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MÉMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION
DE SAINT-DOMINGUE. --- Page 6 ---
Les formalités exigées ayant été remplies, je poursuivrai les contrefacteurs suivant toute la rigueur des
lois.
DE L'INPRIMERIE DE PILLET AINÉ. --- Page 7 ---
MÉMOIRES
POUR SERVIR
A LHISTOIRE DE LA RÉVOLUTION
DE SAINT-DOMINGUE.
PAR LE LIEUTENANT-GENÉRAL BARON
PAMPHILE, DE LACROIX,
AVEC UNE CARTE NOUVELLE DE L'ILE ET UN PLAN TOPOGRAPHIQUE
DE LA CRÈTE-A-PIERROT.
Homo, qubd rationis est particeps, consequentia
cernit, causas rerum videt, earumque prugressus et
antecessiones non ignorat, similitudines comparat, 3
rebus prasentibus adjungit atque annectit futuras.
Cicsno, de Officiis, lib I,
TOME DEUXIÈME.
A PARIS,
CHEZ PILLET AINE, IMPRIMEUI-LIBRAIRE,
ÉDITEUR DE LA COLLECTION DES MGEURS TRANÇAISES,
RUE CHRISTINE, No 5.
1819. --- Page 8 --- --- Page 9 ---
MÉMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION
DE SAINT-DONINGUE.
CHAPITRE XI.
Motifs de la prise de possession de la partie espagnole. Arrivée du général Agé à Santo-Domingo. Renvoi de cet officier. Rétractation de l'agent Roume. Son arrestation et' son
départ de la colonie. Lettre de Toesans-Loryzarung en
forme de manifeste. Réponse du gouverneur don Garcia.
Invasion de la partie espagnole. Entrée triomphale des noirs
à Santo-Domingo. Réunion de tout le territoire de SaintDomingue sous l'autorité du chef des noirs. Prospérité.
Enthousiasme général pour ToUssAINT-LoUVERTURE Coustitution coloniale. Opposition de quelques Français. Leurs
observations. Dernière mission en France du chef de brigade Vincent. Ses objections au premier consul.
Le destin a souvent plus de part aux événe- 1800.
mens que les calculs de ceux qui veulent les
conduire. La fin de la guerre du Sud venait
d'en fournir l'exemple.
Lorsque le général Rigaud faisait trembler
les noirs et les blancs, en ne laissant devant lui
II,
I
me général pour ToUssAINT-LoUVERTURE Coustitution coloniale. Opposition de quelques Français. Leurs
observations. Dernière mission en France du chef de brigade Vincent. Ses objections au premier consul.
Le destin a souvent plus de part aux événe- 1800.
mens que les calculs de ceux qui veulent les
conduire. La fin de la guerre du Sud venait
d'en fournir l'exemple.
Lorsque le général Rigaud faisait trembler
les noirs et les blancs, en ne laissant devant lui
II,
I --- Page 10 ---
RÉVOLUTION
1800, que des déserts, le découragement qui avait
gagné les noirs avait atteint l'ame de TousSAINT-LOUVERTURE. Ne sachant comment se
tirer d'une entreprisedont tildésespérait,ilavail
imaginé, pour masquer son insuffisance, d'aller prendre possession de la partie espagnole,
que la France avait acquise par le traité de
Bâle; mais qu'ellen'ayait point réclaméd'après
l'incertitude des événemens de la colonie.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, dans une opération de cette importance, avait agi avec la circonspection de, son caractère, et avait voulu
mettre en avant le faible réseau d'autorité derrière lequel il avait placé son pouvoir. En conséquence l'agent Roume, qu'il avait appelé près
de lui lors de l'embarquement du général Hédouville, avait pris l'arrêté suivant :
< L'agence du gouvernement national français à Saint-Domingue, considérant que l'abus
qui s'est introduit en transportant des cultivateurs et autres citoyens de l'ancienne partie
française à la nouvelle de Saint-Doningue, a
justement excité l'indignation de toute la portion du peuple français résidant dans cette
colonie;
de
> Que ce peuple T'a requis, par l'organe
l'administration municipale du Cap, de pren- --- Page 11 ---
DE SAINT-DONINGUE
dre de concert avec le citoyen général en chef, 1800.
en vertu du traité de Bâle et des instructions
du gouvernement national, les mesures les plus
convenables pour] prendre immédiatement possession de ladite partie ci-devant espagnole;
> Considérant que ce moyen est réellement
le seul qui puisse empécher la continuation de
cet abus, arrête :
> Art. Ie, Le général en chef de l'armée de
Saint-Domingue est requis de donner ordre au
général de brigade Agé, chef de l'état-majorgénéral de Saint-I Domingue, dont le patriotisme et la sagesse sont connus, de se transporter à la partie ci-devant espagnole, pour en
prendre possession au nom du peuple français,
avec tel nombre de troupes blanches que le général en chef croirait nécessaire.
> 2. L'agence prendra, de concert avec le citoyen général en chef, les mesures convenables
pour instruire le gouverneur et capitaine-général de la partie espagnole de cette prise
de possession, et mettre sur sa responsabilité
les ordres qu'il devra donner pour la bonne
réception du général Agéet de sa troupe, partout où ils se transporteront.
> 3. Le général de brigade Chanlatte, actuellement employé comme commissaire du
oupes blanches que le général en chef croirait nécessaire.
> 2. L'agence prendra, de concert avec le citoyen général en chef, les mesures convenables
pour instruire le gouverneur et capitaine-général de la partie espagnole de cette prise
de possession, et mettre sur sa responsabilité
les ordres qu'il devra donner pour la bonne
réception du général Agéet de sa troupe, partout où ils se transporteront.
> 3. Le général de brigade Chanlatte, actuellement employé comme commissaire du --- Page 12 ---
REVOLUTION
1800. gouvernement à la partie ci-devant espagnole,
exercera provisoirement, dès la prise de possession de la ville de Santo-Domingo, les fonctions de délégué del l'agence dansladite partie. -
> 4. Il se concertera avec le gouverneur et.
capitsinesgénéral,sinsi qu'avec le général Agé,
pour que ce glorieux événement s'opère à la
satisfaction de tous les anciens et nouveaux
Français.
> 5. Il maintiendra, d'accord avec le général
Age, l'exercice du culte, tel qu'il subsiste actuellement, eti inviterales curés et autres ecclésiastiques à concourir de tous leurs moyens au
bonheur public.
> 6. Le délégué Chanlatte et le général Agé
seront expressément chargés d'avoir pour le
gouverneur et. capitaine-général, ct les autres.
officiers et fonctionnaires publics espagnols,
tous les égards dus à leur mérite personnel et
à leurs grades respectifs, jusqu'à ce qu'ils sortent de la colonie.
> Le présent arrêté sera imprimé, lu, publié et affiché partout où besoin sera, adressé
aux autorités civiles et militaires de' l'ancienne
et de la nouvelle partie française de Saint-Domingue, transcrit sur les registres des corps
administratifs et judiciaires, et une expédition --- Page 13 ---
DE SAINT-BONINGUE
sera immédiatement envoyée au gouverneur et 1800.
capitaine-général de la partie ci-devant espagnole; il sera en outre inséré au bulletin officiel de Saint-Domingue.
> Faitau Cap-Français,ley floréal(zyavril),
l'an 8 de la république française, une et indivisible. >
Signé au registre des délibérations, l'agent
particulier du gouvernement français,
ROUME.
3 Le secrétaire de l'agence,
Signé L. BLANCHARD.
En exécution de cet arrêté, le général Agé
s'était rendu à Santo-Domingo sans troupes; sa
présence et l'objet inattendu de sa. mission y
avaient mis tout en rumeur : le peuple s'était
ameuté, et les autorités s'étaient prêtées avec
complaisance à son exallation. Lc cabilde de
Santo-Domingo étant venu dire au gouverneur
qu'il ne répondait pas de la sûreté dugénéral
Agé, ce général avait incontinent. reçu. une CScorte pour être accompagné par elle jusqu'à
la frontière.
L'agent Roume, quiavait cru que. les Espagnols céderaient sans. résistance, effrayé du
retour précipité du général Agé, et des consé-
s'étaient prêtées avec
complaisance à son exallation. Lc cabilde de
Santo-Domingo étant venu dire au gouverneur
qu'il ne répondait pas de la sûreté dugénéral
Agé, ce général avait incontinent. reçu. une CScorte pour être accompagné par elle jusqu'à
la frontière.
L'agent Roume, quiavait cru que. les Espagnols céderaient sans. résistance, effrayé du
retour précipité du général Agé, et des consé- --- Page 14 ---
RÉVOLUTION
1800. quences sans nombre que pouvait avoir l'intervention de la force dans la prise de possession,
craignant, avec raison, les suites d'une démarche politique dont la responsabilité pesait seule
surlui, avaitrapporté son arrêté et chargé son
délégué, le général Chanlatte, d'en informer
officiellement les autorités de la partie espagnole.
TOUSSAINT - LOUVERTURE, en apprenant
cette rétractation, avait, pour la première fois,
manifesté ouvertement la violence de son ame.
Eclatant de fureur sur un contre-tems qui le
forçait à poursuivre son entreprise première,
il avait rompu toute mesure, et fait conduire
prisonnier dans l'intérieur des terres l'agent
Roume,qui, dans cette occasion, montrait autant de fermeté qu'il avait semblé jusque là témoigner de complaisance et de résignation.
Sans le retour de la députation qui apporta
à Tosssann-Loivanruns la confirmation de
son grade de général en chef par le gouvernement consulaire, iln'est pas possible de prévoir
jusqu'à quels autres excès aurait pu se porter
le chef des noirs dans l'écart avoué de son ressentiment.
Sur les instances de la députation, l'agent
Roume, après plusieurs mois de caplivité, fut --- Page 15 ---
DE SAINT-DONINGUE.
rendu à la liberté, et même à ses fonctions ; 1800.
mais son caractère avait été trop méconnu pour
conserver encore quelque crédit. On le lui fit
sentir, et il quitta la colonie.
Du moment où la retraite du général Rigaud avait mis fin à la guerre du Sud, TousSAINT-LOUVERTURE était revenu à son projet
de prise de possession de la partie espagnole.
Il avait redoublé de soins pour en assurer la
réussite, parce que sa raison naturelle lui disait qu'en invasions de toute espèce le succès
garantit la justification.
Il fit tous SCS préparatifs dans le plus grand
secret.
Quand ses moyens furent prêts, il écrivit en
ces termes à M.1 le président don Joachim Garcia, capitaine-général et gouverneur pour le
roi d'Espagne de la partie espagnole de SaintDomingue.
Cap-Français 1 19 frimaire an 9.
( Monseigneur, j'avais eu l'honneur de vous
mander des Cayes que je me réservais, à mon
premier voyage au Cap, 1 de vous écrire, 9 pour
vous demanderjustice de l'insulte faite au gouvernement en la personne d'un de ses officiersgénéraux, son envoyé auprès de l'audience espagnole ; je vous avouc que sij'ai dû être sur-
Domingue.
Cap-Français 1 19 frimaire an 9.
( Monseigneur, j'avais eu l'honneur de vous
mander des Cayes que je me réservais, à mon
premier voyage au Cap, 1 de vous écrire, 9 pour
vous demanderjustice de l'insulte faite au gouvernement en la personne d'un de ses officiersgénéraux, son envoyé auprès de l'audience espagnole ; je vous avouc que sij'ai dû être sur- --- Page 16 ---
RÉVOLUTION
1800. pris d'un procédé si contraire
blies entre les nations
aux règles étapolicées, mon devoirme
prescrit impérativement d'en obtenir une réparation.J'espère donc, Monseigneur, que vous
ne me la laisserez pas plus long-tems désirer,
en répondant d'une manière satisfaisante à 7
réclamation.
ma
> Des raisons d'Etat ont déterminé
du
l'agence
gouvernement à m'ordonner, le 7 floréal
an 8, de prendre, au nom de la république
française, possession de cette ile, cédée à la
France par Sa Majesté Catholique, d'après le
traité conclu à Bâle entre les deux nations;
en
;
conséquence, je vous préviens quej j'ai chargé
le général MOYSE, commandant en chef la division duNord, de cette importanteopération:
et d'après l'outrage qu'a essuyé le gouvernement en la personne du général Agé, pour la
même mission, j'ai dà faire accompagner le
général MoysE d'une force armée suffisante
pour l'exécution du traité, et pour la protection de toute cette partie de l'ile contre les entreprises quelconques des ennemis de la république.
> Je désire de tout mon coeur que la conduite franche et loyale des habitans ctlavôtre,
Monseigneur, réalise mes espérances et me
aiu --- Page 17 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
metteà même de contremander la plus grande 1800.
partie des troupes que'l'expérience a nécessité
de mettre en mouvement pour assurer la
pleine et entière exécution des ordre du gouvernement.
> J'espère également, Monseigneur, que
vous voudrez bien ne pas laisser ignorer aux
Espagnols qui resteront soumis aux lois françaises que leurs personnes et leurs propriétés
seront respectées, et qu'il ne sera rien innové
aux' usages religieux qu'ils professent: recevezen , je vous prie, Monseigneur, la parole inviolable de militaire; soyez en même tems persuadé
que si j'insiste à la réparation que je réclame de
Votre Excellence, c'cst parce que j'ai uniquement à coeur, en faisant respecter le nom français, d'entretenir la liaison d'amitié qui existe
entre les deux métropoles.
> Que Dieu vous prenne en sa sainte garde.
> J'ai l'honneur d'être, avec tous les égards
dus à votre mérite et à votre dignité, Monscigneur 1 votre très-humble et très-obéissant
serviteur. >>
Legénéral en chef de l'armée de SaintDomingue.
Signé, TOUSSAINT-LOUVERTURE,
coeur, en faisant respecter le nom français, d'entretenir la liaison d'amitié qui existe
entre les deux métropoles.
> Que Dieu vous prenne en sa sainte garde.
> J'ai l'honneur d'être, avec tous les égards
dus à votre mérite et à votre dignité, Monscigneur 1 votre très-humble et très-obéissant
serviteur. >>
Legénéral en chef de l'armée de SaintDomingue.
Signé, TOUSSAINT-LOUVERTURE, --- Page 18 ---
to
REVOLUTION
x800.
Cette espèce de manifeste et des proclamations dans son sens partirent en même tems
que dix mille hommes se mettaient en mouvement sur deux colonnes pour envahir la partie
espagnole : celle du nord, conduite par le général MOYSE, marchait sur Sant-Yago de los
Cavaleros.
TOUssAINT-LOUVERTURE dirigeait cn personne celle de l'ouest, qui, par la côte d'Azua,
marchait sur Santo-Domingo.
180r.
Les préparatifs et les dispositions avaient été
faits d'une manière si secrète, que le gouverneur don Joachim Garcia apprit à-la-fois l'invasion et la réunion des troupes; ; il s'empressa
de répondre à TOUSSAINT-LOUVERTURE:
Santo-Domingo, le 6 janvier 1801.
(C Très-excellent Scigneur, la lettre de votre
Excellencep parduplicata, en date du 19 frimaire,
quej je viens de recevoir, m'est aussi étrangère
que celle du 14 nivôse qui l'accompagne ; l'une
et l'autre sont incomprchensibles., et ne peuvent s'accorder avec ce que Votre Excellence
m'a écrit le Ier thermidor. Celle dernière est
digne de celui qui a éte élevé û la suprématie
des deux nations.
>> Dans vos dites lettres, il parait que Votre --- Page 19 ---
DE SAINT-DONIXGUE.
II
Excellence traite tantôt d'une vengeance qui 1801,
n'est dirigée ni contre moi, ni contre ces peuples honorables, tantôt il parait qu'elle traite
de la prise de possession.
> L'agent, parson décret du 27 prairial an 8,
a annullé celui du 7 floréal de la même année ;
ilmelatransmispars sa lettre du 15vendémiaire,
approuvant mes résolutions, et convenant d'attendre en tout ce que dirait l'Espagne et la
France.
> A présent, 2 je me trouve avec des lettres, 9
l'une avec le titre de
duplicata, 1 et l'autre écrite
de San-Juan, dans laquelle vous me parlez
d'éviter l'effusion du sang, que Votre Excellence pprodhedemotrecjeridicdistompadiguel
tête de ses troupes menaçantes, et dans le style
d'un ennemi déclaré.
> Je dois douter que ce soit Votre Excellence' qui ait dicté ces papiers, ni qu'on puisse
comprendre que ce soit Votre Excellence qui
agisse de la sorte. Notre sang se versera toutes
les fois que par son effusion il pourra résulter
quelque honneur à notre gouvernement. Il
ne se versera pas pour causer un scandale, une
horreur, ni pour baigner un territoire ou
règnent des meilleurs sentimens que ceux de
l'humanité,
emi déclaré.
> Je dois douter que ce soit Votre Excellence' qui ait dicté ces papiers, ni qu'on puisse
comprendre que ce soit Votre Excellence qui
agisse de la sorte. Notre sang se versera toutes
les fois que par son effusion il pourra résulter
quelque honneur à notre gouvernement. Il
ne se versera pas pour causer un scandale, une
horreur, ni pour baigner un territoire ou
règnent des meilleurs sentimens que ceux de
l'humanité, --- Page 20 ---
RÉVOLUTION
1801. > Votre Excellence me donne des éloges dans
ses lettres; Votre Excellence y a des considérations pour ses voisins ; comment devons-nous
conciliercelaavec l'idée de la vengeance?Votre
Excellence a renvoyé ses prétendus griefs à la
souveraineté de la république française, et j'ai
renvoyé les miens à mon monarque ; étant ainsi
d'accord par cette sage mesure,comment nous
arrangerons-nous à présent d'une nouveauté
attentatoire des meilleures mesures ou satisfactions que nous sommes surle point d'espérer
de qui nous commande à Votre Excellence età
moi, et dans le tems que j'attends avec soumission un résultat quelconque, ou une inculpation ?
> Monsieur Agé n'a reçu aucune insulte,
comme Votre Excellencel'a reconnu dernièrement,et m'en a remercié dans ses lettres ; ceci
me persuade que je ne suis pas dans l'erreur,
et les personnes les plus étrangères et Ics plus
impartiales qui connaissent notre cas me le
confirment : d'oà il résulte qu'ou iln'y a pas
d'injure 7 il n'est pas besoin de satisfaction, et
s'il en fallait, ce serait l'affaire de nos gouvernemens.
> Que Votre Excellence revienne sur ellemême; qu'elle éloigne de soi tous les conseil- --- Page 21 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
lers qui la conduisent si mal : car les mouve- 1801.
mens propres de Votre Excellence sont tous
différens et dérivent de la religion ; que Votre
Excellence n'afflige plus ces peuples qui respirent la simplicité et l'innocence: la France
le sait, et j'assure Votre Excellence que c'est
le seul moyen de les conserver et de se lesattacher, et qu'il n'en reste aucun autre à Votre
Excellenee pour conserver son opinion intacte,
depuis tant de tems qu'elle combat pour mériter les éloges de sa patrie.
> Autrement, je vous fais mille et une protestations dans la conviction que c'est un territoire et un vasselage de la république française
que vous menacez sans lui en, donner avis, et
dont la conservation et la tranquillité me sont
confiées jusqu'à la détermination suprème de
les délivrer, ainsi que j'en ail les ordres.
> Dieu garde Votre Excellence un. grand
nombre d'années, très-excellent Seigneur. >>
Signé DON JOACHIM GARCIA.
Ce n'était plus désormais avec des complimens qu'on ponvait espérer de modifier les
projets de TOUSSAINT-LOUVERTURE,
Aussitôt qu'ilsev vitqualifier par la politesse espagnole du titred'Excellence et de très-excellent
ées jusqu'à la détermination suprème de
les délivrer, ainsi que j'en ail les ordres.
> Dieu garde Votre Excellence un. grand
nombre d'années, très-excellent Seigneur. >>
Signé DON JOACHIM GARCIA.
Ce n'était plus désormais avec des complimens qu'on ponvait espérer de modifier les
projets de TOUSSAINT-LOUVERTURE,
Aussitôt qu'ilsev vitqualifier par la politesse espagnole du titred'Excellence et de très-excellent --- Page 22 ---
RÉVOLUTION
1801. seigneur, il traita don Garcia de M. le président.
Au moment où ses colonnes entraient sur
le territoiree espagnol, une circontance particulière vint donner de l'activitéàs ses mouvemens.
Un bâtiment léger, venant de France, étant
signaléparles vigies, Torssuselotvateas,
qui n'était resté au Cap que pour engourdir
la sécurité, ? craignit avec raison que les réclaimations de l'agent Roume et celles de la cour
de Madrid eussent déterminé le gouvernement consulaire à ne pas donner son adhésion
au projet de prise de possession qu'il allait
exécuter. Il se hâta de monter à cheval, en laissantl'ordre de lui acheminer ses dépêches.
Il était à peine parti que le bâtiment signalé
fut en vue et bientôt en rade.
L'officier; porteurdesordres du gouvernement
s'empressa de demander des chevaux pour se
mettre sur la piste du général en chef; c'était
peine inutile. Tout était préparé pour déjouer
sa mission. On lui disait à chaque relai < que
Tosunr-Larvarums semblait avoir pressenti son arrivée, que, contre ses habitudes, il
s'était reposé et n'avait cessé de dire : Jatlends
des nouvelles de France, etil ne faut rien moins
que cette attente pour m'empêcher d'être à la --- Page 23 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
téte de mes colonnes, qui, à Pheure qu'il est, 1801.
doivent étre engagées. >
Le pauvre officier de marine, épuisé de fatigues, repartait à l'instant à toute bride, et recueillait au premier relai les mêmes renseignemens.
Il est vrai que TOUSSAINT - LOUVERTURE
affectait partout de l'attendre, parce que ses
chevaux, plusagiles que des cerfs, lui assuraient
de l'avance, et qu'il ne repartait que lorsque
des signaux lui faisaient comprendre l'approche de celui devant lequel il s'amusait à fuir.
Le général Kerversau, le général Chanlatte,
délégué de l'agence, plusieurs autres français,
et les fonctionnaires espagnols, cherchèrent en
vain à provoquer la résistance. Leurs efforts se
bornèrent à faire poser, dans le département
du Cibao, des embuscades derrière les rivières
de Guayavin et d'Amina et dans le département
de l'Ozama, derrière celle du Nisao.
Les noirs n'eurent pas de peine à les forcer:
ils étaient si nombreux: ; l'effroi marchait tellement devant eux, qu'ils n'essuyèrent qu'une
faible résistance. Les instructions de TousSAINT-LOLVERTURE prescrivaient à ses généraux de lever immédiatement les embuscades,
mais de ne les poursuivre que faiblement, afin
rière les rivières
de Guayavin et d'Amina et dans le département
de l'Ozama, derrière celle du Nisao.
Les noirs n'eurent pas de peine à les forcer:
ils étaient si nombreux: ; l'effroi marchait tellement devant eux, qu'ils n'essuyèrent qu'une
faible résistance. Les instructions de TousSAINT-LOLVERTURE prescrivaient à ses généraux de lever immédiatement les embuscades,
mais de ne les poursuivre que faiblement, afin --- Page 24 ---
RÉVOLUTION
1801. d'éviter les mêlées et le carnage. Ces ordres
d'un côté, la retraite précipitée des Espagnols
de l'autre, firent qu'il y eut peu de sang de répandu durant cette campagne. Elle ne coûta la
vie qu'à cent individus.
Le succès justifia l'entreprise. Don Garcia
voyant ses postes repliés et son gouvernement
envahi, s'estima trop heureux qu'on lui laissât
la faculté d'avoir l'air d'accéder aux désirs que
lui exprimait TOUSSAINT - LOUVERTURE, en
l'assurant qu'il y avait un oubli sincère, vrai et
durable du passé dans la prise de possession.
Par suite d'un arrangement qui sentait assez
la capitulation, mais dans lequel de part et
d'autre on n'et garde d'en prononcer le mot, ,
le pavillon du roi d'Espagne fut amené le
7pluviose (27janvier 801)à Santo-Domingo,
après une décharge de vingt - un coups de canon, et remplacé par celui de la république
française, à la suite d'une autre salve de vingtdeux coups de canon.
Ce' ne fut qu'alors que l'officier de marine.
put regjoindreToussarxrSSAINT-LOUVERTURK, quine
négligea rien pour l'assurer qu'il était désespéré de n'avoir pas connu plus tôt les ordres
du gouvernementqui contremandaient son expédition, - mais quilsluiparvenaient trop tard.
remplacé par celui de la république
française, à la suite d'une autre salve de vingtdeux coups de canon.
Ce' ne fut qu'alors que l'officier de marine.
put regjoindreToussarxrSSAINT-LOUVERTURK, quine
négligea rien pour l'assurer qu'il était désespéré de n'avoir pas connu plus tôt les ordres
du gouvernementqui contremandaient son expédition, - mais quilsluiparvenaient trop tard. --- Page 25 ---
DE SAINT-DONIXGUE
Les noirs entrèrent à Santo-Domingo d'une rSor.
manière triomphale. Leur chef fut reçu à la
maison commune par le cabilde et le gouyerneur, qui, conformémentaux usages espagnols,
voulurent l'inviter, au nom de la Très-SainteTrinité, à préterle serment de gouverner avec
sagesse la place et la portion de l'ile dont il
venait de prendre possession. TOUSSAINT-LOUVERTURE, dont le tact ct le bon sens ne manquaient jamais d'à-propos, mit autant que possible d'obligeance dans ses refus, en observant
qu'on ne pourrait exiger une démarche semblable que d'un officier qui serait envoyé par la
cour de Madrid pour relever l'ancien
gouverneur; que le cas était ici différent; que par
suite d'arrangemens respectifs il allait gouverner pour la république française. Dès-lorsje
ne puis faire, ajouta-t-il, ce que vous me demandez; mais je jure de tout mon coeur, devant Dieu qui m'entend, que je mets le passé
dans P'oubli, et que mes veilles et mnes soins
n'auront d'autre but que de rendre heureux et
content le peuple espagnol devenu français.
A ces mots, le gouverneur, don Garcia, lui
fit mille protestations d'intérêt, et lui remit les
clefs de la ville. Tossuw-Lorvteronr les
couvrit de sa main : Je les accepte, s'écria-t-il,
II,
--- Page 26 ---
RÉVOLUTION
1301. au nom de la république française ; ct puis se
tournant vers l'assemblée, il ajouta d'une voix
humble : Allons remercier l'auteur de toutes
choses d'avoir efficacement couronné du plus
grand succès notre entreprise prescrite par les
trailés et les lois de la république (r).
Suivi du gouverneur et de toutes les autorités espagnoles, il se rendit à la cathédrale, oùt
le Te Deum fut chanté en actions de gràces.
Le gouverneur espagnol don Garcia ayant
proféré dansla conversation le nom du marquis
Hermona, TOUSSAINT-LouVERTURE, qui connaissait mieux que personne les circonstances
odicuses de sa désertion, mais qui ne souffrait
pas qu'on osât les luirappeler Jança à don Garcia un regard scrutateur de colère, et lui dit
d'une voix ferme et concentrée : Le marquis
Hermona est le meilleur officier que PEspagne
ae eu à Saint-Domingue. Si elle avait su apprécierses talens et mes bonnes intentions, St elle
avail suivi ses plans et les miens, vous ne vous
seriez jamais trouve, Monsieur, dans la pénible siluation de me remettre les clefs de SantoDomingo.
Le regard et le ton qui accompagmèrent ces
(1) Procès-verbal de la prise de possession de la partic CSpagnole, du 7 pluviose an 9(27 janvier).
est le meilleur officier que PEspagne
ae eu à Saint-Domingue. Si elle avait su apprécierses talens et mes bonnes intentions, St elle
avail suivi ses plans et les miens, vous ne vous
seriez jamais trouve, Monsieur, dans la pénible siluation de me remettre les clefs de SantoDomingo.
Le regard et le ton qui accompagmèrent ces
(1) Procès-verbal de la prise de possession de la partic CSpagnole, du 7 pluviose an 9(27 janvier). --- Page 27 ---
DE SAINT-DONINGUE,
paroles, firent comprendre à don Garcia que 1801.
la remise de son gonvernement était faite, et
qu'il était tems pour lui de gagner la terreferme, en suivant l'exemple des évèques espagnols, qui s'y étaient déjà retirés.
Le général Chanlatte, délégué de l'agence,
et ceux qui s'étaient compromis savaient trop
ce qu'il en avait coûté à la population de couleur du Snd de s'être confiée en la magnanimité
de TOUssAINT-LoUvERTURE, pour oser compter sur elle. Ils s'embarquerentà la hâte et quittèrent la colonie.
Du cap Samana au cap Tiburon, l'autorité
du chefdes noirs s'étendit alors en souveraine.
N'ayant plus que des hommages à recevoir,
TOUSsAINT-LoUVERTURE prit plaisir à jouir
de ses triomphes. Il parcourut les villes de la
partie espagnole au bruit du canon et au son de
toutes les cloches.
Le clergévenait partout pieds nus le recevoir
processionnellement sous le dais; en accueillant
ceshommages, ToUSSAINT-LOUVERTURES'Éludiait à flatter les espérances et le crédit des
prêtres. Lesattentions marquéesqu'illeur prodiguait produisirent leur fruit : peu de jours
après la prise de possession, il était aussi mai- --- Page 28 ---
RÉVOLUTION
1801. tre de l'obéissance des Espagnols qu'il l'était
déjà de la confiance des noirs.
La réunion de la partie espagnole procura
des avantages réciproques dont on ne tarda
pas.à ressentir les effets.
La partie française gagnaj plusde facilité, dans
ses acquisitions de chevaux et de mulets, pour
faire aller la culture; et la partie espagnole
s'étant rassurée, trouva des bénéfices énormes
dans l'exportation et la vente facile de ses bestiaux et de ses troupeaux de bêtes à cornes.
Les soldats noirs, soumis à une austère discipline, n'avaient fait que peu de dégât; il ne
resta dans le pays que ce qu'il fallait de troupes
pour tenir garnison, et ces garnisons firent encore circuler de l'argent.
Les élémens d'administration française qui
les suivaient portèrent dans ce pays neuf des
principes d'activité et d'industrie.
Des routes magnifiques furent percées; celle
de Santo-Domingo à Laxavon n'avait pas moins
de quatre-vingts licues de long sur six toises de
large.
Un n'avaitjamais vu de voitures danslepays;
les noirs en introduisirent.
Les chevaux espagnols n'allaient qu'au pas
circuler de l'argent.
Les élémens d'administration française qui
les suivaient portèrent dans ce pays neuf des
principes d'activité et d'industrie.
Des routes magnifiques furent percées; celle
de Santo-Domingo à Laxavon n'avait pas moins
de quatre-vingts licues de long sur six toises de
large.
Un n'avaitjamais vu de voitures danslepays;
les noirs en introduisirent.
Les chevaux espagnols n'allaient qu'au pas --- Page 29 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
ou au galop cadencé; ils prirent l'allure vive 1801.
de ceux de TOUSSAINT-LOUVENTURE. Les distances se rapprochèrent, ct, en dernière analyse, cette invasion des noirs, qu'on avait tant
redoutée, devint d'abord un bienfait pour les
peuples nomades de la partie espagnole.
Le résultat heureux qu'amenait la réunion de
cette partie, la prospérité particulière dont on
jouissait, celle plus brillante des profits qu'on
entrevoyait dans l'avenir, ne firent qu'augmenterl'enthousiasmegénéral pourTOUSSAINTLOUVERTURE.
< Le salut de la colonie exigeait la permanence de son système; il n'y avait, disait-on
de toutes parts, d'établissement solide en fait
de gouvernement que les fonctions inamovibles. >>
Soit qu'il eût conçu lui-même la première
pensée de cette mesure, soit qu'elle fut l'expression des flatteries dont onl'enveloppait, ou
bien encore l'ocuvre de la politique étrangère,
l'idée de recevoir une nouvelle investiture du
voeu général des habitans de la colonie enivra
un homme qui ne rêvait qu'ambition, et dont
le pouvoir était le besoin unique : c'était le
cercle de sCS pensées, le but constant de toutes
ses actions. --- Page 30 ---
RÉVOLUTION
8or.
Le commissaire Eaimond a particulièrement
été accusé d'avoir excité T'OUSSAINT-LOUVERTURE à se saisir du pouvoir de la colonie,
comme le général Bonaparte venait de le faire
en France par la révolution du 18 brumaire.
Cependant le propos suivant prouve le peu de
cas que l'homme de Saint-Domingue faisait de
ces insinua tions.
( Je connais bien Raimond, disait-il,ils'applaudit d'être de retour parmi les riches de la
nature; il les engage à se suffire à eux-mêmes;
il annonce qu'il ne veut plus les quitter : il ne
babille ainsi que parce qu'on: a refuséen France
de lui acquitter soixante mille francs de traitemens arriérés. >
Une locution, qu'il avait adoptée avant le retour du commissaire Raimond, démontre jusqu'à l'évidence que le plan d'une constitution coloniale était depuis long-tems dans la
tête du chef des noirs. ( J'ai pris mon vol, disait-il, dans la région des aigles. Il faut que je
sois prudent en regagnant la terre ; je ne puis
plus être placé que sur un rocher, et ce rocher
doit être l'institution constitutionnelle qui me
garantira le pouvoir tant que je serai parmi les
hommes. )
Les bons Français qui étaient dans la colo-
aimond, démontre jusqu'à l'évidence que le plan d'une constitution coloniale était depuis long-tems dans la
tête du chef des noirs. ( J'ai pris mon vol, disait-il, dans la région des aigles. Il faut que je
sois prudent en regagnant la terre ; je ne puis
plus être placé que sur un rocher, et ce rocher
doit être l'institution constitutionnelle qui me
garantira le pouvoir tant que je serai parmi les
hommes. )
Les bons Français qui étaient dans la colo- --- Page 31 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
nic tentèrent en vain de le dissuader en osant 1801.
lui prédire les objections naturelles qu'allait
élever la métropole contre un système qui,
en détrnisant sa souveraineté, transformerait
Saint-Domingue en un marché banal où toutes
les nations viendraient, avec un égal avantage,
trafiquer des produits de leur industrie au détriment de celle de la France. TOUSSAINTLOUVERTURE, avenglé par les nombreuses séductions avec lesquelles d'avides spéculateurs
exaltaient le sentiment des services qu'il avait
rendus, ne cessait de leur répondre : Quil
élaitle Bonaparte de Saint-Domingue 1 et que
la colonie ne pouvail plus exister sans lui.
Ayant préparé, de longue main, les intérêts
et les esprits à l'acte politique qu'il méditait,
il éloigna, sous différens prétextes, les personnes qui avaient sur lui quelque empire, et
réunit une assemblée centrale, composée de ses
plus chands partisans.
Au moment où l'on s'y attendait le moins 7
cette assemblée vint en corps lui présenter un
projet de constitution coloniale, qui, en lui remettant tous les pouvoirs, le nommait gouverneur ct président à vie, avec le droit d'élire son successeur, et de nommer à tous les
emplois. --- Page 32 ---
RÉVOLUTION
1801.
Le chef de brigade Vincent était du
nombre de Français qui, toujours fidèles petit
aux
intéretsdelapatrie, avaient conservéle créditet
la faculté de pouvoir tout dire à TOUSSAINTLOUVERTURE. Il en usa avec énergie dans
cette occasion, pour lui faire sentir les torts
nouveaux qu'allait lui donner son acte deconstitution.
Totssun-Lorvearoe lui avoua
lui était plus possible de diminuer l'allure qu'ilne
gigantesque qu'il avait prise. Une force majeure
semblait l'entrainer; cette force était occulte ;
elle partait des insinuations que la politique
étrangère avait laissécs derrière elle dans la COlonie.
Les Mémoires remis au gouvernement,
le chef de brigade Vincent, àla suite de ses par diverses missions, sont desmatériaux historiques
du plus riche intérêt.
Voici des extraits du compte rendu par cet
officiér, en 1801.
Je quittai le Cap pour me
rendre aux Gonaïves, et deux jours après eut
lieu la publication du fameux projet de constitulion, avec un appareil jusque là inconnu.
> Je me plaignis vivement, à mon retour, de
la publicité donnéc à une production qui n'au-
de brigade Vincent, àla suite de ses par diverses missions, sont desmatériaux historiques
du plus riche intérêt.
Voici des extraits du compte rendu par cet
officiér, en 1801.
Je quittai le Cap pour me
rendre aux Gonaïves, et deux jours après eut
lieu la publication du fameux projet de constitulion, avec un appareil jusque là inconnu.
> Je me plaignis vivement, à mon retour, de
la publicité donnéc à une production qui n'au- --- Page 33 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
rait jamais dûêtre livrée au public avant d'être 1801.
revêtue del la sanction du gouvernement.
> Je fus effrayédes détails que T'onmedonna.
Je cherchai Pascal, que je savais vraiment capable de penser fortement sur l'oubli de tout
devoir envers la métropole. Pascal voyait absolument comme moi. Il fut convenu que je presserais vivementToUSSAINT-LOUVERTURE, pour
qu'il ne laissât pas subsister son mode de gouvernement.
>Je saisis, le plus tôt possible, lc moment de
le faire, etje tentai tout pour ramener TousSAINT-LOUVERTURE à d'autres principes. Il
m'écouta avec attention, sur-tout quand je lui
demandai ce que pourrait faire le gouvernement
français, aujourd'hui, qu'aux termes dela constitution il n'aurait plus personne à nommer ni
à envoyer dans la colonie. Il me répondit que
le gouvernement enverrait des commissaires
pour parler avec lui.
1- Ditesplutôtquefon veut qu'ilvous envoie
> des chargés d'affaires, desa ambassadeurs, ainsi
> que ne manqueront pas de le faire les AmériD cains. , les Espagnols et même les Anglais. >
> TOUSSAINT entendit fort bien ct me dit:
Je sais que le gouvernement anglais est le plus
dangereux pour moi et le plus perfide pour la --- Page 34 ---
RÉVOLUTION
1801. France; ; il a toulfait pour avoir le commerce
eaclusif de Pile; mais il n'a eu que ce quil
étaitimpossible qu'iln'eit pas. J'avais besoin
de lui.
>Ilmequitta, etje n'emprecidalerrentie
compte à Pascal de notre conversation, en le
pressant d'agir de son côté. Mais il m'a assuré
n'avoir pas osé le faire, TOUSSAINT lui ayant
marqué del la défiancedepuise squ'il l'avait trouvé
ferme dans ses principesde.soumission au gouvernement. >
Toesunsbestesmatiapetandded sobservations et de la présence du chef de brigade
Vincent, le. fit appeler pour lui dire : (C Vous
désirez quitter la colonie, eh bien ! je vais vous
en fournirl'occasion:s vousallezporter en France
l'acte de constitution contre lequel vous vous
élevez tant ; si vous ne voulez pas vous en
charger, je l'enverraiaux Etats-Unis, et, de là,
je le ferai passer en France par un navire
neutre ; vous aimez bien la colonie, mais vous
aimez encore mieux la France, et c'est pour
cela que je vous choisis. >>
Le chef de brigade Vincent accepta enco re
cette mission épineuse. Voicil'extraitdu compte
officiel qu'il rendit de sa dernière entrevue
avec Tossans-Louyasrens
élevez tant ; si vous ne voulez pas vous en
charger, je l'enverraiaux Etats-Unis, et, de là,
je le ferai passer en France par un navire
neutre ; vous aimez bien la colonie, mais vous
aimez encore mieux la France, et c'est pour
cela que je vous choisis. >>
Le chef de brigade Vincent accepta enco re
cette mission épineuse. Voicil'extraitdu compte
officiel qu'il rendit de sa dernière entrevue
avec Tossans-Louyasrens --- Page 35 ---
DE SAINT-BOSINGUE.
180r.
)
. . : Ma surprise fut grande lorsmu'il
me dit que je serais déjà parti si l'imprimeur
ne se faisaitpas atlendre.
> Comment, lui dis-je, vous faites imprimer
la constitution! Vous concevez le projct del'envoyer à votre gouvernement, en paquets, ainsi
que vous le ferez au continent américain, à la
Havanc etàlaJamalique? Cette conduite est affreuse: votre constitution doit être envoyée en
France manuscrite et signée par tous les électeurs qui vous l'adresseront, avec prière de la
faire parvenir au gouvernement. - Vous avez
raison,me dic-il.ai-owum'adfesinutruiphurtéh
vous seriezdéjà parti.
> Jel luirépondis que j'avais chargé Raimond
de le faire, et j'ajoutai : TOUSSAINT aime la
France et les Français : TOUSSAINT ne peut
conserver l'état distingué dont il jouit que par
la force des baionnettes européennes. ( Il me
fit répéter cette phrasc, que je luisoutins vraie.)
TOUSSAINT, enfin, n'ambitionne rien tant que
des preuves de confiance et d'estime du premier consul. Il m'arrêta pour me dire qu'il ne
pensait pas avoir aucun tort vis-à-vis de lui. Je
m'écriai que son projet de constitution était un
manifeste contre la France.
>) Son ton el son attitude, qui marquaient sa --- Page 36 ---
REVOLUTION
1801. violente agitation, m'annoncèrent qu'il était
tems d'en finir. Je lui présentai néanmoins
encore cette dernière image :
> Ehl bien! je vais donc partir, etceluiquis'est 6
montrévotre plus constantdefenseura auprès du
gouvernement,au lieu de porter en France des
preuves certaines que vous méritez de l'avoir
pour appui, ne portera à ce même gouvernement que des témoignages de l'oubli des devoirs les plus sacrés de la part d'un homme tel
que je vous ai dépeint! A quel rôle affreux vous
me réservez ! Vous m'avez souvent dit
que
lorsque vous vintes parler aux commissaires
Mirbeck, Roume et Saint-Léger, vous leur
avicz offert de faire toutrentrer dans l'ordreà
Saint-Domingue, si l'on voulait vous donner
soixante libertés.
>> Aujourd'hui, tous VOS frères sont libres par
la volonté et sous la protection du plus puissant
des gouvernemens ; vous devez à la France
tous VOS droits, et vous osez lui envahir celui
de gouverner sa colonie ! Donnez-moi la note
de ceux de VOS frères d'armes qui ont le plus
contribué à relever les cultures et à chasser les
Anglais, , je me fais fort d'obtenir pour eux. les
faveurs du gouvernement.
> TOUSSAINT, ému, parut un instant réflé-
res par
la volonté et sous la protection du plus puissant
des gouvernemens ; vous devez à la France
tous VOS droits, et vous osez lui envahir celui
de gouverner sa colonie ! Donnez-moi la note
de ceux de VOS frères d'armes qui ont le plus
contribué à relever les cultures et à chasser les
Anglais, , je me fais fort d'obtenir pour eux. les
faveurs du gouvernement.
> TOUSSAINT, ému, parut un instant réflé- --- Page 37 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
chir, et finit par balbutier qu'il verrait avec 1801.
plaisir récompenser quelques-uns de ses camarades. Quand je lui demandai ce qu'il voulait
pour lui-même, il me répondit avec vivacité,
comme s'il était excité par une idée intérieure:
qu'il ne coulail rien ; qu'il savail bien que l'on
avaitjuré sa perte ; qu'il élait convaincu que
ses enfans ne jouiraient jamais du peu qu'il
avait ramassé, ; MAIS QU'IL N'ÉTAIT PAS ENCORE LA PROIE ACQUISE DE SES ENNEMIS.
)) Cet emportement extraordinaire chez lui
fut terminé par des réflexions qui devaient me
faire la peine la plus cruelle.
> Il avait un cheval prêt à monter à une
porte de derrière, où il se porta avec précipitation, et échappa avec une promptitude étonnante à cent personnes qui l'attendaient à la
tête de ses guides, trompés eux-mèmes par
sa ruse.
>) Peu après le départ du général en chef, je
reçus un paquet que je présumais contenir le
fameux projet de constitution. Voici la lettre
qui l'accompagnait :
Le gowerneurgentral au citoyen Pincent,
directeur des fortificalions.
C Le citoyen Borgella, président de l'assem- --- Page 38 ---
RÉVOLUTION
1801. > blée centrale, vous remettra un paquet pour
> le gouvernement. Yousaurezaussi la bonté de
> prendre ceux que j'ai laissés à Allier, mon se-
) crétaire particulier. Je vous désire un bon et
>) heureux voyage. Salut et amitié. >
SigneToUssaINr-LoAINTLOUYEATERE
> Je ne quittai pas la colonie sansy laisser de
nouvelles preuves de mes principes, et je remis au général CHRISTOPHE une lettre décachetée pour presser le général en chef de distinguer avec sa sagacité ordinaire les fallacieuses
idées de pouvoir qui pouvaient lui être suggérées par des hommes nouveaux.
La lecture de cette lettre produisit un effet
étonnant sur le général CHRISTOPRE : (C Commandant Vincent, me dit-il avec émetion, vous
êtes le seul Européen qui aimez réellement les
hommes de Saint-Domingue. Vous nous avez
toujours dit la vérité. Le projet de constitution
a été rédigé par nos ennemis les plus dangereux. >
Le chef de brigade Vincent ayant fait aux
destinées de la colonie le sacrifice de son repos, se rendit en France; il yarriva au moment
du traitéd'Amiens. Il épuisa toutes les expressions pour faire comprendre le danger d'em-
ant Vincent, me dit-il avec émetion, vous
êtes le seul Européen qui aimez réellement les
hommes de Saint-Domingue. Vous nous avez
toujours dit la vérité. Le projet de constitution
a été rédigé par nos ennemis les plus dangereux. >
Le chef de brigade Vincent ayant fait aux
destinées de la colonie le sacrifice de son repos, se rendit en France; il yarriva au moment
du traitéd'Amiens. Il épuisa toutes les expressions pour faire comprendre le danger d'em- --- Page 39 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
ployer la force dans la conjoncture extraordi- 1801,
naire où la colonie SC trouvait placée.
Frondant les préjugés du tems, il eut le courage de dire au premier consul que nos brillans
conquérans d'Europe, rendus disponibles par
la paix,ne pourraient rien sousle climatdesAntilles; que ce climat anéantirait notre armée,
lors même que le crédit de ToUssAINT-LouVERTURE sur les noirs ne pourrait pas arriver
au point de la faire détruire par les armes: : ce
qui ne lui était pas démontré. Il ajouta à ces
craintes celle que les Anglais ne contrariassent
nos dispositions. Le premier consul lui répondit avec humeur : ( Le cabinet de Saint-James
a voulu s'opposer à ce que je fisse passer une
escadre à Saint-Doiningue. Je lai ai fait notifier
que, s'il n'y consentait pas, j'allais envoyer à
TOUSSAINT des pouvoirs illimités, et le reconnaitre indépendant. Il ne m'a plus fait d'observations. >>
Cette confidence servit de texte à de nouvelles objections. Le ton de confiance et de SIlpériorité que prenait le premier consul montrait qu'il croyait avoir forcé l'Angleterre à
approuver son expédition. Le chef de brigade
Vincent se permit de lui observer qu'il voyait
avec douleur mettre à la merci de l'Angleterce
ais envoyer à
TOUSSAINT des pouvoirs illimités, et le reconnaitre indépendant. Il ne m'a plus fait d'observations. >>
Cette confidence servit de texte à de nouvelles objections. Le ton de confiance et de SIlpériorité que prenait le premier consul montrait qu'il croyait avoir forcé l'Angleterre à
approuver son expédition. Le chef de brigade
Vincent se permit de lui observer qu'il voyait
avec douleur mettre à la merci de l'Angleterce --- Page 40 ---
RÉVOLUTION
1801. et du climat de Saint-Domingue notre marine
et l'élite de nos troupes.
Le premier consul, redoutant T'influence de
ces observations, relégua à l'ile d'Elbe le chef
de brigade Vincent. Lcs événemens n'ont que
trop justifié la justesse des appréhensions de
cet officier. --- Page 41 ---
DE SAINT-DONINGUE,
CHAPITRE XII.
Etat de la colonie après la promulgation de sa constitution. Ses
produits en l'an 9. Budget des dépenses du gouvernement
général de Saint - Domingue. Comparaison des dépenses
réelles avec les dépenses fictives. Propos et apologue de
ToussAINT-LoUVENTURE. Promotions nombreuses. Formation de l'armée coloniale en trois divisions. Détails sur les
généraux DESSALINES et Moxse. Insurrection des ateliers du
Limbé. Jugement et exécution du général MoYsE. Résignation extraordinaire des noirs aux ordres de TOUssAINT-LotVERTURE. Ses plaintes relativement au silence du premier
consul. Ses inquiétudes. Ses proclamations. Renvoi de ses
agens de la Jamaique. Rappel du Cap de l'agent britannique. Envoi en France d'un habitant du Port-au-Prince.
Particularités sur cette mission.
L'AUTORITÉ dont la source est impure jette 1801.
l'inquiétude dansl'ame de ceux quis'en font détenteurs. Les implacablesennemis de la France
avaientbeaus'applaudird'avoir faitTOUSSAINTLOUVERTURE maître d'un grand pouvoir, ils ne
l'avaient pas rendu maitre de sa conscience.
Au faite de l'ambition il connaissait le remords,
et plusieurs généraux noirs, dans le sein desquels il avait voulu s'épancher, avaient ajouté à
ses regrets. Dans cette occasion, le chef de brigade CHRISTOPHE, à quila politique anglaise a
IL.
--- Page 42 ---
RÉVOLUTION
1801. fait accepter depuis le titre de roi d'Haiti,
qu'elle avait en vain offert à TOUsSAINT-LOUVERTURE, avait osé lui dire ( que la constitution coloniale était un crime médité par les
plus cruels ennemis des noirs. > TOUSSAINTLOUVERTURE lui avait répondu que ce n'était point par ambition qu'il s'était fait proclamer gouverneur à vie, mais uniquement dans
le but d'avoir le moyen de conserver la liberté
de sa couleur.
C'est ainsi qu'il était venu à bout de parler
à l'imagination de ceux des siens qui s'étaient
rappelé la France. En s'excusant devant eux,
iln'en avait que plus ressenti la vérité de leurs
observations. Aussi, lorsque toutes les esperances avides exaltaient à Saint - Domingue,
l'homme en qui elles étaient placées mesurait
seul de sang-froid l'avenir et ne s'y abandonnait point avec confiance.
Cependant tout prospérait sous son administration ; on obéissait par enthousiasme, on
servait par dévouement; et ce n'était pas seulement une puissance d'opinion, c'était encore
une puissance bien positive que celle de TousSAINT-LOUVERTURE.
Le commerce de toutes les nations fréquentait Saint-Domingue sous pavillon américain.
Des réglemens fiscaux fort bien entendus en
mesurait
seul de sang-froid l'avenir et ne s'y abandonnait point avec confiance.
Cependant tout prospérait sous son administration ; on obéissait par enthousiasme, on
servait par dévouement; et ce n'était pas seulement une puissance d'opinion, c'était encore
une puissance bien positive que celle de TousSAINT-LOUVERTURE.
Le commerce de toutes les nations fréquentait Saint-Domingue sous pavillon américain.
Des réglemens fiscaux fort bien entendus en --- Page 43 ---
DE SAINT-DONINGUE
tiraient des ressources considérables, et la cul- 1801.
ture et le commerce rivalisant d'activité et de
vigueur, montraient l'avenir dans" "une prospérité incommensurable.
Les comptes suivans fournis à l'assemblée
centrale par Tadministratcur-g@néral de la COlonie, peuvent servir à donner une idée de
cette perspective.
Produits de la colonie de Saint-Domingue en lan 9.
Sucre terré. Sucre brut.
Café.
Dans-le département du Sud .
86g 854,335 6,338,754
du Nord. 15,671 9,348,,84 14,986,950
delOuest
4,817,453 18,294,566
Domaines nationaux du Sud .
999,000 1,200,000
delOuest
1,500,000 1,200,000
du Nord.
999,000 1,200,000
16,540 18,518,572 43,420,270
Coton.
Cacao.
Campéche.
Dans le département du Sud : 295,566 105,228 47,161
de l'Ouest 1,644/435 202,274 1,392,407
du Nord. 76,589 282,716 5,329,066
Domaines nationaux du Sud . 63,750 58,300
de l'Ouest 200,000
du Nord. 200,000
2,480,340 648,518 6,768,634
Sirop.
Indigo.
Gomme de
gayac.
Danste département de l'Ouest
9,066
73,783
du Sud . 68,327
804.
du Nord. 22,026
1,736
99,419
804 75,519
Bois
Ferme
d'acajou. des Bouchers.
Dansled département de T'Ouest
go5 50,000
du Nord.
4,312 50,000l
du Sud -
20,000
5,2171 120,000! --- Page 44 ---
REVOLUTION
1801.
Sil'on s'en rapportait avec une entière confiance aux comptes présentés par l'administration coloniale, on aurait une idée imparfaite
des ressources financières de TOUSSAINT-LOUVERTURE.
Suivant son administrateur-général des finances, les dépenses de l'an 9s'étaient élevées
à la somme exhorbitante de . . 34:942,408 fr.
(C'est-à-dire à 27,094,858 f.
de plus qu'en 178g-)
Et les recettes générales ne
s'étaient portées qu'à. .
. . 19,255,93:
(C'est-à-dire à 2,341,249 fr.
de moins qu'en 1789, époque
la plus brillante de la prospéritéde Saint-Domingue.)
L'exercice fnancier présentait donc un déficit apparent
de .
: 15,686,477
Mais presque tout était faux dans l'étalage
desdépenses, comme on en acquerrai incessamment la preuve. Une foule de puissans motifs
décidaient TOUSSAINT-LOUVERTURE à en imposer à la crédulité publique.
D'abord il voulait prouver à la France que
la possession de Saint - Domingue lui était à
charge; ensuite il voulait se ménager vis-à-vis
des subalternes la faculté de leur refuser.
.
: 15,686,477
Mais presque tout était faux dans l'étalage
desdépenses, comme on en acquerrai incessamment la preuve. Une foule de puissans motifs
décidaient TOUSSAINT-LOUVERTURE à en imposer à la crédulité publique.
D'abord il voulait prouver à la France que
la possession de Saint - Domingue lui était à
charge; ensuite il voulait se ménager vis-à-vis
des subalternes la faculté de leur refuser. --- Page 45 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
Enfin,il désirait inaugurer vis-à-vis des habi- 1801.
tans le droit d'établir un impôt supplémenlaire de 15,000,000 en impositions somptuaires
et foncières, pour niveler la recette à la dépense.
Voici le budget soumis en conséquence à
l'assemblée centrale pour l'exercice de l'an 9,
portant la dépense à près de 35,000,000.
Etat des dépenses présentées à l'assemblée
centrale par le citoyen Vollée, administraleur-général des finances du gouvernement
de Saint-Domingue
Gouvernement.
francs.
Gouverneur.
500,000
Son secretaire-général.
20,000
Rations..
1,095
Son secrétaire particulier. .
15,000
Rations. :
Son secrétaire interprète.
15,000
Rations. .
Six secrétaires ordinaires.
48,000
Rations. .
2,460
Un chefd'état-major, généraldebrigade. 18,000
Rations :
1,642
Un adjudant-général.
10,500
Rations .
1,095
Un aide-de-camp, chefde brigade. .
S,250
Rations .
Un aide-de-camp, chef de bataillon.
6,000 --- Page 46 ---
RÉVOLUTION
1801.
franes.
Rations .
Deux aides-de-camp, capitaines.
7,500
Rations -
Deux aides-de-camp, lieutenans. .
4,550
Rations :
4.
Un commissaire des guerres.
18,000
Rations.
1,642
485,181
Grand état-major.
Un général de division.
27,000
Rations .
2,180
Deux aides-de-camp.
12,000
Rations . .
1,094
Compagnic de guides. .
19,822
Rations . e
17,653
Compagnie de dragons
14,402
Rations .
11,560
Un premier secrétaire.
6,000
Rations. .
Un second secrétaire .
5,750
Rations. .
Dix généraux de brigade .
180,000
Rations. -
16,420
Dix secrétaires.
40,000
Rations. .
5,475
Dix aides-de-cammp .
18,750
Rations. :
4,106
Escorte des généraux de brigade.
97,575
Rations. .
21,261
427,498
Commandans d'arrondissement.
Vingt-huit commandans d'arrondissement, dont vingt-quatre seulement
ations. .
Un second secrétaire .
5,750
Rations. .
Dix généraux de brigade .
180,000
Rations. -
16,420
Dix secrétaires.
40,000
Rations. .
5,475
Dix aides-de-cammp .
18,750
Rations. :
4,106
Escorte des généraux de brigade.
97,575
Rations. .
21,261
427,498
Commandans d'arrondissement.
Vingt-huit commandans d'arrondissement, dont vingt-quatre seulement --- Page 47 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
francs, 1801.
portés au présent état, quatre étant
déjà employés.
180,000
Rations.
16,420
Vingt-quatre secrétaires
45,016
Rations.
9,840
Escorte des commandans d'arrondissement. .
31,816
Rations .
23,803
506,895
Commandans de place.
Quatre-vingt-cingt-cinqcommandansdeplace 525,000
Rations. .
165,537
Quatre-vingt-cing secrétaires. .
162,000
Rations. :
34,850
687,387
Force armée, infanterie.
Le nombre des demi-brigades étant fixé
à 15, elles représentent 22,500 hommes, qui coûtent par: an. -
7,858,400
Rations. .
6,566,195
14,204,595
GARDES D'HONNEUR. Infanterie.
Mille hommes.
556,525
Rations .
288,878
645,203
Cavalerie.
Un régiment de cavalerie .
318,837
Rations .
219,236
538,073
Artillerie.
Le corps d'artillerie. .
607,8go
Rations.
505,856
1,111,726
Gendarmerie.
Un corps de gendarmerie à cheval. -
555,557
555,557 --- Page 48 ---
REVOLUTION
3801.
Musique.
francs.
Musiciens.
107,712
Rations. .
131,400
259,112
Habillement.
Infanterie, soldats. .
. 1,887,682
Officiers. .
208,837
Cavalerie, soldats :
164,421
Officiers. :
25,051
Garde d'honneur, soldats.
155,925
Officiers :
10,777
Musique.
47,028
2,509,721
Hôpitaux.
.
Frais.
. 2,133,470
2,133,470
Officiers de santé.
Un inspecteur. en chef.
21,000,
Six édecins. .
108,000
Six chirurgiens en chef.
54,000
Rations'de ces officiers. .
9,307
192,307
Commissaires des guerres.
Six commissaires des guerres. .
72,000
Rations :
4,927
Six commissaires en second.
24,000
Rations .
5,285
Six, commissaires ordinaires.
16,200
Rations.
5,285
Dix-huit sous-commissaires.
56,000
Rations. .
9,855
189,552
Direction du génie.
Un directeur-général.
10,196
.
54,000
Rations'de ces officiers. .
9,307
192,307
Commissaires des guerres.
Six commissaires des guerres. .
72,000
Rations :
4,927
Six commissaires en second.
24,000
Rations .
5,285
Six, commissaires ordinaires.
16,200
Rations.
5,285
Dix-huit sous-commissaires.
56,000
Rations. .
9,855
189,552
Direction du génie.
Un directeur-général.
10,196 --- Page 49 ---
DE SAINT-DONINGUE.
francs. 1801.
Cinq officiers du génie. .
36,578
Six employés du génie de différens
grades. .
29,000
Rations de CCS officiers.
3,285
79,059
Officiers civils.
Administrateur-général dos finances.
50,000
Rations. .
7,190
Son chef de bureau. -
12,000
Rations. :
Six secrétaires.
36,000
Rations. .
3,285
Trésorier-général. .
48,000
Rations. -
4,190
Son chef de bureau.
12,000
Rations. .
Six secrétaires. .
56,000
Rations.
5,285
Cinq trésoriersparticuliers de département.
100,000
Rations. .
4,106
Cinq chefs de bureaux. .
50,000
Rations. .
5,075
Quinze commis expéditionnaires.
60,000
Rations. .
6,15a
Dix receveurs près les douanes. :
120,000
Rations. .
5,475
Trente commis.
120,000
Rations.
12,500
674,698
Administration des domaines.
Chefs et employés.
459,405
450,403
Douanes.
Quatre contrôleurs.
40,00a --- Page 50 ---
RÉVOLUTION
1801.
francs,
Quatre vérificateurs :
30,000
Douze vérificateurs en second. :
42,000
Quatre peseurs publics. .
24,000
Douze peseurs en second.
36,000
Douze employds peseurs
50,000
202,000
Officiersjudiclaires.
Tribunal de cassation. .
116,000
Tribunaux d'appel
175,000
291,000
Dépenses courantes.
Bâtimens civils et militaires.
400,000
Fortifications.
- 5,445,200
3,845,200
Artillerie et fournitures de cavalerie.
Entretien. .
400,000
La marine :
500,000
Impression.
125,000
Dépenses secrètes .
1,500,000
Dettes du gouvernement.
5,000,000
5,335,000
54,942,408
54,942,408
Le passif de ce budget était enflé, comme il
est facile de s'en convaincre par l'analyse dcs
plus fortes dépenses.
Ladministrateurgénéral portait, au budget,
le nombre des demi-brigades à quinze ; il n'était
que de treize.
Il les représentait de quinze cents hommes
chacune, elles n'en ont jamais compté au-delà
de douze cents.
du gouvernement.
5,000,000
5,335,000
54,942,408
54,942,408
Le passif de ce budget était enflé, comme il
est facile de s'en convaincre par l'analyse dcs
plus fortes dépenses.
Ladministrateurgénéral portait, au budget,
le nombre des demi-brigades à quinze ; il n'était
que de treize.
Il les représentait de quinze cents hommes
chacune, elles n'en ont jamais compté au-delà
de douze cents. --- Page 51 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
Pourl'entretien de ces quinze demi-brigades, 1801.
dont il faisait monter la force totale à vingldeux mille cinq cents hommes, il comptait
pour solde .
7,838,400
Rations. .
6,366,195
Musiciens. .
239,112
Habillement des soldats.
1,887,682
Idem des officiers .
208,837
Total .
16,540,226
Le soldat noir ne recevait que de loin en
loin de légères gratifications en fournitures;
c'était par sa soldc seule qu'il devait pourvoir
à sa nourriture et à son entretien. Cette solde,
pour le sous-officier et le soldat, n'était que
d'un escalin par jour (55 centimes.)
L'officier particulier, jusqu'au grade inclus
de capitaine, ne recevait que deux escalins par
jour (I franc IO centimes) ; mais il était, ainsi
que le sous-officier, habillé par les magasins
de l'Etat.
Voicila dépense réelle des demi-brigades de
TOUSSAINT-LOUVERTURE.
Treize demi-brigades, de douze cents hommes, à 55 centimes par jour et par homme.
Pour quinze mille six cents hommes par an, ci.
- 3,131,700 --- Page 52 ---
RÉVOLUTION
1801.
Supplément d'un escalin par jour
pour douze cents officiers, ci
- . 240,900
Habillement de trois mille sousofficiers, à IOO fr., ci.
300,000
Habillement de douze cents officiers, à 400 fr., ci.
480,000
Cent trenle musiciens, à raison de
dix par demi-brigade,à 1,000 fr., ci. 130,000
Appointemens des officiers supérieurs des treize demi-brigades, ,ci. . 260,000
Total de la dépense réelle .
4,542,600
Compté au budget.
16,540,226 fr.
Dépense réelle.
. . 4,542,600
Détourné pour d'autres emplois. .
11,997,626
Cette économie de près de 12,000,000, sur
un seul article de dépense, prouve la foi que
l'on peut accorder aux budgets de l'administrateur-général Vollée. La majeure partie des dépenses y était fictive.
(C J'entends toujours les Européens parler
argent, disait TOUSSAINT - LOUVERTURE, et
estimer les Anglais parce qu'ils en ont beaucoup;je veux aussi que mon gouvernement soit
estimé, et c'est pour cela que je suis économe.>
Cette économie de près de 12,000,000, sur
un seul article de dépense, prouve la foi que
l'on peut accorder aux budgets de l'administrateur-général Vollée. La majeure partie des dépenses y était fictive.
(C J'entends toujours les Européens parler
argent, disait TOUSSAINT - LOUVERTURE, et
estimer les Anglais parce qu'ils en ont beaucoup;je veux aussi que mon gouvernement soit
estimé, et c'est pour cela que je suis économe.> --- Page 53 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
Iln'est pas possible de calculer, même par 1801.
approximation, quels ont été les produits de
ces économies. Ilsont dà être considérables par
les arriérés qu'on laissait dans les dépenses, ct
par les rentrées extraordinaires procurées par
l'empressement que mettait depuis deux ans le
commerce à fréquenter Saint-Domingue.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, comme les hommes qui réfléchissent beaucoup, mais chez lesquels l'éducation n'a pas varié les expressions
du génie, avait des sentences favorites dont il
faisait souvent emploi.
J'ai trouvé plusieurs fois, dans ses registres
de correspondance, 20 l'apologue original dont il
se servait pourétayer ses refus. L'argent,disaitil, est un esprit malin : dès qu'on y touche toul
s'en va. Il faut beaucoup de précautions pour
ouvrir les coffres ; c'est ce qui fait que je ne
puis, etc., etc.
