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fort 4 ,«rr£P ^ \ , è c^^ GIVETf BY ^cxx^Kcc^^x^^cc^g^^^c^e^x^) ÉTUDES m SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI PAR B. ARDOU1N ANCIEN MINISTRE. d'iIAÏTI PRES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS,
ANCIEN SECRÉTAIRE D*ÉTAT DE LA JUSTICE, DE LINSTRI'CTION PUBLIQUE ET DES CULTES TOME HUITIÈME. ■ . 1 1 o-o-o i - -• PARIS, CHEZ ï. 'AUTEUR, RUE VANNEAU, 40.
gçss$gcç5£)SX^gccc$»X58S^X3«c^$ ÉTUDES L'HISTOIRE D'HAÏTI. Digitized by the Internet Archive in 2010 with funding from University of Ottawa http://www.archive.org/details/tudessurlhisto08ardo ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI PAR B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE d'iIAÏTI THES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS,
ANCIEN SECRÉTAIRE d'ÉTAT DE LA JUSTICE, DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES TOME HUITIÈME, PARIS,
CHEZ I/AUTEUR, RUE VANNEAU, 40.
r PÉRIODE HAÏTIENNE. TROISIÈME époque. LIVRE TROISIÈME. T. VIII.
B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE d'iIAÏTI THES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS,
ANCIEN SECRÉTAIRE d'ÉTAT DE LA JUSTICE, DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES TOME HUITIÈME, PARIS,
CHEZ I/AUTEUR, RUE VANNEAU, 40.
r PÉRIODE HAÏTIENNE. TROISIÈME époque. LIVRE TROISIÈME. T. VIII. CHAPITRE PREMIER Situation d'Haïti après le siège du Port-au-Prince par H.gChristophe. — Il commet des
assassinats a son retour dans l'Artibonite et le Nord : examen de leur cause. — Défections que ces atrocités produisent en faveur de la République : beaux traits d'humanité
qu'elles inspirent. — Pétion va recevoir la soumission du Mirebalais et des GrandsBois, et en forme un arrondissement. — Il se porte dans la plaine des Verrettes. —
Transfuges venus au Port-au-Prince : Pétion y retourne. — Il permet l'exportation des
denrées alimentaires a la Jamaïque et aux autres îles de l'Archipel. — Il assimile les
caboteurs haïtiens aux navires étrangers, a raison de ce commerce. — Affaire de J.-B.
Beaugé, relative a l'assassinat de Sangosse. — Vaine démarche de l'Anglais 0. Carter
pour jouir de la qualité d'Haïtien. — Pétion envoie aux États-Unis un navire sous
pavillon haïtien : il y est bien accueilli. — Le sénat accorde a Pétion deux sucreries,
et une autre a Imbert, a litre de don national. — Loi sur l'établissement d'un hôte! des
monnaies. — Le sénat invite Lys a reprendre dans son sein l'exercice de ses fonctions.
— Daumec, devenu avocat, exerce une influence utile sur la magistrature. — Défense
faite aux Haïtiens de servir sur les corsaires étrangers, de laisser entrer dans les ports
ces corsaires et leurs prises, sous peine de confiscation. — Pétion envoie a Londres un
navire sous pavillon haïtien qui y est bien accueilli. — Émission de billets de caisse
pour le retrait de la petite monnaie dite d'Haïti. — Les réclamations pour anciennes
créances d'Étrangers contre des Haïtiens sont ajournées â la paix intérieure. — Arrêté
du Président d'Haïti relatif aux voleurs d'animaux. — Loi portant tarif des frais judiciaires et civils. — Loi sur les enfans nés hors mariage : examen des motifs et des dispositions de cette loi, comparées a d'autres antérieures. — Le sénat décharge Imbert des
comptes généraux de 1SI0. — Loi additionnelle a celle sur les douanes. — Mort du
général Wagnac, aux Cayes : il est remplacé par le général Marion. — Mission secrète
de Liot, envoyé par le gouvernement français. En commençant ce nouveau livre de l'histoire que
nous étudions, il est peut-être convenable de rappeler
au lecteur dans quelle situation se trouvait l'île d'Haïti,
aussitôt que la défection d'une partie des troupes de
H. Christophe l'eut contraint à lever le siège qu'il avait
(.'iitrcpris contre la ville du Port-au-Prince. 4 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. La guerre civile allumée le 1er janvier 1807, par l'ambition orgueilleuse et dominatrice de ce chef, avait
divisé l'ancienne partie française en deux États, distincts
par les principes et les institutions qui les régissaient.
défection d'une partie des troupes de
H. Christophe l'eut contraint à lever le siège qu'il avait
(.'iitrcpris contre la ville du Port-au-Prince. 4 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. La guerre civile allumée le 1er janvier 1807, par l'ambition orgueilleuse et dominatrice de ce chef, avait
divisé l'ancienne partie française en deux États, distincts
par les principes et les institutions qui les régissaient. D'un côté, I'État d'Haïti comprenant les départemens du Nord . et de l'Artibonite, gouverné par
Christophe sous un régime devenu plus arbitraire, depuis
qu'en 1811 il en avait fait le Royaume d'Haïti, en établissant l'hérédité de son trône au profit de sa descendance masculine, en créant une noblesse également
héréditaire dans la famille de ceux de ses sujets qui en
reçurent des titres. De telles institutions ne pouvaient
que fonder les privilèges qui y sont inhérens. De l'autre, la République d'Haïti comprenant les
départemens de l'Ouest et du Sud, gouvernée par Pétion
sous le régime démocratique et constitutionnel qui
garantit la liberté des citoyens, l'égalité la plus parfaite
entre eux, et avec ces deux droits civils et politiques,
la jouissance de tous autres dans l'état social, surtout
celui de propriété. Le régime tyrannique de Christophe ayant triomphé
de tous les obstacles qu'il rencontra pour le fonder, son
Royaume offrait déjà une apparence de force et de vitalité qui semblait devoir lui assurer une longue durée.
Néanmoins, l'échec qu'il venait de subir faisait présumer
qu'il n'oserait plus faire aucune tentative contre la
République. Dans celle-ci, le régime de douceur et de persuasion
établi par Pétion avait triomphé aussi des agitations
politiques que suscitèrent ses concurrens. Mais en ce
moment, le département du Sud recelait encore dans
son sein la révolte deGoman, laquelle, réduite à. de [1812] CHAPITRE I. S faibles proportions, ne pouvait être un obstacle sérieux
à la tranquillité publique obtenue par la modération du
chef de l'État. Dans la partie de l'Est d'Haïti, une population paisible s'était replacée sous la domination absolue de son
ancienne métropole. Rien ne faisait prévoir actuellement aucune altération dans ces nouvelles relations.
Mais comme cette population allait subir, lentement il
est vrai, l'influence des idées révolutionnaires qui avaient
provoqué déjà l'émancipation de plusieurs colonies de
l'Espagne en Amérique, et celle des principes réformateurs de cette vieille monarchie, introduits dans la
constitution de 1812 par les Cortès, à la suite de l'invasion française, la situation de l'Est devait changer avec
le temps.
ancienne métropole. Rien ne faisait prévoir actuellement aucune altération dans ces nouvelles relations.
Mais comme cette population allait subir, lentement il
est vrai, l'influence des idées révolutionnaires qui avaient
provoqué déjà l'émancipation de plusieurs colonies de
l'Espagne en Amérique, et celle des principes réformateurs de cette vieille monarchie, introduits dans la
constitution de 1812 par les Cortès, à la suite de l'invasion française, la situation de l'Est devait changer avec
le temps. Si cette dernière portion du territoire haïtien n'avait
presque rien à craindre de la France contre laquelle ses
habitans s'étaient insurgés, parce qu'alors, — en 1812,
— les armées de cette puissance éprouvaient des revers
parla résistance héroïque de l'Espagne, et qu'une rétrocession de ce territoire, de sa part, pouvait en être un
résultat, il n'en était pas de même pour la partie occidentale de l'île, toujours tenue sous la menace d'une
expédition française, dans le cas où la paix générale
aurait lieu en Europe. En p#ix elle-même avec le reste
du monde, depuis la déclaration de l'indépendance ; recevant dans ses ports les navires de toutes les nations commerçantes, la partie occidentale ne voyait pas un seul
gouvernement se prononcer encore sur son existence
politique. Cet état de choses dénotait que les préjugés
de race, nés du régime colonial, réservaient la question
tout entière en faveur de la France. G ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Dans une telle situation, il était donc de l'intérêt respectif bien entendu du Royaume et de la République
d'Haïti, portés à une trêve nécessaire entre eux après
cinq années de lutte, de consolider leur état intérieur
par une administration sage et appropriée aux institutions qui les régissaient, par le respect du droit de leurs
populations, afin de les y attacher et que si ces États
venaient à être attaqués un jour par la France, ils
pussent lui opposer, chacun de son côté, la plus vigoureuse résistance pour maintenir leur indépendance commune et la souveraineté de la nation. Ces considérations étant posées, on verra dans ce
volume ce que firent le Président et le Roi d'Haïti»
Commençons par Christophe. A son retour à Saint-Marc avec son armée, dans la
seconde quinzaine de juin, il tint un conseil privé où il
réunit ceux de ses officiers et de ses fonctionnaires sur
les sentimens desquels il pouvait compter le plus, pour
le projet de vengeance qu'il nourrissait dans son cœur
haineux, par rapport à la défection de ses navires de
guerre et de ses troupes. Il leur exposa que ces deux
faits ayant eu pour auteurs deux mulâtres, il fallait exterminer tous les hommes de cette classe, à l'exception de
ceux qu'il se réservait de conserver, parce qu'il était
déjà assuré de leur fidélité *. Renchérissant sur ce projet atroce, le nommé Bazin,
intendant des finances dans l'Artibonite, fut le premier,
dit-on, qui lui conseilla d'y comprendre les femmes et 1 Le fait est, que Christophe avait, un extrême besoin de bien des mulâtres pour la rédaction de ses actes, pour son administration intérieure, pour augmenter le lustre de sa
royauté, pour en faire parade, enfin, aux yeux des étrangers, commerçans ou visiteurs dans son royaume, [1812] CHAPITRE I. 7
le nommé Bazin,
intendant des finances dans l'Artibonite, fut le premier,
dit-on, qui lui conseilla d'y comprendre les femmes et 1 Le fait est, que Christophe avait, un extrême besoin de bien des mulâtres pour la rédaction de ses actes, pour son administration intérieure, pour augmenter le lustre de sa
royauté, pour en faire parade, enfin, aux yeux des étrangers, commerçans ou visiteurs dans son royaume, [1812] CHAPITRE I. 7 les enfans, afin que cette classe disparût entièrement
de la surface du Royaume. Et cet avis prévalut ! à la
honte des autres membres du conseil privé, aussi lâches
que pervers. Néanmoins, il faut reconnaître que la terreur qu'exerçait Christophe était telle, et la servilité qu'il exigeait
de ses subordonnés était arrivée à un si haut degré, la
postérité impartiale doit attribuer surtout à sa férocité
naturelle, ce plan affreux de destruction d'êtres humains,
innocens des faits qu'il reprochait à Eutrope Bellarmin et
au colonel Marc Servant. En' 1799 et 1800, Christophe
avait si bien secondé Toussaint Louverture dans les
assassinats ordonnés par ce dernier ; sous les gouvernemens postérieurs et depuis le sien propre, il avait montré
si souvent une cruauté inexorable, qu'on doit penser
qu'il n'avait pas besoin de conseils pour commettre les
crimes qu'il ordonna en 1812, et que l'avis qu'il réclama
en cette circonstance n'était plutôt qu'un avertissement"
donné à ceux dont il voulait faire les serviles exécuteurs
de sa volonté sanguinaire. Sans doute, l'histoire peut constater qu'en tout temps
et en tous pays, lorsque de pareilles occasions se présentent, les chefs qui conçoivent de tels desseins trouvent
toujours parmi leurs subordonnés des êtres assez dégradés,
assez lâches pour y applaudir et les exécuter ; mais on
ne doit pas oublier que de tels chefs n'arrivent à ce résultat, qu'après avoir avili les âmes par un système de
terreur qui fait courber les fronts devant leurs exigences
capricieuses, — à moins cependant que ce ne soit à l'une
de ces époques où les passions surexcitent la colère, et
font naître la soif d'une vengeance aveugle dans le cœur
de tout un peuple.
,
assez lâches pour y applaudir et les exécuter ; mais on
ne doit pas oublier que de tels chefs n'arrivent à ce résultat, qu'après avoir avili les âmes par un système de
terreur qui fait courber les fronts devant leurs exigences
capricieuses, — à moins cependant que ce ne soit à l'une
de ces époques où les passions surexcitent la colère, et
font naître la soif d'une vengeance aveugle dans le cœur
de tout un peuple. 8 ÉTUDES SUR 1/ HISTOIRE d'hâÏIT. Tel n'était pas le cas, quand Christophe délibérait à
Saint-Mare sur les assassinats qu'il voulait ordonner. On
n'éprouvait dans son royaume aucun ressentiment contre
la classe des mulâtres, par rapport aux défections imputables à deux d'entre eux ; car la plus grande partie de
son armée, au siège du Port-au-Prince, eût fait défection
à l'imitation des trois corps qui passèrent au service de
la République, s'il ne fût arrivé promptement à Brouillard
pour décider de lever ce siège. La cause de la défection
de la flotille et de celle des troupes, — nous croyons
l'avoir prouvé, — était dans le régime inhumain établi
depuis 1807 et renforcé par des dispositions de lois
pénales d'une atrocité révoltante. Eutrope Bellarmin et
Marc Servant ne furent que les interprètes d'une pensée
commune à tous ceux qui en souffraient comme eux.
Quelle que fût leur énergie, ils n'eussent pas réussi dans
leur entreprise, ils n'eussent pas même osé en concevoir
l'idée ni la communiquer, s'ils n'avaient pas reconnu
dus leurs frères noirs une disposition à secouer ce joug
ignoble. Cette disposition se manifestait chaque jour
dans le siège, par les désertions individuelles qui s'opéraient parmi les assiégeans et qui faisaient entrer au
Port-au-Prince des soldats noirs *. 1 Dans une Notice sur H. Christophe, publiée sur la Feuille de commerce du 13 mars
1842, n° 11,1e citoyen Jean-Baptiste Francisque, qui devint ministre de la justice, etc.,
parlant du siège du Port-au-Prince, a dit de Christophe : « ... Il y renouvela de terribles exemples de sévérité ; et a la veille de l'emporter, il vit
ses efforts échouer par une nouvelle défection de ses troupes qui passèrent du côté de
l'ennemi avec Marc Servant et quelques autres chefs, d'intelligence avecPétion. Craignant
avec -raison les conséquences de cet événement, il lève le siège avec précipitation et
repasse dans le Nord, frémissant de colère et de rage. Imputant aux hommes de couleur,
qu'il se représente, dans le délire de son imagination, comme autant de conjurés qui
avaient résolu sa ruine, cette dernière défection, celle de sa flotte, les guerres précédentes
qu'il avait soutenues, et croyant des conseillers pervers, il proscrit, il ordonne rien ne
fut épargné... Et d'épouvantables scènes ont ensanglanté la fin de celte année 1812 et
1813. Ainsi dévoua-t-il, le Tyran, sa mémoire à Vexécration-l... »
son imagination, comme autant de conjurés qui
avaient résolu sa ruine, cette dernière défection, celle de sa flotte, les guerres précédentes
qu'il avait soutenues, et croyant des conseillers pervers, il proscrit, il ordonne rien ne
fut épargné... Et d'épouvantables scènes ont ensanglanté la fin de celte année 1812 et
1813. Ainsi dévoua-t-il, le Tyran, sa mémoire à Vexécration-l... » [1812] CHAPITRE I. 9 Et dans la supposition même qu'il n'en fût pas ainsi,
Christophe et ses barbares adhérens avaient-ils raison,
en rendant solidaires des faits dont il s'agit, les hommes
de couleur soumis à son autorité dans l'Artibonite et
dans le Nord? Avaient-ils raison de comprendre dans
cette proscription cruelle, les vieillards, les femmes et
leurs pauvres enfans ? Si ces nombreuses victimes, tombées sous le fer assassin des bourreaux, étaient coupables,
toute la classe de couleur Tétait également. En épargnant une partie de cette classe, cette conservation
condamne irrémissiblement le funeste sort fait aux victimes ; et nul mulâtre ne devait être responsable des
deux défections, non plus qu'aucun noir, par rapport
aux noirs qui y furent compris. Mais en singeant Toussaint Louverture, Christophe
prouva qu'il n'était pas aussi conséquent que lui dans
son système de meurtre, que sa fureur n'avait d autre
cause que la férocité de sa nature. Toussaint Louverture, instrument des colons, fit
assassiner surtout les hommes qui avaient marqué dans
le cours de la révolution depuis 1791 , pour la revendication de leurs droits contre le régime colonial. Comme
ces hommes partageaient les idées et les principes de
Rigaud et qu'il les redoutait, de même que ses conseillers,
il les tua pour ne pas trouver en eux un obstacle au
rétablissement de ce régime, qu'il effectua après ses
succès dans la guerre civile : aussi n'épargna-t-il ni des
hommes noirs anciens libres, tels que Christophe
Mornet, etc., ni même des affranchis de 4793 qui
avaient adopté les mêmes principes. Mais Toussaint
Louverture ne fit tuer ni femmes ni enfans de la classe
des mulâtres. 10 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. En assassinant hommes, vieillards, femmes et enfans,
Henry Christophe cédait à l'instinct carnassier du Tigre
qui tue en quelque sorte pour le plaisir de tuer, qui abat
ses victimes sans être pressé par la faim. Orgueilleux
de sa pourpre royale, ayant marché contre le Port-auPrince avec une armée nombreuse, à l'aide de laquelle
il espérait un triomphe facile par ses premiers succès
dans la plaine ; mais honteux de se voir contraint à en
lever le siège par la défection de ses troupes, il assouvit
sa rage sur des innocens soumis à son autorité, comme
une sorte de compensation de toutes les scélératesses
qu'il s'était promis de commettre dans l'Ouest et le Sud,
si le sort des armes l'avait favorisé. Voilà la seule explication qu'on puisse donner des massacres qu'il dicta
dans sa fureur anthropophage.
premiers succès
dans la plaine ; mais honteux de se voir contraint à en
lever le siège par la défection de ses troupes, il assouvit
sa rage sur des innocens soumis à son autorité, comme
une sorte de compensation de toutes les scélératesses
qu'il s'était promis de commettre dans l'Ouest et le Sud,
si le sort des armes l'avait favorisé. Voilà la seule explication qu'on puisse donner des massacres qu'il dicta
dans sa fureur anthropophage. On a dit, on a cru vainement que ces faits sont la
preuve la plus évidente de la guerre de couleur ou de
caste entre Christophe et Pétion. D'abord, nous avons
démontré à quelle cause il faut attribuer cette guerre
civile, de même que nous l'avons fait relativement à celle
qui eut lieu entre Toussaint Louverture et Rigaud.
Ensuite, si ceux qui ont avancé cette assertion avaient
raison, ils auraient dû prouver aussi que Pétion fit tuer
des noirs, par rapport à la couleur noire de Christophe. Et quand ils ont prétendu qu'en assassinant des
femmes et des enfans, même des hommes de couleur
jaune, tous soumis à son autorité, Christophe fit une
guerre de couleur ou de caste par rapport à son ennemi,
ils n'ont fait que déraisonner étrangement : la guerre a
lieu entre des combattans, et non pas quand des assassins immolent des personnes inoffensives. N'eût-il pas
conservé même un seul membre de cette classe, ce [1812] CHAPITRE 1. Il n'aurait toujours été de sa part qu'une tyrannie exécrable, exerçant ses fureurs sur des innocens, et non pas
une guerre de caste. Et ne fît-il pas mourir injustement
plus de noirs que de mulâtres ? Ce sont des faits attestés
par les témoins oculaires. Comment les interpréter
alors, sinon comme nous le faisons nous-même ? En histoire, il faut appeler les choses par leur nom,
afin de pouvoir qualifier les actions comme louables,
honteuses ou criminelles, selon qu'elles le méritent, et
de ne pas fausser le jugement du lecteur. Une faut pas
représenter sous l'aspect de la guerre, ce qui ne fut que
des férocités de la part d'un monstre, d'un tigre à face
d'homme, se vautrant dans le sang de ses innocentes
victimes *. Il est digne aussi de l'histoire, de faire remarquer que
Christophe prit cette résolution barbare à Saint-Marc
où, en 1790, en apprenant la résistance de quelques
hommes de couleur du Fond-Parisien aux blancs de ce
canton, des colons de l'assemblée générale manifestèrent
le désir d'un massacre sur toute la classe intermédiaire;
et que ce fut dans cette même ville qu'éclata, en 1820,
la première résistance à son odieuse tyrannie pour
aboutir, en moins d'un mois, à son suicide et à la
Réunion de l'Artibonite et du Nord sous les lois de la
République. Ne semble-t-il pas que la Providence voulut
que cet acte énergique prît naissance dans le lieu même
où ce cruel avait abusé davantage de l'autorité qu'il
exerçait ? On a compté plus de 800 victimes dans cette
seule ville !
clata, en 1820,
la première résistance à son odieuse tyrannie pour
aboutir, en moins d'un mois, à son suicide et à la
Réunion de l'Artibonite et du Nord sous les lois de la
République. Ne semble-t-il pas que la Providence voulut
que cet acte énergique prît naissance dans le lieu même
où ce cruel avait abusé davantage de l'autorité qu'il
exerçait ? On a compté plus de 800 victimes dans cette
seule ville ! 1 « 11 n'y a pas de plus grand malheur pour un pays, que les idées fausses répandues
dans les masses. C'est souvent la source des plus grandes calamités publiques ; c'est au
moins une des causes qui arrêtent le plus tout essor et tout progrès. » Le comte Siméon, sénateur français. 12 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Après avoir prescrit à ses satellites de n'épargner ni
le sexe ni l'âge dans l'Artibonite, il se rendit au Cap
pour ordonner les mêmes crimes dans le Nord. Il trouva
partout des exécuteurs dociles à ses ordres barbares :
parmi tant d'autres, l'opinion publique désigna, comme
ayant montré la plus aveugle obéissance, Bazin et le
général Jean-Philippe Daut, dans l'Artibonite, et les
généraux Charles Chariot et Jean-Baptiste Riche, dans
le Nord. Mais il est consolant de pouvoir citer aussi des hommes
honorables, parmi les noirs, qui se refusèrent à l'exécution de ces assassinats, qui se révoltèrent contre l'ordre
atroce de leur infâme chef, en faisant ainsi une distinction intelligente entre l'obéissance qui est légalement
due à tout gouvernement régulier, et l'aveugle soumission que prescrit et exige un odieux tyran *. Ces officiers
humains passèrent au service de la République, en sau1 Étant a Santo-Domingo, en 1828, j'entendis le général Riche dire a une dame qu'il
appelait sa commère : « En m'envoyant ici pour être sous les ordres du général Borgella,
« le Président d'Haïti m'a recommandé de lui obéir en tout ce qu'il m'ordonnera pour le
« bien du service. Je suis militaire, je sais que je dois obéir aveuglément a mon chef.
« Donc, ma commère, si le général Borgella m'ordonnait de vous arrêter et de vous tuer,
«j'exécuterais cet ordre sans hésitation. Je n'ai pointa discuter ses motifs; c'est a lui
« d'en rendre compte au président. C'est ainsi que, dans le Nord, j'ai exécuté les ordres du
« Roi, en faisant tuer hommes, femmes et enfans de couleur. Mais, l'on m'a accusé
« injustement d'avoir fait périr une femme et les enfans qu'elle avait eus de ma cohabi-
« tation avec elle : c'est faux (a). Voila a quoi aboutit un faux raisonnement, le préjugé fondé sur l'obéissance passive a
laquelle le militaire est tenu envers son chef. Riche a sans doute cru que c'était un devoir
dans tous les cas possibles, tandis que cette obéissance passive n'est due que pour faits
militaires et légaux, jamais pour des actes de cruauté. Devenu à son tour Chef de l'Etat, RICHE s'est distingué et a honoré son pays par une
conduite digne des éloges de la postérité et en suivant les vrais principes de gouvernement
«nvers tous ses concitoyens. L'historien qui écrira sa courte administration devra lui
«onsacrer de belles pages.
cas possibles, tandis que cette obéissance passive n'est due que pour faits
militaires et légaux, jamais pour des actes de cruauté. Devenu à son tour Chef de l'Etat, RICHE s'est distingué et a honoré son pays par une
conduite digne des éloges de la postérité et en suivant les vrais principes de gouvernement
«nvers tous ses concitoyens. L'historien qui écrira sa courte administration devra lui
«onsacrer de belles pages. (a) On a su, en effet, d'une manière certaine, que ce fut Charles Chariot qui commit
<?elte alrocùé. [1812] CHAPITRE I. 15 vant les malheureux, de tout sexe et de tout âge, qu'ils
étaient chargés de faire périr. Dans le Nord, à l'est et à quelques lieues du Cap, le
chef d'escadron Etienne Auba ou Obas, commandant
d'une commune, les assembla et s'enfuit avec eux en passant dans la partie de l'Est. Us arrivèrent tous au Portau-Prince où Pétion les accueillit, en félicitant ce digne
officier de sa vertueuse action, et en l'élevant au grade
de colonel l. Plusieurs autres hommes de couleur s'échappèrent
par la même route, des communes limitrophes de ce
territoire, soit par leur propre impulsion, soit à l'aide
du concours généreux qu'ils trouvèrent en leurs concitoyens, hommes ou femmes noirs. D'autres purent aussi
se sauver des communes de l'Àrtibonite ; mais les vieillards, les femmes et leurs en fans, incapables d'énergie,
succombèrent sous le fer des assassins. Un beau trait de courage et d'humanité honora alors
le capitaine Jaeques Louis, du 7e régiment, qui a eu
depuis tant d'autres faits honorables dans sa conduite.
Étant au Port-au-Prince, il eut avis par un de ses
parens venu des environs de Saint-Marc, que sa femme
de couleur laissée parmi eux se trouvait cachée avec
d'autres malheureuses, du côté de la Rivière-Salée dont
l'embouchure est dans la baie; n'écoutant que son
cœur, il partit sur un canot et se rendit sur les lieux où
il eut le bonheur de les trouver. Le canot ne suffisant
pas pour les prendre toutes à la fois, il en amena une 1 Etienne Obas était le descendant du vénérable centenaire, portant le même nom,
dont il a été parlé a la page 97 du 1" vol. de cet ouvrage. Il fut toujours digne de son
aïeul, par une conduite honorable. Il avait abandonné ses propriétés et son bien-être pour
suivre l'impulsion de son cœur ; mais Pétion lui en procura d'autres, et il devint sénateur
de la République en 181JÎ, général de brigade en 1820. 14 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. partie au Port-au-Prince et fit un second voyage où il
sauva les autres. Ce simple récit ne suffit-il pas pour
faire l'éloge de cet estimable noir qui s'est distingué plus
tard dans des grades supérieurs, à côté du président
Guerrier ? Le fait le plus important de résistance à la barbarie
de Christophe eut lieu au Mirebalais à la fin de juillet ; il
entraîna la défection de tout ce bel arrondissement en
faveur de la République. Le valeureux militaire qui
l'accomplit a montré de si nobles sentimens en cette circonstance, que nous devons à sa mémoire de relater
quelques particularités qui précédèrent cet heureux
événement.
érieurs, à côté du président
Guerrier ? Le fait le plus important de résistance à la barbarie
de Christophe eut lieu au Mirebalais à la fin de juillet ; il
entraîna la défection de tout ce bel arrondissement en
faveur de la République. Le valeureux militaire qui
l'accomplit a montré de si nobles sentimens en cette circonstance, que nous devons à sa mémoire de relater
quelques particularités qui précédèrent cet heureux
événement. Avant le siège du Port-au-Prince, le colonel Louis
Ladouceur commandait cet arrondissement et y avait
commis des exactions au préjudice des habitans, et des
actes de cruauté envers des militaires de la 10e demibrigade dont Benjamin Noël était le colonel. A raison de
ces faits que ce dernier n'approuvait pas, Ladouceur se
voyant aussi haï que Benjamin était aimé, il l'avait dénoncé à Christophe ; mais Benjamin avait eu le bonheur
de se justifier. Durant le siège, quelques soldats de la 10e,
ayant déserté et s'étant rendus au Mirebalais, Ladouceur
les fit fusiller sans pitié et saisit cette occasion pour vexer
la famille de leur colonel, presque toute composée de
personnes de couleur. Avisé de cela, alors que des désertions partielles de militaires avaient lieu chaque jour
dans les rangs des assiégeans, Benjamin Noël conçut
l'espoir de parvenir aussi à la défection de sa troupe en
entier et de l'arrondissement du Mirebalais, lorsque
Marc Servant eut effectué la sienne et eut contraint
Christophe à lever le siège. Ce dernier, en prenant sa [1812] CHAPITRE I, lg barbare résolution de faire immoler la classe des mulâtres,
pensa sans doute que Ladouceur était trop détesté au
Mirebalais pour pouvoir exécuter complètement ses
ordres, et il y envoya le général Almanjor dans ce but.
Celui-ci se défia aussitôt de Ladouceur qu'il remplaçait,
et du chef d'escadron Sébastien qui l'avait toujours
secondé ; il manifesta son dessein de les arrêter et de les
envoyer au Roi : ce qui porta ces deux officiers à concevoir le projet de s'évader et de se rendre au Port-auPrince. En même temps, et pour bien remplir sa cruelle mission, Almanjor, qui avait fait arrêter et mettre en prison
quelques hommes de couleur, tenta de persuader Benjamin Noël de la nécessité des massacres ordonnés par
Christophe. Mais ce colonel lui fit observer que toute
cette classe était restée constamment fidèle à son autorité ; que dans la 40e, il y avait des officiers qui servaient
sous les mêmes drapeaux depuis le temps de Toussaint
Louverture, qui venaient encore de se distinguer à la
bataille de Santo et au siège du Port-au-Prince, pour le
service du Roi ; que la plupart des musiciens de ce corps
étaient des mulâtres ; qu'aucun d'eux, enfin, n'avait
même essayé de passer à l'ennemi ; qu'en exécutant un
ordre aussi rigoureux, surtout sur les femmes et les enfans, cela pouvait occasionner une commotion dans tout
l'arrondissement du Mirebalais, qui serait funeste à l'autorité royale. Le bourreau lui répliqua : « Soyez tran-
« quille, colonel, le Roi sait ce qu'il fait, et son ordre est
« irrévocable. »
d'eux, enfin, n'avait
même essayé de passer à l'ennemi ; qu'en exécutant un
ordre aussi rigoureux, surtout sur les femmes et les enfans, cela pouvait occasionner une commotion dans tout
l'arrondissement du Mirebalais, qui serait funeste à l'autorité royale. Le bourreau lui répliqua : « Soyez tran-
« quille, colonel, le Roi sait ce qu'il fait, et son ordre est
« irrévocable. » Afin de l'exécuter contre les mulâtres de la 10e,
Almanjor lui ordonna de réunir ce corps pour une revue
qu'il passerait le lendemain. Cependant, se défiant de !(» ÉTUDES SUR LH1ST0IRE D'HAÏTI. Benjamin Noël par rapport à ses observations, et méditant probablement sa mort, il appela plusieurs officiers
noirs et leur dit : « Je crois que votre colonel est un
« mulâtre, non-seulement par le langage qu'il m'a tenu
« à propos des ordres du Roi, mais à cause de ses yeux.
« A-t-on jamais vu un nègre ayant des yeux gris ? Et
« puis, toute sa famille est composée de mulâtres et de
« mulâtresses ! » Le barbare se promettait de les assassiner ! Il fit arrêter d'autres hommes qui, réunis aux
premiers détenus, portaient le nombre de ces infortunés
à environ une centaine : c'étaient des habitans. En donnant ses ordres pour la revue de la 10e,
Benjamin Noël avait fait secrètement dire aux mulâtres
de ce corps de n'y pas se présenter, en se servant de ce
proverbe créole : Couleuvre qui caché, vini gros*. Mais
ces infortunés y vinrent cependant, la plupart, ne se
sentant coupables d'aucun fait : ils furent arrêtés et mis
en prison. Un des officiers auxquels Almanjor avait
parlé de leur colonel, vint lui rapporter tout ce que ce
général leur avait dit de lui. Benjamin Noël pensa alors
que sa mort était résolue, pour atteindre les membres
de sa famille ; il se décida à prévenir ce résultat, et
s'adressa à quatre de ses officiers dont l'attachement lui
était garanti : Dessables, Pierre Sarthe, J.-B. Gaston et
Hyppolite Turbé. Il leur déclara qu'il ne pouvait plus
supporter la tyrannie monstrueuse de Christophe, qui
assouvissait sa rage sur les femmes et les enfans, ces
êtres faibles et innocens qu'on a toujours épargnés dans
les temps des plus grandes proscriptions, et qu'il était
résolu à se soumettre à la République ; mais qu'il était 1 « La couleuvre qui se cache devient grasse : » traduction littérale. C'est-a-dire, pe
pour éviter un danger, il ne faut pas se laisser voir. [1812] CHAPITRE I. 17 urgent de l'aider à entraîner les autres officiers et tout
le corps de la 10% afin de décapiter Almanjor *. Ces
quatre officiers répondirent à son attente et se mirent en
devoir de gagner leurs camarades : ce qu'ils parvinrent
à obtenir de la plupart, dans la même journée de la
revue.
uction littérale. C'est-a-dire, pe
pour éviter un danger, il ne faut pas se laisser voir. [1812] CHAPITRE I. 17 urgent de l'aider à entraîner les autres officiers et tout
le corps de la 10% afin de décapiter Almanjor *. Ces
quatre officiers répondirent à son attente et se mirent en
devoir de gagner leurs camarades : ce qu'ils parvinrent
à obtenir de la plupart, dans la même journée de la
revue. Benjamin Noël avait fixé le moment de l'exécution de
son projet à l'heure consacrée à la prière du soir ; car, de
même que l'hypocrite Toussaint Louverture, Christophe
imposait a ses troupes l'obligation de prier Dieu, de
chanter des cantiques dans leurs casernes, dans les vues
de mieux s'assurer de leur soumission par ces pratiques
de dévotion. Avant de s'y rendre, B. Noël chargea Pierre
Sarthe de prendre un détachement et de se porter chez
le général Almanjor pour l'arrêter, ou tout au moins
l'empêcher d'aller aux casernes. Cet officier remplit
d'autant plus facilement sa mission, qu'il avait gagné
l'officier de garde et les autres militaires : ils le laissèrent
s'approcher de la demeure d'Almanjor qui, vers sept
heures et demie du soir, était au bain d'où il sortit pour
se mettre à table. Dans l'intervalle, le colonel Benjamin Noël se porta
aux casernes avec une caisse de cartouches. Il harangua
aussitôt ses soldats, en leur disant qu'il fallait, non pas
prier , mais sauver leurs camarades , leurs frères ,
qu'Almanjor avait fait arrêter à la revue ; qu'il était
temps de secouer le joug odieux de Christophe qui ne
cessait de se baigner dans le sang des innocens, et qu'il 1 B. Noël élait officier de ce corps, lorsque Pétion l'entraîna a l'insurrection avec la 15'
demi-brigade, au Haut-du-Cap, en 1802. Le souvenir de sa conduite dans la guerre de
l'indépendance, devint en 1812 aussi puissant snr l'âme de lî. Noël que sur celle de Mar«
Servant'. T. VIII. 2 18 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'ïIAJTI. était résolu à ne reconnaître désormais que le régime de
la République, à n'obéir qu'au président Péiion qui était
un chef humain. A ces paroles, prononcées avec énergie,
tous les militaires de la 10e se manifestèrent en faveur de
sa résolution, moins cependant le chef de bataillon
Fleurant qui essaya d'émettre quelques observations ;
mais Benjamin Noël ordonna de lui trancher la tête.
Alors Fleurant s'excusa de n'avoir pas bien compris ses
paroles, et déclara se ranger au parti qu'il venait de
prendre. Le colonel, généreux, contremanda son ordre.
ïl se mit à la tête d'environ cent hommes et se rendit
chez Almanjor, en ordonnant aux autres de rester aux
casernes.
ependant le chef de bataillon
Fleurant qui essaya d'émettre quelques observations ;
mais Benjamin Noël ordonna de lui trancher la tête.
Alors Fleurant s'excusa de n'avoir pas bien compris ses
paroles, et déclara se ranger au parti qu'il venait de
prendre. Le colonel, généreux, contremanda son ordre.
ïl se mit à la tête d'environ cent hommes et se rendit
chez Almanjor, en ordonnant aux autres de rester aux
casernes. Almanjor était à table avec l'officier de garde, quand
parut dans sa salle à manger, Pierre Sarlhe, suivi des
soldats du détachement qu'il commandait. « Que voulez-
« vous, officier? » lui dit Almanjor d'un ton menaçant,
en lui lançant aussitôt un pot d'argent qui lui servait à
boire. Mais, voyant les soldats à sa suite, il saisit un
couteau et sortit par une autre porte: là, il rencontra
le colonel Benjamin Noël et son détachement, auquel ce
dernier ordonna de faire feu sur lui. Almanjor montra
du courage, mais étant blessé seulement, il fit le. mort.
Benjamin Noël commanda à un sapeur de lui trancher
la tête, en rappelant le fait relatif au colonel Etienne
Mentor, des Cayes, qui, laissé pour mort, avait échappé
à la vengeance populaire. En ce moment, Almanjor
dit : « Tuez-moi, mais ne me faites pas souffrir. » Un nommé Noël Juré subit le même sort : c'était lui
qui avait fait périr, par ordre de Ladouceur, les militaires de la 10% déserteurs durant le siège du Port-auPrince. [1812] CHAPITRE I. 10 La punition du coupable exécuteur des ordres sanguinaires de Christophe fut suivie immédiatement de ]a
libération d'environ 500 hommes, femmes et enfans de
couleur qu'il avait réunis dans la prison, pour être
égorgés le lendemain. Ce fut aux cris de : Vive la République ! Vive le Président d'Haïti ! que cet acte humain
s'accomplit. Cependant, en ce moment même, les cent hommes
qu'Almanjor avait d'abord fait arrêter, venaient d'être
assassinés à une demi-lieue du bourg du Mirebalais,
d'après ses ordres, par le chef de bataillon Jean-Louis
Mongoin. En allant contre ce général, Benjamin Noëî
avait envoyé le lieutenant Logossou pour contremander
cette horrible exécution ; mais il était arrivé trop tard.
Ce brave colonel et ceux qui l'assistaient n'en éprouvèrent que plus de regret. Il compensa en quelque sorte ce sentiment douloureux
par une autre belle action. Ladouceur et Sébastien, qui
avaient craint d'être mis à mort par Almanjor, étaient
allés se cacher, attendant la nuit pour se rendre au
Port-au-Prince. Benjamin Noël leur fit dire de revenir
auprès de lui, qu'il oubliait le passé entre eux, puisqu'ils
étaient tous désormais soumis à la République. A leur
arrivée, il les chargea de la rédaction de la dépêche qu'il
allait envoyer à Pétion à cet effet : c'était un moyen
qu'il employait autant pour leur prouver sa sincérité à
leur égard, que pour les réhabiliter dans l'opinion des
militaires de la 10e, que Ladouceur surtout avait tant
vexés quand il était commandant de l'arrondissement.
Heureux de cette générosité, ce dernier crut faire plaisir
à Benjamin Noël, en le qualifiant de « général de bri-
« gade » dans la dépêche. Mais le modeste colonel, qui
Pétion à cet effet : c'était un moyen
qu'il employait autant pour leur prouver sa sincérité à
leur égard, que pour les réhabiliter dans l'opinion des
militaires de la 10e, que Ladouceur surtout avait tant
vexés quand il était commandant de l'arrondissement.
Heureux de cette générosité, ce dernier crut faire plaisir
à Benjamin Noël, en le qualifiant de « général de bri-
« gade » dans la dépêche. Mais le modeste colonel, qui 20 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏtI. n'avait agi dans cette circonstance par d'autre ambition
que celle d'être utile à sa patrie, en sauvant d'innocentes
victimes dévouées à la mort, en traçant par là un bel
exemple à la postérité, fît effacer cette qualification pour
y substituer son seul titre de « Colonel de la 10e demi-
« brigade. » Il expédia aussitôt au Port-au-Prince, le chef de bataillon Fleurant (le même qui avait hésité un instant), le
capitaine Dessables et le lieutenant Logossou, porteurs
de sa dépêche à Pétion, en date du 30 juillet, qui lui
annonçait la soumisssion aux lois de la République et
à ses ordres, de tout l'arrondissement du Mirebalais, y
compris le canton des Grands-Bois ; car il était certain
que les citoyens de ces belles montagnes se rallieraient
tous à sa résolution si patriotique, ce qui ne souffrit, en
effet, aucune difficulté. Le colonel Abeille y commandait,
et il seconda les vues de Benjamin Noël. En accueillant les officiers venus auprès de lui avec
cette bienveillance qui le caractérisait si éminemment,
Pétion partit de suite avec sa garde et d'autres troupes
du Port-au-Prince, et se rendit au bourg du Mirebalais.
Là, et dans sa route, il vit accourir autour de lui tous
les citoyens de cet arrondissement, venant, faire leur soumission à la République. Mais ce qu'il y eut de plus touchant en cette circonstance, ce fut le concert de la reconnaissance de toutes les familles de couleur, hautement
manifestée en faveur du colonel Benjamin Noël et de tous
les autres dignes citoyens noirs qui avaient si bien compris leur devoir fraternel envers elles. Ils méritèrent tous
également de la gratitude de la patrie commune et de
l'humanité, car leur généreux dévouement est un de [1812] CHAPITRE I. 24 ces traits qui honorent le plus les hommes d'un pays
quelconque '. Le Président d'Haïti récompensa militairement le
colonel Benjamin Noël, en l'élevant au grade de général
de brigade : il y joignit sa haute eslime, son amitié affectueuse, qui furent pour lui des récompenses civiques, et
qui, dans l'ordre moral, rehaussaient encore le mérite de
ce fcrave. Les colonels Ladouceur et Abeille furent
nommés adjudans-généraux, et d'autres promotions
accompagnèrent celles-là en faveur des officiers qui
avaient le plus secondé le mouvement. Prévoyant que Christophe enverrait des troupes contre
le Mirebalais, le président fit abandonner le bourg qui,
comme nous l'avons déjà dit, avait été fondé en 1808
sur la rive droite de l'Artibonite ; il le fil rétablir dans
son ancienne position sur la rive gauche de ce fleuve : ce
qui offrait plus de facilité pour recevoir des secours du
Port-au-Prince et y entretenir des relations, l'Artibonite étant sujette à des crues extraordinaires pendant
lesquelles on ne peut le traverser. Les anciennes fortifications furent rétablies et garnies de canons.
nous l'avons déjà dit, avait été fondé en 1808
sur la rive droite de l'Artibonite ; il le fil rétablir dans
son ancienne position sur la rive gauche de ce fleuve : ce
qui offrait plus de facilité pour recevoir des secours du
Port-au-Prince et y entretenir des relations, l'Artibonite étant sujette à des crues extraordinaires pendant
lesquelles on ne peut le traverser. Les anciennes fortifications furent rétablies et garnies de canons. Ces opérations, quoique poussées avec activité, portèrent Pétion à rester au Mirebalais environ trois
semaines. Il se rendit ensuite dans la plaine des Verrettes,
afin de faciliter les désertions partielles de militaires
qui s'effectuaient parmi les troupes de l'Artibonite, depuis
l'événement qui avait occasionné la juste punition
d'Almanjor. Dès son départ du Port-au-Prince, des transfuges y 1 L'histoire a honoré avec raison la mémoire des gouverneurs de provinces qui résistèrent
aux ordres de Charles IX, a l'occasion des massacres de la Saint-Barthélémy : la conduite
'''_• Benjamin INoël cl d'Obas ne fui -elle u.is aussi louable ? 22 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. arrivaient incessamment. Le 2 août, le général Boyer lui
écrivit que quinze militaires des 5e, 4e, 8e et 20e régimens venaient d'y entrer, en déclarant que beaucoup
d'autres s'étaient répandus dans les bois pour s'y rendre
comme eux. Le 7, huit autres des 4e et 20e y vinrent.
Le 9, trois dragons des chevau-légers vinrent aussi de
Saint Marc. Le 14, une chaloupe canonnière, ayant une
pièce de 12 à son bord, et trois barges armées, arrivèrent des Gonaïves avec 44 hommes et 15 femmes de
couleur qu'on y avait embarqués pour être noyés : les
noirs qui les montaient, indignés des atrocités que
Christophe faisait commettre, sauvèrent ces infortunés.
Tous ces transfuges s'accordèrent à dire, que les populations noires de l'Artibonite étaient généralement
consternées de ces massacres. Le ciel se réservait de
fixer le jour où elles en tireraient vengeance contre le
Hoi-Bouri^eau ! En ce temps-là, il était au Cap où il poursuivait
l'exécution de ses hautes œuvres. Le général JeanPhilippe Daut était à la Petite-Rivière ; le général
Toussaint Brave, à Saint-Marc ; et le général Guerrier,
aux Verrettes. Aucun de ces généraux ne marcha contre
Pétion et ses troupes, parce qu'ils craignaient la défection en masse de celles qu'ils commandaient. A la fin du mois d'août, le président rentra au Portau-Prince avec les troupes. Un grand résultat avait été
obtenu par la défection de tout l'arrondissement du
Mirebalais, où fut comprise la commune deLasCaobas;
et par là, les relations de commerce entre celles de Las
Matas et de Saint-Jean et le Port-au-Prince devinrent
actives : leurs habitans y vinrent vendre leurs bestiaux
avec sécurité.
ient la défection en masse de celles qu'ils commandaient. A la fin du mois d'août, le président rentra au Portau-Prince avec les troupes. Un grand résultat avait été
obtenu par la défection de tout l'arrondissement du
Mirebalais, où fut comprise la commune deLasCaobas;
et par là, les relations de commerce entre celles de Las
Matas et de Saint-Jean et le Port-au-Prince devinrent
actives : leurs habitans y vinrent vendre leurs bestiaux
avec sécurité. [1812] CHAPITRE I. 25 Pendant quelque temps, le président fit occuper le
Boucassin par le colonel Jean Dugotier ; mais cet officier
vint ensuite se placer au poste avancé des SourcesPuantes qui couvrait le fort rétabli à Sibert. Toute la
plaine de l'Àrcahaie jusqu'au Mont-Roui, où était un
poste avancé de l'ennemi, resta déserte et abandonnée
de part et d'autre, pour servir de limite entre les parties
belligérantes. Cette plaine, jadis si productive en sucre,
les montagnes qui la bordent, où se récoltaient de si
beaux cafés, furent ainsi livrées à la riche végétation
d'un sol fertile. A la relation des crimes épouvantables commis par
Christophe, opposons des faits en harmonie avec les
devoirs moraux imposés aux peuples dans leurs relations
réciproques. C'est Pétion qui en fut l'auteur et qui nous
offre ce spectacle consolant. A peine de retour au Port-au-Prince, apprenant que
plusieurs des Antilles et l'île de la Jamaïque surtout,
étaient affamées par l'effet de la guerre qui venait d'être
déclarée par les États-Unis à la Grande-Bretagne, —
les provisions alimentaires ne leur arrivant presque pas
de l'Union américaine, — il publia un arrêté, le 27 août,
par lequel il permit l'exportation, par les navires étrangers, des vivres et grains produits dans la République,
en les affranchissant de tous droits à la sortie. La seule
condition qu'il mit à cette permission, fut que les exportateurs seraient tenus de vendre à l'État, dix livres de
poudre à canon par chaque tonneau desdits navires, en
fixant un minimum et un maximum de prix, calculés
sur le cours de cette marchandise dans les circonstances
où l'on se trouvait. Et, comme il était à prévoir que les li ÉTUDES SUR L 'HISTOIRE D'HAÏTI. producteurs agricoles allaient augmenter la plantation
de ces vivres et grains, en raison de la demande, peutêtre au détriment de la production des autres denrées
d'exportation, une imposition territoriale en nature fut
établie sur ces denrées alimentaires, pour être versée
dans les magasins de l'État et servir à la nourriture de
l'armée : rien n'était plus juste *. Déjà, pendant le siège du Port-au-Prince, — nous
l'avons dit, — les caboteurs de la Jamaïque venaient
dans les ports du Sud, pour acheter ces denrées alimentaires, et le président avait dû défendre ce commerce,
parce qu'il fallait nourrir l'armée qui était dans cette
place. Mais cette nécessité n'existant plus, il motiva son
arrêté sur les considérations suivantes, puisées à la source
des sentimens humains qui doivent toujours, — qui
devraient, voulons-nous dire, — exister dans les relations internationales :
ons dit, — les caboteurs de la Jamaïque venaient
dans les ports du Sud, pour acheter ces denrées alimentaires, et le président avait dû défendre ce commerce,
parce qu'il fallait nourrir l'armée qui était dans cette
place. Mais cette nécessité n'existant plus, il motiva son
arrêté sur les considérations suivantes, puisées à la source
des sentimens humains qui doivent toujours, — qui
devraient, voulons-nous dire, — exister dans les relations internationales : « Considérant que la guerre qui vient d'être déclarée
« estre les États-Unis et la Grande-Bretagne, peut occa-
« sionner dans les îles voisines, une telle rareté de pro-
« visions, qu'il deviendrait nécessaire à l'existence de
« leur population de recourir aux productions de ce
« pays, telles que riz, etc., etc. — Considérant que les
« principes d'humanité qui ont toujours dirigé le gouver-
« nement depuis la fondation de la République, com-
« mandent en ce moment de lever un ordre dont
« l'existence pourrait être nuisible aux habitans desdites
« îles... » i Par une lettre du 3 juillet, Manigat, directeur de douanes aux Cayes, provoqua du présfdent la mesure de l'exportation des grains, vu leur abondance, moyennant un impôt
quelconque. Ce digne fonctionnaire se ressouvenait qu'il avait été sénateur, législateur de
#on pays. [1812] CHAPITRE J. 25 En décembre 1808, la Grande-Bretagne interdisait,
avec hauteur, toutes relations entre les Haïtiens et ses
possessions des Antilles. Mais, en 4809, la fierté républicaine de ses anciennes colonies s'était révoltée contre
la presse de leurs matelots ; elles avaient établi peu
après un embargo général sur leur commerce : dès lors
la Jamaïque surtout souffrit de cet état de choses *. Les
autorités de cette île se virent donc forcées de se radoucir
et de venir solliciter des Haïtiens, les subsistances nécessaires à l'alimentation de sa population : de là la
fréquentation des ports de la République et du Royaume
d'Haïti par les caboteurs anglo-jamaïcains, et par suite
l'arrêté de Pétion, et probablement une autorisation
semblable de la part de Christophe. A la fin, les besoins
devenant plus pressans chaque jour, ces mêmes autorités firent engager les caboteurs haïtiens à venir euxmêmes à la Jamaïque avec les provisions de leur pays ;
et ce commerce dura ainsi, de notre côté, jusqu'au mois
d'août 1814 où Pétion l'interdit, par rapport à la pais
européenne. Il présenta ce fait singulier, que les Républicains et les Royalistes d'Haïti se rencontraient en pays
neutre, sans se quereller et sans déroger non plus aux
lois de police et de sûreté de ce pays ; mais, à raison de
l'acte en conseil du 14 décembre 1808, les caboteurs
haïtiens empruntaient des pavillons étrangers. Il faut dire encore, que ce commerce de denrées ali1 On sait que les colons de la Jamaïque nourrissaient leurs esclaves, surtout avec les
denrées alimentaires venant des Élats-Unis, parce qu'ils appropriaient leurs terres a produire celles qu'ils exportaient en Europe. Ils agissaient ainsi par mesure politique également : l'existence des noirs indépendans des montagnes Dleues de cette île, leur lit toujours
craindre que la plantation des vivres pourrait exciter leurs esclaves a l'insurrection, parce
qu'ils seraient assurés de leur subsistance. Par ce moyen, les colons les tenaient mieux
sou* le jinig, Que d'horreurs dans cet affreux régime colonial !
appropriaient leurs terres a produire celles qu'ils exportaient en Europe. Ils agissaient ainsi par mesure politique également : l'existence des noirs indépendans des montagnes Dleues de cette île, leur lit toujours
craindre que la plantation des vivres pourrait exciter leurs esclaves a l'insurrection, parce
qu'ils seraient assurés de leur subsistance. Par ce moyen, les colons les tenaient mieux
sou* le jinig, Que d'horreurs dans cet affreux régime colonial ! 26 ÉTUDES SUR 1/ HISTOIRE d'iIAÏTI. mentaires avec la Jamaïque, profitait aux Haïtiens qui en
rapportaient des marchandises manufacturées dans la
Grande-Bretagne, bien que les navires européens de cette
puissanee en importassent aussi directement à Haïti. A
cette époque, le système continental établi par Napoléon
depuis la fin de \ 806, avait produit une telle baisse dans
le prix du café, notre principale denrée d'exportation,
que les producteurs trouvaient plus d'intérêt à cultiver
les vivres et grains pour être exportés dans les îles de notre archipel. Il n'eu était pas tout à fait de même dans le royaume
de Christophe, où le sucre et le coton étaient les principaux produits d'exportation, pour le roi et les nobles. Par suite de l'expédition des bâtimens haïtiens avec
des vivres, dans les îles de l'archipel, le président se vit
dans la nécessité de les assimiler aux navires étrangers:
il adressa une circulaire aux commissaires du gouvernement, en date du 26 septembre, qui expliqua les motifs de cette mesure. Ces bâtimens nationaux, revenant
avec des marchandises soumises aux droits à l'importation,
le fisc eût perdu ses revenus en cette matière, s'ils pouvaient les introduire dans les ports non ouverts, en qualité de caboteurs ; ils durent les faire entrer en douanes,
dans les ports ouverts au commerce étranger. Quelques mois après, le 16 février 1813, la sollicitude
de Pétion pour l'approvisionnement de la Jamaïque et
des autres possessions anglaises dans les Antilles, le porta
à publier un nouvel arrêté qui permit la réexportation de
la farine introduite dans la République, mais en payant
un droit de sortie fixé à une piastre, par chaque baril.
Les navires des États-Unis venaient à Haïti et y apportaient cette marchandise, sans pouvoir aller dans les îles [181:2] CHAPITRE I. 27 anglaises; par cette mesure, les caboteurs de la Jamaïque,
etc., et plus encore ceux delà République, ravitaillaient
ces îles en farine. On ne peut faire assez d'éloges d'une mesure aussi humaine, qui prouve en mêmetempsqu'ilyavait
surabondancedesdenréesalimentairesdanslaRépublique. Une affaire judiciaire se présenta à l'examen du sénat
et du président, dans le cours du mois de septembre. Elle
avait rapport à un assassinat commis par Beaugé,
cet ennemi personnel du général Delva, qui mit tant de
zèle à le poursuivre le jour où il sortit du Port-au-Prince.
ne peut faire assez d'éloges d'une mesure aussi humaine, qui prouve en mêmetempsqu'ilyavait
surabondancedesdenréesalimentairesdanslaRépublique. Une affaire judiciaire se présenta à l'examen du sénat
et du président, dans le cours du mois de septembre. Elle
avait rapport à un assassinat commis par Beaugé,
cet ennemi personnel du général Delva, qui mit tant de
zèle à le poursuivre le jour où il sortit du Port-au-Prince. Beaugé avait une fille qui eut des relations avec Sangosse, aide de camp de Pétiom II appela Sangosse chez
lui, sous prétexte de lui proposer un arrangement à ce
sujet; et là, il le tua d'un coup de pistolet et s'enfuit immédiatement, restant caché hors de la ville : la police ne
put le découvrir. Cet assassinat avait été commis peu de
temps avant le siège; et au mois de septembre, la famille
du coupable adressa au sénat une pétition pour solliciter
sa grâce. Le sénat envoya cette pièce au président par un
message, auquel il répondit : « qu'il était obligé de faire
« exécuter la loi à l'égard de Beaugé, si l'on réussissait à
« l'arrêter, à moins que la famille de Sangosse et ses
« compagnons d'armes, (qui s'étaient montrés indignés
« de sa mort), ne voulussent se désister de toutes pour-
« suites contre l'assassin. » Les parties intéressées crurent trouver dans la réponse de Pétion, une disposition
à la clémence, comme il en avait été plusieurs fois pour
des faits analogues, sinon semblables, et elles déclarèrent
que leur intention n'était pas de poursuivre l'affaire. Il en
résulta que Beaugé obtint l'impunité de son crime el
put reparaître publiquement. 28 ÉTUDES SUK L HISTOIRE D HAÏTI. On ne saurait approuver une telle manière de procéder, une telle décision de la part du chef "de l'État, surtout à l'époque où elle eut lieu. Le calme était revenu
dans la société, les factions politiques avaient cessé leurs
agitations ; les lois auraient dû reprendre leur empire. Le
désistement de la partie civile ne pouvait pas, n'aurait
pas dû éteindre l'action publique du magistrat préposé
pour l'exercer. Beaugé, prévenu, accusé d'un crime, aurait dû subir un jugement pardevant le tribunal com pètent, sauf aux magistrats à apprécier les circonstances
qu'il eût pu présenter en atténuation du fait, et au chef
de l'État à exercer ensuite le droit de grâce, en cas de
condamnation. On verra que cette impunité, cet oubli de
la juste sévérité de la loi, enhardit Beaugé dans la perpétration d'un autre crime plus odieux dont la relation aura
lieu, suivant l'ordre chronologique.
devant le tribunal com pètent, sauf aux magistrats à apprécier les circonstances
qu'il eût pu présenter en atténuation du fait, et au chef
de l'État à exercer ensuite le droit de grâce, en cas de
condamnation. On verra que cette impunité, cet oubli de
la juste sévérité de la loi, enhardit Beaugé dans la perpétration d'un autre crime plus odieux dont la relation aura
lieu, suivant l'ordre chronologique. Une autre affaire occupa, dans le mois d'octobre suivant, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif de la République, sur une question constitutionnelle de la plus
haute importance, puisqu'il s'agissait de la nationalité
haïtienne et des élémens qui la constituent. Le sieur Oliver Carter, négociant Anglais, habitait le
pays depuis 1797, et avait exercé le commerce successivement, comme consignataire, dans les villes d'Aquin,
des Cayes, et du Port-au-Prince où il s'était établi en
dernier lieu, dès 1807. Voulant se prévaloir des dispositions de l'article 28 de la constitution du 27 décembre
1806, pour être reconnu Haïtien comme admis dans la
République au moment de la publication de cet acte, il fît
dresser un acte de notoriété pour constater ce fait et sa
longue résidence. Les témoins qu'il produisit au tribunal
de paix étaient des personnages haut placés: le sénateur [1812] chapitre i. £9 Fresnel ; Toulmé, secrétaire rédacteur du sénat ; Linard,
juge au tribunal de première instance ; et Inginac, secrétaire principal du Président d'Haïti. 0. Carter adressa
cet acte au président , en lui demandant à jouir de la
qualité de citoyen d'Haïti, au terme de la constitution,
afin de pouvoirenexercer les droits et d'être propriétaire1.
Mais, le 22 octobre, le président référa sa demande à
la décision du sénat, en l'invitant à expliquer l'article 28 de la constitution sur la question de savoir — «Si,
« à la date de la formation de cet acte, la résidence d'un
« blanc dans le pays le rend habile à réclamer le bénéfice
« de ce dit article 28, ou si l 'admission doit être constatée
« par des lettres de naturalisation antérieures à ladite épo-
« que. » Évidemment, Pétion n'ignorait pas que Dessalines en avait délivré à tous les blancs reconnus Haïtiens
en 1804 ; ayant été en outre membre de l'Assemblée constituante de 1806, et président de son comité qui prépara
la constitution, personne mieux que lui ne pouvait en
connaître la pensée : il s'adressait de plus à des sénateurs
qui avaient voté la constitution avec lui. La réponse du sénat, en date du 30 octobre, fut basée
ainsi : « Les législateurs n'ont entendu, par ce mot ad-
« mission (ou admis), que les blancs qui ont eu des let-
« très de naturalisation, antérieures à la promulgation
« de la constitution. Si M. Carter fait preuve de la sienne,
« il sera en droit de jouir du bénéfice de cet article. » Or, 0. Carter ne pouvait justifier d'une lettre semblable. Anglais de nation, présent dans le pays au moment
de la déclaration de l'indépendance , comme plusieurs
« Les législateurs n'ont entendu, par ce mot ad-
« mission (ou admis), que les blancs qui ont eu des let-
« très de naturalisation, antérieures à la promulgation
« de la constitution. Si M. Carter fait preuve de la sienne,
« il sera en droit de jouir du bénéfice de cet article. » Or, 0. Carter ne pouvait justifier d'une lettre semblable. Anglais de nation, présent dans le pays au moment
de la déclaration de l'indépendance , comme plusieurs i Par autorisation du gouvernement,. Carter avait bâti au Port-au-Prince une maison sur
un emplacement vide, pour servir do magasin a son commerce : il voulait avoir le droit
d'acquérir celte propriété de l'État. 30 ÉTUDES SUR L'niSTOIUE D'HAÏTI. autres de ses compatriotes et des citoyens des États-Unis,
tous commerçans, il n'avait pas couru plus qu'eux le
danger qui atteiguit alors les Français ; et aucun de ces
étrangers n'avait été compris parmi ces derniers qui furent
conservés et reconnus Haïtiens par Dessalines ; il n'avait
donc aucun droit à réclamer cette qualité. Il est évident,
en outre, que cette phrase, dans l'article 28 de la constitution : « et ceux qui sont admis dans la République, à
« la publication de la présente constitution, » avait une
forme ellyptique, qu'elle signifiait : « et ceux qui sont
« admis comme Haïtiens... » bien entendu, par les
lettres de naturalisation délivrées par Dessalines. En conséquence de la saine et judicieuse interprétation de cet article de la constitution, faite par le
Président d'Haïti et le Sénat, 0. Carter dut renoncer à
ses prétentions. A peu près au moment où cette question vitale se
décidait ainsi, le président mit à exécution le projet qu'il
conçut de faire paraître le pavillon de la République
dans les hautes mers, afin de sonder les dispositions des
puissances étrangères envers Haïti. A cet effet, il fît
charger de cafés et d'autres denrées le brig de l'État Le
Coureur qu'il expédia aux États-Unis. Archibald Kane,
négociant de ce pays, établi au Port-au-Prince depuis
longtemps, se prêta à cette combinaison : il jouissait de
la confiance de Pélion à qui il était lui-même dévoué. La
cargaison passa pour être sa propriété, et les nobles couleurs de la République d'Haïti allèrent flotter dans le
port de New-York où elles furent respectées, tout en
attirant la curiosité des citoyens de l'Union '. I Je dis New-York, sans être bien assuré si ce ne fut pas plutôt à Boston : peu importe
d'ailleurs, le navire fut bien reçu dans le port où il se présenta. fi 812] CHAPITRE I. 51 Les matelots du Coureur étaient Haïtiens, de même
que le capitaine de ce brig ; mais un capitaine américain
montait à bord pour le conduire à bon port. Cet équipage, parfaitement babillé et bien nourri, se conduisit
avec une discipline admirable : ce qui contribua au succès
de la tentative. Il faut dire aussi que la réputation de
Pétion était faite depuis longtemps dans les États du
Nord, parla loyauté de sa conduite envers Jacob Lewis,
et qu'elle assura ce succès plus que toute autre chose :
tant il est vrai de dire, que les nations gagnent à être
gouvernées par des hommes respectables ! Le Coureur
revint bientôt, tout joyeux de son excursion au sein de
cette République, où les droits de la race noire sont
encore si méconnus.
tentative. Il faut dire aussi que la réputation de
Pétion était faite depuis longtemps dans les États du
Nord, parla loyauté de sa conduite envers Jacob Lewis,
et qu'elle assura ce succès plus que toute autre chose :
tant il est vrai de dire, que les nations gagnent à être
gouvernées par des hommes respectables ! Le Coureur
revint bientôt, tout joyeux de son excursion au sein de
cette République, où les droits de la race noire sont
encore si méconnus. En même temps que le chef de l'État obtenait cet
avantage pour son pays, et proposait au sénat d'établir
un hôtel des monnaies pour retirer de la circulation la
petite monnaie dite d'Haïti, en créant d'abord des billets
de caisse de différentes valeurs pour faciliter cette opération, — - le sénat, par son message du 28 octobre, l'autorisait à modifier le prix d'estimation de plusieurs propriétés du domaine public, mises en vente, dans le but
d'avoir des métaux de bon aloi pour la fabrication de la
nouvelle monnaie nationale. Les premières estimations
avaient été trop élevées par la commission chargée de
les faire ; les soumissionnaires réclamèrent une réduction, vu qu'il fallait payer en métaux rares dans le pays
où circulait une monnaie excessivement dépréciée, à
cause de la fabrication populaire dont il a été parlé dans
le précédent volume. L'équité exigeait cette réduction ;
mais en môme temps, le président dut veiller à ce qu'il
n'y eut pas des estimations en sens contraire, au détri52 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'ïIAÏTI. nient des intérêts de l'État. Il devint ainsi l'arbitre de la
vente des biens du domaine, dont chaque citoyen voulut
bientôt avoir une portion en propriété, tant la confiance
était grande dans la sage administration du chef de la
République. Et le sénat n'eut-il pas raison de lui confier
cette omnipotence, à lui qui avait pensé que la propriété
serait le plus solide fondement de la société haïtienne,
le vrai moyen d'assurer le bien-être des défenseurs de
l'État et d'en faire de fidèles citoyens, attachés, dévoués
à la patrie ? Le sénat fit encore mieux dans ces circonstances ; sur
la motion de l'un de ses membres, ce corps se rendant
l'interprète et l'organe de la nation, reconnaissante des
services éminens rendus au pays par Pétion tant dans
l'ordre militaire que dans les travaux politiques, publia
la loi du 4 novembre par laquelle il lui accorda deux
habitations sucreries que le président tenait du domaine,
à titre de ferme, pour en jouir en toute propriété : celle
de Roche-Blanche, dans la plaine du Cul-de-Sac, et
celle de Momance, dans la plaine deLéogane. Le sénat
décerna aussi, par la même loi, une récompense nationale aux services rendus dans l'ordre civil, par J.-C.
Imbert, administrateur général des finances. Voici les
motifs de ces deux actes : « Considérant que si les officiers généraux, adjudans-
« généraux et colonels en activité de service, ont mérité
« les bienfaits du gouvernement, le chef qui les com-
« mande, et qui, par sa sagesse, a su préserver la Répu-
« blique des maux qui la menaçaient, mérite aussi la
« reconnaissance publique ; <( Considérant encore que les militaires ne sont pas
« les seuls qui aient des droits à la gratitude nationale ; [1812] CHAPITRE 1. 53
iers généraux, adjudans-
« généraux et colonels en activité de service, ont mérité
« les bienfaits du gouvernement, le chef qui les com-
« mande, et qui, par sa sagesse, a su préserver la Répu-
« blique des maux qui la menaçaient, mérite aussi la
« reconnaissance publique ; <( Considérant encore que les militaires ne sont pas
« les seuls qui aient des droits à la gratitude nationale ; [1812] CHAPITRE 1. 53 « que si, par le bruit de leurs armes et leurs hauts faits,
« ils soutiennent l'État, d'autres, par leur sage économie,
« par leur fidélité et leur attachement au bonheur du
« pays, ne méritent pas moins l'attention du corps
« législatif » En conséquence de ce second considérant, une sucrerie
fut accordée à ïmbert, et le Président d'Haïti fut chargé
de la désigner et de lui en délivrer le titre l; Cette dernière décision était aussi juste que la première. Dans un pays où le régime militaire avait toujours
dominé les institutions civiles, où il était encore assez
prédominant, il était convenable de faire comprendre à
l'armée, aux officiers de tous grades, qu'ils n'étaient pas
les seuls qui rendissent des services réels à l'État ; et par
là, le sénat posait un principe de rémunération en faveur
de tous les fonctionnaires de l'ordre civil. Le sénat ayant adressé la loi à Pétion, il répondit le
10 novembre à son message : « Je les accepte avec
« reconnaissance, citoyens sénateurs, et je n'y attacherai
(« de prix que parce qu'elles me viennent de la bonté de
« mes concitoyens, et qu'elles seront un souvenir de leur
« approbation des services qu'ils croient avoir été rendus
« par moi à la patrie. » Si l'année 1811 avait été en déficit financier, celle de
1812 ne pouvait pas avoir un autre résultat, après le
siège que subit le Port-au-Prince. Cette dernière présenta 279,187 gourdes de recettes, et 306,287 gourdes
de dépenses. En 1811, on avait eu recours à un expédient pour avoir une monnaie locale, et elle avait été
contrefaite par le peuple : de là l'idée d'en fabriquer une 1 Ce fut l'ancienne sucrerie Laval, près de l'Anse-'a-Veau, la même que Gérin avait eue
à ferme. T. VIII. 5 54 études slhi/mstoîiigd'iiaïti. autre qui ne devait être encore qu'un expédient. C'est toujours fâcheux quand une administration se livre à de telles mesures : elle ne peut guère s'arrêter dans cette voie. Le sénat rendit la loi du 7 novembre qui établit un
hôtel pour y fabriquer une monnaie nationale, que l'on
appela bientôt monnaie à serpent, parce qu'elle avait
d'un côté un serpent, comme emblème de la prudence.
Elle était en rapport avec la piastre d'Espagne, et divisée
comme elle en parties décimales. Cet hôtel fut placé
sous la haute autorité du gouvernement, comme de
droit, d'une commission de surveillance composée de
quatre membres, les citoyens Pierre Michel, Laborde,
Lespérance et Lieutaud, et d'un directeur, le citoyen
Piny, orfèvre réputé que le président fit venir des
Cayes où il s'était établi depuis quelque temps. Les
règles de la comptabilité et de la fabrication furent placées sous le contrôle immédiat de l'administrateur général
des finances, qui devait concourir avec le Président
d'Haïti à prendre les précautions nécessaires à un pareil
établissement.
oyens Pierre Michel, Laborde,
Lespérance et Lieutaud, et d'un directeur, le citoyen
Piny, orfèvre réputé que le président fit venir des
Cayes où il s'était établi depuis quelque temps. Les
règles de la comptabilité et de la fabrication furent placées sous le contrôle immédiat de l'administrateur général
des finances, qui devait concourir avec le Président
d'Haïti à prendre les précautions nécessaires à un pareil
établissement. Le 2 décembre, le sénat fît un acte dont la convenance fut hautement approuvée dans le public. Il décida
que le général Lys continuerait ses fonctions sénatoriales, attendu qu'il avait été nommé pour les exercer
durant neuf années, de même que ses cinq collègues
composant ce corps à cette époque. Depuis la soumission
du Sud, Mode était revenu à Jacmel ; et nommé pour
six ans ainsi que Pelage Varein, le terme de leurs
fonctions arrivait dans ce même mois de décembre.
Comme ces deux sénateurs avaient été fort exaltés dans
leur opposition*;) Potion, il est présumablc que le [1812] CHAPITRE I. 55 sénat sursit jusqu'alors à rappeler Lys, pour ne pas rappeler les deux autres en même temps. Daumec était du nombre de ceux qui avaient été
nommés pour trois ans. Revenu du Sud au Port-auPrince, après le siège, il demanda et obtint une commission de défenseur public près les tribunaux de l'Ouest ; à
ce titre, il exerçait comme avoué et avocat. On peut
dire que c'est alors que commença la régularité dans
les fonctions de la magistrature de la République, qu'il
avait organisée par la loi du 24 août 1808 dont il fut
l'auteur principal. Plus éclairé que qui que ce fût dans la
science du droit, à cette époque, ses lumières aidèrent
les magistrats dans l'accomplissement de leurs devoirs.
Disert , éloquent, spirituel , il attirait au tribunal bien
des hommes et surtout des jeunes gens, qui allaient l'entendre dans ses plaidoiries, et il fit naître le goût pour la
noble profession d'avocat. Réconcilié sincèrement avec Pétion, Daumec, en
subissant l'ascendant de sa politique sage et bienveillante
pour tous, qui avait ramené les cœurs à l'union, aidait le
chef du gouvernement du concours de ses connaissances
en matière de jurisprudence et de législation. C'est ainsi
qu'il lui fit sentir la nécessité d'un tarif des frais judiciaires qui manquait aux tribunaux, dont le président
provoqua la publication du sénat, par son message du
8 décembre : il ne fut rendu cependant que quelques mois
après. Allié de Toulmé, secrétaire rédacteur du sénat;
ami intime du respectable sénateur Larose qui secondait
dans ce corps les vues du président, Daumec était encore
souvent consulté pour les actes qu'il avait à publier.
sentir la nécessité d'un tarif des frais judiciaires qui manquait aux tribunaux, dont le président
provoqua la publication du sénat, par son message du
8 décembre : il ne fut rendu cependant que quelques mois
après. Allié de Toulmé, secrétaire rédacteur du sénat;
ami intime du respectable sénateur Larose qui secondait
dans ce corps les vues du président, Daumec était encore
souvent consulté pour les actes qu'il avait à publier. Depuis que les colonies espagnoles eurent proclamé oQ ÉTUDES SUR l'hISTOIRE d'hAÏTI. leur indépendance 'de leur métropole, une foule d'aventuriers de toutes les nations s'étaient rendus dans la plupart des Antilles où s'armaient des corsaires, les uns
sous pavillon mexicain, d'autres sous celui des États de
la Côte-Ferme, pour faire la course contre les navires
espagnols sortis des ports encore en possession de
l'Espagne ou y venant d'Europe. Parmi ces corsaires, il
y en avait qui étaient réellement pourvus de lettres de
marque émanées des États indépendans ; mais il y en
avait d'autres qui étaient de véritables forbans, des
pirates qui infestaient la mer des Antilles, le golfe du
Mexique, etc., pillant les navires de toutes les nations.
La guerre entre les États-Unis et la Grande-Bretagne
occasionna encore l'armement d'une foule de corsaires
dans l'Union. îl en résulta que les équipages de tous ces
navires en course se recrutaient partout des hommes que
l'appât du gain alléchait. Quelques Haïtiens se laissèrent
persuader d'y prendre du service, sans autorisation du
gouvernement qui, d'ailleurs, ne l'eût pas accordée, à
cause de la neutralité qu'il voulait garder entre les parties belligérantes. En conséquence, le 42 mars 1813, le Président d'Haïti
émit un ordre du jour ou arrêté par lequel il défendit à
tout citoyen de la République de s'engager ainsi, sous
peine d'un emprisonnement de trois années en cas
d'arrestation, et du séquestre de ses propriétés pendant
son absence; et les capitaines des corsaires, contrevenant à la défense faite de recevoir des Haïtiens à leur
bord, subissaient aussi, le cas échéant, un emprisonnement d'une année, et leurs bâtimens seraient confisqués.
êté par lequel il défendit à
tout citoyen de la République de s'engager ainsi, sous
peine d'un emprisonnement de trois années en cas
d'arrestation, et du séquestre de ses propriétés pendant
son absence; et les capitaines des corsaires, contrevenant à la défense faite de recevoir des Haïtiens à leur
bord, subissaient aussi, le cas échéant, un emprisonnement d'une année, et leurs bâtimens seraient confisqués. Par suite de cette mesure, le 27 du même mois, le
président adressa aux eommandans d'arrondissement, [1815] chapitre i. 57 une circulaire pour défendre l'entrée des ports de la
République à tous ces corsaires, ou à leurs prises qu'ils
y introduisaient dans le but de vendre leurs cliargemens :
ce qui entraînait déjà une contrebande très-nuisible aux
intérêts du fisc et compromettait la neutralité qu'il fallait
observer. Tout en prévoyant cependant certains cas où
l'humanité oblige à permettre la relâche forcée d'un
navire quelconque, la même circulaire prescrivait l'arrestation de ceux qui la simuleraient pour trouver l'occasion
de vendre des marchandises en fraude : dans ce dernier
cas, les navires seraient confisqués ainsi que leurs cliargemens. L'effet de ces dispositions fut de produire beaucoup de confiscations qui furent toutes prononcées par
le tribunal d'amirauté du Port-au-Prince ; car, malgré
la défense du gouvernement, les corsaires insistèrent
souvent à entrer dans les ports de la République, ou à y
envoyer leurs prises, même sur les côtes, pour débarquer
en fraude les marchandises dont ils ne savaient que faire.
Le succès obtenu aux États-Unis par l'admission du
brig le Coureur, porta Pétion à essayer aussi une expédition maritime et commerciale à Londres. A cet effet,
il engagea les négocians nationaux du Port-au-Prince à
réunir leurs intérêts pour la faire, en chargeant de denrées pour leur compte le brig de l'État le Conquérant,
afin d'opérer eu retour l'importation de marchandises
anglaises. Goûtant son idée, ils formèrent la cargaison
qu'ils confièrent à deux d'entre eux, les citoyens J.-F.
Lespinasse et Pitre jeune. Le président les dispensa de
payer les droits d'exportation, pour leur donner plus de
facilité dans celte opération d'essai. Il fit composer
l'équipage des meilleurs marins de la flotte, sous le commandement de Chéri Moisaut, excellent officie)', qui
opérer eu retour l'importation de marchandises
anglaises. Goûtant son idée, ils formèrent la cargaison
qu'ils confièrent à deux d'entre eux, les citoyens J.-F.
Lespinasse et Pitre jeune. Le président les dispensa de
payer les droits d'exportation, pour leur donner plus de
facilité dans celte opération d'essai. Il fit composer
l'équipage des meilleurs marins de la flotte, sous le commandement de Chéri Moisaut, excellent officie)', qui ."8 ÉTUDES SUIll/ HISTOIRE d'iïAÏTI. était le capitaine du Conquérant, mais en lui donnant
pour aides deux hauturiers étrangers. Ce navire fut parfaitement accueilli à Londres sous le
pavillon de la République, et tout son équipage en maintint l'honneur par une conduite exemplaire. On venait
en foule à son bord, attiré par la curiosité pour y voir
des noirs et des mulâtres faisant le service de leur état.
Il fut consigné à la maison Stanisford et Blund qui, ellemême, faisait le principal commerce de Londres avec la
place du Port-au-Prince. Après un tel voyage, le Conquérant subit des réparations indispensables. Mais, soit que
l'intérêt particulier de cette maison s'y mêlât pour
dégoûter les Haïtiens de semblables spéculations, soit
que ces réparations exigeassent beaucoup de temps, le
long séjour du navire dans le port de Londres, les fortes
commissions de toutes natures prélevées sur ses cargaisons d'arrivée et de sortie, et les dépenses occasionnées
dans la métropole britannique aux représentans magnifiques du commerce national, alignèrent des chiffres qui
absorbèrent le bénéfice qu'il se croyait en droit d'espérer
de cette tentative. Le président dut venir encore en aide
aux négocians haïtiens, en leur accordant des délais pour
payer les droits d'importation sur les marchandises que
le Conquérant rapporta à son retour. Toutefois, le but
politique avait été atteint, et cela valait bien la peine de
quelques déboursés onéreux pour la République. Sous îe rapport des intérêts privés, on doit cependant
regretter cet échec qui fit renoncer à de'pareilles spéculations ; car c'était le vrai moyen de mettre les commerçans haïtiens à même de commander la confiance des
manufacturiers étrangers dans leurs relations avec le
pnys. Pour en établir entre eux, il était nécessaire qu'ils [1815] CHAPITRE ï. 59 se rendissent sur les marchés des autres pays, qu'ils
fissent connaître leur aptitude dans le négoce, indépendamment de leur bonne foi dans la gestion des marchandises qui leur seraient adressées. En s'abstenant de
telles démarches, les commerçans haïtiens ne devaient
pas s'étonner que les étrangers établis dans le pays leur
fussent préférés pour la consignation des navires et de
leurs cargaisons ' .
CHAPITRE ï. 59 se rendissent sur les marchés des autres pays, qu'ils
fissent connaître leur aptitude dans le négoce, indépendamment de leur bonne foi dans la gestion des marchandises qui leur seraient adressées. En s'abstenant de
telles démarches, les commerçans haïtiens ne devaient
pas s'étonner que les étrangers établis dans le pays leur
fussent préférés pour la consignation des navires et de
leurs cargaisons ' . L'hôtel des monnaies fondé au Port-au-Prince fonctionnait déjà en mai. En conséquence, le sénat publia un
décret et une loi à ce sujet, dans le même mois. Par le décret, le trésor public fut autorisé à émettre
des billets de caisse ou papier-monnaie, pour la valeur
de 120 mille gourdes en coupons de 5, 50, 100 et 500
gourdes, afin de retirer de la circulation la petite monnaie appelée d'Haïti, mais en faisant subir aux détenteurs une perte de moitié des sommes qu'ils posséderaient. Les domaines nationaux furent hypothéqués en
garantie du remboursement final de ces billets de caisse,
qui seraient reçus dans les transactions entre particuliers. Au lieu de la somme de 120 mille gourdes, le trésor
fut contraint d'émettre des billets pour celle de 300 mille
gourdes, attendu qu'on lui fournit 600 mille gourdes de
fausse monnaie fabriquée par tout le monde. Chacun
ayant la conscience d'avoir agi en violation du droit
souverain de l'État, en frappant monnaie plus ou moins
publiquement, personne ne réclama contre la perte subie. D'après la loi, les pièces de la nouvelle monnaie natio1 A l'époque où nous écrivons ces lignes, les commerçans haïtiens paraissent convaincus
qu'il est de leur intérêt et de celui du pays, d'aller a l'étranger et principalement en
Europe, afin d'établir des relations fructueuses avec les manufacturiers : c'est une tendance
que le gouvernement national doit favoriser par tous les moyens possibles. 40 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'uaÏTI. nale, à serpent, furent fixées à 6 centimes un quart, 12
centimes et demi, et 25 centimes de la piastre d'Espagne :
elles durent avoir cours dans toute l'étendue de la République, comme cette monnaie étrangère elle-même ; et
tous ceux qui refuseraient ou tenteraient de discréditer
la monnaie nationale, en élevant le prix de leurs marchandises, surtout les denrées alimentaires, seraient
arrêtés et emprisonnés, et leurs marchandises seraient
confisquées au profit de la police et des hôpitaux. Les
fabricaleurs de fausse monnaie et de faux billets de caisse
devaient être condamnés à mort par les tribunaux
compétens.
-même ; et
tous ceux qui refuseraient ou tenteraient de discréditer
la monnaie nationale, en élevant le prix de leurs marchandises, surtout les denrées alimentaires, seraient
arrêtés et emprisonnés, et leurs marchandises seraient
confisquées au profit de la police et des hôpitaux. Les
fabricaleurs de fausse monnaie et de faux billets de caisse
devaient être condamnés à mort par les tribunaux
compétens. Le sénat avait bien le droit d'établir de semblables
peines ; mais il oubliait une chose essentielle en matière
de fabrication de monnaie : c'est qu'elle doit avoir une
valeur intrinsèque réelle par les métaux employés, pour
qu'elle ait cours facilement, et non une valeur purement
nominale. Or, le papier-monnaie n'a que cette dernière
valeur et ne peut être reçu dans le commerce, qu'à
raison de la confiance inspirée par le gouvernement qui
l'émet ; et plus il en émet, plus ce papier est sujet à
dépréciation. Quant à la monnaie métallique à serpent,
comme elle était alliée à beaucoup de cuivre (environ
deux tiers pour un tiers d'argent), elle ne pouvait pas
avoir dans les transactions la même valeur que la monnaie d'Espagne, frappée à un titre meilleur qui la fait
accepter sur tout le globe. Acceptée cependant dans les
premiers temps, selon le vœu de la loi, elle subit insensiblement une dépréciation inévitable qui augmenta,
lorsqu'aux États-Unis des fripons imaginèrent de la
conl refaire (et la chose était facile) et d'inonder Haïti de
leurs faux produits. Dans la République même, on n'eut [1813] CHAPITRE I. Ai point à poursuivre des faux monnayeurs, mais bien des
Haïtiens furent ensuite soupçonnés d'avoir fait venir des
États-Unis de cette fausse monnaie qu'ils auraient mise en
circulation ; il y en eut de poursuivis pour ce fait. Le 4 5 juillet, le président adressa aux commissaires
du gouvernement, une circulaire fondée sur la loi du
sénat, du 22 janvier 1 808, qui avait renvoyé à la paix
intérieure toutes réclamations des Haïtiens contre le
domaine public, à propos de dettes antérieures contractées par les anciens propriétaires. îl lui parut équitable
de renvoyer aussi à la paix intérieure, les réclamations
de même nature que pourraient faire de semblables personnes résidant à l'étranger, contre des Haïtiens qui
seraient leurs débiteurs. Cette décision dut être communiquée aux tribunaux et enregistrée à leurs greffes. Le 7 août Pétion fut porté à publier un arrêté pour rendre justiciables de la commission militaire permanente,
les voleurs d'animaux qui faisaient un tort considérable
aux travaux de culture, en volant impunément ceux des
habitans des campagnes : des plaintes nombreuses se
faisaient entendre à ce sujet. Ces coupables durent être
condamnés à 3 années de fer la première fois, à 5 années
en cas de récidive, et à 10 années en cas de seconde
récidive : des formalités minutieuses furent prescrites
aux voyageurs à l'intérieur, afin de pouvoir atteindre les
délinquans.
ient un tort considérable
aux travaux de culture, en volant impunément ceux des
habitans des campagnes : des plaintes nombreuses se
faisaient entendre à ce sujet. Ces coupables durent être
condamnés à 3 années de fer la première fois, à 5 années
en cas de récidive, et à 10 années en cas de seconde
récidive : des formalités minutieuses furent prescrites
aux voyageurs à l'intérieur, afin de pouvoir atteindre les
délinquans. Ce fut toujours une plaie pour le pays, que cette espèce
de vol ; nous avons signalé une ordonnance de Toussaint
Louverture à ce sujet. L'objet de cet arrêté ne pouvait
pas être prescrit par une loi du sénat ; car cet acte était
contraire à la constitution, en distrayant les prévenus de
leurs juges naturels. En cela, comme en établissant des 42 études suu l'histoire d'haïti. peines, le président excéda ses pouvoirs. Mais, qui aurait
réclamé contre un acte quelconque de Pétion ? On savait
qu'il n'avait que de bonnes intentions, et tout était
accepté de sa part. A l'égard cet arrêté, on voyait d'ailleurs que son but était, d'obtenir une prompte punition
de ces vols, par la forme expéditive de la commission
militaire *. Le 15 septembre parut la loi provoquée par le Président d'Haïti Tannée précédente, portant tarif des frais
divers dans tous les tribunaux civils de la République, à
raison des actes judiciaires. Les frais à percevoir par
leurs membres, les greffiers, défenseurs publics, notaires,
huissiers, curateurs aux succesions vacantes, arpenteurs, etc., et ceux qui étaient relatifs aux droits curiaux,
tout y fut compris afin de faire cesser bien des abus qui
se commettaient. Ce tarif fut basé sur celui qui avait été
rendu en 1775. La loi disposa que, vu l'impossibilité de
salarier les magistrats, ils percevraient des frais pour
leurs actes, et qu'ils seraient logés dans les maisons appartenantes au domaine de l'État. Cette loi fut bientôt suivie de celle rendue le 4 novembre
sur les Enfans naturels, ou nés hors mariage, selon
l'expression de la constitution. Dès le 28 avril, Pétion
avait adressé au sénat un message pour lui recommander
de fixer leur sort, conformément à l'article 39 de ce 1 Cette espèce de délit était delà compétence des tribunaux civils. Au point de vue constitutionnel comme a celui des principes qu'il faut suivre en législation, les bonnes intentions
de Pétion ne le justifient pas. Mais il est vrai aussi de dire, que lorsqu'un peuple a une
confiance illimitée en son chef, celui-ci se croit autorisé a tout faire dans l'intérêt de la
société ; et dans la situation du pays a cette époque, il était difficile que le président s'abstînt de ces actes irréguliers. L'arrêté relatif aux Haïtiens qui prenaient service a bord des
corsaires était aussi irrégulier. [1815] CHAPITRE ï. 43 pacte social. Le long délai mis par le sénat à publier
cette loi, prouve que l'un et l'autre pouvoir, qui marchaient en harmonie, firent beaucoup de réflexions avant
de trancher les questions qui s'y rattachaient. Et comme
nous avons parlé des idées de Pétion sur le mariage et
de son éloignement pour ce lien si moral entre l'homme
et la femme, nous croyons devoir produire ici son message du 28 avril, afin de bien faire connaître ses motifs.
social. Le long délai mis par le sénat à publier
cette loi, prouve que l'un et l'autre pouvoir, qui marchaient en harmonie, firent beaucoup de réflexions avant
de trancher les questions qui s'y rattachaient. Et comme
nous avons parlé des idées de Pétion sur le mariage et
de son éloignement pour ce lien si moral entre l'homme
et la femme, nous croyons devoir produire ici son message du 28 avril, afin de bien faire connaître ses motifs. Citoyens sénateurs, L'article 59 de la constitution de la République a laissé espérer
aux enfans nés hors mariage, que des lois particulières fixeraient
leurs droits de famille. Il paraît important que le corps législatif
s'occupe le plus tôt possible d'établir ces droits; car dans un pays qui
a besoin de se consolider, chaque citoyen doit trouver dans les statuts
organiques la garantie de son état privé, en même temps que des
motifs d'émulation, pour se porter vers la sagesse et l'ordre public. Il a été de tous les temps et de tous les pays, un système bien dangereux à la prospérité des nouveaux Etats : c'est celui de vouloir
faire disparaître tout d'un coup de vieilles habitudes, pour en substituer de nouvelles. Si la loi constitutionnelle était, à l'égard des enfans naturels, prise au pied de la lettre, et que tout tendît à propager
le mariage comme une vertu sociale, il en résulterait peut-être
quelques motifs de relâchement qui pourraient n'être pas avantageux
à la chose publique. Et comme en législation, il convient autant
que possible d'éviter des pas rétrogrades, je m'autorise de la responsabilité qui pesé sur moi, pour soumettre à votre considération
mes réflexions, et l'obligation de veiller à ce que l'intérêt des
citoyens marche de pair avec les liens qui doivent les unir. Je pense, citoyens sénateurs, que les enfans nés hors mariage, de
père et mère haïtiens, ou reconnus comme tels, pourraient être
déclarés habiles, à compter de la publication de la constitution du
27 décembre 1806, à hériter des biens de leurs dits père et mère,
lorsqu'ils pourront prouver, d'une manière authentique, qu'ils ont
été reconnus par eux pour leurs enfans naturels. Cette reconnaissance, pour être valable, doit être faite par-devant l'officier public
chargé de constater l'état des citoyens de la commune, ou, à son 44 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. défaut, par-devant le juge de paix de la paroisse des déclarans ; et
l'aveu du père doit, dans tous les cas, être indispensable, parce que
la recherche de la paternité non avouée ne peut avoir lieu, tandis
que la maternité peut être constatée, en suivant à cet égard ce que
prescriront les anciennes lois ou règlemens. La justice commande de laisser aux pères des enfans naturels, nés
avant la publication de la constitution, la faculté de reconnaître ces
dits enfans, pour les rendre habiles à jouir du bénéfice de leur héritage. Cette reconnaissance devra se faire dans les formes prescrites
ci-après ' : — les enfans naturels reconnus par leurs père et mère
doivent jouir des biens de leurs dits père et mère, dans l'ordre établi
pour les successions, en suivant en tout point ce que prescrit la plus
parfaite égalité.
avant la publication de la constitution, la faculté de reconnaître ces
dits enfans, pour les rendre habiles à jouir du bénéfice de leur héritage. Cette reconnaissance devra se faire dans les formes prescrites
ci-après ' : — les enfans naturels reconnus par leurs père et mère
doivent jouir des biens de leurs dits père et mère, dans l'ordre établi
pour les successions, en suivant en tout point ce que prescrit la plus
parfaite égalité. Quant à ce qui concerne les droits des enfans naturels reconnus d'un
homme ou d'une femme mariés, et qui auraient aussi, à l'époque
de leur décès, des enfans légitimes, il conviendrait de déclarer que
Y enfant naturel, né avant le mariage du père ou de la mère, pourrait amander dans la succession de son père ou de sa mère, pour
un quart seulement de ce à quoi amandera l'enfant légitime (de la
part afférente à l'enfant légitime). Pour ce qui est des enfans adultérins, ils né doivent prétendre
qu'à un quart de ce à quoi pourrait amander un enfant légitime
(la part afférente), et ce seulement dfms les propres (biens) de leur
mère. Ces sortes a" enfans pourront être reconnus par le père qui
voudra les adopter ; et, dans ce cas, si ce père est lié par le mariage, l'entant reconnu pourra, sur les propres biens de ce père,
amander pour un quart de ce à quoi amandera un enfant légitime.
Et si le père nest point marié, et qu'il eût des enfans naturels, l'enfant adultérin reconnu par lui, pourra, à sa mort, partager par
égales portions avec ces enfans naturels 2 . Toutes ces dispositions ne doivent en aucune manière affecter les
actes testamentaires, donations, etc., faits en faveur de qui que ce 1 Cette phrase voulait dire plutôt: « Cette reconnaissance produira les effets suivons; »
car ce qui la suit ne contient aucune forme, mais le droit qui écherrait aux enfans naturels
reconnus, dans le partage égal des successions de leurs père et mère : il est question plus
haut de la forme de la reconnaissance, par-devant l'officier public ou le juge de paix. 2 II faut remarquer que, suivant tout ce paragraphe, dans la pensée de Pétion l'enfant
adultérin ne devrait avoir, dans la succession de sa mère ou du père qui l'aurait reconnu,
que le quart de la portion afférente a un enfant légitime, et une part égale a celle d'un
enfant naturel simple. [1815] CHAPITRE 1. 45 soit, et ne peuvent non plus porter aucun préjudice aux droits de
ceux qui en auraient eu d'acquis ou d'établis par des lois antérieures
à l'époque de la publication de la constitution, — mes présentes
propositions n'étant guen faveur de ceux qui, depuis ladite publication de la constitution, se trouvent privés de la faculté de constater
d'un manière positive leurs droits de famille. J'ai l'honneur de vous saluer avec une haute considération, Signé : Pétion. Produisons également, tout entière, la loi rendue par
le sénat, d'accord avec le président ; car il est intéressant
de suivre les idées des législateurs du pays sur cette
matière, lorsqu'il s'agit d'un peuple sorti d'un régime
odieux qui établissait le concubinage comme un principe
politique, où la plus grande partie des hommes, devenus
esclaves, n'avaient aucun état civil, où ceux qui étaient
libres de fait, possédant l'état civil, se trouvaient en majorité n'être que des enfans naturels, par l'effet de ce
régime.
de suivre les idées des législateurs du pays sur cette
matière, lorsqu'il s'agit d'un peuple sorti d'un régime
odieux qui établissait le concubinage comme un principe
politique, où la plus grande partie des hommes, devenus
esclaves, n'avaient aucun état civil, où ceux qui étaient
libres de fait, possédant l'état civil, se trouvaient en majorité n'être que des enfans naturels, par l'effet de ce
régime. Le Sénat, considérant que par l'article 39 de la constitution, le
sort des enfans nés hors mariage serait établi par une loi particulière qui fixerait leurs droits de famille ; Considérant qu'il est urgent de fixer d'une manière équitable les
droits auxquels peuvent prétendre les enfans dans la succession de
leurs père et mère, 'afin d'entretenir l'harmonie entre eux et leurs
parens légitimes ; et prenant en très-grande considération les représentations du pouvoir exécutif, contenus dans son message en date
du 28 avril dernier, qui appelle l'attention du corps législatif sur ce
point ; Décrète ce qui suit : 1. La loi n'admet pas la vérification (la recherche) de la paternité
non avouée devant l'officier public. 2. L'enfant d'une femme non mariée a pour père, celui qui le
reconnaît dans les formes prescrites ci-après. 46 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. 3. La reconnaissance doit être faite devant l'officier public chargé
de constater la naissance des citoyens. 4. Cette reconnaissance doit être confirmée par l'aveu de la mère,
dans le même acte ou un autre acte authentique. La reconnaissance
du père ne peut valider sans cet aveu1. 5. Si, toutefois, la mère vient à décéder des suites de l'accouchement, sans avoir pu confirmer la reconnaissance du père de son
enfant, dans ce cas seulement la reconnaissance du père suffira. 6. L'acte de mariage peut contenir la reconnaissance des enfans
que les deux époux ont eus, tandis qu'ils n'étaient pas engagés dans
les liens du mariage. 7. La reconnaissance peut être faite pendant la grossesse, au
moment de la naissance de l'enfant, ou à toute autre époque de la
vie des père et mère, et sera valable lorsqu'elle réunira les caractères et conditions ci-dessus. 8. Le père qui a reconnu un enfant lui donne son nom et doit
contribuer avec la mère, à la nourriture, à l'éducation et à l'entretien de cet enfant ; chacun d'eux y subvient en raison de ses facultés. 9. Lorsque l'enfant n'est pas reconnu par son père, la mère seule
est chargée de remplir les devoirs de la nature envers lui ; alors
l'enfant porte le nom de la mère. 40. S'il arrivait qu'une mère voulût se soustraire à l'accomplissement de ses devoirs envers l'enfant qu'elle a mis au monde, elle y
serait contrainte : la loi appelle sur elle la vigilance du ministère
public. 44. L'enfant mort dans le sein de sa mère ne recueille ni ne
transmet aucun droit. 42. L'existence de l'enfant n'est reconnue que du moment de sa
naissance. 43. Les enfans nés hors mariage, d'un père qui décéderait sans
enfans ou descendans légitimes, entreront en possession de la totalité des biens de la succession du père, s'iln'a point fait de dispositions testamentaires qui, dans ce cas, ne peuvent ^excéder la moitié
de ladite succession.
