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Jahit Carter Bromyt
Cibriny
Bwmt Imtbersite --- Page 3 --- --- Page 4 --- --- Page 5 --- --- Page 6 --- --- Page 7 ---
- Y1
Fragment fur les maeurs de
M, Moreau de
Saint-Doningue, 9 par
Saint-Méry, Confeiller au Confeil
Jupérieur de Saint-Domingue, de diverfes Acade. mies, &c. Uwe Colonie immenfe, la plus riche
aient fondé dans le
que les Européens
pour intéreffer la Nation Nouveau-Monde, qui la
eft faite fans doute
poffeflions. Placé dans un climat compte au nombre de fes
Métropole, & à une diftance
différent de celui de fa
mérite de fixer notre attention. confidérable, Saint-Domingue
Cette Ifle, à laquelle
par ceux même qui accufent TEncyclopédies fon
cet Ouvrage admiré
que trois ou quatre lignes, eft la infuffifance, plus vafte de n'a accordé
Antilles, du
après celle de Cube. Située à l'entrée du toutes les
180 Mexique, de
elle a près de, 400 lieues de tour, & environ Golphe
lieues longueur, fur une largeur variable,
dans quelques endroits. qui fe réduit à
D'après les pompeufes
des
Pifle de SaincDomingue, deferiptions Auteurs Efpagnols,
gieufement peuplée, lorlque appellée alors Haiti, étoit prodila poftérité jugeant la Nation Chrifophe fur le Colomb y aborda; &
vains, lui reproche, avec juftice, d'avoir témoignage de fes Ecri-
& détruit la race de ces paifibles Infulaires, froidement égorgé
enfanglantée de la découverte du
Quoique l'époque
core récente, il eft impoflible de Nouveau-Monde, foit énun feul homme defcendu fans
trouver à Sain-Domingue
. mélange des premiers Indiens. Des François 9 chaffés de l'ifle de
fe croyoient à l'abri de l'intolérance Saint-Chriftophe, où ils
1636, la barque
étoit déformais religieufe, dirigerent, en
vers la petité ife 3e la Tortue,
leur unique
qui touche, pour nelfource, ainfi dire, ,
A
7103 2
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-
EPJCO
à'celle de Saint-Domingue. Cef fut là qu'ilsréfolurent d'enrichir
leur ingrate patrie d'un domaine dont les immenfes produits
concourent anjourd'hui au maintien de fa fplendeur. La partie françoife compte cinq ou fix Villes & plufieurs
Bourgs, pourroient palfer pour de petites Villes. Ceft là
qu'un AS &c unique but raflemble des individus de divers
points de la terre; c'eft là que chacun apportant fes vices &c
fes vertus, fe dirige vers le temple de la Fortune, fuivant fes
opinions, fes befoins, &c les circonftances. Nous avons tracé ailleurs (1) le caraétere de ceux qui ont
reçu le jour à Saint-Domingue; ; effayons d'efquiffer maintenant les moeurs générales de la patrie adoptive de tant
d'Européens. Dans les lieux où les hommes fe trouvent raffemblés par
l'effet d'une longue fucceflion de tems, il s'eft formé une forte
de fyftême d'affociation particuliere, auquel des convenances
locales ont donné des regles. Ce fyftême fe conferve fans
changement fenfible, à moinsd'événemens aufli extraordinaires
rares, parce que les individus ifolés qui viennent s'unir à
fpe peuplade, en prennent les ufages.
les lieux où les hommes fe trouvent raffemblés par
l'effet d'une longue fucceflion de tems, il s'eft formé une forte
de fyftême d'affociation particuliere, auquel des convenances
locales ont donné des regles. Ce fyftême fe conferve fans
changement fenfible, à moinsd'événemens aufli extraordinaires
rares, parce que les individus ifolés qui viennent s'unir à
fpe peuplade, en prennent les ufages. Ce n'eft, à proprement
parler, qu'une famille plus ou moins nombreufe 2 mais dont
tous les membres confervent entr'eux des traits de reffemblance
faciles à appercevoir. Dans les établiffemens par Colonie, au contraire, il n'y a
aucun trait, aucun efprit général; c'eft un compofé informe
fubit des imprefions différentes, & qu'il n'eft point aifé
T façonner. Cela fe fait remarquer, fur-tout lorfque ces
Colons vont habiter un climat leur eft abfolument étranger. Chacun confervant alors FASLE de quelques ufages du lieu
qu'il abandonne, mais modifiés &x appropriés au pays oû il
eft tranfplanté, la Colonie entiere ne peut offrir qu'un enfemble bifarre. C'eft donc au tems feul qu'il appartient d'influer fur des êtres quifetrouvent: ainfi mêlés comme par hafard. Que fera-ce donc fi, fous le nouveau ciel oùi nos cofmo-
(:) Dans les Mémoires du Mufée de Paris, feconde livraifon, oùi l'on trouve
piufieuts morceaux de divers Auteurs. --- Page 9 ---
les polites vont s'établir, leur intempérance 3
& leur avidité,
influences du climar, ne leur donne
aidant
rapide, & fi la population ne s'y entretient qu'une exiftence
nouveaux Colons, héritiers de leurs vices & des que par de
font enfantent?