A l'occasion de l'avènement de TOUSSAINTLOUVERTURE au gouvernement général à vie,
ily eut, dans l'ordre civil et militaire, des promotions nombreuses, qui furent d'autant plus
appréciées qu'alors la confiance était grande
par les ressources qu'on voyait devant soi.
Le chef de brigade HENRI-CHRISTOPHE était
encore si modeste, que ses amis durent le
prier pour lui faire demander, dans cette cir- --- Page 54 ---
REVOLUTION
1801. constance, le grade d'officier-général. Il lui fut
accordé avec le commandement de la ville du
Cap.
Lesplaces de secrétaires ou d'agens d'affaires
des généraux noirs devinrent l'objet de la convoitise des blancs.
Lesiége du gouvernement fut mobilisé entre
le Port-au-Prince etl le Cap, suivant la présence
de Tussanst-LoIveRTesE Ses palais, dans
ces deuxvilles,furent. somptueusementmeublés
et desservis.
L'armée coloniale fut, à cette époque, organisée en trois divisions.
La première division, dite du Nord, était
commandée parle général MOYSE; la seconde,
dite de' l'Ouest et du Sud, parle général DESSALINES; et celle de l'Est ou de la partie espagnole
l'était par un général de couleur nommé Clervaua, qui avait servi contre le général Rigaud,
et à qui TOUSSAINT - LOUVERTURE montrait
extérieurement autant de confiance qu'il lui en
accordait peu en particulier.
Ses deux favoris étaient MOYSE et DESSALINES; il les avait nommés inspecteurs-généraux de la culture dans l'enclave de leurs commandemens."
Ces deux chefs, naturellement emportés,
ayaient une humeur et un abord pénibles;le ge
l'était par un général de couleur nommé Clervaua, qui avait servi contre le général Rigaud,
et à qui TOUSSAINT - LOUVERTURE montrait
extérieurement autant de confiance qu'il lui en
accordait peu en particulier.
Ses deux favoris étaient MOYSE et DESSALINES; il les avait nommés inspecteurs-généraux de la culture dans l'enclave de leurs commandemens."
Ces deux chefs, naturellement emportés,
ayaient une humeur et un abord pénibles;le ge --- Page 55 ---
DE SAENT-DONINGUE.
néral DESSALINES, sur-tout, conservait un air 1801.
sauvage et repoussant. Il était rare qu'il ne fit
pas distribuer des coups de bâton aux chefs des
ateliers, quand il faisait l'inspection des travaux
d'unehabitation.
Si un chef d'atelier rejetait le défaut de la
culture sur la paresse obstinée des cultivateurs
en général, il en faisait désigner un par le sort
pour être pendu; mais si nominativement on
lui indiquait un cultivateur pour raisonneur ou
fainéant, cet homme, cruel dans ses emportemens, le faisait enterrer vivant, et forçait l'atelier entier d'être témoin des angoisses de sa
victime. On conçoit qu'avec des moyens aussi
barbares, dix nouveaux citoyens prétendus
libres, menacés de l'inspection du général DESSALINES, faisaient plus de travail et cultivaient
mieux que trente esclaves d'autrefois.
Torsansslorytarune, quin'agissait que
par calcul, voulant montrer ce qu'on pouvait tirerdelac culture, avaitrendulegénéral DESSALINES fermier, autant dire propriétaire de trentedeux sucreries qui,entreles mainsdecethomme
avide et féroce, lui produisaient chacune au
moins 100,000 fr. de rente.
Malgré leurs revenusimmenses,lesgénéraux
et les chefs de Saint-Domingue ayant dà se --- Page 56 ---
REVOLUTION
1801. créer des demeures et des amcublemens somptueux, etremettre en activitél leurs immeubles,
se trouvaient tous mal-aisés, et avaient besoin
de deux ou trois ans de possession pour être
les particuliers les plus riches du monde.
Soit que le général MOYSE fût moinsbarbare
que le général DESSALINES, soit que les noirs
du Nord fussent moins soumis, la culture n'y
prospérait pas comme dansl'Ouest.ToUSSAINTLOUVERTURE lui. en faisaitsouvent des reproches; celui-ci, expansifcomme unj jeune homme,
laissaitalors percer son humeur.Quof que fasse
mon vieux oncle, disait-il,je ne puis. mne Tésoudre à êlre le bourreau de ma couleur; c'est
toujours. au: norn des intérêts de la métropole
quil mne gronde; mais ces intérêts sont ceus
des blancs, et je n'aimerai les blancs que
quand ils m'auront rendu l'oeil qu'ils m'ont
fait perdre dans les. combats.
Ces plaintes revinrent à TOUSsAINT-LOUVERTURE au moment où il apprenait qu'une
compagnie de négocians offrait au général
MOYSE 20,000 piastres par mois pour la gestion des fermes qu'il possédait dans le Nord.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, mécontent de voir
un de ses. inspecteurs de culture disposé à se
débarrasser. des soins mêmes dont il retirait
qu'ils m'ont
fait perdre dans les. combats.
Ces plaintes revinrent à TOUSsAINT-LOUVERTURE au moment où il apprenait qu'une
compagnie de négocians offrait au général
MOYSE 20,000 piastres par mois pour la gestion des fermes qu'il possédait dans le Nord.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, mécontent de voir
un de ses. inspecteurs de culture disposé à se
débarrasser. des soins mêmes dont il retirait --- Page 57 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
de si grands profits, lui témoigna pour cette 1801.
fois son humeur dans des termes menaçans.
Le général MOYSE, présomptueux dans sa
fortune, ne se doutant pas qu'un chef qui lui
appartenait par le sang et par la couleur pût
jamais le sacrifier aux circonstances de sa politique, ne changea rien à SeS propos ni à ses
mceurs, que son oncle blâmait.
Pour son malheur, quelque tems après, pendant que TOUSSAINT - LOUVERTURE était au
Port-au-Prince, les noirs du département du
Nord, à qui le travail plaisait moins que la licence, voulurent reprendre leurs anciennes habitudes.
Plusieurs ateliers, dans les plaines du Limbé,
égorgèrent tout-à-coup leurs gérans ct les
blancs qu'ils purent alteindre. Ce soulèvement
inattendu vint aux portes du Cap, et coûta la
vie à trois cents blancs; mais comme la révolte
n'était point tramée de longue main, et qu'elle
dérivait plutôt des dégoûts de la culture que
de l'inquiétude occasionnée par les bruits de
paix, les nouveaux révoltés furent facilement
enveloppés par l'ascendant et l'autorité de
TOUSSAINT - LOUVERTUKE, A son approche
et à Sa voix ils rentrèrent effrayés dans le devoir. Ils déclarèrent qu'on les avait poussés
II.
--- Page 58 ---
RÉVOLUTION
1801. à la révolte, en leur disant qu'ils allaient de
nouveau être les esclaves des blancs, et en les
assurantq quelesgénéraux DESSALINESet CHRISTOPHE y avaient consenti, mais que le général
MOYSE : s'y était réfusé.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, qui était étranger
à cet événement, comprit la juste défiance qu'il
pouvait donner contre sa couleur dans un moment où la paix allait rendre à la métropole
de nouveaux moyens de- force et de puissance.
Il n'hésita point à accueillir Ies accusations qui
signalaient son neveu comme le chefd'un mouvement dont sa haine pour les blancs était bien
capable, mais qui ne dérivait au fond que d'un
esprit de révolte contre le travail.
Le général MOYSE fut livré à une commission
militaire, et fusillé comme coupable de négligence dans l'exercice de ses fonctions.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, par le sacrifice
d'un de ses proches, voulut prouver àl la France
jusqu'oà pouvait aller son inflexibilité; et, pour
montrer en même tems jusqu'où pouvait s'étendre la volonté de sa puissance sur la résignation
des noirs, il en fit à dessein des essais solennels
sur plusieurs points, afin d'en répandre la publicité.
Il réunit sur les places d'armes du Cap, du
fonctions.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, par le sacrifice
d'un de ses proches, voulut prouver àl la France
jusqu'oà pouvait aller son inflexibilité; et, pour
montrer en même tems jusqu'où pouvait s'étendre la volonté de sa puissance sur la résignation
des noirs, il en fit à dessein des essais solennels
sur plusieurs points, afin d'en répandre la publicité.
Il réunit sur les places d'armes du Cap, du --- Page 59 ---
DE SAINT-DONINGUE,
Fort-Dauphin, et du Limbé, la population 1801.
entière ct les troupes qui y tenaient garnison.
Sur la mine, et sur des réponses équivoques, il
ordonnait individuellement à des noirs d'aller
sC faire fusiller. Les victimes qu'il désignait ne
murmuraient pas ; elles joignaient les mains,
baissaient la tête, s'inclinaient humblement devant lui, et allaient avcc contrition, soumises et
respectueuses, recevoir la mort.
Un homme dont la puissance morale en était
venue à ce point, commandait plus de ménagemens qu'on n'avait su en garder en France
sur: son compte. Les journaux du gouvernement
l'avaient plusieurs fois représenté en rébellion
ouverte.
Le premier consul n'avait jamais voulu condescendre à répondre à des lettres d'admiration
dont l'une portait pour suscription intérieure:
Le premier des noirs au premier des blancs.
Ce silence affectait visiblement TOUSSAINTLOUVERTURE.
Il se sentait humilié de l'obstination du premier consul. Sa peine avait été d'abord si vive
qu'il en versa même des larmes; mais ses regrets, quoique constans, changèrent bientôt
d'expression. On y reconnaissait le rang d'oà
ils partaient. Bonaparte a tort de ne pas m't- --- Page 60 ---
RÉVOLUTION
1801. crire, disait-il; il faut quil ait écoulé mes ennemis, carsans cela me refuserait-il des témoignages personnels de satisfaction, à moi, qui
ai rendu plus de services à la France qu'ai
cun autre général?. Lesgouvernemens anglais et
espagnols traitent avec plus d'cgards les généraux qui se signalent par des services du premier ordre.
La susceptibilité de TOUSSAINT-LOUVERTURE avait grandi comme son pouvoir; pour
prouver combien il le croyait grand, il avait
affecté plusieurs fois de passer à ses secrélaires
les paquets ministériels qu'il recevait, en leur
disant: Ça n'en vaut pasla peine; lisezça, cous
autres. Dans un de ses cercles au Port-auPrince, en reconnaissant sur une lettre qu'on lui
apportait le timbre du ministère de la marine,
ill'avait rejetéesanslal lireen disantsardonniquement à ses voisins : ( Continuez, cen'estrien..
Ministre.. valet..
Ces paroles, entrecoupées par la colère, annonçaient ce qui se passait dans son ame : élle
était livrée à toutes les agitations depuis qu'il
avaitappris la signature, à Londies, des préliminaires de paix entre la république française
etl'Angleterre.
Des discussions publiques sur les intérêls CO-
marine,
ill'avait rejetéesanslal lireen disantsardonniquement à ses voisins : ( Continuez, cen'estrien..
Ministre.. valet..
Ces paroles, entrecoupées par la colère, annonçaient ce qui se passait dans son ame : élle
était livrée à toutes les agitations depuis qu'il
avaitappris la signature, à Londies, des préliminaires de paix entre la république française
etl'Angleterre.
Des discussions publiques sur les intérêls CO- --- Page 61 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
loniaux, entre autres un rapport du conseiller- 1801:
d'état Thibaudeau, annonçant que l'esclavage
serait maintenu à la Martinique ctà Cayenne;
qu'à Saint-Domingue et à la Guadeloupe un
gouvernement juste et fort soumettrait tout à la
volonté de la France, eurent une influence
malheureuse sur les dispositionsde T'OUSSAINTLOUVERTURE,
Ces nouvelles arrivèrent rapidement à SaintDomingue ; elles y causèrent de l'agitation. Les
hommes qui avaient observé les changemens
survenus dans l'esprit des noirs et l'influence
qu'avait sur eux le chef de leur couleur, conçurent des inquiétudes sur la secousse que: produirait l'arrivée des forces de la métropole.
TOUsSAINT-LoUVERTURE, par une proclamation sous la date du 27 frimaire (18 décembre) affecta de tranquilliser lcs esprits. Cette
proclamation semblait d'abord n'exprimer que
less sentimensdela soumission etdel'obéissance;
ilfallait recevoir les ordres et les envoyés de la
métropole avec le respect de la piélé fliale;
mais un dernier paragraphe avait un sens diffus
et incohérent, notamment dans un appel fait
aux" soldats, et cet appel n'était pas de nature
à détruire les craintes ; car, pourlobservateur,
il était clair que siTOUSSAINT-LOUVERTURE Ese --- Page 62 ---
RÉVOLUTION
1801. décidait à se défendre, son obstination pouvait
éterniser la guerre dans la colonie.
Ses propos du tems étaient remarquables.
Un enfant bien ne, disait-il à toute occasion,
doit de la soumission. et de l'obeissance à SO
mère ; mais au cas que cette mère soitsi dénaturee que de chercherla destruction de son enfant, l'enfant doit remettre SCB vengeance entre
les mains de Dieu. Sije dois mourir,je mourrai
en brave soldat, en homme d'honneur : je ne
crains personne.
En attendant il venait de signer une convention avec le général Nugent gouverneur de la
Jamaique, dans le but d'augmenter au besoin
ses moyens de résistance, lorsque ce gouverneur ayant appris la signature des préliminaires de paix, fit dire auxagens de TOUSSAINTLOUVERTURE qui résidaient près de lui depuis
deux mois, que la paix dont il venait d'être
instruit réduisait à néant la convention qu'il
avait contractée; ; qu'il les priait en conséquence
dequitterimmédiatement la Jamaique, comme
lui de son côté allait rappeler.du Cap-Français
le résident britanniquc, dont la mission n'avait
jamais été officiellement reconnue.
TOUSSAINT-LOUVERTURE,informédeces circonstances, accusait les Anglais de lui manquer
mois, que la paix dont il venait d'être
instruit réduisait à néant la convention qu'il
avait contractée; ; qu'il les priait en conséquence
dequitterimmédiatement la Jamaique, comme
lui de son côté allait rappeler.du Cap-Français
le résident britanniquc, dont la mission n'avait
jamais été officiellement reconnue.
TOUSSAINT-LOUVERTURE,informédeces circonstances, accusait les Anglais de lui manquer --- Page 63 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
de parole, de le trahir avec perfidie et de 18or.
conspirer avec les Français pour le perdre. Il
avait une telle agitation intérieure, que malgré
ses soins à la cacher il fut deviné par plusieurs
personnes.
Un des créoles les plus distingués sdu Port-auPrince, qui habite aujourd'hui Paris, fut de ce
nombre. Ilvint en particulier lui demander des
passeports pour se rendre en France. Cette
demande inattendue troubla TOUSsAINT-LOUVERTURE. Il courutà toutes les issues pours'assurer s'ils étaient réellement seulsetsipersonne
ne pouvait les entendre. Revenant bientôt avec
anxiété vers cet habitant, il lui dit en le fixant :
( Pourquoi voulez-vous oous en aller, vous que
j'aime et quejestime?- - Parce queje suis blanc,
et parce que, malgréiesbonsentinens que vous
avez pour moi, je vous vois à la veille d'être le
chef irrité des noirs, et que depuis quelques
jours vous n'êtes plus le protecteur des blancs,
puisque vous venez d'en faire déporter plusieurs
pour s'être rejouis de la prochaine arrivée des
Européens à Saint-Domingue. )
TOUSSAINT-LOUVERTURE lui dit alors avec
emportement : Oui, ils ont eu limprudence et
la sottise de se réjouir de cette prochaine arrioée ; comme si cette eapédition n'élait pas --- Page 64 ---
56.
REVOLUTION
18o1. destinée à me perdre, i perdre les blancs, is
perdre la colonie. On me représente en France
comme une puissance indépendante et on y
arme contre moi Contre moi! qui ai refusé
au général Maitland de me constituer en indépendance souS la protection de PAngleterre,
et qui ai toujours rejeté les propositions que
Sonthonax n'a cessé de me Jaire à ce sujet!
Puisque vous coulez partir pour la France,
jy consens ; mais que votre voyage soit are
moins utile à la colonie ; je vous remettrai des
lettres pour le premier consul, cijeleprieraide
vous écouter. Faites-lui connaëtre TOUSSAINT;
faites - lui connaûtre l'état prospère de lagriculture et du commerce dans la colonie. Enfin,
fuites-lui connaitre mes cewvres : c'est d'après
tout ce que j'ai fait ici queje dois et queje
veua être jugé. Vingtfois j'ai écrit ù Bonaparte pour lui demander l'encoi de commissaires civils, pour lui dire de m'eapédier les
anciens colonss des blancs instruits dans ladministration, de bons mécaniciens, de bons
ouvriers ; il ne m'a jamais répondu.
Tout-i-coup il profite de la paix (dont il
n'a pas même daigné m'instruire et que je
n'apprends que par le canal des Anglais)pour
diriger contre moi une erpétlilion formidable,
ingtfois j'ai écrit ù Bonaparte pour lui demander l'encoi de commissaires civils, pour lui dire de m'eapédier les
anciens colonss des blancs instruits dans ladministration, de bons mécaniciens, de bons
ouvriers ; il ne m'a jamais répondu.
Tout-i-coup il profite de la paix (dont il
n'a pas même daigné m'instruire et que je
n'apprends que par le canal des Anglais)pour
diriger contre moi une erpétlilion formidable, --- Page 65 ---
DE SAINT-DONIEGUE.
dans les rangs de laquelle je vois fgurer rnes 1801.
ennemis personnels et des gens funestes à la
colonie dont je l'avais purgée. Bien plus, il
me refuse mes enfans, ilsemble vouloir enfaire
des otages; comme si je n'avais pas donné
assez de garanties à la France! Prépares-vous
à partir promptement, car le tems presse.
Revenez me trouver. sous vingl-quatre heures,
je vous remettrai mes paquets; ; vous en prendrez connaissance sous mes yeua; ; leur contenu
cous tiendralieu d'instructions.Jesoulaitebian
ardemment que vous et mes lettres arriviez
assez à tems pour faire changer de détermination au premier consul et pour lui faire comprendre qu'en me perdant il perd les noirs;
il perd non-seulement Saint-Domingue, mais
encore toutes les colonies occidentales.
Si Bonaparte est le premier homme ert
France, TOUSSAINT est aussi le premier dans
l'archipel des Antilles.
Après un moment de recueillement il ajouta
d'un ton ferme : J'allais traiter avec les
Américains el les Anglais pour me procurer
vingl mille noirs de la côte, mais je n'avais
d'autre but que d'en faire des soldats pour
la France..
Je connais la perfidie des Anglais.
je ne leur ai aucune obligalion des --- Page 66 ---
REVOLUTION
1801. avis quils me donnent sur l'eapedition qui
vient à Saint- Domingue... ije n'aij jamais Cru
de leurs avis quece queje voulaisbien en croire.
Non. ! jamais je ne m'armerai pour eux! Je
saisis mes armes pourla liberté de ma couleur,
que la France a seule proclamée, mais qu'elle
n'a plus le droit de rendre esclave! Notre liberténe lui appartientplus! ce bien est à nous. !
Nous saurons la défendre ou périr.
Cethabitant s'occupa sur-le-champ de fréter
un bâtiment. Ayant reçu le lendemain les dépêches de Tosanm-Lorveeruar pour le
premier consul, il se hâta de mettre à la voile.
Le bâtiment qu'il montait vint se briser sur
la Grande-Ignague. Il échappa par miracle au
naufrage. Ses papiers furent perdus; au surplus,
sa mission eût été inutile, car l'expédition de
Saint-Domingue était à la mer, et avait même
déjà passé le tropique.
un bâtiment. Ayant reçu le lendemain les dépêches de Tosanm-Lorveeruar pour le
premier consul, il se hâta de mettre à la voile.
Le bâtiment qu'il montait vint se briser sur
la Grande-Ignague. Il échappa par miracle au
naufrage. Ses papiers furent perdus; au surplus,
sa mission eût été inutile, car l'expédition de
Saint-Domingue était à la mer, et avait même
déjà passé le tropique. --- Page 67 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
5g
CHAPITRE XIII.
Activité dans les chantiers maritimes.Instructions secrètes sur
l'expédition de Saint- - Domingue. Méprises des rédacteurs
de ces instructions. Attitude défiante des noirs. Fausses dispositions maritimes. Ralliement général de T'expédition du
capitaine-général Leclerc au cap Samana. Situation de l'armée de TOUssAINT-LoUVERTURE. Dislocation de la flotte.
Discussion entre le capitaine-général et l'amiral. Envoi de
l'aide-de-camp Lebrun au Cap. Sa réception par les noirs.
Conduite du général CHRISTOPHE. Lettre du capitaine-général Leclerc. Proclamation du premier consul. Inauguration
de la guerre. Conduite courageuse du maire du Cap. Second incendie de cette ville.
Du moment où le traité d'Amiens eut cimenté 180t.
la pacification générale de l'Europe, des corps
de troupes s'élaient dirigés sur les ports, et
les chantiers de France, de Hollande et d'Espagne, avaient redoublé d'activité dans leurs
armemens.
Le but de ces armemens ne pouvait être douteux ; il se revélait de lui-même. Du sein de la
. paix, l'observateur le plus superficiel pouvait
conclure, sans effort d'esprit, qu'ils s'agissait de --- Page 68 ---
Go
RÉVOLUTION
1801. remettre Saint-Domingue soUS l'action immédiate des pouvoirs de la métropole.
Le premier consul, dont l'activité voulait tout surveiller et. tout diriger , avait fait
dresser dans son cabinet particulier, par d'anciens fonclionnaires de la colonie, les instructions secrètes qui devaient régler la conduite politique et militaire de la nouvelle expédition. Il en avait prescrit et arrêté les détails
avec l'assurance d'un général habitué jusqu'alors à commander aux élémens et à maitriser
la fortune.
L'homme de mer expérimenté qui tenait à
cette époque le portefeuille de la marine et des
colonies n'avait pas même été appelé à donner
son avis sur les détails nautiques de l'expédition; il n'avait eu qu'à signer pour copie conforme les instructions déjà revêtues de l'approbation ct de la signature du premier consul.
Ces instructions contenaient de vieilles idées.
Une manie aveugle faisait alors saisir avec aviditéce qui était présenté par des hommes d'autrefois. Ceux consultés par le premier consul croyaient les noirs ce qu'ils les avaient
laissés, et ne se doutaient pas que dix ans de
révolution avaient été pour eux dix siècles
d'existence civile. Erreur funeste, dont on
signer pour copie conforme les instructions déjà revêtues de l'approbation ct de la signature du premier consul.
Ces instructions contenaient de vieilles idées.
Une manie aveugle faisait alors saisir avec aviditéce qui était présenté par des hommes d'autrefois. Ceux consultés par le premier consul croyaient les noirs ce qu'ils les avaient
laissés, et ne se doutaient pas que dix ans de
révolution avaient été pour eux dix siècles
d'existence civile. Erreur funeste, dont on --- Page 69 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
verra incessamment les déplorables résultats! 1801.
Ce'n'était point en vain queles chefs des noirs
avaient été lesagens de toutes les opinions et de
toutes les politiques. A l'école des séductions
ils avaient appris à mesurer leur situation.
L'ancien tems, dont le gouvernement consulaire prônait les institutions, ne leur offrait pas
une garantie pour les droits que leur avait accordésla France nouvelle. Ilsserendaientraison
de leur position équivoque, et manifestaient
plus d'inquiétudes sur les conséquences de la
paix, qu'ils n'en avaient témoignées jusque là
dans les chances de la guerre. Ils ne voyaient
pas sans effroi le silence et les précautionsmystérieusesobservésdanslespréparatifs de T'expédition, etilsn'étaient; peintraaréenlavopant
confiée aux soins du général Leclerc, beaufrère du premier consul, qui pouvait être dépositaire de ses arrières-pensées.
Les négociations entamées par le cabinet de
Saint-Cloud , auprès des cabinets étrangers 2
relativement à l'expédition, en avaient plus
ébruité les détails que n'auraient pu le faire
les intelligences qu'on supposait aux agens des
noirs dans les bureaux de la marine à Paris.
Si ce n'est pas directement par la politique
étrangère, ce fut au moins par des avis reçus --- Page 70 ---
RÉVOLUTION
1801. de tous les pays que TOUSSAINT-LoUVERTURE
fut mis en défiance contre l'armée expéditionnaire de Saint-Domingue.
Jamais entreprise ne déploya plus de forces
navales sous d'aussi mauvaises directions; les
rendez-vousdemer semblaient n'avoirété donnés que pour retarder et annoncer. l'expédition.
D'abord les escadres qui sortaient des ports
de l'Océan avaient ordre de se réunir dans le
golfe de Gascogne, où il est facile de s'affaler.
Le second rendez-vous était aux iles Canaries,t trop au sud de la route directe.
Enfin,le troisième était au cap Samana, à la
tête de l'ile Saint-Domingue, où les vents d'est
sont constans et impétueux, ct oû, pour ne pas
dérosser à l'ouest, il faut sans cesse lutter contre le vent, les courans et la lame; il est peu
de vaisseaux qui résistent à ces efforts.
Le tems que les escadres perdirent à se chercher ou à s'attendre dans les deux premiers
rendez-vous, fit que le ralliement général de
la flotte au cap Samana dura plusieurs semaines.
L'effet moral d'une apparition subite fut
manqué : tandis que si toutes les escadres
avaient eu pour rendez-vous une ile du Vent
(indépendamment de l'avantage qu'il y avait
contre le vent, les courans et la lame; il est peu
de vaisseaux qui résistent à ces efforts.
Le tems que les escadres perdirent à se chercher ou à s'attendre dans les deux premiers
rendez-vous, fit que le ralliement général de
la flotte au cap Samana dura plusieurs semaines.
L'effet moral d'une apparition subite fut
manqué : tandis que si toutes les escadres
avaient eu pour rendez-vous une ile du Vent
(indépendamment de l'avantage qu'il y avait --- Page 71 ---
DE SAINT-DONINGUE.
de montrer en grand nombre notre pavillon à 1801.
l'archipel des Antilles) ),il eût été facile, étant
au vent et en mettant des embargos, de tomber
à l'improviste sur Saint-Domingue, et de profiter des avantages que donnent la surprise et
la spontanéité.
On fit tout le contraire; la crise eut le tems
de fermenter.
TOUSSAINT-LOUVERTURE vint, à bride abattue, recoumaitre au cap Samana l'arrivée des
escadres ; il prit d'abord pour de l'hésitation
ce qui n'était que du ralliement. Cependant,
comme ce ralliement était formidable, et qu'il
n'avait jamais vu de flotte aussi grande, il finit
par éprouver un premier moment de découragement.S'abandonnant au désespoir : Ilfaut
périr, dit-il à ses officiers; la France entière
vient à Saint-Domingue; : on la trompée 2 elle
y vient pour se venger et asservir les noirs.
Ce premier mouvement de terreur ne lui fit
point attendre avec abandon les coups qui le
menaçaient; mais il jeta de l'irrésolution dans
ses démarches.Incertaindesévénemens, TousSAINT - LOUVERTURE suivit les erremens de
son caractère et de son âge. Il temporisa, ses
troupes ne furent point réunies, etses généraux
ne reçurent pas assez promptement linstruc- --- Page 72 ---
RÉVOLUTION
1801. tion précise de lever ouvertement, et à-la-fois,
l'étendard de la révolte.
L'expédition du général Leclerc était faite
avec une telle profusion de moyens maritimes,
que la flotte française et espagnole de Brest, et
les escadres de Rochefort et de Lorient, ralliées
au cap Samana, au nombre de cinquante-quatre vaisseaux ou frégates, n'avaient à bord que
dix mille cinq cents combattans.
C'était peu pour les résistances qu'on allait
avoir à vaincre; mais c'était beaucoup pour
les noirs de Saint - Domingue 1 que d'oser
combattre l'élite de ces vicilles légions qui
avaient déjà franchi le Rhin, le Nil et les
Alpes.
On avait fait marcher par ancienneté les
hommes qui composaient tl'expédition : officiers
et soldats étaient les vétérans de ces armées
françaises qui avaient déjà conquis l'admiration
de l'univers. C'étaient ces grenadiers dont les
bonnets et les couleurs avaient effacé tous les
autres souvenirs de gloire.
L'armée coloniale formait, au moment de
l'expédition du général Leclerc, un corps de
plus de vingt mille hommes de troupes régulières, organisés et placés ainsi qu'il suit: :
expédition : officiers
et soldats étaient les vétérans de ces armées
françaises qui avaient déjà conquis l'admiration
de l'univers. C'étaient ces grenadiers dont les
bonnets et les couleurs avaient effacé tous les
autres souvenirs de gloire.
L'armée coloniale formait, au moment de
l'expédition du général Leclerc, un corps de
plus de vingt mille hommes de troupes régulières, organisés et placés ainsi qu'il suit: : --- Page 73 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
1801.
Armée régulière du gousernenent-g@nérad de SaintDomingue.
ÉTAT-MAJOR-GÉNÉRAL
TOUSSAINT-LOUVERTURE, général en chef.
(Le siége du gouvernement alternait entre le Cap et le
Port-au-Prince, oû se trouvait établile quartier-général.)
Agé, général de brigade, chef d'état--
major-général .
au Port-au-Prince.
D'Hébecourt. , adjudant-général, au Cap.
Idlinger, directeur-général des domaines,
remplissant les fonctions d'adjudantgénéral
au Port-au-Prince.
Pascal , secrétaire
au Port-au-Prince.
Allier, secrétaire
au Cap.
Vollée, administrateur-général des finances et ordonnateur en chef.
au Cap.
DIVISION DU NORD.
CHRISTOPHE, général de brigade, commandant, au Cap.
Vernet, général de brigade .
au Cap.
MAUREPAS, général de brigade
au Port-de-Paix.
Guides des généraux. -
Artillerie et gendarmerie.
T*
DEMI-BRIGADES.
EMPLACENENS.
FORCE.
21/a brigade colonialc. au Cap et au Limbé. .
5e 1/2 brigade coloniale. au Fort-Dauphin. .
9* 1/2 brigade coloniale. au Port-de-Paix.
Total de la division.
II.
--- Page 74 ---
RÉVOLUTION
1801.
DIVISION DU SUD ET DE L'OUEST.
DESSALINES, général de division .
à Saint-Marc.
BELAIR (Charles), général de brigade, aux Arcahayes.
LAPLUME, général de brigade .
aux Cayes.
Guides des généraux.
Artillerie et gendarmerie. .
Garded'honneuray pied età chev., au Port-au-Prince 1800
DEMI-BRIGADES.
ENPLACEMENS.
FORCE.
3 et 130 1/2 brigades .
au Port-au-Princc. .
4e 1/2 brigade.
à Saint-Marc et à Jérémie. 1200
70 1/2 brigade. .
aux Arcahayes.
8°,11, 120 1/2 brigades aux Cayes. .
Un bataillon curopéen. aux Cayes.
Total de la division. .
11,650
DIVISION DE L'EST.
Clerveaux, général de divisiou, commandant, àSant-Yago.
Pajeot, général de brigade : .
à Sant-Yago.
PAUL LOUVERTURE, général de brigade, à Santo-Domingo.
Guides des généraux.
Artillerie et gendarmerie. .
DENI-BRIGADES,
EMPLACEMENS.
FORCE.
17€ 1/2 brigade.
à Samana. .
6" 3/2 brigade. .
à Sant-Yago.
10° 1/2 brigade. :
à Santo-Domingo.
Total de la division. :
Récupitulation genérale.
Divisions du Nord. . .
4,800
Divisions du Sud et del'Ouest. 11,650
Divisions de l'Est. .
4,200
Présens sous les armes. .
20,650 hommes.
endarmerie. .
DENI-BRIGADES,
EMPLACEMENS.
FORCE.
17€ 1/2 brigade.
à Samana. .
6" 3/2 brigade. .
à Sant-Yago.
10° 1/2 brigade. :
à Santo-Domingo.
Total de la division. :
Récupitulation genérale.
Divisions du Nord. . .
4,800
Divisions du Sud et del'Ouest. 11,650
Divisions de l'Est. .
4,200
Présens sous les armes. .
20,650 hommes. --- Page 75 ---
DE SAIXT-BONINGUE.
Cette armée n'était presque composée que 1801.
de noirs; on n'y comptait qu'un millier d'hommes de couleur et cinq à six cents blancs provenant des bataillons et canonniers européens
arrivés depuis dix ans dans la colonie.
Des vingt bataillons français, et des détachemêns nombreux des troupes de marine débarqués depuis cette époque, iln'existait que deux
cent cinquante hommes, que TOUsSAINT-LOUVERTURE semblait avoir exprès réunis dans le
cadre d'un seul bataillon, pour avoir à présenter aux siens un exemple parlant des ravages
du climat sur les troupes européennes.
L'armée régulière de ToussarNr-LouvznTURE avait pour auxiliaire toute la population
de couleur, qui, entièrement résignée au joug
de fer imposé par les nouveaux propriétaires
avec le mot de liberté, ne supportait plus l'idée
de la soumission aux blancs, qui lui rappelait
l'esclavage.
Nos forces de terre et de mer ralliées au cap
Samana, après avoir détaché deux frégates,
avec un corps de cinq cents hommes, sur
Santo-Domingo, mirent le IO pluviose (30 janvier) le Cap à l'ouest pour se rendre à leur
destination ultérieure.
Tossure-LorvzaTruNgE s'en étant assuré, --- Page 76 ---
REVOLUTION
1801, franchit la partie espagnole pour venir se
mettre à la tête des événemens, dont il ignorait
encore la tournure, et laissa sans instruction
précise le général Clervaua.
Le général Leclerc, suivant ses instructions, avait partagé son expédition en trois
divisions. La première, sous les ordres du géné-.
ral Rochambeau, forte de deux mille hommes,
était destinée à se porter sur le Fort-Dauphin.
La seconde, sous les ordres du général Boudet, forte de trois mille hommes, avait ordre
de se diriger sur le Port-au-Prince. (Je faisais
partie de cette division.)
La troisième, aux ordres du général Hardy,
forte de quatre mille cinq cents hommes, était
destinée à agir sur le Cap.
L'escadre de Rochefort, qui portait la division Boudet, avait reconnu la première le cap
Samana ; la flotte de Brest, qui portait le général en chef, y avait attéri la dernière. Dès
que cette flotte parut, j'allai sur une chaloupe à bord du vaisseau amiral lOcéan, prendre les derniers ordres du général Leclerc. Il
me demanda si nous étions prèts à débarquer;
sur ma réponse affirmative, il me dit : ( Quoique mes ordres portent impérativement de ne
rien changer aux détails d'exécution qui me
S
la première le cap
Samana ; la flotte de Brest, qui portait le général en chef, y avait attéri la dernière. Dès
que cette flotte parut, j'allai sur une chaloupe à bord du vaisseau amiral lOcéan, prendre les derniers ordres du général Leclerc. Il
me demanda si nous étions prèts à débarquer;
sur ma réponse affirmative, il me dit : ( Quoique mes ordres portent impérativement de ne
rien changer aux détails d'exécution qui me
S --- Page 77 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
Gg
sont prescrits, puisque vous êtes prêts et que 1801.
vous tenez la tête de l'armée navale,je veux précieusement employer le tems et vous faire agir
surle Cap, enremplacementdeladivision Hardy,
qui est derrière, et quej'enverrai à votre place
au Port-au-Prince. >
Il me donna par écrit ses ordres en conséquence.
Je retournai à bord, et à l'instant la division
Boudet cingla dans les passes du Cap; elle allait
s'y engager le 12 pluvidse (1" février), lorsqu'elle reçut l'ordre de poursuivre sa route sur:
le Port-au-Prince.
A peine avais-je quitté lOcean qu'une discussion s'était engagée entre le général Leclerc
et l'amiral Villaret-Joyeuse, Cet amiral fit observer qu'il leur était prescrit de ne souffrir
aucune vacillation dans les principes de leurs
instructions (1),etqu'il ne pouvait conséquemment prendre sur lui de donner son adhésion
aux dispositions nouvelles dont le général venait de me charger.
L'altercation fut si vive que le capitaine-général fut au moment de faire arrêter l'amiral.
A la fin celui-cil l'emporta: ; le contre-ordre fut
(:) Instructions secrètes sur l'erpédition de Saint-Domingwe,
chapitre VI. --- Page 78 ---
RÉVOLUTION
1801. donné, et ce contre-ordre eut un résultat déplorable; un vent contraire et la nuit ne
mirent plus à la division Hardy d'entrer le per- soir
même au Cap, où elle eût été bien reçue.
Le général CHRISTOPHE, livré à lui seul, annonçait le désir de recevoir l'expédition et de
Jui donner des fêtes : les rues étaient balayées,
les casernes nettoyées, les habitans et les troupes noires se livraient en ville à une satisfaction générale.
L'arrivée secrète de Tosssauxy-LouvrnTURE arrêta ces dispositions amicales.
Le lendemain M. Lebrun, aide-de-camp de
l'amiral Villaret-Joycuse, s'étant jeté dans une
barge de noirs qui s'étail approchée de l'escadre, prit terre au fort Picolet, où se trouvait
le général CHRISTOPHE. On lui demanda les
papiers dont il était porteur. M. Lebrun les refusa en disant qu'il avait l'ordre exprès d'en
faire la remise, en mains propres, au général
TOUSSAINT - LOUVERTURE. Puisqu'il en est
ainsi, venez en ville, et nous verrrons, , lui répondit le général CHBISTOPHE. Aussitôt on
donna à notre parlementaire un cheval, 2 ctils se
mit à côté du général noir,qui se rendit au Cap,
suivi de son nombreux état-major.
Aucun des officiers noirs ou de couleur de
disant qu'il avait l'ordre exprès d'en
faire la remise, en mains propres, au général
TOUSSAINT - LOUVERTURE. Puisqu'il en est
ainsi, venez en ville, et nous verrrons, , lui répondit le général CHBISTOPHE. Aussitôt on
donna à notre parlementaire un cheval, 2 ctils se
mit à côté du général noir,qui se rendit au Cap,
suivi de son nombreux état-major.
Aucun des officiers noirs ou de couleur de --- Page 79 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
cet état-major n'adressa la parole à M. Le- 1801.
brun; leur attitude était froide et défiante.
Celle du général CHRISTOPHE était réfléchie;
celle des blancs qui l'accompagnaient était au
contraire exaltée.
M. Lebrun reconnut la même impression,
suivant leur couleur, sur les traits des habitans
du Cap; il fut frappé de l'air de prospérité
de cette ville. Onle conduisit au gouvernement;
deux vedettes à cheval et une garde nombreuse
y étaient de service.
Suivant les ordres qu'il avait reçus, M. Le- 1802.
brun avait laissé tomber, comme parmégarde,
un paquet de proclamations; on était à peine
arrivé dans le gouvernement que deux blancs
les rapportèrent au général CHRISTOPHE, en
l'engageant à ne point écouter de propositions
et à repousser la force par la force. Sans leur
répondre, le général CHRISTOPRE dit d'une
voix élevée à M. Lebrun : Pous ne pouvez
point voir le gouverneur; donnez-moi les papiers que vous avez à lui remettre. Après quelques tergiversations," notre parlementaire, menacé d'être renvoyé, se décida à en faire la
remise.
Le général CHRISTOPHE passa aussitôt dans
une pièce voisine, où il resta plus d'une heure; --- Page 80 ---
RÉVOLUTIO N
1802. les portes se fermèrent sur lui : quand il revint,
elles restèrent toutes entr'ouvertes. Monsieur,
dit-il, et toujours d'une voix élevée, sans les
ordres du gonerneur-genéral TOUSSAINT-LOUVERTURE, qui est dans ce moment dans la
partie espagnole,je ne puis me permettre de
recevoir l'escadre et les troupes qui sont à
bord.
M. Lebrun se penchant à son oreille, lui dit
à voix basse que le général Leclerc portait pour
lui des marques splendides de la faveur du gouvernement. Le général CHRISTOPHE, élevant
davantage la voix, se tourna vers la porte
entr'ouverte : Non, Monsieur, je ne puis en-.
tendre à aucune proposition sans les ordres
du gouverneur-général. Les proclamations que
oous apportez respirent le despotisme et la
tyrannie; je vais faire prêter à mes soldats le.
serment de soutenir la liberté au péril de leur.
oie.
Comme Pescadre louvoie et qu'elle n'est plus
en oue, 9 vous la rejoindrez demain matin, en
attendant, vous resterez ici, dans cet appartement.
D'après toutes les circonstances de cette entrevue, M. Lebrun resta persuadé que TousSAINT-LOUVERTURE se trouvait dans le cabinet
le despotisme et la
tyrannie; je vais faire prêter à mes soldats le.
serment de soutenir la liberté au péril de leur.
oie.
Comme Pescadre louvoie et qu'elle n'est plus
en oue, 9 vous la rejoindrez demain matin, en
attendant, vous resterez ici, dans cet appartement.
D'après toutes les circonstances de cette entrevue, M. Lebrun resta persuadé que TousSAINT-LOUVERTURE se trouvait dans le cabinet --- Page 81 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
où le général CHRISTOPHE s'enferma pen- 1802.
dant si long-tems, et vers lequel il se tournait
chaque fois qu'il élevait la voix pour donner ses
réponses.
On servit à souper à notre parlementaire
sur de la vaisselle plate. Il fut frappé du décors
élégant des appartemens et de la profusion du
service. Aucun officier noir ne se présenta pour
lui tenir compagnie. Il fut servi par quatre domestiques à livrée qui étaient prévenans, mais
qui ne proférèrent point une parole.
La municipalité, suivie des fonctionnaires
publics et des vieillards, se rendit à minuit auprès du général CHRISTOPHE, pour lui porter
ses craintes et sesprières. Elle mit sous ses yeux
la proclamation de ToUSsAINT-LOUVERTURE,
par laquelle il ordonnait d'obéir aux ordres de
la mère - patrie avec l'amour d'unfils pour. son
père.
On chercha à émouvoir son ame par le tableau déchirant des malheurs dont le Cap allait
devenir le théâtre; on lui rappela avec reconnaissance lés services qu'il avait rendus trois
mois auparavant, à l'occasion de l'insurrection de MOYSE; on lui fit observer qu'cn n'exécutant pas les derniers ordres squilpouvaitavoir
reçus de TOUSSAINT-LoUVERTURE, sa respon- --- Page 82 ---
RÉVOLUTION
1802. sabilité et sa conscience se trouvaient à
vert, puisque la constitutioncoloniale
couqu'ilavait
juré d'observer reconnaissait la suprématie de
la métropole, et que, pour être conséquent, les
fonctionnaires de la colonie ne pouvaient
se refuser à recevoir les troupes
pas
quivenaient de
France.
Insensible à toutes ces
néral
repeésentations,lege
CHRISTOPHE répondit : qu'il était militaire; qu'il ne reconnaissait
pour chef suprême que TOUSSAINT -LOUVERTURE
rien ne luiproucait qu'une escadre
; que
surlaquelle
on voyait fotler des pavillons étrangers fàt encoyée par la métropole ; que les proclamations
avaient été fabriquées à bord; que la France
aurait pris d'autres moyens pour faire reconnaitre ses ordres; qu'elle les aurait envoyés
un aviso, et non par des escadres étrangères. par
Il finit par déclarer que si le soi-disant capitaine-général Leclerepersistait à vouloirentrer
au Cap ? la derre brilerait avant que l'escadre
mouillat dans la rade. >
Toutefois il permit à une députation de la
ville d'aller devanceraborddela flottele retour
du parlementaire, pour demander au général
Leclerc de suspendre pendant quarante -huit
heures son entrée, afin d'avoir le tems de sol-
. par
Il finit par déclarer que si le soi-disant capitaine-général Leclerepersistait à vouloirentrer
au Cap ? la derre brilerait avant que l'escadre
mouillat dans la rade. >
Toutefois il permit à une députation de la
ville d'aller devanceraborddela flottele retour
du parlementaire, pour demander au général
Leclerc de suspendre pendant quarante -huit
heures son entrée, afin d'avoir le tems de sol- --- Page 83 ---
DE SAINT-DONIXGUE.
liciter de TOUSSAINT-LOUVERTURE la révoca- 1802.
tion des ordres qu'il avait donnés.
Cette députation était composée du maire,
de deux notables, du curé de la ville et de
M. Tobias Lear, consul des Etats-Unis.
Le général Leclerc leur répondit < que la
France, pleine d'affection pourla colonie, : avait
tout disposé pour son bonheur. > Il retraca en
peu de mots les grands projets de bienveillance
que la mère-patrie avait pourToussanr-LowVERTURE, à qui elle renvoyait ses enfans après
les avoir fait élever avec le plus grand soin ; il
annonça qu'il portait au général CHRISTOPHE
des témoignages de la reconnaissance publique,
et fit observer combien serait monstrueuse l'ingratitude dont ces deux chefs semblaient vouloir se rendre coupables.
Ilajouta que la conduite du général CHRISTOPHE devant faire craindre qu'il n'employàt
le délai demandé à assurer 2 par la réunion de
ses forces, le succès de la résistance qu'il méditait, il ne pouvait retarder l'entrée de l'escadre, et qu'il allait faire les dispositions nécessaires pour qu'elle s'opérât une demi-heure
aprèsle retourdes députés, tems suffisant pour
que le général CHRISTOPHE réparât par une
prompte soumission la honte de sa révolte. --- Page 84 ---
REVOLUTION
1802.
Le général Leclerc sentait avec raison le
danger qu'il y avait de temporiser; car, effectivement, on ne perdait pas à terre un instant
pour organiser tous les élémens de résistance:
on garnissait les forts de canons, de munitions, de grils et de charbon de terre.
M. Lebrun vint confirmer ces justes appréhensions. 1 en annonçant les grands mouvemens
qui se passaient en ville.
Les députés retournèrent près, du général
CHRISTOPHE; ils lui rappelèrent encore une
fois les longs services. qu'il avait rendus à la
chose publique, et dont un instant allait lui
faire perdre le fruit. Après des prières de touteespèce, ils lui remirent la lettre suivante du gé
néral Leclerc.
A bord de POcéan, le 14 pluviose an 10.,
< J'apprends avec indignation 9 citoyen général, que vous refusez de recevoir l'escadre
et l'armée française que je commande, sous le
prétexte que vous n'avez pas d'ordres du gouverneur-général.
> La France a fait la paix avec l'Angleterre,
et le gouvernement envoie à Saint-Domingue
des forces capables de soumettre des rebelles,
si toutefois on devait en trouver à Saint-Domingue.
, le 14 pluviose an 10.,
< J'apprends avec indignation 9 citoyen général, que vous refusez de recevoir l'escadre
et l'armée française que je commande, sous le
prétexte que vous n'avez pas d'ordres du gouverneur-général.
> La France a fait la paix avec l'Angleterre,
et le gouvernement envoie à Saint-Domingue
des forces capables de soumettre des rebelles,
si toutefois on devait en trouver à Saint-Domingue. --- Page 85 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
> Quant à vous, citoyen général, je vous 1802,
avoue qu'il m'en coûterait de vous compter
parmi les rebelles. Je vous préviens que si aujourd'hui vous ne m'avez pas fait remettre les
forts Picolet, Belair et toutes les batteries de
la côte, demain à la pointe du jour quinze
mille hommes seront débarqués.
> Quatre mille débarquent en ce moment au
fort Liberté; huit mille au port Républicain,
vous trouverez ci-joint ma proclamation; elle
exprime les intentions du gouvernement français ; mais rappelez-vous que, quelque estime
particulière que votre conduite dans la colonie m'ait inspiré, je vous rends responsable de
tout ce qui arrivera. >
Le général en chef de l'armée de SaintDomingue, et capitaine-général de la
colonie.
Signé LECLERC.
Le général CHRISTOPHE ne tint aucun
compte de cette lettre. S'adressant à M. de la
Garde, commissaire du gouvernement près la
municipalité, dont les observations le choquaient plus particulièrement: Pous parles
comme un colon, lui dit-il, comme u7 propriétaire ; je n'ai point de confiance en vous. --- Page 86 ---
RÉVOLUTION
1802. Il se retira en annonçant, par un air farouche, que son ame était ulcérée, et qu'il voulait rester sourd aux remontrances qu'on lui
faisait.
Lorsque la foudre ne suit pas l'éclair, les
menaces paraissent gratuites. La lettre et le ton
du capitaine-général ne servirent qu'à enflammer la résistance, parce que l'escadre, ne pou-.
vant se procurer des pilotes et éprouvant d'autres contrariétés de mer, fut obligée de gagner
le large sans mettre de troupes à terre.
Le 16 pluviose an IO (4 février ), au point
du jour, la municipalité voulut encore tenter
d'émouvoir le général CHRISTOPHE; elle fit
assembler un grand nombre de vieillards, de
femmes et d'enfans, qui vinrent en pleurs le
conjurerdeselaisserf fléchir; mais l'éloignement
de l'escadre, repoussée par des vents contraires,. le rendit inexorable.
Il réunit les troupes de ligne sur la place
d'armes,etleurfitrétéreurfitréitérerles sermentdevaincre
ou de mourir, prescrit par la proclamation de
TossaweLoevearuer, en date du 27 frimaire (18 décembre 1801).
Le maire de la ville, nommé TÉLÉNAQUE,
noir tout-à-fait Français, faisait courir dans
les maisons et lire à la municipalité les procla-
des vents contraires,. le rendit inexorable.
Il réunit les troupes de ligne sur la place
d'armes,etleurfitrétéreurfitréitérerles sermentdevaincre
ou de mourir, prescrit par la proclamation de
TossaweLoevearuer, en date du 27 frimaire (18 décembre 1801).
Le maire de la ville, nommé TÉLÉNAQUE,
noir tout-à-fait Français, faisait courir dans
les maisons et lire à la municipalité les procla- --- Page 87 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
mations qu'on lui avait données à bord de la 1802.
flotte.
Voici celle du premier consul :
Le premier consul aua habitans de SaintDomingue.
< Quelle que soit votre origine et votre couleur, vous êtes tous Français, vous êtes tous
libres et tous égaux devant Dieu et devant les
hommes.
> La France a été, comme Saint-Domingue,
en proie aux factions et déchirée par la guerre
civile et par la guerre étrangère ; mais tout a
changé: tous lespeuples ontembrassé les Français, et leur ont juré la paix et l'amitié; tous
les Français se sont embrassés aussi, et ontjuré
d'être tous des amis et des frères ; venez aussi
embrasser les Français, et vous réjouir de revoir vOs amis et VOS frères d'Europe.
> Le gouvernement vous envoie le capitainegénéral Leclerc ; il amène avec lui de grandes
forces pour vous protéger contre VOS ennemis
et contre les ennemis de la république. Si l'on
vous dit: ces forces sont destinées à vous ravir
la liberté ; répondez : la république ne souffrira pas qu'elle nous soit enlevée.
> Ralliez-vous autour du capitaine-général, --- Page 88 ---
RÉVOLUTION
1802. il vous apporte l'abondance etla paix; ; ralliezvous autour de lui ; qui osera se séparer du
capitaine-général sera un traitre à la patrie,
et la colère de la république ledévorera comme
le feu dévore VOS cannes desséchées.
> Donné à Paris, au palais du gouvernement, le 17 brumaire an IO de la république
française (8 novembre 1801). >
Le premier consul,
Signé BONAPARTE.
La proclamation du capitaine-général Leclerc, plus explicative de nos intentions pacifiques, promettait à tous les militaires et fonctionnaires publics de la colonie, quelle que fut
leur couleur, la confirmation de leurs grades
et de leurs fonctions.
Le général CHRISTOPHE, après avoir reçu le
serment de ses troupes, se rendit à la municipalité, pour lui reprocher la publicité qu'elle
donnait aux proclamations de la France. Le
brave TÉLÉMAQUE eut le courage de lui répondre qu'il usait des droits de sa place, ct
qu'il-se glorifiait de faire connaitre à ses concitoyens les intentions bienveillantes de la patrie envers la colonie.
Le général CHRISTOPHE annonça qu'il venait
fonctions.
Le général CHRISTOPHE, après avoir reçu le
serment de ses troupes, se rendit à la municipalité, pour lui reprocher la publicité qu'elle
donnait aux proclamations de la France. Le
brave TÉLÉMAQUE eut le courage de lui répondre qu'il usait des droits de sa place, ct
qu'il-se glorifiait de faire connaitre à ses concitoyens les intentions bienveillantes de la patrie envers la colonie.
Le général CHRISTOPHE annonça qu'il venait --- Page 89 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
de donnerlordre aux troupes de faire évacuer 1802.
la ville par la partie des habitans qui n'étaient
point sous les armes, etil enjoignit à la municipalité de se rendre au haut du Cap.
Le maire répondit qu'on allait en délibérer,
et fit déclarer. par la municipalité qu'aucune
injonction ne lui ferait quitter son poste.
Le général CHRISTOPHE, inquiet de ces dispositions 1 fit entrer dans les casernes la garde
nationale de la ville et l'y tint consignée.
Il fit faire des dépôts de lances à feu dans
tous les corps-de-garde, et en distribua aux
noirs armés qui accouraient de la.plaine ; tout
y était en mouvement depuis que le général
Rochambeau, débarqué dans la baie de Mancenille, avait chassé à coups de fusil les noirs
qui occupaient les forts Labouque et la batterie de l'Anse.
Il avait dà employer le canon des vaisseaux
pour forcer l'entrée du Fort-Dauphin.
Ces efforts, qui ne coûtèrent la vie qu'à quatorze Français, au nombre desquels se trouvait
le fils du duc de la Châtre, aide-de-camp du
géneral Rochambeau, avaient inauguré la rébellion de la colonie.
Dans les grandes commotions, le premier
coupde canondéveloppe la résistance et décide
II.
--- Page 90 ---
REVOLUTION
1802. la guerre civile. L'enlèvement du Fort-Dauphin devint l'étincelle qui embrasa la colonie.
La municipalitédu Cap voyant la guerre com-.
mencée et tout espoirde conciliation perdu, fit
circulerlavisdese munird'eaudanslesmaisons.
Les ordres réitérés de les évacuer, le ton
farouche des soldats, l'avis de la municipalité,
portèrent; partout la terreur: les femmes, les
vieillards et les enfans, chargés de ce qu'ils
avaient de plus précieux, sortirent en foule de
la ville.
A l'approche de la nuit, une partie de la
garde nationale et tous les blancs sC jetèrent
dans les mornes escarpés au bas desquels le
Cap est situé.
Il était nuit close quand le fort Picolet tira
une vingtaine de coups de canon sur un vaisseau
qJui, en courant sa bordée, s'était approché de
terre. Ce fut le signal du second incendie qui
devait embraser encore une fois la malheureuse
ville du Cap.
Ce n'élait plus, comme au tems des commissaires , la fureur-irrélléchie de hordes barbares
qui l'allumait : c'était l'obéissance passive de
soldats conduits, la torche à la main, parleurs
chefs irrités, qui portaient partout la désolation. L'ordre présidait au désastre : car les
s'était approché de
terre. Ce fut le signal du second incendie qui
devait embraser encore une fois la malheureuse
ville du Cap.
Ce n'élait plus, comme au tems des commissaires , la fureur-irrélléchie de hordes barbares
qui l'allumait : c'était l'obéissance passive de
soldats conduits, la torche à la main, parleurs
chefs irrités, qui portaient partout la désolation. L'ordre présidait au désastre : car les --- Page 91 ---
DE SAINT-BONINGUE,
monumens publics paraissaient plus parti- 1802.
culièrement désignés pour être les premiers
anéantis.
Les bureaux du contrôle de la marine, la
grande église, les casernes, l'arsenal, les magasins de l'Etat, le palais du gouvernement, le
greffe, devinrent en un instant la proie des
flammes.
On forçait les maisons qui n'étaient point
ouvertes: ; le feu était mis de manière à ce que
le vent attisât l'incendie.
Vers les onze heures du soir, les flammes se
propagèrent avec une telle étendue, qu'il n'y
cut plus moyen de tenir en ville.
Douze cents personnesralliéesàla municipalité,qui attendait pour fuir le dernier moment,
se mirent en marche à la lueur des flammes,
ayant à leur tête le brave TÉLÉNAQUE, et
sortirent de la ville par le haut de la rue du Conseil, pour gagner le morne de la Vigie.
Un officierde CHRISTOPHE, nomméIGNACE,
vint à plusieurs reprises prescrireà ces malheureux de changer leur direction et de se rendre
au haut du Cap.
Le maire, d'après l'opiniatreté qu'on mettait
à récidiver un pareil ordre, craignit qu'il n'eût
pour but caché de sacrifier ceux qui s'y seraient --- Page 92 ---
RÉVOLUTION
1802. rendus, lorsque les troupes de CHRISTOPHE,
forcées d'abandonner la ville, se porteraient
de ce côté. Il feignit chaque fois d'obéir, ct
chaque fois il recommandait avec plus d'instances de n'en rien faire et de suivre la route de
la Vigie.
Le désir de la conservation, l'amour maternel, la tendresse conjugale et. la peur donnèrent
des forces à tout le monde; on chemina par
des sentiers qui ne présentaient que des TOCs
à pic entourés de précipices; ; le jour vint éclairer ce tableau de toutes lcs misères; iln'y avait
point de ravine, de gorge, de rocher escarpé
qui ne recélât quelque malheureux. Le 17 pluviôse (5 janvier) au point du jour, on arriva à
la Vigie. Les explosions successives des magasins
à poudre firent trembler la terre et achevèrent
de renverser les maisons qui avaient échappé
à l'incendie. Ces explosions annonçaient la retraite destroupes de CHRISTOPHE. Les espérances se tournaientvers l'escadre; on commençait
à croire qu'on touchait au terme de ses maux,
lorsque IGNACE revint déclarer qu'il lavait ordre
d'incendier les deux cases de la Vigie, et de
faire descendre tout le monde au haut du Cap.
Tout fut mis en usage pour le déterminer
à ne pas exécuter ces ordres cruels; prières.
ie. Ces explosions annonçaient la retraite destroupes de CHRISTOPHE. Les espérances se tournaientvers l'escadre; on commençait
à croire qu'on touchait au terme de ses maux,
lorsque IGNACE revint déclarer qu'il lavait ordre
d'incendier les deux cases de la Vigie, et de
faire descendre tout le monde au haut du Cap.
Tout fut mis en usage pour le déterminer
à ne pas exécuter ces ordres cruels; prières. --- Page 93 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
sollicitations, offres d'argent, tout fut inu- 1802.
tile; il fallut partir. Cependant la municipalité, en paraissant obéir, arrêta secrètement
qu'elle réglerait sa marche sur les mouvemens
de l'escadre qu'un vent favorable semblait enfin pousserdanslay rade. Lai fatigucetlesmauvais
chemins justifiaient la lenteur qu'on meltait
dans la route.
Onarriva à l'habitation d'Espagne; elle n'était plus qu'un monceau de cendres; les registres de l'état civil, que la municipalité y avail
fait déposer la veille, étaient devenus la proie
des flammes ; on résolut d'attendre sur cette
habitation.
Tous les yeux étaient fixés sur les manocuvres
de l'escadre; clle passa sans résistance sous les
forts qui défendaient la rade; les troupes de
CHRISTOPHE les avaient évacués au moinent de
l'explosion des poudrières.
A quatre heures du soir on eut avis du débarquement ; l'administration municipale, toujours accompagnée des malheureux qui avaient
voulu suivre son sort, revint en ville. Cette
scène fut touchante : les habitans, privés de
leurs toits, en proie à toutes les infortunes,
portaient leurs mains à leurs fronts, les éle- --- Page 94 ---
RÉVOLUTION
1802. vaient suppliantes vers le ciel, et les tendaient
amicales aux soldats d'Europe.
D'un commun accord, on ne cessait de déplorer que les vents eussent contrarié la descente, qui aurait prévenu tant de malheurs si
elle avait pu s'effectuer'le jour que les premiers
vaisseaux parurent devant le Cap : les regrets
eussent élé bien plus vifs, si le contre-ordre
donné à la division Boudet eût été connu.
L'à-propos fait tout à la guerre : il est toujours dangereux de prescrire impérativement
des mesures de détail, et il est rare de voir
réussir un plan que l'on change au moment où
il doit s'exécuter: le général Leclerc venait d'en
faire une expérience cruelle. Il avait vu se développer sous ses yeux les germes des résistances.
Détourné de sa première idée par la religieuse observation de ses ordres,il s'était laissé
gagner par le tems, et le tems avait inauguré la
révolte.
Dès qu'il apprit l'occupation du Fort-Dauphin, ilimagina de débarquerà quelques lieues
du Cap, afin de se porter sur les derrières de
cette ville, tandis que le général Rochambeau
l'envelopperait au loin, en se portant par lcs
yeux les germes des résistances.
Détourné de sa première idée par la religieuse observation de ses ordres,il s'était laissé
gagner par le tems, et le tems avait inauguré la
révolte.
Dès qu'il apprit l'occupation du Fort-Dauphin, ilimagina de débarquerà quelques lieues
du Cap, afin de se porter sur les derrières de
cette ville, tandis que le général Rochambeau
l'envelopperait au loin, en se portant par lcs --- Page 95 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
mornes de Sainte-Suzanne sur la Grande-Ri- 1802.
vière et le Dondon; il plaçait dans cette maneeuvrelespoir de conserverle Capet lesbelles
plantations qui couvraient ses plaines.
Ce n'est pas avec des manoeuvres dessinées
par la tactique qu'on arrête une révolte à Sa
naissance : c'est en la saisissant corps à corps,
c'est en l'étouffant de son poids.
Le versement des troupes de la division
Hardy sur des bâtimens légers avait pris du
tems ; la marche de ces bâtimens, retardée par
des contrariétés de mer,avait laissé à la révolte
les moyens d'assurer son système de défense;
ce système consistait à brûler et à fuir.
Ce ne fut que lc lendemain de l'incendie du
Cap que le général Leclerc put prendre terre
au Limbé avec la division Hardy: ; il y fut reçu
à coups de canon.
L'escadre n'osant pas se commettre seule
dans la rade du Cap, louvoyait autant par prudence que par raisons de mer. Elle ne s'était
décidée à mouiller dans cette rade que lorsque
la descente au Limbé cut déterminé l'évacuation du Cap.
Quoique la masse des intérêts eût passé dans
les familles noires ou d'hommes qui étaient en --- Page 96 ---
REVOLUTION
1802. partie étrangers à la France, le second incerdie de la capitale de la colonie coûta peutêtre plus au gouvernement que le premier;
elle anéantit les bâtimens de l'Etat, qui jusque là avaient été conservés, et ce n'est point
exagérer que de porterà 100,000,000 de françs
la valeur des objets que les flammes dévorèrent. --- Page 97 ---
DE SAINT-DONINGUE,
CHAPITRE XIV.
Arrivéc de la division Boudet dans la rade du Port-au-Prince.
Débarquement au Lamentin. Harangue remarquable du général Boudet. Occupation du fort Bizoton. Attaque ct prise
du Port-au-Prince. Issue heureuse de l'enlèvement de cette
ville. Soumission du général LAPLUME, commandant le département du Sud. Insinuations dangereuses de DESSALINES.
Démarche de la population de Jacmel. Faiblesse humaine.
Envoi d'une brigade de la division Boudet dans le Sud. Soumission du général Clervaux. Efforts généreux des habitans
de Santo-Domingo. Remise de cctte ville au général Kerversau par le général PAUL LOUVERTURE. Considérations
militaires. Lettre du premier consul à TOUSSAINT-LouVERTURE.
LORSQUE la guerre dans le Nord réduisait tout 1802.
en cendres et en décombres, les événemens de
l'Ouest obtenaient des résultats importans sous
les rapports militaires et politiques.
La division Boudet était arrivéele 15) pluviose
au soir (3 février) devant le Port-au-Prince.
Le chef de brigade Sabès, aide-de-camp du genéral, devançait l'escadre, porteur des proclamations du gouvernement.
On avait fait en ville un assez bon accueil à
cet officier, et il était au moment de revenir à
res et en décombres, les événemens de
l'Ouest obtenaient des résultats importans sous
les rapports militaires et politiques.
La division Boudet était arrivéele 15) pluviose
au soir (3 février) devant le Port-au-Prince.
Le chef de brigade Sabès, aide-de-camp du genéral, devançait l'escadre, porteur des proclamations du gouvernement.
On avait fait en ville un assez bon accueil à
cet officier, et il était au moment de revenir à --- Page 98 ---
RÉVOLUTION
1802, bord, quand des chefs de couleur, s'opposant à
son retour, le retinrent et le firent garderà vue.
Le lendemain matin le général Agé, commandant au Port-au-Prince, écrivit au général
Boudet que le général de division DESSALINES
ne se trouvant point en ville, il allait prendre
SeS ordres, et que jusqu'à sa réponse on garderait l'aide-de-camp Sabès, mais qu'on pouvait être tranquille sur son compte.
Le porteur de cette lettre était chargé de dire
verbalement de la part du général Agé que son
autorité était méconnue des troupes parce qu'il
était blanc; que, malgré sa bonne volonté, son
autorité ne pouvait plus agir que du consentement des chefs de couleur de la garnison.
Cet avis semblant annoncer de la résistance,
on s'occupa des moyens de préparer la réussite
d'une descente de vive force.
