malheur; les
militaires, à leur tour, durent devenir
les ennemis de ce peuple qui ne savait
point déguiser sa haine.
>> Après un repas de corps donné par
les officiers à demi-solde àl'état-major
de la garnison, quelques-uns d'entr'eux
voulurent forcer un vicillard de quatrevingts ans à crier vive l'Empereur! Ce
vieillard refuse, on insiste; il refuse
encore, et tombe frappé de coups. La
populace s'élance à son secours. On tire
le sabrc pour l'écarter. Un coup de feu
même se fait entendre. La générale bat, 2
la garde nationale prend les armes et
fait cesser le désordre; aucun militaire
ne périt.
>> Le lendemain, avant le jour,. les --- Page 111 ---
(105 )
avenues de la ville sont gardées par la
troupe, les canons sont braqués sur la
place publique : on désarme ensuite la
garde nationale existante, on l'organise
de nouveau, mais réduite à douze cents
hommes. Alors de ridicules persécutions
commencent. La cocarde et le drapeau
tricolores, le salut à rendre au buste de
Napoléon servent de prétexte à de miséfaites pour des
rables agressions 7 plus
des soldats.
écoliers tapageurs que pour
On s'occupe de processions, de promenades civiques qui n'auraient paru
burlesques, si les lames luisantes
que des sabres n'y eussent tenu lieu de cierges; et, dans ces processions, des mameloucks, des bourgeois buonapartistes
et des officiers se fesaient un plaisir, par
leurs cris et par leurs gestes, d'inspirer
la terreur aux femmes et d'insulter aux
7 plus
des soldats.
écoliers tapageurs que pour
On s'occupe de processions, de promenades civiques qui n'auraient paru
burlesques, si les lames luisantes
que des sabres n'y eussent tenu lieu de cierges; et, dans ces processions, des mameloucks, des bourgeois buonapartistes
et des officiers se fesaient un plaisir, par
leurs cris et par leurs gestes, d'inspirer
la terreur aux femmes et d'insulter aux --- Page 112 ---
(106 )
plus pacifiques citoyens. Alors on brise
jcs glaces des cafés où se réunissent des
royalistes ; alors on fait la guerre aux
vitres des croisées rebelles où ne flotte
point le drapeau tricolore. De bonne
foi, que voulait-on avec toutes ces momeries, ces fanfaronnades indignes de
la gravité militaire, avec toutes ces méprisables voies de fait qu'il faut laisser à
la populace ivre ?
>) Mais ce n'était pas tout; le sang
avait coulé, J'aiparlé des violences exercées sur un vicillard dans la rue d'Aix ;
un tambour de la garde nationale eut le
poignet coupé d'un coup de sabre donné
par un soldat; un jardinier, à la suite,
il est vrai, de provocations réitérées de
sa part, et pour des querclles à propos
de femmes, fut nuitamment égorgé par --- Page 113 ---
(107 )
Ces meurtres et deux
des mameloucks.
aussi bien constaautres qui ne sont pas
militaires et
tés pesaient sur la tête des
D'autre part, un ofdesbuonapartistes. rentrant le soir au fort St-Jean,
ficier,
la tête écrasée d'une pierre
avait eu
qu'on fit tomber sur lui.
des militaires
> Qu'on se représente
derrière eux le pouvoir du jour
ayant
et en leur présence' 'des
qui les pousse,
habilans rebelles à ce pouvoir ; qu'on
et Jà, toutes
voie ici les bayonnettes,
tous les actes derésistance
les marques 1
restent à la portée du peuple ; proqui
de l'autorité aussitôt déchiclamations
couvertes d'ordure et de boue,
rées, ou
sur tous les visamenaces d'insurrection
danstous les
ges, dans toutes les paroles,
D'un côté, les Marseillais se mon
gestes. --- Page 114 ---
( 108 )
traient fortemert unis ; les paysans se
tenaient toujours prêts à voler au secours de la ville ; les porte-faix, trèsnombreux et retombés dans la plus profonde misère, faute de travail, ne quittaient pas leur attitude hostile, et leurs
barres, qui n'étaient que de bois, produisaient plus d'effet entre leurs mains
vigoureuses que les piques de la révolution. D'un autre côté, ces soldats longtemps campés au milieu de la ville, ces
canons braqués sur les citoyens, ces travaux commencés au fort Saint-Nicolas,
bâti par Louis XIV pour tenir en bride
les habitans, et dontla partie qui menaçait la ville avait été détruite par eux en
1790 2 ces insultans travaux, qui avaient
donné lieu au bruit répandu parmi le
peuple qu'on préparait dans cc fort un
grand nombre de guillotines pour les
D'un autre côté, ces soldats longtemps campés au milieu de la ville, ces
canons braqués sur les citoyens, ces travaux commencés au fort Saint-Nicolas,
bâti par Louis XIV pour tenir en bride
les habitans, et dontla partie qui menaçait la ville avait été détruite par eux en
1790 2 ces insultans travaux, qui avaient
donné lieu au bruit répandu parmi le
peuple qu'on préparait dans cc fort un
grand nombre de guillotines pour les --- Page 115 ---
(109 -
1 )
royalistes, toutes ces mesures 2 tout cet
appareil de force pouvait tourner contre
les agens mêmes du despotisme 7 si
le despotisme cessait d'être heureux 1
L'une et
ou s'il devenait imprudent.
l'autre chance devait avoir lieu.
ainsi
des jours de fa-
> C'était
qu'en
talité, une cité d'où approchait toujours
plus la misère, la misère d'autant plus
menaçante qu'on l'avait déjà connue 7
était froissée par des agitations en sens
inverse. Plus d'une fois, le mot de pilJage était échappé aux soldats, et celte
s'était si bien
idée d'un pillage prochain
quelque temps acrépandue quedepuis
couraient à Marseille quantité de vagabonds prèts à partager les dépouilles de
donnecette ville au premier signal que
DIGL
rait la soldatesque. --- Page 116 ---
(ItO )
D Cependant les deux plus
nemis de
grands enNapoléon, la
les droits-réunis,
conscription et
agissaient de nouveau
contre lui et avec plus de force
mais,
que janon-seulement à Marseille, mais
dans le reste de la Provence. Une
fication avait été
modiapportée à la
tion auparavant beaucoup
percepdroit surles
plus dure du
vins; on n'en' sut aucun
parce qu'elle était impraticable
gré,
contrées : mais
dans ces
lajconscription de terre
et de mer avait
horreurs
reparu avec toutes ses
et la haine contre les
et les partisans de. l'autorité
agens
avait
une violence terrible. Les
tacquis
des environs s'étaient
montagnes
conscrits
couvertes de
réfractaires; là se trouvaient
aussi une partie des volontaires
ainsi que la plupart des soldats royaux,
avaient formé les
qui
compagnies franches. --- Page 117 ---
(111) )
Ces derniers avaient conservé leurs
armes.
> La victoire du 16 juin yint remettre
les bons citoyens dans cette situation perplexedontleshommes, emportés parl'esprit de partin'ontpusefairelidée.Fallaitil se réjouir des succès de notre armée?
fallait-il les craindre? Lcs partisans fanatiques de Napoléon s'en réjouirent
avec éclat, et se placèrent ainsi dans
une plus haute évidence.
>> Mais, à ce premier avantage, avait
succédé un effroyable désastre dont le
général Verdier, qui commandait alors
à Marseille, avait probablement déjà
reçu la nouvelle, lorsque le 24 au soir,
il fit annoncer, au cercle des Phocéens, 7
que l'empercur était entré dans Bruxel-
craindre? Lcs partisans fanatiques de Napoléon s'en réjouirent
avec éclat, et se placèrent ainsi dans
une plus haute évidence.
>> Mais, à ce premier avantage, avait
succédé un effroyable désastre dont le
général Verdier, qui commandait alors
à Marseille, avait probablement déjà
reçu la nouvelle, lorsque le 24 au soir,
il fit annoncer, au cercle des Phocéens, 7
que l'empercur était entré dans Bruxel- --- Page 118 ---
(112) )
les. Ce faux bruit aurait eu quelque motif raisonnable, si le général Verdier
avait fait retirer pendant la nuit, à Toulon, la garnison de Marseille réduite,
par le besoin de l'armée d'observation
du Var, à douze ou quinze cents hommes. Il aurait dû prévoir que l'impression toute récente des vexations qui
avaient eu lieu, pouvait, d'un instant à
l'autre, compromettre ces soldats. Si
l'état encore incertain de la France ne
l'autorisait point à prendre cette précaution, il aurait fallu du moins que, pour
assurer le maintien del'ordre, il se concertât avec le maire de Marseille,
M. Raymond, le seul homme digne de
considération parmi tant d'individus
qui, à cette époque, apparurent sur la
scène: ; il n'en fit rien, et, sans préparation aucune, le 25 juin, il vint sur la --- Page 119 ---
(113 )
place publique annoncer le malheur de
Waterloo à toutes les haines, à toutes
les fureurs qui, depuis si long-temps,
étaient en présence. Un moment, il put
se féliciter d'avoir compté, en fesant
cette démarche, sur la modération dont
il avait donné quelques preuves, quand
tout-à-coup un citoyen, un docteur en
médecine, Tinterrompant, se met à
crier vive le Roi! A ce cri succèdent
spontanément mille cris, et la révolutionvest faite. Et cette révolution a lieu
par un peuple désarmé, devant des militaires en armes qui se pressent un peu
trop de le traiter en rebelle, 7 parce qu'il
retourne avec la promptitude de la
pensée sous un gouvernement quis'était identific avec la prospérité renaissante du commerce, et que le coeur
rfavait point répudié.
iv
5* --- Page 120 ---
(114)
> Le général est obligé de crier luimême : vire le Roi! Il fait enlever
café le buste de
d'un
donne
Napoléon qu'il abanau peuple, Des soldats s'élancent
pourreprendre ce buste; une lutte s'engage. Il passe pour constant
militaires
qu'alors des
français firent feu sur une muk
titude sans armes qui prit la fuite.
tait un dimanche. La plus
Cédes gardes nationaux
grande partie
était à la campagne. Ceux qui étaicnt restés à la ville
s'arment aussitôt; les
s
les plus
plus fougueux. 1 .
déterminés, les plus irascibles
échangent des coups de fusil avec les
officiers à demi-solde; d'autres,
grand nombre, se hâtent de
en plus
la troupe de ligne dans les remplacer
différens
postes. Tous les officiers et soldats
purent atteindre un
qui
corps-de-garde OCcupé par la garde nationale y trouvèrent
és à la ville
s'arment aussitôt; les
s
les plus
plus fougueux. 1 .
déterminés, les plus irascibles
échangent des coups de fusil avec les
officiers à demi-solde; d'autres,
grand nombre, se hâtent de
en plus
la troupe de ligne dans les remplacer
différens
postes. Tous les officiers et soldats
purent atteindre un
qui
corps-de-garde OCcupé par la garde nationale y trouvèrent --- Page 121 ---
(15)
un asile inviolable, les autres furent exposés à des représailles.
> Indépendamment des causes que
j'ai indiquées, ce qui contribua le plus
aux malheurs de cette journée, ce fut
l'espèce d'égarement et de rage que
montrèrent d'abord les mililaires, en
voyant l'effet produit par la proclamation du général Verdier, et l'extrême
joie qui avait répondu à la nouvelle d'un
grand désastre. Cet égarement, cette
rage furent tels, que dix gardes nationaux qui escortaient au fort Saint-Jean
quelques soldats soustraits à la vergeance du peuple, reçurent, du fort
même on ils les amenaient en lieu de salut, une décharge de mousqueterie, qui
blessa trois hommes, 9 et alla fracasser la
mâchoire à un garde de la santépubli- --- Page 122 ---
(116 )
que, assistant à la déclaration d'un vaisseau récemment arrivé dans le port.
> Il fut enfin convenu que les troupes
évacucraient Marseille, et se rendraient
à Toulon. En effet, s'étant réunies hors
de la porte d'Aix, tandis qu'elles auraient pu choisir la porte de Rome,
elles y bivomaquèrent une partie de la
nuit, et se mirent en marche à deux
heures du matin.
>> Les événemens de la veille pourraient être considérés jusqu'à un certain point comme un engagement hostile, comme un combat qu'une infinité
de circonstances avaient rendu inévitable; ici l'on peut s'occuper à chercher
si quelque main bien invisible, bien
discrète, que les mobiles mêmes, tout
en étant poussés par elle, n' auraient
--- Page 123 ---
(07)
point connue, ce qui est tout-à-faitdans
la manière des' peuples extrèmement
civilisés,n'aurait pas apprèté d'avance,
assorti des instrumens de teraiguisé, abandonnés ensuite à leur action
reur,
Des paysans empropre, 1 immanquable.
forbusqués derrière les murailles qui
ment la clôture des propriétés rurales,
certain nombre même de gardes naun
accourant sur les derrières de
tionaux,
exercèrent contre elle une
la troupe,
Ces
dernière et abominable vengeance.
lesquels se trouvaient
paysans, 7 parmi
les soldats des compagnies
en partie entrèrent avec le jour dans ha
franches,
au meurtre et
ville où déjà se disposait
cette foule de vagabonds que
au pillage
avaient attirés,
les premiers désordres
des
comme je l'ai dit. Il faut y joindre
Génois, des pendeurs de 1792, quelques
contre elle une
la troupe,
Ces
dernière et abominable vengeance.
lesquels se trouvaient
paysans, 7 parmi
les soldats des compagnies
en partie entrèrent avec le jour dans ha
franches,
au meurtre et
ville où déjà se disposait
cette foule de vagabonds que
au pillage
avaient attirés,
les premiers désordres
des
comme je l'ai dit. Il faut y joindre
Génois, des pendeurs de 1792, quelques --- Page 124 ---
(118)
véritables fanatiques et un petit nombre
de meneurs, qui peut-ètre ne furent
point salariés pour cette journée, mais
qu'on a scandalcusement caressés depuis.
>) Quelques hommes de 93, s'avisant
trop tard de se faire royalistes, crurent
échapper aux poignards en se mélant à
la populace; ils furent reconnus et massacrés par d'anciens compagnons. 9 depuis plus long-temps enrôles sous la
couleur nouvelle. Plusieurs Egyptiens
ou. Mameloucks, périrent; on les accusait,avecfondement pourquelques-uns,
d'avoir servi de guides et d'espions aux
soldats: : mais on viola envers eux le
droit de l'hospitalité que respectent les
peuples les plus barbares, et on voulut
qu'ils fussent tous responsables de la --- Page 125 ---
(119 )
mort du jardinier. Les agens de police
furent surtout exposés à la
des conscrits et des matelots; c'estn vengeance
même
sur un d'entr'eux que l'on
les massacres du 26 juin. Plusieurs commença
maisons furent saccagées; des Génois tentèrent de se jeter sur les caisses
publiques; la garde nationale réprima leur
rapacité. Il parait même que cette tentative de la part de brigands
dont les nationaux
étrangers,
ne voulaient
contribua
point, 7
pour quclque chose à faire
finir plutôt cet épouvantable désordre.
Presque toutes les victimes avaient été
prises dans les classes inférieures.
cepté pourtant l'avocat
2 exAnglès, citoyen
aussi
distingué par ses lumnières que
ses vertus. On
par
pense généralement
qu'une haine
particulière, une rivalité --- Page 126 ---
120 )
misérable dirigea les coups sous lesquels
il succomba.
> Les massacres avaient commencé
avec le jour; à deux heures après midi
les bourreaux s'arrétèrent. On crut s'apercevoir qu'ils étaient tout surpris de
l'effroi qui commençait à régner autour
d'eux; ils"'sttendaientàdeplusiongs applaudissemens. Des tombereaux, surmontés d'un drapean blanc, du drapeau
sanstache,etdontl'approcheétaitannoncéeparune: sonnette, vinrenti ramasserles
victimes éparses, et des cris, qui avaient
marqué tant de fois l'allégresse et l'espoir des bons citoyens, proférés en ce
moment par des voix criminelles, ne
trouvèrent que peu d'échos. On dit cependant que le lendemain de belles dames 1 tout agitées encore des fureurs dela
à
'un drapean blanc, du drapeau
sanstache,etdontl'approcheétaitannoncéeparune: sonnette, vinrenti ramasserles
victimes éparses, et des cris, qui avaient
marqué tant de fois l'allégresse et l'espoir des bons citoyens, proférés en ce
moment par des voix criminelles, ne
trouvèrent que peu d'échos. On dit cependant que le lendemain de belles dames 1 tout agitées encore des fureurs dela
à --- Page 127 ---
(121 )
veille, ayant paru à leurs fenêtres, d'oà
s'offrit à leurs regards, dans la rue,
une victime oubliée, descendirent, se
prirent par la main et dansèrent en
rond autour du cadavre sanglant.
