--- Page 1 ---
y a
DBBDLINEKI.
OU
MARSEILLE
ET,
SARN A EL B OMANGUE:
A
2 a
Come Deurième.
A PABIS 9
LEFEBYRE ET G
CREZ JULES
ÉDITEURS,
LIBRAIRES
N". 18:
DES GRANDS - AUGUSTINS 9
BUE
1830.
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OSSOLINSKI,
OU
MARSEILLE ET Sr-DOMINGUE. --- Page 4 ---
V A
BOURGES, IMP. DE Mme, ve. SOUCHOIS ET COMP*,
--- Page 5 ---
OSSDLANSKI,
OU
MARSEILLE ET Sr-DOMINGUE,
APRÈS 1794 ET EN 1815.
MEMOIRES CONTEMPORAINS
RECUEILLIS ET PUBLIES
par E.-sl. itlasse,
TOME II.
Historia quoquo modo scripta !
C'est pourtant de Thistoire, de quelque
manière que cela soit dit!
PARIS,
JULES LEFEBVRE ET C*., EIBRAIRES-ÉDITERS,
RUE DES GRANDS-AUGUSTINS,
2 No. 18.
1830. --- Page 6 --- --- Page 7 ---
OSSOLINSKI,
OU
MARSEILLE ET Sr. -DOMINGUE,
CHAPITRE T".
QUELLES ÉTAIENT CES PERSONNES PAR QUI L'AUTEUR
FUT SAUVÉ. - LE BLANC ET SON CHEVAL.
LORSQUE j'clais tombé, mon cheval
avait pris le galop; et comme il était
venu du Mirbalais, il en suivit le cheII
I --- Page 8 ---
(2)
min. Les trois personnes qui venaient de
me rendre à la vie l'avaient rencontré
toujours galopant, et à une grande distance du lieu où j'étais étendu sans connaissance; mais le noir était parvenu à
le ramener: ; et ce cheval, sellé et bridé,
mais sans cavalier, leur fit penser qu'il
était arrivé, non loin d'eux, quelque
malheur.
On m'avait enlevé mes dépéches; car
c'était seulement dans ce but que j'avais
été si lestement voué à la mort. Je crois
qu'elles étaient en effet très importantes,
ayant trait aux nouvelles intrigues des
Anglais dans la colonie, intrigues qui, 2
suivant l'usage de leur gouvernement, 2
précédaicnt la rupture de la paix oun du
moins la connaissance officielle de cette
rupture. Quant à mon argent 7 à ma --- Page 9 ---
(3)
montre, ct à quelques petits bijoux que
je pouvais avoir, on n'y toucha point.
Cela étonnerait peut-être beaucoup de
la part des blancs, en quelque région
qu'ils fissent la guerre; pour moi, je le
compris chez des noirs ; je savais d'eux le
trait qui suit : En même temps qu'un
petit nombre des leurs, coupables d'avoir tenu long-temps contre douze mille
hommes de vieilles troupes, et de n'avoir pu s'échapper comme quelques-uns
de leurs compagnons, étaient passés,
sans miséricorde, au fil de l'épée, dans
les rochers de la Créte-à-Pierrol, le général noir, Christophe, avait fait respecter une ambulance de Français, qui se
rendait à Saint-Marc, et leur avait fait
distribuer des secours.
Malgré la bonne volonté des person-
leurs, coupables d'avoir tenu long-temps contre douze mille
hommes de vieilles troupes, et de n'avoir pu s'échapper comme quelques-uns
de leurs compagnons, étaient passés,
sans miséricorde, au fil de l'épée, dans
les rochers de la Créte-à-Pierrol, le général noir, Christophe, avait fait respecter une ambulance de Français, qui se
rendait à Saint-Marc, et leur avait fait
distribuer des secours.
Malgré la bonne volonté des person- --- Page 10 ---
(4)
nes qui me secouraient, ce n'était pas
chose trop aisée que de m'arracherà la
mnort. Je n'avais qu'une blessure; mais
elle était grave : j'avais perdu bearcoup
de sang, et, sous le solcil du milieu du
jour, rien de rafraichissant n'avait pu
encore me rendre queiques forces.
La jeune négresse et sa marraine se
hâtèrent de bander ma plaic avec un
mouchoir; mais une soif brûlante me
dévorait, et le lieu où nous étions se
montrait de toutes parts extrèmement
aride. On n'y voyait éparses ça et là que
des plantes épineuses d'un verl grisâtre,
qui annonçaient la sécheresse habituelle
d'un sable infertile où les eaux fécondantes du ciel ne s'arrêtaient point.
Le bon noir était allé à la recherche
de quelque ruisseau. Il tardait beaucoup --- Page 11 ---
(5)
à revenir, et la jeune négresse, quil'appelait son père, sC désespérait de ne
pouvoir pas encore m'offrir un secours
dontj'avais laut besoin. Enlin clle le vit
revenir tout joyeux, et tenant à deux
mains la calebasse qu'il avait emportée;
elle était presque remplie d'une eau
fort bonne, trouvée par lui dans le cornet de quelques grandls aloès, qui s'levaient à une cerlaine distance.
Mais il fallait me mettre à cheval, ct
m'y faire tenir; nouvelles diflicultés. Il
n'y eut pasjusqu'à la bonne dame créole,
laquelle était déjà bien àgée, qui n'aidat
de son mieux. On-réussit enfin. Une fois
queje fus placé, la jeune négresse se mit
en croupe, ct, passant ses bras autourde
moi, elle tâcha de me soutenir, cn me
fesant appuyer sur son scin ; le noir te- --- Page 12 ---
(6)
nait d'unc main le cheval par la bride,
et de l'autre, qu'ila appuyait sur mesjambes, il me maintenait dans la position
que m'avait donnée sa fille.
Nous fimes ainsi plusieurs licues avant
d'arriver à Saint-Marc. Tout ce queje
puis me rappeler de cet intervalle de
temps, ce sont les alarmes toujours renaissantes de la jeunc négresse qui, tantôt craignait de voir paraître quelque
parti d'insurgés, tantôt s'imaginait que
mon sang coulait encore en abondance,
et portait alors dclicatement la main sur
ma blessure: ; tantôt fesait arrêter le cheval pour me mettre dans une position
qu'elle croyait meilleure, ou pour approcher de mes lèvres une liqueur des
iles, que sa marraine avait faite, et dont
ellem'auraitfait boire sans ménagement,
jeunc négresse qui, tantôt craignait de voir paraître quelque
parti d'insurgés, tantôt s'imaginait que
mon sang coulait encore en abondance,
et portait alors dclicatement la main sur
ma blessure: ; tantôt fesait arrêter le cheval pour me mettre dans une position
qu'elle croyait meilleure, ou pour approcher de mes lèvres une liqueur des
iles, que sa marraine avait faite, et dont
ellem'auraitfait boire sans ménagement, --- Page 13 ---
(7 )
si son père ne l'avait quelquefois retenue. Elle croyait ne pouvoir pas me sauver autrement; mais le bon noir me soulageait bien davantage en me fesant
avaler, de temps à autre, un peu de cette
cau du ciel qui était dans sa calebasse.
La dame créole avait des connaissances à Saint-Marc. On trouva à me loger
d'une manière convenable; tous les secours de l'artme furent prodigucs: mais
je crois que ceux de l'amitié étaient Cucore plus puissans. Philippe, ainsi nommait-on le noir, s'occupa, aussitôt que
je pus lui donner lcs indices nécessaires,
de rendre le chevalen nantissement duquel j'avais donné une quantité de quadruples assez considérable pour moi, et
surtout dans ma position. Il trouva bien
lindividu; mais, quoique l'animal parût --- Page 14 ---
(8)
reconnaître son maître, cclui-ci prétendit que ce n'élait point là le cheval-qu'il
avait prêté, et il garda l'argent.
La raison d'une conduite si malhonnête était que cet homme, voulant s'embarquer au premier jour, prévoyait qu'il
serait embarrassé desa bête, ct qu'il In'en
obtiendrait pas, en la vendant, la moitié
de la somme que je lui avais confiée. Et
en effet,jen'en eus pasdavantage,quand,
sur le point de partir moi-même, je fus
obligé de vendre le cheval pour mon
compte.
Au milieu des soins généreux quim'étaient accordés,. ce trait caractéristique
de T'esprit mercantile, qui pourtant ne
conseille pas toujours de telles bassesscs, ne me fit pas beaucoup d'impression. --- Page 15 ---
(9)
Fleurette, c'était le nom de la fille du
bon Philippe 1 se montrait Loujours aussi
empressée à me servir, à me procurer ce
qu'elle pensait devoir être pour moi un
soulagement: ; sa vOix me paraissait toujours aussi douce, elleréveillait toujours
en moi autant d'émotions qu'au moment où elle m'avait tiré en quclque
sorte du tombeau, et où les ombres de
la mort s'élaient, pourla première fois,
éclaircies depuis l'instant de ma chute. --- Page 16 ---
(10)
CHAPITRE II.
FAUTES COMMISES.
DÉTAILS SUR TOUSSAINT-1OEVERTURE.
LE chirurgien qui me soignait était
un excellent homme, un véritable philanthrope. Depuislong-tempsilélaitdans
cette colonie, après en avoir visité beaucoup d'autres ; il la connaissait bien, il
avait étudié, dans toutes leurs phases, >
ses prospérités et SCS malheurs. Quand
ses occupations le lui permettaient, il
--- Page 16 ---
(10)
CHAPITRE II.
FAUTES COMMISES.
DÉTAILS SUR TOUSSAINT-1OEVERTURE.
LE chirurgien qui me soignait était
un excellent homme, un véritable philanthrope. Depuislong-tempsilélaitdans
cette colonie, après en avoir visité beaucoup d'autres ; il la connaissait bien, il
avait étudié, dans toutes leurs phases, >
ses prospérités et SCS malheurs. Quand
ses occupations le lui permettaient, il --- Page 17 ---
(11)
venait me tenir compagnie, et les événemens antérieurs étaientalors déroulés
par lui sous mcs yeux avec complaisance. Les distractions qu'il me procurait ainsi, n'étaient pas, de tous ses remèdes, le moins efficace. L/humanité
surtout, dont il fcsait preuve, mc rafraichissait le sang; ct, dans ses observations, il y avait ce mérite d'impartialité qui, pour une âme bien disposée, a
d'autant plus d'attrait ct de charme, que
les passions extrêmes, dont le monde
est agité, le rendent aujourd'hui plus
rare.
1l me disait quelquefois : ( Non,jene
reviens pas de la surprise que me cause
la déplorable issuc où les affaires de
Saint-Domingue vont aboutir! On dirait
que le gouvernement de France n'a pris --- Page 18 ---
(12) -
tout juste que les mesures nécessaires
pour laisser, en définitive, la colonie
aux mains des noirs. Leur laisser la liberié, ille fallait: ; ils lavaient conquise >
ct ils veulent la garder; mais la possession absolue de l'ile, c'est ce qu'il IIC
fallait pas. Cependant on n'a point fait
ce qu'il fallait, et cc qu'il ne fallait pas
arrive; chaque jour quis'écoule l'amène
à son terme.
> Jc crois que, des deux côtés, on a'
fait des fautes, mais les plus grandes
ont été du côté de ceux qui n'ont pas
craint d'yjoindre la perfidie. On dirait
que Toussaint, cet homme dont le talent politique avait tant de sagacité, ne
s'est pas bien rendu compte cette fois
de sa position. L'homme, qui était parvenu à écarter tout pouvoir rival du sien --- Page 19 ---
(13)
dans la colonie, devait mieux pressentir
que le grand pouvoir, le pouvoir iminense ct absolu, qui venait de s'élever
en France 1 ne souffrirait point qu'on
lui disputât la possession d'un pays naguères français. 11 suffisait que I'Angleterre 7 par un traité solennel, eût reconnu les noirs d'Ilaiti comme une nation indépendante et neutre, pour que
le dominateur de I'Europe, l'ennemi
personnel du gouvernement anglais, seul
rival certainement qu'il voyait autour
de lui, voulût briser un tel pacte!
> Toussaint, au lieu d'écrire au premier consul, que cependant il n'a pas
appelé, comme on l'a dit, le premier
des blancs, en se donnant à lui-même
le titre de premier des noirs, aurait dà
bien fermement ne voir, dans cct hom-
épendante et neutre, pour que
le dominateur de I'Europe, l'ennemi
personnel du gouvernement anglais, seul
rival certainement qu'il voyait autour
de lui, voulût briser un tel pacte!
> Toussaint, au lieu d'écrire au premier consul, que cependant il n'a pas
appelé, comme on l'a dit, le premier
des blancs, en se donnant à lui-même
le titre de premier des noirs, aurait dà
bien fermement ne voir, dans cct hom- --- Page 20 ---
(14)
me qui, peut-être, ne le surpassait tout
au plus qu'en stratégie et en connaissances acquises, l'ennemi naturel que la
fortune venait de lui donner. Et le silence du premier consul à ses lettres
ne devait-il pas lui faire soupçonner ce
qu'on méditait à son égard ? Méme, 2
après avoir eu connaissance des préparatifs qu'on fesait bien évidemment contre lui, n'a-t-il pas trop compté sur les
temporisations? A-t-il été assez persuadé
que les blancs voulaient rétablir l'esclavage? Et l'état raisonnablement prospère où il avait amené la colonie, ne
lui faisait-il pas supposer avec trop de
confiance qu'on aurait le bon sens de
s'en contenter?
> Mais, si Toussaint s'est perdu par
relàchement de force politique, l'autre --- Page 21 ---
(15)
n'a-t-il pas préparé la ruine de son entreprise 2 par la présomption de ses espérances et l'insuffisance de ses mesures?
Puisqu'on voulait remettre les noirs sous
le joug, il fallait les surprendre, les
étonner par des forces qui leur parussent tout d'abord irrésistibles. Cinquante-quatre vaisseaux ou frégates n'ont débarqué une première fois que dix mille
cing cents combattans. Le rendez-vous
E dc la flotte avait été mal donné. On perdit plusicurs semaines à s'attendre. Le
débarquement aurait dà avoir lieu tout
de suite. L/hésitation du chef noir avait
jeté dans ceux quiétaient sous ses ordres
une irrésolution dont, sans doute, on
aurait pu mieux profiter.
> Les généraux noirs, dans l'espérance
de conserver lcurs grades et leur for- --- Page 22 ---
(16)
tune, 7 auraient fait leurs arrangemens
avec plus d'aisance et de promptitude,
avant que le génie de Toussaint ne se
fit réveillé de son sommeil et n'eût repris cet inconcevable empire qu'il exerçait sur les esprits.
> Quand le premier consul eut appris
que la soumission ne se fesait pas aussi
soudainement qu'il l'avait cru: : quand il
vit que son étoile pâlissait à l'Occident,
il fit le grand effort de répondre à Toussaint; mais sa lettre n'arriva pasà temps,
ou ne fut pas remise à propos ; et ce
noir, qu'il méprisait sans doute, allait
se montrer bientôt plus grand que lui,
>) Les enfans de Toussaint étaient élevés en France. On les amène à SaintDomingue; on met sur leurs lèvres ce
qu'ils doivent dire pour gagner, pour
: quand il
vit que son étoile pâlissait à l'Occident,
il fit le grand effort de répondre à Toussaint; mais sa lettre n'arriva pasà temps,
ou ne fut pas remise à propos ; et ce
noir, qu'il méprisait sans doute, allait
se montrer bientôt plus grand que lui,
>) Les enfans de Toussaint étaient élevés en France. On les amène à SaintDomingue; on met sur leurs lèvres ce
qu'ils doivent dire pour gagner, pour --- Page 23 ---
(17)
séduire leur père, pour T'engager à se
soumnettre. Illes écoute, il les embrasse;
il sail que, s'il refuse, on va les lui ravir,
les garder en ôtage; mais il sail aussi que
l'esclavage des noirs, T'oppression deses
frères est décidément résoluc, nonobstant des proclamations contraires : pdnétréde sa douleur, mais non vaincu par
elle, il porte des yeux mouillés de larmes sur SCS enfans, il les emirasse une
fois encore, puis - il détourne la tête et
nC songe plus qu'à défendre ccux qu'il
a si souvent menés à la- victoire! Bien
différente est la façon - de voir du premier consul, s'il est-vrai qu'avant lc depart de l'expédition, et lorsqu'il ne s'agissait plus que de la confier à un chef
capable ct expérimenté, il-ail dit au gén.ralLeclerc, àce beau-frère, qui avait
le talent de lui déplaire plus que toute
1* --- Page 24 ---
(18)
autre personne au monde : ( Tenez,
>) voilà vos instructions : vous avez une
>> belle occasion de vous enrichir; allez,
5 et ne me fatiguez plus de VOS éternelles
> demandes d'argent. >)
> Iln'y avait, en effet, qu'un tel motif
qui eût pu déterminer le choix d'un des
plus jeunes généraux et des plus nuls de
l'armée. >)
Quand le bon chirurgien racontait
ainsi la gloire d'un illustre Africain en
présence de Fleurctte, je lisais, sur le
visage de cette aimable fille, une sorte
d'enthousiasme qui contrastait singulièrement avec l'expression habituclle de
bienveillance et de douceur qu'ony reinarquait. Mais 2 pourquoi étudiais-je
donc cette physionomic? d'on me venait cette occupation d'interroger des --- Page 25 ---
(19)
yeux où je trouvais loujours quelque
chose de plus pur que ce qu'un autre
blanc y aurait cherché ? Philippe se
montrait un peu moins sensible à ce qui
ne parlait que de grandeur et de gloire;
mais, tout cc qui réveillait en lui lidée
de trahison ou de perfidie, paraissait eXciter dansson âmc une indignation soudaine ct vive.
( Cependant, ajoutait le chirurgien 1. 9
vingt mille noirs, parmi lesquels on ne
comptait qu'un millier de mulàtres, ne
pouvaient guères tenir contre des troupes, lcs meilleures du monde, quelque
inférieures qu'elles fussent en nombre.
Christophe, commandant du Cap, avait
été d'abord disposé à bien recevoir les
Français ; mais Toussaint, qui avait décidément pris sa résolution, était arrivé,
vive.
( Cependant, ajoutait le chirurgien 1. 9
vingt mille noirs, parmi lesquels on ne
comptait qu'un millier de mulàtres, ne
pouvaient guères tenir contre des troupes, lcs meilleures du monde, quelque
inférieures qu'elles fussent en nombre.
Christophe, commandant du Cap, avait
été d'abord disposé à bien recevoir les
Français ; mais Toussaint, qui avait décidément pris sa résolution, était arrivé, --- Page 26 ---
20 )
ct des mesures de résistance avaient été
concertées. Leclerc, repoussé du Cap,
débarque aux environs du Limbé et du
port Margot. D'un autre côté, Rochambeau venait d'enlever le fort Dauphin.
Le Cap allait être tourné; un second
incendie, où les flammes ont dévoré pour
pius de cent millions éclate, ct Christophe se relire dans les Mornes. Bien certainement, si l'on fut arrivé plus tôt,
Christophe se serait d'abord soumis, et
ce nouvel incendie du Cap n'aurait pas
eu licu.
> Le général Boudet s'est présenté ensuite au Port-au-Prince. Des chefs noirs
lui ont fait dire que, sil'on brusque un
débarquement sans les ordres de Toussaint, , il sera tiré trois coups de canon
d'alarme, et qu'à ce signal, répété de --- Page 27 ---
1e 21 )
morne en morne, commencera l'incendie de la colonic et le massacre de tous
les blancs. Les trois coups de canon- se
font entendre, l'incendic commence;
mais le Port-au-Prince est pris; Dessalines, après Christophe, SC dirige vers
les Mornes:
> Toussaint fait arrèter le massacre
des blancs, ct ordonne de les emmener
dans l'intérieur comme ôlages.
> Le général Humbert, au Port-dePaix, ne conquiert que des cendres.
Dessalines parvient à se jeter dans St.-
Marc; obligé de l'évacuer, il y met le
feu; et vous pouvez ici même en voir
lcs traces, quoiqu'on vous ait donné
une baraque assez propre, mais construite, comme presque tout le: reste, sur
des ruines: --- Page 28 ---
- 22 )
> Les armes françaises, dans le Sud,
avaient été plus heureuses ; les noirs de
cette région s'étaient soumis : mais ceux
de l'Ouest et du Nord, qui avaient également pris le chemin des Mornes, cherchaient à se concentrer. Toussaint et
Christophe avaient cté mis hors la loi.
Sept mille hommes venaient d'arriver
d'Europe. Le général noir Maurepas 5
qui, dans une; partie du Nord, avait tenu
quelque temps en échec des troupes assez considérables, venait de faire sa
soumission. On marche sur les Mornes.
> En même temps 2 le général Leclerc
se croyant assez fort pour trahir la foi
jurée ct mentir à ses propres proclamations, se met en mesure de rétablir l'csclavage. A la voix de Toussaint, de
Christophe, de Dessalincs, les Mornes
pas 5
qui, dans une; partie du Nord, avait tenu
quelque temps en échec des troupes assez considérables, venait de faire sa
soumission. On marche sur les Mornes.
> En même temps 2 le général Leclerc
se croyant assez fort pour trahir la foi
jurée ct mentir à ses propres proclamations, se met en mesure de rétablir l'csclavage. A la voix de Toussaint, de
Christophe, de Dessalincs, les Mornes --- Page 29 ---
(23)
voient accourir de nouveaux combattans que le désespoir anime. Un passage qui mène à ces boulevards, que l'ile
de Saint-Domingue semblait réserver à
la liberté, se trouve en pcu de temps
fortifié par les noirs avec assez d'art.
C'est la famcuse Créle-a-Pierrot. Les
Français, en approchant de cette grande
redoute, entendenlavec surprise la musique noire jouant ces mêmes airs de la
liberté qui les avaient conduits tant de
fois à la victoire. Mille à douze cents
hommes, qui y sont renfermés, en ont
déjà tué quinze cents, et le nombre des
Français qui succombent au pied de ces
rochers doit aller au double de cette première perte.
) Cependant, la résistance des noirs,
et la fièvre jaune, qui commence à exer- --- Page 30 ---
(24)
cer SCS ravages, 7 font faire des réflexions.
On propose dejeter un voile sur les premières et intempestives mesures de Leclerc contre la liberté des noirs, contre
cctte liberté dont ils élaient
dignes 2
puisqu'ils savaient la défendre. Lcs bases
d'un traité sont posces. Christophe, puis
Dessalines, puis Toussaint, apposent
leur signature à un acte solennel, qui
reconnaissait la liberté et l'égalité des
habitans de la colonie, sans distinction
de couleur.
> Mais, 2 si les armes élaient-enchainces par un traité, les intrigues ne l'étaient pas, ou ne croyaient point l'être.
On fit des caresses, on jeta de belles paroles à l'orcille des licutenans de Toussaint, et l'on prétend que la plupart
d'entre eux demandèrent cux-mêmes la --- Page 31 ---
(25 1e )
déportation d'un homme, dont la présence, dans la colonie, leur paraissait
devoir être toujours trop excitante, ct
ne permettrait jamais à la paix de s'asseoir.
> On supposa des lettres du vieux général qui, se confiant dans les traités,
avait cherché la paix de la solitude dans
une petite plantation appelée l'Ouverture. A peine cet homme, qui avait fondé l'indépendance d'un peuple, commençait-il, dans cette modeste retraite,
à goûter quelque repos après tant de fatigues et de comnbats, que des émissaires du général français lc surprennent de nuit, comme on aurait pu
faire d'un colon d'autrefois sans soucis
et sans prévoyance, se précipitent SI"
sa personne, l'enlèvent avec violer
II
solitude dans
une petite plantation appelée l'Ouverture. A peine cet homme, qui avait fondé l'indépendance d'un peuple, commençait-il, dans cette modeste retraite,
à goûter quelque repos après tant de fatigues et de comnbats, que des émissaires du général français lc surprennent de nuit, comme on aurait pu
faire d'un colon d'autrefois sans soucis
et sans prévoyance, se précipitent SI"
sa personne, l'enlèvent avec violer
II --- Page 32 ---
(26 )
fureur, le jettent sur un vaisseau avec sa !
famille, puis sur le sol étranger. Là, on
l'arrache même aux embrassemens, aux
consolations des siens; on l'enferme seul
dans une prison, sous un ciel dur et
froid, qui resserre et comprime en lui
la vie; et l'on se réjouit, sans doute, en
apprenant que le climat de nos montagnes a tué cet enfant du tropique, si
cher aux noirs, et qui, plus qu'aucun
Français, avait fail éprouver des revers
et des pertes au léopard britannique.
Non, quand on possède un pouvoir
d'aventure, un pouvoir toujours si envié., toujours si exposé aux affronts de
la fortune ct aux vengeances des rivaux
qu'elle s'est plu à nous donner, il n'est
pas bien de ne point respecter, dans
autrui, un pouvoir semblable; de ne
point entourer d'illusions et de respect
Jn Oon e --- Page 33 ---
27 )
tout ce qui fut grand 1 2e 1 comme on
l'est soi-mème, ou comme on aspire à
Tetre >
Depuis, quand sur une ile perdue au
milieu de T'Océan, arraché de même
aux embrassemens, aux consolations des
siens 1 livré aux destructions lentes d'un
climat ennemi, aux meurtrissures sans
cesse renaissantes d'une chute terrible,
celui qui outragea Toussaint, m'apparaissait plus indignement encore outragé
à son tour, il m'élait impossible de ne
pas voir quelque chosc de prophétique
dans lcs paroles pénétrantes que le Don
chirurgien de Saint-Marc m'avait fait
autrefois entendre : oui, certes, il y a
toujours prophétie dans ces sentimens
qui partent du plus profond de l'âme; et
l'expérience du passé, cette expérience --- Page 34 ---
(28.)
que tous les hommes pourtant ne recueillent pas avec la même diligence et
le même soin, fut, de tout temps, leplus infaillible miroir, la plus certaine
prophétie de l'avenir.
QQuand le chirurgien fesait ce tableau
des malheurs de Toussaint, je voyais le
visage ordinairement si calme de Philippe se contracter. Cet homme, si sage
et si doux, grinçait des dents, et serrait ses doigts en signe de concentration
de rage; mais Fleurette pleurait, et ses
larmes amollissaient l'indignation furicuse que son père n'osait point laisser
éclater en paroles, mais qui ne portait
que plus de trouble et d'irritation dans
son âme.
< Et maintenant, ajoutait le chirurgien, nous recueillons les fruits de cette
me de Philippe se contracter. Cet homme, si sage
et si doux, grinçait des dents, et serrait ses doigts en signe de concentration
de rage; mais Fleurette pleurait, et ses
larmes amollissaient l'indignation furicuse que son père n'osait point laisser
éclater en paroles, mais qui ne portait
que plus de trouble et d'irritation dans
son âme.
< Et maintenant, ajoutait le chirurgien, nous recueillons les fruits de cette --- Page 35 ---
(29) )
conduite toujours également incertaine
et perfide. Les renforts qu'on a successivement envoyés à l'armée 9 ont cté
l'un après T'autre dévorés parl le climat.
Ilen arrive encore tous lcs jours que
l'air pestilentiel de la côte où l'état des
choses les force à rester, rend aussitôt
inutiles,.ct qui bientôt sont détruits.
Ainsi avec quarante mille hommes on
n'aura pas fait CC que la moitié de ce
nombre, arrivant à la fois, aurait infailliblement accompli. La colonie sera
perdue à jamais. Ni le système introduit
par Sonthonax et? Toussaint, ni le systeme ancien que des colons obstinés ont
voulu faire revivre, ne pourront désormrais être mis en usage.
> Il parait certain que nous allons
avoir encore la guerre avec lcs Anglais , --- Page 36 ---
(30)
on parle même déjà de débarquemens
effectués dans le Sud.Les généraux
qui avaient fait leur soumission noirs,
avait
et qu'on
cru pouvoir opposer avec leurs
troupes aux insurgés, désertent aussitôt
qu'une occasion favorable se présente.