fera-ce fi, dans la nouvelle
maux qu'ils
faite, grre fe trouvent environnés
patrie qu'ils fe
annoncent à quel éloignement ils font de d'efclaves,
leur
la fervitude prenant des dehors
leur terre
où
leur avidité,
influences du climar, ne leur donne
aidant
rapide, & fi la population ne s'y entretient qu'une exiftence
nouveaux Colons, héritiers de leurs vices & des que par de
font enfantent?
fera-ce fi, dans la nouvelle
maux qu'ils
faite, grre fe trouvent environnés
patrie qu'ils fe
annoncent à quel éloignement ils font de d'efclaves,
leur
la fervitude prenant des dehors
leur terre
où pauvre, par le befoin
moins révoltans, attache le
Elt-il poffible qu'alors la même, Colonie au joug impérieux du riche P
dont on chercheroit vainement le modele ne préfente pas un tableau
Telles font les raifons qui donnent un ailleurs?
aux moeurs des Colonies de lAmérique caraétere particulier
celui qui difingue les moeurs de
: tâchons d'établir
Des Flibuftiers, accoutumés Saint-Domingue. à chercher
travers les périls d'un élément
leurs befoins à
par la force des armes; des redoutable, & à les obtenir
dont ils détruifoient les
Boucaniers, , la terreur des forêts,
moeurs farouches & fanguinaires. habitans, ne Fideles pouvoient avoir que des
choififfoient pour la campagne, ferupuleux aux chefs qu'ils fe
des promeffes qui les lioientalors
ils dans l'exécution
après la croifiere & le
entr'eux, du butin, ne connoiffoient,
que leurs paflions, & des Panate effrénés. Ne d'autres principes
loix que de leur féroce
le fer recevant étoit plus de
tous leurs différends. II indépendance, fembloit
l'arbitre de
dût connoitre que les horreurs de que le Nouveau-Monde ne
appellées policées fe fuffent chargées l'ancien, de faire & les Nations
plus confidérable du
te la partie la
Cependant,
globe, un vafte champ de carnage.
forte,
lorfque Sainte-Domingue
en
qu'un vafte repaire de brigands, n'étoit, de
quelque
teurs calculoient, dans la
timides fpéculatirer du fruit de leur vaillance, Capitale, &c quel parti l'on pouvoit
merce entreprenoit de leur donner des une Compagnie de comfervirà fes vues. Le projet, infenfé chaines, de les faire
réuflir que par un feul moyen, & la en apparence, le ne pouvoit
Dogeron, Gentilhomme Angevin, Compagnie qui avoit été trouva.
Agent
A 2
, de
quelque
teurs calculoient, dans la
timides fpéculatirer du fruit de leur vaillance, Capitale, &c quel parti l'on pouvoit
merce entreprenoit de leur donner des une Compagnie de comfervirà fes vues. Le projet, infenfé chaines, de les faire
réuflir que par un feul moyen, & la en apparence, le ne pouvoit
Dogeron, Gentilhomme Angevin, Compagnie qui avoit été trouva.
Agent
A 2 --- Page 10 ---
fubalterne de la Compagnie dans les Ifles, fut
de fes
intérêts dans l'établiffement projetté à
chargé
Il
arrive dans l'lile, muni d'une vente d'un Saint-Domingue. prétendu
de la Tortue. Ilfe met en poffeffion de quelques murs propriétaire
le Château, & qui formoient le domaine du Gouverneur; appellés ; il
entretient les habitans de leur Souverain, de l'intérêt
lui
ont infpiré, & de fes vues paternelles fur
qu'ils
Ils étoient François : Dogeron leur parloit au Saint-Domingue. nom du
il
fut écouté.