) Ainsi, en 1815, fut définitivement
balancé, avec 1793, le compte des horreurs. Les massacres qui avaient eu lieu
dans quelques prisons, 9 en 1795, les assassinats commis par les compagnies de
Jésus, ne présentaientsans doute encore
qu'un soldc imparfait. Alors, il n'eurent
plus aucun reproche à faire aux massacreurs de septembre, ceux qui, sans
applaudir ouvertement à d'exécrables
scènes, s'en réjouissaient au fond du
coeur, les regardant comme un moyen
d'épouvante contre les citoyens dont
le patriotisme et les lumières pouvaient
IV
--- Page 128 ---
122 )
s'opposer à l'ceuvre de ténèbres qu'on
cspérait consommer bientôt; alors, ils
crurent avoir fait un pas de plus vers le
terme, ceux qui nourrissaient la sacrilége pensée que le monarque, à son retour, se résignerait, pour leur plaire,
à régner sans constitution.
>) Quclques hommes pourtant recueillirent, de ces affreuses journées, plus
que des espérances. Les notaires eurent
à passer un grand nombre d'actes de
désistement relatifs à des biens d'émigrés.
> Pour qu'il ne manquat aux égorgeurs de Marseille aucun trait de ressemblance avec les septembriseurs de
Paris, , une espèce de tribunal s'était
érigé à la porte d'un café du Cours. --- Page 129 ---
(123 )
Mais ce tribunal ne pouvait condamner
que les malheureux saisis dans le voisinage; ailleurs, les exécutions n'avaient
pas besoin d'arrêt qui les précédât, les
bourreaux allaient tout seuls. Dans la
pensée de Danton et de ses adhérens, 7
les massacres de septembre avaient eu
pour but d'effrayer les ennemis de l'intérieur, et d'empécher toute jonction
avec les ennemis du dehors. Ici parait
avoir dominé une pensée analogue. On
avait conseilléà Napoléon de réprimer,
par la terreur, l'opposition du Midi; il
ne compta, pour la réduire, que sur une
grande victoire. Cette victoire, 7 ceux qui
ne voulaient plus de lui la craignaient.
On cherchait à compromettre gravement des populations qu'on aurait
pu faire mnarcher ensuite contre ses légions de nouvcau victorieuses ; avec la
du dehors. Ici parait
avoir dominé une pensée analogue. On
avait conseilléà Napoléon de réprimer,
par la terreur, l'opposition du Midi; il
ne compta, pour la réduire, que sur une
grande victoire. Cette victoire, 7 ceux qui
ne voulaient plus de lui la craignaient.
On cherchait à compromettre gravement des populations qu'on aurait
pu faire mnarcher ensuite contre ses légions de nouvcau victorieuses ; avec la --- Page 130 ---
( 1 124 )
Vendée et leMidi, on espérait lui susciter des embarras qui auraient donné
le temps aux étrangers de se réunir et
de l'écraser une dernièrc fois.
D Tout porte à croire que la pensée
confuse encore, mais pourtant vivante 9
de ces massacres. 9 les a précédés. On a
vu des listes de proscription dans les
mains des meneurs. Depuis plus d'un
mois, des renscignemens étaient demandés dans les communes voisines sur
la demeure et sur l'opinon actuelle de
quelques individus. Une correspondance très-active s'était établie, et ceux
qui paraissaient en avoir le secret ne
parlerent long-temps que d'assommer
et de pendre. Un bel esprit du temps
disait qu'il ne fallait que trois choses en
France : le roi, la religion et la roue. --- Page 131 ---
(125 )
Ainsi, en consentant à croire que ces
meurtres ne furent point explicitement
commandés, il est hors de doute qu'une
pensée inspiratrice, un souffle excitateur, de quelque part qu'il soit venu, les
fit surgir au milieu des troubles.
>> Mais, dans l'impossibilité de découvrir si la préméditation fut entière chez
quelques hommes 1 je dois me borner à
vous faire connaître les circonstances
fatales qui favorisèrent cette horrible
éruption de crimes. Après le départ des
troupes, aucun chef militaire n'était
resté à Marseille. La garde nationale
avait été réduite, comme je l'ai dit,
à douze cents hommes. La plupart des
gardes nationaux étaient à la campagne,
car c'était un dimanche. L'uniforme national avait étéjusqu'alors en possession --- Page 132 ---
(126 )
d'inspirer du respect à la populace ;
mais la veille, quelques hommes s'étaient
montrés avec cet uniforme parmi les assassins des ofliciers à demi-solde, ct
cette circonstance fesait perdre, à ceux
qui étaient réellement dignes de s'en
revétir, une partic de leurs avantages.
Cc n'était plus, au reste, la populace
qu'il s'agissait de contenir, d'arrèter;
c'était des hommes portant des armes
et dont la plupart en avaient l'habitude. 9
M. Frochot avait abdiqué ses fonctions.
Il fut respecté, on le remercia même
publiquement pour sa conduite pacifique, pour l'esprit de conciliation qu'il
avait montré; mais il n'aurait pas été
obéi. L'ancien préfet, M. d'Albertas
était absent. Il ne put qu'envoyer une
proclamation sage, mais tardive. La police avait été mise d'abord dans l'im-
la plupart en avaient l'habitude. 9
M. Frochot avait abdiqué ses fonctions.
Il fut respecté, on le remercia même
publiquement pour sa conduite pacifique, pour l'esprit de conciliation qu'il
avait montré; mais il n'aurait pas été
obéi. L'ancien préfet, M. d'Albertas
était absent. Il ne put qu'envoyer une
proclamation sage, mais tardive. La police avait été mise d'abord dans l'im- --- Page 133 ---
127 )
puissance d'agir par le meurtre de plusieurs de ses agens. D'ailleurs, aucune
des autoritds qui procédaient immédiatement de Napoléon n'aurait été en
mnesure d'exercer quelque empire à
Marseille. Tout le poids des affaires,
dans cette épouvantable crise, tombait
sur le maire. Ce magistrat se voyait entouré de l'estime générale; mais, sans
police ni force armée, il était réduit à
compromettre la voix de la vertu au
milieu des clameurs et même des plaisanteries atroces du crime enivré de ses
succès.
> Unhomme, qu'on avait chargé éderecevoirles déclarations qui devaient constater légalement les décès, m'a dit que
le nombre des victimes s'est élevé à cent
vingt-trois pour les deux journées : mais --- Page 134 ---
(128 )
je crois que toutes n'ont pas été comptées, et surtout dans la campagne.
une autorité nouvelle
> Cependant
s'élevait, et se disait investie du pouvoir
la force des circonstances, enpar tous les hommes qui devaient 1
gageant
faire partie
d'après les lois existantes,
la
nationale, à prendre les
de
garde
des chefs expériarmes, prométtant
la Provence
mentés, et annonçant que
s'il le fallait,
et le Midi deviendraient,
Vendée. Rien, dans sa
une nouvelle
proclamation, ne laisse entrevoir que
le sang coulait dans les rues, , lorsqu'on
Une seconde proclamation 1
la traçait.
d'une
en date du 27 juin, menaça
commission militaire ceux qui tenteraient encore de troubler la tranquillité --- Page 135 ---
- 129 )
publique. Ici plusieurs questions se présentent.
> Ce comité royal provisoire avait-il
été auparavant constitué par un pouvoir
supérieur? Se constitua'- t-il de luimême et par la force des circonstances,
comme il l'assura? Dans le premier cas,
il était temps, en effet, que sa proclamation du 27 juin pardt. Dans le second, son autorité était évidemment
usurpée sur celle du préfct sommé par
le roi, M. d'Albertas. On pense généralement que M. de Rivière, dans une
apparition subite à Marseille, avant le
12 avril, avait organisé ce comité pour
donner un centre aux correspondances
très-actives qui devaient avoir lieu.
> Cependant la garnison de Marseille
ura? Dans le premier cas,
il était temps, en effet, que sa proclamation du 27 juin pardt. Dans le second, son autorité était évidemment
usurpée sur celle du préfct sommé par
le roi, M. d'Albertas. On pense généralement que M. de Rivière, dans une
apparition subite à Marseille, avant le
12 avril, avait organisé ce comité pour
donner un centre aux correspondances
très-actives qui devaient avoir lieu.
> Cependant la garnison de Marseille --- Page 136 ---
(130 )
fut
arrivée à Toulon 1 que
ne
pas plutôt
la prudence de ses chefs lui parut une
làcheté. Avoir quitté Marseille, c'était
avoir cédéle champ de bataille.
presque Un cri de vengeance se fit entendre ;
noir, semé de têtes de mort,
un drapeau
fut arboré par les soldats d'un régiment.
venaient se rallier les
A ce drapeau,
fédérés du Var. Le
autres soldats et les
maréchal Brune, dont le caractère avait
de fermeté au milieu des
- paru manquer
et parmi des ouagitations de Marseille
vriers et des bourgeois, se montra, pendant la durée de cette effervescence
ldevait être. Non-seulemilitaire, telqu'il
ment, il réprima cet élan vers la guerre
civile, mais encore on a lieu de penser,
comme vous le verrez bientôt, que la
France lui doit, peut-être, la conservation de Toulon. --- Page 137 ---
(131) )
de Marseille était de-
> La position
venue assez difficile. Le drapeau blanc
flottait, il est vrai, dans presque tout le
département des Bouches-.du-Rhone:
dans celui de Vaucluse, la ville de Carl'avait arboré, même avant
pentras
n'était
là toute
Marseille : mais ce
point
la France. Il n'était pas impossible
qu'un dernier appel au courage français
vengeât sous les murs de Paris l'affront
de Waterloo; il aurait pu arriver aussi
les généraux, dont les noms se
que
trouvent apposés au bas de la capitulation eussent partagé les dispositions
des soldats, et que vingt ans de gloire
eussent prévalu sur les intérêts privés
auxquels on prétend
et domestiques,
la plupart d'entre eux s'arrétèrent :
que
d'être
la France cnvahie ne cessait pas
redoutable; la résistance d'un départe- --- Page 138 ---
(132 )
ment, d'une seule ville, pouvait changer
le cours des événemens.
> L'appel aux armes fait parle comité
royal provisoire, n'amnenait pas, en
général, de bons soldats, et les chefs
qu'on pouvait leur donner, n'avaient
pas une grande illustration.
> Mais on travaillait depuis quelque
temps à faire opérer, par les Anglais 2
une descente en Provence, et le marquis de Rivière, en félicitant le comité
royal de ses efforts pour la cause de
Dieu, de notre roi, de notre patrie et
de Phumanité, lui annonçait qu'en
même temps que ces généreux efforts
avaient lieu, le duc d'Angoulême l'avait
envoyé près de lord Exmouth, pour arranger avec. ce noble etloyal amiral une
descente sur Marseille avec de braves
à faire opérer, par les Anglais 2
une descente en Provence, et le marquis de Rivière, en félicitant le comité
royal de ses efforts pour la cause de
Dieu, de notre roi, de notre patrie et
de Phumanité, lui annonçait qu'en
même temps que ces généreux efforts
avaient lieu, le duc d'Angoulême l'avait
envoyé près de lord Exmouth, pour arranger avec. ce noble etloyal amiral une
descente sur Marseille avec de braves --- Page 139 ---
(133 )
troupes qui aideraient en alliés et porteraient des armes. Il disait pourtant
que Monseigneur aurait désiré qu'on
ne se fat engagé à secouer le joug de
fer de Buonaparte et de sa race 1 qu'au
moment où lui, Charles, marquis dc
Rivière, aurait pu amener un franc
appui.
>> Dèsle 26juin, une corvette anglaise,
ayant vu flotter le drapeau blanc à la
Ciotat, prit communication avec la terre,
et attendit le retour d'un message qu'on
envoya, 2 sur-le-champ 1 au comitéroyal.
Le 6 juillet, une frégate, une corvette
et un brick anglais mouillèrent dans la
rade de Marseille On crut, dans le premier moment, que cette petite division
avait à bord le duc d'Angoulème : c'était le vicornte de Bruges. Il apportait --- Page 140 ---
( 134.) )
aux Marseillais des fusils, des canons,
des munitions de guerre. La ville présenta bientôt des dispositions guerrières.
De nouvelles compagnies franches furent organisées. Ces compagnies. 9 formées à la hâte, laissaient entrer dans
leurs rangs ces vagabonds, qu'une discipline sévère peut seule soumettre, et
qui, sous une discipline molle et relàchée, sont tout prèts à devenir des brigands, et les circonstances ne permettaient point une discipline sévère.
) Lignorance oûlon était des événemens postéricurs à l'organisation du
gouvernement provisoire à Paris, augmentait l'inquiétude de tous ceux qui,
au milieu d'une foule entrainée, veulent
bien s'écarter un moment pour réfléchir.
Les courriers étaient interceptés, et déjà --- Page 141 ---
(I 135 )
le peuple ne pouvait plus comprendre
comment, après avoir arboré avec tant
de joie le drapeau blanc, il n'apprenait
pas encore le retour du roi dans la capitale.
> Cépendant la désertion s'était mise,
non pas. tout-à-fait dans l'armée du
maréchal Brune, mais parmi les mnarins
enrégimentés. Dès les premiers jours,
plusieurs des batteries extérieures, et
quelques-uns des forts avancés de Toulon s'étaient trouvés sans défenseurs.
Presque toute la Provence avait successivement arboré le drapeau blanc. Le
drapeau tricolore ne flottait plus que
sur les remparts de Toulon, d'Avignon,
de Sisteron et d'Antibes, ainsi que sur
les clochers de quelques petites communes dont l'essor était plus immédia-
ins
enrégimentés. Dès les premiers jours,
plusieurs des batteries extérieures, et
quelques-uns des forts avancés de Toulon s'étaient trouvés sans défenseurs.
Presque toute la Provence avait successivement arboré le drapeau blanc. Le
drapeau tricolore ne flottait plus que
sur les remparts de Toulon, d'Avignon,
de Sisteron et d'Antibes, ainsi que sur
les clochers de quelques petites communes dont l'essor était plus immédia- --- Page 142 ---
(136 )
par la présence de
tement comprimé
d'observation. du Var. Pour asl'armée
surer ou rétablir ses. communications
provisoire, le
avec le gouvernement
maréchal Brune envoyait des troupes
les diverses routes. Quelques chassur
d'Aix, où ils insseurs s'approchèrent alarmes. Les Marpirèrent d'assez vives
seillais vinrent au secours de cette ville;
iln'y eut aucun engagement.
M. le marquis de Ri-
> Le IO juillet,
fuvière , avec 4,000 Anglais et 1O,000
arriva à Marseille. Il publia une
sils,
fort singulière, et pourlaproclamation
emprunta la
quelle on prétend qu'il
de
d'un prédicateur. A la suite
plume
beaucoup de choses qu'il promettait,se
trouvaient trois grands etc., etc., etc. 1
donner à penser, Il finisqui pouvaient --- Page 143 ---
(137 )
sait ainsi : ( Nous lui demanderons (à
Dieu ) secours et assistance, en lui jurant de tout coeur qu'un peuple royaliste
doit être et sera bon chrétien. >> On aurait pu ne pas s'apercevoir du stylc peu
français de cet agent extraordinaire, si
le débarquement des troupes anglaises
n'avait eu lieu le r3 juillet au matin.
Un journal qu'on publiait alors à Marseille, dit que c'ctait un spectacle aussi
nouveau qu'intéressant de voir la mer
couverte de bateaux de transport, remplis de soldats à uniforme rouge, ct
dont les premiers rayons du soleil fesaient étinceler lcs armes. Nonobstant
çes expressions poétiques ou puériles,
on peut dire que le débarquement des
Anglais causa plus de surprise que de
joie. Tous les bâtimens de cette nation
avaient arboré le drapeau blanc: : les
IV
6* --- Page 144 ---
(1 138 )
troupes mirent la cocarde blanche sur
la noire. La garde nationale, à son tour,
crut devoir mettre la noire sur la blanche. On vit avec peinc des hommes en
habit bourgeois suivre cet exemple. C'était pourtant, à vrai dire, ce que la population comptait de plus niais.
> Le même jour, le bruit se trouva
répandu que Marseille allait devenir
une ville libre. Les caresses que lord
Exmouth prodigua constamient aux
Marseillais soutinrent pendant quelque
temps ce bruit. On pense bien que l'indépendance de Marseille eût été au
profit de l'Angleterre.
> L'entrée du Roi dans Paris ne fut
connue à Marseille que le 15 juillet au
soir. On y apprit successivement la sou-
que la population comptait de plus niais.
> Le même jour, le bruit se trouva
répandu que Marseille allait devenir
une ville libre. Les caresses que lord
Exmouth prodigua constamient aux
Marseillais soutinrent pendant quelque
temps ce bruit. On pense bien que l'indépendance de Marseille eût été au
profit de l'Angleterre.
> L'entrée du Roi dans Paris ne fut
connue à Marseille que le 15 juillet au
soir. On y apprit successivement la sou- --- Page 145 ---
( 13g )
mission d'Avignon, de Sisteron et d'Antibes.
