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TARSEILLE
ET
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LEFEBVRE ET C
CHEZ JULES
LIBRAIRES ÉDITEURS,
No. 18.
RUE DES GRANDS - AUGUSTINS 7
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1830.
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OSSOLINSKI,
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MARSEILLE ET Sr-DOMINGUE. --- Page 4 ---
BOURGES, IMP. DE M"e,. SOUCHOIS ET COMP°. --- Page 5 ---
OSSOLINSKI,
OU
MARSEILLE ET Sr-DOMINGUE,
APRÈS 1794 ET EN 1815.
MEMOIRES CONTEMPORAINS
RECUEILLIS ET PUBLIÉS
Dar 6.-S. Alasse.
TOME IV.
Hlistoria 4uoquo modo scripta! !
C'est pourtant de T'histoire, de quelque
maniire que cela soit dit!
PARIS,
JULES LEFEBVRE ET C., IIBBAIRES-ÉDIECAS,
RUE DES GRANBS-AUGUSTINS, No. 18.
1830.
ET Sr-DOMINGUE,
APRÈS 1794 ET EN 1815.
MEMOIRES CONTEMPORAINS
RECUEILLIS ET PUBLIÉS
Dar 6.-S. Alasse.
TOME IV.
Hlistoria 4uoquo modo scripta! !
C'est pourtant de T'histoire, de quelque
maniire que cela soit dit!
PARIS,
JULES LEFEBVRE ET C., IIBBAIRES-ÉDIECAS,
RUE DES GRANBS-AUGUSTINS, No. 18.
1830. --- Page 6 --- --- Page 7 ---
OSSOLINSEI,
OU
MARSEILLE ET Sr-DOMINGUE.
CHAPITRE Ier.
RETOUR A L'IE DE CUBA DES FBANÇAIS BANNIS.
MALADIE ET MORT DE MA FILLE.
QUAND l'Europe fut pacifiée, et que
le Nouveau-Monde, à son tour, reçut
dans son sein cet impérissable fléau de
IV
I --- Page 8 ---
(2)
la guerre qu'on voit renaître de ses cendres comme le Phénix, ct se remontrer
toujours inévitablement dans quelque
parlie du globe, les malheurs vinrent
fondre sur ma chaumière. Je n'étais
pourtant point mélé dans ces débats politiques auxquels 'Amérique espagnole
devait être si long-temps livrée. D'ailleurs, 7 l'ile de Cuba fut exempte de
troubles, et le calme le plus profond,
la sérénitéla plus parfaitey succéda bientôt à cette agitation des esprits qu'on
avait pu redouter un moment, alors
que l'autorité du roi était comme voilée, sinon tout - à - fait méconnue, au
milieu d'un peuple soulevé, qui pourtant, et en général, ne voulait se mouvoir et combattre que pour elle.
La plupart des Français qu'on avait --- Page 9 ---
(3)
cru devoir bannir quelques années auparavant, retournérent. Celui qui avait
donné un commencement d'exécution
au dessein d'enlever Philippe, et qui se
fesait appeler M. Duval, vint me voir,
malgré ce qui s'était passé. Fleurette
avait eu enfin connaissance des torts
indignes auxquels cet homme avait osé
se porter. Sans paraitre en avoir gardé
la mémoire, elle l'accueillit néanmoins
avec une froideur que M. Duval dut regarder comme un outrage de la part
d'une fernme qui n'était point blanche.
Comme il aimait beaucoup à parler, et
toujours sur les mêmes matières et du
même slyle, 2 il ne se rebuta point ;
nous avions à essuyer, de temps en
temps, ses longues bordées de déraisons, qu'il s'imaginait être des accès de
verve philosophique, et que Fleurette --- Page 10 ---
(4)
supportait avec une patience dont cllc
croyait que les égards prescrits à sa couleur noire lui fesaient un devoir : si
moi-même je ne m'en offensais point,
c'était par rapport à Fleurette.
Je n'aurais plus parlé de cet homme 2
s'il n'avait contribué pour sa part aux
malheurs qui vinrent bientôt m'assaillir:
Les Grecs, quand un accident fàcheux
leur arrive, disent en proverbe : O malheur! je te remercie, si tu viens seul !
J'aurais bien pu dire de même, sans
pouvoir rompre davantage ce fatal enchainement de maux dont j'étais menacé.
Ma fille se prit tout à coupà grandir
plus que ne le comportait son age; cette
procérité suspecte me causa d'abord
quelques alarmes : je me rappelai que
'assaillir:
Les Grecs, quand un accident fàcheux
leur arrive, disent en proverbe : O malheur! je te remercie, si tu viens seul !
J'aurais bien pu dire de même, sans
pouvoir rompre davantage ce fatal enchainement de maux dont j'étais menacé.
Ma fille se prit tout à coupà grandir
plus que ne le comportait son age; cette
procérité suspecte me causa d'abord
quelques alarmes : je me rappelai que --- Page 11 ---
(5)
deux de mes soeurs avaient été emportées bien jeunes encore par celte précipitalion de la nature qui ne lui permet
pas d'achever parfaitement son ouvrage
et de completterles organes qui doivent
y attacher quelque durée. Il se trouva
que Fleurette pensait moins à ce danger
que moi; mais au premicr mot que je.
proférai, SCS craintes s'éveillèrent et devinrent extrèmes. Dès ce moment,
commença un cours d'inquiétudes maternelles qui ne devait plus s'arrèter.
Averti par le fatal succès des premières
observations quej'avais communiquées,
je me mis,à garder un silence qui ne fut
pas plus heureux: ; on l'interprétait
comme un assentiment involontaire aux
alarmes que j'avais moi-mème fait naitre. Je voulus ensuite combattre les opinions sinistres qu'inspirait la vuc de ma --- Page 12 ---
(6)
fille grandissant à mesure qu'elle devenait plus languissante et plus faible;
mais je n'étais pas le maitre d'apporter
à mes objections moins de gaucherie
qu'à mon silence; il aurait fallu pour
cela qu'elles fussent plus franches, et
que dans les terreurs d'une mère, il y
eût pour moi une contagion moins irrésistible.
Philippe ne réussissait pas mieux à déguiser ses craintes, et notre situation à
tous étaitinfiniment triste. Le dimanche,
quand nous allions à la messe, les personnes qui d'habitude caressaient notre
pauvre Marie, la trouvaient changée et
le disaient. C'était pour Fleurette une
occasion de pleurs, elle les retenait devant le monde; mais ils s'échappaient
aussitôt qu'elle était seule. Elle finit par --- Page 13 ---
(7)
ne plus aller à ce rendez-vous religicux,
qui pourtant lui était fort agréable ainsi
qu'à sa fille. L'état de celle-ci devenait
toujours plus inquiétant, et fournissait,
de plus en plus, matière aux observations désespérantes.
Je n'avais pas attendu jusque-là pour
appeler un médecin; il en vint un de
Matanzas qui avait de la réputation. Il
donna quelques soins à Marie, ensuite il
nous indiqua un de ses confrères vivant
sur une habitation qui n'était qu'à deux
lieues de chez nous: 2 et pouvant ainsi
plus facilement suivre la maladie. Ce
dernier était un Piémontais franc, quoiqu'un peu dur, et qui, dès les premiers
jours, ne me laissa point d'espoir. Je le
conjurai de ne rien faire connaitre à ma
femme de ce qu'il pensait, et nous lais-
donna quelques soins à Marie, ensuite il
nous indiqua un de ses confrères vivant
sur une habitation qui n'était qu'à deux
lieues de chez nous: 2 et pouvant ainsi
plus facilement suivre la maladie. Ce
dernier était un Piémontais franc, quoiqu'un peu dur, et qui, dès les premiers
jours, ne me laissa point d'espoir. Je le
conjurai de ne rien faire connaitre à ma
femme de ce qu'il pensait, et nous lais- --- Page 14 ---
(8)
sâmes Fleurcite sc nourrir de ces illusions que tout combat, que tout détruit,
et qui se raniment sans cesse. Et comment aurait-elle pu, sans illusions, ne
pas succomber avant sa fille, qui s'en allait dépérissant sous ses yeux 2 sous ses
yeux qu'elle ne fermait pas même pour
quclques instans de sommeil. Quant à
moi, qui avais sans cesse à me rendre
soitauprès du médecin, soit à Matanzas,
pour des remèdes, j'aurais eu moins à
souffrir, ma douleur étant ainsi continucllement distraite, si l'affreuse certitude que tant de soins n'auraient aucun
succès ne m'eût été donnée.
Philippe, de son côté, allait cherchant des simples qu'il disait salutaires,
et Fleurette avait plus de foi à ces remèdes qu'à tous ceux qui étaient pres- --- Page 15 ---
(9)
crits par le médecin. Leur effet pouvait
être nul; mais du moins ils contribuaient
à entretenir, en elle, ces illusions qui la
soutenaient un peu contre tant de fatigues d'esprit et de corps.
A mesure que le mal acquérait plus
de forces, la pauvresMarie sentait davantage le besoin de nous consoler ellemême. Il n'est guère facile d'imaginer
que tant de sagesse fût dans la tête d'un
enfant, et qu'il pût sortir d'un coeur si
jeune, des expressions à la fois si profondes et si tendres'Quand elle montrait
cette résignation parfaite à un sort dont
clle n'avait pas l'expérience, mais qu'à
l'aspect de nos douleurs elle devait
supposer bien triste, nous avions les
plus grands efforts à faire pour ne pas
fondre en larmes devant elle. La patience --- Page 16 ---
IO )
d'un homme au milieu des souffrances
est sublime, mais celle d'un enfant a
quelque chose de céleste; lorsque je serai avec les anges, nous disait-elle, je
prierai le bon Dieu et la bonne Vierge
pour vous, qui m'avez tant aimée.
Philippe qui, auprès de madame Dubourg, avait puisé une grande simplicité
religieuse, nous disait avec confiance
qu'un tel souvenir des anges, du bon
Dieu et de la bonne Vierge était signe
qu'ils viendraientlui porter secours et la
guérir; puis, quand tout espoir fut évanoui, il pensa qu'elle avait eu, dès ce
monde, une vision d'esprits célestes et
qu'elle venait d'être par eux enlevée
afin de passer l'éternité dans leur sein.
Mais cette résignation religieuse n'était pas encore au pouvoir de Fleurette.
use, nous disait avec confiance
qu'un tel souvenir des anges, du bon
Dieu et de la bonne Vierge était signe
qu'ils viendraientlui porter secours et la
guérir; puis, quand tout espoir fut évanoui, il pensa qu'elle avait eu, dès ce
monde, une vision d'esprits célestes et
qu'elle venait d'être par eux enlevée
afin de passer l'éternité dans leur sein.
Mais cette résignation religieuse n'était pas encore au pouvoir de Fleurette. --- Page 17 ---
(I) )
Penchée sur le corps glacé de sa fille, 2
comme dans ces momens où sa tendresse inquiète épiait encore un dernier
souffle, elle ressemblait à une statue que
l'artiste aurait douée des plus profondes
expressions de la douleur, sans avoir
pu toutefois lui donner cette possibilité
d'agir dontl'absence annoncera toujours
qu'on n'a devant soi qu'un bloc de
pierre ; sesi mains étaient tombées sur sa
poitrine, ses doigts étaient entrelacés: ;
sa respiration paraissait être supprimée. 7
et cet état se prolongeait.
Moi-même je demeurai long-temps
immobile. La conviction de la mort de
Marie ne pénétrait pas dans mon âme.
Mes yeux contemplaient avec un étonnement stupide ce corps sans mouve- --- Page 18 ---
(12)
ment, ces traits que le calme du trépas
semblait rendre encore plus doux.
Je fis au père de Fleurette un signe,
et il sortit aussitôt pour aller exécuter
une tâche bien douloureuse ; quand il
fut de retour, nous nous mimes tous
deux en devoir de porter à sa dernière
demcure ce qui nous restait de celte enfant si bonne et si obéissante, dont la
vue charmait tant autrefois le coeur de
son père et deson aieul. Mais Fleurette
s'élançant tout-à-coup sur ces restes
inanimés, les serra étroitement dans
ses bras ; ct, laissant échapper de sa
bouche toutes les expressions de fureur
dont on croit accabler ses plus mortels
ennemis, elle nous navra de tristesse,
en nous révélant ainsi tout son désespoir. Non, vous ne m'enleverez pas --- Page 19 ---
(13)
Marie, 2 disait-elle, Marie, à qui j'ai
donné lej jour, à quij'ai donné mon lait;
ct, en certains momens, elle semblait
vouloir la rappeler à la vie en l'approchaut avec tendresse de son sein.
Cet état d'irritation ne nous effrayait
pas moins que l'immobilité précédente;
nous ne concevions pas qu'une femme
pût résister à des impressions si fortes 2
et nous craignions qu'un anéantissement total n'en fût bientôt le terme 2
quand le père Félix, qui était venu souvent nous voir durant la maladie, entra.
Ilm'embrassa en pleurant, il embrassa
Philippe, il prit dans ses bras Fleurette,
qui sentit tomber sur sa joue quelques
Iarmes. Ces larmes du vénérable serviteur de Dieu, firent l'effet de T'huile
pût résister à des impressions si fortes 2
et nous craignions qu'un anéantissement total n'en fût bientôt le terme 2
quand le père Félix, qui était venu souvent nous voir durant la maladie, entra.
Ilm'embrassa en pleurant, il embrassa
Philippe, il prit dans ses bras Fleurette,
qui sentit tomber sur sa joue quelques
Iarmes. Ces larmes du vénérable serviteur de Dieu, firent l'effet de T'huile --- Page 20 ---
(14)
qu'on répand sur les flots agités et qui
les apaise.
Fleurette laissa le corps de sa fille;
elle suivit le père Félix qui - la tenait par
la main, et qui l'entraina sur un siége
où ils se mirent à pleurer ensemble.
Quelques-unes de ces paroles que la religion réserve pour les grandes douleurs,
et qui sortaient avec peine 2 entrecoupées qu'elles étaient de sanglots, interrompirent le silence de désolation qui
régnait dans ma cabane. Nous profitâmes
de ces momens pour enlever le corps
de Marie, sans que Fleurette, dont le
père Félix avait attiré la tête sur son
sein 2 pût s'en apercevoir. Quand
nous rentrâmes, elle jeta sur nous un
long regard, qui nous déchira l'âme; --- Page 21 ---
(15)
puis clle nous dit d'une voix étouffée :
Je ne la verrai donc plus !
Son affliction était devenue moins inquiétante ; après le départ du bon religieux, elle se jeta sur son lit. Il y avait
plusieurs semaines que le sommeil avait
à peine effleuré ses paupières : elle s'endormit profondément et ne s'éveilla que
le lendemain au matin. Son premier
mouvement fut de sortir. Elle se mit
à chercher l'endroit où l'on avait déposé
sa fille, et, par une sorte d'instinct, elle
l'eut bientôt trouvé. Nous la suivions à
distance.
La fosse avait été creusée dans le voisinage de cette grotte où nous passâmes
notre première nuit, quand nous étions
venus nous établiràl'Elysée. C'était dans --- Page 22 ---
(16)
un endroit agreste ; un beau pied de
poincillade et quelques pois de Guinée
y avaient cru sans culture. Philippe les
avait ménagés en remuant la terre; ; ils
prétaient un peu d'ombrage à la dernière
couche de Marie, ct, pendant la nuit, 7
quelques-unes de leurs fleurs étaient
tombées sur le sol qui recouvrait mon
enfant. Ces fleurs, dont les unes sont
jaunes, et les autres d'un vifincarnat, 2
formaient sur la couleur rougeâtre du
sol, un contraste de splendeur et de
deuil, qui se reproduisait en même
temps dans l'ombre allongée des rochers
voisins et dans l'éblouissant éclat d'une
belle matinée. Je me tournai vers l'astre
qui avait sitôt retiré sa lumière à un être
si aimable, et qui nous promettait un
contentement si doux, et, dans ma douleur, je lui reprochai, en quelque sorte, 2 --- Page 23 ---
(17)
sa durée, cette durée éternelle qui lui
permet de voir briller et s'éteindre tant
de générations humaines!
De toutes les images d'un temps qui
n'est plus, celle-ci est restée le plus profondément empreinte dans mon souvenir. Elle me jette, toutes les fois qu'elle
revient avec sa force non épuisée, dans
une tristesse pénible, et dont pourtant
je n'aime point à me distraire, car je
retrouve, en m'y livrant, et Fleurette
et ma fille, ct le vertueux Philippe et
cet admirable séjour où pendant plusieurs années je fus si heureux! !
IY
1 *
!
De toutes les images d'un temps qui
n'est plus, celle-ci est restée le plus profondément empreinte dans mon souvenir. Elle me jette, toutes les fois qu'elle
revient avec sa force non épuisée, dans
une tristesse pénible, et dont pourtant
je n'aime point à me distraire, car je
retrouve, en m'y livrant, et Fleurette
et ma fille, ct le vertueux Philippe et
cet admirable séjour où pendant plusieurs années je fus si heureux! !
IY
1 * --- Page 24 ---
(18)
CHAPITRE II.
DOULEUR PROLONGÉE DE FLEURETTE.
FLEURETTE prit l'habitude de venir en
ce licu de regret et de mélancolie où reposait notre enfant; tantôt elle y restait
immobile comme en ces premiers momens où notre perte fut certaine; ; tantôt, assise sur un bloc de rocher, elle --- Page 25 ---
(19)
parlait à Marie et croyait lui répondre ;
ou bien, tombant à genoux, les mains
ployées avec ferveur, clle priait celle
qui était dans les cieux, de s'intéresser à
son père et à son aieul.
Je suivais ordinairement Fleurette de
loin, quand elle occupait ainsi de tendres illusions sa douleur maternelle. Les
prières qu'elle fesait pour Philippe et
pour moi mc touchaient à me faire verser des larmes ; cependant plus d'une
fois je l'entendis exprimer, à mon sujet,
des craintes injustes : la perte de sa fille
semblait lui présager celle de mon coeur.
En vain je redoublais de soins, en vain,
dans mes consolations, je cherchais à
mèler, comme sans dessein ; aux. témoignageside regret, lesrexpressions-d'amour les plus rassurantes, 2 l'âme de --- Page 26 ---
20 )
Fleureite s'était ouverte à de fàcheux
soupçons qu'il n'était pas en moi de
pouvoir bannir sans retour. Je voyais 9
en cela, un effet du malheur, et je m'y
résignais. Le mal qui en revenait à Fleurette m'affligeait bien plus que l'injustice
de ma compagne.
Plusieurs dimanches se passèrent sans
qu'elle osât se remontrer à cette messe
de paroisse où sa fille ne devait plus assister à côté d'elle. Cette sensibilité extrême dontle ciel avait pénétré son âme
lui fesait craindre de rencontrer, dans
tous les yeux, 2 le reproche amer d'avoir
perdu, par sa fautc, cet objet même
qu'elle, regrettait avee tant de douleur.
Enfin je réussisà vaincre esa répugnance ;
mais je suis assuré qu'elle n'aperçut pas
un seul de tous ces yeux que son imagi- --- Page 27 ---
( 21 )
nation effarouchée voyait tournés malignement sur nous.
L'après - midi, nous reprimes nos
anciennes habitudes de promenade, au
milieu des bois solitaires et des rocs escarpés : son front semblait étre devenu
plus serein, et son âme plus accessible
aux distractions que donnel'aspect d'une
belle nature : mais tandis que je prodiguais, 2 pour rassurer sa tendresse alarmée, toutes ces expressions qu'un certain éloignement du monde rend plus
douces et plus intimes, elle me dit avec
une.sorte d'étonnement : Je vous suis
donc toujours chère! Depuis que je n'ai
plus Marie, je croyais que vous aviez
cessé de m aimer; que suis-je en effet
maintenant sur la terre ? Un arbre où il
plus accessible
aux distractions que donnel'aspect d'une
belle nature : mais tandis que je prodiguais, 2 pour rassurer sa tendresse alarmée, toutes ces expressions qu'un certain éloignement du monde rend plus
douces et plus intimes, elle me dit avec
une.sorte d'étonnement : Je vous suis
donc toujours chère! Depuis que je n'ai
plus Marie, je croyais que vous aviez
cessé de m aimer; que suis-je en effet
maintenant sur la terre ? Un arbre où il --- Page 28 ---
2 22) )
n'y a plus de fruits, et où les oiseaux ne
se reposent plus ! e -
O Fleurette! lui répondis-je, il me
semblait autrefois qu'on ne pouvait t'aimer davantage, , mais je sens que depuis
nos malheurs, mon amour s'est accru :
l'amour d'un homme pour une femme
vertueuse est comme ces palmiers qui
s'attachent au sol par d'autant plus de
racines qu'ils s'élèvent en des lieux plus
hauts et plus exposés à la fureur des ouragans !
A mesure que nous pénétrions, en
nous entretenant ainsi, dans tous les labyrinthes de verdure et de roches mousseuses où se remontraient à nous tant
de témoins de nos félicités passées, un
objetinattendu frappa nos regards : c'6tait un des plus grands arbres du vallon, --- Page 29 ---
(23) )
renversé sur d'autres plus petits qu'il
avait presque écrasés par sa châte;
son tronc était brisé en éclats ; son
feuillage desséché tenait encore aux
branches, et marquait par là que le désastre n'avait eu lieu que depuis peu de
temps. Nous nous ctions reposés plusieurs fois au pied de ce grand arbre,
Fleurette, cellc dont nous pleurions la
perte, etmoi. La mère et l'enfantavaient
joué sous son ombrage et suivi de l'oeil,
dans leurs mouvemens si vifs et si variés,
les. petits oiseaux-mouches qui se perdaient et se retrouvaientsans cesse au milieu de toutes ces mousses pendant: tautour
de nous, comme un réscau inextricable
que la brise balançait sans intervalle de
repos, surtout dans les parties les plus
élevées de la forêt. Sur le tronc de Ce végétal remarquable, j'avais gravé mon --- Page 30 ---
(24)
nom, , celui de Fleurette et de Marie.
Aussi l'impression que, dans l'état où
il était réduit, sa vue fit sur nous, futelle profondément triste. Jamais souvenir d'un bonheur qui ne peut plus revenir n'eut tant d'amertume,. Fleurette,
toute oppressée, me dit : N'y eut-il pas
un violent orage la nuit qui précéda - ..?
Elle n'acheva point ; et moi, fesant un
signe de tête, je ne pus lui cacher que
sa mémoire était fidèle.
Parje ne sais quel pressentiment inexplicable, cet arbre ainsi abattu, ainsi
mutilé par la foudre, nous apparaissait
à tous deux comme un signe de réprobation, comme un arrêt de mort. Nous
sentions peser sur nos têtes cette main
de fer qui traine à d'inévitables malheurs, et qui semble nous saisir comme
..?
Elle n'acheva point ; et moi, fesant un
signe de tête, je ne pus lui cacher que
sa mémoire était fidèle.
Parje ne sais quel pressentiment inexplicable, cet arbre ainsi abattu, ainsi
mutilé par la foudre, nous apparaissait
à tous deux comme un signe de réprobation, comme un arrêt de mort. Nous
sentions peser sur nos têtes cette main
de fer qui traine à d'inévitables malheurs, et qui semble nous saisir comme --- Page 31 ---
(25 )
celle du bourrcau féroce qui prend par
les cheveux la tête des victimes.
Je voulus emmener Fleurette loin de
ce lieu fatal où n'arrivaient plus à notre
esprit que des idées désolantes; 4 clle refusa de me suivre, ct, s'asseyant sur un
débris de l'arbre foudroyé, elle y resta
long-temps la tête appuyée sur ses deux
mains, 2 dans unc concentration de
douleur que je partageais, et qui même
s'accroissait en moi de tout ce que je
voyais souffrir à ma compagne inforlunée.
Cette rencontre, qui rouvrit nos blessures d'une manière si douloureuse, fut
suivie de jours misérables pendant lesquels il me sembla que Fleurette dépérissait à vue d'ocil; je vivais dans une inquiétude, que l'état fàcheux de mon
IV
--- Page 32 ---
(26 )
épouse, toujours profondément affligée
etrepoussanttoujours mes consolations,
rendait incessamment plus poignante et
plus vive, lorsque je fus appelé par mes
affaires à la Havane, --- Page 33 ---
(27)
CHAPITRE III.
REXCONTAE D'AUCUSTE.
C'ÉTAIT dans les premiers mois de
l'année 1817. Un ancien voyageur français, Thevet, dit en son vieux langage,
etaprès avoir décrit la colonne de Pompée, à Alexandrie : C qu'étant quelque-
> fois sur le lieu entré en propos avec
> certains Maures et Arabes de la démc- --- Page 34 ---
(28)
> lition de telle colonne, leur alléguant
>) qu'ilspourraient trouverquelque grand
> trésor enfoui sous tel trophée de re-
>>. nom, lors avec grande indignation et
)) d'un rébarbatif visage, ils lui répon-
)) dirent: Va, malheureux chien, igno-
> res-tu qu'icelle abattue, toutc la ma-
> chine du monde doit être subvertie. >)
La chule de Napoléon ne subvertit pas
la machine du monde physique, mais à
voir la quantité d'Européens, surtout de
Français, qui furent jetés tout-à-coup
sur toutes les mers, sur tous les rivages
du Nouveau-Monde, on ne pouvait pas
douter, en cct autre hémisphère, que
l'Ancien n'eût reçu une secousse profonde et éprouvé un vaste ébranlement.
Arrivé à la Havane, j'entrai 9 pour
prendre un repas, dans un établisse-
physique, mais à
voir la quantité d'Européens, surtout de
Français, qui furent jetés tout-à-coup
sur toutes les mers, sur tous les rivages
du Nouveau-Monde, on ne pouvait pas
douter, en cct autre hémisphère, que
l'Ancien n'eût reçu une secousse profonde et éprouvé un vaste ébranlement.
Arrivé à la Havane, j'entrai 9 pour
prendre un repas, dans un établisse- --- Page 35 ---
I 29 )
ment tenu par un Français, à l'extrémité
de la rue de la Muralla, vers les remparts et à côté de la Posada où j'avais
coutume de descendre. Cet homme, avec
qui j'aimais à m'entretenir, me parla
d'un Provençal, 9 arrivé depuis quelquès
jours seulement, et qui se trouvait être
d'un pays voisin du sien. Je venais à
peine de me mettre à table, quand ce
Provençal entra ; ma surprise fut grande
en reconnaissant Auguste, cet aimable
jeune homme que j'avais autrefois un
peu contrarié dans ses amours, et qui,
loin de m'en vouloir, s'était attaché à
moi d'une amitié si constante. II ne fut
pas, de son côlé,aussiprompt à me reconnaître; et il me parut tout d'abord
bien préoccupé de peines secrètes, bien
chargé de tristesse et d'ennuis. Cen'était
plus cc visage si ouvert, cette âme si --- Page 36 ---
(30)
facilement épanouie qui m'avait charmé
autrefois. Je compris que des malheurs
avaient pesé sur cette âme maintenant
affaissée. Je me nommai, sans oser lui
adresser aucune interrogation sur sa famille, 2 sur sa femme, sur son pays, tous
objets au souvenir desquels je craignais
de rouvrir quelque plaie du coeur. Après
que j'eus dit mon nom > il me regarda
d'un oeil plus attentif, et, quand il se
rappela tout-à-fait mes traits, des marques de tendresse pour moi se mélèrent
à l'impression de douleurs récentes que
ma vue renouvelait, et dont, CII peu de
mots et d'une voix étouffée, il me fit
bientôt connaitre la cause.
Sa femme, ? cette jeune orpheline qui,
par la conformité de ses malheurs avec
Jes miens, autant que par les grâces de --- Page 37 ---
(3r)
sa personne, m'avait inspiré un sentiment tendre, 7 n'était plus. Dans les dernières années du régime impérial, Auguste avait fait la folie de livrer sa fortune aux chances du commerce. Des
relations interlopes avec l'ile de Malte
avaient éte d'abord fructueuses, et de
premiers succès l'avaient toujours plus
séduit; mais vint un moment oùt fut découverte et brulée, en place publique,
une quantité considérable de marchandises anglaises qu'il avait voulu introduire en France, non sans les avoir auparavant payées; ; les Anglais ayant pris
pour règle de ne pas se dessaisir autrement de leurs denrées et produits, dont
l'écoulement était ainsi assuré pour eux,
soit qu'on parvint à les jeter dans la
circulation des pays que cernait le blocus continental, soit que les flammes
int un moment oùt fut découverte et brulée, en place publique,
une quantité considérable de marchandises anglaises qu'il avait voulu introduire en France, non sans les avoir auparavant payées; ; les Anglais ayant pris
pour règle de ne pas se dessaisir autrement de leurs denrées et produits, dont
l'écoulement était ainsi assuré pour eux,
soit qu'on parvint à les jeter dans la
circulation des pays que cernait le blocus continental, soit que les flammes --- Page 38 ---
(32)
vinssent arrêter une exubérance qui était
à craindre, ct, par) la perte de cc qu'elles
dévoraient au préjudice des négocians
de France, servissent à maintenir en
valeur ce que les magasins britanniques
recélaient encore.
