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Aseb M E M O I IR E
ET
CONSULTATION,
POUR JEAN-GASPARD VENCE, ci-devant
Capitaine de Port à la Grenade, nommé par le Roi
Chevalier de Saint-Louis, le 24 Janvier 1780, Appellant
d'une Sentence des Juge - Confuls de Paris;
CONTRE le feur DoRÉ; Intimé,
A PA RIS,
Chez N. H. NroN, Imprimeur du Parlement,
rue Mignon Saint Andrl-des-Arcs.
M. DCC. LXXXVIL --- Page 4 ---
:
obo:le -
zunt
€ --- Page 5 ---
VAL
M E M O I R E
ET CONSULTATION,
POURJLANGASAD VENCE, ci-devant Capiraine de
Port à la Grenade, nommé par le Roi Chevalier de SaintLouis, le 24 Janvier 1780, Appellant d'une Sentence
des Juge-Confuls de Paris ;
CONTRE le fieur DorE, Intimé.
U. pourfuite dont j'ai été - l'objet aux Confuls, &c quej je
viens de déférer au Parlement, m'oblige d'occuper mes Confeils d'une queflion bien finguliere. Suis-je ou nc fuis-je pas
Chevalier de Saint-Louis ?
Qu'cft-ce qui conftitue parmi nous le Chevalier de SaintLouis ? eft-ce la Lettre par laquelle le Roi, Grand Maître &
Chef Souverain de TOrdre, déclare à un homme que, pour
récompenfe de fes fervices, il Pa admis au nombre des Chcvaliers? dans ce Cas je fuis Chevalier de Saint-Louis, car
>
j'ai
cette Lettre ; c'eft mêmc le feul bien qui me refte d'un naufrage qui a penfé me coûter la vic, &x quia, pour la feconde
fois, englouti tout CC que je poffédois.
Eft-ce, au contraire, la fimple formalité de la réception s
A
un homme que, pour
récompenfe de fes fervices, il Pa admis au nombre des Chcvaliers? dans ce Cas je fuis Chevalier de Saint-Louis, car
>
j'ai
cette Lettre ; c'eft mêmc le feul bien qui me refte d'un naufrage qui a penfé me coûter la vic, &x quia, pour la feconde
fois, englouti tout CC que je poffédois.
Eft-ce, au contraire, la fimple formalité de la réception s
A --- Page 6 ---
confiéc ordinairement par le Roi à un Commifaire ? dans cC
Cas je ne fuis point Chevalier de Sainr-Louis, 2 Car le Commiffaire que le Roi avoit nommé pour me recevoir ne m'a
pas reçu.
Enfin, quand même je ne ferois pas Chevalicr de SaintLouis, pourroit-on me réputer Négociant, moi quine fais
de commerce 5 & mon Adverfaire,
point
pour un fimple billet à
ordre, a-t-il pu m'afligner aux Confuls, ou auroit- il dû m'affigner devant les Tribunaux ordinaires ?
Telles font lcs queflions fur lefquelles je demande l'avis de
mes confcils.
Lc récit où je vais entrer, aidera à les réfoudre. Mais
que le hafard me replace un inftant fous les
du puifde qui quelques aétions utiles à mon
m'ont yeux public,
pays
autrefois fait
connoitre, je ne veux pas me borner à expofer les faits de la
Caufe,j je demande qu'il me foit encore permis d'y
précis des principaux événemens de ma
joindre un
vie, vic
pafféc dans une alternative con:inuelle de
lingulicre, s
heur, de fortune & de
revers & de bonpauvrecé, vie purc & fans tache, embellie peut-être de quelques inftans de gloire, &
nemis réuffiroient cependant à fouiiler de
que mes enn'obtenois pas de la juftice fuprême du Roi deshonneur, fi je
un."
toutes
les imputations
ofent
Tribunal, où
qu'ils
me faire foient
afin que je fois puni, fi Je fuis coupable, ou
difcutées,
de leurs calomnies,
vengé avec éclat
fi, commej je. le prétends, je fuis innocenr.
F A I T S.
Je fuis né à Marfeille en 1747, d'un pere qui avoit éré Capiraine de Vaiffeau dans la Marine Marchande.
Après avcir
long-tems navigué avec honneur, il s'étoit retiré dans fa
Pa-
me faire foient
afin que je fois puni, fi Je fuis coupable, ou
difcutées,
de leurs calomnies,
vengé avec éclat
fi, commej je. le prétends, je fuis innocenr.
F A I T S.
Je fuis né à Marfeille en 1747, d'un pere qui avoit éré Capiraine de Vaiffeau dans la Marine Marchande.
Après avcir
long-tems navigué avec honneur, il s'étoit retiré dans fa
Pa- --- Page 7 ---
trie; ils'y étoit marié; &c fe trouvant affez riche pour établir
avantageafement fes enfans, il auroit bien voulu nous faire
moins
la fienne. Ses
embraffer une profeffion
périlleufe que
efforts furent vains, du moins i mon égard. Les premiers litomberent dans mes mains, au fortir de l'enfance, dévres qui
de Jeanciderent de mon fort. Les vies de Dugué-Trouin, 2
Bart, de Duquênc, &c. de ces hommes rares qui, nés comme
en étoient fortis à force de talent & de
moi dans l'obfcurité,
avoient enflammé mon imagination ; &c lorfque mon
courage 2 confulta fur l'état
je voulois prendre a 2 il eut beau
pere me
que
fortune nous
vouloir tourner ma penfée vers tous ceux que fa
lui
que voulois être
auroit
permis d'envifager, , je répondis
je
Marin comme Jcan-Bart & comme Duquêne, & qu'il pouvoit être fûr que je me ferois tuer, ou que je monterois,
de notre Marine.
comme eux, aux premieres dignités
étoit bien
Cette faillie d'enfant fit fourire mon bon pere,Il
éloigné de vouloir me contraindre; ; mais avant de m'abanvoulois
il arrêta mes regards
donner au parti que je
prendre,
les hommes
fur fes inconvéniens. Il me fir fentir que lorlque
dont je lui parlois s'étoient élevés 2 la conftitution des chofes
étoit différente. La France venoit de créer une Marine 5 elle
avoit des Vaiffeaux & prefque point de Capitaines à prendre
dans fa nobleffe: il fallut bien qu'elle allât en demander au
tiers-état, qui étoit alors le feul qui naviguoir : iln'étoit donc
merveilleux que des hommes, d'un talent aufli diflingué
pas
euffent
leur
lorfqu'elle
que Jean-Bart & Duquêne,
pris
place,
concurrens, la plupart de la même
n'étoit difputée que pardes
étoit
La Nonaiffance qu'eux, Mais aujourd'hui tout
changé,
dans la Marine, 8 il devoit me dire
bleffe fc jettoit en foule
le malheur de manquer de naiffance étoit le plus grand
que
A 2
d'un talent aufli diflingué
pas
euffent
leur
lorfqu'elle
que Jean-Bart & Duquêne,
pris
place,
concurrens, la plupart de la même
n'étoit difputée que pardes
étoit
La Nonaiffance qu'eux, Mais aujourd'hui tout
changé,
dans la Marine, 8 il devoit me dire
bleffe fc jettoit en foule
le malheur de manquer de naiffance étoit le plus grand
que
A 2 --- Page 8 ---
de tous, dans une carriere couverte 4
de
que fuc
quel
mon
Gentilshommes, Que
courage, il ne me falloit pas croire
une recommandation fuffifante
quc ce fàc
d'hommes
: que je trouverois
d'un nom illuftre, auffi
beaucoup
tuer pour leur Roi &
leur
difpofés que moi à fe faire
pour
Pays ; mais que
multitude de voix en crédit feroit valoir leurs pendant qu'une
on garderoit le Gilence fur ce
moindres actions,
que je ferois de
Car ne tenant à rien, qui eft-ce qui fe croiroit plus éclatant 5
ler pour moi auprès des arbitres dcs
obligé de parleurs rien n'étoit auffi
recompenfes? Que d'aildélagréable, au milieu de toute cette
Nobleffe, que la pofition d'un Roturier:
& doux; on me
que fi j'étois humble D
prendroit au mot fur ces qualités fans
favoir gré, 3 parce qu'on les regarderoit
m'en
demon étar
comme un des devoirs
9 & qu'on en abuferoit contre
lois montrer quelque roideur,
moi; que fije vouon m'humilieroit fans ceffe.
Qu'enfin, ce que je pouvois attendrede plus certain
carricre, dont meslivres m'avoient donné
danscette
c'étoic d'y être accablé de
une idée fi enivrante,
degoûts à chaque inftant dc ma
&c d'y voirprefque rous mes fervices découragés
vic,
droits.
par des paffeCes réflexions étoient folides ; je n'ai eu dans la fuite
trop d'occafions de lc fentir: mais la jeuneffe faic-elle
que
fes paflions à la raifon? J'avois beau n'avoir rien à foumettre
je n'en perfiftai pas moins dans la réfolution de répondre,
d'autre érat. Alors mon pere ft comme devroient n'avoir point
faire tous les
parens > voyant que mon penchant réfiftoit à tour, il ceffa
le combattre. Il m'envoya faire ma premiere
de
barque qui partoit de Bayonne
campagne fur une
m'adreffa à mon frere
pour Saint-Domingue, 2 & il
aîné, plus âgé que moid'un
nombre d'années, & depuis long-tcms fixé dans
grand
cette Ifle, où il
Alors mon pere ft comme devroient n'avoir point
faire tous les
parens > voyant que mon penchant réfiftoit à tour, il ceffa
le combattre. Il m'envoya faire ma premiere
de
barque qui partoit de Bayonne
campagne fur une
m'adreffa à mon frere
pour Saint-Domingue, 2 & il
aîné, plus âgé que moid'un
nombre d'années, & depuis long-tcms fixé dans
grand
cette Ifle, où il --- Page 9 ---
C'étoit en 1762 : la France étoit alors enétoit Négociant.
défaftreufe. Une partie de nos Ifles
gagée dans une guerre
de Corfaires
étoit tombée au pouvoir de l'ennemi, un effain
les autres; pluficurs vinrent nous affaillir; & malgré
bloquoit
de notre marche, nous approcherent affez pour
la fupériorité
bordées. Nous effuyâmcs de plus deux
nous envoyer plufieurs
le
de
: ainfi, vis
tempêtes, qui nous mirent fur point périr
je
fous
faces dans ce voyage ; toutefois elle m'efla mort
plufieurs
foin
fraya fi pcu, qu'arrivé à Saint-Domingue, mon premier
fut de fupplier mon frere de mc chercher de l'emploi fur quelCorfaire; mais pendant qu'ily travailloit, la paix fe fit,
que
ceux qu'elle défola.
& je puis me compter parmi
Voyant qu'il n'y avoit plus rien â faire pour mes projets à
Saint-Domingue,je revius dans mon Pays : jy paffai deux ans
à apprendre la théorie de l'art auquel j'avois deftiné ma vie,
En 1766 je fis, fur le Vaiffeau du Roi le Proteéteur 2 commandé par feu M. de Broves, cette campagne que les Ordonnances exigent d'un Officier Marchand, pour qu'il puiffe
de Navire. J'avois fait auparavant, &z j'ai
être reçu Capitaine
fait depuis divers autres voyages fur lefquels je pafferai, pour
fxer les regards de mes leéteurs 2 fur un des plus extraordinaires événemens dont ma vie ait été marquée.
C'étoit en 1767. J'avois vingt ans; je venois d'obtenir la
place de fecond Licutenant fur lc Navire l'Augufte, Capitaine
Pafcal Antoine. Nous partimes de Marfcille le 7 du mois de
aller commerceràla côte d'Angole, dansle Royaume
Mai, pour
de Congo. Dans les premiers jours de Juillet nous paffâmes la
& au lieu d'aller au Congo par le golfe de Guinée,
Ligne, 2
fuivant lufage de tous les Navigateurs d'alors,
nous cinglâmes,
à travers l'Océan atlantique, & nous defcendimes julqu'au
itaine
Pafcal Antoine. Nous partimes de Marfcille le 7 du mois de
aller commerceràla côte d'Angole, dansle Royaume
Mai, pour
de Congo. Dans les premiers jours de Juillet nous paffâmes la
& au lieu d'aller au Congo par le golfe de Guinée,
Ligne, 2
fuivant lufage de tous les Navigateurs d'alors,
nous cinglâmes,
à travers l'Océan atlantique, & nous defcendimes julqu'au --- Page 10 ---
trente-quatrieme degré de latitude
méridionale, 3
nous remontâmes vers la Ligne à l'aide d'un
après quoi
fouffe conftaminent le
de
vent de fud, qui
long
toutc cette partic de la côte
d'Afrique, Notre nayigation fut heureufe
de Septembre.
jufqu'au 14 du mois
Cejour là, vers le coucher du Soleil, nous
mes la latitude, &c nous trouvâmes que nous devions pricher du cap Negre, car il git par feize degrés & demi appro-
& nous ctions, nous, par dix-fept. Cependant,
fud,
n'appercevions point encore la terre, le
comme nous
laiffer courir le Vaiffeau
Capitaine fe décida à
jufques vers huit heures, & à mettre
alors le cap au nord à petites voiles, Nous nous mimes à
avec pleine fécurité : tout à coup nous recevons
table
cffroyable, le Navire avoit touché ; nous volons fur une fecouffe
le
nous voyons la mer couverte de débris, parmi
pont,
reconnoiffons ceux de notre gouvernail; ; le Vaiffeau lefquels nous
core deux
court enlongueurs 2 8c s'abbat
prefqu'entierement fur
banc de fable.
un
La mer le battoit avec violence ; fcs lames rouloient
fur le pont : nous les voyions d'un inftant â l'autre jufques
des pieces de notre Navirc, affreux. préfage du fort emporter
attendoit nous-mêmes ! La nuit vint
qui nous
encorc > par fon obfcurité, ajoûrer à la trifte réalité de notre deftinée
toutes les
reurs de notre imagination. Il nous reftoit une chaloupe terla mimes à l'eau ; nous y embarquâmes des armes, des 2 nous
des provifions, comptanc nous en fervir au point 2 du habits,
gagner la terre ; mais vcrs minuit une lame effroyable jour pour
& la mit en pieces > & nous reftâmes fans aucun
l'enleva
attendions le jour avec uneimpatience mêlée
efpoir. Nous
& fur moins affreux que nous ne l'avions d'horreur;ilv vint,
penfé ; il nous découyrit la terre à moins d'un quarc de lieué : mais: quoique la
2 nous
des provifions, comptanc nous en fervir au point 2 du habits,
gagner la terre ; mais vcrs minuit une lame effroyable jour pour
& la mit en pieces > & nous reftâmes fans aucun
l'enleva
attendions le jour avec uneimpatience mêlée
efpoir. Nous
& fur moins affreux que nous ne l'avions d'horreur;ilv vint,
penfé ; il nous découyrit la terre à moins d'un quarc de lieué : mais: quoique la --- Page 11 ---
tout au long, 8 la mer
côte fût balfe, des brifans regnoient
d'être mis
failoit un bruit fi terrible, que nous tremblions
y
aborder. Cependant l'eau gagnoit
en pieces avant d'y pouvoir
Navire ; il étoit ouvert de
de plus en plus notre mulheureux
obftinions à
notre perte étoit certaine, fi nous nous
par-tout,
Mouffe nommé Martin & moi, nous
y demeurer. Unjeune Texemple; &c s'il falloit périr, dc trouréfolûmes de donner
lentement
ver du moins une mort prompte, au lieu d'expirer
les
de la terreur & du défefpoir';
à travers toutes
angoiffes la
aidés
le vent,
eniemble à mer > &
par
nous nous jettâmes
heureufement à la
nous furmontâmes les brifans, & parvinmes
Nous chere châmes auffi-:ô: les endroits les plus abordacôte.