Roi;
Ce Chef, plus élevé par fon heureux génie au-deffus de
ceux qu'il avoit à gouverner, que par le titre dont on l'avoit
revêru, fentoit que, fans agriculture, il n'eft point de commerce. Ile étoit difficile de faire goûter cette véritéà à deshommes
qui dédaignoient tout ce
ne portoit pas une empreinte
martiale; mais ce triomphe fer à jamais le plus bel
de
Dogeron. Les plus grands obftacles qu'il rencontra éloge furent
Touvrage de la Compagnie
repréfentoit. Elle
même à pouffer à la révolte T hommes encore mal parvint accoutumés à l'obéiffance. Mais Dogeron, qui doit toujours étonner
par fon afcendant, fut conduire la Colonie à
ellemême du Souverain, l'oubli de ce foulevement implorer
Déjà Colbert avoit fenti en homme d'Etat pallager, fi
des Colonies peut être livrée à des Compagnies, que il Tenfance eft dangereux de les abandonner à ces nourrices
font toujours payer leurs foins trop cher, mercenaires, dès qu'ils font qui
devenus inutiles. Dogeron contribua à fauver
de cette tutele ruineufe, & il emporta au tombeau Saint-Domingue la fatisfaction d'avoir convaincu de l'imporrance de cette Ifle, &c
paré le premier germe de fa profpérité,
préJamais perfonne n'influa autant que cet Adminiftrateur fur
les moeurs de la Colonie qu'il rendit cultivatrice. Ses habitans
ne commencerent qu'alors à la contempler comme une
&àsy changer en citoyens. Pour leur en donner les patrie,
les plus effentielles, Dogeron invoqua le fecours d'un qualités fexe
féduifant, qui fait par-tout adoucir
&
fon penchant pour la fociabilité: il Thomme, fit venir de France augmenter des
êtres jeunes & timides, pour foumettre ces Infulaires orgueil-
trateur fur
les moeurs de la Colonie qu'il rendit cultivatrice. Ses habitans
ne commencerent qu'alors à la contempler comme une
&àsy changer en citoyens. Pour leur en donner les patrie,
les plus effentielles, Dogeron invoqua le fecours d'un qualités fexe
féduifant, qui fait par-tout adoucir
&
fon penchant pour la fociabilité: il Thomme, fit venir de France augmenter des
êtres jeunes & timides, pour foumettre ces Infulaires orgueil- --- Page 11 ---
leux, & les changer en époux 5 fenfibles, en peres de famille
vertueux.
Saint-Domingue eut, de cette maniere, une population
lui devint propre, &x P'on s'accoutuma à y vivre
qui &
content. Riches fans luxe, ces anciens Colons n'avoient tranquille
encore appris l'art de changer les fuperfluités en befoins. pas
L'empire des moeurs coloniales s'étendit même, pendant
tems, jufques fur les Guerriers, 7 qui s'y font
longà fe diftinguer par-tout des' autres Citoyens. prefqu'accoutumés Chaque Soldat
devenoit Colon; & fi le changement fréquent des
&
les événemens politiques n'avoient pas influé fur le Chefs, fort des
habitans de cette Ifle, ils n'auroient rien envié à ceux de la
Métropole.
Mais ce bonheur paifible devint lui-même la caufe d'un
changement confidérable. Des Colons, qu'une culture
avec intelligence avoit enrichis, deftinerent leurs enfans dirigée à
divers emplois. Il fallut les envoyer en France pour faire des
études analogues à leur état futur. Ceux qui revinrent dans
leur Ils s'étoient pays y porterent des goûts qu'ils ne purent pas y fatisfaire.
arrachés quelquefois à des penchans déjà
fortifiés; enfin, ils rougirent peut-être des moeurs
trop
leurs parens. De-là, ce dégoût de fon lieu natal, ruftiques cette de
d'ennui qui fait qu'on ne fe regarde plus que comme efpece
dans le pays oulon eft quelquefois forcé de réfider paflager toute fa
vie; de-la, cette infouciance pour l'avantage & la
de la Patrie de laquelle on n'attend plus que les profpérité de
vivre éloigné d'elle, & de payer cher des
moyens
multiplie que parce qu'elles ne fatisfont point. jouiffances qu'on ne
A ce malheur, qui a rendu la plupart des Créoles
à la terre qui les a vu naitre, s'en joignit un autre : leur étrangers
pour la difipation 2 leurs dépenfes éclatantes les faifant golt
on fe fit des Colonies une idée exagérée : les remarneri les produits pouvoient fuffire à un luxe auffi contrées, devoient être des mines inépuifables, & l'amour des effréné,
l'or, les fit partir par légions pour aller prendre Européens leur
Bl ces tréfors immenfès : en vain un climat deftruéteur part en
it un autre : leur étrangers
pour la difipation 2 leurs dépenfes éclatantes les faifant golt
on fe fit des Colonies une idée exagérée : les remarneri les produits pouvoient fuffire à un luxe auffi contrées, devoient être des mines inépuifables, & l'amour des effréné,
l'or, les fit partir par légions pour aller prendre Européens leur
Bl ces tréfors immenfès : en vain un climat deftruéteur part en --- Page 12 ---
- 2
moifonna la majeure partie, on ne vit que les dépouifles
apportées par ceux qui revenoient. fatisfaire à tant d'ambition,
La Colonie paroiffoit cependant
lorfque vers 1740, elle fut confiée à deux Adminiftrateurs,
dont le génic & l'union la rendirent encore plus importante. à
Leur idée la plus heureufe fut de déterminer les habitans
employer l'eau qui couloit fans utilité dans des plaines immenfes, pour en augmenter la fertilité. Alors on vit s'ouvrir
de toute part des canaux qui roulerent en quelque forte des
flots d'or, en fécondant des femences précieufes. Des routes
plus commodes firent communiquer les diverfes parties de la
Colonie entr'elles. La popularion s'accrut doublement, parce
les Colons goûtant fous des Chefs juftes & éclairés, les
que douceurs d'une adminiftration paternelle, s'arrêterent un inftant dans leurs foyers, oà cet avantage attiroit encore les
Européens.