Rochambeau, qui a succédé à Leclerc,
remplace l'ineptie par la fureur ; mais
cette fureur est impuissante,
malgré les
atrocités qu'elle inspire. C'est un lion
qui, en déchirant sa proie, dévore ses
propres ongles. >
Un autre jour, le bon chirurgien vint
nous dire, avec toute la lerreur de mauvaises nouvelles récemment
l'état des choses
reçues, que
s'avançait rapidement
au pire, et que bientôt peut-èire il ne
serait plus temps de se sauver. --- Page 37 ---
31) -
CHA - PITRE III.
DÉPART FORCÉ POUR LES ÉTATS-UNIS.
NAVICATION.
REVES D'ANOUR.
LES colons, en effet, arrivaient en
foule dans la ville; on s'attendait à des
actes terribles de vengeance; : on pensait que les noirs ne laisseraient respirer
aucun blanc au milieu d'eux, et quetont
ce qui T n'auraitpu s'embarquer avant, une --- Page 38 ---
( 3 32)
catastrophe inévitable ct toujours plus
imminente, scrait massacré sans pitié.
Dans la petite chambre qui m'avait
été cédée, arriva un jour une
famille
pauvre
créolequi ne trouvait point d'autre asile. La marraine de Fleurette
madame Dubourg, demanda
au chirurgien si je pourrais supporter l'embarquement; ilrépondit que mon étatactucl
le permettait, et que le plus tôt serait
le mieux. Jc pris la parole pour dire
la chose était
que
impossible, et que, sije
traversais la mer, ce ne serait que pour
aller à Jérémic, où était mon drapcau.
Lechirurgien répliqua qu'il ne pouvait
plus être question de Jérémie; que les
Anglais peut-élreyavaient déjàdébarqué,
et qu'après avoir pris quelque peine à
que mon étatactucl
le permettait, et que le plus tôt serait
le mieux. Jc pris la parole pour dire
la chose était
que
impossible, et que, sije
traversais la mer, ce ne serait que pour
aller à Jérémic, où était mon drapcau.
Lechirurgien répliqua qu'il ne pouvait
plus être question de Jérémie; que les
Anglais peut-élreyavaient déjàdébarqué,
et qu'après avoir pris quelque peine à --- Page 39 ---
( 33 )
me guérir, il ne voulait point que j'allassem'exposerà l'alternative de tomber
entre les mains des ncirs qui me tueraient, ou des Anglais qui me jeteraient
dans les prisons infecles de la Jamaique.
Fleurette, regardant tour à tour sa
marraine et le chirurgien, comme pour
prendre conseil del'un et de l'autre par
les yeux, puis, me regardant ) moi-mème,
me sollicitait de ne vouloir plus retourner à Jérémie. Le bon Philippe me fesaitla même prière, ct madame Dubourg
regardait comme une chose décidée mon
embarquement prochain pour les EtatsUnis où elle comptait aller.
Je m'opposai à ce désir de bienveillance qui me touchait profondément. Je
résistai assez bien aux volontés de madame Dubourg et du chirurgien qui m'a- --- Page 40 ---
(34)
vaients soigné, ainsiqu'aux prières du bon
Philippe; mais, quand Fleurette avait
tourné sur moi un de ces regards de
femme, 2 si doux, et que le coeur auquel
ils s'adressent peut seul expliquer, il me
sembiait que mon opposition était presque vaincue.
Cependant, l'état de guérison où j'étais entré, et qui me portait au mieux
d'une manière toujours plus sensible,
s'arreta tout-à-coup. La fièvre du pays
parut vouloir me disputer aux soins
qu'on avait pris de moi jusqu'alors, et
dont le succès était si flalteur pour la
bonte de mes hôtes. C'est maintenant
qu'il faut se hâter, dit le chirurgien à
madame Dubourg; si l'on tarde, il est
perdu. Des malades, partis dans un état
plus fàcheux que nel l'est encore le sien, --- Page 41 ---
(35 )
ont dû le retour de la santé à l'air vif
ct pur qu'on respire sur la mer.
On profita d'un moment où la faculté
deconnaître s'obscurcissait en moi et où
ma volonté était presque anéantic, pour
me transporter à bord d'un navire américain, qui allait mettre sous voile:
En arrivant à l'embarcadaire, enveloppé dans mcs draps comme j'étais, on
ne me reconnut point pour appartenir à
l'armée, et on me laissa passer librement. J'entendis unl soldat qui disait à
son camarade : En voilà un qui veut
aller bientôt réjouir les requins; ça vaut
autant, d'ailleurs, que d'être égorgé ici
par les nègres.
Je ne fus point jeté aux requins. La
En arrivant à l'embarcadaire, enveloppé dans mcs draps comme j'étais, on
ne me reconnut point pour appartenir à
l'armée, et on me laissa passer librement. J'entendis unl soldat qui disait à
son camarade : En voilà un qui veut
aller bientôt réjouir les requins; ça vaut
autant, d'ailleurs, que d'être égorgé ici
par les nègres.
Je ne fus point jeté aux requins. La --- Page 42 ---
(36 )
fièvre jaune n'était encore en moi qu'à
sa deuxième période; si la troisième fut
survenue, clle m'aurait emporté : mais
la fraicheur des brises, ce renouvellement continu de l'air atmosphérique, à
bord d'un navire qui sillonne les flots,
m'arrachèrent à la mort. A mesure
que
nous nous élevions en latitude, ma gucrison acquérait, aux yeux de mes amis,
plus de constance et de réalité. Le chirurgien avait pris pour lui-même le conseil de fuir qu'il avait donnéaux autres :
il continuait à m'accorder ses soins et à
diriger ceux que Philippe et sa fille prenaient aussi de moi.
On m'avait placé sur le pont, afin
d'ètre plus exposé aux bienfaits de l'air.
Tapidans un coin, sous une tente légère,
je sentais les sources de la vie se rani- --- Page 43 ---
( 37 - - )
mer en moi par degrés. Fleurette élait
auprès de moi ou de sa marraine; ct,
quand elle pouvait engager celle-ci à
monter sur le pont, je croyais m'apercevoir qu'il y avait dans la jeune fille
plus de contentement ct d'aise.
Combien de fois, dans cet état de langueur et de mollesse d'âme qui succède
aux perturbations de la fièvre, je me
laissai aller à des rêves d'autant plus
enchanteurs, qu'ils étaient plus vagues,
et que 7 sans rappeler un passé qui avait
toujours étéou triste, ou commun pour
moi, ils ne tenaient pas davantage à un
présent que je ne savais comment définir, tant il s'y mélait de choses singulières et imprévues.. ou plutôt c'était
ce présent, si confus et si vaguc, dans
lequel je trouvai toutefois certain char- --- Page 44 ---
: 38 )
me, plus engageant encore que celui de
la reconnaissance et de l'amitié; c'était
ce présent, dont les heures s'écoulaient
à côté de Fleurette, qui jetait dans ma
pensée mille images indélinissables de
grâce et de bonheur, alors que je suivais
sur les flots, entre les intervalles des
grandes ondes qui allaient se succédant
et se déroulant sans cesse, et sur lesquelles se berçait le navire, ces petits
êtres singuliers, ces mollusques, appe-.
lés par quelques-uns velètes ou petites
voiles, et qui, avec leurmembrane bleue
ou rose 9 déployée en l'air et tendue
comme pour naviguer, ressemblaient à
des fleurs sans nombre qu'un vent frais
auraitarrachéesje ne sais à quels arbres,
à ceux du paradis, peut-être, et dont il
aurait parsemé la surface de l'immense
Océan. Ces fleurs, ces vagues, qui se
t
iers, ces mollusques, appe-.
lés par quelques-uns velètes ou petites
voiles, et qui, avec leurmembrane bleue
ou rose 9 déployée en l'air et tendue
comme pour naviguer, ressemblaient à
des fleurs sans nombre qu'un vent frais
auraitarrachéesje ne sais à quels arbres,
à ceux du paradis, peut-être, et dont il
aurait parsemé la surface de l'immense
Océan. Ces fleurs, ces vagues, qui se
t --- Page 45 ---
(39) )
succédaient et se déroulaient comme les
jours dont sc compose notre vie; ce
vent peu fort, ct pourtant sensible, qui
sifflait à travers les manceuvres comme
une plainte légère, mais continue; cette
jeune fille, quime regardait, puis tournait ses yeux sur les flots, 7 parce que
les flots altiraient mon attention, et que
peut-être sa pensée y créait des images
pareilles aux miennes, cette jeune fille,
quisemblait ne m'avoir apparu que pour
réveiller en mon âme ce qu'il y avait de
plus tendre, mais qui, n'étant ni de ma
race, ni de mon rang, ni surtout de ma
couleur, semblait ne devoir être pour
moi qu'une vision. 2 la vision la plus
douce, une vision presque céleste; tout
cela m'attachait des heures entières, me
fesait ouhlier mon mal, et m'isolait de --- Page 46 ---
(40)
cette foule de passagers que le beau temps
appelait sur le pont,
Ces fugitifs appartenaient à toutes les
classes de cette population de SaintDomingue, si cruellement agitée et de
tant de manières.
La navigation continuait d'ètre heu-"
reuse. Ainsi qu'il arrive en telles OCcasions de grand désastre et de fuite
précipitée, les premiers jours s'étaient
passés, de la part de tout ce monde,
dans un silence grave et douloureux.
On avait quitté des établissemens dont
la formation avait coûté quelquefois tant
de peine ; on avait fait d'énormes pertes
de fortune; on avait laissé des parens, 7
des amis exposés au souffle destructeur
de ces mêmes passions politiques dont --- Page 47 ---
(41)
on élait soi-mème victime! Des souvenirs déchirans 2 d'amères pensées se
pressaient en foule dans toutes les âmes.
Desmères, des épouses s'abandonnaient
encore à toutes les douleurs d'un départ
non volontaire : des pleurs roulaient
sous leurs paupières, à mesure qu'clles
tournaient leurs regards vers cette terrc
qui les vit naitre, et qui peut-être ne
devait pas Ics voir mourir. Les hommes,
tout ens s'efforçant de dissimulerleurtristesse, eudommaientpouriant tdesmarques
bien visibles etbien attendrissantes, toutes les fois qu'ils venaient à contempler
leurs enfans et leurs compagnes élendus
sur lcs planches du vaisseau hospitalier.
Mais, pour que des' élans de gaité ne
succédassent pas bientôt aux signes d'a11
2*
aitre, et qui peut-être ne
devait pas Ics voir mourir. Les hommes,
tout ens s'efforçant de dissimulerleurtristesse, eudommaientpouriant tdesmarques
bien visibles etbien attendrissantes, toutes les fois qu'ils venaient à contempler
leurs enfans et leurs compagnes élendus
sur lcs planches du vaisseau hospitalier.
Mais, pour que des' élans de gaité ne
succédassent pas bientôt aux signes d'a11
2* --- Page 48 ---
(42)
battement et de désespoir, il aurait fallu
que ces malheureux émigrans ne fussent
pointFrançaisd'origine ou paradoption.
'Il y avait beaucoup de jeunes femmes
blanches ou de couleur. Par une singularité bien remarquable, les distinctions
de peau se trouvèrent un moment oubliées. En France, dans les prisons de
la terreur, O11 avait vu quelque chose de
semblable: € mais là, il ne s'agissait que
de naissance ct de rang : l'oubli dont je
parle élait bien autrement merveilleux.
Ainsi, la faux du malheur peut ressembler parfois à celle du temps, 7 qui finit
par tout coucher dans la même poussière!
Avant que l'esprit des distinctions ne
se réveillât et queles chicanes de la peau
ne reprissent leur cours, Fleurette, par --- Page 49 ---
(43)
cet instinct de décence, un des charmes les plus purs de son sexe, voyant
qu'il ne fallait pas trop qu'on supposit
à sa présence auprès de moi d'autre motif que les soins dont j'élais l'ohjet, se
mélait quelquefois aux jeunes personnes
que le souflle du malheur allait ainsi
jeteravec elle sur Ics terres étrangères.
Parmi ces compagnes d'un jour, la
fille de Philippe SC fesait remarquer par
un mcriteinconcevable d'innocence, de
douceur et de modestie, qu'on ne rencontre guères dans les brûlans climats
où elle était née. La constante honnéteté de ses paroles ct de son maintien, 9
au milieu même des épanchemens folitres auxquels on la voyait se livrer comme les autres, 2 le jeu fin et délicat de sa
physionomie que, sur un visage d'ure --- Page 50 ---
(44)
teinte en apparence toujours égale, on
n'aurait jamais cru susceptible de rendre au-dehors tant de nuances d'esprit
et des sensibilité, ne ressemblaient à ricn
de ce que nous offrent en général de
plus touchant et de plus doux les beautés
'Europe. Son regard toujours serein à
n'était pourtant ni froid, ni sévère; il
interrogeait presqu'incessamment avec
tendresse ct reconnaissance, celui de
madame Dubourg, dont il ne paraissait
être qu'un reflet. La nature avait beaucoup fait, sans doute. , pour cette fille de
l'Afrique; mais sa maitresse, ou plutôt
sa mére, la respectable madame Dubourg, n'avait pas fait moins. Jamais
fleur de vertu, de sagesse et de gràce
n'avait été mieux cultivéc. Jamais plus
noble démenti n'avait été donné à cette
opinion superbe 2 qui regarde les quali-
reconnaissance, celui de
madame Dubourg, dont il ne paraissait
être qu'un reflet. La nature avait beaucoup fait, sans doute. , pour cette fille de
l'Afrique; mais sa maitresse, ou plutôt
sa mére, la respectable madame Dubourg, n'avait pas fait moins. Jamais
fleur de vertu, de sagesse et de gràce
n'avait été mieux cultivéc. Jamais plus
noble démenti n'avait été donné à cette
opinion superbe 2 qui regarde les quali- --- Page 51 ---
(45)
tés brillantes comme l'apanage exclusif
des peuples les plus anciennement policés, comme l'attribut gloricux de la race
blanche; oubliant quc, dans celte même
race, il 5C trouve. encore des nations
qui repousentthonnéte et le beauarec
plus d'entétement et d'orgueil que lcs
plus sauvages tribus de l'Afrique.
Tandis quie les jeunes filles, en allant
vers la terre d'exil, se livraient à des
petits jeux dont elles avaientl'usage dans
la patrie, et qui la leur rappclaient, les
hommes SC groupant auprès de moi,
qui étais encorebien faible, et ne quittais
guères mon coin, devisaient des choses
deleur temps, selon ces intérêts personnels qui font toujours, quoiqu'on dise;
notre manière de voir. Comme à l'ordinaire, les individus les plus marquans --- Page 52 ---
46 )
de l'époque représentaient, dans ces
discours de politique, les événemens et
les choses; devenantainsi les idoles d'un
culte, ou ces images fatales qui répandent la terreur ct que poursuit la haine.
On parlait quelquefois des premiers
chefs de l'insurrection, de ce Biassou,
si actif et si féroce, qui trouva enfin la
mort dans le sang qu'il aimait tantà répandre; puis de ce Jean-François, personnage presque mystérieux, qui avait
pris le titre de généralissime, et qui
pourtant paraissait moins agir que les
autres chefs, sans que cette différence affaiblit le respect qui l'entourait etsuscitât l'envie. On disait qu'il était devenu
grand d'Espagne, et que, retiré à Lima,
il y obtenait de la considération par Ics
grandes aumônes qu'il distribuait. --- Page 53 ---
(47)
Toussaint s'était aussi réfugié dans
la parlie espagnole de Saint-Domingue,
quand la cause des noirs avait semblé
un moment perdue. Mais il ne parait
point qu'il partageât en toutles opinions
des deux principaux chefs, dont l'étonnante réponse aux commissaires Sonthonax et Polverel, n'est pas à dédaigner
par l'histoire : < Nous ne pouvons pas 1
répondirent-ils, nous conformerà la vOlonté de la nation, vu que depuis que le
monde règne nous n'avons exécuté que
celle d'un roi. Nous avons perdu celui
de France; mais nous sommes chéris de
celui d'Espagne, qui nous témoigne des
récompenses ct ne cesse de nous secourir; comme cela, nous ne pouvons vous
reconnaitre commissaires que lorsque
vous aurez frônéun roi. >
ne pouvons pas 1
répondirent-ils, nous conformerà la vOlonté de la nation, vu que depuis que le
monde règne nous n'avons exécuté que
celle d'un roi. Nous avons perdu celui
de France; mais nous sommes chéris de
celui d'Espagne, qui nous témoigne des
récompenses ct ne cesse de nous secourir; comme cela, nous ne pouvons vous
reconnaitre commissaires que lorsque
vous aurez frônéun roi. > --- Page 54 ---
(48 )
Dans cette lettre, dont l'authenticité
n'est point contestable, perce l'esprit
des noirs, qui généralement ne. sauraient comprendre la démocratic, et
qui, dans les, troubles, vont tonjours
vitc au gouvernement d'un seul comme
au plus naturel.
C'est ainsi que Toussaint, sous Ies
couleurs républicaines qu'il arhora avec
ardeur, parvint à exercer l'autoritéd'un
monarque, du despote même le plus absolu. On cilait des traits incomprébensibles d'une rigueur qui exerçait une espèce de charme, et enchaînait irrésistiblement les noirs à sa personne. Avec
son visage de singe, son madras qui lui
tenait lieu de perruque, son grand chapeau que surmontaient des plumes aux
trois coulcurs, son coursier rapide qui --- Page 55 ---
(49)
le fesait se trouver partout, et Ses alloculions en paraboles, il était devenu,
pour les noirs, le plus puissant amulctte
queleur superstition eût jamais rencontré, comme il était en effetle plus grand
homme qui fut jamais sorti de leur sein.
L'enthousiasme qu'il excitait ne baissa
que lorsqu'on le vit hésiter et temporiser devant les préparatifs de la France ;
il parait même qu'à cette époque on
avait cherché à le tuer comme traitre.
C'était encore ici, sans doute, une instigation secrète des blancs; mais la véritable et bien visible trahison, dont il
futla victime, l'avait rélabli dans l'opinion des noirs, l'avait même porté plus
haut encore qu'il n'était avant son malheur.
Quelques-uns de ceux qui, par leurs
Il
--- Page 56 ---
(50) )
récits, montraient, en s'approchant de
moi, l'honnête intention de me soustraire à ces ennuis de la convalescence,
qui pourtant, ct on le sait bien, m'étaient inconnus, parlaient, avec rage, $
des cruautés exercées par les noirs. Ils
avonaient, toutcfois, que la connaissance déjà répandue du rétablissement
de T'esclavage dans lcs iles du Vent, le
peu de justice que Leclerc avait osé
rendre, dès les premiers jours, a des
noirs inquiétés par leurs anciens maitres, les mesures même qu'il avait commencé de prendre et qui étaient en contradiction avec les plus solennelles promesses,devaient avoir contribué aux explosions de cette férocité, qui surpassait de beaucoup celle dont on avait été
épouvanté dans les premiers temps, et
guj surtout élait plus générale. *
de T'esclavage dans lcs iles du Vent, le
peu de justice que Leclerc avait osé
rendre, dès les premiers jours, a des
noirs inquiétés par leurs anciens maitres, les mesures même qu'il avait commencé de prendre et qui étaient en contradiction avec les plus solennelles promesses,devaient avoir contribué aux explosions de cette férocité, qui surpassait de beaucoup celle dont on avait été
épouvanté dans les premiers temps, et
guj surtout élait plus générale. * --- Page 57 ---
(5r)
Dans ces récits du moins où l'on rappclait un malheur commun et à ceux
qui les fesaient ct à ceux qui les écoutaient, il n'y avait rien, quelque doulcureux qu'ils fussent, qui ipût humilicr personne; et ce sont les cruautés quihumilieut, les cruautés froidcs et dédaigneuses
qu'on trouve bien réellement cruclles.
Un homme attaché à l'équipage, et qui
était français, venait, dans les intervalles de repos. 2 prendre part aux conversations qui avaient lieu auprès de moi, et
cet homme, sur le front duquel on pouvait lire un besoin constant de méchanceté, se plaisait surtout à raconter ce
qu'ilsavait, et ce qu'ilavait vu de la traite,
parce qu'il savait et voyait bien que ces
choses fesaient de la peine aux personnes
de couleur libres qui étaient là. Fleurette surtout que J'observais plus atten- --- Page 58 ---
(32)
tivement, montrait, à ces récits odieux,
une susceptibilité concentrée 7 dont elle
devait bien souffrir. Mais ce sujet d'entrelien n'était pas de ceux qu'on a droit
de repousser, et d'ailleurs, dans mon
état, je ne pouvais me promettre de réduire, par la force, à tort ou à raison,
ce méchant homme au silence. Je n'ai
rien oublié de tous les détails
presque
qu'il se délectait visiblement à retracer;
seulement, je ne conserverai pas ce que
ses parolesavaient d'insultant et de grossfer.
Se peut-il, s'écriera bientôt le lecteur
indigné, que la nature. humaine soit capable d'atrocités si grandes! Oui, cela
car ils'agit, dans la traite 2 de
se peut ;
l'acquisition d'une marchandise qui doit
être revendue avec bénéfice ; or, cette --- Page 59 ---
( (53 )
marchandise, ce sont des créatures semblables à nous, ce sont des hommes 2
des femmes et des enfans. L'Ecriture
nc nous apprend - elle pas que, 9 dès
qu'un marché d'hommes fut ouvert en
Egypte, les propres fréres de Joseph
s'emparèrent de lui etle 1 vendirent à des
marchands égyptiens ? Lorsque des marchés semblables s ouvrirent dansl'Asie ct
dans l'ancienne Grèce, la terre et la mer,
d'après le témoignage de T'histoire 2 ne
SC couvrirent-elles pas à l'instant de pirates, de brigrands affreux qui couraient
à la chasse des hommes pour faire trat:c
de leur liberté?
Voici, du reste, ce que disait notre
narrateur, qui paraissait bien instruit. --- Page 60 ---
(5 54) )
CHAPITRE IV.
CIRCONSTANCES DE LA TRAITE DES NOIRS.
IL y a des esclaves qui sont le prix de
la victoire dans des guerres 7 semblables
à celles de l'Europe, et précédées d'une
déclaration; mais depuis que les Européens fréquentent les côtes de l'Afique,
et que le besoin de la marchandise s'est
accru, une autre espèce de guerre s'est
propagée : on la nomme tegria, dans le
i
54) )
CHAPITRE IV.
CIRCONSTANCES DE LA TRAITE DES NOIRS.
IL y a des esclaves qui sont le prix de
la victoire dans des guerres 7 semblables
à celles de l'Europe, et précédées d'une
déclaration; mais depuis que les Européens fréquentent les côtes de l'Afique,
et que le besoin de la marchandise s'est
accru, une autre espèce de guerre s'est
propagée : on la nomme tegria, dans le
i --- Page 61 ---
(55)
langage des Africains, c'est-à-dire, vol;
pillage. Aucune déclaration ne la prés
cède, car il ne s'agit que de surprendre
ct de voler des homies. Ordinairement,
l'expédition se compose de quatre ou
cinq cents hommes à cheval, armés
d'arcs et de flèches. Ils se cachent derrière les arbres jusqu'au moment où
quelque créature faible et désarméevient
à passer. Alors, semblables à des tigres;
ils se précipitent sur leur proie, la conduisent dans les forêts, ct, quand la nuit
arrive, l'emmènent cn esclavage. Quelquefois, s'avançant, comme des loups
silencieux, à travers les bois les plus
épais 7 on fond pendant la nuit sur
quelque village endormi et sans défense,
dont les habitans sont enlevés avec tout
ce qui leur appartient, avant que leurs
voisins aient pu leur porter secours. --- Page 62 ---
56 )
Mais ces barbares expéditions produisent inévitablement de funestes représailles ; et, comme il se trouve toujours
quelque marché d'esclaves à portée, la
vengeance devient lucralive, et des
haines héréditaires, qu'un peu d'or récompense, se perpétuent de nation à
nalion, de tribuà tribu, de village à village, et souvent d'une famille à une
autre. Dans ces guerres mercantiles,
tout ce qui est trop vicux pour être CSclave, tout CC qui n'est pas de défaite,
et qu'il faudrait inutilement garder et
nourrir, on le tue.
QQuand les chefs ou petits rois du pays
ont besoin de quelques marchandises
d'Europe, au lieu d'envoyer leurs soldats à des excursions dans les terres voisines, ils trouvent plus simple de faire --- Page 63 ---
(57)
atlaquer leurs propres sujets. Un village
est surpris, souvent on y met le feu
pour augmenter la confusion, ct tandis
que les habitans cherchent à se dérober
aux flammes, on s'empare de leurs personnes.
Mais les guerres ordinaires et Ics tegria, qu'on appelle aussi paniar, principalement à la Côte-d'Or, ct surtout
lorsque l'expédition est peu considérable, ne suffisent point. Ona corrompu 1
à dessein, l'administration del la justice,
et cette corruption alimente le marché
aux esclaves. Lorsque le continent africain fut visité pour la première fois par
les Européens 2 les punitions étaient légéres, le génic simple des habitans les
avait, en général, proportionnées aux
fautes. Mais depuis, la jarisprudence
, principalement à la Côte-d'Or, ct surtout
lorsque l'expédition est peu considérable, ne suffisent point. Ona corrompu 1
à dessein, l'administration del la justice,
et cette corruption alimente le marché
aux esclaves. Lorsque le continent africain fut visité pour la première fois par
les Européens 2 les punitions étaient légéres, le génic simple des habitans les
avait, en général, proportionnées aux
fautes. Mais depuis, la jarisprudence --- Page 64 ---
58 )
africaine a été, comme tant d'autres jurisprudences, accommodées aux besoins
du moment, de sorte qu'aujourd'hui;
toutes les fautes, même les plus excusables, sont punies de l'esclavage.
Lc crime imaginaire de sorcelleric
fournit aux chefs du pays les profits les
plus abondans : d'abord, parce qu'un
tel crime n'a pas besoin de preuves plus
raisonnables quel'accusation elle-méme;
ensuite, parce que la sorcelleric étant
considérée comme un héritage transmis
par le père à ses enfans, la condamnation de l'accusé entraîne la vente de
toute sa famille.
Vokcicommentprochde l'iniquité africaine, décorée du nom de justice : L'accusé est soumis à cc qu'on appelle T'é
preuve de l'cau rouge; cette eau est un --- Page 65 ---
(59 )
poison plus ou moins sûr et actif, selon
le tempérament et létat de santé qu'il
trouve.Sil'eau estbuc sans qu'on éprouve
de douleur, on est déclaré innocent;
s'il s'ensuit maladie ou mort, ct c'est ce
que veulent les juges, 1 la famille est vendue aux Européens, ainsi que l'accusé,
quandiln'apas déengort@psrfipeie
Ces accusations de sortilege 7 si amplement exploitées, se fondent sur une
opinion superstiticuse, dont les marchands de nègres ont connaissance, et
qu'ils ont grand soin de propager et de
perpétuer parmi les naturels du pays.
D'après cette croyance, quiconque ne
meurt pas de vieillesse, est viclime de
quelquemalélice jetésurlui. On conçoit
par là quelle immense carrière est ouverte à la cupidité --- Page 66 ---
60 )
Malheur aux hommes industrieux qui
ont acquis quelque bien! ! Malheur aux
pères qui possèdent une famille nombreuse, dont la vente promet un profit
considérable! L'oeil d'an chef avide Ics
a comptés. Il est reconm que le tiers
des individus exportés annuellement
comme esclaves est, le produit des accusations de sortildge. On imagine aisément que, pour multiplier ces lucratives
accusations, les agens provoeateurs ne
manquent pas.
La famine est une autre cause d'esclavage. Quand le narrateur prononça cC
mot de famine, je vis une expression
extrèmement douloureuse passer tout-àcoup sur le visage de Philippe et de sa
fille. Ily avait là sans doute des souvenirs bien cruels, et j'eus lieu de penser
annuellement
comme esclaves est, le produit des accusations de sortildge. On imagine aisément que, pour multiplier ces lucratives
accusations, les agens provoeateurs ne
manquent pas.