Malgrél'activité de la marine, les préparatifs
du débarquement prirent le reste du jour. Le
général Boudet en profita pour écrire aux chefs
de la garnison du Port-au-Prince par le retour
du porteurdela lettre du général 1Agé.Quelquesuns d'entre eux répondirent, que d'après les
services rendus par les noirs à la France et à la
colonie, ils élaientindignés de voir que le nom
de leur géncral en chef ne fitt pas même cilé --- Page 99 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
dans la proclamation du premier consul; que 1802.
ce silence décelail de mauvaises intentions ;
mais que des mesures pour conserver la liberte
élaient prises depuis long-tems ; que si l'on
brusquait un débarquement sans les ordres du
gowerneur-général TOUSSAINT-LoUVERTURE,
il serait tiré trois coups de canon d'alarme, et
que cesignal, répété de morne en morne, serait
celuidelincendie de la colonie etdeligorgement.
de tous les blancs.
L'alternative était cruelle; ; le général Boudet
n'en ordonna pas moins le débarquement pour
lc lendemain à dix heures du matin: ; il cut lieu
sans obstacle sur la côte du Lamentin.
A peine les troupes avaient-elles pris terre,
que les trois coups de canon d'alarme furent
tirés du fortNational. Les mornes quientourent
la rade du Port-au-Prince répétaient au loin
cet affreux signal.
Des tourbillons de fumée s'élevèrent à-la-fois
de tous côtés et laissèrent à penser que le signal
était compris; que l'arrèt fatal s'exécutait. Chaque imagination eut le tems de se former le
tableau des scènes les plus déchirantes.
Les soldats prirent l'attitude silencieuse du
danger; ils tenaient leurs rangs serrés ct leurs
la rade du Port-au-Prince répétaient au loin
cet affreux signal.
Des tourbillons de fumée s'élevèrent à-la-fois
de tous côtés et laissèrent à penser que le signal
était compris; que l'arrèt fatal s'exécutait. Chaque imagination eut le tems de se former le
tableau des scènes les plus déchirantes.
Les soldats prirent l'attitude silencieuse du
danger; ils tenaient leurs rangs serrés ct leurs --- Page 100 ---
93,
REVOLUTIOS
1802. yeux se portaient sur le général Boudet. L'indignation fermentait dans son ame ; affectant le
calme delaswraei@lrconmands sévèrement
de ne pas tirer un seul coup de fusil, afin qu'on
ne pût nous prêter des intentions hostiles.
Il se mit à la tête de la colonne, ct nous
marchâmes sur le fort Bizoton. Nous arrivâmes
à midi à portée du canon de ce fort; il était OCcupé par un bataillon de la treizième demibrigade coloniale, dans laquelle se trouvaient
beaucoup d'officiers de couleur.
Un capitaine noir, nommé SÉRAPHIN, vint
se présenter en parlementaire pour annoncer
qu'ils défendraient leur poste contre toute attaque. Le général Boudet, feignant de ne pas
l'écouter, se tourna vers les belles compagnies
de grenadiers qui tenaient la tête de sa division, et leur dit: (C Camarades, vous êtes ici
> sur le territoire de la France; vous ne devez
)) y trouver que des amis; gardez VOS armes
> sur l'épaule, et, s'il le faut, laissons-nous tuer,
>) afin que ceux qui nous suivent soient en droit
> de venger notre mort, et de venger la
> France. > Puis, s'adressant au capitaine
noir, il ajouta : ( Allez redire à votre bataillon
>) ce que vous venez d'entendre : tirez sur nous --- Page 101 ---
D.E SAINT-DONINGUE,
)) si vous osez ; mais si vous le faites, défen- 1802.
> dez-vous bien, vendez chèrement votre vie,
> car vous êtes perdus. >
La colonne continua sa marche aux cris de
cive la république! vive la liberté!
La garnison du fort Bizoton voyant que nos
troupes avançaient sans défiance, et connaissant
les paroles du général Boudet, les accueillit
aux cris de vive la France ! oivent nos frères!
Notre division, après avoir opéré son entier
débarquement, renforça d'un bataillon européen la garnison du fort Bizoton, et SC remit
en route pour le Port-au-Prince.
La compagnie des grenadiers noirs du capitaine SÉRAPHIN fut mêlée dans nos rangs.
Le général espérait que ce mélange serait
d'un bon exemple pour les troupes de couleur
qui formaient la garnison du Port-au-Prince.
On passa sous un petit fort très-élevé, nommé
le Blockhaus (1) reconquis, qui était défendu
par cent noirs et par quatre pièces de canon.Le
(i) Blockhaus est un mot allemand qui désigne une tour
en bois qu'on établit sur une base de pierre. Dès l'enfance de
l'art militaire, les blockhaus ont été employés pour mettreles
postes isolés à l'abri d'un coup de main. Le nom de celui-ci
désignait la reprise qui en avait été faite sur les Anglais de
vive force.
le Blockhaus (1) reconquis, qui était défendu
par cent noirs et par quatre pièces de canon.Le
(i) Blockhaus est un mot allemand qui désigne une tour
en bois qu'on établit sur une base de pierre. Dès l'enfance de
l'art militaire, les blockhaus ont été employés pour mettreles
postes isolés à l'abri d'un coup de main. Le nom de celui-ci
désignait la reprise qui en avait été faite sur les Anglais de
vive force. --- Page 102 ---
BEVOLUTION
1802. général les fit sommer de se rendre; ils s'y refusèrent; le mal qu'ils pouvaient faire était peu
de chose: ; on ne perdit pas le tems et l'énergie
à forcer un point d'aussi mince importance ; il
était déjà tard, la division continua sa route.
Son avant-garde, arrivée à portée de canon
du Port - au - Prince, le général Boudet détacha deux bataillons par sa droite, pour tourner la' porte de la ville dite de Léogane, qui
était couverte par une redoute armée de six
pièces de gros calibre.
La première ligne des noirs présentait un
front d'environ douze cents hommes : on
voyait de dessus les mornes au bas desquels
serpentele chemin, des têtes de colonnes en réserve sur les différentes places de la ville. Leur
force totale s'élevait à plus de quatre millehommes de troupes régulières.
Le général Boudet envoya un officier sous
la redoute, dire à haute et intelligible voix,
que nous voulions entrer en amis et que nous
ne venions que pour ren/orcer les troupes de la
colonie.
Les chefs répondirent qu'ils ne pouvaient
nous recevoir sans les ordres du gouverneurgénéral TOUSSAINT-LOUVERTURE,
Nos éclaireurs reçurent aussitôt l'ordre de --- Page 103 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
s'approcher de la redoute, sans tirer. Nous 1802.
marchimeslentement, à la Rétedel'avant-garde,
jusqu'an coude que fait le chemin, à cinquante
toises de la porte.
Tout - à - coup les noirs se mirent à crier
Avuncez, nous avons ordre de vous recevoir;
nous avons l'ordre, avancez.
La tête de la colonne s'étant alors présentée,
une décharge générale d'artillerie et de mousqueterie partit de la redoute, étendit morts une
centaine d'hommes de la division, et en blessa
le double;je fus du nombre: : alors ce qui était
en arrière franchit, au pas de charge, les cinquante toises qui nous séparaient des ennemis;
et la baionnette au bout du fusil, sans perdre
le tems à faire feu, on escalada la redoute. Les
bataillons détachés à droite franchirent en
même tems l'enceinte de la ville; la charge battait de tous côtés : les intrépides soldats de la
division Boudet marchaient toujours et tiraient
peu..
Du moment où la redoute eut vomi son
feu,le Blockhaus reconquiscamonnal la colonne;
les batteries de la rade canonnèrent également
les vaisseaux.
Le contre-amiral Latouche - Treville avait
fait prendre à son escadre une ligne d'embos-
achés à droite franchirent en
même tems l'enceinte de la ville; la charge battait de tous côtés : les intrépides soldats de la
division Boudet marchaient toujours et tiraient
peu..
Du moment où la redoute eut vomi son
feu,le Blockhaus reconquiscamonnal la colonne;
les batteries de la rade canonnèrent également
les vaisseaux.
Le contre-amiral Latouche - Treville avait
fait prendre à son escadre une ligne d'embos- --- Page 104 ---
REVOLUTION
1802. sage qui riposta par une gréle de boulets. En
un instant le feu des forts fut éteint. Nous vimes
se réaliser, par expérience, la théorie que cet
habile marin n'avait cessé de nous faire
pendant la traversée, en nous assurant qu'ily a peu
de batteries de terre qui puissent tenir contre
le feu nourri d'une escadre intrépide.
La nôtre ayant fait taire le canon des ennemis, continua à tirer à outrance sur le côté extérieur de la ville opposé à celui par lequel
nous entrions.
Cette attention nous fut favorable; il était
nuit; les noirs se crurent attaqués par derrière.
Le commandant de l'escadre, attentif à tous
nos mouvemens, fit cesser à propos le feu de
ses vaisseaux.
Les chefsnoirs, dans leur fuite,criaientàleurs
soldats: Mettez feu par-toul, tuez blancs, ci,
lis li; mais nos soldats les poursuivant la baronnette dans les reins, ne leur laissaient nulle
part le tems de se reconnaitre et de se rallier.
Les noirs fuyaient péle-méle; on les poursuivait de même, et avec tant d'activité qu'on
ne leur permit pas de fermer sur eux les barrières et les portes des forts National et SaintJoseph.
L'effroi les avait gagnés. Ils se sauvaient
Mettez feu par-toul, tuez blancs, ci,
lis li; mais nos soldats les poursuivant la baronnette dans les reins, ne leur laissaient nulle
part le tems de se reconnaitre et de se rallier.
Les noirs fuyaient péle-méle; on les poursuivait de même, et avec tant d'activité qu'on
ne leur permit pas de fermer sur eux les barrières et les portes des forts National et SaintJoseph.
L'effroi les avait gagnés. Ils se sauvaient --- Page 105 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
presque sans résistance; ils ne montrèrent 1802.
de l'acharnement que dansla défense del la Trésorerie, où nous trouvâmes plus de deux millions cing cent mille francs. En peu de tems la
ville fut entièrement occupée par nos troupes.
Toute en bois, elle ne dut sa conservation
qu'àla promptitude de notre attaque et à la vigueur de nos soldats.
Le général Agé, le chef de brigade d'Alban,
commandantde la place, et les blancsquiavaient
pu se soustraire à la vengeance inquiète et farouche des noirs, vinrent nous témoigner l'admiration que leur inspirait tant d'énergie ; de
ce nombre était le P. Lecun, ci-devant supérieur de la mission des Dominicains, et alors
préfet apostolique et curé du Port-au-Prince.
Il se présenta à nous entouré des sanglots de la
reconnaissance; ; plus de cinq cents personnes
de tout sexe et de toute couleur avaient trouvé
dans son église un refuge contre la rage des
noirs, à laquelle ilavait su imposer par son caractère et son courage évangélique.
Quand ou apprit que la majeure partie de la
population blanche avait été trainée dans les
mornes, ainsi que le chef de brigade Sabès, l'officier de marine et lcs matelots qui l'avaient acII.
--- Page 106 ---
RÉVOLUTION
1802, compagné, personne n'osa se livrer à la joie; ; la
victoire était muette.
Plusieurs blancs ayant refusé d'obéir aux révoltés et de les suivre, avaient été tués sur la
place,et parmi euxon regnetailaurtoutl-com
mandant de l'artillerie, Lacombe : cet officier
européen, dans le conseil tenu par les chefs de
la garnison du Port-au-Prince, s'obstina avec
héroisme à ne point remettre la clef des magasins à poudre et celle des arsenaux. Ne pouvant
vaincre sa résistance, le chef de brigade Lamartinière, commandant de la troisième demibrigade coloniale, et qui était un des moteurs
les plus furieux de la résistance, lui avait, en
plein conseil, cassé la tête d'un coup de pistolet.
L'issue heureuse de l'enlèvement du Port-au- -
Prince effraya les noirs. Les troupes de Lamurtinière, talonnées jusqu'à leur entière expulsion de la ville, apprécièrent la valeur de
la division Boudet. Ce général ajouta à leur
étonnement par une simple mesure de police.
Il était d'usage den'entreran Port-au-Prince
qu'avec des passeports et des permissions bien
enrègle. Cet usage fut révoqué à son de trompe ;
les postes reçurent l'ordre de laisser entrer et
sortir indistinctement tout le monde. Cette
. Les troupes de Lamurtinière, talonnées jusqu'à leur entière expulsion de la ville, apprécièrent la valeur de
la division Boudet. Ce général ajouta à leur
étonnement par une simple mesure de police.
Il était d'usage den'entreran Port-au-Prince
qu'avec des passeports et des permissions bien
enrègle. Cet usage fut révoqué à son de trompe ;
les postes reçurent l'ordre de laisser entrer et
sortir indistinctement tout le monde. Cette --- Page 107 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
confiance frappa les noirs; ils vinrent recon- 1802.
naitre les troupes entrées en ville; ils furent
émerveillés de leur air martial, de leur belle
tenue, ct de l'accucil confiant qu'elles faisaient
sans distinction aux habitans de toute couleur.
Il n'en fallut pas davantage pour jeter de
Thésitation dans la révolte et la faire débander.
Le Blockhaus reconquis se rendit à discrétion;
deux balaillons de la treizième demi-brigade
coloniale descendirent des mornes pour se réunir à cclui qui nous avait remis le fort Bizoton.
A leur exemple, les chefs de canton des environs du Porl-au-Prince envoyèrent successivement leur soumission.
Les troupes insurgées qui étaient sorties sous
la conduite de Lamartinière s'étant. ralliées à
la Croix-des-Bouquets, sous les ordres immédiats de DESSALINES, un fort détachement de
la division Boudet partit le 21 pluviose (gfévrier) au point du jour pour se porter avec célérité sur elles.
DESSALINES n'osa point faire tête à cerdétachement; dès qu'il eut avis de sa marche, il ft
mettre le feu aux plantations de la Croix-desBouquets, et particulièrement aux cases des
cultivateurs, pour les forcer ainsi à le suivre.
L'apparition spontanée de nos troupes sauva --- Page 108 ---
IOO
RÉVOLUTION
1802. une partie de la plaine. Nos soldats n'ayant
pas
trouvé les ennemis qu'ils se disposaient à combattre, s'occupèrent d'éteindre les flammes :
peu-à-peu il se montrait des cultivateurs pour
les aider; un grand nombre d'entre eux resta
volontairement parmi inous, et osa pour la première fois se dispenser d'obéir à DESSALINES.
Ce chef, la terreur des noirs, dirigea vers le
Mirebalais la garde d'honneur de TOUSSAINTLOUVERTURE. M. de Saint-James et les autres
émigrés qui en faisaient partie furent assez
heureux pour parvenir à se jeter parmi nous,
et pour se séparer des cannibales qui. ne laissaient pour trace que l'assassinat et le feu.
Ils furent aidés dans leur fuite par un capitaine de dragons noirs nommé PATIENCE, qui
avait pour lieutenant dans sa compagnie le
jeune comte O'Gormann, dont il avait été
jadis esclave.
Al'affreux signal des trois coups de canon les
blancs n'avaient pas été tous égorgés. Suivant
de nouveaux ordres de Tosaxt-LorvenTURE, on les avait réunis et conduits en otages
dans l'intérieur des terres, afin de se ménager, par la menace de leur massacre successif,
les moyens de traiter et de nousarréterennous
intimidant.
lieutenant dans sa compagnie le
jeune comte O'Gormann, dont il avait été
jadis esclave.
Al'affreux signal des trois coups de canon les
blancs n'avaient pas été tous égorgés. Suivant
de nouveaux ordres de Tosaxt-LorvenTURE, on les avait réunis et conduits en otages
dans l'intérieur des terres, afin de se ménager, par la menace de leur massacre successif,
les moyens de traiter et de nousarréterennous
intimidant. --- Page 109 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
10I
Les subalternes auxqucls ils étaient confiés 1802.
assouvissaient souvent sur eux l'emportement
de leur fureur ; aussi les cadavres mutilés de
quantité de malheureux blancs jalonnaient les
routes qu'avaient suivies les noirs.
DESSALINES , après avoir fait partir pour le
Mirebalais la garde d'honneur de TOUSSAINTLOUVERTURE, 7 traversa la grande rivière du
Cul-de-sac à T'habitation d'Autichamp, et vint
prendre position sur la montagne de la Charbonnière.
Cette longue contre-marche, faite au gros
de la chaleur, lui coûta beaucoup de déserteurs.
Le général Boudet ayant appris par eux les'
projets ultérieurs de DESSALINES sur, le Sud,
détacha à l'instant un corps de troupes sur lc
chemin de Léogane, afin d'empêcher les insurgésd'y pénétrer par les versans de larivière
Froide. Cette disposition fit rétrograderle corps
de DESSALINES, qui se présentait sur ce point :
mais lui, de sa personne 9 suivi de quelques
affidés, s'ouvrit un passage dans des chemins
presque inaccessibles, et arriva à Léogane pendant que sa troupe, qui n'avait pu le suivre,
revenait sur la montagne de la Charbonnière. --- Page 110 ---
RÉVOLUTION
1802.
Un détachement de la division Boudet,
après avoir renversé une infinité de petits
postes d'insurgds, sans leur laisser le tems de
rien brûler, parut le 23 pluviose (II février )
devant Léogane.
DESSALINES, qui y était arrivé lav veille, après
avoir fait plusde vingt lieuessur des montagnes
à pic, à travers toutes sortes d'obstacles et
de précipices , fit évacuer en arrivant l'artillerie de campagne, 2 et porter le plus de
munitions possibles au Cabaret-Carde. C'est
dans cette position escarpée qu'à l'approche du
détachement de la division Boudet il replia la
garnison de Léogane, après avoir fait mettre
le feu à cette ville.
Le général Boudet ayant gagné la confiance
des officiers de couleur isolés qui étaient restés au Port-au-Prince , l'un d'eux, le capitaine
CÉLESTIN,se chargea personnellement d'aller
faire agréer les ordres de la métropole au genéral LAPLUME, commandant dans le Sud. Ce:
pays, sous l'influence du général Rigaud,avait
déjà combattu l'autorité de TOUSSAINT-LOUVERTURE. Il ne s'agissait que de gagner les
chefs pour faire revivre l'opposition : on y
réussit.
Lc commandant du Petit-Goave ayant reçu
le capitaine
CÉLESTIN,se chargea personnellement d'aller
faire agréer les ordres de la métropole au genéral LAPLUME, commandant dans le Sud. Ce:
pays, sous l'influence du général Rigaud,avait
déjà combattu l'autorité de TOUSSAINT-LOUVERTURE. Il ne s'agissait que de gagner les
chefs pour faire revivre l'opposition : on y
réussit.
Lc commandant du Petit-Goave ayant reçu --- Page 111 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
parlecapitaine CÉLESTIN les ordres du général 1802.
Boudet, n'obtempéra plus à. ceux de DESSALINES; il intercepta même avec soin les lettres
adressées aux autres commandans, et les transmit au général Boudet.
Le capitaine CÉLESTIN parvintauprès du général LAPLUME, 9 et lui insinua sa conviction
personnelle ; celui-ci la transmit à ses chefs,
qui, d'un commun accord, firent préter le
serment de fidélité et d'obéissance à la France
par toutes les troupes à leurs ordres.
Les chefs de canton firent répéter le mêmc
sérment à tous les cultivateurs; la soumission
fut générale, par suite des anciens souvenirs et
par l'obéissance aveugle des noirs à la volonté
de leurs chefs. Ces chefs, pleins de tact militaire vinrent de suite former un cordon sur la
lisière de leur département pour empécher
DESSALINES d'y pénétrer.
Cette disposition, bonne sous le rapport militaire, n'était point rassurante pour nous,
parce que le contact du voisinage pouvait établirdes communications entre les noirs des deux
partis, et qu'elles étaient toujours dangercuses,
DESSALINES ne cessant de publier que l'expédition du capitaine-général Leclerc n'avait pour
: but que de rétablir l'esclavage. --- Page 112 ---
RÉVOLUTION
1802.
Cette assertion, sans cesse répétée, et les
craintes que la férocité de DESSALINES occasionnaient, étaient d'une influence si pernicieuse que la population entière de Jacmel,
les blancs en tête, avait envoyé, comme l'effet
d'un mouvement libre et spontané, une déclaration par laquelle les habitans de ce quartier
exprimaient leurs regrets de voir cesserlegouvernement de TOUsSAINT-LOuvERTURE.
Je me rappelle que cette démarche produisit
parmi nous un sentiment général d'indignation.
Personne ne vouluty voir l'attitude de laj peur;
on n'y voyait que celle d'un sordide intérêt ;
l'intérêt pouvait y être effectivement pour
quelque chose, car Tussasrloevsarens,
au moyen de son système de fermage, ayant la
faculté de distribuer la fortune selon son bon
plaisir, il n'était pas étonnant que ce motif eût
part aux regrets de ceux qui habitaient SajntDomingue. Le hasard venait encore de nous
donner une preuve nouvelle de l'huniliante
vérité de l'axiome si souvent répété : qu'on
déifierait la peste si la peste donnait des
places.
Nous parcourions avec le général Boudet
les documens secrets de Torssanxr-LouvenTURE. Notre curiosité venait de s'accroitre en
plaisir, il n'était pas étonnant que ce motif eût
part aux regrets de ceux qui habitaient SajntDomingue. Le hasard venait encore de nous
donner une preuve nouvelle de l'huniliante
vérité de l'axiome si souvent répété : qu'on
déifierait la peste si la peste donnait des
places.
Nous parcourions avec le général Boudet
les documens secrets de Torssanxr-LouvenTURE. Notre curiosité venait de s'accroitre en --- Page 113 ---
DE SAINT-DONISGUL,
1o3
découvrant un double fond dans la caisse qui 1802.
les contenait:, qu'on juge de notre étonnement
lorsqu'en: 1 forçant ce doublefond, nous n'y trouvâmes que des tresses de cheveux de toutescouleurs, des bagues, des coeurs en or traversés
de flèches, des petites clefs, des nécessaires,
des souvenirs, et une infinité de billets doux
qui nelaissaient aucun doute sur les succès obtenus en amour par le vieux TOUSSAINT-JOUVERTURE! Cependant il était noir, et il avait
un physique repoussant . . . mais il s'était fait
le dispensateur de toutes les fortunes, etsa] puissance pouvait à volonté changer toutes les con:
ditions. .
Enacquérantla preuveirehragabledes écarts
de la faiblesse humaine, le général Boudet se
sentitinspiréd'un mouvement générenx: Avant
d'asoir/uiticisucune connaissance, s'écria-t-il,
perdons toute trace de ces honteux souvenirs,
afin de ne pas mésestimer les personnes (llL
milieu desquelles nous sommes destinés à oiere;
et en faisant de tristes réflexions nous allâmesensemble jeter au feu et. à la mer tout ce qui
pouvait rappeler notre pénible découverte.
Il) y avait de la grandeur d'ame dans la conduite du général Boudet. Le capitaine-général
Leclerc lui avait communiqué une partie des --- Page 114 ---
RÉVOLUTION
1802. instructions
seeretesquiluiavaicnt été données.
Ces instructions, dont j'ai déjà parlé, classajent
les noirs et les blancs en catégories. Le tems
même n'avait pas échappé au classement. De
tellc époque à telle époque on devait se conduire ainsi, de telle époque à telle époque on
devait se conduire autrement.
Comme si les prostitutions pouvaient avoir
des témoins, un dernier paragraphe du troisième chapitre de ces instructions déplorables
portaittestuellement: : Lesfemmes blanches qui
se sont prostiluées aux nègres, quel que soit
leur rang , seront envoyées en France. Le hasard nous avait fait trouver ce qui paraissait si
impossible à préciser, mais le général Boudet
avait trop de loyauté et de franchise dans le
caractère pour ne pas répugner à l'idée de
fournir des alimensà la délation et pour porter
la honte et la mort dans l'ame de quelques familles. Il préféra s'exposer aux reproches des
rigoristes et se permit le premier d'apporter
des modifications de convenance à l'exécution
littérale des instructions secrètes.
Le général en chef ne lui en fit, parla suite 7
aucun reproche ; il se rappelait trop qu'il aurait sauvé le Cap s'il eût osé suivre sa première idée, et se désentraver, comme le gé-
à la délation et pour porter
la honte et la mort dans l'ame de quelques familles. Il préféra s'exposer aux reproches des
rigoristes et se permit le premier d'apporter
des modifications de convenance à l'exécution
littérale des instructions secrètes.
Le général en chef ne lui en fit, parla suite 7
aucun reproche ; il se rappelait trop qu'il aurait sauvé le Cap s'il eût osé suivre sa première idée, et se désentraver, comme le gé- --- Page 115 ---
DE SAINT-DONINGUE.
néral Boudet, de la rigoureuse observation 1802.
desordres de détail qui lui avaient été donnés.
Nous apprenions à chaque instant les efforts
que faisait DESSALINES pour enflammer lesinqnicludes de la population de couleur. Une circonstance particulière vint nous faire comprendre combien étaient grandes ces inquiétudes, et combien était légère la confiancé que
nous inspirions.
La question habituelle qu'on nous faisait
était de nous demander ce que nous venions
faire à Saint-Domingue, 9 et si nous n'avions
réellement pour mission que d'y faire respecter les droits politiques des individus et de
la métropole.
Quoique souffrant de ma blessure, je venais
de passer la revue de la garnison du Port-auPrince et de faire défiler les troupes, lorsque
j'aperçus près de moi un vieux chef de brigade noir, nommé PAUL LAFRANCE, qui dès
le commericement des troubles de la colonie
avait, un des premiers 7 abandonné les révoltés,et qui, depuis son retour à la cause de la
république. avait dans cent occasions rendu
mille services à notre couleur 1 au compromis
de sa propre vie. J'allai à lui, et le trouvant environné de Sa famille, je me fis présenter à sa --- Page 116 ---
RÉVOLUTION
1802. femme et à ses filles; elles étaient jeunes et
belles;je leur dis des choses gracieuses. Jem'aperçus de suite aux regards du père qu'il cherchaitàd distinguer si je les traitiscavalitrement
ou bien avec politesse ; je n'en mis que plus de
soin et d'obligeance dans mes manières : je reconnus alors que PAULLAFRANCE en était flatté,etje vis bientôt qu'il était sensible à la
marque publique de distinction que je lui donnais, en demandant à me reposer un instant
chez lui. A peine y étais-je entré que, me prenant à part, il croisa SCS mains sur sa poitrine
et me dit en sanglotant : ( Mon général, vous
respirez la franchise, dites-le moi avec vérité,
venez-vous ici pour rétablir l'esclavage?
Quoiqu'il en soit, le vieux PAUL LAFRANCE
ne vous ferait jamais de mal. ... Mais mes
filles, mes pauvres filles. .
esclaves.
Oh!j'en mourrais de douleur.
Cette scène attendrissante, produite par le
hasard, nous fit sentir vivement la nécessité.
d'éloigner DESSALINES, dont le voisinage nourrissait les élémens de cette inquiétude sourde
par ses déclarations publiques set par ses menées
secrètes. D'ailleurs, on n'osait point être confiant parce qu'il était proche, et que la crainte
qu'ilinspirait était encore puissante.
filles. .
esclaves.
Oh!j'en mourrais de douleur.
Cette scène attendrissante, produite par le
hasard, nous fit sentir vivement la nécessité.
d'éloigner DESSALINES, dont le voisinage nourrissait les élémens de cette inquiétude sourde
par ses déclarations publiques set par ses menées
secrètes. D'ailleurs, on n'osait point être confiant parce qu'il était proche, et que la crainte
qu'ilinspirait était encore puissante. --- Page 117 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
La conservation du Sud était en outre trop 1802.
importante pour ne pas garantir à tout prix
ce département de la destruction dont le menaçait DESSALINES, qui voulait, disait-il, faire
un exemple et le punir de sa soumission.
Cette précieuse possession offrait à l'armée
des ressources immenses; il y avait dans les
magasins de l'Etat pour plus de douze millions
de valeurs en denrées coloniales.
Le général Boudet se décida, pour la conserver, ày détacher la moitié de sa division,
c'est-à-dire quatorze cents hommes, qui partirent sous les ordres de Tadjudant-commandant d'Arbois.
Ils enlevèrent, chemin faisant, la position du
Cabaret-Carde. Dans le même moment d'autres
détachemens, sortis du Port-au-Prince, s'emparèrent des Arcahayes, et escaladèrent les mornes de la Charbonnière.
Les ennemis étaient battus d'effroi ; ils
n'osaient pas tenir devant nos vieux soldats, qui
marchaientavec la confiance du courage, parce
qu'avec raison ils se croyaient des héros.
La retraite des noirs s'annonçait toujours par
le feu; mais comme ce feu semblait éclairer la
fin de leur domination, on s'y. habituait, et les
flammes cessaient d'être un objet de deuil et
d'épouvante. --- Page 118 ---
RÉVOLUTION
1802.
Pendant que DESSALINES était aux abois et
se retirait sur les frontières du département de
l'Ouest, la partie espagnole était placée sans
beaucoup d'efforts sous l'autorité du nouveau
capitaine-général.
Les frégates qui portaient le corps de troupes du général Kerversau s'étaient présentées
le 13- pluviose (2 février ) devant Santo-Domingo; le général PAUL LOUVENTURE, qui y
commandait, suivant le système de temporisation généralement adopté, répondit à la sommation qui lui fut faite, qu'il ne pouvait remettre la place que d'après les ordres du gouverneur-général son frère.
Ceux des habitans pour qui le joug des noirs
était humiliant trouvèrent ces tergiversations
trop longues. Dans la nuit du 21 pluviôse (9 février) ils enlevèrent, l'épée à la main, un des
forts de la ville pour en ouvrir les portes au
général Kerversau ; mais aucun homme de son
expédition ne put parvenir à débarquer sur
cette côte de fer; dans les essais qu'on en fit
les chaloupes furent renversées et remplies
d'eau; heureusement personne ne périt.
L'effort généreux des habitans de Santo-Domingo ne pouvant être secondé, ceux qui
l'avaient tenté voyant accourir sur eux la garnison de PAUL LOUVENTURE, prirentle parti
pour en ouvrir les portes au
général Kerversau ; mais aucun homme de son
expédition ne put parvenir à débarquer sur
cette côte de fer; dans les essais qu'on en fit
les chaloupes furent renversées et remplies
d'eau; heureusement personne ne périt.
L'effort généreux des habitans de Santo-Domingo ne pouvant être secondé, ceux qui
l'avaient tenté voyant accourir sur eux la garnison de PAUL LOUVENTURE, prirentle parti --- Page 119 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
I1I
d'évacuer le fortqu'ils avaientenlevé, et de ga- 1802.
gner la campagne. Après s'y être recrutés, ces
braves gens firent un nouvel effort, ets'emparèrent le 23 pluviose (II février) d'un poste
extérieur de la place.
L'expédition du général Kerversau, quiignorait cette nouvelle entreprise 7 croyant toute
espérance de succès évanouie, s'éloignait,sclon
ses instructions, en louvoyant pour attendre du
renfort, lorsqu'elle se vit tout-à-coup appelée
dans Santo-Domingo; voici comment :
Il se trouvait dans cette ville un évèque frauçais que le directoire avait envoyé à SaintDomingue. Le clergé espagnol l'avait reçu avec
soumission, parce que cet évèque, M. de Mauvielle,avait tout ce qu'il fallait pour séduire et
pour plaire.
L'évêque de Mauvielle, instruit qu'une flotte
nombreuse tenait la mer au vent de Samana,
avait compris que c'était une expédition de la
métropole,
Enapprenant le départ de TOUSSAINT-LOUVERTUR E pour suivre les mouvemens de la
flotte, il s'était acheminé sur Sant-Yago de los
Cavaleros, à l'effet de dirigér la conduite du
général Clervaux.
Ses soins pieux avaient obtenu le résultat --- Page 120 ---
II2
RÉVOLUTION
1802. dontil s'était flatté. Aidé du général Pajeot, il
avait éclairé la religion du général Clervaux,
qui s'était soumis, sans coup férir, aux ordres
du capitaine-général Leclerc.
Imitant cet exemple, le général PAUL LouVERTURE s'était rendu le 2 ventôse ( 20 février), en déclarant que la liberté était, pour
lui el les siens, le talisman quienflammait son
zèle et son amour pour la mère-patrie (1), et
il avait envoyé vers le général Kerversau.
La défection totale de la division de l'Est,
aux ordres du général Cleroaux, et la déconfiture de celle de l'Ouest, aux ordres de DESSALINES, réduisirent à trois demi - brigades les
moyens défensifs de TOUSsAINT-LOUVERTURE;
ce fut cependant avec ce faible noyau,qu'aidé
de sa garde et des cultivateurs du Nord, il osa
enfin s'avouer le chef de la résistance insurrectionnelle dont il avait été jusque là le moteur
secret. etl'ame invisible.
On verra, par les efforts et les sacrifices
qu'il fallut faire pour triompher de cette résistance, que si TOUSSAINT-LOUVERTURE avait
réuni ses troupes et les eût fait combattre sous
ses yeux, aucun des chefs, aucun des noirs pla-
(1)Proclaunation du général PAUL LOUVERTURE auxtroupes
du département de l'Ozama, en date du 2 ventôse (201 février )
avait été jusque là le moteur
secret. etl'ame invisible.
On verra, par les efforts et les sacrifices
qu'il fallut faire pour triompher de cette résistance, que si TOUSSAINT-LOUVERTURE avait
réuni ses troupes et les eût fait combattre sous
ses yeux, aucun des chefs, aucun des noirs pla-
(1)Proclaunation du général PAUL LOUVERTURE auxtroupes
du département de l'Ozama, en date du 2 ventôse (201 février ) --- Page 121 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
cés près de lui n'eût pensé à l'abandonner : 1802.
alors, avec le surcroit de masse qu'auraient eu
ses moyens; il n'y a pas de doute qu'il n'eût fixé
à son avantage la chance des combats.
Cen'étaitrien pour lui qu'une guerre à coups
Shomnes@iperkegfiaérilgledriledercategegene
eût été désastreuse ; mais, comme je l'ai déjà
dit, TOUSSAINT - LOUVERTURE apportait dans
ses conceptions militaires les défauts de son âge
et de sa couleur. Son caractère et sa défiance
le rendirent opiniâtre, lorsque sa situation aurait dà le rendre audacieux ou résigné,
Le gouvernement de France, en ordonnant
l'expédition de Saint-Domingne.anait senti que
des premières démarches pouvait dépendre le
succès de lexpédition ; ila avait prescrit au général Leclerc jusqu'aux plus petits détails de
la conduite qu'il devait tenir en débarquant,
et, comme on l'a déjà vu, cette idée n'avait
d'abord pas été heureuse. La suite ne le fut pas
davantage.
Deux fils de TOUSSAINT - LOUVERTURE
avaient accompagnéfespédition,avec leur précepteur M. Coisnon, directeur de l'institution
dans laquelle ils avaient été élevés; c'étaient
deux frères utérins, dont l'un était noir et
l'autre de couleur.
JI.
--- Page 122 ---
REVOLUTION
1802.
Le général Leclerc avait l'ordre précis de
faire parvenir par eux la lettre que le premier
consul écrivait à leur père. On fit une faute capitale en ne faisant pas imprimer cette lettre à
la suite de la proclamation aux habitans de
Saint - Domingue; ces deux pièces officielles
réunies étaient des chefs-d'oeuvre de rédaction politique, en ce qu'elles alliaient habilement les promesses et les menaces; mais en ne
rendant publique que la proclamation, la séduction morale pour les noirs était sans effet:
les menaces seules paraissaient, et les promesses étaient vagues.
Voici cette lettre curieuse, dont la détention
a plus influé qu'on ne pense sur les déterminations -de TOUSSAINT-LOUVERTURE, déterminations qui ont entraîné les destinées de
Saint-Domingue.
Au citoyen TOUSsAINT-LOUVERTURE, générul
en chef de l'armee de Saint-Domingue.
( Citoyen général, la paix avec l'Angleterre
et toutes les puissances de l'Europe, qui vient
d'asseoir la république au premier degré de
puissance et de grandeur, met à même le gouvernement de s'occuper de la colonie de SaintDomingue. Nous y enyoyons le citoyen général
entraîné les destinées de
Saint-Domingue.
Au citoyen TOUSsAINT-LOUVERTURE, générul
en chef de l'armee de Saint-Domingue.
( Citoyen général, la paix avec l'Angleterre
et toutes les puissances de l'Europe, qui vient
d'asseoir la république au premier degré de
puissance et de grandeur, met à même le gouvernement de s'occuper de la colonie de SaintDomingue. Nous y enyoyons le citoyen général --- Page 123 ---
DE SAIXT-DONINGUE
Leclerc, notre beau-frère, en qualité de capi- 1802.
taine-général, comme premier magistrat de la
colonie. Il est accompagné de forces convenables pour faire respecter la souveraineté du
peuple français. C'est dans ces circonstances
que nous nous plaisons à espérer que vous allez
nous prouver, et à la France entière, la sincérité des sentimens que vous avez constamment
exprimds dans les différentes lettres que vous
nous avez écrites.
)) Nous avons conçu pour vous de l'estime;
et nous nous plaisons à reconnaitre et à proclamer les grands services que vous avez rendus au peuple français; si son pavillon flotte
sur Saint-Domingue, c'est à vous et aux braves
noirs qu'il le doit.
> Appelé par vOS talens et la force des circonstances au premier commandement, vous
avez détruit la guerre civile, mis un frein à la
persécution de quelqueshommesf féroces,remis
en honneur la religion et le culte de Dieu, de
qui tout émane.
> La constitution que vousa avezi faite, en renfermant beaucoup de bonnes choses, 2 en contient quisont contraires à la dignité et à la souveraineté du peuple français, dont Saint-Domingue ne forme qu'une portion. --- Page 124 ---
BEVOLUTIOS
1802. : >> Lescirconstances où vous vous êtes trouvé,
environné de tous côtés d'ennemis, sans que la
métropole puisse ni vous secourir, ni vous alimenter, ont rendu légitimeslesarticles de cette
constitution qui pourraient ne pas l'être; mais
aujourd'hui que les circonstances sont si heureusement changées, vous serez le premier à
rendre hommage à la souveraineté de la nation qui vous compte au nombre de ses plus
illustres citoyens 2 par les services que vous lui
avez rendus, et par les talens et la force de caractère dont la nature vous a doué. Une conduite contraire serait inconciliable avec l'idée
que nous avons conçue de vous. Elle vous ferait
perdre VOS droits nombreux à la reconnaissance de la république, et creuserait sous VOS
pas un précipice qui, en vous engloutissant,
pourrait contribuer au malheur de ces braves
noirs dont nous aimons le courage, et dont
nous nous verrions avec peine obligés de punir
la rébellion.
> Nous avons fait connaitre à VOS enfans et
à leur précepteur les sentimens qui nous animaient, et nous vous les renvoyons.
>) Assistez de VOS conseils,de votreinfluence
et de VOS talens, 1 le capitaine - général. Que
pouvez-vous désirer: la libertédesnoirs ? Yous
issant,
pourrait contribuer au malheur de ces braves
noirs dont nous aimons le courage, et dont
nous nous verrions avec peine obligés de punir
la rébellion.
> Nous avons fait connaitre à VOS enfans et
à leur précepteur les sentimens qui nous animaient, et nous vous les renvoyons.
>) Assistez de VOS conseils,de votreinfluence
et de VOS talens, 1 le capitaine - général. Que
pouvez-vous désirer: la libertédesnoirs ? Yous --- Page 125 ---
DE SAINT-DONINGUE.
savez que danstous les pays où nous avons été 1S02.
nousl'avons donnéc aux peuples qui ne l'avaient
pas. De la considération, des honneurs, de la
fortune P Ce n'est pas après les services que
vous avez rendus, que vous pouvez rendre encore dans cette circonstance,avec les sentimens
particuliersque nous avons pour vous 7 que vous
devez être incertain sur votre considération,
votre fortune, et lcs honneurs qui vous attendent.
) Faites connaitre aux peuples de Saint-Domingue que la sollicitude que la France a toujours portée à leur bonheur, a été souvent impuissante par les circonstances impérieuses de
la guerre; que les hommes venus du continent
pour l'agiter et alimenter les factions étaient
le produit des factions qui elles-mémes déchiraient la patrie; que désormais la paix et la
force du gouvernement assurent leurprospérité
et leur liberté. Dites-leur que si la liberté est
pour eux le premier des biens, ils ne peuvent
en jouir qu'avec le titre de citoyens français,
et que lout acte contraire aux intérêts de la patrie, àl'obéissance qu'ils doivent au gouvernement et au capitaine-général 1 qui en est le délégué, scrait un crime contre la souveraineté
nationale, qui éclipserait leurs services et ren- --- Page 126 ---
118.
RÉVOLUTION
1802, drait Saint-Domingue le théâtre d'une guerre
malheureuse où despères et des enfaus s'entr'égorgeraient. Et vous 7 général , songez que si
vous êtes le premier de votre couleur qui soit
arrivé à une si grande puissance, et qui se soit
distingué par sa bravoure et ses talens militaires, vous êtes aussi devant Dieu et nous
le principal responsable de leur conduite.
>) S'il était des malveillans qui disent aux individus qui ont joué le principal rôle dans les
troubles de Saint-Domingue que nous venons.
pour rechercher ce qu'ils ont fait pendant les
tems d'anarchie, 2 assurez-les que nous ne nous
informerons que de leur conduite dans cette
dernière circonstance, ct que nous ne rechercherons le passé que pour connaitre les traits
qui les auraient distingués dans la guerre qu'ils
ont soutenue contre lcs Espagnols et les Anglais, qui ont été nos ennemis.
> Comptez sans réserve sur notre estime, 3
et conduisez-vous comme doit le faire un des
principaux citoyens de la plus grande nation
du monde. >
Paris, 27 brumaire an IO (18 novembre
1801).
Le premier consul, ,
Signé BONAPARTE.
ance, ct que nous ne rechercherons le passé que pour connaitre les traits
qui les auraient distingués dans la guerre qu'ils
ont soutenue contre lcs Espagnols et les Anglais, qui ont été nos ennemis.
> Comptez sans réserve sur notre estime, 3
et conduisez-vous comme doit le faire un des
principaux citoyens de la plus grande nation
du monde. >
Paris, 27 brumaire an IO (18 novembre
1801).
Le premier consul, ,
Signé BONAPARTE. --- Page 127 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
IT9
CHAPITRE XV.
Première entrevue de ToUssAINT-LOUVERTURE avec ses enfans. Enfouissement de ses trésors dans les mornes du
Cahos. Sa lettre au général Leclerc. Seconde entrevue de
ToUssAINT-LoUVERTURE avec ses enfans. Son obstination.
Sa mise hors la loi. Marche offensive des divisions Desfourneaux, 1 Hardy et Rochambeau. Défense vigoureuse du genéral MAUREPAS. Revers de ToUssAINT-I.oT-LOUVERTURE sur
plusicurs points. Sa défaite à la Ravine-à-Couleuvre. Attaque combinée sur MAUREPAS par les divisions Debelle,
Hardy et Desfournenux. Sa soumission inattendue. Mesures
de défense par TOUSsAINT-LOUVERTURE. Entrécd'un détachement de la division Boudet à Saint-Marc. Incendic de
cette ville par DESSALINES Situation critique du Port-auPrince. Attaque et défaite de la 8 demi-brigade colonialc.
Conduite généreuse ct patriotique du contre-amiral Latouche-Treville,
LA frégate qui portait les jeunes LOUVERTURE 1802.
s'était en vain présentée devant le Caple 15 pluviose (3 février), la terre lui avait refusé des
pilotes, et les balises ayant été enlevées, elle
n'avait osé s'engager dans les passes : par suite
de cette circonstance, la guerre était en pleine
activité avant que les enfans de TOUSSAINTLOUVERTURE eussent pu lui remettre la lettre --- Page 128 ---
RÉVOLUTION
1802. du premier consul, et remplir leur mission de
paix. Il n'y eut moyen de les faire partir que
le 19 pluviôse (7 février), trois jours après
l'explosion de la révolte que cette démarche
était destinée à prévenir.
Ils ne joignirent point leur père à l'habitation
d'Iléricourt ni à Enneri,ohonk lesupposait; t; leuri
mère les revit avec transport et fit partirà l'instant sur plusieurs points des exprès pour annoncer à son mari leur arrivée, et l'informer
qu'ils étaient porteurs d'une lettre du premier
consul,denature à lui fairele plus grand Iplaisir.
TOUSSAINT-LOUVERTURE n'arriva à Enneri
que dans la nuit du 20 au 21 pluviose (du 8 au
9 février), à deux heures du matin; il embrassa
ses enfans avec étreinte.
M. Coisnon, leur instituteur, voyant des larmes couler crut le moment favorable pourdire:
(r Est-ce bien TOUSSAINT, le serviteur. 7 l'ami
de la France, qui me tend les bras ? >>
TOUSSAINT - LOUVENTURE lui répondit, en
se jetant à son cou : ( Pouvez-vous en douter!>
M. Coisnon lui dit alors: :
(C Général, vous allez entendre VOS enfans:
ils sont en ce moment auprès de vous les fidèles interprètes des intentions du premier
consul et du capitaine-général de la colonic;
pourdire:
(r Est-ce bien TOUSSAINT, le serviteur. 7 l'ami
de la France, qui me tend les bras ? >>
TOUSSAINT - LOUVENTURE lui répondit, en
se jetant à son cou : ( Pouvez-vous en douter!>
M. Coisnon lui dit alors: :
(C Général, vous allez entendre VOS enfans:
ils sont en ce moment auprès de vous les fidèles interprètes des intentions du premier
consul et du capitaine-général de la colonic; --- Page 129 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
12I
croyezà leur innocence et à la purcté de leurs 1802.
sentimens; c'estl'exacte vérité qu'ils vont vous
annoncer. >)
Le jeune ISAAC LOUVERTURE prit la parole
et rendit fidèlement à son père ce que lui avait
dit le premier consul et le capitaine-général
Leclerc.
Pendant qu'il parlait, TOUSSAINT-LOUVERTURE gardait le plus profond silence;s ses traits
étaient changés; ils n'avaient plus l'expression
d'un père qui écoute ; ils exprimaient le recueillement d'un homme d'état impassible.
M. Coisnon lui ayant présenté dans une
boîte d'or la lettre du premier consul, il la
lut, la relut plusieurs fois, et parut en être satisfait. Il répondit à l'exhorlation de sC rendre
près du capitaine général Leclerc pour être
son premier licutenant, et à la proposition que
lui faisait M. Coisnon de rester en otage:
Ce n'est plus praticable : la guerre est commencée, la rage de combattre possède tout le
monde ; mes chefs mililaires sont au moment.
de tout briler et de lout. saccager; si cependant
le genéral Leclerc veul suspendre ses allaques,
j'en ferai autant de mon côté.
M. Coisnon écrivit aussitôt au capitaine-général Leclerc. TOUSSAINT - LOUVERTURE se
chargea de faire parvenir cette lettre. --- Page 130 ---
RÉVOLUTION
1802.
Il quitta ses enfans à quatre heures du matin, n'ayant eu avec eux que deux heures d'entrevue.
D'autres soins l'occupaient que ceux de la
nature. C'est à cette époque qu'il faisait ensevelir ses trésors dans les mornes du Cahos. S'il
faut en croire la voix publique, il fit fusiller
ceux qu'il avait chargés de cette opération, afin
de rester maitre de son secret.
Les Américains qui fréquentaient Saint-Domingue ont fait monter la valeur de ces trésors
à 40,000,000 de dollars (àpeu près 220,000,000
de francs ) : mais d'après les renseignemens
pris dans la colonie, TosaisrLarvearune
ayant, à différentes époques, fait réaliser en
or, dans ses recettes, une somme de 80,000
portugaises, dont on n'a jamais vu l'emploi,
c'estie cette seule somme de 32 à 33,000,000 de
francs qu'il faut supputer les valeurs dont il a
fait disparaitre les traces. Au surplus, tout ceci
n'est encore qu'hypothétique : le trésor enfoui
dans les mornes du Cahos peut avoir une valeur plus forte, parce que TOUsSAINT-LouVERTURE, malgré l'ordre qui régnait dans son
administration, dont à notre approche il a fait
brûler la majeure partie des registres, ,a pu se
ménager, par des traités et des franchises, des
recettes inconnucs. La valeur des sommes en-
dont il a
fait disparaitre les traces. Au surplus, tout ceci
n'est encore qu'hypothétique : le trésor enfoui
dans les mornes du Cahos peut avoir une valeur plus forte, parce que TOUsSAINT-LouVERTURE, malgré l'ordre qui régnait dans son
administration, dont à notre approche il a fait
brûler la majeure partie des registres, ,a pu se
ménager, par des traités et des franchises, des
recettes inconnucs. La valeur des sommes en- --- Page 131 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
fouies peut aussi être beaucoup plus faible, 1802.
quand on calcule les achats immenses d'armes
et de munitions qu'il avait contractés d'une
manière clandestine, à des prix exhorbitans. Il
est aussi possible qu'ayant envoyé des fonds aux
Etats-Unis, ces fonds soientr restésaprèssa mort
entreles mains de ceux à qui il les avait confiés.
TOUssAINT-LOUVERTURE, avantdeseséparer
de ses enfans, affecta d'accéderàleursinstances,
et eut l'air' de se laisser forcer par leur amour,
en promettant dc répondre au capitaine-général Leclerc : il engagea M. Coisnon d'attendre
à Enneri qu'il lui cût fait parvenir sa réponse.
Ce ne fut que dans la nuit du 22 au 23 pluviose (du II au 12 février) que M. Granville,
qui élevait dans son institut des Gonaives le
troisième fils de TOUSSAINT-LouVERTURE,ar
riva à Enneri, porteur de cette dépèche.
TOUSSAINT - LOUVERTURE lui avait donné
l'ordre précis de ramener au capitaine-général
Leclerc ses enfans venus de France.
Chemin faisant, et furtivement, M. Grandville fit connaître à M. Coisnon l'état d'irritation où se trouvait porté le caractère inquict
des noirs. La vie des malheureux blancs ne tenait plus qu'à un fil, et d'un instant à l'autre.
un mot suffisait pour trancher ce fil. --- Page 132 ---
RÉVOLUTION
1802.
TorssunnLotvearens. dans. sa réponsean
général Leclerc, lui reprochait: : (C d'être venu
> le remplacer à coups de canon ; de ne lui
> avoir fait remettre la lettre du premier con-
> sul que trois mois après sa date; d'avoir,
> par des actes hostiles, mis en équivoque les
) services et les droits de sa couleur. Il décla-
> rait que ces droits luiimposaient des devoirs
) au-dessus de ceux de la nature; ; qu'il était
>. prêt à faire à sa couleur le sacrifice dc ses
> enfans; qu'il les renvoyait pour qu'on ne le
2 crût pas lié par leur présence. Il finissait par
> dire que, plus défiant que jamais, il lui fal-
> lait du tems pour se décider au parti qui lui
) restait à prendre. >
Le capitaine-général Leclerc s'empressa de
lui renvoyer ses enfans, ,avec une réponse dans
laquelle il l'engageait à venir concerter avec
lui les moyens d'arrêter les désordres, lui donnant sa parole ( que le passé serait mis en
oubli; qu'il serait traité avec la plus grande
distinction, et que, s'il Se rendait à T'appel
qu'on lui faisait, il serait à l'instant même proclamé le premier licutenant du capitaine-général de la colonie. ))
Le général Leclerc finissait Sa lettre en
disant à ToUSSAINT-LoUVENTURE que mal-
'engageait à venir concerter avec
lui les moyens d'arrêter les désordres, lui donnant sa parole ( que le passé serait mis en
oubli; qu'il serait traité avec la plus grande
distinction, et que, s'il Se rendait à T'appel
qu'on lui faisait, il serait à l'instant même proclamé le premier licutenant du capitaine-général de la colonie. ))
Le général Leclerc finissait Sa lettre en
disant à ToUSSAINT-LoUVENTURE que mal- --- Page 133 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
gré qu'il eût pour instruction précise de ne 1802.
point discontinuer les opérations de guerre,
s'il élait dans le cas de les commencer, il voulait bien, dans l'espoir d'un rapprochement,
condescendre à un armistice de quatre jours;
mais que passécedélai, 1 illedéclarerait, par une
proclamation, ennemi du peuple français, et
le inettrait hors la loi.
TOUSSAINT-LOUVERTURE parut s'irriter de
cet ultimatum ; il dit à ses enfans quil les laissait libres de choisir entre leur patrie et leur
père; quil ne blâmait pas leur altachement
pour la France, à laquelle ils devaient leur
éducation; mais qu'entre la France et luiily
avail sa couleur, dont il ne pouvait compromettre les destinées en se mettant à la merci
d'une eapédition dans laquelle fguraient tplusieurs généraux blancs, uinsi que Rigaud, Pétion, Boyer, Chanlatte, etc., 2 tous ses ennemis
personnels; ; que l'ordre de ne point décesser de
combattre pour négocier annonçait que la
France se confiait plus dans ses armes que
dans ses droits; que cette suffisance sentait le
despotisme de la force, et que, si l'on ne
savait pas ménager les noirs lorsqu'ils avaient
encore quelque puissance, que serait-ce lorsque
lui et les siens n'en auraient plus P
Ses fils se jetèrent dans ses bras; leurs Ca- --- Page 134 ---
RÉVOLUTION
1802. resses ne purent l'émouvoir; inflexible, il leur
répondait tsans cesse : Mes enfans, prenez votre
parti; ; quel quilsoit,je vous chérirai toujours.
Leurs larmes et leurs supplications n'aboutissant à rien, ISAAC se délache tout-à-coup des
bras de son père : (C Eh bien! lui dit-il, voyez
en moi un serviteur fidèle de la France, qui
ne pourra jamais se résoudre à porter les armes contre elle. ))
Son autre fils, nommé Placide, griffe dé couleur, frère utérin d'ISAAC, témoignait autant
d'indécision dans ses regards que dans sa démarche : TOUSSAINT - LOUVERTURE,
pétrifié 1
bénissait ISAAC alors même qu'il s'éloignait.
Pendant ce tems Placide, dompté par son ascendant, se jetait en sanglolant à son cou, et. lui
disait:Jesuis à cous,mon père;je crains Pave
nir, je crains Pesclavage: je suis prêl à combattre pour m'y opposer:je ne connais plus la
France.
Tosunn-Larvaruse lui remit à l'instant le commandement d'un des bataillons de
sa garde,àla tête duquel ii marcha peu dejours
après contre nous.
Cette scène, dont on sut bientôt au Cap les
détails par une lettre d'IsAAC, annonçant que
la tendresse de sa mère s'opposait à son retour, apprit au capitaine-général Leclerc qu'il
prêl à combattre pour m'y opposer:je ne connais plus la
France.
Tosunn-Larvaruse lui remit à l'instant le commandement d'un des bataillons de
sa garde,àla tête duquel ii marcha peu dejours
après contre nous.
Cette scène, dont on sut bientôt au Cap les
détails par une lettre d'IsAAC, annonçant que
la tendresse de sa mère s'opposait à son retour, apprit au capitaine-général Leclerc qu'il --- Page 135 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
ne lui restait plus d'autre alternative que la 1802.
nécessité de trancher par les armes le nocud
d'une révolte combinée, que resserrait l'obstination d'un chef comme TOUSSAINT-LOUvEnTURE..
Cette alternative était pénible par les résistances qu'on commençait à rencontrer.
Le général Humbert, débarqué le 23 pluviôse (12 février) ) au Port-de-Paix, ,n'avait conquis que des cendres.
C'était en vain qu'il avait tenté la voie des
négociations ; MAUREPAS, qui passait dans
l'armée coloniale pour le plus intrépide des
généraux noirs, avait repoussé à coups de canon la goëlette parlementaire venue pour le
sommer: ; il avait fallu l'emploi de la force
pour prendre terre. Les noirs avaient aussitôt
fait sauter les forts, incendiéla ville, ets'étaient
retirés en disputant pied à pied le terrain.
Le général Humbert, n'ayant à ses ordres
que douze cents hommes, en avait perdu deux
cents en deux jours pour faire deux lieues.
Sans un renfort de quatre cents hommes
que lui porta, le 25 pluviose (15 février), le
vaisseau le Jean-Bart, il eût peut-être été
rembarqué.
L'armistice n'ayant abouti à rien, le capi- --- Page 136 ---
BEVOLUTION
1802. taine-général Leclerc publia la proclamation
suivante:
Au quartier-général du Cap, le 28 pluviose
an 10(17 février 1802).
(C Habitans de Saint-Domingue, je suis venu
ici, au nom du gouvernement français, vous
apporter la paix et le bonheur; je craignais de
rencontrer des obstacles dans les vucs ambitieuses des chefs de la colonie; je ne me suis pas
trompé.
) Ces chefs, qui annonçaient leur dévouement à la France dans leurs proclamations, ne
pensaient à rien moins qu'à être Français; s'ils
parlaient quelquefois de la France, c'est qu'ils
ne se croyaient pas en mesure de la méconnaitre ouvertement.
> Aujourd'hui leurs intentions perfides sont
démasquées. Le général TOUSSAINT m'avait
renvoyé ses enfans avec une lettre dans laquelle
il assurait qu'il ne desirait rien tant que le bonheur de la colonie, et qu'il était prêt d'obéir à
tous les ordres que je lui donnerais.
>> Je lui ai ordonné de se rendre auprès de
moi, je lui ai donné ma parole de l'employer
comme mon lientenant-général : ilr n'a répondu
à cet ordre que par des phrases; il nc cherche
qu'à gagner du tems.
renvoyé ses enfans avec une lettre dans laquelle
il assurait qu'il ne desirait rien tant que le bonheur de la colonie, et qu'il était prêt d'obéir à
tous les ordres que je lui donnerais.
>> Je lui ai ordonné de se rendre auprès de
moi, je lui ai donné ma parole de l'employer
comme mon lientenant-général : ilr n'a répondu
à cet ordre que par des phrases; il nc cherche
qu'à gagner du tems. --- Page 137 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
> J'ai ordre du gouverneinent français de 1802.
faire régner promptement la prospérité et
l'abondance ici : si je me laissais amuser par
des détours astucieux et perfides, la colonie
serait le théâtre d'une longue guerre civile.
> J'entre cn campagne 2 etje vais apprendre
à ce rebelle quelle est la force du gouvernement français.
> Dès ce moment, il ne doit plus être aux
yeux de tous les bons Français qui habitent
Saint-Domingue, qu'un monstre insensé.
>> J'ai promis aux habitans de Saint-Domingne la liberté: ; je saurai les en faire jouir.
Je ferai respecter les personnes et les propriétés.
>) J'ordonne ce qui suit :
> Art. Ir Le général TOUSSAINT et le général CHRISTOPHE sont mis hors la loi, et il est
ordonné à tout citoyen de leur courir sus, et de
les traiter comme des rebelles à la république
française.
> 2. A dater du jour où l'armée française
aura occupé un quartier, tout officier, soit civil, soit militaire, qui obéira à d'autres ordres
qu'à ceux des généraux de l'armée de la république française, que je commande, sera traité
comme rebelle.
II,
--- Page 138 ---
RÉVOLUTION
1802.
> 3. Les cultivateurs qui ont été induits en
erreur, et qui, trompés par les perfides insinuations des généraux rebelles, auraient pris
les armes 2 seront traités comme des enfans
égarés, et renvoyés à la culture, si toutefois
ils n'ont pas cherché à exciter de soulèvement.
> 4. Les soldats des demi-brigades qui abandonneront l'armée de TOUSSAINT feront
partie de l'armée française.
> 5. Le général Augustin Cleroaux, qui commande le département du Cibao, ayant reconnu
le gouvernement français et l'autorité du capitaine-général, est maintenu dans son grade et
dans son commandement.
> 6. Le général chef de l'état-major fera
imprimer et publierla présente proclamation. 1.>
Le capitaine-général commandant
l'armée de Saint-Domingue,
SgnELECLERC.
Les troupes disponibles dans le Nord, renforcées de sept mille hommes apportés récemment par les escadres des contre-amiraux Grantheaume et Linois, dont un des vaisseaux, le
Desaix, avait touché et s'était brisé devant
le Cap, furent formées en trois divisions.
6. Le général chef de l'état-major fera
imprimer et publierla présente proclamation. 1.>
Le capitaine-général commandant
l'armée de Saint-Domingue,
SgnELECLERC.
Les troupes disponibles dans le Nord, renforcées de sept mille hommes apportés récemment par les escadres des contre-amiraux Grantheaume et Linois, dont un des vaisseaux, le
Desaix, avait touché et s'était brisé devant
le Cap, furent formées en trois divisions. --- Page 139 ---
DE SAINT-DOJUNGUE,
Avec ces trois divisions, , sous les ordres des 1802.
générauxcDesfournaus, Hardy et Rochambeau,
le capitaine-général Leclerc se mit en marche
pour aller combattre TOUSSAINT - LOUVERTURE.
La division Desfournaux partit du Limbé,
et gagna sans obstacles le canton de Plaisance,
qui lui fut remis intact par le commandant de
ce quartier, nomméJEAN-PIERRE DUMESNIL.
Ce brave homme eut le courage de résister aux
ordres de Tosaus-lorvesreax, qui portaient de tout saccager et de tout brûler ; il
vint à la rencontre du général Desfournaux
avec trois cents hommes d'infanterie et deux
cents de cavalerie, presque tous propriétaires.
La division Hardy partit du Cap, escalada
de vive force la position formidable du morne
à Boispin, et enleva à la balonnette le poste de
la Marmelade sur CHRISTOPHE, qui le défendait avec deux mille hommes, composés, par
moitié, de troupes coloniales et de cultivateurs.
Le général Rochambeau sortit duFort-Dauphin et vint s'établir, sans beaucoup de résistance, à Saint-Michel ; sa colonne de droite
seule eut à faire des efforts; elle enleva à la
baYonnette la position de la Mare à la Roche, --- Page 140 ---
RÉVOLUTION
1802, qui était défendue par quatre cents noirset par
de l'artillerie.
Pendant ces marches offensives 1 le général
Humbert avait peine à faire tête aux efforts de
MAUREPAS, qui couvrait la gorge des TroisRivières, flanquant ainsi la position des Gonaives, que TOUSSAINT-LOUVERTURE semblait
avoir choisie pour livrer une bataille générale.
Le capitaine-général Leclerc envoya, par
mer, le général Debelle avec quinze cents
hommes, pour renforcer le général Humbert.
Il était tems : MAUREPAS avait réuni à ses deux
mille hommes de troupes coloniales plus de
cing mille cultivateurs, et était au moment de
rentrer au Port-de-Paix.
Le général Debelle, plein du désir d'arrêter
lcs ennemis par Tétonnement, ne voulut pas
attendre la fin d'un orage pour aborder la position de MAUREPAS. Il lança ses colonnes en
débarquant.
Les troupesdu général Humbert, qui étaient
harassées de fatigue, ne purent réussir: celles
de renfort qui devaient tourner la position et
la prendre par ses derrières furent arrêtées
dans leur marche par les torrens ct les mauvais
chemins. MAUREPAS les assaillit dars des défilés, réunit contre elles toutes ses forces, et
attendre la fin d'un orage pour aborder la position de MAUREPAS. Il lança ses colonnes en
débarquant.
Les troupesdu général Humbert, qui étaient
harassées de fatigue, ne purent réussir: celles
de renfort qui devaient tourner la position et
la prendre par ses derrières furent arrêtées
dans leur marche par les torrens ct les mauvais
chemins. MAUREPAS les assaillit dars des défilés, réunit contre elles toutes ses forces, et --- Page 141 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
les replia vigoureusement dans la place, sans 1802.
pouvoir toutefois l'emporter.
Lorsque MAUREPAS soutenait ainsi avec fermeté la cause de TOUSSAINT-LoUVERTURE,
elle éprouvait des revers sur tous les autres
points.
Le quartier de Jean Rabel se rendait à cent
hommes d'artillerie de la marine. Un noir,
nommé GOLART, qui s'était fait marron depuis trois ans, était venu avec sa bande, forte
de deux cents hommes, en renforcer la garnison.
La frégate la Furieuse entrait au MôleSaint-Nicolas aux acclamations unanimes des
habitans et au bruit des salves d'artillerie de la
ville et des forts. Trois cents hommes qu'elle
avait à son bord y élaient reçus en libérateurs.
CHRISTOPHE, pressé sur ses flancs par les
divisions Desfournaux et Rochambeau,ne pouvait plus tenir le poste d'Enneri. La division
Hardy le menait battant jusqu'à l'habitation
Bayonnai, où lc général Salme, commandant
la première brigade de celte division, le renversait et le forçait à s'éparpiller dans les
mornes.
Le 4 ventôse (23 février )lesarmes de Tous- --- Page 142 ---
RÉVOLUTION
1802. SAINT-LOUVERTURE éprouvaient encore de
nouveaux échecs.
Tandis que la division Desfournaux s'emparait des cendres de la ville des Gonaives, et refoulait derrière l'Esther tout ce qui osait lui
faire tête; la division Rochanbeau forçait la
ravine à Couleuvre. C'est une gorge étroite,
flanquée par des mornes escarpés qui sont couverts de bois, dans lesquels fourmillaient des
nuées de cultivateurs armés.
