--- Page 1 ---
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OU
HARSEILLE
ET
ER GUE.
SAANT D AB OR
A
A
Come Croisieme.
A PARIS 9
LEFEBYRE ET Cs
CAEZ JULES
ÉDITEURS:
LIBRAIRES
No. 18:
: AUGUSTINS 7
RUE DES GRANDS
1830.
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OSSOLINSKI,
OU
MARSEILLE ET Sr-DOMINGUE, --- Page 4 ---
BOURCES, IMP. DE Mhe, ve. SOUCHOIS ET COMP*, --- Page 5 ---
OSSOLINSKI,
OU
MARSEILLE ET Sr-DOMINGUE,
APRÈS 1794 ET EN 1815.
MÈMOIRES CONTEMPORAINS
RECUEILLIS ET PUBLIÉS
par G.-s. Stlasse.
TOME III.
Ilistoria quoquo modo scripta !
Cest pourtant de Phistoire, de quelque
manière que cela soit dit!
PARIS,
JULES LEFEBYRE ET C*., EIRAIRES-EDITEURS,
RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, No. 18.
1830. --- Page 6 --- --- Page 7 ---
OSSOLINSKI,
OU
MARSEILLE ET Sr-DOMINGUE.
CHAPITRE Ier,
PRISE DE POSSESSION DE MON ÉLYSÉE, - DESCRIPTIONS.
CE fut le I. avril de l'an 1805, que
nous primes possession de notre Élysée.
La journée était magnifique; jamais le
ciel ne dora d'un plus heureux présage
III
I --- Page 8 ---
(2)
l'aurore d'aucune entreprise. Les lieux S
charmans oàje comptais finir mes jours,
m'offraient plus de beautés encore 2 et
des beautés plus touchantes que la première fois. Je m'enivrais de l'extase où
Fleurctte se montraitplongée, etles ravissemens de l'amour ajoutaient leurs
grâces ineffables aux pompes merveilleuses de la nature.
Nous fimes notre premier repas sous
le même grand arbre qui nous avait omS don Pedro et moi. Philippe
bragés 7
mangeait ordinairementavec nous; cette
fois, la présence d'un autre noir lui
donna des scrupules de déférence : il
prit sa portion et alla s'établir avec l'étranger à quelque distance. Je le rappelai; il me répondit qu'il était ancien et
qu'iln'ignorait pas ses obligations. Mais,
ineffables aux pompes merveilleuses de la nature.
Nous fimes notre premier repas sous
le même grand arbre qui nous avait omS don Pedro et moi. Philippe
bragés 7
mangeait ordinairementavec nous; cette
fois, la présence d'un autre noir lui
donna des scrupules de déférence : il
prit sa portion et alla s'établir avec l'étranger à quelque distance. Je le rappelai; il me répondit qu'il était ancien et
qu'iln'ignorait pas ses obligations. Mais, --- Page 9 ---
(3)
tu peux bien, lui dis-je, t'asseoir à côté
de moi, puisque je m'assieds à côté de
ta fille!- Ma fille, répliqua-t-il, en
épousant un blanc, est devenue son
égale.
. Et le bonhomme ne voulut pas se rapprocher de nous : il en fut
de même, tant que son compagnon de
travaux resta à l'élysée.
Je m'aperçus que la délicatesse de
Philippe venait de faire sur la pauvre
Fleurctte une impression fàcheuse ; un
nuage me parut traversertout à coup son
esprit, comme on voit quelques restes
d'un orage lointain passer et flotter un
moment au-dessus de nos têtes dans un
beau jour d'été. Jc compris tout de suite
sa peine, 7 car elle me parla des EtatsUnis, de cette nation trompeuse, comme
elle l'appelait avec assez de justesse, où --- Page 10 ---
(4)
les lois promettent au peuple une parfaite égalité, tandis que les individus se
réservent et s'arrogent tant de distinctions orgueilleuses et de manières tyranniques. Plusieurs circonstances de l'état
des noirs dans ce pays, circonstances
auxquelles je ne croyais pas qu'elle eût
jamais pris garde, 7 furent citées par
elle. Le mépris dont les Américains du
Nord accablent tout être humain qui
provient de la race africaine, était à ses
yeux plus cruel encore que les plus mauvais traitemens usités chez d'autres nations blanches. Elleavait vu des sauvages
hideux couverts de haillons ct de vermine, entrer dans le palais des gouverneurs, et s'asseoir avec la plus grande
aisance et une parfaite liberté à leur table: : tandis qu'un noir, fat-il tout cousu
d'or, eût-il rendu les plus grands servi- --- Page 11 ---
(5)
ces à l'état, devait sortir d'un bal donné
par des femmes de sa race, sitôt qu'il
s'y présentait un blanc, le plus inutile
même et le plus vil!
Comme, avec elle, ce n'était pas ut:
sûr moyen derepousser une idée que de
la combattre, je lui dis que, dans cette
région d'égalité et de liberté, les blancs
même voyaient les plus odicuses distances s'allonger entre eux 2 quoiqu'ils appartinssent au même sang; que si, à Philadelphic, par exemple, neufà dix mille
noirs ou mulàtres, tous libres et ayant
droit, par leur fortune, de voter dans
les élections, ne s'y présentaient jamais,
c'était par suite de la quarantaine où OT
tient leur race; d'un autre côté, dans
cette Amérique tant prônée, jamais un
pauvre soldatblanc ne devient officier : le
icuses distances s'allonger entre eux 2 quoiqu'ils appartinssent au même sang; que si, à Philadelphic, par exemple, neufà dix mille
noirs ou mulàtres, tous libres et ayant
droit, par leur fortune, de voter dans
les élections, ne s'y présentaient jamais,
c'était par suite de la quarantaine où OT
tient leur race; d'un autre côté, dans
cette Amérique tant prônée, jamais un
pauvre soldatblanc ne devient officier : le --- Page 12 ---
(6)
président des Elats-Unis choisissant à
son gré les licutenans, les capitaines et
même les colonels, parmi les gentlemen
du pays, qui souvent n'ont pas même
acquis la moindre instruction préliminaire.
Les choses humaines, ajoutai-je, sont
ainsi pleines de contradictions détestables. Ne cherchons à nous rappeler ce
que nous avons vu d'injustice, de méchanceté parmi nos semblables 2 que
pour nous estimer d'autant plus heureux
d'être arrivés dans cet asile, où nous
pouvons en braver, non-seulement l'atteinte, mais encore le spectacle. Quand
je songe à tout ce qui frappa douloureusement mes yeux dans ma patric, devenue la proic d'un féroce étranger, et
dans CC pays de France, déchiré si --- Page 13 ---
(7)
long-temps par d'épouvantables discordes, quel sentiment d'aise et de paix se
glisse dans mon coeur, au sein du calme et
de la tranquillité profonde qui règnent
en ces licux ! C'est une courte joie, 0
ma Fleurette, 9 que celle que les hommes
donnent et reçoivent. Lajoie du monde
est toujours accompagnée de tristesse - ;
laj joie des gens de bien est en leur conscience, et non pas en la bouche du
premier venu qui songe à parler d'eux.
Soyons ce que nous sommcs : car nous
ne pouvons être plus que ce que nous
sommes devant Dieu qui nous a faits.
Pourquoi mettre sa paix à ce que peuvent dire les hommes? Soit qu'ils interprètent bien ou mal nos actions. , et de
quelque manière qu'ils s'avisent de classer notre race et notre fortune, cela ne
fait point que nous soyons autres que --- Page 14 ---
(8)
cette image de nous-mêmes quinous est
présentée par la conscience. Fleurette,
aucun accent de ce monde qui te fesait
mal ne parvient ici jusqu'à nous ; le
murmure de ces eaux bondissantes, le
chant de quelques oiseaux qu'clles attirent, et quiluttent de gazouillement et de
vivacitéavec clles, ne doivent-ils pas nous
faire oublier tous ces bruits, tous ces Cris
de ville, quelquefois si discordans et si
durs, au moralcommea auphysiquer Vois,
mona amie, le beaupalma-realquis'élève
sur cctte pointe isolée ; ses longues
feuilles que la brise fait ondoyer avec
majesté, avec grâce, ne semblent-elles
pas proclamer: : notre triomphe? Vois encore cette rangée de miraguamas (1),
al'éventail si grèle, dont les feuilles d'un
(:) Espèce de palmiers en éventail.
si discordans et si
durs, au moralcommea auphysiquer Vois,
mona amie, le beaupalma-realquis'élève
sur cctte pointe isolée ; ses longues
feuilles que la brise fait ondoyer avec
majesté, avec grâce, ne semblent-elles
pas proclamer: : notre triomphe? Vois encore cette rangée de miraguamas (1),
al'éventail si grèle, dont les feuilles d'un
(:) Espèce de palmiers en éventail. --- Page 15 ---
(9)
blanc argenté en dessous, donnent des
reflets de lumière si beaux, et qui, à travers leurs ondulations molles et délicates, nous laissent apercevoir avec tant
de charmes le bleu foncé d'un ciel pur!
N'est-ce pas une image du bonheur qui
nous attend ici, ct auquel nous ne pouvions atteindre qu'après avoir surmonté
des obstacles aussi légers maintenant
pour notre mémoire que le sont à notre
vue les feuillages les plus découpés et les
plus mobiles ?
J'étais sûr de réussir auprès de Fleuvelteenlipreésentant depareillesimages,
toutes les fois quesonimagination extrémement vive, mais poétique, donnait
des inquiétudes à ma tendresse; ; car, si
on la voyait saisir, avec une fatale promptitude, tous les sujcts de peine, véritable --- Page 16 ---
(1o)
enfant gàté de l'Afrique, elle ne se laissait pas entrainer moins rapidement à
toutes les distractions de l'esprit. Son
coeur seul était toujours le même.
Le reste de cette demi-journée fut diversementemployé. Les deux noirs firent
leur ajoupa. Une petite butte d'un terrain sec et maigre oàs s'élevaient quelques
aloès, quelques agaves roides et bleuitres 7 aussi tristes que des colonnes
au milieu d'un désert, futl'emplacement
qu'ils choisirent. Quatre de ces aloès,
sans quitter le sol aride où ils aiment à
vivre, 2 servirent de piliers. Des lianes et
des branches d'arbres entrelacées., formèrent une manière de murs latéraux et
de toiture. Puis, quand ce travail fut
terminé, les deux noirs se mirent à parcourir les hauteurs voisines, marquant --- Page 17 ---
(II) )
les arbres qui, par leur dureté naturelle,
autant que par leur gite dans un lieu CScarpé, propre à les durcir davantage,
paraissaient convenir le micux à la
construction de notre case : c'étaient le
palmiste, le barata, et surtout l'acomat
qui, enfoncé dans la terre ou exposé à
l'air, se conserve long-temps 7 sans que
les vers le rongent ou qu'il soit pourri
par l'humidité. Le compagnon que j'avais donné au père de Fleurette s'occuperait le lendemain d'abattre la quantité
de ces arbres jugéc nécessaire; Philippe
devait aller à Matanzas rendre deux
mules que j'avais louécs pour notre
voyage,etm'apporter, en nombre assez
considérable, des dragcons de bananiers
qu'on m'avait promis.
A quelques pas de l'endroit où je
les vers le rongent ou qu'il soit pourri
par l'humidité. Le compagnon que j'avais donné au père de Fleurette s'occuperait le lendemain d'abattre la quantité
de ces arbres jugéc nécessaire; Philippe
devait aller à Matanzas rendre deux
mules que j'avais louécs pour notre
voyage,etm'apporter, en nombre assez
considérable, des dragcons de bananiers
qu'on m'avait promis.
A quelques pas de l'endroit où je --- Page 18 ---
1 12) )
comptais élever la case, se présentait un
terrain merveilleusement disposé pour
une bananerie: cette ressource principale du petit habitant, ce verger qui,
sans attendre aucun pénible soin, fournitàl'homme une manne qui nc rassasie
jamais. Une portion de terre noire se
trouvait enfermée comme une petite ile,
beaucoup plus longue que large, entre
deux filets d'eau courante, qu'il m'était
facile de diviser encore ct de répandre
à volonté dans la plantation future.
Ne cherchant à dépouiller le sol que
pour lui donner une parure nouvelle, je
me mis à l'ouvrage avec ardeur, aidé
par Fleurette, qui ne pouvait contenir
sa joie de sC livrer ainsi à de rustiques
travaux, pourlordinaire si doux, quand
ils ne sont pas forcés, et qu'on y porte --- Page 19 ---
(13 1 /
des mains libres. Elle ne manquait pas
de mettre à sécher les grandes herbes et
les lianes dont nous débarrassions le
terrain; c'était, disait-elle, une provision pour le feu habituel de la nuit, cc
compagnon des veillées du nègre, quand
il est aux champs,ce doux ami de Guinée et de Saint-Domingue, que son pèrc
aurait tant de plaisir à retrouver.
Le lendemain, 2 quand Philippe fut de
retour avec notre cheval, le terrain était
entièrement prét à recevoir les rejetons
de bananiers, qui bientôt par la forme
noble et le vert luisant de leur immense
feuillage, par leur grosse masse de petites fleurs blanches accouplécs et que
surmontentà distances égales de grandes
coquilles violettes, embelliraient le voisinage de ma cabane solitaire, tandis --- Page 20 ---
(14)
que leurs fruits, dont une terre humide
est si prodigue, viendraient couvrir ma
table frugale, sur laquelle en même
temps je verrais leurs larges feuilles me
tenir lieu de servicttes et de nappe %
comme chez la plupart des créoles.
Avec des drageons de bananiers, Philippe avait mis dans le séron (r) un
choix de patates et d'ignames, productions végétales qu'il n'était pas moins
utile de multiplier; et, quandj'eus confié toutes ces choses au sol le plus propice, à l'exposition la plus favorable, le
cercle de mes espérances de cultivateur
commença.
(1) Espècc de grand bissac de jonc ou de
feuilles de palmier, qu'on met sur le dos des
bêtes de somme.
de bananiers, Philippe avait mis dans le séron (r) un
choix de patates et d'ignames, productions végétales qu'il n'était pas moins
utile de multiplier; et, quandj'eus confié toutes ces choses au sol le plus propice, à l'exposition la plus favorable, le
cercle de mes espérances de cultivateur
commença.
(1) Espècc de grand bissac de jonc ou de
feuilles de palmier, qu'on met sur le dos des
bêtes de somme. --- Page 21 ---
(15)
Plus tard, je semai quelque peu de
riz, au voisinage de mes bananiers. Philippe, quand vint la saison des pluics 9
enfouit des boutures de manioc, aux
lieux où la terre étant à la fois moins
basse et plus divisée, ne gardait que peu
d'humidité; et s'étant procuré des pois
d'Angole, assez peu communs encore
dans l'ile de Cuba, quoique très-sains et
très-nourrissans, il en fit.croître au milieu des escarpemens les plus stériles:
cet utile arbrisseau, qui is'élève à la hauteur de quatre pieds, était propre à déguiser, par son élégant feuillage, la nudité mélancolique des rocailles, et,
dans SCS fleurs légumineuses, , d'unjaune
tendre, disposées en bouquets aux extrémités des rameaux, il devait rendre
un jour à l'imagination du père et de la
fille quelques tableaux effacés, quelques --- Page 22 ---
(16)
paysages autrefois ravissans du pays naial.
Les arbres qui nous étaient nécessaires furent bientôt abattus. Les deux
noirs s'occupèrent alors de les débiter
en planches; et moi, toujours en communauté de travaux avec Fleurette 9
j'appropriai le terrain où notre petite
case tant désirée allait s'élever. Or, il
arriva que j'eus à faire un changement
à la disposition primitive que don Pedro Mayoli avait combinée avec moi.
Parmi les lianes qui étaient fort hautes
et fort touffues en ce licu, nous trouvâmes un rejeton de palmier-jagua : la
nature a prodigué toutes les beautés de
forme à cet arbre, dont les tiges élancées et lisses, atteignant une hauteur de
soixante à soixante et dix pieds, s'élè- --- Page 23 ---
(17)
vent en portiques au-dessus des forèls
équatoriales, ct contrastent d'une manière surprenante avec l'épaisse ramée
et les ombrages profonds du ceiba. Il
n'est pas de couvent, dans l'Amérique
espagnole, 2 dont l'enclos ne renferme
quelqu'individu de cette famillevégétale,
ou quelque pirijao, non moins beau, et
dont les feuilles pointent également vers
le ciel. Ces arbres ajoutent je ne sais
quoi de grand et de religieux à la forme
extérieure d'une église ct des bâtimens
d'un monastère, à peu près comme ces
dattiers stériles et ces pins d'Italie, qui
donnent une expression si singulière aux
ruines de Rome, ct comme ce palmier
de Délos, qui s'élevait à côté des murs
consacrés aux dieux, ct dont la vue eXcita chez Ulysse un transport d'admiration, auquel plus tard il se plut à comII
1*
de grand et de religieux à la forme
extérieure d'une église ct des bâtimens
d'un monastère, à peu près comme ces
dattiers stériles et ces pins d'Italie, qui
donnent une expression si singulière aux
ruines de Rome, ct comme ce palmier
de Délos, qui s'élevait à côté des murs
consacrés aux dieux, ct dont la vue eXcita chez Ulysse un transport d'admiration, auquel plus tard il se plut à comII
1* --- Page 24 ---
(18)
parer l'ineffable charme que la présence
de la belle reine d'Ogygie offrait à son
coeur.
Je dis à Fleurette : Epargnons ce palmier, il fera un jour le plus bel ornement de notre demeure. Nous serons
déjà vieux, 2 me répondit-elle, quand cet
arbre commencera d'étaler à nos regards toute sa beauté!
II est des paroles qui se trouvent par la
suite tellement en opposition avec la destinée des êtres chéris auxquels on les entendit prononcer, qu'elles finissent par
porterà notre âme uneimpressioninellaçable de tristesse, soit qu'elles nous aient
ému à l'instant même, ou que les événemens postéricursnouslesaientrappelées
Ces mots tout simples de Fleurette, qui
alors neréveillèrent en moiquele désirde --- Page 25 ---
(19) )
passer àuprès 'elle de longs et paisibles
jours, sereprésentent depuis long-temps
à ma mémoire avec des relours bien
amers. Hélas! cet arbre, que nous respectâmes, doit être maintenant parrenu
à quelque nolable portion de la magnificence queles ans lui donnent, etson bel
ombrage ne s'est point accru pour nous :
et nos yeux ne suivent point ses palmes
dirigées vers le ciel : et sile sort me ramenait à la place où il s'élève triomphant et superbe comme un arbre d'espérance et d'immortalité, ce serait à
son pied sculement que mes regards
voudraient atteindre, à son pied oûrepose loin de moi tout ce qui donnait
du prix à ma vie!
Par les nouvelles dispositions que je
fis sur le terrain, le palmier, ainsi dé- --- Page 26 ---
20)
couvert, put croître librement à l'un
des côtés et à quelque distarice de la
case ; c'est ainsi qu'on voit chez les
Orientaux une sorte de piété envers les
arbres, forcer l'homme qui se bâtit une
maison à ne point priver la place qu'elle
doit occuper des beaux ombrages qu'il
y trouve, dût-il, à cette fin, ménagér
au tronc un passage au milieu des murs
ou même à travers la toiture.
Le jour qui vit achever notre construction,j jemis en terre quelques noyaux
de tamarin. 2 bel arbre qui, originaire des
montagnes du Guzarate, se trouve aujourd'huirépandu dans toutes lesi régions
chaudes, et dont les siliques, pareilles
aux gousses de nos fèves, fournissent,
par une acidité que tempère un goût
agréable de sucre, une infusion rafrai-
tronc un passage au milieu des murs
ou même à travers la toiture.
Le jour qui vit achever notre construction,j jemis en terre quelques noyaux
de tamarin. 2 bel arbre qui, originaire des
montagnes du Guzarate, se trouve aujourd'huirépandu dans toutes lesi régions
chaudes, et dont les siliques, pareilles
aux gousses de nos fèves, fournissent,
par une acidité que tempère un goût
agréable de sucre, une infusion rafrai- --- Page 27 ---
(21)
chissante et salubre. Je réservai, ? par la
suite, celui des jeunes pieds qui prospérait le mieux. En quelques années, il
me donna un charmant ombrage, sous
lequel j'ai vu une enfant pleine de
grices ct de vivacité me sourire 2 sourire à sa mère, et SC livrer à ces petits
jeux qui commencentle cours des occupations plus sérieuses, mais non moins
vaines de la vie. Combien de fois, dans
mes heurcs de loisir, assis au-devant de
ma case, à l'ombre légère de mon tamarin, et fumant avec toute l'indolence
d'un Osmanli ou d'un Créole, je formai
des rèves de bonheur pour les objets qui
m'étaient chers! Ces objets, mes rèves
et ce peu de fuméc quim'amusait alors,
tout s'est également évanoui! --- Page 28 ---
(22 )
CHAPITRE II.
PARTICULARITÉS DU CARACTÈRE DE FLEURETTE.
DETAILS SUR L'ÎLE DE CUBA.
LA cabane, une fois terminée, j'allai
prévenir mes bons amis de Jaruco : nous
convinmes dujour où ils viendraient me
voir;l'épouse de don Pedro, quiavait entendu isonmari vanterla abeauté du vallon
ohj'avais établi ma demeure, témoigna --- Page 29 ---
(23)
quelque désir de le visiter. Jc l'invitai à
suivre ce jour-là son époux.
Fleurette, à qui ij'appris le dessein de
cette dame, parut en éprouver quelque
souci. Les femmes blanches, dit-elle 2
sont moins dépouillées de préjugés que
les hommes : nous surtout 7 pauvres
noires, nous sommes pour elles un objet
odieux. - - Ily a pourtant une exception
à faire, 9 lui répondis-je. - Oui, ent faveur
de ma bien-aimce marramne ; mais c'était une sainte!
Je ne sais pas si les fermes blanches
sontmoins dépouillées dep préjugés, mais
il serait bien difficile qu'elles eussent autant de cruauté que certains blancs. Le
noir que j'avais loué et quc j'emmenai
avec moi à Jaruco pour le rendre à ses
maitres, m'avait conté, chemin fesant, --- Page 30 ---
(24)
son histoire, ce dont les pauvres esclaves ne s'avisent guères, si cC n'est entre
eux ; mais Philippe m'avait probablement fait connaitre, ct l'on cut avec
d'autres blancs
moi une assurance que
n'auraient point inspirée.
Il me raconta donc, entr'autres chol'avait embarqué
ses horribles, qu'on
sur un navire négrier anglais 1 ayant
quatre cents esclaves à bord; lequel na -
vire donna sur un bas fond, à une demilieue de trois petites iles voisines de la
pointe Morant, à la Jamaïque. Les officiers et l'équipage - 2 se voyant dans
T'impossibilité de sauver le navire, descendirent dans les chaloupes, y mirent
leurs armes ainsi que des provisions, et
débarquèrent sains et saufs àl'une deces
iles. Ils y passèrent la nuit. Le lende-
claves à bord; lequel na -
vire donna sur un bas fond, à une demilieue de trois petites iles voisines de la
pointe Morant, à la Jamaïque. Les officiers et l'équipage - 2 se voyant dans
T'impossibilité de sauver le navire, descendirent dans les chaloupes, y mirent
leurs armes ainsi que des provisions, et
débarquèrent sains et saufs àl'une deces
iles. Ils y passèrent la nuit. Le lende- --- Page 31 ---
(25 )
main matin, ils s'aperçurent que le navire était encore entier, ct que les esclaves, ayant brisé leurs fers, avaient
construit des radcaux sur lesquels ils
venaient de placer les femmcs et les enfans. L'intention de ces malheureux Africains n'dlaitprobablement que de sauver
leur vie: ; mais leur approche inspira des
craintes. Les radeaux se dirigeaient vers
l'ile, chargés des femmes et des enfans,
tandis que les hommes nageaient autour,
veillant sur les êtres chéris qu'ils avaient
confiés à quelques planches. On atlendait qu'ils fussent à une distance convenable du rivage. Alors on fit pleuvoir sur
cux un feu continuel des armes qu'on
avait emportées, ct on en tua trois cent
soixante-six. Le peu qui échappa à ce
massacre fut vendu à Kingston de la Jamaique, d'oà cclui qui me contait ce
III
--- Page 32 ---
(26 )
fail, en changeant plusieurs fois de maitres, était venu dans l'ile de Cuba.
La segnora Mayoli, malgré sa promesse, ne suivit point son mari. Ce fut,
pour Fleurette, un sujet assez fàcheux
de peine; : cette absence pouvait être regardéc par elle comme le résultat offensant de réflexions venues après coup.
Le brave don Pedro s'aperçut facilement
de l'effet produit sur Fleurette par un
manque de parole, bien léger, sans
doute, mais où l'on pouvait soupçonner
quelque chose de plus. Il aurait mieux
valu pourtant qu'il ne s'en aperçût pas :
car il mit dans sa politesse envers Fleurette des ménagemens trop visibles pour
une femme extrèmement délicate et qui
voyait toujours au-delà de ce qu'on lui
montrait. I1 en est des scrupules de la --- Page 33 ---
(27)
politesse comme de ccux de la dévotion : ils sont entourés de dangers où
tombent ceux qui s'occupent le plus d'en
éviter l'approche.
Lc père Félix de Zamora, qui n'avait
pas encore vu ma femme, ne lui témoigna pas moins d'égards que don Pedro; ;
malheureusement la susceptibilité extrémedeFlcuretleavailédtécveilleeaussibien
que la générosité chrétienne ou philosophique des deux honnêtes visiteurs ; ct,
dans les discours qui se tinrent, il cût
été mal aisé de connaître si mes alarmes
élaicnt excitécs par la disposition fatale
que montrait Fleurette, ou par les bonnes intentions qui se laissaient voir chez
mes amis.
Le père Félix fut enchanté de Ia manière dont notre case était distribuée,
usement la susceptibilité extrémedeFlcuretleavailédtécveilleeaussibien
que la générosité chrétienne ou philosophique des deux honnêtes visiteurs ; ct,
dans les discours qui se tinrent, il cût
été mal aisé de connaître si mes alarmes
élaicnt excitécs par la disposition fatale
que montrait Fleurette, ou par les bonnes intentions qui se laissaient voir chez
mes amis.
Le père Félix fut enchanté de Ia manière dont notre case était distribuée, --- Page 34 ---
(28)
et don Pedro, avec un peu de cette
causticité patriolique naturelle aux hommes distingués d'une nation en retard,
disait : il faut toujours qu'on vienne du
dehors apprendre à nos Espagnols le
meilleur parti qui peut être tiré des
choses les plus communes, des ouvrages
qu'ils font tous les jours : voilà une case,
et non pas. ces grandes vilaines planches
d'un bois quelconque, aussi mal jointes.
que mal plantées, sous lesquclles un islegno (1) s'expose à être enseveli au
premier coup de vent!
Le bon curé me félicita aussi du choix
que j'avais fait d'une aussi belle solitude. On voit bien que vous avez la paix
domestique, 7 me dit-il; car sans cela
() Insulaire. --- Page 35 ---
1 29 )
vous ne seriez pas venu vous placer
ainsi à l'écart de tout, et si loin de ces
distractions du monde regardées comme
autant d'issues aux chagrins secrets ? aux
peines de l'intérieur, que trop souvent
elles font rentrer dans l'àme, plus acérées, plus piquantes encorc. La paix
avec les hommes ne vous est pas moins
assurée. Qui peut venir vous chercher
ici?
Le bon curé se trompait.
Tous deux enfans del'exil, poursuivit
le vénérable religicux, tous deux entrainés loin de votre douce patrie par le
bras inflexible du malheur, puisse cette
terre, que vous avez préférée, n'être
jamais pour vous trop durement étrangère! D'autres y viennent sur la foi de
rèves ambitieux et poussés par le démon --- Page 36 ---
(3 30 1e )
insatiable des richesses : peu de ceux-là
réussissent, et la raison en est simple.
Au lieu de sagesse et d'économic, ils
nous apportent des viees, et n'attendent
pas, pour les satisfaire pleinement, que
la fortune leur fournisse d'abondans
moyens : anssivorons-nous des hommes,
venus d'Europe avec de grandes espérances et même avec des ressources qui
auraient pu les faire vivre honnétement
chez cux, tomber bientôt dans une pauvreté d'autant plus déplorable, que le
vice l'ayant fait naitre, elle en conserve
les violens désirs et les habitudes funestes. Mais vous, mes enfans, c'est le repos que vous êtes venus principalement
chercher, ct comment Ce repos vous
échapperait-ilsur une terre qui prodigue
avec tant de facilité le nécessaire à ceux
qui ne lui demandent pas davantage!
ressources qui
auraient pu les faire vivre honnétement
chez cux, tomber bientôt dans une pauvreté d'autant plus déplorable, que le
vice l'ayant fait naitre, elle en conserve
les violens désirs et les habitudes funestes. Mais vous, mes enfans, c'est le repos que vous êtes venus principalement
chercher, ct comment Ce repos vous
échapperait-ilsur une terre qui prodigue
avec tant de facilité le nécessaire à ceux
qui ne lui demandent pas davantage! --- Page 37 ---
(31)
Pour quiconque, en elfet, ne voit danis
cette vie mortelle qu'un passage à des
mondes meilleurs, cette ile est une des
parties du globe où l'on peut, avec le
plus de confiance, dresser la tente du
voyage; ct méme il n'est pas extraordinaire que ce voyage soit assez long. On
vieillit lentement chez nous 2 quand une
fois on est acclimaté, et qu'on n'est pas
sous le joug de ces passions qui rongent
et qui détruisent d'autant plus vite. 2
qu'elles sont plus abjectes
Le curé procéda ensuite à la bénédiction dc notre demeure. Le bon Philippe
qui, à Saint - Domingue, fréquentait
beaucoup l'église la plus prochaine, voulut tenir le cierge et répondre aux oreTnus. Il s'acquitta de cctte fonction avec
tout le respect qu'il portait aux choses --- Page 38 ---
(32)
religicuses, et tout l'intérêt qu'il prenait
au bonheur de sa fille et au mien. J'avais
fait des apprèts pour bien recevoir mes
hôtes; Philippe était allé la veille à Matanzas chercher des provisions; et une
table, honnètement pourvue, fut dressée dans la cabane que le curé de Jaruco
venait de bénir. Le religieux ct don Pedro étaient assis, 9 je l'étais déjà moimême, et Fleurette hésitait d'en faire
autant, soit que le caractère sacré du
père Félix augmentât en elle sa timidité
de femme, soit que le préjugé contre
la couleur de la peau ne lui parit pas
aussi entiérement effacé dans l'esprit du
religieux qu'en celui du capitaine. Le
curé la pressa de s'asseoir: ; Fleurette
balbutia quelques excuses ; comment,
madame, répliqua le père Félix, ne --- Page 39 ---
C : 33 )
sommes-nous pas chez vous, et à la
campagne!
Ily avait dans ces paroles échappées
avec peu de prévoyance à un homme
essentiellement bon, quelque chose dont
il eut regret presqu'aussitôt. Se levant
alors, mais s'abstenant de toute autre
parole qui aurait pu, non moins innocemment, porter d'autres blessures, ii
prit Fleurette par la main et la fit placer
à côté de lui. Une larme roula dans les
yeux de ma compagne, et moij'éprouvai un serrement de coeur bien fort, en
voyant qu'un étranger se croyait obligé
de faire ainsi à mon épousc les honneurs
de ma propre table.
Malgré ce début un peu triste, le repas fut charmant. Le père Félix sut éviter avec soin, et sans qu'il y parût, tout
, porter d'autres blessures, ii
prit Fleurette par la main et la fit placer
à côté de lui. Une larme roula dans les
yeux de ma compagne, et moij'éprouvai un serrement de coeur bien fort, en
voyant qu'un étranger se croyait obligé
de faire ainsi à mon épousc les honneurs
de ma propre table.
Malgré ce début un peu triste, le repas fut charmant. Le père Félix sut éviter avec soin, et sans qu'il y parût, tout --- Page 40 ---
(34)
Ce qui aurait pu donner encore l'éveil à
nne susceptibilité malheureuse, et se fit
un mérite de déployer, devant un nouveau colon, une infinité de connaissances qui avaient rapport àl'état et aux
besoins du pays ; car dans les terres espagnoles, c'était encore alors chez les
hommes d'église qu'on trouvait le plus
d'instruction.