La famine est une autre cause d'esclavage. Quand le narrateur prononça cC
mot de famine, je vis une expression
extrèmement douloureuse passer tout-àcoup sur le visage de Philippe et de sa
fille. Ily avait là sans doute des souvenirs bien cruels, et j'eus lieu de penser --- Page 67 ---
(6r)
que c'était une horrible famine qui les
avait arrachés au pays natal. On a vu
des habitans SC vendre eux-mêmes pour
obtenir desalimens quiles empêchassent
de mourir; pressés par le même besoin,
d'autres portent au marché leurs propres
enfans. Et ces famines, trop fréquentes,
c'est encore la traite avec les guerres et
les excursions qu'elle excite, avec les
accusations fausses, les condamnations
arbitraires qu'clle suggère; c'est encore
la traite qui les multiplie; car tous ces
moyens qu'elle emploie ou conseille
contribuent à arrêter, dans les contrées
quisontle plus soumises à soni influence,
tout progrès de culture. Sans sécurité
pour sa personne, ignorant, lorsqu'il
confic des semences à la terre, s'il sera
encore dans son pays au temps des récoltes et des moissons, le malheurcux --- Page 68 ---
6 62)
Africain a toujours peur d'avoir travaillé
inutilement, et ne cultive au juste que
poursa: subsistance.Quel la saison soit peu
favorable, la famine survient. Ajoutez
que les excursions entreprises pour se
procurer des esclaves entrainent la destruction non seulement des villages attaqués, mais des risières et des champs
de mais qui en dépendent.
Les dettes et T'insolvabilité, voilà
encore un des alimens de la traite. Le
créancier s'est arrogé le droil non seulement de vendre comme esclave son
débiteur, mais d'assurer sa créance en
saisissant, à défaut de celui qui doil,
quelque membre de sa famille, quelque
habitant même de son village, pris au
hasard,et qui est vendu pour payer la
dette d'autrui. Les capitaines des vais- --- Page 69 ---
1 63 -
)
seaux négriers prennent, en hypothèque
des marchandises par cux confiées aux
facteurs noirs, les enfans deces derniers
ou d'autres membres de la famille, formant la valeur des retours présumés. Si
le facteur ne revient pas au temps fixé
ou avec' le nombre déterminé d'esclaves
que les stipulations portent, les ôtages
qu'il a laissés à bord du navire restent
au pouvoir du capitaine et font partie
de la cargaison.
Avec de telles pratiques, on ose se
plaindre du mauvais naturel, de la férocité des noirs; mais il semble qu'elles
suffiraient à pervertir des anges.
On a observé que les noirs, venus de
l'intérieur des terres, sont plus doux,
plus honnêtes, plus industrieux, et généralement plus civilisés que les habi-
tages
qu'il a laissés à bord du navire restent
au pouvoir du capitaine et font partie
de la cargaison.
Avec de telles pratiques, on ose se
plaindre du mauvais naturel, de la férocité des noirs; mais il semble qu'elles
suffiraient à pervertir des anges.
On a observé que les noirs, venus de
l'intérieur des terres, sont plus doux,
plus honnêtes, plus industrieux, et généralement plus civilisés que les habi- --- Page 70 ---
(64)
tans des côtes ; mais cette différence ne
provient-elle pas de ce qu'ils ne connaissent point les Européens ; de ce qu'ils
n'ont pas sous les ycux ces navires qui
apportent tant d'objets capables d'exciter
leur convoitise; de ce que leurs passions
ne sont pas excitées par les liqueurs
fortes et par tous ces moyens grossiers
de corruption, que T'Europe civilisée
emploie sur les peuples qualifiés par clle
de barbares, et qui le deviennent bien
plus réellement, après qu'elle les a atteints de son écume, c'est-à-dire, deses
aventuriers et de ses marchands.
L'apparition d'un navire négrier sur
la côte est un appel à tous les crimes.
Quand, par des moyens déjà si odieux
et pourl'eflicacité desquels il faut mettre
en usage d'autant plus de violence et de --- Page 71 ---
(65 )
perfidie, que la marchandise est devenue plus rare, on a enfin obtenu des
esclaves, il s'agit de les conduire jusqu'aux navires qui doivent les recevoir,
jusqu'à ces navires d'Enrope qui vont
les arracher à tout cc qu'ils aiment sur
la terre, 9 et les.mener à des misèrcs lointaines pour lesquelles ils n'auront pas de
consolation.
Ceux qu'on a capturés sur le bord des
rivières ou sur les côtes, n'ont que peu
de chemin à faire pour arriver aux navires européens. On leur fait traverser le
paysi à picd et liés ensemble par les bras,
ou on les entasse dans Ic fond des chaloupes, attachés deux à deux et couchés
sur le dos. Mais pour venir de l'intérieur
des terres, il faut souvent plusieurs mois,
pendant lesquels on marche sur un ter13
3* --- Page 72 ---
66 )
rain rocailleux ou sur un sable brûlant :
des déserts immenses sont à traverser,
où l'on ne trouve aucunc habitation,
aucun asile.
Comme c'est une idée fortement en
racinée dans l'esprit des-noirs, tout-àfait étrangers encore à nos moeurs 7 que
si les blancs achètent des esclaves, c'est
qu'ils n'ont pas une terrc produisant
des vivres comme celle d'Afrique, et.que
les esclaves leur servent de nourriture, 9
on prend un soin extrême pour empècher que les malheureux. , auxquels l'approche de la côte inspire une si grande
horreur, ne s'évadent. A cet effet, on a
coutume d'enchainer la jambe droite de
l'un à la jambe gauche de l'autre. En
soutenant leurs fers par le moyen de
cordes, ils peuvent marcher, mais len-
vivres comme celle d'Afrique, et.que
les esclaves leur servent de nourriture, 9
on prend un soin extrême pour empècher que les malheureux. , auxquels l'approche de la côte inspire une si grande
horreur, ne s'évadent. A cet effet, on a
coutume d'enchainer la jambe droite de
l'un à la jambe gauche de l'autre. En
soutenant leurs fers par le moyen de
cordes, ils peuvent marcher, mais len- --- Page 73 ---
(67 )
tement. Ils sont attachés quatre à quatre
par le cou an moyen d'une forle corde.
La nuit, On leur met en oulre les fers
aux mains, et quelquefois même on leur
passe autour du cou une petite chaine
de fer et c'est ainsi qu'ils dorment sur
la terre, telle qu'elle se treuve, fangeuse,
rocailleuse ou brulante.
S'il en est qui donnent des marqués
de mécontentement et de rébellion, on
prend une grosse pièce de bois ayant
à peu près trois pieds de long, ct qui
puisse des pieds arriver à T'échine; à
l'une des extrémités, on pratique ure
entaille assez grande pour recevoirle talon, de manière à comprimer l'une et
l'autre chevilles. Ensuite on assujctit la
pièce debois parune gàche de fer, trans- --- Page 74 ---
I - 68 )
versalement placée, et qui comprime le
devant de la jambe.
Mais il ne suffit pas que 2 pour empècher toute évasion, toute révolte, la
marche des esclaves soit si gênée, qu'au
bout de quelques heures des contractions
nerveuses leur surviennent aux jambes ,.
et leur ôtent souvent la faculté de les
mouvoir; on charge leur tèle d'énormes paquets, car, étant esclaves, ils
sont bétes de somme,
Les voilà enfin arrivés à la côte. Les
marchands noirs qui les ont amenés, les
ont vendus aux avides Européens. Toujours enchainés deux à deux, on le sarrime dans la prison qui doit en répondre
jusqu'à leur débarquement, et on le fait
avec une économie telle, quc, dans les
navires les mieux réglés, un homme --- Page 75 ---
6g )
qui a atteint toutc sa croissance, occupe
toujours moins d'espace qu'il In'en occupera un jour dans son cercueil. Je dis
dans Ics navires les mieux réglés; il err
est beaucoup où les esclaves ne peuvent
sc tenir que sur le flanc ; iln'en est aucun où ils puissent se tenir debout. En
outre, ils sont continuellement nus 3
et ils n'ont sous leurs membres que les
planches. Le mouvement du vaisseau
leur occasione souvent des écorchures
aux partics saillantes du corps; ; les jambes surtout sont déchirées par lcs fers:
quiy sont atlachés.
Quand le temps est beau, on leur
permet, à certaines heures, de respirer
sur le pont un air frais, et qui les débarrasse un moment des miasmes pestilenticls dont Ieur prison est comme
outre, ils sont continuellement nus 3
et ils n'ont sous leurs membres que les
planches. Le mouvement du vaisseau
leur occasione souvent des écorchures
aux partics saillantes du corps; ; les jambes surtout sont déchirées par lcs fers:
quiy sont atlachés.
Quand le temps est beau, on leur
permet, à certaines heures, de respirer
sur le pont un air frais, et qui les débarrasse un moment des miasmes pestilenticls dont Ieur prison est comme --- Page 76 ---
(70)
abreuvée ; mais quand le mauvais temps
oblige de fermer les écoutilles, les plus
horribles maux saisissent tout-à-coup
ces infortunés : on les entend crier dans
leur langue d'une voix lamentable : du
secours, au secours 2 nous mourons/La
vapeur qui s'exhale de leurs corps aiusi
renfermés, est comparable à la chaleur
qui sort d'une fournaise ardente. Si le
temps permet enfin de porter quelque
secours, il n'est pas rare de voir des
hommes qui étaient en bonne santé,
quelques heures auparavant, retirés
morts de suffocalion.
Mais le bonheur de respirer sur le
pont, de reprendre haleine, pour être
à même de souffrir encore dans la cale,
ne peut leur être accordé sans précaution, comme de juste. Pour empécher --- Page 77 ---
(71) )
qu'ils nc se jettent sur l'équipage ou nc
s'élancent dans la mer, on les place
toujours deux à deux sur unclongue file,
et on fait passer, dans les fers de chaque
couple, une longue ct puissante chaine,
dont les deux extrémités sont attachées
au pont.
Après toutes ces horribles choses. 7
qu'on s'étonne encore des tentatives
méditées par les Africains pour immoler
leurs tyrans1Quoiqu'à vrai dire, il faille
s'étonner plutôt que de telles tentatives
puissent encore avoir lieu quelquelois,
nonobstant les précautions quc prennent ces marchands d'hommes que la
conscience de leur crime poursuit, non
pours'en désister, mais pour ôterà leurs
victimes toute chance de succès, tout
espoir d'échapper à l'esclavage, même --- Page 78 ---
(72)
par la mort; car bien qu'il y ait des
exemples de pauvrcs nègres attaquant
leurs ravisseurs sans autres armes que
leur désespoir et avec un courage qui
exciterait la plus haute admiration, si
les armées de l'antiquité ou de nos temps
modernes en cussent été le théâtre: plus
souvent encore les malheureux enfans
de l'Afrique, voyant que leurs projets de
résistance ct de révolte sont trop bien
prévus pour ne pas avorter, n'aspirent
plus qu'à se donner la mort et à terminer d'un coup leur vie et leur misère;
quand ils en trouvent l'occasion, ils la
saisissent avec une avidité qui passe
toute croyance.
Le moyen qu'ils cmploient le plus ordinairement est de se jeler à la mer;
mais on a pouryu à ce qu'ils nc pussent,
de l'Afrique, voyant que leurs projets de
résistance ct de révolte sont trop bien
prévus pour ne pas avorter, n'aspirent
plus qu'à se donner la mort et à terminer d'un coup leur vie et leur misère;
quand ils en trouvent l'occasion, ils la
saisissent avec une avidité qui passe
toute croyance.
Le moyen qu'ils cmploient le plus ordinairement est de se jeler à la mer;
mais on a pouryu à ce qu'ils nc pussent, --- Page 79 ---
(73)
par ce moyen, s'arracher aux bras dc
leurs bourreaux. Outre les précautions
déjà mentionnées, on a soin de dresser
autour du navire des filets de bastingage
s'élevant très-haut de chaque côté du
pont: ; mais cela n'empêche point que
les flots ne reçoivent quelquefois, dans
leur sein, des esclaves las de souffrir
sans justice et sans trève.
Une corde, qu'ils trouvent sous leurs
mains 1 peut leur servir à s'étrangler ; c'est de cette manière surtout
que
les femmcs se délivrent de la vie, ce
grand joug auquel tiennent tous les autres jougs. A-t-on laissé par mégarde,
à la portée de ces noirs, ainsi résolus,
quelqu'instrument de fer, ou seulement
quelque morceau de métal, ils l'emII
--- Page 80 ---
(74)
ploient à se donner la mort par les plus
profondes blessures qu'ils se
- puissent
faire.
D'autres, que le sort n'a pu favoriser
de pareilles trouvailles 2 prennent le
parti de refuser toute nourriture 9
dans la vue de mourir de faim. Vainement on fait usage, en cette occasion,
d'un instrument appelé speculum oris,
destiné à ouvrir les mâchoires dans certaines maladies qui les resserrent : tout
est inutile, et on a vu des malheureux
persister dans leur résolution pendant
onze jours consécutifs, au bout desquels
la mort vient ordinairement mettre un
terme à leurs souffrances. Quelquefois,
c'est par une mélancolie extrême que
leur miscrable vic s'échappe, quand * --- Page 81 ---
(75)
plus faibles d'esprit ct de corps, avec
un sentiment plus vif deleur état affreux,
ils ont moins de résolution pour y mettre
fin d'eux-mêmes. --- Page 82 ---
(76)
CHAPITRE V.
SUITC DE LA NAVICATION.
CHANSON CRÉOLE.
ARRIVÉE AUX ÉTATS-UNIS.
CEPENDANT toutes les conversations
ne roulaient pas sur des sujets aussi affligeans, ct n'étaient pas animées surtout
par des intentions méchantes. Quelquefois on chantait. Cette distraction était
inspirée parles belles ssoirées, lorsqu'une
brise légère venait expirer sur la cime --- Page 83 ---
(77 )
des flots, où SC réfléchissaient à la fois,
par un doux mélange, Ccs voiles d'or,
derose et depourpre, derrière lesquels
le soleil s'était couché, et ces teintes
plus douces que préseutaient en même
temps les régions orientales du ciel,
toutes scmées de violettes, qui semblaient promettre lc retour de l'astre
disparu, comme elles annoncent, Cn
Europe, l'approche des beaux jours 2
lorsqu' elles se montrent au pied des Tochers couverts de mousse et à l'oréc des
bois.
Ccs chants, qui s'accordent si bien
avec les rèveries du voyageur, expriment, comme elles, une sorte de plénitude de coeur, jointe à un vide de tete,
qui vous laisse jouir en repos de votre
existence etvous permet de la voir, pour
re lc retour de l'astre
disparu, comme elles annoncent, Cn
Europe, l'approche des beaux jours 2
lorsqu' elles se montrent au pied des Tochers couverts de mousse et à l'oréc des
bois.
Ccs chants, qui s'accordent si bien
avec les rèveries du voyageur, expriment, comme elles, une sorte de plénitude de coeur, jointe à un vide de tete,
qui vous laisse jouir en repos de votre
existence etvous permet de la voir, pour --- Page 84 ---
(78 )
ainsi dire, couler devant vous comme un
ruisseau tranquille. Ici pourtant il y avait
un peu plus de tristesse dans ce sentiment
de calme et de paix qu'inspirent les derniers instans d'un beau jour. Les souvenirs du passé ne se dégageaient point
de tout ce qu'ils avaient de poignant et
d'amer. C'était presque toujours des
chansons créoles qui venaient sur les
lèvres; et il n'en était aucune, même
parmi les plus gaies, qui n'amenât l'attendrissement et ne SC terminât par un
soupir. La voix des chanteuses, en commençant par les éclats du plaisir, finissait par prendre une expression singulière qui remuait l'àme. Je n'oublierai
jamais l'impression que me fit une sorte
d'élégie, qui avait été composée - je
crois, avant les premiers troubles, et
que Fleurette chantait avec cette grâce --- Page 85 ---
(79 )
touchante que, sans étude ct sans art,
elle savait mettre à tout :
Lisette quitté la plaine,
Moué (:) perdi bonher (2) à moué,
Jié (5) à moué semblé fontaine,
Dipi (4) moué pas miré (5) toué.
Le jour quand moué coupé canne,
Moué songé z'amour à moué;
La nuit, quand moué dans cabane.
Dans dromi (6) moué quimbé (7) toué.
Si toué allé à la ville,
T'a trouvé jeune candio (8)
Qui gagné (9), pour tromper fille.
Bouche doux passé (10) sirop;
Toué va crer (11) yo (12) ben sincère
Pendant qu'yo est coquin trop (15);
C'est serpent qui contrefaire
Crié (14) rat, pour tromper yo.
(*) Moi. (2) Bonheur. (5) Yeux. (4) Depuis. (5) Voir.
(6) Sommeil. (7) Tenir. (S) Petit-maitre. (9) Avoir. (10)
Plus que. (11) Croire. (12)Lui, (15) Beaucoup. (14)Le cri. --- Page 86 ---
80)
Dipi moué perdi Lisette,
Moué pas souchié (15) calinda (16),
Moué quitté Brambram sonnette (17),
Moué pas batte Banboula (18),
Quand moué contré (19) l'aut' négresse,
Moué pas gagné jié pour li (20);
Moué pas souchié travail-pièce (21)
Tout' qui chose à moué mouri (22).
Moué maigre tant com' gnon (25) souche,
Jambe à moué tant comm' roseau;
Mangé n'a (24) pas doux dans bouche,
Tafia même comme d'yo (25);
Quand moué songé toué, Lisette,
D'yo toujours dans jié à moué;
Magné moué (26) vini trop béte,
A force chagrin magné moué,
(15) Sou cié, (16)Danse des nègres. (17)Instrument de mu.
sique, (18) Autre instrument, (19) Rencontrer. (20) Elle.
(21) tâche des nègres. (22) Tout est mort pour moi.
(25) Une.(24) N'est. (25) De l'eau. (26) Manières à moi.
Lisette,
D'yo toujours dans jié à moué;
Magné moué (26) vini trop béte,
A force chagrin magné moué,
(15) Sou cié, (16)Danse des nègres. (17)Instrument de mu.
sique, (18) Autre instrument, (19) Rencontrer. (20) Elle.
(21) tâche des nègres. (22) Tout est mort pour moi.
(25) Une.(24) N'est. (25) De l'eau. (26) Manières à moi. --- Page 87 ---
(8r)
Lisette, tandé (27) nouvelle;
Toué compté bientôt tourné;
Vini donc toujours fidelle;
Miré bon passé tandé (28);
Ne pas tardé davantage
Toué fair' moué assez chagrin ;
Moué tant comm' ZOZO (29) en cage,
Quand yo fair' li mourir faim (50).
Cependant cette sorte d'aise, ou, si
l'on veut, d'oubli, qui laissait accès à
des chansons, se transformait peu à peu
en rèveries toujours plus tristes à mesure qu'on s'approchait des terres où
nous devions aborder : un pareil effet
n'a point lieu dans les voyages ordinaires. Le rivage qu'on était sur le point
d'atteindre s'offrait bien comme un
(27) Attendre. (28) Voir vaut micux qu'attendre.
(29) Oiseau. (50) Quand on le fait mourir de faim, --- Page 88 ---
(82)
asile : mais tous n'y portaient pas des
moyens d'existence également certains ;
et si, au départ de Saint-Domingue, on
s'était montré d'abord abattu et terrassé
en quelquesorte parle malheur présent et
encore tout entier, à la vue du continent
américain, on paraissait voir d'un ceil
plein d'inquiétude, parce qu'on les envisageait alors de plus près, ces domaines
vagues et sombres de l'avenir, dont on
allait prendre forcément possession.
A l'homme riche et bien portant, la
terre étrangère sC présente comme sCmée de distractions, de plaisirs, de
fètes ct d'occasions de joie ; pour le
pauvre, elle n'a que trop souvent l'aspect d'un désert vaste et aride, quelque
nombreuse que soit la population qu'on
voits s'agiter sur le sol, ct malgré les mo- --- Page 89 ---
(83 )
numens d'industrie dont il se montre
couvert. Alors, si l'on est devenu timide avec le progrès des ans, si on redoute beaucoup, parce qu'autrefois on
désira trop, et que nos voeux de fortune
furent trop souvent déçus, alors, dis-je,
on sent refouler sur son coeur, pour le
navrer d'un irrésistible sentiment d'envie, toutes les impressions du bonheur
d'autrui, toutes les marques, 9 toutes les
apparences d'une prospérité qui n'est
point la nôtre. Les plus simples paroles
que nous aurions à proférer s'arretent et
SC glacent en quelque sorte sur nos lèvres ; la terreur secrète qu'on éprouve
dénature dans notre bouche tout ce
qu'on essaie de dire; et quelquefois 2
avec l'esprit lc plus cultivé, quand surtout cct esprit est trop porté à la réflexion, on n'a plus l'air que d'un imbé-
les
apparences d'une prospérité qui n'est
point la nôtre. Les plus simples paroles
que nous aurions à proférer s'arretent et
SC glacent en quelque sorte sur nos lèvres ; la terreur secrète qu'on éprouve
dénature dans notre bouche tout ce
qu'on essaie de dire; et quelquefois 2
avec l'esprit lc plus cultivé, quand surtout cct esprit est trop porté à la réflexion, on n'a plus l'air que d'un imbé- --- Page 90 ---
(84)
cille, dont les pensées avortent en mots
vagues, en expressions décousues, triste
sujet de moquerie pour les hommes frivoles qui sont plus assurés de leur destinéc.
Quand nous fûmes entrés en rivière,
cet état pénible de l'âme se laissa voir
plus aisément encore sur le visage ct
dans les paroles de la plupart des personnes qui m'entouraient. L'automne
approchait de sa fin ; les arbres quis'élevaient sur les deux rives étaient déjà totalement dépouillés de leurs feuilles : les
campagnes, couvertes du blé nouvellement sorti de terre, se déployaient avec
la magnificence des plus vastes prairies ;
mais toutes ccs masses de grands végétaux en apparence frappés de mort, et
qui, aux yeux d'un grand nombre de --- Page 91 ---
[(85 )
passagers 2 accoutumés à la verdure éternelle du tropique, semblaient offrir les
ravages du feu, comme les champs de
cannes incendiés par la révolte et la
guerre à Saint-Domingue : tout cet appareil de désolation, toutes ces images
de deuil que présente la terre en son
veuvage, rendaient plus pénétrante encorel'imspression de malaise et de mélancolie dont on élait saisi. Le froid, qui à
cette époque de l'année et au milieu des
eaux courantes, commençait à devenir
piquant, apportait aux âmes un surcroit
de tristesse.
Madame Dubourg, quoique née en
Europe, était sensible à ce changement
de paysage et de température. Fleurette
l'était beaucoup plus; : il y avait à cette
occasion, dans son sourire, toujours
--- Page 92 ---
86 )
doux et ravissant, un certain mélange
de contrainte qui lui donnait une grâce
nouvelle, parce que la cause de cette
contrainte n'était pas ignorée ; et en effet, ce sourire un peu cherché, si l'on
peut dire, 2 annonçait en elle un effort de
bonté et de complaisance, qui touchait
l'âne plus qu'une expression bien prononcée de douleur n'aurait pu le faire.
Le regard de la jeune fille, tantôt dirigé
avec inquiétude et affection sur madame
Dubourg, tantôt égaré sur les rives monotones qui formaient un tel contraste
avec les champs de Saint-Domingue,
entrecoupés de mornes verdoyans et
dominés par des montagnes, séjour des
orages, se levait par intervalle vers le
ciel d'où un coeur pur semblait attendre
que descendit l'espérance. --- Page 93 ---
(87) )
Je ne partageais point pour moimême l'inquiète préoccupation de tous
ces pauvres fugitifs. Ce que j'avais à faire
était arrété d'avance. Jc comptais demander au consul de la nation française,
à Baltimore, le moyen d'aller rejoindre
mes drapeaux. Mais dans les peines dont
le tableau était alors sous mes yeux, se
retrouvait une image bien doulourcuse
des maux auxquelsj'avais été moi-même
en proie, quand je fus forcé de quitter,
si jeune, le sol ensanglanté de ma patrie, pour aller dans une terre étrangère et lointaine, où pourtanton m'avait
fait un accueil, tel que de malheureux
émigrans ne sauraient s'cn promettre
un semblable partout.
aux. Mais dans les peines dont
le tableau était alors sous mes yeux, se
retrouvait une image bien doulourcuse
des maux auxquelsj'avais été moi-même
en proie, quand je fus forcé de quitter,
si jeune, le sol ensanglanté de ma patrie, pour aller dans une terre étrangère et lointaine, où pourtanton m'avait
fait un accueil, tel que de malheureux
émigrans ne sauraient s'cn promettre
un semblable partout. --- Page 94 ---
88 )
CHAPITRE VI.
SPÉCULATIONS DE COMMERCE MALHEURET SES.
CARACTÈRE DES AMÉRICAINS.
Nous débarquàmes à Baltimore; je
me fis porterà la même auberge où voulut descendre madame Dubourg. Mes
blessures ne tardèrent pas à guérir toutà-fait, quand je fus à terre.
La bonne veuve, gui avait apporté --- Page 95 ---
89 )
une assez forte somme en argent comptant, ne parvint pas, avec moins de
promptitude, à former l'établissement
de commerce qu'en partant de SaintDomingue clle avait en vue : mais le succès ne répondit pas à son attente aussi
pleinement qu'elle aurait voulu. Elle attribuait ce mécompte à son ignorance
de l'idiome anglais, ignorance qui lui
était commune avec Ficurctte, et qui
pouvait bienleur nuire, sans être pourtant la cause unique dont elles eussent
à se plaindre.
Les premiers colons français que le
malheur jeta sur les plages du continent
américain, trouvérent un peuple disposé à bien accucillir quiconque lui apportait des capitaux ou une industrie
nouvelle. Ce peuple, alors beaucoup
II
4* --- Page 96 ---
(90)
plus jeune, avait encore besoin de s'instruire; il aimait encore qu'on le secondàt dans un essor qui devait être rapide; mais à mesure que ses pas étaicnt
devenus plus fermes, et que sa prospérités'dailaccrucavec les développemens
de l'industrie, l'égoisme nalional avait
insensiblement répandu isa politique froideur sur la réception à faire aux étrangers.
Ceux qui ne demandaient qu'à faire
valoir des terres élaient toujours bien
reçus, 2 pourvu qu'ils consentissent à ne
chercher run objet d'esploitationqsedans
les états nouvcaux, c'est-à-dire, à une
grande dislance des côtes, et sur la lisière
incessamment reculée d'uu désert que
parcouraient encore des nations sauvages, toujoursplus ou moins dangereuses. --- Page 97 ---
(90)
Nais le commerce de détail el les métiers de ville paraissaient être déjà CXclusivement réservés, par la préférence
des consommateurs, aux gens du pays.
Jc voyais avec peine un état de choses
qui me paraissait devoir porter tant de
préjudice à mes libératrices. Je n'osais
pourtant pas leur dire tout ce que j' en
pensais : car il ne fallait pas susciter en
elles plus dedccouragement et d'inquiétude qu'elles n'en ressentaient déjà.
Le noir Philippe gagnait, en se louant
comme charpentier, bien plus que sa
bonne maitresse dans le magasin trèspropre et forl bien pourvu qu'ele avait
ouvert.
J'allais voirsouventmadame Dubourg,
surtout depuis que l'état de mes blessu-
osais
pourtant pas leur dire tout ce que j' en
pensais : car il ne fallait pas susciter en
elles plus dedccouragement et d'inquiétude qu'elles n'en ressentaient déjà.
Le noir Philippe gagnait, en se louant
comme charpentier, bien plus que sa
bonne maitresse dans le magasin trèspropre et forl bien pourvu qu'ele avait
ouvert.