ToUSSAINT-LoUVERTURE occupait les plateaux de la ravine avec un corps de trois mille
hommes de troupes régulières, composé de sa
garde 2 de la 5 demi-brigade coloniale, et de
différentes compagnics de grenadiers noirs.
Ses approches étaient couvertesd'abattis considérables ; il était retranché jusqu'aux dents
et dans une attitude formidable.
Aussitôt que le général Rochambeau eut
donné le signal de l'attaque 1 les braves soldats
de sa division gravirent de tous côtés en tirailleurs, ets s'engagèrent dans des combatsd'homme à homme. Les troupes de TOUSSAINT-LotVERTURE se battirent bien : mais comment résister à l'intrépidité des vieux soldals de l'expédition de Saint - Domingue? TOUSSAINTLOUVERTURE, forcé dans SCS retranchemens,
ôt que le général Rochambeau eut
donné le signal de l'attaque 1 les braves soldats
de sa division gravirent de tous côtés en tirailleurs, ets s'engagèrent dans des combatsd'homme à homme. Les troupes de TOUSSAINT-LotVERTURE se battirent bien : mais comment résister à l'intrépidité des vieux soldals de l'expédition de Saint - Domingue? TOUSSAINTLOUVERTURE, forcé dans SCS retranchemens, --- Page 143 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
se jeta en désordre sur laPetite-Rivière,aban- 1802.
donnant huit cents des siens sur le champ de
bataille.
Sur ces entrefaites, le général Leclerc,
qui voyait tout plier devant lui, apprit que
MAUREPAS seul continuait à faire bonne contenance 1 et qu'il repoussait vigoureusement
les attaques des généraux Humbert et Debelle
réunis; il résolut de dompter cette résistance.
La division Desfournaux et quinze cents
hommes de la division Hardy firent contremarche, et descendant la gorge des Trois-Rivières, menacèrent d'envelopper MAUREPAS.
Ce général se voyant sans retraite, ayant connaissance de la défaite de TOUSsAINT-LouVERTURE, et croyant à bon droit ses affaires
désespérées, offrit de se soumettre aux conditions portées dans la première proclamation
du capitaine-général Leclerc 7 par laquelle il
promettaità tous les officiers decouleur la conservation de leurs grades. Ses offres furent acceptées, et le général MAUREPAS, à la tête de
ses troupes, rejoignit au Gros-Morne le capitaine-général Leclerc.
La soumission inattendue de MAUREPAS
ruina plus les affaires deTOUSSAINT-LOUVER- --- Page 144 ---
RÉVOLUTION
1802. TURE que les échecs militaires qu'ilyenait persommelcmentdégrourer.
Cette soumission sapait son crédit moral
dans l'opinion des noirs du Nord ; elle détruisait le prestige de leur confiance, etc'était dans
cette confiance seule que consistaient désormais les ressources de ToussaINy-LouvenTURE, puisque son armée régulière était déjà
renversée et disloquée par les événemens.
Le général Boudet, retenu au Port-au-Prince
par des soins de toute espèce, ne se souciait
guère de s'dloigner de cette ville, depuis qu'il
avait fait partir la moitié de sa division pour le
Sud, et qu'il avait intercepté les lettres suivantes de ToUsSAINT-L.OUVERTURE,
Liberté,
Egalité.
Le gouverneur - général au général Dessalines, commandant en chef Parmée de
POuest.
Au quartier-général des Gonaives,
le 19 pluviose an IO.
( Rien n'est désespéré, 2 citoyen général, si
vous pouvez parvenir à enlever aux troupes de
débarquement les ressources que leur offre le.
Port-Iépublicain. Tâchez, par tous les moyens
de force et d'adresse, d'incendicr cette place; ;
erté,
Egalité.
Le gouverneur - général au général Dessalines, commandant en chef Parmée de
POuest.
Au quartier-général des Gonaives,
le 19 pluviose an IO.
( Rien n'est désespéré, 2 citoyen général, si
vous pouvez parvenir à enlever aux troupes de
débarquement les ressources que leur offre le.
Port-Iépublicain. Tâchez, par tous les moyens
de force et d'adresse, d'incendicr cette place; ; --- Page 145 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
1802.
clle est construite tout en bois; il ne s'agit
qued'y faire entrerquelques émissaires fidèles.
Ne s'entrouvera-bil donc point sous VOS ordres
d'assez dévoués pour rendre ce service? Ah!
mon cher général, quel malheur qu'ilyait eu
un traître dans cette ville, et qu'on n'y ait pas
mis à exécution VOS ordres et les miens.
> Guettez le moment où la garnison s'affaiblira par des expéditions dans lcs plaines, ct
tâchez alors de surprendre et d'enlever cette
ville par ses derrières.
>> N'oubliez pas qu'en attendant la saisondes
pluies qui doit nous débarrasser de nos ennemis, nous n'avons pour ressource que la destruction et le feu. Songez qu'il ne faut pas que
la terre baignée de nos sueurs puisse fournir à
nos ennemis le moindre aliment. Carabinez
les chemins, faites jeter des cadavres et des
chevaux dans toutes les sources; faites tout
anéantir et tout brûler, pour que ceux qui
viennent pour nous remettre en esclavage rencontrent toujours devant leurs yeux l'image de
l'enfer qu'ils méritent. Salut et amitié.
Signé TOUSSAINT-LOUVERTURE.
Si cette lettre menaçait l'existence du Portau-Prince, la suivante, transmisc au général --- Page 146 ---
RÉVOLUTION
1802. Boudet par le chef de brigade DOMAGE, que
Torsusn-Lorvearus traitait de général
pour décider sa coopération à la révolte, prouvait aussile danger qui menaçait le Sud.
Liberté.
Egalité.
TOUSSAINT - LOUVERTURE 1 gouverneur de
Saint-Domingue, au citoyen DOMAGE,86
neral de brigade, commandant en cheflarrondissementde Jérémie.
Au quartier-général de Saint-Marc, le 20 pluviose
an 10 (9 février 1802).
< J'envoie auprès de vous 7 mon cher général, mon aide-de-camp CHANCY.II est porteur
de la présente, et il vous dira de ma part ce
que je lui ai chargé,
> Les blancs de France et de la colonie,
réunis ensemble, veulent ôter la liberté.II est
arrivé beaucoupde vaisseauxet des troupes qui
se sont emparés du Cap, du Port-Républicain
et du Fort-Liberté,
) Le Cap, après une vigoureuse résistance,
a succombé ; mais les ennemis n'ont trouvé
qu'une ville et une plaine de cendres: les forts
ont sauté et tout a été incendié.
> La ville du Port-Républicain leur a été li-
de la colonie,
réunis ensemble, veulent ôter la liberté.II est
arrivé beaucoupde vaisseauxet des troupes qui
se sont emparés du Cap, du Port-Républicain
et du Fort-Liberté,
) Le Cap, après une vigoureuse résistance,
a succombé ; mais les ennemis n'ont trouvé
qu'une ville et une plaine de cendres: les forts
ont sauté et tout a été incendié.
> La ville du Port-Républicain leur a été li- --- Page 147 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
vrée par le traitre général de brigade Agé, 1803.
ainsi que le fort Bizoton, qui s'est rendu sans
coup férir, par la lâcheté et la trahison du chef
de bataillon Bardet, ancien officier du Sud.
Le général de division DESSALINES maintient
dans ce moment un cordon à la Croix-desBouquets, ct toutes nos autres places sont sur
la défensive.
> Comme la place de Jérémiè est très-forte
par les avantages de la nature, vous vous y
maintiendrez et la défendrez avec le courage
que je vous connais. Méfiez - vous des blancs :
ils vous trahiront, s'ils le peuvent : leur désir
bien manifesté est le retour de l'esclavage.
> En conséquence, je vous donne carte
blanche ; tout ce que vous ferez sera bicn fail ;
levez en masse les cultivatcurs, et pénétrez-les
bien de cette vérité, qu'il faut se méfier des
gens adroits qui pourraient avoir reçu secrètement desproclamationsde ces blancsdel France,
el qui les feraient circuler sourdement pourséduire les amis de la liberté.
> Je donne l'ordre au général de brigade
LAPLUME de brûler la ville des Cayes, les
autres villes et toutes les plaines, dans le cas
qu'il ne pourrait résister à la force de l'ennemi, et alors toutes les troupes des différentes --- Page 148 ---
RÉVOLUTION
1802, garnisons, et tous les cultivateurs, iraient vous
grossir à Jérémie; vous vous entendrez parfaitement avec le général LAPLUME pour bien
faire les choses; vous emploierez à planter des
vivres en grande quantité toutes les femmes
cultivatrices.
> Tâchez,autant qu'il sera en votre pouvoir
m'instruire de votre position.
>Je compte entièrement: survous,etvouslaise
absolument le maitre de tout faire pour nous
soustraire du joug le plus affreux.
> Bonne santéje vous souhaite.
>) Salut et amitié. >>
Signé Torsust-LotvaNreaE
Ces deux lettres et d'autres semblables adressées au général LAPLUME et à plusieurs officiers du Sud et de l'Ouest, avaient été écrites
la veille et le matin du jour où TOUSSAINTLOUVERTUREreçut par ses enfans la letttre du
premier consul. Cette circonstance rend plus
déplorable le retard que la remise en avait
éprouvé. Il est possible, il est même présumable que TOUSSAINT-LOUVENTURE aurait pu
étreplus sensible aux prières de ses enfans, ,s'il
ne se fût pas vu lié par les instructions qu'il
venait d'expédier de tous côtés; mais avec un
le matin du jour où TOUSSAINTLOUVERTUREreçut par ses enfans la letttre du
premier consul. Cette circonstance rend plus
déplorable le retard que la remise en avait
éprouvé. Il est possible, il est même présumable que TOUSSAINT-LOUVENTURE aurait pu
étreplus sensible aux prières de ses enfans, ,s'il
ne se fût pas vu lié par les instructions qu'il
venait d'expédier de tous côtés; mais avec un --- Page 149 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
être aussiimpenctrable, on ne sait pasjusqu'oû 1802.
peuvent s'étendre les regrets.
Les instructions désespérées qu'il donnait à
ses commandans, et qu'on venait d'intercepter,
étaient bien faites pourenlever au général Boudet l'envie d'aller chercher des ennemis qui
avaient l'ordre de fuir et de l'attirer au loin.
Cependantle capitaine-généralLeclere ayant
annoncé qu'en entrant en campagne il se porterait vers les Gonaives, le général Boudet se
décida, pour se mettre en communication avec
lui, à marcher sur Saint-Marc, 2 qui, d'ailleurs,
était le seul point important de la côte qui ne
fût pas encore en notre pouvoir.
Le chef de brigade Valabrègue 2 qui avait
pris poste aux Arcahayes, reçut ordre de se
rendre au Mont-Rouis, dans le tems que le
général Boudet s'y rendait par mer du Portau-Prince.
Le délachement des Arcahayes partit le 4
ventôse ( 22 février ) de sa position, et cut à
leverdans sa marche plusieurs embuscades. Les
noirs tinrentuni instant au Mont-Rouis:ilfallot
du canon pour les en déloger. Le chemin des
Arcahayes au Mont-Rouis est dépourvu d'eau.
Les troupes eurent beaucoup à souffrir dans --- Page 150 ---
RÉVOLETION
1802. cette marche, 9 elles cn furent si harassées, que
le général Boudet, en les rejoignant, sentit la
nécessité de séjourner pour les refaire.
Lc 6 ventose ( 24 février )à deux heures du
matin, le général Boudet marcha sur SaintMarc ; à peine quittait-il ses bivouacs que les
flammes s'allumèrent devant lui, ct gagnèrent
de proche en proche la ville où DESSALINES
avait tout préparé pour activer et généraliser
l'incendie. Il avait fait faire dans toutes les
maisons des dépôts de combustibles.
D'après ses ordres, des barils de poudre,
d'eau-de-vie, d'huile et de goudron avaient
élé répartis des magasins de l'Etat sur différens points ; sa propre maison, dont la construction toute récente et dont l'ameublement
splendide luicoàtaient plusieurs millions, avait
été remplie de bois goudronné de la cave au
grenier.
Il tint à honneur de donner l'exemple du
sacrifice, et le fit d'une manière solennelle.
Après avoir distribué des torches à ses officiers, il en saisit une, ,l'alluma à un grand feu
qu'il faisait entretenir, depuis deux jours, au
milieu de la place d'armes, et donna lui-même
lc signal de l'incendie en posant sa torche sur
splendide luicoàtaient plusieurs millions, avait
été remplie de bois goudronné de la cave au
grenier.
Il tint à honneur de donner l'exemple du
sacrifice, et le fit d'une manière solennelle.
Après avoir distribué des torches à ses officiers, il en saisit une, ,l'alluma à un grand feu
qu'il faisait entretenir, depuis deux jours, au
milieu de la place d'armes, et donna lui-même
lc signal de l'incendie en posant sa torche sur --- Page 151 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
l'amas de bois goudronné qui remplissait le 1802.
vestibule de sa maison. Dans un instant l'incendie fut général.
Malgré la promptitude de sa marche, le genéral Boudet, en arrivant au poini du jour, ne
trouva plus une maison debout,et ne rencontra
plus d'êtres vivans : il ne restait à Saint-Marc
que deux cents cadavres blancs, de tout sexe. 9
parmi lesquels gisaient aussi ceux de quelques
hommes de couleur. DESSALINES 9 en fuyant,
avait livré ces malheureux à la rage de ses
hordes. Il s'était dirigé, par les crêtes des
Fonds-Batistes et des Matheux, sur les Arcahayes, et par cette contre-marche rapide il s'acheminait vers le Port-au-Prince, dans le but
de le surprendre. Le général Boudet m'yavait
laissé avec une garnison qui n'allait pas à six
cents hommcs. Ce n'était rien pour garder une
place qui a plus de douze cents toises de développement. Je fus servi miraculeusement parla
fortune.
Le jour du départ du général Boudct, j'avaisreçules soumissions de deux chefs de bande
que T'OUSSAINT-LOUVERTURE n'avait jamais
pu réduire: c'était celle d'un brigand, nommé
LAMOUR DE RANCE, dont la bande infestait
depuis longues années les bords du lac Henri- --- Page 152 ---
RÉVOLUTION
1302. quille, et celle d'un certain LAFORTUNE, commandant les noirs du Maniel. Ccs noirs étaient
ceux dont les deux anciens gouvernemens de
l'ile avaient été obligés, après plus de quatrevingts ansde guerre, de reconnaitre T'indépendance.
Ces deux soumissionsavaient étonné le Portau-Prince. Les deux chefs de bande se trouvaient près de moi Jorsque j'appris que la
8 demi-brigade coloniale insurgée partait des
sources de la Grande-Rivière pour tombersur
le Port-au-Prince en même tems que DESSALINES s'y dirigeait par les Arcahayes. Je fis à
mcs deux bandits la proposition d'aller attaquer par derrière cette demi-brigade, tandis
que les chefs de canton des environs du Portau-Prince allaient l'attaquer par devant.
L'espoir du pillage fit agréer mes propositions. La 8e demi-brigade noire fut assaillie de
tous côtés, et, après un combat meurtrier, livrée prisonnière au nombrede mille hommes,
avec son chef PIERRE-Louis DIANE, et tous
ses officiers. Je la fis aussitôt mettre à bord de
l'escadre du contre-amiral la Touche-Treville,
à qui j'annonçai que DESSALINES approchait.
Ce respectable marin, qui aimait par-dessus,
tout la France, la gloire et ses hasards, me fit
e demi-brigade noire fut assaillie de
tous côtés, et, après un combat meurtrier, livrée prisonnière au nombrede mille hommes,
avec son chef PIERRE-Louis DIANE, et tous
ses officiers. Je la fis aussitôt mettre à bord de
l'escadre du contre-amiral la Touche-Treville,
à qui j'annonçai que DESSALINES approchait.
Ce respectable marin, qui aimait par-dessus,
tout la France, la gloire et ses hasards, me fit --- Page 153 ---
DE SAINT-DONINGUE,
dire qu'au moindre signal de danger il aban- 1802.
donnerait ses vaisseaux, et viendrait à terre
pour seconder ma résistance.
Dans la nuit du 8 au 9 ventôse (du 26 au
27 février)j'avais fait placer, en dehors des
glacis, des embuscades : tout-à-coup elles font
feu sur des détachemens de DESSALINES qui sC
glissaient pour reconnaître les approches, et
qui, surpris d'être éventés, se retirèrent sans
rien entreprendre contre le corps de la place.
Ces détachemens ennemis se réunirent et
vinrent incendier quelques cases derrière le
Port-au-Prince.
De la rade, le feu paraissait être en ville; fidèle à sa promesse, le brave amiral LatoucheTreville quitte à l'instant ses vaisseaux avec les
deux tiers de ses matelots, et débarque avec le
plus grand ordre.
Je n'aijamais éprouvé de sentiment plus vif
que celui, qui me saisit en entendant ce marin,
blanchi sous les armes, me dire (C qu'il venait
de tout coeur partager nos dangers,etse mettre
à mes ordres sur notre élément, comme nous
avions été aux siens durant la traversée. > Cette
abnégation d'amour-; propre que produisait le
patriotisme nous électrisa ; nous communiquâmes à nos troupes l'élan de nos sentimens;
II,
IO --- Page 154 ---
RÉVOLUTIOS
1802. les soldats et les officiers de terre et de mer
s'embrassaient comme leurs généraux : nous
étions à coup sir invincibles.
Nous ne fimes point attaqués; DESSALINES,
effrayé d'apprendre le destin de la 8 demibrigade coloniale, et nons sachant disposés à le
bien recevoir, se retira surle Mirebalais, luant
dans sa rage tous les cultivateurs qui lui tombèrent sousla-main.
Lc général Boudet, après avoir poussé des
reconnaissances sur T'Artibonite, n'ayant pu
acquérir aucune notion sur la position du capitaine - général Leclerc, et ayant eu avis de
la contre - marche de DESSALINES, se hâtait
de revenir au Port-an-Prince, dont la conservalion l'occupait essentiellement; ; il frémit du
danger auquel cette ville venait d'échapper.
Craignant sans cesse qu'un acte de désespoir
lui enlevât. le méritede la conquète et de la conservation de cette capitale de la colonie, il ne
cessait d'yappeler le capitaine-général Leclerc,
qui s'y rendit enfin des Gonaives dans les prcmiers jours de mars.
se hâtait
de revenir au Port-an-Prince, dont la conservalion l'occupait essentiellement; ; il frémit du
danger auquel cette ville venait d'échapper.
Craignant sans cesse qu'un acte de désespoir
lui enlevât. le méritede la conquète et de la conservation de cette capitale de la colonie, il ne
cessait d'yappeler le capitaine-général Leclerc,
qui s'y rendit enfin des Gonaives dans les prcmiers jours de mars. --- Page 155 ---
DE SANT-BONINGUE
CHAPITRE XVI.
Retour des fléaux de l'insurrection dans les plaines du Nord.
Expédition dans les Cahos des divisions Hardy et Rochambeau. Marche sur l'Artibonite de la division Debelle. Première attaque de la Crête-à-Pierrot. Marche de la division
Boudet all secours de la division Debelle. Prise de la position du Trianon et du Mirebalais. Champ de carnage des
Verrettes. Déscrtion d'un officicr des gardes à cheval de
Tutsain-loivesrune Passage de l'Artibonite parla division Boudet. Seconde attaque de la Crète-i-Pierrot par les
divisions Boudet et Dugua. Investissement de ce fort par
les divisions Boudet, Ilardy ct Rochambeau.Troisièune tentative infructueuse et meurtrière sur une redoute avancéc.
Sortie et retraite de la garnison assiégée. Nouveaux efforts
de TOUSSAINT -LOUVERTURE contre les divisions Desfourneaux, Hardy et Rochambenu. Mouvement de la division
Boudet sur les Matheux. Aspect de ce quartier. Rentrée de
la division Boudet au Port-au-Prince.
LEsn marchespénibles, les combats brillans sou- 1802.
tenus dans l'Ouest et dans le Nord, et les succès partiels obtenus presque partout, ne semblaient encore avoir amené aucun résultat' décisif.
Le courage des troupes avait triomphé de
beaucoup d'obstacles ; mais la dislocation des --- Page 156 ---
RÉVOLUTION
1802. ennemis, qui ne présentaient plus de résistance
régulière,ne faisait qu'accroitre la difficulté de
les atteindre.
Comme T'hydreàcent tétes,ilsrenaissaientdes
coups qu'on leur portait. Un ordre de TousSAINT-LOUVENTURE: suffisait pour les faire reparaitre et pour cn couvrir la terre.
Lecapitainegénéral Leclerc venait d'en faire
l'épreuve : ses troupes n'ayant pu garder le terrain qu'elles avaient parcouru, 9 les plaines du
Nord qu'elles venaient de sillonner avaient vu
revenir des noirs isolés, promenant le fer etle
feu jusqu'aux portes du Cap et du Fort-Dauphin.
Sous ce rapport, la reddition de MAUREPAS
avait été d'un grand secours ; clle arrêtait l'élan
et le développement du nouveau mouvement
d'insurrection que le général Boyer, commandant au Cap, et le contre-amiral Magon, commandant au Fort-Dauphin, contenaient à peine
avec les soldats de l'artillerie de la marine, dont
ils s'étaient renforcés.
C'cst à l'effet moral produit par la reddition
de MAUREPAS, que le capitaine - général Leclerc dut la possibilité de poursuivre la révolte
de TOUSSAINT-LoUVERTURE jusque dans son
dernier retranchement.
insurrection que le général Boyer, commandant au Cap, et le contre-amiral Magon, commandant au Fort-Dauphin, contenaient à peine
avec les soldats de l'artillerie de la marine, dont
ils s'étaient renforcés.
C'cst à l'effet moral produit par la reddition
de MAUREPAS, que le capitaine - général Leclerc dut la possibilité de poursuivre la révolte
de TOUSSAINT-LoUVERTURE jusque dans son
dernier retranchement. --- Page 157 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
A la suite de la battue qui venait de porter 1802.
nos troupes sur l'Esther, une grande quantité
de magasins à poudre furent enlevés à TousSAINT-LOUVERTURE: : tous ceux qui étaient établis sur les côtes étaient tombés en notre pouvoir. On disait que les sculs dépôts d'armes et
de munitions qui lui restaient étaient dans les
mornes du Cahos, et c'est dans cette direction
en effet que semblaient se concentrer les débris
de sa puissance. Le capitaine - général Leclerc
résolut d'aller l'y poursuivre.
Les mornes du Cahos sont un groupe de
montagnes sur la rive droite de l'Artibonite. Ils
ont des versans dans la partie de l'Est (partie
espagnole) 1 et dans les départemens du Nord
etdel'Ouest. Tous leurs débouchés sont susceptibles de défense ; l'entrée principale de ces
mornes était couverte par la Crête-à-Pierrot,
redoute fermée, construite par les Anglais dans
le tems qu'ils avaient envahi l'Ouest.
Le capitaine - général Leclerc, après avoir
laissé en observation, dans le Nord, la division Desfournaux, mobilisa le reste de son
armée.
Le II ventôse (2 mars) les divisions Hardy
ct Rochambeau marchèrent pour entrer dans
les Cahos. --- Page 158 ---
REVOLUTION
1802.
Le général Hardy cerna, sur la Coupe-àI'Inde, Six cents noirs qui ne reçurent pas de
quartier, 2 parce qu'ils avaient encore leurs
bayonneltes teintes du sang d'une centaine de
blancs qu'ils venaient d'égorger.
Le général Rochambeau pénétra dans les
Cahos par la rive gauche du Caboeuil; il délivra dans le Morne-à-Pipe quantité de malheureux blancs qui s'y tenaient cachés,expirant
de crainte et de besoin.
Dans le même tems, le général Debelle, avec
une division de deux mille hommes sortis du
Port-de-Paix, partait des Gonaives pour se porter surl'Artibonite. Il rencontra, en arrièredu
bourg de la Petite-Rivière, les bandes de DESSALINES; il courut sur clles la baionnette dans
les reins, et arriva ainsi jusque sous les glacis
de la Crete-à-Pierrot.
Les noirs, pour démasquer la division Debelle, se jetèrent dans les fossés et les écores
oàs'appuie le fort du colédelArlibonite; aussitôt les parapets de la redoute frent pleuvoir
une décharge de mitraille et de mousqueterie ,
cette décharge renversa trois à quatre cents de
nos braves. Le général Debelle, qui marchait
à leur têle, fut grièvement blessé, ainsi que le
général de brigade Devaux. Sa division se re-
pour démasquer la division Debelle, se jetèrent dans les fossés et les écores
oàs'appuie le fort du colédelArlibonite; aussitôt les parapets de la redoute frent pleuvoir
une décharge de mitraille et de mousqueterie ,
cette décharge renversa trois à quatre cents de
nos braves. Le général Debelle, qui marchait
à leur têle, fut grièvement blessé, ainsi que le
général de brigade Devaux. Sa division se re- --- Page 159 ---
DE SAINT-DONINGUE.
plia et vint prendre une position en arrière, 1802.
sous le commandement du chefde brigade d'artillerie Pambour.
Instruit de cclte attaque infructueuse, le capitaine-général Leclerc, qui avait amené au
Port-au-Prince une partie de sa garde, fit partir le général Boudet avec toutes les troupes
disponibles de sa division; remis de ma blessure, j'en pris sous ses ordres le commandement, et je les portai sur les Verrettes pour
nous réunir, dans les plaines de T'Artibonite,
aux troupes du général Debelle ; la blessure de
ce général nc lui permettant plus de commander,le général Dugua, chef de l'état-major de
l'armée, se rendit par mer à Saint-Marc pour
le remplacer dans le commandement de sa division.
Pendant que nous opérions notre mouvement dans les mornes du Pensez-y-bien, ,etque
nous y rencontrions en foule les obstacles de
localité que cette dénomination annonce, un
détachement de notre division, marchantsurle
Mirebalais, enlevait le Trianon.
Cette position du Trianon était forte par
elle-même ct par ses souvenirs. Les Anglais,
sous les ordres de M. de Montalembert, y
avaient éprouvé un échec; les ennemis qui la --- Page 160 ---
REVOLUTION
1802. défendaient étaient si confians, qu'ils avaient
depuis long-tems annoncé) le même sort à ceux
quiles attaqueraient.
Le chef de brigade d'Henin, commandant le
détachement de la division Boudet, fit ses dispositions avec méthode. Il fit tourner par les
hauteurs du Terrier - Rouge la gorge du Trianon, dans laquelle il put ainsi s'acheminer sans
craindre les embuscades; quand il fut à portée
de la redoute qui fermaitledélilé,) il la fit battre
avec du canon. Les premiers boulets n'épouvantèrent pas les noirs : ils se mirent à chanter
età danser; bientôt, plus enhardis, ils voulurent
tenter d'enlever les pièces; ils chargèrent à la
baYonnette en criant : En avant! canons i
nous. Un bataillon de la 56€ demi-brigade les
attendit à bout portant, et fit un feu. si vif,
qu'en un instant CC qui n'était pas mort ou
blessé fut en désordre. La 56€ se précipita alors
au pas de charge, et entra pêle-méle avec Tennemi dans la redoute. Cette affaire ne nous
coûta qu'une cinquantaine d'hommes; ; les noirs
en perdirent plus de deux cents.
Le lendemain, r3 ventôse (4 mars), le détachement du chef de brigade d'Henin prit poste
au Mirebalais 7 sans y trouver d'ennemis ;
d'après le système de défense prescrit aux noirs
en désordre. La 56€ se précipita alors
au pas de charge, et entra pêle-méle avec Tennemi dans la redoute. Cette affaire ne nous
coûta qu'une cinquantaine d'hommes; ; les noirs
en perdirent plus de deux cents.
Le lendemain, r3 ventôse (4 mars), le détachement du chef de brigade d'Henin prit poste
au Mirebalais 7 sans y trouver d'ennemis ;
d'après le système de défense prescrit aux noirs --- Page 161 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
par TOUSSAINT - LOUVERTURE, le bourg du 1802.
Mirebalais ct ses campagnes étaient incendiés.
DESSALINES, en y passant, avait fait égorger
deux à trois cents personnes sur l'habitation
Chirry.
Le général Boudet arriva le 18 ventôse
(9 mars) aux Verrettes. Sur la place de ce
bourg, encore réduit en cendres, nous trouvâmes un champ de carnage plus considérable,
dont le tableau déchirant n'est jamais sorti de
ma mémoire : c'était l'entassement de huit
cents malheureux blancs, égorgés la veille par
DESSALINES.
Le sexe et T'àge n'avaient pas trouvé compassion devant l'artisan de cette boucherie.
Les cadavres amoncelés présentaient encore
l'attitude de leurs derniers momens : on en
voyait d'agenouillés, les mains tendues et suppliantes ; les glaces de la mort n'avaient pas
effacé l'empreinte de leur physionomie : leurs
traits peignaient autant la prière que la douleur.
Des filles, le sein déchiré, avaient l'air de
demander quartier pour leurs mères; des mères
couvraient de leurs bras percés les enfans égorgés sur leur sein.
On apercevait des jeunes gens en avant de --- Page 162 ---
RÉVOLUTION
1802. leurs pères, percés du coup qu'ils voulaient
leur épargner et qui les avait atteints; on reconnaissait aussi de jeunes femmes massacrées
en serrant dans leurs bras leurs pères ou leurs
époux; les amis et les familles pouvaient se distinguer, ils se tenaient par la main; plusieurs
d'entre eux étaient morts en s'embrassant,et) la
mort avait respectéleur altitude.
Nos soldats étaientsibraves, que ce spectacle
horrible, loin de les effrayer, ne les rendit que
plus ardens dans le désir d'atteindre l'ennemi.
Un de leurs détachemens vint se présenter
pour tirailler dans le moment même où nous
visitions ce champ de carnage : je n'ai rien vu
de pareil à l'ardeur qu'on mit à le poursuivre,
Les noirs en furent si frappés de terreur, que,
malgré l'éloignement, plusieurs d'entre eux sC
laissèrent atteindre: ils payèrent de leur vie
l'étonnement et l'hésitation qui leur avaient ôté
la faculté de fuir.
Suivant le système de la guerre que nous
faisions, et celui des ennemis que nous avions
à combattre, nous venions de prendre position
pour bivouaquer, formés en carré , la cavalerie et les équipages aut centre, ayant à deux
cents toises de nos.angles des grand'gardes liées
par des sentinelles volantes. Il était presque
atteindre: ils payèrent de leur vie
l'étonnement et l'hésitation qui leur avaient ôté
la faculté de fuir.
Suivant le système de la guerre que nous
faisions, et celui des ennemis que nous avions
à combattre, nous venions de prendre position
pour bivouaquer, formés en carré , la cavalerie et les équipages aut centre, ayant à deux
cents toises de nos.angles des grand'gardes liées
par des sentinelles volantes. Il était presque --- Page 163 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
nuit ; nos découvertes venaient de rentrer : 1802.
tout-à- coup nous entendimes sonner de la
trompette, et vîmes arriver un officier noir de
la garde à cheval de TOUSSAINT-LOUVERTURE,
commandant un détachement de vingt gardes
noirs supérieurement montés et équipés. Ils se
réunissaient à nous, maudissant les atrocités
dont les leurs se rendaient coupables.
Cet officier nous apprit: que TOUSSAINTLOUVERTURE était le matin même dans la
Crête-à Pierrot; que c'était là maintenant le
principal dépôt de ses munitions 7 la place
d'armes de ses derniers efforts, et que si nous
parvenions à nous en rendre maîtres, il ne resterait pour ressource, à ToUssaIT-LouvenTURE ctà ses affidés, que de se faire marrons.
Cet officier nous apprit aussi que la compagnie de gardes à cheval dont il faisait partie
avait été détachée pour observer, sur la rive
gauche de l'Artibonite, les routes de SaintMarc et des Verrettes; que son capitaine, cruel
et méchant, avait sabré la veille, au bourg de
la Petite-Iivière, plusieurs blancs de tout sexe ;
que cela lui avait fait horreur; qu'il s'était promis aussitôt de nous rejoindre, et qu'il s'était
empressé de le faire quand il avait su son capitaine posté sur la route de Saint-Marc, et qu'il --- Page 164 ---
REVOLUTION
1802, avait reçu l'ordre de venir se placer vis-à-vis
de nous.
Nous lui demandâmes quels étaient les noirs
qui étaient venus nous fusiller quelques heures
auparavant. Il nous dit que ce devaient être les
troupes du général CHARLES BELAIR, qui était,
avec la 7 demi-brigade coloniale insurgée, en
observation surles Matheux.
Le général Boudet ayant long-tems commandé à la Guadeloupe, savait combien est
ardente la soif de la vengeance chez les noirs;
il proposa àl l'officier qui venait de nous rejoindre, et qui se plaignait amèrement de son capitaine, d'aller l'enlever, au milieu de la nuit,
avec les hommes les plus sûrs de' son détachement. Il accepta et partit à l'instant.
Le lendemain matin, pendant que nous visitions, à cheval, l'approche de nos
postes 2
nous vimes revenir le détachement des gardes
de Tosusr-laevesrens, grossi du capitaine, qui, interdit de nous voir, voulut un instant nous faire creire qu'il désertait.
Les troupes de la grand'garde nous entouraient, écoutant avec curiosité l'interrogatoire
que le général Boudet faisait subir au prisonnier.
Quand le général lui demanda combien il
in, pendant que nous visitions, à cheval, l'approche de nos
postes 2
nous vimes revenir le détachement des gardes
de Tosusr-laevesrens, grossi du capitaine, qui, interdit de nous voir, voulut un instant nous faire creire qu'il désertait.
Les troupes de la grand'garde nous entouraient, écoutant avec curiosité l'interrogatoire
que le général Boudet faisait subir au prisonnier.
Quand le général lui demanda combien il --- Page 165 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
avait tué la veille de blancs à la Petite-1 Rivière, 1802.
le prisonnier parut anéanti; 9 aussitôt, avec une
souplesse et une vivacité de mouvement prodigieuses,ilse précipite à bas de cheval;legénéral,
qui est le premier à s'en apercevoir 2 veut le
saisir, il est mordu au pouce ; le prisonnier lui
échappe, se glisse entre les jambes de nos chevaux, renverse ceux de nos soldats qui veulent
l'arrêter, court vers l'Artibonite, s'y précipite
et le traverse à la nage, au milieu d'une gréle
de coups de fusil. Il parut n'être atteint que sur
la rive droite de la rivière, , car en sortant de
l'eau il courait encore, et ce ne fut qu'après
avoir fait quelques pas qu'il tomba comme s'il
avait la cuisse cassée.
On ne put traverser P'Artibonite, parce qu'à
l'instant même une reconnaissance ennemie,
descendue des Matheux par les fonds Batiste,
vint échanger quelques coups de fusil. Ce ne fut
qu'aprèsl'avoir repoussée qu'onsongea elqu'on
revint à la poursuite du capitaine noir.
On ne trouva que du sang à la place où il
était tombé; il parait qu'il fut enlevé par des
cultivateurs qui nous épiaient.
Nous employàmes la journée du 19 ventôse
(1o mars) à faire reconnaitre les débouchés
des Matheux, comme si nous avions le projet --- Page 166 ---
RÉVOLUTION
1802. d'agir sur cette partie 2 nous attendions de
Saint- Marc les instructions dont nous avions
besoin pour) passerlArtibonite. Ellesarrivèrent
le soir même, et dans la nuit nous en effectuâmes
lepassage à gué, en face de T'habitation Labadie.
A la tête de notre colonne se trouvait la 13*
demi-brigade coloniale. Le général Boudet en
avait donné le commandement au chef de brigade Pétion,arrivé tout récemment de France.
Dans l'obscurité de la nuit et sans en être
aperçu. je l'entendis étouffer des anurmures qui
partaient de la compagnie des grenadiers noirs
du capitaine SÉRAPHIN, le même qui était venu
parlementer en avant du fort Bizoton. Ils se
plaignaient de ce qu'on les faisait toujours tenir
la tête de la colonne pour recevoir le premier
feu des embuscades. < Misérables,leur disait à
voix basse le chef de brigade Pétion, comment
n'êtes-vous pas honorés de marcher les premiers; taisez-vous et suivez-moi. >
Un chef qui prèche d'exemple dans le danger est toujours sûr d'être obéi, sur-tout lorsqu'il parle à des noirs, si faciles à respecter l'autorité.
Le passage de T'Artibonite cut lieu sans obstacles ; nous suivions des chemins si difficiles,
quc, pour ne pas ralentir notre marche, nous
leur disait à
voix basse le chef de brigade Pétion, comment
n'êtes-vous pas honorés de marcher les premiers; taisez-vous et suivez-moi. >
Un chef qui prèche d'exemple dans le danger est toujours sûr d'être obéi, sur-tout lorsqu'il parle à des noirs, si faciles à respecter l'autorité.
Le passage de T'Artibonite cut lieu sans obstacles ; nous suivions des chemins si difficiles,
quc, pour ne pas ralentir notre marche, nous --- Page 167 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
dimes enterrer des pièces de deux qui nous ge- 1802.
naient beaucoup.
Nous avions pour guides des gérans d'habitation ; il est difficile dese faire une idée exacte
de leuri intrépidité. Accoutumés à mépriser les
noirs et à les dominer,ilsétaient toujours disposés à se précipiter dans les endroits d'oà partaient leurs coups. A entendre leurs propos, à
voirleurassurance, on eûtcru que nous n'avions
affaire qu'à des ateliers d'esclaves qui devaient
encore trembler devant leurs fouets.
Iin'ya pas de crépuscule à Saint-Domingue,
tout s'y fait par secousse. La nature y est aussi
ardente que les passions : le jour remplace à
l'instant la nuit, commela nuit remplace àlinstant le jour.
Nous arrivàmes à l'aube, comme nous Favions désiré, à portée de canon de la Crète-àPierrot.
Nous marchions en observant le plus profond silence. Nonssurprimesle camp des noirs;
ils dormaient accroupis sur leurs poings : nous
nous précipitàmes sur eux, 1 sans tirer un coup
de fusil ; ils couraient à toutes jambes vers le
fort, nous courions avec eux; ils refirent ce
qu'ils avaient fait lors de l'attaque du général
Debelle. Ce qui ne put entrer dans la Crête-à- --- Page 168 ---
160REVOLUTION
1802. Pierrot, , ou ce qu'elle ne put contenir se précipita dans les fossés et les écores de l'Artibonite. Nos soldats les y suivirent; mais dès que
nous fûmes démasqués, 9 la redoute vomit tout
son feu, et dans l'instant ce quinous entourait
fut renversé ; le général Boudet eutl le talon traversé d'un coup de mitraille. Je le remplaçai
dans le commandement de sa division.
Notre attaque devait être simultanée avec
celle de la division Dugua, qui devait déboucher de la Petite-Rivière en même tems que
nous. Nous étions déjà aliné.lorsgeliesepré
senta;e elle le fut à son tour. Le général Dugua,
qui marchait à la tête d'un bataillon de la 19
légère, fut blessé de deux balles. Je restai
scul d'officier-général sur le champ de bataille.
Les ennemis, qui fourmillaient dans la redoute, élevaient des planches sur les parapets,
en faisaient des ponts mobiles sur les fossés, et
nous poursuivaient en battant la charge.
Indignésde leuraudace, nous revenions sur
eux la baionnette en avant; ils se précipitaient
dans les fossés, et le feu le plus vif nous atteignait encore.
Voyant par ces retours malheureux qu'il
était tems de mettre un terme à ces pertesinu-
qui fourmillaient dans la redoute, élevaient des planches sur les parapets,
en faisaient des ponts mobiles sur les fossés, et
nous poursuivaient en battant la charge.
Indignésde leuraudace, nous revenions sur
eux la baionnette en avant; ils se précipitaient
dans les fossés, et le feu le plus vif nous atteignait encore.
Voyant par ces retours malheureux qu'il
était tems de mettre un terme à ces pertesinu- --- Page 169 ---
DE SAINT-DONINGUE
tiles,je fis ramasser nos blessés, et tournant le 1802.
plateau de la Crete-à-Pierrot, je vins prendre
position sur la Petite-Rivière. Je fus rejoint
dans mon mouvement par le capitainegénéral
Leclerc ; en me donnant ses ordres, il reçut
une contusion dans le bas-ventre, et se retira
au bras du chéfd'escadron Dalton.
Cette seconde attaque de la Créte-a-Pierrot
coûta à la division Boudet quatre cent quatrevingts hommes, tués ou blessés, et deux à trois
cents à la division Dugua.
Nous nous retirâmes au bac du Centre pour
nous refaire et pour attendre des nouvelles des
divisions Hardy et Rochambeau.
Dans cette courte marche rétrograde, j'eus
occasion de reconnaître combien les noirs de
Saint-Domingue étaient aguerris.
On voyait, sur les habitations qui bordent la
route, les cultivateurs avec leurs familles observer notre mouvement. Ils se fusillaient avec les
flanqueurs de la colonne. Ilsfuyaientsi nous faisions sortir des détachemens d'éclaireurs, ils se
remontraient aussitôtque cesdétachemens rentraient parmi nous et que nous n'avions plus
que des hommes isolés pour nous flanquer.
Il était évident que nous n'inspirions plusde
II,
II --- Page 170 ---
RÉVOLUTION
1802, terreur morale, et c'est le plus grand malheur
qui puisse arriverà une armée.
LegénéralHardy,quiavaitesploré les mornes
des Cahos dans leurs versans vers le Nord, rencontra; sur le morne Nolo, DESSALINES, sorti
la nuit de la Crête-à-Pierrot; il lui fit perdre
cent hommes, le repoussa au-delà des revers
de la montagne, et lui coupa toute communication avec le fort. Il fut parfaitement secondé
dans ce mouvement parle généralDesplanques
et les coloncls Lalance ct Von der Weid.
Le général Salme, qu'il faisait marcher en
intermédiairedela division Rochambeau,s'empara d'un camp ennemi, et passa deux cents
noirs au fil de l'épée.
Le général Rochambeau, après des obstacles
de tout genre, avait franchi la chaine entière des
Cahos, et était enfin arrivé au Mirebalais. Il y
trouva l'ordre de se porter en toute diligence
sur la Créte-à-Pierrot, par la rive droite de
l'Artibonite.
Le 1" germinal ( 22 mars ) il arriva devant
ce fort, et prit position en avant de la Raqueà-Vache, sa gauche appuyée à P'Artibonite,
et sa droite à la division Hardy, qui s'établissait elle-méme en avant du chemin des Petits-
et était enfin arrivé au Mirebalais. Il y
trouva l'ordre de se porter en toute diligence
sur la Créte-à-Pierrot, par la rive droite de
l'Artibonite.
Le 1" germinal ( 22 mars ) il arriva devant
ce fort, et prit position en avant de la Raqueà-Vache, sa gauche appuyée à P'Artibonite,
et sa droite à la division Hardy, qui s'établissait elle-méme en avant du chemin des Petits- --- Page 171 ---
DE SMXT-BONINGUE
Cahos ; je consommai l'investissement de la 1802.
Crate-d-Pierrot,en avant de la Petite-Rivière,
avec la division Boudet, dans laquelle s'était
fondue la division Dugua.
Je fus chargé de la plus grande partie de la
contrevallation et de la circonvallation,
parce
que j'avais le plus de troupes.
A la droite de ma ligne de contrevallation
gisaient les cadavres de deux cerits blancs,
égorgés quinze jours auparavant par DESSALINES.
N'ayant pas d'outils en suffisante quantité
pour faire creuser des fosses profondes dans
le tuf,j'cus l'idée malencontreuse de croire
que je pourrais aisément détruire par lé feu
l'odeur dont nous étions infectés.
Soit que nous n'eussions pas rassemblé une
assez grande quaritité de bois, 2 soit que les dégoûts de la putréfaction eussent empéché l'entassement rapproché des cadavres; notre opcration de brûlement se fit mal: Une odeurplus
insupportable que la première imprégna l'atmosphèré ; elle était si pénétrante 2 que je ne
pus point parvenir à désinfecterThabit que j'avais en présidant à cette pénible opération.
Je conçus, 7 par cette épreuve, la tenacité
avec laquelle la laine garde les miasmes conta- --- Page 172 ---
RÉVOLUTION
1802. gieux dont elle SC sature. Tout ce que j'avais
entendu dire jusque là d'incroyable sur le
transfert de la peste s'expliqua à ma raison.
Dans l'investissement général de la Crête-àPierrot, je me liais à gauche avec le général
Hardy, et à droite avec le général Rochambeau,
par Tintermédiaire du chefd'escadron Bourke,
qui occupait sur la rive droite de T'Artibonite
le gué par où les ennemis, en se précipitant des
écores, s'étaient sauvés dansles attaques précédentes.
Pendant que nous opérions T'investissement
du fort, la musique des ennemis faisait entendre les airs patriotiques adaptés à la gloire
de la France.
Malgré l'indignation qu'excitaient les atrocités des noirs 2 ces airs produisaient généralement un sentiment pénible. Les regards de nos
soldats interrogeaient les nôtres; ils avaient
l'air de nous dire : < Nos barbarcs ennemis auraient-ils raison? Ne serions-nous plus les soldats de la république? et serions-nous devenus
les instrumens serviles de la politique ? >
Notre position de blocus était bonne, elle
avait été prise sous la direction du chef de brigade Bachelu, commandantle génie de l'armée.
Cet officier distingué sayait, par la campagne
ible. Les regards de nos
soldats interrogeaient les nôtres; ils avaient
l'air de nous dire : < Nos barbarcs ennemis auraient-ils raison? Ne serions-nous plus les soldats de la république? et serions-nous devenus
les instrumens serviles de la politique ? >
Notre position de blocus était bonne, elle
avait été prise sous la direction du chef de brigade Bachelu, commandantle génie de l'armée.
Cet officier distingué sayait, par la campagne --- Page 173 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
qu'il venait de faire en Egypte, qu'on doit être 1802.
prudent dans l'attaque des retranchemens OCcupés par des barbares.
Nous agissions régulièrement; nous établissions des batteries devant le front de nos divisions , et grâce à l'adresse du chef de brigade
Pétion, 9 qui avait fait ses premières armes dans
l'artillerie, un mortier placé devant la division
que je commandais avait déjà lancé plusieurs
bombes au milieu de la Crête-à-Pierrot.
Le général Rochambeau venait d'éteindre
avec une batterie de sept pièces le feu d'une
redoute nouvelle élevée sur la sommité de la
Crête-à-Pierrot. Ilfallaitcontinuer à canonner
et à effrayer par le feu de notre artillerie l'énergie des noirs. Nous sommes rarement patiens ; le général Rochambeau crut pouvoir
emporter de vive force la redoute qu'il venait
de faire taire. L'ennemi l'avait mise à l'abri
d'un coup de main en l'entourant d'un abattis
de dix pieds de profondeur sur trois de hauteur. Legénéral Rochambeau perdit trois cents :
hommes dans cette entreprise inutile.
Ainsi la Créte-à-Pierrot 7 dans laquelle il
n'existait plus que milleàdouze cents hommes,
nous en avaitdéjà coûté plus de quinze cents en
pure perte. --- Page 174 ---
REVOLUTION
1802. . En guerre comme en agriculture, c'est toujours une folie que devouloir emporter en bloc
un rocher: c'està force de tems et par parcelles
qu'il faut l'extirper.
Nous en revinmes enfin à ce que nous aurions dà faire dès le principe, à un blocus rigourcux et à une canonnade soutenue.
Du Ier au 3 germinal ( du. 22 au 24 mars)
nous bombardâmes et canonnàmes le fort avec
une grande activité.
Dans la matinée du 3 germinal (24 mars), en
faisant ma ronde d'avant-postes,je trouvai le
chef de brigade de service faisant flageller un
vieux nègre et une vieille négresse, qu'un officier d'état-major, M. d'Hédouville, disaitavoir
vu sortir du fort,
Menteur et entêté comme un esclave, le
vieux nègre niait l'évidence, et se laissait assommer en poussant > par intervalles, quelques soupirs; ses yeux n'avaient point de prunellç ; on n'y voyait que du blanc; il se disait
aveugle et obligé de marcher au bras de la
vieille négresse qui, faisant la sourde, s'obstinait encore à être plus silencieuse que lui.
Je fus saisi de pitié en voyant leur laine blanchie et leurs membres décharnés par les années fléchir sous le bâton.
laissait assommer en poussant > par intervalles, quelques soupirs; ses yeux n'avaient point de prunellç ; on n'y voyait que du blanc; il se disait
aveugle et obligé de marcher au bras de la
vieille négresse qui, faisant la sourde, s'obstinait encore à être plus silencieuse que lui.
Je fus saisi de pitié en voyant leur laine blanchie et leurs membres décharnés par les années fléchir sous le bâton. --- Page 175 ---
DE SAINT-DONINGUE:
J'intervins pour qu'on les traitât moins du- 1802.
rement; le chef de brigade, qui avait déjà fait
une campagne dans la colonie, me conjurait de
ne point écouter mon humanité: son expérience
lui disait que c'étaient des espions et des agens
de TOUssAINT-LoUVENTURE; je lui observai
qu'ils me paraissaient trop brutes pour ce rôle.
J'obtins, non sans peine, qu'après les avoir
fouillés on les renverrait au fort, dont, malgré
leurs dénégations,on m'assurait toujours qu'ils
étaient sortis.
On les avait tellement battus qu'ils avaient
l'air de ne plus pouvoir se soutenir. Ce ne fut
qu'en les menaçant de les faire fusiller qu'ils se
décidèrent à marcher. On les conduisit en dehors de nos sentinelles volantes; nous observions leurs mouvemens; ils étaient lents ct paraissaient pénibles; tout-à-coup nous voyons
nos vieux nègres s'élancerila course,ct danser
chica (la danse favorite des noirs ); je fus
anéanti : je le fus bien davantage quand nous
apprimes, quelques instans après, que la veille
le général Salme les avait vu entrer au fort;
nous ne doutâmes plus alors qu'ilsn'y eussent
apporté les ordres de TOUSSAINT- LOUVERTURE.
Le général en chef eut bientôt des avis SC- --- Page 176 ---
RÉVOLUTION
1802, crets qui ne nous laissèrent aucun doute sur
cette intelligence. Il fut prévenu que TousSAINT-LOUVERTURE attaquerait, le soir méme,
parmes derrières, en même tems que la garnison SOI tirait pour le rejoindre.
Cet avis fut communiqué à tous les commandans du blocus; nous nous mîmes sur nos gardes.
J'avais fait faire, sur mon front, des abattis;
on murmurait autour de moi de ce que je faisais tant d'honneur à la canaille que nous
avions à combattre.
Les noirs de MAUREPAS, quej'avais sous mes
ordres à mon extréme droite, avaient été les
plus diligens à faire ces abattis, leur approche
était inabordable.
C'est sur ce point qu'à huit heures du soir
la garnison, sortie de la Crete-à-Pierrot, se
présenta pour percer ma ligne ; elle fut accueillie par une fusillade très-vive.
Accouru au bruit de cette fusillade, je fus
surpris de ne pas entendre siffler les balles ennemies; croyant un instantque c'était une fausse
alerte, j'ordonnai de faire cesser le feu, j'entendis alors au milieu de nos abattis les gémissemens des blessés et une foule de voix confuses
crier: Peni côté ci! Pas possible ! pas pos
enta pour percer ma ligne ; elle fut accueillie par une fusillade très-vive.
Accouru au bruit de cette fusillade, je fus
surpris de ne pas entendre siffler les balles ennemies; croyant un instantque c'était une fausse
alerte, j'ordonnai de faire cesser le feu, j'entendis alors au milieu de nos abattis les gémissemens des blessés et une foule de voix confuses
crier: Peni côté ci! Pas possible ! pas pos --- Page 177 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
16g
sible'Je fis à linstant recommencer le feu, qui 1802.
s'engagea successivement de la droite à la gau-
/
che de ma ligne.
J'avais sous mes ordres des officiers supérieurs de la plus brillante intrépidité.
Quand je disau chef de brigade BODIN, commandant la g.demi-brigade coloniale : (C Vous
entendez le feu s'engager à notre gauche,j'y
cours: ; je vous laisse, défendez bien votre terrain. Soyes tranquille, mon général, 7 me répondit ce noir valeureux, on ne nous le prendra qu'avec la vie.
Arrivé auprès du chef de brigade d'Henin,
qui commandait ma gauche, j'entendis la fusillades'engager dans ma ligne de circonvallation;
c'était le point important,jy volai et priai le
chef de brigade d'Henin de faire bonne contenance. N'ayez point d'inquiétude 3 general,
me dit-il, depuis dix ans jefais heureusement
la guerre pour la république, pourquoi ne la
ferais-je pas un quart d'heure pour Pamitié?
Les ennemis sortis de la Crète-à-Pierrot,
arrêtés par les obstacles qu'ils trouvèrent sur
mon front, prirent le parti de rétrograder, et
allerents'ouvrir un passage surl'extrême gauche
de la division Rochambeau.
Ceux qui attaquaient ma ligne de circonval- --- Page 178 ---
RÉVOLUTION
1802. lation n'entendant plus la fusillade de la garnison, se retirèrent après avoir tenté de faibles
efforts. Le chef de brigade Lefèvre, de la 19*
demi-brigade d'infanterie légère, les poursuivit avec intelligence et précipita leur retraite.
En général, les noirs de Saint - Domingue,
comme toutes les troupes barbares , savent
mieux se défendre qu'attaquer.
La garnison de la Créte-à-Pierrot fit voir autant de résolution que les ennemis qui venaient
en pleine campagne pour la secourir en montrèrent peu.
La retraite qu'osa concevoir et exécuter le
commandant de la Crète-à-Pierrot est un fait
d'armesremargable. Nous entourionss sonposte
au nombre de plus de douze mille hommes;i il
se sauva, ne perdit pas la moitié de sa garnison, et ne nous laissa que ses morts et ses blessés. Cet homme était un quarteron à qui la
nature avait donné une ame de la plus forte
trempe ; c'était le chef de brigade Lamartinière, le même qui s'était mis à la tête de la
résistance du Port-au-Prince contre la division Boudet, ct qui, en plein conseil, avait
cassé la tête au commandant de l'artillerie Lacombe.
Nous trouvâmes dans la Créte-à-Pierrot les
de sa garnison, et ne nous laissa que ses morts et ses blessés. Cet homme était un quarteron à qui la
nature avait donné une ame de la plus forte
trempe ; c'était le chef de brigade Lamartinière, le même qui s'était mis à la tête de la
résistance du Port-au-Prince contre la division Boudet, ct qui, en plein conseil, avait
cassé la tête au commandant de l'artillerie Lacombe.
Nous trouvâmes dans la Créte-à-Pierrot les --- Page 179 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
bagages de DESSALINES, quelques canonniers 1802.
blancs, la musique de la garde d'honneur, un
magasin à poudre, une assez grande quantité de
fusils et quinze pièces de gros calibre.
Notre perte avait été si considérable qu'elle
affligea vivement le capitaine-général Leclerc;
il nous engagea, par politique, à la pallier
comme il la palliait lui-même dans ses rapports
officiels.
Les ennemis qui avaient attaqué ma ligne de
circonvallation n'étaient qu'un détachement
envoyé par TOUSSAINT - LOUVERTURE : son
nom était par-tout; on ne parlait que de lui;
il paraissait toujours pour déterminer les rassemblemens: : mais de sa personne il ne conduisait aucune attaque, afin de ne pas compromettre son crédit par un revers.
Pendant que nous étions occupés contre la
Crete-à-Pierrot, il faisait assaillir à Plaisance
la division Desfourneaux; ce général, secondé
du général MAUREPAS, tenait ferme et préservait du pillage et de l'incendie la presqu'ile du
Nord, sur laquelle il s'était adossé.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, repoussé dans SCS
attaques contre cette division, était venu se
poster au Dondon et à la Marmelade, pour
couper ainsi les communications entre l'armée
active et les troupes du Nord. --- Page 180 ---
REVOLUTION
1802.
Après la prise de la Crête-à-Pierrot, le capitaine-général Leclerc pensa à rétablir ses communications; il ordonna à la division Rochambeau d'aller les ouvrir en se liant, par les Gonaives, avec le général Desfourneaux. Il dirigea
cn même tems la division Hardy sur le Cap.
Cette division ne put frayer sa route que les
armes à la main; TOUSSAINT - LOUVERTURE,.
pour augmenter l'acharnement des bandes de
CHRISTOPHE, et faire accourir de tous côtés
les cultivateurs sous les armes, avait fait répandre le bruit de la défaite totale de notre armée
devant la Crète-à-Pierrot. D'après ce bruit, la
division Hardy n'était qu'un ramassis de fuyards
qui cherchaient à gagner le Cap pour s'y rembarquer.
Sans le courage des troupes, l'énergie et les
bonnes mesures des chefs, c'en était fait de cette
division, qui perdite quatre à cinq cents hommes
dans cette marche pénible.
Pendant que les divisions Rochambean et
Hardy s'écoulaient vers le Nord, et que cette
dernière combattait à outrance, je reçus ordre
de revenirà Saint-Marcavec la division Boudet,
et d'aller avec elle attaquer CHARLES BELAIR,
qui jusque là était resté en observation sur les
hauteurs des Matheux. Nous y grimpâmes par
les sources du Mont-Rouis.
division, qui perdite quatre à cinq cents hommes
dans cette marche pénible.
Pendant que les divisions Rochambean et
Hardy s'écoulaient vers le Nord, et que cette
dernière combattait à outrance, je reçus ordre
de revenirà Saint-Marcavec la division Boudet,
et d'aller avec elle attaquer CHARLES BELAIR,
qui jusque là était resté en observation sur les
hauteurs des Matheux. Nous y grimpâmes par
les sources du Mont-Rouis. --- Page 181 ---
DE SAINT-DONINGUE.
J'avaisbeaucoup entendu prononcerfexpres- 1802.
sion de chemin carabiné, mais j'étais loin, je
Tavoue, de me faire une idée des obstacles
que j'eus à vaincre pour m'ouvrir le chemin
carabiné des Matheux. J'étais cependant expert dans ce genre, ayant dirigé un an auparavant le passage du Splugen.
Dans la mémorable campagne de l'armée de
réserve, j'avais aussi tracé autour du fort de
Bard des routes sur des montagnes à pic déclarées impraticables; j'y avait fait passer du canon, exécutant ainsi une entreprise regardée
jusque là comme impossible. Ce sentier autour
du fort de Bard ouvrit la barrière à la fortune
du premier consul: c'est par lui que l'armée de
réserve gagna les plaines du Piémont el reconquit l'Italie dans les champs de Marengo.
Les précipices, les accidens de terrain sont
partout les mêmesa mais dans les Alpes les
buissons sont au moins abordables, les arbres
sont d'une hauteur déterminée, tandis qu'en
Amériqne les buissons sont des montagnes d'épines,les arbressontdes masses colossales qu'on
peut à peine embrasser d'un coup-d'oil, et
qu'on ne peut déplacer qu'à force de tems et
de bras.
Je doute que j'eusse pu réussir à gagner le --- Page 182 ---
RÉVOLUTION
1802. plateau dcs Matheux, si CHARLES BELAIR eût
ajouté les efforts de sa résistance aux obstacles
de localité dont il s'était environné.
Après la marche la plus faligante,jarrivai
enfin aux Matheux. CHARLES BELAIR en était
parti la veille pour se réunir à DESSALINES
dans les grands Cahos, où était le réduit de
linsurrection.
Je lui écrivis pour lui proposer d'imiter
Texemple des généraux Clervaua, PAUL LocVERTURE et MAUREPAS, en lui annonçant
que j'élais autorisé par le capitaine-général à
lui garantir, ainsi qu'àses officiers,leurs grades
militaires. Il me répondit ( qu'il obéissait aveu-
> glémentà l'autoritéde TOUSSAINT-LOUVER-
> TURE, reconnu comme gonverneur à vie par
>) la constitution de la colonic et par des ser-
> vices sans nombre que la France paraissait
> vouloir méconnaitre. >
Le quartier élevé des Matheux nous présenta
l'aspect des campagnes de la France; nous y
retrouvions son atmosphère ; les poumons de
nos soldats se dilataient; nous étions lestes; les
noirs que nous avions pour auxiliaires avaient
au contraire l'air crispé.
Nous délivrâmes dans les différentes gorges
des Matheux cing à six cents personnes réfu-
-
> vices sans nombre que la France paraissait
> vouloir méconnaitre. >
Le quartier élevé des Matheux nous présenta
l'aspect des campagnes de la France; nous y
retrouvions son atmosphère ; les poumons de
nos soldats se dilataient; nous étions lestes; les
noirs que nous avions pour auxiliaires avaient
au contraire l'air crispé.
Nous délivrâmes dans les différentes gorges
des Matheux cing à six cents personnes réfu- --- Page 183 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
gices deSaint-Marc, des Arcahayes et des cam- 1802.
pagnes environnantes. *
Les divisions Hardy et
Rochambeau en avaient délivré un millier dans
les Cahos.
Je fis ramasser dans les Matheux une grande
quantité de chevaux, de mulets et de bêtes à
cornes que CHARLES BELAIR y avait réunis.
Deuxjours après je me remis en route pour le
Port-au-Prince.
En descendant le morne du Mardi-Gras, la
tête de ma colone engagca un vive fusillade.J'y
courus et j'eus la douleur de reconnaitre qu'il
y avait méprise.
Le général Boudet envoyait à ma rencontre
un détachement de troupes noires; c'étaient
aussi des troupes noires qui tenaient la tête de
ma colonne. En sC prenant réciproquement
pour des ennemis, on s'était fusilié. Cette erreur coûta la vie à cinq noirs, et en fit blesser
grièvement une douzaine.
Un des blessés me remitla lettre quem'écrivait le général Boudet. Cegénéral lm'ordonnait
de ramener sa division au Port-au-Prince, d'y
faire une rentréesolennelle, en faisant paraitre
les troupes les plus nombreuses possible, afind'effacer dans l'esprit de la population de couleur de l'Ouest les impressions qu'on lui avait
fusilié. Cette erreur coûta la vie à cinq noirs, et en fit blesser
grièvement une douzaine.
Un des blessés me remitla lettre quem'écrivait le général Boudet. Cegénéral lm'ordonnait
de ramener sa division au Port-au-Prince, d'y
faire une rentréesolennelle, en faisant paraitre
les troupes les plus nombreuses possible, afind'effacer dans l'esprit de la population de couleur de l'Ouest les impressions qu'on lui avait --- Page 184 ---
RÉVOLUTIOS
1802. données sur les pertes que nous venions de
faire.
Je mis les troupes sur deux rangs ; nos sections marchaient à grandes distances; ; tous nos
officiers étaient montés ; on envoya à ma rencontre de l'artillerie attelée : je la distribuai
dans la colonne avec des équipages,et notre
rentrée au Port-au-Prince eutl'effet moral que
nous en attendions. --- Page 185 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
CHAPITRE XVII.
Dispersion des nouveaux révoltés du Nord. Soumission de
CHRISTOPHE et de DESSALINES. Entrevue de TOUSSAINTLOUVERTURE avec les parlementaires de la division Boudet.
Sa lettre au capitaine- général Leclerc. Sa part aux massacres des blancs. Ses propositions de soumission. Réponse
et motifs d'acceptation du général Leclerc. Envoidu général
Boudet à la Guadeloupe. Mesurc impolitique de son remplacement. Arrivée au Port-au-Prince ct déportation du
général Rigaud. Effet pénible de cette déportation sur les
hommes de couleur. Observations sur la présence de DrsSALINES et de T'OUsSAINT- LOUVENTOT RE au Cap. Demande
de secours en munitions de bouche aux gouvernemens
étrangers. Difficultés dans l'emploi des troupes coloniales.
Lueurs d'espérance. Irruption de la fièvre jaune et du nial
de Siani. Correspondance secrète de ToussaIxr-LouvEnTURE. Détails sur son arrestation et son renvoi de la colonie.
Sa mort. Considérations générales sur sa vie. Dissimulation
des noirs. Nécessitéde leur désarmement. Difliculté de cette
mesure. Temporisation.
LEs nouvelles levées des campagnes du Nord 1802.
avaient harcelé jusqu'aux portes du Cap la division Hardy.
Cette division, lasse de ses efforts, restait
toujours menacée 7 quoiqu'elle se fût grossie de
douze cents matelots et de nombreux détachemens d'artilleriede la marine. L'arrivée des es:
It.
--- Page 186 ---
RÉVOLUTION
1802. cadres du Havre et de Flessingue la fit chan-:
ger d'attitude et lui donna les moyens de reprendre l'offensive à l'aide de quatre mille*
hommes de troupes fraiches qui furent débarqués.
Les noirs du Nord, brisés et labourés dans
leurs efforts, se sauvèrent éparpillés. CHRISTOPHE, assailli alors de dangers et de besoins,
sentit la nécessité de tenter un rapprochement.
