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A al
LE CRI
DE DOULEUR
DES COLONS,
OU
LEURS DOLÉANCES
AU CORPS LEGISLATIF
ET AU DIRECTOIRE EXECUTIF.
Par le Citoyen M... S.
Quis talia fando temperet a lacrymis 3
VIRG.
U UElap pulssance des mots est bornée, et que
les expressions qui peignent la douleur sont foibles devant la douleur elle-même ! Telle est sans
doute l'inquiétude de tout homme qui a à parler
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RPJCU
(2)
pour de longues et de grandesinfortunes : il sent
tout ce que la râche qu'ils'impose, exigeàlafois,
de talent et de sensibilité; et dans la crainte salutaire de profaner, en Paffoiblissant, la cause
qu'il voudroit défendre, il doute si l'excès de
la douleur, au nom de laquelle il réclame, ne
luia pas fait illusion sur les moyens qu'ila reçu
de la nature pour en être l'interprête; it tremble, en un mot, d'avoir pris la mesure de son
émotion pour celle de son talent.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que ces réflexions
me tourmentent; il y a long-temps que je me
suis pénétré de tout ce qu'a d'auguste la cause
de soixante mille infortunés, précipités, tout
à coup, de l'opulence dans une misère qui
-
peut à peine se dépeindre; je sais qu'elle exigeroit toute la puissance d'un talent éprouvé par
des succès; mais lorsque le talent lui-même,
découragé par des tentatives inutiles, et quelquefois même par des imputations calomnieuV
ses, a brisé sa plume, 2 d'indignation ou de dépit; lorsque toutes les voix restent muettes, il
est consolant, dût-on n'dlever la sienne que dans
le désert, de rompre ce silence; elle peut au
moins retentir au fond des coeurs pour laquelle
glle s'élève, et y jeter quelque consolation; --- Page 5 ---
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elle peut, éveillant l'opinion publique, fixer
enfin l'attention du gouvernement sur une aussi
longue infortune.
J'ai besoin, > je le sens, de cette espérance
pour supporter les impressions pénibles qui
naissent naturellement d'un pareil travail. Les
tableaux et les souvenirs qu'il ramènc sans
cesse ont quelque chose de si funèbre, que 2
sans l'espérance d'un succès, il seroitimpossible d'en surmonter le dégoût. Ah ! sans cette
perspective, sans le sentiment anticipé du succès qu'on espère comme la récompense de ses
efforts, sans la certitude de consoler au moins
ceux qu'on n'aura pu soulager, oùt prendroiton la force de promener douloureusement sa
pensée sur le tableau de tant des soufrances?.
Parmi les victimes de la révolution, il n'en
est pas sur lesquelles le malheur ait frappé des
coups plus terribles que sur lcs Colons : parens; 2
amis, fortune, mobilier, vestiaire, elle leur a
tout enlevé à la fois; et il n'y a point d'exagération à dire qu'elle les a laissés dans un état
complet de dénuement et de nudité.Santhonax,
lui-même, qui lutta si long-temps contre eux,
et qui les présenta toujoursà la France comme
les ennemis nés de lIa révolution, a vu son
A 2
coups plus terribles que sur lcs Colons : parens; 2
amis, fortune, mobilier, vestiaire, elle leur a
tout enlevé à la fois; et il n'y a point d'exagération à dire qu'elle les a laissés dans un état
complet de dénuement et de nudité.Santhonax,
lui-même, qui lutta si long-temps contre eux,
et qui les présenta toujoursà la France comme
les ennemis nés de lIa révolution, a vu son
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ressentiment vaincu par l'excès de leurs maux.