J'allais voirsouventmadame Dubourg,
surtout depuis que l'état de mes blessu- --- Page 98 ---
(92)
res me permettait, d'un jour à l'autre,
d'étendre plus loin mes courses. Jc lui
parlais de mon dessein. Elle le combattait. ( Pourquoi reprendriez- vous du
> service, me disait-elle? Vous avez bien
>) vu tout ce que le métier des armes
> impose aujourd'hui de répugnant et
>) de pénible à un ami des hommes. Il
)) faut à des coeurs tels que le vôtre plus
> d'indépendance. Ils ne sauraient en
S abuser. D'ailleurs, vous avez dû sen-
>) tir plus d'une fois, car vous avez
> l'àme grande, quelle différence existe
> entre un gucrricr donnant son sang à
>) la patrie dans une cause dont il ne doit
> pas discuter le mérite, ct l'étranger
> quicombat sans prévention. comme
>> sans enthousiasme, pour des intéréts
>> auxquels son cceur ne tient en aucune
> manière. Une vie, je ne dis pas plus --- Page 99 ---
(93) )
>) honorable, mais plus conforme à la
> saine raison, vous attend, si du moins
>) vous en jugez ainsi que moi. Ne vou-
> driez - vous point aider, lorsqu'elles
)) vous en prieront, deux pauvres femmes
> clrangères, 9 sans conseil et sans ap-
> pui,à set tirer de cette espèce de mau-
>) vais pas où la force des événemens
> vient de les jeter. Les affaires ne vont
> pas très-vite : mais un autre temps
>) peut venir : si nous savions la langue
> anglaise, nous serions moins embar-
> rassées sans doute, vous ne la savez
> pas plus que nous : mais vous montrez
> plusde disposition àl'apprendre. Vous
> nous aideriez surtout pour le dehors.>
J'opposai aux propositions de madame Dubourg, l'aveu de mon inexpérience; elle ne voulut point l'accueillir. --- Page 100 ---
(94)
(t Vous êtes jeune, il est vrai, me dit-
)) elle, mais depuis long-temps, vous vi-
> vez au milieu des hommes : vous devez
>) les connaitre, et je suis sûre que vous
>) les connaissez. >)
Si vous ne parliez que des militaires, 3
répondis-je, vOS présomptions ne seraient pas tout-à-fait sans fondement ;
mais les marchands, les hommes de
ville, n'ont jamais été beaucoup à ma
portée.
C Vous aurez bientôt fait connais-
> sance avec eux, avec leurs manières
> d'ètre, à moins, ajouta-t-elle, que
> la profession de marchand ne vous
>> paraisse trop éloignée des sentimens
2) qu'on a pu vous suggérer dans votre
> enfance. >>
3
répondis-je, vOS présomptions ne seraient pas tout-à-fait sans fondement ;
mais les marchands, les hommes de
ville, n'ont jamais été beaucoup à ma
portée.
C Vous aurez bientôt fait connais-
> sance avec eux, avec leurs manières
> d'ètre, à moins, ajouta-t-elle, que
> la profession de marchand ne vous
>> paraisse trop éloignée des sentimens
2) qu'on a pu vous suggérer dans votre
> enfance. >> --- Page 101 ---
(95)
Hélas ! répondis-je, mes infortunes
parens n'avaient eu le loisir de m'inculquer autre chose encore que le respect
pour la religion et pour eux-mêmes, en
qui je m'accoutumais à voir une image
de Dicu sur la terre. D'ailleurs, quel
fruit aurais-je reliré de mes précoces
infortunes, si je ne savais pas que le
maiheur 7 lorsqu' 'il appesantit sur nous
sa main de fer, ne le fait qu'en appuyant un peu plus sur nos têtes ce niveau des misères humaines, sous lequel
fléchissent ct s'inclinent toutes les plus
hautes, 2 les plus audacieuses prétentions.
Fleurette m'écoutait avec un intérêt 9
avec une attention charmante, dont je
lisais lexpression dans SCS yeux : puis
prenant la parole, elle dit avcc inge- --- Page 102 ---
(96)
nuité: Je me suis bien aperçue que vous
éliez étrangerà la plupart des opinions
funestes avec lesquelles un blanc afflige
d'ordinaire tout ce qui n'est pas lui, et
se tourmente soi-même. Jc ne suis pas
la seule à qui cette observation n'a point
échappé. Ma bonne marraine pourra
vous dire aussi combien votre qualité de
Polonais impose de respect aux personnes': instruites qui viennent ici, ct
qui nous ont demandé qui vous êtes. Il
me semble que, si notre petit commerce
paraissait être fait en votre nom, il prospérerait davantage. Nous meltrions, par
exemple, pour enseigne : Au braze Polonais.
Pour Tépithète, répondis-je, elle
n est pas nécessaire ; mais si vous croyez
que le nom de ma nation puisse vous --- Page 103 ---
(97 )
procurer quelque avantage, 7 il ne saurait
y avoir d'inconvénient à CC que vous
l'employiez.
Et vous serez avec nous, dit madame Dubourg.
Oui, dit à son tour Fleurette,
vous ne voudrez pas nous quitter.
Ily avait dans le regard de la jeune
fille, quand elle proféra ces paroles,
quelque chose de naïf et d'engageant,
à quoi je ne mesentis pas capable de résister.
La bonne veuve aperçut apparemment ce qui se passait en moi et chez sa
filleule ; car se reprenant, elle ajouta
tout de suite : Oui, vous resterez avec
Il
--- Page 104 ---
(98)
nous, car je pense que vous êtes égalcment honnête homme pour toute chose, et que cette pure innocence qui
ne prévoit guères le danger, ainsi qu'il
est facile delevoir, n'aura point à leredouter avec vous. J'ose cspérer que ma
confiance en vous ne sera point trompée;
vous n'abuserez point de l'inexpérience
d'une jeune fille qui fut élevée dans la
solitude ct avec simplicité au milieu des
Mornes, ct qui ne se doute pas combien
avec le langage des blancs il est aisé
d'en faire accroire à une femme de sa
couleur.
S'ily: avait dans ma pensée, répondis-je alors, quclque idée qui ne fut pas
selon lc devoir, je n'accepterais point,
ainsi que je le fais, une proposition qui
me touche à-la-fois et m'honore. Ma
d'une jeune fille qui fut élevée dans la
solitude ct avec simplicité au milieu des
Mornes, ct qui ne se doute pas combien
avec le langage des blancs il est aisé
d'en faire accroire à une femme de sa
couleur.
S'ily: avait dans ma pensée, répondis-je alors, quclque idée qui ne fut pas
selon lc devoir, je n'accepterais point,
ainsi que je le fais, une proposition qui
me touche à-la-fois et m'honore. Ma --- Page 105 ---
( 99 )
façon de voir les affaires ne ressemble
pas à la vô're. Il ne me paraît point
que
ma participation à VOS intérêts
promette un résullat aussi avantageux
que
vous pouvez le croire. Mais je vous dois
la vie; si vous donner mon
temps, CC
n'est pas tout-à-fait m'acquitter envers
vous, ce sera du moins témoigner
que
je suis capable de reconnaissance.
Jen'allai à donc point chez le consulpour
hidemandermony pawagesmaisjelepriai
de faire parvenir au ministre ma démission. Il m'était dû un arriéré de solde
assez considérable dont je fis l'abandon.
Mes deux amies s'applaudirent beaucoup de m'avoir retenu auprès d'elles
le magasin fut d'abord un
fré- ;
peu plus
quenté, mais par des espèces de curicux
et de demi-savans qui, ayant autrefois --- Page 106 ---
(10o )
entendu conter quelque chose de la PoJogne et de ses affreux malheurs, étaient
bien aises de voir un homme qui avait
survécu à de tels désastres, dont l'Amérique, dans une insurrection moins nécessaire peut-ètre, mais à coup sûr moins
héroique, avait été exempte, grâces à
l'intervalle des mers, à la protection de
la France, et sans doute aussi à la maladresse, à l'impéritie des généraux anglais, ainsi qu'à la constance, à la courageuse longanimité de Washington,
qui se trouva posséder, dans la circonstance donnée, le caractère et le mérite
qu'il fallait pour arracher ses compatriotes à des périls certains, que leur
inespérience et leur mollesse ramentrent plus d'une fois.
Mais ce commencement de vogue --- Page 107 ---
I IOI )
n'eut pas de grandes suites, ct madanie
Dubourgvitson magasin reprendrel bientôt cet air de solitude qui ne l'avait déjà
que trop long-temps affligée.
On serait injuste pourtant, si l'on attribuait à quelque ignoble âpreté pour le
gain, ce dépit que fesait éprouver à madame Dubourg la chute de ScS espérances. Plusieurs causes contribuaient à revêtir; d'une apparence désavantageuse
les sentimens purs et désintéresses de
cette honnète dame. Et d'abord, accoutumée qu'elle avait été dans les Antilles,
et durant leur prospérité chaque jour
croissante, à un train d'affaires vif et
rapide, elle dut SC trouver péniblement
déçue, au milieu de la population désormais égoiste et jalouse du continent
américain : puis, elle tenait à ramasser
I
contribuaient à revêtir; d'une apparence désavantageuse
les sentimens purs et désintéresses de
cette honnète dame. Et d'abord, accoutumée qu'elle avait été dans les Antilles,
et durant leur prospérité chaque jour
croissante, à un train d'affaires vif et
rapide, elle dut SC trouver péniblement
déçue, au milieu de la population désormais égoiste et jalouse du continent
américain : puis, elle tenait à ramasser
I --- Page 108 ---
[02 )
promptement quelques moyeris qui lui
permissent d'aller vivre en France dans
nne certaine aisance avec sa chère et
bien-aimée Fleurette. Elle savait
que,
dans ce pays, plus calomnié encore
que tourmenté par la révolution, il restait au fond des âmes plus de générosité,
de tolérance, de vertus non factices, de
sentimens humains et fraternels,
que
chez des peuples tout fiers et enorgueillis de leur facile sagesse et de leur tranquillité encore intacte.
La partie aclive de la population avait
été entrainée par un mouvement si peu
réfléchi, si désordonné, que quelquesuns de ses écarts avaient épouvanté le
monde; mais il n'était guères possible
que l'étranger soupçonnat, à l'aspect
d'une telle eflervescence de passions > --- Page 109 ---
(103 )
tout ce qu'il ctait resté d'or pur au foad
du creuset.
Madame Dubourg, Française-de naissance, ne pouvait pas croire que sa nation fut devenue, en si peu de temps ct
partout, si différente de ce qu'ellel'avait
vue autrefois.
Elle savait qu'en France, terre de liberté, méme avant que cc nom fatteur
y parit chose nouvelle, aucune marque
d'esclavage ne restait empreinte sur un
front qui n'était pas coloré comme ce*
lui des habitans ordinaires, et qu'un
pauvre esclave, semblable en cela au Jupiter de la fable, qui, d'un pas, atteignait au bout de l'univers, arrivait lont
d'un coup, en y mettant lc pied, à Taffranchissementle plus absolu. Elle savait
que ce qui est en général si vrai des na- --- Page 110 ---
(104 )
tions européennes, toujours meilleures
à voir chez ellcs que dans lcs contrées
lointaines où les portent des vues de
commerce et de domination, l'est plus
particulièrementencoredela nation française, dont il ne faut pas juger par les
aventuriers qu'elle envoie sur tous les
points du globe, ni par les maîtres
atrocement cupides qu'on reneontrait
dans ses colonies, ni moins encore par
cettel lie que la révolution avait soulevée,
et qui, dans cerlains momens de crise,
avait paru, aux regards de l'Europe effrayée, comme la seule population d'un
pays horriblement changé.
Ainsi, au déclin de l'àge, et quand
toutes les impressions qui atteignent
notre âme nous font sentir davantage le
besoin d'une douce retraite, madame
par les maîtres
atrocement cupides qu'on reneontrait
dans ses colonies, ni moins encore par
cettel lie que la révolution avait soulevée,
et qui, dans cerlains momens de crise,
avait paru, aux regards de l'Europe effrayée, comme la seule population d'un
pays horriblement changé.
Ainsi, au déclin de l'àge, et quand
toutes les impressions qui atteignent
notre âme nous font sentir davantage le
besoin d'une douce retraite, madame --- Page 111 ---
(1o5 )
Dubourg songeait plus vivemnent que jamais à cette patrie qu'on se peint si heureuse quand on n'y est plus, et dont le
souvenir charmant poursuit toujours le
Français le plus avide d'aventures, soit
que, dans les climats lointains, il jouisse
de prospésités éclatantes,soit qu'il n'ait
recueilli encore dans ses courses que
peines et misère.
Mais plus que le désir d'achever ses
jours aux licux chéris où elle les avait
commencés, madame Dubourg éprouvait le besoin d'offrir à son intéressante
élève un asile contre les humiliations
réservées, dans toute l'étendue del'Amé
rique, au sang africain. Fleurette, il est
vrai, n'avait pas encore sonffert,jusqu'à
certain point, de cette disposition constamment hostile; mais ellc cn était sans --- Page 112 ---
I (106 )
cesse menacée chez un peuple où le sentiment de la liberté était trop exclusif
pour n'être pasr sméledfinconu@quence, et
trop arrogant pour ne pas vouloir replacer sur la têle des autres le joug qu'on se
félicitait d'avoir secoué soi-méme.
Ce qu'il y avait de plus fàcheux pour
Fleurette, c'est que, par son caractère
autant que par suite del l'éducation qu'on
lui avait donnée, elle était sans cesse
portée à voir chez les blancs cette disposition cruellement menaçante,
Madame Dubourg comprenait cette
situation, à laquelle on pouvait dire
qu'elle avait un peu contribué ; aussi
cherchait-elleà la rendre moins douloureuse, en prenant toutes les précautions
dont pouvait se raviser un coeur vraiment maternel. --- Page 113 ---
(107 )
Etmoi aussije comprenais la situation
de Fleurette, mille indices mc l'avaient
décélée; ctje crois, dans toute la sincérité de ma conscience, que l'intérêt dont
je me sentais ému pour cette aimable
fille, avait autant sa source dans l'impression de ses gràces naives, de ses attraits naturels et doux, que dans le désirdesoulagerses souffrancesintérieuresintéricures,
et de lui témoigner que tous les hommes
de race blanche n' étaient pas les mêmes
pour la hauteur de caractère et l'injustice.
'avaient
décélée; ctje crois, dans toute la sincérité de ma conscience, que l'intérêt dont
je me sentais ému pour cette aimable
fille, avait autant sa source dans l'impression de ses gràces naives, de ses attraits naturels et doux, que dans le désirdesoulagerses souffrancesintérieuresintéricures,
et de lui témoigner que tous les hommes
de race blanche n' étaient pas les mêmes
pour la hauteur de caractère et l'injustice. --- Page 114 ---
IOO )
CHAPITRE VII.
SCRUPULES D'ANOUR.
FLEURETTE montra, dès les premiers
momens , qu'elle avait su lire dans mon
cceur, et qu'elle prenait à gré mes dispositions bienveillantes. En fallait-il davantage pour transformer bientôt en attachement, en amour peut-être, cC qui
n'avait été d'abord qu'humanité d'une
part et reconnaissance de lautre ? --- Page 115 ---
- 109 )
Mais cct amour, né à l'insu de ma
raison, et dont, en m'examinant avec
soin, je ne pouvais contester la dangereuse existence; cet amour, qui ne devait rien perdre de son innocence, sous
peine de me rendre parjure ; que pouvais-je donc en faire, quelque impérieux
qu'il se montrât dans sa force naissante!
Si Fleurette ne m'avait inspiré aucun
respect. 1 je n'eusse point hésité à lui
faire l'aveu d'une passion qui aurait attendu sa récompense ; femme blanche,
et d'une condition analogue à la mienne,
Fleurette eût aussi reçu bientôt de ma
bouche, la déclaration que mnes yeux
lui adressaient involontairement ; car
elle aurait pu répondre à mon amour,
sans ressentir d'alarmes pour sa vertu. --- Page 116 ---
(IIO )
Mais, dans l'état où nous étions l'un et
l'autre, elle sage, et moi voulant la respecter, nos sentimens ne pouvaient être
que silencieux, contraints, étouffés, et
c'est la pire condition pour toutes les
choses qui se passent dans le coeur de
l'homme, naturellement porté à S' 'épancher, à se répandre au-dehors.
Il ne fallait même pas que madame
Dubourg vint à soupçonner notre irrésistible penchant; elle en cût été affligée. Nous dérobions à ses yeux le secret de nos innocentes amours avec autant desoin que nous aurions pu le faire
d'uneliaison criminelle. Et nous-mêmes,
quand une rencontre imprévue nous
mettait trop en présence, quand nos
mains se touchaient et ne s'étaient
pas
cherchées, quand notre orcille se sur- --- Page 117 ---
(III )
prenait trop attentive aux paroles de
l'objet aimé, quand notre sein palpitant
répondait à l'appel d'un regard tendre 2
nous frémissions de terreur, nous reculions tout effrayés comme si un serpent
perfide eût lance vers nous sa têle horrible du milieu des fleurs.
Douce image de la vertu, beauté de
l'âne qui ne péris point, comment concevoir, si ce n'est par des souvenirs
honnêtes et purs, ce que les plus cruels
sacrifices ajoutent à l'impression de tes
charmes! Les faveurs du vice sont toujours trop cher payées ; mais le témoignage des efforts qu'on fit un jour afin
de te rester fidèle, n'est-il pas sans prix?
Nous vivions ainsi, Fleurelte et moi,
daus ces premières gêncs d'amourmélées
vertu, beauté de
l'âne qui ne péris point, comment concevoir, si ce n'est par des souvenirs
honnêtes et purs, ce que les plus cruels
sacrifices ajoutent à l'impression de tes
charmes! Les faveurs du vice sont toujours trop cher payées ; mais le témoignage des efforts qu'on fit un jour afin
de te rester fidèle, n'est-il pas sans prix?
Nous vivions ainsi, Fleurelte et moi,
daus ces premières gêncs d'amourmélées --- Page 118 ---
(112) )
de tant de délices, mais qui néanmoins
doivent tôt ou tard finir, quand on fità
madame Dubourg un tableau attrayant
des avantages que présentait la ville de
Charlestown, où les relations avec les
Antilles étaient plus multipliées qu'à
Baltimore, et qui, à cette époque, renfermait dans son sein un plus grand
nombre de colons français réfugiés qu'il
ne s'en trouvait dans toute autre ville de
TUnion-Américaine. En ce même temps,
un Ecossais qui venait de faire, parmi les
nations indiennes du Nord-Ouest, une
traite assez fructueuse, désira SC charger
de notre fond de commerce. Les
propositions qu'il fit n'étaient pas si défavorables qu'on dàt les repousser, lorsqu'on
avait d'autre part la perspective de succès plus grands. L'affaire ful bientôt
conclue, et nous partimes. --- Page 119 ---
(113)
J'ai toujours pensé que l'adroit Ecossais avait fourni lui-méme les couleurs
du tableau présenté à l'imagination de
madame Dubourg, qui, de son côté,
avait eu quelque penchant à sC faire illusion : nous ne trouvâmes pas que lcs
affaires fussent plus brillantes pour les
étrangers à Charlestown, qu'elles nc l'étaient à Baltimore. Mais cette fois, du
moins, la bonne veuve ne fut pas si
prompte à s'établir, pensant qu'il valait
mieux perdre quelque temps, et quelque
argent, , à chercher ce qui conviendrait
le micux, que de SC jeter avec précipitation dans une entreprise qui, avec de
belles apparences, n'arriverait pas plus
promptement à un terme heureux.
HI
5* --- Page 120 ---
(114)
CHAPITRE VIII.
COUREURS DE COLONIES.
ELLE rencontra plusieurs anciennes
connaissances à Charlestown, un de ses
voisins, entr'autres, qui avait quitté
Saint-Domingue dès les premiers troubles, et qui, établi à la Nouvelle-Orléans, était venu dans la Caroline pour
affaires. Je crus yoir dans cet homme 2 --- Page 121 ---
(115)
ct mes conjectures SC trouvèrent foudées, un de ces coureurs de colonies
qu'on rencontre partout, et qui ne font
ricn de solide nulle part. Il me parut que
les fonds considérables ou modiques
dont madame Dubourg pouvait disposer, le tentaient un peu. Former des spéculations avec T'argent et la confiance
d'autrui, est une bonne fortune que les
gens d'une certaine sorte nc laissent
point échapper.
Jc fis part de toute ma pensée à madamc Dubourg, afin qu'clle fit sur ses
gardes, et que sa. bonté naturelle ne devint pas bientôt cet entrainement où
l'on est dupe. Il se trouva que son opinion particulière nc différait point de
mes appréhensions. Toutefois, comme
Charlestown ne présentait pas dans ce
avec T'argent et la confiance
d'autrui, est une bonne fortune que les
gens d'une certaine sorte nc laissent
point échapper.
Jc fis part de toute ma pensée à madamc Dubourg, afin qu'clle fit sur ses
gardes, et que sa. bonté naturelle ne devint pas bientôt cet entrainement où
l'on est dupe. Il se trouva que son opinion particulière nc différait point de
mes appréhensions. Toutefois, comme
Charlestown ne présentait pas dans ce --- Page 122 ---
(116)
moment lesressources qu'on nous avait
annoncées, nous décidâmcs qu'un projet
d'établissement à la Louisiane n'était
point contraire à la prudence. Un vif
mouvement s'était manifesté dans cette
vaste province, depuis qu'elle était entrée dans la grande confédération américaine. Nous y suivimes l'ancien voisin
de madame Dubourg, mais en nous tenant à part de ses opérations, et en
préférant à des projets qui devaient enfanter des monts d'or, le train vulgaire
d'un petit commerce de détail, qui-devint chaque jour plus prospère.
Les Anglo-Américains se jetaient sur
un sol vierge et riche d'alluvions : mais
ils n'avaient pas encore envahi les travaux de la ville. Le voisin continua
quelque temps de nous fréquenter.Nous --- Page 123 ---
(117 - )
ne tardâmes pas à savoir que ses affaires
étaient tant soit peu dérangées, et que
Ie déréglement de sa conduite, plus encore que l'inhabileté de son esprit, avait
causé les embarras dans lesquels il se
trouvait.
Pour en sortir, il imagina de se proposer à madame Dubourg, comme successeur de l'homme qui, 2 tant qu'ilvécut,
l'avait rendue heureuse. Cette proposition fut écartée avec tous les ménagemens que la politesse commandait. Quoique madame Dubourg ne fit plus jeune,
clle devait à sa vie sage et tranquille un
reste de fraîcheur qui pouvait rendre
moins ridicules les vues de l'ancien voisin, mais ces vues étaicnt évidemment
trop intéressées, pour qu'urre femme de
bon sens les agréât. D'ailleurs eni même
--- Page 124 ---
(118 1 )
lemps qu'il se proposait à la bonne
veuve pour époux, il cherchaità séduire
Fleurette; mais il fut bien surpris de la
trouver si pcu semblable à CC qu'il avait
vujusqu'alors dans les jeunes personnes
de cette classe. Le dépit qu'il en conçut
fut encore plus vif que celui dont le refus de madame Dubourg l'avait affecté,
Fleurette, profondément sensible,
mais toujours pure, s'abandonnant à sa
tendresse avec celui qui l'aimait, mais
retenant ses moeurs dans une chasteté
inviolable, Fleurette, dont l'àme était
si. élevée dans une condition méprisable, et si l'on veut même, abjecte aux
yeux des blancs, n'avait pas entendu de
sang-froid les outrageuses louangesqu'on
avait voulu donner à ses charmes. Pleine
de passions nobles, 2 clle ne pouvait cau-
is toujours pure, s'abandonnant à sa
tendresse avec celui qui l'aimait, mais
retenant ses moeurs dans une chasteté
inviolable, Fleurette, dont l'àme était
si. élevée dans une condition méprisable, et si l'on veut même, abjecte aux
yeux des blancs, n'avait pas entendu de
sang-froid les outrageuses louangesqu'on
avait voulu donner à ses charmes. Pleine
de passions nobles, 2 clle ne pouvait cau- --- Page 125 ---
(119 )
ser que de fortes émotions aux àmes qui
s'approchaient de la sienne, il fallait ou
l'adorer ou la hair. Lc voisin de madame
Dubourg était plus fait pour ce dernier
sentiment que pour l'autre. Ilavait tous
les préjugés d'un colon et tous les caprices d'un esprit léger et frivole, où la
vie, en s'écoulant, ne dépose aucune
impression un peu profonde.
Un matin, comme je me promenais
sur la levée, il m'aborda pour me parler
de madame Dubourg et de sa filleule,
en termes irrespectueux que je n'endurai point, Il se fàcha, et ne vint plus
nous voir. Il dit ensuite à ses connaissances quc, s'il avait cessé tout-à-fait
d'aller au magasin demadame Dubourg,
c'était parce que ce lieu devenait un --- Page 126 ---
(120 )
rendez-vous de négraille où il ne lui
convenait plus de se trouver.
Cette appellation injurieuse ne pouvait s'entendre que d'un jeune homme,
dont j'avais fail la connaissance chez le
général H.
2 et qui était la seule personne de couleur dont nous eussions la
sisite assidue. --- Page 127 ---
(12r)
CHAPITRE IX.
UN RIVAL.
JEAN PAUL,
JEAN Paul était a ce qw'onappellegrife,
ayant reçu le jour d'un mulàtre et d'une
femme noire. Son père, autrefois riche,
l'avait envoyé en France au commencement de la révolution. Il avait reçu dans
ce pays une éducation fort convenable.
Les principes du temps firent, sur son
II
--- Page 128 ---
122 )
esprit, une forte impression. Sa jeunesse, à l'aspect d'une société si émue,
s'enflamma d'enthousiasme. Ilpartit avec
les premiers volontaires. En faveur de
son zèle, et par honneur pour l'égalité,
on le fit dès l'abord sous-ofhicier. Il se distingua, et, pendant quelque temps, on
ne lui dénia point les grades conquis sur
le champ de bataille, Mais il s'aperçut
enfin que son avancement, assez rapide
dans les gradesinférieurs, devenaitbeancoup plus Ient à mesure qu'il se trouvait
parvenu un peu plus haut. C'était tout le
contraire pour la plupart des officiers
blanes,. qui ne montaient jamais plus
vite que lorsqu'ils étaient déjà plus éloignés des derniers rangs de l'armée.
Cette révolution qui l'avait d'abord
tant caressé, apparut dès lors à ses yeux
Mais il s'aperçut
enfin que son avancement, assez rapide
dans les gradesinférieurs, devenaitbeancoup plus Ient à mesure qu'il se trouvait
parvenu un peu plus haut. C'était tout le
contraire pour la plupart des officiers
blanes,. qui ne montaient jamais plus
vite que lorsqu'ils étaient déjà plus éloignés des derniers rangs de l'armée.
Cette révolution qui l'avait d'abord
tant caressé, apparut dès lors à ses yeux --- Page 129 ---
(123 )
telle que tout spectateur impartial l'a
vue, un vaste changement de places et
de fonctions, o, dans chaque carrière
en apparence réformée, les basses manoeuvres 9 les - ignobles motifs, la médio.-
crité, l'effronterie
tracassière, 2 la servilité plus ou moins heureusement déguisée, acquéraient de jour enjour plus de
puissance et empiétaient incessamment
sur ce qu'on avait appelé, dans l'origine,
le patrimoine du mérite. Il vit, selon
l'expression énergique d'un écrivain,
que tant d'hommes quiavaient été jacobins effrénés pour acquérir, allaient se
faire honnêtes
gens pour conserver, ; et
il connaissait déjà trop bien les hommes
pour ne pas comprendre que cette honnéteté improvisée et factice serait plus
exclusive encore que l'aristocratie d'un
autre temps. --- Page 130 ---
(124)
Quand il eut ainsi reconau sa position au milieu de la société active de
France, telle que l'intérêt, l'ambition et
la vanité des petits, la peur de quelquesuus et le sot entraiuement d'un grand
nombre l'avaient faite, il-demanda son
conge, et vint retrouver son père au
Port-au-Prince. Là aussi, il trouva une
population étrangement travaillée, et
que le mélange des autorités blanches et
€
noires' remplissait de bizarres contrastes, et livrait à des conflits choquans 2
dont le dangers'accroisait chaque jour.