'enfant mort dans le sein de sa mère ne recueille ni ne
transmet aucun droit. 42. L'existence de l'enfant n'est reconnue que du moment de sa
naissance. 43. Les enfans nés hors mariage, d'un père qui décéderait sans
enfans ou descendans légitimes, entreront en possession de la totalité des biens de la succession du père, s'iln'a point fait de dispositions testamentaires qui, dans ce cas, ne peuvent ^excéder la moitié
de ladite succession. 1 Dans un exemplaire imprimé de cette loi, que nous avons, il y a : « La reconnaissance
« du père peut valider sans cet aveu. » Mais c'est une faute typographique, car il y aurait
contradiction, et l'art. 5 explique cela. [1815] CHAPITRE I. 47 14t. Si un père, qui a reconnu un enfant sans être engagé dans les
liens du mariage, vient à se marier, l'enfant qui aura été reconnu
jouira des mêmes droits sur les biens du père, que les enfans légitimes qui naîtraient de ce mariage. 15. L'enfant naturel, reconnu par un père déjà engagé dans les
liens du mariage, aura par droit de succession le quart des biens
provenant dudit père. Mais si le père survit à son épouse, et qu'il décède sans enfans ou
descendans légitimes, alors l'enfant naturel qui aura été reconnu
recouvre tous ses droits fixés suivant l'article 13 ci-dessus 1. 16 L'enfant né hors mariage, succédera dans la totalité des biens
propres de sa mère, conjointement avec les enfans ou descendans légitimes qui naîtraient avant ou après lui, et jouirait de la totalité des
biens de sa dite mère, au défaut d'enfant ou descendant légitime. 17. L'enfant ne hors mariage, après avoir recueilli la succession
de ses père et mère, et venant à décéder sans laisser d'héritiers et
sans avoir valablement disposé de ses biens, les dits biens retourneront à la souche et ligne dont ils sont provenus; et s'il se trouvait des acquêts, alors ils seront partagés par égale portion entre les
deux souches. 18. Les enfans nés hors mariage succéderont également à leurs
frères et sœurs, à leurs oncles et tantes, et à leurs collatéraux, tous
nés comme eux hors mariage et décédant sans enfans : ils succéderont aussi à leurs frères et sœurs légitimes, du côté de la mère,
décédant sans enfans.
dont ils sont provenus; et s'il se trouvait des acquêts, alors ils seront partagés par égale portion entre les
deux souches. 18. Les enfans nés hors mariage succéderont également à leurs
frères et sœurs, à leurs oncles et tantes, et à leurs collatéraux, tous
nés comme eux hors mariage et décédant sans enfans : ils succéderont aussi à leurs frères et sœurs légitimes, du côté de la mère,
décédant sans enfans. 19. La déclaration, chez l'officier de l'état civil, du père ou de la
mère d'un enfant naturel né avant la promulgation de la présente
loi, et qui désireraient faire jouir leur dit enfant du bénéfice des
articles 13, 14 et 1 5 précités suffira pour constater les droits successifs dudit enfant, dans les trois articles ci -dessus mentionnés. 1 En France, la jurisprudence appelle enfans naturels, ceux qui sont conçus et nés hors
mariage. Elle en distingue deui classes : les enfans naturels simples, qui peuvent être reconnus et légitimés par mariage successif, — et les enfans adultérins ou incestueux, qui ne
peuvent être ni reconnus ni légitimés. En Haïti, il en est nécessairement de même, depuis
la publication de son code civil dont les dispositions, relatives a ces enfans, ont été empruntées au code français. Mais, dans cet art. 13, le sénat dissimula l'état d'enfant adultérin par l'expression enfant naturel ; car dans les autres articles, la loi dit enfant ne
hors mariage. Et «ce quart des biens provenant du père qui l'aura reconnu, » ne doit s'entendre que selon la proposition de Pétion.dansle paragraphe relatif a l'enfant adultérin : c'està-dire, le quart de l'héritage revenant à un enfant Pégilime sur les biens de son père. 48 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. C'est la quatrième loi rendue sur les enfans nés hors
mariage ou naturels, depuis l'émancipation générale,
civile et politique, prononcée en faveur de tous les
hommes de la race noire dans le pays. Déjà, nous avons parlé de la loi du 48 juillet 1801,
par l'assemblée centrale sous Toussaint Louverture, en
disant que : « toutes ses dispositions étaient favorables
a aux bonnes moeurs, à la préférence qui doit être tou-
« jours donnée au mariage légitime dans la société ; »
et que, « pour cette époque, où les mœurs coloniales
« n'avaient fait qu'une masse d'cnfans naturels, cette
« loi était un bienfait pour eux et la colonie *. » Nous avons parlé aussi de la loi du 28 mai 1 805,
rendue par Dessafines, en démontrant tout ce qu'elle
contenait de contraire aux bonnes mœurs et au mariage,
dont elle tendait à dissoudre les liens pour favoriser la
continuation du libertinage colonial 2. Enfin, nous avons mentionné celle du 25 mars 1807,
publiée par Christophe et son conseil d'État, en disant
qu'elle était basée sur le code Napoléon. Nous avons cité
son dernier article, qui réservait aux enfans naturels
reconnus avant sa promulgation, les droits qu'ils avaient
à exercer d'après les lois antérieures ; mais aussi un
autre article qui était très-injuste envers ceux qui
seraient reconnus après cette loi, parce que ses dispositions devaient souvent profiter à l'État au détriment de
tels enfans, et que Christophe avait la prétention de
réformer tout d'un coup les mœurs de son pays 3. Cinq
années plus tard, en 1812, son code Henry adoptait à
avant sa promulgation, les droits qu'ils avaient
à exercer d'après les lois antérieures ; mais aussi un
autre article qui était très-injuste envers ceux qui
seraient reconnus après cette loi, parce que ses dispositions devaient souvent profiter à l'État au détriment de
tels enfans, et que Christophe avait la prétention de
réformer tout d'un coup les mœurs de son pays 3. Cinq
années plus tard, en 1812, son code Henry adoptait à 1 Voyez tome 4 de cet ouvrage, page 388. 2 Voyez tome 6 ibid, pagelGl. 3 Voyez tome 7 ilid, pages S8 et 59. [1815] CHAPITRE I. 49 fégard des enfans naturels toutes les dispositions du
code français. Maintenant, nous avons à juger l'œuvre de Pétion et
du sénat. Toussaint Louverlure, Dessalines et Christophe étaient
des hommes unis à de vertueuses femmes par les liens
du mariage. Mais on connaît déjà, sur cette matière
délicate, la conduite sournoise du premier, le scandale
public de celle du second, et l'omnipotence seigneuriale
que s'attribuait le dernier de ces chefs. Pétion, avonsnous dit, n'était pas marié à la femme qu'il avait ; mais,
tout en regrettant qu'il fût éloigné de ce lien légitime,
nous avons rendu justice à la pureté de sa conduite
privée, quant à lui personnellement. La manière da'gir et les idées de chacun de ces chefs
de gouvernement, ont dû inévitablement influer sur leur
œuVre respective, dans la législation qu'ils firent décréter
pour les enfans naturels. Entre eux, Toussaint Louverture nous semble être celui qui comprit mieux ce que
réclamait la situation du pays, à l'époque où il statua
sur cette grave question ; mais il est à remarquer que la
loi de 1813 fut en grande partie basée sur celle de 4 801 ,
quant aux droits de successibilité. Afin de les comparer,
nous donnons ici les articles de 1801 qui diffèrent avec
ceux de 1843 : 42 articles de la loi de 1813 sont identiquement les mêmes que ceux de 1801. Art. 9 de 1801 : Nul enfant né hors mariage ne peut être reconnu
par un père engagé dans les liens du mariage. (Voyez l'art. 15 de
la loi de 1813). 14. Les enfans nés hors mariage n'ont d'aubes parens ascendans,
que leurs père et mère, et collatéraux, que leurs frères et sœurs,
leurs oncles et tantes, nés comme eux hors mariage, et les descendans de leurs frères et sœurs, oncles et tantes. t. vin. 4 50 ÉTDDES SULl L'HISTOIRE d'haÏTI. •15. Celui qui ne connaît pas ses parens est appelé orphelin,
comme celui qui les a perdus. 16. Les enfans nés hors mariage, d'un père qui décédera sans avoir
été marié, ou veuf sans laisser d'enfant ou descendant légitime,
auront la moitié des biens de la succession, dans laquelle moitié
seront compris les avantages qu'ils auraient pu recevoir de leur père,
de son vivant, autre que leur nourriture, entretien et éducation.
— A l'égard de Vautre moitié, elle sera dévolue aux parens légitimes du père, sauf par eux à rapporter à la masse les sommes qui
leur auraient été données par leur parent, de son vivant. (Voyez
l'article 13 de la loi de 1813).
itié des biens de la succession, dans laquelle moitié
seront compris les avantages qu'ils auraient pu recevoir de leur père,
de son vivant, autre que leur nourriture, entretien et éducation.
— A l'égard de Vautre moitié, elle sera dévolue aux parens légitimes du père, sauf par eux à rapporter à la masse les sommes qui
leur auraient été données par leur parent, de son vivant. (Voyez
l'article 13 de la loi de 1813). 17. Si un père, ayant des enfans nés hors mariage, 'fait des
dispositions testamentaires, le montant en sera pris sur la moitié
revenante à ses parens légitimes, et non sur la moitié afférente aux
dits enfans, et sauf les réserves coutumières. 18. Si les héritiers légitimes d'un défunt, laissant des enfans nés
hors mariage, ne se trouvent pas présens, soit par eux-mêmes, soit
par des fondés de pouvoir, pour recueillir la part qui leur revient,
les enfans nés hors mariage pourront se faire mettre en possession
de cette part, sauf à rendre compte en temps et lieu ; et il leur
sera fait raison des apportemens ou commissions d'usage. Ils
seront tenus de fournir bonne et suffisante caution, jusqu'à concurrence de la valeur du mobilier de la succession, pour ce qu'ils
n'en pourraient pas représenter et dont la perte pourraient leur
être imputée. 19. Si, au bout de dix ans, les héritiers légitimes ne se sont pas
représentés, alors la part qui devait leur revenir sera bien et valablement échue aux enfans nés [hors mariage, et leur appartiendra
en toute propriété. 20. Si un père, qui a reconnu un enfant né hors mariage vient à
se marier avec une autre femme que la mère de l'enfant, ce père
sera tenu, avant son mariage, d'assurer une pension alimentaire à
cet enfant jusqu'à l'âge de 18 ans, et proportionnée à ses biens, et
de lui donner en outre un métier. Là se borneront les prétentions
de l'enfant et les obligations du père, s'il lui survient de son mariage des enfans, ou si son épouse lui survit et appréhende sa succession en qualité de donataire en ^propriété. — Mais si la veuve
n'est que donataire usufruitière, ou que son mari survive à son épouse
et qu'il décède ensuite sans avoir eu d'enfans ou descendans légitifi 81 5] CHAPITRE I. 51 mes, alors l'enfant né hors mariage, qui aura été reconnu, recouvre
tous ses droits fixés suivant l'article 6 ci-dessus. (Voyez l'article
14 de la loi de 1813.) 21. L'enfant né hors mariage, reconnu par sa mère, lui succédera dans la totalité de ses biens, si elle meurt sans enfans ou des-
<:endans légitimes; mais au contraire, si elle meurt laissant des
enfans ou descendant légitimes, l'enfant né hors mariage ne pourra
prétendre qu'à la moitié de la portion d'un enfant né dans le mariage; et ce, sur les seuls biens de la mère. (Voyez l'art. 16 de 1813.)
L'enfant né hors mariage, reconnu par sa mère, lui succédera dans la totalité de ses biens, si elle meurt sans enfans ou des-
<:endans légitimes; mais au contraire, si elle meurt laissant des
enfans ou descendant légitimes, l'enfant né hors mariage ne pourra
prétendre qu'à la moitié de la portion d'un enfant né dans le mariage; et ce, sur les seuls biens de la mère. (Voyez l'art. 16 de 1813.) 22. (Identique à l'article 17 de cette loi.) 23. Les enfans nés hors mariage succéderont également à leurs
frères et sœurs, à leurs oncles et tantes, et à leurs collatéraux, tous
nés comme eux hors mariage et décédant sans enfans. (Voyez l'art.
1 8 de 4813, et de plus son second membre.) 24. Les enfans nés hors mariage, actuellement existans dans la
colonie, dont les pères sont décédés depuis et à compter seulement
du 25 août 1791 ', jusqu'au jour de la promulgation de la présente
loi, sans avoir été mariés, ou veufs sans enfans ou descendans légitimes, seront admis éprouver leur filiation devant les tribunaux. 25. La filiation sera prouvée par la possession d'état résultant,
savoir : ou d'un acte public dans lequel le père aura parlé, — ou de
la cohabitation du père avec la mère au moins pendant un an dans
la même maison, avant la naissance de l'enfant, et des soins donnés
par le père à la nourriture, entretien et éducation de l'enfant, —
ou du testament olographe du père. 26. Les enfans nés hors mariage dont la filiation sera prouvée par
l'un des trois moyens ci-dessus, auront et exerceront les mêmes
droits que les enfans nés hors mariage reconnus par leur père, etne
pourront les faire valoir que dans le cas et aux mêmes conditions
prévues aux articles 16 à 23. (Au fait, les trois derniers articles étaient une protestation contre
le régime colonial qui empêchait les blancs de reconnaître leurs
enfans et de les doter directement d'un bien quelconque; car ils
étaient forcés de recourir à des fidéicommis. Ils protestaient encore,
par rapport à l'absence de tout état civil en laveur des noirs anciens
esclaves, d'après ee régime.) 1 Jour de la révolte simultanée des deux classes de la race noire, dans le Nord et dans
l'Ouest. 52 ÉTUDES SUR l'hïSTOIKE d'hAI'H. En comparant les dispositions de ces deux lois, on
reconnaît que si Toussaint Louverture et l'assemblée
centrale donnèrent la préférence aux liens légitimes du
mariage, d'après les idées religieuses de ce chef surtout,
ils satisfirent néanmoins aux exigences de l'époque où
ils agissaient, — tandis que Pélion et le sénat prirent en
grande considération l'état des mœurs générales de leur
époque, pour laisser au temps son action inévitable sur
elles par la modification successive des idées, et qu'ils ne
voulurent pas brusquer cet état de choses, n'ayant pas
la prétention de réformer les mœurs tout d'un coup,
comme pensait Christophe en 1807. L'expression de ces
vues est même formelle dans le 2e paragraphe du message de Péîion au sénat, et il déclara en prendre la responsabilité sur lui-même.
rales de leur
époque, pour laisser au temps son action inévitable sur
elles par la modification successive des idées, et qu'ils ne
voulurent pas brusquer cet état de choses, n'ayant pas
la prétention de réformer les mœurs tout d'un coup,
comme pensait Christophe en 1807. L'expression de ces
vues est même formelle dans le 2e paragraphe du message de Péîion au sénat, et il déclara en prendre la responsabilité sur lui-même. Sans doute, ses idées personnelles sur le mariage,
plus que ses mœurs privées, influèrent sur la loi ; mais
on voit aussi prédominer dans ce message, outre les vues
du législateur prudent, patient, qui attend beaucoup du
temps, un sentiment d e justice envers un grand nombre,
le plus grand nombre de ses concitoyens qui se trouvaient, comme lui, enfans naturels et pères de telsenfans. Cependant, n'était-ce pas faire trop de concessions
aux mœurs nées du régime colonial, que d'autoriser un
homme marié à reconnaître un enfant adultérin, selon
le message ? Si cette expression n'est pas dans la loi ellemême, son article 15 ne consacre pas moins cette
faculté; car « un enfant naturel, reconnu par un père
« déjà engagé dans les liens du mariage, » est bien ce
qui constitue ï enfant adultérin \ 1 A moins cependant que celte reconnaissance n'eût eu lieu au profit d'un enfant naturel, [1815] CHAPITRE I. 55 On conçoit la convenance des avantages faits aux enfans naturels nés et reconnus avant le mariage, parce
que c'était le cas où se trouvaient un grand nombre de
pères etd'enfans, mais non pas ceux qui furent faits à
de tels enfans nés pendant le mariage. C'était reproduire
la disposition de la loi de Dessalines, que nous avons
considérée comme immorale et injuste envers ia femme
mariée. Mieux eût valu, à notre avis, que Pétion et le
sénat eussent reproduit celle de la loi de Toussaint
Louverture. Peut-être faut-il chercher leur excuse dans la situation née de la loi même de Dessalines qui, ayant donné
le droit à un homme marié « de reconnaître des enfans
« naturels nés pendant le cours de son mariage, » avait
produit de ces enfans adultérins dont ils voulaient assurer
le sort. Mais alors, la loi de 1815 aurait dû s'expliquer
mieux à cet égard, disposer pour ce passé défectueux et
en interdire le renouvellement à l'avenir : ce qui n'est
pas dans ses termes, ni dans le message qui l'a provoquée. L'un et l'autre pouvoir ont encore laissé subsister
la loi de 1805 sur le divorce, laquelle a produit des
faits déplorables dans la République : elle pouvait, être
améliorée. il faut regretter, il faut blâmer même ces transactions
faites avec l'ancien régime colonial ; car, ainsi que l'a
dit le célèbre Montesquieu : « La première condition,
« la condition essentielle des bonnes lois, est qu'elles
« répondent aux vrais besoins du pays pour lequel elles non adultérin, que le mari aurait eu précédemment d'une autre femme que son conjoint,
c'est-à-dire avant son mariage : ce qui n'est pas dit dans la loi, mais ce que la jurisprudence des tribunaux eûl pu consacrer peut-être, afin de corriger cette énormité d'une législation nécessairement transitoire, puisque la publication d'un code civil devait avoir lieu
tôt ou lard.
elle des bonnes lois, est qu'elles
« répondent aux vrais besoins du pays pour lequel elles non adultérin, que le mari aurait eu précédemment d'une autre femme que son conjoint,
c'est-à-dire avant son mariage : ce qui n'est pas dit dans la loi, mais ce que la jurisprudence des tribunaux eûl pu consacrer peut-être, afin de corriger cette énormité d'une législation nécessairement transitoire, puisque la publication d'un code civil devait avoir lieu
tôt ou lard. 54 études sur l'histoire d'iiaîti. « sont faites. » Or, le pays avait besoin que la réforme
des mœurs coloniales le plaçât dans la voie d'une civilisation progressive, ce qui dépendait de bonnes lois à
cet égard et de l'exemple de ses chefs. ïl en avait d'autant
plus besoin, que la grande majorité du peuple vivant
dans une polygamie traditionnelle, on était encore privé
du concours toujours efficace de la Religion dont les
saines croyances moralisent les hommes, en leur inspirant l'idée féconde, le sentiment délicat de l'union légitime avec leur femme. 11 y avait des prêtres catholiques ; mais la plupart d'entre eux donnaient aussi le
fâcheux exemple de la dissolution des mœurs, ce qui les
faisait influer en sens contraire à leurs devoirs religieux. Quelques semaines avant la promulgation de cette loi,
le 22 septembre, le digne général Wagnac était mort
aux Cayes d'une maladie de langueur : son corps fut
inhumé dans l'église de la paroisse. Universellement
regretté pour sa conduite toujours honorable, il le fut
surtout par Pétion qui avait su apprécier ses services et
ses vertus privées. Le président voulait le remplacer au chef-lieu du Sud,
par le général Borgella qui vint au Port-au-Prince dans
cette circonstance. Mais ce dernier déclina cette offre que
le général Boyer fut chargé de lui faire, en exposant
qu'il craindrait que les hommes qui l'avaient abandonné
en 1812, ne crussent' à un esprit de rancune de sa part
dans les moindres mesures d'ordre qu'il prendrait. II
avait raison de penser ainsi, car il y avait encore trop
peu de temps écoulé depuis les événemens de la scission
du Sud. Sur son refus, le général Marion, qu'il était dans sa [ 1815"] CHAPITRE I. 55 destinée d'y remplacer longtemps après, fut nommé
commandant de cet important arrondissement où il
donna des preuves multipliées de sa bonne administration -. Celle des finances, régie par le citoyen Imbert, reçut
l'approbation du sénat pour l'année 1810, parla décharge
que ce corps lui donna en termes éJogieux, d'après son
décret du 5 novembre. Ensuite, une loi additionnelle à
celle des douanes prescrivit la confiscation de tout navire, haïtien ou étranger, et de sa cargaison, dont le
capitaine aurait fait de fausses déclarations dans le but
de soustraire les droits revenant au fisc.
en Imbert, reçut
l'approbation du sénat pour l'année 1810, parla décharge
que ce corps lui donna en termes éJogieux, d'après son
décret du 5 novembre. Ensuite, une loi additionnelle à
celle des douanes prescrivit la confiscation de tout navire, haïtien ou étranger, et de sa cargaison, dont le
capitaine aurait fait de fausses déclarations dans le but
de soustraire les droits revenant au fisc. C'est dans le cours de cette année qu'un agent secret
du gouvernement français arriva au Port-au-Prince.
M. Liot y vint des États-Unis et parut d'abord comme
citoyen américain ; mais il ne put soutenir ce rôle en
face de Pétion, de son secrétaire Garbage et d'autres
citoyens qui l'avaient connu, quand il était employé à
l'administration de cette ville. Convaincu qu'il n'avait
rien à craindre pour sa vie, encore moins pour sa liberté,
il avoua au président qu'il avait été envoyé par le ministre de la marine, d'après l'ordre de l'Empereur
Napoléon, afin de voir l'état des choses en Haïti, de
connaître les causes de la mort de Rigaud, etc. Logé
près de Garbage, il le voyait souvent, et ce fut par son
secrétaire que Pétion en eut les premières informations 2. 1 A la (in de 1812, Poisson Paris, chef de bataillon des grenadiers a pied de la garde,
avait été promu colonel pour être le commandant de la place des Caves : durant la longue
maladie de Wagnac, il en commanda l'arrondissement. Ce ne fut qu'a sa promotion,
qu'Eveillard devint colonel du régiment de la garde ; et par erreur, j'ai dit qu'il l'était dans
le siège du Port-au-Prince. ÏM.Lepelletier de Saim-Rémy s'esi trompe en disant : «L'Empire ne s'était que peu 5# études sur l'histoire d'haïtl Le président s'attacha à convaincre M. Liot, que h
France ne devait plus espérer la soumission de son
ancienne colonie dont la résolution d'être indépendante
était irrévocable, et qu'il n'y avait plus qu'à prendre
des arrangemens avec elle. Et d'ailleurs, ce Français,
d'un caractère honorable et dégagé de préjugés dans les
temps antérieurs, n'avait qu'à ouvrir les yeux pour se
persuader que Sainl- Domingue n'existait plus. Après un
court séjour au Port-au-Prince, il repartit pour les ÉtatsUnis afin de se rendre en France *. En 1823, il revint,
mais envoyé cette fois par le gouvernement de la Restauration. « occupé de Saint-Domingue... De l'expédition du général Leclerc aux événemens de
« 1814, la colonie révoltée était restée dans l'oubli. » — Tome 2, p. 10. Au contraire,
Napoléon s'occupa trop de cette ancienne possession de la France par rapport aux
Haïtiens. 1 Christophe fut informé de cette mission secrète qui lui fournit un texte de calomnies
contre Pétion, qu'il accusa de vouloir livrer la République a la France. Il paraît qu'il en fut
question sur le Journal des Débats, du 18 août 1814 ; car le général Prévost cita ce journal
dans un écrit qu'il publia en 1813, a propos de cette mission.
éon s'occupa trop de cette ancienne possession de la France par rapport aux
Haïtiens. 1 Christophe fut informé de cette mission secrète qui lui fournit un texte de calomnies
contre Pétion, qu'il accusa de vouloir livrer la République a la France. Il paraît qu'il en fut
question sur le Journal des Débats, du 18 août 1814 ; car le général Prévost cita ce journal
dans un écrit qu'il publia en 1813, a propos de cette mission. CHAPITRE 11.. Les troupes de Christophe menacent le Mirebalais. — Pétion s'y rend et fait transférer ce
bourgà Trianon.— Trait de mœurs scandaleuses : effet qu'il produit. —Arrêté qui défend
les corporations de danses. — Le général Bazelais remplace Pierre Henry, mort a
Jérémie. — Loi sur les registres de bord des navires haïtiens. — Mission diplomatique
de Garbage à Londres, à l'occasion de la Restauration des Bourbons en France. — Dispositions de Christophe à ce sujet : lettre de Prévost a Pellier. — Dons nationaux délivrés
dans la République ; mise en vente des biens du domaine. — Circulaire de Pétion pour
se préparer a résister a la France. — Agents secrets envoyés a Haïti : leur mission est
dévoilée. — Ils publient un écrit a la Jamaïque. — Pétion y fait faire une réponse, et
prohibe l'exportation des vivres et grains du pays. — B. Lavaysse lui adresse une lettre:
but de sa mission. — Pétion l'invite à venir au Port-au-Prince. — Franco de Médina va
dans la colonie espagnole pour s'aboucher avec Christophe. — Dravermann retourne en
France. — Lettre de D. Lavaysse a Christophe. — Christophe publie un manifeste. —
Arrêté de Pétion réduisant les droits d'importation sur les marchandises anglaises.—
D. Lavaysse arrive au Port-au-Prince : ses négociations avec Pétion. — Ordre du jour sur
sa mission, convocation des généraux à la capitale. — Délibérations et propositions au
nom d'Haïti : — de rétablir les relations commerciales avec la France, de payer une indemnité pour les colons. — Examen des motifs de ces propositions. — Christophe invite
F. de Médina à venir au Cap, et le fait arrêter, incarcérer et interroger. — La saisie de
ses papiers y fait découvrir ses instructions secrètes : citation de cette pièce. — Il est
jugé et condamné à mort, comme espion. — Diverses publications par Christophe qui les
fait jeter aux avant-postes de la République. — Indignation de Pétion, en lisant les
instructions données aux agents français : il signifie a D. Lavaysse de quitter le Port-auPrince. — Cet agent retourne a la Jamaïque. — Manifeste de Pétion. — Comparaison
de sa conduite et de celle de Christophe, en cette circonstance. — Tous deux prennent
des mesures pour se préparer à la guerre avec la France.
espion. — Diverses publications par Christophe qui les
fait jeter aux avant-postes de la République. — Indignation de Pétion, en lisant les
instructions données aux agents français : il signifie a D. Lavaysse de quitter le Port-auPrince. — Cet agent retourne a la Jamaïque. — Manifeste de Pétion. — Comparaison
de sa conduite et de celle de Christophe, en cette circonstance. — Tous deux prennent
des mesures pour se préparer à la guerre avec la France. Dès les premiers jours de celte année, des troupes de
Christophe firent une apparition du côté du bourg de
Mirebalais qu'elles semblaient vouloir attaquer. Le 58 . ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. général Benjamin Noël fit tirer l'alarme pour avertir les
citoyens de tout ce quartier de se préparer à la défense,
comme il s'y disposait lui-même, et il envoya un officier
auprès du président. La garnison du Port-au-Prince
sortit aussitôt avec lui et se rendit sur les lieux. Prévenu
sans doute de l'arrivée de Pétion, l'ennemi se retira.
Mais le président dut prévoir que cette manœuvre pourrait se renouveler souvent : il jugea qu'il était plus
convenable d'abandonner le bourg et d'occuper la forte
position de Trianon qui est plus rapprochée du Port-auPrince. Cette décision présentait trop d'avantages aux habitans et aux troupes, pour n'être pas accueillie avec empressement : les premiers démolirent immédiatement
leurs maisons pour les rebâtir à Trianon, tandis que
toutes les troupes réunies transportaient le matériel de
guerre. Le président traça les fortifications qui devaient
défendre ce point et où des pièces de canon furent placées.
La position de la Terre-Rouge qui en est tout près, fut
aussi occupée et fortifiée : le colonel E. Obas en eut le
commandement et y réunit la plupart des militaires qui
étaient venus avec lui du Nord. Les habitans de tout le quartier du Mirebalais et des
montagnes des Grands-Bois eurent désormais plus de
sécurité par cette translation raisonnée, et ils purent se
livrer avec plus d'ardeur aux travaux agricoles. Toutes
les collines dans le voisinage de Trianon et de la TerreRouge furent cultivées en vivres qui alimentèrent les
troupes en garnison dans ces deux points. A Trianon
même, un gros bourg s'éleva sous les auspices de la sage
administration du général B. Noël. Après avoir passé une quinzaine de jours au milieu de [4815] CHAPITRE II. 59 ces braves gens, le Président d'Haïti revint au Port-auPrince avec les troupes *. A peine venons-nous de parler, dans le précédent chapitre, d'une loi qui transigea avec les mœurs générales
du pays à cette époque, que nous avons à en citer un
fâcheux exemple pris dans le sein d'une des plus anciennes familles. Mais aussi, grâce au sentiment inné
dans le cœur de tous les peuples, du respect que l'on
doit à la morale, à la justice, à toutes les choses qui
contribuent à la conservation de la société, on vit l'opinion publique se prononcer contre les faits dont il s'agit
et les flétrir de son improbation.
mœurs générales
du pays à cette époque, que nous avons à en citer un
fâcheux exemple pris dans le sein d'une des plus anciennes familles. Mais aussi, grâce au sentiment inné
dans le cœur de tous les peuples, du respect que l'on
doit à la morale, à la justice, à toutes les choses qui
contribuent à la conservation de la société, on vit l'opinion publique se prononcer contre les faits dont il s'agit
et les flétrir de son improbation. Une dame respectable avait deux filles d'une beauté
remarquable. Cette femme, déjà âgée, avait connu le
bon vieux temps du régime colonial où les mères donnaient, sans scrupule, leurs filles aux Européens pour
en faire des femmes ménagères, comme on les appelait
alors, mais qui souvent leur occasionnaient plus de dépenses par leur luxe, que ne l'aurait fait une épouse
assurée de son état dans la société par le lien légitime
du mariage. Or, il arriva que deux négocians étrangers,
établis au Port-au-Prince, l'un Anglais, l'autre citoyen
des États-Unis, choisirent ces deux jeunes personnes
pour en faire leurs femmes. Us étaient riches ou passaient
pour tels, et ce fut assez pour décider la mère à conclure
avec eux moyennant la souscription de billets à ordre
par ces négocians pour les sommes convenues. A ces
conditions, les deux belles créatures furent livrées et
vinrent habiter le Port-au-Prince, où. les séductions ne
leur firent pas défaut. On conçoit d'ailleurs qu'un pareil 1 Extrait du Télégraphe, du 23 janvier 1814. 60 études sur l'histoire d'hàïti. arrangement n'était pas de nature à garantir leur fidélité, lorsque tant d'exemples contagieux les entouraient. Cependant, le négociant Américain, honnête homme
généralement et justement estimé dans le pays qu'il
habitait depuis longtemps, eut le bonheur d'être mieux
partagé que son confrère l'Anglais. Sa jolie femme fut
vertueuse, comme l'avait été sa mère ; car on serait dans
l'erreur, si l'on pensait que les mœurs du régime colonial
empêchaient ce bon résultat. Sous ce rapport, cet affreux
régime n'avait que le tort de faire concevoir qu'il était
égal d'être marié ou non ; le plus souvent, il égarait
l'intelligence plutôt qu'il ne dépravait le cœur ; et c'était
l'effet de ses institutions fondées sur le sot préjugé de
couleur. Enfin, l'Américain satisfit au payement de son
billet à ordre, à l'époque convenue. Mais, à ce qu'il paraît, l'Anglais s'étant aperçu, dès
le début, des mauvaises dispositions de sa femme, ou
peut-être étant gêné dans ses affaires, retardait toujours
l'acquittement de son billet. A la fin, il ne le voulut
plus, parce qu'il avait acquis la preuve des infidélités
dont il était la victime, et que sa femme l'abandonna.
Celle-ci ne rougit pas alors de contraindre sa mère à
intenter à ce négociant un procès par-devant le tribunal
de première instance, en payement du billet qui stipulait
la somme due sans en mentionner la cause. Ce tribunal
condamna le débiteur à le payer, même par corps, en
se fondant sur un article de la loi du 24 août 1808.
L'Anglais se pourvut contre le jugement au tribunal
d'appel qui maintint bien la condamnation de payer,
mais en infirmant la voie de contrainte par corps *.
intenter à ce négociant un procès par-devant le tribunal
de première instance, en payement du billet qui stipulait
la somme due sans en mentionner la cause. Ce tribunal
condamna le débiteur à le payer, même par corps, en
se fondant sur un article de la loi du 24 août 1808.
L'Anglais se pourvut contre le jugement au tribunal
d'appel qui maintint bien la condamnation de payer,
mais en infirmant la voie de contrainte par corps *. i J.a loi du 24 août 1808 établissait la contrainte par corps, « pour faillols'a ordre consentis [1813] CHAPITRE II. 61 Fort de ce dernier jugement et victime d'une femme
de mauvaise vie, que le public accablait de reproches
pour sa conduite scandaleuse, l'Anglais résista au payement. Les parties adverses s'adressèrent alors au chef
de la police et surprirent sa religion, en lui exhibant
seulement le jugement en première instance ; elles le
requirent d'assister un huissier pour arrêter le débiteur
dans sa maison et le conduire en prison : ce qui eut lieu.
Le jugement en appel avait été rendu depuis environ
neuf mois. Le débiteur incarcéré adressa une requête ou plainte
au Président d'Haïti, à l'effet d'obtenir son élargissement.
Le chef de l'Etat vit dans cette affaire une gravité qui
réclamait une décision motivée du sénat, ce corps ayant
les attributions du haut tribunal de cassation ; il lui transmit la requête du plaignant appuyée des pièces du procès.
Par son décret du 2 février, le sénat ordonna l'élargissement du négociant anglais, en confirmant d'ailleurs le
jugement rendu en appel, fondé sur un billet souscrit volontairement. Le débiteur se décida alors à payer; mais
il avait eu la consolation de voir une manifestation de
l'opinion publique en sa faveur, et contre son indigne
femme et le séducteur de celle-ci \ Le peuple, selon l'habitude créole, les chansonna
cruellement. Cette femme ne recueillit que la mésestime
pour sa conduite, et fut ensuite maltraitée et délaissée
par son séducteur. Et le scandale de cette affaire opéra
une sorte de révolution dans les idées des mères et de « pour valeur reçue comptant et portant hypothèque. » Probablement, le tribunal d'appel
reconnut que cette clause n'était pas mentionnée clans le billet souscrit par l'Anglais. 1 Le lecteur nous saura gré, sans doute, de n'avoir nommé aucune de ces personnes.
Quand l'histoire peint les mœurs d'une époque, il suffit qu'elle relate les faits pour que
l'on comprenne 1\ tat des cho'se's, et l'influence que ces faits exercent sur la société. 62 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. leurs jeunes filles : aucune de ces dernières ne voulut
plus consentir à être livrée ainsi, aux Etrangers surtout ;
les mères craignirent les sanglans reproches du public.
Car Dupré, notre poète national et comédien en même
temps, qui avait réinstallé la salle de spectacle du Portau-Prince, eut l'heureuse idée de composer une comédie
dont le sujet fut pris sur l'affaire que nous venons de
relater; il l'intitula : Odéide, ou la Honte d'une mère.
: aucune de ces dernières ne voulut
plus consentir à être livrée ainsi, aux Etrangers surtout ;
les mères craignirent les sanglans reproches du public.
Car Dupré, notre poète national et comédien en même
temps, qui avait réinstallé la salle de spectacle du Portau-Prince, eut l'heureuse idée de composer une comédie
dont le sujet fut pris sur l'affaire que nous venons de
relater; il l'intitula : Odéide, ou la Honte d'une mère. Dans cette pièce, qui fut jouée par lui et des amateurs,
il répandit le ridicule et le sarcasme sur les mères qui ne
rougissaient pas de conclure des affaires semblables à
celle dont il s'agit, et sur les étrangers qui les recherchaient. Mais en habile auteur qui veut atteindre son but
moral, il s'attacha à relever le caractère d'Odéide, son
héroïne , par la préférence qu'elle donna à un jeune
officier haïtien qui la demandait en rnariage,et qui réussit
à l'épouser. Dupré fit exprimer par la jeune fille, que sa
mère voulait sacrifier, les plus beaux , les plus nobles
sentimens, et les raisonnemens les plus judicieux en faveur du mariage légitime. Le succès de sa pièce fut complet ; le public la redemanda bien souvent, et chaque fois
le théâtre était comble : on y remarquait surtout les
jeunes personnes qui venaient applaudir aux paroles
sensées prononcées par Odéide. D'après ces dispositions, nous croyons, contrairement
à la pensée dePétion, exprimée au sénat dans son message du 28 avril 1815, que « si tout tendait à propager te
« mariage comme une vertu sociale,» par la législation,
par l'exemple du chef et des hauts fonctionnaires de l'Etat,
cette institution civile et religieuse eût jeté de profondes
racines dans le pays, malgré l'absence du concours si
utile de bons prêtres pour la recommander aux citoyens, [1813] CHAPITRE II. 63 selon le vœu du christianisme. Quand on sait l'influence
qu'exerçait Pétion sur les esprits et les cœurs, la confiance
qu'on avait en lui, en ses paroles, on ne peut que déplorer qu'il n'en ait pas fait usage au point de vue du mariage, qu'il ait répudié pour lui-même la sainteté de ses
liens. Cependant, devenu le fondateur des institutions
politiques du pays, il aurait dû comprendre que la stabilité d'un Etat dépend en grande partie de l'existence de
h famille; que celle-ci ne se forme que par l'union légale,
légitime de l'homme et de la femme ; qu'elle maintient
la concorde entre les enfans et tend aussi à celle des citoyens, à la paix publique ; que la famille, enfin, conserve
la propriété. La Religion, la Famille et la Propriété sont les bases
fondamentales de la société civile. D'après les circonstances de son époque, il ne dépendait pas de Pétion d'organiser la hiérarchie religieuse dans le pays pour y faire
fleurir la religion ; mais en consolidant la propriété par
la distribution des terres, il aurait pu en même temps
favoriser la formation delà famille par le mariage. La civilisation à laquelle Haïti doit aspirer se rattachant
à celle des nations chrétiennes, de la France surtout
dont elle a emprunté sa législation, exige qu'elle suive
leurs erremens, qu'elle adopte leurs mœurs et non pas
celles des Turcs, par exemple, ou des peuplades africaines qui pratiquent également la polygamie : de là la
nécessité de respecter les liens du mariage légitime, de
favoriser celte institution civile et religieuse.
. La civilisation à laquelle Haïti doit aspirer se rattachant
à celle des nations chrétiennes, de la France surtout
dont elle a emprunté sa législation, exige qu'elle suive
leurs erremens, qu'elle adopte leurs mœurs et non pas
celles des Turcs, par exemple, ou des peuplades africaines qui pratiquent également la polygamie : de là la
nécessité de respecter les liens du mariage légitime, de
favoriser celte institution civile et religieuse. Tandis que le sénat statuait sur la plainte du négociant
anglais, le Président d'Haïti rendait, le 5 février, une
proclamation importante dans l'intérêt de la tranquillité ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. publique. Il défendit par cet acte « toutes corporations
< de danses^ sous telles dénominations qu'elles puissent
« être, ou associations dont il résulte un esprit de corps
« et une hiérarchie de places dans leurs dénominations, »
en ordonnant aux commandans ^arrondissement de
supprimer celles qui existaient alors. Depuis quelque temps, il s'était formé, au Port-auPrince particulièrement, des sociétés parmi le peuple,
lesquelles prirent différens noms, sous prétexte de se
livrer aux danses du pays : ces sociétés étaient dirigées
par des chefs de l'un et de l'autre sexe. Elles finirent par
singer la hiérarchie civile et politique, en qualifiant ces
personnes de président, sénateur, général de division,
commandant de la place, de l'arrondissement, etc.
D'autres avaient des rois, des reines , etc., el tous ces
individus se faisaient obéir dans leurs réunions ou hors
d'elles, de la même manière que les autorités publiques
de l'État. De telles idées pouvaient avoir des conséquences perturbatrices de l'ordre public : en interdisant
ces corporations, le président laissa néanmoins au peuple
la faculté de danser et de s'amuser décemment. Le 8 mars, il pourvut au commandement de l'arrondissement de Jérémie à cause de la mort récente du général
P. Henry. Le choix qu'il fit de l'officier chargé de
remplir cette vacance fut si heureux, les instructions
qu'il lui donna, suivies avec intelligence et dévouement,
contribuèrent tant à préparer la pacification delaGrandeAnse, qu'il est convenable d'en parler comme d'un événement important pour la République. Ce fut Bazelais,
chef del'état-major général de l'armée, qui reçut cette
mission honorable et qui la remplit au gré du chef de
l'État, aux applaudissemens de ses concitoyens. Envoyé
é de
remplir cette vacance fut si heureux, les instructions
qu'il lui donna, suivies avec intelligence et dévouement,
contribuèrent tant à préparer la pacification delaGrandeAnse, qu'il est convenable d'en parler comme d'un événement important pour la République. Ce fut Bazelais,
chef del'état-major général de l'armée, qui reçut cette
mission honorable et qui la remplit au gré du chef de
l'État, aux applaudissemens de ses concitoyens. Envoyé [Î814] CHAPITRE II. 6S provisoirement, disaient ces instructions, pour représenter le Président d'Haïti dans les deux arrondissemens de
la Grande-Anse et de Tiburon ', il resta près de huit
années consécutives à ce poste , par l'effet même des
services éminens qu'il y rendit à son pays. Citons
quelques passages des instructions : « Il faut vous pénétrer, général, lui dit Pétion, de
« l'idée que vous allez paraître dans des quartiers battus
« par huit années de misères, de troubles, de révolues lions, dopassions et d'intrigues, qui ont toujours été
« les principales causes de leurs malheurs... A votre
« arrivée à Jérémie, chacun viendra vous porter sa
« doléance, chacun vous parlera de ses hauts faits, de
« son patriotisme, de sa bonne intention; et enfin, vous
« serez tellement tracassé par les sollicitations et lesin-
« trigues, qu'il ne vous resterait aucun temps pour vous
« occuper du service essentiel, si vous prêtiez l'oreille à
« tous ceux qui vous aborderont pour vous entretenir de
« leur propre intérêt. Pénétrez-vous bien de cette
« maxime qui est la même chez tous les peuples, et qu'il
« est indispensable à celui qui commande de connaître :
« — c'est que le citoyen qui ne vise qu'à la prospérité de
« l'État, n'a jamais de récompenses à demander ; il se
« borne à ce qui peut opérer le bien général duquel dé -
« pend le sien, et il a la confiance naturelle, que le temps
« et la justice lui donneront ce qu'il a mérité...
énétrez-vous bien de cette
« maxime qui est la même chez tous les peuples, et qu'il
« est indispensable à celui qui commande de connaître :
« — c'est que le citoyen qui ne vise qu'à la prospérité de
« l'État, n'a jamais de récompenses à demander ; il se
« borne à ce qui peut opérer le bien général duquel dé -
« pend le sien, et il a la confiance naturelle, que le temps
« et la justice lui donneront ce qu'il a mérité... « Il me reste maintenant à vous parler d'un point bien
« essentiel : c'est celui qui, pris à l'inverse, a souvent et
« trop souvent opéré le malheur de l'État et celui des
« officiers chargés de représenter le gouvernement dans
« les différens arrondissemens.. i Le colonel Lepa^e commandait celui de Tiburon et le 19* régiment, î". VIII. K 06 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. i « Les officiers supérieurs chargés de commander les
« arrondissemens se sont toujours pénétrés qu'en
« recevant du gouvernement l'ordre de leur départ, ils
« recevaient un ordre d'aller recueillir des avantages
« pour eux-mêmes, comme autant de récompenses de
« leurs travaux militaires. Rendus à leur destina -
« tion , leur premier soin est de rechercher ce qui
'« peut concourir à établir leur fortune ; tous les moyens
■ft leur paraissent convenables, ils les adoptent ; et sacri-
« fiant la chose publique, ils ne s'occupent que d'eux-
« mêmes ; à leur exemple, leurs subordonnés négligent
"« le service : de là, chacun ne s'occupe que de ce qui lui
« est personnel, le zèle et le patriotisme se refroidissent ;
« bientôt ils n'existent plus, la confiance des citoyens
a est détruite, l'ensemble si nécessaire dans tous les États
« disparaît : l'envie, la jalousie, les calomnies occupent
« toutes les têtes, la confusion est partout, et la désola-
« tion en est le résultat. Vous goûterez trop ces vérités,
« mon cher général, pour ne pas prendre le chemin qui
« est opposé à ce que je viens de vous dire. » On voit par cette partie de ses instructions, que
Pétion ne parlait pas seulement en chef d'État, mais
qu'il écrivait en historien, en moraliste. Il le fît encore
sur d'autres points. Après avoir prescrit à Bazelais des
dispositions concernant le service militaire, des mesures
à prendre par rapport à l'insurrection, aux troupes, aux>
gardes nationales employées à sa répression, « en iospi-
« rant à la fois aux soldats, les sentimens de l'amitié, de
« la justice, de la confiance et au respect, en leur parlant
k souvent, » il lui prescrivit aussi de faire soigner la
culture et la plantation des vivres nécessaires à l'entretien des militaires, à la subsistance des populations :
des
dispositions concernant le service militaire, des mesures
à prendre par rapport à l'insurrection, aux troupes, aux>
gardes nationales employées à sa répression, « en iospi-
« rant à la fois aux soldats, les sentimens de l'amitié, de
« la justice, de la confiance et au respect, en leur parlant
k souvent, » il lui prescrivit aussi de faire soigner la
culture et la plantation des vivres nécessaires à l'entretien des militaires, à la subsistance des populations : [Î814| ciiapiti'.e ir. 07 a II est bon de vous observer, mon cher général, que
« dans la partie du pays où vous allez figurer, le système
« de culture a toujours été conduit sur un autre principe
« que dans cette partie-ci (l'Ouest). Les cultivateurs
« n'ayant jamais été considérés comme des citoyens actifs
« de la République, ils ont toujours été traités avec
« rigueur, avec plus ou moins d'injustice. Cet état d'au-»
« jeclion,ce système mal entendu, sont une des princi-
<f pales causes de V insurrection qui dévore toute cette
« partie. Dans toutes vos tournées, vous verrez les culti-
« valeurs; il faut leur parler, il faut leur dire quils sont
« libres, que le gouvernement veut qu'ils soient heureux.
« Il faut leur dire qu'ils ont la faculté d'aller travailler
« où bon leur semble, et pour tel fermier ou propriétaire
« qui leur fera plaisir : pourvu qu'ils travaillent, c'est
« tout ce que l'État exige d'eux. Ils sont considérés
« comme des serfs, et en conséquence, ils sont souvent
« tyrannisés* jamais payés. Il faut vous informer de ce
(f qui leur est dû pour leurs portions dans les revenus,
'( forcer ceux qui leur doivent à les payer, faire prendre
« soin de ceux qui sont malades. Ces actes de justice,
« d'équité et d'humanité ramèneront nécessairement les
« cultivateurs à des sentimens de modération et de
« confiance, parce qu'il est naturel que l'être vivant qui
« est bien traité conçoive de l'attachement pour celui
« de qui il reçoit de bons traiternens. Il faut aussi faire
« disparaître les voies défait : des gens libres ne doivent
« point être flagellés. Il faut encourager l'établissement
« des concessions que le gouvernement a accordées,
« parce que c'est donner à l'État du nerf par une
« augmentation de propriétaires. »
Enfin, après avoir indiqué au général Bazelais ce 68 ÉTCDES SUR L'HISTOIRE d'hAITI. qu'il devait faire pour encourager le commerce et entraver la contrebande, pour le respect dû à la magistrature et aux lois, pour seconder l'action utile des agents
de l'administration des finances, il lui dit : « Il faut être accessible à tout le monde, compatissant
« et affable envers tous... Il faut, enfin, vous occuper du
« peuple, et ne jamais vous lasser d'être à votre devoir. .. *
« Pénétrez- vous, général, de ce que peut un officier
«• supérieur dans un commandement éloigné, lorsqu'il
« est revêtu, comme vous l'êtes, de la confiance du gou-
« vernement. La patrie ne peut prospérer que par le
« zèle infatigable et persévérant de ses officiers supé-
« rieurs ; et plus leur situation est éminente, plus l'im-
« portance de leurs devoirs augmente. »
d'être à votre devoir. .. *
« Pénétrez- vous, général, de ce que peut un officier
«• supérieur dans un commandement éloigné, lorsqu'il
« est revêtu, comme vous l'êtes, de la confiance du gou-
« vernement. La patrie ne peut prospérer que par le
« zèle infatigable et persévérant de ses officiers supé-
« rieurs ; et plus leur situation est éminente, plus l'im-
« portance de leurs devoirs augmente. » Bazelais se pénétra, en effet, de ces instructions judicieuses; il eut le désir et la volonté de répondre à la
confiance de son chef, de son ami, et il réussit parfaitement à remplir ses vues bienfaisantes. On voit comment Pétion envisageait les choses dans
les quartiers infestés par l'insurrection de Goman, à
quelles causes principales il l'attribuait : les mesures
qu'il prescrivit à l'égard des cultivateurs, mises à exécution, firent changer cette situation en peu de temps. Ce
qui n'est pas écrit dans ses instructions, mais ce qu'il fit
ensuite, accéléra la soumission d'un grand nombre d'insurgés et de leurs chefs : il envoya à Bazelais des brevets
et des titres de concessions de terre, en blanc-seing, les
premiers pour être délivrés aux officiers de Goman qui
se soumettraient, les seconds pour les rendre propriétaires ainsi que leurs inférieurs venus avec eux2. i C'était son propre portrait que Pétion faisait dans ces recommandations. 2 Au mois d'août suivant, le colonel César Novelrl, l'un des fameux insurgés, s'étant [1814] CHAPITRE II. % 69 Bientôt après, Goman fut réduit à se confiner dans
les hautes montagnes de la Grande-Anse, avec le peu de
partisans qui lui restèrent fidèles : la propriété surtout
avait produit ce prodige. Elle opéra une révolution salutaire dans les idées de ces hommes égarés depuis longtemps, alors que la justice du gouvernement se faisait
d'ailleurs sentir par une administration bienveillante,
ferme et vigilante. Le général Bazelais ne manqua d'aucune de ces qualités; son activité le portait sur tous les
points. Pétion trouva en lui l'homme dont la GrandeAnse avait besoin, tandis qu'au Port-au-Prince, ses devoirs de chef de l'état-major général ne le mettaient pas
en relief. Et quand, cinq années plus tard, le président
Boyer résolut d'en finir avec cette insurrection, plus de
la moitié de la tache avait été remplie par les sages mesures de son prédécesseur, exécutées avec intelligence
par Bazelais l. Quelques jours après le départ de ce général pour
Jérémie, le 25 mars, Pétion adressa un message au sénat,
tendant à provoquer la loi rendue le 12 avril suivant,
qui prescrivit que les bâtimens haïtiens voyageant au
long cours, fussent pourvus de registres, afin de constater régulièrement leur nationalité partout où ils se rendraient. Les citoyens de la République turent autorisés
en même temps à acheter des navires étrangers, qui seraient naturalisés haïtiens, pour faire ces sortes de soumis, Pélion lui écrivit pour l'en féliciter et rengager a bien cultiver la concession de
terre qu'il obtint avec la confirmation de son grade. Honoré par ce témoignage de bienveillance du chef de l'Étal, César Novelet porta d'autres insurgés a se soumettre au général
Bazelais. Dès le 17 juillet, le Télégraphe constatait les heureux effets des instructions de
Pétion a ce général. 1 On verra que Boyer lui-même fit cet aveu, dans les instructions qu'il donna aux gêné»
ratu qui entrèrent en campagne contre les insurgés, en 1810.
int avec la confirmation de son grade. Honoré par ce témoignage de bienveillance du chef de l'Étal, César Novelet porta d'autres insurgés a se soumettre au général
Bazelais. Dès le 17 juillet, le Télégraphe constatait les heureux effets des instructions de
Pétion a ce général. 1 On verra que Boyer lui-même fit cet aveu, dans les instructions qu'il donna aux gêné»
ratu qui entrèrent en campagne contre les insurgés, en 1810. 70 ÉTUDES SUU L HISTOIRE D HAÏTI. voyages, attendu que le pays n'en construisait pas d'une,
capacité suffisante ; et les armateurs purent former les
équipages, moitié avec des nationaux, moitié avec des
marins étrangers, sous le commandement d'un capitaine
haïtien . Par ces dispositions, les marins nationaux allaient
acquérir la pratique des hautes mers, pour servir le commerce de leur pays dans, ses échanges directs avec le§
autres peuples. Il n'y a que l'ignorance, encroûtée de préventions,
qui pourrait bjâmer les dispositions de celte loi relatives
à l'emploi de marins étrangers sur les navires nationaux ;
car, sans eux, le pavillon de la République n'aurait pas
flotté avec honneur dans les ports des États-Unis et de
l'Angleterre, pour y proclamer en quelque sorte l'indépendance et la souveraineté d'Haïti \. Employer les
Etrangers et rémuaérer leurs services, ce n'est pas les
admettre aux droits de cité et de propriété que notre pacte
social leur refuse encore. Et que de choses cependant les
Haïtiens auraient apprises, s'ils avaient réclamé, en temps
utile, le concours Scieurs lumières dans les lettres, dans
les sciences, les arts et métiers 2 ! Cette nécessité se fait
sentir chaque jour davantage afin d'initier le pays aux
idées d'une civilisation désirable; et c'est ici l'occasion
de regretter que le successeur immédiat de Pétion ne soit
pas entré résolument dans la voie qu'il avait ouverte à
ce sujet, car il semble que la Providence avait réservé à 1 Pas un marin haïtien n'était capable d'y conduire le Coureur et le Conquérant. 2. On a vu au Port-au-Prince le bon effet du séjour de quelques ouvriers Allemands qui
ont enseigné aux Haïtiens leur métier d'ébéniste : on y fabrique depuis longtemps des
meubles en acajou, comme a l'étranger. Des jardiniers Français ont prouvé aussi que des
agrémens peuvent être ajoutés a la culture du sol si riche, si fertile d'Haïti. Et les docteurs
Stewart,au Cap, Cévest, au Port-au-Prince, n'ont-ils pas enseigné la chirurgie et la médecine a des Haïtiens, avec profit pour le pays ?
Haïtiens leur métier d'ébéniste : on y fabrique depuis longtemps des
meubles en acajou, comme a l'étranger. Des jardiniers Français ont prouvé aussi que des
agrémens peuvent être ajoutés a la culture du sol si riche, si fertile d'Haïti. Et les docteurs
Stewart,au Cap, Cévest, au Port-au-Prince, n'ont-ils pas enseigné la chirurgie et la médecine a des Haïtiens, avec profit pour le pays ? [■1814-| chapitre h. 71 Boyer cette noble mission, par sa longue administration. Pétion avait un motif particulier en proposant la loi
ci-dessus : il se disposait à expédier à Londres deux
nouveaux navires de la flotte, — les brigs la Confiance
et le Dromadaire, — chargés de denrées pour le compte
de l'État. Attentif aux événemens qui se passaient en Europe
depuis le désastre éprouvé en Russie par l'armée française, et prévoyant ou la chute de l'Empereur Napoléon,
ou la conclusion d'une paix entre lui et les puissances
alliées, le président devait aviser aux moyens de garantir
le pays des éventualités qui pourraient survenir de Tune
ou de l'autre chose ; et dans cette pensée, il prit la résolution d'envoyer à Londres son secrétaire Garbage, en
qui il avait une haute confiance. Garbage possédait fort
bien la connaissance de la langue anglaise ; il y venait
Wilberforce, T. Clarkson et les autres philantropes anglais, et par eux il apprendrait probablement ce qu'il
importait à Haïti de savoir; car la Grande-Bretagne ne
pouvait manquer de jouer un rôle dans ce qui aurait été
décidé à son égard. Mais les événemens marchèrent vite, et Garbage
n'avait pas encore quitté le Port-au-Prince, quand on y
apprit le renversement de Napoléon et la Restauration
des Bourbons en France. Pétion dut alors s'arrêter à une
combinaison suggérée par le nouvel état de choses. Les journaux anglais firent savoir le traité de Paris,
du 30 mai, et le traité additionnel signé le même jour
entre la Grande-Bretagne et la France, par lequel la première restituait à l'autre plusieurs de ses colonies conquises pendant la guerre. Quoiqu'il n'y fût pas question 72 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. d'Haïtï, la réserve stipulée en faveur de la Fiance, de
continuer la traite des noirs durant cinq années consécutives, disait assez que cette clause avait pour but de la
repeupler d'esclaves, en cas que la France pût la conquérir. Il ne fallait que du bon sens pour comprendre
cela, et il n'était pas nécessaire de connaître les articles
secrets ou les engagemens pris, soit par la Grande-Bretagne, soit par toutes autres puissances, de laisser à la
France toute sa liberté d'action pour tenter de faire rentrer Saint-Domingue sous son obéissanee. De plus, la
chute de Napoléon laissait en France une armée encore
nombreuse, qui fut dévouée à ce grand Capitaine, qui
pouvait ne pas reporter ses sympathies sur les Bourbons
revenus à la suite des alliés. Et, de même qu'on dit,
qu'on crut que le Premier Consul, par l'expédition de
4809, voulut se débarrasser des troupes qui avaient servi
sous le général Moreau, de même Pétion était autorisé
à penser que les Bourbons seraient satisfaits de se débarrasser aussi des troupes de l'Empire : il en savait assez
de la politique européenne , pour croire qu'elle ne se
gêne pas plus àl'égard des blancs qu'à l'égard des noirs,
quand un sacrifice d'hommes paraît utile.
'expédition de
4809, voulut se débarrasser des troupes qui avaient servi
sous le général Moreau, de même Pétion était autorisé
à penser que les Bourbons seraient satisfaits de se débarrasser aussi des troupes de l'Empire : il en savait assez
de la politique européenne , pour croire qu'elle ne se
gêne pas plus àl'égard des blancs qu'à l'égard des noirs,
quand un sacrifice d'hommes paraît utile. En conséquence, il fit partir Garbage dans les premiers jours de juillet, avec des instructions dont le but
était de parer à une expédition contre Haïti '. Elles consistaient à solliciter la médiation du gouvernement britannique, afin d'obtenir du gouvernement français la 1 Garbage s'embarqua sur la Confiance qui se rendit avec le Dromadaire a Port-Royal
de la Jamaïque, afin de se placer sous la protection des navires de guerre anglais qui
conduisaient un convoi en Europe, Cet envoyé fut accueilli 'a Kingston par le duc de
Manchester, gouverneur de la Jamaïque. La Grande-Bretagne et les États-Unis étaient en
guerre, et ce n'est pas a cause de ces derniers que Pétion prit cette précaution, mais par
apport aux navires fran çais. [1814] chapitre ir. 75 reconnaissance de l'indépendance sur des bases équitables, et par les mêmes termes que l'indépendance des
États-Unis avait été reconnue par l'Angleterre ; c'est-àdire comme Etat libre, indépendant et souverain. Pour le moment, constatons seulement que par ces
mots : — sur des bases équitables, — écrits dans les
instructions données à Garbage, on est fondé à penser
que Pétion songeait déjà à offrir à la France, une indemnité pour les biens fonciers des anciens colons, confisqués
au profit du domaine public d'Haïti. C'était pour leur
ôter le droit de réclamer de leur gouvernement qu'il les
restaurât dans la possession de ces biens par les moyens
violens de la guerre, et pour faire envisager à ce gouvernement lui-même qu'une telle transaction serait plus
dans l'intérêt de la France, que toutes les tentatives
qu'elle ferait pour s'emparer de son ancienne colonie. De son côté, Christophe avait reçu des informations
sur les événemens survenus en France, par Peltier, journaliste français à Londres, qui lui écrivit deux lettres en
date du 21 mars et du 5 avril. Il lui fit répondre le 1 0 juin
par le général Prévost, son ministre des affaires étrangères : « Les détails que vous nous donnez des grands événe-
» mens qui viennent d'avoir lieu en Europe, et surtout
« en France, ont causé beaucoup de satisfaction au Roi. . .
« Vous avez dû remarquer dans les différens actes que le
« Roi a publiés depuis son avènement au trône, qu'il n'a
« jamais confondu le peuple français avec le gouverne-
« ment qui l'opprimait. Il a toujours offert aux paisibles
« négocians, sécurité, protection et commerce, quoiqu'il
« fût en même temps déterminé à repousser toute espèce
« d'ennemi qui entreprendrait de nous réduire à l'escla74 études suii l'histoire d'haïti.
les différens actes que le
« Roi a publiés depuis son avènement au trône, qu'il n'a
« jamais confondu le peuple français avec le gouverne-
« ment qui l'opprimait. Il a toujours offert aux paisibles
« négocians, sécurité, protection et commerce, quoiqu'il
« fût en même temps déterminé à repousser toute espèce
« d'ennemi qui entreprendrait de nous réduire à l'escla74 études suii l'histoire d'haïti. « vage. Vous pouvez déclarer, Monsieur, comme vous
« êtes maintenant autorisé à le faire, que S. M. recevra
« avec- plaisir dans ses ports tous les bâtimens marchands
« qui arriveront de France. Les négocians seront pro-
« tégés et traités comme les sujets des autres puissances
« alliées, qui commercent paisiblement avec Haïti, pourvu
« seulement qu'ils aient soin de se conformer aux lois
« du royaume. Vous pouvez donner cette assurance aux
« commerçans français , et même la publier dans vos
« journaux. La France vient de prendre une nouvelle
« face. S. M. espère y trouver un gouvernement juste et
« philanthropique, ... et elle se flatte de trouver des sen-
« timens humains dans un Prince instruit par l'adversité.
'< L'état d'incertitude où nous sommes, relativement aux
% mesures du nouveau Souverain de la France à notre
« égard, nous empêche de pouvoir prendre aucune réso-
« lution définitive, comme vous nous y invitez, avant
u d'être positivement informés de ses intentions. C'est à
« vous, Monsieur, qui, avec tant d'attachement et de fîdé-
« lité, avez constamment défendu les intérêts de cet
« infortuné monarque ; c'est à vous qui êtes attaché à la
i cause du roi Henry, et qui connaissez cette île, à pré-
« parer une négociation entre les deux puissances '.
« Vous ne pouvez douter que S. M. écoute les proposi-
« tions justes et raisonnables qu'on pourra lui faire, et
« qu'elle s'empresse de nommer un homme sûr, pour
« régler ses intérêts et ceux de son royaume *. » 1 Peltier, émigré, publiait depuis longtemps a Londres un journal intitulé l'Ambigu;
il y défendait la cause des Bourbons contre Napoléon et la France révolutionnaire. Dès
1807, Christophe lui envoyait de l'argent, dont il avait toujours besoin, pour qu'il prônât
son gouvernement a l'exclusion de celui de Pétion. Il inséra la lettre de Prévost dans
l'Ambigu : Placide Justin la cite tout entière, p. 468. 2 Les propositions justes et raisonnables dont il s'agit, consistaient a offrir a la France, [$8U] CHA1IT11E u. 7-S SiChritophe m voulut pas envoyer un Haïtien en
Europe pour faire connaître ses dispositions pacifiques,
c'est qu'il avait en Angleterre ce Français qui était un
agent à sa solde depuis 4807. On voit par la lettre de
Prévost, qu'il était loin de prendre une attitude hostile
envers la France et les Bourbons ; qu'il chargeait Peltier
de proposer le rétablissement des relations commerciales entre la France et Haïti, d'abord, puis de préparer
une négociation où il était disposé à écouter des propositions justes et raisonnables, pour parvenir à la reconnaissance de l'indépendance.
'il avait en Angleterre ce Français qui était un
agent à sa solde depuis 4807. On voit par la lettre de
Prévost, qu'il était loin de prendre une attitude hostile
envers la France et les Bourbons ; qu'il chargeait Peltier
de proposer le rétablissement des relations commerciales entre la France et Haïti, d'abord, puis de préparer
une négociation où il était disposé à écouter des propositions justes et raisonnables, pour parvenir à la reconnaissance de l'indépendance. Ainsi, les deux chefs d'Haïti pensaient de même ; car,
dire de traiter de cette reconnaissance avec le gouvernement français sur des bases équitables, ou bien, dire
qu'on est disposé à écouter des propositions justes et
raisonnables, c'est tout un. Christophe, de même que
Pétion, ne pouvaient s'imaginer que ce gouvernement
oublierait les intérêts des colons de Saint-Domingue,
dans les stipulations d'un traité entre la France et Haïti.
Il n'eut pas la pensée de Pétion, qu'il adopta par la suite,
de réclamer la médiation de la Grande-Bretagne, parce
qu'il croyait sans doute que Peltier eût été assez influent
pour faire réussir une négociation l. 10 pour cent de la valeur des biens des colons. Peltier reçut l'autorisation de les faire, par
un acte distinct de la lettre de Prévost, destinée à être publiée. Si la France avait admis
cette base, Christophe eût nommé quelqu'un pour le traité. — J'ai eu connaissance de ce
(ait par des documens que j'ai vus. 1 Huit jours avant que Christophe îft écrire a Peltier par Prévost, le 2 juin, Isaac
Louverlureet son frère Placide adressèrent une lettre a Louis XVIII, pour réclamer de son
gouvernement de faire payer a la famille de Toussaint Louverture, la modique pension qui
lui était allouée et dont le payement était suspendu depuis quatre mois. Cette lettre est de
la main d'Jsaac. Il rappelait au Roi, que son père avait fait fleurir une des colonies de la
France, et il terminait cette lettre par ces paroles : « L'Amérique et l'Europe ont donné des louanges a sa noble conduite envers tous vos
< sujets ; et si une fatale catastrophe n'avait point interrompu le cours de ses travaux, il 76 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. Toutefois, et quelles que dussent être les résolutions
de la France et des autres puissances étrangères à l'égard
d'Haïti, Pétion s'était hâté de compléter son système de
rémunération nationale, pour les services rendus à la
patrie. Il avait adressé un message au sénat pour lui proposer de rendre une loi qui accorderait des concessions
de terre en don national, aux chefs de bataillon et autres officiers de grades inférieurs. Après en avoir démontré la justice, il termina ainsi son message : « D'aiileurs, citoyens sénateurs, les biens que je vous
« propose de distribuer ont été conquis sur les ennemis
« de la liberté haïtienne ; ils doivent naturellement être
« la récompense de ceux dont le métier est de défendre
« l'État ; et puis, je pense que vous vous pénétrerez de
« cette grande vérité pour les États naissans : — qu'en
« augmentant le nombre des propriétaires fonciers, c'est
« donner une existence réelle et solide à la patrie. »
ateurs, les biens que je vous
« propose de distribuer ont été conquis sur les ennemis
« de la liberté haïtienne ; ils doivent naturellement être
« la récompense de ceux dont le métier est de défendre
« l'État ; et puis, je pense que vous vous pénétrerez de
« cette grande vérité pour les États naissans : — qu'en
« augmentant le nombre des propriétaires fonciers, c'est
« donner une existence réelle et solide à la patrie. » Quinze jours après, la loi était publiée. Elle accorda
aux chefs de bataillon ou d'escadron, 55 carreaux de
terre ; aux capitaines, 30; aux lieutenans, 25; et aux
sous-lieutenans, 20: à prendre dans les habitations caféières, et ce, en toute propriété et jouissance. Le Président d'Haïti en délivra les titres, au nom de la nation1. Poursuivant la réalisation de ses vues politiques et
bienfaisantes, Pétion proposa encore au sénat d'accorder « aurait eu aujourd'hui la gloire de remettre la Reine de l'Archipel américain a son Seigneur
« légitime. » J'ai vu ce document dans les cartons du ministère de la marine qu'il m'a été permis de
consulter, et je le cite comme pièce historique. Il prouve qu'Isaac fut toujours constant
dans son dévouement a la France, et l'on doit respecter un tel sentiment fondé sur ses
convictions. 1 Outre les concessions de terrains que les officiers de l'armée reçurent dans les campagnes, ils eurent la faculté d'acheter, a bas prix, les maisons ou portions de maisons des
villes qui leur servaient de logement. [1814] chapitre ii. 77 une sucrerie à Madame Veuve Pellerin, la respectable
mère de Lamarre, en considération des services éclatans
rendus par ce héros ; et aux officiers de santé, et aux
commissaires des guerres, des concessions de terrains suivant les grades auxquels ils étaient assimilés par la loi.
Le 22 juin, il proposa de mettre en vente tous les biens
du domaine public, afin que chaque Haïtien pût devenir
propriétaire foncier. Enfin, le 28 juillet, il proposa d'accorder aussi des concessions de terrains aux fonctionnai -
raires et employés de l'administration des finances, suivant l'assimilation de leurs charges. Les lois des 18 et 19 août vinrent décréter toutes ces
mesures proposées par le Président de la République, et
les propriétés des anciens colons passèrent ainsi aux
mains de ses citoyens de toutes les classes. Ces lois
étaient la conséquence naturelle de leur confiscation en
1804*. Le président publia peu avant, un arrêté pour fixer le
prix des opérations d'arpentage des terrains concédés ou
vendus , et un autre pourvut à une sorte d'abus qui voulait se glisser dans le pays. Des Haïtiens qui étaient à
l'étranger, y étant rentrés, obtinrent la mise en possession de leurs biens-fonds qui avaient été séquestrés en
leur absence, et ils cherchaient à les vendre pour se retirer de nouveau à l'étranger : cet arrêté défendit dételles
ventes, avant qu'il ne s'écoulât au moins un an et un jour
après le renvoi en possession.
pourvut à une sorte d'abus qui voulait se glisser dans le pays. Des Haïtiens qui étaient à
l'étranger, y étant rentrés, obtinrent la mise en possession de leurs biens-fonds qui avaient été séquestrés en
leur absence, et ils cherchaient à les vendre pour se retirer de nouveau à l'étranger : cet arrêté défendit dételles
ventes, avant qu'il ne s'écoulât au moins un an et un jour
après le renvoi en possession. Garbage était à peine parti du Port-au-Prince, quand 1 Les magistrats de Tordre judiciaire ne reçurent leurs dons nationaux que par la loi du
ïb décembre suivant, sur la propos ilion du président en date du 1" octobre. 78 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. Pétion reçut d'autres nouvelles d'Europe qui annonçaient
que le gouvernement français se préoccupait du rétablissement de son autorité à Haïti. Il venait de provoquer
l'aliénation et la distribution des biens du domaine ; le
25 juillet il adressa une circulaire aux généraux com~
mandans d'arrondissement, où il leur prescrivit des mesures pour se préparer à là guerre : plantation de vivres
en abondance, transport des poudres, du plomb et autres
matériels à l'intérieur, etc. « Vous fereà préparer, leur
« dit-il, dans chaque ville et bourg, une grande quan-
« tité de torches... pour servir, eri cas d'invasion des
« Français en force, à incendier généralement toutes les
n maisons de ces villes et bourgs et plaines accessibles,
« parce qu'il ne faut pas, s'ils viennent, qu'ils trouvent
« un seul ajoupa pour s'abriter de l'intempérie du
« temps, etc. » En terminant, il leur dit qu'il avait déjà
pris ses précautions pour recevoir d'Europe des informations positives et à temps, afin de n'être pas surpris. Effectivement, le gouvernement français avait devancé
la mission de Garbage. M. le baron Malouet, ministre
de la marine et des colonies, ancien colon et ordonnateur
au Cap, représentant ses confrères dans ce gouvernement, agissait déjà en vue d'une « Restauration à SaintDomingue, » comme en France* A la fin de juin, moins
de trois mois après le retour des Bourbons, il expédia
trois agents dans ce but : DaUxion Lavaysse, Dravermann
et A. Franco de Médina. Ils allèrent s'embarquera Falmouth (en Angleterre), sur le packet des Antilles, pour
se rendre ou à Porto-Rico ou à la Jamaïque, d'où ils devaient se transporter à Haïti, chacun au lieu de leur destination : le premier, auprès de Pétion ; le second, auprès
de Borgella (on le croyait encore général en chef du Sud)î [1814] CHAPITRE II. 79 le dernier, enfin, auprès de Christophe. Ils partirent de
Falmouth le 16 juillet'. Ils étaient tous trois porteurs de lettres de créance et
d'instructions semblables qui pouvaient les faire considérer, sinon comme de vrais espions, du moins comme
des embaucheurs chargés d'intriguer, de semer la discorde entre les Haïtiens, afin d'assurer le succès d'une
expédition militaire qu'on allait préparer dans les ports
de France, pour être dirigée contre Haïti, de même
qu'en 1802. Ce procédé était bien digne du ministre Malouet qui, à cette époque, avait tant contribué à persuader le Premier Consul de faire cette entreprise. Il justifiait par là ce qu'a dit ensuite l'Empereur Napoléon de
tous les hommes qui, en France, étaient encroûtés des
idées de l'ancien régime : « Ils n'ont rien appris, ni rien
« oublié. »
de France, pour être dirigée contre Haïti, de même
qu'en 1802. Ce procédé était bien digne du ministre Malouet qui, à cette époque, avait tant contribué à persuader le Premier Consul de faire cette entreprise. Il justifiait par là ce qu'a dit ensuite l'Empereur Napoléon de
tous les hommes qui, en France, étaient encroûtés des
idées de l'ancien régime : « Ils n'ont rien appris, ni rien
« oublié. » Le packet anglais sur lequel passèrent les agens de la
France, toucha à Curaçao. Le général Hodgson, gouverneur de cette île, sut immédiatement le but de leur mission; il en fut de même de M. Lyon, qui était une espèce
d'agent commercial de Pétion à Curaçao. En causant
avec D. Lavaysse, ils lui conseillèrent de ne pas se présenter à Haïti en qualité de marchand, selon ses instrucl D. Lavaysse avait été membre de la Convention nationale ; ensuite, il voyagea dans
l'Amérique méridionale. De retour en France, il publia un livre où il émit des opinions
libérales à propos de l'esclavage. A la chute de l'Empire, il servait dans l'armée du Vice-Rot
d'ïtalie. Dravermann, négociant à Bordeaux, épousa une fille (blanche) de Bernard Borgella, père
du général Borgella : il venait donc se présenter en qualité de beau-frère de ce dernier. On
verra que des trois agens, il fut celui qui tira mieux son épingle du jeu, non comme
agent, mais comme négociant. C'était un vieillard de 70 ans. Agoustino Franco de Médina était cet Espagnol qui avait commandé Saint-Yague sous
les ordres du général Ferrand, et qui suivit les Français a l'évacuation de Santo-Domingo,
en 1809. 80 ÉTUDES SUîl L'HISTOIRE d' HAÏTI. lions; car Pétion serait indubitablement informé du
véritable but de sa mission J. Rendus à la Jamaïque le 26 août, les trois agents y
trouvèrent beaucoup d'anciens colons de Saint-Domingue qui s'y étaient réfugiés depuis longtemps. Aussitôt,
ils dressèrent un plan de concert entre eux, en publiant
un pamphlet intitulé : Considérations offertes aux ha"
bilans d'Haïti sur leur situation actuelle et sur le sort
présumé qui les attend: cet écrit porta le nom de H. Henry.
11 -était basé sur les instructions du ministre Malouet dont
la perfidie fut ainsi dévoilée, par les classifications qu'il
établissait entre les Haïtiens. Ce pamphlet parvint de
suite au Port-au-Prince et au Cap, par les relations de
commerce qui existaient depuis deux ans entre Haïti et
la Jamaïque. Déjà, Pétion voulait les faire cesser, en publiant son
arrêté du 15 août, qui prohiba toute exportation à l'étranger des grains et vivres du pays, comme conséquence
de sa circulaire aux commandans d'arrondissement, sur
la plantation de ces objets de première nécessité. Il fit publier de suite une Réponse au pamphlet de
II. Henry : rédigée par Sabourin, elle fut signée du nom
de Colombus. Elle parut comme l'œuvre d'un Étranger
qui, habitant la République, était à même d'apprécier
la situation du pays et le caractère des Haïtiens. Nécessairement, le style de cet écrit devait être modéré, puisque son auteur supposé n'était pas intéressé dans la querelle qui se ravivait entre la France et son ancienne colonie. Mais, tout en démontrant que cette puissance
: rédigée par Sabourin, elle fut signée du nom
de Colombus. Elle parut comme l'œuvre d'un Étranger
qui, habitant la République, était à même d'apprécier
la situation du pays et le caractère des Haïtiens. Nécessairement, le style de cet écrit devait être modéré, puisque son auteur supposé n'était pas intéressé dans la querelle qui se ravivait entre la France et son ancienne colonie. Mais, tout en démontrant que cette puissance 1 Pétion reçut, en effet, des lettres de Londres a ce sujet : le général Hodgson et Lyon
lui donnèrent également avis de ce qu'ils avaient appris. Leurs conseils a D. Lavaysse
étaient dans ses intérêts personnels, — pour éviter le sort d'un espion. [1814] chapitre il. 81 n'avait aucune chance pour la conquérir par les armes,
il exposait des considérations qui devaient la porter à ne
rien entreprendre contre elle : il concluait à la conseiller
de prendre plutôt des arrangemens fondés sur les rapports commerciaux. Cependant, convaincu que Pétion devait être déjà informé de la mission, le 6 septembre, D. Lavaysse prit
le parti de lui adresser une lettre, pour l'avouer et s'assurer sans doute si, par sa réponse, le président lui permettrait de se rendre au Port-au-Prince. Cette lettre fut
apportée par le capitaine du brig la Moselle, de la marine
de S. M. B.1. Il convient de produire ici une partie des instructions
données aux trois agents français, afin de caractériser la
mission qu'ils reçurent du ministre Malouet : « Le Roi, leur dit-il, a porté ses regards sur la colonie
« de Saint-Domingue. En conséquence, quoiqu'il ait
« donné ordre de faire préparer des forces majeures et de
« les tertir prêtes à agir, si leur emploi devenait nécessaire,
« il a autorisé son ministre de la marine et des colonies
« à envoyer à Saint-Domingue des agents pour prendre
« une connaissance exacte des dispositions de ceux qui « y exercent actuellement un pouvoir quelconque « De celle de ces îles où ils auront débarqué (à Porto-
« Rico ou à la Jamaïque), ils passeront à Saint-Domin-
« gue et ne s'y montreront d'abord que comme gens qui l Pendant que D. Lavaysse faisait ses ouvertures a Pétion, le fameux Desfourneaux qui
ne fut connu a Saint-Domingue que par des défaites, devenu membre de la chambre des
députés en France, y présentait un rapport, le 16 septembre, sur des pétitions des colons ;
il y concluait a inviter le Roi de faire une expédition contre Haïti, pour les rétablir dans
leurs biens et leur restituer leurs esclaves. Selon lui, rien n'était plus facile, car Pétion
et Christophe s'empresseraient de reconnaître la souveraineté du Roi légitime de la France ;
et au besoin, la conquête de la colonie se ferait en peu de temps. Desfourneaux semblait
viser au commandement en chef de l'expédition.
colons ;
il y concluait a inviter le Roi de faire une expédition contre Haïti, pour les rétablir dans
leurs biens et leur restituer leurs esclaves. Selon lui, rien n'était plus facile, car Pétion
et Christophe s'empresseraient de reconnaître la souveraineté du Roi légitime de la France ;
et au besoin, la conquête de la colonie se ferait en peu de temps. Desfourneaux semblait
viser au commandement en chef de l'expédition. T. VIII. () 8SJ ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. « viennent préparer pour leur compte ou pour celui de
« quelque maison de commerce, des opérations de ce genre.
« Deux d'entre eux se mettront le plus tôt qu'ils pourront ,
« mais avec beaucoup de circonspection, en rapport avec
« Pétion et son second, Borgella ; le troisième fera de
« même à l'égard de Christophe1. Ce ne sera qu'après
« avoir sondé adroitement les dispositions de ces chefs^
« après avoir pris connaissance de leurs moyens inté-
« rieurs, de leur plus ou moins de prépondérance dans
« l'île, de l'esprit de toutes les classes subordonnées,
« qu'ils s'ouvriront davantage à eux, et ils n'iront jusque
« leur donner connaissance de leurs lettres de créance,
« que lorsqu'ils jugeront que le moment en est venu. On
« ne saurait, à cet égard, leur tracer une marche précise ;
« on s'en repose donc sur leur prudence. Lorsqu'ils
« en seront venus au point de traiter franchement avec
« ces chefs, ils discuteront unpland' organisationpolitique
a ^jui leur agrée et qui soit tel que le Roi puisse consentir
« à l'accorder. Ils recevront de ces chefs l'assurancequ'ils
« adhéreront à ce plan, et que, protégés par la puissance
« royale, ils rangeront à l 'obéissance tous leurs subor-*
« donnés. De leur côté, les agents, sans signer aucun
« traité formel, — chose qui ne serait pas de la dignité
« duRci, — assureront aux chefs que Sa Majesté est dis-
« posée à accorder ce dont il aura été convenu, et qu'Elle
« le fera connaître aussitôt leur retour en France, par
« une déclaration émanée de sa grâce*. » 1 La mission secrète de M. Liot n'avait pu être ignorée au ministère de la marine ; il a
dû y faire son rapport. Mais Malouet se méprit sans doute sur l'accueil qu'il reçut dé
Pétion, fondé sur ce qu'il avait été'connu dans le pays pour un homme sans préjugés : c'est
pourquoi il aura envoyé D. Lavaysse, chef de la mission, auprès de Pétion, en présumant
encore qu'étant mulâtre, ce dernier eût été plus facile a gagner. 2 On voit, par ces mots, que l'idée d'une Ordonnance royale fut adoptée dès lors, pour
toutes concessions que les Bourbons voudraient faire aux Haïtiens. Ils avaient octroyé la [1814] ciiAPiTitEii. 85 Il suffirait de celte partie des instructions du ministrecolon, pour déterminer le caractère de cette mission, la
perfidie de son but ; mais on lira autre chose. On voit
que, par les circonstances de leur passage à Curaçao*
les trois agents se trouvaient démasques, et qu'ils né
pouvaient plus se présenter à Haïti en qualité de con>
merçans. Pour y arriver, D. Lavaysse était donc contraint d'avouer à Pétion qu'il était envoyé par le gouvernement français, et il trouva dans les autorités de là
Jamaïque une complaisance remarquable, lorsqu'elles
mirent à sa disposition un brig de guerre poiir apporter
sa lettre à Pélion.
passage à Curaçao*
les trois agents se trouvaient démasques, et qu'ils né
pouvaient plus se présenter à Haïti en qualité de con>
merçans. Pour y arriver, D. Lavaysse était donc contraint d'avouer à Pétion qu'il était envoyé par le gouvernement français, et il trouva dans les autorités de là
Jamaïque une complaisance remarquable, lorsqu'elles
mirent à sa disposition un brig de guerre poiir apporter
sa lettre à Pélion. Ce fait était de nature à suggérer des réflexions au
président, après là clause du traité additionnel à celui de
Paris, signé entre la Grande-Bretagne et la France, qui
réservait à celle-ci le droit de continuer la traite des
noirs durant cinq années, et dans le temps même où
Garbage devait être déjà rendu à Londres. N'était-ce pas
un appui donné à la France dans la démarche de son
gouvernement, la preuve d'une entente, sinon d'urte
connivence, entre les deux puissances, au détriment
d'Haïti? Il était évident, dans tous les cas, qu'on n'était
plus au temps de 4803 où la guerre entre elles facilitait
celle qui fut entreprise par nous pour parvenir à notre
indépendance. Pélion devait donc comprendre que la
situation des choses ayant changé, nous étions désormais
réduits à nos seules ressources, à défendre notre liberté
par notre propre énergie, avec le concours de la protection divine et de l'action meurtrière de notre soleil
vengeur. charte de 1814 à la France, en vertu du droit divin; ils ne voulaient pas agir autrement à
l'égard d'Haïti : un traité formel eût blessé la dignité royale. De là l'ordonnance de 182o. 84 études sur l'histoire d'haïti. Dans sa lettre d'ouvertures, D. Lavaysse s'efforçait de
le convaincre de la nécessité, de la convenance de reconnaître l'autorité de Louis XVIII, Roi de France, tout
en la terminant par des menaces à raison de la puissance
de son pays. Après avoir vociféré contre Buonaparte
(son langage était celui qu'on employait alors en France,
en attendant l'apothéose de Napoléon), il l'engageait à
se dire : « Prenons confiance en ce Roi généreux, loyal,
« éclairé ; il nous fera partager les droits de sujets et de
u citoyens français, ce qui, certes, est préférable au sort
« d'être traités comme des sauvages mal faisans, ou tra-
« gués comme des nègres marrons l . » Mais cette lettre, de même que le pamphlet publié à
la Jamaïque sous le nom de H. Henry, que l'envoi de
Dra vermannauprèsdeBorgella, prouvaient à Pétion qu'en
France, on ne se faisait nulle idée de la situation réelle
des choses en Haïti. Il ne pouvait s'étonner de laprétention du gouvernement des Bourbons, de restaurer son
autorité dans ce pays, puisque Napoléon lui-même en
avait toujours conservé l'espoir 2. Les menaces de l'agent
n'en étaient que la conséquence; et ignorant la teneur
de ses instructions (on ne le sut qu'après et nous dirons
comment), il dut le croire bien régulièrement envoyé par
le gouvernement français, pour remplir une mission
avouable, et muni de -pouvoirs à cet effet ; l'avismêmeque
cet agent en donnait le faisait supposer naturellement;
car il ne se présentait pas comme marchavid. Il parut donc
au président que ce qu'il y avait de plus convenable en
une telle circonstance, c'était de mettre D, Lavaysse à
de ses instructions (on ne le sut qu'après et nous dirons
comment), il dut le croire bien régulièrement envoyé par
le gouvernement français, pour remplir une mission
avouable, et muni de -pouvoirs à cet effet ; l'avismêmeque
cet agent en donnait le faisait supposer naturellement;
car il ne se présentait pas comme marchavid. Il parut donc
au président que ce qu'il y avait de plus convenable en
une telle circonstance, c'était de mettre D, Lavaysse à 1 Ces dernières expressions avaient paru dans l'écrit signé //. Henry.
% La mission de Garbage admettait cette probabilité, de même que la lettre de Prévost a
Peltier. [1814] CHAPITRE H. 85 portée de tout voir par ses propres yeux, pour se convaincre qu'HAÏTi était autre chose que Saint-Domingue. Quels risques pouvait-on courir en le laissant pénétrer
à Haïti ? La République était habitée par des hommes
libres et indépendans de fait comme de droit, dont la
résolution de se maintenir tels était irrévocable, comme
celle de leur chef était de leur garantir ces droits légitimes. Il possédait leur confiance par sa manière de gouverner l'État, et aucune trahison n'était à craindre entre
lui et ses concitoyens. L'agent de la France pouvait donc
venir en toute sûreté ; on entendrait son langage, ses
propositions, et on lui répondrait selon que l'intérêt général le conseillerait. Après toute lutte, toute guerre
entre les peuples, n 'arrivent-ils pas toujours à des propositions de paix, à des conventions qui sont discutées
entre leurs représentans ? La situation d'Haïti à l'égard
de la France n'était que cet état de choses. Le 24 septembre, Pétion écrivit à D. Lavaysse, qu'il
pouvait venir auprès de lui et qu'il serait reçu avec égards,
avec le respect dû au Souverain qui l'envoyait. Trouverat-on ces termes peu convenables, marquant de la faiblesse, de la crainte? Si les hommes, comme individus,
se doivent mutuellement des égards et du respect, par
la même raison, les Etats et leurs chefs se doivent ces
considérations qui ne dérogent nullement à leur dignité. Mais les trois agents étaient tombés malades à
Kingston. Après leur rétablissement^ Franco de Médina
partit pour Puerlo-Piata où il arriva le 20 octobre; de là
il alla voir ses parens à Santo-Domingo, son lieu natal,
et revint à Saint-Yague. Dravermann, ayantplus souffert
à cause de son grand âge, et apprenant que le général 86 ÉTUDES SU1\ l'iUSTOIRB b'iIAÏTI . Borgella n'avait aucun commandement dans le Sud,
quitta Kingston le 17 octobre pour se rendre en France
avec des dépêches du chef de l'agence, adressées au ministre de la marine. En vrai négociant, il s'enquit de ce
qui pouvait être l'objet çl'un commerce fructueux avec
Haïti ; et sachant que dans la République, les étrangers
n'étaient exposés à aucun danger, il fît ses réserves dans,
ses intérêts personnels pour devenir ensuite, sans s'en
douter, le meilleur diplomate entre la France et son ancienne colonie.
se rendre en France
avec des dépêches du chef de l'agence, adressées au ministre de la marine. En vrai négociant, il s'enquit de ce
qui pouvait être l'objet çl'un commerce fructueux avec
Haïti ; et sachant que dans la République, les étrangers
n'étaient exposés à aucun danger, il fît ses réserves dans,
ses intérêts personnels pour devenir ensuite, sans s'en
douter, le meilleur diplomate entre la France et son ancienne colonie. Quant à D. Lavays§e, il s'était résolu, le 1er octobre, a
adresser aussi une lettre « A Son Excellence le général
« Henry Christophe, chef suprême du gouvernement du
« Nord d'Haïti, j> Elle était plus étendue que celle à Pétion
et contenait autant de menaces à raison de la puissance
de la France « et de ses alliés, surtout la Grandece Bretagne, qui, au besoin, uniraient leurs forces aux
< siennes.» L'agent faisait de grands éloges de Toussaint
Louverture,et, par suite, déblatérait contre «Buonaparte
qui avait fait périr ce chef injustement. » Il fit l'aveu,
que la réserve stipulée en faveur de la France, de continuer la traite des noirs durant cinq années, n'avait
d'autre but que de remplacer la population d'Haïti, si elle
ne se soumettait pas à son ancienne métropole, etc.
Enfin, dans un post-scriptum, D. Lavaysse annonçait à
Christophe que Franco de Médina allait se rendre auprès
de lui, qu'il méritait toute sa confiance ; et il lui envoya
copie de sa lettre à Pétion, afin de prouver sa loyauté e$
qu'il était digne aussi de son estime. En comparant cette correspondance avec les instructions de Malouet, qui recommandaient aux agents d'emprunter le masque de la duplicité pour se présenter à Haïti, [1814] CHAPITRE II. 87 on reconnaît que D. Lavaysse se montrait plus digne
d'être le ministre d'une puissance comme la France,
que le vieux colon qui les lui dicta *. Mais, relativement
au Roi d'Haïti, opposé au Roi de France et qualifié simplement de Général et d'Excellence, sa lettre était bien
certainement la plus mauvaise recommandation qu'il pût
faire de son collègue Franco de Médina *.
se présenter à Haïti, [1814] CHAPITRE II. 87 on reconnaît que D. Lavaysse se montrait plus digne
d'être le ministre d'une puissance comme la France,
que le vieux colon qui les lui dicta *. Mais, relativement
au Roi d'Haïti, opposé au Roi de France et qualifié simplement de Général et d'Excellence, sa lettre était bien
certainement la plus mauvaise recommandation qu'il pût
faire de son collègue Franco de Médina *. De même que Pétion, Christophe était déjà informé de
l'envoi de ces agents, et par des personnes de la Jamaïque
et de Guraçao et par Peltier qui, se trouvant en France
au moment de leur départ, avait éventé cette mission.
C'est ce qui le porta à parler en Roi dans un Manifeste
qu'il publia le 18' septembre, commençant par ces mots :
« Souverain d'une nation trop longtemps opprimée, etc. » Ce document, remarquablement rédige, retraça l'historique de toutes les phases des révolutions de SaintDomingue jusqu'au moment où Haïti se constitua en nationalité distincte par son indépendance, afin de provver
que les Haïtiens ne pouvaient pas rétrograder dans cette
carrière parcourue si glorieusement. H en appela « à tous
» les souverains de la terre, à ces généreux Anglais qui
« ont été les premiers à proclamer dans leur sénat l'abot D. Lavaysse ayant été membre 4e la Convention, on a dit même du Comité, de salut
public, avait peut-être voté la liberté générale des noirs dans la séance du 4 février 1794.
On ne peut donc savoir si, intérieurement, apprenant l'état réel des choses en Haïti, il ne
voulut pas donner un avertissement aux Haïtiens, par son aveu sur le but de la réserve
relative a la traite des noirs. Dans tous les cas, son langage menaçant envers Christophe
et Pétion était plus digne de son pays que s'il se fût présenté a eux en espion. Il faut que
l'on sache aussi, qu'arrivé a Kingston, il eut une copie de la circulaire du 23 juillet que
Pétion adressa au général Marion, aux Cayes, comme aux autres généraux ; il l'adressa au
ministre de la marine par Dravermann ; et en cela, il voulait se justifier d'avoir écarté ses
instructions. Il n'a pas dit comment il a pu avoir celte copie.
digne de son pays que s'il se fût présenté a eux en espion. Il faut que
l'on sache aussi, qu'arrivé a Kingston, il eut une copie de la circulaire du 23 juillet que
Pétion adressa au général Marion, aux Cayes, comme aux autres généraux ; il l'adressa au
ministre de la marine par Dravermann ; et en cela, il voulait se justifier d'avoir écarté ses
instructions. Il n'a pas dit comment il a pu avoir celte copie. 2 Cette lettre fut apportée a Christophe par Montorsier, Français qui faisait ses affaires
a la Jamaïque. Il lit emprisonner ce malheureux et ordonna de le tuer peu après. Tout
l'équipage du navire venant de cette lie fut aussi mis en prison : des imprimés du Cap ont
publié ces faits. 88 études sur l'histoire d'haIxï. « lition de l'infâme trafic des noirs, et qui ont profité de
« l'ascendant que leur donnait la victoire, pour recomu mander cette abolition à tous leurs alliés ». Il en appela
aux philanthropes de toutes les nations, au genre humain
tout entier. « Nous croyons, poursuivit-il, que Sa Majesté
« Louis XVIII, suivant l'impulsion philanthropique qui a
« régné dans sa famille, et imitant la conduite que son
« malheureux frère, Louis XVI, a tenue envers les États-
« Unis d'Amérique, marchera sur les traces de ce mo-
« narque et reconnaîtra l'indépendance d'Haïti. Ce ne
« serait qu'un acte de justice, une faible réparation des
« maux que nous a fait souffrir le gouvernement français.