Il fit dire au capitaine-généralLeclere ( que
pour s'être rendu coupable vis-à-vis de nous
de la partie de ses instructions qui lui ordonnaient de brûler le Cap, iln'en avait pas moins
le mérite d'avoir affronté vis-à-vis des siens le
dangerd'une effrayante responsabilité,ens s'opposant au massacre des blancs, dont il avait été
toujours l'ami, et dont il appréciait plus qu'aucun homme de couleur les qualités sociales et
l'instruction;
> Que tous les Européens qui avaient été à
Saint-Domingue pouvaient attester ses principes et sa conduite;
> Queles circonstancesincesimpérieuseesimpérieuses qui maitrisent et décident souvent des actions de
l'homme public, nel'avaient pas laissé maitre
de sa conduite comme illaurait voulu;
massacre des blancs, dont il avait été
toujours l'ami, et dont il appréciait plus qu'aucun homme de couleur les qualités sociales et
l'instruction;
> Que tous les Européens qui avaient été à
Saint-Domingue pouvaient attester ses principes et sa conduite;
> Queles circonstancesincesimpérieuseesimpérieuses qui maitrisent et décident souvent des actions de
l'homme public, nel'avaient pas laissé maitre
de sa conduite comme illaurait voulu; --- Page 187 ---
DE SAINT-DONIXGUE.
désirait savoir s'il
1802.
)) Enfin, qu'il
pouvait y
avoir pour lui et les siens moyen de traiter, et
sil'on tiendrait encore à leur égard les promesses faites dans les proclamations. >
Le capilaine-général Leclerclui fit répondre
(C qu'il était vrai que les renseignemens qu'on
avait sur son compte lui étaient personnellement favorables ; qu'il y avait toujours avec
le peuple français une porte ouverte au repentir; que l'habitude constantedu premier consul
était de peser les actions des hommes, et
qu'une seule de mauvaise, quelles que soient
lesconséquences, n'effaçait jamais en lui le souvenir des services qu'on pouvait avoir rendus. >
Le capitsiseginénilledere finissait par engager CHRISTOPHE a être confiant, et à se
rendre à discrétion, en l'assurant qu'il aurait
lieu d'être content.
Cette assurance était trop vague ; CHRISTOPHE hésita.Plusieurs colonnes se mirent à sa
poursuite; quelques légères rencontres eurent
encore lieu. Onlui récidiva une garantie écrite;
CHRISTOPHE répondit aussitôt au capitainegénéralLeclerc qu'iln'avaito qu'à lui donner ses
ordres. Il reçut celui de se rendre au haut du
Cap avec ses troupes 7 et de renvoyer sur leurs
habitations les cultivateurs qu'il avait avec lui. --- Page 188 ---
RÉVOLUTION
1802. Il obéit, et arriva au poste quilui était assigné
avec douze cents hommes environ de troupes
de ligne, et suivi de deux mille habitans de
toute couleur qui étaient restés sous sa protection, cachés dans des mornes éloignés.
La soumission de CHRISTOPHE entraina
celle de DESSALINES, qui, à son tour, amena
celle de TOUSSAINT - LOUVERTURE. Ce chef,
abandonné des siens, et pressé de toutes parts,
fit conduire devantlui le chefde brigadeSabès,
que nous avions envoyé en parlementaire à
notre arrivée dans la rade du Port-au- Prince.
Cet officier,le lieutenant de vaisseau etles matelots du canot avaient été trainés de mornes
en mornes, et vingt fois sur le point de recevoir la mort.
Dans l'égorgement des blancs fait sous leurs
yeux à la Petite-Rivière, ils ne durent leur
salut qu'au curé de cette parcisse, 2 qui les
couvrit des vases sacrés, contenant ainsi les
assassins avec un courage surnaturel, et une
éloquence divine. Cependant, malgré les efforts de ce prêtre respectable, nos parlementaires auraient fini par succomber dans cette
circonstance et dans beaucoup d'autres, sans
l'énergie intrépide du sergent des gardesd'honneur commis à leur sûreté. Le détache-
ivière, ils ne durent leur
salut qu'au curé de cette parcisse, 2 qui les
couvrit des vases sacrés, contenant ainsi les
assassins avec un courage surnaturel, et une
éloquence divine. Cependant, malgré les efforts de ce prêtre respectable, nos parlementaires auraient fini par succomber dans cette
circonstance et dans beaucoup d'autres, sans
l'énergie intrépide du sergent des gardesd'honneur commis à leur sûreté. Le détache- --- Page 189 ---
DE SAINT-DONINGUE.
ment à ses ordres fit plusieurs fois usage de 1802:
ses armes pour éloigner des noirs furicux.
TOUSSAINT-LOUVERTURE se plaignit à nos
parlementaires de la fàcheuse position où en
étaient venues les choses. Le chef de brigade
Sabès eut le courage de lui observer que la
guerre n'avait éclaté que parce qu'il méconnaissaitl'autorité de la métropole. TOUSSAINTLOUVERTURE luijeta un regard d'étonnement,
dédaigna de lui répondre, et s'adressa à l'officier de marine en ces termes :
( Vous êtes un officier de marine % Monsieur, ch bien ! si vous commandiez un vaisseau de l'Etat, et que, 7 sans vous en donner
avis, un autre officier vint vous remplacer en
sautant à l'abordage par le gaillard d'avant,
avec un équipage double du vôtre, pourriezvousètre blàmé dechercherà vous défendresur
le gaillard d'arrière?
> Telle est ma situation vis-à-vis de la
France. >
Après ce court entretien, ToUssAINT-LOtVERTURE renvoya nos parlementaires au capitaine-général Leclerc, avec une lettre dans
laquelle il laissait entrevoir que si l'on s'y prenait bien, il était encore possible d'entrer avec
lui en pourparler. Il faisait connaitre au général Leclerc la douleur qu'il éprouvait dc --- Page 190 ---
RÉVOLUTION
1802. continuer une guerre sans objet et sans but;
il terminait sa lettre en déclarant ( que des
circonstances tres-mallieureuses avaient dejà
occasionné bien des maua, mais que, quelles
que fussent les ressources de l'armée française, ilserait toujours assezfort et assez puissant pour briler, ravager et vendre chèrement
une vie qui avait aussi été quelquefois utile à
la mère-patrie. >
Le nombre des victimes égorgées hors des
combats s'élevait déjà à près de trois mille. Si
la voix publique s'est complue jusqu'ici à rejeter sur DESSALINES l'odicux de ces assassinats, la vérité historique doit rendre aujourd'hui à TOUSSAINT-LOUVERTURE la part qu'il
eut à ces forfaits.
Les honneurs militaires et funébres prodigués aux restes de Tadministrateur-général
Vollée, fusillé presque sous ses yeux, la butte
à l'instar de celle des Huns élevée sur le lieu
de l'exécution et de la sépulture,et une infinité
d'autres circonstances prouvent à-la-fois et Je
féroce ressentiment de TOUSSAINT-INT-LOUVERTURE envers notre coulemr et le froid calcul de
son impitoyable politique, qui immolait le dernier blanc resté avecl lui, pour ensevelir ainsi la
connaissance de toutes ses ressources.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, pour n'avoir pas,
de celle des Huns élevée sur le lieu
de l'exécution et de la sépulture,et une infinité
d'autres circonstances prouvent à-la-fois et Je
féroce ressentiment de TOUSSAINT-INT-LOUVERTURE envers notre coulemr et le froid calcul de
son impitoyable politique, qui immolait le dernier blanc resté avecl lui, pour ensevelir ainsi la
connaissance de toutes ses ressources.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, pour n'avoir pas, --- Page 191 ---
DE SAINT-DONINGUE
comme DESSALINES, présidé aux massacres de 1802.
Saint-Marc, des Verrettes, de la Petite-Rivière,
deThabitation Chirry,et de tant d'autres lieux,
n'en est pas moins responsable du sang innocent qu'ila fait verser. Est-il possible de croire
DESSALINES et les autres chefs noirs, à qui
que
la fin de MOYSE devait encore être présente,
eussent osé frapper avec tant d'inhumanité, si
le système désespéré de TOTsSAINT-LOUVERTURE n'cût poussé leurs bras homicides ?
Quoique les rapports de cette époque et une
foule de preuves écrites ne laissassent aucun
douteà cet égard, le capitaine-général Leclerc,
dont l'armée venait déjà de perdre dans les
combats plus de cinq mille hommes, se vit réduit à la pénible nécessité d'user de ménagemens.
Le mal qu'avait fait TOUSSAINT - LOUVERTURE donnait la mesure de celui qu'il pouvait
faireencore;son] parti, pour être vaincu, n'était
point subjugué, et quelque faible qu'il eût pu
devenir, il n'eût jamais cessé d'être redoutable,
retranché dans le sein de la colonie, aul milieu
de montagnes inaccessibles d'où il pouvait sortir et porter autour de lui le ravage etla sédition.
Les propositions qu'il fit pour négocier sa --- Page 192 ---
REVOLUTION
1802. soumission furent donc écoutées ; le capitainegénéral lui écrivit le Ier mai:
(C Au nom du gouvernement français.
S Je vois avec plaisir, citoyen général, le
parti que vous prenez de vous soumettre aux
armes de la république; ceux qui ont cherché à
vous tromper sur les véritables intentions du
gouvernement français sont bien coupables.
Aujourd'hui, il ne faut plus nous occuper à rechercher les maux passés; je nc dois plus m'occuper que des moyens de rendre,leplus promptement possible, la colonic à son ancienne
splendeur. Yous, les généraux et les troupes
sous VOS ordres, ainsi que Ics habitans de cette
colonie qui sont avec vous, ne craignez point
que je recherche personne sur sa conduite passée; : jej jette le voile de l'oubli sur tout ce qui a
eu licu à Saint - Domingue avant mon arrivée.
J'imite en cela l'exemple que Je premier consul
a donné à la France après le 18 brumaire.
> Tous ceux qui sont ici ont une nouvelle
carrièreà parcourir, ct.à l'avenir je ne connaitrai plus que de bons et de mauvais citoyens.
Vos généraux et VOS troupes seront employés et
traités comme le reste de mon armée. Quant
à vous, vous désirez du repos; le repos vous
sur tout ce qui a
eu licu à Saint - Domingue avant mon arrivée.
J'imite en cela l'exemple que Je premier consul
a donné à la France après le 18 brumaire.
> Tous ceux qui sont ici ont une nouvelle
carrièreà parcourir, ct.à l'avenir je ne connaitrai plus que de bons et de mauvais citoyens.
Vos généraux et VOS troupes seront employés et
traités comme le reste de mon armée. Quant
à vous, vous désirez du repos; le repos vous --- Page 193 ---
DE SAINT-DONISGUE.
est dà; quand on a supporté pendant plusieurs 1802.
années le gouvernement de Saint-Domingue, 7
je conçois qu'on en ait besoin. Je vous laisse le
maître de vous retirer sur celle dé VOS habitations qui vous conviendra le mieux. Je compte
assez sur l'attachement que vous portez à la COlonie de Saint-Domingue, pour croire que vous
emploierez les momens de loisir que vous
aurez dans votre retraite, à me communiquer
VOS vues sur les moyens propres à faire refleurir dans ce pays Pagriculture etle commerce.
> Aussitôt que. l'état de situation des troupes
aux ordres du général DESSALINES me sera
parvenu, je ferai connaitre mes intentions sur
la position qu'elles doivent occuper.
> Vous trouverez à la suite de celte lettre
l'arrèté quej'ai pris pour détruire les dispositions de celui du 28 pluviose (17 février), qui
yous était personnel. >
Signé LECLERC.
Arrêté du II foréal an IO.
€ Le général en chef ordonne :
> Les dispositions de l'article Ier de larrêté
du 28 pluviose dernier, qui mettent le général
TOUSSAINT-LOUVERTURE hors lal loi, sont rapportées; en conséquence, il est ordonné à tous --- Page 194 ---
RÉTOLUTION
1802. les citoyens et militaires de regarder comme
nul et non avenu cet article. ))
Signé LECLERC.
Lorsque le général en chef se décida à accepter la soumission apparente de TOUSSAINTLOUVERTURE, l'armée avait déjà perdu plus de
cinq mille hommes dans les combats; elle en
avait dans les hôpitaux un pareil nombre, blessés ou malades; de sorte que de vingt-troismille
hommes arrivés jusqu'à cette époque, il restait
à peine douze mille combattans.
Cc nombre était faible si l'on continuait à
courir les chances de la guerre; ; pour peu qu'il
eût diminué, il devenait insuffisant pour battre
l'estrade dans les campagnes, pour s'y établir
avec sûreté, et pour montrer des garnisons
éuropéennes sur les points principaux de la
colonie : car ce n'est point avec des paroles
qu'on maintient une domination conquise par
les armes.
Le capitaine-général Leclerc eut raison de
liseraToussaixr-SAINT-LOUVENTERE un pont ( d'or
pour SC retirer. Ce ne fut point une faute de
traiteravec lui pour terminer Ja guerre dans la
colonie; mais c'en fut une grande de déplacer
avec sûreté, et pour montrer des garnisons
éuropéennes sur les points principaux de la
colonie : car ce n'est point avec des paroles
qu'on maintient une domination conquise par
les armes.
Le capitaine-général Leclerc eut raison de
liseraToussaixr-SAINT-LOUVENTERE un pont ( d'or
pour SC retirer. Ce ne fut point une faute de
traiteravec lui pour terminer Ja guerre dans la
colonie; mais c'en fut une grande de déplacer --- Page 195 ---
DE SAINT-DONIXGUE.
les officiers qui avaient négocié la soumission 1802.
du Sud et de l'Ouest.
Le capihineginéralledere, à qui le général
Richepanse demandait du secours pourlesrésistances qu'il trouvait à la Guadeloupe, imagina
d'y envoyer le général Boudet, dontl l'influence
morale pouraitagiraurlesnoirse de cettecolonic,
dans laquelle il avait commandé long-tems.
Le général Rochambeau fut nommé pour le
remplacer dansl'Ouest; il était difficile de faire
un choix plus désagréable aux hommes de couleur, et, sous cC rapport, plus impolitique.
TOUSSAINT - LOUVERTURE, lorsqu'il faisait
la guerre du Sud, avait employé tous les ressorts qui pouvaient désunir les blancs, servir
la cause des noirs, et jeter de la défaveur
sur celle des hommes de couleur. Dans ce
but, il avait fait imprimer ct répandre à profusion la lettre suivante, que les journaux de
France et d'Amérique avaient dans le tems
publiée.
Philadelphie, le 6e jour du 3e mois dc l'an 5e dela
république française, une et indivisible.
Din, Rochambeau, général de division, a11i
conseil exécutifprovisoire de la république.
( Je vous envoie, citoyens ministres, un
exemplaire d'une lettre qui m'a été adressée --- Page 196 ---
RÉVOLUTION
1802. par un des contre-révolutionnaires de SaintDoningue,réfugiéaurlecontinent. Cet homme
a été déporté par le commissaire Sonthonax,
pendant mon séjour passager dans cette colonie, pour ses menées aristocratiques 2 et j'ai
approuvé de toutes mes facultés cet acte de sévérité.
> Toutes les grandes villes des Etats - Unis
sont peuplées de cette tourbe. A Philadelphie,
ils forment la société intime du ministre de la
république, ctinfluent particulièrement sur ses
déterminations ; la guerre est donc ouverte
entre cette clique et moi. Elle prodigue des
regrets sincères sur la mort de Roberspierre.
Elle déchire les commissaires Polverel et Sonthonax, qui les ont châtiés et punis. Elle jette
feu el flamme contre le décretjuste et politique
qui a été rendu sur Taffranchissement des Africains, et cependant ce sont les Européens et
l'espèce noire qui sauveront les colonies.
( Pous observerrz, ciloyens, que je compte
peu, dans ma manière de voir, sur les hommes
de couleur, tandis quej'ajoute 7272 grand degré
de confiance dans les noirs; ces derniers sont
moins vicieux, plus braves, plus sobres, et surtout plusrecommaissuns du bienfait de la liberté
que les premiers. >
Signé D. ROCHANBEAU.
ains, et cependant ce sont les Européens et
l'espèce noire qui sauveront les colonies.
( Pous observerrz, ciloyens, que je compte
peu, dans ma manière de voir, sur les hommes
de couleur, tandis quej'ajoute 7272 grand degré
de confiance dans les noirs; ces derniers sont
moins vicieux, plus braves, plus sobres, et surtout plusrecommaissuns du bienfait de la liberté
que les premiers. >
Signé D. ROCHANBEAU. --- Page 197 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
Le tems n'avait rien changé aux préventions 1802.
du général Rochambeau contre les hommes de
couleur.
Ces préventions se fortifiaient chaque jour
par les impressions ct les plaintes qui l'entouraient. Les colons du Port-au-Prince se rappelaient avec effroi les guerres d'extermination
que les hommes de couleurdu Sud leur avaient
faites lorsque l'Ouest se trouvait placé sous les
drapeaux anglais ou sous ceux de TOCSSAINTLOUVERTURE.
Au milieu des défiances qn'élevaient ces couvenirs passés, le général Rigaud arriva de
France au Port-au - Prince ; les blancs frémirent à sa vue,tandis que la population de couleur le revit avec idolàtric; sa maison fut assaillie des! hommages de cette caste.
Les frégates PIndienne et la Créole ayant
été chercher, à Sant-Yago de Cuba, quatre
cents officiers de couleur qui y végétaient réfugiés depuis la guerre du Sud, ces officiers, en
débarquant au Port - au - Prince 1 portèrent
également leurs premiers hommages à leur ancien général.
Cet empressement, qui blessait les créoles,
choqua le général Rochambeau ; il représenta
au capitaine-général Leclerc le danger de l'in- --- Page 198 ---
RÉVOLUTION
1802. fluence du général Rigaud ; en même tems
TOUSSAINT-LOUVERTURE se plaignit amèrement de l'arrivée et de la présence, dans la COlonie, d'un homme qu'il accusait d'avoir été
injustement son antagoniste. Circonvenu de
tous côtés, le général Leclerc prit un arrêté
pour ordonner le rembarquement du général
Rigaud.
Dès-lors la caste de couleur conçut pour
nous de la défiance. Elle s'effraya sur l'avenir
et sur les réticences qui pouvaient attaquer la
liberté générale comme elles attaquaient en
particulier celle de leur chef.
J'eus occasion d'observer l'effet pénible que
la déportation du général Rigaud faisait sur
les hommes de couleur.
Aur moment oàj'en eus l'avis,j'avais chez moi
en visite de corpsles officiersde la r3 demi-brigade coloniale, commandée par le chef de brigadePétion.Ces officiers étaient presque tous des
hommes de couleur du Sud. Je leur fis part de
la nouvelle que je recevais, età l'instant un voile
sérieux éteignit sur leur physionomie l'air de
confiance qui l'animait. Leurs yeux devinrent
mornes 1 leurs bouches silencieuses. Ils prirent
tous l'attitude froide du respect.
Quand ils se retirèrent, j'observai a avec curio-
ée par le chef de brigadePétion.Ces officiers étaient presque tous des
hommes de couleur du Sud. Je leur fis part de
la nouvelle que je recevais, età l'instant un voile
sérieux éteignit sur leur physionomie l'air de
confiance qui l'animait. Leurs yeux devinrent
mornes 1 leurs bouches silencieuses. Ils prirent
tous l'attitude froide du respect.
Quand ils se retirèrent, j'observai a avec curio- --- Page 199 ---
DE SAINT-BONINGUE.
sité leurs mouvemens à travers les jalousies qui 1802.
servent de fermeture aux fenêtres des colonies.
Le chef de brigade Pétion s'arrêta pour lire
l'arrêté du général en chef qu'on venait d'afficher sur ma porte. Il était en face de moi, entouré de ses officiers. Les gestes et les soupirs
de quelques jeunes subalternes décélaient leur
sombre douleur. Le chef de brigade Pélion lut
l'arrêté sans que ses traits perdissent rien de
leur impassibilité; je l'entendis murmurer avec
mépris: < Ilvalait bien la peine de le faire venir
> pour luidonner, ainsi qu'à nous, ce déboire. >
Je reçus à cette époque l'ordre de me rendre
au Cap, pour aller commander dans le département du Cibao; mon départ fut également
impolitique ; les troupes coloniales de l'Ouest
ne voyaient plus les généraux avec lesquels elles
venaient de faire campagne. Aucun lien n'arrétait désormais leur défiance naturelle. La population de couleur craignait de voir oublier
toutes les circonstances de sa soumission, en
voyant s'éloigner les officiers qui l'avaient provoquée: : sous ce rapport, notre déplacement
eut des conséquences funestes.
En arrivant au Cap,j'eus occasion de faire
de bien sérieuses réflexions. Je vis passer plusieurs de nos ofliciers-généraux en grand uni- --- Page 200 ---
RÉVOLUTION
1802. forme ; les habitans du Cap, n'importe leur
couleur, ne leur témoignaient aucun signe extérieur de déférence. Toua-coupjaperçois de
la rumeur.. C'étaitlegénéral DESSALINES. Il
venait pour la première fois saluerle capitainegénéral Leclerc. La population de tout sexe et
de toute couleur se précipitait sur ses pas. Elle
se prosternait à son approche. J'en fus plus
altristé qu'indigné, Des idées sombres et pénibles me suivirent chez le général en chef; je
trouvai dans son antichambre le général DESSALINES ; l'horreur qu'il m'inspirait me tenait
loin de lui ; il demanda qui j'étais, vint à moi,
et, sans me regarder, me dit d'une voix rauque : ( Je suis le général DESSALINES; dans
>> des tems malheureux, général.jsPbeaucomp
) entendu parler de vous. >) Son maintien etses
manières étaient sauvages; je fus surpris de ses
paroles, qui annonçaient plus d'assurance que
de remords. Il fallait que ce barbare se sentit
fort pour oser avoir cette attitude.
J'eus de la peine à être poli, parce que le tableau des massacresdes Verrettes etdela PetiteRivière se représentaient à mon imagination
en voyant celui qui avait ordonné ces scènes
de carnage.
TOUSSAINT - LOUVERTURE était aussi venu
Son maintien etses
manières étaient sauvages; je fus surpris de ses
paroles, qui annonçaient plus d'assurance que
de remords. Il fallait que ce barbare se sentit
fort pour oser avoir cette attitude.
J'eus de la peine à être poli, parce que le tableau des massacresdes Verrettes etdela PetiteRivière se représentaient à mon imagination
en voyant celui qui avait ordonné ces scènes
de carnage.
TOUSSAINT - LOUVERTURE était aussi venu --- Page 201 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
quelques jours auparavant saluer le capitaine- 1802.
général Leclerc. Sa présence avait mis tout en
mouvement au Cap. Les habitans de cette ville
comme ceuxdu paysqu'il venait de parcourirlui
avaient prodiguéles démonstrations extérieures
du plus profond respect. Il était arrivé, suivi
de trois à quatre cents guides à cheval, qui
pendant son entrevue avec le général Leclerc
étaient constamment restés en bataille, le sabre
nu, sur la place ou dans la cour du gouvernement.
Le capitaine - général Leclerc, après avoir
reçu le serment de fidélité de ces deux chefs,
les avait autorisés à se retirer sur leurs propriétés. TOUSSAINT - LOUVERTURE avait demandéàsc fixer surs son habitationSancey, près
des Gonaives, et DESSALINES s'était retiré sur
une de ses habitations près de Saint-Marc:
La soumission de TOUSSAINT-LOUVERTURE
acheva de mettre le capilaine-général Leclerc
en possession de la colonie et de l'armée coloniale.
Quoique l'armée européenne fut considérablement réduite, le nombre des soldats de
couleur qu'il fallait alimenter des magasins de
l'Etat; pour leur prouver notre sincérité par
l'égalité des traitemens, fité éprouver la pénurie
11,
--- Page 202 ---
RÉVOLUTION
1802. des subsistances dans un pays que le fer et Ia
flamme venaient de saccager. On demanda des
secours aux gouverneurs étrangers des possessions voisines.
Les Espagnols nous en fournirent avec une
générosité chevaleresque.
Les Anglais, qui n'avaient pas compté sur
nos succès, et qui les voyaient déjà avec inquiétude, se refusèrent une fois pour toutes à nous
secourir.
Le contre - amiral de l'escadre rouge, sir
John Thomas Duckworth, commandantenchef
la station de la Jamaique, 7 à qui l'amiral Villaret-Joyeuse s'était particulièrement adressé,
donna la réponse catégorique : que non-seulement il élait dans Pimpuissance de Journir
pour le moment des secours en viores, mais
qu'il était aussi dans l'impossibilité de présenter pourlavenir aucun espoir d'assistance.
La conduite des agens anglais et américains
décelait les regrets que leurs gouvernemens
éprouvaient de ne plus trouver à Saint - Domingue, sous notre domination, les avantages
commerciaux dont ils jouissaient sous le régime
de Torsanse-Loeverear
Les réticences politiques de ces gouvernemens auraient dà, de suite, nous rendre atten-
secours en viores, mais
qu'il était aussi dans l'impossibilité de présenter pourlavenir aucun espoir d'assistance.
La conduite des agens anglais et américains
décelait les regrets que leurs gouvernemens
éprouvaient de ne plus trouver à Saint - Domingue, sous notre domination, les avantages
commerciaux dont ils jouissaient sous le régime
de Torsanse-Loeverear
Les réticences politiques de ces gouvernemens auraient dà, de suite, nous rendre atten- --- Page 203 ---
DE SAINT-DONENGUE.
tifs; mais nous sommes si confians qu'on y 1802.
prit à peine garde.
Nous nous confondions en politesses pour
accueillir avec distinction les frégates etles bàtimens étrangers qui venaient de tems à autre
reconnaitre l'état des choses dans les différens
ports de la colonie. On n'attribuait pas à notre
prévenance habituelle les démonstrations affectueuses dont nous avons été toujours si prodigues; on les rapportait à des motifs de position,
à des ménagemens pour l'avenir ; et à SaintDomingue, comme partout ailleurs, plus nous
étions polis, , plus on nous croyait faibles.
Cette opinion de la politique étrangère
sait dans l'ame des noirs. Il s'ensuivait pasque
l'esprit de l'armée coloniale devenait chaque
jour d'un maniement plus difficile.
Tosan-langerest, en soumettant à
chacun de ses généraux l'obéissance passive
d'une demi-brigade, avait conservé sur toutes
le crédit de son pouvoir.
Le capitaine - général Leclerc n'avait
tardé à recomnaître le mal qui pouvait résul- pas
ter d'une influence si grande ; sentant,
2 de
bonne heure, la nécessité d'apporter des changemensàla constitution des troupes coloniales,
il en avait ordonné
P
l'incorporation dans les
corps venus de France : mais cet amalgame --- Page 204 ---
REVOLUTION
1802. ne s'était point effectué, et malgré lesavantages
qu'il présentait aux soldats noirs, aucun d'eux
n'en avait paru séduit.
J'ignore les causes qui empêchèrent l'exécution de cet amalgame. Cn répugnait sans
doute à introduire dans nos corps des officiers
de couleur qui, par les maladies dont on était
menacé, auraient eu bientôt des prétentions à
des commandemens qu'on n'aurait pu leur refuser sans irriter leur amour-propre.
S'il élait dangereux de laisser exister ensemble des corps entiers de noirs, il l'eût été
peut-être davantage de les dissoudre tousà-lafois. Le général Leclerc espéra tout du tems, 9
et' ne. songea qu'à maîtriser en divisant : ainsi
dans l'emploi qu'il faisait journellement des
troupes coloniales, son premier soin était toujours de ne lcs employer que par détachemens,
et il voyait avec plaisir la déscrtion qui commençait à les affaiblir.
Son discernement éclairélui fit aussisentirde
bonne heure la nécessité de se servir des chefs
noirs pour ramener, sans secousse, les ateliers
sur les habitations; dans ce but, la plupart des
chefs de canton, dontToussSSAINT-LOUVERTURE
avait fait des inspecteurs de culture, furent
maintenus en activité.
Les ateliers, par ces intermédiaires, qui ne
plaisir la déscrtion qui commençait à les affaiblir.
Son discernement éclairélui fit aussisentirde
bonne heure la nécessité de se servir des chefs
noirs pour ramener, sans secousse, les ateliers
sur les habitations; dans ce but, la plupart des
chefs de canton, dontToussSSAINT-LOUVERTURE
avait fait des inspecteurs de culture, furent
maintenus en activité.
Les ateliers, par ces intermédiaires, qui ne --- Page 205 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
leur étaient pas suspects, reprirent leurs habi- 180z.
tudes domestiques,ctles travaux agricoles suCcédèrent aux fatigues de la guerre.
Les bâtimens qui arrivaient en foule d'Europe
échangeaient leurs cargaisons avec avantage;
les droits de douane se percevaient facilement;
le Sud élait florissant, el généralement la nouvclle situation de Saint-Domingue 2 loin d'annoncerriendesinistre,nep présentaitau contraire
que des lueurs d'espérance ct de prospérité.
Tout permettait de se confier dans l'avenir,
quand les symptômes de ces affreuses maladies
connues sous le nom de fièore jaune et de mal
de Siam éclatèrent en même tems au Port-auPrince et au Cap. Ces maladies prirent tout-àcoup un caractère si effrayant, que pour nC pas
afficher leurs ravages ilfallut renonceràrendre
les derniers honneurs aux morts. Des tombereaux faisaient à minuit leurs rondes lugubres.
Ils ramassaient, dans chaque ruc, 9 les morts
qu'on mettait aux portes des maisons.
Cette affreuse nécessité dé SC séparer sur-lechamp de ceux qu'on a connus, pour éviter la
contagion de leurs restes inanimés, offre dans
les colonies un tableau rapproché de la vic
et de la mort. Les hommes y passent et y disparaissent comme des ombres; on y devient --- Page 206 ---
RÉVOLUTION
1802, d'une indifférence
stoique ; on s'y sépare de
ceux avec quil'on vivait avec moins de
qu'on en éprouve en. Europe en
regret
apprenant l'indisposition légère d'nn ami.
Plus la maladie faisait de ravages, moins les
agens intéressés de la politique
daient de ménagemens ; ils affectaient éirangèregar- de
nous
compter pour faire ressortir notre faiblesse.
En même tems Tussasn-leorssess,
T'homme du monde le plus impénétrable,
quoique relégué et inactif sur son habitation
Sancey, était décelé chaque jourpar les
indiscrets de quelques
propos
subalternes, et plus encore parl'esprit manifeste descultivateurs, dont
la soumission, disaient-ils eux-mnêmes, n'était qu'une suspension d'urmes jusqu'au mois
d'aott, époque pronostiquée depuis nombre
d'années comme devant être celle de l'anéantissement de toute armée européenne envoyée à
Saint-Domingue.
Ce qui devait encore fixer la juste défiance
du général Leclerc, c'est que les dix-huit cenis
noirs d'élite quicomposaient autrefois la garde
d'honneur, n'étaient plus dans les rangs : feignant de rentrer à la culture, ils s'élaieutretirés ou se tenaicnt cachés dans le canton d'Ennery, sur le territoire duquel se trouve l'habi-
l'anéantissement de toute armée européenne envoyée à
Saint-Domingue.
Ce qui devait encore fixer la juste défiance
du général Leclerc, c'est que les dix-huit cenis
noirs d'élite quicomposaient autrefois la garde
d'honneur, n'étaient plus dans les rangs : feignant de rentrer à la culture, ils s'élaieutretirés ou se tenaicnt cachés dans le canton d'Ennery, sur le territoire duquel se trouve l'habi- --- Page 207 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
tation Sancey, où résidait TOUSSAINT-LOU- 1802.
VERTURE.
Une circonstance particulière vint éclairer
pleinement les soupçons. La police du capitaine-général Leclerc fut assez active pour saisir la trame des projets ultéricurs de TousSAINT - LOUVERTURE. Elle intercepta deux
lettres qu'il adressait à son aide-de-camp FoNTAINE, resté au Cap son agent secret.
Dans la première de ces lettres, TOUSSAINTLOUVERTURE, après s'être emporté en inveclives contre les généraux CHRISTOPHE cetDESSALINES,ct contre tous ceuxquil'avaient abandonné, exprimait le plaisir qu'il éprouvait
d'apprendre que la Procidence venail enfin à
son secours ( la Providence est le nom d'un
des principaux hopitaux du Cap.) Il demandait combien on faisaitpar nuitde voyagesàl la
Fosselte ( lieu où l'on porte les morts pour les
brûler dans la chaux vive ). Il recommandait
de le prévenir aussitôt que le général Leclerc
tomberait malade ; enfin cette première lettre,
avide de renseignemens désastreux, ne laissait
aucun doute sur les projets criminels de TousSAINT-LOUVERTURE.
La seconde lettre prouvait que ces projets
avaient des ramifications au-dehors; en voici le
texle littéral: --- Page 208 ---
RÉVOLUTION
1802,
An quartier Louverture, le 7 prairial an 10.
Le généralTOUSSAINT - LOUVERTURE au
citoyen FONTAINE.
( Vous ne me donnez pas de nouvelles, citoyen; tàchez de rester au Cap le plus longtems que vous pourrez.
> On dit la santé du général Leclerc mauvaise à la Tortue, dont il faut avoir grand soin
de m'instruire.
)) Il faudrait voir : : pour des a. . : de la
Nouvelle, quant à la farine, dont il nous en
faudrait comme de cette dernière, on ne l'enverrait pas sans avoir passé à la Saona, pour
connaître le point où l'on pourrait en sûreté les
mettre.
>) Si vous voyez legénéral en chef, dites bien
que les cultivateurs nc veulent plusm'obéir. On
voudrait faire travailler à Héricourt, dont le
gérant ne doit pas le: fairc.
> Je vous demande si on peut gagner quelqu'un près du général en chef, afin de rendre
D. . . libre : il me serait bien utile, par son
crédit, à la Nouvelle et ailleurs.
> Faites dire à Gengembre qu'il ne doit bas
reté les
mettre.
>) Si vous voyez legénéral en chef, dites bien
que les cultivateurs nc veulent plusm'obéir. On
voudrait faire travailler à Héricourt, dont le
gérant ne doit pas le: fairc.
> Je vous demande si on peut gagner quelqu'un près du général en chef, afin de rendre
D. . . libre : il me serait bien utile, par son
crédit, à la Nouvelle et ailleurs.
> Faites dire à Gengembre qu'il ne doit bas --- Page 209 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
quitter le Borgne, où il ne faut pas que les cul- 1802.
tivateurs travaillent.
> Ecrivez-voi à l'habitation Najac. >
SignéToussust-LoAINT-LOUVERTURE.
Avant de connaitre ces deux lettres , les généraux Clervaux, CHRISTOPHE et MAUREPAS,
effrayés de l'idée que TOUSSAINT - LOUVERTURE pourrait peut-être bientôt, en raison de
nos pertes 2 les faire repentir d'avoir traité sans
ses ordres, étaient venussolliciter du capitainegénéral Leclerc la déportation d'un chef qui,
du fond de sa retraite. les faisait encore trembler. Ils avaient réclamé son renvoi de Ia COlonic comme une mesure de sûreté pour tous
et comme une grâce pour eux.
Le général DESSALINES étaitmême venu exprès an Cappourjoindre: sesinstancesaux leurs.
La démarche des généraux de couleur, les
lettres adressées à l'aide-de-camp FONTAINE,
enfin les avis secrets reçus de tous côtés, firent
sentir au capitaine-général Leclerc la nécessité d'éloigner an plus vite de la colonie un
homme dont l'influence sur la masse cntière
des noirs pouvait à chaque instant rallumer ct
éterniser la guerre. --- Page 210 ---
RÉTOLUTION
1602,
La méfiance de Tossuwe-Larvareer
rendait son arrestation difficile. Elle fut méditée et exécutée avec succès.
On surchargea de troupes européennes le
canton d'Ennery. Leshabitans s'en plaignirent.
TOUSsAINT-LoUs VERTURE se fit l'écho de leurs
plaintes; c'était justement ce qu'on voulait.
Le général Brunet, à qui il s'adressa, s'empressa de lui répondre qu'il était enchanté de
trouver l'occasion de lui être agréable en soulageant lc canton d'Ennery; : mais qu'étant arrivé récemment de France, il n'avait
pas une
connaissance assez précise dcs localités pour
pouvoir répartir dans des quartiers bons et
salubres l'excédant des troupes, et que, dans
un moment où les maladies commençaient à
éclater,il auraitbesoin des lumières de l'ancien
gouverneur de Saint-Domingue pour déterminer l'assielte des nouveaux cantonnemens
qu'il convenait d'assigner aux troupes, pour
ménager leur santé.
L'amour-propre de TOUSSAINT - LOUVERTURE, flatté de cctte marqueapparente dedéférence dont il était sevré depuis sa reddition,
le fit donner tête baissée dans le piége. Il s'écria, cn receyant la lettre du général Brunet:
oin des lumières de l'ancien
gouverneur de Saint-Domingue pour déterminer l'assielte des nouveaux cantonnemens
qu'il convenait d'assigner aux troupes, pour
ménager leur santé.
L'amour-propre de TOUSSAINT - LOUVERTURE, flatté de cctte marqueapparente dedéférence dont il était sevré depuis sa reddition,
le fit donner tête baissée dans le piége. Il s'écria, cn receyant la lettre du général Brunet: --- Page 211 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
( Voyez ces blancs, ils ne doutent de rien, ils 1802.
savent tout, et pourtant ils sontobligésdevenir
consulter rle vieux TOUSSAINT. >
Il prévint le général Brunet qu'il se rendrait,
avec vingt hommes, à moitié chemin des Gonaives. Le général Brunet se rendit au lieu de
la conférence avec un parcil nombre d'hommes
de choix.
Après les premiers complimens, lcs généraux s'enferment sous prélexte" de travailler;
les soldats se mêlent.
Tout-à-coup, à un signal convenu, on saute
sur lcs noirs, on les désarme. En même lems
le chef d'escadron Ferrari, aide-de-camp du
capitaine-général Leclerc,parait devant TousSAINT-LOUVERTURE, et lui dit : ( Général,
le capitaine-général m'a donné l'ordre de vous
arrèter; vos gardes sont enchainés,nos troupes
sont partout; vous êtes mort si vous faites résistance; vous n'êtes plus rien à Saint-Domingue ; donnez-moi votre épée. >> FOUSSAINTLOUVERTURE la remit sans se plaindre: il
parut plus confus qu'irrité, On le conduisit aux
Gonaives ; il futmis à bord du Héros: c'est là
qu'il adressa au chef de division Savari, commandant de ce vaisseau, ces paroles mémorables : ( En me rencersant, on n'a aballu (o --- Page 212 ---
RÉVOLUTION
1802. Saint-Domingue que le Ironc de l'arbre de la
liberte des noirs; il repoussera. par les racines,
parce qu'elles sont profondes et nombreuses. >
Le capitaine-général Leclerc ayant accordé
au prisonnier la faveur d'être réuni à sa famille,
donna l'ordre au Héros de faire directement
voile pour la France aussitôt après qu'il l'aurait reçue à son bord.
Crispé par le froid, rongé par ses regrets,
ToUSSAINT-LoUVERTURE est mort au fort de
Joux, après dix mois de captivité.
C'est ainsi qu'a fini le premier des noirs.
Jugé par l'intérêt du moment, à travers le
prismedes passions, TOUSSAINT-LOUVERTURE
a tour-à-tour été représenté comme une brute
féroce, où comme le plus surprenant et le meilJeur des hommes, souvent encore comme un
monstre exécrable ou comme uns saint martyr:
il ne fut rien de tout cela.
Doud de hautes qualités,il dut son élévation
à une foule de circonstances accidentelles. Les
calculs intéressés de la politique contribuèrent
plus à le faire chef de caste que les méditations continues de son ambition taciturne. L'avidité étrangère ct celle des intérêls propriétaires lui ouvrirent la barrière : il s'y élança en
homme supérieur, ct s'il eût aussi 2 bien entendu
exécrable ou comme uns saint martyr:
il ne fut rien de tout cela.
Doud de hautes qualités,il dut son élévation
à une foule de circonstances accidentelles. Les
calculs intéressés de la politique contribuèrent
plus à le faire chef de caste que les méditations continues de son ambition taciturne. L'avidité étrangère ct celle des intérêls propriétaires lui ouvrirent la barrière : il s'y élança en
homme supérieur, ct s'il eût aussi 2 bien entendu --- Page 213 ---
DE SAINT-DONIXGUE.
la guerre qu'il avait su profiter de sa fortune, 1 1802.
Tenthousiasme des siens T'aurait maintenu par
la force des armes au poste brillant qu'il avait
atteint ; mais le voile de dissimulation dont il
s'était couvert en marchantau pouvoir suprème
devint, lorsqu'il fut attaqué, l'entrave de ses
résolutions guerrières et la cause de sa défaite.
La flatterie dont le vulgaire enivre ceux qui
se placent au premier rang avait tellement enforce de Penveloppé son amourpropre, qu'à
tendre répéter, Torsubon-LoeveArUnE était
resté persuadé que c'était lui dont Tabbé
Raynal avait annoncé l'élévation, comme destiné? à venger un jour les outrages faits à la race
noire.
Dans la catastrophe du premier des noirs
comme dans celle des hommes puissans qui
sont tombés aprèslui, on reconnait le doigt de
la Providence, qui se plait souvent à humilier
les rèves de l'orgucil humain.
Un mouvement de vanité le faisant sortir
un moment de son caractère, a suffi pour
faire perdre à TOUSSAINT - LOUVERTURE la
position élevée oà l'avait placé son génie. Sice
génie n'était point vaste en connaissances acquises, > il était immense en méditations et en
inspirations surnaturelles. --- Page 214 ---
RÉVOLUTION
1802.
Tocssusetarvearess, réfléchi comme
un homme de son rang et de son âge, parlait
peu,mais disait beaucoup. Il se complaisait à
créer des sentences et à faire des
images et des
apologues. Souvent embarrassé
idées, il avait alors
pouri rendre ses
recours au langage créole,
parce qu'il parlait mal le français.
un instinct divin l'éclairait
Cependant
sur la valeur des
mots. Réduit à employer le style d'autrui,
lettres étaient
SCS
plus ou moins correctement
écrites, mais le fond des pensées étaient
tièrement à lui. Pour rien au mon de il n'eût ensigné la lettre dont il n'aurait point
pesé la mesure de
conçu ou
chaque mot ; si l'on en employait qu'il ne connaissait pas, ilfaisait refaire
plusieurs fois, par différens
lettre,
secrélaires, cette
jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé le tour
de phrase qui convenait à
T'expression de sa
pensée.
L'idée d'atteindre au pouvoir suprème
l'avait gagné qu'à la longue et
ne
s'était montré
par imitation ; il
inébranlablement attaché aux
principes de la France lorsque
avait voulu le faire roi; ; mais
T'Angleterre
lorsque TousSAINT-LOUVERTURE avait vu passer des salons
du premier consul dans les fonctions de
les hommes dont les anciens
l'Etat
erremens mena-
sa
pensée.
L'idée d'atteindre au pouvoir suprème
l'avait gagné qu'à la longue et
ne
s'était montré
par imitation ; il
inébranlablement attaché aux
principes de la France lorsque
avait voulu le faire roi; ; mais
T'Angleterre
lorsque TousSAINT-LOUVERTURE avait vu passer des salons
du premier consul dans les fonctions de
les hommes dont les anciens
l'Etat
erremens mena- --- Page 215 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
çaient les institutions nouvelles, il s'élait vo- 1802.
lontiers laissé égarer par des suggestions
étrangères. Il avait craint que de blâme en
blàme on ne finit par appeler rétablissement
de l'ordre colonial la révocation des concessions politiques faites à la liberté des noirs.
S'il fauten croire ses assertions confidenticlles,
c'était uniquement pour conserver les moyens
d'en maintenir les droits par la force de l'autorité qu'il s'était fait gouverneur à vie.
( J'ai repris, disait-il, le calendrier de la république , pour montrer que je ne vise pointis
lindépendance 3 mais au moyen de garantir
à ma caste menacée les droits qui lui ont élé
concédés. >
Afin d'atteindre ce but, il poussa les siens
à des excès cruels que déplorent l'humanité et
plus particulièrement la France.
Le capitaine-général Leclerc, en se rendant
à Saint-Domingue, était chargé d'offrir la
mitre d'évêque au premier des confesseurs de
TOUSSAINT-LOUVERTURE qui parviendrait i
obtenir sasoumission volontaire. Les pères Antheaume, Molière et Corneille ne s'abusèrent
point devant cette offre séduisante ; ils déclarèrent, sans hésiter, qu'on était bien dans l'erreur de croire qu'il y eût quelqu'un qui pàt --- Page 216 ---
RÉVOLUTION
1802. avoir la moindre influence sur les résolutions
de leur PRÉTENDUPÉSTEST
Ilsajoutèrentque
la dévotion n'était pour lui qu'un masque politique, et que ses soi-disant confesseurs savaient
mieux que personne ce qui en était de ses PRETENDUES CONFESSIONS.
Les secrétaires intimes de TOUSSAINT-LOUVERTURE confirmèrent ce rapport au général
Leclerc, en l'assurant qu'ils ne connaissaient
personne au monde qui eût la moindre action
sur le caractère de fer de cet être extraordinaire.
Le premier consul connaissait si peu Toussuwebanvesrunt.giden arrivée en France
il envoya plusieurs fois le général Caffarelli
près de lui, pour acquérir des notions sur la,
valeur des trésors cachés à Saint-Domingue.
< J'ai bien perdu autre chose que des trésors, >>
furent toujours les seules paroles qu'on put lui
arracher.
L'enlèvement de Tossunxr-Louvearunz
ne produisit pas, dans la colonie, la secousse à
laquelle on avait lieu de s'attendre. L'aide-decamp chef de brigade FONTAINE fut passé
les armes. Les noirs du Cap ne se montrèrent par
pas sensibles à son infortune.
Uninstant avant sa mort cet officier fit, par
omingue.
< J'ai bien perdu autre chose que des trésors, >>
furent toujours les seules paroles qu'on put lui
arracher.
L'enlèvement de Tossunxr-Louvearunz
ne produisit pas, dans la colonie, la secousse à
laquelle on avait lieu de s'attendre. L'aide-decamp chef de brigade FONTAINE fut passé
les armes. Les noirs du Cap ne se montrèrent par
pas sensibles à son infortune.
Uninstant avant sa mort cet officier fit, par --- Page 217 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
écrit ses adieux à sa famille dans les termes 1802.
les plus touchans. Cet écrit était un chefd'oeuvre d'éloquence et de résignation.
Les noirs parurent peu regretter l'idole de
leur culte; ; leur indifférence fut trop grande
pour être naturelle : elle n'était que la conséquence de la dissimulation résignée qui forme
le trait le plus caractéristique des hommes nés
ou élevés dans l'esclavage. Un seul d'entre eux,
nommé SYLLA, ne sut pas maitriser ses sentimens, et tenta d'ébranlerles cultivateurs d'Ennery; il n'y réussit qu'imparfaitement: sa révolte, sans ensemble et sans élan, fut étouffée
à sa naissance.
Au milieu d'un calme apparent, le capitainegénéral Leclerc éprouvait chaque jour davantage les oscillations sourdes du volcan sur lequel il était placé. Accablé par de justes défiances, il craignait également de laisser des
armes entre les mains des noirs, etde les en retirer; ; il n'ignorait pas ce que Sonthonax leur
avait dit : Foulez-vous conserver la liberté,
servez - vous de vOS armes le jour oùt des chefs
blancs vous les demanderont, parce qu'une
pareille demande sera le signe précurseur et
infaillible du retour à l'esclavage.
Il n'ignorait pas non plus que TOUSSAINTII.
--- Page 218 ---
210.
RÉVOLUTION
1802. LOUVERTURE s'élait souvent saisi d'un fusil
dans ses revues, et l'avait brandi en s'écriant :
Voili notre liberté.
Ces considérations faisant ressortir le danger de brusquer un désarmemnent, il n'osait
prendre sur lui de le tenter dansun moment où
les maladies rendaient mortels les mouvemens
des troupes ; il espérait trouver dans une
adroite temporisation les moyens d'en venir à
une opération si délicate. L'organisation de la
garde nationale fut à dessein négligée pour ne
pas choquer et. effaroucher ceux qu'on voulait éloigner de ce service.
S'adonnant sans relâche à l'établissement
du nouveau mode d'administration età l'organisation du nouvel ordre judiciaire, le capi-.
taine-général Leclerc crut trouver dans un
grand nombre d'agens une digue pour contenir la masse entière des noirs; mais ces agens,
moissonnés par le climat, ou inactifs par son
influence, laissaient tomber en désuétude l'action de leur autorité, et chaque jour voyait
naitre des arrêtés dont l'inexécution n'était pas
assez remarquée par nous; c'est ainsi que se
fermèrent presque aussitôt qu'elles s'ouvrirent,
les séances du conscil colonial. Ce conseil,
formé de députés des départemens, pris parmi
masse entière des noirs; mais ces agens,
moissonnés par le climat, ou inactifs par son
influence, laissaient tomber en désuétude l'action de leur autorité, et chaque jour voyait
naitre des arrêtés dont l'inexécution n'était pas
assez remarquée par nous; c'est ainsi que se
fermèrent presque aussitôt qu'elles s'ouvrirent,
les séances du conscil colonial. Ce conseil,
formé de députés des départemens, pris parmi --- Page 219 ---
DE SAINT-DONINGUE:
les plus riches propriétaires de toute couleur, 1802.
devait présenter les plans d'amélioration reconnus utiles au système d'exploitation et de
fermage précédemment adopté par. TousSAINT- LOUVERTURE; la mort du conseillerd'état Bénézech, président du conseil, et la
maladie de la plupart de ceux qui le composaient ne permirent pas de tirer parti des lumières de l'expérience, --- Page 220 ---
RÉVOLUTIOS
CHAPITRE XVIII.
Nécessité du désarmement. Symptômes d'une nouvelle insurrection. Désarmement du Sud. Abus des exécutions dans
l'Ouest. Défection de CHARLES BELAIR. Son arrestation par
DESSALINES. Sa fin. Nouveaux insurgens dans le Nord. Perte
de vingt-cinq milliers de poudre. Progrès effrayans de
Tinsurrection et des maladies. Opinion du général CHRISTOPHE sur les causes de la nouvelle révolte et sur SANSSouci. Inquiétude générale des noirs et des hommes de
couleur. Propos véhément du général Clervaux. Sa désertion. Attaque du Cap par Clervaux et Petion. Noyades.
Désertion de CHRISTOPHE, de DESSALINES et de la majeure
partie des noirs. Détails sur l'évacuation du fort Dauphin.
Avis infidèle de la marche de Clervaux dans le Cibao. Tentative du passage du Sanhon par TOUSSAINT BRAVE. Nouvelle attaque du Cap par Clervater et CHRISTOPHE. Etablissement des révoltés sous le canon de cette ville. Mort du
capitaine-général Leclerc.
1802. L'ANÉANTISSENENT total dont semblait nous
menacer l'épidémie précipita le capitaine - g6néral Leclerc dans l'opération délicate du désarmement, opération qu'il n'avait pas jugé
lui-même assez mûrie 9 mais telle était l'alternative cruelle où l'on était réduit, qu'il fallait
tenter cette mesure ou s'exposer à tout perdre
issement des révoltés sous le canon de cette ville. Mort du
capitaine-général Leclerc.
1802. L'ANÉANTISSENENT total dont semblait nous
menacer l'épidémie précipita le capitaine - g6néral Leclerc dans l'opération délicate du désarmement, opération qu'il n'avait pas jugé
lui-même assez mûrie 9 mais telle était l'alternative cruelle où l'on était réduit, qu'il fallait
tenter cette mesure ou s'exposer à tout perdre --- Page 221 ---
D1 E SAINT-DOMINGUE.
par une plus longue temporisation : d'ailleurs, 1802.
il importait de SC hâter pour tirer parti du bon
esprit danslequel paraissaitétre encorela masse
des chefs de couleur.
. Pour s'affectionner leurs troupes, le général
en chef décida qu'ellesentreraient pour un tiers
danslacomposition d'un corps de gendarmerie,
dont les hommes recevraient, par jour, une
demi-piastre de haute- paie. On n'eut jamais
les moyens d'alimenter en Européens le cadre
de cette gendarmerie; un soldat admis la veille
dans ce corps était porté le lendemain au cimemetière.
Quel calcul humain n'aurait pas été mis en
défaut par une mortalité semblable!
L'opération du désarmement devint longue
et imparfaite par Timpossibilité d'embrasser
à-la-fois,avec un petit nombre de troupes,tout
le terrain de la colonie : il fallut opérer successivement ct par parcelles; il n'en résulta pas
moins une rentrée de plus de trente mille fusils,
dont plus de vingt mille furent reconnus n'être
point sortis de nos arsenaux, et avoir été achetés par TOUSSAINT-LOUVERTURE aux Anglais,
aux Danois et aux Américains.
A la première annonce du désarmement,
des symptômes d'insurrection éclatèrent sur --- Page 222 ---
REVOLUTION
1802. plusicurs points; des chefs qui sous tous les
régimes avaient été des brigands, en donnèrent le signal.
LAMOUR DE RANCE et LAFORTUNE, dont
j'avais reçu au Port-au-Prince la soumission,
vinrent infester avec leurs bandes les environs
de Léogane et du Petit - Goave. Il est pénible
de penser que les tentatives insurrectionnelles
qui rallumaient la guerre à mort de Saint-Domingue furent attisées par l'instigation d'une
politique étrangère occupée alors de renouveler les dissentions en Europe.
D'autant plus féroces qu'clles étaient plus
sauvages, les nouvelles bandes outragèrent Phumanité en prodiguant à leurs victimes les tourmens que la barbarie des premiers insurgés de
Saint-Domingue avait imaginés. On ne peut le
dire sans frémir, ces nouveaux agens de nos ennemis recommencèrentàarracher avec des tireballesles yeux de leurs prisonniers, à les bràler
à petit feu, à les scier entre deux planches.
Les positions des nouveaux insurgens étaient
trop militaires pour ne pas confirmer les rapports nombreux qui annonçaient qu'ils agissaient par l'impulsion d'autrui.
Une frégateanglaise avaitp plusieurs foisrangé
de près la côte du Sud , et l'on apprit qu'elle
peut le
dire sans frémir, ces nouveaux agens de nos ennemis recommencèrentàarracher avec des tireballesles yeux de leurs prisonniers, à les bràler
à petit feu, à les scier entre deux planches.
Les positions des nouveaux insurgens étaient
trop militaires pour ne pas confirmer les rapports nombreux qui annonçaient qu'ils agissaient par l'impulsion d'autrui.
Une frégateanglaise avaitp plusieurs foisrangé
de près la côte du Sud , et l'on apprit qu'elle --- Page 223 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
avait communiqué avec la bande de LAFOR- 1802.
TUNE peu de jours avant sa levée de bouclier.
Cependant les déprédations ct les cruautés
de ces deux bandes n'empéchèrent point lopération du désarmement dans le Sud.
Dans l'Ouest, ilr n'y eut que quelques quartiers etl les villes qui remirent leurs armes. La
population de couleur, défiante eti inquiète depuis le renvoi du général Rigaud, se jeta dans
les mornes.Aussitôt on multiplia dans ce département les exécutions de la manière la plus imprudente : on y fit exécuter non - seulement
ceux qui se laissèrent prendre les armes à la
main, 2 mais encore les hommes de couleur
sur lesquels s'arrètaient les soupçons. Les échafauds furent chargés de victimes de tout àge et
de tout sexe.
Si les supplices portent le dernier coup aux
insurrections et en extirpent les dernières racines lorsqu'elles sont dissipées 2 ils en deviennent aussi la semence lorsqu'on les prodigue
trop tôt sans mesure.
La disparition du chef de brigade Lamarlinière 2 ancien commandant de la Crête-àPierrot, tué(prétendit-on) dans un guct-apens,
etl'exécution publique des femmes de plusieurs
officiers de la 7 demi - brigade coloniale, ser'- --- Page 224 ---
RÉVOLUTION
1802. virent de motif à la désertion du général
CHARLES BELAIR, qui en était le général propriétaire.
Ce corps, placé sur les rives de l'Artibonite,
où la population a toujours étéinquiète, n'eut
pas de peine à faire partager son indignation et sa haine. Un gros d'habitans de couleur
gagna avec lui les mornes du Cahos.
A peine le général DESSALINES, nommé récemment parlegénénal Rochambeau commandant à Saint-Marc, eut-ilappris cette défection,
qu'il partit pour combattre ces nouveaux insurgens, et, suivant d'autres, 2 pour les rejoindre,
s'il trouvait leurs ressources suffisantes.
CHARLES BELAIR,depuis la mortdeMovsE,
avaitreçu de Tecsass-Lorveancar, dontil
était aussi le neveu, plusieurs marquessignalées
d'affection. C'étaitàlui, disait-on,quele, gouverneur noir devait léguer sa puissance après sa
mort, comme il s'en était réservé la facultépar
la constitution donnée à la colonie,
En voyant le général de Ja 7 demi-brigade
coloniale prendre la direction des lieux où l'on
supposait cachés des munitions, des trésors et
des armes, on a pu croire avec raison qu'il voulait reprendreles projets de TOUSsAINT-LouVERTURE, à la fortune duquel il s'était mon-
-on,quele, gouverneur noir devait léguer sa puissance après sa
mort, comme il s'en était réservé la facultépar
la constitution donnée à la colonie,
En voyant le général de Ja 7 demi-brigade
coloniale prendre la direction des lieux où l'on
supposait cachés des munitions, des trésors et
des armes, on a pu croire avec raison qu'il voulait reprendreles projets de TOUSsAINT-LouVERTURE, à la fortune duquel il s'était mon- --- Page 225 ---
DE SAINT-DORISGUE
tré seul, parmi les généraux noirs, invaria- 1802.
blementattaché.
CHARLES BELAIR était d'une société assez
douce, comparativement aux autreschefs noirs;
il était extérieurement fat, aimait la parure,
et passait, parmi les siens, pour téméraire.
Enthousiaste de la gloire militaire quand on
lui parlait des conquêtes de la France, ses yeux
exprimaient le plaisir : fidèle, sans cruauté;
à la cause de TOUSSAINT - LOUVERTURE, il
n'avait point personnellement pris de part aux
carnages dont s'étaient repus les noirs lors de
notre débarquement dans la colonie. Dans cette
crise difficile, il avait sauvé une foule d'habitans du Port-au-Prince et plusieurs officiers distingués qui habitent encore aujourd'hui Paris.
Après quelques communications entretenues par des officiers, il se rendit sans méfiance à une entrevue où l'appelait le général DESSALINES; ; là,soit que son amour-propre
s'opposàt à reconnaitre pour chef cethomme
cruel et perfide, soit que sa défiance ne lui
permit pas les aveux qui auraient pu entrainer
la désertion générale de tous les noirs, le général DESSALINES, depuis long-tems jaloux de
lui, le fit arrêter avec sa femme et les envoya
au Cap liés et garottés.
CHARLES BELAIR, traduit devant une com- --- Page 226 ---
RÉVOLUTION
1802, mission militaire présidée par le général Clervaua, et toute composée d'officiers noirs
ou de
couleur, fut condamné à lT'unanimité, ainsi
sa femmc, à être fusillé, Le
que
à exécution
jugement fut mis
par des troupes coloniales qui semblaient remplir avec joie une si pénible corvée.
Sans l'esprit de dissimulation qui caractérise
l'esclave émancipé, etsansl'exaltation farouche
qui, dans les climats ardens, égare souvent
T'homme chez lequel les habitudes de la civilisation n'ont pas mis de frein aux passions, il
serait difficile d'expliquer la rigueur des chefs
noirs envers les nouveaux insurgens.
Le général DESSALINES, après l'arrestation de CHARLES BELAIR, fit
demi
égorger, par la
4"
- brigade coloniale, trois cents noirs
ou hommes de couleur de l'Artibonite,
venger la mort de quelques soldats
pour
européens
massacrés dans l'enclave de son commandement.
Lorsque l'Ouest était ainsi déchiré, des événemens non moins désastreux se passaient dans
le département du Nord, où les noirs, insurgés
dès le principe de la révolution, ont
beaucoup
plusle goitdescamps etlalitundedescomlats
Aussitôt F'opération du désarmement ordonnée, SANS - Soucr, commandant de l'arrondissement de la Grande-Rivière, avait levé
ens
massacrés dans l'enclave de son commandement.
Lorsque l'Ouest était ainsi déchiré, des événemens non moins désastreux se passaient dans
le département du Nord, où les noirs, insurgés
dès le principe de la révolution, ont
beaucoup
plusle goitdescamps etlalitundedescomlats
Aussitôt F'opération du désarmement ordonnée, SANS - Soucr, commandant de l'arrondissement de la Grande-Rivière, avait levé --- Page 227 ---
DE SAINT-DONINGUE.
le masque et arboré l'étendard de la révolte; 1802.
avec un premier détachement de déserteurs, il
avait attaqué et replié les postes du Dondon et
de Plaisance.
SYLLA, dont on avait étoufféla révolte après
l'embarquement deToussauxt-LotVERTURE,
reparut alors.
Desmouvemens violens se prononcèrentaussi
du côté du Portde-Paix, sous la direction d'un
second MACAYA et d'un nommé CAPOIX, officier renvoyé de la g'demi-brigade coloniale.
Lesateliersdel la' Tortues'élaient également insurgés, mais les noirsde colleterreisoléeavaient
été, facilement réduits, et n'avaient pas eu le
tems de faire beaucoup de mal.
Il n'en était pas de même sur les autres
points ; les insurgens, tantôt vaincus 1 tantôt
vainqueurs, avaient vu croitre avec leur résistance le nombre de leurs partisans.
SANS-SOUCI, jusqu'alors peu connu, montra
dans son insurrection une tenue de conduite
et une activité raisonnée dont on ne soupçonnerait pas capables des hommes aussi obscurs.
Il sc présentait partout pourharceler nos postes
et les tenait dans une inquiétude tellement fatigante qu'elle ne contribua pas peuàaugmenter
le ravage des maladies. --- Page 228 ---
RÉVOLUTION
1802,
SANS-Souci prétextait ne s'être insurgé que
pour obtenir l'expulsion de la colonie du géné:
ral CHRISTOPHE, son ennemi personnel, offrant à cette condition de mettrebas lesarmes;
on feignit d'écouterses propositions, etc dans le
tems qu'il avait un député auprès du général
en chef, on crut pouvoir le surprendre.
Deux attaques furent dirigées contre lui; la
première fut conduite par le chef de brigade
Abbé, commandant la garde du capitainegénéral; la seconde, par le chef d'escadron
Dalton, également attaché au général Leclerc
en qualité d'aide-de-camp. Ces deux officiers
se portèrent avec vigueur sur les points qu'ils
devaient forcer. Ils le firent avec effort,
dirent beaucoup de monde, et d'assaillans perqu'ils étaient ne tardèrent pas à se voir assaillis.
Si le général Boudet, de retour de la Guadeloupe, n'eût fait porter à leur secours un
corps de quatre cents hommes, ces officiers se
seraient trouvésdans une position très-difficile;
celle du chef d'escadron Dalton eût même été
désespérée.
Cette expédition n'ayant pas eu le succès
qu'on en attendait, on crut pouvoir se servir
avec avantage de l'inimitié personnelle du ge-
tardèrent pas à se voir assaillis.
Si le général Boudet, de retour de la Guadeloupe, n'eût fait porter à leur secours un
corps de quatre cents hommes, ces officiers se
seraient trouvésdans une position très-difficile;
celle du chef d'escadron Dalton eût même été
désespérée.
Cette expédition n'ayant pas eu le succès
qu'on en attendait, on crut pouvoir se servir
avec avantage de l'inimitié personnelle du ge- --- Page 229 ---
DE SAINT-DONINGUE.
néral CHRISTOPHE. On le mit en opposition 1802.
directe avec SANS-Soucr,qui n'en fut que plus
irrité.
Le général CHRISTOPHE, de la haine duquel
on avait droit d'attendre des résultats avantageux, ne déploya pas, à beaucoup près, la
résolution et l'activité de son antagoniste.
Cependant l'insurrection, qui nes'était montrée que partielle 1 se généralisait et devenait
pour la colonie d'un danger d'autant plus réel
awdlnvdnaplspoaibiedecomernerfoffiensive
Le général Brunet n'avait pu faire extirper
par le général Cleroaua) les germes de rébellion
qui avaient éclaté dans le promontoire du Mole
Saint-Nicolas.
Les cultivateurs du Moustique résistaient aux
généraux Boyer et MAUREPAS; et tandis que
ces officiers - généraux étaient occupés à les
combattre, les cultivateurs des mornes qui avoisinent le Port-de-Paix, forçaient la garnison de
cette ville, massacraient les blancs qu'ils pouvaientatteindre, 1 mettaientde nouveaule feuaux
maisons rebâties, et s'emparaient par surprise
et de vive force du grand fort, dans lequel se
trouvaient vingt-cinq milliers de poudre.
Le général en chef, instruit de ce malheureux événement, fit partir du Cap, en toute --- Page 230 ---
RÉVOLUTION
1802. diligence, le général Dugua avec un corps de
huit cents hommes.