à nos
de fe jetter à la nage
bles, & nous criànes
compagnons {c fauverent ; mais
de ce côté: tous ceux qui favoient nager
fix malheureax refterent à bord,d'ou nous lcs voyions
cinq ou
tantôt lestendrevers
tantôclever lesmains au Cielaveclarmes,
i leurs fecours. La pitié l'emporta fur
nous, en nous appellant
mais le vent
nous voulûmes retourner: au Navire 2
nos terreurs ;
tentatives, nous
nous en repouffa toujours ; & après pluficurs
fàmes obligés de les abandoriner s pour ne pas périr nousHcureufement, pendant le jour, 2 la mer acheva de
mêmes.
chacun de ces malheureux fe prit
mettre le Navire en pieces;
nous nous jetrâmes à la nage pour les aider, &,
à un débris;
nous les amenâmes rous à la cô:e,
en les pouffant devant nous,
s'étourdir fur leur
à l'exception de deux hommes qui, pour
deflinée, avoient paffé 1 boire toute Phorrible nuit dont nous
fortions, & qui, étendus jur le pont; la tête troubléc, périrent avec le Navire à linftant où il fur brifé.
le refte du jour â ramafTer les débris que
Nous employâmes
les venis poufoicnt fur la côte ; nous retrouvâmes, entr'auttes
cô:e,
en les pouffant devant nous,
s'étourdir fur leur
à l'exception de deux hommes qui, pour
deflinée, avoient paffé 1 boire toute Phorrible nuit dont nous
fortions, & qui, étendus jur le pont; la tête troubléc, périrent avec le Navire à linftant où il fur brifé.
le refte du jour â ramafTer les débris que
Nous employâmes
les venis poufoicnt fur la côte ; nous retrouvâmes, entr'auttes --- Page 12 ---
chofes, quelqués fulils &c deux caiffes
Navire étoit chargé d'eau-de-vie
pleines de fabres, Notre
tions vendre aux
&c de vin, 3 que nous
Negres avec
compNous vies flotter
qui nous allions
un grand nombre de
commercer,
téc, nous les amenâmes à terre
futailles à notre pornous profitâmes peu de Ce
prefque toutes défoncées; ainfi,
futailles
qu'elles avoient
vuides ne laifferent pas de
renfermé; mais les
nous en pric une, &c en y entaflant nous êtrc utiles, chacin de
bes, dont le bord de la
de lalgue & d'autres
féchoit
mer étoit
heren un inftant, nous en fîmcs couvert, 2 &c que le Soleil
commode, où nous paflàmes la
une elpece de lit alfez
Le lendemain notre
premiere nuir.
que nous devions faire, premier foin fut de tenir confeil fur
Nous étions
ce
ferte, quc nul Navire Européen
jettés fur une plage déaucun elpoir d'en fortir
ne fréquente, nous
en tirer de
par ce moyen; il falloit n'avions
nous-mémes. Nous
donc nous
de latitude fud,c'elf-i-dire, étions au dix-feptieme
landois, & ceux de la
placés entre les établifemens degré Holtances forr inégales, Nous Couronne de Portugal, mais à des diflieues à faire
avions, à vol d'oifeau,
lieues
pour gagner le cap de Bonne-E
près de 5o0
feulement pour gagner
-Elpérance, & 200
le
Congo 2 premier érabliffement Simegnuignede-Biengeae dans
côté que nous réfolumes de
des Portugais, C'eft de CC
plus queftion que d'établir diriger notre marche, & il ne fut
lc mieux à la miférable
parmi nous 2 l'ordre qui convenoit
fituation où nous étions.
Premieremencilf fut réfolu
mer fans ceffe, tant
que nous fuivrions les bords de la
quoi vivre en ramaffant parce que nous y trouverions
les
des
toujours de
qu'il n'étoit pas impoflible déjeaions
marécs, que parce
fa route par la tempête, que quelque navire jetté hors de
à nos.miferes,
paflât à la vue de la côte. & mit
fin
Il
'ordre qui convenoit
fituation où nous étions.
Premieremencilf fut réfolu
mer fans ceffe, tant
que nous fuivrions les bords de la
quoi vivre en ramaffant parce que nous y trouverions
les
des
toujours de
qu'il n'étoit pas impoflible déjeaions
marécs, que parce
fa route par la tempête, que quelque navire jetté hors de
à nos.miferes,
paflât à la vue de la côte. & mit
fin
Il --- Page 13 ---
Ilfut réfolu enfuite qu'on proportionneroir le chemin aux'
forces des plus foibles : que Gi quelques - uns de nous, devenus
plus foibles encore par les maux fans nombre qui nous affiégeoient, étoicnt hors d'état de fuivre, 2 on lcs porteroir une
partic du jour , en fe relayant l'un l'autre, &c en diminuant
d'autant les journées : que s'ils tomboient malades, on feroit
halte au premier endroit commode; qu'on leur donneroit plufieurs jours pour fe rétablir; qu'on ne s'abandonneroit qu'àla
derniere extrêmité, & feulement lorfqu'on craindroit que tout
autre parti ne devint funelte, & que l'Equipage tout entier ne
fàt la viétime de cette pitié pour' quelqués individus.
Traverfant une des plusi brûlantes régions d'Afrique , il
étoit probable que nous rencontrerions des bêtes féroces.
Pendant le jour nous croyions avoir médiocrement à les
craindre, nous étions foixante-dix. J'ajouterai, avec vérité,
manquant dc tout, excepté d'armes, mourant de faim,
que mourant de foif, & ayant ce courage de néceflité que la nature femble tenir en réferve, même pour lcs animaux qu'elle
a créés d'ailleurs les plus lâches, lorfqu'elle les jette dans
une fituation approchante du défefpoir 2 nous en vinmes à
défirer leur rencontre 2 comme en d'autres occalions nous
l'euffions peut-être redoutée. Mais pendant le jour il y avoit
d'apparence qu'elles ofaffent nous attendre, notre nombre
peu faifoit notre fareré. La feule regle que nous établîmes fut donc
de ne nous point débander pour les pourluivre, de refter
réunis, &c fi elles ne fuyoient pas, de marcher vers elles tous
enfemble &z de tomber deffus le fabre à la main & tous à la
fois. Mais la nuit pouvoit exiger d'autres précautions. Nous
rélolumes, toutes lcs fois que nous la pafferions dans un bois,
B
nous attendre, notre nombre
peu faifoit notre fareré. La feule regle que nous établîmes fut donc
de ne nous point débander pour les pourluivre, de refter
réunis, &c fi elles ne fuyoient pas, de marcher vers elles tous
enfemble &z de tomber deffus le fabre à la main & tous à la
fois. Mais la nuit pouvoit exiger d'autres précautions. Nous
rélolumes, toutes lcs fois que nous la pafferions dans un bois,
B --- Page 14 ---
IO
dc ne nous livrer au repos qu'après nous être bien retranchés. Si nous étions dans un lieu découvert, notre
devoit fe coucher â terre dans le plus petit efpace troupe
poffible,
pendant que des fentinelles armés veilleroient pour elle, &c
la feroient mettre debout au moindre bruit.
J'ajouterai encore
fur cet article, & pour n'y pas revenir, s que jamais les précautions dont je viens de parler ne furent négligées. Heureufement elies fc trouverent fuperflues; la nuit les bêtes féroces
no nous donnerent aucune alarme, & le jour nous ne vîmes e
rien, excepté
*
quelques Léopards que notre nombre rendoit
peu curieux de nous approcher, 3 & qui ne manquerent jamais
de prendre la fuite au premier pas que nous fimes dc leur
côté,
Après avoir ainfi réglé l'ordre de notre marche nous nous
mimes en chemin ; ce qui nous faifoit lc plus fouffrir
notre naufrage, c'étoit le manque d'cau douce, nous depuis
à l'eau-de-vic
étions
pour toute boiffon. Les cartes marquoient une riviere à trois lieues nord de ce point de la côte; mais nous eûmes
la douleur de voir
:
que c'étoit une rêverie de Géographe, ce
ne fur qu'après pluficurs. jours que nous
rencontrâmes, non
pas une riviere, mais une efpece de Jac, non loin duquel éroit
un grand bois. Sa rive étoit femée de pourpié &c
nous trouvâmes en outre fur le bord de la mer,
d'ofeille;
2 quin'en étoit
qu'a un quart dc licue,un rocher, couvert d'buitres., & dans le
bois une forte de pomme d'ungoût
là
délaffames de nos fatigues
affez.agréable; nous nous
pendant plulieurs jours, & nous en
partimes bien rétablis &c chargés. de provifions.
Tant qu'il nous fut poffible de fuivre les bords de la
ils' nous nourrirent comme nous l'avions prévu, mais tout-à- mer,
coup'la côte fe hériffa de
montagnes inacccflibles. Alors nous
le
bois une forte de pomme d'ungoût
là
délaffames de nos fatigues
affez.agréable; nous nous
pendant plulieurs jours, & nous en
partimes bien rétablis &c chargés. de provifions.
Tant qu'il nous fut poffible de fuivre les bords de la
ils' nous nourrirent comme nous l'avions prévu, mais tout-à- mer,
coup'la côte fe hériffa de
montagnes inacccflibles. Alors nous --- Page 15 ---
II
T
on.
nous fûmes forcés de faire un long détour, & notre fituation IC
devint affreufe. Nous nous trouvâmes jettés dans un delert
de fable, fans arbres & fans cau, folitude immenfe, horrible , où rien ne repofoit les yeux; que nous parcourions
des jours entiers fans avoir rien apperçu, hors quelques brins'
d'herbe
de loin enloin & fe fanoient en naifqui y perçoient
fant. Là, tout CC qu'ily avoit parmi nous de plus foible périt.
Quinze où vingt de nos malheurcux compagnons tombcrent
à la fois accables par le befoin & la laffitude, & nous, rendus
féroces
Ia néceffité, au lieu d'ufer, à les trainer avec nous,
par reftoit de
nous les abandonnâmes au plus
ce qui nous
forces,
vite pour ne pas partager lcur fort.
Nous reflâmes trois jours dans ce- defert fans trouvér ni vivres ni cau; le quatricme les montagnes qui nous féparoient
dc la mer, s'abaifferent & firent place à une plaine couverte
de bois. Nous vîmes de la fumée s'élever par deffus les arbres,
figne indubitable qu'ils recéloient quelque habitation. Toutes
les relations s'accordoient à dire lcs peuples de cette côte
antropophages : dans toute autre fituation nous aurions fui
leur rencontre; mais quelque terreur qu'ils nous infpiraffent,
la faim étoit encore plus horrible, elle alloit trancher nos jours
& leur cruauté nous feroit peut-être grace. Nous réfolumes
d'aller implorer leur fecours dans leur demeure. A l'inftant
cù nous allions pénétrer dans le bois, voilà trois ou quatre
fortent
l'arc & la Aléche
cent Negres qui en
tout-à-coup
les imiâ la main; ils firent halte à cent pas dc nous, nous
tâmes, & pendant que nous nous tenions immobiles & lcs'
armes baffes, un des nôtres s'avança pour lcur parler; il ne
leur langue, mais il cn eft une que tous les homfçavoit pas
celle des cris & des geftes, ce fut celle qu'il
mes entendent,
B 2
quatre
fortent
l'arc & la Aléche
cent Negres qui en
tout-à-coup
les imiâ la main; ils firent halte à cent pas dc nous, nous
tâmes, & pendant que nous nous tenions immobiles & lcs'
armes baffes, un des nôtres s'avança pour lcur parler; il ne
leur langue, mais il cn eft une que tous les homfçavoit pas
celle des cris & des geftes, ce fut celle qu'il
mes entendent,
B 2 --- Page 16 ---
employa. Il fe mit à pouffer des cris lamentables, il montra
T'horrible maigreur de fon corps, il tendit les mains vers le
Soleil il
fes
cet aftre s'étoit levé &e
2 indiqua par
doigts, que
& couché quatre fois 2 fans que notre bouche cût reçu de
nourriture, & trouvant fous fes pieds de la fiente de vache,
il leur fit entendre, à force de fignes, que c'étoit des animaux
dont venoit cette fiente que fes compagnons auroient befoin.