« Libres de droit et indépendans de fait, nous ne renon-
« cerons jamais à ces avantages; non, jamais nous ne
« laisserons renverser l'édifice que nous avons élevé et
« cimenté de notre sang, du moins sans nous ensevelir
« sous ses ruines... Nous déclarons solennellement que
« nous n'accepterons jamais aucun traité, ni aucune
« condition capable de compromettre l'honneur, la liberté
« et l'indépendance du peuple d'Haïti. Fidèles à notre
if serment, nous nous ensevelirons sous les ruines de
« notre patrie, plutôt que de laisser porter la moindre
« atteinte à nos droits politiques. » Par ce document, on voit que Christophe avait pris
son attitude rotjale. Étant d'un caractère différent de celui de Pétion, il devait nécessairement agir autrement
que le fit ce dernier, dont la haute politique ne s'effrayait
de rien et savait tirer parti des hommes et des circonstances. Pétion se préparait déjà à faire de D. Lavaysse
un avocat de la cause d'Haïti, quand Christophe lui
fit répondre par le général Prévost, le 2 novembre, par
une simple lettre accompagnant son Manifeste et d'au- [1814] CHAPITRE II. 89 très publications faites sur la Gazette royale d'Haïti. En attendant l'arrivée de D. Lavaysse au Port-auPrince, Pétion considéra qu'à raison de la situation des
choses, et de la démarche que faisait la France, et de
celle qu'il faisait lui-même par la mission de Garbage à
Londres, il ne fallait pas se borner à compter sur les seuls
sentimens philanthropiques du gouvernement britannique
pour obtenir sa médiation ; et il prit la résolution d'intéresser le peuple anglais au maintien de l'indépendance
d'Haïti. Il savait que pour la Grande-Bretagne, le plus
grand objet est de trouver un débouché avantageux des
produits de ses manufactures. Son commerce avec Haïti
était déjà considérable ; elle seule lui fournissait alors les
marchandises fabriquées, tandis que les États-Unis y
envoyaient leurs comestibles.
ique
pour obtenir sa médiation ; et il prit la résolution d'intéresser le peuple anglais au maintien de l'indépendance
d'Haïti. Il savait que pour la Grande-Bretagne, le plus
grand objet est de trouver un débouché avantageux des
produits de ses manufactures. Son commerce avec Haïti
était déjà considérable ; elle seule lui fournissait alors les
marchandises fabriquées, tandis que les États-Unis y
envoyaient leurs comestibles. Par un arrêté du 15 octobre : — « Considérant que
« le commerce de la Grande-Bretagne a été très-avanta-
<r geux à la République, et même l'a aidée dans les cir-
« constances les plus critiques où elle s'est trouvée ; et
« désirant l'encourager de plus en plus... » le président
réduisit le droit d'importation, — qui était de 10 pour
cent, — à 5 pour cent sur les marchandises manufacturées dans les pays sous la domination de S. M. Britannique1. Cet acte était également conçu, sans nul doute, dans
la prévision d'un arrangement possible, sinon probable,
avec la France qui ne manquerait pas de demander des
avantages commerciaux pour ses produits, indépendamment de l'indemnité que le président était disposé à ac1 Dans ses Mémoires de 1843, B. Inginac prétend que ce fut d'après ses conseils que
Pélion rendit cet arrêté. Nous ne pouvons prouver le contraire, et il en était capable. 90 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. corder pour les biens des colons ; et par là , il se mettait
en mesure de repousser ses exigences à cet égard. Quoique cette réduction de droits eût dû être plutôt
l'objet d'une loi du sénat que d'un arrêté du pouvoir exécutif, elle produisit un excellent effet en Angleterre : nous
y reviendrons plus tard. Enfin, rassuré par la lettre de Pétion et la réputation
qu'il méritait par sa loyauté, D. Lavaysse quitta Kingston
et arriva au Port-au-Prince le 24 octobre, encore sous
l'influence de la fièvre jaune qu'il avait eue dans la colonie anglaise ' . Le président le fît loger chez le général
Bover, dont l'accueil gracieux et l'urbanité le'séduisirent
immédiatement. Il trouva dans sa conversation, dans son
hospitalité, dans les soins qui lui furent donnés pour son
état maladif, tous les agrémens qu'il pouvait désirer ; et
les aides de camp de ce général l'entouraient d'attentions. Il témoigna de l'empressement à voir Pétion qui ta
reçut avec beaucoup d'égards, en présence de plusieurs,
fonctionnaires civils et militaires. Dans cette présentation, fort courte, il sollicita une audience afin d'entrete-.
nir le président de l'objet de sa mission : elle lui fut accoiv
dée pour le lendemain dans la soirée. A l'heure assignée, le général Boyer accompagna son
hôte au palais de la présidence. D. Lavaysse croyait quMl
parlerait à Pétion seul et en particulier ; mais quel ne
fut pas son étonnement, en le voyant entouré des sénai D. Lavaysse vint sur le navire de Pierre Pradères, Français établi au Port-au-Prince,
qui faisait le commerce avec la Jamaïque, et dont nous avons déjà parlé au 7e volumç.decet ouvrage. Étant a Kingston, Pradères voyait les anciens colons et les trois agents de la
France, et il tint Pélion avisé de tout ce qu'il apprit d'eux : son dévouement au président
et a la République ne se démentit jamais ; car, par la suite, il rendit bien d'autres services
"a Haïti.
adères, Français établi au Port-au-Prince,
qui faisait le commerce avec la Jamaïque, et dont nous avons déjà parlé au 7e volumç.decet ouvrage. Étant a Kingston, Pradères voyait les anciens colons et les trois agents de la
France, et il tint Pélion avisé de tout ce qu'il apprit d'eux : son dévouement au président
et a la République ne se démentit jamais ; car, par la suite, il rendit bien d'autres services
"a Haïti. [1814] CUAPITUE II. 91 leurs, de tous les fonctionnaires publies, de tous les gé-?
néraux et autres officiers supérieurs présens au Port-auPrince ! Non-seulement eux, mais de simples citoyens
s'y trouvaient; et Jes soldats de la garde du palais, mêlés
avec leurs officiers, étaient aux fenêtres de la salle de
réception, ouverte à tous, et pouvaient entendre tout ce
qui se dirait entre l'agent de la France et le Président
d'Haïti. D. Lavaysse fut déconcerté, et il fît observer au
président que ce qu'il avait à lui dire ne comportait pas
une telle audience. Mais Pétion lui répondit qu'il était le chef d'une République, et seulement le premier parmi ses frères, ses
égaux; que leurs intérêts étaient indivisibles, comme
leurs devoirs étaient semblables ; que le chef de l'État ne
pouvait avoir rien de secret pour ses concitoyens, dans
une circonstance où il s'agissait de l'indépendance de
leur pays, de leur liberté et de tous les droits conquis par
la nation entière. Il ajouta : « Rassurez-vous, Monsieur
« le général * ; vous êtes en présence d'un gouvernement
<< et d'un peuple qui savent ce que leur prescrit le droit
« des gens, et c'est pourquoi je vous ai invité à venir de
« la Jamaïque ici. Vous pouvez nous dire tout ce que vous
<f- voudrez, tout ce que vous jugerez utile dans le cercle
« des instructions que vous avez dû recevoir du gouver-
$ nement français, dans l'intérêt de votre pays. Parlez
$ sans hésitation et sans craindre de nous offenser. Nous
« vous écouterons, et je vous répondrai. » Le négociateur se vit forcé de s'expliquer, non pas dans
le sens de ses perverses instructions qu'il avait déjà écartées, mais en employant tous les argumens possibles pour 1 Cet agent n'était que colonel, mais il avait pris le titre de général, et on le croyait. » 92 ÉTUDES SUR i/HISTOIKE D'HAÏTI. parvenir au but définitif de sa mission, telle qu'elle apparaît dans la note du 9 novembre, qu'il adressa ensuite à
Pétion. Ce dernier seul lui répondit dans le sens de sa
réponse à cette note, en date du 12. L'un et l'autre orateur discutèrent à ce sujet, D. Lavaysse s'animant par
la confiance que lui inspirait le président qui, toujours
modéré mais ferme dans ses convictions, lui opposa la
nécessité de l'indépendance d'Haïti pour garantir les droits
et l'existence du peuple qui l'habite. Enfin, l'agentfrançais se retira avec le général Boyer à qui il dit, qu'il ne
croyait pas trouver, ni autant de lumières, ni autant de
modération et de résolution en Pétion. Il sentit que sa
mission avait échoué dans cette seule audience ; car il put
reconnaître qu'il lui était impossible d'aborder les questions prévues dans les instructions données par le ministre de la marine l.
pour garantir les droits
et l'existence du peuple qui l'habite. Enfin, l'agentfrançais se retira avec le général Boyer à qui il dit, qu'il ne
croyait pas trouver, ni autant de lumières, ni autant de
modération et de résolution en Pétion. Il sentit que sa
mission avait échoué dans cette seule audience ; car il put
reconnaître qu'il lui était impossible d'aborder les questions prévues dans les instructions données par le ministre de la marine l. Le lendemain, les citoyens de toutes les classes savaient
les particularités de la discussion qui avait eu lieu entre
le président et l'agent français; car chacun y était représenté parmi les auditeurs. Ils se reposèrent tous sur le
patriotisme éclairé de leur premier magistrat pour défendre leurs droits et ceux du pays. A la fin de la discussion, il avait invité D. Lavaysseà lui
adresser ses propositions par écrit, parce que son intention était de convoquer à la capitale tous les généraux de
la République, pour en délibérer avec les membres du i J'ai acquis la conviction que D. Lavaysse a écrit de sa propre main les lignes suivantes, dans un rapport que j'ai lu, adressé au ministre de la marine : « Pétion est un homme de beaucoup d'esprit ; il écrit bien. Il professe le républicanisme
« d'un Washington ou d'un Jefferson, et vit sans faste dans son palais comme dans ses vête-
« mens. Dans ses rapports avec ses administrés, il est plutôt un père qu'un chef, qui em-
« ploie la persuasion pour exercer son autorité : il ne fait rien sans consulter le conseil de
« la République qu'il gouverne. » [1814] CHAPITRE II. 95 sénat et les fonctionnaires. Soit par les émotions qu'il
éprouva en voyant sa mission si déroutée, soit que le
soleil d'Haïti voulût faire sentir son action en cette circonstance comme un avertissement utile, D. Lavaysse
retomba malade aussitôt après cette audience, et il le fut
sérieusement. Pétion fut très-préoccupé de son état, dans la crainte
qu'il ne mourût de la fièvre jaune qu'il avait, étant persuadé qu'à l'étranger on ne manquerait pas de supposer
qu'il s'en était défait par le poison. Il chargea le respectable
docteur Mirambeau, son médecin, de lui porter tous les
soins qu'exigeait la maladie. A Kingston, le médecin
français Yanscoutt, qui l'avait soigné, lui avait aussi recommandé d'appeler le docteur Mirambeau, en cas de
nouvelle indisposition. C'est ce qui explique le retard
qu'il mit à faire ses propositions consignées dans la note
du 9 novembre. Il y prit la qualité « d'Agent principal de Son Excel-
« lence le Ministre de la marine et des colonies de Sa
«Majesté Très-Chrétienne.» Il l'était en effet, mais certainement de l'aveu du Roi. Dans cette note, il exposa toutes les considérations qu'il crut propres à influer sur
les déterminations de Pétion et des autres autorités de la
République, en disant des injures grossières de l'Empereur Napoléon, qu'il n'appelait que le Corse. Mais il fît
l'éloge des Bourbons et du ministre Malouet, en disant
que ce dernier fut « l'ami de l'abbé Raynal, » dans l'intention de faire croire qu'il partageait ses sentimens
philanthropiques.
les considérations qu'il crut propres à influer sur
les déterminations de Pétion et des autres autorités de la
République, en disant des injures grossières de l'Empereur Napoléon, qu'il n'appelait que le Corse. Mais il fît
l'éloge des Bourbons et du ministre Malouet, en disant
que ce dernier fut « l'ami de l'abbé Raynal, » dans l'intention de faire croire qu'il partageait ses sentimens
philanthropiques. D. Lavaysse, reconnaissant qu'il s'adressait à un
peuple justement prévenu contre les Français, ajouta :
« Toutefois, les Haïtiens ont été si souvent et si cruelle94 ÉTUDES SUR L'iHSTOIRE d'iIAÏTI. « ment trompés, qu'un esprit de défiance presque indës-
« tructible s'est établi parmi eux. » Et il conclut enfin
par les propositions suivantes : c Ces réflexions préliminaires posées, j'aurai l'honneur
« de proposer au Président d'Haïti, de reconnaître et de
<r proclamer la souveraineté du monarque français, aussice tôt qu'il aura jugé dans sa sagesse, le peuple de ce pays
« suffisamment préparé à ce grand et heureux événe-
« ment. Pourquoi, à l'imitation des hommes sages et
« énergiques qui, dans l'interrègne qui à eu lieu en
« France, entre la chute de Buonaparte et la restauration
« des Bourbons, le Président d'Haïti, assisté de quelques-
« uns des principaux chefs, ne se constitueraient-ils pas
€ le Président et les membres du gouvernement provisoire
« d'Haïti, au nom de S. M. Louis XVIII ? * » Il est à remarquer que dans toutes ses lettres à Pétion,
comme dans celle adressée à Christophe, cet agent ne
désigna pas autrement le pays que sous le nom (THaïti,
tandis que ses lettres de créance et ses instructions ne
parlaient que de Saint-Domingue. Il s'adressa au Président d'Haïti, et par cela même, il reconnaissait la souveraineté du peuple haïtien, tout en lui proposant de proclamer celle du Roi de France. Le président avait fait réunir toutes les troupes de
l'Ouest au grand complet, pour passer une revue où il
aurait présenté D. Lavaysse à cette armée, afin de le
convaincre qu'Haïti pouvait se défendre; mais la maladie 1 Par les propositions consignées dans sa note, D. Lavaysse fît preuve de plus de bon
sens que le ministre Malouet et sa bureaucratie. Après avoir eu un entretien avec Pétion,
il comprenait d'ailleurs que la souveraineté àe la France était la seule chose qu'il pût
essayer de faire admettre, si toutefois il n'agit pas uniquement pour l'acquit de sa
conscience.
Haïti pouvait se défendre; mais la maladie 1 Par les propositions consignées dans sa note, D. Lavaysse fît preuve de plus de bon
sens que le ministre Malouet et sa bureaucratie. Après avoir eu un entretien avec Pétion,
il comprenait d'ailleurs que la souveraineté àe la France était la seule chose qu'il pût
essayer de faire admettre, si toutefois il n'agit pas uniquement pour l'acquit de sa
conscience. [1814] CHAPITRE II. 95 de cet agent empêcha cette disposition * .Le 10 novembre,
il publia un ordre du jour au peuple et à l'armée, pour
leur annoncer qu'il allait réunir les généraux afin de
l'aider à répondre aux propositions qui lui étaient faites
au nom du gouvernement français. Le 12, il répondit à la note de D. Lavaysse, en récapitulant tous les faits antérieurs à l'acte d'indépendance
de 1804, pour justifier cette mesure politique devenue
une résolution irrévocable : « Je ne suis pas opposé, lui
m dit-il, à l'idée que les hommes ne puissent s'entendre ;
« ils sont, par leur organisation, faits pourse communi-
« quer : de là naissent quelquefois les rapprochemens.
« En droit naturel, ils le peuvent toujours* parce qu'il y
« a égalité entre eux... » Enfin, il lui fil savoir qu'il avait
convoqué les premières autorités pour le 21 novembre,
afin de leur soumettre ses propositions. La maladie de l'agent ayant continué, ce ne fut que le
19 qu'il put adresser à Pétion quelques observations sur
sa réponse ; il y inséra des injures à l'adresse des Étrangers habitant la République, '< inventeurs et colporteurs
« de nouvelles mensongères à l'égard de la France. Ce
« sont, dit-il, des misérables, l'écume et le rebut des na-
« tions anglaise et américaine, des chétifs commis mar-
« chands, des patrons caboteurs, des hommes qu'un com-
« merçant respectable, à la Jamaïque, en Angleterre, en
« France, certes, n'admettrait pas à sa table. Mais il
« paraît que ce sont des êtres importans dans ce pays. Ils
« y sont des oracles 2. » lNe pouvant monter a cheval, par sa faiblesse, D. Lavaysse alla en calèche découverte
au champ de Mars, pendant que Pétion passait l'inspection des troupes ; mais il ne leur
fut pas présenté. 2 Ces injures étaient a l'adresse de Robert Sulherland, de Salter, etc., négocians 96 études sur l'histoire d'haïti. Gettemaudite fièvre jaune portait i'agent do la France
à délirer. Cependant, le président crut devoir prendre la
défense des commerçans étrangers, par une réplique du
20 où il dit : u Je dois rendre au caractère connu des
« Étrangers domiciliés à Haïti, à leur conduite honorable
a dans toutes les circonstances et dans leurs relations
« commerciales, le tribut d'éloges qui leur est dû... » Enfin, la réunion de tous les généraux ayant eu lieu
au palais de la présidence, avec les sénateurs et tous les
fonctionnaires civils et militaires du Port-au-Prince, le
Président d'Haïti leur communiqua toutes ses lettres et
celles de D. Lavaysse, en les appelant à délibérer avec lui
sur les propositions de cet agent, faites évidemment au
nom du gouvernement français. Chacun put émettre
librement son opinion à ce sujet, puisqu'il s'agissait de
l'existence politique de la nation.
lieu
au palais de la présidence, avec les sénateurs et tous les
fonctionnaires civils et militaires du Port-au-Prince, le
Président d'Haïti leur communiqua toutes ses lettres et
celles de D. Lavaysse, en les appelant à délibérer avec lui
sur les propositions de cet agent, faites évidemment au
nom du gouvernement français. Chacun put émettre
librement son opinion à ce sujet, puisqu'il s'agissait de
l'existence politique de la nation. Après une longue délibération, on fut unanime sur les
résolutions qu'on trouve dans la note de Pétion, en date
du 27 novembre : « Les généraux et les magistrats de la République « d'Haïti, convoqués en assemblée convaincus qu'ils « n'avaient d'autre parti à prendre, que celui qu'ils ont
« choisi et qui est justifié par toutes les circonstances qui
« l'ont provoqué, ils ne peuvent compromettre leur sé-
« curilé et leur existence par aucun changement d'état...
« Aussi, ce serait une gloire éternelle pour Sa Majesté
« Louis XVIII, tout en reconnaissant aux Haïtiens l'indé-
« pendance de leurs droits, de la concilier avec ce qu'Elle
« doit à une partie de ses sujets (les colons), et en faisant
« participer les autres aux ressources d'un commerce anglais qui se montraient, il est vrai, quelque peu jaloux d'un arrangement quelconque
entre la France et Haïti, a cause de la concurrence qu'ils prévoyaient. |1814] CHAPITRE IT* 97 « dont les canaux abondans faisaient le bonheur des deux
« contrées. C'est dans ces sentimens que, comme organe
« du peuple que j'ai l'honneur de présider, je proposerai
« à Votre Excellence, agissant au nom de Sa Majesté
« Louis XVIII, et pour lui donner une preuve des dispo-
« sitions qui nous animent, d'établir les bases d'une in-
« demnité convenue, et que nous nous engageons tous
» solennellement à payer, avec toute garantie juste qu'on
« exigera de nous, et dont Elle fera l'application qu'elle
« jugera convenable... » Cette note exprimait'd'aiîîeurs des opinions modérées
à l'égard de Louis XVIII et de la nation française. Elle déclarait positivement qu'Haïti ne pouvait changer son état,
sa situation, c'est-à-dire, renoncer à son indépendance
et à sa souveraineté proclamées le 1er janvier 1804 ; car
l'une entraînait nécessairement l'autre. Cependant,
si l'on voulait épiloguer sur ces mots : « l'indépendance
« de leurs droits, » comme n'étant pas assez explicites,
nous ferions remarquer que dans les actes de 1804 il n'est
pas question une seule fois du mot de souveraineté, et que
ce n'est que dans la constitution impériale de 1805, qu'on
le voit paraître ; mais, qui en doutait ?^La souveraineté
ne peut résulter que de l'indépendance : proclamer celleci d'une manière aussi absolue qu'on l'avait fait, c'était
proclamer celle-là en même temps; soutenir l'une, c'était
défendre l'autre.
es de 1804 il n'est
pas question une seule fois du mot de souveraineté, et que
ce n'est que dans la constitution impériale de 1805, qu'on
le voit paraître ; mais, qui en doutait ?^La souveraineté
ne peut résulter que de l'indépendance : proclamer celleci d'une manière aussi absolue qu'on l'avait fait, c'était
proclamer celle-là en même temps; soutenir l'une, c'était
défendre l'autre. La note de Pétion, d'accord avec les sénateurs, les généraux et les magistrats, offrait donc deux choses: 1 °une
indemnité dont l'application devait évidemment être faite
aux anciens colons, par rapport à leurs biens fonciers
confisqués au profit de la nation ; 2° de rétablir les relaT. VIII. 7 98 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. lions commerciales entre la France et Haïli, purement
et simplement, c'est-à-dire sans avantages en faveur du
commerce français. Celte dernière offre était ainsi conçue, à raison de ceux qui venaient d'être accordés au commerce de la Grande-Bretagne. Mais il était entendu, toutefois, que l'indemnité et le rétablissement des relations
commerciales ne devaient être que la conséquence d'un
traité par lequel la France reconnaîtrait l'indépendance
et la souveraineté d'Haïti. Le second point des propositions de Pétion à l'agent
français n'a soulevé aucune observation parmi les Haïliens. Mais V indemnité offerte a été l'objet de bien des
réclamations, — non pas à cette époque, mais longtemps
après que l'orage qui grondait sur Haïti se fût dissipé.
Examinons-les; examinons aussi les motifs que Pétion
et ses collaborateurs ont eus pour proposer l'indemnité. On l'a considérée comme illégitime, — les colons, a-t-on
dit, n'ayant aucun droit à être indemnisés de la perte de
leurs propriétés confisquées par suite des représailles de
1804, de leur exclusion et de celle de tous les hommes
de la race blanche de la société haïtien ne. On a dit, pour
appuyer cette opinion, que le régime colonial toujours
si horrible, que la tentative faite en 1802 pour le rétablir et les crimes qui furent commis à cette époque, ayant
contraint les Haïtiens à faire la conquête de leur pays au
prix de leur sang, à se séparer de la France pour rester
tndèpendans d'elle et de toutes les puissances du monde,
ils ne devaient rien donner, rien payer aux colons ou à
leurs ayant-causes, pour les propriétés qui sont devenues
le domaine national, non plus qu'à la France pour la reconnaissance de l'indépendance, parce qu'elle dérive du [1814] CHAPITRE Iï. 9f» droit à la liberté que possèdent les Haïtiens, et que la
France elle-même avait proclamé '. Ces réclamations ou observations faites au sujet de la
proposition de Pétion, — qui est devenue ensuite la base
des arrangemens pris avec la France, — reposent donc
sur les souffrances endurées par le peuple haïtien dans le
régime colonial, sur l'injustice de la France, et par conséquent sur le droit que ce peuple a eu de conquérir son
pays, de proclamer son indépendance et d'exclure les
colons et leurs semblables de son sein.
clamé '. Ces réclamations ou observations faites au sujet de la
proposition de Pétion, — qui est devenue ensuite la base
des arrangemens pris avec la France, — reposent donc
sur les souffrances endurées par le peuple haïtien dans le
régime colonial, sur l'injustice de la France, et par conséquent sur le droit que ce peuple a eu de conquérir son
pays, de proclamer son indépendance et d'exclure les
colons et leurs semblables de son sein. Certainement, tout cela est vrai, et ce droit est incontestable. Cette exclusion était même nécessaire, aussi indispensable que la conquête, pour le maintien de la liberté et de tout ce qui en dérive, pour l'existence même
de chaque individu, pour la garantie de la nouvelle société créée par l'indépendance. Mais la conquête, si elle est légitimée par de telles considérations, toujours puissantes aux yeux des hommes
éclairés et consciencieux, suppose aussi la conservation
de tout ce qui est également sacré à leurs yeux. Or, la
propriété est dans ce dernier cas, parce qu'elle est réellement une des bases de tout ordre social, ancien ou
nouveau. Une colonie fondée par une nation peut bien résister
à l'oppression de sa métropole, prendre les armes contre 1 Voyez ce que M. Madiou dit a ce sujet, dans l'Histoire d'Haïti, t. 3, p. 115. Cet auteur
a résumé en peu de mots les réclamations dont il s'agit. Ce fut le langage de l'Opposition
qui commença a poindre contre Boyer, après la Réunion du Nord. Avant la mort de Pétion,
et jusqu'à 1825, personne ne disait rien contre l'indemnité. En 1824, Boyer a eu même,
pour y consentir, l'assentiment par écrit des sénateurs, des généraux et de la plupart des
fonctionnaires publics. Mais les termes de l'Ordonnance de 1825 blessèrent la dignité nationale, et l'on se manifesta contre l'indemnité dictée par une ordonnance au lieu d'être
consentie par un traité. Mots, l'Opposition avait grandi; elle exploita ce sentiment de mécontentement. 400 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. elle, coiiquérh' son pays pour se former en un peupledislinct, libre, indépendant et souverain, exercer l'empire,
le domaine éminent, sur tous les biens qui existent dans
ce pays ; mais à la condition derespecter tout ce qui tient,
dans ces biens, aux droits privés des particuliers ' . Cependant, si, par des considérations politiques motivées, ce peuple nouveau se voit dans l'impérieuse nécessité d'exclure certains particuliers de son sein, il en a
bien le droit; mais il est obligé aussi de les indemniser pour
les biens fonciers qu'ils possédaient légalement et dont
il s'empare par cette nécessité. Car tout droit impose un
devoir corrélatif: autrement, ce ne serait que l'usage de
la force, qui n'est pas un droit, mais la violence, et qui peut
être combattue, annihilée par une force supérieure*.
nouveau se voit dans l'impérieuse nécessité d'exclure certains particuliers de son sein, il en a
bien le droit; mais il est obligé aussi de les indemniser pour
les biens fonciers qu'ils possédaient légalement et dont
il s'empare par cette nécessité. Car tout droit impose un
devoir corrélatif: autrement, ce ne serait que l'usage de
la force, qui n'est pas un droit, mais la violence, et qui peut
être combattue, annihilée par une force supérieure*. Il suffirait peut-être de l'énoncé de ces principes, pour
prouver l'injustice des reproches faits à Pétion, — par
suite à Boyer, — à propos de V indemnité; l'erreur où sont
tombés ceux qui les ont produits, faute de savoir raisonner sur une question de cette nature. 11 y a eu encore 1 Par l'art. 4 de l'arrêté du 7 février 1S04, Dessalines confisqua, au profit de l'armée
indigène, les denrées existantes sur les biens des indigènes qui étaient dans les villes et
bourgs avec les Français, en l'an XI (année 1802 a 1805), comme une sorte de contribution
de guerre; mais il respecta ces biens fonciers* ces propriétés : il ne pouvait pas les
confisquer. Par une note diplomaiique,en 1831, Louis-Philippe a fait dire a Boyer : « Si l'indemnité
« était le prix de la reconnaissance de l'indépendance d'Haïti, le gouvernement du Roi,
« autant par égard pour la Nation haïtienne que par respect pour les droits des peuples,
« eût pu y renoncer; mais elle a été consentie pour les propriétés privées, etc. » Ces paroles sont la justification de l'indépendance proclamée par les Haïtiens : elles
honorent le monarque qui les a dictées autant que la grande nation qu'il gouvernait. 2 Le bon sens et la droiture veulent que l'on reconnaisse, que les colons possédaient
leurs terres aux mêmes droits de concessions par le gouvernement colonial, que la classe
intermédiaire qui en possédait aussi de cette manière, ou par les libéralités des colons
envers leurs femmes et leurs enfans de la race noire, ou par acquisition a titre onéreux. On avait employé la violence et la force pour transporter des Africains et les rendre
esclaves a Saint-Domingue. Aussi, eux et leurs descendans ont pu légitimement user des
mêmes moyens contre leurs oppresseurs, afin de jouir de leur libellé naturelle : ils ont eu
encore le droit d'en user pour exercer la liberté civile et politique. [1814] CHAPITRE Iï. 301 autant de présomption de leur part, fondée sur le succès
de notre lutte contre les Français, en 1802 et 1805 : il
leur a semblé, parce que nous étions restés vainqueurs,
que nous pouvions tenir envers la France le langage de
la supériorité qui résulte de la puissance, au lieu de lui
proposer une transaction équitable. Mais le chef qui présidait aux destinées de la République devait envisager cette importante question sous
son vrai jour, se garder de toute présomption comme de
toute prévention, afin d'agir dans l'intérêt réel du peuple
qui, en constituant sa nationalité, avait également en vue
l'intérêt de toute la race noire.
,
que nous pouvions tenir envers la France le langage de
la supériorité qui résulte de la puissance, au lieu de lui
proposer une transaction équitable. Mais le chef qui présidait aux destinées de la République devait envisager cette importante question sous
son vrai jour, se garder de toute présomption comme de
toute prévention, afin d'agir dans l'intérêt réel du peuple
qui, en constituant sa nationalité, avait également en vue
l'intérêt de toute la race noire. Certes, parmi les Fondateurs de l'Indépendance, s'il y
eut quelqu'un qui fût autorisé à résoudre cette question
de la manière la plus conforme aux principes du droit international, c'était Pélion dont l'audacieuse initiative
donna une impulsion régulière à la guerre entreprise pour
parvenir à cette indépendance, N'admirez-vous pas cette
belle action de Pétion qui, en levant l'étendard de l'insurrection au Haut-du-Cap, renvoie à Leclerc une centaine
de canonniers français qu'il fait seulement désarmer?
Les lumières qui éclairaient son esprit, les sentimens
qui animaient son cœur, lui firent comprendre que la
confiscation de toutes propriétés est toujours un moyen
violent, qui peut avoir sa raison d'être dans certaines chv
constances exceptionnelles, comme dans celles où la na->
lion haïtienne s'est trouvée placée en 1804, mais qui
exige aussi une réparation lorsque des circonstances nouvelles la permettent. Il n'avait qu'à lire l'histoire de la guerre de l'indépendance des Étals-Unis et le traité de paix par lequel la
Grande-Bretagne reconnut cette indépendance , pour 102 ÉTUDES SUll i/mSTOlKE d'uàÏTJ. considérer qu'Haïti se trouvait dans une situation analogue, au moment où il négociait pour faire reconnaître
la sienne par la France. Pendant leur guerre, ces colonies
avaient confisqué, par mesure de sûreté, beaucoup de propriétés appartenant à des sujets britanniques; mais à la
paix, elles consentirent, avec raison, à restituer ces
propriétés. Elles pouvaient et devaient agir ainsi, puisqu'il n'y avait point eu d'exclusion prononcée contre [de
tels hommes, et qu'ils étaient habiles à devenir citoyens
de l'Union américaine ou simplement propriétaires *_■ Sous ce dernier rapport, il n'en était pas de même en
Haïti : la confiscation des propriétés des anciens colons
n'était que le résultat nécessaire, inévitable, de leur exclusion de son sein. Mais l'une et l'autre mesure étant
commandées par la sûreté publique, V indemnité surgissait
comme une conséquence aussi inévitable de ces mesures 2. Aussi a-t-on vu plus avant, qu'en envoyant Garbage à
Londres pour négocier la reconnaissance, parla France,
de l'indépendance et de la souveraineté d'Haïti, avec le
concours de la médiation de la Grande-Bretagne, Pétion
entendait que cela dût avoir lieu sur des bases équitables.
Il avait donc médité à ce sujet avant l'envoi des agents
français à Haïti, et il en eut la pensée par la droiture
de son jugement : il est convenable de faire cette remarque. Toutefois, Pétion avait encore à examiner d'autres 1 Lorsque l'Espagne reconnut l'indépendance nationale du Mexique, par l'art. 7 du traité
conclu entre eux, le 28 octobre 1836, il fut dit : que le Mexique n'ayant confisqué aucunes
propriétés des Espagnols, admis d'ailleurs à en posséder sur son territoire, l'Espagne ne
réclamait non plus aucune indemnité a cette république. Donc, s'il y avait eu des confiscations de propriétés, le Mexique eût été obligé de payer une indemnité.
ance nationale du Mexique, par l'art. 7 du traité
conclu entre eux, le 28 octobre 1836, il fut dit : que le Mexique n'ayant confisqué aucunes
propriétés des Espagnols, admis d'ailleurs à en posséder sur son territoire, l'Espagne ne
réclamait non plus aucune indemnité a cette république. Donc, s'il y avait eu des confiscations de propriétés, le Mexique eût été obligé de payer une indemnité. 2 La preuve que la confiscation fut déterminée par l'exclusion des colons, résulte encore
de ce que les blancs épargnés et conservés en 1804 gardèrent les propriétés qu'ils possédaient et purent en acquérir d'autres, a titre à'Haïêiens-, [1814] CHAPITRE H. 105 considérations qui se rattachaient à la situation extérieure
et intérieure du pays. A l'égard des premières, il ne pouvait, méconnaître
le devoir imposé au gouvernement français, de tout tenter pour recouvrer l'ancienne colonie qui avait enrichi la
France, et par suite, pour rétablir les colons dans leurs
biens fonciers : devoir qui lui donnait le droit d'employer
même la voie des armes, ainsi que les puissances de
l'Europe l'avaient reconnu ouvertement ou secrètement
par des traités. Tout en essayant d'obtenir la médiation
du gouvernement britannique pour arriver à un arrangement avec la France, Pétion ne pouvait se faire des
illusions à ce sujet, puisque depuis dix ans qu'Haïti avait
proclamé sonindépendance,la Grande-Bretagne, quoique
en guerre avec la France, n'avait pas voulu reconnaître
cette indépendance, et ne s'était bornée qu'à émettre
l'insuffisant Ordre en conseil du 14 décembre 1808. Haïti
était donc menacée de la guerre, et d'autant plus sûrement, que le gouvernement des Bourbons avait besoin en
quelque sorte de se débarrasser des légions napoléoniennes. Certainement, Haïti eût résisté, combattît pour
le maintien de tous ses droits; mais elle avait le malheur
d'être alors divisée, en guerre civile elle-même. Dans une telle situation, qui l'affaiblissait, tenir un
langage modéré envers la France et son monarque j en
appeler à leur raison, à leur justice, à la philosophie de
Louis XVIII i ; retracer toutes les horreurs, tous les
crimes commis envers les Haïtiens et qui les entraînèrent
à l'indépendance; rappeler les désastres subis par l'armée I De son côté, Christophe en appelait a la philanthropie de Louis XVlH, en proposant le
rétablissement des relations commerciales et disant qu'il écoulerait toutes proposition.':
justes et raisonnables, faisant même offrir une base A' indemnités.
à la philosophie de
Louis XVIII i ; retracer toutes les horreurs, tous les
crimes commis envers les Haïtiens et qui les entraînèrent
à l'indépendance; rappeler les désastres subis par l'armée I De son côté, Christophe en appelait a la philanthropie de Louis XVlH, en proposant le
rétablissement des relations commerciales et disant qu'il écoulerait toutes proposition.':
justes et raisonnables, faisant même offrir une base A' indemnités. 104 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. française; proposer en même temps ie rétablissement des
relations commerciales entre la France et Haïti, source
de richesses pour la première, et une indemnité pour les
biens fonciers de ses anciens colons, afin de les désinté'
fesser dans toute guerre contre la seconde, de faire cesser
leurs plaintes et leurs criailleries i : c'était de la part de
Pétion, faire acte de prudence gouvernementale, et espérer tout de la sagesse du gouvernement français et du
concours de l'opinion publique, en France même et en
Europe ; et l'on verra bientôt qu'il ne se trompa point.
Quant aux considérations relatives à la situation intérieure d'Haïti, le Président de la République ne pouvait
méconnaître non plus que, depuis son indépendance, le
gouvernement de Dessalines et la guerre civile existante
avaient entravé la marche delà société vers la civilisation ;
que dans l'actualité, il s'opérait une grande transformation dans les idées du peuple, par la distribution, le partage des biens des colons formant le domaine national,
par la possibilité donnée à chaque citoyen d'acquérir de
l'Etat une portion quelconque de ces biens, à cause du
bas prix auquel ils étaient estimés par l'administration.
Les officiers de l'armée, depuis le général jusqu'au
sous-lieutenant ; les militaires invalides, les fonctionnaires
et employés publics de tous rangs, les gérons et conducteurs d'habitations rurales, etc., étant devenus concessionnaires et propriétaires ; les simples citoyens, acquéreurs et propriétaires également : toute la portion notable
de la nation avait ainsi un grand intérêt au maintien de
la tranquillité publique, à obtenir la paix extérieure tout 1 Expressions de l'Empereur Napoléon à Sainte-Hélène. Voyez la note mise a la page 82
du t" volume de cet ouvrage. [1814] CIIAPJTKRIJ. 105 en désirant la paix intérieure, parce que tous ces individus
étaient autant de conservateurs dans la République. Cet immense résultat, social et politique, produit par
la sage prévoyance de son chef, autorisait donc celui-ci
à proposer l'indemnité en faveur des anciens colons,
comme un sacrifice utile au repos de la nation dont les
revenus seraient affectés à s'en libérer successivement. Ensuite, le rétablissement des relations commerciales
avec la France, faisant admettre un peuple de plus sur
les marchés d'Haïti, la concurrence qui s'ensuivrait ne
pouvait que faire hausser le prix des denrées d'exportation, provoquer leur accroissement, au grand avantage
des producteurs nouveaux propriétaires, en même temps
qu'en leur qualité de consommateurs, ils recevraient les
produits français dont ils étaient privés depuis dix ans. En outre, la transaction que Pétion proposa au gouvernement français, si elle obtenait le succès qu'il était
en droit d'espérer, devait mettre le peuple haïtien en relation avec les hommes d'un pays dont sa civilisation
dépendait en quelque sorte, puisque son organisation,
sa législation, sa religion, ses idées empruntaient tout à
la France, de même qu'il en a été entre les États-Unis et
la Grande-Bretagne. Haïti ne pouvait donc que gagner à
ce contact, par la conformité du langage.
étion proposa au gouvernement français, si elle obtenait le succès qu'il était
en droit d'espérer, devait mettre le peuple haïtien en relation avec les hommes d'un pays dont sa civilisation
dépendait en quelque sorte, puisque son organisation,
sa législation, sa religion, ses idées empruntaient tout à
la France, de même qu'il en a été entre les États-Unis et
la Grande-Bretagne. Haïti ne pouvait donc que gagner à
ce contact, par la conformité du langage. Et n'allait-elle pas gagner aussi en stabilité, par le
principe qui découlerait naturellement de l'indemnité
offerte pour les biens confisqués des colons? Ces biens,
en 1814 surtout, passant aux mains des citoyens delà
République, c'était leur inculquer le principe du respect
dû à la propriété, nécessaire pour leur en garantir la paisible jouissance, les intéresser par là à l'observer entre 106 ÉTUDES SUR L HIST01UE D HAÏTI. eux : car tout l'ordre social dépend d'abord de ce principe
salutaire et moralisant *. Eh quoi ! des Haïtiens blâmeraient en Pétion ce que le
monde admire en Washington î Lorsque le Héros des
États-Unis réconcilia ce pays avec la Grande-Bretagne,
après ses succès glorieux, n'était-ce pas pour consolider
son indépendance souveraine et jeter les fondemens de
sa prospérité? Le Législateur d'Haïti n'avait-il pas aussi
la mission de réconcilier ce pays avec la France, après
avoir combattu pour fonder son indépendance et sa souveraineté ? N'était-ce pas le seul moyen de consolider la
nationalité et la stabilité du premier peuple de la race
noire qui a brisé le joug européen, qui a fait de son territoire un asile pour tous les hommes de cette race que
la persécution et les préjugés atteignent en Amérique ? Ainsi, selon nos faibles lumières, nous ne trouvons
qu'approbation à donner à Pétion en cette circonstance,
quant aux propositions qu'il fît à D. Lavaysse. Mais nous
allons voir s'il n'a pas mérité encore d'autres éloges pour
les procédés dont il usa envers cet agent de la France ;
et, à cet égard, il faut comparer la conduite tenue par
Christophe envers Franco de Médina. Cet agent, étant à Saint-Yague, lui écrivit pour lui
donner avis de la mission dont il était chargé auprès de
lui. Christophe, qui avait déjà reçu la lettre de D. Lai Si notre argumentation paraît sensée au lecteur, il doit reconnaître aussi l'avantage
que présentait, pour le peuple haïtien, le système politique de Pétion comparé a celui de
Christophe. Pétion rendait chaque citoyen intéressé a la défense du pays, pour la liberté et
la propriété maintenues en faveur de tous. Christophe, en violentant ces deux droits par son
régime monarchique excessivement oppressif, eût rendu les Haïtiens soumis a ses ordres,
indifférons a leur sort, si leur propre énergie n'était pas aussi vivace qu'en 180i, quand il
s'agissait de la France.
le système politique de Pétion comparé a celui de
Christophe. Pétion rendait chaque citoyen intéressé a la défense du pays, pour la liberté et
la propriété maintenues en faveur de tous. Christophe, en violentant ces deux droits par son
régime monarchique excessivement oppressif, eût rendu les Haïtiens soumis a ses ordres,
indifférons a leur sort, si leur propre énergie n'était pas aussi vivace qu'en 180i, quand il
s'agissait de la France. [1814] CHAPITRE II. 107 vaysse, du 1 er octobre, et la copie de celle adressée à
Pétion, lui fit répondre qu'il pouvait venir au Cap en
toute sûreté; et, pour le rassurer davantage, il lui fit rappeler les anciennes relations qu'ils avaient eues ensemble,
quand Franco de Médina commandait à Saint-Yague
pour les Français l. Ce dernier donna tête baissée dans le piège. Arrivé à
Laxavoii, il y trouva une escorte de cavalerie qui lui
rendit les honneurs militaires, et dont le commandant
le complimenta au nom de S. M. le Roi d'Haïti, en lui
disant que cette escorte était envoyée par les ordres du
Roi pour l'accompagner au Cap-Henry. Ils pénétrèrent
de suite à Ouanaminte, le 41 novembre; et là, l'officier
de cavalerie le traita en espion français. On prétend que
Franco de Médina montra du courage en se voyant arrêté de la sorte. Enfin, il arriva au Cap, où il fut incarcéré
et mis aux fers. Ses effets avaient été nécessairement saisis. On trouva
dans ses vêlemens : 1° une copie des lettres de créance
données par le ministre Malouet à chacun des trois
agents, en date de Paris, le 27 juin 1814; 2° une copie
des instructions également émanées du même ministre.
Ces deux pièces portaient sa signature ; elles prouvaient
la mission perfide des agents. Nous avons déjà dit sous quelle forme ils devaient se 1 Cela ne résulte pas des pièces publiées par Christophe, mais ces faits sont vrais. Des traditions orales erronées m'ont porté a dire que F. de Médina avait fait arrêter
et livrer Etienne Albert a Christophe, après qu'il se fût évadé du Nord. (Voyez la note de
la page 112 du 7° volume.) Mieux informé, je rectifie aujourd'hui cette erreur. Le fait vrai,
c'est qu'Etienne Albert et d'autres hommes de couleur évadés avec lui, furent attaqués
dans l'Est où ils s'étaient rendus : ils se battirent, et cet oflicier, blessé dans le combat,
mourut de sa blessure. Ce résultat ne servit pas moins la cause de Christophe, qui en sut
bon gré, alors, a F. de Médina. 108 études suu l'histoire d'iiaïti. présenter à Haïti, comment ils devaient s'y prendre pour
s'aboucher avec Christophe, Pétion et Borgella, quel
était le but final que se proposait le gouvernement français par l'envoi de ces agents. Il suffirait de savoir que
son ministre était un ancien colon de Saint-Domingue,
pour présumer de ce qu'il a pu leur tracer ; mais l'histoire doit faire connaître le plan qu'il espérait mettre à
exécution. Dans l'ivresse de sa présomption sénile, résultant de la
facile Restauration des Bourbons sur le trône de France,
ce septuagénaire disait d'abord aux agents :
était le but final que se proposait le gouvernement français par l'envoi de ces agents. Il suffirait de savoir que
son ministre était un ancien colon de Saint-Domingue,
pour présumer de ce qu'il a pu leur tracer ; mais l'histoire doit faire connaître le plan qu'il espérait mettre à
exécution. Dans l'ivresse de sa présomption sénile, résultant de la
facile Restauration des Bourbons sur le trône de France,
ce septuagénaire disait d'abord aux agents : Partant, il est singulièrement recommandé à MM. Dauxion Lavaysse, Médina et Dravermann, de se rapprocher le plus qu'il leur
sera possible de l'ancien ordre de choses colonial... Ils doivent partir
de ce principe : — que le Roi ne concède que parce qu'il veut concéder, et que bien loin d'admettre des prétentions exagérées, il n'accordera rien et ïeva sentir sa puissance dans toute son étendue, si ses
faveurs sont repoussées. . . SaMajesté suspend toute mesure de rigueur,
et elle n'envoie pas la plus petite force dans les parages de Saint-Domingue... mais au retour des agents à qui ces instructions sont
données et d'après leur rapport, S. M. fera partir des forces suffisantes pour protéger, ou, si cela devenait nécessaire, des forces auxquelles rien dans l'île ne saurait résister. Ensuite, supposant Pétion et Borgella, en leur qualité de mulâtres, plus enclins que Christophe à favoriser les vues et les desseins de la France, le ministre
disait aux agents : Une fois d'accord avec Pétion et Borgella sur ce qui les concerne
eux-mêmes, et sur ce qui regarde la Ire classe des gens de couleur,
les agents établiront avec eux la mesure moindre d'avantages à
accorder à la 2e classe, composée de ce qui est moins blanc que franc
mulâtre, sans être tout à fait nègre, et à la 3e, composée de nègres
libres. (18Î4J CHAPITRE H. 409 Pour cette fois, pourront être admis (si Pétion et Borgella le jugent eux-mêmes convenable), dans la lre classe, indistinctement
tous les mulâtres anciennement libres de droit, ou nouvellement libres de fait, soit nés en légitime mariage, soit bâtards. Mais à l'avenir, ceux nés en bâtardise ne participeront pas aux avantages de
ladite classe ou caste : ils seront restreints à la simple jouissance de
l'homme de couleur libre avant 1789. Néanmoins, en se mariant
dans la lre classe, ces bâtards y feront entrer leurs enfans. Le même principe devra être appliqué à la 2me et 3mc classes. (Viennent ensuite des dispositions combinées par rapport au mariage.) Quant à la classe la plus considérable en nombre, — celle des.
noirs attachés à la culture et aux manufactures de sucre, d'indigo,
etc., il est essentiel qu'elle demeure ou quelle rentre dans la situation où elle était avant 1789, sauf à faire des règlemens sur la discipline à observer, tels que cette discipline soit suffisante au bon
ordre et à une somme de travail raisonnable, mais n'ait rien de
trop sévère. Il faudra, de concert avec Pétion, aviser aux moyens de
faire rentrer sur les habitations et dans la subordination, le plus
grand nombre de noirs possible, afin de diminuer celui des noirs
libres. Ceux que l'on ne voudrait pas admettre dans cette dernière
classe et qui pourrraient porter dans l'autre un esprit d'insurrection
trop dangereux, devront être transportés à Vile de Roatan ou ailleurs. Cette mesure doit entrer dans les idées de Pétion, s'il veut
assurer sa fortune et les intérêts de sa caste; et nul ne peut mieux
que lui disposer les choses pour son exécution, lorsque le moment
en sera venu 1
des noirs
libres. Ceux que l'on ne voudrait pas admettre dans cette dernière
classe et qui pourrraient porter dans l'autre un esprit d'insurrection
trop dangereux, devront être transportés à Vile de Roatan ou ailleurs. Cette mesure doit entrer dans les idées de Pétion, s'il veut
assurer sa fortune et les intérêts de sa caste; et nul ne peut mieux
que lui disposer les choses pour son exécution, lorsque le moment
en sera venu 1 En résumé, ils ne promettront rien au-delà de ce qui va être
énoncé, après avoir tout fait pour demeurer en-deçà : 1° A Pétion, Borgella et quelques autres (toutefois que la couleur
les rapproche de la caste blanche), assimilation entière aux blancs,
et avantages honorifiques ainsi que de fortune 2. 2o Au reste de leur caste actuellement existant, la jouissance des 1 L'île de Roatan ou ailleurs, a Madagascar, par exemple, ou au fond de la mer ! C'était,
de la part de Malouet, une réminiscence de la déportation des infortunés noirs-suisses, en
1791, contre laquelle Pétion, âgé de 21 ans, protesta de toute l'énergie de son âme. Cette
île de Roatan est située dans la baie de Honduras, a 10 lieues de ces côtes. 2 Par son teint, Borgella ressemblait a un blanc ; mais Pétion avait la couleur d'un brun
foncé. Jugez donc de l'absurdité du projet du ministre-colon ! 410 ÉTUDES SUR i/HISTOIRE d'hAÏTI. droits politiques des blancs, à quelques exceptions près qui les placent un peu au-dessous. 3° A tout ce qui est moins rapproché du blanc que le franc mulâtre, ces droits politiques dans une moindre mesure. 4° Aux libres qui sont tout à fait noirs, encore un peu moins d'avantages. 5° Attacher à la glèbe et rendre à leurs anciens propriétaires,
non-seulement tous les noirs qui travaillent actuellement sur les habitations, mais encore y ramener le plus possible de ceux qui se sont
affranchis de cette condition. 6° Purger l'île de tous les noirs qu'il ne conviendrait pas d'admettre parmi les libres, et qu'il serait dangereux de rejeter parmi ceux
attachés aux habitations. 7° Restreindre la création de nouveaux libres, de la manière indiquée plus haut. Lorsque les agents seront convenus de ces bases avec les chefs, ils
y ajouteront les conditions suivantes : 1» Il est bien entendu que, pour que l'ordre se rétablisse à SaintDomingue, les lois de la propriété et tous les principes qui en assurent la garantie, doivent être établies et respectées de telle manière,
que chaque propriétaire, muni de ses titres d'acquisition ou d'hérédité ou de l'acte de notoriété qui la constate légalement, soit remis
en possession de ses terres etbâtimens dans l'état où ils se trouveront,
sans égard aux dispositions arbitraires qui pourraient en avoir été
faites par ceux qui, jusqu'à cette époque, auraient exercé quelque
pouvoir public... Telles furent les instructions données par un ministre
de la Légitimité L . . A leur lecture, Christophe entra dans la fureur naturelle à son caractère, mais fondée et louable en cette circonstance. Il avait soumis la lettre que lui écrivit D. Lavaysse, à
l'examen du conseil général delà nation qui tint deux
séances à ce sujet, les 21 et 22 octobre, à la suite desquelles ce conseil présenta un rapport au roi, concluant
au rejet des propositions faites au nom de la France, et
par un ministre
de la Légitimité L . . A leur lecture, Christophe entra dans la fureur naturelle à son caractère, mais fondée et louable en cette circonstance. Il avait soumis la lettre que lui écrivit D. Lavaysse, à
l'examen du conseil général delà nation qui tint deux
séances à ce sujet, les 21 et 22 octobre, à la suite desquelles ce conseil présenta un rapport au roi, concluant
au rejet des propositions faites au nom de la France, et [1814] CHAPITRE II. 111 à combattre jusqu'à extinction pour soutenir l'indépendance d'Haïti. Le jour même de l'arrestation de Franco de Médina,
une proclamation royale adressée aux Haïtiens, annonça
ce fait en considérant cet agent comme un espion français, et son prochain jugement par un conseil spécial
militaire, qui fut formé en même temps. Il était composé
de sept membres et présidé par le général Richard, duc
de la Marmelade et gouverneur du Cap-Henry. Le prévenu ne subit son premier interrogatoire que le
17, puis un autre le 24, ainsi qu'il résulte des pièces publiées. On remarque dans ces deux actes avec quel art
les questions furent posées, pour que les réponses du prévenu fussent faites de manière à rendre Pélion coupable
de trahison envers son pays qu'il aurait voulu, selon ce
système, livrer aux Français : ou plutôt, il ne faut y voir
que les accusations que Christophe y fit insérer, dans
l'espoir de le perdre aux yeux des noirs de la République,
de même que tous les mulâtres. Juste Hugonin, général
et comte de Richeplaine, procureur général, faisait les
fonctions de cette charge auprès du conseil militaire; et
ce fut cet ignoble mulâtre qui servit d'instrument à son
maître en cette circonstance! Comme Christophe savait
que D. Lavaysse était alors au Port-au-Prince, l'occasion
lui en parut belle. Selon les prétendues réponses de Franco de Médina,
celte mission n'était que le résultat d'un traité déjà conclu entre Pétion et l'Empereur Napoléon, à la fin de
1813, dans une mission remplie en France par Tapiau,
homme de couleur des Cayes1 ; de l'envoi d'un navire à 1 Avant l'arrivée rie Rigaud aux Cayes, Tapiau était parti pour l'étranger où il avait des 112 ÉTUDES SLR L HISTOIRE D HAÏTI. Bordeaux par Pétion, qui aurait été même en correspondance à ce sujet avec le général Ferrand, mort depuis
1808 ». Dans l'intervalle des interrogatoires, tous les sujets du
Roi d'Haïti eurent la faculté d'aller voir l'espion français
et de l'interroger à leur tour. C'était une véritable torture morale infligée à ce malheureux : il fut ensuite condamné à mort. Mais, afin de prolonger son agonie, Christophe inventa
un nouveau supplice. Il fit mettre une tenture de deuil
dans l'église du Cap 2. Franco de Médina y était placé sur
une estrade élevée, pour être mieux vu de la foule des
assistans. Il entendit un Te Deum et une messe de Requiem que chanta avec pompe l'archevêque Corneille
Brelle, duc de l'Anse. Le cercueil destiné en apparence à
recevoir le corps du condamné figurait à côté de lui. Le
Roi, la Reine, la famille royale, toute la noblesse du
royaume, les fonctionnaires publics et les troupes assistèrent à cette bizarre cérémonie religieuse.
mieux vu de la foule des
assistans. Il entendit un Te Deum et une messe de Requiem que chanta avec pompe l'archevêque Corneille
Brelle, duc de l'Anse. Le cercueil destiné en apparence à
recevoir le corps du condamné figurait à côté de lui. Le
Roi, la Reine, la famille royale, toute la noblesse du
royaume, les fonctionnaires publics et les troupes assistèrent à cette bizarre cérémonie religieuse. Après un sermon sur la circonstance, Corneille Brelle
lut au peuple les instructions du ministre français, en
les accompagnant de remarques propres à l'éclairer*. Le
chevalier Prézeau lut le rapport du conseil de la nation,
et le baron Vastey, une réfutation de la lettre de D. Laaffaires d'intérêt : dans les relations des faits passés en 1810, a l'occasion de la scission
duSud.il a été fait mention de son absence du pays a cette époque. — Tome 7 de cet
ouvrage, page 3G4, dans une note. 1 On peut se rappeler l'usage que Pétion fit d'une lettre qu'il reçut de ce général, en 1807.
Voyez tome 6, page 545. 2 Cette tenture de deuil était une parodie de ce que fit le cruel Rochambeau, dans un
bal qu'il donna au Port-au-Prince, en 1805. 3 Corneille Brelle, prêtre français, dut prévoir en ce moment sa propre immolation par
une mort entourée de circonstances aussi effroyables; car il fut condamné quelque temps
après a périr de faim dans un cachot. [1814] CHAPITRE II. lio vaysse au roi et des passages d'un ancien écrit de Malouet sur Saint-Domingue. Aux paroles violentes que prononça Vastey à cette occasion, tous lesassistans brandirent leurs sabres contre
Franco de Médina: ce malheureux perdit connaissance,
et fut ensuite livré à ses geôliers. A cette époque, on prétendit qu'il mourut de faim en prison ,■ mais des écrits
publiés au Cap en avril 1815 affirmaient qu'il y était encore
détenu: on a peine à ajouter foi à cette assertion, après
avoir lu la relation de cette abominable représentation
théâtrale dans une église1. Dès l'arrestation de l'agent, Christophe fit livrer à
l'impression les divers documens mentionnés ci- dessus,
les interrogatoires, etc., et il en envoya jeter des paquets
à nos avant-postes des Sources-Puantes. Son but étaitde
produire un soulèvement d'indignation contre Pétion ;
mais ces actes du ministre français et les siens, apportés
au président qui les communiqua aux fonctionnaires et
aux citoyens, n'en excitèrent que contre les deux Rois,
de France et d'Haïti. Ils parvinrent au Port-au-Prince le
oO novembre. Déjà, le 29, D. Lavaysse avait adressé à Pétion une
dernière lettre en réponse à la sienne du 27, dans laquelle il reconnaissait que sa mission était arrivée à son
terme, n ayant pas les pouvoirs de traiter selon les propositions du président d'accord avec l'assemblée réunie
au Port-au-Prince. Il y déclara qu'il faisait ses dispositions pour retourner à la Jamaïque, et il demandait en
même temps des passe-ports de parlementaire pour le
jà, le 29, D. Lavaysse avait adressé à Pétion une
dernière lettre en réponse à la sienne du 27, dans laquelle il reconnaissait que sa mission était arrivée à son
terme, n ayant pas les pouvoirs de traiter selon les propositions du président d'accord avec l'assemblée réunie
au Port-au-Prince. Il y déclara qu'il faisait ses dispositions pour retourner à la Jamaïque, et il demandait en
même temps des passe-ports de parlementaire pour le 1 Nous puisons tous ces faits dans un imprimé du Cap. T. VIII. S 114 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. navire sur lequel il allait s'y rendre. Il était encore malade et d'une grande faiblesse. Après avoir pris lecture des pièces trouvées en la possession de Franco de Médina, d'après les imprimés du
Cap, Pétion fit appeler le docteur Mirambeau et les lui
fit lire à son tour. Il était indigné des instructions du
ministre de Louis XVIII, tant à cause de leur teneur, des
vues qu'elles dévoilaient, que de l'injure que cet ancien
colon faisait à son caractère et à ses sentimens, en supposant qu'il eût pu se prêter à des machinations aussi
perverses, pour trahir la cause de sa patrie et de ses con*
citoyens. Mais, d'un côté, Pétion avait invité D. Lavaysse à
venir au Port-au-Prince, et il avait correspondu avec lui
après l'avoir admis en qualité d'agent du gouvernement
français ; de l'autre, en prenant lecture des instructions
du ministre de la marine, il reconnut que cet agent les
avait écartées de son chef, pour ne lui proposer que ce
que le président lui-même trouvait assez naturel de la
part de ce gouvernement. La stricte équité, toujours
bonne conseillère en politique ainsi qu'en toutes choses,
exigeait donc qu'il ne considérât pas D. Lavaysse comme
un espion, qu'il ne le traitât pas comme tel ; mais il se
devait à lui-même, de le renvoyer immédiatement, de
lui signifier de partir. En conséquence de cette résolution qui fait honneur
à son caractère, Pétion chargea le docteur Mirambeau de
lui intimer cette injonction, en lui communiquant les imprimés venus du Cap et lui disant que, convaincu maintenant des vues perfides du gouvernement français, il
saurait mettre la République en état de se défendre
contre ses embûches et ses armes. Cette mission, confiée [1814J CHAPITRE II. 415 au médecin qui soignait D. Lavaysse, était encore un
ménagement dont le président usait envers lui, à cause
de son état de faiblesse *. Aux premières paroles qui lui furent adressées, cet
agent resta attéré; il se crut perdu. Mais le médecin lui
dit de se tranquilliser, qu'il a affaire à un chef d'État dont
les nobles sentimens, dans tous les temps, sont une garantie pour son existence. D. Lavaysse, parcourant les
imprimés du Cap, lui dit : « C'est exactement la copie
« des pièces que nous avons tous trois reeues du ministre
« de la marine ! » Et prenant les siennes, il les remit à
M. Mirambeau en le chargeant de les apporter au président, de le remercier de toutes ses bontés, de lui exprimer toute sa gratitude, de lui donner l'assurance que,*
rendu en France, il se fera un devoir de parler de toutes
les grandes qualités qu'il possède et qui le rendent digne
de commander à des hommes libres dont il veut le
bonheur. Il ajoute : « Je ferai savoir quelle est la véri-
« table situation de la République d'Haïti, et quels sont
« les titres de ses citoyens à la justice de la France -.
remercier de toutes ses bontés, de lui exprimer toute sa gratitude, de lui donner l'assurance que,*
rendu en France, il se fera un devoir de parler de toutes
les grandes qualités qu'il possède et qui le rendent digne
de commander à des hommes libres dont il veut le
bonheur. Il ajoute : « Je ferai savoir quelle est la véri-
« table situation de la République d'Haïti, et quels sont
« les titres de ses citoyens à la justice de la France -. Pétion lui renvoya ses pièces manuscrites, après en
avoir pris lecture. Le 2 décembre, D. Lavaysse partit du
Port-au-Prince et se rendit à la Jamaïque. 1 « Christophe... envoya tout à Pétion : celni-ci, qui avait déjà rompu avec D. Lavaysse,
« lui en présenta le recueil. Dauxion avoua les pièces. Pétion ne voulant pas abuser de la
« position de cet agent ministériel, ni exercer le droit rigoureux de le traiter en espion,
*■ se contenta de lui notifier que désormais les intentions de la France étant connues, la
« République d'Haïti allait se préparer a la défense... » — Négociations entre la France et
Saint-Domingue, par Wallez, publiées a Paris, en 1826. 2 J'ai entendu le docteur Mirambeau raconter son entretien avec D. Lavaysse. Cet agent
fit effectivement un rapport favorable a Pétion et a la Piépublique, mais on ne voulut pas
l'écouter. Il fut disgracié, pour avoir agi autrement que ne lui prescrivaient ses instructions. Sabourin et Inginac le voyaient souvent ; et du Port-au-Prince il écrivait au ministre
de la marine. Dans une de ses lettres, il a dit dTnginac : « C'est un homme très-fin et
« très-habile. » 116 ÉTUDES SUli L'HISTOIRE d'ïIAÏTI. Tandis que Christophe publiait un Plan général de
défense pour son royaume, que le général Prévost publiait
aussi un écrit intitulé : Le Machiavélisme du cabinet français, pour exalter les populations du Nord et de l'Artibonite et les préparer à la guerre qui menaçait Haïti \
Pétion proclamait son adresse au peuvle et à V armée. La
voici : « Jamais il ne se présenta une époque plus intéressante
dans les fastes de la République, que celle dont vous
venez d'être les témoins, et où le caractère national devait se manifester d'une manière plus magnanime. « Haïtiens, nous avons combattu depuis vingt-quatre
années pour nos droits, notre liberté. Notre indépendance a été le fruit de nos travaux : sans elle, point de
sécurité, point de garantie de notre régénération. Déjà
connus par notre réputation militaire et des qualités
honorables, les yeux sont ouverts sur nous, et l'on
attend le résultat de notre conduite : elle sera un exemple
pour la postérité. Je ne rappellerai aucun de ces traits
glorieux qui ont distingué les hommes qui se sont immortalisés en soutenant la liberté : l'histoire ne les a pas oubliés, elle en perpétuera la mémoire.
, point de
sécurité, point de garantie de notre régénération. Déjà
connus par notre réputation militaire et des qualités
honorables, les yeux sont ouverts sur nous, et l'on
attend le résultat de notre conduite : elle sera un exemple
pour la postérité. Je ne rappellerai aucun de ces traits
glorieux qui ont distingué les hommes qui se sont immortalisés en soutenant la liberté : l'histoire ne les a pas oubliés, elle en perpétuera la mémoire. « Je parle à un peuple enflammé des rayons les plus
purs du patriotisme, libre de fait et de droit, et qui ne
cesserade montrer à l'universqu'il en est digne.Grandeur,
générosité, sont les élémens naturels du patriote. J'ai
toujours reconnu en vous ces nobles qualités» et je viens
d'en acquérir une nouvelle preuve dont je m'honore de
vous témoigner l'expression la plus vive de mon cœur. 1 Vastey publia un écrit intitulé: Le système colonial dévoilé; Prézeau , un autre en
ïéfulation de la lettre de D. Lavaysse à Christophe ; Dupuy, deux autres réfutant égalenent le pamphlet de H. Henry. [l814j CHAPITRE H. i!7 a La France a fait la paix. Elle réclame des droits sur
Saint-Domingue : elle les a perdus pour toujours sur
Haïti, et c'est aux Français eux-mêmes qu'elle doit cette
perte. Elle a voulu cependant les faire revivre, et a préféré employer la conciliation à des armes qui seront
toujours impuissantes. Un agent s'est présenté: le général Dauxion Lavaysse ; vous l'avez reçu, accueilli ; il
a joui des droits sacrés de l'hospitalité et a vécu avec
confiance au milieu de vous; il vous a parlé le langage
de sa mission : éloigné de deux mille lieues de sa patrie,
il a représenté avec chaleur les prétentions de son gouvernement et n'a été arrêté par aucune considération. « Vos chefs et vos magistrats ont été appelés et consultés , ils ont écouté avec calme les propositions de la>
France. Un gouvernement fort et établi sur les bases
solides de la justice et de la raison peut tout entendre et
sait également tout discerner. Ces propositions étaient
incompatibles avec vos principes et vos institutions;
elles ont été unanimement rejetées : ainsi le seront toutes
celles qui tendraient à vous faire rétrograder dans la
carrière que vous avez parcourue. « Ne craignant pas la guerre, vous avez voulu prouver
que vous désiriez la paix et éviter à vos familles, à vos
enfans, ce qu'elle entraîne d'affligeant après elle, en offrant des sacrifices 'pécuniaires, pour imposer silence à vos
persécuteurs dont les cris et les plaintes importunent le
trône français, pour la restauration de biens qu'ils craindraient d'aborder, s'ils pouvaient se convaincre que ces
biens seraient, à leur approche, transformés en cendres
brûlantes. Vos chefs, dépositaires de vos intentions généralement exprimées, surtout depuis la paix continentale, en ont fait la proposition généreuse en votre uom,
en offrant des sacrifices 'pécuniaires, pour imposer silence à vos
persécuteurs dont les cris et les plaintes importunent le
trône français, pour la restauration de biens qu'ils craindraient d'aborder, s'ils pouvaient se convaincre que ces
biens seraient, à leur approche, transformés en cendres
brûlantes. Vos chefs, dépositaires de vos intentions généralement exprimées, surtout depuis la paix continentale, en ont fait la proposition généreuse en votre uom, 118 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Elle vous honore et donnera l'idée de votre sagesse, autant qu'elle fera craindre d'exciter votre ressentiment *. « Haïtiens, vous avez fait ce que vous avez dû faire.
Le droit des armes a mis le pays dans vos mains, il est
votre propriété irrévocable, et vous êtes les maîtres de
faire tel usage que vous voulez de ce qui vous appartient, « Les nations, par un accord mutuel entre elles et
dont elles ne s'écartent jamais, respectent le droit des
gens. Le caractère d'un Envoyé est toujours sacré, ses
intentions fussent-elles des plus coupables. Le général
Dauxion Lavaysse est parti, sa mission étant finie. Vous
n'aurez pas à vous reprocher d'avoir manqué à ce que
vous vous devez à vous-mêmes. Vous n'avez pas violé ce
principe fondamental, qui établit parmi les gouvernemens ces communications nécessaires pour leurs relations politiques. Vous vous êtes rendus estimables à vos
propres yeux, vous êtes dignes de l'être aux yeux des
nations. « La victoire accompagne toujours une cause juste.
C'est vous dire qu'elle vous est assurée, si l'on prétend
vous troubler. Dans ce cas, vous me verrez toujours à
votre tête, fier de vous y conduire ou de périr avec vous.
Quel que soit le sort que le ciel nous destine, nous devons
nous y préparer. C'est aux chefs dont l'autorité paternelle vous dirige dans les arrondissemens dont le commandement leur est confié, à établir des retraites
assurées aux habitans dans l'intérieur de nos montagnes,
à employer pour cela les ouvriers qui sont sous leurs 1 D. Lavaysse a rapporté au minisire de la marine ces paroles de Pétion :
« Quoique les colons aient été nos tyrans et ne respirent que vengeance, nous voulons
« être plus généreux que vos acquéreurs de biens nationaux, et nous consentirons a leur
« payer une indemnité pour leurs anciennes propriétés foncières... Des navires marchands
« spnt les meilleurs négociateurs que vous puissiez nous envoyer. » [1814] CHAPITRE 11. 119 ordres. C'est encore à eux à multiplier les plantations
de vivres de toute espèce. C'est aux magistrats, aux
juges de paix, à recommander l'union, la concorde,
l'amour du travail et la confiance parmi leurs concitoyens. La République compte que chacun fera son
devoir : j'en donnerai l'exemple. « J'ai ordonné l'impression des pièces relatives aux
communications faites par le gouvernement français ;
elles seront mises sous vos yeux à la suite des présentes.
Vous verrez ce qu'on vous propose, et ce que vous deviez
répondre. » Cet acte judicieux donna encore une fois la mesure du
caractère magnanime de Pétion. Il posa pour son pays,
les vrais principes qui doivent être observés dans les
relations internationales, et qui y furent constamment
suivis par la suite. Lorsqu'un chef gouverne ses concitoyens d'après leur
volonté et suivant les règles de la justice, il prend
confiance en lui-même pour n'agir que dans leur intérêt,
parce qu'il se persuade, avec raison, qu'il possède aussi
leur confiance. Ses résolutions deviennent d'autant plus
respectables, qu'il est assuré de marcher d'accord
avec eux.
être observés dans les
relations internationales, et qui y furent constamment
suivis par la suite. Lorsqu'un chef gouverne ses concitoyens d'après leur
volonté et suivant les règles de la justice, il prend
confiance en lui-même pour n'agir que dans leur intérêt,
parce qu'il se persuade, avec raison, qu'il possède aussi
leur confiance. Ses résolutions deviennent d'autant plus
respectables, qu'il est assuré de marcher d'accord
avec eux. Celles que prit Pétion en cette circonstance solen^
nelle, quoique basées sur sa modération habituelle, ne
prouvent pas moins sa détermination de défendre l'indépendance et la souveraineté d'Haïti, si elles venaient à
être attaquées par la France ; et sa proclamation devint
un véritable Manifeste à l'adresse de cette puissance et
de toutes autres. Désormais, le gouvernement français
savait ce qu'il pouvait espérer de la République, dont le 120 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. premier magistrat déclara au monde, que « la France a
u perdu pour toujours ses droits sur Haïti. » Certes, — et ce n'est pas nous qui le nierons, —
Christophe ne fut pas moins déterminé que Pétion, à défendre les droits du pays. Il servit utilement sa cause, en
saisissant les papiers de l'agent envoyé auprès de lui, en,
faisant publier les instructions qui lui furent données par
le ministre français ; car, sans cette saisie et cette publication, on n'eût pu croire aux prétentions absurdes de
cet ancien colon, — de rétablir les choses a Haïti comme
avant 1789, — au machiavélisme qu'il voulait employer
pour parvenir à cet odieux résultat. Mais, il restera toujours cette différence entre Christophe et Pétion : que si l'un et l'autre invitèrent les
deux agents à venir auprès d'eux, du moins Christophe
tendit un piège à Franco de Médina et le fit mourir sans
nulle pitié, tandis que Pétion agit équitablement en
renvoyant D. Lavaysse sain et sauf. Du reste, chacun
de ces chefs procéda selon son naturel, ses lumières et
les idées qu'il professait sur l'exercice du pouvoir :
— l'un, employant toujours la violence qui meneau
crime; — l'autre, la modération qui conseille ce qui est
juste et humain. La connaissance acquise des vues et des desseins du
gouvernement français sur Haïti, du but qu'il se proposait d'atteindre, mit toute la Nation haïtienne sur pied
pour se préparer à la guerre, tant dans le Royaume que
dans la République. Les chefs de ces deux États ne
négligèrent rien à cet effet, et ils furent secondés par
leurs lieutenans. Pétion fit réimprimer les actes de 1804 à des milliers
d'exemplaires qui furent envoyés dans les arrondisse- [1814] CHAPITRE II, 121 mens pour être distribués à tous les citoyens : ces actes
réveillèrent le feu sacré de cette fameuse époque *. Dans le chapitre suivant, on verra comment et pourquoi « cette montagne accoucha d'une souris. » 1 Le 50 décembre, le général Bazelais fit savoir au président, que J. -B.Lagarde, insurgé
encore insoumis, lui avait écrit qu'a l'apparition des Français, il se rangerait sous les
drapeaux de la République, pour les combattre. S'il avait eu le bon sens de se soumettre
ajors, U n'aurait pas été la victime de Goman.
*. Dans le chapitre suivant, on verra comment et pourquoi « cette montagne accoucha d'une souris. » 1 Le 50 décembre, le général Bazelais fit savoir au président, que J. -B.Lagarde, insurgé
encore insoumis, lui avait écrit qu'a l'apparition des Français, il se rangerait sous les
drapeaux de la République, pour les combattre. S'il avait eu le bon sens de se soumettre
ajors, U n'aurait pas été la victime de Goman. CHAPITRE III pétion renouvelle le serment prêté le 1" janvier 1804, "a la fête de l'Indépendance, —t.
Christophe agit de même. — Intention criminelle qui paraît dans une de ses proclamations. — Effets produits en Europe par les publications faites a Haïti. — Louis XVIII
fait désavouer les lettres écrites de la Jamaïque par D. Lavaysse. — Conventions
patentes et secrètes entre la Grande-Bretagne et la France, a l'égard d'Haïti. — Examen
à ce sujet. — La France prépare une expédition contre Haïti. — Le retour de Napoléon
la fait avorter. — Déclaration au Congrès de Vienne relative a l'abolition de la traite
des noirs. — Décret de Napoléon qui l'abolit. — Le Congrès invite Louis XVIII à l'abolir :
il y souscrit. — Déclaration du Congrès pour son abolition complète et universelle. —
Conclusions : 1° la France est obligée de renoncer a ses projets de conquête contre
Haïti ; 2° Haïti en est redevable aux philanthrophes anglais, au gouvernement britannique
et a Napoléon. — Christophe envoie des députés auprès de Pétion, pour l'inviter a se
soumettre a son autorité. — Accueil qui leur est fait par la population du Port-au-Prince
et le président. — Ils sont renvoyés. — Proclamation du président et publications à
cette occasion. — Réélection de Pétion à la présidence pour 4 ans : discours prononcés
au sénat. — Christophe fait publier des écrits contre lui. — Pétion y fait répondre une
fois pour toutes. — Loi sur la piraterie. — Garbage fait des propositions a Lord
Liverpool en faveur de Louis XVIII, et meurt a Londres. — Pétion désapprouve ces
propositions. — Dravermann arrive au Port-au-Prince avec un navire chargé de vins, etc. — Pétion lui permet d'en opérer la vente. — D'autres navires français suivent cet
exemple et sont admis sous pavillon masqué, comme le premier. — Fête civique
donnée a Pétion, au Port-au-Prince. — Il fait venir de l'étranger des armes et des munitions. — Arrêté sur la perte des objets d'armement et d'équipement par les militaires. — Loi qui augmente l'impôt territorial sur diverses denrées. — Nomination des nouveaux
sénateurs pour remplacer les anciens. — Pétion fait préparer la révision de la constitution de 1806. — Il fait engager les Haïtiens résidans en France a revenir dans la République, en payant leur passage. — Retour du général Bonnet au Port-au-Prince. —
Assassinat du général Delva dans la prison.
perte des objets d'armement et d'équipement par les militaires. — Loi qui augmente l'impôt territorial sur diverses denrées. — Nomination des nouveaux
sénateurs pour remplacer les anciens. — Pétion fait préparer la révision de la constitution de 1806. — Il fait engager les Haïtiens résidans en France a revenir dans la République, en payant leur passage. — Retour du général Bonnet au Port-au-Prince. —
Assassinat du général Delva dans la prison. Il ne suffisait pas au Président de la République d'avoir
défendu et soutenu, dans sa correspondance avec l'agent
de la France, le droit d'Haïti à se constituer en Etat libre? [1815] CHAPITRE III. 125 indépendant et souverain ; d'avoir livré à la publicité
cette correspondance et son manifeste à l'adresse de cette
puissance et des nations civilisées ; d'avoir fait réimprimer les actes de 1804 pour enflammer de nouveau le
patriotisme des citoyens ; d'avoir ordonné aux chefs militaires toutes les mesures de défense du sol sacré de la
Liberté ; recommandé aux magistrats, aux fonctionnaires
publics, d'entretenir l'union entre leurs administrés pour
mieux résister à une invasion ; prescrit la confection de
nombreuses torches incendiaires afin que, dans ce cas,
« les villes disparussent et que la Nation fût debout : »
•: — il lui parut encore nécessaire de renouveler, dans
toute la République, la cérémonie religieuse et militaire
du \ev janvier 1804, pour y prêter le serment prononcé
par les Fondateurs de l'Indépendance. ïl fallait que la
France comprît que cette résolution était irrévocable de
la part des Haïtiens. Depuis 1808, cettelëte nationale avait cessé d'être ainsi
solennisée, à cause de la mésintelligence survenue entre
le sénat et le président, de la scission du Sud, du deuil
profond qu'éprouvaient tous les cœurs, des maux de la
patrie occasionnés par la guerre civile. Mais, le 1er janvier 1815 était une occasion toute convenable pour
qu'elle pût être célébrée avec pompes. A cet effet, le 29 décembre, un programme en fixa les
détails. Le Lr janvier, le sénat se réunit à son palais, et
tous les corps de l'Rtat, les commerçans nationaux et
étrangers, les instituteurs publics et leurs élèves, s'y
réunirent aussi. Le Président d'Haïti s'y rendit avec un
nombreux état-major de généraux et d'officiers de tous
grades, et fut accueilli avec un profond sentiment de satisfaction. Là il reçut une adresse présentée par les corn124 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'ïIAÏTI. merçans étrangers de toutes les nations, qui le félicitèrent d'être à la tête d'un peuple résolu à combattre
pour son indépendance, et le remercièrent de nouveau
d'avoir pris leur défense contre les inculpations injustes
dcD.Lavaysse ; ils y joignirent des vœux pour le bonheur
et le salut de la République. Pélion répondit de vive
voix à cette adresse ; puis le cortège se rendit au Champde-Mars, où les troupes de îa garnison du Port-au-Prince
étaient assemblées au grand complet, avec la foule immense de sa population, hommes, femmes et enfans, accourus pour prendre part à la cérémonie.
oir pris leur défense contre les inculpations injustes
dcD.Lavaysse ; ils y joignirent des vœux pour le bonheur
et le salut de la République. Pélion répondit de vive
voix à cette adresse ; puis le cortège se rendit au Champde-Mars, où les troupes de îa garnison du Port-au-Prince
étaient assemblées au grand complet, avec la foule immense de sa population, hommes, femmes et enfans, accourus pour prendre part à la cérémonie. Après un discours empreint d'un sentiment religieux
de reconnaissance envers l'Etre suprême qui protégea
Haïti dans la conquête de ses droits, et de cette modération qui l'accompagnait dans tous ses actes: évitant un
langage offensant pour la France, — ce qui, dans la circonstance, était le gage le plus sûr de sa résolution à
défendre le pays, — Pétion renouvela le serment suivant
qu'il avait prêté aux Gonaïves : « Jurons àl'universentier, àlapostérité,à nous-mêmes,
« de renoncer a jamais à la France ; de mourir plutôt que
a de vivre sous sa domination; de combattre jusqu'au
« dernier soupir pour l'indépendance de notre pays ! » Généraux, officiers et soldats ; magistrats et citoyens,
réunis autour du chef de l'Etat et des sénateurs montés
sur l'autel de la patrie, tous prêtèrent le même serment,
et crièrent ensuite : « Vive l'Indépendance ! Vive la
Liberté ! Vive la République ! Vive le Président d'Haïti !
Toute l'artillerie de la place du Port-au-Prince se fit
entendre en ce moment, pour consacrer cette mâle résolution du peuple haïtien qui, à la même heure, la
renouvelait dans toute la République. [1815] CHAPITRE 111. 125 A cet instant, deux jeunes garçons âgés de 7 ans*
furent présentés à Pétion ; l'un était noir, l'autre mulâtre ;
ils symbolisaient les citoyens d'Haïti, unis dans un même
sentiment, un même intérêt. Vêtus en agriculteurs,
armés de petits fusils, ils portaient chacun la macoute
indigène (espèce de havre-sac) remplie de vivres du pays
et de cartouches, pour figurer les moyens de résistance
en cas d'invasion de la part de la France. Une écharpe
aux couleurs nationales, bleue et rouge, entourait chacun
de ces enfans avec une devise emblématique ; et ils
remirent à Pétion un compliment écrit, où étaient
exprimés des senlimens de leur âge pour la conservation
de ses jours, précieux au bonheur des Haïtiens. Il les
prit affectueusement dans ses bras, pour exprimer luimême l'ardent amour qu'il portait à tous ses frères *. Le cortège se rendit alors à l'église paroissiale avec
toutes les troupes. Un Te Deum y fut chanté solennellement ; puis on accompagna le sénat à son palais, d'où
le président se retira dans le sien et les assistans chacun
chez soi. Le soir, la ville fut illuminée. Durant dix années consécutives, le même serment, la
même cérémonie, furent renouvelés dans la République. Dans le Nord, Christophe renouvelait aussi ce serment consacré, en agissant en Roi et tenant un langage
conforme à son caractère violent, et à son titre usurpateur de tous les droits de la souveraineté nationale. Par
une proclamation du 1er janvier, datée de son palais de
Sans-Souci, il déclara qu'il comptait beaucoup, pour le
dix années consécutives, le même serment, la
même cérémonie, furent renouvelés dans la République. Dans le Nord, Christophe renouvelait aussi ce serment consacré, en agissant en Roi et tenant un langage
conforme à son caractère violent, et à son titre usurpateur de tous les droits de la souveraineté nationale. Par
une proclamation du 1er janvier, datée de son palais de
Sans-Souci, il déclara qu'il comptait beaucoup, pour le 1 C'est Chéri Archer qui conçut l'idée de présenter ainsi ces deux enfans a Pétion,
dont il était un admirateur enthousiaste : l'un était son fils aîné, l'autre, un de ses jeunes
parens. 426 études snu l'histoire d'Haïti. triomphe de la liberté et de l'indépendance d'Haïti, « sur
<r le concours de magnanimes souverains et d'une géné-
« reuse nation de philanthropes et d'éloquens écrivains. »
Invitant les Haïtiens à Vunion pour rester forts et puissans, il leur dit : « L'expérience nous a prouvé que les
a divisions intestines qui ont eu lieu parmi nous, n'ont
ce été que le résultat du machiavélisme du cabinet fran-
« çais, influencé par les ex-colons, nos implacables
« ennemis... Haïtiens noirs, et vous jaunes leurs descente dans, notre cause est une, elle est inséparable... » Le barbare ! Et dans les interrogatoires subis par
Franco de Médina, il venait de lui imputer des réponses
qui tendaient à exciter la méfiance des noirs contre les
jaunes ! Était-ce d'ailleurs le cabinet français qui lui
avait conseillé les assassinats qu'il fit commettre en
4 812 sur les jaunes? Dans le moment même, il en
méditait de nouveaux sur cette classe de citoyens. Le 2 janvier, il publia encore une autre proclamation
aux Haïtiens, dans laquelle il rappela « les trahisons
« infernales de Marc Servant et de ses complices au
« siège du Port- aux- Crimes. » Et il ajouta : « Dénoncez
« aux autorités compétentes, ces hommes turbulens et
« perfides, ces perturbateurs du repos public, qui cher-
« cheraient à égarer vos pas du sentier de l'honneur.
« Que se proposent-ils, ces vils agents des factieux ? De
« vous asservir, de vous replonger dans l'anarchie, de
« trouver dans la licence et le bouleversement des
» choses, une prétendue amélioration à leur sort. Mais,
« quel a été le résultat de leurs perfidies ? La mort,
« comme le juste châtiment de leurs forfaits... » En voilà assez pour faire juger delà propre perfidie de
l'assassin de ses frères, innocens des intentions qu'il [1815] CHAPITRE III. 127 leur prêtait. Ce n'est pas là le langage d'un chef animé
de sentimens équitables ; c'est celui d'un tyran, d'un
bourreau toujours avide de sang humain, mais destiné à
périr comme son prédécesseur dans de semblables crimes.
Les ex-colons, dont il rappelait aussi les actes, en avaient
fait l'inévitable expérience, pour avoir outragé les lois de
la nature envers leurs enfans. C'est que la Providence,
en créant cette classe d'hommes par le croisement de
deux races antipathiques l'une à l'autre, a voulu en faire
le seul lien de rapprochement entre elles, pour améliorer
le sort de la plus faible, à raison de la barbarie où elle
est plongée depuis des siècles dans sa contrée natale. Ils
sont des impies, ceux qui, parmi les blancs et les noirs,
ne veulent pas se pénétrer de ces vues bienfaisantes du
père commun des hommes î...
cette classe d'hommes par le croisement de
deux races antipathiques l'une à l'autre, a voulu en faire
le seul lien de rapprochement entre elles, pour améliorer
le sort de la plus faible, à raison de la barbarie où elle
est plongée depuis des siècles dans sa contrée natale. Ils
sont des impies, ceux qui, parmi les blancs et les noirs,
ne veulent pas se pénétrer de ces vues bienfaisantes du
père commun des hommes î... Voyons maintenant ce qui se passa en Europe, h la
suite de la mission envoyée à Haïti par le ministre
Malouet. Ce vieillard était déjà mort et remplacé au ministère
de la marine et des colonies par le comte Beugnot,
quand arrivèrent en Angleterre, au commencement de
janvier, les premiers actes publiés au Port-au-Prince et
au Cap : — l'arrêté de Pétion relatif à la réduction des
droits d'importation sur les marchandises de la GrandeBretagne et l'écrit de Colombus en réponse au pamphlet
de H. Henry ; — le manifeste de Christophe, les lettres
de D. Lavaysse écrites de la Jamaïque et adressées à lui
et à Pétion, le rapport fait parle conseil généi-al de la
nation sur les propositions de cet agent, l'écrit de
Prézeau en réfutation de ces propositions, et ceux de
Dupuy en réponse à //. Henry128 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Les journaux anglais s'empressèrent de reproduire ces
pièces en substance. Le Times des -4 et 5 janvier loua
hautement la modération de l'écrit de Colombus et
apprécia la haute portée de l'arrêté qui favorisait les produits britanniques. Tous les autres journaux se joignirent à cette feuille importante, sous ce point de vue, et
émirent comme elle des opinions également approbatives du manifeste de Christophe et des écrits publiés au
Cap. Dans son journal l'Ambigu, Peltier exalta particulièrement la fermeté et l'énergie de Christophe, et il y
fit concourir d'autres journaux *. Dans les lettres écrites par D. Lavaysse, il était question « de traquer les Haïtiens comme des sauvages mal-
« faisans ou des nègres marrons ; » et il avouait « que la
« réserve faite par la France, de continuer ia traite des
« noirs pendant cinq années, n'avait d'autre but que de
« remplacer la population d'Haïti, qui serait anéantie
« totalement, si elle ne se soumettait pas, en assurant
« que c'était par suite d'engagemens pris avec la France,
« par toutes les puissances de l'Europe, notamment la
« Grande-Bretagne. » Ces déclarations officielles firent supposer l'existence
de stipulations secrètes entre elles ; car aucun article
patent ne contenait une pareille clause. Aussi, tous les
journaux anglais se récrièrent contre le projet du gouvernement français, de restaurer son autorité à Haïti par 1 On avait prétendu qu'a la fin de 1814, Christophe lui envoya 10 mille livrés sterling,
ou SO mille piastres, afin d'obtenir des publications dans plusieurs journaux, et que Peltier
en aurait distribué 6 mille livres et gardé le reste. Nous avons lu des documens à ce
sujet, a Paris ; mais il y a lieu de croire qu'il n'y eut qu'une promesse de la part de
Christophe. Cela amena même une rupture entre lui et Peltier, en 1815. Ce journaliste
qui avait tant écrit en faveur des Bourbons, n'en reçut aucune récompense ; il tomba dans
la misère a Londres et eut recours a la charité publique.
en aurait distribué 6 mille livres et gardé le reste. Nous avons lu des documens à ce
sujet, a Paris ; mais il y a lieu de croire qu'il n'y eut qu'une promesse de la part de
Christophe. Cela amena même une rupture entre lui et Peltier, en 1815. Ce journaliste
qui avait tant écrit en faveur des Bourbons, n'en reçut aucune récompense ; il tomba dans
la misère a Londres et eut recours a la charité publique. [1815] CHAPITRE III. 129 de semblables moyens. Leurs articles produisirent un
effet immense sur l'opinion publique dans la GrandeBretagne. Le gouvernement français se vit donc contraint de
publier sur le Moniteur universel du 49 janvier, ce qui
suit : « Le ministre de la marine et des colonies a mis sous
« les yeux du Roi des lettres insérées dans les papiers
« publics, et qui ont été adressées de la Jamaïque sous
« les dates des (> septembre et 1er octobre derniers, aux
« chefs actuels de Saint-Domingue, parle colonel Dauxion
« Lavaysse. M. Dauxion, dont la mission toute pacifique
« avait pour bat de recueillir et de transmettre au gou-
« vernement, des renseignement sur l'état de la colonie,
« n'était nullement autorisé à faire des communications
« aussi contraires à l'objet de cette mission. Le Roi a
« témoigné un profond mécontentement et a ordonné de
« rendre publique sa désapprobation. Signé : « Comte Beugnot. »
On voit que ce désaveu, par rapport aux lettres écrites
de la Jamaïque, n'était évidemment qu'à raison des menaces qu'elles contenaient et de l'imprudence commise
par D. Lavaysse, en avouant les vrais motifs de la réserve
concernant la traite des noirs. Or, cette déclaration de
la part de l'agent était excessivement coupable aux yeux
de son gouvernement qu'il avait compromis. Elle avait
suffi pour soulever l'indignation des Wilberforce, des
T. Clarkson et des autres philanthropes anglais, de même
que celle de toute cette nation animée de l'esprit du christianisme. La philanthropie de Louis XVIII, Roi Très-Chrétien,
pâlit aux énergiques protestations des feuilles publiques
de la Grande-Bretagne ; l'hôte royal de Harlwell ne T. VI II. 9 450 études sur l'histoire d'iiaïti. voulait pas se brouiller avec ses fidèles alliés : de là sa
désapprobation, tandis qu'on ignorait encore en Europe,
la teneur des instructions données aux trois agents par
le ministre Malouet. Cependant, Dravermann ayant quitté la Jamaïque le
17 octobre et passé sur le packet des Antilles avec des
dépêches de son collègue, il est impossible d'admettre
que D. Lavaysse n'avait pas envoyé au ministre de la
marine, les copies des lettres qu'il écrivit à Pétion et à
Christophe ; et Dravermann avait dû arriver en France
avec ces copies, dès la fin de novembre ou au commencement de décembre. Le comte Beugnot et le Roi connaissaient donc cette correspondance, avant le public anglais.
Ils en furent si peu mécontens, que le ministre proposa
au Roi d'élever D. Lavaysse au grade d'adjudant-général : ce qui eut lieu le 5 janvier *. Ainsi, le désaveu royal
fut une de ces comédies que tous les gouvernemens sont
quelquefois obligés déjouer.
iver en France
avec ces copies, dès la fin de novembre ou au commencement de décembre. Le comte Beugnot et le Roi connaissaient donc cette correspondance, avant le public anglais.
Ils en furent si peu mécontens, que le ministre proposa
au Roi d'élever D. Lavaysse au grade d'adjudant-général : ce qui eut lieu le 5 janvier *. Ainsi, le désaveu royal
fut une de ces comédies que tous les gouvernemens sont
quelquefois obligés déjouer. Mais après ce désaveu, les autres documens publiés
par Christophe et Pétion parvinrent aussi en Angleterre :
— les instructions trouvées sur Franco de Médina, ses
interrogatoires, etc. ; — la correspondance suivie au
Port-au-Prince et la proclamation du président. A la
lecture de ces pièces, l'indignation publique s'y manifesta bien autrement que pour les lettres écrites de la
Jamaïque. En les reproduisant, les journaux les accompagnèrent de réflexions flétrissantes pour le défunt ministre français qui avait conçu le plan digne du colon ;
ils approuvèrent au contraire la résolution des deux 1 « Il avait reçu le brevet de ce grade pendant le cours de sa mission. » M. Lepellelier
deSaiiU-Kémy, t. 2, p. 19. C'est-a-dire, a l'arrivée de Dravermann, en France, avee les
dépêches de D. Lavaysse, ou quelques jours après. [1815J CHAPITRE III. 151 chefs d'Haïti qui avaient repoussé cette tentative, pour
maintenir l'indépendance de leur pays. Le Times s'éleva
contre le gouvernement britannique, en lui reprochant
d'avoir concédé à la France la faculté de continuer la
traite des noirs pendant cinq années, pour pouvoir
détruire toute une population d'hommes libres ; il dit
qu'il était du devoir de la Grande-Bretagne de se poser
en médiatrice entre elle et son ancienne colonie, avec
d'autant plus de raison, que l'un des chefs d'Haïti avait
fait des propositions équitables que la France pouvait
accepter. A ce sujet, ce journal décerna des éloges particuliers à Pétion, en disant que : « sa correspondance
« avec Dauxion Lavaysse et sa proclamation respirent
< une modération à laquelle se joint une fermeté qui
« commande le respect. » Ces articles des journaux anglais furent plus ou moins
bien accueillis en France, où le régime constitutionnel
consacré par la charte de 1814 commençait à porter ses
fruits : des esprits élevés, des cœurs généreux firent
entendre leur voix en faveur du droit des Haïtiens à
rester indépendans, puisque l'un de leurs chefs proposait,
par respect pour la propriété, une indemnité en faveur des
anciens colons, et de rétablir les relations commerciales
entre la France et Haïti. Par le 8e article patent du traité additionnel à celui de
Paris, signé entre la Grande-Bretagne et la France, il
était dit. « S. M. Britannique stipulant pour elle et ses alliés,
« s'engage à restituer à S. M. Très-Chrétienne, dans les
« délais qui seront ci-après fixés, les colonies, posses-
« sions, comptoirs et établissemens de tout genre que la
<< France possédait au 1er juin 1792, dans les mers et
article patent du traité additionnel à celui de
Paris, signé entre la Grande-Bretagne et la France, il
était dit. « S. M. Britannique stipulant pour elle et ses alliés,
« s'engage à restituer à S. M. Très-Chrétienne, dans les
« délais qui seront ci-après fixés, les colonies, posses-
« sions, comptoirs et établissemens de tout genre que la
<< France possédait au 1er juin 1792, dans les mers et 152 ÉTUDES SUR l'iïISTOIRE D'iIÂÏTr. « continens de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Asie, à
« l'exception toutefois des îles de Tobago et de Sainte-
« Lucie, et de l'île de France et de ses dépendances,
« nommément Rodrigue et les Séchelles, lesquelles S. M.
« T. Ch. cède eu toute propriété et souveraineté à S.M.B.,
(( — comme aussi la partie de Saint-Domingue cédée à îa
« France parle traité deBàle, et que S. M. T. Ch. rétrocède
« à S. M. Catholique en toute propriété et souveraineté. » Cet article sous-entendait, nécessairement, que la
partie française de Saint-Domingue devait rester à la
France. En effet, l'article secret qui la concernait était
ainsi conçu : « Dans le cas où S. M. Très-Chrétienne jugerait conve-
« nable d'employer quelque voie que ce soit, même celle
a des armes, pour récupérer Saint-Domingue et ramener
« sous son obéissance la population de cette colonie,
« S. M. Britannique s'engage à ne point y mettre, ou
« permettre qu'il soit mis, par aucun de ses sujets, direc-
« tement ou indirectement obstacle *. S. M. B. réserve
« cependant à ses sujets, le droit de faire le commerce dans
« les ports de l'île de Saint-Domingue, qui ne seraient ni
« attaqués ni occupés par les autorités françaises. » Et le 4er article patent du traité additionnel disait : < S. M. Très-Chrétienne, partageant sans réserve tous
« les sentimens de S. M. Britannique relativement à un
« genre de commerce que repoussent et les principes de la
« justice naturelle et les lumières du temps oà nous vi-
« vons, s engage à unir, au futur Congrès, tous ses efforts 1 En même temps, S. M. B. prenait un semblable engagement envers Ferdinand VII,
par rapport aux colonies espagnoles qui avaient proclamé leur indépendance, et son gouvernement refusa de recevoir des agents de la Nouvelle Grenade et de Buenos-Ayres. Nous
faisons cette remarque, alin de prouver que le préjugé de couleur et de race ne fut pas la
cîiise déterminante des stipulations a l'égard d'Haïti.
futur Congrès, tous ses efforts 1 En même temps, S. M. B. prenait un semblable engagement envers Ferdinand VII,
par rapport aux colonies espagnoles qui avaient proclamé leur indépendance, et son gouvernement refusa de recevoir des agents de la Nouvelle Grenade et de Buenos-Ayres. Nous
faisons cette remarque, alin de prouver que le préjugé de couleur et de race ne fut pas la
cîiise déterminante des stipulations a l'égard d'Haïti. [ i 815] chapitre in. Î53 « à ceux de S. M. B. pour foire prononcer par toutes les
« puissances de la chrétienté, l'abolition de la traite des
« noirs, de telle sorte que ladite traite cesse universelle-
« ment, comme elle cessera définitivement et dans tousîes
« cas, delà part delaFrance,dansun délai de cinq années,
« et qu'en outre, pendant la durée de ce délai, aucun tra-
« flquant d'esclaves n'en puisse importer ni vendre ail-
« leurs que dans la colonie de l'État dont il est le sujet.»
Que résultait-il de ces trois articles? C'est que, si le
gouvernement britannique céda au désir du Roi TrèsChrétien, de pouvoir continuer la traite des noirs pendant
cinq années, en vue de repeupler Haïti d'esclaves, par
suite de la destruction de sa population ; s'il ne put lui
dénier la faculté de tenter cette criminelle folie, cette entreprise odieuse contre son ancienne colonie, du moins,
en réservant pour ses sujets le droit de faire aussi le
commerce dans tous les ports de ce pays non attaqués ou
occupés par les autorités françaises, il rendait presque
illusoires l'une et l'autre facultés. Car il eût été impossible à la France d'empêcher aux Haïtiens de s'approvisionner, par les navires anglais, des choses dont ils
auraient eu besoin pour prolonger leur résistance, et principalement de munitions de guerre. Les bâtimens des
États-Unis, ceux de toutes les îles de l'archipel des Antilles, leur seraient également venus en aide comme en
1805, à cause du profit qu'ils auraient trouvé dans un tel
trafic. Au fait, la réserve stipulée en faveur du commerce
britannique constituait, de la part de la Grande-Bretagne, une quasi-reconnaissance de l'indépendance
d'Haïti, aumoment où la France prétendait exercer sa
souveraineté sur elle * . 1 Puisque la France ne voulait pas abolir la traite des noirs et se réservait le droit de i54 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. D'un autre côté, on voit que le gouvernement français
lui-même s'engagea à unir ses efforts à ceux du gouvernement britannique, pour faire cesser la traite des noirs,
comme contraire aux principes de la justice éternelle et
aux lumières du XIXe siècle. Le Roi Très-Chrétien, et
philosophe en même temps, condamnait donc et flétrissait
cet infâme traficdechair humaine, réclamé parles colons! Dans un tel état de choses, les Haïtiens se montrant
résolus à se défendre par tous les moyens en leur pouvoir, un de leurs chefs faisant en même temps des propositions acceptables et fondées sur l'équité, alors que la
perfidie de la mission envoyée auprès de lui était dévoilée
au monde civilisé et soulevait l'indignation dans tous les
coeurs honnêtes : il était raisonnable d'espérer que le
chrétien philosophe eût renoncé à l'idée de faire périr injustement, et ses propres sujets et les hommes qui avaient
légitimement conquis tous leurs droits avec l'indépendance de leur pays.
en même temps des propositions acceptables et fondées sur l'équité, alors que la
perfidie de la mission envoyée auprès de lui était dévoilée
au monde civilisé et soulevait l'indignation dans tous les
coeurs honnêtes : il était raisonnable d'espérer que le
chrétien philosophe eût renoncé à l'idée de faire périr injustement, et ses propres sujets et les hommes qui avaient
légitimement conquis tous leurs droits avec l'indépendance de leur pays. Vain espoir! Une expédition se préparait dans les
ports de France contre Haïti; on y mettait d'autant plus
d'accélération, que des symptômes de mécontentement
se manifestaient parmi les troupes de l'Empire qui regrettaient déjà leur Empereur. On les eût envoyées pour a continuer durant cinq années, la Grande-Bretagne avait aussi un droit de réserve, pour
continuer un commerce fructueux et fondé sur les relations des peuples entre eux. Ve?idre
des hommes ou les rendre esclaves, c'est violer les principes de la justice naturelle et
ceux du christianisme, ainsi que la France l'avouait. Vendre des marchandises aux hommes
qui n'en fabriquent pas eux-mêmes, c'est les assister selon le vœu du créateur de toutes
choses. M. Lepelletier de Saint-Rémy a dit de l'article secret : « Que c'est un chef-d'œuvre de
« diplomatie britannique. » Cela prouve, au contraire, que Talleyrand qui le signa comme
ministre des affaires étrangères, et qui fut Évêque d'Autun, était plus chrétien que le Roi
de France, Fils aîné de l'Église. — Son collègue Malouet ne se méprit pas sur la portée
de la clause de réserve en faveur du commerce anglais ; il fit dés observations a Talleyrand,,
mais c'était trop tard. [4815] CHAPITRE m. 135 être débarquées sous le soleil de la zone torride, au cœur
de l'été, en les exposant ainsi aux ravages certains de la
fièvre jaune. Cette expédition, meurtrière sous tous les
rapports, se fût accomplie, si la Providence , vraiment
chrétienne, n'avait pas jeté au milieu de la France
l'homme extraordinaire dont on voulait imiter la regrettable conduite dans les temps antérieurs *. Et, chose étrange! l'Empereur Napoléon eut encore
l'honneur de signer l'acte humain qui, désormais, mettait
les Bourbons dans l'impossibilité de suivre l'exécution
de leurs desseins contre Haïti : non, peut-être, parce
qu'il fut uniquement guidé par un sentiment de justice
envers les malheureux Africains et les Haïtiens, mais
aussi par des vues politiques, à raison de sa position
nouvelle à l'égard de l'Europe, et pour se rendre agréable
au peuple et au gouvernement anglais ; car son retour
s'effectua au milieu des manifestations qui eurent lieu
dans la Grande-Bretagne contre la traite des noirs 2. 1 Dans une de ses lettres au ministre de la marine, D. Lavaysse lui dit que, causant
avec Pétion, ce dernier lui prédit le retour de Napoléon en France, sans doute en réfléchissant sur ce qui s'y passait, d'après le rapport des journaux. A celle occasion, M. Lepelletier de Saint-Rémy dit : « Mais on voulait tenter une
« seconde fois la conquête, et un armement se préparait a Toulon, lorsque la prédiction
« de Pétion s'accomplit, et que le débarquement de l'île d'Elbe vint ajourner tous les
« projets. » — Tome 2, p. 20.
réfléchissant sur ce qui s'y passait, d'après le rapport des journaux. A celle occasion, M. Lepelletier de Saint-Rémy dit : « Mais on voulait tenter une
« seconde fois la conquête, et un armement se préparait a Toulon, lorsque la prédiction
« de Pétion s'accomplit, et que le débarquement de l'île d'Elbe vint ajourner tous les
« projets. » — Tome 2, p. 20. 2 Cependant, si l'on s'en rapporte aux paroles prononcées a Sainte-Hélène, on peut
croire que l'Empereur Napoléon était convaincu de la justice de l'abolition delà traite des
noirs. Le 12 juin 1816, il dit, a propos d'Haïti, suivant le Mémorial de Las Cases : « Après la Restauration, le gouvernement français y avait envoyé des émissaires, et des
« propositions qui avaient fait rire les nègres. Pour moi, a mon retour de l'île d'Elbe, je
« me fusse accommodé avec eux : j'eusse reconnu leur indépendance... » Et, après avoir avoué qu'il se reprochait l'expédition de 1802: « Le système colonial que nous avons vu est fini pour nous ; il l'est pour tout le conti-
« nent de l'Europe. Nous devons y renoncer et nous rabattre désormais sur la libre navi-
« gation des mers et l'entière liberté d'un échange universel. » En 1815, D. Lavaysse écrivit une lettre a Pétion, où il prétendit qu'il avait eu l'honneur
d'être présenté a Napoléon, aux Tuileries, et qu'il lui Ot les plus grands éloges du président et du peuple haïtien. Il rapporta des paroles prononcées p;ir l'Empereur, après son 156 ÉTDDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Déjà, l'opinion publique s'y était tellement prononcée
contre la concession faite à la France, que le ministre
anglais porta ceux de Russie, d'Autriche et de Prusse,
au Congrès de Vienne, à se joindre à lui pour déclarer
ensemble, le 8 février : « que la traite des noirs serait
« définitivement abolie par une convention postérieure
t< qui réglerait l'époque de sa cessation. » Le 29 mars, Napoléon rendit un décretqul l'abolit dans
les colonies françaises, et de la part de tout Français *. Lorsque lui, qui avait fait rétablir cet infâme commerce, le 30 mai 1802, il l'abolissait à la face du monde
en 1845, après l'acte du 8 février; les Bourbons pouvaient-ils dédaigner l'opinion et persister dans leur réserve à ce sujet ? Il y a une pudeur imposée aux Rois
comme aux particuliers, de laquelle ils ne peuvent
s'affranchir. Aussi, le 26 juillet, dix-huit jours après la rentrée de
Louis XVIII à Paris, les ministres de la Grande-Bretagne,
d'Autriche, de Prusse et de Russie, signèrent un protocole par lequel ils invitèrent la France à abolir la traite
des noirs. Le 30, Talleyrand écrivit à Lord Castlereagh, que par
suite d'une conversation que Louis XVIII avait eue avec
Sir Charles Stuart, S. M. avait donné ordre pour que la
i, le 26 juillet, dix-huit jours après la rentrée de
Louis XVIII à Paris, les ministres de la Grande-Bretagne,
d'Autriche, de Prusse et de Russie, signèrent un protocole par lequel ils invitèrent la France à abolir la traite
des noirs. Le 30, Talleyrand écrivit à Lord Castlereagh, que par
suite d'une conversation que Louis XVIII avait eue avec
Sir Charles Stuart, S. M. avait donné ordre pour que la décret du 29 mars, qui sont a peu près les mêmes que celles consignées dans le Mémorial
de Las Cases. L'Empereur, selon lui, aurait fort bien accueilli les propositions de Pétion,
relatives a l'indemnité et au rétablissement des relations commerciales entre la France et
Haiti ; et il aurait dit a D. Lavaysse, qu'a de telles conditions, il aurait reconnu l'indépendance d'Haïti. 1 Aussitôt la réunion du corps législatif des Cent-jours, H. Grégoire s'empressa de lui
adresser une lettre par laquelle il demandait qu'une loi fût rendue, pour sanctionner le
décret du 20 mars : celte demande ne fut pas accueillie. Grégoire pensait sans doute que
cette loi était nécessaire pour détruire la disposition de celle du 30 mai 1802 qui avait
vétabli la traite des noirs en même temps que leur esclavage, dans les colonies françaises,
car il connaissait l'esprit variable de son pays. r|815] chapitre m. 157 traite des noirs fût défendue aux Français. Ce ministre
ajouta : « que c'était à regret que l'an dernier, S. M.
« avait stipulé la continuation de la traite pendant
« quelques années ; qu'elle ne l'avait fait, que parce que,
« d'un côté, elle savait qu'il y avait sur ce point, en
« France, des préjugés qu'il était alors utile de ménager,
«r et que, de l'autre, on ne pouvait pas assigner avec pré-
« cision quel temps suffirait pour les détruire. » Ainsi, on peut remarquer que, tout en faisant tenir ce
langage par son ministre, Louis XVIII n'avait rendu
aucune ordonnance royale pour abolir la traite, mais
qu'il donna seulement V ordre pour qu'elle fût défendue
par les autorités secondaires. Par suite des actes du 8 février et du 26 juillet,
signés sur les instances de la Grande-Bretagne, un nouvel
article additionnel au traité du 20 novembre de la même
année fut ainsi rédigé entre les puissances alliées : « Les hautes puissances contractantes, désirant sin -
« cèrement de donner suite aux mesures dont elles se
« sont occupées au Congrès de Vienne, relativement à
« l'abolition complète et universelle de la traite des
« nègres d'Afrique, et ayant déjà, chacune dans ses
« États, défendu sans restriction à leurs colonies et
« sujets toute part quelconque à ce trafic, s'engagent à
« réunir de nouveau leurs efforts pour assurer le succès
« final des principes qu'elles ont proclamés dans la
« déclaration du 8 février 1815, et à concerter, sans
« perte de temps, par leurs ministres aux cours de Paris
« et de Londres, les mesures les plus efficaces pour ob-
« tenir l'abolition entière et définitive d'un commerce
« aussi odieux, et aussi hautement réprouvé par les lois
« de la religion et de la nature. »
à
« réunir de nouveau leurs efforts pour assurer le succès
« final des principes qu'elles ont proclamés dans la
« déclaration du 8 février 1815, et à concerter, sans
« perte de temps, par leurs ministres aux cours de Paris
« et de Londres, les mesures les plus efficaces pour ob-
« tenir l'abolition entière et définitive d'un commerce
« aussi odieux, et aussi hautement réprouvé par les lois
« de la religion et de la nature. » 158 ÉTUDES SUR l/HISTOIRE DHAÏTI. Et ce ne fut cependant que le 8 janvier 1817, que
Louis XVIII publia une ordonnance par laquelle il interdit la traite à tous les Français1. Mais alors, il s'était déjà
décidé à envoyer à Haïti des commissaires pour essayer
de nouveau d'y faire proclamer sa souveraineté, et ils
étaient de retour en France de leur mission infructueuse. La conclusion que nous tirons de toutes les publications faites, tant en Haïti qu'en Europe, sur la malencontreuse tentative du gouvernement français, en 1814 ;
des graves événemens survenus en France, en 1815, et
des diverses déclarations en faveur de l'abolition de la
traite des noirs, c'est que : 1° La résolution manifestée par les deux chefs d'Haïti
et leurs concitoyens, de combattre à outrance pour défendre la liberté, l'indépendance et la souveraineté de
leur pays, porta la France à réfléchir sur l'injustice qu'il
y aurait d'attaquer un tel peuple, et sur les cruautés
qu'il faudrait commettre dans une pareille entreprise 2. En présence de l'Europe, demandant à grands cris la
cessation du trafic odieux qu'elle avait fait depuis trois
siècles, la France dut céder à cette intervention dictée
par l'humanité et la religion, en renonçant au privilège
qu'elle s'était réservé pour pouvoir remplacer la population haïtienne, si elle en triomphait. Elle dutcéderencore,
en considération des offres équitables faites par l'un des 1 En citant cette ordonnance et deux lois rendues en France sur l'abolition de la traite,
le 1S avril 1818 et le 25 avril 1827, M. Lcpelletier de Saint-Uémy ajoute : « Leur applica-
« tion ne fut jamais sincère. » Nous aimons cet aveu qui fait apprécier les Bourbons de la branche aînée. Sous LouisPhilippe, une dernière loi du 4 mars 1831, mit réellement |un terme à la traite dansjles
colonies françaises. 2 Quand nous publierons les faits de 1821, nous citerons un document du ministère
français où cet aveu est consigné : il fait honneur au duc de Richelieu qui présidait ce ministère, et aux hommes d'État qui l'assistèrent en cette occasion. [1815] CHAPITRE III. 159 chefs d'Haïti, et qu'il était de son intérêt d'accepter comme
une transaction raisonnable. Elle dut céder, enfin, parce
que le règne des Cenl-jours ; l'invasion de son territoire
par toutes les armées de l'Europe ; l'occupation militaire
qui s'ensuivit durant trois années ; les indemnités qu'elle
dut payer aux diverses puissances ; les contributions de
guerre qu'elles lui imposèrent concurremment; le licenciement de son armée, dite de la Loire: tout lui faisait
une obligation de renoncer à ses projets de restauration
violente de son autorité dans son ancienne colonie.
gne des Cenl-jours ; l'invasion de son territoire
par toutes les armées de l'Europe ; l'occupation militaire
qui s'ensuivit durant trois années ; les indemnités qu'elle
dut payer aux diverses puissances ; les contributions de
guerre qu'elles lui imposèrent concurremment; le licenciement de son armée, dite de la Loire: tout lui faisait
une obligation de renoncer à ses projets de restauration
violente de son autorité dans son ancienne colonie. 2° Si Haïti a échappé au danger de cette invasion qui
eût retardé ses progrès, refoulé ses mœurs vers la barbarie, elle le doit — aux sentimens humains des philanthropes anglais qui ont plaidé sa cause en plaidant celle
de toute la race noire; — au généreux concours qu'ils
trouvèrent dansle gouvernement de leur pays, qui insista
auprès des puissances européennes, de la France ellemême, pour faire abolir la traite ; — au retour inopiné
de Napoléon de l'île d'Elbe, à la déclaration qu'il se hâta
de faire contre ce trafic inhumain et qui obligea les Bourbons à subir cette nécessité. Et peut- on ne pas découvrir une vue providentielle
dans un résultat aussi heureux, aussi favorable au premier peuple de la race noire qui s'émancipa du régime
colonial, du joug européen ? Le gouvernement britannique d'abord, Napoléon ensuite, avaient été les plus
dangereux, les plus formidables ennemis de sa liberté ;
et ce furent eux, en définitive, qui devinrent les moteurs
de la consécration de son indépendance! Il y avait à peine deux mois que l'agent du Roi de France
avait quitté la capitale de la République, quand des agents 140 ÉTUDES SUR LHIST01RE D'HAÏTI. du Roi d'Haïti s'y présentèrent, chargés d'une mission
semblable à la précédente. Cette singerie eût pu lasser la
patience de Pétion, si la population du Port-au-Prince
ne se fût amusée à l'accueillir comme une représentation
nouvelle des bigarrures qu'elle venait de voir dans le
récent carnaval. Les envoyés de Christophe s'y présentèrent le 18 février, chacun dans un costume différent par la couleur
de leurs vêtemens. Leurs habits avaient une forme et une
ampleur qui égalaient le grotesque de leurs chapeaux militaires aussi larges que hauts. Ils étaient tous bardés de
cordons et de croix,et portaient chacun une longue queue
poudrée comme toute leur chevelure; ils avaient de
grandes bottes à l'écuyère. C'était absolument la reproduction des costumes plus ou moins bizarres qui s'étaient
produits pendant les jours gras au Port-au-Prince, et
l'on était alors en plein carême. Aussi, à l'apparition de ces envoyés et dans leur marche
depuis la porte Saint-Joseph jusqu'au palais de la présidence, parla rue Républicaine ou Grand'rue, le cortège
populaire qui les accompagna ne fit que grossir à chaque
instant. Les hommes, les femmes, les enfans, tous en
gaîté par ce spectacle qui les réjouissait, criaient dans
leur langage créole : « CéPangnols ! Ce mascarade! Gardé
« yo donc! Çayo vini chachel 4 » On sait d'ailleurs à quel
point la population de cette ville pousse son esprit railleur, et l'on peut se faire une idée de l'accueil qu'elle fît
aux envoyés du Grand Henry.
les accompagna ne fit que grossir à chaque
instant. Les hommes, les femmes, les enfans, tous en
gaîté par ce spectacle qui les réjouissait, criaient dans
leur langage créole : « CéPangnols ! Ce mascarade! Gardé
« yo donc! Çayo vini chachel 4 » On sait d'ailleurs à quel
point la population de cette ville pousse son esprit railleur, et l'on peut se faire une idée de l'accueil qu'elle fît
aux envoyés du Grand Henry. C'étaient : 1° Dupont, l'ancien compagnon d'armes de 1 « Ce sont des Espagnols ! C'est une mascarade ! Regardez-les donc! Que viennent-ils
« chercher ? » A cette occasion, Dupré fit une épigramme sur Christophe et ses envoyés,
dont nous ne nous ressouvenons plus. [1815] CHAPITRE m. 141 Pétion dans le Sud, qui avait eu, comme lui, l'honneur
d'être excepté de l'hypocrite amnistie proclamée par
Toussaint Louverture, mais qui était alors comte du
Trou, maréchal de camp des armées du Roi, commandeur
de l'ordre royal et militaire de Saint-Henry ; 2° L. Dessalines, ancien constituant de 1806, baron, major-général,
secrétaire général au département de la guerre, chevalier
de Saint-Henry; 3° Félix Ferrier, ancien constituant et
sénateur, major général, maréchal des logis des palais de
Sa Majesté, chevalier de Saint-Henry ; et h° Monsieur le
chevalier à' Edouard Michaud. Tous ces titres sont utiles
à connaître, parce qu'ils devaient produire un grand effet
sur l'esprit des républicains , que les envoyés avaient
mission d'embaucher à la cause royale. En paraissant aux avant-postes de Sibert, ils avaient
été retenus là provisoirement, afin que le commandant
eût le temps d'en aviser Pétion. Ils se disaient chargés
d'une mission pacifique, comme celle de Louis XVIII, et
le président envoya des officiers à leur rencontre pour
les accompagner en ville. Il fit aussitôt inviter les sénateurs, les généraux et autres officiers supérieurs, et les
magistrats et fonctionnaires publics, à se réunir au palais
pour les recevoir avec lui, et savoir, comme disait le
peuple plaisamment : « Ce qu'ils venaient chercher. »
Inutile d'ajouter que la demeure du président fut littéralement envahie, à titre, de palais national, par une
grande partie du cortège populaire dont nous venons de
parler. Le Président d'Haïti considérait cette mission
comme celle de D. Lavaysse, intéressant les citoyens au
même degré, puisqu'il s'agissait d'entendre encore les
propositions d'un Roi. Le comte du Trou, qu'il revit avec plaisir à cause des 442 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iUÏTI. antécédens, lui remit une lettre datée du 1 0 février et
écrite du palais de Sans-Souci, par Prévost, comte de
Limonade, lieutenant-général, secrétaire d'État et ministre des affaires étrangères. Il lui remit également les
divers imprimés que Christophe avait déjà fait jeter en
paquets à nos avant-postes.
, qu'il revit avec plaisir à cause des 442 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iUÏTI. antécédens, lui remit une lettre datée du 1 0 février et
écrite du palais de Sans-Souci, par Prévost, comte de
Limonade, lieutenant-général, secrétaire d'État et ministre des affaires étrangères. Il lui remit également les
divers imprimés que Christophe avait déjà fait jeter en
paquets à nos avant-postes. La lettre de Prévost était basée sur la nécessité d'une
prompte réunion de tous les Haïtiens sous l'autorité de
son maître, pour pouvoir résister efficacement aux prochaines attaques dont la France les menaçait ; et elle
supposait, ou plutôt établissait comme une certitude, que
le vœu et les dispositions des citoyens de la République
étaient en faveur d'une telle soumission ; qu'il ne dépendait que de Pétion de leur en laisser la faculté. A ces
causes, Prévost offrait six points de garantie de la parole
royale, notamment la conservation du grade et du commandement de Pétion dans la province de l'Ouest.
Comme s'il craignait que le président n'eût voulu cacher
au peuple ces propositions absurdes, Prévost l'invitait,
de par son Roi, à en donner connaissance à tous. Mais,
tout en lui promettant l'oubli du passé, il énumérait une
foule d'accusations contre Pétion, résultant des interrogatoires de Franco de Médina, et terminait cependant par
lui dire : « Réfléchissez attentivement, général, sur
« toutes les considérations de ma lettre. Il dépend de vous
« quelle ne soit qu entre le Roi et vous, etc. K » Une telle démarche n'eût été qu'une absurdité, une i Les instructions de Malouet portaient 7 catégories dans ses classifications coloniales :
il fallait bien que le Roi d'Haïti le singeât, même en cela. Toute la différence qui existait
entre les deux gouvememens, c'est que le premier prescrivait un grand secret dans l'intérêt
du but qu'il voulait atteindre, tandis que le second sollicitait la plus grande publicité pour
parvenir au sien. L'un resta scandalisé de la divulgation de son secret, l'autre regretta
d'avoir demandé cette publicité. [1815] chapitre m. 143 sotte imitation de la mission envoyée à Haïti par le gouvernement français, si l'intention de Christophe ne perçait pas à travers toutes les paroles d'union et de défense
commune, consignées dans la lettre de son ministre. Ce
cruel savait que l'expiration des fonctions de la présidence
dePétion aurait lieu le 9 mars; et aprèsl'avoir déjà accusé,
dans ses actes imprimés lors de l'arrestation de Franco
de Médina, de complicité avec la France pour rétablir
r esclavage à Haïti, il voulut tenter, par ses envoyés, de le
dépopulariser parmi les noirs de la République, en expédiant de nouveau tous ses écrits qui tendaient également
à jeter du soupçon sur les hommes de couleur. Sa férocité
ne l'aveuglait pas au point de l'empêcher de pressentir,
que la conduite de Pétion envers D. Lavaysse, si différente de la sienne envers l'autre agent, allait établir une
opinion honorable de Pétion en Europe; et sa jalousie
farouche lui fit mettre tout en jeu pour le perdre aux
yeux des Haïtiens.
édiant de nouveau tous ses écrits qui tendaient également
à jeter du soupçon sur les hommes de couleur. Sa férocité
ne l'aveuglait pas au point de l'empêcher de pressentir,
que la conduite de Pétion envers D. Lavaysse, si différente de la sienne envers l'autre agent, allait établir une
opinion honorable de Pétion en Europe; et sa jalousie
farouche lui fit mettre tout en jeu pour le perdre aux
yeux des Haïtiens. Loin de redouter ces trames royales, de cacher au
peuple la lettre et les autres écrits que lui remit Dupont,
le président en fit donner lecture à haute voix, à tout
cet immense auditoire de tous rangs qui se pressait autour
de lui. Pas un seul citoyen ne manifesta un sentiment
d'indignation en cette occasion ; le ridicule seul couvrit
chacune des phrases de la lettre de Prévost, et plus d'une
voix murmura encore :« Pangnols ! Mardi gras! » On n'avait jamais vu Pétion lui-même aussi gai, aussi
sarcaslique. Il ménagea trois des envoyés ; mais il reprocha à Ferrier de s'être sauvé, à Jacmel, d'une manière
bien peu digne d'un homme qui avait eu l'honneur d'être
revêtu de la dignité de sénateur, puisqu'il avait trompé
ses créanciers et emporté leurs fonds en fuyant7quand ils 144 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. avaient la plus grande confiance en lui. Il ajouta qu'il
était étonné, après de tels faits, queFerrier osât se présenter au Port-au-Prince, en baron, major-général, etc.,
et surtout décoré d'une croix; qu'au lieu de cette croix,
son maître Henry aurait dû lui donner les 50 mille piastres
qu'il devait, pour payer ses créanciers, réparer l'honneur
d'un serviteur fidèle qui, au fait, n'était qu'un banqueroutier frauduleux. En ce moment, Robert Sutherland, se trouvant aussi
dans la foule, réclama du président la permission de faire
emprisonner Ferrier, comme étant son principal créancier; mais le président lui répondit malicieusement, que
Fenvoyé d'un Roi ne pouvait être retenu ni détenu pour
dettes. Prenant alors son ton grave, Pétion leur dit que le
surlendemain, il leur donnerait sa réponse à la lettre de
Prévost, afin qu'ils pussent retourner à Sans-Souci ; et
qu'ils pouvaient se retirer dans le logement qu'il avait
ordonné au général Boyer de leur préparer. Le président invita fonctionnaires, officiers et citoyens
à aller les voir, persuadé qu'il était qu'aucune trahison
n'était à craindre. Ils reçurent beaucoup de visites, en
effet, et ils purent se persuader eux-mêmes que les offres
de titres de noblesse, de croix, de rubans, etc., faites par
S. M. Très-Barbare, n'exerçaient aucune influence sur
l'esprit républicain des visiteurs, — non plus que les lettres
de blanc offertes précédemment par ordre de S. M. Très*
Chrétienne '. Le 20 février, ces envoyés furent de nouveau accompagnés au palais où le modeste Président de la République I Christophe fit publier cependant, que Pétion avait voulu faire assassiner ses envoyés,
et que le peuple s'y opposa. [1815] CHAPITRE HT. 145 leur remit sa réponse à la dépêche de Prévost, en leur
souhaitant bon voyage, et surtout la conservation de leurs
têtes * . Ils furent reconduits jusqu'aux avant-postes, d'où
ils continuèrent leur route.
furent de nouveau accompagnés au palais où le modeste Président de la République I Christophe fit publier cependant, que Pétion avait voulu faire assassiner ses envoyés,
et que le peuple s'y opposa. [1815] CHAPITRE HT. 145 leur remit sa réponse à la dépêche de Prévost, en leur
souhaitant bon voyage, et surtout la conservation de leurs
têtes * . Ils furent reconduits jusqu'aux avant-postes, d'où
ils continuèrent leur route. La réponse de Pétion fut ce qu'elle devait être : une
revue rétrospective de sa conduite, comparée à celle de
Christophe ; des événemens qui amenèrent la guerre civile
actuelle et qui firent de Christophe un rebellehla. volonté
nationale; l'assurance de nouveau donnée qu'il saurait
défendre l'indépendance du pays. Et à ce sujet, il dit à
Prévost : « Vous me parlez, Monsieur le général, d'am-
« nistie, de pardon, d'oubli du passé,d'autorité paternelle,
« de monarque, de grades, de distinctions, de titres de
« noblesse héréditaire? Nous étions bien éloignés de ces
ff idées bizarres et inconvenantes, quand je sollicitai le
« général Christophe à sortir du Cap pour se soustraire
« à la potence, et quand je réveillai sa méfiance contre
« les Français qu'il connaissait si mal, que peu de temps
« auparavant il avait confié son fils au général Boudet
f< pour le conduire en France... C'est cependant lui qui
« veut bien nous pardonner, nous élever à la noblesse
« héréditaire et nous décorer de ses ordres » Le même jour, le président publia une proclamation au
peuple et à l'armée, où il leur rendit compte de la ridicule
mission envoyée par Christophe, en leur disant : « Sa
« royauté est une chimère : un peu plus tôt, un peu plus
« tard, nous serons réunis... ce moment désiré ne peut
« manquer d'arriver 2. » 1 Quelque temps après, Dupont mourut; et l'on soupçonna généralement qu'il périt
par ordre de Christophe, pour avoir été mieux accueilli que les autres envoyés par Pétion,
<jui n'avait fait cependant que céder au souvenir de leur commun malheur. Mais Christophe
ctait le représentant de Toussaint Louverlure ! 2 C'était le même langage qu'il tenait en 1807, quand Gérin lui faisait opposition. Ses T. VIII. 10 J46 ÉTUDES SUR l'mstoire DIIAÏTI. Toutes ces pièces furent imprimées et distribuées d'un
bout de la République à l'autre, et partout le président
fut hautement approuvé. Le moment arriva où le sénat devait exprimer celte
approbation générale, par un acte interprétatif de la volonté nationale, et de la confiance de tous en leur premier magistrat. Le 9 mars, il se réunit à l'occasion de
l'expiration des fonctions du Président d'Haïti, et il forma
son bureau en élisant le sénateur Lys pour diriger ses
travaux. Une haute convenance porta ce corps à placer ce
membre distingué à sa tête, lorsqu'il avait à rappeler dans
l'administration de Pétion, des faits aussi glorieux que
patriotiques pendant la période écoulée de 1811 à 1815.
Les sénateurs pensèrent qu'il fallait mettre en présence
l'un de l'autre, ces deux anciens amis, ces deux illustrations du pays, pour mieux sceller leur réconciliation si
profitable à la patrie, par les louanges que le sénat allait
décernerai! grand citoyen qui les mérita par sa conduite.
lorsqu'il avait à rappeler dans
l'administration de Pétion, des faits aussi glorieux que
patriotiques pendant la période écoulée de 1811 à 1815.
Les sénateurs pensèrent qu'il fallait mettre en présence
l'un de l'autre, ces deux anciens amis, ces deux illustrations du pays, pour mieux sceller leur réconciliation si
profitable à la patrie, par les louanges que le sénat allait
décernerai! grand citoyen qui les mérita par sa conduite. Cette fois, l'administrateur général des finances,
Imbert, après avoir adressé au sénat un message, se rendit dans son sein pour l'informer qu'il était revêtu provisoirement du pouvoir exécutif, par le dépôt fait en ses
mains des rênes du gouvernement par l'ex-président
d'Haïti1. Aussitôt après qu'il se fut retiré, le sénat procéda au prévisions s'accomplirent en iS20, comme le retour de Napoléon de l'île d'Elbe justifia sa
prédiction a D. Lavaysse. 1 Celte démarche d'Imbert fournit aux secrétaires de Christophe une occasion de le
plaisanter sur le rôle comique, disaient-ils, qu'il joua ce jour-l'a. Pétion était resté sans
garde au palais de la présidence, tandis qu'Imbert en avait une très-forte en son hôtel, et
des aides de camp pour recevoir et porter ses ordres. Les secrélaires de Sa Majesté Trèsfinrbare voulurent sans doute distraire leur maître de la confusion qu'il venait d'éprouver,
au relour de ses députés. [1815] chapitre m. 147 scrutin relatif à cette charge; et à l'unanimité, il réélut de
nouveau le citoyen Alexandre Pétion, général de division,
pour en exercer les fonctions pendant quatre années.
Il députa immédiatement les sénateurs Larose et Fresnel
auprès de cet élu du peuple pour lui annoncer sa nomination : ces deux membres revinrent informer le corps
qu'il acceptait. Une salve d'artillerie sanctionna cette
élection constitutionnelle. Le lendemain, le sénat se réunit à l'effet de recevoir du
président élu le serment dicté par le pacte social. On
voyait dans son enceinte trois grands drapeaux consacrés : l'un, aux Invalides de l'armée qui avaient versé
leur sang sur tous les champs de bataille, pour assurer la
Liberté et l'Indépendance nationale ; l'autre, aux braves
Défenseurs de la patrie qui portaient les armes, pour
remplir le même devoir dans les circonstances qui pouvaient surgir ; le troisième, à la Jeunesse destinée à être
appelée à marcher sur les traces de ses devanciers dans
cette noble carrière. Un écusson représentait le faisceau
d'armes de la République d'Haïti avec ses drapeaux aux
couleurs nationales, emblème de l'union de ses enfans,
et la légende : Le salut du Peuple est la Loi suprême,
adoptée par le sénat peu après son institution. Tous les corps de l'État étaient représentés dans son
sein, par la présence des magistrats, des fonctionnaires
publics et des officiers de tous grades du Port-au-Prince;
à ceux-là se mêlaient les commerçans nationaux et
étrangers, les citoyens de toutes les classes, les instituteurs et leurs élèves. L'administrateur général des finances fut introduit et
adressa au sénat un compliment, au nom de la nation,
pour son choix fait la veille. Puis, le général A. Pétion
les corps de l'État étaient représentés dans son
sein, par la présence des magistrats, des fonctionnaires
publics et des officiers de tous grades du Port-au-Prince;
à ceux-là se mêlaient les commerçans nationaux et
étrangers, les citoyens de toutes les classes, les instituteurs et leurs élèves. L'administrateur général des finances fut introduit et
adressa au sénat un compliment, au nom de la nation,
pour son choix fait la veille. Puis, le général A. Pétion 148 ÉTUDES 'SUIt l/niSTOlKE d'haÏtI. fut annoncé et vint, escorté de ses aides de camp, occuper le fauteuil qui lui était réservé, en face de celui du
président; du Sénat. Après un moment de silence qui
suivit le bruit des fanfares militaires et de la musique,
Lys adressa à Pétion les paroles suivantes : Général, La plus importante obligation du Sénat est de placer à la tête du
gouvernement de la République, un citoyen qui, par ses talens, ses
vertus, son patriotisme et son dévouement, puisse procurer à la
nation la somme de bonheur dont l'homme est si avide dans l'état
social. C'est cet esprit qui animale corps législatif, lorsqu'en mars 1807
il vous proclama Premier Magistrat de la République. Le Sénat ne
crut alors mieux remplir le vœu de la nation et mieux récompenser
vos vertus, qu'en vous plaçant à la tête du gouvernement avec le
titre constitutionnel de Président d'Haïti. Celui qui, le premier, prit les armes pour combattre et expulser
les Français du pays qui nous a vus naître, et qui, bientôt après,
s'arma contre un tyran sanguinaire qui déshonorait la nation, et
qui, successivement, a repoussé loin de' nos frontières l'usurpateur
qui désole le Nord de cette île, devait nécessairement être proclamé
le chef immédiat de la République. Dans cette première élection, le
Sénat, heureux de son choix, en a connu toute l'importance par la
sagesse de votre administration paternelle. Les premières années qui ont suivi la fondation de la République
devaient nécessairement être orageuses. Le vaisseau de l'Etat, confié
à vos habiles mains, longtemps ballotté par les tempêtes révolutionnaires, est sorti sans danger de la tourmente qui l'agitait. Il
voguait encore paisiblement, lorsque, par une cruelle fatalité, une
main imprudente a agité le brandon de la division dans la République, une et indivisible. l Ce système trop déplorable aurait précipité la patrie dans un abîme de maux, sans la sagesse de vos mesures et les profondes méditations d'une politique raisonnée et basée
sur l'humanité. ! Allusion a Riga«i et a la scission du Sud. fl815j (CHAPITRE; IH. 149 Dans ces rnomens difficiles, général, vous avez senti qu'un remède violent ne pouvait qu'aggraver nos maux. Jamais, en politique,
homme ne fut placé dans une circonstance plus délicate que vous !
Et la République, roulant pour ainsi dire au milieu des flots qui
l'agitaient du Nord au Sud, est sortie triomphante, sans que le père
ait versé une larme sur latombe.de son fils, et sans que l'épouse désolée ait pleuré son époux. Tous ces bienfaits sont votre ouvrage ;
et le Sénat, qui a partagé l'allégresse publique, devait nécessairement continuer le pouvoir dans vos mains, puisque, d'après notre
constitution, le même citoyen appelé à la Présidence de la République, peut être indéfiniment réélu d'après sa bonne administration.
sans que le père
ait versé une larme sur latombe.de son fils, et sans que l'épouse désolée ait pleuré son époux. Tous ces bienfaits sont votre ouvrage ;
et le Sénat, qui a partagé l'allégresse publique, devait nécessairement continuer le pouvoir dans vos mains, puisque, d'après notre
constitution, le même citoyen appelé à la Présidence de la République, peut être indéfiniment réélu d'après sa bonne administration. La pacification du Sud sera toujours regardée comme un chefd'œuvre de modération et de magnanimité. Le siège du Port-auPrince, qui eut lui en même temps, où vous avez donné tant de
marques de valeur, de prudence et de talent, sera aussi à jamais
regardé comme une des époques les plus glorieuses de votre vie. Celui qui sait faire respecter la République, en faisant la conquête
des cœurs, et qui expose sans cesse ses jours pour le bonheur de ses
concitoyens, est bien fait pour gouverner un peuple longtemps
persécuté par ses devanciers. Le terme prescrit par l'article 105 de la constitution pour la présidence, étant expiré le 9 de ce mois, le corps législatif ayant procédé, dans sa séance d'hier, à l'élection du Président d'Haïti, le
suffrage libre de ses membres vous appelle de nouveau à la Présidence de la République. Vous êtes dans le sanctuaire des lois, en
présence des mandataires. du peuple, au milieu des magistrats de la
nation et de toutes les autorités civiles et militaires, pour remplir les
formalités prescrites par l'article 107 de la constitution.
Président d'Haïti, En vous proclamant pour la troisième fois Premier Magistrat de
la République, le Sénat aurait désiré qu'il fût en son pouvoir de
vous dispenser de ce serment, attendu que vous en avez surpassé les
obligations. Ce jour, consacré à l'allégresse publique, fera époque dans les
fastes de la République, par la nouvelle élection du plus vertueux
des chefs que la Providence appelle à gouverner les hommes. Puisse l'Eternel vous conserver les sublimes principes qui vous
caractérisent! Consolidez la liberté publique, la propagation de la 150 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. morale, de la religion, de l'instruction publique, l'encouragement
de l'agriculture et du commerce. Pétion répondit à ce discours par celui qui suit : Citoyens Sénateurs, L'expression des sentimens du Sénat, en m' élevant à la première
Magistrature de la République, parle vœu de mes concitoyens dont
vous êtes les organes, m'est d'autant plus agréable, qu'il justifie
le zèle avec lequel je me suis sans cesse occupé de faire leur bonheur. Vous retracer les époques marquantes de mon administration, est
un devoir d'usage dans tous les gouvernemens. Dans le nôtre, c'est
rappeler des actions communes à tous les citoyens de la République;
et la gloire qui en rejaillit sur le chef étant leur ouvrage, leur appartient autant qu'à lui-même. C'est dans cette idée que je la partage avec eux. La bonté divine a permis que l'instant choisi par notre implacable ennemi, Henry Christophe, pour nous attaquer, fût celui d'une
heureuse réunion entre le Sud et l'Ouest : réunion qui brillera dans
n©s annales « Vhonneur de tous. Cet ennemi qui croyait trouver
dans ses affreux projets une exécution facile, n'a rencontré qu'un
mur d'airain contre lequel il est venu abaisser son front orgueilleux.
Il s'est retiré couvert de honte, de rage et de confusion.
choisi par notre implacable ennemi, Henry Christophe, pour nous attaquer, fût celui d'une
heureuse réunion entre le Sud et l'Ouest : réunion qui brillera dans
n©s annales « Vhonneur de tous. Cet ennemi qui croyait trouver
dans ses affreux projets une exécution facile, n'a rencontré qu'un
mur d'airain contre lequel il est venu abaisser son front orgueilleux.
Il s'est retiré couvert de honte, de rage et de confusion. La loyauté, la bravoure, l'héroïsme, sont les traits les plus saillans du siège du Port-au-Prince. Que de hauts faits d'armes ! Que
de grandes actions, d'efforts, de patriotisme et de courage n'a-t-il
pas produits ! Que ne dois-je pas aux braves qui ont figuré dans cette
occasion ! Rien n'a été perdu pour mon cœur : tout est gravé dans
ma mémoire. C'est dans ce jour solennel, où je me plais à épancher
mes sentimens, que je leur offre, avec la reconnaissance nationale,
les éloges qu'ils ont si bien su mériter. Ces éloges appartiennent aussi à nos frères de l'armée du Nord,
qui, refusant de seconder le bras qui voulait nous écraser, se sont
joints à la cause de la liberté. Cette conduite nous a donné la mesure
de l'opinion publique dans le Nord, et a démontré que s'il est possible d'asservir un peuple, il ne faut souvent qu'un instant pour la
chute d'un tyran. [1815] CHAPITRE III. 151 Privés d'un commerce régulier, par les événemens de la guerre
continentale de l'Europe , nous sommes parvenus, par une sage
économie, à éteindre la dette publique. L'armée a été habillée, secourue, autant que les temps ont pu le permettre : les troupes sur
nos frontières, qui se sont agrandies par la jonction de l'arrondissement du Mirebalais et du quartier des Grands-Bois, reçoivent régulièrement leurs besoins. Les transactions du gouvernement ayant
été exactement acquittées, nous avons trouvé, dans les commerçans
étrangers, le zèle et la bonne volonté que nous pouvions désirer. Je croirais n'avoir rien dit, citoyens Sénateurs, si je ne faisais
l'aveu public de tout ce que l'État doit au généreux dévouement
que vous n'avez cessé de manifester dans toutes les circonstances,
et combien il est glorieux pour vous d'avoir coopéré, dans les momens les plus difficiles, à la prospérité et au bonheur de la République. Je jure de remplir fidèlement V office de Président d'Haïti, et
de maintenir de tout mon pouvoir la constitution. Cette cérémonie politique fut suivie de la cérémonie
religieuse où un Te Deum chanté avec pompe, consacra
aux yeux du peuple la continuation du pouvoir exécutif
dans les mains de Pétion. Le soir, il réunit la plupart
des assistans dans un grand banquet national au palais
de la présidence, et la population du Port-au-Prince
éclaira cette ville par une brillante illumination, emblème
de sa joie, de son bonheur. Comme on le voit, le discours prononcé par le président du sénat, résume en peu de mots la brillante carrière politique et militaire dePétion, à partir du jour de
sa prise d'armes au Haut-du-Cap, en 1802. Il y avait
une convenance d'actualité à rappeler ce fait intelligent
et patriotique, dans le moment où l'on était menacé
d'une invasion par la France, et où Christophe venait
de s'efforcer de l'accuser de projets de trahison envers
son pays, pour favoriser cette puissance dans le réla152 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI.
et militaire dePétion, à partir du jour de
sa prise d'armes au Haut-du-Cap, en 1802. Il y avait
une convenance d'actualité à rappeler ce fait intelligent
et patriotique, dans le moment où l'on était menacé
d'une invasion par la France, et où Christophe venait
de s'efforcer de l'accuser de projets de trahison envers
son pays, pour favoriser cette puissance dans le réla152 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. blissement de son autorité et de l'esclavage. Mettre
ensuite dans la bouche de Lys, qui avait été en opposition à son système de gouvernement dans la lutte du
sénat avec lui, dans la scission du Sud, les éloges qu'il
mérita par la sagesse et la prudence de sa conduite, par
sa modération exemplaire, par ses sentimens humains,
c'était décerner à Pétion la plus belle couronne civique
dont on pût orner sa tête ; car il y avait conviction
pour Lys comme pour le sénat, que le chef de l'État y
avait droit \ De son côté, comme, dans son langage modeste,
Pétion s'est plu à dissimuler sa propre gloire, en parlant
de celle qu'acquirent tous ses concitoyens, du Sud particulièrement, dans le concours qu'ils lui donnèrent pour
sauver la République ! En rappelant les faits d'armes
du siège du Port-au-Prince, il rehaussait le caractère de
Lys qui montra tant de valeur en cette circonstance ; en
y joignant des éloges pour tous les militaires du Nord
qui firent défection à la République, il honorait le caractère de Magny et de ses compagnons d'armes. Enfin, il
rendit justice à la loyauté des commerçans étrangers, et t Le discours du président du sénat fut rédigé par Daumec, avant l'arrivée de Lys au
Port-au-Prince. Averti que ses collègues désiraient qu'il présidât ce corps, il fit dans une
seule journée les 36 lieues qui séparent celte ville, du Petit-Trou où il résidait. A cette époque, Dupré, qui s'était retiré aussi dans le Sud pendant la scission, fit les
vers suivans pour être gravés au bas du buste de Pétion : Le calme de son front est celui de son âme.
Ni revers ni périls, jamais rien ne l'enflamme.
Philosophe guerrier, prudent Législateur,
Dans le bonheur des siens il trouve son bonheur.
Lui seul n'est point frappé de l'éclat de sa gloire,
Quand un jour l'avenir doit béiiïr sa mémoire. Quelle satisfaction pour Pétion, d'avoir su ainsi se concilier les cœurs, même Je ceux dtses concitoyens qui lui furent le plus opposés !
celui de son âme.
Ni revers ni périls, jamais rien ne l'enflamme.
Philosophe guerrier, prudent Législateur,
Dans le bonheur des siens il trouve son bonheur.
Lui seul n'est point frappé de l'éclat de sa gloire,
Quand un jour l'avenir doit béiiïr sa mémoire. Quelle satisfaction pour Pétion, d'avoir su ainsi se concilier les cœurs, même Je ceux dtses concitoyens qui lui furent le plus opposés ! H 815] chapitre ni. 155 à la coopération du sénat dans tous les actes de son
administration libérale. En apprenant la réélection de Pétion, Christophe
rugit de rage. N'osant plus entreprendre une campagne
contre la République, dans la crainte d'une défection
totale de ses troupes; honteux de l'insuccès de son
ambassade, mais prétextant de la nécessité d'une
prompte réunion de tous les républicains à son autorité,
pour mieux résister aux Français, il se livra à une guerre
de 'plume, dans l'espoir de détruire toute confiance en
Pétion. A cet effet, il ordonna à Prévost et Vastey de
faire chacun un écrit, — si toutefois le besoin de
conserver leur pénible existence ne les porta pas euxmêmes à devancer ses désirs. Prévost publia d'abord sa
lettre à Pétion, précédée d'une préface intitulée : L 'Olivier de la paix; puis, une adresse aux citoyens de l'Ouest
et du Sud où il commenta la réponse de Pétion et sa
proclamation au retour des ambassadeurs du Nord, en
l'accusant de nouveau de tramer avec les Français pour
leur livrer le pays. Malgré ces absurdes accusations, le
style de cet écrit était plus modéré que celui publié par
Vastey, dont la perversité était proverbiale en Haïti,
dans le Nord surtout ; il l'intitula : Le Cri de la Patrie, etc.
Cette diatribe où il essaya tous les genres d'injures
grossières contre Pétion, semblait être secrètement
écrite à l'adresse de son Roi dont les crimes nombreux
apparaissaient sous ce voile. Ce fut son début dans une
foule d'autres publications qu'il fit dans les années suivantes. Christophe envoya jeter encore ces deux écrits
à nos avant-postes. Pour en finir avec lui et ses écrivains, tremblans de
peur d'être égorgés. Pétion fit rédiger aussi un écrit 154 ÉTUDES SUIIL HISTOIRE D HAÏTI. par Sabourin, intitulé : Le Peuple de la République
d'Haïti, à Messieurs Vastey et Limonade. Il réfuta toutes
les imputations calomnieuses consignées dans les deux
autres. On leur annonça que désormais, tous ceux qu'ils
enverraient encore seraient immédiatement livrés aux
flammes, pour toute réponse '.
orgés. Pétion fit rédiger aussi un écrit 154 ÉTUDES SUIIL HISTOIRE D HAÏTI. par Sabourin, intitulé : Le Peuple de la République
d'Haïti, à Messieurs Vastey et Limonade. Il réfuta toutes
les imputations calomnieuses consignées dans les deux
autres. On leur annonça que désormais, tous ceux qu'ils
enverraient encore seraient immédiatement livrés aux
flammes, pour toute réponse '. Nous avons déjà parlé des nombreux corsaires qui
parcouraient en tout sens la mer des Antilles, des forbans qui profitaient de la guerre des colonies espagnoles
avec leur ancienne métropole, et de celle des États-Unis
avec la Grande-Bretagne, pour infester les mêmes
parages et commettre des actes de piraterie. Après la
défense faite par Pétion à tout Haïtien de prendre service
à bord de ces corsaires, et de laisser vendre les marchandises provenant de leurs prises, on arriva à soupçonner des citoyens de la République d'actes de piraterie,
en servant sous les forbans. En conséquence, le h août
1814, le président avait provoqué du sénat une loi
contre les pirates; et le 31 octobre suivant, cette loi fut
rendue, portant peine de mort contre eux et leurs complices par recel, etc. Elle renvoya, pour l'instruction des
procès, aux formes prescrites dans les anciennes ordonnances des rois de France, de 1681 et 1718, dont les
dispositions se trouvaient peu applicables aux localités
du pays. Après la publication de cette loi, un officier delà marine de la République, nommé Bellevue, et quelques 1 C'est a peu près a cette époque que Colombel arriva au Port-au-Prince. Il fut accueilli
par Pélion qui le nomma son secrétaire particulier. Ayant eu l'occasion de voirD. Lavaysse
à Paris, ce dernier lui lit les plus grands éloges du président en l'engageant à aller servir
la République. Ce jeune homme était né a Miragoane, de parons respectables ; il avait reçu
une brillante instruction en France. [1815J CHANTRE ÎI!. 155 hommes de mer qui montaient une barge avec lui, furent
accusés d'avoir commis un acte de piraterie sur un navire
étranger, dans les parages de la Gonave. Livrés au tribunal militaire, ou commission permanente, en vertu de
la loi, ils furent défendus par Daumec qui réussit à les
sauver, par les circonstances de cette affaire. Mais,
avocat heureux dans la défense de ses clients, il se ressouvint qu'il avait été l'un des bons et fermes législateurs
de son pays ; il vit en quoi la loi était insuffisante pour
atteindre efficacement la piraterie et les pirates. Désirant que la République s'honorât par la répression de ce
crime qui nuisait à ses relations commerciales, il présenta des observations à ce sujet au Président d'Haïti,
qui les transmit au sénat par son message du 5 janvier
1815, en les appuyant et provoquant une nouvelle loi
plus explicative, définissant mieux les cas et les circonstances à l'aide desquelles la piraterie pourrait être prouvée et punie.
pour
atteindre efficacement la piraterie et les pirates. Désirant que la République s'honorât par la répression de ce
crime qui nuisait à ses relations commerciales, il présenta des observations à ce sujet au Président d'Haïti,
qui les transmit au sénat par son message du 5 janvier
1815, en les appuyant et provoquant une nouvelle loi
plus explicative, définissant mieux les cas et les circonstances à l'aide desquelles la piraterie pourrait être prouvée et punie. Alors parut la loi du 8 avril, en 20 articles, qui satisfit
à ce besoin d'ordre public en établissant la peine de
mort et d'autres graduées, à raison des circonstances.
C'est tout un éloge pour Daumec, devenu l'un des sincères admirateurs de Pétion. Le président lui-même, en
transmettant au sénat ses observations écrites et les
appuyant, s'est mis au-dessus de cette petite vanité des
chefs de gouvernement, qui se plaît à cacher le bien
qu'on leur conseille ; et il a mis l'histoire à même de
louer une bonne action d'un citoyen éclairé. Elle doit louer aussi et honorer la mémoire d'un autre
qui, en ce moment, se débattant à Londres contre les
étreintes de la mort, faisait ce qui dépendait de lui
pour assurer le repos et les progrès de sa patrie, en 156 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D IIA1TÏ. garantissant son indépendance et sa souveraineté : nous
voulons parler de Garbage. Le \ 1 octobre 1814, peu après son arrivée à Londres,
il avait présenté une noie officielle à Lord Liverpool,
premier ministre du gouvernement britannique, par
laquelle il lui déclara qu'il avait mission du Président de
la République d'Haïti, de solliciter la médiation de ce
gouvernement pour obtenir de celui de France, la reconnaissance de l'indépendance et de la souveraineté
d'Haïti, sur des bases équitables. Quelques jours après,
il obtint de ce ministre une conférence particulière, où
il lui exhiba ses pleins-pouvoirs et lui expliqua les vues
dePétion. Dans cette conférence, Garbage n'avait obtenu
d'autre réponse de Lord Liverpool que celle-ci : « Le cas
« qui se présente est un de ceux dans lesquels le gouver-
« nement britannique ne peut pas s'ingérer ; » et il fut
renvoyé à s'adresser au comte de Chartres, ambassadeur
français à Londres. Mais Garbage s'abstint de toute démarche à ce sujet, ses instructions lui prescrivant
d'obtenir préalablement la médiation de la GrandeBretagne. Lord Liverpool la refusa, comme on voit,
parce qu'il n'ignorait pas que le ministère français avait
envoyé ses agents à Haïti, et que d'ailleurs il y avait
engagement pris de laisser agir la France V, Au même moment, le 15 octobre, Pétion publiait son
arrêté pour la réduction des droits d'importation à prélever sur les marchandises anglaises, qui devait avoir et
qui eut du retentissement dans la Grande-Bretagne, en
même temps que les publications faites par lui et par
Christophe, y excitaient l'indignation des philanthropes i Le refus fait a Garbage étail fondé sur le même motif que celui fait aux agents de fa
Ro'uvelle Grenade et de Buenos-Avres.
même moment, le 15 octobre, Pétion publiait son
arrêté pour la réduction des droits d'importation à prélever sur les marchandises anglaises, qui devait avoir et
qui eut du retentissement dans la Grande-Bretagne, en
même temps que les publications faites par lui et par
Christophe, y excitaient l'indignation des philanthropes i Le refus fait a Garbage étail fondé sur le même motif que celui fait aux agents de fa
Ro'uvelle Grenade et de Buenos-Avres. [181 oj CHAPITRE fil. 157 et du peuple, contre les manœuvres du gouvernement
français. Depuis longtemps, Garbage était affecté d'une phthisie
pulmonaire qui exigeait les plus grands soins : en acceptant cette mission dans la température humide de l'Angleterre, ilse dévouait à une mort certaine dans l'espoir d'être utile à son pays. L'hiver survenant, il fut retenu au lit
àPentonville, non loin de Londres, et ne put aucunement
s'occuper de sa mission qui avait reçu un accueil si froid
du ministre anglais. Il en avait référé à Pétion, et il dut
attendre ses ordres; d'ailleurs, il était impossible, dans sa
situation, qu'il revînt en Haïti. Sur ces entrefaites, le
retour de Napoléon en France vint renvoyer les Bourbons à l'étranger. Mais au 51 mai 1815, les choses prenaient une telle tournure en Europe, qu'on pouvait espérer une seconde Restauration de Louis XVIÏF sur le
trône de ses ancêtres. En ce moment, Garbage se hasarda, quoique encore malade, et ne pouvant sortir de sa
chambre ni suivre des conférences quelconques, ainsi
qu'il l'avoua, à adresser à Lord: Liverpool une nouvelle
note, dans la pensée que les événemens survenus à Haïti
et accomplis en Europe, par les actes sur l'abolition de
la traite des noirs, pourraient avoir changé les vues du
gouvernement britannique. Par cette note, il proposait à Lord Liverpool, au nom
du Président et de la République d Haïti, de communiquer à Louis XVIII, son intention de faire un traité avec
lui, en sa qualité de Roi légitime de France, mais avec le
concours de la Grande-Bretagne, comme partie accédante
et médiatrice. D'après sa note, ce traité eût renfermé les
clauses suivantes : « 1° Le Roi de France reconnaîtrait l'indépendance 158 ÉTUDES SUR LHISTOIRE DflAÏTI.
ésident et de la République d Haïti, de communiquer à Louis XVIII, son intention de faire un traité avec
lui, en sa qualité de Roi légitime de France, mais avec le
concours de la Grande-Bretagne, comme partie accédante
et médiatrice. D'après sa note, ce traité eût renfermé les
clauses suivantes : « 1° Le Roi de France reconnaîtrait l'indépendance 158 ÉTUDES SUR LHISTOIRE DflAÏTI. « d'Haïti, par les mêmes termes que l'indépendance des
« États-Unis avait été reconnue parla Grande-Bretagne. « 2" La République d'Haïti s'engagerait alors à ne point
« admettre dans ses ports les bâtimens français, sous un
« autre pavillon que celui de la dynastie des Bourbons,
« ni ceux d'aucune puissance alliée à Napoléon. « 3° Elle eût souscrit l'obligation de payer au Roi de
« France, jusqu'à ce qu'il fût rétabli sur son trône, un
n subside annuel égal à un droit de 1 0 pour cent ad va-
« lorem de toutes les denrées exportées de la République,
a pour être appliquée par S. M., à sa volonté, soit entiè-
« rement à la défense de sa cause pendant l'usurpation,
« ou soit une partie en indemnisant les ci-devant pro-
« priétaires d'habitations à Haïti. Et après la restaura-
« tion de S. M., ledit droit seraitréduità 5 pour cent, et
« continuerait à être payé à elle et ses successeurs ; mais
« alors, cette indemnité serait exclusivement appropriée
« au s ex-propriétaires, jusqu'à ce qu'ils fussent entière-
« ment payés de la valeur des terres et établissemens
« qui leur avaient appartenu. « 4° Afin d'assurer la perception de cette indemnité,
« toutes les denrées de la République seraient exportées
« par navires anglais seulement; le droit de 10 pour cent
« serait payé en Angleterre par les consignataires. Après
« la restauration de S. M., toutes les denrées seraient
« dirigées en France, où le droit de 5 pour cent serait
« également payé parles consignataires. « 5° L'arrêté du Président d'Haïti continuerait à être
« exécuté par rapport à la réduction de droits sur les
« marchandises anglaises. « 6° La République n'entendrait pas cependant s'oppo-
« ser à ce que le Roi de France conclût avec le général [1815] CHAPITRE lit. 159 « Christophe, un semblable traité ou tous autres arran-
« gemens, pourvu qu'ils fussent basés sur la reconnais-
« sance de l'indépendance d'Haïti. Elle ne réclamerait,
« dans ce cas, de la part de la France, qu'une neutra-
« lité loyale entre elle et celui qui se qualifiait Roi
« d'Haïti. »
-
« ser à ce que le Roi de France conclût avec le général [1815] CHAPITRE lit. 159 « Christophe, un semblable traité ou tous autres arran-
« gemens, pourvu qu'ils fussent basés sur la reconnais-
« sance de l'indépendance d'Haïti. Elle ne réclamerait,
« dans ce cas, de la part de la France, qu'une neutra-
« lité loyale entre elle et celui qui se qualifiait Roi
« d'Haïti. » Et Garbage ajoutait, toutefois, « qu'il n'avait point
« d'instructions qui eussent prévu les circonstances pré-
« sentes, — celles de la fuite des Bourbons par le retour
« de Napoléon, — mais qu'il croyait, d'après les ter-
« mes généraux de ses pleins-pouvoirs, que les arrange-
« mens qu'il proposait seraient ratifiés par le Président
« d'Haïti. » Il est facile de concevoir, que Pétion n'eût jamais approuvé un traité conclu avec un roi déchu de son trône
et sur de semblables combinaisons. Aussi regretta-t-il
que Garbage eût fait cette proposition en son nom, et il
l'en excusa à cause de la gravité de sa maladie arrivée à
son dernier période; car, le 6 juillet suivant, moins de
40 jours après sa note, cet excellent citoyen rendit le
dernier soupir. Il avait déposé une copie de cette note
entre les mains de Wilberforce et Stephen, qui l'adressèrent à Pétion après la mort de son secrétaire, aux
obsèques duquel ils firent procéder. Garbage avait su
inspirer la plus grande estime pour sa personne, en Angleterre, à Wilberforce surtout 5 et c'est le plus complet
éloge qu'on puisse faire de cet Haïtien '. 1 La loge maçonnique l'Amitié des frères réunis, dont Garbage était un membre
distingué, lit célébrer un service funèbre a sa mémoire, a l'église du Port-au-Prince. Dans
cette cérémonie pompeuse, Sabourin prononça une oraison où il rendit justice aux qualités
éminentes et aux vertus privées de cet estimable citoyen. La population de cette ville
s'associa aux regrets éprouvés par Pétion et les maçons. A ce titre, Garbage reçut un
accueil bienveillant du duc deSussexqui était le Grand Maître de cet Ordre en Angleterre. 160 études suu l'histoire d'iiaïti. Il est inutile d'ajouter que sa note à Lord Liverpool ne
fut suivie d'aucun effet. Peu de temps après cette infructueuse démarche de
Garbage pour concilier les intérêts d'Haïti et de la France,
il se passa au Port-au-Prince un fait qui devait y aboutir
plus facilement, et qui était la meilleure diplomatie à employer entre ces deux pays. Lf ex-agent Dravermann y
arriva sur un navire portant pavillon prussien et chargé
de vins de Bordeaux, de fruits secs, d'huile et d'autres
marchandises.
ie d'aucun effet. Peu de temps après cette infructueuse démarche de
Garbage pour concilier les intérêts d'Haïti et de la France,
il se passa au Port-au-Prince un fait qui devait y aboutir
plus facilement, et qui était la meilleure diplomatie à employer entre ces deux pays. Lf ex-agent Dravermann y
arriva sur un navire portant pavillon prussien et chargé
de vins de Bordeaux, de fruits secs, d'huile et d'autres
marchandises. Négociant intelligent, il avait compris que le commerce
est toujours, de tout temps, le plus solide moyen de rapprochement entre les peuples; que cette industrie efface
les distances qui les séparent; qu'elle initie les moins
avancés à la civilisation des autres; que l'intérêt, enfin,
apaise les haines nationales, s'il ne parvient pas à les
dissiper entièrement. Arrivé sur la rade extérieure, il y fit mouiller son navire et descendit avec confiance au port, où il essaya
toutefois de parler allemand en demandant à voir le Président d'Haïti. Son âge, ses cheveux blancs avaient
quelque chose de respectable : il fut aussitôt accompagné
au palais. Arrivé là, il avoua à Pétion qu'il était Dravermann, négociant et non plus agent du ministre de la marine et des colonies ; qu'il se confiait en la loyauté du
Président de la République, et ne demandait qu'à vendre
ses marchandises et à opérer sa cargaison de retour en
denrées du pays, si le président voulait permettre l'entrée du navire dans le port. Il s'adressait à un chef qui comprenait parfaitement
lui-même les bons résultats que cette première opération [1815] CHAPITRE III. 161 commerciale pouvait produire. Non-seulement Pétion
permit l'entrée du navire dans le port, — bien entendu
sous le pavillon prussien, — mais il dit à Dravermann
qu'il allait lui indiquer l'un des meilleurs négocians du
Port-au-Prince pour être son cosignataire. C'était
J.-F. Lespinasse qu'il fit appeler immédiatement, et à qui
il recommanda de bien soigner les intérêts de son consigné. Le président ne pouvait faire un meilleur choix, et
il donna des ordres exprès pour que la cargaison pût être
débarquée sans retard. Bientôt il était le premier à s'approvisionner des objets qui la formaient, et à l'envi,
chacun courut au magasin de Lespinasse : celui-ci procura
une vente avantageuse à Dravermann et un prompt chargement de retour. Satisfait de son opération, il repartit
pourla France et ne tarda pas, soit à revenir lui-même, soit
à envoyer son navire encore chargé de vins et autres choses, d'après les renseignemens qu'il avait pris sur la place. Dans le courant de la même année, deux autres navires
arrivèrent au Port-au-Prince, sous pavillon masqué, l'un
ayant de très-beaux bijoux, des montres, etc., l'autre,
des livres et autres articles de librairie, de papeterie, etc.,
dont le débit fut très-profitable à leurs armateurs '. Ainsi, l'on pourrait dire que la France et Haïti se réconcilièrent, dès le jour où un Négociant français vint loyalement offrir à un Haïtien de vider ensemble un verre de
vin de Bordeaux \
ires
arrivèrent au Port-au-Prince, sous pavillon masqué, l'un
ayant de très-beaux bijoux, des montres, etc., l'autre,
des livres et autres articles de librairie, de papeterie, etc.,
dont le débit fut très-profitable à leurs armateurs '. Ainsi, l'on pourrait dire que la France et Haïti se réconcilièrent, dès le jour où un Négociant français vint loyalement offrir à un Haïtien de vider ensemble un verre de
vin de Bordeaux \ 1 Convaincu que ce commerce serait fructueux pour la France, et voulant l'encourager,
Louis XVIII rendit une ordonnance, le 27 mars 1816, pour le réglementer. Les armateurs
furent astreints a obtenir une autorisation spéciale du ministre de la marine pour chaque
navire, en déclarant sous quel pavillon étranger il se présenterait a Saint-Domingue ; et, a
la faveur de ce vieux nom, les denrées d'Haïti payaient les mêmes droits que celles des
colonies françaises. Cette ingénieuse fiction politique profita aux deux pays. 2 Pétion avait dit a D. Lavaysse : « Des navires mardiands sont les meilleurs négociateurs que vous puissiez nous envoyer. » T. VIII. 11 46^ ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Et, chose remarquable ! les commerçans et les sociétés
populaires de Bordeaux furent les plus empressés à demander, dans l'intérêt de la justice, l'égalité des droits
civils et politiques pour la classe intermédiaire de SaintDomingue. Par leur active sollicitude, les Girondins,
députés de cette cité et de son département, la firent proclamer dans l'assemblée législative, le 4 avril 1792; ce
furent eux qui influèrent le plus sur la nomination de
Polvérel et Sonlhonax, en qualité de commissaires civils,
appelés par les circonstances à proclamer la liberté générale des esclaves, au nom de la France '. Il était dans
la destinée de Bordeaux de rapprocher encore cette noble
France de la jeune Haïti ! Les relations si pacifiquement rétablies entre ces deux
pays ; l'espoir qu'elles firent naître en faveur du maintien
de la paix entre eux, en attendant la conclusion d'un
traité formel à cet égard ; la confiance que les citoyens
prenaient chaque jour dans la sagesse politique du chef
de l'État, dans son administration paternelle qui augmentait à tout moment le nombre des propriétaires ; la pensée
de la conservation de la tranquillité publique, qui en résultait; l'attachement qu'inspirait Pétion à toutes les
classes : tout contribua à faire imaginer une grande fête
nationale en l'honneur du premier magistrat de la République, comme l'expression de la haute estime qu'on lui
portait. Daumec et Lespinasse eurent les premiers cette
heureuse idée, qu'ils communiquèrent aux commerçans
nationaux. Ceux-ci l'accueillirent chaleureusement, les
commerçans étrangers réclamèrent la faculté d'y concou1 Voyez au tome 1" de cet ouvrage, les pages tG0, ô2S; r">i.~ et Z.U:
magistrat de la République, comme l'expression de la haute estime qu'on lui
portait. Daumec et Lespinasse eurent les premiers cette
heureuse idée, qu'ils communiquèrent aux commerçans
nationaux. Ceux-ci l'accueillirent chaleureusement, les
commerçans étrangers réclamèrent la faculté d'y concou1 Voyez au tome 1" de cet ouvrage, les pages tG0, ô2S; r">i.~ et Z.U: [1815] CHAPITRE IH. 165 rir aussi, et bientôt les citoyens de tous rangs se joignirent à eux : la souscription ouverte chez Lespinasse fut
remplie en peu de jours. Une députation fut envoyée auprès de Pétion, à l'effet
de le prier d'acquiescer au vœu général. 11 y consentit
avec émotion et reconnaissance, et il mit sa grande maison de la rue Américaine à la disposition des commissaires de la fête : c'étaient principalement Daumec et
Lespinasse, secondés de plusieurs autres citoyens. Tout
y fut préparé avec goût et intelligence; de nombreuses
tables furent dressées pour le banquet, qui fut suivi d'un
bal auquel un grand nombre de dames assistèrent. Le 11 septembre, jour decette fête vraiment somptueuse,
les rues par où le Président d'Haïti dut passer pour s'y
rendre, furent jonchées de feuillages et de fleurs : la ville
fut illuminée. La musique militaire précédait le cortège qui
l'accompagnait et qui était formé des sénateurs, des principaux magistrats et fonctionnaires, des généraux et autres officiers de tous grades. Un détachement de la garde
à pied l'escortait. Toute la population de la ville était
debout. Pendant le banquet, aux toasts qui furent portés
à l'aide des bons vins de France, des salves d'artillerie se
firent entendre : ce qui donnait un caractère militaire à
cette fête essentiellement civique. Et l'on peut dire que
ce jour-là, Pétion était à l'apogée d'une gloire pure, resplendissante de tout l'amour de ses concitoyens '. Mais lui, tout en recevant ces ovations populaires, ne
s'endormait pas dans la sécurité que présentait l'état des 1 Le général Magny, cédant a l'enthousiasme qui animait tous les convives, porta un
toast contre Christophe. Cette courageuse imprudence ne nuisit pas cependant a sa famille
qui était au Cap. Magny inspirait tant de respect, même au barbare qui y trônait, que son
nom fut toujours porté dans l'almanach royal, avec sa qualité do maréchal d'ilnïii el ses litres litres. 164 études sur l'histoire d'haïti. choses à l'intérieur : la question extérieure le préoccupait incessamment. Le refus fait à Garbage, parle gouvernement britannique, de se mêler de nos arrangemens
avec la France, lui disait assez qu'il fallait se préparer à
soutenir la guerre, si elle venait de ce côté-là. Aussi,
pendant toute cette année, Pétion ne cessait de faire venir de l'Angleterre et des États-Unis, des armes, de la
poudre, du plomb, etc. Ce fut la cause de la différence
qui existe dans les dépenses, entre celles de cette année
et celles des deux années précédentes.
, de se mêler de nos arrangemens
avec la France, lui disait assez qu'il fallait se préparer à
soutenir la guerre, si elle venait de ce côté-là. Aussi,
pendant toute cette année, Pétion ne cessait de faire venir de l'Angleterre et des États-Unis, des armes, de la
poudre, du plomb, etc. Ce fut la cause de la différence
qui existe dans les dépenses, entre celles de cette année
et celles des deux années précédentes. Tandis que 184 3 et 1814 donnèrent chacune un excédant de recettes, l'année 1815 présenta un déficit considérable '.La recette générale s'élevaà 1,156,624 gourdes, et la dépense générale à 1,667,331 gourdes : d'où
la différence de 530,707 gourdes, presque toute occasionnée par l'achat des armes et des munitions, des objets d'habillement et d'équipement. Le 1er décembre, un arrêté du président rendit les chefs
de corps responsables envers l'État, comme exerçant la
police et la surveillance sur leurs subordonnés, de toute
perte des objets d'armement et d'équipement. Les soldats étaient punis de trois années d'emprisonnement aux
fers ; les officiers inférieurs ou supérieurs, du remboursement de la valeur des objets perdus, engagés ou vendus
par eux. Il fallait cette sévérité légale dans ces momens,
et d'autant plus que, d'après le système qui avait été
adopté à l'égard de l'armée, chaque militaire devait se
considérer comme citoyen et s'intéresser à la conservation des objets que l'Etat achetait. 1 En 1813, il y eut 603,331 gourdes de recettes, et 357,308 gourdes de dépenses : d'où
une balance favorable au trésor, de 248,023 gourdes. En 1814, — 1,003,922 gourdes de recettes, et 835,172 gourdes de dépenses: bnlance
eu faveur du trésor, — 150,750 gourdes. [1815] CHAPITRK JII. 16$ A ce sujet, Pétion avait des idées toutes particulières.
Il ne voulait point retenir les troupes dans les casernes ;
et dès 1814, il avait permis aux officiers de tous grades
de la garnison habituelle du Port-au-Prince ou y résidant,
de participer à la démolition de celles de cette ville, dont
les matériaux servirent à réparer les maisons qu'ils acquirent du domaine. Il en fit prendre aussi, il faut en
convenir, pour contribuer à la construction de la belle
demeure qu'il se faisait sur l'ancienne habitation VolantLe-Tort, située à une lieue de la ville, qu'il avait acquise
de l'État. Il donnait pour motifs de sa manière de voir,
que les soldatshaïtiens n'aiment pas la vie de casernes; et
qu'en ayant fait des citoyens, par la douceur du régime
militaire, il valait mieux leur laisser la faculté de travailler
dans les champs, à des industries dansles villes, et qu'au
besoin ils ne manqueraient pas de se rendre à leurs drapeaux. Il est vrai qu'il ne se trompa point à cet égard 7
l'armée républicaine ;, véritable milice , quoique régie
ainsi, fut toujours prompte à se réunir.
vie de casernes; et
qu'en ayant fait des citoyens, par la douceur du régime
militaire, il valait mieux leur laisser la faculté de travailler
dans les champs, à des industries dansles villes, et qu'au
besoin ils ne manqueraient pas de se rendre à leurs drapeaux. Il est vrai qu'il ne se trompa point à cet égard 7
l'armée républicaine ;, véritable milice , quoique régie
ainsi, fut toujours prompte à se réunir. A raison de l'augmentation des dépenses relatives à
l'état militaire de la République, le 17 octobre, Pétion
avait adressé au sénat un message où il exprimait l'opinion, qu'un emprunt en denrées d'exportation, demandé
aux producteurs, serait nécessaire pour mettre le gouvernement à même d'acheter des armes et des munitions
de guerre : cet emprunt serait remboursé en 1817. Mais
il paraît qu'après mûr examen, le président et le sénat
reconnurent l'inconvénient toujours attaché aux emprunts de toutes sortes : en conséquence, une loi fut
rendue le 6 décembre pour augmenter l'impôt territorial
sur certaines denrées d'exportation ou de consommation
à l'intérieur. Le café et le coton furent portés à 15 gourdes iG6 études sur l'histoire d'haiti. par millier, au lieu de 10; le cacao, à sept gourdes et
demie; le sucre, le sirop ou mélasse, à 6 gourdes ; les bois
jaunes de teinture, de gayac et de campêche, à 4 gourdes
et demie. Cette augmentation de l'impôt territorial devait
cesser d'avoir son effet au 51 décembre 1817. Un avis
du président aux commerçans, en date du 12 décembre,
les prévint en même temps que cet impôt serait payé par
eux en numéraire, le trésor public ne devant recevoir les
délégations dont ils étaient porteurs pour fournitures à
l'État, qu'en compensation de droits d'importation ou
d'exportation. Malgré le motif allégué dans la loi et dans le message
du président, nous pensons que cette augmentation d'impôt avait pour vraie cause la diminution occasionnée sur
la recette provenant des droits d'importation, par la réduction opérée en faveur des produits de la Grande-Bretagne. Il fallait pourvoir à ce déficit, dans le moment où
le gouvernement voulait encore réorganiser la flotte de
la République. Dans le même mois de décembre, l'expiration des fonctions de tous les sénateurs allait avoir lieu. En conséquence, au terme de la constitution, les assemblées
paroissiales et les assemblées électorales s'étaient réunies
au mois de novembre, et ces dernières avaient adressé
aux sénateurs deux listes de douze candidats chacune,
l'une pour le département de l'Ouest, l'autre pour celui
du Sud. Le 5 décembre, ce corps nomma sénateurs, pour
remplacer ses membres au 28 dudit mois, les généraux
Boyer, Gédéon et Frédéric; les colonels Panayoty, Obas,
Hogu et Hilaire ; les citoyens J.-B. Bayard, J.-F. Lespinasse, Damnée, Simon et Daguilh : ces trois derniers
ateurs deux listes de douze candidats chacune,
l'une pour le département de l'Ouest, l'autre pour celui
du Sud. Le 5 décembre, ce corps nomma sénateurs, pour
remplacer ses membres au 28 dudit mois, les généraux
Boyer, Gédéon et Frédéric; les colonels Panayoty, Obas,
Hogu et Hilaire ; les citoyens J.-B. Bayard, J.-F. Lespinasse, Damnée, Simon et Daguilh : ces trois derniers [1815] CHAPITRE III. 167 étaient d'anciens sénateurs dont les fonctions avaient
cessé en 1809. En même temps, si ce ne fut peu auparavant, la nécessité d'une révision de la constitution étant déjà reconnue
par les esprits les plus éclairés, porta Pétion à charger
quelques citoyens de faire un travail préparatoire à ce
sujet. C'étaient Sabourin, Ingiuac, Daumec, Pierre André,
Toulmé, Dugué, Raphaël' et Linard. Plusieurs autres
personnes, de différentes parties de la République, avaient
d'abord fourni leurs opinions, sur la demande du président.Ce travail devait ainsi faciliter l'œuvre de l'assemblée
de révision qui serait convoquée à cet effet, en contenant
d'avance les vues politiques de Pétion sur la constitution
et l'organisation définitive de la République d'Haïti.
Certes, il avait acquis le droit d'y influer par la manière
dont il la gouvernait, par l'ascendant qu'il exerçait sur
son pays, par la part très-grande qu'il avait eue dans la
rédaction de la constitution de 4806, et parce qu'enfin,
il était le véritable fondateur de nos institutions républicaines. Si Pétion songeait à les consolider par des dispositions
plus en harmonie avec l'état social du pays, en fortifiant le pouvoir du gouvernement , il ne négligea pas
non plus de prendre une mesure pour accroître la force
de la nation. Dès qu'il eut admis les navires français
dans les ports de la République, sa pensée se reporta sur
les indigènes d'Haïti qui se trouvaient en France, soit
volontairement, soit qu'ils y eussent été déportés violemment dans les temps antérieurs ; et il étendit sa sollicitude sur tous les autres hommes de la race noire, natifs
des colonies françaises, qui étaient dans le même cas.
Afin de les engager tous à se rendre parmi leurs frères, 1(58 ÉTUDES SUKLHIST01KE d'hAÏTI. il invita les capitaines de ces navires à faire publier sur les
journaux de France, qu'ils auraient, eux et leurs familles,
un passage gratuit à leur bord, le gouvernement de la
République devant rembourser les frais occasionnés par
leur transport en Haïti. C'est ainsi qu'on y vit revenir
successivement presque tous les mulâtres et les noirs qui
étaient en Europe.En cela, Pétion marchait sur les traces
de Dessalines, d'après son décret du 14 janvier 1 804.
ita les capitaines de ces navires à faire publier sur les
journaux de France, qu'ils auraient, eux et leurs familles,
un passage gratuit à leur bord, le gouvernement de la
République devant rembourser les frais occasionnés par
leur transport en Haïti. C'est ainsi qu'on y vit revenir
successivement presque tous les mulâtres et les noirs qui
étaient en Europe.En cela, Pétion marchait sur les traces
de Dessalines, d'après son décret du 14 janvier 1 804. A la même époque, il fit acheter aux États-Unis une
frégate pour augmenter la force de notre marine militaire par rapport à celle de Christophe. Le générai
Bonnet, qui s'y était réfugié depuis 1812, passa sur ce
navire et arriva au Port-au-Prince, le 4 novembre. Peu
de mois auparavant, il s'était fait précéder par son épouse,
sans doute afin de s'assurer si Pétion ne serait pas opposé à son retour dans leur commune patrie. Mais le
président ne pouvait lui en refuser l'entrée, lorsqu'il
rappelait les autres Haïtiens qui étaient en France : il
accueillit Bonnet avec les égards dus à ses grandes qualités. Cependant Pétion ne lui donna aucun emploi : ce
qui le porta à s'établir au Port-au-Prince comme négociant consignataire. Il est probable que le président agit
ainsi, parce qu'il se crut obligé de garder des ménagemens envers les autres militaires qui s'étaient soumis à
son autorité dans le Sud; mais Bonnet ne fut pas moins
considéré comme général, qualité qu'il ne pouvait pas
perdre. Il fut accueilli également par ses anciens amis qui
le félicitèrent d'être revenu dans la République, et chacun
comprit que cet illustre citoyen, qui avait tant contribué
à la fonder, reprendrait son rang tôt ou tard. Il y avait environ trois ans qu'on édifiait la maison du [1815] CHAPITRE III. 169 président à Volant- Le-Tort, d'après le plan qu'il en
avait tracé lui-même, pour faire de cette belle propriété
si avantageusement placée, un lieu de plaisance, un palais
où il irait se délasser de l'exercice du pouvoir, en donnant à ses concitoyens l'exemple d'un agriculteur dirigeant son domaine. Joignant l'agréable à l'utile, Pétion
s'était plu à embellir ce séjour par des constructions appropriées au site élevé où il le fonda et à la demeure d'un
chef d'État. On voyait dans le principal salon de cet édifice, écrits en lettres d'or, les noms glorieux d'Ogé, Chavanne, Pinchinat, Bauvais, Lambert, Rigaud, Toussaint
Louverture, Villatte, tous issus de la race africaine et
figurant avec honneur dans notre histoire nationale, à
côté de ceux d'Européens qui se sont illustrés par leurs
œuvres et par leurs sentimens en faveur de cette race :
Ferrand de Baudière, Raynal, H. Grégoire, Wilberforce.
Ce salon était encore orné des portraits de quatre grands
capitaines de l'antiquité : Thémistocle, Alexandre, Annibal et César.
aint
Louverture, Villatte, tous issus de la race africaine et
figurant avec honneur dans notre histoire nationale, à
côté de ceux d'Européens qui se sont illustrés par leurs
œuvres et par leurs sentimens en faveur de cette race :
Ferrand de Baudière, Raynal, H. Grégoire, Wilberforce.
Ce salon était encore orné des portraits de quatre grands
capitaines de l'antiquité : Thémistocle, Alexandre, Annibal et César. En inscrivant ainsi, dans sa demeure de prédilection,
les noms de nos premiers révolutionnaires pour suppléer
au manque regrettable de leurs images, et les plaçant à
côté de celles de ces grands hommes, Pétion recommandait leur mémoire à la vénération de notre postérité; et
lui-même, par ce seul trait d'un esprit élevé, appréciateur du mérite, y eût acquis aussi des droits, si sa noble
carrière ne lui en assurait pas de plus légitimes. L'achèvement de cette maison lui fournit encore une occasion de
manifester ses sentimens; il résolut de l'inaugurer par
une brillante fête, en retour de celle qu'il avait récemment reçue des habitans de sa ville natale, et elle fut fixée
à la veille de Noël. Les fonctionnaires civils et militaires, 170 ÉTUDES SUR l/lllSTOIRE d'hAÏTI. les commerçans nationaux et étrangers, enfin, les citoyens de toutes les classes et leurs familles y furent invités. Tous ces hôtes étaient réunis dans la soirée du 24
décembre : accueillis avec affabilité par le Président de
la République, ils assistèrent à un banquet qui fut suivi
d'un bal. Mais pendant que cette société choisie se livrait aux
plaisirs d'un tel divertissement, il se passait au Port-auPrince un de ces faits qui inspirent toujours de l'horreur
à tout cœur sensible et honnête. Nous voulons parler du
déplorable assassinat du général Delva dans la prison de
cette ville. Condamné depuis 181 \ à cinq années de détention, il
habitait l'une des chambres de cette prison, dans la partie
appelée le civil. Mais, le 24 décembre, à peine la nuit
fut close, le geôlier, d'après l'ordre qu'il aura sans doute
reçu à ce sujet, fit passer le général Delva aux cachots,
où il lui fut mis des fers aux pieds. Gomme de coutume,
sa femme étant allée dans la prison, le geôlier ne lui
permit pas de le voir. Elle s'en émut, en apprenant surtout
qu'il était dans un cachot et aux fers. Son premier mouvement fut de se rendre immédiatement auprès dePélion
et de l'instruire de cet acte de rigueur. Elle franchit, à
pied, la distance qui sépare la ville de Volant, afin de ne
pas perdre une minute. Arrivée là, elle vit aussitôt le
président qui manifesta un grand mécontentement de ce
qu'elle lui apprit. Pétion écrivit lui-même un ordre au
geôlier pour rétablir le général Delva, libre et sans fers,
dans sa chambre habituelle.
rendre immédiatement auprès dePélion
et de l'instruire de cet acte de rigueur. Elle franchit, à
pied, la distance qui sépare la ville de Volant, afin de ne
pas perdre une minute. Arrivée là, elle vit aussitôt le
président qui manifesta un grand mécontentement de ce
qu'elle lui apprit. Pétion écrivit lui-même un ordre au
geôlier pour rétablir le général Delva, libre et sans fers,
dans sa chambre habituelle. Une quinzaine de jours auparavant, pareille rigueur
avait eu lieu : le président se trouvait alors en ville.
Sur la plainte de celte femme, il avait envoyé avec [ 181 5] CHAPITRE III . i 71 elle un officier de garde au palais, pour ordonner de
retirer ce général des cachots et de le remettre au civil :
ce qui se fît en présence de l'officier. On doit présumer
que le président s'enquit du fait etdejf autorité par laquelle
il avait été prescrit, à son insu. Lorsque la femme de
Delva lui apprit la même chose à Volant, il s'écria tout
d'abord : « Où est Boyer? Appelez-le ! » et il écrivit
l'ordre afin qu'elle pût retourner de suite en ville. On
ignore ce que Pétion fit après son départ. Déjà, malheusement, il n'était plus temps ; car, lorsque cette infortunée fut rendue à la prison, après dix heures, le crime
était consommé. A cette époque, on a dit que trois ou quatre hommes,
dont l'un était vêtu en uniforme de chasseur à cheval de
la garde du gouvernement, s'étaient présentés à la prison ;
que le chasseur avait exhibé au geôlier un ordre, écrit sur
un titre de lettre du président et portant sa signature
contrefaite, pour qu'il mît amortie général Delva ; que le
geôlier y déféra, avec d'autant plus de croyance dans la
véracité de cet ordre, que ce général avait été préalablement mis aux fers ; que la porte du cachot ayant été ouverte par lui, en présence de l'officier et des soldats de
garde à la prison , le chasseur vit le générai Delva qui lisait,
ayant une bougie allumée à côté de lui, et qu'il le tua en
déchargeant successivement sur lui deux pistolets dont
il était armé. Lorsque la femme de Delva revint de Volant, le geôlier
ne voulut point la laisser entrer dans la prison, parce
que déjà, disait-il, la porte en était fermée, au terme du
règlement de ce lieu. Elle passa par-dessous cette porte
l'ordre que le président avait écrit, et le geôlier lui dit de
revenir le lendemain matin. Le fut est, que cet ordre I 72 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. était désormais sans objet, à cause de la perpétration de
l'assassinat.
ne voulut point la laisser entrer dans la prison, parce
que déjà, disait-il, la porte en était fermée, au terme du
règlement de ce lieu. Elle passa par-dessous cette porte
l'ordre que le président avait écrit, et le geôlier lui dit de
revenir le lendemain matin. Le fut est, que cet ordre I 72 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. était désormais sans objet, à cause de la perpétration de
l'assassinat. Vers quatre heures du matin, inquiète du sort de sou
mari, mais sachant que la prison n'était pas ouverte à
une telle heure, cette femme se rendit au bureau de la
place pour obtenir une autorisation d'y entrer, en vertu
de l'ordre du président. Pendant qu'elle parlait à l'adjudant de place Gilles Bénech, un homme survint et dit à
cet officier, qu'ayant été pour prier au cimetière intérieur
il y avait vu un cadavre vêtu de beaux linges, et que
voulant faire son rapport sur la découverte de ce corps
ensanglanté, il avait trouvé dans la poche de son pantalon une lettre qu'il remit à Gilles Bénech ; cette lettre
portait l'adresse : Au général Delva. La femme de ce
général acquit ainsi la triste conviction de sa mort.
Fondant en larmes, elle réunit ses parens et se rendit
avec eux au cimetière d'où le corps du défunt fut apporté
chez elle. Mais bientôt le commandant Victor Poil, chef
de la police, vint faire enlever ce corps et le rapporter
au cimetière, parce que, disait- il, on n'aurait pas dû le
déplacer avant que l'autorité judiciaire n'y eût constaté
la mort du général Delva. En quelques minutes, la nouvelle de cet épouvantable
assassinat avait circulé dans toute la ville ; accueillie avec
horreur, et avec une vive compassion pour la victime,
elle avait attiré une grande foule au cimetière et dans le
voisinage de la prison. Elle parvint aussi promptement à
Volant, où elle produisit les mêmes impressions. Pétion
et les personnes qui s'y trouvaient s'empressèrent de
revenir au Port-au-Prince. Il paraît qu'à raison de l'émotion publique, il décida lui-même que les cérémonies
religieuses auraient lieu dans la chapelle du cimetière, [1815] CHAPITRE II*. 173 pour l'enterrement de la victime, lequel se fît dans la
journée du 25 décembre ; les amis du général Delva et de
nombreux citoyens y assistèrent. Mais le président ne pouvait se dispenser de rechercher la cause de cet assassinat dans un lieu de détention
légal, placé sous la surveillance de l'autorité. A cet effet,
il interrogea publiquement le geôlier de la prison et l'officier de garde, au milieu de fonctionnaires et de citoyens
accourus au palais. Le geôlier exhiba l'ordre que lui avait
remis le chasseur à cheval, en ajoutant qu'il ne connaissait pas cet individu ni ceux qui étaient venus avec lui,
et qu'après la mort du général Delva, il avait cru devoir
faire porter son corps au cimetière ; l'officier de garde fit
les mêmes déclarations.
liquement le geôlier de la prison et l'officier de garde, au milieu de fonctionnaires et de citoyens
accourus au palais. Le geôlier exhiba l'ordre que lui avait
remis le chasseur à cheval, en ajoutant qu'il ne connaissait pas cet individu ni ceux qui étaient venus avec lui,
et qu'après la mort du général Delva, il avait cru devoir
faire porter son corps au cimetière ; l'officier de garde fit
les mêmes déclarations. Pétion parut profondément affligé de cet horrible
assassinat dont il ne pouvait découvrir le véritable auteur,
puisque celui-ci avait contrefait sa signature pour y parvenir ; car il sentait, malgré cette particularité, qu'il en
serait responsable aux yeux de tous ceux qui jugent de
tels événemens par les apparences, et les apparences, il faut
le dire, étaient assez graves pour qu'on lui imputât ce
crime l. Cependant, depuis la condamnation de Delva, il
avait adouci sa détention autant que le permettait la sécurité publique : le prisonnier avait sa famille avec lui et
recevait ses amis toute la journée ; il entretenait dans la
prison une vache laitière pour son usage. En agissant
ainsi envers cet ancien compagnon d'armes, était-ce donc
pour le faire mourir traîtreusement ensuite ? Et doit- on
admettre que le président eût saisi le jour et l'heure où il 1 A partir de ce jour, aucune lettre ni ordre émané du président ne pouvait être expédié
de ses bureaux, sans porter le sceau de la République qu'on apposait ordinairement aux
actes du gouvernement. 474 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. réunissait l'élite de la société du Port-au-Prince dans sa
demeure privée, pour faire commettre une telle atrocité ?
La vie entière de Pétion dépose contre une pareille supposition *. Mais,c'est la fatalité attachée à tous les gouvernemens,
même les mieux intentionnés, d'être solidaires, responsables des faits criminels commis de leur temps et dont il
leur est impossible de découvrir les auteurs, surtout s'il
s'agit de crimes politiques. Ces crimes leur sont attribués
presque toujours, quand on ne peut être convaincu du
contraire. Eh bien ! ajoutons, sans les garantir, les données particulières que nous avons sur l'assassinat du générai
Del va. Bien longtemps après qu'il fut commis, nous avons
appris par diverses voies, sous le gouvernement du président Boyer (d'autres le savent comme nous), que
J.-B. Beaugé, le meurtrier de Sangosse, dont il a été
question au chapitre 3er de ce livre, aura déclaré à plusieurs personnes, que ce fut lui-même, Beaugé, qui tua le
général Delva dont il était l'ennemi personnel ; et voici
comment il aura raconté les circonstances de cet assassinat : îl a prétendu qu'il fut sollicité à cette abominable
action par le général Boyer, alors commandant de l'arrondissement du Port-au-Prince, parce que, disait-il, ce
général n'aimait pas Delva ; que Boyer l'aurait fait venir
plusieurs fois chez lui, afin de le persuader que Delva était
un homme dangereux qui, en sortant de prison, nuirait
considérablement au pays; qu'à force d'instances et de 1 Ce crime devint une sorte de bonne fortune pour Christophe ; il en fît accuser Pétion
dans les écrits publiés au Cap.
commandant de l'arrondissement du Port-au-Prince, parce que, disait-il, ce
général n'aimait pas Delva ; que Boyer l'aurait fait venir
plusieurs fois chez lui, afin de le persuader que Delva était
un homme dangereux qui, en sortant de prison, nuirait
considérablement au pays; qu'à force d'instances et de 1 Ce crime devint une sorte de bonne fortune pour Christophe ; il en fît accuser Pétion
dans les écrits publiés au Cap. [181 oj CHAPITRE ni. • 175 cajoleries, Boyer aurait obtenu son consentement, en lui
disant, en outre, qu'il ferait disposer les choses de telle
manière, que lui, Beaugé, pourrait exécuter le crime avec
la plus grande facilité; et Beaugé aurait pris l'engagement,
néanmoins, de se vêtir de l'uniforme d'un chasseur à
cheval et de se noircir la figure (il était mulâtre), pour
n'être pas reconnu à la prison ; il devait être muni d'un
ordre écrit sur un titre de lettre du Président d'Haïti,
portant sa signature, lequel ordre, a-t-il ajouté, lui aurait
été remis par le général Boyer le jour où cet assassinat
fut commis. Enfin, Beaugé aura dit que, connaissant la
haine que Belva avait pour lui depuis longtemps, et le
haïssant également, il s'était décidé, par ces motifs, à se
défaire de cet ennemi en en trouvant l'occasion. Il est convenable de noter cet aveu final ; mais, chose
horrible ! en racontant ainsi les affreuses circonstances
de ce crime, il ne paraissait éprouver aucun remords de
l'avoir commis, il ne semblait pas non plus convaincu
que Pétion y eût donné son assentiment ; car il n'attribuait qu'au général Boyer cette perfide combinaison l. Fut-il fondé à l'en accuser, comme il a prétendu l'être?
Beaugé, froid assassin de Sangosse dans sa propre
maison, n'a-t-il pas pu imaginer de faire soustraire un
tilre de lettre des bureaux du Président d'Haïti pour en
contrefaire la signature, et ce costume militaire dont il
se vêtit, pour donner plus d'apparence de vérité à l'ordre
qu'il remit au geôlier? Tout cela peut être supposé ; mais à
qui attribuer le transfèrement inusité du général Delva, 1 Nous ne pensons pas que le président Boyer ait jamais eu connaissance de ces déclarations de Beaugé. Aucune des personnes qui ont pu les savoir n'aurait osé en parler au
chef de l'État, accusé d'un tel forfait; car Beaugé aurait pu nier de les avoir faites, et
c'eût été se compromettre, en réveillant le souvenir pénible d'une monstrueuse aflaiûï
passée depuis plus de vingl mis. i76 ÉTUDES SUR i/lIISTOIRE d'iIAÏTI. du civil de la prison aux cachots ? Disons, en résumé,
que le jour ne se fit jamais complètement dans cette triste
affaire. Du reste, si nos renseignemens sont exacts, l'assassin
s'est fait connaître lui-même : que sa mémoire reste seule
chargée de la responsabilité de son forfait! c. 1 J.-B. Beaugé est mort naturellement quelques années avant la chute du président
Boyer, et il esta remarquer qu'il n'en reçut aucune faveur. Aurait-il eu contre le président, un ressentiment particulier, une haine secrète qu'il n'avoua pas, et qui aurait motivé cette atroce accusation ?
, si nos renseignemens sont exacts, l'assassin
s'est fait connaître lui-même : que sa mémoire reste seule
chargée de la responsabilité de son forfait! c. 1 J.-B. Beaugé est mort naturellement quelques années avant la chute du président
Boyer, et il esta remarquer qu'il n'en reçut aucune faveur. Aurait-il eu contre le président, un ressentiment particulier, une haine secrète qu'il n'avoua pas, et qui aurait motivé cette atroce accusation ? CHAPITRE IV Arrêté du Président d'Haïti, doublant l'impôt des patentes pour l'année 1816. — Acte du
Sénat, sur l'incompatibilité entre les fonctions de sénateur et celles de défenseur public.
Plusieurs sénateurs élus le 5 décembre 1815 n'acceptent pas cette dignité. — Le général
Simon Bolivar rient solliciter de Pétion, des secours pour reconquérir son pays avec ses
compatriotes réfugiés aux Cayes. — Pétion lui en accord*, a la condition d'y proclamer
la liberté générale des esclaves. — Hospitalité exercée envers les Vénézuéliens, par ordre
du président et par les citoyens des Cayes ; ils quittent cette ville après trois mois de
séjour. — Installation du nouveau Sénat d'Haïti. — Son adresse au peuple, convoquant
une assemblée pour reviser la constitution de 1806. — Arrêté du Président d'Haïti qui
défend aux femmes des négocians consignataires de faire le commerce en détail. — Il
ordonne aux tribunaux d'appliquer le Code Napoléon, en attendant la promulgation dtt
code civil haïtien. — Il établit un impôt sur le gingembre exporté du pays. — Les
navires de la République sont admis sous pavillon haïtien dans la colonie hollandaise de
Curaçao. — Remarques et réflexions diverses sur quelques dispositions de la constitution
de 1816 décrétée par l'assemblée de révision, et sur les nouvelles institutions qu'elle
établit. De grands actes politiques ont signalé le gouvernement
de Pétion pendant le cours de cette année ; mais elle
commença par un arrêté qu'il publia dans un but fiscal
et qui fut motivé sur l'accroissement de la marine militaire de la République * . 1 On venait d'acheter aux États-Unis la frégate qui fut nommée r Abolition delà Traite.
A cette époque, il y avait déjà la corvette le Wilberforce, le brig le Philanthrope, etc. Ces
trois noms donnés a nos bâtimens de guerre prouvent les sentimens du chef de l'État, après
les actes des puissances européennes qui contribuèrent a préserver Haïti de la guerre
extérieure. T. VIII. i2 178 études sun l'histoire d'iiaïti. Cet acte augmenta du double, pour l'année, l'impôt
des patentes auquel étaient assujélies toutes les per -
sonnes exerçant une industrie quelconque. Le président
prit cette mesure, « parce que, disoit-il, il serait injuste
« que les habitans cultivateurs supportassent eux seuls
a le fardeau des contributions publiques; » et cela, à
raison de la loi du 5 décembre 4815, qui avait augmenté
l'impôt territorial sur les principales denrées d'exportation.
acte augmenta du double, pour l'année, l'impôt
des patentes auquel étaient assujélies toutes les per -
sonnes exerçant une industrie quelconque. Le président
prit cette mesure, « parce que, disoit-il, il serait injuste
« que les habitans cultivateurs supportassent eux seuls
a le fardeau des contributions publiques; » et cela, à
raison de la loi du 5 décembre 4815, qui avait augmenté
l'impôt territorial sur les principales denrées d'exportation. Quoique l'expiration du mandat constitutionnel des
sénateurs fût arrivé le 28 décembre, les nouveaux élus
n'étant pas encore installés dans leurs fonctions, il eût été
plus régulier que l'objet de cet arrêté fût prescrit par uneloi du sénat existant de fait ; car il est toujours fâcheux de
ne pas suivre en législation, le principe de la séparation
des pouvoirs politiques. Plus que tout autre chef de la
République, Pétion devait se pénétrer de îa nécessité
d'en tracer l'exemple, à titre de fondateur des institutions de son pays. Quelques jours après, le 25 janvier, le sénat luimême rendit un acte par lequel il déclara qu'il y avait
incompatibilité entre les fonctions sénatoriales et celles
de défenseur public, ou avocat. Ce fut sur une demande
que forma Daumec, l'un des sénateurs élus le 5 décembre
précédent. Il savait bien que l'article 74 de la constitution prononçait cette incompatibilité ; mais il provoqua
cette décision afin de trouver un prétexte pour refuser ïa
dignité de sénateur, en prétendant qu'il l'eût acceptée,
s'il pouvait continuer à exercer ses fonctions au barreau. Déjà les généraux Boyer et Frédéric, également élus
sénateurs, avaient décliné l'honneur de siéger au sénat,
par de simples lettres adressées à ce corps. Mais on im- [1816] CHAPITRE IV. J79 putait à Boyer des paroles blessantes pour Daumec,
J.-F. Lespinasse et Hogu *, et l'on disait publiquement
au Port-au-Prince, que des officiers de la garde du président, placés sous le commandement supérieur de ce
général, avaient formé une cabale pour fustiger Daumec
et Lespinasse au moment où ils iraient prêter leur serment. Bien que ces derniers se fussent assurés que le
président n'eût pas souffert un tel attentat sur leurs personnes, ils refusèrent la dignité sénatoriale après la
décision rendue par le sénat. L'histoire ne peut attester si cette cabale était réelle
ou non ; mais il y a lieu de croire que le général Boyer
avait effectivement prononcé les paroles qui lui furent
imputées ; et elle se doit à elle-même de les blâmer avec
d'autant plus de raison, qu'elles étaient l'effet d'une
rancune gardée à Daumec et à Lespinasse, pour leurs
discours contre lui pendant la scission du Sud, et que
chacun savait qu'il y avait une certaine rivalité entre lui
et le colonel Hogu 2. Quoique doué de grandes qualités, Boyer avait un caractère, — il faut l'avouer, — qui ne lui permit pas toujours d'oublier les propos médisans tenus sur sa personne,
à raison de ses relations avec Pétion. Mais comme il
n'avait épargné aucun de ses adversaires, dans sa haute
position à cette époque même, sa rancune à leur égard
n'avait pas de raison d'être. D'ailleurs, il y avait déjà
assez de temps écoulé depuis la réconciliation opérée
entre l'Ouest et le Sud, pour que les hommes importans
caractère, — il faut l'avouer, — qui ne lui permit pas toujours d'oublier les propos médisans tenus sur sa personne,
à raison de ses relations avec Pétion. Mais comme il
n'avait épargné aucun de ses adversaires, dans sa haute
position à cette époque même, sa rancune à leur égard
n'avait pas de raison d'être. D'ailleurs, il y avait déjà
assez de temps écoulé depuis la réconciliation opérée
entre l'Ouest et le Sud, pour que les hommes importans 1 On imputa a Boyer d'avoir dit qu'il ne pouvait consentir a siéger au sénat, avec des
inlrigans tels que Daumec et Lespinasse, et un ignorant tel que Hogu. 2 Devenu Président d'Haïti, Boyer se réconcilia avec eux, et ce fut louable de sa part:
,'ors de son élection, Hogu vota en sa faveur comme tous les autres sénateurs. 180 ÉTUDES SUR L'illSTOlftK d'hAÏTI. de ce temps malheureux ne sentissent plus que le besoin
de l'oubli du passé, en suivant l'exemple tracé à tous par
le chef de l'État l. Ce n'était pas envers les Haïtiens seuls que Pétion
manifestait ses nobles sentimens. Au moment où le sénat
rendait sa décision sur la demande de Daumec, le président prenait des mesures qui devaient décider du sort
d'une grande partie de l'Amérique méridionale, déjà en
guerre avec l'Espagne pour parvenir à sa complète indépendance de cette métropole. Après des revers récidives et des fautes personnelles,
le célèbre Simon Bolivar était arrivé aux Cayes dans les
derniers jours de décembre 1815, venant de la Jamaïque
où il avait passé quelque temps dans une inaction forcée.
Il précéda le commodore Aury et son escadre, qui s'y rendirent le 6 janvier, ayant évacué la ville de Carthagène :
les troupes espagnoles s'en emparèrent après un siège de
plusieurs mois qui avait occasionné aux indépendans les
plus grandes privations. Cette escadre, composée de dix
navires, amena aux Cayes les principaux chefs de
Venezuela et de nombreuses familles, tous manquant des
choses de première nécessité 9. Le général Marion, comI C'est au moment où ces petites querelles avaient lieu, que Dupré en eut une aussi qui
occasionna sa mort, le 13 janvier, dans un duel. Ce triste résultat excita des regrets universels; et l'adversaire de cet infortuné s'honora en le déplorant également. Le théâtre du
Port-au-Prince resta fermé depuis lors; on n'eut plus cette récréation décente où des sujets
nationaux étaient représentés sur la scène : — la Mort de Lamarre, le Miroir, Odéide ou
la Honte d'une mère, et bien d'autres pièces tirées du répertoire français. Ce regrettable duel fut un des derniers de ce temps-la. De 1807 a 1812, ils étaient fréquens au Port-au-Prince, surtout entre les officiers de l'armée : chacun devenant propriétaire alors, on renonça peu à peu a cet usage barbare. 2 Parmi les chefs vénézuéliens, on distinguait les généraux Marino, Bcrmudes, Ptar,
Palacios et Mac-Grégor, le colonel Ducoudray-Holstein, l'intendant Zéa, les deux frères
J'iucres les commodores Louis Aury et Louis Brion. et le père Marimon que Pélion plaça
équens au Port-au-Prince, surtout entre les officiers de l'armée : chacun devenant propriétaire alors, on renonça peu à peu a cet usage barbare. 2 Parmi les chefs vénézuéliens, on distinguait les généraux Marino, Bcrmudes, Ptar,
Palacios et Mac-Grégor, le colonel Ducoudray-Holstein, l'intendant Zéa, les deux frères
J'iucres les commodores Louis Aury et Louis Brion. et le père Marimon que Pélion plaça [1816] CHAPITRE IV. 1,8| mandant de l'arrondissement, secondé du colonel Poisson
Paris, commandant de la place, et des autres autorités
civiles et militaires, leur fit im accueil cordial, auquel la
population entière de la ville ajouta des marques d'une
générosité sans exemple, en les logeant et en exerçant
enfin envers eux une hospitalité digne des mœurs de cette
belle cité, a cette époque. Bolivar s'était empressé de se rendre au Port-au-Prince
auprès de Pétion, pour recommander ses compatriotes^
forcés de s'exiler, et solliciter de lui des secours dans le
but de retourner dans son pays pour le reconquérir sur
les Espagnols *. C'était fournir à Pétion une heureuse occasion de
servir la cause de la liberté et de l'indépendance dans le
Nouveau-Monde. Il accueillit Bolivar avec une grande
bienveillance, la distinction la plus méritée, non-seulement par rapport à sa position de fugitif, mais en considération des services qu'il avait déjà rendus à sa patrie.
Cependant Pétion, n'oubliant jamais son origine africaine et s'inspirant toujours d'une politique généreuse,
fit comprendre à Bolivar que l'indépendance des colonies
espagnoles devait nécessairement profiter à tous les
hommes qui en foraient la population, et non pas comme
avaient procédé les colonies anglaises de l'Amérique
septentrionale. Il mit donc pour condition des secours
qu'il allait lui donner en armes, munitions, etc., que
Bolivar fît la promesse solennelle, de proclamer « la liberté peu de temps après a la cure du Pelit-Goave. Ce prêtre quitta Haïti ensuite, pour retourner
dans sa patrie où il avait été nommé sénateur. 1 L'abbé Gaspard, curé du Port-au-Prince, accueillit Bolivar et d'autres vénézuéliens qui
s'y rendirent aussi, notamment l'aimable famille des Soublette, dont l'un des membres;,
Charles Soublette, devint président de cette République: elle était de la classe des Mantuanas de Caracas et alliée a Bolivar. Ces personnes d'un rang distingué furent l'objet de s
plus grands égards des habitans de la capitale.
nommé sénateur. 1 L'abbé Gaspard, curé du Port-au-Prince, accueillit Bolivar et d'autres vénézuéliens qui
s'y rendirent aussi, notamment l'aimable famille des Soublette, dont l'un des membres;,
Charles Soublette, devint président de cette République: elle était de la classe des Mantuanas de Caracas et alliée a Bolivar. Ces personnes d'un rang distingué furent l'objet de s
plus grands égards des habitans de la capitale. 182 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. « générale de tous les esclaves de la province de Venezuela
« et de toutes autres qu'il réussirait à réunir sous les
« drapeaux de l'indépendance. » N'eût-il pas eu lui-même un caractère généreux, Bolivar aurait cédé à l'ascendant de cet esprit supérieur,
plaidant la cause des esclaves après s'être dévoué à la
défense de la liberté en Haïti. Il n'ignorait pas la carrière
militaire et politique du chef auquel il s'adressait, et il
n'avait qu'à ouvrir les yeux pour voir les heureux effets
de la liberté dans le pays qu'il visitait pour la première
fois. En ce temps-là, son indépendance nationale était
encore menacée de toute la puissance de la France, et
Bolivar voyait toutes les classes de citoyens jaloux de
défendre et de maintenir leurs droits, mais calmes et rassurés sur leur triomphe indubitable, à l'ombre des lois
et sous la conduite de leur modeste président. Il promit
à Pétion de remplir ses vues équitables. Et disons-le une
fois, il fut fidèle à sa parole, en proclamant la liberté
générale successivement à Margarita, à Carupano, à
Ocumare, en faisant plus encore pour cette cause sacrée ;
car il libéra ses propres esclaves au nombre de 1 ,500,
dans son vaste domaine de San-Matéo, près de Caracas.
Il acquit cette gloire, plus pure aux yeux des hommes
sensés, plus méritoire aux yeux de Dieu, que tous ses
succès éclatans, rien que par son contact avec Pétion,
qu'en lisant, pour ainsi dire, au fond de ce cœur bienfaisant * . Le k janvier, Pétion avait déjà vu Bolivar. Il écrivit 1 Bolivar fut fidèle a sa parole donnée a Pétion ; mais une opposition formidable s'éleva
tontrela liberté des esclaves. En 1821, une liberté graduelle fut proclamée, et ce n'est
qu'en 1834 que les derniers esclaves ont été libérés, par l'influence du général Moriagas,
Préside/iU de la République de Venezuela. [1816] CHAPITRE iv. 185 an général Marion, que la ville de Carthagène étant tombée au pouvoir des royalistes espagnols, il devait arrêter
toute exportation des grains et autres comestibles du
port des Cayes : c'était en prévision des secours alimentaires qu'il faudrait donner aux indépendans qui y arrivèrent le 6. Et quoiqu'il apprît l'hospitalité qu'ils y
reçurent, le 26, il ordonna à ce général de leur faire
délivrer du magasin de l'État, à chacun, une ration
journalière en pain et en salaisons. « C'est un acte d'hu-
« manité, dit-il, digne du gouvernement de la Repu-
« blique. » Digne aussi , ajoutons- nous ; du chef qui
honorait ainsi son pays.
indépendans qui y arrivèrent le 6. Et quoiqu'il apprît l'hospitalité qu'ils y
reçurent, le 26, il ordonna à ce général de leur faire
délivrer du magasin de l'État, à chacun, une ration
journalière en pain et en salaisons. « C'est un acte d'hu-
« manité, dit-il, digne du gouvernement de la Repu-
« blique. » Digne aussi , ajoutons- nous ; du chef qui
honorait ainsi son pays. Le 26, une autre lettre au général Marion lui prescrivit
de mettre à la disposition de Bolivar, qu'il avait préalablement recommandé à ses attentions, 2,000 fusils et
leurs baïonnettes et le plus de cartouches et de pierres à
fusil qu'il pourrait. « Vous ferez sortir ces objets de l'ar-
« senal, comme envoi fait à la Grande-Anse... Il est à
« propos que cela ne transpire pas, et je me repose sur
« les précautions que vous prendrez à cet égard. » Et
Pétion indiquait comment ces objets devaient être transbordés sur un des navires indépendans. Par d'autres
lettres, il ordonna de fournir à Bolivar de la poudre, j du
plomb, etc., toujours avec la même prétendue destination
et les mêmes précautions. Ses motifs étaient qu'il ne
fallait pas donner à penser que la République violait la
neutralité qu'elle voulait garder entre l'Espagne et ses
colonies en insurrection. Pétion poussa même son scrupuleàce sujet, jusqu'à
refuser une de ces satisfactions d'amour-propre que tout
autre chef que luise fut empressé d'accepter. Le 8 février,
Bolivar lui adressa des Cayes une lettre où il lui disait : 184 ÉTUDES SUR LHISTOIRK D HAÏTI. « Monsieur le Président, je suis accablé du poids de vos
« bienfaits... Nos affaires sont presque arrangées... Je
« n'attends que vos dernières faveurs... Par M. Inginae,
« votre digne secrétaire, j'ose vous faire de nouvelles
<r prières '. Dans ma proclamation aux habitans de
a Venezuela, et dans les décrets que je dois expédier
« pour la liberté des esclaves, je ne sais pas s'il me sera
i permis de témoigner les sentimensde mon cœur envers
« Votre Excellence, et de laisser à la postérité un monu-
« ment irrévocable de votre philanthropie. Je ne sais,
« dis-je, si je devrai vous nommer comme l'auteur de notre
« liberté.. Je prie Votre Excellence de m'exprimer sa
« volonté à cet égard... » Le 48, Pétion lui répondit : « Vous connaissez, géné-
« rai, mes sentimens pour ce que vous avez à cœur de
« défendre et pour vous personnellement. Vous devez
« donc être pénétré combien je désire voir sortir du joug
« de V esclavage ceux qui y gémissent; mais, des motifs
« qui se rapportent aux ménagemens que je dois à une
« nation, qui ne s'est pas encore prononcée contre la
« République d'une manière offensive, m'obligent à vous
« prier de ne rien proclamer dans l'étendue de la Répu-
< blique, ni de nommer mon nom dans aucun de vos actes;
<f et je compte, à cet égard, sur les sentimens qui vous
« caractérisent... »
« de V esclavage ceux qui y gémissent; mais, des motifs
« qui se rapportent aux ménagemens que je dois à une
« nation, qui ne s'est pas encore prononcée contre la
« République d'une manière offensive, m'obligent à vous
« prier de ne rien proclamer dans l'étendue de la Répu-
< blique, ni de nommer mon nom dans aucun de vos actes;
<f et je compte, à cet égard, sur les sentimens qui vous
« caractérisent... » Dans la situation où se trouvait Haïti, il était convenable, sans nul doute, de ne pas donner aux Bourbons
de France une occasion, un sujet d'intéresser les Bour1 II' n'y a pas, en effet, une seule affaire importante de la Képublique d'Haïti, dans
laquelle B. Inginac n'ait pris part. Sa haute capacité, sa dextérité, sa finesse, son patriotisme, lui donnaient droit à ce concours. Il fut un homme vraiment remarquable, et pin:;
d'un personnage européen, parmi ceux qui vinrent a Haïti, se phii a le dire. fl8i6j CIIAWTliE IV. \$$ bons d'Espagne à faire cause commune contre elle. La
partie de l'Est, rétrocédée par la France à l'Espagne, était
en paix avec la République d'Haïti et avec le territoire
soumis à Christophe ; elle y entretenait un commerce de
bestiaux qui était fort utile à l'approvisionnement des
Haïtiens : ce trafic eût pu cesser par un ordre venu d'Europe, si l'on n'évitait pas de paraître ostensiblement
encourager l'expédition de Bolivar. En le continuant, au
contraire, Pétion jetait incessamment dans l'Est des
jalons pour sa réunion future à la République ; car il maintenait de bonnes relations avec son gouvernement local,
et encore plus avec les habitans des communes voisines
et leurs commandans,qui s'étaient tous inspirés des idées
et des sentimens deCyiïaco Ramirez,de même que Christophe agissait envers ceux qui suivaient la pensée de Juan
Sanches. Voilà probablement les principaux motifs du
modeste refus qu'il fit à Bolivar, et de la circonspection
qu'il recommandait au général Marion, indépendamment
de ce qu'il ne fallait pas porter la population des Cayes,
à mal apprécier les secours qu'il donnait aux indépendans
de Venezuela, dans un temps où l'État achetait des objets
de guerre pour l'éventualité d'une invasion de la part de
la France. Au surplus, qu'importait à un homme du caractère de
Pétion, la gratitude que Bolivar eût exprimée dans ses
actes, pour l'assistance qu'il en reçut ? fl était au-dessus
de ces puériles vanités qui font faire tant de sottises à la
plupart des chefs d'État. Gouverner son pays avec intelligence, jeter les fondemens de sa prospérité future, en
observant les vrais principes de l'ordre social, foire concourir ses concitoyens à l'émancipation politique de leurs
semblables dans une vaste contrée de l'Amérique : c'é186 ÉTUDES SUR L'iIlSTOIÏîE D'HAÏTI.
était au-dessus
de ces puériles vanités qui font faire tant de sottises à la
plupart des chefs d'État. Gouverner son pays avec intelligence, jeter les fondemens de sa prospérité future, en
observant les vrais principes de l'ordre social, foire concourir ses concitoyens à l'émancipation politique de leurs
semblables dans une vaste contrée de l'Amérique : c'é186 ÉTUDES SUR L'iIlSTOIÏîE D'HAÏTI. taient, dans sa pensée comme dans son cœur, des choses
plus dignes du chef de la première Nation sortie de la race
noire, et s'émancipant elle-même du joug européen, sans
aucune autre assistance que celle de la Providence, sans
autres moyens que ceux qu'elle puisa dans son irrésistible
énergie. Pétion prêta encore à Bolivar le concours de son autorité pour faire cesser une division qui s'établit entre lui
et le général Bermudès et le commodore Aury qui allaient
s'en séparer ; il dicta au général Marion des mesures à
cet effet, et Marion remplit ses vues avec intelligence et
un véritable dévouement à la cause des indépendans : il
les réconcilia. Comme cette querelle entre eux avait eu
pour origine, des réparations faites par Aury à l'un des
navires de son escadre, et d'autres avances qu'il fit, le
président ordonna de lui compter 2,000 piastres du
trésor pour l'en indemniser i. Enfin, Bolivar reçut du général Marion, en tout, 4,000
fusils, 15,000 livres de poudre, autant de plomb, des
pierres à fusil, une presse à imprimer et des provisions
pour les hommes formant son expédition. Le président
lui permit même d'y comprendre des Haïtiens qui voulurent y concourir1. On ne pouvait pas faire davantage
pour la faciliter et donner au Libérateur une occasion de
rétablir son autorité dans sa patrie, afin d'en assurer
l'indépendance politique. Le 10 avril, il partit du port 1 On verra que dans une autre circonstance, Aury se ressouvint de la générosité de Pétion.
Ce marin français avait été contre-maître a Toulon. 2 Borgella avait accueilli Bolivar et ses principaux officiers a Custines, sa propriété, où
il vivait comme un Cincinnatus ; il y logea plusieurs familles et d'autres dans sa maison,
auxCayes.En lui témoignant l'estime que lui inspiraient son caractère, ses services et sa
réputation militaire, Bolivar lui proposa d'aller l'aider a conquérir la Côte-Ferme sur les
Espagnols. Mais Borgella lui répondit : « Mon pays pourra avoir besoin de mes services :
« je ne puis accepter vis olïres. »
et ses principaux officiers a Custines, sa propriété, où
il vivait comme un Cincinnatus ; il y logea plusieurs familles et d'autres dans sa maison,
auxCayes.En lui témoignant l'estime que lui inspiraient son caractère, ses services et sa
réputation militaire, Bolivar lui proposa d'aller l'aider a conquérir la Côte-Ferme sur les
Espagnols. Mais Borgella lui répondit : « Mon pays pourra avoir besoin de mes services :
« je ne puis accepter vis olïres. » [1816] chapitre iv. 187 des Cayes avec son escadre qu'il avait placée sous les
ordres de Louis Brion. Cet excellent marin lui élait dévoué personnellement et avait déjà rendu de grands
services aux indépendans ; il naquit à Curaçao. L'installation des nouveaux sénateurs aurait dû avoir
lieu le 28 décembre 181 5 ; mais le triste événement survenu dans la prison du Port-au-Prince, dans la soirée du
24, avait occasionné trop d'émotion en cette ville, pour
qu'elle pût s'effectuer au jour fixé. Elle se fit le 27 janvier, par la prestation du serment imposé aux élus.
Panayoty répondit au discours du président du sénat
sortant, en louant le patriotisme des anciens sénateurs
dans toutes les circonstances, depuis la fondation de la
République. Il les félicita surtout d'avoir rendu « des
« actes qui ont fait une juste répartition des biens de
« l'État aux défenseurs delà liberté. La nation, ajouta-
« l-il , que les circonstances ont rendue toute militaire,
« bénira vos travaux. La République s'affermira de plus
« en plus, par cette masse de propriétaires ; et sous le
« digne chef qui nous gouverne, elle marchera d'un pas
« ferme vers l'achèvement du grand œuvre de son indé-
« pendance. Nos enfans, nés au sein de la liberté, pro-
'( nonceront vos noms avec vénération ; ils défendront
« avec courage les biens que la valeur de leurs pères leur
« aura acquis, et que là reconnaissance nationale leur
« aura dispensés. » Cette partie du discours était à l'adresse des anciens
colons qui ne rêvaient toujours que « conquête de Saint-
« Domingue , rétablissement dans leurs biens, etc. » Dix jours après leur installation, les nouveaux sénateurs, présidés par Panayoty, publièrent une « adresse 188 ETUDES SUUL HISTOIRE D HAÏTI. au peuple » pour provoquer la révision de la constitution*
en son entier, en désignant le Grand-Goave pour le
lieu où l'assemblée de révision se réunirait le 1er mars.
Dans la pensée de cette adresse du 6 février, la nouvelle
constitution qui sortirait de ses travaux, devait « consa-
« crer définitivement la République d'Haïti et apprendre
« aux nations qu'elle a un gouvernement juste, fondé sur
» des lois sages et positives, et que chacun peut y exercer
« les droits qu'elles lui accordent et trouver sûreté et
« protection. » Cette adresse disait en outre : « La Ré-
« publique a surmonté tous les obstacles et toutes les
« entravesqui auraient pu s'opposer à sa marche ferme et
« assurée ; elle a élevé son front majestueux au-dessus
« de toutes les tempêtes qui se sont formées contre elle :
« rien n'a résisté à l'accomplissement de ses hautes des-
« tinées. »
peut y exercer
« les droits qu'elles lui accordent et trouver sûreté et
« protection. » Cette adresse disait en outre : « La Ré-
« publique a surmonté tous les obstacles et toutes les
« entravesqui auraient pu s'opposer à sa marche ferme et
« assurée ; elle a élevé son front majestueux au-dessus
« de toutes les tempêtes qui se sont formées contre elle :
« rien n'a résisté à l'accomplissement de ses hautes des-
« tinées. » L'avenir allait encore mieux prouver l'assertion du
nouveau sénat ; et c'était surtout le pouvoir exécutif de
la République, définitivement et fortement organisé, sagement conduit, qui devait produire ces heureux résultats ;
car, les plus belles institutions périclitent, dégénèrent,
lorsque la pensée directrice qui doit les animer est audessous de sa tâche. Par les diverses lois rendues sur le commerce, une
distinction avait été établie entre celui des négocians
cosignataires et celui des marchands en gros ou en détail, en réglant le genre de trafic réservé à chacune de
ces classes. Mais les négocians consignataires avaient
insensiblement introduit un abus, en faisant détailler les
marchandises qu'ils recevaient, par leurs femmes, sous
le même toit. Les autres industriels patentés se récriant
contre cet abus, le Président d'Haïti fit un acte, le 29 [181 G] CHAPITRE IV. 189 janvier, à l'effet de le faire cesser ; il établit contre toutes
les contrevenantes, une amende égale à la valeur des
marchandises qui seraient saisies, et qui seraient de plus
confisquées. Tandis que l'assemblée de révision commençait ses
travaux au Grand-Goave, le président adressait, le 22
mars, aux commissaires du gouvernement près les tribunaux civils, une circulaire où il leur disait que : « dans
f< tous les cas douteux de jurisprudence, non prévus par
u les lois en vigueur dans toute l'étendue de la Répu-
« blique, et jusqu'à ce qu'un code civil ait été particuliè-
« rement rédigé pour le pays, le Code Napoléon sera
« celui que ces tribunaux doivent appliquer. » Dans la pensée de Pétion, c'était la législation même
établie par ce code, que les tribunaux devaient appliquer :
le terme de jurisprudence fut mal employé dans sa lettre.
Jusqu'alors, ils recouraient aux anciennes ordonnances
des rois de France, en tout ce qui n'était pas prévu par
les lois du pays, d'après une disposition de celle du
24 août 4808, sur l'organisation des tribunaux civils. La
chicane aurait pu contester au pouvoir exécutif le droit
d'ordonner autrement que cette loi; maison était habitué
à ces empiétemeus de la part de Pétion, et l'on reconnaissait qu'il valait mieux suivre le Code Napoléon que
les vieilles ordonnances : insensiblement, on appliqua
aussi les autres codes français.
lois du pays, d'après une disposition de celle du
24 août 4808, sur l'organisation des tribunaux civils. La
chicane aurait pu contester au pouvoir exécutif le droit
d'ordonner autrement que cette loi; maison était habitué
à ces empiétemeus de la part de Pétion, et l'on reconnaissait qu'il valait mieux suivre le Code Napoléon que
les vieilles ordonnances : insensiblement, on appliqua
aussi les autres codes français. Un arrêté du président, en date du 1er juin, vint encore
disposer, comme une loi eût dû le faire : il établit un
impôt territorial et un droit d'exportation sur le gingembre que le commerce étranger recherchait. Celui quelaRépublique entretenait avec l'île deCuraçao,
étant favorable à cette colonie hollnndaise,aii mois d'avril 190 ÉTUDES SUR L HISTORIE D HAÏTI. le gouverneur Kikkert adressa une lettre au président,
pour l'informer que les navires haïtiens pouvaient y
venir en toute sûreté sous leur pavillon national : le président en fît donner l'avis aux commerçans. Ainsi, la
Hollande ne s'effrayait pas de l'existence politique d'Haïti,
même pour sa colonie où il y avait des esclaves. La
conduite des caboteurs haïtiens à la Jamaïque avait
prouvé qu'ils savaient respecter les lois des pays où ils
étaient admis. Après avoir passé trois mois au Grand-Goave, à examiner et discuter le projet qui avait été préparé pour la
révision de la constitution de 1806, l'assemblée nommée
pour cet objet termina son œuvre le 2 juin. Elle était composée des citoyens A. D. Sabourin, qui la présida, N. D.
Lafargue et Dougé aîné, qui en furent les secrétaires,
Pierre André, N. Viallet, Joseph George, Mathurin Boisrond S Manigat, Brice, Ligondé, Éloy, Jean Simon et
Cavalié : sept pour le département de l'Ouest, et six pour
celui du Sud. Le même jour, l'assemblée de révision se
déclara dissoute par l'achèvement de son œuvre; elle
députa M. Boisrond , Éloy et Brice, pour la porter au
sénat. Dans les dispositions générales formant le titre 1er, il
en fut inséré quelques-unes que ne contenait pas la
constitution de 1806, telles que : « Art. 2. Toute dette contractée pour acquisition d'hom-
« mes est éteinte pour toujours. —5. Le droit d'asile est
« sacré et inviolable dans la République, sauf les cas
« d'exception prévus par la loi. » 1 Mathurin Boisrond était le père de Boisrond Tonnerre. De tous les membres de l'assemblée de révision. Pierre André, le plus jeune parmi eux, est le seul survivant.
de 1806, telles que : « Art. 2. Toute dette contractée pour acquisition d'hom-
« mes est éteinte pour toujours. —5. Le droit d'asile est
« sacré et inviolable dans la République, sauf les cas
« d'exception prévus par la loi. » 1 Mathurin Boisrond était le père de Boisrond Tonnerre. De tous les membres de l'assemblée de révision. Pierre André, le plus jeune parmi eux, est le seul survivant. [S81(ij CHAPITRE IV. 191 Ces deux articles étaient la conséquence du 1er, contenant la déclaration « qu'il ne peut exister d'esclaves
ic sur le territoire de la République; que l'esclavage y est
a à jamais aboli. » Ils interdisaient toutes réclamations
pour dettes à ce sujet; et déplus, celles que pourraient
faire les puissances européennes ou américaines, par rapport aux esclaves échappés de leurs colonies ou de leur
sein et qui se réfugieraient sur le territoire de la République : rendus là, ils devenaient nécessairement des hommes libres, et leur extradition ne pourrait avoir lieu. Les
casa' exception dont il s'agit, et que la loi devrait autoriser
préalablement, ne pouvaient s'entendre que de V extradition des criminels que toutes les sociétés poursuivent pour
délits 'particuliers, pourvu encore qu'ils n'eussent pas été
esclaves dans les pays étrangers, et qu'il existât des traités
à ce sujet, entre la République et d'autres États *. « 4. Le gouvernement d'Haïti n'est point héréditaire;
« il est électif. » Dans le moment où la constitution allait dire que la
nomination du Président d'Haïti serait désormais à vie,
avec faculté de désigner son successeur, celte disposition
de l'art. 4 devenait une garantie contre les vues personnelles de tout président qui voudrait user de cette faculté, pour désigner quelqu'un de sa famille , puisqu'en
même temps , le sénat aurait le droit de rejeter un tel
successeur. « \k. La ville du Port-au-Prince est déclarée capitale
(( de la République et le siège du gouvernement. » 1 Jusqu'ici, aucun traité de cette nature n'a été conclu entre Haïti et les autres puissances ; mais au terme de la loi du 24 août 1808, si un délit est commis a Haïti par un
étranger sur un autre étranger, l'autorité judiciaire doit le constater afin que le gouvernement livre le prévenu a son juge compétent. Ce serait au consul de sa nation a le réclamer :
j défaut de consul, le gouvernement devrait y pourvoir. 192 ÉTUDES SURL HISTOIRE D HAÏTI. Le fait préexistait; il était consacré selon toutes les convenances. La position de cette ville est centrale par rapport à l'île entière ; les produits agricoles des communes
voisines y attirent le commerce, et parla, elle sera toujours prospère: en y fixant le siège du gouvernement,
c'était suivre d'ailleurs les anciennes traditions du pays. « 32. La responsabilité individuelle est formellement
« attachée à toutes les fonctions publiques. » Même à l'égard de celles du Président d'Haïti : conséquence naturelle du gouvernement républicain. « 55. La constitution garantit l 'aliénation des domai-
« nés nationaux, ainsi que les concessions accordées par
« le gouvernement, soit comme gratification ou autre-
« ment. » Cet article était éminemment politique, en ôtant toute
inquiétude aux nouveaux propriétaires à titres divers, par
cette consécration du partage des biens qui avaient appartenu aux anciens colons.
ard de celles du Président d'Haïti : conséquence naturelle du gouvernement républicain. « 55. La constitution garantit l 'aliénation des domai-
« nés nationaux, ainsi que les concessions accordées par
« le gouvernement, soit comme gratification ou autre-
« ment. » Cet article était éminemment politique, en ôtant toute
inquiétude aux nouveaux propriétaires à titres divers, par
cette consécration du partage des biens qui avaient appartenu aux anciens colons. Le 34e confirma deux des fêtes nationales que le sénat
avait instituées par une loi, — celles de Y Indépendance et
de Y Agriculture, — et y ajouta comme telle, «celle de la
a naissance d'Alexandre Pétion, le 2 avril, en reconnais-
« sance de ses hautes vertus. » Rendre hommage aux vertus civiques, aux qualités
éminentes, au patriotisme éclairé du Fondateur de la République, c'était créer une noble émulation pour tous autres chefs qui viendraient après lui *. Le 55e pourvut à la création et à l'organisation « d'un 1 II eût mieux valu, peut-être, que la constitution ne consacrât que la fête vraiment
nationale de l'Indépendance, jour où la mémoire de tous ses fondateurs reçoit l'encens de la
reconnaissance populaire. La multiplicité des fêtes publiques finit toujours par blaser l'esprit^
et le cœur n'y prend plus aucune part. — Le 4 avril 1807, le Sénat avait institué aussi les
fêtes de la Constitution et de la Liberté. Voyez tome 7, page 21. [1816] CHAPITRE IV. 105 « établissement général de secours publics, pour élever
« les enfans abandonnés, soulager les pauvres infirmes
« et fournir du travail aux pauvres valides qui n'auraient
« pu s'en procurer. » De toutes ces vues philanthropiques, une seule était
réellement sensée et juste : celle qui consisterait à placer
les pauvres infirmes dans un ou plusieurs hospices de
charité. Car, était-il raisonnable d'inspirer en quelque
sorte aux pères et mères l'idée d'abandonner leurs enfans, — auxparens collatéraux de ne pas lessoigner, dans
un pays où les vertus domestiques portent à l'adoption,
même en laveur de ceux qui sont étrangers aux familles *?
Dans ce pays essentiellement agricole, où le travail sollicite, quel est l'individu valide qui devrait jamais prétendre qu'il ne peut s'en procurer et qu'il doit être secouru ,
pour ce motif, dans un établissement public 2? « 56. Il sera aussi créé et organisé une institution pu-
« blique, commune à tous les citoyens, gratuite à l'égard
« des parties d'enseignement indispensable pour tous
« les hommes, dont les établissemens seront distribués
» graduellement dans un rapport combiné avec la divi-
« sion de la République. » A la bonne heure ! voilà une de ces mesures utiles, nécessaires, qu'il était urgent de pratiquer sur une vaste
échelle, afin de répandre l'instruction à grands flots; car
la jeunesse de tout pays, dans les deux sexes, est placée
sous le patronage incessant du gouvernement dont la
sollicitude ne doit pas se relâcher un instant. C'est ce que
tablissemens seront distribués
» graduellement dans un rapport combiné avec la divi-
« sion de la République. » A la bonne heure ! voilà une de ces mesures utiles, nécessaires, qu'il était urgent de pratiquer sur une vaste
échelle, afin de répandre l'instruction à grands flots; car
la jeunesse de tout pays, dans les deux sexes, est placée
sous le patronage incessant du gouvernement dont la
sollicitude ne doit pas se relâcher un instant. C'est ce que 1 Voyez, au contraire, l'art. 10 de la loi de 1813, page 46 de ce volume. 2 Le fait est, qu'on avait seulement Gopié un des articles de la constitution française de
1793, sans réfléchir qu'en France de telles institutions peuvent être nécessaires, tandis
qu'a Haïti elles seraient très-nuisibles. T. vin. 13 194 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. comprenait Pétion, c'est ce qu'il désirait faire, comme on
le verra, et d'autant mieux que, gouvernant ses concitoyens en n'employant que des moyens de persuasion
et de conviction, il ne redoutait pas les lumières qui font
horreur aux tyrans, comme l'eau aux hydrophobes.
Aussi, l'instruction publique est-elle toujours la pierre de
touche à l'aide de laquelle on peut juger des intentions
et des vues personnelles d'un chef d'État : s'il la favorise,
c'est une preuve qu'il désire l'avancement de son pays,
le règne des lois; s'il l'entrave, au contraire, c'est qu'il
veut gouverner des âmes dégradées. « 57. Il sera fait des codes de lois civiles, criminelles
€ et pénales, de procédure et de commerce, communs à
« toute la République. » La loi organique des tribunaux, en 4808, avait également prévu qu'un code civil devrait être promulgué, et
l'on a déjà vu que le président avait ordonné de suivre le
Code Napoléon ; mais il était plus convenable que des codes fussent rédigés pour la République : de là cet article
qui en faisait une obligation. et 38. Aucunblanc, quelle que soitsa nation, ne pourra
« mettre le pied sur ce territoire à titre de maître ou de
<t propriétaire. «59. Sont reconnus Haïtiens, les blancs qui font par-
« tie de l'armée, ceux qui exercent des fonctions civiles,
« et ceux qui étaient admis dans la République à la pu-
« blication de la constitution du 27 décembre 1806 * ; et
« nul autre, à l'avenir, après la publication de la présente
« révision, ne pourra prétendre au même droit, ni d'être
sur ce territoire à titre de maître ou de
<t propriétaire. «59. Sont reconnus Haïtiens, les blancs qui font par-
« tie de l'armée, ceux qui exercent des fonctions civiles,
« et ceux qui étaient admis dans la République à la pu-
« blication de la constitution du 27 décembre 1806 * ; et
« nul autre, à l'avenir, après la publication de la présente
« révision, ne pourra prétendre au même droit, ni d'être 1 Admis comme citoyens d'Haïti, en vertu de lettres de naturalisation délivrées en 1804
par Dessalines. Voyez la décision relative a 0. Carter, p. 30 de ce volnme. [1816] CHAPITRE IV. ï9a « employé, ni de jouir 'du droit de citoyen, ni acquérir de
€ propriété dans la République. » Cet art. 38 et le premier membre du 39e étaient identiques aux art. 27 et 28 de la constitution de 1806 ; mais
le second membre du 59e revenait aux dispositions de
celle de 1805, en y ajoutant encore l'exclusion particulière de tout blanc des emplois. Cette expression doit s'entendre, selon nous, des emplois qui constituent des fonctions publiques créant une position politique pour ceux
qui les exercent, puisque les seuls blancs déjà reconnus
Haïtiens, dès 1 804, étaient citoyens et en exerçaient les
droits. S'il n'en était pas ainsi, cette disposition eût été
une absurdité compromettante pour Haïti même, parce
qu'elle aurait privé le gouvernement de la faculté d'employer des Européens, moyennant rémunération convenue, à faire des choses dans l'intérêt du pays, qu'aucun
Haïtien ne pourrait exécuter faute de lumières ou de
connaissances nécessaires. Aussi a-t-on vu Pétion, qui
avait certainement la pensée intime de la constitution
revisée, employer peu après des Français comme professeurs au lycée national \. On n'a qu'à se rappeler la situation où se trouvait Haïti
depuis la paix générale de 1814, après la mission de D.
Lavaysse et consorts, pour comprendre ce retour aux
dispositions de 1805, qui avaient été élaguées dans la
constitution de 1 806. La France ne se prononçait pas à
l'égard de son ancienne colonie, tout annonçait de sa part
l'intention de la recouvrer d'une manière ou d'une autre. 1 La loi rendue pour autoriser l'emploi de marins étrangers a bord des navires haïtiens
voyageant au long cours, vient en aide a notre interprétation. D'ailleurs, le pays a toujours
accueilli et employé les prêtres catholiques élrangers, dont le saint ministère ne rencontre
noint d'obstacle dans la loi politique. * 196 études sur l'histoire d'haut.' La Grande-Bretagne à laquelle on s'était adressé pour
obtenir sa médiation et arriver à un arrangement, l'avait
refusée formellement ; elle ne voulait pas reconnaître l'indépendance d'Haïti, bien qu'elle eût beaucoup fait pour
elle, par la clause de réserve dans un article du traité secret de Paris et par son insistance à obtenir l'abolition
de la traite des noirs. Aucune autre puissance étrangère
ne faisant non plus rien de formel en faveur de l'indépendance, l'exclusion radicale de tout blanc de la société haïtienne parut alors une urgente nécessité politique *,
lement ; elle ne voulait pas reconnaître l'indépendance d'Haïti, bien qu'elle eût beaucoup fait pour
elle, par la clause de réserve dans un article du traité secret de Paris et par son insistance à obtenir l'abolition
de la traite des noirs. Aucune autre puissance étrangère
ne faisant non plus rien de formel en faveur de l'indépendance, l'exclusion radicale de tout blanc de la société haïtienne parut alors une urgente nécessité politique *, Ainsi s'enracinèrent les préventions du peuple haïtien
à l'égard des Étrangers. Il y fut porté par l'indifférence de
leurs gouvernemens, sinon par {apolitique de ces gouvernemens ou les préjugés de race qui les animaient. Et
puis, on n'a voulu voir, de sa part, que haine instinctive
pour les blancs ! Quant au territoire àe là République, la révision maintint les dispositions de 1 806, qui n'étaient elles-mêmes
que la reproduction des actes antérieurs, comprenant
toute l'île d'Haïti dans l'État. La retrocession.de la partie
de l'Est, faite par la France à l'Espagne en 1814, ne
pouvait être un empêchement. Il ne fallait pas en reconnaître la validité; car, autrement, c'eût été proclamer en 1 II y a eu des membres de l'assemblée de révision qui se sont attribué l'honneur
d'avoir été les promoteurs de cette exclusion nouvelle, comme si Pétion, qui avait fait préparer le projet qui leur fut soumis, et qui avait évidemment fait repousser la demande d'O.
Carter par le Sénat, eût pu négliger cette haute question. Ses convictions a cet égard
paraissent avoir été invariables, et l'on verra bientôt sa réponse du 2 novembre aux commissaires français. Ces membres de l'assemblée ont dû sans doute examiner cette question,
la discuter entre eux et consacrer cette exclusion par leur vole ; mais aucun homme de
bon sens ne doit ajouter foi a leur assertion. On a même accusé Sabourin devoir voulu
faire admettre les blancs ; mais ce secrétaire de Pétion ne se serait jamais aventuré a se
compromettre ainsi envers le chef auquel il était si attaché. [ ISIOJ CHAPITRE IV. 197 quelque sorte ses droits à exercer la souveraineté sur
l'ancienne partie française1. Dans Vèlat 'politique des citoyens, on remarquait deux
articles nouveaux : « 44. Tout Africain, Indien et ceux issus de leur sang,
« nés dans les colonies ou pays étrangers, qui viendraient
« résider dans la République, seront reconnus Haïtiens ;
« mais ils ne jouiront des droits de citoyen qu'après une
« année de résidence s. » « 45. Aucun Haïtien ne pourra commencer sa carrière
« militaire qu'en qualité de simple soldat. » En parlant des actes de 1804, nous avons dit que le
décret de Dessalines, rendu le 14 janvier, pour faciliter
le retour à Haïti de tous les indigènes de ce pays que les
événemens en avaient éloignés, avait établi un principe
en faveur de l'admission de tous les hommes de la race
noire. Tous les autres chefs qui concoururent à la déclaration de l'indépendance comprenaient aussi qu'ils fondaient une patrie qui pût servir de refuge à toute cette
race proscrite.
le
décret de Dessalines, rendu le 14 janvier, pour faciliter
le retour à Haïti de tous les indigènes de ce pays que les
événemens en avaient éloignés, avait établi un principe
en faveur de l'admission de tous les hommes de la race
noire. Tous les autres chefs qui concoururent à la déclaration de l'indépendance comprenaient aussi qu'ils fondaient une patrie qui pût servir de refuge à toute cette
race proscrite. Or, les colonies des Antilles et les autres pays de
l'Amérique, ayant beaucoup de ces hommes qui pourraient, ou fuir l'esclavage auquel ils étaient assujétis, ou 1 Celle disposition de la constitution n'élanl que la manifestation d'une prétention de la
part des Haïtiens, ne pouvait mécontenter l'Espagne aulant que des secours publiquement
avoués en faveur des Indépendans delà Côte-Ferme. D'ailleurs, Pétion n'ignorait pas que
la majorité des naturels de l'Est partageait les opinions de Cyriaco Ramirez et de Juan
Sanches en faveur des Haïtiens; et en assurant le succès de Bolivar dans sa patrie, il
préparait la réunion de l'Est a la République, par la propagation des idées d'indépendance.
Un grand politique compte autant sur l'influence des idées que sur la puissance desarmes. 2 II est entendu que de tels hommes ne seraient reconnus Haïtiens, qu'autant qu'ils le
voudraient eux-mêmes ; car ils pouvaient fort bien résider en Haïti, en conservant leur nationalité primitive. Aussi le code civil a-t-il réglé ensuite ces questions secondaires. En
n'usant pas de la faculté qui leur était accordée par la constitution, ils restaient étrangers et
soumis, comme tous autres, aux lois de police elde sûreté dujws. 198 études sur l'histoire d'haIti. s'éloigner de ces contrées par rapport aux préjugés de
couleur, il fallait consacrer, par l'article 44, le principe
posé par Dessalines et leur droit à -venir jouir en Haïti
de leur dignité personnelle, avec d'autant plus de raison
que déjà plusieurs faits de cette nature avaient eu lieu
depuis l'indépendance. On a vu aussi qu'après le rétablissement des relations commerciales avec la France,
Fétion avait fait inviter tous les mulâtres et les noirs qui
s'y trouvaient, quel que fut le lieu de leur naissance, à
venir dans la République, et que leur passage fut payé.
Au commencement de l'année 1816, des hommes semblables étaient venusdela Martinique d'où les préjugés et
un régime affreux les avaient chassés4. En outre, il était
à prévoir que des Africains, capturés dans la répression
de la traite, pourraient être introduits en Haïti. Quant aux Indiens, l'article 44 avait essentiellement en
vue ceux des diverses contrées de l'Amérique, dont le
sort fut aussi malheureux que celui des Africains : c'était
justice que de les admettre, eux et leurs descendans, aux
mêmes droits de citoyen d'Haïti, s'ils venaient y chercher un refuge. Même ceux des Indes Orientales, d'une
couleur analogue, durent paraître dignes des mêmes avantages, puisque la couleur des hommes est un signe de
réprobation, d'après le système colonial des Européens.
des diverses contrées de l'Amérique, dont le
sort fut aussi malheureux que celui des Africains : c'était
justice que de les admettre, eux et leurs descendans, aux
mêmes droits de citoyen d'Haïti, s'ils venaient y chercher un refuge. Même ceux des Indes Orientales, d'une
couleur analogue, durent paraître dignes des mêmes avantages, puisque la couleur des hommes est un signe de
réprobation, d'après le système colonial des Européens. Ainsi, tandis que la nouvelle constitution renforçait
les dispositions portant exclusion de ces derniers, elle
tendait les bras aux races proscrites par les préjugés nés
dans leurs colonies. C'est que Pétion, qui favorisait dans
le même moment l'entreprise de Bolivar, sous la condi1 Lesage, mort général du génie, et plusieurs d'autres Martiniquais furent ceux dont il
s'agit. On conçoit alors quelle influence leur arrivée a Haïti du! exercer sur les dispositions de la coiutilulion revisée. [1816] CHAPITRE IV. 499 tion de procurer la liberté aux esclaves noirs et mulâtres
de la Côte-Ferme, avait des vues étendues sur Haïti dont
il désirait accroître la population pour mieux assurer sa
prospérité; mais il est prouvé qu'il ne pensait pas qu'elle
dût s'accroître par l'admission des blancs. Dans l'article 45, on trouve une disposition qui se
rapprochait de la constitution de 1805, où il était dit que
l'une des conditions du bon citoyen était « d'être surtout
« bon soldat. » Il semble que les législateurs de 1816
prévoyaient l'époque où tous Jes citoyens voudraient
être autant de chefs militaires, sans avoir servi comme
soldats, sans doute pour mieux organiser la force publique. La révision, comme la constitution de 1806, déclara
religion de ÏEtat, la religion calholique apostolique et
romaine, parce qu'elle était celle de tous les Haïtiens.
Mais en permettant aussi l'exercice de tout autre culte
religieux, pourvu qu'on se conformât aux lois, — lois de
police existantes oulois spécialesà décréter dans ce cas, —
elle maintenait la liberté de conscience et prévoyait que
descitoyens pourraient adopter d'autres religions quecelle
de l'État. Or, s'il arrivait, par la suite, qu'un Président
de la République ne fût pas catholique, il y aurait eu des
înconvéniens de toutes sortes par rapport à cette déclaration ; car l'expérience a prouvé partout le danger des
religions dominantes. En maintenant aussi la liberté de
conscience, Toussaint Louverture excluait l'exercice public de tout autre culte, — la religion catholique étant la
seule 'publiquement professée, d'après sa constitution de
1801.
par la suite, qu'un Président
de la République ne fût pas catholique, il y aurait eu des
înconvéniens de toutes sortes par rapport à cette déclaration ; car l'expérience a prouvé partout le danger des
religions dominantes. En maintenant aussi la liberté de
conscience, Toussaint Louverture excluait l'exercice public de tout autre culte, — la religion catholique étant la
seule 'publiquement professée, d'après sa constitution de
1801. Celle de 1816 « accorda au Président d'Haïti la faculté
« de solliciter de Sa Sainteté le Pape, la résidence dans 200 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. « la République d'un Evêque pour élever à la prêtrise les
« jeunes Haïtiens dont la vocation serait d'embrasser
u l'état ecclésiastique. » Par cette disposition, si elle s'effectuait, la hiérarchie
catholique eût été naturellement établie dans le pays, et
on aurait vu ses enfans concourir au sacerdoce, sans
exclure les ecclésiastiques étrangers. C'était là une utile
et sage prévision. Mais on verra plus tard comment la
Cour de Rome agit à l'égard d'Haïti. Placée constamment, par rapport à elle, sous l'influence du « Fils aîné de
l'Eglise, » et même sous celle du gouvernement de Juillet
(en temps opportun nous dirons ce que nous savons
à ce sujet), cette Cour a opposé des difficultés telles,
qu'on pourrait dire qu'elle a semblé vouloir, contrairement à ses désirs, laisser le champ libre à l'établissement
du protestantisme et de ses diverses sectes. Passons maintenant à l'examen de l'organisation du
pouvoir législatif. La nouvelle constitution institua une « Chambre des
représentais des communes, » pour en exercer les attributions avec le Sénat. Mais l'article 55 en disant que : « Il ne sera promulgué
« aucune loi que lorsque le projet en aura été proposé par
« le pouvoir exécutif; » l'article 153 disant aussi, du Président d'Haïti, que : « Il propose les lois, excepté celles
« qui regardent l'assiette, la quotité, la durée et le mode
« de perception des contributions publiques » il s ensuivait que le pouvoir législatif était exercé concurremment
par le président, par la chambre et par le sénat; qu'entre
eux, le président avait une prérogative importante,
puisque lui seul avait Vinitiative de presque toutes les [1816] CHAPITRE IV. 201 lois ; et que si, dans certaines circonstances, il ne voulait pas en proposer ou ne croyait pas devoir le faire, le
pays se trouverait privé de lois que la chambre ou le sénat
jugerait utiles. Sans doute, un chef bien intentionné, pouvant encore
mieux connaître les besoins du pays que la chambre ou
le sénat, — parce que l'exécutif est placé surtout pour
cela, — on doit admettre qu'il y serait attentif.Cependant,
la supposition que nous faisons rentrait dans ces dispositions de la constitution : de là pouvaient survenir des
tiraillemens entre les grands pouvoirs de l'État, selon
les circonstances '. Il n'y a nul doute, selon nous, que cette initiative accordée à son chef, de même que l'institution delà chambre
des représentans, furent empruntées aux dispositions de
la charte française de 1814. L'établissement, en France,
du régime représentatif et parlementaire, modelé sur
celui de la Grande-Bretagne, devait nécessairement influer sur les idées de Pétion, sur celles des hommes qu'il
chargea de préparer le projet de constitution et des
membres de l'assemblée de révision a.
oute, selon nous, que cette initiative accordée à son chef, de même que l'institution delà chambre
des représentans, furent empruntées aux dispositions de
la charte française de 1814. L'établissement, en France,
du régime représentatif et parlementaire, modelé sur
celui de la Grande-Bretagne, devait nécessairement influer sur les idées de Pétion, sur celles des hommes qu'il
chargea de préparer le projet de constitution et des
membres de l'assemblée de révision a. Peut-être Pétion considéra-t-il aussi que ce serait un
moyen de faire cesser entre les départemens, ce sentiment de jalousie, ces principes opposés qui avaient occasionné la guerre civile existante alors et la scission du
Sud, et qui tendaient à fractionner l'État, à l'affaiblir, à
dissoudre l'unité politique dont Haïti a essentiellement 1 Je dis, — selon les circonstances, — parce que les passions savent les exploiter. On
peut remarquer cependant, que la où les chambres législatives ont aussi l'initiative de
toutes les lois, il est rare qu'elles en fassent usage ; car elles ont ordinairement le bon
sens de laisser ce soin au pouvoir exécutif. 2 L'adoption du Code Napoléon, par ordre de Pétion, pendant les travaux de rassemblée
de révision, m'autorise a -supposer qu'il y eut imitation de la charte delSI-i. 202 ÉTUDES SÛR LHISTOIRE d'haÏTI. besoin. En localisant, pour ainsi dire, ces malheureuses
dispositions dans les communes, qui, par leurs représentans, participeraient désormais directement au gouvernement général de l'État, il pouvait espérer de rendre plus
difficile, sinon impossible, l'esprit d'isolement départemental, parla satisfaction donnée à un plus grand nombre
d'amours-propres ou d'ambitions individuelles. Nous verrons bientôt, dans son discours d'installation
à la présidence à vie, quels motifs il a donnés lui-même
aux grands changemens survenus par la révision du
pacte social. Mais pour nous qui étudions notre histoire
nationale sans préoccupation, comme sans rancune à
l'égard d'aucune individualité, c'est une question de savoir si, en outre du Sénat, Haïti avait encore besoin d'une
Chambre de représentais. Nous n'hésitons jamais à
émettre notre humble opinion et nos appréciations en
toutes matières ; il nous sera donc permis de traiter ici
cette question de haute importance. Indépendamment de l'imitation et des considérations
politiques que nous supposons ci-dessus, nous croyons
encore que la lutte qui s'était engagée entre l'ancien
sénat et Pétion influa sur l'institution de la chambre des
représentans, d'autant mieux que ce dernier laisse entrevoir ce motif dans son discours du 10 octobre suivant.
On avait vu le corps législatif forcé de céder au Président
d'Haïti, et l'on crut sans doute qu'en introduisant la
chambre dans le haut gouvernement de la République,
on pourrait éviter désormais un semblable conflit, parce
qu'en général les publicistes prétendent que la pondération du pouvoir politique est mieux assurée quand il
il est exercé par trois au lieu de deux corps \
d'autant mieux que ce dernier laisse entrevoir ce motif dans son discours du 10 octobre suivant.
On avait vu le corps législatif forcé de céder au Président
d'Haïti, et l'on crut sans doute qu'en introduisant la
chambre dans le haut gouvernement de la République,
on pourrait éviter désormais un semblable conflit, parce
qu'en général les publicistes prétendent que la pondération du pouvoir politique est mieux assurée quand il
il est exercé par trois au lieu de deux corps \ 1 Dans sa iellre du 13 mars 1843 el dans ses Mémoires publiés ensuite, B. Inginac affirm? [1816] CHAPITRE IV. 205 En théorie, cela paraît assez clair, parce qu'il est à
présumer que deux d'entre eux étant d'accord, le troisième doit leur céder. Mais dans la fcatique, il peut arriver aussi qu'un seul l'emporte sur les deux autres.
Dans l'un ou l'autre cas, si la raison domine, le pays en
profite : si c'est la passion qui agit, au contraire, alors
il y a trouble, agitation funeste. Ainsi, la théorie peut
être souvent en défaut, malgré toute l'apparence judicieuse de son raisonnement. Quelle avait été la cause essentielle de la lutte entre
les anciens sénateurs et Pétion ? Le dissentiment survenu entre eux sur la direction qu'il fallait donner à la
marche des affaires publiques, tout d'abord par rapport
au système agricole, aux finances, puis à la manière de
conduire la guerre civile. Nous croyons l'avoir prouvé
dans notre précédent volume. Les sénateurs partageaient, à l'égard de la guerre,
l'opinion commune, générale, à laquelle Pétion résistait,
quoique en principe le pouvoir exécutif doive la suivre :
de là ces tiraillemens incessans depuis 1807, qui aboutirent à l'ajournement du sénat et ensuite à la scission du
Sud. Dans cette lutte, c'était une question d'influence entre
les deux pouvoirs. Contrariés dans leurs vues, sans doute
patriotiques , les sénateurs dissidens se prévalurent
des dispositions de la constitution pour prétendre
à diriger les affaires. Mais Pétion, tenant à sa manière
de voir les choses du pays, à cette époque, voulut, que ce fut lui, le premier, qui émit la pensée de la création de la Chambre des représentai, aQn de pondérer le pouvoir du Président d'Haïti et du Sénat ; et il ajoute que l'exemple
de ce qui se passe en Angleterre surtout exerça de l'influence sur son esprit. Il était naturel
aussi que Pétion et les collaborateurs d'Inginac dans la commission fussent influencés par
les mêmes considérations. 204 ÉTUDES SUI\ L histoire d'haïti. avec plus de raison qu'eux, garder les attributions que
le sénat avait dû lui déléguer, malgré les termes de la
constitution, afin de gouverner la République selon ses
idées politiques. Eh bien ! une lutte semblable ne pouvait-elle pas se
produire entre lui, et le sénat et la chambre réunis dans
un même esprit, parles mêmes vues? Dans ce cas, croiton que Pétion eût sacrifié ses convictions pour céder à
ces deux corps? îl leur eût résisté autant qu'il résista au
sénat seul se faisant l'organe de l'opinion générale. Alors,
que serait devenue cette prétendue pondération du pouvoir politique?
iques. Eh bien ! une lutte semblable ne pouvait-elle pas se
produire entre lui, et le sénat et la chambre réunis dans
un même esprit, parles mêmes vues? Dans ce cas, croiton que Pétion eût sacrifié ses convictions pour céder à
ces deux corps? îl leur eût résisté autant qu'il résista au
sénat seul se faisant l'organe de l'opinion générale. Alors,
que serait devenue cette prétendue pondération du pouvoir politique? Vainement dirait-on qu'une telle hypothèse est inadmissible, à raison de l'influence dominante qu'exerçait
Pétion, de la confiance qu'il inspirait par sa sagesse,
surtout après la fin de la scission départementale du Sud :
en 1817, il se passa entre lui et le sénat un fait qui sera
relaté en son temps, dans lequel il fut prouvé que des
questions constitutionnelles pouvaient encore occasionner
une mésintelligence déplorable *. Si Pétion était exposé à se trouver en dissidence avec
le sénat dont la composition dépendrait désormais du
Président d'Haïti, d'après la constitution revisée, il serait
à plus forte raison dans ce cas à l'égard de la chambre
des rcpvéserifcans; car la formation de celle-ci dépendait
du peuple, et ses membres, ayant moins d'âge que ceux
du sénat, apporteraient naturellement plus de pétulance
et d'idées avancées dans l'exercice de leurs fonctions. Deux conditions étaient posées pour l'élection directe
des représentais dans les communes, parles citoyens t A l'occasion de l'élection du sénateur Larose. Cependant, les sénateurs qui firent opposition a Pétion avaient tous été nommés sous son influence. [1816] CHAPITRE IV. 205 réunis en assemblée : — être propriétaire et être âgé de
25 ans *. Quelque restreinte que fût la propriété, elle suffisait moyennant cet âge. Il était donc à présumer qu'avec
le temps, la plupart des jeunes hommes du pays rechercheraient la députation, comme un moyen de paraître
dans l'ordre politique, de se distinguer dans la société, et
surtout parceque l'art. 58 de la constitution étalait complaisamment les diverses attributions de la chambre 2.
Cet article disait bien aussi que : « l'autorité législative
« s'exerce par la chambre des Représentans concurrem-
« ment avec le sénat. » Mais le 60e venait ensuite proclamer que : « les Représentais des communes représen-
« tent la Nation entière, et ne peuvent recevoir aucun
« mandat particulier. » Bien qu'il s'expliquât assez pour
faire entendre aux représentans qu'ils ne devaient
apporter dans la chambre aucun esprit de localité, aucune
vue de leurs communes respectives, néanmoins sa première partie n'était propre qu'à enflammer les imaginations, qu'à exciter des prétentions outrées, comme si les
Sénateurs ne représentaient pas la Nation, comme si le
Président d'Haïti, premier magistrat de la République,
n'en était pas aussi un Représentant 3. 1 Les électeurs ne devaient avoir que l'âge de majorité, pour voter. Mais, quel était cet
âge? 21 ans, sans nul doute. Alors, la constitution réservait a la jeunesse studieuse un
grand rôle dans l'avenir. Cela parut si clair, qu'en 1834 une loi électorale fixa cet âge de
majorité a 23 ans, et mit quelques autres conditions pour l'électorat : la constitution portait déjà ses fruits, on l'avait reconnu dans les élections de 1832.
devaient avoir que l'âge de majorité, pour voter. Mais, quel était cet
âge? 21 ans, sans nul doute. Alors, la constitution réservait a la jeunesse studieuse un
grand rôle dans l'avenir. Cela parut si clair, qu'en 1834 une loi électorale fixa cet âge de
majorité a 23 ans, et mit quelques autres conditions pour l'électorat : la constitution portait déjà ses fruits, on l'avait reconnu dans les élections de 1832. 2 Dans le système de 1806 et par rapport a Christophe qu'on allait élire Président d'Haïti,
on avait jugé utile d'énumérer toutes les attributions du Sénat qui aurait dirigé effectivement
les affaires publiques. En revisant la constitution, on laissa la plupart de ces attributions
dans cet article 88 consacré a la Chambre des représentans, alors que le pouvoir dirigeant
était dévolu au Président d'Haïti, assisté dans bien des cas, des avis du Sénat qui devait
correspondre directement avec lui pour tout ce qui concernerait l'administration des affaires
publiques en général. 3 Les membres de la chambre étaient nommés directement par le peuple, dans les communes ; ils nommaient les sénateurs parmi les candidats proposés par le Président d'Haïti 208 études sur l'histoire d'haïti. En outre, de même que la création de la chambre était
une imitation du système représentatif de la France, il
était raisonnable de prévoir que ses membres seraient
entraînés , malgré eux, à imiter l'opposition parlementaire de ce pays. Rien n'était plus naturel, puisque les
journaux français étaient introduits en Haïti par les navires qui fréquentaient ses ports. Car notre indépendance
politique ne saurait nous affranchir des idées de toute
nature de cette ancienne métropole ; et, d'un autre côté,
l'institution d'une chambre de représentans a pour objet,
non-seulement de s'opposer aux abus, aux empiétemens
du pouvoir exécutif, s'il y a lieu, mais aussi d'en provoquer incessamment des mesures pour la meilleure administration de l'État. Nous pensons donc, qu'avant de fonder cette institution, on aurait dû songer préférablement à former des
hommes pour cette administration, qui pussent comprendre les besoins réels du pays par leur initiation à la
marche des affaires publiques ; car peut-être a-t-il été en
défaut sous ce rapport. D'après l'art. 224 de la constitution, on voit que dans
le système adopté en 1816, le grand juge qu'elle créa et le
secrétaire d'État des finances et même tous autres qui
auraient pu être nommés par la suite, étaient « les ora-
« teurs chargés de porter la parole, au nom du pouvoir
« exécutif, devant le sénat et la chambre des représen-
« tans des communes. » La constitution établissait donc le
régime parlementaire, pour introduire la discussion puet ce dernier, en cas de vacance, était nommé par le sénat. Donc, ils étaient tous des Représentais de la Nation, a des degrés différens. Le Président d'Haïti l'était bien certainement,
il personnifiait la Nation, a l'égard des puissances étrangères avec lesquelles il faisait des
traités: pouvait-on prétendre alors qu'il ne le fût pas aussi a l'intérieur, quand la constiUition lui déférait la direction de la société?
dernier, en cas de vacance, était nommé par le sénat. Donc, ils étaient tous des Représentais de la Nation, a des degrés différens. Le Président d'Haïti l'était bien certainement,
il personnifiait la Nation, a l'égard des puissances étrangères avec lesquelles il faisait des
traités: pouvait-on prétendre alors qu'il ne le fût pas aussi a l'intérieur, quand la constiUition lui déférait la direction de la société? [4846] CHAPITRE IV. 207 blique des projets de lois dans ces deux corps. C'est ce que
faisaient bien entendre aussi les articles 55 et 155, disant
que : « les projets sont dkcutés, adoptés ou rejetés par
a la chambre qui, dans les cas, motive son rejet. » Eh bien ! par ce motif même et par les autres considérations exposées ci-dessus, nous n'hésitons pas à dire
qu'à notre avis, la chambre des représentans fut une
institution prématurée pour la République, à cause du
peu de lumières réelles répandues dans la société ; c'està-dire, des connaissances pratiques des affaires de l'État.
On s'exposait ainsi à des discussions publiques propres
seulement à animer les passions déraisonnables, à provoquer un amour-propre immodéré et d'autant plus exalté,
que les orateurs seraient dans l'erreur sur les choses
mises en discussion. Si ceux du pouvoir exécutif se montraient au-dessous
de leur tâche, le gouvernement aurait perdu son prestige
aux yeux du peuple : ce qui eût été un grand danger pour
le pays. Aussi a-t-on vu la première session de la chambre
des représentans, en 1817, se passer entièrement sans
que ni le secrétaire d'État des finances, ni le grand juge
s'y soient présentés une seule fois, non plus qu'au sénat,
pour exposer les motifs des projets, discuter les nombreuses lois qui furent promulguées pendant cette année.
Et pourquoi? parce qu'on savait que le premier de ces
grands fonctionnaires surtout n'aurait pu soutenir une
discussion à l'avantage du gouvernement. Cet état de
choses s'est perpétué durant vingt-six ans, et par la
même cause, — à raison des personnages chargés de le
représenter devant la chambre ou le sénat *. I Dans les pages 60, 68, 77 et85de ses Mémoires, l'ex-secrétaire général Inginac a prétendu avoir constamment insisté pour que des orateurs du gouvernement comparussent 208 études sun l'histoire d'uaïti. Dirait-on, qu'alors le Président d'Haïti aurait dû appeler
dans les fonctions de grand juge et de secrétaire d'Éiat,
des hommes habiles à soutenir ses projets par la parole ?
Mais, combien en eût-il trouvé parmi ceux de cette génération qui était au pouvoir, qui avait fondé la patrie, et
qu'il ne pouvait écarter de tels emplois ? Si la discussion publique est sans contredit une condition nécessaire, inévitable de l'existence d'une chambre
de représentans, et que la force des choses obligea à faire
autrement que ne le prescrivait la constitution, mieux
valait donc laisser le sénat seul revêtu du pouvoir législatif, en continuant sa formation selon le système de
1806, par des candidats présentés par les assemblées
électorales des départemens, mais choisis parmi tous
les citoyens et non plus parmi les fonctionnaires '. Est-ce que la représentation nationale pouvait mieux
résider dans la chambre formée de membres élus dans les
communes, que dans le sénat composé de citoyens pris
dans les départemens? C'est le patriotisme éclairé qui la
constitue réellement, si, aux lumières qu'il possède, il
réunit les vertus sociales *.
des candidats présentés par les assemblées
électorales des départemens, mais choisis parmi tous
les citoyens et non plus parmi les fonctionnaires '. Est-ce que la représentation nationale pouvait mieux
résider dans la chambre formée de membres élus dans les
communes, que dans le sénat composé de citoyens pris
dans les départemens? C'est le patriotisme éclairé qui la
constitue réellement, si, aux lumières qu'il possède, il
réunit les vertus sociales *. Quoi qu'on puisse dire des idées que nous venons devant la chambre et le sénat, afin de discuter les lois, de donner des explications, etc.
Mais, a moins qu'il n'eût voulu violer la constitution, qui avait désigné pour cette fonction
le secrétaire d'État et le grand juge, — ou qu'il n'eût conseillé la révocation des citoyens
Imbert, Fresnel et Voltaire, cela devenait impossible : ils étaient propres aux grandes
charges qu'ils exerçaient, mais non pas a discuter en séance publique. 1 Dans ce système de 1806, un tiers des membres du sénat cessait d'y siéger tous les
trois ans ; les remplaçons y arrivaient avec les idées nouvelles de chacune de ces périodes,
mais ils y trouvaient aussi l'esprit de tradition dans les deux autres tiers en fonction : de
ce mélange devait naître l'esprit de conservation allié a celui de progrès. Tel était du
moins le but que se proposait d'atteindre la constitution de 1806. 2 Peut-être qu'un Conseil d'État, placé près du Président d'Haïti, eût produit de grands
avantages pour le pays, par l'examen calme de toutes les questions d'administration publique qui auraient pu motiver des projets de lois. Les membres d'un tel corps délibérant, [1816] CHAPITRE IV. 200 d'émettre, voyons comment se formait la chambre des
représentans des communes. Tous les cinq ans, elle se renouvelait intégralement.
Ses membres étaient rééligibles indéfiniment, et il y avait
incompatibilité entre leurs fonctions et toutes les fonctions publiques salariées par l'État, parce qu'ils devaient
recevoir une indemnité de leurs communes respectives
durant les trois mois de chaque session législative, et que
la constitution voulait qu'ils fussent entièrement indêpendans du Président d'Haïti qui nommait à tous les emplois publics. — Ils devaient jouir en outre de la garantie
constitutionnelle, de ne pouvoir être recherchés, accusés
ni jugés en aucun temps, pour leurs opinions émises
verbalement ou par écrit dans l'exercice de leurs fonctions. — Sujets aux actions civiles des citoyens, ils
étaient néanmoins à l'abri de la contrainte par corps que
les lois établissent pour dettes. — Pour faits criminels,
ils pouvaient être saisis en flagrant délit; mais toute
poursuite ultérieure cessait jusqu'à ce que la chambre,
avisée, eût pris connaissance des faits et ordonné la
mise en jugement pardevant une haute cour de justice.
— Hors le cas de flagrant délit qui donnait action aux
officiers de police judiciaire sur leurs personnes, pour tous
autres faits quelconques, la dénonciation ou la plainte
devait être portée à la chambre qui entendrait alors l'inculpé dans son sein, afin de décider ce qu'il y aurait lieu.
— Ils pouvaient être également accusés devant la chambre,
la chambre,
avisée, eût pris connaissance des faits et ordonné la
mise en jugement pardevant une haute cour de justice.
— Hors le cas de flagrant délit qui donnait action aux
officiers de police judiciaire sur leurs personnes, pour tous
autres faits quelconques, la dénonciation ou la plainte
devait être portée à la chambre qui entendrait alors l'inculpé dans son sein, afin de décider ce qu'il y aurait lieu.
— Ils pouvaient être également accusés devant la chambre, discutant à huis-clos, eussent acquis l'expérience des affaires ; de jeunes auditeurs s'y
seraient formés, pour être a leur tour appelé» utilement dans les plus hauts emplois: on
eût pu les prendre aussi dans les départemens. « Le meilleur gouvernement est celui qui se formule sur le besoin de l'époque. Une
« constitution doit être, non l'œuvre d'un homme, mais du temps, — l'œuvre de l'expé-
« rience et de la raison. » — Napoléon 1". T. VIII. 14 210 ÉTUDES SUR L'illSTOlllE d'hàÏTL s'il y avait lien, de tous les faits de trahison, de malversation, de manœuvre pour renverser la constitution et
d'attentat contre la sûreté intérieure de la République, et
c'était toujours à la chambre de décider oui ou non, pour
la poursuite des délits pardevant la haute cour de justice.
— L'accusation admise entraînait suspension des fonctions du représentant, son acquittement l'y faisait rentrer. Ainsi, par les conditions attachées à la nomination de
ses membres, la chambre des représentons restait entièrement indépendante du pouvoir exécutif; par les garanties et les immunités stipulées en leur faveur, cette
indépendance était assurée. Formée de citoyens pris par
les communes dans toutes les classes de la société, renouvelée intégralement tous les cinq ans, cette chambre
concentrait dans son sein tous les élémens populaires du
pays, et elle devait apporter dans l'exercice du pouvoir
législatif les idées nouvelles qui se feraient jour à chacune
de ces périodes, d'autant mieux que de jeunes hommes
de 25 ans y seraient naturellement enclins. On conçoit alors, et d'après nos observations présentées ci-dessus, que pour maintenir l'harmonie entre les
grands pouvoirs de l'État, il faudrait, de la part du Président d'Haïti surtout, — des lumières, de la capacité,
beaucoup de tact dans les affaires, un caractère conciliant, une prépondérance acquise par des antécédens
honorables qui inspirassent une grande confiance en lui,
une profonde estime pour sa personne. Pétion était certainement dans ces conditions ; mais
pouvait-on se flatter, espérer d'avoir toujours des hommes
comme lui pour être chefs de l'État ? Et croit-on même
que, s'il eût vécu davantage, il n'aurait pas perdu, en [1816] CHAPITRE IV. 2H vieillissant, tout son ascendant aux yeux de la jeune génération du pays? Dans un autre chapitre, on verra comment se passa la
session de 1817, celle où fut installée la chambre des
représentons des communes, et l'on pourra mieux juger
de ce que cette institution promettait pour l'avenir. Examinons également comment se formait le Sénat
d'après la nouvelle constitution, et quelles étaient ses
attributions particulières, indépendamment de celles
qu'il partageait avec la Chambre des représentais, dans
ïe vote des lois.
ration du pays? Dans un autre chapitre, on verra comment se passa la
session de 1817, celle où fut installée la chambre des
représentons des communes, et l'on pourra mieux juger
de ce que cette institution promettait pour l'avenir. Examinons également comment se formait le Sénat
d'après la nouvelle constitution, et quelles étaient ses
attributions particulières, indépendamment de celles
qu'il partageait avec la Chambre des représentais, dans
ïe vote des lois. Le sénat se composait d'un nombre fixe de 24 membres, nommés pour neuf ans, ayant au moins trente ans
accomplis. Tout citoyen pouvait prétendre à la charge de
sénateur , disait la constitution ; c'est-à-dire , y être
nommé, et cela par opposition à la constitution de 1 806,
qui exigeait de n'y appeler que des fonctionnaires civils
ou militaires, ou les citoyens qui auraient exercé de telles
fonctions. Les fonctions militaires seules restaient compatibles avec celles de sénateur. Pour remplir les vacances dans le sénat, le Président
d'Haïti adressait à la chambre des représentons une liste
de trois candidats pour chaque sénateur à élire, pris par
lui dans la généralité des citoyens, c'est-à-dire, sans être
astreint à les prendre dans chaque département *.» Parmi
ces trois candidats, la chambre en élisait un au scrutin 1 Auparavant, chaque département fournissait un nombre égal de sénateurs : leurs communes respectives étant désormais représentées a la chambre, on jugea sans doute que cela
suffisait et qu'il ne fallait pas gêner le choix du président dans ses candidats. Et qui sait si
la création de la chambre n'eut pas encore pour but, d'êviier la réunion des électeurs des
paroisses au chef-lieu de chaque département, pour y former les assemblées électorales
qui présentaient les candidats au sénatoriat ? L'exemple de ce qui avait eu lieu aux Caves,
"ii ISin, était de nature a prouver le danser de la formation de ces assemblées. 212 ÉTCDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. secret. Un sénateur dont les fonctions expiraient pouvait
être réélu à cette charge, mais après un intervalle de trois
années. Le sénat était permanent, à la différence delà chambre des représentans qui ne se réunissait que le 1er avril
de chaque année, pour rester en session durant trois mois
au plus, à moins que le Président d'Haïti ne la convoquât extraordinairement entre deux sessions. Cependant,
le sénat pouvait s'ajourner, hors le temps des sessions
législatives; et dans le cas d'ajournement, il laissait à la
capitale, où il siégeait comme la chambre,, un comité permanent chargé de le convoquerai! besoin. Toutes les fois qu'il se réunissait, il en informait le
Président d'Haïti par un message. Il le prévenait par la
même voie, ainsi que la chambre, des remplacemens qu'il
y avait à faire dans son sein, afin qu'ils y pourvussent.
La chambre, de son côté, correspondait avec le sénat
pour l'avertir des nominations qu'elle avait faites et pour
lui envoyer les lois qu'elle avait rendues ; [mais toute correspondance individuelle était interdite entre des représentans et des sénateurs, sur ce qui concernait les affaires publiques.
ident d'Haïti par un message. Il le prévenait par la
même voie, ainsi que la chambre, des remplacemens qu'il
y avait à faire dans son sein, afin qu'ils y pourvussent.
La chambre, de son côté, correspondait avec le sénat
pour l'avertir des nominations qu'elle avait faites et pour
lui envoyer les lois qu'elle avait rendues ; [mais toute correspondance individuelle était interdite entre des représentans et des sénateurs, sur ce qui concernait les affaires publiques. Ces deux branches du pouvoir législatif avaient encore,
l'une et l'autre, la faculté, le droit, d'appeler dans leur
sein, pour les entendre en comité général, à huis-clos,
le grand juge, les secrétaires d'État ou tous autres grands
fonctionnaires, sur les faits de leur administration ou de
l'inexécution des lois. S'il résultait de cette enquête la
preuve de leur malversation, dilapidation ou tout autre délit tendant à renverser la constitution, ou à compromettre la sûreté de l'État, et que ce fût le sénat qui
procédât contre eux, il devait rendre un décret portant [1816J CHAPITRE IV. 215 accusation et une proclamation pour convoquer la haute
cour de justice ; — si c'était la chambre, elle les accuserait
et demanderait au sénat la convocation de cette haute
cour pour qu'ils fussent jugés. Dans le cas de mise en accusation d'un représentant
par la chambre elle-même, elle devait aussi s'adresser au
sénat pour en obtenir la convocation de la haute cour de
justice, puisque celle-ci ne se formait qu'en vertu d'une
proclamation du sénat. Ce dernier corps avait la même
police sur ses propres membres, que la chambre des représentans sur les siens, et les sénateurs jouissaient des
mêmes garanties et immunités que les représentans. Le sénat et la chambre n'avaient pas la faculté de déléguer les pouvoirs qui leur étaient attribués par la constitution. Mais ils ne devaient non plus s'immiscer dans
les causes judiciaires, ni dans les attributions du pouvoir
exécutif. Le sénat avait des attributions particulières qui le mettaient plus souvent en rapport avec le Président d'Haïti,
et c'est pourquoi il était permanent. Il l'était encore,
parce que lui seul pouvait nommer le Président d'Haïti. Il correspondait avec le président, pour tout ce qui
pouvait concerner l'administration des affaires publiques
en général: ce qui faisait de ce corps une sorte de grand
conseil national, assistant le chef de l'État par ses avis.
Le sénat avait le pouvoir de sanctionner ou de rejeter
tous les traités de paix, d'alliance ou de commerce, qu'il
ferait, de même que les déclarations de guerre ; et par
là, le président était intéressé à le consulter préalablement. Ces relations fréquentes étaient propres à entretenir
entre eux une bonne entente, une harmonie au profit de 214 ÉTUDES SUR l/lIlS!OlUE DHAÏTÎ. la République, indépendamment de l'influence que la
constitution assurait au Président d'Haïti dans ce corps,
en lui attribuant le choix des candidats parmi lesquels la
chambre des représentans devait élire les sénateurs. Car,
bien que le président ne fût pas astreint à les choisir uniquement parmi les fonctionnaires publics ouïes citoyens
qui l'avaient été, il était prèsumahle que son choix tomberait sur la plupart d'entre eux, afin de récompenser
leurs services rendus au pays, et d'introduire au sénat des
personnes rompues aux affaires publiques, ayant l'expérience des choses. C'est la condition d'existence de tout
sénat; et parla, ce corps devait habituellement être composé d'hommes âgés.
int à les choisir uniquement parmi les fonctionnaires publics ouïes citoyens
qui l'avaient été, il était prèsumahle que son choix tomberait sur la plupart d'entre eux, afin de récompenser
leurs services rendus au pays, et d'introduire au sénat des
personnes rompues aux affaires publiques, ayant l'expérience des choses. C'est la condition d'existence de tout
sénat; et parla, ce corps devait habituellement être composé d'hommes âgés. Aussi voit-on que la révision du pacte fondamental disait dans un de ses articles : « Le sénat est chargé du
dépôt de la constitution. » Cette disposition ne pouvait
s'entendre, selon nous, uniquement du dépôt matériel de
cet acte ; mais aussi de la garde des institutions qu'il
avait créées, afin d'empêcher qu'elles ne fussent violées,
détruites. Ce corps devenait ainsi le pouvoir conservateur
de l'État, de la forme de son gouvernement, et le modérateur entre le Président d'Haïti et la chambre des représentans, en cas de conflit entre eux : conflit qui pouvait
naître de l'application ou interprétation des articles
constitutionnels, ou encore à l'occasion des lois qui nécessiteraient des votes d'impôts, etc. Cette question importante des impôts fit donner au
sénat une attribution spéciale dans la constitution, en
prévision de l'opposition que le pouvoir exécutif pouvait
rencontrer dans la chambre des représentans : c'était
« de décréter les sommes qui doivent être affectées à cha-
« que partie du service public, d'après le budget de âé- [1816] CHAPITRE IV. 215 « penses fourni par le secrétaire d'État (des finances). » Et d'un autre coté, il était dit : « La chambre des com-
« mîmes reçoit annuellement le compte rendu par le se-
« crétaîre d'État, qui lui est transmis par le Président
«d'Haïti, le débat, l'arrête et en ordonne la pubîi-
« cité. » Ces dispositions semblaient donc faire de la chambre
des représentais, un corps de simples enregistreurs de
faits accomplis en dehors de leur action, de leur influence. Cependant, deux autres articles de la constitution disaient, l'un : « Elle établit les contributions publiques,
« en détermine la nature, la quotité, la durée et le mode
« de perception ; » — l'autre : « Le président propose
« les lois, excepté celles qui regardent l'assiette, laquo-
« tité, la durée et le mode de perception des contribu-
« tions publiques, leur accroissement ou diminution: » La chambre des représentans avait ainsi, elle seule,
l'initiative des lois concernant les impôts, pour produire
des recettes, ïl semble alors que, pour la convaincre âe
la nécessité d'en établir, d'en voter, il aurait fallu lui
proposer, et non au sénat, le budget des dépenses publiques ; car, on s'exposait par là à la voir se refuser d'user
de son initiative, sans que ni le sénat ni le Président
d'Haïti, pussent l'y contraindre. Cette conséquence possible, sinon probable, fut si
bien comprise dès l'installation de la chambre des représentans, en 1817, que ce fut elle qui vota d'abord la
seule loi du budget des dépenses qui ait pan, sous l'empire
de la constitution de 1816, en y reconnaissant toutefois
qu'il appartenait au sénat de rendre un décret à ce sujet :
décret qu'il rendit dans la même forme que pour toutes 216 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI .
équence possible, sinon probable, fut si
bien comprise dès l'installation de la chambre des représentans, en 1817, que ce fut elle qui vota d'abord la
seule loi du budget des dépenses qui ait pan, sous l'empire
de la constitution de 1816, en y reconnaissant toutefois
qu'il appartenait au sénat de rendre un décret à ce sujet :
décret qu'il rendit dans la même forme que pour toutes 216 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI . les autres lois, à la suite de celle-là, tandis que c'était à
lui seul de voter le budget. Il nous reste à examiner l'organisation du pouvoir exécutif et les attributions déléguées au Président
d'Haïti. Ce premier magistrat de la République n'était plus
temporaire, comme dans le système de 1806, mais nommé
à vie. On a vu surgir de la scission du Sud l'idée de ce
changement important : idée exprimée par le général
Borgella avec une loyauté patriotique, au moment de sa
soumission à Pétion, comme le plus utile moyen de faire
cesser les divisions politiques nées de l'ambition de parvenir à la présidence de la République. L'expérience est
venue ensuite prouver la convenance, la justesse de cette
pensée, qui a porté d'heureux fruits pour le pays, quelles
que soient les opinions contraires. Le serment imposé désormais au Président d'Haïti consistait : « à jurer à la nation de remplir fidèlement son of-
« fice, de maintenir de tout son pouvoir la constitution,
« de respecter et de faire respecter les droits et l'indé-
« pendance du peuple haïtien. » On sent qu'un tel serment fut rédigé, à raison des circonstances nouvelles
survenues depuis la paix générale en Europe, depuis la
tentative faite par la France pour restaurer son autorité
dans le pays. Si les représentans pouvaient être âgés de 25 ans, les
sénateurs, de oO ans, la nouvelle constitution, comme la
précédente, exigea 55 ans pour être élu Président d'Haïti,
parce qu'il faut plus de maturité dans une telle fonction*. 1 Aucune condition d'âge ni autres n'étaient imposées par rapport aux secrétaires d'Élat,
au grand juge et au secrétaire général : ce qui laissait au Président d'Haïti la faculté ds [1816] CHAPITRE IV. 217 Tout citoyen de la République y était éligible : ce qui différait de la première constitution qui prescrivait de ne
nommer le chef de l'État, que parmi les citoyens qui auraient été ou qui seraient membres du sénat ou secrétaires d'État. Le Président d'Haïti conservait les anciennes attributions prévues dans la constitution de \ 806, — de pourvoir, d'après la loi, à la sûreté extérieure et intérieure de
l'État ; de faire des proclamations conformes aux lois et
pour leur exécution ; de commander la force armée de
terre et de mer ; de surveiller et assurer l'exécution des
lois dans les tribunaux, pardes commissaires du gouvernement ; de surveiller la perception et le versement des
contributions, en donnant tous les ordres à cet effet ;
de décerner des mandats d'arrêt contre tous auteurs ou
complices de conspirations dont il apprendrait l'existence,
sous la condition de les renvoyer aux tribunaux compétens pour être jugés.
is et
pour leur exécution ; de commander la force armée de
terre et de mer ; de surveiller et assurer l'exécution des
lois dans les tribunaux, pardes commissaires du gouvernement ; de surveiller la perception et le versement des
contributions, en donnant tous les ordres à cet effet ;
de décerner des mandats d'arrêt contre tous auteurs ou
complices de conspirations dont il apprendrait l'existence,
sous la condition de les renvoyer aux tribunaux compétens pour être jugés. Mais il avait de plus, par la constitution de 1816, ainsi
qu'on l'a vu déjà, l'initiative de toutes les lois, autres que
celles relatives aux contributions ou impôts publics. Il
rédigeait ses projets ou propositions en articles, et en
tout état de discussion de ces projets, il pouvait les retirer, sauf à les modifier et reproduire à une autre session. La constitution confirma les pouvoirs que le sénat
avait donnés au Président d'Haïti, en 1807, en lui attribuant « la nomination à tous les emplois civils et mili-
« taires ; le droit d'entretenir les relations internatioles choisir parmi tous les citoyens qui feraient preuve de quelques talens, sauf les égards
qu'il devait aux hommes delà génération qui avait conquis le pays; et avec lesquels il
fallut toujours compter. 218 ÉTUDES SLR L'HISTOIRE D'HAÏTI. « nales; de faire tous traités de commerce, d'alliance et
«r de paix, de déclarer la guerre, sous la réserve de la
c sanction de ces derniers actes parle sénat, qui pouvait
« la refuser. » Tous agents de la République près les
puissances étrangères étaient aussi à la nomination du
Président d'Haïti, qui pouvait les révoquer à volonté. La charge de Secrétaire général, déjà créée en 1807,
mais restée vacante depuis longtemps, fut instituée
constituîionnellement pour être exercée par un grand
fonctionnaire occupé du travail personnel du président. Enfin, la constitution accorda au Président d Haïti, le
droit de désigner le citoyen qui devait lui succéder, en
consignant son choix dans une lettre autographe cachetée,
adressée au sénat et mise dans une cassette à double
serrure, déposée au palais de ce corps. L'une des clés
devait rester entre les mains du Président d'Haïti qui
pourrait changer son choix à volonté, l'autre entre les
mains du président du sénat. A la mort du Président
d'Haïti, le sénat ferait l'ouverture de la lettre, et il aurait
le droit de rejeter ou d'admettre le citoyen désigné pour
remplacer le défunt : dans le premier cas, il procéderait
à un autre choix ; dans le dernier, il proclamerait le successeur désigné par le précédent Président d'Haïti l. Cette dernière et importante attribution était la même
qui fut donnée à Toussaint Louverture, à Dessalines et à
Christophe, par les actes constitutionnels publiés sous
leurs gouvernemens respectifs. Quelles que soient les idées de stabilité qui l'inspirèrent,
pour assurer le sort de la République dans une telle cir1 Au fait, le droit de désigner son successeur n'était que la faculté de le proposer au
sénat, puisque ce corps pouvait rejeter ce choix. Mais il y avait un danger h cela : un
général influent suif l'armée aurait pu se prévaloir de cette désignation pour prendre le
pouvoir, malgré le rejet du sénat.
Quelles que soient les idées de stabilité qui l'inspirèrent,
pour assurer le sort de la République dans une telle cir1 Au fait, le droit de désigner son successeur n'était que la faculté de le proposer au
sénat, puisque ce corps pouvait rejeter ce choix. Mais il y avait un danger h cela : un
général influent suif l'armée aurait pu se prévaloir de cette désignation pour prendre le
pouvoir, malgré le rejet du sénat. [1816] CHAPITRE IV. 219 constance, nous n'hésitons pas à désapprouver celte
délégation du pouvoir national en faveur du chef de
l'Etat, même en faveur de Pétion dont nous admirons le
plus la sagesse politique, le patriotisme éclairé, le généreux dévouement à son pays \ Nous concevons et approuvons l'élection à vie du Président d'Haïti, par une infinité de considérations qui se
rattachent au tempérament, au caractère, à l'état
moral du peuple haïtien, etc. ; mais nous ne saurions
voir du même œil le droit qui lui fut accordé de désigner
son successeur, surtout lorsque la constitution disposait
ainsi en faveur de tous autres chefs qui succéderaient au
Fondateur de la République. C'était pousser trop loin la
crainte des perturbations politiques, détruire toute émulation généreuse parmi les citoyeus pour se recommander
à l'estime publique et mériter son suffrage, et inspirer
à un successeur désigné l'idée qu'il ne devait rien à la volonté nationale. Dans un État républicain ,i\ faut que le chef du gouvernement sache et se rappelle chaque jour, qu'il tient son
pouvoir de cette volonté qui se manifeste par le corps
chargé de nommer à un tel office ; et mieux vaut laisser
à chacun cette louable présomption de s'en croire digne
par une conduite qui puisse être remarquée. Sans doute, dans un tel État, on voit beaucoup de ces
ambitions vulgaires qui n'aspirent à gouverner que pour
leur intérêt personnel ; mais le vrai mérite se découvre
toujours, — à moins qu'un pays ne se trouve dans ces 1 T. Louveiture el Dessalines n'ont pas eu le temps de choisir leur successeur; Pétion
n'a pas usé de ce droit ; Christophe avait un héritier de son trône qui a péri, comme lui,
de mort violente; enfin, Boyer a donné sa démission au moment où il allait être renversé.
L'expérience a donc prouvé la vanité d'une telle disposition. 220 ETUDES SURL HISTOIRE D HAÏTI. temps de déceptions politiques où ii n'a pas la liberté de
choisir un chef digne de lui. A côté de cette espèce d'abdication du pouvoir donné
au sénat seul de nommer le Président d'Haïti, — « toute
« autre nomination étant illégale et attentatoire à la
« constitution, » disait l'art. 123; — quoique ce corps
restât libre néanmoins d'admettre ou de rejeter le choix
fait par le chef de l'État, d'un citoyen pour lui succéder
(art. 166), voyons encore quelle était la haute attribution
accordée au sénat, par rapport au président en fonction.
donné
au sénat seul de nommer le Président d'Haïti, — « toute
« autre nomination étant illégale et attentatoire à la
« constitution, » disait l'art. 123; — quoique ce corps
restât libre néanmoins d'admettre ou de rejeter le choix
fait par le chef de l'État, d'un citoyen pour lui succéder
(art. 166), voyons encore quelle était la haute attribution
accordée au sénat, par rapport au président en fonction. « Art. 163. Au sénat seul il appartient d'examiner et
« de décréter la culpabilité du Président d'Haïti. » « Art. 205. Il y aura une haute cour de justice pour
« juger les accusations admises parle corps législatif, soit
« contre ses propres membres, soit contre le Président
« d'Haïti, ou contre le ou les secrétaires d'État ou tous
« autres grands fonctionnaires publics. » « Art. 121. Le sénat correspond directement avec le
« Président d'Haïti pour tout ce qui intéresse l'adminis-
« tration des affaires publiques en général ; mais ne
« peut, en aucun cas, l'appeler dans son sein pour faits
« de son administration. » « Art. 225. Le secrétaire d'État (ou les) et le grand
« juge sont respectivement responsables de l'inexécution
« des lois rendues par le corps législatif, ainsi que des
« actes du pouvoir exécutif. » « Art. 141 . Le pouvoir exécutif est délégué à un magis-
« tratqui prend le titre de Président d'Haïti. j> Si le pouvoir exécutif était exercé par le Président
d'Haïti ; si les secrétaires d'État (le grand juge était celui
de la justice) restaient responsables .des actes de ce pou- [1816] CHAPITRE IV. 221 voir; si, dans aucun cas, le sénat n'avait pas le droit
d'appeler le Président d'Haïti dans son sein, pour faits
de l'administration de ce chef : comment le sénat auraitil pu examiner ce qui donnerait lieu à accusation contre
le président, afin qu'il fût jugé par la haute cour de justice? Pour procéder à un tel examen et se convaincre de
la nécessité de décréter sa culpabilité, — ou plutôt sa mise
en accusation, — il eût fallu l'entendre en l'appelant dans
le sein du sénat ; car ce corps ne devait pas émettre un
acte d'accusation contre lui sur la seule correspondance
entretenue entre eux. Nous croyons qu'il suffit de ces remarques pour prouver l'incohérence qui existait entre ces différens articles,
l'impossibilité d'atteindre le but de la constitution ; car
elle voulait évidemment que l'on comprît que le Président
d'Haïti, premier magistrat de la République, ne pouvait
être ni irresponsable, ni inviolable, en vertu du principe
posé dans l'art. 32 : « la responsabilité individuelle est
« formellement attachée à toutes les fonctions publi-
« ques. » Eh bien ! en présence de dispositions aussi incohérentes, il ne restait plus que la voie révolutionnaire,
semée de dangers pour le pays. Car, n'était-ce pas, en
droit constitutionnel, établir la possibilité du renouvellement du fait scandaleux et démagogique passé dans la
séance du sénat, le M décembre 1808? Dès lors, la constitution avertissait le Président d'Haïti
de se prémunir contre tout attentat à son pouvoir; et il
est probable qu'il y prendrait garde et que, ayant la force
armée sous ses ordres, au moindre signe d'opposition factieuse qui se manifesterait dans le sénat, il tenterait luimême de l'opprimer.
lement du fait scandaleux et démagogique passé dans la
séance du sénat, le M décembre 1808? Dès lors, la constitution avertissait le Président d'Haïti
de se prémunir contre tout attentat à son pouvoir; et il
est probable qu'il y prendrait garde et que, ayant la force
armée sous ses ordres, au moindre signe d'opposition factieuse qui se manifesterait dans le sénat, il tenterait luimême de l'opprimer. â22 études sur l'histoire d'iiaïti. Sans doute, on peut objecter à cela que, par sa formation, sa composition, le sénat ne pouvait guère être
désormais en opposition au Président d'Haïti ; qu'il devait
au contraire être plus porté aie soutenir, puisque les sénateurs étaient nommés d'après le choix que le président faisait d'eux parmi les citoyens et plus encore parmi
les fonctionnaires publics. Ce mode de nomination donnait, en effet, une grande influence au président sur le
sénat, par l'espoir que ses membres devaient avoir d'obtenir de nouveaux emplois , après l'expiration de leurs
fonctions sénatoriales. Nous reconnaissons toute la valeur de cette objection ,
mais il n'est pas moins vrai que dans les dispositions de la
constitution de 1846, se trouvait un germe de révolution
ou d'oppression, selon les circonstances. A notre avis, cette constitution n'était donc pas un
modèle de perfection '. Néanmoins, si les hommes appelés à fonctionner dans les hautes positions législatives
et executives se pénétraient bien de l'état réel du pays,
rien n'eût pu empêcher cet acte de lui procurer tous les
avantages désirables. Pour obtenir de tels résultats, dont
la réalisation dépendait de tous les conservateurs, il aurait
fallu que les pouvoirs politiques sussent se garder de
toute présomption, et de toutes préventions les uns envers
les autres; car c'était le seul moyen de préserver la pa1 Je sais que, parmi mes concitoyens, il y en a qui seront tentésde m'opposer a te sujet
la discussion soutenue, en 1842, sur le journal le Temps, a propos de la constitution de
4816. Mais d'abord, je puis déclarer ici que ce n'est pas moi qui soutins cette discussion ;
que j'y adhérai cependant et j'y adhère encore, parce qu'il s'agissait de défendre la mémoire de Pétion de l'imputation « d'avoir glissé dans la constitution un absolutisme domi-
« nant et exclusif. » Ensuite, dans le n° 26 du Temps, du 4 août, l'auteur de cette discussion avait reconnu lui-même que cette constitution « avait des vices d'organisation, n'était
« point pxemple d'imperfections. » [1816] CHAPITRE IV. 223 trie commune de ces secousses violentes qui ébranlent
l'ordre social, comme les ouragans et les tremblemens de
terre bouleversent le sol, et à la suite desquelles arrivent
presque toujours, et l'anarchie et le despotisme si faciles
à dégénérer en tyrannie. Après l'organisation et les attributions du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, la révision statua sur celles
du pouvoir judiciaire suivant les mêmes principes qui furent établis en 1806.
es qui ébranlent
l'ordre social, comme les ouragans et les tremblemens de
terre bouleversent le sol, et à la suite desquelles arrivent
presque toujours, et l'anarchie et le despotisme si faciles
à dégénérer en tyrannie. Après l'organisation et les attributions du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, la révision statua sur celles
du pouvoir judiciaire suivant les mêmes principes qui furent établis en 1806. Le Grand juge, vrai secrétaire d'État, fut chargé de
cette administration. Les idées judicieuses émises en 1808
par Daumec, membre de la commission qui prépara la
constitution, furent appliquées dans la révision. Les juges ne devaient point s'immiscer dans l'exercice
du pouvoir législatif, ni faire aucun règlement ayant force
de loi. — Ils ne pouvaient ni arrêter ni suspendre l'exécution d'aucune loi, ni citer devant eux les administrateurs (finances et autres) pour raisons (ou faits) de leur
fonction. — Nul citoyen ne devait être distrait des juges
que la loi lui assigne, par aucune commission, ni par
d'autres attributions que celles qu'une loi antérieure aurait déterminées. — Les juges ne pouvaient être destitués que pour forfaiture légalement jugée, ni suspendus
que par une accusation admise, etc. Un tribunal de cassation fut institué pour former la
jurisprudence delà République : son organisation et ses
attributions allaient être fixées par une loi. La haute cour de justice devait être composée de quinze
menjbres au moins, désignés au sort dans les tribunaux
civils de tous les départemens; elle serait présidée par le
grand juge, à moins qu'il ne fût lui-même en état d'ac224 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. cusation, et dans ce cas, le Président d'Haïti désignerait,
parmi les grands fonctionnaires, celui qui la présiderait. Les titres de la constitution relatifs à la force armée,
à l'agriculture et au commerce, aux secrétaires d'État et
à la révision de la constitution, restaient les mêmes qu'en
\ 806. Néanmoins, à l'égard de l'agriculture, la constitution nouvelle ajouta : « Son accroissement et sa durée dé-
« pendent uniquement de la confiance et de h justice qui
« doivent réciproquement exister entre le propriétaire et
« le cultivateur. » Et à l'égard du commerce : « La
« personne des Étrangers, ainsi que leurs établissemens
« de commerce, sont placés sous la loyauté et la sauve-
« garde de la nation. »
806. Néanmoins, à l'égard de l'agriculture, la constitution nouvelle ajouta : « Son accroissement et sa durée dé-
« pendent uniquement de la confiance et de h justice qui
« doivent réciproquement exister entre le propriétaire et
« le cultivateur. » Et à l'égard du commerce : « La
« personne des Étrangers, ainsi que leurs établissemens
« de commerce, sont placés sous la loyauté et la sauve-
« garde de la nation. » Ces deux dispositions étaient tout-a-fait convenables
dans le pacte fondamental. Il fallait donner des garanties
aux Étrangers, et pénétrer les propriétaires et les cultivateurs de la nécessité d'être justes, pour être confians
les uns envers les autres. Publication de la constitution. — Des commissaires français arrivent au Port-au-Princè. — Ils ouvrent une correspondance avec Pétion et se rendent sur les côtes du Nord. —
Christophe ne répond pas a leurs lettres. — Élection de Pétion a la présidence a vie. —
Discours, prestation de serment et installation du Président d'Haïti. — Il nomme Imbert,
Secrétaire d'État; Sabourin, Grand juge ; Inginac, Secrétaire général. — S.Bolivar revient en fugitif: causes de ses revers. — Il adresse une lettre a Pétion. — De nouveaux
secours lui sont accordés, et il retourne au Venezuela. — Le général Mina, allant
auprès des Indépendans du Mexique, passe au Port-au-Prince où il est accueilli par
Pétion. — Billaud-Varenne et d'autres étrangers se réfugient dans la République. —
Les commissaires français reviennent au Port-au-Prince, et continuent leur négociation
avec Pétion. — Leur mission tend a faire reconnaître la souveraineté du Roi de France. — Pétion s'y refuse. — Réflexions a ce sujet. — Les commissaires repartent pour la
France. — Proclamation du Président d'Haïti et publication des pièces de la négociation. — Christophe publie une Déclaration royale et d'autres documens. — Substance du
rapport des commissaires au gouvernement français. — Avis du Secrétaire général,
annonçant que les ports d'Autriche sont ouverts au commerce haïtien. — Circulaire du
Grand juge aux membres du corps judiciaire. — Avis du Secrétaire d'État sur le cabotage
réservé aux Haïtiens. — Pétion fonde le lycée national du Port-au-Prince pour les
jeunes garçons, et un pensionnat pour les jeunes filles. — Ses vues a l'égard de l'instruction publique. — Des Quakers américains viennent au Port-au-Prince où ils prêchent
la doctrine évaiigélique. La constitution revisée ne fut imprimée qu'à la fin de
septembre. Envoyée alors aux autorités civiles et militaires, elles la publièrent avec pompes dans toutes les
communes : cet acte ouvrait une nouvelle ère pour ces
communes, puisque désormais leurs représentais participeraient au gouvernement de la République. Aussi la T. VIII. la 226 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. constitution fut-elle accueillie partout avec la plus grande
satisfaction * .
La constitution revisée ne fut imprimée qu'à la fin de
septembre. Envoyée alors aux autorités civiles et militaires, elles la publièrent avec pompes dans toutes les
communes : cet acte ouvrait une nouvelle ère pour ces
communes, puisque désormais leurs représentais participeraient au gouvernement de la République. Aussi la T. VIII. la 226 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. constitution fut-elle accueillie partout avec la plus grande
satisfaction * . Peu de jours après, deux navires de guerre français
atteignaient les atlérages d'Haïti : la frégate la Flore et
le brig le Railleur. Us avaient à leur bord des commissaires nommés cette fois par une ordonnance de
Louis XVIII, en date du 24 juillet et contre-signée par
le comte Dubouchage, ministre de la marine et des colonies. Ces commissaires étaient : le vicomte de Fontanges,
lieutenant général, et le conseiller d'État Esmangart. Un
troisième avait été nommé, — le capitaine de vaisseau Du
Pelit-Thouars; mais il mourut en mer, peu après le départ des navires de Brest. Il y avait de plus deux commissaires-suppléans : le colonel Jouette, et Cotelle Laboulaterie, procureur du roi à un tribunal civil de France.
Le sieur Laujon était secrétaire général de cette commission 2. Tous les membres qui la formaient étaient d'anciens
colons de Saint-Domingue ; mais, comme on les chargeait de séduire les Haïtiens , on leur adjoignit quelques
autres hommes dans ce but. C'étaient : Hercule Dominge,
un Noir né à la Martinique, chef d'escadron en retraite ; 1 Le 20 septembre, le général Marion prononça un discours a l'occasion de la publication
de cet acte aux Cayes ; il dit : « qu'il offrait aux citoyens une juste distribution entre les
« pouwirs constitués de l'État, pour leur éviter ces chocs dangereux qui menacent tou-
« jours le corps social, lorsqu'on s'écarte de l 'équilibre des pouvoirs, etc. a Ainsi, le souvenir de la lutte entre le Sénat et Pétion contribua beaucoup a l'établissement de la Chambre des représentais ; mais personne ne sembla en prévoir une entre celte
chambre et le Président d'Haïti. 2 En 1805 et 1814, M. Laujon avait publié des brochures où il proposait des plans de
conquête contre Haïti. Secrétaire de la commission, il était bien placé pour convaincre les
Haïtiens de la nécessité de se soumettre a la France. Mais, de même que Dravermann, il
fut converti a d'autres idées : l'année suivante, il revint avec des marchandises et finit par
•se faire une assez belle fortune dans son commerce. [1816] CHAPITRE v. 227 Ledué, un Mulâtre de Léogane, ancien capitaine d'artillerie de la Légion de l'Ouest ; Noël Delor, chef d'escadron,
et Foumier, deux autres Mulâtres dont nous ignorons
l'origine : ce dernier venait en qualité d'aide-copiste du
secrétaire général. Dans la prévision du succès qu'il désirait, le gouvernement français remit au chef de la commission, 1000
croix du Lis, 10 croix de Saint-Louis, et 1 2 croix de la
Légion d'Honneur à l'effigie de Henri IV, pour être distribuées aux généraux et aux principaux fonctionnaires
Haïtiens qui se laisseraient prendre à cette amorce. Il
est probable que les croix données par Henry 1er à la noblesse du Nord en fournirent l'idée.
prévision du succès qu'il désirait, le gouvernement français remit au chef de la commission, 1000
croix du Lis, 10 croix de Saint-Louis, et 1 2 croix de la
Légion d'Honneur à l'effigie de Henri IV, pour être distribuées aux généraux et aux principaux fonctionnaires
Haïtiens qui se laisseraient prendre à cette amorce. Il
est probable que les croix données par Henry 1er à la noblesse du Nord en fournirent l'idée. Afin de mieux prouver aux Haïtiens qu'ils pourraient
rétendre à ces distinctions, à raison des services qu'ils
rendraient, le vicomte de Fontanges commença par décorer Hercule de l'une des croix de la Légion d'Honneur.
Du reste, il l'avait méritée depuis longtemps, pour avoir
apporté au général Leclerc, la loi du 30 mai 1802 qui rétablit l'esclavage i . Étant en mer, le 2 octobre, MM. de Fontanges et Esmangart écrivirent une lettre adressée « A Monsieur le
général Pétion, » qu'ils firent porter au Port-au-Prince
par le Railleur, sousle commandement de M.Bégon, autre
colon : ce brig y entra le 4. Les chevaliers de Jouette et
Hercule furent chargés de remettre la lettre à Pétion : ils
étaient accompagnés de Ledué qui, ayant servi sous ses
ordres, se montra très-officieux en cette circonstance 2.
Cette dépêche annonçait une mission pacifique ; ainsi : 1 Voyez le Manifeste publié par Christophe, en 1814. Il affirme ce fait dont il a eu connaissance au Cap où il se trouvait avec le général Leclerc. 2 Ledué avait épousé une ancienne comtesse en France. Il se crut appelé à jouer un rfllf 2:28 études sur l'histoire d'iiaïti. « Sa Majesté était douloureusement affectée du retard
« mis par ses enfans de Saint-Domingue à arborer son
« drapeau qu'ils avaient longtemps défendu avec courage,
« car ils ne lui étaient pas moins chers que ceux que ce
« bon Prince avait retrouvés en Europe. Les tentatives
« criminelles de l'Usurpateur et les maux qu'elles ont oc-
« casionnés, avaient retardé l'exécution des projets du
« Roi (pendant le règne des Cent- Jours qui fit avorter
« l'expédition contre Haïti), et il n'ignorait pas que si
« d'une part les habitans de cette île avaient constam-
<r ment résisté à l'usurpation , ils n'avaient pas montré
« moins de courage quand ils s étaient crus menacés d'une
cf domination étrangère (celle des Anglais appelés par les
«colons au nom du Roi Votre vieux, votre ancien
« Général, — le vicomte de Fontanges, — celui sous les
« ordres duquel vous et vos compatriotes avez défendu
« avec honneur la cause du Roi, quand des sujets parju-
« res (des colons) osaient l'attaquer, est le chef de cette
« mission toute pacifique... » Pour comprendre cette dernière phrase, il faut se rappeler que le vicomte de Fontanges avait été le médiateur
delà coalition formée en avril 1792, dans l'Artibonite où
il avait ses propriétés, entre les blancs contre-révolutionnaires et les affranchis : coalition qui eut lieu par les soins
de Pinchinat, afin de pouvoir résister à l'assemblée coloniale du Cap et à Borel, l'un de ses membres, qui, de
concert avec Dumontellier, commettait mille atrocités sur
cette dernière phrase, il faut se rappeler que le vicomte de Fontanges avait été le médiateur
delà coalition formée en avril 1792, dans l'Artibonite où
il avait ses propriétés, entre les blancs contre-révolutionnaires et les affranchis : coalition qui eut lieu par les soins
de Pinchinat, afin de pouvoir résister à l'assemblée coloniale du Cap et à Borel, l'un de ses membres, qui, de
concert avec Dumontellier, commettait mille atrocités sur important en cette circonstance ; mais il comprit, comme Laujon, qu'il valait mieux revenir
faire le commerce a Haïti. Lui et sa femme y moururent quelques années après. C'est en 1816 que revinrent aussi l'adjudant-général Lechat et son fils, et le colonel Louis
Labelinais. Quoiqu'ils eussent servi avec Christophe, sous Toussaint Louverture, ils
aimèrent mieux se rendre dans la République. Pétion les accueillit et les maintint dans
leurs gracies militaires : il nomma Lechat ftls officier du génie. [1816] chapitre v. 229 les affranchis k. Mais alors, Pétion était dans l'Ouest et
ne s'était nullement trouvé sous les ordres du noble vicomte. Celui-ci ne rappelait ce fait, aussi vieux que lui,
qu'afin de faire entendre à Pétion qu'il pourrait se concerter de nouveau avec les hommes de couleur pour replacer l'ancien Saint-Domingue sous les lois de la France,
redevenue royaliste. Le 6 octobre, le président répondit à la lettre des commissaires avec sa modération habituelle. Il convint que
* lui et ses concitoyens avaient défendu le drapeau fran-
<r çais (le drapeau tricolore) avec beaucoup de courage et
« un dévouement sans bornes » ; mais il rappela aussi
la conduite qu'on avait tenue à leur égard: ce qui nécessita la formation d'un peuple nouveau, érigeant une République qui se gouvernait par ses propres lois. Il parla
des efforts que faisait la Grande-Bretagne pour faire cesser le honteux et barbare trafic de la traite des noirs, et
de laréserve que S. M. Très-Chrétienne avait faite de le
continuer pendant cinq années, à la suggestion des colons dont la méchanceté, les écrits et les libelles incendiaires prouvaient, qu'auteurs de leurs propres maux, ils
étaient des êtres incorrigibles 2. A ce sujet, il rappela les
faits relatifs à la mission de D. Lavaysse et consorts, envoyés à Haïti par un ministre-colon influent auprès de
Louis XVIII. Enfin, Pétion termina sa réponse en disant
aux commissaires français, qu'ils trouveraient dans la 1 Voyez 1. 1" de cet ouvrage, pages 3G6 et 367. 2 M. Laujon prit sans doute sa part dans ces reproches si fondés. Dans l'ancien régime,
il était membre du conseil supérieur de Saint-Domingue. On verra que par la suite et a la
faveur de son commerce, il fut tellement converti a des idées d'arrangement entre la France
et Haïti, qu'il devint un intermédiaire pour y arriver, étant une sorte d'agent de M. Esmajigart qui y contribua le plus. Nous avons acquis la preuve que ce dernier était animé de
sentimcns aussi concilians qu'honorables, et nous dirons plus lard ce qu'il lit.
du conseil supérieur de Saint-Domingue. On verra que par la suite et a la
faveur de son commerce, il fut tellement converti a des idées d'arrangement entre la France
et Haïti, qu'il devint un intermédiaire pour y arriver, étant une sorte d'agent de M. Esmajigart qui y contribua le plus. Nous avons acquis la preuve que ce dernier était animé de
sentimcns aussi concilians qu'honorables, et nous dirons plus lard ce qu'il lit. 250 études sur l'histoire d'haiti. République toute la sécurité commandée par le droit des
gens, et « qu'établi par la nation, le garant et non Var-
« litre de ses destinées, il recevrait en son nom les pro-
« positions qui concerneraient son bonheur et ses droits,
« en se conformant à l'exercice des pouvoirs qu'elle lui
« avait confiés. » La Flore et le Railleur étaient déjà dans la rade du
Port-au-Prince. Étant à bord, les commissaires adressèrent à Pétion une deuxième lettre avec une copie en
forme, de l'ordonnance royale en vertu de laquelle ils venaient remplir leur mission. Cet acte disait: « La colonie de Saint-Domingue a particulièrement
« fixé notre attention. Nous avons reconnu qu'il était
« utile d'y envoyer des commissaires , pour calmer les
« inquiétudes que les habitans de cette île peuvent avoir
u sur leur situation ; faire cesser leur incertitude, déter-
« miner leur avenir, légitimer les changemens que les
« événemens peuvent avoir rendus nécessaires, et spé-
« cialement ceux qui tendent à améliorer le sort de nos
« sujets. Nos commissaires s'entendront avec les admi-
« nistrateurs actuels, sur tout ce qui tient à la législa-
« tion de la colonie, au régime intérieur et d'ordre
« public, aux fonctionnaires civils et militaires, à l'état
« des personnes et au rétablissement des relations com-
« merciales avec la métropole. Ils nous désigneront
« ceux de nos sujets qui se sont rendus dignes de notre
« bienveillance, et qui auront mérité des récompenses
« par leur attachement et leur fidélité à notre per-
« sonne. » Aussitôt après l'envoi de cette ordonnance, les commissaires et leur suite débarquèrent au port ; ils y furent
reçus par les officiers de la place, et accompagnés au pa- [1816] CHAPITRE V, 251 lais de la présidence où Pétion leur fit un accueil distingué, en présence de généraux et de fonctionnaires appelés expressément. Dans cette présentation, ils demandèrent une audience au président qui la leur promit l. Elle eut lieu le 8 octobre dans la soirée, après un
échange de lettres où, d'une part, les commissaires consentaient d'avance à être reçus en conférence, soit par
le président seul, soit en présence de quelques membres
du gouvernement ; de l'autre, Pétion les avertissant que
les principales autorités de la République y assisteraient. Ce fut la répétition, en tous points, de l'entretien que
Pétion avait eu d'abord avec D. Lavaysse. Dès lors, les
commissaires purent se convaincre qu'ils n'obtiendraient rien du principal objet de leur mission, — la
soumission des Haïtiens à la souveraineté du Roi de
France, par la renonciation à leur indépendance absolue
qui leur garantissait leur liberté et leur propre souveraineté ; mais ces commissaires étaient obligés de tout
constater par écrit, afin de prouver au gouvernement
français qu'ils avaient fait tous leurs efforts pour remplir
ses vues.
les
commissaires purent se convaincre qu'ils n'obtiendraient rien du principal objet de leur mission, — la
soumission des Haïtiens à la souveraineté du Roi de
France, par la renonciation à leur indépendance absolue
qui leur garantissait leur liberté et leur propre souveraineté ; mais ces commissaires étaient obligés de tout
constater par écrit, afin de prouver au gouvernement
français qu'ils avaient fait tous leurs efforts pour remplir
ses vues. Les commissaires ayant appris que la nouvelle constitution venait d'être proclamée, et que le lendemain Pétion serait élu Président à vie de la République d'Haïti,
ils sentirent la convenance politique de n'être pas au
Port-au-Prince dans ce moment. En conséquence, dans 1 A leur retour en France, les commissaires dirent au minisire de la marine, dans un
long rapport : « qu'ils avaient été reçus avec les égards et les prévenances qu'ils eussent
« rencontrés chez le gouvernement le plus anciennement policé. » — M. Lepellelier de
Saint-Rémy, t. 2, p. 22. Quel langage flatteur pour Haïti et son chef, tenu surtout par des Colons de SaintDomingue ! 252 études sur l'histoire d'iiaïti. la matinée du 9 octobre, ils se rembarquèrent avec leur
suite, et les deux navires de guerre allèrent croiser devant le Cap, dans l'espoir d'y pénétrer pour informer le
général Christophe de l'objet qui les amenait à Haïti.
Pendant deux jours, la Flore fît de vains signaux pour
avoir un pilote. C'est alors que les commissaires profitèrent d'un bâtiment des États-Unis qui entrait dans ce
port, et envoyèrent leur lettre à Christophe, en date du
12 octobre, et une copie de l'ordonnance royale du
24 juillet. Ils lui disaient à peu près les mêmes choses
qu'à Pétion ; qu'ils avaient eu ordre « de se rendre au
« Port-au-Prince, comme point central et intermédiaire,
« afin de communiquer avec le Nord et le Sud ; ... et qu'en-
(c fin , ils attendraient toutes les commu nications que Chris-
(i tophe voudrait leur faire.» N'en ayant reçu aucune, les
commissaires se firent porter du côté des Gonaïves, où
ils profitèrent d'un autre navire américain pour envoyer
une lettre adressée au commandant de cette place, sous
le pli de laquelle se trouvait le duplicata de celle adressée
à Christophe *. Pendant que ces commissaires se portaient sur les
côtes du Nord, le sénat rendait son décret du 9 octobre
par lequel Pétion fut élu Président à vie. Le sénateur
Bavard présidait ce corps. Dans la séance du lendemain , qui eut lieu avec une 1 Dans les pièces officielles publiées alors par ordre de Christophe, on trouve tous les faits
que nous venons de rapporter dans ce paragraphe. Elles disent cependant que la lettre remise au premier navire fut renvoyée de suite aux commissaires, « parce qu'elle portait une
« suscription injurieuse et insultante au peuple haïtien (celle de général Christophe). »
Elles contiennent en outre la désignation des lieux d'Haïti où ces anciens colons avaient eu
leurs propriétés. [1816] chapitre v. 235 grande solennité, et où assistèrent tous les corps constitués , ! les autorités civiles et militaires, l'agent commercial des États-Unis, nommé Taylor, qui avait été admis
depuis quelque temps, les commerçans nationaux et
étrangers, les instituteurs publics et leurs élèves, et une
affluence inusitée de citoyens de tous rangs, le Président
d'Haïti se présenta au sénat pour prêter son serment.
chapitre v. 235 grande solennité, et où assistèrent tous les corps constitués , ! les autorités civiles et militaires, l'agent commercial des États-Unis, nommé Taylor, qui avait été admis
depuis quelque temps, les commerçans nationaux et
étrangers, les instituteurs publics et leurs élèves, et une
affluence inusitée de citoyens de tous rangs, le Président
d'Haïti se présenta au sénat pour prêter son serment. Le discours qui lui fut adressé par le sénateur Bayard
récapitula la situation antérieure du pays depuis les premiers temps de sa révolution. Il rendit une éclatante justice au grand caractère , à l'énergie que montra Pétion
durant cette période de vingt-cinq années ; il lui dit qu'il
sut se préserver de la contagion du despotisme de ses
prédécesseurs, et qu'il remplit l'attente publique ; que ses
différentes élections à la présidence furent une approbation donnée à son administration,' et que la nation y a
applaudi. « Haïti, entrant dans la carrière politique, n'offre pas
« encore cette brillante perspective des États qui figurent
« dans le monde civilisé : c'est l'ouvrage du temps. Mais,
« comme eux, passant par le degré de l'âge, elle doit arec river à ce point de maturité qui, successivement, lésa
« illustrés. C'est au sage dont le génie a plus d'une fois
« sauvé la patrie, à faire germer les principes qui peuvent
<r conduire à cette fin désirée. C'est par le rétablissement
* des institutions sociales, c'est enfin par la création de
« lois dictées par la prudence, et surtout à leur exécution,
« qu'on peut obtenir cet heureux succès. Vous, dont le
« zèle pour le bien public ne s'est point attiédi; vous qui
k faites du bonheur de vos concitoyens votre principale
« étude, donnez l'impulsion nécessaire à l'exécution de
« ce plan : puisse~t-il un jour arriver à la perfection ! 234 ETUDES SUR LHIST01RE D'HAÏTI. On aime à se persuader qu'un accroissement de
« puissance n'influera point sur l'usage modéré que vous
« avez toujours fait de l'autorité, et que les principes
« dont on a, dans toutes les occasions, reconnu la pu-
« reté, resteront invariables. Le peuple compte sur votre
« bienveillance. Il croit pouvoir espérer que les lois, et la
« justice qui en résulte, seront votre règle unique, qu'un
« gouvernement paternel signalera tous les instans de
« votre existence politique, et que le pouvoir confié à
« vos soins sera employé au bonheur général : tel est son
« vœu... » Les mots soulignés dans cette partie du discours le furent par le président du sénat lui-même. Ils indiquent
que ce corps, tout en tenant à Pétion un langage flatteur
pour ses belles qualités, tout en lui disant de ces choses
qu'il convient de rappeler au chef de l'État en de telles
circonstances, partageait jusqu'à un certain point l'opinion du premier sénat de 1808, sur V inexécution des
lois qu'on lui imputait; et par là on le rendait responsable de l'impossibilité où se trouvaient bien des fonctionnaires de les comprendre : on semblait ne pas vouloir
envisager le véritable état des choses *.
teur
pour ses belles qualités, tout en lui disant de ces choses
qu'il convient de rappeler au chef de l'État en de telles
circonstances, partageait jusqu'à un certain point l'opinion du premier sénat de 1808, sur V inexécution des
lois qu'on lui imputait; et par là on le rendait responsable de l'impossibilité où se trouvaient bien des fonctionnaires de les comprendre : on semblait ne pas vouloir
envisager le véritable état des choses *. Le Président d'Haïti répondit : « Citoyens Sénateurs, « La constitution de la République vient d'être revi- >< sée, aux termes de nos lois fondamentales et dans les « bases de celle du 27 décembre 1806. Elle a éprouvé les « changemens que le temps et l'expérience ont rendus 1 Le colonel Prézeau m'a dit que Christophe ordonnait souvent a ses secrétaires de
refaire des lettres qu'il adressait a certains fonctionnaires de son royaume, pour trouver
des expressions qu'ils pussent comprendre. [1816] CHAPITRE V. 255 « indispensables, et ceschangemens sont calculés plutôt
« sur les mœurs et le caractère du peuple pour lequel
« elle a été établie, que sur tout autre pacte social des
« autres gouvernemens. « Dans la situation où nous sommes placés, il était du
« devoir de nos législateurs de garantir la République
« contre tout ce qui aurait pu faire craindre pour sa
« sûreté et son indépendance ; d'expliquer au peuple
« Tétendue de ses droits et de sa puissance, comme sou-
« verain, et de lui indiquer en même temps ce qu'il de-
« vait de respect et de soumission aux lois qu'il s'était
« tracées lui-même. Que chaque Haïtien, la Charte cou-
« stitutionnelle à la main, sache ce qu'il peut et ce qu'il
« doit. « Il fallait diviser les pouvoirs sur lesquels reposent la
« garantie de la liberté publique ; les régler sur la démoli cratie qui nous gouverne; lever tous les obstacles qui
« auraient pu s'opposer à la marche du gouvernement, et
« rendre la constitution exécutable, pour s'assurer qu'elle
« fût exécutée. « J'aime à me persuader, citoyens Sénateurs, que ce
« but a été atteint, et que nous concourrons, avec la
« Chambre des représentans des communes, à justifier
a< l'espoir du peuple... » Après ce discours qui explique la pensée politique de
Pétion dans l'oeuvre de la révision, il prêta son serment,
et le cortège se rendit à l'église pour entendre le Te Deum
d'usage, et de là au palais de la présidence. Un banquet
y fut offert aux principaux fonctionnaires publics par le
Président d'Haïti, et dans la soirée la ville fut illuminée. Dans le même mois, le président nomma les citoyens
J.-C. Imbert, Secrétaire d'Etat des finances; À. D. Sa256 études sur l'histoire d'iiaïti.
prêta son serment,
et le cortège se rendit à l'église pour entendre le Te Deum
d'usage, et de là au palais de la présidence. Un banquet
y fut offert aux principaux fonctionnaires publics par le
Président d'Haïti, et dans la soirée la ville fut illuminée. Dans le même mois, le président nomma les citoyens
J.-C. Imbert, Secrétaire d'Etat des finances; À. D. Sa256 études sur l'histoire d'iiaïti. bourin, grand juge; et B. Inginac, Secrétaire [Général,
Depuis longtemps, ils participaient au gouvernement de
la République : c'était récompenser leur zèle que de les
appeler à remplir ces grandes fonctions. Dans le courant du mois de septembre, S. Bolivar
était arrivé au Port-au-Prince, encore en fugitif. Quand
il partit des Cayes, en avril, il se rendit avec sa flotilleà
l'îledelaMargarita. Le 51 mai, il opéra le débarquement
de ses troupes sur la Côte-Ferme, à Carupano où deux
de ses meilleurs généraux, Marifio et Piar,se séparèrent
de lui pour aller recruter des forces dans l'intérieur. Bolivar se porta alors à Ocumare où il débarqua le 3 juillet.
Le 6, dans une proclamation aux liabitans de Venezuela,
il décréta « la liberté générale des esclaves, » comme il
l'avait déjà fait à la Margarita et à Carupano. « Nos
« malheureux frères qui endurent l'esclavage, dit-il, sont
« dès ce moment, déclarés libres. Les lois de la nature et
« de l'humanité, et le gouvernement lui-même récla-
« ment leur liberté. Désormais, il n'y aura dans Ve-
« nezuela qu'une classe d'habitans : tous seront ci-
« toyens. » Après ce nouvel acte, où il tenait pour la troisième fois
sa parole donnée à Pétion, il se rendait à Valencia, lorsque le 40 juillet, il rencontra le général Morales, Espagnol royaliste, qui le vainquit dans un combat. Contraint de fuir, Bolivar revint à Ocumare où il s'embarqua sur la Diane, bâtiment des indépendans. Il se dirigeait avec toute la flotille à l'île hollandaise de BuenosAyres, quand l'amiral Brion le joignit et le persuada do
retourner auprès de ses compagnons d'armes. Maisayant
rejoint Marifio et Piar, ces deux généraux l'accablèrent [1816] CHAPITRE V. 257 de reproches, et Piar menaça de le faire arrêter et juger:
ce qui l'indigna et le porta à se rembarquer et à revenir à
Haïti1. Ayant si loyalement rempli les promesses qu'il fit à Pétion, relativement aux esclaves, Bolivar ne pouvait qu'en,
recevoir de nouveau on accueil distingué, quoi qu'en
ait dit Ducoudray Holstein, qui a écrit l'histoire de sa
vie. Pétion savait que tout militaire est sujet à des revers,
et que le principe de la liberté générale, une fois proclamé
dans le Venezuela, porterait nécessairement son fruit.
rembarquer et à revenir à
Haïti1. Ayant si loyalement rempli les promesses qu'il fit à Pétion, relativement aux esclaves, Bolivar ne pouvait qu'en,
recevoir de nouveau on accueil distingué, quoi qu'en
ait dit Ducoudray Holstein, qui a écrit l'histoire de sa
vie. Pétion savait que tout militaire est sujet à des revers,
et que le principe de la liberté générale, une fois proclamé
dans le Venezuela, porterait nécessairement son fruit. Le 9 octobre, en apprenant l'élection à vie du président, il lui adressa une lettre des plus flatteuses où il rendit justice à ses hautes qualités gouvernementales : « Voit tre Excellence, lui dit-il, possède une faculté qui est
(( au-dessus de tous les empires, celle delà bienfaisan-
« ce... Il n'y a que le Président d'Haïti qui gouverne
« pour le peuple : il n'y a que lui qui commande à ses
« égaux. Le reste des potentats, contents de se faire
« obéir, méprisent l'amour qui fait votre gloire... Le
« Héros du Nord (Washington) ne trouva que des sol-
« dats ennemis à vaincre, et son plus grand triomphe fut
« celui de sa propre ambition. Votre Excellence a tout
« à vaincre, ennemis et amis, étrangers et nationaux, les
« pères de la patrie, et jusques aux vertus de ses frères.
« Cette lâche ne sera pas la plus difficile pour Votre Ex-
« cellence; car elle est au-dessus de son pays et de son
« époque... » 1 Bolivar n'oublia pas l'offense que lui avait faite le général Piar. Après que celui-ci
eut fait la conquête de la Guyane et pris possession de la ville d'Angoslura, en juillet 1817,
Bolivar s'y rendit. Le 16 octobre, il fit fusiller Piar, qui fut accusé, étant mulâtre, de vouloir établir une République de noirs et de mulâU'esdont il aurait été le président. Nous ne
savons pas si cette accusation était fondée ; mais Bolivar émit a cette occasion, une proclamation où il exprimait le regret d'avoir été contraint a cet acte de sévérité. 25S ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. On peut concevoir l'expression d'une telle admiration,
par les secours que Bolivar avait reçus de Pétion au
commencement de l'année; mais aussi par l'appréciation
qu'il put faire de toutes ses qualités éminentes, qui lui
valurent de semblables éloges de la partdeD.Lavaysse,
parlant à son propre gouvernement. En ce moment, Bolivar voyait encore avec quelle dignité il recevait les commissaires français, des colons, forcés eux-mêmes de rendre justice aux procédés de Pétion envers eux. Peu après, l'amiral Brion réussit à porter les compagnons d'armes de Bolivar à le rappeler auprès d'eux; car
son influence pouvait davantage pour le succès de la
cause de l'indépendance de la Côte-Ferme. Pétion lui
accorda de nouveaux secours en armes, munitions, etc.,
qu'il prit au Port-au-Prince et à Jacmel : là il s'embarqua sur la Diane le 26 décembre, cette fois, pour aller
triompher définitivement de la puissance espagnole dans
ces contrées1.
porter les compagnons d'armes de Bolivar à le rappeler auprès d'eux; car
son influence pouvait davantage pour le succès de la
cause de l'indépendance de la Côte-Ferme. Pétion lui
accorda de nouveaux secours en armes, munitions, etc.,
qu'il prit au Port-au-Prince et à Jacmel : là il s'embarqua sur la Diane le 26 décembre, cette fois, pour aller
triompher définitivement de la puissance espagnole dans
ces contrées1. Au moment où il adressait sa lettre à Pétion, le général Mina arrivait au Port-au-Prince sur le vaisseau le
Calédonien, escorté de la corvette la Calypso, venant de
Londres et en dernier lieu des Etats-Unis. Ce général
s'était rendu célèbre, en Espagne, parla guerre de guérillas qu'il fit aux Français, de 1809 a 1814; mais il avait
quitté son pays dans cette année pour se réfugier en Angleterre, à cause du despotisme de Ferdinand VII ; et il
allait alors prêter son appui aux indépendansdu Mexique,
dans la lutte qu'ils soutenaient contre l'Espagne. La République d'Haïti, déjà renommée à l'étranger par la
haute réputation de Pétion et sa sollicitude pour tout ce 1 Nous aurons a examiner sa conduite envers Haïti, en 18M, à l'occasion du Congrès de
Panama dont il fut le promoteur. [1816] CHAPITRE V. 259 qui favorisait la liberté et l'indépendance de l'Amérique, parut à Mina comme la dernière station où il devait
s'inspirer pour son entreprise. En rencontrant Bolivar
au Port-au Prince, il se fortifiait par lui dans ses desseins. La capitale de la République offrait en ce moment l'intéressant spectacle d'une réunion d'hommes de divers
pays, y venant s'abriter à l'ombre de ses lois toutes favorables à la liberté, assistant à l'édification de ses nouvelles institutions et au témoignage de la confiance d'un
jeune peuple qui remettait aux mains de son premier magistrat, les rênes du gouvernement de l'État pour toute
la durée de sa vie. On y voyait, outre les commerçans
étrangers, Mina et ses compagnons, Bolivar et plusieurs
de ses compatriotes, des Français fuyant leur beau pays
à cause des proscriptions de la réaction de 1815, et
parmi eux, l'ex-conventionnelBillaud-Varenne qui trouva
enfin un asile dans ses malheurs. Ce dernier et les plus
éminens parmi les autres, voyaient Pélion assez souvent,
parce que, dans la simplicité de ses mœurs républicaines,
il était accessible à tous. ïls allaient admirer en lui, l'ami
de ses concitoyens, le père de la patrie qui leur donnait
refuge. Il y avait réellement quelque chose de singulier à trouver en même temps à Haïti, un conventionnel qui avait
voté la déchéance de Louis XVI, qui avait voté sa
mort, un membre du fameux comité de salut public, —
et des commissaires de Louis XV1ÏÏ, qui venaient proposer à la République, née des idées et des principes révolutionnaires de la France, de renoncer à son indépendance et à sa souveraineté pour reprendre son ancienne
condition de colonie sujette.
ulier à trouver en même temps à Haïti, un conventionnel qui avait
voté la déchéance de Louis XVI, qui avait voté sa
mort, un membre du fameux comité de salut public, —
et des commissaires de Louis XV1ÏÏ, qui venaient proposer à la République, née des idées et des principes révolutionnaires de la France, de renoncer à son indépendance et à sa souveraineté pour reprendre son ancienne
condition de colonie sujette. 240 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. C'est alors que, témoin des efforts que faisaient ces
anciens colons dans ce but, Billaud-Varenne dit à Pétion :
« La plus grande faute que vous ayez commise, dans le
« cours de la révolution de ce pays, c'est de n'avoir pas
«• sacrifié tous les colons jusqu'au dernier. En France,
< nous avons fait la même faute, en ne faisant pas périr
« jusqu'au dernier des Bourbons. » Mais il tenait ce propos abominable, à un chef dont le cœur ne connut jamais
la haine et qui considérait tous les hommes, comme des
créatures d'un même Dieu, tout en sachant défendre les
droits de sa race *. Les commissaires français, présumant que l'installation de Pétion avait dû être terminée, revinrent au Portau-Prince le 23 octobre. Etant encore à bord de la Flore, 1 Billaud-Varenne arriva au Port-au-Prinre en janvier 1816, avec une femme noire de
Cayenne, nommée Virginie. Libre et propriétaire dans cette colonie, Virginie vendit sa petite
habitation pour le faire subsister, et le suivit au Mexique et aux États-Unis d'où il venait
alors ; aussi il était très-attaché a cette femme a qui il légua quelques petites valeurs qu'il
possédait en effets sur France. Après la mort de Billaud-Varenne, en 1819, le général
Bonnet fit obtenir a Virginie le recouvrement de ces sommes, par ses relations de commerce
avec la France, et elle put ainsi s'acheter une petite maison au Port-au-Prince. Un Français qui a connu Billaud-Varenne au Port-au-Prince, a écrit ces lignes en parlant de lui : « Son maintien était grave, sa parole brève ; sa figure pâle et maigre avait de la dignité.
Sa taille assez haute et très-droite encore, contrastait avec son âge déjà avancé. Sa mise,
d'une propreté remarquable , affectait la simplicité de celle des Quakers, et je le pris en
effet, pour un de ces dignes habilans de la Pensylvanie. » Pétion avait d'abord fait une pension mensuelle a Billaud-Varenne ; puis il la lui. faisait
toucher en qualité de conseiller auprès du grand juge Sabourin. Après le départ des commissaires français, l'ex-convenlionnel commença un ouvrage ayant pour titre : « QUESTION
« DU DP>OIT DES GENS : Les Républicains d'Haïti possèdent-ils les qualités requises pour
« obtenir la ratification de leur indépendance ? » Dans cet ouvrage, il traitait de la question de la traite et de l'esclavage des Africains, en faisant l'histoire de la révolution de
Saint-Domingue jusqu'à son indépendance, dans un style énergique. Ce travail étant achevé
peu avant la mort de Pétion, celui-ci le faisait imprimer ; mais Boyer en fit cesser l'im
pression, dès son avènement "a la présidence. Je dis ce dont je suis certain, étant alors
employé a l'imprimerie nationale. Colombel recueillit le manuscrit de cet écrit qui disparut
dans son naufrage, en 1823.
faisant l'histoire de la révolution de
Saint-Domingue jusqu'à son indépendance, dans un style énergique. Ce travail étant achevé
peu avant la mort de Pétion, celui-ci le faisait imprimer ; mais Boyer en fit cesser l'im
pression, dès son avènement "a la présidence. Je dis ce dont je suis certain, étant alors
employé a l'imprimerie nationale. Colombel recueillit le manuscrit de cet écrit qui disparut
dans son naufrage, en 1823. JJ816] CHAPITRE v. 241 ils lui adressèrent une lettre pour expliquer les causes de
leur absence momentanée; à cet effet, ils lui envoyèrent
copie de leur dépêche adressée à Christophe, en duplicata et sous le couvert du commandant des Gonaïves,
« le pilote du Cap n'ayant pas répondu au signal de la
« frégate, disaient-ils- » La même lettre reprit les communications officielles
commencées avant leur départ pour les côtes du Nord.
Ils répliquèrent à celle de Pétion en date du 6, en lui disant
qu'il fallait oublier le passé dont le souvenir ne pouvait
que rendre les rapprochemens impossibles : « que la mis-
« sionde D. Lavaysse avait été désavouée publiquement;
« que Louis XVIÏI n'avait jamais donné aucun pouvoir à
« cet agent; qu'il n'avait eu connaissance de sa mission
« que par son résultat et par la voixpublique, qu'il l'avait
« blâmée et bien plus encore la conduite qui avait été
« tenue. » Or, le désaveu même publié sur le Moniteur du 19 janvier 1815, prouvait que le Roi de France avait autorisé
cette mission, puisque cet article disait : « qu'elle était
« toute pacifique et avait pour but de recueillir et de
« transmettre au gouvernement des renseignemens sur
c l'état de la colonie, et que l'agent n'était nullement
« autorisé à faire des communications aussi contraires à
« l'objet de cette mission... »Aufait, on avait blâméD. Lavaysse, pour avoir mis de côté ses instructions et proposé alors les mêmes choses que les commissaires venaient
reproduire, ainsi qu'on le verra bientôt '. Enfin, les commissaires offraient aux Haïtiens, lemême
bonheur dont jouissaient les Français sous leur roi légi1 En 1816, D. Lavaysse, mis en disgrâce, se trouvait aux États-Unis : de la il écrivit a
Potion qui répondit a sa lettre, le 21 juin. Pétion publia sa réponse sur le Télégraphe. t. vin. 16 242 études sur l'histoire d'iiaïti. time : « Placés sur un volcan, vous n'osez rien entre-
« prendre, rien réparer; vos maisons sont en ruines, vos
« champs sont incultes, vos campagnes sont désertes *.
« Toujours inquiets des malheurs qui peuvent fondre sur
« vous le lendemain, vous ne songez qu'à vous défendre,
« et vos torches sont prêtes pour vous détruire vous-
« mêmes. »
he. t. vin. 16 242 études sur l'histoire d'iiaïti. time : « Placés sur un volcan, vous n'osez rien entre-
« prendre, rien réparer; vos maisons sont en ruines, vos
« champs sont incultes, vos campagnes sont désertes *.
« Toujours inquiets des malheurs qui peuvent fondre sur
« vous le lendemain, vous ne songez qu'à vous défendre,
« et vos torches sont prêtes pour vous détruire vous-
« mêmes. » Les commissaires faisaient là une vraie figure de rhétorique ; car, à cette époque, on réparait toutes les maisons des villes et bourgs vendues aux particuliers ; on
en construisait d'autres sur les empîacemens vides; on
réédifiait les usines des habitations concédées ou aliénées,
on cultivait des denrées qu'exportaient les navires français admis sous pavillon masqué et qu'ils introduisaient
en France, en ne payant que les mêmes droits établis sur
les produits des colonies de cette puissance. Il est vrai que
les arsenaux étaient garnis de torches incendiaires pour
dévorer tout cela en cas d'agression ; mais c'était sur
ce moyen même de destruction que les Haïtiens comptaient le plus pour en éloigner toute idée, indépendamment de leur climat meurtrier et de leur courage. Le 25, Pétion répondit à la lettre des commissaires ;
et, malgré leur invitation d'oublier le fasse, il revint sur
tous les faits antérieurs, même sur la mission de D. Lavaysse et sur la réserve faite de continuer la traite pendant cinq années. C'était à désoler les porteurs de paroles
d'oubli et de réconciliation. Enfin, il leur dit : « Si les intentions de S. M. T. C. se concilient sur ce 1 Quatrcjours avant leur retour au Port-au-Prince, le 19 octobre, celle ville avait essuyé
un l'urieux ouragan qui enleva la toiture d'une grande partie de ses maisons ; de l'a leur
remarque : « vos maisons sont en ruines. » Mais, a leur arrivée, il n'en était pas de même.
Cet ouragan occasionna ensuite une forte disette et une épidémie qui dura jusqu'à la
fin de IRIS. [1816 1 CHAPITRE V. 245 a point, et que les pouvoirs dont vous êtes revêtus se
« rapportent avec cet esprit de justice et de modération,
« alors, oubliant tout motif particulier, et guidés par le
« pur sentiment de la vérité et le désir d'opérer le bien,
« vous nous regarderez comme un gouvernement libre et
« indépendant, dont les institutions consolidées reposent
« sur la volonté et l'amour national. Vous n'hésiterez pas
« à l'admettre comme base essentielle entre nous ; et en
« entrant par là dans l'esprit de nos lois, vous me met-
« trez à même, dans le cercle de mes devoirs, de pouvoir
« correspondre avec vous sur tous les points qui pour-
« raient être réciproquement avantageux aux deux gou-
« vernemens. »
comme un gouvernement libre et
« indépendant, dont les institutions consolidées reposent
« sur la volonté et l'amour national. Vous n'hésiterez pas
« à l'admettre comme base essentielle entre nous ; et en
« entrant par là dans l'esprit de nos lois, vous me met-
« trez à même, dans le cercle de mes devoirs, de pouvoir
« correspondre avec vous sur tous les points qui pour-
« raient être réciproquement avantageux aux deux gou-
« vernemens. » Il résulte de tout l'ensemble de cette lettre, que le mot
gouvernement iwl mal employé, que c'était bien du peuple
qu'il s'agissait, lequel avait proclamé son indépendance,
et avec elle sa souveraineté. Les commissaires français
feignirent de s'y méprendre, et bientôt l'on verra leur
combinaison à ce sujet. La dernière partie de la lettre
du président leur laissait néanmoins entrevoir que, la
reconnaissance de ces deux droits étant admise comme
bases des négociations, il pourrait s'entendre avec eux
sur des conventions qui seraient également dans l'intérêt de la France et d'Haïti. 11 ne pouvait être question que de l'indemnité déjà proposée en 18H, et du rétablissement des relations commerciales entre les deux
pays, d'une manière franche, et non de la [manière que
cela se pratiquait déjà *. i II paraît même que dans les entretiens que Pétion eut avec les commissaires, il leur
aura renouvelé la proposition de l'indemnité et d'un traité de commerce. — Voyez
M. Lcpclletierde Saint-Rémy, t, 2, p. 23. Mais, d'après la combinaison qu'ils proposèrent
h leur tour et que l'on verra bientôt, il est clair qu'ils écartèrent la proposition du président. 244 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. À peine la Flore et le brig étaient-ils revenus dans la
rade du Port-au-Prince, que les matelots de ; l'équipage
de la Diane et ceux de la Calypso et du Calédonien commencèrent l'embauchage des marins français en les excitant contre leurs officiers. L'insubordination était flagrante à bord de la frégate et du brig, et beaucoup de
marins désertèrent. Les Français qui avaient cherché un
refuge en Haïti contre la réaction royaliste, contribuaient
de leur mieux à souffler cet esprit d'indiscipline, en raillant leurs compatriotes sur le drapeau blanc qui avait
remplacé le glorieux drapeau tricolore ; et les commissaires se virent menacés de recomposer les deux équipages, parmi les navires marchands de leur pays qui se trouvaient dans le port *. En conséquence , ils s'adressèrent à Pétion pour obtenir son intervention et faire cesser cet embauchage.
Le président donna l'ordre immédiatement au général
Boyer d'y pourvoir. La police du port et le droit des gens
exigeaient ces mesures 2. Quelques jours après, le 30 octobre, les commissaires
adressèrent une nouvelle lettre à Pétion. Afin de lui
prouver que le Roi de France ne pouvait reconnaître l'indépendance d'Haïti pour consacrer ses institutions politiques, ils lui signalèrent seulement, disaient-ils, les articles 38, 39 et 44 de la constitution, relatifs à l'exclusion des blancs de la société haïtienne et à l'admission,
au contraire, de tous les individus dont la couleur ou
l'origine s'identifiaient avec celles de la race noire. Selon
ion. Afin de lui
prouver que le Roi de France ne pouvait reconnaître l'indépendance d'Haïti pour consacrer ses institutions politiques, ils lui signalèrent seulement, disaient-ils, les articles 38, 39 et 44 de la constitution, relatifs à l'exclusion des blancs de la société haïtienne et à l'admission,
au contraire, de tous les individus dont la couleur ou
l'origine s'identifiaient avec celles de la race noire. Selon 1 Le 6 juin, la Gazette royale du Cap parlait de 4 navires français qui étaient au Portau-Prince, et d'un autre aux Cayes ; mais en disant qu'ils portaient pavillon blanc, ce qui
était faux. 2 Les navires qui portaient le général Mina el environ 500 hommes, partirent du Port-auPrince le 28 octobre. [1816] CHAPITRE V.. 245 eux, c'étaient des actes de lése-philanthropie, d'hostilité
envers l'Europe, de scission avec elle, qui lui donneraient
le droit d'user de représailles, etc. « Si l'Europe vousju-
« geait par vos lois, elle serait loin de croire à votre
« gouvernement cette urbanité dont nous avons fait l'é-
« preuve, et dont nous nous ferons un devoir de rendre
« compte. » Et c'étaient d'anciens colons de Saint-Domingue qui
faisaient de tels reproches aux Haïtiens! C'était M. Laujon, auteur des deux brochures citées plus avant, qui les
écrivait en qualité de secrétaire de la commission î II est
vrai que l'adjonction du chevalier Hercule, deLedué, etc.
noir et mulâtres, prouvait que la France et ses colonies
ne connaissaient plus le préjugé de couleur. La lettre des commissaires avait piqué Pétion; sa réponse
du 2 novembre fut plus colorée que les précédentes. « C'est de l'esprit dominateur des partis que la France
« a fait se succéder tour à tour dans cette belle contrée,
« leur dit-il, que l'arche sainte de l'indépendance d'Haïti,
« s'est élevée du sein de l'oppression et de l'injustice. En
« jurant de la maintenir, nous étions tout aussi loin de
« penser qu'elle affecterait l'autorité du Roi de France,
« que de l'idée de prévoir s'il triompherait un jour des
« Français, et qu'il ferait valoir contre nous des titres
« que nos armes ont détruits... Nous n'avons jamais
« craint d'être observés, et loin de perdre, nous ne pou-
« vons que gagner, surtout si ces observations sont faites
« de sang-froid et sans passion; c'est peut-être la raison
« qui nous a rendus si accessibles dans une cause aussi
« délicate...
'autorité du Roi de France,
« que de l'idée de prévoir s'il triompherait un jour des
« Français, et qu'il ferait valoir contre nous des titres
« que nos armes ont détruits... Nous n'avons jamais
« craint d'être observés, et loin de perdre, nous ne pou-
« vons que gagner, surtout si ces observations sont faites
« de sang-froid et sans passion; c'est peut-être la raison
« qui nous a rendus si accessibles dans une cause aussi
« délicate... «En me mettant sous les yeux les art. 58, 39 et 44 de
« nos institutions, vous so.mhïez nous jeter le gant, et vous 246 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'uaÏTJ. « éloigner de la question présente pour faire d'une cause
<i particulière, une cause générale avec toutes les puissan-
« ces de l'Europe. Cet appel à des gouvernemens qui sont
« si clairvoyans, serait bien tardif; car ils n'ont pas jugé
« de la même manière, ce que vous appelez une marque
« d'hostilité envers eux... Ces articles n'ont jamais cessé
« d'être en vigueur, et n'ont pour but que notre garantie,
« qui ne peut nous être disputée que par le gouverne-
« ment français, comme vous le faites aujourd'hui, lors-
« que les autres puissances n'y ont aucun intérêt et qu'el-
« les ont eu des rapports constansavec nous. Vous devez
« vous en convaincre par la présence d'un agent accré-
« dite des États-Unis d'Amérique près la République, par
ff l'Ordre en conseil du Roi d'Angleterre, du 14 décernât bre 4 808, qui n'a jamais été révoqué, par les bâtimens
« étrangers qui sont dans nos ports où ils sont admis,
« comme les nôtres le sont dans les leurs. Vous avez dû
<? voir dans cette ville beaucoup d'Européens faisant le
« commerce, et la proscription de couleur ne frapper au-
« cun d'eux. Y a-t-il réciprocité d'avantages dans les
« relations commerciales entre les Étrangers et l'île
« d'Haïti? La question, je pense, est résolue. Y a-t-il in-
« compatibilité sous le rapport des propriétés, des droits de
a citoyens? La réponse ne serait pas difficile... * » Pélion ajouta, pour prouver le droit des Haïtiens à se
donner des lois politiques comme ils le jugent convenable à leur sécurité, l'exemple de Louis XIV, révoquant
l'édit de Nantes, excluant des Français au sein même
de la France; celui du Japon, delà Chine, interdisant 1 Tout ce paragraphe el ses dernières phrases prouvent la fermeté des opinions de Pétion
sur l'exclusion des blancs du pays. A-t-il eu tort, a-t-il eu raison de penser ainsi ? C'est l'a
une question que chacun peui examiner. Je me borne a constater ce qui lui fut personnel. [1816] CHAP1TUE V. 247 aux étrangers jusqu'à l'entrée dans l'intérieur de leur
pays. Enfin, il leur dit : « Si vos pouvoirs n'ont pas la latitude nécessaire
« pour vous permettre de traiter sur la base que j'ai eu
« l'honneur de vous proposer, ou que vous ne jugiez pas
« convenable d'en faire usage dans cette circonstance,
« je dois vous prévenir que je ne crois pas devoir corce respondre plus longtemps avec vous sur l'objet de votre
« mission. »
TUE V. 247 aux étrangers jusqu'à l'entrée dans l'intérieur de leur
pays. Enfin, il leur dit : « Si vos pouvoirs n'ont pas la latitude nécessaire
« pour vous permettre de traiter sur la base que j'ai eu
« l'honneur de vous proposer, ou que vous ne jugiez pas
« convenable d'en faire usage dans cette circonstance,
« je dois vous prévenir que je ne crois pas devoir corce respondre plus longtemps avec vous sur l'objet de votre
« mission. » À cette offre de passeports, succéda une courte maladie
du président. Le 10 novembre, les commissaires ayant
appris son rétablissement, lui adressèrent une dernière
lettre où ils accouchèrent enfin, du plan longuement
médité, élaboré , discuté à Paris. Cette lettre est fort
longue , à raison de toutes les considérations dans lesquelles ils entrèrent pour justifier ce plan et porter Pétion à l'accepter. Ainsi que nous l'avons dit plus avant, ils feignirent de
croire que le président n'aspirait qu'à avoir « un gouver-
« nement libre et indépendant. >j Après avoir établi que
« les droits du Roi, comme souverain, sont incontesta-
« blés qu'ils sont imprescriptibles, etc.; » repoussé
l'idée qu'ils eussent voulu faire un appel aux gouvernement étrangers, — « le Roi étant par lui-même assez fort
« pour défendre ses droits, selon son bon plaisir et sa
« volonté, sans appeler l'appui d'aucune puissance ; «
essayé de démontrer que les Haïtiens n'ont aucun moyen
durable, aucune ressource appréciable, pour défendre
leur indépendance soit au-dedans, soit au-dehors ; les
commissaires finirent par dire : « Au surplus, général, voulant nous rapprocher, au-
« tant qu'il est en nous, de cette indépendance qui seule, 248 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. a dites-vous, peut fixer le bonheur du peuple, nous allons
« vous faire connaître quelques-unes des concessions
« que nous pourrions faire au nom du Roi ; les voici : a 1. Il serait déclaré, au nom du Roi, que l'esclavage
« est aboli à Saint-Domingue, et qu'il n'y serait jamais
« rétabli*. c 2. Que les droits civlis et politiques seraient accor-
« dés à tous les citoyens, comme en France et aux mêmes
<- conditions. « 6. Que les anciens colons ne pourraient arriver et
« résider dans la colonie, qu'en se soumettant aux lois et
« règlemens qui seraient établis, notamment à ceux qui
« concernent l'état des personnes et des droits civils. « 7. Qu'il serait fait par les autorités actuelles, de con-
« cert avec les commissaires du Roi, un règlement géné-
« rai sur les propriétés, afin de faire cesser les incertitu-
« des et empêcher que de nouveaux troubles ne viennent
« encore retarder le rétablissement de la colonie. »
dans la colonie, qu'en se soumettant aux lois et
« règlemens qui seraient établis, notamment à ceux qui
« concernent l'état des personnes et des droits civils. « 7. Qu'il serait fait par les autorités actuelles, de con-
« cert avec les commissaires du Roi, un règlement géné-
« rai sur les propriétés, afin de faire cesser les incertitu-
« des et empêcher que de nouveaux troubles ne viennent
« encore retarder le rétablissement de la colonie. » Nous intervertissons l'ordre des propositions articulées,
afin d'indiquer de suite la chose la plus essentielle : — le
retour des anciens colons sur leurs propriétés. Du reste t
« — l'armée serait maintenue sur le même pied où elle se
« trouvait ; — le Roi n'enverrait jamais de troupes euroa péennes à Saint-Domingue ; — le Président de la Répu-
« blique , devenu le gouverneur général de la colonie,
« et les sénateurs, conserveraient leurs prérogatives et
« attributions, provisoirement, sauf les modifications à
« venir par la révision de la constitution ; — le gouver-
« neur général et un lieutenant-général au gouverne1 Faire aux Haïtiens une concession de la liberté qu'ils tenaient de Dieu, et dont ils
jouissaient par la puissance de leurs armes La France n'avait-elle pas reconnu et proclamé ce droit en {794 ? [1816] CHAPITRE V. 249 * ment seraient nommés à l'avenir par le Roi, sur la
« présentation de trois candidats choisis par le sénat ; —
« les ports continueraient à être ouverts à toutes lespuisc sances, aux conditions qui sont établies aujourd'hui
« pour les étrangers; elles pourraient changer suivant les
« circonstances ; — le Roi emploierait ses bons offices au-
« près de Sa Sainteté pour obtenir un Evêché pour la co-
« lonie * ; toutes les concessions du Roi s'étendraient au
« Nord comme au Sud et à l'Ouest de la colonie ; — l'acte
« constitutionnel serait revisé dans l'année par le sénat,
« de concert avec les commissaires, et le Roi serait sup-
« plié de vouloir bien l'accepter après cette révision et la
« garantir pour lui et pour ses successeurs (sauf à être
« violée comme la charte de 1814 l'a été en juillet
« 1850). » « Méconnaître les avantages de telles concessions, c'est
« vouloir continuer la fiction pour renoncer à la réalité, »
ajoutèrent les commissaires-colons, après cette longue
énumération d'avantages. Mais, prévoyant bien qu'ils ne
seraient pas écoutés du chef auquel ils parlaient, ils lui
annoncèrent qu'ils allaient se retirer, dès qu'il leur aurait accusé réception de leur lettre. Toutefois, ils le remercièrent du bon accueil qu'il leur avait fait, en promettant d'en rendre compte. La réponse à cette lettre ne se fît pas attendre. Le
même jour, 10 novembre, Pétion leur écrivit qu'il y trouvait — « les mêmes principes et les mêmes idées que
« ceux qui étaient énoncés dans leurs communications
« précédentes, et qui ramènent au point de reconnaître
« la souveraineté du Roi de France sur cette île... En dé1 En 1821, les bons offices du Roi portèrent le Pape Pie VII a envoyer à Haïti un
Évoque qu'on ne lui avait pas demandé, tant sa sollicitude était prévoyante.
leur écrivit qu'il y trouvait — « les mêmes principes et les mêmes idées que
« ceux qui étaient énoncés dans leurs communications
« précédentes, et qui ramènent au point de reconnaître
« la souveraineté du Roi de France sur cette île... En dé1 En 1821, les bons offices du Roi portèrent le Pape Pie VII a envoyer à Haïti un
Évoque qu'on ne lui avait pas demandé, tant sa sollicitude était prévoyante. 250 études sur l'histoire d'haïti. « clarant son indépendance, le peuple d'Haïti l'a fait à l'u-
« nivers entier, et non à la France en particulier. Rien
« ne pourra jamais le faire rétrograder de cette inébran-
« lable résolution. Il sait par l'expérience de ses malce heurs passés , par ses plaies qui saignent encore, que
« sa garantie ne peut être qu'en lui-même et sans par-
« tage; il a mesuré toute la force et l'étendue de sa-dé-
« marche, puisqu'il a préféré se vouer à la mort plutôt
« que de revenir sur ses pas, sans avoir l'intention de se
« mettre en état d'hostilité contre qui que ce soit. C'est
« au nom de la Nation dont je suis le chef et l'interprète,
« que je vous ai parlé. Je ne compromettrai jamais sa
« souveraineté, et ma responsabilité est de me conformer
« aux bases du pacte social qu'elle a établi. Le Peuple
« d'Haïti veut être libre et indépendant, je le veux avec
« lui. Pour changer d'institutions, c'est la Nation qui doit
« se prononcer, et non le chef. » Si les propositions formulées par les commissaires
français tendaient à faire reconnaître la souveraineté du
Roi de France, qui aurait ensuite l'air de laisser à Haïti,
— à Saint-Domingue, voulons-nous dire, — le droit de
se gouverner par ses propres lois ; cette fois, la réponse
de Pétion leur disait très-catégoriquement, que le peuple
haïtien étant libre et indépendant, entendait bien exercer
la souveraineté qui résulte de l'indépendance : il n'avait
d'ailleurs jamais compris autrement la question à résoudre entre Haïti et la France. En résumé, cette mission ne présentait qu'une variante
de celle qui l'avait précédée en 181 4, à part la perfidie
que la première dévoila dans le plan prescrit aux agents
par le ministre Malouet. Mais si les Haïtiens avaient
pu faire la sottise de se laisser séduire par le nouveau [1816] CHAPITRE y. 25Î plan, le résultat définitif eût été le même. 1). Lavaysse,
convaincu qu'il ne pouvait tenir à Pétion le langage
indiqué dans ses instructions, lui avait proposé de proclamer la souveraineté absolue du Roi de France, sauf à
tout espérer de sa bonté et des faveurs qu'il voudrait bien
accorder aux Haïtiens ; mais, au fond, il savait bien
qu'on arriverait à l'exécution du plan de Malouet, si
Pétion avait adhéré à sa proposition. Les commissaires
de 1816 lui proposèrent aussi de reconnaître le Roi de
France comme « souverain de la colonie de Saint-Domingue, » sauf à la gouverner en son nom d'après la
constitution modifiée à raison de ce léger changement.
et des faveurs qu'il voudrait bien
accorder aux Haïtiens ; mais, au fond, il savait bien
qu'on arriverait à l'exécution du plan de Malouet, si
Pétion avait adhéré à sa proposition. Les commissaires
de 1816 lui proposèrent aussi de reconnaître le Roi de
France comme « souverain de la colonie de Saint-Domingue, » sauf à la gouverner en son nom d'après la
constitution modifiée à raison de ce léger changement. Cette proposition n'était pas acceptable; car en renonçant seulement au nomd'HAÏTi, c'eût été l'abjuration de
notre indépendance. Redevenant colonie, cette île eût
continué à exercer, à V intérieur, et sous le bon plaisir du
monarque français, cette espèce de souveraineté qui
existe dans la législation de tout pays ; mais, à l'extérieur, le monarque seul aurait exercé cette autre souveraineté qui constitue réellement V indépendance, ou plutôt
qui en résulte à l'égard des autres puissances \ Après leurs entretiens et leur correspondance avec
Pélion, les commissaires français devaient penser qu'il
était capable de comprendre ces choses. Ils n'ont donc
pu faire leurs dernières propositions, que pour obéir à
leurs instructions, — quelles que soient d'ailleurs les
assertions contraires qu'ils auront consignées dans leur
rapport au ministre de la marine et des colonies. Mais ce qui est fait pour nous étonner, c'est qu'en 1 Au fait, les commissaires proposaient de revenir a l'état de choses que Toussaint
Couverture et les colons avaient établi parleur constitution de 1S01. Mais Pétion et les
Haïtiens de 181G étaient les mêmes hommes que ceux du 1" janvier 1801. 252 études sur l'histoire d'haïti. 1845, on a vu paraître en France, un ouvrage où nous
lisons ce qui suit, à propos de la mission de D. Lavaysse
et de celle de Fontanges et Esmangart : « Si Ton fût entré immédiatement dans la voie ouverte
« par notre agent (D. Lavaysse), il est probable que dans
« la situation où se trouvait alors la colonie (Haïti), on
« serait arrivé à la solution qui a été si vivement re-
« cherchée depuis, et que quelques esprits rêvent encore
« aujourd'hui. — Telle fut la mission de 1816. Entreprise
« deux années plus tôt, avant que la révolution politique
« desCent-Jours fût venue, au dedans comme au dehors,
« ébranler la confiance qui renaissait en la légitimité, — «
« on peut avancer hardiment qu'elle eût été couronnée de
« succès * . » Quelle hardiesse, en effet, de la part de l'auteur de cet
ouvrage! Pour avancer une telle assertion, il a donc jugé
des Haïtiens de 4814 d'après les hommes qui suivaient
le drapeau blanc sous Jean François, Biassou et Toussaint
Louverture ! îl n'a donc pas tenu compte de tous les
événemens passés dans l'intervalle de ces deux époques ! N'est-ce pas le même auteur qui a écrit ces mots ? —
« La combinaison astucieuse qui fit d'une perfidie la base
« de l'expédition de 1802, frappa la politique de laFrance
« d'un discrédit dont rien ne put la relever aux yeux des
« noirs 2. »
blanc sous Jean François, Biassou et Toussaint
Louverture ! îl n'a donc pas tenu compte de tous les
événemens passés dans l'intervalle de ces deux époques ! N'est-ce pas le même auteur qui a écrit ces mots ? —
« La combinaison astucieuse qui fit d'une perfidie la base
« de l'expédition de 1802, frappa la politique de laFrance
« d'un discrédit dont rien ne put la relever aux yeux des
« noirs 2. » Et les Haïtiens auraient eu plus de confiance en la i Èiude et solution nouvelle de la question haïtienne, par M. Lepelletier de Saint-Réniy,
tome 2, p. 20 et 23. Cet auteur a prouvé qu'il était « un de ces esprits qui rêvaient encore
« une solution en 1845, » pour une question déjà fort bien résolue en 1858. Dans son ouvrage, il a fait l'honneur aux Anglais et aux Américains, d'avoir été les instigateurs du refus
de Pétion aux propositions des commissaires français, parce qu'il aura cru comme eux peutêtre, que ce mulâtre n'avait pas assez de bon sens pour en juger par lui-même. 2 Même ouvrage,!. i", page 193. [1816] CHAPITRE V. 253 France gouvernée par la légitimité ? Leurs chefs ignoraient-ils tout ce qui se passait déjà en France et dans
ses colonies, dès la chute de Napoléon ? * La France elle-même n'avait pas confiance dans les
Bourbons revenus à la suite des armées étrangères s. Le 12 novembre, le jour même du départ des commissaires français, le Président d'Haïti fit paraître une
proclamation au peuple et à l'armée, où il rendait compte
de leur mission en ordonnant l'impression de toutes les
pièces de la négociation. En félicitant ses concitoyens
d'avoir montré en cette circonstance, comme en 1814,
le même respect pour le droit des gens, il leur dit : « Il n'existe pas un Haïtien dont l'âme soit assez tiède
« pour consentira revenir sur les pas que notre gloire a
« franchis. Nos droits sont tracés ; nous les puisons
« dans la nature ; elle nous a créés égaux aux autres
« hommes ; nous les soutiendrons contre tous ceux qui
« oseraient concevoir la coupable pensée de nous subju-
« guer. Ils ne trouveraient sur cette terre, que des cendres
« mêlées de sang, du fer et un climat vengeur... L'autorité
« repose sur votre volonté, et votre volonté est d'être
« libres et indépendans. Vous le serez, ou nous donne-
« rons cet exemple terrible à l'univers, de nous ensevelir 1 Le même auteur a signalé la prédiction remarquable de Pétion, faite a D. Lavaysse
sur le retour de Napoléon de l'île d'Elbe et la fuite des Bourbons. Pétion n'a pu pressentir
cet événement, que parce qu'il savait comment ces derniers gouvernaient la France. Et en
1820 encore, les Bourbons légitimes n'y faisaient-ils pas défendre le mariage entre les
femmes blanches et les mulâtres ou noirs, en ressuscitant les vieilles ordonnances de
Louis XV et de Louis XVI '! 2 De nos jours, nous trouvons l'appréciation suivante sur le Constitutionnel du 22 mars
1857: « La Restauration eut tous les malheurs. Ce n'était pas assez de représenter forcément
« l'esprit d'émigration ; elle arrivait à la suite de l'étranger, avec un Fils aîné de
« l'Église presque athée, et sous la haute protection de M. de Talleyrand. » (M. Paulin Limayrac,à propos des Mémoires du duc de Raguse).
jours, nous trouvons l'appréciation suivante sur le Constitutionnel du 22 mars
1857: « La Restauration eut tous les malheurs. Ce n'était pas assez de représenter forcément
« l'esprit d'émigration ; elle arrivait à la suite de l'étranger, avec un Fils aîné de
« l'Église presque athée, et sous la haute protection de M. de Talleyrand. » (M. Paulin Limayrac,à propos des Mémoires du duc de Raguse). 254 études sur l'histoire d'haïti. « sous les ruines de notre patrie, plutôt que de retourner
« à la servitude, même la plus modifiée » De son côté, le Roi d'Haïti, — puisque Roi il y avait,
— publia le 20 novembre une Déclaration, à l'occasion
de lalettre que les commissaires français avaient adressée
« au général Christophe. » Ce nouveau Manifeste reproduisit, comme la correspondance dePétion avec eux, tous
les faits antérieurs, notamment ceux relatifs à la mission
de D. Lavaysse et de Franco de Médina ; mais son style
se ressentait de la qualité de souverain que Christophe
avait usurpée sur les droits des populations soumises à
ses ordres : il y parlait de son peuple, à la manière des
potentats. Du reste, cette Déclaration était écrite avec
énergie et résolution : Christophe ne manquait ni de l'une
ni de l'autre. Il n'oublia pas, selon sa coutume, d'accuser
Pétion de trahison pour avoir reçu D, Lavaysse et correspondu avec lui 2. Enfin, il dit des injures des Français 1 Un mois après la publication des actes ofûciels de la négociation, le 12 décembre,
Hérard Dumesle lit paraître un écrit remarquable, intitulé : « Réflexions politiques sur la
« mission des commissaires du Roi de France, près la République d'Haïti. » En appuyant
les raisonnemens de Pétion, ses motifs, la justesse de ses vues, pour repousser les propositions des commissaires, il les développa dans un langage aussi judicieux que modéré.
Justifiant les dispositions qui excluent la race blanche de la société haïtienne, il dit : « Ces
« articles deviennent le boulevart de notre indépendance,» après avoir prouvé le danger
qui existerait dans Vadmission de ces hommes, par la comparaison de ce qui se passait
depuis 1802 a la Martinique et a la Guadeloupe. Cet écrit, où le patriotisme éclairé se produisait librement, faisait pressentir le futur Représentant qui devait tant influer un jour
sur les esprits. Il le termina par ces mots : « Rivalisons d'efforts pour consolider le nionu-
« ment que nous érigeons a la postérité ; imitons ce peuple ancien qui ne trouvait jamais
« de bonheur loin de la patrie : qu'a ce nom sacré nos cœurs tressaillent, et laissons a
« nos enfans le glorieux héritage de nos vertus patriotiques. » Au Cap, dès le mois de mars de la même année, Va stey publiait le meilleur de ses écrits
en forme de Réflexions aussi, sur une lettre d'un colon nommé Mazères, a propos des Noirs
et des Blancs, etc. Mais, a rencontre du républicanisme ardent de H. Dumesle, il y joignait
toutes les platitudes d'un esprit soumis au joug d'un affreux tyran. 2 Le 20 août, une ordonnance du- Grand Henry, avait dit qu'il serait élevé, au milieu de
de mars de la même année, Va stey publiait le meilleur de ses écrits
en forme de Réflexions aussi, sur une lettre d'un colon nommé Mazères, a propos des Noirs
et des Blancs, etc. Mais, a rencontre du républicanisme ardent de H. Dumesle, il y joignait
toutes les platitudes d'un esprit soumis au joug d'un affreux tyran. 2 Le 20 août, une ordonnance du- Grand Henry, avait dit qu'il serait élevé, au milieu de [1816] chapitre v. 25K et de leur Roi : ce qui était inconvenant, puisqu'il terminait par déclarer qu'il pourrait traiter avec eux. A ce
sujet, il s'exprima ainsi : « Nous ne traiterons avec le gouvernement français
« que sur le même pied, de puissance à puissance, de sou-
« verain à souverain. Aucune négociation ne sera en-
« taméepar nous avec cette puissance, qui n'aurait pour
« base préalable l'indépendance du Royaume d'Haïti,
« tant en matière de gouvernement que de commerce ;
« et aucun traité définitif ne sera conclu par nous avec
« ce gouvernement, sans que préalablement, nous ayons
« obtenu les bons offices et la médiation d'une grande
« puissance maritime (la Grande-Bretagne), qui nous
« garantirait que la foi du traité ne serait pas violée par
« le cabinet français... Le pavillon français ne sera
« admis dans aucun des ports du Royaume, ni aucun
« individu de cette nation, jusqu'à ce que l'indépen-
« dance d'Haïti soit définitivement reconnue par le gou-
« vernement français... » A la suite de cette Déclaration royale, Christophe fît
insérer les lettres écrites de la Jamaïque par D. Lavaysse,
à lui et à Pétion,0es lettres de créance et les instructions
données par Malouet aux trois agents de 4814, les interrogatoires subis au Cap par Franco de Médina, etc.,
comme pièces justificatives de sa méfiance envers le
gouvernement français, pour traiter avec lui autrement la place d'armes de la citadelle Henry, une colonne « a la Liberté et a l'Indépendance, en
« bronze, et que l'acte du l0' janvier 1804 y serait gravé avec les noms des signataires de
« cet acte, — à l'exception de ceux des Irailres. » Le grand conseil d'État devait faire un
[■apport où ces derniers seraient désignés. Pêtion eût été le premier parmi eux. Mais ce
projet de colonne n'exista que sur le papier. — A la fin de ce volume, on saura ce qui fut
ai sur la place de la citadelle, au lien de la colonne. 255 études sur l'histoire d'haïti. que sous la médiation et la garantie de la Grande-Bretagne * . Mais cette puissance n'était pas plus disposée à l'assister, qu'elle ne s'était montrée disposée envers la République, lors de la mission de Garbage en Angleterre :
elle était liée par le traité additionnel à celui de Paris.
D'ailleurs, sa clause de réserve, dont nous avons parlé,
laissait toujours à ses nationaux la faculté de continuer
le commerce avec Haïti. Dans le Royaume, ils en avaient
presque le monopole ; et dans la République,ils jouissaient
d'un privilège par la réduction des droits d'importation.
L'intérêt de la Grande-Bretagne était donc de laisser
subsister le statu quo dans la question de l'indépendance.
le traité additionnel à celui de Paris.
D'ailleurs, sa clause de réserve, dont nous avons parlé,
laissait toujours à ses nationaux la faculté de continuer
le commerce avec Haïti. Dans le Royaume, ils en avaient
presque le monopole ; et dans la République,ils jouissaient
d'un privilège par la réduction des droits d'importation.
L'intérêt de la Grande-Bretagne était donc de laisser
subsister le statu quo dans la question de l'indépendance. C'était au gouvernement français à comprendre l'intérêt de la France et de son commerce ; mais il fallut
plusieurs années pour cela, et l'accomplissement d'événemens importons pour le convaincre. Ses commissaires
avaient dit à Pétion, « qu'il ne pourrait reconnaître
a l'indépendance de la République d'Haïti, parce qu'elle
« pouvait succomber sous les efforts d'un simulacre de
« monarchie horriblement absolue. » On se retrancha derrière cette éventualité possible ; et après l'événement
contraire, on trouva encore de nouveaux argumens. En
attendant, on profita de la tolérance judicieuse de Pétion,
en laissant continuer les relations de commerce entre
les navires français et la République : car on ne perdit 1 En 1815, Peltier avait conseillé Christophe, de persister dans l'offre qu'il l'avait autorisé
de faire au gouvernement français, de donner 10 pour cent de la valeur des biens des anciens
colons, comme indemnité, et ce, a raison des propositions de Pétion a D. Lavaysse. Mais
Christophe lui fit répondre : « qu'il était trop lard, et que ce qui avait pu être proposable
« dans un temps ne l'était plus dans un autre. » Alors, Christophe se persuadait que les
événemens de 181S, en France, rendaient impossible toute expédition militaire contre
Haïti. Il entra en correspondance avec Wilberforce et les autres abolitionistes anglais,
dans ses vues d'obtenir la médiation et la garantie de la Grande-Bretagne. [1816J CHAPITRE V. 257 pas l'espoir d'amener celle-ci à la soumission, par raisonnement, même par sentiment, sinon d'amour, du
moins religieux, puisqu'on employa la crosse et la mitre
d'un Évêque pour opérer ce qui eût été un miracle en
plein XIXe siècle '. A leur retour en Europe, les commissaires français
firent, sur leur mission, un long rapport au ministre de
la marine et des colonies, dont on peut lire la partie la
plus substantielle daus l'ouvrage que nous avons déjà
cité 2. Ou y voit qu'ils attribuaient leur insuccès aux
intrigues de la Grande-Bretagne et des États-Unis « qui
« calomniaient la France et la rendaient odieuse à ce
« peuple ignorant; qui entretenaient la méfiance de
« Pétion, en ne cessant de lui répéter que la France n'a
« d'autre projet que de le remettre sous le joug, lui et les
« siens, de l'encourager dans la désobéissance, etc. »
Et ce rapport disait aussi que c'était par l'intermédiaire
de Pétion, que ces deux puissances faisaient donner des
secours à Bolivar et aux indépendans des colonies espagnoles, lui déniant ainsi toute initiative dans l'un et
l'autre cas 3.
ne cessant de lui répéter que la France n'a
« d'autre projet que de le remettre sous le joug, lui et les
« siens, de l'encourager dans la désobéissance, etc. »
Et ce rapport disait aussi que c'était par l'intermédiaire
de Pétion, que ces deux puissances faisaient donner des
secours à Bolivar et aux indépendans des colonies espagnoles, lui déniant ainsi toute initiative dans l'un et
l'autre cas 3. Pétion et le peuple haïtien étaient si ignorans, en effet, qu'ils avaient besoin d'être guidés dans ces circonstances, comme ils l'avaient été en 1802 en prenant les
armes contre la France ; car bien des écrivains français. i II paraît que le gouvernement de la Best luration hésita beaucoup aussi a reconnaître
ou concéder l'indépendance d'Haïti, par égard pour l'Espagne dont les colonies étaient en
insurrection et qui espérait de les soumettre a son obéissance. Si la Grande-Bretagne garda
ce ménagement envers l'Espagne jusqu'en 1823 où elle reconnut leur indépendance, on
doit le concevoir encore mieux de la part des Bourbons de France. 2- M. Lepelletier de Sainl-Remy, t. 2, p. 25 a 30. 3 En cela, ils servirent la politique de Pétion, qui voulait garder l'apparence de la neutralité entre l'Espagne et ses colonies insurgées. A bien considérer les choses, il n'est pas
une seule démarche de la Fiance envers Haïti, qui n'ait servi la cause de celle-ci. t. vin. 47 258 études sur l'histoire d hàïti. Pamphile de Lacroix entre autres, n'ont attribué la résistance des Indigènes qu'aux manœuvres des Anglais. La France ne fît toujours que des fautes à l'endroit de
son ancienne colonie, et ses agents et les écrivains de ce
pays n'ont toujours voulu voir que des imbéciles dans les
hommes de la race noire, incapablesde comprendre qu'elle
désirait leur bonheur. Il faut rendre justice cependant aux commissaires de
1816 qui, quoique ou parce que Colons, avertirent leur
gouvernement de ce qui arriverait un jour dans la situation des colonies européennes en Amérique ; ils lui disaient
vainement : « La sévérité apparente de l'Angleterre dans ses colo-
« nies ne doit cependant donner aucune sécurité aux au-
« très puissances. Elle est trop active dans la surveillance
t( de ses intérêts pour laisser croire qu'elle résistera long-
« temps à l'orage qui ne grossit que par ses soins. Tout
« annonce, quand on sait sa marche, qu'elle finira au
« contraire par céder lapremière, par prononcer Vaffran*
« chissement dans ses colonies; et, comme elle aura pris
< l'initiative sur cette importante question, elle sera re-
« gardée par tous les peuples de cette contrée, comme
« la libératrice du Nouveau-Monde ; elle fera valoir ses
« droits à leur reconnaissance, et elle s'assurera, au dé-
« triment des autres puissances, un grand commerce,
« sans charges, avec des avantages que nous ne pourrons
« plus balancer. » Au moment où les commissaires du Roi de France allaient adresser à Pétion leur dernière lettre du 1 0 novembre, — le 5, le Secrétaire général de la République
aisait publier s jr le Télégraphe, journal officiel, un avis [1816| CHAPITRE V. 259 qui apprenait au commerce haïtien que, d'après des communications faites au gouvernement, les ports d'Autriche,
notamment Trieste, étaient ouverts aux navires portant
pavillou haïtien *.
les commissaires du Roi de France allaient adresser à Pétion leur dernière lettre du 1 0 novembre, — le 5, le Secrétaire général de la République
aisait publier s jr le Télégraphe, journal officiel, un avis [1816| CHAPITRE V. 259 qui apprenait au commerce haïtien que, d'après des communications faites au gouvernement, les ports d'Autriche,
notamment Trieste, étaient ouverts aux navires portant
pavillou haïtien *. Quelques jours auparavant, le 30 octobre, le grand
juge Sabourin avait adressé aux divers membres de l'ordre judiciaire, une circulaire tendante à leur rappeler
leurs devoirs respectifs, à les engager à les remplir avec
dignité et régularité, vu leur importance dans toute société organisée qui veut parvenir à la civilisation. Cet
acte fut écrit dansunlangage remarquable par sa modestie, son ton persuasif et le patriotisme qui distinguait ce
digne ami de Pétion. Enfin, le 25 novembre, le secrétaire d'Etat Imbert fit
paraître un avis au commerce étranger, pour l'inviter à
cesser un abus contraire aux droits du cabotage haïtien.
Des négocians faisaient opérer, par les navires étrangers,
le transport des denrées du pays d'un port ouvert à un
autre, en contravention à la loi du "21 avril 1807 qui réservait ce genre de navigation aux caboteurs nationaux,
et prescrivait la confiscation de tous navires contrevenans
et de leurs cargaisons. Pour qu'un tel avis fût devenu
nécessaire, il a fallu que les fonctionnaires de l'ordre financier, et même Imbert, leur chef depuis 1810, eussent
considéré la loi de 1807 et l'arrêté du Président d'Haïti,
du 30 décembre 4809, comme tombés en désuétude,
puisqu'ils avaient souffert les actes signalés par cet avis; 1 Dans le temps, j'entendis dire que c'était une ruse politique de Pétion, pour prouver
aux commissaires que l'indépendance d'Haïti était un fait admis, même par l'un des
membres de la Sainte-Alliance. D'autres personnes attribuaient l'idée de cet avis, comme
une espièglerie, a B. Inginac qu'elles appelaient le Mettemich haïtien, a cause de son
absolutisme connu et de sa haute capacité. Cependant, il offrait au public la communication des dépèches officielles reçues a ce sujet, en date du 15 août. Si, a Londres, le
pavillon haïtien avait pu flotter, pourquoi n'aurail-il pas été admis a Trieste ?
'autres personnes attribuaient l'idée de cet avis, comme
une espièglerie, a B. Inginac qu'elles appelaient le Mettemich haïtien, a cause de son
absolutisme connu et de sa haute capacité. Cependant, il offrait au public la communication des dépèches officielles reçues a ce sujet, en date du 15 août. Si, a Londres, le
pavillon haïtien avait pu flotter, pourquoi n'aurail-il pas été admis a Trieste ? 260 études sur l'histoire d'haïti. car, autrement, on ne comprendrait pas cette négligence
des intérêts du cabotage haïtien, à moins de supposer
que le président n'eût ordonné une tolérance momentanée à cet égard. C'est à peu près en ce temps-là que Pétion lui-même
jeta les fondemens ou Lycée national du Port-au-Prince.
Dans ses vues de répandre les lumières parmi ses concitoyens, il voulait en faire un grand établissement d'instruction publique, en attendant que les ressources financières du pays lui eussent permis d'en organiser de semblables dans d'autres localités, et des écoles moins importantes dans certaines villes et les plus petits bourgs,
comme l'avait prescrit l'art. 36 de la constitution. D'un
autre côté, le pays étant privé d'hommes capables dans
l'enseignement, il fallait concentrer à la capitale les spécialités qui s'offriraient sous ce rapport, pour les lettres
et les sciences. Dans ces premiers momens, le président
choisit une maison particulière, — l'Etat n'ayant pas
un édifice convenable, — rapprochée du palais de la présidence et dans un lieu écarté du tumulte delà ville '.
Mais il se disposa à faire construire l'édifice nécessaire au
Lycée, et qui eût été vaste et approprié à un tel établissement. Le Lycée naissant eut pour premier directeur, le citoyen Balette venudeFrance au commencementde 1816.
A son arrivée, il avait tenu une école particulière au Portau-Prince. Ce n'était pas une haute capacité dans l'enseignement; mais ses cheveux blancs et sa conduite le
rendaient respectable aux yeux des élèves et de leurs parens, et des professeurs lui furent adjoints. Le président 1 La maison du respectable vieillard Brouard, située près des anciennes casernes. [1816] chapitre v. 261 plaça dans cette institution, comme pensionnaires de
l'État, quelques enfans de militaires morts au service de
la République, ou dont la pauvreté ne leur eût pas permis
de payer les frais de l'instruction et de l'entretien des
leurs. Ceux qui avaient de l'aisance et les particuliers
s'empressèrent d'y mettre aussi leurs enfans. Bientôt,
nous parlerons, dans Tordre chronologique, du remarquable prospectus du Lycée qui fut publié par Coiombel, secrétaire particulier du président et d'après ses
ordres. S'il s'intéressa à l'instruction des jeunes garçons, il ne
fut pas indifférent à la bonne éducation des jeunes filles.
Afin de fonder un pensionnat au Port-au-Prince, il fit
venir Madame Drury, anglaise distinguée par son instruction et ses mœurs, qui habitait Kingston, ville de la
Jamaïque : cette dame parlait fort bien le français. A l'imitation du président qui fit entrer dans cet intéressant
établissement les jeunes personnes de sa famille, celles de
la capitale confièrent leurs enfans aux soins de sa directrice.
çons, il ne
fut pas indifférent à la bonne éducation des jeunes filles.
Afin de fonder un pensionnat au Port-au-Prince, il fit
venir Madame Drury, anglaise distinguée par son instruction et ses mœurs, qui habitait Kingston, ville de la
Jamaïque : cette dame parlait fort bien le français. A l'imitation du président qui fit entrer dans cet intéressant
établissement les jeunes personnes de sa famille, celles de
la capitale confièrent leurs enfans aux soins de sa directrice. Ainsi on peut dire que, si Pétion inaugura sa présidence à vie en défendant avec fermeté l'indépendance
de son pays envers la France, il fondait en même temps
deux institutions d'où sortiraient un jour des sujets capables d'apprécier cette précieuse conquête; car l'instruction seule peut assurer la liberté et garantir la nationalité haïtienne. A cette époque, deux respectables Quakers de Philadelphie vinrent visiter la République. Ils furent accueillis
avec distinction par le président et par la population
éclairée du Port-au-Prince. Sensibles à cet accueil, et satisfaits d'y trouver cette foule d'Étrangers de toutes les 262 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. nations, des Français surtout, de les voir respectés par
les Haïtiens en général, de voir ces derniers heureux sous
un gouvernement libéral, un chef humain, ils demandèrent la permission de prêcher sur la doctrine chrétienne
qu'ils professent dans leur secte. L'abbé Gaspard, curé
de la paroisse, les admit à le faire au presbythère, et les
francs-maçons dans leur loge L'Amitié des frères réunis.
Dans ces deux lieux, il y eut un grand concours de personnes des deux sexes qui écoutèrent leurs prédications
avec recueillement. CHAPITRE VI. Proclamation du Président d'Haïti imitant le peuple a élire les Représentans des communes
et leurs suppléar.s. — Le 22 avril, il ouvre la session législative. — Son discours en
cette occasion, et discours du Président de In Chambre des représentans. — Réflexions
sur les paroles prononcées par l'un et l'autre. — Élection de six sénateurs. — Motifs du
Sénat qui refuse d'admettre le sénateur Larose. — Correspondance a ce sujet, entre le , Sénat et le Président d'Haïti. — Le sénateur Larose est admis. — La Chambre rend
18 lois dans cette session, qui est prolongée d'un mois par le Président d'Haïti. —
Adresse de la Chambre au peuple, rendant compte de ses travaux. — Réflexions diverses
sur ces actes. — Prospectus et organisation du Lycée national du Port-au-Prince. —
Édit de Christophe sur la ^ente des biens du domaine public dans le Nord et l'Artibonite.
— Reflexions a ce sujet. — La foudre fait sauter une poudrière au Port-au-Prince. —
Jean Marassa fait sauter celle du fort Bizoton et meurt volontairement dans l'explosion. — Installation du Tribunal de Cassation par le Grand-Juge. — Capture d'un bâtiment
négrier au Cap, ayant a son bord 145 Africains qui deviennent Haïtiens. — Christophe
refuse d'admettre un agent commercial des États-Unis. — Approbation de sa conduite. — Un navire haïtien est admis à la Nouvelle-Orléans. — Des navires français arrivent
au Port-au-Prince, ayant des Haïtiens a leur bord. — Arrêt de la Cour royale de
Bordeaux, sur une contestation entre Dravermann et Hoog, capitaine d'un navire russe
au Cap, ayant a son bord 145 Africains qui deviennent Haïtiens. — Christophe
refuse d'admettre un agent commercial des États-Unis. — Approbation de sa conduite. — Un navire haïtien est admis à la Nouvelle-Orléans. — Des navires français arrivent
au Port-au-Prince, ayant des Haïtiens a leur bord. — Arrêt de la Cour royale de
Bordeaux, sur une contestation entre Dravermann et Hoog, capitaine d'un navire russe venu au Port-au-Prince. Le premier acte que nous avons à signaler dans cette
nouvelle année, fut une adresse du Président d'Haïti au
peuple, en date du 25 janvier, pour l'inviter à se réunir
en assemblées communales, afin d'élire les Représentans
et leurs suppléans, dans chaque lieu classé précédemment comme paroisse. Le 10 février, cette opération
était accomplie sur tous les points : elle donna 29 repré26i ETUDES SUll L HISTOIRE D ' HAÏTI. sentans et autant de suppléans pour la formation de la
Chambre. Les premiers, moins quelques retardataires,
se réunirent au Port-au-Prince à la fin de mars. En ce moment, Pétion était malade; il ne put procédera l'ouverture de la session législative que le 22 avril.
Cette cérémonie, qui devait faire époque dans nos annales, eut lieu avec toute la pompe désirable, — le héros
législateur, sentant qu'il devait entourer cette branche de
la représentation nationale, de tous les honneurs propres
a lui assurer la considération publique. Accueilli lui-même par les représentais, avec ce sentiment de respect et de vénération qu'il sut inspirer à ses
concitoyens, il prononça un discours remarquable, par
la confiance qu'il témoignait dans la politique sage et
habile qu'il avait suivie pour gouverner la République
au profit de la nation haïtienne tout entière. Voici un
extrait de ce discours : « Citoyens législateurs, — L'histoire du monde nous
« offre l'exemple de plusieurs nations qui ont dû leur
« origine à des révolutions. La nôtre sera sans doute
« recueillie par la postérité, comme un des monumens
« les plus étonnans de ce que peuvent le courage et la
c persévérance pour le triomphe de la cause la plus sae crée. Nous nous glorifierons peut-être d'avoir servi de
« modèles aux grands changemens qui se préparent en
« faveur de l'humanité ; et après nous être délivrés du
« joug de l'oppression, et avoir cimenté de notre sang
« l'ouvrage de notre régénération, devoir le bonheur se
« répandre sur la classe infortunée qui gémit encore,
« mais que le génie de la philanthropie et le cri de la
« raison appellent sans cesse à la civilisation. i C'est dans le bruit tumultueux des armes, à l'ombre [1817] chapitre vi. 265 « du laurier de la victoire, que la République d'Haïti s'est
« formée. Si nous portons nos regards sur le passé, sur
« ce qu'il a fallu entreprendre pour nous porter à notre
« situation présente, nous nous enorgueillirons du titre
« d'Haïtiens; nous trouverons en nous-mêmes de nou-
« velles forces pour le soutenir, et nous pourrons avance cer sans crainte, que pour avoir opéré ce que nous
« avons fait, nous ne pouvions être des hommes ordinaires.
victoire, que la République d'Haïti s'est
« formée. Si nous portons nos regards sur le passé, sur
« ce qu'il a fallu entreprendre pour nous porter à notre
« situation présente, nous nous enorgueillirons du titre
« d'Haïtiens; nous trouverons en nous-mêmes de nou-
« velles forces pour le soutenir, et nous pourrons avance cer sans crainte, que pour avoir opéré ce que nous
« avons fait, nous ne pouvions être des hommes ordinaires. Placé à la tête de la nation, je n'ai rien négligé
« pour sa gloire, et j'ai dirigé les rênes du gouvernement
« pour le plus grand avantage de mes concitoyens...
« les droits du peuple sont incontestablement assurés,
« et chacun connaît quelle est l'étendue de ses droits et
« de ses devoirs. « C'est de la Représentation nationale que le peuple
« doit attendre sa félicité, et nos enfans la paisible jouis-
« sauce de nos travaux et de nos sacrifices. C'est sur
« votre sagesse et votre dévouement à la patrie, citoyens
« législateurs, que tous les yeux sont ouverts. « ... Je commence avec vous le nouvel exercice de
« mes fonctions : tous mes instans seront consacrés à
« vous seconder, pour foire jouir le peuple des avantages
« que nos institutions lui promettent; et il n'y aura ja-
« mais pour moi de véritable bonheur au-dessus de celui
« que je pourrai partager avec lui. » C'est le dernier discours officiel que prononça Pétion.
Ce fut pour lui comme le chant du Cygne, car on aurait dit
qu'il pressentait sa mort prochaine, au moment où il
venait d'essuyer une forte maladie. Dans ce discours, son
langage, ordinairement si modeste, est empreint de ce
louable orgueil qu'il est permis à un chef d'État, fondateur des institutions politiques de son pays, de manifester ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. sans réserve pour communiquer à ses concitoyens la
confiance qu'il a lui-même dans leur durée, dans les
grands résultats qu'elles vont produire. S'il se persuade
qu'elles doivent assurer le bonheur de sa patrie, il n'est
pas moins convaincu que tous les autres hommes de sa
race sont appelés à jouir, dans un avenir plus ou moins
éloigné, de leur liberté naturelle, par l'exemple que les
Haïtiens ont tracé de ce que peuvent le courage et une
résolution persévérante. Il y a dans ce pressentiment de
son génie, quelque chose de flatteur pour Haïti quia
donné naissance à cet homme illustre, et qui doit, aujourd'hui encore, pénétrer ses citoyens de la nécessité de
suivre l'impulsion qu'il leur a donnée, s'ils ne veulent
pas déchoir dans l'opinion des nations civilisées. D'un autre côté, on reconnaît que Pétion était sincère
quand il fît introduire dans le gouvernement de la République, la Chambre des représentais des communes
comme une institution propre à promouvoir la félicité
publique, par le concours de tous les citoyens qui devaient
être d'autant plus obéissans aux lois, que leurs mandataires directs participeraient à la promulgation de ces
lois. Dans ces vues, il va même jusqu'à dire que c'est
de la Chambre, considérée comme étant la Représentation
nationale, que le peuple attend son bonheur, que sa
postérité devra la paisible jouissance de tous les droits
que ses devanciers ont conquis pour elle, et que tous les
yeux sont ouverts sur les représentans.
qui devaient
être d'autant plus obéissans aux lois, que leurs mandataires directs participeraient à la promulgation de ces
lois. Dans ces vues, il va même jusqu'à dire que c'est
de la Chambre, considérée comme étant la Représentation
nationale, que le peuple attend son bonheur, que sa
postérité devra la paisible jouissance de tous les droits
que ses devanciers ont conquis pour elle, et que tous les
yeux sont ouverts sur les représentans. Dans sa pensée, cette partie du discours a pu n'être
qu'un compliment flatteur pour mieux les porter à être
sages et dévoués au pûys, qu'une espérance exprimée avec
franchise; mais ce fut peut-être une imprudence aussi
par les termes dont il se servit. Car, dans l'ordre consti- [1817] CHAPITRE VI. 267 tutionnel dérivant de la révision du pacte social, — nous
l'avons dit, — les membres du Sénat et le Président
d'Haïti étaient également des Représentans du peuple,
nommés à des degrés diffère n s pour gouverner en son
nom. Cette profession de foi politique pouvait être invoquée un pur et avoir d'autant plus d'autorité, qu'elle
sortait de la bouche même de celui qui fit instituer la
chambre des communes; et alors, selon les circonstances,
une perturbation sociale, une grande révolution pouvait
en être la conséquence plus ou moins désastreuse pour
le pays : tant il est vrai qu'un chef d'État doit bien peser
les paroles qu'il prononce ! Quoi qu'il en soit, le citoyen Pierre André, l'un des
représentans du Port-au-Prince et Président de la
chambre, répondit au Président d'Haïti par un discours
où il exprimait au nom de ce corps les sentimens les
plus favorables à Pétion, qualifié de Père de la République, l'estime la plus profonde pour les qualités qui
le distinguaient, pour ses principes politiques, en le félicitant de la distribution impartiale des terres à tous les
citoyens, ce qui «leur rendrait chère une patrie qui traite
ses enfans sans prédilection, » en lui prédisant une reconnaissance incontestée pour ses bienfaits et une gloire
immortelle aux yeux delà postérité. « L'homme dont le génie, s'élevant au-dessus du pré-
« jugé commun, a créé un système de politique d'où il
« fait découler le repos et la prospérité de sa patrie ;
« l'homme dont le bras sauva plus d'une fois la Républi-
« que penchant vers sa ruine, est l'homme même qui eu
« ce jour consolide l'arbre antique et majestueux de la
« liberté. 11 le cultivera, il en étendra les rameaux, il fera
« reposer sous son ombra ge la garantie de l'État et la su268 études sur l'histoire d'haïti. « reté individuelle de ses concitoyens. Tout paraît donc
« promettre à Haïti un bonheur constant... Mais unpou-
« voir nouveau demande de la considération, de lasplen-
« deur; c'est l'aliment de son existence, sans lequel il
« périt; avant qu'il ait une lumière qui lui soit propre,
« il faudra qu'il brille longtemps de l'éclat emprunté de
« la gloire et de la vertu du premier chef; il aura besoin
« pendant longtemps de l'appui de son crédit et de sa
« puissance. Voilà, Président, ce que la Chambre espère
« de vous. »
« voir nouveau demande de la considération, de lasplen-
« deur; c'est l'aliment de son existence, sans lequel il
« périt; avant qu'il ait une lumière qui lui soit propre,
« il faudra qu'il brille longtemps de l'éclat emprunté de
« la gloire et de la vertu du premier chef; il aura besoin
« pendant longtemps de l'appui de son crédit et de sa
« puissance. Voilà, Président, ce que la Chambre espère
« de vous. » Le Président d'Haïti se retira ensuite, aux acclamamations des représentans et des citoyens assistant en
foule à cette séance. Après l'installation de la chambre, Pierre Andréadressa
à ses collègues, un autre discours, où il leur retraçait
leurs devoirs envers la nation dont ils étaient les représentans, et la manière la plus digne de les remplir. Il leur
parla des objets qui devaient le plus fixer leur attention,
concurremment avec le Sénat et le Président d'Haïti : —
l'agriculture, l'industrie, le commerce, les finances, l'armée, 1'iustruction publique, rétablissement des conseils
de notables. Examinant chacun de ces objets en particulier, il signala, pour les finances, le tort qu'occasionnait
au gouvernement, la circulation des papiers ou mandats
du trésor national, émis en payement des dettes de l'État,
sur lesquels les porteurs (fonctionnaires publics et autres)
perdaient 50 à 40 pour cent d'escompte dans le commerce,
tandis que les débiteurs de l'État (commerçans surtout)
donnaient au trésor ces mêmes mandats au pair, en paiement des droits de douanes ou autres. A ce sujet, il dit
à ses collègues : 1 181 7] CHAPITRE VI. 269 « En portant votre attention sur les finances, vous
« vous apercevrez aisément que, pour donner à toutes les
« branches leur action propre et, naturelle, il faut préa-
« lablement connaître les dépenses annuelles de l'État,
« ses domaines, ses revenus, proportionner sa dépende à
» sa recette; et par le meilleur mode d'administration pos-
« sible, se procurer les moyens d'entretenir l'armée. Ces
« vieux soldats, le bouclier de l'État.. . oublierons-nous
« qu'ils doivent s'attendre que la Chambre des commu nés,
« dans sa sagesse, appréciera leurs services, en usant en
« leur faveur du droit que lui donne l'art. 58 de la cons-
« titution » ! En citant ce passage, nous ne voulons que faire remarquer une chose : c'est que le jour même de l'ouverture de ses travaux législatifs, par l'organe de son président qui avait été membre de l'Assemblée de révision, la
Chambre des représentans se mettait en possession du
droit d'examen de toutes les questions vitales d'administration publique; et quant aux finances spécialement,
de connaître d'abord les dépenses annuelles, de les proportionner aux recettes, de ne statuer sur ces dernières
qu'après due connaissance des autres : — ce qui équivalait à dire qu'il appartenait à la chambre de décréter le
budget des dépenses comme celui des recettes, tandis que
l'art. 126 de la constitution réservait au sénat le droit
« de décréter les sommes qui doivent être affectées à cha-
« que partie du service public, d'après le budget dedè-
« penses , fourni par le secrétaire d'État; » — et que
l'art. 75 confiait à la chambre la mission « de recevoir
ce qui équivalait à dire qu'il appartenait à la chambre de décréter le
budget des dépenses comme celui des recettes, tandis que
l'art. 126 de la constitution réservait au sénat le droit
« de décréter les sommes qui doivent être affectées à cha-
« que partie du service public, d'après le budget dedè-
« penses , fourni par le secrétaire d'État; » — et que
l'art. 75 confiait à la chambre la mission « de recevoir \ Art. 38. La chambre des représentans statue, d'après les bases établies par la constitti ■
lion, sur l'administration; forme et entretient l 'armée, elc. 270 études sur l'histoire d'haïti. » annuellement le compte rendu (les comptes généraux
« des recettes et des dépenses) par le secrétaire d'État,
« qui lui est transmis par le Président d'Haïti; deledé-
« battre, de l'arrêter et d'en ordonner la publicité. » D'un autre côté, en signalant ce qui concernait les bons
ou mandats du trésor, c'était blâmer les opérations de la
haute administration qui ne remédiait pas à cet état de
choses ; et dans le passage cité, on reconnaît encore certaine affinité d'idées avec celles émises dans les Remontrances du sénat, du 28 juillet 1808, produites dans notre précédent volume. Gomme le sénat, la chambre se
montrait déjà préoccupée du sort de l'armée, des moyens
de l'entretenir, en invoquant la constitution. Comment
interpréter cette préoccupation, sinon par le besoin senti
d'exercer une influence légitime dans les affaires publiques? Cependant, le citoyen qui prononça ce discours
était connu pour être très-attaché, très-dévoué à Pétion %
S'il ne craignit pas d'exprimer des idées qui rapprochaient son discours des doléances du sénat, dans la partie la plus importante de toute administration et qui fut
toujours l'objet des plus grands reproches faits à celle du
président; de manifester l'intention de poser la chambre
des représentans, aux yeux de l'armée, comme sa protec*
trice naturelle, — c'est qu'il subissait lui-même l'influence de la nature des choses, qui porte un tel corps délibérant à la critique des actes du pouvoir exécutif, et
par suite à lui faire une opposition plus ou moins vive,
selon le cas. Or, à cette époque, les fonctionnaires et employés puICe sentiment d'attachement à Pétion, de son vivant, a sa mémoire depuis sa mort, a
toujours distingué Pierre André parmi ses concitoyens, et c'est faire son éloge que de le
reconnaître ici. [1817] , CHAniRE vi. 271 blics se plaignaient généralement de recevoir rarement en
argentée montantde leurs émolumens; de n'avoir presque
toujours que des feuilles ordonnancées en dépense, qu'ils
étaient forcés d'escompter à ^50 ou 40 pour cent avec les
comrnerçans. Il en était de même des personnes qui faisaient des fournitures à l'État; et toutes ces ordonnances,
ou bons ou mandats, appelés dans le discours papier du
gouvernement, étaient reçus au trésor, au pair, pour leur
valeur réelle, ainsi qu'il fut dit, en payement des droits
de douanes principalement : ce qui augmentait le profit
des commerçaus, particulièrement des négocians étrangers cosignataires *.
^50 ou 40 pour cent avec les
comrnerçans. Il en était de même des personnes qui faisaient des fournitures à l'État; et toutes ces ordonnances,
ou bons ou mandats, appelés dans le discours papier du
gouvernement, étaient reçus au trésor, au pair, pour leur
valeur réelle, ainsi qu'il fut dit, en payement des droits
de douanes principalement : ce qui augmentait le profit
des commerçaus, particulièrement des négocians étrangers cosignataires *. Cette situation financière eut pour origine, l'acquisition de l'immense quantité d'approvisionnemens de
guerre de toutes sortes, depuis que le pays était menace
incessamment d'une invasion de la France ; et encore
l'augmentation de la marine militaire par une frégate et
des corvettes, afin de s'assurer une supériorité sur celle
du Nord, en cas de nouvelle entreprise de la part de
Christophe: ce qui contraignait le gouvernement à réserver les recettes en argent pour payer la solde des troupes de temps en temps, la confection de leur habillement
et leur rationnement régulièrement. La réduction des
droits d'importation sur les marchandises anglaises, était
une cause de plus de la diminution des revenus publics
et de la gêne du trésor; et cela contribuait encore aux 1 On se plaignait aussi, avec raison, du scandale qu'offrait la conduite de Piny, directeur
de l'hôtel des monnaies, par les dépenses excessives qu'il faisait et qu'une vaine ostentation lui suggérait, tandis que les autres fonctionnaires publics étaient forcés a l'escompte de
leurs appointemens. Cette conduite le faisait accuser de fabriquer de la monnaie à son profit
aux mêmes titres et types que celle de l'État qui avait une valeur plutôt nominale que réelle.
Quelque fût le respect qu'on avait pour Pétion, on ne pouvait approuver qu'il tolérât
désordre financier. 272 étcdes sur l'histoire d'haïti. choses signalées dans le discours du président de la chambre. Au Chapitre III de ce volume, nous avons donué le
chiffre des recettes et des dépenses pendant les années
181 3, 1814 et 1815,1a dernière avec un déficit de 530,707
gourdes. L'année 1816 présenta encore une balance défavorable au trésor: — 1,079,157 gourdes de recettes,
contre 1,482,435 gourdes de dépenses : d'où 403,278
gourdes de déficit. A son tour, et pour le dire une fois,
1817 devait présenter 1,0(57,351 gourdes de recettes, et
1 ,376,166 gourdes de dépenses: d'où le déficit de 308,815
gourdes *. On lit encore au premier numéro du Bulletin des lois,
consacré à rendre compte des travaux de la chambre, des
réflexions où il est dit : « que ses membres sont invités à
« prendre les renseignemens les plus précis sur toutes
« les parties du revenu public, et qu'ils ont jeté les yeux
« sur les hospices de mendicité, parce que les Représentans
« du peuple ont senti qu'il était juste que le sort de tant de
« victimes malheureuses attirât l'attention et les regards
« de laRépublique.» Enfin, un avis émané delà chambre,
invitait tous les citoyens à lui soumettre leurs réflexions
ou remarques qui pouvaient tendre au bonheur et à la
prospérité générale, leurs idées et leurs plans sur la formation d'une chambre de commerce dans tous les ports
ouverts aux bâtimens étrangers, des renseignemens précis surl'établissementd'une banque nationale 2.
imes malheureuses attirât l'attention et les regards
« de laRépublique.» Enfin, un avis émané delà chambre,
invitait tous les citoyens à lui soumettre leurs réflexions
ou remarques qui pouvaient tendre au bonheur et à la
prospérité générale, leurs idées et leurs plans sur la formation d'une chambre de commerce dans tous les ports
ouverts aux bâtimens étrangers, des renseignemens précis surl'établissementd'une banque nationale 2. 1 En 1817, le café se vendait "a 55 sous la livre ou 21 gourdes (piastres) le quintal; le
sucre 10 gourdes le quintal; le coton 40 gourdes le quintal; le rampêche 7 gourdes le
millier ; la farine 26 gourdes le baril, sur le marché des villes du pays. On en exporta
environ 20 millions de livres de café, 400 mille livres de coton, 300 mille livres de cacao,
1,800 mille livres de sucre, 6 millions de livre de campêclie, etc. 2 En août suivant, les commerçans du Port-au-Prince adressèrent au président une pétition pour solliciter l'autorisation de former une chambre de commerce. jî817j CHAPITRE VI. 273 Le char était lancé dans la carrière, pour la parcourir jusqu'au bout. Dans sa course durant 26 années, il se
heurta bien quelquefois contre des bornes posées par le
pouvoir exécutif; mais, à !a fin, il réussit à les éviter,
et il le renversa lui-même. Ce résultat était-il dans la nature des choses, dans le progrès des idées? Ou bien, eutil lieu par ces entraves du pouvoir exécutif, par des causes dépendantes de l'exercice de ce pouvoir? C'est ce que
nous essaierons d'examiner loyalement. Le lendemain de son installation, la chambre reçut un
projet de loi sur l'établissement des conseils de notables,
que lui proposa le Président d'Haïti; et le 25 avril, elle
rendit d'elle-même une loi qui fixa le nombre des communes et des paroisses des départemensde l'Ouest et du
Sud, et leursdistancesde la capitale: les premières furent
reconnues au nombre de 26, et les autres à celui de 17.
îl fut établi que : « Les communes sont les endroits où siègent un juge
« de paix, un commandant de place, l'officier de l'état
« civil et le conseil de notables. Les paroisses sont les
<r bourgs ou bourgades où il n'y a seulement qu'une église
« bâtie ou à bâtir. » Par la suite, cette définition fut rectifiée d'une manière
plus rationnelle, à cause des quartiers et des sections rurales, d'après les nouvelles subdivisions territoriales qui
furent adoptées. Le sénat n'avait que 8 membres pour les départemens
de l'Ouest et du Sud, quatre des élus en 1815 ayant refusé cette dignité. Pétion ayant toujours l'espoir d'une
réunion de l'Artibonite et du Nord au giron de la République, pensa encore qu'il fallait réserver des vacances
pour les citoyens de ces deux départemens; mais il lui
à cause des quartiers et des sections rurales, d'après les nouvelles subdivisions territoriales qui
furent adoptées. Le sénat n'avait que 8 membres pour les départemens
de l'Ouest et du Sud, quatre des élus en 1815 ayant refusé cette dignité. Pétion ayant toujours l'espoir d'une
réunion de l'Artibonite et du Nord au giron de la République, pensa encore qu'il fallait réserver des vacances
pour les citoyens de ces deux départemens; mais il lui T. VIII. 18 274 ÉTUDES SUK L'HISTOIRE d'ha'ÏT!. sembla que, daus l'actualité, il était convenable de porter
ce corps à 14 membres. En conséquence, il adressa à la chambre une liste gé~
nérale de 18 candidats afin qu'elle élût 6 sénateurs ; mais
en portant ces candidats sur la liste, par fractions de trois,
dans chacune desquelles la chambre en choisirait un,
entendant bien positivement qu'il en dût être ainsi. Cependant, des représentans ayant émis l'opinion que leurs
choix pouvaient se porter sur la généralité des candidats,
le président Pierre André leur expliqua la pensée du
Président d'Haïti à cet égard, qui lui avait été communiquée par Pétion lui-même. La chambre s'y conforma *. Le 28 avril, les citoyens Éloy, N. Viallet, Larose, Lamotte, Degand et Arrault furent élus sénateurs, au scrutin secret. Le sénat eut alors 14 membres, sur 24 dont il
devait être composé. Disons une fois ce qui eut lieu après
cetteopération. Ainsi que ses collègues du premier sénat, Larose avait
cessé d'en être membre, le 28 décembre 1815. Interprétant l'art. 4 1 2 de la constitution dans son sens
rigoureux, le nouveau sénat, considérant que la réélection de Larose avait eu lieu avant l'intervalle de trois années écoulées, décida quil ne serait pas admis, puisque
la constitution n'avait été observée, ni par le Président
d'Haïti, ni par la chambre des représentans. Ce corps
fit savoir cette décision au président, en lui expliquant
ses motifs. Pétion lui adressa un message, le 12 juin, par lequel
il s'attacha à démontrer que le sénat avait mal interprété 1 Cela résulte du procès-verbal de la chambre dont copie fut envoyée au sénat ; on y
trouve ces particularités. 11 est bon d'en faire la remarque ici, a cause des discussions qu
furent lieu en 1839, a l'occasion de listes de candidats. ; 181 7] CHAPITRE VI. 275 l'art. 112 de la constitution, dont la révision avait fait
un acte nouveau disposant pour l'avenir, et ne se rattachant pas aux faits antérieurs. Mais le sénat persista dans
sa manière déjuger l'élection de Larose, qu'il considérait comme inconstitutionnelle. Quelques jours après, un
nouveau message de Pélion entra dans d'autres développemens de son opinion et se termina ainsi :
'occasion de listes de candidats. ; 181 7] CHAPITRE VI. 275 l'art. 112 de la constitution, dont la révision avait fait
un acte nouveau disposant pour l'avenir, et ne se rattachant pas aux faits antérieurs. Mais le sénat persista dans
sa manière déjuger l'élection de Larose, qu'il considérait comme inconstitutionnelle. Quelques jours après, un
nouveau message de Pélion entra dans d'autres développemens de son opinion et se termina ainsi : « En vain, j'ai cherché dans la constitution un article
« qui vous donne le droit de refuser un sénateur élu par
« la chambre des communes, d'après les formes prescri-
« tes. Je ne pense pas que l'art. 113, qui vous charge du
« dépôt de cet acte sacré, établisse ce droit, parce que la
« charge de dépositaire ne confère pas le droit de refuser
« l'exécution de ce qui est fait d'accord avec les principes
« établis par l'acte déposé '. Ainsi donc, pour ne pas être
« en opposition avec la chambre des communes et avec
« moi-même, et bien persuadé que d'après les explica-
« tions que je vous soumets, vous vous rendrez à l'éviv dence, je ne cesserai pas de considérer le citoyen La-
« rose comme sénateur de la République, ayant été bien
« légalement nommé à cette charge. » Force fut au sénat « de se rendre à l'évidence, » et le
sénateur Larose fut admis à prêter son serment. Mais on
voit que ce corps fit le sacrifice de son opinion au maintien de la tranquillité publique. Ainsi, tandis que la chambre se posait en protectrice
devant l'armée, censurait l'administration des finances et 1 D'après ce raisonnement, il semble que Pétion ne considérait pas le Sénat comme le
pouvoir conservateur des institutions établies par la constitution, devant veiller à ce que
celle-ci ne fût pas violée dans ses dispositions. Il est vrai, d'une autre part, qu'il soutenait
qu'elle n'avait été violée ni par lui, ni par la Chambre, parce que la révision en avait fait
un acte disposant pour l'avenir. Ce raisonnement seul pouvait excuser Pétion ; car il ne
suffisait pas que les formes eussent été suivies dans l'éleclion de Larose. 276 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DIIAÏTl. réclamait la formation du budget, — le sénat invoquait
la constitution el se trouvait en opposition avec le chef
de l'État ; car il n'ignorait pas que la profonde estime de
ce dernier pour le citoyen La rose contribuait à sa manière d'interpréter l'art. 112. Dix-huit lois furent rendues parla chambre dans cette
première session, que le Président d'Haïti prorogea d'un
mois, à raison de sa maladie qui eu avait empêché l'ouverture au 1er avril, cette opération devant être faite par
lui en personne. Dès le 25 mai, il transmit à la chambre
l'état général des recettes et des dépenses annuelles de la
République, basé sur celles qui avaient présenté un déficit considérable dans les années 1815 et 1816. On reconnaît dans cette communication, l'intention de convaincre la chambre de la nécessité de remanier les impôts,
de les accroître, afin d'établir, s'il était possible, l'équilibre entre les recettes et les dépenses.
par
lui en personne. Dès le 25 mai, il transmit à la chambre
l'état général des recettes et des dépenses annuelles de la
République, basé sur celles qui avaient présenté un déficit considérable dans les années 1815 et 1816. On reconnaît dans cette communication, l'intention de convaincre la chambre de la nécessité de remanier les impôts,
de les accroître, afin d'établir, s'il était possible, l'équilibre entre les recettes et les dépenses. La loi du timbre abrogea celle sur la même matière et
sur l'enregistrement, que le sénat avait rendue en 1807
en se référant à celles de la France. L'enregistrement
fut aboli comme impraticable et n'ayant été d'ailleurs observé jusqu'alors que dans certaines localités. Tous les
actes ordinairement soumis au timbre y furent dénommés, de même que tous autres exceptés de cette formalité. Une loi prononça l'abolition des corvées personnelles
pour l'entretien des grandes routes, en substituant à ce
mode en usage dans le pays de tout temps, celui de
leurs réparations par des entreprises adjugées au rabais
et à criée publique, aux frais des communes, disait la loi,
mais plutôt à ceux du trésor public. Elle se fondait sur [S 81 7] CHAPITRE VI. 277 l'inconvénient qu'il y avait à détourner les producteurs
agricoles de leurs travaux de culture; mais ce fut un essai qui ne put durer qu'une année, par des inconvéniens
plus grands reconnus dans son exécution. Elle occasionna des dépenses inutiles : les routes furent moins bien
réparées par les entrepreneurs qui ne pouvaient trouver
d'autres ouvriers que les cultivateurs eux-mêmes. La loi sur les conseils de notables, espèce de municipalités dans chaque commune, fit revivre ces institutions
qui avaient disparu depuis longtemps, mais selon les
circonstances du moment; car ces conseils étaient loin
d'avoir les mêmes attributions, et il n'en pouvait être
autrement pour bien des raisons qu'il serait trop long
d'énumérer. La loi accorda à chaque notable en fonction, *
des émolumens de 200 gourdes par an, ainsi qu'à leurs
greffiers : tous furent à la nomination du Président
d'Haïti, d'après des listes de candidats proposés par les
principaux fonctionnaires de chaque commune '. Les lois concernant les patentes, l'affermage des5boucheries, l'impôt prélevé sur la valeur locative des maisons
dans les villes et bourgs, et l'imposition territoriale,
établirent la perception de ces revenus sur de meilleures
bases qu'auparavant. L'imposition territoriale et la quotité des patentes furent augmentées. Quoique la loi sur les douanes laissât le droit d'importation à 1 0 pour cent, comme antérieurement, et à 5 pour
cent sur les produits delà Grande-Bretagne, il s'ensuivit
une augmentation de recettes par l'élévation des prix
moyens portés au tarif des marchandises importées. Il 1 L'élection n'était pas et ne fut jamais possible en Haïti, pour les conseils de notables ;
mais que d'erreurs a ce sujet, comme a bien d'autres, dans la suite de son existence l'Olitique ! 278 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'iIAÏTI. semble qu'il eût été plus rationnel d'élever le taux du
droit lui-même. Le tribunal de cassation fut organisé par une loi. Un
doyen et six juges le composèrent ; il fut assisté d'un
greffier, et un commissaire du gouvernement y fit l'office
du ministère public. Ses attributions et la forme de procédure à y suivre furent précisées, les émolumens du
doyen fixés à \ ,600 gourdes par an, de même que pour
les sénateurs, ceux des juges et du commissaire du gouvernement, à 1,400 gourdes.
de cassation fut organisé par une loi. Un
doyen et six juges le composèrent ; il fut assisté d'un
greffier, et un commissaire du gouvernement y fit l'office
du ministère public. Ses attributions et la forme de procédure à y suivre furent précisées, les émolumens du
doyen fixés à \ ,600 gourdes par an, de même que pour
les sénateurs, ceux des juges et du commissaire du gouvernement, à 1,400 gourdes. Des particuliers étaient porteurs de nombreuses
créances pour des dettes contractées par l'administration
départementale du Sud, pendant sa scission avec l'Ouest,
et jusqu'alors on n'avait pu les payer. Le Président
d'Haïti proposa à la chambre de les faire liquider ; et une
loi les astreignit à n'avoir que la moitié de leur valeur,
en se fondant sur le règlement que le trésor avait été
également contraint de faire de la même manière, avec
toutes les personnes qui possédaient de la petite monnaie
appelée d'Haïti, lors de son retrait de la circulation. Le président proposa encore une loi qui accorda à
chacun des commandans d'arrondissement, une indemnité de 600 gourdes par an, pour leurs frais de bureaux
et les tournées d'inspection auxquelles ils étaient obligés
dans l'étendue de leur commandement. Une autre loi pourvut à l'émission d'une nouvelle
monnaie nationale, à V effigie du Président d'Haïti et à
un meilleur titre, afin de retirer de la circulation celle
que le peuple nomma monnaie à serpent et que les fauxmonnayeurs de l'étranger avaient contrefaite '. 1 Car des causes qui seront déduites plus tard, la monnaie à serpent ne fut retirée de la
circulation qu'en. IS'âS. Celle qui fut frappée à l'effigie de Pétion parut dans la seconde [1817] CHAPITRE VI. 279 Par une autre loi, les membres des tribunaux d'appel
et de première instance et leurs assesseurs, les juges de
paix et les leurs, reçurent des émolumens fixes du trésor
public, en proportion calculée respectivement sur ceux
qui furent alloués aux membres du tribunal de cassation.
Les greffes de tous ces tribunaux furent mis en régie ;
en percevant les frais des actes judiciaires suivant le tarif
de 181 3, les greffiers les versaient au trésor. Les actes
des officiers de l'état civil furent mieux taxés par cette
loi, qui pourvut à leur égard par des dispositions convenables pour la tenue de leurs registres. L'importante loi concernant le Secrétaire d'État, le
Grand Juge et le Secrétaire général, abrogea d'abord
celle du Sénat, du 25 novembre 1808, et l'arrêté du
Président d'Haïti, du 1er mai 1810, sur les attributions
du Secrétaire d'État et de l'Administrateur général des
finances. — Le Secrétaire d'État eut dans son département, les
finances et le commerce, et les attributions compétentes
à ces deux branches du service public. Dans un paragraphe, il était dit :
taire général, abrogea d'abord
celle du Sénat, du 25 novembre 1808, et l'arrêté du
Président d'Haïti, du 1er mai 1810, sur les attributions
du Secrétaire d'État et de l'Administrateur général des
finances. — Le Secrétaire d'État eut dans son département, les
finances et le commerce, et les attributions compétentes
à ces deux branches du service public. Dans un paragraphe, il était dit : « Il réunit les élémens pour la formation du budget
« général des receltes et des dépenses de h République,
« pour être présenté à la Chambre des communes, en
« conformité de l'art. 221 de la constitution. Ce budget,
« une fois adopté, sera expédié au Sénat de la République,
« en vertu de l'art. 126 de la constitution. Ce budget
« contiendra les recettes qui seront, pendant l'année, quinzaine d'octobre 1817. Suivant l'Abeille Haïtienne, du 1" novembre, il y eut un empressement marqué dans ie public a accepter ces pièces, a raison d'une nouvelle maladie que
Pétion venait d'essuyer. Le sentiment populaire s'émut, en voyant l'image du chef qu'on
«rainait de perdre, dans la nuit du 16 au 17 octobre. 280 ÉTUDES SUR l/lIISTOlRED'tlAÏTI. « chapitre par chapitre, présumées devoir se faire, avec
« des observations raison nées sur les causes du plus ou
« moins que l'on devra espérer de recouvrer ; — et, pour
« les dépenses qui auront été payées et les sommes néces-
« saires pour chaque branche de service, avec observait tion sur les économies que l'on présumera pouvoir
« opérer dans lesdites dépenses. » Ainsi, la Chambre des représenta ris, sur la loi présentée
en articles par le Président d'Haïti et décrétée ensuite
par le Sénat, retenait bien la formation du budget tant
en dépenses qu'en recettes. Les trois branches du pouvoir
législatif interprétèrent de cette manière les art. 426 et
221 de la constitution l. — Quant au Grand Juge, il eut dans son département,
la justice, l'instruction publique, les cultes, et cette partie
de l'intérieur, relative aux prisons et à la police générale
des villes et bourgs. — Le Secrétaire général parut avoir dans ses attributions ce qui concernait la guerre, la marine et les travaux publics ; car, comme il était placé immédiatement
près du Président d'Haïti, qu'il était chargé de son travail
personnel, qu'il ne pouvait signer aucun ordre, aucun
acte ayant pour objet une partie du service public, et
que la signature du président, revêtue de son sceau,
était exigée pour qu'ils fussent exécutoires, il s'ensuit
que c'était le président même qui exerçait ces attributions, et celles qui étaient relatives à l'intérieur, à 1 II est a présumer, du mcins, qu'après la discussion qui eul lieu entre le sénat et le
président, au sujet de l'élection de Larose, le sénat n'aura pas voulu en renouveler une
autre a propos du budget ; car l'art. 2J2I de la constitution ne concernait que les recettes
el les dépenses effectuées chaque année, dont les comptes détaillés devaient être arrêtés,
signés ut certifiés par le secrétaire d'Etat, le 51 décembre, pour être rendus à la chambre.
qui eul lieu entre le sénat et le
président, au sujet de l'élection de Larose, le sénat n'aura pas voulu en renouveler une
autre a propos du budget ; car l'art. 2J2I de la constitution ne concernait que les recettes
el les dépenses effectuées chaque année, dont les comptes détaillés devaient être arrêtés,
signés ut certifiés par le secrétaire d'Etat, le 51 décembre, pour être rendus à la chambre. [1817] CHAPITRE VI. 28 f l'agriculture, de même que les affaires extérieures que
la constitution lui avait spécialement réservées l. Ces trois grands fonctionnaires portaient chacun,
d'après la loi, un costume convenable au haut rang
qu'ils occupaient dans la République : habit et chapeau
brodés en or, etc. Le Secrétaire d'État jouissait de 6,000 gourdes de
traitement ; le Grand Juge et le Secrétaire général;
chacun, de 4,000 gourdes. Les deux premiers étaient
tenus, chacun, de faire tous les ans, une tournée d'inspection dans les départemens, et ils recevaient une indemnité pour leurs frais. Le Secrétaire général suivait naturellement le Président d'Haïti, partout où il se rendait. Ces différentes lois ayant été rendues, — le 24 juillet,
la chambre des représentons vota celle qui formait le
budget des dépenses, en se basant sur les comptes établis
par le secrétaire d'État, sur la nécessité de fixer d'une
manière uniforme les appointemens, traitemens ou émolumens des fonctionnaires publics, employés ou autres
salariés de l'État, ainsi que la solde de l'armée de terre
et de mer. Le total des dépenses portées à ce budget
s'éleva à 2,220,777 gourdes, pour toutes les parties du
service public, y compris la somme de 100,000 gourdes
devant former une caisse de réserve pour parer aux éventualités extraordinaires. Il semble que le complément obligé de ce budget de
dépenses, était, un budget de recettes supputant, par
aperçus au moins, celles qu'on présumait faire dans I Au fait, le secrétaire généra] ne faisait que préparer le travail du chef de l'État, conformément a l'article \Q1 de la constitution. 282 études sur l'histoire d'iiaïti. l'année 1818, par tous les divers impôts qui venaient
d'être remaniés et par toutes autres sourees de revenus ;
mais il n'y en eut pas. Or, cela devenait d'autant plus
convenable, que l'état général des comptes, dressé par
le secrétaire d'État et transmis à la chambre des représentais par le Président d'Haïti, reposait sur l'exercice
des années 1815 et 1816 qui, toutes deux, avaient offert
un déficit considérable : — 550,707 gourdes en 1815, —
403,278 gourdes en 1816 ; ce qui doit faire penser qu'il
y avait pour ces deux années des effets du trésor en
circulation. Eh bien ! on allait les augmenter encore par
la loi rendue sur la liquidation de la dette départementale du Sud dont on ignorait la quotité. Aussi, nous
l'avons déjà dit, l'année 1817 devait présenter ellemême un déficit de 308,815 gourdes.
érable : — 550,707 gourdes en 1815, —
403,278 gourdes en 1816 ; ce qui doit faire penser qu'il
y avait pour ces deux années des effets du trésor en
circulation. Eh bien ! on allait les augmenter encore par
la loi rendue sur la liquidation de la dette départementale du Sud dont on ignorait la quotité. Aussi, nous
l'avons déjà dit, l'année 1817 devait présenter ellemême un déficit de 308,815 gourdes. En présence d'une telle situation financière, sur quoi
donc se fondait-on pour établir un budget de dépenses
dont la somme totale était le double des recettes en 1815,
1816 et même en 1817, — 1,100,000 gourdes environ
dans chacune de ces années ? C'était, pour ainsi parler,
opérer dans le vide. Dans tous les cas, il y avait une grande imprudence à
faire espérer à chacune des parties prenantes, d'être
payée régulièrement tous les mois, des allocations qui
leur étaient faites dans ce budget, — à l'armée surtout
dont la chambre avait caressé l'opinion, en en parlant
comme si elle était sa protectrice naturelle, puisque
l'art. 58 de la constitution disait : « Elle forme et entre-
« tient l'armée. » 11 est vrai que cette loi du budget disait
aussi : « ces dépenses serons; payées» sitôt que les revenus
« de l'État le permettront. » Mais, ordinairement, on est
toujours porté à croire à cette possibilité, et à attribuer [181 7J CHAPITRE VI. 285 à l'insouciance, sinon au mauvais vouloir, l'inexécution
de pareilles lois *. Le budget se terminait par cette déclaration : « Les
« affectations de fonds pour chaque partie du service
« public, contenues dans la présente loi, étant dans les
« attributions du Sénat de la République, en vertu de
« l'art. 126 de la constitution, le secrétaire d'État ne
« pourra disposer desdits fonds, qu'au préalable elles
« aient été décrétées par le Sénat. » Cette déclaration est remarquable, bien que dans la loi
sur les attributions du secrétaire d'État, il lui était enjoint
de toujours présenter à la chambre le budget des recettes
et des dépenses, pour être discuté, adopté et expédié au
sénat. On reconnaît que l'art. 126 était une entrave
dans le système de la constitution, et que l'on contourna
la difficulté qu'il présentait, par les dispositions ci-dessus.
Heureusement que le sénat y consentit dans l'intérêt
général ; car il pouvait réclamer la rigoureuse exécution
de la constitution.
enjoint
de toujours présenter à la chambre le budget des recettes
et des dépenses, pour être discuté, adopté et expédié au
sénat. On reconnaît que l'art. 126 était une entrave
dans le système de la constitution, et que l'on contourna
la difficulté qu'il présentait, par les dispositions ci-dessus.
Heureusement que le sénat y consentit dans l'intérêt
général ; car il pouvait réclamer la rigoureuse exécution
de la constitution. Enfin, la loi du budget étant la seule qui fut rendue
sur cette matière, pendant la longue durée de cette
constitution ; cette loi ayant encore occasionné à Pétion
des soucis, dont nous entretiendrons nos lecteurs parce
qu'ils parvinrent à notre connaissance, il est peut-être
convenable de faire savoir les détails des allocations 1 On a dit que cette loi du budget fut préparée par Inginac, qui aura aligné autant de
chiffres pour les recettes présumées, qu'il en aligna pour les dépenses, afin de prouver que
rien n'était plus facile que d' 'équilibrer les unes et les autres. Nous avons loué son travail
pour la reddition des comptes de Bonnet, en 1809 ; mais il y avait une grande différence
entre un état général de recettes et de dépenses effectuées, et un état présentant des
receltes à réaliser et ne reposant que sur des conjectures. Et si, après la mort de Pétion,
les finances parurent prospères, c'est que Boyer n'exécula pas la loi du budget, a l'égard
de l'armée surtout qui n'était payée que de temps en temps ; c'est qu'il fit augmenter les
impôts et réduire bien des appointemens. 284 études suit l'histoire d'uaïti. qu'elle fit aux diverses parties du service public. Au Président d'Haïti, il fut accordé les 40,000 gourdes
portées dans la constitution comme ses indemnités
annuelles, et 30,000 pour les réparafions du palais de
la présidence (gravement endommagé pendant le siège
de 4812), son ameublement et le service intérieur: total,
70,000 gourdes1. Aux 14 Sénateurs, pour leurs indemnités, 22,400
gourdes ; — pour les employés du sénat, 5,600 ; — pour
les réparations de son palais et autres dépenses extraordinaires et imprévues, 14,000 : total, 40,000 gourdes. Aux 29 Représentans , pour leurs indemnités, 17,400
gourdes ; — pour les employés de la chambre, 6,600 ;
— pour les dépenses extraordinaires et imprévues, tout
compris, 29,000 : total, 53,000 gourdes s. Au Secrétaire d'État, pour ses émolumens, ceux de
ses employés, ses frais de tournée et les réparations de
son hôtel, 15,000 gourdes ; — pour tous les fonctionnaires et employés de l'administration des finances, les
réparations de logemens, etc., 80,000; — pour le directeur, la commission de surveillance et employés de l'hôtel
des monnaies, 10,000; — pour les pensions civiles,
secours aux arrivans de l'étranger, les invalides et
autres infirmes, 10,000 : total, 11 5,000 gourdes. Au Grand Juge, pour ses émolumens, ceux de ses
employés, ses frais de tournée, etc., 8,000 gourdes ; —
pour les membres du tribunal de cassation, ceux des
tribunaux d'appel, d'instance et de paix, 81 ,097 ; — pour 1 Dès 1816, on avait commencé les réparations du palais qui en exigeait de considérables. 2 La constitution voulait que les représentans fussent indemnisés par leurs communes
respectives ; mais, outre la difficulté d'y pourvoir, il paraît que le pouvoir exécutif trouva
un avantage politique a les faire payer par le trésor.
—
pour les membres du tribunal de cassation, ceux des
tribunaux d'appel, d'instance et de paix, 81 ,097 ; — pour 1 Dès 1816, on avait commencé les réparations du palais qui en exigeait de considérables. 2 La constitution voulait que les représentans fussent indemnisés par leurs communes
respectives ; mais, outre la difficulté d'y pourvoir, il paraît que le pouvoir exécutif trouva
un avantage politique a les faire payer par le trésor. [1817] CHAPITRE VI. 285 les conseils de notables des 26 communes, 21,600 ; —
pour les agents de police et leur habillement, 14,500; — pour les prisons et l'entretien des prisonniers, 1 "2,000; — pour l'instruction publique (lycée au Port-au-Prince,
lycée à établir aux Cayes et 8 écoles primaires en d'autres
lieux), 20,000 : total, 156,997 gourdes. Au Secrétaire général, pour ses émolumens et ceux des
employés sous ses ordres, 12,000 gourdes; — pour les
imprimeries de l'État, 8,000 ; — pour! les réparations et
constructions des édifices publics, 56,000; — pour les
travaux des grandes routes, 40,000 ; — pour le génie militaire et les fortifications, 15,000; — pour les chefs,
officiers et employés dans les ports, 6,000; — pour les
hôpitaux militaires et les officiers de santé, 40,000 ; —
pour les arsenaux, 30,000; — pour achats d'armes, etc.,
40,000; — pour les pensions militaires, 20,000; —pour
les appointemens des commandans d'arrondissement, de
place et leurs adjudans, frais détournée, etc., 55,000 ; —
pour la solde des généraux et officiers de tous grades et
de toutes armes, et les soldats, 1,263,780; — pour le
traitement des officiers de marine, des équipages et entretien des navires de guerre, 120,000 : total, 1,685,700
gourdes. Enfin, pour la caisse deréserve, 100,000 gourdes. Le même jour où la chambre votait le budget, elle
rendait une autre loi, sur la proposition du Président
d'Haïti, par laquelle, « considérant V augmentation dans
« les défenses publiques, et que l'époque de la récolte des
'( denrées n'arriverait qu'à la fin de l'année , » elle.prescrivit l'exécution de la loi du budget à partir du 1er janvier 1818. Chacun dut donc espérer qu'alors on entrerait en pleine ^86 ÉTUDES SUR LHISTOIRE D HAÏTI. jouissance des allocations si gracieusement faites par la
Chambre des Représentans du peuple. Cet espoir était d'autant plus naturel, qu'à la suite des
deux lois citées ci-dessus, la Chambre affirmait, dans une
adresse aux citoyens delà République, delà même date,
que ses généreuses intentions pourraient facilement recevoir leur exécution. Cet acte fut publié pour rendre
compte à la Nation des travaux législatifs de ses Représentans dans cette première session, en prenant l'engagement d'agir toujours de la même manière à l'avenir : il
était rédigé avec clarté, et exprimait d'ailleurs les sentimens les plus patriotiques.
, la Chambre affirmait, dans une
adresse aux citoyens delà République, delà même date,
que ses généreuses intentions pourraient facilement recevoir leur exécution. Cet acte fut publié pour rendre
compte à la Nation des travaux législatifs de ses Représentans dans cette première session, en prenant l'engagement d'agir toujours de la même manière à l'avenir : il
était rédigé avec clarté, et exprimait d'ailleurs les sentimens les plus patriotiques. « Nous vous devons compte de nos travaux, disaient
« les Représentans ; nous allons vous le rendre avec les
« détails que vous devez attendre. Nous suivrons cette
« méthode à la fin de chacune de nos sessions, parce que
« nous exigerons, à leur ouverture, que les Grands fonc-
« lion n aires de l'État nous rendent aussi ceux de leur
« administration de l'année expirée; obligés d'en avoir
« des fonctionnaires secondaires, il en résultera, citoyens,
« une reddition générale de comptes, qui vous donnera
« la connaissance parfaite de toutes les parties de l'ad-
« ministration publique. C est ce qui, en vous rendant les
« attributions de votre pouvoir, garantira à la Nation
« de longues années de prospérité et de bonheur... » Après avoir constaté l'ajournement mis à l'onverture
de la session, à cause delà maladie de Potion « qui durait
« depuis le mois de novembre ISîG, ' » et parlé des diverses lois rendues, la chambre disait : 1 On a pu voir dans la correspondance des commissaires français avec Pétion, que ce
dernier -était malade en novembre 1816; l'adresse de la chambre constate cette longue période, et après la session législative, le président continua à être encore malade de t^raps
en temps; il le fut gravement dans la nuil du 1G au 17 octobre. [4817] CHAPITRE VI. 287 « L aperçu des recettes et dépenses annuelles de la Ré-
« publique a été fourni à la Chambre par le Président
« d'Haïti. VosReprésentans ont vu avec satisfaction que
« les recettes 'pouvaient aisément balancer les dépenses, »
« en comprenant dans ces dépenses le salaire des défen-
« seurs de la patrie, qui ont été et qui seront constam-
« ment l'objet de notre plus grande sollicitude... L'admi-
« nistration des finances, organisée, en vous assurant
« que les sacrifices que vous faites par les droits que vous
m payez, ne seront pas détournés de leur objet principal,
« vous laissera l'espérance bien fondée d'une prochaine
« amélioration dans vos charges, et en même temps, que
« toutes les parties du service étant religieusement ac-
« quittées et payées, la République, chaque jour, gagnera
« des forces nouvelles... L'Armée, payée et entretenue,
« représentera cette masse active et imposante... » Ainsi, la chambre ne doutait pas de la possibilité de
l'exécution de la loi du budget ; et si elle n'oublia pas de
rassurer l'armée à cet égard, de lui manifester une incessante sollicitude, elle n'oublia pas non plus de tenir aux
fonctionnaires publics le langage qui suit : « Fonctionnaires publics de tous les rangs, la Chambre
« des Représentans des communes sera toujours bien aise
« de vous honorer dans vos fonctions ; elle ne croit pas
« de jamais trouver en vous des délinquans; vos devoirs
« sont clairement tracés. Si elle était assez malheureuse
« pour rencontrer parmi vous des hommes capables de
« préférer leurs convenances à leurs devoirs, elle doit
« vous le dire, elle préférera la dernière sévérité à la com-
« plaisance ou à l'indulgence les plus tempérées. Vous
présentans des communes sera toujours bien aise
« de vous honorer dans vos fonctions ; elle ne croit pas
« de jamais trouver en vous des délinquans; vos devoirs
« sont clairement tracés. Si elle était assez malheureuse
« pour rencontrer parmi vous des hommes capables de
« préférer leurs convenances à leurs devoirs, elle doit
« vous le dire, elle préférera la dernière sévérité à la com-
« plaisance ou à l'indulgence les plus tempérées. Vous 1 Cette déclaration confirme ce qu'on a imputé a Inginac, et l'histoire doit regretter que
cet aperçu des recettes n'ait pas été publié. 288 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « n'avez de tranquillité et de satisfaction à espérer, que
« dans la stricte exécution de vos obligations, puisque
« vous êtes les serviteurs du peuple. » Qu'avaient à dire « les fonctionnaires de tous les
« rangs », — généraux commandans d'arrondissemens,
colonels commandans de communes, administrateurs des
finances, etc., — lorsque les grands fonctionnaires euxmêmes étaient menacés par la chambre, d'être contraints
à rendre compte de leur administration, parce qu'elle
l'exigerait d'eux * ? Et que l'on ne croie pas que, dans nos observations,
il entre aucune malveillance à l'égard de cette institution ; car elles tendent seulement à constater une situation historique qui était dans la nature des choses, et qui
corrobore, nous le croyons, ce que nous avons dit plus
avant en analysant la constitution de 1816. En effet, on voit que, dès sa première session , la chambre des représentais visait constamment à se poser aux
yeux de Y armée, — de la force agissante, — comme sa
protectrice naturelle ; qu'elle lui donnait l'assurance qu'on
pourrait aisément la payer et l'entretenir régulièrement,
d'après la loi du budget et la connaissance qu'elle avait
prise de l'état des recettes ; qu'elle menaçait de son omnipotence, depuis les grands fonctionnaires jusqu'aux
plus petits employés de l'État: et dans quel but? D'exercer 1 En 1843, Inginac s'est vanté d'avoir été le premier 'à proposer l'institution de la
chambre des représentait; mais il a oublié sans doute de dire si, en 1817, après cette
adresse, il ne fit pas son meâ culpâ. En publiant ses Mémoires, peut-être pouvait-il dire:
meû maxima culpâ ; car il était accusé et en exil, par suite du triomphe de l'Opposition de
la chambre. A la page 61 de ces Mémoires, il a dit cependant qu'il fut « celui qui conseilla
« aux membres de la chambre de faire une adresse a leurs constiluans, pour leur rendre
« compte des travaux de chaque session. » Si le fait est exact, ce fut une faute de sa part :
en sa qualité d'homme d'État, il ne devait pas la commettre. [1817] CHAPITRE VI. 289 une grande influence, sinon d'absorber celle du pouvoir
exécutif. Eh bien ! la lutte du Sénat de 1808 avec le Président
d'Haïti, n'eut-elle pas la même cause? Où était cette prétendue pondération du pouvoir politique, en présence du
langage menaçant que nous venons de transcrire, s'adressant aux fonctionnaires publics qui relevaient du
chef du gouvernement, et dans un pays où le système militaire dominait ? Dans l'intérêt même de cette Chambre,
les représentans de 1817 ne furent-ils pas imprudens,
par l'expression de leurs vues? N'était-ce pas, de leur
part, donner un avertissement à la puissance qui dirigeait « cette masse active et imposante, » comme ils disaient de l'armée
langage menaçant que nous venons de transcrire, s'adressant aux fonctionnaires publics qui relevaient du
chef du gouvernement, et dans un pays où le système militaire dominait ? Dans l'intérêt même de cette Chambre,
les représentans de 1817 ne furent-ils pas imprudens,
par l'expression de leurs vues? N'était-ce pas, de leur
part, donner un avertissement à la puissance qui dirigeait « cette masse active et imposante, » comme ils disaient de l'armée Aussi, après cette adresse, un esprit quelque peu perspicace pouvait facilement entrevoir ce qui arriverait
infailliblement. Ou il faudrait que le Président d'Haïti
(sinon Pétion, du moins tout autre) employât toutes les
séductions du pouvoir, — que l'on appelle ordinairement
la corruption, — pour se créer une majorité docile dans
la Chambre ; — ou qu'il fît usage de l'intimidation envers
ce corps, afin de gouverner le pays paisiblement, de
maintenir la tranquillité publique, par une harmonie factice entre les grands pouvoirs politiques : deux voies déplorables, cependant, dans tout État, l'une comme l'autre pouvant à la fin conduire aux révolutions qui sont
toujours funestes aux nations. On verra plus tard dans quelles circonstances le second de ces moyens fut préféré à l'autre, et l'on s'expliquera alors F abus qui en a été fait *. 1 Lorsque les mœurs d'un pays ou que son 6lat peu avancé, ne se prêtent pas au jei
T. VIII. *9 290 études sur. l'histoire d'haïti. L'installation et les travaux de la chambre des représentais nous ont fait négliger de parler en son temps, du
prospectus pour le Lycée national du Port-au-Prince, publié le 1er mais par Colombel, secrétaire particulier du
président. La direction de cet établissement étant confiée
au citoyen Balette, il avait alors pour aides, les citoyens
Durrive, professeur de langue latine, et Delille Laprée,
professeur de mathématiques, tous deux venus de France
comme le directeur *. Ce prospectus annonçait qu'il y
serait enseigné : la langue latine, le français, l'anglais
et d'autres langues modernes ; les mathématiques, corn**
prenant l'arithmétique, la géométrie, la trigonométrie
rectiligne, la trigonométrie sphérique, l'algèbre et l'application de celte science à l'arithmétique et à la géométrie; la statique et la navigation; la sphère, la géographie ancienne et moderne; l'histoire sacrée et profane;
la tenue des livres; le dessin, la musique, l'escrime et la
danse, comme arts d'agrément.
mathématiques, corn**
prenant l'arithmétique, la géométrie, la trigonométrie
rectiligne, la trigonométrie sphérique, l'algèbre et l'application de celte science à l'arithmétique et à la géométrie; la statique et la navigation; la sphère, la géographie ancienne et moderne; l'histoire sacrée et profane;
la tenue des livres; le dessin, la musique, l'escrime et la
danse, comme arts d'agrément. En outre des pensionnaires de l'État, les enfans des
citoyens étaient admis aux conditions établies par le
prospectus, comme dans les lycées de France, Les pères d'une institution semblable, il ne peut guère être gouverné que par l'emploi de l'un de ces
moyens. Quelque désagréable que soit nette vérité, on ne peut la nier. D'un autre côté, si
l'intimidation a produit la révolution de 1845 en Haïti, — au dire de bien des publicistes, c'est la corruptionqui a occasionné une autre dans un grand État européen, où l'on a
fait peut-être un abus du régime parlementaire. Et si l'on croyait, en Haïti, que ma position
et ma conduite antérieures a, 1843, influent aujourd'hui sur toutes mes opinions a l'égard
de la Chambre des représenlans, je prierais d'abord qu'on attende la suite de ces Études
pour en juger. Ensuite, je pourrais demander: Qu'est-il advenu a l'Assemblée délibérante
de<.1844, placée en face de l'Opposition arrivée alors au pouvoir exécutif ? Ce gouvernement, nouveau aurait-il pu maintenir la paix publique, avec cette Assemblée et la constitution qu'elle avait votée 1 Balette étant mort en juillet suivant, D. Laprée devint le, directeur du Lycée. En
septembre, cet établissement perdit encore le professeur Durrive qui était un jeune homme
instruit -. successivement, le lycée eut d'autres professeurs venus de France, et l'on put
apprécier la sagesse du président qui, en accueillant les navires de ee pays, procurait a la
jeunesse d'Haïti les moyens de s'instruire. [1817] CHAPITRE VI. 291 et mères de famille furent invités à les placer dans cet
utile établissement, qui devait incessamment recevoir un
plus grand développement, par l'édifice que le Président
d'Haïti se proposait de faire construire à cet effet. Poulies y convier, le secrétaire du chef de l'État leur disait : « Sur les ruines de l'esclavage, s'élève, comme l'astre
« dispensateur de la lumière du sein des ténèbres, la Ré-,
« publique d'Haïti, offrant aux regards étonnés de l'uni-
« vers, le spectacle consolant de la Liberté, planant sur
« la plus belle des Antilles ; de la Liberté secouant le
t flambeau du génie sur les descendans des fils du Désert,
« du Sahara, du Congo et de la Guinée, cruellement ar-
« rachés par l'avaricieuse cupidité à leurs familles éplo-
« rées... Haïtiens, vous êtes l espoir des deux tiers du
« monde connu : si vous laissiez éteindre le foyer de la
« civilisation que la Liberté a allumé dans votre île, le
« grand œuvre de la régénération refoulerait, peut-être
« jusqu'à l'éternité, et votre nom serait aussi longtemps
« l'opprobre des générations futures... Mais non, vous
« méritez, et vous le prouvez chaque jour, vous méritez
« le beau titre de Régénérateurs de l'Afrique... ' ».
des deux tiers du
« monde connu : si vous laissiez éteindre le foyer de la
« civilisation que la Liberté a allumé dans votre île, le
« grand œuvre de la régénération refoulerait, peut-être
« jusqu'à l'éternité, et votre nom serait aussi longtemps
« l'opprobre des générations futures... Mais non, vous
« méritez, et vous le prouvez chaque jour, vous méritez
« le beau titre de Régénérateurs de l'Afrique... ' ». On ne pouvait dire en un plus beau langage, des vérités dont il importe tant aux Haïtiens de se pénétrer.
En effet, c'est en vain qu'ils s'enorgueilliraient de leur
gloire acquise sur le champ de bataille, lorsqu'il leur
fallut conquérir leurs droits, s'ils n'étaient convaincus de 1 Le 1" aoûtsuivant/Colombel, autorisé par Pétion, fonda avec J.-S. Milscent, natif du
Nord et revenu de France, l'Abeille Haïtienne, journal-revue paraissant tous les quinze
jours et qui s'imprimait au Port-au-Prince. C'était un excellent recueil littéraire, par le
talent de ses rédacteurs et son esprit libéral et modéré. Milscent ne tarda pas a être l'objet
de l'envie et de la jalousie de quelques écrivains médiocres, notamment Déranger, esprit
atrabilaire, qui s'appelait lui-même le Sauvage malfaisant, depuis que l'écrit publié a
Kingston, en 1814, s'était servi de cette expression en parlant des Haïtiens, de même que
la lettre de D. Lavaysse a Pétion. 292 études sur l'histoire d'haïti. l'urgente nécessité de cultiver les connaissances qui
éclairent l'esprit . la force conquiert, mais c'est l'intelligence seule qui peut conserver. C'est en vain qu'ils s'enorgueilliraient d'être les descendans d'une race si longtemps persécutée, s'ils ne s'efforçaient de délaisser, par
exemple, les superstitions grossières que, malheureusement, son ignorance profonde a implantées sur son sol
primitif, pour adopter et pratiquer les croyances qui ont
tant contribué à la civilisation des peuples de la race
blanche. Pétion avait donc raison de faire tenir ce langage persuasif à ses concitoyens, pour les engager à livrer leurs
en fa us aux soins des instituteurs qu'il choisit. Aussi estil sorti du Lycée national du Port-au-Prince, des jeunes
gens éclairés qui, parvenus à l'âge mur, ont occupé ou
occupent encore aujourd'hui, avec distinction, de hauts
emplois dans l'État. Et honte à ceux qui, parmi les Haïtiens, ne comprendraient pas ce qu'ils doivent de gratitude et de respect, à la mémoire du chef qui fît tout pour
leur bonheur individuel et celui de la patrie! Dans le même mois de mars où il régularisait les études à suivre au Lycée national, son royal adversaire publiait un édit pour la vente générale de tous les biens du
domaine public dans le Nord. Dix années s'étaient écoulées depuis que Christophe en avait eu la pensée, et
il avait suspendu cette mesure par un caprice de sa volonté absolue, en se fondant sur de prétendues circonstances majeures. Le fait est, qu'il avait réfléchi que la
propriété est réellement ce qui rend les hommes libres,
par V indépendance personnelle qu'elle leur assure dans
la société civile. Or, comme son système politique était
d'assujétir son peuple à son autorité arbitraire, le Roi
s'étaient écoulées depuis que Christophe en avait eu la pensée, et
il avait suspendu cette mesure par un caprice de sa volonté absolue, en se fondant sur de prétendues circonstances majeures. Le fait est, qu'il avait réfléchi que la
propriété est réellement ce qui rend les hommes libres,
par V indépendance personnelle qu'elle leur assure dans
la société civile. Or, comme son système politique était
d'assujétir son peuple à son autorité arbitraire, le Roi [1817] CHAPITRE VI. 295 d'Haïti ne devait pas vouloir sincèrement d'un état de
choses qui y eût été tout-à-fait contraire l. Aussi, même
en cédant à ce qui paraît avoir été pour lui une nécessité
politique, — à raison de la distribution des terres et de
l'aliénation générale des biens domaniaux dans la République d'Haïti, — il ne fut pas aussi libéral que Pétiou. Ce dernier, en distribuant des concessions gratuites ,
avait fait vendre aussi les biens à bas prix, afin que les
acquéreurs pussent payer immédiatement et entrer en
jouissance, entière et incommutable des propriétés
acquises. Mais, par son édit, Christophe faisait vendre
les biens à un prix si élevé, et vu aussi la pauvreté de la
majorité de ses sujets, qu'il accorda aux acquéreurs
15 et 20 années pour se libérer entièrement. Cette manière de procéder avait l'air de favoriser le grand nombre
parmi eux; mais, au fond, il étendait les droits du
domaine à longue échéance, par l'hypothèque dont les
biens restaient grevés. En cas de non-payement d'un
terme, l'acquéreur était poursuivi rigoureusement en
justice, — justice royale bien connue de tous. Cependant, ceux qui pouvaient payer de suite ou par anticipation, étaient admis à le faire. Tout acquéreur devait
commencer par se libérer préalablement de toutes redevances du fermage antérieur. Le fermier d'un bien rural qui en devenait acquéreur
versait dans les magasins du Roi, en nature et au prix
du cours, le quart de ses produits annuels en acquittement de sa dette ; il y versait encore un autre quart prélevé par l'État ou le Roi, à titre de subvention territoriale ; un troisième quart revenait aux cultivateurs du 1 Par la même raison, il ne pouvait pas désirer que ses sujets fussent éclairés par l'instruction, afin de ne pouvoir examiner et discuter ses actes. 294 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI bien : de sorte que l'acquéreur ne jouissait que du quart
restant. Telle fut l'économie de cet édit royal. Aussi, en 1820,
à la réunion du Nord à la République, il n'y avait guère
de propriétaires définitifs *J Au milieu des travaux législatifs de la Chambre, le
49 juin, un orage éclata sur le Port-au-Prince ; la foudre
pénétra, à ce qu'il paraît, par la serrure de la porte
d'une grande poudrière qui était située dans milieu
enfoncé du Bel- Air, derrière et à peu de distance de
l'église. Il s'y trouvait plus de cent milliers de poudre
qui firent explosion, et toute la ville en fut ébranlée :
les pierres de la poudrière, volant en éclats, tombèrent
dans les rues, sur les toits d'une foule de maisons de la
rue des Fronts-Forts principalement, et même jusque,
dans Ja rade extérieure. Les militaires qui gardaient la
poudrière périrent victimes de ce malheureux événement.
l'église. Il s'y trouvait plus de cent milliers de poudre
qui firent explosion, et toute la ville en fut ébranlée :
les pierres de la poudrière, volant en éclats, tombèrent
dans les rues, sur les toits d'une foule de maisons de la
rue des Fronts-Forts principalement, et même jusque,
dans Ja rade extérieure. Les militaires qui gardaient la
poudrière périrent victimes de ce malheureux événement. Neuf jours après, le 28 juin, une nouvelle explosion
de vingt milliers de poudre cul lieu au fort Bizoton, par
l'effet d'un orgueil excessif de la part de l'officier nommé
Jean Marassa qui commandait ce fort. Il avait eu une
querelle avec un autre officier, et le général Boyer,
évoquant cette affaire par-devant son autorité, reconnut
et prononça qu'il avait, tort. Pour se venger de cette i Ce ne fut que le 14 juillet 18i9j que Christophe publia un > nouvel, édit par lequel il
accorda aux colonels .20 carreaux de tefje, aux aujçgs, ofli,cjers inÇérjeurs, a prppprjion
d'après leurs grades, jusqu'aux soldats qui reçurent 1 seul carreau. Cet édit leur permettait de vendre ou de cultiver ces concessions gratuites. Eu comparant cette tardive libéralité royale aux dons nationaux délivrés par Pétion, dès
le mois de décembre 1809, en faveur des invalides, en 1811 et 1811, en faveur des officiers
de tous grades, etc., l'avantage reste au système de la République d'après lequel chaque
soldat reçut 5 carreaux de terre. [1817] CHAPITRE W 295 décision supérieure, il ouvrit la poudrière, sema de la
poudre de là aux parapets du fort, et contraignit les
militaires de garde à en sortir. Se tenant ensuite debout
sur les parapets, un tison ardent à la main, JeanMarasSa
refusa de se soumettre à toutes les autorités. On parlementa en vain avee lui par ordre de Pétion, parce qu'on
voyait qu'il avait bu des liqueurs fortes : il jura qu'il se
ferait sauter aussitôt le coucher du soleil. Cette déclaration même faisait espérer qu'il n'en viendrait pas à
l'exécution ponctuelle de son dessein ; mais il fît comme
il avait dit, et l'explosion causa des dommages à la fortification, outre la perte de la poudre. ÏI n'y aurait eu
qu'un seul moyen de l'empêcher de commettre cet acte
de vandalisme : c'était d'aposter d'habiles tireurs pour
l'atteindre à coups de fusil, pendant que, debout sur les
parapets du fort, il répondait aux paroles qu'on lui transmettait au nom de Pétion ; mais ce dernier ne voulut
point consentir à cette déloyauté envers un officier qui,
d'ailleurs, avait été un brave défenseur de l'État. On ne
peut qu'approuver cette humanité en Pétion, fondée de
plus sur la droiture. En octobre suivant, le Grand Juge installa !e tribunal
de cassation dans une solennité digne de cette cour supérieure de justice ; tous les membres du coi^ps judiciaire
de la capitale y assistèrent ainsi que l'élite de ses nabitans. De respectables citoyens furent atppelés à le composer ; c'étaient : Linard, en qualité de dojten, Fresnel,
Thézan jeune, J.-F. Lespinasse* Pitre jeune, Lemérand
et Thomas Christ, en celle déjuges, et Àudigé en celle de
commissaire du gouvernement. Le Grand Juge, le doyen
et le commissaire prononcèrent chacun un discours où
étaient rappelés les devoirs de la magistrature en général,
ses nabitans. De respectables citoyens furent atppelés à le composer ; c'étaient : Linard, en qualité de dojten, Fresnel,
Thézan jeune, J.-F. Lespinasse* Pitre jeune, Lemérand
et Thomas Christ, en celle déjuges, et Àudigé en celle de
commissaire du gouvernement. Le Grand Juge, le doyen
et le commissaire prononcèrent chacun un discours où
étaient rappelés les devoirs de la magistrature en général, 396 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. et ceux qui compétent en particulier à un tribunal aussi
haut placé clans la hiérarchie judiciaire de la République.
En attribuant son institution à Pétion, comme un bienfait accordé au pays, ces magistrats se réunirent à la
pensée exprimée dans l'adresse récente de la chambre
des représentans, pour lui décerner le titre glorieux de
Père de la Patrie. Dans le même mois, un bâtiment négrier, poursuivi
parus navire de guerre anglais vers l'îlet de la Grange,
sur la côte de Monte-Christ, entra dans le port du
Cap-Henry comme s'il venait en relâche. C'était une
goélette voyageant sous pavillon portugais, mais qui
était la propriété d'un citoyen des États-Unis : déjà
capturée et condamnée à Sierra-Leone pour semblable
cause, elle y avait été vendue ensuite. Elle avait à son
bord 145 noirs, presque tous malades aussi gravement
que le capitaine américain; cette goélette se trouvait
alors sous le commandement du maître d'équipage.
Aussitôt que ce dernier eut fait sa déclaration de relâche,
les officiers du port du Cap s'y transportèrent et découvrirent la fausseté de cette déclaration, qui ajoutait une
culpabilité nouvelle au crime de lèze-humanité dont s'étaient souillés ces misérables trafiquans. Le négrier fut
capturé, et les malheureux noirs délivrés de cette prison
flottante où ils étaient enchaînés, se mourant de faim et
ne buvant qu'une eau corrompue, t Les Haïtiens s'em-
« pressèrent de leur ôter les fers, en leur disant qu'ils
c étaient libres et parmi des frères et des compatriotes.
« Il est impossible de se figurer la joie qui animait ces in -
« fortunés; il se précipitèrent à genoux pour remercier
« leurs frères et leurs libérateurs ; ils versèrent des lar-
« mes. Les Haïtiens, émus de cette scène touchante , Il 81 7 1 CÏIAPITREVI. 297 « pleurèrent aussi : les bourreaux seuls furent insensic blés et regrettèrent de se voir arracher leur proie. i » Les Noirs étaient dans une complète nudité. Christophe ordonna de leur donner des vêtemens et de les envoyer à f Àcul-du- Limbe pour les soigner : plusieurs d'entre eux y périrent, et beaucoup d'autres étaient morts
dans le voyage de cette goélette qui se rendait à la Havane. Le même journal qui nous a fourni les renseignemens
ci-dessus, nous apprend aussi qu'à la fin de juillet, la
frégate des États-Unis le Congr s était venue au Cap,
ayant à son bord M. Tayler, appointé pour y résider en
qualité d'agent commercial de cette République ; mais
que cet agent ne fut pas admis à exercer ses fonctions,
parce qu'il n'était point porteur de dépêches de son gouvernement pour celui de S. M. le Roi d'Haïti. Il n'avait
présenté que le document dont la teneur suit :
aussi qu'à la fin de juillet, la
frégate des États-Unis le Congr s était venue au Cap,
ayant à son bord M. Tayler, appointé pour y résider en
qualité d'agent commercial de cette République ; mais
que cet agent ne fut pas admis à exercer ses fonctions,
parce qu'il n'était point porteur de dépêches de son gouvernement pour celui de S. M. le Roi d'Haïti. Il n'avait
présenté que le document dont la teneur suit : « A tous ceux qui ces présentes verront, salut. a Je certifie que Septimus Tayler, écuyer, a été appointé par
« le Président des Etats-Unis, pour résider au Cap-Français dans
« r île Saint-Domingue, en qualité d'agent de commerce et de ma-
« rine des Etats-Unis d'Amérique, avec pleins pouvoirs et émolu-
« mens y appartenant. En témoignage de quoi, moi, James Monroe,
« Secrétaire d'Etat des Etats-Unis, j'y ai souscrit mon nom et ai fait
« apposer le sceau du département de l'Etat. « Donné dans la cité de Washington, le 18 décembre 1816.
« Signé : J. Monroe. » M. Tayler et les officiers du Congres furent reçus avec i Extrait de la Gazette royale d'Haïti, du 10 octobre 1817. Ce journal ne dit pas ce que
devint l'équipage du négrier ; mais il est présumable que, qualifiés de bourreaux, ces blancs
subrrent l'effet de la justice royale de Henri I". C'est en ce temps -là qu'on apprit au Port-au-Prince, qu'il venait de condamnera mourir
de faim, l'archevêque Corneille Brelle,iuc de l'Anse, ainsi que Villon, son ancien ami qui
fut le parrain de l'un de ses enfans. 298 ÉTUDES SUR i/flISTOlRR D'HAÏTI. politesse par les autorités du Cap, qui permirent à cette
frégate d'y faire des provisions sans payer aucuns droits,
mais elles se refusèrent à échanger avec elle le salut d'usage ; et le baron Dupuy, interprèle, ayant adressé au
ministre des affaires étrangères du royaume une traduction du certificat ci-dessus, le ministre le chargea de congédier Tayler courtoisement et de lui remettre pour sa gouverne et celle de ses constituans, un exemplaire de la Déclaration royale du 20 novembre 18Ï6 dont il a été question plus avant, à propos de la mission de MM. de Fontanges et Esmangart. On ne peut qu'approuver le refus fait par le gouvernement de Christophe, d'admettre un agent aussi lestement appointé et n'étant pas porteur même d'une lettre
d'introduction du Secrétaire d'État des États-Unis auprès
du ministre haïtien. Les dénominations de Cap-Français
et de Saint-Domingue, employées dans le certificat qu'il
délivra à cet agent, devaient d'autant plus choquer les
esprits dans le Nord. On conçoit de telles dénominations,
à cette époque, de la part de la France, et non pas des
États-Unis qui ont toujours fait profession de reconnaître
les gouvernemens de fait, sans s'inquiétera droit. D'ailleurs, te gouvernement fédéral n'a pas plus qu'aucun autre, la faculté d'imposer ses agents commerciaux dans
les pays étrangers; il faut le consentement du gouvernement de ces pays pour qu'ils exercent leurs fonctions \
esprits dans le Nord. On conçoit de telles dénominations,
à cette époque, de la part de la France, et non pas des
États-Unis qui ont toujours fait profession de reconnaître
les gouvernemens de fait, sans s'inquiétera droit. D'ailleurs, te gouvernement fédéral n'a pas plus qu'aucun autre, la faculté d'imposer ses agents commerciaux dans
les pays étrangers; il faut le consentement du gouvernement de ces pays pour qu'ils exercent leurs fonctions \ 1 Nous n'avons pu nous assurer si l'agent accrédité donl Pétion parlait dans sa correspondance avec les commissaires français, avait été porteur d'aatres documens que celui
délivré à M. Tayler pour exercer ses fonctions au Cap. 11 est probable que cet agent n'avait
qu'un certificat semblable, et que Pétion ne l'aura admis qu'en considération de l'admission
du pavillon haïtien dans les ports des États-Unis. En 1818, Boyer admit également Jacob
Lewis a exercer les fonctions d'agent commercial, « sur la présentation du certificat qui a [1817] ghapitbk vi. 209 Cependant, et en preuve de l'inconséquence du gouvernement des États-Unis, tandis que la frégate te Congres
était au Cap, le brig de la République la Confiance faisait flotter l'emblème de la Nationalité d'Haïti dans le
portée la Nouvelle-Orléans, à la confusion des anciens
colons de Saint-Domingue, qui s'y étaient réfugiés depuis longtemps. Ils firent retentir leurs plaintes dans les
journaux, accusant les Américains de tiédeur, et parce
qu'encore de jeunes enfans, d© la classe de couleur ée
cette ville s'avisèrent ée parcourir les rues avec un petit
drapeau haïtteft, au cri de :; Vive Pétion !; i u A peu près dans le mena© temps, trois n&vires de Boi?-
4eaux arrivaient au Port-au- Prince, atyani à leu«K hmd des
citoyens di'Haïtà, $U lft peindre français Marincou que le
président employa à failles} jwrtraiits des généraux de
de la République, qui décorent la grande salle du palais
national \ Grâces au talent de ce peintre , on a pu conserver l'image de ces braves défenseurs de la patrie, et
celle du chef auguste dont chaque acte offre à la postérité la preuve d'un sentiment louable. Mais, pendant que Pétion accueillait les Français et
leurs navires, la Cour royale de Bordeaux, plus influencée par le dépit et le préjugé que par la justice, rendait un
arrêt odieux dans ses termes, entre Dravermann qui
prit l'initiative dans le rétablissement du commerce entre
la France et Haïti, et le capitaine Hoog, d'un navire
lusse que ce négociant avait affrété pour importer des « été délivré par le Secrétaire d'État des États-Unis d'Amérique, J.-Q. Adaïus, » disait son
arrêté du 22 juin qui accordait Cexequatur à cet effet.
que par la justice, rendait un
arrêt odieux dans ses termes, entre Dravermann qui
prit l'initiative dans le rétablissement du commerce entre
la France et Haïti, et le capitaine Hoog, d'un navire
lusse que ce négociant avait affrété pour importer des « été délivré par le Secrétaire d'État des États-Unis d'Amérique, J.-Q. Adaïus, » disait son
arrêté du 22 juin qui accordait Cexequatur à cet effet. 1 Abeille haïtienne du 1" septembre, suivant le rapport fait par le capitaine de la
Confiance, a son retour au Port-au-Prince. 2 Parmi ces portraits, il s'en trouve trois qui ont été laits par Denis, peintre haïtien, le
même qui a fait ceux des grands capitaines que l'on voit dans le salon de Volant Le Tort. 500 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. marchandises. Une contestation était survenue entre
eux au Port-au'Prince, et ils l'avaient fait juger par le
tribunal civil de cette ville, qui donna raison à Dravermann. Mais, rendu à Bordeaux, Hoog appela de la sentence comme émanée d'un tribunal incompétent, irrégulier et composé de révoltés. On conçoit quelle belle occasion fut offerte ainsi à la déclamation des nobles conseillers royaux de Bordeaux, qui ne buvaient pas avec
moins de plaisir le café d'Haïti récolté par les révoltés,
que ceux-ci les bons vins du département de la Gironde.
Quand on connut cet arrêt au Port-au Prince , il y eut
une grande émotion à cause de ses termes ; mais on finit
par comprendre qu'il n'était que l'expression d'une morgue coloniale et aristocratique, et il n'interrompit pas les
utiles relations existantes entre Haïti et la France. CHAPITRE \II. Situation rassurante de la République, a l'intérieur et a l'extérieur. — Embarras financiers : soucis qu'ils occasionnent à Pétion. — Paroles amères qui lui sont attribuées. —
Assertion d'Inginac a ce sujet et concernant le général Boyer. — Examen des motifs
qu'a eus Inginaca son égard. — Voyage du général Borgella au Port-au-Prince et son
but : accueil qu'il reçoit de Pétion. — Particularités relatives au général Boyer. — Faits
d'un officier du 15° régiment : indulgence de Pétion envers lui. — Examen des causes
physiques et morales qui ont pu contribuer a la maladie et a la mort de Pétion. — Ce que
l'on a cru généralement a cette époque. — Lettres du général Boyer au général Lys et a
plusieurs autres, sur la gravité de la maladie, et les mandant au Port-au-Prince. — Pétion
gracie, avant de mourir, un soldat du 14" régiment condamné a la peine de mort. — H
meurt le 29 mars. — Lamentations de la population de la capitale, sympathie des
Étrangers: particularités touchantes a cette occasion. — Préparatifs ordonnés pour les
funérailles du Président d'Haïti. — Cérémonies religieuses dans toute la République. —
Éloges funèbres prononcés au Port-au-Prince et aux Cayes. — Parallèle de TOUSSAINT
LOUVERTURE et d'ALEXAINDRE PÉTION.
. — H
meurt le 29 mars. — Lamentations de la population de la capitale, sympathie des
Étrangers: particularités touchantes a cette occasion. — Préparatifs ordonnés pour les
funérailles du Président d'Haïti. — Cérémonies religieuses dans toute la République. —
Éloges funèbres prononcés au Port-au-Prince et aux Cayes. — Parallèle de TOUSSAINT
LOUVERTURE et d'ALEXAINDRE PÉTION. Nous voici parvenu à cette année de pénible souvenir,
où l'on vit la République d'Haïti dans un deuil universel,
par la mort de son fondateur : événement douloureux
dont il faut avoir été témoin, pour comprendre à quel
point un chef juste et bienfaisant peut être regretté par
tout un peuple reconnaissant ; circonstance difficile à
relater néanmoius , parce qu'il y a des faits qui restent gravés dans la mémoire sans qu'on puisse les reproduire, des sentimens qu'on a éprouvés sans pouvoir
les exprimer. Toutefois, nous essaierons de dire ce que 302 études suu l'histoire d'haïti. nous avons vu, et qui dépose en faveur du cœur humain,
qui honore autant Pétion que le peuple haïtien. Mais, auparavant, il faut que nous exposions quelques
considérations qui se rattachent à l'état des choses, à la
situation où. le pays se trouvait alors ; et encore, quelques
particularités qui ont pu contribuer au malheur qu'il essuya et dont les causes ont été diversement comprises ou
expliquéesSous le rapport politique, la situation de la République ne présentaitqu'un aspect rassurant à tous égards. A l'intérieur, la tranquillité régnait de l'Ouest au Sud ;
car, alors, l'insurrection de la Grande-Anse était réduite à
se concentrer dans les plus hautes montagnes de ce vaste
quartier. Depuisplusieursannées, Goman ne recevait plus
de secours de Christophe dont la flo tille ne pouvait paraître dans ces parages, et parce que ce Roi redoutait une
nouvelle défection et parce que la flotte de la République
avait une frégate, des corvettes et des brigs qui la rendaient très-supérieure. On voyageait avec sécurité sur
tout le littoral des arrondissemensde Nippes (vers lesBaradères), de Jérémie, de ïiburon et des Cayes(vers les
Anglais et les Coteaux), jadis infecté par les bandes de
ces insurgés. En suivant les instructions de Pétion, \tà
général Bazelais avait obtenu la soumission de leurs
chefs les plus fameux après Goman, et avec eux celle d'art
grand nombre de cultivateurs dont ils avaient fait des
soldats. Christophe lui-même n'osait plus rien tenter cètf*
tre nos frontières de Trianon et des Sources -Puantes,
tant il craignait un résultat semblable à celui qui l'aVâtt
contraint à lever le siège du Port-au-Prince, en 1812f.-
Depuis lors, de temps à autre, des défections partielles*
avait obtenu la soumission de leurs
chefs les plus fameux après Goman, et avec eux celle d'art
grand nombre de cultivateurs dont ils avaient fait des
soldats. Christophe lui-même n'osait plus rien tenter cètf*
tre nos frontières de Trianon et des Sources -Puantes,
tant il craignait un résultat semblable à celui qui l'aVâtt
contraint à lever le siège du Port-au-Prince, en 1812f.-
Depuis lors, de temps à autre, des défections partielles* [1818] CHAPITRE TU. 305 des désertions de soldats de ses troupes du Nord et de
l'Artibonite, l'aTertissaient de ce qu'il aTait à en redouter1. A l'extérieur, depuis l'issue de la mission de MM. de
Fontanges et Esmangart, rien n'annonçait de la part de
la France aucune intention hostile contre Haïti; tout
présageait, au contraire, que le gouvernement de ce pays
finirait par accepter les bases d'arrangemens proposées
parPétion à D. Lavaysse , et renouvelées verbalement
dans ses entretiens avec les commissaires de 1816, en
outre de ce qu'il leur fit entendre à cet égard par sa let
tre du 25 octobre 2. fl paraît même que vers la fin de
del'année 1817, un homme honorable sous tous les rapports, destiné à être un personnage remarquable par sa
capacité dans les finances, par ses idées élevées en matière de gouvernement, par ses sentimens libéraux et
philanthropiques, étant venu à Haïti, avait eu pour mission de voir Pétion, de le rassurer sur les intentions du
gouvernement français, en même temps peut-être qu'il
étudierait les ressources de la République qui offrait à la
France une indemnité en faveur de ses anciens colons 3. 1 Christophe faisait si peu inquiéter nos lignes avancées, que pendant la réédilication
des maisons du Port-au-Prince, depuis la vente générale des biens du domaine, nos soldats
allaient en canots sur les côtes de l'Arcahaie, et enlevaient des carreaux et des briques dans
les anciennes usines et maisons incendiées de cette plaine, qu'ils vendaient ensuite aux
nouveaux propriétaires de la capitale. 2 La France ne fut délivrée qu'a la fin de 1818, des 130,000 hommes qui y tenaient garnison. En somme, l'invasion de 18 1S et cette occupation de son territoire lui coulèrent
près de deux milliards de francs; et dans une telle situation, recomposant son armée,
elle ne pouvait songer a faire une expédition militaire contre Haïti. 3-En 1838, M. Hypolite Passy me dit qu'il était au Port-au-Prince en 1817, et qu'il fut
présenté par R. Sutherbnd a Pétion avec qui il eut plusieurs entretiens ou conversations.
M. le comte Mole m'ayant dit aussi, qu'étant ministre de la marine et des colonies à la
mêm« époque, il avait été d'avis que la France reconnût l'indépendance d'Haïti aux conditions proposées par Pétion, j'ai pensé, sans en être certain, que M. Passy avait pu être
chargé de la mission dont je parle. M. Lepelletier de Saint-Rémy avoue d'ailleurs, qu'après
ut plusieurs entretiens ou conversations.
M. le comte Mole m'ayant dit aussi, qu'étant ministre de la marine et des colonies à la
mêm« époque, il avait été d'avis que la France reconnût l'indépendance d'Haïti aux conditions proposées par Pétion, j'ai pensé, sans en être certain, que M. Passy avait pu être
chargé de la mission dont je parle. M. Lepelletier de Saint-Rémy avoue d'ailleurs, qu'après 504 études suii l'histoire d'haïti. Ainsi, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, la situation
du pays ne présentait aucun danger réel pour le gouvernement paternel qui le régissait.Les étrangers comme les
nationaux vivaient avec sécurité sous ses lois protectrices
des intérêts de tous, et chacun, on peut le dire, ne formait qu'un vœu : c'est que le chef illustre de ce gouvernement vécût encore longtemps pour continuer le pouvoir
qu'il faisait aimer par ses qualités personnelles. Mais lui, mais Pétion, jouissait-il de la même sérénité
d'âme que ses administrés? Certes, sous le rapport politique, aucun d'eux n'avait autant de confiance que lui
dans l'avenir de son pays, et nous l'avons déjà fait remarquer à propos de son discours à l'installation de la
chambre des représentai». Mais nous avons dit aussi
quelle fut, à notre avis, l imprudence commise dans le
vote d'un budget de dépenses, que la situation financière
de l'État ne permettait pas de réaliser, et qui laissait cependant d'autant plus d'espoir à tous les salariés, qu'une
loi décrétée le même jour, en prescrivait l'exécution
ponctuelle à partir du 1er janvier 1818, et que l'adresse ,
de la chambre au peuple affirmait que rien ne serait plus facile. Or, le mois de janvier s'écoulait sans que le trésor public vît affluer dans ses caisses les nombreuses recettes
qu'on s'était promis d'effectuer, même au Port-au-Prince
où les ressources sont plus considérables ; et cependant,
magistrats, fonctionnaires civils et militaires, généraux,
officiers et soldats, tous s'attendaient à être payés le 31
du mois, conformément aux lois précitées. C'était une celle de 1816, le gouvernement français en fit remplir et que « les négociations cessèrent
c d'avoir un caractère officiel, et tendirent plutôt a préparer les voies qu'a trouver une
< solution. »— T. 2, p. 31 '. [1818] CHAPITRE VII. 508 fâcheuse situation : elle accusait en quelque sorte le gouvernement d'avoir manqué de prévoyance, ou d'avoir
été dupe de ses propres calculs en se promettant de faire
ce qu'il était impuissant à exécuter. Aussi est-il certain,
par ce que nous allons relater, que Pétion se montra
fort préoccupé et contrarié de cette situation, alors, peutêtre, qu'il éprouvait d'ailleurs un certain dégoût résultant
de son état maladif depuis la fin de 18 16 et de quelque
autre particularité que l'histoire ne peut omettre, parce
qu'il est de son devoir de tout exposer, dans l'intérêt de
la vérité qu'elle doit préférer a toute autre considération.
Aussi est-il certain,
par ce que nous allons relater, que Pétion se montra
fort préoccupé et contrarié de cette situation, alors, peutêtre, qu'il éprouvait d'ailleurs un certain dégoût résultant
de son état maladif depuis la fin de 18 16 et de quelque
autre particularité que l'histoire ne peut omettre, parce
qu'il est de son devoir de tout exposer, dans l'intérêt de
la vérité qu'elle doit préférer a toute autre considération. Dans les derniers jours de janvier, le président manda
auprès de lui trois commerçans haïtiens : Arrault, J.-F.
Lespinasse et J. Thézan '. Il leur fit savoir que le trésor avait peu d'argent, dans le moment où toutes les parties prenantes s'attendaient à être payées, et qu'il désirait vivement cependant donner un mois de solde à l'armée qui n'en avait pas reçu depuis quelque temps. En
conséquence, il demanda à ces commerçans s'ils ne
pourraient pas faireau trésor une avance defonds qui leur
seraient remboursés par les premières recettes que l'on
effectuerait, d'après les ordres qu'il venait de donner pour
la perception des patentes et autres droits. Ils lui répondirent qu'entre eux trois, il ne leur serait pas possible de
fournir la somme nécessaire, mais qu'ils feraient un appel aux autres commerçans nationaux pour y concourir
de leurs moyens. Pétion paraissait regretter que la loi i C'est J. Thézan qui m'a entretenu, longtemps après, des particularités qu'on va lire h
ce sujet. F. Arrault était en même temps sénateur de la République, et les deux autres
tiges au tribunal de cassation. T. VIII. 20 508 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. rendue sur le budget et celle qui l'accompagna, eussent
été aussi affirmatives pour leur exécution; il était triste,
et il aurait prononcé ces désolantes paroles : « Ce qui
u me peine, ce qui m'indigne, c'est que ceux qui devraient
« le plus me soutenir et se pénétrer des embarras que
« j'éprouve, sontîes premiers à critiquer mon administrait tion, mon gouvernement : ■ — des hommes qui me doi-
« vent tout et que je ferais rentrer, si je le voulais, dans
« le néant d'où je les ai tirés. » Avant de rechercher le sens de ces paroles, disons ce
qui suivit cette communication confidentielle. Les trois commerçans quittèrent le président, en lui
promettant de tout faire pour répondre à ses désirs et à
sa confiance. Ils se rendirent chez Lespinasse pour aviser aux moyens d'y parvenir, par la convocation des autres
commerçans nationaux. Mais là survint Daumec, intime
ami de Lespinasse : ils lui communiquèrent ce qui les affligeait eux-mêmes, par la tristesse qu'avait montrée Pétion. Partageant leurs sentimens, Daumec leur dit qu'il
connaissait un négociant étranger qui professait pour le
président une estime et une admiration dont il serait
sans doute heureux de trouver l'occasion de lui donner
la preuve, et qu'il savait que cet étranger avait des fonds
disponibles. C'était un jeune Anglais, homme de couleur de la
Barbade, —John Smith, établi au Port-au-Prince depuis
quelque temps. Daumec se rendit immédiatement chez
lui, et lui proposa de prêter au gouvernement ce qu'il
pourrait, en lui parlant des embarras du président.
Smilh accueillit cette proposition avec toute la générosité
de son caractère, et consentit à verser aussitôt au trésor 50 mille gourdes, toute sa caisse, en témoignant la
Anglais, homme de couleur de la
Barbade, —John Smith, établi au Port-au-Prince depuis
quelque temps. Daumec se rendit immédiatement chez
lui, et lui proposa de prêter au gouvernement ce qu'il
pourrait, en lui parlant des embarras du président.
Smilh accueillit cette proposition avec toute la générosité
de son caractère, et consentit à verser aussitôt au trésor 50 mille gourdes, toute sa caisse, en témoignant la [1818] CHAPITRE VII. 507 satisfaction qu'il éprouvait de ce que Daumec eût si bien
apprécié ses sentimens pour îe président. De retour chez Lespïnasse, Daumec aîîa avec lui, Arrault et Tliézan au palais où ils firent savoir à Pétion la
négociation qui venait d'avoir lieu ; et dans la même journée , Smith fit porter au trésor les 50 mille gourdes. En
îe remerciant de ce procédé qui avait le cachet d'une estime particulière pour lui, le président donna à ce jeune
homme les témoignages de sa considération personnelle.
Smith fut ensuite remboursé de cette somme. L'armée put donc recevoir un mois de solde dès les
premiers jours de février ; mais cet expédient ne pouvait
pas se renouveler tous les mois, et cela ne pouvait qu'occasionner encore des soucis à Pétion. Maintenant, à qui entendait-il adresser le reproche
exprimé par les paroles qui lui ont été attribuées? Le lecteur remarquera, sans doute, qu'elles concernaient plusieurs personnes et non pas une seule; car nous les rapportons telles qu'elles nous ont été dites. Si l'on ajoute foi à ce que le général Inginac a avancé
dans ses Mémoires, publiés en -1845 à Kingston : «Des
« flagorneurs, dit-il, s'emparèrent de l'esprit du général
« Boyer, peu d'années avant la mort de Pétion. Ce géné-
« rai avait ren<Ju d'éminens services à la patrie et au
« chef de l'État, son ami, son bienfaiteur ; personne ne
« l'ignorait. Cela lui donnait-il le droit de se ranger du
« côté des (rondeurs de l'administration du grand
« homme, dont il censurait les actes, malheureusement
« trop souvent et publiquement, sans réfléchir aux consé-
« quences du mauvais exemple? Pétion s'en indigna, eu
* concentrant en lui-même son déplaisir, et mourut le 508 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « cœur ulcéré de ce qu'il considérait comme l'ingratitude
« de celui qu'il croyait son meilleur ami '. » Selon Inginac, même à cette époque si calme, d'autres hommes que le général Boyer frondaient aussi l'administration de Pélion. Cela ne doit pas étonner, car les
meilleurs chefs y sont toujours exposés; et les paroles du
président s'expliqueraient alors par la forme du pluriel
qu'il aurait employée. Mais, relativement à Boyer, y aurait-il eu erreur ou calomnie de la part de l'ex-Secrétaire
général, exilé comme lui, en 1843? Y aurait-il eu ressentiment, à raison de ce qu'il a lui-même fait savoir en
ces termes, après avoir dit qu'il fut maintenu à cette
grande fonction par Boyer, devenu Président d'Haïti ?
oles du
président s'expliqueraient alors par la forme du pluriel
qu'il aurait employée. Mais, relativement à Boyer, y aurait-il eu erreur ou calomnie de la part de l'ex-Secrétaire
général, exilé comme lui, en 1843? Y aurait-il eu ressentiment, à raison de ce qu'il a lui-même fait savoir en
ces termes, après avoir dit qu'il fut maintenu à cette
grande fonction par Boyer, devenu Président d'Haïti ? « Je n'ignorais pas, comme il est facile de s'en souve-
« nir au Port-au-Prince, et en différens lieux de la Ré-
« publique, que le nouveau président avait de fortes pré-
« ventions contre moi, pendant quelque temps avant la
< mort de son prédécesseur, et qu'il avait plusieurs fois
t répété, que j'avais dirigé le président Pétion comme je
« l'avais voulu ; mais qu'il n'en serait pas ainsi avec lui.
« Je me bornai donc à m'occuper du service matériel des
« bureaux de la secrétairerie générale, sans chercher à
« m'immiscer dans la politique du temps en quelque ma-
« nière que ce fût, d'autant plus que, peu de jours après
« son élection, m'ayant demandé la constitution, il lut
« en ma présence le chapitre relatif au Président d'Haïti,
« et s'arrêta à l'article concernant le Secrétaire général,
« en l'analysant, pour me bien faire comprendre la na-
« turede mes obligations de bureaucrate a.» En publiant ses Mémoires, Inginac a eu pour but de 1 Pages 3i;et 32. 2 Page Si des Mémoires. [1818] CHAPITRE Vil. 509 justifier sa conduite et ses actes politiques, objet d'une
accusation de complicité à tout ce que la révolution de
1843 imputait à l'ex-président Boyer; il était donc impossible qu'il s'abstînt de parler d'une foule de faits historiques, auxquels il prit part dans la haute position où
il s'était trouvé placé sous Pélion et Boyer, ou dont il fut
témoin. Bien que le dernier passage que nous venons de
citer semble empreint d'un certain ressentiment qui expliquerait ce qu'il impute à Boyer dans le précédent, nous
ne devons pas scruter l'intention qu'il a pu avoir, parce
que nous avons nous-même à porter témoignage sur ce
qui se rattache à cette imputation.il faut que l'on remarque aussi que, dans nos investigations actuelles, nous ne
cherchons qu'à saisir le sens des paroles quePétion aurait
prononcées, et qu'il importe à l'histoire de préciser, autant que possible, les circonstances qui ont rapport à sa
mort. Au surplus, nous ne pensons pas qu'il nous faille faire
ici une profession de foi relativement à nos propres sentimens pour le président Boyer, dont nous avons défendu
le gouvernement, quand il était attaqué par l'Opposition
qui le renversa, et en faveur duquel nous espérons dire
encore bien des choses ; mais aussi, au point de vue de
l'histoire, ce que nous savons, ce que nous avons entendu, nous ne pouvons le taire; et voici à quelle occasion 4. 1 Je dois déclarer ici, une fois pour toutes, que si en ma qualité d'homme public, de
sénaieur, mes convictions raisonnées et mes senlimens me portèrent d défendre le gouvernement du président Boyer, aujourd'hui je comprends que j'ai une autre mission a remplir, en étudiant l'histoire de mon pays.
choses ; mais aussi, au point de vue de
l'histoire, ce que nous savons, ce que nous avons entendu, nous ne pouvons le taire; et voici à quelle occasion 4. 1 Je dois déclarer ici, une fois pour toutes, que si en ma qualité d'homme public, de
sénaieur, mes convictions raisonnées et mes senlimens me portèrent d défendre le gouvernement du président Boyer, aujourd'hui je comprends que j'ai une autre mission a remplir, en étudiant l'histoire de mon pays. Le public haïtien doit comprendre aussi la différence qui existe entre ces deux situations.
Le fonctionnaire résiste aux tentatives d'une révolution dont il prévoit les suites funestes;
— celui qui écrit une histoire doit rechercher les causes des événemens, les apprécier avec
impartialité, en disant tout ce qui est parvenu a sa conflais^anre. 310 , ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. A la fin de février, le général Borgella arriva au Portau-Prince *. Le but de son voyage était de se plaindre
de ce que, depuis assez longtemps, l'administration des
finances lui faisait payer très-rarement les émolumens
de son grade militaire, et d'une décision rendue par
Pétion au sujet d'une maison qui lui avait été donnée
pourflogement, dès qu'il parvint au ,généralat, conformément aux lois de cette époque. Une dame ayant réclamé cette maison, située aux Cayes, comme sa propriété, avait produit, pour en obtenir la mise en possession, un acte irrégulier, contraire aux dispositions de
l'arrêté de Dessaîines en date du 7 février 1804 et des
lois subséquentes, et le président avait été ainsi induit
en erreur 2. Pour former sa réclamation à cet égard,
Borgella était parvenu à se procurer des documens, tant
de la Jamaïque que de l'administration des Cayes, qui
prouvaient que cette maison avait été légalement confisquée au profit de l'État, dès 1 804. Gomme il était privé
des loyers qu'il en retirait, et en même temps de ses émolumens, il se trouvait réduit à une situation précaire sur
son habitation de Cavailîon où il résidait : la plupart des
travailleurs qui la cultivaient, étant devenus petits propriétaires, en étaient sortis, et par conséquent les revenus de cette habitation suffisaient à peine à son existence. Faut-il appuyer cette déclaration par une opinion mieux formulée ? La voici : « .. . Mais
l'historien ne jouit pas de ce privilége-Ià ; son premier devoir est de mettre ses sympathies personnelles de côté, et de ne demander aux faits que ce qu'ils contiennent. Un historien est bien libre d'aimer tel pouvoir qui échoue et de ne pas aimer tel pouvoir qui réussit,
mais il n'est pas libre de ne pas rechercher les causes du succès et de l'insuccès » M. Paulin Limayrac.
cette déclaration par une opinion mieux formulée ? La voici : « .. . Mais
l'historien ne jouit pas de ce privilége-Ià ; son premier devoir est de mettre ses sympathies personnelles de côté, et de ne demander aux faits que ce qu'ils contiennent. Un historien est bien libre d'aimer tel pouvoir qui échoue et de ne pas aimer tel pouvoir qui réussit,
mais il n'est pas libre de ne pas rechercher les causes du succès et de l'insuccès » M. Paulin Limayrac. 1 Borgella logea chez mon père, comme il en avait l'habitude: c'est ainsi que j'ai pu
savoir les particularités qu'on va lire. 2 Dans un voyage que Daumec fit aux Cayes, il se chargea de présenter cette demande
de mise en possession et il l'obtint pour cette dame. [1818] CHAPITRE VII. 311 A son arrivée, Borgella fit sa première visite à Pétion,
ainsi qu'il le devait. Il en reçut un accueil cordial, marqué de plus d'empressement et de bienveillance qu'il n'avait trouvé en lui dans ses précédens voyages à la capitale; car alors, il avait observé de la part du président,
un refroidissement qu'il ne pouvait attribuer qu'aux refus qu'il fit à ses instances pour y résider, après le siège
de 4812, et encore d'accepter le commandement de l'arrondissement des Cayes, après la mort du général Wagnac l. En lui faisant cet accueil, Pétion l'encourageait
à produire sa double réclamation. Le général Boyer vint le voir et lui témoigna également une vive amitié ; et, apprenant dans quel but Borgella avait fait son voyage, il lui dit qu'il voulait être
présent au palais afin de l'appuyer dans sa réclamation à
Pétion, parce que, depuis quelque temps, le président se
plaçait trop sous Finflucnce de certaines personnes qui
l'avaient porté à faire des choses que lui, Boyer, considérait comme assez compromettantes pour la République ; et il cita, nommément ïnginac, Sabourin, Daumec
et quelques autres. A ce sujet, il désapprouvait les mesures prises pour les finances, lesquelles laissaient le gouvernement sans ressources pour payer l'armée et ses
chefs; les lois relatives au budget et concernant les attributions des grands fonctionnaires, celle-ci leur accordant plus d'appointemens qu'aux généraux de division. Boyer blâma également la tolérance que le président montrait pour le scandale des prodigalités de Piny, 1 11 paraît que Pétion crut qu'il était secrètement mécontent. Sur son habitation, Borgella
recevait beaucoup de visiteurs parmi les voyageurs ; il y en eut qui, en échange de l'hospitalité gracieuse qu'ils y recevaient, répandirent contre lui des propos malveillans au Portau-Prince. 312 ÉTUDES SUR LVIIISTOIRE D IIAÏfL directeur de l'hôtel des monnaies, qui insultait ainsi à
la pauvretédes défenseurs de l'État l. L'institution de la
Chambre des représentans et la plupart des autres lois
rendues dans la session de 1847, furent aussi l'objet de
sa critique, comme ayant été inspirées au président par
ceux qui l'entouraient, surtout ïnginac, disait-il, qui se
croyait un homme d'État.
OIRE D IIAÏfL directeur de l'hôtel des monnaies, qui insultait ainsi à
la pauvretédes défenseurs de l'État l. L'institution de la
Chambre des représentans et la plupart des autres lois
rendues dans la session de 1847, furent aussi l'objet de
sa critique, comme ayant été inspirées au président par
ceux qui l'entouraient, surtout ïnginac, disait-il, qui se
croyait un homme d'État. Ceux qui ont pu entendre Boyer discourir d'une matière quelconque, savent que, presque toujours en veine,
il mettait dans ses expressions tout le sel de son esprit
facile. Toutefois, nous devons attester ici, qu'il ne nous
parut animé d'aucune hostilité contre Pétion , mais
contre les personnes auxquelles il attribuait une grande
part dans ce qui était l'objet de sa critique. Ainsi, quand
Inginac a dit que le général Boyer avait de fortes préventions contre luiy il eut raison. Mais qui sait si, sachant
cela, il ne se sera pas plaint à Pétion de ces opinions de
Boyer, en les considérant comme censurant les actes de
son gouvernement, frondant son administration? D'autres ont pu également lui rapporter les paroles de ce général en les envenimant, tandis que, quand il les prononçait, il n'avait sans doute que l'intention d'excuser le
président, à propos des mesures qu'il n'agréait pas. Cependant, nous devons dire aussi que nous n'approuvons point la critique que Boyer faisait des actes de son
prédécesseur, même en les attribuant à l'influence des
personnes qu'il désignait; car il était trop haut placé près
de Pétion , pour que ses paroles n'eussent pas du retentis1 Piny éprouvait tant d'orgueil et d'ostentation dans sa charge, qu'il Ut venir de France
des vases de grande dimension en porcelaine, pour servir de pots a (leurs qu'il exposait
sur une terrasse de son logement. Par l'a, il se lit accuser encore mieux de dilapidations
dans l'hôtel des monnaies. [1818] CHAPITRE VII. 315 sèment dans le public et ne fussent pas commentées au
désavantage de sessentimens pour lui : ce qui, dans tous
les cas, était d'un fâcheux exemple et était propre à mécontenter le président, dans la situation d'esprit où il
se trouvait alors ». Quoi qu'il en soit, Boyer assista effectivement le général Borgelîa dans sa réclamation. Elle obtint un plein succès, parce qu'elle était fondée : — quant aux appointemens, sur le droit qu'avait ce général d'être payé au
trésor comme ses collègues, — et quant à la maison, sur
les documens qu'il exhiba et qui prouvèrent à Pélion que
sa première décision était le fruit de l'erreur. Le président l'engagea alors à acheter cette propriété du domaine public 2. Mais comme Boyer lui faisait de vifs reproches, d'avoir en quelque sorte oublié tous les services
rendus au pays par Borgelîa, particulièrement en se soumettant à son autorité pour faire cesser la scission du
Sud: circonstance, disait-il, où Borgelîa montra un patriotisme, un désintéressement et un dévouement rares,
Pélion dit à ce dernier, en riant, mais avec un ton sarcastique : « A entendre Boyer aujourd'hui, ne dirait-on
« pas qu'il est plus voire ami que moi? »
, d'avoir en quelque sorte oublié tous les services
rendus au pays par Borgelîa, particulièrement en se soumettant à son autorité pour faire cesser la scission du
Sud: circonstance, disait-il, où Borgelîa montra un patriotisme, un désintéressement et un dévouement rares,
Pélion dit à ce dernier, en riant, mais avec un ton sarcastique : « A entendre Boyer aujourd'hui, ne dirait-on
« pas qu'il est plus voire ami que moi? » Si ces paroles semblent avoir été dictées par une réminiscence des lettres que lui écrivit Boyer, au moment où
il allait opérer la pacification du Sud, par l'oubli sincère
du passé, qui lui ramena tous ses anciens amis, elles ne 1 A cette époque, on imputa a Boyer d'avoir critiqué les mesures financières de l'administration, en parlant aux Officiers du 3* régiment réunis au fort Lamarre ; et l'on dit que
ses paroles furent de suite rapportées a Pélion. Il peut avoir été calomnié, mais cela s'est
dit. Cependant, on verra que les premiers actes de sa présidence ont été d'accord avec ses
opinions. 2 Les formalités administratives ne permirent a Borgelîa de l'acheter qu'au mois de mai
suivant, sous la présidence de Boyer. 5i4 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. sont pas moins empreintes de cet esprit mordant que
Pétion avait parfois, à l'égard des personnes qui le mécontentaient ; et par là encore s'expliqueraient, peut-être,
et ses autres paroles que nous avons rapportées, et l'affirmation donnée par Inginac dans le premier passage
de ses Mémoires, cité plus avant. Au surplus, en cette
circonstance, on eût dit que Pétion se plaisait à rappeler à Borgella la vieille amitié qui les liait à Léogane,
quand ils servaient tous deux dans la Légion de l'Ouest,
et dont nous avons cité des traits dans le troisième
volume de cet ouvrage. 11 l'engagea à prolonger son
séjourà la capitale et fit faire son portrait pour être placé
dans la salle du palais. Inutile de dire que Borgella répondit à ces témoignages d'estime, par les sentimens
d'une franche cordialité *. Les soucis qu'eut Pétion, même le mécontentement
qu'il aura éprouvé, si onl'admetpar les particularités exposées ci-dessus, n'étaient pas cependant de nature à impressionner tellement cet homme d'un caractère aussi
ferme, pour que l'on croie à l'influence de ces causes morales sur son âme, et conséquemment sur l'événement
du 29 mars. Il faut plus chercher la cause de ce malheur
dans les circonstances de l'ordre physique, auxquelles on
n'aura pas porté assez d'attention à cette époque: ce qui
a donné lieu à une foule d'opinions sur la mort du président.
pas cependant de nature à impressionner tellement cet homme d'un caractère aussi
ferme, pour que l'on croie à l'influence de ces causes morales sur son âme, et conséquemment sur l'événement
du 29 mars. Il faut plus chercher la cause de ce malheur
dans les circonstances de l'ordre physique, auxquelles on
n'aura pas porté assez d'attention à cette époque: ce qui
a donné lieu à une foule d'opinions sur la mort du président. On a vu qu'après l'ouragan du 1 9 octobre 1816, le pays
éprouva une forte disette de vivres et une grande épidémie. 1 En parlant a Pétion des causes qui firent péricliter son habitation, Borgella reçut ce
reproche amical : « Si vous aviez suivi mes conseils, vous eussiez mieux fait, et j'aurais eu
« la satisfaction de vous avoir toujours près de moi. » [1818] CHAPITRE vu. 315 Cet ouragan avait frappé surtout dans l'Ouest, et au
Port-au-Prince particulièrement : des sources nombreuses avaient jailli dans les quartiers de cette ville, voisins
du rivage de la mer, ce qui y occasionna de véritables
cloaques par les immondices qui s'y accumulaient. Le
mouvement souterrain des eaux fut tel, que les deux lacs,
appelés Étangs Saumâtre et Salé, ordinairement éloignés l'un de l'autre de deux lieues, se rapprochèrent à
un-quart de lieue. Le Port-au-Prince étant mal tenu sous
le rapport de la propreté, cet état de choses aggrava
excessivement l'épidémie dont il s'agit : des fièvres intenses enlevaient les indigènes , la fièvre jaune, les
étrangers qui y affluaient. Le 15 février 1818, elles continuaient encore, et elles durèrent même toute cette
année. Un article parut ce jour-là sur le Télégraphe, dans lequel un particulier appela l'attention des autorités sur la
malpropreté des rues et des quais delà ville, sur l'air vicié, malsain, que respirait une population agglomérée;
cause des mortalités nombreuses, disait-il, qu'elle essuyait depuis plus de 15 mois; et il conclut à proposer de
ne plus faire les inhumations au cimetière intérieur, situé au quartier du Morne-à-Tuf, lesquelles pouvaient
contribuer aussi à l'épidémie ' . Sept jours après, le 22 février, un autre article fut publié sur le même journal par le conseil de notables, qui
fit savoir au public que ces réflexions avaient été prises
en considération; que l'autorité avait ordonné l'éta1 Cet article fut reproduit sur l'Abeille haïtienne, avec de nouvelles réflexions de son rédacteur qui engageait les autorités à prendre des mesures pour la salubrité de la ville.
Nous croyons nous rappeler que celui du Télégraphe fut écrit par Daumec, qui publiait
quelquefois des choses utiles sur ce journal. Nous les avons sous nos yeux.
qui
fit savoir au public que ces réflexions avaient été prises
en considération; que l'autorité avait ordonné l'éta1 Cet article fut reproduit sur l'Abeille haïtienne, avec de nouvelles réflexions de son rédacteur qui engageait les autorités à prendre des mesures pour la salubrité de la ville.