Les fonctionnaires envoyés parla métropole fesaient des principes de l'époque
une masse compacte etindivisible qui ne
se mélait point avec leurs actions, et les
laissait aussi libres dans leurs volontés
que les fonctionnaires d'auirefoisi, quoi= --- Page 131 ---
(125 )
qu à vrai dire, ils ne le fussent pas toutà-fait autant dans l'exécution.
Jean Paul avait acquis cctte sagacité
qu'on peut appeler malheureuse, quand
elle succède à de trop belles espérances
fondées sur les hommes, et que les
hommes inconséquens, pervers Ou faibles, n'ont pas: réalisées. Il dénélait
facilement le vice caché derrière les
ostentations de vertu et de patriotisme:
mais Sa vue était parfois trop subtile: les
investigations de sa méfiance étaient
trop pénétrantes, et il exigeait trop des
hommes que le hasard ou des talens
réels mettent à la tôte de leurs sembiables. Il cherchait en eux un désintéressement qu'on peut étre certain de ne
trouverjamais : carceux d'entreleshommes livrés à la vie active, qui ne tiement
caché derrière les
ostentations de vertu et de patriotisme:
mais Sa vue était parfois trop subtile: les
investigations de sa méfiance étaient
trop pénétrantes, et il exigeait trop des
hommes que le hasard ou des talens
réels mettent à la tôte de leurs sembiables. Il cherchait en eux un désintéressement qu'on peut étre certain de ne
trouverjamais : carceux d'entreleshommes livrés à la vie active, qui ne tiement --- Page 132 ---
(126 )
qu'à la gloire, sont encore mus par
quelque chose qui n'est pas tout-à-fait le
besoin pur et simple de faire le bien.
Avec cette disposition d'âme, Jean
Paul dut ne point se méler aux agitations
diverses de la colonie. In'y voyait que
desintrigues dont il méprisait les motifs
et dédaignait le but. En France, avec
tant d'instruction, tant d'audace et de
courage, on n'avait pu arriver au terme
qu'assignaient les plus nobles désirs ;
comment de pauvres noirs, naguères esclaves, et tout meurtris encore de leurs
chaines, pourraient-ils s'élever à une
hauteur, qu'ils n'étaient pas même en
état d'envisager! Sans doute, il y aurait
beaucoup de vertu. à aider les hommes, 9
même aux choses oùl l'on prévoit que tous
les efforts seront vains ; mais cette vertu --- Page 133 ---
127 )
plus qu'humaine fut toujours rare, et les
âmes les plus distinguées ne sont pas
toutes capables d'une telle abnégation
d'elles-mèmes. On aime toujours à faire
voir qu'on a del'expérience : puis, cette
expérience qu'on montre accompagnée
ainsi d'un certain mépris pour qui nous
l'a donnée, devient presque un titre à
la haine de ceux qu'on se croit obligé de
fuir; car le monde nous punit toujours
de l'impression laissée en nous par les
mécomptes dont il a été lui-même l'occasion.
On ne s'attendait pas à une telle indifférence pour la chose publique dans
un jeune homme qui avait fait ses preuves à la guerre, et qui aurait pu donner
à ses compatriotes quelques leçons d'un
art utile à leur défense. On vit de l'or- --- Page 134 ---
(128 )
gueil dans ce qui n'était que de la réserve, et Jean Paul, ayant cu le malheur d'entendre la médiocrité,
l'ignoranceméme, disserter avec complaisance
sur des principes de politique, de morale ct de religion, qui devenaient méconnaissables dans la bonche par où ils
passaient, fut poussé, par sa conviction,
à contredire, et dès lors il fut rangé
parmi les opposans, c'est-à-dire,
les ennemis. C'est ainsi
9 parmi
que partout où
des idées nouvelles se répandent, mais
se'gatent, on voit naître bientôt chez
les esprits élevés une insurmontable
aversion pour toutes ccs maximes communcs. 2 pourtoutes ces formules dogmatiques dont on abuse; et que les plus
nobles sciences, en se vulgarisant, deviennent repoussantes et trop souvent
même funestes.
opposans, c'est-à-dire,
les ennemis. C'est ainsi
9 parmi
que partout où
des idées nouvelles se répandent, mais
se'gatent, on voit naître bientôt chez
les esprits élevés une insurmontable
aversion pour toutes ccs maximes communcs. 2 pourtoutes ces formules dogmatiques dont on abuse; et que les plus
nobles sciences, en se vulgarisant, deviennent repoussantes et trop souvent
même funestes. --- Page 135 ---
( 129 )
Jcan Paul, rejeté par les autres dans
un isolement qu'on pouvait appeler de
l'opposition, s'y1 maintint par lui-mème;
c'estla marche ordinaire de certains CSprits. Combien d'hommes en France, 7
qui, d'abord saisis d'enthousiasme pour
les principes génératcurs de la révolution, ont fini par les abandonner peu
à pcu, et même par s'y montrer contraires, même avant qu'ils eussent servi
de prétexte à d'affreux excès, et lorsqu'ils n'avaient encore que le tort d'êlre
devenus trop vulgaires ct trop susceptibles par-là d'altération et de souillure!
Ce qui n'empèche pas que d'autres causcs de changement ne se rencontrent 2
et que le nombre de ces hommes, qui
n'ont de couleur que celle des objets
dont ils s'approchent, ne soit toujours
tres-considérable, --- Page 136 ---
( 130 )
Quand le drapeau de l'indépendance
fut décidément levé contre la métropole, Jean Paul ne quitta point les affaires d'un commerce où il avait succédé
à son père. D'autres hommes de couleur, en plus grand nombre qu'on ne
croit, firent comme lui; car Saint-Domingue eut aussi sa partie inactive, et
c'est elle, en général, qu'on a vueserépandre sur tous les points de l'Amérique, lorsque, dans les momens de crise,
on s'est trouvé autant exposé pour n'avoir pas agi, que si l'on avait marché
sous les bannières opposées à celles qui
triomphaient.
Sur la terre de l'exil, et dans un pays
où les distinctions de races étaient encore fortement prononcées, la plupart
de ces fugitifs ont dû se reprocher plus --- Page 137 ---
(131 )
d'une fois cette fatale inaction que leurs
compatriotes, plus résolus, leur avaient
imputée à crime; mais ils fesaient peu
connaitre leurs regrets ou même leurs
remords. Jean Paul, plus franc, avouait
s'être trompé dans ses subtiles conjectures. --- Page 138 ---
(132)
CHAPITRE X.
CONFIDENCE DE MADANE DUBOURG,
APRÈS avoir vu d'abord ses espérances
déçues au milieu des blancs d'Europe,
puis ses craintes également démenties
chez les noirs, il éprouvait une inquiétude, un malaise intéricur que les affaires de son commerce ne parvenaient
point à dissiper. Son âme était trop élevée pour qu'elle consentit à se laisser
ses subtiles conjectures. --- Page 138 ---
(132)
CHAPITRE X.
CONFIDENCE DE MADANE DUBOURG,
APRÈS avoir vu d'abord ses espérances
déçues au milieu des blancs d'Europe,
puis ses craintes également démenties
chez les noirs, il éprouvait une inquiétude, un malaise intéricur que les affaires de son commerce ne parvenaient
point à dissiper. Son âme était trop élevée pour qu'elle consentit à se laisser --- Page 139 ---
(133 )
exclusivement occuper par des chiffres.
C'était moins de distraction qu'elle avait
besoin que d'exercice, ct, dans cet exercice, il fallait qu'elle pût se promettre
le repos. Sans doute, Jean Paul avait
regardelong-temps autour de lui pour
trouver quelqu'un qui lui fit éprouver de
l'amour et qu'il jugeàt susceptible d'en
prendre. Il parait que, dans ces liaisons
plus ou moins fortuites auxquelles le
plus honnête homme se laisse aller dans
un climat brûlant qui leur sert de prétexte et d'excuse, il n'avait rien vu qui
pût flatter son amour-propre. Il ne ressemblait point à ces jeunes gens de tous
les pays qui, parce qu'ils ont quelques
moyens d'indépendancé, regardent comme permis tous les amusemens qui sont
à leur portéc, et pensent que toutcs les
femmes, aussi long-temps qu'il ne s'agit --- Page 140 ---
(1 134 )
pàs de les épouser, peuvent, sans inconvénient, être prises, puis, être' quittées.
Jean Paul, dans cette façon d'agir déréglée, n'aurait eu qu'une inquiétude nouvelle. Il lui fallait des émotions profondes, parce qu'il les voulait durables; il
avait besoin que la vertu fût la base de
son attachement, parce qu'ilne songeait
à s'attacher que pour donner à son âme
une assiette long-temps désirée, un repos qui lui assurât le bonheur.
Les sages intentions de cet honnête
jeune homme méritaient un sort plus
heureux que ne fut le sien. Il fit un
choix; c'étaitle plus digne qu'il pût faire.
Ily y avait, entre elle et lui, égalité de
fortune, de naissance, d'avantages CXtérieurs. Sans doute il n'eût pas trouvé
mieux dans la Nouvelle- Orléans tout --- Page 141 ---
(135 )
entière, et pourtant, ce choix si raisonnable, ce choix où il avait été conduit par des motifs si purs, 7 fut pour lui
une cause de désespoir.
Madame Dubourg s'aperçut bientôt
de ce qui se passait dansle coeur de Jean
Paul, dont les manières lui plaisaient,
et qui, par les qualités de l'esprit, se
montrait si fort au-dessus des hommes
de sa race,
Mon ami, me dit-elle un jour qu'elle
voulut avoir avec moi un entretien
particulier, quand le bonheur vous en
veut, il ne vous quitte pas plus que ne
fait l'infortune. Les affaires de notre
commerce vont assez bien, et nous
avons de quoi oublier les traverses essuyées à Baltimore; mais une félicité
réclle m'attendait ici. Je vous avoue que
qualités de l'esprit, se
montrait si fort au-dessus des hommes
de sa race,
Mon ami, me dit-elle un jour qu'elle
voulut avoir avec moi un entretien
particulier, quand le bonheur vous en
veut, il ne vous quitte pas plus que ne
fait l'infortune. Les affaires de notre
commerce vont assez bien, et nous
avons de quoi oublier les traverses essuyées à Baltimore; mais une félicité
réclle m'attendait ici. Je vous avoue que --- Page 142 ---
(136 )
le sort à venir de Fleurette m'inquictait
un peu. J'avais presque regret de l'avoir
trop soigneusement élevée, s'il fallait
que mes soins ne servissent- a qu'à la rendre plus diflicile en fait de bonheur. Sa
position commençait à m'apparaitre bizarre, et cette bizarrerie était mon ouvrage. A ces élans fougueux et inattendus qui traversent quelquefois le calme
desesjours, et quine la rerdent que plus
piquante à mes yeux 2 pouvaient succéder ces longs mécontentemens d'une
âme qui désire trop et ne peut atteindre à ce qu'elle voudrait embrasser. Mes
craintes se sont évanouies, je suis maintenant tranquille; Fleurette peut devenir l'épouse de Jean Paul, etj'aurai vu,
avant de mourir, le bonheurde ma chère
pupille; : 2 je ne la laisserai point dans cet
isolement que je redoutais pour elle, ni --- Page 143 ---
(137 )
à la merci de ces préjugés orgueilleux
qui la menaçaient déjà de toutes parts,
quoiqu'elle fit auprès demoi et en quelquesorte sous ma protection. Dites-mei,
mon ami, ne partagez-vous pas le plaisir que j'éprouve dc voir SC : fixer enfin
le sort de cette chère enfant?
Les paroles de la bonne veuve me jetèrent dans un trouble inexprimable.
J'avais aperçu, comme elle, la passion
naissante de Jean Paul; mais CC que
madame Dubourg n'avait point vu, c'était la politesse simple et tout-à-fait dégagée d'afiection réciproque, la liberté
parfaite de coeur qui répondait chez
Fleurette aux vceux empressés de Jean
Paul, dont toutefois On savait apprécier
les qualités estimables, et à qui l'on accordait en reconnaissance tout ce qu'on
6* --- Page 144 ---
(138 )
pouvait bien accorder sans faire tort à
l'amour.
C'était là du moins ce que je croyais
avoir vu jusqu'au moment où Ia confidence de madame Dubourg me fit craindre qu'iln'eût pas été 2 impossible de voir
autrement.
Votre filleule, répondis-je avec autant
de calme que je pus m'en donner, mérite tout le bonheur dont un honnête
homme peut récompenser la vertu d'une
femme.
Alors elle me parla de quelques dispositions qu'elle comptait faire, ct sur
lesquelles clle croyait avoir besoin de
mon avis.
Après cet entretien, c'était bien moi
quiaurais eu besoin de prendre conseil;
Dubourg me fit craindre qu'iln'eût pas été 2 impossible de voir
autrement.
Votre filleule, répondis-je avec autant
de calme que je pus m'en donner, mérite tout le bonheur dont un honnête
homme peut récompenser la vertu d'une
femme.
Alors elle me parla de quelques dispositions qu'elle comptait faire, ct sur
lesquelles clle croyait avoir besoin de
mon avis.
Après cet entretien, c'était bien moi
quiaurais eu besoin de prendre conseil; --- Page 145 ---
( 139 )
mais de qui? Dans l'étrange situation
oûje me trouvais, il ne m'était permis
que de donner cours à mes propres réflexions ; elles me venaient fortes et pressées.Fallait-il donc trahir les espérances
de cette madame Dubourg, qui m'avait
été si bonne, et qui me tenait lieu de la
mère que j'avais perdue? Fallait-il être
un obstacle aux voeux pleins de sagesse
et devertu, qu'unhomme digne detoute
mon estime avait osé former ? Fallait-il
même m'opposer aux avanlages qu'un
tel établissement présentait à Fleurette,
quand je n'avais à offrir, de mon côté, à
cette aimable fille, qu'une passion ardente, mais stérile; un amour qui ne
pouvait pas récompenser le sien, ou qui
du moins ne semblait appelé à le faire,
qu'en cessant d'être honnète, ce qui ne
convenait nià l'un ni à l'autre de nous P --- Page 146 ---
(140)
Je désirais qu'il s'opérât dans les
sentimens de Jean Paul quelque changement, 2 et il ne s'en opérait auicun dans les miens. Il me semblait que
les inégalitds de Fleurette pouvaient,
en certains momens, être prises pour
desbizarreries dont onselasse,etqu'elles
produiraient cet cflet sur Jean Paul;
mais je reconnaissais bientôt après que
ce qu'ily avait de discordant et d'orageux dans le caractère de Fleurette n'avait serviqu'à m'enchaîner plus étroitcment à elle, ainsi qu'on voit des nuages
atlirer d'auires nuages pour ne plus former ensemble qu'un même corps aérien.
D'ailleurs, comment ces inégalités
n'auraient-elles pas été un lien d'amour,
puisqu'clles provenaient d'une situation
malheareusement trop féconde en souf- --- Page 147 ---
(141)
frances intérieures, qui attiraient mon
coeur, parce qu'il sC sentait propre à les
soulager, et qui devaient exercer un
semblable empire sur Jean Paul, lequel
retrouvait dans Fleurette scs propres
peines, et pouvait espérer qu'un doux
partage les rendrait moins amères à l'un
et à l'autre?
Puis, 9 je mc disais qu'il était ailleurs
des femmes de ma race, qu'il me serait
permis de rendre heureuses, et qui pourraient elles -mêmes faire ma félicité,
tandis que pour Jean Paul, il n'existait
que Fleurette: ; étant l'un ct l'autre des
êtres privilégiés deleurespèce, auxqueis
probablement, dans tout le reste, nulle
comparaison n'était à faire. Alors, partant de cette idée,je me reprochais la
prédilection dc Fleurette, comine un
des femmes de ma race, qu'il me serait
permis de rendre heureuses, et qui pourraient elles -mêmes faire ma félicité,
tandis que pour Jean Paul, il n'existait
que Fleurette: ; étant l'un ct l'autre des
êtres privilégiés deleurespèce, auxqueis
probablement, dans tout le reste, nulle
comparaison n'était à faire. Alors, partant de cette idée,je me reprochais la
prédilection dc Fleurette, comine un --- Page 148 ---
I 142) )
vol fait à celui qui avait qualité pour devenir son époux; j'en revenais à me
croire coupable envers madame Dubourg, envers sa filleule elle-même, ct
le projet de fuir des lieux où ma présence était devenue si funeste, se présentait à mon esprit,
Cependant m'éloigner de Fleurette 2
probablement pour toujours, ou m'exposer à trahir mes devoirs, quelle déchirante allernative! quelle odieuse obligation ! Cette persuasion, que j'avais
enfin trouvé l'âme qui répondait le plus
à la mienne; ce jour subit que j'avais vu
se répandre sur ma vie, jusqu'alors
froide ct décolorée ; ce prix que j'attachais aux moindres circonslances de nos
journées ; ces heures rapides, dont tous
les détails échappent au souvenir, parce --- Page 149 ---
(143 1 )
qu'ils ont tous la même douceur, le
même charme; ; cette longue trace de
bonheur qui m'en était restée, et qui
s'offrait tout entière en contraste avec
un morne avenir; cette gaité qui se mêlait parfois sans cause à un attendrissement habituel, et qu'une tristesse trop
justement opiniàtre allait remplacer;
cette intelligence mutuclle qui, sans parole et presque sans geste, devinait chaque pensée et répondait à chaque émotion ; tout cet enchantement ineffable
qui s'attachait à la présence de l'objet
aimé; tout cet espoir vague, mais délicieux, qui animait mes réveries pendant
de courtes absences, 9 tout cet ensemble
de félicités qui devaient, sans doute,
avoir un terme, mais qui, chaque jour
renouvelées, me semblaient enfin de- --- Page 150 ---
(144)
voir être éternelles, allait donc s'évanouir tout-à-fait et sans retour!
Mais en m'éloignant de Fleurette,
ctais-je donc bien sûr que Jcan Paul serait plus favorablement écouté? Ne pouvait-il pas arriver que l'une fut encore
plus malheureuse, sans que l'autre vit
son sort devenir meilleur. ? Je me fesais
ces objections avec toute: franchise :
l'instant d'après, je les mettais sur le
comple de l'amour-propre, ct elles ne
tenaient plus.
Un moyen simple se présentail pourtant d'exécuter mon dessein : c'était de
voyager avec des marchandises dans les
différens districts de la Louisiane, de
me faire, en un mot, marchand ambulant, métier qui, à cette époque, n'élait
pas très-mauvais dans la colonie.
. ? Je me fesais
ces objections avec toute: franchise :
l'instant d'après, je les mettais sur le
comple de l'amour-propre, ct elles ne
tenaient plus.
Un moyen simple se présentail pourtant d'exécuter mon dessein : c'était de
voyager avec des marchandises dans les
différens districts de la Louisiane, de
me faire, en un mot, marchand ambulant, métier qui, à cette époque, n'élait
pas très-mauvais dans la colonie. --- Page 151 ---
145 )
CHAPITRE XI.
DÉTERMINATION NÉCESSAIRE.
CHAQUE jour la nécessité d'une dernière résolution me paraissait plus certaine. Je suivais les progrès d'une
sion que la mienne m'apprenait à pasconnaitre; ces progrès devenaient effrayans.
Jean Paul ne pouvait pas être un amant
ordinaire. Je le
voyaiss'abandonner avec
la purcté, la franchise extréme de son
II
--- Page 152 ---
(146 - )
caractère, à toutes les ivresses de l'amour. Quelquefois un regard, un sourire qu'il prenait pour lui, le transportaient d'une joie qui mettait en fuite
tous les soupçons, toutes les craintes 7
et lui fesait croire qu'il était aimé, sinon
autant qu'il se sentait digne de l'être, du
moins assez pour attendre que son noble
coeur fit mieux apprécié.
Enfin, je fis part de mon projet à madame Dubourg, cn présence de Fleurette. La bonne veuve ne le désapprouva point. Vous êtes jeune, me dit-elle,
travaillez; la fortune ne donne pas le
bonheur; mais elle procure l'indépendance : avec l'indépendance, l'homme
sage est plus aisément heureux.
Fleurette risqua quelques objections.
Elle parla de ces vilains sauvages qu'on --- Page 153 ---
(147 )
peut rencontrer loin de toute demeure,
et qui, soit pour avoir del'eau-de-vie,
soit pour s'emparer d'objets à leur convenance, exercent parfois des violences
atroces, même dans des lieux habités.
Je me mis à rire des terreurs de Fleurette, et lui citai plusicurs simples marchands qui, sans avoir fait la guerre
pendant longues années comme moi, 7,
osaient pourtant se rendre dans les districts les plus éloignés, ct traiter avec
les sauvages eux-mêmes.
Fleurette, dans la crainte sans doute
que sa marraine ne vint à soupçonner le
secret motifde ces alarmes qu'on ne partageait point, cessa de présenter quelque
obstacle à ma résolution.
Mes arrangemens furent bientôt pris --- Page 154 ---
148 )
avec madame Dubourg. J'achetai deux
forts chevaux, et je me mis en campagne.
Lorsquej'élais encore en Europe 2 j'avais eu occasion de lire, dans sa nouveauté, un récit d'amours un peu étranges, qui fesait beaucoup de bruit alors, 9
parce qu'on y trouvait des choses fort
bizarres qui passaient pour belles, ct
quelques beautés d'autant plus réelles 1
qu'elles étaient plus neuves et plus inattenducs. D'après cet ouvrage, il s'était
formé dans mon esprit je ne sais quel
fantastique tableau, dont j'avais pu déjà
soupçonner la fausseté, en venant à la
capitale de la Louisiane, ct qui ne garda
plus aucune de ses couleurs, quand j'eus
étendu mes courses plus loin. Des épanchemens d'eau sans nombre, qu'on ap-
ct
quelques beautés d'autant plus réelles 1
qu'elles étaient plus neuves et plus inattenducs. D'après cet ouvrage, il s'était
formé dans mon esprit je ne sais quel
fantastique tableau, dont j'avais pu déjà
soupçonner la fausseté, en venant à la
capitale de la Louisiane, ct qui ne garda
plus aucune de ses couleurs, quand j'eus
étendu mes courses plus loin. Des épanchemens d'eau sans nombre, qu'on ap- --- Page 155 ---
I 149 )
pelle bayous, des dunes de sable qui
fuicnt les unes derrièreles autres,etqui,
là, se montrent couvertes de palmiers
en éventail, ici, de pins dont le branchage est tristement régulier, el dont
l'écorce rougeâtre semble, à une certaine distance, porter l'empreinte du
sang! Dans les lieux bas qui ne sont pas
en savane, s'élèvent des espèces de cyprès, qui in'ont pas la beauté mélancolique de ceux d'Europe, et qui, dans la
fange où ils croissent, voient ramper à
leurs pieds d'odieux reptiles. Ces forêts, 7
qu'on vante, sont hideuses à voir avec
leurs arbres d'une hauteur prodigieuse 2
mais tout dégradés, à moitié pourris,
tombant les uns sur les autres 2 et
n'offrant de verdure qu'à l'extrémité de
leurs branches les plus rapprochées du
ciel. La mousse grisâtre qu'on appelle --- Page 156 ---
150 )
barbe espagnole, et dont les fils, d'une
immense longueur, pendent aux branches de ces arbres qui rappellent la décrépitude de la nature, ajoute à l'impression pénible dont on se sent froissé. On
a comparé cette mousse agitéc par le
vent à des fantômes ; elle aurait pu, certes, donner la première idée de ces êtres
que l'imagination crée et parvient quelquefois à montrer aux yeux, quand la
douleur ou l'effroi secondent l'illusion.
Un autre voyageur, vieux militaire, l'a
comparée à d'énormes teignasses ; et
cette burlesque similitude n'est pas sans
vérité. C'est ainsi qu'on voit, en général,
les objets de la nalure, suivant les dispositions qu'on apporte au spectacle.
Pour l'agriculteur, pour l'économiste,
tout se convertit en or; aux yeux du
poète, la nature ne serait point assez --- Page 157 ---
(151)
belle, s'il ne mélait à son charme celui
des illusions ; ct, pour un coeur épris
d'amour, tout semble réfléchir et rendre
lesourire ou les pleurs de l'objet aimé.
Pour moi, je trouvai dans cette nature vaste, mais monotone, 2 étonnante
quelquefois, mais presque toujours désordonnée, des rapports trop marqués
avec ce qui se passait dans mon âmc 7
pour ne pas m'y attacher, sans toutefois
m'y plaire. Ma vic, quin'était plus que
dans mes souvenirs, était dure maintenant et pesante comme eux. Les regrets
se pressaient dans mon sein. Je ne me
rappelais un objet trop aimable, que
pour me reprocher d'cn avoir fait le sacrifice à je ne sais quel devoir, dont la
justice ne se présentait plus aussi évidemment à ma pensce.
ports trop marqués
avec ce qui se passait dans mon âmc 7
pour ne pas m'y attacher, sans toutefois
m'y plaire. Ma vic, quin'était plus que
dans mes souvenirs, était dure maintenant et pesante comme eux. Les regrets
se pressaient dans mon sein. Je ne me
rappelais un objet trop aimable, que
pour me reprocher d'cn avoir fait le sacrifice à je ne sais quel devoir, dont la
justice ne se présentait plus aussi évidemment à ma pensce. --- Page 158 ---
(152)
Ce que je voyais parmi les hommes
avec quije me meltais en
rapport, con
tribuait encore à donner plus de vie aux
élémens d'une passion que j'avais voulu
éteindre. Oh!quetousces) blancs, quetoutes ces femmes blanches, dont mes affaires de commerce me procuraient lour à
tourla connaissance, ressemblaient
peuk
mal bonne veuve des Mornes de Saint-Domingue! Quelle différence entre les jeunes filles noires, entre les filles même
d'Européens et cette intéressante Africaine, qui avait sauvé mes jours au milieu des tristes roches et des sables arides où j'avais presque perdu tout mon
sang! Combien tout ce qui s'offrait à
moi me rappelait, par de fàcheux contrastes, ce que je m'étais déterminéà ne
voir plus! Nulle part, les pauvres esclaves ne sont si maltraités qu'à la Loui- --- Page 159 ---
(153 )
siane. Là, ils ne trouvent aucun des
adoucissemens que les anciennes lois
françaises ont voulu, mais n'ont pas
toujours pu apporter à leur sort, qui
d'ailleurs était consacré, légitimé par
elles. Leurs travaux, qu'un soleil brûlant
et un sol humide rendent plus rudes et
plus insalubres, n'ont aucun relâche.
Des repas préparés par une ménagère ne
les attendent point à la case. On leur
donne chaque jour une mesure de mais
qu'ils doivent égruger et faire cuire euxmêmes, dans le court moment où on
leur permet de déposer l'instrument de
labour dont leurs mains sont armées.
Pour empécher qu'ils ne fuient des maitres inhumains, on les met sous la surveillance des sauvages, et cette maréchaussée est la plus cupide, la plus atroce
detoutes. Cc détestable régime, ccs cri- --- Page 160 ---
(154)
minelles pratiques de tyrannie et d'avarice augmentaient ma compassion pour
une race malheureuse où la destinée
m'avait fait rencontrer l'objet de mon
amour; et mon coeur se retrouvait d'autant plus éperdu, que la racc, aux préjugés de laquelle j'avais immolé ma passion, se montrait ici plus souillée, plus
noire de crimes réduits en pratique et
passés en habitudes.
Au milieu de ces pauvres Africains,
plus abrutis par l'esclavage que je n'en
ai rencontré en d'autres colonies, parmi ces hommcs venus d'Europe, et qui
me paraissaient être d'une pâte plus
grossière que tous ceux dont l'AncienMonde fait présent au Nouveau, il y
avait un spectacle de mocurs bizarrement
contrasté, qui, m'isolant toujours plus
montrait ici plus souillée, plus
noire de crimes réduits en pratique et
passés en habitudes.
