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EC yl
MÉMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION
DE SAINT-DOMINGUE. --- Page 6 ---
Les formalités exigées ayant été remplies, je poursuivrai les contrefacteurs suivant toute la rigueur des
lois.
-
A -
DE L'IMPRINERIE DE PILLET AINÉ. --- Page 7 ---
MÉMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE LA REVOLUTION
DE SAINT-DOMINGUE.
PAR LE LIEUTI ENANT-GENÉRAL BARON
PAMPHILE, DE LACROIX,
AVEC UNE CARTE NOUVELLE DE L'ILE ET UN PLAN TOPOGRAPHIQUE
DE LA CRÉTE-A-PIERNOT.
Homo, quod rationis est particeps, consequentia
cernit, causas rerum videt, earumque progressus et
antecessiones non ignorat, similitudines comparal,
rebus prasentibus adjungit atque annectit futuras.
CICERo, de Officiis, lib.1.
TOME PREMIER.
A PARIS,
CHEZ PILLET AINE, IMPRINEUR-LIDRAIRE,
ÉDITEUR DE LA COLLECTION DES MCEURS FRANGAISES,
RUE CHRISTINE, No 5.
1819. --- Page 8 --- --- Page 9 ---
EXPLICATION
DE QUELQUES TERMES USITÉS A SAINT-DOMINGUE,
DONT ON s'EST SERVI.
Acox, bateaux plats en usage dans les ports pour décharger les vaisseaux.
AJOUPAS, baraques élevées dans les camps des colonies;
ce sont des huttes couvertes en feuilles de palmier ou
de bananier, qui ressemblent par lcur forme conique aux tentes connues sous la désignation de canonnières.
BARGE, embarcation dont On SC sert pour le cabotage
des colonies.
BLANC, c'est la désignation générique de l'espèce curopéenne.
BOUQUER, un cheval qui bouque éprouve une fourbature instantanée quil'empêche de marcher. C'est une -
extravasation de la synovie qui n'a pas de suite ficheuse
à Saint-Domingue. Le climat empêche l'endurcissement, et peu de jours suffisent pour rendre au cheval
bouqué la lubréfication de ses membres.
BRISE, vent.
CABROUETS; CABROUETTIER, espèce de charrette ; charretier.
CALALOU, ragodt créole.
qui bouque éprouve une fourbature instantanée quil'empêche de marcher. C'est une -
extravasation de la synovie qui n'a pas de suite ficheuse
à Saint-Domingue. Le climat empêche l'endurcissement, et peu de jours suffisent pour rendre au cheval
bouqué la lubréfication de ses membres.
BRISE, vent.
CABROUETS; CABROUETTIER, espèce de charrette ; charretier.
CALALOU, ragodt créole. --- Page 10 ---
vi
EXPLICATION.
CARREAU, étendue de terrain contenant cent pas, de
trois pieds et demi en carré.
CASE, petite maison ; habitation des noirs cultivateurs.
CHEMIN CARABINÉ, chemin qu'on a obstrué.
CHICA, danse lubrique des noirs.
COMMÈRE, COMPÈRE; désignation d'un pacte amical
par lequel on est dans l'usage à Saint-Domingue de
se promettre des soins réciproques et gratuits.
CoNcos, nègres d'une partie de l'Afrique ; sous celte
dénomination générale on entend aussi tous les noirs
nés en Afrique. Les noirs créoles les méprisent.
CRIQUE, ruisseau, avancement ou sinuosité de côte.
DÉBARCADÈRE, lieu où l'on débarque.
ECORES, 9 terme de marine qu'on emploie pour désigner
les escarpemens, non - seulement des côtes, mais
même ceux produits par l'éboulement des montagnes
ou l'encaissement des rivières.
EMBARCADÈRE, lieu où l'on embarque.
FATRAS, nègre infirme ou caduc.
FORT, tout ouvrage en terre se qualifie ainsi à SaintDomingue.
HATTE, mot espagnol qui signifie haras, el qui désigne
les habitations de la partie espagnole.
MANGLE ou MANGLIER, arbuste qui croit dans les fonds
marécageux et sur les bords de la mer.
MARRON, qui habite les forêts. --- Page 11 ---
EXPLICATION.
vij
MARINGOUIN, insecte ressemblant au cousin.
MORNE, montagne.
MOUSTIQUE, moucheron imperceptible.
NÉGRILLON 1 pétit noir.
OBI, synonyme de sorcier, et quelquefois de sortilége.
OUANGA, 2 sortilège, enchantement.
OUEST. Par les mots Ouest, Nord et Sud, on désigne
souvent les départemens de ce nom : la partie espagnole est aussi appelée partie de l'Est.
PLANTEURS, c'est la désignation générique des blancs,
propriétaires d'habitations.
PLATON, synonyme dc gorge ou défilé,
PASSE, issue vers un mouillage.
PETITS BLANCS, désignation des blancs qui n'étaient
point propriétaires fonciers, et qui exerçaient dans
les colonies une industrie quelconque.
RAQUE, lieu bas et noyé.
RECHANGE, équipement qui consiste en chemise, pantalon et veste de toile.
ROCHES A RAVETS, roches tranchantes et calcaires.
ROULER, 1 c'est l'action par laquelle les cylindres des
moulins expriment le suc des cannes à sucre. On dit
qu'une habitation roule pour dire qu'elle est en pleine
activité, qu'elle fait du sucre.
SAVANES, prairics naturelles.
colonies une industrie quelconque.
RAQUE, lieu bas et noyé.
RECHANGE, équipement qui consiste en chemise, pantalon et veste de toile.
ROCHES A RAVETS, roches tranchantes et calcaires.
ROULER, 1 c'est l'action par laquelle les cylindres des
moulins expriment le suc des cannes à sucre. On dit
qu'une habitation roule pour dire qu'elle est en pleine
activité, qu'elle fait du sucre.
SAVANES, prairics naturelles. --- Page 12 ---
viij
EXPLICATION.
VIVRES, nom générique par lequel on désigne collectivement les productions végétales du pays qui
servent crues à la nourritures des indigènes, telles que
la patate, le tayo ou choux caraibe, l'igname, les
bananes, les pois, le mais, le coco, et généralement
tous les fruits. --- Page 13 ---
NOTE
RELATIVE A LA POPULATION DE COULEUR.
POPULATION de couleur signifie quelquefois la masse
collective des noirs et des hommes de couleur; mais le
plus souvent on entend par les mots de population de couleur, caste de couleur , gens de couleur 9 hommes de couleur, 9
ceux qui ne sont ni noirs ni blancs ; on leur donne aussi
la dénomination générale de sangs-mélés.
L'acception collective ou particulière de population
de couleur dérive du sens de la phrase dans lequel on
l'emploie.
Pour distinguer et montrer de suite à l'ceil la couleur
des individus 2 on a imprimé en PETITES CAPITALES le
nom desnoirs, en ilalique ceux des sangs-mélés, et comme
le texle le nom des blancs.
M. Moreau de Saint-Méry, en développant le système de Franklin, a classé dans des espèces génériques les différentes leintes que présentent les mélanges
de la population de couleur.
Il suppose que l'homme forme un tout de cent vingthuit partics , quisont blanches chez les blancs et noires
chez les noirs.
Partant de CC principe, 3 il établit que l'on est d'autant --- Page 14 ---
X
NOTE.
plus près ou plus loin de l'une ou de l'autre couleur,
qu'on se rapproche ou qu'on s'éloigne davantage du
terme soixante-quatre 7 qui leur sert de moyenne proportionnelle.
D'après ce système, tout homme qui n'a point huit
parties de blanc est réputé noir.
Marchant de cette couleur vers le blanc, on distingue
neuf souches principales qui ont encore entre clles des
variétés d'après le plus ou mois de parties qu'elles retiennent de l'une ou de l'autre conleur.
LE SACATRA
Est le plus rapproché du nègre, il est produit de
trois manières, et peut avoir depuis huit jusqu'à seize
parties blanches, et depuis cent douze jusqu'à cent vingt
parties noires.
blanches. noires.
Venu du sacatra et de la nègresse, il a
120.
Venu du sacatra et de la sacatra. .
112.
Yenu du griffe et de la négresse. .
112.
LE GRIFFE
Est le résullat de cing combinaisons, et peut avoir
depuis vingt-quatre jusqu'à trente-deux partics blanches,
et quatre-vingt-seize ou cent quatre noires.
Llanches. noires.
Venu dumarabou avec la sacatra. , il a 32
96.
Venu du griffe avec la griffonne -
96.
Venu du nègre avec la mulâtresse. . . 32
96.
Venu du nègre avec le marabou. .
104.
Venu du griffe avec la saçatra.
104.
de cing combinaisons, et peut avoir
depuis vingt-quatre jusqu'à trente-deux partics blanches,
et quatre-vingt-seize ou cent quatre noires.
Llanches. noires.
Venu dumarabou avec la sacatra. , il a 32
96.
Venu du griffe avec la griffonne -
96.
Venu du nègre avec la mulâtresse. . . 32
96.
Venu du nègre avec le marabou. .
104.
Venu du griffe avec la saçatra.
104. --- Page 15 ---
NOTE.
xj
LE MARABOU
A dans ses cinq combinaisons depuis quarante jusqu'à quarante. - huit parties blanches et depuis quatrevingts jusqu'à quatre-vingt-huit noires.
blanches. noirés.
Venu du marabou avec la marabou, ila a 48
80.
Venu du quarteron avec la négresse. - 48
8o.
Venu du mulâtre avec la griffonne. . - 48
80.
Venu du mulâtre avec la sacatra. .
88.
Venu du marabou avec la griffonne. . 40
88.
LE MULATRE,
Dans ses douze combinaisons, va, de cinquante-six à
soixante - dix parties blanches, et en garde depuis cinquante-huit jusqu'à soixante-douze noires. Ainsi, il y a
tel mulâtre plus rapproché du blanc qu'un autre de quatorze parties.
blanches. noires.
Venu du quarteronné et de la sacatra,
il a. -
58.
Venu du mamelouc et de la sacatra . . 68
60.
Venu du blanc et de la nègresse .
64.
Venu du métif et de la.s sacatra -
64.
Venudu quarteron cl de la griffonne . . 64
64.
Venu du mulâtre avec la mulâtresse . - 64
64.
Venu du sang-mélé avec la négresse. . 63
65.
Venu du quarteronné avec la négresse. 62
66.
Venu du mamelouc avec la nègresse . . 60
68.
Venu du métif avec la nègresse e
72. --- Page 16 ---
xij
NOTE.
blanches. noires.
Venu du quarteron avec la sacatra .
72.
Venu du mulâtre avec la marabou .
72.
LE QUARTERON,
Ses vingt combinaisons offrent depuis soixante-onze
jusqu'à quatre-vingt-seize parties blanches, et depuis
trente-deux jusqu'à cinquante-sept parties noires.
blanches. noires.
Venu du blanc et de la mulâtresse, il a 96
32.
Venud du quarteron avec la quarteronne. 96
32.
Venu du sang-mélé avec la mulâtresse. 95
33.
Venu du quarteronné avec la mulatresse..
34.
Venu du mamelouc avec la mulâtresse. 92
36.
Venu du blanc avec la marabou. .
40.
Venu du métif avec la mulâtresse. .
40.
Venu du sang-mélé avec la marabou.
41.
Venu du quarteronné avec la marabou. 86
42.
Venu du mamelouc avec la marabou.
44.
Venu du blanc avec la griffonne. -
48.
Venu du métif avec la marabou. .
48.
Venu du quarteron avec la mulâtresse. 80
48.
Venu du sang-mêlé avec la griffoune.
49.
Venu du quarteronné avec la griffonne. 78
50.
Venu du mamelouc avec la griffonne.
52.
Venu du blanc avec la sacatra. :
56.
Venu du métif avec la griffonne.
56.
Venu du quarteron avec la marabou. - 72
56.
Venu du sang-mélé avec la sacatra. .
57.
la marabou. .
48.
Venu du quarteron avec la mulâtresse. 80
48.
Venu du sang-mêlé avec la griffoune.
49.
Venu du quarteronné avec la griffonne. 78
50.
Venu du mamelouc avec la griffonne.
52.
Venu du blanc avec la sacatra. :
56.
Venu du métif avec la griffonne.
56.
Venu du quarteron avec la marabou. - 72
56.
Venu du sang-mélé avec la sacatra. .
57. --- Page 17 ---
NOTE.
xiij
LE MÉTIF.
On trouve dans ses six combinaisons depuis cent
quatre jusqu'à cent douze parties blanches, et, par conséquent, depuis seize jusqu'à vingt-quatre parties noires.
blanches. noires.
Venu du blanc avec la quarteronne, ila 112
16.
Venu du métif et de la métive.
II2
16.
Venu du sang-mélé et de la quarteronne. -
III
17.
Venu du quarteronné et de la quarteronne. .
IIO
18.
Venu du mamelouc et de la quarteronne :
IIO
18.
Venu du quarteron et de la métive. . e 104
24.
LE MA A M ELOUC.
Les cinq manières qui le produisent sont dans le rapport de cent seize à cent vingt parties blanches 2 sur
huit à douze parties noires.
blanches. noires.
Venu du blanc et de la métive, il a. e 120
8.
Venu du mamelouc et de la mamelou120
8.
que. .
Venu du sang-mélé et de la métive.. . . 119
9Venu du quarteronné et de la mélive. 118
IO.
Venu du mamelouc ct de la métive. - 116
12.
LE QUARTERONNÉ.
Ses quatre combinaisons vont de cent vingt-deux à
cent vingt quatre parties blanches, et de quatre à six
parties noires. --- Page 18 ---
xiv
NOTE.
blanches. noires.
Venu du blanc et de la mamelouc, il a 124
4.
Venu du quarteronné et de la quarteronnée.
4.
Venu du sang-mêlé etdelamamelouque 123
5.
Venu du quarteronné avec la mameJouque. -
6.
LE SANG-MÈLÉ
Est formé de quatre manières; il va de cent vingtcinq à cent vingt-sept parties blanches, et d'une à trois
noires.
blanches. noires.
Venu du blanc et de la sang-mélée, il a 127
I.
Venu du blanc et de la quarteronnée. 126
2.
Venu du sang-mélé et de la sang-mélée. 126
2.
Venu du sang-mélé et de la quarteronnée. e
3.
Le sang-mélé, en continuant son union avec les
blancs, finit par se confondre avec cette couleur.
D'après le système ci-dessus , celui qui parvient au
huitième degré se trouve avoir cent vingt-sept parties
soixante-trois soixante quatrième du blanc, contre une
cent soixante quatrième partie noire 7 ou huit mille
cent quatre-vingt-onze parties blanches, contre une
partie noire, ce qui n'est plus une différence, car quantité d'individus de FEurope méridionale, en Espagne,
en Provence, en Italie, en Turquie et en Hongrie,
ont dans leur sang plus d'une cent soixante quatrième
partie de sang noir. -
vingt-sept parties
soixante-trois soixante quatrième du blanc, contre une
cent soixante quatrième partie noire 7 ou huit mille
cent quatre-vingt-onze parties blanches, contre une
partie noire, ce qui n'est plus une différence, car quantité d'individus de FEurope méridionale, en Espagne,
en Provence, en Italie, en Turquie et en Hongrie,
ont dans leur sang plus d'une cent soixante quatrième
partie de sang noir. - --- Page 19 ---
NOTE.
XV
Le docteur Franklin a le premier conçu ce système
qui fait ressortir la puissance et la bontéinfinie du Créateur : ainsi l'espèce, se recomposant toujours par des
variétés, se renouvelle au bout d'une vingtaine de générations 7 sans rien retenir des vices organiques qui auraient pu l'altérer.
La philosophie s'est servie de cette observation pour
faire comprendre le néant de l'orgueil héréditaire. Cet
orgueil fait qu'en dépit de la nature nous croyons retenir le sang pur de nos aieux du seizième degré, tandis
que nous n'en avons qu'une faible partie. C'est un bien
ou un mal divisé à l'infini dans la communauté d'existence de notre espèce. --- Page 20 ---
TA
IV
ter 30 --- Page 21 ---
MÉMOIRES
POUR SERVIR
A LHISTOIRE DE LA RÉVOLUTION
DE SAINT-DOMINGUE.
CHAPITRE PREMIER.
Avant-propos. Aspect moral de Saint-Domingue sous l'ancien
régime. Cause de la presque unanimité des sentimens pour
les innovations politiques. Premicrs effets de la révolution.
Ivresse générale. Opinion des fonctionnaires pour l'entière
émancipation des sang-mélds. Députation des hommes de
couleur à la barre de l'assemblée nationale. Réponse du
président de cette assembléc. Discussions publiques en faveur de l'émancipation. Publication d'écrits en ce sens à
Saint-Domingue. Vive opposition des planteurs. Désunion.
Attentats juridiques. Germes de la haine des hommes de
couleur contre les blancs. Source des maux de la colonie.
Premier. symptôme d'iusurrection de la part des hommes de
couleur dcs quartiers de T'Artibonite et des Verrettes. Répression de ce mouvement. Décret du 8 mars. Résultats ficheux de ce décret.
AUCUNE des guerres auxquelles j'ai pris part
dans dix-septcampagnesactives, n'est aussi peu
connue que celle dontjentreprends d'explorer
rapidement T'histoire pendant une période de
I.
des maux de la colonie.
Premier. symptôme d'iusurrection de la part des hommes de
couleur dcs quartiers de T'Artibonite et des Verrettes. Répression de ce mouvement. Décret du 8 mars. Résultats ficheux de ce décret.
AUCUNE des guerres auxquelles j'ai pris part
dans dix-septcampagnesactives, n'est aussi peu
connue que celle dontjentreprends d'explorer
rapidement T'histoire pendant une période de
I. --- Page 22 ---
RÉVOLUTION
douze ans, afin de pouvoir présenter dans tout
leur jour les circonstances difficiles contre lesquelles a lutté la valeureuse armée de SaintDomingue, sous les ordres du général en chef
et capitaine-général Leclerc.
Lorsque cette armée 7 dont je faisais partie,
aborda les terres de l'ancienne reine des Antilles, tout y était nouveau pour moi, la nature,
les choses et les hommes. Les drames sanglans
dont je recucillais le souvenir, ceux dont j'allais être le témoin, me donnèrent 1 ledésirderassembler des documens pour servir à T'histoire
de ces scènes lointaines : quoique bouillant de
jeunesse et absorbédes détailsde mon élat (j'é
tais alors chef de l'état-major-généralde la plus
granded divisiondel'expédition ).jinterrogeais,
je comparais, je pris des notes et fus placé par
le sort des armes dans la position la plus favorable pour le but que je me proposais.
J'eusl'occasion de puiser à la source desrenseignemens; ; la blessure que je reçus en débarquant au Port-au-Prince me donna le tems de
feuilleter les archives de T'OUSSAINT-LOUVERTURE; elles étaient restées intactes; rien n'en
avait été distrait, parce que les ordres donnés
pour les brûler à notre approche n'avaient pu
recevoir leur exécution. --- Page 23 ---
DE SAINT-DONINGUE.
J'ai remis au général Leclerc une foule de
documens curieux dont la publicité ajouterait
aujourd'hui à l'intérêt de mes récits. Si ces documens ont fait partie de T'héritage de ce général, ils peuvent un jour être connus. Leur
publicité, qui exciterait T'étonnement, ferait
rougir la politiqne.
Grâce à mes fonctions de chef d'état-majorgénéral, je fus chargé des négociations et voies
de conciliation qui entrainèrent les redditions
de l'ouest et du sud, et la défection des trois
quarts del'armée deToussast-LouvERTURE.
Ces grands résultats eurent une influence majeure pour toute la colonie. En traitant avecles
chefs de couleur de cette époque, j'appris à les
connaitre tous; mes notions élaient si précisés
que, si elles eussent servi de régulateur dans
les actes du tems, la France ct l'humanité n'auraient pas tant à gémir sur les pertes qu'elles
déplorent.
J'avais été trop heureux dans mes transactions politiqnes, l'infortune m'attendait dans
ce qui m'était personnel. Je fus victime à l'ile
de la Tortue d'un désastre qui coûla la vie à
tout ce qui m'entourait: j'y perdis un de mes
frères, que l'aimable chevalier de Parny avait
distingué comme la candeur et la loyauté per-
ité n'auraient pas tant à gémir sur les pertes qu'elles
déplorent.
J'avais été trop heureux dans mes transactions politiqnes, l'infortune m'attendait dans
ce qui m'était personnel. Je fus victime à l'ile
de la Tortue d'un désastre qui coûla la vie à
tout ce qui m'entourait: j'y perdis un de mes
frères, que l'aimable chevalier de Parny avait
distingué comme la candeur et la loyauté per- --- Page 24 ---
RÉVOLUTION
sonnifiées. Mes regrets furent si vifs que ma raison éloignait les souvenirs qui se rattachaient à
cette perte cruelle. Letems, qui neguérit point
la douleur, mais qui apprend à la supporter 2
m'a enfin permis de tourner mes regards vers
le passé; j'ai revu mes papiersde Saint-Domingue. En parcourant les notes qui me restent,
j'ai reconnu que ce que j'étais à même de publier, quoique n'ayant pas toujours l'intérêt de
la nouveauté, aurait un grand fond d'utilité
publique, parce que l'histoire étant le rudiment
de la politique, la connaissance exacte des événemens passés ne peut qu'être utile au gouvernement pour méditer désormais ses actes de
conduite avec Haiti.
4 Je n'ai choisi dans un chaos d'événemens que
les faits les plus saillans parmi ceux qui s'6loignent de nous : ce sont des jalons que j'ai
plantés pour. tracer le fil des enchaînemens historiques.
Je me suis étendu sur la naturedespremières
divisions intestines, parce que Ces divisions
ont été la cause des événemens subséquens.
Je suis aussi entré dans des détails particuliers
sur le caractère de TOUSSAINT-LoUVERTURE
et du général Rigaud, parce que le génie de
cesdeux premiers chefsde couleurplane encore --- Page 25 ---
DE SAINT-BONINGUE.
à Saint-Domingue. C'estleurs erremens qu'ont
suivis les hommes placés par les événemens à
la tête des nouveaux corps politiques d'Haiti.
Avec plus defranchise et de rudesse, CHRISTOPHE a marché sur les traces de TOUSSAINTLOUVERTURE, Pélion, adoptant les principes
républicains de Rigaud, son ancien général, a
su les faire goûter partout ce qu'ily avait d'instruit à Saint-Domingue 1 en se couvrant, au
milieu des passions déchainées, d'un vernis séduisant de douceur et de justice.
En me rapprochant de l'époque de notre CXpédition , j'ai encore laissé voir davantage la
lumière des antécédens ; j'ai narré avec plus de
développement les faits auxquels j'ai participé.
Je me suis arrêté aux circonstances pénibles
qui ont suivi la mort du capitaine-général Leclerc, parce que les récits que j'ai faits jusque
là m'ont paru suffire pour faire connaitre les
hommes nouveaux dont j'ai voulu esquisser la
physionomie, ct pour faire comprendrela cause
réelle d'une suite d'événemens aussi obscurs
que diffus.
Plus jaloux de laisser des matériaux à T'histoire que d'obtenir un succès littéraire, chaque
fois qu'un document officiel que j'ai reconnu
vrai. a pu faire marcher ma narration, j'en ai
que les récits que j'ai faits jusque
là m'ont paru suffire pour faire connaitre les
hommes nouveaux dont j'ai voulu esquisser la
physionomie, ct pour faire comprendrela cause
réelle d'une suite d'événemens aussi obscurs
que diffus.
Plus jaloux de laisser des matériaux à T'histoire que d'obtenir un succès littéraire, chaque
fois qu'un document officiel que j'ai reconnu
vrai. a pu faire marcher ma narration, j'en ai --- Page 26 ---
RÉVOLUTION
préféré le texte littéral aux commentaires sous
lesquels j'aurais pu le déguiser. C'est aussi la
raison pour laquelle j'ai quelquefois conservé
les expressions des rapports dont je n'ai emprunté que des fragmens.
Entrainé par le sujet que j'avais à traiter 7
j'ai souvent dû écrire avec chaleur, mais j'ai
toujours écrit sans passion comme sans préjugé; si j'ai fait entrer dans mes récits des
anecdotes particulières, je n'ai eu pour but que
de colorer les faits afin de mieux faire saisir
la vérité historique et de donner naissance aux
observations qui en dérivent. J'ai 1 l'entière conviction que si un ouvrage semblable au mien
eût été fait il y a quinze ans, la France n'aurait pas perdu sa puissance, ses enfans et ses
trésors sur un sol qui lui est échappé et suflequelle elle régnerait encore.
1789. UN publiciste a dit avec raison qu'une colonie est, dans l'ordre politique, ce qu'est un enlfant dans l'ordre civil. Si, dans lemoment oûla
nature l'émancipe, sesparens continuentàexercerlesmémesdroits, cetteautoritéquiparnissait
douccàl'enfant quand il était faible, lui parait --- Page 27 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
un joug insupportable quand il cst fort (r). 178g.
Tel était l'état moral et politique de SaintDomingue avant la révolution. Sa grande population, son éclatante prospérité, la profusion
de ses richesses, avaient amené la virilité de
cette colonie.
La facilité qu'avaient ses habitans de s'affilier en France avec CC que,la cour avait de plus
brillant, leur donnait une familiarité et une assurance difficiles à manier pour des agens salariés dont l'autorité venail d'outre-mer; ilimportait donc d'avoir l'air de la rendre locale
pour y intéresser toutes les prétentions, et il
fallait pour cela augmenter considérablement
les fonctions et les emplois secondairess
Du moment où les agens de la métropole ne
pouvaient plus substituer la persuasion à l'empire ct devaient exigerl l'obéissance au lieu d'obtenir une déférence volontaire, il était tems de
garantir les intérêts delar mère-patrie en apportant des modifications au régime colonial.
La meilleurede cesi modifications, pour SaintDomingue, était d'accorder à ses habitans les
moyens de s'administrer, de SC taxer et de se
juger eux-mêmes, puisque leur fierté naturelle
(1) Annales politiques. civiles el littéraires du 18" sicele,
par Linguet.
au lieu d'obtenir une déférence volontaire, il était tems de
garantir les intérêts delar mère-patrie en apportant des modifications au régime colonial.
La meilleurede cesi modifications, pour SaintDomingue, était d'accorder à ses habitans les
moyens de s'administrer, de SC taxer et de se
juger eux-mêmes, puisque leur fierté naturelle
(1) Annales politiques. civiles el littéraires du 18" sicele,
par Linguet. --- Page 28 ---
REVOLUTIOX
1789. ne pouvait plus se résoudre à plier devant des
autorités qui leur paraissaient étrangères parce
qu'elles n'étaicnt point créoles. Malheureuscment on ne le fit point: la suspicion remplaça
la confiance, les droits du pouvoir furent contestés, les prétentions locales s'étendirent et
l'obéissance ne fut plus passive. Elle n'aurait
pas cessé de l'être si une masse d'intérêts particuliers, dans des concessions subalternes, eût
prêté son appui au pouvoir des fonctionnaires.
Les cris de toutes les prétentions partirent
de la colonie du moment où il fut question
en France de doléances et de réformes. Les
grands planteurs, qui résidaient à Paris pour y
jouir de leurs richesses, formèrent une sociéto
sous le nom de club Massiac, qui s'empressa
d'ajouter SCS clameurs à celles de la colonic. De
toutes parts T'empressement fut général pour
dénoncer. l'autorité des agens dc la métropole.
Dans ce concert presque unanime de plaintes,
les hommes libres de couleur restèrent seuls
modérés, et par des ménagemens étudiés parvinrent à attirer sur eux la confiance et l'intérêt des fonctionnaires.
Tant que les plaintes de la colonie étaient
restées circonscrites dans ses cahiers de doléances, le germe des passions n'avail pas seik- --- Page 29 ---
DE SAINT-DONINGUE.
siblement fermenté. Le feu n'en couvait pas 178g.
moins sous la cendre. La correspondance du
club Massiac souffla et alluma l'incendic. Elle
excita les colons, qui n'y étaient déjà que trop
disposés, à arguer de leurs droits 2 à se méficr
des actes de l'autorité, 00 et à s'occuper par euxmêmes de leurs intérêts administratifs ct politiques.
Par suite de CCS insinuations, il sC forma à
Saint-Domingue un comité, ignoré d'abord de
tous ceux quin'y furent pasadmis comme membres. Ce comité tint des séances secrètes, dans
la juste crainte cleaciterinpsiéudede gouvernement colonial (1).
Lorsque les chefs de ce gouvernement, qui
résidait au Port-an-Prince, 2 en eurent connaissance, les ramifications du comité avaient pullulé de telle manière, qu'une ordonnance fut
publiée pour faire défense expresse de s'assembler plus de cinq personnes à-la-fois. Le mal
était déjà trop général ; c'était vouloir refouler
le cours d'un torrent; le débordement n'en fut
que plus terrible.
Toute retenue fut rompue à la nouvelle de
la prise de la Bastille. L'ivresse de T'enthou-
(1) Histoire des Désastres de Saint-Duningue, publice eil
l'an 5 (1795), page,159.
fut
publiée pour faire défense expresse de s'assembler plus de cinq personnes à-la-fois. Le mal
était déjà trop général ; c'était vouloir refouler
le cours d'un torrent; le débordement n'en fut
que plus terrible.
Toute retenue fut rompue à la nouvelle de
la prise de la Bastille. L'ivresse de T'enthou-
(1) Histoire des Désastres de Saint-Duningue, publice eil
l'an 5 (1795), page,159. --- Page 30 ---
REVOLUTION
178g. siasme fut portée au délire. Sans distinction de
classe ni de couleur, sans mesurer la profondeur du gouffre qui s'ouvrait dans l'avenir ,
on s'électrisa au nom de la liberté et de l'égalité; on saisit avec transport l'espoir d'une régénération qui devait humilier lcs agens de
l'ancien régime; mais personne, assurément, ne
pensait alors que la révolution accorderait un
jouraux esclaves ces mêmes droits de l'homme
pour lesquels des maitres presque absolus donnaient essor à leur exaltation. Cette exaltation,
quoique étrangère aux principesqu'on poursuivait en France, n'en était pas moins vive à
Saint-Domingue, Un intérêt puissant y enivrait les novateurs ; on s'y livrait avec délices à
l'idée que la révolution allait fournirles moyens
de s'emparer du nouveau gouvernement, et
cette idée réjouissait le coeurde ceuxquiavaient
soif de l'autorité. Le nombre en élait grand
dans la colonie. Chacun espérait trouver, dans
les circonstances nouvelles, un moyen facile
'envahir une portion de l'autorité publique ;
c'était le seul désir qui pût flatter des maitres
absolus qui avaient à profusion toutes les aisances de la vie. L'espoir seul des emplois explique l'unanimité des premiers sentimens que
fit éclaterla révolution parmi les riches créoles. --- Page 31 ---
DE SAINT-BONENGEE.
IT
La ville du Cap, qui par ScS richesses don- 1789.
nait le lon au reste de la colonic, entreprit, la
première, d'attaquer ouvertement l'autorité du
gouvernement, rendue déjà chancelante par la
formation des comités qui avaient lieu sur tous
les points. Elle fit partir une députation pour
aller au Port-au-Prince demander comptede sa
gestion à l'intendant dela colonie, M. del BarbéMarbois. Cetadministrateur avait eu un conflit
d'autorité avec M. Duchilleau, à la suite duquel
ce gowonerasidépgplé Son successeur,
le comte de Peinier 7 averti à tems de la démarche delavilledu Cap,engagea.M. de BarbéMarbois à ne point attendre cette dangereuse
visite, ct, pour ne pas commettre l'autorité,
l'intendant de la colonie s'embarqua à la hâte
sur la corvette PAriel.
Comme on exagère cequ'on imite, lesphases
de la révolution curent leur réflexion à SaintDomingue avec l'intensité d'un miroir ardent.
:
Lescouleurs snationales, qui avaient étéprises
en France avec ivresse, , furent arborées avec
fureur sous le ciel desAntilles. Un habitant des
Cayes ayant répondu, par des propos injuricux
à la révolution, aux reproches qu'on lui faisait
de se montrer dans un lieu public sans la nou-
exagère cequ'on imite, lesphases
de la révolution curent leur réflexion à SaintDomingue avec l'intensité d'un miroir ardent.
:
Lescouleurs snationales, qui avaient étéprises
en France avec ivresse, , furent arborées avec
fureur sous le ciel desAntilles. Un habitant des
Cayes ayant répondu, par des propos injuricux
à la révolution, aux reproches qu'on lui faisait
de se montrer dans un lieu public sans la nou- --- Page 32 ---
RÉVOLUTION
178g. velle cocarde, fut incontinent tué d'un
de
coup
pistolet, et sa tête promenée au haut d'une
pique, sans que les autorités voulussent ou pussent s'y opposer (r).
La résolution ayant été prise d'assimiler les
milices aux gardes nationalesde France, le service de la milice, qu'on avait considéré jusque
là comme une corvée, devint une manie. Chacun courut se faire inscrire. Ons'enrégimenta
de tous côtés. Lai rivalitédes uniformes,l'amour
propre des préférences, l'espoir des grades,
l'envie des décorations militaires, échaufferent
toutes les ambitions: ce n'était plus assez d'être
officier 2 colonel, général, on aspirait par-tout
au plus haut grade dont on eût connaissance
dans la colonie. Chaque commandant de garde
nationale dans les villes voulut être et prit le
titre de capitaine-général.
L'engouement militaire devinl encore plus
épidémique quand 'on apprit que le service de
simple soldat comptait dans les prétentions à
la croix de Saint-Louis ; partout l'on dressa des
états de services;et bientôt une irruption de
croix de Saint-Louis inonda la colonie, , sans
profit pour le gouvernement, > qui, avec de l'a-
(1) Rapportsurles troubles de Saint-Domingne, par GarranCoulon, tome Ir, page 74, --- Page 33 ---
DE SAINT-DONIXGUE.
dresse, , aurait pu par ce moyen tirer un grand 178g.
parli de la vanité créole.
Pour achever de se donner l'allure militaire,
on rêva des expéditions. On répandit le bruit
qu'un complot exécrable, tramé par les autorités, devaitanéantirla colonie. On publia au Cap
que trois mille noirs, révoltés, se disposaient à
saccager la ville et étaient rassemblés dans le
morne qui la domine (1).
Un fort détachement de garde nationale s'y
porta à l'instant, et ce détachement, , après une
course pénible 7 rentra en ville avec un volontaire blessé à mort, non par les révoltés (i il
n'enexistait point encore), mais parses propres
camarades.
Quelque barbare que soit la multitude, elle
compare et finit parréfléchir. Sous ce rapport,
il était aussi dangereux qu'impolitique de suggérer aux esclavesde mauvais desseins. La conséquence ne s'en releva que trop par la suite,
quand au moment de T'insurrection des noirs
on vit ceux qui avaient servi de guides dans
cette folle équipée, devenir les premiers chefs
de la révolte.
Lorsqu'on avait appris à Saint-Domingue la
(1) Ilistoire de la révolution de Suint-Domingue , par M. Dalmas, tome I", page 54.
aussi dangereux qu'impolitique de suggérer aux esclavesde mauvais desseins. La conséquence ne s'en releva que trop par la suite,
quand au moment de T'insurrection des noirs
on vit ceux qui avaient servi de guides dans
cette folle équipée, devenir les premiers chefs
de la révolte.
Lorsqu'on avait appris à Saint-Domingue la
(1) Ilistoire de la révolution de Suint-Domingue , par M. Dalmas, tome I", page 54. --- Page 34 ---
RÉVOLUTIOS,
178g. formation des clubs en France, malgré les défenses formelles du gouvernement colonial, de
nombreuses sociétés populaires y avaient à-lafois avouéleur exislence et proclamé leur juridiction inquisitoriale; cclles qui prirent le titre
de comités provinciaux prétendirent de suite
ouvertement à la direction des affaires et au
contrôle supérieur des actes de l'administration.
Entravés dans leurs actions, et pour sortirde
l'isolement où ils se trouvaient placés, les fonctionnaires publics voulurent s'attacher une
masse de gens dévoués, et songèrent sérieusement à élever de nouvelles prétentions contre
celles qui les pressaient. Lcs sang-mélés et la
classc entière des affranchis avaient affecté de
ne point prendre part aux réclamations qui
avaient atlaqué les anciens droits de l'autorité.
Les affranchis de Saint-Domingue, comme
ceux d'Athènes et de lome, n'avaient pour
droits politiques que le droitde propriéléct de
domicile; ils touchaient à la classe des citoyens
par la liberté, et à celle des esclaves parlep peu
de considération dont ilsjouissaient.
Dès que les fonctionnaires de la colonic eurent connaissance de la déclaration des droits
de lhomme, ils pensèrent à y faire participer, --- Page 35 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
sans restriction, la classe des sang-mélés, qui 178g.
n'avait cessé jusque là de leur témoigner des
égards. Ils s'étudièrent à faire comprendre,en
France, que cette caste possédant le tiers des
fonds territoriaux et le quart des valeurs mobiliaires, d'ailleurs égale en population à celle des
blancs, était la meilleur digue qu'on pit à-lafois opposer à l'orgueil oligarchique qui contrariait Tadministration, et aux insurrections
de l'esclavage qui pouvaient dans l'avenir menacer la colonic.
Des hommes de couleur furent autorisés en
méme tems à passer sur le continent pour y
plaiderleurs intérêls : ils furent admis le 22 OCtobre à présenter leur cahier de doléances à
l'assembléenationale. Suivantlesordresdelears
commettans, après avoir lu leur adresse, ils
déposèrent six millions sur l'autel de la patrie,
en annonçant que leur caste était prête à donner le cinquième de ses biens pour hypothéquer la dette nationale.
Le président de l'assemblée répondit à ces
commissaires : Qu'aucune parlie de la nation
ne réclamerait painement ses droits auprès de
Passembleedesreprésentunsedapeuplefrançais.
Ily avait à cette époque, dans les esprits, une
effervescence tendante à leur faire saisir avec
posèrent six millions sur l'autel de la patrie,
en annonçant que leur caste était prête à donner le cinquième de ses biens pour hypothéquer la dette nationale.
Le président de l'assemblée répondit à ces
commissaires : Qu'aucune parlie de la nation
ne réclamerait painement ses droits auprès de
Passembleedesreprésentunsedapeuplefrançais.
Ily avait à cette époque, dans les esprits, une
effervescence tendante à leur faire saisir avec --- Page 36 ---
RÉVOLUTION
178g. avidité toutes les réformes qui semblaient consacrer des principes de droit public.
C'est dans ces conjonctures que lord Stanlope.lesdocieursPiceelPriestlty: ,MM.Sharp,
Slade, Clarkson et Wilberforce, qui depuis
plusieurs années formaient une association philantropique sous le nom d'Amis des Noirs, venaient d'agiter dans le parlement d'Angleterre
la grande question relative à l'état des esclaves.
Lc brandon de cette question porta chez nous
l'incendic.
A l'imitation de l'Angleterre et des EtatsUnis, il s'était formé à Paris, dès 1787, une
sociélé d'Amis des Noirs, à la tête de laquelle
brillait une foule d'hommes marquans 7 tels que
les Brissot, les Pétion, les Mirabeau, les Clavières, les Condorcet, etc.
Les raisons de convenance el d'intérêt national furent écartées dès que les discussions du
parlement anglais se popularisèrent. Ces diseussions, provoquées par la politique du ministre Pitt, dont M. Wilberforce élait l'ami,
n'aboutirent chez nos voisins qu'i une loid'humanité dans le transport des esclaves, et non
c l'abolition de la traite. Elle fut au contraire
encouragée, etl'Angleterre exporta cette: même
année, à elle seule, autant d'esclaves que le resle --- Page 37 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
de l'Europe, comme le prouve le relevé fourni 178g.
parlc commerce de Liverpool aux membres du
conseil privé (1).
Nombre des esclaves eaportés en 1789.
Par les Anglais .
38,000
Par les Français .
20,000
Par les Hollandais
.
4,000
Par les Danois :
2,000
Par les Portugais .
10,000
Total des noirs arrachés à
T'Afrique par la traite . . 74,000
Tandis que les Anglais, après avoir fait étalage de principes philantropiques, se laisaient
et continuaient à agir en marchands, les Français poursuivaient avec enthousiasme et de
bonne foi une discussion qui compromettait la
vie des Colons et les plus chers intérêts du
commerce, Une question qui intéressait si éminemment la raison d'état s'était propagée en
France avec rapidité. Elle avait passé dans la
bouche de tout le monde, s'était colportée des
clubs dans les carrefours, et des carrefours
(x) Iistoire des Indes occillentales 9 par Bryau Edwards,
page 204, édit. de 1804.
I.
enthousiasme et de
bonne foi une discussion qui compromettait la
vie des Colons et les plus chers intérêts du
commerce, Une question qui intéressait si éminemment la raison d'état s'était propagée en
France avec rapidité. Elle avait passé dans la
bouche de tout le monde, s'était colportée des
clubs dans les carrefours, et des carrefours
(x) Iistoire des Indes occillentales 9 par Bryau Edwards,
page 204, édit. de 1804.
I. --- Page 38 ---
RÉVOLUTION
s'élevait jusqu'à la tribune aux harangues. Tout
178g.
ce qu'ily avait alors d'hommes ardens pour la
liberté approuvait sans restriction le projet
philosophique de l'émancipation des esclaves.
Dans la discussion qui s'ouvrit à cette occasion le 4 décembre, un des membres les plus
sokp-abhaenbenreoay M.le comte
Charles de Lameth, formé à l'école des Franklin et des Washington, s'écria avec un désintéressement remarquable : ( Je suis un des
plus grands propriétaires de Saint-Domingue;
mais je vous déclare que, dussé-je perdre tout
ce que j'y possède, je le préférerais plutôt que
de méconnaitre des principes que la justice et
T'humanité ont consacré; je me déclare et pour
l'admission des sang-mélés aux assemblées adninistratives et pour la liberté des noirs. >
L'idée de telles innovations, en effrayant les
intérêts des grands planteurs, 7 irrita leurs préjugés, et rendit plus vive la haine qu'ils portaient aux fonctionnaires. Cette haine n'avait
d'abord été que de la jalousie ; elle devint de la
rage du moment où le projet d'une première
émancipation se discuta ; et, par un abus singulier des choses et des mots, les mêmes hommesquis'éaientempressés d'affecterlexagération pourles petbadpedudroaderbemese clgu --- Page 39 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
citoyen, osaient, en contradiction de ces mêmes 178g.
principes, traiter d'aristocrate quiconque youlait, à Saint-Domingue. invoquer l'égalité dcs
droits pour les homines de couleur déjà libres.
Ces controverses, en enflammant toutes les
- passions, devaient nécessairement amener des
désastres. Chacun les présageait et en rejetait
la cause surl'esprit du
système - qu'ilcombattait.
Les premiers écrits qui furent émis dans la
colonie en faveur de l'émancipation des sangmélés firent éclater l'orage. Ils coûtèrent la vie
à leurs auteurs avec des circonstances quiprouvent jusqu'oà peut aller l'égarement de la fureur 7 lorsqu'on attaque de grands intérêts, et
qu'onl blesse en mémetemsl'orgueildespréjugés.
Unhomme de couleur, nomméL.acombe, fut
pendu au Cap pour avoir fait une pétition
dans laquelle il réclamaitles droits de l'homme.
Les soi - disant patriotes coloniaux traitèrent
cet écrit d'incendiaire, et, pour en établir la
preuve, ils prétendirentqu'iln'était point conçu
dans le style ordinaire des pétitions, parce qu'il
commençait par ces mots : (( Au nom du Père,
du Fils et du Saint-Esprit (1). )
A la même époque, les sang-mélés du PetitGoave présentèrent une pétition aux habitans
(1) Débats des Colonies, tome III, pages 73,76 et 77.
cet écrit d'incendiaire, et, pour en établir la
preuve, ils prétendirentqu'iln'était point conçu
dans le style ordinaire des pétitions, parce qu'il
commençait par ces mots : (( Au nom du Père,
du Fils et du Saint-Esprit (1). )
A la même époque, les sang-mélés du PetitGoave présentèrent une pétition aux habitans
(1) Débats des Colonies, tome III, pages 73,76 et 77. --- Page 40 ---
RÉVOLUTION
178g. qui étaient réunis pour nommer des députés à
l'assemblée électorale del'ouest. Dans cette pé.
tition, conçue dans les termes les plus modérés, ils ne demandaieut point T'égalité des
droits, mais seulement quelques améliorations
à leur état, et la faculté d'envoyer un d'entre
eux àl'assemblée de la province. On arrêta surle-champ les pétitionnaires, et on les força par
des menaces à nommer le rédacteur de leur
pétition.
C'était M. Ferrand de Baudières, sénéchal
du lieu, qu'on venait de désigner pour électeur.
Sans égard pour sa' magistrature ancienne et
ses fonctions nouvelles, qu'il devait à ses qualités personnelles, on le réunit en prison aux
hommes de couleur pétitionnaires, 9 et le COmité du lieu commença une espèce d'enquête
populaire en forme de procédure. L'instruction n'en fut pas longue. Les habitans de la
plaine arrivèrent en tumulte au Petit-Goave,
et sommèrent le comité de prononcer sans désemparer.
Le président du comité, après quelques hésitations , ayant répondu à cet attroupement
qu'il croyait le sénéchal coupable, ce vieillard
infortuné fut arraché de sa prison, et, sans autre forme de procès, le bourreau lui trancha --- Page 41 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
publiquement la tête. Ses restes inanimés fu- 178g.
rent outragés, et sa tête fut promenée dans la
ville au bout d'une pique. Les instigateurs de
cette sanglante catastrophe, satisfaits par le
sang de cette victime, remirent comme une
gràce la vie aux vingt-sept signataires de la pétition, en exigcant toutefois leur éloignement
et leur exil (1).
Ces attentats juridiques devinrent le germe
de la haine des hommes de couleur contre les
blancs. Tout tendait à en augmenter les fermens et les actes fougueux de chaque jour, et
les agens secondaires qu'on employait pour les
produire.
Ces agens élaient, pour la plupart, les hommes qu'une simple procuration investissait des
droits et prérogatives des grands planteurs.
C'étaient aussi ces gérans ou économes d'habitation, accoutumésà fairegémirles noirssous
leurs fouets, et qui croyaient d'autant plus
plaire à leurs maitres qu'ils faisaient trembler
davantage les esclaves qui leur étaient confiés.
A ces deux classes dures et avides se rattachaient les hommes sans existence, qui fuyaient
quelquefois l'Europe pour des crimes, ct qui,
(1) Débats des Colonies, tome Ir > pages 84, 104, etc. ;
tome II, page 200, etc.; tome III, page 86, etc.
les noirssous
leurs fouets, et qui croyaient d'autant plus
plaire à leurs maitres qu'ils faisaient trembler
davantage les esclaves qui leur étaient confiés.
A ces deux classes dures et avides se rattachaient les hommes sans existence, qui fuyaient
quelquefois l'Europe pour des crimes, ct qui,
(1) Débats des Colonies, tome Ir > pages 84, 104, etc. ;
tome II, page 200, etc.; tome III, page 86, etc. --- Page 42 ---
RÉVOLETION
178g. gràce à leur épiderme blanc, étaient étonnés
de retrouver sous le ciel des Antilles la considération qu'ils ne méritaient plus.
La qualification générique de petits blancs
désignait tous ces individus. Les noirs avaient
pour eux une haine d'instinct; mais les sangmélés, chez qui F'éducation développait le sentiment gradué des convenances, avaient pour
les petits blancs un mépris raisonné 1 parce
qu'ils les voyaient réellement ce qu'ils étaient,
ou des aventuriers cherchant fortune, ou. des
salariés à gages, et souvent même dcs hommes
dégradés; ils refusaient d'indignation les égards
exigés par les préjugés de la couleur. Alors les
petits blancs les réclamaient par des vexations
ct des outrages.
C'est dans ces sentimens haineux que la divergence des opinions a toujours trouvé de
puissans auxiliaires. Au lieu de calmer les irritations, chaque parti s'est étudié constamment
à les fomenter, dans l'espoir d'en tirer profit.
Cesinstigations réciproques, qu'on n'aj jamais
nsé avouer, ct qui cependant n'ont jamais été
clandestines, ont forméle gouffre immonde et
profond d'oà sont sortis les excès et les maux
qui ont désolé Saint-Domingue.
Les sang-melés étaient généralement riches --- Page 43 ---
DE SAINT-DONINGUE.
comme propriétaires ou comme maîtres arti- 178g.
sans. Plus l'exigence insolente des petits blancs,
adroitement excitée, leur prodiguait de vexations, plus ils apprenaient à connaitre la rigueur de leur sort. Quand ils sentirent le joug
de la popeilanlesesptiseerest cessa d'être
patient. Oubliant l'affiliation de leur origine
avec l'espèce blanche, ils s'indignèrent devant
leurs anciens et nouveaux tyrans, et leurs plaintes, mal contenues, ne servirent généralement
qu'à leur attirer de nouveaux outrages.
Si, dans quelques paroisses du nord, les hommes libres de couleur furent appelés aux assemblées primaires, ils furent reconnus inhabiles à
exercer les droits de citoyen par toutes les villes
danslesquelles résidait la masse des petitsblancs.
Cet esprit exclusif des villes gagna peu-à- 1790.
peu les campagnes. Par imitation, les petits
blancs, répartis sur les habitations et dans les
bourgs, tinrent à orgueil de former des assemblées d'où les riches propriétaires dont le
sang était mélangé furent exclus. L'assemblée
électorale de l'ouest déclara même que les
sang-mèlés ne seraient admis à prèter le serment civique qu'en ajoutant à la - formule
générale la promesse du respect envers les
blancs.
les campagnes. Par imitation, les petits
blancs, répartis sur les habitations et dans les
bourgs, tinrent à orgueil de former des assemblées d'où les riches propriétaires dont le
sang était mélangé furent exclus. L'assemblée
électorale de l'ouest déclara même que les
sang-mèlés ne seraient admis à prèter le serment civique qu'en ajoutant à la - formule
générale la promesse du respect envers les
blancs. --- Page 44 ---
RÉVOLUTION
1790.
Ceux des quartiers de l'Artibonite et des
Verrettes se refusèrent à cette obligation. Ils
étaient riches et nombreux : ils prirent les
armes et appelérentàl'appui de leur cause tous
les sang-mélés de la colonie. Cet appel intempestif n'eut aucun résultat: c'était plutôt le premier symptôme d'une indignation avouée que
l'explosion d'un mouvementcombiné.L'alarme
n'en fut pas moins générale. Le Cap et toutes
les villes envoyèrent à Saint-Mare l'élite de
leur garde nationale. A l'approche de ces
détachemens. 2 T'attroupement qui s'était fait
d'acclamation, 2 et sans ensemble médité, se
dissipa sans coup férir. Tout finit par la fuite
des chefs et par quelques arrestations.
Au milieu des clameurs et des passions, le
triomphe fut aussi généreux que la victoire
avait été facile. Cette modération spontanée,
à laquelle personne n'avait lieu de s'attendre 2 2
eut des causes qu'il importe dc faire connaitre.
Les intrigues despetits blancs commençaient
à dépasser ce qu'on s'était proposé de leur intervention. Ces hommes, autrefois respectueux
devant les planteurs, n'avaient été qu'un instant flattés d'être traités par eux en égaux,
par ce qu'ils entrevoyaient dans un système --- Page 45 ---
DE SAINT-DONINGUE.
général de révolution la possibilité de devenir 1790.
fonctionnaires et maîtres. Aussitôt leur ambition s'était accruc 7 et déjà leurs prétentions
effrayaient à juste titre ceux qui les avaient
mises en ajeu et ceuxqu'elles smenaçaient. Les colons et les fonctionnaires sentirent la nécessité
de se rapprocher, et de ne point écraser une
masse .
de propriétaires comme celle des gens
de,couleur. C'est cet intérêt du moment qui fit
quon ne s'emporta pas dans la répression du
mouvement des Verrettes. La modération dont
on usa dans cette crise laissa entrevoir le fruit 1
qu'aurait porté l'accord bien entendu d'un intérélcommun cntre les propriétairesde toutes
les couleurs. La bienveillance des blancs eût
excité la reconnaissance des hommes de couleur, et la vive reconnaissance de ces hommes
neufs, cumulée avec la force de leurs propres
intérêts, cût formé la digue que la colonie régénérée aurait élevée contre les débordemens
quil'ont engloutic. Il ne devait point en être
ainsi dans le livre des destinées!
Un décret de l'assemblée nationale vint rallumer les haines. Sa rédaction ambigué laissait
à-la-foislevagne del'espérance aux concessions
etaux predenteusdJameanilécincemtineaire
lcs plaintes ct les alarmes que prétextaient tous
ts, cût formé la digue que la colonie régénérée aurait élevée contre les débordemens
quil'ont engloutic. Il ne devait point en être
ainsi dans le livre des destinées!
Un décret de l'assemblée nationale vint rallumer les haines. Sa rédaction ambigué laissait
à-la-foislevagne del'espérance aux concessions
etaux predenteusdJameanilécincemtineaire
lcs plaintes ct les alarmes que prétextaient tous --- Page 46 ---
RÉVOLUTION
1790. les partis, ne sut pas dire ce qu'elle voulait.
Ses discussions polémiques et ses ménagemens
étudiés aigrirent les esprits et détruisirent les
rapprochemens commencés.
L'assemblée nationale déclara, le 8 mars: :
(C Que, considérant les colonies comme une
partic de l'empire français, et désirant les faire
jouir des fruits de l'heureuse régénération qui
s'y est opérée, elle n'a cependant jamais entendu les comprendre dans la constitution
qu'elle a décrété pour le royaume, et les assujettir à des lois qui pourraient être incompatibles avec leurs convenances locales et particulières. >:
En conséquence, elle rendit le décret suivant:
( I°. Chaque colonie est autoriséeàf faire connaitre son voeu sur la constitution, 2 la législation et T'administration qui conviennent à sa
prospérité et au bonheur de ses habitans, à
la charge de se conformer aux principes généraux qui lient les colonies à la métropole,
et qui assurent la conservation de leurs intérêts
respectifs.
>)- 2°. Dans les colonies où il existe des assemblées coloniales, librement élnes par les
citoyens, et avouées par eux 2 ces assemblées --- Page 47 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
seront admises à exprimer le voeu de la CO- 1790.
lonic. Dans celles où iln'existe pas d'assemblée semblable 7 il en sera formé incessamment pour remplir les mêmes fonctions.
> 3°. Le roi sera supplié de faire parvenir
dans chaque colonie une instruction de l'assemblée nationale, renfermant I° les moyens
de parvenir à la formation des assemblées
coloniales dans les colonies où il n'en existe
pas : 2° les bases générales auxquelles les
assemblées coloniales devront se conformer
dans les plans de constitution qu'elles présenteront.
> 4°. Les plans préparésdans lesdites assemblécs coloniales scront soumis à l'assemblée
nationale , pour être examinés, décrétés par
elle, et présentés à l'acceptation et à la sanction du roi.
> 5°. Les décrets de l'assemblée nationale
surl'organisation des municipalités ct des assemblées administratives seront envoyés auxdites assemblées coloniales, avec pouvoir de
mettre à exécution la partie desdits décrets
qui peut s'adapter aux convenances locales,
sauf la décision définitive de l'assemblée nationale et du roi, sur les modifications qui
auraient pu y être apportées, et la sanction
és par
elle, et présentés à l'acceptation et à la sanction du roi.
> 5°. Les décrets de l'assemblée nationale
surl'organisation des municipalités ct des assemblées administratives seront envoyés auxdites assemblées coloniales, avec pouvoir de
mettre à exécution la partie desdits décrets
qui peut s'adapter aux convenances locales,
sauf la décision définitive de l'assemblée nationale et du roi, sur les modifications qui
auraient pu y être apportées, et la sanction --- Page 48 ---
RÉVOLUTION
1790. provisoire du gouverneur, pour l'exécution des
arrêtés qui seront pris par les assemblées administratiyes.
) 6°. Les mémesassemblées coloniales énonceront leur voeu sur les modifications qui pourront être apportécs au régime prohibitif du
commerce entre la colonie et la métropole
pour éire, sur leurs pétitions. 2 et après avoir
entendu les représentans du commerce français, statué par l'assemblée nationale ainsi qu'il
appartiendra. >>
. Ce décret donnait trop de latitude aux espérances créoles, pour ne pas effrayer les hommes
de couleur sur les réserves attribuées aux assemblées coloniales.
Les commissaires qu'ils entretenaient à Paris
adressèrent de justes plaintes à l'assemblée nationale , et déclarèrent, dans des termes respectueux, mais énergiques, que si l'on refusait
justice à leur caste, le désespoir pourrait la
porterà des extrèmités fatales qui, dans ce cas,
seraient sa dernière ressource.
Le comité colonial de l'assemblée nationale
aurait dû satisfaire à ces réclamations par de
légères concessions, et annoncer franchement
la volonté souveraine de la France. Ils'étudia,
au, contraire, à dresser avec ambiguité des --- Page 49 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
instructions pour prescrire le mode de la for- 1790.
mation de l'assemblée coloniale de Saint-Domingue, l'étendue de SCS fonctions et de celles
des agens du pouvoir exécuiif, en soumettant
l'exercice du droit de cité dans la colonie à peu
près aux mêmes conditions que dans la métropole. Il ne fit aucune distinction entreles blancs
et les hommes de couleur, il n'osa pas même
parler des uns et des autres, et se contenta de
dire dans l'article 4 de ces fameuses instructions du 28 mars, causes de tant de désastres:
du
C Qu'immédiatementaprès la proclamation
décret et de Tinstruction, toutes les personnes
âgées de vingt-cing ans accomplis, propriétairesd'immeubles, ou,à défaut d'une telle propriété, domiciliés dans la paroisse depuis deux
ans, et payant une contribution, se réuniraient
pour former l'assemblée provinciale. )
Dans un pays où le préjugé de la couleur
était encore en vigueur 2 la rédaction de cet
article n'était pas assez nette ni assezclaire. La
preuve qu'elle allait ouvrir un vaste champ
aux interprétations, c'est que, dans l'assemblée
nationale même, elle donna lieu à des réclamations. Plusieurs députés de Saint-Domingue à
cette assemblée demandèrent explicitement :
< Que les hommes de couleur fussent nommé-
'assemblée provinciale. )
Dans un pays où le préjugé de la couleur
était encore en vigueur 2 la rédaction de cet
article n'était pas assez nette ni assezclaire. La
preuve qu'elle allait ouvrir un vaste champ
aux interprétations, c'est que, dans l'assemblée
nationale même, elle donna lieu à des réclamations. Plusieurs députés de Saint-Domingue à
cette assemblée demandèrent explicitement :
< Que les hommes de couleur fussent nommé- --- Page 50 ---
RÉVOLUTION
1790. ment exclusd de la classe des citoyens actifs; que
c'était la le voeu précis de leurs commettans. >>
MM. Regnaud et de Dillon soutinrent le contraire (1) et attestèrent que les hommes de
couleur, contribuables,j jouissaient à Saint-Domingue du droit de cité.
Dans Ie doute de ces assertions contraires,
l'abbé Grégoire demandaqu'on insérat expressément dans l'article 4 des instructions (C Que
les hommes de couleur qui rempliraient les
conditions qu'il exigeait jouiraient des droits
politiques concurreminent avec les colons
blancs. >
M. Harnave.rapportourda. I comitécolonialde
l'assemblée nationale, et plusicurs députés des
colonies à cetleassemblée,répondirent àl'abbé
Grégoire que c'était le résultat nécessaire de
T'article; qu'on ne devait pas y mettre une énonciation qui pourrait faire supposer que le droit
des hommesde couleur était contestableetcontesté.
(1) Rapportde M. Garran-Coulon sur les troubles de SaintDomingue, tome Ier, page 137 etsuivantes. --- Page 51 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
CHAPITRE II.
Formation d'une assemblée coloniale sous la dénomination
d'assemblée générale. Ses actes et ses prétentions. Déclaration du 28 mai. Bases fondamnentales de la constitution de
Saint-Domingue. Scission. Décret de l'assemblée générale
contre l'usure des négocians ct des gens de loi. Envoi au
Cap de commissaires ronciliateurs. Résultat infructucux de
leur mission. Troubles. Proclamation de la loi martiale aul
Port-an-Prince. Dissolution du comité de cette ville par
l'emploi de la force. Dénoncitions. Appels ct armemens
réciproques. Conduite du vaisseau le Léopard. Départen
masse de l'assemblée générale pour la France. Confédération en sa faveur. Séparation des confédérés. Ordre du gouverneur pour la réunion des assemblées primaires. Déclaration inatiendue de ces assemblées. Effets de l'opinion.
Débarquement dans la colonie de Vincent Ogé. Ses projets.
Sa défaite. Sa fuite dans la partie espagnole. Son extradition.
Départ du comte de Peinier. Son remplacement par M. de
Blanchelande.
Le vague en politique, qui décèle la faiblesse, 1790.
prépare souvent des orages.
Au moment où le décret du 8 mars parvint
à Saint-Domingue, une assemblée de deux
cent treize représentans de la colonie venait
de se réunir à Saint-Marc par les ordres du roi.
Elle avait pris le titre d'assemblée générale et
uite dans la partie espagnole. Son extradition.
Départ du comte de Peinier. Son remplacement par M. de
Blanchelande.
Le vague en politique, qui décèle la faiblesse, 1790.
prépare souvent des orages.
Au moment où le décret du 8 mars parvint
à Saint-Domingue, une assemblée de deux
cent treize représentans de la colonie venait
de se réunir à Saint-Marc par les ordres du roi.
Elle avait pris le titre d'assemblée générale et --- Page 52 ---
REVOLUTION
rejeté la qualification d'assemblée colonule,
1790.
parce qu'un de ses membres avait trouvé, on
ne sait où, que le mot colonial était synonyme
de sujet (1).
Les assemblées ou comités provinciaux continuèrent néanmoins d'exercer leurs fonctions
départementales.
Dès que l'assemblée générale eut connaissance des dispositions équivoques et tortueuses
qui accompagnaient le décret du 8 mars, elle
déclara que l'on mourrait plutôt que de partager les droits politiques avec une race bâtarde
el dégénérée.
Son premier acte fut de proclamer que la
colonie faisait bien partie de la France, mais
qu'elle avait l'initiative de ses lois.
Quoique, par les réglemens de sa formation,
ses actes, pour être exécutés, eussent besoin
d'être validés par l'autorité du gouverneur-général, l'assemblée générale, après s'être déclaréc seule représentation légale et légitime de
la colonie, porta ses prétentions jusqu'à prétendre faire dériver de son autorité tous les
pouvoirs. La seule suprématie que son orgueil
voulait bien concéder se bornait à soumettre
(1) Histoire de la révolution de Saint - Domingue 3 par
M. Dalmas, tome T", page 44 et suivantes. --- Page 53 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
ses décrets à la sanction du roi, à l'instar de 1790.
l'assemblée nationale de France.
Lesi instructions du 28 mars portaient qu'une
nouvelle assemblée coloniale serait convoquée,
à moins que celle qui existait déjà ne fut confrmée. Le gouvernement de Saint-Domingue
crut trouver dans cette disposition le prétexte
de sC débarrasser sans secousse de l'assemblée
générale. Les assemblées primaires furent convoquées, mais au moyen de l'exclusion des
hommes de couleur,àquil'on contestal lesdroits
qui leur étaient dévolus par l'article 4 des instructions du 28 mars, l'attente des fonctionnaires publics fut trompée ; les assemblécs primaires émirent le voeu de maintenir en exercice l'assemblée de Saint-Marc.
Fière de ce succès éphémère qu'elle devait
plutôt à ses intrigues qu'à l'unanimité de l'opinion, l'assemblée générale s'aveuglant sur le
nombre de ses partisans comme elle s'aveuglait sur l'étendue de sesdroits, oublia entièrement qu'elle n'avait reçu de son institution que
le droit de pétition et la faculté par initiative
de présenteràlexamen de la France et à T'acceptation du roi le plan d'un régime convenable
aux intérêts locaux de la colonie; ; elle posa le
28 mai, dans une déclaration solennelle, les
I.
3 a
assemblée générale s'aveuglant sur le
nombre de ses partisans comme elle s'aveuglait sur l'étendue de sesdroits, oublia entièrement qu'elle n'avait reçu de son institution que
le droit de pétition et la faculté par initiative
de présenteràlexamen de la France et à T'acceptation du roi le plan d'un régime convenable
aux intérêts locaux de la colonie; ; elle posa le
28 mai, dans une déclaration solennelle, les
I.
3 a --- Page 54 ---
RÉVOLUTION
bases fondamentalesdel la constitution de Saint1790.
Domingue.
Après avoir déclaré, dans le préambule de
le droit de confirmer les lois de
son décret, que
la colonie réside essentiellement dans elle seule,
et qu'elle ne peut le déléguer, elle rendit la déclaration suivante :
en tout
( Article Ir, Le pouvoir législatif,
ce qui concerne le régime intérieur de la colonie, résidledansTasembilée de scsreprésentans,
qui sera appelée Passemblée générale dela partie frangaise de Saint-Doringue.
> 2. Aucun acte du corps législatif, en ce
qui concerne le régime intérieur de la colonie, ne sera regardé comme loi, à moins qu'il
ne soit agréé par les représentans de la partie
française de Saint-Domingue, librement et légalement élus, et confirmés par le roi.
>> 3. En cas d'urgence, un arrêté de l'assemblée générale, en ce qui concerne le régimeintérieurdese colonies, sera regardécomme
loi provisoire. Dans tous les cas, l'arrêté sera
qui, dans les
notifié au gouverneur-général,
dix jours de la présente notification, sera tenu
de le promulguer et de lc faire exécuter, ou de
soumettre ses observations à cC sujet a l'assemblée générale. --- Page 55 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
D 4. La nécessité du cas dontdépendra l'exé- 1790.
cution d'un pareil décret provisoire, fera une
question séparée, et aura besoin de la majorité
des deux tiers de l'assembléc générale pour
passer à l'affirmative, prise par appel nominal.
> 5. Sile gouverneur-général envoie ses observations sur un semblable décret, elles seront mises dans le procès-verbal de l'assembléc générale, qui commencera alors la révision
du décret, etl l'examen des observations y relatives dans trois séances différentes. Les voix,
pour confirmer ou annuller le décret, se prendront par oui et par non, et une minute des
opérations sera signée parlcsnembresprcdens,
dans laquelle seront inscrites les voix des deux
côtés de la question, ets'il parait qu'ilya ait une
majorité des deux tiers en faveur du décret, il
sera sur-le-champ mis à exécution par le gouverneur-général.
> 6. Comme toutes les lois doivent être fondées sur le consentement de ceux qui doivent
y obéir, la partie française de Saint-Domingue
pourra proposer des réglemens concernant les
rapports commerciaux et autres rapports com-
/ muns, et les décrets rendus à cette occasion par
l'assemblée nationale n'auront force de lois
ait une
majorité des deux tiers en faveur du décret, il
sera sur-le-champ mis à exécution par le gouverneur-général.
> 6. Comme toutes les lois doivent être fondées sur le consentement de ceux qui doivent
y obéir, la partie française de Saint-Domingue
pourra proposer des réglemens concernant les
rapports commerciaux et autres rapports com-
/ muns, et les décrets rendus à cette occasion par
l'assemblée nationale n'auront force de lois --- Page 56 ---
RÉVOLUTION
1790. dans la colonie, à moins qu'ils n'aient été consentis par l'assemblée coloniale.
> 7. Dans les cas d'extrême nécessité, l'importation d'objets pour la subsistance des habitans ne sera pas regardée comme une brèche
du système des réglemens commerciaux entre
Saint-Domingue et la France, pourvu que les
arrêtés pris, en pareil cas, par l'assemblée générale, aient été soumis à la révision du gouverneur-général, aux conditions et modifications prescrites dans les articles 3 et 5.
> 8. Pourvu aussi que tout acte de l'assemblée générale, exécuté provisoirement en cas
d'urgence, soit transmis à la sanction du roi ;
el si le roi refuse sa sanction à un pareil acte,
l'exécution en sera suspendue aussitôt que le
refus du roi aura été légalement notifié à l'assemblée générale.
> 9. L'assemblée générale sera renouvelée
tous les deux ans, ct aucun des membres qui
ont siégé dans l'assemblée précédente ne sera
éligible à la nouvelle.
> IO. L'assemblée générale arrête que les
articles précédens, comme formant une partie
de la constitution de la colonie française de
Saint-Domingue,seront immédiatement transmisen France pour recevoir la sanction du roi --- Page 57 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
et de l'assemblée nationale. Ils seront aussi 1790.
transmis à tous les districts et à toutes les paroisses de la colonie, et notifiés au gouverneurgénéral. >
Plusieurs membres de l'assembléc générale
refusérent de souscrire cette déclaration, qui
leurparut une acte derévolte; il y en eut même
plusieurs qui donnèrent leur démission. Cette
scission nei rendit pas l'assemblée plus réservée;
clle devint au contraire plus fougueuse dans ses
actes et dans ses entreprises. Elle créa des COmités delaguerre, de la marine ct de diplomatie; elleappelaàsas suitelegouverneur etl'intendant; et osa même les mander à sa barre (1).
A cet oubli des convenances le gouverneur
comte de Peinier opposait une longanimité qui
semblait aller jasqu'à la faiblesse. S'il montrait
par hasard de l'opposition, il ne la fondait que
sur les devoirs que les lois nationales lui imposaient; mais lorsque les prétentions de l'assemblée le blessaient personnellement en élevant,
par exemple, des difficultés sur la manière de
le recevoir et sur la place gui devait lui être
dévolue, il déclarait que toute place lui élait
(1) Procès-verbaux de l'assemblée générale de la partic française de Saint-Domingue des 14, 24, 27 et31 juillet, ct du
3 aott.
ait que
sur les devoirs que les lois nationales lui imposaient; mais lorsque les prétentions de l'assemblée le blessaient personnellement en élevant,
par exemple, des difficultés sur la manière de
le recevoir et sur la place gui devait lui être
dévolue, il déclarait que toute place lui élait
(1) Procès-verbaux de l'assemblée générale de la partic française de Saint-Domingue des 14, 24, 27 et31 juillet, ct du
3 aott. --- Page 58 ---
REVOLUTIOS
. parce quil aurail dans toutesles
1790. indifferente,
moyens de manifester la pureté de ses intentions et ses désirs sincères pour concourir È
lunior, et à la régénération de la colonie.
Dédaigner des outrages sans les sentir n'est
dans la nature humaine : aussi dès que le
pas
colonialwfapergutdu: schisme pogouvernement
la déclaration du 28 mai,
litique que produisait
ils'étudia,suivant l'usage, à concentrerlesplain
tes des amours-propres blessés; il suscita la jalousie des premiers corps constitués, qui se
voyaient à regret éclipsés par une autorité SIpérieure ; il accueillit avec complaisance les
réclamations des hommes de conleur, qui
voyaient avec inquiétude T'assemblée générale
leur refuser les droits politiques, et qui, n'entendant point proclamerd'amnistien pourlesoulèvement des Verrettes, craignaient encore les
réticences.
En semant partout la division, le gouvernement colonial s'occupa également de se donner
des serviteurs dévoués. II s' - assura par des cajoleries et par de nouveaux sermens de la fidélité
des soldats; il distingua par un pompon blanc
de volontaires,
au chapcau un corps nombreux
qu'il composa de tout ce qui tenait à l'administration par des emplois. --- Page 59 ---
DE SAIRT-DONINGUE.
Le chevalier de Mauduit, qui venait d'arri- 1790.
ver dans la colonie pour y commander le régiment du Port-an-Prince, devint l'ame de ces
projets, dont le but était debriser l'autorité de
l'assemblée générale. Une circonstance fortuite
développa tout-à-coup la ligue qui ruina le crédit de cette assemblée.
Elle rendit un décret contre l'usure des négocians et des gens de loi,qui composaient alors
en majeure partie l'assemblée provinciale du
nord. Cette usure était telle qu'on en chercherait vainement des exemples dans T'histoire européenne (1).
Ce décret humiliait trop ceux qu'il signalait
au mépris public, pour ne pas faire éclater leur
haine. Ily eut à l'instant rupture entre le Cap
et Saint-Marc. Sans avouer la véritable cause
de son indignation, l'assemblée provinciale du
nord condamna les principes qui scrvaient de
base à la déclaration du 28 mai. L'assemblée
générale, qui ne s'y attendait point, sentit le
danger de cette opposition. Elle députa au Cap
six commissaires conciliateurs : les amours-propres avaient ététrop froissés pour espérer quelque succès de cette démarche.
Les commissaires conciliateurs furent reçus
(1) Histoire des Désastres de Saint-Domingue, page 152.
provinciale du
nord condamna les principes qui scrvaient de
base à la déclaration du 28 mai. L'assemblée
générale, qui ne s'y attendait point, sentit le
danger de cette opposition. Elle députa au Cap
six commissaires conciliateurs : les amours-propres avaient ététrop froissés pour espérer quelque succès de cette démarche.
Les commissaires conciliateurs furent reçus
(1) Histoire des Désastres de Saint-Domingue, page 152. --- Page 60 ---
RÉVOLUTION
1790. avec dédain : l'assemblée provinciale leur fit intimer l'ordre de sortir dans vingt-quatre heures de la ville du Cap. Avant de s'y conformer,
ces commissaires, quiavaient des partisansdans
la municipalité, voulurent ka rendre dépositaire
de leurs droits méconnus: ; mais cctte municipalité, devenue suspecte, fut dissoute: esans avoir
eu le tems de les faire valoir.
Le nombre des membres qui composaient
celte municipalité élait alors de soixante-douze.
Telle était la représentation municipale d'une
ville peuplée à peine de quatre mille habitans
el de huit mille esclaves.
Les soi-disant patriotes de la colonie, en
élendant ainsi les pouvoirs, n'avaient pas eu
sèulement pour but de satisfaire leur ambition ;
ils avaient encorc voulu, par leur nombre,
effrayer le crédit desautorités de la métropole.
Au milieu des prétentions ct des rivalités que
chaque instant faisait naître, les autorités s'attaquaient sans ménagement. Elles cherchaientà
SC détruire, sans réfléchir qu'cllesprovoqsaient
l'anarchie; T'aveuglementé élaitsigrandqu'on espérait triompher par elle. Les passions du moment faisaient dédaigner l'avenir : on bravait
la guerre civile, 2 et lorsque l'assemblée géneralc s'oubliait au point d'attaquer ouvertement --- Page 61 ---
DE SAINT-DONINGUE,
l'autorité du gouvernement colonial, cC gou- 1790.
vernement, le conseil supérieur du Port-auPrince et l'assemblée provinciale du nord se
liguaient publiquement, de leur côté, pour détruire les pouvoirs de l'assemblée générale.
De part et d'autre on perdait toute mesure ;
l'orage devait incessamment éclater.
En apprenant l'outrage fait à ses commissaires, l'assemblée générale SC laissa aller aux
écarts de son indignation. Se croyant forte 2
parce que la majorité des paroisses avait accueilli ses bases constitutionnelles, elle déclara
traîtres à la patrie les membres de l'assemblée
provinciale du nord et ceux qui, à son imitation, donnaient l'exemple de l'opposition à
ses prétendus actes souverains. Pour user de
cette souveraineté, elle proclama solennellement l'ouverture des ports de la colonie à toutes les nations. Elle décréta le liceneiement des
deux régimens coloniaux, et pour les réformer
sous un autre mode avec une augmentation de
paie, elle appela près d'clie les sous-officiers
de ces régimens; pour se les attirer, elle mit
en avant toutes les séductions. Le succès ne
répondit point à ses espérances.
Le scul détachement du régiment du Portau-Prince, qui était à Saint-Marc, sC laissa
ouverture des ports de la colonie à toutes les nations. Elle décréta le liceneiement des
deux régimens coloniaux, et pour les réformer
sous un autre mode avec une augmentation de
paie, elle appela près d'clie les sous-officiers
de ces régimens; pour se les attirer, elle mit
en avant toutes les séductions. Le succès ne
répondit point à ses espérances.
Le scul détachement du régiment du Portau-Prince, qui était à Saint-Marc, sC laissa --- Page 62 ---
RÉVOLUTION
1790. réorganiser en gardes nationales soldées de la
partie française de Saint-Domingue.
Le marquis de Cadusch en fut fait colonel.
Les officiers et les soldats qui ne voulurent pas
se soumettre à cette réorganisation furent emprisonnés et déportés.
Quant à la masse du régiment du Cap et du
Port-an-Prince, elle se montra dévouée à SCS
chefs, car elle dédaigna l'augmentation de
paie et l'offre faite à chaque soldat d'une propriété foncière et d'une somme de cinq cent
douze piastres fortes ( 2816 francs.)
Le gouvernement de la colonie ayant appris
ce qui se passait à Saint-Marc, sentit la nécestité de dissoudrele comité provincial del'ouest,
entièrementdévoucalassembléegénérale,dont
T'influence pouvait à chaque instant avoir des
conséquences dangereuses; . 2 il fallut malheureusement avoir recours à la force des armes
pour obtenir cette dissolution.
Dans la nuit du 29 au 30 juillet, le chevalier
de Mauduit, colonel du régiment du Port-auPrince, reçut l'ordre de. renforcer la garde de
P'Arsenal, et de se porter, à la tête des grenadiers de son régiment et d'un détachement de
pompons blancs, vers le lieu où le comitélenait
8CS scances, et où On le disait réuni. Il trouve --- Page 63 ---
DE KAIST-DONINGUE
en couvrait T'approche. 1790.
un attroupement qui
Pour réLa loi martiale est- proclamée (1).
le chef dc l'attrompement commande
ponse, feu; il n'est que trop bien obéi: quinze soldats
tombent morts près du colonel de Mauduit. La
troupe s'indigne ; clle court à la baionnette sur
les défenseurs du comité. Le chef de l'attroupement et deux habitans sont tués ; le reste prend
la fuite ; quarante sont arrêtés : on ne trouve
parmi eux qu'un seul membre du comité; lesautres étaient, dit-on, réunis chez leur président.
Le gouvernement colonial fit relâcher les
prisonniers dans le but de ménager T'opinion.
Cette modération aurait pu lui réussir, sans la
fautc
fit le chevalier de Mauduit, et qui lui
que
masse de haine : cet officier
attira une grande
fit déposer chez lui, comme un trophée pris sur
des
les
de la garde natioennemis, 9
drapeaux
nale des trois districts du Port-an-Prince, qu'il
avait trouvés dans la maison du comité.
colonjal, débarrassé des
Le gouvernemment
ennemis qui sous SCS yeux entravaient son au-
(1)1 Lettre de M. Peinier à T'assemblée nationale, du 51 jaillet; Proclamation du mêmc, du 30 juillet; ; Avis aux citoyens,
du chevalier de Mauduit, du 50 août; Adresse de M. de Cambefortaux citoyens de Saint-Domingue; Relation authentique
dc tout ce qui s'est passé à Saint-Domingue. etc., page 21 et
suivantes.
emment
ennemis qui sous SCS yeux entravaient son au-
(1)1 Lettre de M. Peinier à T'assemblée nationale, du 51 jaillet; Proclamation du mêmc, du 30 juillet; ; Avis aux citoyens,
du chevalier de Mauduit, du 50 août; Adresse de M. de Cambefortaux citoyens de Saint-Domingue; Relation authentique
dc tout ce qui s'est passé à Saint-Domingue. etc., page 21 et
suivantes. --- Page 64 ---
RÉVOLUTION
1790. torité, ne songea plus qu'à seconder les efforts
de l'assemblée provinciale du nord contre l'assemblée générale de Saint-Marc.
Non-seulement l'assemblée provinciale avait
dénoncé à toutes les communes du nord le prétendu décret du 28 mai comme portant un caractère de souveraineté incompatible avec la
situation naturelle et politique de la colonie,
mais elle avait arrêté qu'un corps d'armée marcherait sur Saint-Marc, et que le commandement en serait confié à M. de Vincent, cominandant de la province du nord.