La ruine d'Auguste fut complète, et
pour comble de malheur, il put attribuer
la mort de sa femme au chagrin que
cette ruine soudaine lui avait causé.
Quandse fit la paix de 1814, il se trouva
veuf et sans fortune. A la vérité, iln'avait pas d'enfans. Une place de commis
dans une maison de commerce était
devenue son unique ressource pour vivre. Il aurait bien pu, comme tant d'autres jeunes gens moins instruits qu'il
l'était, partir de là pour arriver de
nouveau à quelque honnête fortune. --- Page 39 ---
(33 )
Mais, en général, quand on cherche à
parvenir ainsi avec l'aide d'autrui, et
non par ses propres forces et moyens 7
il fautserésoudre à épouser les passions,
les manies 7 les caprices religieux ou politiques de ceux par qui on a l'espoir de
s'élever. A Marseille, ? pour faire un bon
mariage, il fallait à cette époque, et
peut-être encore aujourd'hui, gagner
l'esprit des parens par des actes de dévotion réitérés et solennels ; pour se
faire bien valoirauprès des gens de commerce, une participation entière aux
folies du jour était absolument requise.
Augusle n'était pas irréligieux ; mais
il n'avait et ne pouvait prendre aucune
habitude d'affectation. Le despotisme
impérial l'avait écrasé, anéanti; mais il
reconnaissait en lui-même que c'était un --- Page 40 ---
(34)
peu par sa faute; zélé royaliste, tant
qu'une affection gratuite avait été en
même temps périlleuse, 1 iln'osait point,
je ne sais par quelle pudeur, se méler à
cette foule d'hommes étrangement assortis qui prétendaient alors n'avoir jamais aimé que les princes absens, n'avoir
jamais songé qu'à leur retour, en servant la république et l'empire, et n'avoir jamais eu au fond de l'âme que
cette même opinion royaliste 9 souvent
dénoncée par eux 7 persécutée ou punie
chez autrui, quand le temps de la manifester n'était pas encore venu.
Les espérances qu'il voyait poindre
et venir au jour lui paraissaient trop extravagantes pour que son bon sens serésignat à les accueillir, à les partager; et
ces espérances étaient visiblement si di-
servant la république et l'empire, et n'avoir jamais eu au fond de l'âme que
cette même opinion royaliste 9 souvent
dénoncée par eux 7 persécutée ou punie
chez autrui, quand le temps de la manifester n'était pas encore venu.
Les espérances qu'il voyait poindre
et venir au jour lui paraissaient trop extravagantes pour que son bon sens serésignat à les accueillir, à les partager; et
ces espérances étaient visiblement si di- --- Page 41 ---
(35 )
verses qu'il regardait comme peu éloigné le temps oùt on cesserait de s'entendre, ct ne pouvait s'empècher de
voir, dans quelques-uns des hommes le
plus franchement enthousiastes, 2 les prochaines dupes d'un sentiment généreux.
Les aberrations, pour ainsi dire, mentales de 1814, de cette époque où l'on
chantait dans les églises même l'air fameux de vice Henri IP, sans épargner
à la sainteté du lieu aucun des termes
un peu verds ou un peu fades de cette
espèce de chanson, ne lui permirent
d'éprouver, 2 au milieu d'un vaste entrainement, qu'une émotion médiocre.
Cette cause qu'il avait vue si belle dans
le lointain était toujours belle pour lui :
mais les assassinats qui avaient été de
mode dans presque toute la Provence
après 1794, l'avaient déjà un peu ternic --- Page 42 ---
36 )
à ses yeux, car il avait acquis la certitude que des sommes d'argent avaient été
autrefois envoyées pour les rémunérer ;
et, dans les saturnales encore innocentes dont il était chaque jour témoin,
il tremblait sans cesse de voir Surgir la
pensée du crime à côté des actes ridicules.
En 18r5, ces cruelles alarmes se réalisèrent, et il ne put pas supporter le
spectacle hideux qui vint frapper ses
regards. Il m'a paru même qu'il courut
quelques risques parsuite d'indiscrétions
bienlégères, sans doute, qu'avaient arrachées à son âme candide et les extravagances grolesques de la première restauration dans le Midi, et les épouvantables scandales de la seconde. La vue
de cette populace déchainée qui, dans --- Page 43 ---
(37) )
sa souveraineté d'un jour, 7 voudrait se
venger à la fois et de sa soumission passée, ct de celle qui lui sera inévitablement imposce encore le lendemain 1
l'avait saisi d'une horreur qu'aucune
autre pensée, aucune illusion ne pouvait lui ôter. Fatigué de se voir en chétive situation après avoir joui d'une
certaine aisance. 9 plus fatigué encore
d'avoir sans cesse à respirer le même air
que des meurtriers et des instigateurs
de meurtres, d'entendre chaque jour les
mêmes bouches proférer des expressions
de sang, et de retrouver, quoi qu'il fit,
sur certains visages, une incflaçable em-.
preinte de férocité, que les massacres
du 26 juin y avaient laissée, ainsi que
des combats heureux laissent une empreinte de gloire sur le front de braves
et généreux soldats, il s'était enfin ré-
même air
que des meurtriers et des instigateurs
de meurtres, d'entendre chaque jour les
mêmes bouches proférer des expressions
de sang, et de retrouver, quoi qu'il fit,
sur certains visages, une incflaçable em-.
preinte de férocité, que les massacres
du 26 juin y avaient laissée, ainsi que
des combats heureux laissent une empreinte de gloire sur le front de braves
et généreux soldats, il s'était enfin ré- --- Page 44 ---
I 38 )
solu de passer dans les terres étrangères,
mais sans y porter aucune ressource 1
aucun levier de fortune un peu ferme et
certain, et avec autant d'imprévoyance
que les peuples se lancent quelquefois
dans les destinées nouvelles qu'on leur
présente, et qui se parent et s'embellissent elles-mêmes de tout ce que les temps
antérieurs ont eu de craintes, de privations et de souffrances.
Auguste, débarqué à la Havane, s'6tait trouvé bien embarrassé de son sort.
Enfin, après plusieurs tentatives, 9 plusieurs démarches sans résultat, il avait
rencontré un quaker de Philadelphie
qui lui proposa un voyage à la côte
d'Afrique. La gêne extrême où il se
trouvait réduit le força d'accepter cet
unique parti que la fortune lui cût encore --- Page 45 ---
39 )
offert depuis son arrivée. Il fut donc
chargé, quoique philantrope bien réellement et au fond du coeur 1 d'une opération de traite sur laquelle un quaker 2
un ami des hommes, 7 un sectateur du
pur évangile, comptait faire de grands
profits. A la vérité, ce négociant n'oublia point, avant le départ, de lui recommander bien expressément le soin,
ou plutôt l'intention, car avec les dévots lintention suffit, de ne pas aggraver le sort des malheureux csclaves ;
mais cette recommandation était inutile : ct Auguste, qui était de retour de
cette expédition dont il avait retiré quelques avantages, 7 s'estimait trop heureux
d'avoir secoué le joug humiliant et dur
de la nécessité, pour ne pas repousser
à toujours de ses rêves de fortune, de
ses combinaisons de gain, cet abomi- --- Page 46 ---
(40 )
nable commerce d'hommes où il s'était
vu contraint de prendre part.
Nous déjeànâmes ensemble. Il m'apprit, sur la traite ct sur les façons qu'on
y apportait alors, des faits ctranges qui,
plus d'une fois, me fireat rougir d'appartenir à la société européenne. Ces
horribles faits étaient surtoutimputables
à ceux des pavillons d'Europe qui se
livraientà la traite en violalion des actes
diplomatiques et des lois qui la leur
avaient interdite. Dans les premiers
temps qui suivirent la paix de 1814,
des navires, partis des ports de France
pour aller aux Antilles, longcaient les
côtes de Guinée où l'on était certain de
voir chaque jour des pirogues sC détacher
du rivage à mesuré qu'on y était en
vue, et des noirs imprudens, mus par
Europe qui se
livraientà la traite en violalion des actes
diplomatiques et des lois qui la leur
avaient interdite. Dans les premiers
temps qui suivirent la paix de 1814,
des navires, partis des ports de France
pour aller aux Antilles, longcaient les
côtes de Guinée où l'on était certain de
voir chaque jour des pirogues sC détacher
du rivage à mesuré qu'on y était en
vue, et des noirs imprudens, mus par --- Page 47 ---
(4r)
T'appàt d'un faible gain, apporter des
rafraichissemens à bord. Trente ans de
guerre pendant lesquels le pavillon de
France flotta peu sur ces mers, avaient
aboli de fait la traite française; les nègres étaient sans défiance aucune, on
les engagcait à monter à bord du navire, et on les mettait aussitôt dans les
fers, pour les vendre en arrivant aux
iles. Là, toute facilité était offerte pour
se défaire deces vols infames; et depuis
que, par un décret émané du gouvernement des cent jours, la traite a été
solennellement frappée de criminalité,
on a vu l'avidité des spéculateurs se
jouer d'un obstacle légal qu'on traite de
pur caprice, et tourner en dérision les
autorités constituées qui voudraient attachertrop d'importance à cct acte d'un
gouvernement éphémère, à qui pourIV
2* --- Page 48 ---
(42)
tant, dans ces colonies, on avait souhaité, d'une manière un peu vive,
Jongue durée et plein succès. Les juges
qui voudraient donner force à la loi
impériale non révoquée par le roi,
passeraient pour anglomanes et philantropes, et ces termes-là sont devenus
des injures. D'ailleurs, un moyen de
gagner des suffrages a été trouvé. On
fait acheter à très-bon compte, aux juges cux-mêmes, une partie des cargaisons de noirs surle sortdesquelles sils ont
à prononcer, toutcs les fois que des
mesures mal prises rendent aussi clair
que le jour un débarquement clandestin, et-ces sortes de débarquemens sont
devenus d'autant plus communs, et les
spéculations des juges sur la vénalité de
leur conscienced'autant; plus fréquentes,
qu'on a fait de la Martinique un lieu --- Page 49 ---
(43)
d'entrepôt d'où un grand nombre d'esclaves est journellement réexpédié pour
Surinam et pour les autres colonics hollandaises (1).
La crainte de tomber au pouvoir des
croisières britanniques, et d'avoir à subir les punitions pécuniaires encourues
par ceux qui, sous un autre pavillon
que celui d'Espagne ou de Portugal, se
livrent à la traite, a fait commettre. 9
depuis quelque temps, d'énormes crimes que nous ne connaissons pas tous 1
et dont un scul, qui a été bien constaté,
pourra donner l'idée. Un navire, la
(1) Toutes ces choses se passaient il y a quelques années. On aime à croire qu'il y a cu.
des réformes à cet égard.
( Note de l'éditeur, )
autre pavillon
que celui d'Espagne ou de Portugal, se
livrent à la traite, a fait commettre. 9
depuis quelque temps, d'énormes crimes que nous ne connaissons pas tous 1
et dont un scul, qui a été bien constaté,
pourra donner l'idée. Un navire, la
(1) Toutes ces choses se passaient il y a quelques années. On aime à croire qu'il y a cu.
des réformes à cet égard.
( Note de l'éditeur, ) --- Page 50 ---
(44)
jeune Estelle, de la Martinique, 7 est
abordé par les chaloupes d'un vaisseau
de gucrre anglais. Le capitaine déclare
qu'ayant été précédemment arrêté, on
l'a dépouillé de tous les esclaves qu'il
avait à bord, sans qu'il lui en restât un
seul. Cependant l'agitation et les indices
d'alarme qu'on remarque dans la contenance de tous les gens du navire ont
fait naitre des soupçons ; la visite commence. Rien n'a été trouvé encore 2
lorsqu'un matclot anglais, frappant sur
un boucaut qui parait fermé avec
beaucoup de soin, on entend tout-àcoup un son de voix confus et comme les
gémissemens d'une personne expirante.
A l'instant le boucaut est ouvert. Il contenait deux jeunes négresses d'environ
douze à quatorze ans. 2 qui étaient dans
le dernier état de suffocation, ct qui, --- Page 51 ---
(45)
grâce à ce hasard, furent arrachées à
la plus affreuse mort. Le capitaine persista toujours à dire qu'il avait été dépouillé de sa cargaison ; mais les officiers
du vaisseau anglais se rappelèrent, avec
un sentiment d'horreur. 1 qu'au moment
où l'on avait commencé à poursuivre la
jeune Estelle, ils avaient aperçu plusieurs boucauts flottant sur son sillage,
et ils soupçonnèrent que chacun de ces
boucauts contenait un ou plusicurs malheureux noirs, dont Ia présence à bord
aurait entrainé la confiscation du navire. On a su depuis que le capitaine de
la jeune Estelle avait un autre motif encore pour soustraire scs noirs aux regards des Anglais : ils avaient été volés
à main armée sur un autre navire, dont
le capitaine était mort à la côte de Guinée; et le crime de piraterie SG joignait --- Page 52 ---
(46)
à la violation des lois et accords diplomatiques relatifs à la traite.
Ona vu, dans Ie récit de Philippe,
un bâtiment négrier réduit aux plus
cruelles extrémités de la famine; : Auguste me raconta des malheurs non
moins affreux arrivés sur le navire le
Rodeur, du Hâvre. Quinze jours après
avoir quitté la rivière de Kalabar, on
s'aperçut que les nègres avaient contracté aux yeux une rougeur assez considérable qui, des uns aux autres, se
communiquait avec une rapidité singulière. Bientôt le capitaine et la presque
totalité des matelots sont atteints. Les
douleurs augmentent de jour en jour.
C'est une véritable ophtalmie très-intense. On craint un moment qu'il ne
reste pas de tout l'équipage un. seul
jours après
avoir quitté la rivière de Kalabar, on
s'aperçut que les nègres avaient contracté aux yeux une rougeur assez considérable qui, des uns aux autres, se
communiquait avec une rapidité singulière. Bientôt le capitaine et la presque
totalité des matelots sont atteints. Les
douleurs augmentent de jour en jour.
C'est une véritable ophtalmie très-intense. On craint un moment qu'il ne
reste pas de tout l'équipage un. seul --- Page 53 ---
(47 )
homme ayant l'usage libre de ses yeux
et en état de conduire le bâtiment aux
Antilles. Ce qui redouble les alarmes,
c'est la rencontre qu'on vient de faire
d'un navire négrier espagnol, le SanLéon, venant de la même côte, et sur
lequel, esclaves et équipage, tous sans
exception, étaient devenus aveugles. Le
Rodeur ne put secourir ces infortunés,
qu'on n'a vu arriver dans aucun port.
Réduit à uner moindre détresse, et un peu
plus favorisé par le vent comme parc d'actres circonstances, il atteignit enfin la
Guadeloupe. Trente-neuf nègres se trouvant tout-à-fait aveugles et invendables,
furent jetés à la mer.
Ces deux horribles histoires me rappelèrent ce qu'avait osé faire un capitaine anglais avant que la traite fût --- Page 54 ---
(48)
abolie. Sur son navire, nommé le Long,
la mortalité des esclaves, pendant une
traversée pénible et contrariée, se mit
à croître avec tant de rapidité, qu'il devint fort difficile de prévoir où en serait
le terme. Craignant de perdre toute sa
cargaison, ce capitaine s'avisa de choisir ceux des esclaves qui étaient les plus
malades et de les jeter à la mer : il avait
calculé, dans sa tête féroce, qu'en prouvant la nécessité d'agir ainsi, la perte
serait supportée > non par les propriétaires, mais par les assureurs. Le prétexte qu'il adopta pour son procès-verbal fut le manque d'eau. Cinquante-quatre esclaves des plus malades furent
immédiatement jetés à la mer. Le jour
suivant, quarante-deux subirentleméme
sort. Le surlendemain, il commença de
tomber uue pluie abondante qui dura
éroce, qu'en prouvant la nécessité d'agir ainsi, la perte
serait supportée > non par les propriétaires, mais par les assureurs. Le prétexte qu'il adopta pour son procès-verbal fut le manque d'eau. Cinquante-quatre esclaves des plus malades furent
immédiatement jetés à la mer. Le jour
suivant, quarante-deux subirentleméme
sort. Le surlendemain, il commença de
tomber uue pluie abondante qui dura --- Page 55 ---
( 49 )
pendant trois jours, et qui aurait privé
de tout fondement le prétexte adopté
par le capitaine, si ce prétexte n'eût pas
été entièrement faux. Quatre-vingt-seize
noirs avaient été déjà sacrifiés à un affreux calcul; mais le nombre des victimes choisies était de cent trente-deux.
On amena sur le pont les trente-six malades qui restaient. Les seize premiers
se laissèrent jeter à la mer ; les autres, s'armant d'un vertueux courage
et d'une noble résignation, ? ne voulurent pas souffrir que- des mains exécrables les touchassent, ct, s'dlançant
d'cux-mèmes dans les flots, ils allèrent
rejoindre leurs infortunés compagnons.
La précaution du capitaine fut inutile.
La cour judiciaire de Guildhall, à Londres, condamna les propriétaires, non
IV
--- Page 56 ---
- 50 )
les assureurs 2 à supporter la perte dcs
esclaves.
On a vu depuis l'équipage d'un navire négrier, de la Havane, fesant la
traite au Nord de la ligne, tandis que 7
parles traités conclus avec sa nalion, il
n'était autorisé à la faire que dans le
Sud, se jeler à la nage pour gagner la
terre ct SC dérober à un croiseur, mais
en laissant à bord une mèche allumée
qui pendait sur le magasin à poudre ouvert tout exprès. Heureusement, pour
trois cent vingt-cinq malheureuses victimes enchainées dans la cale, un des
matclots anglais aperçat la mèche, et se
hâtant de mettre son chapeau dessus S 7
l'emporta. Les marins de la goelette
espagpole n'avaient prétendu qu'à soustraire une proie aux Anglais. On --- Page 57 ---
(5r)
dit qu'ils eurent les regrets les plus vifs
de ce que leur projet infernal n'avait pas
mieux réussi.
A tous ces faits, diversement horribles, Auguste ajouta certains détails sur
l'état moral des peuples d'Afrique. Quelques-uns de nos objets d'art y ont pénétré; on trouve même assez fréquemment, chez les princes noirs et chez les
facteurs. 9 des bustes ou des portraits de
Napoléon. Il paraitrait qu'avant l'époque de la restauration française, la civilisation des tribus africaines, quoique
lente et toujours fort entravée, était
pourtant progressive. Mais la scène a
changé tout-à-coup, depuis que la cupidité des blancs et surtout des Français
est venue de nouveau lâcher tous les
crimes sur cette région malheureuse. On
assez fréquemment, chez les princes noirs et chez les
facteurs. 9 des bustes ou des portraits de
Napoléon. Il paraitrait qu'avant l'époque de la restauration française, la civilisation des tribus africaines, quoique
lente et toujours fort entravée, était
pourtant progressive. Mais la scène a
changé tout-à-coup, depuis que la cupidité des blancs et surtout des Français
est venue de nouveau lâcher tous les
crimes sur cette région malheureuse. On --- Page 58 ---
(52)
a vu des employés du gouvernement
faire la chasse aux noirs dans les rues
même de Saint-Louis du Sénégal 9 et
les enlever, libres ou esclaves 7 pour les
transporter sur la côte où un navire les
attendait. Un pauvre noir ayant étévolé
ainsi, sa mère accourut le lendemain et
offrit une somme d'argent pour sa rançon. L'honnête blanc prit l'argent d'abord : puis, deux jours après, la mère
et le fils fesaient voile pour l'Amérique.
Le fils, indigné d'une telle noirceur
d'âme, parvint à se donner la mort en
s'écriant : Hommes blancs, qui dévorez
les noirs, je ne puis me venger de vous
qu'en vous privant de ma personne Je
pense, dit Auguste en finissant, qu'une
négresse, rencontrée par moi ces joursci dans une maison où elle est traitée
comme esclave, ct que je crois bien fer- --- Page 59 ---
1 53 1
)
mement avoir vue à Marseille jouissant
de la liberté, a été enlevée par sunprise
et conduite ici, où on l'aura vendue :
carje n'imagine point qu'elle se soit vendue elle-même,
Je ne fis pas, sur-le-champ, beaucoup d'attention à ces dernières paroles d'Auguste ; j'avais l'âme tellement
étreinte ct serrée de toutes ces horreurs,
qu'à la finj'écoutais à peu près sans entendre. Par la suite, cette observation
de mon ami me revint en mémoirc, et
fut une des causes qui me firent prendre
une décision d'oùt naquirent en partie
mes malheurs. --- Page 60 ---
(54)
CHAPITRE IV.
RÉCIT DES TROUBLES DE MARSEILLE EX 1815.
AUGUSTE avait à me faire le récit des
événemens occasionés à Marseille par
la seconde restauration, et dont il
n'était parvenu dans l'étranger, dans le
reste même de la France, qu'un bruit
fort vague 9 sur lequel on s'était peu --- Page 61 ---
(5 55 )
arrêté; car c'est le propre d'un parti qui
triomphe, d'employer sa première force
à jeter un voile sur ses injustices; à empècher que les cris de ses victimes ne
trouvent des échos. A une distance
même peu cloignée du théâtre où l'on
se porta à ces déplorables excès, 9 un
grand nombre de ces personnes 2 ni
bonnes, ni mauvaises, mais naturellement froides et tranquilles, qui se sont
appelées les honnêtes gens, paraissaient
ignorer, quelques mois après, que beaucoup de sang avait été répandu par des
hommes qui osaient bien se direhonnélesgens comme elles.Quelques autres persomnesniaientavec une effronterie catroce
ces horreurs qu'elles n'ignoraient point ;
et, en 1823, me trouvant sur les lieux,
j'étonnai beaucoup la plupart de ceux à
qui, en me rappelant lcs récits d'Au-
appelées les honnêtes gens, paraissaient
ignorer, quelques mois après, que beaucoup de sang avait été répandu par des
hommes qui osaient bien se direhonnélesgens comme elles.Quelques autres persomnesniaientavec une effronterie catroce
ces horreurs qu'elles n'ignoraient point ;
et, en 1823, me trouvant sur les lieux,
j'étonnai beaucoup la plupart de ceux à
qui, en me rappelant lcs récits d'Au- --- Page 62 ---
- I 56 )
guste,J'adressais, avec réserve pourtant,
des questions dont la réponse devait me
servir à les vérifier. Ma curiosité paraissait plus qu'indiscrète; on exigeait que
les actes de quelques scélérats fussent
respectés par le silence, comme pourraientl'ètre les écarts d'une jolie femme;
et l'air de fureur avec lequel, à cause de
la présence à Marseille d'un augusle
personnage, on proférait, en ce même
temps, des cris qui n'auraient jamais dû
être que des cris d'amour, 7 mc fit comprendre que, si la mémoire des spectateurs cherchait à paraitre infidèle, le
bras des acteurs n'attendait qu'un mot
pour ne l'être pas.
Après 1794,j'avais vu comment, par
l'effet d'une apercevance confuse et
obtuse, comme dirait Montaigne, on --- Page 63 ---
(57) )
avait cru s'être donné en Provence un
appui, parce qu'on y avait organisé quelques bandes capables seulement d'assassiner, et en qui pourtant l'on cut assez
de confiance pour les regarder comme
une avant-garde de l'armée de Condé
qui, vers 1800, devait passer en Italie,
s'embarquer à Livourne, et faire une
descente sur les mêmes côtes oû, quinze
ans plus tard, un grand général débarqua seul, mais avec la presque certitude
de retrouver son armée.
A cette dernière époque, les mêmes
hommes de hablerie et d'intrigue, qui
avaient levéjadis pour l'armée de Condé
une avant-garde bien suspecte, s'imaginèrent assez follement qu'on pourrait
demander au même sol des bataillons 2
par qui seraient arrêtées, dans leur es- --- Page 64 ---
58 )
sor nouyeau. 7 ces légions que le climat
seul avait pu dompter, et que leur ancien chef venait rejoindre, ces légions
pareilles, sil'on peut dire, à un serpent
terrible dont la tête aurait élé séparce
du tronc, et qui, par un miracle soudain, s'appliquerait de nouveau cette
tête et reprendrait sa vigueur. Mais si
on avait cru dans le temps arriver par
des bandes d'assassins à un noyau d'armée, maintenant avec des prémices
d'armée, avec des velléités de combattre
promptement évanouics, on n'était parvenu à retenir 7 sous un drapeau qu'il
fallut bientôt soustraire aux regards,
qu'une compagnie de coupe-jarrets : et
ily a là quelque chose de tellement caractéristique pour le parti en général ct
pour le pays en particulier, que je désirais bien vivement acquérir à ce sujet
d'assassins à un noyau d'armée, maintenant avec des prémices
d'armée, avec des velléités de combattre
promptement évanouics, on n'était parvenu à retenir 7 sous un drapeau qu'il
fallut bientôt soustraire aux regards,
qu'une compagnie de coupe-jarrets : et
ily a là quelque chose de tellement caractéristique pour le parti en général ct
pour le pays en particulier, que je désirais bien vivement acquérir à ce sujet --- Page 65 ---
(59) )
toute certitude. Je voulais savoir de
plus quelle portion de crimes pouvait
Arcimpatéeidesiaiuace diverses, car
tout ne saurait être fortuit dans les eXcès populaires. Ce besoin si naturel à
l'homme de s'enquérir des choses humaines avait été réveillé en moi par la
présence d'Auguste. D'ailleurs cette félicité presque parfaite, qui naguères me
rendait indifférent à tout ce qui se passait au-delà de mon petit domaine 7
avait disparu depuis que ma fille-n'était
plus là pour en assurer la durée, et que
sa malheureuse mère ne voulait pas recévoir de consolation. Mon esprit était
redevenu curieux, parce qu'il cherchait
à se distraire.
Nous convinmes, Auguste et moi, de
nous rendre le lendemain matin au seul --- Page 66 ---
60 )
lieu public qui soit ombragé, dans une
ville bâtie sous le tropique, et où de
grands ombrages seraient si agréables,
si nécessaires ; encore nous fallut-il
franchir les portes pour y arriver. Ce
lieu sert de promenade publique. Nous
nous assimes à un banc de pierre audessus duquel un oranger et un corossolier mariaient ensemble leur feuillage,
leurs fruits et leurs fleurs ; un ruisseau
limpide murmurait à nos pieds et fuyait
devantnous ; une foule de pctits oiseaux,
dont une espèce de merle contrefesait
les chants, se jouaient au milieu des
branches les plus légères, attirés par
la fraicheur et le gazouillement des eaux.
Auguste commença ainsi :
( Les rois s'exposeraient à trop
de mécomptes, s'ils allaient se figurer --- Page 67 ---
(6r)
qu'un grand nombre d'hommes les
aime pour cux-mêmes. Ainsi que les
beautés naissantes, ils doivent se défier
des complimens sans fin qu'on leur
adresse, et s'amuser tout au plus de ces
vives démonstrations, comme ils le feraient d'une revue de belles troupes qui,
superbes à l'oeil, pourraient bien faillir
à la victoire. Sans doute, il se rencontre des hommes dont les passions politiques sont désintéressées: ; mais plus
heureusement qu'on ne croit, cetteclasse
n'est pas nombreuse : c'est d'elle que
sortent, suivant les circonstances diverses d'éducation, de fréquentation,
de naissance et de fortune, les jacobins
forcenés et les extravagans ultras. En
général, et dans tout pays comme dans
tous les temps, l'affection du peuple se
ient bien faillir
à la victoire. Sans doute, il se rencontre des hommes dont les passions politiques sont désintéressées: ; mais plus
heureusement qu'on ne croit, cetteclasse
n'est pas nombreuse : c'est d'elle que
sortent, suivant les circonstances diverses d'éducation, de fréquentation,
de naissance et de fortune, les jacobins
forcenés et les extravagans ultras. En
général, et dans tout pays comme dans
tous les temps, l'affection du peuple se --- Page 68 ---
(62)
résume par des sous et des écus ; celle
des grands, par des millions.