Nous fûmes bien-tôt certains d'avoir éréentendus. Un d'entr'eux, diftingué des autres par fon pagne & que nous primcs
pour un chef, nous fit ligne de reprendre le chemin par lequel nous étions venus, après quoi il dilparut avec toute fa
troupe 2 à l'exception d'une quinzaine de Negres qu'il nous
laiffa comme une forte de gage de fon retour. Nous obéimes
à fon figne que nous avions très-bien compris; mais n'étant
pas encore fans méfiance, nous entrelaffàmes ces Negres parmi
nous, de maniere que fi ceux qui avoient difparu nous vouloient dreffer une embufcade, il leur fallit venir nous combattre corps à corps, 2 & qu'ils ne puffent pas nous lancer
Jeurs Aêches fans rifquer de tuer les lcurs au lieu de nous.
Arrivés au bord de la mer, nous vimes reparoitre la même
bande par un autre chemin 8z en pouffant de grands cris. Pour
cette fois notre mort nous parut cercaine, 9 & nous ne fongeâmes plus qu'à la leur faire acheter cherement. Mais ces
cris, qui nous avoient allarmés, étoient des cris de joie &
un avertriffement qu'ils nous donnoient à lcur maniere, que
nous allions être fecourus. Quand ils furent à quelque diftance
de nous, ils s'accroupirent tous fur le fable, & nous en vîmes
paroitre une autre troupe qui nous amenoit deux boeufs. On
peut juger de notre joie. Nous nous mélâmes alors fans précaution parmi eux; nous leur fimes entendre, cn les embraf-
armés, étoient des cris de joie &
un avertriffement qu'ils nous donnoient à lcur maniere, que
nous allions être fecourus. Quand ils furent à quelque diftance
de nous, ils s'accroupirent tous fur le fable, & nous en vîmes
paroitre une autre troupe qui nous amenoit deux boeufs. On
peut juger de notre joie. Nous nous mélâmes alors fans précaution parmi eux; nous leur fimes entendre, cn les embraf- --- Page 17 ---
13:
les
nous faudroit encore du bois & duns
fant &c careffant, qu'il
feu. Auffi-tôt en voilà uce troupe quife détache & va quetir
des branches d'arbre; d'autres courent à leurs habitarions e6r
des tifons. En quelques inflans, ils eurent alen rapportent
&
lumé un grand feu. Nous avions, cn a'tendant, égorgé
écorché ces boeufs. Nous en mimes rotir des quartiers, mais
nous n'eûmes pas la patience d'attendre. qu'ils fuffent cuits 9
à peine curent-ils fenti lc feu, que nous en découpâmes de
tranches à coup de fabre, & les dévorâmes avec une
grandes
avidité qui fembloit émerveiller CCS pauvres Negres.
cette voracité, de T'excès de nos befoins, ils
Jugeant, par
firent entendre,
le Soleil alloit fe coucher, qu'ils
nous
que
lui mais
il fe
alloient auffi fe coucher comme
;
que quand
indiquerent en montrant le côté du
leveroit, ce qu'ils
n'avions
nous tenir à la
ciel oppofé à l'Occident, nous
qu'à
&
nous ameneroient d'autres boeufs. Mais
même place, qu'ils
notre faim
de les attendre, depuis que
nous n'eûines garde
Il n'éé.oit affouvie, 2 toutes nos fraycurs nous avoient repris.
nous dilions nous, qu'une troupe d'incontoit pasi impoffible,
avionsnus bien armés en eût impofé à des Sauvages, peut-érre
dû leur fecours, moins à leur humanité qu'à leur crainnous
ne nous avoient-ils fi bien traités que
tive perfidie; peut-étre
reviendroient-ils le lendeendormir notre défiance, &
pour
affcz
nombre pour nous accabler ? En fuppumain en
grand
être loin des
tant nosjournées de marche, nous ne devions pas
établiffemens Portugais : ce qui nous reftoit de nos boeufs,
nousfourniffoient lesn marées, & aux fruits
joint aux poiffons que
nous fullides bois dont le pays étoit couvert fort au loin,
donc attendre
roit fans doute pour nous y rendre : pourquoi
lorfque nous pouvions nous paffer d'cux ? Ces
ces Negres
pour nous accabler ? En fuppumain en
grand
être loin des
tant nosjournées de marche, nous ne devions pas
établiffemens Portugais : ce qui nous reftoit de nos boeufs,
nousfourniffoient lesn marées, & aux fruits
joint aux poiffons que
nous fullides bois dont le pays étoit couvert fort au loin,
donc attendre
roit fans doute pour nous y rendre : pourquoi
lorfque nous pouvions nous paffer d'cux ? Ces
ces Negres --- Page 18 ---
raifons nous déciderent, nous fimes rôtir jufqu'au dernier
morceau de leurs viandes, & les ayant réparties dans toute
la troupe, nous nous remîmes en marche, quelques heures
avant celle qu'ils avoient fixée pour leur rerour.
Cc parti étoit fage. Cependant aujourd'hui, que je fuis de
fang froid, je dois dire que fi l'excès de nos miferes rendoit
tant de méfiance excufable, 2 rien dans l'air ni dans les manieres de ce. bon peuple n'étoit fait pour l'autorifer. Ils étoient
venus à nous tout armés & dans une attitude
mais il n'y avoit rien d'ennemi dans leurs
menaçante:
vues ; c'étoit feulement une précaution indiquée par la nature 2 à l'afpeat d'une
troupe d'inconnus armés dont on fe voit affailli
fans en
tout-à-coup,
connoître les intentions, 9 & à quil'on veut montrer
qu'on .eft en état de fe défendre. Non - feulement ils
tirerent peint fur nous 5 mais quand ils furent certains, ne
notre humble
par
démarche, que nous étions dans la derniere
décrefle, & qu'au lieu de fonger à leur nuire, c'étoient leurs
fecours que nous implorions 2 à linftant toute leur défiance
difparut : nous ne vimes plus en cux que cet inftinét de bienveillance que la nature a donné â chaque érre pourles êtres qui
Jui reffemblent, & cette pitié pour l'infortune, qui eft la
micre &c la plus puiffante vertu de
tant
pre- fes
Thomme,
que
paflions ne l'ont pas perverti. En raffemblant divers indices,
aujourd'hui prefqu'effacés de ma memoire, mais qui alors
me frapperent vivement 2 je crois pouvoir en conclure que ces
bens Negres n'avoient Jamais eu de communication avec aucune nation d'Europe, & que nous étions les premiers Blancs
qu'ils voyois nr. J'en juge par l'étonnement que notre couleur
fembloit leur caufer, quoique fort altérée par nos fouffrances
& par l'aétion continuelle du foleil, Quand ils fc furent un pcu
aujourd'hui prefqu'effacés de ma memoire, mais qui alors
me frapperent vivement 2 je crois pouvoir en conclure que ces
bens Negres n'avoient Jamais eu de communication avec aucune nation d'Europe, & que nous étions les premiers Blancs
qu'ils voyois nr. J'en juge par l'étonnement que notre couleur
fembloit leur caufer, quoique fort altérée par nos fouffrances
& par l'aétion continuelle du foleil, Quand ils fc furent un pcu --- Page 19 ---
&
la main fur
familiarifés avec nous. 2 ils paffoient repaffoient
voir fi cette couleur étoit naturelle. Ils ne
notre corps, 2 pour
paroiffoient pas moins étonnés de la forme de nos cheveux;
nos fulils les
& il en étoit de
nos fabres 2
émerveilloient,
réduits en lambeaux. Quant à
même de nos habits 1 quoique
tout leur vêtement étoit une peau de léopard, d'once ou
eux, 2
dc
leur couvroit la ceinture ; les plus apparens
panthere 2 qui
avoient encore des colliers d'os de poiffon, & fur la tête, un
diadême de dents longues & aigués 2 que nous crûmes être
celles d'un fanglier. Comme ils étoient au nombre de quatre
censlorfque nous les découvrimes 2 il eft clair qu'ils vivent en
corps de peuple; nous crûmes même déméier parmi eux
quelques marques de fubordination & d'empire : mais en
traverfant leur pays, nous ne vimes aucune trace d'agriculfont-ils encore dans cet état où étoient les prcture; peut-être vivant des fruics fpontanés de la terre & du
miers hommes 2
lait & de la chair de leurs troupeaux.
Je remarque, avec un coeur fenfible aux foins de la Providence
la rencontre de ces bons Negres, fut le terme
2 que
â
miferes. Nous cûmes encore depuis
de nos plus grandes
du
fouffrir de la foif, & des fatigues de notre marche; mais
en
de mourir de faim.
moins nous ne fûmes jamais
danger
dc NeNous tombâmes de nouveau dans quelques peuplades
mais toutes foibles & peu nombreufcs : les uns défergres,
toient leurs cabanes en nous voyant paroitre, nous lançoient
de loin quelques fleches, & difparoiffoient en pouffant des
hurlemens ; d'autres nous reçurent avec amitié 2 & partagerent avec nousleur fubfiftance. Enfin un matin, érant au milieu
d'un défert de fable, 2 nous apperçûmes de loia un homme à
cheval; nous courûmes à lui avec des cris d'allégreffe; mais
ufcs : les uns défergres,
toient leurs cabanes en nous voyant paroitre, nous lançoient
de loin quelques fleches, & difparoiffoient en pouffant des
hurlemens ; d'autres nous reçurent avec amitié 2 & partagerent avec nousleur fubfiftance. Enfin un matin, érant au milieu
d'un défert de fable, 2 nous apperçûmes de loia un homme à
cheval; nous courûmes à lui avec des cris d'allégreffe; mais --- Page 20 ---
nous le vimes plus tenté de s'enfuir que de
s'approcher, &c
notre alpeét pouvoit jultifier fa terreur, lly avoit alors
de quatre mois quc nous étions en marche : nous étions abfo- près
lument nus; nos cheveux étcient fales, mêlés d'une maniere
horrible; une barbe hideufe hériffoit nos vifages; le foleil
avoit noirci notre peau, &c les infeêtes l'avoient couverte d'ulceres ; nous reffemblions plus à une troupc de monitres à face
humaine, qu'à de malheureux- Européens naufragés.
cet homme prêt â s'enfuir, 2 nous fentimes qu'il falloit Voyant imiter
avec lui ce que nous avions fait envers nos premiers Sauvagcs ; nous nous jettâmes tous à
en
cris lamentables. Un de
genoux 3
pouffant des
nous favoit l'efpagnol : nous lc détachâmes ; il s'avança feul & fans armes; & quand il fut à
tée de fe faire entendre il s'arrêta
por2
& lui cria, en. peu de
paroles; 3 le malheur qui nous étoit arrivé, Alors cet homme
vint à nous ; c'étoit un ancien marin portugais qui avcit navigué en Provence, & fait même quelque féjour à Marfeille.
Il nous apprit que fon habitation étoit à peu de
fur une montagne appellée, fije ne me trompe, El diftance,
& il fc mit à notre tête pour nous y conduire.
Sombrero,
L'habitation étoit peu de chofe; mais la charité du
feur étoit immenfe;.t tous fes
poffef.
vivres', toutes fes
furent pour nous: ; tout CC qu'il avoit dans fa baffe-cour provifions fut
égorgé; fes efclaves & lui étuverent nos plaies; les
lades d'entre nous furent mis dans fes
il
plus malits; nous donna tout
ce qu'il avoit de linge, & le lendemain il nous conduilit luimême à Saint-Philippe de Benguel, dont nous étions
à neuflieues. Le Gouverneur, averti par lui de notre encore
manda le Capitaine pour en faire le
Auffi-tôt défaftre,
fecours de la Colonie
rapport.
tous les
nous furent prodigués; les autres Officiers
; les
lades d'entre nous furent mis dans fes
il
plus malits; nous donna tout
ce qu'il avoit de linge, & le lendemain il nous conduilit luimême à Saint-Philippe de Benguel, dont nous étions
à neuflieues. Le Gouverneur, averti par lui de notre encore
manda le Capitaine pour en faire le
Auffi-tôt défaftre,
fecours de la Colonie
rapport.
tous les
nous furent prodigués; les autres Officiers --- Page 21 ---
ciérs & moi nous fames logés chacun chez un Négociant, à
qui il étoit ordonné de nous pourvoir abondamment de tout.
Les mêmes ordres furent donnés pour le refte de léquipage,
&c ils étoient bien inutiles; c'étoit à qui nous auroit. L'excès
& la longueur de notre infortune, lc courage que nous y
avions montré, cet intérêt qui s'attache aux hommes qui
ont éprouvé des aventures extraordinaires, tout attendriffoit
nous le coeur de ce peuple, 8c nous rendoit à fcs yeux
pour
des êtres prefque facrés.
Lorfque le repos & les foins nous eurent un peu rétablis,
nous fuppliâmes le Gouverneur de nous donner les moyens
de retourner dans notre patrie ; il nous dit qu'il comptoit
un
au Bréfil, & de-là à Lifbonne,
nous procurer
paffage
fur des vaiffeaux de la Compagnie portugaife qui arriveroient
dans quelques mois; mais que fi nous aimions mieux ne pas
les attendre, il nous fourniroit un bâtiment avec lequel nous
gagner la côte d'Angole, d'où il nous fcroit facile
pourrions
de revenir en France fur des navires de notre propre nation.
Nous préférâmes en effet ce dernierparti. Le bâtiment fe trouva
femaines on le munit de toutes fortes de
prêt en quelques
$
provifions. Cc bon pcuple nous vit partir avec regret : pour
moi, que mon hôte avoit traitéavec une tendreffe particuliere;
je me féparai de lui cn fondant en larmes. , & comme on fe fé.
d'un pere. Aujourd'hui, que vingt ans fe font écoulés,
pare coeur fe retrace encore avec délices la touchante bonté
mon
fentiment n'étoit pas condamné â refter
du fien, heureux,fice
fans ceffe ftérile, &c s'il m'étoit un jour donné de rendre, à
de fes compatriotes dans l'infortune, une partie des
quelqu'un
tendres foins qu'il me prodigua.
Au bout de deux jours de navigation nous fimes rencontre
C
pere. Aujourd'hui, que vingt ans fe font écoulés,
pare coeur fe retrace encore avec délices la touchante bonté
mon
fentiment n'étoit pas condamné â refter
du fien, heureux,fice
fans ceffe ftérile, &c s'il m'étoit un jour donné de rendre, à
de fes compatriotes dans l'infortune, une partie des
quelqu'un
tendres foins qu'il me prodigua.
Au bout de deux jours de navigation nous fimes rencontre
C --- Page 22 ---
d'un Senaule de Bordeaux, nommé la
Louis Décour; il nous
Revanche, Capitaine
prit tous à fon bord, & amena notre
petit bâtiment à la remorque jufqu'à
autre Colonie
Suint-jendelango,
Portugaife, où nous le conlignâmes au Gouverneur. De là la Revanche nous conduifit à Cabinde, fur la
côte d'Angole, Nous y trouvâmes plus de vingt navires françois, dont chacun fe ft une fête de fe charger d'un ou deux
de nous. Jem'embarquai fur le navire T'Elifabeth, du Havre,
Capitaine d'Eftrées. II fembloit que ma fanté fûr deftinée à
avoir le. même terme que mes fouffrances; elle avoit réfifté
horreurs réunies de la faim &c du défefpoir, à
aux
peine
fur
un bon navire, où je n'avois rien à faire
fus-je
foin de
qu'à prendre bien
moi, que me voilà atraqué d'un fcorbut terrible. Le
Capitaine me jetta à la Guadeloupe prefque
trois mois fans
mourant:j'y paffai
pouvoir me remettre; ; enfin ayant
un
peu de force,T'en profitai pour me trainer à un bâtiment repris
partoit pour Marfeille. 3 où j'arrivai dans un état
me qui
doit prefque méconnoiffable à l'oeil même de qui
ren-
: Il femble qu'après avoir
mon pere.
repris ma fanté, paffer dans
fein de mon pays & de ma famille le refte d'une vie
le
vée par tart d'infortunes, devoit étre
éproubition; c'étoit du moins
déformais ma fcule aml'avis de mon perc,& il n'oublia rien
pour que ce fûr auffi le mien. Mais le repos
accoutumé à
m'importunoit;
l'adtivité, cette elpece d'intérêt qui
la vie d'un navigareur, & quinait d'un
accompagne
mélange continuel d'efpérances & d'inquiétudes, étoit devenu un befoin invincible
pour mon ame, ; je fentois que j'aurois mille fois mieux aimé
perdre la vie, que d'en traîner le. cours à travers cette infipide & infupportable monotonie des habitudes d'un Citadin.
Je follicitai donc de l'emploi fur le premier bâtiment qui
par-
qui
la vie d'un navigareur, & quinait d'un
accompagne
mélange continuel d'efpérances & d'inquiétudes, étoit devenu un befoin invincible
pour mon ame, ; je fentois que j'aurois mille fois mieux aimé
perdre la vie, que d'en traîner le. cours à travers cette infipide & infupportable monotonie des habitudes d'un Citadin.
Je follicitai donc de l'emploi fur le premier bâtiment qui
par- --- Page 23 ---
toit pour nos Colonies : & c'eft dans des navigarions de cette
elpece que je paffai tout le tems qui fépare l'année 1767 de
Tannée 1776.
à la Mar-
-
Alors commença la révolution d'Amérique. J'étois
tinique: je réfolus d'offrir mes fervices au Congrès; & puifque
mon pays étoit en paix, d'apprendre à lui devenir utile, en
fervant la noble caufe d'une Nation naiffante qui combattoit
pour fa liberté. Mais que feroit le Congrès de Tépée d'un particulier ? Je voulois pouvoir lui préfenter au moins un navire.
Voici comment j'exécutai mon projer.
Tout le monde connoît de nom les Flibuftiers. On fait les'
prodigieux exploits qu'ils frent dans nos Colonies & contre
TEfpagne dans le cours du fiecle dernier. Depuis que cette
Puiffance eft gouvernée par une Branche de la Maifon de
France, & que nous n'avons plus de guerre contr'elle - 2 cette
intrépide Milice a prefque difparu ; mais fon efprit fubfifte
fur-tout dans une claffe de
encore dans nos Ifles: onleretrouve
de mer,à qui, par cette raifon & à caufe de la vie qu'ils
gens
nom de Flibuftiers. Ce font prefque
menent, on a confervéle
des matelots
défertent des navires marchands, &
tous
qui
fous le premier Chef qui veut s'en fervir, font le caboqui, des Ifles, & vont même commercer en contrebande fur
tage le continent. Ils font toujours bien armés, &z s'accoutumant
au feu par des combats continuels contre les Gardes-Côres,
la paix qui amollit tout le refte, les aguerrit ; & lorfqu'une
rupture furvient, c'eft lo meilleur équipage qu'un Armateur
de Corfaire puiffe employer. Le Capitaine qui veut enrôler
des Flibuftiers 2 commence par équiper un Navire, il prend
enfuite fon expédition au Bureau des Claffes, & lui préfente
le rôle de fon équipage fur lequel il fait mettre le nombre
C 2
continuels contre les Gardes-Côres,
la paix qui amollit tout le refte, les aguerrit ; & lorfqu'une
rupture furvient, c'eft lo meilleur équipage qu'un Armateur
de Corfaire puiffe employer. Le Capitaine qui veut enrôler
des Flibuftiers 2 commence par équiper un Navire, il prend
enfuite fon expédition au Bureau des Claffes, & lui préfente
le rôle de fon équipage fur lequel il fait mettre le nombre
C 2 --- Page 24 ---
d'hommes qu'il veut. Il fait battre le tambour dans la ville;
;
on annonce que c'eft un tel Corfaire, commandé par un tcl,
qui va partir : c'eft fur la réputation du Capiraine
les
Flibuftiers s'empreffent, plus ou moins, de fe préfenter. que Quel.
ques fois 2 par un tour d'efprit qui eft leur eft particulier, ils
laiffent appareiller le navire avec fes feuls Officiers : il paffe
un jour ou deux à louvoyer à la vue de lIfle, alors vous
voyez
tout-à-coup un effain de Flibuftiérs fe jetter dans des pirogucs
& courir.à bord; le Capitaine n'a plus que l'embarras du choix;
mais comme il feroit délicat à faire, & très-dangereux de mécontenter ceux qu'on rejetteroit, on les fait tirer tous au fort
pour favoir ceux qui doivent refter & ceux qui retourneront à
terre. Quand le Capitaine a ceux qu'il lui faut, il prend leur
nom, le couche fur fes regiltres 8e cn envoye un double au
Commiffaire des Claffes pour le mettre fur le rôle, Voilà
comment on fait fon équipage, & comment Je fis le mien,
après m'être d'abord pourvu d'un petit navire,
Alors j'offris mes fervices au Congrès, & enayant obtenu
une Commiflion, je me mis à courir fur les fujets du Roi
d'Angleterre. Je fis un grand nombre de Prifes, avant qu'on
fe doutât en Europe qu'il y eût des Corlaires Américains
mais comme les Anglois l'apprirent bientôt à leurs
;
ils armerent avec foin tous les navires qu'ils expédioient dépens, dans
leurs Colonies; & c'eft alors qu'il y eut vraiment quelque
gloire à s'en emparer. Mon bâtiment étant toujours moindre
que celui que j'attaquois, 2 &e mon artillerie fort
tant
inféricure,
par le nombre & le calibre des pieces, que par le favoir
faire des Canonniers ; je ne pouvois pas préter
le côté aux ennemis, ma feule reffource étoit dans l'abordage. long-tems
Jc fuivois en cela l'exemple des anciens Flibuftiers. On fait
ut vraiment quelque
gloire à s'en emparer. Mon bâtiment étant toujours moindre
que celui que j'attaquois, 2 &e mon artillerie fort
tant
inféricure,
par le nombre & le calibre des pieces, que par le favoir
faire des Canonniers ; je ne pouvois pas préter
le côté aux ennemis, ma feule reffource étoit dans l'abordage. long-tems
Jc fuivois en cela l'exemple des anciens Flibuftiers. On fait --- Page 25 ---
alloient droit à tout bâtiment qui fe préfentoit fans en
qu'ils
&c
courant à linftant à labordage, s
examiner la portée, que
ils fe font mille fois emparé d'un vaiffeau de guerre avec un
bâtiment fi petit, qu'on auroit pû le prendre pour la chaloupe
enlevoient. C'eft auffi de cette maniere
de ce navire qu'ils
il feroit
long de rapporter
que j'attaquois ; mais comme
trop
aétions foutenucs avec gloire & prefque
ici trente ou quarante
c'eft fculement fur une des
toutes couronnées par le fuccès,
importantes prifes que j'aie faites, que j'arrêterai les replus
gards de mes leéteurs.
Au mois de Mai 1777 2 j'avois mis en mer avec un Corle
quatorze canons de fix livres
faire nommé Tigre 2 portant
mais
de balle, n'ayant qu'un mât & une voile demi-latine,
hommes, fuivant l'ufage des Flibuftiers
monté par cent ving:
minces bâtimens. Je croide furcharger d'équipage Jeurs plus
deux jours à la latitude d'Antigue 2 lorfque je vis
fois depuis
avec fa famme en
vaiffeau venir à moi vent-arricre,
un gros
il fe mit à me canonner;
têtc du mât. Méprifant ma petitelfe,
bien réfolu de J'en faire repentir, je mis mes voiles au
& moi
tâcher de lui gagner le vent.
plus près', le cap au Sud , pour
reconnus
Quand je l'eus dépaffé & que je vis fon travers, je
navire marchand très-fort & très-bien
que c'étoit un
1,
moi tâchant d'avoir
armé. Cependant nous allions toujours 2
8e lui fe rangeant fur moi, & me Jâchant toujours
le vent 2
Pendant tout ce tems je me difpofois à
quelque canonnade.
montai fur le
&z
l'abordage. Quand tout fut prêt, je
pont,
dis
toute harangue à mon Equipage, en lui montrant
je pour
voilà du butin. Aufli-tôr il part un cri
le vaiffeau : Garçons >
à bord. J'arrive fur
de Vive le Roi; mon Capitaine , à bord,
le navire, je lui tire un coup de canon à boulet, &c j'arbore
difpofois à
quelque canonnade.
montai fur le
&z
l'abordage. Quand tout fut prêt, je
pont,
dis
toute harangue à mon Equipage, en lui montrant
je pour
voilà du butin. Aufli-tôr il part un cri
le vaiffeau : Garçons >
à bord. J'arrive fur
de Vive le Roi; mon Capitaine , à bord,
le navire, je lui tire un coup de canon à boulet, &c j'arbore --- Page 26 ---
mon Pavillon Américain: point de réponfe. Je lui en tire plufieurs autrcs : Rien. Pour lors j'amenc le Pavillon Américain
pour arborer le Pavillon rouge 3 qui eft le Pavillon fans quartier. Je lui tire encore deux coups de canon ; toujours ricn.
Je fais allumer la Potiche, c'eft-à-dire un grand pot de terre
du poids d'environ cent cinquante livres, plein de grenades
&c d'autres artifices, 8c environné d'une cinquantaine de
mêches. Jc fais monter tout mon Equipage fur le beaupré,
chaque homme ayant un piftolet à la main, un autre à
la ccinture 2 & an poignard entre les dents. Pendant
que je dépaffois le navire pour revenir au vent &c lui mettre
mon beaupré entre fon grand mât & fon artimon, je
fus forcé de lui préfenter un inflant le travers, &c il cn
profita pour me lâcher toute fa bordée, qui heureufement
ne me fc aucun mal. Alors je fis jetter à la fois lc grapin
B la potiche qui fic un ravage cfroyable, & nous trouvant
bord à bord, nous nous élançames fur ce navire avec tant
de fureur, qu'en un quart-d'heure, de quatre - vingt hommes
d'équipage qu'il avoit, ii n'cn échappa que fept; ; tout le refle
fut poignardé. C'eft ainfi que je devins maître d'en vaiffeau
de vingt. quatre canons en. batteric, 2 portant une cargaifon de
de près de cinq cent mille francs, & qui comproit tellement
fur fa force, qu'il étoit parti de Plimouth fans en avoir fait e
affurer run fol.
Quand la guerre éclatta entre. la France & lAngleterre,
je me hârai de reprendre le Pavillon de mon Roi, heureux
d'avoir contribué à former des hommes qui pouvoient être
utiles à fon fervice, 2 & mourir avec honneur pour lui. J'étois. à Saint - Pierre avec mon Corfaire & mes Flibulliers,
lorfque M. le Marquis de Boui... projetta l'expédition de la
Plimouth fans en avoir fait e
affurer run fol.
Quand la guerre éclatta entre. la France & lAngleterre,
je me hârai de reprendre le Pavillon de mon Roi, heureux
d'avoir contribué à former des hommes qui pouvoient être
utiles à fon fervice, 2 & mourir avec honneur pour lui. J'étois. à Saint - Pierre avec mon Corfaire & mes Flibulliers,
lorfque M. le Marquis de Boui... projetta l'expédition de la --- Page 27 ---
Dominique. Un foir M. F...
2 Capitainc de Corfaire
comme moi, vint me trouver de la part de ce Général, pour
me dire qu'il défiroit que mes Flibuftiers & moi nous allaffions enlever le fort de Cachacrou, & que lui, F... 2
marcheroit à notre tête. Je répondis à M. F... e e que mes
Flibuftiers appartenoient au Roi, & que le Général en pou-
-
voit difpoler 2 mais que, quant à moi 2 je n'avcis quc faire
dans cettc expédition, fi on la faifoit de cette manierc. M.
F...