Enhardi par ces mesures (1),le comte de
Peinier donna l'ordre au chevalier de Mauduit
de se porter également sur Saint - Marc avcc
une partie de son régiment. Il fut décidé qu'en
cas de résistance on ferait le siége de cette ville.
Pendant qu'on donnait quelques jours aux
préparatifs militaires, les accusations réciproques préludaient à la gucrre.
Le bruit se répandait que la colonie était
vendue aux Anglais, que l'assemblée générale
avait reçu quarante millions à cet effet (2).
(r). Délibération de l'assemblée provinciale du nord, du 30
juillet,
(2) Ilistoire des Indes occidentales, par Bryan Edwards,
page 452, édition de 1804. --- Page 65 ---
DE SAINT-BONINGOE
Laswembléegenérale,s: son tour, accusaitses 1790;
ennemis d'avoir le projet de faire une contrerévolution: à Saint-Domingue; cllesignalait particulièrement à la haine publique le chevalier
de Mauduit, pour avoir demandé à Cuba des
auxiliaires espagnols, n'osant pas se fier aux
soldats français.
Ce n'était point assez de ces insinuations désastreuses, des proclamations officielles soufflaient en mêmetemsle feudes discordes civiles.
Le gouverneur-général dénonçait à la colonic l'assemblée générale comme ayant outrepassé ses pouvoirs en cherchant à se soustraire
à la puissance nationale, et déclarait que son
devoir l'obligeait de la dissoudre.
L'assemblée générale, de son côté, criait à la
contre-révolution, et par la proclamation suivante invitait tous les bons citoyens à s'armer
pour Sa défense :
( Au nom de la nation, de la loi, du Roi et
de la partic française de Saint-Domingue en
péril.
> Union, force, célérité, courage!
>> L'infame Peinier, l'exécrable Mauduit,
ont accompli leurs infames projets : ils ont
trempé leurs mains dans le sang des ciloyens.
> Aux armes!
côté, criait à la
contre-révolution, et par la proclamation suivante invitait tous les bons citoyens à s'armer
pour Sa défense :
( Au nom de la nation, de la loi, du Roi et
de la partic française de Saint-Domingue en
péril.
> Union, force, célérité, courage!
>> L'infame Peinier, l'exécrable Mauduit,
ont accompli leurs infames projets : ils ont
trempé leurs mains dans le sang des ciloyens.
> Aux armes! --- Page 66 ---
REVOLUTION
1790.
>) Les points de ralliement sont à Saint-Marc
pour toute la partie du nord et les paroisses adjacentes; ; Cul-de-Sac pour le Mircbalais Léogane pour la partie du sud. >
Ces doubles appels, ces dénonciations réciproques, semaient la division dans toute la COlonie. Cette division n'était pas collective; dans
les mêmes lieux, le plus souvent dans les mêmes
familles, on pensait différemment. L'insouciance qui formait naguère un des traits saillans du caractère créole s'était évanouie.
A cette déplorable époque, ? l'amour-propre
des opinions étonffait les autres sentimens. Le
bien public était dans la bouche de tout le
monde, et personne ne savait lui sacrifier ses
ressentimens. L'exaltation la plus fougueuse
enflammait les deux partis.
Le gouvernement colonial avait pour lui ses
employés, la masse des gens de couleur, les
corps judiciaires et la haine furibonde de l'assemblée du nord.
L'assemblée générale de Saint-Mare avait
pour elle les municipalités des grandes villes,
la masse des planteurs, les comités de l'ouest
et du sud, et les cris démagogiques des petits
blancs contre l'ancien régime.
Lorsqu'on va faire emploi de la force, la --- Page 67 ---
DE SAIXT-DONISGUE.
confiance nait des moyens; l'assemblée géné- 1790.
rale s'effrayait de l'approche de ses assaillans,
quand elle en comparait le nombre à celui de
ses défenseurs armés, qui se réduisait au peu
de soldats composant la garnison de SaintMarc.
Elle était aux abois, quand la nouvelle du
succès de ses séductions sur le vaisseau le Léopard vint raviver un instant ses espérances.
L'équipage de ce vaisseau avait été gagné à la
l'assemblée
les soins du
cause de
générale, par
comité de l'ouest, dans les derniers momens
de son existence.
Le marquis de la Galissonière, qui commandait le Léopard, se trouvant à terre lors de la
dissolution du comité, fut sommé par son équipage de venir reprendre son commandement;
iln'osa le faire en apprenant les menées dont
on avait enveloppé ses matelots.
Le baron de Santo- Domingo, qui l'avait
suivi à terre ct qui commandait après lui, revint, de son aveu 2 prendre le commandement (1) ; c'était un créole, planteur de SaintDomingue.
Le comte de Peinier, redoutant l'esprit de ce
(1) Rapport sur les troubles de Saint- - Domingue > tome I",
page 252,
reprendre son commandement;
iln'osa le faire en apprenant les menées dont
on avait enveloppé ses matelots.
Le baron de Santo- Domingo, qui l'avait
suivi à terre ct qui commandait après lui, revint, de son aveu 2 prendre le commandement (1) ; c'était un créole, planteur de SaintDomingue.
Le comte de Peinier, redoutant l'esprit de ce
(1) Rapport sur les troubles de Saint- - Domingue > tome I",
page 252, --- Page 68 ---
RÉVOLUTION
1790. vaisseau, lui donna l'ordre de partir sur-lechamp pour la France. Comme il ne se pressait
pas d'obéir, les batteries de la rade et les forts
du Port-au-Prince firent les préparatifs nécessaires pour tirer dessus à boulets rouges; il appareilla ct cingla vers Saint-Marc.
L'équipage envoya son nouveau commandant, M. de Santo-Domingo, faire acte d'obéissance à l'assemblée générale, en qui il
croyait reconnaître les caractères du patriotisme ct une délégation du pouvoir national;
mais en même tems, par une circonspection
qui n'élait point alors d'usage, et dont rien ne
put détourner la résolution, l'équipage du Léopard déclara (C qu'il défendrait l'assemblée jusqu'à la dernière goutte de son sang, mais qu'il
ne pouvait prendre surlui d'agir offensivement
en son nom contre ses ennemis. >
Cette déclaration inattendue et les sommations pressantes de ses ennemis déterminèrent
l'assemblée générale à s'embarquer en masse
pour allerimplorer en France la justice nationale. Cette résolution avait quelque chose de
magnanime pour des hommes opulens, dont
plusicurs étaient d'un âge avancé, en ce qu'ils
nhésitaient point de se séparer de leurs familles ct de leurs biens pour aller, sans prépara- --- Page 69 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
tifs, sur un seul vaisseau, porter à la mère-pa- 1790.
trie la réclamation des droits qu'ils croyaient
avoir. Cette confiance leur donnait des titres à
l'absolution de leurs erreurs.
Le nombre des députés de l'assemblée générale avait été réduit à cent par les maladies et
par la défection qu'avait occasionnée la déclaration du 28 mai. Sur ce nombre, le Léopard
en reçut à son bord quatre-vingt-cing, dont
soixante-quatre étaient pères de famille.
Cet aréopage flottant mit à la voile le 8 août,
emportant l'étonnement des deux partis et emmenant lessoldats de la garnisonde Saint-Marc,
qu'il avait liés à sa cause.
Les partisans de l'assembléc générale, avant
de connaître la résolution extraordinaire de
son départ, avaient répondu à l'appel de ses
proclamations. La partie du sud avait été la
plus prompte à courir aux armes. Une confédération s'était formée aux Cayes. Elle embrassait tout le département du sud, à l'exception
du quartier de Jérémie.
Au moment où les confédérés se liaient par
des sermens 2 ils interceptèrent des lettres anonymes adressées à M. de Codère, major pour
le roi de la ville des Cayes, dans lesquelles on
lui faisait part, avec jactance, de l'expédition
J.
partie du sud avait été la
plus prompte à courir aux armes. Une confédération s'était formée aux Cayes. Elle embrassait tout le département du sud, à l'exception
du quartier de Jérémie.
Au moment où les confédérés se liaient par
des sermens 2 ils interceptèrent des lettres anonymes adressées à M. de Codère, major pour
le roi de la ville des Cayes, dans lesquelles on
lui faisait part, avec jactance, de l'expédition
J. --- Page 70 ---
RÉVOLUTION
1790. du colonel Mauduit contre le comité provinciat
de l'ouest (1).
Dans ce moment d'effervescence, ces lettres
suffirent pour attirer l'animadversion publique sur cet officier, accusé d'être partisan des
hommes de couleur. Les confédérés courent sur
sonhabitation, l'arrachent des brasdesa femme,
l'outragent de toutes les manières, le ramènent
aux Cayes, lui coupent la tête et la promènent
en triomphe dans toute la ville.
Le gouvernement de la colonie était si faible
qu'il fut obligé de dissimuler l'indignation que
dut lui inspirer ce crime. Il envoya des commissaires près de l'armée dite fédérale, quis'6
tait réunie à Léogane.
Ces commissaires, chargés de faire connaître
ce qui s'était passé à Saint-Marc, obtinrent facilement la séparation des confédérés, moyennantla promesse,signée de part etd'autre, d'attendrel la décision del'assemblée nationale,avec
serment réciproque de s'y conformer. En souscrivant desa sactespareils, le gouvernement colonial parvint à détourner T'orage quilemenaçait.
() Lettre ouverte par la municipalité des Cayes, le 3 août,
sans signature et portant pour suscription : A M. de Codère,
major pour le roi de la ville des Cayes, etc. ; Copie d'une
leltre, etc., prétendue de M. de Coustard. --- Page 71 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
Dès que le départ de l'assemblée générale 1790.
fut répandu dans la colonic, on s'empressa de
part et d'autre à faire partir des commissaires
pour aller en France l'accuser ou la défendre.
Pour mettre un terme à ces missions, le gouverneur-général comte de Peinier proclama la
réunion des.assemblées primaires, auxquelles il
soumit sa conduite et celle de l'assemblée géncrale, en les invitant à nommer de nouveaux députés à une autre assemblée coloniale qui serait
réorganisée d'après le mode prescrit par la loi
du 8 mars et par les instructions y annexées du
28 du même mois.
Les planteurs, en général, ne tinrent aucun
compte de cette convocation, et ne se rendirent
point aux assemblées primaires. Quelques communes se refusèrent à toute convocation; d'autres protestérentnon-sealementavecs amertume
contre les actes du gouverneur - général et de
l'assemblée provinciale du nord, mais.s'obstinèrent même à ne nommer à la nouvelle assemblée coloniale que les membres absens de
f'ancienne, (C confirmés déjà, disaient - elles,
dans une première épreuve, par la majorité des
voeux des habitans (1). >
(1) Procès-verbaux de la confédération de Léogane, des 14;
15 et 17 aoit; Extraits des registres de la paroisse des Caye:
ur - général et de
l'assemblée provinciale du nord, mais.s'obstinèrent même à ne nommer à la nouvelle assemblée coloniale que les membres absens de
f'ancienne, (C confirmés déjà, disaient - elles,
dans une première épreuve, par la majorité des
voeux des habitans (1). >
(1) Procès-verbaux de la confédération de Léogane, des 14;
15 et 17 aoit; Extraits des registres de la paroisse des Caye: --- Page 72 ---
RÉVOLUTION
1790.
L'action de l'autorité s'atténue lorsque ses
ordres restent sans exécution : c'est ce qui arrivait à Saint-Domingue.T Le gouvernement COlonial n'ayant pu réussir à faire convoquer une
nouvelle assemblée, 9 son crédit n'imposait plus
et dépassait à peine l'enceinte de sa résidence:
Il ne s'étendait pas même sur la ville du Cap,
oi régnait l'assemblée provinciale du nord,
qui, pour s'être rapprochée, par circonstance,
des autorités de la métropole, était loin de vouloir leur céder toute prééminence.
Il faut, pour être obéi, que la crainte ou la
confiance soil dans l'opinion ; c'est une erreur
de croire qu'on puisse retenir le pouvoir par
des actes judiciaires qui portent le caractèrede
la passion. Le gouvernement colonial, 2 au moment même où ilvenait, pour ainsi dire, de capituler avec les confédérations armées,crut reprendre son crédit en agissant en détail et en
faisant traduire isolément en justice les principaux fanteursdaparti de T'assembléedeSaintMarc. Cc sont de mauvais auxiliaires que les
juges 7 lorsque leurs arrêts sont infirmés par
T'universalité; c'est ce que l'on vit à l'occasion
des jugemens rendus à cette époque. Leur sédu 5 octobre ; Adresse de la municipalité de Plaisance à l'assembiée nationale, du 31 octobre. --- Page 73 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
vérité, au lieu d'effrayer, porta partout lirri- 1790.
tation ; on blâma généralement les dix-huit jugemens rendus parl le conseil de guerre, les 25
et 29 septembre, 5 et 21 octobre, contre cent
vingt-sept soldats de la garnison de Saint-Marc,
qui furent condamnés par contumace à être
pendus. Celui de ces jugemens qui condamnait
à être passé par les armes, jusqu'à ce que mort
s'ensuivit, lc marquis de Borel, pouravoir suborné ces soldats, fut sur-tout improuvé par
l'indignation universelle. M. de Borel était
membre de l'assemblée générale, et ne pouvait,
à cet titre, étrejusticiable d'un conseil de guerre;
aussi. paraissait-on l'avoir pressenti, car, dans
le jugement de commande rendu contre lui
on nelui donnait point ses qualifications.
Ces jugemens ct d'autres rendus par le conseil supérieur du Port-au-Prince, excitèrent
de grands mécontentemens. Plusieurs habitans,
dans la crainte d'être poursuivis, prirent la
fuite; c'est de cette époque que datent les premières proscriptions qui se sont si souvent renouvelées dans cette malheureuse colonie.
Malgré ces actes de rigueur, le pouvoir du
gouvernement allait toujours en désuétude, et
T'administration de chaque portion de la colonie restait un champ d'exploitation pour les
'autres rendus par le conseil supérieur du Port-au-Prince, excitèrent
de grands mécontentemens. Plusieurs habitans,
dans la crainte d'être poursuivis, prirent la
fuite; c'est de cette époque que datent les premières proscriptions qui se sont si souvent renouvelées dans cette malheureuse colonie.
Malgré ces actes de rigueur, le pouvoir du
gouvernement allait toujours en désuétude, et
T'administration de chaque portion de la colonie restait un champ d'exploitation pour les --- Page 74 ---
RÉVOLUTION
1790. ambitions individuelles et locales. Les blancs
venaient de donnerl l'exemple de toutes les dissentions;une circonstance nouvelle evintyr mettre
un sursis et s'emparer de l'intérêt général.
Un des commissaires que les hommes de
couleur avaient en France, fatignédelinutilité
de ses démarches, résolut de retourner dans la
colonie pour réclamer, les armesàl la main, les
droits politiques de sa caste.Ses projets étaient
si peu secrets 7 qu'ils furent éventés par
M. Guiton, commissaire du club Massiac en
Angleterre. Il écrivait,1 le 18 août, à cette SOciété: ( Un des négrophiles de Londres m'a
confirmé le départ du mulâtre Ogé, pour
Saint-Domingue,) par la voie de Londres. C'est
M. Clarkson qui l'a reçu et fait partir , etil lui
avaitété adressé par les amis des noirs de Paris.
Ili n'y a guère que cinq semaines que ce mulâtre est embarqué ; je n'ai pu savoir s'il était
seul ou accompagné, >
Sur cet avis, les députés de Saint-Domingue
àl'assemblée nationale et le club Massiac obtinrent de M. dela Luzerne, ministre de la marine, des ordres très-sévères pour empécher
l'embarquement des hommes de couleur qui
étaient en France, et sur-tout pour empécher
leur débarquement dans la colonie. --- Page 75 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
Le signalement du commissaire Ogéf fut en- 1790.
voyélong-temsavant son arrivée. FincentOge,
quarteron, homme au-dessous de trente ans. ?
était fils d'un riche boucher du Cap; sa mère
avait une habitation à café, et l'entretenait à
Paris dans l'opulence. Il partit de Londres
avec de l'argent et des lettres de crédit pourse
procurer. aux Etats-Unis desarmes etdes munitions (1).
Malgré les entraves de police mises à son
voyage, déguisésousle nom dePoissac, ilaborda à Saint-Domingue le 23 octobre, trouva
moyen de débarquer au Cap, et à l'aide de ses
intelligences gagna le Dondon, où il était né;
se présentant aux hommes de couleur de son
quartier comme leur défenseur et leur chef, et
sans se donner le tems d'attendre la coopération des autres sang-mélés de la colonie, il
marcha à la tête de deux cents hommes à cheval, vers la Grande-Rivière. Ilyarrêta deux dragons qui portaient des dépèches relatives à des
mesures à prendre contre lui. (C Je pourrais
vous donner la mort, leur dit-il, mais votre
jeunesse m' intéresse. Voici un sauf-conduit,
portez au Cap les deux lettres ci-jointes. )
(1) Ilistoire civile et commerciale des Indes occidentales, par
Bryan Edwars, page 437, édition de 1804.
à la tête de deux cents hommes à cheval, vers la Grande-Rivière. Ilyarrêta deux dragons qui portaient des dépèches relatives à des
mesures à prendre contre lui. (C Je pourrais
vous donner la mort, leur dit-il, mais votre
jeunesse m' intéresse. Voici un sauf-conduit,
portez au Cap les deux lettres ci-jointes. )
(1) Ilistoire civile et commerciale des Indes occidentales, par
Bryan Edwars, page 437, édition de 1804. --- Page 76 ---
RÉVOLUTION
1790.
Voici la teneur de la lettre remise par les
deux dragons, de la part d'Ogé, au président
de l'assemblée du Cap: :
(C Messicurs, un préjugé trop long-tems soutenu va enfin tomber. Je suis chargé d'une
commission bien honorable pour moi, sans
doute.Je vous somme def faire promulguer dans
toute la colonie lc décret de l'assemblée nationale du 28 mars, qui donne, sans distinction, à tous citoyens libres le droit d'être admis dans toutes les charges et fonctions. Mes
prélentions sont justes, etj'espère que vous y
aurez égard. Je ne ferai pas soulever les aleliers ; ce moyen est indigne de moi.
> Apprenexàapprecier lei mérite d'un homme
dont l'intention est pure. Lorsque j'aisollicitéà
l'assemblée nationale un décret que j'ai obtenu
en faveur des colons américains connus anciennement sous l'épithète injuricuse de sangmélés, je n'ai point compris dans mes réclamations le sort des nègres qui vivent dans l'esclavage. Vous et nos adversaires ont empoisonné mes démarches pour me faire démériter
des habitans honnêtes. Non, non, Messieurs,
nous n'avons que réclamé pour une classe
d'hommes libres qui étaient sous le joug de
l'oppression depuis deux siècles. Nous voulons --- Page 77 ---
DE SAINT-DONIXGUE.
l'exécution du décret du 28 mars. Nous per- 1790.
sistons à sa promulgation, ct nous ne cessons
de répéter à nos amis que nos adversaires sont
injustes, et qu'ils ne savent point concilier
leurs intérêts avec les nôtres.
fais
>) Avant d'employer mes moyens 7 je
usage de la douceur. Mais si, contre mon attente, vous ne me donnicz pas satisfaction de
ma demande, je ne réponds pas du désordre
où pourra m'entrainer ma juste vengeance. >)
Ce chef des hommes de couleur, dansl'autre
lettre 1 sous la même date, adressée à M. de
Vincent, commandant de la province 2 lui didu désait: ( Nous exigeons la promulgation
eret du 28 mars, nous nommerons des électeurs, nous nous rendrons à Lcogane, 2 nous
nous fortificrons, nous repousserons la force
par la force, si-lon nous inquiète. L'amour-.
propre des colons se trouverait insulté si nous
siégions à côtéd'eux;mais: a-t-on consulté celui
des nobles et du clergé pour redresser lcs
mille et un abus qui existaient en France ?
A la réception de ces deux lettres, on battit
la générale; M. de Vincent courut sur les révoltés, à la tête de cinq à six cents hommes.
Les sang-mélés n'étaient que trois cents 7 mais
ils élaient exaltés ; leur enthousiasme mit en
colons se trouverait insulté si nous
siégions à côtéd'eux;mais: a-t-on consulté celui
des nobles et du clergé pour redresser lcs
mille et un abus qui existaient en France ?
A la réception de ces deux lettres, on battit
la générale; M. de Vincent courut sur les révoltés, à la tête de cinq à six cents hommes.
Les sang-mélés n'étaient que trois cents 7 mais
ils élaient exaltés ; leur enthousiasme mit en --- Page 78 ---
REVOLUTION
1790. défaut la précipitation de l'attaque. M.de Vincent dut rentrer au Cap et faire marcher avec
du canon, à la tête de quinze cents hommes,
M.de Cambefort, colonel du régiment du Cap:
Pourcette fois, le rassemblement, écrasé parle
nombre, fut enfoncé. Poussés de poste eni poste,
les hommes de couleur se débandèrent ; on
leur fit des prisonniers, ct Pincent Oge, ac-.
compagné de son second, nommé Chavanne,
et de quelques autres chefs, fut forcé de se
jeter dans la partie espagnole.
L'assemblée provinciale du nord, pour ne
pas perdre de tems 2 ou pour ne pas essuyer
de refus, se hâta d'emprunter le nom du gouverneur de la colonie, et de faire partir pour
Santo-Domingo la corvette la Favorite, à
l'effet de réclamer les révoltés en vertu des
traités subsistant entre les deux Etats pourTex
tradition des accusés. Le gouverneur de la
partie espagnole ne fit aucune difficulté de livrer Ogé et les siens à la fureur de leurs ennemis.
Les hommes de couleur de l'ouest et du sud,
instruits de la tentative d'Oge, avaient formé
des rassemblemens. Celui de l'ouest eut lieu
aux Verrettes , et celui du sud aux environs des
Cayes.Lecoloneldel Mauduitpartitdu Port-au- --- Page 79 ---
DE SAINT-DONINGUE
Princcàlatéted'unt fortdétachement,) pourmar- 1790.
chersurles Verrettes; il y eut une conférenceau
lieud'un engagement.1 Danslemème tems, M.de
Peinier, à quil les colons reprochaient d'avoirrératrtoarerte
mations quelui avait adressées Ogéen arrivant
au Dondon, fit une trève avec Rigaud, chefdu
rassemblement des Cayes, devenu depuis g6néral. Cet homme de couleur, d'un espril trèsdistingué, avait été un des premiers à s'irriter
de la déclaration qui n'avait voulu admettre les
gens de sa caste au serment civique que sous
la réserve explicite de la promesse de respect
du
envers les blancs. Après la dispersion
premier rassemblement des Verrettes , il avait été
arrêté par les ordres du comité de l'ouest, et
relàché ensuite par ceux du gouvernement.
Les négociations du gouverneur et celles du
colonel de Mauduit, dans les nouveaux soulèvemens, excitèrent les préventions des colons.
Ces deux chefs furent généralement accusés
d'être les protecteurs avoués des hommes de
couleur.
Le comte de Peinier, dégoûté de son commandement par les tribulations de toute espèce dont on l'avait fatigué, ? sentit le besoin
dc repasser en France pour conjurerlatempéte
relàché ensuite par ceux du gouvernement.
Les négociations du gouverneur et celles du
colonel de Mauduit, dans les nouveaux soulèvemens, excitèrent les préventions des colons.
Ces deux chefs furent généralement accusés
d'être les protecteurs avoués des hommes de
couleur.
Le comte de Peinier, dégoûté de son commandement par les tribulations de toute espèce dont on l'avait fatigué, ? sentit le besoin
dc repasser en France pour conjurerlatempéte --- Page 80 ---
RÉVOLUTION
1790. qu'allaient élever contre luil lesplaintes de l'assemblée générale. Il remit ses pouvoirs àM. de
Blanchelande, arrivé depuis peu dans la colonie,avec la commission de lieutenant au gouvernement- général de la partie française de
Saint-Domingue. --- Page 81 ---
DE SAINT-DONENGUE.
6r
CHAPITRE III.
Jugement d'Ogé. Décret de l'assemblée nationale contre l'assembléc de Saint-Marc. Arrivée au Port-au-Prince des régimensd'Artoise et del Normandie. Insurrection delas garnison
de cette place. Assassinat de M. de Mauduit. Arrivée de
M. de Blanchelande au Cap. Embarquement du régiment
du Port-au-Prince. Unanimitédes sentimens créoles dans les
préjugés de couleur. Décret du 15 mai. Protestations contre
ce décret. Impassibilité apparente des hommes de couleur.
Convocation des assemblées primaires pour la formation
d'une nouvelle assemblée coloniale. Bruits sinistres. Inquiétudes affectées. Symptômes insurrectionnels. Sécurité
des colons. Insurrection générale des noirs dans le nord.
Détails sur le système régulier et sur l'ordre de leurs attaques. Ouverture des séances de la nouvelle assemblée COleinleSademorodiesapres du gouverneurdelaJ Jamaique.
L'EXTRADITION d'Ogé et de ses compagnons 1791.
jeta l'effroi dans l'ame des gens de couleur.
Liés d'intérêt comme le sont les opprimés, ils
attendaient dans le silence de la crainte ce qui
allait être décidé. Leurs angoisses furent lonLe conseil supérieur du Cap, selon les
gues.
formes anciennes, fut chargé d'instruire la procédure dans le secret. Cependant l'assemblée
proriachledicarawilenelenoatpet edescom- --- Page 82 ---
REVOLCTION
1791. missaires pris dans son sein assisteraient à
l'instruction et au jugement qui interviendrait.
Les paroisses de la partie du nord furent invitéesàenvoyerégalementdes commissaires,mais
le plus grand nombre s'y refusa, parce que, dé
vouées' à l'assemblée de Saint-Marc, elles ne
virent dans cet appel qu'un prétexte pour. attirer leurs députés à l'assemblée provinciale.
Leur refus donna lieu à des lenteurs qui ser.
virent à exciter la jalousie et la fureurdes petits
blancs. Ils redoublerent partout d'insolence et
de vexations envers les sang-mélés.
Enfin, après deux mois d'attente cruelle, la
cour déclara ( ledit Pincent Ogé jeune dûment atteint et convaincu d'avoir, depuis longtems, prémédité lc projet de soulever les gens
de couleur et notamment ceux des quartiers de
la Grandelivière.parsse discours, faussesqualifications et décorations extérieures. > ( Sachant combien les gens de couleur sont portés
à la vanité, Oge, pour se donner du crédit
parmi les siens, avait achelé du prince de Limbourg l'ordre du mérite du-Lion, et s'était fait
peindre en uniforme de colonel, décoré de la
croix de Saint-Louis. )
< Déclare pareillement ledit Jean-Baptiste,
dit Chavanne, dûment attcint et convaincu
ière.parsse discours, faussesqualifications et décorations extérieures. > ( Sachant combien les gens de couleur sont portés
à la vanité, Oge, pour se donner du crédit
parmi les siens, avait achelé du prince de Limbourg l'ordre du mérite du-Lion, et s'était fait
peindre en uniforme de colonel, décoré de la
croix de Saint-Louis. )
< Déclare pareillement ledit Jean-Baptiste,
dit Chavanne, dûment attcint et convaincu --- Page 83 ---
DE SAINT-DONIXGUE.
d'avoir. - 7 avec le nommé Ogéjeune, été le pre- 1791.
mier ctle plus ardent à provoquer, ordonner
ct exécuter ladite révolte..
> Pour réparation de quoi condamne lesdits
Pincent Ogé jeune, quarteron libre du Dondon, et. Jean-Baptiste Chavanne, quarteron
libre de la Grande-Rivière, à être conduits par
l'exécuteur de la haute justice au-devant de la
principale porte de l'église paroissiale de cette
ville, et là, nu tête et en chemise, la corde au
cou, à genoux et ayant dans leurs mains chacun une torche de cire ardente du poids de
deux livres, faire amende honorable, et déclarer à haute et intelligible voix que c'est méchamment, témérairement et comme mal avisés, qu'ils ont commis les crimes dont ils sont
convaincus; ; qu'ils s'en repentent et en demandent pardon à Dieu, au roi et à la justice : ce
fait, conduits surlar place ( d'armes de cette ville,
au côté opposé à l'endroit destiné à l'exécution
desblancs, et d'yavoir lesbras, jambes, cuisses
et reins rompus vifs sur un échafaud qui sera
dressé à cet effet, et mis par T'exécuteur de la
haute justice sur des roues, la face tournée vers
le ciel, pour y rester tant qu'il plaira à Dieu
leur conserver la vie; ce fait, leurs têtes coupées et exposées sur des poteaux, savoir: celle --- Page 84 ---
REVOLUTIGN
1791. dudit Pincent Ogéjeune sur le grand chemin
qui conduit au Dondon, et celle de Jean-Buptiste, dit Chavanne,surle chemindela GrandeRivière,en face del'habitation Poisson; déclare
les biens dudit Ogéjeune et dudit Jean-Baptiste, dit Chavanne, acquis et confisqués sauprofit du roi, ctc., etc. >>
Deux joursaprès,Jacques Oge, ditJacquot,
frère de l'auteur de l'insurrection, fut aussi
condamné à mort, et ily eut encore un compagnon d'Ogéde rompu vif et vingt-unde pendus, en vertu d'un nouvel arrêt qui en envoya
treize autres aux galères perpétuclles.
L'assemblée provinciale edu nord, en assistant
en corpsà ces holocaustes donna la mesure de
ce que peut la haine exaltée par les préjugés.
Les massacres juridiques dont elle voulut repaitre sa vue changèrent les coupables en martyrs de la liberté
Le supplice d'Ogé et de SCS compagnons sépara pour toujours la classe des sang-mélés de
celle des créoles : quoique la nature les réunit
encore par des affiliations, et que leursintérêts
comme propriétairesfassente communs, lahaine
cl lai vengeance brisèrent à jamais ces liens.
Les sang-mélés, trop effrayés pour se.
plaindre, surent dissimuler et hair. La haine
aitre sa vue changèrent les coupables en martyrs de la liberté
Le supplice d'Ogé et de SCS compagnons sépara pour toujours la classe des sang-mélés de
celle des créoles : quoique la nature les réunit
encore par des affiliations, et que leursintérêts
comme propriétairesfassente communs, lahaine
cl lai vengeance brisèrent à jamais ces liens.
Les sang-mélés, trop effrayés pour se.
plaindre, surent dissimuler et hair. La haine --- Page 85 ---
DE SAINT-DONINGUE.
qui ne peut s'exhaler est toujours dangereuse. 1791.
Les colons, exaspérés par la tentative insurrectionnelle d'Ogé, redoublèrent de rigueur
dans leurs préjugés, et de soupçons envers le
gouvernement. Ils fondaient leur suspicion sur
des propos indiscrètement échappés et sur l'accord qui paraissait suivre les négociations que
les chefs de la colonie avaient eues avec les insurgésde l'ouest et du sud. Cetaccord élait dans
les circonstances. Que pouvait faire de mieux le
gouvernement de la colonie, que de s'attacher
une caste égale à celle des blancs? et que pouvait
encore faire de mieux cette caste, que de rechercher cette protection contre les outrages
qui l'accablaient ?
L'assemblée provinciale dur nord,mécontente
de ces intelligences, s'éloignait de plus en plus
du gouvernement colonial, dont clle n'avait été
un instant l'appui que pour servir ses passions
envers l'assemblée de Saint-Marc.
Le général de Blanchelande avait hérité du
comte de Peinier d'une autorité chancelante et
mal reconnue : la colonie était livrée aux convulsions des partis, et cette division entretenait
l'anarchie.
On apprit enfin, à Saint-Domingue, qu'au
moment où le Léopard jetait l'ancre dans la
I.
--- Page 86 ---
REVOLUTION
1791. rade de Brest, M. de Vincent, porteur des dépéches du comte de Peinier, était entré à Lorient, et que des commissaires députés du Cap,
du Port-au-Prince et de la Croix-des-Bouguets,
avaient pris terre à Nantes.
Ons sut en même tems que ia municipalité de
Brestavaitfait uneréception brillanteàlassembléedeSaint-Marc,maisquecettecelleréceptionavait
été son seul triomphe. En effet, l'assembléc de
Saint-Marc, mandée à la barre de l'assemblée
nationale, y fut entendue contradictoirement
avec les commissaires députés des paroisses.
( C'était une singularité remarquable (observe un écrivain de mérite, M. Garat),d'entendre parler devant l'assemblée nationale de
France et pour des colons qui affectaient l'excès
de l'indépendance populaire, M. Linguet, qui
avait épuisé ses talens dans l'apologie du despotisme, qu'il a comparé tantôt à un général
d'armée qui sort de ligne pour commander la
ligne, tantôt à un soleil qui endommage de
près, mais qui, au loin, répand la fécondité. >
Malgréles efforts verbeux de son avocat,Tassembléegenérale de Saint-Marc perdit son procès. L'assemblée nationale, oui le rapport de
son comité colonial, décréta le 12 octobre :
(C L'assemblée nationale, etc., considérant
isme, qu'il a comparé tantôt à un général
d'armée qui sort de ligne pour commander la
ligne, tantôt à un soleil qui endommage de
près, mais qui, au loin, répand la fécondité. >
Malgréles efforts verbeux de son avocat,Tassembléegenérale de Saint-Marc perdit son procès. L'assemblée nationale, oui le rapport de
son comité colonial, décréta le 12 octobre :
(C L'assemblée nationale, etc., considérant --- Page 87 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
quelesprincipes constitutionnels ont étémécon- 1791.
nus par Tassemblée, dite l'asseinblée générale
de la partie française de Saint-] Domingue;
qu'ellea fomentélestroublesqui ont eulicudans
l'ile ; qu'elle a provoqué et justement encouru
sa dissolution ; déclare les prétendus décrets
rendus par ladite assemblée générale attentatoires à la tranquillité publique, anti-constitutionnels et nuls : déclare que l'assemblée provinciale dela partie du nord, que les troupes de
ligne, les volontaires du Port- au - Prince 2
MM. Peynier, Vincent et Mauduit, ont glorieusement rempli leur devoir, et les remercie
au nom de la nation ; décrète que ladite assemblée de Saint-Marc est et demcurera supprimée ; que ses membres sont déchus de leur
inission à l'assemblée colonialedeSaint-Domingue ; qu'en conséquence il sera procédé, si fait
n'a été,àune nouvelle électiondedéputés pour
former l'assemblée coloniale de Saint-Dominguc : décrète que toutes les lois établies jusqu'à
ce jour seront provisoirement exécutées; que,
jusqu'à ce qu'il soit érigéde nouveauxtribunaux
dans l'ile de Saint-Domingue, le conseil supérieur de l'ile sera maintenu et les jugemens
exécutés : déerèteque le roi sera priédienvoyer
à Saint-Domingue deux vaisseaux de ligne et --- Page 88 ---
RÉVOLUTION
1791. destroupess suffisantes poury y maintenir l'ordre:
décrète en outre que toutes les personnes attachées à la ci-devant assemblée de Saint-Marc,
mandées à la suite del'assemblée nationale, demeureront en cet étatjusqu'à ce qu'il en ait été
autrement ordonné. >
Les termes de ce décret étaient précis, et ne
laissaient rien à l'équivoque; on s'était engagé
serment de se conformer à la volonté napar
tionale : l'obéissance devenait religieuse, 9 mais
les passions étaient trop ardentes pour se plier
au joug des lois avec résignation.
Dans l'ivresse de leur gain de cause, le gouvernement et l'assemblée provinciale du nord
crurent le moment favorable pour convoquer
une nouvelle assemblée coloniale. Une proclamation du général de Blanchelande détermina
l'époque de la réunion des assemblées primaires : des difficultés élevées sur la formation du
tableau des citoyens actifs mirent obstacle à
leur réunion. La formation de ce tableau fut
entravée par les partisans obstinés de l'assemblée de Saint-Marc et par la masse des planteurs propriétaires, qui voyaient avec une juste
défiance les petits blancs former la majorité;
arrétait tout le
mais un obstacle plus grand qui
monde, et qu' on n'avait pas prévu, tout naturel
union des assemblées primaires : des difficultés élevées sur la formation du
tableau des citoyens actifs mirent obstacle à
leur réunion. La formation de ce tableau fut
entravée par les partisans obstinés de l'assemblée de Saint-Marc et par la masse des planteurs propriétaires, qui voyaient avec une juste
défiance les petits blancs former la majorité;
arrétait tout le
mais un obstacle plus grand qui
monde, et qu' on n'avait pas prévu, tout naturel --- Page 89 ---
DE SAIXT-DONINGUE.
6g
qu'il était, c'est qu'iln'yavait plus moyen d'élu- 1791.
der l'article 4 des instructions du 28 mars, et
d'éloignerdes assemblées primaires leshommes
de couleur. L'idée de les y admettre à voter irritait tous les préjugés créoles. Ces préjugés
étaient, moins que jamais, disposés à s'amender, et dès-lors le tableau des citoyens actifs
ne pouvait être faisable. Une crise nouvellevint
ajouter à cette complication d'intérêts.
Les troupes, annoncées par le décret du 12
octobre, étaient au moment d'arriver. Le général de Blanchelande, informé qu'on les attendait au Port-au-Prince avec des projets de
séduction, leur envoya parune corvette l'ordre
de se rendre au môle Saint-Nicolas. L'escadre
qui les portait n'ayant point été rencontrée
par cclle corvette, parut inopinément dans la
rade du Port-au-Prince. Celte escadre, aux ordres du commandeurdeVillages, étaitcomposée
de deux vaisseaux de ligne, le Fougueur et le
Borée, de deux frégates, PUranie et la Prudente, et d'un transport. Elle avait à bord les
seconds bataillons d'Artois et de Normandic,
substituésaur régiment de Bassigni, dont on avait
craint l'énergie révolutionnaire.
Dès que cette escadre, sur laquelle se fondaient tantd'espérances diverses, fut aperçue, --- Page 90 ---
RÉVOLUTION
1791. les plus fougueux défenseurs de l'assemblée de
Saint-Marc coururent de tous les points de la
côte implorer le secours des nouveaux arrivans.
Affectant l'enthousiasme de la révolution et les
sentimens cordiaux de la fraternité, ils séduisirent sans peine leur religion, et parvinrent à
les rendre défians sur. lcs principes des chefs de
la colonie. Celte impression étaitdonnéc quand
M. de Blanchelande vint lui-même à bord des
waisseauxinviterles équipages à faire voile pour
le môle. Lcs ordres qu'on peut diseuter en présencc de celui qui les donne n'entrainent pas
généralement une soumission aussi passive
qu'un simple ordre par écrit, parce qu'il faut
ici une action positive de désobéissance, et
qu'elle coûte toujours aux habitudes de la hicrarchic militaire. M. de Blanchclande en fit la
triste épreuve. En vain objecta-t-il aux troupes
que rien n'était disposé au Port-au-Prince pour
les recevoir: que tout y manquait pour leur
subsistance: quel Tair en élait mortel à quiconque arrivait d'Europe, et que le môle SaintNicolas était au contraire l'endroit le plus sain,
le mieux approvisionné de la colonie ; il ne parvint à gagner personne : un chef qui discute ne
commande plus.
Pendant qu'il allait d'un bâtiment à l'autre
preuve. En vain objecta-t-il aux troupes
que rien n'était disposé au Port-au-Prince pour
les recevoir: que tout y manquait pour leur
subsistance: quel Tair en élait mortel à quiconque arrivait d'Europe, et que le môle SaintNicolas était au contraire l'endroit le plus sain,
le mieux approvisionné de la colonie ; il ne parvint à gagner personne : un chef qui discute ne
commande plus.
Pendant qu'il allait d'un bâtiment à l'autre --- Page 91 ---
DE SAIST-BONINGEE.
queler-lobéissance, un essaim de chaloupes en- 1791.
tourait lcs vaisscaux, et déjà plus de cing cents
hommes s'y étaient glissés de tousles bâtimens;
isolément et sans ordre, ils avaient gagné la
ville, où toutes les maisons leur avaient élé ouvertes comme à des libérateursdestinés adébarrasser les habitans du joug de l'ancien régime.
Tant de séductions annonçaient des projets sinistres contre ceux que la voix publiqueaceusait.
Le colonel de Mauduit était particulièrement
l'objet det touteslesplaintes depuis la dissolution
du comitéde l'ouest. La gardenationale des districts ne lui pardonnait point de l'avoir humiliée en la dispersant par les armes ct en séquestrant ses drapeaux.
Une autre faute politique de M. de Mauduit
était celle qu'il venait récemment de commettre, en provoquant l'arrestation du chef des
hommes de couleur du sud, Rigaud, avec lequel on avait traité, et dont le crédit sur les
siens était déjà trop puissant pour ne pas commander les ménagemens que réclamait encore
son génic. Cette arrestation avait aliéné une
partie des hommes de couleur, et la multitude,
quoique à la dévotion du gouvernement, n'osait plus s'avouer pour lui dans ce moment de
crise. --- Page 92 ---
RÉVOLUTION
1791.
Une illumination brillante, de la rumeur
plutôt que de la joie, le vin prodigué dans les
rues, les maisons ouvertes aux soldats, tout
annonçait. une coalition générale des habitans
contre les dépositaires de l'autorité; l'orage
grossissait.
Une députation de soldats et de matelols,
parmi lesquels il s'en trouvait plusieurs qui
avaient servi sur le Léopard, se présenta de
nuit au palais du gouvernement, et demanda
à M. de Blanchelande quel était son dessein en
voulant les envoyer au môle P Cette question
insurrectionnelle provenait de la communication donnée aux troupes d'un faux décret fabriquéau Port-au-Prince parun procureur nommé
Perussel, et répandu en ville depuis quelques
jours. Ce prétendu décret, daté du 17 décembre au soir ( déclare que les remercimens donnés à la compagnie des volontaires du Port-auPrince, au régiment dudit lieu, à MM. de Peinier et de Mauduit, sont ct demeurent expressément révoqués, comme ayant été surpris par
de faux renseignemens : ordonne que le roi sera
invité à donner les ordres les plus prompts et
les plus précis pour que réparation soit faite
aux citoyens de la ville du Port-an-Prince par
lesdits régimens et volontaires du Port-au-
embre au soir ( déclare que les remercimens donnés à la compagnie des volontaires du Port-auPrince, au régiment dudit lieu, à MM. de Peinier et de Mauduit, sont ct demeurent expressément révoqués, comme ayant été surpris par
de faux renseignemens : ordonne que le roi sera
invité à donner les ordres les plus prompts et
les plus précis pour que réparation soit faite
aux citoyens de la ville du Port-an-Prince par
lesdits régimens et volontaires du Port-au- --- Page 93 ---
DE SAINT-DONINGUE.
Prince : que remise soit faite des trois drapeaux 1791
enlevés dans la nuit du 29 au 30 juillet dernier.
Sur le surplus du rapport du comité des cololedit
nies, qui regarde plus particulièrement
régiment, T'assemblée ajourne à trois jours, et
ordonne que toutes les pièces relatives à la conduile de ce corps seront communiquées aux
comités militaire et de constilution. >
M. de Blanchelande chercha en vain à désabuser la dépulation, en lui affirmant qu'iln'y
avait de virai que le décret du 12 octobre : ce ne
fut que lorsqu'il exhiba les ordres du ministre
de la marine qui lui prescrivaient d'envoyer
les hommes de la déles troupes au môle, que
putation se résignèrent à l'obéissance. Ilfallait
saisir le moment et commander en chefabsolu.
M. dc Blanchelande n'eut pas le tact où la force
de le faire : il accorda trois jours de rafraichissement, sous la condition qu'on ne débarquerait que le lendemain dans la journée. Cette
concession acheva la ruine de la soumission.
Les cabarets et les cafés furent ouverts gratis
La masse des habiaux troupes débarquantes.
tans leur insinua de refuser de faire le service
avec le régiment du Port-au-Prince.
Les soldats de ce régiment se trouvant humiliés par le mépris qu'on leur témoigne, --- Page 94 ---
7+
REVOLUTION
1791. ébranlés d'ailleurs par la communication du
faux décret du 17 décembre, commencent à
soupçonner la religion de leur chef, et se laissent aller à la sédition qui les entoure : le COmité provincial reprend ses séances sous la dénomination de nouvelle municipalité. Des cris
sinistres partent à-la-fois de tous les quartiers:
Périsse le traûtre! Ala lanterne les aristocrates! On court aux prisons; Rigaud et les autres délenus sont mis en liberté. On les porte
en.triomphe à l'église. Dans l'ivresse générale
on chante le Te Deum. Des cris tumultneux
réclament le licenciement des pompons blancs
et le rétablissement de la garde nationale. Le
gouvernement n'ose s'y refuser, et autorise le
passage des armes dans les mains de ses ennemis. M. de Mauduit ne se dissimule pas le danger; il engage M. de Blanchelandeà sortir de
Ja ville, et reste seul pour faire têteaux événemens. Ses espérances trompent son courage: :
ses grenadiers, qui la veille avaient fait serment de lui être fidèles jusqu'àla mort, SC laissent à la fin persuader qu'on les égare, qu'ils
se sont rendus criminels, et que la patrie les
blàme. Cedoute affreux détruit leur confiance;
ils se joignent aux autorités populaires, à la
nouvelle monicipalité, à la garde nationale des
de
Ja ville, et reste seul pour faire têteaux événemens. Ses espérances trompent son courage: :
ses grenadiers, qui la veille avaient fait serment de lui être fidèles jusqu'àla mort, SC laissent à la fin persuader qu'on les égare, qu'ils
se sont rendus criminels, et que la patrie les
blàme. Cedoute affreux détruit leur confiance;
ils se joignent aux autorités populaires, à la
nouvelle monicipalité, à la garde nationale des --- Page 95 ---
DE SAINT-DONINGUE.
districts, à Tuniversalité des clameurs qui les 1791.
entourent. Vainement le colonel de Mauduit
entreprend de lcs rappeler à leur serment, aux
obligations que leur impose le décret du 12 OCtobre : ils sont sourds à sa voix, et s'en rapportentà celle du peuple, à l'opinion de leurs frères de Normandic et d'Artois, égarés, comme
eux, par le faux décret du 17 décembre.
La nouvelle de la retraite du gouverneur
augmente l'agitation. Iln'yaplusqu'un homme
en bulte à toutes les haines: c'est le colonel de
Mauduit. La foule se porte en tumulte vers son
domicile; on l'en arrache. Cet officier est trainé
par un groupe de soldats et de populace sur,
les lieux où il avait repoussé la force par la
force. On le somme de se mettre à genoux et
de faire amende honorable; il s'en indigne,s'y
refuse ct découvre sa poitrine; ; clle est percée
à l'instant de mille coups. Il tombe sans proférer une plainte, et en jetant des regards de mépris sur ses meurtriers. On s'acharne sur son
cadavre, et cet acharnement sauve la vie à deux
officiers du régiment du Port-au-Prince et à un
sergent du régiment d'Artois, qui avaient essayé de couvrir de leurs corps leur chef malheureux. Sa tête fut portée à la potence aut
Boutd'une batonnette, et ses membres sanglans
'instant de mille coups. Il tombe sans proférer une plainte, et en jetant des regards de mépris sur ses meurtriers. On s'acharne sur son
cadavre, et cet acharnement sauve la vie à deux
officiers du régiment du Port-au-Prince et à un
sergent du régiment d'Artois, qui avaient essayé de couvrir de leurs corps leur chef malheureux. Sa tête fut portée à la potence aut
Boutd'une batonnette, et ses membres sanglans --- Page 96 ---
RÉVOLUTION
1791. furent traînés dans la ville. On remarqua plusieurs furies dans cet affreux cortége; entre autres une femme de couleur, à qui la nouvelle
municipalité s'empressa de confier la direction
de l'hopital, pour la récompenser d'avoir tenu
les pieds du cadavre pendant qu'on lui avait
coupé la tête.
Au milieu des accens bruyans d'une joie féroce, un second Te Deum fut chanté pour remercier l'Etre suprême de l'heureuse révolution qui venait de s'opérer; elle était complète.
Les attributions de M. de Blanchelande furent
usurpées par M. de Caradeux, habitant du
Port-au-Prince, sous le titre de capitaine-général de la garde nationale. Les fonctions de lieutenant de roi furent envahies par la municipalité. Un matelot déserteur, nommé Praloto,
Maltais d'origine, se substitua à M. de la Merveillère, chevalier de Saint-Louis, inspecteur
des fortifications; ; il ajouta aux canonniers de la
troupe de ligne un corps nombreux d'artillerie
bourgeoise. Les paroisses de l'ouest envoyèrent
desdéputés près de la nomdliemunicpalité.qui,
en se déclarant assemblée provinciale, débuta,
de son autorité privée, par supprimer les fonctionsd'intendant, et par remplacer les membres
du conseil supérieur du Port-au-Prince.
--- Page 97 ---
DE SAINT-DOXINGUE.
Les autorités nouvelles publièrent à l'envi 1791.
leurs griefs contre les actes du gouvernement
de M. de Blanchelande, mais elles s'acharnèrent particulièrement contre la mémoire du
colonel de Mauduit, à laquelle la caste des gens
de couleur semblait seule donner quelques regrets; ceux d'un noir, nommé PIERRE, qu'il
avait pour domestique, furent touchans: : il rassembla de nuit les membres épars de son maitre, leur donna la sépulture qu'on leur refusait,
et, après les avoir arrouésdeseslarmes.sel brila
la cervelle sur le tomnbeau élevé par sa piété.
Pour effacer ce souvenir, on répandit à satiété la lettre par laquelle le colonel de Mauduit avait avoué à T'ansembléegénérale de SaintMarc ses liaisons intimes avec le cardinal de
Rohan, et son voyage en Italie, où on lui reprochait d'avoir été prendre des ordres contrerévolationnaires (1).
On fit circuler, on publia et afficha la minute d'une lettre trouvée chez luiaprès sa mort,
dans laquelle il montrait toute son indignation
contre le serment prété par le roi dans le sein
de l'assembléer nationale. Cette lettreétait adressée au comte de Fernand Nunès, alors ambas-
(1) Lettre du colonel Mauduit au président de Tassembléede
Saint-Marc, en date du 5 juillet 1790.
été prendre des ordres contrerévolationnaires (1).
On fit circuler, on publia et afficha la minute d'une lettre trouvée chez luiaprès sa mort,
dans laquelle il montrait toute son indignation
contre le serment prété par le roi dans le sein
de l'assembléer nationale. Cette lettreétait adressée au comte de Fernand Nunès, alors ambas-
(1) Lettre du colonel Mauduit au président de Tassembléede
Saint-Marc, en date du 5 juillet 1790. --- Page 98 ---
RÉVOLUTION
1791. sadeur d'Espagne à
Paris, 7 qui avait personnellement approuvé la démarche du roi( (r).
Enfin, on porta jusqu'à la barre de l'assembléénationale toutesles accusations quel'onp put
accumuler pour colorer l'assassinat dont l'esprit de parti venait de se rendre coupable (2).
Pendant que les habitans du Port-au-Prince
exhalaient leur haine contre le colonel de Mauduit qui n'était plus,Tassemblée provinciale du
Cap, flattée de l'espoir dé voir le nord devenir
le siége du gouvernement, prodiguait à M. de
Blanchelande, qui arrivait dans ses murs, les
égards dus à son rang et à sa position. Cette
assemblée recevait officiellement en dépôt les
drapeaux des pompons blaneslicenciés, et, malgré les clameurs du Port-au-Prince, faisait célébrer un service solennel en Thonneur du COlonel de Mauduit.
Les soldats du régiment du Cap, à qui l'on
venait de faire préter le serment d'obéir àl leurs
chefs jusqu'à la mort, bien sirs qu'ils ne les
egareraient pas, ne voulurent point individuellement assister à cette cérémonie funèbre,
quoique les actes publics de convocation pré-
(1) Extrait de la lettre du eoloncldeMauduit, relatée dans le
Rapport des troubles de Saint-Domingue , tome I", page 222.
(2) Adresse lue. à T'assemblée nationale, 2 le 27 juillet 1791. --- Page 99 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
sentassent M. de Mauduit comme l'élève ct 1791.
l'émule des Washington ct des Franklin (r).
La réserve des soldats du régiment du Cap
n'était pas la seule démarche faite pour donner
au gouvernement le sentiment de sa faiblesse :
tous les jours, et à chaque instant, il en acquérait la conviction.
Son autorité, dans le nord, ne se trainait
que sous l'égide des corps populaires, du crédit
desquels elle avait besoin de se couvrir pour
obtenir l'obéissance.
Dans le sud et dans l'ouest, on ne connaissait
plus de frein.
Lesl habitans du Portau-Prince venaient d'en
donner un grand exemple : ne pouvant pardonner au régiment qui portait le nom de leur ville
de les avoir réduits et désarmés, ils s'étaient
réunis à l'improviste sous les ordres de M. de
Caradeux, ct, suivisdel'artillerie nombreuse de
Praloto, ils avaient sommé, au nom du peuple,
le régiment de mettre bas les armes.
Effrayé de l'isolement où il était place, ct
des apprêts menaçans quilentouraient, ce régiment avait cédé aux clameurs publiques, et
se résignant à son huniliation, s'était laissé
mettre à bord et déporter ; c'est ainsi que de
(). Moniteur colonial des 28 avril , 13 ct 22 mai 1-91.
artillerie nombreuse de
Praloto, ils avaient sommé, au nom du peuple,
le régiment de mettre bas les armes.
Effrayé de l'isolement où il était place, ct
des apprêts menaçans quilentouraient, ce régiment avait cédé aux clameurs publiques, et
se résignant à son huniliation, s'était laissé
mettre à bord et déporter ; c'est ainsi que de
(). Moniteur colonial des 28 avril , 13 ct 22 mai 1-91. --- Page 100 ---
Bo
BEVULETTON
1797 bi propre volone une ville de la colonie pri
vail Je gouvernement d'une grande partie des
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au contraire a roncevoir dims la colome, la
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loi qu'on ne masnarrAr tout ce qo3l y aviit de --- Page 101 ---
DE SAINT-DOMINI UE
8i
Bordelais au Cap, parce qu'une leltre de Bor 199)4
deaux annonçait que la jeunesse de cette ville y
avait ouvert un recrutement volontaire pour
venirappuyer: Texécution du déeret de l'assemblée nationale.
Tontes les paroisses protestérent par des ar
rétes contre Texécntion du décret, dans des
termes plus emportés les uns que les autres.
Ou rejeta le serment civique, on abjura la me
re-patrie. Pour peindre lesprit de ces différens
arrètés, nous allons domner celui de la paroisse
du Gros-Morne, la plus considérable de laco
lonie par sa popalation et par son étendue:
( Considérant, y est-il dit, que les décrets
des 13 eti5 mai élant une infraction aux de
crets des 8 mars et 12 octobre delannée der
niere, c'est u11 parjure national et u1I nouveau
crime: à ajoutera tant d'autres;
I- Considérant que la colonie, indignement
abusée, ne peut plus aoocler.decmfioace aux
actes d'une asserablée qui se dégrade a1 point
de devenir elle-même la violatrice des lois décrétérs par elle;
JI Consilérant qu'un telexces ne permet pas
de présumer qu'auem Trein politique, aucune
pudeor, paissent arreter Sa marche eriminelle,
elque les colonies ont toul à craindredes deli
I.
(,
I- Considérant que la colonie, indignement
abusée, ne peut plus aoocler.decmfioace aux
actes d'une asserablée qui se dégrade a1 point
de devenir elle-même la violatrice des lois décrétérs par elle;
JI Consilérant qu'un telexces ne permet pas
de présumer qu'auem Trein politique, aucune
pudeor, paissent arreter Sa marche eriminelle,
elque les colonies ont toul à craindredes deli
I.
(, --- Page 102 ---
HÉVOLUTTON
1791, bérations ultérieuresd'une: assembléequidictele
complémentde toutesles destructions - possibles;
> Considérant que la colonie s'est donnée à
la France d'autrefois, et non d'aujourd'hui ou
actuelle; queles conditions du traitéayant changé, le pacte est anéanti;
>) Considérant que tous les principes constitutionnels du gouvernement de la France sont
destructifs de tous ceux qui conviennent à la
constitution des colonies, laquelle est violée d'avance par la déclaration desdroits de l'homme;
> Considérant enfin que la constitution dela
colonie dépend de l'union de tous les colons,
et de leur résistance par la force contre les ennemis de leur repos ;
> Les habitans ici assemblés déclarent de
rechef adhérer et adhèrent à leur arrêté du 30
janvier; protestent contre tout cC quia été fait
et décrété par l'assemblée nationale, pour ou
contre les colonies, et notamment celle de
Saint-Domingue, et contre tout ce qu'elle fera
ct décrétera parla suite ;
>> Protestent contre les décrets des 13 cl 15
mai dernier, et contre l'admission dans la colonie des commissaires que l'assemblée nationale prétend y envoyer ;
> Jurent tous sur Thonneur, en présence du --- Page 103 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
dieu des armées, qu'ils invoquent au pied de 1791
son sanctuaire, vers lequel ils sont prosternés,
de repousser la force par la force, et de périr
sous les ruines amoncelées de leurs propriétés,
plutôt que de souffrir qu'il soit porté une telle
atteinte à leurs droits, dontdépend le maintien
politique de la colonie;
> Ordonnent à ceux qui se prétendent leurs
députés dans l'assemblée nationale de se retirer; invitent tous les colons résidanten France
de se rendre dans la colonie pour y soutenir
et défendre leurs droits, et coopérer au grand
ceuvre des lois qui doivent la régir dorénavant
dans l'indépendance de celles de la France. >>
Tandis qu'on s'exprimait aussi vertement
dans lenord, on usait de toutes les expressions,
dans l'ouest, pour abjurer, maudire des liens
dont une mère-patrie, aussi insensée que barbare, provoquait elle-même la dissolution par
la perfidie et le parjure (1).
Dans le tumulte général, on voyait ressortir
les clameurs des petits blancs, parce qu'il est
difficile de ne pas charger les sentimens qu'on
ne ressent que par imitation.
L'indignation des premiers propriétaires
(1) Extrait de l'adresse de la garde nationale du Port-auPrince, insérée dans le Moniteur colonial du 4 juin 1791.
-patrie, aussi insensée que barbare, provoquait elle-même la dissolution par
la perfidie et le parjure (1).
Dans le tumulte général, on voyait ressortir
les clameurs des petits blancs, parce qu'il est
difficile de ne pas charger les sentimens qu'on
ne ressent que par imitation.
L'indignation des premiers propriétaires
(1) Extrait de l'adresse de la garde nationale du Port-auPrince, insérée dans le Moniteur colonial du 4 juin 1791. --- Page 104 ---
RÉVOLUTION
1791. élait moindre que celle des habitans des villes,
qui, la plupart étrangers à la colonie, étaient
d'autant moins excusables de s'irriter d'un acte
politique qui ne les touchait pas. De tous les
tems et dans tous les pays les villes ont donné
le ton; celles de la colonie s'indignèrent contre
le décret du 15 mai: on singea leurindigration.
M. de Blanchelande,c6dant au voeu apparent
de la majorité, et dans le but de regagner de
la popularité, vint communiquerà l'assemblée
provinciale du nord une lettre qu'il écrivait au
ministre de la marine pour lui faire des représentations. Il finissait sa lettre par déclarer
qu'ils'opposerait à l'exécution de la loi, quand
même ellc lui serait envoyée officiellement,
jusqu'à ice qu'il eût reçu de nouveaux ordres.
Les hommes de couleur, , encore effrayés du
supplice d'Oge, n'avaient pas osé exprimerleur
joie sur le décret du 15 mai. Ilsparaissaient impassibles dans l'attente de l'exécution des vOlontés de l'assemblée nationale; mais ils étaient
loin d'être tranquilles, on peut en juger par ce
qu'écrivaitàcette époque un d'entre eux,nommé
Labuissoniere, à leur commissaire en France,
Julien Raimond.
( L'exemple d'Ogé et de ses compagnons,
que l'on croit un moyen de nous effrayer,n'est --- Page 105 ---
DE SAINT-DONINGUE.
au contraire que pour nous faire vaincre ou 1791.
mourir lorsqu'il s'agira de jouir de la liberté
que nous offrent nos législateurs, restaurateurs
de la libertéfrançaise, si l'on veut s'y opposer...
En attendant ce moment, tous les hommes de
couleur se sont promis d'être tranquilles, de
tout souffrir, hors la mort, ou la prison qui
peut nous y mener... On ne nous a jamais
vus nous attrouper, aller, arrêler le courrier
pour le dévaliser, et piller les lettres pour connaitre le secret dont on nous prive de toutes
manières, pour répandre des nouvelles à nous
alarmer. Nous n'avons jamais assassiné personne 2 ni même conçu T'idée, malgré que notre
sang ruisselle à Saint-Domingue eta ailleurs,pouvant cependant user de représailles: : maisl'idée
qué les nègres profiteront et dévasteront cette
belle contrée nous a fait suspendre, ou, pour
mieux dire, renoncer à cela. On nous reproche d'être fiers, ccla peut être, mais notre
fierté est fondée sur la vertu des hommes sans
reproches. >>
Cependantleur conduite apparente n'annonçait riend'hostile, seulement les plus marquans
d'entre eux s'éloignaient des villes sous prétexte.
d'aller chercher dans les campdgnes un abri
contre la haine jalouse des blancs. Elle se ma-
a fait suspendre, ou, pour
mieux dire, renoncer à cela. On nous reproche d'être fiers, ccla peut être, mais notre
fierté est fondée sur la vertu des hommes sans
reproches. >>
Cependantleur conduite apparente n'annonçait riend'hostile, seulement les plus marquans
d'entre eux s'éloignaient des villes sous prétexte.
d'aller chercher dans les campdgnes un abri
contre la haine jalouse des blancs. Elle se ma- --- Page 106 ---
REVOLUTION
1791. nifestait en cffet de toutes les manières depuis que la tribune nationale avait retenti de
l'axiome effrayant: : Périssent les colonies plutôt
qu'un de nos principes.
Les rivalités du sud, de l'ouest et du nord
s'éteignirent dans le sentiment unanime d'opposition qu'on apportait àl'exécution du décret
du 15 mai. Les assemblées provinciales et tous
les corps populaires de la colonic pensèrent que
le meilleur moyen de s'opposer à cette loi était
deconvoquerune nouvelle assemblée coloniale,
qui, d'après le décretdu 8 mars sculement, serait expressément chargée de fixer l'état politique des hommes de couleur.
Pour cette fois, les assemblées primaires
furent fréquentées. Les membres de l'assemblée générale deSaint-Marc, qu'une déclaration
du 26 juin avait autorisés à repasser à SaintDomingue, comme n'ayant pas eu, dans leur
conduite, lieu à accusation., furent réélus à
l'unanimité. Ceux quin'étaient point encore de
retour dans la colonie eurent des suppléans,
en attendant leur arrivée.
La composition de cette nouvelle assemblée
replaçait sur la scène dcs événemens les ennemis les plus acharnés du gouvernement colonial; ils venaient déjà de sC réunirà Léogane, --- Page 107 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
sous la présidence de M. de Cadusch. Le Port- 1791.
au-Prince et le Cap y avaient envoyé des députations pour engager l'assemblée à choisir
leur ville pour le siége de ses séances. Le nord
l'emporta. L'assemblée s'ajourna au Cap pour
le 25 août. Il fut décidé que l'on siégerait dans
cette ville, afin de surveiller le gouvernement,
qui avait toujours à sa suite un surcroit de population blanche qu'il importait de séduire.
Rien ne fut négligé pour arriver à ce but. Les
prétentions jalouses des petits blancs contre les
hommes de couleur furent violemment excitées,
et ces hommes, qui n'avaient rien à perdre,
se montrèrent, suivant leur usage 9 les plus irrités du décret du 15 mai. Afin d'entretenir
l'exaltation, et pourse donner de T'importance,
on répandait des bruits sinistres, on affectait
desinquiétudes. Danslel but de veiller, disait-on,
à la sûreté générale, des patrouilles parcouraient les habitations en faisant l'appel des esclaves : elles troublaient leur sommeil et celui
de leur famille en pénétrant de nuit dans leurs
cases, oùt, sous prétexte de faire des recherches, elles se permettaient toute sorte d'excès.
L'esclave, tout ébahi, cherchaità connaître
les causesdecetteinquiétude et devenaitchaque
jour plus avide dans son étonnement. Le mo-
disait-on,
à la sûreté générale, des patrouilles parcouraient les habitations en faisant l'appel des esclaves : elles troublaient leur sommeil et celui
de leur famille en pénétrant de nuit dans leurs
cases, oùt, sous prétexte de faire des recherches, elles se permettaient toute sorte d'excès.
L'esclave, tout ébahi, cherchaità connaître
les causesdecetteinquiétude et devenaitchaque
jour plus avide dans son étonnement. Le mo- --- Page 108 ---
REVOLUTION
1791. ment était favorable pour déchaîner sa barbarie. On se plaisait à en faire craindre le soulèvement, mais les créoles méprisaient tellement
les noirs que leurs craintes n'étaient qu'affectées. Leurs seuls préjugés s'irritaient-contre les
prétentions des hommes de couleur, et c'était
là la vérilable cause qui excitait les alarmes populaires. Ils ne cessaient de répandre que la
reconnaissance des droits politiques accordés
par le décret du 15 mai allait icessamment
amener l'insurrection générale. Cette impulsion, donnée à dessein à la crainte des petits
blancs, faisait prodiguer la sévérité envers les
noirs, mais sur-tout les outrages envers les
hommes de couleur. Ces outrages et ces sévérités déplacéesamenèrent enfin larévolte, qu'on
provoquait de tant de manières.
Dès le mois de juin etdejmillt.plosieurs ateliers de l'ouest formèrent des rassemblemens
ansurrectionnels: ; leurs attroupemens isolés
furent facilement dispersés par la maréchausséc
réunic à quelques habitans. On multiplia alors
les supplices comme on avait auparavant redoublé de mauvais traitemens. Les bourreaux
furent insuffisanspour leur horribleministère:
on peut en jugerpar l'extrait de la lettre suivante, sous la date du 18 juillet, adressée au --- Page 109 ---
DE SAIXT-DONIXGUE.
8g
président du club Massiac par l'auteur d'un 1791.
ouvrage tendant à prouver Ja néccssité du
mainticn perpétuel de l'esclavage dans la COlonie. Cette lettre a été présentée, dans le
tems, en original, à la convention nationale.
( Silon est embarrassé pour couper les têtes,
on appellera le citoyen général Caradeux
(commandant desdistrictsdul Port-au-Prince),
qui ena fait sauter une cinquantaine sur T'habitation Aubry, dans le tems qu'il en était fermier, et qui, afin qu'on n'en ignorât, les fichait sur des piques, le long des haies de son
habitation, en guise de palmicrs. >>
La révolte de l'ouest fut élonffée et parut
assoupie. Les créoles, suivant l'expression de
Mirabeau, dormaient sur les bords du Vésuve.
Les premiers jets du volcan ne les réveillèrent
point.Aleursy yenbaswalaseinedeudedi pas
des êtres qu'on pitcompter pour quelque chosc.
Ala mi-août, unincendie éclata, dans lenord,
sur l'habitation Chabaud. Au même instant,
dans Ic quartier voisin, T'atelier de Thabitation
Lagoscette attenta à la vie deson gérant: : c'était
déjà l'explosion du grand désastre qu'un mal-.
entendu, sur le jour d'exécution, avait fait anticiper. La justice créole dévora les coupables
qu'elle put atteindre, sans se donner le tems
osc.
Ala mi-août, unincendie éclata, dans lenord,
sur l'habitation Chabaud. Au même instant,
dans Ic quartier voisin, T'atelier de Thabitation
Lagoscette attenta à la vie deson gérant: : c'était
déjà l'explosion du grand désastre qu'un mal-.
entendu, sur le jour d'exécution, avait fait anticiper. La justice créole dévora les coupables
qu'elle put atteindre, sans se donner le tems --- Page 110 ---
REVOLUTION
1791. de débrouiller la trame dont elle tenait le fil.
Le 22 août, l'insurrection éclata d'une manière générale.
Les esclaves de l'habitation Turpin, sous la
conduite d'un nègre anglais nommé BoUKMANN, partent à dix heures du soir, entrainent
les ateliers des habitations Flaville, Clément,
TrémèsetNoé, et commencentdesscènesd'horreur qui font frémir la nature.
Cc nc sont plus des êtres humains, ce sont
des tigres qui cherchent à assouvir leur rage :
ils couvrent de feu et de ruines le plus beau
pays de l'univers. Ils frappent el égorgent sans
distinction d'àge et de sexe tous les blancs qu'ils
peuvent atteindre, et voient avec une joie féroce les angoisses et les derniers soupirs de
ceux vers lesquels ils n'osaient naguère élever
leurs regards furtifs.
La ville du Cap n'apprend le désastre que
par les flammes qui embrasent T'horizon, et par
leseriadesfsyardaquise précipitentà ses portes.
Les habitans de cette ville, frappés d'abord
des stupeur,ser renferment précipitamment chez
cux, pour y mettre sous clef leurs esclaves ;
les troupesseules couvrent les rues pour se rendre aux différens postes. Le canon d'alarme
appelle bientôt toute la population aux armes. --- Page 111 ---
DE SAIXT-DOJINGEE
Les habitans sortent, s'abordent, sC question- 1791.
nent, et aussitôt leur courage s'allume au feu
de la vengeance. La fureur égare les petits
blancs ; il n'y a qu'un cri d'indignation contre
les sang-mélés. On les accuse des scènes d'horreur dont on est environné, ct, dans le délire
d'un premier mouvement, plusieurs hommes
de couleur sont traités de la même manière
dont les révoltés traitent les blancs surpris sur
les habitations. Pour arrêter les excès de cette
rage, l'assemblée provinciale du nord dut assigner sur-le-champ à la population de couleur
des lieux de refuge, où elle courut se mettre
sous la garde des corps militaires. Tous ensemble,mais sur-tout ceux de cette popnlation qui
étaient propriélaires, demandèrent des armes
pour aller combattre l'ennemi commun. Tel
était l'aveuglement et la force des préventions, qu'on hésita d'abord de faire emploi de
leur offre.
L'insurrection se propageait comme le fluide
électrique : en quatre jours le tiers de la province du nord ne présenta plus qu'un monceau
de cendres.
Plusieurs membres de l'assemblée coloniale,
qui s'était ajournée au Cap pour la fin d'août,
furent surpris en route par les révoltés, et ton-
pour aller combattre l'ennemi commun. Tel
était l'aveuglement et la force des préventions, qu'on hésita d'abord de faire emploi de
leur offre.
L'insurrection se propageait comme le fluide
électrique : en quatre jours le tiers de la province du nord ne présenta plus qu'un monceau
de cendres.
Plusieurs membres de l'assemblée coloniale,
qui s'était ajournée au Cap pour la fin d'août,
furent surpris en route par les révoltés, et ton- --- Page 112 ---
REVOLUTION
1791. bèrent sous leurs coups ; il fallut envoyer un
fort délachement pour favoriser l'arrivée du
président, des secrétaires et des archives.
Des corps de troupes de ligne et de gardes
nationales furent envoyés dans la plaine, tandis que le lieutenant-colonel du régiment du
Cap, M. de Touzard, - se portait vers le gros des
révoltés au Limbé, avec les grenadiers et les
chasseurs de son régiment, soutenus de plusieurs pièces de canon. Il ne fallut rien moins
que la contenance valeureuse de ce chef pour
maintenir sa troupe dans l'attitude imposante
de la force. Elle frayait sa route dans un essaim
de révoltés, comptant pour rien leur résistance,
lorsqu'un ordre du gouverneur, qui avait cédé
auxi inquiétudes des habitans, lai rappcla au Cap,
où la consternation était générale; la révolte
circonscrivait en effet celte mallèureuse ville:
un poste, établi sur Phabitation Bongars, s'élait
laissé effarer, et avait livré aux torches des esclaves, par sa rentrée précipitée, les deux plus
beaux quartiers de la colonie, celui de Morin
ct de Limonade.
Lesincendiaires s'étaient ensuiteavancésvers
le haut du Cap. Les coups de canon redoublés
que la ville tirait sur eux avaient eu peine à
arrêter leur marche ; le retour de M. Touzard --- Page 113 ---
DE SAINT-DONINGUE.
avait brisé leur attaque : mais ce retour, en lais- 1791.
sant les révoltés maîtres absolus de la campagne, avait augmenté leur hardiesse, 7 et leur
avait abandonné le pays. Ils étendirent leurs
déprédations de la plaine dans les mornes; ; leur
fureur, en s'éloignant, parut se ralentir; mais
cette pause n'avait pour objet qu'une organisalion plus régulière ; les colons en profitèrent
pour montrer enfin de la résistance.
Les paroisses à l'est du Cap formèrent des
camps au Trou et à Vallières; les plaines du
fort Dauphin furent couvertes avec art et méthode par M. de Rouvrai, maréchal-de-camp et
propriétaire à Saint-Domingue. Ces plaines,
circonscrites par la mer et les frontières espagnoles, présentent la forme d'une presqu'ile,
et c'està celte même configuration que la presqu'ile du môle dut long-tems sa conservation.
Le système régulier que suivaient les révoltés prouvaitqueleur entreprise était dirigée par
des êtres d'une intelligence supéricure à la
leur. Ils nes'exposaient point en masse comme
des furieux ou des fanatiques, se tenaient étendus et dispersés, et se plaçaient par pelotons
dans les endroils fourrés de manière à paraitre
disposés à envelopper et à écraser leur ennemi
parle nombre.
qu'ile du môle dut long-tems sa conservation.
Le système régulier que suivaient les révoltés prouvaitqueleur entreprise était dirigée par
des êtres d'une intelligence supéricure à la
leur. Ils nes'exposaient point en masse comme
des furieux ou des fanatiques, se tenaient étendus et dispersés, et se plaçaient par pelotons
dans les endroils fourrés de manière à paraitre
disposés à envelopper et à écraser leur ennemi
parle nombre. --- Page 114 ---
REVOLUTION
1701.
Pendant que les dispositions préparatoires Se
faisaient dans le plus grand silence, leurs obis
opéraient des ouanga, et exaltaient ainsi l'imagination des femmes et des enfans, qui chantaient et dansaient en démoniaques; l'attaque
commençait alors avec des cris et des hurlemens épouvantables.
S'ils éprouvaient dela résistance, ilsn'usaient
point leur énergie; mais s'ils voyaient de Thésitation dans la défense, ils devenaient d'une
audace extrême, et ne connaissaient plus alors
d'autres moyens que d'étouffer de leurs bras et
de leurs corps le canon de l'ennemi, et d'achever ainsi sa déroute.
Lescontorsions et les hurlemens n'étaient pas
les seuls moyens dont ils se servaient pour jeterau-devant d'eux les angoisses de la crainte.
Le feu, qu'ils mettaient aux cannes à sucre, à
tous les bâtimens, à leurs cases, à leurs ajoupas, couvrait pendant le jour le ciel de tourbilions de fumée, et embrasait pendant la nuit
Thorizon d'aurores boréales quij jetaient au loin
le reflet d'autant de volcans, et donnaient :
tous les objets une teinte livide de sang.
Au silence le plus absolu succédait un vacarme épouvantable ; il était remplacé par les
cris plaintifs des prisonniers mourans, que les --- Page 115 ---
DE SAINT-EOMINGUE,
barbares se faisaient un jeu d'immoler dans 1791.
leurs avant-postes.
Ces transitions du silence au bruit, du bruit
aux cris aigus de la douleur, étaient les ressorts
apprêtés que faisaient mouvoir les instigateurs
de cette affreuse catastrophe.
C'est dans l'horreur de toutes ces circonstances que la nouvelle assemblée, quisubstituait
toujours la dénomination de générale à celle de
coloniale, ouvrit ses séances. Egarée par ses
préjugés et sa douleur, ses premières espérancesi nes set tournèrent pas vers la patrie qu'elle: eacsusait de ses désastres; elle dédaigna de les lui
faire connaitre, et pour empêcher le gouverneur de remplir son devoir à cet égard, elle
fit mettre un embargo sévère sur tous les bàtimens qui étaient dans la colonie. Elle répondit
qu'iln'yavait pas lieu à délibérer sur l'offre que
luifaisaient les capitaines du commerce d'expédier à leurs frais un aviso en France. Croyant
pouvoir se suffire et dominer le mal par ellemême 7 elle arrêta la formation de trois régimens de garde soldée, établit des commissions prévôtales, augmenta les droits d'octroi,
et, contre ses propres statuts, décida que le
terme de la présidence de M. de Cadusch serait
prorogé pour lui donner le tems de suivre les
'offre que
luifaisaient les capitaines du commerce d'expédier à leurs frais un aviso en France. Croyant
pouvoir se suffire et dominer le mal par ellemême 7 elle arrêta la formation de trois régimens de garde soldée, établit des commissions prévôtales, augmenta les droits d'octroi,
et, contre ses propres statuts, décida que le
terme de la présidence de M. de Cadusch serait
prorogé pour lui donner le tems de suivre les --- Page 116 ---
REVOLUTION
1791. négociations qu'elle avait entaméesavec le gouverneur de la Jamaique, près duquel elle avait
envoyé deux de ses membres en qualité de commissaires.
Voicile texte officiel de leur lettre de créance
auprès du gouverneur de la colonie anglaise.
Au Cap-Français, 24 août 1791
(C Monsieur le gouverneur-général,
>) L'assemblée générale de la partie française
de Saint-Domingue, vivement affectée des malheurs qui désolent Saint-] Domingue, a déterminé de députer vers Votre Excellence pour
lui faire la peinture de tous les maux dont cette
belle ile est frappée. Les flammes dévastent
nos possessions ; les bras de nos nègres armés
sont déjà teints du sang de nos frères. Un secours très - prompt nous est nécessaire pour
sauver les débris de nos fortunes, déjà à moitié
détruites... Renfermés dans nos villes, nous
conservons les individus jusqu'à ce que les secours que nous sollicitons de vous nous parviennent.
> L'assemblée générale supplic Votre Excellence de prendre en considération le détail
que vous fera M.I le Beugnet, l'un de ses membres, quiestlecommissaire qu'elle a choisi pour
ints du sang de nos frères. Un secours très - prompt nous est nécessaire pour
sauver les débris de nos fortunes, déjà à moitié
détruites... Renfermés dans nos villes, nous
conservons les individus jusqu'à ce que les secours que nous sollicitons de vous nous parviennent.
> L'assemblée générale supplic Votre Excellence de prendre en considération le détail
que vous fera M.I le Beugnet, l'un de ses membres, quiestlecommissaire qu'elle a choisi pour --- Page 117 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
vous présenter sa demande; il vous remettra 1791.
notre acte de constitution. >>
Pour appuyer ces ouvertures, et se donner
l'air étranger, le chapeau rond à l'anglaise, et
les couleurs rouge et noire furent affectées à
l'uniforme des troupes qu'on organisait. La 1égende : Vive la nation la loi et le roi! fut
effacée de dessus le fautcuil du président , qui
portait à son chapeau la cocarde noire au lieu
de la cocarde nationale.
Il fut arrêté qu'en cas d'attaque l'assemblée
générale et l'assemblée provinciale se réuniraient pour veiller elles-mêmes à leur défense ;
que les membres de la première auraient en
bandouillère, en séance et sous les armes; une
écharpe de crêpe noir, et ceux de la seconde
une écharpe de crépe rouge, décoration quiedt
élé trop puérile et trop ridicule, si ( comme
l'observe M. Dalmas ) elle n'apait servi à indiquer le but vers lequel tout tendail (1).
Les secours qu'on espérait avec tant de confiance se réduisirent à de faibles démonstrations et à des voeux stériles. Lord Effingham,
gouverneur de la Jamaique, fit seulement rapprocher des côtes de l'ouest la croisière d'un
(1). Histoire de la révolution de Saint-Domingse, tome Ir,
page 136.
I.