Le général MAUREPAS, de son côté, n'avait
pas perdu un moment pour marcher sur le
Port-de-Paix; il était tombé à l'improviste
au miliéu des révoltés avec un faible détachement de vingt blancs, aux ordres du chef d'escadron Picquet, et une seule compagnicdegrenadiers noirs de la 9 demi-brigade coloniale ;
il avait tué tout ce qu'il avait atteint, et, la
hache à la main, s'était ouvert le chemindu grand fort; mais 2 malgré Ia promptitude de son retour et la vivacité de son attaque,
les poudres étaient enlevées ; les
insurgens 9
avec uneactivité incroyable, avaient employé
à leur soustraction tout ce qui était en étatd'en
effectuer l'enlèvement. Noirs, négresses, négrillons, tout avait gagné les mornes avec une
charge plus ou moins forte.
La précipitation mise dans l'enlèvement de
ces poudres dut être une donnée effrayante
pour le capitaine-général Leclerc.
Dès que cet enlèvement fut connu, les montagnes cultivées qui couvrent la majeure partie
du département du Nord tombèrent ou cédèrent avec plaisir au pouvoir des insurgens.
La masse des ateliers des plaines courut SC
Noirs, négresses, négrillons, tout avait gagné les mornes avec une
charge plus ou moins forte.
La précipitation mise dans l'enlèvement de
ces poudres dut être une donnée effrayante
pour le capitaine-général Leclerc.
Dès que cet enlèvement fut connu, les montagnes cultivées qui couvrent la majeure partie
du département du Nord tombèrent ou cédèrent avec plaisir au pouvoir des insurgens.
La masse des ateliers des plaines courut SC --- Page 231 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
ranger sous les ordres des nouveaux chefs d'in- 1802.
surrection, et le département du Nord,à l'exception des villes, fut bientôt entièrementgangrené.
On recourut alors aux expédiens de la faiblesse; on adopta le faux système des supplices
pratiqués dans l'Ouest. Les exécutions se renouvelant chaque jour, chaque jour éclaira de
nouvelles désertions. La preuve qu'on abusait
des exécutions, c'est que plus elles se multipliaient, moins Qn imposait aux révoltés.
Les noirs montraient à la potence le courage avec lequel affrontent la mort les martyrs d'une secte ou d'une opinion qu'on opprime.
Au milieu des exécutions, le général DESSALINES vint au Cap renouveler au capitainegénéral Leclerc ses protestations de fidélité et
de dévouement. Cet homme 1 aussi faux que
cruel, ne cessa, 7 durant son séjour, de parler
avec horreur des révoltés, et d'annoncer qu'il
avait soif de leur. sang.
Dans un moment d'essor de toute son indignation, où l'agitation de ses membres peignait encore plus de rage que ses paroles,
le général en cheflui dit avec transport: (C que
les troupes qu'il attendait de France allaient --- Page 232 ---
RÉVOLUTION
1802. le mettre à même de porter un coup terrible.
Ifaut, s'écria DESSALINES en fureur, que
ce soit un tremblement de terre genéral. >>
Cette exclamation échappée au délire d'un
barbare, les plaintes journalières de SANSSouci contre le général CHRISTOPHE, l'unanimité avec laquelle les généraux noirs avaient
provoqué la fin de CHARLES BELAIR,1 la rigueur
dont ils usaient avec les nouveaux insurgens,
contribuèrent à nourrir l'espoir que le général
en chef hasardait encore dans les bonnes intentions des chefs réguliers des troupes coloniales.
Les nouveaux insurgens, dans l'explosion de
leursfureurs, outrageaientlesloiade la nature, et
la nature semblait elle-même seconder leur férocité. Les maladies augmentaient chaque jour
d'intensité. La partie espagnole seule restait
étrangère à leurs ravages.
Je signalais au capitaine - général Leclerc,
pour acclimaterlestrospes, le séjour des belles
vallées de I'Yague et de I'Yune, qui sont sans
cessebalayées etrafraichies par la brise de l'est;
mais tel était l'entrainement cruel des circonstances, que, pour ne pas perdre pied dans la
domination, il fallait précipiter dans le gouffre
les renforts à fur et mesure de leurarrivée. Ils
ère à leurs ravages.
Je signalais au capitaine - général Leclerc,
pour acclimaterlestrospes, le séjour des belles
vallées de I'Yague et de I'Yune, qui sont sans
cessebalayées etrafraichies par la brise de l'est;
mais tel était l'entrainement cruel des circonstances, que, pour ne pas perdre pied dans la
domination, il fallait précipiter dans le gouffre
les renforts à fur et mesure de leurarrivée. Ils --- Page 233 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
étaient dévorés quelques jours après leur dé- 1802.
barquement, sans avoir eu le tems d'entrer
en ligne et de faire aucun service.
L'histoire qui relatera ces ravages semblera
toujours exagérée.
Vingt de nos généraux n'étaient plus ; nos
bataillons comptaient à peine quelques files ;
plusieurs n'avaient laissé de leur existence aucune trace vivante; il ne restait que le souvenir de six mille hommes de renfort, arrivés
depuis deux mois.
Effrayé sur l'avenir, on s'abandonnait à
des propos indiscrets et à des regrets inutiles.
On osait dire que le capitaine-général avait eu
tort de ne pas se débarrasser avec TOUSSAINTLOUVERTURE de tous les chefs noirs et de
couleur. Personne n'observait que dans la nouvelle. insurrection de Saint-Domingue, comme
dans toutes les insurrections qui attaquent un
pouvoir régulier, ce n'étaient pas des chefs
avoués qui donnaient le signal de la révolte,
mais bien des êtres obscurs, pour la plupart
ennemis personnels des anciens généraux de
couleur.
Pendant qu'on se livrait à toutes les agitations de l'inquiétude ,j'eus l'ordre de quitter la
Il,
--- Page 234 ---
RÉVOLUTION
1802. partie espagnole, et de venir commander au
Fort-Dauphin,
Rendu à ma nouvelle destination , je fus appelé au haut du Cap par le général Boudet : le
général en chefl'envoyait en France présenter
au gouvernement le véritable état des choses.
Je trouvai chez le général Boudet les généraux Clervaux et CHRISTOPHE;] je leur demandai la cause des progrèsde l'insurrection. Voici
ce que me dit le général CHRISTOPHE, à qui
je m'étais particulièrement adressé. Vous êtes
jeune et Européen, général, vous avez toujours
fait la guerre dans les armées de la métropole,
vous ne pouvez conséquemment point avoir de
préjugés sur l'esclavage, je vais donc vous parler avec franchise.
> La révolte augmente parce que la défiance
est à son comble. Si vous aviez notre épiderme,
vous neseriez peut-être pas si confiant que moi,
qui remets mon fils unique FERDINAND au général Boudet, pour le: faire élever en France (r).
Je compte pour rien les brigandsqui ont donné
le signal de l'insurrection. Ce n'est pas là où
est le danger, c'est dans l'opinion générale des
noirs ; ceux de Saint-Domingue s'effraient,
parce qu'ils connaissent le décret du 30 floréal
(:) O il est mort.
aviez notre épiderme,
vous neseriez peut-être pas si confiant que moi,
qui remets mon fils unique FERDINAND au général Boudet, pour le: faire élever en France (r).
Je compte pour rien les brigandsqui ont donné
le signal de l'insurrection. Ce n'est pas là où
est le danger, c'est dans l'opinion générale des
noirs ; ceux de Saint-Domingue s'effraient,
parce qu'ils connaissent le décret du 30 floréal
(:) O il est mort. --- Page 235 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
qui maintient l'esclavage et la traitedans les CO- 1802.
lonies restituées à la France en exécution du
traité d'Amiens.
> Ils s'effraient de voir le premier consul
rétablir l'ancien régime de ces colonies.
> Ilscraignent que les proposindiscretsqu'on
entend ici de tous côtés ne parviennent en
France, etne suggerentl'idéeaug gouvernement
d'ôter aussi la liberté aux noirs de Saint-Domingue. >
Ayant cherché à le rassurer, il me répondit
que s'il ne croyait pas à la sincérité des sentimens du général Leclerc et de nous tous, il ne
serait pas parmi nous.
Pour piquer son amour-propre, je lui demandai comment il se faisait que lui, qui avait
tant de crédit sur les noirs du Nord , n'en eût
pas encore trouvé d'assez dévoués pour lui livrer SANS-SOUCI. Sa réponse me frappa trop
pour ne pas m'être restée présente : ( Si
SANS-Soucr, me dit-il, était un soldat, je
pourrais me flatter de l'atteindre, mais c'est
un brigand lâche et cruel, qui ne se fait pas
conscience de tuer ceux qu'il soupçonne ; il sait
fuir à propos, et couvrir sa fuite des déserts
qu'il laisse derrière lui. Il s'y prend mieux --- Page 236 ---
RÉVOLUTION
1802. que nous ne le fimes à l'époque de votre débarquement; ; si alors, au lieu de combattre,
notre système de résistance eût consisté à fuir
et à bien effrayer les noirs, vous n'auriez jamais pu nous atteindre. Le vieux TOUSSAINT
ne cessait de le dire; personne ne voulut le
croire. Nous avions des armes; l'orgueil d'en
faire usage nous perdit. Les nouveaux insurgés
paraissent vouloir suivre le système de TousSAINT; s'ilsy) persistent, nous aurons de la peine
à les réduire. >
Le. général CHRISTOPHE m'engagea beaucoup à ne pas retourner le soir même au FortDauphin ; il me dit que les révoltés ayant attaqué ses postes dans la plaine, il était à craindre
qu'ils n'eussent été informés de mon passage,
et que, dans l'attente de mon retour. > ils ne
m'eussent tendu une embuscade dans la raque
Maurepas.
Le général Clervaua joignit ses instances
aux siennes; je les remerciais l'un et l'autre de
leurs avis, et, en leur observant que le danger
serait plus grand le lendemain, je leur dis que
j'allais retourner aussitôt après que j'aurais vu
le général en chef. Le quartier-général du gdnéral CHRISTOPHE étant sur mon chemin, il
'attente de mon retour. > ils ne
m'eussent tendu une embuscade dans la raque
Maurepas.
Le général Clervaua joignit ses instances
aux siennes; je les remerciais l'un et l'autre de
leurs avis, et, en leur observant que le danger
serait plus grand le lendemain, je leur dis que
j'allais retourner aussitôt après que j'aurais vu
le général en chef. Le quartier-général du gdnéral CHRISTOPHE étant sur mon chemin, il --- Page 237 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
me pria d'y venir prendre des renscignemens 1802.
sur la sûreté de la route.
Le général Leclerc me fit part de sa triste
situation, s'applaudit de ne compter que des
bandits parmi les nouveaux chefs de l'insurrection, et ajouta que dans l'état de faiblesse où
se trouvaient les forces de la métropole, il
était heureux de voir les généraux de couleur
encore fidèles à la France.
A mon passage à Saint-Michel, je m'arrétai
chez le général CHRISTOPHE, qui, entendant
la fusillade rouler dans les montagnes, me
réitéra ses instances pour ne pas pousser le
soir même jusqu'au Fort-Dauphin. Je m'obstinai à vouloir partir ; il ordonna alors à six de
ses guides de m'accomp pagner. (C Vous entendez bien, leur dit-il à plusieurs fois, songez que
vous escortez un général que j'estime et que
j'aime. ) J'étais si confiant, que cette exhortation me parut affectée.
Arrivé près la raque Maurepas, 2 les guides
du général CHRISTOPHE, qui éclairaient ma
marche, s'arrêtèrent tout-à-coup devant un détachement d'une trentaine de noirs couchés
dans le fossé qui borde la route; de part et
d'autre Cn se mit à crier : haltelarrête! haltes
arrêle. Je recus aussitôt à brûle pourpoint Ie --- Page 238 ---
RÉVOLUTION
1802. feu de ce détachement, et fus assez heureux
pour ne pas en être atteint, parce qu'on me
visa à la tête. Le chef d'escadron espagnol
don Diégo Polanco, que j'avais avec moi, voulut mettre pied à terre et fondre sur l'ennemi
le sabre à la main; je lui prescrivis de remonter à cheval; je dus l'attendre, ce qui laissa à
l'officier commandant le détachement ennemi
le tems de reconnaitre don Diégo Polanco, chez
lequel il avait logé à Sant-Yago; c'était un ancien officier de la 6 demi-brigade coloniale,
quiavait étéemployé près du général Clervaua;
nous ne fimes pas attention à cette circonstance, ce n'est qu'après la défection générale
qu'elle nous revint dans la pensée.
Si les généraux de couleur et les chefs des
troupes coloniales n'étaient point encore d'intelligence avec les insurgés, il m'est démontré
qu'ils avaient déjà avec eux des communications faciles, puisque lc général CHRISTOPHE,
fit sortir des côtes du quartier Morin des embarcations pour porter en mer au général Boudet des fruits et des provisions de toute espèce,
ainsi que des bestiaux qui ne pouvaient plus
venir que de l'intérieur, occupé par les révoltés, les environs du Cap étant depuis long-tems
pour ainsi dire affamés.
es coloniales n'étaient point encore d'intelligence avec les insurgés, il m'est démontré
qu'ils avaient déjà avec eux des communications faciles, puisque lc général CHRISTOPHE,
fit sortir des côtes du quartier Morin des embarcations pour porter en mer au général Boudet des fruits et des provisions de toute espèce,
ainsi que des bestiaux qui ne pouvaient plus
venir que de l'intérieur, occupé par les révoltés, les environs du Cap étant depuis long-tems
pour ainsi dire affamés. --- Page 239 ---
DE SAIST-DOMINGUE
On parlait trop souvent des renforts atten- 1802.
dus de France pour que les noirs ne s'aperçussent pas du besoin qu'on en avait.
La nouvelle des événemens qui s'étaient passés à la Guadeloupe, le maintien de l'esclavage
à la Martinique, des propos indiscrets et des
insinuations étrangères fomentaient déjà chez
les principaux chefs noirs la défiance qui leur
est si naturelle.
On répétait dans la colonie les paroles que
le premier consul avait adressées à l'abbé Grégoire dans une présentation officielle de l'Institut.
( D'après ce qui se passe à Saint-Domingue (lui avait-il dit),je coudrais que les amis
des noirs eussent, dans toute PEurope, la tête
voilée d'un crépe funèbre. > Cette apostrophe
frappait les imaginations. Celle des noirs ou
des hommes de couleur était au comble de
la
la Cocarde enl'inquiétude 7 lorsque frégate
tra dans la rade du Cap 2 ayant à bord des noirs
déportés de la Guadeloupe ; plusieurs d'entre
eux s'étant jetés de nuit à la nage gagnèrent le
rivage, et achevèrent par leur rapport d'alarmer la défiance.
Dans le même tems des hommes de couleur,
également de la Guadeloupe, furent apportés à --- Page 240 ---
RÉVOLUTION
1802. Santo-Domingo, oùl'on trafiqua de leur liberté.
La nouvelle vraie ou fausse en fut accréditée
comme un présage certain du rétablissement
de l'esclavage à Saint-Domingue. La fidélité
des chefs des troupes coloniales fut dès-lors
irrévocablement ébranlée.
Le général Clervaua, qui venait récemment
dejuger Charles Belaira mort, leva le premier
le masque, en désertant du haut du Cap avec la
IO, la 130 et partie de la 6 demi-brigade coloniale.
La veille, étant chez madame Leclerc, il s'6tait écrié, dans un accès d'emportement: : C J'6tais libre autrefois, je nc dois aux circonstances
nouvelles que d'avoir relevé ma couleur avilie;
mais si je croyais qu'il fut jamais ici question
d'esclavage, à l'instant même je me ferais brigand. >
Qu'onjuge de la position du capitaine-général Leclerc; il connaissait le danger, il ne pouvait le prévenir.
La rade n'avait plus assez d'équipages pour
faire le service des vaisscaux; la garnison da
Cap ne comptait pas deux cents Européens ;
elle était forte de plus de quinze cents hommes
de troupes coloniales.
Malgré la véhémence du propos du général
qu'il fut jamais ici question
d'esclavage, à l'instant même je me ferais brigand. >
Qu'onjuge de la position du capitaine-général Leclerc; il connaissait le danger, il ne pouvait le prévenir.
La rade n'avait plus assez d'équipages pour
faire le service des vaisscaux; la garnison da
Cap ne comptait pas deux cents Européens ;
elle était forte de plus de quinze cents hommes
de troupes coloniales.
Malgré la véhémence du propos du général --- Page 241 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
Clervaus , il parait avéré qu'il hésitait, et que 1802,
sa désertion ne fut entrainée que par les menées du chef de brigade Pétion.
Ce chef, froidement audacieux, ordonna,
dans la nuit du 26 au 27 fructidor (13 au 14
septembre), aux troupes coloniales, de chavirer et d'enclouer l'artillerie des redoutes du
haut du Cap; ; de désarmer et de renvoyer en
ville les canonniers européens.
Après avoir tout mis en marche, il SC rendit
auprès du général Clervaua, et lui annonça
que les troupes coloniales étaient en défection,
qu'on en avait l'avis au Cap, et que pour ne
pas s'exposer à payer de leur tête cette défection il ne leur restait rien de mieux à faire
que de la partager.
Le général Clervaus, qui n'était pas préparé à cette alternative, transporté de colère,
s'élança demi-nu sur son cheval, et se sauva
en abandonnant ses équipages, dont la valeur
montait à plusieurs milliers de louis.
Il est constant que si cette défection eût été
préméditée, c'en était fait du général en chef
et de tous les blancs qui élaient en ville.
Clervaus n'avait qu'à se rendre directement
en plein jour au Cap avec les troupes noires
qui en couvraient les approches. Ces troupes --- Page 242 ---
RÉVOLUTION
1802. et celles qui formaient la garnison du Cap s'élevaient à plus de trois mille hommes de couleur. Le capitaine - général Leclerc pouvait à
peine leur opposer trois cents hommes de troupes' européennes. La surprise et l'enlèvement
du général Leclerc aurait donc cté d'autant
plus facile, qu'indépendamment de ce qu'on
voyait journellement Clervau faire opérer
lui-) même des mouvemens. 7 les troupes qu'il
commandait étaient au-dessus de tout soupçon 1
s'étant soumises sans coup férir au moment de
notre débarquement dans la colonie.
Cette défection spontanée affecta d'autant
plus legénéral Leclerc qu'ilapprit qu'elle était
l'ocuvre de Pélion; ; il le connaissait homme à
ne pas s'être jeté dans le parti des insurgens
en étourdi ou en désespéré.
Ayant eu long-tems Pétion sous mes ordres,
je le lui avais signalé comme l'officier de couleur qui devait le plus fixer son attention, parce
qu'il avait autant de moyens que de courage,
et qu'il avait sur-tout la réserve étudicc des
grands ambitieux.
Après la défection de Clervaux, le général
CHRISTOPHE, qui était cantonné à Saint - Michel avec une partie des I", 2° et 5e demi-brigades coloniales, fit dire au général en chef
éré.
Ayant eu long-tems Pétion sous mes ordres,
je le lui avais signalé comme l'officier de couleur qui devait le plus fixer son attention, parce
qu'il avait autant de moyens que de courage,
et qu'il avait sur-tout la réserve étudicc des
grands ambitieux.
Après la défection de Clervaux, le général
CHRISTOPHE, qui était cantonné à Saint - Michel avec une partie des I", 2° et 5e demi-brigades coloniales, fit dire au général en chef --- Page 243 ---
DE SAINT-DONINGUE.
1802.
qu'il allait se mettre en mesure de ne point
obéraucmulitres qui paraissaientvouloir profiter des troubles de la colonie pour en usurper
le gouvernement. H ajouta qu'il allait aussi
prendre les moyens de se défaire de SANSSouci et de MACAYA, dont les bandes resserraient le Cap. Cette conduite aurait pu donner
quelque espérance, si CHRISTOPHE n'ett dit
quelques heures après qu'il avait aussi les
moyens de rabaisser la fierté du général Leclerc,
et qu'en attendant l'issue des premiers événemens il allait en rester spectateur bénévole.
Le général Leclerc, préjugeant une attaque,
Le danger était
fit ses dispositions pourrésister.)
trop imminent pour que le courage des habitans du Cap ne s'exaltât pas. L'organisation de
la garde nationale fut refaite à l'instant même
suivant la nouvelle formation qui venait d'être
arrêtée : on n'y admit plus que les riches propriétaires de couleur.
Le 30 fructidor (16 septembre), à une heure
du matin, les rebelles sous les ordres de Clervaux ret de Pétion, réunis aux cultivateurs des
environs du Cap, commencèrent leur attaque
avec impétuosité. Les troupes qui gardaient le
haut du Cap furent repliées; le fortin PierreMichel tomba au pouvoir des ennemis. --- Page 244 ---
REVOLUTION
1802, Herememeatlaréechés. userentleuracharnement dans l'attaque du fort Jeantot; ils lui
donnèrent plusieurs assauts qui furent chaque
fois vigoureusement repoussés par les débrisde
lay'demi-brigade. eaux ordres du chef de brigade
Anhouil. Ce brave officier avait été calomnié
dans l'esprit du général en chefpar les notes de
ces officieux qui, étrangers à la gloire des aranées, se sont établis successivement auprès de
tous les gouvernemens de France les arbitres
et les juges des actions, des sentimens et du
mérite des hommes qu'ils ne connaissent
pas.
Le calme et l'intrépidité du chef de brigade
Anhouil sauvèrent les débris de l'armée et de
la ville du Cap.
Le capitaine-général Leclerc courut se précipiter. dans ses bras. ( Colonel, lui dit-il, j'avais été trompéà Paris sur votre compte, vous
triomphez bien noblement des fausses impressions que j'avais reçues; c'est à vous seul, c'est à
l'emploi raisonné de VOS faibles moyens que
nous sommestousredevablesen cejourde notre
glorieuse résistance. >
1l parait que les ennemis étaient loin des'attendreà celle qu'ils éprouvèrent. Sachant qu'ils
n'avaient à combattre que deux à trois cents
hommes de nos troupes et la garde nationale
votre compte, vous
triomphez bien noblement des fausses impressions que j'avais reçues; c'est à vous seul, c'est à
l'emploi raisonné de VOS faibles moyens que
nous sommestousredevablesen cejourde notre
glorieuse résistance. >
1l parait que les ennemis étaient loin des'attendreà celle qu'ils éprouvèrent. Sachant qu'ils
n'avaient à combattre que deux à trois cents
hommes de nos troupes et la garde nationale --- Page 245 ---
DE SAINT-DONINGUE
dont ils croyaient avoir bon marché, 1802,
du Cap,
ils furent étonnés d'être repoussés dans leurs
Ils crurent qu'ils avaient en tête des
attaques. nouvellement arrivés de France, et
renforts
par crainte ou par lassitude ils se déterminèrent à la retraite. , après avoir laissé. sur. le terrain un assez grand nombre de morts.
La garde nationale: du Cap, forte de mille
hommes de pied et de deux cents chevaux,
montra dans cette action une contenance digne
d'éloges : sa cavalerie, lancée par'le général
d'Henin, qui eut un cheval tué sous lui, fit une
charge heureuse; cesbraves gensjustifierentpar
leur conduite la bonne opinion qu'ils avaient
donnée la veille au général Leclerc par Pexpression de leur dévouement.
Dans un écart produit par le sentiment de la
de succomber sous le poids
faiblesse, 9 la terreur
du nombre fit recourir à bord des bâtimens à
une mesure atroce dont le général Leclerc avait
repoussé l'idée avec horreur en apprenant
l'exécution qu'on s'en était déjà permise dans
l'Ouest.
Au moment de l'attaque du Cap par Clervaux le
Leclerc avait fait conduire
,
général
à bord des bâtimens de la rade les détachecoloniales qui étaient
mens des demi-brigades --- Page 246 ---
REVOLUTION
1802. restés au Cap, et qui, six fois plas nombreux
que les troupes européennes, s'étaient pourtant laissé désarmer par elles.
Les maladies avaient fait de tels ravages
que plusieurs navires mouillés dans le port
étaient abandonnés. Les équipages étaient
tellement affaiblis ou encombrés de malades,
que la vue de ces détachemens noirs, bien plus
nombreux qu'eux, les fit frémir. Cei ne fut qu'un
cri de terreur au moment où les insurgés replièrent nos troupes du haut du Cap; on crut
à bord tout perdu.
Dans un premier: mouvement de terreur, le
sentiment de la conservation fit retentir la
rade de ce: cri du désespoir : Tuons ce qui
peut nous tuer. Les droits de l'humanité furent
impitoyablement outragés. Dans la cruellealternatived'étredérorés pardes tigres, les matclots
le devinrent eux-mémes. Les flots engloutirent
en un instant mille à douze cents malheureux
qu'un sortparticulitrement contraire avait isolés des leurs.
La guerre des couleurs fut dès-lors et pour
long-tems réinaugurée à Saint-Domingue: Elle
ya avait toujours étéune guerreàn mort, les noirs
n'ayant pas pour habitude de faire quartier à
leurs prisonniers.
alternatived'étredérorés pardes tigres, les matclots
le devinrent eux-mémes. Les flots engloutirent
en un instant mille à douze cents malheureux
qu'un sortparticulitrement contraire avait isolés des leurs.
La guerre des couleurs fut dès-lors et pour
long-tems réinaugurée à Saint-Domingue: Elle
ya avait toujours étéune guerreàn mort, les noirs
n'ayant pas pour habitude de faire quartier à
leurs prisonniers. --- Page 247 ---
DE SAINT-DONINGUE
23y
CHRISTOPHE, qui était resté neutre pendant 1802.
tout le combat, partit la nuit de Saint-Michel
pour aller joindre Clereaua, qui s'était retiré
en prenant la direction de la Grande-Rivière.
Chacun sentit que la désertion de CHRISTOPHE était le signal de la défection générale de
la population de couleur. En effet, elle fut
suivie peu de jours après de celle de DESSALINES et de celle de toutes les troupes noiresà
ses ordres.
:
Pour bien juger Thorreur des circonstances
dans lesquelles s'est trouvé le général Leclerc,
il faudrait à chaque instant faire connaitre la
situation déclinante de son armée.
A cette époque, il était successivement arrivé trente-quatre mille hommes portant fusil.
Vingt-quatre mille étaient morts, sept mille
gémissaient dans. les hôpitaux, ou trainaient,
après en être sortis, une existence valétudinaire. Sur la surface immense de Saint -Domingue il ne restait que deux mille et quelques
cents hommes de troupes européennes, et les
maladies avaient encore leur désastreuse activité.
La garde nationale, qui a rendu tant de services, n'était plus composée que de propriétaires; elle n'était pas assez nombreuse pour
couvrir les campagnes. --- Page 248 ---
RÉVOLUTION
1802. in De tous côtés notre domination s'éclipsait.
Le général en chefsentit que la colonie allait incessamment lui échapper, s'il tardait plus longtems à resserrer sa défense. II ordonna la concentration de ses faibles moyens sur quelques
points; il plaça la défense du Sud devant les
bandes de LAMOUR DE RANCE et de LAFORTUNE; il'détermina celle de l'Ouest dans les
villes de Saint-Marc et du Port-au-Prince ;
enfin il appela à la défense du Môle et du Cap
tous les éléméns de résistance qui existaient
dans'le Nord.
al Dans ces circonslances désespérées j'eus la
tâche pénible d'évacuer le Fort-Dauphin; ma
brigade tenait alors le pays compris entre Caracol et Laxavon. NO
La plupart de mes postes étaient bloqués;
depuis huit jours:j'avais en vain tenté de com-.
muniquer avec le fort Delpuech, situé près
de Vallières, où j'avais quatre-vingts hommes
de la 77 demi-brigade.
Le général en chef m'annonçait que toutes
les troupes coloniales l'avaient abandonné; il
m'engageait à être sur mes gardes, et m'ordonnait de le rejoindre-le plus tôt possible.
J'avais six cents hommes de troupes noires
dans le Fort-Dauphin, et à peine cent cinquante hommes disponibles de troupes euro-
iquer avec le fort Delpuech, situé près
de Vallières, où j'avais quatre-vingts hommes
de la 77 demi-brigade.
Le général en chef m'annonçait que toutes
les troupes coloniales l'avaient abandonné; il
m'engageait à être sur mes gardes, et m'ordonnait de le rejoindre-le plus tôt possible.
J'avais six cents hommes de troupes noires
dans le Fort-Dauphin, et à peine cent cinquante hommes disponibles de troupes euro- --- Page 249 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
péennes; je ne pouvais me résoudre à aban- 1802.
donner celles qui étaient bloquées au-dehors, à
huit lieues de moi; ma position était critique;
elle le fut devenue peut-ètre davantage si
j'eusse connu les noyades du Cap et du Portau-Prince, car alors je n'aurais pas osé tenter
un moyen qui me réussit.
J'ignorais heureusement CC qui se passait
dans le reste de la colonie. Plus heureusement
encore j'étais parvenu à gagner la confiance du
chef de brigade TOUSSAINT BRAVE, commandant de la I'e demi-brigade coloniale, en flattant son- amour-propre. U
Je lui proposai de le faire nommer chef
de légion de gendarmerie, s'il allait recueillir la garnison du fort Delpuech. Je mis à sa
disposition tout ce que j'avais de troupes au
Fort-Dauphin, et j'y restai seul pour ne pas
effrayer les habitans par ma sortie. Le chef
de brigade TOUSSAINT BRAVE, ainsi nommé
parce qu'il passait pour un des noirs les plus
intrépides, satisfit pleinement l'espérance que
j'avais placée en lui; après une marche de douze
heures, pendant laquelle il ne cessa de tirailler pour culbuter embuscades sur embuscades,
et dans laquelle il eut une centaine d'hommes
tués ou blessés, je le vis rentrer au Fort-DauEF,
--- Page 250 ---
REVOLUTION
1802. phin avec la garnison de Delpuech et tous mes
postes extérieurs.
Dans le tumulte d'agitations que me fit
éprouver son retour, mon ame fut tourmentée
de mille sentimens divers.
Lorsque mes troupes furent réunies, je
n'avais guère plus de deux cents Européens
sous les armes, et je comptais plus de huit
cents noirs des I", 5,6 et 7" demi-brigades
coloniales.
TOUSSAINT BRAVE,en arrivant au Fort-Dauphin, apprit sans doute ce qui s'était passé
au Cap. Mon frère, que j'avais pour aide-decamp, vint me dire qu'il pérorait ses officiers.
Jeles fis appeler sur-le-champ chez moi; ilss'y
rendirent, sans hésiter, au nombre de plus de
soixante : je leur signifiai l'ordre que j'avais de
les amener; ils me répondirent que partout
ailleurs que sur mer ils me suivraient volontiers. Je me roidis contre leur désobéissance,
qui, en me jetant dans des circonstances difficiles dont j'ignorais l'issue, m'ôtait cependant
un grand embarras, car je n'avais pas à beaucoup près les bâtimens nécessaires au transport des malheureux habitans qui allaient me
suivre.
Après avoir reçu de TOUSSAINT BRAVE et
ordre que j'avais de
les amener; ils me répondirent que partout
ailleurs que sur mer ils me suivraient volontiers. Je me roidis contre leur désobéissance,
qui, en me jetant dans des circonstances difficiles dont j'ignorais l'issue, m'ôtait cependant
un grand embarras, car je n'avais pas à beaucoup près les bâtimens nécessaires au transport des malheureux habitans qui allaient me
suivre.
Après avoir reçu de TOUSSAINT BRAVE et --- Page 251 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
de ses officiers l'aveu formel de leur désobéis- 1802.
sance,) jeleur signifiai qu'il fallait nous séparer ;
je leur dis que, quoique je les crusse incapables
de trahison, j'avais pris mes mesures pour les
faire repentir de leur témérité, s'ils osaient
tourner leurs épées contre leur ancien général.
J'ordonnai, en leur présence, au commandant de la garde nationale à cheval, de courir
aux armes, et leur montrai de mes croisées
mondétachement européen, 2 appuyé de six pièces de canon. Je signifiai à l'OUSSAINT BRAVE
qu'il eût à l'instant à sortir de la ville avec
toutes les troupes de couleur.
On dit que les noirs ne pâlissent pas; c'est
inexact : leurs traits comme les nôtres s'altèrent par la crainte ; j'en acquis ici l'expérience.
La fermeté de mes paroles et de mes regards
jeta une teinte livide sur le visage de tous ces
officiers de couleur ; ils se retirèrent troublés
et confus, joignant les mains, baissant la tête,
et frémirent en passant devant ma garde, qui
tenait la baionnette croisée.
Dès qu'ils ne furent plus sous notre feu, ils
s'élancèrent vers les casernes de leur troupe
en criant aux armes : la générale battit aussitôt de tous côtés. --- Page 252 ---
RÉVOLUTION
1802.
Dans leur première terreur 7 les troupes
noires allèrent s'emparer de la redoute fermée
qui couvre la porte de Laxavon.
J'appelai dans le fort Dampierre, 7 qui peut
être considéré comme le plus régulier de la
colonie, toute la population blanche et de sangmêlé, laissant à la population noire la faculté
de rejoindre TOUSSAINT BRAVE.
Ce triage singulier se fit de la manière la
plus heureuse. J'étais, à la tête de mes détachemens européens, sur la place d'arres ; les
noirs, qui devaient la traverser pour se rallier aux leurs, me saluaient respectueusement,
et nous disaient adieu en levant sur nous des
yeux baignés de larmes. J'avais ordonné aux
troupes une contenance fière, silencieuse et
attentive : je fus obéi. Nous restâmes une heure
sur la place d'armes pour recueillir tout ce qui
voulut se joindre à nous.
Rien ne ressemble en Europe à ces sortes
d'évacuations. Toutes les passions sont ardentes à Saint-Domingue, la douleur seule y
est taciturne. Les malheureux habitans, accoutumés pour ainsi dire à abandonner leurs toits
et leurs propriétés 7 s'en séparent sans être
accablés par les regrets. La crainte ne précipite point leur marche ; elle est lente; ; leurs
sur la place d'armes pour recueillir tout ce qui
voulut se joindre à nous.
Rien ne ressemble en Europe à ces sortes
d'évacuations. Toutes les passions sont ardentes à Saint-Domingue, la douleur seule y
est taciturne. Les malheureux habitans, accoutumés pour ainsi dire à abandonner leurs toits
et leurs propriétés 7 s'en séparent sans être
accablés par les regrets. La crainte ne précipite point leur marche ; elle est lente; ; leurs --- Page 253 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
membres semblent engourdis; leurs yeux se 1802.
portent alternativement vers le ciel ct sur
l'asile qu'ils abandonnent; si les regards de ces
infortunés se rencontrent, des larmes seulement alors inondent leurs visages ; mais, résignés etsilencieux, ils regardent bientôtla terre
et continuent lentement à s'acheminer vers le
lieu qui doit recevoir leur infortune.
Je me vis abandonné, dans l'évacuation du
Fort-Dauphin, par plusieurs hommes de couleur sur lesquels je croyais pouvoir compter;
la majeure partie de la garde nationale, qui
n'était plus composée que de propriétaires ;
la gendarmerie, qui était très-bien payée; mes
guides, que je venais de faire équiper à neuf
(chaque général commandant en avait douze),
se réunirent à TOUSSAINT BRAVE.
Un seul de ces derniers, en me prévenant
de la désertion de ses camarades, me conjura
de lui permettre de ne jamais me quitter...
Le misérable ne restait avec moi que pour
me ménager un jour des regrets !
Après m'être retiré dans le fort Dampierre,
et y avoir pris toutes mes mesurcs de sûreté
et de défense, le hasard m'avait ramené sur
la tombe du général Dampierre. Emu par les
regrets que me laissait la mémoire de cet ami, --- Page 254 ---
RÉVOLUTION
1802. avec lequel je venais de faire les deux campagnes d'Italie, je me livrais aux plus tristes
réflexions, lorsque l'avant-poste que j'avais
laissé à la tête de la Jangue de terre qui lie le
fort à la ville fut attaqué par une vive fusillade. J'y courus, le feu cessa presque aussitôt;
un parlementaire se présenta : c'était un capitaine noir de la I'e demi-brigade coloniale,
nommé GERMAIN, et qui la veille était de
garde à mon quartier-général. Il était à cheval, le pistolet au poing. J'allai à lui : ( Misérable, lui dis-je, vous n'avez pas honte de
vous présenter ainsi devant celui que vous gardiez hier. > Je n'avais pas fini ces paroles qu'il
avait jeté son pistolet dans la mer : (C Pardon,
mille fois pardon, ? mon général, me dit-il; je
viens vous faire des excuses de la part du chefde
brigade TOUSSAINT BRAVE; c'est contre ses
ordres que des noirs de la plaine ont commencé l'attaque qu'il vient de faire cesser; si
vous le voulez, nous allons faire fusiller ceux
quil l'ont conduite. Demandez tout ce dont vous
pourrezavoir besoin dans la ville, tant que vous
serez devant nous, VOS ordres sur terre seront exécutés; il n'y a que sur mer que nous
ne voulons pas vous suivre. ))
Jeluifisobserverquiln'avait tenu qu'àmoide
INT BRAVE; c'est contre ses
ordres que des noirs de la plaine ont commencé l'attaque qu'il vient de faire cesser; si
vous le voulez, nous allons faire fusiller ceux
quil l'ont conduite. Demandez tout ce dont vous
pourrezavoir besoin dans la ville, tant que vous
serez devant nous, VOS ordres sur terre seront exécutés; il n'y a que sur mer que nous
ne voulons pas vous suivre. ))
Jeluifisobserverquiln'avait tenu qu'àmoide --- Page 255 ---
DE SAINT-BONINGUE
faire répandre leur sang et de brûler la ville 1802.
que) je leur laissais. Jelesengageai à imiter mon
exemple, à rester tranquille et à se retirer.
Is'éloigna en portant la main sur son front.
Il y avait dans le fort Dampierre quatrevingts milliers de poudre, d'immenses provisions d'eau-de-vie, de viande et de biscuit;
c'était le dépôt général des approvisionnemens
de l'armée: il y en avait pour la valeur de deux
millions. Je séjournai le tems nécessaire pour
avarier et détruire ce que je ne pus emporter. e
et pour faire embarquer les malades, que j'avais cu l'attention d'y faire placer en arrivant
au Fort-Dauphin.
Il ne faut que quelques heures pour se rendre
par mer de cette ville au Cap; nous fûmes sur- -
pris par des calmes et nous restâmes trois jours
en route. Pendant cette traversée, nous eûmes,
sur deux cent cinquante malades, soixante-six
morts, que nous jetâmes à la mer.
Dans le tems qu'un taureau qu'on avait voulu
assommer se débattait furieux sur le pont de
la corvette que je montais, le feu prit à bord;
malgré le tumulte et l'encombrement, nous
fûmes assez heureux pour parvenir à l'éteindre.
Unedescorvettesqu'onm'avaitenvoyéespour --- Page 256 ---
RÉVOLUTIOX
3802.
aiderlestransportsde. mon évacuation était celle
qui venait d'amener de France le général Watrin. Des acons avaient été en mer recevoir les
troupes hors des passes du Cap, et l'on me
l'avait sur-le-champ envoyée. Sans l'arrivée de
cette corvette, la rade du Cap n'élait pas alors
en état de fournir un bâtiment, tant la maladie
avait détruit les équipages.
Les premières paroles que me dit le général
Leclerc en m'accueillant firent saigner mon
coeur : < Général, qu'avez-vous fait? me dit-il;
vous arrivez avec une population de couleur
quatre fois plus nombreuse que lcs détachemens européens que vous me ramenez; vous
ne savez donc pas que ce sont des tigres, des
serpens que vous apportez dans notre sein P >>
Lc général Leclerc venait de recevoir l'avis
infidèle que Cleroaux s'était mis en marche
pour Sant-Yago. Il me fit aussitôtreparlir avec
cent hommesdel la 77'demi-brigade, deux mille
fusils et quatre cents sabres, pour aller faire
lever en masse la population du Cibao,dont il
savait que j'avais l'affection.
Je m'embarquai sur-le-champ, ct j'arrivai
à Montechrist. Ma présence et celle du faible
détachement à mesordres exalta les Espagnols.
On sut bientôt dans tout le Cibao que j'arrivais
Il me fit aussitôtreparlir avec
cent hommesdel la 77'demi-brigade, deux mille
fusils et quatre cents sabres, pour aller faire
lever en masse la population du Cibao,dont il
savait que j'avais l'affection.
Je m'embarquai sur-le-champ, ct j'arrivai
à Montechrist. Ma présence et celle du faible
détachement à mesordres exalta les Espagnols.
On sut bientôt dans tout le Cibao que j'arrivais --- Page 257 ---
DE SAINT-DONINGUE.
avec des troupes, des officiers expérimentés et 1802.
des munitions de guerre et de bouche. On
s'électrisa ; j'eus plus d'hommes que je n'en
voulais, ct dans quatre jours j'organisai un
corps actif de dix-huit cents hommes de pied
et de trois cents chevaux.
Je trouvai dans ces milices espagnoles une
confiance et une obéissance qui surpassaient
mon attente.
A peine avais-je mis la main à leur première formation et à l'établissement de mes
avant-postes, qu'ils furent assaillis par TousSAINT BRAVE.
S'étant présenté pour forcer le passage du
Sanhon, il fut vivement repoussé par la garde
nationale de Montechrist et par une partie du
détachement de la 77 demi-brigade qu'il avait
délivrée: à Delpuech quelques jours auparavant.
Dans la concentration de l'armée ordonnée
par le capitaine-général Leclerc, le général
Brunet fut chargé de l'évacuation de tout ce
qu'il y avait de troupes à l'est du Cap : c'était
ce qui composait sa division. Comme elle tenait
mpmntincmnpidiesesadatdoeroest
et que la plupart de ses postes étaient enveloppés, il lui fallut beaucoup de tems pour en
opérer la réunion.
Sur ces entrefaites, le général Leclerc tomba --- Page 258 ---
RÉVOLUTION
1 1802. malade, sa maladie vint de langueur, et non
d'effervescence; elle ne s'annonça pas d'abord
sous des symptômes alarmans.
Dès que les révoltés en furent instruits, ils
s'approchèrent en grand nombre du Cap.
Le général Clauzel, qui avait remplacé le
général Boudet, avait craint de livrer à luimême le fortJcantot et les autresavant-postes;
il les avait répliés sur le haut du Cap ; il yfut
attaqué le 6 brumaire au matin (28 octobre ),
avec beaucoup d'impétuosité, par les troupes
réunies de Clervaux et de CHRISTOPHE ; il ne
tarda pas à être obligé de céder le terrain
à leurs efforts. Malgré le feu soutenu de notre
artillerie, les révoltés s'établirent et se maintinrent en position.
Les dragons de la garde nationale, glorieux
de la journée du 16, voulurent tenter une
charge qui ne leur réussit point. Le général
d'Henin fut blessé à leur tête, et l'on fut réduit à une défensive resserrée qui 7 n'embrassait
entièrement que l'enceinte de la ville.
Durant cette seconde attaque, le général
Leclerc, quoique affaibli par la maladie, montra beaucoup de calme ; il affecta jusqu'à son
dernier moment la plus grande assurance: ; mais
les peines morales qu'il était contraint de dévorer, l'inquiétude secrète que lui donnait l'é-
d'Henin fut blessé à leur tête, et l'on fut réduit à une défensive resserrée qui 7 n'embrassait
entièrement que l'enceinte de la ville.
Durant cette seconde attaque, le général
Leclerc, quoique affaibli par la maladie, montra beaucoup de calme ; il affecta jusqu'à son
dernier moment la plus grande assurance: ; mais
les peines morales qu'il était contraint de dévorer, l'inquiétude secrète que lui donnait l'é- --- Page 259 ---
DE SAINT-DONINGUE.
tablissement des révoltés au haut du Cap, l'im- 1802.
patience de ne pouvoir plus rien voir par luimême, et le retard mis dans l'arrivée de la
division Brunet, contribuèrent à hâter son
dernier moment. Peu avant sa mort, il exprima des regrets sur les faux erremens qui
avaient dirigé les conseils du gouvernement
dans le but de son expédition. Il gémit d'une
entreprise faite sur des hommes et par des
hommes dignes d'un meilleur sort, à raison
des services qu'ils avaient déjà rendus et qu'ils
auraient pu rendre encore à la France. Ces regrets furent touchans.
Les dernières paroles de ce général, qu'on a
tant calomnié, furent des voeux pour la colonie, pour l'armée et pour la France. Dans la
nuit du IO au II brumaire (r"au 2 novembre),
il expira entre les bras du chef de brigade
Bachelu et du docteur Peyre, médecin en chef
de l'armée et inspecteur-général du service de
santé dans la colonie.
On rendit les honneurs funèbres à ses dépouilles mortelles en les transportant sur le
vaisseau le Swviftshure, qui, peu de jonrs après,
mit à la voile pour la France, ayant reçu à son
bord madame Leclerc etl la famille militaire de
son mari. --- Page 260 ---
REVOLUTION
CHAPITRE XIX.
Situation de Saint-Domingue après notre évacuation. DESSALINES au pouvoir. Son couronnement comme
Sa
fin. Constitution de la république. Nomination empereur. de CHRISTOPHE à la présidence. Modificationà la constitution. Désunion. Rivalité. Guerre entre CHRISTOPHE et Pétion.
Concordat. Orgarisation du gouvernément actuel d'Haiti.
Détails sur CHRISTOPHE, Pétion et Boyer. Situation
rée de Jeurs gouvernemens. Notions générales sur la compalation. Sa division en trois classes. Etat comparatif des popu- finances. Leurs produits sous l'ancien régime, sous TousSAUNT-LOUVHITURE ct sous les gouvernemens actuels. Etat
raisonné des armées d'Haiti. Organisations territoriales. Politique. Religion. Moeurs. Policc. Aspect des deux Etats.
LEs événemens affreux qui ont suivi la mort
du capitaine-général Leclerc sont trop près
de nous pour pouvoir être livrés en détail au
domaine de T'histoire; le tems n'a pas encore
suffisamment tari les pleurs et cicatriséles' blessures; la vérité frapperait sur des plaies vives
etréveillerait la douleur des deux hémisphères.
Ici une trop grande connaissance du passé, au
lieu de servir à l'avenir, empécherait peut-être
les rapprochemens du moment.
Cette considération doit être d'un grand
erc sont trop près
de nous pour pouvoir être livrés en détail au
domaine de T'histoire; le tems n'a pas encore
suffisamment tari les pleurs et cicatriséles' blessures; la vérité frapperait sur des plaies vives
etréveillerait la douleur des deux hémisphères.
Ici une trop grande connaissance du passé, au
lieu de servir à l'avenir, empécherait peut-être
les rapprochemens du moment.
Cette considération doit être d'un grand --- Page 261 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
poids et faire jeter un voile funèbre sur cette
dernière période historique ; il suffit de connaître l'ensemble des événemens qui lient le
passé au présent, et il faut tâcher d'oublier les
détails de ces chaînons horribles qui font la
honte de l'humanité et de la politique. Dans
ce but, je vais ajouter aux événemens quej j'ai
décrits une esquisse rapide des circonstances
qui ont donné naissance aux gouvernemens
actuels d'Haiti, dont je vais aussi présenter la
situation comparée.
NOTICES HISTORIQUES.
A la mort du général Leclerc, les débris de
son autorité et de son armée passèrent au général Rochambeau. Vingt mille hommes de
renfort lui furent envoyés par la patrie; ils
trouvèrent presque tous la mort pour terme
de leurs pénibles efforts.
Après treize mois d'une domination incertaine dont la contestation emportait chaque
jour à Saint-I Domingue une partie des hommes et du patrimoine de la France, la réunion des Anglais aux noirs révoltés détermina l'évacuation successive de la partie française de la colonie. La partie espagnole seule,
où les Anglais n'avaient point encore d'alliés,
resta sous la garde d'un faible détachement --- Page 262 ---
RÉVOLUTION
français, qui la défendit avec énergie pendant
près de six ans. , c'est-à-dire jusqu'à la mijuillet 1809, tems oà l'alliance des Anglais avec
les Espagnols de la Péninsule produisit son
contre-coup à Saint-Domingue,
L'évacuation du Cap, dernier réduit de la
défense de la partic française, eut lieu le 8 frimaire an 12 (28 novembre 1803.) )
DESSALINES, dont l'ancienneté et le rang
parmi les siens étaient sans concurrence, s'empara à cette époque des droits du gouvernement. Tous les chefs de couleur, réunis aux
Gonaives pour abjurer la France, les lui confirmèrent avec la faculté d'élire son successeur
par une déclaration du Ier janvier 1804, qu'ils
datèrent du premier jour de l'indépendance
d'Haîti,et dans laquelle ils jurèrent, d'un commun accord, une obéissance aveugle aux lois
émanées de l'autorité de leur nouveau gouverneur-général.
En raison de tant de latitude, ce titre ne
tarda pas à être changé. La politique de nos
ennemis se complut à parodier ce qui venait de
se passer en France.
Un missionnaire du Nord, le capucin Brelle,
après s'être attribué lui-même les fonctions
pontificales, versa les huiles saintes sur le front
et dans laquelle ils jurèrent, d'un commun accord, une obéissance aveugle aux lois
émanées de l'autorité de leur nouveau gouverneur-général.
En raison de tant de latitude, ce titre ne
tarda pas à être changé. La politique de nos
ennemis se complut à parodier ce qui venait de
se passer en France.
Un missionnaire du Nord, le capucin Brelle,
après s'être attribué lui-même les fonctions
pontificales, versa les huiles saintes sur le front --- Page 263 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
de DESSALINES, le sacra et couronna empereur
d'Haiti, sous le nom de Jacques Ier, Cette cérémonie eut lieu le 8 octobre 1804.
Les hommes nouveaux de Saint-Domingue,
qui combinaient leurs idées, voulurent tempérer un pouvoir qu'ils voyaient avec inquiétude placé entre lcs mains d'un homme violent; ils soumirent en conséquence à son acceptation,le 20 mai 1805, un plan de constitution
qui devait régler la marche de l'empire noir ;
mais un furieux ne connait point d'entraves.
Quelques mois après l'évacuation du Cap par
notre armée, DESSALINES, dontles proclamations fallacieuses avaient engagé les blancs à
rester sous sa protection, s'occupa d'exalter
tous les ressentimens, et voulut cimenter par
du sang humain le grand acte d'affranchissement d'Haiti.
Ses ordres secrets du 28 février 1805 prescrivirent des arrestations et des massacres partiels; enfin, le 28 avril suivant, une proclamation publique ordonna le massacre des blancs,
àl l'exception des prêtres, des officiers de santé,
et de quclques ouvriers d'art. Cet ordre de la
plus affreuse prévoyance fut exécuté avec empressement: c'était à qui frapperait le premier,
des noirs ou des hommes de couleur; mais, 2 ge- --- Page 264 ---
RÉVOLUTION
néralement, ces derniers se montrèrent plus
unanimes et plus impitoyables, parce qu'ils
avaient à éloigner les soupçonsjaloux des noirs,
qui exigeaient de leur part la garantie sanglante d'un intérêt personnel dans la défense
des droits de tous, si ces droits devaient un
jour être menacés.
Sous le regard scrutateur de DESSALINES,
les chefs haîtiens se montrèrent unanimement
inhumains : et si, dans les hécatomphonies de
cette farouche politique, quelques malheureux
blancs furent sauvés du désastre, ils neledurent
qu'à des subalternes dont les ames généreuses
et terrifiées n'osent pas même aujourd'hui
avouer la protection tutélaire qu'ils accordèrent alors dans l'ombre.
On retrouve encore la trace de cette disposition fàcheuse : Almanach républicain
de 1818 renferme. les proclamations sanguinaires qui préparèrent le massacre général
des blancs. On voit 2 dans une des premières charges de la république, un chef qui
se résigna, dans cette déplorable conjoncture,
à faire preuve qu'il était de couleur en poignardant, d'une main assurée, plusieurs blancs
qu'on lui présenta ; il frappa de sang-froid et
fut proclamé Haitien. Il avait mis l'épée à la
publicain
de 1818 renferme. les proclamations sanguinaires qui préparèrent le massacre général
des blancs. On voit 2 dans une des premières charges de la république, un chef qui
se résigna, dans cette déplorable conjoncture,
à faire preuve qu'il était de couleur en poignardant, d'une main assurée, plusieurs blancs
qu'on lui présenta ; il frappa de sang-froid et
fut proclamé Haitien. Il avait mis l'épée à la --- Page 265 ---
DE SAINT-DONENGUE,
main, dans l'ancien régime, avec un homme
qui lui reprochait d'avoir dans ses veines du
sang-mélé. Ce fut le souvenir de ce duel qui
lui attira cette horrible épreuve : il doit engémir à présent, car il est instruit, et il n'y a
guère que le barbare qui soit sans remords.
Par un conflit remarquable des préjugés du
tems, la partie de son être qui constituait autrefois son orgueil est devenue l'objet de ses
haines et de ses mépris, et celle par laquelle il
s'affiliait à des esclaves constitue aujourd'hui
sa vanitéet sa puissance.
Lesangattirel les sang. Les paroles menaçantes
de DESSALINES faisant redouter chaque jour
davantage l'arbitraire de son administration,
les soldats de Pétion lui tendirent une embuscade au Pont-Rouge, près du Port-au-Prince.
Il y périt le 17 octobre 1806, après deux ans
et neuf jours de règne.
Le 21 du même mois une adresse engagea
le général en chef CHRISTOPHE de venir se
mettre, après la chute de la lyrannie, à la téte
du gouvernement, et à introduire une constitulion qui garantil la sireté des personnes et
des propriétés. Il parut en même tems une
proclamation où les crimes de DESSALINES
étaient peints avec les plus vives couleurs: (C Il
II.
--- Page 266 ---
RÉVOLUTION
fut,y était-il dit, une sangsue qui fit massacrer le paisible marchand anglais Thuat, et
tous les gens riches qui pouvaient lui causer
la moindre inquiétude. Le trésor public devait
fournir annuellement vingt mille piastres pour
chacune de ses maitresses, et il n'en eut pas
moins de vingt. La constitution établie par ce
tigre était uniquement le fruit de son avarice
et de sa férocité. Soldats, vous serez habillés
maintenant et payés; colons, vous serez protégés. Le peuple et l'armée proclament provisoirement, jusqu'à l'introduction de la nouvelle
constitution , le général CHRISTOPHE, comme
chef intermédiaire.de Haiti.
> Au quartier-général du Port - au - Prince,
lc 21 octobre 1806. Signés GERIN, ministre de
la guerre et de la marine; Pétion, général,
commandant la 2° division de l'Ouest; Sayon,
et Vaval, généraux de brigade; Brunel, intendant-général et chef d'état-major. >
CHRISTOPHE n'osa point immédiatement se
rendre à l'appel qui lui était fait; il ne se mit
en route qu'à la tête d'une nombreuse escorte,
en déplorant le destin de DESSALINES, tombé
sous les coups des hommes de couleur, sans
réclamation ni Fumeur préalable de leur part.
Ccs plaintes furent si biensaisies par les troupes
Sayon,
et Vaval, généraux de brigade; Brunel, intendant-général et chef d'état-major. >
CHRISTOPHE n'osa point immédiatement se
rendre à l'appel qui lui était fait; il ne se mit
en route qu'à la tête d'une nombreuse escorte,
en déplorant le destin de DESSALINES, tombé
sous les coups des hommes de couleur, sans
réclamation ni Fumeur préalable de leur part.
Ccs plaintes furent si biensaisies par les troupes --- Page 267 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
ises ordres, que Pétion, en se présentant à elles
à la Croix-des-Bougnets, fut accueilli à coups
de fusil, et ne dut son salut qu'à la Providence,
qui lui permit de se dérober à ses ennemis
et de regagner le Port-au-Prince.
A peine y fut-il rentré qu'il communiqua ses
ressentiens à ses partisans ; ils étaient nombreux; on s'arma à la hâte ; les anciennes rivalitéslocales se réveillerentaussi vivesquejamais,
etles deux chefs ne songèrent plusqu'à aappuyer
leurs dissentions par le choc des armes.
Aumilieudespr@paratifidegserreleshommes
de l'Ouest et du Sudnommèrent une assemblée
constituante, à laquelle un comité présidé par
Pélion fut chargé de soumettre le plan d'une
constitution nouvelle. Le rapport de cc comité
fut fait le 27 décembre 1806, et le même jour
Pétion fut proclamé président de la république
d'Haiti. CHRISTOPHE ne reconnut point cette
modification constitationnelle, et, de son côté,
conserva le titre de président de l'état d'Haiti.
La guerre s'aviva alors d'une nouvelle activité. Le succès flotta long-tems entre les deux
partis, et cette incertitude ajoutant aux résistances, augmenta les fléaux de la nouvelle
guerre civile. Les populations prirent parti
pour l'un ou l'autre président, en raison des --- Page 268 ---
RÉVOLUTION
sentimens particuliers de leur commandant
militaire.
Le crédit de Pétion avait trouvé des défenseurs jusqu'au fond de la presqu' 'ile du MôleSaint-Nicolas. CHRISTOPHE, à l'aide de deux
officiers anglais passés à son service, le capitaine Goadall et M. John M'Cullogh, enleva
de vive force Jean-Rabel.
Après une foule d'actions partielles, le parli
de Pétion fut refoulé dans l'Ouest. CHRISTOPHE vint mettre le siége devant le Port-auPrince.
Les hommes de couleur, qui primaient dans
cette ville, sentirent avec raison qu'une défaite ne serait pas pour eux un simple changement de système. La crainte de l'entière extermination de leur caste enflamma leur énergie;
ils opposèrent la plus vive résistance aux attaques décousues des assiégeans.
Après deux mois d'cfforts inutiles, CHRISTOPHE ayant épuisé ses ressources et n'ayant
pas encore une, administration intérieure assez
forte pour être approvisionné par elle, prit
le parti de lever le siége et de se retirer vers
le Nord. Il fut suivi avec vigueur par un corps
de troupes aux ordres du général Boyer, qui
pénétra par les versans de la Grande-Rivière
èrent la plus vive résistance aux attaques décousues des assiégeans.
Après deux mois d'cfforts inutiles, CHRISTOPHE ayant épuisé ses ressources et n'ayant
pas encore une, administration intérieure assez
forte pour être approvisionné par elle, prit
le parti de lever le siége et de se retirer vers
le Nord. Il fut suivi avec vigueur par un corps
de troupes aux ordres du général Boyer, qui
pénétra par les versans de la Grande-Rivière --- Page 269 ---
DE SAINT-DONINGUE
26r
jusque dans la plaine du Nord. Quelques efforts de plus, et les hommes del'Ouest triomphaient. Le caractéreréservéde Pations'opposa
à la chance d'une affaire décisive, et bientôt
les mêmes causes qui avaient éloigné CHRISTOPHE du Port-au-Prince, éloignèrent Boyer
des environs du Cap; il se retira dans l'Ouest
et fut poursuivi à son tour jusque sur la rive
gauche de l'Artibonite.
Un instinct commun de conservation porta
enfin les deux gouvernemens de Saint-Domingue à ne plus s'épuiser en efforts inutiles,
et à tourner leur attention vers leur organisation intérieure.
CHRISTOPHE, ramenant ses partisans au système monarchique, fit revivre, avec des modifications, la constitution impériale du 20
mai 1805, Par ccs modifications, la. couronne
impériale élective fut changée en couronne
royale héréditaire; CHRISTOPHE, plaçant cette
couronne sur sa téte, se déclara HENRI I",roi
d'Haiti, et se fit sacrer et couronner au Cap
lc 2) juin 1811.
Son couroznement donna à la haine de rivalitéunc nouvelle direction; ; cependant l'instinct
des soi-disant royalistes et des soi-disant républicains noirs fut plus fort que leurs passions.
Ils virent bien qu'ils se haissaient trop pour --- Page 270 ---
RÉVOLUTION
pouvoir désormais s'entendre; mais ils virent
aussi qu'en s'épuisant ils affaiblissaient leur
existence commune, et les deux chefs se montrèrent habiles en sacrifiant à ce sentiment, sinon leur aversion, du moins l'amour-propre
d'une vengeance farouche. Une trève militaire
eut lieu. Ils convinrent de ne plus faire entre
eux usage de leurs armes, de les réunir même
en cas d'attaque étrangèrc, et jusque là de ne
point franchir à main armée une ligne inhabitée de dix lieues de profondeur, qui servirait
de frontières aux deux Etats. Les riches plaines
du Boucassin et les mornes par où elle passe
sont aujourd'hui des forêtsépaisses que la force
d'une végétation prodigieuse rend chaque jour
plus impénétrables.
NOTIONS SUR LES DEUX GOUVERNEMENS.
Les deux chefs qui ont donné naissance aux
gouvernemens actuels d'Haiti étaient faits l'un
etl'autre pourêtre remarqués. Pétion étaitsupérieurà CHRISTOPHE en éducation, mais CHRISTOPHE n'en a pas moins des qualités transcendantes. Voici ce que) j'en disais à mon retour de
Saint-Domingue, dans des notes : Tappuid'un
mémoire que je remis au premier consul le 15
brumaire an 12 (7 novembre 1803): ( CHRISTOPHE, général de brigade, noir, , jouit à SaintDomingue d'une grande réputation. Il a beau-
l'un
etl'autre pourêtre remarqués. Pétion étaitsupérieurà CHRISTOPHE en éducation, mais CHRISTOPHE n'en a pas moins des qualités transcendantes. Voici ce que) j'en disais à mon retour de
Saint-Domingue, dans des notes : Tappuid'un
mémoire que je remis au premier consul le 15
brumaire an 12 (7 novembre 1803): ( CHRISTOPHE, général de brigade, noir, , jouit à SaintDomingue d'une grande réputation. Il a beau- --- Page 271 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
coup de fierté dans le caractère. Cette fierté lui
a valu des ennemis, mais a conquis le respect
de la majeure partie des siens.
> Le système de fermage l'avait rendu trèsriche. C'était un des généraux de TOUSSAINTLOUVERTURE dont la maison était la mieux
montée.
> CHRISTOPHE, né dans l'ile dont il porte le
nom, est sans éducation classique : mais quoique habitué à parler long-tems anglais, ils'énonce facilement dans notre langue, et a des
manières distinguées. Rien de plus sensé que ses
propos, de plus régulier que sa tenue.
>> C'est un homme de quarante ans 7 dont les
moeurs sont pures. Son physique est beau, son
abord est froid, et sa conversation est polic.
>) Il a paru dévoué jusqu'au moment de sa
défection. Peu de jours avant qu'elle eût lieu,
il avait remis son fils au général Boudct pour
le faire élever en France; ce qui prouverait
que la résolution qui l'a séparé de nos drapeaux a été spontanée. >
Tel était mon jugement sur CHRISTOPHE,
ily a seize ans. Quant à Pélion, il avait été trop
long -1 tems sous mes ordres pour que je ne
le connusse pas à fond; je prédis alors ses destinées; il les a remplies.
Il parait, au reste, qu'il est mort à tems pour --- Page 272 ---
RÉVOLUTION
ne pas décliner. Dégoûté des choses de cC
monde, il était tombé dans une apathie absolue, ct n'avait plus cette activité d'ame si nécessaire au créateur et au directeur d'un
système politique. Voyant qu'il ne pouvait pas
avancer le sien au gré de ses désirs philantropiques; ennuyé d'être fixé sur une terre où la
masse de ce qui l'entourait était barbare et ne
pouvait lc comprendre, il s'est jeté dans le
monde imaginaire de Platon, et, dans l'aberration de ses facultés, a pourtant conservé assez
de volonté pour se laisser mourir de faim.
Sa mort a consolidé la république : son successeur, le général Boyer, annonce une ame de
la plus forte trempe. Quoique naturellement
doux, il a beaucoup d'énergie guerrière. II
était au Cap lorsque je quittai, il y a seize
ans, la' colonie. Voici le jugement que j'en portais dans les notes que je remis au premier
consul le 15 brumaire an 12 (7 novembre
1803).
( Boyer, officier de couleur de la bande du
Sud, attachéà la cause de Rigaud, qu'ilaservi
avec énergie, parait entièrement dévoné à la
France , et ennemi prononcé du régime de
TOUSSAINT-LOUVERTURE, Il a su profiter de
son séjour en France, à Bordeaux et à Paris, 9
pour se cultiver. Revenuà Saint-Domingue avec
je remis au premier
consul le 15 brumaire an 12 (7 novembre
1803).
( Boyer, officier de couleur de la bande du
Sud, attachéà la cause de Rigaud, qu'ilaservi
avec énergie, parait entièrement dévoné à la
France , et ennemi prononcé du régime de
TOUSSAINT-LOUVERTURE, Il a su profiter de
son séjour en France, à Bordeaux et à Paris, 9
pour se cultiver. Revenuà Saint-Domingue avec --- Page 273 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
son ancien général, il'a été employé à l'étatmajor du général Boudet, et c'est là quej'ai eu
occasion de l'apprécier. Il me parait bon Français, et pourrait servir d'intermédiaire dans
les ouvertures qu'on aurait à faire aux révoltés du Sud. >>
Le général Boyer est aujourd'hui à la force
de l'àge. On l'aime et on l'estime, parce qu'il
commande avec modération et énergie.