- s'en alla avcc cette réponfe. Peu de tems après
M. de Bou...n m'envoya chercher; il me demanda pourquoi je
ne voulois pas être des leurs? C'ef,mon Général, répondis-je,
je vais avec mes compagnons, il me femble que c'efl d
que moi f de les commander, 6 non à M. F qui n'a rien de
commun avec eux : silya un coup de fiall à gagner,je Juis
bien aife qu'il foit pour moi ; mais quand je Paurai reçu en
enlevant le fort je ne veux pas qu'on en mette Phonneur fir
le compte d'uit autre. M. de Bou... eut la bonté de trouvér
ma réponfe raifonnable 5 il me dit que j'irois feul avec mes
geus, de lcs préparer à partir, & d'être prêt le lendemain matin
à quatre heures. Alors j'allai en ramaffer le plus qu'il me fut
poflible : j'ignore CC qu'cût fait le nom d'un autre 2 mais enfin
plus de quatre cens Fiibuftiers s'enrô erept fur le mien. C'eft
que j'avois pour eux l'extrême mérite de prodiguer mon bien
autant que ma vie ; ils favoient que l'argent ne m'étoit rien,
que tant qu'il reftoit quelque chofe dans ma bourfe 2 on nc
pouvoit pas tenir pour vuide celle de mes compagnons : d'ailleurs, j'aimois à les louer, à les faire valoir, à les fervir dans
leurs peines & dans leurs querelles. C'elt ainfi qu'il faut vivre
avec eux pour tirer parti de leurs qualités. Jc puis dire avcc
vérité que cette conduite m'avoit fi bien réuffi, qu'il n'y cn
m'étoit rien,
que tant qu'il reftoit quelque chofe dans ma bourfe 2 on nc
pouvoit pas tenir pour vuide celle de mes compagnons : d'ailleurs, j'aimois à les louer, à les faire valoir, à les fervir dans
leurs peines & dans leurs querelles. C'elt ainfi qu'il faut vivre
avec eux pour tirer parti de leurs qualités. Jc puis dire avcc
vérité que cette conduite m'avoit fi bien réuffi, qu'il n'y cn --- Page 28 ---
avoit pas un feul qui ne m'eût fuivi jufqu'au bout du monde,
& qui n'eût donné fon fang pour moi.
Les troupes qui devoient nous feconder dans l'expédition,
avoient ordre d'arriver dans la nuit pour être embarquées;
un retard .1 imprévu les en empêcha, & l'embarquement, qui
devoit fe faire au point du jour, fut remis â l'après-midi: alors
les Flibuftiers, toujours preffés d'abufer de la vie, tant qu'ils
. ne combattent pas, fe mirent à danfer, au fon du tambour,
auffi parés & auffi infoucians, que s'ils fuffent allés à des
nôces; ils faifoient porter des barriques de vin dans les rucs,
ils forçoient tous les paflans d'y boire, &c. C'eft ainfi qu'ils
pafferenc toute leur matinée; enfin à quatre heures nous fàmes
embarqués avec M. Roque, > Officier d'Artillerie 2 & vingt
Soldars, pour garder le fort, fi nous avions le bonheur de
l'enlever; deux heures après nous fimes route, efcortés par la
frégate la Diligente, & nous primes terre au point du jour.
Nous partimes tout de fuite pour tâcher de furprendre le fort:
on nous découvrit en paffant près de la prefqu'ile (1), & on
noustira quelques coups de canon; mais ilsne firent que preffer
notre marche, & comme le fort étoit mal gardé, nous l'enlevâmes fans beaucoup de peine, & prefque fans enfanglanter
notre viétoire; il n'en coûta la vie qu'à deux Anglois.
M. Roque & fes vingt Soldats s'étant emparés des canons; s
fe mirent en un inftant en état de défenfe. Pour nous 2 qui
ne faifions plus rien là, après avoir crié aux bateaux, quinous
avoient amenés, que lc fort étoit pris, & qu'ils en avertiffent
(1)1 Le fort de Cachacrou eft fitué fur un petit morne ; avant d'arriver à ce morne, ,
il faut paffer fur unelanguc de terre qui s'avance dans la mer, 3 & qui, par cette
raifon, fe npmme la prefquile.
le
en état de défenfe. Pour nous 2 qui
ne faifions plus rien là, après avoir crié aux bateaux, quinous
avoient amenés, que lc fort étoit pris, & qu'ils en avertiffent
(1)1 Le fort de Cachacrou eft fitué fur un petit morne ; avant d'arriver à ce morne, ,
il faut paffer fur unelanguc de terre qui s'avance dans la mer, 3 & qui, par cette
raifon, fe npmme la prefquile.
le --- Page 29 ---
le Général, nous defcendimes en courant jufqu'à l'ance la
Souffriere, &c, y ayant trouvé des pirogues, nous allâmes
joindre M. de Bou qui tenoit la mer avec fa petité floute,
pour foutenir, s'il le falloit, fon débarquement;' il fe fit à la
pointe Saint - Michel, &z fut fuivi de la capitulation de
lile.
11 étoit nuit quand tout cela fut fait. On pouvoit craindre,
avec quelque apparence de raifon, que mes Flibuftiers ne
fiffent quelque ravage. Nuls Soldats ne valent mieux dans l'action, mais ruls Soldats ne font plus difficiles à contenir quand
elle eft paffée; il faut du tems pour les ramener à des idées
d'ordre & de modération, & lorfqu'ils fe trouvent dans un
pays de conquète : 2 il ne faut pas s'attendre, le foir du jour
qu'ils l'ont faite 2 qu'ils ayent un refpedt bien profond pour
les propriérés degensqu'ils étoient autorifés le matin à traiter
dont
en ennemis. M. de Bou... 9 qui les connoiffoit, &
ce ravage auroit empoifonné la gloire, me pria inftamment
de tâcher de les contenir ; je promis d'y faire mon poffible.
J'eus recours à un expédient qui ne manque jamais fon effet;
ce fut de les dégoiter du pillage, 2 en leur achetant, de ma
propre bourfe, 3 tout ce que leurs rapines auroient pû leur procurer. Les ayant mis tous en quartier dans un lieu, je leur fis
jurer qu'ils attendroient mon retour: 2 fans s'en écarter; & efcorté des plus pailibles d'entr'eux, je paffai la nuit à courir
la ville, & à ramaffer, à prix d'argent, 2 tout ce qu'elle pouvoit fournir. Jc difois au Colon, en qui je trouvois de la.
réfiflance, non pas à donner, je n'acceptois rien de cette maniere , mais à vendre, à quels hommes il auroit à faire, fi tous
leursbefoins n'étoient pasfatisfaits. Cette efpece d'exhortation,
qui avoit la fureté de ces pauvres gens pour objet 2 eft la feule
D
, & à ramaffer, à prix d'argent, 2 tout ce qu'elle pouvoit fournir. Jc difois au Colon, en qui je trouvois de la.
réfiflance, non pas à donner, je n'acceptois rien de cette maniere , mais à vendre, à quels hommes il auroit à faire, fi tous
leursbefoins n'étoient pasfatisfaits. Cette efpece d'exhortation,
qui avoit la fureté de ces pauvres gens pour objet 2 eft la feule
D --- Page 30 ---
fois
d'employer dans l'ile; f la méviolence que je me
permis
confervée, je ne crains pas qu'elle y
moire de mon noms'yeft
foit flétrie d'aucun des reproches, que le malheureux adreffe au
vainqueur qui l'a foulé.
retourner à SaintLe lendemain je les embarquai tous pour
Pierre; M. le Marquis de Bou... y repaffa lui-méme,après avoir
la Dominique, à fe bien affurer
employé quatre ou cinq jours-à
brevet de
fa conquête. Il me donna peu de tems après un
fervir fur la flutte du Roi la
Licutenant de frégate, pour
dans fa colonie.
Truite, qu'il étoit bien aife de conferver
Quoique ce brevet ne fûr que pour la campagne, j'cn aurois
été content, Gi je n'avois vu, quelque tems après, 2 la plupart
avoient fervi dans Texpédition de la Dominique,
de ceux qui
moins de fuccès
moi, obteoir des récompenfes qui
avec
M. que F...
entr'autres, qui étoit allé
effiçoient la micnne.
la nouvelle de la conquêtc 2 en revint avec
en France,- porter
fouvins de la
la croix de Saint-Louis; alors je me
prédidtion
le découragement entra dans mon ame ; j'allois
de mon pere;
dans
lorique M. le Comte d'Eftaing parut
tout abandonner, 9
nos colonies.
entendu
de moi, & qui mé.
Ce Général, qui avoit
parler
ditoit la conquête de la Grenade, eut la bonté de penfer que
ly fervir utilement; il mc fit monter fur (on bord;
je pourrois
defticé le commandement de
il m'annonça qu'il m'avoit
marcher à la tête de la cofoixante Grenadiers d'élite, pour
à
lonne qu'il commanderoit lui-même, & monter le premier
l'attaque du morne de I'Hôpital. On peut juger avec quel
tranfport j'acceptai cette honorable marque dc confiance. Mes
foixante Grenadiers & moi fûmes embarqués fur un pilot-
monter fur (on bord;
je pourrois
defticé le commandement de
il m'annonça qu'il m'avoit
marcher à la tête de la cofoixante Grenadiers d'élite, pour
à
lonne qu'il commanderoit lui-même, & monter le premier
l'attaque du morne de I'Hôpital. On peut juger avec quel
tranfport j'acceptai cette honorable marque dc confiance. Mes
foixante Grenadiers & moi fûmes embarqués fur un pilot- --- Page 31 ---
bot (1) qui fuivoit l'armée navale; le débarquement s'cffecfut
de prendre le fort du morne
tua, &cil ne plus queftion que
où Lord Macartney, 2 Gouverneur de la Grede THôpiral,
nade, s'étoit renferméavec cent cinquante Grenadiers, quelMatelots & fix cent hommes de milice ; fort, qui, par
ques
&
qu'il contenoit toute la garnifon, en fc
fa fituation, parce
rendant faifoit tomber l'ile entiere en notre pouvoir.
au
Le morne de THopital,eft une montagne très-efcarpéc
mais dont les deux autres faces font plus
nord & au fud',
eft bâtic la
acceffibles. Le long de celle de l'occident,
ville,
eft commandée &c défendue par un fort affis fur la crête
laquelle dc la montagne ; à Teft du fort, eft une efpece de terre-plein,
à l'extrémité duquel, & dans l'endroit où le morne reprend fa
avoit
une batterie; au-deffous de cette batpente, on
retranchement placé
défendu par des troupes rcteric, 3 étoit un
en étoit un
glées; & à deux cent pas de CC retranchement,
défendu par dcs milices. J'avois ordre de forcer ces deux
autre
& de m'emparer de la batterie de l'eft, dont
retranchemens,
le feu auroit pu incommoder extrêmement notre arméc, &,
trouvois trop de réfiftance, M. le Comte d'Eftaing,
fi je
lui-même après moi, à la tête de fa colonne,
qui marchoit
devoit arriver pour me foutenir.
les milices qui le
Parvenu au premier retranchement,
le bas de la
défendoient lâcherent le pied & s'enfuirent vers
où les
montagne ; alors je volai au fecond retranchement,
anglois, que la lâcheté'de cCs milices décourageoit,
grenadiers
les pouffai, les mis en fuite, & les
me réfiftant foiblement, je
eft un bâtiment à deux mâts, 9 qui n'a qu'un pant, &
(1) eft bas Un comme pilot-bot, une galere, & va à voile & à rame.
gui
D 2
le pied & s'enfuirent vers
où les
montagne ; alors je volai au fecond retranchement,
anglois, que la lâcheté'de cCs milices décourageoit,
grenadiers
les pouffai, les mis en fuite, & les
me réfiftant foiblement, je
eft un bâtiment à deux mâts, 9 qui n'a qu'un pant, &
(1) eft bas Un comme pilot-bot, une galere, & va à voile & à rame.
gui
D 2 --- Page 32 ---
la batteric du Terre-plein, où même ils ne
pourfuivis jufqu'à
trouvai fans ennemis. Je fis auffis'arréterent pas; 2 & je m'y
trois cris de Vive le Roi,
tôt pouffer, par mon détachement,
la montagne
avertir M. d'Eftaing, qui déja graviffoit
pour
mon attaque avoit réuffi. Enfuite voyant
avec fa colonne, que
crus qu'il falloit en profiter,
lextrême terreur des Anglois,je
entrant dans le fort
les pouffer de pofte en pofte, & qu'en
de s'en emmême tems qu'eux, il ne feroit pas impoffible
en
attendre l'arrivée du Général; ainfi fans m'arrêter
parer, fans
flai tout de fuite le long du Terre plein. Mais
à la batteric, je
voici CC qui penfa caufer ma perte.
maifon de bois,
Entre le fort &c la batterie éloit une
aplaquelle fe trouvoit
partenante au Lord Macartneys-dans, avec une partie de fes
dans cct inftant toute fon argenterie
la piller, & moi
bijoux. Mes grenadiers s'arrèterent pour &c de-là au paqu'ils me fuivoient, je courus au fort,
croyant
Aottoit fur la batterie principale ; j'en
villon anglois, qui y
le mis
la corde d'un coup: de fabre, je l'amenai 2
coupai
le pavillon du Roià faplacc, lorffous mon bras, & j'arborois
s'étoient enfuis
lcs Anglois qui, en me voyant paroitre
que
s'appercevant que j'étois feul, & que la
par les embrafures,
loin, revinrent fur moi
colonne de notre armée étoit encore
fûr arrivée. Je n'eus
dem'accableravant qu'elle
dans l'efpérance
àmoi Grenadiers, & de m'adoffer au
que le tems de m'écrier,
venois
couvris mon bras gauche de ce pavillon que je
mât, je
faifant la
avec mon fabre, je me
d'en arracher, &c
pirouette
la bayonnette
défendis feul conrre cette troupe qui m'attaquoir Grenadier s'étoit
au bout du fufil; cnfin j'allois fuccomber, dans un le côté Jorfque
détaché pour me plonger fa bayonnette
qui
Houradou, Sergent du dérachement que je commandois,
bras gauche de ce pavillon que je
mât, je
faifant la
avec mon fabre, je me
d'en arracher, &c
pirouette
la bayonnette
défendis feul conrre cette troupe qui m'attaquoir Grenadier s'étoit
au bout du fufil; cnfin j'allois fuccomber, dans un le côté Jorfque
détaché pour me plonger fa bayonnette
qui
Houradou, Sergent du dérachement que je commandois, --- Page 33 ---
avoit entendu mon cri, fondit fur lui & le perçant de coups
qui cût jamais menacé ma
m'arracha au plus gratd danger
vic. A linfant M.le Comte d'Eftaing parut avec fa colonne,
les ennemis
la fuite, &c moi tenant Houradou
tous
reprirent
d'unc main, & de l'autre ce pavillon qui avoit penfé me
fi cher, les
tous deux à M. d'Elaing, en
couter
je
préientai
lui racontant le péril dont je fortois &c comment mon Sergent
m'en avoit fauvé. M. d'Eftaing fur le champ embraffa ce brave
&c au nom du Roi le fit Officier. Ainfi fe termina
hommc,
même dire la conquête de la Grenade. Nous
l'affaut, & on peut
étions maîtres de toutes lcs batteries du morne 3 M. lc Comte
d'Eftaing les fit tourner contre la ville, 2 ce qui la conrraignit -
de fe rendre à difcrétion.
Il n'en éroit pas du Général qui nous commandoit, comme
de ceux, près de qui votre vie toute feule ne fuffit pas, auxquels il faut ablolument que quelque chofe de particulier vous
recommande, Be qui n'attachant leurs regards que fur les actions del leurs affidés, prodiguent à ce que ccux-ci font de plus
obfcurs, les récompenfes qu'ils dénient aux faits les plus éclales fubaltans des autres 2 & décourageroient pour jamais
ont le malheur de les fuivre, fi rien pouvoir déternes qui
combat
fon Roi & pour fon
courager un François qui
pour
M. le Comte d'Eftaing publia hautement tout ce qu'il
pays.
avec des exprefions fi Alatteufes, que cette
croyoit me devoir,
bienféance qu'il faut garder, lorfqu'on parle de foi, me défend des les répérer; il promit de folliciter pour moil la Croix
de Saint Louis & un grade dans la marine, & en attendant,
tout ce qui dépendoit de lui, toute fa
pour me témoigner, par
de
de l'Ile
reconnoiffance, 2 il me créa Capitaine
port
que je
venois de l'aider à conquérir.
atteufes, que cette
croyoit me devoir,
bienféance qu'il faut garder, lorfqu'on parle de foi, me défend des les répérer; il promit de folliciter pour moil la Croix
de Saint Louis & un grade dans la marine, & en attendant,
tout ce qui dépendoit de lui, toute fa
pour me témoigner, par
de
de l'Ile
reconnoiffance, 2 il me créa Capitaine
port
que je
venois de l'aider à conquérir. --- Page 34 ---
m'eût privé de Phonneur de combattre â fa
Si cette place
voulu ; mais Cc Genéral me permit
fuite, je n'en aurois pas
homme par interim, 8i m'annonça qu'il compd'y nommer un
autres
; en conféquence, il
toit fur moi pour fes
expeditions;
de
donna
celle de Savanah une compagnie quatremc
pour
fut formée de l'élite des Grenadiers
vingecing hommes qui laffaut de cette place fut réfolu, M. le
de l'armée. Lorfque
compofa; de ma compagnie, 2 fa premiere
Comte d'Eftaing
d'attaquer la principale redoute.
avant garde, & me chargea ordre de me foutenir & d'attaCinq cens Grenadiers eurent
quer à ina fuite. redoute étoit un foffé, 8c en avant du fcffé
En avant de la
abatis d'arbres.
fis
& à Ja demi- portée du piftolet un
J'y bréche
bréche dans un inftant, 2 & m'élançant par deffus cette
franchis le piftoler à la main, &z
jallai droit au foffé, que je
moi entrerent tous
ainfi dans la redoute. Après
je pénétrai
La redoute étoit enlevée,
les Grenadiers de ma compagnie. foutenir eut obéi aux orfi le détachement qui devoit me
ils furent à la
dres du Général $ malheurcufement, quand
filerent à
bréche de l'abatis, le feu y étoit fi terrible, qu'ils
efpérant, par ce circuit, éviter une
l'inftant fur la gauche,
dans un marais qu'ils
du danger, mais ils s'enfoncerent
partie
qu'ils s'agitoient pour cn fortir,
ne voyoient pas, & pendant
lûr &z en coucherent à
tirerent fur eux à coup
les Anglois
terre le plus grand nombre.
tous les miens dans l'are
Cependant je mc maintenois avec avoit été fi vive & fi
de cette redoute ; notre entrée
taque
déconcerté les ennemis, je démélai
brufque, qu'clle avoit
qu'ils firent pour
bien nettement parmi eux un mouvement
s'ils m'euf8z ils auroient ccrtainement pris la fuite,
s'enfuir,
à
tirerent fur eux à coup
les Anglois
terre le plus grand nombre.
tous les miens dans l'are
Cependant je mc maintenois avec avoit été fi vive & fi
de cette redoute ; notre entrée
taque
déconcerté les ennemis, je démélai
brufque, qu'clle avoit
qu'ils firent pour
bien nettement parmi eux un mouvement
s'ils m'euf8z ils auroient ccrtainement pris la fuite,
s'enfuir, --- Page 35 ---
faire quatre - vingts
fent vu foutenu. Mais que pouvoient braves compagnons
hommes contre cinq cent ? Mes plus
feul au milieu
étoient tombés à mes côtés,je reftois prefque
retraite étoit devenue auffi périlleufe que
d'un tas de morts;la
réfoudre ; je la fis en franchifT'attaque, il fallut pourtant s'y
milieu d'une
de
fant de nouveau le foffé & l'abbatis, au
hommes: grèle 8c
encore quelques
coups def tufl,quimemponsetent. m'a toujours fuivi dans mcs
par une fuite de ce bonheur, qui
fauvai moi treizieme 2
expéditions les plus périlleufes, je me occafion où j'aurois
fans avoir reçu la moindre bleffure, d'une
dû mille fois laiffer la vie.
M. lc Comte d'E(
Ce fut là le terme de mes campagnes :
fur la frégate
taing, qui revenoit en Europe, m'embarqua de Capitaine de Port
la Cérès, & m'envoya exercer ma place
à la Grenade.
ifle combien ma pofition
Je fentis, en arrivant dans cette
2 d'adtions heureufes,
y étoit délicate ; parvenu, par une fuite à trente-deux ans, en
3 je me voyois,
au pofte que j'occupois
fouvent la derniere récompenfe
poff-flion d'une place s quieft
circonflancen'étoire déja que
d'un vieux guerrier.C Cette premiere malheureufement il y en avoit
trop capable d'exciter l'envie ;
la calmer.
bien
proprès à l'aigrir qu'à
d'autres encore
plus fortune c'étoit le prix de quatre
J'avois une affez grande
;
de
comde courles & de dangers, 9 & de près
quarante
ans
fans fafte 8 fans avarice,
bats. Je croyois qu'en cn jouiffant
dans
m'en faifant accroire fur ricn, en accueillant
en ne
voudroient me faire l'honneur
ma mailon tous ceux qui
& cn mettant
d'y venir, en ouvrant ma bourle à T'indigence, beaucoup de fimfurcroit, dans tout ce que je ferois,
à me
par
de retenue & de modeftie 2 je parviendrois
plicité,
8 fans avarice,
bats. Je croyois qu'en cn jouiffant
dans
m'en faifant accroire fur ricn, en accueillant
en ne
voudroient me faire l'honneur
ma mailon tous ceux qui
& cn mettant
d'y venir, en ouvrant ma bourle à T'indigence, beaucoup de fimfurcroit, dans tout ce que je ferois,
à me
par
de retenue & de modeftie 2 je parviendrois
plicité, --- Page 36 ---
faire pardonner ma fortune, 9 puifqu'enfin ce n'eft point un
crime, & qu'il femble qu'on n'a droit de la reprocher,
ceux
qu'à
qui en jouiffent avec une infolence dont j'étois fort
éloigné. Mais il y a des paflions que ricn n'adoucit.
tant de
Je-reçus
dégouts, j'entendis tant de mors, amers, & il m'en
revenoit tant de plus fâcheux : je vis fur certains vifages une
haine G mal déguifée, même par ce mafque de politeffe dont
Tufage du monde nous apprend à la couvrir, queje refolus de
quitter mon polte, auquel, auffi bien, je me reconnoiffois
moins propre qu'aux expéditions qui exigent un coup de
main. J'écrivis donc à M. le Comte
d'E(taing, 2 pour le fupplier, puilqu'il fembloit avoir quitté fans rétour l'Amérique,
& qu'il n'y reftoit plus rien à faire pour moi, d'obtenir
qu'on
m'employàr en Europe, ne lui diflimulant aucune des raifons
quej'avois d'être dégoûré, de ma place, & clpérant calmer,
ma retraitc, la haine qu'on m'y montroir.
par
Dans l'intervalle de la lettre à la
le
réponfe, 3 Roi, à on
avoit rendu comptc de mes fervices daigna m'accorder la qui feule
récompenfe que j'en euffe jamais defirée, en me créant Chevalier de Saint-Louis. Cette grace me fut annoncée par M. le
Marquis de Bou dont je tranfcrirai la lettre, après avoir
d'abord mis celle qui m'étoit adreffée par le Roi, fous les
yeux de mes Confeils.
Monf: de Vence, porroit la Lettre du Roi, la fatisfaclion
jai de vosfervices m'ayant convié à vous affocier à LOrdre Mili- que
taire de Saint-fauisnjevousfase cettelettre pour vous dire
commis le fieur Marquis de Bou Maréchal de mes quej'ai
G armées,
camps
3 Gouvérneur de mon ifle Martinique & dépendances,
pour, en mon nom, vous récevoir G admettre à la dignité de
Chévalier de Saint- Louis 5 6 mon intention efl que vous vous
adrofier
de vosfervices m'ayant convié à vous affocier à LOrdre Mili- que
taire de Saint-fauisnjevousfase cettelettre pour vous dire
commis le fieur Marquis de Bou Maréchal de mes quej'ai
G armées,
camps
3 Gouvérneur de mon ifle Martinique & dépendances,
pour, en mon nom, vous récevoir G admettre à la dignité de
Chévalier de Saint- Louis 5 6 mon intention efl que vous vous
adrofier --- Page 37 ---
adrfit à fui paur priter en Jes mains L ferment, que vous
êtes tenu de faire en ladite qualité de Chevalier dudit Ordre,
& recevoir de lui lAccolade 6 la Croix, que vous deseporter
dorénavant fitr Pefomach, attachée d'un petit ruban couleur de
feu: voulant qu'après cette réception faite, 2 vous teniet rang
entre les Chevaliers dudit Ordre, & jouilfrez des konneurs
quiyfont attachés; & la préfente n'étant pour autre fin., je
prie Dieu qu'il vous ait, Monf. de Vence, en fafainte garde.
Ecrit à Verfailles, le 24 Janvier 1780. Signé, LOUIS. Et
plus bas, DE SARTIN E.
m'écrivoit M. le
Je vous annonce avec plaifir, Monfieur,
Marquis de Bou... en m'envoyant cette lettre, que le Roi a
bien voulu vous accorder la Croix de Saint-Louis ; j'adrefJfe la
lettre de Sa Majefté à M. le Comte de D en le priant
de vous la remiettres & je : vous recevrai Chevalierala premiere
de moi. J'ai Phonneur d'être
occafion qui vous rapprochera
attachement, Gc. Signé, Bou
avec unparfait
la lettre du Roi, j'annonçai le deffein
Dès que j'eus reçu
ou jétois de paffer au premier jour â la Martinique, pour
recevoir la Croix de la main dc M. de Bou Alors la
Y de mes envieux ne connut plus de mefure ; mais avant
rage de dire à quels excès elle s'cmporta, il eft un petic nombre
rende compte.
. de faits dont il eft néceffaire que je
de CaPeu de temps après avoir été inflallé dans ma place
pitaine de Port, je trouvai fur un vieux vaiffeau qui fervoit
de ponton, un vieux cable & quelques morceaux de cordc,
gardois en magalin pour en faire de l'étoupe. Je m'ocqueje dans le même temps à faire combler un marais dont
cupois les exhalaifons infeétoient, & dont je voulois faire unc place
en travaillant, déterrerent deux
d'armes; mes ouvriers,
y
E
temps après avoir été inflallé dans ma place
pitaine de Port, je trouvai fur un vieux vaiffeau qui fervoit
de ponton, un vieux cable & quelques morceaux de cordc,
gardois en magalin pour en faire de l'étoupe. Je m'ocqueje dans le même temps à faire combler un marais dont
cupois les exhalaifons infeétoient, & dont je voulois faire unc place
en travaillant, déterrerent deux
d'armes; mes ouvriers,
y
E --- Page 38 ---
obufiers tout rouillés. Chacun m'affuroit que CCS chétifs cffets
étoient unc épave, 2 & que, d'après un ufage conftant dans
l'ifle, un des droits de ma place étoit de les faire vendre à
mon profit : or, comme il n'y a nulle honte à ufer de fon
ici fans détour
fait vendre
droic, ) j'avoucrai
que j'cuffe
les.
obufiers & le cable, fij'avois cu'le'moindre befoin d'argent;
mais ma forrune furpaffoit de bien loin mes defirs : au lieu
d'être preffé d'argent, c'efl moi qui en prétois aux autres : je
pourrois même citer parmi ceux que j'ai obligés dans une preffante détreffe ,tel qui n'a pas rougi depuis'de fe ranger parmi
mes plus violens ennemis. Mon'Lieutchant, nommé M. M
n'étant pas fi riche que moi, éroit plus tenté de blâmer mon
défintéreflement que de limiter; il lc qualifioit de négligence,
il me preffoit de débarraffer ma maifon de. ces effets qui y
dépériffoient; fi la peine m'arrêtoit, il fe chargeroit, lui, de
les faire vendre', fur-tout f, ayant égard à la modiciré de
fa payc, j'avois la bonté de lui abandonner la moitié de leur
produit. Importuné de ce difcours, qu'il me répétoit fans
ccffe, je lui dis enfin un jour qu'il pouvoit faire. de ces mau-"
dits effers tout ce qu'il voudroit, 2 pourvu fur-tout que je
n'en entendiffe plus parler. On devine bien qu'il ne fe'le fe
pas redire; il vendit les deux obufiers, les cordes &e le cable, 2
8z me rapporta, je crois, 1800 livres, qu'il me dit être la
moitié du produit, &c qne je reçus fans les compter.
Tel eft le premier fait dont la: haine de mes ennemis réfolut
de fe prévaloir. IPfaur encore que j'en expofe deux autress
Ily avoit à la Grenade', 2 comme je l'ai déjà dit, un vieux
vaiffeau qui fervoit de ponton; mais il n'y avoit point de radeaux de carêne dansl lc port 2 ni-dansles magalins de quoi en
faire: J'avois le droit, par ma place, de faire cette.dépenfe
les compter.
Tel eft le premier fait dont la: haine de mes ennemis réfolut
de fe prévaloir. IPfaur encore que j'en expofe deux autress
Ily avoit à la Grenade', 2 comme je l'ai déjà dit, un vieux
vaiffeau qui fervoit de ponton; mais il n'y avoit point de radeaux de carêne dansl lc port 2 ni-dansles magalins de quoi en
faire: J'avois le droit, par ma place, de faire cette.dépenfe --- Page 39 ---
aux frais du Roi; j'aimai micux l'épargner à Sa Majefté, en
mettant à profic de vieux matériaux qui fc trouvoient fous
ma main. Lc vaiffeau le Céfar, dans le combat qui fuivit la
prife de la Grenade, avoit cu fon mât d'artimon percé de
cinq boulets ; on fut obligé de lui mettre un mât de rechange.
L'autre refta dans le port, & y pourriffoit à rien faire: je crus
qu'il pourroic fervir pour mon radeau; je le fis fcier en trois
pour cn former les longueurs s & voici comment je me procurai les planches de traverfe. Mes ouvriers avoient retiré du
marais que je failois deffécher quelques svieilles chaloupes abandonnées ; je les fis déchirer, on en empila les planches,
parmi lefquelles mon projet étoit de faire trier les meilleures
pour les employer à mon radeau.
Mais on ne m'en donna pas le tems.
Tan: qu'on avoit cru que la Cour oublieroit mes fervices,
on m'avoit laiffé faire en filence, fans prétendre que je m'écartois de mes devoirs. Dès qu'on eut appris que le Roi
m'accordoit la Croix de Saint-Louis, & que j'irois au premier
jour la recevoir à la Martinique, CC qui avoit été innocent
jufques-li, ceffa de Têtre. Mes ennemis s'emparerent des faits
que je viens d'expoler. On va voir le parti qu'én tira leur
haine.
Le Gouverneur mc ft arrêter dans ma maifon, &x me força
de comparoitre dans un Comité qutil convoqua, Je déclare
qu'érant fans pieces, &z fept ans s'étant écoulés, je n'efpere
rendre mot à mot ce qu'on me demanda & ce que je dis
pas
le Comité me fit fubir:
dans l'efpece d'interrogatoire que
jecrois cependant pouvoir répondre de lexaltitude du fens,la
douleur, de me trouver tour-à-coup invefli d'ennemis 2 8c la
profonde humiliation d'être crainé devant cux - comme un
E 2
ant fans pieces, &z fept ans s'étant écoulés, je n'efpere
rendre mot à mot ce qu'on me demanda & ce que je dis
pas
le Comité me fit fubir:
dans l'efpece d'interrogatoire que
jecrois cependant pouvoir répondre de lexaltitude du fens,la
douleur, de me trouver tour-à-coup invefli d'ennemis 2 8c la
profonde humiliation d'être crainé devant cux - comme un
E 2 --- Page 40 ---
coupable, ayant gravé dans mon ame toutes les circonflanccs
de cette affrcufe journée, 9 en traits quine s'eneffaccront jamais.
- Le Comité commença par me reprocher ma conduite & ma criminelle avidité.Dequel droit m'avifois-je dem'emparer de deux
obuliers & d'un cable qui ne m'appartenoient pas ? pourquoi
failois-je fcier les mâts du Roi & déchirer fcs chaloupes P étoitf détruire une partie des effets de Sa Majefté, & pour
ce vendre pour les autres à mon profit, que la place de Capitaine de
Port m'avoit été confiée ?
Telles furent à-peu-près leurs imputations; & moi je gardai
inftans le filence. J'avois befoin de revenir de l'effroi
quelques
les meilleures intenque m'avoit caufé cet art d'empoifonner
tions, 8z de trouver un crime dans les aétions les plus fimples. Enfin je repris la force de parler. Voici quelle fut ma
réponfe.
Cod@(Bj)depadonaenke trouble
Jefpplieraid'.bordle(
je viens de laiffer paroltre 9 à un homme pour qui toute
que d'accufation étoit nouvelle, & qui n'avoit pas encore
efpece
à fe difculper. Onm'accufe d'avoir fait
eu befoin d'apprendre
mât
au Roi, &x d'avoir fait déchirer de
fcier un
appartenant
vieilles chaloupes. Avant de m'expliquer fur cette adtion,
j'obferverai que ce n'eft pas l'intérêtqui a pu me la faire commettre : le mât, les chaloupes exiftent encore en nature, &
je n'en ai retiré ni pu retirer aucon profir. J'oferai vous demander enfuite, Meffieurs, comment vous pouyez me faire
crime d'un
fait, vous qui connoiffez les devoirs de
un
le pareil de valeur dcs objets dont il s'agit, & Putile
ma place, peu
ulage auquel je voulois lesappliquer. Ce Port, vous le favez,
d'un radcau de carêne; les Négocians m'en demandent
manque
AD
me dilpenfer dele leur accoran depuis long-iems;pouyolisje
J'oferai vous demander enfuite, Meffieurs, comment vous pouyez me faire
crime d'un
fait, vous qui connoiffez les devoirs de
un
le pareil de valeur dcs objets dont il s'agit, & Putile
ma place, peu
ulage auquel je voulois lesappliquer. Ce Port, vous le favez,
d'un radcau de carêne; les Négocians m'en demandent
manque
AD
me dilpenfer dele leur accoran depuis long-iems;pouyolisje --- Page 41 ---
der ?8 falloit-il faire fupporter. aul Roi cette dépenfc, lorfqu'un -
vicux mâc & des chaloupes qui pourriffoient à rien faire 2, pou:
voient lépargner à Sa Majefté ? J'avoucrai que je nc l'ai pas
cru. J'ai fait retirerle mâtde l'eau & les chaloupes du marais où
elles étoient enterrécs; c'eftà en faire ce radeau de carêne quc
je les deftinc. Ne m'en croyez pas fi vous voulez, Meffieurs; ;
cn faire la vifite : il trouvera
mais commettez quelqu'un pour
les chaloupes, il trouvera fur-tout le mât déjà difpofé pour
cet ufage : alors j'efpere que Texplication quc je vous donne
femblera
&
vous cefferez dc perfécuter
vous
fuffifante,
que
honnête homme
avoir fait fon devoir. Quant au
un
2 pour
n'eft pas exaét de dire
cable 8c aux obufiers, j'obferverai qu'il
qu'ils appartenoient au Roi : jamais CeS cffets n'ont appartenu
au Roi; auffi n'étoient-ils pas fur fon inventaire; c'étoient
de véritables épaves. A la vérité je lcs ai fait vendre ; mais
confidérer qu'en cela je n'ai fait qu'ufer d'un droit
daignez
tel
conftant dans cette Ile
inhérent à ma place, qu'un ufage
l'avoit établi. Cet ufage attribue les épaves au Capitaine de
Port, & lui permet dc s'en appliquer le produit. Quand un
c'eft pour qu'on s'en ferve. Si donc je me
ufage exifte,
de
demanderai où eft mon crime ?
fuis prévalu celui-là, je
où eft même le fujet de reproche ? & où font vos titres
changer la face des chofes & pour me contefter CC
pour
en ont
Vous m'acdroit, lorique mes prédéceffeurs
joui?
cufez d'une avidité criminelle ! Pour toute réponfe je Vous
oppofe ma vie. Meflicurs, l'homme eft conféquent dans fon
avidité : celui qui aime aflez l'argent pour lui facrifier fes
devoirs, commence par fe faire faire railon de fcs droits,
fur ceux des autres; & moi, depuis dcux
avant d'entreprendre
tous les miens, J'ai fait au Gouvernement des
ans je néglige
ique mes prédéceffeurs
joui?
cufez d'une avidité criminelle ! Pour toute réponfe je Vous
oppofe ma vie. Meflicurs, l'homme eft conféquent dans fon
avidité : celui qui aime aflez l'argent pour lui facrifier fes
devoirs, commence par fe faire faire railon de fcs droits,
fur ceux des autres; & moi, depuis dcux
avant d'entreprendre
tous les miens, J'ai fait au Gouvernement des
ans je néglige --- Page 42 ---
avances de toute efpece ; avance d'argent à mes Flibulticrs, lorfqu'ils combattcient pour lui; avance de vivres,
&c. L'expédition de la Dominique me coûte dix mille
francs. C'eft tà ce prix, & en femant l'or, pour prévenir tous
leurs befoins, que l'empéchai les Flibuftiers de porter le ravage dans TINc. Je dois au Roid'expofer ma vie; mais je ne
lui dois point le facrifice de mon bien : je pourrois donc folliciter mon rembourlement; mais à Dieu ne plaile. Le Gouvernement pourra entendre parler de moi pour des récompenfcs d honneur, tant que jc croirai en avoir méricé; mais
jamais je n'importunerai fon oreille d'une difcuffion de pur
intérét. Encore un mot, Meflieurs, & j'ai fini. Si j'avois
cu pour l'argent cette avidité- que vous m'imputez: ici,
dans cette Ile. même, j'aurois pû la fatisfaire fans porrer
la moindre atteinte à mon devoir..A l'attaque du morne de
THôpital, la cafferte du Lord Macartney romba dans mes
mains ; clle renfermoit, entr'autres bijoux, la plaque en diamans de fon Ordre du Bain, objet de près de cinquante mille
livres. Mille témoins, & le Général lui-mème, me féliciterent
d'une f belle prife. Et moij je rapportai au Lord Macartney fa
caffette, av CC tout Ce qu'eile renfermoit; il eut beau vouloir
mettre un prix à cette reftitution , je fus inflexible, & je fertis
fans rien recevoir. Meflieurs, je vous le démande, eft-il
croyable, cit il poflible que celui qui renonce fi noblement à
50,000 francs, dont les loix de la guerre l'avoient rendu
maitre, aille oublier fon- devoir pour unc fomme trente fois
moindre; & (Maprès avoir pouffé le délintéreffement jufqu'à
l'héroitme, il delcende tout-à-coup à la friponneric d'un bas
coquin.
Telle fut mon-apologic. J'ofe croire qu'il n'ef pas un Tri-
lible que celui qui renonce fi noblement à
50,000 francs, dont les loix de la guerre l'avoient rendu
maitre, aille oublier fon- devoir pour unc fomme trente fois
moindre; & (Maprès avoir pouffé le délintéreffement jufqu'à
l'héroitme, il delcende tout-à-coup à la friponneric d'un bas
coquin.
Telle fut mon-apologic. J'ofe croire qu'il n'ef pas un Tri- --- Page 43 ---
bunal équitable, par qui elle nc m'cût fait renvoyer abfous.
Mais ce n'éroic pas pour m'abfoudre que celui-là s'étoit affemblé ; 'ma condamnation y étoit arrêtéc d'ayance. On n'eut
aucun égard àmes réponfes. On mc condamna à rendre lc'
prix de cette épave, qui m'appartenoit ; on fit enfuire une
évaluation arbitraire & exorbitante dc ce mât & de - ces chaloupes pourries ; &, chofe incroyable, on me condamna encore à payer cC prix, quoique les effets exittaffent en nature 2
& que je n'euffe jamais eu Pintention de les appliquer à mon
profit ; après quoi le Comité rédigea un procès-verbal de
ma comparution, & arrangea comme il lui plut fes demandes
& mes réponfes.
Je déclare que je nc prétends point juger d'une maniere
abfolue CC procès-verbal que je n'ai point; mais enfin il faut
bien que le Comité y eût dénaturé tous lcs faits, puifque lorfqueje me rendis à la Martinique pour y recevoir la. Croix de
Saint-Louis de la main de M. le Marquis de Bou felon
que la Lettre du Roi me le prefcrivoit, M. de Bou... refufa
de me la remettre. Il me dit qu'il exiftoit un procès-verbal
contre moi; quejly étois acculé de prévarication dans les devoirs de ma placc, & qu'il re pouvoit pas fe difpenfer de
l'envoyer au Miniftre, &c de lui faire repaffer aufli ma Croix,
afin qu'il prononçàt lui-même fur le tout.
Alors je mc décidai à venir moi-même en France demander juftice. Je ramaffai ma fortune, qui moncoit encore à plus
de quatre cent mille francs,' &x qui étoit difperfée dans.une infinité de mains, 8c fans en avoir fait aflurcr un fol, ni fongé
à la convertir en lettrcs. de change, je m'embarquai, chargé
d'or & d'argent, fur le même Bâtiment qui portoir en Françe
çàt lui-même fur le tout.
Alors je mc décidai à venir moi-même en France demander juftice. Je ramaffai ma fortune, qui moncoit encore à plus
de quatre cent mille francs,' &x qui étoit difperfée dans.une infinité de mains, 8c fans en avoir fait aflurcr un fol, ni fongé
à la convertir en lettrcs. de change, je m'embarquai, chargé
d'or & d'argent, fur le même Bâtiment qui portoir en Françe --- Page 44 ---
qui me déshonoroit. Ce Bâtiment fe nomce procès-verbal
moir le Comte dc Guichen. Notre navigation fur heureufe
jufques vers les côtes d'E(pagne. Là nous fûmes attaqués par
le Cutter le Keith, commandé par le Capitaine Trolop. Il.
nous affaillit à l'entrée de la nuit, 2 & nous lâcha deux bordécs
fi à
nous coula bas à la feconde. J'étois fur le
propos, 2 qu'il
j'eus à peine le tems de courir à ma chambre, & d'y
pont,
où étoit la Lettre du Roi & quelques
prendre un porte-feuille
papiers. C'eft là tout cC qu'il me fut poflible de fauver du naufrage de ce Navire. Je me jettai à la nage, & je fus recueilli
un canot que le Capitaine Trolop venoit de mettre à la
par
car nos cris lui
les cris,
mer pour nous amariner, >
paroiffoient
de
qui fe rendent; & comme il étoit nuit, il ne voyoit
gens
pas que nous coulions bas.
Le Capitaine Trolop me mit à terre à Lisbonne, , où M. ODune, quiy étoit Ambaffadeur du Roi, m'apprit que M. le
Comte d'Eftaing étoit à Cadix, &c qu'il alloit y. prendre le,
commandement de la Flotte combinée.Je me hâtai de me rendre auprès de mon ancien Général : fon intérêt pour moi redoubla au récit des affreufes noirceurs que j'avois éprouvées.
Jc fis la Campagne fur fon Vaiffeau; de retour à Breft avec
lui,jevinsa Paris demanderjuflice. Ily a fept ans que jy fuis,
fans avoir rien obtenu. Ce n'eft pourtant pas une grace queje
demande, mais un confeil de guerre que je pourfuis ; & je
n'aurois pas cru avoir befoin de faveur pour avoir des Juges,
admisà prouver devant eux quejene fuis pas un in-
& pourêtre:
fàme, & que je n'ai pas mérité de perdre, par ma conduite 2
éclatante accordée aux fervices que j'ai
cette récompenfe
rendus à mon Pays : c'eft le droit que tout homme apporte en
naiffant, &z s'il falloit montrer par un feul mot les conféquences
de
& je
n'aurois pas cru avoir befoin de faveur pour avoir des Juges,
admisà prouver devant eux quejene fuis pas un in-
& pourêtre:
fàme, & que je n'ai pas mérité de perdre, par ma conduite 2
éclatante accordée aux fervices que j'ai
cette récompenfe
rendus à mon Pays : c'eft le droit que tout homme apporte en
naiffant, &z s'il falloit montrer par un feul mot les conféquences
de --- Page 45 ---
de ce que jéprouve, je demanderois à ce qu'ily a de plus rcfpe&table parmi mcs concitoyens, où en feroit leur honneur,
fi la haine & P'envic avoient pu en difpofer arbitrairemenr.
Ce n'eft donc plus cettc Croix 2 que j'ai fi long - tems
defirée, que je réclame, c'eft un Tribunal fevere, inflexible, mais qui le foit pour mes ennemis comme pour moi; un
Tribunal où ce que j'ai fait &e ce qu'ils difent foit difcuté ; oùr
je fois réintégré dans tous mes droits fi je prouve mon innocènce, & puni avec éclat fi les imputations qu'on to'a faites ne
font
dénuées de vérité. C'eft là ce que je demanderai fans
ceffe, pas quoique puiffent faire mes ennemis, & ce que je ne
défefpererai jamais d'obtenir fous un Roi, â qui il fuffit de
déférer une injuftice pour en obtenir la réparation.
Pour comble de maux 2 il ne me refte plus rien; mon
dernier naufrage a tout englouti. Après avoir poffédé
une affez grande fortune s je fuis réduit 2 pendant que
je demande juftice, â fubfifter aux dépens de mon frere
ainé (1), dont à la vérité la générofité ne s'eft jamais démentie. Nous rempliffons l'un envers l'autre ce rôle fi rare, 8e
cependant fi convenable â notre fituation refpedive, lui de ne
mettre aucune borne à fcs largeffes, & moi de refferrer fans ceffe
mes defirs, de leur permettre à peinc de s'étendre jufqu'à mcs
plus rigoureux befoins; d'autant plus réfervé dans mes demandes, quejel fais quej je n'ai point de refus à craindre.. Auffiilm'eft
fouvent, arrivé de me trouver près de la détreffe, faute de la lui
(:) Ce frere à quije dois tant, & dont je me plais à configner ici la touchante
générofité, a été comme moi Capitaine de Corfaire dans fa jeunefie; & il étoit fait,
par fes talens & par fon courage, pour arriver aux dignités, fi une bleffure qu'il
reçut ne T'eût contraint de quitter la mer. Dans l'avant derniere guerre il eut le talon emporté dans un combat où il fe diftingua tellement, que Sa Majefté, fur le
compte qui lui en fut rendy, daigna lui faire remettre une épée d'or, comme une
marque del l'eftime qu'Elle avoit pour fon courage.
E
étoit fait,
par fes talens & par fon courage, pour arriver aux dignités, fi une bleffure qu'il
reçut ne T'eût contraint de quitter la mer. Dans l'avant derniere guerre il eut le talon emporté dans un combat où il fe diftingua tellement, que Sa Majefté, fur le
compte qui lui en fut rendy, daigna lui faire remettre une épée d'or, comme une
marque del l'eftime qu'Elle avoit pour fon courage.
E --- Page 46 ---
ayoir fait connoitre. C'eft dans cette efpecc de
j'étois au mois de Décembre
fituation que
vue à faire,
dernier.Ayant une dépenfe
2 M.I Doré, qui connoiffoit ma famille,
impré.
& mes reffources, me
huit
ma fituation
billet payable à fon prêta
cent francs, dontje fis mon
ordre, par-tout le courant de
dernier. L'échéance
&c
Févricr
arriva, je me trouvai hors d'état
rendre ces huit cent francs.
de
befoin
Malheureufement il en avoit un
preffant, c'eft du moins ainfi que je
la
lution qu'il prir de me
m'explique réfofuivre
faireaffigner. Mais au lieu de me
au Châtelet, Jurifdidion ordinaire des
pourDoré crut ou fit femblant de croire
Ciroyens, M.,
jufticiable des Confuls. C'eft là
que j'étois Négociant, &
qu'il m'a pourfuivi, &
a
furpiis contre moi, le 5 Mai dernier, une Sentence
qu'il
damne àlui rendre fes huit
qui me concent livres, a avecintérêts &
Affurément ce n'eft point pour mc fouftraire à dépens.
damnation que je reconnois
une conpour fondée, &
venue fi je me fuffe trouvé alors en
que j'aurois préappel de cette Sentence fuis
argent 2 que j'ai interjetté
: je
au contraire tout
à
foumettre fur ce point : je viens d'en donner Ia dilpofé m'y
fant des offrcs réelles à M. Doréde
preuve, 2 en faicette fomme
lui
Mais toute
que je dois.
jufte qu'eft au fond la Sentence des Confuls, il
m'importe de prouver qu'ils n'avoient pas le moindre droit
la rendre; il m'importe qu'on n'ait
de!
pas impunément
mes titres; ; que je ne fois point privé de mes
méconnu
que dans les conteftations
Juges naturels,
que je pourrai avoir
la
car quel homme en eft à l'abri, on ne s'autorife par fuite ;
ufurpation ni de mon
point de cette
filence, pour m'enlever les
mon état, pour m'en donner un
privileges de
& commc ayant éré celui de
que I honore comme ucile, 2
mes peres, mais qui, enfin, n'eft
pas lemien: ilr m'importe fur-toutde ne pas renoncer aux formes
ftations
Juges naturels,
que je pourrai avoir
la
car quel homme en eft à l'abri, on ne s'autorife par fuite ;
ufurpation ni de mon
point de cette
filence, pour m'enlever les
mon état, pour m'en donner un
privileges de
& commc ayant éré celui de
que I honore comme ucile, 2
mes peres, mais qui, enfin, n'eft
pas lemien: ilr m'importe fur-toutde ne pas renoncer aux formes --- Page 47 ---
dans
lentes & tutélaires qui protegent les autres Citoyens
les Tribunaux ordinaires, pour me foumettre à une Jurifdiceft de juger à la hâce & prefque Iansfo rmes,
tion, donel'ufage
& de condamner par corps.
de cette
T.ls font les motifs qui m'ont fait interjetter appel
Sentence; je les foumets au Confeil, qui veur biens'occuper de
l'examen de cette affaire.Jeleptie auffi de prendre en confidérafije fuis
tion la ficuation finguliere onje me trouve: d'examiner
dénon Chevalier de Saint-Louis; & en fuppofant qu'ilfe
ou
l'affirmative, de m'indiquer les moyens que je dois
cide pour
Conemployer, pour qu'à l'avenir on n'ofe plus m'aflfigneraux
la
à laquelle j'ai droit ne me foit plus
fuls, & pour que qualiré
VENCE.
conteftée. Signé JKAN-GASTARD
YEL, Procureur.
CONS ULTATIO N.
Parlement
ont lu le Mémoire
LES Avocats sau
fouffignés qui
du fieur de Vence,
devant les
ESTIMENT qu'il ne devoit pas être affigné
Confuls, que les Juge - Confuls ne pouvoient pas
Juge-(
élevée entre lui & le
prononcer fur la conteftation quis'eft
Doré. Il
d'un billet à ordre. Or, les Confuls ne
fieur
s'agit
des billets à ordre qu'entre Néfont compétens pour juger eft certaine fi le fieur de Vence
gocians: leur incompétence
d'une
Tout dépend donc uniquement
n'eft pas Négociant. le fieur de Vence eft-il Négociant ou ne
queftion de fait:
T'eft-il pas ?
le foit. Et comme d'un côté
Le fieur de Vence nie qu'il
des Tribunaux ordinaires eft de droit commun,
la compétence
F 2
agit
des billets à ordre qu'entre Néfont compétens pour juger eft certaine fi le fieur de Vence
gocians: leur incompétence
d'une
Tout dépend donc uniquement
n'eft pas Négociant. le fieur de Vence eft-il Négociant ou ne
queftion de fait:
T'eft-il pas ?
le foit. Et comme d'un côté
Le fieur de Vence nie qu'il
des Tribunaux ordinaires eft de droit commun,
la compétence
F 2 --- Page 48 ---
fuffit de la réclamer; comme d'un autre côté on
& qu'il
c'eft au fieur Doré,
ne peut pas prouver une le négative, fieur de Vence eft Négociant:
demandeur, à établir que
celui-ci prouve tout ce qu'il peut prouver,
En attendant,
l'état le
étranger au commerce, celui
favoir, qu'il a eu
plus
& livré jufqu'à
d'un Militaire diftingué par fa bravoure,
T'enthoufiafme au fervice de fon Roi & de fon pays.
le fieur de Vence a pu, fans fortirdu cercle
Voilà pourquoi
fa vie entiere & la noble récompenfe
de fa caufe, raconter
l'ont
obtenue du Roi, & les évenemens qui
empêché
qu'il a
& les foins qu'il a dû fe donner
d'en porter les marques-,
à
vaincre les difficultés qui fe font oppofées jufqu'ici
pour ambition. Affurément on jugera fans peine,qu'occupé
fajufte
d'une affaire fi importante, ce n'eft pas cet inffans relâche
de Vence auroit choifi pour embraffer un
tart que le fieur
fur la
état. Ainfi l'on voit que fa caufe au Parlement,
autre
l'ombre d'un doute,
compétence des Confuls, ne préfente pas
voit
eft évident qu'il n'eft pas Négociant : mais on
puifqu'il les faits, , que cette affaire n'eft pas la plus digne
auffi, par
&
de plus grands objets. à emd'intérefler fon ame 2 quil-a
braffer.
de Vence
fe dire Chevalier de
- Sans doute le fieur
peut
&
a été nommé tel par le Roi, qu'it
Saint-Louis, puifqu'il
la'Lettre du Roi quilui confére cet Ordre enrécompoffede
Le Commiffaire que le Roi avoit
penfe de fes fervices.
mais il ce dépend
choifi pour le recevoir ne l'a pas.reçu:
du Soude rendre vaine la grace
pas de ce Commiffaire d'avoir à tranfmettre ? aux Offiverain; il doit s'honorer
d'honneur
ciers que le Roi veut diftinguer * ilar marque
leur defline: mais il ne lui appartient pas
que Sa Majefté
oi quilui confére cet Ordre enrécompoffede
Le Commiffaire que le Roi avoit
penfe de fes fervices.
mais il ce dépend
choifi pour le recevoir ne l'a pas.reçu:
du Soude rendre vaine la grace
pas de ce Commiffaire d'avoir à tranfmettre ? aux Offiverain; il doit s'honorer
d'honneur
ciers que le Roi veut diftinguer * ilar marque
leur defline: mais il ne lui appartient pas
que Sa Majefté --- Page 49 ---
de les en priver ni de la leur faire attendre. C'eft donc à
tort que le fieur Doré contefte au fieur de Vence la qualité
de Chevalier de Saint-Louis. Le fieur de Vence l'eft fans
le figne extérieur, dès que le titre eft dans fes mains, &
qu'aucun Jugement de dégradation n'eft intervenu contre
Son
être moins apparent, n'en eft pas
lui.
caraôtere, 9 pour
moins réel; ainfi les Tribunaux peuvent Ie reconnoitre 2
d'eux de lui en conférer la déquoiqu'il ne dépende pas
coration.
Les moyens d'obtenir cette décoration ne font pas l'objet
dire&t de cette Confultation. Contentons-nous de dire au
fieur de Vence qu'il doit s'adreffer au Roi, le fupplier trèshumblement de le faire jouir dans toute fa plénitude de la
grace que Sa Majefté lui a accordée le 24 Janvier 1780.
Le procès- verbal dreffé contre lui à la Grenade n'eft poins
un Jugement. Si l'on s'en armoit contre fa fupplique, il demanderoit des Juges pour prononcer entre lui & les Rédacteurs de cet aEte qu'il accufe, non fans vraifemblance, de
partialité & de haine. Le Miniftre qui préfide au département
de la Marine appuieroit fars doute tout'Te premier une
demande fi légitime : mais fi cette corfance étoit déçue 9
alors le fieur de Vence pourroit la porter lui-même aux pieds
du Trône. C'eft le dernier refuge de tout François; & fous
un Roi fi jufte, il n'a jamais trompé & ne trompera jamais
l'efpoir de l'innocence opprimée.
Délibéré à Parislen Juin 2787, BONHOME DE COMEYRAS,
D'OUTREMONT. ROUHETTE. TARGET. --- Page 50 ---
E788
2C.K
V4USM
1-SI2E
Dec.i 1947
--- Page 51 --- --- Page 52 ---