> Suivant qu'un pays se livrait au
commerce maritime ou florissait par celui de l'intérieur, suivant qu'on récoltait du vin.et de l'huile, ou simplement
dublé. ,j'aivu, non pas sculement dans le
royaume, ? mais dans la même province,
dans le même canton, la restauration
embrassce avec enthousiasme ou reçue
avec calme et même avec froideur. Voilà
pour les traits principaux. Al'espoir des
gains futurs, se joignaient, dans les populations enthousiastes., d'autres causes
plus particulières ct qui tenaient au caractère général du pays. Il serait trop
absurde de s'imaginer, , par exemple,
que dans cette Provence, jadis si mal
notée à la cour à cause de l'esprit natu- --- Page 69 ---
(63 )
rel de ses paysans et du peu de respect
qu'ilsgardaient souvent à leurs scigneurs,
on se fàt tout bénévolement jeté dans
une route par où l'ancien régime pouvait rentrer, à la suite d'un imprudent
enthousiasme, avec tous scs priviléges et
toutes ses hauteurs. L'exaltation des esprits, et, si l'on veut, leur frénésie
s'explique par des passions politiques
d'une autre nature 9 qui jusqu'alors
avaient été comprimées. On aima les
Bourbons de toute la haine qu'on portait au gouvernement qui précéda celui
dont leur nom allait faire la principale
force, et à des formes d'administration
âpres et même cruclles, que leur retour
inattenda semblait devoir changer. Cette
haine venant à éclater avec toute l'effervescence des têtes méridionales, a OCcasioné bien des erreurs chez ceux qui --- Page 70 ---
(64)
en ont vu les premies symptômes, ou
qui en ont eu connaissance par simple
renommée.
>> Les révolutions dues à la conquête
sont généralement venues du Nord : depuis 1789, on nous a fait le tort d'imaginer que les révolutions par désordre
pouvaient sortir du Midi. Mais j'en appelle à tout franc Provençal : quiconquè,
dans les transports de notre population,
en 1814, crut apercevoir d'autre sentiment bien distinct que la joie d'avoir
secoué le joug du despotisme militaire, 2
se montra bien peu habile à discerner
les impressions de la multitude; quiconque, en 1815,'cst proposé, au moyen
de notre haine pour le despotisme, d'organiser une révolution à rebours ; quiconque a pensé que ? pour accélérer
tout franc Provençal : quiconquè,
dans les transports de notre population,
en 1814, crut apercevoir d'autre sentiment bien distinct que la joie d'avoir
secoué le joug du despotisme militaire, 2
se montra bien peu habile à discerner
les impressions de la multitude; quiconque, en 1815,'cst proposé, au moyen
de notre haine pour le despotisme, d'organiser une révolution à rebours ; quiconque a pensé que ? pour accélérer --- Page 71 ---
I 65 )
cette révolution, il fallait que la France
passât par le règne d'une terreur nouvelle; quiconque, dans cette vue 1 a
voulu jeter dans les têtes ardentes du
Midi le ferment des crimes dont On
avait besoin, a failli en jugement comme
en politique, 9 et forfait à l'humanité
comme à l'honneur.
7) Les premiers cris qui se firent entendre furent des cris de liberté. Nouestre bouen Rey es arrica, vico la libertu! (1) Tel fut le chant inaugural de la
révolution de 1814, en Provence. Le
vive Henri IPy fut importé de Paris.
Les droits -réunis et la conscription
avaient été les deux plus grands enne-
(1) Notre bon Roi est arrivé; vive la liberté !
IV
3* --- Page 72 ---
(66 )
mis de Napoléon. C'était dans le Midi
que, parl'abus de ces deux institutions,
il avait excité le plus de ressentiment;
soit qu'elles y parussent plus dissemblables aux méthodes anciennement employées dans le pays pour lever de
l'argent et des hommes, soit qu'elles
heurtassent davantage le caractère des
habitans, lequel est, en général, peu
souple, très-impatient des formes vexatoires, et presque antipathique avec la
discipline militaire. On ne rencontra
jamais dans le monde beaucoup de laquais provençaux : avant la révolution,
la Provence ne fournissait guères plus
de soldats volontairement engagés que
de laquais et serviteurs d'autrui.
> Cette horreur pour le joug militaire, commune à tous les Provençaux, --- Page 73 ---
(67 )
étail accruc chez les Marscillais par une
sorte de mal-vouloir, non public, mais
privé, contre celui qui avait été entrainé, par son système ou par'l la force
irrésistible des choses, 9 à faire peser ce
joug odicux sur la France. La famille
Bonaparte avait été vue de trop près à
Marseille: c'était dans un temps où elle
ne'sedoutait guère qu'elle envahirait un
jour tant de trônes. Elle paraissait alors
plongée dans une atmosphère de sentimens révolutionnaires, dont la mode
commençait à passer. La calomnie, qui
semble' attendre au passage toutes les
grandeurs humaines pour leur jeter de
la boue, avait depuis souillé de quelques inventions la mémoire de ces premiers temps où fut accueillie sur la terre
de France une famille dont le monde a
tant parlé. Malheureusement ces inven- --- Page 74 ---
68 )
tions étaient plaisantes; elles réussirent
auprès d'un peuple railleur et passablement dédaigneux. A l'éclat de la prospérité présente, on se fesait un malin
plaisir d'opposer les souvenirs de la situation ancienne, tels du moins qu'ils
avaient été progressivement arrangés.
Dans les jours de triomphe, chez lcs
Romains, un esclave marchait à côté
du héros, pour lui dire des injures et
lui rappeler qu'il n'était qu'un homme,
en dépit de cet enthousiasme public qui
l'élevait presqu'au rang des dicux. Les
Marseillais, sans avoir l'esprit servile,
s'étaient quelquefois chargés d'un rôle
analogue.
>> On cassa, un soir, les vitres d'une
maison que la mère de Bonaparte occupait. C'était, je crois, dans le temps
Romains, un esclave marchait à côté
du héros, pour lui dire des injures et
lui rappeler qu'il n'était qu'un homme,
en dépit de cet enthousiasme public qui
l'élevait presqu'au rang des dicux. Les
Marseillais, sans avoir l'esprit servile,
s'étaient quelquefois chargés d'un rôle
analogue.
>> On cassa, un soir, les vitres d'une
maison que la mère de Bonaparte occupait. C'était, je crois, dans le temps --- Page 75 ---
( 6g -
)
que venait de paraitre une proclamation
tant soit peu menaçante, et qui annonçait des vues trop bien portées depuis à
exécution. La cité entière n'était pas
responsable de pareils torts; ; et Napoléon, au faîte de la gloire et des grandeurs, lui qui surtout ne passe pas pour
avoir de la rancune 7 aurait dû ne se
venger que par le plus profond oubli. Il
paraitrait que l'image de Marseille, de
celte population trop ouvertement railleuse et s'émouvant par habitude ancienne auxidées de liberté et d'égalité
qu'il voulait décidément proscrire, le
persécutait quelquefois. On l'avait entendu parler des Provençaux, et surtout des Marseillais, avec mépris. Ils
n'avaient pourtant pas plus de tort que
les Corses, qui tous voulaient être SCS
parens, pouravoir des places, mais dont --- Page 76 ---
(70)
un fort petit nombre reconnaissait franchement son incontestable mérite - , et
n'attribuait pas tous ses succès à la fortune. En refusant d'abord d'admettre,
puis en fesant un accueil peu gracieux,
et qui tenait même de l'insulte, à une
députation du commerce de Marseille,
qu'on vit courir après lui de Paris à
Turin, et de Turin à Gênes, il s'aliéna
toujours plus les esprits dans une ville
qui doit au commerce toutes ses prospérités, toute sa vie. Et, quand Gênes
entra sous la domination française 2
Marseille se vit tout-à-fait et à toujours
sacrifiée, anéantie..
>> Tandis qu'il caressait les peuples
nouvellement incorporés àl l'empire, et
que certaines portions de: l'ancienne
France étaient devenucs l'objet d'une --- Page 77 ---
(71)
attache particulière, la fille des Phocéens, l'ainée de nos villes était traitée
à peu près comme un monument antique, dont on se plairait à multiplier les
ruines, pour avoir ensuite la satisfaction de les contempler. Aussi est-il vrai
de dire quc l'herbe commençait à croître
dans les rues de Marseille, et que ses
plus élégantes maisons 2 telles que les
somptucux édifices de Palmyre, encore
subsistans, n'auraient plus offert bientôt
que de l'ombre, sans aucune ressource
contre la faim.
> Sans doute, Napoléon n'était pas
entièrement responsable des maux qui
naissaient de la guerre maritime; mais
il répondait à une ville française des
faveurs prodiguées plus ou moins arbitrairement par lui à d'autres villes; et
Marseille, et que ses
plus élégantes maisons 2 telles que les
somptucux édifices de Palmyre, encore
subsistans, n'auraient plus offert bientôt
que de l'ombre, sans aucune ressource
contre la faim.
> Sans doute, Napoléon n'était pas
entièrement responsable des maux qui
naissaient de la guerre maritime; mais
il répondait à une ville française des
faveurs prodiguées plus ou moins arbitrairement par lui à d'autres villes; et --- Page 78 ---
(72)
quand d'immenses trésors allaient se
fondre en Italie et dans les rochers de
la Corse ingrate 00 9 il était douloureux
pour Marseille de ne plus jouer que le
rôle d'Athènes sous le gouverment turc.
Le préfet que Napoléon se plaisait à
charger de ses ordres. 2 n'était pas du
tout propre, dans leur exécution, à réconcilier les esprits avec l'autorité du
jour. Très-habile dansles matières d'administration, 7 ce délégué du pouvoir
impérial, après avoir figuré jadis dans
les rangs de la Montagne à la Convention nationale, exerçait à Marseille,
avec trop peu d'adoucissement et de
pudeur civique, les fonctions d'un
pacha !
> Disons-le pourtant, cette loi si durement exécutée de la conscription - 9 --- Page 79 ---
(73)
arracha plusieurs familles à un progrès
journalier d'inanition, à une mort qui
paraissait incvitable. Elles trouvèrent,
dans l'usage des remplacemens, lc dernier morceau de pain qui allait leur
manquer. Combien d'enfans généreux se
dévouèrent et firent marché de leur vie
pour sauver les jours de leurs parens!
> Unc maladie épidémique dont l'administration s'efforça de cacher l'existence, fit, en 18r3, des ravages considérables. Elle élait due à l'extrême
misère, ainsi qu'à la nature des alimens
avec lesquels plus d'une famille abandonnée cherchail: à lutter contre la mort.
Pendant des mois entiers on n'a mangé,
dans un grand nombre de ménages, que
du son pétri et bouilliaveclesang des animaux qu'on recueillait tauxa abattoirs.Lors
IV
--- Page 80 ---
(74)
des fêtes données à Marseille, pendant
le mois d'octobre 1814, à Monsieur 9
frère du Roi, on put voir dans la foule
l'air de souffrance qu'avaient encore les
classes inférieures. Alors, les personnes
qui n'avaient pas vu Marscille depuis
long-temps purent plus facilement concevoir cette joie délirante que la chute
de Napoléon avait causée; alors, dut
paraitre assez naturelle cette explosion
d'allégresse qui avait semblé incroyable
dans les tableaux qu'on en fesait; plus
tard, en me rappelant ces expressions
de l'amour, ou, si l'on veut, de la plus
vive espérance, je compris quels pourraient être les emportemens, les retours
de la haine : et, quand la nouvelle du
funeste débarquement me fut connuc, le
souvenir de Marseille en 1814 dut me
; alors, dut
paraitre assez naturelle cette explosion
d'allégresse qui avait semblé incroyable
dans les tableaux qu'on en fesait; plus
tard, en me rappelant ces expressions
de l'amour, ou, si l'on veut, de la plus
vive espérance, je compris quels pourraient être les emportemens, les retours
de la haine : et, quand la nouvelle du
funeste débarquement me fut connuc, le
souvenir de Marseille en 1814 dut me --- Page 81 ---
(75)
faire pressentir ce qu'allait devenir cette
ville en 1815.
> Dans ce port, si commerçantjadis,
affluaient déjà quelques richesses ; déjà
ses vaisseaux s'étaient élancés sur toutes
les mers ; on ressaisissait en quelque
sorte l'existence; une longue chaîne de
prospérités semblait se dérouleraux yeux
et s'étendre dans un long avenir; le
monde mercantile croyait queles choses
iraient encore mieux qu'antrefois 9 et
rien n'avait annoncé jusqu'alors que
cette confiance était une erreur.
> L'ordonnance du Roi portant réglement pour les franchises du port de
Marseille étoit arrivéc depuis quelques
jours. Elle donnait lieu à des discussions, 2 à des interprétations, à des com- --- Page 82 ---
(76) )
mentaires, à des calculs.sans fin, et,
quoique ses dispositions principales fussent un peu en-deça des espérances conçues, lcs Marseillais se montraient en
général reconnaissans d'une faveur qui
n'était qu'un essai, et qui pouvait un
jour devenir plus grande ct plus libérale.
Tout à coup cette nouvelle terrible :
Bonaparte a débarqué, se glisse à la
bourse, y circule d'abord sourdement, 2
puis se propage avec plus d'éclat et d'intensité: elle acquiert enfin, par la confrontation des diverses lettres que le
commerce a reçues, un degré de certitude, véritable arrêt de mort pour une
population tout entière qui va retomber
dans la guerre maritime ct les angoisses
de la faim. L'autorité d'abord, puis les
feuilles publiques, dirigées par elle, ou
qui cherchaient à lui plaire, essayèrent --- Page 83 ---
(77) )
une de ces consolations d'enfant, que
les gouvernemens se permettent quelquefois de présenter aux peuples. Suivant le préfet, il fallait beénir la procidence d'avoir inspiré à l'eaile de l'ile
d'Elbe cette dernière ctfolle entreprise.
Ledeuxième numéro del'EclaireurMarseillais commençait ainsi : (C Nos voeux
sont enfin exaucés! etc.; )) et, après la
bordée d'injures alors obligéc, l'homme
de sang de l'ile de fer était ven, disait-on, se livrer lui-méme à la vergeance humaine et divine qui le poursuivait, etc., etc., etc.
> Cette fausse espérance, qui cherchaità tromperl'extrême douleur, avait,
pour les esprits attentifs ct réfléchis,
quelque chose de plus désolant encore
et de plus sinistre que l'aspect de cette
és! etc.; )) et, après la
bordée d'injures alors obligéc, l'homme
de sang de l'ile de fer était ven, disait-on, se livrer lui-méme à la vergeance humaine et divine qui le poursuivait, etc., etc., etc.
> Cette fausse espérance, qui cherchaità tromperl'extrême douleur, avait,
pour les esprits attentifs ct réfléchis,
quelque chose de plus désolant encore
et de plus sinistre que l'aspect de cette --- Page 84 ---
(78)
douleur même. C'est ainsi qu'un malade
parait quelquefois à ceux qui s'intéressent à son sort approcher d'autant plus
du terme fatal, qu'il tombe dans des réveries plus gracicuses, et que son imagination expire par degrés au milieu des
idées qui lui furent toujours les plus
douces.
> Cependant on a crié aux armes ;
on a demandé au vieux Masséna la permission d'aller poursuivre et combattre
celui qu'on regarde comme l'auteur
des maux passés, et dont la soudaine
apparition vient de rompre le fil des
prospérités présentes.
> Reprocher, comme on l'a fait, au
maréchal Masséna de n'avoir pas envoyé sur-le-champ des troupes de ligne --- Page 85 ---
(79 )
en poste,c'est croiremal-à-proposqu'une
telle mesure est d'aussi facile exéculion
à Marseille qu'elle peut l'étre à Paris.
Mais on Sc demande pourquoile maréchal arrèta jusqu'au 5 mars l'élan des
Marseillais ? Probablement il le crut
inutile et vain de toutes manières :
quelque diligence qu'on pût mettre à
s'équiper et à partir, Napoléon n'aurait
pas cessé d'avoir plusieurs marches d'avance; d'ailleurs, la route qu'il avait
choisie et qui le mettait tout de suite au
coeur du Dauphiné, était la plus courte.
Les Marseillais n'auraient pti le joindre
que dans le cas où il aurait trouvé quelque résistance avant d'atteindre Grenoble, et, dans la pensée d'un homme qui
connaissait un peu l'esprit de la France
d'alors, cette résistance n'était point
présumable. Quoi qu'il en soit, au reste, --- Page 86 ---
( 80 )
des motifs qui empéchèrent le maréchal
d'accéder tout de suite à la demande
des Marseillais, sonhésitation fit naître
contre lui des soupçons que ne devait
point dissiper, sans doutc, une phrase
d'éloge relative au héros d'Essling, dans
l'adresse des généraux, officiers et soldats, qui étaient avec Napoléon, aux
généraux, officiers ct soldats del'armée.
Avec ces funestes soupçons commença
unesérie d'irritations qui ine pouvait tamener qu'une déplorable catastrophe.
> Le temps n'était plus où un citoyen 7
amusant la fureur des conscrits de la
campagne qui en voulaient aux jours du
préfet Thibaudeau, les entrainait sur ses
pas au boulecurt Bonaparte, et les OCcupait à renverser, à mutiler un buste
déjà condamné à ne plus rester debout,
.
Avec ces funestes soupçons commença
unesérie d'irritations qui ine pouvait tamener qu'une déplorable catastrophe.
> Le temps n'était plus où un citoyen 7
amusant la fureur des conscrits de la
campagne qui en voulaient aux jours du
préfet Thibaudeau, les entrainait sur ses
pas au boulecurt Bonaparte, et les OCcupait à renverser, à mutiler un buste
déjà condamné à ne plus rester debout, --- Page 87 ---
(8r)
donnant ainsi à la victime désignée le
temps d'échapper aux coups appclés sur
clle. Lc temps n'était plus oû, dans une
émcute au sujet d'un droit d'octroi à
percevoir sur la vente du poisson, un
garde national, montant sur un étal du
marché, haranguait une mullitude de
femmes bouillantes de colère, ct les engageait, par amour pour leur bon Roi,
à payer une imposition qui devait, disait-il avec adresse, aider à le maintenir sur le trône. Le temps n'était plus
d.
où deux à trois mille soldats français,
long-temps prisonniers dans les iles Baléares et débarqués au lazaret, nus 7
exténués de faim, épuisés de misère,
trouvèrent aussitôt des vêtemens et une
abondante nourriture par les soins des
femmes de la halle, qui, se distribuant
les quartiers et les rues, allaient de mai- --- Page 88 ---
(82)
son en maison réclamer des secours
qu'on s'empressa d'accorder. Hélas! cet
esprit, en quelque sorte antique, ce
patriotisme du bon vieux temps, dont
les tableaux retrempent l'âme et la réjouissent, avait disparu ; il ne,se trouvait plus de modérateurs, de conciliateurs, mais déjà les instigateurs abondaient.
>> A Marseille comme à Paris, 2 le
contre-coup de la première chute du
trône impérial avait fait sortir de dessous
terre une foule de personnages qui se
crurent tout à coup des êtres importans 7
parce qu'ils fesaient beaucoup de bruit,
semblables à ces insectes qui éclosent en
foule et bourdonnent sans repos ni trève
quand l'oragea cessé. Cette classe d'êtres
était aussi bigarrée que des papillons, --- Page 89 ---
( & 83 )
dont elle avait la légèreté, l'inconséquence; elle était en même temps irritable comme des guépes. Là, se remontraient aujour d'antiques clubistes,
s'efforçant de faire oublicrleurs motions
incendiaires d'autrefois par les propos
en sens inverse, mais toujours incendiaircs,
convenir le
7 qu'ils croyaient
mieux aux circonstances nouvelles; ; là,
survenaient de prétenducs victimes du
despotisme impérial, qui n'avaient dà
leur disgrâce, 9 quand toutefois elle était
bien réelle, qu'à leurimpéritie ou à leur
mauvaise conduite ; là, des émigrés
voulaient avoir souffert, pour la cause
royale, des maux qu'ils avaient simplement rencontrés dans la mêléc des factions populaires : là, des doublures de
noblesse, SC levant sur leurs talons et
dressant un front superbe, étincelant, 2
isme impérial, qui n'avaient dà
leur disgrâce, 9 quand toutefois elle était
bien réelle, qu'à leurimpéritie ou à leur
mauvaise conduite ; là, des émigrés
voulaient avoir souffert, pour la cause
royale, des maux qu'ils avaient simplement rencontrés dans la mêléc des factions populaires : là, des doublures de
noblesse, SC levant sur leurs talons et
dressant un front superbe, étincelant, 2 --- Page 90 ---
(84)
où la fausseté de leurs prétentions se
montrait tout entière, portaient d'autant plus haut leurs espérances, qu'ily
avait dans leur zèle toute l'ardeur d'un
jet nouveau ; là, des hommes que Napoléon avait choisis à dessein dans les
hautes classes, pour en faire lcs agens
avilis de son despotisme, cherchaient à
surpasser, par les excès d'une haine factice, les précédentes exagérations d'une
bassesse qui leur était naturelle. Je ne
parle point de cette tourbe pétulante et
mobile dep petits marchands et d'ouvriers,
de cette multitude d'hommes gagnant
salaires, qui, par spéculation, savent si
bien prendre la couleur à la mode, et
qui, une fois lancés dans l'arène, s'acharnent d'autant plus à jouer le rôle
adopté par eux, qu'ils se livrent à des
jalousies de métier tout en se donnant --- Page 91 ---
(85 1 )
les airs d'avoir et de soutenir une opinion politique; maisje dois montrer, au
milieu de toute cette masse agitée de
mouvemens convulsifs, ces agens d'une
autre époque qu'on avait yu, en se fesant fort d'embaucherdes soldats, n'enrôler que des assassins, et qui maintenant, par les nouveaux services qu'ils
cherchaient à rendre, songeaient à faire
en sorte qu'on ne leur demandât point
compte des deniers reçus jadis et si mal
employés : je ne dois pas oublier non
plus ces autres agens, plus récemment
accrédités, 9 quiavaient mission expresse
de faire voir aux cabinets de TEurope,
dont T'hésitation était toujours à craindre, que la France n'était pas si indifférente qu'elle avait pu d'abord le paraitre 2 à CC retour d'une dynastie, 2 dont
on ne voulait accepter que les personnes --- Page 92 ---
86 )
en répudiant les choses, et de faire entendre du moins quele Midi étaitlà avec
ses passions, pour emporter les regrets
et les calculs des autres provinces du
royaume.
> Au milieu de tous ces entrainemens
naturels et de toutes ces fureurs simulées, l'homme de sens était bienà plaindre. Ileureux qui pouvait alors se contenter de gémir en secret sur les maux
que laissait entrevoir l'avenir! mais malheur à qui montrait quelqu'appréhension quand on venait énumérer devant
lui avec complaisance tant de milliers
debataillons, tant de rois qui in'en voulaient qu'à un seul homme, à un seul
homme, et pas davantage ! Malheurà qui
redoutait des représailles européennes
plus encore qu'il n'attendait un secours!
leureux qui pouvait alors se contenter de gémir en secret sur les maux
que laissait entrevoir l'avenir! mais malheur à qui montrait quelqu'appréhension quand on venait énumérer devant
lui avec complaisance tant de milliers
debataillons, tant de rois qui in'en voulaient qu'à un seul homme, à un seul
homme, et pas davantage ! Malheurà qui
redoutait des représailles européennes
plus encore qu'il n'attendait un secours! --- Page 93 ---
L 87 )
La passion politique est subtile et combinatrice : les partis faibles, surtout 9
sont aussi prompts à se créer des auxiliaires au loin et des ressources dans
l'avenir, qu'ils sont ingénieux à se figurer des dangers prochains et des ennemis à leur porte. Aussi put-on voir alors
s'introduire dans le monde une catégorie de crimes jusqu'alors inconnus.
Ce fut un crime, 2 par exemple, de sourire quand certains hommes se disaient
forts, et très-forts, dans le temps qu'ils
étaient d'autant plus criards, qu'ils se
sentaient plus faibles. Ce fut un crime
d'avoir prévu que Napoléon arriverait: à
Paris, et qu'on ne brûlerait pas une
amorce contre lui; comme si prévoir
c'était désirer ; comme si le malheureux
qu'on a recommandé au poignard d'un
Trestaillon ou d'un Pointu, désire de --- Page 94 ---
1e - 88 )
mourir à cause qu'il tient déjà sa mort
pour certaine. Ce fut un crime de mettre
en doute la nouvelle la plus ridicule,
que ses plus ardens propagateurs étaient
bientôt contraints eux-mêmes de lâcher.
Ce fut un crime de soupçonner la bonne
foi de Carthage. Ce fut un crime de souhaiter que l'étranger nc se mélât point
de nos affaires. Cc fut un crime d'émettre le vocu qu'on sauvât d'abord la patrie menacée par les ennemis du dehors,
sauf à défendre ensuite la liberté contre
qui de droit ; crime de fort bonnes gens,
comme vous voyez. Tous ceux qui se
rendaient coupables, 9 à quelque degré
que ce fit, des crimes queje mentionne,
étaient frappés de la dénomination générale de castagnies.
>> On n'avait d'abord lancé ce bi- --- Page 95 ---
(89)
zarre anathème, dont la grande quantilé
de chàtaignes qu'on mange en Corse
avait donné l'idée, que sur les partisans
déclarés de Napolcon: . bientôt il atteignit tous ceux dont les pensées indépendantes se trouvaient en désaccord,
fàt-ce le plus légèrement, le plus innoceminent du monde, avec les pensées
absolues ct despotiques du jour.
> Je le répète ; elle était bien difficile,
à celte époque, autant difficile même que
pendant la terreur, la position des hommes raisonnables, des citoyens sages,
des coeurs désintéressés, des esprits modérès.
> Une aristocratie s'était introduite,
telle à peu près que s'obstinent à la réver certains ambiticux, toujours déçus
IV
4*
èrement, le plus innoceminent du monde, avec les pensées
absolues ct despotiques du jour.
> Je le répète ; elle était bien difficile,
à celte époque, autant difficile même que
pendant la terreur, la position des hommes raisonnables, des citoyens sages,
des coeurs désintéressés, des esprits modérès.
> Une aristocratie s'était introduite,
telle à peu près que s'obstinent à la réver certains ambiticux, toujours déçus
IV
4* --- Page 96 ---
(90)
dans leurs coupables espérances, auxquelles ils tiennent toujours. Quelques
hommes 2 remarquables par leurs richesses bien plus que par aucun mérite,
gouvernaient la tourbe des prolétaires,
et lui communiquaient chaque jour les
divers P mouvemens d'oscillation jugés
nécessaires pour la tenir en haleine.
> C'était dans les petites villes surtout
que ces tentatives d'oligarchie étaient
moins déguisées. Le haut prix auquel la
paix avait élevé momentanément les
denrées du pays était le mobile de ceux
des oligarques qui ne pouvaient exhiber des pancartes de noblesse, ou en
supposer qui fussent adirées; mobile
aussi naturel que tant d'autres, et qu'on
ne blâmerait point, ? si ces individus, 9
pour la plupart sots et couards, n'a- --- Page 97 ---
(9:)
vaient plus d'une fois, par des allocutions indiscrètes ct par d'injustes ap--
pellations 1 exposé aux fureurs d'une
populace égarée, des hommes capables
de sentimens généreux, et dont le coeur
palpitait d'effroi, non par la prévision
d'une baisse dans le prix des vins et des
huiles, mais à l'aspect des maux sans
nombre dont la patrie était menacée.
> Si telles étaient lcs irritations survenues entre les habitans, combien plus
terribles durent être les préventions, le
mal-vouloir, que l'état des choses rendait inévitables entre le menu peuple et
les soldats ! Dès avant le Ief mars, des
plaisanteries soldatesques avaient franchi l'enceinte des corps-de-garde. Dans
les fêtes publiques, des marques partielles de mécontentement avaient con- --- Page 98 ---
(92) )
trasté d'une manière choquante avec
l'allégresse généralc. D'un autre côté,
quand il fut question de lever des hommes pour l'armée royale qui cherchait à
s'organiser sous les murs de Nimes, des
citoyens, des femmes, desprètres même,
par un zèle fort louable sans doute dans
la circonstance, mais que les chefs militaires pouvaient tout autrement qualifier, songerent à gagner des soldats, à
les faire passer, non point sous d'autres
drapeaux, les trois couleurs ne floitaient
pas encore à Marseille, mais sous d'autres commandemens.
> Toutelois, la formation des compagnies franches enleva une notable
portion de ces têtes ardentes qui, à
chaque instant, menaçaient des plus
grands désordres. Dans ces compagnies, --- Page 99 ---
(93 )
avec des hommes sincèrement dévoués
à leur prince, avec d'autres individus
que l'espoir de parvenir y appcla, se jetèrent un trop grand nombre de vagabonds, auxquels la Provence a dà par la
suite une partic des sanglans excès dont
elle fut épouvantée.