( Tous les germes de prospérité, disait-il, furent déposés, par la nature 9
dans lile de Cuba; ; les productions du
tropique et celles de T'Ancien-Monde y
peuvent à la fois prospérer, une étonnante variété d'aspects et de terrains
favorisant les cultures les plus opposées.
Sur les plateaux de Villa-Clara, ouverts
au vent du Nord, on a essayé le froment et il a réussi; les juridictions de --- Page 41 ---
( . 35 )
San-Juan de los Remedios et de Puerto:
Principe, renferment des vallées profondes et fraiches. 2 2e où l'arbre qui iproduit
le cacao trouverait les sites qui lui conviennent. On sait quelles immenses richesses la canne à sucre répand sur les
districts occidentaux, richesses bien plus
assurées que les trésors du Mexique et
du Pérou. La canne de Taiti, qui commence à remplacer la canne créole 7
promet pour l'avenir des richesses bien
plus grandes encore 2 puisqu'elle donne,
sur une surface égale de terrain, un CXcédant deproduit qu'on peut évaluer au
tiers. Cet intéressant roseau, d'un vert
plus tendre ct plus agréable que l'autre,
avec des tiges plus grosses et dont les
articulations sont moins rapprochées - 2
fut apporté en premier lieu à la Jamaique par l'intrépide et infortuné capi- --- Page 42 ---
(36 )
taine Bligh, ainsi que l'arbre à pain,
d'abord trop vanté, et qui est loin de
valoir le bananier, si rapide en sa croissance et si fécond.
> Les Français de St.-Domingue sont
venus donner un essor à la culture du cafier, qui était fortl languissante, cton peut
leur savoir gré de l'accroissement que
ce nouveau produita donné au commerce; mais, d'un autre côté, je crains fort
qu'ils ne soient venus déposer parmi
nous des germes bien dangereux. C'estun
peuple que le malheur, à ce qu'il parait,
ne corrige point. On dirait que, par un
étrange caprice, les Français cherchent
sans cesse à mettre en opposition leurs
principes, qu'ils étalent avec audace, et
leurs intérêts privés et particuliers, qu'ils
se gardent pourtant de sacrifier jamais.
commerce; mais, d'un autre côté, je crains fort
qu'ils ne soient venus déposer parmi
nous des germes bien dangereux. C'estun
peuple que le malheur, à ce qu'il parait,
ne corrige point. On dirait que, par un
étrange caprice, les Français cherchent
sans cesse à mettre en opposition leurs
principes, qu'ils étalent avec audace, et
leurs intérêts privés et particuliers, qu'ils
se gardent pourtant de sacrifier jamais. --- Page 43 ---
(37 )
Leurs plus grands scigneurs ne s'étaientils pas rangds avec ostentation parmi
les adeptes de la nouvelle philosophie,
avant cette époque fatale où ils compromirent bien réellement le salut de l'état
et du roi, par leur obstination choquante à retenir des priviléges qu'ils
avaient paru naguères vouloir abdiquer
d'eux-mèmes ? Après qu'on eut renversé
la Bastille, où certes aucun de ceux que
la prise de cette forteresse fit passer pour
des héros ne pouvait craindre de se voir
enfermé un jour, ne laissa-t-on pas s'élever, sur tout le sol de la France, des
milliers d'autres prisons bien plus terribles, où, au nom de la liberté, furent
entassés des individus de tout sexe, de
tout rang, de toute classe, qui marchaient ensuite péle-méle à l'échafaud
: au nom de l'égalité? N'a-t-on pas vu se --- Page 44 ---
38 )
débattre dans la fange des clubs, des
hommes qui, une fois arrivés au pouvoir, traitèrent leurs anciens égaux avec
une morguc, une insolence, un penchant pour l'arbitraire, qui passaient de
bien loin les sujcts réels de plainte qu'on
put avoir jadis, ct qui servirent de mo -
tifs à la révolution? etles scènes de cette
révolution 7 qui n'étaient point tragiques, n'oni-elles pas offert une parodie
continuelle de cet ancien régime tant
décric? ' En vérité, 7 plus j'étudie les
Français qui nous arrivent chaque jour,
moins je conçois les grandes choses que
leur nation a faites. Il me semble
que. 2
pris à part, ils n'ont pas plus d'esprit,
de sens et de courage que lcs individus
de quelques autres nations; peut-être
même, comparativement à certains peuples d'Europe, sont-ilsmoins richement --- Page 45 ---
( 39 )
dotés de ces grandes qualités morales
qui établissent des distinctions réelles
entre les hommes. D'oà vient donc en
eux cette supériorité qui ne peut être
contestée? Ne serait-ce pas qu'ils sont
plus marionnettes que leurs rivaux ? Il
ne s'agirait alors que de tirer plus ou
moins habilement le fil qui les fait mouvoir; et comme d'autre part ils sont toujours préts à honorer l'audace, à se
prosterner devant elle, ne voit-on pas
que des hommes propres à manier ce
fil moteur doivent se rencontrer plus
souvent là où toutes les témérités sont
plus encouragées? ou bien, si cette comparaison vous déplait trop, ajouta-t-il
en se tournant vers moi, comparez-les
à des diamans mal taillés, mais qui, par
un certain arrangement forment un
tout qui a beaucoup d'éclat; tandis que
sont toujours préts à honorer l'audace, à se
prosterner devant elle, ne voit-on pas
que des hommes propres à manier ce
fil moteur doivent se rencontrer plus
souvent là où toutes les témérités sont
plus encouragées? ou bien, si cette comparaison vous déplait trop, ajouta-t-il
en se tournant vers moi, comparez-les
à des diamans mal taillés, mais qui, par
un certain arrangement forment un
tout qui a beaucoup d'éclat; tandis que --- Page 46 ---
(40)
d'autres peuples 1 9 diamans beaucoup
plus beaux, sont moins heureusement
assortis. Les Français feront toujours
de grandes choses avec le despotisme
des clubs ou cclui d'un seul; mais ces
deux genres de despotisme ne plaisent
pas à tous les peuples. Je crois même
qu'ils n'ontjamais bien convenu qu'aux
Romains 2 aux Turcs et aux Français;
trois nations qui ont entr'elles plus de
ressemblance qu'on ne croit, >
J'avais été au service de la France, je
n'avais pas à me plaindre de son gouvernement; je dus faire observer au père
Félix qu'ily avait un peu d'exagération
dans sa manière de voir : mais ce qui
estexagérén'est pas essentiellement faux;
et ma défense ne pouvait pas être bien
vive. --- Page 47 ---
(41)
Don Pedro, ancicn militaire, ne sc
rangeait pas non plus tout-à-fait à l'opinion de son ami; il avait à citer plusieurs exemples de loyauté française, et
il ne garda pas le silence.
Mais cette légère discussion ne troubla nullement la paix de notre commune
amitié; je ne pouvais pas trouver mauvais que le curé de Jaruco pensit comme
un vicux Espagnol, quand surtout il y
avaità ma connaissance particulière lant
de faits qui autorisaient presque tout
étranger, un peu observateur, à résumer
de même.
Fleurette se plut beaucoup aux lableaux de moeurs ct aux comparaisons
que fesait le curé. Elle n'élait pas toutà-fait comme les gens de sa couleur,
qui croient trop facilement faire partie
HII
2* --- Page 48 ---
(42)
de la nation dont ils parlent la langue.
Lc tendre souvenir qu'elle conscrvait de
sa marraine n'influait en rien sur ses
sentimens à l'égard des Français; madame Dubourg, d'ailleurs, n'avait pas
eu à se louer de la France, son mari
ayant perdu injustement la vie dans les
premiers troubles. Le séjour de cette
dame à Saint-Domingue avait même été
marqué par des persécutions administratives qui J l'avaient beaucoup affectée,
et dont Fleurette, bien jeune encore
alors, garda l'impression. Aussi, malgré les alarmes dont sa trop grande susceptibilité fut saisie dans les premiers
momens, elle vit par. la suile avec plaisir
Ic curé de Jaruco et son digne ami le
capitaine venir souvent chez nous. Jene
leur fesais pas des visites moins fréquentes ; ces deux liaisons, qui avaient
-Domingue avait même été
marqué par des persécutions administratives qui J l'avaient beaucoup affectée,
et dont Fleurette, bien jeune encore
alors, garda l'impression. Aussi, malgré les alarmes dont sa trop grande susceptibilité fut saisie dans les premiers
momens, elle vit par. la suile avec plaisir
Ic curé de Jaruco et son digne ami le
capitaine venir souvent chez nous. Jene
leur fesais pas des visites moins fréquentes ; ces deux liaisons, qui avaient --- Page 49 ---
(43) )
été les premières 9 furent aussi les plus
stables, ct même les seules; car je ne
puis donner cC nom à de simples rencontres, parmi lesquelles il en fut une
qui devait avoir des suites bien funestes,
Le père Félix avait un jardin où se
trouvait toujours quelque plante qui,
par son utilité ou son agrément, méritait d'être accueillie dans mon Élysce;
c'était la poincillade, arbrisseau de la
forme la plus heureuse, qui, avec SoI
feuillage élégamment découpé et ses panaches de fleurs aussi rouges que le COrail, fait l'ornement de la pelile cour
intérieure oûles maisons espagnoles tiennent en réserve, pour leurs habitans 2
la solitude et le frais; c'était la canne
rouge ou de Guinée e, que Fleurcite et
son père trouvaient plus douce à manger --- Page 50 ---
(44)
que les deux autres, et qui présente plus
d'avantage pour la fabrication du rum ;
c'était un petit giraumon, propre à former 9 par son feuillage grimpant, de fort
jolies tonnelles, et qui, de plus, mélé
au gombo, sert à composer le calalou,
ce régal favori des créoles français :
puis encore le gingembre, espèce de
calamus, ou petit roseau, dont la racine, , séchée et réduite en poudre 7
donne cette épice dont l'Europe fesait
autrefois un grand usage 7 et qui continue d'entrer dans l'assaisonnement des
mets toujours un peu fades du tropique.
Je cultivai aussi des ananas pour nos
desserts des grands jours, et quelques
calebassiers, dontiles énormes fruits devaient fournir à notre table leur pulpe
rafraichissante, assez.agréable quand elle --- Page 51 ---
(45) )
est confite, et aux besoins de notre
ménage, des vases commodes et légers.
Quand la terre eût été humectée par lcs
premières phinusmapbantisge.comme
je l'ai déjà dit, nos boutures de manioc,
ainsi que nos pieds de tabac, et bientôt
nous vimes tout croitre, verdoyer et
s'embellir autour de nous. --- Page 52 ---
46 )
CHAPITRE IH.
CHARMES DE LA SOLITUDE.
LES dimanches et jours de fêtes, nous
allions tous les trois entendre la messe
au lugar (1) le plus voisin : c'était un
(1) Lugar, proprement endroit: : on nomme
ainsi les plus petites agrégations de maisons; le
Ingar cn question était probablement CeybaMocha.
Note de l'editeur. )
nous vimes tout croitre, verdoyer et
s'embellir autour de nous. --- Page 52 ---
46 )
CHAPITRE IH.
CHARMES DE LA SOLITUDE.
LES dimanches et jours de fêtes, nous
allions tous les trois entendre la messe
au lugar (1) le plus voisin : c'était un
(1) Lugar, proprement endroit: : on nomme
ainsi les plus petites agrégations de maisons; le
Ingar cn question était probablement CeybaMocha.
Note de l'editeur. ) --- Page 53 ---
(47) )
voyage à fairc, et qui prenait presque
toute la matinée. Après le diner, s'il n'y
avait pas menace d'orage, nous diri-.
gions nos pas, 2 Fleurctte et moi, vers les.
parties les plus romantiques du vallon,
vers les ombrages les plus attirans. Quelquefois, nous allions abattre des choux.
palmistes, qu'on rencontre assez fréquemment sur les collines boisces, ou
cucillir les fruits du gouyavier, dont
Fleurette savait faire d'excellentes dul-.
cerias (1); ; plus ordinairement nous ne
marchions que pour le plaisir d'errer
dans la solitude, libres des soucis de la
vie commune, ct sans aucune de ces
pensées rarement paisibles ct saines, 2
qui viennent assiéger l'esprit et l'obstruer d'une manière bien misérable au
(1) Conserves. --- Page 54 ---
48)
milieu des hommes. Souveni, assis tous
les deux sur un bloc de pierre couvert
de mousse, nous passions des heures
entières dans le recueillement de ce bonheur intime qui nous venait de sécurité,
d'innocence et d'amour. Le bourdonnement de chaque insecte paraissait alors
détaché dans le bruissement général que
le chant des oiscaux, le murmure des
cascades prochaines, les soupirs de la
brise, formaient autour de nous, et chacun de ccs petits bruits particuliers qui
arrivaient ainsi à nos oreilles, nous semblait compter à loisir ces doux instans
de notre vie où nous étions si parfaitement avec nous-mêmcs, oû, dans l'abolition du passé, comme dans toute imprévoyance de l'avenir, la jouissance du
présent occupait notre âme toute en-
chant des oiscaux, le murmure des
cascades prochaines, les soupirs de la
brise, formaient autour de nous, et chacun de ccs petits bruits particuliers qui
arrivaient ainsi à nos oreilles, nous semblait compter à loisir ces doux instans
de notre vie où nous étions si parfaitement avec nous-mêmcs, oû, dans l'abolition du passé, comme dans toute imprévoyance de l'avenir, la jouissance du
présent occupait notre âme toute en- --- Page 55 ---
(49 1 )
tière, 2 et de toutes parts la pénétrait de
contentement et dc joie.
Tantôt, notre vuc franchissant, l'un
après l'autre, les étages de rameaux qui
s'élevaient sur nos têtes, suivait les formes diverses dcs branches, les reflets
changeans de la lumière, et retrouvait
partout l'infini dans un espace borné :
tantôt elle s'arrétait à contompler une
de CCs fleurs de l'air, un de ces guis merveilleux qui parent les troncs des vieux
arbres du tropique, et recouvrent leur
nudité, semblables à ces souvenirs de
jeunesse que la providence envoie aux
souches antiques et délaissées de la race
humaine 2 pour les consoler de la fuite
du temps et de la solitude qu'il a formée
autour d'elles.
IIL
--- Page 56 ---
50 )
Aiusi, que notre oreille s'occupât de
suivre les accords flottans qui résonnaient dans cette portion du monde inconnue des autres hommes 2 ou que
nos regards fissent effort pour pénétrer
ces abimes de verdure au fond desquels
nous étions plongés, notre âme, ravie à
l'existence vulgaire, aux occupations
communes, se trouvait également entrainée à travers des labyrinthes d'enchantement,
Le charme de ces admirables lieux
élait d'autant plus doux, la sensation
qu'ils portaient à notre coeur était d'autant plus indicible, que nous avions 9
sans doute, quclque droit de nous regarder comme les premiers mortels qui
jamais eussent pénétré dans les parties
Jes plus fraiches, les plus sombres, les --- Page 57 ---
(51)
plus sauvages de cc désert. C'était pour
nous, en quelque sorte, comme l'apparition du premicr homme et de sa compague, au milieu de l'antique Eden.
Mais, quand nous gravissions ainsi les
âpres rochers, les vertes collines du voisinage : quand nous nous enfoncions
dans les plus secrètes anfractuosités
des vallons, ce n'était pas pour nous dérober au souvenir des hommes que nous
avions oubliés, ni aux atteintes des méchans, dont il nous paraissait alors impossible que nous devinssions jamais le
but : c'était pour être, dans l'isolement
de cette plus grande solitude, plus intimement encore avec nous-mèmes que
dans notre case si tranquille pourtant et
si peu troublée ; c'était pour repousser
micux, pour écarter plus sûrement tout
ce qui aurait pu nous distraire de notre
allons, ce n'était pas pour nous dérober au souvenir des hommes que nous
avions oubliés, ni aux atteintes des méchans, dont il nous paraissait alors impossible que nous devinssions jamais le
but : c'était pour être, dans l'isolement
de cette plus grande solitude, plus intimement encore avec nous-mèmes que
dans notre case si tranquille pourtant et
si peu troublée ; c'était pour repousser
micux, pour écarter plus sûrement tout
ce qui aurait pu nous distraire de notre --- Page 58 ---
(52)
amour, tout ce qui aurait pu dérober
quelque chose à notre plaisir d'ètre ensemble.
Fleureite avait un de ces coeurs de
femme, qu'un désert avec l'amour n'effraie point. Pleine de douceur, ne mettant de vivacité que dans sa tendresse,
et pareille en sa modestie à la Psyché
des antiques fables, clic ne croyait au
bonheur sur la terre qu'autant qu'il était
bien obscur, bien ignoré. Pour moi, que
lespeetacle du monde avait tant dégoûté
de ce qu'on y cherche, et qui n'avais vu
que tromperie ct mensonge dans ses
plus brillantes promesses , je me rappelais avec ravissement, et pour en remercier le ciel, cette heure où ma félicité
avait pris naissance, alors que, dans une
plaine aride et brûlante de Saint-Do- --- Page 59 ---
(53 )
mingue, un noble Sarmate et unc pauvre fille de Guinée, tous deux voués à
l'exil, tous deux ayant à se plaindre des
hommes et de leurs passions cruelles,
se rencontrérent pour ne se quitter plus!
Non jamais, aucun regret des temps
où ma famille avait droità quelques distinctions, ne troubla, n'interrompit ma
joie d'étre l'époux aimé de Fleurette:;
jamais, ? sous mon toit pauvre et solitaire, il ne m'arriva de croire qu'il existât d'autres demeures plus fécondes
en délices; qu'une table moins frugale
pût réserver aux convives des contenteinens plus doux, et qu'ilm'eàt été facile
de ressaisir quelques honneurs parmi
les hommes, en dépouillant le costume
sans gloire d'un montero (1). Je ne pen-
() Habitant de la campagne. --- Page 60 ---
(54)
sais pas même qu'à peu de distance de
ma case, se trouvait telle habitation
dont le maitre, exerçant dans son domaine une autorité égale à celle des
rois, était bien mieux servi pour satisfaire les bizarreries du luxe, les moindres velléités de l'orgueil, que les souverains ne le sont par leurs ministres 5
quand il s'agit de faire le bien des peuples. Mais eussé-je pensé par hasard à
l'existence de ces riches voisins, je me
serais à coup sûr demandé si, parmi
tant de femmes quiles entouraient, ilse
trouvait un coeur aussi tendre que celui
de Fleurette ; si, parmi tant d'hommes
soumis aux caprices d'un seul, on en
déeouvrirait quelqu'un dont l'attachement pût valoir celui de Philippe, et,
sans cela, aurais-je voulu échanger mon
sort contre une misère dorée, contre un
é par hasard à
l'existence de ces riches voisins, je me
serais à coup sûr demandé si, parmi
tant de femmes quiles entouraient, ilse
trouvait un coeur aussi tendre que celui
de Fleurette ; si, parmi tant d'hommes
soumis aux caprices d'un seul, on en
déeouvrirait quelqu'un dont l'attachement pût valoir celui de Philippe, et,
sans cela, aurais-je voulu échanger mon
sort contre une misère dorée, contre un --- Page 61 ---
1e 55 )
malaise d'autant plus cerlain qu'il éblouit
davantage?
tie
Un seul filet d'amertume se laissait
voir quelquefois, comme un courant
d'eaux étrangères qui venait traverser
cet océan d'impressions délicicuses et
pures. Sans la susceptibilité trop bien
connuede Fleurette, mon bonheur n'aurait pas été humain ; il lui fallait, sans
doute, pour être l'état d'un simple mortel, ce faible et unique mélange. Fleurette ressemblait trop à la plus délicate
sensitive des collines désertes de son
pays : le moindre contact avec les pensées du monde pouvait la blesser. Chose
étrange! la vertu la plus irréprochable
était au fond de son coeur, aucunsouffe
du vice n'yavait jamais pénétré; ct pourtant, elle me dit un jour, dans un épan- --- Page 62 ---
(56 )
chement de tendresse inquiète, que
son titre même d'épouse avait contribué
à jeter en elle le germe de ces angoisses
d'amour-propre, si promptement, si
cruellement réveillées, en lui donnant
des droits qui n'étaient reconnus que
de moi seul, tandis que, dans la facilité des moeurs coloniales, on ne s'avisait jamais de contester ceux d'une
maitresse.
Toutefois, les impressions de bonheur reprenaient aisément le dessus, et
quand nous errions ainsi au milieu de
cetteabondance de feuillagcs ct de fleurs,
parmi cette confusion de lianes ct de
mousses, qui tapissaient les rochers,
couvraient la nudité des troncs et des
branches, ou pendaient en guirlandes
que balançait le vent, la solitude ne --- Page 63 ---
(57) )
m'était connue encore que par ses rapports avec nos joies les plus pures, avec
ces voluptés de l'âme qui ont besoin de
se recueillir, de se retourner sur ellesmêmes pour êlre mieux senties : j'ai
trop bien su depuis qu'elle n'avait pas
moins d'attrait pour la douleur, pour la
jouissance amère des maux sans espoir!
Dès que les ombres des collines, en
s'allongeant, commençaient à rendre
plus sombres nos colonnades de grands
arbres ct nos dômes de verdure, nous
songions à regagner notre demeure 2
mais par les lieux découverts; nous atteignions sur les hauteurs de gauche, un
point d'où l'on voyait à la fois las T'etas (1) de Cumanayagua, une montagne
(1) Mamclles.
amère des maux sans espoir!
Dès que les ombres des collines, en
s'allongeant, commençaient à rendre
plus sombres nos colonnades de grands
arbres ct nos dômes de verdure, nous
songions à regagner notre demeure 2
mais par les lieux découverts; nous atteignions sur les hauteurs de gauche, un
point d'où l'on voyait à la fois las T'etas (1) de Cumanayagua, une montagne
(1) Mamclles. --- Page 64 ---
(58 )
dentcléequeles navigateursinexpérimentés prennent quelquefois pour elles, et
le Pan (1) de Matanzas, cette fameuse
reconnaissance du canal de Bahama :
portant alors nos yeux au fond du valJon, nous y découvrions nos petits plantages, dont la prospérité allait toujours
croissant, et notre case chéric où Philippe nous attendait. Quelquefois, nous
y arrivions avec lenteur, quand, le ciel
étant pur et serein, nous pouvions > en
marchant 7 contempler dans l'hémisphère austral les plus beaux assemblages
d'étoiles dont la voûte d'azur soit parée,
le Centaure, la Nef Argo, la Croix du
Sud, ou bien quand l'astre des nuits attirait nos regards comme unefascination
de mélancolie et d'amour, soit que son
(1) Pain. --- Page 65 ---
I 59 )
disque s'élevât majestucusement au-dessus des collines orientales, versant avec
ses doux rayons, au scin de la solitude,
des flots de calme et de fraicheur, soit
qu'un croissant, faible encore, se mon*
trât suspendu dans la partie opposée,
transparent et ombré comme un csprit
céleste qui ne veut pas quitter encore le
spectacle de la terre 2 à ces premiers
momens de repos où elle est si belle : --- Page 66 ---
60 )
CHAPITRE IV.
HISTOIRE DU NOIR PHILIPPE.
LES jours de pluie et d'orage se passaient au logis; c'était le temps des
narrations intéressantes, et des infortunés que la volonté d'autrui, méchante et
tyrannique, non leurpropre inclination,
entraîna loin de leur pays, en ont beaucoupà fairedece genre. Fleurette prenait --- Page 67 ---
(6r)
un plaisir cruel à enteridre répéter, par
son père, le récit desmaux qu'ils avaient
soufferts l'un ct l'autre. Ce récit ne lui
fesait pas aimer davantage les blancs ;
mais, après l'avoir entendu, elle en
était plus portée à rendre aux noirs la
part de blâme qui leur est due : et son
âme, dans ce sentiment d'équité, quelque amer et douloureux qu'il fut, trouvait une sorte de consolation.
( Je suis né, disait Philippe, dans la
contrée que le Gabon fertilise et rend
malsaine. Mon père était cultivateur ;
j'ai fait moi-mème long-temps valoir le
petit coin de terre sur lequel en mourant
il m'avait laissé. Du riz, des patates,
des ignames, des cannes à sucre et
quelques pieds de tabac composaient
mes richesses annuclles: : je me croyais
douloureux qu'il fut, trouvait une sorte de consolation.
( Je suis né, disait Philippe, dans la
contrée que le Gabon fertilise et rend
malsaine. Mon père était cultivateur ;
j'ai fait moi-mème long-temps valoir le
petit coin de terre sur lequel en mourant
il m'avait laissé. Du riz, des patates,
des ignames, des cannes à sucre et
quelques pieds de tabac composaient
mes richesses annuclles: : je me croyais --- Page 68 ---
62 )
le plus heureux, des hommes, malgré la
fièvre qui ne manquait jamais de m'assaillir pendant les deux lunes qui précèdent le temps où déborde le fleuve.. Je
voulus faire partager mon bonheur à une
jeune compagne, n'étant pas assez riche
pour le répandre avec peu de sagesse
entre plusieurs, comme font mes compatriotes dont les champs , plus vastes
que n'était le mien, doivent de grands
produits à la sueur des esclaves. Un de
mes voisins avait une fille que les matrones venaient de déclarer propre au mariage; surveillée dès lors par sa mère
avec plus de soin, mais pouvant se livrer
en la société de ses amies, à des jeux
et à des danses, dont les jeunes nègres
étaient volontiers spectateurs, elle offrit
à mon examen cette vivacité tendre qui
promet en amour tant de félicité. Sa --- Page 69 ---
(63 )
taille n'avait pas moins de légéreté que
de grâce; : sa peau était luisante et noire
comme l'ébène le plus poli; l'ivoire le
plus pur n'aurait point surpassé la blancheur de ses dents, et ses lèvres de COrails'ouvraient constamment au sourire;
ses yeux étaient grands et pleins d'un feu
si doux, que l'idée de les voir bientôt s'animer pour moi un peu plus que pour
ses jeunes compagnes, fesait déjà mon
bonheur suprème.
> J'allai trouver d'abord un marchand
du pays. Ayanto obtenu de lui, en échange
de beaucoup de riz et de tabac, un barril d'eau-de-vie ainsi qu'une jolic pièce
d'étoffe apportée par les blancs,je me
présentai devant le père de Mabiala, 2
qui, en retour de mon eau-de-vie et de
ma pièce d'étoffe, m'accorda sa fille. --- Page 70 ---
(64)
J'offris alors à Mabiala des ornemens de
corail et de verroterie, qui avaient appartenu à ma mère; elle accepta mes
dons et me laissa prendre le baiser des
fiançailles. Le père et moi nous convinmes du jour où elle viendrait habiter
ma hutte.
> Ce jour étant arrivé, je rassemblai
tous mes amis : habillés le plus magnifiquement qu'il fut en notre pouvoir, nous
nous rendimes à la case de mon futur
beau-père, qui, entouré de sa famille, 7
vêtue avec autant d'éclat que nous 9 rcçut ma visite. Le consentement public
des parens ct le nôtre fut donné. Nous
échangeàmes plusieurs talismans 2 qui
avaient, disait-on, porté bonheurà nos
ancètres, et chacune des personnes invitées nous fit son cadeau. Mais ces
le plus magnifiquement qu'il fut en notre pouvoir, nous
nous rendimes à la case de mon futur
beau-père, qui, entouré de sa famille, 7
vêtue avec autant d'éclat que nous 9 rcçut ma visite. Le consentement public
des parens ct le nôtre fut donné. Nous
échangeàmes plusieurs talismans 2 qui
avaient, disait-on, porté bonheurà nos
ancètres, et chacune des personnes invitées nous fit son cadeau. Mais ces --- Page 71 ---
( 65 )
cadeaux, nous ne les gardàmes pas tous.
Les prétres du grand fétiche avaient été
consultés, comme cela se pratique eavant
le mariage; ils vinrent nous demander
des offrandes, qui devaient, nous dirent-ils, rendre les esprits toujours plus
favorables; et après les avoir obtenues 1
ils nous assurèrent que nous n'avions
plus rien à craindre. Mabiala reçut d'eux
quelques petits fotiches qui préscrvaient
des regards de l'envie et de ses maléfices : ce fut tout ce qu'ils donnèrent en
retour de la volaille, des fruits ct des
étoffes dont nous emplimes lcurs mains
et leur macoite (1). Retenus pour le
festin, ils entonnèrent des hymnes et
cantiques nuptiaux qui paraitraient ré-
(:) Espèce de bissac.
III
3* --- Page 72 ---
- 66 )
voltans à des Européens, mais qui choquent peu l'oreille des nègres; ; et, en se
retirant, ils purent se flatter que leur
part de liqueurs et d'eau-de-vic n'avait
pas été la moindre.
> Le cortége quim'avait accompagné
et les parens de Mabiala nous conduisirent à ma demeure. Des joueurs d'instrumens, des danseurs, des chanteurs
de profession marchaient sur nos pas
ct entrainaient à leur suite une foule
de curieux. Les brambrams-somnctes,
les bamboulas, les cornes de buffle, les
buccins fesaient un bruit à étourdir, 3
laissant toutefois passer à certains intervalles des chansons aussi bizarres, aussi
licencieuses que les hymnes et cantiques
du mariage chantés par les prétres. Les
unes exprimaient notre éloge en termes --- Page 73 ---
67 )
outrés qui sollicitaient une récompense :
s'il eût fallu en croire d'autres chansons,
l'épousée ne pouvait plus donner ce que
tout jeune époux est pourtant bien aise
qu'on ait gardé pour lui; et cette malicene m'inquiétait guères, parce qu'elle
est d'usage parmi les nègres, et qu'un
esprit bien fait a toujours le choix de la
prendre pour une marque d'envie.
> Un grand nombre de lunes, dans leur
succession, n'amenèrent pour moi que
le contentement le plus parfait. Jamais
il ne me vint la pensée de rendre ma
femme à son pere, comme font tant
d'autres nègres inconstans ; jamais non
plus ma bonne Mabiala ne me donna
sujet d'en faire sculement la menace. Je
fus d'abord père de Mouinze, qui est
aujourd'hui votre Flcurette; puis, j'eus
une marque d'envie.
> Un grand nombre de lunes, dans leur
succession, n'amenèrent pour moi que
le contentement le plus parfait. Jamais
il ne me vint la pensée de rendre ma
femme à son pere, comme font tant
d'autres nègres inconstans ; jamais non
plus ma bonne Mabiala ne me donna
sujet d'en faire sculement la menace. Je
fus d'abord père de Mouinze, qui est
aujourd'hui votre Flcurette; puis, j'eus --- Page 74 ---
(68 )
I
un fils, quin'était pas né pour être heureux, ou qui, peut-être, le fut plus que
ScS parens ; car il ne sentit point venir
sa mort, et il mourut jeune.
>> Mais enfin il arriva des choses qui
amenèrent dans le pays d'affreuses calamités. Le Gabon est un grand fleuve
arrosant une plaine immense 2 si du
moins ce nom de plaine peut éire donné
à une foule d'iles, inégalement élendues, que forme un large courant d'eau,
auquel viennent aboutir beaucoup d'autres rivières moins considérables. Il n'y
a guères de pays plus abondant; il n'y
en a pas de plus malheureux. Sur ses rivages multipliés qu'on distingue à leur
bordure de bambous, hauts comme des
mâts de navire, la guerre exerce presque sans relâche toutes ses fureurs. Cha- --- Page 75 ---
(6g )
que île un peu considérable a son souverain particulier; et peut-être, dans
aucun lieu du monde, le même espace
ne pourrait-il donner à un roi autant de
sujets; : mais on a trouvé le moyen d'arréter cette propagation due aux facilités
de vivre que les eaux, le soleil et la terre
présentent.
