--- Page 1 --- --- Page 2 ---
GAD DED
Shhu Emles Bri --- Page 3 --- --- Page 4 --- --- Page 5 ---
M E M OIRES
D'UN AMÉRICAIN. --- Page 6 ---
A LYON,
Chez BENOIT DUPLAIN, Libraire;
rue Merciere 2 à rAigle.
A ROUE N,
Chez ABRAHAM LUCAS, Libraire,
fur le Port.
u --- Page 7 ---
M E M 0 IRES
D'UN AMÉRICAIN,
Avec une Defcription de la Pruffe
& de PIfle de Saint Domingue.
Par PAuteur des Lettres d'Affi à Zurac,
& de celles d'un Philofophe fenfible.
*
PREMIERE PARTIE,
PIE A a
U A LAUSANN E,
Etfe trouve A PARIS,
Chez la V. REGNARD & DEMONVILLE;
- Libraires > Grand'Salle du Palais, à la
Providence, & rue baffe des Urfins.
M. DCC. LXXI --- Page 8 --- --- Page 9 ---
V
* V N 2 Nr
NEPAS 1 A A Gu 1n
C AK
A
DISCOU R . S
PRÉLIMINAIRE,
SL dans un temps où les
hommes nefeplaifent que
dans l'illufion, 3 la vérité peut
offrir encore à leursyeux quelques charmes 2 ces Mémoires
ne feront pas rejettés ; 1 peutêtre reconnoitra-t-on la nature dans ce langage de douleur qui n'eft point paré des
graces de l'expreflion. Je n'ai
point voulu la défigurer par
Aiij --- Page 10 ---
vj
DISCOURS
ces brillantes
fSlions, par ces
événemens imprévus 2 par ces
caractères variés & mis en
oppofition pourles faire fortir
dans un plus grand jour. Mon,
deffein n'a point été de compofer un Roman. J'ai lu celui
où le premier génie de l'Angleterre a peint la vertu gémiffante livrée à l'artifice du
crime, &j'aijuré de n'en plus
faire.
Le Peintre de la nature n'a
plus de grands modèles devant les yeux. Les trouveroitil dans cette Ville où l'intérêt
ne fait mouvoir que des en- --- Page 11 ---
PRELIMINAIRE. vij
fans?S'il étoit difficile de rencontrer même un Lovelace
parmi ces, libertins que la débauche a dégradés, combien
plus le feroit-il d'y voir une
MiffClarice'Femmes dujour,
dontles regards font fianimés,
& dont l'ame eft fi froide, qui
croyez avoir des amans, &c qui
n'avez pas même des hommes,
eft-ce parmi vous que l'on
doit la chercher 2 Non, cette
fille tendre & vertueufe 2 fi
touchante, fi fublime dans le
malheur, 3 n'eft plus à préfent
qu'une chimbre.Lejeunchomme à qui le ciel a donné une
Aiv --- Page 12 ---
viij
DISCOURS
ame fenfible & aimante,
menera en vain fes regards pro- fur
ce fexe enchanteur qui préfente le plaifir, & ne donne
que des peines 2 . jamais fon
coeur ne repofera dans le fein
de l'amour. Le bonheur fuira
devant lui; ; la douleur & les
regrets environneront fa jeuneffe & épuiferont fon
bientôt fes
ame;
yeux ne brilleront
plus 3 la trifte indifférence
viendra les éteindre.
Depuis que les campagnes
ne font plus habitées
que par
ces malheureux, condamnés
tout le jour au travail, &
que
que des peines 2 . jamais fon
coeur ne repofera dans le fein
de l'amour. Le bonheur fuira
devant lui; ; la douleur & les
regrets environneront fa jeuneffe & épuiferont fon
bientôt fes
ame;
yeux ne brilleront
plus 3 la trifte indifférence
viendra les éteindre.
Depuis que les campagnes
ne font plus habitées
que par
ces malheureux, condamnés
tout le jour au travail, &
que --- Page 13 ---
PRELIMINAIRE.
ix
l'indigence a avilis, 2 ce fentiment qui ne pénètre que dans
les coeurs honnêtes, s'eftaffoibli, & la débauche l'a étouffé.
Aujourd'huiles femmes font
galantes, & ne font plus fenfibles ; fi elles éprouvent quelquefois les impatiences & le
dépit de l'amour 2 elles n'en
reffentent jamais ni les charmes 5 ni les brûlans défirs, ni
les douces agitations. Délaiffées de celui qui leur fourioit
d'un air d'intelligence 2 qui
leurp parloit àl'oreille, qui venoit le matin s'offriràleurs regards dans un négligé affecté,
Av --- Page 14 ---
X
DISCOURS
& le foir fous des habits magnifiques, elles le remplacent
par un autre 2 fans craindre
dep perdre au change.] Deshomplaifans, qui
mes froidement
déraifonnent avec affurance,
donnent beaucoup aux
qui
& rien à la nécefapparences
fité ; qui répandent généreufement lor fur une table de
jeu, & refufent durement des
créanciers que la faim amène
dans leur antichambre, T fontils donc fi difficiles à trouver ?
Il ne faut plus s'étonner fi
où de jeunes
ces Ouvrages
le
Auteurs ont répandu tout --- Page 15 ---
PRELI MINAIRE.
xj
feu de leur ame, font devenus
fi peu intéreffans. Celui qui
immole tout à l'honneur & à
la vertu, 2 la femme trop tendre que l'ameur a égaré & que
le remords déchire - 9 doivent
paroître des êtres imaginaires
à ceux qui ne connoiffent ni
la vertu, ni les remords. Siun
homme opulent qui a arrêté
fes regards fur une fille honnête que l'indigence n'a pu
dégrader, facrifie au bonheur
d'être fon époux l'efpoir des
dignités, on le nomme un infenfé.Siune femmeabufée par
un fourbe habile dans l'art de
A vj 1 --- Page 16 ---
xij
DIS COURS
féduire, verfe des larmes dans
le flence & la folitude, elle
devient la fable d'un monde
criminel qui ne fait plus rougir: pour ne plus être punie
de fa faute, il faut qu'elle devienne auffi coupable que les
autres. L'Auteur de la Nouvelle
Héloife, ce Philofophe perfécuté qui a trop connu les
moeurs de fon fiècle, 3 n'a pas
pris fes héros dans la Capitale.
La tendre & vertueufe Julie a
reçu le jour dans un pays habité par des gens fimples que
le luxe n'a point corrompus :
qui ne fait plus rougir: pour ne plus être punie
de fa faute, il faut qu'elle devienne auffi coupable que les
autres. L'Auteur de la Nouvelle
Héloife, ce Philofophe perfécuté qui a trop connu les
moeurs de fon fiècle, 3 n'a pas
pris fes héros dans la Capitale.
La tendre & vertueufe Julie a
reçu le jour dans un pays habité par des gens fimples que
le luxe n'a point corrompus : --- Page 17 ---
PRELIMINAIRE. xiij
fon amant impétueux, que fa
paffion élève &a agrandit lorfqu'ilofe lui ouvrir fon coeur,
n'a point encore refpiré l'air
des grandes Villes. Son refpectable ami 9 nourri parmi
ces fiers Républicains, a confervé une ame ferme & élevée.
Le fage, le jufte Volmard eft
né dans cette contrée où la
nature n'a point encore perdu
fon empire. Voilà ce qui rend
toutes leurs aétions 9 tous
leurs difcours vraifemblables:
Si c'étoit à Paris qu'ils agiffent & parlaffent ainfi, au lieu
de toucher 2 d'attendrir 9 ils --- Page 18 ---
xiv
DISCOURS
& le plus
nous révolteroient,
beau Roman ne feroit qu'un
tiffu d'extravagances.
De tous les livres, ceux qui
encore
- conviennent peut-être
font
le plus aux hommes 2
néanmoins les Romans: Je ne
parle point de ces Ouvrages
honteux, oû une imagination
dépravée ne préfente que des
tableaux tracés par l'indécence, & fur lefquels Phomme
fe plait à arrêter fes
corrompu
regards.
non plus
Je ne veux point
multiparler de ceux oû une
d'événemens bizarres fe
tude --- Page 19 ---
PRELIMINAIRE, XV
fuccèdent avec rapidité 2 &
fatiguent le Ledteur fans l'intéreffer ; mais de ces productions que le fentiment a fait
naître, quel'efprit a embellies,
& où la vertu fe montre fous
des dehors enchanteurs. Elles
préfervent du crime le riche
citadin dont les jours s'écoulent dans l'oifiveté; elles donnent à la femme délaiffée le
courage de fupporter fes ennuis; elles enflamment le jeune homme, 2 elles élèvent fon
ame, & développent le germe de fenfibilité que la nature
a mis dans fon coeur; l'afpect --- Page 20 ---
xvj
DIS COURS -
le touche dadu malheureux
vantage ; elles lui infpirent
delhorreurpour) la débauche;
la douce chimère que pourdonne
fuit fon imagination, & le
le change à fes fens,
garantit d'un penchant trop
heureux fans doute s'il
fatal;
refter dans Y'erreur,
pouvoit
cruel-
& ne pas être un jour
lement défabufé.
Quel charme la morale n'at-elle pas dans la bouche de
Mentor ! Hommes froids qui
rejettez avec mépris ces livres
oà la vertu mife en aétion pa-.
roît fi touchante 2 vous dites
fuit fon imagination, & le
le change à fes fens,
garantit d'un penchant trop
heureux fans doute s'il
fatal;
refter dans Y'erreur,
pouvoit
cruel-
& ne pas être un jour
lement défabufé.
Quel charme la morale n'at-elle pas dans la bouche de
Mentor ! Hommes froids qui
rejettez avec mépris ces livres
oà la vertu mife en aétion pa-.
roît fi touchante 2 vous dites --- Page 21 ---
PRELIMINAIRE. xvij
que vous n'aimez pas le menfonge; : mais fi l'hiftoire de
Mif Clarice, fi celle de Julie
font des fables, 2 les principes
qui font agir ces deux filles
adorables 2 les difcours que
l'on met dans Jeurbouche, ne
font-ils pas des vérités 3 Ces
hiftoires fi remplies de merveilles que vous avez la fimplicité de croire parce qu'elles
font hériffées de citations, ces
fyftèmes ingénieux où l'efprit
fejoue de lay vérité & de votre
foibleffe, 2 ne font-ils pas auffi
didtés par le menfonge?
Que le jeune homme hon- --- Page 22 ---
xviij DISCOURS
nête qui eft né avec une imagination brillante, 2 brave les
murmures de ces coeurs glacés 9 & daigne nous décrire
d'une manière forte & touchante les combats, 2 les agitations del'amour; qu'il n'ex- -
pofe point à nos yeux ces
fcènes fanglantes qui n'infpide l'horreur, & font
rent que
lieu de
hair Phumanité ; au
s'enfermer chez lui pour tracer des images fombres,qu'il
aille refpirer l'air pur & fuave
des campagnes. 1 2 qu'il devance
le matin cet aftre qui vient
ranimer la nature, qu'il aban- --- Page 23 ---
PRELIMINAIRE. XiX
donne fon coeur au raviffement & à la joie ; fes idées
s'agrandiront 2 le fentiment
fera fon génie, & fon imagination fera fon bonheur.
J'aurois défiré que l'Auteur
de ces Mémcires fe fàt plus
étendu dans fes defcriptions,
que fes obfervations euffent
été plus profondes : mais fon
ame, panagécenusiemelleur
&l'amour, femble n'avoir apperçu les objets qu'à travers
un voile épaiffi par la douleur.
Cet homme, né d'une des plus
illuftres familles de l'Ille où il
reçut le jour, , dont le père --- Page 24 ---
DISCOURS
XX
les premiers emavoit occupé
fi
plois militaires 5 éprouva
long-temps le poids affreux
de la néceffité! Viétime malheureufe d'une paflion qui ne
femble promettre que le bonvint
heur, ,la cruelleindigence
répandre fur fes jours l'amertume &l'ennui; ilapprit combien il eft difficile d'échapper
à la misère, lorfqu'on n'a que
de l'honneur & des talens.
il remit fes
Son ami, auquel
Mémoires peu de temps avant
fa mort, m'a dit n'avoir jamais
connu d'homme qui méritât
d'être plus heureux que lui.
ne
femble promettre que le bonvint
heur, ,la cruelleindigence
répandre fur fes jours l'amertume &l'ennui; ilapprit combien il eft difficile d'échapper
à la misère, lorfqu'on n'a que
de l'honneur & des talens.
il remit fes
Son ami, auquel
Mémoires peu de temps avant
fa mort, m'a dit n'avoir jamais
connu d'homme qui méritât
d'être plus heureux que lui. --- Page 25 ---
PRELIMINAIRE. xxj
Une figure noble & touchante, un oeil vif, un fourire aimable, un port majeftueux,
une démarche libre & fère S
étoient les moindres graces
qu'ilavoit reçues de la nature;
ils'énonçoit avec une facilité
furprenante; ; le fon de fa voix
prêtoit un charme étonnant à
tout ce qu'il difoit ; quoiqu'il
n'eût éprouvé qu'injuftice &
ingraticude,ilne ceffa d'aimer
les hommes que lorfqu'il eut
perdu fon époufe ; alors fes
regards fi doux s'éteignirent,
la nature changea pour lui, la
vie lui parut un fardeau af- --- Page 26 ---
xxij DISCOURS
freux. Errant & folitaire, 9 fon
ulcéré fe refufa au charcoeur
il ne furvécut
me de l'amitié;
long-temps à celle qu'il
pas avoit adorée: tous deux moule chagrin
rurent épuifés par
qui avoit miné leurs jours
Les jeunes gens qui parcourront cette Hiftoire, apcombien ileft quelprendront
de braver
quefois dangereux
de
le préjugé le plus injufte,
mettre un frein à des
ne pas
Fhonneur lui-même
défirs que
a fait naitre. J'ofe croire qu'ils
ne la liront pas fans éprouver
quelquintérée pour cette jeus --- Page 27 ---
PRELIMINAIRE, xxiij
ne infortunée que le malheur
pourfuivit de contrée en contrée 2 & qui oppfa fi longtemps à fa deftinée tant de
force & de courage. Puiffentils ouvrir leur coeur au fentiment le plus pur, en arrêtant
les yeux fur le tableau que
Madame de Marcille préfente
à fon amie!
J'ai cru devoir rejetter à la
fin de 4 ces Mémoires, en forme
de notes, tout ce qui regarde
le Gouvernement de Saint
Domingue . 2 & les nouveaux
Réglemens que l'on a établis
pour rendre la juftice à fes --- Page 28 ---
xxiv DISCOURS, ,83c.
habitans. Ces détails auroient
fatiguans, 2 s'ils euffent
paru
la narration princicoupé
fuis conformé au
pale. Je me
j'ai facrigoût de mon fiècle,
fié l'utile à l'agréable ; j'ai
mieux aimé intéreffer qu'infn'aurai-je
truire : peut-être
fait ni lun ni l'autre.
d6W
Ne
MEMOIRES --- Page 29 ---
A
A
- KS
M E M OIR E S
D'UN AMÉRICAIN.
OMME malheureux, effuie
H
tes larmes, & arrête tes
regards fur ces Mémoires. Hélas! en les écrivant je n'efpere pas adoucir l'amertume de
mes peines ; mon coeur, refferré
par-la trifteffe 3 ne trouve plus de
plaifir. à épancher fa douleur.
Je fuis né dans cette vafte contrée, dont le farouche Européen;
plus terrible que la foudre, 9 fit
difparoître. & anéantit les nomI. Part.
B
armes, & arrête tes
regards fur ces Mémoires. Hélas! en les écrivant je n'efpere pas adoucir l'amertume de
mes peines ; mon coeur, refferré
par-la trifteffe 3 ne trouve plus de
plaifir. à épancher fa douleur.
Je fuis né dans cette vafte contrée, dont le farouche Européen;
plus terrible que la foudre, 9 fit
difparoître. & anéantit les nomI. Part.
B --- Page 30 ---
M É M O I R E S
breux habitans.. A peine mon coeur le
s'étoit-il ouvert au fentiment
facridoux, que mes parens
plus
de voir leur enfierent le plaifir
fous leurs.
fant croître & s'élever
de lui
yeux, au trifte avantage
brildonner une éducation plus s'emlante. Un de mes oncles qui France a ;
pour venir en
barquoit de la fortune qui - le fui-
& y jouir offrit de m'emmener
voit, leur
me conduifit
avec lui. Mon pere
qui devoit
lui-même au vaifTeau & me radérober à fes yeux,
me
à fes tendres emvir pour jamais
fus-je enbrafilemens. A peine y le bruit des
eré, que jentendis clameurs effrayantes
cordages, les
leva Y'ancre, 8c
Matelots. On
des
tout à coup le rivage
nous vimes --- Page 31 ---
D'UN Autnicaixi 27
fuir devant nous. Pendant les pres
miers jours 5 livré à la douleur j
aux regrets les plus amers, toutes
les facultés de mon ame fembloient fe porter vers cette terre
où j'avois reçu la naiflance ; le
calme de la mer difpofoit encore
mon efprit à la trifteffe.
Cependant les careffes de- moit
oncle, les plaifirs qu'il me promettoit en France, l'image féduifante dont il charmoit mon coeur;
commençoient à en effacer l'impreffion douloureufe. L'idée d'un
danger préfent portoit auffi quelquefois dans mon ame le trouble
& le faififfement.
Lag guerre que nous avions alors
avec les Anglois, répandoit l'inquiétude dans le vaiffeau. Tous
Bij --- Page 32 ---
MEm OIR E S
lever de Paurore, on
lesj jours, au
S'il pamontoit à la découverte.
quelques voiles, la frayeur
roiffoit
auffi - tôt de tous les
s'emparoit
multiplioit à
cocurs ; la crainte
CeFinfini les objets apperçus. favorales vents les plus
pendant
conduits à cent
bles nous avoient de Breft : déja
cinquante lieues
d'entrer fous
nous nous Aattions fon port. Les
peu de jours dans
& obfcures:
nuits étoienclongues fombre nous
Un jour prefqu'aulli dans nos eaux deux
fit découvrir
nous n'aFrégates Angloifes que la veille.
vions point apperques fes fuccès;
L'ennemi enhardi par
. vint
en forces 2
quoiqsinforicar le combat. Le dénous préfenter
parmi notre
fordre fe répandit
d'entrer fous
nous nous Aattions fon port. Les
peu de jours dans
& obfcures:
nuits étoienclongues fombre nous
Un jour prefqu'aulli dans nos eaux deux
fit découvrir
nous n'aFrégates Angloifes que la veille.
vions point apperques fes fuccès;
L'ennemi enhardi par
. vint
en forces 2
quoiqsinforicar le combat. Le dénous préfenter
parmi notre
fordre fe répandit --- Page 33 ---
D'UN AMÉRICAIN:
équipage: nous reçûmes deux bordées avant d'être en état d'en rendre une. Lorfque nous fûmes paIés, le feu fe croifa & devint vif
de part & d'autre. L'artillerie fervie avec une ardente célérité, expofa à nos yeux le fpeétacle épouvantable des morts & des bleffés.
Le danger fembla ranimer la fureur de nos combattans: ; lintérêt
leur fit braver la mort; ils arracherent aux ennemis la viétoire
qui penchoit déja de leur côté.
Les Anglois s'éloignerent auflitôt, & furent long i- temps pourfuivis fans pouvoir être atteints.
Nous continuâmes notre route 9
& nous arrivâmes à Breft fans
avoir effuyé d'autre danger. Auffitôt que mon oncle eut arrangé
B iij --- Page 34 ---
Mt M O I R E S
fes affaires, il me conduificàl Paris;
& peu de temps après je me vis
refferré édansl'étroite enceinted'un
coliége.
Je paffe rapidement fur ces pre:
mieres années perdues fi défagréablement pour la jeuneffe 3 après
lefquelles jentrai au fervice en
qualité de volontaire. Mon pere
voulut que je fiffe pluficurs camfous ce titre honorable. Je
pagnes
point ici fur les
ne m'appefantirai
fi
triftes détails de cette guerre
funefte eàlaFrance; il en coiteroit
trop à mon coeur pour en décrire
malheureux événemens. O foules
humiliant! 6 jours dehonte,
venir
la foule, j'ai vu
où entrainé par
de la
fuir avec moi les enfeignes
yidtoire 3 oû preffé par Pennemi
- --- Page 35 ---
D'UN AMERICAIN.
vainqueur 9 j'ai vu le François
effrayéjetter fes armes loin delui,
pour éviter la mort! !
Découragé, humilié 1
de tant de
défaites, je - quittai le fervice &c
revins à Paris, Il y avoit à peine
fix mois que jy demeurois, lorfquej'appris - que mon pere avoit 6t6
empoifonné par un de fes négres.
Je ne dirai point quel fut mon
défefpoir. Pénétré de la mort de
ce tendre pere, mon coeur rejettoit les confolations de l'amitié;
j'imaginois voir ce refpedtable
vieillard lutter contre la mort, 8
expirer dans les plus cruels tourmens. L'Amour devoit jetter uiik
voile fur cet affreux tableau.H6las ! ce Dieu trop puiffant fe plair
à lancer fes traics à l'ame attriftée
Biv
ai point quel fut mon
défefpoir. Pénétré de la mort de
ce tendre pere, mon coeur rejettoit les confolations de l'amitié;
j'imaginois voir ce refpedtable
vieillard lutter contre la mort, 8
expirer dans les plus cruels tourmens. L'Amour devoit jetter uiik
voile fur cet affreux tableau.H6las ! ce Dieu trop puiffant fe plair
à lancer fes traics à l'ame attriftée
Biv --- Page 36 ---
MEMOIRES
qui repofe dans le fein de la dou-'
leur.
lié
long - temps
L
J'étois
depuis
avec une femme douce, honnête,
femqu'un efprit philofophique
bloit élever au-deffus de fon fexe;
elle prenoit foin d'une jeune perfonne qui étoit encore parée de
fi touchantes de l'en-"
ces graces
fance. Sa démarche étoit noble,
8 fon regard doux & majeftueux:
quelquefois je furprenois fes yeux
s'arrêter fur moi; clle les détournoit aufli-tôt en rougiflant. Je
qu'elle foufcrus m'appercevoir
froit, & l'idée de fes peines me
fit oublier les miennes. Sa voix
étoit belle & étendue; elle fe plaifoit à lui donner ces inflexions
qui expriment fi bien le
perçantes --- Page 37 ---
D'UN AMÉRICAIN:
cri de la douleur ; il m'étoit impoflible de l'entendre fans être
attendri. Ses fons plaintifs déchiroient mon ame ; j'éprouvois le
pouvoir de cet art enchanteur qui
éleve en nous des mouvemens fi
variés, & qui fe fuccedent fi rapidement.
Tous les jours je goûtois un plaifirplus vif près de cette aimable enfant.. Jene pus furmonterpluslong
temps la paffion qui s'élevoit dans
mon coeur. J'allai trouver mon
amie: 6 vous, lui dis-je du ton le
plus touchant, qui avez été ma
confolatrice, vous quiavez daigné,
tariria fource de meslarmes, 2 Jimplore aujourd'hui vosbontés: mon
bonheur eft dans VOS mains. J'adore cette jeune perfonne dont
B'v --- Page 38 ---
MEno a I R E S
formé le coeur, & que
vous avez
de fes dons. Si
la nature a comblée
. le
obtenir fa main, je
je ne puis
fuis far,je fefens, hélastouij'en
des homrai le plus malheureux
cette
mes. Mon ami, me répondit infemme honnète, un obftacle
furmontable s'oppofeà votrebonheur : cette enfant que vous aimez fans
être à vous; elle eft
ne peut
m'importe - 2 lui
fortune. Ah! que
feule
je
répliquai-je? C'eft elle
quej
défire. Son ame belle & compatif
fon air doux &
fante, fes talens, 2
tendre, l'amour qu'elle aura peutfon
ne font-ce
être pour
époux,
là des biens mille fois plus prépas
cieux
ceux
quambitionnent
que
Voilà, reprit-e elle',
les hommes?
paflionné
le langage d'un amant
. Ah! que
feule
je
répliquai-je? C'eft elle
quej
défire. Son ame belle & compatif
fon air doux &
fante, fes talens, 2
tendre, l'amour qu'elle aura peutfon
ne font-ce
être pour
époux,
là des biens mille fois plus prépas
cieux
ceux
quambitionnent
que
Voilà, reprit-e elle',
les hommes?
paflionné
le langage d'un amant --- Page 39 ---
D'UN AMERICAIN:
dans fon délire ; il n'écoute que
fon amour: ; tous fes défirs fe portent vers celle qui en eft l'objet;
mais bientôt l'illufion difparoit,
les regrets fuccedent à fon enchantement, il ne voit plus dans
fon époufe qu'une fille indigente. Non, non, lui répliquai-je :
jamais elle ne ceffera de m'être
chere. Je fuis affez riche pour ne
pas craindre les horreurs de Pindigence, & pouvoir facrifieraubonheur de mes jours l'efpoir d'une
fortune plus confidérable. Ah !
ajoutai-je enluiprenantles mains,
daignez comblerles voeux de votre
ami. Hélas! qu'il feroit cruel peer
lui de trouver en vous le feul obftacle à fon bonheur! Plât à Dieu,
reprit-elle, qu'il ne tint qu'à moi
B vj --- Page 40 ---
M E M OI R E S
fufliez heureux ! Mais ,
que vous
des hommes,
mon ami, linjuftice
affreux Hélas!
leurs préjugés
dois à mon
j'oublie ce que je
PinfA
amie... . à F'infortunée
tant fes mains s'éleverent au Ciel,
s'obfcurcirent de larmes,
fes yeux
fur fes levres.
& la parole expira
elle
mais
Je voulus m'approcher,
s'éloigna & difparut auffi-tôt.
Pefpérance n'étoit
Cependant
effacée de mon coeur ; tous
point
voyois le digne objet
les jours je
de mes défirs, celle quinenchanje mélois ma
toit ; quelquefois
alors
voix à la fienne : fon vifage
s'embelliffoit du rouge le plus
s'arrêtoient lantendre ; fes. yeux
fa voix deguifammene fur moi;
tremblante, & étoit entrevenoit --- Page 41 ---
D'UN AMÉRICAIN.
coupée par fes foupirs. Ah! que
fon embarras me touchoit! Quelle
douceur j'éprouvois à la raffurer!
Sa main preffée dans les miennes
étoit couverte de baifers : fi je
l'approchois de mon coeur 2 un
doux faififfement le faifoit palpiter;le feu de mes yeux, mon trouble, tout lui prouvoit l'ardeur de
mon amour. Un jour que je lui en
donnoislesplus tendres affurances,
elle fixa fur moi fes regards, puis
les détourna en foupirant, &s'6loigna. Je la vis rougir, & couvrir
de fes mains fon vifagei 1 inondé de
pleurs. Ah! quel homme eûitpu la
voir & refter . infenfible! Un charme
décevant fembloit fe répandre fur
toute faperfonne. Emu, tranfporté,je volai à fes genoux : Belle
islesplus tendres affurances,
elle fixa fur moi fes regards, puis
les détourna en foupirant, &s'6loigna. Je la vis rougir, & couvrir
de fes mains fon vifagei 1 inondé de
pleurs. Ah! quel homme eûitpu la
voir & refter . infenfible! Un charme
décevant fembloit fe répandre fur
toute faperfonne. Emu, tranfporté,je volai à fes genoux : Belle --- Page 42 ---
M1 E M OIR E S
Julie, lui dis-je - 2 pourquoi me dérobez-vous ces pleurs € Pourquoi
ne les verfez-vous pas dans mon
fein, dans le fein de celui qui vous
adore, de celui qui veut s'unir à
vous, & ne connoit de peines que
Hélas! quelle main les
les vôtres?
refufez celle de
effuyera, fi vous
Mon époux, répétavotre époux?
jamais vous ne
t-elle! Ah! jamais,
ferez le mien. Le Cielinjufte. :
0 ma mere... ma mere...s'écriat-elle d'unevoix entrecoupée, qué
m'avez-vous étouffée en naifne
fant, puifque la honte, puifquele
devoient couvrir rvotre malmépris
flle! Vous, lui dis-je en
heureufe
Finterrompant' ! Eh ! de quoi aurice-vousàrougit? Que! eft l'homaffez yil
méprifer une
me
pour --- Page 43 ---
D'UN AMERICAIN,
filie fage & vertueufe ? Si vous
m'aimez, Gje vous fuis cher, mon
rofped,monamourchaferontlois
de vous cette idée injufte & aviliffante que vous avez de vousmême. Qui pourra m'empécher
d'êtrevotre époux,fivous daignez
me donner cette main qui feroit
monbonheur?, Je ne veux pas, me
répondit cette fille charmante 9
faire tomber lev voile qui eft devant
VOS yeux. Peut-être me mépriferiez-vous auffi, &j'en mourrois de
douleur. Elle prononça ces derniers mots d'un ton fi tendre ! Sa:
voix étoit fi douce ! Non, lui répliquai-je, rien ne pourra affoiblir
le défir quej'aid d'être votre époux.
Quand toute la nature devroit fe
foulever contre moi, quand je de: --- Page 44 ---
M E M O I R E S
vrois être dépouillé de ma fortune;
être enh horreurà tous les hommes; 3
je braverois mon malheur & leur
haine, fi le lien le plus doux nous
unit. Mais vous détournez les
yeux. Je le vois, vous renfermez
dans votre ame un fecret que vous
n'ofez me confier. Je vous en conjure au nom du plus tendre amour,
daignez m'ouvrir votre coeur. Hélas! craignez-vous quej'y life
mais je ne puis,
Non, reprit-elle;
fans ternir la mémoire d'une mere
malheureufe 9 vous dire ce que
peut-être vous favez déja. Quevos
craintes font injuftes, lui répondis-je ! L'honneur de celle qui
vous a donné le jour ne m'eft-il
pasaufliprécieux qu'à vous-méme?
Je lui fis tant d'inftances, qu'elle
daignez m'ouvrir votre coeur. Hélas! craignez-vous quej'y life
mais je ne puis,
Non, reprit-elle;
fans ternir la mémoire d'une mere
malheureufe 9 vous dire ce que
peut-être vous favez déja. Quevos
craintes font injuftes, lui répondis-je ! L'honneur de celle qui
vous a donné le jour ne m'eft-il
pasaufliprécieux qu'à vous-méme?
Je lui fis tant d'inftances, qu'elle --- Page 45 ---
D'UN AMÉRICAIN.
4i
céda enfin à mes prieres. Cen n'eft
qu'en tremblant, me dit-elle, que
jevais expoferàvos yeuxle tableau
touchant de mes malheurs, & de
ceux d'une mere infortunée que
le défefpoir a conduite au tombeau. Hélas! fes bras ne m'ont jamais tendrement preffée contre
fon fein : jamais mes yeux ne fe
font arrêtés fur les fiens: : jamais fa
bouche ne m'a donnéle doux nom
de fille. Un barbare . a mais ce
barbare cit mon pere.. s. a Après
quelques efforts pour furmonter fa
douleur, elle continua ainfi.
Ma mere, veuve à vingt ans,&
livrée à cette indépendance qui
paroit fi douce, fe vit bientôt
environnée d'un cercle d'amans
qui tous fe difputoient fa main & --- Page 46 ---
M É M O I R E S
fon coeur. Une figure belle, une
taille majeftueufe, un nom illuftre,
étoientles moindres faveursqu'elle
avoit reçues de la nacure. La pureté de fon cocur, la fenfibilité de
de
fon ame, ne lui permirent pas
jouir long-temps de cep plaifirvain,
tant de femmes goûtent au
que
d'une foule d'adorateurs
milieu
dont elles nourriffent Pefpérance
en les fixant dans Tincertitude.Un
-
de ces
jeune Seigneur 2 rempli
l'on trouve fi aimables 9 1
riens que
voltigeant de femmes en femmes 9
& les quittant toutes avec un air
& fatisfait, vint aufli
triomphant de ma mere cette lédépofer près
qui
géreté, cette joie bruyante
toujours V'indifannonce prefque
&
férence. Ses foins empreffés --- Page 47 ---
D'UN AMÉRICAIN.
affidus ne furent que trop remarqués. Il fut cacher fous des dehors
trompeurs une paffion baffe &
cruelle. Ma mere fe livra avec
trop de plaifir à l'efpérance de le
fixer; elle crut découvrir en lui
des yues honnêres, &le défir de
s'unir à elle : déja le bandeau de
l'amour avoit couvert fes yeux ;
déja elle refTentoit à l'approche de
fon amant cette tendre agitation,
ce plaifir fecret que l'on veut dif
fimuler, &t qui n'eft que trop apperçu. Elle trouvoit tant de charmesàle voir,àlentendre, qu'elle
ne pouvoit fe confoler de fon abfence qu'en parlane de lui, qu'en
répétant à cette amie qui a daigné
changer l'horreur de mon fort, les
affurances qu'il lui donnoit de fon
éja elle refTentoit à l'approche de
fon amant cette tendre agitation,
ce plaifir fecret que l'on veut dif
fimuler, &t qui n'eft que trop apperçu. Elle trouvoit tant de charmesàle voir,àlentendre, qu'elle
ne pouvoit fe confoler de fon abfence qu'en parlane de lui, qu'en
répétant à cette amie qui a daigné
changer l'horreur de mon fort, les
affurances qu'il lui donnoit de fon --- Page 48 ---
MEM OIR E S
amour Hélas! ! dans la fimplicité
elle étoit bien loin
de fon coeur,
dont
de preffentir que cet homme,
tendres, dont
les difcours étoientfi
étoient fi vives 2
les expreflions
dans fon fein
plongeroit un jour
du défefpoir - $ qu'elle
le poignard
fans l'atT'arroferoit de fes larmes
infulteroit à fa
tendrir 2 & qu'il
les foins de
douleur. Cependant
fon ednentemteninétr
Quelquefois il ofoit
plus preffans.
défir
lui faire entrevoir ce
qui
& auffi-tôt il la
alarme la pudeur,
raffuroit; il lui prenoit les mains, 3
les couvroit de baifers, & portoit
dans fon coeur ce feu dévorant qui
nous déchire, & que rien ne peut
éteindre.
affreux!
Un jour e
: jour --- Page 49 ---
D'UN AMÉRICAIN.
hélas !c'eft à toi que je dois
la naiffance, ma mere avoit éloigné fes femmes. Occupée de fa
funefte paflion, elle voulut être
feule pour pouvoir s'y livrer avec
plus de liberté. Etendue fur une
chaife longue 2 elle arrêtoit fes
beaux yeux fur.le portrait e fon
amant; fa tête étoit penchée; fon
regard doux, fixé fur cette image
qu'elle tenoit dans l'éloignement,
s'animoit à fa vue ; fa bouche embellie du fourire de l'amour, lui
donnoit l'air le plus tendre. Dans
le moment où elle approchoit de
fes lévres agitées le portrait de
fon amant, 2 il entre 9 il voit le
trouble de ma mere ; à l'inftant
il vole à fes genoux 2 il prend
fes mains, il arrête fur elle fes --- Page 50 ---
M É M O I R E S
a
enflammés, 9 il la preffe 2
regards
au nom du plus
il la conjure
achetendre amour e
e il n'ofe
fuirs mais il ia rever; elle veut
! Son retient avec tant de grace careffes
gard eft fi touchant, fes
la
font tendres, qu'elle n'a pas
d'éloigner cet amant danforca
dans fon délire n'égereux 2 qui
qui ne voit
coute pas fes plaintes,
fes pleurs, & ravi o peutplus obtient cette faveur, que
être,
le
les regrets, que la honte, que
empoifonnent fi foudéfefpoir
yent. foibleffe de ma mere ne reLa
Roldirpoinetandeusdef fon amant;.
que la
il ne la quittoit qu'autant
décence le forçoit à s'en féparer.
s'écouloient dans une
Leurs jours
2 qui
qui ne voit
coute pas fes plaintes,
fes pleurs, & ravi o peutplus obtient cette faveur, que
être,
le
les regrets, que la honte, que
empoifonnent fi foudéfefpoir
yent. foibleffe de ma mere ne reLa
Roldirpoinetandeusdef fon amant;.
que la
il ne la quittoit qu'autant
décence le forçoit à s'en féparer.
s'écouloient dans une
Leurs jours --- Page 51 ---
D'UN AMÉRICAIN. 47
douce fécurité ; mais bientôt la
crainte diflipa ce charme trompeur. Ma mere s'apperçut avec
une furprife mêlée de frayeur, que
le myftere de fes amours alloit être
découvert, & que peut-être il lui
feroit impoffible d'en dérober la
preuve à des yeux étrangers. Cette
trifte penfée répandit l'amertume
dans fon ame. Elle fit part à fon
amant de fes craintes ; il s'efforça
de les diffiper, & de ramener le
calme dans fon ame agitée. Il
éloignoit toujours fous différens
prétextes le moment où ils devoient être unis. Ma mere le preffoit 2 il fe défendoit ; elle pleuroit, & ile effuyoit feslarmes en lui
promettant, en lui jurant d'être
fon époux. Cependant elle voyoit --- Page 52 ---
MEM OIRES S
déja arriver le moment oû, partagée entre la douleur & lhumiliation, elle ne pourroit fe livrer
au doux plaifir d'être mere; déja
dévorant la déchiroit:
un foupçon
les fermens de fon amant pouvoient à peine la raffurer. Hélas !
elle commençoit à prévoir I'horde fon fort & de celui de fa
reur
fille. Enfin elle la mit au monde
cette fille malheureufe, née fous
les plus funeftes aufpices. On fe
hâta de l'éloigner; elle fut confiée
à des mains étrangeres.
Cet amant infenfible & tromles
du lit
peur - 2 tous
jours près
de ma mere, faifoit d'inutiles efforts pour chaffer fes noirs preffentimens. Elle nev voyoit plus dans
fes yeux, dans fes geftes, ce feu,
cette --- Page 53 ---
D'UN AMÉRICAIN. 49
cette action qui l'avoient enchantée; fon ceil craintif perçoit les
ombres dont fon coeur s'environnoit. Le foible efpoir qui lui reftoit fut bientôt diffipé. Les vifites de mon pere furent moins I
fréquentes & plus courtes ; fes difcours devinrent plus froids.Lapoliteffe feule & de fimples égards
fembloient le conduire où l'amour l'avoit porté. L'infortunée
qu'il avoit abufée 2 dévoroit fes
peines en filence ; elle n'ofoit les
confier à cette amie, dont la préfence la faifoit rougir. Hélas !
clleignoroit encore tous les maux
que le ciel lui préparoit.
Surprife de ne plus recevoir de
fon amant que des vifites très-rares
I. Part,
C
égards
fembloient le conduire où l'amour l'avoit porté. L'infortunée
qu'il avoit abufée 2 dévoroit fes
peines en filence ; elle n'ofoit les
confier à cette amie, dont la préfence la faifoit rougir. Hélas !
clleignoroit encore tous les maux
que le ciel lui préparoit.
Surprife de ne plus recevoir de
fon amant que des vifites très-rares
I. Part,
C --- Page 54 ---
M É M OIR E S
so
Les reproches $ 1
elle lui écrivit.
fous
fe peignirent
Tindignation
qu'il lui
Les réponfes
fa plume.
encore dans fes
fit la confirmerent
de fon malcraintes. La certitude
dans cet accableheur la plongea fombre qui eft la
ment, dans ce Elle appric que
mort de l'ame.
qui
homme trop féduifant 2
cet
dans fon fein la honte
avoit porté
oublioit dans les
&1 le déshonneur, fes fermens 2 &
bras d'une autre
tendre amour.
les preuves du plus alors de cette
La fureur s'emparc
à
fenfible 2e 2 & fuccéde
ame trop
(i douce qui l'avoit
cette palfion fon délire 2 elle fe
égarée. Dans chez fon amant. Elle
fait conduire
fes gens, dans un
pénétte, malgré oû elle le voit
cabinet reculé 2 --- Page 55 ---
D'UN AMÉRICAIN. SI
près d'une femme méprifable. Elle
lance fur lui des regards étincelans ; elle veut l'accabler d'injures ; mais la colere dont elle eft
fuffoquée, étouffe les mots qui
viennent mourir fur fes lévres.
Son cocur eft oppreffé, la douleur
décolore fes joues, fes yeux font
égarés, fes bras fe roidiffent, fes
genoux fléchiffent, 9 elle tombe
évanouie aux pieds de celle quilui
a ravi le cceur de fon amant; les
foins qu'on lui porte, les eaux
fpiritueufes lui rendent les forces ; elle revient ; fes yeux s'ouvrent 5 elle les arrête un inftant
fur la vile créature qui lui eft
préférée, & lés détourne avec
dédain. Elle quitte auffi-tôt ce
lieu. d'horreur qui ne lui offre
Cij --- Page 56 ---
Mt M OIR E S
de haine &c de méque des objets
pris,
chez elle, dans cette
De retour l'amour a tant de fois
maifon que
le fuit,
embellie du charme qui
fon
Fhorreur de
elle voit toute
fous Pafpect
fort. Elle s'envifage elle ne fe rele plus humiliant;
une malgarde plus que comme
au
dévouée à la honte,
heureufe
du fentiment de
mépris. Pénétrée retombe dans un
fes peines, elle dont elle ne reévanouifement répandre un torvient que pour Dans fa douleur
rent de larmes.
être inforelle fe roppelle qu'un
eft affocié à fon trifte fort,
tuné
fonignominie, &
qu'il partagera
elle expofé à
qu'il fera comme dédain. Çette
Thumiliation & au
dévouée à la honte,
heureufe
du fentiment de
mépris. Pénétrée retombe dans un
fes peines, elle dont elle ne reévanouifement répandre un torvient que pour Dans fa douleur
rent de larmes.
être inforelle fe roppelle qu'un
eft affocié à fon trifte fort,
tuné
fonignominie, &
qu'il partagera
elle expofé à
qu'il fera comme dédain. Çette
Thumiliation & au --- Page 57 ---
D'UN AMÉRIGAIN,
affreufe penfée la jette dans le
défefpoir ; elle veut revoir cette
malheureufe créature à qui elie
- a donné le jour; elle veut la baigner de fes plears ; elle efpere
que fa vue nourrira la haine éternelle qu'elle jure au monftre qui
l'a trompée, dont le coeur féroce
fe ferme aux plus doux fentimens.
A l'inflant elle fe leve 1 2 & va à
fon fecrétaire ; elle y apperçoit
des lettres e
0 . ces lettres qui
Pont féduite, ces lettres fur lefquélles elle a arrêté cant de fois
fes yeux avec plaifir; elle les repouffe & les déchire avec fureur.
Eile, écrit d'une main tremblante
à celui qu'elle voudroit détefter,
& lui demande fon enfant - 2 cet
enfant qu'il a la lâcheté d'abanCiij --- Page 58 ---
S4
M E M O I R E S
donner, & qu'il couvre d'infamie.
Elle envoye fur le champ porter
fa lettre, elle en attend la réponfe
& dans la plus
avec impatience
agitation. Elle reçoit ce
grande
la
froide inbillet diété par
plus
différence.
3 Madame - 5 l'enfant que vous
eft le mien ; vous
> demandez
fur fon
> devez être tranquille
le fouvenir de celle qui
3 fort;
monde me fera tou-
* l'a mis au
cher
P'en affurerois
s jours
5 je
vive
fi je ne craignois
55 de
voix,
fa douleur par la pré35 d'aigrir
.
d'un homme qui la ref5 fence
mérite
fes
90 peête, & qui ne
pas
95 outrages.
re-
-
Combien de fois elle lut,
& reprit ce billet ! Quelle
jetta --- Page 59 ---
D'UN AMÉRICAIN.
différence dans fon ftyle &c celui
de ces lettres qui avoient porté
dans fon ame une émotion fi tendre, qu'elle avoit preffées tant de
fois fur fon cocur! La tête baiffée & foutenue fur fes mains 3
elle s'écria plufieurs fois d'une
voix entrecoupée par les fanglots:
L'ingrat! il me refpedte Ah!
-
il ne m'aime plus
. non, je
n'en fuis plus aimée. Il méprife
mon amour 3 il s'applaudit peutêtre de m'avoir trompée, puifqu'il
ne veut pas être le témoin de mes
pleurs, qu'il craint. de me voir.
J'irai
a hélas ! oui, jirai, je
me jetterai à fes pieds, je - les arroferai de mes larmes, je lui demanderai grace 9 j'implorerai fes
bontés pour cette innocente qui
C iv
n'en fuis plus aimée. Il méprife
mon amour 3 il s'applaudit peutêtre de m'avoir trompée, puifqu'il
ne veut pas être le témoin de mes
pleurs, qu'il craint. de me voir.
J'irai
a hélas ! oui, jirai, je
me jetterai à fes pieds, je - les arroferai de mes larmes, je lui demanderai grace 9 j'implorerai fes
bontés pour cette innocente qui
C iv --- Page 60 ---
M E M OIRES
eft fa
fille e 0 * qu'il l'arrache
la honte
à
9 & qu'il m'abandonne
après, s'il le
veut; je ne l'impor.
tunerai plus. S'ill la
être fes entrailles voyoit, peutferoient émues,
peut-être fe
rappelleroit -il cet
amour e a
-
ces faveurs
Ah!
Tingrat, il a tout oublié I :
Rien ne pourra Aléchir cette ame
plus dure, plus infenfible que le
marbre; mes
plaintes, mes
ne le toucheront
prieres
point ; il triomphera de me voir à fes pieds, &
fermera
F'oreille,aux cris de mon
défefpoir.
Le filence de la nuit ne
calmér ni le trouble ni les puc
tations de cette femme
agi.
dre. Mille
trop tenpenfées plus affreufes
fficeédoient, Bcvenoient l'acca- --- Page 61 ---
D'UN. AMERICAIN. 57.
bler. Sonimagination l'entrainoit
vers fon amant, lui préfentoit cet
infidele près d'un nouvel objet de
fon amour 3 content & fatisfait,
l'accablant des plus tendres careffes, luij jurant de l'aimer toujours.
Elle croyoit lui entendre répéter
ces expreffions fi touchantes, &
voir briller dans fes yeux ce feu,
cette ardeur qu'il avoit autrefois
puifée danslesfiens.Sielle penfoit -
à fa fille, fon coeur étoit ému par
la crain:e, 2 par Finquiétude. Oùr
eft-elle? Vit-elle encore ? Hélas!
linfortunée, s'écrioit-elle, il vaudroit peut - être mieux qu'elle
n'eût jamais vu le jour 1 Mais
ne puis-je donc la voir, la preffer
contre mon fein ? N'eft-elle pas
ma fille ? Qu'en veut-il faire ?
Cv --- Page 62 ---
M 1ÉMOIRES
enlevée ?
Pourquoi me la-t-il
Après m'avoir ravi Phonneur, penfe-t-il pouvoir me priver de mon
enfant ? Le barbare ! qu'il acheve
la vie...
fon crime, quilm'arrachel
Hélas ! que m'ôteroit-il?
Le jour la furprit dans cette
agitation. Animée par l'amour I 3
la nature, elle veut retourner
par chez cet homme cruel qui déchire
fon coeur. Elle arrive à fon hôtel;
elle monte à fon appartement:
on lui dit qu'il repofe. Il repofe,
s'écrie-t-elle, 0e 9 lui quie le remords
Voila, voilà
devroit tourmenter?
le calme que l'habitude du crime
donne aux méchans. Elle avance,
& d'une main hardie ouvre fes rideaux. II s'éveille tout étonné; à
peine peut-il en croire fes yeux :
ire
fon coeur. Elle arrive à fon hôtel;
elle monte à fon appartement:
on lui dit qu'il repofe. Il repofe,
s'écrie-t-elle, 0e 9 lui quie le remords
Voila, voilà
devroit tourmenter?
le calme que l'habitude du crime
donne aux méchans. Elle avance,
& d'une main hardie ouvre fes rideaux. II s'éveille tout étonné; à
peine peut-il en croire fes yeux : --- Page 63 ---
D'UN AMÉRICAIN. 59
il voit cette femme fi timide,
fi modefte, dans le plus affreux
défordre : la fureur eft dans fon regard; fes cheveux font épars. Que
voulez - vous 2 Madame, 2 lui ditil d'un air agité : ? Ce que je veux,
répond fiérement ma mere ? lignore-tu? e 0 Homme lâche & fourbe, vas, ne crains point que je te
parle de cet amour que tu as profané, de tes fermens que tu as indignement violés. Je te méprife
trop pour te faire des reproches.
C'eft mon enfant que je viens te
demander. Qu'as-tu fait de cette
fille trop malheureufe 3 puifque
tu en es le pere ? Elle eft en fireté, répond-il. = Non, fa vie n'eft
pas fire dans tes mains. Que faije @ après avoir conduit fa mere
Cvj --- Page 64 ---
M E M O I R E S
dans la tombe, tu n'auras pas la
d'exterminer cetrifte fruit
cruauté
amour ? Déja,
de mon indigne
eft-elle ? Je veux
peutére. e * . Où
lavoir. Qui de vous, ajouta-t-elle;
fe tournant vers les gens qui
en l'avoient fuivie, & qui fondoient
de vous fait oùt eft
en larmes, qui
lui dit
T'enfant ? Mais, Madame,
en linterrompant, y
mon pere,
Malheureux !
penfez - vous
lui répond ma mere, le vifage
baigné de pleurs, tu voisjufqu'oit
l'amour & la douleur ont pu m'égarer. e . Ah! que m'importe que
la nature fache que tu m'as
toute
déshonorée ? On ne r'envifagera
comme le plus vil,
jamais que
Puis
fourbe des hommes.
le plus
fier & mele regardant d'un : air --- Page 65 ---
D'Ux AMÉRICAIN. 61
naçant : fi dans deux heures mon
enfant ne m'eftpas rendu, attendstoi à tout ce que la fureur 8 le
défefpoir pourront m'infpirer.
Elle difparut fur le champ. Ses
genoux tremblans purent à peine
la porter jufqu'à fa voiture. L'effort qu'elle avoit fait pour parler
l'avoit épuifée. Semblable à une
lumiere qui finit, elle promene
fon feu fur tout ce qui peut le
nourrir: fa flamme s'éleve & jette
un éclat plus brillant 1 ; mais Pinftant d'après elle baiffe, s'agite &
s'éteint.
A peine ma mere fut-elle de
retour, que fes femmes la. porterent dans fon lit. Une fiévre brûlante lui donna bientôt le tranfport. Les Médecins qui furent
épuifée. Semblable à une
lumiere qui finit, elle promene
fon feu fur tout ce qui peut le
nourrir: fa flamme s'éleve & jette
un éclat plus brillant 1 ; mais Pinftant d'après elle baiffe, s'agite &
s'éteint.
A peine ma mere fut-elle de
retour, que fes femmes la. porterent dans fon lit. Une fiévre brûlante lui donna bientôt le tranfport. Les Médecins qui furent --- Page 66 ---
MÉMOIR E S
éloigner la
appellés, ne purent Accablée &
mort qui la menaçoit.
anéantie, pouffant parinprefque de longs foupirs 2 elle
tervalles
fe ranimer:
fembloit quelquefois
couloient fur fes joues
des pleurs
elle vouloit
pâles & défaites :
s'enfoulever fes bras: fes yeux
tr'ouvroient, & d'une voix prefelle prononçoit enqu'éteinte
de fa fille. Tout-àcore le nom
s'étendit
coup le voile de la mort
boufur fes beaux yeux, & cette
charmante fe ferma pour jache
mais.