> Pourquoi les Marseillais n'aperçurent-ils pas cette pente irrésistible sur
laquelle la France presqu'entière et l'armée surtout, se trouvaient placées ? La
résolution des puissances une fois connue, qu'avait-on de mieux à faire que
d'attendre un meilleur sort? Pourquoi
ne pas comprendre qu'il est des temps
de résignation où il faut préter l'oreille
au bruit que fait la marche des choses,
et se défier de ces agitateurs qui planent au milieu des orages populaires,
aperçurent-ils pas cette pente irrésistible sur
laquelle la France presqu'entière et l'armée surtout, se trouvaient placées ? La
résolution des puissances une fois connue, qu'avait-on de mieux à faire que
d'attendre un meilleur sort? Pourquoi
ne pas comprendre qu'il est des temps
de résignation où il faut préter l'oreille
au bruit que fait la marche des choses,
et se défier de ces agitateurs qui planent au milieu des orages populaires, --- Page 100 ---
(94)
comme les oiseaux de proie au-dessus
des champs de bataille. Des hommes
qui n'avaient jamais eu pour génie que
T'outrecuidance, et, pour moyen d'exécution, que l'intrigue, vinrent travailler
les esprits. Mais ne devait-on pas se
tenir à l'écart de tous CCS boute-feux,
qui cherchaient à faire naitre la guerre
civile, la gucrre civile qui, honorable
quelquefois, devient, quand elle décime
comme à plaisir les citoyens cn présence
de l'étranger, le plus scandaleux spectacle que puisse présenter un peuple en
délire?
>> Oh!qu'elles étaient bien mieux inspirées ces âmes religieuses qui, tous les
soirs, accouraient dans les temples à
l'heure où des prières ferventes appelaient, depuis le 5 mars, le bras du --- Page 101 ---
(95)
Tout-Puissant au secours de la Patrie!
Si jamais la religion m'a paru grande,
si jamais les supplications de l'infortune
qui n'a plus que Dieu pour appui, m'ont
ému, c'est dans ces réunions solennelles, toutes les fois du moins que des
prédicateurs 7 plus ambiticux qu'éloquens, ne. les rendaient pas bruyamment
politiques, au lieu de les laisser décentes
et religicuses 2 et ne s'efforçaient pas
d'allumer la fureur des fidèles, bien plus
qu'ils n'imploraient la miséricorde céleste. A ce concert de voix gémissantes,
où l'on croyait distinguer les pleurs des
épouses et des mères, à ce recucillement
profond qui marquait trop bien la consternation et le deuil, l'àme se trouvait
jetée dans uneindicible anxiété. Elle n'éprouvait quelque soulagement que par
un reste d'espoir, de cet espoir qu'on --- Page 102 ---
(96 )
rencontre quelquefois, en le cherchant
au milieu de la multitude; espoir toujours bien faible, qui s'évanouissait au
sortir de l'enceinte sacrée! Alors nous
redevenions d'autant plus malheurcux,
que les illusions de la foule gardaient
moins de prise sur notre pensée . 2 et
qu'en ce temps-là, paraître dénué d'illusions, c'était, comme je l'ai déjà dit,
paraitre désirer, appeler 2 préparer le
mal même qu'on redoutait le plus.
> Cependant la troupe marseillaise
envoyée à la poursuite de Napoléon,
avait été maltraitée, en relournant dans
ses foyers, par les paysans dauphinois 2
qui la rendirent responsable dcs dégâts
et des excès commis par les vagabonds
qu'on avait reçus dans les compagnies
franches. Une expédition contre la pe-
dit,
paraitre désirer, appeler 2 préparer le
mal même qu'on redoutait le plus.
> Cependant la troupe marseillaise
envoyée à la poursuite de Napoléon,
avait été maltraitée, en relournant dans
ses foyers, par les paysans dauphinois 2
qui la rendirent responsable dcs dégâts
et des excès commis par les vagabonds
qu'on avait reçus dans les compagnies
franches. Une expédition contre la pe- --- Page 103 ---
(97 )
tite ville de Chàteau-Renard qui, de
bonneheure,s'éinit parée des trois couleurs, avait amend un autre dépit, une
autre honte.
) Blessés des témoignages dela haine 2
plus encore que des coups de pierre
dont on les avait assaillis, indignés des
marches et contremarches dont on les
avait faligués dans cette inutile campagne, ainsi que de l'abandon successif
des troupes de ligne auxquelles on les
avait joints, les Marseillais apportèrent
dans leur cité de nouvelles douleurs, des
irritations nouvelles.
> Les autorités, qJuelques jours après,
et ensuite la garde nationale 9 pour éviter les malheurs qui menaçaient Marseille, avaient formellement reconnu le
IV
--- Page 104 ---
(98) )
pouvoir ressaisi par Napoléon; mais le
peuple ne reconnut jamais ce pouvoir,
et continua de s'en jouer. M. Roederer,
envoyé en mission extraordinaire dans
le Midi, employa vainement les plus
adroites ressources de l'éloquence, les
insinuations les plus sages d'un esprit
modéré qui comprend les misères présentes el cherche à écarter les maux à
venir; sa proclamation n'eut pas plus de
lecteurs que tous les autres actes du gouvernement des cent jours. Ne pas vou-.
loir de Napoléon et de son système,
modifié ou non, c'était un parti pris.
>) J'ai essayé de montrer la situation
des esprits jusqu'au 1 12 avril. C'était
chose impossible que le retour de l'ile
d'Elbe parût jamais aux habitans de
Marseille un événement heureux : mais --- Page 105 ---
(99 )
ce ne l'était pas que des mesures adroites leur suggérassent enfin ce sentiment
de résignation, trop souvent unique
philosophie qui reste à l'usage des peuples. Le choix des agens du pouvoir allait surtout faire pressentir s'il fallait, ou
non, s'attendre aux plus grands malheurs. Sans doute des hommes tels que
M. Frochot étaient capables de calmer
les exaspérations existantes. Le général
Mouton-Davernet, qui ne fit que passer, montra quelque expérience dans
l'art de concilier les esprits, de rapprocher les opinions dissidentes. Mais pourquoi envoyer M. Lecointe-Payraveau, 2
en. qualité de commissaire-général de
police ? Cerles, la conduite de ce magistrat ne manqua point de prudence et
de mesure: ; mais les souvenirs d'une
précédente administration dans les pre-
les exaspérations existantes. Le général
Mouton-Davernet, qui ne fit que passer, montra quelque expérience dans
l'art de concilier les esprits, de rapprocher les opinions dissidentes. Mais pourquoi envoyer M. Lecointe-Payraveau, 2
en. qualité de commissaire-général de
police ? Cerles, la conduite de ce magistrat ne manqua point de prudence et
de mesure: ; mais les souvenirs d'une
précédente administration dans les pre- --- Page 106 ---
(100 )
mières années du consulat,
la réserveactuelle
jelaient sur
je ne sais quoi de discordant et de sinistre qui saisissait
involontairement la pensée, Le choix
du maréchal Brune
Masséna
pour remplacer
dans le commandement de la
8°. division militaire ne fut
pas heureux
non plus. S'il dut sa nomination à
ancienne
uné
disgrâce, cette marque de magnanimité ne toucha guères les habitans
de Marseille. M. Frochot avait été disgracié aussi; mais les motifs qu'on attribuait à l'une et à l'autre défaveur étaient
d'un ordre différent. D'ailleurs, le
réchal Brune
mase présentait comme un
agent plus immédiat du despotisme militaire. Il vint signifier les
exigences du
pouvoir avec des
bayonnettes : on lui
opposa l'arme de l'opinion. Cette arme
avait été forgéc par la calomnie, il est --- Page 107 ---
(101 )
vrai, mais aucun démenti solennel n'avait été donné à l'assertion infàme de
l'anglais Goldsmith, dont le livre était
fort répandu dans le Midi.
> Cependant il aurait pu se faire encore que lc maréchal Brune parvint à
dissiper, en partie, ccs fatales préventions qui s'élevaient contre lui. Il aurait
fallu pour cela qu'on pût voir en sa persorme ces qualités éclatantes auxquelies
le peuple, dans tout pays, reconnait
Thomme qui est propre à lui commander. Mais, soit qu'il ne s'aveuglat point
sur sa fausse position, et que son embarras provint du regret del'avoir acceptée,
soit que la nature ne lui eût pas accordé
cette fermeté de l'action publique, cette
audace de la parole si nécessaires à
l'homme qui veut se faire obéir par la --- Page 108 ---
(102 )
multitude, le maréchal Brune n'obtint,
dans l'esprit du peuple, aucune considération. L'obligation imposée aux citoyens de verser dans ies coffres decelui
qu'ils appelaient l'usurpateur, les sommes souscrites pour l'armée royaliste du
Midi, attira d'abord au maréchal Brune
l'animadversion des contribuables. Il y
eut même une réquisition de marchandises qui, enlevées de Marseille, furent
revendues à vil prix dans Toulon.
>> Mais ressaisissons la chaîine des événemens, et tâchons de suivre l'exaspération toujours croissante des esprits.
Le 12 avril au matin, on annonce une
avant-garde de troupes envoyées de
Toulon pour faire arborer le drapeau
tricolore. Cette avant-garde arrive, le
laurier aux schakos; elle entre dans la
une réquisition de marchandises qui, enlevées de Marseille, furent
revendues à vil prix dans Toulon.
>> Mais ressaisissons la chaîine des événemens, et tâchons de suivre l'exaspération toujours croissante des esprits.
Le 12 avril au matin, on annonce une
avant-garde de troupes envoyées de
Toulon pour faire arborer le drapeau
tricolore. Cette avant-garde arrive, le
laurier aux schakos; elle entre dans la --- Page 109 ---
(103 )
ville au pas de charge ct l'arme au bras.
Ce laurier, ce pas de charge, cette arme
au bras, ctaient au fond, pour les Marseillais, autant d'insultes. Une rixe allait s'engager; mais le laurier iut renvoyd aux frontières, le pas de charge
discontinua, et un exprès fut détaché
par le colonel pour engager le reste des
troupes à ne sC permettre aucune provocation.
> Des officiers à demi-solde vinrent,
peu de jours après, se former en bataillon à Marseille. Pourquoi mettre ainsi
en contact des intérêts si fortement opposés, des façons de voir, des opinions
sitranchées? Ne dirait-on pas qu'on voulait à toute force amener une explosion?
Le peuple vit avec horreur ces militaires quiattendaientleur bien-être particu- --- Page 110 ---
(104) )
lier de ce qui fesait son malheur; les
militaires, 9 à leur tour, durent devenir
les ennemis de ce peuple qui ne savait
point déguiser sa haine.
>) Après un repas de corps donné par
les officiers à demi-solde à l'état-major
de la garnison, quelques-uns d'entr'eux
voulurent forcer un vieillard de quatrevingts ans à crier vive l'Empereur! Ce
vieillard refuse, on insiste ; il refuse
encore, et tombe frappé de coups. La
populace s'élance à son secours. On tire
le sabre pour l'écarter. Un coup de feu
même SC faitentendre. La générale bat,
la garde nationale prend les armes et
fait cesser le désordre; aucun militaire
ne périt.
>> Le lendemain, avant le jour,. les --- Page 111 ---
(105 )
avenues de la ville sont gardées par la
troupe, les canons sont braqués sur la
place publique : on désarme ensuite la
garde nationale existante, on l'organise
de nouveau, mais réduite à douze cents
hommes. Alors de ridicules persécutions
commencent. La cocarde et le drapeau
tricolores, 9 le salut à rendre au buste de
Napoléon servent de prétexte à de misérables agressions, 1 plus faites pour des
écoliers tapageurs que pour des soldats.
On s'occupe de processions, de promenades civiques qui n'auraient paru
que burlesques, si les lames luisantes
des sabres n'y eussent tenu lieu de cierges ; ct, dans ces processions, des mameloucks, dcs bourgeois buonapartistes
et des officiers se fesaient un plaisir, par
leurs cris et par leurs gestes, d'inspirer
la terreur aux femmes et d'insulter aux
pour des
écoliers tapageurs que pour des soldats.
On s'occupe de processions, de promenades civiques qui n'auraient paru
que burlesques, si les lames luisantes
des sabres n'y eussent tenu lieu de cierges ; ct, dans ces processions, des mameloucks, dcs bourgeois buonapartistes
et des officiers se fesaient un plaisir, par
leurs cris et par leurs gestes, d'inspirer
la terreur aux femmes et d'insulter aux --- Page 112 ---
(106 )
plus pacifiques citoyens. Alors on brise
ies glaces des cafés où se réunissent des
royalistes : alors on fait la guerre aux
vitres des croisées rebelles où ne flotte
point le drapeau tricolore. Dc bonne
foi, que voulait-on avec toutes ces momeries, ces fanfaronnades indignes de
la gravité militaire, avec toutes ces méprisables voies de fait qu'il faut laisser à
Ja populace ivre P
> Mais ce n'était pas tout; le sang
avait coulé, J'aiparlé des violences exercées sur un vieillard dans la rue d'Aix ;
un tambour de la garde nationale eut le
poignetcoupé d'un coup de sabre donné
par un soldat: ; un jardinier, à la suite,
il est vrai, de provocations réitérées de
sa part, et pour des querelles à propos
de femmes, 2 fut nuitamment égorgé par --- Page 113 ---
(107 )
des mameloucks. Ces meurtres et deux
autres qui ne sont pas aussi bien constatés pesaient sur la tête des militaires et
des buonapartstes. D'autre part, un officier, rentrant le soir au fort St-Jeun,
avait eu la tête écrasée d'une pierre
qu'on fit tomber sur lui.
>> Qu'on se représente des militaires
ayant derrière cux le pouvoir du jour
qui les pousse 7 et en leur présence'des
habitans rebelles à ce pouvoir : qu'on
voie ici les bayonnettes, et là, toutes
les marques 9 tous les actes de résistance
qui restent à la portée du peuple; proclamations de l'autorité aussitôt déchirées, ou couvertes d'ordure et de boue,
menaces d'insurrection sur tous les visages, dans toutes les paroles, dans tous les
gestes. D'un côté, les Marseillais se mon- --- Page 114 ---
(108 )
traient fortement unis ; les paysans se
tenaient toujours prêts à voler au secours de la ville; les porte-faix, trèsnombreux et retombés dans la plus profonde misère, faute de travail, ne quittaient pas leur attitude hostile, et leurs
barres, qui n'étaient que de bois, produisaient plus d'effet entre leurs mains
vigoureuses que les piques de la révolution. D'un autre côté, ces soldats longtemps campés au milieu de la ville, ces
canons braqués sur les citoyens, ces travaux commencés au fort Saint-Nicolas,
bâti par Louis XIV pour tenir en bride
les habitans, et dont la partie qui menaçait la ville avait étc détruite par eux en
1790, ces insultans travaux, qui avaient
donné licu au bruit répandu parmi le
peuple qu'on préparait dans ce fort un
grand nombre de guillotines pour les
'un autre côté, ces soldats longtemps campés au milieu de la ville, ces
canons braqués sur les citoyens, ces travaux commencés au fort Saint-Nicolas,
bâti par Louis XIV pour tenir en bride
les habitans, et dont la partie qui menaçait la ville avait étc détruite par eux en
1790, ces insultans travaux, qui avaient
donné licu au bruit répandu parmi le
peuple qu'on préparait dans ce fort un
grand nombre de guillotines pour les --- Page 115 ---
109 )
royalistes, 2 toutes ces mesures 2 tout cet
appareil de force pouvait tourner contre
les agens mêmes du despotisme , si
le despotisme cessait d'être heureux $
ou s'il devenait imprudent. L'une et
l'autre chance devait avoir lieu.
> C'était ainsi qu'en des jours de fatalité, une cité d'où approchait toujours
plus la misère, la misère d'autant plus
menaçante qu'on l'avait déjà connue 9
était froissée par des agitations en sens
inverse. Plus d'une fois, le mot de pilJage était échappé aux soldats, et cette
idée d'un pillage prochain s'était si bien
répandue que depuis quelque temps accouraient à Marseille quantité de vagabonds prêts à partager les dépouilles de
cette ville au premier signal que donnerait la soldatesque.
: --- Page 116 ---
1 1 IIO )
5 Cependant les deux plus grands ennemis de Napoléon, la conscription et
les droits-réunis, agissaient de nouveau
contre lui et avec plus de force que jamais, non-seulement à Marseille, mais
dans le reste de la Provence. Une modification avait été apportée à la
perception auparavant beaucoup plus dure du
droitsurles vins; on n'en sut aucun gré,
parce qu'elle était impraticable dans ces
contrées : mais lajconscription de terre
et de mer avait reparu avec toutes ses
horreurs et la haine contre les
agens
et les partisans de l'autorité avait acquis
une violence terrible. Les montagnes
des environs s'étaient couvertes de
conscrits réfractaires; là se trouvaient
aussi une partic des volontaires royaux,
ainsi que la plupart des soldats qui
avaient formé les compagnies franches. --- Page 117 ---
(111)
Ces derniers avaient conservé leurs
armes.
> La victoire du 16 juin vint remnettre
les bons citoyens dans cette situation perplesedontleshonmes, emportés parl'esprit de partin'ont pusefairel'idée.Fallaitil se réjouir des succès de notre armée?
fallait-il les craindre? Les partisans fanatiques de Napoléon s'en réjouirent
avec éclat, et sC placèrent ainsi dans
une plus haule évidence.
> Mais, à ce premier avantage, avait
succédé un effroyable désastre dont le
général Verdier, qui commandait alors
à Marseille, avait probablement déjà
reçu la nouvelle, lorsque le 24 au soir,
i! fit annoncer, au cercle des Phocéens,
que l'empereur était entré dans Bruxel-
craindre? Les partisans fanatiques de Napoléon s'en réjouirent
avec éclat, et sC placèrent ainsi dans
une plus haule évidence.
> Mais, à ce premier avantage, avait
succédé un effroyable désastre dont le
général Verdier, qui commandait alors
à Marseille, avait probablement déjà
reçu la nouvelle, lorsque le 24 au soir,
i! fit annoncer, au cercle des Phocéens,
que l'empereur était entré dans Bruxel- --- Page 118 ---
112 )
ies. Ce faux bruit aurait eu quelque motif raisonnable - 9 si le général Verdier
avait fait retirer pendant la nuit, à Toulon, la garnison de Marseille réduite,
par le besoin de l'armée d'observation
du Var, à douze ou quinze cents hommes. Il aurait dû prévoir que l'impression toute récente des vexations qui
avaient eu lieu, pouvait, d'un instant à
l'autre, compromettre ces soldats. Si
l'état encore incertain de la France ne
l'autorisait point à prendre cette précaution, il aurait fallu du moins que, 9 pour
assurer le maintien del l'ordre, il se concertât avec le maire de Marseille,
M. Raymond, le seul homme digne de
considération parmi tant d'individus
qui, à cette époque, apparurent sur la
scène ; il n'en fith rien, et, sans préparation aucune, le 25 juin, il vint sur la --- Page 119 ---
(113 )
placc publique annoncer le malheur de
Watcrloo à toutes les haines, à toutes
les fureurs qui, depuis si long-temps 2
étaient en présence. Un moment, il put
se féliciter d'avoir compté, en fesant
cette démarche, surla modération dont
il avait danné quelques preuves, quand
tout-à-coup un citoyen, un docteur en
médecine, Tinterrompant 22 9 se met à
crier vive le Roi! A ce cri succèdent
spontanément mille cris, et la révolu-.
tionest faite. Et cette révolution a lieu
par un peuple désarmé, devant des militaires en armes qui se pressent un peu
trop de le traiter en rebelle, parce qu'il
retourne avec la promptitude de ta
pensée sous un gouvernement quis'était identifié avec la prospérité renaissamte du commerce, et que le coeur
rfavait point répudic.
iv
5* --- Page 120 ---
(114)
> Le général est obligé de crier luimême : vive le Roi! Il fait enlever d'un
café le buste de Napoléon qu'il abandonne au peuple. Des soldats s'élancent
pour reprendre ce buste; une lutte s'engage. Il passe pour constant qu'alors des
militaires français firent feu sur une muk
titude sans armes qui prit la fuite. C'était un dimanche. La plus grande partie
des gardes nationaux était à la campagne. Ceux qui étaicnt restés à la ville $
s'arment aussitôt; les plus fougueux,
les plus déterminés, les plus irascibles
échangent des coups de fusil avec les
officiers à demi-solde; d'autres, en plus
grand nombre, se hâtent de remplacer
la troupe de ligne dans les différens
postes. Tous les officiers et soldats qui
purent atteindre un corps-de-garde OCcupé par la garde nationale y trouvérent
aux était à la campagne. Ceux qui étaicnt restés à la ville $
s'arment aussitôt; les plus fougueux,
les plus déterminés, les plus irascibles
échangent des coups de fusil avec les
officiers à demi-solde; d'autres, en plus
grand nombre, se hâtent de remplacer
la troupe de ligne dans les différens
postes. Tous les officiers et soldats qui
purent atteindre un corps-de-garde OCcupé par la garde nationale y trouvérent --- Page 121 ---
(15 1e )
un asile inviolable, les autres furent CXposés à des représailles.
) Indépendamment des causes que
j'ai indiquées, ce qui contribua le plus
aux malheurs de cette journée, ce fut
l'espèce d'égarement et de rage que
montrèrent d'abord les militaires, en
voyant l'effet produit par la proclamation du général Verdier, et l'extrême
joie quiavait répondu à la nouvelle d'un
grand désastre. Cet égarement, cette
rage furent tels, que dix gardes nationaux qui escortaient au fort Saint-Jean
quelques soldats soustraits à la vengeance du peuple, reçurent, du fort
même où ils les amenaient en lieu de salut, une décharge de mousqueterie, qui
blessa trois hommes, 9 et alla fracasser la
màchoire à un garde de la santépuibli- --- Page 122 ---
(116 )
que, assistant à la déclaration d'un vaisseau récemment arrivé dans le port.
> Il fut enfin convenu que les troupes
évacueraient Marseille, et se rendraient
à Toulon. En effet, s'étant réunies hors
de la porte d'Aix, tandis qu'elles auraient pu choisir la porte de Rome,
elles y bivouaquèrent une partic de la
nuit, et se mirent en marche à deux
heures du matin.
>> Les événemens de la veille pourraient être considérés jusqu'à un certain point comme un engagement hostile, comme un combat qu'une infinité
de circonstances avaient rendu inévitable; ici l'on peut s'occuper à chercher
si quelque main bien invisible 2 bien
discrète, que les mobiles mêmes, tout
en étant poussés par elle, n'auraient --- Page 123 ---
(117 )
point connue, ce qui est tout-à-fait dans
la manière des' peuples extrémement
civilisés, ,n'aurait pas apprété d'avance,
aiguisé, assorti des instrumens de terreur, abandonnés ensuite à leur action
Des
empropre, 7 immanquable.
paysans
busqués derrière les murailles qui forment la clôture des propriétés rurales,
un certain nombre même de gardes nationaux, accourant sur les derrières de
la troupe, exercèrent contre elle une
dernière et abominable vengeance. Ces
paysans, parmi lesquels se trouvaient
en partie les soldats des compagnies
franches, entrèrent avec le jour dans la
ville où déjà se disposait au meurtre et
au pillage cette foule de vagabonds que
les premiers désordres avaient attirés,
comme je l'ai dit. Il faut y joindre des
Génois, des pendeurs de 1792,quelques
derrières de
la troupe, exercèrent contre elle une
dernière et abominable vengeance. Ces
paysans, parmi lesquels se trouvaient
en partie les soldats des compagnies
franches, entrèrent avec le jour dans la
ville où déjà se disposait au meurtre et
au pillage cette foule de vagabonds que
les premiers désordres avaient attirés,
comme je l'ai dit. Il faut y joindre des
Génois, des pendeurs de 1792,quelques --- Page 124 ---
(118 2e )
véritables fanatiques et un petit nombre
de meneurs, qui peut-ètre ne furent
point salariés pour cette journée, mais
qu'on a scandaleusement caressés depuis.
>> Quelques hommes de 93, s'avisant
trop tard de se faire royalistes, crurent
échapper aux poignards en se mélant à
la populace; ils furent reconnus et massacrés par d'anciens compagnons 9 depuis plus long-temps enrôles sous la
couleur nouvelle. Plusieurs Egyptiens
ou Mameloucks, périrent; on les accusait, avecfondement pourquelques-uns,
d'avoir servi de guides et d'espions aux
soldats: mais on viola envers cux le
droit de l'hospitalité que respectent les
peuples les plus barbares, et on voulut
qu'ils fussent tous responsables de la --- Page 125 ---
(119 )
mort du jardinier. Les agens de police
furent surtout exposés à la vengeance
des conscrits et des matelots; c'estméme
sur un d'entr'eux que l'on
les massacres du 26 juin. Plusieurs commença
maisons furent saccagées; des Génois tentèrent de se jeter sur les caisses publiques; la garde nationale réprima leur
rapacité. Il parait même que cette tentative de la part de brigands
dont les nationaux
étrangers,
ne voulaient
contribua
point, 9
pour quelque chose à faire
finir plutôt cet épouvantable désordre,
Presque toutes les victimes avaient été
prises dans les classes inférieures,
cepté pourtant l'avocat
2 eXAnglès, citoyen
aussi
distingué par ses lumières que
ses vertus. On
par
pense généralement
qu'une haine particulière, une rivalité --- Page 126 ---
120 )
misérable dirigea les coups sous lesquels
il succomba.
>> Les massacres avaient commencé
avec le jour; à deux heures après midi
les bourreaux s'arrétèrent. On crut s'apercevoir qu'ils étaient tout surpris de
l'effroi qui commençait à régner autour
d'eux; ilss'attendaient à depluslongs applaudissemens. Des tombereaux, surmontés d'un drapeau blanc, du drapeau
sanstache, et dontl'approcheétait annoncéeparunes sonnette, vinrentramasserles
victimes éparses, et des cris, qui avaient
marqué tant de fois l'allégresse et l'espoir des bons citoyens, proférés en ce
moment par des voix criminelles, ne
trouvèrent que peu d'échos. On dit cependant que Ic lendemain de belles dames. 9 tout agitées encore des fureurs dela
és d'un drapeau blanc, du drapeau
sanstache, et dontl'approcheétait annoncéeparunes sonnette, vinrentramasserles
victimes éparses, et des cris, qui avaient
marqué tant de fois l'allégresse et l'espoir des bons citoyens, proférés en ce
moment par des voix criminelles, ne
trouvèrent que peu d'échos. On dit cependant que Ic lendemain de belles dames. 9 tout agitées encore des fureurs dela --- Page 127 ---
(121 )
veille, ayant paru à leurs fenêtres, d'où
s'offrit à leurs regards, dans la rue,
une victime oubliée, descendirent, se
prirent par la main et dansèrent en
rond autour du cadavre sanglant.
) Ainsi, en 1815, fut définitivement
balancé, avec 1793, le compte des horreurs. Les massacres qui avaient eu lieu
dans quelques prisons, en 1795, les assassinats commis par les compagnies de
Jésus, ne présentaientsans doute encore
qu'un soldeimparfait. Alors, il n'eurent
plus aucun reproche à faire aux massacreurs de septembre, ceux qui, sans
applaudir ouvertement à d'exécrables
scènes, s'en réjouissaient au fond du
coeur, les regardant comme un moyen
d'épouvante contre les citoyens dont
le patriotisme et les lumières pouvaient
IV
--- Page 128 ---
122 )
s'opposer à l'oeuvre de ténèbres qu'on
cspérait consommer bientôt; alors, ils
crurent avoir fait un pas de plus vers le
terme, ceux qui nourrissaient la sacrilége pensée que le monarque, à son retour, se résignerait, pour leur plaire,
à régner sans constitution.
> Quelques hommes pourtant recueillirent, de ces affreuses journées, plus
que des espérances. Les notaires eurent
à passer un grand nombre d'actes de
désistement relatifs à des biens d'émigrés.
> Pour qu'il ne manquât aux égorgeurs de Marseille aucun trait de ressemblance avec les septembriseurs de
Paris, une espèce de tribunal s'était
érigé à la porte d'un café du Cours. --- Page 129 ---
(123 )
Mais ce tribunal ne pouvait condamner
que les malheurcux saisis dans le voisinage; ailleurs, les exécutions n'avaient
pas besoin d'arrêt qui les précédit, les
bourreaux allaient tout seuls. Dans la
pensée de Danton et de ses adhérens,
les massacres de septembre avaient eu
pour but d'effrayer les ennemis de l'intérieur, ct d'empécher toute jonction
avec les ennemis du dehors. Ici parait
avoir dominé une pensée analogue. On
avait conseilléà Napoléon de réprimer,
par la terreur, l'opposition du Midi; il
ne compta, pour la réduire, que sur une
grande victoire. Cette victoire, 3 ceux qui
ne voulaient plus de lui la craignaient.
On cherchait à compromettre
gravement des populations qu'on aurait
pu faire marcher ensuite contre ses légions de nouveau victorieuses : avec la
ennemis du dehors. Ici parait
avoir dominé une pensée analogue. On
avait conseilléà Napoléon de réprimer,
par la terreur, l'opposition du Midi; il
ne compta, pour la réduire, que sur une
grande victoire. Cette victoire, 3 ceux qui
ne voulaient plus de lui la craignaient.
On cherchait à compromettre
gravement des populations qu'on aurait
pu faire marcher ensuite contre ses légions de nouveau victorieuses : avec la --- Page 130 ---
(124 - )
Vendée et le Midi, on espérait lui susciter des embarras qui auraient donné
le temps aux étrangers de se réunir et
de l'écraser une dernière fois.
y Tout porte à croire que la pensée
confuse encore, mais pourtant vivante,
de ces massacres, les a précédés. On a
vu des listes de proscription dans les
mains des meneurs. Depuis plus d'un
mois, des renseignemens étaient demandés dans les communes voisines sur
la demeure et sur l'opinon actuelle de
quelques individus. Une correspondance très-active s'était établie, et ceux
qui paraissaient en avoir le secret ne
parlèrent long-temps que d'assommer
et de pendre. Un bel esprit du temps
disait qu'il ne fallait que trois choses en
France : le roi, la religion et la roue. --- Page 131 ---
125 )
Ainsi, en consentant à croire que ces
meurtres ne furent point explicitement
commandds, il est hors de doute qu'une
pensée inspiratrice, un souffle excitateur, de quelque part qu'il soit venu, les
fit surgir au milieu des troubles.
>) Mais, dans l'impossibilité de découvrir si la préméditation fut entière chez
quelques hommes 2 je dois me borner à
vous faire connaitre les . circonstances
fatales qui favorisérent cette horrible
éruption de crimes. Après le départ des
troupes, aucun chef militaire n'était
resté à Marseille. La garde nationale
avait été réduite, comme je l'ai dit,
à douze cents hommes. La plupart des
gardes nationaux étaient à la campagne,
car c'était un dimanche. L'uniforme national avait étéjusqu'alors en possession --- Page 132 ---
(126 )
d'inspirer du respect à la populace ;
mais la veille, quelques hommes s'étaient
montrés avec cet uniforme parmi les assassins des ofliciers à demi-solde, et
cette circonstance fesait perdre, à ceux
qui étaient réellement dignes de s'en
revétir, une partie de leurs avantages.
Cc n'était plus, au reste, la populace
qu'il s'agissait de contenir, d'arrèter;
c'était des hommes portant des armes
et dont la plupart en avaient l'habitude. 9
M. Frochot avait abdiqué ses fonctions.
Il fut respecté, on le remercia même
publiquement pour sa conduite pacifique, pour l'esprit de conciliation qu'il
avait montré; mais il n'aurait pas été
obéi. L'ancien préfet, M. d'Albertas >
était absent. Il ne put qu'envoyer une
proclamation sage, mais tardive. La police avait été mise d'abord dans l'im-
la plupart en avaient l'habitude. 9
M. Frochot avait abdiqué ses fonctions.
Il fut respecté, on le remercia même
publiquement pour sa conduite pacifique, pour l'esprit de conciliation qu'il
avait montré; mais il n'aurait pas été
obéi. L'ancien préfet, M. d'Albertas >
était absent. Il ne put qu'envoyer une
proclamation sage, mais tardive. La police avait été mise d'abord dans l'im- --- Page 133 ---
(1 127 )
puissance d'agir par le meurtre de plusieurs de ses agens. D'ailleurs, aucune
des autorités qui procédaient immédiatement de Napoléon n'aurait été en
mesure d'exercer quelque empirc à
Marseille. Tout le poids des affaires 9
dans cette épouvantable crise, tombait
sur le maire. Ce magistrat se voyait entouré de l'estime générale; mais, sans
police ni force armée, il était réduit à
compromettre la voix de la vertu au
milieu des clameurs et même des plaisanteries atroces du crime enivré de ses
succès.
> Un homme, qu'on avait chargéderecevoirles déclarations qui devaient constater légalement les décès, m'a dit que
le nombre des victimes s'est élevé à cent
vingt-trois pour les deux journées ; mais --- Page 134 ---
(128 )
je crois que toutes n'ont pas été comp:
tées, et surtout dans la campagne.
> Cependant une autorité nouvelle
s'élevait, et se disait investie du pouvoir par la force des circonstances, engageant tous les hommes qui devaient 2
d'après les lois existantes, faire partie
de la garde nationale, à prendre les
armes, promettant des chefs expérimentés, et annonçant que la Provence
et le Midi deviendraient, s'il le fallait, 2
une nouvelle Vendée. Rien, dans sa
proclamation, ne laisse entrevoir que
le sang coulait dans les rues 2 lorsqu'on
la traçait. Unc seconde proclamation,
en date du 27 juin, menaça d'une
commission militaire ceux qui tenteraient encore de troubler la tranquillité --- Page 135 ---
129 )
publique. Ici plusieurs questions se présentent.
> Ce comité royal provisoire avait-il
été auparavant constitué par un pouvoir
supérieur ? Se constitua - t-il de luimême et par la force des circonstances, ,
comme il l'assura ? Dans le premier cas,
il était temps, en effet, que sa proclamation du 27 juin parût. Dans lc second, son autorité était évidemment
usurpée sur celle du préfet sommé par
le roi, M. d'Albertas. On pense généralement que M. de Rivière, dans une
apparition subite à Marseille, avant le
12 avril, avait organisé ce comité pour
donner un centre aux correspondances
très-actives qui devaient avoir lieu.
> Cependant la garnison de Marseille --- Page 136 ---
(130 )
ne fut pas plutôt arrivée à Toulon 7 que
la prudence de ses chefs lui parut une
lâcheté. Avoir quitto Marseille, c'était
presque avoir cédéle champ de bataille.
Un cri de vengeance se fit entendre;
un drapeau noir, semé de têtes de mort,
fut arboré par les soldats d'un régiment.
A ce drapeau, venaient se rallier les
autres soldats et les fédéres du Var. Le
maréchal Brune, dont le caractère avait
* paru manquer de fermeté au milieu des
agitations de Marseille et parmi des ouvriers et des bourgeois, se montra, pendant la durée de cette effervescence
militaire, tel qu'il devait être. Non-seulement, il réprima cet élan vers la guerre
civile, mais encore on a lieu de penser,
comme vous le verrez bientôt, que la
France lui doit, peut-être, la conservation de Toulon.
du Var. Le
maréchal Brune, dont le caractère avait
* paru manquer de fermeté au milieu des
agitations de Marseille et parmi des ouvriers et des bourgeois, se montra, pendant la durée de cette effervescence
militaire, tel qu'il devait être. Non-seulement, il réprima cet élan vers la guerre
civile, mais encore on a lieu de penser,
comme vous le verrez bientôt, que la
France lui doit, peut-être, la conservation de Toulon. --- Page 137 ---
(13r) )
> La position de Marseille était devenue assez difficile. Le drapcau blanc
flottait, il est vrai, dans presque tout le
département des Bouches-du-Rhône;
dans celui de Vaucluse, la ville de Carpentras l'avait arboré, même avant
Marseille ; mais ce n'était point là toute
la France. Il n'était pas impossible
qu'un dernier appel au courage français
vengeât sous les murs de Paris l'affront
de Waterloo; il aurait pu arriver aussi
que les généraux, dont les noms se
trouvent apposés au bas de la capitulation eussent partagé les dispositions
des soldats, et que vingt ans de gloire
eussent prévalu sur les intérêts privés
et domestiques, auxquels on prétend
que la plupart d'entre eux s'arrétèrent L 5
la France envahie ne cessait pas d'être
redoutable; la résistance d'un départe- --- Page 138 ---
(132) )
ment, d'une seule ville, pouvait changer
le cours des événemens.
y L'appel aux armes fait parle comité
royal provisoire, n'amenait pas, en
général, de bons soldats, et les chefs
qu'on pouvait leur donner, n'avaient
pas une grande illustration.
> Mais on travaillait depuis quelque
temps à faire opérer, par les Anglais,
une descente en Provence, et le marquis de Rivière, en félicitant le comité
royal de scs efforts pour la cause de
Dieu, de notre roi, de notre patrie et
de lhumanité, 9 lui annonçait qu'en
même temps que ces généreux efforts
avaient lieu, le duc d'Angoulème l'avait
envoyé près de lord Exmouth, pour arranger avec. ce noble et loyal amiral une
descente sur Marseille avec de braves --- Page 139 ---
(133 )
troupes qui aideraient en alliés et porteraient des armes. Il disait pourtant
que Monseigneur aurait désiré qu'on
ne se fût cngagé à secouer le joug de
fer de Buonaparte et de sa race 3 qu'au
inoment où lui, Charles, marquis de
Rivière, aurait pu amener un franc
appui.
> Dèsle 26juin, une corvette anglaise,
ayant vu flotter le drapeau blanc à la
Ciotat, prit communication avec la terre,
et attendit le retour d'un message qu'on
envoya, 9 sur-le-champ 7 au comité royal.
Le 6 juillet, une frégate, une corvette
et un brick anglais mouillèrent dans la
rade de Marseille On crut, dans le premier moment, que cette petite division
avait à bord le duc d'Angoulême : c'était le vicomte de Bruges. Il apportait
une corvette anglaise,
ayant vu flotter le drapeau blanc à la
Ciotat, prit communication avec la terre,
et attendit le retour d'un message qu'on
envoya, 9 sur-le-champ 7 au comité royal.
Le 6 juillet, une frégate, une corvette
et un brick anglais mouillèrent dans la
rade de Marseille On crut, dans le premier moment, que cette petite division
avait à bord le duc d'Angoulême : c'était le vicomte de Bruges. Il apportait --- Page 140 ---
(134)
aux Marseillais des fusils, des canons,
des munitions de guerre. La ville présenta bientôt des dispositions guerrières.
De nouvelles compagnies franches furent organisées. Ces
forcompagnies, 9
mées à la hâte, laissaient entrer dans
leurs rangs ces vagabonds, qu'une discipline sévère peut seule soumetire, 2 et
qui, sous une discipline molle et relàchée, sont tout prêts à devenir des brigands, 9 et les circonstances ne permettaient point une discipline sévère.
> L'iguorance oùl'on était des événemens postérieurs à l'organisation du
gouvernement provisoire à Paris, augmentait l'inquictude de tous ceux qui,
au milieu d'une foule entrainée, veulent
bien s'écarter un moment pour réfléchir.
Les courriers étaient interceptés, et déjà --- Page 141 ---
( 135 )
le peuple ne pouvait plus comprendre
comment, après avoir arboré avec tant
de joie le drapeau blanc, il n'apprenait
pas encore le retour du roi dans la capitale.
> Cépendant la désertion s'était mise,
non pas. tout-à-fait dans l'armée du
maréchal Brune, mais parmi les marins
enrégimentés. Dès les premiers jours,
plusieurs des batteries extérieures, et
quelques-uns des forts avancés de Toulon s'étaient trouvés sans défenseurs.
Presque toute la Provence avait successivement arboré le drapeau blanc. Le
drapeau tricolore ne flottait plus que
sur les remparts de Toulon, d'Avignon,
de Sisteron et d'Antibes, ainsi que sur
les clochers de quelques petites communes dont l'essor était plus immédia- --- Page 142 ---
136 )
tement comprimé par la présence de
l'armée d'observation. du Var. Pour assurer ou rétablir ses communications
avec le gouvernement provisoire, le
maréchal Brune envoyait des troupes
sur les diverses routes. Quelques chasseurs s'approchèrent d'Aix, où ils inspirèrent d'assez vives alarmes. Les Marseillais vinrent au secours de cette ville ;
iln'y eut aucun engagement.
> Le IO juillet, M. le marquis de Rivière 2 avec 4,000 Anglais et 10,000 fusils, arriva à Marseille. Il publia une
proclamation fort singulière, ct pourlaquelle on prétend qu'il emprunta la
plume d'un prédicateur. A la suite de
beaucoup de choses qu'il promettait,se
trouvaient trois grands etc. , etc., elc. 7
qui pouvaient donner à penser. Il finis-
iln'y eut aucun engagement.
> Le IO juillet, M. le marquis de Rivière 2 avec 4,000 Anglais et 10,000 fusils, arriva à Marseille. Il publia une
proclamation fort singulière, ct pourlaquelle on prétend qu'il emprunta la
plume d'un prédicateur. A la suite de
beaucoup de choses qu'il promettait,se
trouvaient trois grands etc. , etc., elc. 7
qui pouvaient donner à penser. Il finis- --- Page 143 ---
(I 137 )
sait ainsi : ( Nous lui demanderons (à
Dieu ) secours et assistance, en lui jurant de tout coeur qu'un peuple royaliste
doit être et sera bon chrétien. >) On aurait pu ne pas s'apercevoir du style peu
français de cet agent extraordinaire, si
le débarquement des troupes anglaises
n'avait eu lieu le 13 juillet au matin.
Un journal qu'on publiait alors à Marseille, dit que c'était un spectacle aussi
nouveau quintéressant de voir la mer
couverte de bateaux de transport, remplis de soldats à uniforme rouge, et
dont les premiers rayons du solcil fesaient étinceler les armes. Nonobstant
çes expressions poétiques ou puériles,
on peut dire que le débarquement des
Anglais causa plus de surprise que de
joie. Tous les bâtimens de cette nalion
avaient arboré le drapeau blanc; les
IV
6* --- Page 144 ---
(138 )
troupes mirent la cocarde blanche sur
la noire. La garde nationale, à son tour,
crut devoir mettre la noire sur la blanche. On vit avec peine des hommes en
habit bourgeois suivre cet exemple. C'était pourtant, à vrai dire, ce que la - population comptait de plus niais.
> Le même jour, le bruit se trouva
répandu que Marseille allait devenir
une ville libre. Les caresses que lord
Exmouth prodigua constamment aux
Marseillais soutinrent pendant quelque
temps ce bruit. On pense bien que l'indépendance de Marseille eût été au
profit del'Angleterre.
> L'entrée du Roi dans Paris ne fut
connue à Marseille que le 15 juillet au
soir. On y apprit successivement la sou- --- Page 145 ---
( 139 )
mission d'Avignon, de Sisteron et d'Antibes.
> Ilest probable que le débarquement
des Anglais à Marseille fut une des
principales causes qui retardèrent la
soumission de Toulon. La présence de
ces dangereux insulaires exaspérait l'esprit des troupes et prolongeait leur résistance. Toutes les expéditions sorties
de Toulon n'avaient pas eu cependant
pour but de faciliter les communications. Il s'était agi plusieurs fois d'impositions à lever sur les communes
voisines pour les fortifications et autres
besoins de la place. Il parait même
des fédérés s'étaient mélés
que
quelquefois
aux troupes, ce qui avait augmenté l'irritation que des demandes d'argent à
main armée devaient causer. --- Page 146 ---
(1 140 )
>) Aussitôtaprès le débarquement, l'amiral lord Exmouth et le général Hudson-Lowe s'étaient hâtés de faire filer des
troupes sur Toulon. La garde nationale
de Marseille, malgré les caresses des
généraux anglais, voulant prévenir les
suites possibles d'un tel zèle, envoya,
par mer et par terre, de nombreux détachemens pris dans son sein, pour OCcuper les postes les plus avancés. Les
gardes nationales des communes voisines suivirent cet exemple.
> Le 18 juillet, le marquis de Rivière
adressa aux Toulonnais une proclamation. Vouloir ainsi que des bourgeois
prissent parti avant la troupe, c'était
appcler des malheurs dans une ville de
guerre; heureusement, s'il y avait obstination d'un côté, ily eut prudence
, envoya,
par mer et par terre, de nombreux détachemens pris dans son sein, pour OCcuper les postes les plus avancés. Les
gardes nationales des communes voisines suivirent cet exemple.
> Le 18 juillet, le marquis de Rivière
adressa aux Toulonnais une proclamation. Vouloir ainsi que des bourgeois
prissent parti avant la troupe, c'était
appcler des malheurs dans une ville de
guerre; heureusement, s'il y avait obstination d'un côté, ily eut prudence --- Page 147 ---
(14t)
de l'autre. Les soldats de la faible armée
du Var, qui venaient d'entrer dans la
place, non plus que ceux de la garnison,
ne voulaient pas entendre parler de soumission. Ils ne pouvaient se résoudre
au sacrifice de ces couleurs que la victoire avait rendues si éclatantes, et qui
lcur paraissaient en cc moment les couleurs de l'infortune.
> Tant de noms peu souvent prononcés jusqu'alors, tant d'autorités dont
l'origine était ignorée s'étaient succédé en Provence dans l'intervalle d'un
mois, que la nécessité d'un nom qui
offrit quelque garantie fut, bien qu'un
peu tard, reconnue. Le 21 juillet, au
soir, l'amiral Gantheaume, portant des
paroles de paix, entra dans Toulon.
Les ofliciers-généraux etsupéricurss'em- --- Page 148 ---
(I 142)
pressèrent de se rendre auprès de lui
pour lui faire connaître la situation des
troupes. Le maréchal Brune vint aussi
sur l'invitation qui lui en fut adressée.
Après avoir donné connaissance de ses
pouvoirs ct écouté les rapports qu'on
lui fit, l'amiral Gantheaume ordonna,
au nom du Roi, que le drapeau blanc
fitarborésans retard sur lesf forts comme
sur les vaisseaux, et que les troupes se
décorassent de la cocarde blanche. Le
maréchal Brune fit observer qu'il ne
pouvait pas prendre sur lui l'exécution
de cet ordre, et déclara qu'il remettait
le commandement en chef de l'armée
au plus ancien oflicier-général, Pour
expliquer ce refus, il faut savoir que ce
maréchal, peu auparavant 9 avait annoncé aux troupes que le fils de l'empereur était établi sur le trône de France --- Page 149 ---
(143 )
les souverains alliés. Le cri de vive
par
Napoléon II ! que les Autrichiens
avaient proféré à leur entrée en Provence, cri sans doute désavoué parleurs
chefs, avait pu causer cette erreur.
> La démission du maréchal Brune
ne fut pas acceptée. Pour obtenir la soumission des soldats 2e 1 il fut convenu
qu'on appellerait sur-le-champ les officiers et sous-officiers de chaque troupe
de terre et de mer, et qu'on leur ferait
connaitre les ordres du Roi. Il était
alors trois heures du matin, 22 juillet.
Les députations arrivèrent dans la salle
du conscil environ une heure après.
L'amiral Gantheaume fit, en leur présence, une nouvelle lecture de ses pouvoirs, ainsi que des ordres du Roi,
auxquels il ordonna d'obtempérer. Cette
convenu
qu'on appellerait sur-le-champ les officiers et sous-officiers de chaque troupe
de terre et de mer, et qu'on leur ferait
connaitre les ordres du Roi. Il était
alors trois heures du matin, 22 juillet.
Les députations arrivèrent dans la salle
du conscil environ une heure après.
L'amiral Gantheaume fit, en leur présence, une nouvelle lecture de ses pouvoirs, ainsi que des ordres du Roi,
auxquels il ordonna d'obtempérer. Cette --- Page 150 ---
(144)
mesure n'eut pas le résultat qu'on s'en
était promis. La plupart des militaires
dont se composaient les diverses députations 5 firent éclater des sentimens
tout contraires à ceux qu'on s'efforçait
de leurinspirer. L'amiral eut même lieu
de craindre pour ses jours ; mais il
trouva parmi les officiers de marine, et
surtout parmi ses compatriotes, dont
quelques-uns ont été depuis entièrement
oubliés, de braves gens qui lui firent un
rempart de leurs corps.
> Le 23 juillet, le maréchal Brune se
présenta sur la place d'armes aux troupes
qui s'y trouvaient rassemblées. Il fit une
harangue aux soldats et voulut les préparer au sacrifice qu'on attendait d'eux.
Ses paroles furent infructueuses. On
décida toutefois, dans un nouveau con- --- Page 151 ---
(1 145 )
seil, que, le lendemain 24, le drapeau
blanc serait arboré sur les forts et sur
les vaisseaux. On n'osa prendre aucune
résolution au sujet de la cocarde.
> Le lendemain, 2 le drapeau blanc
flotta sur les forts et sur les vaisseaux.
Mais la soumission n'était pas entière ;
l'anxiété des habitans et des chefs, un
moment suspendue, reprenait le dessus,
lorsque le colonel du 35°. de ligne, de
cemême régimentquiavaitportéquelque
temps un petit drapeau noir en signe de
deuil et de vengeance, ordonna formellement à sa troupe de se soumettre au
Roi et de quitter la cocarde tricolore.
Le régiment obéit à son colonel. Tous
les autres firent de même; et le sacrifice
à la paix, l'acte d'adhésion aux nouIV
--- Page 152 ---
(146 )
velles destinées de la France fut consommé,
> Le 25 juillet, le marquis de Rivière
annonça aux Marseillais la soumission
de Toulon. Il leur adressa une petite
lettre, non plus dans ce stylemystique,
suranné, et souvent burlesque, dont il
était redevable, selon toute apparence,
à un prédicateur rentré avec lui, mais
avec toutes les incorrections, 9 toutcs les
ignorances qui pouvaient le mieux donner l'idée d'un descendant de ces rudes
seigneurs féodaux qui trempaient leur
gantelct dans l'encre pour apposer leur
marque au bas des actes publics. C'était
au point que; 7 dans certaines petites
communes, on n'osa faire placarder ce
tout petit message.
DP Cependant, quoique la place dc
toute apparence,
à un prédicateur rentré avec lui, mais
avec toutes les incorrections, 9 toutcs les
ignorances qui pouvaient le mieux donner l'idée d'un descendant de ces rudes
seigneurs féodaux qui trempaient leur
gantelct dans l'encre pour apposer leur
marque au bas des actes publics. C'était
au point que; 7 dans certaines petites
communes, on n'osa faire placarder ce
tout petit message.
DP Cependant, quoique la place dc --- Page 153 ---
(147 )
Toulon se fut soumise, 2 le maréchal
Brune répugnait à céder le commandement au marquis de Rivière. En se mettant bien à la place de l'infortuné maréchal, on peut s'expliquer les motifs
de cette répugnance, dont les feuilles
du temps ont fait un de sCs plus grands
torts. Un bruit courait que la tête de
l'ex-roi de Naples, de Murat, avait été
mise à prix; on savait que les Anglais,
fàchés de voir la garde nationale aux
premiers postes 9 parlaient de venger
sept coups de canon à boulet tirés par
unebatterie de la côte sur une frégate de
leurnalion, après avoir hissé le pavillon
blanc, dont l'aspect l'avait portée à se
rapprocher de la terre; on savait aussi
que le marquis de Rivière était allé à la
rencontre du généralautrichien Nugent,
et luiavait porté plainte contre le maré- --- Page 154 ---
1 148) )
chal Brune. Dans la pensée dc celui-ci,
l'homme qui, par ingratitude politique,
avait pu mettre un prix à la tête du
prince fugitif, qui passait pour avoir
empéché un jour qu'on ne fit tomber la
sienne, pouvait bien, sans le vouloir,
par confiance chevaleresque ct à bonnes
intentions, mettre Toulon au pouvoir
soit des Autrichiens qui, dans leur cabinct, ont toujours eu quelque arrièrepensce sur la Provence, soit des An-i
glais, 9 à qui on prétait des vues sur
Marseille, et qui, dans cette supposition, devaient avoir besoin de Toulon,
fut-ce momentanément, pour les faire
réussir; soit même des uns et des autres à la fois, ce qui encore ctait bien
propre à jeter des difficultés nouvelles
au milieu des négociations de paix qui
allaient s'ouvrir, et qui se présentaient, --- Page 155 ---
( 149 )
aux yeux des politiques, rudes et hérissées.
> Enfn, cédant aux représentations
de l'amiral Gantheaume, 9 et, reconnaissantavec luique, parles mesures prises,
rien n'était à craindre pour la sûreté
de la place, le maréchal céda le commandement au marquis de Rivière, le
3r juillet au soir, et partit le lendemain,
I". août, à trois heures du matin, en
disant qu'il allait rendre compte au Roi
de sa conduite.
> Ici l'histoire consignera quelques
faits.
) Le marquis de Rivière avait chargé
un sien cousin, qui était son aide-decamp, d'accompagner le maréchal jusa
rien n'était à craindre pour la sûreté
de la place, le maréchal céda le commandement au marquis de Rivière, le
3r juillet au soir, et partit le lendemain,
I". août, à trois heures du matin, en
disant qu'il allait rendre compte au Roi
de sa conduite.
> Ici l'histoire consignera quelques
faits.
) Le marquis de Rivière avait chargé
un sien cousin, qui était son aide-decamp, d'accompagner le maréchal jusa --- Page 156 ---
(I 150-) )
qu'à Avignon. Le maréchal était déjà
sorti d'Avignon, et se trouvait à quelque distance de la porte de TOule,
lorsque sa voiture fut arrêtée ct ramenée
à Thôtel du Palais-Royal. Que s'élait-il
passé dans l'intervalle extrémement
court du départ à l'arrestation? On prétend qu'une estaffette était arrivée; d'où
venait-clle? Ce fait, d'ailleurs, n'est
pas certain. Ce qu'ilya de certain, c'est
quc, dans les premiers bruits par lesquels fut répanduc à Marseille la mort
du maréchal, on disait qu'il s'était tué
lui-même; c'est que, pour la mort d'un
homme qui allait rendre compte de sa
conduite, on fit éclater autant de joic
que pour celle d'un Holopherne qui
aurait menacé, de ses cent mille hommes, une ville réduite aux abois; 9 c'est
que les autorités d'Avignon ne firent --- Page 157 ---
(151 )
rien pour soustraire les restes d'un maréchal de France aux outrages de la
populace.
>> Un des effets immédiats de la soumission de Toulon fut de calmer un peu
l'agitation des esprits; car, bien que l'acte
de tuer eût cesséà Marseille, ler regret de
n'avoir pas assez fait paraissait occuper
certaines gens ; ilrestaitje nesais quelles
ondulations d'une horrible tempête. Les
royaux démagogues ne discontinuaient
pas leurs dangereuses allocutions à la
populace; : l'apologie formelle des massacres sortait même de quelques bouches.
> Un de mcs amis, que vous connaissez, et qui n'avait pas quitté, comme
moi, la ville natale, m'a raconté que,
le 27juin au matin, ignorant encore --- Page 158 ---
(152 )
les horreurs qu'on avait commises la
veille à Marseille, il était sorti de sa
maison pour s'enquérir des nouvelles.
Arrivé devant une croix plantée à côté
de l'église, il entendit un ministre:
des autels, qui venait en ce moment
de célébrer les saints mystères, dire
à deux dévotes, dans le patois du
pays : Quand on a de mauvais sang,
ilfaut bien le tirer! Cet épouvantable
propos qui répondait aux marques de
pitié et de terreur que donnaient les
deux bonnes femmes 9 le saisit d'horreur. Ildescendit au port, osant à peine
interroger ses meilleurs amis. Dans ces
jours malheureux, , interroger, c'était
avoir l'air de craindre; et craindre,
c'était paraitre avoir conspiré, Il apprit
enfin sommairement, sans qu'il eût besoin d'interroger, et d'une bouche qui
able
propos qui répondait aux marques de
pitié et de terreur que donnaient les
deux bonnes femmes 9 le saisit d'horreur. Ildescendit au port, osant à peine
interroger ses meilleurs amis. Dans ces
jours malheureux, , interroger, c'était
avoir l'air de craindre; et craindre,
c'était paraitre avoir conspiré, Il apprit
enfin sommairement, sans qu'il eût besoin d'interroger, et d'une bouche qui --- Page 159 ---
(153 )
avait l'air d'annoncer les plus grandes
victoires, ce qui devait être un sujet
éternel de honte et de douleur.
> Pendant plus d'un mois, ? on put
voir légèrement recouverts de quelques
pierres qu'on leur jetait, et gisant à
côté d'un grand chemin, les cadavres
de trois victimes que des paysans d'une
petite commune. avaient immolées à
l'ambiticux besoin d'imiter les Marseillais ; carl le besoin d'imiter, 2 dese mettre
à la mode, 7 sc laissait horriblement
reconnaitre dans les populations les
plus voisines de la grande ville, de la
métropole du Midi. Une main toute
noire et presque desséchée surmontait
ce tas de pierres; ce misérable sépulcre, pareil à ceux que les enfans se font
un jeu d'accorder auxplus vils animaux, --- Page 160 ---
(154) )
et semblait demander vengeance au ciel,
tant pour l'assassinat commis, que pour
les outrages qu'on ne cessait de prodiguer à ces restes de l'humanité malheureuse.
> Dans Marseille, s'approchait-on
des groupes formés autour de quelques
chanteurs publics, 9 de quelques chanteuses qui se donnaient les airs d'être
plaisantes et de sourire à l'auditoire,
on entendait quelques plats et maussades couplets, au bout desquels arrivait
cct infernal refrain : Mettons tous ces
brigands dans la charrette, c'est-à-dire,
dans le tombereau sanglant qu'on avait
vu parcourir les rues pour ramasser
les cadavres. Le buste duRoi était placé
sur une espèce d'autel au milieu du marché aux fruits. De moment en moment, --- Page 161 ---
(155 )
les femmes de la halle se levaient de
leurs places pour danser autour de l'autel et chanter; puis elles prenaient le
la ville.
buste et le promenaient par
Mais leurs chants n'étaient pas d'amour;
c'était le refrain des Cannibales qu'ellesfesaient retentir de préférence, et il valait bien celui des aristocrates à la lanterne, qui frappait les oreilles en 1791:
Quelquefois les chants étaient improvisés par le bel csprit de la troupe, mais
toujours c'était avec les termes les plus
obscènes qu'on exprimait des voeux di+
des furies; les transports dejoie de
gnes
ces femmes avaient eux-mêmes je ne
sais quoi qui fesait frémir.
> Dans les rues, il ne se passait pas
de jour que les cris au castagnié ne se
fissent entendre; ct des malheureux dé-
illes en 1791:
Quelquefois les chants étaient improvisés par le bel csprit de la troupe, mais
toujours c'était avec les termes les plus
obscènes qu'on exprimait des voeux di+
des furies; les transports dejoie de
gnes
ces femmes avaient eux-mêmes je ne
sais quoi qui fesait frémir.
> Dans les rues, il ne se passait pas
de jour que les cris au castagnié ne se
fissent entendre; ct des malheureux dé- --- Page 162 ---
(156 )
noncés 2 poursuivis et saisis par des
gens de la dernière classe du peuple,
étaient trainés en prison. Cette fureur
d'emprisonner avait été substituée, je
le sais, à la fureur de tuer ; mais le souvenir des massacres du fort Saint-Jean
venait plus d'une fois troubler l'imagination.
>> Au théâtre, on procurait à lord
Exmouth le plaisir d'entendre, de la
bouche des femmes dont j'ai parlé, des
chansons provençales qui n'avaient eu
pour hippocrène que le bourbier des
rues, et l'on ne craignait pas d'offrir à
des étrangers, envieux de notre gloire
et jaloux de notre politesse habituelle,
lespectacle à la fois grotesque et sinistre
de la classe la plus ignorante la
plus
inflammable 2 caressée, excitée, échauf- --- Page 163 ---
(I 157 )
fée par la classe la plus ambitieuse et la
plus habile, ou, du moins, la plus puissante par son crédit. Il est vrai que lord
Exmouth, fidèle au système de caresses
adopté envers Marseille, ne dédaigna
pas ces femmes, et leur fit donner une
très-grosse médaille en or, frappée en
T'honneur de la paix.
> De nombreuses proclamations tapissaient les murs. Dans quelques-unes,
on avait cru devoir nous rappcler le souvenir de Dieu; dans aucune on ne parlait de clémence et de miséricorde ;
toutes annonçaient des ennemis ; nulle
part on n'excitait la commisération pour
des frères égarés. Les prédicateurs tonnaient contre l'irréligion ; mais pas un
mot sur la charité ne sortait de leur
bouche. Le 8 août seulement, dans une --- Page 164 ---
(158 )
proclamation signée le comte Purtouneaux ct Charles, marquis de Rivière,
on se permit enfin de dire : C Si arbi-
> trairement vous prononciez sur les
> individus, vous pourriez rencontrer
> des innocens.. Attendons en silence;
* l'heure sonnera pour les criminels: : la
>) France sera sauvée, la moralité renaî-
>> tra, Dieu sera seroi, etc les mé-
>) chans disparaitront, ct les honnêtes
> gens triompheront en servantDieu et
>) le Roi. >
> Mais un administrateur était arrivé, dont le nom connu était lui scul
une proclamation un peu plus rassurante. Le nouveau préfet, M. de Vaublanc, se hâta dc rappeler les esprits à
l'ordre; il fit plus, son premicr soin fut
de se transporter dans les prisons, afin
naî-
>> tra, Dieu sera seroi, etc les mé-
>) chans disparaitront, ct les honnêtes
> gens triompheront en servantDieu et
>) le Roi. >
> Mais un administrateur était arrivé, dont le nom connu était lui scul
une proclamation un peu plus rassurante. Le nouveau préfet, M. de Vaublanc, se hâta dc rappeler les esprits à
l'ordre; il fit plus, son premicr soin fut
de se transporter dans les prisons, afin --- Page 165 ---
(159 )
de mettre en liberté tous ceux contre
lesquels nes'élevait aucune charge grave.
Un seul homme fut retenu et condamné
ensuiteà une peine correctionnelle, pour
des provocations.
> Je ne dois pas oublier une circonstance honorable pour. le peuple de Marseille, et par où l'on voit combien sont
coupables ceux qui, avec plus de lumières, se font un jeu d'égarer la sensibilité des classes inféricures, et de pervertir uneignorance dont les torts viennent toujours des gens qui il'exploitent, 7
et qui, sachant plus, sont aussi plus
méchans. L'armée de la Loire venait
d'être licenciée. Les premiers soldats de
cette. armée qui parurent à Marseille,
où l'on ne voyait plus que des soldats
étrangers, furent accucillis par le peuple --- Page 166 ---
(160 )
de la manière la plus touchante. C'étaient des grenadiers de la garde. Les
voili, les nôtres / - disaient les femmes
de la halle, et elles leur prodiguaient
les marques de la joie la plus vive, de
l'intérêt le plus patriotique; car c'est le
peuple qui a bien certainement une patrie; les autres classes n'ont pour l'ordinaire que des passions. >
Cependant le doux ombrage que nous
avions cherché, commençait à nous
abandonner; les oiseaux, amis de la
fraicheur du matin, avaient cessé leurs
chants; l'air s'embrasant par degrés devenait à nos yeux tremblant et onduleux
sous les rayons d'un solcil vertical; les
promeneurs avaient disparu depuis longtemps; ; à quelque distance, sur les remparts, on apercevait une espèce d'oiseau --- Page 167 ---
(161) )
de proie qui, aux heures les plus brilantes du jour, a coutume de chercher
quelque pointe isolde d'un édifice, et
debout, la tête levée au ciel, étale de
larges ailes noires, 2 parlesquelles il ressemble exactement à cet aigle, dont le
rapide essor avait été tant de fois celui
de la victoire. Nous donnâmes un souvenir à ces grandeurs également déchues
d'un homme et d'un empire.
IV
7*
167 ---
(161) )
de proie qui, aux heures les plus brilantes du jour, a coutume de chercher
quelque pointe isolde d'un édifice, et
debout, la tête levée au ciel, étale de
larges ailes noires, 2 parlesquelles il ressemble exactement à cet aigle, dont le
rapide essor avait été tant de fois celui
de la victoire. Nous donnâmes un souvenir à ces grandeurs également déchues
d'un homme et d'un empire.
IV
7* --- Page 168 ---
( 162 )
CHAPITRE V.
AUGUSTE MEURT.
LA MÈRE DE FLECRETTE EST
RETROUVÉE.
JE repris le même jour le chemin de
l'Elysée, après avoir fait promettre à
Auguste de venir me voir aussitôt
que ses affaires seraient terminées, et
avant qu'il s'occupât de son retour en
France. Mais hélas! cet adieu que nous
nous donnàmes, quand je montai à che- --- Page 169 ---
(163 )
val, devait être le dernier, et sa promesse de venir me voir ne devait point
s'accomplir. Je l'attendis long-temps,
puis, ayant cu occasion de retourner à la Havane, j'appris, par son
compatriole, qu'il n'était plus. La fièvre
jaune exerçait depuis un mois de terribles ravages ; des contrarictés éprouvées
dans ses affaires, en échauffant son
sang, l'avaient prédisposé à recevoir
toute la malignité du mal. Au bout de
trois jours, Auguste avait cessé de
souffrir.
J'étais encore tout ému de cette triste
nouvelle, et tout préoccupé de ce malheureux ami, quim'avaitapparu comme
une ombre, lorsque, dans la boutique
du marchand avec quij'étais en rapport
d'intérêts, il se présenta une négresse --- Page 170 ---
(164) )
gu'un nègre accompagnait, et qui présentait à lire aux bourgeois l'autorisation
que son maitre lui avait donnée de chercher pendant trois jours un acheteur,
Cette femme était d'un moyen àge,
paraissait assez bien constituée, et l'on
n'en demandait qu'un prix raisonnable.
Chercher un nouvcau maitre était une
circonstance qui pouvait faire mal présumer d'ellcantant que dela personne à
qui elle appartenait. Ily avait dans son
costume les singularités qu'affectent les
négresses françaises; ; elle parlait le jargon de Saint-Domingue, et savait à peine
quelques mots d'espagnol. Sa physionomie n'avait rien qui pût faire suspecter
son caractère. Don BartholoméLeardé,
à qui j'avais fait connaitre mes malheurs et la déplorable situation de Fleu- --- Page 171 ---
(165 )
rette, me donna l'idée d'acheter cette
femme qui servirait de compagne à mon
épouse. Aux grands malheurs, disait-il,
la voix d'une femme porte souvent plus
de consolation que celle de l'homme le
plus chéri. J'avais eu toujours beaucoup
de répugnance à proposer un prix pour
la chair de mon semblable; don Bartholomé venait d'offrir à ma pensée la con
sidération qui pouvait le mieux me décider. Quelque odieux que cet acte me
parût toujours, l'idée d'avoir trouvé un
moyen d'adoucir le sort de Fleurette
me sourit; je me laissai entrainer.
On me conduisit chez une femme de
couleur, maîtresse actuelle de la négresse. Le prix, quelque temps débattu
pour la forme, fut arrêté; ensuite un
scribano dressa le contrat, et les droits
offrir à ma pensée la con
sidération qui pouvait le mieux me décider. Quelque odieux que cet acte me
parût toujours, l'idée d'avoir trouvé un
moyen d'adoucir le sort de Fleurette
me sourit; je me laissai entrainer.
On me conduisit chez une femme de
couleur, maîtresse actuelle de la négresse. Le prix, quelque temps débattu
pour la forme, fut arrêté; ensuite un
scribano dressa le contrat, et les droits --- Page 172 ---
(166 )
d'alcabala furent acquittés le méme
jour.
Le lendemainj'emmenaimon esclave,
qui me dit se nommer Symphorose. Je
m'aperçus de ses défauts presque au
sortir de la ville; elle avait uneloquacité extrême, et montrait une facilité de
moeurs 9 que peut-être ne fallait-il attribuer qu'au grand nombre de maîtres à
qui sa destinée l'avait forcée d'obéir:
J'appris tout de suitc des particularités dontje me doutais un peu. Symphorose avait étc libre; elle avait quitté
Saint - Domingue après l'émancipation
légale et solennelle des esclaves; et,
de plus, un long scjour en France, 9
dans ce pays où, par la volonté expresse
des rois, tout homme est libre dès qu'il
en touche le sol, l'aurait naturellement --- Page 173 ---
(167 )
affranchie, quand même l'effet d'une
loi de la convention nationale cût été
contesté. Ce qui avait décidé sa dernière maîtresse à la vendre, c'était précisément ce cas, ctl'observation, peutêtre un peu fière, que Symphorose en
avait faite; car du reste, malgré sa loquacité et ses moeurs peu scrupuleuses 7"
elle paraissait avoir un bon coeur de
femme. Elle crut devoir me conter toute
sa vie, mais en remontant et à reculons,
au lieu de commencer par son origine
même et son départ de la côte; car,
ainsi que toutes les personnes qui parlent beaucoup, elle ne songeait nullement à ce qu'elle allait dire, ct n'y mettait par conséquent aucun ordre.
Les troubles qui eurent lieu à Mar- --- Page 174 ---
(168 )
seille en 1815 lui avaient étd funestes.
Elle était, à cette époque, domestique
libre d'une dame. Ayant été
envoyée en
commission, elle se trouva dans une rue
voisine du port au moment - où l'on
poursuivait de malheureuses
0e
négresses 2
compagnes de quelques pauvres Egyptiens qu'on appelait mameloucks, et
des hommes,
que
9 ivres de sang, se fesaient
un jeu de massacrer. Symphorose vit
ces femmes de sa couleur se jeter à
l'eau, et plonger, 9 pour se soustraire aux
coups de sabre dont elles étaient menacées; elle vit des brigands, avec le costume de la garde nationale dont ils fesaient partie, quoiqu'on ait voulu dire
le contraire, ajuster à coups de fusil
ces infortunées, et saisir l'instant où le
besoin de reprendre haleineles forçait à
laisser paraître leur tête au-dessus de
orose vit
ces femmes de sa couleur se jeter à
l'eau, et plonger, 9 pour se soustraire aux
coups de sabre dont elles étaient menacées; elle vit des brigands, avec le costume de la garde nationale dont ils fesaient partie, quoiqu'on ait voulu dire
le contraire, ajuster à coups de fusil
ces infortunées, et saisir l'instant où le
besoin de reprendre haleineles forçait à
laisser paraître leur tête au-dessus de --- Page 175 ---
( 16g )
l'eau; elle cn vit une qui, avec un couragehéroique, brava la fureur de ses assassins, en proférant, de toutes ses forces, le nom d'un homme que la fortune
avait abandonné, et devant lequel ils se
fussent peut-étre jetés à genoux quelque
temps auparavant, Epouvantée de ce
spectacle horrible, Symphorose se mit à
fuir. Son costume ne ressemblait point,
cependant, à celui des négresses qu'on
massacrait. Un capitaine génois la prit
par la main, et l'entraina dans une maison voisine : c'était pour la sauver, disait-il. En effet, il la fit monter dans sa
chambre où personne ne la poursuivit.
Symphorose pria ce capitaine de faire
avertir sa maitresse dont elle indiqua la
demeure. On fit semblant d'y envoyer
quelqu'un. Le soir étant venu, le capitaine dit à la négresse que l'ordre avait
IV
--- Page 176 ---
(170 )
élé donné de tuer, sans distinction, tout
ce qui était noir ou égyplien, ct il lui
conseilla de se réfugier sur son bord où
l'on ne viendrait point la chercher. Elle
cratle capitaine et le suivit. Le lendemain au malin, le navire, qui était tout
prét depuis quelques jours, mit à la voile
pour la Havane. Là, elle fut venduc
comme esclave, toutes les réclamations
qu'elle pât faire ayant été inutiles, faute
de pouvoir montrer, en sa faveur, un
acte d'affranchissement.
>> L'assurance qu'elle était libre la ren:
daitpeu capable d'obéissance. D'ailleurs,
on pouvait lui suggérer l'idée de faire
venir de France une picce constatant sa
liberté. Cette crainte avait agi sur l'esprit de sa maitresse qui ne voulut pas
rester exposée à perdre un jour son ar- --- Page 177 ---
(171 1 )
gent;deson côté, la négresse qui ne voulait pas être l'esclave d'une femmé dont
la couleur SC rapprochait de la sienne,
et dont l'humeur, peut-être, n'était pas
fort heureuse, se garda bien, avant la
conclusion du marché, de me rien dire
qui pût le faire rompre. >)
Si la conduite du capitaine génois
m'outra d'indignation, il y.cut dans la
suite du récit qu'on me fit, tout en se
tenant en croupe sur mon cheval, un
fait extraordinaire quime remplit d'étonnement ct me jeta dans une perplexité
bien grande. Cette femme, pour qui jc
n'avais éprouvé d'abord qu'une sorte
de pitié mélée de mépris, bien qu'elle
ne se montrât pas plus vicieuse au fond,
quela plupart de ses compagnes d'infortune, venait de me révéler un titre
, il y.cut dans la
suite du récit qu'on me fit, tout en se
tenant en croupe sur mon cheval, un
fait extraordinaire quime remplit d'étonnement ct me jeta dans une perplexité
bien grande. Cette femme, pour qui jc
n'avais éprouvé d'abord qu'une sorte
de pitié mélée de mépris, bien qu'elle
ne se montrât pas plus vicieuse au fond,
quela plupart de ses compagnes d'infortune, venait de me révéler un titre --- Page 178 ---
(172) )
quilui donnait des droits à mon respect.
Mais devais-je la présenteraPhillppe et à
Fleurette, mon épouse, telle que l'esclavagel'avait faite?Pouvais-je la revendre?
Devais-je la déclarer libre, et Ia laisser
maîtresse d'elle-même? Jc convenais que
dans ma première façon de voir, à son
égard, il y avait eu de l'exagération :
mais cette exagération, bien pardonnable
à queiqu'un qui, de toutes les femmes
africaines, n'avait connu que l'intéressante élève de madame Dubourg, 1 n'était-clle pas à redouter aussi dans cette
même Fleurette qui, par la pureté de
ses mccurs et sa tendresse pudique € 9 fesait un contraste si singulier et si nouveau avec les femmes de sa race f L'impression qu'éprouverait T'honnête Philippe n'était-elle pas aussià ménager? --- Page 179 ---
(1,3)
D'un autre côté, il y avait une voix
bien forte, et c'était celle de la nature,
qui m'engageait à laisser suivre ce qui
était déjà commencé. Les bons exemples dont clle serait témoin. 9 les conversations sages qu'elle entendrait pourraient lui devenir profitables : et je
devais me regarder comme un instrument dont la providence avait daigné se
servir pour l'accomplissement de ses
vues.
Ce que) je fis alors est tourné à mal;
mais encore aujourd'hui, quand je me
rends compte des motifs qui me déterminèrent, je ne les trouve pas frivoles,
et il me semble que je ne devais pas agir
autrement.
Fleurette fut surprise de me voir arri- --- Page 180 ---
(174 )
ver avec une négresse, elle qui connaissait ma répugnance à acheter des
esclaves. Je t'amène une aide, lui dis-je,
une compagne.
La négresse, au lieu de rester debout
comme.une créole, ou de s'asseoir sur
ses talons, comme une bosale (1), prit
place sur un siége, et se montra, dès
l'abord, tout aussi à son aise que si elle
eût été chez elle. Je crois qu'elle avait
eu déjàle temps de me juger. D'ailleurs,
la vue de deux individus de sa couleur,
vivant avec moi dans toute la liberté de
la famille, dut l'enhardir. Pour moi,
j'observais Philippe qui, au premier aspect de la nouvelle venue, fut agité d'un
(1) Bosale, esclave nouvellement venu de
la côte. --- Page 181 ---
( 175 )
mouvement involontaire et saisi d'impressions dont il cherchait à se rendre
compte.
L'étrangère parlait, mais il restait
muet, et le son de voix qui retentissait
à son oreille, excitaitplus son attention
que les paroles mêmes. Fleurette commençait à partager lcs impressions de
son père, ct portait les yeux tantôt sur
lui, tantôt sur elle, quand tout-à-coup
Philippe : 1 d'une voix qu'inlerrompait
son attendrissement, s'écria : Mabiala!
et se jeta au cou de celle qu'il appelait
ainsi,
Pendant long-temps il n'y cut aucun
son distinct à entendre ; Fleurette
imita son pèrc, etne se trouva pas plus
que lui en état de prononcer un mot.
cs impressions de
son père, ct portait les yeux tantôt sur
lui, tantôt sur elle, quand tout-à-coup
Philippe : 1 d'une voix qu'inlerrompait
son attendrissement, s'écria : Mabiala!
et se jeta au cou de celle qu'il appelait
ainsi,
Pendant long-temps il n'y cut aucun
son distinct à entendre ; Fleurette
imita son pèrc, etne se trouva pas plus
que lui en état de prononcer un mot. --- Page 182 ---
(176 )
Enfin, Mabiala mit fin à cette scène
muette en disant à ma femme : C'est
donc toi, Mouinzé! Philippe embrassait son ancienne compagne : il embrassait sa fille; il m'embrassait moi-même: ;
puis tombait à genoux, remerçiant Dieu
et la bonne vierge de la grâce qu'ils lui
avaient faite. Sa joie était aussi grande
que sa reconnaissance. Pour Mabiala,
elle avait l'air de ne guère comprendre
nil'une, ni l'autre. Seulement elle se
mit à raconter comment elle avait été
sauvée; et son récit fut un peu mieux
circonslancié que celui qu'elle m'avait
fait d'abord.
C'était bien après le milieu du jour,
et vers le soir, que Mabiala s'était élancée dans la mer; à peine eut-elle touché
l'eau, que le désir d'échapper à la mort --- Page 183 ---
(177 )
se fit sentir. Accoutumée dès l'enfance à
nager, en s'amusant avec ses compagnes sur les rives du Gabon, et en passant avec elles d'une ile à l'autre, clle
se mit à faire usage de toutes ses forces
pour regagner le bord. Dans les intervalles oû, parvenue à la cime d'une
haute lame 7 elle pouvait apercevoir
le navire, 2 son courage était excité parles
apprêts et les manoeuvres qu'on y fesait
pour venir à son secours. Elle vit mettre
une embarcation à la mer, elle vit jeter
des cages à poules et autres bois de sauvetage; mais, quoiqu'on eût fait arriver
le navire et qu'il se fat mis en travers,
la brise était si vive, qu'il avait été emporté fort loin depuis l'instant de la
chute. Elle poussait des cris qu'on ne
pouvait entendre, ct le moment vint
où elle reconnut que le canot retournait --- Page 184 ---
(178.)
versle navire. Ce fut un moment affreux.
Cependant elle venait d'atteindre une
cage, qui l'aidait beaucoup à se soute=
nir sur l'eau; l'espoir de se sauver ne la
quitta point, quelque peu d'apparence
qu'il y cût à un secours prochain. Bientôt ses efforts ne ressemblèrent plus qu'à
ceux d'une machine agissant d'ellemême et sans aucune impulsion de la
volonté. Cependant, avec Ia fin du jour,
la brise devint moins forte, ct, après
le coucher du solcil, elle tomba tout-àfait. Le bâtiment de conserve passait
alors dans les mêmes eaux où Mabiala,
pari instinct, se débattait encore contre
la mort. C'était le moment de la prière.
Un matelot, qui avait les yeux fixés sur
la mer, aperçut un corps noir à peu de
distance; il vit que ce corps remuait;
il appela ses camarades. On reconnut
du jour,
la brise devint moins forte, ct, après
le coucher du solcil, elle tomba tout-àfait. Le bâtiment de conserve passait
alors dans les mêmes eaux où Mabiala,
pari instinct, se débattait encore contre
la mort. C'était le moment de la prière.
Un matelot, qui avait les yeux fixés sur
la mer, aperçut un corps noir à peu de
distance; il vit que ce corps remuait;
il appela ses camarades. On reconnut --- Page 185 ---
I 179 )
que c'était un esclave, et on présuma
d'abord qu'ilappartenail à la cargaison,
et qu'il avait pu tomber à l'eau pendant
que tous les noirs étaient sur le pont
quelques instans auparavant. Le canot
glissa tout de suite sur le flanc du navire :
trois hommes s'y embarquèrent, et cette
fois on ne retourna point à bord sans
Mabiala.
Ellene fut point reconnuc pourappartenir à la cargaison ; mais elle fut vendue
comme les autres au Port-au-Prince, où
le navire arriva bien long-temps avant
celui sur lequel était resté Philippe.
Mabiala fut achetéc par un marchand
de Léogane; ; clle passa ensuite à l'habitation Bouteiller. Elle en fut tirée pour
servir successivement quatre ou cinq --- Page 186 ---
I 180 )
maitres, tant à Léogane qu'au Port-auPrince. Quand cette dernière ville fut
évacuée par les Anglais, la compagne de
Philippe se rendit à la Jamaïque, puis
sur le continent américain, et, en l'annéc 1815, elle se trouvait en France.
Après tant de maîtres et de
voyages 7
Mabiala ne pouvait plus être cette femme
que Philippe avait tant aimée : cette
bonne ménagère qui, pendant la désastreuse expédition contre les peuples de
Terre-Ferme, s'était occupée, malgré
deux enfans à nourrir, de tous les soins
de culture auxquels leur père ne pouvait plus pourvoir, et, seule peut-être
de toutes les femmes de son ile, avait
reçu son époux dans une case que ne
menaçait point la disette.
Phili/ppe,quiavait dans le caractère un --- Page 187 ---
(181)
fond de bonté inépuisable, n'était pourtant pas dépourvu de tact. Il s'aperçut
promptement des altérations que le caractère de son ancienne compagne avait
subies. Le premicrjour, il voulait partir
incontinent pour Jaruco, et prier le
père Félix de bénir son mariage. Ce
projetn'enchanta point Mabiala, comme
il s'y attendait. Les jours suivans 2 il
n'en parla guère : puis il n'y songea plus
du tout, et: se résolut à n'être désormais
pour-Mabjalaqu'un frère tendre; les prircipcs de religion que madame Dubourg
ayait profondément inculqués dans son
âme, ne lui permettant pas de former
ces liens de dissolution que l'exemple
et la volonté même des maîtres n'autorisent que trop dans lcs colonies.
Après avoir conté son histoire, Ma-
ait. Les jours suivans 2 il
n'en parla guère : puis il n'y songea plus
du tout, et: se résolut à n'être désormais
pour-Mabjalaqu'un frère tendre; les prircipcs de religion que madame Dubourg
ayait profondément inculqués dans son
âme, ne lui permettant pas de former
ces liens de dissolution que l'exemple
et la volonté même des maîtres n'autorisent que trop dans lcs colonies.
Après avoir conté son histoire, Ma- --- Page 188 ---
(183 )
biala voulut savoir les choses qui étaient
arrivées à Philippe : elle se montra surtout curieuse d'apprendre comment
Mouinzé, pour qui elle avait retrouvé
toute la tendresse d'une mère, était devenue l'épouse légitime d'un blanc. On
ne pouvait guère lui cacher des faits domestiques sur lesquels il ne paraissait
pas bien nécessaire alors de garder quelque réserve. La profonde solitudc dans
laquelle nous nous étions ensevelis était
une convenance d'humeur, et non pas
un besoin de mystère. Rien ne nous
engageait à rester confinés dans notre
petit coin que la satisfaction même dont
jusqu'à ce jour notre éloignement du
monde nous avait fait jouir.
Mabiala ne pariageait point notre
manière d'étre. Elle eut bientôt fait des --- Page 189 ---
(184) )
connaissances en allant le dimanche à
la messe avec nous. Dans l'après-midi,
elle se rendait à une réunion de noirs,
qui avait lieu régulièrement à une
assez grande distance de notre demeure.
Elle aimait beaucoup à danser, rentrait
tard, ct presque toujours elle élait accompagnéc. J'avais dit à Fleurette que
je ne regardais point sa mère comme
mon esclave, quoique jel'eusse achetée:
ainsi, je ne pouvais guère réprimer en
elle cette passion de courir dans le voisinage. D'ailleurs, le dimanche est. un
jour consacré aux plaisirs du nègre; et
le maitre qui veut ménager son bien,
envoie lui-méme ses esclaves à la danse,
quand surtout ils appartiennent à certaines nations pour qui cet amusement
est un véritable besoin, lequel, une fois --- Page 190 ---
( 184 )
satisfait, rend le nègre content et heureux pour toute la semaine.
Mais CC n'était pas seulement avec les
enfans des rives africaines que Mabiala
se mit à former des relations. Depuis
qu'elle était avec nous, les visites de
M. Duval devenaient plus fréquentes ;
et cethomme, qui nous déplaisait beaucoup, avait, dans son empressement à
rechercher les causeries de Mabiala 9
quelquechose que nous redoutions, sans
tropsavoirpourqoi. .Ilnous semblaitque
c'était pour nous un homme de malheur qui, ayant violé le premier notre
impénétrable sanctuaire, ne pouvait y
porter que le trouble et la désolation.
Quand un homme riche a donné une
brillante fête long-temps attendue et
préparée, aux feux d'artifice- succède
ressement à
rechercher les causeries de Mabiala 9
quelquechose que nous redoutions, sans
tropsavoirpourqoi. .Ilnous semblaitque
c'était pour nous un homme de malheur qui, ayant violé le premier notre
impénétrable sanctuaire, ne pouvait y
porter que le trouble et la désolation.
Quand un homme riche a donné une
brillante fête long-temps attendue et
préparée, aux feux d'artifice- succède --- Page 191 ---
( 185 )
l'obscurité, aux transports de joie, ie
silence, , aux jeux et aux danses, la
fatigue; et si la veille fut un jour d'agréable impatience, lelendemainn'ofire
ordinairement qu'une languissante et
tristc journéc. Il en futainsi dans notre
case après l'arrivéc de Mabiala. Philippe était capable de résignation 3 mais
l'extrème susceptibilité de Fleurette
était misc à une épreuve trop forte. La
perte de Marielui avait fait craindre d'avoir en même temps perdu mon amour ;
hélas! il y avait à cet égard, dans les
inconséquences de sa mère, des sujets
de crainte non pas plus réels, mais qui
présentaient à sa tendresse alarmée, à
son àme si délicate et si pure, des probabilités plus grandes. Je voyais à chaque instant sur les lèvres de Fleurette
le moment où sa crainte allait être CXIV
8* --- Page 192 ---
186 )
primée ; le respect filial la retenait; son
affliction était d'autant plus profonde,
qu'elle aimait beaucoup celle qui lui causait tant d'inquiétude, et qu'elle n'était
pas insensible aux effusions de tendresse
maternelle auxquelles Mabiala, dont le
coeur étaitbon, se livrait.