Les hommes de la répubiique représentent
actuellement CHRISTOPHE comme un Phalaris,
c'est la dénomination habituelle que lui prodiguent leurs gazettes et leurs écrits. J'ignore
jusqu'à quel point sont exactes leurs impulations : je les soupçonne envenimées parl'esprit
de parti, et peut-être aussi d'être l'oeuvre de
cette diplomatie étrangère dont les intérêts
sont de tout brouiller et de tout dénaturer,
pour fourvoyer les autres, et rester seule maitresse de la politique.
J'avoue cependant que, malgré l'activité de
mes recherches, ,je n'oserai point affirmer aujourd'hui ce qu'est CHRISTOPHE; il m'en coûte
de le croire un DESSALINES.
J'ai vu des personnes, venant du Port-auPrince, qui im'en ont dit des horreurs : j'enai
vu venant du Cap, qui me l'on représento tel
que je me le figurais. Dcs hommes respectables --- Page 274 ---
RÉVOLUTION
auxquels j'accorde toute mon estime ne cessent de me répéter qu'ils l'ont connu pendant
plusieurs années, dans son intérieur, bon père,
bon époux, et d'une aménité d'habitudes qui
ne peutj jamais concorder avec ce qu'on débite
de ses cruautés.
CHRISTOPHE s'est fait proclamer souverain
absolu en plaçant sur sa tételacouronne d'Haiti.
Pétion, au contraire, en acceptant la présidence de la république, s'étudia à ménager
dans l'avenir les moyens de tempérer son pouvoir, en laissant une porte ouverte aux révisions constitutionnelles,
A travers les haines qui lcs divisent, les deux
gouvernemens d'Haitin'ont conservé de commun que la date de leur ère politique; ils se
sont, dès le principe, élancés dans la civilisation par des chemins différens, et depuis lors
leursystèmes'est consolidé en suivant dans son
action une marche souvent- contraire. Par
exemple, 2 presque tout est monopole dans le
royaume, tandis que, dans la république, une
espèce de loi agraire détermine le partage des
biens. Chaque grade, chaque fonction, chaque
autorité a le droit de demander au gouvernement, en toute propriété, la cession d'un certain nombre de carreaux de terre, tandis que
dans le royaume le roi, par le seul caractère de
èmes'est consolidé en suivant dans son
action une marche souvent- contraire. Par
exemple, 2 presque tout est monopole dans le
royaume, tandis que, dans la république, une
espèce de loi agraire détermine le partage des
biens. Chaque grade, chaque fonction, chaque
autorité a le droit de demander au gouvernement, en toute propriété, la cession d'un certain nombre de carreaux de terre, tandis que
dans le royaume le roi, par le seul caractère de --- Page 275 ---
DE SAINT-DONINGUE.
26;
absolue, s'est trouvé naturellesa puissance
ment maitre de toutes les propriétés vacantes,
de sorte que pour T'exploitation générale des
terres il a établi un système féodal qui n'en
accorde la concession qu'à bail ou vente emphythéotique.
Sous cerapport, le gouvernement de CHRISTOPHE est d'autant plus puissant, que sa couleur n'ayant pas rendu son autorité suspecte, il
a adopté, dès le principe de son administration
envers les cultivateurs, les moyens coércitifs
dont avait fait emploi Toussauxy-LouvenTURE. Fixés sur les ateliers, les cultivateurs du
royaume restent entièrement soumis à un régime nègre. Il y a une distance immense entre
eux et les nouveaux propriétaires; la richesse
et l'éclat du pouvoir marquent cette distance.
On est tout riche ou tout pauvre, maître
exigeant ou serviteur docile ; mais, au milieu de
tous, la puissance du roi s'élève en colosse ;
elle procure aux Anglais qu'elle protège des
avantages immenses, par les faveurs qu'elle
accorde à leur commerce au moyen du monopole dont clle s'est rendu maitresse.
C'est par une liberté entière et des principes
diamétralement opposés au prestige qui faisait autrcfois régner quarante mille blancs sur
cinq cent mille esclaves, que le président Pé- --- Page 276 ---
RÉVOLUTION
tion, avec douze mille ames de couleur, dans
le début de son administration, a su dominer
une population de deux cent cinquante mille
noirs, en insinuant individuellement ses sentimens républicains dans l'ame des chefs, des
officiers et de la population entière.
Tous ceux des noirs qui, lors de notre expédition, avaient déjà acquis quelque instruction, sont passés au service de la république.
Naguère encore le licutenant-général MAGNI
(ancien commandant de la garde d'honneur de
ToesamnLarearma) a déserté les bannières de CHRISTOPHE, emmenant avec lui un
corps de trois mille hommes, avec lequel il
couvrait les frontières du royaume.
Le gouvernement de la république, imaginé par Pétion, est moralement mieux établi,
parce que la propriété a été plus divisée, et
qu'il y a plus de points de contact entre l'autorité et l'obéissance, 7 conséquemment un plus
grand nombre d'intéressés au maintien du régime actuel et d'opposés à la domination absolue.
Mais ce qui est aujourd'hui mathématiquement démontré par l'aspect de la France constitutionnelle pourrait bien ne pas être exactement vrai pour la république d'HaYti. La culture, dans les colonies, nécessite une roideur
,
parce que la propriété a été plus divisée, et
qu'il y a plus de points de contact entre l'autorité et l'obéissance, 7 conséquemment un plus
grand nombre d'intéressés au maintien du régime actuel et d'opposés à la domination absolue.
Mais ce qui est aujourd'hui mathématiquement démontré par l'aspect de la France constitutionnelle pourrait bien ne pas être exactement vrai pour la république d'HaYti. La culture, dans les colonies, nécessite une roideur --- Page 277 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
20g
d'action qu'il doit être difficile aux chefs de
couleur de prendre sur les noirs. Ces chefs paraissent bien le sentir, car, dans le but de populariser l'emploi de leur autorité, ils ont
réuni leurs intérêts dans des associations, afin
de rendre plus solidaire l'obéissance dans l'exploitation des sucreries, dont les produits sont
incontinent partagés.
Dans le royaume de CHRISTOPHE, au contraire, les agens de son fisc, les grands seigneurs et les premiers chefs militaires ont à
eux seuls les plus belles sucreries ; ils y commandent en maitres créoles, et l'exécution servile de leurs ordres montre sur quelques points
la culture sous l'aspect brillant de l'ancien
Saint-Domingue.
L'épiderme de CHRISTOPHE lui a laissé la
faculté d'étendre son sceptre en souverain,
tandis que Pétion n'étant arrivé au timon des
affaires que par son génie, a été parfois obligé
de faire des concessions aux habitudes locales,
diamétralement contraires à l'essence et au
maintien des sociétés. Les liens du mariage
existent peu dans la république; on y vit en
concubinage, et l'on y compte beaucoup d'unions irrégulières. Dès-lors les familles n'ont
plus ces souches dont les ramifications s'enracinant avec le sol font le noeud inextricable de la --- Page 278 ---
RÉVOLUTION
société. Un engagement verbal rapproche les
deux sexes : en cas de séparation, ce qui est
fort rare, les enfans mâles appartiennent aux
pères, et les filles aux mères.
Dans le royaume, le contrat civil resserre
le lien du mariage, que corrobore le sacrement
religieux; : dès-lors les familles se constituent,
et par conséquent l'assemblage social devient
plus fort. Malheur à celui dont l'union ne serait pas régulière, la colère du roi l'atteindrait
sur l'heure !
Pour tout le reste, les deux Etats d'Haiti
ressemblant à des camps de légions romaines,
sont purement sous l'action militaire, et marchent dans les détails d'administration comme
au tems de TOUSSAINT-LOUVERTURE,
La république (à quelques modifications
près) a conservé le régime administratif et judiciaire de la révolution.
Ilya par arrondissement un administrateur,
qui a près de chaque commune un préposé
d'administration. Un trésorier et un directeur
de douanes sont aussi placés dans chaque arrondissement et ont sur plusieurs points des
employés.
Un tribunal de cassation siége au Port-auPrince. Cing tribunaux de première instance. 2
établis au Port-au-Prince, aux Cayes, à Jacmel.
La république (à quelques modifications
près) a conservé le régime administratif et judiciaire de la révolution.
Ilya par arrondissement un administrateur,
qui a près de chaque commune un préposé
d'administration. Un trésorier et un directeur
de douanes sont aussi placés dans chaque arrondissement et ont sur plusieurs points des
employés.
Un tribunal de cassation siége au Port-auPrince. Cing tribunaux de première instance. 2
établis au Port-au-Prince, aux Cayes, à Jacmel. --- Page 279 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
à Jérémie ctà l'Anse-à-Veau, ressortentàdeux
tribunaux d'appel, dits de l'Ouest et du Sud,et
distribuent avec vingt tribunaux de paix la justice dans la république.
La juridiclion par sénéchaussée a été rétablie
dans la monarchie. Ily a, dans chaque siége de
sénéchaussée, une cour d'amirauté composée
d'un conseiller-sénéchal-juge, d'un lieutenant
de juge, d'un procureur du roi, d'un greffier
en chef et de deux huissiers.
Pour remplir les fonctions de juge de paix
et tenir les registres de l'état civil, il a été établi dans chaque paroisse un lieutenant de juge,
un substitut et un greffier, qui jugent sans appel jusqu'à la concurrence de vingt- cing
gourdes, et jusqu'à cent gourdes à charge
d'appel.
NOTIONS SUR LA POPULATION.
Les individus qui composent aujourd'hui
l'ensemble de la population des deux gouvernemens d'Haiti peuvent se diviser en trois
classes.
La première embrasse d'abord tout ce qui a
des titres militaires. A cette classe, qui possède
une grande partie des propriétés, se rattachent
les fonctionnaires civils, les anciens libres et
les nouveaux possessionnés par la munificence
des deux gouvernemens. --- Page 280 ---
RETOLUTION
La deuxième classe se compose des ouvriers
des arts mécaniques, des soldats et de tout ce
qui tient à la domesticité.
La troisième n'embrasse que les cultivateurs
proprement dits. Ces cultivateurs ne ressemblent en rien aux hommes des deux premières
classes; tenus constamment ployés sous un régimesévère,ils ont conservéune grandeabnégation d'eux-mémes. Les autorités civiles et militaires des deux gouvernemens les emploient au
grédeleurcaprice, et donnent à leur servilité la
directiongeiplattausint@rdtadeaprenierscheds
La population blanché s'élevait avant la révolution à. .
40,000 ames.
Celle des hommes de couleur
n'a jamais été bien exactement
supputée; on la disait au-dessous de celle des blancs; mais il
est notoire, et l'on peut s'en assurer par le rapport des colons
instruits, qu'elle était au moins
égale (sice n'est plus forte) à
celle des blancs, ci
. 40,000
Quoique M. de Barbé-Marbois n'ait porté le nombre des
esclaves, en 1789, qu'à .
. 434,429
tout le monde sait que ce
savant administrateur n'avait
supputée; on la disait au-dessous de celle des blancs; mais il
est notoire, et l'on peut s'en assurer par le rapport des colons
instruits, qu'elle était au moins
égale (sice n'est plus forte) à
celle des blancs, ci
. 40,000
Quoique M. de Barbé-Marbois n'ait porté le nombre des
esclaves, en 1789, qu'à .
. 434,429
tout le monde sait que ce
savant administrateur n'avait --- Page 281 ---
DE SAINT-DONIXGUE.
fourni que le relevé des déclarations que les habitans dressaient pourainsi dire à volonté,
et que ces habitans, pour éviter
des droits de capitation, faisaient tous des déclarations audessous de l'effectif. C'était un
abus toléré par l'usage. Il est
prouvé aujourd'hui que le nombre des esclaves soustraits à la
capitation s'élevait à un grand
cinquième au-dessus de ceux
déclarés, ci.
100,000.
Tablgeaéoaldelapspslaion
de Saint-Domingue en 1789. : 614.429 ames.
Le rapport des noirs était à celui des négresses comme trois est à deux.
Desdeuxpremières populations, quiauraient
dà, pour leur streté, confondre leurs intérêts,
il existe à peine maintenant, malgré la progression des années, vingt-cinq mille individus.
Les blancs ont été engloutis ou éclipsés par
des désastres de toute espèce; et de cette population, jadis si fière et maintenant si malheureuse, on compte à peine aujourd'hui six
millei individus,qui végètent sans asile, disperII,
:8 --- Page 282 ---
REVOLUTION
sés dans l'univers. Il y a bien dans ce moment
à Saint - Domingue un millier de blancs admis à jouir des droits politiques haitiens, mais
ce sont de jeunes Allemands du quartier de
Bombarde, échappés au massacre général des
blancs, ou des prêtres avides, ou des aventuriers qui n'appartinrent jamais à l'ancienne.
population, et qui se sont dégradés en passant
au service des ennemis de leur couleur.
La population de couleur a également été dévorée par des événemens de guerre ouj par les
assassinats juridiques des différentes opinions.
Siles débris de cette population se montent encoreà vingtmille individus, c'est par la progression du tems, quiles a doublés depuis quinze ans;
sicesindividushabitent la terre quiles - vitnaître,
et s'ils ont échappé au fer homicide des noirs,
ilsledoivent au coupqui frappa aDESSALINES, et
au hasard qui leur donna pour chefle président Pétion. Cet homme extraordinaire a eu
non-seulement le mérite de sauver les débris
de sa couleur, mais il a même eu le talent d'en
établir la suprématie dans son gouvernement,
sinon par le droit, du moins par le fait.
La population noire, qui a usurpé par la victoire la suprématie às SaintDomingue, a eu sans
doute beaucoup à souffrir des événemens
coupqui frappa aDESSALINES, et
au hasard qui leur donna pour chefle président Pétion. Cet homme extraordinaire a eu
non-seulement le mérite de sauver les débris
de sa couleur, mais il a même eu le talent d'en
établir la suprématie dans son gouvernement,
sinon par le droit, du moins par le fait.
La population noire, qui a usurpé par la victoire la suprématie às SaintDomingue, a eu sans
doute beaucoup à souffrir des événemens --- Page 283 ---
DE SAINT-DONINGUE,
qu'elle a fini par maîtriser; mais on est dans
l'erreur lorsqu'on dit cette population diminuée d'un tiers.
En France, les premiers momens de la révolution ont donné un accroissement sensible
à la population. Il en a été de même à SaintDomingue, du moment où les ateliers ont eu
plus de communication entre eux par les circonstances qui les ont fait se mêler et voyager.
Malgré la perte des noirs dans les troubles
de la colonie, le nombre des naissances, surtout depuis T'introduction de la vaccine, a dû
compenser le nombre des morts violentes.
J'admets, néanmoins, qu'il y ait eu un déficit
de plus de cinquante mille mâles;' il doit encore exister aujourd'hui à Saint-Domingue
quatre cent quatre-vingt mille noirs.
La population actuelle des gouvernemens
d'Haiti se compose approximativement de
Noirs .
. 480,000
Hommes de couleur.
20,000
Blancs.
1,000
Total. .
501,000
Répartis, savoir:
Dans la république de Pétion. o . 261,000
Dans le royaume de CHRISTOPHE. 240,000 --- Page 284 ---
RÉVOLUTION
La république d'Haiti compte cent vingt
mille. ames des deux premières classes, tandis
que le royaume de CHRISTOPHE n'en a guère
au-delà de cinquante mille.
On aurait une fausse idée des deux gouvernemens d'Haiti, si l'on jugeait de leur force
d'après la faiblesse de leur population. Leur
puissance a des facultésrelatives supérieures à
celles de plusieurs Etats du troisième et même
du second ordre en Europe. Ces facultés relatives consistent essentiellement I" dans l'union'
des intérêts moraux qui inspirent une résignation aveugle aux ordres de ceux qui commandent, et 2° dans les ressources que la richesse
des productions territoriales accorde à leur
administration.
NOTIONS SUR LES FINANGES.
Voici l'état comparatif des produits et reve-.
nus de Saint-Domingue, à trois époques bien
différentes :
I° sous l'ancien régime;
2° sous TOUSSAINT-LOUVERTURE;
3° sous les gouvernemens actuels d'Haiti.
La France employait autrefois au commerce
de Sgint-Dominguesepi cent cinquante gros bàtimens, montés par quatre-vingt mille matelots.
territoriales accorde à leur
administration.
NOTIONS SUR LES FINANGES.
Voici l'état comparatif des produits et reve-.
nus de Saint-Domingue, à trois époques bien
différentes :
I° sous l'ancien régime;
2° sous TOUSSAINT-LOUVERTURE;
3° sous les gouvernemens actuels d'Haiti.
La France employait autrefois au commerce
de Sgint-Dominguesepi cent cinquante gros bàtimens, montés par quatre-vingt mille matelots. --- Page 285 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
Cette colonie reçut en 1789, dernière époque de sa prospérité:
Bâtimens français, 515, jaugeant. .
158,289 tonneaux.
étrangers, 1065, jaugeant. .
60,052
Total. .
1578, jaugeant. : .
218,541 tonneaux.
L'importation nationale fut de. .
220,783,684 liv. tourn.
étrangère .
34,588,600
Total de l'importation.
255,572,284 liv. tourn.
L'exportation nationale s'éleva à. .
399,627,078 liv. tourn.
étrangère .
45,716,600
desdenrées non déclarées 16,000,000
Total de T'exportation.
461,545,678 liv. tourn.
Ainsi le commerce d'importation et d'exportationmonta,en: 178g.àlasomme de 716 millions
715,962 liv. tournois, somme exorbitante quand
on calcule que l'importation et l'exportation
générale du royaume de la même année ne.s'élevèrent qu'à 1,097-762,000 liv. La colonie de
Saint-Domingue, le grand marché du NouveauMonde, embrassait donc à elle seule, en 1789,
près des deux tiers des intérêts commerciaux
dc la France.
L'ancienne administration ne savaitatteindre
les transactions de la colonie que d'un impôt
de trois pour cent. --- Page 286 ---
RÉVOLUTION
Cet impôt produisit en 1789, savoir :
En'contributions directes sur les produits de
la culture,
liv. tournois.
Pour le sucre blanc .
2,528,197
le sucre brut.
1,677,195
le café .
1,226,720
l'indigo.
465,008
le coton e
785,766
le sirop. a
221,275
le tafia .
1,821
les cuirs :
18,184
le gaiac et l'acajou. .
Total. -
6,924.166
En contributions indirectes formant la recette générale :
Pour la caisse de la marine. . 1o,838,348
la caisse générale.
1,171,290
celle des libertés. .
654.906
celle desdroits domaniaux.
780,300
celle des consignations .
184,500
celle de l'entrepôt. .
459,078
celle des invalides et fonds
d'armement
584,592
Total. -
14,673,014.
. .
Total. -
6,924.166
En contributions indirectes formant la recette générale :
Pour la caisse de la marine. . 1o,838,348
la caisse générale.
1,171,290
celle des libertés. .
654.906
celle desdroits domaniaux.
780,300
celle des consignations .
184,500
celle de l'entrepôt. .
459,078
celle des invalides et fonds
d'armement
584,592
Total. -
14,673,014. --- Page 287 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
Produit général de l'impôt en 1789 :
liv. tournois.
direct -
6,924,166
indirect .
14,673,014
Total.
21,597,180
La colonie absorba dans cette même année,
en appointemens de son état militaire, civil et
judiciaire .
. 3,347,550 liv.
En remboursementdesdettes
actives et passives. -
4,500,000
Le reste de ses revenus fut employé en dépenses locales, ct, après l'apurement des
comptes des différentes administrations, il
resta encore une somme de 1,614,886 livres en
fonds non consommés, c'est-à-dire dont aucun budget'n'avait pu saisir l'emploi.
On a vu dans le XII chapitre, pages 35 et
suivantes, quels étaient en l'an 9, sous le régime
de TOUSSAINT -JOUVERTURE, Ics produits
avoués et les dépenses fictives de la colonie;
mais d'après les déclarations de M. Idlinger,
directeur-général des domaines et des douanes,
ces produits, quoi qu'en ait ditl'administraleurgénéral Volléc, s'élevèrent aux deux tiers de
leurs valeurs de 1789, et se portèrent en 1800, --- Page 288 ---
RÉVOLUTION
époque la plus brillante du gouvernement de
Tossast-lotvareas, à plus de quatre
cents millions de francs, pour les produits du
sol et pour le commerce d'importation et d'exportation.
L'administration du premier des noirs, plus
forte et moins paternelle que celle de l'ancien
régime, sut atteindre ces produits d'un impôt
de dix pour cent. On peut par-là se faire une
idée de ce que serait devenue la prospérité de
Saint-Domingue sous la puissante. administration de Tosssc-boevearea, si la France
eût cu la politique de la laisser se développer
et d'y identifier,ses droits au lieu de les revendiquer.
M. Le Borgne de Boigne, dans son nouveau
système de colonisation pour Saint-Domingue,
en supputé les produits actuels à cent millions
de francs.
1s
D'après cette supputation, qui est bien loin
d'être exagérée, il établit les revenus publics
des deux gouvernemens d'Haiti ainsi qu'il suit:
Quart des revenus ruraux pour
franes,
affermages ou concessions. .
. 25,000,000
Droitd'exportation sur la valeur
des produits à cing pour cent
5,000,000
nouveau
système de colonisation pour Saint-Domingue,
en supputé les produits actuels à cent millions
de francs.
1s
D'après cette supputation, qui est bien loin
d'être exagérée, il établit les revenus publics
des deux gouvernemens d'Haiti ainsi qu'il suit:
Quart des revenus ruraux pour
franes,
affermages ou concessions. .
. 25,000,000
Droitd'exportation sur la valeur
des produits à cing pour cent
5,000,000 --- Page 289 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
Droitd'importationhalancéave
francs.
l'exportation :
5,000,000
Droit du loyer des maisons des
absens, des usines, dans les villeset
communes
10,000,000
Droit sur. le tafia, le tabac et autres impôts indirects.
3,000,000
Revenus des deux gouvernemens
d'Haiti . .
. 48,000,000
M. Le Borgne de Boigne ne relève point la
progression ascendante des deux gouvernemens. Il les grève trop, en portant leurs dépenses à la somme de trente millions de francs.
D'après le.rapport d'anciens employés dans
l'administration de la colonie, nouvellement
arrivés du Port-au - Prince, la recette des
douanes de la république est montée, dans le
premier semestre 1818, à neuf cent cinquante
mille gourdes; ce qui donne à peu près, pour
la république seule, le produit des droits d'importation et d'exportation supputés pour les
deux gouvernemens.
D'après le rapport de ces mêmes employés,
la dépense des deux gouvernemens d'Haiti, en
1817, se serait à peine élevée à dix-huit millions
de francs. --- Page 290 ---
RÉVOLUTION
Dans cette supputation, qui parait fondée,
il reste au roi et au président d'Haiti trente
millions, qui, partagés entre les deux gouvernemens, laissent à chacun quinze millions de
disponibles pour. leur entretien particulier
ou l'amélioration de leur système économique.
Quel est l'Etat du second rang en
dont
Europe
T'administration compte des ressources
aussi puissantes ?
L'exiguité des dépenses s'explique, et voici
comment :
Aucune réunion sociale, en se constituant en
gouvernement, n'a eu les ressources premières
d'Haiti; ; tout existait, iln'y avait rien à
créer, 9
il ne s'agissait que de prendre. Chacun s'est
contenté d'autant plus aisément de son lot que
le commandement et la servilité dérivant des
habitudes de l'autorité militaire, le crédit de
cette autorité avait acquis une prodigieuse activité en passant dans les mains des chefs noirs.
Ces chefs, par la mort civile ou réelle des
anciens habitans, restaient maîtres souverains
de la propriété entière de la colonie. Devenus
dispensateurs r de toutes les fortunes, ils ont
trouvé dans un système de concessions et de
fermage des élémens de puissance supéricurs
à l'action ordinaire des gouvernemens.
itudes de l'autorité militaire, le crédit de
cette autorité avait acquis une prodigieuse activité en passant dans les mains des chefs noirs.
Ces chefs, par la mort civile ou réelle des
anciens habitans, restaient maîtres souverains
de la propriété entière de la colonie. Devenus
dispensateurs r de toutes les fortunes, ils ont
trouvé dans un système de concessions et de
fermage des élémens de puissance supéricurs
à l'action ordinaire des gouvernemens. --- Page 291 ---
DE SAIXT-DONINGUE
Le salaire des principaux employés, payé. en
capital, n'a plus élé et n'est pas encore une
charge pour le trésor d'Haiti. Les hautes fonctions se trouvent acquittées en concessions, territoriales ou en immeubles. Il n'y a, quant à
présent, de dépenses positives à la charge du
trésor que l'entretien des bâtimens publics et
la solde des derniers subalternes.
Lesdeux gouvernemens,qui. diffèrentun; peu
en population, sont à peu près égaux en richesses de produit; les relations commerciales'
offrant plus. de sûreté et de développement
dans l'Ouest, le commerce y est plus actif, les
échanges plus fréquens que dans le Nord; ; de
sortc. que les douanes y établissent la compensation de la balance financière que les produits
territoriaux feraient pencher pour CHRISTOPHE, dans la domination duquel il se trouve
plus de sucreries en activité.
NOTIONS SUR' LES ARMÉES D'HAITI.
Les armées des deux chefs de Saint - Domingue comptent chacune vingt-quatre mille
hommes de troupes régulières; mais sur ce nombre il n'y a guère dans chaque armée, en sus de
la garde, quecinq à six millehommes en activité
de service. 2 qui sont relevés alternativement
par trimestre. Ces hommes reçoivent seule- --- Page 292 ---
RÉVOLUIION
ment alors l'escalin alloué originairement
par
Tocsunsr-Louvtane à ses soldats pour
pourvoir à leur nourriture et à leur entretien.
Pendant neuf mois de l'année les noirs enrégimentés sont répartis surles grandes
à vivres des deux
plaçes
gouvernemens d'Haiti
ou sur celles des différentes
(1),
habitations,
être nourris des
pour y
productions végétales qu'elles
fournissent. Ces soldats noirs, mal
payés, encore plus mal équipés, n'en sont pas moins
dévoués, parce que les cultivateurs leur sont
soumis, qu'ils s'impatronisent dans leur intérieur, et que les officiers qui les commandent
sont gagnés par des concessions ou séduits
des espérances.
par
L'armée du roi d'Haiti est plus brillante
celle de la république; ; elle est composée ainsi que
qu'il suit:
Garde. royale.
hommes.
Royale artillerie à cheval. .
Gardes-du-corps du roi. .
Chevau 2 légers du roi. .
Chevau-légers de la reine. .
() Lieux oi lon cultive les végélaux connus sous la dénomination générale de vivres.
par des concessions ou séduits
des espérances.
par
L'armée du roi d'Haiti est plus brillante
celle de la république; ; elle est composée ainsi que
qu'il suit:
Garde. royale.
hommes.
Royale artillerie à cheval. .
Gardes-du-corps du roi. .
Chevau 2 légers du roi. .
Chevau-légers de la reine. .
() Lieux oi lon cultive les végélaux connus sous la dénomination générale de vivres. --- Page 293 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
hommes.
Chevau -légers du prince royal. .
(Le roi prend le titre de capitaine de ces corps.)
Gardes haitiennes, divisées en cinq
brigades desix cents hommes chacune.
3,000
Chasseurs de la garde en trois compagnies. .
Royals-Bonbons, composés de jeunes Dahomets -
Total de la garde, e
4,600
Troupes de ligne.
Premier régiment d'artillerie.
Deuxième id. .
Troisième id. (n'est pas formé).
L'infanteric se compose de trentedeux régimens, sur lesquels il n'en
existe réellement que dix-neuf; les numéros IO, II, 12, 13, 15, r6, 17, 18,
19, 21, 22, 23 et 24 ne sont pas formés et portent tous des nomsdes villes
de l'Ouest et du Sud, pour montrer
aux républicains leurs places dans le
cadre de l'armée en cas de rapprochement: Les dix-neuf régimens existant --- Page 294 ---
REVOLUTION
hommes.
sont composés de trois bataillons, et
Jes bataillons de trois, quatre et cinq :
compagnies; leur force balancée peut
monterâgoohommes) parrégiment, ci. 13,100
La cavalerie doit être composée de
trois régimens de trois escadrons ; il
n'existe que deux régimens de formés,
dont la force peut monter à. .
1,000
Corpsdegendarmerie ou de RoyalsDahomets, formés en treize sections
et divisés dans les arrondissemens en
cinquante-six compagnies de soixantedix hommes l'une dans l'autre, ci. -
3,920
Total général de l'armée royale. . 23,820
TOUSSAINT-LOUVERTURE, du faite de sa puissance,avait quelquefoisjeté des regardsinquiets
sur les hommes du milieu desquels il s'était
élevé; craignant d'y trouver un jour des rivaux,
il avait aperçu des entraves lointaines dans le
développement même du système auquel il devait sa liberté et sa grandeur. Pour fortifierl'assiette de sa puissance, il avait eulidéed'une milice étrangère, et s'était déjà occupé de négocier avec les Anglais ct les Américains la traite
,avait quelquefoisjeté des regardsinquiets
sur les hommes du milieu desquels il s'était
élevé; craignant d'y trouver un jour des rivaux,
il avait aperçu des entraves lointaines dans le
développement même du système auquel il devait sa liberté et sa grandeur. Pour fortifierl'assiette de sa puissance, il avait eulidéed'une milice étrangère, et s'était déjà occupé de négocier avec les Anglais ct les Américains la traite --- Page 295 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
de vingt mille noirs des côtes d'Afrique, lorsque l'armée aux ordres du général Leclerc
vint arrêter l'exécution de ce projet gigantesque. CHRISTOPHE, reprenant l'idée de' TousSAINT-LOUVERTURE, a obtenu du commerce,
par des primes considérables, quatre mille
jeunes noirs de la côte, dont il a fait des compagnies spéciales sous la dénomination de
Royals-Dahomets (r).
Les Royals-Dahomets, confiés à des officiers
d'un dévouement à toute épreuve, remplacent
Ia gendarmerie et sont chargés de la police. Ils
sont devenus partout le plus ferme appui du
gouvernement.
Les plus jeunes de ces Africains ont été
placés à SANS - Souci dans le cadre d'une
compagnie dite d'élite de Royals - Bonbons,
dont le roi se charge de doter et de marier tous
les individus.
Les deux gouvernemens d'Haiti ont senti
avec raison que l'éclat des armes était la véritable égide de leur existence, et malgré la di-
(1)1 Dahomet est le nom d'un des plus grands royaumes de
T'Afrique. CHRISTOPHE a substitué le mot de Dalometsà celui
de Congos, pourdésigner collectivement les noirs qui viennent
de l'Afrique. Par celte dénomination, , il a voulu faire oublier
celle des Congos, , qui furent long-tems, sous SYLLA, ses ennemis 7 et.qui excitaient autrefois le mépris des noirs créoles. --- Page 296 ---
RÉVOLUTION
vergence de leurs opinions, le président de la
république s'est entouré, comme le roi d'Haiti,
d'une maison militaire nombreuse , et s'est
placé à la tête d'une armée égale à celle de la
monarchie.
Situation de l'armée régulière de la république.
Garde du président.
hommes.
Un régiment de grenadiers à cheval.
de chasseurs à cheval. -
de grenadiers à pied. . 1,500
de chasseurs à pied .
1,500
Total de la garde.
3,600
Troupes de ligne.
Deux régimens d'artillerie.
. 2,000
Vingt-quatre régimens d'infanterie
de 800 hommes. .
19,200
Deux régimens de dragons. .
Corps de gendarmerie. .
Total. .
25,800
La garde, l'artillerie, la cavalerie et la gendarmerie sont les seules troupes qui soient bien
entretenues; les autres ne sont que régulièrement armées. Divisés dans les quartiers et sur
3,600
Troupes de ligne.
Deux régimens d'artillerie.
. 2,000
Vingt-quatre régimens d'infanterie
de 800 hommes. .
19,200
Deux régimens de dragons. .
Corps de gendarmerie. .
Total. .
25,800
La garde, l'artillerie, la cavalerie et la gendarmerie sont les seules troupes qui soient bien
entretenues; les autres ne sont que régulièrement armées. Divisés dans les quartiers et sur --- Page 297 ---
DE SAINT-DONIXGUE
les habitations pour y être nourries pendant
neuf mois de l'année, elles y sont dans l'attitude de soldats cantonnés 7 spécialement
chargées de la surveillance des cultivateurs et
des fonctions de la douane.
Les officiers qui dirigent cette double surveillance ont particulièrement pour instruction de veiller à la conservation et à l'entretien
des armes.
Indépendamment de ces soldats par quartier, une partie des ouvriers d'arts mécaniques,
tous les domestiques et un certain nombre de
noirs, 7 sur chaque habitation, sont désignés et
exercés au maniement des armes, pour fournir
en détail aux remplacemens et être appelés
en masse à doubler l'armée régulière, s'il en
était besoin. Ces soldats supplémentaires sont
non-seulement affectés aux régimens, mais
même aux bataillons, et sont inscrits pour mémoire dans les contrôles des compagnics.
Les régimens d'Haiti n'ont pas l'aspect imposant que les minutieux détails de tenue et de
discipline donnent aux troupes d'Europe; ils
n'en ont pas moins une organisation intérieure
très-forte, car chaque noir enrégimenté n'a
d'autre existence civile que ses drapeaux, et il
y est fixé comme le cultivateur l'est à la glèbe.
II.
--- Page 298 ---
RÉVOLUTION
Toute la population prend les armes en cas
d'attaque ; l'armée de chaque gouvernement se
trouvealors portée à prèsde cent millehommes.
ORGANISATION TERRITORIALE.
La, frontière des deux Etats part du Boucassin et vient joindre les anciennes frontières
espagnoles à Lascaobas, en suivant les eaux de
la Tombe jusqu'à leur versement dans T'Artibonite.
Le royaume d'Haiti comprend ce qui est à
l'est et au nord, c'est-à-dire l'ancien département du Nord et la moitié du département de
l'Ouest.
La république possède le reste de ce département et la totalité de celui du Sud. L'étendue
territoriale est à peu près la même; lesystème
des deux gouvernemens étant essentiellement
militaire, la distribution des commandemens
a fait la base des divisions territoriales.
Division territoriale du royaume.
Le département du Nord, quiareprisle nom
de province, a trois gouvernemens intérieurs
indépendans des divisions territoriales,
SAVOIR :
Le soi-disant gouvernement royal de SansSouci.
publique possède le reste de ce département et la totalité de celui du Sud. L'étendue
territoriale est à peu près la même; lesystème
des deux gouvernemens étant essentiellement
militaire, la distribution des commandemens
a fait la base des divisions territoriales.
Division territoriale du royaume.
Le département du Nord, quiareprisle nom
de province, a trois gouvernemens intérieurs
indépendans des divisions territoriales,
SAVOIR :
Le soi-disant gouvernement royal de SansSouci. --- Page 299 ---
DE SAINT-DONINGUE
29r
Le gouvernement de la capitale et banlieue.
Le gouvernement de la citadelle Henry.
Le royaume d'Haiti a trois grandes divisions
territoriales.
La première de ces divisions a pour siége
Sesedsmaredermoes sont composés :
Le premier,
Le second,
des paroisses de
La Grande-Rivière (chefFort - Royal (ci - devant
lieu), Sans Souci, quartier Fort-Dauphin), chef-lieu; ;
Morin, Limonade, Sainte- Ouanaminte, Vallière, TerSusanne, Dondon, la Marrier-Rouge et Trou.
anelade, Saint-Michel. et SaintRaphaël.
La deuxième division a pour siége Plaisance;
ses arrondissémens sont composés :
Le premier,
Le second,
des paroisses de
Limbe(chef-lieu), la Plaine
Jean - Rabel
du Nord, TAcul, Plaisance, Saint-Louis, la Tortue, (chef-lien), PortPort-Margot, Borgne etGros- de-Paix, Mole-Saint-Nicolas
Morne.
et Bombarde.
La portion de la province de l'Ouest qui
appartient au royaume a dans les mornes du
Cahos un gouvernement intérieur, nommé
gouvernement de DESSALINES, dont la jaridiction est indépendante de toute division territoriale. --- Page 300 ---
RÉVOLUTION
La troisième division territoriale,diteausside
l'Ouest, a pour siége Saint-Marc; ses arrondismens sont composés :
Le premier,
Le second,
des paroisses de
La Petite - Rivière (chefGonaives (chef-lieu), Enlieu), Saint-Marc, Verrettes,
neri ct Terre-Neuve.
et l'Arcahaye.
Division territoriale de la république.
La république est partagée en huit arrondissemens territoriaux, à la tête de chacun desquels se trouve placé un officier - général,
chargé de la haute surveillance de toutes les
fonctions civiles et militaires.
Les huit arrondissemens prennent le nom
de leur siége,
SAVOIR :
d'arrondissement du Port-au-Prince.
de Léogane.
de Nippes.
d'Acquin.
des Cayes.
de Jacmel.
du Mirebalais.
de la Grande - Anse et de
Tiburon.
agée en huit arrondissemens territoriaux, à la tête de chacun desquels se trouve placé un officier - général,
chargé de la haute surveillance de toutes les
fonctions civiles et militaires.
Les huit arrondissemens prennent le nom
de leur siége,
SAVOIR :
d'arrondissement du Port-au-Prince.
de Léogane.
de Nippes.
d'Acquin.
des Cayes.
de Jacmel.
du Mirebalais.
de la Grande - Anse et de
Tiburon. --- Page 301 ---
DE SAINT-DONINGUE.
POLITIQUE D'HAITI.
Les horreurs du gouvernement de DESSALINES placèrent les noirs d'Haiti dans une
espèce d'interdiction politique. Les gouvernemens américains et européens n'osèrent plus
continuer les relations qu'ils avaient ouvertes
avec eux.
L'éclat de la-France impériale et la vue de
son pavillon dans les mers des Antilles entretinrent pendant long-tems. , parmi les noirs, la
crainte du châtiment qu'ils redoutaient pour le
massacre général des blancs. Ces sentiment d'un
danger commun rallia toutes les opinions, et
servitencorer merveillusementauxchefsd'Hamti
pour se former une raison d'état et pour soumettre par la nécessité les prétentions au joug
militaire et aux sacrifices en tout genre qui peuvent en dériver.
Le système d'une défense désespérée s'était
popularisé par l'expérience qui venait d'être
faite sur la valeureuse: arméexpélitionnaire de
Saint-Domingue.
Le cinquième article de la constitution du
20 mai 1805 portait littéralement:. Au premier
coup de canon d'alarme, les villes disparattront et la nation se lèvera.
Les changemens de gouvernement à Haiti --- Page 302 ---
REVOLUTION
n'ontapporté aucune modificationàce principe
dedéfense. Il est tellementidentiféquon trouve
dans les maisons bâties sur la côte les torches
etles matières combustibles nécessaires à les incendier à l'approche de l'ennemi.
D'après ces dispositions, les deux gouvernemens actuels négligent l'entretien des fortifications et des villes riveraines; c'estsurl lesmornes
et dans les défilés de l'intérieur qu'ils ont transporté leur grand système de défense. Les chefs
y, ont fait faire des ouvrages, des places d'armes
et des dépôts de munitions, cty font entretenir
des plantations de vivres pour fournir les
moyens de subsisteraux troupes cantonnées et
à la population, qui-s'y retirerait dans le cas
d'une attaque générale.
Le roi d'Haiti a particulièrement apporté le
faste d'un grand pouvoir dans la confection de
ses travaux de fortifications. On assure que la
citadelle Henry ( fort Ferrier), qu'il a fait
éleverdans lesgorgesde) la Grande-Rivière, ne
le cède q rien aux meilleures places de
I'Europe. Trois à quatre cents pièces de canon
de bronze y sont en batterie. Les officiers européens qui ont dirigé ces travaux sont consignés dans l'enceinte des ouvrages 1 ayant à
profusion, pour indemnité de la perte de leur
'un grand pouvoir dans la confection de
ses travaux de fortifications. On assure que la
citadelle Henry ( fort Ferrier), qu'il a fait
éleverdans lesgorgesde) la Grande-Rivière, ne
le cède q rien aux meilleures places de
I'Europe. Trois à quatre cents pièces de canon
de bronze y sont en batterie. Les officiers européens qui ont dirigé ces travaux sont consignés dans l'enceinte des ouvrages 1 ayant à
profusion, pour indemnité de la perte de leur --- Page 303 ---
DE SAINT-DONINGUE,
liberté, toutes les aisances de la vie et toutes
les prévenances d'un luxe attentif.
Au lieu d'éloigner la pensée d'une attaque,
les deux gouyernemens d'Haiti semblent à
l'envi se complaire à en présenter la possibilité à l'imagination facile de leurs peuples,
afin de maintenir en activité les ressorts de
l'enthousiasme militaire.
Dans la république, des abstractions d'une
didactique très-élevée sont présentées à l'imagination des noirs. La séduction des mots les
attache chaque jour davantage à un gouvernement qu'ils conçoivent d'autant plus volontiers
qu'on y emploie souvent le mot de liberté.
La haute administration de l'Etat comporte peu
dedépenses et matchesousla direction d'unprésident, de trois secrétaires d'état, de trente représentans des communes et devingt-quatre sénateurs, riches par des concessions, et non par
leurs traitemens; au Ir janvier 1818, il n'existait que quatorze sénateurs.
Les publicistes de la république (dont un,
entre autres,M,DANFOUR,est Africain) ridiculisent dansleursécritslesactesde CHRISTOPHE,
et, en contradiction avec eux-mèmes, publient
que ses mains, soi-disant royales, manient
moins bien le sceptre que la queue des casseroles de Phôtellerie du Cap, dont il était autre- --- Page 304 ---
RÉVOLUTION
fois domestique. Ils insultent à son autorité
sans profit pour leur propre cause.
CHRISTOPHE a plus de tenue ; il ne se plaint
qu'avec modération des chefs de la république,
et pour faire triompher sons système, il montre
des pointsde mire aux ambitions individuelles;
il présente, dans son Almanach royal, l'organisation entière de la république. Toutes les
places civiles et militaires y sont portées sans
désignation d'employés, et il maintient en outre des vacances dans toutes les fonctionsciviles
et militaires de son royaume, pour donner des
tentations aux espérances. Il met une réserve
extrême dans la distribution des faveurs dont il
veut étayer son pouvoir. Pour marcher dans cCs
principes, il a créé des distinctions de noblesse.
Deux princes hors du sang royal, huit ducs,
(dont trois à brevet), dix-huit comles, trentedeux barons et huit chevaliers remplissent les
hautes fonctions du royaume et composent sa
noblesse permanente.
Au I" janvier 1818, les soixante-huit nobles
héréditaires cumulaient déjà plus de deux cents
places.
Six grands-maréchaux d'Haiti, huit lieutenans-généraux, quinze maréchaux-de-camp,six
majors-généraux des armées, et une centaine
d'ofliciersupérieurs, lieutenansderoi ou com-
et huit chevaliers remplissent les
hautes fonctions du royaume et composent sa
noblesse permanente.
Au I" janvier 1818, les soixante-huit nobles
héréditaires cumulaient déjà plus de deux cents
places.
Six grands-maréchaux d'Haiti, huit lieutenans-généraux, quinze maréchaux-de-camp,six
majors-généraux des armées, et une centaine
d'ofliciersupérieurs, lieutenansderoi ou com- --- Page 305 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
mandans d'arrondissemens, forment l'état-major-général de l'armée royale. Celui de la république est moins nombreux, et ne compte que
six généraux de division et neuf généraux de
brigade.
La maison particulière du roi, celle de la
reine et des princes de sa famille, renferment
une foule de charges qui appartiennent encore
exclusivement à la noblesse héréditaire; ; mais
dans toutes ces fonctions il y a toujours des vacances pour satisfaire les ambitions républicaines en cas d'un rapprochement.
Un ordre royal et militaire, dit de SaintHenry, créé lc 20 avril 18II, donne la noblesse
personnelle à ceux qui en sont décorés. Il n'y
avait de nommés dans cet ordre, au rjanvier
1818, que six grands'croix 1 seize commandeurs et cent soixante-cinq chevaliers.
Le roi thésaurise une grande partie des revenus de l'ordre, quijouit depuis huit ans d'une
dotation de trois cent mille francs derentè, dont,
d'après les instituts, la répartition annuelle devait avoir lien ainsi qu'il suit, savoir: :
livres.
livres.
56,000 Aux seize grands'croix, à raison, chaque, de 3,500
80,000 A trente deux commandeurs
2,500
150,000 A deux cent cinquante chevaliers
6,000 Aux trésorier, greffier et huissier del l'ordre
pourt tousappointemensetfraisdecomptes. --- Page 306 ---
REVOLUTION
livres.
8,000 Pour la fabrication des croix ct autres dépenses qui ne peuvent être faites que par
ordre du roi.
300,000
Les vacances, dans l'ordre de Saint-Henry,
ontlemème objet que toutes celles que présente
l'organisation générale du royaume : c'est le
patrimoine déscrt de la république.
La haine qui divise les royalistes et les républicains noirs n'a pas été assez aveugle ni assez
sauvage pour leur faire repousser toute idée de
rapprochement dans la défense de leurs droits
communs 7 si ccs droits devaient un jour être
menacés. Ces hommes, malgré la divergence de
leurs opinions, sont convenus d'unir leurs efforts en cas d'altaque de leur territoire par
des troupes étrangères; ils se montrent en cela
plus sages que leurs ainés dans la civilisation;
ils sentent aussi mieux qu'eux la nécessité de
maintenir l'exaltation militaire et de lui laisser
cette suprématie d'amour-propre qui fait la
force et la sûreté des nations.
Pour ne plus être traités de barbares et se
montrer dignes de l'existence politique 2e les
gouvernemens d'Haiti ont également senti la
nécessité d'introduire parmi eux les élémens
d'instruction qui consolident les corps sociaux;
dans ce but, ils se sont empressés de faire ou-
ux la nécessité de
maintenir l'exaltation militaire et de lui laisser
cette suprématie d'amour-propre qui fait la
force et la sûreté des nations.
Pour ne plus être traités de barbares et se
montrer dignes de l'existence politique 2e les
gouvernemens d'Haiti ont également senti la
nécessité d'introduire parmi eux les élémens
d'instruction qui consolident les corps sociaux;
dans ce but, ils se sont empressés de faire ou- --- Page 307 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
vrir une foule d'écoles primaires à la Lancaster.
Ces premiers élémens ont acquis de la force
en se perpétuant. Tous les enfans des fonctionnaires savent aujourd'hui lire et écrire couramment.
Ily a maintenant dansle royaume une chambre royale d'instruction publique, spécialement chargéc du choix des règles, Jivres et
méthodes relatifs à T'enseignement. Elle vient
de faire faire tout récemment, à Paris, des
achats considérables dans notre librairie.
Indépendamment des écoles particulières
dans les paroisses, il y a au Cap un collége
royal où l'on enseigne, par la méthode lancastérienne, la langue anglaise et les premiers élémens des sciences.
Cing Anglais dirigent avec succès les écoles
primaires des principales villes du royaume,
savoir :
MM' T.B. Gulliver. . celle du Cap.
J. Daniel. * . celle de Sans-Souci.
P. Sanders. . . celledu Port-de-Paix.
G. Sweet. . - . celle des Gonaives.
Oxley. . - - . celle de Saint-Marc.
Dans la république, l'instruction primaire
n'est pas puisce à une source si contraire à
nosintérêtsnationaux. Les nomsdesprofesseuis --- Page 308 ---
3oo
RÉVOLUTION
qui dirigent les écoles sont au moins d'origine
française. On trouve à la tête du lycée haitien
établi au Port-au-Prince :
MM' D. Laprée, proviseur et professeur de
aathématiques.
F. Desmoulin, professeur de langue latine et de grammaire française.
F.Laprée, professeur de mathématiques
dlmemiraedegrammaired française.
C. P. Lapole et Lingendre, maitres d'études, faisant les classes primaires.
Malgré l'éloignement d'admettre des Français au nombre des instituteurs d'Haiti, on voit
pourtant encore, à la tête de l'école de Miragoane, un de nos plus anciens fonctionnaires.
Cetinfortuné, dhasafincsmsgeti@ecture qu'il
administrait depuis quinze ans par l'ouragan
impétueux qui a passé sur la France en 1815,
allait chercher un asile aux Etats - Unis, lorsqu'une autre tempête, venantdela nature,l'ajeté
nu et sans ressources sur lcs terresd'Haiti; elles
ont été pour lui hospitalières, et il y a trouvé
quelques consolations contre ses infortunes.
Le docteur Montègre, qui avait été reconnaître au Port-an-Prince les caractères de la
fièvre jaune, et qui a été emporté par elle,
était au moment d'obtenir du président d'Haiti
l'ouverture d'un collége de médecine. Ce sont
autre tempête, venantdela nature,l'ajeté
nu et sans ressources sur lcs terresd'Haiti; elles
ont été pour lui hospitalières, et il y a trouvé
quelques consolations contre ses infortunes.
Le docteur Montègre, qui avait été reconnaître au Port-an-Prince les caractères de la
fièvre jaune, et qui a été emporté par elle,
était au moment d'obtenir du président d'Haiti
l'ouverture d'un collége de médecine. Ce sont --- Page 309 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
30r
des médecinsetdes chirurgiens françaisqui sont
à la tête du service de santé de la république,
La politique des deux gouvernemens est de
rendre leur administration régulière et brillante. Ona tant avancé que les noirs n'étaient
capables de rien par eux-mèmes, qu'ils éprouvent par amour-propre le besoin de la prospérité. Les chefs, familiarisés avec le luxe, contractent aussi chaque jour des besoins qui les
portent à remettre en activité toutes les valeurs de la colonie. Cette tâche est facile pour
eux avec les moyens moraux et positifs qu'ils
tirent de leur autorité. Si la guerre ne vient
pas troubler leurs agrégations sociales, et s'ils
parviennent à en obtenir la reconnaissance légale, dès-lors, comme il y a complication d'intérêt et d'amour-propre dans l'exploitation des
ressources, 9 les valeurs territoriales d'Harti ne
peuvent que prospérer. 7 et un phénomène
de plus nous attend dans un prochain avenir,
celui de voir des noirs, naguère barbares, jouir
presque absolument par eux-mêmes de tous les
bienfaits de la civilisation.
Si l'instinct de conservation qui leur a
donné l'existence éclaire les deux gouvernemens d'Haiti, ils feront tous les sacrifices de
ressentiment qu'exige leur position précaire.
Ils essaieront d'abord d'assoupir entre eux la --- Page 310 ---
RÉVOLUTION
rivalité de leur haine, et chercheront ensuite à
se rapprocher de la France, qui, par le droit
et la raison, reste arbitre de leur destinée auprès des cabinets européens.
RELIGION 9 MEURS. 7 POLICE ET ASPECT DES DEUX ÉTATS.
La religion catholique est reconnue dominante dans les deux gouvernemens; mais ses
ministres ne sont plus, comme dans l'ancien
tems, tout-puissans sur l'esprit des noirs. Ils
ont considérablement perdu de leur crédit depuis que les chefs des gouvernemens qui se
sont succédé à Saint- Domingue s'en sont alternativement servis sans éprouver de leur part
aucune résistance; on a apprécié à sa juste valeur la cause de tant d'indulgence.
DESSALINES, en se faisant oindre em pereur,
eut l'idée d'envoyer des noirs auprès de la propagande du monde chrétien. La France les
aperçut, s'opposa à leur ordination, et les fit
renvoyer de Rome. Les noirs d'Haiti furent
alors obligés de recourir à des démarches particulières auprès des anciennes missions apostoliques. Ils en obtinrent ce qu'ils voulurent, et
les prêtres de l'Ouest comme ceux du Nord
affermirent par leur adhésion les nouveaux sys:
tèmes d'Haiti.
L'église de la république, confiée comme autrefois à un préfet apostolique, est plus ortho-
ination, et les fit
renvoyer de Rome. Les noirs d'Haiti furent
alors obligés de recourir à des démarches particulières auprès des anciennes missions apostoliques. Ils en obtinrent ce qu'ils voulurent, et
les prêtres de l'Ouest comme ceux du Nord
affermirent par leur adhésion les nouveaux sys:
tèmes d'Haiti.
L'église de la république, confiée comme autrefois à un préfet apostolique, est plus ortho- --- Page 311 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
doxeque celleduroyaume, parce qu'elle se contentedece qu'elle cactne demande rien; celle du
royaume, ayant en perspective de hautes dignités, embarrasse déjà par ses prétentions ambitieuses. CHRISTOPHE a nommé à l'archevèché
d'Haiti un prêtre espagnol. La cour de Rome
lui refuse l'institution canonique, et déjà des
intrigues de la plus haute politique préparent
les noirs du royaume au méthodisme. Ce
schisme, que fomente et que désire la politique
étrangère, peut, d'un instant à l'autre, s'opérer, si le caractère conciliant du pape ne parvient pas à le prévenir.
Les noirs des deux Etats ont assez conservé
leurs manières de vivre et leurs anciennes habitudes. Il n'y a d'entièrement disparu que ce
qui touche au préjugé du noir au blanc. L'usage
de manier des armes a donné aux Haîtiens
une suffisance qui forme aujourd'hui un trait
saillant de leur physionomie. Les noirs et les
hommes de couleur avaient autrefois de la défiance en eux-mêmes, et beaucoup de résignation vis-à-vis df'autrui.lln'enaplas étéde même
du moment où ils ont eu de l'autorité; leur vanité est devenue excessive; cela ne tient même
pas aux dernières circonstances; on peut en juger parle trait suivant. La dénomination de negre ou de mulâtre a de tout tems été choquante --- Page 312 ---
RÉVOLUTION
pourleshommesdes Saint-Domingue. Le fameux
Lapointe, en endossantluniforme de major-général anglais, fit scierlaj jambe à un noirqui l'avait appelé mulâtre (1).
Les Haitiens d'aujourd'hui ne sont pas loin
de cette susceptibilité barbare : aussi Pétion et
Boyer ont-ils toujours recommandé aux Européens qui les fréquentent de ne jamais employer la dénomination de nègre ou de mulâtre
dans leurs relations de société et de commerce.
La vanité des armes ct des places a tellement
exalté l'amour-propre des noirs, que les relations socialess'en ressentent. La plus petite concession d'égards vis-à-vis de notre espèce coûte
infiniment aux Haitiens. Il faut allerau-devant
d'eux pour les trouver lians et commerçables.
Généralement, ils aiment moins s'occuper de
négoce que de la direction de Tagriculture,
parce qu'il y a, dans les exploitations territoriales de la colonie, une cspèce de commandement qui les flatte et qui touche aux habitudes
du commandement militaire ; aussi abandonnent-ils volontiers aux femmes le commerce de
détail. Plusieurs femmes de couleur, dans la république, dirigentielleseulesde grandes tran-
(1) Des colonies , elparticudièrement de Saint-Domingne, etc.;
par le colonel Malenfant, page 51.
de
négoce que de la direction de Tagriculture,
parce qu'il y a, dans les exploitations territoriales de la colonie, une cspèce de commandement qui les flatte et qui touche aux habitudes
du commandement militaire ; aussi abandonnent-ils volontiers aux femmes le commerce de
détail. Plusieurs femmes de couleur, dans la république, dirigentielleseulesde grandes tran-
(1) Des colonies , elparticudièrement de Saint-Domingne, etc.;
par le colonel Malenfant, page 51. --- Page 313 ---
DE SAINT-DONINGUE:
sactions commerciales; : elles le font avec intelligence et probité, etl'on en voit déjà de trèsriches.
La police intérieure des deux Etats noirs est
assez régulièrement faite. Les blancs voyagent
avec sûreté dans l'intérieur de la république;
les cultivateurs leur témoignent des égards extéricurs que la soldatesque seule se permet
parfois de leur refuser.
Les Français ne sont point admis dans le.
royaume;maisj'ai parléà des Anglais, quim'ont
dit avoir été par terre dul Fort-Dauphin au Cap,
et du Cap: aux Gonaives. Il n'y a que les gou-"
vernemens intéricurs où il ne soit pas permis
aux. Européens de pénétrer; ces gouvernemens
étant considérés comme des places d'armes.
La police, chez CHRISTOPHE, est faite avec
une telle sévérité que les cultivateurs ne peuvent pas quitter leurs habitations sans une permission écrite de l'officier des Dahomets de
leur quartier. Ils sont obligés d'être bien vêtus
lorsqu'ils viennent à Sans-Souci ou dans les
marchés des villes.
Plusieurs fois, de l'or, des montres et des bijoux ont été à dessein jetés sur leur passage.
Des Dahomets, cachés en observation, étaient
chargés de surveiller.ceux quiles ramasseraient.
II.
--- Page 314 ---
REVOLUTION
Plusieurs de ces malheureux cultivateurs ,
n'ayant pas été sur l'heure faire la déclaration
des objets qu'ils avaient trouvés, ont été prevôtalement fusillés. Cette- excessive sévérité,
dont la publicité a été répandue avec adresse,
a produit un effet salutaire. L'oeil des Dahomets
est censé partout: aussi n'y a-t-il pas de voleurs
dans le royaume; on peut y dormir les portes
ouvertes, et laisser même tomber sa bourse
sans craindre, pour ainsi dire, de la perdre.
Les cultivateurs, dans l'originalité de leur
terreur, sautent souvent de côté en voyant devant eux les objets perdus; ils. n'osent les ramasser dans la crainte de ne pas être assez
diligens à aller en faire la remise, et, lorsqu'ils
les ramassent, ils les portent en courant à l'autorité du lieu.
La mise des noirs d'Haiti, dans son ensemble, offre à l'oeil plus de prospérité qu'autrefois. On y voit moins de nudité; les cultivateurs et les soldats ne] peuvent plus se présenter
dans les villes sans être régulièrement habillés.
Dans le royaume, les hommes de la cour,
tous les fonctionnaires, comme tous les militaires, sont obligés à une tenue sévère, dont
la moindre négligence attirerait sur eux de
vives réprimandes.
La mise des noirs d'Haiti, dans son ensemble, offre à l'oeil plus de prospérité qu'autrefois. On y voit moins de nudité; les cultivateurs et les soldats ne] peuvent plus se présenter
dans les villes sans être régulièrement habillés.
Dans le royaume, les hommes de la cour,
tous les fonctionnaires, comme tous les militaires, sont obligés à une tenue sévère, dont
la moindre négligence attirerait sur eux de
vives réprimandes. --- Page 315 ---
DE SAINT-DONINGUE.
Dans lai république, ,1 ilyaplusde relâchement
dans l'habillement des dernières classes et
dans Tuniformité des costumes civils et militaires; mais, cependant, en raison de la vanité
si naturelle aux noirs, l'ensemble de la mise a
un aspect d'aisance qu'on ne voyait point autrefois. Les premiers chefs ont même souvent
un extérieur brillant.
Par une destinée singulière, les habits de velours magnifiquement brodés qui paraient naguère les sénateurs du plus puissant empire du
monde sont passés par le commerce à Haiti,
et habillent aujourd'hui les sénateurs de cette
petite république. Cette circonstance, 2 insignifiante en elle-même, est un nouvel exemple
du néant et de la décadence des grandeurs
humaines dans le siècle de bascule où nous
rivons. --- Page 316 ---
RÉVOLTTION
CHAPITRE XX.
Observations générales sur le changement de caractère des
noirs de Saint-Domingue. Cause raisonnée du dévouement
dessubalternes. Dignité des chefs dans l'exercice du pouvoir.
Désastres comparés de Saint - Domingue et de la Russie.
Suites mortelles de l'inconstance du climat des Antilles.
Confiance des noirs. Réflexions du soi-disant baron de
Fastey. Attitude des gouvernemens d'Haiti. Droit des gens
dans les aliénations. Offre d'abandon de nos anciens droits,
moyennant indemnité. Communauté des intérêts dans cette
transaction. Privations dans la guerre des colonies. Etatgénéral des forces de terre et de mer de l'armée expéditionnaire. Pertes en homines dans l'espace de neuf mois. Destin
des officiers-généraux des deux armées de la France à SaintDomingue.
EN traçant un récit historique des révolutions
de Saint-Domingue et en y ajoutant des renseignemens généraux sur l'organisation actuelle
d'Haiti, j'ai laissé parler les faits pour que le
gouvernement soit à même d'asseoir son opinion sur les hommes et les choses dont mes récits ont eu pour objet de présenter l'esquisse
rapide sous un jour véritable.
Je suis entré dans quelques détails, pour.
bien faire comprendre, parlenchainement des
à SaintDomingue.
EN traçant un récit historique des révolutions
de Saint-Domingue et en y ajoutant des renseignemens généraux sur l'organisation actuelle
d'Haiti, j'ai laissé parler les faits pour que le
gouvernement soit à même d'asseoir son opinion sur les hommes et les choses dont mes récits ont eu pour objet de présenter l'esquisse
rapide sous un jour véritable.
Je suis entré dans quelques détails, pour.
bien faire comprendre, parlenchainement des --- Page 317 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
30g
circonstances historiques, que les noirs d'Haiti
ne sont plus ce qu'ils étaient avant la révolution.
Alors ils ne formaient qu'un nombreux troupeaud'esclaves, divisésurun territoire étendu,
n'ayant aucune connaissance de leur force 7
nulle idée d'un intérêt commun, peu portés à
l'audace par le désir de la liberté, remplis de
préjugés sur leur nature et sur leur état, et
souples et tremblans à la vue d'un blanc.
Aujourd'hui, ce sontdeshommes à qui toutes
les opinions ont mis les armes à la main, et
dont toutes les nations se sont assez et trop servies pour ne pas détruire chez eux tout le prestige de la supériorité de notre espèce.
Dès l'instant qu'on a cherché à les instruire,
que les suggestions étrangères et les principes
de la France nouvelle les ont fait entrer dans le
domaine de la civilisation; dès qu'ils ont joui
de la liberté, et que la colonie s'est relevée sous
le gouvernement d'un homme de leur couleur,
dès que des armées formidables n'ont pu les
réduire, et que, minées par l'intempérie du
climat, elles ont dà finir par vider le terrain,
dès que des intérêts de gouvernemens et de
commerce ont facilité leurs nouvelles agrégations politiques, et que ces agrégations se sont --- Page 318 ---
RÉVOLUTION
consolidées par le tems et sous l'administration
d'agens absolument noirs ou de couleur, la population actuelle d'Haiti a dû nécessairement
changer de caractère et prendre d'elle-r même
une toute autre opinion.
Les guerres que cette population a soutenues
et les transactions qui en ont été la suite ont
donné aux individus le sentiment de la confiance; les marches que ces individus ont faites
à travers la colonie les ont à-la-fois pénétrés
des ressources de leur sol et du sentiment de
leur nombre; enfin les cajoleries dont ils ont
élé tour-à-tour enveloppés par les intérêts particuliers ou par les intérêts diplomatiques ont
achevé d'enflammer chez eux l'esprit de lindépendance.
Imbus de cet esprit, les chefs et les subalternes, qui sentent le besoin de l'ordre et de la
soumission pour cimenter par l'union la force
de leur pacte politique, ont un instinct commun qui les fait commander avec fermeté O1F
obéir avec résignation.
Les événemens ayant mis tous lcs biens de
Saint-Domingue à la disposition des autorités
d'Haiti, tous ceux parmi les noirs qui ont Cu
les premières idées d'ordrc et les premiers
désirs de propriété, sont venus se grouper au-
, qui sentent le besoin de l'ordre et de la
soumission pour cimenter par l'union la force
de leur pacte politique, ont un instinct commun qui les fait commander avec fermeté O1F
obéir avec résignation.
Les événemens ayant mis tous lcs biens de
Saint-Domingue à la disposition des autorités
d'Haiti, tous ceux parmi les noirs qui ont Cu
les premières idées d'ordrc et les premiers
désirs de propriété, sont venus se grouper au- --- Page 319 ---
DE SAINT-DONINGUE.
tour de ces autorités, afin d'en obtenir des concessions.
Les nouveaux propriétaires, ardens comme
des hommes neufs, ont aussitôt ajouté la force
de leurs intérêts à la puissance des chefs; et
ces chefs, adulés par la reconnaissance dans
toutes leurs actions, ont appris de suite à se
servir des avantages que donne partout le pouvoir; ils le maintiennent avec une dignité dont
on ne les aurait jamais crus capables en les considérant dans cet état d'abrutissement compagnoni inséparable et nécessaire de l'esclavage.
Sous le rapport de la fermeté et de la dignité dans l'emploi du commandement, les
chefsd de couleur se montrent en général comme
les hommes derOrient,supérdeurs: au commun
des hommes de l'Europe.Aucun de nos artisans
ou de nos laboureurs, passant subitement de sa
condition à un rang élevé, ne saurait atteindre
aussi vite et aussi bien que les hommes d'Haiti
aux habitudes extérieures de l'exercice du pouvoir.
Les richesses, qui s'acquièrent si facilement
par la domination absolue, et qui par leur possession illimitée sembleraient devoir assouvir
et calmer les passions, n'ont serviqu'à enflammer toutes les leurs, et à leur donner un plus --- Page 320 ---
RÉVOLUTION
grand amour pour l'autorité dont ils ont goûté
les enivrantes douceurs; accoutumés maintenant à cette manière d'être, ils ne la résigneraient qu'avec la vie.