> Toutes ces petites nationsne croient
pas qu'il y ait pour ellcs de meilleur
commerce à faire que celui deshommes,
ct, pour avoir des esclaves, elles sont
perpétuellement occupées à s'entre-détruire. Long-temps nous fàmes gouvernés par un roi sage qui ne partageait
pas les sentimens de ses voisins; la situation de notre ile, qui se trouve derrière toutes les autres. 1 et qui, à raison
de son enfoncement dans les terres, et --- Page 76 ---
(70)
de l'escarpement de ses bords, pouvait
le mieux être défendue, favorisait les
intentions pacifiques de notre vieux
maître. Mais il mourut, et son successeur ne lui ressembla point. Des marchands lui inspirèrent le goût des plus
dispendieuses frivolités ; sa grande case
et celles de ses officiers furent bientôt
remplies de ces sortes de bagatelles, que
l'on vendait pour rien à Saint-Domingue, et se trouvèrent presque vides en
même temps d'esclaves natifs et d'esclaves par condamnation; les esclaves
conquis n'étaient pas connus dans l'ile
au temps du vieux roi.
> Les hommes quiviennent du Gabon
ne sont guères appréciés comme marchandise: et bien que ma nation, voisine qu'elle est des montagnes et du pays
officiers furent bientôt
remplies de ces sortes de bagatelles, que
l'on vendait pour rien à Saint-Domingue, et se trouvèrent presque vides en
même temps d'esclaves natifs et d'esclaves par condamnation; les esclaves
conquis n'étaient pas connus dans l'ile
au temps du vieux roi.
> Les hommes quiviennent du Gabon
ne sont guères appréciés comme marchandise: et bien que ma nation, voisine qu'elle est des montagnes et du pays --- Page 77 ---
(71)
sec, soit plus vigoureuse que les autres
peuplades riveraines, les marchands ne
voulaient pas la payer plus cher, ce qui
fit sortir encore un plus grand nombre
de pièces dinde (r), pour les funéstes
bagatelles dont nos chefs s'étaient engoués. Mais si ces bagatelles flattaient le
luxe, un grand nombre d'esclaves ne
le flatte pas moins, et l'on songea aux
moyens de remplacer ceux qui avaient
été vendus.
> Le premier moyen qui s'offrit à nos
grands fut d'intenter des accusations in-
(1) On appelle pièce d'inde, et dans les colonies espagnoles negro pieca, l'esclave qui est
homme fait et sans défaut. C'est la pièce de
comparaisou, l'unité. Les nègres infirmes Ou
jeunes sont des fractions. --- Page 78 ---
(72)
justes, de corrompre les juges, les avocats et les témoins, pour faire condamner des malheureux qui n'étaient point
coupables. Mais ce moyen ne réussit
guères, parce que les parens des victimes en appelèrent à la justice du couteau. Il fallut donc essayer de la guerre.
Des fusils, de la poudre, du plomb,
furent en conséquence achetés, mais
fort cher; on nous fit quitter notre
hoyau, et nous voilà, de cultivateurs
simples et bons, transformés tout à coup
en guerriers méchans et sanguinaires.
> On agita d'abord la question, s'il fallait attaquer les habitans de l'une des
iles situées au-dessous de la nôtre, ou
bien se porter dans le haut pays, dont
les nations étaient, à la vérité, plus robustes, mais plus éparses et beaucoup
équence achetés, mais
fort cher; on nous fit quitter notre
hoyau, et nous voilà, de cultivateurs
simples et bons, transformés tout à coup
en guerriers méchans et sanguinaires.
> On agita d'abord la question, s'il fallait attaquer les habitans de l'une des
iles situées au-dessous de la nôtre, ou
bien se porter dans le haut pays, dont
les nations étaient, à la vérité, plus robustes, mais plus éparses et beaucoup --- Page 79 ---
(73)
moins en défiance. Ce dernier parti prévalut.
> La guerre fut, au commencement,
assez heureuse pour nous ; un grand
nombre de malheureux furent surpris et
enlevés; mais ceux que nous appellions
ennemis, et qui pouvaient, à plus juste
raison, nous donner ce titre, se rallièrent et parvinrent à nous écarter du
licu où notre débarquement s'était opéré, nous mettant ainsi dans la nécessité
de courir devant cux, tandis que nous
avions auparavant l'avantage de les poursuivre.
> Après bien des marches et des contremarches, qui nous fatiguèrent beaucoup dans un pays si peu semblable au
nôtre, nous réussimes enfin à regagner
le rivage, mais un long temps s'était
III
--- Page 80 ---
(74)
écoulé. Les vieillards qui, sur l'autre
bord, étaient chargés de garder nos pirogues, ct de venir nous prendre au
premier signal, nous avaient presqu'entièrement oubliés ; car il y avait déjà
plusicurs luncs que nous étions absens.
A peine septà huit embarcations purentelles se détacher ct venir au-devant de
nous. Elles reçurent nos armes et le peu
qui nous restait de munitions. Les prisonniers que nous.: avions faits d'abord, 9
avaient trouvé dans notre fuite, comme
vous pouvez croire, l'occasion de rejoindre leurs gens; plusicurs des nôtres
avaient été pris, quelques - uns tues.
Epuisés de fatigue, pressés par l'ennemi,
nous fumes contraints de passer à la
nage le bras du fleuve que nous avions
traversé dans de nombreuses pirogues
et avec de si belles espérances. --- Page 81 ---
(75)
) Les désastres que devait amener
cette expédition n'étaient pas à leur fin.
Les pluies avaient été peu abondantes
cette année, et les caux du fleuve qui
devaient féconder nos bananerics et nos
rizières, 2 n'arrivèrent pas, bien s'en fallait, à la hauteur nécessaire. D'un autre
côlé, la plantation du manioc, les semailles de pois, la mise en terre des palates avaient été négligées en leur temps
par nos vieillards et par les femmes, à
l'exception de quelques-unes. 2 au nombre desquelles il fallait compter la
mienne.
> Mabiala, malgré deux enfans à élever, s'était occupée de tous les soins qui
élaient auparavant mon partage, et
nous n'avions pas à craindre une disette
D'un autre
côlé, la plantation du manioc, les semailles de pois, la mise en terre des palates avaient été négligées en leur temps
par nos vieillards et par les femmes, à
l'exception de quelques-unes. 2 au nombre desquelles il fallait compter la
mienne.
> Mabiala, malgré deux enfans à élever, s'était occupée de tous les soins qui
élaient auparavant mon partage, et
nous n'avions pas à craindre une disette --- Page 82 ---
(76)
aussi grande que celle dont la plupart
des autres familles étaicnt menacées.
> Le roi et les chefs n'ayant presque
plusd'esclavesà vendre, ctaccoutumés à
ne rien faire, pouvaient redouter l'avenir bien plus que nous : mais il leur restait une ressource dans leur méchanceté,
et, tandis que les pauvres gens de campagne s'excédaient de travaux pour obtenir des récoltes précoces, il fut résolu,
dans la grande case, que la plupart
d'entre eux ne jouiraient pas du fruit de
ces nouvelles sueurs.
>) Les armes, une fois mises dans les
pirogues, n'avaient pas été rendues à
ceux qui venaient d'en faire usage. Le
roi les avait gardées dans ses magasins.
Une nuit, tandis que je mc livrais aux
douceurs du repos, je fus réveillé par --- Page 83 ---
(77) )
un bruit qui sC fesait autour de ma hutte;
je me levai pour voir d'où provenait ce
bruit : au même instant, des hommes
armés se précipitent sur moi, me mcttent un baillon à la bouche, et me lient
les mains derrière le dos; ma femme
pousse un cri, bientôt étouffé; elle subit le mêmc traitement que moi; - puis on
s'empare de nos deux enfans, et l'on
nous conduit au rivage où un grand
nombre de pirogues étaient déjà chargées de malheureux destinés, comme
nous, à être échangés contre des vivres
au profit de ceux qui avaient l'habitude
de manger sans travailler.
> Quoique la disctte ne fut pas la
mêmc partout, il y avait généralement
pénurie dans toutes les iles quc le Gabon et les rivières confluentes arrosent. --- Page 84 ---
(78)
L'cchange se fesait difficilement;, on ne
voulait donner que trop peu de vivres
pour chaque pièce d'esclave; et nous
parcourions depuis une demi-lune toutes ces peuplades plus ou moins disetteuses, quand nous rencontrâmes des
chaloupes portugaises, qui remontaient
le fleuve, chargées de riz. La situation
des peuples du Gabon était connue
des blancs; ils venaient en profiter. Le
marché fut bientôt conclu.
>> J'avais toujours appréhendé, au
milieu des divers échanges effectués,
qu'on ne mit en des lots différens, ma
femme, mes enfans et moi. Cette crainte
ne se réalisa point; nous fumes menés
ensemble à l'ile aux Perroquets, située
à dix licues de l'embouchure, La, nous
trouvâmes deux navires de France, qui
a
ue
des blancs; ils venaient en profiter. Le
marché fut bientôt conclu.
>> J'avais toujours appréhendé, au
milieu des divers échanges effectués,
qu'on ne mit en des lots différens, ma
femme, mes enfans et moi. Cette crainte
ne se réalisa point; nous fumes menés
ensemble à l'ile aux Perroquets, située
à dix licues de l'embouchure, La, nous
trouvâmes deux navires de France, qui
a --- Page 85 ---
(7 79 )
n'avaient pu compléter leur traite au
Mayombé; nous fimes leur affaire. Un
moment, je craiguis plus que jamais
qu'on ne me séparàt des miens; mon
fils fut sur le point d'être rebuté, car il
était un peu souffrant, et les Français, 2
mettant plus de choix que les autres nations dans leurs cargaisons d'esclaves 2
/
n'aiment pas à preudre les enfans qui
sont encorc dans les bras dc leur mère 7
ct rejettentavec soin tout cC quileur parait avoir quelque infirmité ou quelque
vice de conformation.
> Les deux vaisseaux qui appartenaicnt au même armateur, mirent ensemble à la voile. J'étais sur le même
bord que Mabiala et mes enfans : ce
qui pourtant n'était pas une consolation; car nous ne pouvions pas nous --- Page 86 ---
80 )
voir. Une forte cloison de planches séparait les deux sexes d'esclaves, et ce
n'était qu'à des heures différentes qu'on
fesait sortir l'une et l'autre troupe de
ses cachots infects pour venir respirer
sur le pont. Nous pouvions cependant
nous entendre, toutes les fois qu'on ne
s'avisait pas de craindre pour la résignation des hommes, les regrets, 2 les simples accens de celles qui avaient été
leurs compagnes 7 ou qui étaient leurs
filles : mais, hélas!ce en'était plus comme
en Guinée où l'on danse et l'on chante
tous les soirs; où les habitans des villages les plus rapprochés peuvent, au
€
moyen de la sérénité parfaite des nuits 2
se répondre les uns aux autres par des
chants du pays, et en telle sorte, qu'à
certaine distance la voix de l'objet aimé
est assez facilement disitinguée. Cette --- Page 87 ---
( 8r d
)
crainte, dont j'ai parlé, nos gardiens l'éprouvaient quelquefois, et alors, 9 sous
peine de châtiment, le plusprofond silencenous étaitimposé. Pendantla durée
deces redoublemens de géne, les cris des
petits.enfans interrompaient seuls les aspirations monotones de nos poitrincs
haletantes, 2 et le murmure des flots qui
battaient avec plus ou moins de violence
contre les flancs du navire. Les petits
malheureux, qu'on n'avait pas séparés
de leurs mères, n'étaient pas en grand
nombre, et je distinguais facilement les
cris de mon fils.
>> Depuis quelques jours, ces cris se
réitéraient plus souvent 9 et paraissaient
être plus douloureux. Une infirmité s'était manifestée, sans doute, qui rendait
cet enfant un mauvais objet de traite, et
ots qui
battaient avec plus ou moins de violence
contre les flancs du navire. Les petits
malheureux, qu'on n'avait pas séparés
de leurs mères, n'étaient pas en grand
nombre, et je distinguais facilement les
cris de mon fils.
>> Depuis quelques jours, ces cris se
réitéraient plus souvent 9 et paraissaient
être plus douloureux. Une infirmité s'était manifestée, sans doute, qui rendait
cet enfant un mauvais objet de traite, et --- Page 88 ---
82)
des appréhensions cruelles m'avaient
saisi. Dans un moment où aucun esclave
n'était appelé sur le tillac, je compris
que mon fils et sa mère s'y trouvaient 9
apparemment par la faveur de quelque
gardien moins inhumain que les autres.
Peu d'instans se passent. Tout à coup
Mabiala pousse un cri affreux, mais le
plus affreux qui jamais ait frappé mes
oreilles. Un bruyant tumulte succède. La
voix des chefs se fait entendre, elle est
pressante, impérieuse, puis on se tait,
comme après une manceuvre terminée 2
ou un accident qui ne laisse plus d'espoir.
> Je ne savais que penser. 2 ou, pour
mieux dire, tout cc qui s'offrait à ma
pensée élait horrible. Une seule idée
dominait toutes les autres, je ne pouvais m'abstenir de croire que j'avais en- --- Page 89 ---
(8 83 )
tendu pour la dernière fois Mabiala et
mon fils.
>> Quandjemontaisurle pontàl l'heure
ordinaire, je trouvai l'occasion d'interroger un de ces noirs affranchis, qu'on
emploie sur les vaisseanx négriers , parce
qu'ils savent la langue usitée à la côte, 7
et qu'ils sont moins étrangers que les
blancs à la manière dont il faut traiter
les nouveaux esclaves : il garda la plus
grande réserve. Je ne fus pas plus heureux auprès d'un autre, ct ces refus ne
justifiaient que trop les invincibles terreurs dont mon âme était obsédée. Il
m'était facile de voir qu'un tel mystère
couvrait des choses désagréables pourles
esclaves, et trahissait la craintc de voir
naitre en eux quelqu'une de ces émotions toujours si redoutées. --- Page 90 ---
(84)
> Au bout de quelques jours, et
quand la surveillance, à laquelle ilos gardiens noirs se trouvaient eux-mémes
soumis de la part des blancs, fut un peu
endormie, j'appris enfin toute la vérité;
clle était épouvantable. Un enfant qui
souffrait beaucoup avait été amené sur
le tillac par sa mère avant l'heure fixée
pour respirer le grand air. Un officier
du bord, importuné des cris de cet cnfant, que les caresses de sa mère n'apaisaient point, l'arracha des mains de la
négresse, et le présenta au chirurgien.
Celui-ci, l'ayant examiné, secoua la tête
en fesant un geste de pitié. Il lui parut
quel'infortuné ne pourrait pas vivre, ou
ne serait pas de défaite. Il ne le dit point;
nais l'officier le comprit; et cet homme,
qui n'était pas père, sans doute, 2 saisit
le misérable enfant par un bras, et le
, l'arracha des mains de la
négresse, et le présenta au chirurgien.
Celui-ci, l'ayant examiné, secoua la tête
en fesant un geste de pitié. Il lui parut
quel'infortuné ne pourrait pas vivre, ou
ne serait pas de défaite. Il ne le dit point;
nais l'officier le comprit; et cet homme,
qui n'était pas père, sans doute, 2 saisit
le misérable enfant par un bras, et le --- Page 91 ---
(8 85 )
jeta dans la mer. Cet officier, sur qui, 7
par la suite, je portai souvent mnes regards, était unjeune homme d'une belle
figure, ct qu'on n'aurait jamais cru si
méchant. Ce qu'il venait de faire n'excita aucun mouvement d'indignation.
Le chirurgien se contenta de tourner le
dos, et quand le capitaine sortit de sa
chambre l'instant d'après, il lui suffit
d'apprendre quelle était la maladie de
la pauvre victime, pour qu'il ne sortit
de sa bouche aucune parole de blâme.
> Cependant, la mère infortunée était
restée assiseà la même place où naguères
elle caressait encore son enfant. Ses regards, ses bras étaient tendusversl'onde,
dans une imobilité parfaite : on eût dit
qu'elle venait d'étre changée en pierre.
Cet état commençait d'attirer l'atten- --- Page 92 ---
(8 86 )
tion, quand tout à coup, poussant un
crihorrible, etselevantavec une promptitude à laquelle on n'eut pas le temps
de s'opposer, clle s'élança dans la mer.
La malheureuse négresse avait, comme
marchandise, une valeur que n'avait
point son fils. Sa perte rendit le capitaine furieux; il fit jeter à l'instant tout
ce qui pouvait être un moyen de sauvetage; le vaisseau mit en panne, une embarcation fut lancée à l'eau ; vaines mesures! La brise était forte, la négresse
et les bois à sauvetage, en un instant 9
tout eut disparu derrière les vagues hérissées, et le canot, après avoir lutté
quelque lemps contre la grosse mer, ne
ramena que ceux qui le montaient.
La méchante action du jeune officier
fut d'abord cachée aux femmes comme --- Page 93 ---
(87)
à nous. On leur fit croire que Mabiaia
et son fils avaient été transférés dans une
pelite pièce séparée, qui servait d'infirmeric. Aux pleurs 2 aux sanglots de
Mouinze, je compris l'instant où le sort
de son frère et de sa mère venait de lui
être révélé après moi.
Dans ma douleur, que n'aurais-je pas
donné, si j'avais eu quelque chose en
ma puissance, pour me consoler avec
ma fille, pour la serrer dans mes bras
et tromper ainsi notre affliction commune par ces épanchemens mutuels de
tendresse, devenus si vifs pour des malheureux qui sont l'un à l'autre tout ce
qui leur reste de fortune et d'attachement sur la terre. Mais vous pensez bien
que ce genre de consolation ne pouvait
pas nous être accordé, Tout au contraire,
, que n'aurais-je pas
donné, si j'avais eu quelque chose en
ma puissance, pour me consoler avec
ma fille, pour la serrer dans mes bras
et tromper ainsi notre affliction commune par ces épanchemens mutuels de
tendresse, devenus si vifs pour des malheureux qui sont l'un à l'autre tout ce
qui leur reste de fortune et d'attachement sur la terre. Mais vous pensez bien
que ce genre de consolation ne pouvait
pas nous être accordé, Tout au contraire, --- Page 94 ---
88 )
notre malheur fit augmenter notre géne;
nos pieds furent chargés d'entraves: ; on
craignit en nous un désespoir semblable
à celui de Mabiala; on craignit que la
mort ne nous apparût comme un moyen
de retourner dans notre patrie et d'y
retrouver ceux qui nous étaient chers.
Cette croyance des pauvres nègres estun
sujet d'effroi pour leurs maitres ; on
tremble autant de ce qui nous console
que de ce qui peut nous irriter.
C C'était donc avec les fers aux pieds
qu'on me hissait sur le pont aux heures
où l'air libre, ce dernier bien qui reste
àl l'hommele plus pauvre, nous était rendu; ; encore alors suivait-on avec inquiétude tous mcs gestes, tous les moindres
mouvémensqui avaient lieu sur mon visage,quandje portais ma vuesurles flotsqui --- Page 95 ---
8g )
m'emmenaient loin de ma patric, et que
je les contemplais dans un abattement
de coeur inconcevable, Si je fusse resté
seul en cC monde, peut-être, malgré
mes entraves et mes surveillans, 2 auraisje enfin cédé à la tentation de ne plus
vivre; mais je voulais me conserver pour
ma fille, et toutefois je n'étais pas sir
que des mains inhumaines ne viendraient pas nous séparer.
> Cependant aucun soufflen'avail agité
les flots depuis cette forte brise qui avait
empéché de secourir Mabiala, lorsqu'elle
s'y était jetée après son fils, dans l'espoir
sans doute de le rejoindre en Guinée:
d'immenses lames qui venaient du Nord
se déroulaient sous le navire sans le faire
avancer; les voiles tombaient à plomb
sur leur vergue, el restaient comme colIII
4* --- Page 96 ---
(90)
lées sur les mâts ; une chaleur étouffante nous accablait, même quand nous
étions hors de notre cachot, devenu de
jour en jour horriblement fétide; et une
profonde consternation se laissait voir
sur le visage des blancs, naguères si actifs. Nous nous aperçumes bientôt qu'on
avait réduit nos misérables rations de
vivres. L'eau surtout était ménagée avec
une économie qui nous désespérait.
>) Notre conserve. n'avait pas reparu
depuis le premier jour de calme. Il était
présumable qu'ayant suivi la brisc plus
long-temps que nous, et dans une meilleure direction, elleavait eu le bonheur
de gagner les vents variables. Bientôt,
nos rations furent plus faibles encore ;
on les réduisit à la demi, enfin au
quart.
érables rations de
vivres. L'eau surtout était ménagée avec
une économie qui nous désespérait.
>) Notre conserve. n'avait pas reparu
depuis le premier jour de calme. Il était
présumable qu'ayant suivi la brisc plus
long-temps que nous, et dans une meilleure direction, elleavait eu le bonheur
de gagner les vents variables. Bientôt,
nos rations furent plus faibles encore ;
on les réduisit à la demi, enfin au
quart. --- Page 97 ---
(9:)
> Dès lcs premiers jours où l'embarras de nous faire subsister s'était présenté à l'esprit des blancs, mes jambes
avaient été délivrées de leurs fers; apparemment on mit alors moins d'impertance à conserver des esclaves qu'il
paraissait difficile- de pouvoir toujours
nourrir.
> Le calme continuait, ct par une
mesure qui nous paraissait inexplicable,
nous ne montions plus sur' le pont que
-
la nuit. Bientôt après, 7 on répandit parmi nous que des batimens se montraient
en vue ; on ajoutait que pour alléger le
navire et pouvoir augmenter nos rations
trop réduites, une partic d'entre nous
allait passer sur un autrebord. En effet,
pendant trois jours, nous vimes diminuer notre nombre, et cependant lors- --- Page 98 ---
(92)
que nous, arrivions sur le pont, il était
impossible, quelqu'attentils que fussent
nos yeux et nos oreilles, de rien distinguer, soit bruit, soit lumières, qui annonçat sur les ondes d'autre vaisseau
que le nôtre.
)> Enfin le vent souffla; il y avait une
lune et demie que nous l'attendions :
quelques jours après, on rencoatra un
bâtiment du roi qui nous donna des vivres et me sauva probablement de la
mort; car toutes les réflexions que j'ai
faites depuis, me portent à croire que
les esclaves manquans avaient étéjetés à
la mer, ct qu'on s'était décidé à sacrifier une partie de la cargaison pour sauver le reste. Les femmes avaient été épargnées; elles se complaient encore toutes,
hors Mabiala, quis'était noyée, ct quel- --- Page 99 ---
(93)
ques autres, 9 mortes de maladie ou de
chagrin dans les premiers jours de la
traversée (1).
On nous fit débarquer à Saint-Marc ;
la vente fut rapide, car la culture avait
pris, depuis la dernière guerre, une
grande extension. Mais cC que j'avais
tant redouté arriva; jc fus séparé de ma
fille. On vendit les femmes avant les
hommes ; je ne vis pas même partir
(1)1 Il paritraiiquececiest arrivé dans l'hiver
de1;85à1786. Cette période fut marquéej par des
calmes soutenus entrc les tropiques. Prévoyant
les malheurs qui devaient en être la suite, on
fit partir de plusieurs ports d'Europe des batimens chargés de vivres et surtout d'eau potable, qui allèrent à la recherche dcs navires en
souffrance, afin de les secourir, sans exception
de pavillons.
pas même partir
(1)1 Il paritraiiquececiest arrivé dans l'hiver
de1;85à1786. Cette période fut marquéej par des
calmes soutenus entrc les tropiques. Prévoyant
les malheurs qui devaient en être la suite, on
fit partir de plusieurs ports d'Europe des batimens chargés de vivres et surtout d'eau potable, qui allèrent à la recherche dcs navires en
souffrance, afin de les secourir, sans exception
de pavillons. --- Page 100 ---
(94)
Mouinzé, mais je l'entendis m'appeler
et se plaindre. Cc fut un coup affreux; ;
où l'avait-on menée ? Quels étaient ses
maitres ? Elaient-ils bons ou méchans ?
Le nombre de ces derniers SC présentait
à mon csprit comme le plus considérable de beaucoup. Peu m'importait que
le sort m'en réservât un de ce genre, la
destinée incertaine de Mouinzé m'occupait tout entier.
Quelques jours après, il me fallut
pourtant bien scnger à moi. Un mulâtre
m'acheta; ce n'était pas un méchant
homme, mais il voulait tirer le meilleur
parli possible de son argent. Possesseur
d'un bateau, allant à la pêche, transportant d'un lieu à un autre des hommes et
des marchandises, il fit de moi son matelot. La mer ne mc déplaisait pas. --- Page 101 ---
(95 )
Pour un pauvre nègre, c'était presqu'un
titre de noblesse d'avoir à manier la rame ct la voile, exercice qu'un blanc ne
dédaigne point, comme il fait de tous
ces travaux qui tiennent à la culture. Jc
devins, 1 en peu de temps, un adroit pècheur. Mon maitre se montrait assez
content de moi. La matinée du dimanche m'appartenait, et Ics petits profits qui m'advenaient alors, me fesaient
juger qu'on sc procurait, 7 par mon travail, d'assez bons gains. Mon seul délassement consistait à nager. Bientôt il n'y
eut pas, sur toule la côte, de plus fort
nageur que moi. Quand il arrivait quelque naufrage, on recourait à Philippe
pour porter du secours à ceux qui en
avaient besoin, et mon maitre ne man-.
quait pas de se faire payer convenablement le danger auquel je m' étais exposé. --- Page 102 ---
(96)
Cependant j'obtenais toujours un pourboire. Ne fait-on pas de la soupe au
chien de Terre-Neuve qui vient d'arracher un homme à la fureur des flots!
> Un jour que le mulâtre élait absent,
un brick venant d'Europe se brisa sur
des rescifs qui sont à quelque distance
de Saint-Marc. La mer était affreuse;
les vagues, contrarices par les courans 1
étaient courtes et brusques; elles engloutissaient promptement tout ce qui
semblait vouloir lutter à leur surface. La
chaloupe, mise à la mer, avait été en un
instant submergée; ceux qui étaient dedans avaientpéri, àl'exception d'un seul
homme, qui réussit à gagner lc rivage,
mais tellement meurtri par les secousses, tellement épuisé par ses efforts,
qu'il paraissait hors d'état d'y survivre.
par les courans 1
étaient courtes et brusques; elles engloutissaient promptement tout ce qui
semblait vouloir lutter à leur surface. La
chaloupe, mise à la mer, avait été en un
instant submergée; ceux qui étaient dedans avaientpéri, àl'exception d'un seul
homme, qui réussit à gagner lc rivage,
mais tellement meurtri par les secousses, tellement épuisé par ses efforts,
qu'il paraissait hors d'état d'y survivre. --- Page 103 ---
(97 )
> On croyait que personne n'était
resté à bord, quand tout à coup, sur
une portion du navire qui paraissait engagée entre les pointes du roc, apparurent un homme et une femme dlevant
tous deux en l'air un petit enfant. A ce
spectacle, il se passa quelque chose en
moi dont il me serait impossible de
rendre compte; mais je sais bien que je
pensai à mon pauvre fils et à sa mère,
qui avaient péri dans les flots, et je
m'clançai au secours des malheureux,
dont la vue venait d'exciter, dans mon
coeur, une compassion irrésistible. Ce
pelit enfant surtout m'attirait de force à
le sauver.
>> Connaissant les moindres rochers
de toute cette côte, je parvins à éviter
les brisans les plus dangereux, ctj'arrivai
IIl
--- Page 104 ---
(98) )
au navire ou plutôt à ses débris qui, d'un
moment à l'autre, se détachaient etdevenaient le jouet des flots. Il était grand
temps que cette malheureuse famille fàt
secourue : mais comment l'amener à
terre? Il ne fallait pas songer à les sauverlun après l'autre; le père et la mère
me dirent bien : Sauvez notre enfant, et
laissez-nous périr; mais élait-ce à moi
de mettre à exécution un tel sacrifice, et
de prendre, cn cette circonstance, la
volonté des parens pour la volonté du
ciel? Je songeais à faire du mieux qu'il
me serait possible un radeau qui les portàt tous les irois, quand tout à coup une
forte lame souleva violemment le débris
de charpente sur lequel nous nous trouvions. Je: crus d'abord que c'était fait
d'eux; mais le fragment flotta, et m'offrit tout prét et paré le radeau nécessaire. --- Page 105 ---
( 99 )
Je me hâtai d'y passer à l'instant deux
tours d'une forte corde, dont je m'étais
muni, el qui, avec un gros clou 7 me
servait d'ordinaire pour les sauvetages 7
dontsc chargeait mon mattre. Au moyen
de ces deux tours de corde, les madriers
et les planches qui formaient le radeau,
se trouvèrent mieux assujétis. Je dis au
père et à la mère de s'asseoir en se
cramponnant d'une main à la corde,
tandis que de l'autre ils éleveraient leur
enfant le plus qu'ils pourraient au-dessus des flots, puis je m'amarrai moimême en laissant aller dans l'eau un
bon bout de corde, dontje devais avoir
besoin au moment d'aborder.
> Ces dispositions faites, je me mis à
nager de toutes mes forces, traînant
après moi cettemalheureuse famille qui,
à la mère de s'asseoir en se
cramponnant d'une main à la corde,
tandis que de l'autre ils éleveraient leur
enfant le plus qu'ils pourraient au-dessus des flots, puis je m'amarrai moimême en laissant aller dans l'eau un
bon bout de corde, dontje devais avoir
besoin au moment d'aborder.
> Ces dispositions faites, je me mis à
nager de toutes mes forces, traînant
après moi cettemalheureuse famille qui, --- Page 106 ---
L 1OO )
malgré mes soins, 9 me paraissait être à
tout moment sur le point de périr. Le
rivage était plein de speclateurs que la
curiosité avait altirés, et dont la présence m'oncourageait aux plus grands
efforts. J'évitai lous les bas-fonds où le
fragile radeau aurait pu éprouver quelque
choc dangereux ; mais ce ne fut pas sans
peine; car, vers la lin, mes forces se trouvèrent tellement épuisées, que je continuai d'aller sans savoir comment. La présence d'esprit me revint tout juste lorsqu'elle m'étaitle plus nécessaire,c'est-àdire, quand je commençai à toucher le
fond.Jeplamiaialors mon grand clou dans
lesable, afin que la vague, Cll se retirant,
ne mc rentrainat pas aul large, et que je
pusse attendre, de pied ferme, une autre vague qui me fit avancer. Cette opération fut plusicurs fois répétée, jus- --- Page 107 ---
- IOI )
qu'au moment où je me trouvaià portée
d'envoyer le bout de corde que je tenais
en réserve, ct qui fut saisi du premier
coup par quelques-uns des spectateurs :
alors mon radeau fut aisément tiré à
terre, ct la famille put se dire sauvée.
>> J'ignore si l'on accorda beaucoup
d'éloges au dévoûment d'un pauvre
nègre; j'étais resté sans connaissance 2
et quand je repris l'usage de mes sens 2
je me trouvai au logis de mon maitre 2 9
qui avait l'air de ne pas trop me savoir
gré de mon action. J'avoue que ce n'était pas sans quelque apparence de raison ; carj'avais exposé son bien, c'està-dire ma personne, à périr, sans qu'il
lui ftt revenu de mon courage aucun
bénéfice. La famille que j'avais sauvée
nc possédait rien ; le père élait un pau- --- Page 108 ---
- 1O2 )
vre cordonnier qui avait employé tout
son avoir à se faire passer aux iles avec
sa femme et son enfant.
> Un autre motif de regret pour
mon maitre fut l'impuissance totale oû
je fus quand le calme revint, de l'aider au sauvetage d'une partie des marchandises, opération où il aurait beaucoup gagné. Aussi, quand je pus supporter les coups, il ne me les épargna point, et j'appris, une fois pour
toutes, que ne m'appartenant pas, je
n'avais aucun droit de risquer ma vie
pour rien; le courage, les talens, 9 l'esprit et l'âme d'un esclave ayant été vendus ensemble avec son corps.
> Mon maitre, jusqu'à ce jour, m'avait assez bien traité; aussi la punition
injuste qui venait de m'être infligée me
agné. Aussi, quand je pus supporter les coups, il ne me les épargna point, et j'appris, une fois pour
toutes, que ne m'appartenant pas, je
n'avais aucun droit de risquer ma vie
pour rien; le courage, les talens, 9 l'esprit et l'âme d'un esclave ayant été vendus ensemble avec son corps.