> Ilest probable que le débarquement
des Anglais à Marseille fut une des
principales causes qui retardèrent la
soumission de Toulon. La présence de
ces dangercux insulaires exaspérait l'esprit des troupes et prolongeait leur résistance. Toutes les expéditions sorties
de Toulon n'avaient pas eu cependant
pour but de faciliter les communications. Il s'était agi plusieurs fois d'impositions à lever sur les communes
voisines pour les fortifications et autres
besoins de la place. Il parait même
des fédérés s'étaient mélés
que
quelquefois
aux troupes, ee qui avait augmenté l'irritation que des demandes d'argent à
main armée dexaient causer. --- Page 146 ---
(140 )
le
l'a-
> Aussitôtaprès débarquement,
miral lord Exmouth et le général Hudson-Lowes'étaient hâtés de faire filer des
troupes sur Toulon. La garde nationale
de Marseille, malgré les caresses des
généraux anglais, voulant prévenir les
suites possibles d'un tel zèle, envoya,
par mer et par terre, de nombreux détachemens pris dans son sein, pour OCcuper les postes les plus avancés. Les
gardes nationales des communes voisines suivirent cet exemple.
le
de Rivière
> Le
juillet, marquis
adressa'aux Toulonnais une proclamation. Vouloir ainsi que des bourgeois
prissent parti avant la troupe, c'était
des malheurs dans une ville de
appeler heureusement, s'il y avait obguerre;
stination d'un côté, ily eut prudence --- Page 147 ---
(140)
de l'autre. Les soldats de la faible armée
du Var, qui venaient d'entrer dans la
place, non plus que ceux de la garnison,
ne voulaient pas entendre parler de soumission. Ils ne pouvaient se résoudre
au sacrifice de ces couleurs que la victoire avait rendues si éclatantes, ct qui
leur paraissaient en cc moment les couleurs de l'infortune.
> Tant de noms peu souvent pronontant d'autorités dont
cés jusqu'alors, 9
l'origine était ignorée s'étaient succédé en Provence dans l'intervalle d'un
mois, que la néccssité d'un nom qui
offrit quelque garantie fut, bien qu'un
peu tard, reconnue. Le 21 juillet, au
soir, l'amiral Gantheaume, portant des
paroles de paix, entra dans Toulon.
Les officiers-géncraux et supérieurss'emP
noms peu souvent pronontant d'autorités dont
cés jusqu'alors, 9
l'origine était ignorée s'étaient succédé en Provence dans l'intervalle d'un
mois, que la néccssité d'un nom qui
offrit quelque garantie fut, bien qu'un
peu tard, reconnue. Le 21 juillet, au
soir, l'amiral Gantheaume, portant des
paroles de paix, entra dans Toulon.
Les officiers-géncraux et supérieurss'emP --- Page 148 ---
I 142 )
pressèrent de se rendre auprès de lui
pour lui faire connaître la situation des
troupes. Le maréchal Brune vint aussi
sur l'invitation qui lui en fut adressée.
Après avoir donné connaissance de ses
pouvoirs et écouté les rapports qu'on
lui fit, l'amiral Gantheaume ordonna,
au nom du. Roi, que le drapeau blanc
fitarborésans retard sur les forts comme
sur les vaisseaux, et que les troupes se
décorassent de la cocarde blanche. Le
maréchal Brune fit observer qu'il ne
pouvait pas prendre sur lui l'exécution
de cet ordre, et déclara qu'il remettait
le commandement en chef de l'armée
au plus ancien officier-général. Pour
expliquer ce refus, il faut savoir que ce
maréchal, peu auparavant avait, annoncé aux troupes que le fils de l'empereur était établi sur le trône de France --- Page 149 ---
(143 )
par les souverains alliés. Le cri de vive
Napoléon II! que les Autrichiens
avaient proféré à leur entrée en Provence, cri sans doute désavoué parleurs
chefs, avait pu causer cette erreur.
> La démission du maréchal Brune
ne fut pas acceptée. Pour obtenir la soumission des soldats 9 il fut convenu
qu'on appellerait sur-le-champ les officiers et sous-officiers de chaque troupe
de terre et de mer, 2 et qu'on leur ferait
connaitre les ordres du Roi. Il était
alors trois heures du matin, 22 juillet.
Les députations arrivèrent dans la salle
du conseil environ une heure après.
L'amiral Gantheaume fit, en leur présence, une nouvelle lecture de ses pouvoirs, ainsi que des ordres du Roi,
auxquels il ordonna d'obtempérer. Cette --- Page 150 ---
(144) )
mesure n'eut pas le résultat qu'on s'en
était promis. La plupart des militaires
dont se composaient les diverses députations 5 firent éclater des sentimens
tout contraires à ceux qu'on s'efforçait
de leurinspirer. L'amiral eut même lieu
de craindre pour ses jours ; mais il
trouva parmi les officiers de marine, ct
surtout parmi ses compatriotes, dont
quelques-uns ont été depuis entièrement
oubliés, de braves gens qui lui firent un
rempart de leurs corps.
9 Le 23 juillet, le maréchal Brune se
présenta sur la place d'armes aux troupes
quis'y trouvaient rassemblées. Il fit une
haranguc aux soldats et voulut les préparer au sacrifice qu'on attendait d'eux.
Scs paroles furent infructueuses. On
décida toutefois, dans un nouveau con+
compatriotes, dont
quelques-uns ont été depuis entièrement
oubliés, de braves gens qui lui firent un
rempart de leurs corps.
9 Le 23 juillet, le maréchal Brune se
présenta sur la place d'armes aux troupes
quis'y trouvaient rassemblées. Il fit une
haranguc aux soldats et voulut les préparer au sacrifice qu'on attendait d'eux.
Scs paroles furent infructueuses. On
décida toutefois, dans un nouveau con+ --- Page 151 ---
(145 )
seil, que, le lendemain 24, le drapeau
blanc serait arboré sur les forts et sur
les vaisseaux. On n'osa prendre aucune
résolution au sujet de la cocarde.
> Le lendemain, lc drapeau blanc
flotta sur les forts ct sur les vaisseaux.
Mais la soumission n'était pas entière ;
l'anxicté des habitans ct des chefs, un
moment suspendue, reprenait le dessus,
lorsque le colonel du 35. de ligne, de
cemême régiment quiavaitportéquelque
temps un petit drapeau noir en signe de
deuil et de vengeance, ordonna formellement à sa troupe de se soumettre au
Roi et de quitter la cocarde tricolore.
Le régiment obéit à son colonel. Tous
les autres firent de même; et le sacrifice
à la paix, l'acte d'adhésion aux nouIV
--- Page 152 ---
(146 )
velles destinées de la France fut consommé,
> Lc 25 juillet, le marquis de Rivière
annonça aux Marseillais la soumission
de Toulon. Il leur adressa une petite
lettre, non plus dans ce stylemystique,
suranné, ct souvent burlesque, dont il
était redevable, selon toute apparence 1
à un prédicateur rentré avec lui, mais
avec toutes les incorrections, 7 toutes les
iguorances qui pouvaient le mieux donner l'idée d'un descendant de ces rudes
scigneurs féodaux qui trempaient leur
gantelet dâns l'encre pour apposer leur
marque au bas des actes publics. C'était
St au point que, dans certaines petiles
communes, :.
on n'osa faire placarder ce
.
tout petit message.
notin A )i
U Cependant, quoique la place de --- Page 153 ---
(147 )
Toulon se fut soumise, le maréchal
Brune répugnait à céder le commandement au marquis de Rivière. En se mettant bien à la place de l'infortuné
maréchal, on peut s'expliquer les motifs
de cette répugnance, dont les feuilles
du temps ont fait un de ses plus grands
torts. Un bruit courait que la tête de
l'ex-roi de Naples, de Murat, avait été
mise à prix; on savait que les Anglais,
fàchés de voir la garde nationale
aux
premiers postes, 2 parlaient de venger
sept coups de canon à boulet tirés
unebatterie de la côte sur une frégate par de
leurnation, après avoirhissé le pavillon
blanc, dont l'aspect l'avait
à
portée se
rapprocher de la terre; on savait aussi
que le marquis de Rivière était allé à la
rencontre du généralautrichien
et luiavait
Nugent,
porté plainte contre le maré-
ale
aux
premiers postes, 2 parlaient de venger
sept coups de canon à boulet tirés
unebatterie de la côte sur une frégate par de
leurnation, après avoirhissé le pavillon
blanc, dont l'aspect l'avait
à
portée se
rapprocher de la terre; on savait aussi
que le marquis de Rivière était allé à la
rencontre du généralautrichien
et luiavait
Nugent,
porté plainte contre le maré- --- Page 154 ---
148 )
chal Brune. Dans la pensée de celui-ci,
Thomme qui, par ingratitude politique,
avait pu mettre un prix à la tête du'
prince fugilif, qui passait pour avoir
empèché un jour qu'on ne fit tomber la'
sienne, pouvait bien, sans le vouloir,
par confiance chevaleresque et à bonnes
intentions, mettre Toulon au pouvoir
soit des Autrichiens qui, dans leur cabinct, ont toujours eu quelque arrièrepensée sur la Provence, soit des An-i
glais, à qui on prétait des vues sur:
Marseille, et qui, dans cette supposi- -
tion, devaient avoir besoin de Toulon,
fut-ce momentanément, pour les faire
réussir; soit même des uns et des au-:
tres àla fois, ce qui encore était bien
propre à jeter des difficultés nouvelles
au milieu des négociations de paix qui
allaient s'ouvrir, et qui se présentaient, --- Page 155 ---
I 149 )
aux yeux des politiques, rudes et hérissées.
> Enfin, cédant aux représentations
de l'amiral Gantheaume; et, reconnaissant avec luique, parles mesures prises,
rien n'était à craindre pour la's sûreté
de la place, le maréchal céda le commandement au marquis de Rivière, le
31 juillet au soir, et partit le lendemain,
I". août, à trois heurcs du matin, en
disant qu'il allait rendre compte au Roi
de sa conduite.
> Ici l'histoire consignera quelques
faits.
> Le marquis de Rivière avait chargé
un sien, cousin; qui était son aide-decamp, d'accompagner le maréchal jusa --- Page 156 ---
(150) )
qu'à Avignon. Le maréchal était déjà
sorti d'Avignon, et se trouvait à queldistance de la porte de TOule,
que
sa voiture fut arrêtée et ramenée
lorsque
Que s'élait-il
à l'hôtel du Palais-Royal.
passé dans T'intervalle extrémement
court du départ à l'arrestation? On prétend qu'une estaffette était arrivée; d'oà
venait-elle? Cc fait, d'ailleurs, n'est
certain. Ce qu'ilya de certain, c'est
pas dans les premiers bruits par lesque,
à. Marseille la mort
quels fut répandue
s'était tué
du maréchal, on disait qu'il
lui-même; c'est que, pour la mort d'un
homme qui allait rendre compte de sa
conduite, on fit éclater autant de joie
celle d'un Holopherne qui
que pour
mille homaurait menacé, de ses cent
une ville réduite aux abois; c'est
mes,
ne firent
que les autorités d'Avignon
les premiers bruits par lesque,
à. Marseille la mort
quels fut répandue
s'était tué
du maréchal, on disait qu'il
lui-même; c'est que, pour la mort d'un
homme qui allait rendre compte de sa
conduite, on fit éclater autant de joie
celle d'un Holopherne qui
que pour
mille homaurait menacé, de ses cent
une ville réduite aux abois; c'est
mes,
ne firent
que les autorités d'Avignon --- Page 157 ---
(151 )
rien pour soustraire les.restes, d'un maréchal de France aux
outrages de : la
populace.
>Un des effets immédiats de la
mission de Toulon fut de calmer soul'agitation des esprits;
un peu
car, bien quel'acte
de tuer eàt cesséà Marseille, le
n'avoir
regret de
pas assez fait paraissait
certaines, gens ; ilrestaitje ne sais occuper
ondulations
quelles
d'une-horriblet tempête. Les
royaux démagogues -ne. discontinuaient
pas leurs dangereuses allocutions à la
populace; l'apologie formelle des massacres sortait même de quelques bouches.
> Un de mes amis, que vous connaissez, et qui n'avait pas quitté,
moi, la ville natale, m'a raconté comme
le 27 juin au matin, ignorant que,
encore --- Page 158 ---
(152 1e )
qu'on avait commises la
les horreurs
veille à Marseille, il était sorti de sa
des nouvelles.
maison pour s'enquérir
Arrivé devant une croix plantée à côté
de l'église, il entendit un ministre:
des autels, qui venait en ce moment
de célébrer les saints mystères, dire
à deux dévotes, dans le patois du
: Quand on a de maucais sang,
pays bien le tirer! Cet épouvantable
ilfaut
de
qui répondait aux marques
propos
donnaient les
pitié et de terreur que
deux bonnes femmes, ? le saisit.d'horIldescendit au port, osant à peine
reur.
meilleurs amis. Dans ces
interroger ses
c'était
jours malheureux, interroger,
avoir l'air de craindre; et éraindre,
avoir conspiré. Il apprit
c'était paraitre
eût beenfin sommairement, sans qu'il
et d'une bouche qui
soin d'interroger, --- Page 159 ---
(153 )
avait l'air d'annoncer les plus
grandes
victoires, ce qui devait être un sujet
éternel de honte et de douleur.
> Pendant plus d'un mois, 2 on put
voir légèrement recouverts de quelques
pierres qu'on leur jetait, et gisant à
côté d'un grand chemin, les cadavres
de trois victimes que des
paysans d'une
petite commune. avaient immolées à
l'ambitieux besoin d'imiter les Marseillais; carle besoin
à la
d'imiter, 9 de se mettre
mode, se laissait horriblement
reconnaître. dans : les
populations les
plus voisines de la grande ville, de la
métropole du Midi, Une main toute
noire et presque desséchée surmontait
ce tas de pierres; , ce misérable
sépulcre, pareil à ceux que les enfans se font
un jeud'accorder: aux plus vils animaux,
itieux besoin d'imiter les Marseillais; carle besoin
à la
d'imiter, 9 de se mettre
mode, se laissait horriblement
reconnaître. dans : les
populations les
plus voisines de la grande ville, de la
métropole du Midi, Une main toute
noire et presque desséchée surmontait
ce tas de pierres; , ce misérable
sépulcre, pareil à ceux que les enfans se font
un jeud'accorder: aux plus vils animaux, --- Page 160 ---
(1 154 )
et semblait demander vengeance: au ciel,
tant pour l'assassinat commis, que pour
ne cessait de prodiles outrages qu'on
de T'humanité malheuguer à ces restes
reuse.
> Dans Marseille, s'approchait-or
des groupes formés autour de quelques
chanteurs publics, de quelques chanteuses qui se donnaient les airs d'être
plaisantes et de sourire à l'auditoire,
quelques plats et maussaon entendait
arrivait
des couplets, au bout desquels
cet infernal refrain : Mettons tous ces
brigands dans lacharrette, c'est-à-dire,
dans le tombereau sanglant qu'on avait
vu parcourir les rues pour ramasser
les cadavres. Le buste duRoi était placé
d'autel au milieu du marsur une espèce
ché aux fruits. De moment en moment, --- Page 161 ---
(155)
les femmes de la halle se levaient de
leurs places pour danser autour de l'autel et chanter: puis elles prenaient le
buste et le promenaient par la ville.
Mais leurs chants n'étaient pas d'amour;
c'était le refrain des Cannibales qu'ellesfesaient retentir de préférence, et il valait bien celui des aristocrates à la lanterne, qui frappait les oreilles en 1791.
Quelquefois les chants étaient improvisés par le bel csprit de la troupe, mais
toujours c'était avec les termes Fes plus
obscènes qu'on exprimait des voeux di+
gnes des furies; : les transports dejoie de
ces femmes avaient cux-mêmes je ne
sais quoi qui fesait frémir.
> Dans les rues, il ne se passait pas
de jour que les cris au castagnié ne se
fissent entendre; et des malheureux dé- --- Page 162 ---
(156 )
noncés s poursuivis et saisis par des
gens de la dernière classe du peuple,
étaient traînés en prison. Cette fureur
d'emprisonner avait été substituée, je
le sais, à la fureur de tuer ; mais le souvenir des massacres du fort Saint-Jean
venait plus d'une fois troubler l'imagination,
> Au théâtre, on procurait à lord
Exmouth le plaisir d'entendre, dc la
bouche des femmes dont j'ai parlé, des
chansons provençales qui n'avaient eu
pour hippocrène que le bourbier des
rues, et l'on ne craignait pas d'offrir à
des étrangers," envieux de notre gloire
ct jaloux de notre politesse habituelle,
lespectacle à la fois grotesque et sinistre
de la classe la plus agnorante la plus
inflammable, caressée, excitée, 9 échauf-
le plaisir d'entendre, dc la
bouche des femmes dont j'ai parlé, des
chansons provençales qui n'avaient eu
pour hippocrène que le bourbier des
rues, et l'on ne craignait pas d'offrir à
des étrangers," envieux de notre gloire
ct jaloux de notre politesse habituelle,
lespectacle à la fois grotesque et sinistre
de la classe la plus agnorante la plus
inflammable, caressée, excitée, 9 échauf- --- Page 163 ---
( 157 )
fée par la classe la plus ambiticuse et la
plus habile, ou, du moins, la plus puissante par son crédit. Il est vrai que lord
Exmouth, fidèle au système de caresses
adopté envers Marseille, ne dédaigna
pas ces femmes, et leur fit donner une
très-grosse médaille en or, frappée en
Thonneur de la paix.