Au milieu de ces pauvres Africains,
plus abrutis par l'esclavage que je n'en
ai rencontré en d'autres colonies, parmi ces hommcs venus d'Europe, et qui
me paraissaient être d'une pâte plus
grossière que tous ceux dont l'AncienMonde fait présent au Nouveau, il y
avait un spectacle de mocurs bizarrement
contrasté, qui, m'isolant toujours plus --- Page 161 ---
(155 )
de tels hommes, rendait plus pressante
une idée venue en moi depuis longtemps, que je n'avais point combattue,
et à laquelle j'avais toujours craint de
donner un développement qui me paraissait impossible.
Privé de tous les miens, 3 seul de ma
famille sur une terre étrangère, sans aucun espoir de fouler encore le sol de la
patrie, , j'aurais pu, mieux que tout autre
Européen, briser la barrière que des
préjugés de race mettaient entre Fleurette et moi. J'avais eu souvent la penséc de sonder madame Dubourg sur cC
point. Souvent il m'était arrivé de fixer
unlendemain comme l'époque certaine
d'une première insinuation, et ce lendemain s'écoulait comme la veille. Jc livrais sans cesse des combats à cette ti- --- Page 162 ---
(156 )
midité, à cette circonspection que mon
coeur désavouait; jereprenais sans cesse
mes plans habiles de discours et d'interrogations détournées; mais à peine me
retrouvais-jeà; portée de tenirles promesses que je m étais faites; à pcine étais-je
sur le point d'ouvrir la bouche, que je
me sentais tout interdit: : mes paroles
s'arrétaient sur mes lèvres, et pourtant
mon coeur était bouillant!
Depuis quelque temps néanmoins, je
me demandais, avec plus d'assurance 2
s'il n'élail pas possible de faire, avec
honneur et vertu, ce que tant d'autres
fesaient par libertinage, et si des liens
sanctifiés par la morale et par les lois
religicuses, devaient être moins respectés que cCs unions illicites dela débauche
arrogante ct de la servilité corrompue, --- Page 163 ---
157 )
qui ne s'attiraient aucun blâme et ne paraissaient pas même pouvoir constituer
un tort.
Il me semblait, probablement à faux,
que si j'étais encore auprès de madame
Dubourg, je ne craindrais plus tant que
mon attente fut déçue. Plus ferme, plus
capable de résolution, mais non pas
moins saisi d'amour 2 le sentiment de la
douleurà laquelle un refus m'aurait condamné, ne me paraissait plus devoir
êtresivif, ou pour mieux dire, si égoiste,
que j'eusse pu consentir de nouveau à
ajourner mes voeux et ma demande.
Quand j'cus épuisé les marchandises
dont je m'étais chargé en partant, je
m'arrétai aux Natchitoches, et j'écrivis
à madame Dubourg, en la priant de
m'en envoyer d'autres à mi-chemin de
un refus m'aurait condamné, ne me paraissait plus devoir
êtresivif, ou pour mieux dire, si égoiste,
que j'eusse pu consentir de nouveau à
ajourner mes voeux et ma demande.
Quand j'cus épuisé les marchandises
dont je m'étais chargé en partant, je
m'arrétai aux Natchitoches, et j'écrivis
à madame Dubourg, en la priant de
m'en envoyer d'autres à mi-chemin de --- Page 164 ---
(158 )
cette bourgade et de la Nouvelle-Orléans, chez un habitant que je lui désignai.
J'aurais pu me rendre à la NouvelleOrléans; j'en cus lc désir, mais je ne le
fis point. Etait-ce un cffet de cette terreur quej'ai déjà fait connaitre? ou bien,
plus rassuré sur madame Dubourg, qui
était réellementsi bonne, si indulgente,
comptais-je moins surla fidélité de Fleurette en mon absence ? M'étais-je figuré
que Jean Paul était peut-être mieux accueilli qu'au temps où ma présence lui
était funeste?
Ily avait un peu de tout cela dans les
motifs qui me déterminèrent à attendre
des nouvelles d'après lesquelles il serait
toujours temps d'agir. Ces nouvelles vin- --- Page 165 ---
(I 159 )
rent. Madame Dubourg m'apprit que
Jean Paul se plaignait du visage indifférent et froid que lui montrait Fleurette,
qui, de son côté, paraissait livrée à des
peines, dont elle ne voulait pas révéler
le secret, même à sa marrainc. Ce ne
pouvait être que quelque amour sans CSpoir, quelque passion inconnue de celui
même qui l'inspirait ; car elle ne voyait
personne, excepté Jean Paul, s'approcher de sa fillcule. Cette tristesse de
Fleurette l'inquiétait beaucoup. Elle eût
eu tant de plaisir à la voir heureuscavec
un honnête homme, tel que celui dont
clle était recherchée: mais enfin il ne
fallait pas la contrarier. Les affaires du
coeur devaient être traitées sans contrainte. Fleurctte, peut-ètre, découvrirait ses sentimens, et alors on verrait. --- Page 166 ---
160 )
- Tel était le sens de la lettre que m'écrivit madame Dubourg, en m'envoyant
les marchandises que je . lui avais demandées. --- Page 167 ---
(161) )
CHAPITRE XII.
MALADIE.
NOUVELLES PREUVES D'ANOUR,
MAIS quand cette lettre, qui m'eût si
fort encouragé, me parvint, je n'étais
pas en élat de la lire. Une grosse fièvre, 2
que j'avais gagnée au milicu des sables
brûlans et des bayous fétides, me retenait au lit chez un habitant qui connaissait madame Dubourg, et qui lui fit savoir ma maladie. On désespéra pendant
1!
7* --- Page 168 ---
(162 )
quelques jours de me sauver. Il y avait
complication de souffrances morales et
de mal physique; cela tue d'ordinaire
dans ces climats. Les souvenirs de mon
existence furent interrompus; - la chaîne
qui lie le présent au passé fut brisée; ct
cependantil se trouvait dans mon esprit
une impression profonde, que je ne
pouvais pas prendre pour un rêve, et
qui, dans les momens où mes idées
commençaient à se rejoindre, ne me
paraissait pas non plus une réalité.
J'avais entendu le son de voix de
Fleurctte, mais plus tendre et plus mélodieux que jamais : son sourire avait pénétré mon coeur, mais avec un charme
qui m'était encore inconnu. C'est ainsi
que dans le sommeil d'un homme dont
les veilles sont accablées de maux, il sur-
ais pas prendre pour un rêve, et
qui, dans les momens où mes idées
commençaient à se rejoindre, ne me
paraissait pas non plus une réalité.
J'avais entendu le son de voix de
Fleurctte, mais plus tendre et plus mélodieux que jamais : son sourire avait pénétré mon coeur, mais avec un charme
qui m'était encore inconnu. C'est ainsi
que dans le sommeil d'un homme dont
les veilles sont accablées de maux, il sur- --- Page 169 ---
0 1 163 )
vient quelquefois un songe si doux,
qu'on le prend pour une vision céleste.
Ainsi, un prisonnier, chargé de fers,
passe de son cachot impur et ténébreux, au milieu de vastes prairies où
les rayons du soleil ct.les fleurs se jouent
en mille reflets; ct tel homme à qui sa
sentence de mort a été prononcée, se
retrouve, par une merveilleuse aberration, dans les bras de ce qu'il aime, et
faitle songe des réalités qui, pour toujours, lui ont dit adieu.
Le réveil de ces infortunés est crael,
c'est comme une vengeancc. Pour moi,
elles étaient sans revers affreux, 2 ces délicieuses images qui, semblables aux plus
légères vapeurs du matin qu'on voit s'etendre comme un voile sur les vallées,
flottaient sans cesse devant mes yeux. Je --- Page 170 ---
1 1 164 )
parlais à Fleurette, je lui disais combien
j'avais souffert en essayant der m'dloigner
d'clle;je lui prodiguais mille assuranees
d'un tendre retour, d'un dévouement
éternel ; je lui disais pourquoi je m'étais
lancé dans les vastes champs de la Louisiane, non pas pour la fuir, car son
image m'avait toujours suiyi; mais pour
ne plus me trouver à côté de Jcan
Paul que j'estimais et qui me paraissait
digne d'elle, si on pouvait l'être, quand
on n'inspirait pas un amour réciproque.
Puis ilme semblait que Fleurette s'éloignait, ct que je ne devais plus la revoir; alors je m'abandonnais aux plaintes,je pleurais; mais ensuite j'espérais
de nouyeau, et le moindre bruit qui
frappait mes oreilles me paraissait annoncer son retour; j'éprouvais le trou- --- Page 171 ---
(165 )
ble, la joic, le saisissement qu'inspire
l'approche de l'objet aimé, quand cette
approche désirée a élé long-lemps incertaine, et que les angoisses de l'attente
l'ont précédée.
Unc fois, landis queje me livrais à ce
délire de l'amour qui succédait à celui
dela fièvre cessante, j'entendis soupirer
le noir qui me donnait des soins. Jusqu'alors il s'élait montré constamment
silencicux, ne répondant pas même aux
questions que je lui fesais de temps en
temps. Qu'as-tu donc, toi? lui dis-je : il
ne me répondit rien. Es-tu, comme
moi, malheureux par l'amour? Il soupira plus fortement. As-tu perdu ta
femme?ta maîtresse ? Le bon noir se prit
à pleurer ; ses sanglots m'émurent. Mais,
lui dis-je, dans un transport de douleur,
ait montré constamment
silencicux, ne répondant pas même aux
questions que je lui fesais de temps en
temps. Qu'as-tu donc, toi? lui dis-je : il
ne me répondit rien. Es-tu, comme
moi, malheureux par l'amour? Il soupira plus fortement. As-tu perdu ta
femme?ta maîtresse ? Le bon noir se prit
à pleurer ; ses sanglots m'émurent. Mais,
lui dis-je, dans un transport de douleur, --- Page 172 ---
(166 )
tu n'avais pas une Fleurette.. . 1 Oh!
Fleurette! Fleurette! dit-il alors, oui,
c'était bien Fleurette, c'était elle-même,
trait pour trait!
Une singulière révolution se fit alors
dans mon esprit; je m'imaginai que
Fleurette n'était plus, et que ce noir
pleurait sa perte.
Oh! parle, parle, lui dis-je avec un
accent étouffé; que dis-tu de Fleurette?
Est-elle morte ? Et puis quel droit as-tu
d'en parler comme tu fais? Mais non. 2
dis-moi, dis-moi, est-elle morte?
Non 7 maitre, puisqu'il faut enfin
vous le dire, elle est ici. - - Ici! et avec
qui? - Avec moi, maître? - Toi, et
qui es-tu, toi? 1 0 mon Dieu, mon --- Page 173 ---
(167 )
bon Dieu! vous n'avez donc pas encore
reconnu Philippe? Il est vrai qu'elle
m'avait tant recommandé de ne pas me
faire connaitre jusqu'à cC que vous fussiez mieux. - - C'est donc elle, c'est ellemême quej'ai vue? 1 - Eh oui! 1 - Mais
d'où vient que je ne la vois plus ? - Elle
craignait d'augmenter votre mal par l'agitation oà vous mcttait sa présence;
mais clle venait ici quand vous reposiez,
et cette chambre suffisamment obscure
lui permettait de n'être pas aperçue.
Et madame Dubourg?
Elle est restée
à la Nouvelle-Orléans. - Et, dis-moi,
Jean Paul? - Il est à la Nouvelle-OrJéans aussi.-Mais, comment Fleurette
et toi. : ? - Le monsieur d'ici nous
fit savoir que vous étiez tombé malade.
Fleurette alors voulut venir, et madame
Dubourg me dit de l'accompagner. --- Page 174 ---
(168 )
Mais pourquoi n'est-clle pas ici? Que
fait-elle? Oà est-ellc? Pourquoi se cache-t-elle; - Quand vous l'avez vue 1
maître, vous vous êtes livréà des transports si vifs, que, pour ne pas vous faire
de mal..
Philippe, toi qui as
beaucoup souffert, à ce que tu m'as dit,
crois-tu donc que le bonheur puisse jamais faire mourir!
En ce mo.nent, j'entendis un léger
bruit; une jeune fille que je reconnus
biens'avança doucement, se pencha sur
le bord de ma couche, et me demanda,
avec une voix pleine d'émotion, si je
n'étais pas un peu mieux. Puis, me prenant la main, votre pouls est encore
un peu agilé, dit-elle.
Ilyavait dansl'accent et dans les traits
de Ficurette un tel mclangede tendresse
ir!
En ce mo.nent, j'entendis un léger
bruit; une jeune fille que je reconnus
biens'avança doucement, se pencha sur
le bord de ma couche, et me demanda,
avec une voix pleine d'émotion, si je
n'étais pas un peu mieux. Puis, me prenant la main, votre pouls est encore
un peu agilé, dit-elle.
Ilyavait dansl'accent et dans les traits
de Ficurette un tel mclangede tendresse --- Page 175 ---
I 169 )
et de crainte virginale, que la teinte
uniforme de son visage semblait prendre
toutes ces muancesfugitivesdontles mouvemens du coeur animent les beautés
d'Europe. Ainsi, dans les défilés d'une
chaîne de montagnes, on voit, le matin
et le soir, des pics gracieux rougir un
instant aux rayons du soleil qu'ils réfléchissent, puis bientôt reprendre leur
teinte première, grisâtre ct uniforme,
à mesure que l'astre s'élève ou disparaît
sous l'horizon.
Non, jamais rien de semblable à cc
qui se passait alors dans mon coeur ne
l'avait cncore ému. Non, quand le premier des hommes, couché sur les fleurs
de la terre naissante comme lui, reçut
de la main de Dieu même celle qui
devait être la compagne de ses jours 2
Il
--- Page 176 ---
2 170 )
ce premier élan des plus douces affections humaines n'aurait pu se comparer au réveil des sentimens purs et tendres que la maladie n'avait point étouffés, et que la vue de Fleurette, penchée
sur moi avec abandon, de Fleurette, à la
fois innocente et passionnée 2 rendait si
puissans et si doux.
Fleurette, lui dis-je, quand ma voix
put s'ouvrir un passage, comment as-tu
fait pour venir ici? Comment madame
Dubourg.
.?
Je lui ai tout avoué, répondit
Fleurctte.
Mais, que pense-t-elle? qu'a-t-elle
dit?
Elle m'a permis de venir ici accompagnée de mon père. --- Page 177 ---
90 )
CHAPITRE XIII.
DEMANDE DE MARIAGE.
AUssIÔT que je pus tenir la plume 9
j'écrivis à madame Dubourg pour la remercier de la permission qu'elle avait
accordée à sa filleule. Je lui disais en
même temps que, si en ccla elle n'avait
cru satisfaire qu'à une obligation d'humanité, sa bienfaisance m'aurait induit
en erreur; que Fleurette, co --- Page 178 ---
(172)
raissant au milicu de mon mal comme
un ange de consolalion, avait enivré
mon âme de sentimens queje ne pouvais
plus ni dissimuler, ni contenir. Que cependant ni clle, ni sa fille, n'auraient à
blâmer la nature de ces sentimens, plus
passionnés quej je ne pouvais dire ; mais
qu'ils ne devaient point être repoussés,
si on voulait qu'ils restassent purs. J'ajoutais que madame Dubourg, pour qui
je me sentais déjà un respect filial, deviendrait bien certainement ma mère, 2
si clle me permettait d'unir mon sort à
celui du seul être que j'cusse. aimé d'amour.
Madame Dubourg me répondit qu'elle
était touchée de ma demande; qu'elle en
fesaithonneuràl'honnéteté de mes principes; mais qu'elle m'engageait à bien
on voulait qu'ils restassent purs. J'ajoutais que madame Dubourg, pour qui
je me sentais déjà un respect filial, deviendrait bien certainement ma mère, 2
si clle me permettait d'unir mon sort à
celui du seul être que j'cusse. aimé d'amour.
Madame Dubourg me répondit qu'elle
était touchée de ma demande; qu'elle en
fesaithonneuràl'honnéteté de mes principes; mais qu'elle m'engageait à bien --- Page 179 ---
(173)
réfléchir sur une détermination irrévocable, et dont les suites étaient encore
plus à considérer que celles d'un mariage
ordinaire. Elle me parla beaucoup de
cette opinion du monde, qu'il ne faut
pas mépriser, parce qu'elle réussit presque toujours à se venger du mépris
qu'on affecte pour elle. Elle me dit que
la perspective d'une union douce et
durable, telle que les bonnes qualités de
Fleurette semblaient la promettre, ne
devait pas m'entraîner à des illusions
dontleréveil serait d'autant plus fàcheux
que Fleurette et moi nous serions plus
sensibles. Elle ajoutait, en finissant, que
cette union, si elle était heureuse, ferait le charme de ses derniers jours :
mais qu'elle n'était plus la maitresse de
Fleurette ; que sa filleule était libre ainsi
que Philippe, et que c'était à celui-ci --- Page 180 ---
(174 )
qu'il fallait demander un consentement;
que son rôle à elle était de donner
des *
conseils comme une femme âgée qu'elle
était.
lly avait aussi dans cette lettre quelques mots sur Jean Paul. Madame Dubourg l'avait vu depuis le départ de Fleurette. llétaitdevenn fortsombre, fort concentré; son air était auparavant si gai,
siavenant! Elle paraissait avoir pitic de
sa peinc, et pensait que son amour avait
quelque chose de profond, qui effrayait
encore plus qu'il ne touchait.
Ces mots de madame Dubourg relatifs
à Jcan Paul excitèrent en moi quelques
réflexions : mais l'amour n'est pas un
sentiment désintéressé; CC quej'éprouvai en lisant cet article de la lettre, res7
semblait plutôt à un retour de jalousie --- Page 181 ---
de 175)
qu'à l'intéret inspiré par une, situation
malheureuse. Jc ne parlai pas même de
Jean Paul à Fleurette: 4 clle lut la lettre
après moi, et ne dit rien non plus.
Le bon Philippe fut grandement étonné, quandje lui demandai la permission
de devenir son gendre. Maitre, 2 me répondit-il, je ne puis vouloir que CC que
voudra madame Dubourg; ce que vous
me dites me fait pleurer de joie : votre
honnéteté ne me surprend point : mais
je ferai comme ma bonne maitresse, je
vous conseillerai de bien réfléchir avant
de vous engager; ; car ces liens, une fois
consacrés par la religion, seront aussi
indissolubles ques'ils étaient formés savec
la plus belle et la plus fière femme blanche. Une fois unis, c'est pour toute la
vie. Les paroles des autres peuvent bien
ame Dubourg; ce que vous
me dites me fait pleurer de joie : votre
honnéteté ne me surprend point : mais
je ferai comme ma bonne maitresse, je
vous conseillerai de bien réfléchir avant
de vous engager; ; car ces liens, une fois
consacrés par la religion, seront aussi
indissolubles ques'ils étaient formés savec
la plus belle et la plus fière femme blanche. Une fois unis, c'est pour toute la
vie. Les paroles des autres peuvent bien --- Page 182 ---
(176 )
jeter sur notre sort des semences d'amertume; ; mais elles ne peuvent rompre ce
que le prètre a lié.
Philippe avait un grand sens ; j'écoutai avec respect tout ce qu'il voulut me
dire, et, dans ce qu'il me dit, il n'y
avait rien quis'opposàt à l'accomplissement de mes voeux.
J'écrivis donc de nouveau à madame
Dubourg, et lui mandai que Philippe
me renvoyait à elle, et que, dans cet
échange de déférences, je voyais le consentement de l'un et de l'autre : en conséquence - 2 je la priai de prévenir le
pèrc... 2 parce que, dès mon retour à
la Nouvclle-Orléans, je voulais procurer à un monde que je ne connaissais
point ct qui,d'ailleurs n'étaitpaslemien,
le plaisir d'épiloguer à son aise sur le --- Page 183 ---
(177 )
compte d'un homme né à deux mille
lieues de là et dans une classe à laquelle
probablement personne de tout cC
monde n'appartenait.
Que j'aie votre estime, 2 lui dis-je; que
Philippe voie en moi l'homme qui pouvait seul rendre sa fille heurcuse, et je
suis content! L'indifférence succédera
plus tôt ou plus tard aux vains caquets ;
ct, pourvu que la tranquillité d'âme,
l'union tendre eti fidèle nesoient pointaltérées, 2 que nous importe ce que pourrait dire le monde dans toute la durée
même de nos jours! mais cctte perpétuité n'est point à craindre. S'il est vrai
que j'aime Fleurette, ct l'existence du
soleil quinous éclaire n'est pas plus certaine, l'opinion, en supposant qu'elle
s'écarte un moment de nous 2 y sera --- Page 184 ---
(178) )
bientôt ramenée. Un sentiment vrai la
subjugue inévitablement. Dès qu'il parle
et se fait entendre, les interprétations
delamalignité, les convenancesfactices,
et qui ne sont que des tyrannies sans
but, se taisent.
Flcurette, aidée de son père, parvint
en peu de jours à faire écouler les marchandiscs que j'avais reçues avant de
tomber malade. Bientôt aussije pus me
nettre en route avec clle pour la Nouvelle-Orlcans.
Madame Dubourg avait prevenu le
wère.. C'était un capucin français, venu
de St.-Domingue, et qui, dans ce tempsTà, remplissait toutes les fonctions religieuses auprès des catholiques.
Le perc me fit quelques observa-
de son père, parvint
en peu de jours à faire écouler les marchandiscs que j'avais reçues avant de
tomber malade. Bientôt aussije pus me
nettre en route avec clle pour la Nouvelle-Orlcans.
Madame Dubourg avait prevenu le
wère.. C'était un capucin français, venu
de St.-Domingue, et qui, dans ce tempsTà, remplissait toutes les fonctions religieuses auprès des catholiques.
Le perc me fit quelques observa- --- Page 185 ---
I 179 )
tions analogues à celles que madame
Dubourg avait cru devoir me présenter.
Il me parla aussi de Jean Paul, qu'il
connaissait, et qui paraissait livré, depuis quelques jours, 2 à une insurmontable mélancolic, que le caractère de la
mationaficinealaguelle eson pèrcappartenait, et dont il pouvait lui avoir transmis les penchans, devait faire considérer avec quelque appréhension. Je ne
vis, dans les paroles du père 7 qu'un
témoignage d'amitié, et les timidités
d'une expérience qui, relativement à
nous, serait démentic.
J'étais bien plus inquict de l'état de
mauvaise sanlé où je trouvai la marraine de Fleurette. Elle avait eu la touchante discrétion de n'en rien dire dans
sa lettre. Quand je lui lémoignai ma sur- --- Page 186 ---
(180 )
prise, ce ne sera rien, me dit-elle; mais
j'éprouve que l'air de ce pays-ci ne m'est
pas aussi bon que celui de nos Mornes.
Je crois que là-bas j'aurais poussé jusqu'à cent ans. Icije n'irai pas si loin, et
voilà tout. Pourvu que je voie Fleurette
heureuse, je ne demande pas davantage. --- Page 187 ---
(181)
CHAPITRE XIV.
MARTAGE.
SUICIDE,
FLEURETTE et moi nous voulions retarder jusqu'à son parfait rétablissement
l'instant de notre bonheur. Elle rejeta
cette idée en disant, qu'après nous avoir
fait des observations qui luiavaient paru
convenables, il lui serait douloureux de
penser qu'clle eût été personnellement --- Page 188 ---
182 )
un obstacle à la prompte satisfaction de
nos voeux.
Cependant Fleurette, depuis qu'elle
était de retour auprès de sa marraine 9
depuis quelepère... était venu nous voir
pour se concerter avec nous sur notre
union prochaine, depuis surtout qu'elle
avait un jour rencontré dans la rue Jean
Paul, montrait moins d'empressement et
laissait méme entrevoir quelqu'indécision.Jen'aaied'autrepenadeque de chasser loin d'elle toutepeine, toute crainte,
tout regret, et pourtant je m'apercevais
que je n'en venais plus à bout. Son incertitude même me gagnait en certains
momens ; mais, en d'autres, il s'élevait
en moije ne sais quels ressentimens 1 * de
jalousie qui froissaient mon âme et qui, --- Page 189 ---
(183 )
piquant ma fierté, m'arrachaient des
plaintes.
Le coeur délicat et sensible de Fleurette n'y tint pas. Elle craignait que des
objections, des retards 9 ne me plongeassent dans le déscspoir, ct, s'aveuglant
de mes propres craintes pour ne pas
donner trop d'attention aux siennes,
elle me suivit d'un air à la fois content
et timide à l'autel.
Le lendemain, étant sorti pour nos
affaires, je vis un noirs'avancer vers moi
avec discrétion ; il me remit une lettre
ainsi conçue :
K Monsieur 2 peut-être avez-vous lu
comme moi qu'il se trouve aux Indes
orientales des hommes qui ne pouvant,
à cause de leur faiblesse et de la misère
de leur situation, se dérober aux injustes
donner trop d'attention aux siennes,
elle me suivit d'un air à la fois content
et timide à l'autel.
Le lendemain, étant sorti pour nos
affaires, je vis un noirs'avancer vers moi
avec discrétion ; il me remit une lettre
ainsi conçue :
K Monsieur 2 peut-être avez-vous lu
comme moi qu'il se trouve aux Indes
orientales des hommes qui ne pouvant,
à cause de leur faiblesse et de la misère
de leur situation, se dérober aux injustes --- Page 190 ---
(184)
coups de leur ennemi, vont l'attendre
dans un lieu où il doit passer, et: se tuent
sous ses yeux, lui ôtant par là le moyen
de les persécuter davantage, et exerçant une sorte de vengeance par le déplaisir qu'une horrible mort doit faire
à ceux qui en sont temoins. Quelque
chose de semblable se pratique parmi
les hommes de la nation dont je tire
mon originc : quand l'esclavage leur
pèse trop, quand leur maitre est injuste
ou trop exigeant, ils le privent de leur
personne et de son capital en s'arrachant la vie.
> Pourmoi, je suis libre; ; ma mort ne
scra unl sujct de perte pour personne 7
et vous ne m'avez point persécuté ;
mais, dans cette liberté que je dois aux
travaux, à l'intelligence de l'auteur de --- Page 191 ---
(185 )
mes jours, il u'est plus rien qui désormais me tente. Vous n'êtes pas mon
persécuteur, il est vrai; mais, dans
tous nos rapports avec les blancs, il se
rencontre toujours quelqu'inégalité de
prétention ou de puissance qui nousremplit d'amertume.
> Je n'ose croire pourtant que ce soit
une grande punition pour vous d'apprendre ma mort; dans le délire du
bonheur, comment le sort d'un infortuné pourrait-il vous valoir quelque
peine, vous atteindre de quelque regret,
de quelque ressouvenir donloureux?
> Par la félicité qui fut mon partage
pendant quelques jours où je me laissai
bercer d'illusions, 7 je comprends quelle
doit être la vôtre, et avcc quelle rapidité, avec quelle abnégation de tout cc
8* --- Page 192 ---
(186 )
quin'est pas amour , votre âme doit être
entrainée. Pourquoi donc me suis-je
proposé de vous écrire ? est-ce pour
ajouter à votre triomphe? Cela se peut
bien; car tout triomphe est inévitablement suivi de quelqu'amertume, qu'on
ne sent pas d'abord, mais qui nous pénètre d'autant plus par la suite, ? que
notre joie fut plus vive et plus inconsidérée.
>Vous m'avez ravi mon bien; Fleurette étant de ma race, devait m'appartenir plutôt qu'à vous. Mais enfin, je ne
puis pas lui en vouloir d'une préférence
qui me donne la mort; elle vous aime,
elje sais trop bien ce qne l'amour peut
inspirer.
)) Quand je m'aperçus que vous ne lui
élicz pas indifférent 2 et que l'accucil
par la suite, ? que
notre joie fut plus vive et plus inconsidérée.