> Mon maitre, jusqu'à ce jour, m'avait assez bien traité; aussi la punition
injuste qui venait de m'être infligée me --- Page 109 ---
(103 )
navra le coeur. Le regret de ne plus voir
ma fille ajoutait à mon accablement : ma
santé s'altéra. Le mulàtre alarmé eut
recours aux conseils de la médecine. 11
montra un grand désir de me revoir
mieux portant, c'est-à-dire, de ne pas
me perdre. Mais comme mon mal était
dans l'àme, les ressources de la médecine furent impuissantes pour le guérir:
L'avarice donna de meillcurs conseils;
elle lui fit prendre la résolution de me
vendre avant que les progrès du mal
fussent plus apparens.
> Toutefois, nalgré ma réputation de
bon serviteur, les gens de Saint-Mare
ne voulaient pas de moi: ma couleur
noire avait pris, depuis ma maladie,
une nuance de jaune qui repoussait les
acheteurs : ils craiguaient qu'on ne YOu- --- Page 110 ---
1 104 )
lût se défaire de moi, comme un cabrouetteur habile se défait de ses mulets,
quand il commence à les sentir moins
propres au service.
> Cependant 2e , j'cus alors des nouvelles de ma fille. Venue à Saint- Marc
avec sa maitresse, le jour même où j'avais sauvé la familie naufragée, elle m'avait reconnu, lorsqu'au sortir de l'eau,
je tombai sans mouvement et sans connaissance sur la grève. Sa maitresse, la
bonne madame Dubourg, avait cu pitié
der moi; ce fut elle qui me fit donner les
premiers secours. Depuis, un de. ses
noirs qui, de temps en temps, venait
vendre du charbon à Saint-Marc : fut
chargé par clle de me donner des nouvelles de ma fille ct des'informer de mon --- Page 111 ---
(ro5 )
état. Compère Mayombé (r), dis-je à ce
noir, un jour qu'il me trouva gisant à la
portc de la case, et demandant au soleil
de ranimer mes forces épuisées, compère Mayombé, voici le cas où je me
trouve : Mon maitre veut me vendre, 2
et l'on ne veut pas m'acheter ; on craint
que jen'aie perdu toutes mes forces, et
que je ne meure bientôt; mais on ne
sait pas que mon mal est là, ajoutai-je,
en mettant la main sur mon cceur; avec
bonne maitresse comme la tienne, avec
la vue de ma fille, moi guérir bientôt,
moi devenir plus fort, plus adroit que
jamais ; dis cela à bonne maîtresse,
compère Mayombé. Ilme le promit, et
tint parole.
(1) Mayombé, nation du Congo.
'aie perdu toutes mes forces, et
que je ne meure bientôt; mais on ne
sait pas que mon mal est là, ajoutai-je,
en mettant la main sur mon cceur; avec
bonne maitresse comme la tienne, avec
la vue de ma fille, moi guérir bientôt,
moi devenir plus fort, plus adroit que
jamais ; dis cela à bonne maîtresse,
compère Mayombé. Ilme le promit, et
tint parole.
(1) Mayombé, nation du Congo. --- Page 112 ---
2e 1 1 106 )
> Le lendemain, madame Dubourg
arriva. Dans la conversation qui s'établit entre elle et lc mulàtre, les prétentions de celui-ci me firent craindre plusieurs fois que le marché nc fût trop
difficileà conclure. Mais jesus employer,
pour engager la dame, cet humble sourire que le pauvre nègre se permet avec
les blancs, dont l'air et les manières lui
reviennent, et qu'il ne serait pas faché
d'avoir pour maitres, préférablement i
d'autres. Madame Dubourg me paya un
peu cher; mais en combien d'occasions
celte bonne dame ne m'a-t-elle pas dit
qu'elle n'y avait pas de regret! Je fis, il
est vrai, ce qui était en moi pour qu'il
ne lui en vint jamais aucun.
> La présence de ma fille ct l'air pur
des Mornes m'eurent bientôt rendu --- Page 113 ---
107 )
mes forces : revenu ainsi à mon premier
métier de cultivateur, travaillant avec
zèle, ct, si j'ose dire, avec amour, je
n'eus pas de peine à croire à la providence: car madame Dubourgs'empressa
de me faire connaitre les principes de
la religion, ce que le mulâtre avait toujours négligé. N'était-ce pas, en effet 2
la providence qui, pour me récompenser d'un acte de courage, avait amené
toutes les circonstances au bout desquelles madame Dubourg élait devenue
ma maitresse:
> L'habitation de cette brave dame
n'était pas bien considérable. Un petit
nombre de carreaux étaient consacrés
à la culture du coton; dans tout le reste
s'élevaient encore de grands bois dont --- Page 114 ---
1 108 )
on ne tirait parli que pour le charbon
qu'on fesait et qu'on portait vendre à
Saint-Marc. Madame Dubourg était venue jeune à Saint-Domingue avec son
père, qui mourut bientôt. Elle fit, pendantquelque temps, un pelit tcommerce,
puis épousa un officier de troupe, qui,
ayant obtenu sa retraite, se fixa dans les
Mornes avec sa compagne.
> Au commencement delarévolution,
M. Dubourg alla en France et n'en revint point. Il avaità réclamerune bonne
somme d'argent, qui devait l'aider à
agrandir sa culture; mais il fut massacré
dans une émeute populaire, comme partisan trop déclaré du roi, et parce qu'il
affectait, disait-on, de se montrer avec
son vieil uniforme. On a prétendu que
ce meurtre fut commis à l'instigation de
ornes avec sa compagne.
> Au commencement delarévolution,
M. Dubourg alla en France et n'en revint point. Il avaità réclamerune bonne
somme d'argent, qui devait l'aider à
agrandir sa culture; mais il fut massacré
dans une émeute populaire, comme partisan trop déclaré du roi, et parce qu'il
affectait, disait-on, de se montrer avec
son vieil uniforme. On a prétendu que
ce meurtre fut commis à l'instigation de --- Page 115 ---
1o9 -
)
la personne même contre qui il était
venu réclamer.
> Quand les troubles de la révolution
se manifestèrent à Saint-Domingue, les
voisins de ma maitresse curent l'infamie
de lui reprocher ce qu'ils appelaientl'aristocratie de son pauvre mari : plus
tard, on lui fitun crime de lal bonté, de
la douceur qu'elle montrait aux nègres.
Elle était bonne aussi pour les petits
blancs du voisinage, qu'elle secourait
dans leurs maladies et dans leurs besoins; mais son humanité envers les
esclaves gatait tout et semblait
pauvres
un juste litre à l'ingratitude des hommes
libres qui avaient eu part également à
ses bienfaits. Les noirs se montrèrent
plus reconnaissans; aucun de mes compagnons ne s'éloigna :; nous continuà- --- Page 116 ---
(IIO )
mes tous à travailler pour madame Dubourg comme si rien ne fut arrivéautour
de nous qui cût pu changer nos idées
de soumission. Aussi notre bonne maitresse réussit-elle à faire quelques économies, bien que son habitation fat peu
considérable, et qu'elle n'eût jamais
songé à profiter de nos sueurs avec cette
âpreté d'ambition si ordinaire aux blancs
des colonies.
> Voici quel était son projet à notre
égard : Nous aurions travaillé quelques
années encore pour cile, puis, quand
elle aurait amassé de quoi la faire vivre
hounètement cn France, elle eût satisfait le désir qu'clle éprouvait depuis
long-temps d'aller finir ses jours dans le
pays où elle était née et dont elle parlait
souvent' et avec beaucoup de charme. --- Page 117 ---
(III 1e )
Le terrain de T'habitation aurait élé alors
partagé entre nous, ainsi que lesi instrumens d'agriculture et les outils nécessaires. L'arrivée des Français vint
déranger cC plan.
> Dès les premiers lemps de l'expédition, et avant qu'on cût arrêté le général Toussaint, il se présenta dans nos
Mornes unjeunehommevens deFrance,
quise disait neveu de madame Dubourg,
et qu'elle reconnut pour tel. Dans les
races noires qui n'ont pas éprouvé de
mélange, le caractère d'un individu ressemble à celui de tous les autres : il n'en
est pas de même, sans doute, dans les
races blanches ; car ce jeune homme
était aussi ambiticux, aussi dur, aussi
exigeant que sa parente était modérée 2
douce ct facilement contente. Il montra
ommevens deFrance,
quise disait neveu de madame Dubourg,
et qu'elle reconnut pour tel. Dans les
races noires qui n'ont pas éprouvé de
mélange, le caractère d'un individu ressemble à celui de tous les autres : il n'en
est pas de même, sans doute, dans les
races blanches ; car ce jeune homme
était aussi ambiticux, aussi dur, aussi
exigeant que sa parente était modérée 2
douce ct facilement contente. Il montra --- Page 118 ---
(212)
d'abord des intentions malhonnêtes envers ma fille, ce qui lui attira quelques
reproches de la part de madame Dubourg, qui n'en fesait pas souvent.
Ensuite, et, comme pour se mettre audessus de cette espèce d'humiliation, il
prit dans la maison des airs de maître,
que sa tante fesait semblant de ne pas
apercevoir, mais qui la choquaient beaucoup. On élait enfin aussi mécontent de
lui qu'il pouvait l'ètre des autres, quand
il fut rappelé parles fonctions de plume
dont il était chargé à la suite de l'armée,
car il n'était pas militaire.
Cependant nous avions tort de nous
croire débarrassés de lui. Après que le
général Toussaint eut été arrêté et conduit en France, lcs affaires prirent un
aspect plus sinistre; une infinité d'in- --- Page 119 ---
(113 )
dividus noirs, mulitres, ou même blancs,
devinrent suspects.; les prisons des villes
sitnées au bord de la mer SC remplissaient, et vous savez comment on les
vidait ensuite. Un jour, il SC présenta
dans nos Mornes, que l'armée noire
n'occupait pas encore, un détachement
de la garde nationale de Saint-Marc.
Madame Dubourg nous fut enlevée. Cct
acte nous étonna. De Télonnement nous
passàmes à l'indignation la plus violente
quand nous cûmes appris qu'on l'avait
mise en prison. La nuit suivante, un
grand nombre d'entre nous passèrent
à l'armée noire, cC que nul n'avait fait
jusque-là.
Quelquesjours après cet enlèvement,
qui nous avait réduits au désespoir 2
étant aux aguets suivant l'habitude que
III
5* --- Page 120 ---
(114)
les circonstances nous avaient forcés de
prendre, nous aperçûmes venirun autre
détachement de garde nationale. Cenous
fut un signal pour prendre la fuite et
nous jeter dans les bois. Il ne resta sur
l'habitation qu'un vieillard lout-à-fait
hors d'état de marcher. Le lendemain
il nous raconta que le neveu était à la
téte de la troupe, et qu'il avait paru
bien fàché de ne trouver personne.
Les recherches les plus rigoureuses furent faites dans les recoins de la grande
case ; mais on n'eut garde d'y découvrir
ce qu'on cherchait sans doute; un mot
que madame Dubourg avait eu le temps
de me dire à l'oreille, sauva son petit
trésor. Nous sûmes bientôt que plusieurs
habitans ayant attiré à la côte le plus
qu'ils avaient pu de leurs negres, les
avaient vendus à des Espagnols ou à des
fàché de ne trouver personne.
Les recherches les plus rigoureuses furent faites dans les recoins de la grande
case ; mais on n'eut garde d'y découvrir
ce qu'on cherchait sans doute; un mot
que madame Dubourg avait eu le temps
de me dire à l'oreille, sauva son petit
trésor. Nous sûmes bientôt que plusieurs
habitans ayant attiré à la côte le plus
qu'ils avaient pu de leurs negres, les
avaient vendus à des Espagnols ou à des --- Page 121 ---
(15)
Américains, et il est probable que le
neveu de madame Dubourg voulait en
faire autant de nous. Cependant la
bonne dame fut clargie ct revint à Thabitation. Elle vit bien alors que le mement de quilter la colonie était venu.
En conséquence elle fit ses dispositions pour passer au continent d'Amérique avec Fleurette et moi. Là, elle
voulait reprendre le commerce pour
quelque temps encore avant de retourner dans son pays natal.
>Dans l'intervalle de tempsquis'cconla
entre la résolution prise et le moment
de l'exéculer, quelques-uns des nègres,
quiavaient pris parti dans l'armée noire,
sC présentèrent un jour à la porte de la
grande case. Bonne maitresse, direntils en s'adressant à madame Dubourg, --- Page 122 ---
(116) )
c'est à regret que nous vous avons quittée; mais les blancs l'ont voulu : pourquoi vous metlaient-ils en prison ? Nous
voulions vous venger ; maintenant nous
avons gouté de I la vie de soldat; nous retournerions diflicilement à la cullure ;
mais, bonne maitresse, nous vous avons
coûlé de l'argent, il est juste que vous
ne le perdiez pas ; prenez dans ce sac
ce que vous croirez dû pour notre affranchissement et celui de nos camarades qui n'ont pas encore été aussi heureux que nous dans leurs courses. Madame Dubourg ne comprenait point
d'oû tant d'argent pouvait être venu à
ces noirs ; car c'élait un sac tout plein
de portugaises : ils lui racontèrent alors
comment, ayant été envoyés vers la
Coupe des Gonaiees, pour arrêter tous
les blancs qui tenteraient de passer par --- Page 123 ---
I II7 )
cette communicationduNorddelileavee
le Sud, ils avaient rencontré un de ces
commandans de place qui trouvaient le
moyen d'extorquer de bonnes sommes
d'argent par la terreur qu'ils inspiraient
aux hommes de couleur libres, en lcs
accusant de conspirer avec les noirs de
la Montagne, ct de leur faire passer des
armes, des munitions de guerre ou des
avis. Ce commandant, qui avait une petite escorte, ne tint pas compte de la
sommation qui lui fut faite de s'arrêter;
il voulut poursuivre sa route, mais un
coup de fusil l'aitcignit : : il tomba roide
mort ; son escorte fut dissipée et son
lourd porte-manteau devint le partage
de la petite escouade.
)) Mcs bons enfans, dit madame Dubourg, je suis fichée que vous ayez cru
, des munitions de guerre ou des
avis. Ce commandant, qui avait une petite escorte, ne tint pas compte de la
sommation qui lui fut faite de s'arrêter;
il voulut poursuivre sa route, mais un
coup de fusil l'aitcignit : : il tomba roide
mort ; son escorte fut dissipée et son
lourd porte-manteau devint le partage
de la petite escouade.
)) Mcs bons enfans, dit madame Dubourg, je suis fichée que vous ayez cru --- Page 124 ---
(118) )
me venger en fesant du mal aux blancs.
Jen'ai pas besoin de l'argent que vous
m'offrez pour vous regarder comme entièrement affranchis. J'aimerais mieux
que vous eussiez obtenu cet argent par
tout autre moyen : mais enfin puisque
les chances de la guerre l'ont mis entre
VOS mains, faites-en un bon usage. Si
vous n'avez pas eu à vous plaindre de
moi, et à mesure qu'elle disait ces mots,
tous les nègres qui étaient présens pleuraient, la scule chose que je vous demande, c'est d'étre miséricordieux envers les blancs; : leur tour d'être malheureux est venu ; il ne faut pas insulter
au malheur.
> Elleleur fit donner à manger: ; puis,
quand ils furent partis, Philippe, me
dit-elle, il est temps de quitter ces --- Page 125 ---
(09)
Mornes où j'étais si heurcuse! On va
parler de la visite que j'ai reçue : on ne
manquera pas de m'en faire un crime :
allons à Saint-Marc, et embarquonsnous au plutot. Rassemble les noirs qui
sont restés sur T'habitation.
>) Quand ses noirs furent tous venus
en présence de madame Dubourg, mes
enfans, leur dit-clle,je vais vous quitter;
partagez-vous en frères cc terrain que
vous avez cultivé comme bons serviteurs;
ne vous mèlez pas de la guerre, et vivez
en paix dans ces montagnes oûje ne serai plus avec vous.
> Les pauvres noirs fondaient en larmes; ils voulaient tous suivre leur anciennemaitresse. Mes enfans, ccla n'est
pas possible; on ne voudrait pas embar- --- Page 126 ---
(120 )
quer tant de monde, etle temps presse.
D'ailleurs, je n'aurai plus d'habitation à
faire valoir. La loi vous a affranchis depuis plusieurs années; travaillez pour
vous-mêmes ; mariez-vous, et que je
puisse, dans la terre étrangère, me consoler de n'etre plus ici, en pensant que
des familles heureuses s'y sont établies
et ne m'ont pas oubliée.
>> Ce même jour 7 nous nous mimes
en route; nous allâmes coucher à l'habilation d'un ancien camarade de monsieur Dubourg, et CC fut le lendemain
au matin que nous vous rencontràmes
au milieu de La Désolée. Certainement
nous n'aurions pas choisi cette route
sans la crainte de rencontrer quelque
bande malfaisante dans les chemins
plus fréquentés.
des familles heureuses s'y sont établies
et ne m'ont pas oubliée.
>> Ce même jour 7 nous nous mimes
en route; nous allâmes coucher à l'habilation d'un ancien camarade de monsieur Dubourg, et CC fut le lendemain
au matin que nous vous rencontràmes
au milieu de La Désolée. Certainement
nous n'aurions pas choisi cette route
sans la crainte de rencontrer quelque
bande malfaisante dans les chemins
plus fréquentés. --- Page 127 ---
- 121 )
Telle était la narration simple et naive
de Philippe : je ne pouvais entendre cet
homme si essentiellement vertueux, et
dont la bonté naturelle ne fut jamais
étouffée par le ressentiment des plus
grandes injustices 9 sans me rappeler
cette admirable sentence des sages de
l'Inde, qui iveulent que l'homme de bien
ressemble à l'arbre de sandal parfumant,
lorsqu'on l'abat, la hache même qui lc
frappe, ou bien à ces végétaux superbes
qui, croissant le long des voies publiques, sont assaillis de pierres par les
passans, ct ne répondent à cet cutrage
qu'en laissant échapper de leurs branches une profusion de fleurs et de fruits.
J'apprenais aussi 9 par Philippe 9 que
madame Dubourg, en prolongeant, peutêtre à cause de moi, son séjour à SaintMarc, avait couru des risques; dans
III
--- Page 128 ---
122 )
l'état d'irritation où l'on était alors, la
visite que ses noirs lai avaient faite, aurait bien pu, comme elle en eut la
crainte, lui être imputée à crime.
Pour moi, je n'avais rien à montrer $
dans l'histoire de ma vie, qui rappelit
l'idée de ce sublime dont les actes naissent d'eux-mêmes ct sans effort chez les
âmes privilégiées en qui nous l'admirons ; mais dans celte multitude d'évémens déplorables dont j'avais été spectaleur et que je racontais aux miens, se
trouvait la justilication de mon éloignement pour le monde, justification qui,
pourlant, n'était pas nécessaire auprès
de Philippe et de sa fille. --- Page 129 ---
(123 )
CHAPITRE V.
XAISSANCE DE MA FILLE.
CEPENDANT Fleurette me rendit père
d'une fille, que je nommai Marie, en
souvenir de ma mère. Cet événement
accrut le bonheur de la famille. Le bon
Philippe ne se possédait pas de joie. Il
trouvait dans ma fille quelques traits de --- Page 130 ---
(124)
cette Mabiala, dontl 2 l'image n'était point
sortie de sa mémoire à la fois tendre et
constante. Les ressouvenirs de Guinée
étaient devenus pour lui plus fréquens,
mais plus doux; et moi aussi, en caressant ma pelite Marie, je songeais plas
souvent encore à cette terre de Pologne,
oûj'avais pris naissance, et que je ne
devais plus revoir; je songeais à mes
parens perdus tous à la fois dans un
jour de malheur; et pourtant mes souvenirs n'avaient plus la même amertume, depuis qu'il m'était né une fille ;
tantles rèves de l'espérance savent adou-'
cir les regrets les plus cuisans et les plus
légitimes!
La couleur de mon enfant ne m'inspirait aucune crainte pour son avenir.
terre de Pologne,
oûj'avais pris naissance, et que je ne
devais plus revoir; je songeais à mes
parens perdus tous à la fois dans un
jour de malheur; et pourtant mes souvenirs n'avaient plus la même amertume, depuis qu'il m'était né une fille ;
tantles rèves de l'espérance savent adou-'
cir les regrets les plus cuisans et les plus
légitimes!
La couleur de mon enfant ne m'inspirait aucune crainte pour son avenir. --- Page 131 ---
(1a5 )
J'avais un espoir assez fondé de lui laisser quelque chose. Elle pourrait toujours
convenirà un galant homme de sa classe;
ct je me promettais bien de faire naitre,
d'entretenir en elle ce goût pour la retraite, la plus sûre garantie de reposel de
bonheur, 2 sur laquelle on puisse compter au milieu des classifications que le
monde a imaginées, classifications bien
odieuses, sans doute, mais trop souvent inévitables. Prenons toujours les
hommes comme ils sont, et toutes les
fois qu'un trop grand nombre d'entr'eux
prétendent que nous ne sommcs pas
leurs égaux ; qu'avons-nous de mieux à
faire que de nous tenir à l'écart? Leur
dédain alors ne pourra pas plus nous
atteindre que la flèche lancée conlre un
rocher n'arrive à la grotte mystérieuse
qJu'il recèle, et que le chasseur n'a point --- Page 132 ---
(126 )
aperçuc. Dire que Fleurelte partageait
entièrement, au sujet de notre fille, ma
manière de voir, ce serait une assertion
qu'onne croiraitpoint. Son esprit n'était
pas capable d'une si grande confiance
en l'avenir, 2 et plus clle se sentait de
tendresse, plus elle craignait que Marie
ne fut née dans un état qui l'empècherait un jour d'être heureuse. Il aurait
presque fallu, pour la satisfaire 2 que
cette enfant. naquit tout-à-fait blanche;
mais cC miracle n'était pas au pouvoir
de l'amour, qui en fait tant d'autres.
Il fallait bien SC contenter de ce que le
cicl nous avait envoyé. Heureusement 2
il y avait pour Fleurette, dans ses devoirs et ses soins de mère, une suite
d'uliles distraclions qui curent bientôt
chassé de son esprit toute préoccupation ficheuse, et je puis, dire que les --- Page 133 ---
(127 )
temps qui suivirent la naissance de notre
fille furent, pour ma compagne, une
époque de paix et de contentement, à
laquelle nulle autre portion dc sa vie
ne pouvait être comparée. Il en fut ainsi
de. moi. Mon bonheur semblait avoir
acquis plus de slabilité. Quelques beantés
que l'aspect de mon élysée m'cût présentées .d'abord, cC lieu tout enchanteur m'était devenu plus précicux CIlcore. Ma première félicité avait tenu
beaucoup de l'enthousiasme que les choses nouvelles inspirent; celle-ci était
plus mtime et plus profonde. Je m'attachai davantage à mes cultures. Je devins, s'il faut le dire, aussi fier du petit
coin de terre, destiné à passer aux
miens, qu'un riche propriétaire peut
l'être des vastes domaines dont se composera son héritage.
ées .d'abord, cC lieu tout enchanteur m'était devenu plus précicux CIlcore. Ma première félicité avait tenu
beaucoup de l'enthousiasme que les choses nouvelles inspirent; celle-ci était
plus mtime et plus profonde. Je m'attachai davantage à mes cultures. Je devins, s'il faut le dire, aussi fier du petit
coin de terre, destiné à passer aux
miens, qu'un riche propriétaire peut
l'être des vastes domaines dont se composera son héritage. --- Page 134 ---
(128 )
Une autre voie heureuse s'offrit à moi
en ce même temps, etj'y entrai de plein
coeur. C'était cette application d'esprit
qui a tant de charme, quand elle est
modérée, et qu'elle s'entremèle 'aux OCcupations champêtres. Le père Félix
avait une bibliothèque bien choisie; il
me proposa de faire connaissance avec
la littérature espagnole. J'acceptai son
invilation, plutôt pour lui faire plaisir 9 -
que par aucun attrait réel. J'avais lu en
français le don Quichotte; il m'avait
plu; mais je ne croyais pas devoir le
mieux connaître, car je ne m'attendais
point à toutes ees richesses de pensées,
àce bon sens des proverbes; à cepiquant
des allusions que les meilleures traductions ne rendent qu'imporfaitement,
surtout quand l'ouvrage à traduire fut
écrit, comme le chef-d'oeuvre de Cer- --- Page 135 ---
129 )
vantes, dans un temps où la langue n'avait rien perdu encore de sa candeur
primitive, et que des idiômes voisins
et conquérans n'en avaient pas altéré
les formes et amolli l'énergic. Mais le
mérite de la littérature espagnole ne se
borne point à cet admirable roman : des
histoires solidement écrites, 9 une grande
exactitude dans les descriptions de pays,
dans le tableau de leurs établissemens et
de leurs ressources, 9 exactitude que les
auteurs de statistique ne montrent pas
toujours en France, une connaissance
de moeurs, une science de la vie qui ne
peut être le partage que d'un pcuple
dont l'activité fut autrefois grande et
puissante, une profondeur philosophique qui sait respecter la religion, et qui
creuse avec audace, et assez profondément, à côté d'elle, sans en saper les --- Page 136 ---
( 130 )
bases; tels sont les avantages et les richesses que cette littérature possède,
et qui, placés en regard de l'exagération, de l'extravagance même qu'on est
en droit de reprocher à sa pocsie en genéral, et particulièrement à ses compositions dramatiques, donnent la clé du
caractère espagnol, plein d'essor et de
vigueur, capable de SC laisser emporter,
par toutes les sortes de fanatisme, plus
loin encore qu'aucune autre nation
existante, et en mêmc tempsassez retenu
pour n'avoir pas donné l'exemple d'un
peuple qui fait monter son souverain
sur un échafaud, ou dont les membres
s'égorgent de province à province, de
ville à ville, de famille à famille, pour
des opinions théologiques 2 7 dont la
croyance ne saurait jamais faire beau-
ur, capable de SC laisser emporter,
par toutes les sortes de fanatisme, plus
loin encore qu'aucune autre nation
existante, et en mêmc tempsassez retenu
pour n'avoir pas donné l'exemple d'un
peuple qui fait monter son souverain
sur un échafaud, ou dont les membres
s'égorgent de province à province, de
ville à ville, de famille à famille, pour
des opinions théologiques 2 7 dont la
croyance ne saurait jamais faire beau- --- Page 137 ---
(131) )
coup de mal, et dont la discussion est
toujours désastreuse.
Le père Félix me préta aussi quclques
petits ouvrages écrits dans l'ile, et qui
n'étaient pas imprimés. Dans lenombre
se trouva une nouvelle, dont la singularité me saisit, et comme j'ai déjà rappelé que les Espagnols sont un peu
moins inhumains que les autres peuples
d'Europe envers les noirs, il est juste de
dire qu'ils furent, de beaucoup, 9 plus'
cruels, plus injustes envers les Indiens.
On en verra quelque chose dans celte
nouvelle que je transcris telle que je l'ai
lue. --- Page 138 ---
à 132 d )
CHAPITRE VI.
BISTOIRE DES TROIS PREMIÈRES FEMMES D'EUROPE
QUI VINRENT DANS L'iLs DE CUBA.
CECI est I'histoire de trois Castillanes,
les premières femmes d'Europe qui
soient venues dans l'ile de Cuba. J'étais
la plus àgée, et je puis seule conter aujourd'hui ce qui nous est arrivé. Les
deux autres, 7 dont une était ma fille, --- Page 139 ---
(133 )
sont mortes encore dans la première
fleur des ans. Don Diego Velasquez, 2
qui fut envoyé par le grand commandeur d'Alcantara, amiral des Indes et
résidantalorsàSan-Domingo, à la poursuite des Indiens qui s'étaient sauvés
dans la partie orientale de l'ile de Cuba,
était de la terre de Cuellar, en Castille.
A la téte de trois cents Castillans par
lui commandés en sa qualité d'adélantado, il était parti de Salvatierra de la
Sabana, et avait débarqué au port de
Palmas, dans la province occupée par
le cacique fugitif Hatuey.
Ce cacique avait engagé les Indiens 1
qui le reconnaissaient pour chef, à jeter
dans les fleuves et les lacs tout l'or
qu'ils pouraient.avoir, afin d'empécher
que ce funeste iétal, adoré comme --- Page 140 ---
(134) )
un Dieu par les Espagnols, ne devint une
cause de violences cruelles et de ruine.
Illeurfitméme prometire, sous serment,
de ne pas découvrir, fût-ce devant la
mort, en quels lieux la terre enfermait
ces richesses, pour lesquelles la population malheureuse d'Haiti avait déjà péri,
presque tout entière, dans d'insupportables travaux.
L'adélantado n'était suivi que de trois
cents hommes ; mais avec ce petit nombre, qui avait des armes de fer, il eut
bientôt soumis toute la province orientale, et imposé le joug de l'Espagne à
de pauvres sauvages, qui ne pouvaient
employeràleur défense que des roseaux
armés d'os de poisson, et des épées de
bois qu'ils appelaient macanas. Hatuey
ayait été pris, et condamné à périr par
.
L'adélantado n'était suivi que de trois
cents hommes ; mais avec ce petit nombre, qui avait des armes de fer, il eut
bientôt soumis toute la province orientale, et imposé le joug de l'Espagne à
de pauvres sauvages, qui ne pouvaient
employeràleur défense que des roseaux
armés d'os de poisson, et des épées de
bois qu'ils appelaient macanas. Hatuey
ayait été pris, et condamné à périr par --- Page 141 ---
(135 )
le feu. Mais trois cents hommes, exposés à des maladies plus dangereuses que
ne pouvait l'être aucune bataille avec les
Indiens, 9 étaient hors d'état de faire flotter sur loute l'étendue d'une ile si grande
les drapeaux à bandes jaunes et rouges
où l'on voit des tours et des lions. Don
Dicgo Velasquez avait donc besoin de
renforts. Ilenvint un, peu considérable,
à la vérité, par le nombre des combattans, mais qui, par lc choix de l'arme
et par la bravoure de ceux qui savaient
s'en servir, n'était nullement à dédaig:er. C'étaient trente archers commandés par Panfilo de Narvaez, et qui arrivaient de la Jamaique.
Panfilo de Narvaez était rié comme
l'adélantado dans la terre de Cuellar, au
village de Navalmaçano, d'oû je suis --- Page 142 ---
136 )
moi-même. C'était un homme d'un air
imposant, d'une haute taille, aimable
dans sa conversation et dans ses manières, mais à qui l'on a reproché de
n'avoir pas assez de prudence, et de
laisser trop courir cette fortune dont le
sage doit prévoir les caprices, 3 et prévenir, quand il peut, les écarls.
Narvaez fut parfaitement accueilli par
l'adélantado, son compatriote: ; êt tandis que ce dernier s'occupait de répartir,
entre les Castillans, les Indiens qui s'étaient soumis , et dejeter les fondemens
de Baracoa, auprès du port que les Indiens nommaient ainsi, et où Colomb
avait abordé la première fois qu'il prit
terre dans l'ile de Cuba, le jeune aventurier de Navalmaçano partit pour la
province de Bayamo, qui n'avait pas --- Page 143 ---
137 )
des montagnes très-élevées, et qui se
présentait sous un aspect fort gracieux.
Les Indiens s'empressaient d'accourir
sur son passage, et de lui apporter des
vivres en abondance; mais en ayant soin
toutefois de nc pas lui montrer de l'or.
Cependant, comme ces Indiens étaient
tous nuds, il leur prit envie d'avoir les
vêtemens dont les Fspagnols élaient
couverts. Ils se proposèrent de surprendre Narvaez et sa troupe, 9 et y réussirent.
A l'aide de ces forêts si épaisses de
l'ile, qui permettent encore de la traverser dans toute sa longucur de deux cent
trente lieues, en ne cessant pas de cheminer sous des arbres, les Indiens arrivèrent au nombre de sept mille, à ce
qu'on dit, ct se glissèrent, sans être
II
6*
ens dont les Fspagnols élaient
couverts. Ils se proposèrent de surprendre Narvaez et sa troupe, 9 et y réussirent.