de civilifation changea auffi les
Mais ce nouveau degré
d'autres événemens
moeurs du fecond âge de la Colonie, que
devoient faire varier encore.
La perte de quelques-unes de nos Colonies n'ayant que trop
appris ce qu'on pouvoit craindre pour les autres, des domination Régimens
y pafferent en 1762, pour les conferver fous la
françoife. Ces défenfeurs de la Patrie, qui ne font pas toujours
les gardiens des mceurs, n'affermirent celles de Saint-Do- démingue. L'ennemi ne fit rien perdre à R Colonie, qui fe
fendit moins bien de T'exemple de ceux qui veilloient à fa
sûreté; & parmi les maux d'une guerre récente, il ne feroit
peut-être pas injufte de compter une feconde fois en ce moment celui d'avoir été le féjour d'une grande quantité de
& même d'Aventuriers, que ces
Troupes; 7 de Navigateurs, faire éclorre. Jettons un couptems de fermentation femblent
telle
d'ceil fur la partie françoife de Saint-Domingue,
qu'elle
eft reftée après toutes ces révolutions. individus, dont 350,000
On y. compte Efclaves, environ font 380,000 noirs ou iffus de Negres; nous en
Affranchis ailleurs. &
Dans le nombre des Blancs, on ne pout
parlerons
même d'Aventuriers, que ces
Troupes; 7 de Navigateurs, faire éclorre. Jettons un couptems de fermentation femblent
telle
d'ceil fur la partie françoife de Saint-Domingue,
qu'elle
eft reftée après toutes ces révolutions. individus, dont 350,000
On y. compte Efclaves, environ font 380,000 noirs ou iffus de Negres; nous en
Affranchis ailleurs. &
Dans le nombre des Blancs, on ne pout
parlerons --- Page 13 ---
plus d'un quart 7 de Créoles ou nés dans le
gueres encore compter les femmes en forment-elles la majeure partie; ;
pays, le refte eft compofé d'Européens des diverfes Provinces
de France, auxquels font mélés quelques Etrangers & des
Créoles des autres Colonies.
Les Européens qui viennent à Saint-Domingue, ont com-'
munément une rude épreuve à fupporter à Tépoque du débarquement. Lorfqu'on a quitté fon pays avec l'etpoir d'une
fortune qui femble placée fur le rivage Américain, &
trouve ifolé & fans reffources, on voudroit porter le
iee
sy en arriere, mais il n'eft plus tems 3 des befoins qu'on ne peur
fatisfaire qu'à grands frais, 2 parce que tout eft coûteux, fe
multiplient; l'avenir prend une forme hideufe,le fang
la fievre ardente de ces climats brolans arrive, & la mort
CaELA
fouvent le terme de projets aufli courts qu'infenfés 5 mais la
Métropole a fes inutiles, fes téméraires, fes enfans crédules,
fes citoyens dangereux peut-être, & ils ne manqueront pas
à la terre qui les moiffonne.
confidérer
Mais loriqu'un arrivant a un afyle, d'oà il le lendemain fans
il doit s'occuper ce
PSe
inquiétude,
de lui le luxe de la mode. Il ne lui demande pas des
SCRE
riches, mais légeres, des toiles que la fineffe de leur tiffu
aient rendu très-colteufes, & dont il relevera la fimplicité
par des bijoux dont l'oeil puiffe êrre frappé. C'eft le premicr
emploi quil doit faire de fes gains ou de fon crédit, c'eft
la livrée coloniale. Ne la point porter, c'eft fe déprécier foimême, ou prendre l'air d'un cenfeur dans un pays où l'on
s'eft promis de n'en pas écouter.