>Vous m'avez ravi mon bien; Fleurette étant de ma race, devait m'appartenir plutôt qu'à vous. Mais enfin, je ne
puis pas lui en vouloir d'une préférence
qui me donne la mort; elle vous aime,
elje sais trop bien ce qne l'amour peut
inspirer.
)) Quand je m'aperçus que vous ne lui
élicz pas indifférent 2 et que l'accucil --- Page 193 ---
(187 )
honnète dont elle voulait bien me gratifier u'e étail que de la pitié, je pus commander à ma passion ct rétrograder,
sinon jusqu'à l'oubli de Fleurette et de
ses irrésistibles charmes, du moins jusqu'à la pensée que 2 par sa conduite,
elle n'était point digne de moi.
> J'aurais pu de la, comme d'un rocher
de résolution, voir des amours qui im'auraient donné de la jalousie, peut-être,
mais qui, parles sentimens d'honneur
qu'une éducaticn europfenne u aeposes
en moi, m'auraient tenu pour tonjours
écarté de Fleurette et de vous. Mais 2
puisque vous avez pris cette détermination si extraordinaire pour un blanc,
vous qui, par ce que j'ai entendu dire,
appartenez à ces classes distinguces dont
on ne voit guères les membres venir --- Page 194 ---
(188 )
chercher fortune en Amérique, j'ai dû
penser que votre passion était aussi
chaste que Fleurette était irréprochable, et voilà CC qui a causé mon désespoir.
llestimpossible, monsieur, que vous
compreniezjamais tout ce que je souffre.
Sije vous avais enlevé Fleurette, peutêtrc en comprendriez-vous une partie 7
une bien faible partic; car, enfin, Flenrette est noire comme moi, et, dans le
LOuro ordinaire des chcses, ,sa préférence
n'aurait eu rien que denaturel. Avec quel
transport j'aurais serré dans mes bras
la seule créature que le ciel ait semblé
avoir formée pour mon coeur, pour ce
cceur qui a déjà tant souffert de la part
des hommes, et qu'elle edt consclé de
toutes ses illusions perdees! --- Page 195 ---
( 1e 189 )
> Depuis que j'ai su que vous devez
épouser Fleurctte, mon csprit n'a eu
aucun repos. La société m'importune 7
la solitude m'accablc. Jc vois bien que
les indifférens qui m'observent sC moquent de moi; mais ce n'est pas leur
moquerie qui me navre, c'est la déception cruelle que me réservait la destinée!
> Unc douleurmortelle me ronge, me
déchire; 9 j'erre la nuit et le jour ; je
cherche en vain un air - qipeatue uans
ma poitrine oppresséc, un souffle qui
ne soit pas brûlant ct qui rafraichisse
mon sein. Jc me précipite sur la terre, 2
je lui demande de s'entr'ouvrir sous
moi, de m'engloutir à jamais. Je pose
ma tête sur la pierre que le vent de la
nuit a refroidie, et qui devrait calmer
déchire; 9 j'erre la nuit et le jour ; je
cherche en vain un air - qipeatue uans
ma poitrine oppresséc, un souffle qui
ne soit pas brûlant ct qui rafraichisse
mon sein. Jc me précipite sur la terre, 2
je lui demande de s'entr'ouvrir sous
moi, de m'engloutir à jamais. Je pose
ma tête sur la pierre que le vent de la
nuit a refroidie, et qui devrait calmer --- Page 196 ---
190 )
les transports où me jette un amour insensé, un amour sans espoir !
> Sij'avais rencontré Fleurette avant
vous, elle aurait donc pu être à moi!
carj'ai bien compris que 7 si son coeur
n'eût pas été prévenu, , il y avait en moi
quelque chose qui ne lui déplaisait point.
Elle me l'a du moins fait entendre, ct
je la crois sincère.
> Mais en vain ma pensée saisit encore
ces vagues idécs qui se rattachent à ce
orod j'aepérais, à ce temps de bonheur si court, et qui s'est écoulé comme
le torrent que forme un orage; en vaiu
ma pensée, un moment vagabonde,
cherche à m'emporter au-delà de ma
situation ; que peut-elle faire, 2 quand
j'éprouve un tel besoin de me reposer
de tant d'angoisses, de poser ma tête --- Page 197 ---
(191 )
sur un chevet où elle trouve le repos, 9
de donner à mon coeur plus d'espace,
car il étouffe?
> Monsieur, vous direz peut-ètre, en
réfléchissant sur mon sort, quand vous
en aurez plus le temps qu'aujourd'hui,
à quoi donc lui a servi cette éducation
d'Europe dont son père était sans doute
sifier? Je mc le suis dit moi-mème plus
d'une fois, et je désire que Fleurette, à
qui madame Dubourg a donné tant de
soins, ne se trouve jamais dans le cas
d'en dire autant d'elle-mème.
>J'avouc qu'ilentrebeaucoup d'orgueil
dans mon désespoir; mais cet orgucil
qui me perd, je n'ai pu trouver en moi
assez de force pour le dompter. On a
beau être de race noire, on ne s'humilie
pas aisément. --- Page 198 ---
- 192 )
> Vous trouverez sans doute que ma
lettre est bien longue; aussi est-ce mon
testament de mort. Il y a été question
du seul bien quej'eusse voulu posséder,
et les phrases que j'ai écrites m'ont été
douces parce que je parlais d'elle. D'ailleurs, ma résolution ferme, inébranlable a éléprise cette nuit. En écrivant, je
jette quelquefois les yeux sur cette lune,
qui marche toute silencieuse dans l'espace, sur ces étoiles semnées comme des
diamans sur la voûte des cieux ; la sérénité des airs est ravissante; le soleil se
levera dans sa beauté, et une fois encore j'aurai contemplé ses rayons... ;
puis... iln'yaura plus de Fleurette pour
mes yeux qui n'auraient dû jamais la
voir; et j'aurai fini ma vie comme la
journée de demain sera finie pour moi
avantletemps; mais cet temps élaitdevenu
pace, sur ces étoiles semnées comme des
diamans sur la voûte des cieux ; la sérénité des airs est ravissante; le soleil se
levera dans sa beauté, et une fois encore j'aurai contemplé ses rayons... ;
puis... iln'yaura plus de Fleurette pour
mes yeux qui n'auraient dû jamais la
voir; et j'aurai fini ma vie comme la
journée de demain sera finie pour moi
avantletemps; mais cet temps élaitdevenu --- Page 199 ---
(193 )
si long par la douleur, si cfiroyablement
long!..
>Adieu, monsieur, soyez heureux avec
Fleurette.
> Jean PAUL, >
A peine, en jetant les yeux sur ce fatal écrit, eus-je vu de quoi il s'agissait,
que je courus, en toute hâte, à la demcure de l'infortuné jeune homme, Il
n'était plus temps; je le trouvai sur son.
lit de mort, entouré de quelques amis
et de quelques voisins. On cherchait encore à lui donner des soins jugés inutiles ; le malheureux Jean Paul s'était
donné trois coups d'épée, dont un ne
laissait aucun espoir. Le père. . . l'exhortait à finir rsa vie en chrétien, et ces
paroles de la religion qui peuvent faire
II
--- Page 200 ---
(194 1 )
descendre le calme et l'espoir au coeur
d'un malheurcux n'étaient pas perdues.
Pardonnez-moi, mon père, disait le
mourant, la vic ne me paraissait plus
qu'un fardeau; : j'avais oublié que je ne
suis qu'un pauvre noir, je m étais mécounu; les blancs m'ont remis dans la
voie par tous les moyens. Puis, m'apercevant : Quoi! monsieur, dit-il, vous me
plaignez! Vous vous intéressez à mon
sort! Vous pleurez! Ah! ces larmes mc
rendraientà la vic, si tout n' 1 était pas dit
pour moi! Jevous ai offensé, monsieur,
jai,cru que vous n'éliez pas capable de
seutimnens si généreux envers un pauvre
noir; pardonnez-moi, vous aussi: moi,
dont l'âme était si fière, il faut donc,
avant. de. mourir, que je demande pardon nà tout; le monde! --- Page 201 ---
(195 )
Jean Paul fit, pour me dire ces paroles, des efforts qui furent les derniers.
En me voyant, il s'était soulevé sur
son litde douleur. Après avoir parlé, il
jeta un dernier regard sur ceux dont il
était entouré, et en particulier sur le
père *: ** * et sur moi; puis il laissa tomber sa tôte sur le bras qui lui avait servi
d'appui; sa respiration s'embarrassa,
bientôt elle devint plus lente et se perdit
enfin au milicu des prières que l'assistance fesait pour lui.
Je retournai chez moi plein de tristesse, et ne sachant si je devais
apprendre à Fleurettc et à madame Dubourg ce cruel événement; et, si je devais le faire, en quels termes fallait-il
s'acquitter de ce message de mort?
sa tôte sur le bras qui lui avait servi
d'appui; sa respiration s'embarrassa,
bientôt elle devint plus lente et se perdit
enfin au milicu des prières que l'assistance fesait pour lui.
Je retournai chez moi plein de tristesse, et ne sachant si je devais
apprendre à Fleurettc et à madame Dubourg ce cruel événement; et, si je devais le faire, en quels termes fallait-il
s'acquitter de ce message de mort? --- Page 202 ---
196 )
CHAPITRE XV.
TRACASSERIES.
MORT DE MADAME DUBOURC.
MALGRÉ mon expérience de la vie,
j'avais oublié qu'on m'épargnerait un
soin qui me répugnait ainsi. Ma compagne et sa marraine étaient déjà ins-:
truites. La mort de Jean Paul avait entièrement soulevé contre elles l'opinion
des femmes blanches et de couleur. Quel- --- Page 203 ---
( 197 )
ques-unes de ces dernières venaient de
mettre le plus grand éclat dans leur manière d'annoncer une catastrophe, dont
l'humanité avait à gémir, mais qui fut,
pour des âmes froides à tout autre sentiment que l'envie, une merveilleuseoccasion de se livrer à leur malveillance
long-temps contenuc,
Fleurette se sentit cruellement froissée
par les réflexions qu'on fesait devant
elle et qu'on, voulait qu'elle
Pour madame
partageât.
Dubourg, une nouvelle
atteinte fut portée à sa santé, qui déjà
déclinait beaucoup. L'aspect de notre
bonheur, de ce bonheur si doux,
avait été en partie son
qui
vait plus
ouvrage, ne poualléger ses souffrances. La réso.
Jution funeste de Jean Paul. avait
dans cette âme, qui jamais n'avait vouln jeté --- Page 204 ---
(198 )
que le bien, une indicible amertume,
Elle se reprochait la mort de ce pauvre
jeune homme, parce que dans un monde
quine cherche qu'à blâmer ce qu'on fait
avec droiture et à bonne intention, mon
mariage avec Fleurctte était devenu un
sujet commode d'altaque. On dirait que
la vue d'une affection sincère dont
elles sont incapables, importune certaines gens : et quand elles peuvent
se prévaloir d'un prétexte pour empoisonner le sentiment qu'elles ne comprennent pas, quand elles peuvent s'armer de tout ce qu'ily a de mauvais dans
le coeur de l'homme pour découragér
lc peu qui s'y trouve de bon, leur jouissance est extrême. Cette jouissance ressemble, il est vrai, à celle des esprits
tentateurs que les maux de l'humanité
consolent. --- Page 205 ---
(199 )
Malgré les soins que prit d'elle le bon
chirurgien qui, après plusieurs courses 9
se trouvait à la Nouvelle-Orléans, madame Dubourg succomba. Ses dernières
paroles exprimèrent des craintes sur
notrel bonheur. Hélas! ccl bonheur n'était
déjà que trop altéré par une perte si
douloureuse. Fleurctte et Philippeforent
long-temps inconsolables. Le séjour de
la Nouvelle-Orléans leur était devenu
odieux. Ils regrettaient, avec leur bienfaitrice expirée, cct aimable séjour des
Mornes où elle avait fait leur bonheur.
Il n'était pas possible de retourner à
Saint-Domingue. Je n'aurais pu. 7 du
moins, 2 y suivre Fleurette; la seule présence d'un blanc, appartenant à la France, y était devenue un crime politique.
Unc idéc, encore vague, me vint de
olables. Le séjour de
la Nouvelle-Orléans leur était devenu
odieux. Ils regrettaient, avec leur bienfaitrice expirée, cct aimable séjour des
Mornes où elle avait fait leur bonheur.
Il n'était pas possible de retourner à
Saint-Domingue. Je n'aurais pu. 7 du
moins, 2 y suivre Fleurette; la seule présence d'un blanc, appartenant à la France, y était devenue un crime politique.
Unc idéc, encore vague, me vint de --- Page 206 ---
200 )
chercher un asile dans l'ile de Cuba.
Cette possession espagnole avait des
cantons peu fréquentés encore, et la
tranquillité y était générale. --- Page 207 ---
1 201 )
CHAPITRE XVI.
ÉTAT DES ESCLAVES ET DES AFFRANCHIS DANS LES DIVERSES COLOXIES.
JE consultai notre ami le chirurgien
de Saint-Marc, qui, par ses voyages
divers, avait acquis sur les colonies européennes des connaissances pratiques
infiniment précieuses.
< Dans votre situation 1 me dit-il, --- Page 208 ---
202 )
vous devez rechercher, pour faire un
établissement quelconque, non pas en
quels lieux la race blanche est le plus
respectée, mais quels sont les divers degrés d'attention, de compassion, d'humanité que la race noire oblient dans
lcs pays d'Amérique, où elle est transplantée. En considérant ce qui se passe
dans ces pays, on est frappé d'abord
d'un phénomène bizarre 2 qui n'est
pourtant pas sans explication 9 c'est
que la condition des esclaves a presque
été constamment plus dure dans les COlonies appartenant à des peuples libres,
que dans celles qui dépendent de gouvernemens absolus.
>> Ilsemble même que le bien-être des
esclaves est presque toujours en raison
inverse du degré de libertépolitique dont --- Page 209 ---
(203 )
jouissent leurs maitres. C'est ainsi que
les nègres étant traités avec la dernière
rigueur dans les colonies de la Hollande
et de l'Angleterre, reçoivent de la loi
espagnole, la disposition d'une certaine
partie de leur temps et le droit de racheter graduellement leur liberté avec
lcs fruits de leur labeur.
> Dans les pays espagnols règnent encore, à certains égards, des moeurs patriarchales, et les esclaves y sont traités
ou presque considérés comme fesant
partic de la famille; ailleurs, ce n'est
qu'une sorte de bétail.
> Sous le rapport de la religion 1. , l'Espagnol SC plait à voir un frère en JésusChrist dans son csclave; l'homme de
race anglaise ou hollandaise, n'aime pas
que le sceau du christianisme soit im- --- Page 210 ---
( : 204 )
posé sur le front du misérable qu'il veut
pouvoir tourmenter pour son service à
merci et à miséricorde.
> Tandis que le père de famille espagnol dônne le plus souvent lui-même à
ses esclaves l'instruction religieuse, elle
est ailleurs abandonnée au zèle éventuel de quelque pieux missionnaire, à
qui les blancs craignent toujours d'accorder une considération qu'ils regarderaient comme un blâme d'eux-mêmes.
> Tandis encore que les lois de l'Espagne (1) accordent certaines facilités à
(:) Voir l'ouvrage intitulé : L'ile de Cuba et
la Havane, ou Histoire, Lopographie, statistique, moeurs, nsages, commerce et situation
politique de cette colonie, d'après un journal
écrit sur les licux; par E. M. Masse, Un yO-
'accorder une considération qu'ils regarderaient comme un blâme d'eux-mêmes.
> Tandis encore que les lois de l'Espagne (1) accordent certaines facilités à
(:) Voir l'ouvrage intitulé : L'ile de Cuba et
la Havane, ou Histoire, Lopographie, statistique, moeurs, nsages, commerce et situation
politique de cette colonie, d'après un journal
écrit sur les licux; par E. M. Masse, Un yO- --- Page 211 ---
(205 )
changer, sinon de conl'esclave pour
dition, au moins de maître, on voit,
chez des peuples qui se piquent en Euphilantropie, des êtres humains
ropede
sujets à être vendus parl le pur caprice
à être arrachés à tous
d'un propriétaire,
les liens de famille et delocalité,pour étre
transportés dans quelque autre colonie
se donlointaine, sans pouvoir jamais
ner, avec des restrictions raisonnables,
maître, quand le premier est
un autre
exigeant ou trop cruel. Que des matrop
lieu entre les esclaves de
riages aient eu
plantations voisines ; qu'un nègre, à
force de travail, se soit procuré un petit
avoir
lui et les siens : tous ces liens
pour
d'intérêt
être en
de famille et
peuvent
lumein-8*., chez Laige.impincuribinsie
rie des Noyers, no. 8. --- Page 212 ---
1 206 )
un instant rompus, en sorle que le premier pas à faire pour l'amélioration du
sort des esclaves, serait, d'une part, de
les attacheri laglebe, tandis que, d'un
autre côté, l'esclave mécontent et trop
malheureux aurait, comme dans les COlonics espagnoles, la faculté de se chercher, pendant trois jours, un autre maître qui pût l'acheter, suivant des règles
convenues, à son possesseur actuel.
> Dans l'Amérique espagnole Ou portugaise, les noirs ont, suivant les lois,
cinquante-deux jours de l'année; dans
les colonies anglaises, ils ne peuvent
disposer que de seize à dix-sept jours.
> Dans ces mêmes colonies, on a opposé des difficultés légales aux affranchissemens. A Rome, un philosophe
mourant pouvait se donner le noble plai- --- Page 213 ---
207 )
sirde délivrer tous SCS esclaves : dans les
iles soumises à T'Angleterre. 9 lcs droits à
payer excéderaient, de beaucoup, la valeur mercantile des sujets qu'on voudrait
affranchir.
> Mais, pour être entièrement libre,
ilfaudrait qu'un noir pàt quitter sa peau
en même temps que ses chaînes. La couleur foncée étant toujours une présomption Jégalc de servitude, un noir affranchi peut être à chaque pas arrété; et,
s'il n'a pas en poche une copie de l'acle
qui constate sa liberté, ou sison ancien
maître ne vient pas attester en sa faveur,
on le vend sans scrupule pour payer les
frais de justice et d'emprisonnement.
>> J'ai lu plus d'une fois, dans la gazette de la Jamaique, ou de la Barbade,
des avis conçus en cetle'forme:
une présomption Jégalc de servitude, un noir affranchi peut être à chaque pas arrété; et,
s'il n'a pas en poche une copie de l'acle
qui constate sa liberté, ou sison ancien
maître ne vient pas attester en sa faveur,
on le vend sans scrupule pour payer les
frais de justice et d'emprisonnement.
>> J'ai lu plus d'une fois, dans la gazette de la Jamaique, ou de la Barbade,
des avis conçus en cetle'forme: --- Page 214 ---
208 )
> Attendu que * * *, homme de cou-
> leur, qui prétend être libre, a été dé-
> posé dans la maison d'arrêt de *** 9 on
>) fait savoir que si, dans * * * jours, ley dit homme de couleur ne démontre
> pas, d'une manière satisfaisante, sa
> liberté, ou s'il n'est pas réclamé par
> son légitime maître, il sera, à l'expi-
>> ration de ce délai, vendu à l'encan au
>> profit du public.
> Mais, sila peur de voir des hommes
libres devenir trop nombreux et trop
inquiétans, a porté les législateurs de
certaines colonies, à frapper les affranchissemens d'un droit considérable, qui
les entrave et même les arrête, une peur
semblable a fait prendre, pour le maintien de la tranquillité, des mesures étranges, qu'on ne s'attendrait certainement --- Page 215 ---
209 )
pas à trouver dans le code de peuples
libres, dont quelques-uns même sont
démesurément fiers de leur liberté.
> A la Barbade, pour l'assassinat préméditéde sonnoir,on ne payeque quinze
livres sterlings; ; on en paye vingt-cinq,
si l'esclave appartient à un autre mnaitre.
Deplus, la loi veut que, si un noir, pour
quelque offense que ce puisse être envers son maitre 7 perd la vic ou un
membre dans un châtiment, aucune
amende ne puisse élre prononcée.
> D'après les statuts des Carelincs, 5
toute personne qui tuera un esclase
avec préméditation et aec malice, paiera cent liores sterling,et toute personne
qui, par colère, ou abus de punition,
tuera un esclave, devra payer cinquante
livres sterling. Pour quatorze livres ster.
I
9' --- Page 216 ---
(210 )
ling, on a le droit, en ce pays, de couper la langue, ou les membres, et d'infliger des tortures, 2 même avec d'autres
instrumens qu'un fouet, une lanière de
vache ou un bâton.
> Cependant des punilions pécuniaires ne sont pas tellement réservées au
maitre inhumain 2 qu'il ne puisse encore s'y dérober. Un maftre est bien toujours censécoupable, quand son esclave
est ou cstropié ou crucllement traité;
mais, ajoute la loi, pour que le maitre
se disculpe, il lui suffira de préler sermnent du contraire. Et vous penisez bien
qu'un homme de sang doit complerpour
peu de chose un parjure.
> D'après cC même code, toute personne qui apprendrait à lire à un es-
humain 2 qu'il ne puisse encore s'y dérober. Un maftre est bien toujours censécoupable, quand son esclave
est ou cstropié ou crucllement traité;
mais, ajoute la loi, pour que le maitre
se disculpe, il lui suffira de préler sermnent du contraire. Et vous penisez bien
qu'un homme de sang doit complerpour
peu de chose un parjure.
> D'après cC même code, toute personne qui apprendrait à lire à un es- --- Page 217 ---
(211 )
clace, aurait à payer une amende de
quatorze liores sterling.
> Tel est, cn général, l'état des noirs
dans les colonies fondées parles peuples
du Nord, et vous avez pu vous apercevoir, depuis votre séjour dans les EtatsUnis, du ton méprisant et acerbc que
l'orgueil de la liberté inspire aux Anglo-Américains, contre tout cC quin'est
pas de race blanche.
> Dans les colonies espagnoles, où
pourtantl'anion légitime des deux races
n'est pas autorisée comme elle l'est ici,
cct état, ailleurs si déplorable 9 est
un peu moins mauvais. Ily a aussi plus
de chances de succès dans la culture :
les bonnes terres n'y sont pas encore
toutes occupées. Dans une grande ile, 9
qui n'est pas fort
des cantons
:
éloignée, --- Page 218 ---
(212 )
excellens attendent encore des cultivateurs. Là, vous pourrez trouver quelqu'un de ces recoins obscurs et délicieux, tels qu'en recherchent les hommes à quile monde ne plait guères, et
qui, pour êtreheureux, n'ont pas besoin
de s'abreuver à la source de ses illusions
et de SCS erreurs. Je veux parler de l'ile
de Cuba, dont la partie la plus recommandable peut-être, par'la fécondité du
sol ct par la variété des aspects, se prolonge entre les montagnes d'Arcana à
l'est, et celles de Cusco à l'ouest. >>
Les idécs de notre ami se trouvant
d'accord avec lcs miennes, je fis part à
Philippe et à Fleurette de mon projet ;
ils lc goûtèrent fort. Nous réalisâmes
tout ce qui avait appartenu à madame
Dabourg, et dont, avant de mourir, elle --- Page 219 ---
(213 )
avait fait donation à Fleurette, et nous
primes passage sur une goëlette américaine, qui devait faire voile pour Matanzas.
Quand Philippe ct Fleurette revirent,
pourl la première fois depuis leur départ
de Saint-Domingue, des montagnes couvertes de la végétalion du tropique, ils
éprouvèrent un saisissement de joie,
qui fit couler leurs larmes ; car la joie 7
quand elle est extrême, a ses pleurs ;
mais peut-être sont-ils, comme ici, versés d'avance et à notre insu pour les
maux qui nous attendent et qui doivent
nous faire. payer, avec usurc, la joic CXcessive que nous goûtons dans dc courts
et rares momens !
Philippe me dit : Il me semble que je
vois là-has quelque chose qui ressemble --- Page 220 ---
(214)
aux Mornes où je suivis la pauvre madame Dubourg, quand ellem'eut acheté;
et le brave homme pleura de nouveau,
parce qu'il songeait à sa bonne maitresse
qui n'était plus. --- Page 221 ---
(215 )
CHAPITRE XVII,.
ARRIVÉE A NATANZAS.
DESCHIPTIOX.
EN entrant dans Ia baic de Matanzas,
qui est peu profonde ct peu sûre en
comparaison des vastes et tranquilles
eaux qu'on trouve à la Havane ct à Santiago de Cuba, on aperçoit d'abord à
droite une rangée de roches basses, au
pied desquelles sont éparses, sur le bord
maitresse
qui n'était plus. --- Page 221 ---
(215 )
CHAPITRE XVII,.
ARRIVÉE A NATANZAS.
DESCHIPTIOX.
EN entrant dans Ia baic de Matanzas,
qui est peu profonde ct peu sûre en
comparaison des vastes et tranquilles
eaux qu'on trouve à la Havane ct à Santiago de Cuba, on aperçoit d'abord à
droite une rangée de roches basses, au
pied desquelles sont éparses, sur le bord --- Page 222 ---
(216 )
de l'eau, quelques huttes de pécheurs
ou de nègres, entourées de petits jardins ; à gauche, le rivage lantôt s'élève
brusquement et présente des masses
abruptes, tantôt s'abaisse et forme des
marais et desravins. Au fond, apparaitla
ville de Matanzas, formée de chétifs bàtimens qui sont groupés en désordre. Le
paysage est borné, dans le lointain, par
de hautes collines, au sommet desquelles
on voit des palmiers baiancer leurs feuilles triomphales.
Les navires qui arrivent et qui partent; les chants des matelots américains
et des nègres qui chargent ou débarquent, en s'animant par des airs qu'un
d'entre eux commence, et que les autres
reprennent en choeur; les bateaux qui se
croisent dans le port, ct qui ont pour --- Page 223 ---
(217 )
rameurs des noirs tout nus, ou des Espagnols au teint bronzé, aux épaisses et
noires moustaches, la téte couverte de
larges chapcaux de paille, et portant
des guenilles , ou bien des vêtemens
plus propres, mais disposés d'une manière fantastique; ; tous les bourdonnemens, tous les bruits de ce petit port;
tous ces contrastes que présentent des
hommes de race et de nation diverses ;
ces petites maisons et ces hautes montagnes, ces eaux transparentes, ces rochers rougeâtres et ce ciel bleu, sont,
pour l'arrivant, une source d'émotions
d'autant plus vives, qu'il est amené par
des projets plus stables, et qu'ilconserve
moins l'idée d'un prochain départ,
A terre, le spectacle n'est pas moins
varié. Ce n'est plus l'air hautain et somIl
IO --- Page 224 ---
(218)
bre des hidalgos de la vieille Espagne;
on voit sur tous les visages je ne sais
quoi d'épanoui, de riant, qui semble
tenir au climat. C'est une cspèce de mascarade, par la variété des costumes 2 la
pétulance des manières et la vivacité des
allures. Lc gentilhomme ne se défait jamais de son Jarge sabre qu'il porte sous
le bras ou à la main, comme ailleurs on
porte une canne ou une badine; et le
plus simple campagnard ou montero
porte sans cesse au côté un long et grossier coutelas.
Le lendemain même, je suivis, dans
un voyage qu'il avait à faire à plusieurs
lieues dans les terres, le capitaine de
notre gotlette, excellent: jeune homme,
d'origine française, et quis'était d'abord
lié très-amicalement avec moi. Nous en-
de son Jarge sabre qu'il porte sous
le bras ou à la main, comme ailleurs on
porte une canne ou une badine; et le
plus simple campagnard ou montero
porte sans cesse au côté un long et grossier coutelas.
Le lendemain même, je suivis, dans
un voyage qu'il avait à faire à plusieurs
lieues dans les terres, le capitaine de
notre gotlette, excellent: jeune homme,
d'origine française, et quis'était d'abord
lié très-amicalement avec moi. Nous en- --- Page 225 ---
(219 )
trâmes avec le canot dans une rivière
qui vient se décharger au port, et qui
coule au milicu d'un paysage ravissant.