A l'aide de ces forêts si épaisses de
l'ile, qui permettent encore de la traverser dans toute sa longucur de deux cent
trente lieues, en ne cessant pas de cheminer sous des arbres, les Indiens arrivèrent au nombre de sept mille, à ce
qu'on dit, ct se glissèrent, sans être
II
6* --- Page 144 ---
(138 )
aperçus,. tout autour du village occupé
par Jes Espagnols.
Narvaez avait cependant posé des
gardes : et sa jument, le seul animal de
cette espece, que les Indiens eussent
encore yu, et qui, par sa taille, par
la rapidité de sa course 1 par la poussière
que fesaient voler ses pieds, et par cet
accord de mouvemens oulhomme et l'animal ne paraissaient former qu'un seul
étre,répandaitlaterreurchezleslndiens,
cette admirable jument, qui portail un
ccllierdesonnettes à chacune desquelles
les sauvages, dans leur simplicité, prétaient la voix d'un millier d'ennemis,
avait été mise à.couvert dans un boluio
ou case de paille ct de feuilles. Mais les
Indiens étaientl habitués à fairesi peu de
bruit en taversant leurs forêts, qu'ils --- Page 145 ---
(139 )
surent tomber à l'improviste sur les sentinelles ct les empécher de donner l'alarme. Tous les Castillans auraient pu
être enlevés. Les diverses bandes d'Indiens, au milien desquelles la petite
troupe de Narvaez se trouvait prise
comme un lièvre en son gite, devaient,
à un signal, SC jeter toutes à. : la fois
sur les étrangers, à qui une impénétrable enceinte de sept mille adyersaires
allait ôter tout moyen de fuir. Les habits des Castillans furent le moyen de
salut que le ciel leur tenait en réserve;
ces habits, dont ils s'élaient dépouillés
pour goûter mieux à l'aise les donceurs
du sommeil, parurent aux Indiens plus
faciles à prendre que lorsqu'ils recouvraient les membres des redoutables
conquisladores (1). Les premiers quiles
(1) Conquérans. --- Page 146 ---
(140 )
aperçurent mis ainsi à l'écart, jetèrent
un cri de joie qui réveilla les Espagnols,
et fit manquerlentreprise.
Tandis que les Castillans, tirés tout à
coup de leur sommeil, ne savaient point
encore au milieu des ténèbres ce qu'ils
voyaient et entendaient: : tandis qu'une
inévitable terreur, suite de la surprise,
et une résolution courageuse dé se défendre les agitaient à la fois, et en se
contrariant, les tenaient en.hésitation,
Narvaez, à la lueur mourante d'un feu
allumé la veille auprès du lieu où il avait
fait sa couche de quelqués feuillages, fut
aperçu parles Indiens, séparé de sa terrible jument et ne fesant plus corps avec
elle. On lui porta deux coups de macanas, et on crut l'avoir tué. Lui-mème dit
sur le moment à un religieux francis-
itaient à la fois, et en se
contrariant, les tenaient en.hésitation,
Narvaez, à la lueur mourante d'un feu
allumé la veille auprès du lieu où il avait
fait sa couche de quelqués feuillages, fut
aperçu parles Indiens, séparé de sa terrible jument et ne fesant plus corps avec
elle. On lui porta deux coups de macanas, et on crut l'avoir tué. Lui-mème dit
sur le moment à un religieux francis- --- Page 147 ---
(141) )
cain, qui se trouvait à côté de lui : Je
suis mort! et il demanda l'absolution
Mais il n'était qu'étourdi.
Le religieux l'aida à se relever, et lui
amena sa jument. Il ne se donna pas le
temps de' harnacher complètement sa
béte; mais il n'oublia pas le collier de
cascabeles (1),et montant à cheval dans
l'état où il se trouvait lui-même, c'est-àdire cn chemise, il se mità galopper au
milieu des Indiens qui, tout effrayés et
de cette promptitude de la part d'un
homme qu'ils-avaient cru mort, et de la
vivacité du coursier, et bien plus encore
du bruit des sonnettes : qui était si
épouvantable pour eux, s'ouvrirent devant lui et se dispersèrent.
(1) Sonnettes. --- Page 148 ---
(142)
Cette singulière aventure ne fit que
rendre Panfilo de Narvaez plus cher à
T'adelantado, son compatriote. Or, il
arriva que celui-ci voulut épouser une
jeune signorita qu'il aimait beaucoup, et
qu'il avait laissée à Cuellar. C'était la fille
du contador (r), don Cristoval de Cuellar, qui était si zélé pour le service du
prince, et qui avait coulume de dire
que,s'il avait deux âmes, il n'hésiterait
point à les vouer à l'enfer pour le bien
de la couronne. Narvaez aussi, en partant pour les Indes. avait laissé une
jeune personne qui lui était chère. On
l'appelait la belle Juanita, et c'était ma
fille.
Narvaez élait fils d'un, des hidalgos
(*) Officier de finance. --- Page 149 ---
(143 )
les plus pauvres du canton, et qui était
chargé d'une nombreuse famille. Juanita
avait pour père un labourcur qui était
fort à son aise. San Isidro, cl labrador (r), n'élait pas plus considéré que
lui de son vivant. Il voyait avec peine
que sa fille unique fàt recherchée par un
si pauvre garçon, et ne SC montrait pas
disposé à la lui accorder. Panfilo voulant sortir de cette misère, qui était un
obstacle à ses voeux d'amour, demanda
la bénédiction paternelle; un, baiser
peut-être à Juanita, ct se mit en route
pour le pays del'or.
Cependant le père de Juanita me
laissa yeuve bientôt après. Je m'étais
moins opposée que lui aux sentimeas
(1) Saint Isidore, le labourcur.
ne SC montrait pas
disposé à la lui accorder. Panfilo voulant sortir de cette misère, qui était un
obstacle à ses voeux d'amour, demanda
la bénédiction paternelle; un, baiser
peut-être à Juanita, ct se mit en route
pour le pays del'or.
Cependant le père de Juanita me
laissa yeuve bientôt après. Je m'étais
moins opposée que lui aux sentimeas
(1) Saint Isidore, le labourcur. --- Page 150 ---
(144 2e )
de Panfilo, parce quej je voyais bien que
Juanita les partageait. Quand Narvaez
était parti pour le pays dcl l'or, j'avais
appladimcjerement) sa résolution,
mais en craignant toutefois qu'il ne retournât infidèle. Cette crainte devint en
moi d'autant plus vive de jour en jour;
que la pauvre . Juanita me paraissait
avoir donné irrérocablement son coeur
à celui qui était allé si loin; ; elle se gardait bien de prélér l'oreille aux discours
de plusieurs autres jeunes gens qui,
pour la plupart, avaient sous le soleil de
Castille, hien plus de terre que la famille de Narvaez ne pouvait en montrer.
Quelques années se passèrent dans cet
état pénible. Juanita soupirait, ct moije
me tourmentais de mes craintes. Un --- Page 151 ---
(145 )
jour, don Cristoval de Cuellar vint me
trouver à Navalmaçano. En le voyant
apparaitre sur sa mule, j'cus d'abord
l'idée qu'il avait maille à partir avec
nous pour d'anciens comptes, car c'était bien le plus rigide contador qu'il y
eût dans toute la Castille. J'ouvrais déjà
le petit tiroir où le défunt enfermait les
quittances diverses, quand don Cristoval, sautant à bas de sa mule avec un
air de joie qui nelui était pas ordinaire,
me remit une lettre que Panfilo écrivait
à mon pauvre mari, dont il ignorait la
mort.
Dans cette lettre, il annonçait que sa
fortune était en bon chemin, puisque
l'adélantado l'avait fait son premier capitaine; il rappelait son affection pour
Juanita qui, dès long-lemps, avait touI11
--- Page 152 ---
(146) )
ché son coeur, et nous priait, avec les
expressions les plus passionnées, de la
lui accorder en mariage, afin qu'il fàt
aussi heureux que l'adélantado, à qui
don Cristoval devait conduire dona Maria de Cuellar, sa fille.Ilajoutait en finissant que Juanita pourrait suivre la fille
du seigneur contador: ; celle-ci devant
s'embarquer comme dame d'honneur de
dona Maria de Toledo,qui allait 1 joindre
son masil-Almirante (r).
Don Cristoval m'apprit alors qu'un
vaisseau allait être prêt à San-Lucar de
Barraméda ; il me dit aussi que, puisque
(:) L'dimirante, celui qui voit, qui dispose,
le chef suprême. L'adelantarlo, cclui qui est ellvoyé devant, qui est délégué, le lieutenantgénéral,
-ci devant
s'embarquer comme dame d'honneur de
dona Maria de Toledo,qui allait 1 joindre
son masil-Almirante (r).
Don Cristoval m'apprit alors qu'un
vaisseau allait être prêt à San-Lucar de
Barraméda ; il me dit aussi que, puisque
(:) L'dimirante, celui qui voit, qui dispose,
le chef suprême. L'adelantarlo, cclui qui est ellvoyé devant, qui est délégué, le lieutenantgénéral, --- Page 153 ---
( 147 )
mon mari était mort, et que Juanita
était fille unique, il ne tenait qu'à moi
d'aller avec elle. Je répondis au seigneur
contador du mieux que je pus ; je le remerciai de la démarche qu'il venait de
faire, et d'une communication qui, dans
le moment, me causait plus de trouble
encore que de joie, et je lui demandai
quelques jours pour faire mes réflexions.
Juanita ne se montrait nullement effrayée de passer les mers, et d'aller affronter des climats nouveaux où nous
savions qu'un grand nombre d'Espaguols, en allant à la recherche de l'or,
n'avaient trouvé qu'un trépas plus
prompt et plus misérable. Pour moi,
qui n'étais pas si jeune, je ne pouvais
me faire à ceite idée, qu'il fallût quitter
les lieux ouj'étais née, et d'où je n'étais --- Page 154 ---
(148 )
jamais sortic. Cependant ill le fallait bien,
puisque ma fille voulait partir. Je fis une
neuvaine à Notre-Dame-d'Alocha qui,
étant noire, me paraissait devoir prendre sous sa prolection les pays brûlans
et étranges où ma fille était appelée.
Beaucoup de messes furent ditesà mon
intention, et cette intention était de
connaitre si Juanita devait aller si loin
pour trouver un époux.
Après lcs neufjours, la résolution de
mna fille était encore la même, et je regardai la constance de sa volonté comme
un arrêt du ciel. Je pris des arrangemens pour.nos biens avec un de mes
frères, et nous nous tinmes prêtes pour le
jour du départ, que don Cristoval venait de fixer. Don Cristoval ne quittait
pas Cuellar seulement pour accompa- --- Page 155 ---
(1 149 )
gner sa fille; la charge de trésorier dans
les possessions nouvelles lui avait été ac*
cordée, ct c'était sans peiue, ni regret, 7
qu'il se disposait à partir pour le pays
de l'or, où lcs recettes seraient plus
abondantes et plus faciles que dans uIl
pauvre canton de la Castille. Je n'avais
pas les mêmes raisons que lui pour écarter de mon esprit toutes les pensées pénibles, tous les ficheux pressentimens
qui venaient en foule m'assaillir; car 9
lorsqu'on est mère, la vue mème du prochain mariage de la fille qu'on chérit le
plus, n'est pas un motif pour cesser de
craindre, pour rassurer pleinement un
coeur que sa tendresse tient toujours en
alarme.
Nous partimes après avoir enten-
. Je n'avais
pas les mêmes raisons que lui pour écarter de mon esprit toutes les pensées pénibles, tous les ficheux pressentimens
qui venaient en foule m'assaillir; car 9
lorsqu'on est mère, la vue mème du prochain mariage de la fille qu'on chérit le
plus, n'est pas un motif pour cesser de
craindre, pour rassurer pleinement un
coeur que sa tendresse tient toujours en
alarme.
Nous partimes après avoir enten- --- Page 156 ---
(I 150)
du la messe de Madrugada
(1). Il
me serait impossible de rendre tout ce
que j'éprouvai en me voyant pour la
dernière fois, pcut-être de ma vie,
dans l'église de notre village. Mes larmes étaient abondantes; maisj'en dérobais le plus que je pouvais aux regards
de ma fille, qui croyait aller à son bonheur.
Bientôlaprès, nous montâmes sur
des mules pour nous rendre à Cuellar,
où nous devions nous joindre à don
Cristoval et à sa fille, 9 afin de prendre
ensemble le chemin de San-Lucar de
Barraméda.
L'aube blanchissait déjà les bords de
T'Orient, quand nous dimes ainsi adieu
à la demeure de nos pères; ; un petit vent
(1) Du point du jour. --- Page 157 ---
(151 )
qui passait sur des collines que le mois
de mai avait couvertes de fleurs, nous
apporlait, pour la dernière fois, T'air
embauméde la patrie; nous entendimes
encore une fois les coqs salucrle matin,
et les douces brebis confondre leurs bélemens graves avec les bêlemens plus aigus de leurs nouveau-nés. Depuis, en
traversant une parlie de l'Espagne, je
ne vis plus rien, hors quelques scènes
champêtres et pastorales, qui me rappelaient les lieux chéris d'oà je m'éloignais toujours plus. Je ne pris pas même
garde à Séville, la merveille des Espagues; mais la vue de la mer me saisit,
me troubla, quand je l'aperçus tout à
coupdespremières hauteurs et que l'horizon s'offrit aux yeux net et sans bornes, montrant à peine la ligne où les
eaux et le ciel se touchaient au bont de --- Page 158 ---
I 1 152 )
leur immensité, Je sentis mon coeur s'clancer un moment comme
pour s'épandre au dehors, puis tout-à-coup rentrer
et retomber d'effroi sur lui-même. Bientôt On put me faire voir le vaisscau qui
nous attendait, et, en ce: moment, je découvris un peu moins d'assurance sur le
visage de Juanita; il en paraissait bien
moins encore sur celui de dona Maria
de Cuellar; mais son père ne parlait
que de ce qui avait rapport à notre
voyage, et c'était avec le sang-froid d'un
homme de finance, qui ne voit que de
l'argent au bout de tout ce qu'il pense
et de tout ce qu'il fait.
Le vaisseau mit à la voile; ce fut par
un beau temps que nous perdimes de
vue les dernières montagnes d'Europe
et celles qui, sur le continent africain,
il en paraissait bien
moins encore sur celui de dona Maria
de Cuellar; mais son père ne parlait
que de ce qui avait rapport à notre
voyage, et c'était avec le sang-froid d'un
homme de finance, qui ne voit que de
l'argent au bout de tout ce qu'il pense
et de tout ce qu'il fait.
Le vaisseau mit à la voile; ce fut par
un beau temps que nous perdimes de
vue les dernières montagnes d'Europe
et celles qui, sur le continent africain, --- Page 159 ---
(133 )
présentent aux navigateurs des cimes
dentelées au-dessus desquelles s'élèvent
des sommités plus vastes, qui, au mois
de mai, étaient encore couvertes de
neige. Pendant quelques jours. 2 le vaisseau fendit d'un cours heureux les
ondes ; leur blanche écume semblait
caresserjoyeusement sa proue ; mais cela
ne dura point : ct, un matin, il commença de bondir sur les vagues 9 et les
lames d'eau qu'il rompait rejaillissaient
sur ses flancs avec fureur...
Cependant les Indiens qui étaient parvenus à surprendre Panfilo de Narvaez,
mais contre lesquels il n'avait eu besoin
que de se montrer sur sa jument pour
les mettre en fuite, s'étaient relirés de
la province de Bayamo daos celle de
Comaguey où les habitans ne voulurent --- Page 160 ---
154 )
pas leur permettre de rester
long-temps,
parce qu'ils n'apportaient point de vivres; car chaque Indien n'en a jamais
que pour lui et pour. peu de jours; ct
c'estpourquoi cette nationi imprévoyante
n'a jamais pu tenir assiégés les Espagnols, toujours en sipetit nombre dans
leurs excursions, et se trouvait forcée,
au bout d'une semaine, de quitter,
se procurer des vivres,
pour
ces étrangers
qu'elle aurait pu si facilement
traindre, chasser,
conancantir, sinon
les armes, du moins par la faim.
par
Les pauvres fugitifs, voulant se réconcilier avec les Castillans, eurent
recours au licencié Bartolomé de Làs-Casas, qui commençait à se montrer leur
protecteur par sentiment de religion et
d'humanité, Ils lui apportèrent en pré- --- Page 161 ---
(155 )
sent quelques fruits et des objets d'histoire naturelle, dont ils le savaient curieux, ct le prièrent d'obtenir leur pardon. Le licencié réussit; ; car il y avait
bien des mouvemens de discorde entre
les chefs castillans, excepté toutefois
entre ceux qui étaient partis de la terre
de Cuellar, lesquels se montrèrent toujours unis comme de bons compatriotes
doivent être.
Mais la bonne intelligence ne pouvait
avoir quelque durée entre les Castillans
et les Indiens, pas plus qu'elle n'en aurait entre des oiseaux de proic et les
chantres innocens et timides des bocages. On dirait que, parmi les races humaines, toutes celles qui tremblent et
qui songent à fuir, doivent être dévorées par les races à volonté ferme, et
la terre
de Cuellar, lesquels se montrèrent toujours unis comme de bons compatriotes
doivent être.
Mais la bonne intelligence ne pouvait
avoir quelque durée entre les Castillans
et les Indiens, pas plus qu'elle n'en aurait entre des oiseaux de proic et les
chantres innocens et timides des bocages. On dirait que, parmi les races humaines, toutes celles qui tremblent et
qui songent à fuir, doivent être dévorées par les races à volonté ferme, et --- Page 162 ---
(156 )
qui, pàr l'effet de cette volonté, sont
méchantes et courageuses ; la force de
volonté s'exerçant bien plus pour le
mal que pour le bien.
Les Castillans n'entendaient
point
qu'on les frustrât de leurs prérogatives
de conquistadores ; chacun d'eux voulait obtenir un repartimiento, une répartition plus ou moins considérable
d'Indiens auxquels on ne donnait point
le nom d'esclaves par je ne sais quel
scrupule de tyrans, mais qui àvaient à
supporter les plus rudes travaux de la
servitude, et qui, accoutumés à ne rien
faire, à vivre mollement des fruits qui
tombaient de leurs arbres, ou de la
chasse que leurs enfans fesaient aux oiseaux, sC voyaient assujétis aux fatigues
des bétes de somme les plus humiliées, --- Page 163 ---
(1 157 )
les plus accablées de misères. Les Indiens de Cuba savaient cC qu'était déjà
devenue depuis moins de vingt ans la
population d'Ilaiti, qui passait pour un
peu plus forte, un peu plus vigoureuse,
lls cherchaient à gagner lc coeur des Espagnols, ils leur offraient des présens
comme à des dieux redoutables ; puis ils
les fuyaient, puis ils cherchaientà les surprendre pour les chasser de leur ile,
puis ils demandaient pardon, et toujours ils se montraient faibles, toujours
ils se retrouvaient impuissans,
Ainsi, d'une part, on épiait toutes les
occasions d'imposer le joug, on cherchait sans cesse à faire naitre des prétextes : de l'autre, on projetait inutilement de conserver sa liberté, et chaque
effort d'alfranchissement, qui ne réussis- --- Page 164 ---
(158 )
sait point, devenait un lien nouveau
d'esclavage.
Telle était la position respective des
Castillans et des Indiens dans l'ile de
Cuba, lorsque nous naviguions dans
cette partie de l'Océan atlantique
, que
nous appelons la carrera de las Indias (1). Des mauvais temps nous avaient
assaillis quelques jours après notre départ, et ma fille, qui jusqu'alors avait
montré beaucoup de résolution et de
courage, commença à regretter un
la terre d'Espagne: mais c'était
peu
moins
encore la. tourmente qui lui abattait
Time, que les récits divers des cruautés
exercées par les conquistadores, cruautés qui paraissaient toutes naturelles aux
(1) La route des Indes.
la carrera de las Indias (1). Des mauvais temps nous avaient
assaillis quelques jours après notre départ, et ma fille, qui jusqu'alors avait
montré beaucoup de résolution et de
courage, commença à regretter un
la terre d'Espagne: mais c'était
peu
moins
encore la. tourmente qui lui abattait
Time, que les récits divers des cruautés
exercées par les conquistadores, cruautés qui paraissaient toutes naturelles aux
(1) La route des Indes. --- Page 165 ---
( 1 159 )
narrateurs, et dont ils tiraient même
vanité, quand ils avaient eu l'avantage et
la gloire d'y prendre part.
Dans notre village de Navalmaçano 7
et dans tous les villages d'Espagne où
l'on rèvait le pays de l'or, on ne songeait guères au sang dont cet or était
souillé; on ne se doutait pas combien
il fallait de coups de bâton et de fouet,
pour en faire ramasser quelques pépites
dans les rivières, et pour remplir d'un
sable, où se trouve ce métal 7 2e quelques
grelots de Flandres, qu'on mettait aux
mains des Indiens, et que, sous peine
de châtiment, ils ne devaient pas rapporter vides.
Pour excuser les mauvais traitemens
infligés à cette race infortunée, on rappelait, en exagérant comme de coutume --- Page 166 ---
( 160 )
en pareil cas, les superstitions étranges
auxquelles elle était livrée; on disait
que les démons élaient pour elle un objet d'adoration, et certes, à ce titre,
ils ne pouvaient qu'adorer les conquistadores ; mais on racontait aussi des
choses
d'aprèslesquelles on pouvait aisément voir que d'autres objets de culte,
plus raisonnables et plus doux, pouvaient
être adoptés par elle, et que l'occasion
seule de les connaître avait manqué
jusqu'alors. La dévotion à la
Vierge commençait à se répandre.
Cette propagation avait une double
origine; elles sont l'une et l'autre également touchantes. Un pauvre matelot, attaché à une expédition, envoyée de l'ile
de Santiago (r) pour explorer les côtes
(1) La Jamaique, --- Page 167 ---
(16r) )
de la grande ile de Cuba, lorsqu'on
croyait encore que c'était une partie du
continent, ct qu'elle tenait au riche
pays de Cipangu, dont l'amiral Colomb
croyait avoir fait la découverte, fut laissé
malade au lieu méme où depuis a été
bâtie la ville de Santiago de Cuba, au
fond de cette baie en forme de croix oùt
l'on dit que les vaisseaux peuvent être
si tranquilles. Le sort de cet homme paraissait désespéré. Cependant, des.Indiens vinrent, lui firent un brancard,ct
le portèrent sur une colline oùt le mauvais air qu'on respire au fond des ports
ct baies ne pouvait l'atteindre. Il avait
avec lui une image en papier; de la
Vierge, et sa dévotion à la mère de
Dicu était grande. Quand il commença
à pouvoir un peu se recounaitre, après
tant de mal qu'ilavait eu, il se mità àréI!I
7*
. Cependant, des.Indiens vinrent, lui firent un brancard,ct
le portèrent sur une colline oùt le mauvais air qu'on respire au fond des ports
ct baies ne pouvait l'atteindre. Il avait
avec lui une image en papier; de la
Vierge, et sa dévotion à la mère de
Dicu était grande. Quand il commença
à pouvoir un peu se recounaitre, après
tant de mal qu'ilavait eu, il se mità àréI!I
7* --- Page 168 ---
162 )
péter souvent lAve Maria, devant l'image de sa protectrice, et il engageait
les Indiens qui l'entouraient à faire
comme lui. Devenu un peu plus fort, il
dressa, avec des branches d'arbres et
des feuillages, une cabaneindienne plus
grande que celle où on l'avait mis pour
recouvrer la santé; l'image vénérée y fut
placée sur un petit autel. Le bon matelot aimait à déployer devant les
pauvres
Indiens tout ce qu'il savait de la religion
chrétienne; mais ce dont il leur parlait
le plus et avec une onction plus grande,
c'était de la bonne Vierge, qui était l'étoile de la mer, la protectrice de ceux
quinaviguaient, la consolatrice des âmes
affligées, l'appui de quiconque était en
détresse.
Les 2e Indiens goûtèrent beaucoup toutes --- Page 169 ---
(163 )
ces idées,que le matelot tàchait de leur
faire entendre du micux qu'il pouvait ;
ils se sentaient en détresse, eux aussi,
devant ces étrangers si difficiles à satisfaire, qui venaient de la mer sur de si
grands canots, et qui fesaient partir de
leurs mains le feu du ciel. Voyant
par la gucrison du matelot, quiavait été
si malade, que les prières à celle qu'il
appelaitl'étoile de la mer, n'étaient point
vaines, ils SC plurent à orner l'église
de tout ce quileur paraissait devoir être
plus agréable à la divine protectrice des
faibles. Ils y apportaient chaque jour les
pius belles fleurs qui naissaient dans leurs
bocages : ils plaçaient sur l'aatel de I'cau
bien purc, et plusicurs plats de chosesà
manger, croyant que, de nuit ou dejour,
si clle avait faim, si elle avait soif, clle
poermitaireisatisfirecesiedin-pvand --- Page 170 ---
1 d 164 )
ils entraient dans l'église, ils se metlaient à genoux, , baisaient la terre, joignaient les mains bien humblement,
comme ils voyaient faire au bon matelot, et disaientsans cesse : Ave Maria!
Ave Maria! Carcef futl là tout ce qu'ils purentapprendre de l'oraison angélique.
Le matclot cut enfin l'occasion de rejoindre ses compatriotes, mais auparavant il fit promettre aux Indiens de ne
pas abandonner le culte de cette mère
de Dieu, dont il leur laissait l'image.
Ils tinrent leur religieuse promesse. Des
chants furent par eux composés en l'honneur de la bonne Vierge; des danses
même furent instituées, et le refrain
était : Ave Maria! Ave Maria!
Le fameux chef de conquistadores,
Alonso d'Ojeda, qui était si vigoureux
'occasion de rejoindre ses compatriotes, mais auparavant il fit promettre aux Indiens de ne
pas abandonner le culte de cette mère
de Dieu, dont il leur laissait l'image.
Ils tinrent leur religieuse promesse. Des
chants furent par eux composés en l'honneur de la bonne Vierge; des danses
même furent instituées, et le refrain
était : Ave Maria! Ave Maria!
Le fameux chef de conquistadores,
Alonso d'Ojeda, qui était si vigoureux --- Page 171 ---
(165 )
et si brave, fut le second castillan par
qui se propagea la dévotion à la Vierge.
Alonso, par témérité, ou pour n'avoir
une certaine connaissance des licux,
pas
s'était jeté dans une entreprise où il rencontra les plus grandes misères que des
hommes puissent éprouver. Il avait débarqué, venant aussi de l'ile de Santiago, à Xagua, dans la parlie du Sud,
ct son intention était de se rendre dans
les provinces occidentales vers Baracoa.
Au licu de gagner d'abord le haut pays,
en s'approchant d'Espiritu - Santo 2 il
voulutsuivre la côte, passa près des lieux
oûl'on voit aujourd'hui la ville de Trinidad, puis sC trouva à l'entrée de cette
immense cienaga (t) que forment, avec
les eaux du Rio-Cauto, infestées d'é-
(1) Fondrière. --- Page 172 ---
166 )
normes et voraces caymans, celles d'une
infinité de petites rivières et ruisseaux
qui descendent des montagnes
quelles l'ile est bien
par lestagée du Sud au Nord. distinctement Ces
pardepuis
eaux trouvant
Xagua jusqu'après le
un terrain constamment Rio-Cauto,
bas 9 s'épandes forêts de
tteE
mangliers, et dont toujours, mais en vain, on croil
le terme.
atteindre
Alonso d'Ojeda
poursuivit sa route
pendant huit à dix jours dans ces lieux
extrémement
difficiles, se flattant sans
cesse d'arriver enfin à un
ble; mais de longues
pays praticajournées ou, avec
beaucoup d'efforts, il n'avait
faire
qu'une licue, s'achevaient
pu
pace à franchir le
sans que l'eslendemain. sej présentât --- Page 173 ---
(167 )
sous un aspect meilleur. On enfonçait
presque toujours jusqu'aux genoux ; on
ne trouvait point d'eau potable; ce n'était que fange, que débris de feuilles et
de racines pourries : quant au manger. 2
on n'avait que la ressource dégoûtante
de quelques lézards qui, sur un sol tant
détrempé, ne pouvaientpas même passer
par le feu. A la soif, à la faim, se joignait la privation du sommeil ; car,
après tant de fatigues, ce n'était pas dormir que de fermer un instant les yeux
en appuyant sa tête sur quelque racine
de manglier un peu plus élevée que les
autres au-dessus de la vase.
Quand Alonso d'Ojeda et SeS compaguons 7 qui, lc premier jour, étaient au
nombre de soixante-dix, se furent ainsi
écartés de leur point de départ, ils re-
la soif, à la faim, se joignait la privation du sommeil ; car,
après tant de fatigues, ce n'était pas dormir que de fermer un instant les yeux
en appuyant sa tête sur quelque racine
de manglier un peu plus élevée que les
autres au-dessus de la vase.
Quand Alonso d'Ojeda et SeS compaguons 7 qui, lc premier jour, étaient au
nombre de soixante-dix, se furent ainsi
écartés de leur point de départ, ils re- --- Page 174 ---
( 168 )
poussèrent l'idée de retourner au lieu
d'oà ils étaient venus, tant le chemin
qu'ils avaient déjà fait leur paraissait
effroyable! tant ils redoutaient d'avoir
à le faire encore! Ils continuaient d'espérer que cela aurait un bout, et qu'ils
rerraient le terme de leurs souffrances.
Ils allèrent en avant, ne fesant jamais
plus d'une lieue d'un solcil à l'autre.
Parmi les soixante-dix hommes, il
y en avait déjà plusicurs qui n'avaient
plus de chemin à faire dans ce monde,
et pour qui s'était trouvée, dans la vase
ct la boue, la fin de leurs misères et un
tombeau. Ojeda pourlant espérait toujours. Il avait dans son bissac une image
de Notre-Dame-del-Plar,
quel l'évèque
Juan Rodriguez de Fonseca lui avait
donnée, ctà laquelleilportait unegrande --- Page 175 ---
( 169 )
dévotion, ayant expérimenté dans plusieurs rencontres et périls quela protection de la reine des anges ne manquait
point à ceux qui savaient l'implorer en
toute humilité et confiance. Il la plaçait
souvent, et toujours plus souvent à mesure quese prolongeaient ses peines, sur
quelque branche de manglier 9 et lui
adressait les plus ferventes prières qu'il
futcapable de faire. Il promit en vocu de
lui consacrer un crmitage au lieu même
où il se verrait tout de bon sorti de cette
interminable et horrible fondrière, 7 où, 9
tandis qu'on approchait du terme, un
plus grand nombre de ses compagnons,
excédés de faim, de soif et de fatigues,
enfoncés jusqu'à la ceinture dans la
fange, se couchaient pour ne plus se relever, et, dans le pays de l'or, disaient
peut-ètre, avant de rendre l'âme, un
III
--- Page 176 ---
170 )
triste et dernier adieu aux pauvres et
arides montagnes du pays natal, qu'ils
s'étaient promis de revoir un jour bien
riches et bien fiers!
Il se trouva que la Cienaga avait une
élenduc de trente lieues. Les malheureux Castillans, après avoir perdu la
moitié de leur monde, purent enfin, au
bout de trente jours, mettre le pied sur
un terrain ferme. Ils arrivèrent à Cuyba
demi-morts et ressemblant à des fantômes bien plusqu'à des - conquistadores.
Les Indiens n'abusèrent point de leur
extrême faiblesse, comme d'autres
peuples l'auraient fait. Dans l'état le plus
piteux où des créatures humaiues puissent être réduites, couverts de lambeaux
et de fange, ne conservant un peu de vie
et d'expression dans les yeux que pour
nte jours, mettre le pied sur
un terrain ferme. Ils arrivèrent à Cuyba
demi-morts et ressemblant à des fantômes bien plusqu'à des - conquistadores.