Il eft un autre foin non moins important, c'eft de parler
de fa naiffance, afin d'en impofer. On fupplée même dans
ce genre à la réalité, & cette partie de l'invention eft
affez fruétueufement cultivée. Du moins faut-il taire fon origine lorfqu'elle n'a rien de noble, & c'eft déja trop d'avoir
à redouter
l'envie ne révele des vérités prifes au-delà
des mers. Hefic eft même la force de Phabitude qu'on contraéte à Saint-Domingue, - 2 de fe croire annobli par fon feul
fupplée même dans
ce genre à la réalité, & cette partie de l'invention eft
affez fruétueufement cultivée. Du moins faut-il taire fon origine lorfqu'elle n'a rien de noble, & c'eft déja trop d'avoir
à redouter
l'envie ne révele des vérités prifes au-delà
des mers. Hefic eft même la force de Phabitude qu'on contraéte à Saint-Domingue, - 2 de fe croire annobli par fon feul --- Page 14 --- féjour dans IIle; qu'il eft des Européens qui rompent tout
commerce avec leur famille, qui la fuient en repaffant en
France, & qui détournent avec grand foin leurs regards du
lieu où ils appercevroient Thumilité du toit paternel. Ils fe
choififfent enfin un héritier dans. la Colonie pour garantir
leur mémoire de la honte que répandroient fur elle des parens
groffiers qui viendroient recueillir leur fucceffion.
Parmi les moyens de faire fortune, celui des
fit long-tems compté comme l'un des
mariages
effet il étoit doux
plus rapides 2 & en
d'arriver tout d'un coup à un fort brillant
par une voie que les graces & la beauté pouvoient avoir
pris foin d'embellir. Mais les Colons inftruits par les chagrins
qu'ils ont trop fouvent recueillis
prix de tous leurs facrifices, à ne plus juger de la utcenal des amans de leurs
filles
leurs propres fentimens 2 ne font plus auffi faciles
à Iufer D'ailleurs, aujourd'hui que l'or du Nouveau-Monde
eft foigneufement recherché, 2 même par ceux qui fembleroient faits pour ne rien envier, nos jeunes Créoles favent
qu'elles peuvent prétendre aux plus brillantes alliances lorfqu'elles font riches, &c leur amour-propre écarte tous ceux
qui n'ont pas de quoi le flatter.
Il fe forme à Saint-Domingue très-peu de ces liaifons
agréables, qu'on nomme de la focieté. Les hommes, tout
occupés de leurs affaires 2 ne fe raffemblent en quelque
forte que pour en parler; & les femmes fe réuniffent peu.
Cependant, à certaines époques, des fêtes rapprochent
prefque tous les Habitans de la. même Ville & de fes environs. C'eft principalement le bal
jouit de ce privilege.
Tout sy anime, , tout y peint la Les femmes mêmes,
en y perdant leur contenance langoureufe 2 femblent s'y
rechercher, & la retraite de quelques-unes d'entr'elles devient un fignal pour que les autres quittent la danfe. On:
croiroit que, ne formant qu'une feule famille, elles ne
goitent de plaifir qu'aurant qu'elles le partagent toutes. Quel
dommage que ce mouvement de tendreffe apparente ait
befoin d'un bal nouveau pour reparoître !
Les
peint la Les femmes mêmes,
en y perdant leur contenance langoureufe 2 femblent s'y
rechercher, & la retraite de quelques-unes d'entr'elles devient un fignal pour que les autres quittent la danfe. On:
croiroit que, ne formant qu'une feule famille, elles ne
goitent de plaifir qu'aurant qu'elles le partagent toutes. Quel
dommage que ce mouvement de tendreffe apparente ait
befoin d'un bal nouveau pour reparoître !
Les --- Page 15 ---
Les hommes ont encore un 9 point de ralliement, mais il
eft étranger aux femmes : c'eft dans ces lieux où P'on établit
fon bonheur fur l'infortune d'autrui; où lon eft appellé généreux pour avoir fu faire contraéter à un être quelquefois
au défeipoir, des dettes qu'on a décorées du nom facré
d'honneur, oh l'on va oublier enfin qu'on eft époux,
La paffion du jeu eft prefque générale, 9 8c
un
PaBICt
citoyen. des écueils les plus dangereux pour ceux qui arrivent à SaintDomingue ; mais fi Pon fe préferve de cette contagion il
eft plus difficile de réfiftet aux attraits d'une autre pafion
dont la nature fc plait à mettre le germe dans tous les
coeurs. On ne trouve pas à Saint-Domingue, comme dans
les grandes Villes d'Europe, , le fpe@tacle dégoûtant d'un fexe
attaqué par celui qui doit favoir fe défendre pour embellir
fa défaite. Mais on n'y eft pas protégé non plus par cette
décence publique qui préferve les moeurs dans les lieux où
lon rougit de la dépravation des Capitales. Des femmes condamnées par leur couleur à Tabjection 2 fe vengent de cette
infamie politique en protégeant les foibleffes de leurs defpotes.