L'auteur de fa mort en parut
temps; mais bien-:
touché quelque
l'avoit
tôt il oublia & celle qui
le
aimé, & P'enfant dont il étoit
il
A peine ceux auxquels
pere. --- Page 67 ---
D'UN AMERICAIN. - 63
m'avoit confiée, pouvoient- ils en
arracher le fimple néceflaire. Cette
généreufe amie que vous connoiffez, & quiavoit confervé dans
fon coeur attrifté le fouvenir de
ma mere, découvrit enfin le lieu
où j'étois. Elle me pric dans fes
bras. Trop malheureux enfant !
s'écria-t-elle, 3 en répandant fur
moi un torrent de Jarmes, puifque ton pere ne veut pas te reconnoitre pour fa fille, tu feras
la mienne. Elle me fit conduire
fur le champ dans fa maifon, oùs
elle daigna prendre foin de mon
enfance. Jufqu'à préfent cette incomparable amie m'a retenue près
d'elle, & a voulu partager avec
moi fa fortune. Souvent elle me
parle de ma mere, & nous goë- --- Page 68 ---
Mt M O I R E S
douceur à nous attons) quelque
tendrir fur fon fort.
Voilà, continua cette flle charmante , ce que je n'ofois, ce que
jamais dà
je n'aurois peut-être
&
vous dire. Elle baiffa les yeux, 2
tendre que celuide
un rouge plus
la rofe vint embellir fes joues.
Quoild'ef là, belle Aglac, lui disje,enluiprenancies: mains,c'efla
ce fecret que votre coeur n'ofoit
me confier? Ah!i fi votre naiffance
eft le feul obfacle à mon bonheur, je fuis le plus heureux des
hommes. Oui, vous m'êtes encore
plus chere; votre ame eft auffi fenfible que celle de cette mere infortunée. Chere Amante; continuai - je avec tranfport, 2 fois - en
fare,tu feras plus heureufequ'elle.
je,enluiprenancies: mains,c'efla
ce fecret que votre coeur n'ofoit
me confier? Ah!i fi votre naiffance
eft le feul obfacle à mon bonheur, je fuis le plus heureux des
hommes. Oui, vous m'êtes encore
plus chere; votre ame eft auffi fenfible que celle de cette mere infortunée. Chere Amante; continuai - je avec tranfport, 2 fois - en
fare,tu feras plus heureufequ'elle. --- Page 69 ---
D'UN AMÉRICAIN. 65
Sile ciel nous donnoit un enfant,
il ne feroit pas rejetté de forr
pere... : Elle me regarda fi tendrement, que j'ofai m'avancer
pour l'embraffer. Je vis paroitre
à l'inftant l'amie qui nous étoit
également chere. Je fais tout, lui
dis-je, en m'approchant d'elles
votre flle m'a tout confié, & - je ne
l'en aime que davantage: ma fortune 9 mon coeur 2 tout ce que
Yailui appartient: accélérez mon
bonheur; daignez m'unir à votre
enfant: hélas ! nous ferons tous
deux les vôtres. Cette tendre amie
jetta un regard doux fur fa fille;
puis me fixant avec le fourire de
T'attendri@ement, elle m'embraffa
fans pouvoir me parler. Je me fentis pénétré derefpeatdans fes bras S; --- Page 70 ---
M É M OIRE S
&je la nommai ma mere. Aglaé
d'un air ému s'approcha auffi, &
lui baifa la main plufieurs fois.
lui dit fa généreufe
Ma fille, 2
amie, en me montrant, voilà ton
époux; 2 voilà celui qui te fervira
de pere; n'oublie jamais ce que
l'amour lui fait faire pour toi. Jamais, répondit Aglaé,jamais.
vers
Elle ne put achever.Jécendis
elle mes bras ; cette fille charman-
: je : la preffai
te vint s'y précipiter
contre mon coeur, en lui donnant
mille baifers.
Hélas ! cet hymen que j'avois
tant défiré, ne fut pas aufli heul'efpérois; fes charmes
reux quejel
mille évéfurent empoifonnés par
nemens cruels qui ont ulcéré mon
coeur & celui de mon époufe. En --- Page 71 ---
D'UN AMÉRICAIN.
m'uniffant à elle, le ciel fembloit
m'avoir: rauffi affocié à fes malheurs.
Ilyavoit déja plus de trois mois
que j'avois appris le départ du
vaiffeau qui portoit la fucceffion
de mon pere. J'attendois fon arrivée avec une impatience mêlée
d'inquiétude : tous les jours mes
craintes augmentoient : bientôt
ma trifte incertitude s'évanouit:
j'appris que le vaiffeau fur lequel
étoit toute ma fortune avoit été
pris par les Anglois. Plongé dans
une trifteffe profonde 2 jenvifageois les hommes comme une
troupe de barbares qui fondent
avec fureur fur un malheureux
qui ne les a point offenfés, ledépouillent fans pitié, & le précipitent lui & fes enfans dans la mifere.
ientôt
ma trifte incertitude s'évanouit:
j'appris que le vaiffeau fur lequel
étoit toute ma fortune avoit été
pris par les Anglois. Plongé dans
une trifteffe profonde 2 jenvifageois les hommes comme une
troupe de barbares qui fondent
avec fureur fur un malheureux
qui ne les a point offenfés, ledépouillent fans pitié, & le précipitent lui & fes enfans dans la mifere. --- Page 72 ---
ME M OIRES
Celle qui m'avoit confolé dans
mes peines, 9 qui m'avoit donné
cette époufe plus précieufe encore que tout ce que j'avois perdu, fit fes efforts
pour adoucir
mon malheur, Safortune
fuffire à notre dépenfe pouvoit
la
; elle eut
géxérofité de la
nous. Nous.
partager avec
gotitions dans la'médiocrité cette paix que
fait fuir.
l'opulence
Heureux, fi nous en euf
fions pujouir
cruel
long-temps; mais le
deftin frappa la main bienfaifante qui répandoit fur nous
le bonheur. Nous vîmes
fous nos
mourir
yeux notre généreufe
amie, & nous fàmes plus touchés
de fa mort que des approches de la
mifere.
Mon époufe & moi n'ofions --- Page 73 ---
D'UN AMÉRICAIN.
lire dans l'avenir. Hélas ! par
quelle fatalité lhomme pauvre
efkilcondamnéà n'éprouver qu'amertume, que douleur ? Cependant la crainte de voir ceile que
je - chériffois reffentir les horreurs
del l'indigence, me fit chercher les
moyens de l'en mettre à couvert;
mais il en eft fi peu d'honnêtes.
Les portes du temple de la fortune fe referment à P'approche du
malheureux ; il faut qu'il rampe
long - temps dans l'humiliation,
dans le déshonneur, avant qu'elles
s'ouvrent pour lui.
Après avoir éprouvé linutilité
de ces talens aimables qui ne peuvent rien pour celui qui les raffemble - 9 je m'appliquai à cette
fcience fi utile à la navigation, --- Page 74 ---
M ÉMOIR ES
Dans mon voyage fur
tois apperçu
mer,je m'écombien le loch
on fe fert
dont
pour favoir le chemin
quelevaiffeauf fait dans un jour, eft
incommode & peu fàr. Je
le perfedionner.
voulus
Je ne preflentois
pas qu'en facrifiant tout ce
reftoit à une recherche
qui me
ma Patrie,
fi utile à
je
heur d'en être m'expofois au malchaffé par la mifere,
J'employai lés foibles fecours
je reçus de ma mere à
que
cette machine
compofer
mon
qui faifoit tout
efpoir. Déja en voyant mon
objet rempli, je jouiffois du
fir de paffer mes
plaiheureufe
jours dans une
aifance: mon
rêtoit fur mon
époufe arfatisfaits; elle ouvrage des yeux
& les
en examinoit lej jeu
mouvemens avec une fir-
la mifere,
J'employai lés foibles fecours
je reçus de ma mere à
que
cette machine
compofer
mon
qui faifoit tout
efpoir. Déja en voyant mon
objet rempli, je jouiffois du
fir de paffer mes
plaiheureufe
jours dans une
aifance: mon
rêtoit fur mon
époufe arfatisfaits; elle ouvrage des yeux
& les
en examinoit lej jeu
mouvemens avec une fir- --- Page 75 ---
D'UN AMÉRICAIN.
prife mêlée d'admiration : tous
deux nous nous livrions aux plus
douces efpérances. Hélas ! elles
furent bientôt détruites.
Je portai mon ouvrage dans ce
féjour où l'envie & la haine fe cachent fous. des dehors trompeurs,
où les Grands dépofent leur fierté
devant le Prince qu'ils environnent, & dont ils s'empreffent de
gagner la faveur. Ceux qui furent
chargés de l'examiner me comblerent de louanges : 9 me firent
mille queftions ; mais lorfque leur
premiere furprife fut paffée, ils
trouverent des défauts dans cette
machine qui leur avoit paru fi ingénieufe; & comme il n'y a rien
de fi ordinaire chez les efprits foibles que le paffage de l'admiration --- Page 76 ---
mt E MOIR 1 ES
au mépris, ils me dirent que je
n'avois point encore atteint le but
que je m'étois propofé. Sans avoir
égard au temps que j'avois employé, à l'argent que j'avois depenfé, à Fobjet auquel je m'érois
attaché, On fe contenta de m'accorder quelques
Alors .
éloges ftériles.
je vis toute ma fortune
s'évanouir comme CCS feux qui
s'élevent du fein de la terre, brillent un inflant & fe difipent dans
l'air. Hommes durs &
injuftes - s
m'écriai - je, 2 que faut -il donc
faire pour fe garantir de la mifere ?
Dégraderai-je la nobleffe de mon
être, irai-je fatter votre
& m'expofer à VOS
orgueil,
c'eft là le feul
mépris ? Oh!a
moyen qui me refte,
j'aime mieux, oui faime mille fois
mieux --- Page 77 ---
D'UN AMÉRICAIS
mieux mourir. Dans mon emportement, je brifai mon Ouvrage,
Je l'avouerai, en confidérant ces
triftes reftes épars dans ma chambre, en voyantle fruit d'un travail
fi long perdu pour moi, & pour
celle qui m'étoit fi chere, je fentis
des pleurs coulerde mes yeux;j'eus
honte de ma foibleffe; ce fentiment
ne fit qu'aigrir ma douleur. Je revins vers mon époufe qui m'attendoit avec impatience. Quelle fut
fonindignation, lorfqu'elle apprit
le malheureux fuccès de mon voyage! Hélas! fa plus grande peine
étoit de me voir fouffrir!
Je renonçai pour jamais à la recherche de la longitude; & puis il
eft bien difficile de trouver la vérité lorfqu'on a devant les yeux la
1, Part.
D
foibleffe; ce fentiment
ne fit qu'aigrir ma douleur. Je revins vers mon époufe qui m'attendoit avec impatience. Quelle fut
fonindignation, lorfqu'elle apprit
le malheureux fuccès de mon voyage! Hélas! fa plus grande peine
étoit de me voir fouffrir!
Je renonçai pour jamais à la recherche de la longitude; & puis il
eft bien difficile de trouver la vérité lorfqu'on a devant les yeux la
1, Part.
D --- Page 78 ---
MtM OIR E S
Sans bien; ;
mifere & <l'humiliation.
d'avoir
fans efpoir, je me vis forcé
à ces hommes qui nagent
recours
dont le
dans le fein del'opulence,
tant de malheuluxe fait gémir
d'en obtenir
reux. Je me Aattois ils furent tous
del'emploi. Hélas!
la vue
inAlexibles. Il femble que
leur coeur;
du mifémibleendurcife
un vifails alfeétent de lui montrer eft fier
févere; ; leur maintien
viles
ge
Jamais ces ames
& repouffant.
rleplus doux,
n'ont connul le plaifir
de la vercelui de tarir les larmes
tu génifante:
ef
Après avoir troplong-temps ou vu Fioffenfans,
- fuyéleurs refus
fatinutilité de leurs promelfes
preffé parl la faim, je.crus
guantes,
loin unafile contre la
découvrit au --- Page 79 ---
D'UN AMÉRICAIN.
TS
mifere, 3 & je quirtai ma patrie.
Semblable à un infulaire qui fe
voit pourfuivi par unel bête féroce,
il fait fes efforts pour lui échapper ; il appelle du fecours ; mais
perfonne n'eft touché de fes cris.
Epuifé de fatigue, & prêt d'être
atteint par l'animal furieux, il arrive au bord de la mer, ilapperçoit
une pointe de rocher, il s'élance,
& va à la nage chercher l'afile quri
lui eft refufé dans fon ifle.
Perfonne n'ignore quele Roi de
Pruffe voulant affermir fes revenus, ne crut pas trouver des hommes plus intelligens, plus verfés
dans cet art fi funefte au péuple,
que parmi les François. Ceux qui
s'étoient offerts n'ayant pu remplir leurs engagemens, le Prince
D ij --- Page 80 ---
MÉMOIR E S
à mettre fes Etats ert
fe détermina
las de vivre
régie. Un particulier
2e
à Theudans Tobfcurité 2 préféra
dont il jouiffoit
reufe tranquillité ies foins, les agitadans fa patrie 2
eux les
tions que trainent après offrit fes feremplois importans. Il
qui les accepta:
vices au Prince,
dont cet
Séduit par les efpérances
la
homme m'abufa, je partis pour
Pruffe, moi &c la trifte compagne
de mes infortunes.
dans ces
Je voudrois répandre
quelquei cintérêt, ne pas
Mémoires
duLecarrêter tosjoursiesregerdsd
malheurs. Je préfenteteur fur mes
devenu
rai à fes yeux ce peuple
célébre fous un Prince plus grand
au fein de la paix, que terencore
la
jedéeriraifon
gible dans) guerre,
e, moi &c la trifte compagne
de mes infortunes.
dans ces
Je voudrois répandre
quelquei cintérêt, ne pas
Mémoires
duLecarrêter tosjoursiesregerdsd
malheurs. Je préfenteteur fur mes
devenu
rai à fes yeux ce peuple
célébre fous un Prince plus grand
au fein de la paix, que terencore
la
jedéeriraifon
gible dans) guerre, --- Page 81 ---
D'UN AMERICAIN,
génic, fes moeurs, fesinclinations;
& ficette foible efquiffen'a apas les
graces de Pexpreflion, elle aura
du moins le mérite dela vérité.
En fortant de Metz, je paffai à
Sarbruck. J'augurai favorablement des peuples d'Allemagne >
furles manieres fimples & honnêtes des Habitans de cette petite
Ville, queje quittaipour traverfer
une partie du Palatinat, Pays auffi
charmanto que fertile. Ses Habitans
fe reffentent encore du ravage &c
- de la défolation que les François
porterent chez eux fous un Prince
intrépide; mais qui, dans l'ardeur
de fon courage, oublioit quelquefois qu'il combattoit contre des
hommes.
Fatigué de ne marcher que furdes
D iij --- Page 82 ---
EN M O I R E S
routes fablonneufes 8 malentretés
à Mayence
nues, je m'embarquai
rendre à
fur le Rhin, pour me
Francfort. En paffant furce feuve,
il
Fadmirai avec quelle majefté
roule fes caux azurées: fon lit me
parut quatre fois plus fpacieux que
celuide la Seine, 8 foncours beau
coup plus tranquille que celuidu
Rhone.J'arrivaià Francfort. Cette
Ville qui eft libre & fous-la prote8tion de T'Empereur, eft célébre
fes foires, quiy amenent de
par
nombre de
toutes parts un grand
oùt
Marchands. Dans ces temps
l'intérêt tconcilie 8 rapproche tous
TAllemand froid &
les hommes,
aétif: dans ce
tranquille devient
démoment de fermentation, on
couvre en luila rufe & la fagacité --- Page 83 ---
D'UN AMÉRICAIN. 79
du Commerçânt. Touteslesrichef
fes de la haute Allemagne fontverféès dans le fein de Francfort, oà
le fils de FEmpereur prend le titre
faftueuxde Roi des Romains. Ileft
étonnant que cette Ville fi opulente foit fi mal fortifiée. Dans la
derniere guerre elle fut fur le
point d'en reffentir les terribles
atteintes. Ce fut près d'elle que le
Maréchal de Broclie remporta
furle Prince Ferdinandla fameufe
bataille de Berguen. Je parcourus
avecplaifir le champ.de la viétoire
des François : je me rappellaiavec
un fentiment mélédedouceur & de
fierté, quele Général qui iles commandoit défit avec vingt - quatre
mille hommes une armée de cin-.
quante milie,
Div
point d'en reffentir les terribles
atteintes. Ce fut près d'elle que le
Maréchal de Broclie remporta
furle Prince Ferdinandla fameufe
bataille de Berguen. Je parcourus
avecplaifir le champ.de la viétoire
des François : je me rappellaiavec
un fentiment mélédedouceur & de
fierté, quele Général qui iles commandoit défit avec vingt - quatre
mille hommes une armée de cin-.
quante milie,
Div --- Page 84 ---
Mt M O IR E S'
En continuant ma route, l'affreux tableau de la guerre s'offrit
à mes yeux; jet e vis de triftes vefliges que les flammes avoiene
épargnés, des Forêts prefque réduites encendres, des Maifons découvertes & à demi bràlées,
2 des
Bourgs entiers détruits, & de malheureux Habitans qui arrofoient
deleurslarmes la terre trempéeauparavant du fang des hommes. La
partie de la Wefphalie
que je traverfai, & quiavoit éréle théâtre de
la guerre, ne me préfenta pendant
l'efpace de trente lieues que des
objets déplorables, que de petites
Villes où la mifere avoit répandu
la trifteffe &le deuil. Les
campagnes me femblerent affezl bien cultivées, & le folm'en parutfertile, --- Page 85 ---
D'UN AMÉRICAIN.
Je ebrûlois d'impatience de quitter ce Pays, qui nourriffoit ma
mélancolie, & dont lavue portoit
dans mon ame les plus fombres
idées. Je faifois de triftes réflexions fur les funeftes effets de la
guerre , fur la dépopulation qui
devient tous les jours plus fenfible. Heureux les hommes, fi ce
fpeétacle affligeant pouvoit guérir
ceux qui les gouvernent de la fureur d'étendre leurs Empires, qui
ne feront plus un jour que de vaftes
déferts habités par des bêtes fauva:
ges !
Enfin je touchois à une contrée
plus riante, quoiqu'elle eût éprouvéprefque d'auffi grands défaftres..
De belles routes bien percées &c
entretenucs avec foin, àlembellic
Dv --- Page 86 ---
M E M O I R E S
fement defquelles il ne manque
quedétre bordées d'arbres, comme celles de France, me conduifirent dans pluficurs Villes de la
Saxe, dont j'admirai la beauté,
encr'autres celle de Gotha. L'extérieur fimple & propre de leurs
maifons, la netteté de leurs rues 2
en rendent le féjour agréable. Le
peuple m'en parut fouple & intérefTé. Le François n'en eft point aimé. Les Habitans favent pourtant
diffimuler la haine qu'ils ont pour
lui, quand 1 ils fe Aattent de beaucoup gagner, & malheurcufement I
pas cette efpéj€ ne leurpréfentois
rance.
immenfe quelePrinUneplaine
avoit émaillée de fes Aeurs,
temps
inftans
charma pendant quelques
ent le féjour agréable. Le
peuple m'en parut fouple & intérefTé. Le François n'en eft point aimé. Les Habitans favent pourtant
diffimuler la haine qu'ils ont pour
lui, quand 1 ils fe Aattent de beaucoup gagner, & malheurcufement I
pas cette efpéj€ ne leurpréfentois
rance.
immenfe quelePrinUneplaine
avoit émaillée de fes Aeurs,
temps
inftans
charma pendant quelques --- Page 87 ---
D'UN AMÉRICAIN.
l'ennui de mon voyage. Ilne manquoit à mon coeur, pour jouir de
ce fpeétacle raviffant, que l'affummccdevoirliemichinéie compagne de mes pas goûter le repos
que je ne ceffois de lui promettre.
La Ville de Leipfick s'emble s'elever du milieu de cette plaine, &
commander à différens Hameaux
éparsaux environs.J'en trouvailes
bâtimens grands, & d'une noble archite êure; 3 fes rues font fpacieufes & bien pavées; les Habitans
y font rares: elle ne paroit peuplée que dans le temps de fes deux
fameufes foires, qui y amenent
des Marchands de toutes les Nations. Beaucoup d'Italiens & de
Juifs qui y ont fixé leur féjour,
Dvj --- Page 88 ---
MEM O a I RE S
font le plus grand commerce;
y
juger de fa richefle par
On peut
immenfes que le
les contributions
Roi de Pruffey alevées. Il a puifé
dans fon fein les moyens de fubvenir aux frais de fes dernieres camLes Habitans chériffent
pagnes.
la
néanmoins ce Prince, auquel
femble les attacher par
religion
Pintérêt même ne
des liens que
Plufieurs fois ils ont
peut rompre.
leur
vu ce Roiv vainqueur partager
entre la crainte & Y'admiraefprit
conduit
la
tion: ils Pont vu
par
fureur & la vengeance, à la tête
d'une armée triomphante, précédée parl'effroi & la confternation,
le fer & le feu dans la Capiporter
tale de PEledtorat, jetterl'épour
dans le Palais d'une
wante jufques --- Page 89 ---
D'UN ANÉRICAIN.
Princeffe qui in'a pu furvivre à fa
douleur.
Je fortis de Leipfick, pour arriver dans cette terre où j'efpérois
que la fortune, laffe de me perfécuter, feroit pleuvoir fur moi les
faveurs qu'elle m'avoit toujours
refufées dans ma Patrie. Efpoir
trompeur, tu foutenois l'infortuné que tu abufois !
Jen'effayeraipas d'exprimerl'ennui & la trifteffe que j'éprouvai
pendant quatre jours qui s'écoulerent jufqu'à mon arrivée à Berlin. Qu'on fe peigne un homme accablé par le chagrin, toujours environné des plus noires penfées,
forcé fouvent de fe dérober à fès.
triftes réflexions, d'étouffer dans
fon coeur les foupirs qu'il n'ofe
is l'infortuné que tu abufois !
Jen'effayeraipas d'exprimerl'ennui & la trifteffe que j'éprouvai
pendant quatre jours qui s'écoulerent jufqu'à mon arrivée à Berlin. Qu'on fe peigne un homme accablé par le chagrin, toujours environné des plus noires penfées,
forcé fouvent de fe dérober à fès.
triftes réflexions, d'étouffer dans
fon coeur les foupirs qu'il n'ofe --- Page 90 ---
M ÉI M OIR E 3
exhaler, pour confoler une époufe inquiéte & tremblante. Qu'on
fe repréfente deux jeunes époux
de longs malheurs n'ont point
que
endurcis à la peine 5 errans
encore vafte contrée, où pas un
dans une
homme ne vient s'offrir à leurs reattriftés, & les difraire un
gards
infant, où leurs yeux ne peuvent
s'arrêter que fur des terres incultes
& fur f des forêts immenfes, tremblant à chaque pas de s'égarer,
n'ofant fe découvrir leur crainte;
foiB Pon n'aura encore qu'une
difféble idée des mouvemens
dont nosames étoient ébranrens
lées.
Prefque tout le Pays qui fépare
la Saxe du Brandebourg, depuis
Leipfick jufqu'à Berlin, 2 Capitale --- Page 91 ---
D'UN AMÉRICAIN.
dece dernier Eleétorat, n'efto qu'une plaine fablonneufe, couverte
de bois de fapin: on ne voit que
des terres arides & incultes, des
Habitans rares & malheureux, que
leur indigence ne peut mettre à
couvert de la dure néceffité de
payerdes impôts quileur enlevent
tout le fruit de leurs peines, &
leur ôtent tout efpoir de fortir de
Pétat déplorable dans lequel ils.
gémiffent. Si l'homme compatif
fant & malheureux pouvoit fe
confoler de fes peines en voyant
celles de fes femblables,Taurois
oublié les miennes en jettant les
yeux fur ces miférables; mais leur
regard fombre & languiffant, leur
marche incertaine & pénible, ne
faifoient qu'accroitre mes dou- --- Page 92 ---
MEMOIRE S
mifere fe
a leurs ; le poids de ma
faifoit encore fentir davantage à
ouj'émon coeur, par l'impuiffance
toisd'obligerces pauvres Habitans:
Je croyois déja toucher au bonheur ; je commençois à découvrir
les environs de Berlin: c'étoit dans
cette Ville que j'efpérois goûter
ler repos qui fembloit me fuir defilong-temps. Mes yeux brilpuis loient déja d'une douce joie; mon
ame fe livroit aux charmes delefpérance. Hélas ! m'écriai-je, en
levant les mains au Ciel: 6 Toutpuiffant! ! toi qui nous a conduits
fur cette terre étrangere, prends
foin de deux êtres malheureux qui
implorent ta bonté; daignes tarir
leurs larmes. Ma tendreamie, continuai-je, en fixant mon époufe
-temps. Mes yeux brilpuis loient déja d'une douce joie; mon
ame fe livroit aux charmes delefpérance. Hélas ! m'écriai-je, en
levant les mains au Ciel: 6 Toutpuiffant! ! toi qui nous a conduits
fur cette terre étrangere, prends
foin de deux êtres malheureux qui
implorent ta bonté; daignes tarir
leurs larmes. Ma tendreamie, continuai-je, en fixant mon époufe --- Page 93 ---
D'UN ANÉRICAIN.
en la preffant contre mon fein,
nous trouverons parmi leshommes
qui habitent cette contrée les fecours qui nous ont été refufés dans
notre Patrie:peut-étre oublieronsnous aveceux les maux que nous
y avons foufferts.
Ces délicieufes penfées furent
bientôt diflipées; rien ine put changer l'horreur de mon fort; mes
prieres ne défarmerent point le
Ciel irrité. J'éprouvai bientôt
combien le paffage rapide de
la joie au comble de l'infortune eft affreux. En arrivant à Berlin,je vis avec furprife un nombre
prodigieux de mes compatriotes,
que la mifere &x le même efpoir
que moi y avoient aménés. J'eus
un preflentiment de mes peines a --- Page 94 ---
Mt M OIRES
en voyant fur leur vifage la triftef.
fe & l'inquiétude, Un d'eux me dit
quelestiabiransayant. appris qu'ils
venoient pour remplir les emplois de la Régie, les envifageoient comme des monftres qui
apporroient la tyrannie & la faim
dans leur pays. Ilsleur refuferent
le logement & les vivres, qu'ils
offrirent de payer aufli cherement qu'on l'exigeroit. La nuit
qui approchoit redoubloit encore
leur embarras: je n'avois pas lieu
d'attendre un traitementr plus favorable.
Quel'onjugede ma douleur,
en voyant mon unique
ce
efpéranévanouie. Je retournai vers
mon époufe, le coeur ferré, ne fachant comment ui annoncernotre
malheur, ne pouvant me réfoudre --- Page 95 ---
D'UN AMÉRIC AIN.
9K
àlui dire queje craignois que nous
ne fuflions obligés sdepaffer la nuit
expofés à Pinjure de l'air, & de
mourirpeut-être de mifere dans le
pays où nous croyions nous en affranchir pour toujours. Hélas !
elle ne lut que.t trop dans mes yeux
ce queje n'avois pas la force de lui
apprendre. L'air penfif & accablé
avec lequelje l'abordai, lapénétra
d'une douleur fi vive, qu'elle tomba dans mes bras. J'arrofai fon vifage des larmes ameres du défefpoir. Je fis retentir le Ciel de mes
plaintes. Je fus aufli-tôt environné de mes compatriotes ; je leur
montrai mon époufe mourante, 5
en implorant leur fecours, en les
conjurant de rendre à la vie ce que
j'avois de plus cher au monde,
é
avec lequelje l'abordai, lapénétra
d'une douleur fi vive, qu'elle tomba dans mes bras. J'arrofai fon vifage des larmes ameres du défefpoir. Je fis retentir le Ciel de mes
plaintes. Je fus aufli-tôt environné de mes compatriotes ; je leur
montrai mon époufe mourante, 5
en implorant leur fecours, en les
conjurant de rendre à la vie ce que
j'avois de plus cher au monde, --- Page 96 ---
M É M O I R E S
mes
celle qifelepoiroikadauder
malheurs. Ils furent fi touchés de
fon érat, qu'ils s'emprefferent tous
de lui donner du foulagement.
Dansle moment oû elle commençoit à ouvrir les yeux qu'elle arfur moi;
rêtoit douloureufement
on vint nous apprendre que des
François, affez grandemenclogés;
vouloient bien nous recevoir, &
offroient des raftaichiffenous
mens.
Cette nouvelle répandit la joie
parmi nous, Mon époufe n'arriva
qu'avec peine dans la maifon de
Thomme généreux, de qui nous reçut
d'un air affable. Il jetta fur mon
époufe & fur moi des regards qui
m'annoncerent l'intérêt qu'il prcnoit à notre fort. Ma laffitude 1 3 --- Page 97 ---
D'UN AMÉRICAIN.
mon accablement, ne purent me
faire goûter les douceurs du fommeil. Une cruelle incertitude,
d'affreux preffentimens, des imageshorribles que je m'efforçois en
vain d'éloigner, 2 venoient fanscef
fe troubler mon repos. J'imaginois
me voir moi & ma malheureufe
compagne dans un vafte défert,
étendus fur un fable brûlant, envis
ronnés d'hommes pâles & défaits,
qui expiroient, déchirés par la
faim. Saifi d'horreur, mes yeux
noyés de larmes fe fermoient à
ce fpeétacle épouvantable. Hélas!
il ne faifoit que me préfager mon
fort.
Déjale jour commençoit à paroître : je me leve, j'attends avec
impatience le moment olije pour: --- Page 98 ---
M É M O 1 R E S
rai parler au Chef de la Régie. :
Mais devrois-je fatiguerleLe@eur
L
decest triftes détails? ?Peut-être ecroiIl
ra-t-il que je furchargelavérité.
aura peineà feperfumderquuneene
treprife conduite fous les ordres
d'unPrince éclairé par deshommes
qui fe difoientverfés dans les affaires les plus épineufes 2 qui fe
croyoient capables detoutp prévoir,
de toutapplanir, étoit dans le plus
grand défordre.
Le Direeurimportuné de cette foule de François quilui deman
Ssmtrmpatelikesstire
mis, nous répondit d'un air irrité
qu'iln'avoit point de commiflion
à nous donner. Revenu de mon
premier étonnement, lorfque-je
me vis feul, je m'avançai près de
affaires les plus épineufes 2 qui fe
croyoient capables detoutp prévoir,
de toutapplanir, étoit dans le plus
grand défordre.
Le Direeurimportuné de cette foule de François quilui deman
Ssmtrmpatelikesstire
mis, nous répondit d'un air irrité
qu'iln'avoit point de commiflion
à nous donner. Revenu de mon
premier étonnement, lorfque-je
me vis feul, je m'avançai près de --- Page 99 ---
D'UN AMERICAIN. 95
lui, & après lui iavoir reproché fa
mauvaife foi, & la dureté avec
laquelle ils'étoit joué de mon malheur, jele menaçai de porter mes
plaintes au Roi. J'ajoutai que ce
Prince étoit tropjufte pour ne le
pas condamner à me donner des
dédommagemens, & à me renvoyer
à fes frais dans mon pays 2 d'où il
m'avoit fait fortir. Cette menace
parut l'inquiéter. Tant il eft vrai
qu'un Prince qui entend tous ceux
quis'adreffent à lui, intimide & arrête Pinjuftice !Combien de vexations & de crimes fe commettent,
parce quele coupable orgueilleux
fe flatte que les cris de l'opprimé
ne perceront poincjufquaf'oreille
du maitre., que fes plaintes feront
étouffées dans Pobfcurité! : --- Page 100 ---
M E M OIRES S
En parcourant Berlin, je - ren
controis une foule de Commis oififs, parmi lefquels il y avoit plus
de cinquante Officiers François
réformés. Ils fe promenoient dans
l'attente d'un fort plus heureux 3
& attiroient fur eux les regards de
tout le peuple.
Ce fut dans ces momens de rej'obfervai les moeurs des
pos que
Habitans S 2 que j'étudiai ce génie
particulier qui caraétérife & différencie tous les peuples. J'étois
dans la circonftance la plus favora.
ble pour faire des obfervations
juftes. L'homme qui voyage à
grands frais, qui fe montre dans
fous les dehors
un pays étranger
fait
éclatans de l'opulence, qui
luire à tous les yeux lorc qu'il prodigue; --- Page 101 ---
D'UN AMÉRICAIN. 97
digue, ne peut tirer que des conjeétures fort incertaines furle Caraêtere de ceux qui l'environnent.
L'efpérance du gain, cette efp6rance qui change les hommes &
leur fait prendre une forme fidifférente, qui leur donne un air fi
foumis, fi affedlueux, 2 défigure
tous leurs traits ; il ne peut juger
que ceux qui n'ayant rien à efpérer
delui, fe montrent tels qu'ils font:
d'ailleurs ce génie originel & propre à chaque Nation, s'efface & fe
perd chez les grands : ; le peuple
feul le conferve. Obligé de me
concentrer dans cette derniere
claffe, ne lui préfentant rien qui
pût l'engager - à fe contraindre & à
difimuler,je fuis fur de l'avoir vu
dans fon vrai jour.
I, Part.
E
qui n'ayant rien à efpérer
delui, fe montrent tels qu'ils font:
d'ailleurs ce génie originel & propre à chaque Nation, s'efface & fe
perd chez les grands : ; le peuple
feul le conferve. Obligé de me
concentrer dans cette derniere
claffe, ne lui préfentant rien qui
pût l'engager - à fe contraindre & à
difimuler,je fuis fur de l'avoir vu
dans fon vrai jour.
I, Part.
E --- Page 102 ---
MÉM MO I R E S.
fe
à arrêter
Celui qui ne
plait
que fur desi images granfes yeux
dédaignera peutdes & nobles,
Yoffre
être les détails fimples que c'eft fur
Mémoires. Mais
dans ces
groffier,
de Phomme
la defcription forti des mains de
qui eft à peine
aime
le Philofophe
la nature > que
qu'il puife fes réàs'arrêter; c'eft-là bafe & l'enchaifexions qui fontla
; c'eftnement de fes raifonnemens &capprend
laquilérudie! la nature,
donner des leçons à T'humanité.
à
Ville de Berlin me parut
La
prefque égale à
d'une grandeur fes rues font fort
celle de Paris :
; fes mailongues 8 bien alignées
n'ont
la plupart
fons - , qui
pour bien bâties;
qu'un étage, fontaffez
point ces appartemais on n'yvoit --- Page 103 ---
D'UN AMÉRICAIN. 99
mens commodes fagréablement
diftribués, ces falons fi magnifiques, ces petites piéces fi voluptueufement meublées, ces boudoirs ornés avec tant de goût, ces
cabinets délicieux, qui font autant
détemples confacrés à l'amour.On
n'y trouve pas nonplus ces efcaliers
dérobés, dont les femmes fe ferventfiheurcufemene: onn'yapperçoit que de grandes falles fimplement meublées & ornées de quantité de tableaux.
La riviere de la Sprée paffe dans 1
un quartier de la Ville; fon
peu
depente, qui retardelécoulement
de fes eaux, les rend épaiffes &
bourbeufes. Elle exhale quelquefois dans fes environs une odeur
Eij --- Page 104 ---
'1O0
M É M O I R E S
demarécage qui efti infupportable;
fur-tout en Eté.
dans
de la
Ily a
chaque quartier
Ville des pompes pour la commoditédeshabitans; deslampes renfermées dans des lanternes obfcures,
jectent dans la nuit-une lumiere fi
fontpref
trifte &fifombre, qu'elles
inutiles. Le Palais du Roi eft
que
mais n'offre rien de remargrand,
quable; ili In'ya pas mêmeunjardin
quiend dépende,lav vueen eftbornée
detout côté. Celuidu Prince Henrieftd'une beauté fimple & majeftueufe. L'Arfenal bâti fur quatre
faces égales entre ces deux-Palais,
annonce le
militaire du Prin-
:
goût
ce qui l'a fait conftruire, & proucombien il attachoit d'imporve
ais du Roi eft
que
mais n'offre rien de remargrand,
quable; ili In'ya pas mêmeunjardin
quiend dépende,lav vueen eftbornée
detout côté. Celuidu Prince Henrieftd'une beauté fimple & majeftueufe. L'Arfenal bâti fur quatre
faces égales entre ces deux-Palais,
annonce le
militaire du Prin-
:
goût
ce qui l'a fait conftruire, & proucombien il attachoit d'imporve --- Page 105 ---
D'UN ANERICAIN. IOI
tance à tout ce qui pouvoit fervir
à la défenfe & à l'agrandiffement
de fes Etats. L'Opéra fitué en face
du Palais du Prince Henri, eft fort
grand; la falle m'en a paru affez
belle. Le Roi entretient depuis
long-temps, à fes frais, une troupe de Comédiens Italiens pour
l'Opéra, & une de François pour
la Comédie.
Lelieu où s'affemblent les Académiciens, ne répond pas sàlahaute
idée qu'on a de cette Académie,
qu'ont illuftrée ) & qu'illuftrent
encore plufieurs de nos Savans, &
à laquelle les plus grands hommes
de l'Europe fe font honneur d'appartenir. Mais le Prince qui n'oublie: rien pour faire fleurirles fciences, fait conftruire un bâtiment
E iij --- Page 106 ---
M ÉM O I R E S
plus digne d'être leurafile. L'Obfervaroire qui eft en face, eft d'un
goit très-fimple.
La feule promenade publique,
& dont tout le monde peut jouir,
de
eft un grand parc percé
plufieurs allées:eile feroit allez agréa: d
ble, fi une grande quantité de
fable ne la rendoit fariguante. Une
Po allkon candnit à lin Châteant
Qeics aivso -
quelon nomme Charlotembourg,
dontles jardins font grands & bien
entretenus. De ce Château, on
découvre tous les bateaux quifortent de Berlin, & ceux qui viennent de Hambourg.
des TrouBerlin eft gardé par
dont le nombte peut monter
pes,
mille hommes, prefà dix - huit
foldat eft
que tous cazernés. Le --- Page 107 ---
D'UN AMERICAIN.
fi bien obfervé, & la difcipline fi
exagement fuivie 2 2 que l'on n'a
prefque jamais fujet de s'en plaindre.
Cette Ville eft une des mieux
bâries, & des plus belles de l'Allemagne. Quoique le nombre de fes
Habitans foit à peu près de cent
vingt mille, elle ne paroit pas peuplée, & confervelatranquillité &le
filence de la campsgn.L'airqu'on
y refpire eft épaiffi par des particules fablonneufes, 2 qui fouvent
alterent la fanté de ceux qui y demeurent ,8cl es empêchent de parvenir au termequelanature femble
avoirp prefcrit à P'humanité.
Après avoir fait la defcription de Berlin, 2 je vais parler
des mocurs des Habitans, de leur
E iv
oit pas peuplée, & confervelatranquillité &le
filence de la campsgn.L'airqu'on
y refpire eft épaiffi par des particules fablonneufes, 2 qui fouvent
alterent la fanté de ceux qui y demeurent ,8cl es empêchent de parvenir au termequelanature femble
avoirp prefcrit à P'humanité.
Après avoir fait la defcription de Berlin, 2 je vais parler
des mocurs des Habitans, de leur
E iv --- Page 108 ---
Mt MOIRES
caraétere, 3 de leurs occupations 1
deleur commerce, de leurs
faaures.Je âcherai
manuauffi de
dre ce fexe charmant,
peindontl
re s'étend fur tous les hommes. l'empiLes moeurs des Habitans riches
ou aifés font 1 affez douces.LcsNobles font polis & honnêtes: 1 : on ne
volrpoinedansleurs) manierescette
hauteur, cette rudeffe orgueilleufe fi commune à la Nobleffe Allemande. Ils forment entr'eux des
fociétés quiles rendent lians &x af
fables. C'ef dans le grand monde
& fur-tout avec les femmes,
I'homme perd cet air dur & fauva: que
ge qu'il conferve dans la folitude.
Les Bourgeois font bons &
compatiffans, mais peu généreux,
Rarement on les entend médire, --- Page 109 ---
D'UN AMÉRICAIN. 105:
Occupés deleursa affaires, ils paroif
fent prendre un intérêt médiocre
à celles des autres. Chacun fuit
fon goût, & ne craint point de
s'expoferau ridicule. Leur genre
devie eftaffez uniforme, & reffemble à celui des Hollandois. Les
hommespaffentle matin dans leurs
maifons, & vont le foir fe délaffer
de leurs occupations dans des endroitspublics, où ils prennent ces
plaifirs que le Citoyen de Geneve
a fil bien décrits dans faLettre contre les Speétacles, & qu'il trouve
préférables aux nôtres. Là, ils oublient leurs affaires, 2 pour s'occuper de celles de l'Europe. Si quelquefois leur converfation prend
un tour moins férieux, on ne reE V --- Page 110 ---
Y06
M É M O IRE S
cetmarque pointdansleuspropore
cettepureté d'expreflions
te fineffe,
une ame délicate, &c
qui iannoncent
effrayent
adouciffent ces.idées qui
Lorfque l'ivreffe lesjetlap pudeur: délire
la caradtérife; 2
te dans ce
qui
leur
leur joie devient bruyante >
s'enflamme, & ils ne
imagination
parlent que par éclat.
dans fes
L'Artifan plus groflier
fa
manieres, eft bon & fenfible;
fon
brutalité n'eft que paffagere;
aifément
ame conceneéesébranles
du
à la voix de l'intérêt; l'efpoir fon
gain lerend prompt & ardent;
caraôtere eft froid & férieux;i ilpamême au milieu de fes
roit grave
plaifirs.
impétueux &
Ge mouvement
ent que par éclat.
dans fes
L'Artifan plus groflier
fa
manieres, eft bon & fenfible;
fon
brutalité n'eft que paffagere;
aifément
ame conceneéesébranles
du
à la voix de l'intérêt; l'efpoir fon
gain lerend prompt & ardent;
caraôtere eft froid & férieux;i ilpamême au milieu de fes
roit grave
plaifirs.
impétueux &
Ge mouvement --- Page 111 ---
D'UN AMÉRICAIN.
violent quel'on nomme amour, &c
qui n'en eft que la honte, ce feu
dévorant qui emporte Phomme &
le jette dans le délire, eft moins ardent, & ne fe fait pas fentir avec
autant de force & d'aétivité aux
tranquilles Allemands qu'aux autres peuples. La hiere & l'eaude-vie qu'ils boivent àlongs traits,
femblent en calmer & en éteindre
la fureur. Onrencontre cependant
parmi eux ces êtres vils & corrompus qui s'élevént du fein de la
le
lafcif
débauche, 2 dont
regard
fait fuirl'amour, & nej peutenflammer une ame honnête. Laj jeuneffe
libre & oifive va fe livrer avec ces
dangereufes créatures au plaifir de
la danfe dans différens endroits
qu'une mulique bruyante rendfort
Evj --- Page 112 ---
M E M OIRES
tumultueux. Cesmalheureufeslai
donnent fouvent des regrets qui
ne la corrigent point.
Les femmes font blondes
la plupart : ; elles Ont beaucoup pour
d'embonpoint; leur taille n'anila
fineffe ni l'élégance de celle des
Angloifes; elles n'ont point ces figuresvives & enjouées qui enflamment; leur voix, quoique douce,
n'eftpoint pénétrante; on n'éprouve point près d'elles ce trouble,
cet embarras fi tendre qui fait le
charme de l'amour. Siquelquefois
leur teint s'anime,
le défir
3 c'eft plutôt
que le fentiment qui il'embellit. Elles font, comme dit un
Auteur aimable
s heureufement
nées. Les femmes de la Cour plus
douces,plus honnêtes que les au- --- Page 113 ---
D'UN AMÉRICAIN.
tres, ne fe parent point de cette
dignité froide & impérieufe qui
défigure la beauté, en altérant fes
charmes, 2 & elles n'en font pas
moins refpeêtées.
Le Roi de Pruffe qui fait com
bien le fol du pays eft aride, &
qu'il feroit impoffible aux Habitans du Brandebourg de vivre du
produit de la terre, y favorifel'induftrie. Il: a établi plufieurs manufaétures qui fourniffent à une partie du peuple les moyens de fubfif
ter. Il a appellé plufieurs François
pourp perfedionner des manufadtures d'étoffes d'or & d'argent, de
velours, de ferge, de foie & de laine ; mais la lenteur de Pouvrier ;
les matieres dont les frais d'importation augmentent le prix, por-
produit de la terre, y favorifel'induftrie. Il: a établi plufieurs manufaétures qui fourniffent à une partie du peuple les moyens de fubfif
ter. Il a appellé plufieurs François
pourp perfedionner des manufadtures d'étoffes d'or & d'argent, de
velours, de ferge, de foie & de laine ; mais la lenteur de Pouvrier ;
les matieres dont les frais d'importation augmentent le prix, por- --- Page 114 ---
IIO
MEMO - I R E S
celui des étoffes à un tiers de
tent
plus que celles des manufaétures
de France 2 & en empêcheront
toujours le débit. Les draps que
Ton y faitne fontpas comparables
aux nôtres ; la trame en eft inégale &x mal ourdie.Les velours font
mais ilsfont mal
mieux travaillés,
teints. Ces différentes étoffes
néanmoins acquérir
pourroient
parlafuite le degré de perfedion
aétuellement, fi
qui leur manque
Direéteur zélé & attentif joiun
le mérite du
gnoit à T'intelligence!
défintéreffement.
Je n'ai point encore parlé de
POrdre Militaire, du Gouvernemênt, & des dititrente:ReligionsLe Roi de Pruffe a fur pied cent
- vingt mille hommes, qui
quatre --- Page 115 ---
D'UN: AMÉRICAIN.
III
peuvent être affemblés en quinze
jours, & en état- d'entrer en campagne. Ces Troupes fontl'exercice & manceuvrent avec un ordre &
une précifion étonnante; le char-,
gement du fufil fe fait avec beaucoup de vivacité - , & les autres.
temps font auffi prompts. Il régne entre * les Officiers une trèsgrande fubordination. On compte
au fervice du Roi de Pruffe trente mille hommes déferteurs des
Troupes de France, &ce nombre
augmente encore tous les jours 3
mais ils s'accoutument difficilementàla difeiplincAllemande, qui
eft plus dure que la nôtre. D'ailleurs le François n'y trouve aucun
des moyens qu'il a dans fa patrie
pour gagner de l'argent; & je fuis --- Page 116 ---
M É M OIRES
perfuadé qu'à la premiere guerre;
une amniftie en ram eneroit plus
des trois quarts.
Le foldat Pruflien eft grand &
fort; il fe préfente bien fous les
de mort
armes: onnele punitpoint
niàfa premiere ni à fa feconde défertion 3 on le paffe feulement par
les verges; mais il eft pendu à la
troifiéme. Sicet ufage étoit obferon
du
vé en France,
gagneroit
moins quelque chofe en arrêtant
un déferteur. La peine qui devroit
être celle des plus grands crimes,
eft trop multipliée. Un jeune libertin que la débauche a enrôlé,
ou un
flupide payfan quis'eftlaillé
féduire par de belles promeffes, &
qui, dans un moment de défefpoir,
fuit lejoug qu'ils'eft impofé, ne
troifiéme. Sicet ufage étoit obferon
du
vé en France,
gagneroit
moins quelque chofe en arrêtant
un déferteur. La peine qui devroit
être celle des plus grands crimes,
eft trop multipliée. Un jeune libertin que la débauche a enrôlé,
ou un
flupide payfan quis'eftlaillé
féduire par de belles promeffes, &
qui, dans un moment de défefpoir,
fuit lejoug qu'ils'eft impofé, ne --- Page 117 ---
D'UN AMÉRICAIN.
mérite pas la mort. On a cru arrêter les défertions par une punition
auffi effrayante , mais le malheureux peut-illa craindre? elle met
fin à fa.peine.
LeRoifaithui-mème tousles ans
la revue de fes Troupes, & ordonne que l'on dreffe plufieurs camps,
pour faire exécuter devant lui les
évolutions militaires.
Tous les Payfans de la Pruffe
font foldats ; on les nomme Cantoniftes; ; ils font attachés à différens
Régimens ; ils fe rendent deux
fois par an à leurs corps, pour y
faire l'exercice, & y apprendre à
manccuvrer. On voit dans ces
tempsleshommes de la campagne,
dontl la marche eftlourde & pefante, porter le fufil, & avancer d'un --- Page 118 ---
MEM o I R ES
air martial. On peut direavec raifon que tous les Etats de Pruffe
font militaires: & Pon crciroit,
à voir J'exaditude & la difcipline
queleRoifait obferver danstoutes
fes Troupes, qu'il eft toujours fur
lepoint d'entrer en campagne.
Le Gouvernement de Pruffe,
quoique militaire, n'eft 1 point tyrannique: on y voit rarement de
ces coups d'autorité qui étonnent
& intimident les Sujets. LaJufti-
& s'y rend avec
ce yeft prompte,
défintérelfement. Il eft aufli rare
commun ailleurs, d'yvoir une
que
exécutions où la
de ces
populace,
foule cherche à s'émouvoir, à
en
eft
s'artendrir. Le vol n'y
point
puni de mort, & T'onn'entend iprefque jamais dire que quelqu'un ait --- Page 119 ---
D'UN AMÉRICAIN. IIS
été volé. Le crime qui commence
às'effrayer à la vue du fupplice, s'y,
habitue enfuite, & n'eft plus arrêté
parla crainte quel'on cherche vainement àluiinfpirer: il faut l'attaquer jufque dans fa fource pour le
détruire, C'eft un arbre qui pouffe
des branches à l'infini: fi on les
coupe, elles renaiffent bientôt;
mais filon portele ferà far racine 9.
l'arbre tombe 2e 2 & fes branches
meurent.
Le Juge, après avoir rendu une
Sentence de mort, eft obligé de
l'envoyer au Roi avant de la faire
mettre à exécution.Le Monarque
la caffe, fi elle n'eft point conforme aux Loix divines & à celles
de la nature. Tout le monde fait
que les procès les plus épineux ne
coupe, elles renaiffent bientôt;
mais filon portele ferà far racine 9.
l'arbre tombe 2e 2 & fes branches
meurent.
Le Juge, après avoir rendu une
Sentence de mort, eft obligé de
l'envoyer au Roi avant de la faire
mettre à exécution.Le Monarque
la caffe, fi elle n'eft point conforme aux Loix divines & à celles
de la nature. Tout le monde fait
que les procès les plus épineux ne --- Page 120 ---
M E M 0 IR ES
peuvent durer qu'un an. On ne
J
voit point tici de.familles entieres
ruinées par la lenteur intéreffée
de la Juftice.
Al'ombre de l'équité du
tous les Citoyens
Prince,
blement d'une
jouiffent paifiheureufet 1 tranguillitéstous craignent de troublerlharmonie d'un Gouvernement dans
lequel ils goûtent une paix
roit peut-être plus fouvent altérée quife
dans une République. Les
mécontens
époux
peuvent diffoudre leur
mariage; mais ils font obligés de
former d'autres
ne
engagemens ; ils
peuvent que changerleurs chaines, Cette liberté qui fembleroit
devoir favoriferle divorce, &p
ter les hommes à
porfaitg querefferrerles Finconflance, ne
noeuds de Phy- --- Page 121 ---
D'UN AMÉRICAIN,
menée:ileft rare de voir des époux
en ufer.
Les femmes ne font pas auffi
fécondes qu'en France, 2 quoique
dans leur fimplicité elles ne connoiffent point encore cet art fi funefteà la population, de calculer
les devoirs de leur mariage fur
leur fortune. Les enfans foumis à
leurs peres ne peuvent former d'engagemens ni fe mariér fans leur
confentement,
Le Proteftantifine eft à Berlin
la Religion dominante ; le nombre
des Luthériens & celui des Calviniftes font à peu près égaux ; chacune de ces deux Religions a fes
Temples & fes Miniftres différens.
Les Catholiques obfervent publiquement les cérémonies de leur --- Page 122 ---
Mt MOIRES
Eglife; leurs Prêtres les inftruifent fans crainte, &
leur miniftere
remplifent
berté.
avec une entiere liLes Juifs peuvent également
s'affembler dans leur
fans craindre
Synagogue 9
leurs
'que l'on infulte à
cérémonies
Ces malheureux fuperfitieufes.
reurà
qui font en horprefque tous les peuples, &
qui ont été traités fi
par les
long-temps
Catholiques avec inhumanité, ont trouvé à Berlin un alile
contre la perfécution. On penfe
qu'ils y font au nombre de
mille. Le Prince
vingt
qui fait qu'un
peuple riche & commerçant
ne l'abondance & linduftrie amele Pays qu'il habite,
dans
fes Etats, & les
leur a ouvert
y a fixés. L'intérêt
font en horprefque tous les peuples, &
qui ont été traités fi
par les
long-temps
Catholiques avec inhumanité, ont trouvé à Berlin un alile
contre la perfécution. On penfe
qu'ils y font au nombre de
mille. Le Prince
vingt
qui fait qu'un
peuple riche & commerçant
ne l'abondance & linduftrie amele Pays qu'il habite,
dans
fes Etats, & les
leur a ouvert
y a fixés. L'intérêt --- Page 123 ---
D'U N AMÉRIC A I N.
quileur eft finacurel, les fait détefter des Habitans. Il s'en trouve
parmi .eux quelques-uns dont la
fortune eft immenfe; entr'autres
lefameux Ephraim, homme éclairé & intelligent, qui a fourni au
Roi de Pruffe dans la derniere
guerre beaucoup d'argent, 2 & le
moyen del l'augmenter.
Les trois Religions dont je viens
de parler, fontles feules connuesà
Berlin.Joferai ajouter qu'érantun
jour entré dans un Temple des Calviniftes, & ayant aflifté à leur prèche,) je fus édifié du filence, de lair
recueilli &pénétré avec lequel ils
rendoient: à l'Etre fuprême le culte quiluieft dû. Je fus touchéauffi
-du ton (imple & perfualifavec lequel leur Miniftre leur annonçoit
les vérités de I'Evangile. --- Page 124 ---
MÉMOIRES
On n'eft point étourdi dans ce
Pays par ces difputes vuides de
fens, par ces queftions oifeufes,
qui ne font qu'aigrir les efprits,
fans les éclairer, & quele fage méprife. Le mourant ne craint pas
l'on refufe à fes enfans lat trifque
de donner à fes OS
te confolation
la fépulture. La tolérance du Mofemble s'être communinarque
quéeà tous fes Sujets; ils n'infultent point aux cultes différens du
leur. Le Catholique lui-même ne
croit pas voir dans les Proteftans
de malheureux dévoués à
autant des feux éternels. Que ces froids
Politiques qui ont répété tant de
fois que Pintérêr d'un Etat ne permettoit pas la différence des Religions,apprennent que l'expérience --- Page 125 ---
D'UN ANÉRICAIN.
ce dément leur maxime tyrannique. Si la France eût été plus tolérante, elle n'eûtpas vu fortir de
fon fein des familles fans nombre,
quiont porté chez l'Etranger l'induftrie, l'abondance & la population. Plus de vingt mille de ces
familles errantes & fugitives ont
été-chercher en Prufle l'alile qui
leur étoit refufé dans leur Patrie ;
& j'ai vu des Villages entiers peuplés des defcendans de ces miférables François.
Je crois en avoir affez dit, pour
donner au Leêteur unelégere idée
de la Capitale du Brandebourg,
& de fes Habitans.
Après quelques follicitations,
j'obtins un emploi. La crainte de
voir mon époufe dans les horreurs
I, Part,
F
été-chercher en Prufle l'alile qui
leur étoit refufé dans leur Patrie ;
& j'ai vu des Villages entiers peuplés des defcendans de ces miférables François.
Je crois en avoir affez dit, pour
donner au Leêteur unelégere idée
de la Capitale du Brandebourg,
& de fes Habitans.
Après quelques follicitations,
j'obtins un emploi. La crainte de
voir mon époufe dans les horreurs
I, Part,
F --- Page 126 ---
Mé M OIRES
feule me
de l'indigence : 2 pouvoit
Je
donner la force de le remplir.
dans un
vais errer, me difois-je,
e
je - ne connois point; je
pays que
dont on fe
ferai le vilinftrument
des A
faire contribuer
fervira pour
offenhommes qui ne m'ont point
fé. J'irai honteufement répandre les
8c l'effroi chez
Tinquiétude Habitans des campamalheureux enlevérai le fruit de
gnes ; je leur
enrichir des
leurs travaux, pour
qui ofent
hommes méprifables, du fang des
acheter 8 fe nourrir
idées me
peuples. Ces cruelles
faifoient frémir.
touché de
Cependant mon hôte,
me promit que mon
mes peines,
dans fa maifon
époufe trouveroit
la fienne.
les mêmes foins que --- Page 127 ---
D'UN AMÉRICAIN. 123
Affoiblie, excédée de fatigue,
fon état m'attendriffoit; je ne lui
parlois qu'avec le fourire de la
douleur.,
Le moment 2 arriva où je fus forcé de me féparerd'elle. O ma bienaimée ! lui dis-je, en l'embraffant,
ton époux va parcourir cette contrée aride:i ilfera en but à la haine,
aux injures de fes Habitans, & la
plus grande de fes peines fera de
ne te pas voir. Sa tête auffi-tôt fe
pencha fur mon fein, & elle l'arrofa de fes larmes. Hélas ! toute la
fureur du fort n'avoit pu affoiblir
notre amour; 11 fembloits'étendre
& s'accroitre fous fes coups. Je
m'éloignai decette tendre époufe,
comme la mere inquiéte fe fépare
de fes petits 2 pour aller au loin
F ij --- Page 128 ---
MÉMOIRES
qui
leur chercher la nourriture
leur manque.
m'aL'emploi que le Régiffeur
donné étoit à Potfdam, qui
voit
milles (a) de Berlin.
eft à quatre
C
: vais donner
Les détails que je
furla Cour de Pruffe feroientplus
mes obfervations plus
intéreffans,
porté un nom
étenducs, fi j'avois
confidérailluftre, ou une fortune Fobfcurité
ble. Ce n'eft pas dans
T'homme fimple peut percer
que
brillant qui dérobe à fes
ce nuage
& ceux qui
yeux & le Monarque,
à
T'environnent. Tout paroit grand
celui qui eft dans Péloignement; des
que des Héros,
il n'apperçoit
Le mille fait deux lieues communes de
(a)
France.
nom
étenducs, fi j'avois
confidérailluftre, ou une fortune Fobfcurité
ble. Ce n'eft pas dans
T'homme fimple peut percer
que
brillant qui dérobe à fes
ce nuage
& ceux qui
yeux & le Monarque,
à
T'environnent. Tout paroit grand
celui qui eft dans Péloignement; des
que des Héros,
il n'apperçoit
Le mille fait deux lieues communes de
(a)
France. --- Page 129 ---
D'UN AMÉRICAIN.
hommes intrépides, des Miniftres
abtifs & empreffés,quele courant
des affaires entraine : mais fi la
fortune l'approche de ces objets
quiluiparoiffoient fi merveilleux,
fouvent il ne voit plus que des enfans ; celui qu'il croyoit un héros,
n'eft plus qu'un téméraire, le guer-.
rier qu'un faux brave, le Miniftre
qu'un intriguant.Sijavois pu voir
& étudier ce Prince fi célébre,
mon admiration pour lui eût fans
doute augmenté, & je pourrois
aujourd'hui expofer au grandjour
cette ame généreufellaquelle tant
d'autres fervent d'ombre.
La Ville del Potfdam, bâtie fous
Frédéric I, renferme dans fon fein
dix-huit mille Habitans. Elle eft
fituée dans une Ifle que formentla
F iij --- Page 130 ---
MEMOTRES
Havelle & la Sprée.Son terrein eft
à la fois fablonneux
& marécageux. Plufieurs de fes
font dans le goût de
quartiers
terdam. Des
ceux d'Amfcanaux femblables à
ceux de la Hollande coulent dans
cette Ville, également embellie
pardes allées d'arbres quilui donnent un air champécre, & en rendentle
fejourageéable. Onn'yvoie -
point de places décorées; celle
ef en face du Château eft la feule qui
où l'on apperçoive
quelques bâti.
mens remarquables. Larue qui eft
vis-à-vis le Palais du Roi, eft trèsbelle; toutes les façades de fes
maifons font confruites far des
deffeins femblables à ceux de Palladio. Mais fous ces dehors magnifiques fe cache la mifere du
plus --- Page 131 ---
b'UN AMÉRICAIN.
vil artifan, & du foldat malheureux. Onvoit dans cette Ville peu
de Bourgeois; ils font prefque tous
pauvres. Ony rencontre beaucoup
de foldats: cette efpece d'hommes
qui préfente l'image de la guerre,y
frappe les yeux à chaque inftant.
A l'air dur & fauvage de fes Habitans, on prendroit Potfdam pour
le féjour de Pharafmane.
Le Château eft d'un goût médiocre;ileft I fuperbement meublé;
fes jardins font mal deflinés, &
plus mal entretenus.
Le Prince donne le matin aux.
affaires de fon- Royaume: il paroit que ce temps eft bien employé. Illit tous les mémoires qui
lui font adreffés, &yrépond quelquefois. J'ai vu plufieurs Jettres
F iv
es Habitans, on prendroit Potfdam pour
le féjour de Pharafmane.
Le Château eft d'un goût médiocre;ileft I fuperbement meublé;
fes jardins font mal deflinés, &
plus mal entretenus.
Le Prince donne le matin aux.
affaires de fon- Royaume: il paroit que ce temps eft bien employé. Illit tous les mémoires qui
lui font adreffés, &yrépond quelquefois. J'ai vu plufieurs Jettres
F iv --- Page 132 ---
MEM
OIRE S
écrites de fa main à des
ou à fes Sujets,
François;
doient
qui lui demanjuftice. Il la leur
toit, &l leurindiquoits
prometdience. Le Roi dîne à cunjourdau- midi
mi. Il admet
& detable
tous les jours à une
quitouche à la fienne,
ou vingt-cing
vingt
des
perfonnes: ce font
Princes, des
Colonels, ou quelques hommes célébres,
talens
que des
fupérieurs élevent au
mier rang. Pendant
prePotfdam,
mon féjour à
je vis le Marquis d'Argens & M. d'Alembert
plufieurs fois avec Sa Majefté, manger
Ce Prince a beaucoup
avec fruit.
lu, &
livres
Quint-Curce eft un des
qui lui plaît davantage. Son
coeur s'enflamme au récit des actions
d'Alexandre: : il ne fe laffe --- Page 133 ---
D'UN AMÉRICAIN. 129
point d'étudier fes opérations militaires, fes marches, fes fiéges,
fes viétoires: tout le touche, 2 tout
l'intéreffe dans la vie de ce Héros.
Plus fage que le Prince malheureux qui l'avoit pris pour modele, quien avoit la valeur &latémérité, il n'ira point répandrel'effroiau loin, troubler les peuples
qui repofent àl'ombre de la paix: ;
il fe contente de faire fleurir fes
Etats, & de les préferverdelitrup:
tion de fes ennemis.
Le foir, le Roi s'amufe à faire
de la mufique: iljoue très-bien de
la flute, & rend les adagio avec
cette ame, cette chaleur qui donne
à la mufique un charme fi puiffant.
Après le concert, 3 le Prince foupe
avec cing ou fix de fes favoris. C'eft
F V --- Page 134 ---
MÉMOIRES
à ce repas qu'il fe livre le plus à
cette heureufe familiaritéque l'efprit égaye, & du fein de laquelle
naiffent les ris & le plaifir. Si dans
l'épanchement delamitiéiloublie
qu'il eft Roi, tout le monde s'en
fouvient, & l'admire davantage.
Dignité froide &cimpéricufe,jamais le vrai plaifir n'approcha de
toi; jamais le rire ne vint fe placer
fur tes levres.
A un quart de lieue dePotfdam,
eft une Maifon Royale affez jolie,
Elleefti fituée
nommée. eSans-Souci.l
fur une colline; les jardins en font
élégans & bien entretenus. Le
Roi y va faire de petits foupers 9
fè délaffer de fes fatigues, oublier
dans le fein des plaifirs Bellone 8
les Mufes. Ce Prince ne joue ja-
int fe placer
fur tes levres.
A un quart de lieue dePotfdam,
eft une Maifon Royale affez jolie,
Elleefti fituée
nommée. eSans-Souci.l
fur une colline; les jardins en font
élégans & bien entretenus. Le
Roi y va faire de petits foupers 9
fè délaffer de fes fatigues, oublier
dans le fein des plaifirs Bellone 8
les Mufes. Ce Prince ne joue ja- --- Page 135 ---
D'UN AMERICAIN. 131
mais, & ne va point à la chaffe 2
quoiqu'il y ait dans fes bois beaucoup de bêtes fauves qui pourroient luien donnerle plaifir.Ilne
voyage point à grands frais; S iln'a
pas la douleur de fentir qu'il ruine
fes Sujets, en parcourant le pays
qu'ils habitent. Les Etrangers qui
vontàla Cour dePotfdam, n'y font
point éblouis par l'éclat du luxe,
Le Roi eft toujours en uniforme,
& les Seigneurs fe parent de cet
habit qui fied fi bien à des hommes
qui - fe difent les Défenfeurs de la
Patrie, & l'appui du Trône.
Je terminerai cette légere efquiffe par dire que la Pruffe a le
Princele plus digne de la gouverner. Il pofféde les connoiffances
militaires &légiflatives. Ilefbon,
Fvj --- Page 136 ---
MÉMOIRES
jufte & économe,
quoique généreux. Je ne parle point des talens
agréables qu'il cultive : tout le
monde connoit fes
lu
Ouvrages, & a
avec plaifir fes Mémoires de
Brandebourg. Après avoiragrandi
fon Royaume, après avoir rendu
fes Troupes formidables aux Puif
fances quil'environnent, ils'occupe à former un Prince qui puiffe
lui fuccéder, & faire le bonheur
de fes Sujets (6).
(b) Depuis un fiécle, le Danemarck, la Suede,la Pruffe,ont fuccellivemenr produitun Hé
IOS, quia répanda au loin la terreur de fon nom,
Aujourd'hui la Rullie, après avoir donné
Loix àla Pologne, des fers à fes Nobles
des
blicains, porte fes armes victorieufes contre Répu- le
Turc. Déjaellevoit ces barbares épouvantés
devant elle.
fuir
De tous les Monarques du Nord, le Roi de --- Page 137 ---
D'UN AMÉRICAIN.
En rempliffant les fonétions de
mon emploi,jéprouvois combien
le poids de la néceffité eft lourd &
pefant. Je me trouvois dans la
cruellealternativedetromperceux
dont j'avois la confiance, ou de
ruiner des hommes dont le feul
crime étoit celui qui eft commun
àtous les autres. Emporté par le
fentiment de la commifération,
jepardonnai plufieurs foisaux cou*
pables. On le fut, &jefus menacé
de perdre ma place. C'étoit! le feul
fil auquel étoit attachée ma trifle
exiftence. Hélas ! le plus grand
Pruffe eft aduellement le feul qui puiffe arrêter
cette Puiffance redourable, qui tout - à - coup
s'eft élevée,s'eft agrandie, & dont la force & les
fuccés fembleroient menacer YEurope d'une révolution peu éloignéc.
pables. On le fut, &jefus menacé
de perdre ma place. C'étoit! le feul
fil auquel étoit attachée ma trifle
exiftence. Hélas ! le plus grand
Pruffe eft aduellement le feul qui puiffe arrêter
cette Puiffance redourable, qui tout - à - coup
s'eft élevée,s'eft agrandie, & dont la force & les
fuccés fembleroient menacer YEurope d'une révolution peu éloignéc. --- Page 138 ---
MENOIRESI
malheur pour l'homme bon &
compaciffant eft d'être forcé de devenirinfenfibleaux cris de fes femblables, & d'être l'infrument de
leur mifere.
Lorfquefentrois dans ces triftes
cabanes,Tafile du malheureux, l'ef
froi &clacrainte
céder.
efembloientmepré
Je voyois de pauvres vieillards que les années & le travail
avoient accablés, des meres qui
arrêtoient des yeux languiffans fur
leurs foibles enfans. En leur offrantg quelques fecours,Téprouvois
fouvent bien de la douceuràramener la joie fur ces vifages flétris
par la peine & l'indigence,
Le fentiment de mes peines
étoit encore agravé par l'abfence
de mon époufe, Tout le jour elle --- Page 139 ---
D'UN AMÉRICAIN. 135
manquoit à mon coeur. Rempli de
cette femme fi tendre, ,où eftelle,
me difois-je ? que fait-elle à préfent ? fonge-t-elle à celui qui l'adore ? eft-elle heureufe Heureufe loin de moi Comme
j'étois le plus occupéde ces penfées, je vis. entrer dans la maifon
ouje demeurois un grand homme
fimplement mis, mais dont le ton
ferme & affuréannonçoit l'aifance
d'un Négociant de Province. Il
vint fe placer près de moi, & avec
cette franchife affez ordinaire aux
Allemands, il me parla de fes affaires, dufujet de fon voyage. Commeil me vit diftrait Bx penfif, il me
fit plufieurs queftions. Je crus découvrir dans le fon de fa voix plus
d'intérêt que de curiofité, Je ré- --- Page 140 ---
MÉMOIRES
pondis à fa confiance 5 en lui
avouantle fujet de mes peines. Eh
bien, me dic-il, après m'avoir entendu, je vois que vous êtes un
homme honnête ; laiffezà d'autres
malheureux cet état qui n'eft pas
digne de vous. Sivous voulez vous
donner quelques peines pour mes
affaires, je vous intérefferai dans
mon commerce, & vous verrez
que je fais reconnoitre les fervices
que l'on me send. J'acceptai avec
reconnoiffance l'offre généreufe
me fit ce Négociant de m'emque
mener aveclui moi & mon époufe.
Jeretournai le lendemainàl Berlin, pour remettre ma commiflion
au Chef de la Régie. Je brûlois
d'impatience de revoir la tendre
amie de mon cocur. Je courus, je
fferai dans
mon commerce, & vous verrez
que je fais reconnoitre les fervices
que l'on me send. J'acceptai avec
reconnoiffance l'offre généreufe
me fit ce Négociant de m'emque
mener aveclui moi & mon époufe.
Jeretournai le lendemainàl Berlin, pour remettre ma commiflion
au Chef de la Régie. Je brûlois
d'impatience de revoir la tendre
amie de mon cocur. Je courus, je --- Page 141 ---
D'UN AMÉRICAIN.
volai chez fon hôte. Elle me vit;
faf furprife. e fes bras tendus vers
moi o doux raviffement ! précieux &innocent tranfport ! on ne
goûte plus Vos charmes. L'infidélité, la trifte indifférence ont fuccédéau fentimentle plus pur.
L'homme généreux qui nous
avoit ouvert fa maifon, vit avec
peine les préparatifs de notre départ. Nous le quittâmes avec cette
douleur muette que des ames fenfibles éprouvent en fe féparant de
leur bienfaiteur, & nous rejoignimes M. Schaap: : (c'étoit le nom du
Négociant Allemand ). i nous attendoit pourallerenSiléfie, où fes
affaires l'appelloient. Je fus charmé de voir cette Province, la plus
belle de celles que le Roi ide Pruffe --- Page 142 ---
Mt MOIRES
a fous fon Empire. Je ne ferai
point
ici la defcription de toutes
les Villes du Brandebourg
traverfées
gque j'ai
pour aller en Siléfie,
Cette Province, qui appartenoit
autrefois à la Maifon
eft une desplus vaftes de d'Autriche,
Elle eft bornée
I'Europe.
au nord par le
Brandebourg & la Pologne 2e ; àl'orient,e elle l'eft encore parlaPologne 5 au midi,
parlaHongrie & la
Moravies: au couchant, partie parla
BaffeLuface, & partie par la Bohé
me. Elle forme à
lée longuede
peu près une valfoixante milles d'Allemagne, environnée de montatesrivieres
fadercne-rtasvet
quila fertilifent, &vont
fejetter dans l'Oder.
la Capitale. Cette.
Breflaw en eft
Province eft très- --- Page 143 ---
D'UNT AMÉRICAIN.
fertile en bleds: les pâturages en
font excellens ; auffi les prairies
font a elles couvertes d'un nombreux béailquisyengraillsy & fait
la richcfe du Pays. La riviere de
l'Oder qui l'arrofe la rend trèsagréable, & facilitef fon commerce.
Je n'ai point cherché à approfondir files droits que le Roiaprétendu avoir fur la Siléfie, & en vertu defquels ill'a enlevéeà laReine
d'Hongrie, font plus légitimes que
ceux de cette Princeffe. Les deux
Puiffances ont mis leurs titres fous
les yeux de IEurope, & les ont
fait valoir. Mais comme la raifon
décide rarement entre les Souverains s la force desarmes a donné
un maitre à cette Province.Le Roi
y entretient quatre a vingt mille
le Roiaprétendu avoir fur la Siléfie, & en vertu defquels ill'a enlevéeà laReine
d'Hongrie, font plus légitimes que
ceux de cette Princeffe. Les deux
Puiffances ont mis leurs titres fous
les yeux de IEurope, & les ont
fait valoir. Mais comme la raifon
décide rarement entre les Souverains s la force desarmes a donné
un maitre à cette Province.Le Roi
y entretient quatre a vingt mille --- Page 144 ---
MÉNOIRES
hommes ; ilen retire des fommes
immenfes. Peut-être feroit-il
aiméde fes nouveaux
plus
Sujets, s'ils
étoientmoins
&
furchargésd'impôts,
il: feroit plus fur de conferver fa
conquête.
Après avoir long-temps arrêté
mes yeux fur des plaines arides & fablonneufes, je parcourois
avec plaifir cette belle contrée qui
ne m'offroit plus le trifte fpedacle
de la mifere & de la dépopulation.
Ses Habitans jouiffent de cette aifance qui eft commune à tous les
peuples, dont le pays eft fertile &
commerçant. L'adlivité & l'induf
trie répandent parmi eux une heureufe abondance. Les toiles
cette Province
que
fournitàl-E/pagney
y entretiennent un nombre confi- --- Page 145 ---
D'UN AMERICAIN. 14T
dérable de Manufaétures, & forment avec fes draps une des principales branches de fon commerce,
qui pénétre dans toutes les parties
de l'Allemagne, & s'étend même
jufqu'en France. Elle aa auflil'avantage, fi c'en eft un, de renfermer
dans fon fein beaucoup de Nobles,
qui fe contentent de parler deleur
origine, fans fe montrer fous des
dehorsplus brillans queles fimples
Bourgeois.
La Religion Catholique eftcelle qui domine en Siléfie,Peut-étre
préfente-t-elle à fes Habitans le
Prince Proteftant quiles gouverne
fous un afpeêt moins favorable,La
conformité du culte eft une chaîne
de plus qui lie le peuple à fon Souyerain. L'homme craintif & fu- --- Page 146 ---
M ÉMOIRES
perfitieux croit toujours voir la
haine ou la tyrannie dans le coeur
d'un Roi dont la Religion différe
de la fienne.
Le féjour quej'ai fait en Siléfie
n'apas été affez long
obfervations
pour que mes
fur les moeurs desHabitans, & furleurpays, foientbien
juftes & bien étendues. Celui
veut
qui
briller, 2 juge au premier
afpect, & prononce d'un ton
tranchant; mais l'homme fimple,
qui cherche la vérité, & qui veut
la dire, crainttoujours de fe tromper.
La Ville de Breflaw m'a
grande & affez bien bâtie.L'Oder paru
qui la traverfe a un lic très - fpacieux, & coule avec une rapidité
étonnante. Cette riviere qui ref
juftes & bien étendues. Celui
veut
qui
briller, 2 juge au premier
afpect, & prononce d'un ton
tranchant; mais l'homme fimple,
qui cherche la vérité, & qui veut
la dire, crainttoujours de fe tromper.
La Ville de Breflaw m'a
grande & affez bien bâtie.L'Oder paru
qui la traverfe a un lic très - fpacieux, & coule avec une rapidité
étonnante. Cette riviere qui ref --- Page 147 ---
D'UN AMÉRICAIN
femble à un grand canal, bordée
de belles prairies & de plufieurs
arbriffeaux, forme une perfpedive
fort agréable. Les rues de Breflaw
font fi larges & fi régulieres, que
Pon découvriroit les deux extrémités de la Ville, fi elle étoit
moins longue. Onyremarque auffi
plufieurs Places affez belles, entr'autres une où eft le Marché au
Sel, environnée de bâtimens qui
font de la plus noble architeâure.
Il y a dans cette Ville plufieurs
Eglifes bâties avec goût, fur-tout
une que les Luthériens ontenlevée
aux Catholiques, parce qu'ils font
en plus grand nombre, -
& que leur
Religion eft la dominante à Breflaw.
M. Schaap,qui, après avoir vu --- Page 148 ---
MÉMOIR ES S
dans un pays ce qui fe vendoit le
mieux, ne trouvoitplus rien digne
de fa curiolité, ayant fini toutes
fes affaires, quitra la Siléfie pour
aller à Konig(berg. Nous le fuivimes moi & mon époufe. Après
quelques jours d'une route affez
dans
fatiguante. . nous arrivâmes
cette Ville, qui eft la Capitale
de la Pruffe, & qui.fur fondée
fiécle
les Chevaau treiziéme
par
liers de l'Ordre Teutonique. Ils la
l'honnommerent Konig/berg,enl
neur de Primiflas Ortocare, 2 Roi
de Bohême, qui leur amena du
fecours contre les Habitans de
qui étoient encore
ces quartiers,
Paiens. Elle fut fort agrandie par
Albert de Brandebourg, qui la
zendit une des plus confidérables
du --- Page 149 ---
D'UN AMERICAIN. 145
du Nord. Ce Prince qui aimoit
les Sciences, yfonda une Univerfité quieft affez célébre. Onyvoit
auffi une Bibliothéque nombreufe, enrichie d'un Volume écrit
de fa main, pour l'inftrudtion de
fon fils, & le Gouvernement du
Pays. Konigiberg étoit autrefois
très-peuplée ; mais en 1709 elle
fut affligée d'une pefte qui diminua beaucoup le nombre de fes
Habitans. Cette Ville fait un commerce confidérable avec la Ruffie
dont elle eft frontiere. Sa proximité lui fut funefte dans la derniere
guerre. Les Rufles s'en emparerent, & la firent contribuer. La
riviere de Perge, fur les bords de
laquelle elle eft bâtie, facilite fon
commerce avec toutes les Na1.Part.
G
très-peuplée ; mais en 1709 elle
fut affligée d'une pefte qui diminua beaucoup le nombre de fes
Habitans. Cette Ville fait un commerce confidérable avec la Ruffie
dont elle eft frontiere. Sa proximité lui fut funefte dans la derniere
guerre. Les Rufles s'en emparerent, & la firent contribuer. La
riviere de Perge, fur les bords de
laquelle elle eft bâtie, facilite fon
commerce avec toutes les Na1.Part.
G --- Page 150 ---
Mt M O IR E S
tions, & le rend très - Aoriffant.
avoit befoin de
M. Schaap, qui
Pelleteries, me mena chez zun Mar:
chand. Comme nous faifions nos
emplettes, nous vimes arriver deux
Ruffes qui lui demanderent différentes
mancdhantita.lLadgeliece
fini leur compte, lun des
rent deux fit enlever tout ce qu'il avoit
choili,8 s'en alla fans donner d'arL'autre lui fouhaita un heugent.
&
d'un air affez
reux voyage, paffa
voiline. Je
libre dans la chambre
demandai à notre Marchand pourcethomme ne fuivoit pas fon
quoi
camarade. Ceft, me répondit-il,
qu'il eft fa caution ; fa perparce
de toutes les
fonne me répond
marchandifes que fon affociévient
cheamoi.Lorfqulilfers
deprendre --- Page 151 ---
D'UN- AMÉRICAIN,
en Ruffie 9 il m'enverra des Pelleteries pour ce qu'il me doit, & fon
affocié alors ira le rejoindre. Il
ya bien des Nations, continua-t-il,
avec lefquelles il ne feroit pas trop
fur de faire depareiiles conditions,
Je connois plus d'un François
qui me laifferoit volontiers tous
fes compatriotes pour dix mille
francs.Voilà, dis-je en moi-même,
& en rougiffant, voilà donc l'idée
que le peuple le plus poli & le plus
aimable a donnée de fa probité.
Deshommes grofliers, fortis à peine des mains de la nature, ont fi
gagnerla confiance des Etrangers.
Leur bonne foi ne vaut-elle pas
mieux que tous ces talens dont
nous fommes fi fiers, & qui nous
rendent fi avantageux? Je ne rés
Gij --- Page 152 ---
M É M O I R E S
rien au Marchand, parce
U
pondis
François:
quilignoroit quej'étois)
fes
M. Schaap occupé à examiner
Pelleteries, ne nous avoit point
choifi ce qui
entendus. Aprèsavoir
le Marlui convenoit, il paya allâmes à
chand, & nous nous en
P'Auberge, où mon époufe nous
attendoit. Notre Négociant nous
vouloir retourner à
annonça qu'il
Hambourg fa Patrie, où ilefpéroit
à mêmedel lui être utile.
me mettre
Pruffe,jajouAvant de quitterla
terai encore un mot furl'origine fitué
desPruffiens. Cel Royaume eft
nord, la SaentrelaMterbh.lilauesun
&la Lithuanieà l'orient;
mogitie
le Brandela Pologne au midi,
& la Caffubie au couchant:
bourg
& les
On ne fait pas au jufte,
Hambourg fa Patrie, où ilefpéroit
à mêmedel lui être utile.
me mettre
Pruffe,jajouAvant de quitterla
terai encore un mot furl'origine fitué
desPruffiens. Cel Royaume eft
nord, la SaentrelaMterbh.lilauesun
&la Lithuanieà l'orient;
mogitie
le Brandela Pologne au midi,
& la Caffubie au couchant:
bourg
& les
On ne fait pas au jufte, --- Page 153 ---
D'UN AMÉRICAIN,
14S
Pruffiens eux - mêmes ignorent
comment Onl les appelloit autrefois. Ils ont tiré leur nom de
Borufiens de la riviere de Ruffe
(c). On les a toujours confondus;
ou avec les Bas Allemands, ou
avec les Polonois. Aujourd'hui ils
font mêlés les uns avec les autres: 5
mais ils n'avoient anciennement
aucun commerce avec eux. Leur
pays fut habité par des Peuples,
qui étant partis de la Scithie, 3 &
des extrémités de I'Europe, où eft
la fource du fleuve Tanaïs, s'arrêterent dans cette Province ravagée & abandonnée parles Goths.
Iis yvécurent à la maniere de leur
Pays; c'eft-à-dire, qu'ils menoient
(c) Bo fignifie auprès.
G iij --- Page 154 ---
15o
M É M OIRES
une vie errante & fugitive. Ils ne
connoiffoient d'autres fruits que
ceux que la nature produit fans
culture.Ils n'avoient aucune Religion, &c paroiffoient même ne
pas avoir d'idée de la Divinité: ils
regardoient le refte des hommes
comme des êtres indifférens; chacund'eux s'ifoloit:ils vivoientfans
Loix, & n'étoient affujectis à aucune forme de Gouvernement; ; ils
fe nourriffoient de miel fauvage, de
fangde cheval, ou de bêtes féroces,
qu'ils perçoient de leurs fléches,
ou qu'ils atteignoient à la courfe.
Ils fuivoient l'impulfion de la nature; faififfoient la premiere femme qui s'offroit à leurs.regards,
&leur : amour pour elle s'éteignoit
avec le défir quil'avoit fait naitre. --- Page 155 ---
D'UN AMÉRICAIN. ISI
Ce Peuple errant multiplia à un
fi grand point, que le nombre
d'enfans luif fut à charprodigieux
embarras il forma
ge. Dans cet
la cruelle réfolution de faire mourir toutes les filles qui naitroient,
mâles. Pen-
&de ne garder queles
dant deux ans, il exécuta ce projetbarbare. Sesvoifins n'en étoient
pas moins inquiétés par les courfes qu'il faifoit fur leurs terres. Il
leur étoit difficile de s'oppofer à
cette multitude d'hommes qui ravageoientleurs campagnes, 8fondoient fur eux comme un torrent
groffi par les neiges, qui defcend
avec rapidité d'une montagne, &
entraine tout ce qu'il rencontre.
Enfin, fatigués de cette vie vagabonde, ils s'affemblerent un jour
G iv
. Sesvoifins n'en étoient
pas moins inquiétés par les courfes qu'il faifoit fur leurs terres. Il
leur étoit difficile de s'oppofer à
cette multitude d'hommes qui ravageoientleurs campagnes, 8fondoient fur eux comme un torrent
groffi par les neiges, qui defcend
avec rapidité d'une montagne, &
entraine tout ce qu'il rencontre.
Enfin, fatigués de cette vie vagabonde, ils s'affemblerent un jour
G iv --- Page 156 ---
M E MOIRES
pour établir quelques
Un de ces
réglemens.
Barbares, qui n'avoit
pas l'efprit fi groflier que les
antres 3 leur tint ce
difcours :
Pourquoi inous
so de tirer des Abeilles contentons-nous
S nourrir nos
de quoi
corps ?
30 prenons - nous auffi des que n'en
55 tions & des
infrucS5 notre
exempiespourégler
vie ? Ne voyons - nous
5 aufliqu'elles ont
pas
5 obéifent?] Elles unRoiiquielles font
5 avec
gouvernées
oifeuéguinéellesquifonec
fes, font forcées de
50 les qui font plus travailler;cel.
s0.
ménageres, plus
induftrieufes &
55 font dans les
plus occupées 2
places les
s0 norables de leurs
plus hodifcours
ruches >0, Ce
plucàlaffemblée. : ils élu-.
rent
unanimement ce fage Barbare --- Page 157 ---
D'UN AMÉRICAIN. 153
pour leur Roi, qu'ils nommerent
Vroter: c'eftle nom qu'ils donnent
dansleur langue au Roi des Abeilles. Cet homme avoit un efprit
pénétrant, l'ame grande & jufe
que doit avoir un Roi. Il régla Ies
mariages 7 abolit ce mélange qui
ne peut exifter que chez une Nation féroce, & que Platon, dans
ce délire qu'un Philofophe ne devroit jamais éprouver, autorife
dans fa République. Il leur donna
des Loix, leur infpira de la crainte
pour les Dieux, & leur fit adorer
des Serpens, 3 animaux rares dans
ces régions froides. II leur donna
l'exemple des Samogites 8c des
Peuples de la Lithuanie. Quelque
temps après, pourqu'on ne dépeuplâtpas les forêrs,illeur perfuada
Gv --- Page 158 ---
M É M 0 1 R E S
étoient les Dique les bêtés en
à
vinités. Il partagea la campagne
la cultiver, & confes Sujets pour
Alors ces
facra quelques forêts.
Barbares devinrent plus redoutaajoutée à leur
bles. La difcipline
valeur, les rendit quelque temps
invincibles. Ils ravagerent la Proqui font des.
vince des Maffoviens,
de Pologne, défirent pluPeuples fois leur armée, & leur firent
fieurs
deftruétion entiere.
craindre une
Conrad, Roi d
de Pologne, défefpede réfifter à des ennemis auffi
rant
réfolut d'aller à Rome;
terribles, obtenir du fecours ; il le
pour
les Saxons:
follicita pourlui, pour
& les Allemands, ,également attaqu'ils ne
qués par ces Barbares,
zepoufloient qu'avec peine,
pluPeuples fois leur armée, & leur firent
fieurs
deftruétion entiere.
craindre une
Conrad, Roi d
de Pologne, défefpede réfifter à des ennemis auffi
rant
réfolut d'aller à Rome;
terribles, obtenir du fecours ; il le
pour
les Saxons:
follicita pourlui, pour
& les Allemands, ,également attaqu'ils ne
qués par ces Barbares,
zepoufloient qu'avec peine, --- Page 159 ---
D'UN AMÉRICAIN.
ISS
LePapeinfruit que c'étoientdes
Paiens contre lefquels on lui demandoit du fecours, & preffé par
les Chevaliers Teutons, qui venoient d'être chaffés de Syrie pax
les Sarrafins, & qui lui demandoient une retraite pour leur Ordre, leur envoya CES Chevaliers.
Ils étoient alors au nombre de
trente mille, tous Allemands, felon leur inftitut qui ne leur permettoit pas d'en admettre d'une
autre nation. Cette Société, qui
avoit eu detrès-petits commencemens,s'étoit augmentée confidérablement, avoit acquis de grands
honneurs & des richeffes immenfes. Ces Chevaliers s'avancerent
dansla Pruffe, & tuerent un grand
nombre d'Habitans en différentes
Gvi --- Page 160 ---
M E M 0 I R ES
batailles. Après 2 les avoir vaincus 5
& en avoir exterminé la plus gran- A
de partie, ils forcerent ceux qu'ils
de recevoir la
firent prifonniers
Religion Catholique. Le Pape
des hommes éclairés
leur envoya
les inftruire de fes dogmes ;
pour mais ils eurent tant d'averfion pour
leursMaitres, qu'ellesétenditjuffurles principes qu'ils voulu-.
ques leur donner. Dans leur fureur
rent
l'Archevèque. Adel
ils attaquerent
la tête dans
ber, & lui couperent
difoit la Meffe.
le temps qu'il
&
Après avoir fouvent quitté
leur enrepris la Religion.qu'on
feignoit, ils s'adoucirent enfin,8
fe laifferent perfuader. Ils tuerent
& brûlerent les forêts
leur Serpent,
avoient fervi de Temple.
quileur --- Page 161 ---
D'UN AMÉRICAIN.
Les Chevaliers Teutons s'étant
rendus maîtres de la Pruffe, leurs
familles commencerent à s'y établir; & c'eft d'eux en grandepartie
que defcendlaNoblelfe quil'illuf
tre. Leur Ordre devint fi puifant,
qu'il pouvoit compofer une armée
de foixante mille hommes. Les
Princes du Sang Royal fe faifoient
gloire de les commander : leur
Chef avoit tous les honneurs d'un
Roi. Fiers de leurs fuccès, ils oublierent bientôt celui à quiils devoient leur conquête. Ils fe révolterent contre lui, s'appropriererit
tousles biens de l'Ordre, & rendirent leurs Commanderies héréditaites. Ils firent même la guerre
aux Polonois qu'ils étoient venus
fecourir. En 1450, les Villes de
fe faifoient
gloire de les commander : leur
Chef avoit tous les honneurs d'un
Roi. Fiers de leurs fuccès, ils oublierent bientôt celui à quiils devoient leur conquête. Ils fe révolterent contre lui, s'appropriererit
tousles biens de l'Ordre, & rendirent leurs Commanderies héréditaites. Ils firent même la guerre
aux Polonois qu'ils étoient venus
fecourir. En 1450, les Villes de --- Page 162 ---
M É M O 1 2 R E S
Dantzig, Thorn & Elbing, déclarerent àleur 1
Grand-Maitre qu'elles
étoient laffes deluiobéir. Elles fe
donnerent à Cazimir, fils de Jagellon, Roi de Pologne.
La guerre que les Chevaliers &
lesPolonois fe firenrpourlal Pruffe, 3
dura treize ans. Ces derniers étant
laloi.
reftés vi@orieux,donnerent)
La Pruffe citérieure de la Viftule
fut annexée eau Royaume de Pologne, & - s'appella Pruffe Royale.
L'Ordre garda la Pruffe ultérieure, mais furobligé d'en prêter
En
hommage aux Vainqueurs.
Albert Margrave de Brande1510,
de lOrdre
bourg,Giand-Misiue
Teutonique, entréprit une nouvelle guerre contre les Polonois,
qu'il termina heureufement pour --- Page 163 ---
D'UN AMERICATN.
I59
lui. Sigifmond, Roi de Pologne 9
le créa Duc de Pruffe, & rendit
cette dignité héréditaire pour CC
Prince & fes defcendans. Ce Duc
étant refté maitre de la Pruffe,
quitta Thabit, la croix &les armes
de l'Ordre Teutonique. Les Chevaliers trop foibles fe contenterent
de protefter contre ce qu'ils ne purent empêcher.
Les nouveaux dogmes de Lu-
/ ther & de Calvin s'étoient répandus dans l'Allémagne: Pintérêr &c
Vindépendance les avoient fait recevoir avecavidité, B avoientarraché du fein de TEglife un nombre
prodigieux de fes enfans. Albert.
fe fit Proteftant, & la Pruffe imita
fon exemple. Après la mort d'Albert, ,le Duché de Prufle futlong- --- Page 164 ---
M É M O I R E S
temps ravagé par les guerres de
Guftave - Adolphe avec IEmpeFerdinand II. Enfin il fut
reur
héréditaire
érigé - en Royaume
fous Frédéric Eleéteur de Brandebourg. L'Empereur Léopold,
connoiffoit Pambition de ce
qui
Prince, & qui vouloit le mettre
dans, fes intérêts, lui promit de
le faire reconnoitre Roi, s'ifvouloit lui fournir les fecours dont il
avoit befoin. Frédéricy I confentit:
il fut couronné à Konigfberg, & A
reconnu par tous les Alliés: il le
futenfuite partoutesle-Puilinces
contradlantes au traité d'Utrecht.
La Princefle Sophie-Charlotte fon
époufe, fut peut-être la pfemiere
de fon fexe bien fupérieure à cette
Reine Elifabeth, qui n'étoitqu'or,
'ifvouloit lui fournir les fecours dont il
avoit befoin. Frédéricy I confentit:
il fut couronné à Konigfberg, & A
reconnu par tous les Alliés: il le
futenfuite partoutesle-Puilinces
contradlantes au traité d'Utrecht.
La Princefle Sophie-Charlotte fon
époufe, fut peut-être la pfemiere
de fon fexe bien fupérieure à cette
Reine Elifabeth, qui n'étoitqu'or, --- Page 165 ---
D'UN AMÉRICAIN, -161
gueilleufe & rufée. Elle écrivoit à Leibnitz à l'occafion du
couronnement de fon mari: 2 Ne
20 croyez pas que je préfere ces
dont
s grandeurs & ces Couronnes
S on fait ici tant de cas, aux charS mes des entretiens philofophi-
> ques que nous avons eu à Char
Prina lotenbourg >, C'eftàcette
ceffe que l'Académie Royale des
Sciences de Berlin doit lexiftence>
Leibnitz en fut le Chef. Elle aimoit à s'entretenir avec ce Philofophe fur le principe des chofes:
elle connoiffoit le foible de fon
époux, & le voyoit avec la fupériorité d'une ame grande. : > Je
50 prépare au Roi, difoit-clle en
20 mourant,lefpedacle d'une pom20 pe funebre, où il aura une nou- --- Page 166 ---
MÉMOIRES
20 velle occafion de déployer fa
>. Frédéric I.
50 magnificence (d)
laiffa fon Royaume à
en mourant,
FrédéricGuillume, qui eut pour
fucceffeur Charles-Frédéric 2 régnant aujourd'hui.
Après avoir parlé de Y'origine
des Pruffiens, & des révolutions
quifonta arrivées dansleur Gouvernement, il ne me refte plus qu'à
réfexions fur la
ajouter quelques
nature du Pays. La mérjette furles
côtes de la Pruffe une très-grande
quantité d'ambre 1 : les Habitans
achetentlap permifion delerecueillir, & vont le chercher jufques
dans les Aots. Cette matiere faifoit
autrefois la richeffe du Pays. Elle
(d) V.les Mémoires de Brandebourg. --- Page 167 ---
D'UN AMÉRICAIN. 163
étoit fi eftimée dans le temps des
Romains, que IEmpereur Domitien voulut faire la guerre à ces
Peuples pour.la feule-raifon qu'ils
avoient de l'ambre. Les Barbares
furpris lui offrirent de lui donner
ce qu'il vouloit venir chercher à
grands frais. Ils obtinrent par
ce moyen leur repos, & conferverent leurl liberté. Ce commerce eft
bien diminué, depuis que lon ne
fe fert plus de l'ambre que pour en
refpirer lodeur (e). On trouve
dans les forêts de Pruffe plufieurs
animaux fauvages, entr'autres des
buffles & des chevaux 2 3 qui ne
font à la vérité d'aucune utilité,
(e) Pline rapporte que la moindre figured'ambre étoitautrefois plus eitiméc que l'homme
le pius zobufle, & du plus greu.l prix,
ien diminué, depuis que lon ne
fe fert plus de l'ambre que pour en
refpirer lodeur (e). On trouve
dans les forêts de Pruffe plufieurs
animaux fauvages, entr'autres des
buffles & des chevaux 2 3 qui ne
font à la vérité d'aucune utilité,
(e) Pline rapporte que la moindre figured'ambre étoitautrefois plus eitiméc que l'homme
le pius zobufle, & du plus greu.l prix, --- Page 168 ---
MEno 0 I R E S
qu'ils font indomptables, 82
parce
rien
cauqu'ils ne peuvent
porterà
fe de la foibleffe de leurs jambes,
Lal Pruffe n'a ni vins, ni oliviers 2
qu'à for-
& ne produit deslégumes
ce de travail; ; mais elle a des canbeaucoup de
tons qui rapportent
feigle & de froment.
J'obferverai, pour bien des Lecteurs, que la Prufe quel l'on nomne la pas
me Prufe Royale, pour
confondre avec laPolonoife, n'eft
qu'une foible partie des Etats du
Roi, qui feroient très-confidérables s'ils étoient moins divifés.
L'Eleétorat de Brandebourg eft affez étendu, & renferme plufieurs
Provinces. La Ville de Berlin, qui
en eft la Capitale, eft fituée dans
la nouvelle Marche. Cette Pro: --- Page 169 ---
D'UN AMÉRICAIN. 165
vince eft arrofée par plufieurs belles rivieres. Les terres de Brandebourg fonta agréables & très-fertiles jufqu'à Thorn ; mais celles
des environs de Berlin font arides
& fablonneufes. Le Roi a dans
l'Allemagne quelques Principautés, celles de Halberftadt & de
Minden, le Duché de Ciéves, les
Comtés de la Mark & de Ravenfberg. Il pofféde auffi une
partie de la Baffe Luface. Je
ne parle pas de la Siléfie 2 qui ieftla
plus étendue de fes Provinces (f).
(J) Je voulois fiipprimer cette defcription
dela Pruffe, quiparoîtra peut-être trop longue ;
mais ces détails, lorfqu'ils ne refroidiffent pas
l'intérêt, donnent plus de mérite à des Ouvrages, qui fouvent ne portent dans nos ames
gu'une émction ftérile. --- Page 170 ---
Mé M OIRES S
avoir fait
M. Schaap 9 après
fes marchandifes fur
chargertoutes à
nous fit
un vaiffeau prêt partir,
embarquer pour Hambourg. Je
quittai fans regret cette terre où
o m'étois promis un fort fi heuje
n'avois
reux, & fur laquelle je
éprouvé que peines & qu'agitations. Hélas ! je devois encore efbien d'autres malheurs !
fuyer
Après un affez long trajet, nous
arrivâmes à Hambourg 2 patrie de
mon nouveau bienfaiteur. En entrant chez lui,j je vis combien lopulence fe cache fouvent fous les
dehors de la fimplicité.. 2 Des magafins immenfes & bien remplis
annongsiene'fétendue de fon commerce 9 & fembloient me préfager
l'aifance & le repos : c'étoit un
vois encore efbien d'autres malheurs !
fuyer
Après un affez long trajet, nous
arrivâmes à Hambourg 2 patrie de
mon nouveau bienfaiteur. En entrant chez lui,j je vis combien lopulence fe cache fouvent fous les
dehors de la fimplicité.. 2 Des magafins immenfes & bien remplis
annongsiene'fétendue de fon commerce 9 & fembloient me préfager
l'aifance & le repos : c'étoit un --- Page 171 ---
D'UN AMÉRICAIN: 167
ferpent qui fe cachoit fous des
fleurs. J'avois furpris plufieurs fois
M. Schaap trifte & penfif, confidérer mon époufe, lever les yeux
au Ciel, & foupirer. Eloigné dece
foupçon . affreux 2 qui verfe fur
l'hymen le poifon, qui en détruit
les charmes, j'imaginois que ce
Négociant, touché de nos peines,
plaignoit cette femme fi digne d'étre heureufe, & je - l'en refpedtois
davantage. Tranquille & plein de
confiance, je parcourois avec plaifirla Ville commerçante &tumultueufe que nous habitions.
Hambourg eft une Ville anféatique, fous la proteétion de l'Empire: fon commerce eft le plus Aloriffant de toutes les Villes de l'AIlemagne : fes Habitans, dont le --- Page 172 ---
M E MO IR E S
nombreefaur moins de quatre cent
mille 2 font gouvernés par des
Magiftrits, dont le pouvoir eft
limité par un Confeil de deux
cent, qui défend les intérêts du
peiple, &. conferve fes droits. On
n'y voit point ces bâtimens
bes quis'élevent à l'ombre du fuperpos & dans le fein du luxe. Tout reypeint fenpref@ementintérefita du
Marchand: fon avidité aélive entretient un bruit continuel: la
nuit même il n'eft
pas poffible à
I'Etranger de repofer 2 > des fons
aigus, des cornets qui fe font entendre à toutes les heures, interrompent fon fommeilichagueinf
tant.
LeLuthéranifme eft la Religion
dominante à Hambourg. Par une
fuite --- Page 173 ---
D'UN AMÉRICAIN: 169
fuite de cet efprit d'intolérance fi
ordinaire aux différentes fectes,
les Luthériens empêchent les Calviniftes d'établir des Temples dans
la Ville, les forcent d'aller à Alicza(g)fuivre l'exercice de leurReligion, & leur refufent la fépulture. Cette République feroit bien
plus riche, fi l'intérêt ne conduifoit pas fouvent à fes portes une
armée à laquelle elle ne peut faire
rebrouffer chemin, qu'en offrant
au Prince qu'elle a le malheur
d'avoir pour voifin 9. Pargent
qu'il lui demande.
fousla
L'Empereur 9
proteétion duquel elle eft,
la lui fait payer quelquefois.
(g) C'eft une petite Ville qui appartient au
Roide Danemarck, & qui eft à un quart de
lieue de Hambourg,
'I. Part,
H
pas fouvent à fes portes une
armée à laquelle elle ne peut faire
rebrouffer chemin, qu'en offrant
au Prince qu'elle a le malheur
d'avoir pour voifin 9. Pargent
qu'il lui demande.
fousla
L'Empereur 9
proteétion duquel elle eft,
la lui fait payer quelquefois.
(g) C'eft une petite Ville qui appartient au
Roide Danemarck, & qui eft à un quart de
lieue de Hambourg,
'I. Part,
H --- Page 174 ---
MEM OIRES
Dans la derniere guerre 2 elle a
fourni au Roi de Pruffe des fomEnvironnée de
mes confidérables.
Puiffances auxquelles elle n'eft pas
en état de réfifter, elle éprouve
combien il eft malheureux de ne
pouvoir leur oppofer que la juftice.
n'eft
bien bâtie,
La Ville
pas
mais fesdehors font charmans.Les
ont des maifons - 2 des
Négocians où ils vont fe délaffer de
jardins
leurs travaux.
avoir employé la plus
Après
de la journée aux
grande partie
dans
affaires de M. Schaap p,jallois
maifon: feul & tranquilfa petite
bonheur:
le,jem'occupois de mon
le
à mes peines, à
en
comparant
maingud@udapatten,1 letrou- --- Page 175 ---
D'UN AMÉRICAIN.
vois bien doux. Si mon époufe
m'accompagnoit 9 les allées que
j'avois parcourues feul avecplaifir,
me paroiffoient encore plus délicieufes ; fa préfence les embelliffoit; l'air que je refpirois me
fembloit plus pur & plus fuave.
Hélaslcesheureux. momens furent
bien courts ! Plein de reconnoiffance pour M. Schaap, je redoublois de foins & d'attentions
pour
fes intérêts. Je ne prévoyois pas
alors que la main bienfaifante qui
m'avoit arraché du centrè de la
douleur, rameneroit fur mesj jours
l'amertume & le défefpoir. Unjour
que deffus une petite élévation
je contemplois avec raviffement
une fuite immenfe de jardins,
dont la variété & l'étendue forH ij --- Page 176 ---
ME MOIRES
intérefmoient une perfpedtive
& les
fante,jedéroumail les yeux,
arrêtai fur le chemin qui conduit
à la Ville: je vis de loin une femcouroit avec peine, & fe
me qui d'arriver oùt j'étois. Je ne
preffoit
déméler fes traits:
pouvois encore
Tinftant d'après, je crus reconnoic'étoit
! oui,
elle,
tre.. - e Hélas
! Je
c'étoit mon époufe en pleurs fur
elleleva
volai audevaned'elle:
baignés de larmes,
moi fes yeux
& s'évanouit à
me tendit les bras,
la plus
Déchiré par
mes genoux.
Pappellai ides
cuclleinquicudojel tendres:je fis mille
noms les plus
revenir. Un
efforts pour la faire
convulfif agitoit tous
mouvement
Je la conjurai de
fes membres.
de fa douleur,
m'apprendre le fujet
elleleva
volai audevaned'elle:
baignés de larmes,
moi fes yeux
& s'évanouit à
me tendit les bras,
la plus
Déchiré par
mes genoux.
Pappellai ides
cuclleinquicudojel tendres:je fis mille
noms les plus
revenir. Un
efforts pour la faire
convulfif agitoit tous
mouvement
Je la conjurai de
fes membres.
de fa douleur,
m'apprendre le fujet --- Page 177 ---
D'UN AMÉRICAIN. 173
Elle preffa fa tête contre mon fein,
en prononçant d'une voix éteinte:
Ah! ce Monfieur.
cet horrible
Monfieur... e La parole expiroit
fur fes levres. Enfin fes forces revintent,&cjappris que M. Schaap
avoit conçu pour elle un amour,
dont le feu criminelavoit étéirrité
par la fageffe de'cette fidelle époufe ; qu'elle s'étoit dérobée avéc
peine à fes infames careffes. Furieux, je courus chez lui, je le
trouvai pâle & tremblant, je . lui
reprochai fa perfidie. C'étoit donc,
lui dis-je d'une voix oppreffée par
la colere, c'étoit pour me couvrir
de honte que tu m'invitois à.venir
dans ta maifon? Homme dur &
féroce, tu as voulu arracherau malheureux, quia verfé fes peines dans
H iij --- Page 178 ---
MEMOIR E S
ton fein, le feul bien quilui reftes
Je méprife tes bienfaits ; tu es indigne d'obliger. Je le quittai fur
le champ, & fis porter le peu d'effets quej'avois dans le vaifeau fur
lequel je m'embarquai avec mon
revenir dans ma Paépoufe, pour
trie. Hélas!le deftin cruel qui me
perfécutoit, yattendoit fa malheureufe viétime.
A peine étions - nous à deux
lieues de Hambourg, qu'un de
nos Matelots effrayés s nous fit
appercevoir un Brigantin qui venoit à toutes voiles fur nous. Un
mauvais Bâtiment fur lequel nous
étions fix perfonnes, fans armes à
feu, offroit à Pennemi une victoire aifée, mais peu avantageufe.
lui échapper fuNos efforts pour --- Page 179 ---
D'UN AMÉRICAIN: 175
rent inutiles : en moins de dix
minutes il nous atteignit. Douze
hommes, le piftoletà la main, entrent dans notre Navire, & d'un
ceilavide parcourent tout ce qu'il
renferme.. J'étois dans cette fécuritéquedonne lindigence au milieu
des voleurs. L'audace de ces malheureux, leur témérité, la fierté
de leur Chef qui leur montroit ce
qu'ils devoient emporter, le fang
froid avec lequel il voyoit l'allarme - & le défefpoir des Paffagers
quel'on dépouilloit, fon affurance
impérieufe, tout cela formoit un
fpeatacle qui m'étonnoit. Je raffulorfrois mon époufe tremblante,
l'efqu'un de ces miférables qui
frayoient, s'approcha d'elle, & dità
fon camarade:nous devrions emmeH iv
qui leur montroit ce
qu'ils devoient emporter, le fang
froid avec lequel il voyoit l'allarme - & le défefpoir des Paffagers
quel'on dépouilloit, fon affurance
impérieufe, tout cela formoit un
fpeatacle qui m'étonnoit. Je raffulorfrois mon époufe tremblante,
l'efqu'un de ces miférables qui
frayoient, s'approcha d'elle, & dità
fon camarade:nous devrions emmeH iv --- Page 180 ---
M É M 0 I R E S
neravec nous cette belle Dame-là:
Je lançaifurlui iun regard furieux,
& mis à l'inflant la main fur mon
épée. Le Cheflui ordonna de fe
retirer, & me dit de ne rien craindre: il défendit même que l'on
touchât à IOS effets, L'empire de
labeauté s'étend fur tous. les êtres,
fes charmes adouciffent l'ame la
plus féroce. Ah ! malheur à celui
qui fait leurréfifer!
Pendant notre route, je n'ofois
m'abandonner à ce plaifir fi doux,
celuiderevoir fa Patrie.Je n'avois
plus d'amis dans la mienne. Hélas!
en refte-t-il aux malheureux ? A
peine les horreurs de lindigence
s'étoient-elles répandues dans ma
maifon I 2 que J'avois vu tous les
miens détourner triftement leurs. --- Page 181 ---
D'u N. AMÉRICAIN:
177,
regards, &cs'éloigner de moi.Pour
connoître les hommes, il faut
roître avoir
pae
befoin d'eux. Lorfque
jefus arrivé en France, après avoir
inutilement tenté de rentrer au
fervice,je m'occupai idu moyende
me réconcilier avec - ma famille.
Long-temps avant mon départ
pour Berlin, ma mere
mon mariage.
avoirappris
Indignée d'une alliance qui, fuivant elle,
foit, elle ne
3 m'avilifm'envoyoit aucun fecours, & elle avoit juré de ne me
plus revoir. En fixant cette femme
fi belle, dont le regard étoit fi
noble, le fourire fitendre, & l'air
fi majeflueux; en penfantau
illuftre de fa mere, à celui
nom
teur
del'aude fes jours ; voilà donc,
difois - je, celle
me
qui me déshoHv --- Page 182 ---
MEn MOIRES S
famille rounore, celle à qui ma
&
Ah! fi la vertu
git d'appartenir.
des homlabeauté font méprifées
refpeéter :
mes, qu'oferoneils
lui dis s-je
Ma douce amie,
main dans
un jour, , en preffant fa
le
il femble que
les miennes 2
nous
Ciel & la terres'uniffent) pour ferefferperfécuter: tousles coeurs demanrentà notre approche ; nos
font rejettées;
des, nos prieres
bientôt
la cruelle indigence va
terrinous faifir, comme P'animal de la foble, qui fort en rugiffant fur deux
rêt, & fond avec fureur
moutons qui paiffent triftement.
cette contrée malheureuFuyons
deftià notreaffireufe
fe; ;oppofons
alnée la parience & le courage;
offrir aux regards de nos
lons nous
coeurs demanrentà notre approche ; nos
font rejettées;
des, nos prieres
bientôt
la cruelle indigence va
terrinous faifir, comme P'animal de la foble, qui fort en rugiffant fur deux
rêt, & fond avec fureur
moutons qui paiffent triftement.
cette contrée malheureuFuyons
deftià notreaffireufe
fe; ;oppofons
alnée la parience & le courage;
offrir aux regards de nos
lons nous --- Page 183 ---
D'UN AMÉRICAIN. 179
S'ils font affez barbares
parens.
eh
pour nous laiffer périr, 7
bien,
nous mourrons fous leurs yeux.
Mon époufe confentit à me fuivre
au milieu des mers: hélaslpouvoitelle craindre le danger ? Lorfque
laviceftmélée de tant d'amertume,
la mort eft-elle effrayante ? Je vendes effets
dis la plus grande partie
aller à Caqui me reftoient, pour
La
lais, & payer notre paffage.
faifon favorable à la navigation
étoit déja avancée, un vent frais
commençoit à régner fur la mer,
& faifoit frémir les eaux. Nous
cependantavec
nous embarquâmes
alloit
affurance fur un vaiffeau qui
à Saint-Domingue.
Dans le nombre des palfagers, ,
d'une figure
étoit. un Américain,
H vj --- Page 184 ---
Mt M OIRES
aimable, qui conduifoit dans fon
habitation une jeune perfonne,
noble & hondont la phyfionomie
de
nête s'embelliffoit du plaifir
voir fon époux. Ses yeux brilloient
d'un feu pur ; elle laiffoit entrevoir fa joie & fon bonheur: fon
facile & enjoué donnoit Pef
efprit
idées enfantines, à ces jofor ràces
l'ame attrif
lis riens qui effleurent
à fa
tée, & l'enlevent quelquefois
mélancolie: unelueur d'efpérance
aschwaktoatelaiet
noitla mienne. Je ne pouvois croire que ma mere rejettât fes enfans
venoient s'offrir à elle, qu'elle
qui foutenir le fpeéacle de leur
pât
horrible fort, fans en être touchée,
Tous
& fans en adoucirla rigueur.
les jours le fentiment de ma dou-: --- Page 185 ---
D'UN AMÉRICAIN.
18s
leur s'affoibliffoit, & le calme de
mon coeur fembloit s'étendre fur
celui de mon époufe : elle arrêtoit fes yeux fur moiavec plus d'affurance; le nuage qui en obfcurciffoit l'éclat, fe diflipoit; le rire
venoit fe placer quelquefois fur
fes levres vermeilles. Alors une
rougeur aimable, en fe répandant
fur fes joues, animoit tous fes
traits, & les embelliffoit. Lajeune
époufe de lAméricain lui adref
foit fouvent la parole, & fembloit
défirer fon amitié. L'honnêteté de
fes manieres, fon aimable franchife, fa gaieté intéreffante la lui gagnerent. Au bout de quelques
jours 2 elles furent toutes deux
unies par ce fentiment rempli de
charmes, qui ne croit & s'étend
fur fes joues, animoit tous fes
traits, & les embelliffoit. Lajeune
époufe de lAméricain lui adref
foit fouvent la parole, & fembloit
défirer fon amitié. L'honnêteté de
fes manieres, fon aimable franchife, fa gaieté intéreffante la lui gagnerent. Au bout de quelques
jours 2 elles furent toutes deux
unies par ce fentiment rempli de
charmes, qui ne croit & s'étend --- Page 186 ---
MEM MO IR E S
que dans les ames vertueufes, Les
affedtions des femmes font plus
promptes que les notres; la délicateffe de leurs fibres cede plus
promptement à l'impreflion du
fentiment ; mais auffi il s'efface
plus aifément de leur coeur. Leur
en faire un crime, c'eft rejetter fur
elles celuide la
nature,cefreprocher au jeune arbriffeau de ne
donner autant d'ombre
pas
quele chéne antique & touffu.
Unjour, dans cet épanchement
qui eft une douceur de P'amitié:
vous me voyez bien gaie, dit à mon
époufe Madame de Marfille (c'6toit le nom de fa jeune amie).
Hélas ! lije fuis heureufe aujourd'hui,je fuis parvenue au bonheur
par un fentier hériffé
d'épines; le : --- Page 187 ---
D'UN AM ÉRICAIN. 1e
nuage épais dela douleur a obfcurci mes plus beaux jours. Plus d'une
fois le filence dela nuit a étéinterrompupar mes trifesgémilfemens.
Et vous aufli, lui répondit mon
époufe, vous avez donc été malheureufe: vous en plaindrez davantage celle qui left encore.
Mais, continua-t-elle, lorfque l'on
eft arrivé au port,après avoir été
battu par la tempête, on aime à
conter les dangers que l'on a courus:on fe plait, en traçant P'horreur
du péril, à voir l'effroi & la crainte
répandus furle vifage de ceux qui
nous entendent : on y ramene enfuite lajoie avec plus de plaifir, en
leur montrant de loin le rivage,en
les embraffant avec tranfport. Eh
bien,reprit Madame de Marfille, --- Page 188 ---
M E M OIRES
fivous daignez entendrel le récitde
mes malheurs,je vous raconterai
avoir répandu
comment > après
long-temps les larmes ameres du
défefpoisl'amourler eplus généreux
en eft venu tarir la fource. Elle
auffi-tôt un regard fur fon
jetta
& continua
époux en fouriant,
ainfi.
dans ces ProMon pere naquit
vinces où une loi injufe donne
né tout le bien de fes
au premier
& laiffe les autres enfans
peres,
dela fordans Tindigence.L'efpoire
tune le conduifit dans l'Ordre de
Malthe. Un grand Prince, dont il
étoit aimé, lui fit avoir plufieurs
bénéfices,qui le mirent en état de
fe montrer fous les dehors de l'opulence. Une figure intéreflante 2
dans ces ProMon pere naquit
vinces où une loi injufe donne
né tout le bien de fes
au premier
& laiffe les autres enfans
peres,
dela fordans Tindigence.L'efpoire
tune le conduifit dans l'Ordre de
Malthe. Un grand Prince, dont il
étoit aimé, lui fit avoir plufieurs
bénéfices,qui le mirent en état de
fe montrer fous les dehors de l'opulence. Une figure intéreflante 2 --- Page 189 ---
D'Ux AMÉRICAIN.
une efprit vif& léger, un air deprodigalité 2 l'attacherent bientôt à
certechainebillinte quel'on noms
me le grand monde : pluffeurs femmes l'enchanterent, & une feule
le fixa. Ma mere étoit parvenue à
cetâge où le fentiment commence
à paffer dans nos coeurs, où la nature nous fait entendre une voix
trop féduifante; 5 mais elle étoit
fans biens, & fa famille orgucilleufe avoit déja prononcé contre elle
cet Arrêt terrible qui devoit l'exi
ler pourj jamais dans un de cesafiles
onla vertu gémit en filence, & lutte avec effort contre un penchant
qui ne peut plus que l'entrainer
dans le vice. Mon pere arrêta fur
cette jeune viéime del'ambition,
les regards enflammés de l'amour.
Sa douleur étouffée, ce feu que la --- Page 190 ---
MÉMOIR ES
pudeur veut éteindre., fes yeux
Aneongroyghpsielareen verfées
dans la folitude, lui donnoient
cet air d'abattement & de langueur
qui infpire un fentiment bien plus
vif & bien plus pénétrant que les
del'enjouement. Mon pere
graces n'avoit pu fe défendre, en la voyant,
du plus tendreintérêt:1 les momens
qu'il paffoit près d'elles'écouloient
rapidement ;le dégoût &cl'entrop
tous les aunui empoifonnoient touchée de
tres. Sa jeune amante,
auffi à fonapfes foins, éprouvoit
proche cette agitation, ce trouble
fecret que jette en nouslapréfence
de celui que nous chériffons. Elle
vouloit lui cacher fon amour & fes
elle n'ofoit s'abandonner à
peines ;
fon
l'efpérance de le voir un jour
Ppactonsmepellesiee --- Page 191 ---
D'UN AMÉRICAIN. 187
ché par la fortune &l'efpoir d'une
Commanderie, détruifoit fon bonheur. Déja le précipice dans leinfortunée devoit
quel cette jeune
être entrainée, s'offroit à fa vue; ;
elle frémiffoit d'horreur ; fes yeux
s'arrêtoient douloureufeeffrayés
mais fa main
ment fur fon amant;
Ceétoit trop. foiblepourl'arréter.
pendant fa famille la preffoit d'entrer au Couvent pour y prendre ce
voile de trifteffe que l'amour n'ofe
foulever. Mon pere ne put foutenir l'idée de perdre pour toujours
celle qui lui étoit fi chere. Il préféra la mifere à cet état de mort
oû un coeur fenfible eft plongé,
lorfqu'il ne lui refte plus d'efpoir.
I1 offrit taux parens de fajeune maitreffe de quitterl'Ordre de Malthe,
entrer au Couvent pour y prendre ce
voile de trifteffe que l'amour n'ofe
foulever. Mon pere ne put foutenir l'idée de perdre pour toujours
celle qui lui étoit fi chere. Il préféra la mifere à cet état de mort
oû un coeur fenfible eft plongé,
lorfqu'il ne lui refte plus d'efpoir.
I1 offrit taux parens de fajeune maitreffe de quitterl'Ordre de Malthe, --- Page 192 ---
M ÉMOIR E S
& d'entrer au Service, s'ils vouloient lui donner fa main. Ils y-
& les deux amans
confentirent, 7
heureux
tranfportés fe crurent
jamais : ils féhâterent de ferpour
F'amour avoit
rer les noeuds que
formés.
de
à
Mon pere n'eut pas
peine
obtenir duP rince qui le protédans fon
geoit, une Compagnie
Sonépoufe & lui goàRégiment.
heureufe médiotoient dans une
crité cette paix douce qui femble
Une petite maifuir T'opulence.
fituéeà quelque
fon de campagne,
diftance de Paris, étoit la retraite
où leurs jours purs & fereins s'6couloient. L'ambition n'altéroit
leur bonheur; ; leurs coeurs
point
d'amour ne formoient
remplis --- Page 193 ---
D'UN AMÉRICAIN. 189
d'autre fouhait que celui d'avoir
un enfant : leurs voeux furent
exaucés. Il y avoit à peine deux
ans qu'ils étoient unis, lorfque ma
mere me donna lejour. Cette femfui*fon fein
mei refpe@ablepreffant
l'enfanto qu'elle nourriffoit, offroit
à fon époux le tableau touchant
delavertu. Hélas !cette vértu qui
devoit briller fur la terre, comme
la fleur éclatante qui pare les campagnes, eft prefque toujours obfcurcie, 2 déchirée par les épines
douloureufes qui l'environnent.
à
Laguerre, ce monftre fanguinaire,
ce fléau de l'humanité arracha des
bras de ma mere celui qui répandoit le bonheur fur fes jours. Elle
le vit partir , s'éloigner ; fon oeil
trifte & fombre attaché fur lui, le --- Page 194 ---
M E MOIRES
fuivoit douloureufement dans fa
courfe rapide. Bientôt
loin
emporté
d'elle,elle ne vit; plus que trif
teffe & qu'ennui; fa perite maifon
ne lui parut plus qu'une affreufe
folitude retentiffante de fes gémif
femens & de ceux de fon enfant.
Quelquefois fa peines'adoucilffoit,
forfqu'elle parcouroit les lettres
de fon époux. Chaque Courier
qui lui en apportoit, calmoit fes
frayeurs ; mais l'inflant d'après elle
imaginoit fon bien-aimé dans les
horreurs d'un
combat, 2 environné
d'ennemis furieux, dont le bras
redoutable étoit levé fur fa tête:
elle le voyoit fe précipiter dans le
danger 2 voler au-devant du
mortel quialloit
coup
Ces affreufes
percer fon coeur.
penfées étoient une
Courier
qui lui en apportoit, calmoit fes
frayeurs ; mais l'inflant d'après elle
imaginoit fon bien-aimé dans les
horreurs d'un
combat, 2 environné
d'ennemis furieux, dont le bras
redoutable étoit levé fur fa tête:
elle le voyoit fe précipiter dans le
danger 2 voler au-devant du
mortel quialloit
coup
Ces affreufes
percer fon coeur.
penfées étoient une --- Page 195 ---
D'UN AMÉRICAIN. - 191
fource de larmes intariffable.
Dans le cours de cette guerre;
obtint plufieurs fois la
mon pere de paffer fes quartiers
permillion d'hiver auprès de fon époufe. Vous
pourfuivit Madame de Marjugez,P
dél'ivre fe de
filie, des tranfports,
deux
Jorfqu'ils fe reces
époux,
des
voyoient. Un filence expreffif,
larmes dejoie, des embraffemens
de tendres careffes,
prolongés 3
c'eft
voilà quel étoit leurlangage;
celui de l'amour. Ce fentiment les
ramenoit fouvent vers leur enfant.
Avec quel charme, avec quelle
Aomalbkommateratom
bien de baifers ne lui donnoient-ils
Hélas ! cesjours de délices ne
pas!
plus affreux celui où
rendoient que
&
Tun des deux devoit s'éloigner, --- Page 196 ---
M É MOIR R E S
laiffer l'autre dans la trifteffe. Ils
envifageoient ce terme de leur
jouiffance, comme le Pilote effrayé voit la pointe du recher qui
ya brifer fon vaiffeau.
Déja, lorfque mon pere appellé
P'effroyable cri de la guerre,
par
revoloit fous l'étendard déployé,
.
à fentir, à partager
je commençois
la douleur de fon époufe; mes
larmes fe mêloient aux fiennes,
&cenadouciffoientl l'amertume.Le 1
bruit d'une paix prochaine avoit
ramené dans fon coeur lefpoir &
affreufe noula joie, 9 lorfqu'une
velle vint la rejetter dans la plus
cruelle incertitude. Elle apprit
quei fon époux: avoit été dangereufement bleffé dans une aétion oùt
fon courage l'avoit emporté au
milieu --- Page 197 ---
D'UN AMÉRICAIN: 193
milieu des emnemis.Onluianon- -
çaqueles Chirurgiens craignoient
qu'il ne perdit le bras, dont un
coup de feu avoit brifé Los fupérieur. Heureufement leur habileté, les foins quilui furent prodigués, & fajeuneffe-le garantirent
de cette perte dont il avoit été
menacé. Il fe trouva bientôt en,
état de revenir vers celle qui l'attendoit avecla plus viveimpatience. Pourrois - je vous exprimer,
continua Madame de Marfille, la
Joie & la viteffe avec laquelle
nous T nous élançâmes vers lui?
Quelleagitadinn.quel raviffement
nous éprouvâmes, en le preffant
tendrement fur nous ! avec quel
attendrifement nous confidérions
fon vifage pâle & défaity,& fon,
I.Part.
I
bientôt en,
état de revenir vers celle qui l'attendoit avecla plus viveimpatience. Pourrois - je vous exprimer,
continua Madame de Marfille, la
Joie & la viteffe avec laquelle
nous T nous élançâmes vers lui?
Quelleagitadinn.quel raviffement
nous éprouvâmes, en le preffant
tendrement fur nous ! avec quel
attendrifement nous confidérions
fon vifage pâle & défaity,& fon,
I.Part.
I --- Page 198 ---
MEMOIRI E S
bras encore trop foible pour pou- femvoir fe foutenir ! Sa préfence
en nous le fentibloit répandre
ment & lavie.
Deux mois après fon retour, quoirétafa fanté fat parfaitement
que
fentit qu'ilne pourblie, mon pere de fon bras le fervice
roit plus tirer
état. Il Pécrivit à
qu'exigeoit fon
fonProte@teur, qui obtint pourlui
Croix qui ne devroit être que
cette
de la valeur ; & il
la récompenfe
de temps après,
lui fit avoir, peu
un Brevet de Lieurenant-Colonel; liv. Cette
dei2oo!
avec une penfion fembloit devoir
retraite honorable
elle fut la
affurer notre bonheur;
Juf
nosinforcunes.J
caufedetoutes
heureux du fentimenrqui
qu'alors fon coeur, mon pere n'aoccupoit --- Page 199 ---
D'UN AMÉRICAIN.
voit point encore
connu ce trouble, ces défirs dévorans
rêtmeneà fafuite.
que l'intéUn changement
trop naturel à lhomme, peut-être
l'efpérance d'établir unjour fa fille
plus honorablement, l'entraînerent dansles entraves du commerce. Il eut la foibleffe
de donner fa confiance d'écouter, à
un de ces
intrigans, qui favent cacher fous
les Aleurs la main qui s'étend
ravir à l'homme honnête
pour
tout ce
qu'ilpofféde, & lej plonger enfuite
dans la mifere. Ce fourbe
da à mon pere,qu'en
perfuadans une fociété de s'intéreffant
qui faifoient
Commerçans
I'Italie
paffer des bleds dans
dévorée par la difetté, fa
fortune tripleroit avant deux
Illui démontra & la certitude ans.
des
Iij --- Page 200 ---
MEM OIRES
bénéfices, & la fureté de fes affo:
ciés. Il levoit tous les obftacles ;
il flactoit l'orgueil de mon pere; 9
détruifoit la répugnance qu'un
Gentilhomme éprouve en entrant
dans les affaires; enfin il eut affez
attirer la bonne foidans
d'art pour
le piége que fes mains indufrieufes avoient préparé. Mon aveugle
lui confia fa petite fortune,
pere
une longue & fage écogroflie par
nomig: il forma des engagemens. 9
les conféquences :
fans en prévoir
fuccès
bientôt le mauvais
ilappric
Irrité de fes malde fes entreprifes.
le
heurs, il voulut lutter contre
& la mauvaife foi, & il fut
fort
térraffé. Alors fon ame aigrie par
la vue d'un avenir
le chagrin, par
dou:
funefte, repaafalesaficlionso
flie par
nomig: il forma des engagemens. 9
les conféquences :
fans en prévoir
fuccès
bientôt le mauvais
ilappric
Irrité de fes malde fes entreprifes.
le
heurs, il voulut lutter contre
& la mauvaife foi, & il fut
fort
térraffé. Alors fon ame aigrie par
la vue d'un avenir
le chagrin, par
dou:
funefte, repaafalesaficlionso --- Page 201 ---
D'UN AMÉRICAIN.
cesq qui l'avoient enchanté.Enfeve.
li dans une profonde douleur, les
tendres reproches de fon
les careffes de fon
époufe,
enfant, effeuroientàpeinef efonceurOppreftede
chagrin, fouvent il tomboit dans
des accès de fureur
foient
qui nous faicraindre pour fes jours: fes
yeux enflammés de colere fembloient chercher une viétime qu'il
pât immoler à fa vengeance.
Jugez 2 Madame > continua
Madame de Marflle, de la douleur
de ma mere, de celle de fa fille,
qui voyoit les auteurs de fes
jours s'éviter, fe fuir,
dre des larmes dans le pourrépan- filence.
Ma
préfencerendoit encore leurs
nes plus aigués : ils croyoient peivoir le malheureux fruit
déja
de leur
I iij --- Page 202 ---
M E M O IR E 3
amour
ré
Aénipaclindigence, dévopar la mifere ou l'ignominie.
Ces triftes penfées
dansle fein de ma mere plongerent
ce chagrin
homicide,qui,
femblableà un feu
concentré, mine & détruit notre
exiftence. Mais ce qui mettoit
le comble à fon tourment,
c'étoit
laccablement, le morne filencede
fonénonv.. -
c'doient A mbs CAD: LU Didi larmesfur
tives qui obfeurciffoient fes
lorfqu'il les arrêtoit fur moi, yeux, &
qui déceloient fes cuifans remords.
Cette femme tendre, comme la
fleur éclatante que le verapiquée,
perdoit tous les jours de fon éclat:
ilfembloit qu'ellene pouvoit exif
tero quie parl'amour de celuiqu'elle
chériffoit; mais ceramour fi puiffant, les coups du fort l'avoient
affoibli, --- Page 203 ---
D'UN AMERICAIN. 199
Ce fut dans cès temps de malamant vint
heur que mon jeune s'offrir à mes
pour la premiere fois
Abimé
trempés de larmes.
yeux
mon coeur rélifta
dans la douleur 2
du fentilong-temps sàl'impreflion
Si
devoit le charmer.
ment qui
fixois celui qui le
quelquefois je
honte de linfaifoit naitre,Javois
térêt que fa préfence m'infpiroit;
détournois mes regards fur ma
je
que de
mere, pour ne m'occuper
dans
fes peines. Je me refugiois fûr
fon fein comme dans un afile
les
de l'amour.
contre
pourfuites
Hélas! un trait aigu y vint frapmon coeur. J'étois partagée
per
fentiment du malheur des
enttele
& la crainte
auteurs de mesjours,
tendre
de perdre celui dont l'ame
I iv
nois mes regards fur ma
je
que de
mere, pour ne m'occuper
dans
fes peines. Je me refugiois fûr
fon fein comme dans un afile
les
de l'amour.
contre
pourfuites
Hélas! un trait aigu y vint frapmon coeur. J'étois partagée
per
fentiment du malheur des
enttele
& la crainte
auteurs de mesjours,
tendre
de perdre celui dont l'ame
I iv --- Page 204 ---
MEMOIRES 2
paroiffoit fi touchée de leurs
maux,dont les regards
fi
ss'arrêtoient
douloureufement fur moi, qui
s'efforçoit de faire- paffer dans
mon fein une.e efpérance fi
qui me promettoit,
douce,
d'astacher fa
qui me juroit
&
deftinée à la mienne,
ne demandoit
richeffes
pour prix de fes
& de fon amour,
la
main de fa maitreffe
que
malheureufe.
indigente &
Tous mes inftans
s'écouloient dans le trouble & le
faififement. Cet objet déja
cherà mon coeur, alloit
trop
de fa bien - aimée:
s'éloigner
affaires
lintérêr, fes
T'appelloient au-delà des
mers; il alloit traverfer r-cet. élé.
ment terrible,oh la crtelle
marque fi fouvent fon
mort
paffage.
L'eforgnejphtbtaponrd furmon- --- Page 205 ---
D'UN AMÉRICAIN. 201
ter mes craintes & ma douleur;
ajoutojent encore à ma peine. Je
le vis s'éloigner &
difparoitre cet
amant trop tendre, qui emportoit
avecluila paix & l'efpoir de celle
qu'ildélaiffoit. Ap peine fur-ilparti,
que le fort impitoyable déchainé
contre nous, vint répandre dans
notre humble retraite l'horreur &
la défolation.
Mon pere conduit par une main
perfide dans le précipice, y avoit
entraîné fa malheureufe famille:il
avoit fait foufcrire à ma mere les
frauduleux
cengagemensgulilavoie
fignés. Nous vimes tout - à -
fondre dans cette demeure, coup
avoit éstilong-tempalel
qui
féjourde
lapaix, & le temple de Tamour,
Iv --- Page 206 ---
MEMOIRES S
d'avides Praticiens;
une troupe infames de la Juftice
Miniftres
qu'ils déshonorent.
Pendant que lon dépouilloit
bagama mere de ces précieufes
telles dont notre fexe fe pare avec
plaifir, cette femme refpe8able
contenoit fon époux en fureur;
elle arrêtoit fon bras armé contre
qui dévaftoient notre
les brigands
inftant elle n'offrit
maifon. En un
le vuide de
plus à nos regards que infortune ne
l'indigence. Notre force invinput nous abattre ; une
contre
ciblefembloitnoust foutenir
Tadverfité; nous nous roidiflions
du fort. M'arrêtecontre, les coups Madame de Marrai-je, continua détails fimples de
fur les
fille, - obfcure ? yous raconte-s
notre vie
ient notre
les brigands
inftant elle n'offrit
maifon. En un
le vuide de
plus à nos regards que infortune ne
l'indigence. Notre force invinput nous abattre ; une
contre
ciblefembloitnoust foutenir
Tadverfité; nous nous roidiflions
du fort. M'arrêtecontre, les coups Madame de Marrai-je, continua détails fimples de
fur les
fille, - obfcure ? yous raconte-s
notre vie --- Page 207 ---
D'UN AMÉRICAIN. 203
comment nous fimes adourai-je
cir Famertume de notre état, &y
trouver le bonheur?
Il ne reftoit plus à mon pere 2
des débris de fa petite fortune, 2
fa penfion; mais il en follicique
& toujours
toit depuislongstemps, La mort lui
en vain, le payement.
avoit enlevé fon Protedteur; nous
étions fans appui & prefque fans
reffource. Ma mere confeilla à fon
époux de louér dans notre campagné une petite maifon propre
étoit adhérent
& fimple,àl laquelle
un jardin d'une affez grande étendue. Di prix de' quelques effets
dont elle fé défit, nous achetâmés
Cdeux de' ces animaux domeftiques
quifontla richeffe des campagnes,
une
: 8 Tourniffent à leurs maitres
Ivj --- Page 208 ---
MANOIRES
nourriture faine & agréable. Une
Gouvernante qui voulut refter
avec nous, malgré notre mauvaife
fortune & l'incertitude de fes
ges, en prenoit foin. Mon gacultivoit le jardin, quinous four- pere
niffoit des légumes
des fruits dont
excellens, &
nous confervions
une partie pour l'hiver. Ma mere
& moi nous nous occupions à des
ouvrages -
de broderie ou de
qui nous
gaze, s
: rapportoient affez d'argent pour payer mille chofes
l'ufage a rendu néceffaires. Nous que
éprouvions alors que la.véritable
richeffe eft dans la privation dufuperflu. A peine le jour commengoit-iliarépandre fa doucelumiere
furl la nature, queje melevois
avancer mon ouvrage, Allife pour
près --- Page 209 ---
D'UN AMÉRICAIN: 205
du lit de ma vénérable mere, je la
contemplois avecatrendrifements
j'aurois voulu prolonger fon fom
etit moins de
meil pour qu'elle
peine. Je voyois mon pere, cet
homme honnête, venir à moi, recevoir le tendre baifer de fa fille,
confidérér fa femme, la compuis
fon infortune, avec un
pagne.de
ferrement de cocur. Souventils'éloignoit de moi pour me dérober
fes larmes; il alloit répandre fa
douleur dansla campagne, & rapportoit à fon époufe quelques piéces de gibier, Après s'être repofé
un inftant, il nous quittoit pour
aller demander à la terre le fruit
qu'elle accorde à l'homme qui ila
cultive, : & nie revenoit qu'à T'heure
du repas, C'étoit peut a être I un
ferrement de cocur. Souventils'éloignoit de moi pour me dérober
fes larmes; il alloit répandre fa
douleur dansla campagne, & rapportoit à fon époufe quelques piéces de gibier, Après s'être repofé
un inftant, il nous quittoit pour
aller demander à la terre le fruit
qu'elle accorde à l'homme qui ila
cultive, : & nie revenoit qu'à T'heure
du repas, C'étoit peut a être I un --- Page 210 ---
M EM OIRES
des plus touchans fpectacles
devoir ces deux
que
époux, tous deux
d'une ancienne & illuftre famille,
affis humblement fous le chaume,
autour d'une table couverte de
laitage, de fruits & de gateaux
confidérer avec une efpece d'éton- 2
nement ces mets fimples, en offrir
à leur enfant, & fe dire 2 en fe ferrantles mains, qui leût cru qu'un
jour nous ferions ici d ? :.. Je me
penchois fur le fein de ma mere,
pour m'unir à elle; & partager les
affections de fon époux. Dans cet
état, qui auroit paru fi pauvré & fi
miférable à tant d'autres, rien né
nous manquoit : nous ne regre:
tions point HoS vaines richeffes;
nous trouvions dans le fentiment
qui nous unifloit, cettep paix heu- --- Page 211 ---
D'UN AMÉRICAIN. 207
l'opulence fait fuir;jareufe que
de nous.
maisl'ennui n'approchoit
la
avoir travaillé pendant
Après dujour, ma mere & mois
chaleur
prendre le frais dans
nous allions
cultivois
notre jardin 2 dont je
feurs ; je les arrofois
quelques
agréamoi-même, & cet exercice
ble'étoit encore un remede eau mal
qui nait d'une vie trop fédentaire:
Après nous être promenés, nous
revenions avec mon refpeétable
prendre le repas frugal que
pere
fidelle Louife nousavoicpré
notre
affaifonnoit les
paré: l'appétit en
& le
mets > & l'amour le plus pur
plus tendre les partageoit. froid reveL'hiver, lorfque le
noit attrifter la nature, 2 la dépouiller de fes ornemens, & répandre --- Page 212 ---
M E M OIRES
furla terre humide ce voile blanc
qui la dérobe à tous les
la ledure, la
regards,
mufique & le travail
partageoient tous nos momens.
Mon pere embellifloit notre demeure de petits meublesformésde
fes mains, & queletouravoir finis:
le foir, il accompagnoit de fa flûte
fa fille, qui fe plaifoit à chanter
le tourment & l'ennui ( qu'éprouve
une jeune amante éloignée deceluiquia charmé fon coeur.
Un an s'étoit déja écoulé depuis
le départ de mon bien-aimé, fans
quej'en euffereçu de nouvelles. La
mortoulinconfance me l'avoientelles ravi? oublioit-i il près d'une autre les fermens qu'il m'avoit
faits? cette C
merougetfequilavoie
emnoiestimnatilpaegla
ter
le tourment & l'ennui ( qu'éprouve
une jeune amante éloignée deceluiquia charmé fon coeur.
Un an s'étoit déja écoulé depuis
le départ de mon bien-aimé, fans
quej'en euffereçu de nouvelles. La
mortoulinconfance me l'avoientelles ravi? oublioit-i il près d'une autre les fermens qu'il m'avoit
faits? cette C
merougetfequilavoie
emnoiestimnatilpaegla --- Page 213 ---
D'UN AMÉRICAIN: 209
dans fon (ein? Telles étoientles funeftes craintes quiempoifonnoient
mon bonheur. Unjour quej'errois
triftement dans un verger près de
notre maifon, j'entendis des clameurs qui m'effrayerent;) je courus
à la voix quiappelloit du fecours;
j'apperçus del loin un hommequi ife
défendoit contre une foule de
malheureux qui s'élançoient fur
&
lui. Saifie, agitée 2 japproche 2
je crois reconnoitre mon pere. .
O Dieu! oui,c'eflui queje vois;
ileftterraffé &x fanglant; des monftres affreux l'enlevent, le portent
dans une voiture qui fuit déja loin
de'moi. Je fais mes efforts pour la
fuivre; je remplis Pair de mes
cris.. Accablée de douleur,de fatitombe épuifée fur la terre
gue,je --- Page 214 ---
M E M O I R E S
quefarrofe de mes larmes. Jeleve
mains
versle Ciel,
mes
fuppliantes
le
& Jluiredemande en gémiffant
refpedable auteur de mes jours. Je
ranime mes forces; je me traine
evers notre demeure ; je
avec peine
mere
& défaite; je
vois ma
pâle
dans
vole à elle;je me précipite
fes bras ; je preffe fon fein baigné
mais elle ne m'ende mes pleurs,
éteints ne
tend point: fes yeux
point fa fille; fon coeur
voyent
tendres baiglacé ne fentpoincless
fers de fon enfant; un mouvement
fes membres,
convulfif qui agite
-
la nobleffe de fes traits 3
& défigure
de fa vie. Le Chieftle trifte figne
des odeurs
rurgien qui lui porte
& lui préfente des fels,défefpere
déja de la voir rsevenir.Enfin,apris --- Page 215 ---
D'UN AMERICAIN. 211
bien des foins, fes yeuxsent'ou
vrent à la lumiere ; elle refpire
avec peine; fa foible voix ne peut
que des mots fans fuite.
prononcer
il?.
Mon époux.
o où eftTempèchent d'en dire
Ses fanglots
davantage.
alDéja lai nuit qui s'avançoit,
loit couvrir de fes ombres ce jour
de douleur. Nous la paffames ma
mere & moi dans la plus cruelle
Nous ne favions à quoi
agitation. i'enievement de mon
âttribuer
Il eft peut - être à cette
pere.
dans
heure, s'écrioit ma mere,
Thorreur d'un cachot avec des brigands: : la vertu eft confondue avec
Thonneur avec l'infamie.
le crime,
lui repréfentoit
Son imagination
étendu
fon épouxpâle & mourant,
ce jour
de douleur. Nous la paffames ma
mere & moi dans la plus cruelle
Nous ne favions à quoi
agitation. i'enievement de mon
âttribuer
Il eft peut - être à cette
pere.
dans
heure, s'écrioit ma mere,
Thorreur d'un cachot avec des brigands: : la vertu eft confondue avec
Thonneur avec l'infamie.
le crime,
lui repréfentoit
Son imagination
étendu
fon épouxpâle & mourant, --- Page 216 ---
M É M O IR ES
fur la terre; dans le défordre du
défefpoir. Le jour nous furpric
toutes deux déchirées par mille
idées plus funeftes. Ma mere Patfe
tendoit avec impatience pour
faire mener à Paris, dont nous
étions éloignées de quatre lieues.
Apeine fâmes-nous arrivées, qu'elle envoya dans toutes les prifons,
favoir celle oùt étoit fon mapour
vint lui
ri. Son Commiflionnaire
qu'illavoit trouvé dans
apprendre
obfcurs où le crimé
un de ces antres
eft enchainé. Ma meres'y fit conduire aufli-tôt. Nous traverfons
avec une fecrette horreur, & en
rougiffant, une cour que remplic
une troupe de brigands.Jefoutiens
mere défaillanté 1 ; je l'aide à
ma
monter jufqu'au réduit où repofe --- Page 217 ---
D'UN AMÉRICAIN: 213
mon pere ; d'une main tremblante
je frappe à fa porte:d odéchirement
Eruel! c'eft lui qui vient nous ouil refte imFrir. En nous voyant,
mobile. Je me précipite fur une
He fes mains qu'il étend vers moi.
il
Son ame eft faifie, oppréffée;
ni
nis'attendrir: 5 ce
ne peut parler,
après avoir
h'eft que long-témps
confidéré faf fille & fon époufe,qu'il
mêle fes larmes aux nôtres. Ma
merelui demande d'une voix moutante & entrecoupée, pourçuoi il
ui a été fi cruellement ravi, &
trainé dans cet horrible lieu ? II
hous fait affeoir, fe place entre
hous deux, & après une longue
paufe : J'étois trop heureux, répond-il; mes ennemis ont été jaloux de mon bonheur; mon indi- --- Page 218 ---
MENOIRES
gence, mon obfeurité, n'ont pu me
garantir deleur perfécution; leurs
mains avides fe font étendues fur
moi jufques dans mon humble
traite. Un de ces monftres
requi ont
dévoré mon bien,ofa 2
me demander
la main de ma fille. Le malheureux,
continua mon pere, efpéroit - il
voir la vertu s'unir au crime ? A
ce prix, il me faifoit remife de ce
qu'il prétend que je lui dois. J'ai
rejerté fes offres ; j'aimois mieux
voir mon enfant dans lindigence,
qu'enrichie des dépouillesdel'honneur:j'aurois rougide fa vile
lence, & je m'enorgueilliffois opufa pauvreté.
de
Ceraudacieux, irrité
de mes refus, armé d'un titre furpris à la Juftice, eft venu m'arracherde ce lieu où nosjours s'écou-
'il prétend que je lui dois. J'ai
rejerté fes offres ; j'aimois mieux
voir mon enfant dans lindigence,
qu'enrichie des dépouillesdel'honneur:j'aurois rougide fa vile
lence, & je m'enorgueilliffois opufa pauvreté.
de
Ceraudacieux, irrité
de mes refus, armé d'un titre furpris à la Juftice, eft venu m'arracherde ce lieu où nosjours s'écou- --- Page 219 ---
D'UN AMÉRICAIN. 215
Hoient dans le fein de la paix. Je
en frémiffant
me fuis vu conduit
crois
dansceraffireux féjour, où je
zemnetopeaenr
du coupable qui voit approcher
fon heure derniere. Cette nuit jiêtre environné de crimimaginois
trainoient
nels chargés de fers, qui
leurs chaînes pefantes.
avec peine
vouA cecafpeét, jem'agicois,je
lois arrêter mes regards fur la vertu
& l'innocence ; mais mon époufe
filie étoient loin de moi 5
& ma
auffi des pleurs
elles répandoient filence &la folitude.
amers dans le
Ah! mon pere, ah! mon époux,
fommes-nous écriées en mênous
vous ne refterez pas
me temps,
ma
long-tempsici. Oui, acontinué
mere,) 11 9 'irai voir céthomme féroce --- Page 220 ---
MEROIRES
qui déchire mon coeur; j'irai, &
j'embrafferai fes
.
roferai de
genoux, je les armes pleurs; ; il rendra la
libertéà mon époux, ou je mour-.
rai à fes pieds.O ma tendre
lui
mere!.
ai-je dit, ce fera moi qui irai
lui redemander mon pere. Eh
bien,ai-je ajouté du ton de la douleur,j je la lui donnerai cette main
qu'il défire. Serai-je avilie,
queje n'auraipu 1
voir celui qui parce m'a
donné lejour, paffer les fiens dans
une prifon, confondu avec les
malheureux que le crime - y a conduits? Ma fille, me dit mon.
en me preffant furfon -
pere,
fein, je n'ignore pas combien le
tu me veux
facrificeque
faire doit coûter à ton
cocur:tuimmoles) le plustendre &
le plus puramour à mon bonheur;
mais --- Page 221 ---
D'UN AMÉRICAIN.
mais je le jure par l'honneur
m'eft plus cher que la liberté, qui
mais celui qui m'a ravi la mienne jane fera ton époux. Dans ce moment nous entendons frapper à la
porte; ma mere fel leve pourouvrir.
Un cri de douleur retentit auffi-tôt
au fond de mon ame, Je m'arrache
des bras de mon
pere ;
a
j'apperçois... - Mais, Madame, continua
Madame de Marfille, vous aurez
peine à me croire ; ce retourimpré.
Vu, cet amantquirevoir fa maîtreffe
dans ce lieu d'horreur, dans le
ment où elle veut
morenoncer à lui,
étouffer fon amour & le facrifier à
lanature, tout cela va vous paroître
peu vraifemblable.
Cependantje ne
furchargepoint la vérité.Peut-étre
lDieujuflequic daignequelquefois
1.Part,
K
continua
Madame de Marfille, vous aurez
peine à me croire ; ce retourimpré.
Vu, cet amantquirevoir fa maîtreffe
dans ce lieu d'horreur, dans le
ment où elle veut
morenoncer à lui,
étouffer fon amour & le facrifier à
lanature, tout cela va vous paroître
peu vraifemblable.
Cependantje ne
furchargepoint la vérité.Peut-étre
lDieujuflequic daignequelquefois
1.Part,
K --- Page 222 ---
M É M O I R E S
abaiffer fes regards fur nous, voula vertu perféculut récompenfer
Oui, fans doute, c'eft tluiqui
tée.
être bienfaifant. J'ai
l'amena cet
en
mes tranfports
peinelcontenics baifer & arrofer de fes
le voyant mains de mon pere. Je
larmes les
m'abandonner à
voudrois pouvoir
fur
le preffer
ma reconnoiffance,
mêler avec
mon coeur, recueillir,
coulent
les miennes les pleurs qui
& arrofent fes joues.
de fes yeux,
m'embraffer 3
II ne vient point
douleur;
mais il me regarde avec
& tremil pâlit, fes mainss'agitent miennes:
fur les
blent en fe plaçant
mon
iln'ofe me parler ; il refpeête
malheur: ah! il ne fait pas comilladoucit! Ma mere lui debien
heureux hafard il
mande par quel --- Page 223 ---
D'UN AMÉRICAIN.
a découvert où nous étions : illui
répond qu'après nous avoir écrit
plufieurs fois, fans recevoir de réponfe, rempli d'inquiétude & de
crainte, il n'apu réfifter
au
davantage
délir de revoir ce qu'il ade plus
cherau monde. Arrivé en France,
il vole où il nous a laiffé à fon dé s
parc: onluiannonces nos défaftres;
il fe fait conduire à notre demeure; ily voit Louife, notre fidelle
Gouvernante, la tête penchée fur
une table qu'elle arrofe de fes
pleurs. Cette fille le reconnoit;
alors fes larmes coulent avec
d'abondance: elle lui dit d'une plus
voix oppreffée qu'on a enlevé la
veille fon cher maître ; que fa
bonne maîtreffe toute défolée
vient de partir avec fa fille,
pour
Kij --- Page 224 ---
M É M O IR ES
favoir oûi ileft.Ilcourt fur nos pas, à
découvre l'Auberge où nous fom-
&
dans
mes defcendus,
apprend
satkpsterrereseade
malheureux objet de notre amour
& de nos larmes. Ilveut aller furle
champ dépofer ce que doit mon
pere, ,& lui rendre fa liberté; mais
cet honnête prifonnier l'arrête 3
Pembraffe, s'oppofe à fa générofité. Mon amants'irite, s'emporte.
Ilfaut donc, lui dit-il, que je renonce à tout efpoir de bonheur?
Cette fille que j'adore, pour laquelle j'ai traverfé les mers 2 vous
la refuferez donc à mon amour ?
Non, mon ami, luir réplique mon
tranfporté de joie & de repere,
connoiffance; mais dois-je te prid'une
de ta fortune, te
ver
partie
ffe, s'oppofe à fa générofité. Mon amants'irite, s'emporte.
Ilfaut donc, lui dit-il, que je renonce à tout efpoir de bonheur?
Cette fille que j'adore, pour laquelle j'ai traverfé les mers 2 vous
la refuferez donc à mon amour ?
Non, mon ami, luir réplique mon
tranfporté de joie & de repere,
connoiffance; mais dois-je te prid'une
de ta fortune, te
ver
partie --- Page 225 ---
D'UN ANÉRICAIN. 221
vendre la main de mna fille, pour
brifer la chaîne quime retientici?
Ah ! mon pere, s'écrie ce bon jeudine homme enl'embraffant, que
tes-vous? : A l'inftant il s'éloigne de nous, & va dépofer deux
centlouis, pour délivrer le pere de
fa bien-aimée. On vient lui iannoncerqu'ilpeut fordirquandilvoudra.
Ivre de joie, je prends fa main, &
l'entraine hors du fombre & horrible féjour que fa vertu vient d'honorer.
Nous retournâmes fur le champ
dans notre petite maifon; fa fimplicité agréable plut à notre g6de
néreux bienhiteurslaprdence
fa maitreffe fembloit l'embellir.
Le délir, lamour nous firent foufles défrir avec quelquimpatience
K iij . --- Page 226 ---
MEMOIRES
lais que l'on apportoit à notre
men. Enfin le jour arriva où hyallâmes jurer aux pieds des autels nous
de
nousaimertoujours.1 Nous nous
Msemndpapacrerdeeike ajouta
Madame de Marfille, en fixant fon
mari, que ce ferment ne nous cotta aucun effort; & j'ofe efpérer,
continua-t-elle d'un air tendre,
qu'ilnous en coûtera encore moins
-
pourle tenir.
Mon époufe demanda à Madame de Marfille comment fes refpeétables parens avoient pul la laif
fer partir, & fe féparer d'une fillé
qui ileur étoit fichere ? Mon mari,
luirépondit-elle, n'avoit pas vendu
fon Habitation, ni fini fes affaires,
lorfque l'amourle ramena en France.Aurefe, ilef arrivé fià propos, --- Page 227 ---
D'UN AMÉRICAIN. 223
queje ne lui ferai jamais de reproIl falloit
ches de fonempreffement.1
doncle revoir partir pourafronter
Hélas! s'il
de nouveaux dangers.
eût voulu me croire, nous aurions
laiffé toutes nos richeffes de l'autre monde à fes Habitans ; mais la
grandeur du facrificel'a effrayé, &
jai mieux aimé partagerle péril du
cruelles
voyage, que d'éprouverles
inquiétudes qui im'ontrourmentée
pendant fon éloignement. Vous ne
de la
doutez pas, pourfuivic-elle,
peine qu'ont reffentie mes parens, 2
lorfque je leur ai fait part de mon
deffein. Ils ont quitté leur campaaller demeurer à Paris:
gne l'abfence pour de leur fille auroit trop
attrifté leur folitude, pour qu'ils
puffent - y être heureux; mais jef
K iv
rouverles
inquiétudes qui im'ontrourmentée
pendant fon éloignement. Vous ne
de la
doutez pas, pourfuivic-elle,
peine qu'ont reffentie mes parens, 2
lorfque je leur ai fait part de mon
deffein. Ils ont quitté leur campaaller demeurer à Paris:
gne l'abfence pour de leur fille auroit trop
attrifté leur folitude, pour qu'ils
puffent - y être heureux; mais jef
K iv --- Page 228 ---
M E M OIRES
pere avant un anleur ramener mos
époux, me fentir dans leurs bras,
& ne les plus quitter.
Depuis ce récit, Madame de
Marfille & fon mari nous paroiffoient plus intéreffans; nos coeurs
ouverts à l'aimable confiance, fe
communiquoient toutes leurs affedtions ; nous trouvions dans notre amitié le remede le plus fûr
contre l'ennui du voyage; il me
paroiffoit fiagréable, quejen'ofois
en défirer la fin.
Ilyavoité déja plus d'un mois que
jettés fur la mer immenfe qui fépare l'Europe de PAmérique, un
vent favorable nous conduifoit
vers cette Contrée où j'avois reçu
la naiffance. Un jour que M. de
Marfille, le Lieutenant de notre --- Page 229 ---
D'UN AMÉRICAIN. 225
vaiffeau & moi, étions montés fur
nous admirions le Ciel
le pont,
dont la voûte
pur & fans nuage;
azurée étoit toute refplendifante
de lumiere ; le foleil baiffant lanencore fes rayons dans les
çoit
l'océan fembloit ouvrir
airs; déja
aftre
fon fein pour recevoir cet
dont la lumiere majefbrillant, 2
à s'éteindre,
tueufe commençoit
nous fentimes un air
Tout-à-coup
vif & froid qui fillonnoitles eaux 3
d'un voile
le Ciel s'obfeurciffoit
fombre qui s'étendoitau loin; ; deja les vagues fe foulevoient & fe
couvroient d'écume. J'annonçai a
M. de Marfille un orage violent,
&jele priai de defcendre.Lejeune
Lieutenant le retint & plaifanta de
la nuit s'ama frayeur. Cependant
K V --- Page 230 ---
M É M O I R E S
vançoit 3 à peine démélions-nous
lesobjets lesplus proches. Comme
U
m'éloignois, un coup de vent
je
navire. Heureuvint frapper notre
fement je me tenois alors à des COIJ'entendis auffi-tôt un cri
dages.
fois
de frayeur.J Jappelliplufisurs
M. de Marfille & le Lieutenant :
Je
perfonne ne me répondit.
à craindre qu'ils
commençois
n'euffent été tous deux emportés
Cependant les
par le tourbillon.
Matelots effrayés couroient, reles voiles. Je renconployoient
àquije fis part de
traile Capitaine,
HmediantnrgNue
Lieutenant & M. de Marfille;
fon
fut bientôt convaincu
mais on
dans
qu'ils avoient été précipités
Madame de Marfille, à lala mer.
it.
à craindre qu'ils
commençois
n'euffent été tous deux emportés
Cependant les
par le tourbillon.
Matelots effrayés couroient, reles voiles. Je renconployoient
àquije fis part de
traile Capitaine,
HmediantnrgNue
Lieutenant & M. de Marfille;
fon
fut bientôt convaincu
mais on
dans
qu'ils avoient été précipités
Madame de Marfille, à lala mer. --- Page 231 ---
D'UN AMÉRICAIN. 227
diffimuler fon
quelle on ne put
malheur, couroit, en rempliffant
le vaiffeau de fes cris. Elle vouloit s'élancer dans les eaux; on
avoit peine à contenir fa fureur.
auffila
Un danger univerfeljettoit
confternation dans tout l'équipales vents terribles & oppofés
ge:
horriblement notre naagitoient
le foulevire ; les flots mugiffans
voientavec eux, & fembloient en
fuite lui ouvrir un abime profond.
Nous entendions le bruit des vaqui venoient fe brifer contre
gues lui. La nuit la plus fombre étoit
éclairée par des feux qui s'échappoient des nuages enflammés.
L'ecil fixé fur les eaux, je cherchois d'unregard attriftél'ami ique
je venois de perdre: je. rejettois
K vj --- Page 232 ---
M É M OIR E S
l'efpérance ; je n'ofois me livrer à
fes charmes trompeurs. Tout-àun trait de feu vint répandre
furlondeagitée coup
une lumiere fugitive. Je crus découvrir dans cet
qui luttoit
inftant un malheureux
contre les flots. Son vifage pâle
le navire; fes
s'anima en voyant
mains s'étendirent ; mais auffi-tôe
les ténébres l'environnerent, & je
ne vis plus rien. Je courus avertir
des matelots, qui crierent de toutes
leurs forces, enjettant des cordes;
mais le bruit du tonnerre & celui
des Aots érouffoient leursinutiles
clameurs: Animé par la fureur 8x
lancaiplufieurs fois dans
Tefpoir,je corde, dont le bout étoit
Pairune
enfammé; je la retirois avec une
efpérance qui étoit bientôt. difli --- Page 233 ---
D'UN AMÉRICAIN. 229
pée. Tous les Matelots allumoient
également l'extrémité de leurs
cordes.Alalueurs de celle e queje tenois, je crus encore appercevoir le
malheureux que j'avois entrevu.
Sa main la faifit;jela tiraiauffi-tôt
fentis
de réavec rapidité ; je
plus
fiftance; jappellai du fecours. O
prodige inoui! 6 puiffans efforts
de l'amitié! mes mains s'étendent
& s'arrêtent fur un corps humide
quejentraine dans le navire.J'eus
peine à reconnoitre mon cher de
Marfille; fon vifage étoit pâle &c
défait ; fes cheveux épars & trempés le défiguroient. Epuifé de fatigue, il ne pouvoit foutenir fa tête
appefantie; il ferroit encore avec
force la corde qui F'avoit fauyé. Je voudrois pouvoir décrire
! mes mains s'étendent
& s'arrêtent fur un corps humide
quejentraine dans le navire.J'eus
peine à reconnoitre mon cher de
Marfille; fon vifage étoit pâle &c
défait ; fes cheveux épars & trempés le défiguroient. Epuifé de fatigue, il ne pouvoit foutenir fa tête
appefantie; il ferroit encore avec
force la corde qui F'avoit fauyé. Je voudrois pouvoir décrire --- Page 234 ---
MENOIRES
la joie, le délire de fon
Iorfqu'on lui
époufe; 9
dont
annonça que le mari
elle pleuroit la mort vivoit,
étoit près d'elle, qu'elle alloit le
revoir. Pendant qu'on ôtoit à M.
de Marfille fes vêtemens attachés
fur lui, fa
feu de
Kummelerechaufoiidy
fes baifers; elle portoit fa
main tremblante fur fon coeur. Le
Chirurgien, après lui avoir fait
rejetter l'eau
qu'ilavoirprife, le fit
mettre dans un lit bien chaud.Pendant qu'il repofoit, nous le confidérions avec attendriffement; fon
époufe me prenoit les mains,
n'écoutoit que fa
2 &
elle les baifoit
reconnoifance 5
avec tranfport.
Cependant les yents étoient
diflipés, le calme avoit fuccédé à
F'orage, & les rayons du foleil le: --- Page 235 ---
D'uw-ANtRicAIN 23E
vant doroient déja la furface des
eaux. En contemplant cette vafte
étendue de mer, oùt le plus grand
vaiffeau n'eft qu'un point;i infenfés
nous fommes, me difois - jes
que
comment Tintérerpeut-llnous entrainer ainfi au milieu des dangers ?
Pourquoi changeons-nous en mal
le bien quel'Auteur de la nature a
daigné créer pour conferver fon
ouvrage ? Si les vents impétueux
viennent foulever les flots & exciter la tempête, n'eft-ce pas pour
purifier cet élément, dont le calme prolongé, en corrompant l'air,
détruiroit tout ce quirefpire ? O
hommes ! qui craignez la mort,
ne volez pas au-devant d'elle; ne
franchiflez point les bornes que la
nature vous a prefcrites ; ne vous --- Page 236 ---
MEmo OIRES
confiez point à un calme perfide;
demain cette furface égale fera brifée par les vents ; les vagues blanchies d'écume, offriront à VOS regards effrayés des gouffres profonds où la mort attend fes viétimes: alors vous regretterez le rivage que vous avez quitté.
Après m'être repofé quelques
heures, je rerournaj vers M. de
Marfille, qui étoit déja affez bien
revenu de ce trouble où l'épuifement & la crainte l'avoient jetté.
On lui avoit fait prendre des'reftaurans qui avoient ranimé fes forces, & raffermi fes fibres ébranlées.
Sa voix étoir encore éteinte, Pendant mon abfence, fon époufe lui
avoit appris que c'étoit moi qui
avoit fauvé fes jours. En me
ournaj vers M. de
Marfille, qui étoit déja affez bien
revenu de ce trouble où l'épuifement & la crainte l'avoient jetté.
On lui avoit fait prendre des'reftaurans qui avoient ranimé fes forces, & raffermi fes fibres ébranlées.
Sa voix étoir encore éteinte, Pendant mon abfence, fon époufe lui
avoit appris que c'étoit moi qui
avoit fauvé fes jours. En me --- Page 237 ---
D'UN AMERICAIN. 233
voyant, il meprit la main, & voulut la porter fur fes levres ; fes
arrêtés fur moi s'obfeurcifyeux foient de larmes. Pénétré de fon
attendriffement, je me penchai
furlui, & mélaimes pleurs à ceux
L'amour lui
de la reconnoiffance.
rendoit la vie fi précicufe! Hélas 2
!
c'eft lui qui fait le malheur de la
mienne!
Au bout de quelques jours, M:
de Marfille fut parfairement rétabli. J'éprouvai bien de la douceur
à penfer que je l'avois arraché des
bras de la mort, & rendu à cette
femme tendre & vertueufe, qui
n'auroit pu lui furvivre. Cependéja de
dant nous approchions
Saint-Domingue, de cette aa
Ifle où
famille vivoit dans le fein de
ma
Une trifte incertitude
T'opulence. --- Page 238 ---
M E M OIRES
reftoitau fond de mon cceur;je n'ofois me livrer à l'efpoir de revoir
celle qui im'avoit donné le jour. Je
craignois qu'elle ne confervât encore ce fentiment qui l'avoit renduefindifférentef furmon fort;que
l'orgueil n'érouffàt dans fon fein
cette joie que la mere éprouve en
retrouvant fon fils. Dans un moment où ces fombres penfées jettoient l'inquiétude & le trouble
dans mon efprit, M. de Marfille
s'approcha de moi, & me dit du
ton de l'amitié, de ce ton qui va
au coeur: je le vois, vous ne me
croyez pas dignede votre confance; vous fouffrez: oui, j'en fuis
fir, vous n'êtes point heureux;
mais vous aimez mieux concentrer
VOS peines, renfermer dans votre
amele fentiment de votre douleur, --- Page 239 ---
D'UN AMÉRICAIN. 235
de le répandre dans celle d'un
que homme dont vous avez fauvé les
jours. O mon ami! continua-t-il,
douterois-tu de mon zèle, de ma
reconnoiffance de 2 du plaifir que
Hélas!
F'auroisàf faire tonbonheur?
le mien & celui
ne te dois-je pas
feu quibrilloit
de mon époufe?Le
dans les yeux de cet aimable jeune
homme, la vérité expreflive qui fe
dans fes geftes, dans le
peignoit
fon de fa voix, me toucherent.
Oui, lui dis-je, mon cher de Marfille, je fouffre, mon coeur fe refde cette Ifle
ferre, en approchant
rencontrerlel bonheur 2
ohjedevrois
qui me fuit depuis filong - temps.
Ah! mon ami, ajoutai-je, -
que ne
le
de
fujet
puis-je vous apprendre fecret n'eft
mes peines ! mais ce
pas à moi. Comme je prononçois
fon de fa voix, me toucherent.
Oui, lui dis-je, mon cher de Marfille, je fouffre, mon coeur fe refde cette Ifle
ferre, en approchant
rencontrerlel bonheur 2
ohjedevrois
qui me fuit depuis filong - temps.
Ah! mon ami, ajoutai-je, -
que ne
le
de
fujet
puis-je vous apprendre fecret n'eft
mes peines ! mais ce
pas à moi. Comme je prononçois --- Page 240 ---
MÉMOIRES
ces mots, nous vimes paroître les
deux femmes charmantes que la
vertu & l'amitié uniffoient. La
vérité, continua M. de Marfille s
eh regardant fon époufe, ne s'accorde que trop avec mes foupçons.
Cet ami que nous chérirons jufqu'à la mort, n'eft point heureux 2 ;
un chagrin déchirant eft attaché à
foname généreufe. Hélas ! s'iln'ofe nous confier fes peines, qui fera
fon confolateur ? Ce que mon
époux croit ne vous devoir pas
dire, reprit celle que j'adorois, je
vais vous l'apprendre, parce quej je
fuis fûre de conferver votre eftime;
& de ne pas perdre votre amitié.
Son amie lembraffa aufli-tôt; M.
de Marfille lui ferra tendrement
la main, & elle leur dévoila avec
courage le fecret de fa naiffan, --- Page 241 ---
D'UN AMÉRICAIN. 237
ce : elle leur raconta avec cette
8.cetonfitouchant, les malgrace heurs de fa mere, 3 conduite au
tombeau par la perfidie de fon
amant : elle s'étendit avec complaifance fur les foins de fa bien-.
faitrice, furl'amour de fon époux:
elle leur apprit ces cruelles révolutions qui changerent nos heureux jours en jours de douleur, &
forcerent d'alleraul loin chernous
cher Thumiliation & le défefpoir:
elle leur avoua que ma mere avoit
elle, &
un fi grand mépris pour
étoit fi irritée de mon mariage,
qu'elle m'avoit refufé, depuis
qu'elle l'avoit appris 2 jufqu'aux
moindres fecours, & n'avoitjamais
répondu à mes lettres que par le
dédain, & la défenfe de
plus grand
lui écrire davantage. Jugez, con- --- Page 242 ---
M É M OIRES S
tinua-t-elle, fi en allant nous offrir
à fes regards, nous avons lieu d'efpérer un trairement bien favorable.
Non, lui répondit Madame de
Marfille, non ma tendre amie, vous
ne ferez point
expofée au mépris
decette mere injufte; ce fera dans
ma maifon que vous viendrez demeurer, Si la mere de votre
refufe de vous voir,
époux
nous retournerons chez la nôtre avec M. de
Marfille : mon pere n'attend
deux enfans, il en reverra
que
Avec quel plaifir il vous quatre.
ajouta-t-elle,
recevra 5
3 en me fixant !
Combien fes careffes feront
dres,lorfqu'il faura
tenfauvé la vie à
que vous aurez
l'époux de fa fille !
Pénétrés de
nous acceptâmesles peconnoifince, offres
femme
decerte
généreufe,
. de
Marfille : mon pere n'attend
deux enfans, il en reverra
que
Avec quel plaifir il vous quatre.
ajouta-t-elle,
recevra 5
3 en me fixant !
Combien fes careffes feront
dres,lorfqu'il faura
tenfauvé la vie à
que vous aurez
l'époux de fa fille !
Pénétrés de
nous acceptâmesles peconnoifince, offres
femme
decerte
généreufe, --- Page 243 ---
D'UN AMÉRICAIN: 239
fur le fort de
'Alors tranquille
mon
mon époufe 2 jabandonnai
charmes de l'amitié; je
ame aux
bien-ain'imaginai plus voir ma
mée infultée, rejettée de ma famille, revenir à moi baignée de
fes pleurs fur
Jarmes 2 répandre
Fentenmon fein: je ne crus plus
contre la dureté des
dre murmurer
hommes, & me reprocher fon opprobre. Je me livrai à Pefpérance
de la voir un jour chérie de ceux
qui la dédaignoient 2 parce que
nes'étoient point enleurs regards
core arrêtés fur cettephyfionomie
douce & majeftueufe qu'une ame
tendre avoit embellie de fon emCet heureux efpoir me fit
preinte. le deffein de cacher fon arrinaitre
d'aller m'offrir
vée à mes parens,
enfuite
feul à eux, & de leur faire --- Page 244 ---
M E M O I R E S
préfenter mon époufe fous un nom
étranger. M. & Madame de Marfille applaudirent à mon projet, &
leurs foins pour
me promirenttous
en affurer le fuccès.I Nous appro-.
chions déja de cette Ifle ouj'avois
la naiffance, & d'où le deftin
reçu
attiré dans le fein de la
m'avoit
peine & de la mifere. Nous apperçûmes l'étendard flottant, qui annonçoit à la Colonie l'arrivée de
notre navire. A quelque diftance
une chaloupe vint à
du port 9
M.
nous pour nous reconnoître.
deMarlille & fa femme, mon époufe & moi, nous y defcendimes, &
nous nous fimes mettre à terre.
Fin de la premiere Partic, --- Page 245 ---
M E M 0 IR ES
D'UN AMÉRICAIN, --- Page 246 --- --- Page 247 ---
M E M 0 IR ES
D'UN AMÉRICAIN,
de la Pruffe
'Avec une Defcription
& de PIfle de Saint Domingue.
Par PAuteur des Lettres d'Affi à Zurac;
6 de celles d'un Philofophe fenfible.
-
(A a a
SECONDE PARTIE,
A LAUSAN N E,
Etfe trouve A PARIS,
Chez la V. REGNARD & DENONVILLE,
Libraires > Grand'Salle du Palais, à la
Providence, & rue baffe des Urfins.
M. DCC. LXXI --- Page 248 --- --- Page 249 ---
M E M 0 IRES
D'UN AMÉRICAIN.
OURQUOI, lorfque je n'ai
des mallieurs à
P
plus que
décrire, ne rejetté-je pas
lap plume ? Quelplatirpui-jegak
mes
a .
ter à me retracer
peines
deperdre
Hélas ! Pamant quivient
n'arrête-til
celle qu'il chériffoit,
encore avec douceur fes yeux
pas
plait à contemfur fonimage?Ilfep
de fes
pler fes traits, à les baigner
larmes; il craint que fa douleur ne
s'affoibliffe; il ne veut pas quela
plaic qui fait faigner fon coeur, fe
A iij
mes
a .
ter à me retracer
peines
deperdre
Hélas ! Pamant quivient
n'arrête-til
celle qu'il chériffoit,
encore avec douceur fes yeux
pas
plait à contemfur fonimage?Ilfep
de fes
pler fes traits, à les baigner
larmes; il craint que fa douleur ne
s'affoibliffe; il ne veut pas quela
plaic qui fait faigner fon coeur, fe
A iij --- Page 250 ---
Mt MOIRES
Rormeipdbeloliand-keg
& folitaires qui nourriffent fa trifteffe, à la prairie émaillée de fleurs;
la gaieté folle de lajeuneVillageoifel'importune: ; le chant de l'oifeâu
fifpendu furla branche qu'ilagite,
fatigue for - oreille; 9 - fon ceil farouche fe plait à fonder la profondeur
d'unp précipice ; les monts couverts
de glace font ceux qu'il aime à
parcourir: il voudroit que les accens de fa douleur puffent remplir
l'efpace des airs.
Un fouvenir affreux, des idées
plus fombres, commencentà m'environner, mon imagination s'obf
curcit, ma main tremble, & mon
coeur fe refferre. Infenfé ! je fuis
venu chercher le malheur & la
mort. a --- Page 251 ---
D'UN AMÉRICAIN:
7:
Aprèsavoir pafiéquelquesjours
dans PHabitation de M. de Marfille, je me fis conduire à celle
d'une focur que j'avois laiffée, en
partantde Saint-Domingue, dans
Tâge le plus tendre. Comme je e
traverfois une couri fpacieufe pour
aller à fon appartement, je rencontrai une femme âgée, portée
dans une chaife par des Négres.
la
Elle me fixa quelque temps; je
confidérai auffi avec intérêt. Je
m'avançai vers un falon où l'on
m'annonça au mari de ma faur,
qui me reçut avec une politeffe
froide & contrainte. Sa femme
qui parut peu de temps après, me
fit plus d'accueil; fes careffes fu-
& les miennes
rent plus tendres,
la-toucherent davantage. Elle me
A iv --- Page 252 ---
Mi M O - 1 R E S
ditque fa mere fortoit de chezelle,
Je jugeai alors que cette femme
que j'avois rencontrée, & fur laquelle j'avois arrêté les yeux avec
un fentiment confus, étoit celle
qui m'avoit donné le jour. Ma
foeur me demanda fije voulois la
voir, & m'offrit de me conduire
chez elle. Il n'y a qu'un inflant,
lui répondis-je, que je fuis dans
votre maifon 2 & vous voulez déja
m'envoyer ailleurs. Elle rougit
auffi-tôt & m'embraffa, en m'affitrant de fon amitié. Elle me conduifit dans un appartement qu'elle
me pria de croire le mien, & me
donna un efclave pour me fervir.
Ses deux fils qu'elle fit appeller,
vinrent aufli-tôt d'un air vif 8c enjaedcolisf@irmajmatoun) bou,
que je fuis dans
votre maifon 2 & vous voulez déja
m'envoyer ailleurs. Elle rougit
auffi-tôt & m'embraffa, en m'affitrant de fon amitié. Elle me conduifit dans un appartement qu'elle
me pria de croire le mien, & me
donna un efclave pour me fervir.
Ses deux fils qu'elle fit appeller,
vinrent aufli-tôt d'un air vif 8c enjaedcolisf@irmajmatoun) bou, --- Page 253 ---
D'UN AMÉRICAIN.
ches enfantines. Je les pris dans
aimables enfans, m'émes bras:
criai-je, vous êtes chers àcelle qui
dans fon fein; ; vous
vous à portés
fon courroux.
ne craignez point
Ah! vous êtes plus heureux que
moi!
Le lendemain je priai ma foeur
d'apprendre mon arrivée à ma
mere, & de faire fes efforts pour
difiper fa haine que j'avois fi peu
méritée. Dans le moment où elle
tous fes foins, deux
me promettoit
ouvrirent les
Négres parurent 2
portes du falon; &c annoncerent
ma mere. Ma foeur me fit figne de
me contenir. En voyant paroitré
cette femme vénérable, déja courbée par les années, affoiblie, exté.
nuée par de longues maladies, je
A V --- Page 254 ---
1O
ME M O IRES S
fentis mon coeur pénétré d'amour
& de refpedtsj'eus peine à arrêter
mes tranfports; je voulois me jetzerà fes genoux, preffer fa main
fur mes levres; je la contemplois
avec attendriffement. Lorfque je
lui entendis donner à ma foeur le
doux nom de fille, je détournaila
têre, pourlui cacher mon trouble.
Ne fuis-je pas auffi fon fils, me difois-je, lameopprefféede douleur?
pourquoi ne me nomme-tielle pas
ainfi?Je n'ai pas encore eu Thonneur de voir Monfieur 3 dit, ma
mere, en fe tournantvers ma foeur:
eft-il de ces cantons-ci ? C'eft,lui
répondit fa fille, un ami de-mon
mari qui arrive de France. De
France ? répliqua ma mere, Hélas!
continuatelle,lyavrois un fils... --- Page 255 ---
D'UN ANÉRICAIN.
II
La mort'vous l'auroit elle enlevé,
luidemandaije d'une voix prefque
éteinte ? J'ignore, répondic-elle,
s'il vit'encore; mais il ne vit plus
moi. Elle prononça ces derpour mots d'un ton ferme qui m'éniers
fa flle: je .
tonna ; puis regardant
lui dit-elle, de
fuis bien-bonne,
te venir voir tous les jours. J'en
ma chere maman 1, lui réfuis, 7
bien reconnoif
pondit ma faeur,
fanté. Comme elle achevoit ces
môts, un bruit tumultueux; des
cris de joie fe font entendre, une
s'ouvie, deux enfans accouporte &vontfe précipiter dansles
rent,
brasdeleurgrand imaman,quilesaccabledecarelles: : ils viennentàmoi :
auffi-tôt, me prennent les mains,
& me nomment leur cher oncle.
Avj
1, lui réfuis, 7
bien reconnoif
pondit ma faeur,
fanté. Comme elle achevoit ces
môts, un bruit tumultueux; des
cris de joie fe font entendre, une
s'ouvie, deux enfans accouporte &vontfe précipiter dansles
rent,
brasdeleurgrand imaman,quilesaccabledecarelles: : ils viennentàmoi :
auffi-tôt, me prennent les mains,
& me nomment leur cher oncle.
Avj --- Page 256 ---
M E M OIR ES
Ma foeur les appelle à l'inflant;
& veut les éloigner, Ma mere
me fixe avec inquiétude ; elle
voit l'embarras & le défordre qui
régnent fur mon vifage; le foupçon
commence à paffer dans fon coeur,
Quoilr me dit-elle, feriez-vous ce
fils qui s'eft deshonoré par une alliance indigne, qui a pris plaifir à
fe précipiter dans
l'indigence &
Tinfamie, qui a attaché fa deftinée
à celle d'une malheureufe née du
crime? Ahlma mere, m'écriai-je,
que dites - vous ? A l'inftant je
la vois pâlir, fes yeux fe détournent de deffus moi, & femblent
fuir les miens. Ma foeurvole la recevoir dans fes bras, 1 & moij'ofe
m'approcher. , prendre fa main, y
imprimer mille baifers, Elle me --- Page 257 ---
D'UN AMÉRICAIN.
voit à fes genoux; elle fent mes
larmes quiarrofent fonfein. Emue,
pénétrée, les pleurs obfcurciffent
auffi fes yeux, fa voix eft étouffée.
Malheureux, me dit-elle, tu mefeC ma mere! ma
ras mourir
tendre mere! lui répliquai -je, fi
voir celle qui m'a
vous pouviez
rendu coupable à VOS yeux ! - :
Moi, la voir?Je ne veux pas,pourfuivitelle, infulter àfon malheur 5
mais j'efpere que vous me refpecterez affez pour ne la pas offrir à
mes regards. A ces mots, je baife
fa main, & m'éloigne en filence.
L'époux de ma foeur parut dans ce
moment. Eh bien, Madame, dit-il
à ma mere, le voilà ce fils que vous
nelui irendrezine croyiezp plusvoir:
votre amitié ? Si elle lui
vous pas
eic été chere, répondit ma mere, --- Page 258 ---
MEM OIRI ES
m'auroit-il forcé de le haîr ? Vous
me haiffez, repris-je? vous haiffez
votre enfant?.. Ah ! ma mere, , il
vous aimera toujours... Ses yeux
s'arrêterent alors fur moi avecplus
de douceur; mes tendres careffes,
les inftances de ma foeur, acheverent d'ébranler fon coeur, & elle
me nomma fon fils. Le foir, elle
me permit de la conduire à fon Habitation, qui étoit peu éloignée
de celle de monbeau-frere, & elle
m'offrit un appartement pour y
paffer-la nuit.
Je brûjlois d'imparience de retourner chez M. de Marfille, pour y revoir mon époufe & mes amis, pour
leur faire partager mon efpoir &
ma joie, en .leur apprenant les
détails de mon entrevue avec
celle dont je craignois une haine
Le foir, elle
me permit de la conduire à fon Habitation, qui étoit peu éloignée
de celle de monbeau-frere, & elle
m'offrit un appartement pour y
paffer-la nuit.
Je brûjlois d'imparience de retourner chez M. de Marfille, pour y revoir mon époufe & mes amis, pour
leur faire partager mon efpoir &
ma joie, en .leur apprenant les
détails de mon entrevue avec
celle dont je craignois une haine --- Page 259 ---
D'UN AMÉRICAIN.
1S
implacable : ils en conçurent les
meilleures efpérances. Tu retrouves une mere, me dit Monfieur de
Marfille, & nous, continua-t-il
de ce ton quivaa au cocur, nous perdrons peut-être un ami.Pour moi,
répliqua fon époufe, 2 en fixant
la mienne, je fuis fire de conferver
cette amie-là : & auffi-tôt CCS femmes charmantes, femblablesàdeux
lys qu'un doux zéphir rapproche &c
entrelace, s'embrafferent, en fe
jurant une amitié éternelle,
Je n'avois pas encore dit à ma
foeurque mon époufe étoit à SaintDomingie; je - défirois qu'elle lui.
fût préfentée par M. de Marfille
fous le titre de fa parente : je me
flattois qu'unjour le hafardlaferoic
connoitre de ma mere; & alorsj'ef --- Page 260 ---
M É M OII R E S
pérois stoutdupouvoirde cetteame
belle & tendre quifembloit attirer
àelle toutes - les autres par un charirréfiftible. Mon efpoir ne fut
me
peine un mois
pasvain.lIlyavoici
étions arrivés à Saintque nous
M. de Marfille
Domingue, lorfque
dicàmonbeau- - frere, avec lequel
il avoit fait autrefois quelques
échanges, qu'il vouloit luiamener
fa femme, & la préfenter à fon
Mon beau-frere parut le
époufe.
vinrent faire
défirer. Le jour qu'ils
vilite à ma foeur, je e me trouvai chez
elle, & je feignis de neles pas connoitre. Quelquesj jours après, j'accompagnai ma foeur chez Madame
de Marfille: mon époufe lui dit
mille chofes honnêtes qui l'intérefferent. En revenant 2 elle me --- Page 261 ---
D'UN AMÉRICAIN:
demanda comment je trouvois la
de M. de Marfille? Afez
parente
AfTez 2
aimable, lui répondis-je.
d'un air prefque
me répliqua-c-elle
irrité? en avez-vous vu beaucoup
? Pour
qui le fuffent davantage
continua-t-elle, elle me pamoi, charmante: ; & fans vouloir diroit
minuer le mérite & les agrémens
je doute fort
de VOS Parifiennes, elles qui la
qu'il y en ait parmi
vaillent. Je m'amufai de fonadmi-
& la provoquai, en lui diration,
lui trouvez - vous
fant: mais que
donc de fiéronnant ? Elle a, répon:
une phydit-elle, premierement
fionomie très -noble &i intéreffanqui s'embellit de l'enjouement -
te,
un choix heureux
de fon efprit;
avec a
d'expreflions 3 un ton fimple
, elles qui la
qu'il y en ait parmi
vaillent. Je m'amufai de fonadmi-
& la provoquai, en lui diration,
lui trouvez - vous
fant: mais que
donc de fiéronnant ? Elle a, répon:
une phydit-elle, premierement
fionomie très -noble &i intéreffanqui s'embellit de l'enjouement -
te,
un choix heureux
de fon efprit;
avec a
d'expreflions 3 un ton fimple --- Page 262 ---
M E MOIRES
lequel elle dit mille chofes agréables, auxquelles bien des femmes
attacheroient beaucoup d'importance ; un air doux & careffant;
enfin tout ce quipeur donnerà notre fexe del'empire farlevôtre. Eh
mais, ma fceur, repris-je, ces qualités qui pafoiffent fi fort vous
étonner, prefque toutes les femmes les réuniffent. Voilà, mon
frere, répliqua-c-elle, de la galanterie françoife. Pour moi, quoique femme, je dirai avec plus de
vérité, que fur deux mille, iln'y yen
a pas une qui les raffemble. Celles
qui ont de l'efprit, excédent ou
humilient parun langage précieux
tous ceux qui les environnent. Si
elles ont une ligure belle, elles
ontt toujours.lair de dire aux hom- --- Page 263 ---
D'UN AMÉRICAIN.
mes, adorez - -moi, mais n'efpérez rien, 8t détruifent par leurs
regards fiers & dédaigneux tout
leffet de leurs charmes. D'autres n'offirent qu'un affemblage régulier de traits heureufement deffinés. Tout le moade fe dit, après
les avoir confidérées, pourquoi le
Ciel ne leur a-t-il pas donné une
ame? Combien de vifages charmans, ajouta-t-elle, ne font-ilspas
altérés par un rire fans efprit, par
un Glence fupide, par desréponfes fans jufteffe, ou ce qui eft pire
encore, par un caraétere dur &c
ombrageux: 1 Je ne parle pas de
celles qui n'ont que des fens, 2 ce
font des êtres vils qui ne tiennent
à rien. Le mari de ma focur fut de
fon avis ; & tous deux, après m'a- --- Page 264 ---
MÉMOIRES
voir accufé d'injuftice, me forcerent de rendre hommage à celle
dont la douceur & l'air honnête
les avoient enchantés. Je me difois
dans la joie de mon coeur, cette
beauté touchante
fubjuguera encore celle qui la méprife, &c ilne
manquera plus rien à mon bonheur.
L'intérêt que mon époufeavoit
infpiréà ma foeur, rendit leurs vifites mutuelles Gfréquentes,qu'el.
les étoient prefque toujours enfemble. Ma mere, en voyant cette
femme, fur laquelle de longs mal
heurs avoient répandu un air plus
attendriffant, ne put fe défendre
du fentimént qu'elle infpiroit à 5a
tous ceuxquilapprochoient. Bientôt une amitié plus intime lui fuc-
érêt que mon époufeavoit
infpiréà ma foeur, rendit leurs vifites mutuelles Gfréquentes,qu'el.
les étoient prefque toujours enfemble. Ma mere, en voyant cette
femme, fur laquelle de longs mal
heurs avoient répandu un air plus
attendriffant, ne put fe défendre
du fentimént qu'elle infpiroit à 5a
tous ceuxquilapprochoient. Bientôt une amitié plus intime lui fuc- --- Page 265 ---
D'ox ANÉRICAIN, 21
céda. J'avois le plaifir de voir environnée de ma famille, celle dontles graces rendoient tous les jours
mon amour plus vif & plus tendre
encore. L'efpece de contrainte
que m'impofoit la préfence de
mes parens, ajoutoit au plaifir que
j'éprouvois en l'entendant, en la
fentant près dei moi.L'aimable diffimulation qui l'éloignoit, qui ila
déroboit quelquefois à mes careffes, à mes ardens défirs, lefourire
enchanteur qui accompagnoit fes
refus, tout nourriffoit la paffion
dont mon ame étoit remplie.
Cependant ma mere confervoit
toujours en elle-même un reffentiment involontaire contre celle
qu'elleimaginoit être monépoufe,:
Jamais l'idée de mon mariage ne --- Page 266 ---
MEM 0 IRES
s'offroit à elle. 9 fans qu'elle n'en
conçût de Ia haine pour moi, &c
du mépris pour celle qui m'avoit
ravi la liberté.
Un jour que nous étions feuls:
mon fils, me dit-elle, en arrêtant
fur moi un regard attrifté,fi vous
ne vous fufliez pas difpenfé de la
premiere loiimpofée par la nature
à un enfant bien né; fivous eufliez
refpedté votre mere & l'honneur
de votre famille ; fi vous eufliez
craint d'empoifonner les jours de
celle qui vous a donné la vie, en
contraéant une alliance honteufe, deshonorante; un doux efpoir
luiroit aujourd'hui à mon coeur :
oui, continua-t-elle, je me flatterois de vous voir bientôt l'époux
d'une femme belle, tendre & hon- --- Page 267 ---
D'UN AMÉRICAIN.
nête; nousn'aurions point à rougir
de fon exiftence; je . dirois .avec
joie, en la préfentant à mes amis,
voilà ma fille, voilà l'époufe de
mon fils; je ne tremblerois pas.
qu'on s'informât à qui elle appartientsje nommerois hardiment les
auteurs de fesjours - : alors tranquille & heureufe, je ne formerois
plus de voeux quepour le bonheur
de mes enfans ; je me complairois
à les voir eux & les dignes fruits P
deleur amour. Ah! mon fils, pourquoivous êtes-vous Gi cruellement
enchainé ? En n'écoutant que VOs
aveugles défirs, vous aveza attiré le
malheur fur vous, & fur celle qui
les a fait naître.
Pendant que ma mere parloit,
Javois peine à me contenir ; je
alors tranquille & heureufe, je ne formerois
plus de voeux quepour le bonheur
de mes enfans ; je me complairois
à les voir eux & les dignes fruits P
deleur amour. Ah! mon fils, pourquoivous êtes-vous Gi cruellement
enchainé ? En n'écoutant que VOs
aveugles défirs, vous aveza attiré le
malheur fur vous, & fur celle qui
les a fait naître.
Pendant que ma mere parloit,
Javois peine à me contenir ; je --- Page 268 ---
MEMOIR ES
voulois lui découvrircelle qui lui
paroiffoit fi méprifable, l'offrir à
fes regards, & la voir rougir de
foninjuftice & de fa cruauté.Mais;
repritelle d'une voix plus douce;
le mal eft-il donc fans remede?
Cette femme à laquelle vous vous
êtes lié, fans en avoir lepouvoir. s
laquelle vous avez violé les
pour droits les plus facrés, vous eft-elle
plus chere que votre mere ? Vous
mon fils, la chaîne
ne l'ignorez pas,
vous avez forméeà mon infçu,
que dans lâge où votre volonté devoit
être foumife à la mienne, laJuftice
peucla rompre. Eh bien,je demanderaiqu'elle foit brifée. Redevenez
cette malheu:
libre; vousaffurerezà
reufe créature une fortunehonne:
te2 &je vous promets de la porter
au-delà --- Page 269 ---
D'UN AMÉRICAIN.
au-delà de fes efpérances.Quoit ma
mere, lui dis-je en Pinterrompant,
c'eft vous, c'eft une femme à qui
l'honneur eft fi précieux, qui confeille à fon fils d'être un parjure, deviolerle ferment le plus folemnel, d'abandonner, de délaiffer.
une infortunée qui n'a que moi
pourappuitHélas! que m'a-t-elle
fait cette femme tendre & vertueufe, pour que je la rejette de
mon fein? Voudroit-elle recevoir
d'indignes préfens offerts par la
main du crime ? Je ne vous aipoint
vendu à prix d'argent, me diroitelle, mon amour & fes faveurs; rendez-moi à mon innocence, & reprenez VOS dans. Non, m'écriai-je,
en étendant mes mains, & en les
rapprochant vers ma poitrine; non,
I.Par,
B --- Page 270 ---
M É M O I R E S
fille fage & honnête, je n'ajouterai point à tes malheurs celui de
me montrer à tes yeux vil & lâche;
l'homme que tu aimes ne fera point
couler tes larmes: il a déja effuyé
bien des peines ; mais la plus
cruelle feroit de perdre l'époufe
que fon coeur a choifie. Eh bien, 9
reprit ma mere, confervez-la précieufement cette femme qui vous
eft fi chere ; préférez pour elle la
honte, l'indigence 5 je - ne dis pas
ma haine, elle ne peut toucher un
enfant dénaturé: paffez tous les
deux VOS malheureux jours loin
d'une famille où le premier vous
avez fait connoitre lahonte parvos
indignes amours ; mais ne vous offrez jamais à mes regards : vous
n'êtes plus mon fils ; vous aves
9
reprit ma mere, confervez-la précieufement cette femme qui vous
eft fi chere ; préférez pour elle la
honte, l'indigence 5 je - ne dis pas
ma haine, elle ne peut toucher un
enfant dénaturé: paffez tous les
deux VOS malheureux jours loin
d'une famille où le premier vous
avez fait connoitre lahonte parvos
indignes amours ; mais ne vous offrez jamais à mes regards : vous
n'êtes plus mon fils ; vous aves --- Page 271 ---
D'UN AMÉRICAIN: 27,
vous-méme renoncé à cC titre, en
difpofant de votre main fans mon
confentement ; vous vous êtes élede toutes les loix;
vé au-deffus
vous les avez bravées; ; mais vous
ferez
votre fort les venen
puni;
derniers
gera. Elle prononça ces
motsd'une voix terrible; le feu de
la colere fembloit jaillir de fes reétincelans. Je fus fi troublé,
gards
la force de lui réque je n'eus pas
lui dis-je
pondre. Ma tendre mere,
d'une voix tremblante, en lui
prenant la main ; elle me repouffa;
& fortit auffi-tôt.
détruifit touCet emportement
le coeur ulcétes mes efpérances:
ré, je réfolus d'aller diffiper ma
douleur près de ma bien-aimée, &
me fis conduire fur le champ,
je
Bij --- Page 272 ---
M É MOIRES
chez M. de Marfille.Il y avoitdéja quelques jours que je . n'avois
été à fon Habitation, parce que
ma foeur m'avoit retenu pour déchiffrer de vieux papiers, & arranger une affaire que fon mari iavoit
fort embrouillée. Lorfque je fus
annoncé, Madame de Marfille, en
répétant mon nom, ditàmonépou
fe,d'un air riant : Madame, connoiffez-vous ce Monfieur-là? Je
crois l'avoir vu autrefois, lui répondit-elle avec un fourire plein
de grace ; mais il ya filong-temps,
que je n'en ai plus qu'une idée
confufe. La gaieté de ces deux
femmes fe communiqua jufqu'à
moi. Je le vois, répliquai-je - 3 il
n'y a perfonne qui foit plus vite
oublié qu'un mari: je me garderai --- Page 273 ---
D'UN AMÉRICAIN: 29
fi long-temps:
bien de m'abfenter
Monfieur reprit la charmante
jadorois 2 1e a donc
perfonne que dêtre marié, & il s'abPhonneur
de fon époufe ?
fente long -temps
qu'elle
Ah!i ilya grandeapparence femme. Hélas !
n'eft plus que fa
voudroit
dis-je en moi-méme, on
titre.
je lui raviffe ce
encore que
continuai-je,
Elle eft mon tout,
lui tendant
en élevant la voix, &
de
les bras; elle eft le bonheur
ma.vie. Je ne voulus pas, dans la
crainte d'altérer fa joie, luiraconter ce qui venoit de m'arriver avec
ma mere. Je vis paroitre mon cher
auffi-tôt le
de Marfille; 9 péloignai
chagrin de mon efprit, pour ne
me livrer qu'aux charmes de l'ami- -
ti6,&: aux tranfports de l'amour,
B iij.
ix, &
de
les bras; elle eft le bonheur
ma.vie. Je ne voulus pas, dans la
crainte d'altérer fa joie, luiraconter ce qui venoit de m'arriver avec
ma mere. Je vis paroitre mon cher
auffi-tôt le
de Marfille; 9 péloignai
chagrin de mon efprit, pour ne
me livrer qu'aux charmes de l'ami- -
ti6,&: aux tranfports de l'amour,
B iij. --- Page 274 ---
M E M OIRE 3
Le lendemain
9 cette femme
quiavoit fi bien appris à lire dans
mon coeur, qui en découvroit ttous
les
mouvemens, en me voyant inquiet & troublé, fe douta
quelques nouveaux
que
chagrins nous
menaçoient. Elle me quefionna :
jevoulus diflimuler; mais fes craintes ne furent que plus vives. Je me
vis forcé de lui iraconterfentretien
quejavois eu avec ma mere. Après
s'être alfurée que je n'avois point
trahile fecret de notre union, elle
réfolut d'aller la voir : elle fe flattoit de rapprocher, de réunirdeux
coeurs que l'orgueil & le préjugé tenoient toujours éloignés
mais le préjugé eft fouvent plus
fort quelar raifon.
Mon à époufe fe fit conduire chez --- Page 275 ---
D'UN AMÉRICAIN.
ma mere ; elle lui trouva encore
un air agité, foit que fa préfence
lui rappellâr la difpute de laveille,
foit que fes regrets en fuffent deveviolens. Madame, 2 lui dit
nus plus
crains d'êtrevenue
mon époufe,je
dans un moment oùt ma préfence
eft
Ma mere l'afvous
importune.
avoit de la
fura du plaifir qu'elle
voir, & la pria de ne la point quitun air de trifteffe
ter. Cependant
&c d'abattement fe répandoit fur
fon vifage: il étoit aifé de voir;
malgré facontrainte, qu'elle fouffroit. Mon époufe, après l'avoir
confidérée quelque temps, parut
fenfible à fa peine, &c ofa lui en
demanderle fujet. Mademoifelle,
lui répondit ma mere, il eft d'une
nature à ne pouvoir être confié
B iv --- Page 276 ---
MEMOIRES
fans honte. Vous
voyez 9 continua-t-elle, a une mere trop malheureufe, qui fe reprochera jufqu'à la mort d'avoir donné le jour
à un fils qui empoifonne fa vie, &
deshonore toute fa famille. Mon
époufe lui répliqua que dans le
peu d'inftans qu'elle l'avoit vu, il
lui avoit paru avoir une ame honnête ; qu'elle ne lui avoit jamais
entendu parler de fa mere qu'avec
le plus grand refpeat, & l'air du
plus tendre attachement. Le fourbe!s'écria ma mere,s'il m'eût aimée,s s'iln m'edicrefpeté... Mais,
pourfuivic-elle en s'interrompant,
vous apprendrai-je ce que je voudrois ignorer moi-même? Hélas!
le malheureux, ils'eft ôté tout efpoir de bonheur. Je ne cherche
ête ; qu'elle ne lui avoit jamais
entendu parler de fa mere qu'avec
le plus grand refpeat, & l'air du
plus tendre attachement. Le fourbe!s'écria ma mere,s'il m'eût aimée,s s'iln m'edicrefpeté... Mais,
pourfuivic-elle en s'interrompant,
vous apprendrai-je ce que je voudrois ignorer moi-même? Hélas!
le malheureux, ils'eft ôté tout efpoir de bonheur. Je ne cherche --- Page 277 ---
D'UN ANÉRICAIN: 33
reprit mon époufe, à appro- -
point,
devoir
fondir ce que vous croyez
enfevelir dans le myftere 5 mais
Irefteàvotre fils une mere
puifqu'il:
qui s'inbonne & compatiffante
térefle à fon fort, je nele mets pas
au nombre des malheureux.
Mademoifelle, je ne puis rien
de moi
pour lui: il ne dépend pas
de rompre les chaines honteufes
dont il s'eft chargé, dele rendre
à Phonneur qu'il a méprifé.Sille
vouloit, il pourroit encore recouvrer fa liberté, effacer la tachequi
s'étend fur lui & fur fa famille :
fa folle pallion,
mais aveuglé par
les confeils del'amitié;
il a rejetté
&c il
il n'écoute que fon amour,
rienlebonheur de fa
compte pour
mere.
B V --- Page 278 ---
M1 ÉM OIRES
Rendezluiplus de juftice: - quel
que puiffe être l'objet de for
amour, j'en fuis fire, vous lui ferez toujours chere ; celle quiagagné fon coeur feroit bien méprifàble, fi elle en effaçoit le fentiment
le plus pur.
Hidlas.Mademoifelle, une créature enfevelie dans l'obfcurité 1
fans fortune,
3 fans parens. . * Oui,
Mademoifelle fans parens.
L'infortunée ! elle eft bien à
plaindre!
Sans doute, elle eft à plaindre,
Mais mon fils devoit - il s'unir à
elle ? Si elleluiavoit infpiré quelqu'intérêt, ne pouvoit - il pas lui
offrir des fecours, l'arracher àl'indigence ? Je ne lui aurois jamais
fait un crime de fa pitié: mais la --- Page 279 ---
D'UN AMÉRICAIN.
choifir pour fon époufe, l'introduire daris une famille honnête,
s'expofer à la mifere, & au jufte
reffentiment de fes parens, qu'il
offenfe & humilie; : n'eft-ce pas.là,
le comble de léMademoifelle, >
garement ? Après avoir porté jufmépris & l'audace
qu'à ce pointle
celle qui lui a donné lejour,
pour
flatter encore d'avoir des
peut-ilfe
droits fur mon amitié, fur mon
coeur ? Si c'eft Pobéiffance pour
çaradtérife les enleurs peres qui
fans, dois-je le reconnoitre pour
mon fils ?
Je ene chercherai point à l'excufer; ili ne devoit pas difpofer de fa
main fans votre aveu ; mais peutêtre celle qu'il a choifie n'eft-elle
pas fi méprifable
B vj
a donné lejour,
pour
flatter encore d'avoir des
peut-ilfe
droits fur mon amitié, fur mon
coeur ? Si c'eft Pobéiffance pour
çaradtérife les enleurs peres qui
fans, dois-je le reconnoitre pour
mon fils ?
Je ene chercherai point à l'excufer; ili ne devoit pas difpofer de fa
main fans votre aveu ; mais peutêtre celle qu'il a choifie n'eft-elle
pas fi méprifable
B vj --- Page 280 ---
M E M OIRES
Jene connois point cette infortunée ; je ne la verrai jamais: il feroit trop durpour moi de plaindre
fans ceffel'époufe de mon fils, de
n'ofer prononcer le nom de mere
devant elle.
Vous feriez la fienne; auroitelle pu en avoir une meilleure ?
Mademoifelle, qu'ofez-vous me
dire? J'adopterois pour mon enfant celui du crime & de la débauche ? Cette penfée me fait frémir,
Cet enfant du crime chérit
peut-être la vertu.
Je le fouhaite, Mademoifelle;
mais mon fils n'en eft pas moins
coupable.
S'il perdoit pour jamais votre
amour, il feroit trop puni de fa
faute. --- Page 281 ---
D'UN AMÉRICAIN.
a
Ce fera pour lui la moindre de
fes peines. Hélas ! il auroit pu
être fi heureux ! Oui, pourfuivit
ma mere, en fixant mon époufe ,
s'il eût rendu fes foins à une perfonne fage & belle, qui réunit les
charmes de la figure & les graces
de l'efprit, j'ofe me flatter qu'elle
n'eût pas dédaigné fon amour, &
que fa main en eût été le prix. L'aimable perfonne à qui s'adreffoit ce
difcours, 2 baiffa les yeux & rougit.
Fille charmante, continua ma
mere, pourquoi fes regards ne fe
font-ils pas arrêtés fur vous, lej jour
où fon coeur fe livra à la paffion
qui a égaré fa raifon, 9 & jetté le
délire dans fes fens ? S'il vous eût
vue, il vous auroit adorée, ileàt --- Page 282 ---
M E M CIRE ES
été votre époux, & je m'honorerois en vous nommant ma fille.
Madame, reprit mon époufe;
d'unevoix étouffée, votre fils n'auroit pas été plus heureux, & mon
fort n'eût pas changé.
Ma chere amie, que dites-vous;
iln'eàt pas été plus heureux? L/infenfé - , qu'il feroit à plaindre, s'il
ne fentoit pas le prix del'honneur
& de la vertu !
La vertu & l'honneur reftent
fouvent enfevelis dans la honte &
lamifere. Mademoifelle, reprit ma
mere, je ne vous comprends pas - o
pouvez - vous vous comparer avec
cette fille obfcure, qui n'a jamais
connu les auteurs de fesjours?
Hélas ! qui plus que moi lui
doit de la pitié? moi à qui un fort
it à plaindre, s'il
ne fentoit pas le prix del'honneur
& de la vertu !
La vertu & l'honneur reftent
fouvent enfevelis dans la honte &
lamifere. Mademoifelle, reprit ma
mere, je ne vous comprends pas - o
pouvez - vous vous comparer avec
cette fille obfcure, qui n'a jamais
connu les auteurs de fesjours?
Hélas ! qui plus que moi lui
doit de la pitié? moi à qui un fort --- Page 283 ---
D'UN AMÉRICAIN.
4 - Mais je vais
auffi rigoureux.
un
devenir à VOS yeux
peut-être
Mademoiobjet de mépris. Quoi, dire ? N'êfelle, que voulez-vous
de Mates-vous pas la parente
dame de Marfille? Monfieur votre
oncle ? .
infortunée
Madame,je fuis une
le malheur s'eft attaché
à laquelle Le nom illuftre de ma
en naiffant.
fa fille de la
mere n'a pu garantir
honte. Errante fur la terre qu'elle
arrofe de fes larmes, par-tout elle
eft enbut à la peine & à Phumiliales cocurs fe ferment à
tion; tous
elle eft avilie, oufon approche; Ciel même femble
tragée, & le
auffi vouloir punir de fa pitié
qui a pris foin
Phomme généreux --- Page 284 ---
MÉMOIRES
d'elle, qui n'a pas dédaigné fon
coeur & fa main.
Aces mots, ma mere parutlong:
temps interdite; ; elle arrêtoit fur
mon époufe des regards étonnés;
la furprife, l'intérêt & l'indignation fe peignoient tour - à - tour; ;
elle fembloit vouloir repouffer le
fentiment qui pénétroit dans fon
cccur, Sericenoin,eégligmealls
cette fille malheureufe qui a égaré
mon fils ? Puis élevant la voix avec
colere,commefitelle fe' ficreproché
fon sttendifemenrpour: unejeune
perfonne qu'elle avoit aimée juf
qu'alors, il eft bien audacieux de
vous offrir à mes regards, malgré
ma défenfe !
Vous ne la verrez plus, Mada- --- Page 285 ---
D'UN AMÉRICAIN: 41
mon époufe 2 d'une
me 9 répondit
femvoix douce & attriftée, cette
me tropà plaindre 1 2 & quine méritoit
votre haine ; elle ne s'expas
à votre courroux & à
pofera plus
elle dévorede nouveaux affronts;
ra fa peine en Gilence, &1 répandra
fes pleurs dans la folitude, jufqu'à
la mort vienne mettre fin à
ce que
Elle fe leva aufli-tôt, fit
fes maux.
de Madame de
appeller les gens
Marfille, & gagna fa voiture, fans
fit
le moinque ma mere
paroitre
dre regret de l'avoir offenfée.
Pourrai-je décrire mon émotion
& le déchirement de mon coeur 9 1
avoir entendu dans la
lorfqu'apres
cour le bruit d'un carroffe, & volé
au-devantde ma bien-aimée,ielap
un mouchoir à la main, ef
perçus
fit
fes maux.
de Madame de
appeller les gens
Marfille, & gagna fa voiture, fans
fit
le moinque ma mere
paroitre
dre regret de l'avoir offenfée.
Pourrai-je décrire mon émotion
& le déchirement de mon coeur 9 1
avoir entendu dans la
lorfqu'apres
cour le bruit d'un carroffe, & volé
au-devantde ma bien-aimée,ielap
un mouchoir à la main, ef
perçus --- Page 286 ---
MEmoin ES
fuyant fes larmes, & faifant tous
fes efforts pour en effacer la trace.
Ses yeux encore rougis, s'arrêterent triftement fur moi; fon vifage pâle & défait avoit perdu fes
vives couleurs.Elle étendit fa main
fur la mienne pour defcendre. Pénétré de fon afidion,feusàp peine
la force de lui ien demanderle fiujet;
mais fa voix étoit étouffée, & elle
ne me répondit que par un foupir.
Nous traverfâmes la cour en filence. En paffant fous un veftibule,
nous vimes Madame de Marfille
qui venoit à notre rencontre. Mon
époufe fe précipita dans fes bras,
& lui dit, en la ferrant contre fon
fein: 6 mab bonneamie, ne m'abandonnez pas 5 je fuis trop malheureufe. A peine eut-elle prononcé --- Page 287 ---
D'UN AMÉRICAIN. 43
foible & tremblante
ces mots, que
fauteuil; un
elle fe jetta dans un
fur fes
ruiffeau de larmes couloit
tenois une de fes mains s
joues : je
effuyoit
& fon-amie T'embraffoit,
fes pleurs: fa refpiration étoit opla douleur Fétouffoit.
preffée 2
Quf'as-tu donc ? quereft-ilanivé,
fans ceffe ? Ses yeux
lui répétois-je
de fureur;
égarés fe chargeoient
elefembloitvouloirs repouffer mes
de moi.
careffes, > & s'éloigner
Quoi! lui dis-je d'un air pénétré,
eft-ce bien moi que vous paroiffez
fuir ? les tendres inquiétudes de
vous importunentvotre époux femblez rejetter les
elles ? Vous
aimé
foins de celui qui n'a jamais
vous, qui n'a connu depeines
que les vôtres! Serois -je aujour
que --- Page 288 ---
MEM OIR ES
d'hui Ia caufeinnocente des larmes
que vous vérfez? Oui, fans doute,
me répliqua-t-elle, vous en êtes-la
caufe; mais je . ne veux pas: vous
faire dereproches. Vousavezvoulu me rendre heureufe, & vous
m'avez enchainée au malheur & à
'opprobre.Sivous m'eufliezlaififée
dans l'obfcurité, je ne ferois pas
aujourd'hui un objet de haine;
perfonne n'auroit le droit de me
reprocher ma honteufe exifence;
on me plaindroit, & je fuis avilie, -
outragée. Ah ! je. ne le ferai pas >
long-temps. Outragée,répéraije,
toi outragée, toi, lhonneur de
ton fexe ! , . D Ah! nomme - moi
l'audacieux, > le barbare qui a pu
infulter à la plus vertueufe, la
plus refpeétable des femmes.Oui,
;
perfonne n'auroit le droit de me
reprocher ma honteufe exifence;
on me plaindroit, & je fuis avilie, -
outragée. Ah ! je. ne le ferai pas >
long-temps. Outragée,répéraije,
toi outragée, toi, lhonneur de
ton fexe ! , . D Ah! nomme - moi
l'audacieux, > le barbare qui a pu
infulter à la plus vertueufe, la
plus refpeétable des femmes.Oui, --- Page 289 ---
D'UN AMÉRICAIN:
ajoutai-je d'une voix terrible, dismoi fon nom, & il va mourir de
ma.main. Va donc 3 infenfé, me
effrayée de
répondit mon époufe
mon air farouche & menaçant, va
donc percer le fein de ta mere. Ah!
plutôt viens enfoncer le poignard
dans mon coeur ; délivre - moi du
poids de la vie', elle m'eft affreufe.
Hélas ! oui, la mort eft. le feul
bienfait que je demande auxhommes. A ces mots, ému, déchiré,
à fes
: 6 ma
je me jette
genoux
bien-aimée, lui dis-je, en preffant
fur elle mon vifage inondé, comment es-tu aflez cruelle pour vouloir mourir ? ton époux ne t'eft-il.
plus cher? ne peutilplus te faire
aimer la vie? veux-tu le délaiffer 2 --- Page 290 ---
MEM O IRES
le livrer aux tourmens & au défef
poir?
Madame de Marfille fondoit en
larmes ; elle conjuroit fon amie
de ne pas s'abandonner à une douleur Epmofondssellisccablaic de
careffes, & lui faifoit les plus tendres reproches. Preffée par l'amour
&l'amitié, elle céda à nos inftances, & nous apprit ce qui avoit fi
vivement ulcéré fon coeur. Elle en
étoit encore fi occupée, fiaffedtée,
qu'elle nous raconta jufqu'aux
moindres circonflances de fon entretien avec ma mere: elle nous
avoua qu'elle sétoiclioréllaplus
douce efpérance, lorfqu'elle lui
fit entrevoir le défir qu'elle auroit
del'unirà fon fils, Jamais elle n'a- --- Page 291 ---
D'UN AMÉRICAIN.
voit vu, nous dit-elle, un changed'affeétion aufli rapide, &
ment
infenfibilité à Pafpeet
une pareille
contidu malheureux. Falloit-il,
traverfer les mers 9
nua-t-ellé 5
d'un
m'expofer à tous les dangers
long voyage ,pour venir dans un
monde étranger effuyer F'humiliation, le mépris 2 pour me fentir
rejettée d'une famille injufte & Orgueilleufe. Mon coeur eft au-deffus
de lindigence; il faitbraver la mifere, les fouffrances ; mais l'opprobre & les injures l'accablent & le
déchirent.
A peine eut-elle fini de parler;
fa tête fe pencha fur le fein
que de fonamie, & fes pleurs coulerent
avec plus d'abondance.
Ce qui mit le comble à la dou-:
entir
rejettée d'une famille injufte & Orgueilleufe. Mon coeur eft au-deffus
de lindigence; il faitbraver la mifere, les fouffrances ; mais l'opprobre & les injures l'accablent & le
déchirent.
A peine eut-elle fini de parler;
fa tête fe pencha fur le fein
que de fonamie, & fes pleurs coulerent
avec plus d'abondance.
Ce qui mit le comble à la dou-: --- Page 292 ---
MÉMOIRES
leur de cette femme fi tendre, fi
fenfible, ce fut une lettre de ma
foeur quitomba dans fes mains. J'étois abfent, lorfqu'un Négre vint
me l'apporter : il fembloit attendre une réponfe. Mon - époufe crut
pouvoirl'ouvrir. Elle étoit conçue
en ces termes: X Mon cher frere,
55 mo n ami, pourquoi avez-vous
50 fi peu de confiance dans celle
55 qui mettroit tout fon bonheur à
35 faire le vôtre? Celle que j'ho33 nore, que je refpeéterai toute
s ma vie 2 n'auroit point effuyé le
93 trairement indigne qu'elle a
30 éprouvé, & il me feroit encore
32 permis de la voir. Hier, M. de
50 Servens, revenant de chez ma
I 3 mere, m'a paru troublé. Je lui
30 ai demandé ce quilui étoit arri2 vé, --- Page 293 ---
D'UN AMÉRIÇAIN.
m'at'ildit,
wvé. Yatillongtems,
.
de ce ton qui
20 du tonimpérieux,
eft
vous n'avez
50 lui fifamilicr, que
30 vu votre nouvelle amie, cette
fi merveils femme quivous; paroit
de Miadame de
20 leufe?La parente
Pa-
>> Marfille, lui ai-je répondu?
ou
a-t-il repris avec
2 rente
non,
30 plus de Rausyat-illang.temgs
ne l'avez vue? Il y a
3 que vous
; mais j'efs déja quelques jours;
aller demain
55 pere, ai-je ajouté,
à Madame de Marfille,
39 fairevifite
de l'embraffer.
2> &j'auraile plaifir
30 Eh bien moi, ,a-t-ilrépliqué,ie
défends de mettre le
pied
vous
53 daus cette maifon-là. Apprenez,
continué, en élevant la
ss a-t-il
à connoître les
s9 voix, 2 apprenez
II. Part.
C --- Page 294 ---
5o
MÉM OIRES
35 perfonnes que le hafard vous
50 préfente, avant de vous lier avec
55 elles. Mais, lui ai-je dit, ce font
35 VOS amis, ce font ceux de mon
30 frere. Si votre frere, m'a-t-il ré55 pondu, fe fit refpeété, & eût
So craint de deshonorer fa famille,
$o ilya grande apparence que nous
35 ne les aurions jamais vus. Mon53 fieur de Marfille, lui ai-je répli2 qué, n'eft pas un hommedontla25 mitié doive vous faire rougir, &
93 fon époufe appartient à une fa3 mille honnête. Cela fe peut s
3> a-t-il repris ; mais celle qu'ils
30 ontreçue dansleur maifon neftune
50 malheureufe que votre frere n'au50 roit jamais dû connoitre, encore
93 moins époufer.Jugez, mon cher
35 ami, de mon étonnement, lorf-
ai-je répli2 qué, n'eft pas un hommedontla25 mitié doive vous faire rougir, &
93 fon époufe appartient à une fa3 mille honnête. Cela fe peut s
3> a-t-il repris ; mais celle qu'ils
30 ontreçue dansleur maifon neftune
50 malheureufe que votre frere n'au50 roit jamais dû connoitre, encore
93 moins époufer.Jugez, mon cher
35 ami, de mon étonnement, lorf- --- Page 295 ---
D'UN AMÉRICAIN.
S!
cette femme
25 que j'ai appris que
étoit
a fiaimable, 2 fi intéreffante,
Je ne ferai point
30 votre époufe.
20 affez - vile, affez méprifable pour
d'être fa foeur; 5 fon mal30 rougir
me la rendroit encore plus
50. heur
Mon ami, Gi le Cielarefu20 chere.
à celle
eft fi digne
59 fé un pere
qui
iln'a
acs
de votre amour,
point
à votre malheureufe -
fceur
s cordé
fon coeur défiroit.
5 l'époux que
m'étois promis de ne
3 Mais je
de mes peines.
59 vous parler jamais
frecette lettre, mon cher
30 Puiffe
les vôtres !
23 re, ne pas augmenter!
> P.S.) Il me refte encore quelà vous dire : aurai-jela
25 que chofe
M. de Ser29 force de vousl'écrire?
50 vens fort de votre appartement:
>ila eu la dureté d'en faire enC ij --- Page 296 ---
ME M OIRES
30 lever tous les meubles. Ilofe me
55 dire qu'il ne veut pas febrouiller
55 avec ma mere 2 en vous recevant
35 chez lui. Hélas ! je lis dans fon
95 ame avide de richeffes; jy vois
55 renaitre l'efpérance quevotre ar53 rivée avoit détruite. La plus
a douce des miennes, mon cher
55 frere, eft de vous voir un jour
s plus heureux.
A mon retour, mon époufe me
remiccettelettre, en me difant d'un
airaffligé: monami, je vous expofe
touslesjours à de nouvellespeines
vousdevriez bien me hair.Voushair,
luirépliquai-je, hair cellequifaitle
charme de ma vie! ! Ah !les hommes
pourront nous perfécuter, mais ils
nevous ravirontjamais mon amour;
Jen défie toute la fureur du fort, --- Page 297 ---
AMÉRICAIN:
$3
D'UN
dunevoixplus
Mais, pourfuivisje
douce, fi tu m'sbendonnen,ohinai.
des forces pour
je? où trouverai-je
charéfifter au malheur ? Hélasile
déja àfon
fa vie. En
minhome-detanacher
& dévoroit
ame fenfible,
efforts
vain fes amis faifoientleurs
noiresidées, & rapour difiperfes dans fon coeur : on
mener la joie
appercevoit en elle l'empreinte
Sijeluifaifois quelde latrifteffe.
la
ques reproches., 2 arrachés par
crainte de la perdre 2 en voulant
raffurer elle augmentoit mes
me
le fourire de la douleur
frayeurs;
fur fes levres; 3 les
venoit fe placer
fes tendres
larmes obfcurciffoient
malgré
regards, & s'échappoient
qu'elle fe plaielle. Je remarquois
n'évitoit
foit dans la folitude: elle
Ciij
latrifteffe.
la
ques reproches., 2 arrachés par
crainte de la perdre 2 en voulant
raffurer elle augmentoit mes
me
le fourire de la douleur
frayeurs;
fur fes levres; 3 les
venoit fe placer
fes tendres
larmes obfcurciffoient
malgré
regards, & s'échappoient
qu'elle fe plaielle. Je remarquois
n'évitoit
foit dans la folitude: elle
Ciij --- Page 298 ---
S4
N E M OIRES
pas fes amis, lorfqu'ils s'offroient
àelle; mais elle ne s'empreffoit
pas de les chercher. Tu ne te plais
donc plus avec moi, ma tendre
amie, lui dis-jeunjour? tui fembles
quelquefois préférer d'étre feule
à me voir. Ah!t til ne fais pas combien tu CS néceffaire à mon bonheur; combien je trouvede charme
àt'entendrel 1 Sans toi, connoitroisje 0 la douceur de l'amitié? Oui,
ce n'eft qu'avec toi que mes
amis me font chers. Daigne le
Ciel, me répliqua t-elle, vous les
conferver ces généreux amis ! ils
vous aideront à fupporter vos peines. Mais, ajouta-t-elle, enarrêtant
fur moi un regard actendri, peutêtre n'en aurez-vous plusà fouffrir,
Que voulez- vous dire . 3 femme --- Page 299 ---
D'UN AMÉRICAIN:
SS
cruelle, continunije, en prenant: fes
mains ? Ahljelevois, tu veux mouépoux.F Eftxir... tu veuxquittertone
fes
ce ainfi que tu dois finir toutes
? L'amour & l'amitié n'ont
peines
de
fur ton ame 0 ?
donc plus
pouvoir
à la
donc t'attacher
ils ne peuvent
vie? Elleeft femée de tant de maux,
merépondicelle. Hélas ! quile fait
vous! Errans, fugitifs, la
plus que
nous ont
mifere & Fhumiliation
fuivis de contrée en contrée. Un
efpoir trompeur a foutenu jufqu'à
mais je le
préfent mon courage:
fens, mes forces m'abandonnent,
mes facultés s'affoibliffent, mon
coeur fe Aétrit, mes défirs: repouffés
de toutes
commencentàs'éparts,
fans
teindre. Oui, continua-t-elle,
vous, je verrois venir la mort avec
C iv --- Page 300 ---
S6
M E M OIR ES
joie.Hélaslque ne peut-elle du meme coup trancher le fil de VOS malheureux jours ! Que nous enleveroit-elle ?.. L'efpérance, l'aliment
de Pinforune,: a difparu déja loin
de nous. Lorfque nos amis auront
abandonné cette contrée, ironsnous offrir à fes Habitans le fpectacle de notre indigence? Alors;
délaiffés, nous ferons comme ces
miférables que la faim vient d'abattre: étendus fur la terre, ils s'agitent & murmurent; : le voyageur
attrifté détourne fes regards, &
s'éloigne pour ne pas entendre
leurs cris.
Telles étoient les cruelles idées
dont cette amo aigrie, fatiguée
parle malheur, fe; plaifoità s'environner. Touslesjours je la voyois
acle de notre indigence? Alors;
délaiffés, nous ferons comme ces
miférables que la faim vient d'abattre: étendus fur la terre, ils s'agitent & murmurent; : le voyageur
attrifté détourne fes regards, &
s'éloigne pour ne pas entendre
leurs cris.
Telles étoient les cruelles idées
dont cette amo aigrie, fatiguée
parle malheur, fe; plaifoità s'environner. Touslesjours je la voyois --- Page 301 ---
D'UN AMÉRICAIN. I 57.
dépérir ; la pâleur de la mort couabatvroit déja fes joues; fesyeux
leur éclat; fon
tus avoient perdu
celui de la
regard n'étoit plus que
douleur ; fa marche étoit foible
& languiffante. J'étois fi pénétré
de fon état, que 1 je ne penfois ni à
l'averfion de ma mere, ni aux chagrins de ma fccur. Je me reprochois
à chaque inftant d'avoir amené
dans le fein de ma famille, & expoffàlhumiliation, cette femme fi
douce, fi honnête, fibienfaifante:
fon danger me rendoit furieux ;la
haine pénétroit dans mon ame;je
promettois, je - jurois de ne jamais
chaffée de fa
revoircelle quil'avoit
maifon, & fi cruellement offenfée.
Un jour que j'étois près d'elle,
queje faifois mes efforts pour dif
C V. --- Page 302 ---
MÉMOIRES
fiper famélancolie, nous vîmes entrer Madame deMarfille. Ma chere
amie, lui dit-elle, en l'embraffant, 1e
voilà ta foeur quivientte voir. Toi
qui es fi aimable, fi intéreffante,
te croiras-tu toujours un objet de
haine & de mépris ? Au mêmeinftant ma foeur parut, & étendit fes
bras vers la bien-aimée de mon
cocur. Elle ne purditlimuler fafurprife en la voyant fi défaite & fi
changée. Elle nous apprit que ma
mere étoit allée la veille àla Ville;
qu'en defcendant de voiture, elie
avoit fait une chute très-dangereufe,qui la retenoit dans fon lit; que
fon mari étoit auffi-tôt parti, &
avoit exigé de fa femme qu'elle
reftât à fon Habitation jufqu'au
lendemsin.Jignore, ajoura-t-elle, --- Page 303 ---
D'UN AMÉRICAIN.
la raifon de cet ordre auffi injufte
queceluiqui dérobeà mes regards,
à mes tendres embraffemens, ) une
feur que fes malheurs me rendent
chere. Pénétrée de reencore plus
femconnoiffance, 3 mon époufe
bloit puifer une nouvelle vie dans
les bras de celle qui l'accabloit de
carefles, qui paroiffoit fi touchée
de fon fort, & lui en promettoit
un meilleur. Son teint étoit animé
par le plaifir & l'efpoir.
La crainte que fon époux ne
facqu'elle étoitallée chez Madame
de Marfille, ne permit pas à ma
foeur de refter long - temps avec
nous. En nous quittant, elle nous
affura qu'elle emploiroit le lendemain tous fes efforts pour nous réconcilier avec ma mere, malgré
Cvj
qui paroiffoit fi touchée
de fon fort, & lui en promettoit
un meilleur. Son teint étoit animé
par le plaifir & l'efpoir.
La crainte que fon époux ne
facqu'elle étoitallée chez Madame
de Marfille, ne permit pas à ma
foeur de refter long - temps avec
nous. En nous quittant, elle nous
affura qu'elle emploiroit le lendemain tous fes efforts pour nous réconcilier avec ma mere, malgré
Cvj --- Page 304 ---
MEHOIRES
l'obftacle qui s'oppofoit à fonretour 9 & nourriffoit fon averfion
pour la plus aimable des femmes.
J'envoyai fur le champ chez ma
mere pour avoir de fes nouvelles.
Le lendemain, 2 j'appris que le
danger étoit augmenté, que les
Médecins craignoient
fes
jours.J J'oubliai mes - fermens pour & fes
torts;je volaiàlaVille;) je rencontrai fur la route un Négre de ma
fceur, qui me faifoit dire-de venir
promptement, fi je voulois voir
une mere tendrc,quidéfiroit d'embraffer fon fils avant de mourir.
Quelle émotion! quelle douleur
j'éprouvai en la voyant cette refpeéable mere, affoiblie, mourante, arrêter fur moi fes regards prefgu'étcints, &c foulever fa main que --- Page 305 ---
D'UN AMÉRICAIN.
bouche couvroit de baifers ;
ma
baignoient de larque mes yeux
mes ! Mapréfence, mes tranfports,
les doux noms que) je lui donnois,
Emue, attendrie 3
la toucherent. cher fils, me ditmon fils, mon
vous ai
elle d'une voix foible 2 je
eft
Où
rendu bien malheureux.
? Ah ! dites - lui
votre époufe
que je
je ne la hais pas 7
- que
votre amour. Si
vous pardonne
coeur le jour
j'euffe écouté mon
fe-
-
où je fis couler fes larmes, elle
roirprèsder moi, & je n'auroispoint
de reproches à me faire. Elleatout
oublié, lui dis-je; elle ne regrette
votre amitié. Que je la voye,
que
que je puiffe
me répondit-elle,
ma fille.
Tembrafler & la nommer
Ola meilleure des meres, luirépli; --- Page 306 ---
ME I MOIRES
quai-je, en preffant tendrement
fes mains ; elle va paroitre ;vousl la
verrez ; elle va tomber à VOS genoux. C'eft moi, oui, c'eft moi,
reprit ma mere, du ton de Ja douleur & du repentir, qui devrois être
aux fiens.
J'avois ordonné à l'efclave de
ma foeur de continuer fa route dV 2 &
de dire à mon époufe que je . la
priois sde fe faire conduire àla Ville
avec la plus grande diligence. M.
de Marfille fit mettre f-s chevaux
à fa chaife, & T'accompagna juf
ques chez ma mere. En arrivant,
ils me firent demander. Du plus
loin que je les apperçus,je volai
les embrafer : ils virent dans mes
yeux les larmes de la joié & de la
douleur fe confondre, Je menai
à mon époufe que je . la
priois sde fe faire conduire àla Ville
avec la plus grande diligence. M.
de Marfille fit mettre f-s chevaux
à fa chaife, & T'accompagna juf
ques chez ma mere. En arrivant,
ils me firent demander. Du plus
loin que je les apperçus,je volai
les embrafer : ils virent dans mes
yeux les larmes de la joié & de la
douleur fe confondre, Je menai --- Page 307 ---
D'UN AMÉRICAIN.
lic de ma mere:
mon époufepresdul
vous dévoilà, lui dis-je, celle que
de voir. Elle voulut lui tenfiriez
& la nommer fa fille 2e :
dre les bras,
8C
mais les forces lui manquerent, Elle
expira fur fes levres.
laparole
fur fon fein.
la preffa doucement foeur & moi,
Ravis, enchantés, ma
mêlâmes à leurs embrafnous nous
denotre coeur,
femens.Danslajoie
oubliâmesle dangerque counous
avoit donné le
roit celle qui nous
Mais les Médecins qui parujour.
nous ramerent dans ce moment, & à la craintes
nerent à la trifteffe
leur
L'embarras de leursréponfes,
nous fit preffentir que la
froideur
la ravir. Ses formort alloit nous
dans
ces & fa vics'étoient épuiféés foibleffe
nos bras. Elle eut une --- Page 308 ---
M E M O I R E S
donttous lesf fecours de l'artpurent
à peine la faire revenir. Ses yeux
ne s'ouvrirent que pour chercher
& voir encore une fois fes enfans:
l'inftant d'après, elle retomba dans
l'accablement quinous avoit tfifort
effrayés. N ous la vimes tout - àcoup pâlir, s'agiter & mourir.
Monfieur de Servens ne tarda
pasàparoitre. En nous voyant mon
époufe & moi, il ne put diffimuler
fon chagrin & fes craintes, Il queftionnoit tous les domeftiques, &
regardoit fa femme avec fureur.
J'étois Gafflige, ( que je n'appercevois aucuns de fes mouvemens.
Mon époufe qui découvroit toutes
fes agitations, apprit d'une femme
de chambre de ma mere que cet
homme avoit, depuis qu'il étoit --- Page 309 ---
D'UN ANÉRICAIN.
63.
entré dans ma famille, employé
tous fes foins à groffir le tort que
j'avois eu de me marier fans fon
de la
aveu ; qu'il ne parloit que
honte & du deshonneur de mon
alliance; enfin qu'il étoit parvenu
de me faire deshériter
au point
un teftamentque ma mereavoit
par
mon retour. Mais
révoqué depuis
avoit raninotre derniere querelle
il
de M. de Servens;
mé l'efpoir flatté de me faire encore une
s'étoit
de mes
fois exclure de T'héritage
il avoit nourri le reffentiperes:
enlui parlant de
ment de ma merc,
Parrivée de
fur
ma diffimulation
avec
& delahardiefle
mon époufe,
chez
laquelle je l'avois préfentée
elle fous un faux nom.
Lorfqu'il fut qu'elle étoit dan:
querelle
il
de M. de Servens;
mé l'efpoir flatté de me faire encore une
s'étoit
de mes
fois exclure de T'héritage
il avoit nourri le reffentiperes:
enlui parlant de
ment de ma merc,
Parrivée de
fur
ma diffimulation
avec
& delahardiefle
mon époufe,
chez
laquelle je l'avois préfentée
elle fous un faux nom.
Lorfqu'il fut qu'elle étoit dan: --- Page 310 ---
M1 ÉMO d IRES
gereufement malade, il voulut la
voir fans rémoins,pour fe faire donner à lui & à fes enfans la riche
Habitation qu'elle poffédoit. Ac-,
cablée par la douleur & fes importunités, ma mere lui fit fentir
qu'elle étoit hors d'état des'occuper de cette affaire, & lepria d'aller à fa maifon de campagne pour
lui rapporter un Elixir qu'elle
croyoit très-faluteire.
Commeil venoit de partir, ma
foeur arriva: : elle parla à ma mere
de mon inquiétude, du défir que
j'avois de la voir ; elle fit entendre
à fon cccurla voix de la nature, &
réveilla ef elle le fentiment que
fon époux avoit étouffé. Cette
mere bonne & fenfible fereprocha
foninjuftice pour fon fils, fa dure: --- Page 311 ---
D'UN AMÉRICAIN.
tépourtépoufsguilamoird choifie;
& fa mort acheva de détruire touteslesefpérances de M. de Servens.
En un inftant nous paffàmes s
mon époufe & moi, de l'extrême
mifere à la plus grande opulence.
Le Ciel en eft témoin; l'intérêt tne
vintpoint tarir la fource de meslarmes; au milieu de mes richeffes,
je n'éprouvai point une joie féroce & dénaturée. Hélas! qu'ontelles fait pour mon bonheur ces
inutiles richeffes ? ne fuis - je -
pas aujourd'hui plus pauvre que
dans mon indigence ? J'avois une
femme tendre 8c vertueufe quej'adorois, & dontpetoissiné:étois
le plus riche des hommes, & je
fuis devenu le plus miférable. O --- Page 312 ---
M ÉM O11 R E S
Jour affreux, jour épouvantable;
où jev vis la mort s'abattre fur ma
bien - aimée comme l'oifeau de
proie qui fond fur la timide COlombe! Epoufe trop chérie, en
vain mes mains te prefferent cOntre mon coeur; .
envainje voulus te
ranimer du feu de mes baifers,.
partager avec toi le foufle de ma
vie:onteravità, mes embraffemens.
Les hommes féroces qui m'environnoient, n'eurent pas pitié de
mes Cris ; mes larmes ne purent
les toucher. O Marcillelpourquoi
as-tu arrêté ma main ? Cruel ami,
tu as prolongé mes maux ; & vous
qui me promettiez de la rendre à
mon amour, vous vous êtes joué
de ma crédulité; votre art impuif-
de mes baifers,.
partager avec toi le foufle de ma
vie:onteravità, mes embraffemens.
Les hommes féroces qui m'environnoient, n'eurent pas pitié de
mes Cris ; mes larmes ne purent
les toucher. O Marcillelpourquoi
as-tu arrêté ma main ? Cruel ami,
tu as prolongé mes maux ; & vous
qui me promettiez de la rendre à
mon amour, vous vous êtes joué
de ma crédulité; votre art impuif- --- Page 313 ---
D'UN AMÉRICAIN. 69.
Yant n'a fait peut-érre qu'avancer
le terme de fes jours, &c le malheur des miens. Depuis l'affreux
moment où un fon lugubre vint
frapper mon oreille attentive, &
dans la tombe tout ce
appella reftoit du charme de
qui me
eft écrafé
ma vie 5 mon coeur
douleur.
fous le fentiment de la
Semblable à P'efclave gémiffant
la chaine
qui traîne avec peine
baiqu'il ne peut brifer, & qu'il
de fes pleurs, je parcours à
gne
trifte folitude:la tête
paslents ma
éteint & fixé fur
penchée, 9 P'oeil
n'ofe jouir de Pafpeét
la terre, je
font bleffés
du Ciel; mes regards
de fon éclat; le pâle Alambeau qui
luit dans les ténébres eft l'aftre qui
davantage. Pendant que
me plait --- Page 314 ---
MEMO OIR E S
toute la nature repofe, moifeul
j'erre au loin, & je reviens fatigué m'affeoir fur la pierre qui dérobe à mes yeux cette fleur fi brillante que la mort à flétrie de fon
fouffle empoifonné.Sil le fommeil
vientquelquefois fermer mesyeux
appefanris. mon ame femble fuir
auffi-tôt dans le fein de la douleur.
Apeine l'oifeau s'eft-ilélancé dans
les airs 9 - que je vais m'enfoncer
dans la fombre forêt qu'il vient de
quitter. Je voudrois approcher de
ce terme qui effraye les timides
mortels; je fourirois à l'afpedt de
la mort, comme T'enfantégaré qui
voit la mere qui le cherche, &c lui
tend les bras. Etre puiffant dont
le fouffleanime tout ce quirefpire,
éteins le Aambeau de ma mouran- --- Page 315 ---
D'UN AMÉRICAIN: 71
attirer vers toi le
te vie ; daigne
fur la terre,
malheureux quirampe
réunis-le à celle qui faifoit tout
fon bonheur (a).
Les voeux de cét époux trop ten-
(a)
d'un meilieur fort, furent
dre 8 fi digne
n'eurentpas la
exaucés ; fes deux amis
douceur de le voir furvivre long - temps
à celle que la douleur 2 que lindigence,
cruel avoient conduite au
& un préjugé
tombeau.
à
le Ciel a
Madame de Marfille, qui
confervé fon vénérable pere, & celle 6
luia donné le jour, 2 fe plait encore à :
qui
avec fon époux de ces deux
s'entretenir
infortunés; fouvent ill la furprend répandant des slarmes fur la mort de fa malheureufe amie.
P'amiEn publiant ces Mémoires que
tié m'a confiés, je ne me (uis pas flatté
d'arrêter les funeftes effets d'un préjugé
Marfille, qui
confervé fon vénérable pere, & celle 6
luia donné le jour, 2 fe plait encore à :
qui
avec fon époux de ces deux
s'entretenir
infortunés; fouvent ill la furprend répandant des slarmes fur la mort de fa malheureufe amie.
P'amiEn publiant ces Mémoires que
tié m'a confiés, je ne me (uis pas flatté
d'arrêter les funeftes effets d'un préjugé --- Page 316 ---
MinoiREs, eCc.
qui a étouffé le fentiment le plus pur, 5
qui a fubftitué à la chaîne brillante &
légere de l'amour, le trifte lien de P'intérêt. Malheureufes viétimes de l'avarice 1
& del'orgueil, facrifiercz-vous toujours
votre bonheur & celui de vos enfans à
des chimeres ?
DESCRIPTION --- Page 317 ---
- ViTeE
DESCRIPTION
ABRÉGÉE
DE S. DOMINGUEl'une des plus
d ETTE Ifle,
C de grandes des Antilles,a por
té différens noms. Lors de la découverte qu'en fit Chriftophe Colomb en 1492, les Habitans la
nommoient Haiti; ce quifignifie
dans le langage des Indiens, zerre
montagneufe.
Elle eft d'une étendue confidérable, & entrecoupée de hautes
montagnes, au pied defquelles on
yoit de très - belles plaines, dont
II, Part. 1
D --- Page 318 ---
DESCRIPTION
quelques-unes ont quinze à vingt
lieues de circuit. Les François retirent de celles qui font fituées
dans leurs poffeflions, desricheffes
immenfes, en fucre,café, indigo,
cacao, &c.
P
Cette Ifle eft fituée dans la Mer
du Nord, à l'entrée du Golfe de
Mexique: elle a au moins quatre
centlieues de tour, & près de cent
quatre-vingt en longueur, Ef &
Oueft:falargeur varie, & n'ague- -
res que vingt-huit lieues en quelques endroits. La latitude entiere
de FIfle s'étend environ entre les
dix-fept & vingtiéme degrés: la
longitude n'eft pas exaêtement déterminée.
: La France en poffede un tiers ;
ce qu'elle occupe s'étend depuis --- Page 319 ---
DE S. DOMING U-E. 75
du Maffacre, dans TEft
la riviere
riviere de Neyde PIlle, jufquàla Sud des Poffefbe, lieu le plus
fions Françoifes.
foit
Quoique Saint-Domingue eft affous la Zone torride ,l'air y
mais mal- fain en
fez tempéré,
plufieurs endroits.
eft incomLa partie Françoife
parablement plus riche & plus
habitée que celle quiappartient à
FEfpagne. Celle-ci ne contient
qu'une Ville capitale, 9 appelée
Santo-Domingo, & quelques petites Bourgades où le peuple languit dans la plus grande mifere:
Celle que poffedent les François,
offre de tous côtés lafpeét le plus
d
riant. Soncommerce eft im menfe:
il fournit -
chaque année à limpors
D ij
ieurs endroits.
eft incomLa partie Françoife
parablement plus riche & plus
habitée que celle quiappartient à
FEfpagne. Celle-ci ne contient
qu'une Ville capitale, 9 appelée
Santo-Domingo, & quelques petites Bourgades où le peuple languit dans la plus grande mifere:
Celle que poffedent les François,
offre de tous côtés lafpeét le plus
d
riant. Soncommerce eft im menfe:
il fournit -
chaque année à limpors
D ij --- Page 320 ---
DESCRIPTION
tation & à l'exportation de près
dequatre cent Navires marchands,
partis des ports de France, 2 &
chargés de richeffes dontle Royaume entier fe reffent. Il régne partout un air d'opulence capable de
frapper les Etrangers : on y voit.
plufieurs Villes qui ne le céderoient guères à quelques - unes de
l'Europe, & divers Bourgs qui
pourroient paffer pour de petites
Villes. Les principales font le
Cap, le Port-au-Prince, où réfident annuellement le Gouverneur
& FIntendant, Léogane, SaintMarc, les Cayes-Saint-Louis, le
petit Goave, le Fort. Dauphin,
Bc.
La Ville du Cap, quieft la Capitale, eft lituée furle bord de la --- Page 321 ---
S. DOMING UE. 77
DE
&
mer: fa rade eft res-fpacicufe, cent
contenir plus de quatre
peut
Tentrée en eft défendue
Navires:
s'éleve du milieu
par un Fort qui & d'ohl l'on peut
d'une montagne, vaiffeaux ennemis
écarter tous les
C'eft
quivoudroienc enapprocher. foule d'Edans cette Ville qu'une
d'une
trangers amenée par l'efpoir
fortune rapide, vient fe répandre,
fes richeffes
& offrir alHabitant Tous les jours
& fon induftrie.
elle s'embellit & s'étend.L'extérieur des maifons en eft affez uniles a décoformé : PArchiteêure
ce maurées, & a fait difparoitre
une
leur donnoit
vais goût qui
folide:
forme irréguliere & peit
elles n'ont pour la plupart qu'un
étage.
D iij --- Page 322 ---
DESCRITTION
Les rues font alignées, & pet,
cées à une diftance égale. Entr'autresplaces; ily en a une quieft particuliere aux Commerçans, & où
l'intérêt étale tout ce qui peut
fixerles regards, & fatterle goût
de l'Américain; mais il a.appris
depuis long-temps à ne plus être
dupe des apparences.
Les logemens y font incompara
blement plus chers qu'à Paris & à
Londres: les vivres font d'un prix
qui effraye tous les arrivans, &
trompe leur efpérance. Ce qui
contribue encore à la faire évanouir, c'eft l'abondance des marchandifes, qui fouvent les faic
defcendre à un prix plus bas qu'au
pays où elles ont été fabriquées.
Quelquefois l'arrivant peut à pei-
dupe des apparences.
Les logemens y font incompara
blement plus chers qu'à Paris & à
Londres: les vivres font d'un prix
qui effraye tous les arrivans, &
trompe leur efpérance. Ce qui
contribue encore à la faire évanouir, c'eft l'abondance des marchandifes, qui fouvent les faic
defcendre à un prix plus bas qu'au
pays où elles ont été fabriquées.
Quelquefois l'arrivant peut à pei- --- Page 323 ---
DE S. DOMINGUE. 79
fon féjour
ne fe garantir pendant
de l'extrême mifere avec ce qui
devoitle conduire à la plus grande
opulence.
eft, après le
Le Poit-au-Prince
Cap,laVille la plus peuplée, quoiconfqu'elle foit nouvellement
truite. Les bâtimens n'en font pas
fes rues font parfort réguliers:
faitement alignées & ombragées
du foleil,
d'arbres quig garantiffent
Goula fraicheur. Le
&r répandent fixé fa réfidence (a).
verneur y a
défendue
Elle n'eft pas auffi bien
(a)Les Leéteurs qui attachent l'ordre focial, quelqu'im- & afportance: àce qui entretient &
trouveront
fiure aux hommes la paix l'équité, du Gouà la fn de cet Ouvrage une defcription dont on rend lavernement, & de la maniere
Juftice à Saint-Domingue.
D iv --- Page 324 ---
DESCRIPTION
parfafituation que laVille du Cap:
Je ne m'arrêterai point ici à
décrire toutes les Villes qui font à
Saine-Domingue. Iln'ya pas d'Ifle
plus connue: ; l'efpérance y a conduit & en a ramené tant d'Européens, que je ne ferois querépéter
cequi a été dit mille fois.
Aux environs des Villes, font
les différentes Habitations: c'eft1à que le riche Américain
tout
déploie
le fafte de fon opulence: fes
vaites domaines font remplis de
ces hommes noirs que la nature a
condamnéafoprobre, au travail.
Epars dans les
campagnes, on les
voit fous un foleil brûlant fixés à
Ia terre qu'ils creufent pour. la
plantation des cannes, ou qu'ils
dépouillent des herbesinutiles squi
croiffent en abondance, --- Page 325 ---
DE S. DOMINGUH E. Sf
Le foir, ces malheureux vont
ferefugier dans leurs petites cazes,
& oublient près de leurs femmes
ou de leurs maitreffes les fatigues
du jour, & Phorreur de leur condition..
Perfonne n'ignore avec quelle
férocité leurs tyrans 1 les font punir
la moindre faute: Ce traitepour
fubiffent dans
ment affreux qu'ils
les
la fituation la plus humiliante,'
livreà une douleur fi cruelle, qu'il
n'y a pas un blanc qui pût la fupfans mourir fous les coups,
porter
s'ils éroient auffi multipliés.
Depuis long-temps on craint
que le nombre des Négres augmentous les jours, ils ne fe rentant maîtres de TINe, & n'exterdent
les blancs. Mais en étue
minent
Dv
fubiffent dans
ment affreux qu'ils
les
la fituation la plus humiliante,'
livreà une douleur fi cruelle, qu'il
n'y a pas un blanc qui pût la fupfans mourir fous les coups,
porter
s'ils éroient auffi multipliés.
Depuis long-temps on craint
que le nombre des Négres augmentous les jours, ils ne fe rentant maîtres de TINe, & n'exterdent
les blancs. Mais en étue
minent
Dv --- Page 326 ---
DISCRIPTION
diantlepcincipequiles détermine;
onleur découvre une ame baffe &
fervile qui les rendincapables de
grands crimes & de grandes vertus. Timides & craintifs, leur vengeance eft toujours obfcure. Accoutumés dès l'enfance à l'érarde
fervinudoilstéprourentp point tcer
teindignation qui brife lej joug,&
rendl'efclave à lal liberté naturelle.
Ils s'ifolent dans leurs peines, &
ne font point touchés de celles de
leurs femblables, dont ils fonc
eux-mêmes les bourreaux. L'intérêt rompt la chaîne quiles unit 2
parce qu'ils n'en connoiffent pas
d'autre que celle que le plaifir &
la débauche ontformée. Lapallion
la plus violente que le Négre
éprouve, eft celle de l'amour; --- Page 327 ---
DONINGUE. 83
DE-S.
&clui fait
elle échauffe fon coeur, même la
braver la douleur, &
mort.
un natuOnne peut pasalligner
difrel égal à tous les Négres.Les
contrées oùr ils ont pris
férentes
la variété des objets
naiffance,
le genre de
qui les ont frappés,
auquel
vie plus ou moins pénible dans leur
ils ont été accoutumés
plus
enfance, leur confitution
robufte, tout cela forme
ou moins
différentes dans chades nuances
leurs afindividu, & change
que
Chezles uns, une fupide
feétions.
les rend infenfibles à
indifférence & à la févérité de
leur malheur chez les autres, une
leurs maitres:
s'empare de
mélancolie mortelle
dela vie,
leur ame, &c les détache
Dvj --- Page 328 ---
DESCRIPTIO N
Plufieurs d'entr'eux accélerent
leur mort en fe fufpendant à un arbre, ou en s'empoifonnant; & le
tortque leur maitre doit en reffentir, contribue fouvent à leur en
infpirer le deffein. Il en eft qui,
plus cruels encore dans leur vengeance, empoifonnent un grand
nombre de leurs camarades, pour
ruiner celui dont ils font la richeffe.
L'Américain eft naturellement
fier:c'eft dans fon orgueil que fes
plus belles qualités prennent leur
fource:i il eft généreux, & exerce
l'hofpitalité de la maniere la plus
noble. Dans chaque Habitation,
le Voyageur trouve ce qui lui eft
néceffaire pour réparer fes forces.
Il étoit autrefois reçu avec plus de
empoifonnent un grand
nombre de leurs camarades, pour
ruiner celui dont ils font la richeffe.
L'Américain eft naturellement
fier:c'eft dans fon orgueil que fes
plus belles qualités prennent leur
fource:i il eft généreux, & exerce
l'hofpitalité de la maniere la plus
noble. Dans chaque Habitation,
le Voyageur trouve ce qui lui eft
néceffaire pour réparer fes forces.
Il étoit autrefois reçu avec plus de --- Page 329 ---
DE S. DOMIN G UE. 8;
confiance ; mais il en a fi fouvent
abufé, que l'on n'ofe expoferà fes
le tenter, &
yeux ce qui pourroit
dégrader fon indigence.
Les Créoles fontpourla plupart
fort grandes ; leur peau eft au
moins auffi blanche que celle des
Européennes : elles font en général affez bien conftituées ; leurs
vives ; tout
/ fenfations paroiffent
décele en elles des pafionsviolentes: elles font hautes & impérieufes, & naiffent avec un caraôtere
indépendant. Peut-être provientil
La
d'une éducation tropnégligée.
tendreffe de leur mere leur donne
dans leur enfance une liberté qui
accoutumé à
choque l'Etranger,
yoir la douceur & la modeftie pa1 --- Page 330 ---
DESCRIPTIO N
rer les jeunes perfonnes de leur
fexe.
L'obfervateuro quiparcourt/'Ifle
de Saint-Domingue 2 y rencontre
peu d'objets qui piquent fa curiofité. Quelques plantes fauvages
qui croiffent furles hautes montagnes, & dont les propriétés ne font
pas même connues desplusanciens
Habitans 2 pourroient t, fi elles
étoient foumifes à l'étude de la
chimie,devenirutilesàl'humanité.
Les forêts n'y font point peuplées d'animaux rares ; on n'y voit
point de finges ; les perroquets
verds y paroiffent quelquefois en
grand nombre. L'oifeau-mouche,
dontleplumageeft très-brillant, eft
leplusbeau de ceux quel l'on y ap- --- Page 331 ---
DE S. DOMINGUE. 87
il eftplus petit que le cOperçoit: mais il efti fi fauvage, & fon
libri;
qu'il eft très-diffivoleft G rapide,
cile de le furprendre.
qui
De toutes les produéions
fontla richeffe de cette Ifle,telles
la
que le caca0, 2 le café,l'indigo,
principale & celle qui rapporteà fes Habitans, eft la
davantage à fucre. Dans toute PAmécanne
une contrée oùt
rique, il'n'y a pas cultivée, plus
elle foit mieux
abondante, & oùt elle produife un
beau fucre qu'à SaineDominplus
vient
touffe, ainfi
gue: elle
par fes feuilles, fes
quele rofeau fec;
racines & fat tige préfentent une
rellemblance, & elle ne difégale durofeau ordinaire, qu'en ce
fere
decelui-ci eft creux,. qu'il
gue
canne
une contrée oùt
rique, il'n'y a pas cultivée, plus
elle foit mieux
abondante, & oùt elle produife un
beau fucre qu'à SaineDominplus
vient
touffe, ainfi
gue: elle
par fes feuilles, fes
quele rofeau fec;
racines & fat tige préfentent une
rellemblance, & elle ne difégale durofeau ordinaire, qu'en ce
fere
decelui-ci eft creux,. qu'il
gue --- Page 332 ---
DESCRIRTION
vient communément plus grand, 5
moins gros, à proportion que la
diftance des noeuds eft plus éloignée, & qu'il ne croît ordinairement que dans des lieux aquatiques, & dans des terreins marécageux. La canne à fucre au contraire aime la terreprofonde & moins
expofée à l'eau, quoiqu'elle vienne par-tout indifféremment: fon
écorce eft moins dure que celle du
rofeau, & elle eft beaucoup plus
pefante par la fubftance moëlleufe
qu'elle contient, qui nous donne
cejusdoux &1 mielleux, & qu'enfin par le moyen du feu on réduit
en fucre.
On plante des cannes en toutes
faifons, pourvu qu'une pluie légere précede & fuive la plantation, --- Page 333 ---
DE S. DOMINGU UI E. 89
& imbibe affez la terre, pour que
le plant réfifte quelques jours aux
ardeurs du foleil, & puiffe prendre
racine.
de même, dans tous
On coupe
les temps, dès que la canne eft parà fon
de maturité 2 :
venue
point
il faut pourtant obferver qu'un
temps. de - pluje durable feroit trèscontraire àla bonne exploitation,
qu'alors il fe feroit une véparce
très-vive dans la canne;
gétation donneroit à la vérité un fuc
qui
très-abondant, mais verd, crud,peu
à produire de beau fucre.
propre
qui réuffit le
La plantation
mieux, eft celle que l'on nomme
plantation de bouture. On commence par couper des morceaux
de canne de quinze à dix-huit pou: --- Page 334 ---
go
DESCRIPTION
ces delong du côté de latête. Lorf
qu'on a préparé un terrain aligné,
pour marquer également la diftance des rangs qhi doivent être écartés de deux pieds & demi, & quelquefois même de quatre, 2 felon la
qualité de la terre 3 on fouille des
trous de la longueur de dix-huit à
vingt pouces, fur douze à quatorze delargeur, & fix de profondeur,
dans lefquels on met trois ou quatre plants oppofés les uns aux autres, mais peu écartés de leur.alignement. Après avoir couché ces
plants en pente doucefur un peu de
terre molle & légere, on les couvre 5 en rempliffant la foffeà demi,
ou quelquefois entierement, fuivant la faifon plus ou moins pluvieufe, Ces plants ne tardent pas à --- Page 335 ---
DE. S. DOMINGU UE 91
touffes chargées de tipouffer par
aufli en terre
ges: elles pouffent
quantité de racines. chevelues qui
s'étendent aux environs.
Lej premier rapport d'une piéce
de canne eft fixéà quinze ou dixhuit mois; c'eft ce qu'on appelle
rouler de grandes cannes. Cette
premiere coupe eft celle qui produitle plus de fucre dans les terres
anciennement cultivées.
Lorfque les cannes fe trouvent
plantées dans desterres favorables,
faire quatre ou cinq couon peut dans les mêmes piéces avant
pes
; mais il en eft d'as
de les replanter
rides où, fi on ne replantoit pas
après la premiere ou deuxiéme
on n'auroit que
coupe au plus,
qu'on appelle
rouler de grandes cannes. Cette
premiere coupe eft celle qui produitle plus de fucre dans les terres
anciennement cultivées.
Lorfque les cannes fe trouvent
plantées dans desterres favorables,
faire quatre ou cinq couon peut dans les mêmes piéces avant
pes
; mais il en eft d'as
de les replanter
rides où, fi on ne replantoit pas
après la premiere ou deuxiéme
on n'auroit que
coupe au plus, --- Page 336 ---
DESCRIPTIO N
des rejetons durs, fecs & avortés,
qui ne produiroient pas les frais
d'exploitation.
Les cannes qui viennent dans
des terres légeres & profondes
donnent un fucre facile à fabriquer, & prefque toujours beau, fi
elles font coupées à leur vraip point
de maturité. La raifon en eft fimple: cette terre travaillée ne contient que des fels peu aétifs ; la végétation en eft plus tardive ; les
cannes qui en proviennent font
moins chargées de phlegme crud;
elles ne s'élevent & ne grofiffent
que médiocrement, cequi fait que
leur fuc en eft mieux dilpofé; &
comme pour l'ordinaire elles deviennent moins confufes, la cha- --- Page 337 ---
DE S. DOMINGUE: 93.
leur du foleilles pénétre davanta-
& leur maturité en eft plus
ge,
parfaite. Par la raifon contraire , celles
qui fe trouvent plantées dans un
fol neuf, trop frais, oua aquatique,
éprouvent une végétation fiprécipitée, qu'elles deviennent en peu
de temps très-grandes, 2 fort groffes, & extrémement chargées de
touffes. Le foleil alors ne pouvant
jes pénétrer, elles ne parviennent
pas à und degréde macurité fuffifante pour la perfedion du fucre.
Les premiers Auteurs qui ont
parlé de la canne à fucre, la font
originaire des Indes Orientales ;
de-lhapportée parles Efpagnols &
ies Portugais aux Ifles de Madere
& de Canaries, & enfuite auxIfles. --- Page 338 ---
DESCRINTION
Antilles de l'Amérique. C'eft un
fentiment affez généralement re
çu; mais le Pere Labat foutient
avecquelques Ectivainsqu'ellen'a
jamais paffé chez les Américains
& que c'eft a uné produdtion aufli
naturelleaux terres de ces derniers
Peuples, qu'à celles des Habitans
de l'Inde. Il appuie fon fentiment
fur Thomas Gange,Anglois, qui
dit qu'en 1625, à la Guadeloupe,
les Sauvages lui apporterent des
cannes à fucre; fur François Ximenès,qui affure dans fon Traité
des Plantes du Mexique, que la
canne croit aux environs de la riviere de la Plate; fur Jean Lery,
qui en 1556 dit en avoir vu au
Bréfil; ; & fur le Pere
Hennequin 3
Récolet, qui foutientauffi en avoir
entiment
fur Thomas Gange,Anglois, qui
dit qu'en 1625, à la Guadeloupe,
les Sauvages lui apporterent des
cannes à fucre; fur François Ximenès,qui affure dans fon Traité
des Plantes du Mexique, que la
canne croit aux environs de la riviere de la Plate; fur Jean Lery,
qui en 1556 dit en avoir vu au
Bréfil; ; & fur le Pere
Hennequin 3
Récolet, qui foutientauffi en avoir --- Page 339 ---
DE' S. DOMINGUE: 95
de même que
vu au Miffiflipi (a);
Jean de Laet, à PINe de Saint
Vincent. Il ajoute que les François en ont trouvé à Saint-Chriftoàla Martinique, à la Guadephe,
témoiloupe. Mais pourquoi ces
l'emporteroient - ils fur
gnages
ont écrit de
ceux qui les premiers
fur celui de l'Auteur
P'Amérique,
de T'Hiftoire naturelle du cacao &
fucre, fur ce qu'en difent
du
Rauvolf & Jerôme Bençon, tous
cités par P'Auteur Dominicain;
(a)Le Pere Hennequin a farement pris de
fimples rofeaux pour des cannes à fucre, dans"
font âl'embouchure du Fleuve du
les terres qui En remontant ce Fleuve, on voit des
Mififipi. forèts de rofeaux fecs, enracinés dans des marédont l'eau croupie n'eft nullement procages, à la naiffanee & à la nourriture des cannes
pre
à fucre. --- Page 340 ---
DESCRIRTION
comme atteftant que la canne à
fucredoit fon origine aux climats
orientaux ? Si les cannes à fucre
font naturelles aux terres fermes
de l'Amérique; ainfi qu'aux Antilles s pourquoi ne trouve-t-on
pas un veftige de cette plante dans
l'Ifle de Saint-Domingue 2 tant
dans la partie Françoife, que dans
la partie Efpagnole 2 Ony y voit à
la vérité une efpéce de rofeau,
mais qui n'a point la qualité de Ia
canne à fucre. Le climat & le fol
ne lui font pourtant pas plus in:
grats que lesenvirons de la riviere
de la Plate & les terrains de la
Guadeloupe.
Il ne me refte plus, pour remplirl l'objet queje me fuis propofé,
que de dire un mot de l'origine
des --- Page 341 ---
DE S. DOMINGUE 97
Poffeffions Françoifes dans
des
PIlle de Saint-] Domingue.
avoient déja
Les Efpagnols dans le contiétendu leur empire
le fer à la
nent de TAmérique:
main, ils avoient parcouru cette
malheureufe contrée qui renferme tant de richeffes dans fon
nombreux avoit
fein; un peuple
& le
difparu de deffus la terre >
vainqueur couvert de fang,jouif
du fruit de fes.
foit paifiblement vaiffeaux chargés de
viétoires: des
monde, alloient
Tor du nouveau
&
fans ceffe enrichir l'E(pagne,
accroiffoient tous lesjours fon orLa France &
gueil & fapuiffance.
voir fans
P'Angleterre ne purent
envie des poffefions fi vaftes enva
heureux
hies par un peuple plus
II, Part,
E
us la terre >
vainqueur couvert de fang,jouif
du fruit de fes.
foit paifiblement vaiffeaux chargés de
viétoires: des
monde, alloient
Tor du nouveau
&
fans ceffe enrichir l'E(pagne,
accroiffoient tous lesjours fon orLa France &
gueil & fapuiffance.
voir fans
P'Angleterre ne purent
envie des poffefions fi vaftes enva
heureux
hies par un peuple plus
II, Part,
E --- Page 342 ---
DESCRIPTION
que redoutable:toutes deux tente:
rent de détournerl le cours de cette
fource, qui alloit au loin répandre
l'abondance. Sid ces deux Nations
toujours divifées, toujours jaloufes, 2 euffent réuni leurs forces 9 1
elles auroient enlevé à l'Efpagne
toutes fes conquêtes, & il ne lui
eût refté que le mépris & la honte
de fa férocité.
En 11625, les François, fous les
ordres de deux Capitaines de vaif
feaux, & les Anglois, commandés
par un nommé Vaernard, arriverent prefque en même temps à
Saint-Chriftophe. Unis par l'intérêt & le befoin, ces deux peuples
marcherent de concert contre les
Caraibes, qui écoientlesHabitans
decettellle, écpartagerent tentr'eux --- Page 343 ---
DE S. DOMINGUI E. 59
de leurs ennemisi
tes dépouilles
Le Roi d'Efpagne n'apprit pas
fanspeine que les François & les
Angloiss'étoiene emparés de l'Ile
de Saint- Chriftophe, & s'y établiffoient: Il-donha ordre à Frédécommandoit
ric de Tolede, qui
une Aotte envoyée contre les Hol
landois, d'expulfer ces nouveaux
Habitans, dort il redoutoit l'am:
bition. Un nommé Durofey d Pur
des ChefidesFrançois. ; qui auroit
s'oppofer à la defcenté des en
pu nemis; ayant à fa fuite plus deneuf
abandonna lâchecens hommes,
ment tous les poftes: L'Efpagnot
vi8torieux exigea que tous les Anglois 8c François fortiffent tdelTile;
& lés menaça d'exterminer tous
trouveroit à fon re:
ceux qu'il Y
E ij --- Page 344 ---
Ioo
DESCRIRTION
tour. Après les, avoir fait embars
quer, ilpourfuivir far route,
Cependant les Anglois battus
parlatempête, & n'ayant plus rien
à craindre d'un ennemi éloigné,
rentrerent à Saint-Chrifophe, &
furent bientôt fuivis de plufieurs
François.Les autres qui en étoient
fortis avec leur Capitaine, s'étant
joints à des aventuriers Anglois 8c
François,. s'approcherent de l'Ifle
Efpagnole, àlaquelle on a depuis
donné-le nom de Saint - Domingue, & ayant trouvé la côte feptentrionale abandonnée par les
Caftillans, ils s'y établirent.
(IX
Il,en coûta plus.de peine auxFrançois pour fe maintenir &
agrandir leur poffeffion dans cette
Ille, queles Efpagnols n'en eurent
, s'étant
joints à des aventuriers Anglois 8c
François,. s'approcherent de l'Ifle
Efpagnole, àlaquelle on a depuis
donné-le nom de Saint - Domingue, & ayant trouvé la côte feptentrionale abandonnée par les
Caftillans, ils s'y établirent.
(IX
Il,en coûta plus.de peine auxFrançois pour fe maintenir &
agrandir leur poffeffion dans cette
Ille, queles Efpagnols n'en eurent --- Page 345 ---
DE S. DOMINGUE. TOI
pour conquérir la plus grande epartie de PAmérique. Cêux - ci ne
des hommes bons
trouverent que
& timides qui leur 0
offroient des rafervoient
fraichiffemens > quileur
de guides 2 qui leur apportoient
le métal dont ils étoient fi avides.
Leurs Princes eux - mêmes dailes vifiter, faifoient éloignoient
&
gner leur fuite ens'approchant,
deur montroient la plus grande
confiance. Un d'entr'eux, après
avoir combléleur Chefde préfens;
lui permit de faire bâtir une Ville
dans fes Etats, & lui abandonna
autant de terrain qu'ilen voulut.
Sila foif delor qui les brûloit
eût
s'éteindre; fila jaloufie &
la haine pu ne les eût divifés ; fiun Orgueilbrutal n'avoit pas fermé leur
Eiij --- Page 346 ---
No2
DESCRIPTION
coeur àlhumanité,àla reconnoif
fance, à la pitié, ils feroient devenus les maitres des plus belles;
des : plus fertiles contrées del'Amé .
rique; ils auroient puifé dans le
fein de la terre des richeffes immenfes;ils ne fe. feroient pointavilis, deshonorés par le meurtre de
leurs bienfaiteurs; ils n'auroient
point réduits à la fervitude, ou
punis d'une mort honteufe,des Caciques trop généreux pour vouloir
fouffrir
P'efclavage; y l'infatigable
Colomb n'eût pas Vu fes mains
triomphanteschargées dechaines;
il n'eût pas été infulté par le peuple qu'il avoit enrichi, & fes fucceffeurs n'euffent jamais reffenti
les cruelles atteintes des fléches
empoifonnées, --- Page 347 ---
DE S. DOMINGUE.
LesFrançois, au contraire, fans,
eurent à comappui, fans fecours, fier de fes fuccès,
battre un ennemi
de fes vaifqui couvroit la mer
feaux, qui leur faifoit la guerre
commeàdes brigands défavouésde
leur patrie. Ils furmonterent dérouslesobfacles qui s'oppendant
&
pofoient à leur accroiffement,
devinrent bientôt la terreur de
Les Boucaniers 8c
leur ennemi.
les Filibuftiers furent les remparts
conferverent cette petite Réqui
del'irpublique, & la préferverent
des Efpagnols. Nous alruption
de
lons tracer une légere efquiffe
ces deux efpeces d'hommes que
leurvaleurar rendus ficélébres.
Il étoit bien difficile aux nouveauxHabitans de Saint - Domins
Eiv
foient à leur accroiffement,
devinrent bientôt la terreur de
Les Boucaniers 8c
leur ennemi.
les Filibuftiers furent les remparts
conferverent cette petite Réqui
del'irpublique, & la préferverent
des Efpagnols. Nous alruption
de
lons tracer une légere efquiffe
ces deux efpeces d'hommes que
leurvaleurar rendus ficélébres.
Il étoit bien difficile aux nouveauxHabitans de Saint - Domins
Eiv --- Page 348 ---
DESCRIPTION
gue de s'occuper de la culture des
terres. Sans ceffe harcelés par un
ennemi qui auroit ravagé leurs
campagnes, & leur auroit enlevé
tout le fruit de leurs travaux, ils
préférerent un genre de vie que la
nature fembloit favorifer, & qui
devoit encore nourrir leur courage.
Une quantité prodigieufe de
bocufs fauvages rempliffoient les
forêts de FIle : les Hollandois offrirent aux Habitans de leur en
acheter les peaux, & leur promirent de leur fournir en échange
tout ce qui leur feroit néceffaire.
Auffi-t tôt une troupe d'hommes
s'affemble:tous unis par l'intérêt,
ils oublient. leur origine, & changentleursnoms:ils neveulentplus --- Page 349 ---
DE S. DOMINGUE. 1OS
s'affervir à aucun ufages ils ne reconnoiffent 1 plus de maître : la plus
égalité régne parmi eux ;
grande ils ne veulent plus dépendre que
de la nature & de leurs conventions : ils fe dépouillent de leurs
habits; une feule chemife teinte
du fang des animaux, un caleçon;
ceinture armée de couune large
& d'un fateaux très-tranchans,
bre, un chapeau qui ne préfentoit
bord fur le devant, des fouqu'un liers faits de la peau de cochons
voilà leur vêtement. A
fauvages ;
peine. le jour commence-t-ilà paces redoutables chafroitre, que
8 s'enfoncent
feurs fe difperfent,
dans! les forêts, fuivis d'une meute
de chiens, & de quelques engagés.
les fentiers hérif
Les précipices,
E V, --- Page 350 ---
(106
DESCAIPTION
fés d'épines, > rien ne les arrête ;
ils franchiffent tout ce quis'oppofe à leur marche
précipitée; a Pardeur de la chaffe les emporte. Dès
quel'animal pourfuivi eft éventé,
les chiens T'environnent, rempliffent la forêt de Jeurs
jappemens;
le Boucanier armé de fon
fufil, y
accourt, & tire fur le baufqui
lutte contre la mort. Plus furieux
qu'une bête féroce, il s'élance fur
f'aninalteraic,acheve del le tuer,
le dépouille, lui arrache un OS, le
brife, & d'une bouche affamée il
en exprime la moële dont il fe
nourrit.
Aprèsavoir tué un certain nombre de bêtes, tous les chaffeurs fe
raffembloient pourdiner. Quel'on
fe peigne une troupe d'hommes
fur le baufqui
lutte contre la mort. Plus furieux
qu'une bête féroce, il s'élance fur
f'aninalteraic,acheve del le tuer,
le dépouille, lui arrache un OS, le
brife, & d'une bouche affamée il
en exprime la moële dont il fe
nourrit.
Aprèsavoir tué un certain nombre de bêtes, tous les chaffeurs fe
raffembloient pourdiner. Quel'on
fe peigne une troupe d'hommes --- Page 351 ---
DE S. DOMINGI U É.
enfanglantés, vécus comme nous
venons de le dire, épars dans une
plaine, affis fur la terre,8c dévorant des viandes que le feu avoit
dérougies, toutremplis du
àpeine
fentiment. de leur liberté, parlant
tumaltueufement.de leur chafle 2
de leur ennemi, ne refpirant que
carnage, & lon n'aura encore
qu'uie foibleidée de ces hommes
farouches qui fembloient tous les
jours s'éloigner davantage de Fhumanité.
Cette vie indépendante, dégagée de crainte 8 de défir, parut G
féduifante, que plufieurs enfans
de famille que le libertinage y
avoit entrainés, ne purent feréfoudre à la quitter, & dédaignerent
des fucd'aller recueillirenFranced
Evj --- Page 352 ---
fro8
DESCRIPTION
ceflions qui les auroient enrichis.
Les Efpagnols firent tous leurs
efforts pour exterminer les Boucaniers; ils en tuerent plufieurs
qu'ils iencontrerent errans loin
de leurs camarades: mais bientôt
ceux-ci fe réunirent, marcherent
contre les Efpagnols, qui ne
rent réfifter à limpéruofité de leur pucourage 2 & n'eurent d'autres
moyens pour les détruire que de
faire eux - mêmes la chaffe aux
boeufs fauvages. Alors scesanimaux
devinrent fi rares, que les Boucaniers n'en trouvant plus, furent
forcés pour vivre de cultiver la
terre, & de faire le commerce de
tabac, qui avant la création des
Compagnies, verfoit beaucoup
d'argent dans la nouyelle Colonie, --- Page 353 ---
DE S. DOMINGUE.
Un grand nombre de Boucaniers
s'habitueràla
qui ne purent
de cultivie uniforme & paifible
vateur, fe firent Filibufiers. Dans
Filibuftiers
l'origine, - le corps des
n'étoit compofé que de miférables
matelots: montés fur des petits canots qui ne pouvoient contenir
vingt-cinq hommes, ils alque
des barques de
loient furprendre
pêcheurs, & leur enlevoient tout
leur trouvoient. La réuce qu'ils
nion de plufieurs Boucaniers ayant
groffileurs nombre, ils tenterent de
plus grandes chofes: ils eurent
fouvent la témérité d'aller attaquer de gros vaiffeaux, qui les auroient coulés à fond, file hafard,
manccuvre adroite, & une inune
étonnante ne les eufent
trépidité
de
loient furprendre
pêcheurs, & leur enlevoient tout
leur trouvoient. La réuce qu'ils
nion de plufieurs Boucaniers ayant
groffileurs nombre, ils tenterent de
plus grandes chofes: ils eurent
fouvent la témérité d'aller attaquer de gros vaiffeaux, qui les auroient coulés à fond, file hafard,
manccuvre adroite, & une inune
étonnante ne les eufent
trépidité --- Page 354 ---
IIO
DESCRIPTION
élevés pour ainfi dire au-deffus du
danger. Lorfqu'ils étoient venus à
bord, quelque nombreux que fuc
l'équipage, ils fe rendoient pref
quetoujours maitres du bâtiment:
ils commençoient fouvent par faire couler iesleurs à fond. Expofés
àl'injure du temps, ils paffoientles
jours & les nuits fur la mer, au
milieu des orages, battus par la
tempère, preffés parla faim. S'ils
appercevoient un vaiffeau, peu
leuri importoit de quelle nation il
fût, ils alloient à luiavec la fureur
du défefpoir, bravoient la mort, 2
& glaçoient l'ennemi d'épouvante.Ilss'étoient montrés fi terribles;
leur audace avoit eu des fuccès fi
étonnans, que l'Efpagnol n'ofoit
plus fe mefuurer avec eux, & com; --- Page 355 ---
DE S. DOMINGUE.
III
mençoit fouvent par fe rendre, en
demandant la vie: mais une prife
confidérable pouvoit feule les défarmer. S'ils ne trouvoient: rien,ils -
étoient implacables 2 & précipitoient dans la mer les malheureux
n'avoient rien à leur offrir.
qui
L'Hiftorien des Filibuftiers raconte de leur valeur des chofes qui
font incroyables. L'antiquicé ne
préfente rien qui foit comparable
à P'héroifme & à la férocité de
Au milieu de leurs
ces brigands.
crimes 9 ils confervoient encore
de religion. Des prieres;
le des fignes
des voeux arrachés par le danger,
les auroient fait foupçonner de
croire un Dieu jufte. Mais fi dans
leur courfe ils defcendoient à terils fondoient fur les Eglifes;
re, --- Page 356 ---
1I2
DESCRIPTION
en enlevoient les vafes facrés, les
cloches, &y répandoient fouvent
le fang des hommes.
Le Gouverneur de S. Domingue avoit befoin de beaucoup d'adreffe pour contenir cette troupe
fauvage, accoutumée à vivre de
rapines. Lorfque l'on craignoit
quelque expédition, ils fouffroient
avec peine qu'on les retint à terre
pour défendre P'Ille. 2 M.Daugeron,
auquel la Colonie Françoife doit
peut-être aujourd'hui fon état floriffant, qui facrifia pour fa confervation & fon agrandiffement;
fa
fortune, 7 fon repos & fa vie 2
avoit trouvé le moyen de fe faire
craindre & aimer des Filibuftiers.
Sa valeur leur en impofoit 0e 3 &
fa bonté fembloit adoucir leur nay
ient
avec peine qu'on les retint à terre
pour défendre P'Ille. 2 M.Daugeron,
auquel la Colonie Françoife doit
peut-être aujourd'hui fon état floriffant, qui facrifia pour fa confervation & fon agrandiffement;
fa
fortune, 7 fon repos & fa vie 2
avoit trouvé le moyen de fe faire
craindre & aimer des Filibuftiers.
Sa valeur leur en impofoit 0e 3 &
fa bonté fembloit adoucir leur nay --- Page 357 ---
113.
DE S. DOMINGUE:
en détermina une
turelfirouche.Ile
& à
partie à défricher les terres, Habitans.
groflir le nombre des
audaLe fort d'un Chef le plus
cieux qu'ils ayent eu, endécourzd'une profellion
gea auffi pluffeurs
dont les avantages ne pouvoiene & le
compenfer la peine
jamais
Filibufier
danger. Cet intrépide
on Vappelfe nommoiet'Olonoise étoit origiloit ainfi, parce d'Olonrie. qu'il
Il avoic
naire des Sables
d'abord été valet de Boucanier:
Péleva bientôt auSon courage,
mais le défir
deffus de la fervitude;
dans le
Pentraina
de fe diftinguer Filibuftiers. Il donna des
corps des fiéclatantes de fa valeur ,
marques
auffi-tôt Com;
qu'il fut prefque
mandant d'un navire. --- Page 358 ---
DESCRIPTION
Alors fes talens fe développerent, fon audace s'accrut. Porté
fur un petit bâtiment, il fit des
prifes fi confidérables, qu'on lui
donna le furnom de fléau des Efpagnols. Auffi rufé que brave, il
échappa des mains de fes ennemis;
où fa témérité P'avoit jetté. Après
avoir foutenu un combar'très-fanglant contre une armée entiere 9 *
il vit tous fes gens périr fous fes
yeuxlesarmesà) la main.C'en étoit
fait de lui, il alloit fuccomber,
& porter la peine de fa valeur : il
frémit du danger. Auffi-tôc il fe
couvre de fang, & fe jette parmi
les morts. Les ennemis s'abandonnent à la joie; ils allument des
feux pour célébrerleur viétoire
& fa mort, L'Olonois feleve au --- Page 359 ---
DE S. DOMINGUE.
11S
T'habit
milieu de la nuit; prend
étendu furle champ
dunEfpagnol s'approche dela Ville,
de bataille,
efclaliberté àquelques
prometla veulent fe joindre à lui
ves, s'ils
de leur maipour enlever le canot
illes
étoit à la côte :
pertre qui
dans TIle de
fuade, & retourne
la Tortue.
levirent bientôt
Les Efpagnols
de
furleurs côtes. Le Gouverneur fur lui
la Havane irrité, envoie
armée de dix piéces -
de
une frégate
quatre-vingts
canon, & montéepar
L'Olonois
hommes d'équipage.
chargés
n'avoit que deux canots
Ilapperçoit
deringr-cinghomnes
entrer dans une petite
la frégate
la
riviere; il fait avancer pendant côtés de
nuit fes canots des deux
ols
de
furleurs côtes. Le Gouverneur fur lui
la Havane irrité, envoie
armée de dix piéces -
de
une frégate
quatre-vingts
canon, & montéepar
L'Olonois
hommes d'équipage.
chargés
n'avoit que deux canots
Ilapperçoit
deringr-cinghomnes
entrer dans une petite
la frégate
la
riviere; il fait avancer pendant côtés de
nuit fes canots des deux --- Page 360 ---
DESCAIPTIO N
Ja riviere, débarque fon monde;
fe fait un parapet de fon - canot
gu'il place derriere des arbres: il
fait la même manceuvre de l'autré
côté du rivage. A peine le jour at-il paru, que tous les Filibuftiers
tirentfurla frégate. LesEfpagnols
qui ne voient point d'ennemis,
2 tirentauhafard, & ne tuentperfonne,
Le fang qui coule en abondance
par les foutes de la frégate, indiqueàl'Olonois le défordre de P64
quipage: il fait reporter auffi-tôt
fes canots à la tiviere,sembarque,
aborde la frégate, & s'en rend le
maître. Dans fa fureur, il donne la
mort à tout ce qu'il rencontre. Un
efclave tremblant fe jette à fes
pieds, lui promet de lui dire la
vérité, s'il veucluiaccorder rla vie, --- Page 361 ---
A
DE S. DOMINGUE.
étonné, S'engage mê
L'Olonois
Seià lui donner la liberté.
me
le
gneur, lui dit ce malheureux, douGouverneur de la Havane ne
tantpoint que nous ne vous fiffions
fes ordres
prifonniers, a avoit donné
vous fufliez tous pendus,
pour que
fervir
&cjavois éréembarquépour
mots; TOlonois
'de bourreau.A'ces: fe fait amener
écumant de rage,
l'aulun après
tous lesprifonniers)
leve
Lebarbare.! ! Poeil en feu,
tre.
redoutable fur FE/pagnol
fonbras
lui tranche la
pâle & tremblant,
Cannitête, & plus féroce qu'un coule fur
bale, il boit le fang qui
fon fabre.
efclave, il alla
Guidé par fon
deftis'emparer de quatre barques il ne
nées à lui donner la chaffe: --- Page 362 ---
DESCRIPTION
fit grace qu'à un feul homme qu'il
chargea d'une lettre pour. le Gouverneur de la Havane 5 auquel il
apprit ce qu'il venoit de faire: il
lui marquoit qu'il traiteroit ainfi
tous les Efpagnols qu'il pourroit
furprendre, & lui-même, s'il tom;
boit entre fes mains.
L'Olonois, , porté fur fa
fe
frégate,
réunît à un autre aventurier, &
conçut alors de plus grands def
feins. Il alla faire le fiége de Maracaibo, qui étoit fortifiée, & très
bien défendue par fa fituation: il
pric cette Ville 2 en enleva toutes
les richeffes, & retourna à la Tori
tue les diffiper avec fes compagnons, qui s'engagerent bientôt
dans de nouveaux dangers.
Je ne fuivrai point cetintrépide
fe
frégate,
réunît à un autre aventurier, &
conçut alors de plus grands def
feins. Il alla faire le fiége de Maracaibo, qui étoit fortifiée, & très
bien défendue par fa fituation: il
pric cette Ville 2 en enleva toutes
les richeffes, & retourna à la Tori
tue les diffiper avec fes compagnons, qui s'engagerent bientôt
dans de nouveaux dangers.
Je ne fuivrai point cetintrépide --- Page 363 ---
DE S. DOMINGUE:
guerrier dans toutes fes expéditions : je dirai feulement qu'après
avoir donné mille preuves de vaHeur & de férocité, il fut un jour
dif
furpris par des Indiens, 2 qui
perferent fa troupe effrayée, le
faifirent, l'emporterent dans une
forêt, où ils le firent rôtir & le
mangerent.
Plulieurs bandes de Filibuftiers
continuerent d'inquiéter les Efpagnols: encouragésy parleurs fuccès;
ils n'étoient plus effrayés du nombre de - leurs ennemis. Deux cent
Filibuftiers prenoient une Ville
mille foldats. Les) EC
défenduepar
efforts
pagnols firent de nouveaux
arrêter les progrès des Franpour ils vinrent les attaquer jufçois:
nombre de trois
qu'au Cap 2 au
méfintelli.
mille combattans. La --- Page 364 ---
DESCRIPTION
-gence qui divifoit le Gouverneur
& le Lieutenant de Roi, leur fut
plus favorable que la fupériorité
du nombre. Ils débarquerent fans
réfiftance, & s'avancerent jufques
dans la Savane de Limonade, où
malgré le courage de M. de Caffi,
qui fit la plus belle défenfe, 2 &
mourut percé de coups, ils gagnerent une bataille qui leur rendit
hendetgilignoiespendin depuis long-temps. Ils eurent encore
dans la fuite de plus grands avantages; maisle Roi en 1696 fit partir
de France une flotte commandée
parM.dePointis, qui vintà S.Domingiepouraugmemtelar forces,
M.Ducaffequiétoit. alors Gouverneur, lui fournit douze cens hommes, & fe mit à leur tête fous fes
ordres, --- Page 365 ---
DE S. DOMINGUE.
ordres. La Aotte fortit de la rade
du Cap, & alla droit à Carthagene:
en faire le fiége. Après une
pour
les affiédéfenfe affez courageufe,
capitalerent.Lc Commandant
gés tira des fommes immenfes, &
en
les Habitans
fruftra indignement
de ce quileur
de Saint-Domingue
eufen devoit revenir, quoiqu'ils
au fucfent eu la plus grande part
cès, & qu'on les eût toujours expofés au danger.
fihorLes Filibufiers fevoyant
riblement trompés, retournerent
malgré le Gouverà Carthagene, voulut les retenir. Ils fineur qui
feconde fois
rent contribuer une
les Habitans, qui i.donnerént tout
ce quileur reftoit pour fe garantir
de leur fureur; mais en revenant 2
II. Part,
E
Q
'ils
au fucfent eu la plus grande part
cès, & qu'on les eût toujours expofés au danger.
fihorLes Filibufiers fevoyant
riblement trompés, retournerent
malgré le Gouverà Carthagene, voulut les retenir. Ils fineur qui
feconde fois
rent contribuer une
les Habitans, qui i.donnerént tout
ce quileur reftoit pour fe garantir
de leur fureur; mais en revenant 2
II. Part,
E
Q --- Page 366 ---
DESCRIRTION
ils rencontrerent une flotte ennemie, qui coula à fond une partie
de leurs navires, & leur enleva
tout ce qu'ils emportoient.
L'injuftice que M. de Pointis
leur avoit faite, & une trop grande
fév érité dont on ufaà leur égard,
éngagea un grand nombre de Filibuftiers à paffer àla Jamaique. Les
Anglois n'eurent pas dans la fuite
de meilleures troupesà nous oppofer. Il-eft certain que la nouvelle
Colonie dut à leur valeur fes fuccès & le repos où fes ennemis la
laifferent. Pendant qu'ils inquiétoient les' Efpagnols, les Habitans
défricherent tranquillement les
terrains incultes, s'enrichirent, 80
fe mirent en état d'oppofer des
forces égales à celles de leurs ens
Remis. --- Page 367 ---
DE S. DOMINGUE.
Aujourdhui les Efpagnols ne
font plus à craindre; une molleindolence a fuccédé à cette fureur
qui les animoit contre les nouHabitans de Saint-I Dominveaux
offrent le
gue ; leurs Bourgades & de la détableau de Tindigence
population. Saint - Domingo n'eft
plus orné que de vieux Palais qui
annoncent fon nancienne fplendeur:
Pinduftrie,
le commerce quianime
eft étouffé
& répandlabondance,
indifférence
par la plus grânde
les richefles; de nombreux
pour
fourniffent à ce peutroupeaux
les moyens de fe
ple languiffant refte fa fobriété lui
nourrir. Au
retranche bien des befoins. Lcs
hommes étendus dans leurs hamacs, fe font bercer par leurs ef
Fij --- Page 368 ---
DESCRIPTION
claves : la faim peut feule les arracher de leur lit où ils paffent la
plus grande partie duj jour: -
ils foulent avec dédain la terre qui renferme dans fon fein l'or dont ils
étoient autrefois fi avides. Plongés dans la plus profonde ignorance, une ftupide fierté qui leur fait
regarderles François avec mépris 3
unereligion fuperftitieufe, & que
leurs paflions honteufes deshonorent, font les feuls fentimens qui
paroiffent agir fortement fur leur
ame.Le commerce que les Efpagnols ont eu avec les Africaines
& les Infulaires, ont donnéàleurs
defcendans une teinte plus O1
moins noire, qui femble avoir effacé jufqu'à la moindre trace de
leur premiere origine,
qui leur fait
regarderles François avec mépris 3
unereligion fuperftitieufe, & que
leurs paflions honteufes deshonorent, font les feuls fentimens qui
paroiffent agir fortement fur leur
ame.Le commerce que les Efpagnols ont eu avec les Africaines
& les Infulaires, ont donnéàleurs
defcendans une teinte plus O1
moins noire, qui femble avoir effacé jufqu'à la moindre trace de
leur premiere origine, --- Page 369 ---
DE S. DOMIN IGUE: 129
AUR ARE FANERS
NOTES
Du Gouverneur.
Gonverneur de Saint-Domingue
le Chef de la Colonie. Son all1
L
torité s'étend fur tous les Commandans 2
les Officiers employés dans fon Gouvernement, & fur les Armateurs quiyfont
le Commerce. Il doit maintenir la difcipline parmi les gens de guerre, & contenir les Habitans dans Pobéiffance &1 la
fidélité qu'ils doivent au Roi. Ceft lui
qui donne aux Officiers & aux Habitans
les permiffions de s'embarquer pour fortir de la Colonie, après que les publications ordinaires pour la sûreté des
créanciers ont été faites.
Les Gouverneurs ne l'étoient autrefois que de PIle de la Tortue & de PIfle
Saint- Domingue. Ils ont aujourd'hui le
titre de Gouverneur général de TIfle
Fiij --- Page 370 ---
DESCRIPTION
Saint-I Domingue. Leur commiffion n'eft
que de trois ans, mais la Cour la prolonge fouyent de quelques années,
De PIntendant.
Les Intendans n'ont été créés qu'en
1707. Le Gouverneur en rempliffoit all.
paravant les fonétions. Tout ce qui concerne la régie, la difribution des deniers levés aul nom du Roi, ne peut être
réglée que par lIntendant de la Colonie. Lui feul peut donner des ordres
pour l'entretien des lieux oût fc rend la
Juftice, des Hôpitaux, & autres bâtimens deftinés au fervice public. C'eft à
lui à qui les Habitans portent leurs plaintes, & il doit leur faire rendre juftice
par le Gouverneur,
De la Jurifdidion de Saint- Domingue,
Ce n'eft pas afiez, pour étendre fa
puiffance, de découvrir une contrée 82
de s'en rendre le maitre: ; il faut encore --- Page 371 ---
DE-S. DOMINGUE.
fixer des Habitans, des' Cultivateurss
y & leur faire aimer le joug qu'on leur
impofe. Plus ce Peuple eft éloigné,plus
s'étend fur lui doit être bienla main qui
de chaîne qui lie
faifante. Il n'y a pas
étroitement le Sujet aut Monarque,
plus
la Juftice;
& le Citoyen à TEtat, que
fur une
mais il faut que cette Jufticepofe livre foit oulbafe inébranlable, que fon
vert à tous les yeux, que fon glaive ne
les méchans; que ni l'intrimenace que
ni
ne puifgue, ni les détours,
l'argent,
fent faire pencher fa balance.
fentie
Jamais cette véritén'a étémieux
on a affranchi les Coque de nosjours: arbitraire: les Goulonies d'un pouvoir
au lieu de repréfenter un tyran
verneurs, entouré d'eiclaves tremblans, 2
farouche
Pimage du Prince qui
offrent aujourdhui
remet dans leurs mains fon pouvoir, qui
leur confie le dépôt le plus facré, 2 le
coeur de fes Sujets. A préfent les poffefle Cultiva:
fions ne font plus incertaines;
F iv
a affranchi les Coque de nosjours: arbitraire: les Goulonies d'un pouvoir
au lieu de repréfenter un tyran
verneurs, entouré d'eiclaves tremblans, 2
farouche
Pimage du Prince qui
offrent aujourdhui
remet dans leurs mains fon pouvoir, qui
leur confie le dépôt le plus facré, 2 le
coeur de fes Sujets. A préfent les poffefle Cultiva:
fions ne font plus incertaines;
F iv --- Page 372 ---
Daschirrios
teur quirepofeàlombre. desloix,ne fuit
plus la perfécution; ; il ne craint plus de
voirfon héritage dévafté, fes concefions
enlevées par l'intérêt. Le Gouvernement
Militaire n'imprime plus fur le fimple
Habitant le fceau du defpotifme.
Iln'ya dans la Colonie que deux degrés de Jurifdiction; les Amirautés, &z
esdeux Confeils, oùt les appellations de
ces fiéges font jugées en dernier reffort;
tant en matiere civile qu'en matiere criminelle (a). L'un de ces deux Confeils
eft aul Cap, 2 & l'autre eft au Port-auPrince. Ils étoient autrefois compofés
d'un certain nombre de Citoyens choifis
parmi les plusriches; les pluis éclairés &
lophainaipeypudt-iodiemt deleurs
Habitations pour venir rendre gratuitement la Juftice au peuple: leurs féances
ne fe tenoient ordinairement que tousles
(a) Le Roi, par un Edit du 18 Mars 1766, a crée
in Tribunal Terrier, --- Page 373 ---
DE S. DONINGUE
donnerà fes Conmois. Le Roivonlant ftable, & à laJuftice
feils une forme plus
fon Edit
une marche plus prompte, a par
ordonné que
du mois de Janvier 1766, Procureurs
Titulaires,lest
les Confeillers & leurs Subfituts 00 2 feroient
Généraux
dansles Villes du Port-auleurréfidence
& que leurs féances
Prince & du Cap,
Sa Majefté
ne feroient plusi sinterrompues. 12ooolivres
accorde à chaque Confeiller Edit de la même
de gages. Par un autre noblefle aux Offiannée, elle attache la
& de Proces de Confeillers Titulaires vingtansd'exer:
cureurs Généraux, après
cice.
être
de ces Char:
On ne peut
pourvu
ans. Ilfaut
avant Tâge de vingt - fept
ges
avoir fréquentéle Barreau
être Avocat,
Parlement de Paris, ou danslesSiéges
au
Royaux qui en dépendent 2 pendant
quatre années. Souverain du Port - atlLe Confeil
du Cap
Prince & le Confeil Supérieur
Fv
illers Titulaires vingtansd'exer:
cureurs Généraux, après
cice.
être
de ces Char:
On ne peut
pourvu
ans. Ilfaut
avant Tâge de vingt - fept
ges
avoir fréquentéle Barreau
être Avocat,
Parlement de Paris, ou danslesSiéges
au
Royaux qui en dépendent 2 pendant
quatre années. Souverain du Port - atlLe Confeil
du Cap
Prince & le Confeil Supérieur
Fv --- Page 374 ---
DESCRIPTION
tiennent deux Audiences trois jours de
chaque femaine. A la premiere Audience, on plaide comme au Parlement de
Paris les canfes fommaires, & celles qui
requierent célérité. Dans ces deux Confeils le Gouverneur occupe la premiere
place : il n'a qu'une voix délibérative,
comme l'Intendant qui a la préfidence
des Confeils, & peut les affembler extraordinairement, après avoir fait part
de fesmotifsau Gouverneur. Son Subdélégué Général préfide en fon abfence
comme premier Confeiller (6).
La fphere de la Légiflation n'eft pasauffi
étendue à Saint-Domingue qu'en France:
on n'y connoît point les Matieres Bénéficiales & Féodales, les Subftitutions &2
Fidéicommis dans le fens étendu, ni toutes ces vaftes Matieres de fucceffion &
(b)Le; plusancien Officieren grade a le droit, lorfque le Gouverneur nes'y trouve pas, d'afifter au
Confeil du Port-au-Prince, & il occupe Ia premiere
placcaprès celle du Garomargsiadevaciare --- Page 375 ---
DE-S. DOMINGUE: J31
du Droit écrit :l leur Jurifde téftament
hériffée de cette difprudence n'eft point
complique la
férence de Coutume quir
du Droitcommun
nôtre. La connoiffance de la Coutume de
fur les obligations, 2
fuffit à l'AParis, & des Ordonnances,
défend,8 au Juge qui provocat qui
nonce.
d'examiner
Je ne me fuispoint propofé
eft bien adaptée aux
fi la Légiflation
à la nature de leur
mceurs des Habitans, 2
aux
fortune, à la rareté des efpéces,
gainsimmenfes du créancier qui murmuévénemens malbeureux qui femre, aux
prolonger
bleroient devoir quelquefois
leterme des engagemens. Cette difcuffion
Semtemnapne-aumtient L'homva à la
à pas lents ; ce n'eft
me
perfeation
s'être long - temps égaré qu'il
qu'après la route qui conduit aul repos
rencontre
&à T'équité.
des abus
Je ne parle point non plus
naiffent de lintérêt on de la négliqui
F vj
ureux qui femre, aux
prolonger
bleroient devoir quelquefois
leterme des engagemens. Cette difcuffion
Semtemnapne-aumtient L'homva à la
à pas lents ; ce n'eft
me
perfeation
s'être long - temps égaré qu'il
qu'après la route qui conduit aul repos
rencontre
&à T'équité.
des abus
Je ne parle point non plus
naiffent de lintérêt on de la négliqui
F vj --- Page 376 ---
#32 Discairtiow
gence des Greffiers & des Officiers fubal:
ternes, dont on ne peut trop réprimer la
cupidité. Ily a deux refforts qui attirent
en fens: contraire Phumanité, 2 l'honneur
& l'intérêt. L'art du Gouvernement eft
d'augmenter la force de Pun, &c de diminuer celle de l'autre.
Inflitution de la Milice.
Les Habitars de Saint-Domingue n'étoient depuis long-temps affujettis à aucun fervice militaire; le Roi entretenoit
dest troupes dans la Colonie, quidevoient
la défendre; mais S. M. a créé depuis
deux ans une nouvelle Milice, dont les
Compagnies font compofées des Habitans. Le Gouverneur choifit les Officiers
parmi les plus riches & les plus diftingués. Cette inftitution a fouffert dans fes
commencemens quelques difficultés;
mais les féditieux ont été effrayés, &
tout aj plié fous le poids de l'autorité. Le
fervice des Miliciens eft très- doux; ils --- Page 377 ---
DE S: DOMINGUE: 133
font affujettis à fe préfenter avec Phabit
d'uniforme, & fous les armes, aux deux
fe font dans P'année devant le
revues qui
Gouverneur. Milice n'a rien de comparable à
Cette
forcelle que nous voyons en France,
mée des triftes Habitans des campagnes, la
en gémiffant P'arme que
qui portent dans leurs mains. C'eft une
force a mife
richement vêrus, dont
troupe d'hommes éclatant
la Maifon
l'enfemble eit auffi
que
&
du Roi. Elle eft divifée en Infanterie
les Officiers jouiffent de la
Cavalerie; Militaire, & ont l'efpoir de la
Nobleffe
Croix de Saint Louis.
Cutre ces Compagnies, - ily en a encoformées de Négres & Mulàre d'autres affranchis : elles font comtres qui font des Blancs : on les emmandées par
la chaffe des
ploie principalement pour
Négres marons & des Déferteurs.
Confeillers des Confeils fupéLes
les Mems
les Avocats exerçans,
rieurs, 2
ie; Militaire, & ont l'efpoir de la
Nobleffe
Croix de Saint Louis.
Cutre ces Compagnies, - ily en a encoformées de Négres & Mulàre d'autres affranchis : elles font comtres qui font des Blancs : on les emmandées par
la chaffe des
ploie principalement pour
Négres marons & des Déferteurs.
Confeillers des Confeils fupéLes
les Mems
les Avocats exerçans,
rieurs, 2 --- Page 378 ---
DESCRIPTIO N
bres des Chambres d'Agriculture, 8cc.
font exempts de fervir dans les Milices ;
mais on exige qu'ils ayent chez eux deux
fufils en état, & une certaine quantité
de poudre 8 de plomb. Malgré ces précautions, 2 I'Ile de Saint-Domingue eft
fi étendue, 2 fi mal défendue par la nature , qu'il feroit bien difficile de fe garantir de toute furprife, &c d'oppofer une
longue réfiftance à P'ennemi puiffant qui
voudroit enleverl lesricheffes de fes Habitans.
Des Négres.
C'eft un fpedtacle bien humiliant pout
I'homme, que cette portion de fon cfpece
mife au rang des animaux domeftiques:
tel eft fon malheur, lorfqu'une fois il a
violé les loix de la nature, le mal lui devient néceffaire: parce qu'il a été méchant, il eft condamné à l'être toujours;
mais fon crime n'eft point impuni: il ne
veut pas reconnoitre fon femblable dans --- Page 379 ---
DE S. DOMINGUE.
&
trouve qu'une bête
un efclave, iln'y
féroce qui cherche à fuir ou dévorer la
main qui la tourmente.Si par l'effet d'une
fage politique que l'on ne doit pas attendre, parce qu'elle eft plus dépendante
des moeurs que des loix, les Cultivateurs
adoucifloient le fort de ces malheureux,
& les invitoient à la population par la
bienfaifance, il en réfulteroit un bienimmenfe pour la Colonie; les Habitans ne
donneroient pasleurs denrées en échange
contre les Noirs que le Commerçant
avide leur amene de cette contrée que
l'intérêt & la guerre dépeuplent tous les
jours ; leurs Ateliers fe rempliroient
d'efclaves forts & robuftes, parce qu'ils
auroient pris naiffance fur la terre à laquelle la fervitude les attache.
Ces miférables arrivent à Saint-Domingue, attaqués pour la plupart de cette
affreufe maladie qui eft devenue plus
les tréfors du
funefte à T'Européen que.
nouveau monde ne lui ont été avanta:
érêt & la guerre dépeuplent tous les
jours ; leurs Ateliers fe rempliroient
d'efclaves forts & robuftes, parce qu'ils
auroient pris naiffance fur la terre à laquelle la fervitude les attache.
Ces miférables arrivent à Saint-Domingue, attaqués pour la plupart de cette
affreufe maladie qui eft devenue plus
les tréfors du
funefte à T'Européen que.
nouveau monde ne lui ont été avanta: --- Page 380 ---
DESCRIPTIO N
geux. Le libertinage des Négres la per
pétue, & la rend fi commune 2 qu'iln'y.
auroit pas d'autres moyens pour en garantir leurs enfans,que de les fairc nourrir par des chevres.
On eft tellement perfuadé à Saint-Domingue delanécellitéde lafervitude, ,8
ces maximes révoltantes de châtiment
font ficruellement adoptées , qu'il feroit
inutile d'examiner, 1°. s'il ne feroit pas
pofible d'employer des mains libres à la
culture de la terre; 2°.s'il eft vrai qu'un
traitement indigne foit le feul moyen
d'inviter au travail lefclave pareffeux ;
il eft certain que lEuropéen fouffriroit
avec peinc cette chaleur brûtlante que le
Négre endure. Mais parce quelAfricain
robufte eftnéceffaire à un peuple mou &z
orgueilleux, faut-il qu'il foit condamné
à un étcrnel efclavage; que fa condition
foit plus affreufe que celle de l'animal
quilaboure nos campagnes À Cctte feule
penfée attrifte & flétrit l'ame, Malheur --- Page 381 ---
DE . S. DOMINGUE 137
Au maître féroce qui entend fans frémir
les cris de fon efclave, qui voit d'un oeil
fec couler fon fang 2 & n'arrête pas la'
main qui le déchire !
Des Maladies 6 de leurs caufes.
tous les Blancs qui vont à
Prefque
ceux
Saint-Domingue, non - feulement
quiarrivent d'Europe, 2 mais encore ceux
viennent des Mles & du continent de
qui
peu de temps
FAmérique, 2 fontattaqués, fiévre maliaprès leur arrivée, d'une
dont les fymptômes font des mougne,
convulfifs, le délire, & quelvemens la léthargie. Le danger fe proquefois fouvent jufqu'au vingt- cinquiélonge
de la maladie. Pour s'en game jour
les voyageurs
rantir s on prétend que
fe
devroient, avant de s'embarquer >
rafraichir le fang, & vivre fobrement
le voyage. L'air vif qui régne
pendant fur la mer donne beaucoup d'appétit. Si l'on prend une nourriture plus
,
convulfifs, le délire, & quelvemens la léthargie. Le danger fe proquefois fouvent jufqu'au vingt- cinquiélonge
de la maladie. Pour s'en game jour
les voyageurs
rantir s on prétend que
fe
devroient, avant de s'embarquer >
rafraichir le fang, & vivre fobrement
le voyage. L'air vif qui régne
pendant fur la mer donne beaucoup d'appétit. Si l'on prend une nourriture plus --- Page 382 ---
DESCRIPTION
abondante, 2 on accumule des fucs qui
augmentent le volume des humeurs, 2 &c
retardent Ia circulation du fang. La chaleur du climat augmentant la tranfpiration, il ne refte plus dans les vaiffeaux
que des liqueurs épaiffes qui oppofent
trop deréfiftance aux forces smouvantes:
alors cet équilibre qui eft le principe de
la vie fe détruit; de-là les maladies & la
mort.
A fonarrivée, le voyageur doit obferver le plus grand régime, & ne pas fe
laiffer entraînerà ces plaifirs trop faciles
que lui offre la lafcive Africaine.
Une autre caufe de plufieurs maladies
auxquelles les Habitans de Saint-Domingue font expofés, eft la variation de
l'air: les foirées, les nuits, les matinées
font très-froides, comparées aux autres
heures dujour dont la chaleur eft excef.
five. Cependant les hommes ont les mê.
mes vêtemens qui font très-légers : ils ne
fe garantiffent pas avec plus de foin dela --- Page 383 ---
DE S. DOMINGUE.
fraîcheur de la nuit; voilà ce qui leur
font
frédonne ces maladies > qui
plus
Fautomne,
quentes en Europe pendant
1 Des Plantes.
La nature bienfaifante couvre la terre
de fes dons: mere de tout ce quirefpire ,
elle offre à fes enfans fes richeffes & fon
fein: elle éleve la cime des arbres pour
les Habitans des airs qui vont fe balancer
fur leurs branches 9 & chercher un abri
contreles vents: elle précipite 8 entr'ouvre le fruit fufpendu que l'enfant ne pouvoit faifir ; elle coupe & arrofe la prairie
del'onde pure, oit le chaffeur altéré va
éteindre fa foif; elle fait croître T'herbe
nourrit lanimal rampant ; elle pare
qui
des fleurs où Pabeille va
les campagnes
puifer fon fuc. Le malheureux qui a fenti
la branche qui le foutenoit fe brifer fous
fes picds, trouve en fe trainant fur la
terre qu'il rougit de fon fang, la plante
falutaire qui va fermer fes plaics. Les --- Page 384 ---
DESCRIPTION
terres del l'Amérique plus échauffées que
celles de l'Europe par l'aftre brûlant qui
nous éclaire 0 s font toujours en végétation. La moindre pluie fait paroitre d'un
jour à l'autre mille plantes variées que
le Négre arrache auffi - tôt. Le hafard a
fait découvrir P'utilité de quelques - unes
que l'on confervè avec foin. L'herbe du
Charpentier, avec laquelle on compofe
un fyrop excellent; larbre qui porte la
Caffe, le Séné que la Médecine emploie;
la Calebaffe, dont le fruit eft fi falutaire;
le Jalap, TIpécacuana, l'Ananas, le Citronnier, & uneinfinité d'autres plantes
utiles ou agréables, offrent aux Habitans de Saint - Domingue des objets de
commerce qui enrichiffent ceux qui les
cultivent. Le P. Labat & M. Chevalier
en ont décrit la forme, & fe font étendus fiur leur utilité,
porte la
Caffe, le Séné que la Médecine emploie;
la Calebaffe, dont le fruit eft fi falutaire;
le Jalap, TIpécacuana, l'Ananas, le Citronnier, & uneinfinité d'autres plantes
utiles ou agréables, offrent aux Habitans de Saint - Domingue des objets de
commerce qui enrichiffent ceux qui les
cultivent. Le P. Labat & M. Chevalier
en ont décrit la forme, & fe font étendus fiur leur utilité, --- Page 385 ---
DE S. DOMINGUE: 141
Defcripsion du Tremblement de terre.
Cesidées rapides furle Gouvernement
& la fituation aétuelle de Saint-Dominétoient déja rédigées, lorfque l'évégue,
affreux eft venu répandre
nement le plus
fait craindre à
la douleur & leffroi, & a
fes Habitans d'être écrafés, enfevelis fous
dela Penfes ruines. Le3 Juin 1770,jour
tecôte,à fept heures & un quart du foir,
dans toute PIle S. Domingue
on effuya
d'un
un tremblement de terre: 2 précédé
bruit fourd femblable à un mugiffement,
& d'une commotion confidérable dirigée
de left à Poueft. Un horizon épais, une
athmofpherel brûlante, un air pefant dans
lajournée, annoncerent cet événement:
Heureufement prefque tous les Habitans
de la Ville du Port-an-Prince fe promenoient alors hors de leurs maifons, ou
fous leurs galeries: ils eurentle tempsde
fe jetter aul premier bruit au milieu des
zues qui font très-pacieufes, & ombra- --- Page 386 ---
DESCRIPTION
gées d'arbres, 2 comme nous l'avons obfervé en parlant de cette Ville. Les deux
premieres fecouffes, qui fe fuivirent de
très-près, durerent enfemble aut moins
quatre minutes : elles firent le tour du
compas : on etit dit alors que la terre
bouillonnoit, & qu'elle étoit devenue
fluide, car fon mouvement imitoit l'ondulation des vagues de la mer. Le moment quifuccéda à cette premiere cataftrophe fut épouvantable : la pouffiere
dont l'air étoit obfcurci, & qui gênoit
la refpiration; les gémiffemens, les cris
lamentables s les plaintes douloureufes
des bleffés & des mourans; la crainte
d'être englouti ou fubmergé; tout infpiroit la terreur. La lumiere pâle de lalune,
en éclairant les décombres. 8c les ruines 2
ajoutoit encore à la confternation dans
cet horrible inftant : la mort fepréfentoit
à touslesyeux fousl'afpeatle plus épouvantable. Lorfque l'on fut revenu de CC
premier effroi, chacun demandoit &
és & des mourans; la crainte
d'être englouti ou fubmergé; tout infpiroit la terreur. La lumiere pâle de lalune,
en éclairant les décombres. 8c les ruines 2
ajoutoit encore à la confternation dans
cet horrible inftant : la mort fepréfentoit
à touslesyeux fousl'afpeatle plus épouvantable. Lorfque l'on fut revenu de CC
premier effroi, chacun demandoit & --- Page 387 ---
DE S. DOniNGUE:
cherchoit avec
proches : la mere inquiétude fes amis & fes
qui revoyoit fon
éprouvoitauf fein de la calamité
fils,
lesfentimens d'une joie mélée de publique
A ces deux terribles
douleur.
ficcéda
fecouffes, il en
dres
plufieurs, 2 qui, quoique moinque les premieres, étoient
derenverfer des Villes
capables
del la nuit tla terre fiut entieres, Le refte
ment, 8 pour ainfi dire toujours en mouvecouffes
flottante; les fedesintervalles quilagitoient fe faifoient fentir à
tems prefque très-courts, & dans des
vint enfin éclairer toujours contraires. Lejour
fpe@tacle le
ce défaftre, & offrir le
plus affreux. La terre
verte en mille endroits; des
entr'oud'une mort plus honorable, foldats dignes
les ruines des cazernes & des enfevelisfous
les montagnes quidominent hôpitaux; ;
gradées, &
la Ville, dés
confidérablement
les édifices publics, tels
afaifiées;
nement, Pintendance que le Gouverbâtimens les
2 le Confeil, & les
plus folides 2 comme la --- Page 388 ---
DESCRIPTIO N
nouvelle Eglife, le nouveau Corps-des
Garde, le Magafin à poudre, les maifons
des particuliers, ne compofant prefque
plus qu'un monceau : telle eft Pébauche
des calamités qu'a éprouvées le Port-auPrince. Quoique le nombre de ceux auxquels cet événement a donné la mort
dans la Ville du Port-au-Prince, ne foit
porté qu'à deux cent, on ne craint pas
d'affurer que ce tremblement de terre a
été plus violent que celui qu'on a éprouvéà Lifbonne.Sil'on confidere lal largeur
desrues qui mettoient les Habitans en fnreté; fi l'on fait attention au jour & à
rheusgsifablsisslaxnie éloignésde
leursmaifons peu élevées; on fentira que
c'eft à ces circonfances heureufes qu'ils
doivent la confervation de leursjours.
Ce qui prouve encore que les fecouffes de ce tremblement de terre furent
plus terribles qu'à Lifbonne, c'eft,comme lar remarqué celui de qui nous tenons
les détails decette horrible catafirophe,
dont
en fnreté; fi l'on fait attention au jour & à
rheusgsifablsisslaxnie éloignésde
leursmaifons peu élevées; on fentira que
c'eft à ces circonfances heureufes qu'ils
doivent la confervation de leursjours.
Ce qui prouve encore que les fecouffes de ce tremblement de terre furent
plus terribles qu'à Lifbonne, c'eft,comme lar remarqué celui de qui nous tenons
les détails decette horrible catafirophe,
dont --- Page 389 ---
DE S. DOMINGU) E. 145
dontila été le témoin, la réfiftance que
les deux tiers de la Ville oppoferent aux
; & certaifecouffes qu'ils éprouverent
rénement cette Capitale n'auroit pas
fifté à celles qui ont en un inftant détruit
les bâti-
& renverfé au Port-au-Prince
mens les plus folides.
l'acI1 eft néanmoins certain que
force cachée dans le fein
tion de cette
de la terre, ne fe déploye pas par-tout
la même
& que plus une
avec
énergic, plus il doit y avoir
Ville eft grande,
d'édifices qui échappent à la commotion
qui s'affoiblit en s'étendant. fait fentir
Les fecouffes qui fe font
ont été innombrables pendant les
depuis,
jours, & plus d'un mois
quinze premiers
après on en reffentoit encore.
le
La plaine &z ce que l'on nomme
cul-de-fac, n'ont pas été plus épargnés
la Ville ; toutes les maifons & les
manufaéures que
à fucre ont été renverfées;
la terre s'eft ouverte & s'eft fillonnée
G
II, Part, --- Page 390 ---
DESCRIPTIO N
dans un grand nombre d'habitations; les
hattes, beaucoup de places établies en
café, ont été dévaftées; la riviere du
cul-de-fac a été mife à fec pendant feize
heures; elle eft revenue au bout de ce
temps avec impétuofité; la montagne
Noire, celle de Ia Selle que l'on croit la
plus proche du foyer, qui eft fuivant
toute apparence dans un endroit nommé
vulgairement le Goufre, oùt l'on a entendu de tout temps des mugiffemens
femblables à ceux qui ont précédé toutes les fecouffes 9 & la montagne du
Guimbi, écroulées avec fracas, ont fait
difparoître les anciens chemins.
La Ville de Léogane a éprouvé les
mêmes défaftres; T'Eglife qui étoit belle
&c vafte, le Prefbytere 5 le Gouvernement, le Magafin à poudre, THôpital
militaire, qui n'avoient pas été ébranlés
parle tremblement de terre de 1751, &
louragan terrible qui le fuivit, n'ont pu
réfifter à cette étonnante trépidation, &
anciens chemins.
La Ville de Léogane a éprouvé les
mêmes défaftres; T'Eglife qui étoit belle
&c vafte, le Prefbytere 5 le Gouvernement, le Magafin à poudre, THôpital
militaire, qui n'avoient pas été ébranlés
parle tremblement de terre de 1751, &
louragan terrible qui le fuivit, n'ont pu
réfifter à cette étonnante trépidation, & --- Page 391 ---
DE S. DOMINGUE:
Ont croulé: le refte de la
fentoit que des ruines
Ville ne préfonnes ont péri dans : cinquante perLa
ce. jour affreux.
plaine de Léogane a
fert; les habitations
également foufen
2 foit en fucre,
café, font ou
foit
détruites, ou très-endommagées; 5 des rivieres ont tari 8z
font percé un nouveau lit. La
fe
caufe a produit les mêmes effets même
endroits fitués à
dans les
une égale diftance du
foyer; elle n'a laiffé qu'une maifon
milieu des débris du petit Goave.
au
La partie du Nord s'eft
reffenti que celle du Sud des encore moins
tremblement de
effets de ce
terre, > qui n'a point découragé les Habitans,
pés à reconftruire leurs aujourdhui occupérance dugain,cette
maifons : l'ef.
les fixe fur cette
chaîne fi puiffante
fait oublier
terre périlleufe, & leur
tous les dangers
courus.
qu'ils ont
AS
Gij --- Page 392 ---
DISCOURS
- E voulois terminer les Mémoires d'un Américain par une
defcription des moeurs de ce Peuple immolé au fanatifmne &c à la
cruelle ambition des Efpagnols.
Je me propofois de dévoiler l'impofture de ces Hiftoriens célebres qui ont abandonné la vérité
au torrent d'une imagination menfongere, qui d'un trait de plume.
ont élevé des Temples fuperbes
dans des contrées où les premieres regles de l'architedture étoient
ignorées, qui ont fertilifé des campagnes où la dépopulation & des
moeurs fauvages laiffoient à la nature le foin de les cultiver, qui ont
imaginé un gouvernement fage où --- Page 393 ---
DISCOURS
régnoitlaffreuxd defpotifmé, qui ont
bâti des Villes immenfes & bien fortifiées où l'on n'a jamais vu que des
bourgades ifolées & fans défenfes.
UnEcrivain philofophe m'a pré.
venu.
combien PorJ'aurois prouvé
gueil Efpagnol s'étoit joué de noaurois-je
tre crédulité; peut-être
démontré que ce Peuple plongé
dans Tignorance 2 qui n'avoit aucune idée de la navigation, qui ne
foupçonnoit pas qu'il y eût des
hommes féparés de lui par l'immenfe intervalle des mers, n'étoit
pas auffi nombreux qu'ons'ef efforcé de nous en convaincre.
J'auroisprouvé que PAmérique,
lorfque les Efpagnols y pénétrerent, n'étoit habitée que par des
petites troupes de Sauvages qui vis
G iij
Tignorance 2 qui n'avoit aucune idée de la navigation, qui ne
foupçonnoit pas qu'il y eût des
hommes féparés de lui par l'immenfe intervalle des mers, n'étoit
pas auffi nombreux qu'ons'ef efforcé de nous en convaincre.
J'auroisprouvé que PAmérique,
lorfque les Efpagnols y pénétrerent, n'étoit habitée que par des
petites troupes de Sauvages qui vis
G iij --- Page 394 ---
15o
DISCOUR: S.
voient ifolées fous les loix d'un
Prince éloigné , parce que l'agriculture & les arts qui peuvent feuls
raffembler les hommes & les adoucir, ne les avoient point encore
civilifés. Les Efpagnols auroientils, après tant de victoires, éprouvé les horreurs de la faim dans un
pays cultivé; auroient-ils parcouru avec inquiétude des terres hériflées de brouffailles; fe feroientils vu forcés de tuer leurs chevaux
qui les rendoient fi redoutables,
pour fe nourrir de leur chair 9 fi
une dépopulation fenfible n'eût pas
fait de ces contrées de vaftes folitudes? auroient-ils traverfé d'immenfes forêts - 2 fans y être atteints
des fléches de leurs ennemis qui
auroient pu fe mettre à couvert de
leurs armes foudroyantes ? Enfin e --- Page 395 ---
DISCOURS
15.1
Si les Mexicains & les Péruviens
des
avoient eu cette connoiffance leur font
arts, dont les Efpagnols
leurs
honneur 2 on auroit vu dans
Temples les vafes employés aux
cérémonies Diluviennes ornés de. -
gravurcs 5 on auroit apperçu des
tableaux où leur mythologie auroit
été décrite. Le Soleil qu'ils adoroient auroit reçu T'hommage des
talens; on auroit vu cet aftre éclaanimer la nature 3 élever du
tant fein de la terre les feurs qui l'embelliffent ; fon image auroit été
répétée miile fois fur les portiques
de fes Temples; fes autels auroient
été furchargés de fes attributs.
Les Chefs de leurs ennemis, 2 fi
empreffés à rapporter à la Cour
d'Efpagne des grains d'or, des perles, & coutes ces bagatelles pré:
Giv --- Page 396 ---
152.
DiscoUR S.
cieufes que les Américains leur
donnoient, n'auroient pas manqué
d'apporter en triomphe les magnifiques dépouilles de ce Temple fi
vanté. Madrid enrichi de ces chef
d'oeuvres de l'opulence & du goût,
feroit aujourd'hui la Ville la plus
fusperbe de I'Univers.
Si le fanatifme avoit armé de
torches ardentes les mains des Ef
pagnols s & les eût conduits aux
portes des Temples où l'idolâtrie
rendoit hommage au Soleil; s'ils
euffent mis le feu à tout ce que
les Ignicoles employoient dans le
culte qu'ils rendoient à l'Aftre qui
les éclairoit, $ ils auroient'au moins
épargné les Villes & les Palais des
Incas. Mais ils ont voulu faire difparoitre tout ce qui pouvoit déceler l'ignorance & la foibleffe de ces
& les eût conduits aux
portes des Temples où l'idolâtrie
rendoit hommage au Soleil; s'ils
euffent mis le feu à tout ce que
les Ignicoles employoient dans le
culte qu'ils rendoient à l'Aftre qui
les éclairoit, $ ils auroient'au moins
épargné les Villes & les Palais des
Incas. Mais ils ont voulu faire difparoitre tout ce qui pouvoit déceler l'ignorance & la foibleffe de ces --- Page 397 ---
DISCOURS
153.
Peuples qu'ils ont fi cruellement
exterminés. Ils ont configné dans
leur hiftoire de la conquête du
Mexique > des prodiges 3 par le
même motif qui avoit, dit-on,
engagé Alexandre à faire enterrer
des lances & des boucliers d'une
grandeur étonnante.
Peut-être aufli les Efpagnols,
le nombre de leurs
en groffiffant
voulu faire"exennemis 2 ont-ils
cufer par la poftérité leur férocité
à leur égard,. & lui prouver qu'il
leur étoit impoffible de foumettre
fi nombreux, de s'emun Peuple de fes richeffes, s'ils ne fe
parer hâtoient pas de profiter de fa furprife pour l'anéantir.
Ce feroit un tableau bien utile;
bien intéreffant 9 que Phiftoire fidelle,quel eladefcription exaêted'un
Gv, --- Page 398 ---
Discouxsi
monde fi long-temps inconnu; &
dont l'exiftence étoit à peine foupçonnée. Que d'objets nouveaux
devoient offrir ces vaftes contrées,
dont les Habitans avoient des
moeurs : fi oppofées 3 une forme
& un génie fi différens! Que de découvertes précieufes n'auroit pas
faites un Obfervateur avancé dans
la connoiffance de la Phyfique, de
l'Hiftoire naturelle, de la Phyfiologie, 2 fi après avoir vifité avec cle
fang froid & la jufteffe de la raifon
éclairée, les triftes reftes de cette
cfpéce dégénérée qui habitoit le
nouveau Monde au centre de la
zonet rorrile,iledrenfuite arrêté fes
regards fur ces petites troupes ambulantes 8r difperfées dans les parties feptentrionales de I'Amérique.
Combien de fyfêmes adoptés --- Page 399 ---
DISCOURS:
Tignorance & le préjugé, n'euf
par fent jamais été hafardés, fi l'homfes
loin de lui,
me eût jetté
regards
fifes conjeétures n'euffent été que.
le réfultat d'un examen prolongé
Mais il eft fi aifé d'enfanter des opinions, & fi doux de les faire recevoir, que lon perd fouvent plus de
temps à les défendre 2 quil n'en
faudroit pour s'affurer de la vérité.
Pour un Philofophe qui obferve,
qui compare, combien d'hommes
parlent,- difputent & s'échauffent,
qui n'ont jamais étudié, ni foumis
leurs idées à P'expérience !
Des mémoires écrits par d'avides
Marchands ou des Miffionnaires
zélés fans doute, mais peu inftruits,
ont été long-temps les fources empoifonnées où l'Europe a puifé fes :
fauffesidées fur lorigine &le génie
Gvj
un Philofophe qui obferve,
qui compare, combien d'hommes
parlent,- difputent & s'échauffent,
qui n'ont jamais étudié, ni foumis
leurs idées à P'expérience !
Des mémoires écrits par d'avides
Marchands ou des Miffionnaires
zélés fans doute, mais peu inftruits,
ont été long-temps les fources empoifonnées où l'Europe a puifé fes :
fauffesidées fur lorigine &le génie
Gvj --- Page 400 ---
D1SCOURS
des Américains. On a voulu ajufter
la vérité au menfonge, & tout n'ef
devenu qu'erreur. Les mains de
l'avarice ont fouillé la terre, 2 ont
arraché de fon fein l'or qu'elle y
receloit; mais l'oeil éclairé du Sage
n'a pas pénétré dans le cccur du
Canibale fombre & défiant 5. de
l'Eskimau qui fe nourrit de poiffons glacés 3 du Patagon qui erre
fi triftement dans fes folitudes. -
L'homme a bravé les infirmités
& la mort, en s'enfonçant dans la
profondeur des mines, en fe plongeant dans les mers pour y pêcher
des perles; & il a craint de pénétrer au centre des zones glaciales;
pour interroger la nature nue &
fauvage s qui auroit agrandi fes
connoiffances 3 & lui auroit fait
connoitre Tefpéce humaine fous
tous fes afpedts. --- Page 401 ---
DISCOURS
Vouloir remonter à l'origine des
'Américains, & découvrir le temps
où le nouveau Monde a commencé d'être habité, 3 c'eft s'enfoncer
dans une nuit éternelle pour y
chercher la lumiere. Si un fol ombragé de forêts immenfes, hériffé de plantes fauvages & vénimeufes, baigné de marécages; 9 fi
une terre où l'on n'entrevoit que
des hommes foibles & accablés de
maladies, dont le principe eft dans
l'airqu'ils refpirent, & dans les reptiles dont ils fe nourriffent; enfin f
une nature trifte & fauvage quifemblenes'épuifer que pour former des
monftres, dont les produétions nobles & grandes font toutes dégéné
rées, annonce une origine peu éloignée, on a eu raifon de dire qu'elle
étoit dans fon enfance 2 & que le --- Page 402 ---
DISCOURS:
nouveau Monde fortoit de fes: mains
débiles,lorfque l'Européen y pénétra. Mais combien de caufes inconnues peuvent avoir répandu fur la
furface de l'Amérique cette alcération attrifiante?Par combien d'événemens funeftes la race humaine a
pu retomber dans lignorance & l'abâtardifement qui caraétérifoient
ces hommes lâches & pufillanimes
qui ont été fubmergés dans des
flots de fang? En vain s'épuiferoiton en conjeétures fur les caufes de
ce phénomène . 3 peut-être ne rencontrerojt-on jamais la vérité.
Il eft certain qu'au moment de
la découverte de FAmérique : 2 ce
climat étoit pernicieux à l'humanité. La foifde Tor fit furmonter
aux Efpagnols tous les dangers, &
les éleva pour ainii dire au-deffus
imes
qui ont été fubmergés dans des
flots de fang? En vain s'épuiferoiton en conjeétures fur les caufes de
ce phénomène . 3 peut-être ne rencontrerojt-on jamais la vérité.
Il eft certain qu'au moment de
la découverte de FAmérique : 2 ce
climat étoit pernicieux à l'humanité. La foifde Tor fit furmonter
aux Efpagnols tous les dangers, &
les éleva pour ainii dire au-deffus --- Page 403 ---
DISCOUR S.
des atteintes d'une nature viciée &
cruelle. Dans les partics méridionales & dans la; plupart des Ifles del'Amérique 2 un terrain marécageux,
dont les eaux étoient croupies 8
mal-faifantes, yfaifoit végéter mille
arbres vénimeux ; les Sauvages en
exprimoient le fuc pour armerleurs
fêches fi redoutables, qu'en effeurant l'épiderme, elles donnoientla
mort la plus prompte.
Par une fatalité fans exemple
attachée à cette miférable efpéce
les Américains établis
d'hommes, 2
tiroient leurs
à la côte orientale,
nourritures d'une plante empoifonnée, qu'un befoin affreux leur avoit
appris à rendre commeftible (a).
(a) Voyez le premier volume des Recherches
philofophiques fur les Américains. --- Page 404 ---
DiscouRs
Doit-on être étonné que ces
malheureux fe foient vu forcés, 3
preffés parla faim, de dévorer leurs
ennemis?) Doit-on chercher ailleurs
que dans la néceffité la plus impé.
rieufe, la caufe de ces repas épouvantables, où l'homme fervoit de
pâture à T'homme I ? Oui, ce ne fut
que dans l'excès d'une faim dévorante, que TAnchropophage, après
avoir erré en vain dans les forêts,
s'élança fur un autre Chaffeur qu'il
rencontra, &imprima fur fes membres une dent meurtriere. Lorfque
l'homme eut une fois violé la premiere loidela nature,il ne mit plus
de bornes à fa férocité, & il devint
le plus cruel de tous les animaux.
Les Peuples qui cultivoient le
Mais, avoient des inclinations plus
douces & plus fociables: ce furent --- Page 405 ---
DiscoURS
Eux qui formerent les Empires du
Pérou & du Mexique : mais ces
malheureux avoient encore à combattre un ennemi prefqu'auffi terrible que la faim ; c'étoit ce mal fi
dangereux & fi prompt, qu'il fe
communiquoit par la feule tranfpiration, & qui avoit atteint la
plus grande partie des Habitans du
nouveau Monde. Il eft vrai que par
un inftinet commun à tous les animaux, ils avoient trouvé le moyen
de retarder les effets deftruéteurs
de cette maladie - 2 moins funefte
dans le pays oû elle avoit pris naiffance, qu'en Europe où elle a fait
de fi horribles ravages.
Telle étoit l'affreufe à
fituation ndes
'Américains, lorfque, pour comble
de maux, ils virent débarquer fur
leur terre la troupe des Efpagnols.
Un de leurs Chefs nommé Nunnez,
, ils avoient trouvé le moyen
de retarder les effets deftruéteurs
de cette maladie - 2 moins funefte
dans le pays oû elle avoit pris naiffance, qu'en Europe où elle a fait
de fi horribles ravages.
Telle étoit l'affreufe à
fituation ndes
'Américains, lorfque, pour comble
de maux, ils virent débarquer fur
leur terre la troupe des Efpagnols.
Un de leurs Chefs nommé Nunnez, --- Page 406 ---
DiScOURS:
précédé d'une meute de chiens;
débuta par faire dévorer un Cacique par ces animaux plus terribles
que leurs maitres. Si l'on fait attention à la foibleffe, aux divifions;
& à la ftupidité de ces hommes
dégénérés, on ne fera pas furpris
de la rapidité avec laquelle les Ef
pagnols fe rendirent les maitres de
leurs Empires.
La fameufe bataille de Caxamalca, qui foumit le Pérou ATEC
pagne, ne coûta pas la vie à dix
foldats. Les Pifarres, qui étoient
les Chefs de l'armée Efpagnole,
n'avoient fous leurs ordres que cent
foixante & dix fantaffins, & trente
cavaliers : ils égorgerent & mirent
en fuite les troupes innombrables
de Lincas Atalabila, qui fut faifi au
milieu de fes lâches foldats par
François Pifarre. --- Page 407 ---
DISCOUR S.
Iln'en avoit pas plus coûté de
peine à Cortès pour conquérir le
Mexique. Les feuls ennemis qui
effrayerent les Efpagnols, furent
les Caraibes, qui, armés de Aêches
envenimées 2 lançoient. une mort
certaine, & auroient pu détruire
féroces
cette troupe d'ufurpateurs
qui fe rendoient coupables de tous
les crimes, s'ils leur euffent oppofé
une réfiftance plus foutenue.
Ce qui rendit les Efpagnols
maitres de lAmérique, 9 & acheva la deftruétion de fes Habitans, 2 ce fut la lâche trahifon des
femmes, qui fe proftituerent aux
meurtriers de leurs-époux, qui les
guiderent dans leurs marches, &
leur indiquerent les retraites oùt
s'étoient refugiés ces timides come
battans. --- Page 408 ---
DISCOURS,
De tous les peuples de l'Amea
xique, ceux qui habitoient les régions feptentrionales, ou qui s'y yrefugierent, furent les feuls à l'abri
de la perfécution & des tourmens
de l'efclavage. Les Eskimaux, ces
êtres fi miférables, les plus petits >
les plus difformes de leur efpéce,
en naiffant dans une contrée où le
froid eft fi exceffif que les arbres
ne peuvent y végéter, dont le fol
eft pendant neuf mois de l'année
couvert de neige & de glace, durent à la nature la liberté & la vie.
Ceft en jettant les yeux fur ces
régions froides & glacées 3 qu'un
nouvel ordre de chofes femble s'of
frir aux regards du voyageur : il
croit toucher au terme où la nature foible & épuifée n'a pu donner l'exiftence qu'à quelques êtres
les arbres
ne peuvent y végéter, dont le fol
eft pendant neuf mois de l'année
couvert de neige & de glace, durent à la nature la liberté & la vie.
Ceft en jettant les yeux fur ces
régions froides & glacées 3 qu'un
nouvel ordre de chofes femble s'of
frir aux regards du voyageur : il
croit toucher au terme où la nature foible & épuifée n'a pu donner l'exiftence qu'à quelques êtres --- Page 409 ---
DiscoURsi
tares & miférables qu'elle à peine
à nourrir : mais lorfqu'il confidere
fous ces voûtes de glaces qui couvrent la furface des mers 2 la prodigieufe baleine qui meut fa maffe
énorme, &6 engloutit mille animaux
qu'elle attire en refpirant, la nature lui paroit plus puiffante, plus
féconde, que dans les régions qu'il
& fon
eft rea
parcourues,
efprit
plongé dans un abîme d'incertitudes.
Nous ne nous arrêterons pas
dans ce Difcours à décrire la
forme cara@tériftique des Américains méridionaux, qui font trèsconnus, & dont tous les voyageurs
ont parlé. Perfonne n'ignore qu'ils
naiffent avec une longue chevelure & une figure bronzée; ce qui
paroit étonnant, lorfque l'on voit
fous les mêmes paralleles de la --- Page 410 ---
166 -
DiscoURS.
zone torride, des hommes noirs I ;
auxquels la nature a donné une tête
lanugineuf.-Onateribue cette différenceàl l'élévation du terrain qui refoiditlarmofphèrejce qui eft affez
vraifemblable 2e 3 puifque fur les hautes montagnes qui s'élevent prefque fous la ligne, on éprouve un
froid très - âpre. La vafte étendue
des forêts qui ombragent la terre,
& confervent plus long - temps
Phumidité des pluies, contribue
auffi à rafraichir Pair. Sic'eft là la
caufe des nuances différentes que
l'on remarque entre les Péruviens
& les véritables Négres expofés
fous les mêmes paralleles, on ne
doit pas être furpris que les peuples de I'Amérique, plus éloignés
de la ligne, foient auffi blancs que
les Italiens & les Efpagnols. Il fe- --- Page 411 ---
DISCOURS:
difficile de renroit peut-étre plus
dre raifon de leur défaut de barbe.
tous les indigeOn a obfervé que
nes n'ont de poil fur aucune partie
du corps : on en a recherché la
caufe dans leurs alimens; mais il
c'eft une fuite
y a apparence que de leur conftitude la foibleffe
tion.
réNous hafarderons quelques
flexions fur les moeurs des Eskimeaux, & fur leur exiftence. Nous
d'adopter les
ne craindrons pas
Recherches
idées de T'Auteur des
philofsphigues, dont le fyftême nous
fur d'excellens méparoit appuyé
lui
moires. Peut-être pouroit-on
reprocher de n'avoir pas mis aflez
de liaifon dans fes idées, d'avoir
laiffé entrevoir dans fon Ouvrage
contradi@tions. Il eft, par
quelques
des Eskimeaux, & fur leur exiftence. Nous
d'adopter les
ne craindrons pas
Recherches
idées de T'Auteur des
philofsphigues, dont le fyftême nous
fur d'excellens méparoit appuyé
lui
moires. Peut-être pouroit-on
reprocher de n'avoir pas mis aflez
de liaifon dans fes idées, d'avoir
laiffé entrevoir dans fon Ouvrage
contradi@tions. Il eft, par
quelques --- Page 412 ---
Discouns:
exemple, difficile de croire qu'ily
ait eu un million d'indigènes à Saint
Domingue exterminés par le fer
Efpagnol, & d'imaginer des folitudes dans le continent de l'Améxique 2 où la population auroit dû
être plus confidérable que dans les
Antilles. On a peine à concevoir
que des hommes qui favoient donner au cuivre la trempe de l'acier,
en former des haches & d'autres
inftrumens pour la confrudlion des
édifices & la coupe des pierres ,
n'euflent aucune connoiffance des
arts. Je doute également que l'on
fe perfrade que I'Européen devienne à l'Amérique auffi ftupide à la
troifiéme génération que les originaires l'étoient ; puifque nous
voyons tous les jours des defcendans de ceux qui les premiers ont
formé --- Page 413 ---
DiscouRsi
formé des habitations à la Martinique & à Saint Domingue, montrer beaucoup d'intelligence dans
leurs affaires. Si les fciences ne
fleurifient pas à T'Amérique, c'eft
parce que l'intérêt en étouffe le
germe, & dirige vers d'autres objets
l'efprit aétif de fes habitans.
Malgré ces légers défauts, IOuvrage que nous avons confulté n'eft
pas moins le meilleur & le plus
philofophique de ceux qui ont paru
fur l'Amérique. L'Abbé Prevoft a
mis dans fes Voyages plus d'él6gance que de vérité; il a répandu
fur des mémoires obfcursle coloris
de fon ftyle; des guides trompeurs
l'ont égaré; mais il a femé de
fleurs la route qu'il a parcourue,
&ile eft doux de le fuivre même au
milieu de fes erreurs.
II. Part
H --- Page 414 ---
DISCOURS
Dom Perneti a fourni aux Académies des obfervations utiles, il a:
étendu les connoiffances de THif
toire naturelle : mais fes Mémoires
feroient plus intéreffans, s'il les
avoit moins furchargés de petits
détails, & s'il y eût répandu plus
de philofophie.
L'étude de l'efpéce humaine eft
ce qui paroit avoir le moins occupé
les Voyageurs ; il en eft peu qui
ayent, comme M. de la Condamine 2 porté fur les Habitans de ces
contrées éloignées l'oeil perçant de
l'Obfervateur: rien n'étoit cependant plus digne de leur attention
que les moeurs, les inclinations feidées
y
crettes, les facultés, les
d'un
Peuple quis'ofroirpourla) premiere
fois à leurs regards, & contraftoit fi
ingulierement avec eux, On nous a
Voyageurs ; il en eft peu qui
ayent, comme M. de la Condamine 2 porté fur les Habitans de ces
contrées éloignées l'oeil perçant de
l'Obfervateur: rien n'étoit cependant plus digne de leur attention
que les moeurs, les inclinations feidées
y
crettes, les facultés, les
d'un
Peuple quis'ofroirpourla) premiere
fois à leurs regards, & contraftoit fi
ingulierement avec eux, On nous a --- Page 415 ---
DiscoURS:
donné des defcriptions très-étendues fur Phabillement, fur le genre
de vie des Eskimaux ; mais nous
ignorons encore jufqu'on peuvent
allerlesfacultés sdeleurefprit.T Nous
favons que ces petits hommes ne
parviennent tout au plus qu'à la
hauteur de quatre pieds. On nous
fois qu'ils avoient
a répété plufieurs
une tête groffe & difforme C 2 une
face plate, 9 une bouche ronde, un
nez petit fans être écrafé 2 un ocil
des lévres inégaterne &jaunâtre,
les, un teint bafané, ce qui doit
être attribué au froid excellifqu'ils
éprouvent 2 les extrémités contraires produifane fouvent les mêmes effets. Nous favons que leurs
pieds courts & petits 2 que leurs
mains groffes & potclées annoncent
le phyfique de leur être com;
que
Hij --- Page 416 ---
DISCOURS
primé par le froid, ne s'eft pas développé dans toute fon étendue.On
nous a affuré que ces hommes, qui
nous fembloient fi hideux, 2 fe complaifoient néanmoins dans leurs figures, &cs'attachoient à des femmes
plus laides &plus difformes encore
qu'ils ne le font; tant il eft vraique
la beauté n'eft que relative à nos
idées.
Nous n'ignorons pas que cesPygmées, fi poltrons, fi timides devant
les autres hommes, affrontent cependant tous les dangers de la mer, 9
vont hardiment faire la guerre aux
chiens marins & à Ja baleine, dont
l'huile réchauffe & fortifie ieur eftomac; que leurs canots font filégers, fi bien faits, qu'ils furnagent
toujours, malgré les vagues qui les
renverfent fans pouvoir les englou: --- Page 417 ---
DISCOURS,
tir. Mais il feroit encore plus intéreffant de connoitre les idées de ce
furl'origine del fhomme;, fur
Peuple
dela nature, fur la mort.
lep principe
l'Auteur des ReSi l'on en croit
les Eskicherches philofophiques, idées de la
maux n'ont aucunes
el'ame:
Divinité, de l'immortalitédel
leur idiôme même manque de mots
les rendre. Leur vie adtive, la
pour ftérilité de leur pays qui les oblige
à une chaffe continuelle 2 contribuent fans doute à cette inertie de
Hefpritquiprolongel leurignorance.
Peut-être font-ils affezheureux pour
n'être pas tourmentés de ces penfées fombres & mélancoliques qui
troublent celui qui fe livre aux
craintes & aux illufions de Pavenir.
L'attachement qu'ils ont pour leur
prouve que T'homme peut
pays,
H iij
la
pour ftérilité de leur pays qui les oblige
à une chaffe continuelle 2 contribuent fans doute à cette inertie de
Hefpritquiprolongel leurignorance.
Peut-être font-ils affezheureux pour
n'être pas tourmentés de ces penfées fombres & mélancoliques qui
troublent celui qui fe livre aux
craintes & aux illufions de Pavenir.
L'attachement qu'ils ont pour leur
prouve que T'homme peut
pays,
H iij --- Page 418 ---
DiscoURS
trouver le bonheur au milieu des
privations, & fur une terre couvertedeglaces & de frimats.Lap plus
grande liberté 2 une égalité heureufe, leur tient lieu de cette magnificence, decette profufionqu'accompagnent toujours l'efclavage &
la honte de la fervitude. Jamais ils
ne font humiliés par la préfence
d'un-G Grand, & l'orgueil d'un Defpote. Des huttes faites à la hâte, &
conftruites fur le bord de la mer 2
font leurs palais. Le befoin eft le
lien indiffoluble qui les unit. Le
partage de leur prife eft le motif
qui les raffemble. Les Eskimaux,
forcés de tirer leur nourriture de la
mer,éprouveroient bientôtleshorreurs de la faim, fi leur nombre
ne demeuroit pas à peu près dans
la même proportion. Il y a appa- --- Page 419 ---
DISCOURS:
leur
& l'afpeat
rence que
pauvreté
les
effrayant de leurs folitudes 2
toujours du joug de Tefpréfervera
étrange fataclavage. Par quelle
& Pheureufe
lité lindépendance
fécurité ne fe rencontrent-elles que
fous cet affreux climat ?
Sil'on en croït quelques Voya=
efgeurs - 5 ils ont découvert une
d'hommes bien différente de
péce
Des Géans
celle des Eskimaux.
d'une grandeur prodigieufe s d'un
& d'une force invincible 3 :
courage
des folitudes immenfes,
parcourent
des
& les défendent de-l'approche
étrangers : de leurs bras robuftes
ils enlevent un Européen comme
un Nain foible & timide: les careffes de leurs femmés bleffent Féqui les intéreffe: enfin il
tranger
d'en
eft prefque. aufli dangereux
H iv --- Page 420 ---
DIScoURS:
être aimé, que de leur déplaire:
Ce Peuple fi étonnant a été pour
quelques Obfervateurs modernes
ce que font les perfpeétives. De
loin, elles préfentent un temple
fuperbe, des ruines, un jardin immenfe; mais lorfqu'on s'approche
des objets,. . on ne voit plus que
des deffins tracés groflierement fur
un mur.
Ce que l'on nomme la Côte
déferte des Patagons, eft un pays
défolé prefqu'inhabitable. La nature trifte & fauvage n'offre fur une
terre aride que des buiffons rempans 3 elle ne produit point de
plantes alimentaires ; le fommet
des montagnes n'eft tapiffé que de
dépouilles marines. Suivant toute
vraifemblance, les Patagonsfe font
rapprochés des bords intérieurs du
que l'on nomme la Côte
déferte des Patagons, eft un pays
défolé prefqu'inhabitable. La nature trifte & fauvage n'offre fur une
terre aride que des buiffons rempans 3 elle ne produit point de
plantes alimentaires ; le fommet
des montagnes n'eft tapiffé que de
dépouilles marines. Suivant toute
vraifemblance, les Patagonsfe font
rapprochés des bords intérieurs du --- Page 421 ---
DISCOUR S:
le fol eft
détroit de Magellan, 9 oû
moins nud, & oùt lon rencontre ReLAuteur des
plus de gibier.
a rejetté
cherches philofophiques fables du Commoavec raifon les
dor. Biron fur les Patagons 3 qu'il
dit.avoir vua la terre del Fuego.
relation de fes
Il affure dans une
voyages qui a paru en 1765squen
touchant à cette terre 2 fon équiavoit été effrayé par la vue
page
de Géans, hauts de
d'une troupe
furdes chevaux
neuf pieds, montés
avoir raffupetits & étiques. Après
ré fon efcorte, ilaborda courageu-
& montra tant dintrépifement, >
hommes fi hauts,
dité, que ces
de fon équipage
que le plus grand atteindre à leur
pouvoir à peine
eurent la complaifance
ceinture 2
fe rap
des'affeoir furle rivage pourf
Hy --- Page 422 ---
DiscouRs
procher de fa petite taille. S'ils les
prirent lui & les fiens, comme il le
dit, pourdes Envoyés - du Ciel,affirément ils n'avoient pas une grande
opinion des hommes céleftes. Les
femmes, ajoute-t-il, eurentp epourlui
& fon Lieutenant des careffes fi iexpreflives, qu'il eut peine à s'en débarraffer. Il y a apparence que le
Commodor Biron s'eft amufé de la
crédulité. des. Citadins, qui aiment
le merveilleux: Il a copié les relations de quelques Efpagnols accoutumés à ne rencontrer dans le nouveau Continent que des hommes
petits 2 foibles, poltrons s & qui
avoient été repouffés par des Sauvages d'une taille auffi élevée que
la Ieur : courageux 2 parce que ce
font des chaffeurs dont l'organifation n'a point été concentréeparun --- Page 423 ---
DIscoPas
dont la force n'a
froid trop âpre,8c
chaleur
point été épuifée par une
exceffive comme celle des Peuples
du Midi.
de Dom
L'Editeur des Voyages
fe
Perneti aux Ifles Malouines, le
foutient: que
trompe 2 lorfqu'il homme qui dit avoir
rapport d'un
celui de cent
vu, prouve plus n'ont que rien apperçu.
perfonnés de qui
ont vu des reveCombien
gens
des
nans, des forciers, J
prodiges &
& bien d'autres extravagances, d'être
qui pourtant ne méritent pas
de
les preuves
crus? Quilcompare hommes A
Texiftence de ces
prodigrands avec celles qui
gieufement ramenent à la nature, il verra
nous
aimé croire aux fabies
qu'il - a mieux
effet,
qu'à la vérité. En
pourquoi
ajoute-t-il plus de foi à la relation
Hvj
reveCombien
gens
des
nans, des forciers, J
prodiges &
& bien d'autres extravagances, d'être
qui pourtant ne méritent pas
de
les preuves
crus? Quilcompare hommes A
Texiftence de ces
prodigrands avec celles qui
gieufement ramenent à la nature, il verra
nous
aimé croire aux fabies
qu'il - a mieux
effet,
qu'à la vérité. En
pourquoi
ajoute-t-il plus de foi à la relation
Hvj --- Page 424 ---
Discours
.
de M. Duclos, 3 qu'à la lettre de'M.
de Bougainville, qui écrivit àI Dom
Perneti en 1765 : Nous avons fair
alliance avec ces Patagons fi décriés,
que nousn'avons trowvé ni plasgrands,
ni même auffi méchans que les autres
hommes. M. Duclos lui-même ne
nous donne pas une idée bien certaine de la grandeur des Patagons.
Il dit que l'on mefura le moins
haut, quife trouva avoir cing pieds
fept pouces, & que les autres
étoient beaucoup plus grands; mais
quand même ils auroient-eu cinq
pouces de plus, ils n'auroient pas
été d'une taille gigantefque. M.
de la Giraudais, cité par le même
Editeur, dit que de tontes les poli.
teffes que les Patagons firent à fes
gens, celle qui parurlap plus 1 incommode, fut de fe mettre en fe cou, --- Page 425 ---
DISCOURS
18r
chant péle-méle trois & quatre fur
chacun d'eux pour les garantir du
froid. Quel eft l'Européen affez vigoureux pour ne pas être écrafé
par une charge aufli pefante que
celle de quatre Géans d'ine ftature
coloffale étendus fur lui?
Jufqu'à ce que des Voyageurs
Philofophes 2 après avoir parcoura
les terres du détroit de Magellan,
nous affurent qu'il y exifte des
hommes hautsde neufou dixpieds,
d'une force auffi prodigieufe que
leur taille., nous regarderons les
Patagons comme les Sauvages
les plus grands & les plus courageux de ceux qui errent dans les
contrées connues de l'Amérique;
mais nous ne croirons pas que la
nature leur ait donné cette élévation & cette énorme groffeur dont --- Page 426 ---
DiSC O U R S.
quelques Voyageurs ont voulu effrayer notre imagination.
Ce que nous favons de plus certain furles Patagons, c'eftqu'ils font
imberbes comme tous les Américains, qu'ils ont la face larges , le
teint bafané, le front épais, le nez
écrafé, la bouche grande, les dents
blanches & bien ferrées, les cheveux noirs, lapoitrine fpacieufe, les
membres gros & nerveux. Ils fe pei.
gnent fouvent le vifage & le corps
avec de la fanguine. Ils aiment
beaucouple rouge,8cregurent avec
plaifir les pots de vermillon dont
on' leur fit préfent. Les femmes
ont le teint moins bafané que. les
hommes 2 mais leur taille eft prefque auffi haute que ia leur. Les
Voyagéurs ne s'accordent pas-fir
leurs manieres de fe vêtir. Quel.
embres gros & nerveux. Ils fe pei.
gnent fouvent le vifage & le corps
avec de la fanguine. Ils aiment
beaucouple rouge,8cregurent avec
plaifir les pots de vermillon dont
on' leur fit préfent. Les femmes
ont le teint moins bafané que. les
hommes 2 mais leur taille eft prefque auffi haute que ia leur. Les
Voyagéurs ne s'accordent pas-fir
leurs manieres de fe vêtir. Quel. --- Page 427 ---
DISCOUR: S.
ques-uns affurent qu'ils ne fe couvrent que les épaules 2 & qu'ils
vont même tout nuds lorfqu'ils
de l'exercice. Suivant M.
prennent Duclos, ils ont des manteaux faits
de peaux de loups marins ou de
vigognes, qu'ils jettent fur leurs
épaules; ils couvrent la partie de
leur fexe de la peau d'un oifeau
emplumé, & vont la tête nue.
M. de la Giraudais fait au contraire un grand détail de leur habiliement: il nous apprend qu'ils
font vêtus de peaux de guanacos 5
de vigognes & autrés, coufues enfemble en maniere de manteaux
qui leur defcendent très-bas ; que
leurs jambes font couvertes de
bottines faites des mêmes peaux,
dont le poil & la laine font en dedans, ainfiqueleurs manteaux, dont --- Page 428 ---
DISCOURS
le deffus eft peint en figures bleues
& rouges, qui femblent approcher
des caracieres Chinois, mais prefque tous femblables. Il dit qu'ils
portent fur leur tête une togue
ornée de plumes, femblable à celle
des Efpagnols. M. Duclos & M.
de la Giraudais 3 qui ont obfervé
dans le même temps les Patagons 2
ne s'accordent pas, comme on le
voit, dans la defcription qu'ils nous
ont donnée de leur habillement,
L'un nous les préfente prefque
nuds, &l'autre les couvre des pieds
à latête. S'ils fe contredifent d'une
maniere fi oppofée fur un fait auffi
évident, que croira-t-on de ce qu'ils
nous difent des. mocurs & des inclinations de ces Sauvages 9 Suivant M. Duclos, ils font féroces 2
rufés & yoleurs, Ils attaquerent --- Page 429 ---
Discouns!
185.
brufquement fes gens dans le momentohils : s'y attendoientle moins,
& fe munirent de liens pour les garoter. Les François furènt obligés;
éloigner ces ennemis furieux,
leurs armes, & de faire
Sere prendre
main-baffe fur tout ce qu'ils rencon:
trerent. M.de la Giraudais, au contraire,
prétend qu'ils font doux, humains;
officieux. Lun d'eux fe lança courageufement dans la mer pour failir
canot éloigné du rivage 9 &
un
la
alarmoit les gens de
dont
perte Ils firent tous leurs
fon équipage.
efforts pour les retenir parmi eux,
& leur offrirent une partie de leur
chaffe.
foit la vie
Quelqu'effayante que
parcourt en chaf
'de ce Peuple, qui
fouvent
fant un pays férile, qui a
doux, humains;
officieux. Lun d'eux fe lança courageufement dans la mer pour failir
canot éloigné du rivage 9 &
un
la
alarmoit les gens de
dont
perte Ils firent tous leurs
fon équipage.
efforts pour les retenir parmi eux,
& leur offrirent une partie de leur
chaffe.
foit la vie
Quelqu'effayante que
parcourt en chaf
'de ce Peuple, qui
fouvent
fant un pays férile, qui a --- Page 430 ---
Discou: RS.
à combattre la faim & la difette 5
qui eft expofé aux intempéries de
l'air, il eft à fouhaiter pour lui ique
nous n'approchions pas de fes folitudes. Onn'a pas encore fait de
voyage au détroit de Magellan qui
n'ait coûté la vie à quelques Sauvages 2 ou fait fentir au plus grand
nombre le malheur de-la privation.
Dans la pleine lune, 9 les Patagons pouffent des hurlemens qui
les feroient foupçonner de rendre
un culte à cet aftre noéturne : mais
les Hottentots qui ne reconnoiffent
point de Divinité 2 font la même
chofe.
Si ce tableau des habitans du
nouveau Monde eft fidele, de quel
oeil la poftérité envifagera-t-elle
ces Conquérans farouches qui exzerminerent fans pitié un Peuple --- Page 431 ---
DISCOURS.
187.
auroit dà tenir fon bonheur de
qui
jamais
leurs mains ? Pourra-t-elle
d'avoir fi cruelleleur pardonner
& de la
ment abufé de Tignorance dont ils
foibleffe des Américains, ,
être les bienfaiteurs ? Si,
devoient
femblables à ces Dieux qui appriaux hommes à enfemencer
rent
à planter la vigne 2 qui
la terre,
des monftres qui
les délivrerent
ils euffent indiqué
les dévoroient, habitans del'Amé
aux malheurcux de deffécher un fol marique P'art
l'air corromrécageux, de purifier s'ils leur euf
qui les énervoit ;
pu
de Phorreur pour leurs
fent infpiré
leurs faabominables - , pour
repas affreux, la reconnoilfance
crifices dreffé des autels, 8c la déleur eût
fi funefte
couverte de T'Amérique
le bonà Thumanité, eût répandu --- Page 432 ---
DiscouRs:
heur & la richeffe fur les deux.Mon:
des.
Le Sauvage, en montrant une
piéce d'or, ne diroit pas: voilà le
Dieu des Chrétiens ; pour ceci ils
quittent leur pays ; pour ceci ils
viennent nous perfécuter ' nous
chaffer de nos habitations ; il ne
s'écrieroit pas avec douleur en fixant I'Européen: fi tu nous enleves
le peu de terre qui nous refte, que
veux-tu que devienne le pauvre
Caraibe? faudra-t-il qu'il aille habiter la mer avec les poiffons ?
FIN. --- Page 433 ---
(
Par quelle fatalité me vois-je
obligé de rentrer dans cette carriere que j'avois abandonnée ? Ne
fais-je pas que ces fleurs G ibrillantes qui couronnent le génie, fe flétriffent à l'approche de la médios
crité?
Ohommes qui êtes venus dans
ce fiécle éclairé, que refte-t-il
encore à vous dire ? Les livres fe
font multipliés fous vos yeux, les
connoiffances fe font agrandies, la
Philofophie s'eft étendue, & votre
avidité ne s'eft pas ralentie? votre
curiofité tous les jours plus aétive
cherche fans ceffe de nouveaux ob-
génie, fe flétriffent à l'approche de la médios
crité?
Ohommes qui êtes venus dans
ce fiécle éclairé, que refte-t-il
encore à vous dire ? Les livres fe
font multipliés fous vos yeux, les
connoiffances fe font agrandies, la
Philofophie s'eft étendue, & votre
avidité ne s'eft pas ralentie? votre
curiofité tous les jours plus aétive
cherche fans ceffe de nouveaux ob- --- Page 434 --- --- Page 435 --- --- Page 436 --- --- Page 437 --- --- Page 438 ---