Les Indiens n'abusèrent point de leur
extrême faiblesse, comme d'autres
peuples l'auraient fait. Dans l'état le plus
piteux où des créatures humaiues puissent être réduites, couverts de lambeaux
et de fange, ne conservant un peu de vie
et d'expression dans les yeux que pour --- Page 177 ---
(171 )
implorer la commisération deces sauvages, qu'alors ils regardaient bien comme
des hommes semblables à eux, les Castillans reçurent un accueil tout semblable
à celui qu'on avait fait à Colomb, puis
à Sébaslien d'Ocampo, quand ce dernier, par les ordres de l'amiral, avait
tourné l'ile toute entière. La bienveillance dont Ojeda ct ses compagnons se
virent l'objet, fut même plus empressée,
plus active, et surtout plus désintéressée. Ils n'avaient pas à donner de ces
grelots, qui fesaient un bruit si merveilleux, ni toute autre de ces bagatelles qui
valaient en retour, de la part des Indiens, tout ce qu'ils pouvaient offrir de
meilleur en fruits de leurs arbres et en
vivres.
Cependant Ojeda avait quelque chose --- Page 178 ---
172 1 )
à donner : c'était l'image de NotreDame-del-Pilar. Il en fit présent au cacique de Cuyba, dont le respect envers
l'image sainte fut extrême. Un petit oratoires'éleva bientôt, etles mêmes signes
de dévotion que le bon marinier avait
introduits, 9 des chants et des danses
semblables à ce que T'enthousiasme religieux avait inspiré déjà, s'établirent
aux lieux où Ojeda et ses
compagnons 7
après trente jours de si épouvantables
fatigues, avaient enfin posé leurs pieds 2
presque pourris d'humidité, sur un terrain qui ne cédait point.
Quand nous débarquâmes à la ville
que s'occupait à fonder l'adélantado, et
pour laquelie il avait choisi une fort
belle position sur un promontoire uni
et qui s'avance beaucoup en mer, nous --- Page 179 ---
(173 - )
pûmes nous former une juste idée de
ce pays des Indes qui parlait tant aux
imaginations; et de misérables baraques
Cl: planches, que nOS compatriotes voulaient bien appeler des maisons, 2 fesaient
sentir combien il était peu raisonnable
d'avoir quitté pour de telles demeures
les villes de la Castille et les tours même
les plus délâbrées dont se composent
ses antiques villages. Nous ne trouvimes point, à Baracoa, Panfilo de Narvacz; il avait eu ordre de s'avancer
dans l'intérieur de l'ile; la situation où
l'on se trouvait alors vis-à-vis des Indiens, ne permettait pas qu'on les perdit de vue. On soupçonnait en eux de
nouvelles intentions hostiles ; voici à
quelle occasion : Le licencié Las-Casas
avait offert de remplacer 7 par une
image de la Vierge, quiluiappartenait,;
trouvimes point, à Baracoa, Panfilo de Narvacz; il avait eu ordre de s'avancer
dans l'intérieur de l'ile; la situation où
l'on se trouvait alors vis-à-vis des Indiens, ne permettait pas qu'on les perdit de vue. On soupçonnait en eux de
nouvelles intentions hostiles ; voici à
quelle occasion : Le licencié Las-Casas
avait offert de remplacer 7 par une
image de la Vierge, quiluiappartenait,; --- Page 180 ---
(I 174 )
celle qu'Alonso d'Ojeda avaitj jadis reçue
de l'évèque Juan Rodriguez de Fonseca,
et qu'il avait donnéc au cacique de
Cuyba.
Cette proposition n'avait pas été favorablement accueillie. Il parait même
que les Indiens crurent y voir un piége.
La précicuse image 7. à laquelle ils
avaient tant de dévotion, ne devait plus
les quitter, s'ils voulaient toujours qu'elle
les protégeit.Toutea utre imageleursemblait avoir moins de puissance que celle
à qui Alonso d'Ojeda, sauvé sous leurs
propres yeux, avait eu tant de foi. Le cacique refusa donc l'échange demandé;
ilfit plus, il s'enfuit avec l'image adoréc.
Dans le refus et dans la fuite, les Espagnols virent également je nc sais quelle
arrière pensée qui leur déplut. --- Page 181 ---
(175) )
L'homme qui apporta cette nouvelle
nous remit en même temps une lettre
de Narvaez, par laquelle il nous laissait
le choix d'aller au port de las Carenas
vers lequel sa présente excursion était
dirigée, ou bien d'attendre à Baracoa
qu'ily y fàt de retour. J'étais déjà assez
dégontée de Baracoa, et, dans mon
ennui, je répétais plus d'une fois par
jour cC vieux proverbe : la fumée du
pays est plus luisante que le feu clair
d'une terre étrangère. Mais ma fille
pensa qu'il fallait aller au port de lus
Carenas. C'est ainsi qu'on nommait
Téablisementauquel depuis on a donné
le nom de Habana, que portait la
province où il est situé.
Cependant on fesait des préparatifs
pour le mariage de dona Maria de Cuel- --- Page 182 ---
( 0e 176 )
lar avec don Diego Velasquez. Tout ce
que le luxe des fêtes put imaginer dans
un pays si nouveau fut déployé à nos
yeux. On avait destiné aux
1e
époux 7
dans la salle des festins, deux siéges
indiens. Ils étaient faits tout d'une pièce
ct ressemblaient à un animal qui aurait les pieds et les jambes coupés et
s'appuierait, par conséquent, sur le
ventre; ; la queue était levée, ainsi que
la tète, où l'on voyait des yeux et des
oreilles d'or. Je n'aurais pas doriné un
aravédis de ces sicges-là, qui n'avaient
pasl'air d'être assez commodes ; j'aurais
d'ailleurs répugné à me voir assise à
table comme sur une mule, quand on
est en voyage; mais cela paraissait fort
curieux à nos Castillans; car ces siéges
étaient une espèce de trophée, un gage
de leurs conquêtes.
'on voyait des yeux et des
oreilles d'or. Je n'aurais pas doriné un
aravédis de ces sicges-là, qui n'avaient
pasl'air d'être assez commodes ; j'aurais
d'ailleurs répugné à me voir assise à
table comme sur une mule, quand on
est en voyage; mais cela paraissait fort
curieux à nos Castillans; car ces siéges
étaient une espèce de trophée, un gage
de leurs conquêtes. --- Page 183 ---
(177 )
Dona Maria de Cuellar qui, pendant
la traversée, avait donné plusieurs fois
des marques d'inquiétude et de tristesse,
bicn qu'elle vint trouver un époux, semblait plus joyeuse depuis qu'elle avait
débarqué ; soit que les honneurs qu'on
s'empressa de luirendre Rattassent beaucoup son amour-propre: : car des honneurs rendus 2 même dans la plus mauvaise petite bicoque, flattent toujours ;
soit que T'adélantado qu'elle avait auparavant peu connu, se fit rencontré plus
aimable pour ellc que soni imaginationun
peu craintive ne se l'était figuré. Mais
cette joic fut courtc; clle ressembla à
ces clartés brusques et passagéres d'un
flambeau qui va bientôt s'étcindre. On
ne sut pas bien quelle avait été la
cause de sa mort ; je pense qu'on ne
peut imputer une fin si prématurée, --- Page 184 ---
(178) )
qui ne lui permit point de mettre plus
de quinze jours d'intervalle entre le festin de noces et. le tombeau, qu'au changement de climat, devenu plus nuisible
encore par l'extrême agitation où elle
cut à vivre pendant plusieurs jours.
Une telle fin, après de si grandes espérances de fortune, fit faire quelques
réflexions tristes à ma fille ; je n'en fesais pas moi-même de fort riantes : cependant, nous nous embarquâmes pour
le port de las Carenas sur une assez
forte barque qui portait à cet établissement, à peine commencé, de nouveaux
habitans, avec une quantité d'objets nécessaires à Tapprovisionnement et aux
travaux. Nous ignorions encore ce qui
venaitde se passer dans la partie du Sud,
où des hostilités s'étaient à la fin ou- --- Page 185 ---
(179 )
vertes entre les Castillans et les Indiens.
Panfilo de Narvaez, en s'avançant tvers
le port de las Carenas, était arrivé à un
village considérable, situé entreles lieux
où depuis ont été bâties les villes d'Fspiritu-Santo et de Trinidad.Les Indiens
étaient accourus en grand nombre, apportant des vivres selon l'usage. Ils
étaient aussi attirés par le spectacle extraordinaire que leur présentaient les
chevaux, dont le nombre s'était accru
dans la petite armée castillane. Quand
ils avaient à se présenter devant des Espagnobs,mmsentiment deconvenanceleur
avait fait prendre l'habitude deneplus se
montrer aussi nus que lorsqu'ils étaicnt
sortis du ventre de-leur mère. Ils recouraient généralement à de grandes feuilles
portant des vivres selon l'usage. Ils
étaient aussi attirés par le spectacle extraordinaire que leur présentaient les
chevaux, dont le nombre s'était accru
dans la petite armée castillane. Quand
ils avaient à se présenter devant des Espagnobs,mmsentiment deconvenanceleur
avait fait prendre l'habitude deneplus se
montrer aussi nus que lorsqu'ils étaicnt
sortis du ventre de-leur mère. Ils recouraient généralement à de grandes feuilles --- Page 186 ---
(180 )
d'arbres assujetties autour des reins
avec de petites cordes que les filamens
du cabuya ou maguey leur avaient
fournies ; et, pour faire plus d'honneur
par leur parure aux hôtcs qui les visitaient, ils s'entouraient la tête d'os
pointus et d'arètes de poisson en forme
de couronne. Les malheureux
Indiens, 2
ainsi parés à leurmanière, ct après avoir
donné des vivres ena abondance, s'étaient
arrétés à contempler les chevaux, trouvant ces beaux quadrupèdes toujours
plus grands et plus merveillenx, lorsque
les Espagnols, sautant
tout-à-coup sur
ieurs destriers, s'élancent et frappent
leurs hôtes, qui étaient encore en contemplation.
Cette attaque perfide déplut à Narvaez, On ne put, ou on ne voulut pas --- Page 187 ---
(181) )
éclaircir comment la chose avait commencé; et ce fut un nouveau sujct de
discorde entre les chefs. Quelques enfans delAmérique avaient-ils laissé voir
de l'or, ct la vue irritante de ce métal
avait-elle fait violer les droits de la confiance et de l'hospitalité? On n'en sait
rien; ; mais ceux qui avaient mis le plus
de promptitude à poursuivrel les Indiens
dirent, pour se justifier, 9 qu'on avait
aperçu en eux des mouvemens suspects:
qu'ils avaient eu le dessein d'embrasser les Espagnols pour les tuer avec les
OS pointus et les arêtes de poisson, ainsi
qu'avec les cordes passées autour des
reins. 2 et qui auraient servi à lier, à
étrangler.
Les Indiens, épouvantés, avaient pris
la fuite et s'étaient rélugiés dans ce grand --- Page 188 ---
( 182 )
labyrinthe d'iles qui est à la côte du Sud,
et qu'on a nommé los jardines de la
Reyna. Quelques-unes de ces iles sont,
en effet, des jardins, étant toutes couvertes d'arbres ; mais les autres ne
présentent que du sable et s'étendent
comme des nappes blanches sur la surface des flots. Celui qui fit le monde a
jeté un archipel semblable au nord de
Cuba et sur la portion de côtes directement opposée. On appelle cet autre archipel losjardines del Rey. Ils'y ytrouve,
comme dans le Sud, de fort belles petites iles couvertes d'arbres qui semblent
sortir des caux et apparaissent tout-àcoup aux regards telles que d'immenses
corbeilles de fleurs voguantau. souffle des
zéphirs ; mais il en est aussi d'absolument stériles 1 surtout à l'environ de
celle qu'on nomme Guanahani, cé-
directement opposée. On appelle cet autre archipel losjardines del Rey. Ils'y ytrouve,
comme dans le Sud, de fort belles petites iles couvertes d'arbres qui semblent
sortir des caux et apparaissent tout-àcoup aux regards telles que d'immenses
corbeilles de fleurs voguantau. souffle des
zéphirs ; mais il en est aussi d'absolument stériles 1 surtout à l'environ de
celle qu'on nomme Guanahani, cé- --- Page 189 ---
(183 )
lèbre à jamais pour avoir reçu les
premiers pas des Espagnols dans le
Nouveau-Monde : on les appelle Islas
blancas, pour leur blancheur, , qui est
causée par la grande multitude de sable
dont elles sont formées. Des Indiens,
plus éloignés du théàtre où l'attaque imprévue des Castillans avait eu lieu, 2 emportés par une terreur qui s'était rapidement communiquée, commençaient
à chercher un refuge dans los jardines
del Rey: ct c'était là qu'en partant de
Baracoa il nous fallait passer pour nous
rendre au port de las Carenas.
La navigation, toujours si périlleuse
de ces parages, l'était bien plus encore
dans ce temps-là, où les innombrables
rescifs qui bordent la côte et les indomptables courans qui labourent et --- Page 190 ---
1 184 )
tourmentent ses cauxn'étaient pas même
soupçonnés. La barque sur laquelle nous
étions, après avoir paisiblement vogué
jusqu'au voisinage des lieux où depuis
s'est élevé San-Juan de los remedios,
entraînée tout-à-coup par un courant
quirendit nuls les effets ordinaires du
gouvernail, 7 rencontra la pointe d'un
rescif et s'entr'ouvrit. Heureusement ce
fut en plein jour et par un beau temps ;
tout le monde était sur le pont, et nous
pûmes nous sauver en atteignant une ile
à laquelle tenait le rescif.
Les hommes n'avaient emporté que
leurs armes : ils contraignirent des Indiens, dont nous fûmes bientôt entourés,à nous recevoir dans leurs canots età
nonsconduirejesgi3.la, grandebaie oûse
jelte la rivière de Camarioca. On se pro- --- Page 191 ---
(185 )
posait d'aller ensuite par terre au port
de las Carenus, 2 qu'on savait n'être
cloigné de cette belle rivière que d'environ vingt-deux licues. En doublaut la
Punta de Hicacos, ainsi nomnéeà cause
des arbres de ce nom qu'on y voit en
grande quantité, ct qui, ayant des rapports avec le framboisier, quant à la
feuille, sinon quant au fruit, se plaisent
beaucoup à ces émanations de la mner
que les brises apportent, nous crûmes
apercevoir quelques signes d'intelligence
que les Indiens, en rasant la terre avec
leurs canots, firent à des geus de leur
nation qui étaient sur le rivage.
Apresavoirnavigné pendantdeuxjours
depuis notre naufrage, nous entràmes
vers le soir dans la baic où se jette la
Camarioca. Ils'y trouvait un assez grand
!II
S*
, se plaisent
beaucoup à ces émanations de la mner
que les brises apportent, nous crûmes
apercevoir quelques signes d'intelligence
que les Indiens, en rasant la terre avec
leurs canots, firent à des geus de leur
nation qui étaient sur le rivage.
Apresavoirnavigné pendantdeuxjours
depuis notre naufrage, nous entràmes
vers le soir dans la baic où se jette la
Camarioca. Ils'y trouvait un assez grand
!II
S* --- Page 192 ---
(186 )
nombre d'autres canots remplis d'Indiens. Les Castillans, sans méfiance et
ne tenant aucun compte des signaux que
l'on croyait avoir aperçus, las d'avoir été
pendant tout le jour exposés aux rayons
d'un soleil brûlant, cherchaient à respirer la fraicheur d'une belle soirée; leurs
armes étaient à côté d'eux; mais ils ne
SC doutaient guères qu'une occasion où
il faudrait cn faire usage était prochaine.
Juanita m'avait déjà fait observer que
les Indiens portaient sur elle, avec plus
d'assiduité qu'clle n'aurait voula, des
regards dout l'intention était assez difficile à reconnaitre, J'avais surpris moimême ces inexplicables regards, et, sans
pouvoir les interpréter, je me sentais
pénétrée d'une terreur involontaire *
que je me gardais bien de laisser voir à --- Page 193 ---
' 187 1e )
ma fille. Tout-à-coup, les Indiens des
canots que nous avions trouvés dans la
baie, cl qui s'étaientapprochés de nous,
entonnèrent un chant auquel les Indiens
qui nous menaient répondirent, et,
l'instant d'après, tous lcs Castillans S.
saisis à l'improviste par quatre hommes
contre un, furent jetds dans les flots. A
coups dej pagaie on les écartait des canots oùt ils voulaient rentrer: ; on les
frappait surtout à la tête. En vain quelques-uns essayérent-ils de se sauver à la
nage; tous les canots s'étaient réunis,
et on assommait impitoyablement quiconque n'était pas déjà noyé! De tout le
sang espagnol qui jouissait encore de la
vue du ciel quelques minutes auparavant, nous ctions restées scules.
L'effroi dont ce terrible spectacie nous --- Page 194 ---
1 188 )
avait frappées ue saurait se peindre.
Nous avions perdu toute connaissance.
Je ne sais combien de temps nous restâmes dans cet état. Lorsque je commençai à rouvrir les yeux, je distinguai des
arbres, je vis la lune qui dorait de ses
rayons la surface des flots et la cime des
montagnes. Nous n'étions plus sur la
mer, mais bien sur le rivage; et les Indiens, autant quejepus en juger,avaient
beaucoup d'inquiélude. Ceux qui entouraient Juanita semblaient lui demander
pardon; ils épiaient, avec uue anxiété
marquée, le premier retour des ses sens;
mais ils n'osaient point la toucher, se
tenant toujours à une certaine distance
avec beaucoup de respect. Cc respect et
ces appréhensions, dont ia cause m'étaitinconnue, contribuaient néanmoins
à dissiper mes alarmes.
Indiens, autant quejepus en juger,avaient
beaucoup d'inquiélude. Ceux qui entouraient Juanita semblaient lui demander
pardon; ils épiaient, avec uue anxiété
marquée, le premier retour des ses sens;
mais ils n'osaient point la toucher, se
tenant toujours à une certaine distance
avec beaucoup de respect. Cc respect et
ces appréhensions, dont ia cause m'étaitinconnue, contribuaient néanmoins
à dissiper mes alarmes. --- Page 195 ---
( 189 )
Enfin Juanita fit quelque mouvement;
ceux qui étaient le plus près d'elle transmirent aux autres la joie que CC signe
de vie leur causait. En un instant, ils se
mirent tous à chanter et à danser; ; puis,
par intervalles. ils tombaient à genoux,
croisant leurs bras sur la poitrine avec
une humilité bien grande, et s'écriant
tous à la fois, Ave Maria! Ave Maria!
En me rappelant l'histoire du pauvre
matelot et celle d'Alonso d'Ojeda, je
me disais que ma fille était la première
jeune femme d'Europe que ces Indiens
eussent vue, et cette jeune femme était
belle. I1 me sembla, dès-lors, entrevoir
dans quelles illusions ces malheureux
Indiens s'étaient jetés.
Cependant Juanita commençait à re- --- Page 196 ---
de Igo )
prendre tout-à-fait ses sens, et l'étonnement où la mettait coup sur coup ce
qu'elle voyait, ce qu'elle entendait, me
parut extrême. Ces chants, ces danses,
ces prosternemens religieux, ces marques d'un respect si profond, d'une vénération si grande, après T'épouvantable
massacre qui s'était fait naguères sous
nos yeux : cette lune et sa lueur mélancolique, ces montagnes aux formes bizarres et fantastiques, ces grands arbres
dont les noires ombres étaient percées
çà ctlà par de pâles et magiques rayons,
puis,ces Ave Maria! que répétaient les
échos les plus lointains, dont lc bruit
finissait par se confondre avec celui des
flots qui battaient mollement les grèves
du rivage, toutes ces circonstances si
extraordinaires, si imprévues, me fesaient douter, en cerlains momens, si --- Page 197 ---
(1 191 )
j'étais de ce monde, sij'étais bien réellement cette femme de Navalmaçano,
qui avait quitté T'Espagne depuis quelques mois, et qui menait sa fille au chef
des Conquistadores, don Panfilo Narvacz, lequel attendait peut-être déjà sa
fiancée au port de las Carenas. Les Indiens, dans leur nudité, m'apparaissaient comme des âmes bienheureuses
dévotement inclinées devant des êtres
supéricurs et leur rendant hommage.
Mais, quoiquej'eusse toujours été bonne
chrétienne, je ne me sentais aucun droit
au titre de sainte.
Après quelque temps, le chef de la
troupe, un cacique, planta autour de
nous des branches d'arbres que scs Indiens lui apportaient; il en plaça audessus de nos têtes, et nous fit une ca-
nudité, m'apparaissaient comme des âmes bienheureuses
dévotement inclinées devant des êtres
supéricurs et leur rendant hommage.
Mais, quoiquej'eusse toujours été bonne
chrétienne, je ne me sentais aucun droit
au titre de sainte.
Après quelque temps, le chef de la
troupe, un cacique, planta autour de
nous des branches d'arbres que scs Indiens lui apportaient; il en plaça audessus de nos têtes, et nous fit une ca- --- Page 198 ---
192 )
bane de feuillages pour quelques heures
de nuit que nous avions à passer en ce
licu. Des vivres furent déposés à nos
pieds. Ensuite on se livra au sommeil.
Quand la lune eut disparu derrière les
monts, et plusieurs heures avant la naissance du jour, les Indiens se réveillérent à la voix de leur chef; et celui-ci,
s'approchant avec respect de la cabane,
me fit signe de le suivre et d'engager ma
fille à en faire autant.
Nous entràmes dans un canot et l'on
quitta le rivage. En ce moment une belle
étoile montait à Thorizon, et versant
une douce blancheur sur les' régions
orientales du ciel, dégageait des eaux
de l'Océan ct des vapeurs du matin, sa
tremblotante lumière. Le cacique, se
tournant vers nous, montra du doigt --- Page 199 ---
(193 )
l'étoile, puis Juanita, et puis encore
Juanita et l'étoile: ensuite il entonna le
refrain accoutumé, et de tous les canots
partit à la fois cet Ace Maria que nous
avions déjà entendu, et qui, répété par
les échos du rivage, se méla au bruit
des pagayes qui frappaient ct ouvraient
les ondes avec un redoublement de vitesse analogue aux nouveaux transports
dont s'animaient les rameurs.
Il était évident que Juanita était pour
ces insulaires aussibelle, aussi puissante
que cette étoile de la mer, cette vierge
mystique, dont le bon matelot avait
parlé à quelques Indiens de la côte du
Sud.
Le soleil dardait à peine ses rayons
depuis une heure, lorsqu'on prit terre
à une ile médiocrement boiséc, mais
III
--- Page 200 ---
(194 )
qui était la première où se fussent encore offerl à nous quelques ombrages.
Il nous parut que les Indiens ne voulaient pas nous laisser exposées aux
rayons d'un solcil brûlant ; car tout de
suite, au pied du plus grand arbre, on
nous dressa une cabane de feuillage, et
lou mit à nos pieds des provisions nouvelles. Pendant tout lejour on se reposa ;
quand le soir vint, on se remit en mer ;
et le lendemain, au retour de l'aurore - 7
on atteignit une autre ile. Celle-ci était
couverte de plus beaux ombrages; ; il y
avait une source abondante, dont l'eau
était fraîche et limpide; à côté du roc
d'oà elle sortait, se trouvait une grotte,
qui paraissait avoir été taillée exprès, et
devant laquelle s'élevaient deux grands
ceybas, presque semblables à celui dont
parlait l'amiral Jacques Colomb, et que
de l'aurore - 7
on atteignit une autre ile. Celle-ci était
couverte de plus beaux ombrages; ; il y
avait une source abondante, dont l'eau
était fraîche et limpide; à côté du roc
d'oà elle sortait, se trouvait une grotte,
qui paraissait avoir été taillée exprès, et
devant laquelle s'élevaient deux grands
ceybas, presque semblables à celui dont
parlait l'amiral Jacques Colomb, et que --- Page 201 ---
(195 )
quatorze hommes avec lui, de main à
main, ne pouvaient, disait-il, embrasser. Ces deux beaux arbres, croisant
leurs immenses branches, formaient un
vestibule de verdure devant la grotte.
Il nous parut que c'était en ce beau
lieu que notre séjour était fixé enfin. Les
provisions qu'on nous apporta étaient
plus diversifiées. C'étaient des yayaguas
quenos Castillans ontappeléespignaa(),
parce qu'elles ressemblent à des pommes
de pin; c'étaient des ajes ou des patatas, qui, fort semblables aux ajes, sont
pourtant de meilleur goût, plus délicates et plus miclleuses ; des maais aussi
gros que des pignons avec la coquille, et
qui sont estimés fort sains; des yahu-
(1) Ananas. --- Page 202 ---
(196 )
tias, ou choux caraibes; différentes sortes de courges ; puis des yracas ou mélanges d'herbes cuites ; du poisson de
plusieurs sortes 2 assaisonné avec des
grains d'aai, qui tiennent lieu de poivre. Ilyavait aussi des perroquets rôtis,
qui sont fort bons aux mois de mai et de
juin, parce qu'alors ils sont jeunes. On
cueillait pour nous les fruits si doux du
caymilo, dont les feuilles, presque entièrement rondes, sont vertes et fraiches d'un côlé, tandis que de l'autre
elles semblent être sèches ou comme
flambées sur le feu. Avec les fruits du
guaguma, qui ressemble au mûrier, si
ce n'est que sa feuille est plus petite. 2 on
nous préparait un breuvage qui la, diton, la propriété d'engraisser les Indiens
en peu de temps, --- Page 203 ---
I 197 )
Le cacique avait attaché son hamac
aux branches d'un hobo qu'on voyait à
quelque distance de la grotte; c'cst ull
bel arbre, fort haut, d'un ombrage frais
ct sain, qu'on recherche entre tous les
ombrages d'une forêt. Les Indiens. 1 7 qui
étaient restés en assez petit nombre et
sculement pour veiller à notre sûreté $
choisirent d'autres hobos un peu plus
éloignés, et y attachèrent également
leurs hamacs.
Cependant le cacique, prenant de jour
en, jour plus d'assurance, entrait dans la
grotte à l'heure de nos repas, et exerçant
T'hospitalité à sa manière, il nous donnait les noms des mets et des fleurs qui
nous étaient offerts. En nous engageant
à goûter d'un morceau d'yguana 2 il
nous fit entendre que ce grand lézard,
un peu plus
éloignés, et y attachèrent également
leurs hamacs.
Cependant le cacique, prenant de jour
en, jour plus d'assurance, entrait dans la
grotte à l'heure de nos repas, et exerçant
T'hospitalité à sa manière, il nous donnait les noms des mets et des fleurs qui
nous étaient offerts. En nous engageant
à goûter d'un morceau d'yguana 2 il
nous fit entendre que ce grand lézard, --- Page 204 ---
(198 )
dont la chair est fort blanche et parait
fort bonne aux Indiens, n'est
du
tout méchant, bien
pas
que ses regards
soient terribles et épouvantables
pour
qui ne le connait point. Une autre fois,
comme nous élions à nous promener
dans le voisinage de la grotte, il nous
montra cette liane que les Castillans
ont appelée ucero, parce qu'elle produit une sorle de grappes de raisin;
et ses signes nous dirent que les Indiens
s'attachaient à Juanita, comme l'ucero
s'attache aux arbres.
Nous comprimes aussi qu'ils comptaient plus sur la protection de Juanita que sur celle des deux images
qu'on leuravait données ct quila représentaient, selon eux, fort imparfaitement, Le cacique paraissait même trou- --- Page 205 ---
( 199 )
ver encore de la perfidic dans ces premiers dons des Castillans, et disait qu'ils
avaient donné l'ombre en se réservant
le soleil. Ils'applaudissait beaucoup d'avoir enlevé Juanita, puis, tombant toutà-coup à genoux et croisant les mains
sur sa poitrinc avec humilité, il se remettait à crier Ave Maria ! et les autres
Indiens, quand ils étaient à portée de
l'entendre, répétaient en choeur: : Are
Maria /
Il ne m'était pas difficile d'apercevoir
qu'à ce respect, à cC zèle religieux 2 se
mélaient déjà des sentin:ens qui ne l'étaient point. Juanita put éprouver bientôt qu'il ne tenait qu'à elle d'exercer sur
le cacique un empire immense. Cc chef
avait une passion extrême pour letabaco,c'est ainsi que les Indiens appellent, --- Page 206 ---
200 )
non la plante que nous avons nommée
ainsi et qu'ils tiennent pour chose fort
précieuse, la plantant et la soignant en
tous leurs jardins et héritages, mais bien.
linstrument dont ils se servent pour
s'enivrer de la fumée qu'exhalent les
feuilles de cette herbe, en les brûlant fort
entremélées, fort enveloppées, et qui
est aussi épaisse que celle dont les pages
de cour s'envoient malicieusement au
nezles tourbillons, quand ils se donnent
des camouflets. Cet instrument consiste
en deux petits tuyaux qu'on adapte aux
deux narines et qui répondent à un seul
beaucoup plus large qu'on met sur le
paquet de feuilles lorsqu'il brûle, afin
d'en aspirer la fuméc. L'ivresse que cette
fumée cause est telle qu'après un petit
nombre d'aspirations 9 on se trouve
privé de tout sentiment et endormi d'un
usement au
nezles tourbillons, quand ils se donnent
des camouflets. Cet instrument consiste
en deux petits tuyaux qu'on adapte aux
deux narines et qui répondent à un seul
beaucoup plus large qu'on met sur le
paquet de feuilles lorsqu'il brûle, afin
d'en aspirer la fuméc. L'ivresse que cette
fumée cause est telle qu'après un petit
nombre d'aspirations 9 on se trouve
privé de tout sentiment et endormi d'un --- Page 207 ---
201 )
sommeil. Sitôt qu'un chef
fort pesant
femmes le
tombe ainsi à terre, ses
prennent et le couchent en son hamac,
si auparavant il le leur a commandé.
Notre cacique n'avait pas de femmes
avec lui; nous étions, ma fille et moi,
les seules personnes de notre sexe dans
l'ile, et les Indiens qui, à l'égard de
l'état où se mettait leur chef avec son
tabaco, n'avaient reçu aucun ordre, le
laissaient étendu sur la terre comme le
matelot d'Angleterre ou de France, le
plus soûlaud et le plus délaissé.
Or, Juanita se trouvait blessée de voir
le cacique dans un état si
quelquefois
cela
humiliant; 3 elle lui fit entendre que
n'était pas bien, et elle obtint ce que
où
dans tout notre pays d'Espagne,
on
pourtant il n'y a guère d'ivrognes, --- Page 208 ---
202 )
n'obtiendrait peut-étre pas d'un homme
par la crainte même d'offenser Dieu, ct
qu'il accorderait sculement aux prières
d'une maîtresse et pour ne pas lui déplaire.
Mais comment Juanita se trouvaitelle ainsi blessée de ce que pouvait faire
le cacique en choses qui ne la regardaient point ? Panfilo Narvaez était-il
donc déjà un peu oublié?Et ce fier Castillan, pour lequel on était venu de si
loin, commençait-il à se retirer devant
un pauvre sauvage, qui était jeune pourtant, et qui nontrait un respect, un
zèle religieux si fortement entremélé de
tendresse et d'amour. Etait-ce en elle
un effet de ce sentiment qui finit toujours par se faire écouter, par obtenir
une réponse favorable, quand il est sin- --- Page 209 ---
d 203 )
cère? C'est le secret de Juanita et un peu
lc mien : car je suis femme aussi.
Cependant nous voyions depuis quelques jours le cacique méditer quelque
projet de guerre; : divers canots d'Indiens
avaient abordé à notre pctite ile, apportant sans doute des nouvelles de ce qui
se passait dans la grande ile de Cuba.
Je m'apercevais que le cacique voulait
partir pour combattre, mais qu'il était
retenu par un certain déplaisir qu'il lisait dans les yeux de Juanita, ct que Sa
résolution fesait naitre sans doute.
lly avait dans l'ile, et non loin de la
grotte, unepctite. anse merveilleusement
ombragée par de grands arbres, qui
avaient leurs racines dans les roches assCZ escarpécs au milieu desquelles la mer
s'enfonçait, en roulant ses flots limpides
combattre, mais qu'il était
retenu par un certain déplaisir qu'il lisait dans les yeux de Juanita, ct que Sa
résolution fesait naitre sans doute.
lly avait dans l'ile, et non loin de la
grotte, unepctite. anse merveilleusement
ombragée par de grands arbres, qui
avaient leurs racines dans les roches assCZ escarpécs au milieu desquelles la mer
s'enfonçait, en roulant ses flots limpides --- Page 210 ---
204 )
sur un sabledoux et luisant. Lechaparal
ou caprier d'Amérique couvrait de ses
belles fleurs blanches les aspérités nues
des rochers, ainsi que les troncs des
arbres où il mélait son feuillage vert aux
mousses grisâtres dont ils sont revêtus.