L'inébranlable fermeté de cet homme, qui a eu
si long-temps sous lesyeux tout ce qu'un bouleversement sans exemple peut rassembler à la
fois de plus touchant et de plus terrible, a
pourtant cédé au tableau d'un malheur, qui,
parmi ses victimes, pèse d'un poids double sur
les plus innocentes. Ila vu, sur tous les points
dela France, ces femmes, ces vieillards,ces enfans, portant seuls en quelque sorte, la peine
des erreurs de leurs parens; il a VI tous les besoins, assaillant à la fois ceux qui, naguère;
s'en croyoient éternellement à l'abri; et, sans
doute, ce passage rapide de l'opulence à la plus
profonde misère, ce contraste frappant des
biens et des maux qui se touchent de si près,
l'a, par la pitié, ramené à l'indulgence. Ce ne
sont plus aujourd'hui pour lui ces Colons
ivres d'orgueil et de domination ; ce ne sont
plus ces fanatiques partisans des priviléges et
Y
des distinctions: égaux, hélas! par une même
infortune, ils ont tous passé sous l'accablant
niveau d'une adversité commune; et leurs coeurs
flétris par la longue insensibilité de da république à leur égard, sont morts à tout autre sentiment qu'à celiti du besoin, Du pain et un2 asile: --- Page 7 ---
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voilà l'objet de leurs voeux les plus constans $
voilà le terme modéré del leurs désirs!
Qu'on veuille donc bien y réfléchir : Santhonax, ennemi juré des Colons, qui le poursuivent presque tous de,leur exécration 3 est
pourtant aujourd'hui leur avocat! leur vainqueur dans une lutte qui, aux yeux d'une
grande partie de la France, fera peut-être une
injure éternelle de son propre nom, il oublie le
tribut de haine que chacun lui porte 2 et
l'excuse en faveur d'un malheur dont l'excès
même semble la légitimer!
Dieu fit du repentir la vertis des coupables. Si
c'est à cette. maxime et à tout ce quelle a de
consolant qu'a cédé Santhonax ; Oll si, sans se
croire coupable, il gémit seulement sur les effets
de ses deux missions à St.-Domingue; si, en
un mot, il éprouve des regrets, et se repend de
n'avoir pas préféré les moyens concilians de la
persuasion et de la douceurà une inexorable sévérité, 3 souvenons-nous aussi, de notre côté,
que le repentir mérite l'indulgence 5 et n'allons
pas repousser la main qui s'offre pour nous
soulager.
Quant à moi qui, en prenant Ia plume, ai
juré, au nom sacré du malheur, de n'irritar
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regrets, et se repend de
n'avoir pas préféré les moyens concilians de la
persuasion et de la douceurà une inexorable sévérité, 3 souvenons-nous aussi, de notre côté,
que le repentir mérite l'indulgence 5 et n'allons
pas repousser la main qui s'offre pour nous
soulager.
Quant à moi qui, en prenant Ia plume, ai
juré, au nom sacré du malheur, de n'irritar
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aucune passion, , j'évoqueà mon secours toutes les idées libérales et tous les sentimens génereux; c'cst à tout ce qu'ily a de sensible dans
le coeur dc l'homme que je m'adresse; c'cstde
compassion, en un mot, dont j'ai besoin, et
non de vengeance: : je veux conduire à la justice, par le respect qu'on doit aul maiheur, et
c'est souS ce rapport que je m'adresse aux ennemis des Colons, à Santhonax lui-même, et
que je les conjure tous de joindre leurs efforts
aux miens, pour déterminer le gouvernement
à prendre enfin un parti à l'égard des malheureux Colons.
Je parie d'indulgence, je le sais, à des Colons
ulcérés par le sentiment d'une longue injusticc
publique; mais lorsque le repentir est sincère ;
Iorsque cette sincérité est garantie par une espèce de rétractation, et par un engagement
pris solemnellement à la tribune même de la
république, il faudroit faire taire tout ressentiment, alors même que l'indulgence ne seroit
pas, à la fois, un besoin et une consolation.
Je ne sais sije m'abuse, je ne sais sij j'interprête
le sentiment général des Colons; mais j'en ai
vu de si misérables, j'en ai tant vu exposés à
mourir de faim, le jour où ils scront délaissés --- Page 9 ---
(7)
par la bienfaisance et la pitié; j'en-ai vu dont
l'existence morale a été si étrangement mutilée
par les souffrances et les humiliations ; j'en ai
vu dans un état de dénuement si complet; j'en
ai vu si près d'un véritable désespoir, que, 2
tout entier à la douleur qui saisit l'ame à de
tels tableaux, la haine me devenoit alors impossible, et mon coeur oublioit, malgré lui,
la vengeance, pour ne songer qu'à des consolations et à des remèdes.