Elles ne les provoquent pas ; mais elles favent
cédant,
elles
& cette perfuafion n'eft pas
à la
2NCaSE
triomphent,
vertu.
Et comment leur empire ne feroit-il auffi puiffant? On
s'expatrie le plus fouvent dans l'âge où Res defirs font effervefcens. On vient quelquefois des'affranchire del la tutele de parens
dont la furveillance gêne la jeuneffe, & tout-à-coup, maître
de foi, on fe trouve expofé à la féduétion la plus dangereufe 2
puifque la caufe en eft en nous-mêmes. Il faudroit donc un
courage éprouvé pour échapper à un pareil danger, & l'on
répere tant à Saint-Domingue que le climat défend d'efpérer
la viétoire, qu'on eft peu tenté de la difputer. On fe livre
donc à fon penchant, & calculant la vie plutôt par l'emploi
agréable
en fait, que par fa durée, on arrive rapidement
au terme E1 la deftruétion. Heureux encore quand des Efcuqu'on croiroit chargés d'un foin contraire à celui qu'on
ertir en
ne l'accélerent pas!
B
répere tant à Saint-Domingue que le climat défend d'efpérer
la viétoire, qu'on eft peu tenté de la difputer. On fe livre
donc à fon penchant, & calculant la vie plutôt par l'emploi
agréable
en fait, que par fa durée, on arrive rapidement
au terme E1 la deftruétion. Heureux encore quand des Efcuqu'on croiroit chargés d'un foin contraire à celui qu'on
ertir en
ne l'accélerent pas!
B --- Page 16 ---
%
IO
L'intempérance eft encore un défaut affez commun à SaintDomingue. La grande chaleur diminuant les forces, on veut
les réparer par des alimens fortement affaifonnés. L'on a banni
des repas cette joie tumultueufe des anciens Colons, qui annonçoit au loin la perte de leur raifon; mais on traite toujouss
à l'Américaine, 2 c'eft-à-dire avec profufion : auffi ne s'eft-on
pas encore entiérement familiarifé avec les furtouts, ces
fites muets 2 dont lélégance ne confole pas toujours para- les
convives de ce qu'ils leur enlevent.
Tout prend à Saint-Domingue un extérieur d'opulence
étonne les arrivans. Cette foule d'efclaves qui attendent qui les
ordres; & même les fignes d'un feul homme, donne un air de
grandeur à celui qui leur commande. Il eft de la dignité d'un
homme riche d'avoir quatre fois autant de domeftiques
lui en faut. Les femmes ont principalement le talent de
vironner d'une cohorte
De
inutile, 2 prife dans leur fexe même. Et
ce qu'il eft difficile de concilier avec la jaloufie que leur
caufent quelquefois ces fuivantes rembrunies, c'eft T'attention
de les choifir jolies, de rendre leur parure élégante; tant il eft
vrai que Torgueil commande à tout.
Le bien fuprême pour un Européen, eft de fe faire fervir.
Il loue un efclave, en attendant qu'il puiffe en avoir en
priété. Il eft affez étonnant que les maitres les plus
foient ceux
ont
CCuRTeE
qui
pris naiffance dans des climats où l'on
paroit révolté du feul mot d'efclavage. Malheur fur-tout à
l"Africain infortuné que le fort livre alun de ces êtres fans
éducation, dont la deftination étoit peut-être de fervir euxmêmes dans leur pays : iln'ef point de maux qu'il ne doive
appréhender.
Les logemens ne font pas meublés avec recherche, mais ils
font vaftes &c multipliés pour fe garantir de la chaleur, &
ufer d'une propreté falutaire, qui eft pouffée au plus haut
point. Des maifons prefque toujours avec un feul rez-dechauffée, & même en bois dans certains lieux, à caufe des
tremblemens de terre, forment la plupart des Villes &x des
Bourgs dont les rues font tirées au cordeau,
hender.
Les logemens ne font pas meublés avec recherche, mais ils
font vaftes &c multipliés pour fe garantir de la chaleur, &
ufer d'une propreté falutaire, qui eft pouffée au plus haut
point. Des maifons prefque toujours avec un feul rez-dechauffée, & même en bois dans certains lieux, à caufe des
tremblemens de terre, forment la plupart des Villes &x des
Bourgs dont les rues font tirées au cordeau, --- Page 17 ---
II
On voit peu d'édifices publics,fi ce n'eft dans la ville du
qui offre un enfemble qu'on n'attend pas à un auffi
Ci éloignement de la Métropole. Les Eglifes, fi l'on en
excepte aufli celle du Cap, ne font remarquables que
leur extrême
,
n'attefte que trop
les
fasir
fimplicité, qui
que
tans François de Saint-Domingue ne font pas dévots. Ce
trait n'eft pas celui qui les diftingue le moins des Efpagnols,
leurs Nous voifins. avons déjà dit qu'ily avoit peu de fociété à SaintDomingue, mais c'eft fur-toutà la campagne que l'on vit ifolé.