Confiantes dans le respect qui ne cessait
pas de nous entourer, nous allions souvent nous baigner dans celte petite anse,
fort solitaire, où nul autre bruit que le
chantdesoiseaux due ciel,les murmures de
la brise, et les plaintes légères des flots,
qui venaient expirer sur le sable, n'arrivait à nos oreilles. Un jour où je mne
trouvai un peu indisposée, ma fille y alla
seule. C'était une imprudence, car elle
avait bien vu dans les regards du cacique
l'amour lutter avec le respect, et ce dernier souvent prêt à céder. --- Page 211 ---
( 205 )
A peine s'était-elle dépouillée de ses
derniers vétemens, 2 et commençait-elle
à jouir des délices du bain, si recherchécs dans ces climats, qu'elle entendit
un léger frôlement de feuilles, à quelque
distancesurlerivage. Sa première crainte
fut de voir apparaitre quelque iguana
d'un aspect horrible, avec ses écailles
bleuâtres, ses yeux rouges et enflammés
comme deux tisons, et sa tête hideuse :
mais elle ne vit que le jeunc cacique, il
s'avançait vers elle avec plus de rapidité,
depuis qu'on l'avait aperçu. La solitude,
les idées dont Juanita se nourrissait
peut-être, l'image de Panfilo Narvaez,
toujours plus effacée, les émanations du
palma-réal qui venaient de la grande ile
et rendaient plus voluptucuse encore la
fraicheur du matin, bien des circonstances augmentaientle péril. 2 L'intervalle --- Page 212 ---
206 )
qui la séparait du cacique disparaissait
toujours plus ; ce peu de résolution qui
restc dans une femmc que son coeur et
ses sens tourmentent à la fois, allait diminuant et s'évanouissant comme la
neige qui fond et se dissipe en vapeur
devant un doux soleil. Loin de se reconnaître assez forte pour résister au cacique, elle se sentait emportée vers lui
comme le faible oiseau qui se débat en
vain, lorsqu'un serpent l'a charmé. Le
cacique lui tendait lcs bras, et lui donnait, dans sa langue, les noms les plus
tendres. Elle s'était, par instinct, enfoncée davantage dans les caux, d'où
cependant on l'aurait bientôt enlevée 2
quand tout à coup une pensée lui vint,
qui pouvait seule la sauver, et qui.en effet la sauva. Si vous voulez que je vous
faible oiseau qui se débat en
vain, lorsqu'un serpent l'a charmé. Le
cacique lui tendait lcs bras, et lui donnait, dans sa langue, les noms les plus
tendres. Elle s'était, par instinct, enfoncée davantage dans les caux, d'où
cependant on l'aurait bientôt enlevée 2
quand tout à coup une pensée lui vint,
qui pouvait seule la sauver, et qui.en effet la sauva. Si vous voulez que je vous --- Page 213 ---
207 )
protége toujours, lui dit-elle avec amitié, laissez-moi telle que je suis encorc.
Ccs paroles, 3 prononcées comme
elle put dans la langue des Indiens,
furent comprises. Le cacique s'arrèta.
Toutes les idées antérieures à ses doux
pensers d'amour, tout ce qu'il voyait
dans Juanita, quand clle cessait d'être
pour lui une simple mortelle, se représenta à son esprit, et celle qui ne pourrait plus être sa protectrice, en deyenant son amante, fut respectée.
Mais il y eut du dépit après cette TCtenuc, après le respect dont on n'avait
pu se défendre pour cette digue opposée
tout à coup aux impulsions les plus vives. Le matin même, il entra dans un canot, et alla combattre. Quelques joursse --- Page 214 ---
L 208 )
passèrent; il revint, il était victorieux :
un parli de Castillans avait fui.
Le culte qu'il rendait à Juanita devint
plus fervent; le succès avait accru son
zèle. Mais avec ce culte, aussi imparfaitement religieux qu'il pouvait l'être 7
venant d'un sauvage, 2 s'était fortifiée une
autre adoration, d'autant plus profonde
et plus vive de jour en jour, qu'elle paraissait déplaire toujours moins à celle
qui en était l'objet. Car Juanita, peu
sensible à l'honneur qu'on lui fesait de
la prendre pour l'étoile de la mer, pour
la protectrice des faibles, pour la consolatrice des affligés, l'était beaucoup
aux marques de tendresse qui, chez le
cacique, se mélaient aux expressions
de respect et les dépassaient; elle se
sentait pénétrée toujours plus de recon- --- Page 215 ---
209 )
naissance ct d'amour. Peut-être aussi la
crainte de contribuer à l'entretien de
sentimens religieux qu'elle regardait
comme une impiété, lui fesait-elle accueillir, avec plus de bienveillance, les
hommages qui lui étaient adressés comme à une simple mortelle. Et ce qui se
passait en elle, ne pouvant être inaperçu
dans ce silence d'une ile reculée, et par
un homme en quiles préoccupations du
monde n'avaient ni affaibli, ni égaré la
perspicacité de la nature, devaitaugmenter une confiance, une audace contre
laquelle on avait bien pu une fois opposer
quelque résistance, mais en usant toutes
SCS forces.
Je parlais quelquefois à Juanita de
Panfilo Narvaez ; elle me répondait qu'il
devait la croire perdue pourl lui ; et me
9*
ans ce silence d'une ile reculée, et par
un homme en quiles préoccupations du
monde n'avaient ni affaibli, ni égaré la
perspicacité de la nature, devaitaugmenter une confiance, une audace contre
laquelle on avait bien pu une fois opposer
quelque résistance, mais en usant toutes
SCS forces.
Je parlais quelquefois à Juanita de
Panfilo Narvaez ; elle me répondait qu'il
devait la croire perdue pourl lui ; et me
9* --- Page 216 ---
(210 )
fesait comprendre qu'un séjour si
longé parmi les Indiens,
proquelqu'innocent qu'il pût étre, ne paraitrait jamais
tel à un jaloux Castillan.
Jc ne sais comment il advint
Panfilo, toujours plus effacé du coeur que de
Juanita, y céda enfin tout-à-fait sa place.
On avait bien pu me faire part d'un
triomphe; mais on ne conte pas de soimême une défaite. Cette défaite
pourlant, je pus la deviner, un jour qu'on
retournait d'une promenade au milicu
des plus grands arbres, dans la partie la
plus enfoncée et la plus tranquille comme la plus riante de lile. L'air des deux
amans annonçait le bonheur; mais il y
avait je ne sais quel mélange de confusion et de regret dans l'expression que
prenait involontairement lc regard de --- Page 217 ---
I 211 )
Juanita; d'autre part,la confiance du cacique en la protection d'un être surnalurel
se montrait affaiblic : on voyait du moins
en lui maintenant beaucoup plus detendresse que de vénération. Juanita n'était décidément plus à ses yeux qu'une
mortelle; mais c'élait la mortelle la plis
aimée.
Cependant le cacique parla bientôt de
retourner aux combats. C'était la confiance en l'amour qui désormais allait
exciler son courage. Juanita s'effrayait
de cette résolution; ce n'était point loutà-fait parce que son amant allait combattre ceux qui étaient nos compatriotes ; vérilablement Castillane, ma fille
avait un ressentiment profond de toute
injustice, quels qu'en fussent les auteurs,
et, depuis son arrivée dans l'ile de Cu- --- Page 218 ---
212 )
ba, ce qu'elle avait appris des vexations
chaque jour exercées par les Espagnols
l'avait presque jetée dans le parti des
Indiens. Si donc clle cherchait à retenir
le cacique, c'élait parce que son coeur
avait accueilli toutes les alarmes en s'ouvrant à l'amour.
Opposition néanmoins inutile ! il
partit et ne fut point heureux. Les
Castillans sC vengèrent de leur précédente défaite, et le cacique, blessé, retourna dans l'ile, se réservant pour de
meilleurs jours. Son malheur n'altéra
point sa tendresse; : il semblait, au contraire, chercher et trouver une consolation dans cet amour qui naguères avait
été pour lui un encouragement. Juanita
ne l'en aimait pas moins pour avoir été
malheureux. C'était maintenant qu'elle
utile ! il
partit et ne fut point heureux. Les
Castillans sC vengèrent de leur précédente défaite, et le cacique, blessé, retourna dans l'ile, se réservant pour de
meilleurs jours. Son malheur n'altéra
point sa tendresse; : il semblait, au contraire, chercher et trouver une consolation dans cet amour qui naguères avait
été pour lui un encouragement. Juanita
ne l'en aimait pas moins pour avoir été
malheureux. C'était maintenant qu'elle --- Page 219 ---
(213)
se regardait en effet comme sa consolatrice, et cet amour, qui était né et s'éavait enfin
tait accru si singulièrement,
acquis toute la force que le plus doux et
le plus irrésistible des sentimens peut
prendre dans des coeurs humains.
Mais comme tant d'autres passions,
celle-ci ne donna qu'un songe à ceux
qui la ressentaient, et un songe bien
court. Unc députation d'Indiens opprimés vint demander le secours du cacique; il ne le refusa point. Les alarmes
de Juanita furent grandes; elles n'amollirent point un courage qui avait pu
être malheureux, mais qui ne pouvait
pas manquer de générosité, qui ne pouvait pas laisser périr des frères, sans essayer au moins de les secourir. Ma fille
éprouvait plus que des alarmes ; son es- --- Page 220 ---
(214) )
prit se trouva obsédé de sinistres pressentimens qu'elle voulait chasser, et qui
s'obstinaient toujours plus. Le cacique
partit et ne revint point. Des jours et
des semaines s'écoulèrent, et les angoisses dcl'attente n'avaient point de terme.
Enfin d'innombrables canots abordèrent un jour. Nous ne savions que
penser de cette affluence, quand nous
reconnàmes quelques-uns des Indiens
qui avaient coutume de suivre le cacique
dans SCS expéditions. Juanita ne voyant
pas leur chef avec eux, n'cut pas la
force, tant son trouble et ses terreurs
étaient extrêmes, de lcur demander cc
qu'il était devenu. Je m'avançai, ct j'interrogeai celui des Indiens qui se trouva
le plus près de moi; puis, à mon tour,
je n'eus pas la force de transmettre la --- Page 221 ---
(215 )
réponse à ma fille; mais mon silence
parla pour moi. Elle n'cut plus aucun
doute sur le sort de l'infortuné, et l'état de douleur et de désespoir où les Indiens la virent, les émut; : d'ailleurs
ils ne nous traitaient point en ennemies.
Or, voici ce qui était arrivé: : Le cacique, emporté par son courage, avait
péri; ses compaguons avaient pris la
fuite, et s'étaient réfugics dans une
province oà on n'avait pas voulu les
garder long-lemps, à cause qu'ils n'y
avaient pas apporté de vivres, et que les
Indiens imprévoyans, comme je l'ai
déjà dit, n'en ont jamais guères au-delà
de leur besoin journalier. Le cacique
n'avait pas scul abandonné cette idée
de protection céleste attachée à des
images venant des Espaguols, ou même
ons avaient pris la
fuite, et s'étaient réfugics dans une
province oà on n'avait pas voulu les
garder long-lemps, à cause qu'ils n'y
avaient pas apporté de vivres, et que les
Indiens imprévoyans, comme je l'ai
déjà dit, n'en ont jamais guères au-delà
de leur besoin journalier. Le cacique
n'avait pas scul abandonné cette idée
de protection céleste attachée à des
images venant des Espaguols, ou même --- Page 222 ---
(216 1
)
à quelques personnes vivantes de cette
nation, qu'ils avaient regardée d'abord
comme un peuple tout entier de dieux.
Ce peuple se montrait chaque jour si
méchant, si cupide, si injuste, si affamé d'or et des richesses de la terre,
qu'on ne pouvait plus rien voir, dans son
origine, non plus que dans ses oeuvres
et ses dons, qui tint au ciel où sont le
soleil et les étoiles, et d'oà émanent
tant de bienfaits ! Juanita n'était plus
qu'une Espagnole, un peu meilleure que
les hommes de sa race, 7 ct qui, avec le
père Las-Casas, formait une exception.
Ce bon religieux s'était ouvertement déclaré le protecteur d'une nation opprimée.
Soit qu'il eût rectifié lui-même des
opinions si's souvent et si facilement cga- --- Page 223 ---
217 )
rées sur la divinité, soit que, chez ces
pauvres Indiens, dont l'imagination
avait été en si peu de temps agitée par
tant de nouveautés, il y eût lassitude de
licencié Las-Casas n'était
croire 7 le
pour
cux que le plus charitable des hommes ;
ils s'étaient même aperçu que les Espagnols suivaient assez volontiers ses conseils, quand leur avarice ne parlait pas
plus haut que son humanité.
En conséquence, voulant arriver à la
paix par des moyens purement humains,
ils avaient résolu de nous rendre aux
Castillans par l'intermédiaire de LasCasas, nous regardant comme un don
qui serait agréable à nos compatriotes,
et pourrait adoucir leur haine. C'est
ainsi que nous fûmes amenées à CasaHarta, ou comme disaient les Indiens
III
1O --- Page 224 ---
(218 )
Carahate, village dont les maisons élexées sur des fourches semblent flotter
au-dessus de la mer. Là, se trouvaitalors
le père Las-Casas. Nous fàmes bien accueillies, et il obtint, mais pour peu de
temps, la paix. C'était en l'an 1513.
Cependant il u'y avait plus de paix
pourlecceur de Juanita. Elle ne pouvait
plus être l'épouse de Narvaez; ce n'était
point là toutefois ce qui causait ses souffrances; elle souffrait de n'avoir plus à
attendre le retour de ce cacique, dont
clle avait été si tendrement aimée; de
n'avoir plus à le consoler ou à le retenir.
Je m'aperçus bientôt que cette pauvre Juanita allait s'éteignant de jour en
jour comme un flambeau qui n'a plus
u'un reste de flamme, sans aliment qui
pouvait
plus être l'épouse de Narvaez; ce n'était
point là toutefois ce qui causait ses souffrances; elle souffrait de n'avoir plus à
attendre le retour de ce cacique, dont
clle avait été si tendrement aimée; de
n'avoir plus à le consoler ou à le retenir.
Je m'aperçus bientôt que cette pauvre Juanita allait s'éteignant de jour en
jour comme un flambeau qui n'a plus
u'un reste de flamme, sans aliment qui --- Page 225 ---
(219 )
l'entretienne. Elle voulaitattendre qu'un
couvent fit fondé, où elle pât chercher
un refuge auprès des autels et languir
dans l'abandon des hommes, mais sous
la protection de Dieu. Avant que la première pierre d'un couvent se dressât,
Juanita avait trouvé cette paix qui jamais ne nous manque, la paix du tombeau. Je ne voulus point quitter l'ile où
reposaient les OS de ma fille. Je n'aurais
pas su comment retourner à Navalmaçano sans celle qui avait fait le plus bel
ornement et les plus beaux jours de tout
le pays de Cuellar.
Quelques années après la mort de
Juanita, j'ai pu entrer dans un couvent.
On vieillit dans cette ile, quand on a
triomphé des premières épreuves. Au
moment où je dicte à un bon religieux --- Page 226 ---
220 )
l'histoire des trois premières femmes
d'Europe qui abordèrent ici, j'atteins
ma quatresing-nemiàme année; et,
gràces à la miséricorde de Dieu, je ne
sens pas que mon intelligence soit affaiblie cncore. Hier on m'a fait présent
d'un perroquet pris depuis peu dans les
bois. Quclle a élé ma surprise de l'entendre prononcer des mots indiens ! Hélas! quoique je ne fusse plus jeune, quand
j'arrivai dans l'ile, il y a long-temps - 1
bien long-temps que de telles paroles ne
sont plus prononcées ici par des voix
humaines - . Tout a disparu, tout a péri;
ces parolesprononcées par un oiscausont
lessculs monumens qui restent d'une population si douce etjadis si heureuse. . !
J'ai pensé au cacique, j'ai pensé à Juanita, et des larmes ont inondé mes rides, et ce vieux tronc, durci par tant --- Page 227 ---
(221 )
d'années, s'est senti ramollir, et ce peu
de vie qui reste en moi, ne s'est un instant réveillé que pour souffrir des misères passées, ct donner le souffle d'un
souvenir à ceux qui ne sont plus
Cette histoire nous intéressait beaucoup, Fleurctte ct moi. Nous voyions
bien qu'elle avait été un peu ornée par
le secrétaire de la vieille religieuse : mais
non pas au point de lui faire perdre cet
air de vérité qui a tant de charme daus
les antiques récits.
ir, et ce peu
de vie qui reste en moi, ne s'est un instant réveillé que pour souffrir des misères passées, ct donner le souffle d'un
souvenir à ceux qui ne sont plus
Cette histoire nous intéressait beaucoup, Fleurctte ct moi. Nous voyions
bien qu'elle avait été un peu ornée par
le secrétaire de la vieille religieuse : mais
non pas au point de lui faire perdre cet
air de vérité qui a tant de charme daus
les antiques récits. --- Page 228 ---
222 )
CHAPITRE VII.
DIGRESSION SUR L'ESPAGNE ET StR SES HABITANS,
Mes entretiens avec le père Félix roulaient quelquefois sur cette propension
du caractère espagnol vers les extrêmes,
propension que des faits historiques nous
montraient plus forte encore que la connaissance des moeurs actuelles ne
por- --- Page 229 ---
223 )
terait à le croire. Avec ce malheurcux
penchant à exagérer tout ce qui parait
être juste et raisonnable, l'Espagne, disait le religieux : n'a pourtant pas été
déchirée par ces guerres de religion qui
ont ensanglanté presque chaque buisson
de la France méridionale, des iles Britanniques, 9 de la Flandre et de l'Allemagne supérieure. L'Italie aussi fut préservée de ces guerres cruelles, et je veux
croire que ce fut par l'athéisme de la
plupart de ses chefs, et par la passion
des arts, qui, à cette époque, avait envahi toutes les tétes capables de penser;
mais l'athéisme n'a jamais infecté beaucoup de têtes espagnoles : la passion des
arts ne fut jamais bien vive parmi nous 2
et notre école n'a jamais été qu'une COlonie de l'école napolitaine. Ce qui a
sauvé l'Espagne, ce n'est donc ni lin- --- Page 230 ---
(224)
différence en matière religieuse, ni les
distractions de l'esprit; mais un moyen
aussi violent, aussi terrible, que la fougue à réprimer, était impétueuse et redoutable; moyen, 9 qu'en ma qualité de
prètre, je suis loin d'approuver, parce
que la bénignité de la religion y était
horriblement méconnue; mais dont la
politique ne saurait faire un tort, parce
que la politique n'est qu'une science de
calcul, et que les maux produits par les
dissensions religieuses dépassent, de
beaucoup, ceux que l'inquisition a faits
L'inquisition! m'écriai-je, eh! n'at-elle pas plongél'Espagne dans l'état de
faiblesse où elle se trouve ?
-Entendons-nous d'abord Isurlegenre
de faiblesse qu'on peut reprocher à l'Espagne; car je n'imagine pas qu'on veuille --- Page 231 ---
(225 )
parler de sa faiblesse morale. Quant à
celle qui résulte du défaut de population, de la nullité presque absolue de ce
qu'on appelle industrie, Finquisition,
le célibat des moines, l'expulsion des
Juifs et des Maures, et la multiplicité des
émigrations en Amérique n'en sont pas
plus coupables que la guillotine, les mitraillades la guerre,l le célibat des soldats
n'ont été cause en France du progrès de
population qu'on y remarque. C'est au
mauvais régime des terres 2 à la mainmorte, àl'extension des domaines qu'on
néglige davantage à mesure qu'ils s'élargissent, à la mesta, qui, pour la nourriture des troupeaux voyageurs, 3 condamne une infinité de bons terrains à
ne produire que des herbes; ; c'est à des
erreurs d'administration, à des négligences locales qu'il faut attribuer cette
été cause en France du progrès de
population qu'on y remarque. C'est au
mauvais régime des terres 2 à la mainmorte, àl'extension des domaines qu'on
néglige davantage à mesure qu'ils s'élargissent, à la mesta, qui, pour la nourriture des troupeaux voyageurs, 3 condamne une infinité de bons terrains à
ne produire que des herbes; ; c'est à des
erreurs d'administration, à des négligences locales qu'il faut attribuer cette --- Page 232 ---
226 )
faiblesse malheureuse
2 peu connue
dans certaines
provinces, comme la
Biscaye, la Catalogne et la plaine de
Valence. Là, des communications extérieures plus faciles et d'anciens priviléges qui ont laissé subsister ou ont
mis d'introduire un régime mieux perentendu, font bien voir CC que l'Espagne
entièrepourrait devenir. Avec de bonnes
routes de traver'se et des canaux, quel
parti ne pourrait-on pas tirer des deux
Castilles ? En corrigeant les abus de
cette mesta que les grands seigneurs
d'Aragon, d'une province presque toute
pastorale, avaient portée dans les grandes terres qu'ils se firent adjugerlors des
conquêtes dernières suri les Maures ; en
abolissant la main-morte; en facilitant
jusqu'à un certain point le morcellement
des terrains; en fournissant au cultiva- --- Page 233 ---
227 )
teur industrieux et économe le moyer
de reverser sur la terre les richesses
qu'il a su en tirer, ct qui, maintenant 5
sont improductives dans un coffre fort,
ou ne servent qu'à alimenter le démon
de la chicane, plus nuisible encore que
la mesta, les couvens et l'inquisition,
TEspagnes'dieverait, même de nosjours,
à un degré de puissance dont s'étonnerait l'Europe.
Je vous ai dit, ajoutait le père Félix,
que, sous le rapport religieux, l'inquisition me paraissait condamnable; considérée relativement à ses effets politiques,
on n'a pas de moindres reproches à lui
faire; car de très-mauvais calculs ont cu
lieu à son occasion, et les mauvais calculs sont, à proprement dire, les crimes
de la politique. Il était dans la nature --- Page 234 ---
228 )
des choses qu'une institution fondée sur
des sentimens religieux et patriotiques,
arrivât à de grandes exagérations. La
haine des Espagnols contre les Maures,
était d'autant plus ardente, que la lutte
avait plus long-temps duré et s'était plus
horriblement échauffée. Dans cette lutte
glorieuse, ils avaient également défendu
ou reconquis la terre et les croyances.
L'inquisition nedevait pas être moins terrible encoreà l'égard des Juifs, qu'on regardait comme les auxiliaires secrets des
Maures, et qui, d'autre part, n'avaient
aucun droit à ces réserves généreuses
dont, après les emportemens de la victoire, on ne se défend guères contre
ceux qui ont su noblement tenir des armes en leurs mains. D'ailleurs, les Juifs
étaient détestés partout à cause de leurs
criantes usures, etle grand nombre qu'il
L'inquisition nedevait pas être moins terrible encoreà l'égard des Juifs, qu'on regardait comme les auxiliaires secrets des
Maures, et qui, d'autre part, n'avaient
aucun droit à ces réserves généreuses
dont, après les emportemens de la victoire, on ne se défend guères contre
ceux qui ont su noblement tenir des armes en leurs mains. D'ailleurs, les Juifs
étaient détestés partout à cause de leurs
criantes usures, etle grand nombre qu'il --- Page 235 ---
I : 229 )
en sortit d'Espagne, prouve assez que le
principe unique ct vil de leur existence,
de leur accroissement, devait les avoir
rendus singulièrement odieux dans ce
pays,
Mais on ne pouvait envoyer aux flammes tant de Juifs et de Maures, suspects
d'attachement à leurs anciennes idées,
ou de retour à leurs alliances primitives,
sans relever d'autant l'importance et
l'orgueil de T'Espagnol fidèle; c'est ainsi
que les persécutions contre lcs Chrétiens
orientaux ont donné aux Musulmans
cette insolence féroce qui, sans être
commandée, ni même inspirée par
leur loi, est pourtant une conséquence
de leurs actes,
On ne peut pas gouverner constamment ayec la flamme ou la hache; il im- --- Page 236 ---
(230 )
porte bien davantage de retenir par
une sorte d'affection, ceux qu'on n' immole pas, et il est des gouvernemens
qui ne savent ou ne peuvent rechercher
cette affection que par l'indulgence.
Tels sont les gouvernemens faibles à
l'extérieur, ou trop sévères pour quelques délits de police qui n'en sont pas
chez d'autres nations. Cette indulgence
qu'ils disent paternelle est extrémement
coupable.
Dans notre Espagne, les pays où l'on
cite le plus de crimes impunis sont précisément ceux où l'inquisition a dressé
le plus souvent ses échafauds, oàlon a eu
le plus de Juifs et de Maures à persécuter: bonne raison, sans doute, pour laissers'accroitre le nombre des brigands et
des assassins espagnols! J'étais à Malaga --- Page 237 ---
(231) )
dansles quatredernières annéesdusiècle;
à combien porteriez-vous le nombre des
meurtres commis à la face du ciel et des
hommes ? à trois cent soixante- douze.
Et celui des exécutions P à zéro. Carla
seule exécution, dont le spectacle fût
donné au peuple, punissait un crime
commis depuis plus de sept ans. Il avait
fallu tout ce temps-là pour que la veuve
du mort obtint, à force de supplications
et d'argeut, cette vengeance des lois
que dans les pays policés on obtient gratis et au plus tard dans le courant de
a
l'année.
Cet esprit d'indulgence a corrompu
la justice; car l'indulgence serait bien
sotle, si elle ne se fesait un peu acheter. Dans les causes civiles, où il s'agit
particulièrement d'espèces, la corrup-
fallu tout ce temps-là pour que la veuve
du mort obtint, à force de supplications
et d'argeut, cette vengeance des lois
que dans les pays policés on obtient gratis et au plus tard dans le courant de
a
l'année.
Cet esprit d'indulgence a corrompu
la justice; car l'indulgence serait bien
sotle, si elle ne se fesait un peu acheter. Dans les causes civiles, où il s'agit
particulièrement d'espèces, la corrup- --- Page 238 ---
( 232 )
tion a été portée au dernier point: ; elle
ne contribue pas médiocrement à aug.
menter le nombre des coups de poignard. Quand la loi est partiale, le contrat social est déchiré; l'homme en
appelle à sa propre force, du moment
que la force de tous, qui est la loi, refuse de le secourir, de le défendre, de le
venger. Et qu'on ne dise pas qu'un certain vent qui souffle du midi vient à certaines époques allumer la rage homicide
des peuples d'Andalousie; si les motifs
de vengeance et de haine n'existaient
pas, les poignards dormiraient, comme
ils dorment sur la côte d'Afrique, également exposée à ce vent.
La mauvaise justice, voilà donc le
plus grand fléau de l'Espagne; : 9 l'habitude
du meurtre 2 lep penchantàTexagstation, --- Page 239 ---
(233 )
lincandescence. des esprits, d'autant
plus redoutable, qu'un extérieur apathique souvent la déguise, tels sont les
objets de terreur qui se présentent maintenant à la pensée de tout prudent Espagnol qui voit des principes de révolution prêts à s'introduire dans son pays.
Vous me direz, sans doute, qu'il est
un moyen de prévenir l'invasion toujours périlleuse de ces principes, dont
quelques-uns ne sont pas mauvais au
fond, ct ce moyen consisterait à réformer les abus dont se plaint la généralité
du peuple; mais une telle réforme n'est
pas toujours facile; ceux qui sont à la
tête des états s'y décident avec peine, ct
il n'est pas même certain que, dans l'état
présent des choses, réformer fût suffisant.L'inquictude secrète des esprits ne
III
10* --- Page 240 ---
(2 234) )
voit du repos que bien au-delà des modifications qui corrigent et rectifient; ; il
faut d'abord qu'on lui fasse place nette,
et deux classes d'hommes la veulent aussi
nette que possible : les philosophes, pour
y asseoir plus commodément leurs systèmes; les intrigans, pour que leurambition ait plus d'espace et dejeu. Ces deux
classes d'hommes ne sont pas plus rares
en Espagne qu'ailleurs. --- Page 241 ---
(235 )
CHAPITRE VIII.
CONTRE-COUP DE LA CUERBE D'ESPAGNE DANS L'ILE
DE CUBA.
DANGEBS COURUS PAR LES FRANÇAIS.
LEUR EXPILSION.
QUAND nous nous entretenions ainsi
dans l'autre hémisphère, le père Félix et
moi, tantôt dans ma case ou au pied de
quelque grand arbre d'alentour, tantôt
hommes ne sont pas plus rares
en Espagne qu'ailleurs. --- Page 241 ---
(235 )
CHAPITRE VIII.
CONTRE-COUP DE LA CUERBE D'ESPAGNE DANS L'ILE
DE CUBA.
DANGEBS COURUS PAR LES FRANÇAIS.
LEUR EXPILSION.
QUAND nous nous entretenions ainsi
dans l'autre hémisphère, le père Félix et
moi, tantôt dans ma case ou au pied de
quelque grand arbre d'alentour, tantôt --- Page 242 ---
(236 )
dans le zaguan de son presbytère, ou à
l'ombre des beaux orangers de son jardin, les premières commotions d'un
bouleversement inévitable sC fcsaient
sentir dans la Péninsulc. Nous apprimes
l'invasion du Portugal qui semblait préluder à celle de l'Espagne, et qui, malgré l'antipathie existante entre les deux
peuples voisins, fut d'un sinistre augure
pour les Castillans attachés par sagessc,
plus que par conviction, à un ordre dc
choses quela volonté du monarque, secondée par le temps, devait seule améliorer, sclon eux. Le despotisme de Napoléon qui les effrayait pour leur prince,
ne les rassurait guères sur les choses
elles-mèmes ; car ce despotisme se fesait
toujours précéder, soit volontairement,
soit malgré lui, par je ne sais quelles vapeurs républicaines, reste des factions --- Page 243 ---
(2 237 )
perturbatrices au milieu desquelles il
s'était élevé et qu'il avait comprimées.
Bientôt les événemens d'Aranjuez vinrent développer les germes d'irritation.
Les Français établis dans la colonic, excitèrent des défiances, que l'exécution
militaire de Madrid, grandement exagérée, convertit en mouvemens de
hainc, et quela capitulation de Baylen,
préambule si puissant et si magique des
décrets lancés de Séville et de Cadix, fit
tourner tout à coup en actes de violence.
C'est des noirs et mulâtres libres que les
Français eurent à souffrir les plus mauvais traitemens, soit qu'il y eût dans
cette classe d'hommes quelque transmission des ressentimens qui agitaicnt leurs
semblablesà Saint-Domingue, soit qu'enfans adoptifs de l'Espagne, ils youlussent --- Page 244 ---
: 238 )
à leur manière se montrer plus patriotes
que les blancs espagnols ou créoles.
Si des citoyens sages n'eussent affaibli cette explosion de rage qui singeait
le patriotisme, et n'en était par là que
plus redoutable, aucun Français peutêtre n'aurait échappé, surtout dans les
cantons les plus reculés de l'intéricur.
L'autorité vint ensuite et régularisa la
persécution, afin qu'elle cessât d'être
sanglante. Il fut ordonné que, dans un
terme plus ou moins prolongé, selon
les lieux, tout Français, à qui desjuntes
particulières formées à cette occasion
n'accorderaientpas la permission de rester dans la colonie, aurait à la quitter
sous peine d'être traité en ennemi; et
la permission nécessaire pour rester sur
le sol qu'on avait rendu fertile, ou, si
ité vint ensuite et régularisa la
persécution, afin qu'elle cessât d'être
sanglante. Il fut ordonné que, dans un
terme plus ou moins prolongé, selon
les lieux, tout Français, à qui desjuntes
particulières formées à cette occasion
n'accorderaientpas la permission de rester dans la colonie, aurait à la quitter
sous peine d'être traité en ennemi; et
la permission nécessaire pour rester sur
le sol qu'on avait rendu fertile, ou, si --- Page 245 ---
( 23g )
l'on veut, le certificat de religion qui
était exigé comme l'avait été en France,
à certaine époque, un certificat de civisme, ne pouvait être obtenu partous.
Il faut même avouer que le nombre de
ceux qui avaient montré du respect pour
les pratiques et les habitudes religieuses
de la nation à laquelle ils avaient demandé un asile n'était pas très-eonsidérable.
On pouvait, à la rigueur, me regarder comme Français. Je fis part de mes
craintes à mes deux amis; ils me donnèrent en réponse une autorisation
conçue en termes très-flatteurs, au nom
de la junte de Jaruco, dont ils fesaient
partie
J'aipu reconnaître, 7 par la suite, que
cette autorisation avait excité des jalou- --- Page 246 ---
(2 240 )
sies, quoiqu'à vrai dire, la solitude profonde où je vivais, et qui n'était interrompue tous les dimanches que pour
aller à la messe, ne laissât aucun prétexte à croire qu'on m'eût fait une faveur.
Le terme accordé aux Français qui
se trouvaient dans mon quartier était
expiré, quand un soir, à l'entrée de la
nuit, un d'entr'eux que j'avais rencontré une seule fois chassant auprès de
mon vallon, se présenta inopinément à
la porte de ma case, et me demanda
l'hospitalité,
Je l'accucillis avec tout lc respect dà
au malheur, et toute la bienveillance à
laquelle il avait droit, comme appartenant à la nation chez qui moi-même, au --- Page 247 ---
(241 )
sortir de l'enfance, j'avais trouvé un
refuge. Cet homme qui avait mis tant de
retard à obtempérer aux ordres du gouvernement espagnol, était précisément
un de ceux qu'on avait voulu atteindre.
Il montrait dans ses discours, et il parlait beaucoup, ce dévergondage révolutionnaire dont les hommes qui voulaient
faire impression se piquaient en France,
quelques années auparavant, mais qui
était passé de mode. Il ne respectait absolument rien : culte, usages, administration, tout était pour lui matière à
sarcasmes. Ses expressions, excessivement dénigrantes, lui avaient fait des
ennemis de tous ses voisins
espagnols ;
iln'était pas même bien vu de la plupart
des Français. Jamais la philosophic, en
tombant dans les classes vulgaires, n'avait trouvé un prosélite, et, si l'on peut
IIT
II
années auparavant, mais qui
était passé de mode. Il ne respectait absolument rien : culte, usages, administration, tout était pour lui matière à
sarcasmes. Ses expressions, excessivement dénigrantes, lui avaient fait des
ennemis de tous ses voisins
espagnols ;
iln'était pas même bien vu de la plupart
des Français. Jamais la philosophic, en
tombant dans les classes vulgaires, n'avait trouvé un prosélite, et, si l'on peut
IIT
II --- Page 248 ---
(: 242)
dire, un séide plus ardent. Toutefois,
cet esprit qui voulait s'élever à la transcendance la plus dédaigneuse, la plus
insolente, avait conservé, dans un petit
coin, du respect et de la eroyance pour
les plus ridicules et les plus évidentes
superstitions. De grosses fourmis blanches avaient pénétré dans ma case. Il
prétendit avoir un moyen efficace de
les chasser. Je lui dis que la seule manière connue était d'empoisonner leurs
trous, 11 voulut à toute force employer
ses exorcismes magiques, ct je ne pus
m'empécher de rire en voyant avec
quelle gravité, avec quelle assurance, 7
ce grand philosophe proférait des mots
baroques. auxquels il attachait tant de
vertu. Mon incrédulité le blessa; il me
le fit connaitre: moi cependant je n'avais rien marqué dont il pût se plaindre, --- Page 249 ---
(: 243 )
quand il avait prodigué en ma préserce
les témoignages les plus orgucilleuxd'incrédulité à l'égard d'objets bien plus
importans.
Néanmoins, quels que fussent les torts
de mon hôte, je lui ménagcai un embarquement à Matanzas, sur une goëlette américaine, et, la nuit où il devait
se rendre secrètement à bord,je le fis
accompagner par Philippe. Ce fut une
imprudence qui aurait pu me faire perdre ce bon serviteur, cet ami excellent,
s'il.avait eu moins d'intelligence, et si
des récits qu'il avait entendu faire d'enlèvemens par surprise de noirs libres ou
esclaves, n'avaient à propos éveillé ses
soupçons. Le Français banni dit au capitaine américain quelques mots en anglais que Philippe ne comprit point
--- Page 250 ---
(244)
mais dont un signe fait par le capitaine
à quelques matelots qui ctaient là, lui
donna aussitôt l'explication. Il se hâtait
de descendre à terre, quand on le saisit
en ler menaçant del'attacheravec des cordes. Son baragouin, 7 moitié français,
moitié espagnol, confirmait dansl'esprit
du capitaine ce qu'on venait de lui dire
sur l'origine de ce noir et sur le dessein
de le faire sortir en contrebande. Mais
les cris de Philippe furent si forts, que
des employés de la douane accoururent.
Il leur fit entendre qu'on voulait l'emmener et le ravir à son maître. Ils montèrent à bord, le délivrèrent, et s'étant
emparés du Français que Philippe leur
désigna dans sa colère, ils le conduisirent en prison comme coupable de vol
d'esclave, de contravention aux lois de
douane et aux ordres du gouvernement
ir en contrebande. Mais
les cris de Philippe furent si forts, que
des employés de la douane accoururent.
Il leur fit entendre qu'on voulait l'emmener et le ravir à son maître. Ils montèrent à bord, le délivrèrent, et s'étant
emparés du Français que Philippe leur
désigna dans sa colère, ils le conduisirent en prison comme coupable de vol
d'esclave, de contravention aux lois de
douane et aux ordres du gouvernement --- Page 251 ---
(: 245 )
relatifs aux Français, trois chefs d'accusation qui, dans un pays où la justice
marche avec une lenteur extrème, pouvaient lui faire passer de longues années au fond d'un cachot.
Philippe, de retour à l'Elysée, m'apprit l'emprisonnement du Français ;
mais 7 par une réserve qui était bien
dans son noble caractère, il me cacha
ce quiavait donné lieu à une arrestation
qu'on pouvait, de toute manière, regarder comme très-facheuse. Il me donna
en même temps des nouvelles de don
Pedro Mayoli, qu'il avait rencontré allant à Matanzas. Comme le malheureux
fugitif avait été pris peu de temps après
avoir quitté mon toit, je crus qu'il entrait dans mes devoirs d'hôte de travailler à le faire remeltre en liberté. Je partis --- Page 252 ---
(246 )
donc à l'instant pour Matanzas, résolu
de ne pas quitter mon ami don Pedro
jusqu'à ce qu'il eût acquiescé à ma demande, si du moins il était en son pouvoir de le faire.
Connaisez-vous cet homme P me dit
don Pedro.
Non; je sais seulcment
qu'il est malheureux. Chassé autrefois de
Saint-Domingue par les noirs, 2 et maintenant obligé de quitter sa petite plantation par suite des événemens qui ont
eu lieu en Furope, il n'est pas surprenant que son caractère se soit aigri,
Aigri, tant qu'il vous plaira, mon cher,
mais non pas à ce point d'ingratitude et
de méchanceté!
Don Pedro, les hommes qui ont pris part à la révolution
française se sont trouvés dans des circonstances fatales où les meilleurs sen- --- Page 253 ---
(247 )
timens ont péri.
Vous êtes trop gde
néreux. 1 vous poussez Tindulgence à
l'extrème; vous me poussez moi-mème
à ce que) je ne devrais point faire : et il
faut bien, qu'à cause de vous, je me relàche un peu de cette sévérité que la loi
m'impose, et que cet homme a certalnement bien méritée. Puisque vous le
voulez, il sortira de prison à l'entrée
de la nuit; je le ferai conduire à bord
de la goëlette, qui, m'a-t-on dit, doit
mettre à la voile demain matin; mais,
s'ilavait le malheur de reparaitre à terre,
il verrait comme on sait punir dans les
pays espagnols ceux qui violent aussi
effrontément que lui les lois de l'hospitalité et de l'honneur.
Ily avait dans les paroles de don Pcdro quelque chose qui m'échappait et qui
prison à l'entrée
de la nuit; je le ferai conduire à bord
de la goëlette, qui, m'a-t-on dit, doit
mettre à la voile demain matin; mais,
s'ilavait le malheur de reparaitre à terre,
il verrait comme on sait punir dans les
pays espagnols ceux qui violent aussi
effrontément que lui les lois de l'hospitalité et de l'honneur.
Ily avait dans les paroles de don Pcdro quelque chose qui m'échappait et qui --- Page 254 ---
248 )
n'allait pas, d'une manière bien directe,
à la circonstance telle que je la connaissais. Ma surprise duts'accroitre
quand, 2
selon la promesse qu'il m'avait faite, il
tira lel Français de prison Cet homme
ne se lassait pas de remercier don Pedro dans les termes les plus humbles, et
ne jetait qu'à grand'peine un regard sur
moi, bien qu'on lui eût dit que sa délivrance était due à mon intercession. Je
ne pouvais croire qu'il pût y avoir tout
à la fois dans une âme tant d'ingratitude
et de bassesse.
Arrivé à bord du navire, le banni,
ne fesant pas plus d'attention à moi
qu'auparavant, multiplia ses courbettes
envers don Pedro, non pas tout-à-fait
avec l'aisance et la grâce d'un homme
de cour, mais avec ces contorsions de --- Page 255 ---
(2 249 )
singe que la rudesse des moeurs révolutionnaires n'avait pas fait oublier entièrement, et qu'on savait reprendre
dans l'occasion. Don Pedro n'avait jusqu'alors répondu ni aux plats remercimens, ni aux sottes grimaces, il se contenta de proférer 2 en' quittant le bord,
un vaya usted con Dios bien sec, et
presque méprisant, tel qu'un fier Espagnol le donne aux personnes qui lui déplaisent et dont il est bien aise de se
débarrasser.
Il faut avouer 9 me dit mon ami,
quand nous fûmes seuls, que voilà un
homme bien peu fait pour donner une
idée avantageuse de la nation française.
1l n'est ni plus méchant, ni plus ridicule que tant d'autres.
Eh! comment sont-ils donc tous ? Quoi, tous --- Page 256 ---
(250 )
seraient-ils capables de trahir ceux qui
leur ont donné Thospitalité, de voler
les esclaves qu'on charge par bienveilJance de les accompagner en route! -
Est-ce que ce Français a vold des esclaves? - Philippe ne vous a donc pas
dit? 1 Il m'a appris qu'on l'avait mis
en prison, et je suis accouru,
Ce
brave Philippe - 7 quand il vous a vu
porté à le sauver, il n'aura pas osé vous
dire que ce misérable l'avait présenté au
capitaine américain comme luiappartenant.
Serait-il possible?
Eh!
croyez - vous que j'cusse consenti si
promptement àl l'élargir, sile capitaine,
qu'on dit être un fort brave homme, et
qui sans doute n'avait consenti à prendre
Philippe sur son bord que pour aider
celui qu'il en croyait le maître à sauver
quelque chose de sa fortune, n'eût été
n'aura pas osé vous
dire que ce misérable l'avait présenté au
capitaine américain comme luiappartenant.
Serait-il possible?
Eh!
croyez - vous que j'cusse consenti si
promptement àl l'élargir, sile capitaine,
qu'on dit être un fort brave homme, et
qui sans doute n'avait consenti à prendre
Philippe sur son bord que pour aider
celui qu'il en croyait le maître à sauver
quelque chose de sa fortune, n'eût été --- Page 257 ---
251 )
compromis avec la douane. Il a donné
un peu d'argent aux employés, et l'affaire est étoufféc. Vous-même, qui avez
reçu chez vous un banni plusieurs jours
après le terme fatal, n'auriez-vous pas
été exposé aux soupçons, non pas de
l'autorité, mais du peuple, dont l'irritation n'est pas amortic encore. On eût
dit que vous êtes Français, sinon d'origine, du moins par le coeur.
Je ne pouvais reveoir de l'étonnement où la conduite mieux connue de
cet homme venait de me jeter. Eh bien!
me dit don Pedro en interprétant mon
silence, > voulez-vous que je lc remette
entre quatre murs? 1 - Non, , répondis-je.
Il fautbien dire ici comme vous : Vaya
con Dios.
Je ne fis point connaitre à Fleurctte --- Page 258 ---
(252 )
ce qui s'était passé, ne voulant pas lui
donner un motifd'estimerpeul les blancs;
mais je ne pus m'empécher d'apprendre
à Philippe combien son généreux silence m'avait pénétré d'admiration. --- Page 259 ---
: 253 )
CHAPITRE IX,
ÈTAT DE L'ILE APRÈS L'EXPULSION DES FBANÇAIS.
APRÈS ces jours d'orage où des hommes coupables d'imprudence, sinon de
mauvaise volonté, eurent beaucoup à
souffrir ou à craindre de la part d'un
peuple irrité contre quelqu'un, soit
présent, soit absent, la colonie jouit --- Page 260 ---
254)
d'une paix profonde. Cc n'est pas qu'un
reste d'agitation ne se retrouvât dans
les esprits; mais, au sein des villes,
les pensées séditieuses ne se portaient
point au-delà de quelques boutiques -
dont on avait fait des manières de clubs,
et de quelques groupes d'hommes de
couleur 9 tant affranchis qu'esclaves,
s'occupant aussi de politique dans leur
coin ; la rencontre de ces groupes avait
au moins cet avantage qu'elle intimidait
les blancs, et arrétait en eux toute indiscrétion révolutionnaire. A la campagne, on nes songeait guères qu'aux travaux
accoutumés et aux récoltes. Les bruits de
l'Europe y trouvaient peu d'échos. Dans
le chef-licu du gouvernement, la liberté
de la presse donnait plus d'activité encore à la satyre personnelle qu'à la discussion grave et trop souvent périlleuse --- Page 261 ---
(255 )
des intcréts sociaux. Les craintes du
père Félix et des autres Espagnols dont
le patriotisme était plein de sagesse, ne
se réalisaient point, ct la colonic. 2
comme la métropole, offrait le phénomène d'un ctat en dissolution, où des
idées démagogiques s'étaient introduites, sans y porter les troubles qu'elles
traînent d'ordinaire à leur suite.
II me semble qu'on peut assigner-plusieurs causes à cette modération, toujours honorable, de quelque manière
qu'elle ait étci inspirée.
Dans ia Péninsule, les idées de la
révolution française s'étaient principalement offertes comme ennemies de
l'homme quilesavait étouffées en France.
Ellcs ne furent employées par les Espa-
ctat en dissolution, où des
idées démagogiques s'étaient introduites, sans y porter les troubles qu'elles
traînent d'ordinaire à leur suite.
II me semble qu'on peut assigner-plusieurs causes à cette modération, toujours honorable, de quelque manière
qu'elle ait étci inspirée.
Dans ia Péninsule, les idées de la
révolution française s'étaient principalement offertes comme ennemies de
l'homme quilesavait étouffées en France.
Ellcs ne furent employées par les Espa- --- Page 262 ---
(256 )
gnols qu'à titre de menace, si l'on peut
dire. D'ailleurs, Tattachement au souverain n'est peut-être pas en Espagne
aussifactice - qu'il parait l'être en France,
oû, de tout temps, les hypocrisies politiques ont eu autant de cours que la
monnaie qui les paie. D'autre part, la
présence d'un ennemi puissant procurait à la métropole un avantage parcil à
celui dont la colonie était redevable aux
petits conventicules des noirs. Elle réprimait T'exagération des pensées, et ne
portait les voeux du peuple que vers un
grand besoin, celui d'affranchir le sol
de la patric. L'image des excès commis
précédemment en France au nom de la
liberté, servait de frein aux esprits actifs
qui n'avaient pas encore abdiqué les
idées d'honneur, et l'on semblait rechercher la plus belle des gloires, celle --- Page 263 ---
( 257 )
d'obtenir une liberté qui ne fût point
souillée.
La jalousie contre les classes suprrieures n'est peut-être pas non plus aussi
inquiète chez les Espagnols qu'elle l'était en France. Entre les grands et le
peuple se forment en Espagne des liens
deconfréries, d'associations religieuses;
en France, 9 les deux extrêmes ne se
rapprochèrent jamais que par la débauche, 1 et la classe moyenne avec des
mocurs plus honnétes 9 ne se frottait
guères aux grands que dans des vues
d'intrigue ou avec les prétentions du bel
esprit.
Il faut considérer aussi qu'une part
très-large est accordée à la démocratie,
ou, si l'on veut, à l'ambition des
pcIII
11* --- Page 264 ---
(258 )
tites gens dans cette multitude de moines et de prétres qui, des rangs les plus
infimes de la société, peuvent s'élever
plus haut que ne pouvaient le prétendre
en France tous ces hommes désolés d'étre nés avec rien, et qui, s'étant imbus
de quelque savoir dans les écoles, ne
parvenaient, avec beaucoup d'ambition,
qu'à être toute leur vie des tracassiers
de village.
Sur toutes choses, enfin, il faut reconnaitre comme principe d'une modération si peu commune dans les actes au
milieu d'une exagération assez forte
dans les pensées, cet esprit de prudence
qui distingue les Espagnols, et qu'il est
impossible de ne pas apercevoir tout de
suite dans leurs affaires de commerce 9
bien différens en cela d'autres nations
coles, ne
parvenaient, avec beaucoup d'ambition,
qu'à être toute leur vie des tracassiers
de village.
Sur toutes choses, enfin, il faut reconnaitre comme principe d'une modération si peu commune dans les actes au
milieu d'une exagération assez forte
dans les pensées, cet esprit de prudence
qui distingue les Espagnols, et qu'il est
impossible de ne pas apercevoir tout de
suite dans leurs affaires de commerce 9
bien différens en cela d'autres nations --- Page 265 ---
( 259 )
que caractérise une témérité peu d'accord avec les délicatesses de la conscience, 9 et qui sans cesse courent sur un
chemin glissant, où peuvent cheoir ensemble la fortune et l'honneur.
L'absence d'un grand nombre de
Français industrieux, mais un peu turbulens, laissa un vide dans les grandes
cultures ; mais les planteurs de tabac
reçurent un encouragement notable par
la suppression des gênes qui fesaient la
sécurité odieuse du monopole. L'abolition de la factoria, ou régie, fut un
grand sujet d'allégresse pour les vegueros. Je reconnus bientôt, dans mon petit train d'affaires, une augmentation
de produit. J'aurais pu, dèsla troisieme
année, acheter deux ou trois esclaves, $
et accroître progressivement mes cul- --- Page 266 ---
260 )
tures ; mais alors il m'aurait fallu abandonner mon Elysée où le terrain cultivable claitfort resencqboigresollant
D'ailleurs, il y avait en moi une grande
répugnance à marchander mon semblable. Je préférais louer, dans l'occasion,
un ou deux nègres pour aider Philippe
dans ses travaux. Quant à mon argent,
on m'avait indiqué une maison sure
oùt je le plaçais, et qui, le plus souvent
aussi, m'achetait mon tabac. Il y avait
si peu de luxe dans notre ménage, qu'à
la fin de l'année mes économies se trouvaient assez considérables; ctj je m'étonnais moins des fortunes qu'on fait dans
les colonies avec peu de moyens apparens et une industrie aussi bornée que
pouvait l'être la mienne.
Ma fille grandissait, et chaque jour --- Page 267 ---
(: 261 )
semblait lui apporter le tribut d'une
grâce nouvelle. On voyait se développer en sa personne ces formes légères et aériennes qui, dans l'enfance
et la jeunesse, portent à l'âme de ceux
qui les contemplent une sensation ineffable de mélancolie et de tendresse. Je
ne crois pas qu'il soit possible d'avoir
plus de naiveté dansles manières, et dans
tous les gestes, dans tous les mouvemens, un abandon 11 plusdoux. Jeme surprenais quelquefois à pressentir l'impression que feraient un jour sur les
étrangers son air et sa tournure. Le son
de sa voix pénétrait jusqu'à l'âme, ct,
sans mettre à ses petites saillies aucun
accent particulier, elle causait un remuement de coeur que nulle expression
ne peut rendre. Assez grande déjà pour
aider en quelque chose à sa mère, le
et dans
tous les gestes, dans tous les mouvemens, un abandon 11 plusdoux. Jeme surprenais quelquefois à pressentir l'impression que feraient un jour sur les
étrangers son air et sa tournure. Le son
de sa voix pénétrait jusqu'à l'âme, ct,
sans mettre à ses petites saillies aucun
accent particulier, elle causait un remuement de coeur que nulle expression
ne peut rendre. Assez grande déjà pour
aider en quelque chose à sa mère, le --- Page 268 ---
00 262 )
plaisir d'être utile 1e la touchait beaucoup;
elle en prévoyait l'instant pour le saisir
avec une avidité touchante, qu'il fallait
souvent modérer.
Plus mes liens de famille étaient restreints, 2 plus leur force était xive. Je ne
voyais au monde que Philippe, Fleurette et ma fille, avec qui mon sang eût
du rapport : je ne croyais pas, du moins,
qu'il lui en restât avec d'autres êtres vivans; la famille quej'avais eue en Pologne
ne vivait plus que dans mes souvenirs.
Ma fille commençait à nous suivre,
Fleurette et moi, dansles petites courses
que nous fesions autour de notre demeure. Nos conversations, au pied d'un
grand arbre, ou de quelque rocher qui
nous prétait son ombre, n'étaient plus --- Page 269 ---
(263 )
seulement tendres, 9 elles avaient pris
quelque chose d'enfantin, à cause de la
petite compagne que nous nous étions
donnée; et, quand je me rappelle avec
quel art infini nous savions diviser et
multiplier nos pensées 1 jouant en quelque sorte avec elles comme un enfant
avec ses poupées ; je trouve toutes simples et naturelles ces interminables conversations d'amour où l'on ne dit jamais
au fond que la même chose : les colloques
d'un père, d'une mère, ont. bien autant
de vide dans les paroles, si ce n'est dans
le coeur.
Mes deux amis de Jaruco venaient
me voir aussi souvent que leurs occupations le permettaient, Je savais par eux
quelque chose de ce qui se passait alors
en Europe Si, en lisant au sein d'une --- Page 270 ---
( 264 )
retraite profondeles aventures d'unvoyageur ou les exploits d'un guérrier; si,
en contemplant une tempête d'un lieu
où elle ne peut nous
atteindre, on est
ému de je ne sais quel charmeindéfinissable par le contraste qui se trouve entre notre position et le tableau offert à
nos yeux ou à notre pensée, quels sentimens plus intimes encore de paix et
de sécurité ne devaient-elles
duire
pas proen moi ces grandes convulsions
de l'Europe, racontées dans une modesle case, dans le vallon le plus écarté,
et à une époque de ma vie où je croyais
ne plus tenir au monde extérieur
que
par les deux bons amis qui me rendaient
visite!
J'allais bien quelquefois à Jaruco, à
Matanzas, et même à Ja
Havane, pour --- Page 271 ---
(265 )
mes affaires; mais, quand je n'étais ni
avec le père Félix, ni avec don Pedro, 9
j'avais grande hâte de revenir dans ma
solitude. Je ne pensais qu'à mon vallon,
à mes grands arbres, à mes plantations,
à mes foyers, tandis que j'étais dans
les maisons de la ville, dans ses temples,
au milieu de Scs rues ; mais jamais il ne
m'arriva, étant une fois rentré dans ma
case, de penser aux rues, aux riches
boutiques, aux belles maisons, aux temples de la ville. Les années s'écoulaient
pour moi dans cette tranquillité d'âme
dont on ne sent bien tout le prix qu'après l'avoir à jamais perdue.
Fleurette aussi était devenue parfaitement calme ; elle n'avait fait aucune
connaissance dans le voisinage 2 et par
conséquent ne SC trouvait mélée, soit
m'arriva, étant une fois rentré dans ma
case, de penser aux rues, aux riches
boutiques, aux belles maisons, aux temples de la ville. Les années s'écoulaient
pour moi dans cette tranquillité d'âme
dont on ne sent bien tout le prix qu'après l'avoir à jamais perdue.
Fleurette aussi était devenue parfaitement calme ; elle n'avait fait aucune
connaissance dans le voisinage 2 et par
conséquent ne SC trouvait mélée, soit --- Page 272 ---
266 )
de gré, soit de force, dans aucun de
ces inquiétans caquets, dans aucune de
ces turbulentes parleries qui traversent
et troublent quelquefois la vie la plus
champêtre etl la plus retirée. Quand nous
allions à la messe dans les temps qui précédèrent la naissance de notre fille, on
ne fesait d'attention à nous que pour
louer en passant le bon air et la grâce
de Flcurette, et pour ajouter peut-étre
toul bas que je devais êire jaloux, puisque je lui avais défendu de parler au
monde. Depuis, les vieilles femmes eurent coutume de faire beaucoup de Càresses à notre enfant; nous y répondions le plus poliment qu'il était en
notre pouvoir de le faire : mais aucune
liaison ne se formait, et, sans prendre
souci de ce qu'on pouvait dire ou penser
sur notre compte, nous ne cessions pas --- Page 273 ---
( 267 )
de nous plaire dans cet isolement domestique, la plus solide garantic de la
paix et dubonheur quisoient: ici-bas à la
portée des hommes.
: La succession des saisons marquait
seule pour nous la fuite du temps. Nos
grandes époques étaient quelque tempête ou un sec plus prolongé que de
coutume; mais, pour nos coeurs, iln'y
avait ni seC, ni tempête ; c'était une
tendresse calme que rien ne troublait,
une sécurité d'amour qui paraissait,
hélas! devoir être éternelle!
Au fond de cette solitude sauvage où
mes malheurs m'ont jeté depuis, quand
l'image de ce temps-là vient à m'apparaitre séparée des jours affreux qui suivirent, il me semble que rien de plus --- Page 274 ---
(: 268 )
doux ne peut venir prendre place dans
les souvenirs d'un mortel. Entouré des
neiges de T'hiver; sous un ciel de plomb,
l'oreille sans cesse frappée du sifflement
aigu et monotone d'un vent glacial, et
les yeux fixés sur des sapins lugubres
qui s'élèvent sur les monts d'alentour
comme sur d'immenses sépulchres, s'il
m'arrive de retrouver dans ma pensée
quelque tableau de cCs belles scènes du
tropique, pleines pour moi de vie, de
paix et d'amour, avec ce ciel brillant
ct cette température si légère à supporter quand une fois on a passé par les
épreuves du climat, je sens tout-à-coup
se former comme un ruisseau de pensées
et d'images délicieuses qui traverse mon
âme et la rafraichit. Les histoires fabuleuses de l'ancienne Arcadie me paraitraient en comparaisonbien moins agréa-
ènes du
tropique, pleines pour moi de vie, de
paix et d'amour, avec ce ciel brillant
ct cette température si légère à supporter quand une fois on a passé par les
épreuves du climat, je sens tout-à-coup
se former comme un ruisseau de pensées
et d'images délicieuses qui traverse mon
âme et la rafraichit. Les histoires fabuleuses de l'ancienne Arcadie me paraitraient en comparaisonbien moins agréa- --- Page 275 ---
( 26g )
bles, sije laissais, comme au temps de ma
jeunesse, mon esprit s'égarer dans les
réves de la poésic antique. Mais hélas!
cette époque si obscure et si heureuse, 2
ne fut pour moi qu'un sentier dans les
larges vallées de l'existence. Bientôt je
me réveillepour souffrir, etje meremets
à croire que ma case, mon vallon, Fleurette, Maric ct Philippe ne m'apparurent que dans un songebrillant etparune
imposture de félicité, tant cette portion
de ma vie ressemble peu aux temps antérieurs et à ccux qui sont venus ensuite.
Ainsi le voyageur, entrainé au loin par
SCS devoirs ou ses affaires, passe quelquefois au milieu de sites enchanteurs
dont il jouit en silence, mais avec vitesse ; content dcs impressions quilaffectent en ce moment, il ne songe point
à fatiguer de SCS plaisirs la trompette de --- Page 276 ---
( 1 270 )
la renommée; puis, long-temps
après
quand il veut reprendre la trace desjours
qui ne sont plus, 2 il ne discerne
qu'à
grand'peine si ses yeux ont bien réellement vu, ou si son imagination a seule
eréé les lieux charmans
qu'il se rappelle.
Combien de fois encore me rappelleraije ces beaux ombrages où nous venions
nous asseoir auprès de ce ruisseau qui
coulait avec un si doux murmure, alors
que, sans nous occuper de cC qui sC
passait tà notre droite ou à notre gauchc,
nous ne pensions pas même à ces mouvemens de l'Europe qui fesaient tant de
bruit, à ces guerres, à ces factions qui
déchiraient le monde chrétien et fesaient massacrer les hommes ; alors que
F'apparition de quelques fleurs, la maturité de quelques végétaux donnait à
notre existenee les seules dates dont --- Page 277 ---
(271 )
nous eussions besoin, tandis qu'au-delà
des mers, presqu'en chaque saison de
l'année tombait un empire ou s'en élevait un autre, et que chaque jour s'y
trouvait marqué par quelqu'une de ces
sanglantes batailles qui, pour comble
de misères, 9 devaient à la fin n'avoir
point de résultat. A la rapidité avec laquelle mes forces déclinent, jes sens qu'ils
ne reviendront plus guères ces souvenirs qui ime transportent dans un monde
aujourd'hui tout idéal pour moi; peutêtre même n'aurai-je pas le temps d'achever ces pages où ma douleur cherche
à senourrir d'elle-même, seule existence
qui me soit aujourd'hui permise. Quand
un arbre, jeune encore, a été desséché
par le soleil, que ses feuilles sont tombées et ne reviendront plus, 2 il lui reste,
avant de retourner à la terre qui l'en-
'ils
ne reviendront plus guères ces souvenirs qui ime transportent dans un monde
aujourd'hui tout idéal pour moi; peutêtre même n'aurai-je pas le temps d'achever ces pages où ma douleur cherche
à senourrir d'elle-même, seule existence
qui me soit aujourd'hui permise. Quand
un arbre, jeune encore, a été desséché
par le soleil, que ses feuilles sont tombées et ne reviendront plus, 2 il lui reste,
avant de retourner à la terre qui l'en- --- Page 278 ---
(272) )
gendra, une action à subir qui in'est plus
la vie, mais qui est encore du mouvement. Il faut qu'un ver rongeur successivement le détruise et l'amène à cet état
de poussière où doit aboutir tout ce qui
fut créé, Ainsi la douleur achève de détruire mon être; ainsi mon coeur, privé
detout ce quifut sa vie, se sentronger et
réduire à un souffle par le regret éternel
qui s'est logé dans son sein.
PIN DU TROISIÈME VOLUME. --- Page 279 ---
: 273 )
a ABLE
DES CHAPITRES DU TROISIÈME VOLUME,
Pages.
Chapitre Ier,
Prise de possession de non
Elysée. - Descriptions.
I
Chap. II.
Particularités du caractère
de Fleurette.
Détails sur l'ile de
Cuba.
Chap. III. - Charies de la solitude.
Chap. IV. 1 Ilistoire du noir Philippe.
Go
Chap. V. Naissance de mna fille.
--- Page 280 ---
08-15-
( : 274 )
Chap. VI. Histoire des trois premières femmes d'Europe qui vinrent dans l'ile de
Cuba.
Chap. VII. - Digression sur l'Espagne et
sur ses habitans.
Chap VIII.
Contre-coup de la guerre
d'Espagne dans l'ile de Cuba. - Dangers courus par les Français.
Leur
expulsion.
Chap. IX.
Etat de l'ile après l'expulsion des Français.
PIN DE LA TABLE. --- Page 281 ---
E830
MH150
.3 --- Page 282 ---
ON TROUVE CHEZ LES
EDITEURS :
HISTOIRE DU PAPE ALEXANDRE
ET DE CÉSAR
VI
NASSE.
EOBGIA, par E.-M.
In-8.", prix
7fr.
LA LINGÈRE, par Alphonse SicxoL. 5 vol.
in-2.
16 fr.
f
Sous Drrsec :
LE CSIPFONNIER,
6 vol. in-12.
par Alphonse SIGNOL.
20 fr.
LE
COMONISIONNAIRE, 9 par le niéme.
vol. in-12.
14 fr.
2 H
EOURGES, 2 TMPRINESIE DE ve.
soucnois KT Co.
ni