--- Page 118 ---
RÉVOLUTION
1791. vaisseau de cinquante canons, et fit porter au
Cap, par trois corvettes, cinq cents fusils et
quelques munitions de guerre et de bouche, ne
pouvant prendre sur lui, disait-il, de rien distraire de sa garnison dans les circonstances
critiques oit se trouvuient toutes les Antilles.
M. Bryan Edwars, membre de l'assemblée générale de la Jamaique, vint au Cap à
bord d'une des trois corvettes; mais sa présence ne servit qu'à faire ressortir le peu d'intérêt que les Anglais prenaient à Saint-Domingue. De retourà la Jamaique, où il était considéré par sa fortune comme planteur, et par
la place qu'il y occupait, il ne put, malgré
son crédit et ses promesses, faire réussir un
emprunt que voulait négocier l'assemblée générale de la colonie française. Ses commissaires
durent revenir, humiliés de leurs instances inutiles; ils l'auraient été bien davantage s'ils eussent entendu, quelque tems après, le ministre
Pitt, l'homme d'état qui présidait aux destinées de l'Angleterre, s'écrier d'un accent ironique en apprenant le détail des désastres de
Saint-Domingue : < Il parait que les Français
prendront leur café au caramel (1). >>
() Histoire de la guerre civile en France, par l'auteur de
I'Histoire du règne de Louis XFI, tome I", page 285.
bien davantage s'ils eussent entendu, quelque tems après, le ministre
Pitt, l'homme d'état qui présidait aux destinées de l'Angleterre, s'écrier d'un accent ironique en apprenant le détail des désastres de
Saint-Domingue : < Il parait que les Français
prendront leur café au caramel (1). >>
() Histoire de la guerre civile en France, par l'auteur de
I'Histoire du règne de Louis XFI, tome I", page 285. --- Page 119 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
CHAPITRE IV.
Guerreà mort. Qualifications des' chefs del la révolte. Premières
communications régulières. Sommations. Entreprise sur le
port Margot. Aspect effrayant des camps des deux partis.
Attaque générale. Reprise du Limbé. Divisions intestines
dans les camps des blancs et des noirs. Cruautés et mort de
JEANNOT. Déclamations aul Cap contre les militaires. Récrimination armée des hommes de couleur dans l'ouest. Leur
retraite à la Croix-des-Bouquets. Concordat du 23 octobre.
Rentrée des hommes de couleur au Port-au-Prinee. Nouvelles démarches de l'assemblée coloniale auprès du gouverneur de la Jamaiqne. Tentative de contre-révolution au
Cap. Sollicitations de plusieurs villes de France pour la révocation du décret du 15 mai. Décret du 24 septembre. Annonce dc secours. Discours des deux principaux agens de la
force militaire dans la colonic. Ajournement indéfini de
l'émancipation. Nouveaux troubles dans l'oucst. Entreprise
de Praloto contre les hommes de couleur. Leur sortie du
Port-au-Prince. Incendie'de cette ville. Nouvelle confédération. Mission de M. de Grimouard, Etablissement des
coufédérés dans les campagnes. Fausse attitude des blancs.
LES blancs, toujours divisés d'opinion, n'a- 1791.
vaient eu de rapprochemens entre eux que par
le sentiment commun du danger; dès qu'ils eurent reconnu dans des combats partiels leur Supériorité sur les noirs, et l'impossibilité à ceuxci de franchir l'enceinte du Cap, les furies avec --- Page 120 ---
IOO
RÉVOLUTION
1791. leurfouet de serpens les excitèrentàladiscorde.
Au licu de songer d'un commun accord à circonscrire, à désarmer, à étouffer la révolte,
tous les partis, suivant le système habituel des
récriminations., se reprochèrent d'avoir armé
le bras des esclaves.
Les assemblées populaires en accusaient les
agens du gouvernement, et ces agens en accusaient les assemblées.
En attendant, les noirs, déchainés dans le
nord, poursuivaient leur entreprise avec barbarie. On crut devoir les intimider et on les
imita. La guerre ne fut plus qu'une extermination dans laquelle les deux partis se surpassèrent en fureur; les révoltés ne voulaient pas de
neutres ; les noirs surpris se cachant étaient
inexorablement égorgés.
Quand les blancs marchaient aux combats,
ils frappaient, dans l'aveuglement de leur vengeance, tout ce qui était noir; souvent l'csclave
fidèle qui se présentait avec confiance périssait sous les coups du maitre irrité dont il recherchait l'appui. Ces cruautés, souvent répétées, recrutaient la révolte, parce que de fait
iln'yavait plus que les camps où les noirs pussent espérer quelque sûreté.
Dans lej premier-accès de leur rage, les révol-
s marchaient aux combats,
ils frappaient, dans l'aveuglement de leur vengeance, tout ce qui était noir; souvent l'csclave
fidèle qui se présentait avec confiance périssait sous les coups du maitre irrité dont il recherchait l'appui. Ces cruautés, souvent répétées, recrutaient la révolte, parce que de fait
iln'yavait plus que les camps où les noirs pussent espérer quelque sûreté.
Dans lej premier-accès de leur rage, les révol- --- Page 121 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
IOI
tés avaient tout égorgé; mais, en gagnant du 1791.
terrain; ils s'étaient montrés moins cruels; ils
avaient épargné quelques habitans, des femmes
et des enfans surpris sur les habitations; ils
n'étaient restés impitoyables qu'envers les prisonniers de guerre, qu'ils égorgaient avec des
détails de cruauté qui font frémir la nature;
ils les tenaillaient, les sciaient entre deux planches, les brûlaient à petit feu, ou leur arrachaient les yeux avec des tire-balles rougis.
On apprit par les premiers révoltés qu'on
put se résoudre à faire prisonniers, qu'ils se
qualifiaient de gens du roi; que leur chef suprème, nomméJgAN-FRANÇOIS. prenait le titre de grand-amiral de France, et son second,
nommé BIASSOU, celui de généralissime des
pays conquis. On sut alors que cette sanglante
catastrophe, dont des hommes de couleur et
des Espagnols s'étaient faits les agens, avait été
tramée par des moteurs qui croyaient pouvoir
arrêter la marche de la révolution en privant
la France des richesses de sa plus belle colonie.
Cette déplorable conception leur avait donné
l'espoir fanatique qu'en aggravant les maux du
moment par une insurrection qu'ils croyaient
maitriser, tous les regrets se porteraient vers
lc passé, et que, par ce moyen, les intérêts lésés --- Page 122 ---
REVOLUTION
1791. du commerce feraient rétrograder T'opinion,
etla dégoûteraient à jamais desinnovationsauxquelles on rapporterait tant de maux.
Les premières communications régulières
qu'on eut avec les révoltés jetèrent un jour
odieux sur ce machiavélisme infernal.
Voici la lettre que les nègres du camp de
Galiffet adressèrent à M. de Blanchelande, en
réponse à la proclamation qu'il leur avait faite
pour les engager à rentrer dans le devoir:
< Monsicur, nous n'avons jamais prétendu
nous écarter du devoir ct du respect que nous
devons au représentant de la personne du roi,
ni même à tout ce qui dépend de Sa Majesté :
nous en avons des preuves par-devers nous ;
mais vous, mon général, homme juste, descendez vers nous : voyez cette terre que nous
avons arrosée de notre sucur, ou bien plutôt de
notre sang; ces édifices que nous avons élevés,
et ce dans l'espoir d'une juste récompense !
l'avons - nous obtenue, mon général ? Le roi,
l'univers, ont gémi sur notre sort, et ont brisé
lcs chaînes que nous portions; ct nous, humbles.
victimes, nous étions prèls à tout, ne voulant
point abandonner nos maitres ; que dis-jelje
me trompe : ceux qui auraient dà nous servir
de pères, après Dieu, c'étaient des tyrans, des
que nous avons élevés,
et ce dans l'espoir d'une juste récompense !
l'avons - nous obtenue, mon général ? Le roi,
l'univers, ont gémi sur notre sort, et ont brisé
lcs chaînes que nous portions; ct nous, humbles.
victimes, nous étions prèls à tout, ne voulant
point abandonner nos maitres ; que dis-jelje
me trompe : ceux qui auraient dà nous servir
de pères, après Dieu, c'étaient des tyrans, des --- Page 123 ---
DE SAINT-DONINGUE.
monstres indignes du fruit de nos travaux ; et 1791.
vous voulez, brave général, que nous ressemblions à des brebis, que nous allions nous jeter
dans la gueule du loup ? Non, il est trop tard.
Dieu, qui combat pour l'innocent, est notre
guide ; il ne nous abandonnera jamais; ainsi
voilà notre devise : Vaincre OuL mourir.
> Pour vous prouver, respectable général,
que nous ne sommes pas aussi cruels que vous
pouvez le croire, nous désirons, du meilleur de
notre ame, faire la paix ; mais aux clauses et
conditions que tous les blancs, soit de la plaine
ou des mornes, se retireront par-devers vous
pour se retirer dans leurs foyers, et par conséquent abandonner le Cap, sans en excepter un
seul; qu'ils emportent leur or et leurs bijoux,
nous ne courons qu'après cette chère liberté,
objet si précieux.
> Voilà, mon général, notre profession de
foi, que nous soutiendrons jusqu'à la dernière
gouttede notre sang. Il ne nous manque point de
poudreet de canons ; ainsi, la mort ou la liberté.
Dieu veuille nous la faire obtenir sans effusion
de sang ! alors tous nos voeux seront accomplis, et croyez qu'il en coûte beaucoup à nos
coeurs pour avoir pris cette voie.
)) Mais, hélas ! je finis, en vous assurant que --- Page 124 ---
REVOLUTION
3791: tout le contenu de la présente est aussi sincère
que si nous étions pardevant vous. Ce respect
que nous vous portons, et que nous jurons de
maintenir, n'allez pas vous tromper, croire que
c'est faiblesse, en ce que nous n'aurons jamais
d'antre devise : Paincre ou mourir pour la
liberté.
> Vostreshublesetirisobdisansserisobdisonsenvitcurs,
> Tous les généraux etchcfs qui composent notre armée. ))
On répondit à cette singulière sommation
par une attaque insignifiante, qui, comme toutes celles qu'on tentait alors, ne servit qu'à
aguerrir les révaltés, et à procurer la douloureuse conviction qu'ily avait desl blancs associés
à leur cause, et qu'elle recevait assistance des
Espagnols.
La lettre suivante, trouvée sur l'habitation
Galiffet, en fournit la preuve : (C Je suis faché
que vous ne m'aycz pas prévenu plus tôt que
vous manquiez de munitions : si je l'avais su,
je vous en aurais envoyé, ct vous recevrez incessamment cC secours, ainsi que tout ce que
vous me demanderez quand vous défendrez les
intérêts du roi.
>) Signe DoN ALONZO. >>
recevait assistance des
Espagnols.
La lettre suivante, trouvée sur l'habitation
Galiffet, en fournit la preuve : (C Je suis faché
que vous ne m'aycz pas prévenu plus tôt que
vous manquiez de munitions : si je l'avais su,
je vous en aurais envoyé, ct vous recevrez incessamment cC secours, ainsi que tout ce que
vous me demanderez quand vous défendrez les
intérêts du roi.
>) Signe DoN ALONZO. >> --- Page 125 ---
DE SAIXT-DONISGUE.
1o5
A la même époque, un parlementaire desin- 1791.
surgés se présenta devant le port Margot, précédé d'un drapeau blanc sur lequel était écrit,
d'un côté: Vive le roi! et de l'autre : Ancien
regine. Il élait porteur d'une déclaration écrite
ayant pour teneur :
( Qu'ils avaient pris les armes pour la défense du roi, que les blancs retenaient prisonnier à Paris parce qu'il avait voulu affranchir
les noirs,ses fidèles sujets :
> Qu'ils voulaient donc cet affranchissement
et le rétablissement de l'ancien régime;
> Moyennant quoi les blancs auraient la vie
sauve et pourraient retourner tranquillement
dans leurs foyers, mais qu'ils seraient préalablement désarmés. ))
On répondit à cette ouverlure que le port
Margot n'élant qu'un quartier isolé de la colonie, on ne pouvait rien conclure; mais qu'on
accéderait aux conditions acceptées par la ville
du Cap. Les révoltés prenant cette réponse
pour un aveu d'impuissance, tentèrent une altaque vigoureuse qui fut suivic de leur défaite.
lls abandonnèrent le champ de bataille, quatre
pièces de canon et deux cents morts.
Cet échec ct d'autres engagemens partiels où
ils furent repoussés apprirent aux esclaves & --- Page 126 ---
REVOLUTION
1791. temporiser et à user de circonspection dans
leurs attaques;i ilsneles multipliaient que quand
ils voyaient un poste affaibli par l'intempérie
du climat et hors d'état d'être secouru. C'est
ainsi qu'ils firent tomber successivement tous
ceux qui n'avaient point de villes pour places
d'armes ou pour les alimenter, et qui étaient
noyés dans les plaines ; mais ceux couverts par
des lignes qu'appuyaient de bons ouvrages.
comme les cordons de l'ouest, de la presqu'ile
du Môle-Saint-Nicolas et de la plaine du FortDauphin, furent long-temshorsd'atteinte, parce
que la révolte n'osait point les traverser dans la
crainte de se placer entre deux feux et d'être
circonscrite à son tour.
La défensive, quelque bonne qu'elle soit, ne
saurait triompher d'une insurrection ; on en
était réduit à chicaner le terrain sur les points
qu'on ne pouvait couvrir par des postes resserrés. Les esclaves, qu'on repoussait, mais qu'on
ne dispersait point, restaient sous les armes et
apprenaient chaque jour à mieux savoir s'cn
servir.
D'après l'usage des colonies, tous les postes
étaient appelés des camps; on y profanait le
saint nom du Dieu des armées en l'invoquant
dans des Te Deum chantés de part ct d'autre
chicaner le terrain sur les points
qu'on ne pouvait couvrir par des postes resserrés. Les esclaves, qu'on repoussait, mais qu'on
ne dispersait point, restaient sous les armes et
apprenaient chaque jour à mieux savoir s'cn
servir.
D'après l'usage des colonies, tous les postes
étaient appelés des camps; on y profanait le
saint nom du Dieu des armées en l'invoquant
dans des Te Deum chantés de part ct d'autre --- Page 127 ---
DE SAIRT-DONINGUE.
pour des victoires qui n'étaient que des assas- 1791.
sinats, que des outrages faits à la nature.
Les têtes des prisonniers blancs, placées sur
des pieux, entouraient les camps des noirs,
et les cadavres des prisonniers noirs étaient
pendus aux arbres ou aux haies qui bordaient
les routes qui menaient aux postes des blancs.
Les révoltés, après avoir élé refoulés vingt
fois de la plaine dans les mornes, et être revenus des mornes dans la plaine, resserraient
de nouveau les approches du Cap et le cordon
quicouvraitla presqu'ile du Mole-Saint-Nicolas.
Pour déblayerle terrain, M. de Blanchelande
fit marcher une portion de la garnison du Portde-Paix à la rencontre de M. Casamajore,
commandant du cordon del l'ouest, qui, débouchant par la coupe de Plaisance, s'empara du
camp Lecoq. Ce mouvement avait licu pendant que M. de Cambefort se rendait maitre de
l'Acul, à la tête d'une partie. de son régiment,
et que M. de Touzard débarquait au port Margol avec un fort délachement.
Cette opération combinée laboura les enneanis, et enveloppa un gros de révoltés campés
-sur T'habitation Alquier. Ils furent attaqués de
nuit ct surpris; ce qui ne put fuir fut taillé en
pièces; mais, à T'aide de l'obscurité, le plus --- Page 128 ---
1o8
RÉVOLUTION
1791. grand nombre s'échappa, et sut regagner la
crête des mornes.
M. de Touzard fut assez heureux dans cette
expédition pour arracher des mains des noirs,
dans l'église du Limbé, un grand nombre d'enfans blancs, et quatre-vingts femmes de colons.
La reprise du Limbé et le procès qui mena à
l'échafaud le curé de cette paroisse , pour s'être
chargé du rôle infâme de déterminer ces infortunées à se prostituer à BIASSOU (1), ajoutèrent d'affligeans détails à ce que l'on savait
déjà sur ce qui se passait chez les révoltés.
Ce qui flétrit l'ame de douleur, c'est de penser que la plupart des curés n'étaient restés
parmi eux que pour tirer profit de leur ignorance, ou pour la diriger au gré d'un fanatisme
furicux.
Ces faux apôtres, affublés des couleurs de
l'opinion et du manteau de lai religion, n'avaient
suivi l'enseigne sanglante des premiers esclaves révoltés (c'est-à-dire l'enfant blanc qu'ils
portaient au bout d'une pique ) que pour rester ou se mettre en possession d'un casuel dont
on est loin de se faire une idée en Europe : en
voici l'aperçu.
(x). Précis historique des faits qui ont précédé et suivi la
journée du 26 octobre, par Gros, page 75.
et du manteau de lai religion, n'avaient
suivi l'enseigne sanglante des premiers esclaves révoltés (c'est-à-dire l'enfant blanc qu'ils
portaient au bout d'une pique ) que pour rester ou se mettre en possession d'un casuel dont
on est loin de se faire une idée en Europe : en
voici l'aperçu.
(x). Précis historique des faits qui ont précédé et suivi la
journée du 26 octobre, par Gros, page 75. --- Page 129 ---
DE SAINT-DONINGUE.
lly avait cinquante-deux paroisses dans la 1791.
colonic; il était rare qu'elles fussent toutes desservies. Les cures appartenaient de droit aux
deux ordres monacaux qui avaient leur mission
à Saint-Domingue ; savoir, celles du nord aux
capucins, et celles du sud et de l'ouest aux dominicains.
Le nombre des curés des deux ordres était
toujours incomplet, soit par: la négligence que
les proxinciausmettsient3 fournirlesremplace
mens qui devenaient fréquens sous l'influence
meurtrière du climat, soit parles débordemens
auxquels se livraient des moines échappés à la
retenue de leurs ordres; car M. de Malouet
observe avec vérité (1) ( que le capucin le plus
décent, le plus honnête, n'est plus un capucin
aussitôt qu'il est couvert de linge et d'étoffes
fines, qu'il est servi par des négresses, et qu'il
a dans sa maison un équipage, un cocher et un
cuisinier. >
Il y avait, à la tête de chaque mission, deux
préfets apostoliques qui employaient comme
curés. 2 lorsqu'il n'y avait pas de missionnaires
à placer, 1 les prètres séculiers qui venaient chercher fortune dans la colonie.
() Collection des Mémoires sur les Colonies, etparticulièremeaursointDoniagee, par V.P.Malouet, tomelv,pagesai. --- Page 130 ---
IIO
RÉVOLUTION
1791.
Les missions possédaient de grands immeubles territoriaux dont les revenus étaient loin
d'être absorbés par. l'entretien des fabriques ;
mais comme ces revenus avaient une destination, ils ne sont point inscrits en recette dans le
compte suivant :
Lac colonie payaitannuellement
pour l'entretien des curés. :
600,000 fr
Quand M. de Malouet affirme
qu'un usage insensé, fondé sur la
vanité, faisait que le colon acquittaitenmurmurantlemémoire
du curé qui imposait à deux ou
troisimillefraneslasuccessiond'om
défunt (1), c'est faiblement supputer que de porter à deux piastres par tête (II francs) le casuel dont les prêtres de la colonie
savaient atteindre les quarante
mille blancs et les quarante mille
hommes de couleur libres, ci. . 880,000 fr.
On importait tous les ans quarante mille esclaves; il en naissait et mourait un pareil nombre.
Pour le baptême, la naissancerou
(2) Collection de Mémoires sur les Colonies, 2 et particulièreenwaerisanedonigespwe V.P.Malouet, tome IV, page55g.
casuel dont les prêtres de la colonie
savaient atteindre les quarante
mille blancs et les quarante mille
hommes de couleur libres, ci. . 880,000 fr.
On importait tous les ans quarante mille esclaves; il en naissait et mourait un pareil nombre.
Pour le baptême, la naissancerou
(2) Collection de Mémoires sur les Colonies, 2 et particulièreenwaerisanedonigespwe V.P.Malouet, tome IV, page55g. --- Page 131 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
11I
la mort de ces quatre-vingt mille
1791.
noirs, les curés, par les soins de
leurs commères, recevaient au
moins une piastre forte par individu (cinq francs cinquante centimes ), ci -
440,000 fr.
Les revenus du clergé de SaintDomingue se montaient donc à. . 1,920,000 fr.
qui, partagés entre quarante à cinquante desservans, laissaient à chacun 30à 40,000 fr. de rente.
Il y avait cependant des religicux qui restaient
pauvres ; c'étaient ceux qui étaient réellement
des prètres, et dont l'humilité chrétienne ne savait pas faire la cour aux préfets apostoliques.
M. de Malouet observe avec raison (1) (C que
les nègres sont de l'espèce humaine la race la
plus superstitieuse. Ceux qui sont baptisés et
qui fréquentent les églises n'ont aucune idée de
la religion ; ils ne connaissent que les prètres et
les images; : ils leur croient en général une puissance, une vertu magique; ils mêlent à cette
croyance toutes les extravagances descultes idolâtres : on ne prend ni le tems ni la peine de les
instruire, et leur vie pénible d'ailleurs se passe
(1) Collection de Mémoires sur les Colonies, et particulièrementsur-Saint-Domingue, par V. P.Malouet, tomneIV,page3i5. --- Page 132 ---
I12
BEVOLUTION
1791. dans cet abrutissement pitoyable. Témoins des
déréglemens des prétres ct de Tinconsidération
quien est le fruit, ils n'en sont pas moins craintifs et soumis devant eux. >
Ces observations, marquées au coin du génie
et de la vérité, rendent plus déplorable et plus
criminelle la conduite que quelques curés de
Saint-Domingue ont tenue dans T'insurrection
des noirs. Ils auraient pu la calmer dès le principe, en se servant de leur influence, et en parlantau nom d'un Dieu de paix : mais ils étaient
avides, et quand ils virent fuir la prospérité
des blancs, chez lesquels ils n'étaient point en
crédit, ils restèrent volontiers parmi les boureaux de leur couleur, dans T'espoir de continuer à tirer profit de leur aveugle ignorance.
Les mouvemens militaires opérés dans le
rayon du Cap par les ordres de M. de Blanchelande, jetèrent la division dans les camps des
deux partis. Les noirs attribuèrent.leur défaite
à de la trahison ; elle n'était que le résultat ne.
cessaire d'un mouvement combiné.
JEANNOT, quiavnitscrvideguiledanslapre
mière battue faite si mal-à-propos dans les
mornes du Cap, était devenu un des chefs les
plus féroces de la révolte. Soupçonnant la fidélité d'un des siens, nommé PAUL BLIN, parce
rent la division dans les camps des
deux partis. Les noirs attribuèrent.leur défaite
à de la trahison ; elle n'était que le résultat ne.
cessaire d'un mouvement combiné.
JEANNOT, quiavnitscrvideguiledanslapre
mière battue faite si mal-à-propos dans les
mornes du Cap, était devenu un des chefs les
plus féroces de la révolte. Soupçonnant la fidélité d'un des siens, nommé PAUL BLIN, parce --- Page 133 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
qu'il avait sauvé ses maitres en s'insurgeant, il 1795.
le fit couper) par iorceaux et jeter au feu, sous
le spécieux prétexte qu'ilavait contribué à une
défaite de sa bande en arrachant les balles des
cartouches.
On raconte de ce JEANNOT d'autres cruautés
qui ne sont que trop avérées.
M. Paradole avait été pris par lui sur son
habitation de la Grande-Rivière. Quatre de ses
enfans, qui dans la première terreur n'avaient
songéq qu'à leur propre sûreté, vinrent tous ensemble réclamer leur père. Ce dévouement filial ne fit qu'iriterJEAXNOT: : il se plut à assassiner cing fois le malheureux Paradole 2 en ne
le frappant qu'après lui avoir fait recueillir les
angoisses dernières de ses quatre fils, qu'il fit
immoler devant lui l'un après l'autre. L'atrocité de cette action indigna JEAN-FRANCOIS,
qui blomijsosorpsrfedal dont ils'environnait. En effet, il ne se rendait plus de son
camp à la messe du curé de la Grande-Rivière
que dans une voiture attelée de six chevaux.
JEAN-FRANÇOIS l'attaqua, le prit et le fit fusiller. La cruauté n'est souvent que l'énergie de
la làcheté. JEANNOT en fournit la preuve ; il
mit tout en usage pour se soustraire au supplice. Quand il vit qu'on refusait sa grice au
I,
--- Page 134 ---
RÉVOLUTION
1791. curé de la Marmelade, chargéde l'exhorter, il
se cramponna à lui avec tant de force, que la
violence dut recourir à la douleur pour l'en détacher. JEAN - FRANÇOIS ne lui rendit point
tourmens pour tourmens. Il le fit fusiller au
pied d'un arbre garnis de crochets de fer, auxquels ce monstre attachait ses victimes par le
milieu du corps.
La nature fut aussi purgée à cette époque de
BOUKMAN, premier chef de l'insurrection ; ce
noir, aussi cruel que JEANNOT, fut tué dans
un combat. On exposa sa tête surla place d'armes du Cap ; elle conservait l'expression horrible du tronc et de l'ame atroce à qui elle avait
appartenuc.
Les blancs, aussi soupçonneux que les noirs,
voyant T'insurrection continuer, accusaient les
militaires de connivence avec les insurgés, et
chaquejour) pourtant ceux de ces militaires faits
prisonniers étaient cruellement massacrés.
Des soixante officiers qui composaient le
régiment du Cap, vingt avaient déjà péri de la
main des révoltés, sans que le reste de ces officiers eût obtenu quartier devant les clameurs
populaires. C'est sur-tout les chefs qui étaient
malheureux; on les injuriait par toute sorte de
soupçons. On allait jusqu'à leur imputer les
ivence avec les insurgés, et
chaquejour) pourtant ceux de ces militaires faits
prisonniers étaient cruellement massacrés.
Des soixante officiers qui composaient le
régiment du Cap, vingt avaient déjà péri de la
main des révoltés, sans que le reste de ces officiers eût obtenu quartier devant les clameurs
populaires. C'est sur-tout les chefs qui étaient
malheureux; on les injuriait par toute sorte de
soupçons. On allait jusqu'à leur imputer les --- Page 135 ---
DE SAINT-DONINGUE,
ravages du climat et les attribuer à leur aris- 1791.
tocratie. Ainsi, par exemple, M. de Cambefort
fut dénoncé calomniensement à l'assemblée COloniale pour avoir fait empoisonner. l'eau d'un
puits qui servait à l'usage d'un poste qu'ilavait
placé dans la plaine du nord. Si M. de Blanchelande faisait sortir des détachemens, c'était
pour dégarnir et exposer la ville ; s'il les faisait
rentrer, on l'accusait de ne pas venir au secours des camps qui protégeaient encore une
portion des campagnes.
Lorsqu'on faisait une expédition, si les militaires ne voulaient point se souiller du sang des
prisonniers, c'est qu'ils étaient d'intelligence
avec les insurgés; 9 s'ils se laissaient enfin aller
à la vengeance, ils ne le faisaient que dansle but
de ruiner tel ou tel propriétaire, qui, quelquefois égaré par son propre intérêt, défendait
aveuglément la cause de son esclave pris les armes à la main.
Tandisqu'on se perdaiten déclamations mensongères, et que l'insurrection étendait dansle
nord son cratère, les hommes de couleur du
sud et de l'ouest, excités par les mépris et les
nouveaux outrages que leur caste venait de recevoir au Cap, se mirent en état de récrimination armée ; ils se confédérèrent, et se choisi- --- Page 136 ---
RÉVOLUTION
1791. rent cette fois des chefs qui se montrèrent plus
habiles qu'Oge. Ne se jugeant point assez nombreux pour tenir dans le Port-au-Prince, ils en
sortirent pour aller s'établir sur le morne de
la Charbonnière, à la Crojxdes-Bonquets et au
Mircbalais.
On se crut assez fort au Port-au-Prince pour
punir ct réduire par les armes cette scission.
Des détachemens à cheval des deux partis se
rencontrèrent dans la plaine du Cul-de-Sac. Ils
croisèrent le fer; les hommes de couleur furent
plus agiles et plus heureux; les blancs voulurent avoir leur revanche.
Une compagnie de cent aventuriers ou matelots, formée souslenom de flibustiers, et deux
centshommes de troupes de ligne et de la garde
nationale, précédés de plusicurs pièces de canon, sortirent de la ville dans la nuit du r"au
2 septembre pour se porter sur la Croix-desBouquets. Le feu, mis aux champs de cannes à
sucre de T'habitation Pernier, circonscrivait au
pointdujour cette colonne : elles'agglomera asur
vivement nourrie
un seul point ; une fusillade,
par les hommes de couleur, lui coucha dans un
instant une centaine de morts ou blessés; la
terreur entraîna la déroute: elle fut complète.
Les chefs des confédérés armés entamèrent
"au
2 septembre pour se porter sur la Croix-desBouquets. Le feu, mis aux champs de cannes à
sucre de T'habitation Pernier, circonscrivait au
pointdujour cette colonne : elles'agglomera asur
vivement nourrie
un seul point ; une fusillade,
par les hommes de couleur, lui coucha dans un
instant une centaine de morts ou blessés; la
terreur entraîna la déroute: elle fut complète.
Les chefs des confédérés armés entamèrent --- Page 137 ---
DE SAINT-DONINGUE.
ausitordesnégociationsadroites avecles blancs 1791.
de ces quartiers, et signèrent un concordat par
lequel les paroisses du Mirebalais et de la Croixdes-1 Bouquets promettaient de ne point s'opposer à l'exécution du décret du 15 mai, reconnaissaient l'égalité des droits aux hommes
de couleur, et s'engageaient à faire réhabiliter
la mémoire de ceux qui, depuis la révolution,
avaient été mulctés et condamnés à mort pour
délits politiques ; ils s'obligeaient même à indemniser ceux de leur quartier contre lesquels,
à cette occasion, il avait été prononcé des confiscations juridiques.
Malgré la présomption si naturclle à la bravoure créole, dès la rupture deshommes de couleur l'assemblée provinciale de l'oucst ne s'était
pas entièrement confiée dans ses propres forces. Partageant l'erreur commise au Cap, elle
avait eu recours à l'appui des étrangers. Des
commissaires étaient partis pour la Havane et
la Jamaique. Les premiers avaient été mal accueillis; mais les sieurs Boyer et Marie, envoyés à la Jamaique, en avaient obtenu quelques munitions de guerre et de bouche, chargées sur une corvette, sous l'escorte du Centurion, commandé par le capitaine Outwy.
L'insuffisancedeces secoursfitsentiral'asem --- Page 138 ---
REVOLUTION
1791. blée de l'ouest sa faiblesse. Par son avis, les districtsdu Portau-Pincetlestreizeautresparois
ses de la province acquiescèrent au concordat.
On convint que la garnison de la ville serait
formée moitié de gens de couleur, et moitié de
blancs; que les juges d'Ogé seraient voués à
l'infamie : que l'assemblée coloniale serait recomposée conformémentaux dispositions du 15
mai, et que, dans le cas où clle s'y refuserait,
on forcerait en commun sa résistance.
Le traité fut signé de part et d'autre le 23 OCtobre sur l'habitation Damien. Quinze cents
hommes de couleur firent le lendemain leur entrée dans le Port-au-Prince. M. de Caradeux
marchait à la tête du cortége, tenant sous le
bras le général des hommes de couleur, Beauvnis;1 les autres chefs des deux castes suivaient
de deux en deux, ayant leurs chapeaux couronnés de feuilles de laurier.
En arrivant au quartier des bataillons de
Normandie et d'Artois, le cortége fut salué par
ane décharge générale d'artillerie, par des acclamations et des sermens réciproques d'union
et de fidélité. On se rendit de là au gouvernement, qui devait servir de quartieraux hommes
de couleur : mêmes honneurs et mêmes transports. Dans l'effervescence de la joie populaire,
couronnés de feuilles de laurier.
En arrivant au quartier des bataillons de
Normandie et d'Artois, le cortége fut salué par
ane décharge générale d'artillerie, par des acclamations et des sermens réciproques d'union
et de fidélité. On se rendit de là au gouvernement, qui devait servir de quartieraux hommes
de couleur : mêmes honneurs et mêmes transports. Dans l'effervescence de la joie populaire, --- Page 139 ---
DE SAINT-DOMISGUE.
I19
un capitaine de la garde nationale blanche 1791.
inonta surl'affatd'un canon, etproclama M. de
Caradeux commandant-général des gardes nationales de l'ouest; immédiatement après, et de
la même manière, le général Beauvais fut proclamé commandant en second, et l'on courut
chanter le Te Deum.
Quelque irrégulières que fussent ces nominations faites sur le pavois, le spectacle en paraissait attendrissant, par l'espoir de la paix et
de l'union qui s'offrait à tous les coeurs.
Quand les hommes de couleur s'étaient confédérés, ils avaient voulu donner à comprendre
aux blancs qu'il fallait se résoudre à des concessions, ou s'attendre aux désastres qui affligeaient le nord. Dans ce but, ils avaient appelés en auxiliaires de leur cause les noirs qui
s'étaient faits marons à la suite de la première
révolte qu'on avait surprise et étouffée dans
T'ouest; ils avaient organisé, sous le nom de
Suisses, ces auxiliaires menaçans (1).
Aussitôtaprèsl leur rentréeau Port-au-Prince,
des commissaires de couleur et des commissai-
(1) Mémoire publié par les commissaires des citoyens de couleur auprès de P'assemblée netionale el du roi,] page 42; Débats
dans l'afuire des Colonies, tonc II, page 185, et tome VII,
page 207. --- Page 140 ---
REVOLCTION
1791. res blancs s'occuperent des moyens de prévoyance à prendre à l'égard de.ces prétendus
Suisses. On fit une liste de proscription : 2 on
en élimina les individus qui présentaient quelque garantie; mais, d'un commun accord, on
reconnut le dangerd'introduire dans lesateliers
deux cents noirs ou mulâtres esclaves, dont on
avait eu l'occasion d'apprécier l'ardeur à la révolte par la fermeté qu'ils avaient montrée dans
les combats. Il fut arrêté que le trésor public
indemniserait les maitres de ces répudiés, dont
on décida la.déportation sur une plage déserte
du golfe du Mexique ? en leur donnant trois
mois de vivres, quelques armes et des outils
aratoires. Telle fut la récompense de leur bravoure !
Le capitaine du commerce chargé de leur
transport, au lieu de les aller débarquer dans
la baie des Mosquitos, comme il s'y était engagé, les jeta clandestinement sur les côtes de la
Jamaique. Le gouverneur de cette ile s'en plaignit avec raison et les fit reconduire au Cap
aux frais de la colonie. On offrit à cct égard
toute satisfaction au commodore Affleck, dans
la juste crainte que cette récrimination ne produisit une rupture d'état.
Les deux cents esclaves dont on avait voulu
transport, au lieu de les aller débarquer dans
la baie des Mosquitos, comme il s'y était engagé, les jeta clandestinement sur les côtes de la
Jamaique. Le gouverneur de cette ile s'en plaignit avec raison et les fit reconduire au Cap
aux frais de la colonie. On offrit à cct égard
toute satisfaction au commodore Affleck, dans
la juste crainte que cette récrimination ne produisit une rupture d'état.
Les deux cents esclaves dont on avait voulu --- Page 141 ---
DE SAINT-DONINGUE
débarrasser n'en
que plus de 1791.
se
éprouvèrent
rigueur dans leur destinée. L'assemblée coloniale les envoya, enchainés sur un ponton, dans
la rade du Môle-Saint- t-Nicolas. Des furieux
vinrent une nuit à bord, conpèrent la têteà une
soixantaine et jetèrent leurs cadavres à la mer,
sans exciter par cet assassinat les enquêtes de
l'autorité pour la vindicte des lois. Le surplus
de ces malheureux périt, à bord du ponton, de
misère etde mauvais traitemens.
L'assemblée coloniale, en apprenant les concessions faites aux hommes de couleur par les
concordats de l'ouest, envoya de nouveaux députés à la Jamaique pour offrir au gouverneur
de lui faire la remise de la colonie. Ce gouverneur se refusa aux ouvertures et aux propositions qui lui furent faites, 2 vû la paix qui régnait
alors entre les deux nations.
Ces refus déterminèrent enfin l'assemblée à
recourir aux forces de la métropole. M. de
Blanchelande fit partir pour la Martinique le
brick PActif,sons le commandement de M.de
Saint-Legier de Boisrond. Quelques jours plus
tôt cet officieraurait obtenu un secours de deux
mille hommes que M. de Béhague, gouverneur
de la Martinique, venait de renvoyer en France
comme inutiles aux projets de contre-révolu- --- Page 142 ---
REVOLUTION
1791. tion qu'il méditait. Ce puissant renfort, au commencement de l'insurrection, cûtsuffipour létouffer, tandis que le secours demandé et obtenu ne servit qu'à donnér de nouvelles forces
à l'esprit de haine et de discorde.
Ce secours insignifiant se réduisait au vaisseau L'Eole, à la frégate la Didon et au brick
le Cerf.
Les officiers de ces bâtimens voyant le mécontentement général qui régnait au Cap, crurent le moment favorable pour y opérer un
mouvement contre-révolutionnaire. Ils se répandirent dansles lieux publics et dans les rues,
vociférant contre la révolution. Leur attente fut
trompée : le peuple s'amcuta : ils furent arrêtés
au milieu des huées, et consignés sévèrement
à leurs bords, d'ouils entendaient les réclamations populaires qui demandaient qu'ils fussent
embarqués et énvoyés en France pour y être
jugés.
Pendant que la colonie éprouvait autant de
désastres que d'agitations, T'assembléenationale
s'était laissée effrayer sur les suites de son décret du 15 mai. Les sollicitations pour le révoquer lui étaient adressées de toutes parts.
(C N'avez-vous pas prévu, disaient les marins
de la ville du Havre, qu'il serait un arrêt de
populaires qui demandaient qu'ils fussent
embarqués et énvoyés en France pour y être
jugés.
Pendant que la colonie éprouvait autant de
désastres que d'agitations, T'assembléenationale
s'était laissée effrayer sur les suites de son décret du 15 mai. Les sollicitations pour le révoquer lui étaient adressées de toutes parts.
(C N'avez-vous pas prévu, disaient les marins
de la ville du Havre, qu'il serait un arrêt de --- Page 143 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
proscription contre ceux qu'il favorise ? Vous 1791
voulez donner aux mulâtres un état politique,
et vous leur arrachez la vie ; vous avez voulu
augmenter le nombre des citoyens dans les COlonies, et vous serez cause qu'elles abjureront
la métropole ? Vous serez les auteurs de cette
scission malheureuse qui, en divisant l'empire
dont on vous avait confié les destins, le livrera
à toutes les horreurs dela misère et de la guerre
civile... Distraits, entrainés par les idées métaphysiques, vous avez oublié que l'activité de
l'industrie dépendait de l'action du commerce,
dont les colonies sont le principal mobile >
( Les prestiges d'une fausse philosophie, 9
s'écriaient les syndics de la chambre du commerce de Rouen, l'emportèrent sur les con-.
seils dictés par les connaissances de pratique
et par la longue expérience de tous ceux qui
ont habité nos colonies; mais aujourd'hui que
nous ne pouvons plus douter des résultats funestes de ce décret, aujourd'hui que nos craintes réalisées ne nous offrent plus que la perspective la plus affligeante et la perte des colonies, nous devons rompre le silence que nous
nous étions imposé. Sur le simple avis qui parvint à Saint-Domingue du décret du 15 mai,
toules les tôtes s'exalièrent. Dans la ville du --- Page 144 ---
RÉVOLUTION
1791. Cap, et dans toute Ja province du nord de cette
ile, la différence des opinions y disparut. Toutà-coup tous les esprits se réunirent pourla cause
commune, tous firent le serment de sacrifier
leur vie plutôt que de rester les tranquilles
spectateurs de la ruine de leur malheureuse patrie. Au milicu des agitations et des fureurs qui
lcs entrainaient, ils formèrent les molions lcs
plus furieuses : embargo sur tous les navires
prêts à partir pour la métropole ; arrestation
des négocians ; renvoi de tous les navires arrivant, même des négriers, jusqu'à ce que l'on
soit assuré que l'assemblée nationale aura retiré son décret du 15 mai; proposition de repousser le pavillon national, d'arborer le pavillon anglais, de se donner à l'Angleterre. Ces
motions furent fortement applaudies, et particulièrement la dernière, en faveur de laquelle
on fit valoirle principe qu'un peuple peut changer son gouvernement et se donner à qui il
veut.
> Sauvez les colonies, il en est tems encore;
sauvez-les en retirant votre décret du 15 mai,
et vous sauverez la mère-patrie en lui conservant la plus grande, la plus puissante, la plus
importante source de ses richesses, etle moyen
leplus sûr de nourrir sonimmense population. >
furent fortement applaudies, et particulièrement la dernière, en faveur de laquelle
on fit valoirle principe qu'un peuple peut changer son gouvernement et se donner à qui il
veut.
> Sauvez les colonies, il en est tems encore;
sauvez-les en retirant votre décret du 15 mai,
et vous sauverez la mère-patrie en lui conservant la plus grande, la plus puissante, la plus
importante source de ses richesses, etle moyen
leplus sûr de nourrir sonimmense population. > --- Page 145 ---
DE SAIXT-DONINGUE
Unmenbredetswentléedetswemhiéenationale: M. Rew- 1791.
bel, qui a été par la suite directeur de la république, prétendit, pent-êtreavec raison, que ces
adresses étaient fabriquées à Paris. ( Iln'y a
certainement pas un de nous, s'éeria-t-il,qui,
lorsqu'il a entendu dire que si il'onr ne faisait pas
ce que voulaient les colons, on perdrait les COlonies, ne se soit attendu qu'aussitôt le décret
arrivant danslescolonics, on chercherait à faire
jouer tous les ressorts nécessaires pour faire
accomplir la prédiction dont on nous menaçait
d'avance. Iln'en est pas moins vrai que les mauvais citoyens qui se sont réfugiés dans les colonies, et qui veulent avoir le dessus 7 ne l'auront
pas, à moins que nous ne déshonorions la nation et l'assemblée.
le
rôle dans le
> Ceux qui ontjoué principal
comité colonial ne sont pas plus allés aux COlonies que moi: ainsi, il doit m'être permis,
comme à eux, de manifester mon sentiment,
Si le décret n'avait admis les mulâtres qu'aux
assemblées paroissiales, il n'y aurait jamais eu
de difficulté ; c'est aux assemblées coloniales
qu'on ne veut pas que les mulâtres parviennent.
C'est donc une affaire de vanité et d'orgueil,
et rien de plus. >
Nonobstant cet avis, l'assemblée nationale, --- Page 146 ---
RÉVOLUTION
1791. entrainée par les séductions dont on avait enveloppé son comité colonial, avait rendu, le
24septembre, un décret soi-disant constitutionnel (quoique la constitution fût terminéedepuis
trois semaines) par: lequel, jugeant la question
contradictoirement au décret du 15 mai, elle
avait reconnu désormais àl'assemblée coloniale
seule le droit de décider sur le régime colonial
et sur l'état des personnes.
Troiscommisairesnationaux, MM. Mirbeck,
Roume et Saint -Léger furent charges par le
roi d'aller dans la: colonie faire exécuter ce
décret.
Quelques secours en hommes, en argent et
en munitions furent mis à leur disposition ; on
devait au besoin leur en fournir de plus considérables.
L'annonce de ces secours illimités vint relever les prétentions parl'espérance, au moment
où l'assemblée coloniale ayant perdu tout espoir de secours étranger, allait transiger et acquiescer aux concordats de l'ouest.
Quoique la terre fumât encore de sang, et
qu'on eût plus que jamais besoin de l'appui
des hommes de couleur, les préjugés T'emporLèrent. On ne voulut plus entendre parler du
rapprochement de tous les hommes libres,
secours illimités vint relever les prétentions parl'espérance, au moment
où l'assemblée coloniale ayant perdu tout espoir de secours étranger, allait transiger et acquiescer aux concordats de l'ouest.
Quoique la terre fumât encore de sang, et
qu'on eût plus que jamais besoin de l'appui
des hommes de couleur, les préjugés T'emporLèrent. On ne voulut plus entendre parler du
rapprochement de tous les hommes libres, --- Page 147 ---
DE SAINT-DONINGUE.
d'oà serait infailliblement résultée la soumis- 1791.
siondescsclaves,etla question relativeal'émancipation entière des gens libres de couleur fut
ajournée.
Cette détermination fut prise par l'assemblée coloniale en dépit des olservationspleines
de force et de raison des deux principaux agens
de la force militaire, MM. de Rouvrai et de
Touzard.
Voici leurs discours remarquables et prophétiques :
( Je saisis, dit M. de Rouvrai, l'occasion qui
se présente de dire mon avis. Je suis colon et
propriétaire. J'ailexpériencedes affaires,celle
sur-tout de la guerre, que j'ai faite ou étudiée
toute ma vie. On en parle à son aise quand on
n'a aucun danger à courir; il est facile de critiquer un commandant, mais il ne serait pas
aussi aisé qu'on le croit de faire mieux que lui
à sa place. De ces vérités générales, trop méconnsesatjoundhui.je viens à la question pour.
laquelle nous sommes rassemblés. Je ne connais
de remèdes aux malheurs qui nous accablent
que ceux que nous pouvons tirer de la force,
et où est la nôtre? Qu'est la population blanche en comparaison de la multitude des esclaves révoltés? Ne suffit-il pas de cet ennemi, --- Page 148 ---
RÉVOLUTION
1791. sans provoquer encore les gens de couleur ?
Mais, dira-t-on, faut-il céder aux menaces
d'une caste inférieure, l'admettre aux droitsde
cité, pour prix des maux qu'elle nous cause ?
- Oui, Messieurs, la politique doit ici faire.
taire le ressentiment, parce que vous ne pouvez pas vous flatter d'inspirer le vôtre à la
France. La philosophie du jour, qui domine
dans sCS conseils, le lui fera regarder comme
injuste et barbare, quelque légitime qu'il soit
effectivement. Mais nous pouvons encore attendre la force, qui sans doute va venir à notre secours.
Faible et décevante espérance !
Je n'y compte pas beaucoup, et ne sais pas
même si vous devez la désirer. J'ignore à quel
litre on vous l'accordera. Mais fàt-elle entièrement à VOS ordres, la métropole eût-elle consenti à ne faire aucune condition, , je ne crains
pas de vous le dire, cette force serait encore
insuffisante, sixmille hommene rétablirontpas
la paix. L'insalubrité du climat en aura fait périr la moitié avant trois mnois de séjour dans la
colonie... Gardez-vous de douter de ce que je
vous annonce , et apprenez que des clameurs
indécentespeuvent bien forcer au silence, mais
ne réfutent pas un raisonnement fondésurl'antorité de T'histoire... Un jour peut-être les ris
le dire, cette force serait encore
insuffisante, sixmille hommene rétablirontpas
la paix. L'insalubrité du climat en aura fait périr la moitié avant trois mnois de séjour dans la
colonie... Gardez-vous de douter de ce que je
vous annonce , et apprenez que des clameurs
indécentespeuvent bien forcer au silence, mais
ne réfutent pas un raisonnement fondésurl'antorité de T'histoire... Un jour peut-être les ris --- Page 149 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
de pitié dont vous payez les vérités importan- 1791.
tes quej'ose vous dire, se changeront en larmes
de sang. J'ai pour moil T'expérience ; ses leçons
valent bien l'absurde orgueil des sophistes de
nos jours. Je ne veux que vous citer un fait, il
est frappant. Dans la guerre de 1756, l'Angleterre voulant s'emparer de l'ile de Cuba, lord
Albermale eut ordre de faire le siége de la Havane ; ilavait en débarquant une armée de dixhuit mille hommes ; six mois après il n'en restait que dix-huit cents. Le général, lui-même,
avait étélune des victimes du climat. Méditez
sur cet événement; l'application n'en est pas
difficile à faire. >
(C Depuis trois mois, dit M. de Touzard, la
guerre dure avec les esclaves, et, malgré nos
succès, nous sommes moins avancés que le
premier jour. Cherchez avec moi la cause de
cette espèce de problème ,et vous la trouverez
dans la pénurie de nos moyens, dans l'impossibilité où sont nos soldats de supporter les fatigues auxquelles ils se voient condamnés. Nos
braves volontaires succomberont victimes de
leur dévouement, et nous aurons cette perte
de plus à nous reprocher. Les troupes de ligne
seront (psiséaarantdastieiadre l'ennemi,d dont
la principale, je dirai même la seule force, est
1,
--- Page 150 ---
RÉVOLUTION
1791. la fuite. Il s'agit donc moins de le combattre
que de le harasser; c'est en mettant à ses trousses des colonnes qui le menacentà toute heure,
qui le poursuivent dans tousles lieux, que vous
pouvez espérer de le réduire. A présent, je le
demande, où estl'armée capable de remplir ce
but ? Oà trouver la cavalerie propre à ce genre
de guerre ? Les hommes faits au climat, endurcis à la fatigue, , insensibles à l'intempérie de
l'air et des saisons, qu'on peut loger, nourrir
équiper sans peines, sans soins, sans attirail
de campagne,. où sont-ils? En avez-vous d'autres que les mulâtres? Non. Ehbien! pourquoi
rejetez-vous les secours qu'ils offrent, et préférez - vous les voir parmi nos ennemis, à les
compter au nombre de nos défenseurs? Pourquoi, enfin, par votre obstinationàne pas prononcer sur leur sort, justifiez-vous en quelque
sorte les crimes dont chaque jour ils se rendent
coupables ?
> Je n'ai pas fini, je vous dois d'autres vérités, je vais vous les dire :
> La France a dans ce moment les yeux fixés
sur Saint - Domingue. Lassemblée législative,
quia remplacé l'assemblée constituante 2 composée presque entièrementdes plus redoutables
adversaires du système colonial, sera charmée
? Pourquoi, enfin, par votre obstinationàne pas prononcer sur leur sort, justifiez-vous en quelque
sorte les crimes dont chaque jour ils se rendent
coupables ?
> Je n'ai pas fini, je vous dois d'autres vérités, je vais vous les dire :
> La France a dans ce moment les yeux fixés
sur Saint - Domingue. Lassemblée législative,
quia remplacé l'assemblée constituante 2 composée presque entièrementdes plus redoutables
adversaires du système colonial, sera charmée --- Page 151 ---
A
DE SAINT-DONINGUE.
d'avoir un prétexte de s'en occuper. Vous le 1791.
faites naitre vous-mêmes cei prétexte, en prolongeant une guerre que les intérêts les plus chers
vous engagent à terminer. Il esti impossible que
les réclamations des mulâtres ne soient pas
écoutées en France; fussent-elles injustes, elles
seront accueillies. Le décret constitutionnel
que vous supposez irrévocable, que vous regardez comme votre palladium, sera infailliblement modifié; d'abord parce qu'il ne porte pas
sur le droit naturel, base de la révolution française ; ensuite parce qu'ila été promulguéaprès
l'achèvement de la constitution. Mais, sans recourir à toutes ces subtilités, qui vous a ditque
la volonté nationale ne vous forcera pasà quelques sacrifices pourle secours que vous lui avez
demandé ? Qui vous a dit même qu'elle ne le
fera pas servir à vaincre votre obstination ?
Ainsi vous perdez une occasion unique de raffermir la constitution de Saint-Domingue, et
compromettez par-là son existence. Ah ! Messieurs, si desraisons.aussipuissantes ne faisaient
pas une vive impression sur VOS ames,s'il était
possible que vous ne fussiez pas effrayés du sort
futur de la colonie, M. le général qui m'entend, dont je crois deviner les intentions, est
trop éclairé, trop sage, pour approuver votre --- Page 152 ---
RÉVOLUTION
1791. arrêté. Quelque confiant et facile qu'il se soit
montré envers vous, je ne crains pas de dire
qu'il ne le sanctionnera pas. >>
La raison ne parle aux passions que lorsqu'elles se taisent, et malheurcusement elles
n'en étaient pas là à Saint-Domingue. L'assembléc générale, par sa déclaration du 2 novembre, renvoya à un tems plus calme et moins désastreux l'émancipation des hommes de couleur, lorsqu'ils auraient concourus de tout
leur pouvoir à l'eatinction du brigandage.
Cet amendement était trop indéfini pour signifier quelque chose. Les hommes de couleur
de l'ouest et du sud, qui avaient les armes à la
main, redoublèrent de défiance et d'orgueil, et
une rixe fortuite ou préparée vint déterminer
la rupture à laquelle les esprits étaient déjà
disposés.
Conformément au traité conclu entre tous
les hommes libres de l'ouest, le 21 novembre
avait été fixé pour l'exécution des articles 7
ct 8, par lesquels il était convenu que les paroisses rappelleraient leurs députés de l'assemblée coloniale et provinciale.
Au jour dit, les habitans du Port-au-Prince
s'élaient réunis en quatre sections; déjà trois
de ces sections avaient voté pour l'exécution
les esprits étaient déjà
disposés.
Conformément au traité conclu entre tous
les hommes libres de l'ouest, le 21 novembre
avait été fixé pour l'exécution des articles 7
ct 8, par lesquels il était convenu que les paroisses rappelleraient leurs députés de l'assemblée coloniale et provinciale.
Au jour dit, les habitans du Port-au-Prince
s'élaient réunis en quatre sections; déjà trois
de ces sections avaient voté pour l'exécution --- Page 153 ---
DE SAIRT-DONINGUE.
littérale du traité de la Croix-des-Bouquels; ce 1791
n'était pas là le but de l'assembléc provinciale
de l'ouest, qui avait fait serment de ne point
se dissoudre, ct qui craignait l'unanimité des
voeux qu'allaient exprimer les assemblées primaires. Une rixe vint à propos en arrêter etdétourner Texpression, mais cette rixe eut des
suites qu'onn'avait à coup sûr pas prévues.
Des canonniers de Praloto se prirent de dispute avec un noir libre qui faisait partie de la
garnison des hommes de couleur. Des cavaliers
de maréchaussée arrétèrent le noir et le conduisirent à la municipalité. Les canonniers de
Praloto demandèrent qu' 'il fit jugé prévôtalement sur P'heure.
Les chefs des hommes de couleur envoyèrent
conjurerla municipalité de ne rien presserdans
le jugement de ce noir et de prendre des informations. Ilsapprirent, pourtoute réponse, qu'il
avait été pendu à un réverbère, après avoir été
arraché de force de Thôtel-de-ville (1):
L'indignation fermenta alors dans leur ame ;
un canonnier de Praloto en fut la première victime. Il fut renversé d'un coup de feu en passant à cheval devant le gouvernement, où les
(1) Manuscrits de l'abbé Ouvière; Débats dans L'affaire des.
Colonies, tome 1H1, pages 116 et117. --- Page 154 ---
RÉVOLUTION
1791. hommes de couleur étaient casernés. Il est permis de croire que les chefs de couleur furent
étrangers à cet attentat qui allait attirer sur eux
un orage qu'ils n'étaient pas dc force à essuyer;
car, par un effet de l'apathie si naturelle dans
les climats chauds, l'habitude avait ramenéàla
campagne un grand nombre d'entre eux. Le
commandant de ceux du sud, Rigaud, quis'étaitjointangénéral. Beauvais peu avant le traité,
l'avait quitté depuis trois jours pour retourner
aux Cayes.
Le général Beauvais fit porter dans le gouvernement le canonnier blessé et lui fit donner
des secours.
Au bruit de ce meurtre, la générale rallia la
garde nationale et les troupes de ligne.
Le premier capitaine du bataillon de Normandie, faisant fonctions dans la ville de commandant pour le roi, reçut une réquisition de
la municipalité, qui lui ordonnait de dissiper
par les armes les mal-intentionnés allroupés
au gouvernement. Il se présenta aux chefs des
hommes de couleur, suivi de plusieurs officiers
et sous-officiers des deux bataillons d'Artois et
de Normandie. Ses traits exprimaient la douleur; il s'informa des intentions des hommes
de couleur. On lui répondit qu'elles n'élaient
ant fonctions dans la ville de commandant pour le roi, reçut une réquisition de
la municipalité, qui lui ordonnait de dissiper
par les armes les mal-intentionnés allroupés
au gouvernement. Il se présenta aux chefs des
hommes de couleur, suivi de plusieurs officiers
et sous-officiers des deux bataillons d'Artois et
de Normandie. Ses traits exprimaient la douleur; il s'informa des intentions des hommes
de couleur. On lui répondit qu'elles n'élaient --- Page 155 ---
DE SAINT- DOMINGUE.
pas hostiles; mais qu'ils ne remettraient point 1791.
à la justice les hommes qui venaient de commettre le dernier meurtre, parce que leur égarementavait été provoqué par la mort du nègre
libre qui, au lieu de juges, n'avait trouvé que
des bourreaux.
Tandis qu'on parlementait, un gros de
troupes nationales s'avançait tambour battant,
drapeaux déployés. Le commandant quitta les
hommes de couleur pour joindre ces troupes,
les arrêta, leur parla et clles défilèrent dans
une rue latérale.
Sur ces entrefaites, une seconde députation
de deux habitans vint auprès des chefs des hommes de couleur, les conjurer de ne pas faire
naitre une affaire générale de deux rixes particulières.
Le président et le général des hommes de
couleur répondirent : (C Qu'entourés de préparatifs menaçans, ils étaient incertains de l'issue
d'une action dans laquelle la force n'était pas
de leur côté; mais qu'ils allaient prendre leurs
mesures pour trouver des auxiliaires dans la
Providence et dans leur désespoir, si on les
attaquait. >
A peine cctte seconde députation fut-elle
rentrée, quie des cris confus annoncèrent l'ar- --- Page 156 ---
REVOLUTION
1791, tilleric de Praloto b;ilinitenbatterie vingt pièces
de canon contre le quartier des hommes de
couleur. La réflexion chez eux n'avait pas encore fait place àl'étonnement, qu'ils furent renversés par le feu roulant de l'artillerie.
Le général Beaucais fit tête à l'orage.Ilcontint à coups de mitraille les troupes de ligne
qui s'avançaient sur lui; mais craignant d'être
écrasé sur son flanc droit par l'artilierie de
Praloto, il sC décida à la retraite par les jardins
situés derrière le gouvernement et l'hôpital ; il
sortit de la ville et gagna l'unique chemin qui
conduit à la montagne et qu'il avait eu la précaution de faire couvrir.
La seconde division des hommes de couleur,
qui était en quartier au poste de Belair, favorisa son mouvement rétrogade en harcelant
avec force les canonniers de Praloto, à qui elle
enleva un canon.
Dès le commencement de l'action, des détachemens furent envoyés dans les maisons des
plus riches négocians et propriétaires, pour les
forcer de prendre part au combat. Lc sénéchal
de Kercado, jeune époux, riche héritier qui
devaits'embarquerlelendemainavec sonépouse
pour les Etats-Unis,futarraché de chez Jui, et
reçutdansle premier feu une blessure mortelle.
iers de Praloto, à qui elle
enleva un canon.
Dès le commencement de l'action, des détachemens furent envoyés dans les maisons des
plus riches négocians et propriétaires, pour les
forcer de prendre part au combat. Lc sénéchal
de Kercado, jeune époux, riche héritier qui
devaits'embarquerlelendemainavec sonépouse
pour les Etats-Unis,futarraché de chez Jui, et
reçutdansle premier feu une blessure mortelle. --- Page 157 ---
DE SAIXT-BONINGEE
désastre
que des malheurs 1791:
Mais un
plus grand
particaliersattendait) la ville du Portau-Prince,
du combat, le feu
Unc heure aprèsl l'explosion
éclataaunord etausud de cette ville; lesi flammes
de la ruc des
gagnèrent en un instant toutl'islet
Favoris et ccluiàl'ouest de la ruc de Belair; les
furent rappelées de la poursuite des
troupes
avoir isoléle mal
hommesdecouleur: ; on croyait
Borsquelefeureparut dansl'islet de la rue SaintPhilippe ct dansplusieurs: autresa adjacens. L'incendie dura quarante-huit heures; vingt-sept
islets, sur trente et quelques qui composaient
la ville du Port-au-Prince, furent la proie des
flammes. L'effroi, le désordre et le pillage vinla calamité. Ce fut d'abord aux
rent augmenter
yens de couleur et artontilenfemmesprie
l'attribua. Ces infortunées avec leurs enfans,
aul nombre de plus de deuxmille,furentl tbientôt
contraintes à fuir, non-seulement le feu qui les
environnait, mais le fer qu'une aveugle vendirigcait contre elles ; éperdues - 2 elles
geance
coururent aux issues de la ville, ou versle port;
la, ne trouvant point assez de canots, se] pressant
les unes sur les autres, elles se jetaient dans la
s'embourbaient dans les mangles, où elles
mer,
affreuse
celle
trouvaient une mort plus
que
qu'elles fuyaient; quantité de ces malheurenses --- Page 158 ---
RÉVOLUTION
1791. n'eurent pour refuge que les casernes des soldats de Normandie et d'Artois,qui se montrèrent assez généreux pour les recueillir et les
défendre.
L'accusation de l'incendie passa des femmes
de couleur sur les négocians ; on les soupçonna
d'avoir cherché dans T'anéantissement de tous
les documens et de tous les titres un moyen
d'éluder la rigueur des lois et de n'avoir plus
besoin de faire banqueroute pour se libérer
avec leurs créanciers. Les maisons de ceux qui
n'étaient pas brûlées furent pillées s;lestroupes,
et sur-tout celles de Praloto, qui comptait
parmi ses canonniers des aventuriers de tous
lespays, furent égalementa accusées du désastre,
par la soif qu'elles montrèrent du pillage.
Nonobstant T'acharnement des accusations
réciproques, il est plus simple et plus consolant
de penser que l'incendic du Port-an-Prince fut
l'effet du hasard.
Dans une ville tout en bois, batie sur du tuf
on la réverbération d'un soleil brûlant dessèche
et calcine tout ce qui ne vit pas, est-il étonnant
que le feu ait pris paraccident, lorsqu'il ne faut
que l'étoupe d'une seule gargousse, l'enveloppe
d'une cartouche et le souffle le plus léger pour
allumer des toitures et des maisons dontle bois
que l'incendic du Port-an-Prince fut
l'effet du hasard.
Dans une ville tout en bois, batie sur du tuf
on la réverbération d'un soleil brûlant dessèche
et calcine tout ce qui ne vit pas, est-il étonnant
que le feu ait pris paraccident, lorsqu'il ne faut
que l'étoupe d'une seule gargousse, l'enveloppe
d'une cartouche et le souffle le plus léger pour
allumer des toitures et des maisons dontle bois --- Page 159 ---
DE SAINT-DONINGUE.
13g
ressemble à de Pamadou? Au lieu ds s'obstiner 1791.
à vouloir trouver des boute-feux, il faudrait
plutôt s'étonner que le feu ne se fot pas manifeslé dans la confusion d'un combat parmi
des élémens de cette nature.
La perte réelle ct effective des édifices du
Port-au-Prince, des articles de cargaison, des
denrésenplacede ecommerce, des magasinsdes
marchands, du mobilier de plus de cinq cents
maisons setdu pillage qui fut à peu près général,
ne saurait être évaluée à moins de 50 millions.
Ainsi, dans un seul jour, les désastres de
l'ouest, quoique moins sanglans, équivalurent à
peu près à ceux du nord, etcesdésastres provinrent d'une rixe qu'on avait peut-être préparée.
Les hommes de coulcur, chassésdu Port-auPrince, vinrent se replacerà la Croix-des-Bouquets, et y renouvelèrent leur concordat avec
les communes environnantes.
Saint-Marc céda à leur insinuation et fut
occupé par un de leurs détachemens. Les paroisses de Léogane, du Petit-Goave et de
T'Anse-à-Veau prirent des arrêtés conformes,
et renforcèrent le rassemblement de la Croixdes-Bouquets.
La terreur succéda aux regrets dans la ville
du Port-au-Prince : on redoutait la vengeance --- Page 160 ---
RÉVOLUTION
1791. des hommes de couleur, en les voyant procéder
méthodiquement à leur établissement politique
et militaire. Dans la crainte d'être incessamment assicgé, on donna peu de tems à la douleur : on ne songea qu'à se garantir d'une première attaque. Personne ne chercha dans les
cendres ce qu'il avait perdu; on travailla à se
couvrir de fortifications pour défendre un reste
d'existence déjà si malheureuse.
Les bataillons de Normandie et d'Ariois
renvoyèrent par un de leurs détachemens, à la
Croix-des-1 Bouquets, les quatre à cing cents
femmes ou enfans qu'ils avaient recueillis.
M. de Grimouard, commandant la station
maritime, après avoir fait rentrer en rade les
bâtimens qu'il en avait éloignés pour les mettre
à l'abri de lincendie, s'offrit pour médiateur
dans une circonstance aussi difficile. Ce brave
officier se rendit au camp de la Croix-des-Bouquets. Il fut surpris de l'organisation régulière
dans laquelle il trouva les gens de couleur. Le
commandement militaire était partagé entre le
général Beauvais et M. Hanus de Jumécourt,
riche planteur et capitaine-général de la Croixdes-I Bouquets, ancien capitaine d'artillerie et
chevalier de Saint-Louis.
M. de Grimouard fit passer au Port-an-Prince
aussi difficile. Ce brave
officier se rendit au camp de la Croix-des-Bouquets. Il fut surpris de l'organisation régulière
dans laquelle il trouva les gens de couleur. Le
commandement militaire était partagé entre le
général Beauvais et M. Hanus de Jumécourt,
riche planteur et capitaine-général de la Croixdes-I Bouquets, ancien capitaine d'artillerie et
chevalier de Saint-Louis.
M. de Grimouard fit passer au Port-an-Prince --- Page 161 ---
DE SAINT-DONIXGUL.
la réponse qu'il reçut des hommes de couleur. 1791,
Ils exigeaient l'exécution littérale du traité, la
punition juridique de Praloto et l'embarquement de ses canonniers. Plusieurs jours se passèrent sans qu'on eût de réponse, quoiqu'iln'y
aitque pourdeuxheures de chemin de la Croixdes-Bouquets au Port-au-Prince. Cette malheureuse ville ayant achevé ses fortifications et se
croyant hors d'insulte, avait changé d'attitude
et de langage en apprenant l'arrivée des commissaires civils chargés de faire exécuter la loi
du 24 septembre: elle regrettait, pour ainsi
dire, les avances qu'elle avait faites.
Les paroles de paix que voulut faire entendre
M. de Grimouard à son retour n'aboutirent à
rie.sten'eatilerendre suspect; et les mêmes
hommes qui avaient eu recours à lui dans la
crainte Taccusèrentde s'être faitl'écho des gens
de couleur quand il voulut faire comprendre
que si l'on persistait à refuser aux confédérés
les droits qu'ils tenaient de la nature, on devait
s'attendre aux malheursquiafflieaient le nord,
c'est-à-dire au soulèvement des esclaves et à
l'incendie des habitations.
Ces calamités n'étaient point de vaines menaces. La ville du Port-au-Prince en avait à sa
porte l'effrayant tableau. --- Page 162 ---
RÉVOLUTION
1791.
Ungriffeespagnolnommé. Romainc-Rivière,
et plus vulgairement Nomahela-brophdeue,
était venu avec une bande fanatique de noirs
et d'hommes de couleur s'établir au Trou-Coffi.
Du milieu de son camp, où il profanait les
saintsmystères,ilappelaitaumeurtre et au carnage les ateliers des hauteurs et de la plaine
de Léogane. Il se disaitinspiré par la Vierge
Marie, qu'il consultait en mettant sa tête dans
le tabernacle (1). Il transmettait lui-même ses
réponses; elles promettaient toujours des victoires certaines, des pillages faciles. C'en était
plus qu'il ne fallait pour. séduire des barbares.
Sesp prosélytes furent nombreux;1 les hommes de
couleur de Léogane et ceux des paroisses voisines, par ressentiment contre les blancs, SC
jetèrent dans le parti de cet aventurier, 2 qui
éut en peu de tems assezdeforces pour envoyer
chercher à Léogane tout ce dont il avait besoin.
M. de Villars, commandant pour le roi à Léogane, et M. l'abbé Ouvières,curédecette ville,
sonpçonnés de haine pour la révolution, furent
accusés d'avoir facilité par leur inaction les
entreprises de Ronaihe-lrDophdone.
Que poanaientilo6ire.sanst troupes, pour s'y
(1) Rapport de M. Blouct, curé de Jacmel, à l'assembléc COloniale.
tout ce dont il avait besoin.
M. de Villars, commandant pour le roi à Léogane, et M. l'abbé Ouvières,curédecette ville,
sonpçonnés de haine pour la révolution, furent
accusés d'avoir facilité par leur inaction les
entreprises de Ronaihe-lrDophdone.
Que poanaientilo6ire.sanst troupes, pour s'y
(1) Rapport de M. Blouct, curé de Jacmel, à l'assembléc COloniale. --- Page 163 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
opposer? La ville de Léogane était au premier 1791.
occupant depuis que Rigaud, commandant les
hommes de couleur du sud. , en apprenant le désastre du Port-au-Prince, avait transporté son
camp à Bizoton,sous les murs de cette ville.
L'exemple de rupture donné par la ville du
Port - au - Prince fut imité dans le sud. Les
hommes de couleur de ces contrées, chassés des
villes,s' établirentdansles campsgnesyvécurent
avec les planteurs, et profitèrent, suivant leurs
besoins, de la disposition facile des noirs à la
révolte.
Cette scission des villes et des campagnes
finit par armer les blancs les uns contre les
autres, suivant l'assiette de leurs intérêts. Le
blanc qui vivait dans les villes était l'ennemi de
l'homme de couleur, et celui qui vivait dans la
campagne en était l'allié; le sordide intérêt
croisait le fer non-seulement des hommes des
deux castes, mais même des blancs, qu'un intérêt commun aurait dû rapprocher.
Ainsi la religion, l'opinion, la couleur, les
préjugés, lintérêt, tout était employé à blesser
la morale pablique ct à propager les élémens
de discorde et de révolte. --- Page 164 ---
RÉVOLUTION
CHAPITRE V.
Arrivée des premiers commissaires civils. Propositions des
chefs noirs. Réponse de l'assemblée coloniale à leurs parlomentaires. Entrevue des commissaires civils avec JEANFRANÇOIS, chef suprème des révoltés. Proclamations d'amnistie infructueuses. Conduite des hommes de couleur.
Soupçons de l'assemblée coloniale. Désastre d'Ouanaminte.
Attaque de BLASSOU. Dénonciation à l'assemblée coloniale
contre le commissaire Roume. Mission du commissaire
Saint-Leger au Port-au-Prince. Etat et inquiétudes de cette
ville. Entreprise de M. de Borel. Adhésion des chefs militaires à l'ancien pacte fédératif de Saint-Marc. Voyage du
commissaire Saint-Leger à Léoganc. Marche de la garnison
du Port-au-Prince sur la Croix-des-Bouquets. Sa rentrée
forcée en ville. Conseil de paix et d'union à Saint-Marc.
Retour en France des commissaires Mirbeck et Saint-Leger.
Ligue secrète. Adhésion presque générale aux concordats.
Lassitude del'assemblée coloniale. Déeretdu4avril. Voyage
du comissaire Roume et du gouverneur de Blanchelande
aul Port-au-Prince. Ajournement de l'assemblée coloniale.
1791. LARRIVEE à Saint - Domingue des commissaires civils Mirbeck, Roume et Saint-I Leger
suivit de près l'avis qu'on y avait reçu du décret
du 24 septembre.
Lorsque l'assemblée nationale avait arrêtéla
mission de ces agens du pouvoir exéculif,clle
ignorait T'insurrection des esclaves et toutes les
aire Roume et du gouverneur de Blanchelande
aul Port-au-Prince. Ajournement de l'assemblée coloniale.
1791. LARRIVEE à Saint - Domingue des commissaires civils Mirbeck, Roume et Saint-I Leger
suivit de près l'avis qu'on y avait reçu du décret
du 24 septembre.
Lorsque l'assemblée nationale avait arrêtéla
mission de ces agens du pouvoir exéculif,clle
ignorait T'insurrection des esclaves et toutes les --- Page 165 ---
DE SAINT-DONINGUE,
calamités qui en étaientdérivées. L'étonnement 1791.
des commissaires fut extrême, quand en débarquant. le 22 novembre ils apprirent ce qui se
passait : leurs pouvoirs n'étaient pas combinés
surlescirconstances où ils trouvaient la colonie.
Leur mission, projetée d'abord par un décret
du 2 février, n'avait eu pour premier but que
le maintien de l'ordre, à l'effet de quoi il était
dit qu'il leur serait donné tous pouvoirs à ce
nécessaires.
Le décret du 15 mai ayant été rendu, ils
avaientreçudesinstructions pourson exécution;
enfin leur mission avait pris une direction contraire par le décret du 24 septembre, qui rapportait celui du 15 mai et changeait tout le
système.
Tombant comme du ciel au milieu de toutes
lest haines, ces délégués, en débarquant, témoignèrent autant de surprise que de répugnance
à la vue de deux roues et de cinq potences qui
étaient en permanence pour exécuter les nombreuses victimes que la commission prévôtale
du Cap envoyait chaque jour à la mort. Aussi
parurent-ils insensibles aux honneurs et aux
hommages avec lesquels les autorités de la COlonie les accueillirent à l'envi.
Dans le but de leur être agréable, deux jours
I.
1O --- Page 166 ---
RÉVOLUTION
1791. après leur arrivée, l'assemblée de la colonie
substitua à sa dénomination d'assemblée géndrale, celle d'assemblée coloniale, comme plus
conforme aux décrets de la nation.
Les commissaires, étrangers à tout ce qu'ils
voyaient,imprimereat un mouvementincertain
à leur marche politique.
Les colons n'eurent pas de peine à deviner
la cause de leur circonspection; ils connurent
bientôt qu'elle venait de l'insuffisance de leurs
pouvoirs, qui n'embrassaient que l'exécution
littérale du décret du 24 septembre.
W'autoritéalaquelle on ne doitque des égards
de bienséance n'a pas assez de force pour lutter
avec les passions. Les commissaires civils en
firent l'expérience. Ils crurent pouvoir parler
avec concilation;ilavoulurentfairecomprendre
à l'assemblée coloniale qu'il y aurait de la noblesse, avec les prérogatives souveraines dont
elle était revêtue parle décretdu24septembre,
à octroyer aux hommes de couleur des concessions plus grandes que celles qui leur étaient
accordéesparle décret du 15 mai. L'expression
de ce désir suffit pour rendre leur mission suspecle; cllele devint davantage par la proclamationd'un décret pacifique du 28 septembre, portant amnislie générale pour les hommes libres.
à l'assemblée coloniale qu'il y aurait de la noblesse, avec les prérogatives souveraines dont
elle était revêtue parle décretdu24septembre,
à octroyer aux hommes de couleur des concessions plus grandes que celles qui leur étaient
accordéesparle décret du 15 mai. L'expression
de ce désir suffit pour rendre leur mission suspecle; cllele devint davantage par la proclamationd'un décret pacifique du 28 septembre, portant amnislie générale pour les hommes libres. --- Page 167 ---
DE SAINT-DONINGUE.
Les assemblées coloniales n'étaient plus pour 1791.
les tempérans, depuis que le décret du 24 septembre leur donnait toute latitude, et que les
commissaires, en amenant quelques troupes, en
avaient annoncé d'autres. On songeait moins à
reconquérir les possessions dont on était dépouillé, qu'asatisfairela vanité de la vengeance.
L'assemblée coloniale accordait si facilement
aux réfugiés des secours dont elle faisait faire
les fonds par des traites qu'elle tirait sur la
mère-patrie, qu'on montrait de Tinsouciance
pour avoir, ou ne pas avoir ses habitations incendiées. De cette insouciance pour la conservation commençait à naître le dégoût chez les
destructeurs.
Les chefs de la révolte, effrayés de l'avenir,
lasduprésent par les scènesde carnage etd'horreurdontilsduientsouils,etencocore tropbarbares pourconcevoir Tidérdelaililentégenénle
deleur couleur, se moatrindispaédiasser
der,lorsque le père Sulpice, curédela paroisse
duTrou, se chargead'allerlese entretenirdans ces
bonnes intentions et de leur expliquer lès sentimens de bienveillance contenus dans l'amnistie du 28 septembre; ils avaient tant violé
les lois divines et humaines; on les avait tellement outragées à leur égard, ,que les remords --- Page 168 ---
RÉVOLUTION
1791. et la terreur leur firent chercher long-tems,
parmi eux 1 quelqu'un qui voulut se charger
d'aller présenter leurs doléances à l'assemblée
coloniale et aux commnissaires civils.
Deux hommes de couleur, nommés Raynal
et Duplessis, osèrentaccepter une mission aussi
hasardeuse : ils se présentèrent en parlementaires aux avant- postes; on les conduisit les
yeux bandés chez M. de Blanchelande, de là
chez les commissaires civils, enfin à la barre
de l'assemblée coloniale.
Ils étaient chargés de demander l'oubli du
passé et quatre cents libertés pour les principaux chefs de la révolte, gni s'engageaient, à
cette condition, de la faire cesser, et offraient
pour caution de leur bonne foi la remise des
prisonniers blancs qu'ils avaiententrelesmains.
Voici la lettre que ces députés présentèrent
de la part deleurs chefsà l'assemblée coloniale :
( La proclamation du roi du 28 septembre
est une acceptation formelle de la constitution
française. Dans cette proclamation, on voit sa
sollicitude paternelle il désire ardemment que
les lois soient en pleine vigueur, et que tous les
citoyens concourent en corps à rétablir ce juste
équilibre, dérangé depuis si long-tems par les
secousses réitérées d'une grande révolution
és présentèrent
de la part deleurs chefsà l'assemblée coloniale :
( La proclamation du roi du 28 septembre
est une acceptation formelle de la constitution
française. Dans cette proclamation, on voit sa
sollicitude paternelle il désire ardemment que
les lois soient en pleine vigueur, et que tous les
citoyens concourent en corps à rétablir ce juste
équilibre, dérangé depuis si long-tems par les
secousses réitérées d'une grande révolution --- Page 169 ---
DE SAINT-DONINGUE.
son esprit de justice et de modération y est ma- 1794.
nifesté bien clairement et précisément. Ces
deux lois sont pour la mère-patrie, qui exige
un régime absolument distinct de celui des COlonies ; mais les sentimens de clémence et de
bonté, qui ne sont pas des lois, mais des affections du coeur, doivent franchir les mers, et
nous devons être compris dans l'amnistie généralequilaprononcée pour tousindistinctement.
> Nous passons maintenantâlaloirelativeaux
colonies, du 28 septembre 1791. Nous voyons
par cette loi que l'assemblée nationale et le roi
vousautorisent à former VOS demandes sur certains points de législation, et vous accordent
de prononcer définitivement sur certains autres : dans le nombre de ces derniers est l'état
des personnes non libres, et l'état politique des
citoyens de couleur. Nous respectons assurément les décrets del'assemblée nationale sanctionnés par le roi; nous disons plus, nous les
défendrons, ainsi que les vôtres, revêtus de
toutes les formalités requises, jusqu'à la dernière goutte de notre sang. Nous nous permettrons, ci-après, de vous exposer nos réflexions,
bien persuadés qu'elles trouveront près de vous
toute l'indulgence possible.
>> Enfin, la lettre du ministre de la marine --- Page 170 ---
RÉVOLUTION
1791. exprime d'une manière formelle la ferme volonté où est le roi de maintenir les articles décrétés par tous les moyens qui sont en sa puissance royale. Voilà, Messieurs, ce que nous
ont présenté ces pièces analysées : nous allons
vous faire notre profession de foi sur tous les
troubles actuels, et nous sommes convaincus
d'avance de toute l'indulgence que vous aurez
pour nous ; indulgence qui nous est manifestée
par le corps législatif et souverain. De grands
malheurs ont affligé cette riche et importante
colonie ; nous y avons été enveloppés, et il ne
nous reste plus rien à dire pour notre justification. L'adresse que nous avons pris la liberté
de vous faire parvenir ne laisse rien à désirer à
cet égard ; mais au moment où nous l'avons rédigée, nous n'avions nulle connaissance de ces
diverses proclamations : aujourd'hui, que nous
sommes instruits desnouvelleslois, aujourd'hui,
que nous ne pouvons douter de l'approbation
de la mère-patrie pour tous les actes législatifs
que vous décréterez concernant lel régime intérieur des colonies et l'état des personnes, nous
ne nous montrerons pas réfractaires. Bienplus,
pénétrés de la plus vive reconnaissance, et,
par retour, nous vous réitérons nos assurances
par le désir que nous aurions de vous ramener
: aujourd'hui, que nous
sommes instruits desnouvelleslois, aujourd'hui,
que nous ne pouvons douter de l'approbation
de la mère-patrie pour tous les actes législatifs
que vous décréterez concernant lel régime intérieur des colonies et l'état des personnes, nous
ne nous montrerons pas réfractaires. Bienplus,
pénétrés de la plus vive reconnaissance, et,
par retour, nous vous réitérons nos assurances
par le désir que nous aurions de vous ramener --- Page 171 ---
DE SAINT-DONINGUE.
la paix. Nous avons formé des demandes dans 1791.
l'adresse que nous avons eu T'honneur de vous
faire passer; Bouwlessvonecrvesaceeptableapar
toutes les raisons possibles, par l'amour même
du bien. Nous avons cru devoir, au nom de la
colonie en danger, vous demander les seuls et
uniques moyens de rétablir promptement et
sans perte l'ordre dans une si importante COlonie; vous avez dà peser la demande et les motifs quil'ont dictée : le premier article proposé
est de convenance absolue ; votre sagesse vous
dictera le parti que vous aurezà prendre à cet
égard. Une nombreuse population qui se soumet avec confiance aux ordres du monarque et
du corps législatif, qu'elle investit dé sa puissance, mérite eassurément desménagemensdans
un moment où toutes les parties de la colonie
doivent, à l'exemple de la métropole, par leur
union, leur respect aux lois etau roi, songer à
procurer à ce pays le degré d'accroissement
que l'assemblée nationale a droit d'en attendre.
Les lois qui seront en vigueur pour l'état des
personnes libres et non libres doivent être les
mêmes dans toute la colonie ; il serait même
intéressant que vous déclariez, par un arrêté
sanctionné de M. le général, que votre intention est de vous occuper du sort des esclaves : --- Page 172 ---
RÉVOLUTION
1791. sachant qu'ils sont l'objet de votre sollicitude,
et le sachant de la part de leurs chefs, à qui
vous feriez parvenir ce travail, ils seraient satisfaits, et cela faciliterait pour remettre l'équilibre rompu, sans perte et en peu de tems.
Nous prenons la Jiberté de vous faire ces observations, persuadés que, dès que c'est pour
l'intérêt général, vous les accueillerez avec
bonté. Enfin, Messieurs, nos dispositions pacifiques ne sont pas équivoques ; elles ne l'ont
jamais été; des circonstances malheureuses
semblent les rendre douteuses; mais un jour
vous nous rendrez toute la justice que mérite
notre position, et serez convaincus de notre
soumission aux lois, de notre respectueux dévouement au roi. Nous attendons impatiemment les conditions qu'il vous plaira mettre à
cette paix si désirable; sculement nous vous observerons que, du moment que vous aurez
parlé, notre adhésion sera uniforme; mais que
nous croyons l'article premier de notre adresse
indispensable, et que nous le croyons avec l'expérience que doit nous donner la connaissance
du local. >
SgneJrax-Fsasgois, général; BIASSOU, maréchal-de-camp; Desprez, Manzeau, TousSAINT et AUBERT, commissaires ad hoc.
mettre à
cette paix si désirable; sculement nous vous observerons que, du moment que vous aurez
parlé, notre adhésion sera uniforme; mais que
nous croyons l'article premier de notre adresse
indispensable, et que nous le croyons avec l'expérience que doit nous donner la connaissance
du local. >
SgneJrax-Fsasgois, général; BIASSOU, maréchal-de-camp; Desprez, Manzeau, TousSAINT et AUBERT, commissaires ad hoc. --- Page 173 ---
DE SAINT-DONIKGUE.
La rédaction seule de cette lettre aurait dû 1791.
faire comprendre aux colons qu'il était tems
d'en finir à tout prix avec des hommes derrière
lesquels commençaient à se mouvoir des ressorts de politique et de fanatisme.
L'assemblée coloniale parut impassible à ces
considérations. Elle fit subir un interrogatoire
à Raynal et à Duplessis, et prit plaisir à leur
montrer autant de hauteur que les commissaires civils avaient mis de bienveillance dans
leur accueil.
Les commissaires remirent aux députés des
noirs un sauf-conduit pour venir dans dix jours
chercher la réponse de l'assemblée coloniale à
leurs propositions.
Raynal et Duplessis furent exacts aut rendez-vous : ( Emissaires des nègres en révolte,
leur dit le président, vous allez entendre les intentions de l'assemblée coloniale. L'assemblée,
fondée sur la loi et par la loi, ne peut correspondre avec des gens armés contre la loi, contre toutes les. lois. L'assemblée pourrait faire
gràce à des coupables repentans et rentrés dans
leursdevoirs; cllene demanderaitpas: micuxque
d'être à même de reconnaitre cCux qui ont été
entrainés contre leur volonté; elle sait toujours
mesurer ses bontés et sa justice : retirez-vous. > --- Page 174 ---
RÉVOLUTION
1791.
La sécheresse de cette réponse, transmise
officiellement à BIASSOU, faillit coûter la vie
auxprisonniersqu'in'avait, point encore rendus.
Il voulait faire retomber sur eux, disait-il, linsolence de l'assemblée coloniale, qui osait lui
écrire avec si peu de ménagement. Il ne se
laissa calmer que par la réponse des commissaires civils, qui demandaient aux chefs de linsurrection une entrevue sur l'habitation SaintMichel.
Le nom de la France était encore magique
parmi les révoltés; ils entendirent la voix de
ses délégués, et acceptèrent l'entrevue. JEANFRANÇOIS, leur chef suprème, promit de s'y
rendre.
L'assemblée coloniale ombragea de ses soupcons le but de cette négociation pacifique.
< Les commissaires civils étaient nommés
par le roi, ils étaient agens du pouvoir exéculif; leur mission pouvait donc avoir pour objet
de s'entendre avec les brigands dans le but
d'opérer la contre-révolution. > Telles étaient
les clameurs qu'on se plaisait à propager (1).
Les commissaires en furent instruits; ne se
sentant pas assez forts pour s'élever au-dessus
(1). Ilistoire de la révolution de Saint- Domingue 2 par M. Dalmnas, tome P, page 229.
és
par le roi, ils étaient agens du pouvoir exéculif; leur mission pouvait donc avoir pour objet
de s'entendre avec les brigands dans le but
d'opérer la contre-révolution. > Telles étaient
les clameurs qu'on se plaisait à propager (1).
Les commissaires en furent instruits; ne se
sentant pas assez forts pour s'élever au-dessus
(1). Ilistoire de la révolution de Saint- Domingue 2 par M. Dalmnas, tome P, page 229. --- Page 175 ---
DE SAINT-DONINGUE
de la calomnie, ils invitèrent l'assemblée colo- 1791.
niale à déléguer quatre de ses membres pour
les accompagner. Indépendamment de ces délégués, plusieurs colons voulurent se trouver
au lieu de la conférence.
Un d'eux, M. Bullet, parent de M. de Touzard, au moment où JEAN-FRANÇOIS parut,
prit son cheval par la bride, et frappa d'un
coup de cravache ce chef de plus de cent mille
esclaves insurgds.
JEAN-FRANGOIS retourna indigné parmi les
siens. Une rumeur générale fit croire à la rupture des négociations. Dans un moment si critique, le commissaire Saint-Leger cut assez de
confiance et de courage pour s'avancer au milieu des noirs irrités. A sa voix et sur la parole
des autres commissaires civils, JEAN-FRANÇOIS
consentit à revenir. Il se précipita aux pieds
des délégués de la France ; il leur réitéra les
demandes faites en son nom par Raynal et Duplessis, et promit la soumission entière de tous
les noirs, si l'on voulait oublier le passé et accorderles quatre cents libertés qu'il réclamait.
Les commissaires civils lui répondirent qu'avant de rien décider ils voulaient avoir des
gages de sa bonne foi, et lui demandèrent les
prisonniers qu'ilavaitfaits sur les blancs. Il con- --- Page 176 ---
RÉVOLUTION
1791. sentit à les rendre, eni réclamant. à son tour, en
échange, sa femme, qui avait été condamnée à
mort par la commission prévôtale du Cap, mais
qu'on n'avait pas osé exécuter dans la crainte
de trop sanglantes représailles.
JEAN. -J FRANÇOIS se retira, en assurant les
commissaires qu'iz élait touchéde voir enfin des
blancs qui lémoignaient de P'humanité. Il leur
renvoya le lendemain une vingtaine d'habitans
de la Grande-Rivière, sous une forte escorte
qui fut à peine suffisante pour les préserver de
la rage des noirs, mise de nouveau en mouvement pardesagitations etdescasesiucomues
Les colons prisonniers se présentèrent à la
barre defhecnbieolesbabaeg quelques-uns
des commandans noirs de leur escorte. Parmi
ces rommendametponaifersuseberss
qui, sous le nom de Terssrboevaruars
devait un jour occuper la scène des événemens.
Le président dit aux noirs : (C Continuez à
donner des preuves de votre repentir, et dites
à ceux qui vous envoient de les adresser à
MM, les commissaires nationaux civils : ce
n'est que par leur intercession que l'assemblée
peut s'expliquer sur votre sort. >
L'assemblée coloniale trouvait tellement audessous d'elle les négociations entamées avec
de Terssrboevaruars
devait un jour occuper la scène des événemens.
Le président dit aux noirs : (C Continuez à
donner des preuves de votre repentir, et dites
à ceux qui vous envoient de les adresser à
MM, les commissaires nationaux civils : ce
n'est que par leur intercession que l'assemblée
peut s'expliquer sur votre sort. >
L'assemblée coloniale trouvait tellement audessous d'elle les négociations entamées avec --- Page 177 ---
DE SAIST-DONINGUE
lesinsurgés,qu'elle avait arrêté qu'iln'en serait 1791.
point fait mention dans ses proces-xerbaux,et
que les réponses du président seraient seulement remises par forme de note aux émissaires
noirs.
Ces réticences et la réponse insignifiante
qu'on venait de leur donner suffirent à la finesse d'un homme comme TOUSSAINT. Il comprit et fit comprendre à JEAN - FRANÇOIS, à
BIASSOU etauxautres chefsdesrévoltés, qu'iln'y
avait plus à compter sur le caractère de la commission civile, puisqu'elle n'avait qu'une faculté
d'intercession, et que ses pouvoirs étaient au-.
dessous de ceux des assemblées de la colonie.
Dès-lors le crédit des commissaires civils fut
ruiné chez les noirs, et BIASSOU, quiavait demandé une entrevue, finit par l'éluder en exigeant des otages.
Cogendantlexcommissine civils, quiavaient 1792.
trouvé les révoltés accessibles à des paroles de
paix, voulurent encore publier une proclamation dans laquelle ils annonçaient une nouvelle
amnistie si les nègres se soumettaient; l'assemblée coloniale s'y opposa.
Quelque tems après,! le ministre de la marine
envoya une proclamation semblable au nom du
roi; l'assemblée de la colonie, après des ter- --- Page 178 ---
RÉVOLUTION
1792. giversations de toute espèce, n'en autorisa la
publication qu'en y joignant un arrêlé, rempli
de modifications insidieuses, qui détruisit naturellement l'effet des intentions royales.
Au lieu d'isoler la révolte par la confiance et
de l'amener à traiter, on faisait tout ce qu'il
fallait pour la recruter par la défiance. L'assemblée provinciale du nord fit la faute politique
d'ordonner le désarmement des hommes de
couleur. Cet ordre imprudent les irrita et ne
put même recevoir son exécution au Cap.
Malgré les représailles horribles commises
dans cette ville dans les premiers momens de
la révolte des esclaves, les hommes de couleur
de la plus grande partie du nord, liés par l'intérêt de la propriété, avaient paru marcher de
concert avec les blanes.
Tandis que dans l'ouest la masse de cette
caste s'insurgeait pour venger les mânes d'Ogé
et de Chavannes 2 les frères de ces infortunés
combattaient vaillamment, à la Marmelade,
dans les rangs des blancs.
An port Margot, le nommé Laplanche avait
abattu d'un coup de fusil son beau-frère, en le
reconnaissant à la tête des révoltés.
Les habitans du quartier de Plaisance avaient
accordé aux hommes de couleur, dans l'égalité
caste s'insurgeait pour venger les mânes d'Ogé
et de Chavannes 2 les frères de ces infortunés
combattaient vaillamment, à la Marmelade,
dans les rangs des blancs.
An port Margot, le nommé Laplanche avait
abattu d'un coup de fusil son beau-frère, en le
reconnaissant à la tête des révoltés.
Les habitans du quartier de Plaisance avaient
accordé aux hommes de couleur, dans l'égalité --- Page 179 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
des combats, l'égalité des droits politiques. Ils 1792.
en avaient été blâmés.
Après un reproche pareil, il était difficile
que les hommes de couleur du nord,quiavaient
sous les yeux les efforts des noirs pour s'affranchir, résistassent à l'exemple plus séduisant de
la confédération armée de l'ouest.
Plusieursd'entre eux cherchèrent à s'yrallier,
mais ils en furent empèchés par le cordon qui
avaitétéétabli pour couperles communications.
Du moment où l'assemblée provinciale avait
ordonné leur désarmement, les hommes de
couleur du nord, à l'exception de ceux du Cap,
s'étaient laissés successivementalleràlarévolte,
et avaient volontairement embrassé la cause
des-noirs.
Les contumaces dans l'affaire d'Ogé les
avaient rejoints dès le commencement de l'insurrection, en se réunissant sous lesordres d'un
nommé Candi, qui s'était montré aussi féroce
que JEANNOT, dont il était le lieutenant.
Par des intelligences, des trahisons et des défettionssuccesives, il était venu à bout de s'emparer des postes de Rocou, d'Ouanaminte et du
Trou. Son nom était devenu un juste épouvantail pour les blancs, et il avait acquis du crédit
chez les noirs en tenant sa bande réunie, en la --- Page 180 ---
r6o
RÉVOLUTION
1792. campant toujours à part dans les mornes, et en
disputant avec eux de haine pour les blancs.
Tant que JEANNOT avait vécu, Candin'avait
point osé penser à des négociations; mais il
s'était réuni à JEAN-FRANCOIS et à BIASSOU
dès que les commissaires civils avaient publié
leur première amnistie pour les hommes libres.
La rupture des négociations entamées avec les
nègres n'avaient rien changé à ses dispositions;
il avait persisté à réclamer les bénéfices de
l'amnistie pour lui et pour les hommes de couteur sous son commandement.
Les commissaires civils y avaient consenti
sous la condition expresse que Candi reconnaitrait le chef que le gouvernement nommerait
pour commanderàSainte-Susanne,on sa bande
était réunie. Candi et les siens demandèrent,
comme une faveur, de leur accorder pour chef
le commandant Pajeot, quis'était déjà fait, parsa
bravoure, une réputation dans la colonie. Les
commissairescivilsacquiescèrent encore à cette
demande, et dès ce moment ces hommes de couleur, exposés par leur défection à toutela vengeance des noirs, servirentavec zèle et courage;
ilspréservèrentdeladévastation une grande partiedelaparoisse du Trou etdesquartiers voisins;
ils dispersèrent: à Jacquesi six à sept mille noirs
order pour chef
le commandant Pajeot, quis'était déjà fait, parsa
bravoure, une réputation dans la colonie. Les
commissairescivilsacquiescèrent encore à cette
demande, et dès ce moment ces hommes de couleur, exposés par leur défection à toutela vengeance des noirs, servirentavec zèle et courage;
ilspréservèrentdeladévastation une grande partiedelaparoisse du Trou etdesquartiers voisins;
ils dispersèrent: à Jacquesi six à sept mille noirs --- Page 181 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
qui se réunissaient pour marcher, disait-on, 1792.
dans la province de l'ouest: enfin, triomphans
despréventionscréoles,ilsarrachèrenty plusieurs
fois à l'assemblée coloniale des témoignages de
satisfaction pour leur bonne conduite.
Alimitationdeshommesdecouleur du nord,
ceuxdusudetdel'oucst voulurent avoir recours
auxcommissaires civils pour jouir de l'amnistie.
Ils leur envoyèrent plusieurs députations dont
le caractère ne fut point respecté. Ces députés
suspects à l'assemblée provinciale du nord 2
furent successivement arrêtés par ses ordres.
L'assemblée coloniale porta même l'oubli
des convenances jusqu'à envoyer deux de ses
membres demander aux commissaires civils
que le sauf- conduit donné par eux aua
sieurs Ruetle et Malescot ne s'étendit pas sur
les papiers caches dont ils étaient porteurs.
Les commissaires civils dédaignèrent dans
cet outrage ce qui leur était personnel; mais se
plaignirent, comme d'un attentat, de l'arrestationi inique des délégués des hommes de couleur,
qui venaient, sur la foi des promesses royales
et nationales, les trouver de toutes parts.
On leur répondit que cette réunion de députations annonçait ( que-les hommes de couleur
avaient des desseins perfides sur la ville du
T.
II --- Page 182 ---
REVOLUTION
1792. Cap, mais que pour concilier la sûrelé des
personnes et des lieux, les émissaires des gens
de couleur seraient désormais mis sur un bàtiment de la rade, d'où ils ne seraient débarqués
que pour parler à MM.1 les commissaires civils
et aux personnes vers qui ils seraient envoyés.>
La voix publique s'élevait tellement contre
ces communications, que M. de Blanchelande
renvoya à l'assembléccoloniale,pourlesouvrir,
les paquets qui lui étaient adressés : elle ne
voulut cependant point user de cette faculté.
Les commisaires,d'apres les obstacles qu'on
mettait à leurs communications, se voyaient
dans l'impossibilité de connaitre la véritable
situation du sud et de l'ouest ; ils arrètèrent que
l'un d'eux s'y transporterait pour satisfaire les
voeux de tous les partis, qui les appelaient également.
Cet arrêté ne plaisait point aux prétentions
de l'assemblée coloniale; aussi fit-elle naitre
des attroupemens pour s'opposer au départ
de M. Saint-Leger, qui, nonobstant leurs clameurs, mit à la voile pour le Port-a au-1 Prince.
Les soupçons injurieux que l'assemblée coloniale manifestait enversles ouvertures deshoinmes de couleur, n'étaient pas faits pour Jeur
inspirer de la confiance et pour les faire rési-
Cet arrêté ne plaisait point aux prétentions
de l'assemblée coloniale; aussi fit-elle naitre
des attroupemens pour s'opposer au départ
de M. Saint-Leger, qui, nonobstant leurs clameurs, mit à la voile pour le Port-a au-1 Prince.
Les soupçons injurieux que l'assemblée coloniale manifestait enversles ouvertures deshoinmes de couleur, n'étaient pas faits pour Jeur
inspirer de la confiance et pour les faire rési- --- Page 183 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
gneraux obligations du décretdu 24 septembre, 1792.
quirendait les assemblées de la colonie arbitres
de leurs ort.
Une députation du camp de Sainte-Susanne
venait, en dernier lieu, de ne pas trouver exception devant les assemblées du Cap. Elle avait
été, comme les autres députations, consignée à
bord.
Tantdedémonstrations d'inquiétude, - enattaquant le crédit des commissaires, rallumait nécessairement les élémensdela, guerre. Les noirs
révoltésgagnaient du terrain, et plusieurs partis
d'hommes de couleur se réunissaient à eux de -
nouveau.
Un concordat faità Ouanaminte avait rétabli
la paix entre les blancsetleshommes de couleur
de ce quartier. Le refus obstiné de l'assemblée
coloniale de reconnaitre ces sortes de traités,
et les nouveaux actes de police par lesquels on
injuriait au Cap les députés d'une caste déjà
irritée, amenèrent de nouvelles catastrophes.
La défiance pénétra de la ville danslescamps;
les blancs et les kommesdroodornbipoee
ment laissèrent voir des précautions; chaque
couleur, devenuc ombrageuse, sei mit en groupe,
prit et ne quitta plus ses armes, comme au moment de combattre. --- Page 184 ---
REYOLUTION
1792.
Dans ces circonstances, le comité du FortDauphin exigea que la garde d'Ouanaminte,
entièrement confiée à des hommes de couleur, 7
fàt remise en des mains plus sûres. M. de Touzard, qui commandait le cordon de l'est, fit
observerau comité le dangerde ce changement,
qui allait faire naître ou redoubler les soupçons.
Son avis ne prévalut point. M. Urvoi reçut ordre d'aller prendre le commandement d'Ouanaminte avec un détachement de soixante COlons.
Le lendemain de son arrivée, les bandes de
JEAN-FRANÇOIS T'attaquèrent au milieu de la
nuit; clles s'introduisirentdans le bourgàl'aide
de trente hommes de couleur qui élaient restés
avec M. Urvoi. Tout fut mis à feu et à sang ; le
détachement créole etles habitans blancsfurent
passés au fil de l'épée.
M. de Touzard, averti par les flamines qu'il
aperçoit du Fort-Dauphin, monte à cheval ct
se porte avec soixante dragons vers le lieu du
désastre; il y arrive au point du jour : il ne
trouve que des traces de sang qui le conduisent
à l'église; elle avait été le réduit de la défense.
Il y entre en tremblant et voit les cadavres de
ses amis qu'ilyavait envoyés la veille pleins de
vie et d'espérance.
zard, averti par les flamines qu'il
aperçoit du Fort-Dauphin, monte à cheval ct
se porte avec soixante dragons vers le lieu du
désastre; il y arrive au point du jour : il ne
trouve que des traces de sang qui le conduisent
à l'église; elle avait été le réduit de la défense.
Il y entre en tremblant et voit les cadavres de
ses amis qu'ilyavait envoyés la veille pleins de
vie et d'espérance. --- Page 185 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
- Larévolte semblait prendre partout unel nou- 1792.
velle vigueur.
BIASSOU tourna de nuit le haut du Cap. Des
hommes de couleur qui avaient sous leur garde
le Fort-Belair le lui abandonnèrent. Il en braqua les canons surlay villeets'empara del'hôpital
des Pères. Les inaladesquieurentlaforce defuir
se sauvérent dans le morne du Cap. Les noirs,
le coutelas à la main, frappaient ceux qui n'avaient point d'uniforme et ceux sur les lits desquels ils'en trouvait de garde nationale. Pous
autres, feur disaient-ils en langage eréole,
pas être gens du roi.
BIASSOU, qui n'avait fait celte attaque que
pour délivrer sa mère, quiétaitesclave - despères
de Thôpital, fit sa retraite sans tirer aucun parti
de la confusion où il avait mis les postes extérieurs.
Des traces plus réelles de la guerre des noirs
s'étendaient sur les autres points de la colonie.
Linsurrectionavait gagné lederrière des lignes
qui couvraient les plaines sdel'estetlapresqule
du nord.
Pendant que JEAN-FRANCOIS et BIASSOU
faisaient tmine d'attaquer régulièrementle! front
de ces lignes, les riches habitations de la plaine,
de Fest, du Maribarou, celles des quartiers du --- Page 186 ---
REVOLUTION
1792. Moustique, de Terre-Neuve, du Gros-Morne
et de Jean-Rabel, jusqu'aux portes du MôleSaint-Nicolas et du Port-de-Paix, étaient réduites en cendres. Les hommes de couleur marchaient généralement à la tête des ateliers insurgés, et semblaient donner le mouvement à
la nouvelle insurrection.
Les soupçons dont on avait injurié les chefs
militairesétaientplusrépandusquejamais.parce
que les insurgés ne cessaient de s'écrier que
s'ils s'emparaient du Cap ils respecteraient les
gensdu roi. Plusieurs officiers prétaient à la SuSpicion par leurs propres discours ; il échappait quelquefois à MM. de Rouvrai, de Cambefort et de Touzard, de dire qu'ils ne se battraient plus contre deshommes de couleuravec
quilon avait fait des concordats.
L'assemblée coloniale, dévorée de haine et de
défiance,avaitdemandéetobtenu de M.de Blanchelande (C qu'aucun individu quelconque, sous
quelque prétexte que ce fût, autres que MM.
les commissaires nationaux civils, ne pourrait
passer au-delà dcs avant-postes. ) M. de Cambefort, qui commandait au Cap. , ayant outrepassé de quelques pas les postes qui couvraient.
la ville, fut dénoncé à la fureur publique. Il
fallut recourir aux commissaires civils pour le
,avaitdemandéetobtenu de M.de Blanchelande (C qu'aucun individu quelconque, sous
quelque prétexte que ce fût, autres que MM.
les commissaires nationaux civils, ne pourrait
passer au-delà dcs avant-postes. ) M. de Cambefort, qui commandait au Cap. , ayant outrepassé de quelques pas les postes qui couvraient.
la ville, fut dénoncé à la fureur publique. Il
fallut recourir aux commissaires civils pour le --- Page 187 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
soustraire aux imprécations et aux attaques de 1792.
la malveillance.
L'assemblée coloniale avait ordonné d'établir partout des municipalités, et avait appeléà
celle du Cap les antagonistes les plus acharnés
du gouvernement. Elle avait eu pour but de
mettre ainsi des prétentions civiles à la tête des
clameurs populaires. Ces clameurs ne connaissaient plus de retenue ; ellescherchaientàahaisser le caractère des commissaires civils, depuis
que ces commissairesparaissaientallerd'acorord,
dans leur marche politique, avec les chefs militaires et qu'ils leur montraient de la confiance.
M. Roume fut dénoncé comme un émissaire
des amis des noirs ; quoique le seul écrit publié en France par ce commissaire, sur les questions traitées dans la société des amisdes noirs,
démontrât que Tupplication des principes de
cetle société poucait étre dangereuse pour les
colonies.
Les commissaires crurentarrêterla calomnie
par la publicité de leur conduite et de leur
principes. Ils firent imprimer leur correspondance. Toutes leurs lettres comme tous leursactes recommandaient la soumission aux lois, le
respect pour les autorités constituées, l'oubli et
l'union. --- Page 188 ---
REVOLUTION
1792.
L'assemblée coloniale publiale 19 févrierlarrêté suivant :
(C Après mûre discussion, l'assemblée voulant se mettre plus à même de connaitre les erreurs dans lesquelles MM. les commissairesnationaux civils auraient pu tomber, et qu'ils auraient propagées dans la colonie ;
> Arrête, préalablement, qu'il sera nommé
trois commissairese chargés de déterminerl'opinion de l'assemblée sur les pouvoirs de MM.les
commissaires civils, les motifssur lesquels cette
opinion est fondée, lescas danslesquels MI M. les
commissaires nationaux se sont écartés de leurs
pouvoirs, et les dangers qui résultent de ces
écarts pour lesalut et le bonheurdelacolonic. >>
Enapprenant cette vive agression, les commissaires Mirbeck et Roume firent connaître à
l'assemblée coloniale que leurs pouvoirs n'acaient d'autre limite que celle dune responsabilité effrayante par l'élendue des obligations
qu'elle leur imposait. C'est une céritable dictature, disaient-ils, dont ils déclarèrent ne devoir compte qu'à l'assemblée enationaleetau roi.
tsajouterent/qeis cenaient, commesimplescitoyens. , s'adresser. à des frères. : afin de joindre
leurs efforts communs pour le salut de SaintDomingue, en conferant aoec euc et M.lege-
ient d'autre limite que celle dune responsabilité effrayante par l'élendue des obligations
qu'elle leur imposait. C'est une céritable dictature, disaient-ils, dont ils déclarèrent ne devoir compte qu'à l'assemblée enationaleetau roi.
tsajouterent/qeis cenaient, commesimplescitoyens. , s'adresser. à des frères. : afin de joindre
leurs efforts communs pour le salut de SaintDomingue, en conferant aoec euc et M.lege- --- Page 189 ---
DE SAIXT-DONINGEE
néral, comme des amis, SULT' la distribution des 1792.
troupes allendues.
La modération des commissaires ne désarma
pas l'assembléc ; clle rendit le IO mars un nouvel arrêté par lequel elle déclara ( que MM.
les commissaires nationaux civils, quelle que
puisse être l'étendue des pouvoirs qui leur ont
été délégués, sont absolument sans caractère
comme sàns fonction pour s'immiscer directement ou indirectement dans aucune résolution de l'assemblée, notamment dans les actes
qui seront relatifs à l'état des esclaves et àlélat
politique des hommes de conleur et nègres libres, puisque le droit de prononcer exclusivement à cet égard forme essentiellement toute
la latitude de la puissance législative qui a été
conférée aux assemblées coloniales.
>> Qu'àl'assemblée coloniale seuleappartient
le droit d'appliquer ct faire exécuter provisoirement, avec l'approbation du gouverneur, les
décrets nationaux qui pourront s'adapter aux
convenances locales, et qu'aucun corps popnlaire ne peut ni ne doit, sous quelque autorisation que ce soit, appliquer ni faire exécuter
aucun décret rendu par la France, quel'assemblée coloniale ne lait préalablement adopté. >>
- On répandit en même lems, dans les licux --- Page 190 ---
RÉVOLUTION
1792. publics de la colonie, des libelles portant (
les commissaires civils étaient les
que
protecteurs
déclarés des esclaves ct des gens de couleur,
qu'ils voulaient donnerlaliberté auxuns et rendre les autres égaux aux blancs. >
Ces déclamations qu'onrenouvelait par écrit,
mais qui avaient été propagées de bouche en
bouche dès l'arrivée des commissaires civils,
leur avaient facilité les moyens d'être écoutés
avec fruit de tous les insurgés de la colonie.
L'arrivée de M. de Saint-Leger au Port-auPrince avait éteint le fracas de bataille dont on
y était étourdi. Depuis le désastrede cette ville,
le feu des forts n'avait cessé de tonner jour et
nuit. Plus de trois mille boulets et plus de cinq
cents bombes avaient été lancés des murs du
Port-au-Prince dans le rayon de sa vaste enceinte. C'est en ramassant les projectiles qu'on
leur avait ainsi prodigués, que les confédérés
étaient parvenus à approvisionner leur parc
d'artillerie.
M. de Saint-Leger, en débarquant au Portau-Prince avec son secrétaire Adet (devenudepuis ministre de la république française aux
Elats-Unis), avait eu sous les yeux les maux
qui affligent une place de guerre assiégée. La
majeure partie de la ville, étroitement bloquée
C'est en ramassant les projectiles qu'on
leur avait ainsi prodigués, que les confédérés
étaient parvenus à approvisionner leur parc
d'artillerie.
M. de Saint-Leger, en débarquant au Portau-Prince avec son secrétaire Adet (devenudepuis ministre de la république française aux
Elats-Unis), avait eu sous les yeux les maux
qui affligent une place de guerre assiégée. La
majeure partie de la ville, étroitement bloquée --- Page 191 ---
DE SAINT-DONIXGUE.
terre par les confédérés de la Croix-des- 1793.
par Bouquets et du sud, ne présentait plus que des
débris et des cendres; elle était privée des eaux
salubres qui descendent des mornes, et pour la
avaient vaiconservation desquellesles assiégés
nement livré plusicurs combats ; les marchés
n'avaient plusd'alimens; : la viande fraichemanquait aux hôpitaux; on ne tirait de la mer, par
des moyens irréguliers, que des ressources incertaincs : sans les secours qu'on exigeait militairement du commerce et ceux qu'on prenait
des magasins sde l'Etat, on eûtressenti toutes les
horreurs de la disctte, dont on n'éprouvait que
les premières attcintes.
Attirés par T'espérance vers M. de SaintLeger, les confédérés s'empressèrent de lui desûmander une entrevue s'il pouvait promettre
reté entière à leurs dépntés. La municipalité
ctl'assemblée provincialen'osrent la garantir,
et il fallut assigner le rendez-vous hors de la
ville, sous le canon du FortSaint-Joseph.
On avait jeté de tels soupçons surle commissaire civil, qu'indépendamment des délégués
nommés par l'assemblée provinciale pour laccompagner,Tescorte commandée pourla sireté
de la conférence prétendit connaitre tout ce
qui allait y être traité. M. de Saint-Leger cut --- Page 192 ---
RÉTOLUTION
1792. toutes les peines du monde à faire comprendre
aux soldats l'injustice de leur prétention.
Lesdélégués des confédérés témoignèrentles
plus grands égardspour le caraeteredelenvoyé
de la France : ilsluioffrirent, sous quelques
ranties, de se soumettre aux obligations du dé- gacret du 24 septembre, et, sur lc désir qu'il leur
en exprima, ils s'engagèrent à rendre immédiatement à la ville les eaux dont elle était
privée, à rouvrir la commnunication avec la
PaieeilierHireeatdiroaderiendimées
La conférence était à peine lerminée
M. de Caradeux vint faire part à M. de Saint- que
Leger des soupçons qu'on avait de sa conduite.
( Le commissaire civil, disait-on, n'avait le
droit sidanoirdeconferences aveclesennemis
de la ville, ni d'entretenir avec eux une correspondance dont il ne rendait pas compte. >> Il
prévint en conséquence le commissaire 1 au
nom de la garde nationale, qu'il ferait arrêter
ses paquets.
M. de Saint-Leger eut assez de patience pour
maitriser son indignation. Sa conscience lui
montrait le bien qu'il pouvait faire, et il le fit
sans s'occuper du jugement qu'on en portait.
Il continua à précher dansledésert, c'est-à-dire
à parler de concorde, Cependant les confédérés
pas compte. >> Il
prévint en conséquence le commissaire 1 au
nom de la garde nationale, qu'il ferait arrêter
ses paquets.
M. de Saint-Leger eut assez de patience pour
maitriser son indignation. Sa conscience lui
montrait le bien qu'il pouvait faire, et il le fit
sans s'occuper du jugement qu'on en portait.
Il continua à précher dansledésert, c'est-à-dire
à parler de concorde, Cependant les confédérés --- Page 193 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
avaient paru entendre sa voix. Ilsavaientrepliés 1792.
leursavanl-postes, dont le contact avec ceux du
Port-au-Prince pouvait à chaque instant rallumer les hostilités ; ils ne génaient plus les
communications, et laissaient arriver les bestiaux et les denrées de la plaine.
M. de Saint-Legerleur enjoignit d'apporter,
dans la formation des nouvelles municipalités,
les réserves prescrites par le décret du 24 septembre; il parut encor obéi: les hommes de
couleur de l'ouest se résignèrent à l'obligation
de ne pas paraitre dans les assemblées primaires.
Les autorités municipales furent toutes composées de blancs; mais les assemblées provinciale et coloniale ne voulurent pas reconnaitre
celles de ces municipalités qui,après s'être reconstituées, persistaient à invoquer les concordats qu'elles avaient signés, et déclaraient à
l'unanimité (C Qu'elles ne cesseraient de provoquer par des pétitions les dispositions bienfaisantes de l'assemblée nationale, et de réclamer lesbontés paternelles du roip pour rendre
aux hommes de couleur et nègres libres les
droitsl@gitimes que la paroisse leuravaitassurés
par des traités qui, quoique illégaux par la
forme, n'en étaient pas moins sacrés par la --- Page 194 ---
REVOLUTION
1792. justice, la raison ctlhumanité,quien étaient la
base (r). >
Sous le spécieux prétexte de défaut de formalités,l'assemblée coloniale cassa les municipalités de Saint-Marc, de Léogane et de la
Croix-des-Bouquets: elles obéirent à la voix du
commissaire civil qui leur fit part des ordres de
l'assemblée, et se soumirent à de nouvelles formations, qui ne changèrent rien à leurs principes.
Des circonstances nouvelles vinrent troubler
la lueur de paix que M. de Saint-Leger s'efforçait d'aviver.
Le marquis de Borel, un des membres les
plus fougueux de l'assemblée coloniale, l'avait
quittéepour venirtransformerencampnilitaire
l'habitation qu'il avait sur l'Artibonite. Il voulait, comme les châtelains du onzième siècle,
s'arrogerle droit de guerroyer pour son propre
compte : marchant avec un drapeau rouge, il
forçait les blancs des Verrettesetceuxdel'Artibonite à révoquer les traités par lesquels ils
s'étaient liés aux hommes de couleur. Sous le
prétexte de ruiner les biens de cette caste et
de ses adhérens, contre qui il se disait armé, il
(1) Déclarations des municipalités de Saint-Marc, de la
Croix-decs-Bonquets, de Ldogane : eto.
pour son propre
compte : marchant avec un drapeau rouge, il
forçait les blancs des Verrettesetceuxdel'Artibonite à révoquer les traités par lesquels ils
s'étaient liés aux hommes de couleur. Sous le
prétexte de ruiner les biens de cette caste et
de ses adhérens, contre qui il se disait armé, il
(1) Déclarations des municipalités de Saint-Marc, de la
Croix-decs-Bonquets, de Ldogane : eto. --- Page 195 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
portait au loin ses excursions, et détroussaitles 1792.
passans.
Sesdéprédationsexcitèrentbientôtuneligue;
leshommes de couleur s'entendirent pour marcher (selonleurs propres expressions) contre ce
corsaire deterre. Leur entreprise réussit; M. de
Borel fut battu et plusieurs blancs de son parti,
ou qui avaient seulement approuvé son entreprise, furent massacrés à la Petite-Rivière.
La bande de M. de Borel dispersée, on sut
qu'il avait gagné à sa cause an détachement de
troupes de ligne, qui, contre les ordres formels
de M. de Blanchelande,avaitquitté le cordonde
l'ouest ets'avançait à son secours. Les hommes
de couleur lui tendirent une embuscade; ce détachement y donna, et, après avoir vu tomber
son officier, fut détruit et dispersé.
Les saliniers des Gonaives, que M. de Borel
avaitégalement séduits, voulurentaussi marcher*
pour lui; mais ils furent repoussés dans leur
camp, qu'ils évacuèrent bientôt pour se retirer
au Mole-Saint-Nicolas.
M. de Borel, déconfi dans tous ses efforts
militaires, revint au Cap reprendre ses fonctions dans l'assemblée coloniale.
Dans cette lutte, les hommes de couleur soulevaient les ateliers, massacraient les comman- --- Page 196 ---
REVOLUTION
1792. deurs qui refusaient de les suivre,elmontraient
presque autant de fureur que les insurgés du
nord.Lemaréchalde-camp de Fontanges, commandant le cordon de l'ouest, craignit avec
raison la réunion de la lave des deux volcans;
dans le but de s'y opposer, il adhéra à l'ancien
pacte fédératif de Saint-Marc et de la Croixdes-Bouquets; aussitôt la révolte et l'inquiétude
cessèrent sur les bords de l'Artibonite.
A son exemple, les chefs militaircs de,la cOlonic,ett toutes les parodeadelownsb.alevog
tion du Port-au-Prince,) laissèrentlesassemblées
coloniales ct lcs villes vociférer contre les gens
decouleur. On chercha à s'attirerleur confiance
etalesmélamorphoser d'ennemisenauxiliaires.
Ces démarches curent T'approbation des commissairescivils, mais ellesexcitérent le blâme et
le soupçon des assemblées coloniales. Leurs tridunes ne firent plus que retentir de dénonciations plus virulentes les unes que les autres.
M. de Saint-Leger, qui avait été à la Croixdes-Bouquets demander aux chefs des confédérés de nouveaux actes de soumission aux lois
et de bon voisinage pour le Portau-Prince, fut
accuséd'être la cause du massacre desblancsde
T'Artibonite, que personne ne voulutrapporter
aux tentatives inconséquentes de M. de Borel.
. Leurs tridunes ne firent plus que retentir de dénonciations plus virulentes les unes que les autres.
M. de Saint-Leger, qui avait été à la Croixdes-Bouquets demander aux chefs des confédérés de nouveaux actes de soumission aux lois
et de bon voisinage pour le Portau-Prince, fut
accuséd'être la cause du massacre desblancsde
T'Artibonite, que personne ne voulutrapporter
aux tentatives inconséquentes de M. de Borel. --- Page 197 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
L'assemblée provinciale de l'ouest mit aux 1792.
voix la déportation du commissaire civil. Elle
fut prononcée à deux voix près. M. de SaintLeger,j justementirrité,quittalel Port-au-Prince,
où son caractère avait été compromis et méconnu. Ilvoulut emmener quelques troupes, qui
se refusèrent à sa réquisition. Ils'adressa alors
aux confédérés, qui mirent sur-le-champ à sa
disposition un détachement de centl hommes de
couleur avecl lesquels il se rendit à Léogane sur
la frégate la Galatée, que commandait le capitaine de Cambis, devenu depuis contre-amiral
à Saint - Domingue; cet officier, comme son
digne chefM. de Grimouard, au milieu de tous
les élémens d'indiscipline, avait su conserver
et mériter la confiance de son équipage. Avec
cet équipage, le délachement des hommes de
couleur et la bonne volonté des habitans de
Léogane et des deux Goaves, le commissaire
Saint-Leger parvint à diviser, à neutraliser et
à étcindrelerassemblement fanatique du TrouCoffi.
M. de Saint-Leger, en quittant le Port-auPrince, avait sommé les deux partis, sous leur
responsabilité personnelle, de ne commettre
aucune agression. Il avait sur-tout requisles autorités civiles et militaires du Port-au-I Prince,
I.
--- Page 198 ---
RÉVOLUTION
1732. de se borner à tenir en état de défensive leur
ville, qu'il affirmait n'être menacée d'aucun
danger. Aussitôt l'artillerie de tous les forts
avait de nouveau tonné sur la campagne, pour
lui montrer le cas que l'on faisait de ses réquisitions.
Cettebravadeétaitlepréurseurd'événemens
sinistres. Enefrtpendetensapeisl l'assemblée
provinciale de l'ouest ordonna que toutes les
forces du Port-au-Prince se porteraient à la
Croix-des-Bouquets pour prévenir le soulèvement des esclaves, qui était, prétextait-on, au
inomentd'avoirlieuparl'instigationdeshommes
de couleur. En conséquence,lee commandantde
laplace, M.Dégers, reçut une réquisition pour
faire marcher toutes les troupes de ligne. Ils'y
refusa en s'autorisant des lois générales et de
la défense expresse de M. le commissaire civil.
Des membres de l'assemblée provinciale et
de la municipalité assemblèrent les troupes, les
haranguèrent etleur firentune nouvelle réquisition qui fut accueillie par acclamation. L'assemblée provinciale etla municipalité prononcèrent
alors la destitution de M. Dégers et offrirent
successivement le commandement de la place
à lous les officiers des troupes de ligne.
Quarante d'entre eux le refusèrent el don-
resse de M. le commissaire civil.
Des membres de l'assemblée provinciale et
de la municipalité assemblèrent les troupes, les
haranguèrent etleur firentune nouvelle réquisition qui fut accueillie par acclamation. L'assemblée provinciale etla municipalité prononcèrent
alors la destitution de M. Dégers et offrirent
successivement le commandement de la place
à lous les officiers des troupes de ligne.
Quarante d'entre eux le refusèrent el don- --- Page 199 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
nèrent leur démission; enfin un lieutenant du 1792.
9 régiment, ci-devant Normandie, accepta ce
commandement, fit arrêter ses chefs et ses camarades, etl les fit conduire au Cap,al'assemblée
coloniale, qui les signala comme ennemis de la
révolution, et les renvoya en France pour y
rendre compte de leur conduite à l'assemblée
nationale.
La garnison du Port-au-Prince se mit en
marche le 22 mars pour la Croik-des-Bouquets.
Elle était précédée par un fort détachement de
flibustiers noirs, souS le commandement d'un
colon, M. Breton de la Vilandrie. L'artillerie
de Praloto, qui commandait T'expédition, était
divisée dans la colonne. Telle était la terreur
qu'cllerépandait, que toutfuyaità isonapproche.
Une éclipse de soleil vint ajouter aux terreurs
de l'imagination.
Un seul atelier d'esclaves, celui du baron
de Santo-] Domingo, osa concevoir l'idée de
faire front. Sa résistance se borna à couvrir la
retraite de ce qui fuyait: c'était la population
entière de ces quartiers; elle se réfugia dans
les mornes des grands bois et'du Pensez-ybien.
M.Breton de la Vilandrie et Praloto, maîtres
du bourg (presque désert) de la Croix-des-. --- Page 200 ---
REVOSCIIOS
1792. Bouquets, firent répandre une proclamation
pourobliger les habitans à rentrers surleurspropriétés, sous peine d'être considérés comme
trattres à la patric. Cette proclamation n'en
ramena qu'un petit nombre, qui fut forcé de
rétracter par serment la foi jurée aux concordats. La plus grande partie préféra laisser piller
seS foyers et supporter la crise du moment, *
plutôt que de s'exposerà tout perdre en encoûrant le ressentiment des hommes de couleur,
dont on ne tarda pas à voir les effets.
En moins de quinze jours les insinuations des
hommes de couleur eurent pénétré le coeur des
esclaves. Ces esclaves, déjà faciles à la révolte,
sous la conduite d'un jeune noir nommé HYACINTHE, fondirent armés de toutes les vengeances sur les adversaires des hommes de couleur.
Bravant le fer et le feu, sans se laisser effrayer par la chute des leurs,ils accablèrent de
leur nombre leurs ennemis, et étouffèrent de
leurs corps morts ou vivans l'artillerie de Praloto. Le feu nourri des troupes ne put les diviser. Après en avoir tué plus de mille il fallut
rentrer au Port-au-Prince, en abandonnant
une centaine de morts, et en laissant aux noirs,
maitres du champ de bataille, l'exemple du
pillage et de l'incendic.
effrayer par la chute des leurs,ils accablèrent de
leur nombre leurs ennemis, et étouffèrent de
leurs corps morts ou vivans l'artillerie de Praloto. Le feu nourri des troupes ne put les diviser. Après en avoir tué plus de mille il fallut
rentrer au Port-au-Prince, en abandonnant
une centaine de morts, et en laissant aux noirs,
maitres du champ de bataille, l'exemple du
pillage et de l'incendic. --- Page 201 ---
DE SAINT-DONINGUE.
Cette expédition et celle de M. de Borel 1792.
furent, à cette époque, les causes réelles du
souievementgenéalqquiembrasalesadelfouest.
Les hommes de conleuryarmèrentlesesclaves,
pour effrayer les blancs par ces auxiliaires.
Le nouveau soulèvement était provoqué par
tant de haines qu'il paraissait désormais impossible de le calmer. Il était permis d'en désespérer en voyant les noirs de l'ouest et du sud,
comme ceux du nord, prendre goût à l'insurrection et préférer la vie des camps aux habitudes pénibles de leur condition.
Le commissaire Saint-Leger voulut aller à la
sourcedumaletessayer de désarmer l'insurrection en rapprochant les hommes libres. Il eut
l'idée d'assembler à Saint-Mare un conseil de
paix et d'union, sous la présidence du chef des
hommesdecouleur confédérés. Cechef, nommé
Pinchinat, était un homme de génie; il fit des
aveux au commissaire qui le décidèrent immédiatement à repasser en France sur la frégate
la Galatée. M. de Saint-Leger quitta la colonie
presqu'en même tems que le commnissaire Mirbeck partait du Cap pour aller instruire la
France des circonstances critiques et nouvelles
où se trouvait Saint-Domingue.
Le commissaire Roume avait dû suivre le --- Page 202 ---
REVOLUTION
1792. commissaire Mirbeck trois jours après son départ; mais effrayé des ouvertures qui Jui furent
faites par un des membres marquans de l'assemblée coloniale, M. Dumas, il changea de
résolution et requit toutes les autorités de reconnaitre en sa personne l'existence de la commission civile.
Illeur communiqua denouvellesinstrnctions,
par lesquelles les membres de la commission
étaient autorisés à se séparer,s'ils le jugcaient
nécessaire, et à faire tout ce qu'ils voudraient
pour la pacification de Saint-Domingue.
M. Roume dit, dans son rapport sur cette
mission: (C Que M. Dumas lai apprit que le
parti des amis de l'ordre, dont il était le chef,
faisait de grands progrès, se flattait d'avoir
bientôt la prépondérance, et pouvait déjà tenir
tête aux factieux. Je compris,ajonte le commissaire Roume, que ce changement inopiné provenait d'une coalition de ce parti avec tous les
amis de l'ancien régime : je jugeai d'après ccla
qu'il devenait indispensable de rester pour
déjouer cette ligue naissante, ct empècherqu'il
n'arrivatàSaint-Domingueler même événement
qui se passa aux iles du Vent, > où le gouverneur arbora le pavillon blanc.
Ce pavillon flottait déjà sur quelques-uns des
commissaire Roume, que ce changement inopiné provenait d'une coalition de ce parti avec tous les
amis de l'ancien régime : je jugeai d'après ccla
qu'il devenait indispensable de rester pour
déjouer cette ligue naissante, ct empècherqu'il
n'arrivatàSaint-Domingueler même événement
qui se passa aux iles du Vent, > où le gouverneur arbora le pavillon blanc.
Ce pavillon flottait déjà sur quelques-uns des --- Page 203 ---
DE SAINT-DOMINGEE.
camps qui avaient souscrit les concordats. Les 1797.
homines de couleur, arbitres de l'insurrection
des noirs dans l'ouest, paraissaient disposés à
seconder les affections et les habitudes des
employés du gouvernement et des premiers
chefs militaires de la colonie. Ces chefs et ces
employés étaient presque tous pourlesanciens
souvenirs, à qui ils devaient leur existence. Ils
n'avaient vu dans les novateurs de Saint-Domingue que des hommes inquiets ct des dénonciateurs avides et jaloux. Ils espéraient les renverser en s'unissant de moyens avec une caste
dontils croyaient pouvoiraveuglémentdlisposer
pourdesactes politiques plus grands. Ils. se trompaient : rien de ce qu'ilétait possible d'offriraux
hommes de couleur ne pouvait anéantir au fond
de Icur ame le germe qu'y avait déposé l'espoir
de la liberté et de l'égalité des droits politiques.
En voyant se multiplier les concordats que
les agens du gouvernement souscrivaient de
toutes parts avec les hommes dé couleur, l'assembléecoloniale avait tout osépour en rompre
l'accord et la ligue. Elle avait tour-à-tour agité
l'embarquement des commissaires, la dégradation du gouverneur et le renvoi de tous les chefs
militaires: ; mais enfin elle en était arrivée au
point d'être lasse de sa propre résistance. --- Page 204 ---
RÉVOLUTION
1792.
Circonscrite et resserrée par l'insurrection,
cette: assemblees'effrayait des maux qu'elleavait
produits.
Les troupes, dont on avait à-la-fois craint et
désirél'arrivée, ne s'étaient montrées que pour
cesser d'exister. Quatorze bataillons de ligne,
arrivés successivement, étaient tombésvictimes
d'un climat dévorant ou d'un service pénible.
Désapointée dans ses espérances, l'assemblée coloniale avait fini par perdre sa propre
confiance, et était déjà dans la langueur et
Tinsouciancedelabattement,lorsquielle connut
le décret rendu le 4 avril par l'assemblée nationale législative; ce décret, revenant sur les
dispositions constituantes,rétablisaittle décret
du 15 mai, et annullait celui du 24 septembre.
L'annonce de ce décret acheva d'abattre les
forces de l'assemblée coloniale ; elle parut se
résigner et se soumettre àux actes politiques ct
militaires qu'allaient préalablement tenter le
commissaire et le général. Ces autorités se flattaientqueleshommes de couleur, satisfaits dans
les prétentions qui leur avaient mis les armes
à la main, allaient, dans l'explosion de leur reconnaissance, et pour faire oublier le passé, se
montrer empressés de seconder le retour à
l'ordre.
'assemblée coloniale ; elle parut se
résigner et se soumettre àux actes politiques ct
militaires qu'allaient préalablement tenter le
commissaire et le général. Ces autorités se flattaientqueleshommes de couleur, satisfaits dans
les prétentions qui leur avaient mis les armes
à la main, allaient, dans l'explosion de leur reconnaissance, et pour faire oublier le passé, se
montrer empressés de seconder le retour à
l'ordre. --- Page 205 ---
DE SAIST-BONERGUE
L'appel fait aux noirs dans les dernières in- 1792.
surrections, avait élé si bien entendu, qu'on
supposait en général aux hommes de couleur
plus de crédit ct dc ressort qu'ils n'en avaient
réellement. On les croyait arbitres dispensatcursdumaldont ils avaient fait emploi,etlindignation, domptée chez les créoles par la nécessité, finissait par caresser la main dangereuse
qu'elle avait naguère redoutée.
Le commissaire et le générald'emlarquérent
sur le Jupiter, et firent voile pour l'ouest. Ils
espéraient que la nouvelle du décret du 4 avril
suffirait pour y rétablir l'ordre, ct qu'il leur
serait facile d'engager les hommes de couleur
à les suivre dans le nord pour y réduire l'insurrection de l'esclavage.
Dans cet mpefe-alsnd-akuena
ses séances. --- Page 206 ---
RÉVOLUXION
CHAPITRE VI.
Nouvelles démarches et arrestation de M. de
sement du gouvernement colonial
Borel. Rétablisde Praloto. Coalition de la Grande-Anse. au Port-au-Prince. Fin
tons. Retour de M. de Blanchelande
Attaque des plades Espagnols avec les révoltés.
au Cap. Intelligences
de France. Texte du décret du 4 Inquiétudes avril. Arrivée du comnerce
de la mnère-patrie. Déclaration
du sccours
commissaires civils. Tentative anthentique des nouveaux
Cap. Marche du général Rochambeau contre-reévolutionuaire au
Séparation des commissaires. Nouveaux sur Onanaminte.
Retraite et rentréc des homies de couleur troubles dans au Cap.
cette ville.
1792. Dàs qu'on avait eu connaissance du conseil de
paix et d'union établi à Saint-Marc,1
l'espoir,
ressource inépuisable de l'infortune
2 s'était
tourné vers cette réunion. Les paroisses de
l'ouest, àl'exception de celle du Port-an-Prince,
y avaient envoyé des commissaires
pour renouveler les anciens concordats, el prendre
au pacte nouveau. Le décret du 4 avril venait part
à propesenforiferleslices Une grande partie
des paroisses du nord et du sud s'y ralliait également; en général, ce n'était plus que dans la
réunion de Saint-Marc
le
qu'on voyait secours
'était
tourné vers cette réunion. Les paroisses de
l'ouest, àl'exception de celle du Port-an-Prince,
y avaient envoyé des commissaires
pour renouveler les anciens concordats, el prendre
au pacte nouveau. Le décret du 4 avril venait part
à propesenforiferleslices Une grande partie
des paroisses du nord et du sud s'y ralliait également; en général, ce n'était plus que dans la
réunion de Saint-Marc
le
qu'on voyait secours --- Page 207 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
du moment contre l'insurrection des noirs, qui 1792.
continuait avec activité dans lc nord et sur
quelques autres points de la colonie.
Le commissaire Roume et le général de
Blanchelande débarquèrent à Saint-1 Marc atl
milieu des acclamations universelles, et furent
reçus avec distinction aux cris réitérés de cive
le Roi!
Malgré les égards qu'on témoignait. à ces délégués des pouvoirs de la France, les hommes
de couleur qui primaient dans le conseil de paix
et d'union, n'offrirent l'appui de leur caste que
soUS la condition que l'autorité réunie du commissaire et du général soumettrait à obéissance
l'opposition du Port-au-Prince, exigerait tla dissolution immédiate de l'assemblée de l'ouest,
ordonnerail la déportation de ses membres
les plus fougueux, provoquerait en particulier
celle de M. de Borel, et son envoi par-devers
la haute cour nationale.
Le conseil de paix et d'union exigeait enfin
le licenciement des troupes soldées du Port-auPrince,etla rentrée dans cette ville des troupes
de couleur qui en avaient été chassées.
Le commissaire et le général adoptèrent ces
propositions et firent leurs dispositions préparatoires. --- Page 208 ---
RETOLUTION
1793.
M. de Caradeux, lassé ou effrayé de son
commandement, > avait pris une résolution qui
achevait de peindre son caractère aventureux.
En abandonnant la partie, il avail embarqué
une soixantaine de ses nègres, et oubliant ses
proprictés de Saint-Domingue, s'était transporté sur les terres des Etats-Unis.
La ville du Port-au-Prince lui choisit un successeur digne de lui. Elle appela à son secours
M. de Borel, qui n'hésita pas à accepter cette
mission. Il se dirigea du Cap sur le Mole-SaintNicolas, où les autorités du Port-au-Prince lui
envoyaient le navire l'Agatheavec cune douzaine
de petits bâtimens, à l'effet de transporter les
débris de. sa bande ct des saliniers des Gonaives,
quis'étaient refugics au Mole-Saint-Nicolas,
M. de Borel, pour qui les lois et les régleanens étaient destoilesd'araignée, partitavec sa
flottille sans expédition régulière de la marine;
il fut arrêté à la hauteur de Saint - Marc par le
Borée, que montait M.de Grimouard, commandant de la station navale; n'ayant pu produire
les titres en vertu desquels il tenait militairement la mer, comme il avait tenu la terre,ilfut
conduit à Saint-Marc près des autorités supcrieures de la colonie.
M. de Blanchelande le fit traduire en prison
ée, partitavec sa
flottille sans expédition régulière de la marine;
il fut arrêté à la hauteur de Saint - Marc par le
Borée, que montait M.de Grimouard, commandant de la station navale; n'ayant pu produire
les titres en vertu desquels il tenait militairement la mer, comme il avait tenu la terre,ilfut
conduit à Saint-Marc près des autorités supcrieures de la colonie.
M. de Blanchelande le fit traduire en prison --- Page 209 ---
DE SAINT-DONINGCE.
avec cent cinquante personnes de sa suite qui 1792.
élaientàborddef Agatheetd d'unautrebatiment
arrêté avec lui. La présence de ces hommes,
dont le but et l'armement paraissaient manifestement hostiles, excita une rumeur qu'on cut
peine à calmer. Il ne fallut rien moins que le
litre de conseil de paix et d'union qu'on venait
de prendre, etl'allégresse que produisait l'annonce officielle du décret du 4 avril, pour sauver M. de Borel.
Aussitôt que l'avis de son arrestation parvint
au Cap, l'assemblée coloniale réclama en sa faveur Fimviolbiliéq@ollearaitprononcée pour
lous ses membres. Après des hésitations sans
fin, M. de Blanchelande crut devoir lui rendre
sa liberté avec celle de toutes les personnes
arrêtées.
Cette arrestation de M. de Borel a été, dans
la suite, le grief principal allégué par les assemblées de la colonie, auprès des tribunaux révolutionnaires de France, contre MM. de Blanchelande ct de Grimouard; et, dans des tems
d'assassinats juridiques, ces deux malheureux
chefs ont payé de leur tête les accusations que
la haine etl'esprit de parti avaient rassemblées
contre eux.
La ville du PortauPrince.privée, parla dé- --- Page 210 ---
Tgo
RÉVOLUTIGN
1792, faite de Praloto, d'une partie de ses moyens,
et dénuée de chefs militaires par le départ de
M. de Caradeux et par l'arrestation de M. de
Borel, se laissa aller au découragement quand
elle vit paraitre M. de Blanchelande avec les
vaisseaux de haut bord le Jupiterct le Borée,
le navire armé PAgathe et quelques autres bitimens de transports montés par des hommes
de couleur et des blancs de leur parti, sous les
ordres de M. de Fontanges.
Dans le même tems, le chef des confédérés
du sud, Rigaud, pressait la place du côté du
fort Bizoton, où il était campé, et le général
Beaucais s'avançant avec les confédérés de la
Croix-des-1 Bouquets, consommait l'investissement.
Lecommissaire Roumes'étaitrcuni par terre
à cette colonne. Il était parti de Saint - Marc
avec une simple escorte desoixante hommes de
couleur, et avait traversé sans obstacle vingt
lieucs de terrain occupé par les noirs insurgés,
preuve irréfragable que Tirruption des noirs
sur Praloto était l'oeuvre des confédérés.
Ledélégué de la France, en recevant par-tout
les hommages dus à son caractère, avait aussi
regules aveuxdelac confiance. Le général Beauvais, qui n'était qu'un soldat et gui en avait la
ne. Il était parti de Saint - Marc
avec une simple escorte desoixante hommes de
couleur, et avait traversé sans obstacle vingt
lieucs de terrain occupé par les noirs insurgés,
preuve irréfragable que Tirruption des noirs
sur Praloto était l'oeuvre des confédérés.
Ledélégué de la France, en recevant par-tout
les hommages dus à son caractère, avait aussi
regules aveuxdelac confiance. Le général Beauvais, qui n'était qu'un soldat et gui en avait la --- Page 211 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
1gt
franchise, lui avait confirmé naivement les im- 1792.
portantes commnunicationsqueleprésident Pinchinat avait le premier faites au commissaire
Saint - Leger. (C Nous n'avons jamais été les
dupes des pompons blancs, ditlegénéral Beauvais au commissaire Roume ; il nous fallait conquérir nos droits, nous avions besoin d'auxiliaires : le diable se serait présenté que nous
l'aurions enrégimenté. Ces messieurs se sont
offerts et nous les avons employés en leur permettant de croire qu'ils nous dupaient.. Mais
nous sommes incapables de tromper la nation. >
Ces confidences politiques eurent lieu sans
éveiller la défiance des chefs militaires de la
colonie; ils supposaient à la caste de couleur
les principes de leurs habitudes, et dans leur
erreurils se demasquaientsouvent par desaveux
qui ruinèrent leur projet.
A l'aspect des préparatifs militaires qui la
resserraient, la villeduPort-au-Prince se soumit
à la volonté nationale devant les chefs qui s'en
disaient les organes.
Le commissaire et le général, pour calmer le
ressentimnent des confédérés, ordonnèrent l'arrestation et la déporlation des principaux meneurs civils et militaires. Le bataillon du yerégiment, ci-devant Normandie, fut embarqué et --- Page 212 ---
REYOLUTION
1792. renvoyé en France, sans compter pour rien lé
besoin qu'on avait de son service, et dont un
simple déplacement et une réorganisation nouvelle auraient pu faire tirer parti.
Dumontellier, commandant les saliniersauxiliaires de M. de Borel,obtint un passeport pour
les Etats-Unis. Praloto, moins heureux, fut arrétéetmisàbord avechuitautresindividus pour
être déportés en France ; ces individus le furent
réellement, mais Praloto fut séparé d'eux dans
les eaux de l'Arcahaie par le prévôt de la maréchaussée, Roi de la Grange, qui le fit transférer, de son autorité privée, dans un canot, le
chargea de chaines, le poignarda de sa main et
fit jeter son cadavre à la mer..
L'autorité du gouveraementcolonial rétablie
au Port-au-Prince, le commissaire Roume ne
s'occupa plus que d'éclairer les hommes de
couleur sur les projets contre-résolationnaires auxquels on voulait les faire servir. Il fit
comprendre aux généraux ct aux chefs de cette
caste.que les chefs militaires, sous prétexte de
défendre leurs droits, n'avaient pour but que
de rétablir l'ancien régime, en faisant ruiner
les élablissemens du système nouveau par les
directions données aux confédérations. Pour
les tenir dans des sentimens favorables, il resta
clairer les hommes de
couleur sur les projets contre-résolationnaires auxquels on voulait les faire servir. Il fit
comprendre aux généraux ct aux chefs de cette
caste.que les chefs militaires, sous prétexte de
défendre leurs droits, n'avaient pour but que
de rétablir l'ancien régime, en faisant ruiner
les élablissemens du système nouveau par les
directions données aux confédérations. Pour
les tenir dans des sentimens favorables, il resta --- Page 213 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
au Port-au-Prince jusqu'à l'arrivée, des nou- 1792.
veaux commissaires civils.
Afin d'obtenir la rentrée des esclaves insurgés de l'ouest sur leurs habitations, on eut recours à un moyen qui fut pour le moment d'un
grand secouts, mais qui devenait d'un exemple bien dangereux pour tout noir qui savait
combiner des idées. ( La paroisse de la Croixdes-Bouquets donna cent libertés, et celle de
l'Arcahaie cent quarante-quatre aux chefs des
révoltés, à condition qu'ils serviraient pendant
cinq ans dans une géndarmerie, et qu'ils maintiendraient pendant ce tems la discipline parmi
les esclaves. Les deux cent quarante - quatre
affranchis, comme autant de prédicateurs, se
disséminérent sur les habitations, etj justifièrent
parleurspromptssucobslalbontédumoyen().
Le commissaire Roume se chargea de pacifier l'ouest. M. de Blanchelande s'achemina
vers le sud, où tout avait été et était encore
en combustion.
Les hommes de couleur de cette contrée
avaient pris les armes dès le principe des troubles de la colonie. Tour-à-tour victorieux ou
vaincus, ils n'avaient jamais cessé de tenir un
corps armé à la disposition des confédérés de
() Rapport tdu comnissaire Roume sur sa mission, page 46.
L,
--- Page 214 ---
194.
BEVOLUTION
1792. la Croix-des-Bouquets. Ce corps avait été confié à un chef fait pour marquer dans des événemens difficiles. C'était André Rigaud, dont
la fortune a subi tant de changemens, mais
qui n'a jamais varié dans ses sentimens d'attachement à la France et de haine erivers les COlons. Sa famille était aussi ardente que lui dans
cette haine. On peut en juger par la lettre d'un
de ses trois frères, Augustin Rigaud, qui fut
interceptée au moment de l'incendie du Portau-Prince, et que l'assemblée provinciale du
sud eut Timprudence de rendre publique.
< La paroisse d'Aquin vient d'accepter le
traité de paix, mais il n'y aaucune streté avec
des hommes aussi pervers. Le coup est sûrement concerté aux Cayes et par-tout. Prenez
garde à vous : quittez la ville : campez-vous aux
moindres mouvemens : tuez, saccagez, brûlez,
iln'y a plus de salut pour vous. Il ne faut pas
que nos ennemis profitent de leur perfidie
point d'arrangemens qu'après les instructions
(qu'on attendait de la Groix-des-Bouqwets). . Je
vole à la vengeance ; si ma destination n'est
point de mourir dans cette expédition, je reviendrai aussitôt vous joindre. Campez-vous, 9
et nousvaincrons les brigands qui veulent égorger notre parti et le réduire à l'esclavage,
iln'y a plus de salut pour vous. Il ne faut pas
que nos ennemis profitent de leur perfidie
point d'arrangemens qu'après les instructions
(qu'on attendait de la Groix-des-Bouqwets). . Je
vole à la vengeance ; si ma destination n'est
point de mourir dans cette expédition, je reviendrai aussitôt vous joindre. Campez-vous, 9
et nousvaincrons les brigands qui veulent égorger notre parti et le réduire à l'esclavage, --- Page 215 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
Vengeance! vengeance! Je vous embrasse tous: 1792.
mon dernier mot est de me venger de ces barbares. Volez au secours de voS frères égorgés.
Vive la liberté ! vive l'égalité! vive l'amour! >
Exclamation qui prouve jusqu'oà peut s'égarer
le délire !
André ligaud, qui venait d'être reconnu
général par la commission civile, 7 et qui l'était
depuislong-temsparfuniversalité des suffrages
de sa caste, n'était pas aussi expansif que son
frère ; mais il n'en était que plus à craindre.
Lorsqu'on lui faisait part des cruautés des siens,
son mécontentement,quril eût pu appesantir au
moyen de son crédit tout-puissant, se bornait
à le faire écrier : Mon Dieu, qu'est-ce que le
peuple en fureur! Il avait en partie bien raison, car les atrocités que la guerre avait fait
naitre entre les hommes de couleur et les blancs
avaient quelque chose de plus criminel et de
plus révoltant que celles auxquelles la guerre
des noirs avait jusque là donné lieu. Les lois
de la morale et dé la nature étaient toutes outragées dans la guerre des blancs et des hommes de couleur ; c'étaient des pères qui étouffaient leurs fils, ou des fils qui plongeaient leurs
bras sanglans dans le sein de leurs pères. Dans
leur égarement réciproque, ils s'excitaient --- Page 216 ---
REVOLUTIOS
1792. en se disant : Tue le mien,je tuerai le tien:
Le besoin qu'avait M. de Blanchelande des
nouveaux citoyens de couleur pour réduire
les esclaves révoltés du nord, lui faisait espérer le plus grand succès de l'avis qu'il portait
dans le sud du décret du 4 avril. Les hommes
de couleur de cette province avaient de trop
grands intérêts pour les abandonner et aller au
loin se faire soldats. Le gouverneur comptait
surleur généreux enthousiasme pour lui procurer une quantité suffisante d'hommes propres,
par leur constitution acclimatée, à remplacer
la consommation effrayante qu'avait absorbée
la défense du Cap. Il fut déçu dans ses espérances. L'enthonsiasme est magnétique : celui
qui n'en a point a beau l'affecter, il ne peut enflammer personne, sur-tout quand il parle un
langage qui n'est pas le sien.
M. de Blanchelande, dans plusieurs proclamnations, avait qualifié de bâtarde la caste de
couleur, ct, par ses déclarations à l'occasion du
décret du 15 mai, l'avait trop irritée pour pouvoir jamais espérer de regagner sa confiance. Il
avait beau parler des torts passés, abjurer les
erreurs communes, s'exlasier sur le décret
du 4 avril, montrer le danger de l'insurrection
des noirs, et cajoler les chefs de couleur, par-
. de Blanchelande, dans plusieurs proclamnations, avait qualifié de bâtarde la caste de
couleur, ct, par ses déclarations à l'occasion du
décret du 15 mai, l'avait trop irritée pour pouvoir jamais espérer de regagner sa confiance. Il
avait beau parler des torts passés, abjurer les
erreurs communes, s'exlasier sur le décret
du 4 avril, montrer le danger de l'insurrection
des noirs, et cajoler les chefs de couleur, par- --- Page 217 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
liculièrementle. général Rigaud, ses paroles ne 1792.
recrutaient personne.
En quittant le Port-au-Prince, M. de Blanchelande s'était rendu à Jérémie pour servir de
médiateur entre les hommes de couleur ct les
blancs de cettc partie, qui s'étaient fait jusque
l une guerre acharnée. Ceux-ci, plus nombreux, avaient à diverses fois éconduit et fait
taire les réclamations des hommes de couleur,
quileur avaient demandé l'exécution des concordats faits à la Croixdes-Bonquets et ailleurs.
- Les concessions n'avaient été ni grandes ni longues, à peine y avait-il eu des lueurs de paix.
Les blancs de Jérémie et des quatre paroisses de sa dépendance s'étant fédérés sous le
titre de coalition de la Grande-Anse, avaient
nommé un conseil administratif pour diriger
leurs affaires, s'étaient isolés du reste de la COlonie, et n'avaient entretenu que des relations
très-vagues avec le gouvernement et les autorités supérieures. Ils avaient fait la guerre pour
leur propre compte, et cette guerre avait été
d'autant plus cruelle qu'elle avait cu lieu entre
les deux castes qui se touchaient. Celle de couleur avait massacré dans des supplices horribles
les blancs qu'ellea avait faits prisonniers, et avait
résisté quelque tems avec succès sous les ordres --- Page 218 ---
I98
RÉVOLUTION
1792. des plus riches colons de couleur, Noël Azor, ,
les frères Lafond ct Lepage ; mais elle avait
fini par succomber.
Lc conseil d'administration de la GrandeAnse l'avait accablée par le nombre, en osant
armer les noirs. Ainsi, lorsque partout ailleurs
les esclaves s'étaient si volontairement faits les
auxiliaires des hommes de couleur, ilsles combatlaient avec fureur dansla Grande-Anse,sous
la direction des blancs et la conduite d'un
nommé Jean Kina.
Les hommes de couleur de ce quartier, qui,
après avoir été vaincus n'avaient pas cu l'inslinct de fuir, avaient été tenus en rade et enchainés sur des pontons : cette mesure avait été
étendue auxfemmes, auxvieillardsetauxenfans.
M. de Blanchelande s'était rendu à Jérémie
pour faire cesserun abus si criant. Assailliparles
réclamations des détenus qui sollicitaientleurliberté, et par celles des blancs qui menaçaient de
repousser parles armes les hommes de couleur,
demandant paranticipationlesbénéficesdelaloi
du 4avril, il prit un terme moyen qui ne satisfit
personne, en envoyant les prisonniers au Cap
pour être employés à la réduction des esclaves.
L'assemblée coloniale les vit atriver avec
effroi, parce que c'étaient des mécontens de
amations des détenus qui sollicitaientleurliberté, et par celles des blancs qui menaçaient de
repousser parles armes les hommes de couleur,
demandant paranticipationlesbénéficesdelaloi
du 4avril, il prit un terme moyen qui ne satisfit
personne, en envoyant les prisonniers au Cap
pour être employés à la réduction des esclaves.
L'assemblée coloniale les vit atriver avec
effroi, parce que c'étaient des mécontens de --- Page 219 ---
DE SAINT-DONINGUE.
plus, et que le nombre en était déjà grand au 1792.
Cap parmi la caste de couleur. Une cause nouvelle Tirritait, et donnait lieu chaque jour à
des mouvemens d'indignation.
Les hommes de couleur du Port-de-Paix,
instruits des concessions obtenues par les confédérés de l'ouest, s'étaient réunis pour établir
la demande d'un concordat. Les blancs de ce
quartier, soutenus d'un détachement du 41régiment ci-devant la Reine, les ayant enveloppés sans coup férir, les avaient embarqués au
nombre de cent quatre-vingt-quatorze, et fait
conduire au Cap, où T'assemblée coloniale les
tenaitprisonniers en rade, à bordd'un vaisseau.
A peine M. de Blanchelande avait-il pris
terre dans le sud, qulune députation d'habitans
était venue le conjurer de se rendre aux Cayes.
La populace de cette ville, excitée parl l'assemblée de la province, élevait des récriminations
contre la loi du 4 avril ; ces récriminations
étaient d'autant plus dangerenses et impolitiques.qucleshommes de couleur du, sud avaient
partout sur les noirs ( excepté sur ceux de la
coalilion de la Grande-Anse ) une influence
directe Ou cachée, et qu'ils étaient là, comme
dans l'ouest, les moteurs et les maitres des
mouvemens insurrectionnels. --- Page 220 ---
REVOLUTION
1792.
M. de Blanchelande, embarrassé de son attitude à Jérémie, s'empressa de se rendre aux
voeux des habitans des Cayes, qui lui firent une
réception brillante. Il avait à sa suite le général des hommes de couleur, Rigaud. Ce général avait été envoyé quelques mois auparavant
parle commissaire Saint-Leger auprès de T'assemblée du sud pour négocier avec elle des sarrangemens semblables à ceux contractés par
les confédérés de la Croix-des-1 Bouquets. Sa
mission n'avait point réussi; on n'avait pas
voulu l'entendre, et à la suite de ce refus une
insurrection des noirs avait éclaté dans les
mornes de la Hotte. Cette insurrection n'était
point éteinte, et elle portait le deuil ct l'épouvante jusqu'aux portes des Cayes.
Les autorités créoles du sud, en voyant quelques renforts dans l'escorte de M. de Blanchelande,leconjurérent de réduire, par les armes,
lenoyau de cette insurrection établiaux platons.
Le général Rigaud, quisavait par expérience
qu'il faut un tems matériel pour désarmer, par
la persuasion, ceux à quil'on a mis les armesà
Ja main, et chez quil la raison est d'autantmoins
accessible qu'ils sont plus barbares, voulut détourner M. de Blanchelande de cette tentative,
en lui faisant observer que l'exécution de la loi
. de Blanchelande,leconjurérent de réduire, par les armes,
lenoyau de cette insurrection établiaux platons.
Le général Rigaud, quisavait par expérience
qu'il faut un tems matériel pour désarmer, par
la persuasion, ceux à quil'on a mis les armesà
Ja main, et chez quil la raison est d'autantmoins
accessible qu'ils sont plus barbares, voulut détourner M. de Blanchelande de cette tentative,
en lui faisant observer que l'exécution de la loi --- Page 221 ---
DE SAINT-DONINGUE.
du 4avril n'était pas encore assez garantic aux 1792.
hommes de couleurpour entraînerleurd dévouement et leur concours unanimc, qu'on n'avait
pas dès-lors assez de force pour coiffer et
étouffer l'insurrection ; qu'en supposant des
succès on n'allait que diviser les révoltés, conséquemment Gendieleundégrélatione et compromettre la sûreté des élablissemens existans.
M. de Blanchelande comprit ces raisons et
voulut négocier au lieu d'employer le glaive;
l'assemblée provinciale fit jeter parles clameurs
publiques de telles accusations contre CCS démarches paciiques,quiln'osa plus leur donner
de suite.
On poussait l'inconséquence jusqu'à lui reprocherd'admettre à sa table les chefs des hommes de couleur; on disait publiquement qu'il
ne le faisait que dans le but d'arriver; par les
mulâtres,au rétablissement del'ancien régime;
on l'accusait de sacrifier à ce but les premiers
intérêts de la colonie, et en particulierle salut
de la province.
L'assemblée du sud, qui avait fomenté CCs
clameurs, parut céder à leurs instances en s'opiniatrant à refuser aux révoltés trois cents libertés qu'ils demandaient, à l'exemple de ceux
dcl'oucst : elle finit paradresser unc réquisition --- Page 222 ---
REYOLUTION
1792. formelle à M. de Blanchelande,
pour dissiper,
parlesarmes, le rassemblement des platons, en
lui faisant observer qu'il avait des forces plus
que suffisantes, s'il réunissait aux troupes de
ligne les blancs de tous les environs et ses amis
les hiommes de couleur. Cela aurait
être
exact si ces blancs et ces hommes de pu couleur
eussent obéi comme des soldats; mais lorsqu'ii
fallut partir pour cette expédition, la générale
ne parvint à en rallier qu'un petit nombre.
M. de Blanchelande entreprit à contre-cocur
l'opération pour laquelle il était requis; il en
augurait si mal qu'il crut devoir communiquer
son plan à l'asseunblée du sud et à la municipalité des Cayes. Les insurgés en parurent instruits, car de fortes embuscades se trouvèrent
placées dans tous les défilés que devaient franchir les trois colonnes d'attaque avant d'arriver
au gros des révoltés, placé sur les crêtes en
arrière des platons.
Les platons dont il est ici question, sont le
défilé principal des mornes de la Hotte (une
des chaines les plus élevées de l'ile) vers la
plaine du fond.
M. de Blanchelande, accompagné de deux
commissaires de l'assemblée du sud, se poria
de sa personne aux pieds des platons. Il avait
aient franchir les trois colonnes d'attaque avant d'arriver
au gros des révoltés, placé sur les crêtes en
arrière des platons.
Les platons dont il est ici question, sont le
défilé principal des mornes de la Hotte (une
des chaines les plus élevées de l'ile) vers la
plaine du fond.
M. de Blanchelande, accompagné de deux
commissaires de l'assemblée du sud, se poria
de sa personne aux pieds des platons. Il avait --- Page 223 ---
DE SAINT-DONIXGUE.
avec lui quelques détachemens de la marine de 1792.
TEtat, aux ordres de MM. de Sercey et d'Esmangard, trente-trois propriétaires des Cayes
et un détachement d'artillerie nationale commandé par M. de Saint-Cyr. Le général des
hommes de couleur, Rigaud, avec quelques
soldats, formait l'avancée du quartier-général.
Trois colonnes. 7 fortes de plus de quinze
cents hommes, devaient agir simultanément et
labourer les ennemis.
Outre ces troiso colonnes, M. de Blanchelande
avait ordonné à des rassemblemens assez considérables qui étaient au Port-Salut, au camp
del'Abbaye et aux. Anglais, de concouriràl'exécution du plan général,en chassant les ennemis
du bras droit des Trois-Rivières. ( Les citoyens
que je croyais commander, dit dans son rapport
M. de Saint-Léger, officier au 4 régiment cidevant Provence, 3 commandant du camp de
l'Abbaye, ayant opposé une résistance invincible axorndresdontfevceutionn'daiticoifes
j'ai latté seul contre tous pendant une journée
enlière avec l'acharnement d'un officier qui ne
sait qu'obéir. Je suis même sorti du camp à
cheval; les douze soldats de mon détachement
marchaient seuls à ma suite, et protestaient,
quoique languissans,der enfacompagneraubout --- Page 224 ---
HÉYOLUTION
1792. de l'univers. J'ai beaucoup à me louer de ces
braves gens, traités ici comme un rebut parce
qu'ils souffrent et qu'on ne peut ni ne veut les
secourir. >
M. de Fleury, capitaine au 73 régiment cidevant Royal-Comtois, commandant du PortSalut, voyant le refus obstiné de tout ce qui
l'entourait de marcher à l'ennemi, se tua de
désespoiretdut donnerdes regrets,parsal mort,
à tous ceux qui avaient l'ame française.
Le 6août était le jour de l'attaque : un coup
de canon devait en être le signal.
La colonne de gauche, sortie de Torbeck,
fut la seule exacte au rendez-vous. Elle attendit
vainementle coup de canon qui devait prescrire
l'engagement. Les noirs la voyant irrésolue et
fluctuante, fondirent sur elle par essaims, et la
jetèrent en désordre dans un défilé d'unc aspérité telle, qu'il porte le nom de DompteMuldtre. La presque totalité de cette colonne
tomba sous les coups des ennemis; elle était
commandéc par M.Deschet,capitaine au 73-régiment ci-devant Royal-Comtois, et se composait de quelques hommes de ce régiment, de
cent vingt hommes du 92" régiment ci-devant
Walsh, et de deux cents blancs ou hommes de
couleur. Un planteur du nom de ce régiment
filé d'unc aspérité telle, qu'il porte le nom de DompteMuldtre. La presque totalité de cette colonne
tomba sous les coups des ennemis; elle était
commandéc par M.Deschet,capitaine au 73-régiment ci-devant Royal-Comtois, et se composait de quelques hommes de ce régiment, de
cent vingt hommes du 92" régiment ci-devant
Walsh, et de deux cents blancs ou hommes de
couleur. Un planteur du nom de ce régiment --- Page 225 ---
DE SAIRT-DONINGUE
dans lequel il avait servi, et que-les colons 1792.
appelaient milord Walsh, fut pris dans cette
altaque. Les insurgés lui coupèrent la tête et
forcèrent son amni Thiolière de l'embrasser
avant de le faire mourir lui-même dans d'af-.
freux tourmens qu'il supporta avec une sublime
énergic.
Lecolonel du4 régimentci-devant) Provence,
M. de Thiballier, commandait la scconde COlonne; elle était composée dec quelques hommes
du régiment de Provence, d'un demi-batailion
du 88€ régiment ci-devant Berwick, et des habitans de la plaine refugiés aux Cayes. M. de
Thiballier, retenu par des obstacles de localité
et par la désertion des hommes de couleur qui
s'étaient d'abord réunis à lui, n'arriva que le
lendemain sur le terrain où il aurait dû se
trouver la veille. Il crut devoir néanmoins
avancer dans les gorges et aborderles sennemis.
Il fut assailli de tous côtés par des noirs qu'il
ne : voyait pas, qui faisaient rouler sur lui des
quartiersde roche mouvante,etquifae,etquifaccablaient
paruni feu vifdemousqueterie. T
M.deThiballier,
forcé à la retraite, fut vivement poursuivi; sa
colonne perdit une centaine d'hommes, parmi lesquels on comptait plusieurs habitans. 2
M. Doyle, lieutenant-colonel, quatre officiers --- Page 226 ---
RÉVOLUTION
1732. et cinquante soldats du régiment de Berwick.
La troisième colonne, aux ordres de M. de
Sanson, capitaine au 4 régiment ci - devant
Provence, se composait de quelques hommes
de ce régiment et de deux cents habitans ou
hommes de couleur. Cette colonne, oà tout le
monde donnait son avis, s'obstina à vouloir
traîner une pièce de canon dans des chemins
impraticables. Elle perdit le tems qu'elle aurait
dà mettre à marcher, et tenta à son tour une
attaque décousue.
M. de Bhankwlads.gevouapiedi, quatre
ou cinq lieues à droite de ces mouvemens, instruit des échecs éprouvésparlesdeux, premières
colonnes, transmit l'ordre à celle-ci de rétrograder. Il n'était plus tems, M. de Sanson avait
été tué sur la pièce qu'il avait eu la condescendence de trainer.Sar mort étaitdevenue le signal
dela déroute. Leshomnescourageusguiavaien
voulu défendre la pièce étaient tombés à côté
de M. de Sanson dans la confusion de la mélée.
M. de Blanchelande apprit ces désastres par
Texaltation des ennemis qui étaient devant lui
et que le général Rigaud venait de repousser
dans leur camp.
Après quelques pourparlers inutiles, on les
vitbisserdansce camp un drapeau blanctrempé
mort étaitdevenue le signal
dela déroute. Leshomnescourageusguiavaien
voulu défendre la pièce étaient tombés à côté
de M. de Sanson dans la confusion de la mélée.
M. de Blanchelande apprit ces désastres par
Texaltation des ennemis qui étaient devant lui
et que le général Rigaud venait de repousser
dans leur camp.
Après quelques pourparlers inutiles, on les
vitbisserdansce camp un drapeau blanctrempé --- Page 227 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
dans le sang des malheureux qu'ilsavaient égor- 1792.
gés, et à côté de cette enseigne parlante, ils en
montrèrent,auboutd'unepique, une autre plus
horrible encore, c'était la tête de M. Doyle,
lieutenant- colonel au régiment de Berwick,
remarquable par sa belle chevelure blanche.
On était si près de ce spectacle barbare, qu'on
entendit lcs révollés crier : vive le Roi! vive
Blanchelande (1)! ces cris n'étaient poussés
par les ennemis que pour achever de jeter parmi les blancs la désolation de la défiance.
M. de Blanchelande ayant eu dans la nuit la
confirmation de la défaite générale de ses COlonnes, se décida à rentrer aux Cayes. Il fut
rencontré dans sa retraite par des fuyards de la
troisième colonne, qui communiquérent leur
terreur aux faibles détachemensdu quartier général. On abandonna deux canons et dix chariots de vivres. M. de Saint-Cyr eut le genou
fracassé. L'alarme et la précipitation étaient
telles, qu'en voulant faire sauter un caisson, 2
on faillit faire sauter la colonne entière. Les
noirs insurgés vinrent achever de presser la déroute. Plusieurs personnes furent tuées; il y en
eut un plus grand nombre de blessées; on ne
(1) Mémoire de l'assemblée du sud, pages 35, 56 et 57;
Journaleractelfidelede ce qui s'est passé dans le sud, pageg. --- Page 228 ---
REVOLUTION
1793. se raliia que sous le canon de la ville des Cayes.
Lestrente-trois propriétaires que M.de Blanchelande avait emmenés avec lui furentles seuls
qui firent bonne contenance, avec le noyau
d'hommes de couleur qui couvrait le général
Rigaud. Son frère Augustin, dont on connait
la fougue, fut blessé dans cette retraite. ( Je
recomnande à la justice de l'assemblée, disait
M.de Blanchelandedansler récitdecelleaflaire,
tous les blessés, et à son indignation tous les
lâches qui nous ont abandonnés. ))
Il n'avait pas besoin d'appeler sur lui de
nouvelleshaines. Les reproches les plusinjustes
et les plus accablans lui furent prodigués à la
suite de cette désastreuse entreprise, etle poursuivirent jusqu'à la fin de sa carrière.
M. de Blanchelande quitta le sud pour se
rendre au Cap sans pouvoir y ramener un seul
homme, car tout ce qui avait des armes voulut
en couvrir ses propriétés et sa famille. Les
noirs restèrent maitres absolus des platons.
Le feu de la révolte s'était éteint dans l'ouest.
Une brûlait, danslenord,que sur les frontières
espagnoles, oû, contre toutes les lois divines et
humaines, l'avidité avait établi un commerce
interlope très-actif. Les habitans des frontières
espaguoles,à qui des fanatiques disaient que les
armes voulut
en couvrir ses propriétés et sa famille. Les
noirs restèrent maitres absolus des platons.
Le feu de la révolte s'était éteint dans l'ouest.
Une brûlait, danslenord,que sur les frontières
espagnoles, oû, contre toutes les lois divines et
humaines, l'avidité avait établi un commerce
interlope très-actif. Les habitans des frontières
espaguoles,à qui des fanatiques disaient que les --- Page 229 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
bandes noires étaient armées pour Dieu et pour
1792.
leroi,ne faisaient aucune dificullé,moyennant
quelques gourdes, de livrer aux chefs insurgés,
pour les égorger, les blancs qui se réfugiaient
sur leur territoire (1).
En échange de quelques denréesetmunitions
de guerre, ils obtenaient les riches productions
de la partie française, car les noirs insurgés
leur vendaient sans scrupule les meubles, les
bestiaux et les enfans noirs qu'ils enlevaient sur
les habitations.
< Des pièces authentiques paraissent établir
qu'une partic decct infâme butin fut transporté
à la Jamaique et à la Havane, et l'on ne peut se
refuser à croire, dit M. Garran - Coulon dans
son rapport à la convention nationale, que les
commandans des frontières espagnoles n'aient
contribué à cet odieux commerce (2). >
Ainsi la révolte, dans le nord, avait d'autres
(1) Adresse de l'assemblée coloniale, des 13 et 15 novembre
1791 ; Récit historique de Gros, édition du Cap, , page 45.
(2) Déclaration du curéde la Marmelade, Bienvenu Amont,
du 27 septembre 1791; Déclaration de M. Boulanger, commandant la goëlette la Fanfine, du 28 juillet 1792 ; Lettres des
habitans de Maribarou, d'Ouanaminte, etc., à l'assemblée
coloniale, du 14 juin 1792 ; Procès-verbaux del l'assemblée COloniale, des 24 décembre 1791, 19 janvier, 25 avril et 9 juillet 1792.
I.
--- Page 230 ---
REVOLUTION
1792. élémens et d'autres causes que celle du sud et
del'ouest.
La France fut éclairée surtoutes ces circonstances par l'arrivée des commissaires Mirbeck
et Saint-Leger. Ce dernieravaitembarqué avec
lui des députés des hommes de couleur de plusieurs paroisses, les sieurs Viart, Dubourg,
Chanlatle jeune et Ouvière, afin de faire connaître dans tout leur jour les ouvertures faites
aux chefs des concordats pour arriver à la contre-révolution.
D'autres émissaires de couleur avaient déjà
jeté l'effroi dans les villes de commerce de
France, en y faisant connaitre les détails des
projets d'indépendance conçus dans les assemblées de la colonie.
Les deuxa actes politiques de contre-révolution
ou d'indépendance effrayaient également les
grands intérêts du commerce, qui avait des
créances énormes sur Saint-Domingue, et qui
perdait l'espoir de s'en couvrir si la colonic
était séparée de la métropole, comme tout portait à le faire craindre.
Voiciquelleavaitétéla source de ces créances.
Il ne fallait autrefois que du crédit pour acquérir d'immenses propriétés dans les colonies.
Le gouvernement concédait souvent le sol, ei
'indépendance effrayaient également les
grands intérêts du commerce, qui avait des
créances énormes sur Saint-Domingue, et qui
perdait l'espoir de s'en couvrir si la colonic
était séparée de la métropole, comme tout portait à le faire craindre.
Voiciquelleavaitétéla source de ces créances.
Il ne fallait autrefois que du crédit pour acquérir d'immenses propriétés dans les colonies.
Le gouvernement concédait souvent le sol, ei --- Page 231 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
21I
ce sol, concédé ou acheté, établissait le crédit 1792.
auprès du commerce, quifournissaitles sommes
nécessaires aux exploitations. Le planteurà qui
le sol était concédé obtenait vingt à trente pour
cent de revenus; ; celui qui achetait le sol en retirait encore quinze à vingt pour cent. Ce revenu, pendant quelques années, s'il n'yavait pas
dissipation, suffisait pour éteindre la dette principale; mais telle était la passion des créoles
pourles grandes alliances, que pour en soutenir
le luxe ilsy sacrifiaientleurfortune et pouvaient
rarement se désentraver des engagemens qu'ils
avaient contractés avec le commerce.
Les réticences de l'assemblée coloniale, leur
recours obatin@auprisdeagaurermemens, étrangers préférablement à la France, l'arrivée en
Angleterre d'agens avoués de la coalition de la
Grande-Anse, enfin les aveux oblenus deshommes de couleur sur les ouvertures contre-révolutionnaires qui leur avaient été faites, ne laissaient aucun doule sur les machinations qui
mettaient en compromis les avances faites par
les places de commerce.
L'assemblée nationale, qui avait été tour-àtour assaillie par les réclamations de la philantropie et, par celles des préjugés de couleur, le
fut plus vivement encore par celles' de l'intérêt. --- Page 232 ---
RÉVOLUTION
1792. Aussiavait-elle rendu, par acclamation, le décret du 4 avril, dont voici le texte: :
( L'assemblée nationale considérant que les
ennemis de la chose publique ont profité des
germes de discorde qui se sont développés dans -
les colonies, pour les livrer au danger d'une
subversion totale, en soulevant les ateliers, en
désorganisant la force publique, et en divisant
les citoyens, dont les efforts réunis pouvaient
sculs préserver leurs propriétés des horreurs
du pillage et de l'incendic;
> Que cet odieux complot parait lié aux projets de conspiration qu'on a formés contre la
nation française, et qui devaient éclater à-lafois dans les deux hémisphères;
)) Considérant qu'elle a lieu d'espérer de
l'amour de tous les colons pour leur patrie,
qu'oubliant les causes de leur désunion et les
torts respectifs qui en ont été la suite,ils se livreront sans réserve à la douceur d'une réunion
franche'et sincère, qui peut seule arrêter les
troublesdontilsontious étéégalement tvictimes,
et les faire jouir des avantages d'une paix solide
et durable, décrète qu'il y a urgence.
> L'assemblée nationale reconnait et déclare
que les hommes de couleur et nègres libres
doivent jouir, ainsi que les colons blancs, de
les
torts respectifs qui en ont été la suite,ils se livreront sans réserve à la douceur d'une réunion
franche'et sincère, qui peut seule arrêter les
troublesdontilsontious étéégalement tvictimes,
et les faire jouir des avantages d'une paix solide
et durable, décrète qu'il y a urgence.
> L'assemblée nationale reconnait et déclare
que les hommes de couleur et nègres libres
doivent jouir, ainsi que les colons blancs, de --- Page 233 ---
DE SAINT-DONINGUE.
l'égalité des droits politiques ; ct, après avoir 1792.
décrétélurgence, décrète ce qui suit: :
> Art. Ir, Immédiatement après sla publication du présent décret, il sera procédé, dans
chacune des colonies fimngihendelladeVent
et Sous-le-Vent, à la réélection des assemblées
coloniales et des municipalités, dans les formes
prescrites parle décret du 8 mars 1790, etl'instruction de l'assemblée nationale du 28 du
même mois.
>) 2. Les hommes de couleur et nègres libres
seront admis à voter dans toutes les assemblées
paroissiales, et. seront éligibles à toutes les
places, lorsqu'ils réuniront d'ailleurs les conditions prescrites par l'article 4 de l'instructiondu 28 mars.
> 3. Il sera nommé, parles roi, des commissaires civils, au nombre de trois, pour la colonie de Saint-Domingue, et de quatre pour les
iles de la Martinique, de la Guadeloupe, de
Sainte-Lucie, de Tabago et de Cayenne.
> 4: Ces commissaires sont autorisés à prononcer la suspension et même la dissolution des
assemblées coloniales actuellement existantes ;
à prendre toutes les mesures nécessaires pour
accélérer la convocation des assemblées paroissiales; à y entretenir l'union, l'ordre ct la --- Page 234 ---
REVOLUTION
3792. paix, comme aussiaprononcer] provisoirement,
sauf le recours à l'assemblée nationale sur
toutes les questions qui pourraient s'élever sur
la régularité des convocations, la tenue des assemblées nationales, la forme des élections et
l'éligibilité des citoyens.
> 5. Ils sont également autorisés à prendre
toutes les informations qu'ils pourront se procurer sur les auteurs des troubles de SaintDomingue, et leur continuation, si elle avait
lieu; à s'assurer de la personne des coupables,
à les mettre en état d'arrestation, et à les faire
traduire en France pour être mis en élatd'accusation en vertu d'un déoretdncorpslégilatif,
s'ily a lieu.
>) 6. Les commissaires civils seront tenus, à
cet effet,d'adresser à l'assemblée nationale une
expédition en forme des procès-verbaux qu'ils
auront dressés, ct des déclarationsqu'ils auront
reçues concernant lesdits prévenus.
> 7. L'assemblée nationale autorise les commissaires civilsà requérir la force publique toutes les fois qu'ils le jugeront convenable 7 soit
pour leur propre sûreté, soit pourl'exécution
des ordres qu'ils auront donnés en vertu des
précédens articles.
> 8. Le pouvoir exécutif est chargé de faire
en forme des procès-verbaux qu'ils
auront dressés, ct des déclarationsqu'ils auront
reçues concernant lesdits prévenus.
> 7. L'assemblée nationale autorise les commissaires civilsà requérir la force publique toutes les fois qu'ils le jugeront convenable 7 soit
pour leur propre sûreté, soit pourl'exécution
des ordres qu'ils auront donnés en vertu des
précédens articles.
> 8. Le pouvoir exécutif est chargé de faire --- Page 235 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
passer dans les colonies une force suffisante, 179*.
et composée en grande partie des gardes nationales.
> 9. Immédiatement après leur formation et
leurinstallation, lesassemblées colonialesémettront, au nom de chaque colonie, leur voeu
particulier sur la constitution, la législation et
'administration qui conviennent àla prospérité
et au bonheur des habitans, à la charge: de se
conformer aux principes généraux qui lient les
colonies à la métropole, et qui assurent la conservation de leurs intérêts respectifs, conformément à CC qui est prescrit par le décret du 8
mars.790, etl'instruction du 28 dumémemois.
> IO. Aussitôt que les colonies auront émis
leur voeu, elle le feront passer sans délai au
corps législatif; elles nommeront aussi des représentans, qui se réuniront à l'assemblée nationale suivantle nombre proportionnel ( quisera
incessamment déterminé par l'assemblée nationale, d'après les bases que son comité colonial est chargé de lui présenter.
> 1.Lecomitécolonial est également chargé
de présenterincessamment à l'assemblée nationale un projet de loi pour assurer l'exécution
des dispositions du présent décret dans les COlonies asiatiques. --- Page 236 ---
S16
RÉVOLUTION
1792.
> 12. L'assemblée nationale, désirant venir
au secours de la colonie de Saint-Domingue,
met à la disposition du ministre de la marine
une somme de six millions pour y faire parvenir des subsistances et des matériaux de construction, des animaux et des instrumens aratoires.
> 13. Le ministre indiquera incessamment
lesmoyensquiljugeralesplus convenablespour
l'emploi ct le recouvrement de ces fonds, afin
d'en assurer le reconvrement à la métropole.
>> 14. Les comités de législation, de commerce et des colonies, réunis, s'occuperont incessamment. de la rédaction d'un projet de loi
pourassurer aux créanciers l'exercicc de T'hypothèque surlesbiensdeleursdébiteurse danstoutes
nos colonies.
>> 15. Les ofliciersgénéraux. administrateurs
ou ordonnateurs, et les commissaires civils qui
ont été ou seront nommés, pour cette fois seulement, pour le rétablissement de l'ordre dans
les colonies des Iles-du-Vent ou Sous-le-Vent,
particnlièrement pour l'exécution du présent
décret, ne pourront être choisis parmi les citoyens ayant des proprictés dans les colonies
de T'Amérique.
> 16. Les décrets antérieurs concernant les
>> 15. Les ofliciersgénéraux. administrateurs
ou ordonnateurs, et les commissaires civils qui
ont été ou seront nommés, pour cette fois seulement, pour le rétablissement de l'ordre dans
les colonies des Iles-du-Vent ou Sous-le-Vent,
particnlièrement pour l'exécution du présent
décret, ne pourront être choisis parmi les citoyens ayant des proprictés dans les colonies
de T'Amérique.
> 16. Les décrets antérieurs concernant les --- Page 237 ---
DE SAINT-DOXINGUE.
217.
colonies seront exécutés en tout ce quin'est pas 179?.
contraire aux dispositions du présent décret. >)
La multiplicité dcs ordres de la métropole,
suite naturelle des impressions qui lui étaient
données, sertà faire ressortir l'injustice des reproches d'indifférence envers les colonies qu'on
a adressés à l'assemblée nationale. Sans doute
ses décrets contraires ont produit une foule de
maux, parce que,sil les mesures quel'on prend
de loinn'ont pas le danger des passions locales,
elles ont rarement l'à-propos nécessaire pour
arrêter les calamités produites par des circonstances fortuites; mais l'empressement avec lequell'assemblée nationale dispensa toujours les
secours prouve en faveur de sa sollicitude.
On avait été trop souvent désabusé à SaintDomingue, etl'on y était encore trop malheureux pourqueles mesures nouvelles et les forces
chargées d'en assurer l'exécution inspirassent
la confiance qui fait tout en matière de gouvernement; personne n'osa cette fois se livrer à
l'espérance.
Le décret du 4 avril, dont l'assemblée COloniale avait connaissance long-tems avant son
arrivée officielle, avait donné lieu à des débats
qui avaient duré plusieurs semaines; ; à la suite
de ces débats, l'assemblée avait fini par décla- --- Page 238 ---
REVOLUTION
1792. rer qu'elle se soumettrait à l'exécution de ce
décret qui domptait ses prétentions et ses scrupules, du moment qu'il lui serait parvenu officiellement.
Bientôt après cette déclaration. 7 les secours
de la mère-patrie arrivèrent. Le général Desparbès, ayant sous Ses ordres les maréchauxde-camp d'Hinisdal pour le nord, de Lasalle
pour l'ouest, et de Montesquioukcsenzae pour
le sud, débarqua au Cap le 19 septembre, à la
tête de six mille hommes, dont un tiers seulement étaitformé des anciens régimens deligne;
les deux autres tiers étaient composés de ces
premiers bataillons de volontaires qui ont fait
l'honneur et la gloire des armées de la république.
Les nouveaux commissaires Sonthonax, Polverel et Ailhaud, revêtus de pouvoirs sans bornes, allèrent en donner connaissance à l'assemblée coloniale. Ils reçurent l'assurance d'une
obéissance entière, et répondirent à cette soumission par la déclaration solennelle qu'ils reconnaissaient à Saint-I Domingue deux classes
distinctes et séparées, savoir : IO les hommes
libres sans distinction de couleur, et 20 les esclaves.
Cette déclaration authentique produisit un
Les nouveaux commissaires Sonthonax, Polverel et Ailhaud, revêtus de pouvoirs sans bornes, allèrent en donner connaissance à l'assemblée coloniale. Ils reçurent l'assurance d'une
obéissance entière, et répondirent à cette soumission par la déclaration solennelle qu'ils reconnaissaient à Saint-I Domingue deux classes
distinctes et séparées, savoir : IO les hommes
libres sans distinction de couleur, et 20 les esclaves.
Cette déclaration authentique produisit un --- Page 239 ---
DE SAINT-DOMIXGUE.
grand effet, peu s'en fallut qu'elle n'opérit 1792.
pour toujours le rapprochement des intérêts
propriétaires ct qu'une généreuse émulation
n'enflammât les libres de toute couleur du
sentiment nécessaire de leur réunion. Ils eussent dû le faire en voyant l'attitude de leurs
ennemis ; car les insurgés, enhardis par un an
d'impunité et d'habitude, commençaient à SC
sentir assez forts pour aspirer à combattre
contre une armée. L'appareil avec lequel on
publiait la proclamation qui invitait tous les
citoyèns en état de porter les armes à se disposer à une attaque générale dont on retardait
chaque jour l'époque, ne parlait plus à l'imagination de ces êtres grossiers, à qui il fallait
autre chose que des menaces.
Au lieu de tomber, Tépée à la main, au milieud'eux, de les étonner de l'ardeur et del l'apparition des troupes d'Europe 1 les commissaires, absorbés par des détails d'administration, perdirent le tems à prendre langue, à
écouter les plaintes réciproques, à déporter le
général Blanchelande, à s'attacher la municipalité et la société populaire du Cap, à dissoudre l'assemblée coloniale et à déclarer < Qu'à
part les préjugés qu'elle avait trop long-tems
partages avec ses commettans, elle n'avait eu --- Page 240 ---
REVOLUTION
1792. d'autres torts que ceux inséparables d'un ardentp patriotisme qui, entrainé quelquefois sdans
de fausses mesures par le torrent irrésistible
des agitations populaires, n'a dû ses égaremenspassagers qu'à sa haine pour les tyrans et la
tyrannie. >
Tandis qu'on publiait ce galimathias, la connaissance des événemens du IO août parvint au
Cap.
Les troupes, sensibles à Saint-Domingue
comme elles le furent partout ) àla déchéance
du roi, cédèrent avec facilité à des insinuations royalistes qui les mirent secrètement en
mouvement. En profitant de leur disposition,
il eût été facile d'embarquer les commissaires
et d'opérer la contre-révolution. On comptait
pour la réussite de ce projet sur la participation
des anciens libres que les créoles, ainsi que T'assemblée coloniale, avaient toujours traités d'aristocrates; maisau moment d'agir,ceshommes,
qui avaient fondu leurs préjugés dans lcs bénélices communs de la loi du 4 avril, ne voulurent
prendre aucune part à l'événement, afin, disaient-ils, de ne pas se voir eaposés à verser le
sang de leurs frères les blancs. Dès-lors le général Desparbès, qui ne paraissait pas étranger aux menées du rassemblement, ne voulut.
avaient toujours traités d'aristocrates; maisau moment d'agir,ceshommes,
qui avaient fondu leurs préjugés dans lcs bénélices communs de la loi du 4 avril, ne voulurent
prendre aucune part à l'événement, afin, disaient-ils, de ne pas se voir eaposés à verser le
sang de leurs frères les blancs. Dès-lors le général Desparbès, qui ne paraissait pas étranger aux menées du rassemblement, ne voulut. --- Page 241 ---
DE SAINT-DONINGUE.
plus SC commettre. Ilavait soixante-treize ans, 1792.
et la défiance qu'on appelle prudence à cet àge.
Cette prudence éteignit son énergie au moment
d'agir.
Le 106 régiment ci-devant du Cap, un bataillon du 92, ci-devant Walsh, des détachemens des 15 et 73 régimens ci-devant Béarn
s'étaient réunis les
et Royal-Comtois, auxquels
volontaires à cheval de la ville, attendirent vainement au Champ-de-Mars des ordres etdes
directions.
Les commissaires, mettant à profit T'hésitation de leurs antagonistes, eurent l'adresse de
se servir de la présence des généraux et du
mécontentement des troupes qui venaientd'arriver en rade. C'était un convoi de dix-huit
cents hommes que le gouverneur de la Martinique, qui était en contrerévolution, n'avait
pas voulu recevoir. Alaide de ces troupes, à
la tête desquelles marchaient les dragons du
16* régiment ci-devant Orléans et un bataillon
de l'Aisne dont ils s'étaient assurés, les commissaires parvinrent à réunir dans leurs intérêts,surl laplace Montarcher, la garde nationale
à pied du Cap. Ainsi, lorsque la garde nationale à cheval, sous les ordresdeM. Cagnon était
d'un côté, la garde nationale à pied, sous les --- Page 242 ---
RÉVOLUTION
1792. ordres du chevalier d'Assas, son capitaine-gé.
néral, était de l'autre. Ce n'était pas là le seul
contraste; l'ambition en faisait ressortir de
plus saillans. Le marquis de Borel, ce fougueux
ennemi des hommes de couleur, s'était mis à
ta tête de plusieurs d'entrc eux, et avaitoccupé
l'arsenal à prix d'argent pour les commissaires.
Des rixes s'étaient changées en assassinats ;
M. Cagnon avait été tué, et quelques jeunes
volontaires à cheval avaient payé de leur vie
leur empressement généreux à vouloir le défendre. L'effervescence était au comble : tout
annonçait un choc violent; iln'eut pas lieu.
Après des agitations effrayantes qui durèrent soixante-douze heures, pendant lesquelles
on ne cessa de vociférer contre les officiers du
régiment du Cap, ces officiers, qui avaient acquis dans les combats l'estime de leurs soldats.
refusèrent d'en tirer parti pour eux. L'idée de
verser du sang français leur répugna. Ils préférèrent à une satisfaction d'amour-propre la
résignation de s'emharquer avec le gouverneur
Desparbès. Les soldats voulurent suivre à bord
leurs officiers. Les commissaires durent user
de séduction pour les en détourner.
Cet éxénementddirutsiten un instantla lueur
d'espérance qu'avait fait entrevoir la déclara-
usèrent d'en tirer parti pour eux. L'idée de
verser du sang français leur répugna. Ils préférèrent à une satisfaction d'amour-propre la
résignation de s'emharquer avec le gouverneur
Desparbès. Les soldats voulurent suivre à bord
leurs officiers. Les commissaires durent user
de séduction pour les en détourner.
Cet éxénementddirutsiten un instantla lueur
d'espérance qu'avait fait entrevoir la déclara- --- Page 243 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
tion dcs commissaires. Les haines se réveillé- 1792.
rent, et l'activité se retourna vers les dissentions intestines.
Absorbés par ces dissentions, les commissaires civils et les colons ne pensaient que secondairementàlar répression de la révoltedesnoirs,
qui aurait dà être la tendance unique du but
général.
Les six mille hommes arrivés d'Europe, ei
les dix-huit centshommes renvoyés de la Martinique, 7 périssaient. dans l'inaction, disséminés en petits détachemens, sous prétexte de
leur faciliter les moyens de vivré. Ces belles et
malheureuses troupes, tombées dans un climat
meurtrier, n'étaient entassées que dans le fort
Dauphin ou dans des lieux aussi pestilentiels;
onl eût dit vraiment qu'on le faisait exprès
poir les détruire. Deux mois étaient à peine
écoulés, et la moitié de ces troupes était déjà
moissonnée.
Les commisaires civils débutèrent enfin dans
la partic militaire en faisant marcher sur Ouanaminte le général Rochambeau, qu'ils avaient
nommégouverneur, et qu 'ils plaçaient à la tête
des troupes au lieu de M. d'Hinisdal, commandant dans le nord. Cet officier, choqué de cette
préférence, quitta la colonie peu de tems après. --- Page 244 ---
RÉVOLUTION
1792.
Les révoltés se retirèrent à l'approche du
corps de troupes du général Rochambeau. Ce
général rentra au Cap avec l'attirail immense
qu'il avait amené.
Cette marche sans résultat, entreprise à
grands frais et si pompeusement annoncée, ne
servit qu'à enflammer l'orgueil des ennemis.
Depuis les moteurs de l'insurrection jusqu'au
dernier nègrefatras, chacun conçut la résistance
en voyant qu'une armée ne les frappait pas à
mort et ne les empéchait pas de rester maitres'
des montagnes, d'oû ils pouvaient toujours à
volonté faire partir les excursions qui portaient
le fer et le feu dans les plaines.
Après l'embarquement du général Desparbès et d'une grande partie des officiers des
régimens de ligne 7 les commissaires civils, au
lieu de s'élever à la hauteur des circonstances
dont ils étaient restés maîtres, devinrent des
gens de parti et de faction qui ne surent appuyer leur autorité que sur des haines et des
divisions populaires. Ils laissèrent dresser et
colporter des listes de proscription où furent
inscrits en grand nombre les gens les plus honnêtes, sous le spécieux prétexte d'attachement
aux choses et aux hoimes d'autrefois.
Ils se séparèrent pour aller chacun adminis-
u de s'élever à la hauteur des circonstances
dont ils étaient restés maîtres, devinrent des
gens de parti et de faction qui ne surent appuyer leur autorité que sur des haines et des
divisions populaires. Ils laissèrent dresser et
colporter des listes de proscription où furent
inscrits en grand nombre les gens les plus honnêtes, sous le spécieux prétexte d'attachement
aux choses et aux hoimes d'autrefois.
Ils se séparèrent pour aller chacun adminis- --- Page 245 ---
DE SAINT-DONINGUE
trer un département de la colonie. Le commissaire Sonthonax resta à la tête de l'administra- 1792.
tion de celui du nord; le commissaire Polverel
se rendit dans l'ouest, et le commissaire Ailhaud dans le sud, d'oà il repassa de suite en
France, ne se sentant ni la force, ni la volonté
de remplir la mission qui lui avait été confiée.
Les commissaires Polverel et Sonthonax demeurèrents seulsà
La
1 Saint-Domingue. maxime:
Divisez, vous régnerez, fut le cercle étroit de
leur politique. Les tems passés et les tems
sens ont démontré la fausseté de cette maxime: préAujourd'hui, gouverner c'est réunir. Celui
qui divise ne gouverne plus, puisqu'il
aux
s'expose
subversions qui naissent des troubles civils.
L'histoire de Saint-Domingue en offre un triste
et mémorable exemple.
Les commissaires civils, frondant les préjugés,. donnèrent tête baissée dans le parti des
hommes de couleur. Non contens de les avoir
compris en égal nombre que les blancs dansune
commission intermédiaire de douze membres
qui remplaçait provisoirement l'assemblée COloniale, les emplois vacans dans les corps administratifs et militaires leur furent prodigués.
Cette mesure amena une résistance insurrectionnelle qui faillit devenir désastreuse.
I,
--- Page 246 ---
REVOLUTION
1792.
Un attroupement d'habitans et de matelots
se réunit au régiment du Cap pour attaquer les
troupes de couleur, qui, encore méfiantes, 1 n'avaient point voulu se séparer ni se fondre dans
la garde nationale. La fusillade s'engagea; au
milieu des exhortations des autorités civiles et
militaires, plusieurs coups de canon à mitraille
furent tirés; il y eut une trentaine d'hommes
de tués ou blessés : parmi ces derniers se trouvait le chevalier d'Assas, que les commissaires
avaient mis à la tête du régiment du Cap,
en remplacement de M. de Cambefort. Cet
officier fut frappé entre les deux partis, qu'il
s'efforçait de calmer et de rapprocher.. Les
hommes de couleur se replièrent au haut du
Cap; ils rentrèrent, deux jours après, sur les
instances du président Pinchinat. Toutes les
autorités furent à leur rencontre.
Les chefs de T'attroupement qui avait marché contre eux furent déportés avec un certain nombre de soldats du régiment du Cap.
Le résultat de cette entreprise, mal combinée,
fournit au commissaire Sonthonax l'occasion
de se débarrasser, non-seulement des agitateurs, mais même des personnes qui portaient
ombrage à son autorité.
Il en est des tempêtes politiques comme de
trèrent, deux jours après, sur les
instances du président Pinchinat. Toutes les
autorités furent à leur rencontre.
Les chefs de T'attroupement qui avait marché contre eux furent déportés avec un certain nombre de soldats du régiment du Cap.
Le résultat de cette entreprise, mal combinée,
fournit au commissaire Sonthonax l'occasion
de se débarrasser, non-seulement des agitateurs, mais même des personnes qui portaient
ombrage à son autorité.
Il en est des tempêtes politiques comme de --- Page 247 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
celles de la nature : le calme suit les orages. 1792.
Après ces dernières agitations, il y eut un instant de tranquillité; les commissaires en profitèrent pour chercher à donner suite aux opérations de guerre avec lesquelles une politique
adroite cût pu nourrir l'activité des créoles. --- Page 248 ---
RÉVOLUTION
CHAPITRE IV.
Dispersion du camp des Platons. Prise du camp de la Tannerie. Dislocation des révoltés du nord. Mouvement dans
l'ouest contre l'autorité des commissaires. Leur réunion à
Saint-Marc. Canonnade et soumission du Port-au-Prince.
Arrivée du général Galbaud. Retour des commissaires au
Cap. Destitution du général Galbaud. Insurrection de l'esd
cadre. Débarquement des matelots. Incendie et pillage du
Cap. Lettre du général Galbaud. Réponse du commissaire
Polverel. Départ de la flotte pour les Etats-Unis. Premières
déclarations des commissaires en faveur de l'émancipation
des noirs. Leurs démarches auprès des chefs de la révolte.
Défection successive. Détresse des commissaires. Attaque
infructueuse des frontières espagnoles. Affianchissement
général. Capitulation de la Grande-Anse. Remise de plusieurs quartiers aux Anglais. Départ du commissaire Sonthonax pour le Port-au-Prince.
1793. La guerre fut reprise avec succès contre les
noirs en révolte.
Le commissaire Polverel fit attaquer dans le
sud le camp des Platons. Ce camp fut enlevé
par le général Harty. Ce brave officier, à la
tête du bataillon de l'Aube, dont il avait été
lientenant-colonel, renversa, tua et dissipa les
mêmes ennemis que quinze centshommes d'an- --- Page 249 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
eiennes troupes de ligne n'avaient pu enta- 1793.
mer six mois auparavant. Le seul bataillon de
l'Aube qu'avait avec lui le général Harty n'était cependant composé que de trois à quatre cents hommes ; mais c'étaient ces premiers
volontaires dont l'intrépide exaltation a élevé
la gloire militaire de la France à son plus brillant apogée.
Le général Rochambeau ayant reçu l'ordre
précis d'aller s'emparer de son gouvernement
de la Martinique, le commissaire Sonthonax
confia le commandement des troupes qui restaient dans le nord au général de Laveaux.
Ce général, après avoir concerté ses opérations avec le commandant du cordon de
l'est etavec M. de Nully, lieutenant-colonel au
84 régiment ci-devant Rohan Soubise, qui
commandait alors le cordon de l'ouest, entreprit la battue des montagnes avec la valeureuse
jeunesse créole et les débris des belles troupes
qu'on avait laissé périr dans l'inaction. On obtint partout des résultats brillans ; on n'agissail
qu'avec le quart des moyens qui existaient.quelques mois auparavant. Qu'aurait-on pu faire,
sil'on eàtsuprofiter del'enthousiasme, du nombre et de la santé des troupes au moment de
leur débarquement, et des renforts de l'expé-
avec la valeureuse
jeunesse créole et les débris des belles troupes
qu'on avait laissé périr dans l'inaction. On obtint partout des résultats brillans ; on n'agissail
qu'avec le quart des moyens qui existaient.quelques mois auparavant. Qu'aurait-on pu faire,
sil'on eàtsuprofiter del'enthousiasme, du nombre et de la santé des troupes au moment de
leur débarquement, et des renforts de l'expé- --- Page 250 ---
RÉVOLUTION
1793. dition de la Martinique, que la Providence semblait avoir envoyés à Saint-Domingue pour
porter le dernier coup à l'insurrection des
esclaves!
Le camp de la Tannerie, qui ferme l'entrée
desmornesdul Dondonet de la Grande-Rivière,
était devenu leur placé d'armes. Ce poste retranché, couvert d'un double fossé plein d'eau,
fortement fraisé et palissadé, était commandé
par BIASSOU. Un cavalier, formant réduit au
centre de la position, en balayait les approches
avec du gros calibre. Les révoltés avaient suivi
pour l'armement de ce cavalier et pour leurs
travaux les plans donnés à un ancien gouverneur, M. de Belzunce; ce qui prouvait évidemment que des intérêts politiques, 2 plus grands
que les leurs, s'affiliaient aux efforts de leur
armement. Des hommes plus habiles que des
esclaves eussent été parfaitement à Tabri d'un
coup de main dans le camp de la Tannerie 9
mais à la vue des troupes du général de Laveaux les bandes de BIASSOU se laissèrent forcer parla terreur ; elles se sauvérent selon leur
coutume, et ne furent point entamées, parce
que le terrain était tellement hérissé d'obstacles qu'on ne put entrer dans leur camp qu'un
à un. --- Page 251 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
Après la prise de ce camp, les troupes ve- 179.
nues du nord et de l'ouest pénétrèrent à-la-fois
dans le quartier de la Grande-Rivière. Leur attaque combinée menaçait d'envelopper .
le gros
des révoltés. JEAN-FRANÇOIS, leur chef suprème, quis'y trouvait en personne, eut à peine
le tems de fuir de l'habitation Pivoteaux, où il
avait établi son quartier- général. Ses hordes,
frappées del'apparition spontanée destroupes,
ne surent pas trouver le tems de mettre le feu
aux canons : elles partirent à la débandade en
poussant des cris affreux ; une vinglaine de
fuyards furent tatteints, entre autres un mulâtre
libre, nommé Coco-Laroche, paré de la croix
de Saint-Louis, et revêtu de l'uniforme de maréchal des camps etarmées du roi, dont il usurpaitle titre. Le général de Laveaux lui fit casser
la tête, ainsi qu'aux autres prisonniers.
La terreur se mit dans la révolte. Sur le simple avis qu'on fit circuler d'une amnistie, les
insurgés vinrent par milliers demander grâce;
parmi eux se trouvaient des anciens libres que
les blancs furieux voulaient immoler; mais qui
recevaient accueil et protection des hommes de
couleur placés auprès du général de Laveaux.
Ce général, al'imitation des commissaires, leur
montrait une confiance illimitée.
tête, ainsi qu'aux autres prisonniers.
La terreur se mit dans la révolte. Sur le simple avis qu'on fit circuler d'une amnistie, les
insurgés vinrent par milliers demander grâce;
parmi eux se trouvaient des anciens libres que
les blancs furieux voulaient immoler; mais qui
recevaient accueil et protection des hommes de
couleur placés auprès du général de Laveaux.
Ce général, al'imitation des commissaires, leur
montrait une confiance illimitée. --- Page 252 ---
RÉVOLUTION
4793.
On peut juger de ce qu'était la révolte dans
le nord, et de la terreur qu'on y avait semée,
parle nombre desfemmes quivinrentimplorer
grâce : on en compta jusqu'à quatorze mille.
L'insurrection parut un instant anéantie. Il ne
restait pour refuge aux chefs, dont les crimes
bourrelaient la conscience, que les hauteurs de
Sainte-Suzanne et de Vallières, qu'on n'avait
pu embrasser,
Le général de Laveaux fit conduire, enchaînés au Cap, le curé de la Grande-Rivière et
celui du Dondon, qui avaient tour-à-tour pris
le titre d'auméniers des chefs de la révolte.
L'indignation que leur vue produisit fut telle,
que pour les soustraire à la fureur générale le
commissaire Sonthonax dut s'engageràles faire
juger et punir. Sa politique le porta à manquer
à sa promesse ; il leur laissa la vie et en fit ses
intermédiaires auprès de JEAN-FRANÇOIS et
des autres chefs qu'il essaya de ramener par la
persuasion. L'abbé de Ia liaye, curé du Dondon, parvint en peu de tems à recouvrer sa liberté età gagner même jusqu'àla confiance des
commissaires, malgré les charges qui furent
fournies contre lui.
L'abbé de la Haye était, parmi les curés de la
colonie, distingué par SeS talens; il avait com- --- Page 253 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
posé un ouvrage d'histoire naturelle qui n'était 1793.
pas sans mérite; il s'était fait le défenseur de
la cause des noirs, et avait adressé àl'assemblée
coloniale, en faveur des révoltés, un Mémoire
dans lequel il traitait les blancs sans ménagement.
L'auteur de PHistoire des Désastres de
Saint-Domingue dit ( qu'on trouva dans sa
cure du Dondon une volumineuse correspondance qui donna lieu de penser que l'abbé de la
Haye n'agissait pas au nom seul des philantropes, et qu'il était mû par d'autres'sentimens que
les leurs. >
Le même auteur, à l'appui de son assertion,
cite une lettre qu'il a vue, en date du 25 décembre, parl laquelle BIASSOU prévient l'abbé del la
Haye < que les divers chefs de sa nation l'ont
nommé vice-roi des pays conquis ; qu'ils doivent se rendre au Dondon pour y faire chanter une grand'messe et un Te Deum solennel;
qu'il le prie de lui préparer un discours qu'il
se propose de prononcer à cette époque devant
le peuple assemblé, et de lui tracer un plan de
conduite et un code de lois pour gouverner
sa nation, en attendant qu'il reçoive celle de
Louis XVI, leur Roi et leur unique maître. >
Celle lettre était signéc BLASSOU, vice-roi du
roi des pays conquis ; qu'ils doivent se rendre au Dondon pour y faire chanter une grand'messe et un Te Deum solennel;
qu'il le prie de lui préparer un discours qu'il
se propose de prononcer à cette époque devant
le peuple assemblé, et de lui tracer un plan de
conduite et un code de lois pour gouverner
sa nation, en attendant qu'il reçoive celle de
Louis XVI, leur Roi et leur unique maître. >
Celle lettre était signéc BLASSOU, vice-roi du --- Page 254 ---
RÉVOLUTION
1793. pays conquis, contresignée Belair, aide-major-général, et revêtue du cachet fleurdelisé de
France (r).
Les révoltés, revenus de leur première terreur, ne se rendaient plus qu'en raison de la
vivacité qu'on mettait à les poursuivre. Toujours maîtres des hauteurs de Vallières et de
Sainte-Suzanne, où ils n'avaient du reste aucun établissement régulier, ils se glissaient entre les postes et infestaient de nouveau les
mornes des environs du Cap, qui n'avaient jamais été bien balayés. Cependant, comme la
révolte n'avait plus de foyer, et qu'elle n'était,
à proprement parler, que du vagabondage, on
pouvait espérer de l'extirper, lorsque la guerre
déclarée aux puissances maritimes et les avis
qui la devancèrent vinrent réchauffer et étendre l'insurrection.
Les troupes, appelées à la défense des côtes,
ne purent plus être employées à la protection
des habitans, et peu-à-peu il fallut resserrer
l'enceinte du terrain qu'on venait de balayer
dans le nord.
Des convulsions intérieures vinrent empirer
cette situation.
(1) Histoire des Désastres de Seinl-Domingte, pages 262
ct 263. --- Page 255 ---
DESUINT-DONIRGUE,
M. de Borel, qui, avec l'agrément des com- 1793.
missaires, s'était rendu au voeu des habitans du
Port-au-Prince, en allant prendre le commandement de leur garde nationale, trouva sa place
et son ambition trop bornées; il voulut en accroitre Ies prérogatives, et eut des conflits d'autorité avec le marquis de Lasalle, qui, en sa
qualité de plus ancien maréchal-de-camp, remplissait les fonctions de gouverneur-général. A
la suite de plusieurs tracasseries, M. de Lasalle fut forcé de sortir du Port-au-Prince, et
retourna avec son état-major auprès des commissaires.
M. de Borel s'affubla alors des pouvoirs militaires, et pour rapporter son usurpation à la
force des circonstances, il écrivit que les mesures de salut public l'avaient seules porté ù
s'emparer de Pautorité. Il voulut en même
tems forcerla main aux commissaires pour réorganiser une assemblée coloniale, d'après la loi
du 4: avril; et dans ce but comme dans celui
d'élire des députés à la convention nationale,
il ordonna de son propre mouvement, dans
l'ouest,lac convocationdesassembléesprimaires.
Pour se donner de l'importance, et sous prétexte qu'il y avait des rassemblemens dans les
plaines, il fit porter sur la Croix-des-Bouquets
Il voulut en même
tems forcerla main aux commissaires pour réorganiser une assemblée coloniale, d'après la loi
du 4: avril; et dans ce but comme dans celui
d'élire des députés à la convention nationale,
il ordonna de son propre mouvement, dans
l'ouest,lac convocationdesassembléesprimaires.
Pour se donner de l'importance, et sous prétexte qu'il y avait des rassemblemens dans les
plaines, il fit porter sur la Croix-des-Bouquets --- Page 256 ---
RÉVOLUTION
1793. une soi-disant armée sous le commandement
du comte de Boutillier, capitaine d'artillerie.
Cette manie de qualifier les petits détachemens du titre pompeux d'armée a fait à SaintDomingue beaucoup de mal : elle a détruit le
crédit moral des armées. En jouant au soldat,
en fanfaronnant, en paradant la guerre, le
goût des expéditions s'est formé; et à la longue
cesespeditions,oàles. : auxilisiresesclaves étaient
toujours plus nombreux que les maitres, ont
fini par suggérer aux esclaves l'idée de devenir
maitres à leur tour.
Quoique la prétendue armée du comte de
Boutillier n'eût pas tiré un coup de fusil, elle
rentra peu de jours après au Port-au-Prince
avec les honneurs de la victoire ().
La gazette de cette ville, d'après l'ordre de
M. de Borel, apprità l'univers qu'on avait dissipé d'immenses rassemblemens d'insurgés, et
qu'on avait tué plus de quinze cents nègres
rebelles. Les trophées réels se réduisirentàl l'arrestation dedeux vieillards, chevaliersde SaintLouis, MM. de Coutard et Hanus de Jumecourt, à qui les habitans du Port-au-Prince ne
reprochaient leur royalisme que parce qu'ils
(a) Des Colonics, el particulièrement de celle de Saint-Domingue 2 par lc coloucl Malenfant, page 41. --- Page 257 ---
DE SAINT-DONINGUE.
ne pouvaient leur pardonner les liaisons cons- 1793.
tantes qu'ils avaient eues avec les hommes de
couleur, et les concordats qui avaient été la
suite de ces liaisons.
Les commissaires ne furent point dupes de
ces petites menées. Ils sentirent qu'il y allait
trop de leurs droits pour en perdre l'initiative. Trouvant fort mauvais qu'un faux patriotisme eût usurpé au Port-au-Prince l'autorité,
ils donnèrent des ordres qui furent méconnus.
On voulut leur dicter des conditions, et ils ne
songèrent alors qu'à réduire par la force les
tentatives nouvelles qui menaçaient leur pouvoir.
Ils se réunirent à Saint-Marc, où ils resserrèrent par des cajoleries les liens de prédilection qui les attachaient aux gens de couleur. Les
deuscommissaires,ent se rejoignant, dissipèrent
le nuage qu'avait élevé entre eux la création
d'un impôt dit de subvention.
L'assemblée coloniale avait arrêté cet impôt
à la fin de sa carrière. La commission intermédiaire l'avait rétabli, avec l'approbation du
commissaire Sonthonax. Le commissaire Polverel avait prétendu que l'assiette de cet impôt
était hors des attributions de tous les pouvoirs
de Saint - Domingue, et en avait empéché la
dissipèrent
le nuage qu'avait élevé entre eux la création
d'un impôt dit de subvention.
L'assemblée coloniale avait arrêté cet impôt
à la fin de sa carrière. La commission intermédiaire l'avait rétabli, avec l'approbation du
commissaire Sonthonax. Le commissaire Polverel avait prétendu que l'assiette de cet impôt
était hors des attributions de tous les pouvoirs
de Saint - Domingue, et en avait empéché la --- Page 258 ---
RÉVOLUTION
1793. levée dans le sud et dansl'ouest. Voici la nature
de cet impôt, qui fut maintenu.
C'était le quart des revenus pris à titre d'emprunt et alloué sous le nom de subvention.
Quoique la caisse de la marine en France
eût toujours acquitté religieusement les traites
nombreuses tirées sur elle par la colonie,l'agiotage avait fail tomber dans un tel discrédit ces
traites, qu'on ne trouvait plus à les négocier à
Saint-Domingue. L/insurrection avait presque
éteint les recettes, et c'était pour faire face aux
dépenses que le commissaire Sonthonax avait
eu l'idée de recourir à l'impôt de subvention.
Les dispositions des commissaires pour réduire le Port-au-Prince consistèrent essentiellement dans l'emploi de la force maritime. Les
frégates la Fine et l'Astrée, et la gabarre la
Normande, après avoir débarqué à l'Arcahaie
le général de Lasalle avec un détachement de
huit cents hommes, presque tous de couleur,
vinrent s'embosser, avec le vaisseau PAmerica,
dewant le Port-au-Prince.
Dans le même tems le général de Lasalle
resserralaplace parlenord, etle général Beauvais s'avança du côté du sud avec quatre à cing
cents hommes de couleur.
Pendant que ces colonnes faisaient mine de. --- Page 259 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
23g
se préparer à escalader l'enceinte de la ville, 1793.
les vaisseaux commencèrent leur feu; celui des
forts fut bientôt éteint; ; quatre à cinq mille
coups de canon suffirent pour triompher de la
résistance du Port-au-Prince. Les quatre bâtimens de haut bord reçurent plus ou moins de
boulets à fleur d'eau; PAmerica en reçut deux
rouges qui y mirent un instant le feu.
Les commissaires entrèrent le 14 avril en
vainqueurs dans le Port-au-Prince; ; M. de Lasalle fut remis à son poste. On n'avait point lié
l'investissement, pour ménager à M. de Borel
et à ses affidés une retraite; ils en profitèrent
pour aller s'embarquer à Jacmel, d'oà ils gagnèrent la Jamaique : son frère et seulement
une quarantaine de personnes de tout sexe périrent par la grèle de boulets lancés sur le Portau-Prince.
Pendant que l'on s'égarait dans cette malheureuse lutte,lesrévoltés du nord reprenaient
du terrain et de Ia confiance. Le dégoût et la
stupeur minaient au contraire la résistance
créole; on eut l'occasion d'en faire la triste
épreuve. Une attaque ordonnée par le général
de Laveaux pour déblayer les mornes du Cap
eut une issue malheureuse. Pour la première
fois, les troupes et les créoles du nord, après
.
Pendant que l'on s'égarait dans cette malheureuse lutte,lesrévoltés du nord reprenaient
du terrain et de Ia confiance. Le dégoût et la
stupeur minaient au contraire la résistance
créole; on eut l'occasion d'en faire la triste
épreuve. Une attaque ordonnée par le général
de Laveaux pour déblayer les mornes du Cap
eut une issue malheureuse. Pour la première
fois, les troupes et les créoles du nord, après --- Page 260 ---
REVOLUTION
1793. s'être imprudemment avancés dans des fourrés, lachèrent pied devant les révoltés, se
laissèrent enfoncer sur tous les points et perdirent. leur artillerie. M. Desprez - Crassier,
lieutenant-colonel au 44* régiment ci-devant
Orléans, voyant sa voix méconnue dans la COlonne qu'ilcommandait, se fit sauter la cervelle.
Lerésultat de cet échec,quin'étail rien par luimême, fut immense dans l'opinion des noirs :
leur moral se releva.
Les commissaires maitresdu Portau-Prince;
s'occupèrent desmoyens d'y affermir leur autorité. Ils réunirent dans une légion dite del'Egalite les anciens et nouveaux libres reconnus par
leur prédécesseur Roume. Ils investirent de
toute leur confiance et de l'étendue de leur pouvoir le président Pinchinat et le général Rigaud, dont le crédit populaire ne cessait de
s'accroitre parmileshommes de couleur du sud.
Ils lesc chargèrent td'aller soumettre à obéissance
la Grande-Anse.
On espéra pouvoir traiter; m ais il y avait
trop d'éloignement pour s'entendre. Les chefs
de couleur parlaient avec d'autant plus de jactance qu'ils étaient agens directs de la république; ; leur orgueil en était enivré.
Résignés à tout perdre plutôt que de fléchir
le crédit populaire ne cessait de
s'accroitre parmileshommes de couleur du sud.
Ils lesc chargèrent td'aller soumettre à obéissance
la Grande-Anse.
On espéra pouvoir traiter; m ais il y avait
trop d'éloignement pour s'entendre. Les chefs
de couleur parlaient avec d'autant plus de jactance qu'ils étaient agens directs de la république; ; leur orgueil en était enivré.
Résignés à tout perdre plutôt que de fléchir --- Page 261 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
servilement, les habitans de la Grande-Anse 1793.
abandonnèrent leurs toitsetallèrentse réfugier,
avec leurs femmes,danslee camp Desriveaux. Dc
part et d'autre on arma les esclaves.
Le parti des hommes de couleur grossissant.
chaque jour, les confédérés de la Grande-Anse
se décidèrent à aborderleurs ennemis. Ils franchirent l'enceinte de leur camp, et marchèrent
àeux avec impétuosité et discipline. Le général
Rigaud apprit à ses dépens qu'il ne faut jamais
pousserà bout des gens quin'onutqueleurdésespoir pour ressource: il fut enfoncéetlaissa plus
de cinq cents des siens sur le champ de bataille.
Les commissaires connurent l'échec de leurs
déléguésent même lems quilkapprirentqueleor
caractère public et privé était, chaque jour, attaqué dans des écrits folliculaires publiés au
Cap par deux membres de la commission intermédiaire qu'ils avaient remplacés, ct qui tonnaient contre eux comme ils avaient tonné précédemment, dans les deux assemblées coloniales, contre tousles pouvoirs de la métropole.
Sur ccs entrefaites, leg général Galbaud,nommé
au commandement. général de Saint-Domingue,
arrivait au Cap; il y trouvait le caractère des
commissaires si peu respecté, qu'ilcrutpouvoir
se. soustraire à leur autorité.
I.
--- Page 262 ---
RÉVOLUTION
1793.
Sansleur faire part de son arrivée,i il débuta
par des mesures violentes qui in'eurent pas l'assentiment public. Une forte réquisition qu'il
voulut faire n'ayant point été remplie, ce généralfitentendre des menaces qui lui aliénèrent
les coeurs au point que les créoles du Cap reçurent avec une espèce de plaisir les commissaires, qui revenaient de châtier les créoles du
Port-au-Prince.
Ces commissaires commencèrent par faire
sentir la supériorité de leur pouvoir. Leurs proclamations défendirent aux habitans de remplir
les injonctions du général Galbaud. Ils se complurent à déverser sur ce général tous les dégoits, tous les outrages. Sous le spécieux prétexte d'incivisme, ils destituèrent son frère du
grade d'adjudant - général ; enfin, pour combler sa défaite et leur triomphe, une proclamation, pompeusement publiée, vint apprendre
au général Galbaud qu'il était déchu du commandementgenéraldes Saint-Domingue,comme
ayant laissé ignorer au conseil exécutif de la
république qu'il possédait de grands biens dans
celle colonie, ct pour s'ètre refusé à l'obéissance
envers la commission.
En attendant son départ, ce général reçut
ordre de sC rendre à bord d'un des bâtimens
et leur triomphe, une proclamation, pompeusement publiée, vint apprendre
au général Galbaud qu'il était déchu du commandementgenéraldes Saint-Domingue,comme
ayant laissé ignorer au conseil exécutif de la
république qu'il possédait de grands biens dans
celle colonie, ct pour s'ètre refusé à l'obéissance
envers la commission.
En attendant son départ, ce général reçut
ordre de sC rendre à bord d'un des bâtimens --- Page 263 ---
DE SAINT-DONIXGUE
de la rade avec sa famille et avec les officiers
de son état-major, qui avaient aussi été des- 1793.
titués.
Les vaisseaux de la rade étaient remplis
A-ansosninrmnam, y avaient
envoyés prisonniers comme contraires à l'établissement ou à l'emploi de leur autorité. La
présence d'une victime aussi marquante électrisa toutes les haines. Leur vive
le désir de la
expansion et
vengeance firent croire au général Galbaud. qu'il pourrait briser par la force
le joug sous lequel il avait fléchi. A l'aide de
quelques hommes éloquens,il monta la tête aux
équipages, et l'on ne cherchait plus qu'un prétexte pour éclater,lorsqu'une altercation d'un
officier de marine avec un officier de couleur
vint en fournir l'occasion.
L'officier de mer étant venu redire à bord
qu'il avait en vain porté ses plaintes aux commissaires civils, tout fut en mouvement dans la
rade.
Une insurrection préparée priva le contreamiral de Cambis et lcs capitaines de vaisseau
de leur commandement. Il n'y eut plus qu'une
autorité sur rade,celle du gouverneur-général
Galbaud,
Des délachemens de matelols bien armés se --- Page 264 ---
RÉVOLUTION
1793. rendent à terre le 20 juin, à quatre heures du
soir; le général Galbaud marche à leur tête sur
l'arsenal, et s'en empare sans coup férir.
Leshommesdecouleur, dévoués aux commissaires, sont appelés à leur secours et les couvrent de leurs armes; les gardes nationales et
lcs volontaires à cheval se réunissent aux assaillans. Les troupes ne sachant où trouver à
servir la patrie, restent dans leurs quartiers.
Sous leurs yeux, les rues deviennent soudain des
champs de bataille. L'air est aussitôt sillonné
de balles; la cause qu'on défend étant personnelle, l'attaque et la défensc sont partout acharnées.
La nuit met fin au combat: ; il recommence
le lendemain au point du jour avec plus de fureur. Précédé par de la mitraille, le général
Galbaud veut marcher sur la maisonduigouvernement, qu'il faisait foudroyer par une batte--
rie placée sur une hauteur; cette batterie est
enlevée par des hommes de couleur.
Tandis que la garde du gouvernement fait la
défense la plus vigoureuse, M. de Beaumont,
à la tête d'une compagnie du régiment d'Artois
et de quelques habitans déportés du Port-auPrince, force la griliedujardin etallait franchir
le seuil de la grande porte, lorsqu'une balle
er sur la maisonduigouvernement, qu'il faisait foudroyer par une batte--
rie placée sur une hauteur; cette batterie est
enlevée par des hommes de couleur.
Tandis que la garde du gouvernement fait la
défense la plus vigoureuse, M. de Beaumont,
à la tête d'une compagnie du régiment d'Artois
et de quelques habitans déportés du Port-auPrince, force la griliedujardin etallait franchir
le seuil de la grande porte, lorsqu'une balle --- Page 265 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
l'atteint au genou. Le tàtonnement se met dans 1793.
l'attaque; les matelots entrent dans les maisons
sous prétexte de s'y établir pour s'y défendre;
ils y trouvent des liqueurs fortes, s'enivrent et
se mettent à piller.
Les excès de cette soldatesque effrénée répandent partout la terreur; les femmes, les
enfans,les vieillards. se mettent à fuir vers l'asile
qu'ils croient le plus voisin,l les uns vers le port,
les autres vers les issues, de la ville, d'autres
aussi vers le haut du Cap, où les commissaires
civils avaient déjà fait leur retraite sous l'égide
des troupes de ligne, quis'étaient enfin décidées
à marcher pour cux.
Au milieu du désordre, le parti des commissaires, foudroyé par lcs batteries de l'arsenal,
paraituninstant faiblir. Un féroce ressentiment
suggerealorsTidéela, plus désastreuse ; la chaine
des noirs est rompue; - lesprisons sont ouvertes;
tous les ouvriers, tous les esclaves de la ville,
au nombre de plus de dix mille, sont armés et
excités par les hommesdecouleur;) leurs séductions gagnent jusqu'au chefdes révoltés qui entourent le Cap; ce chef, nommé PIERROT, introduit en ville ses hordes barbares. Avides de
sangetdepillage,la terre ne peutpluslesporter;
ils SC poussent plutôt qu'ils ne marchent; leurs --- Page 266 ---
246,
RÉVOLUTION
1793. hurlemens épouvantables étouffent le bruit du
canon et de la mousqueterie.
Le général Galbaud voit en frémissant que
tout pâlit et plie autour de lui. Il apprend que
son frère est fait prisonnier, que la colonne de
M. de Beaumont est repoussée; forcélui-mème
à la retraite, il s'achemine vers le port, où la
confusion est si grande qu'il doit se jeteràl'eau
pour atteindre sa chaloupe. La mer englontit
en un instant une foule de malheureux qui le
suivent et qui périssentvictimesdeleur empressement; en un instant les vaisseaux sont encombrés de tous ceux qui, plus heureux, les
atteignent pour échapper au fer vainqueur ou
à la vengeance farouche des commissaires. Le
feu qui éclate à-la-fois dans tous les quartiers
de la ville vient mettre le comble à cette scène
d'horreur. Ainsi les blancs périssent par les
blancs et la lutte sanglante des pouvoirs consomme la ruine de la colonie qu'ils étaient chargés de protéger. Cette catastrophe fut une des
plus affligeantes qu'aient produites la haine et la
main des hommes. Elle coûta à la France plusieurs cenlainesdemillions : elle frappaau coeur
sa prospérité et détruisit le bien-être de plusieurs millions de Français qui vivaient, sans
s'en douter, des richesses de Saint-Domingue.
s périssent par les
blancs et la lutte sanglante des pouvoirs consomme la ruine de la colonie qu'ils étaient chargés de protéger. Cette catastrophe fut une des
plus affligeantes qu'aient produites la haine et la
main des hommes. Elle coûta à la France plusieurs cenlainesdemillions : elle frappaau coeur
sa prospérité et détruisit le bien-être de plusieurs millions de Français qui vivaient, sans
s'en douter, des richesses de Saint-Domingue. --- Page 267 ---
DE SAINT-DONINGUE.
Enanbamti3loni,legidnal Galbaud écrivit 1793.
aux commissaires : ( Parmi les prisonniers que
j'aifaitshier: se trouve le fils du citoyen Polverel;
mon frère est tombé dansles mains de ces ames
féroces qui pillent et brèlent la ville; l'intérêt
du citoyen Polverel est de ravoir son fils, mon
intérêt est de ravoir mon frère: je vous propose
cet échange. )
Le commissaire Sonthonax, qui avait reçu le
parlementaire et ouvert la lettre, la transmet à
son collègue, etl lui dit: <Tu es père, fais ce que
tu dois; je consens à tout. >
Le commissaire Polverel lit à son tour et
cherche à couvrir de sa main les larmes qui
inondent son visage; il n'a pas long - tems la
force de disimuleranidéepoir; il veut parler;
mais ses sanglots paraissent étouffer sa voix.
Après un moment de recueillement, au grand
étonnement de tous ceux qui l'entourent, on
l'entend prononcer ces paroles entrecoupées :
< J'adore mon fils Je sens tout ce que sa position et la mienne ont de pénible:. Il peut
périr... J'en fais le sacrifice à la république...
Non, ce n'est point à moi de gâter sa cause..
Mon fils a été pris en portant des paroles de
paixadesrévoltés.. Galbaud a été prisles armes
à la main contre les délégués de la France IL --- Page 268 ---
RÉVOLUTION
1793. n'ya pas parité Quel que soit le sort de mon
fils, je ne consentirai jamais à l'échanger contre
un coupable... >
L'exaltation, quand elle est portée à un tel
point, se communique comme le fluide électrique. Les-hommes de couleur qui entouraient
lescommissaires furent si émus qu'ilss s'écrièrent
tous d'une voix unanime : (C Commisaires,prenez au hasard cent d'entre nous, envoyez-les en
rade, demandez en retour votre fils, et dites
au genéral Galbaud d'appesantir ensuite sur
nous sa colère. Il doit lui être plus doux de
verser notre sang, puisque nous seuls l'avons
combattu, que de retenir sans profit dans les
fers un innocent. >
Rien ne put triompher du stoicisme des commissaires. Lespartisgardèrentleursprisonniers,
quisontencore tousdeuxauservicedela: France.
Tout pourparler devenant inutile, le général Galbaud, qui tenait sous le canon de la
rade l'arsenal et les magasins de T'Etat, en fit
enlever ou avarier les munitions de guerre et
de bouche, et mit à la voile pour les Etats-Unis
avec les vaisseaux LEole, le Jupiter, plusieurs
frégates ct trois cents bâtimens portant un
grand nombre de malheureux et lcs débris de
leurs forlunes.
ervicedela: France.
Tout pourparler devenant inutile, le général Galbaud, qui tenait sous le canon de la
rade l'arsenal et les magasins de T'Etat, en fit
enlever ou avarier les munitions de guerre et
de bouche, et mit à la voile pour les Etats-Unis
avec les vaisseaux LEole, le Jupiter, plusieurs
frégates ct trois cents bâtimens portant un
grand nombre de malheureux et lcs débris de
leurs forlunes. --- Page 269 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
Cette flotte, encombrée de blessés et de plus 1793.
de dix mille réfugiés maitres ou esclaves, mit
quatorze jours pour se rendre à la baie de la
Chesapeack. Du moment oàl'on cutlevélancre,
les équipages rendirent à leurs officiers les commandemens dont ils les avaientptivés,sans leur
rien refuser des égards personnels, dont leur
insurrection semblait les avoir rendus plus prodigucs. Ces officiers comblèrent d'attentions
les infortunés à qui leurs bords servaient de
refuge.
La Providence n'abandonna pas l'infortune
créole sur la terre hospitalière de la liberté. Les
Etats de Virginie, de Maryland, des Carolines,
de Pennsylvanie, de New-York, de Massachusset
en particulier, et le gouvernement fédéral, se
disputèrent à l'envi de remplir par des contributions décrétées les chargesd'unegénéreuse
hospitalité.
Au départ de la flotte du Cap, les noirs
s'étaient précipitésen torrentsurl'arsenal.Pour
mettre fin à leur pillage et à leur débordement, on avait été contraint de tirer sur eux à
mitraille.
Sur les cendres fumantes du Cap, au milicu
des cadavres mutilés, les commissaires civils
proclamèrent (C que la volonté de la république --- Page 270 ---
RÉVOLUTION
1793. était de donner la liberté à tous les nègres
guerriers qui combattraient tant contre les Espagnols que contre les ennemis de l'intérieur
et de Textérieur; qu'en conséquence tous les
esclaves déclarés libres par eux seraient les
égaux des citoyens blancs, > et pour donner la
preuve de cette égalité, les débris de cette
population naguère si fière ne furent point
exempts de la charge pénible de déblayer les
rues des cadavres dont elles étaient jonchées.
C'en était trop de cette humiliation pour que
le désespoir ne développit point des maladies.
Leur ravage futà peineaperçu, tant on comptait
la mort pour peu de chose; la faim se fit aussi
sentir, avec toutes ses horreurs, au milieu de
T'encombrement que produisait l'arrivée confuse des noirs, accourant de tous côtés avec des
espérances de rapine.
Lesinflexibles commissaires, entourés deleurs
auxiliaires vagabonds, ne savaient comment s'y
prendre ponr arrêter les excès du désordre, et
régulariser le dangereux appui auquelleur désespoir avait et recours.
Ils firent publier ( que les nouveaux libres ne
pourraient être bons citoyens, si indépendamment du bienfait dont on les faisait jouir ils
n'étaient plus étroitement liés à la patrie par
érances de rapine.
Lesinflexibles commissaires, entourés deleurs
auxiliaires vagabonds, ne savaient comment s'y
prendre ponr arrêter les excès du désordre, et
régulariser le dangereux appui auquelleur désespoir avait et recours.
Ils firent publier ( que les nouveaux libres ne
pourraient être bons citoyens, si indépendamment du bienfait dont on les faisait jouir ils
n'étaient plus étroitement liés à la patrie par --- Page 271 ---
DE SAINT-DONINGUE.
les liens touchans d'époux et de pères; qu'en 1793.
conséquence les nouveaux citoyens étaient dèslors en droit de tnmmstrebiliendanbomes
qu'ils possédaient et aux enfans qui en étaient
procréés. >
Les commissaires se flattaient que ces nouvelles concessions faites à l'émancipation seraient vivement goûtéesparles nouveaux libres.
Les noirs étaient encore trop barbares pour apprécier ces bienfaits. Peu jaloux du titre d'hommes libres, insensibles aux devoirs d'époux et
de père avec lesquels on croyait les amener
à une discipline et à des habitudes réglées, ils
semontrèrent pourlaplapartdispesés à écouter
- la voix des chefs qui les appelaient à la vie errante, et au brigandage licencieux dont ils
avaient pris Thabitude. Les dégoûts et la désertion s'en mélèrent, et quand il n'y eut plus rien
à piller, les commissaires eurent même de la
peine à retenir auprès d'eux le chef PIERROT,
qu'ils avaient nommé général. Ils échouèrent
complètement dans leur tentative de séduction
auprès des autres chefs, à qui TEspagne, en
donnant des grades et des décorations et en les
des falaissant se gorger de pillage, accordait
veurs plus séduisantes que celles du droit naturel et du droit politique. --- Page 272 ---
REVOLUTION
1793.
Le lieutenant de PIERROT, nommé MACAYA,
s'était chargé d'apporter à JEAN-FHANCOISet
à BIASSOU les propositions que leur faisait
l'abbéde la Haye de la part des commissaires ;
il avait promis qu'en cas de refus il ramènerait
morts ou vifs ces deux chefs; à celte condition
il avait obtenu la permission de quitter le Cap
avec sa bande, chargée de butin.
JEAN-FRANÇOIS ct BIASSOU répondirent, le
6j juillet, aux propositions qu'on leur faisait par
la déclaration suivante :
(C Nous ne pouvons nous conformer à la VOlonté de la nation, và que depuis que le monde
règne nous n'avons exécuté que celle d'un roi.
Nous avons perdu celui de France; mais nous
sommes chéris de celui d'Espagne, qui nous
témoigne des récompenses et ne cesse de nous
secourir; comme cela, nous ne pouvons vous
reconnaître comnissaires que lorsque vous
aurez trôné un roi. >
MACAYA ne reparut point; ; les Espagnols,
pour le retenir, l'avaient nommé maréchal-decamp. L'abbé de la Haye, qui avait beaucoup
de crédit sur son esprit, sollicita encore pour
Ics commissaires une entrevue; MACAYAYConsentita après avoir pris des mesures de sûreté.
Le commissaire Polverel éprouva à cettc OC-
vons vous
reconnaître comnissaires que lorsque vous
aurez trôné un roi. >
MACAYA ne reparut point; ; les Espagnols,
pour le retenir, l'avaient nommé maréchal-decamp. L'abbé de la Haye, qui avait beaucoup
de crédit sur son esprit, sollicita encore pour
Ics commissaires une entrevue; MACAYAYConsentita après avoir pris des mesures de sûreté.
Le commissaire Polverel éprouva à cettc OC- --- Page 273 ---
DE SAINT-DONINGUE.
casion qu'on ne séduit pas l'obstination d'un 1793..
barbare par des formes affectueuses et fraternelles. Il eut beau prodiguer à MACAYA le titre
de citoyen général,i il ne put que le réduire au
silence etjamais le convertir. MACAYA, que les
Espagnols traitsientdEscollence, fit connaître
par ses réponses qu'il leur était attaché autant
par intérêt personnel que par fanatisme religieux. Son obstination se retrancha dans une
seule locution qu'on semblait lui avoirapprise,
carà chaque proposition que lui faisait le commissaire Polverel, il répondait: : ( Je suis le
sujet de trois rois; du roi de Congo, maître de
tous les noirs; du Roide France, qui représente
mon père, et du roi d'Espagne, qui représente
ma mère. Ces trois rois sont les descendans de
ceux qui, conduits par une étoile, ont étéadorer
T'Homme-Dieu. Sije passais au service de la république, je serais peut-être entrainé à faire la
guerre contre mes frères, les sujets de ces trois
rois à quij'ai promis fidélité. >>
JEAN-FRANÇOIS et BIASSOU repoussèrent,
paruneproclamation publique, les propositions
secrètes des commissaires, s'emparèrent du
camp de la Tannerie, forcèrent le cordon de
l'ouest, et s'engagèrent à devenir les vengeurs
des victimes de l'incendie du Cap. --- Page 274 ---
RÉVOLUTION
1793.
Ce désastre avaitj jeté delhésitation parmi les
trompes.qui.voyaient avec effroileurs nouveaux
et nombreux auxiliaires pousser des cris de fureur contre les blancs. M. de Nully, que le général Galbaud avait fait marcher dans ses intérêts, se réfugia dans la partie espagnole avec
les grenadiers de Béarn et de Rohan et le peu
de forces qui formaient le cordon de l'ouest.
Surl'avis de cette défection, les commissaires
envoyèrent de nouvelles troupes sur ce cordon,
et les mirent aux ordres d'un officier nommé
Brandicourt, qu'ils avaient élevé de l'état de
simple dragon du 16 régiment ci-devant Orléans, au grade de lieutenant-colonel. Cet officier fut à peine en ligne qu'il se rendit aussi
dans la partic espagnole avec le détachement
qui lui avait été confié.
Les commissaires parurent très-sensibles à
cette dernière défection, comme le prouve la
lettre qu'ils écrivirent, le juillet, à un officierdecouleur nommé Duvignau, commandant
général du canton d'Ennery. Celte lettre est
remarquable en ce qu'elle met au jour la position critique descommissaires,etqu'elle prouve
que l'enthousiasme qu'avaient pour eux les
hommes de couleur du Cap n'était point unanime dans leur caste. Cette caste, comme pro-
très-sensibles à
cette dernière défection, comme le prouve la
lettre qu'ils écrivirent, le juillet, à un officierdecouleur nommé Duvignau, commandant
général du canton d'Ennery. Celte lettre est
remarquable en ce qu'elle met au jour la position critique descommissaires,etqu'elle prouve
que l'enthousiasme qu'avaient pour eux les
hommes de couleur du Cap n'était point unanime dans leur caste. Cette caste, comme pro- --- Page 275 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
priétaire, s'effrayait des libertés accordées si 1793.
facilement aux noirs, et des prétentions nouvelles qui allaient en dériver.
Voicilalettredescommissaires; elle présente
dans un jour curieux la situation politique de
Saint-Domingue à cette époque.
(C Brandicourt était l'enfant gâté de la révolution : il lui devait toute son existence ! il a
trahi sa patrie, il a livré son poste,il a livré sa
troupe, ses armes! il a voulu livrer un autre
poste qui était sous ses ordres : à qui nous fier
désormais! nous n'en savons rien
>> Vous, enfans du 4 avril! vous et tous vos
frères, abandonnerez-vons la république, qui
n'existe que par l'égalité, et hors de laquelle il
n'y a point d'égalité! nous laisserez-vous seuls
soutenir la colonie et la république ? nous les
soutiendrons au péril de nos têtes, et nos têtes
ne tomberont pas
> Prenez garde aux blancs qui vous environnent : leurs principes sont détestables : si
vous vous laissez égarer ou dominer par eux,
vous vous perdrez avec eux.
>) Les Espagnols et les brigands ont eu l'audace de vous attaquer; ils pillent, ils brûlent et
font beaucoup de mal. Combattez-les, repoussez-les, entrez chez cux, si vous le pouvez : vous --- Page 276 ---
RÉVOLUTION
1793. avez du renfort en hommes, vous avez reçu une
pièce de canon et deux cents livres de poudre;
vous en recevrez encore, nous allons prendre
incessamment des mesures pour que vous en
receviez aussi de bouche.
>) Mais quel que soit le succès, ce ne sera
pas par les Espagnols ni par les brigands que
la colonie périra ; ce sera par les contrariétés
que nous éprouvons de la partdes 1 propriétaires:
les désastres du Cap ont déjà donné une grande
secousse ; encore un pas en sens contraire à la
direction que nous donnons, et tout est bouleversé. Nous ne serons plusles: maîtres d'arréter
le torrent. Le sol ne périra pas,1 les productions
renaitront; mais les propriétaires ne seront
plus les mêmes.
> Sil'on cède aux Espagnols, aux brigands, ou
sil'onmollitdevant eux, disons mieux, si nous ne
faisons pas la conquête de la partie espagnole,
les Espagnols et les brigands envahissent, brilent, pillent et dévastent tout.
> Si vous contraricz lcs mesures que nous
prendrons graduellement pour préparer, sans
nuire à la culture, un affranchissement qui désormais est inévitable, cet affranchissement se
fera tout à-la-fois par insurrection et par conquête; dès-lors plus de culture, plus de pro-
itdevant eux, disons mieux, si nous ne
faisons pas la conquête de la partie espagnole,
les Espagnols et les brigands envahissent, brilent, pillent et dévastent tout.
> Si vous contraricz lcs mesures que nous
prendrons graduellement pour préparer, sans
nuire à la culture, un affranchissement qui désormais est inévitable, cet affranchissement se
fera tout à-la-fois par insurrection et par conquête; dès-lors plus de culture, plus de pro- --- Page 277 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
priété. Que deviendra même la sûreté person- 1793.
nelle de tout homme libre,q quelquilasoit.quelle
qu'en soit la couleur? Il ne restera plus à SaintDomingue que le pur sang africain, et le sol
ne sera plus qu'un monceau de cendres et de
ruines.
> Vous avez parmi vous des philantropes
imprudens, qui voudraient Faffranchissement
subit et universel ; ceux-là n'ont pas calculé ce
que produirait cetterévolution avecdeshommes
quinesentent pas encorel la nécessité du travail,
parce qu'ils n'ont encore que des jouissances
bornées, et qu'ils ont, par conséquent, peu de
besoins. Vous avez parmi vous des aristocrates
de la peau, comme il y en a parmi les blancs :
aristocrates plus inconséquens, plus ingrats que
les blancs car ceux-ci n'humilient que leurs
enfans, et ne les tiennent pas éternellement
dans les fers, et vous, c'est de VOS frères que
vous vous déclarez les ennemis! ce sont VOS
mères que vous voulez retenir éternellement
dans l'esclavage. Vous voulez être au niveau des
anciens libres,ct vous voulezconseiver à jamais
les monumens de votre origine servile! Ayez
dorc enfin un républicanisme pur: OSCZ vous
élever à la hauteur des droits de Thomme : songez que le principe de l'égalité n'est pas le seul,
L.
--- Page 278 ---
REVOLUTION
1793. que celui de la liberté marche avant lui. C'est
bicn assez, c'est beaucoup trop que les intérêts
mal entendus de la culture coloniale nous aient
forcés, jusqu'à présent, de composer avec les
premières lois de la nature : que la crainte des
excès que pourrait commettre une peuplade
encore brute, nous force d'attendre que la civilisation soit commencée, avant de la déclarer
libre; ne lui laissez pas du moins le tems de
sentir sa force et dc déclarer son indépendance,
car alors tous les maîtres sont perdus!. >
Cette lettre prouve que les commissaires
connaissaient le torrent qui allait tout entraîner.
Après avoir donné aux bandes de PIERROT
une organisation première pour les métamorphoser en soi-disant troupes régulières 1
les commissaires sentirent la nécessité d'employer la turbulente inquiétude des nouveaux
libres, et ils préparèrent des expéditions dans
le double but d'absorber l'attention et de contenirles Espagnols,
Le commissaire Polverel se mit en route
pour l'ouest, et se chargea, à la tête d'un fort
détachement d'hommes de couleur, de balayer
sa route ctd'attaquer les frontières espagnoles.
Le licutenant-colonel Desfourneaux, com-
irent la nécessité d'employer la turbulente inquiétude des nouveaux
libres, et ils préparèrent des expéditions dans
le double but d'absorber l'attention et de contenirles Espagnols,
Le commissaire Polverel se mit en route
pour l'ouest, et se chargea, à la tête d'un fort
détachement d'hommes de couleur, de balayer
sa route ctd'attaquer les frontières espagnoles.
Le licutenant-colonel Desfourneaux, com- --- Page 279 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
mandant du cordon de T'est, reprit sur JEAN- 1793.
FRANÇOIS les camps Lesec et de la Tannerie;
mais. après quelques succès partiels, les troupes
des commissaires furent également repoussées
à Saint-Miguel età la porte Saint-Jacques, dans
l'attaque combinée qu'elles tentèrent du territoire espagnol.
Avantde se séparer, les commissaires avaient
fait de nouvelles démarches auprès des différens chefs noirs ; elles étaient restées infructueuses, parce que Tégalitéqu'on offraitàJEAN-,
FRANÇOIS, grand-amiral de France, et au généralissime BIASSOU, vice-roi des pays conquiss,
ne flattait pas leur amour-propre comme les
grades et les décorations dont les affublaient
les Espagnols, qui leur donnaient à profusion
les titres les plus faits pour enivrer leur
raison.
L'Espagne n'avait trouvé que ce moyen pour
soutenir la guerre à Saint-Domingue,. Ellel'employait sans ménagement ni retenue. Le fanatisme religieux se joignait chez elle au fanatisme
politique pour captiver les révoltés; l'un et
l'autre entretenaient leur égarement, et leur représentaient sans cesse les Français comme des
régicides sans foi, ni loi, ni religion.
Le commissaire Sonthonax
n'ayant, 1 après --- Page 280 ---
REVOLUTION
1793. l'incendie du Cap, que quinze à dix-huit cents
militaires blancs ou colons de toute couleur,
se trouvait au milieu de vingt-cing à trente
mille noirs, sansinunitions de guerre et de bouche. 11 fut informé que JEAN-FRANGOIS allait
fondre sur lui en appelant à la liberté tous les
noirs qui viendraient se ranger sous ses bannières. Ne voyant d'autre moyen de mettre en sûreté ce qui restait de blancs que de devancer
la politique étrangère par un acte solennel, et
sur les instances d'une douzaine de colons qui
s'élaient attachés à sa fortune, entre autres de
M. Artau, le plus riche propriétaire d'esclaves
à Saint - Domingue, il proclama le 29 août
l'affranchissement général dans la partie française, croyant par ce coup d'état s'assurer
Télan de la majorité, et effrayer à-la-fois les
ennemis du dedans et du dehors en déroutant
ainsi la politique.
Le commissaire Polverel, qui fut téinoin
dans l'ouest de la consternation que l'avis de la
liberté générale jetait dans l'ame des propriétaires, ne trouva d'autre moyen d'obvier à la
secousse que le contre-coup de cette mesure
désespérée allait produire parmi les esclaves,
que de présenter à leur jugement les avantages
d'un affranchissement graducl, en leur faisant
dehors en déroutant
ainsi la politique.
Le commissaire Polverel, qui fut téinoin
dans l'ouest de la consternation que l'avis de la
liberté générale jetait dans l'ame des propriétaires, ne trouva d'autre moyen d'obvier à la
secousse que le contre-coup de cette mesure
désespérée allait produire parmi les esclaves,
que de présenter à leur jugement les avantages
d'un affranchissement graducl, en leur faisant --- Page 281 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
261:
entrevoir des espérances de propricté. ( Le 1793:
droit de propriété, disait-il, ne peut exister
sans une force protectrice; cette force ne peut
exister que par la réunion des forces individuelles de tous les propriétaires ; car ce n'est
pas à ceux qui n'ont rien à sacrifier leurs vies
pour la défense des propriétés d'autrui.
>> D'un autre côté, sans la culture le droit
de propricté est absolument stérile, et le cultivateur, qui défriche les terres, qui les féconde par son travail, est le premier à qui Ja
nature en a destiné lcs fruits.
> Le partage des proprictés déclarées vacantes doit donc naturellement se faire entre
le guerrier et le cultivateur. Les parts doivent
être inégales; car si les fatigues du cultivateur
et celles du guerrier sont à peu près égales, le
guerrier court de plus des dangers pour sa vie;
sa part doit donc être plus forte que celle du
cultivateur. >
Ccs espérances 1 donnécs à la propriété,
étaient tropau-dessuse defintiligencedesnoin;
elles ne pouvaient séduire que les hommcs de
couleur, qui déjà, pour la plupart, riches et
propriétaires, aimaient mieux conserver ce
qu'ils avaient que d'attendre les fruits incertains de l'avenir et de la victoire : aussi les deux --- Page 282 ---
REVOLUTION
1793. proclamations des commissaires du nord et de
l'ouest contribuèrent assez à entretenir dans le
sud la turbulence des hommes de couleur, qui
était déjà portée à l'excès.
L'ordonnateur Delpech avait été nommé, par
le conseil exécutif provisoire de la république,
membre de la commission civile pour la partic
du sud, en remplacement du commissaire Ailhaud. Il avait cru trouver les moyens de divertirlinquiétude générale, en appelant indistinctement ses administrés à une réunion fraternelle, àl'époque commémorative du 14 juillet.
Cette réunion avait été bien loin d'être fraternelle, ct n'avait servi qu'à briser un plus grand
nombre de liens entre les castes blanche et de
couleur.
Le général Rigaud, après son échec du camp
Desrivaux, s'était mis en marche pour la fédérationà la tête de la légion de l'Egalité. Sa retraite n'avait point été sans obstacles. Plusieurs
fois dans sa route, et notamment à Cavaillon, 2
il avait été attaqué par les blancs attachés au
parti de la Grande-Anse. Des agens de ce parti
avaient renouvelé leurs attaques sous les yeux
du commissaire Delpech, et avaient attenté
maladroitement, au moment même de la fédération, aux jours du général Rigaud. Soudain
fédérationà la tête de la légion de l'Egalité. Sa retraite n'avait point été sans obstacles. Plusieurs
fois dans sa route, et notamment à Cavaillon, 2
il avait été attaqué par les blancs attachés au
parti de la Grande-Anse. Des agens de ce parti
avaient renouvelé leurs attaques sous les yeux
du commissaire Delpech, et avaient attenté
maladroitement, au moment même de la fédération, aux jours du général Rigaud. Soudain --- Page 283 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
ils'en étaitsuiviun engagement quiavait coûté 1793.
la vie à quelques homies de couleur; mais
aussi à plus de cent cinquante blancs, entre
autres à M. Demelet, lientenant-colonel du bataillon de la Seine - Inférieure. L'indignation
étaità un tel pointparmileshommes de couleur,
que ceux d'Aquin et de Saint-Louis, en apprenant l'attentat commis sur leur général, dont
on avait annoncé la mort, s'étaient incontinent
saisis de touslesblancs.quin'awaientcomserve) la
vie que parce qu'on avait appris en mêmc tems
que le général Rigaud avait conservé la sienne.
Cependant, à la voix du commissaire civil, le
calme avait fini par succéder a l'orage, si l'on
peut appeler calme le tems qu'on donnait aux
préparatifs pour marcher de nouveau sur Jérémie. C'est au milieu de ces préparatifs que
lecommissaire Delpech reçut lesactes d'affranchissement général prononcé par ses collègues.
(C Je suis convaincu, répondit-il au commissaire Polverel, que la commission civile n'a
pas le droit de changer le régime colonial et
de donner la liberté à tous les
esclaves, que
ce droit n'appartient qu'aux représentans de la
nation entière, qui ne nous l'ont pas délégué...
) La proclamation de Sonthonax ou la votre, adoptées purement et simpiement, me --- Page 284 ---
REVOLUTION
1793. paraissent devoir entrainer de grands désordres, , sur-tout la première. C'estun coupd'électricité dont il est impossible d'arrêter la commotion; iln'y a plus moyen d'y revenir; il faut
donc la modifier, et il est possible de la rendre
telle, en combinant SeS vues avec les vôtres et
celles que je vous communiquerai. >
Les trois commissaires se donnèrent rendezvous dans l'ouest pour arrêter un plan uniforme. Le commissaire Delpech tomba malade,
et mourut presque aussitôt.
Le comnissaire Polverel, qui avait blâmé
dans ses actes publics la précipitation de son
collegue Sonthonax, qu'ilsupposait n'avoir pas
été libre, voyant que la chose élait faite, et
qu'iln'y avait plus moyen de rétrograder, engagea les propriétaires à concourir eux-mêmes
à une mesure qui seule pouvait désormais les
sauver et empécher l'explosion générale de la
révolte des noirs. Il fit ouvrir dans les deux
provinces de l'ouest et du sud des registres
sur lesquels les habitans furent invités à ratifier par écrit la liberté de leurs esclaves. Ils
le firent tous sans opposition, et les mêmes.
mains qui s'étaient refusées sà conclure le moindre arrangement avec les anciens libres, qui
s'élaient toujours armées pour Jeur disputer
ormais les
sauver et empécher l'explosion générale de la
révolte des noirs. Il fit ouvrir dans les deux
provinces de l'ouest et du sud des registres
sur lesquels les habitans furent invités à ratifier par écrit la liberté de leurs esclaves. Ils
le firent tous sans opposition, et les mêmes.
mains qui s'étaient refusées sà conclure le moindre arrangement avec les anciens libres, qui
s'élaient toujours armées pour Jeur disputer --- Page 285 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
l'égalité Fdesdroitspolitiques, ces mêmes mains, 1793.
domptées enfin par la nécessité, souscrivirent
sans hésiter la liberté générale des esclaves.
Les noirs du sud et de l'ouest, satisfaits de
cet acte solennel de condescendance publique,
reprirent ou continutrentaveerésignationleurs
travaux pénibles sur les habitations où les
blancs étaient restés; et, dans celles oû, dépourvus de commandeurs, ils furent livrés à
eux-mêmes, ils se mirent à planter des vivres,
et à remplacer ainsi par le sol les ressources
nutritivesqu'on: ne pouvait plus tirer de la mer.
La proclamation de la liberté générale par
les commissaires amena de grands changemens dans la manière de voir de tous les partis. Elle ruina l'attachement que la masse des
créoles portait à la France. A l'idée d'une liberté générale, non-seulement les propriétaires d'esclaves, mais tous les blancs frémirent
d'effroi. Les anciens libres, dont le décret du
4avril avait flatté les espérances, furent aussi
mécontens que les blancs d'une mesure à laquelle ils n'étaient pas préparés. Personne ne
voulut croire à l'impérieuse nécessité qui avait
d'abord déterminé le commissaire Sonthonax,
et ensuite entraîné son collègue. Dans le mécontentement commun, 2 on se jeta dans les. --- Page 286 ---
RÉVOLUTION
1793. bras des étrangers, autant par désespoir que
par opinion et pari intérêt.
Dès le commencement des troubles de la COlonie, plusicurs grands planteurs s'étaient rendus auprès du cabinet de Saint-James pour réclamerlappui de sonintervention. La politique
de ce cabinet, encore en paix avec la France,
n'avait pu accueillir ce premier recours en protection. La guerre, déclarée le Ier février, avait
fourni les moyens d'accepter le 25 du même
mois les offresrenouvelées parles propriétaires
français de l'ile de Saint - Domingue, résidans
en Angleterre. Des ordres avaient été expédiés
en conséquence au général Adam Williamson,
gouverneur de la Jamaique. Il en avait fait passer l'avis dans l'ouest et dans le sud, et la coalition de la Grande-Anse s'était empressée de
lui envoyer en parlementaire le Poisson 00lant, ayantà bord M. Pierre Venant de Charmilly, avec pouvoirs de traiter par brevet dn
conseil de sûreté, en date du 18 août.
L'arrangement suivant fut conclu, et servit
littéralement de texte à tous ceux qui furent
signés par la suite pour la reddition du MoleSaint-Nicolas, de Léogane, de Saint-Marc, de
I'Arcahaie, etc., à la modification près qu'iln'y
eut que la capitulation dc la Grande-Anse où le
, ayantà bord M. Pierre Venant de Charmilly, avec pouvoirs de traiter par brevet dn
conseil de sûreté, en date du 18 août.
L'arrangement suivant fut conclu, et servit
littéralement de texte à tous ceux qui furent
signés par la suite pour la reddition du MoleSaint-Nicolas, de Léogane, de Saint-Marc, de
I'Arcahaie, etc., à la modification près qu'iln'y
eut que la capitulation dc la Grande-Anse où le --- Page 287 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
général anglais exigea explicitement dans T'arti- 1793.
cle 9 le renvoi des prètres assermentés. Dans
les autres capitulations les protecteurs se montrèrent plus tolérans casuistes.
Propositions des habitans dela Grande- Modifications anAnse.
glaises.
< Article ICT. Les habitans de
Saint - Domingue ne pouvant
recourirà leur légitime souverain pour les délivrer de Ja tyrannie qui les opprime, invoquent la protection de Sa Majesté britannique, lui prétent
serment de fidélité, la supplient de lui conserver la COlonie, et de les traiter comme
bons et fidèles sujets jusqu'à la
paix générale, époque à laquelle Sa Majesté britannique,
le gouvernement français et les
puissances alliées décideront
définitivement entre elles de la
souveraineté de Saint-Domingue. .
Accordé l'article 1r.
> 2.Jusqu'àceque l'ordre et
la tranquillité soient rétablis --- Page 288 ---
RÉVOLUTION
1793. dansla colonie.lereprésentant
de Sa Majesté britanniqueaura
tout pouvoir de régleret d'ordonner toutes les mesures de
sûreté et de police qu'iljugera
convenables.
> Accordé l'article 2.
> 3.1 Personne ne pourra être
recherchépour, raison destroubles antérieurs, excepté ceux
qui scront juridiquement accusés d'avoir provoqué ou exécuté des incendies et des assassinats. .
> Accordé Tarticle 3:
> 4. Les hommes de couleur
auront tous les priviléges dont
jouit cette classe d'habitans
dans les colonies anglaises. .
> Accordél l'article 4.
> 5. Si,à la conclusion de la
paix, la colonie reste sous la
domination de la Grande-Bretagne, et que l'ordre y soit rétabli, alors les lois relatives à
la propricté, à tous les droits
civils qui existaient dans ladite
colonie avant la révolution de --- Page 289 ---
DE SAINT-DONIXGUE.
26g
France 7 seront conservées
1793.
néanmoins jusqu'à la formationd'une assemblée coloniale.
Sa Majesté britannique aura le
droit de la tenir provisoirement, ainsi que l'exigera le
bien général et la tranquillité
dela colonie.Jusqu'à cette époque, lereprésentant de Sa.Majesté britannique sera assisté,
dans tous les détails de police
etd'administration, par un COmité de six personnes qu'il devra choisir parmi iles propriétaires des trois provinces de la
colonie. .
>. Accordé l'article 5.
> 6. Attendu les incendies, 9
insurrections, révoltes des nègres, vols et pillages qui ont
dévasté la colonie, le représentant de Sa Majesté britannique, au moment où il prendra possession de la colonie,
pour satisfaire à la demande
qu'en font les habitans, les a
autorisés à proclamer qu'il accorde, pour le paiement des
parmi iles propriétaires des trois provinces de la
colonie. .
>. Accordé l'article 5.
> 6. Attendu les incendies, 9
insurrections, révoltes des nègres, vols et pillages qui ont
dévasté la colonie, le représentant de Sa Majesté britannique, au moment où il prendra possession de la colonie,
pour satisfaire à la demande
qu'en font les habitans, les a
autorisés à proclamer qu'il accorde, pour le paiement des --- Page 290 ---
RÉVOLUTION
1793. dettes, un sursis dedixa années,
qui commencera à courir du
jour de la prise de possession,
et la suspension des intérêts
commencera à courir depuis
l'époque du raoût 1791, pour
n'expirer qu'à la fin des dix dites années de sursis accordées
pour le paiement des dettes ;
et cependant ne pourront être
comprises dans lesdits sursis
les dettes pour compte de tutelle et compte de gestion des
biens des propriétaires absens,
et aussi les dettes pour traditionde fonds de propriétaires.. > Accordélarti:
cle 6.
> 7. Les droits d'importation et d'exportation pour les
denrées et marchandises d'Europe scront réglés sur le même
pied que dans les colonies anglaises.
Accordélarlicle 7. En conséquence, lc tarif'sera
rendu public et affiché, pour que personne n'en ignore. --- Page 291 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
> 8. Les manufactures de Su1793.
cre blanc conserveront le droit
d'exporter leurs sucres, tenus
sujets aux réglemens des droits
qu'il sera nécessaire de faire à
cet égard. .
> Accordé Tarticle 8. Les droitssur
les sucres blancs seront les mêmes que
ceuxo quiétaientperçus dans la colonie
de Saint-Domingue
en 1789.
> 9. La religion catholique
sera maintenue sans acception
d'aucun autre culte évangélique. .
> Accordé l'article 9, à condition
que les prétres qui
auront prêté le serment de fidélitéàla
république seront
renvoyés et remplacés par ceux réfugiés dansles Etats
de Sa Majesté britannique.
)) IO. Les impositions locales, destinées à acquitter les
frais de garnison et d'adminis- --- Page 292 ---
REVOLUTION
1793. tration de la colonie, seront
perçuessurles même pied qu'en
1789, sauf les modifications et
décharges qui serontaccordées
auxhabitans incendiés jusqu'au
moment où leurs établissemens
seront réparés. Il sera tenu en
conséquence compte par la COlonie de toutes les avances qui
pourront être faites par la
Grande-Bretagne 7 pour suppléer au déficit desdites impositions. Ledit déficit, ainsi que
toutes les autres dépenses pu
bliques de la colonie ( autres
que celles relatives aux escadres des vaisseaux du roi quiy
seront employées ) seront défrayés par la colonie.
Accordélarticle 10.
II. Le représentant de Sa
Majesté britannique à SaintDomingue s'adressera au gouvernement espagnol pour la
restilution des nègres et des
animaux vendus dans son territoire par les nègres révoltés.
Acconlélarticle 11.
toutes les autres dépenses pu
bliques de la colonie ( autres
que celles relatives aux escadres des vaisseaux du roi quiy
seront employées ) seront défrayés par la colonie.
Accordélarticle 10.
II. Le représentant de Sa
Majesté britannique à SaintDomingue s'adressera au gouvernement espagnol pour la
restilution des nègres et des
animaux vendus dans son territoire par les nègres révoltés.
Acconlélarticle 11. --- Page 293 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
> 12. L'importation des vi1793.
vres, bestiaux, grains et bois
de toute espèce des Etats-Unis
de l'Amérique sera permise à
Saint-Domingue sur des vaisseaux américains. .
> Accordé l'article 12, pourvu que
les bâtimens américains n'aient qu'un
seul port d'importation; ; cettei importation auralieu tant
qu'elle paraitra nccessaire pour Tapprovisionnementet
leretablisementde
la colonie, ou jusquàcequ'onaitpris
des mesures pourla
mettre,à cet égard,
sur le même pied
quel les colonies anglaises. Il sera tenu
un état exact des
vaisseaux, avec la
description de leur
cargaison 2 lequel
sera envoyétous les
trois mois aux commissaires de la trésorerie de Sa Majesté britannique,
ainsi qu'à un des
I.
--- Page 294 ---
RÉVOLUTION
1793.
principaux secrétaires-d'état. Sous
aucun prétexte, il
ne sera permis auxdits vaisseaux de
prendre en chargement aucune denrée de la colonie, a
l'exception de la
mélasse, du rhum
et du tafia.
> 13.. Aucune partie des susdites propositions ne pourra
être considérée comme une
restriction au pouvoir qu'aura
le parlement de la GrandeBretagne de régler le gouvernement politique de la colonie. .
> Accordél'article 13.
D J'accorde les
treize articles de la
capitulation ci-dessus et des autres
parts, > suivant les
conditions que j'ai
faites en les accordant au non de Sa
Majesté britannique. >
Saint -Jago de --- Page 295 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
la Vega, , 'le 3 sep- 1793.
tembre 1795.
Signé ADAX
WILLIAMSON.
> J'accepte les treize articles
de la capitulation ci-dessus et
desautresparts, au nomdeshabitans dela Grande-Anse, avec
les conditionsfaites par son excellence Adam Williamson. >
Le 3 septembre 1793.
Signé VENANTDE( CHARMILLY.
Il était inexact de part et d'autre de dire :
j'accepte ouj'accorde lestreize articles ci-dessus,
puisque le II était resté sans réponse ratifiante.
Les Anglais, sachant combien la mesure de
Taffranchissement avait rallié l'opinion créole
à leur cause,se contentèrent d'envoyer de suite,
de la Jamaique à Saint-Domingue, le 13 régiment, sept compagnies du 49 et deux compagnies d'artillerie. Ces troupes, sous les ordres
du colonel Whitelocke, mirent à la voile le
9 septembre et se rendirent à Jérémie. Elles
trouvèrent la Grande-Anse dans une belle attitude, sous le rapport des cultures et de l'organisation militaire.
avait rallié l'opinion créole
à leur cause,se contentèrent d'envoyer de suite,
de la Jamaique à Saint-Domingue, le 13 régiment, sept compagnies du 49 et deux compagnies d'artillerie. Ces troupes, sous les ordres
du colonel Whitelocke, mirent à la voile le
9 septembre et se rendirent à Jérémie. Elles
trouvèrent la Grande-Anse dans une belle attitude, sous le rapport des cultures et de l'organisation militaire. --- Page 296 ---
RÉVOLUTION
1753.
Le colonel Whitelocke jugea qu'il pouvait
l'abandonner à elle-même. Il s'occupa d'élendre, par la séduction, la protection idéale des
armes de sa nation. Les portes du Môle-SaintNicolas lui furent ouvertes par le commandant
de la place et de la garde nationale, que le commissaire Sonthonax avait eu l'imprudence de
déclarer traitres à la république et criminels
delèse-nation, àla suite de quelques troubles squi
avaient occasionné des assassinats.
Cent Anglais, apportés par un vaisseau de
cinquante canons, y débarquèrent) tle 22 septembreetfurent Trompaer-maias
du 87 régiment ci-devant Dillon, et par cinq à
six cents hommes de garde nationale, que deux
ans de guerre civile avaient habitués au service.
Ainsi tomba le Gibraltar de Saint-Domingue,
dans lequel se trouvaient deux cents canons et
deux cents milliers de poudre, qui formaient la
totalité des approvisionnemens militaires de la
colonie.
Trois officiers et soixante-dix soldats du régiment de Dillon, qui ne voulurent point être
complices dela trahison, furent déportés saucontinentaméricain.Lebataillon de Dillon fut réorganisé sous sa dénomination première et laissé
aux ordres d'un de ses officiers, nomméO'Farel. --- Page 297 ---
DE SAINT-DONINGUE
Le commissaire Sonthonax, en apprenant le 1793.
débarquement du Mole-Saint-Nicolas et de Jérémie, se rendit dans l'ouest pour rompre les
trames que l'intrigue étrangère y ourdissait; il
nei futpas à tems d'en empécherl rle tissu. Presqué
sous ses yeux, les hommes de couleur de l'Artibonite formèrent une agrégation défensive
qui entraina la défection d'une grandepartie du
territoirc. <Tant que les proclamationsdes cominissaires civils, disait le maire de Saint-Marc,
Savari, au général Beauvais, assuraient un
bonheur futur, je les ai exécutées sans restriction; mais dès l'instant quej j'aivu qu'elles préparaient la foudre qui éclate de toutes parts,
j'ai pris des mesures pour sauver nos concitoyens et garantir leurs propriétés. >
Le général Beauvais, qui commandait au
Mirebalais, ne se laissa point aller à ces insinuations. Marchant sur les traces du président
Pinchinat et du général Rigaud, il refusa
comme eux d'entrer dans la ligue contraire aux
intérêts de la France. Cet exemple ne fut pas
suivi par tous les hommes de couleur. Ceux
qui n'étaient point militaires et qui aspiraient
à faire en un jour leur chemin, implorèrent
l'appui imaginaire des Anglais. Saint - Marc,
l'Arcahaic, Léogane, le Grand-Goave et
sicurs villes du sud où les hommes de couleur plu-
Pinchinat et du général Rigaud, il refusa
comme eux d'entrer dans la ligue contraire aux
intérêts de la France. Cet exemple ne fut pas
suivi par tous les hommes de couleur. Ceux
qui n'étaient point militaires et qui aspiraient
à faire en un jour leur chemin, implorèrent
l'appui imaginaire des Anglais. Saint - Marc,
l'Arcahaic, Léogane, le Grand-Goave et
sicurs villes du sud où les hommes de couleur plu- --- Page 298 ---
RÉVOLUTIOS
1793. dominaient, entrèrent en défection. Ces défections bouleversèrent toutes les idées du commissaire Sonthonax, Il donna l'ordre au général de Laveaux d'incendier les lieux qu'on serait
obligé d'abandonner.
Le commissaire Polverel, instruit des mesures désespérées ordonnées par son collégue,
lui écrivit: : (C.
La scélératesse des ennemis
de la liberté ne légitime pas des représailles
que vous qualifiez vous-même d'atrocités, lorsque- la nécessité de la défense ne les rend pas
indispensables.
> J'ai dit que je vous croyais sincère, peutêtre n'y aura-t-il pas vingt personnes dans la
colonie qui pensent comme moi. Les révoltés
diront ce qu'ils disent déjà: : Sonthonax ne respire que le feu; le feu le suit partout; il a
donné l'ordre de tout brûler en cas de retraite
forcée De là à l'ordre d'incendier le Cap,
il n'y a pas loin, et vous verrez que bientôt
ce sera nous... qui aurons réduit cette ville en
cendres. >
Les Espagnols avaient refoulé sur le Cap et
sur le Port-de-Paix le reste de la défense militaire du nord. Cette défense avait été confice
au général de Laveaux, qui avait pris le titre
de gouverneur provisoire > après la retraite VOlontaire de M. de la Salle. --- Page 299 ---
DE SAINT-DONIXGUE
Les
commissaires, en perdant du terrain, 1793.
reconnaissaient chaque jour davantage
étaient perdus dans
qu'ils
dans celle
l'opinion des blancs et
desanciens libres. Ils cherchèrent des
ressources contre l'adversité qui accablait la
cause de la république, dans le
exalté des chefs militaires
patriotisme
et dans l'appui effrayant des nouveaux affranchis.
Ils voulurent contenir la trabison
pect journalier des
par l'asélevée
supplices. La guillotine fut
au Port-au-I Prince: une première exécution, faite sur un blanc,
noirs. Ils
n'épouvanta que les
poussèrent des cris d'indignation
devant le résultat hideux de cette nouveauté.
Leur mécontentement fut si expressif
l'affreuse machine disparut du' sol
que
peut - être
si
qu'elle eût
dépeuplé, sa vue n'eût révolté
limagination mobile de ces hommes naissans:
Les commissaires cherchèrent
gouter de la trahison,
encore à délance
en soumettant la surveilau régime militaire le plus dur.
Les blancs et les anciens libres furent désarmés; 9 leurs armes passèrent dans les
des noirs, jadis leurs esclaves.
mains
achever de les
C'élait fait pour
fection
aigrir et pour entraîner la dépar le désespoir.
ût révolté
limagination mobile de ces hommes naissans:
Les commissaires cherchèrent
gouter de la trahison,
encore à délance
en soumettant la surveilau régime militaire le plus dur.
Les blancs et les anciens libres furent désarmés; 9 leurs armes passèrent dans les
des noirs, jadis leurs esclaves.
mains
achever de les
C'élait fait pour
fection
aigrir et pour entraîner la dépar le désespoir. --- Page 300 ---
EVOLUTION
CHAPITRE VIII.
Entrevue du commissaire Sonthonax avec des parlementaires
anglais. Prétentions des hommcs de couleur. Attaque à
l'improviste du commandant Montbrun. Réunion des commissaires au Port-au-Prince. Débarquement d'une armée
anglaisc. Retraite des comnissaires. Capitulation du Portau-Prince. Egorgement du fort Dauphin. Désastre du
quartier du Borgne. Reprise de Léogane par le général
Rigaud. Tentatives de séduction. Lettres du général de
Laveaux au colonel anglais Whitelocke et au major James
Grant. Apparition de Tueswisz-Loevpansz Fin des
bandes de JEAN-FRANCOIS. Nouveaux efforts des Anglais.
Mouvement du commandant Villate contre l'autorité.
Arrestation et délivrance du gouverneur et de Fordounateur de la colonie. TOUSSAINT -LOUVERTURE, lieutenant au gouvernement. Retour du commissaire Sonthonax
ct d'une nouvelle commission. Envoi de déldgués dans le
sud. Insurrection des hommes de couleur. Emportement du
général Rigaud. Circonspection de TOUSsAINT-LOUvERTURE
dans ses projets ambitieux. Impulsion donnéc aux mouvemens militaires. Premier essai d'un système d'exploita tion
par fermage. Eveil de l'intérêt propriétaire chez les noirs.
Renvoi du commissaire Sonthonax.
3794. LEs Anglais, maîtres du golfe du Port-auPrince, sentaient que la présence du commissaire Sonthonax dans cette ville rompait la
trame de leurs séductions. Ils crurent devoir --- Page 301 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
employer des démonstrations menaçantes. Le 1794.
commodore J. Ford se présenta le 2 février
aveclesvaisseaux PEurope et le Sceptre, quatre
frégates et plusieurs bâtimens légers. Un canot
fut détaché en parlementaire avec un officier
de terrc et deux officiers de mer. Le commissaire Sonthonax les fit conduire près de lui,
au milieu d'une foule agitée qui ne cessait de
crier: Vive la république et mort aua traitres!
Ces officiers ayant demandé au commissaire de
lui parler en particulier : ( Des Anglais, leur
> répondit-il, ne peuvent avoir rien.de secret
)) à me dire, parlez en public ou retirez-vous. >
Un des officiers de marine dit alors : ( Jeviens
vous sommer, de la part du roi d'Angleterre,
de lui rendre cette ville, qu'il prend sous sa protection. >
(C Comme il veut y prendre, sans doute, les
> cinquante-deux bâtimens qui sont dans le
> port, répartitle commissaire. >>
L'Anglais répliqua: : ( Nous sommes en guerre
> aveclaE France,ilssontdebonne prisc. 1 Halte-
> là, s'écria le commissaire, si nous-étions ja-
>) mais forcésd'sbandomnec-la place, vous n'au-
> riez de ces bâtimens que la fumée, car les
> cendres en appartiendraient à la mer. >
Des millicrs de cris de vice Sonthonaa! de
partitle commissaire. >>
L'Anglais répliqua: : ( Nous sommes en guerre
> aveclaE France,ilssontdebonne prisc. 1 Halte-
> là, s'écria le commissaire, si nous-étions ja-
>) mais forcésd'sbandomnec-la place, vous n'au-
> riez de ces bâtimens que la fumée, car les
> cendres en appartiendraient à la mer. >
Des millicrs de cris de vice Sonthonaa! de --- Page 302 ---
REVOLUTION
1794. vivela république'apprirentaux parlementaires
que leur mission était finie: ; ils retournèrent à
leurs bords.
Le commodore J. Ford écrivit le lendemain
au commissaire, pour le sommer encore de
rendre la ville, et pour le prévenir qu'en cas
de refus il allait la bombarder. ( Commencez,
> monsieurle commodore,luirépondit le com-
> missaire; nos boulets sont rouges et nos ca-
> nonniers sont à leurs postes. ) Cette réponse
intimida les Anglais, qui ne voulaient que des
conquêtes faciles. Is s'éloignèrent en jugeant
que l'occasion n'était pas encore opportune :
elle ne tarda pas à le devenir.
Les hommes de couleur qui étaient restés
fidèles à la république sentaient trop le besoin
qu'on avait d'eux pour ne pas être exigeans. Ils
remplissaient presque toutes les fonctions, et
cependant ils ne cessaient de se' plaindre dès
qu'on y appelait des noirs ou des blancs. Ces
plaintes étaient cause que le commissaire Sonthonax, dont l'ame était altière, ne leur accordait plus les démonstrations extérieures dont il
avait étéjadis si prodigue envers eux.
A cette époque, le commandant de la province
del'ouestétaitunhomme de couleur fort riche,
noimé Montbrun, que le commissaire Pol- --- Page 303 ---
DE SAINT-BONINGUE.
verel avait tellement comblé de faveurs, qu'il 1794.
s'était fait à l'habitude d'être caressé. Plein de
méfiance, d'amour-propre et d'orgueil comme
tous ceux de sa caste, il vit avec jalousie la faveur dont jouissait, près du commissaire Sonthonax, le lientenant-colonel Desfourneaux. Il
s'effraya de voir compléter, par des noirs de
l'affranchissement général, le bataillon du 480
régiment ci-devant Artois, mesure qui pouvait
avoir pour but, selon lui, d'obtenir la priorité
de la force, et qui laissait alors au commissaire la faculté de dompter les prétentions des
hommes de couleur. Pour prévenir ce résultat,
il s'étudia à gagner secrètement un bataillon
de la légion de l'Egalité, composé de quelques
hommes de couleur et des premiers noirs affranchis dans la colonie, avec lesquels il attaqua, dans la nuit du 17 mars, le bataillon
du 48 régiment. Ce bataillon, quoique pris à
l'improviste, fit bonne contenance, sortit de sa
caserne sous un feu très-vif de mitraille et de
mousqueterie, prit le commissaire sous son escorte, et se retira au fort Sainte-Claire.
Les noirs de la ville et des environs,appelés
aux excès par cette attaqueimprévue, fondirent
sur les blancs qu'ils trouvèrent dans les rues,
forcèrent Ics maisons pour les piller, et por-
illon, quoique pris à
l'improviste, fit bonne contenance, sortit de sa
caserne sous un feu très-vif de mitraille et de
mousqueterie, prit le commissaire sous son escorte, et se retira au fort Sainte-Claire.
Les noirs de la ville et des environs,appelés
aux excès par cette attaqueimprévue, fondirent
sur les blancs qu'ils trouvèrent dans les rues,
forcèrent Ics maisons pour les piller, et por- --- Page 304 ---
RÉVOLUTION
1794. tèrent la mort, le deuil etl l'épouvante dans les
familles des malheureux blancs désarmés.
Le commandant Montbrun, maitre du mouvement qu'il. avait préparé, écrivitàhuit heures
du matin, au commissaire, qu'il ne répondait
plus de la vie d'un seul blanc si l'on n'embarquait à l'instant le bataillon du 48 régiment,
ainsi qu'un certain nombre de personnes qu'il
désignait. L'alternative était dure, la nécessité 1
triompha, le commissaire Sonthonax souscrivit
à ce pénible ultimalum, pour éviter l'effusion
de sang dont on l'avait ménacé.
Il revint au gouvernement avec le sentiment
que son autorité était perdue ; il fit dire en particulier aux blancs qu'il ne pouvait plus les protéger, et donna secrètement des passeports à
ceux qui lui en demandèrent pour se rendre à
Léoganeamprèsdes.Anglais. : maisceux-ci,soup
çonneux par la conviction de leur faiblesse,
abandonnèrent aux outrages de leurs partisans
ces infortunés, jouirent du plaisir de voir des
Français s'entre - déchirer, et les habitans du
Port-au-1 Prince, que l'effroi chassait de leur
asile, furent suspectés, maltraités et jetés sans
pitié dans les pontons de la Jamaique!!!
Dès que le commissaire Polverel connut les
événemens du Port. - au- Prince, il s'empressa --- Page 305 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
d'y accourir pour user de son influence sur le 1794.
commandant Montbrunet: sur le président Pinchinat, dont le crédit moral semblait s'être
volontairement affaissé au milieu des dernières
dissentions.
Les commissaires réunis eurent peine à contenir les agitations intérieures du Port-anPrince; le tems, qui détruit tout, avait rouillé
leur ame de fer; leur politique n'allait plus
d'accord, cu pour mieux dire, elle était déjà
entrainée par les torrens dont ils avaient rompu
les digues. < Le prestige du charlatanisme ne
dure paslong-tems,etl la résistance sans la force
réclle a un terme. >> Ils le disaient eux-mêmes
dans leurs rapports confidentiels, et l'avenir
ne tarda pas à justifier leur sentence.
Sur la fin de mai, une escadre anglaise, composée de deux vaisseaux de 74, d'un de 64,
d'un de 50, de SIX corvettes ou frégates, de
douze gros bâtimens de transport ct d'un nombre considérable de goilettes, vint mouiller en
radedu Port-au-Prince. Cesbâtimens portaient
les débris des légions émigrécs qui n'étaient
point entrées dans le cadre de l'armée du
prince de Condé; savoir : les régimens d'Hompech ct de Rohanhussards,leshulans de Bouillé,
la brigade irlandaise formée à Londres et dans
, de SIX corvettes ou frégates, de
douze gros bâtimens de transport ct d'un nombre considérable de goilettes, vint mouiller en
radedu Port-au-Prince. Cesbâtimens portaient
les débris des légions émigrécs qui n'étaient
point entrées dans le cadre de l'armée du
prince de Condé; savoir : les régimens d'Hompech ct de Rohanhussards,leshulans de Bouillé,
la brigade irlandaise formée à Londres et dans --- Page 306 ---
RÉVOLUTION
1794. la colonie, des déserteurs des régimens de
Dillon, Berwick et Walsh, enfin la légion de
Montalembert, composée des gérans et des
pelits blancs qu'on avait pu réunir au MôleSaint-Nicolas, à la Grande-Anse et sur tous les
autres points de la colonie.
Des corps francs partis de l'Arcahaie et de
Léogane s'avancèrent aussi par terre. Ces derniers se présentèrent le Ir juin devant le fort
Bizoton et engagèrent une canonnade durantlaquelle les troupes de l'escadre débarquèrent
sur la côte du Lamentin.
La nuit et une pluic extraordinaire firent
cesser la canonnade; des traitres ouvrirent aux
Anglais la barrière du fort Bizoton.
Le commandant Montbrun, qui s'y trouvait
en personne, en voyant leur troupe, crut que
c'était un détachement. qui rentrait à cause de
la pluie. ( Vous êtes mon prisonnier, lui dit un
officier anglais. - Pas encore, > répondit le
commandant en lui brûlant la cervelle. Les
armes étaient tellement mouillées, qu'on pouvait difficilement en faire usage. L'obscurité
était telle qu'on pouvait à peine se reconnaitre.
Le désordre se mit dans la garnison du fort:
voyant parmi elle des ennemis,'elle se crut
trahie et se replia,avec son commandant, sur --- Page 307 ---
DE SAINT-DONINGUE.
le Port-au-Prince. L'énergie des commissaires 1794.
y avait tout usé. Ils voyaient la lassitude générale, leur isolement, et jugeaient, avec raison,
qu'une résistance inutile n'aboutirait qu'à appeler sur le Port-au-Prince les maux qu'ils
avaient déversés sur le Cap. Ils permirent tacis
tement la capitulation de la place, défendirent
aux noirs d'y mettre le feu, ne firent point incendier la flotte marchande pour laisser un refuge aux blancs, et se retirèrent auprès du général Rigaud à Jacmel, escortés parle général
Beauvais et par un faible détachement noir.
Peu de jours après leur arrivée à Jacmel, le
capitaine Chambon, commandant la corvette
lEspérance, y entra, chargé d'exécuter le décret d'accusation rendu par la convention nationale contre les commissaires.
Maîtres de l'opinion du général Rigaud,qui
l'était à son tour de celle de la généralité des
hommes de couleur du sud,les commissaires
civils, qui avaient les moyens de désobéir, laissèrent tomber leur pouvoir et se constituèrent
prisonniers à bord, préférant ainsi paraître en
accusés en France, que de continuer à lutter
contre les événemens de Saint-Domingue.
Le 5 juin, à trois heures du soir, la légion
Montalembrt fit la première son entrée au
du général Rigaud,qui
l'était à son tour de celle de la généralité des
hommes de couleur du sud,les commissaires
civils, qui avaient les moyens de désobéir, laissèrent tomber leur pouvoir et se constituèrent
prisonniers à bord, préférant ainsi paraître en
accusés en France, que de continuer à lutter
contre les événemens de Saint-Domingue.
Le 5 juin, à trois heures du soir, la légion
Montalembrt fit la première son entrée au --- Page 308 ---
REVOLUTION
1794. Port-au-Prince. Un officier de cette légion se
transporta de suite, avec un détachement, au
fort Saint-Joseph où s'était réfugié, contre le
débordement redouté des noirs, ce qui restait
de blancs qni n'avaient pu trouver place sur
les bâtimens du commerce laissés en rade.
( Cet officier, nommé Béranger, muni d'une
liste, commença par appeler M. Goy, M. Gau
et trente'autres. A la sortie du fortil eut la barbarie de tirer un coup de pistolet à chacun
d'eux en les poussant d'une main de dessus la
rampe du fort, et leur disant:. Républicain :
fais le saut de la roche tarpéenne..
Tous
eussent péri de cette manière sans le général
anglais White, qui envoya de suite, au fort
Saint-Joseph, la compagnie des canonniers de
Léogane,avec deux de ses aides-de-camp.pour
mettre fin au carnage. Il fit, le 6, une proclamation contre cet attentat.L/infame Béranger
se sauva ; mais le maitre de l'univers vengea ces
malheureuses victimes: en fuyant àJérémiel'assassin se noya dans la rivière de Voldrogue (1).
Les gouvernemens anglais et espagnol, dans
des amangpnemindioirinade) partagesà venir,
étaient convenus que la protection offerte par
() Des Colonies, et particulièrement de celle de Saint-Domingue, par le colonel Malenfant, pages 75 et 74.
/infame Béranger
se sauva ; mais le maitre de l'univers vengea ces
malheureuses victimes: en fuyant àJérémiel'assassin se noya dans la rivière de Voldrogue (1).
Les gouvernemens anglais et espagnol, dans
des amangpnemindioirinade) partagesà venir,
étaient convenus que la protection offerte par
() Des Colonies, et particulièrement de celle de Saint-Domingue, par le colonel Malenfant, pages 75 et 74. --- Page 309 ---
DE SAINT-DONINGEE
PAsghieney@endrsitaer) les parties de l'ouest 1794.
et du sud, y compris le Môle-Saint-Nicolas, et
que celle de l'Espagne couvrirait le nord de la
colonie.
Pendant que les Anglais s'occupaient d'asseoir leur domination dans la portion qui leur
était échue, les proclamations des Espagnols
rappelaient dans la leur la population créole
quis'en était éloignéc.
Séduits par ces proclamations et par les promesses de la protection, huit cents habitans du
fort Dauphin quittent la terre hospitalière des
Etats-Unis, s'entassent sur trois bàtimens, et
rentrent dans leurs foyers avec les illusions de
l'espérance.
A peine y sont-ils arrivés que JEAN-FRANÇOIS vient camper sous les glacis de la place.
On savait que ses noirs étaient au service de
T'Espagne, quoiqu' l'ils eussent conservé la COcardeb blanche; leur voisinagen'effraie
personne:
on suppose queles Espagnols les fonta approcher
pour se renforcer dans leurs opérations. Les
bandes noires entrent en ville, on ne s'effraie
pas davantage ; la garnison espagnole prend les
armes sous prétexte d'une revuc, on ne se méfie
encore de rien ; tout est tranquille ; enfin, après
avoir célébré l'office divin, le prètre espagnol
I.
--- Page 310 ---
RÉVOLUTION
1794. Vasquès sort en habits sacerdotaux de l'église
poura aller bénir les troupesn noiresetespagnoles.
Le soi-disant grand-amiral. de France, JEANFRANÇOIS, vient baiser respectucusement la'
main de Vasquès, son ami, avec lequel il avait
passé la matinée entière. Dans ce moment part
un coup de sifflet: aussitôt des détachemens
formés d'Espagnols et de noirs se divisent en
petitespatrouilles dansla villeet poignardent en
silence et de sang-froid les Français qui leur
tombent sous la main. Le sang ruisselle dans
les rues ; on l'ignore dans les maisons. Les
tigres qu'allèche cette boucherie y pénètrent,
et, toujours en silence, continuent à frapper
leurs nombreuses victimes. Rien n'est épargné;
hommes, femmes, enfans, vieillards, tout périt
à l'exception de quatorze personnes qui se couvrent d'uniformes espagnols, ou qui font les
morts, étendues parmi les cadavres.
Cet égorgement préparé de sang-froid par
Vasquès avec les chefs de linsurrection, dans
le secret du confessionnal, coûta la vie à plus
de mille personnes. Ce n'étaient, suivant eux,
que des hébreux,que des régicides: ceshébreux
et ces régicides étaient des malheureux Français, des femmes ct des enfans nés à deux mille
licues de la révolution de leur patrie.
ou qui font les
morts, étendues parmi les cadavres.
Cet égorgement préparé de sang-froid par
Vasquès avec les chefs de linsurrection, dans
le secret du confessionnal, coûta la vie à plus
de mille personnes. Ce n'étaient, suivant eux,
que des hébreux,que des régicides: ceshébreux
et ces régicides étaient des malheureux Français, des femmes ct des enfans nés à deux mille
licues de la révolution de leur patrie. --- Page 311 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
Au milieu de l'embrasement général,lequar- 1794.
tier du Borgne semblait être resté intact pour
servir d'exemple ct faire ressortir ce qu'aurait
produit, dès le commencement des troubles,
l'intérêt commun qui eût rapproché les proprictaires de toute couleur.
Depuis trois ans les esclaves déchaînés promenaient partout leurs brigandages; ; depuis un
an le Capmn'existait plus; le seul quartier du
Borgne, toujours cultivé, prospérait encore. Le
concours de la protection espagnole vint tout
gâter. Les habitans qui, livrés à cux-mêmes,
avaient une: activitéguerrière pleinededéfiance,
s'abandonnèrent à la sécurité quand ils eurent
des troupes étrangères.
Au moment où ils s'y attendent le moins,
une conspiration éclate parmi leurs esclaves.
Les Espagnols paraissent indifférens à ce qui
se passe autour d'eux; : les habitans sont égorgés
sans qu'ils cherchent à les défendre ; ils se
croient exempts du danger cn n'offrant point
d'assistance à l'inforlune.
Cependant les flammes du dedans appellent
les nègres du dehors; celles des campagnes servent,à leur tour, de signal et d'appelauxnègres
des quartiers voisins. Toutes ces hordes avides
se précipitent en confusion sur un pays neuf
qui semble leur promettre pâture. --- Page 312 ---
REVOLUTION.
1794.
Les habitans échappés au fer et au feu cherchent en vain à conjurer l'orage. Bientôt, ne
pouvant plus résister, ils perdent à-la-fois tout
ce qui les attache à la vie : ceux qui la conser:
vent fuient vers la mer, se jettent dans des embarcations et s'éloignent sans savoir où porter
leur infortune et lenr misère; enfin la fureur
des noirs ne trouvant plus d'aliment se tourne
versledétachement espagnol, qui,surpris d'être
attaqué, fut dans l'instant mis en pièces.
Le massacre de ce détachement prouvait
déjà sufhisamment, à la politique européenne,
le danger qu'il y avait, pour elle, de trafiquer
de la fureur des noirs; mais le fanatisme ne calcule rien : celui des créoles espagnols était
aveuglé par de telles machinations qu'il semblait n'être occupé que de la ruine et de l'assassinat des créoles français.
Les commissaires, en quittant le Port-auPrince, avaient chargé le commandant Montbrun de rallier les débris de la force militaire
de l'ouest et de les amener à Jacmel; dès que
ces débris s'y présentèrent, le général Rigaud,
quin'aimait pasles concurrens, età qui les événemens du Port-au-Prince donnaient unejuste
défiance contre le commandant Montbrun, fit
arrêter et renvoyer en France cet officier.
Lc général des hommes de couleur du sud
aires, en quittant le Port-auPrince, avaient chargé le commandant Montbrun de rallier les débris de la force militaire
de l'ouest et de les amener à Jacmel; dès que
ces débris s'y présentèrent, le général Rigaud,
quin'aimait pasles concurrens, età qui les événemens du Port-au-Prince donnaient unejuste
défiance contre le commandant Montbrun, fit
arrêter et renvoyer en France cet officier.
Lc général des hommes de couleur du sud --- Page 313 ---
DE SAINT-DONISGUE.
montra-la plus grande activité dans l'organisa- 1704.
tion d'une force armée pour s'opposer aux
progrès effrayans de l'ennemi. Il fut lc créateur
du système élémentaire de la petite guerre de
Saint-Domingue, qui a fini par apprendre aux
esclaves armés qu'ils étaientdeshommes et des
soldats.
Aidé de l'intrépide général Beauvais, du
fougueux commandant Martial Besse et de la
bravoure raisonnée du commandant Pétion, le
général Rigaud,d'un esprit aussi délié qu'actif,
sut si bien profiter de l'ascendant qu'il avait sur
ses semblables., qu'il put prendre d'emblée l'offensive sur le terrain de son commandement.
Dès-lors il ne discontinua plus de harceler l'ennemij jusques dans les asiles fermés que lui avait
ménagés la trahison,
Au moment où le Port-au-Prince y succombait, Léogane était repris d'assaut; le général
Rigaud faisait mordre la poussière aux traitres
qui avaient livré cette ville et qu'il avait pu
atteindre. Tous ceux de sa couleur qui se laissaient prendre portant un habit rouge étaient
incontinent fusillés. Il se montrait aussi inexorable envers eux qu'envers les blancs émigrés
ou créoles; sa dure inflexibilité lui attira beaucoup de haines. --- Page 314 ---
REVOLUTION
1794.
Son activité. & guerrière sillonnait les espaces :
il reprit Tiburon après plusieurs aitaques. Il
bloqua les Anglais dans la Grande-Anse et ne
cessa plus de les y assiéger.
Je tiens de lui-même, du commandant Pétion
et de plus de cent personnes, qu'on lui offrit à
cette époque trois millions pour se démnettre
de son commandement, s'ilr n'aimait mieux conserver son emploi; on lui en laissait la faculté,
ou bien celle de se retirer partout où bon lui
semblerait avec les officiers et les bâtimens
qu'il lui plairait d'emmener.
Il parait que les ministres du cabinet de SaintJames, 9: habitués à entretenir partout des observateurs politiques, avaient choisi, pour SaintDomingue, des agens exercés dans le tarif de
la vénalité.
Ainsi, pour trahir la France, on offrait au général Rigaud, ci-devant orfévre, trois millions
parce qu'il était chef de caste, et l'on n'offrait
que cinquante mille écus au comte de Laveaux,
gouverneurdel la colonie,parce qu'il étaitblanc,
et que les blancs étaient armés les uns contre les
autres.
Le général de Laveaux, lassé des propositions dont on Thumiliait, écrivit au colonel Witelocke: ( Permettez-mnoi de me plaindre à vous-
rait au général Rigaud, ci-devant orfévre, trois millions
parce qu'il était chef de caste, et l'on n'offrait
que cinquante mille écus au comte de Laveaux,
gouverneurdel la colonie,parce qu'il étaitblanc,
et que les blancs étaient armés les uns contre les
autres.
Le général de Laveaux, lassé des propositions dont on Thumiliait, écrivit au colonel Witelocke: ( Permettez-mnoi de me plaindre à vous- --- Page 315 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
même de l'indignité que vous m'avez faite en 1794me croyant assez vil, assezscélérat et assez bas
pour imaginer que cette offre de cinquante
mille écus n'exciterait pas tout mon ressentiment. En cela vous vous êtes fait tort à vousmême : je suis général;j jusqu'à présent j'ai mérité de commander l'armée; vous avez cherché
à me déshonorer aux yeux de mes frères d'armes. C'est un outrage dont vous me devez une
satisfaction personnelle: je la demande au nom
de l'honneur qui doit exister parmi les nations.
En conséquence, avant qu'il y ait une action
générale,) je vous offre un combat singulier, jusqu'àceo quel'un de nousdeux tombe.Jevouslaisse
le choix des armes, soit à pied, soit à cheval..
Votre qualité d'ennemi ne vous donnait pas,au
nom de votre nation, le droit de me faire une
insulte personnelle; comme particulier je vous
demande satisfaction del'injure que vous m'avez
faite comme individu. ))
Cette satisfaction ne lui fut point accordée;
au lieu de la réponse qu'il attendait, le général
reçut plusieurs autres lettres où l'on cherchait
à ébranler sa fidélité en l'enivrant d'éloges et
en lui rappelant son ancienne noblesse.
A cette occasion, l'incorruptible général de
Laveaux fit encore au major anglais James --- Page 316 ---
REYOLUTION
1794. Grant, commandant à Saint-Marc, une réponse
faite pour être conservée par son originalité.
( Vous me promettez, lui dit-il,la conservation
de tout ce qui m'appartient ; vous n'aurez pas
de peine; mon butin est à l'uniforme de celui
du soldat,ce qui me rend encore plus glorieux;
la nourriture est la même, c'est ce qui fait que
je me porte bien. >
Effectivement, ce général, après avoir vendu
tout ce qu'il avait pour subsister, était réduit
à la simple ration du soldat, et à ne boire que
de l'cau.
Les gouvernemens qui se sont succédés en
France ne lui ont point payéle tribut de reconnaissancepubliquequ'améritéson dévouement.
Sa position a été une des plus étranges et des
plus difficiles où se soit jamais trouvé un chef
militaire.
La possession du Cap n'offrant aucune ressource, le général de Laveaux, gouverneur
provisoire de la colonie, en avait abandonné la
défense au commandant Pillate, qui sut se
créer des moyens au milieu des décombres et
des désordres commis par les nouveaux libres.
Cet officier était un des hommes de couleur
dont l'enthousiasme avait été s'allumer en
France.
des plus étranges et des
plus difficiles où se soit jamais trouvé un chef
militaire.
La possession du Cap n'offrant aucune ressource, le général de Laveaux, gouverneur
provisoire de la colonie, en avait abandonné la
défense au commandant Pillate, qui sut se
créer des moyens au milieu des décombres et
des désordres commis par les nouveaux libres.
Cet officier était un des hommes de couleur
dont l'enthousiasme avait été s'allumer en
France. --- Page 317 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
Le général de Laveaux, en sortant du Cap, 1794
avait placél le réduit de sa défense sur le même
terrain oùt les Français et les flibustiers, conquérans de Saint-Domingue, avaicnt fait leurs
premiers établissemens. C'était cette petite portion de territoire qui se trouve devant lile de
la Tortue. Le chef-lieu de cet arrondissement,
connu sous le nom du Port-de- Paix, offre un
assez bon mouillage, défendu par le feu croisé
de deux forts, qui avaient été armés avec du
gros calibre.
Couvert du côté de la mer, le Port-de-Paix
l'était aussi du côté de la terre par des ouvrages
et des obstacles que T'onmultipliait chaque jour.
C'est là, qu'entouré de besoins et d'ennemis
plus nombreux les uns que les autres, le général de Laveaux s'était enfermé avec les débris
des bataillons européens,pourattendre en temporisant une meilleure fortune.
Les Anglais, maitres de l'ouest, occupaient
à vingt lieues de lui le beau port du MôleSaint - Nicolas, d'oà ils gardaient à vue, par
mer, les approches du Port-de-Paix:
Les Espagnols, maîtres de presque tout le
nord, resserraient par terre cette place, et
empêchaient sa garnison d'aller dans la campagne faire des vivres; de sorte que, réduit --- Page 318 ---
RÉVOLUTION
1794. à son enceinte, le Port-de-Paix éprouvait les
privations d'une place assicgée.
Le complequ'enrendaitlegénéraldelaveaux
aux commiseires.dat6dasf mai, présente sous
un jour véritable sa critique situation : < Depuis
plus de six mois nous étions réduits, officiers et
soldats, à six onces de pain par jour; mais depuis le 13 de ce mois, qui que ce soit n'en a,
excepté les malades à l'hôpital... Si nous avions
de la poudre, nous serions consolés de tout :
notre misère est vraiment grande; ; officiers et
soldats éprouvent les plus grandes privations.
Nous n'avons en magasin ni souliers, ni chemises, ni vêtemens, ni savon, ni tabac, etc. La
majorité des soldats viennent à la garde pieds
nus, comme les Africains. Nous n'avons seulement pas une pierre à fusil à donner aux soldats : malgrécela,soyez bien assurés, et je vous
le jure au nom de l'armée républicaine, que
jamaisnous ne nous rendrons, que même jamais
nous ne capitulerons ; que les ennemis, 2 après
nous, n'auront pas la moindre trace du Portde-Paix ; plutôt que d'être faits prisonniers,
quand tout sera détruit au Port-de-Paix par
les boulets, que nous n'aurons plus rien pour
nous défendre, nous nous retirerons de morne
en morne, sans cesse nous battant, jusqu'à ce
de l'armée républicaine, que
jamaisnous ne nous rendrons, que même jamais
nous ne capitulerons ; que les ennemis, 2 après
nous, n'auront pas la moindre trace du Portde-Paix ; plutôt que d'être faits prisonniers,
quand tout sera détruit au Port-de-Paix par
les boulets, que nous n'aurons plus rien pour
nous défendre, nous nous retirerons de morne
en morne, sans cesse nous battant, jusqu'à ce --- Page 319 ---
DE SAINT-DONINGUE,
que les secours de France soient arrivés. )) 1794.
Cet espoir chimérique d'un secours soutenait les imaginations et faisait qu'on restait
dans la ligne de ses devoirs. Tant de dévouement méritait un retour de fortune, et ce retours'opéra,non par les secours dont on s'était
bercé 2 mais par l'apparition magique d'un
seul homme.
Le général dé Laveaux entretenait avec assiduité les négociations secrètes entamées par
l'abbé de la Haie avec TOUSSAINT-BREDA.
Le décret du 16 pluviose an 2 (41 février r1794)
qui confirmait et proclamait la liberté générale
de tous les esclaves, en déclarant Saint-Domingue partie intégrante de la France, avait
donné un grand poids à la dialectique française,
sur-tout au moment où l'Angleterre mettait au
jour la marche tortueuse de son ambition.
Cette puissance, maitresse d'une riche portion de Saint - Domingue,avait senti qu'elle
aurait incessamment besoin d'esclaves si elle
étendait et conservait ses conquêtes. Aussitôt
le parlement avait ajourné, d'une manière indéfinie, ,la discussion si souvent et si perfidement agitée de l'émancipation des esclaves.
L'intérêt philantropique de M. Wilberforce
s'était tu devant les insinuations du ministre --- Page 320 ---
3c0
REVOLUTION
1794. Pitt, son ami, et l'on avait fini par déclarer vaguement que le parlement ne pouvail rien decider sans le concours des planteurs des colonies anglaises.
Legénie de ToUSSAINT-EnEDAavait compris
la valeur de cette déclaration : il commençait à
supposer la bonne foi du côté de la puissance
qui, sans tant calculer SCS intéréts locaux, avait
la première proclamé l'affranchissement général des esclaves.
Les grâces que l'Espagne faisait pleuvoir sur
les noirs français révoltés avaient excité parmi
eux des rivalités et des jalousics.
JEAN-FRANGOIS semblait vouloir absorber
et briser toutes les fortuncs. BIASSOU étaitmort
déchu de ses commandemens : le féroce Candi,
après s'être revendu aux Espagnols, venait,
ainsi que plusieurs autres chefs, d'être envoyé
aux mines. TOUSSAINT-BREDA, dont les plans
avaient plusieurs fois été dédaignés, et qui se
voyait avec peine dans un rang subalterne,
commençait à craindre de ne pouvoir jamais
égaler la fortune de JEAN-FRANÇOIS, élevé encore récemment au rang de grand d'Espagne.
Il imagina de franchir les entraves que rencontrait son ambition, en transportant sa carrière dans la partie française; il fit en consé-
i que plusieurs autres chefs, d'être envoyé
aux mines. TOUSSAINT-BREDA, dont les plans
avaient plusieurs fois été dédaignés, et qui se
voyait avec peine dans un rang subalterne,
commençait à craindre de ne pouvoir jamais
égaler la fortune de JEAN-FRANÇOIS, élevé encore récemment au rang de grand d'Espagne.
Il imagina de franchir les entraves que rencontrait son ambition, en transportant sa carrière dans la partie française; il fit en consé- --- Page 321 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
quence offrir au général de Laveaux de lui 1794.
livrerles postes et les tospesgpeicommandail,
si l'on voulait le maintenir dans le grade de
colonel qu'il avait au service de S. M. C. Le
général de Laveanx lui fit dire que la république le compterait avec plaisir au nombre de
ses enfans, et qu'elle le reconnaitrait pour général de brigade; c'en fut assez pour décider
ses hésitations. Il déserta avec des circonstances qui prouvent jusqu'à quel point ce
maitre de lui-même savait déjà porter la dissimulation.
Quelque tems avant sa désertion, ses dchors
religieux avaient tellement séduit les Espagnols, que le marquis Iermona, sous les
ordres duquel il était, s'écriait, - en le voyant
comnunier: <C Non, Dieu, dans ce bas-monde,
ne saurait visiter une ame plus pure! > L'étonnement du marquis Hermona ne tarda pas à
surpasser ses regrets.
Peu de jours après, ce chef noir, en qui il se
complaisait à voir tant de pureté, après avoir
entendu la messe et reçu les sacremens avec un
recueillement extraordinaire, partit le 25 juin
de la Marmelade avec un gros de noirs à ses
ordres, fit main-basse sur les Espagnols qui se
trouyèrent à sa portée, marcha sur le ventre de --- Page 322 ---
REVOLUTION
1794. tous les postes qui ne voulurent pas sC rallier à
lui, et. se rendit par Plaisance ct le Gros-Morne
aux ordres du général de Laveaux. Cette défection, qui entraina la reddition immédiate de
la Marmelade, de Plaisance, du Gros-Morne,
d'Henneri, du Dondon, del l'Acul et du Limbé,
jeta l'effroi et la confusion parmi les Espagnols,
et changea tout-à-coup la face des affaires.
La veille de cette désertion, les Espagnols
daientfiersetmenagans; ; lelendemain ils furent
timides et menacés. Cette transition n'échappa
point à TOUSSAINT, qui savait mieux que personne ce qu'il valait.
Il avait vécu cinquante ans dans l'esclavage;
il savaità peine lire, mais il savait méditer; lui
seul connaissait ses pensées : car il ne parlait
encore qu'avec lui-même.
Le fanatisme, qui aiguisa les premiers poignards des esclaves, ne l'avait trouvé disposé à
la révolte que du moment où la révolte avait
paru prendre un caractère politique.
En quittant Phabitation Breda, où il était
esclaye, TOUSSAINT, au moyen de quelques remèdes particuliers recueillis par son esprit
observateur, se fit donner, dans les bandes de
JEAN-1 FRANÇOIS, la dénomination éphémère
de médecin des armées du Roi. Il avait bientôt
ignards des esclaves, ne l'avait trouvé disposé à
la révolte que du moment où la révolte avait
paru prendre un caractère politique.
En quittant Phabitation Breda, où il était
esclaye, TOUSSAINT, au moyen de quelques remèdes particuliers recueillis par son esprit
observateur, se fit donner, dans les bandes de
JEAN-1 FRANÇOIS, la dénomination éphémère
de médecin des armées du Roi. Il avait bientôt --- Page 323 ---
DE SAINT-DONISGUE
quitté le titre de docteur pour des titres mili- 1794.
taires; ; tour-à-tour aide-de-camp de BIASSOU et,
de JEAN-FRANGOIS, il était devenu le colonel
espagnol TOUSSAINT, quand le gouverneur
de Laveaux en fit un général de brigade
français.
Le vieux PIERROT étant mort comme il avait
vécu, dans la nullité de l'ignorance et de la barbarie, le nouveau général noir prit facilement
surles siens un ascendant qui prouvait en faveur
de son génie. Iln'avait ni cette bravoure d'élan
que la nature accorde aux tempéramens vigoumoral que développe l'édureux, ni'ce courage
cation. Rien en lui n'était entrainant; il était
était malheureux et sa dicvieux; son physique
tion embarrassée : cependant il sut tout-à-coup
s'éleveren maitre, parce que lesi noirs voulaient
un chef et qu'ils le voulaient de leur couleur. Il
ajouta à son nom celui de LOUVERTURE pour
annoncer à la colonie, et sur-tout aux siens,
qu'ilallait ouvrir la porte d'un meilleur avenir.
Les services qu'il rendit à la France furent
d'abord immenses; ce fut uniquement par lui
le général de Laveaux vint à bout de doque miner les noirs et réussit à les dégrossir à
lordre et au régime militaire.
La presque totalité de la province du nord --- Page 324 ---
RÉVOLUTION
1794. revint à la France; le pavillon français fut rétabli sur les lieux où flottait naguère celui du
roi d'Espagne, et tel fut l'esprit de conduite
de TOUSSAINT-I LOUVERTURE, que son autorité parut bientôt préférable à celle des Espagnols et des Anglais.
Ces étrangers, pour se défendre, étaient
obligés de déchainer la férocité des noirs qu'ils
avaientséduits, tandisque Toossarxt-LouvEnTURE, toujours craint, toujours obéi, ne laissait
agir de cette férocité que ce dont il avait besoin
pour faire réussir ses entreprises militaires.
1795.
La paix entre la France et T'Espagne mit fin
aux bandes de JEAN-FRANGOIS; ce chefs'embarqua, avec ses principaux officiers.pouraller
jouir, dans la péninsule, des faveurs de la cour
de Madrid, qui lui a conservé le rang de grand
d'Espagne, lc titre, les décorations et les émolumens de capitaine général.
TOUSSAINT-LOUVERTURE restaitseulà SaintDomingue pour flatter l'orgueil et les espérances desa couleur; elle les plaça toutes en lui,
et ce fut là la cause morale de son crédit et de
son élévation.
Le général de Laveaux sentit bicntôt le prix
de ce crédit; le licenciement des bandes de
JEAN-FRANÇOIS lui facilital'occupation entière
d'Espagne, lc titre, les décorations et les émolumens de capitaine général.
TOUSSAINT-LOUVERTURE restaitseulà SaintDomingue pour flatter l'orgueil et les espérances desa couleur; elle les plaça toutes en lui,
et ce fut là la cause morale de son crédit et de
son élévation.
Le général de Laveaux sentit bicntôt le prix
de ce crédit; le licenciement des bandes de
JEAN-FRANÇOIS lui facilital'occupation entière --- Page 325 ---
DE SAINT-DONINGUE,
du nord, à l'exception du Mole-Saint-Nicolas, 1795.
qui restait aux Anglais. Il porta toute son attention sur la partie de l'ile qu'ils avaient envahie.
Il les fit harceler dans les sources de l'Artibonite, et les replia sur Saint-Marc. TOUSSAINTLOUVERTURE prit poste aux Verrettes, à la
Petite-Rivière et sur l'Esther. C'est là qu'il
faillit s'emparer du major anglais Thomas
Brisbanne. Il lui avait fait dire (C Que dégoûté
de servir la république, et désirant passer sous
les drapeaux de l'Angleterre, il était prêt à lui
livrer les Gonaives, les Verrettes et les autres
places qui étaient sous ses ordres, s'il voulait
lui accorder un rendez-vous au pont de l'Esther. >
Sir' Thomas Brisbanne s'était acheminé,lorsque quelqu'un lui fit observer qu'il cédait avec
trop de confiance aux propositions d'un homme
vieilli dans la dissimulation. Il rétrograda ct
envoya à sa place M. Gauthier, officier émigré,
commandant en second à Saint-Marc. Cet officier, escorté par des hommes de couleur revêtus d'uniformes anglais, commença sa négociation par des offres d'argent. TOUSSAINTLOUVERTURE s'en indigna, et enveloppa ses
dupes dans le piége qu'il leur avait tendu.
Traduits sans pitié devant une commission
I.
--- Page 326 ---
RÉVOLUTION
1795. militaire, ils furent fusillés en vertu d'un jugement qui portait textuellement le grief d'avoir
voulu corrompre le verlueux général TousSAINT-LOUVERTURE.
Ce général s'approcha de Saint - Marc à la
tête des légions noires du nord; ; leur organisation n'était pas encore assez robuste pour faire
undiégoriglier.lkeatiages décousues qu'elles
tentèrent contre Tenceinte retranchée de cette
ville furent repoussées; celles du général Rigaud sur le Port-an-Prince ne furent pas plus
heureuses.
Le général de Laveaux ne voulant point user
l'acharnement de ces nouvelles troupes, leur
donna l'ordre de lever le siége.
Les Anglais, fatigués par les maladies ct par
des attaques fréquentes, jugèrent à propos de
se resserrer dans leur domination, et de se renfermer dans une austère défensive. Le général
Rigaud sut en profiter pour faire entrer dans
son système le maintien de la culture,enfaisant
sentir aux noirs que sans elle ils n'avaient pas
les moyens de soutenir le poids de la guerre et
de défendre leur liberté. Les Anglais cherchèrent, par des divisions intéricures, à paralyser
ses succès en CC genre. Leurs intrigues furent
neutralisées par l'arrestation ou la désertion
et de se renfermer dans une austère défensive. Le général
Rigaud sut en profiter pour faire entrer dans
son système le maintien de la culture,enfaisant
sentir aux noirs que sans elle ils n'avaient pas
les moyens de soutenir le poids de la guerre et
de défendre leur liberté. Les Anglais cherchèrent, par des divisions intéricures, à paralyser
ses succès en CC genre. Leurs intrigues furent
neutralisées par l'arrestation ou la désertion --- Page 327 ---
DE SAINT-DOMINGUE:
successive des agens noirs qu'ils employaient. 1795.
N'arrivant, dans le sud, à aucun résultat par
la séduction, il fallut en tenter par la guerre ;
ils essayèrent de reprendre l'offensive avec les
nouveaux renforts qui leur arrivaient d'Europe.
Le Ier nivôse an 4 (22 décembre ), deux
mille hommes de troupes anglaiscs, sous les
ordres du major-général Bowyer, et mille à
douze cents hommes, soit de la légion Montalenbert, soit des chasseurs de Dessources, débarquèrent dans les environs de Léogane sous
la protection de quatre vaisseaux de ligne, de
six frégates ct d'une grande quantité de bâtimens armés, sous les ordres de l'amiral Parker.
Pendant que les troupes de terre faisaient
Tinvestissement de la place, l'escadre anglaise
s'embossait et faisait pleuvoir sur. le fort Çaira
une grèle de boulets. On lui riposta si heureusement qu'elle fut obligée de rompre sa ligne
d'embossage et de gagner précipitamment le
large.
Lentrepode@urgreettagriaplaiomn
attaques réitérées, se retirèrent par terre et par
mer sur le Port-au-Prince, dans la crainte de
finir par être enfoncées.
Le sud et le nord de la colonie, séparés par --- Page 328 ---
RÉVOLUTION
l'invasion anglaise, n'avaient jamais entretenu
1795.
des relations fréquentes, qui d'ailleurs répuà
gnaient au général Rigaud, toujours disposé
accuser le général de Laveaux de favoriser les
nouveaux libres. Les hommes de couleur du
nord voyaient, comme ceux du sud,avecjalonsie, la préférence ct la confiance accordées au
général noir.
Le commandant Pillate, qui dans la défense du Cap avait fait preuve de talens et de
désintéressement, ne put se garantir des insinuations inquiètes de sa caste.
Le général de Laveaux s'étant rendu au Cap
1796.
l'ordonnateur en chef Perroud, y fut
avec
assailli parles clameurs d'une insurrection préparée. Ces deux chefs de la colonie furent
arrêtés, sans égard pour leur caractère public,
et jetés dans des cachots où ils auraient succombé, si Tousunn-LoUvesTenE ne fût accouru promptement pour les délivrer.
Au moment où l'on s'y attendait le moins, il
se présenta devant le Cap, à la tête de plus de
dix mille noirs, tant il savait déjà se faire comprendre par eux!' Tout fléchit aux accens de sa
voix menaçante; : le commandant Villate et les
autres instigateurs du mouvement insurrectionnel se sauvèrent épouvantés au camp de la
auraient succombé, si Tousunn-LoUvesTenE ne fût accouru promptement pour les délivrer.
Au moment où l'on s'y attendait le moins, il
se présenta devant le Cap, à la tête de plus de
dix mille noirs, tant il savait déjà se faire comprendre par eux!' Tout fléchit aux accens de sa
voix menaçante; : le commandant Villate et les
autres instigateurs du mouvement insurrectionnel se sauvèrent épouvantés au camp de la --- Page 329 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
3og
Martillère, où ils prirent unea attitude défensive 1796.
armée.
Le général de Laveaux et l'ordonnateur Perroud furentimmédiatement délivrés et rendus à
leurs fonctions d'une manière solennelle.
Le général de Laveaux venait de recevoir, à
cette époque, la collation du titre de gouverneur. Le premier emploi qu'il fit de son autorité futun acte de reconnaissance:6 dansl'ivresse
de ce sentiment, il proclama le 30 ventôse
(20 mars) TOUSSAINT-LOUVERTURE son lieutenant au gouvernement de Saint-Domingue.
( C'était, disait - il, ce noir, ce Spartacus
prédit par Raynal, dont la destinée était de
venger les outrages faits à toute sa race. ) Le
général de Laveaux, après avoir signalé TousSAINT - LOUVERTURE comme le sauveur des
blancs ct le vengeur des autorités constituées,
finissait par déclarer que désormais il ne ferait
rien que de concert avec lui et par ses conseils.
Cette déclaration produisit d'abord un bien
apparent; mais elle fut le coup de grâce qui
fit expirer à Saint-Domingne l'autorité de la
métropole. C'est de cette déclaration qu'il faut
dater la fin du crédit des blancs et la naissance
du pouvoir chez les noirs.
Onnepeuti nierque dès que TOUssaINT-Lor- --- Page 330 ---
REVOLUTION
1796. VERTURE fut associé au gouvernement, il n'y
eût une immense amélioration danslesprit des
noirs. L'autorité, qui ne leur fut plus suspecte,
parvint à les rappeler à des idées d'ordre et de
culture,eten général à une parfaite soumission.
La puissance de TOUSSAINT - LOUVERTURE
devenait d'autant plus grande, qu'en changeant
par sa seule volonté les habitudes licencieuses
des noirs,il sut faire comprendre à ce qui restait de propriétaires qu'il y allait de leurs intérêts de s'attacher à lui, puisque lui seul pouvait rétablir le joug desanciennes cultures dans
la majeure partie de la colonic. Cetteinsinuation
fut la large base sur laquelle il assit le crédit
de sa carrière politique.
Les commissaires Sonthonax et Polverel, à
leura arrivée en France, avaient eu à détourner
l'orage des amours-propres et des nombreux
intérêts froissés par eux; ils étaient sortis victoricux des attaques de leurs innombrables
ennemis.
Lc commissaire Polverel étantmort, le commissaire Sonthonax fut renvoyé dans la colonie
qu'ilse vantaitd'avoir conservée a la métropole,
quoiqu'en résultat sa mission l'eût livrée à la
guerre civile età l'invasion étrangère.
SiSaint-Domingue) peartaitencorekacodkeus
-propres et des nombreux
intérêts froissés par eux; ils étaient sortis victoricux des attaques de leurs innombrables
ennemis.
Lc commissaire Polverel étantmort, le commissaire Sonthonax fut renvoyé dans la colonie
qu'ilse vantaitd'avoir conservée a la métropole,
quoiqu'en résultat sa mission l'eût livrée à la
guerre civile età l'invasion étrangère.
SiSaint-Domingue) peartaitencorekacodkeus --- Page 331 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
de la France, il fautl le dire avec vérité,on ne le 1796.
devait qu'à un vieux nègre qui semblait avoir
mission du Ciel d'en réunir les membres déchirés.
Le commissaire Sonthonax, accompagné de
quatre autres commissaires, 7 fut surpris de
l'état dans lequel il retrouva la colonie : ons'y
abandonnait à l'espérance, parce que TousSAINT-LOUVERTURE, déjà maitre absolu de la
volonté des noirs, portait l'ordre et la discipline parmi ceux qu'il retenait sous les armes,
et parce qu'il était obéi en ordonnant aux
autres de rentrer sur les habitations pour y
reprendre les travaux pénibles de la culture. La
résignation à ses ordres émanait de la confiance. Cette confiance et cette résignation
prouvaient qu'ils'était fait d'immenses changemens dans le caractère des noirs. Il était clair
qu'ils étaient déjà assez civilisés pour sentir un
intérêt commun. Les prières que l'on faisait
faire aux enfans, dans toutesles: familles noires,
pour appeler les faveurs du Ciel sur le commissaire Sonthonax, qui leur avaitdonnéla liberté,
prouvaient aussi qu'ils savaient en apprécier le
bienfait.
Un homme sensible et mesuré se fût étudié à
tirer un parti généreux d'une disposition qui --- Page 332 ---
RÉVOLUTION
1796. lui facilitait les moyens de faire oublier les
désordres affreux du passé;ce triomphe eût été
bien doux! Le commissaire Sonthonax pouvait,
dans cette nouvelle mission, apparaitre comme
un envoyé du Ciel; il préféra rentrer en lice
avec les passions déchaînées autrefois sur SaintDomingue. Son premier soin fut de se débarrasser de sCs collègues, qui étaient la
grande entrave de son ambition. Ces collègues
étaient :
M. Raimond, premier agent des hommes
de couleur à Paris, oû, dès 1784, il était venu
solliciter des améliorations au sort de sa caste.
M. Leblanc 2 qui avait été primitivement
envoyé aux Etats-Unis pour y étudier les opinions et la conduite des colons réfugiés, et qui
savait trop de choses sur le compte de son collègue Sonthonax pour pouvoir lui accorder sa
confiance.
M. Giraud, 2 homme de moeurs douces, étranger aux choses dont il allait traiter.
Enfin, Fancien commissaire civil Roume
était aussi membre de la commission, mais
avec des fonctions qui l'en isolaient, ayant la
mission spéciale d'aller résider à Santo-Domingo, capitale de la partie espagnole cédée à
la France par le traité de Bàle.
savait trop de choses sur le compte de son collègue Sonthonax pour pouvoir lui accorder sa
confiance.
M. Giraud, 2 homme de moeurs douces, étranger aux choses dont il allait traiter.
Enfin, Fancien commissaire civil Roume
était aussi membre de la commission, mais
avec des fonctions qui l'en isolaient, ayant la
mission spéciale d'aller résider à Santo-Domingo, capitale de la partie espagnole cédée à
la France par le traité de Bàle. --- Page 333 ---
DE SAINT-DONINGUE.
Le commissaire Giraud s'éloigna volontaire- 1796.
ment d'une commission où il se trouvait déplacé, La voix publique porte, au contraire, que
le commissaire Leblanc fut obligé de partir
mourant, pour s'être plaint d'être atteint de
poison. Le commissaire Sonthonax fut si indigné de cette plainte, qu'il fit sur-le-champ
lui demander de faire
appelér un officier pour
tirer sur la frégate où étaitle commissaire Leblanc, que les vents contraires retenaient dans
le port, et qui mourut quelques jours après en
être sorti.
La nouvelle commission civile ne se composa
plus alors que des commissaires Sonthonax et
Raimond; ; le caractère de ce dernier semblait
devoir être d'un maniement facile. Le commissaire Sonthonax aurait dû s'apercevoir. que
M. Pascal, secrétaire de la comihission, où il
n'avait pas voix délibérative, n'en était pas
moins un homme influent par son esprit et surtout par sa qualité de beau-frère du commissaire Raimond. Il ne compta pour rien un
homme qu'il regardait comme un commis sulbalterne, et cependant ce subalterne allait incessamment se trouver la cheville ouvrière de
l'avenir. S'associant secrètement à la fortune
de TOUSSAINT-J LOUVERTURE, il en fut quel- --- Page 334 ---
RÉVOLUTION
1796. quefois le confident avant d'en devenir le secrétaire intime.
La commission avait d'abord paru vouloir
amnistier le passé; elle avait renvoyé à son
camp le commandant Fillate, qui était venu
lui rendre compte de sa conduite; mais, quelques jours après, le commissaire Sonthonax,
qui se rappelait toujours que son caractère impérieux avait dà fléchir au Port-au-Prince
devant la volonté d'un homme de couleur,
accueillit facilement les plaintes du général de
Laveaux et de Tordonnateur Perroud, encore
encosivementiritéssdeliajure qu'on leur avait
faite, revint sur les premières dispositions pacifiques de ses collègues, nomma général de
dirbsionToussaux-LoLVEATUREI pour la conduite distinguée qu'il avait tenue dans les derniers événeniens du Cap, et signa, comme président de la commision, une proclamation qui
mettait le commandant Villate hors la loi :
ordonnait < de lui courir sus, de l'emmener
mort ou vif, > etc.
Cette proclamation fut à peine publiée qu'on
sentit qu'elle étaitde natureàirriterleshommes
de couleur, et le commissaire Sonthonax s'amendada'exigerqueladéporiation du commandant Pillate et celle de vingt-huit autres indi-
avait tenue dans les derniers événeniens du Cap, et signa, comme président de la commision, une proclamation qui
mettait le commandant Villate hors la loi :
ordonnait < de lui courir sus, de l'emmener
mort ou vif, > etc.
Cette proclamation fut à peine publiée qu'on
sentit qu'elle étaitde natureàirriterleshommes
de couleur, et le commissaire Sonthonax s'amendada'exigerqueladéporiation du commandant Pillate et celle de vingt-huit autres indi- --- Page 335 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
vidus, presque tous de couleur ou ancienslibres. 1756.
Cetamendement ne suffit point pour calmer
les préventions qu'on venait de réveiller. Les
besmeudendesumahandiansmppeanres
au commissaire Sonthonax et aux Africains ses
satellites des prélentions dont la seule idée les
faisait trembler.
Le général Rigaud; qui avait vu avec autant
de jalousie que dep peine la promotion de TousSAINT - LOUVERTURE au grade de général de
division, resserra les liens de confiance qui
Tattachaient à sa caste. L'intérêt du moment
faisait croître son crédit et semblait rendre son
pouvoir absolu. La commission civile choisit
troisdélégués pour aller tempérer l'augmentation de ce crédit, qu'elle redoutait.
Le général Kerversau, MM. Rey: et Leborgne-de-B Boigne, se rendirent dans ce but aux
Cayes. La présence de ces délégués y causa de
la rumeur.
Les inquiétudes et les défiances sinistres qui
préludent aux commotions civiles éclatèrent
du moment où parut le général Desfourneaux,
avec l'ordre de prendre le commandement de
la force armée du sud; ; l'agitation fut extrême
quand on connut l'ordre donné par la commission d'arrêter le président Pinchinat. --- Page 336 ---
REVOLU1I0N
1796.
Les délégués ne trouvèrent d'abord d'autre
moyen pour arrêter l'explosion d'un mécontentement dont on entendait gronder le murmure, que d'absorber l'attention générale par
une expédition contre la Grande - Anse. Ils
réunirent précipitamment plus de quatre mille
hommes pour cette entreprise.
Legénéral Desfourneaux,aveclequelilsmarchèrent, fut chargéd'atlaquerles campRaimond,
situé sur les hauteurs, pendant que le général
Rigaud devait se présenter devant les Trois.
Les opérations militaires furent précédées
de négociations : les délégués offrirent vainement aux confédérés de la Grande-Anse l'amnistie accordée aux émigrés par les agens du
directoire à Saint-Domingue. Il fallut en venir
aux mains ; l'attaque du camp Raimond échoua.
A peine le général Rigaud en fut-il instruit,
qu'il se retira sur Tiburon, dans la crainte
d'obtenir des succès qui auraient pu concilier
l'opinion publique aux délégués.
Ces délégués de retour aux Cayes, apprirent
l'agitation et les mouvemens de la plupart des
chefs de couleur; ils voulurent déjouer leurs
intrigues par l'arrestation des premiers meneurs ; un seul d'entre eux, qui échappa, ruina
leur entreprise.
en fut-il instruit,
qu'il se retira sur Tiburon, dans la crainte
d'obtenir des succès qui auraient pu concilier
l'opinion publique aux délégués.
Ces délégués de retour aux Cayes, apprirent
l'agitation et les mouvemens de la plupart des
chefs de couleur; ils voulurent déjouer leurs
intrigues par l'arrestation des premiers meneurs ; un seul d'entre eux, qui échappa, ruina
leur entreprise. --- Page 337 ---
DE SAINT-DONINGUE.
Le commandant de Saint-Louis, Lefranc, 1796.
s'étant soustrait aux jeunes officiers chargés de
le conduire prisonnier, vint se jeter,le II fructidor (28 août), dans le fort l'Islet, et appela
à son secours la population de couleur. Les
forts de l'Islet et de la Tourterelle furent à
l'instant même occupés par elle.
Soudain l'insurrection fut générale ; le canon
d'alarme mit en mouvement les noirs de la
plaine, et, suivant T'usage, les blancs furent
poursuivis comme le gibier timide par d'avides
braconniers.
Les délégués, effrayés des scènes de carnage
qui se passaient au-dehors, et qui allaient incessamment se passer sous leurs yeux, se hatèrentd'appelerlegénéal Rigaud, qu'évoquaient
aussi les clameurs des insurgés.
Il arriva le 13 fructidor (30 août) dans la
plaine des Cayes, et, plus sensible à l'appel des
siens qu'à celui des délégués, il se rendit de
nuit dans le fort l'Islet.
L'audace des révoltés s'en accrut; le lendemain, les premiers rayons du soleil éclairèrent
une foule d'assassinats; plus de deux cents victimes tombèrent sous les poignards de la vengeance. Le général Rigaud, aigri par des ressentimens personnels, ne fit rien de ce qu'il --- Page 338 ---
REVOLUTION
1795. aurait dû faire pour mettre un terme à ces
atrocités; insensible à toutes les infortunes, ct
cuirassé contre des intérêts particuliers qui
n'étaient pas ceux de sa couleur ou de la
France, il s'écriait, selon son habitude : Mon
Dieu, qu'est-ce que le peuple en fureur? et il
laissait volontiers ce prétendu peuple, composé uniquement de ses sicaires affidés, se
baigner dans le sang de ses ennemis. Les
délégués, ne sachant comment le calmer, faisaient en vain, au détriment de leur autorité,
toutes les concesionsgriponvaient le ramener.
Le général Rigaud était si vivement blessé
dans son amour-propre, que la pleine coupedu
pouvoir ne pouvait plus étancher la soif de sa
colère.
A la suite des crimes commis sous ses yeux,
le général Rigaudy paraissaitdans la dangereuse
position de ne pouvoir plus cesser d'être le
chefd'un parti redouté, lorsque la nomination
du commissaire Sonthonax ct du général de
Laveaux au corps législatif vint peut-être l'empécher de rompre avec la France.
D'après ces nominations 2 le commissaire
Raimond allait rester seul de la commission à
Saint-Domingue ; l'espoir de faire comprendre
ses craintes et embrasser ses intérêts à un
général Rigaudy paraissaitdans la dangereuse
position de ne pouvoir plus cesser d'être le
chefd'un parti redouté, lorsque la nomination
du commissaire Sonthonax ct du général de
Laveaux au corps législatif vint peut-être l'empécher de rompre avec la France.
D'après ces nominations 2 le commissaire
Raimond allait rester seul de la commission à
Saint-Domingue ; l'espoir de faire comprendre
ses craintes et embrasser ses intérêts à un --- Page 339 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
homme de sa caste rendit à lui-mème le chef 1796.
des hommes de couleur. Le rappel des délégués
et de leurs agens, par la commission civile,
acheva de lc calmer.
Ces délégués et ces agens s'estimerent heureux d'obtenir la faculté de s'éloigner d'une
terre que leur mission venait d'ensanglanter,
car tant qu'ils furent sur le territoire où commandait le général Rigaud,ils ne cessèrent de
craindre pour leur vie.
Dès que la commission civile apprit au Cap
qu'ils étaient en sûreté, elle cessa ses relations
avec le département du sud, qui, ,se voyant délaissé, se rangea, par des actes collectifs et SOlennels, sous la sauve-garde immédiate du général Rigaud; ; ce général, qui pouvait se faire
maitre souverain dansson commandement,s'imposa l'obligation formelle de rendre compte
de toutes ses opérations, et quoiqu'on ne lui fit
jamaisderéponse,ils'obstinatoujoursàconsulter
religieusement la commission sur la conduite
qu'il avait à tenir.
Son administration de fer fut régulière.
L'autorité,presqueentièrement confiée à des
hommes de couleur, rendit les noirs à la servitude de la glèbe, et, sous prétexte de réprimer
le vagabondage, les attacha aux habitations; --- Page 340 ---
REVOLUTION
1796. leur état restait bien peu différent de celui de
l'ancien régime.
Sil le joug le plus dur pesait sur les noirs, la
défiance la plus inquiète pesait sur les blancs.
Tel fut le régime qu'établit le général Rigaud,
et avec lequel il se créa assez de ressources
pour suffire à sesdépenses. La province du sud,
sous son administration, n'eut plus besoin de
recourir au crédit que la France avait accordé
à ses commissaires sur la dette des Etats-Unis.
Du tems que le chef des hommes de couleur
avait défendu à main armée son autorité, le
chef rusé des noirs n'avait négligé aucune intrigue pour étendre la sienne.
Aussitôt qu'il avait été associé comme lieutenant au gouvernement de Saint-Domingue,
TOUSSAINT-LOUVERTURE s'était écrié: Après
bon Dieu, c'est de Laveaua:mais quand,parsa
nominalion au gradede général de division,ils'é
taitvu toucher de si prèsau grade de son bienfaiteur,sa secrète pensée avait été de le remplacer.
Ceux quil'ontvud de près ont toujours sattribué
à son influence, tant auprès de la commission
qu'auprès des habitans, la nomination du général deI Laveaux au corpslégislatif,el,ene effel,
l'ame de TOUSSAINT-LOUVERTURE devait trèssaillir à l'idéc de voir lc général de Laveaux
général de division,ils'é
taitvu toucher de si prèsau grade de son bienfaiteur,sa secrète pensée avait été de le remplacer.
Ceux quil'ontvud de près ont toujours sattribué
à son influence, tant auprès de la commission
qu'auprès des habitans, la nomination du général deI Laveaux au corpslégislatif,el,ene effel,
l'ame de TOUSSAINT-LOUVERTURE devait trèssaillir à l'idéc de voir lc général de Laveaux --- Page 341 ---
DE SAINT-DONINGUE.
32r
quitter la colonie, étant déjà initiée dans l'a- 1796.
vénir par le commissaire Sonthonax, qui, espérant plus de servilité dans un chefnoir, avait
fait entendre à Tosans-larvnrens qu'il
le destinait au commandement en chef. Cette
confidence avait suffi pour éclairer ses espérances.
Le général Rochambeau, que la France envoyait pour être employéà
avait étémis de côté en
Saint-Domingue 2
y débarquant; ; CC général, choqué de sa nullité, ayant voulu faire entendre des plaintes, un arrêté, en date du 3 thermidor an 4,T'avait envoyé sur une corvette de la
rade, pour y être à la disposition des commissaires jusqu' ce qu'ils en aient autrement ordonné. S.lgpertudionaaiteshiseitenarotion
Craignant les plaintes de ce général et celles
de ses collègues renvoyés, le commissaire Sonthonax rechercha le titre de député de la colonie au corps législatif, pour avoir à montrer à
la France un titre de popularité en faveur de
sa nouvelle administration. L'ambition spéculative de
Totssur-Lorvearone ne dut voir
dans toutes ces circonstances qu'un avenir immense d'espérances. Pour amener les choses à
maturité, il redoubla de soins auprès des deux
cominissaires, il les aida de tout son crédit
I.
--- Page 342 ---
REVOLUTION
1796. pour faire remplir par des noirs les cadres des
douze demi-brigades appelées à former l'armée coloniale. Les trente mille fusils apportés
de France par la commission servirent à l'armement de ces demi-brigades, ou à celui des
noirs à qui l'on supposait de l'attachement
pour la France. Enfin les deux commissaires,
qui avaient à coeur de faire oublier la crise
violente du sud, ne négligèrent aucun détail militaire, et cherchèrent à absorber l'attention
par des entreprises offensives sur les Anglais.
1797.
Pendant que le général Rigaud, selon son
usage, les harcelait sur la langue de terre qu'ils
tenaient dans le sud,TOUSsAINT-LOUVERTURE,
débouchant par les sources del'Artibonite sur
le Mirebalais, les chassait des Grands-Bois et
devenait dans l'ouest le plus ferme appui des
armes de la république. Les noirs : s'organisaient
si facilement au gré de sa volonté, que pour
achever de détacher ceux qui faisaient partie
de l'armée anglaise, les commissaires furent
amenés pardes soins adroits, et plus vite qu'ils
ne le voulaient peut-être, à proclamer TonsSAINT-LOUVERTURE général en chef des armées de Saint-Domingue; ils le firent en germinal an 5.
Tandis que les Anglais étaient pressés dans
la république. Les noirs : s'organisaient
si facilement au gré de sa volonté, que pour
achever de détacher ceux qui faisaient partie
de l'armée anglaise, les commissaires furent
amenés pardes soins adroits, et plus vite qu'ils
ne le voulaient peut-être, à proclamer TonsSAINT-LOUVERTURE général en chef des armées de Saint-Domingue; ils le firent en germinal an 5.
Tandis que les Anglais étaient pressés dans --- Page 343 ---
DE SAINT-DONIXGUE.
le sud et dans l'ouest, le général Desfourneaux,
revenu de Cayes au Cap, marchait dans le nord 1797.
à la tête d'une expédition qui, préparée de longue main par les connaissances locales et militaires du chef de brigade du génie Vincent,
obtenait les plus heureux résultats.
Quatre COlonnes, séparées pard d'assez grands
espaces, enveloppaient avec précision les hauteurs de Vallières, où les Anglais, à l'aide de
satellites, entretenaient
quelques
ce qu'ils appelaient la
Vendée de
Saint-Domingue; cette soi-disant
Vendée fut détruite à cette époque.
Après cette
expédition pau succès de laquelle contribua essentiellement dans son exécution le chef de
brigade HENRY CURISTOPHE,
aujourd'hui roi
d'Haiti, le chef de brigade Vincent
fit faire le premier essai
imagina et
dusystème de
qui a retiré et retirera toujours la fermage,
colonie de
ses cendres.
L'esprit d'ordre et d'observation de cet officier lui avait fait
distinguer un petit noir de
l'habitation Brossard, au Morne-Pelé, Ce noir,
ami des blancs, maîtrisait par la confiance les
cultivateurs de cette habitation ; il se montrait
disposé au travail et demandait
ces en instrumens
quelques avanaratoires, outils et cabrouets.
On les lui fournit; les cases à
nègres furent
promptement rétablies, la sucrerie
relevée; ; et --- Page 344 ---
RÉVOLUTION
Brossard, à
lieues du Cap et
1797. T'habitation
quatre
au pied des mornes, mise en état de rouler,
donna le premier exemple d'une prompte restauration. Une police de ferme fut passée avec
l'administration pour le prix de 18,000 francs
an. Ce premier essai eut de nombreux imipar tateurs. L'intérêt de la propriété commença à
stimuler tout le monde.
Le chef de brigade CHRISTOPHE, en raison
de ses bons services dans cet expédition, fut
nommé commandant de la Petite- Anse, et
prêta toute son activité à la protection du système de fermage; la colonie marcha comme
pai enchantement vers son ancienne splendeur ; la culture prospéra; chaque jour en rendit les progrès plus sensibles; la ville du Cap
et les habitations du Nord se rclevèrent à vue
d'oeil.
Tocans-Lasverest, que ses succès
militaires avaient rendu maitre de plusieurs
bien cultivés, vint achever, de son
quartiers
avait
côté, d'enflammer les espérances qu'on
dans l'avenir; il avait dit souvent : ( Jen'ai pas
envie de passer pour un nègre de la côte, et je
saurai aussi bien que les autres tirer parti des
ressources territoriales; la liberté des noirs ne
la
de
peut se consolider que par
prospérité
l'agriculture. >>
u maitre de plusieurs
bien cultivés, vint achever, de son
quartiers
avait
côté, d'enflammer les espérances qu'on
dans l'avenir; il avait dit souvent : ( Jen'ai pas
envie de passer pour un nègre de la côte, et je
saurai aussi bien que les autres tirer parti des
ressources territoriales; la liberté des noirs ne
la
de
peut se consolider que par
prospérité
l'agriculture. >> --- Page 345 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
Ce dictum avait fait fortune, et circulait 1797parmi les chefs noirs, chez lesquels il faisait
naître l'avideaiguillon de l'intérêt propriétaire.
Aussi, dès que la nomination de TOUSSAINTLOUVERTURE au commandement en chef de
Saint-Domingue fut connue, toutes les espérances se tournèrent vers lui; le canton où il
avait ses propriétés voulut prendre son nom 1
et au lieu du canton et de la municipalité de la
Grande-Rivière, il y eut un canton et une municipalité de Toiswint-Lonverture.
La cupidité, quis'était éveillée, faisait apercevoir à cette époque, chez la plupart des.
chefs noirs, le désir de rétablir l'ordre et la
culture. Les espérancesque donnait à cet égard
le général en chef séduisaient toutes les imaginations; on savait qu'il pouvait ce qu'il voulait,
et l'on brûlait d'être sous l'action immédiate
de son autorité, dont on attendait d'immenses
bénéfices.
Les dissentionsavaient fatiguétoutler monde;
on désirait du repos, et l'administration du
commissaire Sonthonax perdait d'autant plus
de son crédit qu'on énumérait de sang-froid
les troubles qu'elle avait fait naitre.
Le commissaire Sonthonax fut remplacé,
sans s'en douter, dans l'opinion générale, par
T'homme qu'il croyait son obligé serviteur. --- Page 346 ---
RÉVOLUTION
1797- Ilne fut désabusé que par l'avis qu'il eut att
Cap que TOUSSAINT-LOUVERTURE faisait quéter, contre lui, des adresses collectives; il
réunit aussitôt les chefs de la force armée, et
employa les ressources de son éloquence véhémente pour les détourner d'une soumission
aveugle aux ordres du général en chef. On lui
répondit que la volonté de la commission devait se manifester par un arrêté; mais cet arrété était difficile, ou pour mieux dire impossible à prendre, car le départ du commissaire
Sonthonax venait non-seulement d'être décidé
par TOUSSAINT-LOUVERTURE, mais aussi approuvé par le commissaire Raimond, qui allait
se trouver seul à la tête de l'administration de
la colonie, ce qui le flattait.
La suffisance du commissaire Sonthonax ne
lui avait pas permis d'entrevoir la possibilité
de cette ligue; il n'en fut que plus anéanti dans
la dernière entrevue qu'il eut avec TOUSSAINTLOUVERTURE.
Ce chef suprême des noirs, à la tête d'alentours nombreux, se présenta devant lui avec
une soumission qui semblait descendre jusqu'à
la bassesse; mais, en s'inclinant jusqu'à terre,
il laissa percer ses griffes menaçantes. Le commissaire, déconcerté, reconnut avec effroi son
isolement, et trop heureux qu'on daignât lui
ligue; il n'en fut que plus anéanti dans
la dernière entrevue qu'il eut avec TOUSSAINTLOUVERTURE.
Ce chef suprême des noirs, à la tête d'alentours nombreux, se présenta devant lui avec
une soumission qui semblait descendre jusqu'à
la bassesse; mais, en s'inclinant jusqu'à terre,
il laissa percer ses griffes menaçantes. Le commissaire, déconcerté, reconnut avec effroi son
isolement, et trop heureux qu'on daignât lui --- Page 347 ---
DE SAINT-DONINGUE,
ménager une déférence extérieure, il se rési- 1797.
gna sans murmures à l'injonction secrète qui
lui fut personnellement faite dè vider la colonie. Voici la lettre de congé que lui remitTousSAINT-LOUYERTURE :
Au quartier-général du Cap-Français, le 5 fructidor
an 5 (20 août),
TOUSsAIN-LOUVERTURE, général en chef de
l'armée de Saint - Dorningue, au ciloyen
Sonthonaa, représentant du peuple et commissaire délégué aua lles-sous-le-Fent. 2
( Citoyen représentant,
>) Privés depuis long-tems de nouvelles du"
gouvernement français, ce long silence affecte
les vrais amis de la république. Les ennemis de
l'ordre et de la liberté cherchent à profiter de
l'ignorance où nous sommes pour faire circuler
des nouvelles dont le but est de jeter le trouble
dans la colonie.
> Dans ces circonstances, il est nécessaire
qu'un homme instruit des événemens, et qui a
ét6 le témoin des changemens qui ont produit
sa restauration et sa tranquillité, veuille bien
se rendre auprès du directoire exécutif, pour
lui faire connaître la vérité.
> Nommé député de la colonie au corps légis- --- Page 348 ---
NEVOLUTION
1797. latif, des circonstances impéricuses vous firent
un devoir de rester quelque tems encore au
milieu de nous : alors votre influence était nécessaire : des troubles nous avaient agités, il
fallait les calmer. Aujourd'hui que l'ordre, la
paix, le zèle pour le rétablissement des cultures,
nos succès sur nos ennemis extérieurs et leur
impuissance vous permettent de vous rendre
à VOS fonctions, allez dire à la France ce que
vous avez vu, les prodiges dont vous avez été
témoin, et soyez toujours le défenseur de la
cause sacrée que nous avons embrasséc, et dont
nous sommes les éternels soldats. Salut et respect. >
SigneTOUSSAINT-LOUVERTURE.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, dontl le tact égalait l'ambition, eut à peine remis cette lettre
qu'il ne la trouva point assez pleine de mesure
envers celuià qui les noirsdevaientleurliberté;
ily ajouta la suivante:
ToUSSAINT-LOUVERTURE, général en chefde
l'armée de Saint- Domingue, au ciloyen
Sonthonaa, représentant du peuple, commissaire déligué par le gouvernement aua
Hles-sous-le-F'ent.
( Citoyen commissaire,
> Le voeu du peuple de Saint-Domingue
à peine remis cette lettre
qu'il ne la trouva point assez pleine de mesure
envers celuià qui les noirsdevaientleurliberté;
ily ajouta la suivante:
ToUSSAINT-LOUVERTURE, général en chefde
l'armée de Saint- Domingue, au ciloyen
Sonthonaa, représentant du peuple, commissaire déligué par le gouvernement aua
Hles-sous-le-F'ent.
( Citoyen commissaire,
> Le voeu du peuple de Saint-Domingue --- Page 349 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
s'était fixé sur vous pourle représenter au corps 1797.
législatif: dans la lettre que nous vous avons
écrite, nous avons voulu joindre notre assentiment particulier à la volonté générale; si les
ennemis de la liberté s'obstinent encore à vous
poursuivre, dites-leur que nous avons protesté
de rendre leurs efforts impuissans, et que nos
moyens sont notre courage, notre persévérance,
notre amour du travail.et de l'ordre. C'est par
nos vertus et notre attachement à la république
que nous répondront à leurs calomnies; ct,
d'après ce que nous avons vu dans la colonie,
vous avez déjà senti qu'il nous était aussi facile
de défendre notre cause que de terrasser nos
ennemis. Salut et respect. >
Signé T'OUSSAINT-LOUVERTURE.
Le général noir LÉVEILLÉ et plusicurs officiers blancs qui avaient refusé à TOUSSAINTLOUVERTURE leur assentiment pour le renvoi
ducommissaire Sonthonax,passèrent en France
aveclui. La concordance de leursplaintesdonna
au directoire de la république de justes méfiances sur les projets ultérieurs de l'homme
qui se plaçait, de son autorité privée, au gouvernail de la colonie. --- Page 350 ---
REVOLUTION
CHAPITRE IX.
Mission du général Hédouville à Saint-Domingue. Démonstrations militsired-Tersaixn-Lotrervesr Procédésdes
Anglais envers lui. Reddition du Port-au-Prince, Détailssur
la capitulation du Mole-Saint-Nicolns. Entrée triomphale de
Totxang-Lorveeone dans cette ville. Ses démélés avcc
le général Hédouville. Son monologue au sujet du général
Rigaud. Troubles au Fort-Dauphin. Mouvement insurrectionnel dans le nord. Marche des révoltés surle Cap. Retour en France du général Ilédouville. Compte ofliciel de
ce retour par Toesann-latvemusE
1757. TOUSSAINT - LOUVERTURE avait bien senti
que lintervention des autorités coloniales dans
l'éloignement du général de Laveaux et du
commissaire Sonthonax ne suffisait pas pour
effacerl lesimpressions - défavorables qu'avait dû
prodnire en France leur retour inattendu. Il
chercha, par tous les moyens, à prouver qu'il
était- absolument étranger aux circonstances
quileur avaient fait quitter la colonie, et pour
engourdir la sécurité du directoire, il envoya
deux de ses enfans dans les écoles de France.
iales dans
l'éloignement du général de Laveaux et du
commissaire Sonthonax ne suffisait pas pour
effacerl lesimpressions - défavorables qu'avait dû
prodnire en France leur retour inattendu. Il
chercha, par tous les moyens, à prouver qu'il
était- absolument étranger aux circonstances
quileur avaient fait quitter la colonie, et pour
engourdir la sécurité du directoire, il envoya
deux de ses enfans dans les écoles de France. --- Page 351 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
Dans la lettre qu'il écrività cette occasion, il 1797.
fit observer, combien sa confiance dans le directoire devait être grande 2 pour lui liorer ses
enfansi une époque où les plaintes qu'on allait
porter contre lui powaient mettre en équivoque la sincérité de ses sentimens.
Le chef de brigade du génie Vincent eut
la commission délicate de venir faire comprendre au directoire l'impossibilité où serait
restée la colonie de se relever sous l'administration inquiète et turbulente du commissaire
Sonthonax.Lopiniong générale : au-delà des mers
était si défavorable à ce commissaire, que
toutes les lettres interceptéès à la police générale se trouvaient conformes aux documens
officiels et verbaux fournis pas le colonel
Vincent.
D'un autre côté, les lettrcs de TOUSSAINTLOUVERTGRE donnaient des espérances auxquelles le directoire craignait de se livrer. 2
parce qu'elles laissaient percer le danger qu'il
y avait déjà de le choquer.
( Aujourd'hui qu'il n'y a plus motif à des
agitations intérieures, disait-il au directoire, ,je
réponds, sous ma responsabilité personnelle,
de la soumission à l'ordre et du dévouement à
la France de mes frères les noirs. Vous pouvez --- Page 352 ---
RÉVOLUTION
1797. compter prochainement, citoyens directeurs,
sur d'heureux résultats, et vous verrez bientôt
sij'engage en vain ma responsabilité et VOS cspérances (1). >
L'assurance avec laquelle il présentait ces
garanties fit sentir la nécessité d'user de grands
ménagemens.
Le directoire choisit pour agent à SaintDomingue un général dont la modéralion et
les talens avaient brillé dans les dissentions
civiles de la France.
Le général Hédouville eut la mission diffcile d'aller observer et contenir l'ambition d'un
homme qu'un corcours de circonstances extraordinaires rendait maître de faire son sort.
Cette nomination apprit à ToUssAINT-LotVERTURE qu'il avait besoin du lustre des armes.
pour détruire le souvenir des initiatives irrégulières qu'il s'étaitarrogées, et effacer la prepondérance militaire du général Rigaud, dont
il était jaloux. Il pensa dès-lors sérieusement à
faire rentrer tout le territoire de la colonie
sous l'autorité de la France.
Les maladies endémiques au climat avaient
plus clairsemé les rangs anglais que la petite
(a) Lettre de Toratsrlouventar: au directoire, du..
vendémiaire an 6.
pour détruire le souvenir des initiatives irrégulières qu'il s'étaitarrogées, et effacer la prepondérance militaire du général Rigaud, dont
il était jaloux. Il pensa dès-lors sérieusement à
faire rentrer tout le territoire de la colonie
sous l'autorité de la France.
Les maladies endémiques au climat avaient
plus clairsemé les rangs anglais que la petite
(a) Lettre de Toratsrlouventar: au directoire, du..
vendémiaire an 6. --- Page 353 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
guerre qu'ils avaient constamment soutenue. 1797Après troisansde possession toujours resserrée
et toujours incertaine, il ne leur restait presque
plus que des cipayes noirs, que l'on qualifiait
encore du nom de Suisses, et dont la formation
en douze régimens, sous la dénomination des
chasscurs de la Reine, du prince de Galles, du
duc de Clarence, etc., était loin de leur paraitre assez forte pour tenir devant l'influence
magique de ToUSSAINT-LOUVERTURE, et devant les nuées épaisses à la tête desquelles il
marchait.
Une dépense de plusieurs centaines de millions et la perte de plus de trente mille hommes
avaient convaincu les Anglais qu'ils n'étaient
pas de forces à conjurer l'orage nouveau qui les
menaçait; ils cherchèrent à le faire par la politique, et à arracher par elle à la France la
fille aînée de son industrie, à laquelle seule ils
en voulaient.
C'étaiteny vain que pour y parvenir les agens
anglais avaient employé tous les subterfuges
auprès du général Rigaud; leurs promesses
n'avaient jamais pu le séduire.
Cequ'ilyavaitd de distingué parmileshommes
de couleur s'était montré d'autant plus incorruptible qu'on avait mis trop d'empressement --- Page 354 ---
RÉVOLUTION
1797. à acheter ce qu'ily y avait de vil parmi eux. C'est
à cette considération qu'il faut rapporterle peu
de prosélytes que les Anglais firent parmi les
hommes de couleur du nord et du sud; ils ruinérent leur crédit en présentant dans l'ouest,
sous l'uniforme' de général anglais, le maire
des Arcahaies, nommé Lapointe, quidans l'ancien régime avait été condamné pour meurlre
à être pendu.
Cette nomination, et la recherche empressée
qu'ils faisaient des officiers de couleur, prouvaient combien était chimérique la protection
qu'onavait été leur demander.
Peu difficiles dans le choix de leurs auxiliaires, les Anglais avaient employé, ensemble etàla-fois,et nos malheureux gentilshommes français, et les soldats de Praloto, et les saliniers
de M. de Borel, et les confédérés de M. de Jumecourt, et les noirs d'HYACINTHE, et ceux de
JEAN KINA.
La prédilection qu'ils témoignaient aux hommes de conleur, par la profusion des emplois
qu'ils étaient toujours disposés à leur accorder,
devait exciter des réflexions bien pénibles
parmi les émigrés et parmi les créoles, surtout parmi ceux qui, sans nécessité, s'étaient
de prime abord séparés de la France parce
orel, et les confédérés de M. de Jumecourt, et les noirs d'HYACINTHE, et ceux de
JEAN KINA.
La prédilection qu'ils témoignaient aux hommes de conleur, par la profusion des emplois
qu'ils étaient toujours disposés à leur accorder,
devait exciter des réflexions bien pénibles
parmi les émigrés et parmi les créoles, surtout parmi ceux qui, sans nécessité, s'étaient
de prime abord séparés de la France parce --- Page 355 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
qu'elle avait voulu consacrer, devant la loi, 1797.
l'égalité de quelques droits politiques.
Les Anglais, sans tenir compte des sacrifices
que les Français qui les servaient avaient faits
à leurs préjugés,leurdonnaientle déboire cruel
d'obéir à des chefs de couleur qu'on méprisait
la veille lorsqu'ils avaient un habit bleu, et
qu'on devait, par une triste et déplorable nécessité, respecter le lendemain lorsqu'ils porstaient un habit rouge.
Des créoles de coeur n'avaient pu supporter
cettehumiliation. Ils s'étaient engagésdans des
duels, et c'est dans un de ces duels qu'avait été
tué le marquis de Cadusch, ancien président
de l'assemblée coloniale.
Le pénible assujettissement où l'on voulait
tenir les créoles avait quelquefois excité des
remontrances; mais la foudre militaire avait à
l'instant pulvérisé les réclamans.
Dans le mois de janvier 1795, vingt-cinq
habitans du Port-au-Prince, tous gens honnêtes
et modérés, avaient été passés par les armes
pour s'être plaints de l'inexécution des promesse qu'on leur avait faites.
Peu après cette exécution, Lapointe, avide
de prouver son zèle comme tous les renégats,
avait fait arrêter et fusiller plus de deux cents --- Page 356 ---
REVOLUTION
1797. personnes de Saint-Marc et del'Arcahaie, sous
le prétexte vague qu'elles avaient voulu arborer
le pavillon national, et il avait été lui-même à
bord d'un brick trancher de sa propre main la
tête à une douzaine de ces malheureux. Le général Maitland, en apprenant ce crime atroce
commis sous son pavillon, en avait lémoigné
son indignation par une proclamation particulière (r). Mais Lapointe était resté impuni..
Cette proclamation, en date du mois de
mars 1795, n'avait eu pour but que de calmer
l'irritation des généraux de couléur au service
de la France, qui faisaient entendre la menace
effrayante d'horribles représailles. C'était le
moment où la puissance des Anglais étail déjà
rendue chancelante par les ravages que les maladies avaienta apportés dans leurs rangs, et par
les attaques continuelles dont ils étaient assaillis.
Ge n'était qu'après avoir épuisé toutes les séductions que les Anglais s'étaient décidésà combattre le général Rigaud. Ils l'avaient vu, avec
une extrême douleur, s'obstiner à faire de la
cause de la France celle de sa caste, et dès
qu'ils avaient été convaincus de sa ténacité, ils
() Des Colonies, et particulièrenent de celle de Saint- Domingue, par le colonel Malenfant, préface, pages xj et xij.
.
Ge n'était qu'après avoir épuisé toutes les séductions que les Anglais s'étaient décidésà combattre le général Rigaud. Ils l'avaient vu, avec
une extrême douleur, s'obstiner à faire de la
cause de la France celle de sa caste, et dès
qu'ils avaient été convaincus de sa ténacité, ils
() Des Colonies, et particulièrenent de celle de Saint- Domingue, par le colonel Malenfant, préface, pages xj et xij. --- Page 357 ---
DE SAINT-DONIXGUE
n'avaient plus cherché à l'aliéner, ils l'avaient
même tacitement caressé.
1797L'approche de TOUSSAINT -
LOUVERTURE, 2
chef suprême des noirs et de la colonie, à la
têtc d'nne nombreuse armée, ne fit que raviver
chez les Anglais les espérances qu'ils avaient
toujours nourries de la séduction. Ils en semèrent les appâts devant les préparatifs militaires
qui les menaçaient.
Dcs parlementaires, envoyés sous des prétextes vagues, portèrent des lettres et des paroles si flatteuses à Tossuselauvesrene,
qu'elles séduisirent sa vanité et enveloppèrent
son orgueil.
La politesse la plus exquise fut la première
arme dont les Anglais se servirent pour combattre un général noir et ses hordes. nombreuses.
De complimens sans conséquence on en vint 1798.
aux négociations les plus séricuses; ces négociations n'embrassaicnt plus de simples opérations de guerre, elles s'étendaient dans le brumeux océan de la politique anglaise. Ce n'était
plus le terrain qu'elle voulait remettre à TousSAINT-LOUVERTURE, c'était la souveraineté de
Saint-Domingue qu'elle songeait à enlever à
la France.
I.
--- Page 358 ---
REVOLUTION
1798.
Une concession aussi grande et aussi inattendue effrayait la modestie du général des
noirs; mais elle le flattait trop pour ne pas
amortir son humeur guerrière; aussi la guerre,
au lieu d'être sanglante, n'était devenue qu'un
échange continuel de bons procédés, de propositions et de refus, de notes ct de contrenotes.
On en était là lorsque le général Hédouville, agent du directoire, arriva à Saint-Domingue.
N'amenant avec lui qu'une garde d'honneur,
ce général ne pouvait avoir qu'une action accréditée par son caractère public et privé;
c'était bien peu de chose pour réduire des chefs
qui avaient de grandes forces positives.
L'escadre légère qui portait le général Hédouville et sa suite fit la faute de le débarquer
à Santo-Domingo, capitale de la partie espagnole, mesure qui indiquait une méfiance d'autant plus déplacée qu'il n'y avait aucun projet
d'opposition avouée dans la partie française.
Malgré tous les ressorts employés par les
suggestions de la politique étrangère, le général Hédouville fut reçu avec les démonstrations du respect et de la confiance.
Connaissant les circonstances du départ du
portait le général Hédouville et sa suite fit la faute de le débarquer
à Santo-Domingo, capitale de la partie espagnole, mesure qui indiquait une méfiance d'autant plus déplacée qu'il n'y avait aucun projet
d'opposition avouée dans la partie française.
Malgré tous les ressorts employés par les
suggestions de la politique étrangère, le général Hédouville fut reçu avec les démonstrations du respect et de la confiance.
Connaissant les circonstances du départ du --- Page 359 ---
DE SAINT-DONINGUE.
33g
cominissaire Sonthonax, il n'accueillit point le 1798.
commissaire Raimond qu'il venait remplacer.
Cc début choqua Toissusclorvearuar,
qui entrevit le blâme tacite d'unc conduite
lui seul avait dirigée. L'intérêt
que
qu'il manifestait
n'avait que cette. cause; car, pour se débarrasser du commissaire Raimond comme il à s'était
débarrassé du général de Laveaux et du commissaire Sonthonax, il venait de le faire nommer député au conseil des cinq cents.
Des officiers de l'état-major du général Hédouville 1 jeunes et légers, laissèrent
des opinions défavorables
le percer
noir. Ils ne demandaient pour
général
que quatre braves pour aller arrêter, dans son camp, le
magot coiffé de linge; faisant ainsi allusion à
Totsusebouvesrens, qui portait toujours
un madras autour de sa tête. Ce magot,
était un homme de génie, bien informé de qui la
conduite des nouveaux débarqués, ne montrait
aucun empressement de venir au Cap; il finit
cependant par s'y rendre en même tems que le
général Rigaud.
Le général Hédouville dut facilement
reconnaître, dans l'entrevue qu'il eut avec ces deux
chefs de couleur, combien leur défiance
commneetindividuelle rendait sa mission difficile. --- Page 360 ---
RÉVOLUTION
1798. TOUSAINT-LOUvEnTURE,mécontent du meilleuraccucil accordé au général Rigaud, affecta
aussitôt de se plaindre du poids de son commandement : le chef de division Fabre, commandant l'escadre légère, voulut lui faire un
compliment, et lui dit ( combien il scrait flatté,
après avoir amené le général Hédouville, de
ramener le général TOUSSAINT - LOUVERTURE, dont les services trouveraient en France
les douceurs et les honneurs du repos qu'ils
avaient si bien mérités. > ToussaNt-LouvenTURE, qui ne disait que ce qu'il voulait dire,
s'empressa de Jui répondre : ( Votre bâtiment
n'est pas assez grand pour un homme comme
moi; > voulant faire comprendre qu'il était piqué, et qu'il SC sentait au-dessus du général
Hédouville.
Dans une autre circonstance, quelqu'un de
la suite de ce général s'étant enhardi de donnerle conseil, à ce noir extraordinaire, d'aller finir en France ses jours dans le repos: :
l'exé-
( C'est bien mon projet, répartit-il; je
cuterai quand ça pourra faire un vaisseau pour
me porter ) ; et il montra le plus petit arbuste
du lieu où ils étaient.
Ces deux propos, non échappés à TousSAINT-LOUVERTURE, car il était trop maitre
Dans une autre circonstance, quelqu'un de
la suite de ce général s'étant enhardi de donnerle conseil, à ce noir extraordinaire, d'aller finir en France ses jours dans le repos: :
l'exé-
( C'est bien mon projet, répartit-il; je
cuterai quand ça pourra faire un vaisseau pour
me porter ) ; et il montra le plus petit arbuste
du lieu où ils étaient.
Ces deux propos, non échappés à TousSAINT-LOUVERTURE, car il était trop maitre --- Page 361 ---
DE SAINT-DOMINGUE:
de lui, donnaient la mesure des égards qu'il 1798.
prétendait exiger de l'agént de la république;
il ne se souciait plus de se montrer soumis,
parce qu'il se sentait déjà fort, pour ne pas
dire tout-puissant.
TOUSSAINT - LOUVERTURE
affecta, 2 pour
s'éloigner, le prétexte plausible de donner suite
à sCs négociations militaires.
Le général Hédouville, qui avait bien reconnu le danger qu'il y avait pour lui d'ordonner, s'applaudit de ce départ. Il espérait
que l'action sourde et continue de son gouvernement, assistée par l'appui des hommes de
couleur, viendrait à bout de miner-le crédit de
Tossasr-lorvareer mais, à Saint-Domingue comme partout ailleurs, le relief des
armes estl'égide du pouvoir.
Les transactions militaires écrasaient les travaux de l'administrateur.
L'éclat quisuit les succès, en faisant ressortir
davantage TOUSSAINT-I LOUVERTURE, enflait
chaque jour ses prétentions. Les Anglais s'en
aperçurent et flattèrent avec art son amourpropre. Leurs négociations s'en ressentirent et
devinrent plus actives.
La voix publique porta bientôt à l'agent du
gouvernement les. détails les plus faits pour --- Page 362 ---
NEVOLUTION
1798. lui donner des inquiétudes. Plus le général
Hédouville les laissait percer, plus le malicicux
TOUSSAINT-LOUVERTURE semblait mettre de
vague dans sa correspondance, ct plus il affectait de ne rendre compte qu'en masse et à de
longs intervalles de ses négociations. I
Par suite de ses négociations 1 le Port-auPrince venait de se rendre, et avait obtenu une
capitulation si favorable, qu'il étail bien permis d'accueillir les bruits de connivence qui
commençaient à se répandre. En effet, TousSAINT-LOUVERTURE,àla tête de plus de quinze
mille hommes, avait accordéà de faibles débris
anglais le pont d'or qu'ils avaient demandé, et
leur avait laissé jusqu'à la faculté. ct le tems
d'embarquer l'artillerie en fonte et de détruire
celle en fer.
Le général Hédouville blâma hautement
cette première capitulation,et résolut de traiter
lui-même pour l'évacuation des autres points
de la colonie.
Si la remise du Port-au-Prince avait été déterminée par l'aspect effrayant des noirs, qui
menaçaient de leur nombre de faibles débris
anglais, il faut convenir que ce fut leur seule
politique qui les décida, sur les autres points, à
évacuer la terre qu'ils étaient venus fouler ent
conquérans.
général Hédouville blâma hautement
cette première capitulation,et résolut de traiter
lui-même pour l'évacuation des autres points
de la colonie.
Si la remise du Port-au-Prince avait été déterminée par l'aspect effrayant des noirs, qui
menaçaient de leur nombre de faibles débris
anglais, il faut convenir que ce fut leur seule
politique qui les décida, sur les autres points, à
évacuer la terre qu'ils étaient venus fouler ent
conquérans. --- Page 363 ---
DE SAINT-DONINGUE,
S'ils avaient été réellement des protecteurs, 1798,
ils n'auraient point abandonné leurs protégés
au moment même oà ils recevaient des secours
qui les rendaient plus forts que jamais.
Indépendamment d'une bonne garnison, il y
avait plus de six mille hommes en radeduMôleSaint-Nicolas, lorsqu'ils se décidèrent à rendre
cette place et tous les autres points qu'ils
avaient dans l'ouest et dans le sud ; et telle était
l'envie qu'ils avaient de s'en aller, qu'ils offri-,
rent la reddition du Mole-Saint-Nicolas au ge
néral Hédouville dans le même état et avec la
même quantité de bouches à feu qu'au moment
de la prise de possession. Le traité en fut consenti; ; il fut même stipulé qu'aucun émigré ne
pourrait rester en ville et dans le pays cédé.
La proclamation rendue à cette occasion par
l'agent du directoire futaffichée au Môle-SaintNicolas et sur les autres points occupés par les
Anglais, du consentement du général Maitland.
A peine TOUSSAINT-LOUVERTURE en fut-il
instruit, qu'il se plaignit, dans les termes les
plus vifs, de ce qu'on ne l'avait point employé
pour traiter avec l'ennemi, prétendant qu'en
sa qualité de commandant en chef c'était à lui
seul de négocier les capitulations.
Le général Hédouville apprit bientôt que le --- Page 364 ---
RÉVOLUTION
1798, général Maitland, instigué par TOUSSAINTLOUVERTURE, ne voulait plus lenir le traité
signé pour l'évacuation du Mole-Saint-Nicolas:
qu'il avait fait déchirer sa proclamation, et qu'il
ne contracterait désormais des arrangemens
qu'avec l'autorité militaire, en qui scule il reconnaissait la puissance. Non-seulement le général Hédouville eut le déboire de se voir pré:
férer TOUSSAINT - LOUVERTURE, mais il eut
encore celui de se voir forcé d'adhérer à ce que
la capitulation du Mole-Saint-Nicolas fût modifiée et arrêtée déinitivement par lui.
TOUSSAINT - LOUVERTURE, en entrant au
Port-au-Prince, n'avait point voulu recevoir les
honneurs: suprémesqu'amiset ennemis s'étaient
empressés de lui offrir 2 parce qu'il gardait
encore dés ménagemens pour l'autorité de
l'agent du directoire; mais dès qu'il eut obtenu
des concessions forcées, et que, par les bons
offices de la complaisance anglaise, il se vit et
se crut placé au rang du général Hédouville,
son amour-propre dompta sa modestie, et ses,
insinuations adroites allèrent jusqu'à provoquer l'accueil qui lui fut fait au Môle-SaintNicolas.
A son arrivée dans cette place, les troupes
anglaises bordaient la haie ; le curé vint proces-
'agent du directoire; mais dès qu'il eut obtenu
des concessions forcées, et que, par les bons
offices de la complaisance anglaise, il se vit et
se crut placé au rang du général Hédouville,
son amour-propre dompta sa modestie, et ses,
insinuations adroites allèrent jusqu'à provoquer l'accueil qui lui fut fait au Môle-SaintNicolas.
A son arrivée dans cette place, les troupes
anglaises bordaient la haie ; le curé vint proces- --- Page 365 ---
DE SAINT-DOMINGUE:
sionnellement le recevoir sousle dais, portant à 1798.
sa rencontre le Saint-Sacrement.
TOUSSAINT-LOUVENTUREavait compris que
des hommages.solennels,rendus par la religion
et par des troupes étrangères, devaient entrainer en sa faveur T'universalité des suffrages.
Il ne se trompait pas. C'était à qui se presserait
sur ses pas : les Anglais affectaient pour lui le
plus profond respect; on le comblait de bénédictions, on baissait le front en sa présence,
parce qu'il avait le crédit de l'autorité, ct qu'on
attendait tout du prestige de faveur et de puissance dont il jouissait.
Une tente magnifique fut dressée sur la place
d'armes, où le général Maitland lui donna un
repas somptueux, à la suite duquel il lui fit présent, au nom du roi d'Angleterre, de l'argenterie splendide qui avait orné la table.
TOUSSAINT - LOUVERTURE passa ensuite les
troupes anglaises en revue; elles défilèrent devant lui.
Après cette revuc, le général Maitland lui
fit encore publiquement présent, et toujours au
nom du roi d'Angleterre, de deux coulevrines
en bronze et de la maison du gouvernement,
que les Anglais avaient fait bâtir et meubler
de la manière la plus élégante. --- Page 366 ---
RÉVOLUTION
1798.
J'ai vu dans les archives du gouvernement;
au Port-au.Prince,et tous les officiers de l'étatmajor de notre armée ont vu avec moi les
propositions secrètes qui étaient la causedeccs
démonstrationspebliques. Cespropositionstendaientifiredé@arerTousanxt-Loussaixclorvenzone
roi d'Haiti,g qualitédanslaqueliclaquelielegénéralMaitJand l'assurait qu'il serait de suite reconnu par
l'Angleterre,s'ilconsentait, en ceignant la couronne, à signer, sans restriction, un traité de
commerce exclusif par lequel la Grande-Bretagne aurait seule le droit d'exporter les productions coloniales, et d'importer en échange
ses produits manufacturés, à l'exclusion de
ceux du continent. On donnait au roi d'Haiti
l'assurance qu'une forte escadre de frégates
britanniques serait toujours dans ses ports ou
sur ses côtes pour les protéger.
Des ennemis réduits à s'en aller, et dont les
escadres venaient récement de laisser prendre
T'Egypte, ne pouvaient donner assez de confiance dans la protection qu'ils offraient. Cette
considération eut alors plus d'action sur le
bon sens du général noir que ses sentimens
patriotiques; il éluda de se prononcer; mais il
resta si enchanté des Anglais, qu'il ne cessait
de répéter : Que la république ne lui acait
ger.
Des ennemis réduits à s'en aller, et dont les
escadres venaient récement de laisser prendre
T'Egypte, ne pouvaient donner assez de confiance dans la protection qu'ils offraient. Cette
considération eut alors plus d'action sur le
bon sens du général noir que ses sentimens
patriotiques; il éluda de se prononcer; mais il
resta si enchanté des Anglais, qu'il ne cessait
de répéter : Que la république ne lui acait --- Page 367 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
jamais rendu autant d'honneurs que le roi 1798.
d'Angleterre.
Semontrant supérieur aux passions de la politique européenne, TOUSSAINT-LOUVERTURE,
nonobstantlesinstructions du directoire que lui
communiquait le général Hédouville, proclamait de son chef des amnisties générales, etl le
faisait d'une manière d'autant plus singulière
qu'elle contrastait davantage avec ce qui SC
passait alors en France. Il commençait toujours
par prescrire de chanter un Te Deum. Chacun
indistinctement avaitl'ordre de se réunir dans
les églises. Il montait alors en chaire, proclamait les succès de la république, triomphant
deses cnnemisen] Europe et à Saint-Domingne;
s'extasiait sur sa puissance incommensnrable
et sur la grandeur infinie de la générosité dont
clle voulait bien user. a parce qu'elle était forte,
envers ceux quiavaient servi les Anglais, ajoutant qu'ils n'avaient qu'un moyen de faire oublierleurs torts, ccluidese retirer sur leurs habitations, pour y vivre désormais en paix et y
faire prospérer la culture.
Le lendemain de ces sermons 1 quelquefois
embrouillés 2 mais qui ne faisaient rire personne, les propriétaires devaient être rendus
sur les plantations. --- Page 368 ---
RÉVOLUTION
1798.
Des détachemens nombreux d'infanterie et
de cavalerie, battant l'estrade, parcourant les
villes, réunissaient les cultivateurs épars, etles
forçaient de rentrer sur leurs habitations respectives.
Il était remarquable de voir des Africains,
le corps nu, n'ayant qu'une giberne, un sabre
et un fusil, donner l'exemple de la plus sévère
discipline ; sortant de faire une campagne oùt
ils n'avaient vécu que d'épis de mais, 2 ils s'établissaient dans les villes, sans toucherà aucune
des denrées exposées dans les magasins ni à
celles que les cultivateurs apportaient descampagnes. Souples et tremblans devant leurs officiers, respectueux envers les habitans, on était
obligé de les appeler plusieurs fais pour leur
faire accepter des alimens.
Cette discipline sur des barbares était le
plus beau triomphe de TOUSSAINT-LoUvenTURE.
Du moment où cet homme extraordinaire
se voyait obéi par un blanc, sa protection lui
était à jamais acquise ; il ne connaissait pas d'émigrés; il rétablissait dans leurs droits et dans
leurs biens ceux qui étaient créoles, les qualifiait desgrades millairesqwilavaient reçus des
étrangers, les plaçait avec ces grades dans la
faire accepter des alimens.
Cette discipline sur des barbares était le
plus beau triomphe de TOUSSAINT-LoUvenTURE.
Du moment où cet homme extraordinaire
se voyait obéi par un blanc, sa protection lui
était à jamais acquise ; il ne connaissait pas d'émigrés; il rétablissait dans leurs droits et dans
leurs biens ceux qui étaient créoles, les qualifiait desgrades millairesqwilavaient reçus des
étrangers, les plaçait avec ces grades dans la --- Page 369 ---
DE SAINT-DONINGUE.
garde nationale, et les traitait aussi bien, pour 1798:
ne pas dire mieux, que les blancs qui avaient
toujours servi sous les drapeaux français.
Cette modération 7 en lui donnant des serviteurs qui le flattaient dans son orgueil,devenait
pourlescréoles d'un attrait qui séduisait toutes
les espérances.
Le langage miellé qui caresse lesintérêts du
moment fait taire la politique sévère qui prévoit des dangers éloignés ; le général Hédouville avait beau prédire les désastres qui suivraient le joug humiliant de TOUSSAINT-LouVERTURE; : comme ce joug était doux et productif, TOUSSAINT - LOUVERTURE gagnait
chaque jour dans l'opinion. Les hommes qui
la veille le traitaient de brigand, le saluaient
le lendemain comme leur libérateur, lorsqu'il
les flattait de les remettre, par son crédit, en
possession del'obéissance des noirs et des produits de cette obéissance.
Le général Hédouville, réduit à des plaintes
stériles, les porta jusqu'à TOUSSAINT - LouVERTURE. Celui-ci répondit par des proclamations d'une onction religieuse qu'il adressa aux
troupes : ( Voici, disait-il, la marche que nous
devons tous suivre pour attirer sur nous la bénédiction du Seigneur; j'espère que vous ne --- Page 370 ---
REVOLUTION
1798. vous en écarterez jamais, et que vous ferez
ponctuellement exécuter ce qui suit: :
> Les chefs de corps sont chargés de faire
dire aux troupes la prière le matin ou le soir,
selon que le service le permettra.
> Sitotlapremitrerevue, les généraux commandant en chef feront célébrer une grande
messe et chanter un Te Deumn dans tous les
Hiendekeramoadiswment, ena action degràce
de ce que le Ciel a bien voulu diriger nos dernières campagnes 7 permettre que l'évacuation
de l'ennerni se soit faite sans effusion de sang,
protéger la rentrée 7 parmi nous, de plusieurs
milliers d'hommes de toute couleur jusqu'alors égarés, et rendre enfin plus de vingt
mille bras à la culture. Le Te Deum sera annoncé par une salve de vingl-deux coups de
canon (r). >
Cette pièce astucieuse, couverte du manteau
religieux, n'était publiée que pour placerle gé
néral Hédouville dans une fausse position, en
le faisant paraitre à-la-fois irreligieux et intolérant. Irreligieux, s'il empéchait les commandans militaires de remercier le ciel des succès
(1)1 Extrait de la proclamation de Toussaint - Louverture,
datée du Miole-Saint-Nicolas, le 19 vendémiaire an 7 (10 OCtobre).
, couverte du manteau
religieux, n'était publiée que pour placerle gé
néral Hédouville dans une fausse position, en
le faisant paraitre à-la-fois irreligieux et intolérant. Irreligieux, s'il empéchait les commandans militaires de remercier le ciel des succès
(1)1 Extrait de la proclamation de Toussaint - Louverture,
datée du Miole-Saint-Nicolas, le 19 vendémiaire an 7 (10 OCtobre). --- Page 371 ---
DE SAINT-DONINGUE.
35r
obtenus sur les Anglais; intolérant, à s'il persis- 1798.
taità vouloir éloigner de Saint-Domingue plusieurs milliers d'hommes de toute couleur jusqu'alors égarés.
Ce: machiavélisme eut son effet: : le crédit du
général Hédouville disparut, et il ne lui resta
plus pour appui que ses entours 2 les administrateurs du Cap, les Français étrangers à la
colonie, et tous ceux qui, entièrement soumis
aux lois de la métropole, voulaient maintenir
le pouvoir dans les mains de son agent.
Dès que Tosssuss-Louveeross se vit
préféré dans l'opinion, sa politique voulut en
achever la conquête.
Le général Hédouville avait proclamé < Que
désormais tous les noirs seraient libres; que les
eitoyens cultivateurs continueraient néanmoins
leurs anciens travaux, dont le produit serait
partagé de façon qu'un tiers leur appartiendrait en propre, qu'un autre tiers tomberait à
la république, et quele tiersrestant serait pour
les propriétaires des plantations;
> Que tous les employés blancs qui avaient
été au service des Anglais étaient congédiés,
leurs biens et propriétés confisqués, ainsi
que
ceux des émigrés de la colonie. >
Totssunt-louvearens déclara, au con- --- Page 372 ---
RÉVOLUTION
1798. traire, ( qu'ily avait une amnistie générale;
qu'iln'y avait point d'émigrés parmi les colons
et les habitans de l'ile ; que tous les propriétaires, qu'ils eussent étéou non employésauservice des Anglais, étaient invitésà rentrer dans
l'ile, qu'ils y jouiraient de toute protection ;
qu'à la vérité les noirs étaient libres, mais
qu'ils devaient encore continuer pendant cinq
ans leurs travaux chez leurs anciens maîtres, à
condition de jouir du quart du produit, duquel
quart, néanmoins 7 leurs anciens maîtres pourraient défalquer les frais de leur nourriture et
entretien. >
En contrariant d'une manière aussi manifeste les réglemens de police relatifs aux cultivateurs, en pouvant prendre sur lui d'empirer
leur destinée, TOUSSAINT-LOUVERTURE montraitbien qu'iln'y avait plusd'échelle assez graduée pour calculer la force de son crédit; il
jouait lui-méme avec ce crédit, parce qu'il le
savait immense.
Le général Hédouville, ne sachant comment
mettre un terme aux contrariétés qu'il éprouvait, , prit le parti, pour ne pas irriter les soupçons de'ToussArNT-LoUVERTURE, del'appeler
au Cap avec le général Rigaud, sous prétexte
d'avoir des instructions nouyelles à leur com-
n'y avait plusd'échelle assez graduée pour calculer la force de son crédit; il
jouait lui-méme avec ce crédit, parce qu'il le
savait immense.
Le général Hédouville, ne sachant comment
mettre un terme aux contrariétés qu'il éprouvait, , prit le parti, pour ne pas irriter les soupçons de'ToussArNT-LoUVERTURE, del'appeler
au Cap avec le général Rigaud, sous prétexte
d'avoir des instructions nouyelles à leur com- --- Page 373 ---
DE SAIXT-DONINGUE.
muniquer. Méfiant comme un vieillard et un 1798.
esclave, Tossuse-LOIveRTOnE prit le parti
de rompre la glace qu'il avait féléc. Il fit partir
des affidés pour aller amcuter les quartiers qui
lui étaient le plus dévoués, et préparerainsi le
mouvement qui devait décider l'embarquement
du généralHédouville.
Je tiens d'un créole digne de foi et résidant
actucllement à Paris, qu'il se trouvait chez
Tosuse-Lorvenmee lorsque le commandant de la place du Port-an-Prince et plusieurs
officiers noirs vinrent lui annoncer avec une
anxiété empressée le passage par cette ville
du général Rigaud, se rendant au Cap.
(( Laissez,1 leur dstuesuwetarveemar.
laissez aller M. Rigaud prendre les instructions de l'agent du directoire. Soyez tranquilles 2 retirez-vous. ) Les officiers obéirent.
La personne dont je tiensces détails voulutaussi
se retirer. (C Non, restez, lui dit TOUSSAINTLOUVERTURE, vous n'êtes pas de trop avec
moi. ) Etilcontinuale monologuesuihvantd'une
voix creuse ct inspirée : ( Je pourrais bien le
> faire arrêter.. ; mais Dieu m'en garde.
> j'ai besoin de M. Rigaud .ilest violent...
> il me convient pour faire la guerre.
et
) cette guerre m'est nécessaire.. Lacaste des
I.
--- Page 374 ---
RÉVOLUTION
1798. > mulâtres est supéricure à la mienne.:
sije
> lui enlevais M. Rigaud, elle trouverait peut-
> être un chef qui vaudrait mieux que lui..
> Je connais M. Rigaud..
ilabandonne son
> cheval quand il galope.
il montre son bras
>> quand il frappe... Moij je galope anssi, mais
> je saism' arrètersur place,eto quand je frappe,
> on. me sent, mais on ne me voit pas... M.
> Rigaud ne sait faire des insurrections que
> par du sang et des massacres; moi je sais
> aussi mettre le peuple cn mouvement. Il
> gémit, M. Rigaud, de voir en fureur le
> peuple qu'il excite.. : moije ne souffre pas
> la fureur... : quandjep parais, il faut que tout
> se tranquillise.
>
L'histoire ne présente rien de pareil à cette
théorie machiavélique, tracée si savamment
par un noir à peine sorti des mains de la nature. Les résultats justifièrent l'entreprise.
Les agens secrets de Tosssansr-LouvenTURE répandirent que le général Hédouville,
jaloux de la gloire dugénéral en chef, prétendait la lui ravir et voulait faire passer l'autoritédansles mains des blancs, pour rétablir ensuite l'esclavage. Ces insinnations produisirent
ce qu'on en attendait, de la rumeur'et des rassemblemens. Les propriétaires, que ces ras-
des mains de la nature. Les résultats justifièrent l'entreprise.
Les agens secrets de Tosssansr-LouvenTURE répandirent que le général Hédouville,
jaloux de la gloire dugénéral en chef, prétendait la lui ravir et voulait faire passer l'autoritédansles mains des blancs, pour rétablir ensuite l'esclavage. Ces insinnations produisirent
ce qu'on en attendait, de la rumeur'et des rassemblemens. Les propriétaires, que ces ras- --- Page 375 ---
DE SAINT-DOMINCUE,
semblemens menaçaient, en conçurent des in- 1798.
quiétudes.
Un csprit effrayant de soulèvement s'étant
manifesté dans le cinquième régiment colonial,
qu'excitait sous main le général Moyse, neveu
de TOUSSAIN-LouvEERTURE, les habitans du
Fort-Dauphin,on ce régiment tenait garnison,
voulurent tenter son désarmement à l'aide de
quelques soldats curopéens. Ils crurent pouvoir l'obtenir par l'appareil de la force ; il en
fallut l'emploi. On se fusilla dans la ville; ; le régiment colonial en sortit sous la conduite du
général Moyse,courut dans les plaines du Cap
faire épouser aux noirs ses resséntimens, ct
bientôtle feret le feuatteignirent quelquesmalheurcux propriétaires créoles.
Quand TOUSSAINT-LOUVERTURE connutces
circonstances, il se mit en route pour avoir
l'air de se rendre auxordresdu généralHédouville : il reçut en chemin celui de se porter au
Fort-Dauphin pour y rétablir la tranquillité.
Au lieu d'obéir,i1 revint sur ses pas, et c'est
alors qu'on assassina deux de mes amis, aidesde-camp du général Hédouville 2 MM. Dozzi
et Ciprés, l'ornement de la nature par la
beauté de leur ame etdeleur physique. Ces officiers venaient de remplir une mission dans --- Page 376 ---
RÉVOLUTION
1798. le sud, et n'avaient pas usé de circonspection
à leur passage au Port-au-Prince. Ils furent attaqués dans la Ravine-Sèche, par une embuscade de noirs apostés. Le bruit se répandit
aussitôt que cet assassinat était une vengeance
politique, et ce bruit ne fit qu'ajouter aux inquiétudes du général Hédouville. Elles étaient
au comble.
Les noirs du nord, rassemblés en foule, rugissaient comme au tems de leur première insurrection. Tout-à-coup TOUSSAINT-LOUVERTURE parait au milieu d'eux, sous prétexte de
se faire expliquer leurs griefs. Il pousse leur
masse informe sur le Cap; arrive de nuit au
fort Belair,en fait tirer le canon d'alarme. On
s'effraie au Cap, on y bat la générale, et chacun prend son poste pour repousser l'attaque
dont on est menacé; peu-à-peu ul'on déserte ce
poste, quand onsait TOUSSAINT-LOUVERTURE
parmi les conjurés.
Le général Hédouville, n'ayant pas assez de
troupes pour résister à cet essaim d'ennemis
qui bourdonne aux portes du Cap, prend le
parti de s'embarquer pour ne pas attirer de
nouvelles désolations sur un pays déjà si malheureux; il emmène les trois frégates et les bàtimens qui sont en rade, et est suivi par quinze
poste, quand onsait TOUSSAINT-LOUVERTURE
parmi les conjurés.
Le général Hédouville, n'ayant pas assez de
troupes pour résister à cet essaim d'ennemis
qui bourdonne aux portes du Cap, prend le
parti de s'embarquer pour ne pas attirer de
nouvelles désolations sur un pays déjà si malheureux; il emmène les trois frégates et les bàtimens qui sont en rade, et est suivi par quinze --- Page 377 ---
DE SAINT-DONINGUE.
- à dix-huit cents personnes de toutes couleurs. 1798.
Il publia, en partant, une proclamation par
laquelleilprévint les habitansqu'on: allait mettre
à exécution un projet d'indépendance concerté
avec le cabinet de Saint-James et le gouvernement fédéral(i).
Le général Hédouville n'était pas le seul à
s'égarer surla marche qw'allaientauivreles événemens ; les feuilles anglaises les plus accréditées parlaient sur un ton satisfait des négociations sagement conduites par le général
Maitland, négociations dont on représentait
le résultat plus favorable à l'Angleterre que si
l'on avait acquis en propre la possession de
Saint-Domingue. Le Times et le Sun annonçaient d'une manière positive que le général
Maitland avait signé avec TOUSsAINT-LouVERTURE une convention qui équivalait au
traité de commerce le plus avantageux ; que
cette convention était déjà munie de la ratification du roi, et qu'un officier allaitincessamment partir de Londres pour la porterà SaintDomingue (2).
(1) Proclamation du général de division Iédouville, agent
particulier du dircctoire de la république, aux habitans de
Saint-Domingue, , en date du ier brumaire an 7 (22 octobre).
()/gyeslajourmaux: anglais des dersiemnjpursdemorembire. --- Page 378 ---
REVOLUTION
1798.
Aussitôt que le général Hédouville eut mis à
la voile, les noirs du nord, la veille si exaltés,
obéirent au doigt et à l'oeil de TOUSSAINTLOUVERTURE. Chacun reprit en silence l'ordre de ses habitudes. Le calme le plus parfait
succéda au bruissement effrayant de la tempête.
Le Te Deum fut chanté, suivant P'usage, et,
en bénissant le Tout - Puissant, on bénissait
aussi TOUSSAINT-LOUVERTURE:C'éait à qui le
conjurerait de sauver la colonie.
D'après la marche ordinaire des ambitieux,
pour mieux jouir de ses triomphes il affectait
les dégoûts d'un homme qui veut se retirer des
affaires, et les autorités civiles et militaires, et
les habitans hlancs, noirs etjaunes, et les propriétaires, etl les cultivateurs, tous lui apportaient des adresses pour le supplier de rester
leur père et leur bienfaiteur.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, qui paraissait ge
néralement impassible, avait cependant pour
l'observateur un côté où il était homme, , et
homme passionné. Il savaitle nom de tous ccux
qui, dans nos assemblées publiques, avaient
parlé contre les noirs; il ne souffrait pas dans
son intérieur qu'on les nommât, parcequ'ils'é.
tait aperçu que malgré lui ses yeux s'enflam-
er
leur père et leur bienfaiteur.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, qui paraissait ge
néralement impassible, avait cependant pour
l'observateur un côté où il était homme, , et
homme passionné. Il savaitle nom de tous ccux
qui, dans nos assemblées publiques, avaient
parlé contre les noirs; il ne souffrait pas dans
son intérieur qu'on les nommât, parcequ'ils'é.
tait aperçu que malgré lui ses yeux s'enflam- --- Page 379 ---
DE SAINT-RONINGUE.
35g
maient de colère; s'il lui échappaitde les nom- 1798.
mer lui-même, on le voyait frémir.
Ses lettres au directoire sont des pièces
curieuses par l'amfigouri révolutionnaire qu'il
y affecte, et par la preuve qu'elles offrent du
malqu'ont toujours produitnos discussions publiques en matière d'intérêts coloniaux.
Voici des extraits du rapport qu'il adressa
au directoire de la république, pour luirendre
compte del'embarquement du général Hédouville: :
Tysseis-lorverone, général en chefde
l'armée de Saint-Domingue , au directoire
de la république :
( Citoyens directeurs 2 lorsque par mes dernières dépêches je me déterminai à solliciter
ma retraite, 1 à vous la demander par l'organe
du ministre de la marine et des colonies, c'est
qu'après avoir rassemblétous les traits d'opposition aux principes que la constitution a établis, que votre sagesse à maintenus, que votre
énergie a défendus, épars dans la conduite qu'a
tenue l'agent Hédouville pendant le court espace de tems qu'il a gouverné cette colonie, je
prévoyais l'événement malheureux qui vient
d'altérer un instant la tranquillité publique que --- Page 380 ---
360.
REVOLUTION
1798. j'avais eu tant de peine à rétablir; c'est qu'après avoir calculé les suites de l'éloignement
qu'il me lémoignait et qu'ila publiquement manifesté en plusieurs circonstances, je craignais
que ma destitution, qu'il méditait,ne fût la récompense de mes longs services, de ma fidélité
et de mon dévouement.
> L'événementduFort-Dauphin a réalisé mes
appréhensionssur le bouleversement qu'on préparait, et la proclamation que l'agent a lancée
au moment de son départ a justifié mes craintes sur. lc prix qu'il me réservait.
> L'injure la plus flétrissante qui puisse être
faite à un homme d'honneur couronne tous les
désagrémens qu'il m'a fait éprouver. Par ce
trait de perfidie, il fait fuir de ces bords une
infinité de Français qui se félicitaient enfin d'y
avoir trouvé le bonhcur, et qui, fidèles à leur
patrie, ont dû faire le sacrifice de leurs intérêts
plntôt que de devenir les complices du crime
d'indépendance dont on me regardait coupable à leurs yeux ; il les emmène avec lui,'s 'surtout les principales autorités, pour être (a-t-il
dit en partant) la preuve la plus irrécusable
de ma perfidie, de ma duplicité.
>> Sans doute le premier mouvement du directoire, que je respecte, Cn les voyant déposer
fidèles à leur
patrie, ont dû faire le sacrifice de leurs intérêts
plntôt que de devenir les complices du crime
d'indépendance dont on me regardait coupable à leurs yeux ; il les emmène avec lui,'s 'surtout les principales autorités, pour être (a-t-il
dit en partant) la preuve la plus irrécusable
de ma perfidie, de ma duplicité.
>> Sans doute le premier mouvement du directoire, que je respecte, Cn les voyant déposer --- Page 381 ---
DE SAINT-DONINGUE.
unanimement contre moi, sera d'appeler la 1798.
vengeance sur ma tête;celui du peuple français,
que j'aime, de me vouer à l'exécration ; celui
des ennemis des noirs, queje méprise, de crier
à Tesclavage; ; mais lorsqu'on saura qu'alors
qu'on m'accusait de vouloirfairescissionavec la
France, ma bienfaitrice, je répétai le serment
de lui être fidèle.
Jeir me plais à croire que mon gouvernement,
mes concitoyens, me rendront la justice que je
mérite, et que les ennemis de mes frères seront
réduits au silence. -
> (L'agent) ne s'entoure, eni faitde personnes
qu'il a trouvées dans la colonie, que de gens
tarés dans l'opinion publique, d'ambitieux,
d'intrigans, qui caréssèrent toutes les factions
qui ont déchiré cet infortuné pays. Une jeunesse sans frein, sans moeurs et sans principes,
venue avec lui, lève alors son masque; les
tresses relevées, signe de ralliement en France
avant le 13 vendémiaire, paraissent et étonnent des hommes qui ne connurent d'autre signesdistinctifsquela. cocarde nationale. Comme
en France avant le 18 fructidor, les habits carrés, les collets noirs se montrent, et l'adminis- --- Page 382 ---
RÉTOLUTION
1798. tration municipale est obligée de prendre un
arrêté pour les défendre. Les propos les plus
liberticides, les mêmes que Vaublanc proclama,
le discours de ce conspirateur, répandu partout avec profusion, alarme les citoyens paisibles. Le général Watrin, qui ne parlait que
Vaublanc, disait que la plus grande preuve de
T'impartialité de son discours était quej'y étais
épargné, puisque, loin d'avoir des talens, les
connaissances qu'onm'atiribue,jen'étaisqr'un
brute qui ne savait même pas parler.
> Le éultivateur, qui commençait à goûter
les douceurs du repos.à l'ombre de la sécurité,
est surpris des sons impurs . qui frappent son
oreille, qui firent ses malheurs. Je deviens le
dépositaire de ses peines, et le tranquillise par
l'assurance des bonnes intentions de l'agent
d'un gouvernementbienfaisant ; maisil ne tarda
pas à m'accuser moi-même de prévention, par
la certitude qu'il acquiert que c'est: à la table
même du général agent que ces échos des Vaublanc, des Villaret et des Bourdon (de l'Oise)
le jugent indigne de la liberté dont il jouit et
qu'il tient de l'équité de la France.
>> Vingt fois l'agent public me reproche de
recevoir des émigrés, de violer la constitution,
et d'attenter à la loi.
ant ; maisil ne tarda
pas à m'accuser moi-même de prévention, par
la certitude qu'il acquiert que c'est: à la table
même du général agent que ces échos des Vaublanc, des Villaret et des Bourdon (de l'Oise)
le jugent indigne de la liberté dont il jouit et
qu'il tient de l'équité de la France.
>> Vingt fois l'agent public me reproche de
recevoir des émigrés, de violer la constitution,
et d'attenter à la loi. --- Page 383 ---
DE SAINT-DONINGUE
> Quels que pussent étre les motifs du blâme
continuel que je recevais de
1798.
conduite dans
l'agent sur une
laquelle je ne trouvais rien à me
reprocher, je ne devais pas les
persuadé que du moment
approfondir, et
confiance il
que j'avais perdu sa
ne m'était plus permis
le bien, 7 je vous demandais ma
d'espérer
retraite; heureux si elle eût pu me parvenir avant
ment du généralagent! Il
l'éloigneedtéprouvé alors que
l'ambition ne me domina jamais, et sur-tout il
ne m'eût pas fait l'injure de publier
lais terminer mes services à la
que je voucrime vers lequel j'étais
France par un
entraîné par les hommes vendus aux Anglais qui m'entouraient.
Quelaquepmusentére
de me servir
cousdontjwidtobige
pour m'aider dans mes
tes
importanoccupations, et dont même avec tous les
moyens que donne l'éducation que je n'ai
reçue, mes fonctions ne me permettaient pas
de me passer, je
pas
moins
prouverai un jour que nul
que moi ne mérita le reproche
font mes ennemis de me laisser
que me
Pourrait-onme faire un crimede gouverner:
l'intérêt
diriger vers
public, d'employer à l'avantage de la
république l'activité, les talens et le génie; et
lorsque mes secrétaires, que des liens
crés unissent à la
trop samétropole pour douter un --- Page 384 ---
RÉVOLUTION
1798. seulinstant de leurattachement pour elle, sont
les seuls dépositaires de mes secrets, les seuls
confidens des projets que je ne puis renfermer
en moi-même, pourquoi rejeter sur des hommes qui ne m'influenceront jamais le blâme
des ridicules intentions qu'on me prête, et qui
n'élant jamais entrées dans mon coeur, prouvent encore que je ne me laisse pas gouverner
au gré des passions des hommes P Si elles eussent dirigé mes démarches,j je n'eusse pas prévu
l'événement qui vient d'arriver; et marchant
en avcugle dans la politique que je parcours, je
ne vous eusse pas demandé ma retraite.
>> Mais ce parti que la prudence me faisait
prendre, le seul qui pût conjurer l'orage dont
j'étais menacé, était bien loin de rassurer le
peuple de Saint-Domingue,
> Le. mécontentement des cultivateurs s'était
accru par la contrainte où l'arrêté du 6 thermidorles met, des s'engager pour trois ans. Cet
acte leur sembla un acheminement à l'esclavage; : ils se rappelaient les moyens proposés
par Vaublanc pour établir le système qu'il vouJait introduire dans cette colonie, et ils étaient
surpris que lorsque le directoire avait fait juslice de ce conspirateur, son agent proposât les.
mêmes mesures, les prescrivit, et exigeât leur
accru par la contrainte où l'arrêté du 6 thermidorles met, des s'engager pour trois ans. Cet
acte leur sembla un acheminement à l'esclavage; : ils se rappelaient les moyens proposés
par Vaublanc pour établir le système qu'il vouJait introduire dans cette colonie, et ils étaient
surpris que lorsque le directoire avait fait juslice de ce conspirateur, son agent proposât les.
mêmes mesures, les prescrivit, et exigeât leur --- Page 385 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
prompte et entière exécution. .
1798.
> Cemécontentement qu'on semblait exciter
ct vouloir rendre général, ne tarda pas de passer des cultivateurs aux militaires. .
> J'avais prouvé par le licenciement de plus
de trois mille hommes quej j'opérai après l'évacuation des points de l'ouest occupés par les
Anglais, combien jesentaisqu'il étaitnécessaire
d'en réformer une partic. Je fus blâmé dans
cette opération, et reçus lordre de ne plus réformer aucune troupe. Cependant à l'éloignement total des Anglais, on déclare que toutes
les troupes noires doivent être réformées pour
être rendues à la culture, et que les troupes
européennes seraient seules employées à la défense des côtes. Alors la méfiance entre dans le
coeur des soldats, et tandis qu'auparavant une
partie d'entre eux avait pris la houe sans murmurer, ils montrent leur éloignement pour
T'exécutiond'une mesure que je leur démontrais
indispensable, et qu'ils ne regardent plus que
comme attentatoire à la liberté, .
> Quelles squepussent être les méfiances dont
je devais être, environné, quelque fidèles que --- Page 386 ---
RÉVOLUTION
1798. fussent les avis que je recevais de toutes parts
desplus sincères amis dela prospérité de SaintDomingue,quelquescraintes. que in' inspirassent
lesattentatsqu'on méditaitcontrema personnc,
je ne balançai pas de partir pour le Cap; je
cherchai même à donner une preuve de ma
confiance à la première autorité, en ne me faisant accompagner que par un aide-de-camp et
un officier de cavalerie; mais arrivé sur l'habitation d'Héricourt, des bruits effrayans viennent m'y alarmersfyapprends qu'auFort-Dauphin le 5 régiment colonial, qui concourut
tant au rétablissement de l'ordre, à la pacification de la Grande - Rivière (la Vendée de
Saint-Dominguc). à l'éloignement des Anglais,
est devenu la victime des troupes curopéennes,
qui livrèrent autrefois aux puissances étrangeres les points de la colonie qui avaient étc confiés à leur défense.
>) Convaincu alors des mauvaises intentions
du gouvernement, au nom duquel toutes ces
horreurs se commeltaient; ne voyant plus de
streté pour quiconque avait acquis des droits
bien méritésà la reconnaissance J
nationale, craignant avec juste raison pour moi-mémc,je retournai sur mes pas, et me disposais à aller
attendre aux Gonaives des nouvelles officielles
autrefois aux puissances étrangeres les points de la colonie qui avaient étc confiés à leur défense.
>) Convaincu alors des mauvaises intentions
du gouvernement, au nom duquel toutes ces
horreurs se commeltaient; ne voyant plus de
streté pour quiconque avait acquis des droits
bien méritésà la reconnaissance J
nationale, craignant avec juste raison pour moi-mémc,je retournai sur mes pas, et me disposais à aller
attendre aux Gonaives des nouvelles officielles --- Page 387 ---
DE SAINT-BONINGUE.
d'un événement dont je redoutais les suites. Je 1798.
reçus une lettre du général agent qui me le
confirmait, et par, laquelle il m'ordonnait de
me rendrea.FortDauphin pouraiderlecitoyen
Manigat, qu'il avait investi de tous les pouvoirs
civils et militaires, dans le rétablissement de
l'ordre et de la tranquillité publique. Je pressai alorsmon arrivée aux Gonaves pouryprendre l'escorte dont j'avais besoin. Les attentats
exercés par des Français contre des frères
me forçaient à cette mesure de prudence. Je
partis des Gonaives avec le 4 régiment ;
mais quelle fut ma douleur, lorsque arrivé
sur l'habitation d'Héricourt, j'y appris que
le soulèvement des cultivateurs était devenu
général; que toute la plaine était en armes et
menaçait la ville du Cap d'une irruption prochaine. Ceux qui étaient rassemblés dans
cetle intention sur Phabitation d'Héricourt
m'entourent sitôt mon arrivée, me reprochent de les avoir trompés en leur répondant
des bonnes intentions du général Hédouville, ,m'attribuent T'égorgement de leurs frères
du Fort-Dauphin, l'arrestation d'une partie
d'entre eux, et la destitution du général Moyse;
c'est alors quel'on m'instruit de tous les détails
de ce malheureux événement. Bientôt j'ap- --- Page 388 ---
RÉVOLUTION
1798. prends que le mal se propage dans toutes les
communes, que le peuple demande à ses magistrats l'éloignement du général Hédouville,
le rapport de l'arrêté qui le contraint à s'engager, le rétablissement du général Moyse dans
ses droits, la liberté des officiers du 5 régiment faits prisonniers dans l'affaire du FortDauphin, ctc.
> Quelque douleur que je ressentisse des
excès où l'on venait de se porter contre un
corps respectable par ses services, contre des
officiers que je connus toujours pour attachés
à leurs devoirs, contre un chef qui ne se démentit jamais dans son attachement à la France
et aux principes de la liberté, contre mon
neveu; enfin, je ne vis, dans une circonstance
aussi alarmante que les dangers imminens où
la chose publique était exposée. J'envoic de
toutes parts des émissaires fidèles pour calmer
les esprits agités; leur annoncer mon arrivée,
et leur prescrire de ne rien entreprendre sans
mes ordres. J'accours moi-même pour m'opposer aux entreprises des plus forcenés, qui
s'étaient déjà emparés des postes du haut du
Cap, et du fort Belair, qui commande la ville
du Cap. J'ai peine à percer la foule ; un
peuple immense que le désir aveugle de la
exposée. J'envoic de
toutes parts des émissaires fidèles pour calmer
les esprits agités; leur annoncer mon arrivée,
et leur prescrire de ne rien entreprendre sans
mes ordres. J'accours moi-même pour m'opposer aux entreprises des plus forcenés, qui
s'étaient déjà emparés des postes du haut du
Cap, et du fort Belair, qui commande la ville
du Cap. J'ai peine à percer la foule ; un
peuple immense que le désir aveugle de la --- Page 389 ---
DE SAINT-DONENGUE.
vengeance avait armé,couvrait les chemins qui 1798.
conduisent au Cap, et menaçait cette ville des
plus grands malheurs. Effrayé de l'abîme au
bord duquel elle SC trouve placée, je cours l'en
retirer. J'apprends dans ma marche que le général agent s'est embarqué ; j'en suis surpris
et hâte mon arrivée au Cap, où je parvins non
sans beaucoup de peine, après avoir arrêté,
soit par des prières, soit par des menaces, le
torrent dont elie craignait d'être inondée;j j'y
fais mon entrée avec le 4 régiment; alors la
sécurité renaît, la joie succède à la consternation. Je dirige mes pas vers T'administration
municipale, pour me concerter avec les magistrats du peuple. L'étonnement que m'avait
causé le départ dingénéraillidonville SC change
en douleur, lorsqu'ils mn'apprennent que cet
agent, effrayé sans doute des dangers où il
avait exposé la chose publique, désespérant de
pouvoir l'en préserver, avait pris le parti de
s'éloigner, et que, pour colorer sa fugue pusillanime, il avait proclamé que je voulais l'indépendance. .
> La terreur s'étant accruc, plus de dix-huit
cents personnes accompagnent l'agent dans sa
fuite. .
> Il ordonne au ws-diodeundeforilodis,
I.
--- Page 390 ---
RÉVOLUTION
1798. le citoyen Gassonville, de faire enclouer les
canons du fort Licolet et de l'arsenal. L'ordre
s'exécute,ct ce momentsembla devenirlesignal
de tous lcs crimes; on criait déjà aux armes;
les troupes, , rangées en bataille sur la place
d'armes,s'agitent à ce cri;l leschefsparviennent
à les apaiser; si un coup de fusil fût parti dans
cet instant, c'en était fait de la ville du Cap. .
.
> Fort de ma conscience, je ne vous rappellerai pas, citoyens directeurs, tout ce que j'ai
fait pour le triomphe de la liberté, la prospérité de Saint-Domingue, la gloire de la république française; je ne protesterai pas, aupres
de vous, de mon attachement à la métropole,
àmesdevoirs, de mon respect à la constitution,
aux lois de la république et de ma soumission
au gouvernement; : je vous en fis le serment,j'y
suis fidèle, et ma conduite à venir, plus que
tous les sermens, vous prouvera que j'y serai
toujours fidèle. -
> Citoyens directeurs,j'ai dû hâter ma justification à VOS yeux du crime d'indépendance
dont on va m'accuser..
>> Appuyé de la justice de ma cause, encore
plus que de votre équité,je n'envoie pas auprès
publique et de ma soumission
au gouvernement; : je vous en fis le serment,j'y
suis fidèle, et ma conduite à venir, plus que
tous les sermens, vous prouvera que j'y serai
toujours fidèle. -
> Citoyens directeurs,j'ai dû hâter ma justification à VOS yeux du crime d'indépendance
dont on va m'accuser..
>> Appuyé de la justice de ma cause, encore
plus que de votre équité,je n'envoie pas auprès --- Page 391 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
de vous un homme éloquent; le citoyen Caze 1798,
n'est connu ici que par son attachement aux
vrais principes; juste appréciateur d'un mnérite
que je ne dérobai pas, il abandonne ses intéréts pour me donner, en se chargeant de mes
dépéches, une preuve de son atlachement à la
liberté d'un peuple qui la mérita.
) Si la défense de ma cause, celle de la liberté de mes frères,avaient besoin de l'astuce
de l'intrigue et d'une éloquence mâle pour
triompher de leurs smonàjpPaandomnenigs
et gémirais sur la France; mais comme je suis
persuadé qu'il suffit de préscnter la vérité pour
être saisie par un gouvernement républicain,
je me contente de vous faire l'exposition de ma
conduite, de celle du général Hédouville, etme
repose sur votre justice, sur le prononcé qui
doit en résulter.
) Aussitôl que j'ai eu rétabli la tranquillité
publique, j'ai député auprès du commissaire
Roume, votre délégué dans la partie ci-devant
espagnole de cette ile, pour le conjurer, au
nom du salut public, de venir prendre les rênes
du gouvernement, abandonnées par le général
Hédouville : persuadé que sa détermination: sera
conforme aux voeux de tous les bons Français,
j'attends avec impatience son arrivée pour --- Page 392 ---
RÉVOLUTION
1798. l'aider de tout mon pouvoir dans les importantes fonctions de sa e nouvelle place.
> Salut et profond respect. >
Signe" TOUSSAINT-LOUVERTURE.
Cap, le 22 brumaire, l'an 7 de la république
française, une et indivisible. --- Page 393 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
CHAPITRE X.
Guerre des noirs et des hommes de couleur. Surprise de
Léogane par le général Rigaud. Discours de TOUSSAINTLOUVERTURE aux hommes de couleur de l'ouest. Conspiration dans le nord. Position équivoque des blancs. Effroi genéral. Acharnement des deux partis. Mission en France du
chefde brigade Vincent. Son retourdans la colonie. Proclamation des consuls. Ruine de la cause des hommes de couleur. Retraite du général Rigaud et dispersion des autres
chefs. Cruautés de DESSALINE ES. Marche de TOussAINT-LotVERTURE au pouvoir suprême. Développement de son système de fermage. Détails sur ses cercles. Originalité de ses
discours. Sa vie privée. Discipline de son armée. Suprématie militaire. Armement des cultivateurs. Revue de cet armemcnt par ToewuprLonveRUnE
La fatalité semblait avoir prédestiné Saint- 1799.
Domingue à voir naitre ses. maux des pouvoirs
de la métropole. La scission du général Hédouville avec Tusansn-Lovearuns, qu'il ne
dépendait peut-être pas d'eux d'éviter, eut
pour résultat la lutte sanglante des noirs et des
hommes de couleur.
Le commissaire Roume, qui avait pris le
titre d'agent du directoire, jugeant les intentions d'autrui d'après les siennes, se livrait à
1799.
Domingue à voir naitre ses. maux des pouvoirs
de la métropole. La scission du général Hédouville avec Tusansn-Lovearuns, qu'il ne
dépendait peut-être pas d'eux d'éviter, eut
pour résultat la lutte sanglante des noirs et des
hommes de couleur.
Le commissaire Roume, qui avait pris le
titre d'agent du directoire, jugeant les intentions d'autrui d'après les siennes, se livrait à --- Page 394 ---
REVOLUTION
179S. l'espoir de faire le hien; dans ce but il appela
au Port-au-Prince, pour les concilier, les deux
chefs de la colonie.
Le généralftigaud se rendit avec peineà son
invitation; il montra beaucoup de mécontentement del la division territoriale qui ne laissait
pas Léogane dans l'enclave de son commandement, et ne parut pas du tout disposé à obéir
en subalterne au général noir.
Le général Hédouville, en quittant SaintDomingue, lui avait fait dire de se méfier de
TOUSSAINT-LOUVERTURE et de rester toujours
fidèle à la république. C'étail assez pour enflammer un chef rival ct jaloux. Les relations
de service, qui n'avaient jamais été bien actives,
cessèrent par ce seul avis; on en vint à la défiance, de la défiance aux reproches, et bientôt
on ne songea qu'à courir aux armes.
Les préparatifs qu'on fit de part et d'autre
furent aussi prompts que la haine était vive.
La caste des hommes de couleur, alarmée
de l'idée de voir passer le commandement dans
le sang pur des Africains, vint se grouper avec
empressement sous les ordres du général Rigaud. Plus audacieuse, plus brave, plus forte
au moral et au physique que celle des noirs, ct
tout aussi féroce, quoique plus instruite, cette --- Page 395 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
caste, qui avait à combattre un contre dix, ne 1799s'effraya pas du nombre.
La guerre, en éclatant, devint un délire: ; il
n'y eut ni quartier, ni compassion à espérer; il
n'entra dans la pensée de personne qu'on pût
faire des prisonniers : de part et d'autre on se
traitait de brigands et l'on se prodiguait les outrages avec lesquels le fanatisme des partis
étouffe les cris de T'humanité, sous prétexte de
félonie.
Ons'accnsaitréipproquement d'être des traitres, d'être vendus aux Anglais et de vouloir
rélablirTesclavage.
Les deux partis se recrutaient par l'effroi et
au nom de la France, dont ils portaient également les couleurs, en prétendant chacun combattre pour elle.
Lcs blancs, suivant l'assiette de leurs propriétés, servaient ces deux partis et n'étaient
plus que des auxiliaires dédaignés. Ceux qui
vivaient dans les campagnes du sud étaient réduils à marcher pour le général Rigaud, et
ceux qui étaient sur les autres points de la COlonie, ,s'ils ne servaient pas en personne TousSAINT-LOUYERTURE, étaient au moins obligés
de faire des voeux et des sacrifices pour lui.
Legénéral Rigaud débuta, dans cette guerre,
l'assiette de leurs propriétés, servaient ces deux partis et n'étaient
plus que des auxiliaires dédaignés. Ceux qui
vivaient dans les campagnes du sud étaient réduils à marcher pour le général Rigaud, et
ceux qui étaient sur les autres points de la COlonie, ,s'ils ne servaient pas en personne TousSAINT-LOUYERTURE, étaient au moins obligés
de faire des voeux et des sacrifices pour lui.
Legénéral Rigaud débuta, dans cette guerre, --- Page 396 ---
3;6
RÉVOLUTION
1799. par la surprise de Léogane, où plusieurs personnes de tout rang et de toute couleur furent
impitoyablement sacrifiées.
Tusas-lervessese enapprenant cet
événement, concentra sur le Port-au-Prince CC
qu'il y avait de troupes dans l'ouest, ordonna
à tous les hommes de couleur de se réunir à
l'église; quand ils y furent rendus, il monta en
chaire, leur annonça son départ, leur prédit
ses succès, la chute de Rigaud et la ruine de
leurcouleur. Jamaisiln'avait parlé avec autant
de chaleur et de véhémence. Je vois, leur
dit-il, au fond de cOs ames; vous étiez prêts à
vous soulever conire moi; mais bien que toutes
les troupes aillent incessamment quitter la
partie de P'ouest, jy laisse mon ail et mon
bras : mon aeil qui saura cous surveiller, mor
bras qui saura vous atteindre.
A la suite de celte admonition menaçante,
les hommes de couleur du Port-au-Prince sortirent de l'église frappés de consternation, sC
relirérent confus et se renfermèrent tremblans
dans leurs maisons ; ceux du sud, qu'exaltait
la présence de leur chef, défendirent avec vigueur l'approche de leur territoire, et, quoique
inférieurs aux noirs, obtinrent généralement
des succès. --- Page 397 ---
DE SAINT-D OMINGUE.
Les agens de TOUSSsAINT-LOUVERTURE et 1799ceux des Anglais qui tombèrent au pouvoir du
général Rigaud à Jérémie, au Grand et au
Petit-Goave, furent inexorablement égorgés,
et quantité de propriétaires de toute coulcur
payèrent de leur vie leur trop grand empressement à avoir salué, comme un régénérateur,
le général noir qui flattait leurs espérances.
Le parti du général Rigaud, plus instruit et
plus capablede combinaisons, fit, pour dégager
le sud, une diversion qui faillit ruiner les affaires des noirs. Il ourdit un complot dont les
ramifications s'étendirent sur toute la portion
de la colonie où commandail TOUssAINT-L.OuVERTURE. Ce parti fit la grande faute de se
prononcer contre la caste blanche, et de la
faire prisonnière dans plusieurs quartiers, tels
qu'aux Gonaives,au Gros-Morne et dans beaucoup d'autres lieux.
Le général PIERRE-] MICHEL, commandant
au Limbé, le chef de brigade BARTHELEMI,
commandant au haut du Cap,etplusiearsantires
officiers noirs dévoués au général Hédouville,
se prononcèrent en faveur du général Rigaud.
Déjà les hommes de couleur du nord marchaient tête levée dans lcur entreprise, croyant
TOUSSAINT - LOUVERTURE enfermé dans le
'aux Gonaives,au Gros-Morne et dans beaucoup d'autres lieux.
Le général PIERRE-] MICHEL, commandant
au Limbé, le chef de brigade BARTHELEMI,
commandant au haut du Cap,etplusiearsantires
officiers noirs dévoués au général Hédouville,
se prononcèrent en faveur du général Rigaud.
Déjà les hommes de couleur du nord marchaient tête levée dans lcur entreprise, croyant
TOUSSAINT - LOUVERTURE enfermé dans le --- Page 398 ---
3,8
RETOLUTION
1799. Port-an-Prince, dont ils avaient gagné le commandant, CHRISTOPHE-MORNET; mais tout-àcoup le chef infatigable des noirs fait rouler
dans la poussière les têtes de ceux qui l'ont
trahi; se porte, avec la rapidité de l'aigle, du
Port-an-Prince vers le nord; force de nuit le
passage gardé du pont de l'Ester; fond sur les
hommes de couleur qu'il surprend; ; délivre les
HancsprisomsiernsdanslesquartieradesGonaives
et du Gros-Morne,etvient soumettre le MôleSaint-Nicolas, après avoir échappé à des dangers sans fin et rompu partout les trames de
ses ennemis.
Le sort des hommes de couleur du nord
devint affreux à la suite de leur entreprise
échouée. Tous ceux qui étaient en état de porter les armes furent arrêtés et disséminés à la
queuc de compagnies d'Africains, chargées de
leur prodiguer tous les outrages. Ils étaient
nus, souvent enchainés, et la moindré plainte
était punie de la flagellation, si elle ne l'était
pas par les armes.
Leur sort était vraiment digne de pitié; rien
n'annonçait le terme de leur cruelle destinée,
lorsque TOUSSAINT-LoUVERTURE arriva inopinément au Cap, et s'y montra d'un air mécontent; ; les hommes de couleur captifs se crurent perdus. --- Page 399 ---
DE SAINT-DONINGUE.
Une grande réunion eut lieu chez lui; il y 1799.
interrogea de jeunes personnes blanches qui lui
furent présentées par une religieuse chargée de
leur éducation, se plaignit de cC qu'clles savaient peu leur cathéchisme, et les exhorta à le
bien étudier, parce que, à tel jour, il les interrogerait de nouveau lui-même à une messé SOlennelle à laquelle toutes les autorités civiles et
militaires se trouveraient.
Au jour marqué, chacun cut ordre de sC
rendre à l'église ; la garnison noire bordait la
haie, et à la tête du piquet de service dans
l'église se trouvaient les hommes de couleur
désarmés, dans un état de nudité presque absolu, et dans un abattement et un dépérissement qui outrageaient Phumanité.
TOUSSAINT-LOUVERTURE, aulieude se placer
à la tête des jeunes cathécumènes, se mit à celle
de la troupe, et prononça dans un saint recueillement l'éloge du pardon des offenses.
Après s'être étendu longuement sur les devoirs
de la miséricorde et sur les bienfaits de la clémence, il déclara que les hommes de couleur
avaient éte assez punis : qu'ils devaient étre
pardonnés par tout le monde comme ils l'E
taient par lui-méme; qu'ils allaient recevoir
des passeports et un rechange complet pour se
rendre auprès de leurs familles souffrantes ;
prononça dans un saint recueillement l'éloge du pardon des offenses.
Après s'être étendu longuement sur les devoirs
de la miséricorde et sur les bienfaits de la clémence, il déclara que les hommes de couleur
avaient éte assez punis : qu'ils devaient étre
pardonnés par tout le monde comme ils l'E
taient par lui-méme; qu'ils allaient recevoir
des passeports et un rechange complet pour se
rendre auprès de leurs familles souffrantes ; --- Page 400 ---
RÉVOLUTION
1799- qu'ils devaient être protégés dans leur route et
traités comme des frères.
L'enthonsiasme fut d'autant plus vif qu'il
étaitle produit de l'étonnement et de l'admiration ; TOUSSAINT - LOUVERTURE jouit du
triomphe qu'ils'était ménagé; les bénédictions
l'accompagnèrent à la sortie de l'église ; mais
cette: scène politique, donti il attendait de grands
résultats par la reconnaissance qu'il croyait
exciter parmi les hommes de couleur, n'eut aucune influence sur ceux qui avaient les armes à
la main. Les hostilités ne se rallentirent point;
les guerres de caste et de couleur sont encore
plus vives que celles entreprises pour des opinions. TOUSSAINT - LOUVERTURE en fit lépreuve; il dut user de toul son crédit pour recruter les noirs, qui commençaient à s'effrayer
de la résistance qu'ils rencontraient.
Les blancs qui se trouvaient dans le nord et
dans l'ouest, et qui jusque là y élaient restés
exempts de service, furent réunis au Cap et
choisis pour aller donner l'exemple; on les
envoya dans le sud, à quatre-vingts lieues de
leurs familles et de leurs intérêts, servir une
cause qui, dans tous les cas, ne pouvait être ni
devenir la leur.
Leur position était si équivoque qu'ils élaient
réduits à obéir sans oser montrer d'opinion. --- Page 401 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
Les écrits publiés dans ce tems à Saint-Domingue prouvent l'effroi concentré qu'on y 1799.
éprouvait. Personne n'osait parler de la guerre
ni faire connaître ses résultats journaliers.
Les gazettes des deux partis transcrivaient
littéralement lcs rapportsdes chefs, sans se permettre, aucun commentaire, aucune réflexion,
parcequechaquejourl'incertitudedusuccèsrendait plus redoutable la vengeance du vainqueur.
L'agent Roume, désespéré de ne pouvoir
calmier ni modérer les combattans, désigna le
chef de brigade du génie Vincent pour aller
rendre compte au directoire de la nouvelle et
malheureuse guerre qui portait la désolation
dans le sud, et mettait en compromis les destinées de Saint-Domingue:
Cette guerre, dont on ne peut suivre les détails sans frissonner d'horreur, où la férocité
usa les écarts de l'imagination pour créer des
supplices, oùà les dents des vainqueurs déchirèrent souvent les membres des vaincus, s'aviva
de toutes lcs désolationsaprès le départ du chef
de brigade Vincent.
$
L/'inhumaine politique étrangère paraissait
insensible à cette guerre qui ne coûtait, disaitelle, que du sang africain; ; mais ces Africains
préludaient ainsi à d'autres destinées. Puissent
lesmalleureuxFrangsis qu'ils ontimmolés êire
'imagination pour créer des
supplices, oùà les dents des vainqueurs déchirèrent souvent les membres des vaincus, s'aviva
de toutes lcs désolationsaprès le départ du chef
de brigade Vincent.
$
L/'inhumaine politique étrangère paraissait
insensible à cette guerre qui ne coûtait, disaitelle, que du sang africain; ; mais ces Africains
préludaient ainsi à d'autres destinées. Puissent
lesmalleureuxFrangsis qu'ils ontimmolés êire --- Page 402 ---
REVOLUTION
799. les derniers blancs que le sort a marqués pour
tomber leurs victies!
1800.
Il se fit, dans la guerre du sud, des prodiges
de valeur, si l'on peut appeler héroisme la ténacité de la barbarie.
Un effroi artistement ménagé par le général
Rigaud chassait les cultivateurs dans les postcs
fermés, et les refoulait dans les villes; ons s'entassait pour se défendre : lenombre des assaillis
effrayait les assaillans; ils s'entassaient à leur
tour pour attaquer, et T'encombrement produisait bientôt les horreurs de la famine. Jacmel
les éprouva particulièrement: plus de quatre
mille personnes y périrent de faim.
La garnison de cctte ville, commandée par
le chef de brigade Pélion, ayant perdu l'espoir
d'être secourue,ct se voyant serrée de près par
TOUSSAINT-LoUVERTURE, sortit de nuit, se fit
jour, l'épée à la main, renversa les ennemis
qui la pressaient, et gagna le Grand-Goave;
elle perdit plus de huit cents hommes dans la
méléc,ct une grande partic des femmes qui la
suivaient tombèrent entre ics mains de TousSAINT-LOUVERTURE.
Le nombre fait la force dans les fureurs politiques, et le succès finit presque toujours par
être pour les gros bataillons. Les noirs, après
avoir perdu plusicurs millicrs des leurs, furent --- Page 403 ---
DE SAINT-DOMINGUE,
enfin triomphans. Le général Rigaud se vit 1800,
successivement enlever toutes ses places, et fut
repoussé jusqu'aux Cayes.
En cédant pied-à-pied le terrain, il l'avait
tellement détruit, que, d'après ses instructions
littérales, les arbres se trouvaient avec leurs
racines en haut.
Le génie de TOUSSAINT-LOUVERTURE était
mis en défaut pour forcer ses ennemis dans
leurs derniers retranchemens; son activité ne
pouvait suffire pour alimenterles déserts qu'on
lui laissait,etil était dansl la situation équivoque
denesavoir commenttrancherlenceudgordien,
lorsqu'il apprit le retour du chef de brigade
Vincent, faisant partie d'une députation renvoyée par la France, et composée du commissaire Raimond, du général Michel et du chef
debrigade Vincent.
Quoique les membres de cette députation
fussent des personnes connues, auxquelles il
avait plusieurs fois marqué de la confiance, il
fit arrêter en route les deux officiers blancs,
pour s'assurer s'ils n'avaient point d'arrièremission, et pour se donner les moyens de connaître d'avance les papiers dont ils étaient
porteurs.
Le général Michel, qui avait un instant servi
la France, et composée du commissaire Raimond, du général Michel et du chef
debrigade Vincent.
Quoique les membres de cette députation
fussent des personnes connues, auxquelles il
avait plusieurs fois marqué de la confiance, il
fit arrêter en route les deux officiers blancs,
pour s'assurer s'ils n'avaient point d'arrièremission, et pour se donner les moyens de connaître d'avance les papiers dont ils étaient
porteurs.
Le général Michel, qui avait un instant servi --- Page 404 ---
RÉVOLUTION
1800. dans la colonie lors de la dernière mission du
commissaire Sonthonax,ct quis'élait fait aimer
des noirs, fut arrêté sur la route de Santo-Do-.
mingo au Cap.
Le chef de brigade Vincent, qui suivait celle
de Santo-Domingo au Port-au-Prince, fut arrêté ail Morne - Rouge. Ils n'obtinrent l'un et
l'autre leur élargissement que sur l'ordre patent de celui qui avait prescrit sous main leur
arrestation.
La susceptible irritation des noirs était eXtrême à cette époque.
Unc expédition, sous les ordres du général
Sahuguet, était partie de nos ports sur une
escadre commandée par le contre-amiral Gantheaume. Cette expédition était destinée à renforcer l'armée d'Egypte , et, pour masquer Sa
destination, on avait ébruité qu'elle venait à
Saint-Domingue; cette nouvelle y élait parvenue et avait rendu le chef des noirs soucieux
et inquiet.
Les ennemis de la France avaient profité de
cette disposition fàcheuse pour faire circuler
que la guerre du sud était excitée parla métropole, qui laissait s'entre-détruire toute la population de couleur de sa colonie, pour arriver
plus facilement à rétablir l'esclavage.
, et, pour masquer Sa
destination, on avait ébruité qu'elle venait à
Saint-Domingue; cette nouvelle y élait parvenue et avait rendu le chef des noirs soucieux
et inquiet.
Les ennemis de la France avaient profité de
cette disposition fàcheuse pour faire circuler
que la guerre du sud était excitée parla métropole, qui laissait s'entre-détruire toute la population de couleur de sa colonie, pour arriver
plus facilement à rétablir l'esclavage. --- Page 405 ---
DE SAINT-DONINGUE
La nouvelle députation joignit enfin au Cap 1800.
Tossus-laevarar.ieln fit officiellement
connaître les changemens politiques que la révolution du 18 brumaire avait faits en France,
et lui apprit que le nouveau gouvernement
consulaire lui maintenait l'emploi de général
en chef de l'armée de Saint-Domingue.
Cette confirmation ne le flatta qu'un moment ; s'abandonnant presque aussitôt aux
soupçons de sa défiance naturelle, il se plaignit
de ce que le premier consul ne lui avait pas
écrit lui-même.
Cette première plainte était le résultat des
réflexions qu'avaient fait naître en luil'analyse
des pièces suivantes.
Liberté.
Egalité.
Paris , le 4 nivose, l'an 8 de la république, une et
indivisible.
C Les consuls de la république arrêtent ce
qui suit:
> Art. I", Les citoyens Vincent, ingénieur,
Raimond, homme de couleur, ex-agent, et le
général Michel, partiront sans délai; ils se rendront à Saint-Domingue.
> 2. Ils seront porteurs de la proclamation
ci-jointe.
I.
--- Page 406 ---
RÉVOLUTION
1800.
> 3. Le citoyen Michel sera mis à la disposition de l'agent du gouvernement Roume 7
pour être employé, dans son grade, dans les
troupes de Saint-Domingue, sous les ordres
du général TOUSSAINT-LOUVERTURE,
> 4. Le citoyen Raimond sera employépour
le rétablissement de la culture, sous les ordres
de l'agent du gouvernement Roume.
>) 5. Ces agens partiront de Paris au plus
tard le 5nivôse, et de Brest douze heures après
leur arrivée dans cette ville.
> 6. Les mots suivahs : Braves noirs, souvenez-vous que le peuple français seul reconnait votre liberlé et l'égalité de 0OS droits ,
seront écrits en lettrcs d'or sur tous les drapeaux des bataillons de garde nationale de la
colonie de Saint-Domingue.
-
>) Le ministre de la marine et des colonies
est chargé de l'exécution du présent arrêté. ))
Le premier consul,
Signé BONAPARTE.
Par le premier consul,
Le secrélaire-d'état,
Signé HUGUES B. MARET.
Pour copie conforme,
Le ministre del la marine et des colonies,
SigneFOnrATT.
OS droits ,
seront écrits en lettrcs d'or sur tous les drapeaux des bataillons de garde nationale de la
colonie de Saint-Domingue.
-
>) Le ministre de la marine et des colonies
est chargé de l'exécution du présent arrêté. ))
Le premier consul,
Signé BONAPARTE.
Par le premier consul,
Le secrélaire-d'état,
Signé HUGUES B. MARET.
Pour copie conforme,
Le ministre del la marine et des colonies,
SigneFOnrATT. --- Page 407 ---
DE SAINT-DONINGUE,
1800.
PROCLAMATION.
Paris, Ic 4 nivose, l'an 8° de la république
française; une ct indivisible.
Les consuls de la république française aux
citoyens de Saint-Domingues
( Citoyens, une constitution qui n'a pu se
soutenir contre des violations multipliées est
remplacée parun nouveau pacte destiné à affermir la liberté,
e > L'art. 91 porte que les colonies françaises
seront régies par des lois spéciales.
> Cette disposition dérive de la nature des
choses et de la différence des climats.
> Les habitans des colonies françaises situées
en Amérique, en Asie, en Afrique, ne peuvent
être gouvernés par la même loi.
> La différence des habitudes, des moeurs. 2
des intérêts ; la diversité du sol, des cultures,
des productions, exigent des modifications diverses.
> Un des premiers actes de la nouvelle législature" sera la rédaction des lois destinées à
vous régir.
> Loin qu'elles soient pour vous un sujet
d'alarmes, vous y reconnaitrez la sagesse et la --- Page 408 ---
RÉVOLUTION
1800. profondeur des vues qui animent les législateurs de la France.
> Les consuls de la république, en vous annonçant lenouveau pacte social, vous déclarent
que les principes sacrés de la liberté et de l'égalité des noirs n'éprouveront jamais parmi vous
d'atteinte ni de modification.
> S'il est dans la colonie des hommes mal
intentionnés, s'il en est qui conservent des relations avec les puissances ennemies, braves
noirs, souvenez-oous que le peuple français
seul reconnait votre liberté et l'égalité de 0OS
droits. ))
Le premier consul,
Signé BONAPARTE.
Par le premier consul,
Le secrétaire-d'élat,
Signé IUGUES B. MARET,
Pour copie conformc,
Le ministre de la marine et des colonies,
Signé FORFAIT.
Cette proclamation était loin de tranquilliser les noirs, puisqu'elle remettait aux actes
d'une nouvelle législature la rédaction des lois
destincesàrégirlescolonies. AussiTousUSSAINTLOUVERTURE accueillit-il sans empressement
its. ))
Le premier consul,
Signé BONAPARTE.
Par le premier consul,
Le secrétaire-d'élat,
Signé IUGUES B. MARET,
Pour copie conformc,
Le ministre de la marine et des colonies,
Signé FORFAIT.
Cette proclamation était loin de tranquilliser les noirs, puisqu'elle remettait aux actes
d'une nouvelle législature la rédaction des lois
destincesàrégirlescolonies. AussiTousUSSAINTLOUVERTURE accueillit-il sans empressement --- Page 409 ---
38g
DE SAIXT-DONISGUE
Michel, à qui l'on s'était flatté qu'il 1800.
le général
résignerait volontairement sa puissance.
Ce général, dégoûté par l'arrestation qu'on
lui avait fait subir à son début dans la colonie,
demanda et obtint son retour en France.
TotssuxnLonvenone, éluda de faire imla proclamation, et de faire mettre sur
primer
les drapeaux linscription prescrite.
Il partit pour le sud, afin d'aller faire connaître lui-même à son armée sa confirmation
de
en chef, et tâcher d'ameau grade général
ner à obéissance le général Rigaud.
Cette entreprise était bien difficile; elle fut
tentée et exécutée par le chef de brigade Vind'un noir et d'un homme de
cent. Accompagné
couleur, il osa se rendre aux Cayes sur un léger
esquif, muni du sauf-conduit suivant :
Liberté. SAUF-CONDUIT.
Egalité.
Au Cap-Français,le( (8juillet 1800) 191 messidor, l'an 8"
del la républiquefrangaise, une et indivisible.
( L'agent particulier du gouvernement national français à Saint-Domingue autorise par
ces présentes, et en vertu des ordres à lui
donnés par les consuls de la république, le
citoyen Vincent, directeur des fortifications à --- Page 410 ---
3go
RÉVOLUTION
1800. Saint- - Domingue, à se transporter immédiatement à la ville des Cayes, ct dans tout autre
endroit de T'arrondissement du même nom
où lui et ses deux collègues jugeraient nécessaire de se transporter, pour y porter > au
nom des consuls français, et en vertu des pouvoirs à eux donnés par T'agent national et par
le général en chef de larmée de Saint-Domingue; pour y porter, disons-nous, l'olivier de la
paix, et ramener, par un raccommodement
effectif,1 l'ordre, la tranquillité et le bonheur. nécessaires à cette colonic infortunée; ce qui ne
saurait s'effectuer que par la réconciliation sincère des habitans de Farrondisementdes Cayes
avec leurs concitoyens du reste de la colonie.
> Le citoyen Vincent et ses deux collègues
sont mis sous la sauve-garde, non-seulement
des lois françaises, mais même du droit des
gens, 2 qui règle les rapports des peuples divisés parla guerre; l'agence avertissant que toute
personne qui oserait s'opposer à leur marche
ou les molester se rendrait coupable d'un
crime impardonnable aux yeux du peuple français comme à ceux de toutes les nations policées.
) Si l'agence vient de faire usage de cet avertissement, ce n'est que pour satisfaire à la res-
-garde, non-seulement
des lois françaises, mais même du droit des
gens, 2 qui règle les rapports des peuples divisés parla guerre; l'agence avertissant que toute
personne qui oserait s'opposer à leur marche
ou les molester se rendrait coupable d'un
crime impardonnable aux yeux du peuple français comme à ceux de toutes les nations policées.
) Si l'agence vient de faire usage de cet avertissement, ce n'est que pour satisfaire à la res- --- Page 411 ---
DE SAINT-DOMRRGUE
3gt
ponsabilité qui lui esti imposée ; car elle croirait 1800.
faire injure aux habitans de T'arrondissement
des Cayes, si clle imaginait qu'ils en eussent
besoin. >
L'agent particulier,
Signé ROUME.
Le secrétaire-général,
Signé L. BLANCHARD.
Ce sauf-conduit était une bien faible garantie
braver les dangers qu'allait présenter la
pour
licence en fureur chez les chefs désespérésd'une
caste si irascible.
Le chef de brigade Vincent, en se présentant
dans la radedes Cayes, futreçu par le comman
dant Augustin, frère du général Rigaud. Il
était encore plus exalté qu'au tems de l'incendie
du Portau-Prince.
Le général Rigaud, revenu de ses avants'abanglonna à toutes les inpostes aux Cayes,
vectives de la fureur quand le chef de brigade
Vincent lui fit part des ordres de la métropole,
qui persistait à reconnaitre TOUSSAINT-LOUen chef de Saint - DoVERTURE pour général
mingue, et quand il lui intima les ordres de ce
même chef, qui lui prescrivaient de s'écarter
momenlanémnent du département du sud. --- Page 412 ---
3ga
RÉVOLUTION
1800.
Le chef de brigade Vincent ne dut la conservation de sa vie qu'à l'attention de s'être muni
d'une lettre du jeune Rigaud, qui le nommait
son second père en reconnaissance des soins
qu'illuia aaitiémoignascollige de Liancourt.
Le général Rigaud, en dévorant cette lettre,
s'écria : Prenez mon sang, il est à vous ; et
brandissant un poignard qu'il arracha de sa
ceinture, il parut un instant indécis de terminer une vie qui semblait lui être à charge. Ses
alentours T'entrainèrent.
On était si las et si malheureux aux Cayes,
que dès que l'on apprit que le chef de brigade
Vincent revenait de France, et que sa mission
était toute de paix, le prestige de la résistance
fut rompu. On ne s'occupa pendant plusieurs
jours qu'à triompher de l'irritabilité du général Rigaud. L'obéissance à un noir révoltait
toutes ses idées ; à force d'essais et de soins on
obtint cependant de lui qu'il enverrait des parlementaires au général en chef, et qu'il permetursitauchefdcbrigadevineente de retourner.
Un chef de révoltés qui s'amende perd son
crédit. Le général Rigaud ne tarda pas à s'en
apercevoir, en faisant sonner l'alarme pour
tenter undernier effort. Le tocsin ne rallia plus
les noirs de la plaine ; la générale fut en vain
ses idées ; à force d'essais et de soins on
obtint cependant de lui qu'il enverrait des parlementaires au général en chef, et qu'il permetursitauchefdcbrigadevineente de retourner.
Un chef de révoltés qui s'amende perd son
crédit. Le général Rigaud ne tarda pas à s'en
apercevoir, en faisant sonner l'alarme pour
tenter undernier effort. Le tocsin ne rallia plus
les noirs de la plaine ; la générale fut en vain --- Page 413 ---
DE SAINT-DONINGUE
battue ; Tuniversalité des habitans n'accourut 1800.
plus sous les armes.
Voyant avec terreur cette insouciance, le
général Rigaud prit intempestivement le parti
des'embarquer, et dese réfugieren! Franceavec
Pétion et quelques-uns des chefs qui l'avaient
servi. .
A son exemple, les autres chefs des hommes
de couleur se jetèrent sur des bâtimens, et
s'éparpillèrent dans l'Archipel des Antilles.
Ainsi finit la résistance meurtrière du sud. Il
n'y eut plus dès-lors à Saint-Domingue aucune
trace d'opposition. Les généraux noirs, chargés
de protéger les blancs, leur firent facilement
agréerlautorité de leur chef, et bientôt les habitans de la Grande-Anse se montrèrent aussi
soumis à cette autorité que ceux du canton de
Tosausclosvartatr
les
Malgré les amnisties qu'on proclamait,
hommes de couleur marquans prirent la fuite;
il ne resta de cette caste dans le sud que les
femmes,1 les enfans et les subalternes, qui ne se
crurent pas trop compromis.
Ils eurent bientôt à regretter leur confiance ;
une main de fer s'appesantit sur eux.
Un des êtres les plus féroces qu'ait produits
Thumanité, le général DESSALINES fut choisi --- Page 414 ---
RÉVOLUTION
1800. par. Tosumt-Lorveerune pour être l'éxéculeurde sa haute justice. Il parcourait les quartiers, suivi de ses guides, armés de fouets. Il
faisait inhumainement flageller les noirs et les
hommes de couleur dont l'attitude n'élait point
assez tremblante ; c'était en tournant sa tabatière d'une certaine manière.qu'il prescrivait le
nombre de coups à leur infliger. D'autres signes devenaient des arrêts de mort irrévocables qu'on exécutait de nuit, ou qu'on exécutait incontinent, s'il baissait la tête.
Pour moins publier sa vengeance, et pour
l'assouvir plus vite, il fit faire des noyades au
large et sur différens points. L'age et le sexe ne
furent point épargnés ; et, s'il faut en croire la
voix publique, dix mille victimes de couleur
périrent en sacrifice.
Totsusr-bauwearee satisfait de ces
hécatombes humaines, dont lui seul a connu le
nombre, reprit la marche de sa politique, et
s'avança à pas de géant dans sa carrière.
Il accueillit sans familiarité les vieux colons
qui s'étaient montrés les plus imbus des préjugés de couleur. Les anciens souvenirs furent
caressés; le calendrier de la république, dont
on, se servait, fut aboli.
Il prit à son service des officiers subalternes
aree satisfait de ces
hécatombes humaines, dont lui seul a connu le
nombre, reprit la marche de sa politique, et
s'avança à pas de géant dans sa carrière.
Il accueillit sans familiarité les vieux colons
qui s'étaient montrés les plus imbus des préjugés de couleur. Les anciens souvenirs furent
caressés; le calendrier de la république, dont
on, se servait, fut aboli.
Il prit à son service des officiers subalternes --- Page 415 ---
DE SAINT-DONINGUE
des légions, émigrées restés dans la colonie, et 1800.
offrit à ceux qui ne voulurent pas servir une
protection toute particulière.
Ireloublad'iflectation dans les égards sscrupuleux qu'il témoignait aux prêtres. Cette vénération de calcul lui fut rendue; elle le fit passer pour un saint homme, lui qui avait dans le
tems envoyé un agent au directoire pour l'assurer que sa religion n'était qu'un masque politique.
S'abandonnant à sa fortune, il ne. conserva
plus d'humilité que dans sa mise personnelle;
mais tous ses actes publics, mais toutes ses acélever l'assiette de
tions ne tendirent plus qu'à
son pouvoir: 2 il sut le porter plus haut qu'aucun de ses prédécesseurs au gonvernement général de Saint-Domingue.
Il s'entoura d'une garde nombreuse dans laquelle il plaça ravec orgueil des noms distingués
dansl'ancienr@gime: Pourmarquerléclat deson
rang,il donna à ses gardes à cheval les couleurs
et le trèfle des anciens gardes-du-corps, et ne
se montra plus qu'avec un grand faste militaire.
Précédé de deux trompettesà casque d'argent,
à crinière rouge et à tunique, il s'enveloppait
de tous les dehors d'un pouvoir absolu. Enfin,
pour entrainer l'opinion, les propriétaires --- Page 416 ---
REVOLUTION
1800. curent seuls obstensiblement raison avec lui,
N'ayant rien à craindre dessiens, dontilavait
excité l'enthousiasme, et qui avaient pour lui
l'obéissance del'esclavage, il affectaitd'accueillir avec empressement les plaintes qu'on portait contre eux, et semblait ne tenir aucun
compte de celles qu'ils portaient cux-mêmes
contre les blancs. Si cependant ces plaintes devenaient l'écho de l'opinion publique, il facilitaità ceux qu'elles attaquaient les moyens d'exporter de la colonie la forlune illicite qu'on les
accusait d'avoir faite. Tout ce qui dominait par
le rang et la propriété devint l'objet marqué
de ses soins d'affection.
Avec de tels moyens, ToUssAIx-LouvenTURE ne tarda pas d'avoir des prôneurs dans le
monde; c'est là ce qu'il voulait, et ce-quil'occupait essentiellement.
Lespouvoirs de la métropole, en se montrant
successivement dans la colonie, y'laissaient chaque fois des élémens d'administration. Lcs désastres de la guerre ne les avaient pas tous paralysés. La retraite des Anglais en avait réchauffé le germe. TOUSSAINT - LOUVERTURE,
après leur départ, fixa son choix sur des administrateurs de mérite qui donnèrent le plus
grand développement à son système financier.
-quil'occupait essentiellement.
Lespouvoirs de la métropole, en se montrant
successivement dans la colonie, y'laissaient chaque fois des élémens d'administration. Lcs désastres de la guerre ne les avaient pas tous paralysés. La retraite des Anglais en avait réchauffé le germe. TOUSSAINT - LOUVERTURE,
après leur départ, fixa son choix sur des administrateurs de mérite qui donnèrent le plus
grand développement à son système financier. --- Page 417 ---
DE SAINT-DONISGUR
et les guerres cruelles 1800.
Les maux politiques
qui avaient affligé Saint-Domingue en avaient
chassé la majeure partie des propriétaires, et
souvent même fait perdre la trace collatérale
des successions. Le directeur-général du domaine, Idlinger, imagina d'affermer aux chefs
mililaires, pour de faibles redevances, leshabitations délaissées; en même tems parurent
semblaient rendre les cultides réglemens qui
vateurs co-propriétaires; 9 mais comme on s'est
toujours servi des mots pour abuser des choses,
les cultivateurs, à l'aide de celui d'intérêt public, avaient été.contraints de recommencer
leurs travaux pénibles, n'avaient pas obtenu
en résultat leur part aux profits 2 et avaient été
remis
les chefs noirs intéressés sous un réplus par dur que la verge de leurs anciens
gime
maîtres.
L'intérêt qu'avait chaque régiment de faire
prospérer les travaux dont il'retirait sa solde,
et la cupidité des chefs jointe à leurs moyens
d'autorité 2 avaient rappelé comme par enchantement l'aspect florissant des anciennes
cultures.
Danslenord et dans Pouest,malgré la guerre
du sud, les exploitations avaient repris de la
fortune,etcelle
vaprtennyrboaplagel --- Page 418 ---
RÉVOLUTION
1800. des généraux noirs n'aurait bientôt plus eu de
bornes, si la paix eût laissé au système de fermagele tems de développer toutes ses ressources. Le premier fruit de l'organisation de ces
ressources avait été plus que suffisant pour couvrir les charges de la colonie.
La retraite du général Rigaud et des hommes dé couleur du sud jeta de nouvelles richesses territoriales dans les mains actives de
TOUSsAINT-LoUVERTURE. Il sut en profiter, et
l'éclat de sa prospérité parvint aux rives étrangères. Les colons, qui y végétaient épars, Crurent apercevoir une lueur d'espérance; et, malgré l'infortune qui avait pesé sur cux à SaintDomingue, malgré le sentiment pénible que
leur inspirait l'autorité énouvelle, qui,en réalité,
était. déjà la prédomination des noirs, ilsprovoquérent et acceptèrent avec reconnaissanceleur
remise en possession et leur retour dans la
colonie.
Leurs lettres, qui venaient de tous les pays, et
dans lesquelles ils exprimaient unanimement la
confiance entière qu'ils plaçaient dans la force
etl la bonté du général en chef de Saint-Domingue, dans la justice et l'excellence de son administration, contribuerent efficacement à fortifier et à enfler l'orgueil de TOUssAINT-Lou-
domination des noirs, ilsprovoquérent et acceptèrent avec reconnaissanceleur
remise en possession et leur retour dans la
colonie.
Leurs lettres, qui venaient de tous les pays, et
dans lesquelles ils exprimaient unanimement la
confiance entière qu'ils plaçaient dans la force
etl la bonté du général en chef de Saint-Domingue, dans la justice et l'excellence de son administration, contribuerent efficacement à fortifier et à enfler l'orgueil de TOUssAINT-Lou- --- Page 419 ---
DE SAINT-DONINGUE.
VERTURE. L'anecdote suivante en donne la 1800.
mesure.
Le gérant de l'habitation Breda, où TousSAINT-LOUVERTORE avait été autrefois esclave
et cabrouétier, végétait aux Etats-Unis. TousSANT-LOUVERTORE l'ayant appris 7 lui fit
écrire de revenir à Saint-Domingue se mettre
à la tête desintérêts de leurs anciens bons maitres. Lal lettre étaitpressante etd'untonamical,
Le gérant s'empresse d'accourir ; il débarque au Port-an-Prince; les premières personnes qu'il voit lui confirment que le général en
chef a parlé de lui avec intérêt; il est invité le
soir même à son cercle : il y court, et veut se
jeter dans les bras de celui qu'on dit partout
son bienfaiteur ; mais ce bienfaiteur recule, et
s'écrie d'une voix solennelle, pour que tout le
monde l'entende bien : Doucement, M. le.gérant, ily a aujourd'hui plus de distance de
moi à vous quily en avait autrefois de pous
à moi. Rentrez sur Phabitation Breda ; soyez
justeetinferibe:fuites bien travnillerlesmoirs,
afin d'ajouter par la prospérité de 0OS petils
intérêts à la prospérité générale de Padministration du premier des noirs, dugenéralenched
de Saint-Domingue.
Dans ces cercles, où personne n'osait man- --- Page 420 ---
RÉVOLUTION
1800. quer de paraitre quand on y était invité, la
tenue de TOUSSAINT-LoUVERTURE avait vraiment quelque chose d'admirable. Ces cercles
étaient de deux espèces.
Dans les grands cercles, on était prié. TousSAINT-LOUVIRTONEY portait le petit uniforme
d'officier-général. Sa mise simple au milieu
d'alentours brillans contrastait avec le ton de
dignité qu'il savait conserver.
Lorsqu'il sC présentait dans la grande salle
où l'on étaitréuni d'avance, tout le monde, sans
distinction de sexe, devait se lever. Il exigeait
que l'on se maintint dans une attitude trèsrespectueuse, et aimait que les blancs sur-tout
l'abordassent avec des formes décentes. Plein
de tact pour juger de la bonté de ces formes,
il s'écriait, lorsqu'il en étaitfrappé: A la bonne
heure! voilà comme on se présente. Puis se
tournant vers les officiers noirs qui l'entouraient : Pous autres nègres, leur disait-il, tachez de prendre ces manières, et apprenez à
vousprésenter comme ilfaut. Voilà ce que c'est
que d'avoir eté élevé en France; mes enfans
seront comme cela.
Il voulait que les femmes, et sur-t tout les
dames blanches, fussent habillées comme si
elles allaient à l'église, et qu'elles eussent la
se
tournant vers les officiers noirs qui l'entouraient : Pous autres nègres, leur disait-il, tachez de prendre ces manières, et apprenez à
vousprésenter comme ilfaut. Voilà ce que c'est
que d'avoir eté élevé en France; mes enfans
seront comme cela.
Il voulait que les femmes, et sur-t tout les
dames blanches, fussent habillées comme si
elles allaient à l'église, et qu'elles eussent la --- Page 421 ---
DE SAINT-BONINGUE
entièrement couverte. On l'a vu plu- 1800.
poitrine
les
sieurs fois en renvoyer en détournant
yeux,
ne concevait pas que des
et en s'écriant qu'il
à la
femmes honnêtes pussent ainsi manquer
décence. On l'a vu, une autre fois, jeter son
mouchoir sur le sein d'une jeune fille, en disant d'un ton dur à sa mère, que la modestie
devait être l'apanage de son sexe.
Hlaffectail,danssese cercles, deneparlerqu'aux
femmes des anciens colons ainsi qu'à celles des
étrangers qui fréquentaient Saint-Domingue ;
il leur donnait toujours le titre de madame.
S'il parlait à des femmes de couleur, et par
extraordinaire à des noires, il les appelait ciToute femme blanche était reçue de
toyennes.
que celles
droit. Quant auxa castres,iln'admetiait
dontles marisavaientdes fonctionsupérieures
Après avoir parlé à tout le monde, fait le tour
de la salle, et être revenu à la porte par où il
était entré, il s'inclinait avec dignité, tournait
la tête à droite et à gauche, saluaitavec les deux
lentement avec ses offimains, et se retirait
ciers.
Les petits cercles étaient des audiences publiques qui avaient lieu tous les soirs. TousSAINT-LOUVERTORE y paraissait vêtu comme
les anciens propriétaires sur leurs habitations,
£. --- Page 422 ---
RÉVOLUTION
1800. c'est-à-dire en pantalon et en veste blanche de
toile très-fine, avec un madras autour dela tête.
Tous les citoyens entraientdansla grande salle,
et il parlait à tous.
Il aimaiti beaucoup à embarrasser les noirs
qui venaient à ces audiences. Il affectait de la
bonté pour ceux dont le trouble provenait du
respect et de l'admiration qu'il leur inspirait :
mais lorsqu'un noir lui répondait avec quelque
assurance, ils'étudiait à lui faire, d'un ton dur,
une question sur le Catéchisme ou sur T'agriculture,àl laquellele noir, déconcerté, ne savait
que répondre. Alors il ne manquait pas d'ajouter à sa confusion en lui reprochant dans des
termes sévères son ignorance et son incapacité.
C'est ainsi, qu'on l'a vu dire à des noirs et à des
hommes de couleur qui lui demandaient des
places de juges : Je le veux bien, parce qiseje
présume que vous savez le latin.
Non, mnon
général. - Comment, vous voulez être juge, et
pous ne savez pas le latin P Alors il les accablait d'un flux de paroles latines qu'il avait apprises par coeur dans le Pseantier ou ailleurs, et
qui n'avaient aucun rapport à la circonstance.
Les blancs concentraient leurs rires, parce
qu'on ne riait pas devant TOUSSAINT-LOUVERTURE, et les noirs se retiraient tout consolés de
z le latin.
Non, mnon
général. - Comment, vous voulez être juge, et
pous ne savez pas le latin P Alors il les accablait d'un flux de paroles latines qu'il avait apprises par coeur dans le Pseantier ou ailleurs, et
qui n'avaient aucun rapport à la circonstance.
Les blancs concentraient leurs rires, parce
qu'on ne riait pas devant TOUSSAINT-LOUVERTURE, et les noirs se retiraient tout consolés de --- Page 423 ---
DE SAINT-DONIXGUE
et bien persuadés que leur 1800.
ne pas être juges,
le latin.
général en chefsavait
cercles la
avoir fait dans les petits
Après
salle, ToUssAtxzLOUvEn
tournéc de la grande
faisait introduire dans une pièce qui préTUR E
à coucher, et qui lui servait
cédait sa chambre
il voude bureau, les personnes avec lesquelles
la soirée. Le plus grand nombre. de
lait passer
les principaux
était toujours
ces personnes. Là, il faisait asseoir tout le
blancs du pays.
de la
lui-même, et parlait
monde, s'asseyait
de la religion, de ses
France, de ses enfans,
maîtres, de la grâce que Dieu lui avait
anciens le rendre. libre et de lui accorder les
faite de
remplir le poste dans
moyens nécessaires pour
aussi
lequel la France T'avait placé. Il parlait
des progrès de la culture, du commerce,) jamais
il questionnait chacun
des nouvelles politiques;
famille, et
affaires
sur sa
sur ses
particulières,
les
intérêt; il entretenait!
avait Pair d'y prendre
enfans leur
mères de l'établissement de leurs
;
demandaitsi elles avaient eu soin de leur faire
faire leur) première communion : et, s'ilse trouvait là quelques jeunes personnes, il se plaisait
à leur faire des questions sur le Catéchisme et
I'Evangile.
finir, il sel levait et faisait une
Qnandilvonlait --- Page 424 ---
RÉVOLUTION
1800. profonde révérence. On se retirait; il accompagnait son monde jusqu'à la porte, assignant
des rendez-vous particuliers à ceux qui lui en
demandaient, et s'enfermait ensuite avec ses
secrétaires, avec lesquels il travaillait ordinairementfort avant dans lai nuit. Comme les hommes extraordinaires, il avait le faible de vouloir envelopper son élévation de circonstances
mystérieuses et difficiles à croire. Un capucin
lui avait appris à lire dans sa jeunesse; il n'en
convenait pas. Avec un air de bonhomie et de
confidence, il disait quelquefois : Dès-les premiers troubles de Saint-Domingue, je sentis
quej'étais destiné à de grandes choses. Quand
je reçus cet avis dinjewirinmemegese
ans; je ne savais ni lire ni écrire if'avais quelques portugaises sje les donnai à un sous-offcier du regiment du Cap: et, grce à lui, en
peu de moisjes sus signer mon nom et lire cou_
ramment.
La révolution de Saint-Domingue allait son
trainije vis que les blancs ne pourraient pas
durer, parce qu'ils étaient divisés et écrasés
par le nombre ; je m'applaudis d'être noir.
Ifullait commencer ma carrière; jepassui
dans la partie espagnole, oùt l'on avait donné
asile et protection aua prenièrestroupes dema
-
du Cap: et, grce à lui, en
peu de moisjes sus signer mon nom et lire cou_
ramment.
La révolution de Saint-Domingue allait son
trainije vis que les blancs ne pourraient pas
durer, parce qu'ils étaient divisés et écrasés
par le nombre ; je m'applaudis d'être noir.
Ifullait commencer ma carrière; jepassui
dans la partie espagnole, oùt l'on avait donné
asile et protection aua prenièrestroupes dema
- --- Page 425 ---
DE SAINT-DOMINGUE
couleur. Cet asile et cette protection n'aboutis- 1800.
sant à rien,je) fus ravi de voi-JEAN-FRANGOIS
se faire Espagnol au moment où la puissante
république française proclamait la liberté genérale des noirs. Une voia secrète me disait: :
noirs sont libres, ils ont besoin
( Puisque les
) dun chef, > et c'est moi qui dois être ce chef
prédit par l'abbé Raynal. Je revins avec cesentimentetavec transportauservice delal France;
la France et la voix de Dieu ne m'ont pas
trompé.
Entouré de quinze à dix-huit cents hommes
de garde, brillamment vêtus,ayant pour le service de sa personne seule plusieurs centaines
avait
de chevaux, Tosausr-Loevearent
l'auréole d'un prince.
Tandis que tout ce qui l'entourait vivait par
ses ordres avecprofusion et splendeur, il poussait souvent la sobriété jusqu'à l'abstinence.
Son corps de fer ne recevait sa vigueur que de
la trempe de son ame ; et, maitre de son ame.
il l'était devenu de son corps.
Il avait dans toutes les villes de la colonie des
vieilles négresses pour commères, qui lui préparaient des calalous qu'il mangeait seul dans
sa chambre. Elles étaient aussi dépositaires de
son vin, qu'il avait fait mettre en bouteille et ca- --- Page 426 ---
RÉVOLUTION
1800. cheter ensa présence ; mais quand TOUSSAINTLOUVERTURE n'e était pas dans des villes, ce qui
lui arrivait souvent, il bornait sa nourriture à
une galette età un verre d'eau par vingt-quatre
heures, et, à défaut de galette, à une ou deux
bananes, ou bien à deux ou trois patates.
Il ne dormait que deux heures ; la passion
sans frein de dominer suppléait à tout: c'était
le foyer de sa vie.
Toesasz-Lanvesrear, placé au milieu
d'esclaves insurgés dès le commencement de la
révolution de Saint-Domingue, circonvenu par
les Espagnols et les Anglais, attaché aux Français, combattu par tous, et se croyant trompé
par tout le monde, avait senti de bonne heure
la nécessité de se rendre impénétrable. Quoiqueson âge le servit sous ce rapport, la nature
avait aussi beaucoup fait pour lui. La dissimulation élait la base de son caractère. On ne savait jamais ce qu'il faisait, s'il partait, s'il restait; où il allait, d'où il venait. Souvent on publiait qu'il était au Cap, et il était au Port-auPrince. Lorsqu'on le croyaitau Portau-Prince,
il était aux Cayes, au Môle, ou à Saint-Marc.
Quelquefois on le voyait partir en voiture de
voyage; mais à quelques lieues du point de départ il quittait sa voiture, qui continuait sa
élait la base de son caractère. On ne savait jamais ce qu'il faisait, s'il partait, s'il restait; où il allait, d'où il venait. Souvent on publiait qu'il était au Cap, et il était au Port-auPrince. Lorsqu'on le croyaitau Portau-Prince,
il était aux Cayes, au Môle, ou à Saint-Marc.
Quelquefois on le voyait partir en voiture de
voyage; mais à quelques lieues du point de départ il quittait sa voiture, qui continuait sa --- Page 427 ---
DE SAINT-DONISGUE
toujours escortéep parlesguides, etilmon- 1800.
route,
suivi de
officiers; il allait
tait à cheval,
quelques
alors faire des excursions sur les points où il
n'était pas attendu.
C'est à une circonstance pareille qu'il dut un
d'avoir conservé la vie. Il venait de quitter
jour
des hommes de couleur,
sa voiture, lorsque
embusqués près du Boucassin, firent sur l'escorte un feu très-vif, percèrent de plusieurs
balles la voiture, et frappèrent à mort le domestique noirqui étaità laplacedeson maître.
Tutssuxrdorvzarenk avait des chevaux
superbes et de la plus grande vitesse sur les
habitations. C'était là son seul luxe,
principales
nécessaire,
servait à la raet un luxe
puisqu'il
pidité de sa marche et de son administration.
Ces chevaux ne galopaient pas, mais ils allaient
une allure aussi vive que le galop. Sur une selle
française à trousse-quin, on posait un oreiller
de plume sur lequel se plaçait TOUssAINT-LoUVERTURE. Il faisait souvent, sans débrider,
trente, quarante et cinquante lieues. Il allait
tellement vite qu'il n'a jamais fait moins de
cinq lieues à l'heure. Il laissait derrière lui tout
son monde, et souvent n'arrivait qu'avec ses
deux trompettes, auxquels il avait toujours l'attention de faire ménager de préférence des
chevaux excellens. --- Page 428 ---
REVOLUTION
1800.
Personne n'a mieux connu que TOUSSAINTLOUVERTURE le théàtre sur lequel il avait à
opérer, et le caractère des individus soumis à
sa juridiction. Pour captiver les anciens maitres, il flattait leur vanité particulière et tous
les intérêts propriétaires ; il les secourait de
son crédit moral sur les noirs.
Les soldats le regardaient comme un être
extraordinaire, et les cultivateurs se prosternaient devant lui comme devant une divinité.
Tous ses généraux tremblaient à son aspect ;
(DESSALINES n'osait pas le regarder en face),
et tout le monde tremblait devant ses généraux.
Jamais armée européenne n'a été soumise à
une discipline plus sévère que celle qui était
observée par les troupes de ToUSSAINT-LOUVERTURE. Chaque grade y commandait le pistolet à la main, et avait droit de vie et de
mort sur ses subalternes.
Le système du fermage avait assuré le bien-
(tredesofiriersgénérauxc et supérieurs; c'était
avec des paroles qu'on maintenait les officiers
subaliernes et les soldats dans une obéissance
qui différait peu de cclle de l'esclavage. On
leur disait qu'ils étaient libres, etilslecroyaient
parce qu'une suite d'insinuations adroites les
plaçait au-dessus des cultivateurs, et qu'un soldat avait toujours raison lorsqu'il se plaignait
système du fermage avait assuré le bien-
(tredesofiriersgénérauxc et supérieurs; c'était
avec des paroles qu'on maintenait les officiers
subaliernes et les soldats dans une obéissance
qui différait peu de cclle de l'esclavage. On
leur disait qu'ils étaient libres, etilslecroyaient
parce qu'une suite d'insinuations adroites les
plaçait au-dessus des cultivateurs, et qu'un soldat avait toujours raison lorsqu'il se plaignait --- Page 429 ---
DE SAINT-DOMINGUE.
d'un noir qui n'était pas soldat. Celte supré- 1800.
matic du noir enrégimenté faisait qu'il élait
toujours craint et obéi.
Après que TOUSSAINT - LOUVERTURE eut
établi et assuré cette suprématie militaire, il
n'avait pas craint d'armer les cultivateurs.
Les valeurs qu'ila données pour se procurer
des armes et des munitions montent à des
sommes incroyables. C'est au su et à l'insu de
administrateurs qu'il en faisait des
ses propres
achats. Personne que lui ne connaissait au juste
les dépôts qu'il en faisait et la répartition qu'il
en ordonnait sur les principales habitations.
Il ne cessait de répéter aux cultivateurs que
la liberté des noirs consistait dans la conservation de ces armes et de ces munitions, dont il
s'assurait lui-même du bon état par des' revues
fréquentes.
C'est dans ces revues qu'il paraissait en inspiré, et qu'il devenait le fétiche des noirs qui
l'écoutaient.
Afin d'être mieux compris, il leur parlait en
paraboles; il employait souvent celle-ci. Dans
un vase de verre plein de grains de mais noir,
il melaitquelquesgrains demas blanc et il disait
à ceux qui Tentouraient : Yous éles le mais
noir, les blancs qui coudraient vous asservir
sontlemais blanc. Il remuait le vase, et le pre- --- Page 430 ---
REVOLUTION, etc.
1800. sentant à leurs yeux fascinés, il s'écriait en inspiré: Guettéblanc ci la la, c'est-à-dire : Voyez
ce qu'est le blanc proportionnellemtent à vous.
C'est dans sa tête, bien moins que dans les
circonstances et les conseils d'autrui, que
ToUssaINr-LouvERTORE puisait les inspirations de sa marche politique. En parcourant à
cheval la colonie avec la rapidité de l'éclair, en
voyant tout par lui-même, il préparait ses actes
de conduite, il méditait quand il galopait; il
méditait encore quand il affectait dévotement
de prier.
Lc travail du cabinet, qui paraissait devoir
luiêtre si étranger; : cent, deux cents, trois cents
lettres à répondre par jour, semblaient être
pour lui des plaisirs aussi vifs que la satisfaction des sens pour le reste des hommes.
Avec une telle masse d'activité, ce n'était
pas assez remplir le tems pour TOUSSAINTLOUVERTURE que de calmer les maux de Ia
guerre : pour lui ce n'était pas s'occuper que
de se borner à polir son système administratif
et militaire. Son ambition voulait s'étendre et
ses pensées allaient au-delà des progrès immenses de son administration.
FIN DU TOME PRI EMI ER.
plaisirs aussi vifs que la satisfaction des sens pour le reste des hommes.
Avec une telle masse d'activité, ce n'était
pas assez remplir le tems pour TOUSSAINTLOUVERTURE que de calmer les maux de Ia
guerre : pour lui ce n'était pas s'occuper que
de se borner à polir son système administratif
et militaire. Son ambition voulait s'étendre et
ses pensées allaient au-delà des progrès immenses de son administration.
FIN DU TOME PRI EMI ER. --- Page 431 ---
TABLE
DES MATIÈRES.
PREMIER VOLUME.
CHAPITRE PREMIER. De la page I à la page 30.
1-6. Aspect moral de Saint-Domingue
Avant-propos, l'ancien 1 pages régime. Cause de la presque unanimité des sensous
les innovations
6-10. Premiers eftimens pour
politiques,
des
fets de la révolution; ivresse générale, 11-14. Opinion
fonctionnaires pour l'entière émancipation des sangs-mélés ;
députation dcs hommes de couleur à la barre de l'assemblée
nationale; discussions publiques en faveur de T'émancipation, 14--19- Publication d'écrits en cc sens à Saint-Dominguc; vive opposition des planteurs ; désunion; attentats
Germe de la haine des hommes de coujuridiques, 2 19-21. source des maux de la colonic; preleur contre les blancs;
des hommes de
mier symptôme d'insurrection de la part
couleur des quartiers de l'Artibonite ct des Verrettes; répression de cC mouvement, 21-25. Décret du 8 mars; résultats facheux de ce décret, 25-50.
CHAPITRE II, De la page 31 i la page 6o.
Formation d'une assemblée coloniale sous la dénomination
d'assemblée gênérale ; scs actes et ses prétentions ; déclaration du 28 mai; bases fondamentales de la constitution de
Saint-Domingue , pages 51-57. Scission 2 57-59. Décret
de l'assemblée générale contre l'usure des négocians et des
gens de loi; envoi au Cap de comnissaires conciliateurs;
résultat infructueux de leur mission ; troubles, 59 -42.
dissoProclamation de la loi martiale au Port-au-Prince;
lution du comité de cette ville par l'emploi de In force;
déclaration du 28 mai; bases fondamentales de la constitution de
Saint-Domingue , pages 51-57. Scission 2 57-59. Décret
de l'assemblée générale contre l'usure des négocians et des
gens de loi; envoi au Cap de comnissaires conciliateurs;
résultat infructueux de leur mission ; troubles, 59 -42.
dissoProclamation de la loi martiale au Port-au-Prince;
lution du comité de cette ville par l'emploi de In force; --- Page 432 ---
TABLE DES MATIÈRES.
dénouciations; ; appels et armemens réciproques, 42-47.
Conduite du vaisseau le Léopard; départen masse de l'assemblée générale
la France 5 confédération en sa faveur; séparation Iesee confédérés, 47-50. Ordre du
verneurpour) la réunion des assemblées primairesdéclaration gounattendue de ces assemblées ; effets de l'opinion, 51--54.
Débarquement dans la colonie de Vincent Ogé; ses
Sa défaite; sa fuite dans la partie espagnole; son extradi- projets;
tion, 54-59. Départ du comte de Peinier; ; son
ment par M. de Blanchelande, 59-60.
remplaceCHAPITRE III, De la page 61 à la page 98.
Jugement d'Ogé, pages 61-65. Décret de l'assemblée nationale contre l'assemblée de Saint-Marc, 65-69. Arrivée
Port-au-Prinee des régimens d'Artois et de Normandie ; in- au
surrection dc la garnison de cette place ; assassinat de M. dc
Mauduit, 69--78. Arrivée de M. de Blanchelande au Cap;
embarquement du régiment du Port-au- - Prince, 78-80.
Unanimité des sentimens créoles dans les
leur; déeret du 15 mai
préjugés de cou -
; protestations contre ce décret, 8084. Impassibilité apparente des hommes de couleur ; convocation des assemblées primaires pour la formation d'une
nouvelle assembléc coloniale ; bruits sinistres; inquiétudes
affectécs ; symptômes insurrectionuels; ; sécurité des colons,
84-90. Insurrection générale des noirs dans le Nord. Détails surles système régulier et sur l'ordre de
90-95. Ouverture des séances del la nouvelle leursattaques, assemblée 2
lonialeysesdemarches. auprès du gouverneurdel. Jamaique, CO95--98.
CHAPITRE IV. De la page 99 à la page 144.
Guerre à mort; qualifications des chefs dc la révolte ;
mières communications régulières; sommations ;
presur le port Margot; 5 aspect effrayant des camps entreprise des deux
partis, pages 99-107. Attaque générale; reprise du Limbé,
107-112. Divisions intestines dans les canps des blancs et
des noirs; cruautés et mort de JEANNOT; déclamations au
Cap contre les militnires, 112-115. Récrimination armée
99 à la page 144.
Guerre à mort; qualifications des chefs dc la révolte ;
mières communications régulières; sommations ;
presur le port Margot; 5 aspect effrayant des camps entreprise des deux
partis, pages 99-107. Attaque générale; reprise du Limbé,
107-112. Divisions intestines dans les canps des blancs et
des noirs; cruautés et mort de JEANNOT; déclamations au
Cap contre les militnires, 112-115. Récrimination armée --- Page 433 ---
TABLE DES MATIERES.
hommes de couleur dans l'Ouest ; leur retraite à la
des Croix-drs-Bouquets: ; concordatdu 25 octobre; rentrée des
hommes de couleur au Port-an-Prince, 115-121. Nouvelles
démarches de l'assemblée coloniale auprès du gouverneur
dc la Jamaique; tentative de contre-révolution au Cap,
11-122,Solicotatione de plusicurs villes de France pour
la révocation du décret du 15 mai; décret du 24 septembre,
122--126. Annonce de secours; discours des deux princide Ja force militaire dans la colonie, 126-132.
paux agens indéfini del'émancipation; ; nouveaux troubles
Ajournement
de Praloto contre les hommes de
dans l'Ouest; entreprise,
incendie de cettc
couleur ; leur sortie du Port-au-Prince;
ville; nouvelle confédération, ; mission de M. de Grimouard;
établissement; des confédérés dans les campagnes ; fausse attitude des blancs, 132-143.
CHAPITRE v. De la page 144 à la page 185.
Arrivée des premiers commissaires civils ; propositions des
de l'assemblée coloniale à leurs parlechefs noirs; réponse
Entrevue des commissaires cimentaires, > pages 144--154. chef suprème des révoltés, 154vils avec-JEAN FRANÇOIS,
des
Proclamations d'amnistie infructueuses; ; conduite
157.
de T'assemblée coloniale ;
hommes de couleur; soupçons
Attaque de BIASSOU ;
désastre d'Onanamiute, 157-164. coloniale contre le commisDénonciation à l'assemblée
Saintsaire Roume, 165-170. Mission du commissaire
Leger au Port-au-Prince; ; état et inquiétudes de cette ville; à
entreprise de M. de Borel : adhésion des chefs militaires
l'ancien pacte fédératif de Saint-Marc, 170-176. Voyage
du commissaire Saint-Leger à Léogane marche de la garnison du Port-au-Prince sur la Croix-des- - Bouquets; sa
rentrée forcée en ville,177--180. Conseil de paix et d'union
à Saint-Marc ; retour en France des commissaires Mirbeck
et Saint-Leger; ; ligue secrète; adhésion presque générale
aux concordats ; lassitude de l'assemblée coloniale; annonce du
du décret du 4 avril; voyage du commissaire Roume et
gouverneur de Blanchelande aul Portau-Prince; ajournement de Tassemhlée coloniale, 181-185.
sa
rentrée forcée en ville,177--180. Conseil de paix et d'union
à Saint-Marc ; retour en France des commissaires Mirbeck
et Saint-Leger; ; ligue secrète; adhésion presque générale
aux concordats ; lassitude de l'assemblée coloniale; annonce du
du décret du 4 avril; voyage du commissaire Roume et
gouverneur de Blanchelande aul Portau-Prince; ajournement de Tassemhlée coloniale, 181-185. --- Page 434 ---
TABLE DES MATIÈRES.
CHAPITRE VI. De la page 186 à la page 227.
Nouvelles démarches et arrestation de M. de Borel; rétablisseinent du gouvernement colonial au Port-an-Prince; fin
de Praloto; pages 186-197. Coalition de la Grande-Anse
attaque des Platons ; retour de M. de Blanchelande au Cap;
197-208. Intelligences des Espagnols avec les révoltés;
inquiétudes du commerce de France ; texte du décret du
avril, 208-217. Arrivée du secours dela mère-patrie ; dé- 2
claration authentique des nouveaux commissaires civils;
tentative contre-révolutionnaire au Cap, 217-223. Marche
du général Rochambeau sur Ouanaminte; séparation des
commnissaires, 223-225. Nouveaux troubles au Capi retraite et rentrée des hommes de couleur dans cette ville,
225--227.
CHAPITRE VII. De la page 228 à la page 280.
Dispersion du camp'des Platons; prise du campde la' Tanneric;
dislocation des révoltés du Nord, ,' pages 228-234. Mouvement dans l'Ouest contre l'autorité des commissaires; leur
réunion à Saint-Marc; canonnade et soumission du Portau-Prince, 255-941. Arrivée du général Galbaud ; insurrection de l'escadre ; débarquement des matelots; incendie
et pillage du Cap , 241- -246. Lettre du général Galbaud; ;
réponse du commissaire Polverel ; départ de la flotte pour
les Etats-Unis, 247-24g. Premières déclarations des commissaires en faveur de l'émancipation des noirs ; leurs démarches auprès des chefs de la révolte, 249-253. Défcction successive; détresse des commissaires ; attaque infructueuse des frontières espagnoles ; affranchissement général,
254-266. Capitulation de la Grande-Anse; : remise de plusieurs quartiers aux Anglais: - départ du commissaire Son- 00
thonax pour le Port-au-Prince, 266--279.
CHAPITRE VIII. - - De la page 280 2 lu page 32g.
Entrevue du commissaire Sonthonax avec des parlementaires
anglais 2 pages 280 - 282. Prétentions des hommes de cou-
; attaque infructueuse des frontières espagnoles ; affranchissement général,
254-266. Capitulation de la Grande-Anse; : remise de plusieurs quartiers aux Anglais: - départ du commissaire Son- 00
thonax pour le Port-au-Prince, 266--279.
CHAPITRE VIII. - - De la page 280 2 lu page 32g.
Entrevue du commissaire Sonthonax avec des parlementaires
anglais 2 pages 280 - 282. Prétentions des hommes de cou- --- Page 435 ---
TABLE DES MATIERES.
leur; attaque à Timproviste du commandant Montbrun, 282
285. Débarquement d'une armée anglaise; retraite des
commissaires; capitulation du Port-au Prince, 285
du fort Dauphin; désastre du quartier
289. Egorgement
du Borguc, 289 292. Reprise de Léogane par lc général Rigaud; tentatives de séduction: lettres du général
de Laveaux au colonel anglais Whitclocke et au major Jade TotssAINT-Loumes Grant, 292 299. Apparition
304.
VERTURE; fin des bandes deJgAx-FRANgots, > 299Nouveaux efforts des Anglais; mouvement du commandant Villate contre l'autorité; arrestation et délivrance
du gouverneur et de Tordonnateur de la colonie; TousSAINT-LOUVERTURE, lieutenant au gouvernement, 304
510. Retour du commissaire Sonthonax et d'une nouvelle commission ; envoi de délégues dans le Sud ; insurrection des hommes de couleur; emportement du général
Rigaud, 510 320. Circonspection de TOtssAINT-LoUVERTURE dans ses projets ambitieux; impulsion donnéc aux
mouvemens militaires; premier essai d'un système d'exfermage; éveil de l'iutérêt propriétaire chez
ploitation par
commissaire Sonthonax, 520 52g.
les noirs;renvoiduc
CHAPITRE IX. De la page 330 à la puge 372.
Mission du général Hédouville à Saint - Domingue; démons an
trations militaires de Totwany-Lervsaretei, procédés
des Anglais envers lui, pages 330 342. Reddition du
Port-au-Prince; détails sur la capitulation du Molc SaintNicolas; entrée triomphale de Tucwanr-Larvearung
dans cette ville, 342 547. Ses démélds avec le générat
Hédouville; son monologue au sujet du général Rigaud 3
fort
mouvement insur547 - 354. Troubles au
Dauphin;
rectionel dans le Nord ; marche des révoltés sur le Cap ;
retour en France du général Hédouville, 554 1 358. Compte
officiel de ce retour perfeunupelesvervss 558-572.
CHAPITRE X. - De la page 373 à la page 410.
Guerre des noirs et des hommes de couleur ; surprise de Léogane par le général Rigaud; discours de ToessAIST-Lot- --- Page 436 ---
TABLE DES MATIÈRES.
VERTUREAUX hommesde coulcurdelOuest, pages 373-576.
Conspiration dans le Nord; position équivoque des blancs ;
effroi général; acharnement des deux partis, 576 381.
Mission en France du chef de brigade Vincent; son retour dans la colonie; ; proclamation des consuls ; ruine de) la
cause des hommes de couleur : retraite du général
et dispersion des autres chefs, 581
5g3. Cruautés Rigaud de
DESSALINES; marche de Toemunz-Lonverert. au
voir suprème ; développement de son système de
pou593 - 400. Détails sur ses cercles ; originalité de fermage, ses discours, 400 405. Sa vie privée ; discipline de son arméc ;
suprématie militaire ; armement des eultivateurs; ; revue de
cet armemcnt par TotsuNt-Loevzarces, 405 - 410.
FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.
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DESSALINES; marche de Toemunz-Lonverert. au
voir suprème ; développement de son système de
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cet armemcnt par TotsuNt-Loevzarces, 405 - 410.
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