>) De nombreuses proclamations tapissaient lcs murs. Dans quelques-unes,
on avait cru devoir nous rappeler le souvenir de Dieu; dans aucune on ne parlait de clémence et de miscricorde ;
toutes annonçaient des ennemis : nulle
part onr n'excitait la commisération pour
des frères égarés. Les prédicateurs tonnaient contre l'irréligion ; mais pas un
mot sur la charité ne sortait de leur
bouche. Le 8 août seulement, dans une --- Page 164 ---
(158 )
signée le comte Parlouproclamation
marquis de Riviere,
neaux et. Charles,
enfin dc dire : G Si arbion se permit
sur les
vous prononciez
> trairement
rencontrer
vous pourriez
> individus,
Attendons en silence;
> desinnocens..
les criminels; ; la
* l'heure sonnera pour
renaisera sauvée, la moralité
>> France
etc les mé-
>) tra, Dieu sera servi,
honnètes
et les
> chans disparaîtront,
et
en servant-Dieu
> gens triompheront
>) le Roi. >>
était ar-
> Mais un administrateur lui seul
rivé, dont le nom connu était
un peu plus rassuune proclamation
M. de Vaurante. Le nouveau préfet,
à
blanc, se hâta de rappeler les esprits
soin fut
l'ordre; 3 il fit plus, son premier
dans les prisons, alin
de sC transporter --- Page 165 ---
( 159 )
de mettre en liberté tous ceux contre
lesquels nes'clevaitaucune charge grave.
Un seul homme fut retenu et condamné
ensuiteà unej peinc correctionnelle, pour
des provocations.
>) Je ne dois pas oublier une circonstance honorable pour le peuple de Marseille, et par où l'on voit combien sont
coupables ceux qui, avec plus de lumières, se font un jeu d'égarer la sensibilité des classes inféricures, et de pervertir unei ignorance dont les torts viennent toujours des gens quil'exploitent,
et qui, sachant plus, sont. aussi plus
méchans. L'armée de la Loire venait
d'être licenciée. Les premiers soldats de
cette.armée qui parurent à Marseille,
oû l'on ne voyait plus que des soldats
étrangers, furent accueillis parlepeuple
ceux qui, avec plus de lumières, se font un jeu d'égarer la sensibilité des classes inféricures, et de pervertir unei ignorance dont les torts viennent toujours des gens quil'exploitent,
et qui, sachant plus, sont. aussi plus
méchans. L'armée de la Loire venait
d'être licenciée. Les premiers soldats de
cette.armée qui parurent à Marseille,
oû l'on ne voyait plus que des soldats
étrangers, furent accueillis parlepeuple --- Page 166 ---
(160 )
de la manière la plus touchante. C'édes
de la garde. Les
taient
grenadiers
les femmes
voilà, les nôtres ! disaient
de la halle, et elles leur prodiguaient
de la joie la plus vive, de
les marques
car c'est le
l'intérêt le plus patriotique;
qui a bien certainement une papeuple
classes n'ont pour l'ortrie; les autres
dinaire que des passions. >
Cependant le doux ombrage que nous
à nous
avions cherché, commençait de la
abandonner; les oiseaux; amis
fraicheur du matin, avaient cessé leurs
chants ; l'air s'embrasant par degrés devenait à nos yeux tremblant et onduléux
d'un soleil vertical : les
sous. les rayons
avaient disparu depuis longpromeneurs à quelque distance, 9 sur les remtemps ;
d'oiseau
parts, on apercevait une espèce --- Page 167 ---
(16r) )
de proie qui, aux heures Ics plus brilantcs du jour, a coutume de chercher
quelque pointe isolée d'un édifice, et
debout, la tête levéc au ciel, étale de
larges ailes noires, par lesquelles ilrcssemble exactement à cet aigle, dont le
rapide essor avait été tant de fois celui
de la- victoire. Nous donnâmes un souvenir à ces grandeurs également déchues
d'un homme ct d'un empire.
IV
7* --- Page 168 ---
1 162 )
CHAPITRE V.
AUGUSTE MEURT.
LA MÈRE DE FLEURETTE EST
RETROUVÉE.
JE repris le même jour le chemin de
l'Elysée, après avoir fait promettre à
Auguste de venir me voir aussitôt
que ses àffaires seraient terminées, et
avant qu'il s'occupàt de son retour en
France. Mais hélas! cet adieu que nous
montai à chenous donnâmes, quand je --- Page 169 ---
(163 )
val, devait être le dernier, et sa promesse de venir me voir ne devait point
s'accomplir. Jc l'attendis long-temps,
puis, ayant cu occasion de retourner à la Havane, j'appris, 7 par son
compatriote, qu'il n'était plus. La fièvre
jaune exerçait depuis un mois de terribles ravages ; des contrariétés éprouvées
dans ses affaires, en échauffant son
sang, l'avaient prédisposé à recevoir
toute la malignité du mal. Au bout de
trois jours, Auguste avait cessé de
souffrir.
J'étais cncore tout ému de cette triste
nouvelle, et tout préoccupé de ce malheureux ami, quim'avaitapparu comme
une ombre, lorsque, dans la bouiique
du marchand avec quij'étais en rapport
d'intérêts, il sei présenta unc négresse
en échauffant son
sang, l'avaient prédisposé à recevoir
toute la malignité du mal. Au bout de
trois jours, Auguste avait cessé de
souffrir.
J'étais cncore tout ému de cette triste
nouvelle, et tout préoccupé de ce malheureux ami, quim'avaitapparu comme
une ombre, lorsque, dans la bouiique
du marchand avec quij'étais en rapport
d'intérêts, il sei présenta unc négresse --- Page 170 ---
(164) )
qu'un nègre accompagnait, et qui présentait à lire aux bourgeois l'autorisation
son maître lui avait donnée de cherque cher pendant trois jours un acheteur.
Cette femme était d'un moyen àge,
assez bien constituée, et l'on
paraissait demandait qu'un prix raisonnable.
n'en
nouveau maitre était une
Chercher un
circonstance qui pouvait faire mal préd'elle autant que de la personne à
sumer
Ily avait dans son
qui elle appartenait.
les
costume les singularités qu'affectent
françaises ; clle parlait le jarnégresses
et savait à peine
gon de Saint-Domingue, Sa physionoquelques. mots d'espagnol.
mie n'avait rien qui pût faire suspecter
Don Bartholoméleardé,
son caractère.
connaitre mes malà qui j'avais fait
situation de Fleuheurs et la déplorable --- Page 171 ---
(165)
rette, me donna l'idée d'acheter cette
femme quiservirait de
à
compagne mon
épouse. Aux grands malheurs, disait-il,
la voix d'une femme porte souvent
de consolation'
celle
plus
que
de l'homme le
plus chéri. J'avais eu toujours beaucoup
de répugnance à proposer un prix
la chair demon semblable;
pour
don Bartholomé venait d'offrir à ma pensée la considération qui pouvait le mieux me décider. Quelque odieux que cet acte me
parût toujours, l'idée d'avoir trouvé
un
moyen d'adoucir le sort de Fleurette
me sourit;je me laissai entraîner.
On me conduisit chez une femme de
couleur, maitresse actuelle de la négresse. Le prix, quelque temps débattu
pour la forme, fut
arrêté; ensuite - un
scribanio dressa le contrat, et les droits --- Page 172 ---
(166 - )
d'alcabala furent acquittés le même
jour.
esclave,
Le lendemsinjommensimene
Je
qui me dit se nommer Symphorose.
m'aperçus de ses défauts presque au
sortir de la ville; elle avait unel loquaet montrait une facilité de
cité extrême,
fallait-il attrimoeurs 7 que peut-être ne de maîtres à
buer qu'au grand nombre
d'obéir.
l'avait forcée
qui sa destinée
tout de suite des particulariJ'appris
tés dontje me doutais un peu. Symphoavait été libre; elle avait quitté
rose
l'émancipation
Saint - Domingue après esclaves; et,
légale et solennelle des.
de plus, un long séjour en France.,
dans ce pays où, par la volonté expresse
tout homme est libre dès qu'il
des rois,
naturellement
en touche le sol, l'aurait
obéir.
l'avait forcée
qui sa destinée
tout de suite des particulariJ'appris
tés dontje me doutais un peu. Symphoavait été libre; elle avait quitté
rose
l'émancipation
Saint - Domingue après esclaves; et,
légale et solennelle des.
de plus, un long séjour en France.,
dans ce pays où, par la volonté expresse
tout homme est libre dès qu'il
des rois,
naturellement
en touche le sol, l'aurait --- Page 173 ---
(167 )
affranchic, quand même l'effet d'une
loi de la convention nationale cût été
contesto. Ce qui avait décidé sa dernière maitresse à la vendre, c'était précisément ce cas, etl'observation, peutêtre un peu fière, que Symphorose en
avait faite; car du reste, malgré sa loquacité ct ses mceurs peu scrupuleuses 7
elle paraissait avoir un bon coeur de
femme. Elle crut devoir me conter toutc
sa vie, mais en remontant et à reculons,
au lieu de commencer par son origine
même et son départ de la côte; car,
ainsi que toutes les personnes qui parlent beaucoup, elle ne songeait nullement à ce qu'elle allait dire, et n'y mettaitpar conséquent aucun ordre.
Les troubles qui eurent lieu à Mar-. --- Page 174 ---
( 1 168 )
seille en 1815 lui avaient été funestes.
Elle était, à cette époque, domestique
libre d'une dame. Ayant été envoyée en
commission, ellese trouva dans une rue
voisine du port au moment : où l'on
poursuivait de malheureuscs négresses 1
compagnes de quelques pauvres Egyptiens qu'on appelait mamcloucks, et que
des hommes, , ivres de sang, se fesaient
un jeu de massacrer. Symphorose vit
CCS femmes de sa couleur se jeter à
l'eau, et plonger, pour se soustraire aux
coups de sabre dont elles étaicnt menacées; elle vit des brigands, avec le COStume de la garde nationale dont ils fesaient partic, quoiqu'on ait voulu dire
le contraire, ajuster à coups de fusil
ces infortunées, et saisir l'instant où le
besoin de reprendre haleine les forçait à
laisser paraitre leur tête au-dessus de
3'
sa couleur se jeter à
l'eau, et plonger, pour se soustraire aux
coups de sabre dont elles étaicnt menacées; elle vit des brigands, avec le COStume de la garde nationale dont ils fesaient partic, quoiqu'on ait voulu dire
le contraire, ajuster à coups de fusil
ces infortunées, et saisir l'instant où le
besoin de reprendre haleine les forçait à
laisser paraitre leur tête au-dessus de
3' --- Page 175 ---
(169 )
l'eau; : elle en vit une qui, avec un couragel héroique, brava la fureur de ses assassins, en proférant, de toutes ses forces, le nom d'un homme que la fortune
avait abandonné, et devant lequel ils se
fussent peut-être jetés à genoux quelque
temps auparavant. Epouvantée de ce
spectacle horrible, Symphorose se mit à
fuir. Son costume ne ressemblait point,
cependant, à celui des négresses qu'on
massacrait. Un capitaine génois la prit
par la main, ct l'entraina dans une maison voisine : c'était pour la sauver, disait-il. En effet, il la fit monter dans sa
chambre où personne ne la poursuivit.
Symphorose pria ce capitaine de faire
avertir sa maîtresse dont clle indiqua la
demeure. On fit semblant d'y envoyer
quelqu'un. Le soir étant venu. 2 le capitaine dit à la négresse que l'ordre avait
IV
--- Page 176 ---
(170 )
dlé donné de tuer, sans distinction, tout
ce qui était noir ou égyptien, 1 et il lui
conseilla de se réfugier sur son bord où
l'on ne viendrait point la chercher. Elle
crut tle capitaine et le suivit. Le lendemain au malin, le navire, qui était tout
prét depuis quelques jours, mit à la voilo
pour la Havanc. Là, clle fut vendue
comme esclave, toutes les réclamations
qu'elle pôt faire ayant été inutiles, faute
de pouvoir montrer, en sa faveur, un
acle d'affranchissement.
>) L'assurance qu'elle était libre la rendaitpeu capable d'obéissance. D'ailleurs,
on pouvait lui suggérer -l'idéc de faire
venir de France une pièce constatant sa
liberté. Cette crainte avait agi sur l'esprit de sa mailresse qui ne voulut pas
rester exposée à perdre un jour son. ar- --- Page 177 ---
(17r )
gent; des son côté, la négresse qui ine voulait pas être l'esclave d'une femmè dont
la couleur se rapprochait de la sienne,
et dont l'humcur, peut-être, n'était pas
fort heureuse, se garda bien, avant la
conclusion du marché, de me rien dire
qui pût le faire rompre. >
Si la conduite du capitaine génois
m'outra d'indignation, il y.eut dans la
suite du récit qu'on me fit, lout en se
tenant en croupe sur mon cheval, un
fait extraordinaire quimeremplitd'dtonnement et me jeta dans une perplexité
bien grande. Cette femme, pour qui je
n'avais éprouvé d'abord qu'une sorte
de pitié mêlée de mépris, bien qu'elle
ne se montrât pas plus vicieuse au fond,
quela plupart de ses compagnes d'infortune, venait de me révéler un titre
.eut dans la
suite du récit qu'on me fit, lout en se
tenant en croupe sur mon cheval, un
fait extraordinaire quimeremplitd'dtonnement et me jeta dans une perplexité
bien grande. Cette femme, pour qui je
n'avais éprouvé d'abord qu'une sorte
de pitié mêlée de mépris, bien qu'elle
ne se montrât pas plus vicieuse au fond,
quela plupart de ses compagnes d'infortune, venait de me révéler un titre --- Page 178 ---
(172 )
quilui donnait des droits à mon respect.
Mais devais-je la présenterà Philippe et à
Fleurette, mon épouse, telle que l'esclavage l'avait faile?Pouvais-je la revendre?
Devais-je la déclarer libre, et la laisser
maitresse d'elle-méme?Je convenais que
dans ma première façon de voir, à son
égard, il y avait eu de l'exagération :
muais cette exagération, bien pardonnable
à quelqu'un qui, de toutes les femmes
africaines, n'avait connu que l'intéressante élève de madame Dubourg, 1 n'était-elle pas à redouter aussi dans cette
méme Fleurctte qui, par la pureté de
ses mceurs ct sa tendresse pudique 1 , fesait un contraste si singulier et si nouveau avec les femmes de sa race ? L'impression qu'éprouverait l'honnête Philippe n'était-elle pas aussià ménager? --- Page 179 ---
(173)
D'un autre côté, il y avait une voix
bien forte, et c'était celle de la nature,
qui m'engageait à laisser suivre ce qui
élait déjà commencé. Les bons exemples dont elle scrait témoin, 2 les conversations sages qu'elle entendrait pourraient lui devenir profitables ; et je
devais me regarder comme un instrument dont la providence avait daigné se
servir pour l'accomplissement de ses
vues.
Ce queje fis alors est tourné à mal;
mais encore aujourd'hui, quand je me
rends compte des motifs qui me déterminérent, je ne les trouve pas frivoles,
et il me semble que je ne devais pas agir
autrement.
Fleurette fut surprise de me voir arri- --- Page 180 ---
(174 1 )
ver avec une négresse, elle qui connaissait ma répugnance à acheter des
esclaves. Je t'amène une aide, lui dis-je,
une compagne.
La négresse, au lieu de rester debout
comme. une créole, ou de s'asseoir sur
ses talons, comme une bosale (1), prit
place sur un siége, et se montra, dès
l'abord, tout aussi à son aise que si elle
eût étc chez elle. Je crois qu'elle avait
eu déjà le temps de me juger. D'ailleurs,
la vue de deux individus de sa couleur,
vivant avec moi dans toute la liberté de
la famille, dut l'enhardir. Pour moi 1
j'observais Philippe qui, au premier aspect de la nouvelle venue, fut agité d'un
(1) Bosale, esclave nouvellement venu de
la côte.
t --- Page 181 ---
( 175 )
mouvement involontaire et saisi d'impressions dont il cherchait à se rendre
compte.
L'étrangère parlait, mais il restait
muet, et le son de voix qui retentissait
à son oreille, excitaitplus son attention
que les paroles mêmes. Fleurette commençait à partager les impressions de
son père, ct portait les yeux tantôt sur
lui, tantôt sur elle, quand tout-a-coup
Philippe, d'une voix qu'interrompait
son attendrissement, s'écria : Mabiala!
et se jeta au cou de celle qu'il appelait
ainsi,
Pendant long-temps il n'y eut aucun
son distinct à entendre ; Fleurette
imita son père, etne SC trouva pas plus
que lui en état de prononcer un mot,
ait à partager les impressions de
son père, ct portait les yeux tantôt sur
lui, tantôt sur elle, quand tout-a-coup
Philippe, d'une voix qu'interrompait
son attendrissement, s'écria : Mabiala!
et se jeta au cou de celle qu'il appelait
ainsi,
Pendant long-temps il n'y eut aucun
son distinct à entendre ; Fleurette
imita son père, etne SC trouva pas plus
que lui en état de prononcer un mot, --- Page 182 ---
(176 )
Enfin, Mabiala mit fin à cette scènc
muette en disant à ma fernme : C'est
donc toi, Mouinzé! Philippe embrassait son ancienne compagne ; il embrassait sa fille; il m'embrassait moi-même;
puis tombait à genoux, remerçiant Dieu
et la bonne vierge de la grâce qu'ils lui
avaicnt faite. Sa joie était aussi grande
que sa reconnaissance. Pour Mabiala,
elle avait l'air de ne guère comprendre
nil'une, ni l'autre. Sculement elle se
mit à raconter comment elle avait été
sauvée; et son récit fut un peu mieux
circonstancié que: celui qu'elle m'avait
fait d'abord.