Ah ! sans doute l'on peut m'en croire : j'ai
parcouru toute la France,et par-tout, j'ai rencontré de ces malheureux qui, à desinquiétudes et à des privations de tous les jours et de
tous les momens, y ajoutent encore tout ce
que l'imagination, dans son. effroi, peut présenter de sinistre. Jugeant de l'avenir par le
présent, tout les effraie et rien ne les consoles
ils semblent n'anticiper sur l'avenir que pour
Y
anticiper sur la douleur; triste et inévitable
effet d'une position malheureuse, danslaquelle
on s'est tout à coup trouvé, sans y avoir été
préparé par quelque gradation ! Cette terre 2
qu'ils ont fui a travers les flammes et les C3davres, est aujourd'hui, pour eux 2 une terre
promise ; et le sort de leurs nègres les plus
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les effraie et rien ne les consoles
ils semblent n'anticiper sur l'avenir que pour
Y
anticiper sur la douleur; triste et inévitable
effet d'une position malheureuse, danslaquelle
on s'est tout à coup trouvé, sans y avoir été
préparé par quelque gradation ! Cette terre 2
qu'ils ont fui a travers les flammes et les C3davres, est aujourd'hui, pour eux 2 une terre
promise ; et le sort de leurs nègres les plus
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malheureux, est le terme de lèuz ambition et
l'objet de leurs voeux assidus. Jc n'exagère rien,
et j'affirme, que d'un bout dela France à l'autre, leur langage est le même. Des bananes 7
des patates et une cage 2 voilà ce qu'il nous faut,
voild ce que nous trouverons à St-Domingue 9
disent-iis tous avec cet accent de la vérité qui
ne trompe jamais : tandis qu'ici nous ne savons
jamais la veille de quelle manière nous existerons
le lendemain. Ce langage n'a rien de figuré ;
il est, à la lettre, celui de tous les Colons quele *
hasard a dispersé sur tous les points de la
France; et malheureusement, il est trop fortement accentué par la douleur 2 pour n'être
pas sincère. Ces voeux simultanés, cet accord
unanime dans les sentimens et les désirs, ce
terme modéré d'une ambition qui se contente
aujourd'hui d'un sort qui eût 7 autrefois, fait
son malheur, cette abnégation de tout ressentiment, prouve l'exeès d'un malheur commun
qui, en retrempant, pour ainsi dire, 2 toutes
les ames, les a toutes remises à l'unisson.
Non, les Colonsne sont plus ce qu'ils étoient;
lc malheur personnel, lorsqu'il atteint certain
degré, bouleverse tousles rapports; les hommes
qu'il a choisi pour les instrumens de ses dures --- Page 11 ---
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leçons, renaissent, pour ainsi dire, à une nouvelle vie, dans laquelle les voeux et les désirs
ont un terme beaucoup plusborné; croire alors
à ia suspension de ses maux est une espèce de
bonheur dont on se contente. Les Colons, d'ailleurs, ont tous aujourd'hui la fatigue du malheur; consternéspardes calamitéssans exemple,
et terrassés par des événemens d'une forcesurnaturelle, le repos et la tranquillité sont maintenant, pour eux, la perspective qui a le plus
de charmes.
Si l'on ne veut voir, dans ces considérations, que des abstractions métaphysiques. , je
peux prouver que les événemens, eux-mêmes,
en ont déjà justifié la vérité ; et l'on se convaincra, de plus, que l'adversité qui a disposé
les Colons à la modération, a aussi calmé tous
les ressentimens qui ont tant contribué à leur
perte.
Au moment oi les troubles de St-Domingue
forcèrent presque tous les habitans de quitter
cette colonie 2 il y existoit, entre les blancs
eux-mêmes, trois ou quatre partis, ennemis
acharnés les uns des autres, qu'un danger commun et imminent n'avoit pu réunir, et qui,
dansledélire de leur exaspération, s'accusoient
é
les Colons à la modération, a aussi calmé tous
les ressentimens qui ont tant contribué à leur
perte.
Au moment oi les troubles de St-Domingue
forcèrent presque tous les habitans de quitter
cette colonie 2 il y existoit, entre les blancs
eux-mêmes, trois ou quatre partis, ennemis
acharnés les uns des autres, qu'un danger commun et imminent n'avoit pu réunir, et qui,
dansledélire de leur exaspération, s'accusoient --- Page 12 ---
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réciproquement de la perte de St.-Domingue.
Loin de ne voir, dans tant de maux, que Ia
force inévitable des choses et d'une révolution
qui, là plus qu'ailleurs, 2 devoit causer d'horribles catastrophes, chaque parti resta : fidèle
à ses absurdes préventions et à sa haine. Sur
tous les points de l'Amérique et de la France
oit la destinée leur permit d'aborder s ils y
arrivérent avec les mêmes désirs de vengeance
et se persécutèrent avec cette fureur qui accompagne toujours le fanatisme politique, de
quelque nature qu'ilsoit. A la fin, cependant,
l'infortune qui, de concert avec le temps, désarme les passions les plus invétérées, a calmé
cette effervescence d'autant plus malheureuse,
qu'elle ajoutoit le tourment de la haine à des
tourmens déjà trop cruels. Lesinquiétudes journalières d'une existence aussi incertaine que la
leur et la nécessité de pourvoir à leurs besoins,
les livrant insensiblement à des iddes étrangères
à ces discussions, ils ont enfin envisagé, de
sang-froid, leur nouvelle position; ils en ont
vu toute Phorreur; et, dans le calme etl'abattement qui suivent inévitablement un pareil
examen, cette guerreinsensée, S s'appaisant tous
lesjours, bientôt toutes les opinions n'en. opt
fait qu'une seule. --- Page 13 ---
(I)
Qu'on ne soit donc plus étonné de cette
simultancité dans leurs voeux, et que le gouvernement ne redoute 2 ni leur turbulence,
ni leurs ressentimens > ni leurs préventions.
Quand l'excès de la misère, mettant votre existence à la merci de la pitié ou de la bienfaisance 2 vous a long - temps fait dépendre des
autres, on a pris, dans cette espèce d'abnégation forcée de soi-même, l'habitude de ne
vivre que d'une manière passive. La patience, 2
la résignation, la soumission aux lois, sont
devenues des vertus faciles, et qui ne coûtent
aucun effort. Quels que soient les événemens,
on en supporte le joug, sans être tenté de se
roidir contre leur contrariété; et l'on ne jette
même plus que des regards d'effroi et de dégoût sur des discussions auxquelles on a dû
tant de calamités.
Le gouvernement peut donc, sans danger, ;
céder au voeu général des Colons, et leur permettre de retourner sur leurs foyers. Il ne trouvera peut - être pas en eux des républicains
bien ardens; il n'y comptera pas de chauds
partisans d'une révolution qui leur a coûté si
cher; ; mais il trouvera des hommes résignés,
soumis ; il y trouvera des cultivateurs patiens
d'effroi et de dégoût sur des discussions auxquelles on a dû
tant de calamités.
Le gouvernement peut donc, sans danger, ;
céder au voeu général des Colons, et leur permettre de retourner sur leurs foyers. Il ne trouvera peut - être pas en eux des républicains
bien ardens; il n'y comptera pas de chauds
partisans d'une révolution qui leur a coûté si
cher; ; mais il trouvera des hommes résignés,
soumis ; il y trouvera des cultivateurs patiens --- Page 14 ---
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et laborieux ; déterminés à ne se mêler que de
leurs travaux, et qui, sur-tout, , ont abjuré
tout projet d'une résistance inutile ct insensée.
Le directoire a même déjà un garant irrécusable de leur tranquillité, dans la position oùr
ils vont tous se trouver; car enfin, pour se
livrer à des discussions
politiques, qui ont le
bonheur de la société pour objet, il faut, je
ne dirai pas en jouir soi-mème, mais il faut
au moins avoir des moyens d'existence : et
comment supposer que des hommes qui, pour
subsister, auront besoin de tousleurs momens,
les perdront à des discussions qu'ils ont déjà 2
payées de tout ce que la misère a de plus rigoureux P
Je le dis donc hardiment : quiconque tiendroit au gouvernement un autre langage, quiconque peindroit comme dangereux le retour
des Colons blancs à Saint - Domingue, seroit
dansl'erreur. Les Colons, je le répète encore >
n'ont tous aujourd'hui qu'un même besoin, et
ne forment qu'un même voeu, 2 celui de retourner sur leurs habitations. L'érat précaire dans
lequel ils ont vécu jusqu'ici, l'impossibilité
de le prolonger, la profonde misère dans les
uns , la délicatesse dans ceux qu'a si long-temps --- Page 15 ---
(13)
soutenus la bienfaisance; tout est garant de Ia
sincérité de ce voeu.
S'il en est encore parmi eux 2 qui, fermant
les yeux, à l'impossibilité démontrée d'un retour à l'ancien ordre de choses, n'adoptent, 7
ni par sentiment, ni par nécessité, les lois républicaines; s'il en est, dis-je, d'assez fanatiques pour se refuser à la fois à la nécessité,
à la raison et à l'évidence, ceux-là ne retourneront pas à Saint-1 Domingue : dominés par
leurs préventions, 2 ils y ont déjà renoncé; ils
savent trop qu'avec cette manière de voir et
de sentir, l'existence y seroit pour eux un
véritable tourment, et qu'ils n'y vivroient
peut-être pas sans danger. Tous les Colons;
d'ailleurs, ne se trouvent pas aujourd'hui dans
la même position; ; il y en a beaucoup de fixés
en France par des engagemens ; il y en a de
retenus par des espérances 5 il en est d'autres
dont le succès a couronné les travaux : mais
on sent que ce n'est là que la très-foible partie;
il restera toujours la partie la plus s-intéressante, celle des femmes, des enfans et des
vieillards. Plus à plaindre que les autres, c'est
chez eux principalement que le besoin de reyoir leurs foyers exerce plus fortement son em-
il y en a beaucoup de fixés
en France par des engagemens ; il y en a de
retenus par des espérances 5 il en est d'autres
dont le succès a couronné les travaux : mais
on sent que ce n'est là que la très-foible partie;
il restera toujours la partie la plus s-intéressante, celle des femmes, des enfans et des
vieillards. Plus à plaindre que les autres, c'est
chez eux principalement que le besoin de reyoir leurs foyers exerce plus fortement son em- --- Page 16 ---
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pire; et, ce qu'il y a de plus incompréhensible, c'est qu'un pareil voeu ait, chez tous s
l'ardeur pressante d'un sentiment long-temps
combattu.
Que peut donc avoir à craindre le gouvernement, del leur retour à St.-Domingue ? Croitil que les noirs les verront arriver avec inquiétude ? Veut -il attendre le moment où
les lois de la république règneront seules dans
toute la Colonie ? ou craint-il que les noirs, 2
doeiadipu@aconomeninyu ,n'écoutent bien
plus le besoin de la vengeance" 2 quela loi ellemême? Cetre dernière hypothèse est, sans contredit, la plus vraisemblable ; et, il est tout
naturel qu'il éloigne encore l'époque de ce retour ; mais alors, pourquoi ne pas traiter en
tout les colons comme des citoyens français ?
Pourquoi, lorsqu'ils prouvent leur résidence
sur le territoire de la république 7 tenir en sequestre les biens qu'ils ont à St.-Domingue P
Cette colonie est un département de la république 2 ses habitans sont citoyens français;
soumis aux mêmes lois, ils doivent jouir des
mêmes droits ; et, cependant, par une mesure
dont on cherche inutilement la, nécessité,p
interrompt, pour eux seuls,. le cours. naturel --- Page 17 ---
(15 )
des lois; et les colons qui font déjà du revenu, 9 N
ne peuvent en jouir. Quoi! tous les revers à
la fois seront venus fondre sur moi; j'aurai été
incendié, ruiné; j'aurai vu égorger mes parens ; pendant six ans, j'aurai traîné, loin de
ce qui m'étoit cher, une existence pire que la
mort même ; et, au moment oùi il me sera
possible de retourner dans mes foyers 2 pour
y chercherloubli et le remède à tant de maux,
non-sculement on m'interdira ce retour. s mais
les lois, faisant encore une exception barbare
contre moi, me raviront les débris même
de ma propricté P Quoi! protégé ici à titre
de Français,je serai dépouillé à St.-Domingue,
au même titre,? Non, un tel projet n'est ni
présumable ni possible ; rien ne pourroit en
excuser la froide atrocité; et, Si cette révoltante contradiction a existé jusqu'ici, 2 c'est
qu'elle étoit le résultat accidentel des événemens, et non Taccomplissement d'un dessein
prémédité et exécuté de longue main. Aussi 2
je ne doute pas que le directoire ne s'empresse
de prendre, à cet égard, quelque mesure qui
fasse cesser cette barbare' contradiction.
Mais dira-t-on, peut-être, la république a
besoin de la totalité de Vos revenus pour la
Si cette révoltante contradiction a existé jusqu'ici, 2 c'est
qu'elle étoit le résultat accidentel des événemens, et non Taccomplissement d'un dessein
prémédité et exécuté de longue main. Aussi 2
je ne doute pas que le directoire ne s'empresse
de prendre, à cet égard, quelque mesure qui
fasse cesser cette barbare' contradiction.
Mais dira-t-on, peut-être, la république a
besoin de la totalité de Vos revenus pour la --- Page 18 ---
(16)
défense de VoS propriétés elles-r mêmes P Rien
de plus absurde que cette objection ; car qui
ne sait pas que ce sont les citoyens de la
France entière, pris collectivement, , qui, par
des impôts également répartis, fournissent aux
besoins généraux du gouvernement, quelle que
soit la nature de ses dépenses, 9 et le département qui les occasionne ? Sans cela, il s'en
suivroit qu'une ville attaquée par l'ennemi,
devroit payer, à elle seule, toutes les dépenses
de l'armée appelée à sa défense : systême ridicule, qui paroît être la véritable parodiedu
gouvernement fédératif.
Veut-on isoler Saint-Domingue de la France,
et soutenir que les impôts de cette colonie ne
suffisant pas à ses dépenses, il est juste d'y
suppléer par Ses revenus? On ne fait que reproduire, avec un nouveau degré d'absurdité,
l'objection que je viens de réfuter ; car, du
moment oùt le revenu de chaque propriété est
absorbé parles dépenses générales, - il n'y existe
réellement plus d'état social. La condition la
plus essentielle de ce contrat, celle qui en
forme la base, celle, en un mot, qui lui a
donné l'existence n'étant pas remplie, il est
évident que ce contrat n'existe plus. Que
m'importe --- Page 19 ---
(17)
m'importe, en effet, qu'on me conserve ma
propriété pour demain, si je suis condamné à
mourir de faim aujourd'hui P Au reste, la richesse d'un état n'est autre chose que celle
des citoyens ; toutes les deux sont l'excédent
des produits et des consommations; l'une se
compose nécessairement de l'autre; de sorte
que ce qui ruine les propriétaires, ruine auss
le gouvernement : oùt seroient donc, même
pour le gouvernement, les avantages d'une
telle mesure P
Loin d'adopter des pfincipes si absurdes,
tout gouvernement éclairé sait bien qu'une
justice exacte envers tous les gouvernés est à
la fois, et un de ses devoirs, et un moyen
d'affermir son autorité, Ainsi donc, par son
propre intérêt, comme par un sentiment de
justice, le Directoire, mieux instruit, s'empressera, je n'en doute pas, de mettre un
terme au malheur des Colons; et si, par des
raisons que je respecte, 2 sans chercher à les
approfondir, il s'oppose encore à ce qu'ils
retournent à Saint-Domingue, il fera dumoins cesser le scandaleux abus qui ne laisse
aux Colons lesnomsde propriétaires, que pour
les bercer d'un leurre dangereux, et renouB
, le Directoire, mieux instruit, s'empressera, je n'en doute pas, de mettre un
terme au malheur des Colons; et si, par des
raisons que je respecte, 2 sans chercher à les
approfondir, il s'oppose encore à ce qu'ils
retournent à Saint-Domingue, il fera dumoins cesser le scandaleux abus qui ne laisse
aux Colons lesnomsde propriétaires, que pour
les bercer d'un leurre dangereux, et renouB --- Page 20 ---
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veler sur eux le supplice de Tantale.
Le Directoire, en effet, ne peut pas permettre
qu'un état de choses, quin'est en lui-même quele
résultat fortuit d'un bouleversement universel,
déshonore plus long-temps la république ; loin
de traiter les propriétaires, qui font actuellement du revenu. 7 comme les enfans illégitimes de la république, il mettra ceux-ci en
possession de leurs biens, et subviendra aux
besoins des autres, par des secours qui ne sea
ront, après tout, que des avances. En un
mot, il sera rigoureusement juste envers les
uns, et compatissant envers les autres. Quoiqu'il ne soit ni le provocateur ni le moteur
du cruel abandon dont on paroissoit s'être
fait un systême à l'égard des Colons, il ne
pourroit plus y demeurer indifférent, sans mériter désormais les reproches de quiconque a
la moindre étincelle de raison.
le diNon, je ne me persuaderai jamais que
rectoire soit moins sensible à la pitié que Robespierre lui-même et les décemvirs. Pendant
de la révolution 2 les
cette sanglante époque
Colons, du moins furent secourus; et s'ils le
furent foiblement, c'est que les abus vicièrent
tellement le mode qu'on avoit adopté pour leur --- Page 21 ---
(19)
distribuer des secours , qu'ils dénaturèrent entièrement le but qu'on s'étoit proposé. Il suffisoit, en effet, alors pour y participer, d'avoir mis un instantle pied à St.-Domingue,
ou de porter une figure noire ou basanée ;
on étoit assuré s avec un tel certificat 2
de se faire passer pour un propriétaire
ruiné ; aussi ces secours 2 loin d'être un
foible dédommagement pour ceux auxquels ils
avoient été destinés dans leur
A
principe, devinrent-ils une espèce de bonne fortune pour
la plupart de ceux qui y participérent.
Les abus d'une mesure essentiellement juste
par elle-même, ne doivent pas pour cela la
faire rejeter; et il faut, 2 au contraire, profiter
de cette épreuve malheureuse pour en corriger
l'exécution. Qu'on ne délaisse donc pas les
infortunés Colons, mais qu'on tire parti de
cette leçon pour mieux atteindre aul butqu'on
s'étoit proposé. Qu'on ne fasse ni prêr ni
avance à ceux dont aucune propriété ne garantira le remboursement. Les non-propriétaires en effet, Ceux qui vivoient d'industrie,
à St. - Domingue 9 bien loin d'être dans la
situation déplorable des véritables Colons, ont
encore à leur disposition les mêmes moyens
B 2
infortunés Colons, mais qu'on tire parti de
cette leçon pour mieux atteindre aul butqu'on
s'étoit proposé. Qu'on ne fasse ni prêr ni
avance à ceux dont aucune propriété ne garantira le remboursement. Les non-propriétaires en effet, Ceux qui vivoient d'industrie,
à St. - Domingue 9 bien loin d'être dans la
situation déplorable des véritables Colons, ont
encore à leur disposition les mêmes moyens
B 2 --- Page 22 ---
(20)
d'existence. Quel que soit lecoin de terre oùt
les événemens les ont dispersés, ils n'y sont
pas malheureux, si c'est dans un pays civilisé;
aussi le gouvernement ne leur doit-il ici que la
protection et la justice qu'ildoit à tous; mais
il ne leur doit pas autre chose.
Jusqu'ici jen'ai parlé que dans le sens de la
justice la plus rigoureuse; ; que seroit-cedonc 2
si je prouvois que l'intérêt public et l'affermissement du gouvernement lui-même, sont,
plus qu'on ne le pense, dépendans des mesures
de ce genre. Oui, après tant de douleurs
après tant de sévérités rigoureuses, un acte
éclatant en justice et en magnanimité, un acte
qui rappelle enfin à l'espérance des hommes
abreuvés depuis si long-temps de mépris, de
calomnies, et de toutes sortes d'amertumes ;
un tel acte, dis-je, excitant à la fois toutes les
affections généreuses de quiconque sait sentir
ou penser s décuple la force du gouvernement,
par le nombre des coeurs qu'il lui dévoue oll
qu'il lui rattache. Car, qu'on ne s'y trompe
pas: ce ne sont point des tribunaux, des gendarmes et tout cet attirail de rigueur quicomposent la force du gouvernement représentatif;
s'il n'avoit, 2 à l'appui de son autorité, 2 que --- Page 23 ---
[ar] ]
il seroit bientôt détruit ou
de tels instrumens ,
la source dont il
forcé de détruire lui-même
Sa véritable force, celle qui
tire ses pouvoirs.
mais infailagit par des moyens insensibles 9
celle qui à la longue détruit les agreslibles, les résistances auxquelles un gouversions et
en butte ; c'est
nement nouveau est toujours
la
qu'il inspire, et, ces
l'estime et considération
il les
de son autorité,
sentimens préservateurs
des actes de
obtient bien plus aisément par
de clémence et de compassion, que
justice ,
Ah ! si le
par une sévérité trop rigoureuse.
savoit combien les mesures qui
gouvernements de longues injustices ajoutent
tendent à réparer
calculer l'effet et
à son autorité : s'il pouvoit
le charme des consolations et des esgoûter
werser sur des malheureux,
pérances qu'il peut
ce bel atpeut-être voudroit-il tempérer, par
du
ce que le sentiment du
tribut
pouvoir 2
devoir a d'austère en lui-même.
nés
les hommes qui, n'étant pas
Oui, pour éminente, savent, lorsqu'ils y
dans une place
émotions de
y goiter les douces
sont parvenus,
consolateur venant se mêla nature, ce sentiment
douceur aux embarras etaux agitations
ler avec
pérances qu'il peut
ce bel atpeut-être voudroit-il tempérer, par
du
ce que le sentiment du
tribut
pouvoir 2
devoir a d'austère en lui-même.
nés
les hommes qui, n'étant pas
Oui, pour éminente, savent, lorsqu'ils y
dans une place
émotions de
y goiter les douces
sont parvenus,
consolateur venant se mêla nature, ce sentiment
douceur aux embarras etaux agitations
ler avec --- Page 24 ---
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inséparables d'un tel poste, y répandroit encore un charme si touchant, que tous les dégoûts s'en perdroient dans une effusion que je
nommerois, presque, angélique.
Que le directoire y réfléchisse donc: : il s'agit de soixante mille infortunés ruinés, calomniés et persécutés; fussent-ils coupables, leurs
femmes et leurs enfans ne le sont pas. Il leur
doitjustice et compassion. Ne voudra-t-il donc
pas faire couler enfin, pour la reconnoissance,
des larmes qui, depuis si long-temps couloient
pourle malheur?
Au reste, si la situation des finances ne lui
permettoit pas de faire, à l'égard des Colons, 9
ce qu'exige la justice et ce que sollicite pour
eux l'adversité qui les accable depuis si longtemps; si, en un mot, on se trouvoit dans
limpossibilité de faire des avances aux femmes
et aux enfans de tous les Colons titulaires d'habitations; il n'en est pas moins vrai que, dans
Y
aucun cas, et SOUIS aucun prétexte plausible,
on ne peut se sefuser à compter ici avec les propriétaires dont on touche les revenus à SaintDomingue ; car, encore un coup, les Colons
sont de véritables Français:ils ont, de plus, été --- Page 25 ---
(23)
malheureux pendant six ans ; et à moins qu'une
si longue adversité ne soit un titre éternel de
proscription; ; à moins qu'on ne se fasse une loi
barbare d'ajouter le poids d'une si grande injusticeaux poids detant de maux etd'humiliations,
rien ne peut autoriser, à leur égard , cette
scandaleuse spoliation.
Et qu'on n'aille pas croire qu'il faille une
loi pour leur rendre tous leurs droits de citoyens; elle n'est pas nécessaire, puisque au-
,
cune loi ne les leur a ôté, et qu'ilne s'agit au
contraireicique del'exécution des lois méconnues et oubliées dans le chaos oùt ont été si
long-temps plongées les Colonies. Un simple
arrêté du directoire suffira pour mettre un
terme à cette espèce de législation tacite, née
du désordre, et que le génie du mal lui-même
n'éût peut-être pas inventé,
J'ai beaut chercher, avec bonne foi, ce qu'on
T
pourroit alléguer de raisonnable à l'appui
d'une injustice aussi barbare; je ne trouve pas
un seul motif spécieux : la raison se perd,
l'esprit se confond, et le coeur se navre au récit
d'une aussi longue injustice:; ; et, s'iln'étoit pas
prouvé, comme je l'ai déjà observé, qu'un --- Page 26 ---
E795
13S71.
C928d
(24)
tel état de choses est le résultat d'une catastrophesans exemple 2 et non celui d'un plan combiné, l'indignation seroit le seul sentiment à
notre disposition ; et nous n'aurions, contre
les machinateurs de cet horrible systême, d'autres armes que des imprécations.
Se trouve à Paris,
Chez DESENNE, Libraire, Palais-Egalité,
Nos, I et 2.
De lImprim. de PORTHMANN, Successeur du cit. DESENNE
rue des Moulins, No. 546. --- Page 27 --- --- Page 28 ---