Il n'y avait plus maintenant de promenades dans les bois ; nos coeurs n'avaient plus d'épanchemens mutuels à
attendre; ils éprouvaient une irrésistible oppression à laquelle aucun soulagement n'était cherché, parce que tout
soulagement paraissait impossible. Je
m'efforçais de lui faire comprendre que
mon affection était toujours la même ;
cependant il ne fallait pas expressément
le lui dire, ? car alors elle eût compris
que j'avais reconnu en clle le besoin d'en --- Page 193 ---
(1 187 )
recevoir l'assurance, et, de nia part,
cette découverte aurait bien pul lui paraltre la conlirmation de ses craintes. Notre existence élait devenue morne; une
inquiétude secrète nous rongeait, et ne
se manifestait au dehors que parune tristesse toujours plus pesante et plus concentrée. Cet ctat ressemblait au calme
effrayant qui précède quelquefois les
plus violentes tempetes, alors que le
ciel estsombre, que les nuages entassés,
sans qu'on les ait vus traverser les airs,
donnent leur couleur grisàtre à des flots
immobiles, ct qu'un air lcurd semble
vouloir enlever aux corps animcs qu'il
accable, jusqu'à la volonté de sC soustraire aux fureurs de l'orage dont tout
aunonce l'approche,
at ressemblait au calme
effrayant qui précède quelquefois les
plus violentes tempetes, alors que le
ciel estsombre, que les nuages entassés,
sans qu'on les ait vus traverser les airs,
donnent leur couleur grisàtre à des flots
immobiles, ct qu'un air lcurd semble
vouloir enlever aux corps animcs qu'il
accable, jusqu'à la volonté de sC soustraire aux fureurs de l'orage dont tout
aunonce l'approche, --- Page 194 ---
188 )
CHAPITRE VI.
PHILIPPE ET FLEURETTE RÉCLAMÉS COMME ESCLAVES.
UN jour, comme je revenais de Jaruco, où j'étais allé voir mes amis, je
rencontrai, dans le sentier qui menait
à ma demeure, et qui n'était guère fréquenté que par nous 7 un cavalier que
je ne connaissais pas; car je connaissais bien peu de monde, et qui me salua --- Page 195 ---
- 189 )
d'une manière équivoque, dont il me
fatimpossible de saisirl'intention. Je répondis tout simplement à son salut; et,
malgré un certain aiguillon de curiosité,
je passai outre, sans ouvrir avec lui de
dialogue.
En arrivantà la case, je fus étonné de
ne pas voir Philippe en sortir, comme
il avait coutume de faire lorsqu'il entendait le bruit des pas de mon cheval
Ce n'ctait pas une heure à laquelle il
pût être aux champs ; d'ailleurs, mes
plantations n'étaient pas assez étendues
pour qu'on ne les vit pas lout entières
d'un coup-d'eil. J'entre avec un saisissement dont je ne pouvais me rendre
compte, et qui était bien naturel dans
la vie inquiète et troublée que je menais
depuis quelque temps, Fleurette, ren- --- Page 196 ---
I 190 )
versée sur un siége, paraissait privée de
tout sentiment d'existence ; ses yeux
étaient fermés, SCS bras roidis, et ses
mains serrées. Philippe lui donnait à
prendre des cordiaux qu'elle n'avalait
point; ses dents ne pouvaient pas s'ouvrir pour donner passage à la liqueur
bienfaisante. Mabiala portait aussi des
secours à sa fille. J'interrogeai sa physionomie, pensant que celte compagne
répréhensible de Philippe était peutêtre la cause de ce que je voyais. Il me
sembla que dans les marques de son
affliction se trouvaient mélés quelques
témoignages de remords. J'adressai la
parole à Fleurette; elle ne m'entendit
point; je pris ses mains que je baisai;
je voulus lui faire avaler le cordial
que.
son pèrc approchait en vain de ses lèvres : je.ne fus pas plus heureux que lui. --- Page 197 ---
(19r )
En jetant les yeux sur une table qui
était à quelque distance, j'aperçus un
papier ouvert ; je m'clançai pour le
prendre ct le lire. Que devins-je après
avoir parcouru avec trouble et rapidité
le contenu de cet écrit!
C'était une demande judiciaire au
nom du neveu de madame Dubourg,
qui réclamait la succession de sa tante,
et voulait qu'on lui livrât Philippe et
Fleurette, comme fesant partie de cette
succession. J'avais à peine achevé cette
affrcuse lecture, que, me tournant vers
Fleurette, je vis ses yeux ouverts et fixés
sur moi. Je cherchai aussitôt à me donner une contenance qui démentit l'agitation extrème, ou, si l'on veut, le
bouleversement d'idées qu'il-y avait en)
moi. Bah! dis-je avec un air d'indiffé-
qu'on lui livrât Philippe et
Fleurette, comme fesant partie de cette
succession. J'avais à peine achevé cette
affrcuse lecture, que, me tournant vers
Fleurette, je vis ses yeux ouverts et fixés
sur moi. Je cherchai aussitôt à me donner une contenance qui démentit l'agitation extrème, ou, si l'on veut, le
bouleversement d'idées qu'il-y avait en)
moi. Bah! dis-je avec un air d'indiffé- --- Page 198 ---
(192 )
rence, ce n'est que cela! il ne sait pas
ce qu'il veut.
Fleurette, cette fois, parut m'entendre; elle exprima, par un signe de tête,
qu'elle ne partageait point ma confiance.
Je lui dis alors qu'elle était sorlie libre
de Saint-Domingue, ainsi que Philippe.
Retrouvant enfin l'usage de la parole,
elle me répondit d'une voix étouffée : et
ma mère, n'a-t-elle pas étélibre aussil
Cette répartic était accablante. Le cas
n'est pas lemême, dis-je pourtant; lorsque madame Dubourg me permit de
t'épouser, elle ne me donna une épouse
qu'autant qu'elle la regardait comme
libre. - - Et notre acte de mariage est-il
bien authentique? Faudra-t-ilinvoquer
le témoignage de ce religieux qui l'a cd- --- Page 199 ---
(193 )
lébré à la Nouvelle-Orl@ans? Où sont
nos titres écrits ?
Je vis bien, par ces paroles, que la
malheureuse Fleurette avait compris
d'abord toute sa situation. Il n'y avait
pas d'objection bien rassurante à lui
faire. Je retournerai demain à Jaruco,
lui dis-je, pour prendre conseil de mes
amis. Fleurette baissa la téte et pleura,
ce quime fit comprendre qu'elle croyait
tous conseils inutiles.
Cependant, la petite discussion qui
venait d'avoir lieu entre nous lui avait
rendu tout-à-fait l'usage de ses sens. Son
premier soin fut de fermer constamment
la bouche à sa mère, qui paraissait toujours prête à s'accuser de quelque tort
dans cé qui arrivait. Mabiala pleurait et
IV
--- Page 200 ---
I 194 )
cmbrassait sa fille. Je compris, sans
qu'on en parlât, que cette malheureuse
mère, se laissant aller à sa légéreté habituelle, avait conté toute notre histoire, et qu'on avait tiré descs causéries
ie cruel parti dont elle gémissait avec
nous.
MI
Fleurette ne reposa point de toute la
nuit; son sang paraissait être vivement
allumé; elle parla peu ; et ce peu, qui
sortait de ses lèvres, était empreint d'amertume. Quc je suis humiliée! s'écriaitelle quclquefois. Devais-je m'attendre
à un parcil outrage! O ma bonine marraine, pourquoi m'avez-vous tirée de
cette ile de Saint-Domingue oà j'étais
heureuse, oul l'on ne viendrait pas me
dire anjourd'hui queje ne suis qu'une esclavelRtPhilippe, le vertueux Philippe 2,
et ce peu, qui
sortait de ses lèvres, était empreint d'amertume. Quc je suis humiliée! s'écriaitelle quclquefois. Devais-je m'attendre
à un parcil outrage! O ma bonine marraine, pourquoi m'avez-vous tirée de
cette ile de Saint-Domingue oà j'étais
heureuse, oul l'on ne viendrait pas me
dire anjourd'hui queje ne suis qu'une esclavelRtPhilippe, le vertueux Philippe 2, --- Page 201 ---
(195 )
est donc esclave aussi! - - Non, Jui disais-je, et toi et ton père, vous êtes
libres; on m'ôtera plutôt la vie, avant
de vous arracher de mes bras. Mais j'espère qu'il ne m'en coûtera qu'un peu
d'argent; et dussé-je donner tout ce
que je possède, mon épouse et son père
resteront toujours avec moi.
Je cherchai la lettre que madame
Dubourg m'avait écrite en réponse à
celle où je lui demandai Fleurette ; elle
ne se trouva point avec mcs papiers,
qui élaient pourtant cn petit nombre et
en ordre. Jc ne concevais pas comment
j'avais pu perdre cet écrit, auquel dans
le moment j'attachais une grande importance, Jc laissai ignorer cette perte
à Fleurette: mais j'en étais affecté. Dans
cette lettre, madame Dubourg décla- --- Page 202 ---
(196 )
rait positivement que Philippe et sa fille
étaient libres.
Le lendemain, au point du
jour, 2 je
me mis en route pour Jaruco. Le père
Félix et don Pedro s'accordèrent à me
dire que l'émancipation solennelle des
noirs de Saint-Domingue avait été reconnue dans plusieurs affaires portées au
conseil des Indes, à Madrid; cependant, ajoutèrent-ils, si dans les pays
espagnols ily a généralement justice et
probité parmi les hauts fonctionnaires,
tous ceux en revanche qui vivent de la
plume y sont peut-être plus malfaisans
que partout ailleurs. Il faut savoir les
prévenir. Un de mes anciens amis, dit
le religieux, a passé de l'audience de
Guatemala à celle de Puerto - Principe, en qualité de président, c'est-à- --- Page 203 ---
(197 )
dire, de chef suprème de la justice
dans toute lile de Cuba. Il se trouvé
en ce moment à la Havanc. J'iraile voir.
Et moi, dit don Pedro, je veux vous
présenter au capitaine-général 1, don
Luiz de Apodaca; ; il aime les braves : il
vous accueillera et vous protégera.
N'ayant pas prévu, quandj j'étais parti,
que je pousserais jusqu'à la Havane, je
dépéchai un nègre à Fleurettepour éloigner tout sujet d'inquiétude sur mon
compte. Je me seràis mis en route surle-champ avec don Pedro, sans une affaire qui survint à ce dernier, 2 et qui ne
le laissa libre que pour le lendemain. Le
père Félix partit avec nous.
A peine élions-nous à mi-chemin,
qu'il se leva un de ccs ouragans terri-
tais parti,
que je pousserais jusqu'à la Havane, je
dépéchai un nègre à Fleurettepour éloigner tout sujet d'inquiétude sur mon
compte. Je me seràis mis en route surle-champ avec don Pedro, sans une affaire qui survint à ce dernier, 2 et qui ne
le laissa libre que pour le lendemain. Le
père Félix partit avec nous.
A peine élions-nous à mi-chemin,
qu'il se leva un de ccs ouragans terri- --- Page 204 ---
(198 )
blés qui ravagent plus particulièrement
les petites Antilles, 9 et qui, pour être
moins fréquens dans les grandes iles
qu'embrasse le golfe du Mexique, n'y
sont pas moins redoutables. Nous ne
trouvâmes pas le gouverneur à son hôlel.
On nous dit qu'il élait à l'entréc du port
avec un détachement de troupes et des
matelots pour faire donner les secours
nécessaires aux navires qui, venant du
large, pourraient se trouver en péril.
Don Pedro ne voulut pas différcr de
le voir. Nous le trouvâmes auprès du
fort de la Punta, dans sa voiture,
7 prêt
à fairesecourirles navires quien auraient
besoin. Mon ami, revêtu de-son uniforme, demanda à lui parler; on le fit
monter. Après avoir prévenu don Luiz
de Apodaca Cn ma faveur, 1 il descen- --- Page 205 ---
( 199 )
dit, et je montai après lui. Le capitainegénéral m'accueillit avec bienveillance.
Jelui racontai tout. Mon cher, me dit-il,
après m'avoir écoutéattentivement, devant des juges supéricurs, vous n'auriez
rien à craindre; nous avons des décisions
du conseil des Indes sur dcs fails analogues; clles vous sersicutf@vorables.Nais,
croiriez-vous qu'on ne peut pas les faire
exécuter? Il s'est formé, entre les avocats et les étrangers, des liaisons de
franche-maçonnerie 7 au moyen desquelles nous avons à rencontrer sans
cesse dans les magistratures inférieures
des collusions qui arrêtent le cours de
la justice. Jc parie que VOS adversaires
font partie de quelqu'une de ces dangereuses associations, et si vous n'y tenez
point, comme je suis porté à le croire,
d'après ce qu'on m'a dit de vous, je --- Page 206 ---
200 )
vous plains. Cependant, je vous
mets de faire tout ce qui
prodépendra de
moi. Je parlerai au nouveau
président
de l'audience. Il se trouve ici; c'est un
homme juste, un véritable philantrope,
qui n'a pas besoin de se faire initier à
des sociétés secrètes pour remplir les
devoirs que l'humanite imposc. Nous
ferons en sorte, mon cher
capitaine 7
que vous n'ayez à vous plaindre d'aucun Espagnol. Quant aux
étrangers, 7
votre ami don Pedro
soupçonne VOS adversaires d'être des fripons, ct, si nous
pouvons les attcindre, soyez certain que
nous n'y manquerons pas. Au reste, il
fraudra que le poursuivant prouve ses
qualités, et s'il est obligé de faire venir
ses papiers de France, nous aurons du
temps pardevers nous. Dans tous les
cas, je vous faciliterai le moyen de pas-
'aucun Espagnol. Quant aux
étrangers, 7
votre ami don Pedro
soupçonne VOS adversaires d'être des fripons, ct, si nous
pouvons les attcindre, soyez certain que
nous n'y manquerons pas. Au reste, il
fraudra que le poursuivant prouve ses
qualités, et s'il est obligé de faire venir
ses papiers de France, nous aurons du
temps pardevers nous. Dans tous les
cas, je vous faciliterai le moyen de pas- --- Page 207 ---
10 201 )
ser sur le continent avec votre épouse
et son père. Ma conviction est qu'ils
sont libres, quoiqu'iln'y: ait point d'acte
particulier d'affranchissement. Si vous
ne vouliez pas quitter notre ile, on
pourrait proposer quelqw'arangement
pécuniaire; : mais je pense que nous ne
d'en venir là. Je vais
serons pas obligés
vous faire conduire à l'administration,
que nous appelons le consulat. On y
donnera un ordre d'arrêter les poursuites, en vertu des décisions déjà émanées du conseil des Indes, relativement
à des noirs de Saint-Domingue. Ne
vous chagrinez pas, capitaine ; je vous
le répète nous ferons en sorte qu'aucun Espaguol ne puisse vous nuire. Je
veux que lcs droits de l'hospitalité ne
souffrent aucune atteinte envers un
homme de votre mérite, de votre nais- --- Page 208 ---
202 )
sance, et dont l'expatriation n'a été
causée que par de grands malheurs."
Jc remerciai le
capitaine-général, et
je suivis un de ses
aides-de-camp, qui
me mena au consulat. Jéprouvai, dans
cette administration, quelqué
et je ne pus repartir que le surlende- lenteur,
main.
Don Pedro m'avait
précédé, en se
chargeant d'aller rassurer ma femme.
Quand je fus prét, je me mis à courir
de toute la vîtesse de mon cheval; il
semblait
me
que chaque instant de moins
dans ma course je l'ôtais aux brûlantes
inquiétudes de Fleurette. D'insurmontables terreurs oppressaient mon âmc.
J'avais compté que mon absence ne serait que d'unjour, tout au plus, et je me --- Page 209 ---
(203 )
trouvais à la fin dc la troisième journée.
L'état oùt j'avais Jaissé ma compagne,
la connaissance que j'avais de son imagination ardente ets susceplible de toutes
la crainte de
les impressions exagérées,
lui inspirait sa situalion
me perdre que
âme
précaire dans ce monde auquel son
tendre ne tenait que par moi, par moi,
car son père
son unique protecteur,
avait besoin d'être protégé lui-même,
toutes ces causes, qui avaient déjà produit en clle une exaltation terrible, ne
pouvaient-elles pas la jeter en des extrémités plus cruelles encore 7 depuis
qu'elle venait d'être menacée d'un revers si humiliant!
exagérées,
lui inspirait sa situalion
me perdre que
âme
précaire dans ce monde auquel son
tendre ne tenait que par moi, par moi,
car son père
son unique protecteur,
avait besoin d'être protégé lui-même,
toutes ces causes, qui avaient déjà produit en clle une exaltation terrible, ne
pouvaient-elles pas la jeter en des extrémités plus cruelles encore 7 depuis
qu'elle venait d'être menacée d'un revers si humiliant! --- Page 210 ---
1 204 )
CHAPITRE VII.
MORT DE FLEURETTE.
A Jaruco, j'appris que don Pedro
n'était pas retourné encore de
et que le père Félix,
TÉlysée, 9
sur un message
qu'on lui avait envoyé, s'y élait rendu
en toute hâte. Ces nouvelles
dans un trouble extréme. La mejetèrent
plus vio- --- Page 211 ---
- 205 )
lente palpitation de coeur et un tremblement universel, me forcèrent à rester coinme cloué pendant quelque temps
à la même place, 2 puis je m'élançai avec
la rapidité de l'éclair. Je ne sais pas
comment je franchis l'espace assez considérable qui se trouve entre Jaruco et
si, dans l'intermon Elysée. J'ignore
valle qui me séparait de Fleurette, mes
sens furent en exercice; je ne voyais
rien, je ne sentais rien que le besoin
d'arriver; encore mon cheval y mettaitil plus de volonté, ou du moins une intention plus distincte que moi, tant le
désordre de mes idées était grand!
Néanmoins, à mesure quejfapprochais,
quelque chose d'étrange me frappa : aux
environs de ma case, de cette demeuré
si long-temps ignorée, et qui avait été
l'asile d'un si doux repos, d'un calme si --- Page 212 ---
206 )
parfait et si pur 1 plusieurs chevaux
étaient attachés à des arbres ; un ou
deux nègres étrangers rodaient tout au
tour. J'avance; une voix forte ct sévère
retentit à mon oreille : c'était la voix
de don Pedro. Sortez, disait-il à deux
hommes, dans l'un desquels je reconnus M. Duval, sortez, votre trame est
dévoiléc: on saura vous trouver. M. Duval résistait; il proférait des paroles que
je n'entendais pas bien; mais don Pedro
le poussant dehors, j'ai eu pitié de vous
une fois, lui dit-il, mais, celle-ci, vous
ne m échapperez point. Cependant,
M. Duval ne reculait guère; il voulait
toujours parler; son compagnon le tirait parle bras et l'engageait à se retirer,
quand tout-à-coup il m'aperçut. Sa résistance et les paroles de mon ami m'avaient enflammé; il vit apparemment --- Page 213 ---
207 )
quelque chose de menaçant sur mon
visage, et se croyant trop faible pour
tenir lête à deux adversaires irrités, il
s'avança vitement vers l'arbre où son
cheval, ainsi que cclui de son compagnon étaient liés, et s'élança dessus :
ils partirent tous les deux.
Jc ne songeai point à les poursuivre.
Je me précipitai dans ma case, où m'attendait le spectacle le plus déchirant.
Un médecin était auprès du lit de ma
compagne ; sa mère élait au chevet, fondant en larmes; 9 lc père Félix et Philippe récitaient des prières; à genoux.
Je m'approchai de Fleurette ; je l'appelai; elle ne. me reconnut point et garda
quelque temps le silence; puis ellc dit
en sC retournant vers le médecin : Quel
est cet homme ? Le père Félix interrom-
ait le spectacle le plus déchirant.
Un médecin était auprès du lit de ma
compagne ; sa mère élait au chevet, fondant en larmes; 9 lc père Félix et Philippe récitaient des prières; à genoux.
Je m'approchai de Fleurette ; je l'appelai; elle ne. me reconnut point et garda
quelque temps le silence; puis ellc dit
en sC retournant vers le médecin : Quel
est cet homme ? Le père Félix interrom- --- Page 214 ---
208 )
pit alors ses prières, se leva et dit à
Fleurette : C'est votre époux; ne le reconnaissez-vous pas ? - Oh! oui, ditelle, c'est un de ces hommes qui m'ont
enlevé ma fille, et qui sont venus me
dire ensuite que je n'étais qu'une esclave
à qui l'on peut faire tout le mal qu'on
veut, - Vous vous trompez, mon enfant, dit le père Félix; c'est votre bon
et brave époux ; c'est mon ami, l'ami
de don Pedro.
J'écoutais toutes ces paroles avec uné
telle stupeur 2 qu'il me futimpossible de
proférer un seul mot: ; mais je regardais
mon épouse infortunée, et il me sembla
que ses yeux commençaient à me reconnaître. Elle dit enfin, comme si elle fût,
sortie d'un rève pénible : Tu ne m'avais
donc point abandonnée! je le croyais --- Page 215 ---
I 209 )
pourtant... - Moi L'abandonner! m'écriai-je, et me jetant sur sa main qui
pendait au bord de sa couche, je la baignai de pleurs. Un rayon de joic brilla
dans ses yeux, mais netarda point à disparaitre. Puis elle prononça lc nom de
Jean Paul. Ah! mon amour pour vous, 7
qui êtes blanc, fut peut-être une faute :
mnais si cct amour vous a rendu quclque
temps heureux, pourquoi m'en feraiton uu reproche? Mes pleurs redoublirent à ces paroles, dernières expressions
de l'amour le plus tendre. Le médeciu
trouva que l'émotion était trop vive et
pourrait nuire à la malade; mais, au
licu d'agitation, ? Fleurctte n'éprouva
qu'un accablement long, quoique sans
douleur, et presque semblable à la privation de toute sensibilité. Le docteur
me dit que, de la crise à laquelle il fallait
IV
9* --- Page 216 ---
210 )
s'attendre après cet état d'anéantissement, dépendait l'issue de la maladie.
Don Pedro m'apprit ce qui s'était
passé pendant mon absence. Fleurette
étaitt tombée en fièvre peu de temps après
mon départ: Il parait que sa cruelleimagination lui fit regarder mon voyage à
Jaruco, puis à la Havane, et l'envoi
d'un message pour la rassurer, comme
autant de preuves que je la fuyais pour
toujours. Ces craintes se révélèrent dès
les premiers instans où le délire s'empara d'une tête que trop d'amour bouleversait, ct qui déjà avait laissé échapper des idées insensées. Philippe était
allé appeler lc même médecin qui avait
donné des soins à Marie; mais le mal
avait fait en deux jours des progres effrayans, lorsque l'arrivée de M. Duval
urer, comme
autant de preuves que je la fuyais pour
toujours. Ces craintes se révélèrent dès
les premiers instans où le délire s'empara d'une tête que trop d'amour bouleversait, ct qui déjà avait laissé échapper des idées insensées. Philippe était
allé appeler lc même médecin qui avait
donné des soins à Marie; mais le mal
avait fait en deux jours des progres effrayans, lorsque l'arrivée de M. Duval --- Page 217 ---
(211 )
et de son acolyte, qui était un misérable avocat sans cause, porta T'âme si
tourmentée de Fleurette au dernier degré d'exaspération : car malheureusement ils s'offrirent à sa vue dans un
moment un peu lucide, ct cette fugitive
apparence de mieux se convertit par-là
tout-à-coup en indices désespérans.
Ccs hommes venaient proposer une
transaction, à laquelle ils ne pensaient
pas qu'on pit se refuser. Mais don Pedro leur ayant demandé où était le neveu de madame Dubourg, et pourquoi
il.n'était pas venu lui-mème, la réponse
ambigue qu'ils firent et qui ne parut pas
avoir été suflisamment concertée entre
cux, inspira des soupçons. En réfléchissant sur la promptitude avec laquelle on
venait proposer un arrangement amia- --- Page 218 ---
(212)
ble, ces soupçons se fortifièrent; et don
Pedro 7 répondant à ces misérables,
comme s'il avait bien nettement démélé
leur trame, acquit, par leurs hésitations
etla nature de leursréponses, la certitude
qu'il cherchait. Ainsi, iln'y avait plus
rien à craindre de ce côté-là. Le neveu
de madame Dubourg n'était pas intervenu dans la demande faite en son nom,
et qui n'était qu'une friponneric pour
atiraper quelqu'argent. Sil Fleurette revenait à la santé, les jours de bonheur que
nous avions passés ensemble pourraient
aussi nous être rendus, un peu moins
doux, sans doute, puisque nous avions
perdu Marie, qui fesait tout notre espoir, mais du moins purs et tranquilles
dans leur tristesse, comme ceux dont
on peut jouir encore après de grands
malheurs, dont la trace, quoique sans --- Page 219 ---
(213 )
aspérité, n'est pourtant pas entiérement
effacée. J'interrogeai les regards du médecin ; ils ne m'offraient à lire que l'attenlion et la curiosité de la science sans
aucune de ces inquiétudes que la sensibilité excite. Je contemplais savec terreur
le visage de Fleurette; il était plein de
calme, mais de CC calme qui trouble et
épouvante. J'y voyais quelquefois une
affectation de gaité qui mc mettait à la
mort; car tout annonçait qu'elle n'avait
point dans l'âme T'espoir que, dans ces
momens, elle aurait voulu donner aux
autres. Puis je reconnaissais que sa vue
incertaine et troublée ne cherchait que
moi, ne demandait que moi. Alors, au
fort de son mal, elle semblait avoir
trouvé un de ces momens de repos qui
permettent de jeter un long regard sur
la vie, un regard bien long 1 parce qu'on
à la
mort; car tout annonçait qu'elle n'avait
point dans l'âme T'espoir que, dans ces
momens, elle aurait voulu donner aux
autres. Puis je reconnaissais que sa vue
incertaine et troublée ne cherchait que
moi, ne demandait que moi. Alors, au
fort de son mal, elle semblait avoir
trouvé un de ces momens de repos qui
permettent de jeter un long regard sur
la vie, un regard bien long 1 parce qu'on --- Page 220 ---
(214)
sent qu'il sera peut-être le dernier. Jc
m'approchai d'elle pour l'encourager,
pour l'aider à reprendre cette force
d'âme qui pouvait arrêler encore l'affaiblissement progressif de son corps., et
la remettre dans les voies de l'existence?
Je lui dis que Dicu nous avait aidés,
que la trame de nos ennemis était découverte. Jc lui parlai de la providence
qu'il fallait remercier d'élre ainsi venue
à notre secours. La providencella providence!.. dit-elle, cn relevant sa tête
appesantie et avec Texpression la plus
amère qui puisse échapper aux accablemens du malheur ; vous voyez, mon
ami, où elle nous a conduits!.. Non,
et vous en conviendrez vous-même, il
n'y a que les méchans qui prospèrent
en ce monde d'iniquités Fleurette!
dit alors Philippe ên prenant la main --- Page 221 ---
(215 )
de sa fille et la baignant de larmes, ma
bonne Fleurette, toujours si douce et
si tendre, est-ilpossible que tu manques
aujourd'hui de confiance en Dieu, en
sa providence..
Hélas! mon père,
reprit-elle, vous voyez si j'eusse été
comme tant d'autres, 2 je serais peut-être
moins malheureuse. - Mais, tu vas cesser de l'être, mon enfant; ces hommés
étaient des fripons qu'on poursuivra.
Je ne sais point ce qu'on leur fera; mais
je sais bien que tout est dit pour moi.
-
0 ma Fleurette! o ma chère Mouinze! toi qui me caressais tant quand j'éprouvais quelque peine, reviens à des
sentimens plus doux, à des sentimens
qui ne te déchirent point ct qui ne me
fassent pas moi-même sécher de douleur ; reviens à cette confiance en Dieu
qui console et qui fortifie, Tu parles de --- Page 222 ---
(216)
malheurs! eh! ma fille, n'ai-je pas été
malheureux moi aussi? infiniment malheureux, plus même que je ne m'attendais à le devenir après avoir cessé d'être
esclave.