C'était bien après le milieu du jour,
et vers le soir, que Mabiala s'était élancée dans la mcr; à peine cut-elle touché
l'eau, que le désir d'échapper à la mort
? --- Page 183 ---
177 )
se fit sentir. Accoutumée dès l'enfance à
nager, en s'amusant avec ses compagnes sur les rives du Gabon, et en passant avec elles d'une ile à l'autre, elle
se mit à faire usage de toutes ses forces
pour regagner le bord. Dans les intervalles où, parvenue à la cime d'une
haute lame 7 elle pouvait apercevoir
le navire, son courage était excité parles
apprêts et les manceuvres qu'on y fesait
pour venir à son secours. Elle vit mettre
une embarcation à la mer, ellc vit jeter
des cages à poules et autres bois de sauvetage; mais, 2 quoiqu'on eût fait arriver
le navire et qu'il se fit mis cn travers,
la brise était si vive, qu'il avait été emporté fort loin depuis l'instant de la
chute. Elle poussait des cris qu'on ne
pouvait entendre, et le moment vint
où elle reconnut que le canot retournait --- Page 184 ---
(178-)
navire. Cefutun moment affreux.
versle
clle venait d'atteindre une
Cependant
l'aidait beaucoup à se soutecage, qui
ne la
de se sauver
nir sur l'eau; l'espoir
quitta point, quelque peu d'apparence
Bienqu'ily eût à un secours prochain.
tôt ses efforts ne ressemblèrent plus qu'à
d'une machine agissant d'elleceux
de la
même et sans aucune impulsion
avec Ia fin du jour,
volonté. Cependant,
la brise devint moins forte, et, après
coucher du soleil, elle tomba tout-àle
fait. Le bâtiment de conserve passait
alors dans les mêmes eaux où Mabiala +
instinct, se débattait encore contre
par
C'était le moment de la prière.
la mort.
avait les yeux fixés sur
Un matelot, qui
de
un corps noir à peu
la mer, aperçut
remuait;
distance; il vit que ce corps
On reconnut
il appcla ses camarades.
moins forte, et, après
coucher du soleil, elle tomba tout-àle
fait. Le bâtiment de conserve passait
alors dans les mêmes eaux où Mabiala +
instinct, se débattait encore contre
par
C'était le moment de la prière.
la mort.
avait les yeux fixés sur
Un matelot, qui
de
un corps noir à peu
la mer, aperçut
remuait;
distance; il vit que ce corps
On reconnut
il appcla ses camarades. --- Page 185 ---
(179 )
que c'était un esclave, et on présuma
d'abord qu'il appartenait à la cargaison,
et qu'il avait pu tomber à l'eau pendant
gue tous les noirs étaient sur le pont
quelques instans auparavant. Lc canot
glissa tout de suite sur le flanc du navire;
trois hommes s'y embarquerent, et cette
fois on ne retourna point à bord sans
Mabiala.
Elle nefut point reconnuc pourappartenir à la cargaison ; mais elle futvendue
comme les autres au Port-au-Prince, où
le navire arriva bien long-temps avant
cclui sur lequel était resté Philippe.
Mabiala fut achetée par un marchand
de Léogane; elle passa ensuite à l'habitation Bouteiller. Elle en ful tirée pour
servir successivement quatre ou cing --- Page 186 ---
180 )
maitres, tant à Léogane qu'au Port-auPrince. Quand cette dernière ville fut
évacuée par les Anglais, la compagne de
Philippe se rendit à la Jamaïque, puis
sur le continent américain, et, en l'année 1815, elle se trouvait en France.
Après tant de maîtres et de voyages 7
Mabiala ne pouvait plus être cettefemme
que Philippe avait tant aimée ; cette
bonne ménagère qui, pendant la désastreuse expéditiori contre les peuples de
Terre-Ferme, 2 s'était occupée, malgré
deux enfans à nourrir, de tous les soins
de culture auxquels leur père ne pouvait plus pourvoir, ct, seule peut-être
de toutes les femmes de son ile, avait
reçu son époux dans une case que ne
menaçait point la disctte.
Philippe,quiavait dans le caractèreun --- Page 187 ---
(18r )
fond de bonté inépuisable, n'était pourtant pas dépourvu de tact. Il s'aperçut
promptement des altérations que le caractère de son ancienne compagne avait
subies. Le premier jour, il voulait partir
incontinent pour Jaruco, et prier le
père Félix de bénir son mariage. Ce
projet n'enchanta point Mabiala, comme
il s'y attendait. Les jours suivans. 1 il
n'en parla guère ; puis il n'y songea plus
du tout, et SC résolut à n'etre désormais
pour Mabialaqu'un frère tendre; les principes de religion que madame Dubourg
avait profondément inculqués dans son
âme, ne lui permettant pas de former
ces liens de dissolution que T'exemple
et la volonté même des maîtres n'autorisent que trop dans les colonies.
Après avoir conté son histoire, Maa
s'y attendait. Les jours suivans. 1 il
n'en parla guère ; puis il n'y songea plus
du tout, et SC résolut à n'etre désormais
pour Mabialaqu'un frère tendre; les principes de religion que madame Dubourg
avait profondément inculqués dans son
âme, ne lui permettant pas de former
ces liens de dissolution que T'exemple
et la volonté même des maîtres n'autorisent que trop dans les colonies.
Après avoir conté son histoire, Maa --- Page 188 ---
(183 )
biala voulut savoir les choses qui étaient
arrivées à Philippe ; elle se montra surtout curieuse d'apprendre comment
Mouinzé, pour qui elle avait retrouvé
d'une mère, était detoute la tendresse
On
légitime d'un blanc.
venue l'épouse lui cacher des faits done pouvait guère
mestiques sur lesquels il ne pâraissait
bien nécessaire alors de garder quelpas
solitude dans
que réscrve. La profonde
nous nous étions ensevelis était
laquelle
d'humeur, et non pas
une convenance
besoin de mystère. Rien ne nous
un
à rester confinés dans notre
engageait
même dont
petit coin que la satisfaction
notre éloignement du
jusqu'à ce jour
monde nous avait fait jouir.
point notre
Mabiala ne partageait
manière d'être. Elle eut bientôt fait des --- Page 189 ---
(184) )
connaissances en allant le dimanche à
la messe avec nous. Dans l'après-midi,
clle se rendait à une réunion de noirs, 2
qui avait lieu régulierement à une
assez grande distance de notre demeure.
Elle aimait beaucoup à danser, rentrait
tard, et presque toujours clle élait accompagnée. J'avais dit à Fleurette que
je ne regardais point sa mère comme
mon esclave, quoique jel'eusse achetée;
ainsi,je ne pouvais guère réprimer en
elle cette passion de courir dans le voisinage. D'ailleurs, 2 le dimanche est. un
jour consacré aux plaisirs du nègre; et
le maitre qui veut ménager son bien,
envoie lui-même ses esclaves à la danse,
quand surtout ils appartiennent à certaines nations pour qui cet amusement
est un véritable besoin, lequel, une fois --- Page 190 ---
(184) )
satisfait, rend le nègre content et heureux pour toute la semaine.
Mais cC n'était pas sculement avec les
enfans des rives africaines que Mabiala
SC mit à former des relations. Depuis
qu'elle était avec nous, les visites de
M. Duval devenaicnt plus fréquentes ;
et cet.homme, qui nous déplaisait beaucoup, avait, dans son empressement à
rechercher les causcries de Mabiala 1
quelquechose que nous redoutions, sans
tropsavoirpourquoi. Ilnous semblaitque
c'était pour nous un homme de malheur qui, ayant violé le premier notre
impénétrable sanctuaire, ne pouvait y
porter que le trouble et la désolation.
Quand un homme riche a donné une
brillante fétc long-temps attendue ct
préparée, aux feux d'artifice succède
son empressement à
rechercher les causcries de Mabiala 1
quelquechose que nous redoutions, sans
tropsavoirpourquoi. Ilnous semblaitque
c'était pour nous un homme de malheur qui, ayant violé le premier notre
impénétrable sanctuaire, ne pouvait y
porter que le trouble et la désolation.
Quand un homme riche a donné une
brillante fétc long-temps attendue ct
préparée, aux feux d'artifice succède --- Page 191 ---
( 185 )
l'obscurité, aux transports de joie, le
silence, aux jeux et aux danses, la
fatigue; ct si la veille fut un jour d'agréable impatience, le lendemain n' offre
ordinairement qu'une languissanté et
triste journée. Il en futainsi dans notre
case après l'arrivée de Mabiala. Philippe était capable de résignation : mais
l'extrème susceptibilité de Fleurette
était misc à une épreuve trop forte. La
perte de Marielui avait fait craindre ed'avoir en même temps perdu mon amour :
hélas! il y avait à cet égard, dans les
inconséquences de sa mère, des sujets
de crainte non pas plus réels, mais qui
présentaient à sa tendresse alarmée, à
son àmesi délicate et si pure, des probabilités plus grandes. Je voyais à chaque instant sur les lèvres de Fleurette
le moment où sa crainte allait étre CXIV
8* --- Page 192 ---
186 )
primée; le respect filial la retenait ; son
affliction était d'autant plus profonde,
qu'elle aimait beaucoup celle qui lui causait tant d'inquiétude, et qu'elle n'était
pas insensible aux effusions de tendresse
maternelle auxquelles Mabiala, dont le
coeur était bon, se livrait.
Il n'y avait plus maintenant de promenades dans les bois ; nos coeurs n'avaient plus d'épanchemens mutuels à
altendre; ils éprouvaient une irresistible oppression à laquelle aucun soulagement n'était cherché, parce que tout
soulagement paraissait impossible. Je
m'efforçais de lui faire comprendre que
mon affection était toujours la même;
cependant il ne fallait pas expressément
le lui dire, car alors elle eût compris
que j'avais reconnu en elle le besoin d'en --- Page 193 ---
(187 )
recevoir l'assurance, et, de ma part,
cette découverte aurait bien pului paraltre la confirmation de ses craintes. Notre existence était devenue morne; une
inquictude secrète nons rongeait, et ne
se manifestait au dehors que parune tristesse toujours plus pesante et plus concentrée. Cct état ressemblait au calme
effrayant qui précède quelquefois les
plus violenles tempètes, alors que le
cicl est sombre, que les nuages entassés,
sans qu'on les ait vus traverser les airs,
donnent leur couleur grisàtre à des flots
immobiles, et qu'un air lourd semble
vouloir enlever aux corps animés qu'il
accable, jusqu'à la volonté de sC soustraire aux fureurs de l'orage dont tout
annonce l'approche.
état ressemblait au calme
effrayant qui précède quelquefois les
plus violenles tempètes, alors que le
cicl est sombre, que les nuages entassés,
sans qu'on les ait vus traverser les airs,
donnent leur couleur grisàtre à des flots
immobiles, et qu'un air lourd semble
vouloir enlever aux corps animés qu'il
accable, jusqu'à la volonté de sC soustraire aux fureurs de l'orage dont tout
annonce l'approche. --- Page 194 ---
I 188 )
CHAPITRE VI.
PHILIPPE ET FLEURETTE RÉCLAMÉS COMME ESCLAVES,
UN jour, comme je revenais de Jaruco, oùt j'ctais allé voir mes amis, je
rencontrai, dans le sentier qui menait
à ma demeure, et qui n'était guère fréquenté que par nous , 1 un cavalier que
je ne connaissais pas; car je connaissais bien peu de monde, et qui me salua --- Page 195 ---
(189 )
d'une manière équivoque, dont il me
futimpossible de saisirlintention.Je répondis tout simplement à son salut; et,
malgré un certain aiguillon de curiosité,
je passai outre, sans ouvrir avec lui de
dialogue.
En arrivantà la case, jet fus étonné de
ne pas voir Philippe en sortir, comme
il avait coutume de faire lorsqu'il entendait le bruit des pas de mon cheval.
Cel n'ctait pas une heure à laquelle il
pit être aux champs ; d'ailleurs, mes
plantations n'étaient pas assez étendues
pour qu'on ne les vit pas tout entières
d'un coup-d'ocil. J'entre avec un saisissement dont je ne pouvais me rendre
compte,' et qui était bien naturel dans
la vic inquièle et troubléc que je menais
depuis quelque temps. Fleurette, ren- --- Page 196 ---
190 )
versée sur un siége, paraissait privée de
tout sentiment d'existence : ses yeux
étaient fermés, ses bras roidis, et ses
mains serrées. Philippe lui donnait à
prendre des cordiaux qu'elle n'avalait
point; ses dents ne pouvaient pas s'ouvrir pour donner passage à la liqueur
bienfaisante. Mabiala portait aussi des
secours à sa fille. J'interrogeai, sa physionomie, pensant que cette compagne
répréhensible de Philippe était peutêtre la cause de ce que je voyais. Il me
sembla que dans les marques de son
affliction se trouvaient mélés quelques
témoignages de remords.. J'adressai la
parole à Fleurette; elle ne m'entendit
point; je pris ses mains que je baisai;
voulus lui faire avaler lercordial que.
je
en vain de.sesi lè-.
son pèrc.approchait
fus
plus heureux que lui.
vres ; je.ne
pas --- Page 197 ---
(19:) )
En jetant les yeux sur une table qui
était à quelque distance , j'aperçus un
papier ouvert ; je m'élançai pour le
prendre ct le lire. Que devins-je après
avoir parcouru avec trouble et rapidité
le contenu de cet écril!
C'était une demande judiciaire au
nom du neveu de madame Dubourg,
qui réclamait la succession de sa tante,
ct voulait qu'on lui livrât Philippe et
Fleurette, comme fesant partie de cette
succession. J'avais à peine achevé cette
affreuse lecture, que, me tournant vers
Fleurette,je vis ses yeux ouverts et fixés
sur moi. Je cherchai aussitôt à me donner une contenance qui démentit l'agitation extrème, ou, si l'on veut, le
bouleversement d'idées qu'il-y avait en)
moi. Bah! dis-je avec un air d'indiffé-
ait qu'on lui livrât Philippe et
Fleurette, comme fesant partie de cette
succession. J'avais à peine achevé cette
affreuse lecture, que, me tournant vers
Fleurette,je vis ses yeux ouverts et fixés
sur moi. Je cherchai aussitôt à me donner une contenance qui démentit l'agitation extrème, ou, si l'on veut, le
bouleversement d'idées qu'il-y avait en)
moi. Bah! dis-je avec un air d'indiffé- --- Page 198 ---
(192 )
rence, ce n'est que cela! il ne sait pas
ce qu'il veut.
Fleurette, cette fois, parut m'entendre; clle exprima, 7 par un signe de téte,
qu'elle ne partageait point ma confiance.
Je lui dis alors qu'elle était sortie libre
de Saint-Domingue, ainsi que Philippe.
Retrouvant enfin l'usage de la parole,
elle me répondit d'une voix étouffée : et
ma mère, n'a-t-clle pas été libre aussil
Cctte répartie était accablante. Le cas
n'est pas leméme, dis-je pourtant; : lors-.
que madame Dubourg me permit de
t'épouser, elle ne me donna une épouse
qu'autant qu'elle la regardait comme
libre.
Et notre acte de mariage est-il
bien- authentique? Faudra-t-ilinvoquer
le témoignage de ce religieux qui l'a cé- --- Page 199 ---
(193 )
lébré àila Nouvelle-Orléans? Où sont
nos titres écrits ?
Jc vis:bien, par ces paroles, que la
malheureuse Fleurette avait compris
d'abord toute sa situation. Il n'y avait
pas d'objection bien rassurante à lui
faire. Je retournerai demain à Jaruco,
lui dis-je, pour prendre conseil de mes
amis. Fleurette. baissa la tête et pleura,
ce-quime fit comprendre qu'elle croyait
tous conseils inutiles.
Cependant, la petite discussion qui
venait d'avoir lieu entre nous lui avait
rendu tout-à-fait l'usage de ses sens: Son
premier soin fut de fermer constamment
la bouche à sa mère, qui paraissait toujours prête à s'accuser de quelque tort
dans cé qui arrivait. Mabiala pleurait et
IV
--- Page 200 ---
(194).
cmbrassail sa fille. Je compris, sans
qu'on en parlit, que cette malheureuse
mère, se laissant aller à sa légèreté habituelle, avait conté toute notre histoire, ct qu'on avait tiré deses causeries
ic cruel parti dont elle gémissait avec
nous.