A peine étions-nous sortis des caux de
la baie 7 quelel lit se trouva resserréentre
deux rives dont la hauleur pouvait avoir
en quelques endroits de cinquante à
soixante et jusqu'à cent pieds ; ici clles
élaient perpendiculaires, 2 et là elles formaient une pente plus ou moins brusque;
mais ces hautcs rives, au lieu de présenter à l'oeil une surface nue ou rocailleuse
que le soleil brûle, portaient depuis la
cime jusqu'à plusieurs pieds de leur base
qui plonge dans l'eau, la plus riche végétation de cannes à sucre sauvages, de
buissons, de lianes, d'arbres tout brillans de fleurs. Les cafeyers, dont on
apercevait çà et là des carrés, étaient
couverts de leurs baies rouges, et c'était --- Page 226 ---
220 )
un grand plaisir de voir, sous les rayons
scintillans du soleil, ces milliers de grains
de corail auxquels donnait plus d'éclat
encore le vert foncé des fcuilles épaisses
et lustrées.
J'avais à peine jeté un coup-d'oeil sur
les champs de Saint-Domingue désolés
par la guerre. Quand je m'étais-battu au
cap Tiburon, je n'avais pas fait beaucoup d'attention aux beautés naturelles
de ce lieu, que les anciens habitans
d'Haiti regardaient comme le séjour des
âmes éternellement heureuses, et qui
était couvert autrefois de ces beaux mameys aux fruits dorés, semblables à nos
plus gros abricots ; arbres si magnifiques
et dont la réunion formait une forêt si
merveilleusement pleine de fleurs, de
fruits, de verdure èt d'ombre, que les --- Page 227 ---
221 )
Indiens, 7 par respect religieux, s'en interdisaient l'entrée.
Ici, toutes les beautés de la nature
me frappaient, me causaient de douces
émotions, parce qu'il y avait en mon
âme des choses qui étaient analogues,
des sentimens de paix, des voeux debonheur. --- Page 228 ---
(222 )
CHAPITRE XVIII.
DON PEDRO MAYOLI.
L'ÉLYSÉE.
J'ETAIS depuis quelques jours à Matanzas, recueillant avec soin toutes les
connaissances locales au moyen desquelles on pourrait faire un choix qui
n'entrainàt point de repentir. Déjà plusieurs autres explorations avaient été
entreprises par moi dans les alentours, 3
âme des choses qui étaient analogues,
des sentimens de paix, des voeux debonheur. --- Page 228 ---
(222 )
CHAPITRE XVIII.
DON PEDRO MAYOLI.
L'ÉLYSÉE.
J'ETAIS depuis quelques jours à Matanzas, recueillant avec soin toutes les
connaissances locales au moyen desquelles on pourrait faire un choix qui
n'entrainàt point de repentir. Déjà plusieurs autres explorations avaient été
entreprises par moi dans les alentours, 3 --- Page 229 ---
(223 )
c'est-à-dire, 9 jusqu'à la distance de vingt
lieues, mais presque toujours dans la
partic de l'Est. Rien, pour le terrain et
la situation, ne m'avait convenu. Un
spéculateur aurait été moins difficile;
car on trouvait dans tous ces lieux d'assez grandes portions d'un scl gras qui
semblait appeler la culture ; mais les
proprictaires n'avaient pas voulu détacher la petite part seulement dontj'avais
besoin : d'ailleurs, ces terrains étaient
assez contigus pour attirer plus de planteurs que je n'en souhaitais dans mon
voisinage. Ily avait en moi je ne sais
quel vague pressentiment de malheurs
prochains auxquels je devais m'attendre
parmi les hommes; des projets fermes
desolitude pouvaientsculs rassurermon
esprit. --- Page 230 ---
2 224)
Cependant je n'avais pas apporté des
fonds bien considérables, et nous étions
trois, dans un pays où la campagne offre
le logement et la nourriture
presque
pour rien, tandis que l'un etl'autre coûtent beaucoup à la ville. Heureusement,
mon beau-père, qui avait travaillé dans
les bois à Saint-Domingue, et qui était
homme de force et d'adresse, se louait
comme charpentier, . 7 et le prix de son
labeur nous aidait à ménager nos fonds.
Un jour, dans la posada (1) où nous
étions logés, descendit un capitaine de
partido (2), qui,ayant entendu l'hôtesse
parler avantagensement de nous, désira
nous connaître. C'était tun ancien militai-
(1) Hôtellerie.
(2) Arrondissement. --- Page 231 ---
(225 )
re,unliommet tout franc, et qui paraissait
n'avoir aucun préjugé nuisible à autrui.
Don Pedro Mayoli s'attacha bientôt
à nous par les liens de la plus douce
amitié. La politesse et les égards qu'il
montrait à ma femme excitèrent en
moi beaucoup de penchant pour lui. Il
demeurait à Jaruco, 7 paroisse qui se
trouve à mi-chemin de la Havane et
de Matanzas. Nos projets lui étant connus, il y réfléchit avec autant d'intérêt
que nous ; et quand il fut près de retourner à sa résidence, vous devriez bien
me suivre à Jaruco, dit-il; j'ai pensé
que dans mon voisinage on trouverait
peut-être ce qui vous convient.
J'eus occasion, ce même jour, d'acheter un cheval, cet indispensable compagnon du colon espagnol, et le lendemain
à mi-chemin de la Havane et
de Matanzas. Nos projets lui étant connus, il y réfléchit avec autant d'intérêt
que nous ; et quand il fut près de retourner à sa résidence, vous devriez bien
me suivre à Jaruco, dit-il; j'ai pensé
que dans mon voisinage on trouverait
peut-être ce qui vous convient.
J'eus occasion, ce même jour, d'acheter un cheval, cet indispensable compagnon du colon espagnol, et le lendemain --- Page 232 ---
(226 )
jepris, avec don Pedro Mayoli, la route
de Jaruco.
A sept lieues environ de Matanzas,
nous quittâmes le droit chemin et suivîmes un sentier peu frayé qui s'offrit
à notre gauche. Le pays devenait à chaque instant plus solitaire et plus romantique; il rappelait à ma mémoire les
attraits champêtres de I'Italic, au voisinage des Apennins, et ceux de la Provence, dans ses cantons traversés par
les Alpines, ou dans la partie qui s'étend au Nord et à l'Est de Toulon : c'6tait CC même contraste agréable qu'offre
un enchainement de rochers pelés et
grisâtres, s'élevant sous toutes lesformes
au-dessus des végétations les plus vigoureuses 7 leur servant de couronne 7 et
quelquefois aussi couronnés par elles. --- Page 233 ---
(227 )
Pour moi qui, jeune encore 1 avais
trop long-temps vécu au milieu des discordes humaines, et qui n'aspirais qu'à
reposer mon esprit au sein de la plus
intime confiance, entre l'amitié et l'amour j'éprouvais, en marchant à côté
de mon digne ami don Pedro 2 un
charme indéfinissable, un pressentiment
infaillible de paix ct de bonheur.
Jc fis part de mes sensations à cclui
qui m'avait en quclque sorte amené audevant d'elles; ce mot de paix le fit sourire et luirendit un souvenir de la CôteFerme où il avait autrefois long-temps
voyagé.
Au sud de Santa-Fe-de-Bogota, me
dit-il, on trouve parmi les paramos (1)
(1) Dans lcs colonies espagnoles, on appelle --- Page 234 ---
- 228 )
dont cette partie de l'Amérique se hé
risse, et sur lesquels il tombe chaque
jour de la neige et de la gréle durant
dcs heures entières, un groupe isolé
de très-hautes montagnes, appelé par les
gens, du pays paramo de la somma
paz (r) : ce sont des masses entièrement
nues et arides, où vous n 'iriez pas sans
doute chercher la paix, ete qui pourraient
seulement vous rapprocher de celle qui
nous attend dans le ciel. Les Iadiens
croient que dans ces montagnes sont
cachés de grands trésors; vous voyez
bien que tous les hommes n'ont pas les
paramos toutes les montagnes qui s'élèvent depuis 1,800 jusqu'à 2,200 toises au-dessus du
niveau de la mer, et dont le climat est dur et
inhospitalier.
(:) De la paiz suprême.
paix, ete qui pourraient
seulement vous rapprocher de celle qui
nous attend dans le ciel. Les Iadiens
croient que dans ces montagnes sont
cachés de grands trésors; vous voyez
bien que tous les hommes n'ont pas les
paramos toutes les montagnes qui s'élèvent depuis 1,800 jusqu'à 2,200 toises au-dessus du
niveau de la mer, et dont le climat est dur et
inhospitalier.
(:) De la paiz suprême. --- Page 235 ---
229 )
mèmes idées de paix et de bonheur. Les
vôtres pourtant ne sont pas les moins
raisonnables ; et je pense qu'un galant
homme, assez fort de ses contentemens
domestiques pour donner la chasse aux
rèves de l'ambition, pcut trouver ici des
Champs-Elysées à la fin de sa carrière,
et même au commencement, comme
vous.
( Autrefois, parmi les sages d'Europe,
ilétait questiond'uneterre enchanteresse
située dans l'Ouest, d'une ile des âmes
bienheureuses qu'on plaçait aux extremités occidentales du monde, et que pas
un d'eux n'a trouvée, j'en suis sûr; vous
aurez mieux réussi que ces braves genslà, mon cher philosophe et je vous en
félicite : aussi était-ce bien le moins
pour un homme qui est venu du fond --- Page 236 ---
230 )
de la Pologne, pour un capitaine, si
jeune encore, et quiavait tant de droits
à se promettre les plus hautes distinctions de l'armée, les plus brillantes faveurs de la fortunc. >
Le pas de nos chevaux s'était depuis
long-temps ralenti; 2 le chemin n'était
pas sans difficultés : d'ailleurs, pourquoi
serions-nous allés plus vite? Il n'y avait
en ce moment aucun atôme d'ennui dans
notre âme, et c'est l'ennui qui précipile la course de tant d'hommes, alors
même qu'ils disent voyager pour leur
plaisir!
Nous passions tantôt sous des arcades
de feuillage qui nous dérobaient tellement toute portion du cicl, que nous
étions étonnés de le revoir ensuite; et
cet étonnement ne fesait pas la moins --- Page 237 ---
(231)
agréable de nos sensations ; tantôt, longeant une côle découverte, nous prenions plaisir à suivre dans l'espace les
rayons d'un soleil de février (r) qui se
jouaient autour des. sommets lointains,
bizarrement découpés ; puis nous contemplions, l'une après l'autre, les scènes
merveilleuses qu'offraient les montagnes
plongées dans l'ombre ou baignécs par
la lumière, et nous cherchions à deviner les charmes secrets de leurs vallons.
Enfin, nous marchions depuis deux
heures, : quand des rochers taillés à piç
se présentérent devant nous : un bruit
de cascade SC fesait entendre : l'air nous
(1) Sous le tropique du cancer, le mois de
février estaussi doux que notre mois de mai.
a
merveilleuses qu'offraient les montagnes
plongées dans l'ombre ou baignécs par
la lumière, et nous cherchions à deviner les charmes secrets de leurs vallons.
Enfin, nous marchions depuis deux
heures, : quand des rochers taillés à piç
se présentérent devant nous : un bruit
de cascade SC fesait entendre : l'air nous
(1) Sous le tropique du cancer, le mois de
février estaussi doux que notre mois de mai.
a --- Page 238 ---
(232 )
semblait plus rafraichi, et la brise embaumée des montagnes caressait plus
vivement notre visage. Les rochers taillés à pic annonçaient que la vallée se
terminait là; on pouvait conjecturer 9
par les autres indices, qu'elle s'élargissait avant de finir : l'une et l'autre suppositions se vérifierent; ct, dès que nous
eûmes tourné encore un promontoire de
rochers et de verdure, le dernier qui
restait de ce méandre d'enchantement,
le plus joli coin de l'univers s'offrit à nos
yeux.
Nous étions entrés dans un espace à
peu près circulaire, que des massifs
d'arbres entouraient de trois côtés;
une pente assez brusque de terrain s'allongeant devant nous, mais à quelque
distance, s'adossait à un roc énorme --- Page 239 ---
(2 233 )
planté comme une borne du monde, et
recevait les eaux d'une source qui formait, en bondissant, un nuage d'écume
et de vapeurs : les anciens auraient pu
dire que ce nuage prétait un voile saint
à la divinité du lieu.
Sur la pente, entremélée de buissons
et d'aspérités rocailleuses 9 quelques
grands arbres s'élevaient majestueusement, 9 ct laissaient pendre, jusqu'à
terre, les longs fils de cette mousse qu'on
appelle barbe espagnole. C'était comme
des réseaux mystérieux tendus par la
nature autour d'un sanctuaire. De petites savanes, légèrement ondulées, OCcupuient l'intervalle entre ces grands
arbres et le pied des collines qui formaient les trois quarts de l'enceinte : et
dans les savanes mêmes se montraient
II
10* --- Page 240 ---
(2 234 )
épars quelques ceibas quiprolongeaient,
sur les hautes herbes, leurs vastes ombrages.
Eh bien, s'écria don Pedro, 2 avais-je
tort de dire que nous trouverions peutêtre ici les Champs-Elysées, 2 placés si
loin par les anciens!
Mon ravissement m'avait presqu'ôté
la voix. Je ne pus d'abord répondre que
par ces mots : admirable! divin! qui
sortirent à grande peine de ma bouche.
Puis, réussissant à lier quelques paroles, ne serait-ce pas une profanation,
dis-je, que de mettre en culture des lieux
si beaux?
Mon ami, répliqua don Pedro, des
charbonniers les profanent bien sans --- Page 241 ---
(235 )
qu'il y paraisse. Ce corral (1) naturel
appartient aux religieux de Guanabaco;
lc curé de Jaruco est de leur couvent:
je me charge d'arranger l'affaire moyennant un. léger canon (2); vous savez que
les religieux de notre ile possedent tant
de terres, qu'ils les cèdent aux spéculateurs en culture pour de tres-petits avantages.
Mes scrupules ne pouvaient pas tenir
contreles facilités qui m'étaient offertes.
Je consentis aux démarches que don
Pedro voulait faire.
Cependant nous élions arrivés au pied
du tertre rocailleux, en un endroit Oùt
les diverses cascades réunies formaient
(1) Enclos.
(2) Itedevance,
religieux de notre ile possedent tant
de terres, qu'ils les cèdent aux spéculateurs en culture pour de tres-petits avantages.
Mes scrupules ne pouvaient pas tenir
contreles facilités qui m'étaient offertes.
Je consentis aux démarches que don
Pedro voulait faire.
Cependant nous élions arrivés au pied
du tertre rocailleux, en un endroit Oùt
les diverses cascades réunies formaient
(1) Enclos.
(2) Itedevance, --- Page 242 ---
- : 236 )
un bassin avant de s'épancher au milieu
des savanes en ruisseaux transparens.
Il était à peu près midi; nous descendîmes et laissâmes aller nos chevaux
dans les herbes; pour nous, tirant des
provisions d'un panier que ma bonne
Fleurette avait copieusement fourni 7
nous nousassimes au bord de l'eau, sous
l'un des plus vastes ceibas qui croissent
dans cC licu de délices.
Mon csprit s'égarait au scin des plus
douces rèveries ; il nes'agissait pourtant
pas de châteaux en Esnagne; c'était une
simple cabane que) je voyais s'élever pour
Fleurette, son père et moi; l'emplacement le plus convenable élait, avec mon
ami, l'objet d'agréables discussions ; car
nous ne pouvions hésiter sur le choix,
sans porter la vue à plusieurs reprises --- Page 243 ---
2 237 )
sur les points de ce merveilleux enclos
qui offraient le plus de charmes.
Don Pedro jugeait que le terrain était
beaucoup plus propre à la culture du
tabac qu'à tout autre.
Jc vous vois déjà devenir, me disaitil, leplus grand ceguero (1) de la Volta
Abaro.
Je n'ai pas celte ambition, répondisje: ilme suffit de vivre en repos et tranquillité, content du simple nécessaire 7
comme tant de braves Espagnols, habi-
() On appelle veguero un planteur de tabac,
du mot vega, qui signifie lieu bas et arrosable.
Le meilleur tabac de la Havane est celui de la
Volta Abaxo, c'est-à-dire, du côlé d'on bas, ou
de Matanzas. La Volla Ariba, le côté d'en haut,
la partic occidentale, est trop sèche. --- Page 244 ---
238 )
tans de ces cases qui sont éparses dan.
les champs voisins de la route.
Ces braves Espagnols sont de grands
fainéans, répliqua don Pedro.
Etpourquoi auraient-ils plus d'activité? Leur tort n'est pas d'être
pauvres 1
mais de vouloir généralement suppléer -
par le jeu, à ce qui leur manque.
Vous avez raison, 2 ajouta don
Pedro. --- Page 245 ---
( - 23g )
CHAPITRE XIX.
LE PÈRE FÉLIX DE ZAMORA,
ÉTABLISSEMENT.
Nous quittâmes enfin ces beaux licux
où je me promettais de finir mes jours,
si T'arrangement que don Pedro avait en
vue pouvait se conclure. Il me proposa
de le suivre à Jaraco'; mais Fleurette
s'attendait à mon retour dès le soir; et
que.
Vous avez raison, 2 ajouta don
Pedro. --- Page 245 ---
( - 23g )
CHAPITRE XIX.
LE PÈRE FÉLIX DE ZAMORA,
ÉTABLISSEMENT.
Nous quittâmes enfin ces beaux licux
où je me promettais de finir mes jours,
si T'arrangement que don Pedro avait en
vue pouvait se conclure. Il me proposa
de le suivre à Jaraco'; mais Fleurette
s'attendait à mon retour dès le soir; et --- Page 246 ---
: 1 1 240 )
quand nous fûmes rentrés dans la grande
route, nous nous séparâmes.
Fleurette fut enchantée de la description pompeuse 9 mais vraie, que je lui
fis; depuis qu'elle avait quitté l'habitation de sa pauvre marraine, des villes,
et puis encore des villes,l'avaient accablée de tout lennui qu'elles donnent à
ceux qui ont passé leurs jeunes années
au milicu des champs les plus reculés
d'un pays et sur des montagnes solitaires. Quelque chose qui allait remplacer
pour elle ces Grands-Bois de Saint-Domingue où les jours de son adolescence
s'étaient si doucement écoulés, ne pouvait que sourire à son imagination. Elle
bâtissait aussi, non pas dcs châteaux,
mais une cabane, pour y entasser toutes
les félicités simples, tous les plaisirs purs --- Page 247 ---
: 241 )
que se promet la jeunesse, quand le vice
n'a gité encore d'aucun soufile les désirs qu'elle sent naitre.
Philippe, son père, n'éprouvait pas
une joie moins vive.
Comme je vais arranger tout cela !
nous disait-il avec transport, et il fesait
l'énumération des instrumens et outils
ga'il lui faudrait porter. La saison est
bien convenable, ajoutait-il, nous sommes entrés dans le sec ; je vous ferai un
ajoupa, en attendant que la cabane soit
construite; et clle le sera avant que les
pluies ne viennent; ; nous aurons encore
le temps de planter nos vivres, au mo-.
ment où elles commenceront.
Au bout d'une semaine, je reçus une
lettre de don Pedro ; il me mandait que
II
1I --- Page 248 ---
(242 0 )
sa demande avait étéaccucillie, etm'engageait à venir promptement à Jaruco,
pour passer l'acte avec le curé, celui-ci
ayant les pouvoirs nécessaires.
Je trouvai dans le père Félix de Zamora un digne ami de don Pedro. En
anour comme en amitié, les contrastes
sont d'ordinaire le plus fort lien de deux
âmes. Par une exception à la règle communc, il n'y avait pas de contraste entre
le père Félix et don Pedro. On voyait en
eux 5 si l'on peut dire, deux braves
hommes de la même couvée, deux Espagnols de la plus vieille roche 2 pleins
d'honneur et de probité: pour peud qu'on
avançàt dans leur connaissance intime,
ce qui n'était pas difficile, on reconnaissait avec admiration que, s'ils respectaient inviolablement certaines choses
mes. Par une exception à la règle communc, il n'y avait pas de contraste entre
le père Félix et don Pedro. On voyait en
eux 5 si l'on peut dire, deux braves
hommes de la même couvée, deux Espagnols de la plus vieille roche 2 pleins
d'honneur et de probité: pour peud qu'on
avançàt dans leur connaissance intime,
ce qui n'était pas difficile, on reconnaissait avec admiration que, s'ils respectaient inviolablement certaines choses --- Page 249 ---
(243)
anciennes, ce n'était pas faute de sens
ni d'esprit. Peut-être les connaissances
du père Félix en théologie n'étaientelles pas fort étenducs ; scs confrères du
moins auraient pu en prendre cette opinion: mais sa tête renfermait le plus
vaste amas de pensécs morales 1 d'utiles
sentences, de sages proverbes, qui se
soit jamais logé dans une tête espagnole,
et l'on sait, par les grands écrivains de
cette nation, que ce n'est pas la science
de l'homme, l'observation exacte des
moeurs qui manquent aux richesses
intellectuelles de la Péninsule et de ses
colonies.
L'acte fut dressé pour une cuballeria;
c'était beaucoup plus qu'il ne me fallait,
la caballeria étant une mesure de terrain jugée autrefois suffisante pour l'en- --- Page 250 ---
(244)
tretien d'un noble chevalier. Mes deux
amis me retinrent quclques jours à Jaruco sje leur fis promettre, en les quittant,
qu'ils viendraient me voir tous les deux,
quand ma cabane serait achevée; lan,
pour la bénir, l'autre, pour assister à
cette cérémonic.
J'avais besoin d'un nègre capable de
seconder Philippe ; le père Félix m'en
fournit un qui appartenait au couvent,
et que je pris à loyer pour deux mois.
Enfin après que Fleurette, qui était
fort pieuse, eut fait dire une messe à la
bonne vierge, nous partimes de Matanzas un peu avant le lever du soleil; et
nous arrivâmes à notre Elysée vers le
milieu du jour, munis de provisions, et
pourvus des outils et des instrumens
d'agriculture nécessaires. --- Page 251 ---
(245 - )
Philippe, en cherchant des branchages pour faire d'abord deux ajoupa, découvrit au pied du roc perpendiculaire 7
une grotte asscz considérable. Nous y
portâmes nos vivres et nos effets; ils'y
trouvait même assez de place encore
pour servir de gite à Fleurette et à moi.
Un seul ajoupa s'éleva donc pour Philippe et le noir de Jaruco.
Mon épouse ne se lassait pas d'admirer la beauté du lieu où je l'avais amenée.
mon ami, que nous allons être heureux, me disait-clle!
Nous le fàmes en effet; nous le fumes
long-temps, sans doute, sil'on considère
combien le bonheur est chose fragile ;
mais. . . Puissances du cicl, que vous
avait-elle fait pour lui tenir en réserve
.
Un seul ajoupa s'éleva donc pour Philippe et le noir de Jaruco.
Mon épouse ne se lassait pas d'admirer la beauté du lieu où je l'avais amenée.
mon ami, que nous allons être heureux, me disait-clle!
Nous le fàmes en effet; nous le fumes
long-temps, sans doute, sil'on considère
combien le bonheur est chose fragile ;
mais. . . Puissances du cicl, que vous
avait-elle fait pour lui tenir en réserve --- Page 252 ---
246 )
cet excès de malheur où elle succomba!
Et moi-même pourquoi continuerais-je
ce récit!Quelle bizarrejouissance d'entasser ainsi du feu sur ma tête! N'ai-je
pas assez souffert! Quand j'étais plus
jeune, mon coeur avait des forces qui
pouvaient guérir toutes ses blessures ;
maintenant quelle force me reste-t-il?
Cependant, je ne sais quelle irrésistible
impulsion me rejette parmi ces images
d'un bonheur qui n'est plus! Ily: a donc
quelque chose de magique dans nos
souvenirs, même les plus amers; quelque chose qui nous blesse à la fois et
nous console, qui verse en notre âme
d'horribles douleurs, et leur ouvre en
même temps une issue.
. Je continuerai donc, puisqu'enfin CC ne sont pas
des maux particuliers queje veux principalement faire connaître, mais bien --- Page 253 ---
1 247 )
quelques-uns de ces malheurs généraux
qui sont le partage des nations que d'autres nations persécutent; quelques-unes
de ces calamités passagères, mais terribles, que les enfans d'un même sol
voient naitretoutà coup au milieu d'eux,
quand ils cessent de s'entendre, quand
l'intérêt d'une même patrie n'est plus
leur commune pensée, et que des ambitieux subalternes, 7 mus par des hommes
placés au premier rang ct qui poussent
au crime en cachant tleurs bras, se jettent
dans ces voies de désordre où l'on ne
s'arrète que par lassitude, et quelquefois aussi par un de ces miracles sur lesquels il est trop téméraire de compter.
Je continuerai avec d'autant plus de
confiance, que, dans ce qui me reste à
dire sur quciques événemens publics de
mon temps, le soin d'attaquer ou de dé- --- Page 254 ---
248 )
fendre un parti quelconque, ne viendra
jamais altérer l'expression vraie et simple que ma conscience m'aura dictée. Je
ne crois pas avoirrien dit jusqu'ici qu'il
eût été mieux de taire ; j'ose me promettre qu'il en sera de même pour d'autres récits que j'ai à faire ou à répéter.
Etranger à la France, aucuue des passions politiques par qui elle fut troublée,
ne m'émeut. L'humanité, voilà le scul
parti auquelje tiens, si c'en est un, et
si c'cst bien récllement le seul qui convienne, comme je le crois, à un peuple
et à un siècle qui se piquent de philosophic, et qui croient êlre arrivés à un
haut degré de perfectionnement.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
.
Etranger à la France, aucuue des passions politiques par qui elle fut troublée,
ne m'émeut. L'humanité, voilà le scul
parti auquelje tiens, si c'en est un, et
si c'cst bien récllement le seul qui convienne, comme je le crois, à un peuple
et à un siècle qui se piquent de philosophic, et qui croient êlre arrivés à un
haut degré de perfectionnement.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME. --- Page 255 ---
2 249 )
TABLE
DES CHAPITRES DU DEUXIÈNE VOLUME,
Pages,
Chapitre Ir. - Quelles étaient ces personnes par qui l'auteur fut sauvé. -
Le blanc et son cheval.
Chap. II.
Fautes commises.
Détails
sur Toussaint-Louverture.
Chap. III.
Départ forcé pour les ÉtatsUnis.
Navigation.
Rêves d'amour.
Chap. IV. - Circonstances de la traite
des noirs.
--- Page 256 ---
3 250 )
Chap. V.
Suite de la navigation.
Chanson créole. Arrivée aux Etats.
Unis.
Chap. VI.
Spéculations de commerce
malheureuses.
Caractère des Américains.
Chap. VII. - - Scrupules d'amour.
Chap. VIII. - - Coureurs de colonies.
Chap. IX. 1 Un rival. - Jean Paul.
Chap. X.
Confidence dc madame Dubourg.
Chap. XI. - - Détermination nécessaire.
Chap. XII,
Maladie. 1 Nouvelles preuves d'amour.
Chap. XIII.
Demande de mariage.
Chap. XIV. - Mariage. - Suicide.
Chap. XV. --Tracasseries. Mort de madame Dubourg.
Chap. XVI.
Etat des esclaves et des
affranchis dans les diverses colonics. 201
Chap. XVII.
Arrivée à Matanzas. -
Description.
--- Page 257 ---
(251 )
Chap. XVIII.
Don Pedro Mayoli.
L'Blysée.
Chap. XIX.- Lc père Félixde Zamora.
Etablissement.
FIN DE LA TABLE, --- Page 258 ---
O8-15 --- Page 259 ---
E836
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V.2
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ON TROUVE CHEZ LES
ÉDITEURS :
HISTOIRE DU PAPE
ET DE CÉSAR
ALEXANDRE VI
MASSE.
BORGIA, par E.-M.
Iu-8., prix
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FOURGES, INPRIMERIX DE ve, SOUCHOIS ET ce: