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JUES LEFEBVRE ET CF
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RUE OES GRANDS T AUGUSTINS,, No. 18.
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BOURGES, IMP. DE M",. SOUCHOIS ET COMP*. --- Page 5 ---
OSSOLINSEI,
OU
MARSEILLE ET St.DOMINGUE,
APRÈS 1794 ET EN 1815.
MEMOIRES CONTEMPORAINS
RECUEILLIS ET PUBLIÉS
War C.-sl. fasse.
TOME Ier,
Historia quoquo modo scripta. !
C'est pourtant de l'histoire, de quelque
manière que ccla soit dit!
PARIS,
JULES LEFEBVRE ET C"., IIRAIES-ÉDITELIS,
RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, N°. 18.
1830. --- Page 6 --- --- Page 7 ---
Avertissement.
L'AUTEUR de ces Mémoires n'a pas
dit une seule fois son nom dans tout
le cours de son ouvrage. Mais nous
l'avons connu: ; il se nommait Ossolinski. Nous ignorons s'il était de la
même famille qu'un grand fonctionnaire de Pologne, qui vints'établir en
Lorraine auprès du roi Stanislas, et
dont le fils était connu à Paris un peu --- Page 8 ---
II
AVERTISSEMENT.
avant la révolution, sous le nom de
comte Ossolin.
D'autrcs Ossolinski se sont distingués dans la diplomatie; il en est un
entre autres qui, dans son temps $
élonna les premières cours de l'Europe par l'éclat de sa représentation,
et dont Joseph-Maximilien de Tenczyn, comle Ossolinski, mort depuis
peu d'années, préfet de la bibliothèque impériale de Vienne, a, je crois 9
écrit l'histoire.
L'Ossolinski que nousavons connu
ne nous a jamais dit, sur ses parens,
que ce qu'on lira au commencement --- Page 9 ---
AVERTISSEMENT.
III
de ses Mémoires. Au reste, il tenait
très-peu à la noblesse du nom, mais
beaucoup à celle de l'âme. Sous ce
rapport, il était vraiment noble et magnanime.
L'éditeur,
Eo Rao PIASSE. --- Page 10 --- --- Page 11 ---
OSSOLINSKI,
OU
MARSEILLE ET Sr-DOMINGUE.
CHAPITRE Ier.
MALHEURS DE LA POLOGNE,
ARRIVÉE A PARIS EN
1794.
ARMÉE D'ITALIE.
CE QU'ELLE ÉTAIT;
CE QU'ELLE DEVINT,
NE en Pologue, 7 je me trouvais à
Saint-Domingue, dans les premières années du siècle, avec un grand nombre
de mes compatriotes : nous fesions parI
I
--- Page 10 --- --- Page 11 ---
OSSOLINSKI,
OU
MARSEILLE ET Sr-DOMINGUE.
CHAPITRE Ier.
MALHEURS DE LA POLOGNE,
ARRIVÉE A PARIS EN
1794.
ARMÉE D'ITALIE.
CE QU'ELLE ÉTAIT;
CE QU'ELLE DEVINT,
NE en Pologue, 7 je me trouvais à
Saint-Domingue, dans les premières années du siècle, avec un grand nombre
de mes compatriotes : nous fesions parI
I --- Page 12 ---
(2)
tie de l'armée française que le général
Lcclerc, beau-frère de Napoléon, avait
d'abord commandée. J'avais alors tout
au plus vingt ans, ct j'étais capitaine ;
mais depuis plus de six ans je portais les
armes.
Varsovie me vit combattre à côté de
mon père, dans CC jour funcste où la
patric succomba; : où le brave et excellent Kosciusko, tombant percé de coups,
s'écria avec une douleur profonde, qui
n'était pas pour lui : Finis Polonice !
Le matin encore j'avais un pèrc, une
mère et deux sceurs ; avant que le soir
fût venu, il ne me resta rien de tout ce
que le monde avait pour moi de plus
cher. Mon père fut tué sur la fin de la
bataille: : ma mère et mes deux sceurs
périrent dansceté épouvantable massacre, --- Page 13 ---
(7)
qui sera à jamais la honte du nom de
Souwarow.
Dire comment je fus sauvé, c'est ce
quim'est impossible. Une blessure grave
m'avait fait perdre connaissance lorsqu'à peine l'action s'était de toutes parts
engagée ; je fus emporté dans les bras
d'un serviteur fidèle, que je reconms
bien au moment où il me déposa en lieu
de sûreté, mais que depuis je n'ai pas
revu. Sans doute il retourna au combat,
et il y périt.
Si ma mère et mes soeurs n'eussent
pas quitté l'asile où les avait laissées mon
père, 2 peut-être auraient-elles., 2 comme
moi, survécu à cette journée de sang :
mais il parait que l'inquiétude dont clles
étaient agitées, lcs poria malheureusement à se répandre dans les rues, $ et --- Page 14 ---
(8)
c'est là qu'en cherchant à connaître le
sort de mon père ct le mien, elles trouvèrent la mort.
Quand j'eus assez de forces pour pouvoir m'expatrier, un ami de ma famille
m'emmena loin de ce sol tout fumant de
carnage, et où je n'avais plus rien qui
me retint. Nous nous dirigeâmes vers la
France par la haute Allemagne.
Nous arrivâmes à Paris dans les derniers' jours de 1794- Je demandai du
service. On me trouva bien jeune. Je
montrai ma blessure, ct l'on décida enfin que, puisque j'avais déjà combattu,
je pouvais bien combattre encore.
Je passai le reste de l'hiver sur le col
de Tende; au milieu de toutes les privations, de toutes les misères. Il fallait
ais plus rien qui
me retint. Nous nous dirigeâmes vers la
France par la haute Allemagne.
Nous arrivâmes à Paris dans les derniers' jours de 1794- Je demandai du
service. On me trouva bien jeune. Je
montrai ma blessure, ct l'on décida enfin que, puisque j'avais déjà combattu,
je pouvais bien combattre encore.
Je passai le reste de l'hiver sur le col
de Tende; au milieu de toutes les privations, de toutes les misères. Il fallait --- Page 15 ---
(9)
que l'armée piémontaise ne fitpas trop
bien organisée; sans quoi, clle aurait pu
facilement venir à bout de la nôtre, qui
l'était au plus mal, et dont le chef était
pour lors le soldat le plus insouciant et
le plus grossier que l'imagination puisse
concevoir.
D'autres généraux se succédèrent, qui
ne firent pas sortir de sa langueur cette
armée, destinée pourtant à se nommer
bientôt l'armée d'Italie. J'assistai àl'essor qu'elle prit ct qui tenait du prodige.
A mesure que nous pénétrions dans les
vallées du haut Piémont, je sentis naître
ct se remuer dans ma pensée mille rèves
de victoires et de grandeur militaire
qui, cette fois, devaient se réaliser.
Je vis bien alors tout ce qu'un homme
degénie peut faire avec des troupes fran- --- Page 16 ---
(10)
çaises; ; mais j'cus à m'apercevoir aussi
que ces hommes de génie sont extrèmement rares et clair-semés. L'art avec lequel Napoléon réparait les fautes qu'il
n'avait point faites, ou savait prévenir les
sottises des autres ; la fermeté constante
qu'il mettait à combattre les malversations de toute espèce, ne lui acquirent
pas moins de gloire que son impertubable habileté et ses improvisations si
fécondes, si puissantes à l'heure des batailles.
Quand j'étais parti de Pologne, le
nom-de liberté avait de nouveau souri
à ma jeune imagination ; mais ce ne fut
qu'aussi long-temps que je ne touchai
pas le sol français. Dans les misérables
cantonnemens des Alpes-Maritimes, je
n'avais rien vu parmi les soldats qui ré- --- Page 17 ---
(1 II) )
pondit à la noble idée que je m'étais faite
d'un peuple voulant être libre ct se battant contre ceux qui s'opposent à sa
résolution magnanime. Il n'y avait presque pas de discipline chez des hommes
qui, ayant nommé eux-mêmes leurs officiers, se croyaient en droit de ne les
reconnaitre qu'à volonte, et souvent
leur auraient volontiers arraché - ces
épauleltcs envices, qu'au milieu d'acclamations tumultuaires, ils leur avaient
eux-mêmes données.
J'entendais quelquefoisau bivouac raconter les exploits précédens. Ce qu'on
rappelait le plus volontiers, c'était la
dévote qu'on avait mise sur un vieil âne
et promenée avec dérision dans les rues
de tel village ou de telle petite ville; c'étaill'aristocrale qu'on avait pendu avant
é - ces
épauleltcs envices, qu'au milieu d'acclamations tumultuaires, ils leur avaient
eux-mêmes données.
J'entendais quelquefoisau bivouac raconter les exploits précédens. Ce qu'on
rappelait le plus volontiers, c'était la
dévote qu'on avait mise sur un vieil âne
et promenée avec dérision dans les rues
de tel village ou de telle petite ville; c'étaill'aristocrale qu'on avait pendu avant --- Page 18 ---
(12)
de partir pour l'armée ; c'étaient les
barbets qu'on avait fusillés en telle occasion, pour des délits vrais ou imaginaires; c'était la triste figure qu'un émigré
rentré ou jamais sorti, qu'une mère,
coupable d'avoir écrit à son fils hors de
France, avaient faite sur la place publique de Nice; c'était l'atroce insolence
de ce bourreau, élégamment vêtu, qui
graissait ses bottes avec le sang des victimes ; c'étaient les détails les plus révoltans du sac d'Oncille, ou les plus douloureuses circonstances de l'entrée des
républicains dans Toulon. La plupart
même des officiers n'avaient pas d'autres
sujets d'entretien.
Joignez à ces dégoûtans récits les
détails non moins affligeans de rixes
nombreuscs et toujours sanglantes qui --- Page 19 ---
(13)
avaient eu lieu entre les blancs ou les
anciens soldats de ligne et les volontaires, rixes que l'amalgame et l'embrigadement des corps, excellente opération qui fonda la puissance militaire de
la France, avaient rendues moins fréquentes, mais qui, à l'époque dont je
parle, se renouvelaient plus souvent encore qu'il n'aurait fallu pour le bon ordre et la ferme tenue de l'armée.
La paix avec l'Espagne amena plus
tard sur les Alpes des divisions de troupes qui, dans les Pyrénées-Orientales,
avaient acquis beaucoup de gloire, et
s'étaient long-temps ressenties de l'impulsion donnée par le général Dugommier. Ces troupes formèrent, au milieu
de nous, un noyau excellent. La plupart
des généraux qui devaient se distinguer --- Page 20 ---
(14)
le plus dans les exploits d'Italie étaient
avec elles.
La foule de ceux qui in'avaient dû leur
avancement qu'à leurs menées
rapide
dans les clubs, et quelquefois au caprice
des représentans dup peuple, s'était éclaircie; des réformes avaient eu lieu à différentes époques, et l'on peut dire qu'au
moment oà Napoléon prit le commandement de l'armée, les chefs et officiers
qui allaient recevoir ses ordres étaient
au moins des soldats, ce que tous n'éAussi les motifs
taient pas auparavant.
n'avaient-ils pas toujours manqué aux
mutineries, aux actes d'insubordination.
Les moines, beaux, parleurs et arroles séminaristes, les clercs de la
gans, basoche, les jeunes gens à grande taille
et à bonne mine, les lettrés que l'élec-
prit le commandement de l'armée, les chefs et officiers
qui allaient recevoir ses ordres étaient
au moins des soldats, ce que tous n'éAussi les motifs
taient pas auparavant.
n'avaient-ils pas toujours manqué aux
mutineries, aux actes d'insubordination.
Les moines, beaux, parleurs et arroles séminaristes, les clercs de la
gans, basoche, les jeunes gens à grande taille
et à bonne mine, les lettrés que l'élec- --- Page 21 ---
(15)
tion militaire avait portés aux premiers
rangs, ne s'étaient pas tous montrés également fidèles aux promesses qu'ils
avaient faites, ou qu'on avait cru lire
dans leurs formes extérieures. De là,le
mépris, puis la désobéissance et la révolte.
Parmi les officiers qui étaient restés
dans les corps, et que les épreuves de la
guerre. avaient signalés pour des hommes
pleins de bravoure, il s'en trouvait un
assez grand nombre d'une grossièreté,
d'une sauvagerie qui passait toutes les
bornes ; mais comme il ne faut pas beaucoup de politesse pour faire la guerre,
les hommes dont tje parle étaient à peu
près ce qui convenait alors, avec un
Napoléon toutefois pour les conduire.
Et ce qui prouve bien l'ascendant que --- Page 22 ---
(16) )
ee génie extraordinaire acquit dès l'abord, c'est la confiance et le zèle avec
lesquels ses plans les plus audacieux
étaient secondés, bien qu'on ne prit pas
toujours en bonne part les représentations qu'il était dans le cas de faire sur
des actes indignes ct de honteuses pilleries qui compromettaient l'honneur
de l'armée.
Lesimple soldat ne s'inquiétait guère
de cet honneur. En général, lcs hommcs de guerre, qui sont dans les rangs
tout - à - fait subalterncs, ne tiennent
compte que des victoires, ne font état
que des trophées, parce que ces victoires ct ces trophées les élèvent bien réellement, et leur donnent l'occasion de
parler en maître aux paysans et aux
bourgeois; : mais dans la classe des offi- --- Page 23 ---
(17)
ciers, qui tous n'étaient pas sortis d'une
chaumière ou d'une boutique, il se trouvait des jeuncs gens qu'une éducation
distinguée, reçue un peu avant les troubles, exposait à souffrir beaucoup et
souvent, à raison de ce qu'ils voyaient
faire autour d'eux.
Pour ceux-ci, dont la réserve paraissait lenir du reproche et pouvait même
être méchamment tournée par leurs rivaux en signe d'incapacité militaire, l'avancement n'avait pas été rapide. Napolcon sut mieux reconnaiire leur mérite:
mais la plupart d'entre eux n'étant venus à l'arméc que pour échapper aux
proscriptions, avaient repris le chemin
de leurs foyers, aussitôt qu'ils l'avaient
pu, élargissant ainsi la voie à leurs camarades plus ambitieux ou non accessiI
1*
pouvait même
être méchamment tournée par leurs rivaux en signe d'incapacité militaire, l'avancement n'avait pas été rapide. Napolcon sut mieux reconnaiire leur mérite:
mais la plupart d'entre eux n'étant venus à l'arméc que pour échapper aux
proscriptions, avaient repris le chemin
de leurs foyers, aussitôt qu'ils l'avaient
pu, élargissant ainsi la voie à leurs camarades plus ambitieux ou non accessiI
1* --- Page 24 ---
(18)
bles à certains scrupules politiques, qui
ne permettaient pas d'oublier toujours
qu'on se battait pour une cause poussée
à l'extrème, ou peu en harmonie avec
des intérêts, des sentimens, des préjugés même de famille dont la justice et le
mérite n'étaient pas à discuter.
C'était avec de tels officiers que j'avais principalement formé des liaisons.
Je dus être pour cux, dans lcs premiers
temps, ce qu'ils étaient eux-mêmes pour
moi, un objet de surprise, et ce fut
précisément l'étrangeté de notre position qui nous rallia.
Aux yeux des autres officiers, nous
étions des messieurs: ce titre d'honneur
n'en était pas un de recommandation.
Toutefois une telle démarcation, qu'on
pourrait croire avoir cté un sujet perpé- --- Page 25 ---
(19)
tuel de rixes, en occasionait peu; car
les messieurs, ct ccux qui alors nc voulaient pas l'être, partageaient les mêmes
périls, s'exposaient aux mêmes chances
dc guerre ; seulement, nous étions: 2
nous, pius enclins à examiner, à censurer la conduite de ces compagnons de
fortune, qui étaient si visiblement choqués de nous voir faire bande à part.
On a parlé en France de pillages régularisés en quelque sorte par des chefs
avides; de monts de piété dépouillés de
leurs plus riches nantissemens ; de contributions illicites levées en concurrence
avec celles qui devaient entrer, mais
n'entraient pas toujours dans le trésor
de l'armée; de réquisitions d'équipages
et de vivres, au moyen desquelles d'ignobles entrepreneurs fesaient payer à --- Page 26 ---
20 )
l'état ce qu'ils obtenaient eux-mêmes
sans bourse délier : d'enlèvemens de
vaisselles d'or exécutés par des grenadiers qui obéissaient à un convive aussi
peu sensible aux devoirs de Thonneur
qu'aux droits de l'hospitalité ; on a
parlé même de femmes égorgées par
des ofliciers supérieurs ; on a cité d'autres épouvantables crimes, 2 servant à
confirmer cette observation que si, en
France, quelques gens avaient cru d'abord devoir faire le mal scus le masque
des lois, ce masque avait été mis franchement de côté sur la terre étrangère
par des hommes qui, de tous leurs vices,
voulaient au moins retrancher Thypocrisic.
Ainsi, avant d'étre ennoblis, des soldats,qui SC disaient encore républicains,
liciers supérieurs ; on a cité d'autres épouvantables crimes, 2 servant à
confirmer cette observation que si, en
France, quelques gens avaient cru d'abord devoir faire le mal scus le masque
des lois, ce masque avait été mis franchement de côté sur la terre étrangère
par des hommes qui, de tous leurs vices,
voulaient au moins retrancher Thypocrisic.
Ainsi, avant d'étre ennoblis, des soldats,qui SC disaient encore républicains, --- Page 27 ---
21 )
avaient l'air de vouloir passer en violences de tous genres 2 ces nobles dont
on avait dit tant de mal, ct une seule
campagne dans le pays étranger aurait
pu fournirun tableau de détestables horreurs, qui n'aurait point pâli à côté des
époques les plus odieuses de l'ancienne
monarchie oi, certes, il se trouve plus
d'une période quir n'est point à regretter.
L'histoire de nos jours n'a pas pris la
peine de recueillir ces détails
soit
qu'involontairement on les laisse échapper, quand il s'agit de décrire tant de
grandes batailles ct de raconter des secousses si extraordinaires, des renversemens si sondains; soit que, 2 par un CCTtain esprit d'opposition, la plupart des
écrivains cherchentàpo.tiserleshoommes
ct les choscs de leur temps, avec non
moins de passion qu'ils en mettent à --- Page 28 ---
22 )
vulgariser, à dégrader tout CC qui appartient aux siècles antérieurs.
J'ai lu quelques-unes des prétendues
histoires où l'on a voulu peindre ce que
nous avons vu ; il m'aurait fallu des
souvenirs bien peu profonds pour reconnaitre, dans ces enluminures, les
actes dont j'ai étéle témoin, les personnages qui se sont débattus devant
moi sur la scène du monde, et qui ne
se doutaient guère du lustre dont se verrait entouré leur nom, quand les travaux de la guerre auraient cessé, et que
la soif de lor, le désir de s'avancer par
toues les voies seraient pompeusement
recouverts de cette gloire toujours si
chère aux nations 7 parce qu'elle cstle témoignage d'une supériorité quelconque
obtenue sur des peuples rivaux, et plus --- Page 29 ---
(23)
chère encore à la France actuclle qu'elle
console, jusqu'à un certain point, des
revers inouis dont elle a été accablée.
Cependant une première légion polonaise se formait. Je demandai, etj'obtins
la faculté de me joindre à ceux de mes
braves compatriotes qui n'avaient pu se
soumettre au joug qu'un acte de véritable brigandage avait inposé à ma déplorable patrie. Ma situation devint plus
douce dans cette espèce de colonic mililaire, où je retrouvai des parens et des
amis.
Au reste, CC titre de messieurs qui, à
la longue, aurait pu n'être pas sans danger pour les officiers, à qui l'on croyail
infliger par là un ridicule, dont je ne
pouvais plus guère être atteint dans mon
nouveau corps, fut donné, vers la fin des
acte de véritable brigandage avait inposé à ma déplorable patrie. Ma situation devint plus
douce dans cette espèce de colonic mililaire, où je retrouvai des parens et des
amis.
Au reste, CC titre de messieurs qui, à
la longue, aurait pu n'être pas sans danger pour les officiers, à qui l'on croyail
infliger par là un ridicule, dont je ne
pouvais plus guère être atteint dans mon
nouveau corps, fut donné, vers la fin des --- Page 30 ---
(24)
campagnes d'Italic, à une division tout
entière, quiavait été détachée del'armée
d'Allemagne. Les militaires de cette division, appartenant pour la plupart à
des provinces autres que celles du Midi,
avaient moins de turbulence et plus de
discipline. Leur bonne tenue contrastait
avecl'allure fière, mais un peumoins assujeltie, un peu plus négligée des méridionaux : et comme ils n'avaient pas
acquis autant de gloire militaire, comme
leur moisson de victoires n'avait pas été
aussi grande, on supposait en eux un
moindre courage. Leur queue surtout
était venue insulter la coiffure jacobine
des premiers soldats qui avaient foulé le
sol conquis. Dc là des querelles sans fin,
etl le chant qui commençait par ces mots:
Gloire aua soldats français, aua vainqueurs d'Ilalie, etc., fut trop souvent --- Page 31 ---
(25)
un signal de combat et de mort entre
des hommes qui délendaient la même
causc.
Alors la position des chefs et des officiers sages devint extrêmement diflicile.
Pour ma part, j'cus à soutenir un duel
que je n'avais point provoqué, et dont
le résultat fut pour moi une grave blessure.
--- Page 32 ---
(26)
CHAPITRE II.
NOTRE-DAME-DE-LORETTE,
SABRE DE JEAN SOBIÈSKI
ENVOYÉ A KOSCIUSKO.
PROJET DE MARIAGE.
0e
Ex ce même temps 7 nolre légion qui
avait trouvé à Notre-Dame-de-Lorette le
sabre que l'intrépide et religieux Jean
Sobièski avait consacré à la Vierge, résolut de l'envoyer à Thadée Kosciusko,
qui était alors en France. On jeta les
yenx sur moi pour cettehonorable com- --- Page 33 ---
(27) )
mission, et aussitôt queje pus, sans inconvénient, me meltre en route, je
partis.
Il y avait dans la détermination de
mes supérieurs, quand leurs regards se
portèrent ainsi sur moi, une marque
particulière de bienveillance qui me
toucha beaucoup. On ne me choisit
point, parce que j'étais le plus jeune
de ces malheureux proscrits dont se
composait la légion; ce ne fut pas non
plus pour en être le plus brave, que je
leur parus le plus digne d'cux et du
grandhomme vers lequelonm'envoynit;
autant de camarades, dans quelque rang
qu'ils combattissent, autant de rivaux à
cet égard : mais quelqu'un était venu de
France, il n'y avait pas long-temps ;
Kosciuskoluiavait dit que ma mère était
plus jeune
de ces malheureux proscrits dont se
composait la légion; ce ne fut pas non
plus pour en être le plus brave, que je
leur parus le plus digne d'cux et du
grandhomme vers lequelonm'envoynit;
autant de camarades, dans quelque rang
qu'ils combattissent, autant de rivaux à
cet égard : mais quelqu'un était venu de
France, il n'y avait pas long-temps ;
Kosciuskoluiavait dit que ma mère était --- Page 34 ---
(28)
à Londres. On voulut que je pusse acquérir la certitude de cette nouvelle, et
travailler de concert avec notre digne
chefà rapprocher de moi celle qui m'avait donné le jour, et qui me croyait
mort sans doute.
Une autre excitation à lajoie étaitentréc dans mon âme, 7 et-me fesait entreprendre ce voyage dans cet état d'enivrement moral et singulièrement doux
quecertainshommesn'ontjamaisconnu,
et qai, certes, ne remua jamais deux
fois le même cocur.
Un de mes amis intimes, le comte
P qui ne me laissait être que d'une
année ou deux le plus jeune dela légion n,
avait à Paris sa mère et sa soeur 2 échappéesl'une et l'autre, comme par miracle,
aux massacres où s'était délectée l'âme --- Page 35 ---
29 )
sauvage de Souwarow. Mon aii mc
parlait souvent deces deux femmesqu'il
paraissait beaucoup aimer; il mc fesait
lire les lettres de sa mère, ct, dans ces
lelires, il élait toujours question demoi.
Je ne comnaissais point ces dames personnellement ; clles n' étaient pas de
Varsovic, mais par la manière dont
clles correspondaient avec un fils ct un
frère, je me fesais d'elles le portrait
le plus avantageux. L'imagination va
vite, quand elle est aignillonnée par
quelque chose de tendre; ct cc quelque
chose ne mauque jamais à l'impression
que nous font des femmes dans l'éloignement : des femmes qu'on ne connait
point encore, car on ne Jes a pas vues :
mais qu'on croit deviner, par ce qui est
émané d'elles : comme dans lesbocages,
à une odeur suave, on devine que des --- Page 36 ---
( 30)
violettes sont cachées au pied des buissons.
Le comte P m'avait dit plusieurs
fois qu'il voulait resserrer notre amitié
plus étroitement encore par des liens de
parenté; ct, dans les lettres qui lui arrivaient de Paris, des phrases que la
mère et la fille paraissaient bien certainement avoir tracécs de concert, montraient quelque rapport à cette idée.
Porter le sabre de Jean Sobièski à
Kosciusko, acquérir la certitude que ma
mère existait encore, et préparer les
moyens de la voir, de nous rapprocher;
à ces transports de gloire, à ces cspérances de l'amour filial, joindre ces
rèves tendres, ces images de bonheur
que la jeunesse dore avec tant de complaisance et de facilité; en fallait-il da-
tracécs de concert, montraient quelque rapport à cette idée.
Porter le sabre de Jean Sobièski à
Kosciusko, acquérir la certitude que ma
mère existait encore, et préparer les
moyens de la voir, de nous rapprocher;
à ces transports de gloire, à ces cspérances de l'amour filial, joindre ces
rèves tendres, ces images de bonheur
que la jeunesse dore avec tant de complaisance et de facilité; en fallait-il da- --- Page 37 ---
(31)
vantage pour me faire traverser l'Italic
septentrionale ct la France au milicu de
toutes ces illusions qui parent lcs villes,
les champs, les plus âpres montagnes,
de couleurs fantastiques, si étrangères
à ce qu'on a pu voir, à cC qu'on verra
encore dans la réalité! Les individus
humains me paraissaient aussi tout autres, etjeles dolais avec une prodigalité
singulière de toutes les qaalités heureuses, de toutes les verlus qui rendraicut la vie commune si douce, ei
feraient de la société ce qu'clle n'est
point, ce que jamais elle ne fut.
J'étais pressé d'arriver, et pourtant
il me semblait que ce n'était pas acte de
sagesse que de se presser tant. La veine
de bonheur que j'avais saisic était si
riche! Pourquoi ne pas l'exploiter lente- --- Page 38 ---
32)
ment et avec tout loisir? 2 La félicité estelle plus qu'un épisode dans le vaste
poème des destinées humaines ; et tout
épisode ne doit-il pas avoir un terme
assez prompt? Pourquoi ne pas reculer
ce terme, après lequel la réalité triste et
monotone recommencera pour nous?
Jene me disais point tout-à-fait cela ;
mais il y avait quelque chose de vague
dans ma pensce qui s'en rapprochait.
C'était uu de ces pressentimens que la
prospérité la plus haute, l'abandon le
plus entier aux charmes imprévus de
l'existence: - ne peuventjamais, quoi qu'ils
fassent, écarter absolument de nous.
Le souvenir de mon père et de mes
soeurs venait bien de temps en temps
me troubler au milieu de ces rèves de
joie, et parmi ces espérances vives et --- Page 39 ---
(33 )
prochaines que je promenais ainsi dans
ma course rapide. Le comte P avait
moins perdu que moi. Une soeur lui
restait.
Al'entrée de la vie, avant l'explosion
des sentimens énergiques ct l'emportement des passions, ily a dans CC nom
de soeur une suavité d'attachement, un
intérêt d'affection qui n'est pas un des
moindres charmes, un des avantages les
moins précieux de la première jeunesse.
En ces momens où le regret de ceux
qui n'étaient plus assaillait tout-à-coup
ma pensée. 2 ct tant que duraient ces
pénibles retours, j'estimais mon jeune
ami beaucoup plus heureux que moi,
parce qu'il lui restait une soeur; et celle
qui, selon les illusions où il m'avait luimêmejeté,devail être cnjourplasqu'une
qui n'est pas un des
moindres charmes, un des avantages les
moins précieux de la première jeunesse.
En ces momens où le regret de ceux
qui n'étaient plus assaillait tout-à-coup
ma pensée. 2 ct tant que duraient ces
pénibles retours, j'estimais mon jeune
ami beaucoup plus heureux que moi,
parce qu'il lui restait une soeur; et celle
qui, selon les illusions où il m'avait luimêmejeté,devail être cnjourplasqu'une --- Page 40 ---
( :. 2 34) )
sceur pour moi, voyait pâlir son image,
à laquelle en d'autres instans je prétais
tant de gràces et un pouvoir si doux.
J'avais presque toujours couru à francétrier. Sur lc point d'arriver, l'idée me
vint de modérer mon impatience. J'allais connaitre ce que je désirais tant de
savoir : le sortde ma mère; et d'invincibles transes me saisireat,sopprestrent,
Il mc semblait que la destinée de ma
famille, cette destinéc si cruelle, ne
pouvait avoir été trompeuse. Mon coeur
ne palpitait plus d'aise et d'ardeur; il
ne se sentait plus inondé de ces torrens
d'espérances qui nous entrainent avec
tant de charmes vers un avenir qui plus
tôt ou plus tard doit ressemblerau passé,
au passé même le plus triste. Je ne sais
quelles poignantes angoisses étaient ve- --- Page 41 ---
(3 35 )
nues tout-à-coup le comprimer , arrêter
en lui tout essor, et rendre inefficaces
les impulsions qui l'avaient naguères
emporté si loin daus les enchantemens
d'une vie imaginaire.
Ma première visite à Paris fut pour la
famille P... Je trouvai la soeur de mon
ami presque aussi jolic qu'il me l'avait
faite ct que mon imagination l'avait
reçuc. On lui donnait léducation la
plus brillante : toutes sortes de maitres
s'emparaient de ses heures, et la mère
paraissait tirer vanité de cette confusion
d'études qui-n'amène trop souvent que
le vide du cahos.
Julie avait reçu de la nature beaucoup
de qualilés aimables. Dès les premiers
jours de notre connaissance,je compris,
comme par instinct, qu'on travaillait --- Page 42 ---
(36 1 )
avec un zèle cruel à les altérer, à les lui
faire perdre.
La Famille P... avait fait des démarches pour rentrer dans la jouissance des
biens qu'elle possédait en Polognc. On
me demanda si je ne m'étais point OCcupé de soins semblables, et je répoudis
que je n'avais encore rien fait; : ce qui
parut élonner beaucoup. Les démarches
commencées par la famille de Julie en'avaient pas eu encore tout le succès auquel on s'attendait; ; mais il y avait en
France des biens assez considérables,
dont on jouissait, et l'on attendait la
succession d'un homme fort riche, qui
n'avait point émigré 2 et qui était, 7 je
crois, cousin de la comtesse.
Je voyais bien où allaient tous ces
détails donnés dès le début d'une liaison
parut élonner beaucoup. Les démarches
commencées par la famille de Julie en'avaient pas eu encore tout le succès auquel on s'attendait; ; mais il y avait en
France des biens assez considérables,
dont on jouissait, et l'on attendait la
succession d'un homme fort riche, qui
n'avait point émigré 2 et qui était, 7 je
crois, cousin de la comtesse.
Je voyais bien où allaient tous ces
détails donnés dès le début d'une liaison --- Page 43 ---
(37)
nouvelle : et quoiqu'ils me parussent
venir un peu trop tôt, la sorte de penchant que j'éprouvai pour Julie n'en fut
point affaiblic. Ce que dès l'abord, je
remarquai d'aimable, de bon en elle,
était assez puissant pour repousser les
impressions moins gracieuses quime venaient d'autre part.
J'aurais pu prendre auprès de la
comtesse 1 qui voyait souventleg général,
quelques renseignemens. Il me semblait
parfois que Koscinsko avait dû parler à
une dame polonaise d'une autre dame,
non moins noble qu'elle, inopinément
rencontrée par lui à Londres. Mais
lorsque j'allais ouvrir la bouche pour
quelque interrogation à cc sujet, mes
lèvres se trouvaient subitement glacées.
Jc ue voyais point sur les lèvres d'autrui --- Page 44 ---
38)
se préparer une réponse favorable; je
n'y découvrais point ces signes encourageans qui font s'échapper avec une
confiance imprévue des questions longtemps retardées, parce qu'elles étaient
lourdes d'embarras ct de crainte. Je
supposais d'ailleurs que, par les lettres
du fils, où se trouvaient bien d'autres choses qui me regardaient, on
avait pu savoir quelles nouvelles intéressantes je venais chercher à Paris,
et quel désir puissant m'avait rendu si
flatteuse et si douce la mission dont
j'étais chargé auprès du général. On ne
me parla que de Kosciusko. J'appris
qu'il venait d'achcter une maison de
campagne où il comptait faire sa résidence habituelle, et qui n'était pas loin
de la ville de Fontainebleau
que j'avais
traversée. --- Page 45 ---
( a 39 )
Je me rendis auprès de ce grand homme avec quelques vicux Polonais, que
leur âge avait empéché de joindre la légion ou qui peut-être avaient éprouvé
de la répugnancé à combattre sous les
drapeaux de la démocratie françaisc.
Kosciusko me reçut avec une simplicité admirable. L'offrande que j'étais
chargé de lui remettre le fit sourire; ily
avait dans cctte expression muettc quelque chose d'amer. Sans doute ce malheureux défenseurdela liberté polonaise
pensait à l'inutilité de ses efforts, et se
rappelait en même temps que le vainqueur des Turcs n'avait sauvé que des
ingrats. Son âme toutefois ne me parut
point découragée ; mais on voyait bien
qu'elle, n'était plus soutenue que par sa
propre force, non par aucune illusion.
fit sourire; ily
avait dans cctte expression muettc quelque chose d'amer. Sans doute ce malheureux défenseurdela liberté polonaise
pensait à l'inutilité de ses efforts, et se
rappelait en même temps que le vainqueur des Turcs n'avait sauvé que des
ingrats. Son âme toutefois ne me parut
point découragée ; mais on voyait bien
qu'elle, n'était plus soutenue que par sa
propre force, non par aucune illusion. --- Page 46 ---
(40) )
Il me demanda mon àge, mon nom.
Quand j'eus répondu à cette dernière
question : j'ai vu, me dit-il, à Londres, 9
unedamequi se nommecomme vous. J'6pronvaià ces paroles un saisissement eXtraordinaire, je sentis des gouttes de
sueur tombertout-3-comp de mon front,
puis un froid glacial parcourir tous mes
membres. Je n'eus pas la force de parler,
d'aider au général à retrouver ses souvenirs. Ily avait dans le peu de paroles que
je venais d'entendre et qu'il poursuivait,
quelque chose qui n'allait pas droit à ma
curiosité filiale, aux idées quej'avais pu
me faire en d'autres momens. Je le laissai dire ei tâtonner dans les signalemens
qui sC présentaientà sa mémoire, et que
je voyais bien de plus en plus ne pas conyenir à ma mère. --- Page 47 ---
(4r) )
Il fut enfin trop clair pour moi que
cettc dame n'était que ma tante. Elle
avait survécu au désastre de Varsovic;
elle avait été mère aussi; elle ne l'était
plus, et ne le savait pas peut-être : son
fils avait péri dans un des derniers combats où notre légion s'était distinguée.
Je ne pus dire toutes ces choscs à Kosciusko; la révolution causée en moi par
cette déception nsicenelledes plus douces
espérances, m'avait ôté le sens. Je rcgardais legénéral lavec des yenxhagards,
qui durent lui paraître bien étranges.
L'instant d'après, il dut me voir défaillir, el il S 4 dlança à mon secours. Quand
la faculté de sentir me fut rendue 2 je
me trouvai dans ses bras, et ce soldat
intrépide, versant des larmes qui aidèrent aux miennes à se faire jour, me
I
21 * --- Page 48 ---
(42.)
prodiguait des consolations qu'à peine
j'aurais pu attendre d'un père. Il me rappela tant de malheurs particuliers, suite
et conséquence du grand désastre de la
patrie, que je finis par avoir honte d'une
sensibilité qui pouvait passer pour trop
personnelle, et je lui promis d'oublier
quels rèves charmans de tendresse filiale
avaient enchanté mon coeur, depuis que
la nouvelle de sa rencontre à Londres
m'avait été rapportée, et pendant mon
voyage.
Après cette cruelle déconvenue,dontje
fus frappé comme d'un coup de foudre,
j'eus peu d'empressementà retourner auprès de la comtesse P... J'avais quelques
commissions à faireà Paris; je m'en OCcupai avec promptitude, comme d'un
moyen de distraction, ct je songeaiàme
ans de tendresse filiale
avaient enchanté mon coeur, depuis que
la nouvelle de sa rencontre à Londres
m'avait été rapportée, et pendant mon
voyage.
Après cette cruelle déconvenue,dontje
fus frappé comme d'un coup de foudre,
j'eus peu d'empressementà retourner auprès de la comtesse P... J'avais quelques
commissions à faireà Paris; je m'en OCcupai avec promptitude, comme d'un
moyen de distraction, ct je songeaiàme --- Page 49 ---
(43)
rendre bientôt au dépôt de mon corps,
suivant lordre que j'en avais reçu en
partant. Toutefois je ne pouvais quitter
Paris sans dire adieu à la mère de mon
ami le plus intime, sans revoir cette
soeur dont il m'avait parlé tant de fois
avec un intérêt si vif ct auquel la vue de
la jeune personne ne m'avait pas laissé
supposer d'exagération. Je pense qu'ane
émotion tendre, un commencement d'amour, avait agité mon coeur à cette première vue. C'est là du moins ce que je
puis distinguer aujourd'hui dans les sentimens divers dont j'élais assailli à cette
époque, et quela chute de mes espérances avait tout-à-coup brouillés, confondus, anéantis.
Le changement qui s'était fait en moi
ne pouvait échapper aux regards péné- --- Page 50 ---
(44)
trans de deux femmes quis'étaient donné un intérêt à me bien observer. J'ai
lieu de croire que, dans l'intervalle, elles
avaient reçu la visite du général, et que
la crise de douleur dont mon existence
avait été si rudement frappée, ne leur
était point inconnuc. Aucun reproche
ne me fut adressé sur le long temps que
j'avais laissé écouler entre ma visite de
départ ct celle de l'arrivée; mais O11 me
témoigna quelque désir que j'écrivisse
aussitôt que je scrais rendu au dépôt;
j'en fis la promesse avec reconnaissance
et plaisir. --- Page 51 ---
(45 1
CHAPITRE IIl.
TABLEAU DE LA TERREUR.
TRIBUNAL D'ORANGE.
RÉACTIONS DE LYON, DE MARSEILLE, ETC.
N'AYANT plus rien qui me retint dans
la capitale, je ne retardai quelque peu
mon départ que pour attendre un de
ces vieux Polonais avec quij'étais allé
chez Kosciusko, et que les médecins envoyaient dans le Midi. C'étaitaussi dans
le Midi, et dans une de ses régions les
plus agitées, quej'avais à me rendre. La
présence de soldats étrangers paraissait --- Page 52 ---
(46 - )
la moins sujetteà inconvéniens que celle
de militaires nationaux. Le pouvoir d'alors était assez faible et assez malheureusement décrié pour craindre, à la fois,
ou la collusion, ou des irritations intempestives dans ceux qui il chargeait, soit
de remettre l'ordre, soit de le maintenir.
Mon compagnon de voyage était venu
en France avant moi; c'était durant les
épouvantables angoisses de la terreur
expirante. Il: n'avait pas attendu nos derniers combats en Pologne, et avantl'affaire du 4 octobre 1794, oà la jonction
des Prussiens aux Russes déconcerta les
mesures de Kosciusko, et rendit vains
tant d'efforts de patriotisme et dc courage, il avait pressenti le triste ct inévitable destin de sa patrie.
on de voyage était venu
en France avant moi; c'était durant les
épouvantables angoisses de la terreur
expirante. Il: n'avait pas attendu nos derniers combats en Pologne, et avantl'affaire du 4 octobre 1794, oà la jonction
des Prussiens aux Russes déconcerta les
mesures de Kosciusko, et rendit vains
tant d'efforts de patriotisme et dc courage, il avait pressenti le triste ct inévitable destin de sa patrie. --- Page 53 ---
(47) )
Je n'avais pas vu en France cc quil'avait frappé quelques mois auparavant,
et l'avait prévenu contre la révolution
française, de manière à ne pas revenir
d'une première et ineffaçable impression. Traversant de nouveau cette France, dont l'aspect avait pourtant changé,
il se prenait, involontairement peutêtre, à la refaire telle qu'il l'avait vue
dans un autre temps. Jc ne veux pas discuter s'il n'y avait point là quelqu'injustice, et s'il faut peser la conduite des:
nations, ou du moins leur vic extérieure
ct visible dans la même balance que la
vic morale des individus; je rapporterai
simplement, ct comme un étranger doit
le faire, ce qu'il me disait avec une indignation où probablement on ne trouvera pas toute la mesure que certaines
gens demandent dans un parcil sujct, --- Page 54 ---
(48) )
lorsqu'on en parle du moins, lorsqu 'il
n'est plus qu'un souvenir, bien qu'on
n'en garda guères lorsqu'il était une action.
(C Je fuyais des lieux, disait-il, où le
glaisedesollats@rangne avait été pris,
après la bataille, pour la hache du licteur, etj j'arrivai dans une contrée non
moins malheurense, ? oùt des assassinals
solennels élaient soumis à un calcul de
chaquejour.En traversantla Francepour
nous rendre à Paris, nous éprouvions
u1l sentiment indéfinissable d'admiration et de peinc, au milicu de ces campagnes dont la culture soignée annonçait
un haut degré de civilisation, qu'il nous
était impossible de reconnaitre ensuite
dans ces hameaux, ces bourgs, ces petites villes où sC montraient partout les
urense, ? oùt des assassinals
solennels élaient soumis à un calcul de
chaquejour.En traversantla Francepour
nous rendre à Paris, nous éprouvions
u1l sentiment indéfinissable d'admiration et de peinc, au milicu de ces campagnes dont la culture soignée annonçait
un haut degré de civilisation, qu'il nous
était impossible de reconnaitre ensuite
dans ces hameaux, ces bourgs, ces petites villes où sC montraient partout les --- Page 55 ---
(49 )
marques de la plus perverse anarchie,
où presque tous les visages n'offraient
aux yeux de l'obscrvateur que l'indice
des moeurs les plus corrompues, et, si
l'on peut dire, d'une dégradation morale
complette, de la disparition totale des
forces qui n'étaient pas physiques ct matérielles. Il est juste pourtant de dire
qu'une partie de cette population se dérobait aux regards ou s'étudiait à montrer dans ses paroles et sur son visage ce
qui vraiment n'y était point.
> A mesure que nous approchions de
la capitale, nos sensations devenaient
de plus en plus douloureuses, et mainte
foisje demandaià mes compagnons s'il
n'eût pas été convenable d'aller ailleurs;
à cette question, ils répondaient toujours : C'est notre triste destinéc qui le
veut ainsi.
I
--- Page 56 ---
50 0e )
> Le premier aspect de Paris n'était
pas propre à changer le cours de mes
idées ; nous entrâmes par la barrière du
Trône, dans les premiers jours de juillet.
>AVarsovie, les meurtres commandés
parun chefde guerre 2 comptant en première ligne parmi ses titres à l'attachement 2 à T'enthousiasme de ses soldats,
I'horrible avantage de les surpasser tous
dans une férocité commune, pouvaient
être considérés en quelque sorte comme
les derniers éclats de cette foudre des batailles, qui, pourlordinaire,saarrdteaver
tant de peine dans les mains sanglantes
d'un vainqueur, mais l'instrument des
supplices en permanence dans presque
toutes les grandes villes de France. Ces
places publiques oul'onr répandait chaque
jour, à heure fixe, des ruisseaux de sang --- Page 57 ---
(51)
auxquels on ne daignait pas toujours accorder une issue; ces hordes de cannibales qui, mélant aux vociférations les plus
obcèncs les noms de république et de
liberté, précédaient, avec une constance
inouic, Ies chars hideux où l'on entassait les victimes, et se fesaient un jeu
d'insulter aux douleurs de l'agonie, de
tourner en ridicule les angoisses du dernier moment; ccs atroces plaisanteries
qu'on entendait sans cesse dans les cafés
et autres lieux de réunion; cette infernale indifférence avec laquelle, dans les
premiers beaux jours du printemps, la
foule des Parisiens, continuant de se
porter aux Champs-Elysées, passait aux
pieds de l'échafaud pour se rendre aux
invitations du plaisir, et pouvait, assise
à la table des festins, compter, par les
coups successifs de la hache fatalc, com-
anteries
qu'on entendait sans cesse dans les cafés
et autres lieux de réunion; cette infernale indifférence avec laquelle, dans les
premiers beaux jours du printemps, la
foule des Parisiens, continuant de se
porter aux Champs-Elysées, passait aux
pieds de l'échafaud pour se rendre aux
invitations du plaisir, et pouvait, assise
à la table des festins, compter, par les
coups successifs de la hache fatalc, com- --- Page 58 ---
(52)
bien la journée avait eu de victimes : les
caprices de la mode, appliqués à l'ingénieuse machine, qui, paraissant être
devenue, comme la déesse Raison, une
des idoles du jour, avait remplacé des
breloques surannées, se retrouvait en
petites dimensions sur quelques tables
d'hôte, 7 où l'on se donnait le plaisir de
décapiter la volaille, et fournissait mêe
à d'infàmes Anacréons, un sujet d'allégoric et d'images, dont les beaux esprits
du temps fesaient leurs délices les plus
chères; : cet atelier, où l'on tannait
publiquement, pour les mirliflores de la
terrear, des peaux de condamnés, et
préférablement de femmes; ; cet air de
triomphe avec lequel les portiers de
maisons, cl surtout les portières, appeJaient aux croisées les locataires toutes
les fois que la fatale charrette allait
pas- --- Page 59 ---
(53 )
ser ; toutes ces horribles choses, donl la
réunion ne se présente dans Thistoire
d'aucun peuple, firent sur mon àme, si
fortement ébranlée déjà par les maux de
notre patrie, une impression que la vue
de Paris en des jours de gloire et de
grandeur militaire, n'a jamais pu détruire. Il suffit d'uuei inscription oubliée
sur quelque mur, ou de la parure grecque de quelque femme, pour rendre à
mes souvenirs les épouvantables scènes
de 1794, le culte de la guilloline et de
la déesse Raison.
> Des circonstances semblables rameneraient-ellesies mémesscènes d'horreur, et ces crimes ne font-ils pas, en
quelque sorte, partic des raflinemens de
la civilisation?L'homme barbare attaque
corps à corps son ennemi dans un che- --- Page 60 ---
(54)
mnin ou sur le champ de bataille
hommes
; les
policés exercent leurs
ces par des
vengeanbourreaux, et s'élèvent au
pouvoir par les enfans qu'ils arrachent
àleur famille pour en faire des soldats.
> Certes, la révolution
rait
française n'aupas étési loin sans les formes
dont ses actes étaient revêtus.
légales
les lois
Pervertir
pour en obtenir du sang ou de
l'or, est un machiavélisme
fort. bien
qui s'accorde
avec CC qu'onappelle le
des lumières, avec ce
progrès
mélange de fauxsavoir, de nolions
incomplètes et d'orgucil, qui multiplic les dupes,
qu'il fournit plus de moyens d'éblouir parce
de séduire. Pour faire des
et
hommes ce
qu'elle veut, la politique se servira toujours de l'état où ellelcs trouve; et
être notre époque est-elle
peutdestinée à
prouver qu'à cet égard, la culture de
'onappelle le
des lumières, avec ce
progrès
mélange de fauxsavoir, de nolions
incomplètes et d'orgucil, qui multiplic les dupes,
qu'il fournit plus de moyens d'éblouir parce
de séduire. Pour faire des
et
hommes ce
qu'elle veut, la politique se servira toujours de l'état où ellelcs trouve; et
être notre époque est-elle
peutdestinée à
prouver qu'à cet égard, la culture de --- Page 61 ---
55 )
l'esprit ne fournit pas moins de ressources aux intrigans et aux ambitieux,
que l'ignorance : sculement les déceptions et l'arl de les faire naître sontd'une
autre nature.
> Jc pense que si notre brave Kosciusko n'a voulu accepter aucun emploi
en France, et vit ainsi dans la retraite la
plus profonde, à quelque distance de la
capitale, on doit attribuer à des impressions comme lcs miennes cette résolution, dont l'indigence de la plupart des
anciens fugitifs leur ravit le droit. >
Telles étaicnt les paroles de mon vieux
compagnon ; j'élais destiné à voir des
choses qui en justifieraient l'amertume, 2
et leur donneraient cet air de vérité qui
épou vante. --- Page 62 ---
56)
Arrivé au dépôt de mon
connaissance de cette fameuse corps,j'eus
du Capitole,
pétition
qui était si bien dans mes
sentimens, ct que l'autorité regarda
comme un attentat punissable. Comment
croire pourtant que le héros de FItalie
se soit chargé en Egypte de
des militaires sensibles à
venger sur
l'honneur natioual, quelques justes plaintes, dont,soldat, il aurait partagé l'élan
et que, devenu le chef de magnanine ;
l'état, il ait
achevécette inique
vengeance en fesant
jeter à Saint-Domingue tous ceux
parmi les signataires de la
qui,
pétition,
avaient échappé au fléau de la peste et
au cimeterre des Mameloucks'Telle était
cependantl l'opinion générale, et l'on attribua de
même, plus tard, au désir de
se défaire de nous, pauvres Polonais, --- Page 63 ---
(57 2 )
enfans des pays froids, notre embarquement pour les rives brûlantes d'Haiti.
Mais avant de raconter ce qui in'advint dans cette ile, devenue si fameuse,
non moins par les excès crians de ses
premiers maitres, ct les déplorables rcprésailles auxquelles ces excès donnèrent
lieu, que par la conduite pleine de réserve et de sagesse qui fait aujourd'hui
la sûreté de SCS possesseurs, il convient
queje tourne encore mes regards vers la
France où j'étais entré si jeune, et qui,
par les scènes successivement offertes à
mes yeux, dans son sein toujours ému, ,
exerça sur mes opinions ct sur mon caractère, dans le temps même où il se
formaità pcine, uneinfluence tellement
puissante que mes déterminations à venir devaient en dépendre.
pleine de réserve et de sagesse qui fait aujourd'hui
la sûreté de SCS possesseurs, il convient
queje tourne encore mes regards vers la
France où j'étais entré si jeune, et qui,
par les scènes successivement offertes à
mes yeux, dans son sein toujours ému, ,
exerça sur mes opinions ct sur mon caractère, dans le temps même où il se
formaità pcine, uneinfluence tellement
puissante que mes déterminations à venir devaient en dépendre. --- Page 64 ---
58 )
Je tins d'abord garnison dans
ville quiavait dû au jacobinisme
une
de presque tous ses habitans,
2 le triste
de recevoir toutes les victimes privilége
de cette
partie du Midi, où l'on
sC lasser d'exécutions
commençait à
allaient devenir
journalières, qui
plus fatigantes encore,
pour quiconque n'avait pas perdu tout
sentiment d'humanité, En dix
trois cent
jours,
quarante tétes tombèrent à
Orange; des fosses avaient été ouvertes
le long du Rhône, près de
Caderousse, 2
pour recevoir quatre mille cadavres (1).
(1) Ces quatre mille cadavres devaient
ceux de toutes les personnes des deux être
alors détenues; car, depuis
sexes
on ne fesait plus d'arrestation quelque temps,
n'est pour quelques
nouvelle, si ce
l'habitude
paroles indiscrètes, dont
sC perdait chaqué jour. Il est
lier que le plus grand nombre de
singuces malhen- --- Page 65 ---
(59 1e )
De vieux prètres, des religieuses, des
mères d'aristocrates avec leurs filles,
reux, à l'exemple des agneaux réservés pour
la boucherie, ne se doutaient guères du sort
imminent quiles attendait. J'ai eu en mains la
lettre d'un de mes oncles, par laquelle il annonçait sa translation prochaine de Marseille à
Orange; il s'en félicitait, comptant d'ètre plus
tôt élargi. Heureusement cette translation n'eut
pas lieu pour lui, parce qu'il était malade; et,
il faut le dire à la louange de certaines personnes mélées auxaffaires du temps, des maladics,
même feintes, étaient admises pour motifs
de retard.
Lcs femmes 2 soit mères, soit épouses ou
soeurs d'émigrés, étaient enfermées dans une
maison particulière, celle des frères des écoles
chrétiennes, autrement dits ignorantins, où
j'avais fait une partie de mon éducation quinze
mois auparavant. Les petits garçons étaicnt
,
il faut le dire à la louange de certaines personnes mélées auxaffaires du temps, des maladics,
même feintes, étaient admises pour motifs
de retard.
Lcs femmes 2 soit mères, soit épouses ou
soeurs d'émigrés, étaient enfermées dans une
maison particulière, celle des frères des écoles
chrétiennes, autrement dits ignorantins, où
j'avais fait une partie de mon éducation quinze
mois auparavant. Les petits garçons étaicnt --- Page 66 ---
60 )
d'anciens magistrats, tout cè
de plus
qu'ily avait
respectable et de plus innocent,
admis dans ce licu, qui m'était cher
souvenirs
par des
d'enfance, et qu'on avait
en gynicée de la terreur, Nous
transformé
que sorte, la police secrète
étions, 2 en quelde ces
mes ; nous leur
pauvres femrapportions tout ce
petites oreilles pouvaient
que nos
nous leur servions
entendre au dchors;
quelquefois d'émissaires
près de ces émigrés
auFrance,
quin'étaient point sortis de
portant à ccs infortunés,
laient des grottes on de vieilles
que recéd'alarmne ou des vivres. Les masures, le mot
n'effrayaient
ténèbres de la nuit
pas méme notre jcune
tents que nous étions d'obtenir
âge, conpart de celles qui
un sourire de la
souriren'était
nousavaient employés; carle
pas inconnu dans ce
avait entassé tant d'innocentes séjouroûl'on
révolution ; la
ennemics de la
gaitemémeyéclatail.
Jamais, dans aucun
quelquefois,
de
gynécée, on ne vit moins
prétentions, moius de jalousies, La famille --- Page 67 ---
(6r)
était amené à cette horrible boucherie, 1
que dirigcait un homme connu jusqu'alors dans sa ville natale par l'extrème
douceur de ses habitudes ; mais que la
révolution avait ébloui de toutes scs chimères ct enivré de toutes scs fureurs.
du riche armateur se mélait avec celle du capitaine marin; la fière bourgeoise, dont le mari
prenait autrefois le titre d'avocat, ne dédaignait
plus la boutiquière ou la femme du ménager
(propsietaincculitatear ). On mettait en commiun les espérances, les consolations; on partagcait ensemble les repas. On eût dit, à les
voir dans cette égalité parfaite, que toutes ces
femmes avaient un même époux; oui, certes 2
et c'étaitle malheur. Mais, je le répète, au milieu de tous les soins qu'elles prenaient pour
chasser leurs. peines 9 elles ne sC doutaient
guères qu'une fosse commune les attendait auprès de Caderousse.
I Note de Péditeur.)
, les consolations; on partagcait ensemble les repas. On eût dit, à les
voir dans cette égalité parfaite, que toutes ces
femmes avaient un même époux; oui, certes 2
et c'étaitle malheur. Mais, je le répète, au milieu de tous les soins qu'elles prenaient pour
chasser leurs. peines 9 elles ne sC doutaient
guères qu'une fosse commune les attendait auprès de Caderousse.
I Note de Péditeur.) --- Page 68 ---
(62)
On me parla d'un
depuis maréchal de
ollicier-général,
mandant à
France, qui, comOrange un bataillon
à protégerles bourreaux
destiné
etàconduirel les
victimes, ne manquait jamais, au
du tribunal, et en donnant
sortir
part, d'employer
l'ordre du décette: formule
doute,
qui, sans
n'dlalipointobligée: Allons, tambourspas
demorttetcepas n'était
accéléré 3 car il fallait bien
point
une agonie qui servait de
prolonger
spectacle.
Ce même homme avait fait
exécution,
mettre à
par sa troupe, l'incendie de
Bédouin, de ce village coupable,
d'avoir abattu l'arbre de la
non
tomba de nuit sous
liberté, qui
une autre
que celle des gens du lieu, mais dei cognée
ler, dans ses
recémaisons, une grande
titéde soie, convoitée
quanpar des brigands, --- Page 69 ---
- 63 )
et qu'ils enlevèrent quand tous les habitans eurent pris la fuite et avant de
mettre le feu.
J'éprouvais, dans cette ville d'Orange
où tant desang fut solennellementr@pandu, un sentiment indéfinissable d'horreur. Morté sur la hauteur qui dominc
la ville, ct d'où l'on jouit d'un panorama immense, 2 à quelles impressions
de profonde mélancolie, à quels misanthropiques accès je sentais mon âme involontairement livrée! En prenant cette
montagne pour le but de mes promenades, j'avais cherché à distraire ma
pensée de tout ce qui survenait en elle
d'affligeant et de triste : mais à peine
j'étendais mes regards sur le vaste paysage qui SC développait à mes pieds, à
peine je revoyais les montagnes du Com- --- Page 70 ---
(64)
tat et le cours triomphal du Rhône, que
tout se teignait à mes yeux des souvenirs
sanglans de la Glacière, des mitraillades
de Lyon, des holocaustes journaliers
d'Orange.
Encore si à toutes ces horreurs n'en
avaient pas succédé d'autres!Mais, dans
ce temps même, le Rhône chariait à la
mer épouvantée les cadavres de malheureux, sabrés en plein jour dans les rues
de Lyon, par des gens qui se disaient
honnêles, ou précipités du châtcau de
T'arascon, Dans les plus petits bourgs de
ce Comtat, dont quelques villes m'apparaissaient au loin avec leurs tours et leurs
remparts crénelés, monumens de l'ancienne munilicence des papes, s'exerçaient d'atroces vengeances à la vue des
autorités locales qui n'avaient ni la
S
heureux, sabrés en plein jour dans les rues
de Lyon, par des gens qui se disaient
honnêles, ou précipités du châtcau de
T'arascon, Dans les plus petits bourgs de
ce Comtat, dont quelques villes m'apparaissaient au loin avec leurs tours et leurs
remparts crénelés, monumens de l'ancienne munilicence des papes, s'exerçaient d'atroces vengeances à la vue des
autorités locales qui n'avaient ni la
S --- Page 71 ---
(65 )
force, ui peut-être la volonté d'y mettre
obslacle; car c'est une chose bien remarquable que la connivence visible des
fonctionnaires municipaux de ce tempslàa avec ces bandesd'assassins, la plupart
jeunes, que l'exemple, la séduction,
l'or, sans doute aussi, entrainaient à
souiller de crimes leur entrée dans le
monde, età ne tracer que dans le sang
humain, les premiers vestiges de leurs
pas.
La formation de ces aulorités coupables était due à des représentans en
mission, qui écoutaient, à cet cffet, la
voix du parli dominant, et dont quelques-uns même ont osé précher le meurtre du haut des balcons d'où ils haranguaient le peuple.
On se souviendra toujours, dans le
I
3* --- Page 72 ---
66 )
Midi, de laj jeunesse de Fréron, premier
type des associations sanguinaires qui se
formèrent successivement, et qui, annexées à la garde nationale du lieu,
étaient mises ou sc mettaient d'ellesmêmes en réquisition pour arrêter et
conduire en prison des malheureux
qu'on trouvait souvent plus commode
de fusiller en route. Pour ceux mêmes
qu'on daignait enfermer, les verroux
d'un cachot n'étaient pas une sûre garantie quelcurs jours ne seraientattcints
qu'après un jugement. Comme en géndral, on reconnaissait qu'il n'y avait pas
de délits spéciaux à punir dans ces prisonniers, et que des juges les feraient
élargir, on prélextait le besoin de les
transférer ailleurs : la porte s'ouvrait et
ils étaicnt égorgés. --- Page 73 ---
C - - 67 )
En certains endroits, on vit des raffinemens de cruauté qui passent de bicn
loin tout ce que l'histoire dcs républiques italiennes du moyen àge nous présente de plus abominable. --- Page 74 ---
68 )
CHAPITRE IV.
STITE DU PRÉCEDENT. - DETAILS SUR LES COMPAGNIES DE JÉSUS, LES SADREURS.
OBIGINE DES
PABTIS CONTRAIRES DANS LES PETITES VILLES ET LES
CAMPAGNES DU MIDI.
ÉMIGRÉS RENTRES.
A Aubagne, où je vins après avoir
quitté Orange, on prit un dimanche dixsept prisonniers; on les amena auprès
d'un puits qui n'était pas éloigné de la
prison, l'un et l'autre ctant renfermés
dans les ruines de l'ancien château sei-
REURS.
OBIGINE DES
PABTIS CONTRAIRES DANS LES PETITES VILLES ET LES
CAMPAGNES DU MIDI.
ÉMIGRÉS RENTRES.
A Aubagne, où je vins après avoir
quitté Orange, on prit un dimanche dixsept prisonniers; on les amena auprès
d'un puits qui n'était pas éloigné de la
prison, l'un et l'autre ctant renfermés
dans les ruines de l'ancien château sei- --- Page 75 ---
(69) )
gncurial ; puis, les précipitant à lour de
rôle et se fesant un jeu de les laisser se
cramponner à la margelle, qui était
fort resserrée, onleur coupaitles mainsà
coups de sabre, et on trouvait du plaisir
à les entendre crier ct tomber au fond.
Au Bcausset, on jelait des malheureux dans une large cheminée qui s'était trouvée suffisamment rétrécic par le
bas, etl'on' allumait un feu capable, non
de les étouffer sur-le-champ, mais de les
faire assez1 longsementsouffriret hurler.
Quelquefois on mettait des homines
pleins de vie dans des bières qu'on
clouait sur eux, ct, chantant le De profundis, on les portait en cércmonie à la
fosse creusée d'avance pour les recevoir. On forçait aussi des misérables à
remuer la terre qui devait recouvrir leur --- Page 76 ---
(70)
cadavre; et, quand cette affreuse tâche
était terminée, on les fusillait sur place.
Ces deux derniers raffinemens de férocité furent mis en usage au sein de plusieurs populations les plus perverses du
Midi.
On avait tellement pris goût à verser
le sang, que la vue de ceux dont les
mains en étaicntp pures encorc, devenait
importune. Un jeune homme d'un hon
naturel avait eu le malheur de rester lié
avec des assassins ; ils voulurent, à toute
force, qu'il se souillât comme eux. Une
nuit, ils l'entrainèrent en lui proposant
une partic de plaisir, et arrétèrent, sur
lagrande route, lepremier pauvre diable
qui s'offrit à leurs regards; prenant alors
un petitchemin detraverse avec leurprisonnier, ils contraignirent, le poignard --- Page 77 ---
(71)
sur la gorge, leurjeune camarade à porter le premier coup; après quoi, ils mirent à fin un crime qui n'avait pas eu
d'autre motif.
Je demandais quelquefois à des personnes qui me paraissaient plus raisonnables que leurs concitoyens, si les individus qu'on tuait avec si peu de cérémonieavaient beaucoup marqué dansles
scènes révolutionnaires des années précédentes. On me répondait en général
quenon. Leurs assassins, avaient-ils des
sujets plus ou moins légitimes de représailles? Généralement, non. A quelle
classe appartenaient les victimes? Aux
dernières classes. Et les bourreaux? Aux
dernières classes aussi. Alors, 7 je ne comprenais plus rien du toutàlai révolution;
car j'avais toujours pensé qu'il fallait y
ieavaient beaucoup marqué dansles
scènes révolutionnaires des années précédentes. On me répondait en général
quenon. Leurs assassins, avaient-ils des
sujets plus ou moins légitimes de représailles? Généralement, non. A quelle
classe appartenaient les victimes? Aux
dernières classes. Et les bourreaux? Aux
dernières classes aussi. Alors, 7 je ne comprenais plus rien du toutàlai révolution;
car j'avais toujours pensé qu'il fallait y --- Page 78 ---
(72)
voir un soulèvement de la roture contre
la noblesse, du pauvre contre le riche.
A force de m'enquérir, 9 je parvins à
faire l'observation suivante : C'est que,
dans les pays oidominaient des nobles,
une fois que les châteaux curent été pillés ou brûlés, que leurs maitres eurent
péri sur l'échafaud ou trouvé un refuge
dans les provinces étrangères, lout resta
calme et paisible; mais il n'en était pas
de mêine dans la plupart des petites villes
du Midi,oû depuislong-temps on ne connaissait plus de seigneurs, à l'exception
de quclque évèqueou abbé, dont la suprématie élait non seulement paternelle,
mais presqueinsensible; ili n'en élait pas
de même non plusdansles grandes populations, vouées à l'industric et au commerce. --- Page 79 ---
(73)
Dans ces deux sortes d'agglomérations
humaines s'était formée une aristocratie bourgeoise, moins facile à expulser
du sol que l'aristocratie nobiliaire. Par
jalousic contreles nobles, cCS bourgeois,
qu'il ne faut pas confondre avec les notables artisans des autres pays, et qui,
dans la plupart des contrées méridionales, 7 formaient bien récllement une
classe intermédiaire et distincte, ayant
eu autrefois des priviléges, même à la
guerre, ces bourgeois, 2 qui ne pouvaient
l'être qu'autant qu'ils possédaient assez
de bien pour ne rien faire, avaient accucillid'abordla: révolution,parce qu'elle
promettait de ne laisser qu'eux au-dessus
du peuple.
Mais la plupart s'étaient montrés tyrans envers le pauvre monde, et passai
--- Page 80 ---
(74)
blement orgueilleux. Onles enveloppa
dans la haine qui poursuivait les possesseurs de fiefs. Les moins riches, ou ceux
dont on n'avait pas tant à se plaindre,
restèrent plus long-temps attachés à la
cause du jour; mais voici ce qui arriva
dans les dernières classes : Tandis
que
des gens du peuple, blessés autrefois
dans leurs droits ou dans leurs prétentions, mettaient leurs ressentimens parLiculiers à la place que l'individualité sait
toujours prendre au sein des crises où
lon se vante le plus dc générosité et
d'héroisme : d'autres paysans ou ouvriers, clientelle des bourgeois proscrits
ou cherchant à s'attirer leur coufiance,
sC rangcaient parmi ce qu'on appelait
déjà les honnêtes gens, et devenaient
epnemis de leurs égaux, de leurs camarades d'autrefois.
, mettaient leurs ressentimens parLiculiers à la place que l'individualité sait
toujours prendre au sein des crises où
lon se vante le plus dc générosité et
d'héroisme : d'autres paysans ou ouvriers, clientelle des bourgeois proscrits
ou cherchant à s'attirer leur coufiance,
sC rangcaient parmi ce qu'on appelait
déjà les honnêtes gens, et devenaient
epnemis de leurs égaux, de leurs camarades d'autrefois. --- Page 81 ---
(75) )
Les jalousies de méticr contribuèrent
aussi beaucoup, dans l'origine, à la distinclion des partis, devenus également
populaires; et cette distinction devait
être d'autant plus tranchante, que la population était moins nombreuse. Cela
explique pourquoi, dans les listes de
condamnés que renferme le Moniteur,
on trouve aux premiers mois du régime
révolutionnaire tant de misérables ouvriers, tant d'individus qui in'avaient pas
le malheur assez grand alors d'appartenir aux classes élevées.
Et qu'ony prenne garde : avec le surcroit d'industrie qu'on admire tant aujourd'hui en France, ily y couve en secret
tant de jalousies quc, le cas d'une révolution échéant, la classe industrielle
s'égorgerait avec une fureur plus ardente --- Page 82 ---
(76)
peut-être qu'au temps dont je parle. Les
troubles des républiques italiennes du
moyen àge avaient-ils eu toujours d'autre mobile que des jalousies de mélier?
Dieu préserve la France de voir rentrer jamais dans l'arène politique les
petites gens et les parvenus! Ceux qu'on
appelle grands, on peut, jusqu'à certain
point, les consoler de leurs défaites
passées en leur jetant de l'or et des sindcures ; mais, pour les blessures faites à
l'orgueil des petits, il n'est de beaume
efficace que le sang. Les petits, 2 pour se
venger, saisissent d'abord le niceau, et
on nivèle les hommes en abattant des
têtes.
L'histoire de la révolution montre
partout cette effrayante vérité. Les membres des comités révolutionnaires n'é- --- Page 83 ---
(77)
taient pas d'une autre classe que les
assassins du Midi et leurs instigateurs: :
toujours des artisans et des petits bourgeois.
Uneobservation quin'aura pas échappé
non plus à ceux qui furent comme moi
les témoins forcés de ces horreurs, c'est
qu'elles allaient en augmentanti mesure
qu'approchait) tla crise; c'était exactement
une fièvre. Il fallait peu de chose, au
dernier terme, pour être atteint de la
guillotine, du poignard ou du sabre.
On a vu ceux qui avaient poussé tant
de victimes sous le tranchant de cette
hache en quelque sorte déifiée par eux,
y venir à leur tour ou faire une révolution pour s'arrêter à temps sur la voie
glissante qui les y précipitait. De même
les émigrés rentrés, après avoir, par
c'était exactement
une fièvre. Il fallait peu de chose, au
dernier terme, pour être atteint de la
guillotine, du poignard ou du sabre.
On a vu ceux qui avaient poussé tant
de victimes sous le tranchant de cette
hache en quelque sorte déifiée par eux,
y venir à leur tour ou faire une révolution pour s'arrêter à temps sur la voie
glissante qui les y précipitait. De même
les émigrés rentrés, après avoir, par --- Page 84 ---
(78)
d'imprudentes excitations, ct quelquesuns par des manceuvres abominables 9
armé les jeunes bras qui devaient exécuter leurs projets de vengeance, n'osaient
plus quitter leur logis dès que la nuit
était venue, craignant des erreurs de la
part d'assassins ivres de débauche ct de
sang ; erreur dont il y avait eu déjà plusieurs exemples, même en plein jour.
Cette soif de crimes était devenue si
ardente dans l'intervalle qui s'écoula
entre la nouvelle du 18 fructidor ct
l'exécution du décret, conséquence de
cette journée, qu'un pâtre, qui gardait
ses moutons aux Aires, dans une des
petites villes dont j'ai parlé, fut sabré
sans pitié, pour avoir sculement osé
dire, à de pauyres gens comme lui, qu'il --- Page 85 ---
( 79 )
était venu des nouvelles de Paris dout
les messieurs ne seraient pas contens.
Après avoir assassiné, il fallait s'en
réjouir. Le meurtre de quelques individus avait son Te Deum comme celui
d'une multitude de soldats. On venait, ?
avec des galoubets, instrumens de la
joic, et. avec d'atroces clameurs, expression du crime en délire, sous les fenéires, à la porte de la veuve, du pèrc, de
la mère, danser comme de vrais cannibales, eth brandir, en signe de triomphe,
le fer encore tout fumant.
Mais le général Lannes arriva enfin
de l'armée d'Italie avec un corps de
troupes assez peu considérable. Alors la
femme du pâtre, se mettant à la tête de
quelques proscrits de la veille, vengea la --- Page 86 ---
1 8 80) )
mort de son mari, et trois ou quatre assassins furent sabrés à leur tour.
Cependant il s'établit un autre ordre
de choses. Des colonnes mobiles furent
organisées, pour aller à la recherche
tant des émigrés qui, dans un délai
prescrit, n'auraient pas repassé les frontières, que des sabreurs, notoirement
connus pour tels. Une commission militaire condamnait les uns et les autres;
car lc parti qui ne procédait qu'avec des
formes quelconques, avait pris le dessus.
Toutefois ces formes même, bien que
très-légéres, n'étaient pas invariablement observées, et il arrivait aussi à
ceux qui s'appelaient patriotes, d'assassiner quelques honnêtes gens dans les
rues 9 quand il n'y avait pas coatre eux
charge plausible ct suffisante,
oirement
connus pour tels. Une commission militaire condamnait les uns et les autres;
car lc parti qui ne procédait qu'avec des
formes quelconques, avait pris le dessus.
Toutefois ces formes même, bien que
très-légéres, n'étaient pas invariablement observées, et il arrivait aussi à
ceux qui s'appelaient patriotes, d'assassiner quelques honnêtes gens dans les
rues 9 quand il n'y avait pas coatre eux
charge plausible ct suffisante, --- Page 87 ---
(81) )
C'est ainsi, qu'avant l'époque dont je
parle, des émigrés qui rentraicnt furent
bien punis d'avoir débarqué à Toulon
plutôt qu'àMarseille, ou dans tout autre
port de la côte. Au sortir de chez le
commissaire de police, qui n'avait pu
refuser d'accueillirleur retour, puisqu'ils
appartenaientaux calégories établies par
laloi, des ouvriers de l'arsenal les égorgérent, ncisogpenemeipshoser
ple des assassinals que l'on commettait
hors de Toulon sur les patriotes, et
peut-étre aussi pour se venger de la défaite qu'ils avaient essuyée naguères à
quelque distance de Cuges, lorsqu'au
nombre d'environ deux mille, ils avaient
mnarché sur Marseille, où l'on venait de
massacrer les prisonniers du fort SaintJean, catastrophe aussi exécrable que
celle des prisons de Paris en 92,ct qui, --- Page 88 ---
(82 )
se répétant à Aix, à Tarascon cl en d'autres lieux, coincida bien malheureusement avec la présence des premiers émigrés rentrés, émigrés qui tous n'avaient
pas été fort sages et fort prudens;des sinenaces ayant été faitespar eux en mettant
le pied sur le sol de la patrie, ct même
des poignards ayant été montrés avec
ostentation, comme si on eût appris des
Italiens l'art d'en faire usage.
Al'arrivée dugénéral Lannes, le plus
grand nombre des émigrés s'éloigna de
cetle terre malheureuse, où leur présence et de nouveaux désordres avaient
étd simultanés ; les assassins restèrent
pour la plupart. La profondeur des bois
et les habitations les plus reculées des
campagnes les dérobèrent aux recherches des colonnes mobiles, dont les --- Page 89 ---
( 83) )
battues étaient, en général, peu animées.
Plus tard, les réquisitionnaires déserteurs et les conscrits réfractaires prirent
la même direction, et formèrent, en se
réunissant aux premiers fuyards, ces
bandes plus scélérates que guerrières,
avec lesquelles on essaya, mais à tort,
de faire une sorte de Vendée, et dont 2
après beaucoup de manceuvres, onn'obtint qu'une chouannerie du plus bas
aloi.
On ne trouvait, parmi ces gens-là,
aucun sentiment généreux : roi, patrie,
religion, ces trois grands objets ne leur
importaient guères. Hommes perdus de
débauche, joueurs forcenés, ilss'étaient
faits simplement les auxiliaires d'un parti
qui avait de l'argent, ou qu'on supposait
faire une sorte de Vendée, et dont 2
après beaucoup de manceuvres, onn'obtint qu'une chouannerie du plus bas
aloi.
On ne trouvait, parmi ces gens-là,
aucun sentiment généreux : roi, patrie,
religion, ces trois grands objets ne leur
importaient guères. Hommes perdus de
débauche, joueurs forcenés, ilss'étaient
faits simplement les auxiliaires d'un parti
qui avait de l'argent, ou qu'on supposait --- Page 90 ---
(84)
en avoir. Plus d'une fois, dans le temps
de leur triomphe, on les vit mettre à
contribution des bourgeois riches qui
leur fesaient promettre deneplus faire de
mal; et la main qui venait de recevoir
l'or n'avait point de repos qu'elle n'eût
satisfait encore, etau plus vite, cette démangeaison de crimes làches et hideux
dont-elle était tourmentée.
Le premier exploit de ces bandes fut
un épouvantable forfait', qui jeta une
profonde terreur dans la contrée. On
pense que les misérables auxquels il fut
imputé dans le temps voulaient fuir en
Italie et avaient besoin d'or pour mettre
à exécution leur dessein.
A quelque distance de Cuges, surl'ancien chemin deToulon et tout près deson
embranchement avec la nouvelle route, --- Page 91 ---
85 )
on voit une habitationrustique, autrefois
servant d'Auberge, et qu'on appelle encore le Lion d'Or. Elle est possédée par
III brave ménager, qui s'est enrichi en
exploitant les bois au milieu desquels il
demeure. Cethomme avait : toujours chez
lui l'argent qui n'était pas engagé dans
son commerce ou employé à des acquisitions d'immeubles. Le I". novembre
1796, il sortit le matinpour ses affaires, ,
laissant au logis sa femme et ses enfans.
A son retour, , aucun bruit ne se fait entendre-dans la maison, aucun enfant ne
jouait au dehors; il entre, saisi d'un
pressentiment qui le glace : quel épouvantable spectacle! Sa femme et ses enfans étendus sur la terre, mutilés, couverts de sang! Une scule fille, qui était
encore à la mamelle, survivait; mais
couverte du sang de sa mère, elle parut --- Page 92 ---
86 )
d'abord avoir été égorgée comme les
autres. Si on l'avait épargnée, c'est
qu'on n'avait point craint qu'elle parlit.
Quclques personnes ont rencontré en
Italic les auteurs présumés de ce crime:
ils sont rentrés depuis en France comme
des émigrés.
Ce fut à poursuivre ces misérables,
connus dans le pays sous la simple et
atténuante dénomination de Fuyards,
qu'on destina le détachement de Polonais dont je fesais partic. Dure condition pour de braves militaires, que la
mort avait respectés sur les plus beaux
champs de gloire d'Italie, d'avoir à
risquer maintenant leurs jours contre
l'ignoble balle de ces malfaiteurs, qui,
par la connaissance des lieux, par l'adresse et la ruse, possédaient autant
ces misérables,
connus dans le pays sous la simple et
atténuante dénomination de Fuyards,
qu'on destina le détachement de Polonais dont je fesais partic. Dure condition pour de braves militaires, que la
mort avait respectés sur les plus beaux
champs de gloire d'Italie, d'avoir à
risquer maintenant leurs jours contre
l'ignoble balle de ces malfaiteurs, qui,
par la connaissance des lieux, par l'adresse et la ruse, possédaient autant --- Page 93 ---
- 87) à
)
d'avantages qu'on en reconnut depuis
dans les Guerillas espagnoles, dont ils
n'avaient pourtant pas la bravoure 9 ni
moins encoreles plausibles motifs! Par la
facilité avec laquelle ils arrivaient à nous
surprendre, par la dénégation absolue
de tous avis oflicieux, nous comprimes
d'abord que si, en employant des soldats
dtrangers, 7 on prévenait Ies désertions
qui étaientàcraindreavec les nationaux,
on avait écarté d'autre part ces renseignemens opportuns, ces intelligences
adroitement ménagées que ne compense
pas toujours T'appareil le plus hostile.
Il advint plus d'une fois que, dans le
temps même où nous cherchions nos
adversaires sur les montagnes, ils dansaient en toute tranquillité, et sous les
yeux de T'administration locale 2 ayec --- Page 94 ---
( 88 )
les filles de leur village ; car ce n'est pas
un des caractères de cette époque le
moins saillant qu'une certaine ardeur
pour les plaisirs, qui, au sein des désordres publics, semblait devenir plus impatiente, plus effrénée. --- Page 95 ---
89) )
CHAPITRE V.
PERFIDIE D'UNE JEUNE FILLE.
ONm'avait logé, à Aubagne, avec un
autre Polonais licutenant comme moi,
chez un homme qui appartenait à la petite bourgeoisie. Il y avait dans les façons d'être et les pensées ordinaires de
notre hôtc, je ne sais quoi de bizarre,
où l'on démélait pourtant une sorte de
type un peu vague, 7 mais frappant, du
I
4* --- Page 96 ---
(90)
caractère général des Français à cette
époque.
On découvrait sans peine qu'il avait
salué l'aurore de la révolution avec des
transports dejoie ct des élansd'enthousiasme excessifs ; et cependant cette
même révolution était chaque jour
vouée par lui au mépris, à l'exécration.
On eût dit qu'elle le poursuivait sans
cesse 1 comme un fantôme acharné qui
ue lâche paslesimaginations faibles dont
il s'est une fois saisi. Il déclamait à tout
propos contre Ic fanatisme : 7 ou, pour
mieux dire, les mots fanatisme et fanatique s'échappaient tout d'abord de ses
lèvres, dèsqu'il était question de prètre;
mais, dans sa maison même, était
dressé un petit oratoire où les bonnes
femmes venaient entendre la messe et
se 1 comme un fantôme acharné qui
ue lâche paslesimaginations faibles dont
il s'est une fois saisi. Il déclamait à tout
propos contre Ic fanatisme : 7 ou, pour
mieux dire, les mots fanatisme et fanatique s'échappaient tout d'abord de ses
lèvres, dèsqu'il était question de prètre;
mais, dans sa maison même, était
dressé un petit oratoire où les bonnes
femmes venaient entendre la messe et --- Page 97 ---
(91)
qu'il se piquait d'orner mieux que lous
les autres oratoires clandestins que la
religion d'abord, puis un peu la mode
avaient fait criger.
Il mc disait quelquefois que le beau
soleil de son pays était le trésor du pauvre ; qu'avec un tel ciel on pouvait bien
se résoudre à ne manger que du pain ct
des ognons; ct pourtant, il était rongé
d'envie; la moindre augmentation de
fortune chez ses connaissances le fesait
presque écumer de rage; tantôt il blamait les acquéreurs de biers nationaux
sans distinclion; il les traitait devoleurs;
puis il regreltait de n'avoir pas fait
comme tant d'autres qui s'élaient enrichis par cette voie; il maudissait devant
moi l'invention fatalc des assignats, et
je savais qu'avec des assignats il avait --- Page 98 ---
(92)
payé toutes ses dettes et augmenté de
moitié sa fortune ; il s'apitoyait sur le
sort du prince qui n'était plus, et, par
peur, parirréflexion,) par entrainement,
il n'avait pas été un des derniers à apposer son nom au bas d'une pétition
qu'on avait faitadresser par sa commune
comme par toutes les auires du département à la convention nationale à l'effet de provoquer la condamnation de
Louis XVI, pour laquelle on put craindre quelque temps de ne pas avoir la
majorité.
A Ilparlaitavec le plus vif enthousiasme
de la gloire acquise par les armées françaises; puis, s'il venait à savoir quelque
revers 7 il montrait un empressement
odieux à le publier; les exploits de
Napoléon le transportaient, quand il --- Page 99 ---
(93)
venait de les lire dans un journal ; en
d'autres : momens, il disait avec une sorte
de mépris que ce n'était qu'un Corse. Il
avait servi dans sa jeunesse; il avait fait
la campagne d'Hanovre; niais quoique
appartenant à une famille qui, depuis
des siècles, élait sortic des dernières
classes et s'était maintenue dans une
honnête médiocrité, il n'avait jamais
été que soldat, et cependant il ne pouvait pas souffrir les officiers de l'armée
nouvelle qu'il appelait des parvenus ; il
ne fesait un certain cas de nous, que
parce que nous étions dirangers, etqu'il
nous supposait de la naissance.
Il déclamait contre la perversité des
moeurs ; il disait sans cessc que dans son
jeune temps on valait beancoup mieux,
et pourtant il avait l'air de ne pas désap-
été que soldat, et cependant il ne pouvait pas souffrir les officiers de l'armée
nouvelle qu'il appelait des parvenus ; il
ne fesait un certain cas de nous, que
parce que nous étions dirangers, etqu'il
nous supposait de la naissance.
Il déclamait contre la perversité des
moeurs ; il disait sans cessc que dans son
jeune temps on valait beancoup mieux,
et pourtant il avait l'air de ne pas désap- --- Page 100 ---
(94)
prouver les désordres de son fils qui,
n'ayant pas vouiu rejoindre ses drapeaux, malgré I'enthousiasme du père
pour la gloire, avait fini par se méler
aux brigands.
Notre hôte, qui était veuf, avait auprès de lui une fille, grande et assezbelle
personne, que l'obsession de tous les
préjugés n'entrainait pas moins que son
père à des mouvemens d'esprit bizarres,
à des actes contradictoires. Ainsi que
lui, elle avait le plus grand zèle pour le
service de l'oratoire clandestin qui était
établi dans la maison; mais, quoique
l'église paroissiale fut ouverte, et que le
serment exigé alors des prètres ne portit
plus de trouble dans leur conscience,
comme celui qu'onleur demandait quelques années auparavant, la récalci- --- Page 101 ---
(95)
trante fille de notre hôte paraissait ne
voir que des schismatiques dans les femmes qui ne venaient point à sa messe,
c'est-à-dire, à celle du prétre 2 qui, par
caprice, ou peut-être par spéculation
d'intérêt, et même, selon quelques-uns,
par intrigue, espionnage et manceuvre
politique, préférait exercer avec mystère ses fonctions religieuses, en ne
manquant pas de rappeler aux bonnes
âmes qu'ainsi fesaient les premiers prétres chrétiens.
Une chose bien remarquable, ct dont
je pus m'assurer par divers rapports de
police qui vinrent à ma connaissance 2
c'est que dans les mêmes maisons d'où
sortaient de jeunes brigands, on voyait
entrer quelqu'un de ces prètres mystérieux. Je sais même qu'en certains can- --- Page 102 ---
(96)
tons, un. peu moins avancés en civilisation qu'au voisinage de Marscille, il a
étc dit des messes pourle succès d'expéditions projetées sur les grandes routes.
Sophic, ainsi appelait - on la jeune
personne 7 n'avait, pas plus que SCS
compagnes 1 horreur des brigands. Les
femmes, 2 en général, quel que fut leur
àge, s'intéressaient à cux plus qu'elles
ne les redoulaient. Si, parfois, la conduite de ces malheureux jeunes gens
était blâmée, les paroles de reproches
ne sortaient que de la bouche de quclques vieillards. Sophic regardait à peu
près comme un làche le réquisitionnaire
qui se décidait à retourner dans les
camps. Les gendarmes étaient surtout
pour elle un objet de haine, et si clle
n'avait pas d'aversion pour nous,c'était
ressaient à cux plus qu'elles
ne les redoulaient. Si, parfois, la conduite de ces malheureux jeunes gens
était blâmée, les paroles de reproches
ne sortaient que de la bouche de quclques vieillards. Sophic regardait à peu
près comme un làche le réquisitionnaire
qui se décidait à retourner dans les
camps. Les gendarmes étaient surtout
pour elle un objet de haine, et si clle
n'avait pas d'aversion pour nous,c'était --- Page 103 ---
97 )
par la même cause qui nous avait fait
obtenir un regard amical de son père;
nous étions étrangers.
Quoiqu'elle parût fort s'occuper de
messes ct de prétres, elle ne mnanquait
pas de se trouver au bal tous les dimanches. La liberté dont elle jouissait était
assez grande. Son père avait presque
l'air de lui obéir. Onl'entendait souvent
critiquer avec amertume les filles qui,
selon elle, sortaient de leur rang par
une mise prétentieuse, et quand il était
question des jeunes personnes les plus
riches qu'on vantait en sa présence, elle
savait bien repousser toute exaltation
d'éloges et faire entendre qu'on valait
bien autant qu'clles.
J'ai dit que Sophie était belle; : mais
sa physionomie ne plaisait pas toujours: :
I
--- Page 104 ---
(98) )
il y survenait à l'improviste plus d'un
changement qui fesait de la peine. Dans
les momens sérieux et calmes, ses traits
imposans, ses grands yeux noirs, et qui
semblaient avoir l'habitude de percer
jusqu'à l'âme, fesaient pressentir des
passions fortes, dont témoignait à certains égards l'empire qu'elle exerçait sur
l'auteur de ses jours, et dont ses compagnes ne savaient guères s'affranchir.
Dans ses yeux, qui étaient fort remarquables, même parmi des femmes du
Midi, il y avait quelquefois beaucoup
de douceur; mais ils prenaient un caractère étrangement sinistre. , quand ils
se fixaient, ou que l'approche de quelque contrariété fesait tout-à-coup ser rapprocher les.sourcils.
Celle jeune personne avait inspiré --- Page 105 ---
99 )
à mon compagnon un goût que je
voyais avec peine devenir une passion.
Je fesais sur ce point à Urbanski toutes
les représentations que mon amitié pouvait se permettre, et que son esprit, de
plus en plus prévenu , pouvait entendre.
Je lui disais combien toute liaison un
peu sérieuse ne nous convenait guères
dans un pays où la pluralité des habitans nous regardait en ennemis. J'aurais
voulu qu'il m'imitât et me suivit sans
cesse dans les promenades solitaires que
je fesais aux lieux les plus agréables de
la vallée. Je ne pouvais croire que Sophie n'eût pas agréé déjà quelques vocux,
etj'attribuais à la manière d'exister, que
les circonstances avaient amenée, 9 cette
absence de tout adorateur, qui était pour
Urbanski un motif d'espérance.
ait en ennemis. J'aurais
voulu qu'il m'imitât et me suivit sans
cesse dans les promenades solitaires que
je fesais aux lieux les plus agréables de
la vallée. Je ne pouvais croire que Sophie n'eût pas agréé déjà quelques vocux,
etj'attribuais à la manière d'exister, que
les circonstances avaient amenée, 9 cette
absence de tout adorateur, qui était pour
Urbanski un motif d'espérance. --- Page 106 ---
IOO )
Ilse serait presque faché contre moi,
quand j'osais lui inspirer des alarmes
propres à le rendre prudent. Il ne songeait peut-ètre pas à voir en moi un rival; mais il n'était pas très-éloigné de
me regarder comme un importun, et
malgré l'amitié qui nous unissait depuis
nos communs malheurs, depuis , que
nous nous étions trouvés ensemble sur
la mêmc terre étrangère, il avait bien
certainement pour moi, sinon de l'aversion, du moins ce sentiment de gêne
qu'apporte la présence d'un ami, quand
il s'occupe à nous dire de ces choses qui
ne plaisent point.
Dans les excursions que nous étions
souvent obligés de faire contre les brigands, il y avait, plus d'une fois, des
coups de fusil échangés, du sang répan- --- Page 107 ---
(toI )
du ct des prisonniers. Le soldat qui sC
laissait atteindre était sur-le-champ mis
à mort; le brigand à qui le mème malheur arrivait, était conduit à Marseille,
jugé et fusillé. Plusieurs jeunes gens du
pays avaient eu déjà cette déplorable fin,
lorsqu'un détachement, commandé par
Urbanski, s'empara de l'un d'entre eux,
auquel, dans la maison du moins oit
nous étions logés, on parut s'intéresser
plus qu'à tous les autres.
Ce n'était pas le fils de notre hôte 1
nous l'avions entrevu souvent, ct, par
devoir d'hospitalité, nous l'avions laissé
librement visiter sa famille, qui aurait'
bien di pourtant lui donner de meilleurs
conscils que ceux dont, suivant toute
apparence, il remportait l'impression
dans ses montagnes ct ses bois. --- Page 108 ---
3 102 )
Je pensai d'abord que c'était quelque
ami, quclque plus intime camarade de ce
jeune homme, ct que des craintes plus
prochaines et plus fortes sur le sort qui
pouvait être réservé à leur fils, se présentaient aux parens, depuis qu'ils avaient
su quel prisonnier était - tombé aux mains
d'Urbanski.
Bientôt, à travers le patois brusque et
passionné du pays, je pus saisir quelques mots ou plutôt quelques gestes de
Sophie, qui mc donnèrent plus d'éclaircissemens.
Urbanski avait di rester plus d'une
semaine à Marseille pour cette affaire et
pour quelque intérêt du corps. Quand il
fut de retour à Aubagne, j'étais parli
pour une expédition semblable à la
sienne, et qui me prit plusicurs jours.
'Urbanski.
Bientôt, à travers le patois brusque et
passionné du pays, je pus saisir quelques mots ou plutôt quelques gestes de
Sophie, qui mc donnèrent plus d'éclaircissemens.
Urbanski avait di rester plus d'une
semaine à Marseille pour cette affaire et
pour quelque intérêt du corps. Quand il
fut de retour à Aubagne, j'étais parli
pour une expédition semblable à la
sienne, et qui me prit plusicurs jours. --- Page 109 ---
(1o3 )
En le revoyant, je lui fis part de mes
soupçons. Bah! bah!me dit-il avec une
confiance qui lui était ordinaire, clle
m'a donné rendez-vous pour ce soir.
Je nesais comment cette idée de rendez-vous s'allia tout-à-coup dans mna
pensée avec celle deperfidie. La défance
toujours plus forte dont j'étais saisi poria
mon compagnon à me faire une confidence plus entière. Elle doit se trouver,
me dit-il, à dixheures du soir, au pont
de la reine Jeanne. C'est un pont trèsétroit qu'on dit avoir été construit au
temps où Jeanne de Laval, femme du
roi Réné, visitait la Provence pour se
distraire de sa mélancolie, ou plutôt
des tourmensjaloux auxquels le bon roi
ne donnait que trop souvent sujet.
Le choix de ce licu, qui est fort soli- --- Page 110 ---
(104 )
taire, et où aboutissent des ruelles obscures, tracées en divers sens sur le côteau où la ville est bâtie, et qui en cet
endroit est assez escarpé 7 ne put
qu'angmenter mes inquiétudes. Il n'y
avait pas moyen de les faire partager à
Urbanski. Je lui conseillai cependant
de ne pas aller sans armes au rendezvous. Pour moi, je résolus de me cacher
à portée, suffisamment armé et prêt à
mne retirer aussitôt, si la galanterie ne
a
me paraissait point cacher quelque noire
trahison.
Nous étions alors aux premiers jours
du printemps. La nuit était belle, mais
assez obscure, surtout aux lieux oije
vins me cacher, avant qu'Urbanski ne
partt. Je trouvai une petite allée qui
était ouverte, et je m'y enfonçai autant --- Page 111 ---
(105 )
qu'il était nécessaire pour me dérober
tout-à-fait aux regards.
Urbanski vint; je reconnus son marcheretsa taille; mais Sophien'apparaissaitd'aucuncôtéjentendisenlin unbruit
concentré de pas; on cherchait bien
évidemment à ne pas troubler le silence
de la nuit ; bientôt je vis passer devant
moi trois hommes qui se porlaient à
l'endroit où mon ami s'était arrêté,
déjà fort impatient et un peuinquict,
à ce qu'il m'a dit ensuite. L'un des trois
hommes fit un signe à scs compagnons 2
cl cesigne voulait dire : il est là.
A l'instant même 2 je prends mes pistolets en main, ct m'élançant dans la
rue, je pousse un cri qui force les brigands à sC retourner; chacun de mes
pistolets se trouve sur le visage d'un de
l'endroit où mon ami s'était arrêté,
déjà fort impatient et un peuinquict,
à ce qu'il m'a dit ensuite. L'un des trois
hommes fit un signe à scs compagnons 2
cl cesigne voulait dire : il est là.
A l'instant même 2 je prends mes pistolets en main, ct m'élançant dans la
rue, je pousse un cri qui force les brigands à sC retourner; chacun de mes
pistolets se trouve sur le visage d'un de --- Page 112 ---
(106 )
ces misérables. Urbanski a reconnu ma
voix, il a vu les trois hommes, et liré
son sabre. Le coup est manqué, dit
alors celui d'entr'cux, qui paraissait être
le chef, et qui, d'après certains indices,
peut bien avoir été le frère de Sophie ;
allons-nous-en.
Une ruelle était à leur portée; il y
aurait eu trop d'éclat à les attaquer à
notre tour, dans une ville qui était si
mal disposée à notre égard. Nous les
laissâmes s'enfuir.
Eh bien, dis-je à Urbanski, quel rendez-vous on t'avait donné! Il convint
d'avoir été pris pour dupe, ct se promit
d'étre désormais moins confiant, cC qui
ne l'empécha point à quelques années
de là de succomber à Saint-Domingue,
par suite d'une liaison imprudente. --- Page 113 ---
107 )
CHAPITRE VI.
DISTRACTIONS CHERCHÉES DANS L'ÉTUDE.
APRÈS cette aventure, je ne pouvais
guères me promettre de contenir rle ressentiment d'Urbanski en présence de la
perfide Sophie. Il n'était pas douteux
qu'elle n'avait feint de correspondre aux
voeux de mon ami, et d'agréer scs hommages qu'à dessein de lui arracher quelques indiscrétions au moyen desquelles
on pouvait donner aux fuyards Jes avis --- Page 114 ---
(108 )
utiles. Je demandai et obtins que notre
Jogement fut changé.
Mon existence dans un pays où les
âmes étaient si emportées etles passions
Si menaçantes, continua d'être fort triste.
J'avais écrit à la comtesse P j'en
avais reçu deslettres; on paraissait toujours penser à moi; on ne montrait
aucune rancune du peu d'empressement,
de la froideur même quej'avais montrée
à mon retour de Fontainebleau ; seulement je crus m'apercevoir, après un
certain temps, qu'elle ne manquait pas
de rappeler, avec une attention remarquable 2 l'insuccès attaché jusqu'alors
aux démarches qu'on fesait à Varsovie
pour la restitution de mes biens. On
n'osait pas me dire que les agens de la
famille P.
avaient été plus heureux; --- Page 115 ---
(109 )
mais je le savais d'ailleurs ; je savais
aussi que la grande succession attendue
en France était depuis peu ouverte ; et,
dix-huit mois après mon départ d'Italie,
j'appris que mon ami était mort des
fièvres, laissant à sa soeur une immense
fortune, qui m'éloigna d'elle pour toujours. Des illusions d'hymen avaient pu
s'emparer de ma jeune imagination 1.
dans un moment où d'autres espérances
me saisissaient 2 mn'enlevaient à moimême: ; mais tout ce fantastique édifice
de pensées tendres quej'avais élevéavec
tant de charme, dans mon voyaged'Ancône à Paris, avait dû s'évanouir à la
fois comme ces palais de marbre et d'or
que nous croyons apercevoir dans de
beaux muages d'été. Le temps des rèves
d'amour et des tourmens qui s'y mêlent
n était pas encore venu pour moi; la
ient 2 mn'enlevaient à moimême: ; mais tout ce fantastique édifice
de pensées tendres quej'avais élevéavec
tant de charme, dans mon voyaged'Ancône à Paris, avait dû s'évanouir à la
fois comme ces palais de marbre et d'or
que nous croyons apercevoir dans de
beaux muages d'été. Le temps des rèves
d'amour et des tourmens qui s'y mêlent
n était pas encore venu pour moi; la --- Page 116 ---
(IIO )
nature des maux qui assaillirent ma
première jeunesse retarda sans doute
l'explosion d'un sentiment auquel je ne
devais point échapper.
Pour occuper mes loisirs, du moins
autant que le permettaient nos excursions fréquentes dans lcs montagnes voisines, je me jetai dans la littérature.
Notre nouvel hôte, homme insignifiant
et timide, qui avait su, dans les diverses
crises politiques, ne toucher à rien, lisait beaucoup. Ses livres furent mis à
ma disposition. Il passait dans le pays
pour une cspèce de niais, et cette réputation lui avait été avantageuse ; mais ce
niais était plein, et, pour ainsi dire,
suffoqué d'érudition. Son entretien me
charmait, moins toutefois par l'agrément des paroles que par l'abondance --- Page 117 ---
(III )
des choses qui découlaient sans préparation et sans art.
Ilavait connu l'abbé Barthélemy, l'auteur d'Anacharsis, de cet ouvrage qui,
produit par unhomme sans audace, par
une manière de courtisan fort simple,
fort doux ct fort humble, parait avoir
exercé sur la révolution une grande influence.
C'est en effet quelque chose de bien
singulier quela destinée de ce livre, écrit
dans des salons dorés, de la main déjà
tremblottante, qui ramassait l'éventail
ou caressait le carlin d'une grande dame;
de celivre où toutel'élégance molle et décolorante du siècle de Louis XV, ou pour
mieux dire, de sa cour, est employée à
transformer la Grèce antique, et dont
l'apparition coincida tellementavec une --- Page 118 ---
I 112 )
époque orageuse, qu'il semble avoir été
plus que le témoin des erreurs et des
excès dont cette époque fut semée - : et
peut-être serait-il vrai de dire que, dans
la tourmente révolutionnaire, le voyage
d'Anacharsis a été plus encore que le
a
Contrat social, une étincelle jetée sur
les passions candides et de bonne foi
quiont poussé la France à tant d'écarts.
Le contraste n'était pas moins grand
entre l'auteur lui-méme ct son livre.
Jamais on n'aurait cru, dans sa ville
natale, qu'un abbé lourd et sans grâce,
qui, plus tard, se qualifia lui-même de
Scythe, atteindrait, 2 dans son style, à
cette élégance si rare, 7 même dans un
temps où elle était si recherchée. A trente
ans, il avait voulu précher dans un petit
couvent de religieuses, et était resté sur
.
Le contraste n'était pas moins grand
entre l'auteur lui-méme ct son livre.
Jamais on n'aurait cru, dans sa ville
natale, qu'un abbé lourd et sans grâce,
qui, plus tard, se qualifia lui-même de
Scythe, atteindrait, 2 dans son style, à
cette élégance si rare, 7 même dans un
temps où elle était si recherchée. A trente
ans, il avait voulu précher dans un petit
couvent de religieuses, et était resté sur --- Page 119 ---
(113 )
ses dents. Ilétait un pénitent noir plein
de zèle. Il avait même fait des odcs latines enlhonneur de la Gazelte, ou confréric à laquelle il appartenait. Quand il
publia son livre, il y mettait peu de
confiance, ne se doutant pas plus de la
vognegilldevailavoir que de l'influence
qu'il devait exercer (1).
(:) Par une suite de cette destinée bizarre,
on a élevé à l'abbé Barthélemy un monument
qui n'est pas mème dans sa ville natale; et des
écrivains, sans comparaison plus grands que
lui, car ils ont créé quelque chose, attendent
ercore dela postérité un témoignage de reconnaissance. Des hommes tout monarcliques ont
prodigué le marbre'des consécrations immortelles à cclui qui compila, 2 fort élégamment
sans doute, mais non pas sans danger pour
leur cause, tout ce que les idées républicaines
ont de plus attrayant, tout ce qui peut nous
5* --- Page 120 ---
(114)
Par une disposition singulière, les
études, ou plutôt les simples lectures
fairer regretterdavantage la différence qui existe
entre notre manière d'être et la situation politique des Athéniens. Nous avons vu, en 1828,
l'inauguration de ce monument. Il y avait là
bien des observations à faire. La plupart des
spectateurs. 2 qui n'étaient que des paysans 9
n'avaient aucune idée de I'homme dont, avec
tant de pompe, on leur montrait le buste. Quclques-uns allaient chercher dans leur souvenir,
et en les désiguant par les sobriquets atlachés
à chaque nom de famille dans cette partie de
la Provence, tousles Barthdlemydontilsavaient
connu l'existence, ct ne savaient auquel d'entre
eux on fesait tous ces publics honneurs. D'autres critiquaient le bassin de la fontaiuc, au
milieu duquel s'élève le monument, ct prétendaient que tout cela ne valait rien, parce qu'il
n'yavait pas assez de commodité pour abreuver
leurs bêtes. Nous entendimes mème un maitre --- Page 121 ---
(115 )
dont je m'occupais en ce temps-là, ont
laissé dans ma mémoire des traces bien
d'écoledevillageblàmerleblamerlelatine desinscriptions,
latin envoyé éde Paris parl'Académic, et qui, au
dire de notre homme,n'était que du françaistravesti. Plusicurs discours furent prononcés; eton
eût dit que tous ces orateurs ne connaissaient
pas mieux que les paysans le héros de la féte.
Aucun d'eux, à l'exception peut-ètre du préfet,
M. de Villencuve-Bargemont, niort avant l'expiration de l'année, ne paraissait avoir lu un
peu soigneusement les ouvrages de l'auteur
dont ilsfesaient l'éloge avec une emphase d'autant plus ridicule qu'elle était plus vague. Ils
ne connaissaient pas mémelesprineipaux traits
de sa vic, et l'on entendit le maire, emporté
par l'ambition des contrastes, avancer, dans
un discours probablement étudié, que le mêmc
jour où le neveu, alors ambassadeur en Suisse,
présentait à la France l'olivier de la paix et le
fameux traité de Bale,l'oucle était arrèté et
une emphase d'autant plus ridicule qu'elle était plus vague. Ils
ne connaissaient pas mémelesprineipaux traits
de sa vic, et l'on entendit le maire, emporté
par l'ambition des contrastes, avancer, dans
un discours probablement étudié, que le mêmc
jour où le neveu, alors ambassadeur en Suisse,
présentait à la France l'olivier de la paix et le
fameux traité de Bale,l'oucle était arrèté et --- Page 122 ---
(116) )
plus profondes, que ne l'ont jamais fait
les travaux d'esprit auxquels j'ai pu me
livrer en d'autres temps; c'est que chaque souvenir d'ouvrages ou d'auteurs se
rattache à quelqu'un des faits journaliers dont se composait une pénible existence: tantôt une escarmouche avec les
brigands, la prise de l'un d'eux, la mort
del'un de nous : tantôt la nouvelle d'un
vol, d'un assassinat, dont les auteurs
avaient trompé notre surveillance. C'éconduit aux Madelonettes, ce qui était un anachronisme impardonnable. Quand l'abbé Bartaélemy fut mené en prison avec ses collégues
de la bibliothèque du roi, lc neveu n'était encore chargé que d'écarter les émigrés du voisinage de la France, et de leur faire refuser un
asile en Suisse.
Note de Péditeur. ) --- Page 123 ---
(117 )
tait par un procédé semblable à celui de
la mnémonique, que des connaissances
entraient dans ma téte, ct je n'acquérais un peu de science qu'àl'aide et avec
le cortége d'horribles images.
Quand nos jours étaient un peu plus
calmes, je portais mes rèveries dans
quelqu'un des plus agréables licux qui se
trouvent à l'entour de la petite ville
où j'éprouvais tant d'impressions douloureuses. Ily a surlout à distinguer une
allée de magnifiques platanes, dans un
domaine appartenant jadis aux évèques
de Marseille. Jc venais toujours avec
plaisir dans ce parc, que le dernier évéque, M. de Belloy (1), ou peut-être
(1) M. de Belloy était un bon homme et fort
indifférent; il ne quittait son château quc pour --- Page 124 ---
(118 )
M. de Belsunce, son prédécesseur, avait
embelli. Je m'y sentais retiré du monde
et de ses méchantes oeuvres 7 autant du
moins que pouvait le permettre la vue
du château épiscopal démoli dans les
premiers jours de la révolution, et contre lequel sans doute était venu donner
des coups de marteau, tel ou tel enragé
qui maintenant SC rendait crimninel pour
aller faire les ordinations à Marseille; dans un
intervalle de trente aus, il n'avait visité qu'une
fois son diocèse, qui était fort peu étendu. Il
ne se doutait guèrcs qu'on le ferait un jour archevèque de Paris et cardinal, et ne s'attendait pas surtout à l'éuorme mausolée, d'assez
mauvais goût, qui, par une distinction qu'on
a peine à comprendre, lui a été élevé à NotreDame. Il n'avait point émigré. Il se retira dans
son pays natal, oûr il exerça, dit-on, des fonctions municipales. Ancien évèque, il ne fesait
doutait guèrcs qu'on le ferait un jour archevèque de Paris et cardinal, et ne s'attendait pas surtout à l'éuorme mausolée, d'assez
mauvais goût, qui, par une distinction qu'on
a peine à comprendre, lui a été élevé à NotreDame. Il n'avait point émigré. Il se retira dans
son pays natal, oûr il exerça, dit-on, des fonctions municipales. Ancien évèque, il ne fesait --- Page 125 ---
1 119 )
une autre cause, si toutefois on peut
jamais dire que des brigands en servent
une.
pas difficulté de marier les citoyens comme officier public. Sa joie était extrème quand le
hasard amcnait à son village quclque Provençal; et, après avoir long-temps accucilli dans
son ancien château les grands seigneurs ct les
abbés de cour 2 il mettait un empressement bien
plus sincère à feter un pauvre roulier, qu'à son
patois, à ses jurons etàses mulctsil reconnaissait pour appartenir au pays du mistral et des
beaux soleils. --- Page 126 ---
120 )
CHAPITRE VII.
TRANQUILLITÉ D'UN PETIT PORT DE MER AU VOISINAGE
DES BRIGANDS.
LEURS BANDES SE RECRUTENT DE
DÉSERTEURS.
TOUTES les populations cependant
n'étaient pas de connivence avec les
fuyards, et ne voyaient pas les campagnes voisines affligées de désordres.
Celles qui, le long de la côte, SC livrent
à la navigation, à la peche, sont naturellement cloignées des mouvemens
anarchiques par leurs habiludes et leurs --- Page 127 ---
(121)
ioeurs. On aurait même absolument
ignoré dans leur scinl'existence des bandes, sans les vois qui SC commeltaient
presque chaque jour sur les routes de
communication avec Marseille. Notre
dépôt fut transféré pour quelques mois
dans une petite ville maritine, que trois
lieucs à peine séparent d'Aubagne, et
qui formait alors, avec ce bourg, le contraste le plus étonnant.
Pour la première fois, je crus mc
trouver dans cetaimablepays de France,
quej'avais entendu célébrer en Pologne.
Partout ailleurs, et c'était sans doute la
faute des circonstances, je n'avais
pu
trouver cette politesse tant vantée au-dehors, cette douceur de manières qui attirait autrefois les étrangers. Dans la
petite ville dont je parle, nous fûmes
par1
--- Page 128 ---
122 )
faitement accueillis; un titre surtout nous
recommandait aux habitans : nous n'étions pas des révolutionnaires.
Je fis connaissance avec un jeune
homme qui avait de l'instruction, et
dont la demeure était à côté de la maison où je me trouvais logé. Il me cita
plusieurs causes de cette différeuce morale que présentait son pays, comparé
aux bourgs agricoles les plus voisins.
( Avant la révolution, disait-il, nous
vivions sous le même régime municipal,
nous inquiétant fort peu les uns et les
autres que l'évèque de Marseille ou l'abbé de Saint-Victor fit notre seigneur.
Nos paysans, 2 nos ouvriers et nos marins élaientattrompés en gazettes ou confréries de pénitens ; mais remarquez
d'abord que nous en avions trois, au
, comparé
aux bourgs agricoles les plus voisins.
( Avant la révolution, disait-il, nous
vivions sous le même régime municipal,
nous inquiétant fort peu les uns et les
autres que l'évèque de Marseille ou l'abbé de Saint-Victor fit notre seigneur.
Nos paysans, 2 nos ouvriers et nos marins élaientattrompés en gazettes ou confréries de pénitens ; mais remarquez
d'abord que nous en avions trois, au --- Page 129 ---
(123 )
licu qu'on n'en comptait que deux à
Aubagne, où la rivalité devait être par
conséquent plus active. L'ancienneté
respective des gazcttes, la prééminence
architecturale dcs chapelles, la richesse
des ornemens, 2 le nombre et la beauté
des corps saints, le choix et le mérite
des frères, les prétentions musicales surtout, voilà pour quels grands oljets
d'ambition el de discorde on se serait à
chaque instant battu! Aussi les familles
ne formaient-elles des alliances que dans
leur couleur; entre les pénitens noirs et
les pénitens blancs, une démarcation
existait qui ne pouvait jamais être franchie.
>> Quand la révolution vint, deux
partis se trouvèrent d'abord tout formés, et la haute bourgeoisie tenant --- Page 130 ---
(124)
aux noirs, les blancs durent être
patriotes.
> D'un autre côté, les marins, à l'exception de
quelques-uns ? parmi les capitaines et officiers, ne jouent pas. Contens d'avoir arraché leur vie aux caprices des flots, ils ne vont pas risquer leurs
ecus sur des cartes. Dans les bourgs agricoles, on joue, au contraire, avec fureur : et des circonstances passagères
ayant augmenté le prix des denrées eXportables, cet argent qui circule avec
plus d'abondance, exerce aujourd'hui
sur les moindres ouvriers et paysans une
séduction qu'on peut appeler infernale.
* Nos marins ne peuvent plus s'employer, et même en petit nombre, qu'à
ce qu'on appelle le cabotage. La guerre,
depuis long-temps, leur ferme les gran- --- Page 131 ---
(125 )
des mers : ceux qui inaviguent sur les bàtimens de l'élat sont mal payés; : mais
tousattendentavecrésignation des temps
meilleurs, prouvant ainsi, par leur touchant exemple, que la misère, même
extrème, fournit moins de suppôts au
brigandage que la fréquentation des cabarets et des mauvais lieux.
> Le métier de la mer, tandis qu'on
l'exerce, offre d'ailleurs de si nombreuses distractions : il s'y trouve tant de
chances qui agilent et remuent!
Comment les passions politiques n'auraient-clles pas beaucoup de peine à pénétrer dans le coeur préoccupé des marins Puis, au temps de leurs voyages,
ils rencontrèrent tant de fois la probité,
la confiance généreuse chez des nations
qu'on dil fort mal gouvernées, ct la mau-
des cabarets et des mauvais lieux.
> Le métier de la mer, tandis qu'on
l'exerce, offre d'ailleurs de si nombreuses distractions : il s'y trouve tant de
chances qui agilent et remuent!
Comment les passions politiques n'auraient-clles pas beaucoup de peine à pénétrer dans le coeur préoccupé des marins Puis, au temps de leurs voyages,
ils rencontrèrent tant de fois la probité,
la confiance généreuse chez des nations
qu'on dil fort mal gouvernées, ct la mau- --- Page 132 ---
(126 )
vaise foi, la rapacité sans frein chez des
peuples qui jouissent de constitutions
sages et libérales!
>> A Marscille, à Toulon
même, on
trouve peu de marins qui aient pris
part
aux excès divers dont la révolution
a été
souillée; la seule passion que l'on connaisseauxhommes, decette classe, quand
ils ont pour toujours dit adieu aux tempêtes, c'est la passion du
repos : gouvernés à peu près parleurs femmes, qui
pourtant n'abusent guères d'un pouvoir
usurpé, ils n'aspirent qu'à soigner un
petit coin de terre, à fumer leur pipe
en toute quiétude d'esprit, comme un
apathique levantin, sous leur treille chéric, ou à l'ombre de leurs oliviers, Ceux
qui ne possèdent ni oliviers, ni treille,
ou chez quine s'est pas tout-à-fait amor- --- Page 133 ---
127 )
tie cette turbulence qu'on reproche aux
Provençaux, passeront de longues journées dans un café, mentant à pleinc
gorge, comme anciens voyageurs, et mcdisant quelquefois, mais sans qu'il résulte
rien del bien fàcheux , soit de leurs élernels mensonges, soit de leurs vérités
moins innocentes.
n Vous voyez, ajouta mon jeune hom.
me, qu'ici autant qu'ailleurs, le fameux
système des climats sC trouve sans application : les fruits de notre sol mirissent au moins dix jours plutôt que
dans le terroir d'Aubagne; : les montagnes d'un côté, la mer de l'autre, amènent cette différence de température, et
cependant j'ose croire que nous sommes
dix fois plus modérés que nos irascibles
voisins : ce qui n'empèche pas qu'on ne
cite, parmi nous, bien des langues acé- --- Page 134 ---
(128 )
rées, mais point de coups de fusil, de
sabre, ni de poignard ; les plus fortes
vengeances, entre hommes, ne sont jamais que des vengeances de commères. >
Au reste, chez tous ces brigands du
voisinage, il n'était plus guères question
de vengeance, excepté néanmoins contre le paysan assez téméraire pour révéler leur retraite aux gendarmes et aux
colonnes mobilcs. Voler élait maintenant leuri unique but : l'assassinat ne leur
présentait qu'un moyen, quand toutefois il n'était pas un plaisir d'habitude.
Jc demandai à mon ami s'il pensait
que ces misérables eussent une solde.
( Je suis persuadé, me répondit-il,
qu'après la première fondation des compagnies de Jésus et du Soleil, fondation
le paysan assez téméraire pour révéler leur retraite aux gendarmes et aux
colonnes mobilcs. Voler élait maintenant leuri unique but : l'assassinat ne leur
présentait qu'un moyen, quand toutefois il n'était pas un plaisir d'habitude.
Jc demandai à mon ami s'il pensait
que ces misérables eussent une solde.
( Je suis persuadé, me répondit-il,
qu'après la première fondation des compagnies de Jésus et du Soleil, fondation --- Page 135 ---
( 129 )
inexplicable due à des représentans thermidoriens entrainés par un esprit de
vertige, par des ressentimens particuliers, et peut-être aussi par des suggestions étrangères, il intervint des agens
plus ou moins mystérieux, qui poussaient au meurtre ct en payaient le salaire. Aujourd'huiles opérations de cette
banque sont suspendues; On a trouvé
plus commode et plus prompt de tirer
à vuc sur les diligences; ; mais le débiteur
cst toujours le mème : on nous chargera
d'un peu plus d'impositions 7 pour remplacer l'argent qui nc sera point arrivé
au trésor public, et
9 ct, poursuivit le jeune homme, après avoir jeté
sur moi un regard pénétrant que suivit
un épanouissement de confiance ; plaise
au cicl qu'un jour nous remboursions
aussi les avances faites par la banque --- Page 136 ---
( 130 )
en question ! Mais T'emploi de quelquesuns des fonds n'en sera pas moins une
tache, >)
Le jeune homme vit sans regret que
je comprenais parfaitement CC qu'il voulait dire, et moi je ne pus qu'applaudir
à des senlimens de fidélité, non moins
inviolables que purs. Au reste, en retranchant quelques-uns de ces niais politiques qu'on rencontre partout, et un
petit nombre de méchans hommes étrangers à la population, tout le monde
pensait comme lui dans la petite ville
qu'il habitait. --- Page 137 ---
(131)
CHAPITIE VIII.
INCLINATION NAISSANTE.
SACBIFICE FAIT A
L'AMITIÉ.
CE pauvrejeune homme, j'ai ctd cause
qu'il a passé de bien cruels momens ! I
Dans la maison où je logeais, ct qui touchait à la sienne, il y avait une jeune
demoiselle, née à Saint-Domingue, et
qui avait, perdu ses parens dans les premiers troubles. Onap parléd'enfans blancs
qui avaient été vendus par les nègres aà --- Page 138 ---
( 132 )
des Espagnols. Cette
pauvre orpheline
avait ainsi passé dans les mains d'un
maître. C'était un caboteur qui avait
des liaisons d'affaires avec un capitaine
provençal, dont la pelite fille vendue se
trouvait être la nièce. Il sc fit un plaisir
de la lui amener, dans le premier
voyage
qu'il fit au Cap, et le capitaine, dès ce
moment, la regarda comme sa fille. Il ne
s'était point marié, et vivait avec une
soeur.
C'était un homme tout rond, - qui parlait avec beaucoup d'aisance de tout ce
qu'il avait vu, et quiavait de quoi dire,
après quarante ans de navigation sur les
diverses mers du monde. Sa pupille
avait une figure fort
intéressante; une
légère pâleur témoiguait également des
climats où elle était née, et des souf-
aine, dès ce
moment, la regarda comme sa fille. Il ne
s'était point marié, et vivait avec une
soeur.
C'était un homme tout rond, - qui parlait avec beaucoup d'aisance de tout ce
qu'il avait vu, et quiavait de quoi dire,
après quarante ans de navigation sur les
diverses mers du monde. Sa pupille
avait une figure fort
intéressante; une
légère pâleur témoiguait également des
climats où elle était née, et des souf- --- Page 139 ---
(133 )
frances qui avaient accueilli son entrée
dans la vic.
Sa première vue me fit une impression qu'il m'était bien difficile d'oublier,
et je la voyais tous les jours. Tous les
jours me découvraient en elle quelque
charme nouveau, si du moins CC n'était
pas ma passion croissante qui embellissait ainsi son objet.
Il y avait, dans sa position, ct dans
le récit de ses malheurs, que sa tante me
fit d'abord, trop d'analogie avec ma
propre histoire, pour que le sentiment
tendre dont je me sentais saisi n'y
cherchit point une autorisation, une
excuse. Aussije me livrai bientôt à toute
la franchise de mon amour, et les marques de ce qui se passait en moi ne ine
paraissaient point lui déplaire, soit que --- Page 140 ---
(134)
j'interprétasse trop en ma faveur ce qui
n'était quel bienveillance envers un étranger qui fut malheureux comme clle, soit
que cette même qualité d'étranger m'attirâtréellement une de ces prédilections
qu'on ne peut souvent expliquer que
par le caprice des femmes.
Mais le bon capitaine et sa soeur conçurent bientôt des alarmes. Mon jeune
voisin, dont j'avais entrevu l'attachement, ne fut pas moins effrayé. Nous
étions déjà quelque peu liés de politesse
et d'amitié; je ne sais comment il se fit
que nous devinmes inséparables. Aimant
tous deux la même personne, nous ne
pouvions plus nous quitter. C'était à la
fois pour ne, pas nous perdre de vue, et
pour nous observer, nous étudier l'un
J'autre dans l'objet aimé. --- Page 141 ---
(135 )
Ce mouvement toutefois 2 qui nous
portait sans cesse l'un vers l'autre, comme deux serpens qui cherchent à se
joindre, à s'entrelacer, ne décelait aucune rancune, aucunehaine. Je puis assurer que lcs aigreurs de la jalousie
m'élaientabsolumentinconmues, et sans
doutc il ne se passait rien de dissemblable chezmon amni. Ccla pent paraitre fort
étrange, mais ccla est vrai.
Si pourtant ni regard, ni geste, ni
parole, n'annonçait dans ce bon jeune
homme le dépit de sC voir traversé dans
des vues ct des espérances, qui longtemps avaient fait le charme de sa pensée, et qui, maintenant plus quejamais,
en fesaient le souci, il se passait autre
chose chez la tante de la pupille ct chez
le vieux capitaine, son oncle.
chezmon amni. Ccla pent paraitre fort
étrange, mais ccla est vrai.
Si pourtant ni regard, ni geste, ni
parole, n'annonçait dans ce bon jeune
homme le dépit de sC voir traversé dans
des vues ct des espérances, qui longtemps avaient fait le charme de sa pensée, et qui, maintenant plus quejamais,
en fesaient le souci, il se passait autre
chose chez la tante de la pupille ct chez
le vieux capitaine, son oncle. --- Page 142 ---
(136 )
Celui-ci, sans doute, n'aurait pas de
lui-méme bien promptement ouvert les
yeux sur mes dispositions à l'égard de la
jeune personne; mais sa soeur lui donna
l'éveil. Il voulut avoir un entretien avec
moi. Dans cC dessein, il me proposa un'
jour de l'accompagner à sa maison de
campagnc. Je sentis que ce n'était pas
pout me faire quelque récit de ses voyages, sur lesquels il m'arrivait souvent
d'exciter son amusante loquacité. Après
avoir bu un bon coup de rum et allumé
nos pipes, nous nous assimes devant la
porte de sa bastide, 2 sous une treille qui
nous ombrageait de sa verdure printanière, et nous respirâmes au milieu d'un
air pur et tranquille le doux parfum
des oliviers en fleurs.
Le bon capitaine vculut employer --- Page 143 ---
( 137 )
quelques préparations oratoires qui in'étaient pas nécessaires, carje n' étais pas
porté à me blesser de CC qu'il pourrait
me dire: ellesn'étaient pas non plus fort
adroites : les hommes francs n'en connaissent guères de ce genre; leurs lèvres
font trop la petite bouche quand ils essayent de s'cn permettre.
Il me parla d'abord des femmes, en
général, ct avec les préventions d'un
vieux garçon qu'il était; ; puis de sa soeur,
puis de sa nièce. Celle-ci avait d'excellentes qualités; mais clle était femme
comme les autres : un peu de contradiction, un peu d'opposition ne paraissait
pas lui faire déplaisir; et pourtant elle
avait toujours été de bon accord avec
eux avant mon arrivée.
Ils'arrétait alors, aspirait longuement
I
6* --- Page 144 ---
1 138 )
sa pipe, et laissait échapper ensuite,
avec un air de préméditation, les grosses bouffées de tabac qu'il avait attirées.
Je ne dis pas, reprit-il enfin, qu'un
ciranger ne puisse être un honnète
homme; mais quand on ne fait que passer, on ne s'attache guères aux gens
qu'on parait dislinguer le plus. Et puis, 2
un militaire, en supposant qu'il ait intention de se marier, 2 est bien plus tracassé que nous autres marins, qui laissons la femme et toute la couvée au nid,
certains que nous sommes de les retrouver au retour; maisles hommes de guerre
sont obligés de trainer Jeurménageaprès
eux. Je sais bien ce qui convient à ma
nièce, elle l'a Su aussi; mais je crains
qu'onne veuille le lui faire oublicr. Vous
paraissez être pourtant un ami si intime
d'Auguste! c'est un si honnète garçon !
acassé que nous autres marins, qui laissons la femme et toute la couvée au nid,
certains que nous sommes de les retrouver au retour; maisles hommes de guerre
sont obligés de trainer Jeurménageaprès
eux. Je sais bien ce qui convient à ma
nièce, elle l'a Su aussi; mais je crains
qu'onne veuille le lui faire oublicr. Vous
paraissez être pourtant un ami si intime
d'Auguste! c'est un si honnète garçon ! --- Page 145 ---
(13g )
Jc me promettais de laisser tout mon
bien à ma nièce, mais à condition qu'elle
épousât Auguste.
Ici il y cut une interruption, il tira
de fort longues bouffces; puis me regardant d'un air inquisitorial où se mélait,
tcutcfois beaucoup de bonté, je ne puis
vous croire, me dit-il, capable d'aucune
dissimulation, et je ne pense pas que,
sous votre attachement pour Auguste,
se cache le dessein deluienlevercelleque
nous lui avions destinéc, et qu'il regardait dans l'avenir comme son épouse.
Non, certes, répondis-je dans une
effusion de générosité dontje ne tardai
point à être surpris, je ne saurais cacher aucun dessein qui détruisit le bonheur d'Auguste et le vôtre. --- Page 146 ---
140 )
Le bon capitaine, après avoir entendu
ces paroles, que je ne prononçai pas
sans émotion, se montra ému lui-même.
Ce qu'il venait de me dire avait été son
dernier effort, il n'y ajouta rien : seulement ili me prilla main ct la secoua avec
reconnaissance. Allons! encore un coup
de rum, dit-il ensuite: : n'est-ilp pas vrai
que vous le trouvez bon? Alors il me
conta d'oà ce rum lui était venu, dans
un temps oùà toutes nos colonies nous
diaient devenues étrangères, et se jeta
avec complaisance, et comme pour se
soulager du premier entretien, dans
une de ces longues digressions sur les
troubles ct les guerres de St.-Domingue,
de cettc ile célèbre où il aimait à se'retrouver par son souvenir.
Il avait fait, dans ces contrées mal- --- Page 147 ---
(141) )
heureuses. , ses premières et dernières
campagnes, etil en parlait loujours avec
un intérêt auquel il voyait bien que jen'étais pas étranger. A cette époque, il
ne me venait pas dans la pensée que je
dusse mettre jamaisle pied dans ce pays;
mais je crois que mon imagination ne
s'y attachait lant et ne prenait un plaisir si vif à y errer au milieu même des
plus épouvantables désastres auxquels il
avait été en proic, que par l'image attrayante de cette orpheline, qui était
encore enfantlorsque SCs malheurs commencèrent avec ceux d'une colonie, auparavant si florissante et sienviée.
Cependant, j'avais pris une espèce
d'engagement qu'il me paraissait difficile de tenir. Cctte difficulté me paraissait plus grande encore quand je me
plaisir si vif à y errer au milieu même des
plus épouvantables désastres auxquels il
avait été en proic, que par l'image attrayante de cette orpheline, qui était
encore enfantlorsque SCs malheurs commencèrent avec ceux d'une colonie, auparavant si florissante et sienviée.
Cependant, j'avais pris une espèce
d'engagement qu'il me paraissait difficile de tenir. Cctte difficulté me paraissait plus grande encore quand je me --- Page 148 ---
(142)
trouvais en présence de celle à qui l'on
voulait que je refusasse mes pensées.
Elle avait soupçonné pour quel motif
son oncle m'avait emmend à la bastide;
j'y étais alléq quelquefois, mais avec toute
la famille. Sc doutant qu'il avait dlé question d'elle dans celte promenade mystérieuse, elle n'osait pourtant point
m'interroger; ; mais ses regards m'en
témoignaientle désir; et moijen nesavais
pas trop bien s'il ne fallait voir en elle
qu'une simple curiosité de fille, ou si
quelqu'autre sentiment se mélait à celte
curiosité si naturelle. Avais-je même le
droit de supposer cet autre sentiment
et de juger les affections d'autrui par ce
qui se passait en moi?
Toutes ces réflexions, ces discussions
avec moi-même ne me rendaient pas --- Page 149 ---
(143)
plus facile la satisfaction que le vieux
capitaine attendait. Cependant je mc
répétais, et avec plus de force que lui,
tout ce qu'ilm'ayait dit; et moi qu'on
avait jugé digne d'épouser une jeune
comtesse, allice aux plus nobles familles
de Pologne, ct quiavait en France des
parens à qui la révolution n'avait pu que
voiler leur nom et leur antique illustration, je ne me crus point en droit de
parler d'amour et moins encore d'hymenà une petite C créole, d'une naissance
vulgaire, et dont les charmes, à la vérité fort doux, n'étaient recommandés
que par la fortune assez médiocre d'un
oncle.Lesort me tenait en réserve d'autresdéceptions aumilieu desquellespourtant je finis par me troaverheureux.
Quoi qu'il en soit, et malgré l'amitié --- Page 150 ---
(144)
bien sincère qui m'unissait à mon rival,
je ne sais pas ce qui serait advenu, si
j'étais resté plus long-temps auprès de
celle que nos coeurs se disputaient, sans
pouyoir le moins du monde se hair. --- Page 151 ---
1 145
CHAPITRE IX.
CAMPAGNE DE MARENCO.
RETOUR DANS LE MIDI.
DESTRUCTION DES BANDES.
DESTINATION
POUR SAINT-DOMINGUE.
IL me fallut quitter bientôt, ct avec
toute la peine qu'on peut, croire, un
séjour que la nature n'a pas fait beau,
mais que le caractère des êtres humains
qu'on y trouverend infiniment agréableUn camp s'était formé dans cette imI
7.
hair. --- Page 151 ---
1 145
CHAPITRE IX.
CAMPAGNE DE MARENCO.
RETOUR DANS LE MIDI.
DESTRUCTION DES BANDES.
DESTINATION
POUR SAINT-DOMINGUE.
IL me fallut quitter bientôt, ct avec
toute la peine qu'on peut, croire, un
séjour que la nature n'a pas fait beau,
mais que le caractère des êtres humains
qu'on y trouverend infiniment agréableUn camp s'était formé dans cette imI
7. --- Page 152 ---
1 146 )
mense plaine quicommence au pied des
murailles de Dijon. L'armée s'était déjà
mise en marche. Nous fimes appelés
dans ses rangs, ct, pour la joindre ,
nous nous dirigcâmes vers Genève. Ce
ne fut pas sans plaisir que nous revimes
flotter des drapeaux; il y avait si longtemps que nous n'avions appartena à
aucun corps un peu considérable!ll semble que, pour dessoldats, la gloire croisse
avec le nombre de leurs compagnons...
Je gagnai mon grade de capitaine sur
le champ de bataille, à Marengo. Nous
fumcs dirigés ensuite vers Gènes avec
les troupes qui devaient amener la fin
de ce fameux siége, où l'on vit tout ce
que la fermeté d'un seul homme peut
inspirer de patience à des soldats, à des
habitans que la faim dévore. --- Page 153 ---
(147 )
A peine je me félicitais d'avoir à faire
quelque séjour un peu long sur cette terre
d'Italic, dont l'aspect m'a toujours plu,
qu'un ordre vint de retourner en Provence. Dans ce malheureux pays, lel brigandage était plus de mode que jamais.
Quelques-uns des chefs portaient à leur
chapeau un panache blanc, ce qui annonçait du royalisme; le panache des
autres était rouge, et ne parlait ainsi
que de meurtre et de sang.
Quoi qu'il en soit, des jeunes. gens de
bonne famille se trouvaient mèlés à ce
que la population offrait de plus vil;
plusieurs avaient déjà étépris et fusillés.
Il parait qu'à cette dernière époque
l'intention polilique de ceux qui excitaient et dirigeaient les fuyards, était
plus prononcéc; mais la batailie de Ma- --- Page 154 ---
148 )
rengo venait d'affermir ce gouvernement
consulaire, auquel on avait voué d'autant plus de hainc, qu'il montrait plus
de force et promettait une plus longue
existence.
Quclques propositions d'amnistie
avaient élé faites en vain ; des mesures
rigourenses furent alors adoptées. Dcs
comnissions militaires parcoururent le
pays depuis les bords de la Méditerranée jusqu'à Montelimar, Gap et Nice;.
on établit des camps assez considérables en certains endroits; tout fuyard
pris les armes à la mnain était jugé ct fusillé sur la route.
Auprès des bois de Cadarache, une
grande bastide isolée servait d'asileà des
brigands; on assura une indemnité au
propriétaire; et un jour que la bande
ées. Dcs
comnissions militaires parcoururent le
pays depuis les bords de la Méditerranée jusqu'à Montelimar, Gap et Nice;.
on établit des camps assez considérables en certains endroits; tout fuyard
pris les armes à la mnain était jugé ct fusillé sur la route.
Auprès des bois de Cadarache, une
grande bastide isolée servait d'asileà des
brigands; on assura une indemnité au
propriétaire; et un jour que la bande --- Page 155 ---
(149 )
s'était dispersée à la recherche du bulin;
on mina la maison où elle avait coutume de venir le partager; des soldats
furent placés toutau tour. 2 à de certaines
distances, pouraccueillirà coups de fusil
ceux qui échapperaient au désastre de
l'explesion; puis, au milieu d'une de ccs
orgies, qu'une course fructucuse amenait toujours, un faux compagnon mitle
feu à la mèche. Par des procédés semblables, le nombre des brigands diminua.
On recourut aussi à des moyens plus
doux. La fièvre des ambitions de tout
genre étail alors en France dans un de
ses plus violens paroxismes. II semble
que la révolution n'a été faite que pour
donner des places, et pour mettre bien
au-dessus dcs intcrèls du peuple l'avan- --- Page 156 ---
( 2 150 )
tage dc ceux qui se mêlent de le gouverner. Plus que dans aucun pays du monde,
ces Français, qu'on disait vouloir être
libres, sont devenus une masse gouvernable et taillable à merci et miséricorde.
C'était surtout dans les déplacemens
d'autorité qu'il élait facile de voir combien pesaient peu les intérêts de la nation, et quelle faible part ils avaient aux
différentes oscillations politiques, dont
chacune augmentait les charges del l'état,
en fesant naitre des fonctions nouvelles,
toujours plus largement salarices.
Des places furent offertes à quelques
hommes qui influaient sur les bandes;
et l'on a vu, par la suite, des voleurs
bien connus, de grands chemins, transformés en rats de cave de toute espèce
et de tout rang. C'est du moins ce que --- Page 157 ---
(151 )
j'appris en Amérique, où l'on ne tarda
pas à nous envoyer. En me rendant à
Toulou, où notre embarquement devait
avoir lieu, je revis plusicurs théâtres de
mes premières excursions contre les
fuyards, ctje pus goûter ce plaisir mélancolique qu on trouve à revenir sur
les traces d'une existence passée, quelque pénible ct dégoutante qu'clle fàt.
Tout n'était pas terminé encore dans ces
cantons siviolemment agités; 3 mais l'ceuvre d'une dipersion totale s'avançail de
jour en jour.
Une heureuse rencontre m'attendait
à Toulon. Le jeune homme avec quij'avais eu des conversations si intéressantes
relativement aux troubles du Midi, et
dont j'avais quelque peu troublé le bonheur, servait en ce temps-là sur un des
passée, quelque pénible ct dégoutante qu'clle fàt.
Tout n'était pas terminé encore dans ces
cantons siviolemment agités; 3 mais l'ceuvre d'une dipersion totale s'avançail de
jour en jour.
Une heureuse rencontre m'attendait
à Toulon. Le jeune homme avec quij'avais eu des conversations si intéressantes
relativement aux troubles du Midi, et
dont j'avais quelque peu troublé le bonheur, servait en ce temps-là sur un des --- Page 158 ---
(152)
petits vaisseaux de guerre destinés naguères à protéger la côte, et qui, depuis
la cessation des hostilités maritimes
poussaient leur navigation jusqu'en Italie, portant des sccours à l'armée française, qui l'occupait de nouveau. Je me
rappelai que sa propre famille, et celle
à laquelle il devait s'allier, avaient des
intérêts à Saint-Domingue, et je lui demandai ses commissions.
( Avant qu'on mre songeâl à cette
entreprise de sinistre augure, me répondit-il, vOS offres auraient été bien VOlontiers accueillics, nous recevions alors
d'assez bonnes nouvelles, et tout portait à croire que ma famille rentrerait
enfin dans une aisance où depuis longtemps elle n'est plus. Mais cet espoir
s'cst évanoui, comme le soleil couchant --- Page 159 ---
(I 153 )
d'une sombre journée,alors qu'ilbrilleà
l'instant de disparattre. >
Vous ne pensez donc pas, Jui dis-je,
que notre présence arrange les affaires ?
Elle les brouillera plus que jamais, répondit-il. Je ne veux pas vous décourager; mais soycz bien cerlain qu'on nc
parviendra point à rétablir l'ancien état
des choses. - - Et pensez-vous qu'on le
veuille? - Enverrait-on tant de troupes, si Onl ne le voulait pas ? Pour maintenir cc que Toussaint - Louverture a
fait, il aurait suffi d'une garnison ordinaire. Mais comment souffrir qu'ilexiste
dans un pays de France des généraux ct
un gouverneur qui ne soient pas blancs?
comment surtout tolérer un noir qui
s'est montré un grand homme, et un
grand homme vraiment taillé à la ma- --- Page 160 ---
(I 154 )
nière antique? Puis, il a bien fallu préter
l'orcille aux insinuations de ces riches
colons qui tenaient à l'ancienne cour
par leurs filles, et l'on a cru que les nègres seraient aussi légers que les Français, que les hommes même d'autrefois,
empressés d'accucillirtous sles.accessoires
qu'on leur présente , en laissant écarter
d'eux sans retour Tobjet principal. Eh
bien! ! mon cher ami, soyez persuadé
qu'on ne fera rien, par deux raisons majeures : d'abord, parce qu'on voudra
trop faire; ensuite, parce qu'on se présentera au nom d'une autorité, qui ne
sera pas aussi facilement reconnue audelà du tropique, qu'elle l'a été en
France. Les nègres ont des traditions
du roi; ils n'en ont point du premier
consul; ; ils peuvent présenter aussi des
victoires, 2 et des victoires remportées
, soyez persuadé
qu'on ne fera rien, par deux raisons majeures : d'abord, parce qu'on voudra
trop faire; ensuite, parce qu'on se présentera au nom d'une autorité, qui ne
sera pas aussi facilement reconnue audelà du tropique, qu'elle l'a été en
France. Les nègres ont des traditions
du roi; ils n'en ont point du premier
consul; ; ils peuvent présenter aussi des
victoires, 2 et des victoires remportées --- Page 161 ---
(155 )
sur nous, remportées surles Anglais. S'il
n'y a pas là tout-à-fait de quoi les mettre
en parallele avec des soldats qui ont fait
trembler l'Europe, il y a bien pourtant
de quoi les rendre un peu fiers; et ces
hommes, qu'ona une fois déclarés libres,
ces hommes, qui ont repoussé les ennemis de la patrie française, on chercherait à les remettre souslejoug!Il estvrai
que l'artifice sera sans doute appelé au
secours de la force ; on voudra finasser,
tromper; mais, 9 gare que la mine soit
éventée! la vengeance des noirs serait
alors terrible. En un mot, on a fait beaucoup de folies à l'égard de Saint-Domingue; on y a commis beaucoup d'horreurs : il parait que la carrière va se
rouvrir pour les unes et pour les autres.
Mon jeune et ancien ami, à part sa --- Page 162 ---
(156 )
façon de voir sur l'expédition de SaintDomingue, se montrait à mes yeux
nourri d'assez douces
pensées, 2 nonobstant les obstacles que les obligations du
service et son éloignement des foyers
domesliques pouvaient opposer à son
bonheur; ; mais il était saisi de longues
et fréquentes préoccupations où cependant je n'apercevais rien de triste.. Jelui
demandai des nouvelles du vieux capitaine ct de la soeur, un peu bruyante,
mais bonne, de ce bravehomme, Il m'en
donna qui ime firent plaisir. Puis, arriva
un moment où son imnagination paraissant tout-à-coup revenir de loin, il me
dit : mais vous ne parlez pas de la
nièce! Elle a pourtant plus d'une fois
parlé de vous,
Jc m'excusai, comme je pus, avec --- Page 163 ---
(157 )
un trouble assez visible; l'idée qu'elle
avait pensé à moi me rendit en un instant à tous les transports d'une passion
que je ne croyais pas si forte, ct dont je
ne jugcais bien que par l'espèce de réveil
où je fus subitement jeté. Quclques jours
après, il accourut à moi tout joyeux, et
me dit en sc frottant les mains : Mon
ami, on vient de m'accorder une permission illimitée d'allerau pays : on m'y
attend avec impatience, car je me maric : ne viendrez-vous pas à la noce ?
L'invitation était brusque, l'acceptation fut prompte. Allant sC marier, il ne
pouvait pas faire autrement qu'inviter
quelqu'un avec qui il était lié par une
amitié suffisamment éprouvée, ct qu'il
avait eu le bonheur de revoir au momnent où il s'y attendait le moins. De
order une permission illimitée d'allerau pays : on m'y
attend avec impatience, car je me maric : ne viendrez-vous pas à la noce ?
L'invitation était brusque, l'acceptation fut prompte. Allant sC marier, il ne
pouvait pas faire autrement qu'inviter
quelqu'un avec qui il était lié par une
amitié suffisamment éprouvée, ct qu'il
avait eu le bonheur de revoir au momnent où il s'y attendait le moins. De --- Page 164 ---
1e - 158 )
mon côté, pouvais-je penser à un refus,
quiauraitrappclé mes anciennes prétentions et fait oublier que je les avais sacrifiées P Les navires sur lesquels nous
devions nous embarquer, ne devaient
pas être prèts avant quinze jours, je
courus faire agréer au chef du corps
mon petit voyage, et nous partimes. --- Page 165 ---
159 )
CHAPITRE X.
KOCES.
TABLEAU DC BONHEUR DONESTIQUE.
CHEMIN fesant, , au milieu des distractions d'esprit que la jeunesse et l'amitié
savent si bicn rencontrer, et que lej mouvement d'un voyage ramène et varie sans
cesse,il mevintplus d'une réflexion qui
n'avait pas le temps, il est vrai, dese
rendre inquiétante. Je me demandais,
mais sans insister beaucoup, si je fesais --- Page 166 ---
( 160 )
bien d'aller ainsi revoir expressément
une personne quej'avais aimée et qui ne
devait être rien pour moi? En ces momens, il me semblait que cet amour
était plus profond que je n'avais jamais
cru, et je regardais cc voyage comme
une grande imprudence; puis je me
questionnais sur Anguste,je cherchais à
savoir s'il n'avait pas voulu un peu jouir
de son triomphe, et prendre pour trophéc mon ancienne passion. Quelque
honnête, quelque modeste qu'on soit,
on ne se dérobe point aux succès de l'amour-propre, et sans courir bien précisément après, on ne lcs rejelte pas
quand ils se présentent.
Je pouvais, sans avoir dcs hommes
une opinion trop mauvaise, supposer
cette petite faiblesse dans mon ami; mais
Anguste,je cherchais à
savoir s'il n'avait pas voulu un peu jouir
de son triomphe, et prendre pour trophéc mon ancienne passion. Quelque
honnête, quelque modeste qu'on soit,
on ne se dérobe point aux succès de l'amour-propre, et sans courir bien précisément après, on ne lcs rejelte pas
quand ils se présentent.
Je pouvais, sans avoir dcs hommes
une opinion trop mauvaise, supposer
cette petite faiblesse dans mon ami; mais --- Page 167 ---
(161)
il n'en était rien, ct la simplicité, l'aisance avec laquelle sa fiancée me reçut,
me pronvèrent qu'on n'avait pensé à
moi qu'en toutc sagesse, ct qu'aucun
obstacle dont Auguste cut eu à triompher ne s'était stlachfausossenirqvon
avait gardé dc moi. Jc fus un peu piqué,
mais je n'en fis rien paraitre. Cependant, au fond, je ne voyais pas, sans
une certaine satisfaction, qu'il n'y avait
aucun danger véritableà me trouver auprès de celle qui devait faire le bonheur
de mon ami. J'avoue que , si-je P'avais
trouvée sérieuse, préoceupée, je n'aurais pas manqué de me croire le sujet
infortuné de ce sérieux, de celte préoccupation, ct cette idéc eût été, pour
mon repos du moins, plus qu'imprudente.
I
--- Page 168 ---
(162)
La tante et le vieux capitaine, son
frère, me firent toutes les caresses imaginables. Celui - ci surtout paraissait,
après deux années, me savoir encore
gré du sacrifice dont il m'avait aidé à
sentir la convenance, Il n'y avait sorte
d'agrémens qu'il ne recherchât pour embellir le peu de temps dont je pouvais
disposer. Sa sceur était chargée de tout
ce quiavaitrapport aux noces ; sa charge
à lui, disait-il, était dc me traiter de
son mieux.
Il vit avec peine que les devoirs de
mon état allaient me jeter sur cette terre
. de Saint-Domingue, toujours si funeste
aux Européens, et qui l'était doublement alors par le climat et parla guerre.
Après le diner, il me menait souvent
à sa petite maison de campagne 2 située --- Page 169 ---
(163 )
au bord de la mer, et qu'il appelait ses
petites délices. C'était en effet une position charmante, pour un marin surtout
qui avait à la fois devant les ycux ct ces
flots qui plus d'une fois lui avaient été si
cruels, et ces montagnes, cette terre
que ses voeux avaient appelées avec tant
d'impatience dans les jours de péril et
d'ennui.
Nous étions à la fin de mai; on respirait le parfum des vigues, 9 des oliviers
en fleurs; les blés balançaient leurs épis
au souffle de ce pelit vent de mer, de
cel embat si agréable dans la Méditerranée ct dans la saison dcs chaleurs. L'image de CC bonheur tranquille, dont
jouissait le vieux capitaine après une vie
qui probablement fut agitée, comme
l'était encore la mienne, me causait une
d'ennui.
Nous étions à la fin de mai; on respirait le parfum des vigues, 9 des oliviers
en fleurs; les blés balançaient leurs épis
au souffle de ce pelit vent de mer, de
cel embat si agréable dans la Méditerranée ct dans la saison dcs chaleurs. L'image de CC bonheur tranquille, dont
jouissait le vieux capitaine après une vie
qui probablement fut agitée, comme
l'était encore la mienne, me causait une --- Page 170 ---
(164) )
émotion singulière ; j'aurais presque désiré d'ètre vieux comme lui pour jouir
d'autant de repos. Je ne m'avisais point
de croire que l'absence d'une épouse
pàt rendre son bonheur moins parfait;
et quand il me racontait ses campagnes
si multipliées et si diverses, ses chances
de guerre ct de commerce,) je me figurais
plus vivement pent-étre qu'il ne l'éprouvait lui-même, le bonheur de conter
tout ccla sous la treille de sa chaumière,
dans une belle après-dinée d'été, à cette
heure de calme où labrise cesse par degrés, et où T'hirondelle voyageuse, attirée parlevoisinage des caux, trace dans
un ciel pur ct azuré, scs mille courbes
molles et sinueuses, rasant d'une aile
légére la pointe des blés encore verts, 9
puis la cime des figuiers dont le feuillage --- Page 171 ---
(165 )
nouveau vient d'acquérir toute sa croissance et donne déjà loute son ombre.
Eh bien! ce même bonheur qui me fesait tant d'envie,je l'ai goûté dans toute
sa douceur et avant l'age où mon vicux
capitaine le trouva qui l'attendait, pour
ainsidire, au milieu des foyers paternels.
Moi, ce fut dans ces régions vers lesquelles il n'aurait pas voulu que SC dirigeassent mes pas, ce fut loin, bien loin
de ma patrie, que des jours de paix et
d'amour me furent accordés. Mais on
dirait que le calme n'est point fait pour
la jeunesse, ct que 7 par une de ces perfidies qui lui sont si communes, le sort
se plaise à cacher, sous un reposanticipé,
les maux prochains d'une existence qu'il
trompe et séduit, pour l'accabler mieux.
On dirait que le repos qui survient dans --- Page 172 ---
I 1 166 )
lejeune âge, n'est que le pronostic d'une
vieillesse qui viendra avant le temps.
Dans les commencemens de notre
connaissance, lc bon vieillard m'avait
parlé quelquefois de Saint-Domingue;
mais aucune idée bien distincte n'était
restée dans ma mémoire : je n'avais jamais bien compris l'origine des troubles
et la filiation des partis; l'enchainement
des causes perturbatrices sm'avait presque
échappé, soit dans le peu de récits con
tradictoires que j'avais lus, soit même
dans les souvenirs un peu décousus dont
m'avait fait part l'amitié.
Le désir d'avoir des notions plus précises m'agitait depuis quelque temps,
soit qu'en ma qualité d'étrauger, ma curiosité fut plus vive sur des événemens
et des choses que ne devait point obs-
filiation des partis; l'enchainement
des causes perturbatrices sm'avait presque
échappé, soit dans le peu de récits con
tradictoires que j'avais lus, soit même
dans les souvenirs un peu décousus dont
m'avait fait part l'amitié.
Le désir d'avoir des notions plus précises m'agitait depuis quelque temps,
soit qu'en ma qualité d'étrauger, ma curiosité fut plus vive sur des événemens
et des choses que ne devait point obs- --- Page 173 ---
(167 )
curcirà mcs yeux le voile du patriotisme, soit qu'il fermentat dans ma tôte
quelque projet vague de poser unel borne
à mes courses, et de m'arrèter dans ce
même pays où j'allais combattre, d'y
fixer mes pénates, 9 quand l'ordre et la
paix s'y rélabliraient un jour.
Il y avait tant de franchise dans les
opinions du vieux marin, sa manière de
voir était en tout si désintéressée, on
trouvait dans son espritsi peu de ccs préjugés de navigateur et de commerçant,
que je ne pouvais pas remonter à une
source plus pure : clle était en même
lemps assez abondante, car il s'était
trouvé sur les licux àl'époque des plus
grands malheurs; et, dans les jours de
prospérité, il avait pu pressentir cC que
la destinée tenait en réserve. --- Page 174 ---
E 168 )
J'avais le soin, en rentrant à la maison, de noter ce que j'avais appris de
plus important, ctj'aipu, parce moyen,
donner une forme à des récits souvent
interrompus et repris, dans ces soirées
délicieuses où Auguste et sa compagne
venaient souvent déconcerter nos mesures de solitude, et jeler , : au milieu de
nos graves entretiens, 7 les tendres folies,
les innocentes agaceries, les transports
d'un bonheur qui ne se contient guères
dans cette première période d'hymen si
justement appelde la lune de miel. Voici
donc à peu près cC que m'apprit le vieux
capitaine. --- Page 175 ---
( 169 )
CHAPITRE XI.
CE QU'ÉTAIT SAINT-DOMINGUE AVANT LA RÉVOLUTION.
NAISSANCE DES PARTIS.
INCONSÉQUENCES DES
BLANCS.
AVANT la révolution, et malgré l'ouvrage de Raynal qu'on trouvait dans les
mains de tous les colons possédant quelques livres, les blancs se refusaient à l'idée de croire qu'un noir fut un homme.
Il leur arrivait si souvent d'échanger un
I
--- Page 176 ---
170 )
individu africain contre un cheval, un
mulet ou un âne, qu'ils ne voyaient dans
toute la race noire que des bêtes de
somme.
Passe encore pour ne leur épargner $
à ce titre, nile travail, niles châtimens!
Mais ces cruautés inouies et parfaitement inutiles que jamais le plus féroce
charretier n'exerça sur ses bêtes ! Mais
cet usage infàme des juges qui, dans le
tort fait à un esclave, IC considéraient
que la diminution deson prix!
A
voir combien peu de maitres étaient
susceptibles de compassion, 2 et soigneux
de leurs esclaves, par charité, non par
avarice, on a peine à comprendre que
ces malheureux noirs aient si long-temps
attendu le jour de la vengeance.
Pourles plus sages colons et les sim-
n'exerça sur ses bêtes ! Mais
cet usage infàme des juges qui, dans le
tort fait à un esclave, IC considéraient
que la diminution deson prix!
A
voir combien peu de maitres étaient
susceptibles de compassion, 2 et soigneux
de leurs esclaves, par charité, non par
avarice, on a peine à comprendre que
ces malheureux noirs aient si long-temps
attendu le jour de la vengeance.
Pourles plus sages colons et les sim- --- Page 177 ---
(171) )
ples administrateurs, cejour fatal néanmoins ne cessa jamais d'apparaitre dans
le lointain comme l'un de ces astres sanglans où les peuples lisent avec tant
d'effroi des menaces de mort et de carnage. Le Code noir, ce recueil de lois qui
donnaient aux nègres certaines garanties, bien faibles ct bien peu respectées,
ne fut inspiré que par les appréhensions
d'un réveil plus ou moins tardif.
D'après ce code, un noir qui frappait
un blanc était passible de la peine capitale ; l'esclave qui volait quelques petits
pois ou d'autres légumes, était fouctté
de la main du bourreau, et marqué de
la fleur de lis. L'article seize portait que
les esclaves noirs qui s'attrouperalent,
sous prétexte de noces, 1 ou autrement,
encourraient une punition corporelle --- Page 178 ---
172) )
qui ne pourrait être moindre que le
fouct et la marque ; la récidive pouvait
être punie de mort, à la discrétion des
juges. On n'empéchait pas néanmoins
les réunions joyeuses; mais l'articleseize
était constamment suspendu, par un
fil, sur la tête des pauvres nègres en goguettes, comme le fut une seule fois,
dans un festin, l'épée de Damoclès.
Avouons aussi que dans les possessions hollandaises et anglaises, les Africains sont beaucoup plus maltraités encore qu'ils ne le furent jamais à SaintDomingue. Donner, par exemple, un
coup de baguette sur un tambour, est, 2
à la Jamaique, de la part d'un nègre, un
crime punissable de mort sur-le-champ.
Les précantions cruelles n'allaient pas si
loin chez les Français, un peu moins --- Page 179 ---
(173 1 )
prévoyans, en loutes choses, que leurs
voisins; mais la plus grande, la plus funeste de toutes nos imprévoyances, fut
la révolution. Elle trouva, dans les ri*
ches planteurs, un désir secret d'indépendance, que suscitait en eux depuis
long-temps l'esprit toujours un peu despotique et tracassier d'une administralion, par qui leurs habitudes hautaines
se sentaient à chaque instant froissées: :
la colonie leur paraissait désormais en
état de se suffire à elle-même, et ils ne
voyaient plus dans les lois ct réglemens
donnés parlai métropole, que des moyens
divers d'appesantir un joug plus intolérable chaque jour pour cet orgueil colonial, qui croissait incessamment avec de
nouvelles richesses. Dans les classes
moins orgueilleuses, mais non pas moins
agitées 2 la révolution fut accueillie avec
instant froissées: :
la colonie leur paraissait désormais en
état de se suffire à elle-même, et ils ne
voyaient plus dans les lois ct réglemens
donnés parlai métropole, que des moyens
divers d'appesantir un joug plus intolérable chaque jour pour cet orgueil colonial, qui croissait incessamment avec de
nouvelles richesses. Dans les classes
moins orgueilleuses, mais non pas moins
agitées 2 la révolution fut accueillie avec --- Page 180 ---
(174 )
un enthousiasme qui tenait du délire.
Les sentimens qui affectent la métropole, s'exagèrent toujours dans les établissemens lointains ; ici l'exagération
entraîna subitement à des inconséquences extrêmes.
Mais ni cette exagération, ni ces inconséquences n élaientcontraires à l'ordre naturel des choses ; et quand on réfléchira mûrement à ce qui s'est passé
dans cette colonie malheureuse, l'esprit
le plus juste accueillera cette pensée qui
vient toujours au sage, après qu'il s'est
ms en contemplation devant les événemens de cC monde : Il élait impossible
que ce qui est arrivé fial autrement.
En effet, quelles ne devaient pas être
les secousses de l'ambition, les tortures
de l'envic dans cette belle cité du Cap, --- Page 181 ---
(175)
oi des fortunes si grandes et si rapides
frappaient à chaque instant les regards
du marchand qui commençait la sienne,
de l'aventurier débarqué la veille! Comment ceux pourd qui de favorables chances
tendaient trop à venir, et qui se trainaient dans la classe des petits blancs.
devaient-ils voir leurs riches voisins si
arrogans et si hauts parce qu'ils étaient
sucriers, ct que leur père ou leur aieul
avait échangé, dans un meilleur temps,
sa casaque d'engagé, ou même d'échappe
des bagnes, contre un habit tout cousu
d'or? Par droits d'héritage et par alliances, de grandes possessions avaient
passé en des mains moinsignobles: mais
Tinsupportable orgueil des riches, la
ligne profonde de démarcation qu'ils
avaient tirée entr'eux et les autres
blancs, maintenaient des souvenirs hos- --- Page 182 ---
(176 -
)
tiles qui devinrent des représailles aussitôt que l'égalité fut proclamée.
Ainsi, bien plus qu'au Port-au-Prince
et dans les autres villes inféricures, les
cris de la révolution qui s'était faite en
France trouvèrent au Cap de longs et
retentissans échos. Au Cap, il. y avait
plus de richesses, plus de luxe, moins
de moeurs, plus enfin de tous ces excès
qu'une circulation immodérée d'argent
fait naître au sein des agrégations humaines.
Mais si le blanc, qui ne vendait encore que du tafia et des chandelles, était
devenu l'égal de l'habitant qui pouvait
charger des navires rien qu'avec ses
produits, fallait-il que le noir ct le mulâtre libres, ayant aussi des habitations
ou un commerce 2 intervinssent dans
plus de richesses, plus de luxe, moins
de moeurs, plus enfin de tous ces excès
qu'une circulation immodérée d'argent
fait naître au sein des agrégations humaines.
Mais si le blanc, qui ne vendait encore que du tafia et des chandelles, était
devenu l'égal de l'habitant qui pouvait
charger des navires rien qu'avec ses
produits, fallait-il que le noir ct le mulâtre libres, ayant aussi des habitations
ou un commerce 2 intervinssent dans --- Page 183 ---
2 177 )
cette égalité? Cela ne se pouvait pas,
cela était contraire à toutes les idées
reçues ; ctl'aristocratie des couleurs survécut à l'aristocratie du sucre.
Les hommes de couleur libres réclamèrent; les blancs les plus patriotes
s'opposèrent à leur voeu. Mais, à Paris,
la révolution était en CC temps-là conséquente; les hommes de couleur libres
finirent par y gagner leur cause, et furent appelés, en concurrence avec les
blancs, à l'exercice de tous les droits
civils et politiques.
Cependant, par des assemblées SOlennellement tenues à Saint - Marc 1
au Port-au-Prince et au Cap; par les
démarches faites auprès de l'assemblée
nationale de France; par l'existence à
Paris de deux sociétés rivales, les amis --- Page 184 ---
(178)
des noirs et le club Massiac, l'aigreur des
esprits s'était incessamment accrue , et
les germes de haine avaient acquis
une malignité singulière; 9 la vieille jalonsie qui existait entre le Port-au-Prince,
chef-lieu du gouvernement, ct le Cap,
cité bien plus riche et plus puissante,
avait en SC rallumant multiplié les brandons de discorde.
Lesagens du: roimontrsientalors dans
leurs actes, cette couleur mixte que
prend toujours unea administrationquand
ellese trouve en quelquesorte plongéeau
milieu de circonstances fortes, mais diverses et contraires. Ils durent regarder
les blancs révolutionnaires comme des
ennemis, 7 et se montrèrent peu fachés
des humiliations que la révolte desnègres
réservait à ces bizarres patriotes, qui ne --- Page 185 ---
(179 )
voulaient que pour eux la liberté et l'égalité; d'autre part, les riches planteurs
avaient laissé entrevoir le dessein de
rendre la colonie indépendante : sous la
protection de l'Angleterre. Des émissaires étaient partis à cet effet pour la
Jamaique, et même pour Londres : les
agens du roi nc pouvaient pas être bien
favorables non plus à cette faction peu
française.
Quand les nègres esclaves se révoltèrent et le firentau nom du roi, les membres de Tadministration, les chefs militaires surtout 2 ne virent point avec
déplaisir flotter de nouvean la couleur
des lis, bien qu'au sein des bandes noires ; et, il faut l'avouer, on ne prit pas
des mesures efficaces pour arrêter l'insurrection. --- Page 186 ---
(180 d )
Mais comment le nom du roi put-il
ainsi retentir au milieu des cris de fureur? Ccla s'explique par le respect naturdlqu'éprouvent des esclaves pour ceJui qui commande à leur tyran même,
et qui, parc conséquent , apparaît à leurs
yeux comme un être supérieur à tous.
Le peu de justice qu'on rendait aux nègres, le peu de bien qu'ils recevaient,
leur venait toujours de la part du roi. Ils
ne voyaient que lui en France; la forme
de gouvernement introduite par la révolution n'était pas comprise encore
par cux, et ne pouvait pas l'étre ; il n'y
a rien qui tienne aux idécs républicaines en Afrique.
D'ailleurs, trouvant peu de respect
pour le roi au fond de tous ces propos
qu'ils entendaient tenir sur la révolution
Le peu de justice qu'on rendait aux nègres, le peu de bien qu'ils recevaient,
leur venait toujours de la part du roi. Ils
ne voyaient que lui en France; la forme
de gouvernement introduite par la révolution n'était pas comprise encore
par cux, et ne pouvait pas l'étre ; il n'y
a rien qui tienne aux idécs républicaines en Afrique.
D'ailleurs, trouvant peu de respect
pour le roi au fond de tous ces propos
qu'ils entendaient tenir sur la révolution --- Page 187 ---
(181 )
de France, et demandant ce que les plus
chauds patriotes ne voulaient point
qu'on leur accordât, ils durent méler
leur cause à une sorte d'opposition, et
relever les lis par cela, même que leurs
ennemis, quiparaisientlètre en même
temps du prince, avaient arboré les
trois couleurs.
Au reste, dans cet attachement des
noirs pour le monarque de France,
comme dans leur vénération pour les
prètres, il faut reconnaitre la vérité de
cette observation : que les hommes aiment naturellement à obéir, et qu'il n'y
a que manière de commander; car ni
les rois, ni lEglise ne s'opposaient à la
servitude. On lit, dans les édits de
Louis XIII ct de Louis XIV : ( Nous
établissons l'esclavage des nègres enloi, --- Page 188 ---
(182) )
d'après les conseils des prètres les plus
pieux, qui ont décidé que le meilleur
moyen de convertir les nègres à la vraie
rcligion, était de les rendre esclaves. >
Mais les ecclésiastiques ne sC contentaient pas de ce motif; ils trouvaient
que l'esclavage servait aussi à produire
du café et du sucre. Les jésuites, les
capucins, les pères blancs ou dominicains possédaient dans nos colonies un
grand nombre d'esclaves qui, par un zèle
de communauté, plus que de religion, 2
étaient traités avec une barbarie excessive.
Mais cette révolte fut-elle bien spontanée?.. Le sang avait déjà coulé dans
Ja querelle des hommes de couleur libres.
L'insurrection du mulâtre Ogé, au mois
d'octobre 1790, avait montré CC qu'on --- Page 189 ---
(183 )
pouvait faire, et son supplice, au lieu de
calme, avait amené une irritation nouvelle. Toutefois on ne peut refuser d'admettre qu'il y eut des instigatcurs. Estce l'Angleterre qui les envoya? On l'a
dit; mais cette opinion n'est pas soutenable : les Anglais prennent trop de
précautions à la Jamaique, pour qu'ils
atent eu la pensce d'établir aux portes
de cette colonie un foyer de révolle.
Le soupçon a plané aussi sur le gouverneur; il fut question, dans le temps,
de fausses lettres ministérielles, timbrées
de France et directement adressées à
l'un des chefs de l'insurrection du Nord;
on lui mandail que le roi, content de
sesservices, lui fesait passer, comme une
marque de satisfaction, le cordon rouge
et unbrevet de lieutenant-général.L'E-
'ils
atent eu la pensce d'établir aux portes
de cette colonie un foyer de révolle.
Le soupçon a plané aussi sur le gouverneur; il fut question, dans le temps,
de fausses lettres ministérielles, timbrées
de France et directement adressées à
l'un des chefs de l'insurrection du Nord;
on lui mandail que le roi, content de
sesservices, lui fesait passer, comme une
marque de satisfaction, le cordon rouge
et unbrevet de lieutenant-général.L'E- --- Page 190 ---
(184)
pagne envoya réellement des décorations à Jean-François et à Biassou. Le
premier se parait d'un cordon rouge et
prenait le titre de licutenant-général
des armées du roi dans ses allocutions
aux nègres qui le suivaient; il les appelait expressément gens du roi, et ceuxci, vis-à-vis des blancs et entr'eux, ne se
donnaient pas d'autre qualification. On
a intercepté, dit-on, d'autres missives
dans lesquelles Biassou était prévenu
que telj jour, à telle heure, une colonne
de blancs, composée seulement de bourgeois du Cap, ferait une sortie dans la
plaine; : les noirs laissaient, en conséquence, la malheureusc colonne s'avancer jusqu'à un endroit convenu, et les
mesures étaient si bien prises, que sa
déroute leur procurait des caissons remplis de munitions de guerre, des chariots --- Page 191 ---
(185 )
chargés de vivres et d'armes ; en outre,
des officiers de la ligne ont été vus auprès des généraux noirs: ; mais il est difficile de croire que le gouverneur ait
préparé, ait fomenté lui-même la révolte, quelque plaisir qu'il pût prendre
d'ailleurs à revoir le drapeau blanc ctà
entendre proclamer le nom du roi :
quelqu'envie qu'il eût de ne pas reconnaître les agens de l'assemblée nationale,
de les repousser de l'ile par la force.
Si des trois mots sacramentels de
lépoque, la nation, la loi et le roi, le
dernier fut seul conservé sur les murs
de la salle où sC tenait au Cap l'assemblée coloniale dont lc gouverneur était
l'âme, est-ce une raison pour croire que
les riches colons et leur président eussent les mêmes yues que les noirs de la
I
8* --- Page 192 ---
(186 )
plaine qui invoquaient aussi le pouvoir
unique du prince? Mais les membres de
cette assemblée arborèrent un jour la
cocarde noire ; c'est queles riches planteurs, avec moins de nationalité, sans
doute, que les blancs des autres classes,
étaient plus conséquens, etse tournaient
vers l'Angleterre, puisque la France ne
voulait pas les secourir. Mais ces armes,
mais ces munitions ? Les noirs pouvaient-ils en manquer, du moment qu'ils
avaient acquis de l'or, de la vaisselle
plate, des bijoux de toute espèce, fruits
de leur pillage soudain? Pas plus que la
colonie n'était dépourvue d'intrigans ct
de fripons.
On pcut même accorder que des officiers, soit Français, soit Irlandais, ont,
sur ce] point, forfait àl'honneur; car peu
les secourir. Mais ces armes,
mais ces munitions ? Les noirs pouvaient-ils en manquer, du moment qu'ils
avaient acquis de l'or, de la vaisselle
plate, des bijoux de toute espèce, fruits
de leur pillage soudain? Pas plus que la
colonie n'était dépourvue d'intrigans ct
de fripons.