Les Propriétaires des Manufa@tures à fucre ou à indigo, les
plus riches de toutes, font prefque toujours en France. Leurs
Régifleurs, expofés à être changés au moindre caprice, n'ont
pas cet clprit de réfidence qui fait les liaifons douces & durablés. D'ailleurs, la manie générale dans toute la Colonie, 2
c'eft de parler de retour ou de
en France. Chacun
répete quil part l'année prochaine, ESET , lon ne fe regarde
dans une terre où l'on trouve fi
8uc
comme des Voyageurs
vent fon dernier atyle.
fait
rendre
On fent combien cet efprit fugitif eft peu
pour
la fociété agréable. En arrivant à Saint-Domingue, on eft
étranger à prefque tous ceux qu'on y trouve. On ne leur
parle le plus fouvent
pour leur annoncer le projet de
les quitter. Cette euntit.te idée eft tellement familiere,
qu'on fe refufe ces riens commodes qui donnent du charme
à l'exiftence. Un Habitant fe regarde comme campé fur un
bien de plufieurs millions. Sa demeure eft celle d'un ufufruitier
déjà vieux; ; fon luxe, car il lui en faut, eft en domeftiques,
en bonne chère, 8c l'on croiroit qu'il n'eft logé qu'en hôtel
garni. Tandis qu'il brûle de quitter la Colonie, & que 2, par une
extrême inconféquence, il fait des dépenfes qui Py retiennent,
les Habitans cultivateurs des montagnes cherchent à fe dédommager de la médiocrité de leur fort par le plaifir de fe
raffembler. Il ne leur faudroit pour être heureux
la
néceffaire
contempler
paifiblement De
lofophie
pour
AIRE
fertiles fur lefquelles leur vue fe promene quelquefois.
B ij
Colonie, & que 2, par une
extrême inconféquence, il fait des dépenfes qui Py retiennent,
les Habitans cultivateurs des montagnes cherchent à fe dédommager de la médiocrité de leur fort par le plaifir de fe
raffembler. Il ne leur faudroit pour être heureux
la
néceffaire
contempler
paifiblement De
lofophie
pour
AIRE
fertiles fur lefquelles leur vue fe promene quelquefois.
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:
Cette maniere de vivre ainfi féparé dans les
l'on habite toujours, eft un monifde
campagnes accueillir
E Voyageurs
plus pour
qui jettent quelque variété dans un
monotone. Dans un pays vafte, od l'on eft opulent, ou plan il
a
point de poftes, oà des auberges en petit nombre ne fervent n'y
qu'à des individus qui n'ont pas des relations dans la Colonie,
Thofpitalité prend un caraétere de générofité qui honore ceux
quil'exercent. II eft des Habitans qui facrifient un capital de
plus de 30,000 livres en chevaux, chaifes & Efelaves-Cochers
pour la feule commodité de ceux qui ont befoin d'aller d'un
point à un autre de la Colonie. Mais de quoi n'abufe-t-on
pas ! Il y auroit trop à rougir pour lesEuropéens, de révéler
les fcènes par lefquelles ils fe font efforcés de rendre les
Colons diffciles fur ce point. Malgré cette défobligeante expérience, , un homme avoué par l'ami d'un feul Habitant,
encore entreprendre de faire le tour de la Colonie ; & fi F921
qualités perfonnelles en font un hôte aimable, il eft far d'emporter des regrets de tous les lieux dont une recommandation
fucceffive lui aura ouvert l'accès.
Le caraétere créole fe fait aufli remarquer à la
des
voitures. De petits chevaux de médiocre apparence rapidité font
courir aux chaifes, ou efpece de cabriolets qu'ils
partrois & méme quatre lieues par heure. Cette viteffe emportent,
P'habitude de vouloir avec énergie & d'être obéi avec annonce
tude. Le Nègre poftillon qui connoût le génic de fon prompriexcite fans ceffe fes courfiers, & met de la gloire maitre à n'être ,
point devancé. C'eft donc encore. un article de luxe
les Habitans que celui des chevaux, d'autant que pour le pour
léger motif, on expédie un Mcflager à cheval,
la plus
de fa courfe & aux cris dont il anime fa monture qua couverte rapidité
de fueur, on prendroit pour un Courrier qui porte la nouvelle
d'un événement qui peut intéreffer toute la Colonie. Auffi les
Nègres difent-ils affez plaifamment que les chevaux font leurs
Negres.
Depuisenviron 25 ans, on a établi des fpe@tacles dans
Villes de la Colonie, La Tragédie & la Comédie y ont cinq un
à cheval,
la plus
de fa courfe & aux cris dont il anime fa monture qua couverte rapidité
de fueur, on prendroit pour un Courrier qui porte la nouvelle
d'un événement qui peut intéreffer toute la Colonie. Auffi les
Nègres difent-ils affez plaifamment que les chevaux font leurs
Negres.
Depuisenviron 25 ans, on a établi des fpe@tacles dans
Villes de la Colonie, La Tragédie & la Comédie y ont cinq un --- Page 19 ---
Temple commun, comme dans les Villes de Province : 2 à
l'imitation defquelles la Tragédie prend quelquefois le ton de
la Mufe comique, en empruntant les organes confacrés à
cette derniere. Le Speétacle eft affez fréquenté: c'eft un point
de réunion
parler d'affaires. Les femmes y font parade
de leurs POLEBEL & de leurs adorateurs; elles s'y épient, &
la médifance prend de l'aliment. Ile eft mêmedes oblervations
qu'on peut CEZE à l'entrée du Speétacle, un jour où une Piece,
ou quelque autre motif, y attire un certain concours. On y
remarque, 7
exemple 7 que prefque toutes les femmes font
mifes avec Rar même élégance, ce qui apprend qu'à SaintDomingue cefexe charmant n'eft diftingue qu'en deux claffes,
les jolies & celles qui ne le font pas..
Nous avons dit dans un autre lieu que les femmes de SaintDomingue eftimoient beaucoup le courage. Il n'eft malheureufement que trop facile de leur prouver qu'on eft
d'elles à cet égard. La plus grande preuve du peu de
lité de
ARES
Saint-Domingue 2 c'eft ce faux point d'honneur
maitrife encore l'opinion. Dans un pays où la fortune
tant de
PX
rivaux, il eft difficile de prendre ces dehors
qui font peut-être les premieres gardes de la fureté polis,
L'habitude de commander aux Efclaves, & de n'y trouver publique,
de la foumiflion, rend néceffairement fufceptible, & la que néceffité d'affimiler les Colons, défenfeurs de leurs
foyers, aux Militaires du Royaume, 2 ajoute encore à la propres force
d'un préjugé auffi ancien que la Colonie, & donne même
aux Magittrats un extérieur guerrier. Mais TE font loin de
nous ces temps d'horreur où les premiers Colons, après s'être
fervi de leur épée pour conquérir, en avoient encore befoin
pour contenir leurs farouches compagnons. Gardons
des
occafions importantes cette noble herté
ne pour
une race belliqueufe; mais lorfque notre Rcutere dépare n'eft pas
compromis, lorlquel'ennemi ne nous menace 7
point
les douceurs dela concorde parmi nos plaifirs t plus comptons doux.
Nous le répétons, les Habitans de Saint-I Domingue font
francs & généreux. Je fais qu'on leur reproche le fafte qu'ils
befoin
pour contenir leurs farouches compagnons. Gardons
des
occafions importantes cette noble herté
ne pour
une race belliqueufe; mais lorfque notre Rcutere dépare n'eft pas
compromis, lorlquel'ennemi ne nous menace 7
point
les douceurs dela concorde parmi nos plaifirs t plus comptons doux.
Nous le répétons, les Habitans de Saint-I Domingue font
francs & généreux. Je fais qu'on leur reproche le fafte qu'ils --- Page 20 ---
mélent quelquefois aux belles aétions , mais cette oftentation
annonce une haute eftime de foi, & le fentiment n'enfanta
jamais rien dont 011 doive rougir. Enfin, pour changer cette
ifle précieufe 2 dont le commerce a élevé dans le Koyaume
des villes
étonnent par leur magnificence, en un féjour
où lon P3 jouir des biens qu'elle produit avec profufion, ,
il ne faut qu'amener les Habitans à la confidérer comme leur
patrie. C'eft au Gouvernement qu'il appartient de produire
cette heureufe révolution , ce font les Chefs qui ont le bonheur de repréfenter, à 2000 lieues 2 un Prince jufte & bienfaifant 2
doivent avoir l'orgueil de faire aimer une terre
que l'on Ra en efprit 2 lors méme que l'intérêt y enchaine. --- Page 21 --- --- Page 22 --- --- Page 23 --- --- Page 24 --- --- Page 25 ---
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