Les noirs subalternes servent avec dévouement, parce que le mot de liberté vient de
tems en tems frapper leurs oreilles, et parce
que les chefs, ayant l'art de leur en parler avec
une apparence d'enthousiasme, se disent simplement au-dessus d'eux pour diriger leurs
forces, etsauver à leur couleurlejoug des bêtes
de somme. C'est ce lévier puissant qui fait et
fera toujours la force principale de ceux qui
commandent à Haiti.
La population couverte de ses armes et
remplie des souvenirs dont on a la constante
attention de nourrir sa vanité, se croit invincible sous la protection de son climat; et elle a
(ilf faut T'avouer)de grands motifs de confiance,
en se rappelant les ravages exercés par les maladies ou par les suites du système infernal dont
elle a fait l'application à sa défensc, dix ans
avantl'incendie de Moskou.
Les désastres de la Russie, moins meurtriers
dans leurs résultats comparés que ceux deSaintDomingue, ont fait plus d'impression, parce
qu'ils ont frappé de plus grands intérêts; mais
son climat; et elle a
(ilf faut T'avouer)de grands motifs de confiance,
en se rappelant les ravages exercés par les maladies ou par les suites du système infernal dont
elle a fait l'application à sa défensc, dix ans
avantl'incendie de Moskou.
Les désastres de la Russie, moins meurtriers
dans leurs résultats comparés que ceux deSaintDomingue, ont fait plus d'impression, parce
qu'ils ont frappé de plus grands intérêts; mais --- Page 321 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
T'historien impartial prenant l'initiative, rapportera avec plus de raison au système général de guerre adopté par les noirs dans les
campagnes de Saint-Domingue, l'observation qui est ressortie d'une défense désespérée pour l'instruction des nations et la garantie de leur existence sociale. Les torches de
Saint-Domingue et de la Russie ont éclairé en
traits de feu la démonstration de cette grande
vérité : Que les armees régulieres, quelque
bonnes et nombreuses qu'elles puissent être,
ne pourront plus désormais dompter Punité
d'action qui voudra leur résister, et qui saura
faire à lindépendunce commune le sacrifice
de quelques intérêts particuliers.
Sous CC rapport consolant, les campagnes
meurtrières de Saint-Domingue et de la Russie,
et les défenses populaires de l'Espagne et du
Portugal, sont des avis du destin, dont les peuples ct les rois doivent garder la mémoire.
La nature, qui a marqué les climats par des
productions différentes, et qui a étendu les variétés de ses productions jusqu'à l'espèce humaine, semble avoir tout fait à Saint-Domingue
pour les noirs, et plus particulièrement pour
les hommes de couleur, dont la teinte se rapproche davantage des anciens indigèncs. Leur --- Page 322 ---
RÉVOLUTION
sang brûlant, leur épiderme basanée et toutes
les parties de leur constitution physique étant
plus analogues au climat, en supportent sans
danger les variations, et ne s'enflamment pas
sous l'action d'un soleil qui darde ses rayons
d'aplomb.
Pour diverger cette action, la nature prévoyante a accordé aux Antilles des nuits d'une
fraicheur telle, qu'un double manteau devant le
plus grand feu de bivouac n'empèche pas qu'on
ne soit pénétré jusqu'à la moëlle des OS d'une
humidité glaciale. Cette transition alternative
et journalière d'une chaleur extrême à un froid
humide, portc le désordre dans l'économic
animale et finit par devenir d'une influence
mortelle sur le sang européen. Ce sang, trop
froid pour ces latitudesardentes, s'allume ou se
décompose; de là naît le mal de Siam, ou la
fièvre jaune.
L'énergic de nos soldats, qui enfanta ailleurs
tant de prodiges, ne put impunément braver
ces variations d'atmosphère.
J'ai observé que les militaires de toutes les
couleurs tombaient également malades à la
suite de bivouacs prolongés ou à l'époque dela
canicule, qui est aussilasaison des pluies; mais
les noirs guérissaient, et nos soldats mou-
; de là naît le mal de Siam, ou la
fièvre jaune.
L'énergic de nos soldats, qui enfanta ailleurs
tant de prodiges, ne put impunément braver
ces variations d'atmosphère.
J'ai observé que les militaires de toutes les
couleurs tombaient également malades à la
suite de bivouacs prolongés ou à l'époque dela
canicule, qui est aussilasaison des pluies; mais
les noirs guérissaient, et nos soldats mou- --- Page 323 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
raient ; les hommes de couleur seuls n'étaient
atleints que d'indispositions légères qui n'avaient point le caractère effrayant de nos maladies ; c'était une fièvre ordinaire qui semblait
produite par un excès de fatigue.
L'expérience réitérée acquise individuellement par les Haitiens de l'influence meurtrière de leur climat sur P'Européen, constitue
aujourd'hui l'assurance et faitl'orgueil de leurs
souvernemens.
Cette conviction est le changement le plus
saillant qui se soit opéré dans le caractère des
noirs de Saint-Domingue; il a nationalisé leur
confiance.
Autrefois ils nous supposaient des facultés
surnaturelles; aujourd'hui il leur en coûte de
nous en accorder d'égales aux leurs.
Les orages ont beau bouleverser et confondre la nature. 2 leurs traces ne sont jamais aussi difficiles à effacer que les ressentimens produits par les orages politiques. Ccs
ressentimens laissent des impressions si fortes
qu'clles égarent la raison et repoussent les modifications du tems.
C'est cC qui fait que la présomption des intérêts, d'accord avec les préjugés, représente
encore à présent les hommes d'Haiti comme --- Page 324 ---
RÉVOLUTION
des brigands isolés et sans plan auxquels la domination n'est échue que par circonstance; ; cela
n'était pas même exactement vrai pour tous les
chefs noirs ou de couleur qui figurèrent, il y a
vingt ans, dans les premiers troubles de SaintDomingue. Ceux qui sont au timon des affaires
aujourd'hui, en suivant des systèmes de gouvernement différent, prouvent par cela seul qu'ils
ne sont plus des esclavés furieux, mais bien des
hommes qui ont un esprit public, et qui conçoivent un intérêt commun. Si leur civilisation n'est pas plus avancée, c'est qu'ils sont
encore trop proches des souvenirs qui leur mirent les armes à la main.
Pour mieux juger des changemens survenus
à Haiti, laissons parler un Haîtien lui-même.
Voici comment s'explique le soi- disant baron de Vastey, secrétaire du roi, chevalier de
l'ordre royal et militaire de Saint-Henry, précepteur de son altesse royale monseigneur le
prince-royal d'Haiti, dans un ouvrage sorti, en
1817, de l'imprimerie royale de Sans-Souci,
ayant pour titre : Refeaions politiques sur
quelques Ouvrages et Journaux français con -
cernant Haili.
(C Si l'on veut considérer un instant l'état
d'abrutissement où nous étions plongés il y a
de
l'ordre royal et militaire de Saint-Henry, précepteur de son altesse royale monseigneur le
prince-royal d'Haiti, dans un ouvrage sorti, en
1817, de l'imprimerie royale de Sans-Souci,
ayant pour titre : Refeaions politiques sur
quelques Ouvrages et Journaux français con -
cernant Haili.
(C Si l'on veut considérer un instant l'état
d'abrutissement où nous étions plongés il y a --- Page 325 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
vingt-cinq ans avec notre état de civilisation
actuelle, on pourra juger des efforts que nous
avons dû faire pour avoir pu, sans secours
étrangers, abandonnés à nous-mèmes, livrés à
nos propres ressources, nous retirer de l'état
d'ignorance et de barbarie où l'esclavage nous
avait tenus.
> Ily a vingt-cinq ans que nous étions plongés dans la plus complète ignorance ; nous
n'avions aucune notion sur les sociétés humai
nes, aucune idée du bonheur, aucuné sensation
forte ; nos facultés physiques et morales étaient
tellement abruties sous le poids de l'esclavage,
que moi-même, qui écris ceci, je croyais que le
monde finissait là où ma vue pouvait s'étendre; mes idées étaient tellement bornées que.
les choses les plus simples m'étaienti inconcevables, et tous mes compatriotes étaient aussi
ignorans et même plus que je l'étais, s'il était
possible de l'être davantage.
> Aujourd'hui, les places civiles, administratives et militaires ne sont occupées que par des
Haitiens, puisqu'aucun étranger ne peut exercer des fonctions publiques à Haîti; l'impérieuse nécessité a tout fait; la plupart se sont
instruits par le secours des livres.
> J'en ai connus parfaitement plusieurs qui. --- Page 326 ---
NÉVOLUTION
ont appris à lire et à écrire d'eux-mèmes, sans
le secours de maîtres : ils marchaient avec
leurs livres à la main, ils interrogeaient les
passans; ; sur leur réponse s'ils savaient lire, ils
les priaient de leur dire ce que signifiait tel signe ou tel mot; c'est ainsi que plusieurs sont
parvenus à savoir lire et écrire sans le secours
de l'éducation, quoique déjà avancés en àge ;
ils sont devenus notaires, procureurs, avocats,
juges, administrateurs, et ont étonné tout le
monde par la sagacité de leur jugement; on
peut donc justement présumer quels hommes
ils eussent été s'ils avaient eu tous les secours
et tous les moyens que donne une éducation
classique; ; d'autres sont devenus peintres et
sculpteurs d'eux - mêmes et ont étonné les
étrangers par leurs ouvrages; d'autres sont detisserands et
venus architectes, mécaniciens,
ont tous réussi dans leurs essais; d'autres enfn
ont exploité des mines de soufre, fabriqué du
salpêtre et d'excellente poudre à canon dans
des moulins et des établissemens semblables à
ceux d'Europe, n'ayant eu pour tout secours
que des livres de chimie et de minéralogie pour
les guider. ; mais, sans contredit, l'art où nous
avons fait plus de progrès, c'est dans l'art militaire, et cela n'est pas étonnant, puisque de-.
d'autres enfn
ont exploité des mines de soufre, fabriqué du
salpêtre et d'excellente poudre à canon dans
des moulins et des établissemens semblables à
ceux d'Europe, n'ayant eu pour tout secours
que des livres de chimie et de minéralogie pour
les guider. ; mais, sans contredit, l'art où nous
avons fait plus de progrès, c'est dans l'art militaire, et cela n'est pas étonnant, puisque de-. --- Page 327 ---
DE SAINT-BONINGUE
puis 1790 nous avons été presque toujours en
guerre. -
Parmi le grand nombre de maux que nous
avons éprouvés, nous avons été compensés par
quelques biens. L'armée de Leclerc était comd'une infinité
a posée
de militaires de grands talens, de bons manceuvriers, de grands tacticiens, d'officiers de génie et d'artillerie trèsinstruits et très-habiles. Nous avons tous profité plus ou moins de leurs leçons, soit en
combattant dans leurs rangs ou contre eux.
Aujourd'hui, notre propre expérience, jointe à
celle que nous avons acquise, nous rend dans
une proportion incomparablement plus forts,
sous tous les rapports possibles, que nous ne
l'étions auparavant. .
Nous cultivons les mathématiques, nous avons
une fonderie royale de canons, bombes et bou+
lets d'établie ; nos artilleurs, bombardiers et
canonniers sont excellens, nos grenadiers et
chasseurs, pour un assaut, le disputeraient aux
meilleures troupes du monde. Pour les embuscades et harceler l'ennemi, il est impossible
de trouver de meilleurs soldats que nos troupes
légères et nos Royals-Dahomets. Nos corps de
cavalerie sont bien montés, bien disciplinés,
et capables, dans l'occasion, d'appuyer une --- Page 328 ---
BEVOLCTION
charge vigoureuse et brillante. .
> Le peuple haitien n'est pas encore une nation manufactorière, industrieuse et commerçante : comme les Romains, nous allons des
armes à la charrue, et de la charrucaux armes ;
nous sommes purement militaires et agricoles.
a
>> L'art qui répand les connaissances humaines,limprimerie, se perfectionne et s'étend de:
jour en.jour. Toute notre attention doit donc
se, tourner sur l'agriculture, le militaire etl l'instruction publique: De long-tems notre gouvernementn'aura qu'às'occuper de ces troisgrands
objets, etil ne pourra parvenirà ses fins qu'en
adoptant un bon système d'économie politique
qui soit bien entendu, bien raisonné, et surlout bien exécuté.
> Enappelant à notresecours les arts mécaniques, l'emploi des machines, des animaux et
des agens naturels, l'air, le feu et l'eau, nous
ménagerons et nous centuplerons les forces de
Thomme, et nous pourrons parvenir, en mettant en pratique ces différens moyens, à rendre
notre pays le plus beau, le plus populeux, le
plus riche, le plus florissant, et ses habitans,
jadis si infortuncs, les plus heureux du monde.
Semblables au phénix, dont nous avons adopté,
iques, l'emploi des machines, des animaux et
des agens naturels, l'air, le feu et l'eau, nous
ménagerons et nous centuplerons les forces de
Thomme, et nous pourrons parvenir, en mettant en pratique ces différens moyens, à rendre
notre pays le plus beau, le plus populeux, le
plus riche, le plus florissant, et ses habitans,
jadis si infortuncs, les plus heureux du monde.
Semblables au phénix, dont nous avons adopté, --- Page 329 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
l'ingénieux emblême, nous renaitrons plus
M
beaux et plus glorieux de nos cendres.
> Le gouvernement a tenté plusieurs essais:
déjà on a semé et recolté du blé, de l'orge, de
l'avoine, et nous avons eu la preuve évidente
que si nous n'avons pasjoui depuis long-tems
de ces produits substantiels, cela n'a été que
par la malice et les intérêts combinés. des eXcolons avec leur métropole.
> Nous n'avions pas encore songé qu'ayant
changé d'état, de rapport et de situation, nous
devions aussi changer d'état, d'économie.politique et rurale, et adopler un système d'agriculture approprié à nos nouveaux besoins, et
digne d'un peuple libre. Ce bienfait inappréciable était réservé au roi HENRY I"; c'est lui
qui, parla seule force de son génie, s'est élevé
au-dessus de ses devanciers, s'est frayé une
route toute nouvelle pour renverser, détruire
et effacer successivement dans notre état de
sociabilité tous les fléaux, tous les préjugés,
toutes les souillures créés par, les ex-colons,
l'esclavage et l'ignorance.
> Grâce à nos lois et réglemens de culture, à
la sage et prudente politique de notre auguste
souverain, la culture des vivres et des denrées
est maintenant partagée. Des bananeries conII.
--- Page 330 ---
RÉVOLUTION
sidérables ont été établies sur toutes les habitations; des plantations de vivres et de grains
de toute espèce ont été considérablement
augmentées dans les plaines et sur le sommet
des montagnes, dans des lieux inaccessibles
aux ennemis. Dans cet instant, nous cultivons
avec succès les pommes de terre d'Angleterre ;
ces tubercules et d'autres productions exotiques vont considérablement augmenter nos
moyens de subsistance. Un peuple doit suffire
à ses principaux besoins : s'il attend de létranger sa subsistance, il n'est plus le maitre de
de son existence, mais il la lui abandonne.
39 > Chaque année, le 15 avril, époque où commence la saison des plantations, nous célébrons
la fête de l'agriculture avec pompe et magnificence ; tous les habitans des environs deSansSouci accourent en foule au palais, font retentir l'air de leurs chants joyeux; on les voit,
chargés des plus beaux fruits, des plus belles
fleurs, enfin de toutes les richesses d'un sol
luxurieux, venir présenter à LL. MM. leurs
félicitations, leurs voeux et leurs hommages. >
La manière de s'énoncer du baron de Vastey, les écrits périodiques publiés au Port-auPrince, et les actes multipliés des deux gouvernemens ne laissent qu'à l'inflexible opiniâtreté
entir l'air de leurs chants joyeux; on les voit,
chargés des plus beaux fruits, des plus belles
fleurs, enfin de toutes les richesses d'un sol
luxurieux, venir présenter à LL. MM. leurs
félicitations, leurs voeux et leurs hommages. >
La manière de s'énoncer du baron de Vastey, les écrits périodiques publiés au Port-auPrince, et les actes multipliés des deux gouvernemens ne laissent qu'à l'inflexible opiniâtreté --- Page 331 ---
DE SAINT-DONIXGUL.
des doutes sur les changemens: sans nombreopérésà Saint-Domingue. Si les habitudesnouvelles
des noirs ont encore quelques points de contact avec leur ancienne manière d'être, leur
physionomie générale n'est absolument plus la
même. Au sentiment du respect envers le blanc
a succédé un préjugé de haine pour tout ce qui
rappellelancien. temns, l'ancienesclacage: Vainement chercherait-on aujourd'hui à leur donner
le change; rien de ce qui rappelle autrefois ne
saurait les ramener. La puissance des chefs,
telle qu'elle est constituée, s'est placée au-dessus de toute séduction. La bonne foi la plus libérale peut seule négocier avec eux. Il faut attaquer la raison commune par l'intérêt commun, pour parler un langage qui puisse être
entendu : plus une telle entreprise parait abstraite, plus le succès est fait pour jeter de léclat sur les hommes chargés d'en ménager la
réussite.
Faire abjurer de justes haines, 1 créer des
rapports nouveaux, et cela, s'il est possible,
sans employer le concours des armes, tel est
le problème que je présente aux lumières de la
France et aux intérêts bien sentis d'Haiti. La
solution de ce problême prouverait plus en faveur de l'heureuse influence des idées libérales --- Page 332 ---
REVOLUTION
sur. la morale et l'économie politique, que les
assertions et les détractions de tous les publicistes.
Quand après des luttes sanglantes on veut
faire goûter à des ennemis les principes de la
raison, il faut d'abord oublier la parlie douloureuse du passé, se résignerà dessacrifices, ,etréclamer froidement, par le droit et par lesimple
exposé des faits, les avantages réciproques qui
résulteraient des rapports nouveaux à établir.
Notre interdiction politique ayant cessé, essayons de parler le langage éclairé qui convient
à la dignité que nous avons montrée dans linfortune.
Les aliénations entre particuliers doivent
être mutuellement consenties pour être valables, et ne plus être susceptibles de récriminations. Il en estdemème entre les gouvernemens
pour les possessions qu'ils s'arrachent par les
armes. Le droit des gens veut que les traités
légitiment les conquêtes. Tant que la paix n'est
pas signée, la guerre est censée exister ; les
droits ne périclitent point, parce que la chose
n'est point moralement adjugée, et qu'il ne saurait y avoir prescription là où il n'ya pas renonciation souscrite : telle est notre situation
vis-à-vis d'Haiti.
ème entre les gouvernemens
pour les possessions qu'ils s'arrachent par les
armes. Le droit des gens veut que les traités
légitiment les conquêtes. Tant que la paix n'est
pas signée, la guerre est censée exister ; les
droits ne périclitent point, parce que la chose
n'est point moralement adjugée, et qu'il ne saurait y avoir prescription là où il n'ya pas renonciation souscrite : telle est notre situation
vis-à-vis d'Haiti. --- Page 333 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
Les événemens nous ont bien arraché le sol"
de Saint-Domingue, mais ils n'ont pu nous faire
perdre nos droits.
La France, pour les revendiquer, n'a que
deux moyens : la force ou les traités.
Dans- une carrière militaire de vingt-sept
ans,j'ai trop vu les vicissitudes de la fortune
pour conseiller l'emploi de la force sans avoir
préalablement cmployé toutes les ressources
de la dialectique.
Si le patrimoine de la gloire française a été
follement dissipé, au moins est-il resté à notre
belle patrie les biens qui appartiennent à son
génie, et qu'on ne peut lui arracher.
Autrefois nous donnions le ton frivole de
l'élégance: ; l'infortune nous a placés dans la
chaire de la morale. Nous avons aujourd'hui
pour disciples ceux mêmes qui se réunissaient naguère pour nous dompter par les
armes, et notre raison reprend sur eux l'empire que nous dûmes quelquefois à nos succès
militaires.
La France est devenue l'école des saines
doctrincs politiques, et déjà sa logique- s'6lève à la hauteur de ses arts. On Fécoute 1
on se conduit par elle, et par elle il se forme
une morale européenne qu'on ne pourra bien- --- Page 334 ---
HÉVOLUTION
tôt plus transgresser sans exciter le blâme des
consciences pures. Cette morale devient le
droit public de l'Europe, par lequel tout va
incessamment se juger.
Les dissentions politiques ne seront bientôt
plus que des procès qu'on plaidera devant le
tribunal de l'opinion; les nations seront jurés,
constateront le fait matériel, déclareront s'il
ya lésion, s'il y a délit; et les cabinets; comme
juges, n'auront qu'à faire l'application du code
universel de la justice.
Il appartient à la France, école du droit des
nations, de donner le premier exemple de modération, et de prouver par sa résignation philantropique qu'elle ne connaît pas de sacrifices
lorsqu'il s'agit de liberté.
Les affranchis de Saint-Domingue nous ont
arraché nos biens; il faudrait les exterminer et
les rendre esclaves pour les leur reprendre. A
tel prix, montrons-nous disposés à les leur
abandonner, 2 mais demandons en retour de
justes indemnités. Les Haitiens peuvent-ils raisonnablement nous les refuser, sur-tout si au sacrifice de nos biens nous en ajoutons de plus
généreux encore, cts si au lieu d'une entreprise
à main armée nous nous montrons disposés,
par des traités, à asseoir la base de leur indé-
faudrait les exterminer et
les rendre esclaves pour les leur reprendre. A
tel prix, montrons-nous disposés à les leur
abandonner, 2 mais demandons en retour de
justes indemnités. Les Haitiens peuvent-ils raisonnablement nous les refuser, sur-tout si au sacrifice de nos biens nous en ajoutons de plus
généreux encore, cts si au lieu d'une entreprise
à main armée nous nous montrons disposés,
par des traités, à asseoir la base de leur indé- --- Page 335 ---
DE SAINT-DONINGUE.
pendance, et à faciliter par cette démarche aux
autres cabinets les moyens d'en faire autant.
Quoiqu'ilyait encore des barbares à Haiti,la
masse de ses habitans doit avoir acquis le sentiment du juste et de l'injuste. Les Haîtiens qui
pensent doivent sentir qu'ils sont comptables
envers la France du sol qu'ils ont usurpé, et ils
doivent épronver le besoin de montrer enfin de
la modération, pour faire oublier les sacrifices
humains qu'ils ont froidement exécutés quinze
moisaprès l'acte del leur émancipation: npolitique.
La conscience des nations est comme celle
des hommes en particulier : l'origine de ce que
l'on acquiert injustement en trouble toujours la
jouissance. Ce sentiment intérieur doit être général àl Haiti; il est impossible quel les nouveaux,
propriétaires ne saisissent pas avec transport le
moyen que nous leur proposons de se libérer
envers leur conscience. Il est impossible que
l'instinct de la conservation ne fasse pas éprouver chaque jour davantage le besoin de ménager la morale curopéenne,etcclui plus pressant
encore d'être agrégé dans la nomenclature
des nations civilisées. Ce besoin doit parler plus
haut que les passions.
L'exaltation des présomptions nouvelles ne
peut faire taire les anciens souvenirs. Les noirs --- Page 336 ---
RÉVOLUTION
d'Haiti ont été parfois trop Français pour avoir
oublié que la France fut la première parmi les
nations qui leur accorda les droits de la famille
humaine. Malgré tous les efforts de la haine,
ces souvenirs doivent réveiller quelques bons
sentimens, et les jeunes Haitiens, chez lesquels
l'éducation a développé les facultés généreuses
de l'ame, ne sauraient jamais se résoudre à hair
cordialement la France. Les ressentimensqu'on
cherchera en vain à leurinculquer ne seront jamais assez aveugles pour leur faire confondre
les torts de quelques individus avec l'universalité des citoyens de la France ancienne et nonvelle. Cette universalité compâtit dans tous les
tems au sort des malheureux esclaves et appela
toujours de ses voeux et de SCS actes l'émancipation du genre humain.
Aucun gouvernement régulierdansle monde
ne pent reconnaître les gouvernemens actuels
d'Haiti sans blesser à notre égard les lois dela
neutralité, et sans violer la morale dans toutes
les lois divines et humaines; caril ne s'agit pas
ici d'une simple réclamation de suzeraincté de
notre part, c'est une mnasse de plusieurs milliards de biens qui nous a été enlevée, et dont
nous nous bornons à réclamer une faible indemnité.I1 est tems, pour la gloire de T'Europe,
ne pent reconnaître les gouvernemens actuels
d'Haiti sans blesser à notre égard les lois dela
neutralité, et sans violer la morale dans toutes
les lois divines et humaines; caril ne s'agit pas
ici d'une simple réclamation de suzeraincté de
notre part, c'est une mnasse de plusieurs milliards de biens qui nous a été enlevée, et dont
nous nous bornons à réclamer une faible indemnité.I1 est tems, pour la gloire de T'Europe, --- Page 337 ---
DE SATNT-DONIXGUE
qu'elle accorde enfin quelque chose aux intérêts
de la France.
Quc les Hattiens calculent donc froidement
que nous restons maitres de leur existence légale: qu'ils calculent aussi les suites de l'interdiction universelle où le passé, le présent et
l'avenir nous laissent la faculté de les placer, et
le véritable sentiment de leur position leur fera
facilement comprendre la nécessité pour eux
de traiter.
C'est aux lumières de notre diplomatie qu'il
appartient de leur tracer la conduite qu'ils ont
à tenir pour arriver à ce traité. De part et d'autre il faut y apporter beaucoup de franchise et
peu de souvenirs : ce sont des intérêts nouveaux
qu'il faut créer, et c'est dans ces intérêts qu'il
faut placer les espérances communes de la
France et d'Haiti. C'est encore à nos conseils
qu'il appartient de développer aux' nouveaux
gouvernemens noirs les avantages incalculables
que leur procurerait notre reconnaissance légale. Il faut leur représenter que de cette reconnaissance naitrait celle du reste de TEurope, d'oà viendrait la confiance qui donne le
crédit, et le crédit qui apporte les capitaux et
les arts avec lesquels des peuples placés comme
ceuxd'Hamipeuvent bientôt centuplerles forces --- Page 338 ---
RÉVOLUTION
de leur existence; il faut enfin bien leur expliquer que, loin de regretter et de jalouser tant
de prospérité, nous plaçons désormais en elle
nos propres espérances.
Mais si nous épuisions en vain nos offres genéreuses, si nous trouvions des hommes insensibles à nos sacrifices, et si les Haitiens restaient
sourds à nos propositions, il faudrait faire ressortir nos droits au tribunal de l'opinion européenne, lui bien représenter qu'il n'est pas
question d'une simple réclamation de juridiction politique 7 mais d'une réclamation qui
a pour objet d'indemniser dix mille familles
dont les Haîtiens ont usurpé le patrimoine.
En évoquant Tintervention des grands souverains qui dans les derniers tems se sont
établis les régulateurs des droits des nations,
il faudrait provoquer un anathême général sur
les appuis clandestins accordés à Haiti, et cet
anathême serait prononcé, s'il existe réellement un traité d'union entre les grands souverains pour maintenir les droits réciproques
des nations selon les règles de la justice et de
léquité. Voilà, dit-on, le but de la sainte alliance, et non celui de l'asservissement des
peuples, comme des esprits inquiets paraissent
ou le craindre ou le désirer.
udrait provoquer un anathême général sur
les appuis clandestins accordés à Haiti, et cet
anathême serait prononcé, s'il existe réellement un traité d'union entre les grands souverains pour maintenir les droits réciproques
des nations selon les règles de la justice et de
léquité. Voilà, dit-on, le but de la sainte alliance, et non celui de l'asservissement des
peuples, comme des esprits inquiets paraissent
ou le craindre ou le désirer. --- Page 339 ---
DE SAINT-BONIXGUE
33r
Après avoir obtenu des puissances de T'Eula déclaration unanime qu'il ne saurait
rope
plus y avoir désormais d'appui clandestin
pour les gouvernemens d'Haiti, il faudrait,
avant de tirer l'épée, déclarer aussi de notre
côté quej jamais nous ne ferons la guerre pour
enlever aux Haitiens leurs droits politiques. Ces
deux déclarations bien connues, il ne nous resterait plus qu'à remettre nos droits dans les
mains de la Providence et dans le courage de
nos enfans.
La déclaration des puissances européennes
et la nôtre, suivies d'un blocus rigoureux et de
quelques opérations militaires dont il n'est pas
dans les moyens d'Haiti d'empêcher la réussite,
parce qu'ily a des choses positives à la guerre,
feraient incessamment comprendre aux chefs
actuels qu'il vaut mieux céder une partie des
biens qu'ils ont usurpés, que de s'exposer par
la chance des événemens à vagabonder et à
tout perdre.
Les côtes du royaume et de la république,
par leur gisement, sont vulnérables sur tant
de points, que la défensive est presque nulle
pour parer les coups nombreux dont on peut
les assaillir. A Dieu ne plaise que nous soyons
réduits à en faire la tristeépreuve ! les hommes --- Page 340 ---
REVOLUTION
d'Harti auraient bientôt alors à regretter leur
présomption, car, militairement parlant, il est
exactement vrai qu'avec des vaisseaux intrépides on peut opérer à volonté sur toutes les
côtes du Nord, de l'Ouest et du Sud, depuis la
pointe de la Grange jusqu'au cap Dalmaric.
Les forces qui désoleraient le matin les côtes
du royaume, pourraient le soir même venir désoler celles de la république : il n'y a que quelques heures de trajet du Mole-Saint-Nicolas à
la baie de Jéremie.
La guerre que nous aurions à faire ne ressemblerait en rien à celle que nous fimes il y a
dix ans. Nous voulions alors conserver, et nous
présentions partout une faible défensive. Aujourd'hui, nous serions toujours offensifs, car
nous ne tiendrions plus au sol. Le système d'incendie, par lequel les noirs nous combattirent
alors avec succès, retourné maintenant contre
eux, fcrait le désespoir et la mort de leur corps
politique naissant. Nous leur détruirions plus
dans un jour qu'ils ne pourraient rétablir dans
un an. Ce sont des considérations plutôt que
des menaces que je soumets aux Haitiens euxmêmes.
Danslébauche d'un si grand plan, il me parait
pour le moment superflu de traiter les détails.
'incendie, par lequel les noirs nous combattirent
alors avec succès, retourné maintenant contre
eux, fcrait le désespoir et la mort de leur corps
politique naissant. Nous leur détruirions plus
dans un jour qu'ils ne pourraient rétablir dans
un an. Ce sont des considérations plutôt que
des menaces que je soumets aux Haitiens euxmêmes.
Danslébauche d'un si grand plan, il me parait
pour le moment superflu de traiter les détails. --- Page 341 ---
DE SAINT-DONINGUE
CHRISTOPHE, dont on a fait voir à Londres
ct les uniformes brodés en diales épaulettes
mans, qui depuis plus de quinze ans se fait servir en vaisselle plate et qui épuise tout ce que
l'art'a créé d'ingénieux pour ajouter par le luxe
aux douceurs de la vie, se résignera peut-être
plus aisément qu'on ne pense à accorder les
indemnités dont foncièrement son ancienne
droiture reconnaitra la justice. Si les premières
opérations du blocus privent la partie civilisée
de la population des objets d'importation et de
consommation dont elle a pris lhabitude, et si
faits avec intellides débarquemens partiels,
portent la destruction dans leurs progence,
verra bientôt des dispriétés adolescentes,on
Saarmaaiatiat
et les faire trembler peut-être pour leur propre
existence.
Boyer, malgré la confiance qu'il a. dans son
courage, se rappellera avec effroi que le syset de DEStème de Totsanse-Lorvsarus
SALINES était d'anéantir sa couleur. Il est impossible qu'il ne frémisse pas quand il compte
les noirs, et quand il reporte ses souvenirs vers
la fin de la guerre du Sud, qui menaça d'exEn
néantermination ses semblables.
dépit,
moins, de ces tristes souvenirs, il est probable --- Page 342 ---
REVOLUTION
que si, pour donner aux gouvernemens d'Haiti
le sentiment de leur position précaire, nous
en étions réduits à ouvrir les négociations par
les armes, Boyer se montrerait d'autant plus
inflexible qu'il aurait plus de ménagemens à
garder; il n'oserait jamais traiter qu'à l'imitation de CHRISTOPHE, dont les démarches n'exciteront jamais la défiance des noirs,
L'opération qui devrait précéder le blocus,
si nous étions dans la pénible nécessité de l'entreprendre, serait la destruction totale des
moyens nautiques que se sont créés les gouvernemens d'Haiti. Un intérêt commun porte
tous les gouvernemens qui ont des possessions
aux Antilles, et particulièrement les cabinets
de Londres et de Madrid, sinon à nous aider,
du moins à faire des voeux pour la réussite de
celte première entreprise.
Toutes les fois queTOussAINT-LOUVENTURE
voulait obtenir des complaisances de la politique anglaise, il faisait dire au gouverneur de la
Jamaique : Que le gouverneur noirde Saint-Domingue savait qu'il n'y a qu'une nuit de traversée de ia pointe des Irois aua terres de
la Jamaique, et qu'il avait assez de troupes
noires pour en abandonner quelques centaines
aux vents et aux courans, afin d'aller préter
de
celte première entreprise.
Toutes les fois queTOussAINT-LOUVENTURE
voulait obtenir des complaisances de la politique anglaise, il faisait dire au gouverneur de la
Jamaique : Que le gouverneur noirde Saint-Domingue savait qu'il n'y a qu'une nuit de traversée de ia pointe des Irois aua terres de
la Jamaique, et qu'il avait assez de troupes
noires pour en abandonner quelques centaines
aux vents et aux courans, afin d'aller préter --- Page 343 ---
DE SAINT-DONINGUE.
secours auanoirs de la montagne bleue. (C'est
le morne de la Jamaique où se réfugient les
marrons).
Ces menaces obtinrent dans le tems trop de
concessions pour ne pas être restées présentes
à la pensée des noirs quiles entendirent.
L'épée de Damoclès tenait au moins à un
fil; celle qui menace la prospérité de Cubes et
de la Jamaique ne tient encore qu'au caprice
et à T'hameur d'un chef d'Haiti.
Les affranchis de Saint-Domingue ont assez
brûlé pour savoirtous que l'un d'eux suffit pour
porter la ruine et la désolation dans les campagnes des Antilles. Ils savent tous, aussi, que
pour incendier de fond en comble les champs
de cannes à sucre ilsuffit, lorsque les cannes.
sont mûres, d'y mettre de feu du côté de la
mer, quand le vent vient du large, let du côté
opposé, quand il vient de terre ; ils savent enfin
tous aussi que. presque chaque jour la brise
souffle alternativement du large et de terre, et
quand elle souffle de terre, elle souffle à-la-fois
vers la mer sur tous les points du compas.
Ainsi donc, la fin du procès qui existe entre
la France et Haiti touche à-la-fois et la morale
européenne et les intérêts des gouvernemens
qui ont des colonies auxAntilles. --- Page 344 ---
RÉVOLUTION
L'Angleterresait mieux que personne. tout ce
que nous avons perdu, et n'a plus de motif pour
s'opposer à nos démarches, à moins qu'elle ne
veuille laisser peser sur elle les imputations que
lui firent, il y a quinze ans, tous les publicistes
de l'Europe, lorsqu'ils la virent fournir des armes et des munitions aux révoltés de Saint-Domingue. Cès publicistes supposaient alors qu'en
puissance rivale et jalouse de la France, de
TEspagne et des Etats-Unis, elle n'attendait
que le moment où ses sucrerics de l'Inde auraient acquis assez d'étendue pour laisser infesterl les mersd'Amérique.parles noirs d'Haiti,
afin d'assurer à son commerce des grandes
Indes une. faveur d'autant plus exclusive que
lc prix de la main-d'oeuvre, dans l'Inde, n'est
rien comparativement à celui de la main-d'oeuvre dans les Antilles, dont les productions auraient encore contre elles de ne. pouvoir plus
s'écouler avec sûreté. Si l'Angleterre le décidait ainsi, il faudrait oublier Saint-Domingue; car ce serait folie que de penser à des
tentatives ruineuses qui le seraient bien plus
aujourd'hui pour nous qu'elles ne le furent au
tems de nos prospérités. Mais si les droits de la
morale, de la justice et de l'humanité ne sont
pas entièrement effacés du code politique de
, dont les productions auraient encore contre elles de ne. pouvoir plus
s'écouler avec sûreté. Si l'Angleterre le décidait ainsi, il faudrait oublier Saint-Domingue; car ce serait folie que de penser à des
tentatives ruineuses qui le seraient bien plus
aujourd'hui pour nous qu'elles ne le furent au
tems de nos prospérités. Mais si les droits de la
morale, de la justice et de l'humanité ne sont
pas entièrement effacés du code politique de --- Page 345 ---
DE SAINT-DONINGUE.
la Grande-Bretagne, si son gouverhement partage réellement les sentimens généreux qui
honorent souvent individucllement les Anglais,
il interviendra avec le reste de l'Europe pour
appuyer nos justes réclamations, et se prêtera
à l'admission des noirs dans la nomenclature
des peuples civilisés.
Cette admission est une conception philantropique qui honorerait notre siècle en présentant à l'étonnement de la postérité un événement extraordinaire de plus.
Les gouvernemens de Venezuela, de Buenos-Ayres et du Chili ne sont pas à beaucoup
près aussi avancés en civilisation, en organisation intérieure et en puissance positive, que les
gouvernemens d'Haiti; ils excitent cependant
plus d'attention. Quelle en est la véritable
cause ? c'est que leur population a notre couleur; et que de vieux préjugés ou de justes ressentimens repoussent celle des Haitiens. La raison doit se taire devant les préjugés; il lui sied
mal de disputer avec eux ; mais elle peut parler aux ressentimens personnels, et j'en fournis la preuve moi-même,
Aucune victime des événemens de SaintDomingue n'a déploré plus que moi les pertes
E.
--- Page 346 ---
RÉVOLUTION
qu'elle y a faites. Le destin de mon malheureux frère, égorgé par les noirs, a long-tems
troublé ma raison, mais l'image de ce que la
nature avait créé de plus pur, l'image même de
mon frère ne saurait s'irriter d'une pensée que
je retrouve digne de sa belle ame. Les intérêts
de la France se présentent ici avec ceux de
l'humanité, il faut faire abstraction de nos sentimens douloureux et souscrire à l'arrangement
qui peut être utile à la patrie.
Sans doute nous avons à faire de grands sacrifices ; mais en jetant les yeux sur le passé,
la résignation naitra de T'énumération même
de nos pertes.
C'est mal-à-propos qu'on a rapporté à des
défauts de prévoyance particulière ou de connaissances locales les ravages que firent les maladies sur l'expédition dui capitaine -8 général
Leclerc; il est constant et malheureusement
démontré qu'une première année de séjour
dans les Indes occidentales a toujours vu périr
les deux tiers des troupes qui y ont tenu la
campagne.
Il faut avoir été calciné par le soleil des Antilles pour se faire une idée des fatigues et des
privations que la guerre entraine à sa suite à
Saint-Dominguc.
connaissances locales les ravages que firent les maladies sur l'expédition dui capitaine -8 général
Leclerc; il est constant et malheureusement
démontré qu'une première année de séjour
dans les Indes occidentales a toujours vu périr
les deux tiers des troupes qui y ont tenu la
campagne.
Il faut avoir été calciné par le soleil des Antilles pour se faire une idée des fatigues et des
privations que la guerre entraine à sa suite à
Saint-Dominguc. --- Page 347 ---
DE SAINT-DONINGUE
33g
Dans les marches où l'on manque d'eau, les
hommes et les animaux tombent souvent
pés d'apoplexie. Je les ai vus
frapparfois se
ter une bouc humide que des matières animales dispuen dissolution coloraientd'un arc-en-ciel infect,
et j'avoue même que dans quelques occasions
ma raison n'a pu résister au besoin de mes lèvres brûlantes.
L'armée du capitaine-général Leclerc aurait
éprouvé de bien plus grandes privations, si
elle n'avait eu à la tête de son administration
et de celle de la colonie le préfet colonial
Daure, ancien ordonnateur en chef de l'armée
de l'Orient, qui, plein de jeunesse et de talens,
était accoutumé à vaincre les obstacles. L'activité de cet administrateur habile fit
fois arriver l'abondance
quelquesur les mornes de
Saint-Domingue, comme il avait su la trainer
dans les déserts de l'Egypte et de la Syrie.
Quelque infructueux qu'aient été les soins
des officiers de santé employés à l'expédition
du général Leclerc contre les ravages de la fièvre jaune, T'histoire n'en doit pas moins signaler I'héroisme de leur conduite
S'il est beau de braver la mort généreuse.
trie, il est sublime de
pour la pament
l'affronter à tout moavec résignation et de la trouver en cher- --- Page 348 ---
RÉVOLUTION
chant à conserver la vie à d'autres hommes.
Au milieu des fléaux qui moissonnèrent
alorsplus de sept cents officiers de santé, le dévouement de ceux qui survécurent ne se démentitj jamais. Privés des ressources nécessaires'
à leur art, ils ne se rebutèrent point; on les vit
souvent porterà leurs malades des consolations,
et lorsque l'effroi chassait les infirmiers, on les
vit encore se résigner au charitable emplor
d'en servir eux-mêmes.
Je me rappelle que la reconnaissance de
l'armée désigna dans le tems à celle du gouvernement les services des docteurs Peyre,
Albert, Hugonin, Arrault, Monnier, Décourt,
Renatti et d'une foule-d'autres dont les noms
comme bienfaiteurs de l'humanité devraient
être conservés sur nos tablettes historiques.
Après les sacrifices en tout genre que la
guerre a consommés, il n'appartient pas à nous,
témoins et victimes, de dissimuler à la patrie
aucun des renseignemens qui peuvent lui être
utiles; il est même de notre devoir de ne rien
cacher des pertes que nous fimes au tems de
nos prospérités.
Les tableaux suivans parlent plus haut que
tautes les' assertions.
iteurs de l'humanité devraient
être conservés sur nos tablettes historiques.
Après les sacrifices en tout genre que la
guerre a consommés, il n'appartient pas à nous,
témoins et victimes, de dissimuler à la patrie
aucun des renseignemens qui peuvent lui être
utiles; il est même de notre devoir de ne rien
cacher des pertes que nous fimes au tems de
nos prospérités.
Les tableaux suivans parlent plus haut que
tautes les' assertions. --- Page 349 ---
Etat general drs forres dr terre et de mer employees à Pexpédition de Saint- Doningue SOuS le gouernement du
cupituine-general Leclere.
FACADREN ot BATIMLNS
lotes de leur
Nmhre des
sur loquels les troupes ont fait leur traverste.
DESIGSATION DESCORPS
Jans la deborquenuent colourr
- 0 setrale.
1 0 larla
Flotte de Brest, 15 vaisseaux deligne.
5,1, Sordemu-hrugales ligeres
fauro-ripagnele, 9 Irégates ou corvettes
- 51, w'dem-brigule deligne.
an 10
amnal VillaretJoyense 3 Lrmekemenkteyes 19" dusrunachrtal Artillene..
plusitar
6,foo
ynssendel ligne.
EscadredelOricnl. I frégate.
d demi-brigade,ete..
- corvettes
pluratse an 10.
gon
Escadrede Rochefort, 6 vaissesux de ligne.
15* légère, 56, Exrtandeligne
contre-amnital
6 frégates
Légun de J Lone.
TaTourhe-Treville
2 corvettes.
79 duagons
IU plavidse 411 10.
S,ono
2 avisos.
Aitillene.
Escadre-deTonlon,
vaisseanvde lgne
35 ligire
contri-amnal
frégate. orvette
) de ligue
II 11.
son
Gantheaunie.
Laginn de Sant-Dunmngue
pluviine
lite
Aitillenr.
Excairede Cadix, sussraur del ligne
19 legire, hatullon alrmanl.
coutte ams Lnois lregates.
U hagous, elc
sjluvider at in
2,100
P'escadrrdedirest.,
vussaur de ligne
8pemmasl ata 14
1,
Escadre du Havre..
frégates.
98* de ligur.
- gepmal 111 10
1,500
Division hollandaise,
cassrauxde ligne.
Je gur, tr.
rontiesamtalllantznch 3 Irégates
ne Comn ap e ali lleu
13 premunal nls 10.
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Lesvaisseaux le l'elagio et le Conguérant.
dem-brigade, Iegeerspsdhitsmmane
pramal anl to.
1,f0
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15 thermlor an 10.
1,00
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85* delgne.
11 thennulr anl 1O Convois du lougre le Fautour
3 ligere
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21 fiurt tider au 10.
2,59
Lr wanpat/lgiprmenne
latallungadn-ediee
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D13
le P'rudent.
Batallon ctranger.
S jour ciomplénentures
le Teure Eddonardetl rande.
85 deligne
24 srulomanea anl 11
Surlatoraltede. rscadeesetlitmene
lrtlleric delimsneremr austronpes de
lerre..
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4,000
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à ao
: , Sels D --- Page 351 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
34t
Qu'existe-t-il aujourd'hui de ces forces de
terre et de mer? des débris, et rien que de faibles débris ! les choses et les hommes ont
également disparu! la guerre a emporté les
hommes avec voracité; les coups de la politique, quoique plus lents, n'en ont pas moins
été destructifs pour les choses : elles ont été
atteintes à la paix par la haine implacable qui
n'avait pu les réduire pendant la guerre.
Des trente - cinq mille cent trente et un
hommes portés dans l'état ci-dessus, , plus de
vingt-cinq mille avaient devancé dans la tombe
le capitaine-général Leclerc : il n'existait à sa
mort que deux mille deux cents combattans ;
environ sept mille cinq cents malades encombraient alors les hôpitaux.
Ces débris et vingt mille autres victimes arrivées à Saint-Domingue dans les treize derniers mois de notre domination agonisante,
ainsi que l'infortunée population créole, ont
péri après la mort du général Leclerc, dans
des proportions plus déplorables encore que
celles que présente le lugubre tableau suivant:
Elat des pertes fuites à Saint - Domingue pendant le
commandement du capitaine - général Leclerc 1 dans
l'espace de neuf mois.
Habitans de tont sexe égorgés par les ordres_de
TOUSsAINT-LoUVENTURE.
3,000 --- Page 352 ---
RÉVOL UTION
Oficiers-généraux, d'état-major; ; de corps ou isolés
morts dans lcs combats ou de maladie :
1,500
Officiers de santé morts de maladie. .
Soldats tués à la guerre e
5,000
Soldats morts de maladie.
20,65:
Marins militaires morts dans les combats ou de maIadie.
8,000
Marins du commerce. .
id
id.
3,000
Employés militaires et civils. id.
id.
2,000
Hommcs isolés accourus dans la colonie pour y faire
fortune..
id.
id
3,000
Habitans morts dans les combats.
Habitans morts de maladie ou de fatigue dans le service militaire. *
1,800
Noirs et hommes de couleur tués parla guerre.
7,000
Id.
id. morts de maladie ou de fatigue.. .
2,000
Id.
id. noyés ou tués dans des assassinats
juridiques. .
4,000
Total des hommes perdus par mort violente pendant
le commandement du général Leclerc. .
62,481
Pour terminer ccs souvenirs de deuil, je
joins ici l'état nominatif des officiers-généraux
des deux armées que la France eut à Saint-Domingue, et qu'une funeste et coupable politique parvint à faire détruire l'une par l'autre.
Arinée expéditionnaire de Saint-Domingue.
Lc capitaine-général Leclerc, général en chef, mort de la
fièvre jaune.
us par mort violente pendant
le commandement du général Leclerc. .
62,481
Pour terminer ccs souvenirs de deuil, je
joins ici l'état nominatif des officiers-généraux
des deux armées que la France eut à Saint-Domingue, et qu'une funeste et coupable politique parvint à faire détruire l'une par l'autre.
Arinée expéditionnaire de Saint-Domingue.
Lc capitaine-général Leclerc, général en chef, mort de la
fièvre jaune. --- Page 353 ---
DE SAINT-DONINGUE,
Dugua, chefdelétat-major, ,1 mort de la fièvre jaune.
Debelle.
id.
Hardy.
id.
Watrin. -
. id.
Boudet, mort subitementaprès Ia bataille de Wagram.
Rochambeau. .
tué à la bataille de Leipzig.
Quantin.
mort de maladie en France.
Thouvenot.
id.
Clauzel. -
en exil.
Desfourneaux
en retraite.
Dubureaux.
id.
Lapoipe.
id.,
Brunet. :
: id.
Saint-Martin, commandant en chef l'artillerie de
l'armée. .
mort de la fièvre jaune.
Pambour.
id. .
id.
Tholasé, commandant l'arme du génie.
id.
Le Doyen 2 inspecteur en chef aux revues.
id.
Clément. :
id.
Dampierre .
id.
Deplanque.
id.
Jablonoski.
id.
Von der Weid.
id.
Mayer.
id
Darbois. -
id.
LÉVEILLÉ. .
id.
Layalette, mort naufragé en se rendant à Santo-Domingo.
Noailles, luéà l'abordage d'un bâtiment anglais.
Ferrand s'est tué sur le champ de hataille en voyant
les milices espagnoles entrer en défection.
Salme. .
tué en Catalogne.
Fressinet.
en exil.
Humbert.
errant en Amérique. --- Page 354 ---
RÉVOLUTION
Rigaud.
errant en Amérique.
Dutrui,
en retraite.
Devaux.
id.
Kerversau..
id.
Dubarquier. .
id.
Sarrazin. -
id.
Boyer, lieutenant-général.
en non activité.
D'Hénin. .
id.
Pamphile de Lacroix. .
id.
Claparède 2 lieutenant - géncral. -
employé.
Armée coloniale de Soint-Domningue.
ToUssAINn-LouvERTURE, général en chef, mort de maladie
en France.
DESSALINES.
tud par les ordres de Pétion.
Clervaux.
mort de la fièvre jaune.
VERNET,
id.
MAUREPAS.
précipité arbitrairement dans les flots.
CHARLES BELAIR..
fusillé juridiquement.
PAUL LOUVERTURE.
tué par les ordres de DESSALINES.
LAPLUME. :
mort de maladie en France.
Age, chef de Tétat-major-général. . en retraite en France.
Pajeqt, Ticutenant-général.
en non activitéen France.
CHRISTOPHE. :
roi d'Haiti.
Ainsi, au I"janvier 1819, sur quarante-deux
officiers-généraux qui ont fait partie de l'armée
expéditionnaire, vingt-cinq ont péri de mort
violente, ou avant le terme de l'existence ordinaire; quatre languissent hors du sol de la patrie; dix à l'automne de la vie ont été frappés
. . en retraite en France.
Pajeqt, Ticutenant-général.
en non activitéen France.
CHRISTOPHE. :
roi d'Haiti.
Ainsi, au I"janvier 1819, sur quarante-deux
officiers-généraux qui ont fait partie de l'armée
expéditionnaire, vingt-cinq ont péri de mort
violente, ou avant le terme de l'existence ordinaire; quatre languissent hors du sol de la patrie; dix à l'automne de la vie ont été frappés --- Page 355 ---
DE SAINT-DONINGUE.
de nullité par la retraite; trois végètent en non
activité; ; un seul jouit des faveurs du rang qu'il
a atteint.
Sur onze officiers-généraux qui composaient
l'armée coloniale, huit ont péri misérablement,
un a obtenu sa retraite, un autre ses demitraitemens ; enfin le onzième a usurpé la couronne d'Haiti.
Quelque sombre que soit le tableau du destin de ces officiers - généraux, ce tableau est
encore brillant comparativement à celui des
subalternes. Qu'ont - ils trouvé pour prix de
leur dévouement à la patrie? la mort ou la misère. Hommes de toutes les nations, de tous les
états et de toutes les opinions, qui avez tant jalousé la carrière des armes françaises, calculez
et méditez!
FIN. --- Page 356 ---
TABLE
DES MATIÈRES.
SECOND VOLUME.
CHAPITRE ONZIÈME. De la page I à la page 32.
Motifs de la prise de possession de la partie espagnole, pages
I- -5. Arrivée du général Agé à Santo-Domingo; renvoi de
cet officier ; rétraction de l'agent Roume ; son arrestation et
son départ de la colonie, 5-7. Lettre de TotssAINT-LouVERTURE en forme de manifeste; ; réponse du gouverneur
don Garcia, 5 7-15.Invasion de la partie espagnole; entrée
triomphale des noirs à Santo-Domingo, 14-18. Réunion de
tout le territoire de Saint-Domingue sous l'autorité du
chef des noirs; prospérité , 19-20. Enthousiasme général
pour Torsant-Lotyzaruns, constitution coloniale ; opposition de quelques Français ; leurs observations, 21-23.
Dernière mission en France du chef de brigade Vincent ;
ses objections au premier consul, 24-32.
CHAPITRE XII. De la page 33 à la page 58.
Etat de la colonie après la promulgation de sa constitution ;
ses produits en l'an 9; budget des dépenses du gouvernementg@némldeSsint-Domingun,pager 33-42. Comparaison
des dépenses réllesavecles dépenses fictives, 45-44.1 Propos
et apologue de ToussAINT-LouvERTURE ; promotions nombreuses ; formation de l'armée coloniale en trois divisions,
45-46. Détails sur les généraux DESSALINES et MoYSE; ; insurrection des ateliers du Limbé; jugement et exécution du
général MoYsE, 45-50. Résignation extraordinaire des
noirs aux ordres de TOUSSAINT - LOUVERTURE; ses plaintes
relativement au silence du premier consul ; ses inquiétudes;
et apologue de ToussAINT-LouvERTURE ; promotions nombreuses ; formation de l'armée coloniale en trois divisions,
45-46. Détails sur les généraux DESSALINES et MoYSE; ; insurrection des ateliers du Limbé; jugement et exécution du
général MoYsE, 45-50. Résignation extraordinaire des
noirs aux ordres de TOUSSAINT - LOUVERTURE; ses plaintes
relativement au silence du premier consul ; ses inquiétudes; --- Page 357 ---
TABLE DES MATIÈRES.
ses proclamations, 51--55. Renvoi de ses agens de la Jamaique; rappel du Cap de l'agent britannique; envoi en
France d'un habitant du Port-au-Prince ; particularité sur
cette mission , 54-58.
CHAPITRE XIII. - De la page 5g à la page 88.
Activité dans les chantiers maritimes; instructions secrètes
sur l'expédition de Saint-Domingue ; méprises des rédacteurs de cesinstructions; ; attitude défiante des noirs > pages
59-61. Fausses dispositions maritimes ; ralliement général
del'expédition du capitaine-général Leclerc au capSamana,
69--64. Situation de l'armée de TOUSsAINT-LoUVERTURE,
65-66. Dislocation de la flotte; discussion entre le capitaine-général et l'amiral; ; envoi de l'aide-de-camp Lebrun
all Cap; sa réception par les noirs; conduite du général
CnnISTOPHE, 67-76. Lettre du capitaine-général Leclerc;
proclamation du premier consul, 2 76-81. Inauguration de
la guerre; conduite courageuse du maire du Cap; second
incendie de cette ville, 82-88.
CHAPITRE XIV. De la page 89 de la puge 118.
Arrivée de la division Boudet dans la rade du Port-an-Prince;
débarquement au Lamentin ; harangue remarquable du général Boudet; occupation du fort Bizoton ; attaqueet prisedu
Portau-Prince.pagest 89--98. Issucheureuse de l'enlèvement.
de cette ville ; sotunission du général LAPLUME, commandant le département du Sud, 98-103. Insinuations dangereuses de DESSALINES; démarchedel la population deJaemel;
faiblesse humaine, 104--) 108. Envoi d' une brigade de la division Boudet dans le Sud; soumission du général Clervaur;
efforts généreux des habitans de Santo-Domingo ; remise
de cette ville au général Kerversau par le général PAUL
LOUVERTURE, 109-112. Considérations militaires; lettre
du premier consul à TOUSsAINT-LouvERTURE, 112-118.
A
CHAPITRE XV. - De la page 119 ie lu page 147Première entrevue de ToUSSAINT -LOUVERTURE avec ses. en-
une brigade de la division Boudet dans le Sud; soumission du général Clervaur;
efforts généreux des habitans de Santo-Domingo ; remise
de cette ville au général Kerversau par le général PAUL
LOUVERTURE, 109-112. Considérations militaires; lettre
du premier consul à TOUSsAINT-LouvERTURE, 112-118.
A
CHAPITRE XV. - De la page 119 ie lu page 147Première entrevue de ToUSSAINT -LOUVERTURE avec ses. en- --- Page 358 ---
TABLE DES MATIERES.
fans; enfouissement de ses trésors dans lcs mornes du Cahos; sa lettre au général Leclerc, pages 119-124. 4 Seconde entreruede'Toussair-LouvenAINT-LOUVERTURE avecses enfans;
son obstination ; sa mise hors la loi, 124-130. Marche offensive des divisions Desfourneaux, Hardy et Rochambeau;
défense vigourcuse du général MAUREPAS, 130-132. Revers de TOUssAINT-LoUVERTURE sur plusicurs points; sa
défaite à la Ravine-à-Coulenvre, 153--134. Attaque combinée sur MAUREPAS par les divisions Debelle, Hardy ct
Desfourneaux ; sa soumission inattendue, 155-156. Mesures. de défense par TOUSSAINT- LOUVERTURE, 136-141.
Entrée d'un détachement de la division Boudet à SaintMarc ; incendie de cette ville par DESSALINES; situation
critiquedul Port-au-Prince ; attaque et défaite de la 8° demibrigade coloniale ; conduite généreusc et patriotique du
contre-amiral Latouche-Tréville, 141-147.
CHAPITRE XVI. De la page 147 à la page 176.
Relour des fléaux de linsurrection dans lcs plaines du Nord ;
Expéditions dans les Cahos des divisions Hardy et Rochambeau ; marche sur l'Artibonite de la division Debelle ; premnière attaque de la Crête-à-Pierrot , pages 147-150. Marche de la division Boudetau secours de la division Debelle;
prise de la position du Trianon et du Mirebalais ; champ de
carnage des Verrettes; ; désertion d'un officier des gardes à
cheval de Totaust-laivzarent, 151--157. Passage de
l'Artibonite par la division Boudet; seconde attaque de la
Crête-à-Pierrot par les divisions Boudet et Dugua, 158162. Investissement de ce fort par les divisions Boudet 2
Ilardy et Rochambeau; troisième tentative infructueuse et
pneurtrière sur une redoute avancée: ; sortie et retraite de la
garnison assidgéc, 162--170. Nouveaux efforts de TousSAINT-LOUVERTURE contre les divisions Desfourneaux,
Hardy et Rochambeau, 171-172. Mouvement de la division Boudet sur les Matheux; ; aspect de ce quartier; rentrée
de la division Boudct au Port-au-Prince , 172-176.
CHAPITRE XVII. - De la page 177 à la page 211.
Dispersion des nouveaux révoltés du Nord; soumission de
retraite de la
garnison assidgéc, 162--170. Nouveaux efforts de TousSAINT-LOUVERTURE contre les divisions Desfourneaux,
Hardy et Rochambeau, 171-172. Mouvement de la division Boudet sur les Matheux; ; aspect de ce quartier; rentrée
de la division Boudct au Port-au-Prince , 172-176.
CHAPITRE XVII. - De la page 177 à la page 211.
Dispersion des nouveaux révoltés du Nord; soumission de --- Page 359 ---
TABLE DES MATIÈRES.
CHRISTOPHE ctdel DESSALINES, pages177-180. Entrevue de
Rutwanst-LoiveRTERE avec les parlementaires de la division Boudet; Sa lettre au capitaine-général Leclerc; sa part
aux massacres des blancs ; ses propositions de soumission; ;
réponse et motifs d'acceptation du général Leclerc, 180186; envoi du général Boudet à la Guadeloupe; mesure impolitique de son remplacement; arrivée au Port-au-Prince
et déportation du géucral Rigaud; effet pénible de cette
déportation sur les hommes de couleur, 187-191. Observations sur la présence de DESSALINES et de TOUSSAINTLOUVERTURE au Cap; demande de secours en munitions
de bouche aux gouvernemens étrangers ; difficultés dans
l'emploi des troupes coloniales, 191-196. Lueurs d'espérance; irruption de la fièvre jaune et dur mal de Siam, 197198. Correspondance secrète de TOUSsAINT-LotvERTURE;
détails sur son arrestation et son renvoi de la colonie ; sa
mort; ; considérations générales sur sa vie, 198-208. Dissimulation des noirs; nécessité de leur désarmement; difficulté de cette mesure; temporisation, 208--211.
CHAPITRE XVIII. De la page 212 à la page 251.
Nécessité du désarmement; ; symptômes d'une nouvelle insurrection; désarmement du Sud ; abus des exécutions dans
lOuest; défection de CHARLES BELAIR ; son arrestation par
DESSALINES ; sa fin, pages 212-218. Nouveaux insurgens
dans le Nord ; perte de vingt cing milliers de poudre; progrès effrayans de Tinsurrection et des maladies, 218-225.
Opinion du général CHRISTOPHE sur' les causes de la nouvelle révolte et sur SANS-Soucr, 226-228. Inquiétude genérale des noirs et des hommes de couleur, 228-232.
Propos véhément du général Clervaux; sa désertion ; attaque du Cap par Clervaux et Pétion ; noyades, 232-238.
Désertion de CHRISTOPHECt de DESSALINES et de la majeure
partie des noirs; détails sur l'évacuation du Fort-Dauphin 7
259-248. Avis infidèle de la marche de Clervaus dans le
Cibno; tentative du passage du Sanhon par TOUSSAINT
BRAVE; nouvelle attaque du Cap par Clervaux et CHRISTOPHE; établissement des révoltés sous le canon de cette
ville; mort du général Leclerc; 248--251.
238.
Désertion de CHRISTOPHECt de DESSALINES et de la majeure
partie des noirs; détails sur l'évacuation du Fort-Dauphin 7
259-248. Avis infidèle de la marche de Clervaus dans le
Cibno; tentative du passage du Sanhon par TOUSSAINT
BRAVE; nouvelle attaque du Cap par Clervaux et CHRISTOPHE; établissement des révoltés sous le canon de cette
ville; mort du général Leclerc; 248--251. --- Page 360 ---
TABLE DES MATIERES.
CHAPITRE XIX. De la page 252 à la page 307.
Situation de Saint-Domingue après notre évacuation; DESSALINES au pouvoir ; son couronnement comme empereur; ; sa
fin,pages 252-257. Constitution de la république; nomination de CHRISTOPHE àl la présidence ; modification à la constitution ; désunion ; rivalité; guerre entre CHRISTOPHE et
Pétion; concordat: ; organisation des gouvernemens actuels
d'Haiti, 257-262. Détails surCHRISTOPHE, Pétion et Boyer,
262-265. Situation comparée de leurs gouvernemens.
265--271. Notions générales sur la population ; sa division
en trois classes ; 271-276. Etat comparatif des finances;
leurs produits sous l'ancicn régime, sous TOUSSAINTLOUVERTURE et sous les gouvernemens actucls, 276-283.
Etat raisonné des armées d'Haiti, 283-290. Organisations
territoriales, 290-292. Politique 2 293-502. Religion $
noeurs; ; police ; aspect des deux Etats, 502-507.
CHAPITRE XX. - 1 De la page 308 ù la page 348.
Observations générales sur le changement de caractère des
noirs de Saint-Domingue pages 308-310. Causc raisonnée
du dévouement des subalternes; dignité des chefs dans
Texercice du pouvoir, 310-312. Désastres comparés de
Saint -Domingue et dc la Russic, 512-515. Suites mortelles de l'inconstance du climat des Antilles; confiance des
noirs, 513-316. Réflexions du soi-disant baron de Fastey,
516--322. Droit des gens dans les aliénations; offre d'abandon de nos anciens droits; communauté des intérêts dans
cette transaction, 522-338. Privations dans la guerre des
colonies; état général des forccs de terre et de mer dc l'armée expéditionnaire, 558-340. Perte en homtes dans
l'espace de neuf mois ; destin des officiers-généraux des deux
armées de la France à Saint-Domingne , 341--548.
FIN DE LA TABLE DU SECOND ET DERNIER VOLUME. --- Page 361 ---
CARTE CENERALE
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S-DOMINGUE
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pour servir Tusage des
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N T I
D E S
M E R --- Page 362 ---
RPJC --- Page 363 ---
ERRATA.
Tome I. Pageg3, ligne 18; au licu de presqu'ile du Môle 1 lise: presqu'ile du
Nole-Saint-Nicols.
Page 209 ligne 18, au lieu de contribué, lisez connivé.
Tome IL- Page a04, ligne 16, au lieu de étaient, lisez était.
Page 206. ; ligne 11 9 au lieu de où lisez ou.
N. B. Comme on n'a pas toujours mis des majuscules aux mots Nord, Ouest et
Sud, on rappelle que ces mots désignent presque toujours les trois anciennes provinces ou départemens de Saint-Domingue.
qu'ile du
Nole-Saint-Nicols.
Page 209 ligne 18, au lieu de contribué, lisez connivé.
Tome IL- Page a04, ligne 16, au lieu de étaient, lisez était.
Page 206. ; ligne 11 9 au lieu de où lisez ou.
N. B. Comme on n'a pas toujours mis des majuscules aux mots Nord, Ouest et
Sud, on rappelle que ces mots désignent presque toujours les trois anciennes provinces ou départemens de Saint-Domingue. --- Page 364 ---
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N.2 --- Page 365 --- --- Page 366 ---