On pcut même accorder que des officiers, soit Français, soit Irlandais, ont,
sur ce] point, forfait àl'honneur; car peu --- Page 193 ---
(I 187 )
de moyens de s'enrichir paraissent illégitimes dans les colonics ; la connivence
du gouverneur avec les rebelles n'en
reste pas moins plus que problématique.
D'ailleurs, la société des amis des noirs
entretenait des agens à Saint-Domingue;
veut-on que ces agens fussent tous aussi
purs que les philanthropes, gens de plume et non de ressources, avec lesquels
ils correspondaient ? Et quand la philo-,
sophie de ceux-ci n'allait pas jusqu l'h
prévoir les suites funestes de leurs prédications, , pense-t-on queles autres aicnt
eu assez de vertu pour dédaigner, en se
mélant d'intrigues, cclles qui pouvaient
procurer de l'or, et cela dans un pays
dont on ne prend la route que pour CI
chercher. --- Page 194 ---
(188 )
Ccs agens, mélés aux autres révolutionnaires, avaient toute facilité pour
trahir les bourgeois qui sortaient dans
la plaine, et recevoir le prix de leurs
trahisons.Ainsi rienn'empèchedecroire
quela révolte des nègres futi importce de
France où elle avail été conçue sous le
nom d'émancipation, et au milieu de
ces beaux rèves que devait suivre le plus
épouvantable réveil.
La sagesse conseillait une émancipation progressive; quelques hommes la
voulurentsubite, et certes, pour se précipiter en des folies de tout genre, les
Français ont bien fait voir qu'ils pouvaient se passer d'impulsion étrangère.
Véritables papillons, qu'on place devant --- Page 195 ---
( - 189 )
eux la moindre chandelle, ils viendront
s'y brûler ; s'en éclairer seulement serait
trop peu. --- Page 196 ---
I9o )
CHAPITRE XII.
PREMIÈRE INSURRECTION DES NOIRS,
ELLE FUT LA
SUITE DES INCONSÉQUENCES ET DES FOLIES DES
BLANCS,
LA révolte des noirs éclata dans la
plaine du Cap, parce que là était rassemblée une plus grande quantité d'esclaves; c'était le plus beau sol de la COlonie. Les petits blancs, les hommes de
couleur libres n'y possédaient
presque --- Page 197 ---
19t )
rien ; cette classe était reléguce dans lcs
Mornes, où clle se livraità la culture du
cafier; ; un petit nombre s'occupait de
jardinage dans les champs les plus voisins de la ville. Tel grand atelier de la
plaine aurait pu fourair assez d'hommes
pour un régiment. Les plus méchantes
races de noirs étaient employées à la
culture des cannes, à la fabrication du
sucre; ce travail est le plus rude qu'on
puisse imposer aux esclaves: : il sert
même quelquefois de punition. Depuis
quelques années, 9 les races méchantes 2
mnais vigoureuses, avaient été importées
en plus grande abondance; on comptait
sur une discipline plus forte et plus
cruelle, pour en tirer parti.
Ainsi les atrocités exercées au nomn
des blancs avaient augmenté, en même
employées à la
culture des cannes, à la fabrication du
sucre; ce travail est le plus rude qu'on
puisse imposer aux esclaves: : il sert
même quelquefois de punition. Depuis
quelques années, 9 les races méchantes 2
mnais vigoureuses, avaient été importées
en plus grande abondance; on comptait
sur une discipline plus forte et plus
cruelle, pour en tirer parti.
Ainsi les atrocités exercées au nomn
des blancs avaient augmenté, en même --- Page 198 ---
- 2e 192 )
temps que le nombre des noirs, capables
d'affreux projets de vengeance. Les noirs
d'une même race ont la facilité de conspirer sous les yeux de leurs maitres, en
employant leur idiome africain. A différentes époques, on avait découvert des
conspirations isolées; quelquefois des
ateliers entiers s'élaient soulevés et
avaient massacré leurs maitres. L'habitude de conspirer existait donc parmi
les noirs, et la facilité de transmettre
une pensée hostile à des atelicrs qui se
touchaient, ne favorisa que trop l'insurrection.
Cette pensce hostile fut un serment
d'égorger toute la population blanche
du pays, sans distinction d'àge ni de
sexe. Il fut prononcé au Morne rouge,
la nuit, et pendant une horrible tempête, --- Page 199 ---
1 193) )
par des Africains libres ou esclaves
le supplice d'Ogé avait remplis d'indi- que
gnation et de rage ; mais les races
moins inhumaines, ct surtout les nègres
créoles, ne prirent part aux massacres
qu'avec répugnance.
Lesraces, qu'on pourmitappelersanguinaires, s'exposant davantage, et sc
livrant avec plus de fareurà des excès
de tout genre, durent faire de plus
grandes pertes ; ce qui augmenta par la
suite l'influence des créoles, qui déjà
en exerçaient beaucoup, soit par une
connaissance plus parfaite des localités,
soit par une affitiation plus intime de
leur esprit avec les usages et les arts de
l'Europe.
Si tous les noirs cussent été méchans,
aucun blanc trouvé cn dehors des villes
I
--- Page 200 ---
I 194 )
un peu défendables, n'aurait échappé
dans toute l'étendue de la colonie; mais
l'insurrection de lap plainen'atteignit que
partiellemeni les Mornes. Dans les autres parties de l'ile, on vécut en trouble et
en agitation, sans éprouver toutefois de
grandes insultes ; même au voisinage de
l'incendic, des familles blanches furent .
dpargnées : on a observé qu'elles durent
principalement leur salut à des femmes
qui, venues d'Europe, s'élaientmontrées
plus sensibles aux maux delesclavage, et,
par des manières moins dédaigneuses,
avaient su tempérer l'apreté de caractère et les habitudes tytanniques, déplorable partage des habitans du pays.
Alors et depuis, des ateliers ont suivi
librement leurs maitres dans les États-
familles blanches furent .
dpargnées : on a observé qu'elles durent
principalement leur salut à des femmes
qui, venues d'Europe, s'élaientmontrées
plus sensibles aux maux delesclavage, et,
par des manières moins dédaigneuses,
avaient su tempérer l'apreté de caractère et les habitudes tytanniques, déplorable partage des habitans du pays.
Alors et depuis, des ateliers ont suivi
librement leurs maitres dans les États- --- Page 201 ---
(195 )
Unis d'Amérique, à l'ile de Cuba, à
celle de Puerto-Rico.
Je ne parlerai point de tous les désordres qui suivirent l'insurrection de la
plaine du Cap, désordres coincidant
presque toujours avec l'arrivée de nouveaux commissaires français, qui avaient
à faire exécuter des lois dont les blancs
ne voulaient pas.
Dansl'origine, siles voeux des hommes
decouleur eussent été exaucés, lai révolte
des esclaves n'aurait peut-étrepas eu lieu,
carles hommes de couleur libres avaient
des esclaves aussi, et devaient naturellement s'opposer à une émancipation
improvisée et désastreuse; ; mais loin de
reconnaître des droits à quiconque n'était pas blanc, on le repoussait avec plus
de fureur que jamais de toute coopéra- --- Page 202 ---
1 196 )
tion à la chose publique, dans un temps
oû chacun voulait s'en mêler.
Au commencement des troubles, un
nègre, nommé Lacombe, avait été pendu au Cap, pour avoir réclamé, dans
une pétition 7 les Droits de P'homme. Un
vénérablevieillard, Ferrandde Bandière,
homme de couleur, ayant rédigé, en faveur des noirs libres, une pétition respectueuse, fut mis à mort, et sa tête portée en triomphe au bout d'une pique
tint lieu de réponse. Dans le temps
même que Biassou était aux portes du
Cap, on massacrait, dats cette ville,
des mulàtres ct des nègres libres : O1: les
enfermait daris une église oùt la populace
blanche voulait mettre le feu pour les
brûler vivans, et d'où ils ne furent tirés --- Page 203 ---
( 197 )
qu'à la voix des magistrats accourus avec
les troupes de la garnison.
La communc de la Croix-des-Bonquets, dans l'Ouest, 2 avait transigé avec
les mulàtres.J'assemblée coloniale cassa
cet acte, et les insurgés de la colonie
toul entière, 9 poussés à bout, se portérent, sur tous lcs points, aux plus
grandes violences. Alors l'irritation fut
extréme des deux côtés. Des blancs devenaient même aristocrates aux yeux
des colons, et étaient poursuivis comme
tcls, pour peu qu'ils se montrassent favorables à l'égalité de droits entre tous
les hommes libres. Etrange renversement d'idécs, qui ne doit pourtant pas
surprendre dans ce choc violent d'intérèts, dans cette guerre à mort entre des
souvenirs et des espérances!
grandes violences. Alors l'irritation fut
extréme des deux côtés. Des blancs devenaient même aristocrates aux yeux
des colons, et étaient poursuivis comme
tcls, pour peu qu'ils se montrassent favorables à l'égalité de droits entre tous
les hommes libres. Etrange renversement d'idécs, qui ne doit pourtant pas
surprendre dans ce choc violent d'intérèts, dans cette guerre à mort entre des
souvenirs et des espérances! --- Page 204 ---
2e 198 )
Cependant la ville du Port-au-Prince
est en proie aux flammes, et veut-on
savoirà quelle occasion P1 Un blanc a prétendu qu'un nègre, en passant près de
lui, l'a heurté avec le coude : la
populace blanche s'est emparée de ce malheureux, et l'a pendu à un arbre. C'était
uneimitation des pendaisons de France;
mais celle-ci ne fut pas suivie de ce calme honteux, que la postérité indignée
reprochera sans doute à certaines villes
du Midi, On ne pouvait pas prétendre
que des noirs fussent aussi endurans que
nous. Ils se vengèrent : on leur résista ;
et tandis que. le sang coulait à flots dans
les rues 1 les torches de l'incendie furent
appliquées aux quatre coins de la ville. --- Page 205 ---
1e 1 199 )
CHAPITRE XIII.
FAIBLESSE DES BLANCS. - SUPÉRIORITÉ RELATIVE DES
HOMMES DE COULEUR LIBRES.
SUPÉRIORITÉ ABSOLUE DES NOIRS INSURGÉS.
IL étaiti impossible que les blancs sortissent vainqueurs de la double lutte où
ils se trouvaient engagés. Suivant des
états dressés en 1789, le nombre des esclaves s'élevait à cinq cent neuf mille six
cent quarante-deux, et celui des hommes de couleur libres, 7 à une quaran- --- Page 206 ---
200 )
taine de mille. La population blanche
ne se composait que d'environ cinquante
mille individus. Or, à chaque nouveau
désastre, et même en supposant
le
nombre des-morts fàt
que
compensé de part
et d'autre, la force des blancs diminuait
par de nouvelles émigrations dans les
colonies étrangères.
D'ailleurs, une petite partie de ces
blancs devait être regardée comme
capable de résolution, tandis que les hommes de couleur, élevés avec moins de
mollesse, étaient presque tous en état
d'agir dans leur cause, et n'hésitaient
quclquefois que par la crainte d'inspirer
trop d'audace à leurs esclaves ; mais les
outrages qu'ils recevaient chaque jour de
leurs orgucilleux ennemis, avaient tellement nleércleurâme,qucha: - seulebarrière --- Page 207 ---
201 )
par laquelle ils pussent être arrétés encore 7 devenait incessamment plus faible,
Il faut considérer aussi que, parmi les
blancs restés dans la colonie, il s'en
trouvait beaucoup qui n'avaient rien à
perdre, 2 et qui, regardant les commissaires comme les agens d'une révolution toujours plus violente ct plus
impérative dans la métropole, étaient
préts à leur prèter main forte pour la
mise à cxécution des décrets 2 qu'à tort
ou à droit, on lançait en France.
Les aventuriers, dont le sort était devenu extrémement précaire, depuis que
la population blanche, concentrée dans
les villes, n'avait plus guères d'emplois à
leur donner, apportaient de France,
avec des sentimens de haine contre les
les agens d'une révolution toujours plus violente ct plus
impérative dans la métropole, étaient
préts à leur prèter main forte pour la
mise à cxécution des décrets 2 qu'à tort
ou à droit, on lançait en France.
Les aventuriers, dont le sort était devenu extrémement précaire, depuis que
la population blanche, concentrée dans
les villes, n'avait plus guères d'emplois à
leur donner, apportaient de France,
avec des sentimens de haine contre les --- Page 208 ---
202 )
riches, en général, des dispositions à
respecter les ordres d'un parti qu'ils
avaient laissé, à leur départ,si puissant
et si terrible. Parmi eux commençaient à
se méler une fouie d'étrangers, et surtout des Suisses qui, semblables aux 0iseaux de proie, accouraient au bruit du
désordre et du pillage. Quelques-uns de
leurs cempatriotes, moins téméraires,
se fesaientadjuger, en France, à vil prix,
le mobilier des émigrés ; pour eux, ils
venaient à Saint-Domingue épier l'occasion d'acquérir 7 par les mains sanglantes des noirs, le mobilicr des colons.
Les soldats n'étaient pas trés-nombreux, et il venait de s'en faire une
grande consommation dans une affaire
malheureuse qui avait eu licu aux Platons ou défilés contre l'armée de Bias- --- Page 209 ---
(203 )
sou, qui descendait à volonté dans la
plaine, et avait été plusicurs fois sur le
point d'emporter la ville qu'il se proposait, disait-on, d'incendier.
Cependant l'infortuné Louis XVI
avait péri; un club s'était établi au Cap.
Santonax ct Polverel, commissaires de
la république, 9 avaient choisi cette importante ville pour y faire leur résidence.
La protection ouverte qu'ils accordaient
aux hommes de couleur, et qu'ils ne
pouvaient pas leur refuser, irritait toujours plus les blancs.
Ily avait en ce moment en rade une
forte division de vaisseaux de guerre.
Des communications amicales, fortifiées chaque jour par des présens et des
parties de plaisir s'établirent entre les
équipages et les colons. Ces rapports --- Page 210 ---
- 204 )
parurent enfin tellement suspects aux
commissaires, qu'ils se virent dans la
nécessité de consigner les marins à leur
bord, mesure qui n'eut aucun succès.
Les mnarins, après avoir inutilement envoyé des députations aux commissaires
pour faire lever la consigne, se rendirent en armes au gouvernement, ct obtinrent, par leurs menaces, la libertéde
communiquer de nouveau, c'est-a-dire,
de conspirer avec les blancs.
On devait s'emparer de vive force des
commissaires, et livrer I bataille aux mulâtres, 2 pour lcs forcer à rentrer dans la
situation politique où ils étaient avant
les troubles. Pour donner uneapparence
de raison à ce projet, on répandit
parmi les marins que, non contens d'avoir part aux mémes droits civiques, les --- Page 211 ---
205 )
mulàtres prétendaient de plus que les
blancs eussent pour eux à leur tour du
respect ct de la soumission. --- Page 212 ---
206 )
CHAPITRE XIV.
INCENDIE DU CAP.
LE 20 juin (1793) au matin, les
vaisseaux de guerre s'élant approchés de
la ville, s'embossèrent; ; puis les marins
se précipitèrent dans les chaloupes et débarquèrent aux cris de vive la nation 9
vive larépublique. Maisilsnevirentpoint
arriver au milieu d'eux les habitans qui
avaient provoqué leur révolte, et qui
Page 212 ---
206 )
CHAPITRE XIV.
INCENDIE DU CAP.
LE 20 juin (1793) au matin, les
vaisseaux de guerre s'élant approchés de
la ville, s'embossèrent; ; puis les marins
se précipitèrent dans les chaloupes et débarquèrent aux cris de vive la nation 9
vive larépublique. Maisilsnevirentpoint
arriver au milieu d'eux les habitans qui
avaient provoqué leur révolte, et qui --- Page 213 ---
207 )
se tinrent renfermés dans leurs maisons.
Les troupes de ligne restèrent fidèles aux
postes qu'on leur avait confiés, et tandis qu'une partie des mulâtres défendait
les approches du gouveritement , les
autres attendaient de pied ferme au
Champ-de-Mars ces malheureux marins,
qui, pour premier exploit d'une époque
où les lauriers devaient être généralement pour eux une parure prohibée,
furent complétement battus par une milice que, certainement, ils avaient méprisée avant de l'attaquer.
Le lendemain matin, ils débarquèrent
del'artillerie; on se battit dans les rues,
dans les maisons. 2 avec un acharnement
extrême. La troupe de ligne, qui, la
veille, avait fait peu de chose, prit une
part active à cette seconde affaire. Les --- Page 214 ---
208 )
matelots, gorgés de liqueurs fortes, et
furieux de ne pouvoir pénétrer plus
avant, se livrèrent au pillage, et tout
porte à croire que les flamines de l'incendic furent allumées par cux dans
quelques-uns des magasins qu'ils venaient d'enfoncer, et d'où les chassaient
les soldats de ligne et les mulâtres vainqueurs. Un grand vent de nord ne rendit que trop rapides les progrès de l'incendie, ? que les marins, retournés sur
leurs vaisseaux, purent contempler dans
toute son horreur, avec ses torrens
d'huile, de spiritueux ct de goudrons
enflammés, qui ressemblaient aux laves
brûlantes d'un volcan, et cette immense
gerbe qui retombait en pluie de feu dans
la campagne où les noirs s'élonnaient
d'un désastre qui n'avait pas été leur ouvrage, tandis que les blancs ne pouvaient --- Page 215 ---
209 )
pas même se flatter d'y trouver un refuge, car elle était occupée par leurs
ennemis.
Sept jours après, les vaisseaux de
guerre 2 jusqu'alors contrariés par les
vents, 2 purent mettre à la voile, emmenant sur leur bord Ics colons qui s'y
étaient réfugiés, et dont Ics derniers
adieux à cette belle ville du Cap, qui
n'était 10 plus qu'un tas de décombres et de
cendres, durent être bien tristes! D'autres passérent aux Etats-Unis sur des
bâtimens français de commerce ou sur"
des navires américains, dont les capitaines re songèrent que trop, pour la
plupart, à tirer parti d'un grand malheur.
E
9* --- Page 216 ---
- 210 )
CHAPITRE XV.
L'ANGLETERRE INTERVIENT.
LA CONVENTION NATIONALE PROCLAME ENFIN LA LIBERTÉ DES NOIRS.
ILSS'EN MONTRENT DIGNES DU NONENTQU'ELLE s'EST
PLUS CONTESTÉE.
QUELQUES-UNS deces planteurs, pour
qui le secours de la marine française
avait été si funeste, osèrent adresser de
nouvelles sollicitations à l'Angleterre ;
et cette fois on les écouta, parce qu'a-
)
CHAPITRE XV.
L'ANGLETERRE INTERVIENT.
LA CONVENTION NATIONALE PROCLAME ENFIN LA LIBERTÉ DES NOIRS.
ILSS'EN MONTRENT DIGNES DU NONENTQU'ELLE s'EST
PLUS CONTESTÉE.
QUELQUES-UNS deces planteurs, pour
qui le secours de la marine française
avait été si funeste, osèrent adresser de
nouvelles sollicitations à l'Angleterre ;
et cette fois on les écouta, parce qu'a- --- Page 217 ---
(211)
près le désastre du Port-au-Prince, la
défaite des blancs aux Platons, et lincendic du Cap, 2 le moment parut opportun. Le premier débarquement de troupes anglaises cut lieu au Môle, à la
Grande-Anse et à Jérémie: là, tout était
prépard pour les recevoir. En même
temps des émissaires fournissaient des
armes aux noirs de la plaine du Cap, et
les excitaicnt à se rendre tout-à-fait indépendans de la France, tandis que par
un accord passé au Môle avec les colons
conspirateurs, les Anglais s'engageaient
à maintenir l'esclavage dans la colonie.
Dans cet étatdechoses, un grand coupfut
frappé; la libertédes nègres, cette conséquence naturelle de la révolution française, fut enfin proclamée par la convention nationale le 4 février 1794, un
an après le meurtre du roi, ct cinq ans --- Page 218 ---
- 212 )
depuis que les révolutionnaires jouissaient de leur liberté; ce n'est donc pas
cet allranchissement formel qui perdit
la colonie, puisque la révolte de Biassou
avait éclaté le 27 août 1791; mais bien
cette contradiction choquante ct perturbatrice qui se trouva dès T'origine entre
les habitudes coloniales et les principes
de 1789, que des propriélaires d'csclaves n'avaient pas craint d'adopter avec
fureur.
L'acte du 4 février fit au contraire
cesser en partic le vagabondage qui durait depuis long-temps, et qui s'était
propagé dans le plus grand nombre des
quartiers. Des mesures cotrcilives furent
alors adoptées ; une gendarmerie noire,
fut établie; tout nègre qui ne portait pas
les armes ou n'exerçait pas de métier fut --- Page 219 ---
(213 )
attaché à la culture; des punitions ri
goureuses commencérent à frapper les
délinquans ct les officiers de police qui
ne fesaient pas leur devoir. Un taux raisonnable fut fixé pour les journées de
travail; en quelques endroits, 2 les fruits
furent partagés entre le propriétaire et
la masse des ouvriers exploitans, devenue ainsi une association de métayers
ou colons partiaires. Ce nonvel ordre
de choses, dû aux soins des commiasaires, secoridés par les hommes de couleur libres et par les nègres créoles, ne
promeltait pas, il est vrai, de grandes
fortunes aux planteurs; mais, en fesant
circuler l'argent parmi les nègres, il aurait éveillé chez cux les besoins du luxe,
et donné peut-être un cssor plus vaste
au commerce. Au lieu d'un nombre
borné de consommateursl blancs qui, ge-
vel ordre
de choses, dû aux soins des commiasaires, secoridés par les hommes de couleur libres et par les nègres créoles, ne
promeltait pas, il est vrai, de grandes
fortunes aux planteurs; mais, en fesant
circuler l'argent parmi les nègres, il aurait éveillé chez cux les besoins du luxe,
et donné peut-être un cssor plus vaste
au commerce. Au lieu d'un nombre
borné de consommateursl blancs qui, ge- --- Page 220 ---
(214)
néralement payaient fort mal, on aurait
eu à vétir, d'une manière plus ou moins
distinguée, tous les individus vivant sur
le sol de la colonie, et les quatre aunes
de toile par année que lc maitre devait
fournir à son esclave, d'après le Code
Noir, ne seraient pas restés le marimum de la dépense en habits, que cinq
cent mille nègres, devenus libres, auraient faite.
Les choses marchaient tellement vers
l'ordre, que les Anglais, toujours plus
remplis de confiance, débarquèrent,
cette même année, des forces très-considérables, pour s'emparer delinitivement
d'une colonie qu'ils eussent dédaignée,
si elle n'avait offert que des cendres sans
espoir de produits.
Mais, quelque formidable que fot leur --- Page 221 ---
(215) )
armement, ct sans doute il l'était par le
nombre des soldats et le matériel, les
Anglais, secondés en ceci par les colons,
firent joucr toutes sortes d'intrigues au
scin de la population noire, qu'ils savaient étre a la fois crédule et méfiante.
On réussit à faire 2 de quelques bandes
africaines, une sorte de Vendée, combattant pour TinfortunéLouis XVI, qui
n'était plus, ct qui, tout en gémissant
comme homme sur les maux de l'esclavage,n'aurait probablementjamais songé
à l'abolir. D'un autre côté, les mulâtres
quiavaient voulu avec tant d'obstination
deyenir les égaux des blancs, ne voulaient point l'étre des noirs affranchis,
et servaient avec mollesse la cause de la
république. --- Page 222 ---
(216 )
CHAPITRE XVI.
TOT'SSAINT-LOUVERTERE BAT LES ASGLAIS, SOCMET
LES HOMMES DE COULEUR.
SES GRANDES:
QUALITÉS.
MAIS un homme s'élait élevé dans la
race des noirs, qui, à des talens militaires peu communs, joignait ces qualités morales, ssurce d'ascendant ct de
force pour les chefs qui en sont doués.
Toussaint-Louverture comprit tout de --- Page 223 ---
I 217 )
suite que les soldats del'Angleterre -
n'apportaient point la liberté aux noirs. Il
se rallia de bonne foi aux commissaires,
concourut puissamment à effacer les dissidences malheureuses auxquelles un
grand nombre de chefs se laissaient entrainer, et futun des généraux qui, sous
les couleurs françaises, firent le plus de
mal aux troupes britanniques, dont la
prise du Port-au-Prince, où elles s'étaient frayé un passage en fesant massacrer les blancs par Ies nègres, avait été
le dernier exploit.
De ces deux fléaux qui affligeaient
Saint-Domingue, Ia présence des Anglais, d'une part, et de l'autre les
prétentions de quelques chefs noirs à une
indépendance qui, à cette époque, les
aurait livrés à l'Angleterre, et, par con1
1O
britanniques, dont la
prise du Port-au-Prince, où elles s'étaient frayé un passage en fesant massacrer les blancs par Ies nègres, avait été
le dernier exploit.
De ces deux fléaux qui affligeaient
Saint-Domingue, Ia présence des Anglais, d'une part, et de l'autre les
prétentions de quelques chefs noirs à une
indépendance qui, à cette époque, les
aurait livrés à l'Angleterre, et, par con1
1O --- Page 224 ---
(218)
séquent, rejetés dans l'esclavage, le
premier fut dissipé par la fièvre jaune,
et le second, par la bataille du MorneVallière, dontlerésultatfutl'entière soumission des noirs qui s'étaient insurgés
contre la république.
Jamais la fièvre jaune ne produisit
plus de ravages que sur les troupes anglaises débarquées à Saint-Domingue.
Cependant, au départ des Anglais,
les troupes françaises se trouvaient en
trop petit nombre. Les germes de discorde semés par la politique de Pitt et
par les intrigues des colons, repoussérent avec vigueur, et, il faut l'avouer 2
à mesure que les formes républicaines
sont devenucs enFrance moins austères,
le dessein de.remettre les noirs sous le
joug a paru d'une évidence chaque jour --- Page 225 ---
219 )
moins douteuse. Une première expédition, aux ordres du général Rochambeau, et qui se trouva insuffisante pour
mettre la main à l'oeuvre, n'avait pas eu
d'autre but.
Tant de projets avortés ne découragcaient pasles colons, il est vrai; on leur
doit cet éloge, qu'ils ont montré autant
d'obstination qu'un père de famille plaidant pour son patrimoine qu'on lui
voudrait enlever: ; mais la constance des
noirs n'était pas moindre. Chaqueindice
nouveau des intentions de leurs anciens
maitres fortifiait leur cause du besoin
toujours mieux senti de s'unir pour leur
résister. Heureuses les agrégations qui,
lorsqu'elles éprouvent ce besoin, trouvent au milieu d'elles le centre autour
duquel elles peuvent se rallier! --- Page 226 ---
220 )
Les planteurs avaient tant fait par
leurs intrigues, et Toussaint avait tellement accru Ses titres à la confiance de
ses frères, qu'il était devenu le centre
désirable autour duquel se groupaient
plus de vingt races diverses, 9 la plupart
antipathiques, et, ce quin'est pas moins
merveilleux, des mulâtres et des noirs,
dont l'aversion mutuelle est connue de
tous ceux qui ont fréquenté les colonies.
( On dit, ajoutait le vieux capitaine,
que Toussaint-Louverture a près de cinquante millehommes. sous SCs ordres. Ils
sont disciplinés autant que des insurgés
peuvent l'étre. La police des campagues
et des villes est tres-sévère, et. 1 par un
contraste singulier avec cC qu'on voit en
France, les devoirs religieux sont rigou-
l'aversion mutuelle est connue de
tous ceux qui ont fréquenté les colonies.
( On dit, ajoutait le vieux capitaine,
que Toussaint-Louverture a près de cinquante millehommes. sous SCs ordres. Ils
sont disciplinés autant que des insurgés
peuvent l'étre. La police des campagues
et des villes est tres-sévère, et. 1 par un
contraste singulier avec cC qu'on voit en
France, les devoirs religieux sont rigou- --- Page 227 ---
221 )
reusement prescrits et marchent plutot
avant qu'après les devoirs de citoyen.
Ce grand homme a compris que c'est par
la religion plus que par des lois placardées ou publiées à son de trompe qu'on
pouvait inspirer des sentimens d'ordre
et de justice à un peuple naissant. Je
vois avec peine, disait aussi mon narrateur, qu'on vous envoie faire la guerre
à des hommes qui m'ontl'air de vouloir
garder leur liberté, mieux que nous 1 avons su, je ne dis pas conserver, mais
trouver la nôtre. Cerlainement, le premier consul n'a pas pris cette détermination de son propre mourement; il a
cédé aux suggestions de quelques riches
colons; d'autres suggestions viendront
quiauront rapport, non plus aux noirs,
mais auxblancs de France et d'Europe,
et celles-là seront également écoutées; --- Page 228 ---
222 )
car dans cet homme, quia de si grandes
qualités, on a remarqué déjà une propension malheureuse à rechercher les
conseils de tout ce qui fut quelque chose
autrefois, oubliant mal à propos que de
toutes ces grandeurs déchues, il en est
peu qui ne se soient précipitées d'ellesmémes et par leurs propres fautes. > --- Page 229 ---
(223 à
CHAPITRE XVII
DÉPART POUR SAINT-DOMINGUE.
: Ir. me fallut quitter bientôt mes amis.
Les adieux furent tristes. Je ne comptais
plus revoir d'aimables gens qui avaient
su comprendre les peines de l'exil, ct
qui les avait adoucies en moi avec tant
de délicatesse. Maintenant cet exil allait
être bien plus lointain ; un intervalle --- Page 230 ---
2 224 )
immense allait bientôt me séparer des
dernières plages européennes. Certainement mes amis croyaient que je ne
reviendrais plus. Quelques larmes, que
je surpris dans les yeux d'Auguste, lorsqu'il tendit ses bras pour m'embrasser,
m'indiquérent que telle était leur penséc. Hélas ! je devais revoir Auguste,
mais malheureux et jeté par la fortune
dans ces mêmes climats, dont, en ce
moment, il craignait pour moi la fatale
influence, $ ct où il dévait succomber
lui-même à la fleur de ses ans!
Le détachement dont je fesais partie
fut embarqué sur le transport les deux
Amis. Je ne fus pas trop maltraité parla
navigation 1. , quoique les mauvais temps
nous eussent assaillis les premiers jours,
et que l'encombrement du navire ajou-
la fortune
dans ces mêmes climats, dont, en ce
moment, il craignait pour moi la fatale
influence, $ ct où il dévait succomber
lui-même à la fleur de ses ans!
Le détachement dont je fesais partie
fut embarqué sur le transport les deux
Amis. Je ne fus pas trop maltraité parla
navigation 1. , quoique les mauvais temps
nous eussent assaillis les premiers jours,
et que l'encombrement du navire ajou- --- Page 231 ---
2 225 )
tât au malaise de ceux qui passaient la
mer pour la première fois. Le commandant dela troupe souffrait horriblement;
et cet homme qui, sur les champs de
bataille, s'était montré aussibravec qu'un
autre, donna bientôt un exemple singugulier d'insubordination. Soit qu'ilne SC
cràt pas la force de supporter plus longtempslemal de mer, quirevenait pourlui
toutes les fois que les vagues éprouvaient
quelqu'agitation un peu forte, soit qu'il
fût frappé de l'idéc qu'on nous sacrifiait
comme étrangers, et que nous étions
menés à la boucherie, il força lç capitaine du navire à le débarquer sur la
terre d'Afrique. Nous étions alors devant Ceuta. Venant après lui par mon
grade, 2 je lui fis quelques représentations; il ne voulut rien écouter: sa tête
paraissait perduc, J'ignore ce qu'il sera --- Page 232 ---
- 226 )
devenu, et s'il demanda Thospitalitéaux
Espagnols de Ceuta ou aux Maures. Son
exemple était à redouter. Hleureusement
je profitai de quelques bizarreries assez
conues de son caractère pour faire
croire aux soldats qu'il était devenu décidément fou. Je leur fis entendre que,
dans cct état, sa présence nous aurait
plus embarrassés que son absence ne
pouvait faire de tort; et, , commej'élais
assez aimé, on parut bien aise que son
incartade m'cût mis de droit à sa place.
A mesure que nous laissâmes derrière
nous l'ancien monde, et surtout lorsque nous eûmes atteint la région des
vents alisés, la navigation devint plus
douce; nous n'avions plus à craindre
que l'ennui; mais l'insouciance, commnuneà tousles gens de guerre, etl'esprit --- Page 233 ---
2 227 )
un peu bouffon de quelques hommes de
l'équipage, qui était tout composé de
Provençaux, nous firent imaginer des
amusemens et des distractions qui nous
occupèrent jusqu'au jour où nous aperçumes la terre : c'était le cap Samana.
Là, nous fumes abordés par un brick
de guerre qui nous commnuniqua l'ordre
d'aller débarquer à Jérémie, dans la
partie opposée de l'le de Saint-Dominguc. Le capitaine du brick me dit que les
choses tournaient mal dans la colonie 2
et qu'on y avait grand besoin de sccours.
Nous commençàmes àlonger les côtes
méridionales de l'ile. La main appuyée
sur des haubans, je restais souvent des
heures entières à contempler cette nature sauvage qu'on observe encore pres-
'ordre
d'aller débarquer à Jérémie, dans la
partie opposée de l'le de Saint-Dominguc. Le capitaine du brick me dit que les
choses tournaient mal dans la colonie 2
et qu'on y avait grand besoin de sccours.
Nous commençàmes àlonger les côtes
méridionales de l'ile. La main appuyée
sur des haubans, je restais souvent des
heures entières à contempler cette nature sauvage qu'on observe encore pres- --- Page 234 ---
228 )
que partout dans la partic espagnole, et
qui ne diffère guères de l'état où se trouvait cette lerre lorsque les Européens y
abordèrent pour la première fois. Presqu'aucune trace deculture n'apparaissait
aux yeux ; seulement, sur des côteaux
ou des savanes, dont le voisinage de la
mer rend sans doute les herbes plus savoureuses, on apercevait de loinàloindes
troupeaux que leur blanche laine détachait du fond d'émcraude qui signalait
des prairies, ou de la teinte rougeâtre
que présentaient les terres abruptes.
Quandnous fûmes parvenus aux côtesde
lapartie française, l'intérêt dus spectacle
s'accrut pour moi. Nous nous approchàmes un peu plus de la terre, dans l'espérance de trouver quelque bateau pécheur
qui nous procurât des rafraichissemens.
--- Page 235 ---
229 )
ou nous donnâtdes nouvelles. Nous pouvions. 2 en passant, distinguer des plantations. Le sud de la colonie avait ressenti
moins dedésordres; ilfut etil était encore
moins ravagé. Mais dans la partic reculéc qui était sous nos yeux, les fureurs
de la guerreapprochaient; car, un jour,
tandis que je contemplais des plaines
couvertes de cannes à sucre, de la plus
belle végétation, et dont les feuilles vigoureuses et lustrées semblaient élincelersous une atmosphère infiniment claire
et transparente; puis des cafeyères disposées par carrés et séparées par des
allécs que bordaient, avec grâce, des
palmiers, des orangers, des bananiers,
et plusieurs autres espèces de végétaux :
puis encore quelques mangliers rouges 7
qui étaient au bord des caux, et dont
le branchage, très-élevé, élait couvert - de --- Page 236 ---
2 230 )
fleurs aussi gaicsà voir, aussi abondantes, que celles de nos pommiers au printemps, voilà que tout-à-coup j'aperçus
quelques sillons de feu suivis de fumée,
et, en empruntant le secours d'une lunette d'approche 1 je crus distinguer une
de ces fortifications rustiques nommées
blockhaus, dont les Anglais avaient, je
crois, introduit le nom et l'usage dans la
colonie. --- Page 237 ---
(231) )
CHAPITRE XVIII
ARRIVÉE.
PREMIER COMBAT.
ÉTAT DÉPLORABLE
DE L'ARMÉE.
PERFIDIE DES FRANÇAIS.
NOYADES.
A peine le brick les deux Amis eut-il
jeté l'ancre devant Jérémie, qu'on nous
apporta l'ordre de partir pour le cap
Tiburon. Nous ne pûmes pas empècher
les insurgés d'enlever cette placc, et
quelques jours après, quand je rentrai
)
CHAPITRE XVIII
ARRIVÉE.
PREMIER COMBAT.
ÉTAT DÉPLORABLE
DE L'ARMÉE.
PERFIDIE DES FRANÇAIS.
NOYADES.
A peine le brick les deux Amis eut-il
jeté l'ancre devant Jérémie, qu'on nous
apporta l'ordre de partir pour le cap
Tiburon. Nous ne pûmes pas empècher
les insurgés d'enlever cette placc, et
quelques jours après, quand je rentrai --- Page 238 ---
( - 232 )
à Jérémie, j'avais perdu les trois quarts
de mes hommes.
Je retrouvai dans ce bourg mon ancien camarade Urbanski; ily y était venu
avant nous, et il mne fit connaitre à peu
près l'état des affaires : il élait affreux.
Depuis l'arrestation de Toussaint-Louverture, que des généraux noirs, traitres
à leur cause, avaient eux-mêmes sollicitée,ily avait eu quelques semaines d'un
calme trompeur. Le vieuxgénéral, quand
il s'était vu pris en trahison, avait dit: :
( En me renversant, onabeau faire, on
n'a abattu que le tronc de l'arbre de la
liberté des noirs; il repoussera par les
racines, parce qu'elles sontprofondes et
nombreuses. .> On commença à craindre
que cette prophétic ne se réalisit, dès
le moment où la fièvre jaune commença --- Page 239 ---
2 233 )
d'exercer ses terribles ravages. Trentequatre mille hommesportantfusil étaient
successivement arrivés. Vingt - quatre
mille étaient morts, sept mille furent
bientôt malades ou languissans. II avait
fallu s'occuper d'un désarmement. C'était une opération délicate. E.lle avait
pourtantréussi dansleSud.Dans T'Ouest,
on avait désarmé quelques quartiers.et
les villes seulement. Les hommes de
couleur s'étaient jetés dans les Mornes;
assez portés d'abord pour les Français,
ilsavaientf faitleur propreaffiront du mauvais accucil que le général Rigaud, lun
d'eux, venait de recevoir au Port-auPrince, où l'on n'avait pas souffert qu'il
prilterre. Dans le Nord, on avait trahi le
général noir Maurepas. Mandé pour
prendre le commandement du Cap, il
yient dans cette ville avec sa femI
10* --- Page 240 ---
(234 )
me, ses enfans, et quatre cents soldats
nègres. Il se fait conduire à bord du
vaisseau amiral, où, à cause de la fièvre
jaune, l'état-major s'était établi. A peine
est-il larrivéqu'on veutlui mettre des boulets aux picds, ctlejeter dansla mer. Ils'y
élance lui-même, en s'écriant que des
traîtres ne doivent pas avoir l'honneur
de le noyer.
La déportation de Tonssaint-Lonverture avait pu étonner les noirs et les
comprimer. La trahison exercée envers
Maurepas sonna le tocsin d'une révolution plus menaçante encore que toutes
celles qui avaientjusque-là effrayé SaintDomingue. Comment l'étouffer? On eut
recours aux supplices ; mais il fallut les
multiplier à chaque instant. On fit venir
des chiens féroces de la partie espa-
avoir l'honneur
de le noyer.
La déportation de Tonssaint-Lonverture avait pu étonner les noirs et les
comprimer. La trahison exercée envers
Maurepas sonna le tocsin d'une révolution plus menaçante encore que toutes
celles qui avaientjusque-là effrayé SaintDomingue. Comment l'étouffer? On eut
recours aux supplices ; mais il fallut les
multiplier à chaque instant. On fit venir
des chiens féroces de la partie espa- --- Page 241 ---
(235)
gnole, ct on nc leur permettait d'assouvir leur faim que sur les nègres qu'on
leur livrait. On renouvela lcs horreurs
de Nantes : les insurgés qu'on parvenait à prendre, et mêmne les hommes
qu'on suspectait, fussent-ils noirs, mulâtres ou blancs, étaient envoyés à bord
des vaisseaux: on les amarrait par file à
une planche, et on les lançait à l'eau,
quelquefoisavec d'épouvantables ricanemens poussés par des cannibales qui
n'étaient point d'Amérique.
Les officiers de la marine française
étaient devenus à Saint-Domingue ce
que sont les terranés ou officiers de marine turcs , qui remplissent, au besoin, 9
l'office de bourreau, et au moindre signe
d'un capitan-pacha, massacrent, sous --- Page 242 ---
(236 1
)
ses yeux, le malheureux qui a encouru
son déplaisir.
On a dit depuis qu'un seul de ces officiers a exécuté de pareils ordres : il serait plus juste de dire qJu'un seul s'y est
refusé. C'était un vieux capitaine de vaisseau qui se nommait, je crois, Senez, et
qui était de Toulon. Les autres avaient,
sans doute, trop d'ambition, et désiraient trop dc s'avancer ou de garder
leurs places, pour comprometire leurs
intérêts par une telle délicatesse.
A Jérémie, le brick les deux Amis,
surlequelj'étais venu, servit d'échafaud,
et il y eut jusqu'à dix hommes de noyés
par jour. Au Cap, il y en a cu jusqu'à
soixante ct dix. Les commandans des
petites places maritimes avaient fait de
ces noyades un moyen de forlune. On --- Page 243 ---
(237 )
fesait trouver de la poudre oû des armes
dans un bateau cabotcur; on accusait les
maitres de porter des secours aux insurgés; on les envoyait à bord du navire à
exécutions, et l'on confisquait, ou pour
mieux dire, on volait la cargaison et le
bateau.
J'ai vu noyer un mulitre pour n'avoir
pas monté sa garde. Avant de le lier à la
planche fatale, on le fouilla; ; on savait
qu'il était riche. Il avait en effet un sac
de quadruples, mais il le jeta à la mer :
puis, tirant sa montre, il la donna à un
petit mousse, qu'il regarda, sans doute,
comme le plus innocent de tous ceux
quif'entouraient, Quclqpuesinstansapres,
ce petitmousse mit la montre en loteric,
et elle lui produisit vingl-cirglouis.
Quiconque était accusé d'étre allé --- Page 244 ---
- 238 )
dans les Mornes était perdu. On noyait
jusqu'à de vieilles négresses qu'on supposait avoir deviné la bonne forlune à
des noirs, et leur avoir conseillé de joindre leurs frères. Je ne crois pas qu'on
s'écarte beaucoup de la vérité, en portant à quatre mille le nombre des personnes qui furent fusillécs, dévorées par
les chiens, ou noyées.
Sans doate, il y avait des intelligences, des trahisons S : mais pouvait-il
en être autrement? Moi-mème je faillis.
être victime d'une de ces trahisons-là.
deviné la bonne forlune à
des noirs, et leur avoir conseillé de joindre leurs frères. Je ne crois pas qu'on
s'écarte beaucoup de la vérité, en portant à quatre mille le nombre des personnes qui furent fusillécs, dévorées par
les chiens, ou noyées.
Sans doate, il y avait des intelligences, des trahisons S : mais pouvait-il
en être autrement? Moi-mème je faillis.
être victime d'une de ces trahisons-là. --- Page 245 ---
239 )
CHAPITRE XIX.
TRANISON D'UXE MULATRESSE.
ILya availaJérémie une femme de Couleur, qui donnait en quelque sorte le
lon à l'endroit. , et dont la maison était
fréquentée parle plus grand nombre des
officiers français. Urbanski m'y avait
mené plusicurs fois. Je me doutais que
celte femme avait des relations secrètes
avec les insurgés. Mon camarade, à qui --- Page 246 ---
(240 )
je fis part de cette idée 2 la rejeta bien
loin, en disant qne c'élait une bonne
personne et qu'elle ne songeait qu'à
s'amuser.
La maison de cette femme était un peu
écartée du bourg et isolée; elle sC trouvait au milieu d'unjardin, qui, au reste, 7
n'était pas régulièrement clos. Un jour,
bien avant l'heure où nous avions coutume de nous y rendre et par un temps
d'orage, il nous prit fantaisie d'y aller.
Ily avait un petit noir qui battait du
plâtre à peu de distance, mais à portée
de la maison. C'était un garçon trèséveillé et qui chantait toujours en travaillant. D'ordinaire, tout cequ'ilvoyait,
tout ce qui se passait autour de lui, devenait le sujet de ses improvisations,
dont il variait la mesure etl'air, suivant --- Page 247 ---
(241) )
qu'il était affecté, Cet usage est assez
général parmi les nègres, surtout dans
les races dont le caractère est plus poétique et plus gai. Je compris que ce petit nègre, 9 dès l'instant où il nous distingua, nous avait annoncés au moyen de
son singulierrécitatif. Jc crus apercevoir
du mouvement dans la maison ; il me
sembla qu'on ouvrait la porte de derrière, et nous vimes bien réellement
deux noirs, quin'étaient pas déguenillés,
franchir la clôture imparfaite du jardin,
et se diriger vers les Mornes.
La manière dont nous fumes reçus par
la mulâtresse était plus honnête, plus
respectueuse qu'à l'ordinaire; mais l'affectation et la contrainte y perçaient. Il
était bien certain pour nous que ces deux
noirs étaient des insurgés, et probableI
II --- Page 248 ---
(2 242 )
ment des chefs. Ils étaient venus prendre
avantage des indiscrétions qui pouvaient
parfois nous échapper, et que la mulàtresse avait soin de recueillir.
Nous ne crûmes pas devoir faire de
rapport, craignant de donner nos soupçons pour des convictions, et redoutant,
pourcelle qui nous avait toujours si bien
accueillis, les procédés trop expéditifs
de justice militaire qui étaient alors en
usage.
Le lendémain nous n'allâmes point
chez cette femme. Nous suivimes le rivage en nous promenant, et ayant trouvé un lieu agréable et commode pour
nager, nous nous y arrètâmes. Il était
presque nuit, quand nous sortimes de
l'eau. A peinc étions-nous à mi-chemin
du bourg, que nous vimes sortir d'un
,
pourcelle qui nous avait toujours si bien
accueillis, les procédés trop expéditifs
de justice militaire qui étaient alors en
usage.
Le lendémain nous n'allâmes point
chez cette femme. Nous suivimes le rivage en nous promenant, et ayant trouvé un lieu agréable et commode pour
nager, nous nous y arrètâmes. Il était
presque nuit, quand nous sortimes de
l'eau. A peinc étions-nous à mi-chemin
du bourg, que nous vimes sortir d'un --- Page 249 ---
( 243 )
massif d'arbres quatre noirs, qui tomberentsur nous le sabre à la main.
Le pauvre Urbanski, qui était plus
près d'eux, n'eut pas le temps de tirer
son épée; il tomba en m'appelant, et,
cette fois, je ne pus le sauver, comme
j'avais eu le bonheur de le faire, il y
avait quelques années. Pour moi,je me
défendis autant qu'il était en mon pouvoir. J'appelai plusieurs fois Urbanski;
il ne me répondit point : j'appelai au secours, pensant qu'on pourrait m'entendre du prochain corps-de-garde. Il
parait que mes cris intimidèrent les assassins ; leur attaque devint plus molle,
et je parvins à m'échapper. Mes blessures étaient légères.
Dans le rapport que je dus faire, ilne
fut pas question de la mulàtresse en qui --- Page 250 ---
(244)
je pouvais voir, avec quelque fondement,
l'instigatrice de cet assassinat. L'irritation des blancs, et surtoutdesmilltsires,
étaitsi grande, que ma déclaration aurait
peut-être ouvert la voie à d'incalculables horreurs.
Notre situation devenait toujours plus
mauvaise. La défense du Sud se resserrait
toujours plus devant les bandes de deux
brigands PAmour de Banca et la Fortune. Celle de l'Ouest était déjà presque
réduite aux villes de Saint-Marc et du
Port-au-Prince. Des agens anglais commençaient à se glisser au milieu des
noirs; il les encourageaient à défendre
leur liberté; ils leur promettaient des
secours ; mais ils se gardaient bien de
leur dire ce queleur gouvernement avait
fait à la Martinique où quatre mille des --- Page 251 ---
(-245 )
plus forts travailleurs avaient été enlevés
et transférés à la Barbade et dans les
autres Antilles anglaises comme jacobins. --- Page 252 ---
246 )
CHAPITRE XX.
COMMISSION PÉRILLEUSE.
ATTAQTE ET BLESSURE.
IA JEUNE NÉCRESSE. A ELLE POUR TOUJOURS.
QUELQUES jours après la mort d'Urbanski, le commandant me dit qu'ilavait
des dépéches importantes à faire passer
au Cap et qu'il comptait sur moi. Il suffisait que je les remisse au premier poste
de la division du Nord. Dans l'état des
choses, cette commission n'était pas facile. Jc l'acceptai pourtant sans hésiter.
Jedevais me faire passer parmer àl'autre --- Page 253 ---
(: 247 )
côté du golfe et tâcher d'atteindre l'Artibonite. Jej prismes dépèches etje m'embarquai.
Arrivé à la côte opposée, j'eus beaucoup de peine à trouver un cheval; ; tous
les habitans déménageaient ct se rendaient à Saint-Marc. Enfinj'en obtins un,
après avoir confié au maître une somme
de quadruples qui en représentait à
peu près la valeur. J'avais fait environ
quatre lieues sans rencontrer d'ennemis,
et j'étais arrivé à un embranchement de
chemin qui mène au Mirbalais, et que je
devais. laisser à ma droite, quand toutà-coup des noirs à cheval fondirent sur
moi, et me tirèrent plusieurs coups de
feu.
Jen'aij jamais pu retrouver dans mon
souvenir, l'instant où je tombai; je ne
de quadruples qui en représentait à
peu près la valeur. J'avais fait environ
quatre lieues sans rencontrer d'ennemis,
et j'étais arrivé à un embranchement de
chemin qui mène au Mirbalais, et que je
devais. laisser à ma droite, quand toutà-coup des noirs à cheval fondirent sur
moi, et me tirèrent plusieurs coups de
feu.
Jen'aij jamais pu retrouver dans mon
souvenir, l'instant où je tombai; je ne --- Page 254 ---
(248 )
sais pas, non plus, combien de temps je
restai à terre. Quand je rouvris les yeux,
je me trouvai dans les bras d'un noir. Un
mouvement d'horreur me saisit : alors,
une voix douce, la voix d'une jeune fille
me dit : Ne craignez. rien, monsieur,
nous ne voulons pas vous faire de mal.
Cette jeune fille étaitnoire aussi, mais il
y avait à côté d'elle une dame créoleun
peu àgée. Bonne marraine, lui dit-elle,
nousle sauverons. Je tâchais de regarder
plus attentivement cette jeune fille, dont
la voix étaitsi douce, et quis'intéressaità
moi. Elle vit que mes yeux la cherchaient,
et il y cut, dans l'expression des siens,
comme dans toute sa physionomic,je ne
sais quel langage du coeur qui devait
faire désormais toutes mes destinées.
FIN DU PREMIER VOLUME. --- Page 255 ---
( 0 249 )
TABLE
DES CHAPITRES DU PREMIER VOLUME.
Pages.
Chapitre. I", - - Malheurs de la Pologne.
Arrivée à Paris en 1794. - Armée
d'Italie. - Ce qu'clle était. Ce qu'elle
devint.
Chap. II.
Notre-Dame-de-Lorette. -
Sabre de Jean Sobieski envoyé à Kosciusko. - Projets de mariage.
Chap. III. - Tableau de la terreur.
Tribunal d'Orange. - Réactions de
Lyon, de Marseille, etc.
- --- Page 256 ---
I 250 )
Chap IV. - Suite du précédent. Détails sur les compagnics de Jésus, les
sabreurs. - Origine des partis contraires dans les pctites villes et les
campagnes du Midi. - Emigrés rentrés.
Chap. V. 1 Perfidie d'une jeune fille.
Chap. VI. - Distractions cherchées dans
l'étude.
Chap. VII
Tranquillité d'un petit port
de mer au voisinage des brigands. -
Leurs bandes se recrutent de déserteurs.
Chap. VIII, - Inclination naissante.
Sacrifice fait à l'amitié.
Chap. IX. - Campagne de Marengo. -
Retour dans le Midi.
Destruction
des bandes.
Destination pour St.-
Dominguc.
Chap. X. - - Noces. - - Tableau du bonheur domestique.
Chap. XI. - Ce qu'était Saint-Domingue
avant la révolution.
Naissance des
partis. 1 Inconséquences des blancs. 169
se recrutent de déserteurs.
Chap. VIII, - Inclination naissante.
Sacrifice fait à l'amitié.
Chap. IX. - Campagne de Marengo. -
Retour dans le Midi.
Destruction
des bandes.
Destination pour St.-
Dominguc.
Chap. X. - - Noces. - - Tableau du bonheur domestique.
Chap. XI. - Ce qu'était Saint-Domingue
avant la révolution.
Naissance des
partis. 1 Inconséquences des blancs. 169 --- Page 257 ---
(251)
Chap. XII. - - Première insurrection des
noirs.
Elle fut la suite des inconséquences et des folies des blancs.
Chap. XIII,
Faiblesse des blancs.
Supériorité relative des hommes de
couleur libres.
Supériorité absolue
des noirs insurgés.
Chap. XIV. - - Incendie du Cap.
Chap. XV. - - L'Angleterre intervient. -
La conyention nationale proclame la
liberté des noirs. Ils s'en montrent
dignés du moment qu'ellé n'est plus
contestée.
Chap. XVI. - Toussaint-Louverture bat
les Anglais et soumet les hommes
de couleur. - - Ses grandes qualités. 216
Chap. XVII. - Départ pour Saint-Domingue.
Chap. XVIII. - Arrivée.
Premier combat.
Etat déplorable de l'armée.
Perfidie des Français. - - Noyades.
Chap. XIX. - Trahison d'une mulatresse. 259
TA --- Page 258 ---
D8-I5
( 2 252 )
Chap. XX. - Commission périlleuse.
Attaque.
Blessurc.
La jeune
négresse.
A elle pour toujours.
FIX DE LA TABLE. --- Page 259 ---
E830
m415s
75.9 SÉDITATIOX.
209 V.
le père et la mère de la défunte; il entra
CUX dans la chambre, et s'approcha du lit
jeune fille éloit élendue sans mouvement ct
vie... Le premier pas vers la résurrection
conversion de nos ames, c'est la retraite et
ence. Conmençons par bannir ces soins, ces
pations, ces visites, ces entreliens , ceslivres
les, cette foule de pensées, de projets, de
cius, de désirs qui nous occapent. Nc retede tout ccla que ce qui est précisément de
e état ct absolument nécessaire, que cc
saint et
nous porter au bien: alors
S.tt
peut
dra à nous, il entrera dans notre intérieurègne la mort, ill'en chassera ct nous rendra.
ic.
La manière dont sC feit la Résurrection.
Tisus prit la main de cette fille rt lui dit:
lita cumi; d'est-iedire, me filte; lercz-eouss
Ou8 le commande. 0 inain puissanto, VOUB
S unissez i une main immobile que la mort a
céo, VOUE daignez toucher un cadavre, et vous.
rendez la chieleur, le monvement et la via!
voix vivifiante, vous perces les profonds abiS, Vempire de la mort en est ébranio, eile rCinoit sen vainqueur, ct vous la forcez de renla proic dont elle s'éloit déjà saisic!" Touchrz
on coeur, ô Jésus! Parlez à mon caur, et la
lui sera renduc. Iln'y a que vous, 6 mon
ou, qui, par lapplication de vOs mériles et la
ixintérieure de votre grace ? puissiez me rapleràla vie!
5. L'essence de la lésurrection.
d cetta roix de Jesus-Clurist, lame rentre
Cinoit sen vainqueur, ct vous la forcez de renla proic dont elle s'éloit déjà saisic!" Touchrz
on coeur, ô Jésus! Parlez à mon caur, et la
lui sera renduc. Iln'y a que vous, 6 mon
ou, qui, par lapplication de vOs mériles et la
ixintérieure de votre grace ? puissiez me rapleràla vie!
5. L'essence de la lésurrection.
d cetta roix de Jesus-Clurist, lame rentre --- Page 260 ---
ON TROUVE CHEZ LES
EDITEURS :
HISTOIRE DU PAPE
ET DE CESAH
ALEXANDIE VI
MASSE.
BOEGIA, par E.-M1.
In-8.., prix :
LA LINGERE,
7.fr.
par Alphonse
in-12.
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