En ce moment, les yeux de Philippe
rencontrèrent ceux de Mabiala; il lut
dans les regards de cette ancienne compagne, dans ces regards qui autrefois
savaient l'émouvoir si tendrement, une
expression de repentir, un sentiment
de peine et d'angoisse profondes. Ilcraignit de l'avoir affligée en se plaignant
d'elle, quoique d'une manière indirecte;
il prit sa main, et la niettant dans les
siennes avec celle deleur fille : oui, nous
avons été tous les trois malheureux 9
dit-il avec une bontésublime quim'arracha des larmes, mais Dieu ne nous a
autrefois
savaient l'émouvoir si tendrement, une
expression de repentir, un sentiment
de peine et d'angoisse profondes. Ilcraignit de l'avoir affligée en se plaignant
d'elle, quoique d'une manière indirecte;
il prit sa main, et la niettant dans les
siennes avec celle deleur fille : oui, nous
avons été tous les trois malheureux 9
dit-il avec une bontésublime quim'arracha des larmes, mais Dieu ne nous a --- Page 223 ---
(217 )
pas abandonnés jusqu'à ce jour.
Hélas! mon père, 7 il y a bien dcs hommes
qui font le mal, qui l'ont fait toute leur
vie, et qu'il abandonne moins encore
que nous.
Mais l'avenir, ma fille,
l'avenir! 1
0 mon père, répliqua
Fleurette avec une expression de douleur plus pénétrante encore et plus
amère, si vous fussiez resté dans notre
pays, vous auriez donc été en proie
vous-mème, 1 tout vertucux que vous
êtes, à ces peines de l'avenir qui vous
effraient pour les méchans! quelle cût
donc été votre récompense? car vous
étiez aussi bon là-bas que vous l'êtes ici!
Ma fille, ma fille, reprit le pauvre
Philippe en portant de nouveau la main
de Fleuretle à ses lèvres et la couvrant
de pleurs, ne parle pas ainsi, je t'en
IY
1O --- Page 224 ---
(218 )
conjure ; que dirait ta bonne marraine,
si elle t'entendait!
Au souvenir de sa marraine, Fleurette baissa la tête et pleura, puis, tournant ses yeux vers son père, pardonnez-moi, lui dit-elle d'une voix affaiblie et que le transport de la fièvre
n'animait plus, pardonnez-moi, si mes
paroles vous ont fait mal; mais je suis
si malheureuse! L'excès de mes maux
avait trouble ma raison. C'en est fait
pourtant, me voilà résignée Oh! ma
bonne marraine, 7 ajouta-t-elle d'une
voix entrecoupée, vous m'avez donc
rendue une seconde fois chrétienne!
Philippe, à ces paroles, laissa éclater,
par d'abondantes larmes, la joie de père
et de chrétien qui venait de naître dans --- Page 225 ---
219 )
son coeur; il embrassa Fleurette, il embrassa Mabiala, 2 puis, se mettant à genoux devant une image de la vierge qui
était à côté du lit, il pria longuement.
Le père Félix et moi nous n'avions
rien dit pendant cct entretien du père
et de la fille, tant notre émotion était
profonde! et puis, qu'aurions-nous pu
trouver qui valût les paroles de cet
homme simple et bon!
Pour Fleurette, 7 elle avait fait un trop
grand effort; son coeur généreux, mais
trop souffrant, avait épuisé, pour exprimer ses douleurs, toutes les forces
qui restaient à son corps. Nous la vimes
retomber dans son alfaissement. Mabiala se mit aussi à genoux aux pieds de
la vierge, à côté de Philippe; nous l'ens
était
profonde! et puis, qu'aurions-nous pu
trouver qui valût les paroles de cet
homme simple et bon!
Pour Fleurette, 7 elle avait fait un trop
grand effort; son coeur généreux, mais
trop souffrant, avait épuisé, pour exprimer ses douleurs, toutes les forces
qui restaient à son corps. Nous la vimes
retomber dans son alfaissement. Mabiala se mit aussi à genoux aux pieds de
la vierge, à côté de Philippe; nous l'ens --- Page 226 ---
- 220 )
tendions qui priait pour la conservation
de sa fille, de -sa chère Fleurette; les
mots de pardon, pardon, sortirent de
sa bouche, mais sans.s suite et entrecoupés de sanglots.
Jcr restailong-temps attéré de ce spectacle; je n'avais qu'une idée, et c'était
que la découverte des friponneries tramées contre nous était venue trop tard.
Puis mes yeux se mirent à errer sur ces
meubles de ma case 7 sur toutes ces
choses qui étaient à l'usage de ma compaguc, et que peut-être ses mains ne
devaient plus toucher. Il'y y avait dans
cette vue je ne sais quoi de triste et qui
oppressait l'àme par l'insurmontable
idée d'un abandon prochain que jy
voyais empreinte. Tout semblait me dire
que j'allais pour toujours cesser d'ètre --- Page 227 ---
(2 221 )
aimé; au licu de cette almosphère de
tendresse oij'avais si doucement vécu,
l'air quise répandait autour de moi me
devenait rude; l'aspect même de mes
deux amis ne me donnait point de consolalion; ils n'étaient pas menacés de la
perte que me réservait le cicl ; je les
regardais presque comme des indifférens ; l'isolement m'attcignait; j'étais
déjà scul sur la terre. Cependaut la crise
quelemédecin attendailparaissait n'être
pas cloignée; j'étudiais avec une attention nouvelle les traits de Fleurette et la
contenance du docteur, quand celui-ci,
regardant à la boîte de remèdes qu'il
avait apportée, je n'ai plus d'espril de
Mindererus ! dit-il en se tournant vers
don Pedro. J'irai en prendre où il faudra, dis-je avec précipitation. J'ai compris par la suite que cctte demande d'nn --- Page 228 ---
222 )
spiritueux, qui ne devait pas étre plus
efficace que d'autres, avait été concertée pour m'éloigner du spectacle douloureux qui se préparait, pour m'arracher aux horreurs del'adieu sans retour.
J'irai avec vous, dit don Pedro. Nous
sellâmes nos chevaux, et nous partimes.
L'espoir d'apporter un remède qui
ferait du bien était en moi si sincère,
que je ne songeai point à jeter sur Fleurette un dernicrregard. Jel laissais auprès
d'elle son père, sa mère, 9 mon bon ami
le curé de Jaruco et le docteur. J'aurais
voulu que mon cheval cût la vitesse du
vent; mais, soit qu'il fut fatigué de la
veille, soit qu'il Ine voulàtrégler son pas
quesurcluideT'autremontureyquiallit
assez lentement, nous fesions très-peu
de chemin au gré de mon impatience,
ard. Jel laissais auprès
d'elle son père, sa mère, 9 mon bon ami
le curé de Jaruco et le docteur. J'aurais
voulu que mon cheval cût la vitesse du
vent; mais, soit qu'il fut fatigué de la
veille, soit qu'il Ine voulàtrégler son pas
quesurcluideT'autremontureyquiallit
assez lentement, nous fesions très-peu
de chemin au gré de mon impatience, --- Page 229 ---
(223 )
En passant auprès du bois où j'élais
allé si souvent avec Fleurctte, j'aperçus
comme un vide qui mc parut être celui
que la chute du grand arbre avait occasioné. A cette vue, mes terreurs me
reprirent. Jamais le désastre de cet arbre
ne me parut plus prophétique ; cl l'efiroi
d'un avenir qui ne pouvait pas être loin,
glaça mes sens.
Nous arrivâmes à Jaruco; j'entrai
tout de suite dans la seule pharmacic
quifit en ce bourg. Jc n'y trouvaiqu'un
vicillard décrépit, qui d'abord eut beaucoup de peine à comprendre CC qu'il me
fallait, ct qui ensuite se mit à feuilleter
un gros livre, comme pour y chercher
une recette dont il aurait cubesoin. Mon
impatience était extréme : elle s'accrut
encore, lorsqu'en jetant les yeux sur le --- Page 230 ---
I 1 224) )
titre du volume, je vis que c'était une
histoire du fameux Cid, el Conquistador.
Chercher la recette del'esprit de Mindererus dans un tel ouvrage ! J'allais
éclater; mais les cheveux blancs du
vieillard réprimérent ma violence.
En ce moment son garçon entra, ct
ils s'occupait de satisfaire à ma demande,
quand vint se présenter un nègre de
don Pedro. J'avais laissé ce serviteur à
Ina case, et je le voyais entrer tout couvert de poussière, tout haletant, tout
suffoqué de fatiguc et pouvant à peine
me dire dislinctement que son maître
me demandait. Jc lui fis répéter son
message, et il le fit avec un trouble qui
acheva de m'apprendre mon sort. Je
tombai à la renverse, etles seul souvenir
qui me soit resté de ce moment-là, est --- Page 231 ---
(225 )
celui de l'empressement que le bon vieillard infirme et caduc mit à me secourir.
On me porta dans la maison de don
Pedro. Pendant quelque temps la faculté
de souffrir ful étouffée en moi par l'excès de la douleur. Le père Félix vint me
voir; il me donna des détails qui étaient
des motifs de consolation. Tous les secours de la religion avaient été administrés à cclte âme pour qui les devoirs enété si doux à
vers Dieu avaient toujours
remplir, et qui s'élait si promplement
résignée en songeant à sa vertucuse marraine. Peu de temps après mon départ, 2
clle s'était assoupie d'un sommeil assez
paisible; mais bientôt, s'élançant hors
de son lit par un mouvement subit, clle
avait eu besoin que son père et sa mèro
avaient été administrés à cclte âme pour qui les devoirs enété si doux à
vers Dieu avaient toujours
remplir, et qui s'élait si promplement
résignée en songeant à sa vertucuse marraine. Peu de temps après mon départ, 2
clle s'était assoupie d'un sommeil assez
paisible; mais bientôt, s'élançant hors
de son lit par un mouvement subit, clle
avait eu besoin que son père et sa mèro --- Page 232 ---
( 226 )
la retinssent dans leurs bras. Un tremblement convulsif agita tout son corps :
ses yeux me cherchaient ; sa bouche articulait mon nom ; l'infortunée semblait
m'appeler à son secours : car en même
tenps se peignait sur son visage un effroi
vague, comme si clle eût demandé gràce
à quelqu'objet menaçant que les autres
ne voyaient point. Elle se relevait, elle
retombait; on voyait qu'elle s'efforçait
de fuir; etl le nom de Jean Paul sortait
enfin de sa bouche. On cût dit que ce
malleureuxjeune homme, dontl'amour
fut pourtant si résigné, et qui n'ayait
songé à faire de mal qu'à lui-même, 2
lassé d'attendre le moment funeste qui
l'arracherait à mes voeux, l'avait saisie
enfin, 9 et la retenait avec fureur pour
l'achever sur son lit de mort. Puis, vint
nne dernière faiblesse où ses membres --- Page 233 ---
(2 227 )
s'affaissèrent tout-à-fait. Elle sembla reprendre alors quelque connaissance ;
elle serra la main à son père, à sa mère,
à notre bon ami le curé de Jaruco; les
noms de Marie, le mien errèrent. quelque temps sur SCS lèvres, mais ne purent
qu'à grand'peine être sourdement prononcés. Avec ces noms, ct les souvenirs
qu'ils rappclaient, clle voulut pleurer ;
mais il n'y avait plus de larmes ; elle regarda ses parens, ses lèvres s'entr'ouvrirent; il n'y avait plus de voix. Quelques
instans après, Fleurette n'était plus.
Je demandai des nouvelles de Philippe; Mabiala en a soin, me répondit
le bon religicux. 1 - Il cst donc malade ?
Non, pas précisément, mais fort accablé, --- Page 234 ---
228 )
Aussitôt que mes forces le permirent,
je m'acheminai vers ces lieux qu'en des
jours. de bonheur j'avais appelés mon
Elysée. La même gràce y était; on pouvait toujours y voir comme un sourire
de la nature ; mais quand les flammes
de l'incendie auraient dévoré tous ses
feuillages, toutes ses fleurs, et mis à nu
tous ses arcs de triomphe, toules ses
voûtes de verdure, ils ne m'cussent pas
offert un aspect plus triste, plus désolant. Tel dut être celui que présenta aux
yeux de notre premier père ce séjour
de délices où Dieu l'avait fait naître,
et d'ou, par sa faute, il se vit exclure
pour toujours. Mais du moins il emmenait sa compagne:; ; ils allaient braver
ensemble des maux qu'ils ne connaissaient pas 1 et partager un calice d'a --- Page 235 ---
( 229 )
mertume, 2 il est vrai, mais avec celle
qui s'était enivrée comme lui des innocentes voluptés de Jeur vie antérieure. --- Page 236 ---
230 )
CHAPITRE VIII.
MORT DE PHILIPPE.
CONCLUSION,
JE me rendis tout de suite â ce lieu
de mélancolie où notre fille avait été
déposée, présumant que la mère infortunée avait été mise auprès de cette
enfant, dont la perte avait fait couler
tant de pleurs. Je ne me trompais point.
ume, 2 il est vrai, mais avec celle
qui s'était enivrée comme lui des innocentes voluptés de Jeur vie antérieure. --- Page 236 ---
230 )
CHAPITRE VIII.
MORT DE PHILIPPE.
CONCLUSION,
JE me rendis tout de suite â ce lieu
de mélancolie où notre fille avait été
déposée, présumant que la mère infortunée avait été mise auprès de cette
enfant, dont la perte avait fait couler
tant de pleurs. Je ne me trompais point. --- Page 237 ---
(23r) )
Une fosse nouvelle avait été creusée près
de la mêmeg grotte où nous avions reposé
une première nuit, et où l'un de nous devait trouver un jour son repos éternel.
Philippe ct Mabiala me suivirent de
loin, comme je suivais autrefois Fleurette; mais Philippe était extrèmement
faible. La mort de sa fille l'avait en
quelque sorte foudroyd. Cet homme, si
patient jusqu'alors et si fortement à l'épreuve des maux de la vie, ne trouvait
plus en lui de résignation ; il se laissait
aller à sa douleur, et je voyais bien que
sa douleur le tuait.
Mabiala lui prodigua des soins qui de
jour enjour se montraient plus inntiles.
Maitre, me disait-il, car il n'avait jamais voulu m'appeler autrement, quand
la lampe n'a plus d'huile, ellc s'éteint. --- Page 238 ---
(232 )
J'aurais voulu vivre encore pour vous 3
mais Dieu, Marie et Fleurette m'appellent. Depuis le jour où je fus réuni à
ma fille auprès de madame Dubourg, je
puis dire que j'ai fait un réve de bonheur au milieu des blancs. Combien peu
demes compatriotes pourraient dire de
même!
Après les pertes si douloureuses que
j'avais faites, une dernière perte m'attendait, celle d'un ami vertueux, d'un
serviteur si respectable, et qui m'était
si cher. Ce fut à moi à le porter en ce
même lieu où sa petite-fille et sa fille
l'avaient précédé : c'est ainsi que les
fleurs et les feuilles d'un arbrisseau tombent avant la tige.
Mabiala prit sa part de tant d'afflic- --- Page 239 ---
(233 )
tion ; clie se fesait souvent des reproches que je cherchais à adoucir; mais il
n'était que trop vrai que SCS indiscrétions avaient causé la mort dc Fieurette.
Resté seul comme un grand chénc
qqui a vu renverser par la tempète les
arbres qui Tentouraient, je cherchais
en vain des appuis, je n'en trouvais
plus : je e senlais ébranlé à chaque
instant comme un arbre qui n'a plus de
racines ; tous mes travaux d'agriculture
étaient interrompus ; quelques récoltes
étaient pendantes et n'étaient pas recueillics. Mabiala me préparait chaque
jour une nourriture que je ne prenais
point; mes amis de Jaruco, voyant mon
pitoyable élat, m'emmenèrent; je leur
IY
10*
des appuis, je n'en trouvais
plus : je e senlais ébranlé à chaque
instant comme un arbre qui n'a plus de
racines ; tous mes travaux d'agriculture
étaient interrompus ; quelques récoltes
étaient pendantes et n'étaient pas recueillics. Mabiala me préparait chaque
jour une nourriture que je ne prenais
point; mes amis de Jaruco, voyant mon
pitoyable élat, m'emmenèrent; je leur
IY
10* --- Page 240 ---
- 234 )
laissai faire de moi ce qu'ils voulurent;
je n'avais plus de volonté,
Don Bartolomé Leardé vint me voir;
il me proposa defaire pour lui un voyage
à la Côte-Ferme, où il envoyait des
marchandises. J'acceptai, parce que je
vis que cela plaisait à mes amis. Ils
voyaient, dans ce voyage projeté, un
sujet de distraction, et toute distraction
ne pouvait que me faire du bien. Le
père Félix me fit avoir quelqu'argent
pour les travaux et les constructions
que j'avais faits sur un terrain qui appartenait à son ordre. Jc confiai Mabiala
à la femme de don Pedro, et je lui assignai une petite pension pour vivre; puis
je partis. L'expédition fut heureuse. Don
Bartolomé me pria de rester sur les lieux
et derecevoir d'autres envois qu'ilcomp- --- Page 241 ---
235 )
tait faire. Trois ans se passèrent dans la
continuation de ces soins, qui ne furent pas infructueux. Au bout de CC
temps, don Bartolomé s'étant décidé à
retourner en Europe, me fit faire une
expédition pour Cadix, otj'arrivai heureusement sur un navire anglais. De son
côté, il se rendit à Bilbao, où j'allai le
joindre. Nous réglimes les affaires que
nous avions ensemble, et il me revint
une bonne somme d'argent. Cc brave
homme voulait que je m'établisse en
Biscayc. 11 me proposa un parti fort
avantageux : c'était une jeune personne
de sa famille, qui joignait à dcs espérances considérables l'avantage plus précieux encorc d'un bon caractère. Mais
je ne sentais plus en moi la force de
faire un nouvel attachement. Jc répondis à don Bartolomé : J'avais formé dans --- Page 242 ---
(236 )
ma jeunesse les voeux de bonheur les
plus simples, les plus modéstes; vous
savez comment ils ont été exaucés! Si
j'en formais d'autres un peu plus ambitieux, croyez-vous qu'ils me fussent
plus prospères!
Je passai quelques mois en Biscaye;
je fus témoin de cette cspèce de triomphe avec lequel on accueille l'homme
qui arrive d'un pays lointain où il a fait
fortune.J'cus un momentlidée d'aller en
Pologner réclamer les biens demes pères ;
mais je fis bientôt tréfexion, quc, quand
même ces biensmeseraientr rendus, chose
assez difficile, je ne saurais qu'en faire.
Un projet plus sage et plus conforme à
la situation de mon esprit, me fit tourner mes pas vers la France. J'allai d'abord à Marseille 1 je voulais voir un
qui arrive d'un pays lointain où il a fait
fortune.J'cus un momentlidée d'aller en
Pologner réclamer les biens demes pères ;
mais je fis bientôt tréfexion, quc, quand
même ces biensmeseraientr rendus, chose
assez difficile, je ne saurais qu'en faire.
Un projet plus sage et plus conforme à
la situation de mon esprit, me fit tourner mes pas vers la France. J'allai d'abord à Marseille 1 je voulais voir un --- Page 243 ---
( 237 )
ancien ami d'Auguste, qui habitait une
petite ville voisine, où j'avais été quelque temps en garnison, et dont le séjour m'avait plu. Il était absent. Jc pris
alors la route de Grenoble. Je plaçai en
viager ma pelite fortune, et je vins demander Thospitalité aux pères de la
Grande-Chartreuse, rentrés depuis peu
dans leur antique retraite. Ils SC sont
contentés d'une pension fort modique.
Jc n'ai pas voulu prendre Thabit religicux par respect d'abord, 7 ct ensuite
parce qu'une règle austère ne m'aurait
pas permis dc cultiver les lettres, scule
consolation quej'aie trouvée à mes malheurs. J'ai reçu, 7 par l'entremise de don
Bartolomé 2 plusicurs lettres de mes
amis de Jaruco, soit pendant quej'étais
aà la Terre-Ferme, soit depuis mon relour en Europe. Mon Elysée a été cédé --- Page 244 ---
(238 )
par les religieux de Guanabacoa, à un
Français, ancien militaire, qui s'était
trouvé compromis dans une de ces intrigues auxquelles, sans doute, on a attaché beaucoup trop d'importance, et
qui, pour la plupart, étaient moins criminelles dans ceux qui en furent punis,
que dans la pensée où elles se présentaientavec desesperancesdétournées d'utilité et de profit. Cetinforlunéavaitcontinué mon élablissement.llaappelémon
ancienne demeure la case du Polonais;
ce n'est que sous ce nom qu'elle est connue dans le voisinage. Son respect pour
les malheurs d'un homme qui fut soldat
comme lui ne s'est bas bornéà cette appellation. Ila entouré d'une haie d'aloès
et d'acacias le lieu sacré où trois générations vinrent se rendre dans l'espace
de quelques mois. Ila gravé, sur le ro- --- Page 245 ---
2 239 )
cher le plus vioisin, une inscription touchante.
M. Duval n'a pu éviter le sort ignominieux qu'il semblait affronter sans
cesse. Une nouvelle friponnerie l'a fait
tomber entre les mains de la justice, ct
il est mort en prison.
Mabiala vit encore. Sa conduite est
maintenant exemplaire. Elle édifie, par
sa piété, les femmes de sa couleur. Avec
la petite pension que je lui ai assignée,
et les fruits de son travail, elle a amassé
un peltit pécule, qu'elle me desline,
dit-elle. Mais je lui ai fait écrire plusieurs fois, par don Bartolomé, qu'elle
ferait mieux de destiner son argent à
racheter un jour d'esclavage quelqu'un
de ses compatriotes qui promit d'être --- Page 246 ---
3 - 240) )
aussi sage, aussi vertucux que Philippe,
ou quelque pauvre négresse égarée un
temps par le malheur, et qui serait devenue aussi repentante qu'clle:
Jc dois consigner ici un fait singulier,
un de ces petits faits qui peuvent avoir
quelquefois tant d'influence. Cette letire
de madame Dubourg qu'il me semblait
si important d'avoir, et que je cruségarée, s'est retrouvée parmi mes papiers * mais si bien mélée à d'autres
pièces, que, dans mon impatience, je
n'avais pu la retrouver. Cependant clle:
m'eût été inutile.
serait devenue aussi repentante qu'clle:
Jc dois consigner ici un fait singulier,
un de ces petits faits qui peuvent avoir
quelquefois tant d'influence. Cette letire
de madame Dubourg qu'il me semblait
si important d'avoir, et que je cruségarée, s'est retrouvée parmi mes papiers * mais si bien mélée à d'autres
pièces, que, dans mon impatience, je
n'avais pu la retrouver. Cependant clle:
m'eût été inutile. --- Page 247 ---
(241)
EPILOGUE DE L'ÉDITEUR.
EN 1825, jer reçus, étant à Paris, une
lettre timbrée de Grenoble et signce
Ossolinski. Auguste avait été mon ami
d'enfance, ct j'avais été lié, moins que
lui pourtant, avecl'oflicier polonais dont
je recevais une lettre 1 et qui m'avait
laissé des souvenirs agréables. Cet officier, quclques années après la mort
d'Auguste, 7 était allé, me disait-il, visiter les lieux que son pauvreamine devait
plus revoir. Il avait demandé après moi.
On lui avait donné mon adresse. Il avait
su depuis que je devais faire un voyage
en Provence, et il m'engageait à passer
par la Grande-Chartreuse 5 que je n'aurais pas regret d'avoir vue. II comptait
surle souvenird'Auguste pour un service
1V
II --- Page 248 ---
( 242 )
que je pouvais, disait-il, rendre plus que
personneàcelui qui, ainsi que moi, avait
été son ami. II y avait dans cette lettre
quelque chose de triste qui me toucha: Je
passai par la Grande-Chartreuse. Je demandaiàvoir le capitaine Ossolinski. Sa
lettre m'avait appris qu'il n'avait point
fait de voeux, et qu'iln'était que pensionnaire. Lepère hospilaliers'avanca: il m'a
parlé devous, me dit-il,etm'aconfié des
papiers que je dois vous remettre. - Il
n'est donc plus ici? - Non, monsieur,
ni dans ce monde, dit le père en regardant le ciel.
Les papiers qui me furent remis sont
ces mémoires que l'on vient de lire. Je
dois déclarer que, de tous les faits qu'ils
retracent, ceux quise rapportent à l'histoire de notre temps m'ont paru d'une --- Page 249 ---
(243 )
exactitude irréprochable. Témoin de
quelques-uns, , je me suis souvenu qu'ils
nes'élaient pas autrement passés, ctma
confiance en la véracité de ces divers
récits a été entière. Jc n'ajouterai que
quelques observations.
Au temps où l'on raconta à l'auteur
de cCS Mémoires les malheurs de SaintDomingue, il pouvait y avoir encore
des doutes sur la part que les agens du
ministère ou de la cour prirent à l'insurrection des noirs. Ccs doutes sont en
grande partie levés aujourd'hui.
Quant aux troubles du Midi, à diverses époques, on sait à quoi s'en tenir sur
le souffle qui les excita, et qui sut rallumer l'incendic toutes lcs fois qu'une OCcasion favorable parut SC présenter. Les
assassins de 1795 et années suivantes,
ue, il pouvait y avoir encore
des doutes sur la part que les agens du
ministère ou de la cour prirent à l'insurrection des noirs. Ccs doutes sont en
grande partie levés aujourd'hui.
Quant aux troubles du Midi, à diverses époques, on sait à quoi s'en tenir sur
le souffle qui les excita, et qui sut rallumer l'incendic toutes lcs fois qu'une OCcasion favorable parut SC présenter. Les
assassins de 1795 et années suivantes, --- Page 250 ---
- 2 244 )
autrement dits les sabreurs, recevaient
un salaire de quarante sous par jour.
L'armée des émigrés avait une avantgarde un peu chère! En 1815, un des
distributeurs de cette solde criminelle
fut nommé commissaire-g@néral de police à Marscille. Cette nomination fit
des envieux. On menaça cet homme de
le dénoncer comme ayant détourné à
son profit une partie des deniers qu'il
avait reçus pour acquitter le prix du
sang, et d'en avoir acheté des bastides,
ou maisons de campagne, Il faut croire
quel'accusation ne portaitpas à faux. Le
coupable craignit d'avoir à compter de
clerc à maitre; il en perdit la tête. A peine
était-il en fonctions depuis quinze jours,
qu'il se coupa la gorge avec un rasoir.
Moins heureux que les comités de --- Page 251 ---
2 245 )
Bordeaux, de Toulouse, de Nimes, d'Avignon ct autres villes, le comité royal
de Marseille n'a reçu aucune récompense. A-t-il fait trop ou trop peu ? A-til, sans le vouloir, contrarié des vues
qu'il ne connaissait pas bien? C'est ce
qu'il est difficile de décider.
Quelques journaux, en parlant d'un
renégat d'Alger, qui, par une trahison,
a voulu obtenir la rémission d'un assassinat, ont rappelé l'acte auquel cet
homme avait coopéré. La dame qui fut
assassinée dans sa maison de campagne,
à deux lieues de Toulon, était une exreligieuse; ellc était patriote, ainsi que
son mari. Les assassins avaient appartetenu à ccs bandes de mauvais sujets
qu'on recrutait dans les maisons de jeu
et de débauche. En 1801, ils se trompè- --- Page 252 ---
( 246 )
rent de date, comme firent depuis les
assassins de Rhodez, membres aussi
d'une de ces associations plus ou moins
secrètes, en qui l'idée d'une Saint-Barthélemi nouvelle n'a pu encore se
développer que partiellement. Rien ne
prouve que les incendies dont se plaignent quelques départemens - 2 ct qui
sont trop souvent réitérés pour n'être
qu'accidentels 7 ne décèlent pas aussi
quelqu'association semblable; ct, jusqu'à ce jour, rien n'annonce que cette
association ait mal pris son temps et se
soit trompée de date.
FIN. --- Page 253 ---
(247 )
TABLE
DES CHAPITRES DU QUATRIÈME VOLUME.
Pages.
CHAP. Ie. - Retour à l'ile de Cuba des
Français bannis. - Maladie et mort
de ma fille.
Chap. II. - - Douleur prolongée de Fleurette.
Chap. III. - Rencontre d'Auguste.
Chap. IV.
Récit des troubles de Marseille en 1815.
--- Page 254 ---
08-15
2 248 )
Chap. V. - Auguste meurt. 1 La mère
de Fleurette est retrouvée,
Chap. VI. 1 Philippe et Fleurette réclamés comme esclaves.
Chap. VII. - - Mort de Fleurette.
Chap. VIII. 1 Mort de Philippe. - Conclusion.
FIN DE LA TABLE.
- - Douleur prolongée de Fleurette.
Chap. III. - Rencontre d'Auguste.
Chap. IV.
Récit des troubles de Marseille en 1815.
--- Page 254 ---
08-15
2 248 )
Chap. V. - Auguste meurt. 1 La mère
de Fleurette est retrouvée,
Chap. VI. 1 Philippe et Fleurette réclamés comme esclaves.
Chap. VII. - - Mort de Fleurette.
Chap. VIII. 1 Mort de Philippe. - Conclusion.
FIN DE LA TABLE. --- Page 255 ---
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--- Page 256 ---
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