Fleurette ne reposa point de toutc la
nuit; son' sang paraissait.êre vivement
allumé; elle parla peu ; et ce peu, qui
soriail de ses lèvres, était empreint d'amerlume, Que je suis humiliée! s'écriaitelle quelquefois. Devais-je. m'attendre
à un pareil outrage! O ma. borine; marrainc, pourquoi m'avez-vous tirée de
cette ile de Saint-Domingue où j'étais
heureuse, Où l'on ne viendrait pas me
dire aujourd'hui queje ne suis qu'une esclave'EtPhilippe, le verlueux Philippe,
; et ce peu, qui
soriail de ses lèvres, était empreint d'amerlume, Que je suis humiliée! s'écriaitelle quelquefois. Devais-je. m'attendre
à un pareil outrage! O ma. borine; marrainc, pourquoi m'avez-vous tirée de
cette ile de Saint-Domingue où j'étais
heureuse, Où l'on ne viendrait pas me
dire aujourd'hui queje ne suis qu'une esclave'EtPhilippe, le verlueux Philippe, --- Page 201 ---
(195 )
donc esclave aussi! 1 Non, lui diest
et toi et ton père, vous êtes
sais-je,
la vie, avant
libres ; on m'ôtera plutôt
de mes bras. Maisj'esde vous arracher
père qu'il ne m'en coûtera qu'un peu
d'argent; et dussé-je donner tout ce
je possède, mon épouse ct son père
que
avec moi.
resteront toujours
Je cherchai la lettre que madame
Dubourg m'avait écrite en réponse à
celle oû je lui demandai Fleurette : clle
ne se trouva point avec mes papiers, 9
étaient pourtant en petit nombre et
qui
comment
en ordre.Je ne concevais pas
perdre cet écrit, auquel dans
j'avais pu
imle moment j'attachais une grande
portance. Je laissai ignorer cette perte
à Fleurette : mais j'en (tais affecté., Dans
cette lettre, madame Dubourg décla- --- Page 202 ---
196 )
rait positivement que Philippe et sa fille
étaient libres,
Lc lendemain, au point du jour, je
me, mis en route pour Jaruco. Le père
Félix et don Pedro s'accordèrent à mc
dire que l'émancipation solennelle des
noirs de Saint-Domingue avait été reconnue dans plusicurs affaires portdes au
conseil des Indes, à Madrid; cependant, ajoutérent-ils, si dans les pays
espagnols ily a généralement justice et
probité parmi les hauts fonctionnaires,
tous ceux en revanche qui vivent de la
plume y sont pcut-être plus malfaisans
que partout ailleurs. Il faut savoir les
prévenir. Un de mes anciens amis, dit
le religicux, a passé de l'audience de
Guatemala à celle de Puerto - Principe; en qualité de président, c'est-à- --- Page 203 ---
(197 )
dire, de chef suprème de la justice
dans toute l'ile de Cuba. Il se trouve
en ce moment à la Havane. J'iraile voir.
Et moi, dit don Pedro, je veux vous
présenter au capitaine-genéral, don
Luiz de Apodaca ; il aime les braves; il
vous accueillera et vous protégera.
N'ayant pas prévu, quandj'étais parti,
que je pousserais jusqu'à la Havane, je
dépéchai un nègre à Fleurettepour éloigner tout sujet d'inquiétude sur mon
compte. Je me seràis mis en route surle-champ avec don Pedro, sans une af- a
faire qui survint à ce dernier, 2 ct qui ne
le laissa libre que pour lc lendemain. Le
père Félix partit avec nous.
A peine étions-nous à mi-chemin,
qu'il se leva un de ces ouragans terri-
,
que je pousserais jusqu'à la Havane, je
dépéchai un nègre à Fleurettepour éloigner tout sujet d'inquiétude sur mon
compte. Je me seràis mis en route surle-champ avec don Pedro, sans une af- a
faire qui survint à ce dernier, 2 ct qui ne
le laissa libre que pour lc lendemain. Le
père Félix partit avec nous.
A peine étions-nous à mi-chemin,
qu'il se leva un de ces ouragans terri- --- Page 204 ---
- 198 )
bles qui ravagent plus particulièrement
les petites Antilles 9 et qui, pour être
moins fréquens dans lcs grandes iles
qu'embrasse le golfe du Mexique, n'y
sont pas moins redoutables. Nous ne
trouvâmes pas le gouverneuràs son hôtel.
On nousdit qu'il élait à l'entrée du port
avec un délachement de troupes ct des
matelots pour faire donner les secours
nécessaires aux navires qui, venant du
large, pourraient se trouver en péril.
Don Pedro ne voulut pas différer de
le voir. Nous le trouvâmes auprès du
fort de la Punta, dans sa voiture, prêt
à faire secourirles navires qui en auraient
besoin. Mon ami, revêlu de-son uniforme, demanda à lui parler; on le fit
monter. Après avoir prévenu don Luiz
de Apodaca en ma faveur, il desccn- --- Page 205 ---
( de 199 )
dit,, ct je montai après lui. Le capitainem'accueillit avec bienveillance.
général
Jel lui racontai tout. Mon cher, me dit-il,
m'avoir écontéattentivenent, deaprès
vous n'auriez
vant des juges supérieurs,
ricn Acraindre; nous avons des décisions
du, conseil des Indes sur des faits analogues; elles vous senicathrorablesMaisy
croiriez-vous qu'on ne peut pas les faire
exécuter? Il s'est formé, entre les avocats et les étrangers, des liaisons de
Ranche-maçonnerie 1 au moyen desquelles nous avons à rencontrer sans
cesse dans les magistratures inférieures
arrêtent le cours de
des collusions qui
la justice. Je parie que VOS adversaires
font partie de quelqu'une de ces dangereuses associations, et si vous n'y tenez
point, comme jes suis porté à le croire,
d'après cC qu'on m'a dit de vous, je --- Page 206 ---
200 )
vous plains. Cependant, je vous promets de faire tout ce qui dépendra de
moi, Jc parlerai au nouveau président
de l'audience. Il se trouve ici; c'est un
homme juste, un véritable philantrope,
qui n'a pas besoin de se faire initicr à
des sociétés secrètes pour remplir les
devoirs que l'humanité impose. Nous
ferons en sorte, mon cher capitaine 9
que vous n'ayez à vous plaindre d'aucun Espagnol. Quant aux étrangers,
votre ami don Pedro soupçonne VOS adversaires d'être des fripons, et, si nous
pouvous les atteindre, soyez certain que
nous n'y manquerons pas. Au reste, il
fraudra que le poursuivant prouve ses
qualités, et s'il est obligé de faire venir
ses papiers de France, nous aurons du
temps pardevers nous. Dans tous les
cas,je vous faciliterai le moyen de pas-
ez à vous plaindre d'aucun Espagnol. Quant aux étrangers,
votre ami don Pedro soupçonne VOS adversaires d'être des fripons, et, si nous
pouvous les atteindre, soyez certain que
nous n'y manquerons pas. Au reste, il
fraudra que le poursuivant prouve ses
qualités, et s'il est obligé de faire venir
ses papiers de France, nous aurons du
temps pardevers nous. Dans tous les
cas,je vous faciliterai le moyen de pas- --- Page 207 ---
201 )
ser sur le continent avec votre épouse
ct son père. Ma conviction est qu'ils
sont libres, quoiqu'iln'yait) point d'acte
particulier d'affranchissement. Si vous
ne vouliez pas quitter notre ile, on
pourrait proposer quelqw'arrangement
pécuniaire; mais je pense que nous ne
serons pas obligés d'en venir là. Je vais
vous faire conduire à l'administration,
que nous appelons le consulat. On y
donnera un ordre d'arrêter les poursuites, en vertu des décisions déjà émanées du conseil des Indes, relativement
à des noirs de Saint-Domingue. Ne
vous chagrinez pas, capitaine : je vous
le répète, nous ferons en. sorte qu'aucun Espaguol ne puisse vous nuire. Je
veux que les droits de l'hospitalité ne
souffrent aucune atteinte envers un
homme de votre mérite, de votre nais- --- Page 208 ---
202 )
sance, et dont l'expatriation n'a été
causée que par de grands malheurs."
à
Je remerciai lc
capitaine-général, et
je suivis un de ses aides-de-camp, qui
me mena au consulat. J'éprouvai, dans
cette administration, qjuelqué lenteur,
ct je ne pus repartir que le surlendemain.
Don Pedro m'avait
précédé, en SC
chargeant d'aller rassurer ma femme.
Quand je fus prêt, je me mis à courir
de toute la vîtesse de mon cheval; il me
semblait que chaque instant de moins
dans ma course je l'ôtais aux brûlantes
inquiétudes de Fleurette. D'insurmontables terreurs oppressaient mon âme.
J'avais compté que mon absence ne serait que d'unjour, lout au plus, et je me --- Page 209 ---
(203 )
trouvais à la fin de la troisième journée.
L'état où j'avais laissé ma compagne,
que j'avais de son imala connaissance
ardente etsusceptible de toutes
gination
exagérées, la crainte de
les impressions
lui inspirait sa situation
me perdre que
âme
précaire dans ce monde auquel son
tendre nc tenait que par moi, par moi,
car son père
son unique protecteur,
avait besoin d'être protégé lui-même,
toutes ces causes, qui avaient déjà produit en elle une exaltation terrible, ne
pouraient-elles pas la jeter cn des extrémités plus cruclles encore, depuis
qu'elle venait d'être menacée d'un revers si humiliant !
, la crainte de
les impressions
lui inspirait sa situation
me perdre que
âme
précaire dans ce monde auquel son
tendre nc tenait que par moi, par moi,
car son père
son unique protecteur,
avait besoin d'être protégé lui-même,
toutes ces causes, qui avaient déjà produit en elle une exaltation terrible, ne
pouraient-elles pas la jeter cn des extrémités plus cruclles encore, depuis
qu'elle venait d'être menacée d'un revers si humiliant ! --- Page 210 ---
204 )
CHAPITRE VII.
MORT DE FLEURETTE.
A Jaruco, j'appris que don Pedro
n'était pas retourné encore de
lÉlysée 1
et que le père Félix, sur un message
qu'on lui avait envoyé, s'y élait rendu
en toute hâte. Ces nouvelles me jetèrent
dans un trouble extrême. La plus vio- --- Page 211 ---
205 )
lente palpitation de coeur et un tremblement universel, me forcèrent à rester corme cloué pendant quelque temps
à la même place , puis je m'élançai avec
la rapidité de l'éclair. Je ne sais pas
comment je franchis l'espace assez considérable qui se trouve entre Jaruco et
si, dans l'intermon Élysée. J'ignore
valle qui me séparait de Fleurette, mes
sens furent en exercice;, je ne voyais
rien, je ne sentais rien que le besoin
d'arriver; encore mon cheval y mettaitil plus de volonté, ou du moins une intention plus distincte que moi, tant le
désordre de mes idées était grand!
Néanmoins, , à mesure quejf'approchais,
quelque chose d'étrange me frappa : aux
environs de ma case, 1 de cette demeuré
et qui avait étd
si long-temps ignorée,
l'asile d'un si doux repos, d'un calme si --- Page 212 ---
206 )
parfait et si pur, plusieurs chevaux
étaient attachés à des arbres ; un ou
deux nègres étrangers rôdaient tout au
tour. J'avance; une voix forte et sévère
retentit à mon oreille : c'était la voix
de don Pedro. Sortez, disait-il à deux
hommes, dans l'un desquels je reconnus M. Daval, sortez, votre trame est
dévoiléc: on saura vous trouver. M. Duval résistait; il proférait des paroles que
je n'entendais pas bien : mais don Pedro
le poussant dehors, j'ai cu pitié de vous
une fois, lui dit-il, mais, celle-ci, vous
ne m'échapperez point. Cependant,
M. Duval ne reculait guère; il voulait
toujours parler; son compagnon le tirait par. lc bras et l'engageait à se relirer,
quand tout-à-coup il m'aperçut. Sa résistance et les parolcs de mon ami m'avaient enflammé; il vit apparemment --- Page 213 ---
207 )
quelque chose de menaçant sur mon
visage, el sC croyant trop faible pour
tenir léte à deux adversaires irrités, il
s'avança vitement vers l'arbre où son
cheval, ainsi que celui de son compagnon étaient liés, ct s'élança dessus :
ils partirent tous les deux.
Jc ne songeai point à lcs poursuivre.
Je me précipitai dans ma case, où m'attendait le spectacle le plus déchirant.
Un médecin étail auprès du lit de ma
compagne: ; sa mère était au chevet, fondaut en larmes; le père Félix ct Philippe récitaient des prières; à genoux.
Jc m'approchai de Fleurette ; je l'appelai; elle ne. mc reconnut point ct garda
quclque temps lc silence; puis clle dit
en se retournant vers le médecin : Quel
est cet homme ? Le père Félix interrom-
ait le spectacle le plus déchirant.
Un médecin étail auprès du lit de ma
compagne: ; sa mère était au chevet, fondaut en larmes; le père Félix ct Philippe récitaient des prières; à genoux.
Jc m'approchai de Fleurette ; je l'appelai; elle ne. mc reconnut point ct garda
quclque temps lc silence; puis clle dit
en se retournant vers le médecin : Quel
est cet homme ? Le père Félix interrom- --- Page 214 ---
1 208 )
pit alors ses prières, sc leva et dit à
Fleurette : C'est votre époux; ne le reconnaissez-vous pas? - Oh! oui, ditelle, c'est un de ces hommes qui'm'ont
enlevé ma fille, et qui sont venus me
dire ensuite que je n'étais qu'une esclave
à qui l'on peut faire tout le mal qu'on
veut. 1 Vous vous trompez, mon enfant, dit le père Félix; c'est votre bon
ct brave époux ; c'est mon ami, l'ami
de don Pedro.
J'écoutais toutes ces paroles avec uné
telle stupeur. 1 qu'il mc futi impossible de
proférer un seul mot ; mais je regardais
mon épouse infortunce, et il me sembla
que ses yeux commençaient à me reconnaitre. Elle dit enfin, comme si elle fat
sortic d'un rève pénible : Tu ne m'avais
donc point abandonnée! je le croyais --- Page 215 ---
( 209 )
pourtant... - - Moi t'abandonner! m'écriai-je, et me jetant sur sa main qui
pendait au bord de sa couche, je la baignai de pleurs. Un rayon de joie brilla
à disdans ses yeux, mais netarda point
paraitre. Puis elle prononça le nom de
Jean Paul. Ah! mon amour pour vous 7
qui êtes blanc, fut peut-être une faute :
mais si cet amour vous a rendu quelque
temps heureux, pourquoi m'en feraiton un reproche? Mes pleurs redoublerent à ces paroles, dernières expressions
de l'amour le plus tendre. Le médeciu
trouva que l'émotion était trop vive et
pourrait muire à la malade; mais, au
lieu d'agitation, Fleurette n'éprouva
qu'un accablement long, quoique sans
douleur. 2 et presque semblable à la privation de toute sensibilité. Le docteur
me ditque, dela crise càl laquelle il fallait
IV
9* --- Page 216 ---
(210) )
s'attendre après cet état d'anéantissement, dépendait l'issue de la maladic.
Don Pedro m'apprit ce qui s'était
passé pendant mon absence. Fleurette
était tombée en fièvre peu de tempsaprès
mon départ: Il parait que sa cruelle imagination lui fit regarder mon voyage à
Jaruco, puis à la Havane, et l'envoi
d'un message pour la rassurer, comme
autant de preuves que je la fuyais pour
toujours. Ccs craintes se révélèrent dès
les premiers instans où le délire s'empara d'une tête que trop d'amour bouleversait, et qui déjà avait laissé échapper des idées insensées. Philippe était
allé appeler le même médccin qui avait
donné des soins à Marie; mais le mal
avait fait en deux jours des progrés effrayans, lorsque l'arrivée de M. Duval
comme
autant de preuves que je la fuyais pour
toujours. Ccs craintes se révélèrent dès
les premiers instans où le délire s'empara d'une tête que trop d'amour bouleversait, et qui déjà avait laissé échapper des idées insensées. Philippe était
allé appeler le même médccin qui avait
donné des soins à Marie; mais le mal
avait fait en deux jours des progrés effrayans, lorsque l'arrivée de M. Duval --- Page 217 ---
(211)
et de son acolyte, qui était un miséTàme si
rable avocat sans cause, porta
tourmentée de Fleurette au dernier degré d'exaspération ; car malheureusementiils, s'offrirent à sa vue dans un
moment un peu lucide, et cette fugitive
apparence de mieux se convertit par-là
tout-à-coup en indices désespérans.
Ccs hommes venaient proposer une
transaction, à laquelle ils ne pensaient
pas qu'on pût SC refuser. Mais don Pedro leur ayant demandé où était le neveu de madame Dubourg, et pourquoi
il.n'élait pas venu lui-même, la réponse
ambigué qu'ils firent et qui ne parut pas
avoir été suffisamment concertée entre
cux, inspira des soupçons. En réfléchissant surla promplitude avec laquelle on
venait proposer un arrangement amia- --- Page 218 ---
1 212 )
ble, ces soupçons se fortifièrent; et don
Pedro 1 répondant à ces misérables,
comme s'il avait bien nettement démélé
leur trame, acquit, par leurs hésitations
etla nature deleursréponses, la certitude
qu'il cherchait. Ainsi, ilr n'y avait plus
rien à craindre de ce côté-là. Le neveu
de madame Dubourg n'était pas intervenn dans la demande faite en son nom,
ct qui n'était qu'une friponnerie pour
attraper quelqu'argent. SiFleuretterevenait à la santé, les jours de bonheur que
nous avions passés ensemble pourraient
aussi nous être rendus, un peu moins
doux, sans doute, puisque nous avions
perdu Marie, qui fesait tout notre espoir, mais du moins purs et tranquilles
dans leur tristesse, comme ceux dont
on peut jouir encore après de grands
malheurs, dont la trace, quoique. sans --- Page 219 ---
(213 )
aspérité, n'estp pourtant pas entièrement
effacée. J'interrogeai les regards du médecin ; ils ne m'offraient à lire que l'attenlion et la curiosité de la science sans
aucune de ces inquiétudes que la sensibilité excite. Je contemplais avec terreur
le visage de Fleurette; il était plein de
calme, mais de ce calme qui trouble et
épouvante. J'y voyais quelquefois une
affectation de gaité qui me mettait à la
mort; car tout annonçait qu'elle n'avait
point dans l'âme l'espoir que, dans ces
momens, elle aurait voulu donner aux
autres. Puis je reconnaissais que sa vue
incertaine et troublée ne cherchait que
moi, ne demandait que moi: Alors, au
fort de son mal, elle semblait avoir
trouvé un de ces momens de repos qui
permettent de jeter un long regard sur
la vie, un regard bien long, parce qu'on
ait à la
mort; car tout annonçait qu'elle n'avait
point dans l'âme l'espoir que, dans ces
momens, elle aurait voulu donner aux
autres. Puis je reconnaissais que sa vue
incertaine et troublée ne cherchait que
moi, ne demandait que moi: Alors, au
fort de son mal, elle semblait avoir
trouvé un de ces momens de repos qui
permettent de jeter un long regard sur
la vie, un regard bien long, parce qu'on --- Page 220 ---
(214)
sent qu'il sera peut-être le dernier. Jc
m'approchai d'elle pour l'encourager ,
pour l'aider à reprendre cette force
d'âme qui pouvait arrêter encore l'affaiblissement progressif de son corps., ct
la remettre dans les voies del l'existence?
Je lui dis que Dieu nous avait aidés,
que la trame de nos ennemis était découverte. Je lui parlai de la providence
qu'il fallait remercier d'élre ainsi venue
à notre secours. La providencella providence dit-elle, en relevant sa tête
appesantie. et avec l'expression la plus
amère qui puisse échapper aux accablemens du malheur ; vous voyez, mon
ami, où elle nous a conduits).. Non,
et vous en conviendrez vous-même, il
n'y a que les méchans qui prospèrent
en ce monde d'iniquités!. Fleurette!
dit alors Philippe en- prenant la. main --- Page 221 ---
(215 )
de sa fille et la baignant de larmes, ma
bonne Fleurette, toujours si douce et
si tendre, est-il possible que tu manques
aujourd'hui de confiance en Dieu, en
sa providence.
Hélas! mon père,
reprit-elle, vous voyez... si j'eusse été
comme tant d'autres, je serais peut-être
moins malheureuse.
Mais, 2 tu vas cesser de Têtre, mon enfant; ces hommes
étaient des fripons qu'on poursuivra.
Je ne sais point ce qu'on leur fera ; mais
je sais bien que tout est dit pour moi.
O ma Fleurette! 6 ma chère Mouinzé! toi qui me caressais tant quand j'dprouvais quelque peine, reviens à des
sentimens plus doux, à des sentimens
qui ne te déchirent point et qui ne me
fassent pas moi-même sécher de douleur ; reviens à cette confiance en Dieu
qui console et qui fortifie. Tu parles de --- Page 222 ---
(216)
malheurs! ch! ma fille, n'ai-je pas été
malheureux moi aussi? infiniment malheureux, plus même que je ne m'attendais à le devenira après avoir cessé d'être
esclave.
En CC moment, les yeux de Philippe
rencontrèrent ceux de Mabiala; il lut
dans les regards de cette ancienne compagne, dans ces regards qui autrefois
savaient l'émouvoir si tendrement, une
expression de repentir, un sentiment
de peine et d'angoisse profondes.Ileraignit de l'avoir afiligée en se plaignant
d'elle, quoique d'une manière indirecte;
il prit sa main, et la miettant dans les
siennes avec celle deleur fille : oui, nous
avons été tous les trois malheureux, 9
dit-il : avec unel bontésublime qui m'arracha des -larmes, mais Dieu, ne nous a
avaient l'émouvoir si tendrement, une
expression de repentir, un sentiment
de peine et d'angoisse profondes.Ileraignit de l'avoir afiligée en se plaignant
d'elle, quoique d'une manière indirecte;
il prit sa main, et la miettant dans les
siennes avec celle deleur fille : oui, nous
avons été tous les trois malheureux, 9
dit-il : avec unel bontésublime qui m'arracha des -larmes, mais Dieu, ne nous a --- Page 223 ---
(217 )
abandonnés jusqu'à ce jour.
Hépas
il a bien des hommes
las' 1 mon père, y
qui font le mal, qui l'ont fait toute leur
vie, et qu'il abandonne moins encore
nous.
Mais l'avenir, ma fille,
que
l'avenir! 1
- mon père, répliqua
Fleurette avec une expression de douleur plus pénétrante encore et plus
amère, si vous fussiez resté dans notre
pays, vous auriez donc été en proie
vous-mèmc 7 tout vertueux que vous
êtes, à ces peines de l'avenir qui vous
effraient pour les méchans! quelle eût
donc été votre récompense? car vous
étiez aussibon là-bas que vous l'êtes ici!
Ma fille, ma fille, reprit le pauvre
Philippe en portant de nouveau la main
de Fleurette à ses lèvres ct la couvrant
de pleurs, ne parle pas ainsi, je t'en
IY
--- Page 224 ---
(218)
conjure ; que dirait ta bonne marraine,
si elle t'entendait!
Au souvenir de sa marraine, Fleurette baissa la tôle et pleura, puis, tournant ses yeux vers son père, pardonnez-moi, lui dit-elle d'une voix affaiblie et que le transport de la fièvre
n'animait plus, pardonnez-moi, si mes
paroles vous ont fait mal; mais je suis
si malheureuse! L'excès de mes maux
avait troublé ma raison. C'en cst fait
pourtant, me voilà résignée.. - Oh! ma
bonne marraine, 2 ajouta-t-elle d'une
YOIX entrecoupée, vous m'avez donc
rendue une seconde fois chrétienne!
Philippe, à ces paroles, laissa éclater,
par d'abondantes larmes, la joie de père
et' de chrélien qui venait de naitre dans --- Page 225 ---
(219 )
3on coeur; il embrassa Fleurette, il embrassa Mabiala, 1 puis, se mettant à genoux devant une image de la vierge qui
était à côté du lit, il pria longuement.
Le père Félix et moi nous n'avions
rien dit pendant cet entretien du père
et de la fille, tant notre émotion était
profonde! et puis, qu'aurions-nous pu
trouver qui valût les paroles de cet
homme simple et bon!
Pour Fleurette, ? elle avait fait un trop
grand effort; ; son cocur généreux, mais
trop souffrant, avait épuisé, pour exprimer ses douleurs, toutes les forces
qui restaient à son corps. Nous la vimes
retomber dans son affaissement. Mabiala se mit aussi à genoux aux pieds de
k vierge, à côté de Philippe ; nous l'en-
était
profonde! et puis, qu'aurions-nous pu
trouver qui valût les paroles de cet
homme simple et bon!
Pour Fleurette, ? elle avait fait un trop
grand effort; ; son cocur généreux, mais
trop souffrant, avait épuisé, pour exprimer ses douleurs, toutes les forces
qui restaient à son corps. Nous la vimes
retomber dans son affaissement. Mabiala se mit aussi à genoux aux pieds de
k vierge, à côté de Philippe ; nous l'en- --- Page 226 ---
- 1 220 )
tendions qui priait pour la conservation
de sa fille, de -sa chère Fleurette; les
mots de pardon, pardon, sortirent de
sa bouche, mais sans suite et entrecoupés de sanglots.
Jerestailong-temps attéré de ce spectacle ; je n'avais qu'une idée, et c'était
que la découverte des friponneries tramées contre nous était venue trop tard.
Puis mnes yeux SC mirent à errer sur ces
meubles de ma case 2 sur toutes ces
choses qui étaient à l'usage de ma compagoc, et que peut-être ses mains ne
devaient plus toucher. Il y avait dans
cette vue je ne sais quoi de triste et qui
oppressait l'âme par Tinsurmontable
idée d'un abandon prochain que j'y
voyais empreinte. Tout semblait me dire
que j'allais pour toujours cesser d'étre --- Page 227 ---
(221)
aimé; au lieu de cette almosphère de
tendresse ouj'avais si doucemnent vécu,
l'air qui se répandait autour de moi me
devenait rude; l'aspect même de mes
deux amis ne me donnait point de consolation ; ils n'étaient pas menacés de la
perte que me réservait le cicl ; je les
regardais presque comme des indifférens ; l'isolement m'atteignait; j'étais
déjà seul sur la terre. Cependant la crise
quelemédecin attendait paraissait I être
pas éloignéc; j'étudiais avec uneattention nouvelle les traits de Fleurclte et la
contenance du docteur, quand cclui-ci,
regardant à la boile de remèdes qu'il
avait apportée, je n'ai plus d'esprit de
Mindererus ! dit-il en se tournant vers
don Pedro. J'irai en prendre où il faudra, dis-je avec précipitation. J'ai compris par la suite que cctte demande d'nn --- Page 228 ---
1 222 )
spiritueux, qui ne devait pas être plus
cfficace que d'autres, avait élé concertée pour m'éloigner du spectacle douloureux qui se préparait, pour m'arracher aux horreurs del'adieu sans retour.
J'irai avec vous, dit don Pedro. Nous
sellâmes nos chevaux, et nous partimes.
L'espoir d'apporter un remède qui
ferait du bien était en moi si sincère,
que je ne songeai point à jeter sur Fleurette un dernierregard. Je laissais auprès
d'elle son père, sa mère, mon bon ami
le curé de Jaruco et le docieur. J'aurais
voulu que mon cheval eût la vitesse du
vent; mais, soit qu'il fut fatigué de la
veille, soit qu'il ne voulitrégler son pas
quesurcelui del'autremonture,quiallait
assez lentement, nous fesions très-peu
de chemin au gré de mon impatience,
Fleurette un dernierregard. Je laissais auprès
d'elle son père, sa mère, mon bon ami
le curé de Jaruco et le docieur. J'aurais
voulu que mon cheval eût la vitesse du
vent; mais, soit qu'il fut fatigué de la
veille, soit qu'il ne voulitrégler son pas
quesurcelui del'autremonture,quiallait
assez lentement, nous fesions très-peu
de chemin au gré de mon impatience, --- Page 229 ---
(223 )
En passant auprès du bois où j'élais
allé si souvent avec Fleurctte,) j'aperçus
comme un vide qui mc parut être celui
que la chute du grand arbre avait occasioné. A celte vue, mes terreurs me
reprirent. Jamais le désastre de cet arbre
ne mc parut plus prophétique: ; cl l'efiroi
d'un avenir qui ne pouvait pas être loin,
glaça mes sens.
Nous arrivâmes à Jaruco; j'entrai
tout de suite dans la seule pharmacic
quifit en ce bourg. Je n'y trouvai qu'un
vicillard décrépit, qui d'abord eut beaucoup de peine à comprendrece qu'il me
fallait, et qui ensuite se mit à feuilleter
un gros livre, comime pour y chercher
une: recette dont il aurait eubesoin. Mon
impatience était extrème : clle s'accrut
encore, lorsqu'en jetant les yeux sur le --- Page 230 ---
(224)
titre du volume, je vis que c'était une
histoire du fameux Cid, el Conquistador.
Chercher la recctte del'esprit de Mindererus dans un tel ouvrage ! J'allais
éclater; mais les cheveux blancs du
vicillard réprimèrent ma violence.
En ce moment son garçon cntra, et
ils'occupait de satisfaire à ma demande,
quand vint se présenter un nègre de
don Pedro. J'avais laissé CC serviteur à
ina casc, et je le voyais entrer lout couvert de poussiere, tout haletant, tout
suffoqué de fatigue et pouvant à peine
me dire distinctement que son maitre
mc demandait. Jc lui fis répéler son
message, et ille fit avec un trouble qui
acheva de m'apprendre mon sort. Je
tombai à la renverse, cl le scul souvenir
qui me soit resté de cc moment-là, est --- Page 231 ---
(225 )
celui de l'empressement que lel bon vieillard infirme et caduc mit à me secourir.
On me porta dans la maison de don
Pedro. Pendant quelque temps la faculté
de souffrir fut élouffée en moi par l'excès de la douleur. Le père Félix vint me
voir; il medonna des détails qui étaient
des motifs de consolation. Tous les secours de la religion avaient été administrés à celte âme pour qui les devoirs envers Dieu avaient toujours élé si doux à
remplir, et qui s'élait si promplement
résignce en songeant à sa vertucuse marraine. Peu de lemps après mon départ,
ellc s'était assoupie d'un sommeil asscz
paisible; mais bientôt, s'élançant hors
de son lit par un mouvement subit, clle
avait cu besoin que son père et sa méro
de la religion avaient été administrés à celte âme pour qui les devoirs envers Dieu avaient toujours élé si doux à
remplir, et qui s'élait si promplement
résignce en songeant à sa vertucuse marraine. Peu de lemps après mon départ,
ellc s'était assoupie d'un sommeil asscz
paisible; mais bientôt, s'élançant hors
de son lit par un mouvement subit, clle
avait cu besoin que son père et sa méro --- Page 232 ---
226 )
la retinssent dans leurs bras. Un tremblement convulsif agita tout son corps ;
: sa bouche arses yeux me cherchaient
ticulait mon nom: : l'infortunée semblait
m'appeler à son secours : car en même
sur son visage un effroi
temps se pcignait
comme si elle eût demandé grâce
rague,
menaçant que les autres
à quelqu'objet
elle
Elle se relevait,
ne voyaient point.
s'efforçait
retombait; on voyait qu'clle
de fuir; et le nom de Jean Paul sortait
On eût dit que ce
enfin de sa bouche.
malheureux jeune homme, dontl'amour
si résigné, et qui n'avait
fut pourtant
songé à faire de mal qu'à lui-mème 1
lassé d'attendre le moment funeste qui
l'avait saisie
l'arracherait à mes voeux,
enfin, et la retenait avec fureur pour
l'achever sur son lit de mort. Puis, vint
dernière faiblesse où ses membres
nne --- Page 233 ---
227 )
s'affaissèrent tout-à-fait. Elle sembla reprendre alors quelque connaissance ;
elle serra la main à son père, à sa mère,
à notre bon ami le curé de Jaruco; les
noms de Maric, le mien crrèrent.quelque temps sur SCS lèvres, mais ne purent
qu'à grand'peine être sourdement prononcés. Avec ccs noms, et les souvenirs
qu'ils rappelaient, elle voulut pleurer ;
mais il n'y avait plus de larmes; elle rcgarda ses parens, SCS lèvres s'entr'ouvrirent; ; il n'y avait plus de voix. Quelques
instans après, Fleurctte n'était plus.
Je demandai des nouvelles de Philippe; Mabiala en a soin, me répondit
?
le bon religieux. - - Il cst donc malade
mais fort acNon, pas précisément,
cablé, --- Page 234 ---
- 228 )
Aussitôt que mes forces le permirent,
je m'acheminai vers ccs licux qu'en des
jours de bonheur j'avais appclés mon
Elysée. La même gràce y élait; on pouvait toujours y voir comme un sourire
de la nature ; mais quand les flammes
de l'incendie auraient dévoré tous SCS
feuillages, toutes ses fleurs, et mis à nu
tous scs arcs de triomphe, toutes ses
voûtes de verdure, ils ne m'eussent pas
offert un aspect plus triste, plus désolant. Tel dul être celui que présenta aux
yeux de notre premier père CC séjour
de délices où Dieu l'avait fait naître,
el d'ou, par sa faute., il SC vit exclure
pour toujours. Mais du moins il emmenait sa compagne ; ils allaient braver
ensemble des maux qu'ils nc connaissaient pas, , et partager un calice d'a
scs arcs de triomphe, toutes ses
voûtes de verdure, ils ne m'eussent pas
offert un aspect plus triste, plus désolant. Tel dul être celui que présenta aux
yeux de notre premier père CC séjour
de délices où Dieu l'avait fait naître,
el d'ou, par sa faute., il SC vit exclure
pour toujours. Mais du moins il emmenait sa compagne ; ils allaient braver
ensemble des maux qu'ils nc connaissaient pas, , et partager un calice d'a --- Page 235 ---
( 229 )
mertume, il cst vrai, mais avec cclle
qui s'était enivrée comme lui des innocentes voluptés de leur vie antérieure. --- Page 236 ---
(230 )
CHAPITRE VIII.
MORT DE PHILIPFE.
CONCLUSION, 1
JE me rendis tout de suite â ce lieu
de mélancolie où notre fille avait été
déposée, présumant que Ja mère infortunée avait été mise auprès de cette
enfant, dont la perte avait fait couler
tant de pleurs. Je ne me trompais point. --- Page 237 ---
(23r )
Une fosse nouvelle avait été creusée près
de la mêmegrotte où nous avionsi reposé
une premièrenuit, et où l'un de nous devait trouver un jour son repos éternel.
Philippe et Mabiala mc suivirent de
loin, comme je suivais autrefois Fleurette; mais Philippe était extrèmement
faible. La mort de sa fille l'avait en
quelque sorte foudroyé. Cet homme, si
patient jusqu'alors et si fortement à l'épreuve des maux de la vie, ne trouvait
plus en lui de résignation ; il se laissait
aller à sa doulcur, et je voyais bien que
sa douleur le tuait.
Mabiala lui prodigua des soins qui de
jour en jour se montraient plus inutiles.
Maitre, me disait-il, car il n'avait jamais voulu m'appeler autrement, quand
la lampe n'a plus d'huile, elle s'éteint. --- Page 238 ---
( : 232 )
J'aurais voulu vivre encore pour vous :
mais Dieu, Marie et Fleurette m'appellent. Depuis le jour où je fus réuni à
ma fille aupres de madame Dubourg,je
puis dire que j'ai fait un rêve de bonheur au milieu des blancs. Combien peu
demes compatriotes pourraient dire de
même!
Après les pertes si douloureuses que
j'avais faites, une dernière perte m'attendait, celle d'un ami vertueux, d'un
serviteur si respectable, et qui m'était
si cher. Ce fut à moi à le porter en ce
même lieu où sa petite-fille et sa fille
l'avaient précédé : c'est ainsi que les
fleurs et les feuilles d'un arbrisseau tombent avant la tige.
Mabiala prit sa part de tant d'afflic- --- Page 239 ---
(233 )
tion; clie sC fesait souvent des reproches
je cherchais à adoucir; mais il
que
n'était que trop vrai que ses indiscrétions avaient causé la mort de Fieurette.
Resté seul comine un grand chènc
qui a vu renverser par la tempete les
arbres qui T'entouraient, je cherchais
en vain des appuis, je n'en trouvais
plus : je ine sentais ébranlé à chaque
instant comme un arbre qui na plus de
racines : tous mes travaux d'agriculture
ctaient intérrompus ; quelques récoltes
étaient pendantes et n'étaient pas recueillies. Mabiala me préparait chaque
jour une nourriture que je nc prenais
point; mes amis de Jaruco, voyant mon
piloyable élat, m'emmenèrent; : je leur
IY
10*
appuis, je n'en trouvais
plus : je ine sentais ébranlé à chaque
instant comme un arbre qui na plus de
racines : tous mes travaux d'agriculture
ctaient intérrompus ; quelques récoltes
étaient pendantes et n'étaient pas recueillies. Mabiala me préparait chaque
jour une nourriture que je nc prenais
point; mes amis de Jaruco, voyant mon
piloyable élat, m'emmenèrent; : je leur
IY
10* --- Page 240 ---
2 234)
laissai faire de mnoi ce qu'ils voulurent;
je n'avais plus de volonté.
Don Bartolomé Leardé vint me voir;
il me proposa defaire pour lui un voyage
à la Côte-Ferme, où il envoyait des
marchandises. J'acceptai, parce que je
vis que cela plaisait à mes amis. Ils
voyaient, dans CC voyage projeté, un
sujct de distraction, et toute distraction
nc pouvait que me faire du bien. Le
père Félix me fit avoir quelqu'argent
pour les travaux et les constructions
que j'avais faits sur un terrain qui appartenait à son ordre. Je confiai Mabiala
à la femme de don Pedro, ct je lui assignai une petite pension pour vivre; puis
je partis. L'expédition fut heureuse. Don
Bartolomé me pria de rester sur les lieux
ct de recevoir d'autres envois qu'ilcomp- --- Page 241 ---
(235 )
tait faire. Trois ans se passèrent dans la
continuation de ces soins, qui ne furent pas infructueux. Au bout de ce
temps, don Bartolomé s'étant décidé à
retourner en Europe, me fit faire une
expédition pour Cadix, ouj'arrivai heureusementsur un navire anglais. De son
côté, il sC rendit à Bilbao, où j'allai le
joindre. Nous réglâmes les affaires que
nous avions ensemble, ct il me revint
une bonne somme d'argent. Ce brave
homme voulait que je m'établisse en
Biscaye. 1l me proposa un parti fort
avantageux : c'élait unejeune personne
de sa famille, qui joignait à des esperances considérables T'avantage plus précicux encore d'un bon caractère. Mais
je ne sentais plus en moi Ia force de
faire un nouvel attachement. Je répondis à don Bartolomé : J'avais formé dans --- Page 242 ---
. 236 )
ma jeunesse les voeux de bonheur les
plus simples, les plus modéstes; vous
savez comment ils ont été exaucés! Si
j'en formais d'autres un peu plus ambitieux, croyez-vous qu'ils me fussent
plus prospères!
Je passai quelques mois cn Biscaye;
je fus témoin de cette cspèce de triomphe avec lequel on accueille l'homme
qui arrive d'un pays lointain où il a fait
ortune.J'eus un moment l'idée d'aller en
Pologne réclamer) lcs biens de mes pères ;
mais je fis bientôt réflexion, que, quand
même ces biens mescraientrendus, chose
assez difficile, je ne saurais qu'en faire.
Un projet plus sage et plus conforme à
la situation de mon esprit, me fit tourner mes pas vers la France. J'allai d'abord à Marseille ; je voulais voir un
qui arrive d'un pays lointain où il a fait
ortune.J'eus un moment l'idée d'aller en
Pologne réclamer) lcs biens de mes pères ;
mais je fis bientôt réflexion, que, quand
même ces biens mescraientrendus, chose
assez difficile, je ne saurais qu'en faire.
Un projet plus sage et plus conforme à
la situation de mon esprit, me fit tourner mes pas vers la France. J'allai d'abord à Marseille ; je voulais voir un --- Page 243 ---
( 237 )
ancien ami d'Anguste, qui habitait une
petite ville voisine, où j'avais étd queltemps en garnison, ct dont le séque
jour m'avait plu. II élait absent. Je pris
alors la route de Grenoble. Je plaçai en
viager ma petite fortune, et je vins demander T'hospitalité aux pères de la
Grande-Chartreuse, rentrés depuis peu
dans leur antique retraite. Ils SC sont
contentés d'une pension fort modique.
Jc n'ai pas voulu prendre Thabit religicux par respect d'abord, et ensuile
parce qu'une règle austère ne m'aurait
pas permis de cultiver les lettres, seule
consolation quej'aie trouvéc à mes malheurs. J'ai reçu, par l'entremise de don
Bartolome 1 plusieurs . Jettres de mes
amis de Jaruco, soit pendant quej'étais
à la Terre-Ferme, soit depuis mon reiour en Europe. Mon Elysée a été cédé --- Page 244 ---
(238 )
par les religieux de Guanabacoa, à un
Français, ancien militaire, qui s'était
trouvé compromis dans une de ces intrigues auxquelles, sans doute, on a attaché beaucoup trop d'importance, et
qui, pour la plupart, étaient moins criminelles dans ceux qui en furent punis 2
que dans la pensée où elles se présentaientavec deseperanceadournéas d'utilité ct deprofit. Celinfortunéavaitcontinué mon établissement,llaappelémon
ancienne demeure la case du Polonais;
ce n'est que sous ce nom qu'elle est connue dans le voisinage. Son respect pour
les malheurs d'un homme qui fut soldat
comme lui ne s'est bas bornéà cctte appellation. Ila entouré d'une haie d'aloès
et d'acacias le lieu sacré où trois générations vinrent se rendre dans l'espace
de quelques mois. Il a gravé, sur lc ro- --- Page 245 ---
2 23g )
cherle plus vioisin, uncinscription touchante.
M. Duval n'a pu éviter le sort ignominieux qu'il semblait affronter sans
cesse. Une nouvelle friponnerie l'a fait
tomber entre les mains de la justice, et
il est mort en prison.
Mabiala vit encore. Sa conduite est
maintenant exemplaire. Elle édifie, par
sa piélé, les femmes de sa couleur. Avec
la petite pension que je lui ai assignée,
et les fruits de son travail, elle a amassé
un petit pécule, qu'elle me destine,
dit-elle. Mais je lui ai fait écrire plusieurs fois, par don Bartolomé, qu'elle
ferait mieux de destiner son argent à
racheter un jour d'esclavage quelqu'un
de ses compatriotes qui promit d'être --- Page 246 ---
- 240 1 )
aussi sage , aussi vertueux que Philippe,
ou quelque pauvre négresse égarée un
temps par le malheur, ct qui serait dcvenue aussi repentante qu'elle:
Je dois consignerici un fait singulier,
un de ces petits fails qui peuvent avoir
quelquefois tant d'influence. Cette letire
de madame Dubourg qu'il me semblait
si important d'avoir, et que je crus
égaréc, s'est retrouvée parmi mes papiers * mais si bien mélée à d'autres
pièces, que, dans mon impatience, je
n'avais pu la relrouver. Cependant elle:
m'eût été inulile.
, ct qui serait dcvenue aussi repentante qu'elle:
Je dois consignerici un fait singulier,
un de ces petits fails qui peuvent avoir
quelquefois tant d'influence. Cette letire
de madame Dubourg qu'il me semblait
si important d'avoir, et que je crus
égaréc, s'est retrouvée parmi mes papiers * mais si bien mélée à d'autres
pièces, que, dans mon impatience, je
n'avais pu la relrouver. Cependant elle:
m'eût été inulile. --- Page 247 ---
(241) )
ÉPILOGUE DE L'ÉDITEUR.
EN 1825, je reçus, 2 étant à Paris, une
lettre timbréc de Grenoble et signée
Ossolinski. Auguste avait été mon ami
d'enfancc, ct j'avais été lic, moins que
lui pourtant, aveeloficierpolonais dont
je recevais une lettre. , et qui m'avait
laissé des souvenirs agréables. Cet officier, quelques annécs après la mort
d'Auguste, était allé, me disait-il, visiter les lieux queson pauvre amine devait
plus revoir. Il avait demandé après moi.
On lui avait donné mon adresse. Ilavait
su depuis que je devais faire un voyage
en Provence, et il m'engageait à passer
par la Grande-Chartrense, , que je n'aurais pas regret d'avoir vue. Il comptait
surle souvenird'Auguste pour un service
IV
II --- Page 248 ---
(2 242)
queje pouvais, disait-il, rendre plus que
personneàcclui qui, ainsi que moi, avait
été son ami. Il y avait dans cette lettre
quelque chose de tristc qui me toucha: Je
passai par la Grande-Chartreuse. Je demandai à voir le capitaine Ossolinski. Sa
lettre m'avait appris qu'il n'avait point
fait de voeux, ct qu'il n'était que pensionnaire. Lepère hospitalieors'avanca: il m'a
parléde vous, me dit-il,etm'a confié des
papiers que je dois vous remettre.
1l
n'est donc plus ici? - Non, monsieur,
ni dans ce monde, dit le pèrc en regardant le ciel.
Les papiers qui me furent remis sont
ces mémoires que l'on vient de lire. Je
dois déclarer que, de tous les faits qu'ils
retracent, ceux qui se rapportent àlhistoire de notre temps m'ont paru d'une --- Page 249 ---
(243 )
Témoin de
exactitude irréprochable.
quelques-uns, je me suis souvenu qu'ils
autrement passés, et ma
ne s'étaient pas
confiance en la véracité de ces divers
récits a été entière. Je n'ajouterai que
quelques observations.
Au temps où l'on raconta à l'auteur
de ces Mémoires lcs malheurs de SaintDomingue, il pouvait y avoir encore
des doutes sur la part que les agens du
ministère ou de la cour prirent à l'insurrection des noirs. Ces doutes sont en
grande partic levés aujourd'hui.
Quant aux troubles du Midi, à diverses époques, on saità quoi s'en tenir sur
le souffle qui les excita, ct qui sut rallumer l'incendic toutes les fois qu'une OCcasion favorable parut SC présenter. Les
assassins de 1795 et années suivantes,
SaintDomingue, il pouvait y avoir encore
des doutes sur la part que les agens du
ministère ou de la cour prirent à l'insurrection des noirs. Ces doutes sont en
grande partic levés aujourd'hui.
Quant aux troubles du Midi, à diverses époques, on saità quoi s'en tenir sur
le souffle qui les excita, ct qui sut rallumer l'incendic toutes les fois qu'une OCcasion favorable parut SC présenter. Les
assassins de 1795 et années suivantes, --- Page 250 ---
2 244)
autrement dits les sabreurs, recevaient
un salaire de quarante sous. par jour.
L'armée des émigrés avait une avantgarde un peu chère! En 1815, un des
distributcurs de cette solde criminelle
fut nommé commissaire-général de police à Marseille. Cetle nomination fit
des envieux. On menaça cet homme de
le dénoncer comme ayant détourné à
son profit une partie des deniers qu'il
avait reçus pour acquitter le prix du
sang, et d'en avoir acheté des bastides,
ou maisons de campagne. Il faut croire
quel'accusation ne portait pas à faux. Le
coupable craignit d'avoir à compter de
clercàmaître;il en perdit la tête. A peine
était-il en fonctions depuis quinze jours,
qu'il se coupa la gorge avec un rasoir.
Moins heureux que les comités de --- Page 251 ---
( 245 )
Bordeaux, de Toulouse, de Nimes, d'Avignon et autres villes, lc comité royal
de Marseille n'a reçu aucune récompense. A-t-il fait trop ou trop peu: ? A-til, sans le vouloir, contrarié des vues
bien? C'est ce
qu'il ne connaissait pas
qu'il est difficile de décider.
Quelques journaux, en parlant d'uu
renégat d'Alger, qui, par une trahison,
a voulu obtenir la rémission d'un assassinat, ont rappelé l'acte auquel cet
homme avait coopéré. La dame qui fut
assassince dans sa maison de campagne,
à deux lieues de Toulon, était une exreligieuse; elle était patriote, ainsi que
son mari. Les assassins avaient appartetenu à ccs bandes de mauvais sujets
qu'on recrutait dans les maisons de jeu
et de débauche. En 1801, ils se trompè- --- Page 252 ---
( 1 246 )
rent de date, comme firent depuis les
assassins de Rhodez, membres aussi
d'une de ces associations plus ou moins
secrètes, en qui l'idée d'une Saint-Barthélemi nouvelle n'a pu encore se
développer que partiellement. Rien ne
prouve que les incendies dont se plaignent quelques départemens 1 et qui
sont trop souvent réitérés pour n'être
qu'accidentels 7 ne décèlent pas aussi
quelqu'association semblable; ct, jusqu'à ce jour, rien n'annonce que cette
association ait mal pris son temps et se
soit trompée de date.
FIN. --- Page 253 ---
247 )
TABLE
DES CHAPITRES DU QUATRIÈME VOLUME.
Pages.
CHAP. I". - Retour à l'ile de Cuba des
Français bannis. - Maladie et mort
de ma fille.
I
de FleuChap. II. - Douleur prolongée
rette.
Chap. III. 1 Rencontre d'Auguste.
Chap. IV. - - Récit des troubles de Marseille en 1815.
--- Page 254 ---
08-15
- 248 )
Chap. V.
Auguste meurt. - La mère
de fleurette est retrouvéc,
Chap. VI.
Philippe et Fleurette réclamés comme esclaves.
Chap. VII. - Mort de Fleurette.
Chap. VIII.
Mort de Philippe.
Conclusion.
FIN DE LA TABLE.
Chap. II. - Douleur prolongée
rette.
Chap. III. 1 Rencontre d'Auguste.
Chap. IV. - - Récit des troubles de Marseille en 1815.
--- Page 254 ---
08-15
- 248 )
Chap. V.
Auguste meurt. - La mère
de fleurette est retrouvéc,
Chap. VI.
Philippe et Fleurette réclamés comme esclaves.
Chap. VII. - Mort de Fleurette.
Chap. VIII.
Mort de Philippe.
Conclusion.
FIN DE LA TABLE. --- Page 255 ---
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691. --- Page 256 ---
CHEZ LES ÉDITEURS :
ON TROUVE
VI
HISTOIRE DU PAPE ALEXANDRE
ET DE CÉSAB BOBGIA, par E.-M.
7fr.
MaSSE. In-8.", prix
Alphonse SIGNOL. 5vol.
LA LINGÈRE: par
16 fr.
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Sous Nresse :
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LE ourrronwtn, par Alphonse
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LE COMMDISIONNAIRE
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vol.in32;
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ls
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