Nous croyons nous rappeler que celui du Télégraphe fut écrit par Daumec, qui publiait
quelquefois des choses utiles sur ce journal. Nous les avons sous nos yeux. 316 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. blisscmentd'un nouveau cimetière au sud delà ville, en
dehors de son enceinte, la construction de tombereaux
pour l'enlèvement desimmondices dans les rues, la réparation des fontaines publiques où l'eau potable coulait irrégulièrement, etc, etc. Ainsi, il est prouvé qu'il y avait
eu négligence de la part des fonctionnaires chargés de
la police de la ville. Dans la semaine sainte, qui arriva du 4 5 au 22 mars,
un fait eut lieu au palais de la présidence, le jeudi dans la
soirée, lequel occasionna de l'émotion aux citoyens par
ses circonstances ; et nous en parlons pour prouver d'une
part, l'intérêt qu'inspirait Pétion, de l'autre, la bonté de
son cœur et cette modération qui était dans son caractère; car ce fait était réellement insignifiant, malgré les
proportions qu'il prit dans le public. Le 15e régiment, d'Aquin, étant en garnison à la capitale, le capitaine Colomb, de ce corps, fut mis de garde
à la douane. Ce vieux militaire, qui avait fait partie de
la 15e demi-brigade en 4802, au Haut-du-Cap, avait de
l'admiration pour Pétion , son ancien chef, et ne manquait jamais de le visiter pendant les garnisons de son
nouveau régiment. Mais depuis quelque temps, il abusait
des liqueurs fortes: or, le Jeudi Saint, dans la matinée,
s'étant enivré exlraordinairement, il commit des actes,
du côté delà douane, qui dénotaient une sorte de folie;
et l'autorité militaire de la place, ou n'en fut pas avertie
pour le retirer de cette garde, ou négligea ce devoir.
Dans la soirée, Colomb quitta son poste dans l'état d'ivresse où il se trouvait encore, portant son sabre au
côté et des cailloux dans ses poches, dans ses mains; il
se rendit au palais, où il demanda à parler au président,
tout en divaguant complètement : arrêté par la garde du [4818] CHAPITRE vu. 517 palais, il fît résistance avec énergie, en vociférant des paroles injurieuses contre Pétion. On supposa alors qu'il
était venu à cette heure, dans une intention hostile, avec
le projet perfide de l'assassiner; et il fut conduit ou plutôt
traîné violemment en prison, où il fut mis aux fers. La connaissance de ce fait, amplifié, occasionna l'émotion dont nous venons de parler. Mais Pétion ayant su
le lendemain matin , que c'était Colomb qui en était
l'auteur, dit aux personnes qui se rendirent au palais,
que c'était une erreur de penser que ce vieux soldat eût
voulu attenter à sa vie , et il le fit mettre en liberté. Cependant, on jugea que Colomb, ayant contracté l'habitude des liqueurs fortes, il ne convenait pas qu'il fût encore le chef d'une compagnie, et il fut renvoyé du 15e régiment '.
de parler. Mais Pétion ayant su
le lendemain matin , que c'était Colomb qui en était
l'auteur, dit aux personnes qui se rendirent au palais,
que c'était une erreur de penser que ce vieux soldat eût
voulu attenter à sa vie , et il le fit mettre en liberté. Cependant, on jugea que Colomb, ayant contracté l'habitude des liqueurs fortes, il ne convenait pas qu'il fût encore le chef d'une compagnie, et il fut renvoyé du 15e régiment '. Ce trait de bonté de Pétion, guidé par le ressouvenir
des services que ce brave officier avait rendus à la patrie
et à la liberté, sousses ordres, prédisposeen quelque sorte
aux regrets que doit faire éprouver le pénible événement
qu'il nous faut relater. Dès le mois de novembre 1816, avons-nous dit, Pétion
avait fait une maladie dont les suites duraient en avril
1817, lorsqu'il fallait installer la chambre des représentans : ce qui a été constaté dans une lettre des commissaires français et dans l'adresse de cette chambre au peuple ; et nous avons encore cité un article de l'Abeille
haïtienne, qui a parlé d'une nouvelle et grave maladie 1 Rendu a la raison, après son emprisonnement, Colomb fut si peiné d'avoir manqué de
respect a Pétion, et si honteux d'être renvoyé de son corps, qu'il prit dès lors la résolution
de ne plus boire des liqueurs fortes. Il vint voir Borgella, son ancien colonel, qui lui fit de
vifs reproches sur sa conduite ; et ce vieux brave pleura comme un enfant, en ma présence :
il vécut longtemps après, retiré sur son don national qu'il cultivait dans la commune dé
tavailion. 518 éti'des sur l'histoire d'iiaï'ti. qu'il essuya à la mi-octobre 1817. Il semble donc qu'il
était constamment placé sous l'influence pernicieuse de
l'épidémie qui régnait au Port-au-Prince. Le dimanche 22 mars, jour de Pâques, il ne put ni
aller passer l'inspection des troupes, ni assistera la grand'
messe de cette solennité religieuse.; comme il en avait
l'habitude, parce que la fièvre le saisit de bonne heure,
peut-être dans la nuit précédente. Son absence de la parade et de l'église fut remarquée avec une certaine inquiétude, et par l'armée et par la population : on vovait
revenir trop souvent, depuis quelque temps, ces maladies
persistantes. Il y avait environ un mois que le général Borgella était
au Port-au-Prince, et il avait fixé son départ au lundi
25 mars. Dans la soirée du dimanche, il se rendit au palais pour prendre congé du président, qu'il trouva couché
dans sa chambre et souffrant'de la fièvre. Il voulut abréger sa visite; mais Pétion le retint, causant avec lui d'un
ton calme. Cependant, vers neuf heures, Borgella lui dit
que, partant le lendemain matin, il était venu le saluer
et qu'il lui souhaitait un prompt rétablissement : « Com-
« ment, lui répondit Pétion, vous partez déjà ! Pourquoi
« vous pressez-vous de retourner chez vous? Restez donc
« ici encore quelques jours. — Président, j'ai des travaux
« à faire exécuter sur mon habitation, et ma présence^y
« est nécessaire. Mes aides de camp ont besoin aussi de
« retourner chez eux. — Quelques jours de plus n'y fe-
« raient rien, répliqua Pétion. » Mais Borgella insistant,
il lui serra affectueusement la main, en lui souhaitant bon
voyage '.
partez déjà ! Pourquoi
« vous pressez-vous de retourner chez vous? Restez donc
« ici encore quelques jours. — Président, j'ai des travaux
« à faire exécuter sur mon habitation, et ma présence^y
« est nécessaire. Mes aides de camp ont besoin aussi de
« retourner chez eux. — Quelques jours de plus n'y fe-
« raient rien, répliqua Pétion. » Mais Borgella insistant,
il lui serra affectueusement la main, en lui souhaitant bon
voyage '. 1 Revenu chez mon père, le général Borgella lui dit qu'il venait de quitte Pétion ave
un sentiment de pénible émotion ; qu'il trouvait que ses traits ctaien profondément altérés [4818] CHAPITRE vu. 319 L'événement qui suivit, et les circonstances qui l'accompagnèrent, peuvent sans doute donner un sens lugubre à ces paroles de Pétion ; mais il se peut aussi qu'elles étaient toutes naturelles de sa part, attendu qu'il
avait déjà engagé Borgella à prolonger son séjour à la
capitale. On a toujours dit que dans ses maladies, Pétion faisait
peu d'usagedes médicamens de toutes sortes, et qu'il avait
résisté longtemps à l'emploi d'un traitement sudorifique
que lui donna enfin le docteur Mirambeau, son médecin,
et qui le guérit de l'affection cutanée qui avait été si souvent cause, il paraît, des douleurs chroniques dont il
souffrit. Il n'est donc pas étonnant que dans cette dernière maladie, il ait encore répugné à prendre les médicamens qu'on lui offrait. A l'égard des alimens qu'il aurait également refusés, dit-on, cela se conçoit encore
mieux : ordinairement, la fièvre en dégoûte, et la nature
elle-même les repousse, quand on est malade. Mais, à cette époque, on tira mille inductions de ces
particularités. On prétendit que Pétion était fatigué, dégoûté de la vie, qu'il se laissa volontairement mourir de
faim. D'autres ont dit, ont cru peut-être, qu'en ne prenant ni alimens ni médicamens, c'est qu'il craignait d'être empoisonné. Cette absurdité se réfute d'elle-même ;
car, qui lui aurait inspiré une telle crainte dans cette
dernière maladie , lorsque dans les précédentes il n'en après un seul accès de fièvre, et que tout en lui semblait présager une mort prochaine.
Mon père l'engagea alors a différer son départ, et Borgella lui apprit que le président le
lui avait conseillé, mais qu'il lui avait répondu qu'il était nécessaire qu'il retournât chez
lui. Un instant après, Solages et Chardavoine, ses aides de camp, rentrèrent et opinèrent
pour le départ, en disant a leur général, que depuis quelque temps Pétiou étant souvent
malade, il fallait espérer qu'il n'y aurait aucun résultat fâcheux de sa maladie actuelle. Le
lundi au jour, ils se mirent en route. 520 , ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. éprouvait pas, et qu'il était soigné par les mêmes personnes de sa famille? Nous trouvons dans l'Abeille haïtienne, du 5 avril, ce
qui suit : « Le 2U2 mars dernier, la fièvre le saisit. On lui prodi-
« gue les soins les plus empressés; mais il refuse les re-
« mèdes qu'on lui présente ; il ne veut même prendre au-
« cun aliment, malgré les instances les plus vives de sa
« famille, de ses amis, et le 29 du même mois, à A heures
< du matin, il expire dans ce calme de l'âme qui caractérise
« l'homme irréprochable. »
qui suit : « Le 2U2 mars dernier, la fièvre le saisit. On lui prodi-
« gue les soins les plus empressés; mais il refuse les re-
« mèdes qu'on lui présente ; il ne veut même prendre au-
« cun aliment, malgré les instances les plus vives de sa
« famille, de ses amis, et le 29 du même mois, à A heures
< du matin, il expire dans ce calme de l'âme qui caractérise
« l'homme irréprochable. » Comme on le voit, cette narration semble insinuer
un refus volontaire de la part de Pétion, de prendre ce
qu'on lui offrait ; une sorte de résolution arrêtée de terminer sa précieuse existence par l'inanition ; enfin un
suicide combiné et long, puisque la maladie dura sept
jours entiers U Ce fut l'opinion assez généralement adoptée alors,
parce que toujours, lorsqu'une vie chère à tout un peuple
est abrégée trop promptement, les vœux formés pour sa
prolongation, les espérances déçues, imaginent des causes contraires à l'ordre naturel des choses auquel tout
être humain est assujéti *. Cependant, nous ne nous arrêtons pas même aux i Pétion n'aurait pas pu vivre aussi longtemps dans une abstinence complète ; il fauf
donc croire qu'il a pris au moins des tisanes, etc. 2 Cet article de V Abeille haïtienne, écho de toutes les appréciations erronées de l'époque,
paraît avoir été cause de toutes celles qui ont été reproduites dans les livres étrangers, avec
plus ou moins d'amplifications. 11 est inutile de citer ici leur texte a ce sujet, et en cela on
peut dire que louis auteurs sont excusables de s'être trompés sur les causes probables de
la mort de Pétion. Si, d'après ce journal, * Pétion expira dans le calme de l'âme, » un tel
état moral ne s'accorderait pas avec la pensée, la volonté d'un suicide. On n'aura pas fait
attention, sans doute, qu'en se refusant aux instances de sa famille et de ses amis, il était
déjà dans un état comateux. J1818] CHAPITRE VU. 521 quelques jours que Pétion engageait le général Borgella
à passer encore à la capitale, et qui sembleraient prêter
à l'induction générale du temps ; car ces paroles ne nous
semblent, à nous, que la suite des témoignages d'amitié
qu'il lui avait donnés. Elles pourraient tout au plus faire
supposer que Pétion avait, dès le premier jour, le pressentiment de sa mort dans cette dernière maladie, attendu que depuis environ dix-huit mois, il était constamment malade. Cette opinion est corroborée par l'assertion du général Inginac, qui prétend que 40 jours
avant sa mort, Pétion lui aurait parlé de sa fin prochaine ' . Ce ne serait certainement pas la première fois qu'un
homme aura eu un tel avertissement intime du terme de
soi: existence. On ne peut expliquer le pressentiment, et
il est vrai qu'il se produit souvent. Mais, tout fait croire
que la mort de Pétion aura été occasionnée par ces maladies récidivées, qui auront prédisposé ses organes à
être plus facilement sous l'influence de l'épidémie qui
régnait au Port-au-Prince. Chef de l'État, il était homme
etsoumis comme tous autresà cette pernicieuse épidémie.
vertissement intime du terme de
soi: existence. On ne peut expliquer le pressentiment, et
il est vrai qu'il se produit souvent. Mais, tout fait croire
que la mort de Pétion aura été occasionnée par ces maladies récidivées, qui auront prédisposé ses organes à
être plus facilement sous l'influence de l'épidémie qui
régnait au Port-au-Prince. Chef de l'État, il était homme
etsoumis comme tous autresà cette pernicieuse épidémie. Ce ne fut que le 26 mars au soir, que son état commença à donner des inquiétudes, d'après la lettre suivante adressée par le général Boycr, au général Lys : il
en écrivit deux autres, peut-être semblables, aux généraux Borgella et Francisque qui étaient sans emploi dans
le Sud, de même que Lys 2. Port-au-Prince, le 27 mars 1818, a 11 heures 1/â du soir.
Boyer, général de division, commandant
la garde du gouvernement et l'arrondissement du Port-au-Prince, Au général Lys, sur ses terres au Petit-Trou. i Dans ses Mémoires de 1845, p. 32 et 33. "2 je produis cette loi tre d'après l'original que j'ai sous les yrtn. T. VIII. 21 522 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Mon cher Lys, Le Président d'Haïti, atteint depuis dimanche dernier d'une fièvre ordinaire, est dans ce moment à presque toute extrémité, sa
maladie ayant commencé hier au soir seulement à prendre un caractère sérieux. Nous sommes dans une situation bien douloureuse
et bien pénible ; mais, quels que soient mes chagrins et mes alarmes sur l'état du Père de la Patrie, le sentiment de mon devoir m'a
donné la force de m'occuper des affaires militaires et de prendre les
mesures que la prudence m'a dictées, pour mettre cette frontière à
l'abri de toute tentative de l'ennemi. Votre présence ici m'est indispensable, mon cher ami, et je vous invite à ne point tarder à venir
en la capitale. Le Président parle encore, pour nous prêcher V union
et la concorde ', et c'est répandre dans son âme navrée un baume
consolateur, que de lui jurer de faire abnégation de tout sentiment
particulier, pour ne voir que la patrie et notre postérité. Il paraît
essentiel que les généraux commandans d'arrondissement restent
à leurs postes, au moins jusqu'à ce que des mesures de sûreté générale y rendent leur présence moins nécessaire. Ce sont des avis que
l'amitié et le désir du bien public dictent. Je vous attendrai avec impatience, mon cher ami ; en attendant,
recevez l'assurance de mon bien sincère dévouement. Votre ami, Signé : Boyer. Dans la journée du jeudi 26,il paraît que Pélion lui-même
ne se faisait pas illusion sur la gravité de sa maladie ; et,
acceptant son sort avec cette résignation de l'homme
juste dont la conscience se sent irréprochable ; se préparant à paraître devant le juge suprême qui pèse avec
équité les actions des plus humbles mortels et celles des
potentats les plus superbes ; lui qui n'avail gouverné son i S'il est vrai qu'il prêcha l'union et la concorde à ceux qui l'entouraient, et « qu'il
« expira avec ce calme de l'âme qui caractérise l'homme irréprochable, » comme l'a dit
je journal, c'est une preuve qu'il ne se suicida pas, mais qu'il se résigna a son sort/a l'effet
de la maladie. Un chef qui se laisse mourir volontairement ne se préoccupe pas de l'union
de ses concitoyens, ne meurt pas avec ce calme religieux et philosophique.
concorde à ceux qui l'entouraient, et « qu'il
« expira avec ce calme de l'âme qui caractérise l'homme irréprochable, » comme l'a dit
je journal, c'est une preuve qu'il ne se suicida pas, mais qu'il se résigna a son sort/a l'effet
de la maladie. Un chef qui se laisse mourir volontairement ne se préoccupe pas de l'union
de ses concitoyens, ne meurt pas avec ce calme religieux et philosophique. [1818] CHAPITRE vu. 525 pays qu'avec les intentions les plus pures, un esprit toujours conciliant, en s'efforçant d'humaniser les cœurs,
d'inspirer à ses concitoyens les sentimensde la justice, il
prit la résolution de ne pas descendre dans la tombe,
sans avoir fait encore une belle et bonne action, afin
d'honorer la République qu'il avait fondée et son propre
caractère. Le colonel Zachaiïe Tonnerre, du 14e régiment, possédait dans la plaine une sucrerie où il faisait travailler
des soldats de son corps, concurremment avec les cultivateurs. Un de ces militaires ayant mal rempli son devoir, fut réprimandé par son colonel et lui répondit avec
humeur ; impatienté, ce colonel le frappa; le soldat le
repoussa violemment et le renversa par terre. Ce fait
avait eu lieu en présence d'autres de ses camarades et
des cultivateurs. Il était fâcheux, sans doute, que le colonel eût frappé son subalterne, lorsqu'il pouvait le punir ; mais le soldat avait aggravé son tort primitif en
manquant à la fois au respect dû au propriétaire et à
/ 'autorité militaire. Traduit par-devant la commission
permanente, il fut condamné à la peine de mort, en vertu
de cette disposition du code pénal qui ne permet pas à
un inférieur de lever la main sur son supérieur. Cependant, Pétion voulant le gracier, manda le colonel Zacharie pour le faire en quelque sorte concourir à
cet acte de bonté, en le persuadant d'être généreux ; il
se persuadait lui-même que ce serait un moyen de maintenir l'autorité de ce chef sur le corps placé sous ses ordres, parce que de tels actes gagnent mieux les cœurs
que la sévérité la plus juste. Alors que Pétion venait de
se montrer bon envers le capitaine Colomb, et que sa
maladie donnait déjà des inquiétudes, il ne pouvait qu'in524 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. fluer sur l'esprit du colonel Zacharie : celui-ci consentît
avec empressement à ce qu'il désirait. Ce fut la dernière action de la vie de Pétion, si pleine
d'ailleurs de touchans exemples d'humanité, de bonté,
de générosité. Ainsi que nous l'avons déjà dit, il termina sa carrière politique comme il avait commencé sa
carrière militaire : en sauvant la vie d'un homme ! Le
2 septembre 1 791, ce fut un officier du régiment d'Artois, un blanc qu'il protégea et arracha à la fureur de ses
camarades d'armes : le 26 mars 1818, ce fut un soldat
de ce brave 14e régiment qui s'était rallié sous son autorité, un noir qu'il enleva au glaive de la loi !
, il termina sa carrière politique comme il avait commencé sa
carrière militaire : en sauvant la vie d'un homme ! Le
2 septembre 1 791, ce fut un officier du régiment d'Artois, un blanc qu'il protégea et arracha à la fureur de ses
camarades d'armes : le 26 mars 1818, ce fut un soldat
de ce brave 14e régiment qui s'était rallié sous son autorité, un noir qu'il enleva au glaive de la loi ! Un pays qui a eu un tel Chef, une République qui a eu
un tel Fondateur, n'ont-ils pas eu le droit d'en être orgueilleux ? Aussi, comment retracer ces pénibles émotions, cette
anxiété, ces angoisses déchirantes éprouvées au Portau-Prince, par toutes les classes de la population, lorsqu'on se disait : « Le Président est gravement malade,
a il est à toute extrémité, il va mourir ! » Les travaux,
les occupations, la vie tout entière de la cité, s'arrêtèrent à cette affligeante nouvelle *. On s'interpellait
dans les rues, on se portait en foule au palais pour savoir
à tout moment, s'il n'y avait pas un changement dans
son état qui pût faire espérer que ses jours seraient conservés. Dans la nuit du 28 au 29 mars, bien des person1 L'épidémie enlevant d'autres infortunés, on avait cessé de sonnerie glas funèbre à
l'église, selon l'usage, dans la crainte que ce bruit lugubre des cloches ne fît impression
sur Pétion. (Abeille haïtienne du 3 avril.) — L'église ayant beaucoup souffert dans l'explosion de la poudrière placée dans son voisinage, il la faisait réparer. Il avait fait venir de
l'étranger une grosse cloche pour remplacer celle qui était fêlée ; elle fut montée a l'occasion de sa mort, par les soins du colonel Morette et des marins de l'État. Des capitaines de
raviros étrangers vinrent d'eux-mêmes l'assister dans cette opération. |481S] CHAPITRE VII. 325 nés y demeurèrent, beaucoup d'autres ne prirent aucun
repos chez elles, comme si elles avaient des malades dans
leurs propres familles. Et lorsqu'à 4 heures 5 minutes
du matin, des cris de douleur retentirent dans la chambre
de Pétion, annonçant son trépas, ils se répandirent du
palais dans toute la ville : les pleurs, les sanglots, les
gémissemens devinrent universels. Jamais, non, jamais on ne vit un tel spectacle! Jamais aucun autre chef d'État n'a fait couler autant de
larmes à sa mort ! Les Haïtiens ne furent pas les seuls
qui en versèrent; les Étrangers partagèrent leur douleur
et pleurèrent comme eux *. « Les Étrangers portent comme nous le crêpe funèbre ;
« ils n'honorent pas moins la mémoire de notre illustre
<r chef; et ce sont eux qui, les premiers, ont dit: « Vous
(( avez perdu votre Washington ! 2 » De même que les garde-côtes de l'État et les bâtimens
nationaux, les navires de toutes les nations étrangères
qui étaient dans le port, mirent leurs vergues en croix
et leurs pavillons à mi-mâts, en signe de deuil, durant
les trois jours passés aux préparatifs des funérailles.
Tous les magasins marchands et toutes les boutiques restèrent fermés. On ne vit pas un acte de désordre dans
toute la ville, pas un seul homme ivre, tant la douleur
était réelle et universelle 3.
ens
nationaux, les navires de toutes les nations étrangères
qui étaient dans le port, mirent leurs vergues en croix
et leurs pavillons à mi-mâts, en signe de deuil, durant
les trois jours passés aux préparatifs des funérailles.
Tous les magasins marchands et toutes les boutiques restèrent fermés. On ne vit pas un acte de désordre dans
toute la ville, pas un seul homme ivre, tant la douleur
était réelle et universelle 3. Lorsqu'il fallut procéder à l'autopsie du corps de Pétion, pour en retirer le cœur et les entrailles et l'embaumer, sous la direction du docteur Mirambeau, inspecteur
général du service de santé, assisté des médecins Elie, i J'ai vu ce que je dis. On croit généralement que les matelots sont des hommes peu
sensibles, par le dur métier qu'ils font : j'ai yu ceux des navires étrangers pleurer comme
les commerçans de leurs nations. 2 et Z. Abeille haïtienne du 3 avril. 326 études sur l'histoire d'haïti. Williamson, Laporte, elc, on vit ces hommes honorables, pleurant comme tous les assistans, hésiter un instant à porter leurs instrumens sur ce corps inanimé
d'nn chef qu'ils vénéraient. On eût dit qu'ils craignaient
de commettre une impiété 4. Le cœur fut mis dans une urne en argent; et destiné
à être gardé par sa famille ; les entrailles, dans une boîte
en plomb, pour recevoir leur inhumation au fort National, tandis que le corps, placé dans un double cercueil
en plomb et en acajou, serait déposé dans un caveau
construit sur la place d'armes. Le grand salon de réception du palais fut disposé en
chapelle ardente, où le corps embaumé fut placé sur
un lit de parade. Un char fut préparé pour le recevoir
dans une sorte de cercueil ouvert, le porter à l'église, et
rester ainsi pendant la cérémonie religieuse, et jusqu'au
moment de le mettre dans le double cercueil: quatre
chevaux noirs, caparaçonnés de deuil, traînèrent ce char
également revêtu de deuil et portant des inscriptions en
lettres d'or autour de son chapiteau. On y lisait : Alexandre PÉTÏON, Président d'Haïti, né le 2 avril 1770, Fondateur de la République, — 17 n'a jamais fait couler les
larmes de personne. * Pendant les journées des 29 et 50 mars et les nuits
correspondantes, le palais était constamment rempli de
personnes de tous états et de tous rangs, qui venaient 1 Laporte était un de ces Français venus de Cuba au Môle, en 1809, et qui acquit la qualité ^Haïtien en soignant les blessés de l'armée de Lamarre. L'opération des médecins se
lit en présence des présidens et secrétaires du Séna' et de la Chambre des représentai, des
Grands fonctionnaires, etc.
les nuits
correspondantes, le palais était constamment rempli de
personnes de tous états et de tous rangs, qui venaient 1 Laporte était un de ces Français venus de Cuba au Môle, en 1809, et qui acquit la qualité ^Haïtien en soignant les blessés de l'armée de Lamarre. L'opération des médecins se
lit en présence des présidens et secrétaires du Séna' et de la Chambre des représentai, des
Grands fonctionnaires, etc. 2 Ces mots élogieux avaient été écrits dans l'Adresse du Sénat, du 1" juillet 1807. Depuis la mort de Pétion, on a dit : // ne fit couler des larmes qu'à sa mort. Ce fut Chéri
Archer qui orna ce char avec un goût particulier. [1818] CHAPITRE VIÏ. 527 voir les traits de Pétion pour la dernière fois. Les campagnards ne furent pas les moins empressés autour du
lit de parade, pour regarder ce beau visage qui semblait
celui d'un homme simplementendormi, tant la vie s'était
éteinte en lui dans le calme d'une conscience pure.
On les entendait, dans leur langage expressif, faire l'éloge du chef qui avait substitué un régime doux et humain, pour la culture des terres, à un régime de con -
trainte barbare fondé sur le mépris des hommes et de
leur liberté. Celui-ci disait qu'il n'avait été affranchi
d'une domination absolue, que depuis l'avènement de
Pétion à la présidence ; celui-là faisait savoir qu'il en
avait reçu une concession de terrain qui le rendait propriétaire aussi du sol qu'il arrosa de ses sueurs. Et les
militaires de tous grades vinrent joindre le témoignage
de leur gratitude envers le chef qui les dota de semblables propriétés au nom de la Nation ; les soldats, pour
la douce discipline qui faisait d'eux des hommes libres,
des citoyens dévoués au service de la patrie commune. Une femme noire, enceinte, paraît dans le salon ; on
lui fait des observations sur son état, elle répond : « Je
« veux que le fruit de mes entrailles ressente aussi la
« perte que nous éprouvons tous en ce jour. ' » Un aveugle s'y présente également; il est vêtu de l'uniforme d'artillerie qu'il portait constamment ; il prie les
assistans de l'approcher du corps de Pétion, afin qu'il
lui touche la main. La serrant affectueusement, il dit
adieu, en sanglotant, à son ancien capitaine, et le remercie de l'avoir toujours secouru dans sa misère. G'é- \ Abeille haïtienne du Z avril. 528 ETUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. tait Noël Desvignes, ancien artilleur de la compagnie de
Pélion, .qui perdit la vue en 17931. Et que d'autres affligés comme lui, hommes et femmes, — des militaires invalides, des pauvres que le président assistait régulièrement chaque semaine, — ne
vinrent pas aussi autour de ce lit de parade, faire entendre des gémissemens échappés de leurs cœurs reconnaissans*!
. 528 ETUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. tait Noël Desvignes, ancien artilleur de la compagnie de
Pélion, .qui perdit la vue en 17931. Et que d'autres affligés comme lui, hommes et femmes, — des militaires invalides, des pauvres que le président assistait régulièrement chaque semaine, — ne
vinrent pas aussi autour de ce lit de parade, faire entendre des gémissemens échappés de leurs cœurs reconnaissans*! 11 faut avoir assisté à ce touchant spectacle, pour apprécier ce qu'il y eut de respectable et de glorieux dans
la bienfaisance de Pétion ; car ces sentimens, ce langage des malheureux, furent le plus bel éloge prononcé
à sa mort. Le 31 mars, quand l'heure arriva pour l'enlèvement
de son corps afin de procéder aux obsèques, — moment
toujours pénible, en Haïti surtout, — ce fut encore un
spectacle bien douloureux. Sa famille fut appelée pour
ce dernier sdieu : au milieu d'elle, on distinguait, on ne
voyait peut-être que Célie, âgée de 12 ans, cette enfant
si aimée de Pétion, qu'il élevait dans ses habitudes de
bienfaisance; car elle était souvent la douce et intelligente
intermédiaire entre soi; père et les infortunés. Ses cris
de douleur, ses lamentations, ses invocations aux mânes
de celui qui lui inspira un si profond attachement, arrachèrent de nouvelles larmes à tous les assistans : la pauvre enfant s'évanouit sous la pression di) ses pénibles
émotions! En cet instant, il n'y eut qu'un sentiment, 1 Koé'i Desvignes est mort au Port-au-Prince, en septembre 1851, âgé de plus de 80 ans.
Il avait perdu la vue dans une salve tirée en l'honneur des commissaires civils Polvérel et
Sonlhonax. 2 Tous les samedis, les pauvres du Port-au-Prince se réunissaient au palais où Pétion,
toujours assisté de sa fille Célie, leur distribuait l'aumône que sa bonté rendait plus
agréable a leur gratitude. [1818] CHAPITRE Vlï. 52tf universellement partagé: Célie sera l'enfant adoptive de
la Nation! Car on savait que Pétion ne lui laissait point
de fortune \ Dès le 29, dans la matinée, le Secrétaire d'État Imbert
avait fait publier une Adresse au peuple et à l'armée, pour
annoncer l'événement déplorable qui privait la République de son chef. Cet acte disposa que ses obsèques seraient célébrées avec pompe, que son corps serait déposé
sur la place du Champ de Mars au pied de l'arbre de la
Liberté qu'il y avait fait planter, ses entrailles au fort
National et son coeur remis à sa famille. L'armée et les
fonctionnaires publics durent porter le deuil durant
trois mois. A la réception de l'adresse dans les arrondissemens, le canon de deuil serait tiré dans chaque place,
de dix en dix minutes pendant 24 heures, et la cérémonie des obsèques y serait figurée comme elles se feraient
à la capitale. Là, le général Boyer, commandant de l'arrondissement, fut chargé de tout faire pour donner de
l'éclat à la cérémonie.
'armée et les
fonctionnaires publics durent porter le deuil durant
trois mois. A la réception de l'adresse dans les arrondissemens, le canon de deuil serait tiré dans chaque place,
de dix en dix minutes pendant 24 heures, et la cérémonie des obsèques y serait figurée comme elles se feraient
à la capitale. Là, le général Boyer, commandant de l'arrondissement, fut chargé de tout faire pour donner de
l'éclat à la cérémonie. En conséquence, il publia un programme qui prescrivit le tir du canon de deuil, dans tous les forts de la
ville et par les bâtimens de la flotte, le glas funèbre des
cloches de l'église, et de mettre le pavillon de la République à mi-mâts 2. La chapelle ardente du palais, comme
l'église, durent être tendues de deuil, quatre généraux
gardant le corps placé sur le lit de parade, le péristyle
de l'édifice et ses avenues, jonchés de feuillages et de
fleurs. Enfin, l'ordre de la marche des troupes de la gar1 « Au moment de l'enlèvement du corps du défunt, sa fille, l'affligée Célie, est aussi
venue faire les derniers adieux aux mânes de son père... Intéressante pupille du Peuple
haïtien, tu nous as déchiré le cœur par la touchante invocation ; il nous a fallu toute la
maturité de l'âge pour ne pas tomber de faiblesse avec loi... » — Abeille haïtienne. 2 Ces choses se firent durant trois jours consécutifs. 530 études sur i/histoiiie d'hàïti. nison, de la place à tenir dans le cortège par les sénateurs, les représentais des communes , les grands
fonctionnaires de l'État, les membres du corps judiciaire, les fonctionnaires de l'administration civile, les généraux et autres officiers de l'armée, les commerçons
nationaux et étrangers, les instituteurs publics et leurs
élèves, le peuple : tout fut réglé avec un ordre intelligent, pour donner la plus grande pompe à la cérémonie, et la rendre digne du chef regretté de la République !. L'abbé Gaspard, curé du Port-au-Prince, assisté d'autres prêtres, exécuta l'office des morts selon tout le rituel de l'Église catholique, avec cette dignité qu'il mettait
dans ses fonctions et un sentiment qui marquait l'estime
et la reconnaissance qu'il professait pour Pétion. Espagnol de naissance, ne s'exprimant pas bien en français,
il céda à l'abbé Gordon, son vicaire, l'honneur de prononcer une oraison funèbre à sa mémoire. Après cet
ecclésiastique, le grand juge Sabourin monta en chaire,
pour faire l'éloge du chef auquel il était attaché depuis
longtemps, et dont il n'avait toujours reçu que des témoignages d'une haute considération ; ce ne fut que par des
paroles entrecoupées qu'il remplit sa tâche, car ses pleurs,
ses sanglots l'arrêtèrent bien souvent. Eu sortant de l'église pour se rendre au Champ de Mars,
les aides de camp de Pétion, le colonel Ulysse le premier,
ne voulurent plus que le char fût traîné par les chevaux;
ils donnèrent un exemple qui fut suivi par la plupart des 1 Un peintre étranger, nommé Hardy, conçut l'idée de représenter en huit tableaux, la
marche du cortège pendant les obsèques de Pétion. Il les dessina et se rendit aux ÉtatsUnis où il fit exécuter des gravures qu'il enlumina et qu'il revint vendre en Haïti, en les
accompagnant d'une petite brochure explicative où il filles plus grands élogfs du défunt,
rent un exemple qui fut suivi par la plupart des 1 Un peintre étranger, nommé Hardy, conçut l'idée de représenter en huit tableaux, la
marche du cortège pendant les obsèques de Pétion. Il les dessina et se rendit aux ÉtatsUnis où il fit exécuter des gravures qu'il enlumina et qu'il revint vendre en Haïti, en les
accompagnant d'une petite brochure explicative où il filles plus grands élogfs du défunt, [1818] CHAPITRE vu. 551 autres officiers qui étaient dans le cortège, et ce char fut
tiré par eux tous, en signe du profond regret qu'ils
éprouvaient de la perte de ce chefbien-aimé1. Quel autre chef que Pétion a jamais obtenu à sa mort
des témoignages aussi flatteurs de considération, d'estime et de gratitude? Qui les a mérités autant que lui?
Aucun Après que son corps eut été déposé dans le caveau que
l'on avait construit avec diligence, le cortège se dirigea
au fort National où les entrailles furent également placées dans un caveau qui y avait été préparé 2. Il faut ici rendre justice au général Boyer, pour les
mesures d'ordre qu'il prit dans ces jours de deuil, pour
le soin qu'il eut de rendre les funérailles de Pétion aussi
pompeuses qu'elles pouvaient l'être. Il le devait à celui
qui l'aima toujours d'une affection particulière, qui lui en
donna des preuves multipliées, qui fut enfin, on peut le
dire, son bienfaiteur. En cette circonstance, il trouva,
d'un autre côté, tous les citoyens disposés à le seconder;
car leurs peines étaient trop réelles, pour qu'ils ne sentissent pas que c'était le moyen d'honorer la mémoire du
Père de la Patrie: les plus humbles comme les plus élevés dans la société s'unirent dans ce sentiment. C'est
le plus bel éloge qu'on puisse faire du peuple, composant
alors la République d'Haïti. Si dans tous ses arrondisscmens, dans ses différentes
villes, dans ses moindres bourgades, la mort de Pétion
fut considérée comme un malheur public, aux Cayes on 1 Parmi les aides de camp de Pétion, on distinguait le chef d'escadron Vicsama dont
l'attachement et la vénération pour le président ont été constans : ce qui honore son cœur. 2 La famille de Pétion garda durant plusieurs années, dans un oratoire, l'urne qui contenait son cœur ; et elle la plaça ensuite dans le caveau où est le cerceuil et où un petit aute!
;i été dressé, Là fut placé aussi le cerceuil où gît Célie, décédéfi en 1825.
Pétion, on distinguait le chef d'escadron Vicsama dont
l'attachement et la vénération pour le président ont été constans : ce qui honore son cœur. 2 La famille de Pétion garda durant plusieurs années, dans un oratoire, l'urne qui contenait son cœur ; et elle la plaça ensuite dans le caveau où est le cerceuil et où un petit aute!
;i été dressé, Là fut placé aussi le cerceuil où gît Célie, décédéfi en 1825. 332 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. sentit vivement cette perte. Le général Marion, qui avait
une estime affectueuse pour lui, comprit que le chef-lieu
du Sud, naguère témoin de sa modération et de sa générosité, devait se distinguer dans les honneurs funèbres
rendus à sa mémoire. Le 3 avril, il procéda à la cérémonie ordonnée par le Secrétaire d'État chargé de l'autorité
executive. Le cortège des fonctionnaires publics et des
citoyens réunis chez lui, se rendit sur la place d'armes
où étaient toutes les troupes de la garnison. Là, sur l'autel de la Patrie, ombragé par l'arbre de la Liberté, il
prononça un discours à la louange du chef de la République. On se rendit ensuite à l'église, où le service religieux se fit avec un saint recueillement. A l'issue de l'office, le représentant Lafargue fit l'éloge de Pétion ; après
lui, le citoyen Hérard Dumesle prit la parole et exprima
à l'assistance les sentimens qu'il éprouvait. Nous ne pouvons nous dispenser de citer une partie de ce discours,
qui fait honneur à son esprit, à son jugement et à son
cœur. rf Heureux, dit-il, celui qui, en s'approchant du tombeau d'un grand homme, éprouve ce sentiment profond
qu'inspirent les bienfaits et la gloire ! Heureux le panégyriste qui, dans le recueillement de la douleur, peut
adresser ces paroles aux mânes qu'il honore : « La basse
« adulation n'a jamais souillé mes lèvres ni ma plume
« durant ta vie, et l'encens que je viens brûler sur ton
« cercueil est aussi pur que ton âme. » « Avant d'offrir à la mémoire du Président d'Haïti le
tribut d'éloges et de regrets que nous venons lui payer
ici, tournons nos regards vers cet arbre sacré, dont les
rameaux ombragent les tombeaux des défenseurs de la [1818] c&ÀrrrftE Vii. 553 Liberté, et arrêtons-les sur cet autel dédié à la Patrie ; en
les reportant dans ce sanctuaire, consacré au Dieu de
l'univers, nous nous sentirons pénétrés d'une émotion
salutaire, qui élèvera nos âmes au niveau de celle de ce
mortel révéré.
tournons nos regards vers cet arbre sacré, dont les
rameaux ombragent les tombeaux des défenseurs de la [1818] c&ÀrrrftE Vii. 553 Liberté, et arrêtons-les sur cet autel dédié à la Patrie ; en
les reportant dans ce sanctuaire, consacré au Dieu de
l'univers, nous nous sentirons pénétrés d'une émotion
salutaire, qui élèvera nos âmes au niveau de celle de ce
mortel révéré. « Il n'est plus, celui qui mérita le titre de Père de la
Patrie; celui à qui l'antiquité eût élevé des autels, et auquel la postérité confirmera le titre de Grand, que ses
contemporains lui ont donné... Pétion n'est plus... et le
génie d'Haïti, couvert d'un crêpe funèbre, le redemande
vainement au destin. Le philanthrope, le héros bienfaiteur
de sa patrie, le législateur qui consacre ses veilles à chercher les vraies sources de la félicité publique, le politique humain, le magistrat intègre, tous sentiront couler
leurs larmes au récit de ses vertus et de sa gloire ; ils
brigueront l'honneur d'imiter un homme qui réunissait
toutes les vertus à un degré si éminent ; ils regretteront
que le ciel les ait fait naître loin du théâtre où s'exerçait
son influence, et qu'ils iraient pu participer au bonheur
de vivre sous son gouvernement; ils prendront plaisir à
associer son nom à ceux des Titus et des Marc-Aurèle. « Je ne ferai pas le tableau de toutes les belles actions
dont sa vie fut remplie, et qui ont illustré son gouvernement; j'abandonne ces grands traits au pinceau de l'Histoire, et je me borne ici à vous offrir une légère esquisse
de quelques circonstances que nous aimerons toujours à
nous rappeler. « Alexandre Petion, dès l'aurore de la révolution,
montra ce grand caractère qui présagea ses hautes destinées ; toujours calme et réfléchi, il n'était pas soumis à
l'effervescence des passions qui rendent les grands hommes si souvent inférieurs à eux-mêmes, en leur faisant 554 ÉTUDES SURL HISTOIRE D HAÏTI. payer des tributs honteux aux faiblesses humaines. Il se
lança dans la carrière militaire, où sa bravoure et ses talens lui ouvrirent le chemin des honneurs c Ombre révérée, si tu dédaignas ces lauriers ensanglantés ; si la conquête des cœurs te parut le seul triomphe digne de toi, ne crains pas que je profane ton auguste
nom et te ravisse cette gloire pure qui ne coûta jamais
de larmes à l'humanité : l'univers la publiera ! « O toi, qui es ravi à notre amour et à nos vœux, mais
dont l'âme sublime s'est élevée vers cette Essence divine
dont elle émane, du sein de l'immortalité daigne encore
fixer tes regards sur nous» Couvre-nous de tes ailes protectrices. Éclaire celui que tu as désigné pour nous con^
duire. Inspire-lui cet amour de la patrie qui embrasa ton
cœur. Fais que, comme toi, toute sa sollicitude ne tende
qu'au bonheur du peuple, sans lequel ceux qui le gouvernent n'en peuvent goûter de véritable *. Fais fructi*
fier tes vertus sur cette terre chérie, afin que le voyageur qui y abordera (quand la génération qui succédera
à celle-ci sera remplacée par une autre), dise, en voyant
les heureux effets de tes exemples : « Ici vécut un bien-
« faiteur de l'humanité ; les lois, qui font le bonheur et
« la grandeur de cette nation, sont dues à son génie. »
lequel ceux qui le gouvernent n'en peuvent goûter de véritable *. Fais fructi*
fier tes vertus sur cette terre chérie, afin que le voyageur qui y abordera (quand la génération qui succédera
à celle-ci sera remplacée par une autre), dise, en voyant
les heureux effets de tes exemples : « Ici vécut un bien-
« faiteur de l'humanité ; les lois, qui font le bonheur et
« la grandeur de cette nation, sont dues à son génie. » « Pères et mères de famille, vieillards, et vous, intéressante jeunesse, l'amour et l'espoir de la patrie, n'ou1 Au 5 avril où Hérard Dumesle prononça son discours, on savail aux Cayes l'élection
de Boyer a la présidence. Le 8, H. Dumesle lui écrivit pour l'en féliciter; nous n'avons
pas vu sa lettre, mais son discours dit assez ce qu'il a dû lui écrire. Le 13, Boyer lui répondit en lui exprimant sa reconnaissance au sujet des félicitations qu'il lui avait adressées,
et lui dit qu'il avait juré de maintenir et de faire respecter les droits et l'indépendance du
peuple haïtien ; qu'il comptait sur l'assistance de tous les vrais amis de la patrie, de ceux
qui trouvent leur bonheur particulier dans la félicité publique, et qu'il serait toujours disposé
à recevoir de leur part, les avis que leur amour du bien public leur dictera. (J'ai la copie
de Li lettre de Boyer.) [i818| chapitre vir. 355 bliez jamais que votre félicité présente et celle dont vous
jouirez à l'avenir, sont son ouvrage, qu'il atout préparé
pour le rendre éternel. Que vos enfans, dès le berceau,
apprennent à bégayer son nom, et que le récit de ses actions soit leur catéchisme ; il leur inculquera le germe
précieux de l'amour de la patrie, qui se développera en
eux avec leurs organes. « Vous, Étrangers, présens à cette auguste et triste
cérémonie, vous direz, en retournant dans vos patries,
que vous avez vu la population des Cayes suffoquée par
les larmes et anéantie par la douleur, en rendant le dernier devoir à ce grand homme. » Près de huit lustres se sont écoulés depuis que ces paroles ont été prononcées dans le sanctuaire; inspirées
par une admiration qui ne s'est jamais démentie , elles
excitent encore une douce émotion, parce qu'elles furent
vraiment dignes du grand citoyen que la patrie venait de
perdre. Aujourd'hui que la postérité a sanctionné les
vifs regrets éprouvés de ce malheur ; que le sentiment
populaire, universel, a consacré les éloges que mérita le
héros-législateur, nous voudrions nous-même pouvoir
résumer dignement la carrière illustre qu'il a parcourue
pendant vingt-sept années consécutives. Mais, après
avoir exposé successivement tous les traits, tous les actes de cette vie si noble qui l'a distingué entre tous les
chefs de notre pays, nous craindrions d'omettre certains
faits qui rendraient ce tableau plus intéressant. Cependant, il est un autre moyen d'en tirer encore des enseignemens utiles à notre patrie, et c'est à quoi nous nous
arrêtons.
pouvoir
résumer dignement la carrière illustre qu'il a parcourue
pendant vingt-sept années consécutives. Mais, après
avoir exposé successivement tous les traits, tous les actes de cette vie si noble qui l'a distingué entre tous les
chefs de notre pays, nous craindrions d'omettre certains
faits qui rendraient ce tableau plus intéressant. Cependant, il est un autre moyen d'en tirer encore des enseignemens utiles à notre patrie, et c'est à quoi nous nous
arrêtons. Dans les révolutions qu'elle a éprouvées depuis 1701, 356 études sur l'histoire d'iiaïti. deux hommes de génie apparurent parmi ceux de la race
noire: Toussaint Louverture et Alexandre Pétion. Comparons entre eux ces deux descendans de l'Afrique ; mettons en regard le point de leur départ, l'objet qu'ils ont
eu en vue, leurs procédés, l'influence que leurs systèmes
de gouvernement et d'administration ont exercée sur les
destinées de leur pays. Ce parallèle, si nous le saisissons
bien, sera d'une haute importance au point de vue des
intérêts d'Haïti et de la race africaine tout entière, de la
vraie politique, et de la morale qui en est la base la plus
solide. Toussaint, né dans la malheureuse condition de l'esclavage, initié aux premiers élémens des connaissances
humaines, a commencé sa carrière à 43 ans, avec l'expérience que donne un tel âge et que son esprit méditatif lui acquit encore par ses observations sur la société
coloniale. Tout atteste qu'il fut un instrument, — intelligent toutefois, — dans les mains de Blanchelande et
des colons contre-révolutionnaires, pour soulever les
ateliers d'esclaves, afin de comprimer la révolution dans
la colonie de Saint-Domingue, et de réagir sur celle de la
métropole. Aussi voulut-il, peu après, borner le triomphe de ses frères, à la seule conquête de l'affranchissement des 50 principaux de leurs chefs, y compris lui, —
à l'abolition de la peine du fouet, — à obtenir trois jours
par semaine pour travailler à leur profit ; — mais à la condition du maintien de leur esclavage '.
'esclaves, afin de comprimer la révolution dans
la colonie de Saint-Domingue, et de réagir sur celle de la
métropole. Aussi voulut-il, peu après, borner le triomphe de ses frères, à la seule conquête de l'affranchissement des 50 principaux de leurs chefs, y compris lui, —
à l'abolition de la peine du fouet, — à obtenir trois jours
par semaine pour travailler à leur profit ; — mais à la condition du maintien de leur esclavage '. Pétion, né dans la classe qui possédait seulement la
liberté civile, d'un père qui ne l'aimait pas, ne put acl Voyez pages 228 et 283 du 1" volume de cet ouvrage. [1818] CHAPITRE VII. 357 quérir une instruction supérieure *. Il commença sa
carrière à 21 ans, à cet âge où l'effervescence des passions nuit au progrès de l'expérience; mais, doué aussi
d'un esprit méditatif et d'une vue étendue, il fit la sienne
promptement. Armé pour aider à la conquête des droits
politiques de sa classe, il le fut aussi pour le triomphe des
principes de la révolution métropolitaine dans la colonie,
lesquels pouvaient seuls assurer ces droits. Au premier
combat où il se trouva, il fît prévaloir, par sa modération généreuse, un principe du droit des gens en sauvant
la vie à un officier ennemi, au milieu du carnage de la
guerre ; et si dans les rangs de sa classe, des esclaves se
mêlèrent à titre d'auxiliaires, sous ie nom de Suisses, on
le vit concourir à garantir l'affranchissement de ces
hommes après un service de peu de durée, et protester
ensuite énergiquement contre la violation des conventions
conclues à cet effet. Ces premiers actes de sa carrière le
placèrent si haut dans l'opinion de son parti, que les plus
anciens parmi ses chefs subirent l'influence de ce jeune
homme et s'honorèrent en l'appelant dans leurs conseils,
— que les colons eux-mêmes l'accueillirent avec l'empressement d'une estime fondée sur sa belle action envers
l'officier de leur parti, quand il s'agissait de traiter de la
paix du 23 octobre 1791 , appelée Concordat. Ainsi, dès cette première phase de la révolution coloniale, on pressent, parle point de départ de Toussaint et
par celui de Pétion, par l'objet qu'ils ont en vue, quelle
sera la conclusion logique à laquelle l'un et l'autre arriveront, s'ils obtiennent du succès dans leur carrière.
On reconnaît que Toussaint est dominé par les idées 1 Voyez l'ouvrage de M. Saint-Remy, intitulé Pclion et Iloïti, pour connaître l'enfance
et la jeunesse de Pétion, et les brutalités dont son père l'accabla. t. vin. 22 358 études sur l'histoire d'haïtî. qui résultent des institutions de son époque, que son
âge accepte moyennant, sans doute, des modifications
avantageuses à la classe d'hommes dont il fait partie,
mais pourvu qu'il en retire un profit personnel supérieur
à celui de ses frères : l'égoïsme individuel s'allie en lui à ce
qu'il considère comme un ordre de choses nécessaires la
prospérité de son pays. On voit que Pétion, au contraire, est dominé par les
idées nouvelles qui surgissent de la révolution française,
et qui se proposent une complète rénovation politique et
sociale : son jeune âge les accepte avec cet enthousiasme
qui porte à la générosité des sentimens, et qui ne doit
s'arrêter que devant la limite des droits tracés pour tous
et chacun 4.
ie en lui à ce
qu'il considère comme un ordre de choses nécessaires la
prospérité de son pays. On voit que Pétion, au contraire, est dominé par les
idées nouvelles qui surgissent de la révolution française,
et qui se proposent une complète rénovation politique et
sociale : son jeune âge les accepte avec cet enthousiasme
qui porte à la générosité des sentimens, et qui ne doit
s'arrêter que devant la limite des droits tracés pour tous
et chacun 4. Que l'on remarque bien cette différence entre Toussaint et Pétion ; car ils furent aussi les deux hommes
les plus persévérans dans leurs vues, les plus conséquent
aux idées qu'ils conçurent dès leur début, à la vaste ambition qui les animait et qui en a fait des êtres remarquables dans leur pays, supérieurs à tous leurs contemporains. Les événemensy suivirent leur cours, et l'on vit Toussaint arborer le drapeau royaliste; se placer sous la puissance de l'Espagne qui protégeait les contre-révolutionnaires; se refuser ensuite à accepter la déclaration de la 1 On a beaucoup reproché aux hommes de couleur, a la classe intermédiaire, de n'avoir
pas aspiré, dès le début de la révolution, a l'émaneipation complète des esclaves. Il est
vrai qu'ils ne songeaient, de même que les Amis des Noirs, qu'à une émancipation graduelle, la seule possible alors. Eh bien ! au fond, Toussaint, le plus éclairé parmi les
esclaves, même le seul éclairé, adopta le même système par les conditions qu'il posa pour
la soumission des ateliers en révolte : c'était les émanciper graduellement , que d'abolir
le fouet et de leur accorder trois jours par semaine. Si nous l'accusons d'égoïsme, c'est
qu'il donna ensuite la preuve de ce sentiment lorsque la liberté générale fut proclamée, et
qu'il ne voulut pas se réunir avec ses frères aux commissaires civils. [1818] CHAPITRE vu. 339 liberté générale faite par les commissaires de ia France,
pour devenir le plus fameux artisan de la conquête opérée d'une partie du territoire du Nord et de l'Ouest, au
nom de l'Espagne et sur les instances des colons, en même
temps que ceux-ci livraient à la Grande-Bretagne d'autres portions du territoire du Sud et de l'Ouest. Dans les mêmes circonstances, on vit Pétion suivre le
drapeau tricolore de la France révolutionnaire, accepter
franchement, résolument la déclaration de la liberté générale, cette ère nouvelle ouverte au profit des esclaves
de sa race et qui devait, de son pays, s'étendre un jour
sur la plus grande partie de l'archipel des Antilles. Ce fut
dans sa ville natale, sur la même place d'armes où, deux
années auparavant, il avait foudroyé de son artillerie les
violateurs delà paix ou Concordat du 25 octobre 1791,
qu'il fit servir ses canons à la solennisation de cet acte
d'éclatante justice envers ses frères ", Les salves qu'il y
exécuta et que répétèrent les échos de nos montagnes,
furent comme un avertissement donné au système colonial, s'écroulant devant la puissance des droits de la nature, et aux Anglais, ses protecteurs, qu'il serait l'un des
plus fermes soutiens du régime nouveau.
paix ou Concordat du 25 octobre 1791,
qu'il fit servir ses canons à la solennisation de cet acte
d'éclatante justice envers ses frères ", Les salves qu'il y
exécuta et que répétèrent les échos de nos montagnes,
furent comme un avertissement donné au système colonial, s'écroulant devant la puissance des droits de la nature, et aux Anglais, ses protecteurs, qu'il serait l'un des
plus fermes soutiens du régime nouveau. Si ToussAiivrabandonna ensuite le camp des Espagnols,
c'est qu'il y fut contraint par la crainte de perdre la vie
dans ses querelles avec ses coucurrens. Et pour passer
dans celui des Français, pour changer de drapeau et
donner des gages de sa fidélité future, il se vengea de ses
adversaires, il immola des victimes, il teignit ses lauriers 1 Le 21 novembre 1791, Pétion était d'abord sur la place du Champ de Mars avec ses
canons, quand il tira sur Praloto et consorts : le 21 septembre 1793, il y salua la déclaration de la liberté générale faite par Polvérel, au nom de la France. Prédestiné a consacrer
ce droit en Haïti par de solides institutions, il était convenable que son tombeau fût érigé
sur la même place d'armes, pour y être couvert par les rameaux de l'arbre de la Liberté. 340 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. du sang des hommes naguère en communauté d'intérêts
avec lui. En embrassant la cause de la révolution, ce ne
fut qu'avec l'arrière-pensée de revenir à ses premières
idées, dès que les circonstances le lui permettraient. ïl
devint sans doute un guerrier, un capitaine redoutable,
et pour les Espagnols et pour les Anglais ; il leur reprit
successivement toutes les parties du territoire qu'ils
avaient envahies. Mais, plus il se distingua sous ce rapport, plus il parut à Laveaux et au gouvernement français d'alors, propre à être l'agent de la réaction conçue
contre les droits civils et politiques proclamés dans la
colonie : ses antécédens mêmes furent une garantie qu'il
serait docile à ce projet. Il l'adopta pour favoriser luimême l'exécution de son arrière-pensée, qui devenait le
but à atteindre dans le plan du Directoire exécutif, désormais livré aux intrigues des colons. 11 accueillit encore
ce plan, comme un moyen de parvenir au suprême pouvoir qu'il ambitionnait. Il sacrifia tout dans ce dessein,
même ses protecteurs devenus les instrumens de son
élévation, en faisant preuve de toute la duplicité de son
humeur hypocrite. Satisfait, orgueilleux de son rang de
général en chef de l'armée coloniale, il se fît l'agent le
plus actif des vues liberticides de la métropole, par son
influence sur les masses qu'il prépara , par ses mesures
et à leur insu, à être replacées dans leur ancienne condition. Et quand la métropole voulut briser le seul obstacle qui s'opposait à ses propres vues, qu'elle alluma le feu
des discordes civiles, Toussaint se livra aux excès des
plus grands crimes pour rester vainqueur de Rigaud et de
son parti. Victorieux, dominant sans partage sur son
pays, c'est alors qu'il exécuta le plan qu'il eut toujours
en vue, en favorisant les colons de toutes nuances d'opifi 81 8] CHAPITRE vu. 341
la métropole voulut briser le seul obstacle qui s'opposait à ses propres vues, qu'elle alluma le feu
des discordes civiles, Toussaint se livra aux excès des
plus grands crimes pour rester vainqueur de Rigaud et de
son parti. Victorieux, dominant sans partage sur son
pays, c'est alors qu'il exécuta le plan qu'il eut toujours
en vue, en favorisant les colons de toutes nuances d'opifi 81 8] CHAPITRE vu. 341 nion, les émigrés contre-révolutionnaires, et partant la
France réactionnaire. Le régime affreux qu'il établit après
la guerre civile du Sud justifie ce que nous disons de lui.
Mais ce fut aussi recueil sur lequel il devait faire naufrage
dans sa plus grande prospérité. Pétion, en restant fidèle au drapeau révolutionnaire,
fît loyalement la guerre aux Anglais dans le rang inférieur où il se trouvait, et il se fît remarquer de ses chefs
par ses îaîens et son courage : ce fut son seul titre à son
avancement dans la carrière militaire ; aucune action de
sa part ne trahit un vice en lui. Quand il déserta ensuite
l'armée de Toussaint pour passer dans le camp de Rigaud, il ne changea pas de drapeau : au contraire, il rejoignit ses amis dans le parti politique qui ambitionnait
de conquérir l'avenir de son pays et de la race noire ; il
fut fidèle aux principes libéraux que la métropole avait
proclamés. Dans la guerre civile, aucun fait, aucun crime
ne souilla sa conduite: aussi y conquit-il, l'épée à la
main, une position militaire remarquable, et le droit de
conduire plus tard son parti politique aux destinées brillantes qui lui étaient réservées. Vaincu, il s'enfuit en
France avec son chef et revint dans le pays avec lui,
pour aider au renversement de Toussaint, devenu un
instrument usé et dédaigné, à la destruction de son odieuse
tyrannie. Mais, en coopérant ainsi à l'œuvre de la métropole, entendait-il être un de ses partisans aveugles ?
Il prouva le contraire, aussitôt la déportation de Rigaud
et de Toussaint, en faisant des avances^ à Dessalines pour
secouer le joug de la France, venger noblement ces deux
chefs, par V indépendance absolue de leur pays ; car leurs
rôles politiques passaient naturellement en la personne
de leurs lieutenans. L'indépendance, c'était la consécra342 ETUDES SUR L I11ST01HE D HAÏTI. tion de la liberté et de l'égalité civile et politique de tous
les hommes delà race noire habitant Haïti, de tous ceux
qui voudraient s'y réfugier pour jouir de ces droits ; c'était le triomphe des idées et des principes proclamés en
1789 par la France elle-même. A la rigueur, le parallèle que nous faisons de Toussaint
et de Petion pourrait s'arrêter là, et serait tout à l'avantage de Petion; mais alors il n'était encore qu'un officier
en sous-ordre. Il nous faut poursuivre pour le montrer
chef de gouvernement, agissant sous l'impulsion de ses
idées politiques et de ses sentimens humains.
ir de ces droits ; c'était le triomphe des idées et des principes proclamés en
1789 par la France elle-même. A la rigueur, le parallèle que nous faisons de Toussaint
et de Petion pourrait s'arrêter là, et serait tout à l'avantage de Petion; mais alors il n'était encore qu'un officier
en sous-ordre. Il nous faut poursuivre pour le montrer
chef de gouvernement, agissant sous l'impulsion de ses
idées politiques et de ses sentimens humains. C'était avec le calme de l'homme d'État et la résolution du militaire, que Pétion avait fait ses avances à
Dessalines, afin de le convaincre de l'opportunité de
l'insurrection contre l'armée française. Et voyez ensuite
comment il sut persuader tous ses camarades d'armes de
l'ancien parti de Rigaud, de montrer envers celui qui
était devenu le chef du parti de Toussaint, la même abnégation, le même désintéressement, le même dévouement que lui ! Ce fut à l'exemple qu'il traça de ces vertus
civiques, que le pays dut la fusion, l'union de ces deux
partis, qui pouvait seule produire son indépendance de
la France. Petion ne fut-il pas après cet acte consommé, un lieutenant soumis à Dessalines, obéissant à son autorité?
Mais, lorsque, revêtu de la dignité impériale, ce chef
conçut le fatal projet de se défaire violemment de lui et
de^Geffrard, et qu'ils en reçurent l'avis de H. Christophe, également menacé, qui pouvait refuser à ces trois généraux le droit de prévenir un tel dessein contre leurs
jours, par le renversement de l'Empereur ? Ils en prirent
la résolution, avec raison. Cependant, la mort prémaîu- [1818] CHAPITRE vu. 545 rée de Geffrard la fit évanouir. L'insurrection des Cayes
fut occasionnée parles causes indépendantes de la participation de Peïion ; c'est un fait constant. Mais rien ne
pouvait, ne devait s'opposer à ce qu'il se ralliât à cette
insurrection, qui était celle d'un peuple irrité par toutes
les vexations dont il fut la victime. Ses motifs expliquent encore l'origine de la désunion
qui survint entre H. Christophe et lui, après la mort de
Dessalines. Il ne fallait pas qu'un si grand attentat, exécuté avec regret, tournât au profit de la continuation du
pouvoir absolu que Christophe voulait avoir : de là la
guerre civile entre eux, entre les principes qui guidaient
respectivement l'un et l'autre. En relevant le drapeau de Toussaint Louverture, avec
le cortège de ses crimes, Christophe contraignit Pétiqn
à relever aussi le drapeau de Rigaud avec les idées libérales dont il était l'emblème. Mais, laissons ce fastueux imitateur de son ancien
chef se complaire dans les délices de sa royauté éphémère, pour reprendre notre parallèle de Toussaint et de
Pétion; car voilà ce dernier parvenu à son tour au pouvoir gouvernemental. Eh bien ! que ressort-il de l'œuvre constitutionnelle de
Toussaint, proclamée en 1801? Celle qui fut conçue par
les colons dès -1789 : nous l'avons prouvé, il y a consenti à tout ce qu'ils voulurent, même au rétablissement
de la traite des noirs, pour repeupler leurs ateliers décimés par les guerres de la révolution ; et par là, il en a
fourni le prétexte à la France même *. Le régime qui découla de cette constitution avait-il fait du peuple de Sainti "■ Quani a la continuation de la traite des nègres, cela oe put pas affecter les noirs de
colons dès -1789 : nous l'avons prouvé, il y a consenti à tout ce qu'ils voulurent, même au rétablissement
de la traite des noirs, pour repeupler leurs ateliers décimés par les guerres de la révolution ; et par là, il en a
fourni le prétexte à la France même *. Le régime qui découla de cette constitution avait-il fait du peuple de Sainti "■ Quani a la continuation de la traite des nègres, cela oe put pas affecter les noirs de 544 ÉTUDES SLR LBISTOIRE D HAÏTI. Domingue, des hommes réellement libres ? Dans son système agricole, Toussaint n'avait-il pas entravé le légitime désir de ses anciens compagnons, de ses frères,
d'acquérir leur indépendance personnelle par la petite
propriété, fondement de la liberté ? Et par ses mesures
de coercition, n'empêcha-t-il pas le développement de la
civilisation de sa race, n'arrêta-t-il pas l'avenir de son
pays? La tyrannie ne peut avoir d'autre résultat. Voyez au contraire la constitution de \ 806 dont Petion
fut l'inspirateur, et cette œuvre revisée en 1816 sous ses
auspices : n'a=t-eî!e pas consacré la liberté de ses concitoyens et tous leurs droits dans l'état social? Le régime
qui en découla ne fut-il pas tout de douceur, de bonté,
d'humanité envers tous? Dans son système agricole,
Petion n'a-t-il pas favorisé l'indépendance personnelle
des vrais producteurs, d'abord par le métayage mis en
pratique, puis par le morcellement, la division des biens
des anciens colons et leur distribution en faveur de ces
hommes, de ses compagnons d'armes, des fonctionnaires
et employés publics? N'était-ce pas, enfin, le moyen de
consolider l'ordre social, d'assurer l'avenir de la race
noire dans son pays et d'en faciliter la civilisation? Le gouvernement de Toussaint n'a été qu'un despotisme organisé, une cruelle tyrannie. Geiui de Petion,
une œuvre de conciliation, de magnanimité envers ses
adversaires. Le génie de Toussaint a dû inspirer de l'admiration, « Saint-Domingue qui la désiraient pour se recruter et s'augmenter en nombre; ils
« l'avaient encouragée pour leur propre compte. » — Mémoires de Sainte-Hélène. C'est-a-dire, que Toussaint Louverture la désirait et se proposait de l'encourager ; mais
les Noirs ne partageaient pas ses vues, car la traite n'eût amené que des esclaves a SaintDomingue. A cet égard, Toussaint pensait comme le Premier Consul : voila l'exacte vérité.
se recruter et s'augmenter en nombre; ils
« l'avaient encouragée pour leur propre compte. » — Mémoires de Sainte-Hélène. C'est-a-dire, que Toussaint Louverture la désirait et se proposait de l'encourager ; mais
les Noirs ne partageaient pas ses vues, car la traite n'eût amené que des esclaves a SaintDomingue. A cet égard, Toussaint pensait comme le Premier Consul : voila l'exacte vérité. [1S18] chapitre vir. 545 en le voyant sortir de l'état d'esclavage et parvenir au
suprême pouvoir par ses talens, et en exploitant les circonstances de son époque. Mais il a terni ses grandes
qualités par les vices de son caractère, et surtout par ses
crimes nombreux. Il a laissé une mémoire honnie parmi
les hommes de sa race, parce que, serviteur encore docile des colons dans sa haute position, il a sacrifié beaucoup de ceux qui étaient les plus éclairés pour les venger
et se venger lui-même, et qu'il a tenu les autres sous un
joug plus oppresseur que celui qui pesait sur eux dans
l'ancien régime. En reconstituant ce régime, il a été certainement conséquent aux idées et aux vues qu'il eut au
début de sa carrière; mais il a prouvé par cela même que
son génie n'avait pas la véritable intelligence de la situation créée dans son pays par la révolution. Aussi
a-t-il échoué dans sa coupable entreprise, malgré le concours qu'il reçut des colons et la haute protection du
gouvernement français ; car il ne put reconnaître qu'ils
ne le secondaient que pour faire de lui un instrument de
réaction. Le génie de Petion, qui a eu tout à faire par lui-même
en dépit de l'opposition qu'il rencontra dans son parti
politique, de la part des plus capables de ses collaborateurs, et malgré la guerre civile qui déchirait le sein de
sa patrie, son génie a commandé une admiration qui
s'est soutenue de son vivant, et qui a augmenté depuis sa
mort. Et pourquoi son génie est-il admiré? Parce que
ses grandes qualités n'ont été ternies par aucun vice ;
que la noblesse de son âme, les vertus de son cœur bienfaisant, ont inspiré le respect même de ses ennemis ;
qu'il a été le fondateur d'institutions dont l'influence a
produit, après sa mort, tous les résultats qu'il s'était pro546 études suit l'histoire d'haïti.
s'est soutenue de son vivant, et qui a augmenté depuis sa
mort. Et pourquoi son génie est-il admiré? Parce que
ses grandes qualités n'ont été ternies par aucun vice ;
que la noblesse de son âme, les vertus de son cœur bienfaisant, ont inspiré le respect même de ses ennemis ;
qu'il a été le fondateur d'institutions dont l'influence a
produit, après sa mort, tous les résultats qu'il s'était pro546 études suit l'histoire d'haïti. mis d'obtenir; parce qu'enfin, son génie comprit parfaitement les aspirations diverses nées dans son pays par
la révolution, à laquelle il fut toujours fidèle. Aussi a-t-il
garanti, fixé les destinées d'Haïti *. Et son dévouement
ne l'a pas servie seule ; il a été utile encore à la cause de
îa race noire tout entière, en prouvant qu'elle peut se
gouverner par elle-même, respecter les droits des autres
hommes, parvenir à tous les avantages de la civilisation.
Petion a eu constamment cette grande cause en vue, en
s'affranchissant de tout esprit d'égoïsme par rapport à
son pays ; car, en même temps qu'il y rappelait tous les
hommes de cette race qui se trouvaient en Europe, par
suite de divers événemens, qu'il accueillait avec générosité les fugitifs de la Côte-Ferme et leur donnait des secours en objets de guerre pour recouvrer leur patrie, il
conseillait à Bolivar, il mettait pour condition à ces
secours, de proclamer la liberté générale des esclaves
dans cette partie de i'Amérique méridionale. Dans
la même année, on l'a vu recevoir avec égards les
envoyés de la France, après avoir été modéré et indulgent envers un autre dont la mission perfide légitimait toute son indignation. Et si son patriotisme
discuta avec chaleur les droits de son pays, fondés sur
ceux de toute la race noire, il ne posa pas moins les
bases équitables de la réconciliation entre Haïti et la
France. Et pourquoi? parce qu'en homme d'État, en
vrai législateur qui veut fonder des institutions durables,
il jugea qu'il fallait faire comprendre aussi à ses concitoyens, que cette race noire n'a pas seule des droits à rél « Par quels moyens Guillaume (d'Orange) triompha-l-il de lous ces partis, de ces
< ennemis intérieurs, de ces obstacles ? Par un seul, en restant fidèle à la cause de la
- révolution qui l'a appelé. » — Louis-Napoléon, Révolutions de 1688 et 1830. 11818] CHAPITRE VII. 547 clamer, à exercer; que si elle veut qu'on respecte les
siens , elle doit également respecter ceux des autres
hommes. Enfin, terminons ce long parallèle en faisant ressortir
le haut enseignement qui en découle. Toussaint n'est parvenu au pouvoir qu'avec des antécédens blâmables: car, pour satisfaire son ambition
toute personnelle, il a méconnu les principes de la morale, en suivant seulement les inspirations d'une politique
fausse, étroite et machiavélique, qui le porta à immoler
sans cesse des victimes à son égoïsme; et parla, il devint
cruel et odieux à ses concitoyens. La Providence l'a puni
de toutes ses fautes, de tousses torts, de toutes ses déviations à l'ordre immuable qu'elle a imposé à la raison de
l'homme, en le faisant périr misérablement dans un cachot, après l'avoir fait assister à la chute de son autorité.
et machiavélique, qui le porta à immoler
sans cesse des victimes à son égoïsme; et parla, il devint
cruel et odieux à ses concitoyens. La Providence l'a puni
de toutes ses fautes, de tousses torts, de toutes ses déviations à l'ordre immuable qu'elle a imposé à la raison de
l'homme, en le faisant périr misérablement dans un cachot, après l'avoir fait assister à la chute de son autorité. En arrivant au pouvoir, Pétion avait les antécédens
les plus honorables. Ils lui ont conquis l'assentiment, le
suffrage de ses concitoyens, et il a fourni sa carrière en
respectant les droits de tous, même ceux de ses ennemis.
Dans la noble ambition qui ranimait, il a gouverné son
pays avec un désintéressement antique, une abnégation
exemplaire, ramenant les esprits égarés, par sa patience,
son indulgence, sa modération, la magnanimité de ses
procédés, la douceur de ses actes : la bonté, l'humanité
etlabienfaisance furent surtout les vertus qui caractérisèrent son intelligente administration. La Providence a
béni ses travaux glorieux ; elle lui a fait jouir du triomphe de son œuvre politique; elle l'a consolidée après sa
mort, qu'elle a rendue digne de toute sa vie. Un haut enseignement, une moralité intéressante, 348 études sur l'histoire d'iiaîti. instructive , ressort nécessairement de la fin si triste de
Toussaint Louverture, mise en parallèle avec celle d'Alexandre Pétion : — c'est que les chefs des nations ga*-
gnent à suivre la voie que Dieu leur a tracée comme à
tous les autres hommes. Il leur a donné la raison pour
les guider dans le bien, la conscience pour les avertir
d'éviter le mal : c'est à eux de se conformer aux préceptes
delà morale universelle, que Tune et l'autre conseillent
de pratiquer. Après ce parallèle qui représente Pétion supérieur à
son devancier, et si influent sur les destinées de son
pays, nous croyons devoir communiquer à nos lecteurs
l'opinion qui a été émise, peu de temps après sa mort,
par quelques hommes de cette époque. Ils ont dit que, pour sa gloire personnelle, Pétion était
mort à temps, qu'il était à bout de son système de gouvernement ; et ces paroles, rapportées à l'étranger, en
même temps que les circonstances passées dans sa dernière maladie, ont motivé les assertions produites dans
plusieurs ouvrages que nous avons sous les yeux '. 1 Parmi les auteurs étrangers, Pamphile de Lacroix a dit, tome 2, p. 26S et 260 :
« Quant a Pétion... je prédis alors ses destinées ; il les a remplies. Il paraît, au reste,
qu'il est mort a temps pour ne pas décliner. Dégoûté des choses de ce monde, il était tombé
dans l'apathie, et n'avait plus l'activité d'âme nécessaire au créateur et au directeur
d'un système politique... Il s'est jeté dans le monde imaginaire de Platon, et dans l'aberration de ses facultés, a pourtant conservé assez de volonté pour se laisser mourir de faim.
Sa mort a consolidé la république... »
Après lui, M. Lepelleticr de Saint-Rémy a dit aussi, t. 1", p. 203 et 206 :
« Pétion gouverna jusqu'en 1818. Quoiqu'il n'eût que 48 ans, l'énergie de son âme s'était
affaiblie, tandis que son intelligence, restée saine, lui révélait sa décrépitude hâtive...
Aucune foi religieuse n'étayant sa faiblesse, il se laissa mourir de faim comme un sophiste
grec. »
M. Lepelleticr de Saint-Rémy a dit aussi, t. 1", p. 203 et 206 :
« Pétion gouverna jusqu'en 1818. Quoiqu'il n'eût que 48 ans, l'énergie de son âme s'était
affaiblie, tandis que son intelligence, restée saine, lui révélait sa décrépitude hâtive...
Aucune foi religieuse n'étayant sa faiblesse, il se laissa mourir de faim comme un sophiste
grec. » Ainsi du reste ; chacun broda a sa guise sur le canevas que leur fournirent des Haïtiens,
ou des Étrangers présens dans le pays au moment de la mort de Pétion. !1 est inutile de
réfuter ces assertious erronées. T-1818] CHAPITRE vil. 340 Examinons s'il y a quelque chose de fondé dans cette
opinion, qui tend à dire que Pétion n'eût pu continuer
l'exercice de son pouvoir sans y mettre une sévérité qui
répugnait à ses sentimens et à sa modération habituelle. Il nous semble que l'on doit reconnaître, que la mission providentielle que Pétion avait reçue, par rapport à
son pays, fut essentiellement politique, afin de fixer la
forme sociale qui lui convenait et que le peuple cherchait
depuis 1791. On peut dire aussi qu'il était doué d'un caractère et des qualités qu'exigeaient, et sa mission et son
époque. Devenu chefde parti en 1 802, aprèsla déportation deRigaud , il fit des avances à Dessalines, également chefde parti
après celle de Toussaint, afin de s'insurger contre les Français, de leur résister, et de proclamer l'indépendance
d'Haïti de la France et de toutes autres puissances. S'effaçant par abnégation patriotique, il se soumit à l'autorité de
sonconcurrentpour pouvoir constituer l'unité haïtienne;
mais il dut ensuite concourir au renversement de son despotisme, danslebut d'assurer les droits du peuple. Lorsque
H. Christophe se fit le champion de ce despotisme abattu,
Pétion dut lui résister par les mêmes motifs. Reprenant
alors son rôle de chef de parti, il institua le régime républicain, afin de garantir surtout V égalité civile et politique, objet des vœux de l'universalité de ses concitoyens,
et particulièrement des masses qui se préoccupaient
moins de la liberté politique, puisqu'elles jouissaient sous
ce régime de leur liberté naturelle et civile. Il consacra
l 'égalité dans les lois, et par le partage et la vente des
biens du domaine public en faveur de tous les citoyens,
pour asseoir la félicité générale sur le bien-être individuel. Mais alors, il jeta aussi les seules bases possibles 550 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'lIAÏT(. d'un arrangement avec la France, afin de parvenir à la
consécration de l'indépendance nationale. Et en même
temps qu'il favorisait celle de l'Amérique méridionale et
l'émancipation des esclaves de cette contrée , il revisait
le pacte social en fortifiant le pouvoir dirigeant du gouvernement pour le mettre en mesure de remplir ses obligations ; mais aussi en ajoutant une nouvelle branche au
pouvoir législatif, dans l'espoir de mieux garantir les libertés publiques, de les préserver du despotisme. Sachant que les lumières sont leur plus solide appui, il jeta
les fondemens de l'instruction publique, de l'éducation
nationale, au profit de la jeunesse des deux sexes.
esclaves de cette contrée , il revisait
le pacte social en fortifiant le pouvoir dirigeant du gouvernement pour le mettre en mesure de remplir ses obligations ; mais aussi en ajoutant une nouvelle branche au
pouvoir législatif, dans l'espoir de mieux garantir les libertés publiques, de les préserver du despotisme. Sachant que les lumières sont leur plus solide appui, il jeta
les fondemens de l'instruction publique, de l'éducation
nationale, au profit de la jeunesse des deux sexes. Par tous ces travaux importans, la mission de Pétion
était réellement accomplie; et c'est ce qui aura sans
doute suggéré les réflexions dont s'agit. Car il ne restait
plus qu'à développer successivement les institutions qu'il
avait fondées pour couronner son œuvre politique : ce devait être le travail du temps et des circonstances plus ou
moins propices. Or, malgré sa mort prématurée, le succès de cette œuvre, dans sa partie essentielle, est venu
justifier ses prévisions : l'influence des institutions a
amené l'unité politique d'Haïti par l'unité territoriale, et
l'indépendance nationale a été consacrée solennellement,
par les traités faits avec la France. Pétion mourut dans toute la force de l'âge et doué
d'une excellente constitution : s'il eût vécu encore quelques années, sait-on ce qu'il aurait accompli? Il se serait
trouvé toujours entouré des hommes de cette génération
qui avait fondé la patrie avec lui, et probablement, ils
ne se seraient plus opposés à son système politique, puisque déjà ils en avaient reconnu les avantages et que de
nouveaux succès les en auraient encore convaincus. [1818] CHAPITRE VIL 551 Un seul côté de son administration laissait à désirer
plus d'énergie de sa part, à cause des mesures qu'il fallait prendre : — les finances, ce besoin indispensable
pour les grandes choses à exécuter dans l'intérêt général; car, les velléités d'intïuence politique que nous avons
signalées de la part de la Chambre des représentais, si
elle persistait à les manifester, eussent été réfrénées par
un seul mot de lui. Sa manière de procéder envers le Sénat en est. un sûr garant. Personne ne peut donc savoir si, après ses soucis par
rapport aux finances, — soucis augmentés sans doute
par son état maladif, — il n'eût pas senti la nécessité d'y
pourvoir par plus de résolution envers les comptables, par
des mesures plus appropriées à l'état des choses, à raison
même de tout ce qu'il projetait et des an angemens qui
seraient survenus entre Haïti et la France, dans ces quelques années de son existence prolongée *. Mais il a plu à la Providence de l'abréger; car nous
croyons avoir suffisamment démontré qu'il faut attribuer
la mort de Pétion aux causes physiques auxquelles il n'a
pu échapper, loin que nous sommes d'admettre qu'elle
fut volontaire de sa part. Dans sa profonde sagesse, la Providence a des vues
qui échapperont toujours aux investigations humaines.
Du moins on peut dire que Pétion a légué à son pays tout
ce qui pouvait contribuer le plus à sa tranquillité et à sa
prospérité dans l'avenir. C était aux chefs qui lui succéderaient au pouvoir, à son successeur immédiat surtout, 1 L'ordre que mit Boyer dans les finances, peu après son avènement, nous autorise a
dire que Pétion eût pu le faire avec autant de facilité. Il ne s'agissait que de ne pas exécuter
les lois sur le budget, de réduire les émolumens, les appointcmens des fonctionnaires publics, la solde de l'armée, d'augmenter certains impôts, toutes choses que fit Ttoyer.
ient au pouvoir, à son successeur immédiat surtout, 1 L'ordre que mit Boyer dans les finances, peu après son avènement, nous autorise a
dire que Pétion eût pu le faire avec autant de facilité. Il ne s'agissait que de ne pas exécuter
les lois sur le budget, de réduire les émolumens, les appointcmens des fonctionnaires publics, la solde de l'armée, d'augmenter certains impôts, toutes choses que fit Ttoyer. 552 ÉTUDES SUR 1/ HISTOIRE d' HAÏTI. aux classes éclairées de la nation également, à se pénétrer de sa pensée, de ses sentimens, pour ne pas compromettre le sort de la patrie érigée par les fondateurs de
l'indépendance. A eux tous était dévolue désormais la
mission qui convient aux conservateurs dans tous les
temps, pour garantir l'ordre social des événemen s qui le
bouleversent quelquefois. CHAPITRE VIII. Le généralJean-Pierre Boyer est élu Président d'Haïti : particularités relatives à cette
élection. — Il prête son serment par-devant le Sénat, et publie une proclamation au
peuple et a l'armée. — Il ordonne l'élargissement de certains détenus et une revue de
solde a l'armée entière. — Il ouvre la session législative. — Ordre du jour sur l'inspection des armes des troupes. — Missions envoyées a la Jamaïque et a Santo-Domingo.
— Loi portant reconnaissance des services rendus a la patrie par Alexandre Pétion. —
Lois sur divers autres objets. — La Chambre des représentais décharge le Secrétaire
d'État de la gestion des finances, de 1811 a 1817. — Christophe -vient a Saint-Marc et
envoie des députés au Port-au-Prince. — Capture d'un navire de traite ayant a son bord
171 Africains qui sont libérés et deviennent Haïtiens. — Félix Darfotir arrive au Portau-Prince : il est accueilli généreusement par le président qui lui permet de publier un
journal. — Boyer va visiter les lignes de Trianon et l'arrondissement de Jacmel. — La
foudre fait sauter la salle d'artifice de la citadelle Henry. — Formation d'une commission pour préparer le Code civil haïtien. — Tournée du président dans le département
du Sud : il y prend la résolution de mettre fin a l'insurrection de la Grande-Anse. —
Affreux matricide commis au Port-au-Prince . — Introduction du culte Westléyen à
Haïti. — Services funèbres particuliers en mémoire de Pétion. Si la mort de Pétion fut un grand malheur pour la République, néanmoins la stabilité que son génie politique
lui avait procurée, permettait d'espérer quelle sortirait
de cette crise avec honneur pour une forme de gouvernement si souvent sujette à des troubles en pareils cas.
Cet espoir fut justifié, en effet, par le patriotisme de tous
les citoyens. C'était au Sénat que revenait la haute mission de choisir celui qui lui paraîtrait le plus propre à succéder au dét. vm. 23
un grand malheur pour la République, néanmoins la stabilité que son génie politique
lui avait procurée, permettait d'espérer quelle sortirait
de cette crise avec honneur pour une forme de gouvernement si souvent sujette à des troubles en pareils cas.
Cet espoir fut justifié, en effet, par le patriotisme de tous
les citoyens. C'était au Sénat que revenait la haute mission de choisir celui qui lui paraîtrait le plus propre à succéder au dét. vm. 23 5ÎS4 études sur l'histoire d'haïti. funt. De ses quatorze membres, il y en avait onze présens
à la capitale J . Le sénateur Larose était d'abord président
du comité permanent, et il devint celui du Sénat qui se
réunit dès qu'on reconnut que la maladie de Pétion s'aggravait. Ses collègues et lui, ayant appris que le général Boyer
avait invité les généraux Lys, Borgella et Francisque à
venir promptement au Port-au-Prince, — peut-être après
avoir pris l'avis des sénateurs et des grands fonctionnaires, — ils convinrent entre eux, après le trépas de
Pétion, d'attendre l'arrivée de ces généraux pour procéder à l'élection présidentielle. Larose fut celui qui fit
prendre cette résolution, parce qu'il est certain qu'il désirait voir nommer le général Borgella en remplacement
de Pétion, et qu'il n'avait pas une grande estime pour
le général Boyer. Mais le 30 mars, dans la soirée, aucun des généraux
appelés n'était encore rendu à la capitale. Le fait est,
que les lettres du général Boyer, expédiées le 27, à^H
heures et demie de la nuit, ne parvinrent à Lys et à Borgella, que le 50 au soir, sans doute par le retard que mirent les dragons porteurs de ces dépêches ; et ils ne se
mirent en route que le 51 au matin, l'un du Petit-Trou,
l'autre de Cavaillon. Pétion n'ayant pas usé de la faculté que la constitution lui donnait, de désigner son successeur par une lettre autographe, quoique ce fût au Sénat à l'élire, il était
tout naturel que l'opinion des citoyens et de l'armée sur1 C'étaient Panayoly, Lamothe, J.-B. Bayard, N. Viallet, Éloy, Simon, Hogu, Obas,
r.édéon, Larose et Arranlt. Les absens étaient Hilaire,Degand et Ch. Daguilh. La session
législative devait s'ouvrir le 1" avril ; ces sénateurs et la plupart des représentans se rendirent a la capitale quelques jours auparavant. [1818] chapitre vin. 555 tout, se formât en faveur de celui qu'ils auraient désiré
voir appelé à la présidence. A cause des traditions du
pays et de la guerre civile subsistante, c'était nécessairement parmi les généraux qu'il devait être pris : de là
l'influence que l'opinion des militaires devait aussi exercer sur ce choix. Or, il est certain que deux corps de la
garde du gouvernement, — le régiment d'infanterie et les
chasseurs à cheval, — partageaient en majorité l'opinion
de leurs colonels Eveillard et Quayer Larivière en faveur du général Borgella, tandis que le régiment des grenadiers à cheval commandé par le colonel Carrié, suivait
son opinion favorable au général Boyer. Parmi les autres troupes de la garnison du Port-au-Prince, on a cité
le 10e régiment comme partageant aussi cette pensée, et
d'autres comme indécises. Nous rapportons ici ce qui fut
dit à celte époque.
ageaient en majorité l'opinion
de leurs colonels Eveillard et Quayer Larivière en faveur du général Borgella, tandis que le régiment des grenadiers à cheval commandé par le colonel Carrié, suivait
son opinion favorable au général Boyer. Parmi les autres troupes de la garnison du Port-au-Prince, on a cité
le 10e régiment comme partageant aussi cette pensée, et
d'autres comme indécises. Nous rapportons ici ce qui fut
dit à celte époque. Il y avait trop de chances favorables à Boyer, de parvenir au pouvoir, pour qu'il n'usât pas en cette circonstance de l'influence de sa position, afin d'obtenir la première magistrature de l'État, que sans nul doute il avait
toujours ambitionnée, en cas seulement de la mort naturelle de Pétion. Il ne faut pas plus en accuser son ambition que celle de quiconque se fût trouvé à sa place : ce
sentiment, ce désir est trop vivacedans le cœur humain,
pour qu'il encourre le moindre reproche. Depuis longtemps, il était l'ami intime de Pétion , il connaissait toutes ses pensées, toutes ses vues politiques. Tandis que
d'autres capacités avaient fait opposition à son gouvernement, il était resté fidèle au président et avait obtenu
sa confiance, le commandement de sa garde et celui de
l'arrondissement du Port-au-Prince qui en faisaient pour
ainsi dire son lieutenant dans la République ; ce qui était 556 études sun l'histoihe d'iiaïti. visible à tous les yeux *. Avec tous ces avantages, Boyer
possédait des lumières et des qualités essentielles à tout
chef de gouvernement : rien ne s'opposait donc à ce
qu'il se crût tout le mérite nécessaire pour le devenir. On a dit à cette époque, que sachantles opinions qui lui
étaient contraires, tant parmi les troupes que parmi les
citoyens et même des sénateurs, Boyer gagna celles de
Panayoty, de Bayard, etc., et surtout du général Gédéon,
pour obtenir son élection à la présidence, après leur avoir
représenté l'extrême danger qu'il y aurait pour la République, de retarder la nomination du successeur de
Pétion. Certainement, en présence de la guerre civile et du
partage d'opinions dont il s'agit, il était urgent que cette
nomination se fît le plus tôt possible. Dans une République dominée par le régime militaire, on doit toujours
agir ainsi. Dans la soirée du 50 mars, les sénateurs Panayoty,
Bayard et d'autres de leurs collègues, requirent donc
leur président Larosede convoquer le Sénat à bref délai,
pour procéder à l'élection du Président d'Haïti. En vain
Laroseleur fit observer qu'ils avaient consenti à ajourner
cette élection, et que les restes de Pétion, encore exposés sur le lit de parade, semblaient protéger la République , puisqu'aucun trouble ne se manifestait nulle
part : il dut céder à leur désir; mais il prit la résolution
de se démettre de sa fonction de président du Sénat. Arrivé au palais de ce corps, il y persista d'autant plus,
que le général Gédéon, devançant toute délibération, i Depuis 181(J, a cause de son état maladif, Pétion ne passait presque plus l'inspection
des troupes de Is garnison de la capitale : c'était le général Boyer qu'elles voyaient en
action. [1818] CHAPITRE vnt. 557 déclara énergiquemcnt : « que le général Boyer seul pouce vait être le successeur de Pétion, et que si le Sénat ne
« le nommait pas, il se mettrait à la tête des troupes
« pour le proclamer. »
son état maladif, Pétion ne passait presque plus l'inspection
des troupes de Is garnison de la capitale : c'était le général Boyer qu'elles voyaient en
action. [1818] CHAPITRE vnt. 557 déclara énergiquemcnt : « que le général Boyer seul pouce vait être le successeur de Pétion, et que si le Sénat ne
« le nommait pas, il se mettrait à la tête des troupes
« pour le proclamer. » Cette épée de Brennus, jetée ainsi dans la balance des
destinées d'Haïti, décida de la question. Néanmoins, à
l'honneur du courage civil, Larose contraignit ses collègues à reformer le bureau du Sénat. Panayoty fut élu
président, et Lamothe, secrétaire. A l'unanimité des
onze scrutins sortis de l'urne, le générai Boyer fut élu
Président d'Haïti : à 10 heures, les canons placés devant
le palais du Sénat annoncèrent cette élection. Si le respectable sénateur Larose vit son opinion personnelle contrariée, il fit néanmoins une œuvre de bon
citoyen, de judicieux sénateur, en se ralliant à l'opinion
de ses collègues, moins par la crainte que lui inspiraient
les paroles de Gédéon, — car il montra toujours une
grande fermeté d'àme en toutes circonstances, — que
pour consolider la stabilité de la République par son
vote. [1 était important, en effet, que le scrutin présentât cette unanimité de la part du Sénat, pour interdire
toute velléité d'opposition au nouveau chef de l'État,
parmi les militaires et les citoyens qui avaient désiré un
autre choix. Quant au général Borgella, qui était peut-être l'unique
candidat que ceux-là avaient en vue, il n'ambitionnait
pas la présidence ; car, outre qu'il eût conçu des craintes
sur la maladie de Pétion et qu'il eût persisté à retourner
sur son habitation, malgré l'invitation de rester au Portau-Prince que lui fit l'illustre malade, lorsqu'il reçut la
dépêche du général Boyer qui l'engageait à y revenir, il
ne se pressa pas. Parti de Cavaillon îe 51 mars, il s'ar558 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. rêta à Aquin, où il passa la journée en apprenant la mort
du président ; le 1er avril, il se rendit au Petit-Goave où
il passa encore la journée, et où il apprit l'élection de
Boyer; enfin il n'arriva à la capitale que le 2. Certes,
s'il avait eu l'ambition de concourir à l'élection, il ne fût
pas reparti pour le Sud dans le moment où il croyait voir
le président gravement malade, après en avoir reçu tant
de témoignages d'amitié durant son séjour au Port-auPrince, et de la part des militaires et des citoyens, les
preuves de sympathie qu'il y excitait toujours, depuis
1812. Le général Lys ne mit pas plus d'empressement que
Borgella à se rendre à l'invitation de Boyer. Le général
Francisque arriva comme eux à la capitale, après que le
nouveau président eût prêté son serment. Du reste, ni eux ni aucun de leurs collègues n'eût
voulu agir contrairement à ce qu'on croyait généralement être la pensée intime de Pétion ; car, s'il s'abstint
de désigner son successeur, conformément à la constitution, il avait mis le général Boyer assez en évidence
pour déterminer le choix du sénat en sa faveur.
Le général
Francisque arriva comme eux à la capitale, après que le
nouveau président eût prêté son serment. Du reste, ni eux ni aucun de leurs collègues n'eût
voulu agir contrairement à ce qu'on croyait généralement être la pensée intime de Pétion ; car, s'il s'abstint
de désigner son successeur, conformément à la constitution, il avait mis le général Boyer assez en évidence
pour déterminer le choix du sénat en sa faveur. Reconnaissons aussi franchement que, dans la situation des choses, Boyer devait paraître à tout esprit judicieux celui qui offrait le plus de garantie pour la continuation du système politique adopte par Pétion, — la
chose la plus essentielle pour la République, — puisqu'il l'avait constamment défendu *. 1 C'est ce que dit le général Borgella a mon père, à son arrivée au Port-au-Prince, en
apprenant qu'il avait été question de lui pour la présidence. «. Il convient mieux, disait-
« il, que ce soit Boyer qui ait remplacé Pétion, puisqu'il a été toujours dans son intimité.
« Il pourra facilement opérer les réformes dont il m'a entretenu récemment, parce qu'on
« ne supposera de sa part aucun mauvais sentiment ; tandis que j'aurais été constamment
« l'objet de préventions, pour avoir été dan? la scission du Sud. Au reste, a cette époque, [181 8] CHAPITRE VIII. 359 Le 1er avril, le Sénat se réunit et reçut le serment
constitutionnel du nouveau Président d'Haïti. A celte
occasion, le sénateur Panayoty lui adressa un .long discours pour lui rappeler les devoirs qui lui étaient imposés, en lui disant que le choix du Sénat reposait surtout
sur la confiance et l'estime que Pétion lui avait toujours montrées, et sur ses qualités personnelles. « Les « principes d'Alexandre Pétion seront les vôtres. Vous
« vous êtes, pour ainsi dire, nourri dans le secret de sa
« pensée Il s'agit de faite le bien, de continuer ce
« qu'il a commencé, de rendre le peuple heureux, de dé-
« fendre la République, de maintenir la gloire de nos
« armes, de faire fleurir toutes nos institutions, de faire
« respecter et exécuter les lois. C'est de leur exacte ob-
« servation que vous retirerez l'avantage le plus précieux
« de vos travaux, et que le gouvernement recevra toute
« sa force » Telle fut la substance de ce discours. Celui du président élu fut plus concis. « Secondé, dit-
« il, par les généraux, mes camarades d'armes, et f'orti-
« fié de la confiance de mes concitoyens, la République
« peut compter sur mon zèle, citoyens sénateurs. Tous
« les actes émanés de notre auguste bienfaiteur seront
« religieusement respectés. Je marcherai sur ses traces.
« Je donnerai surtout l'exemple de l'économie. Toutes les
« parties de l'administration seront surveillées. Les ser-
« vices de l'armée seront appréciés. Tous mes efforts,
« enfin, auront pour but le solut de l'État » Après cette cérémonie au Sénat, l'élection du Prési- " j'ai fait une complète expérience des hommes, et je ne désirerai jamais d'être chef de
« l'État. Boyer a d'ailleurs de la capacité et de belles qualités pour l'être : notre devoir
« consistera a le seconder, pour le bonheur de notre pays. »
Plus tard, on saura que Boi golla fut fidèle a ce sentiment. 560 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti.
ès cette cérémonie au Sénat, l'élection du Prési- " j'ai fait une complète expérience des hommes, et je ne désirerai jamais d'être chef de
« l'État. Boyer a d'ailleurs de la capacité et de belles qualités pour l'être : notre devoir
« consistera a le seconder, pour le bonheur de notre pays. »
Plus tard, on saura que Boi golla fut fidèle a ce sentiment. 560 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. dent d'Haïti reçut, comme toujours en pareil cas, la consécration de la cérémonie religieuse à l'église par le chant
d'un Te Deum ; et le cortège usité accompagna le président à son logement K Entré en fonction, son premier acte fut une proclamation au peuple et à l'armée. Elle était comme une sorte
de profession de foi des sentimens qui l'animaient, en
parvenant à cette première magistrature de la République. Après avoir fait l'éloge de Pétion et de son administration, il disait : « Je suis devenu le chef de la « plus intéressantejiamille, et j'ai besoin de l'assistance
« divine, du concours et de l'aide de mes concitoyeas.
< Dans un gouvernement populaire, c'est le Peuple'qui
a est tout; sa confiance est ce qui constitue l'autorité,
« et cette autorité ne peut que tourner à son avantage.
« Je sens, à l'amour brûlant de la patrie qui m'anime,
« au respect que je porte à la volonté nationale, que je
« ne suis plus le même être, que je suis l'homme de
« l'État. Oh! tmes concitoyens, couvrez-moi de votre
« égide ; Sénateurs, Législateurs, soyez mes guides, éclai-
« rez-moi ; généraux, mes collègues et mes frères d'armes,
« brave armée de la République, prêtez-moi l'assistance
« de vos bras pour assurer la paix et le repos de nos face milles ; magistrats du peuple, comptez sur l'exécution
« des lois, sur mon premier respect à les observer ; agri-
« culteurs, cultivateurs paisibles, livrez-vous sans crainte i Boyer continua k loger pendant deux années, dans sa maison située rue du Centre, à
cause des réparations que le palais de la présidence exigeait. La ville ne fut point illuminée, comme au temps des élections de Pétion: la douleur
publique était trop vive, et d'ailleurs l'acte du secrétaire d'État, du 29 mars, avait prescrit
un deuil général pendant trois mois. Des salves d'artillerie seulement furent tirées après
le serment du Président d'Haïti et pendant le Te Veum, comme le signe de la Force qui
doit accompagner l'Autorité constitutionnelle, érigée pour le salut du Peuple Souverain* [1818] CHAPITRE VIII. Ô6\ « à vos précieux travaux ; plus le salaire vous sera avan-
« tageux, plus mon âme sera satisfaite : rien de ce que
« mon auguste prédécesseur avait établi ne peut ni ne
« doit être altéré. La conservation de la République rei pose sur le droit sacré des 'propriétés : que le maître d'un
a carreau de terre, comme celui de cent, se croie égal
* « aux yeux de la loi, et qu'il soit le souverain de sa pos-
« session. Que le commerce se livre sans inquiétude à
« ses spéculations : celui de la République, celui des
: rien de ce que
« mon auguste prédécesseur avait établi ne peut ni ne
« doit être altéré. La conservation de la République rei pose sur le droit sacré des 'propriétés : que le maître d'un
a carreau de terre, comme celui de cent, se croie égal
* « aux yeux de la loi, et qu'il soit le souverain de sa pos-
« session. Que le commerce se livre sans inquiétude à
« ses spéculations : celui de la République, celui des « étrangers seront protégés * > Ce langage, rassurant pour toutes les classes de la population, était digne du successeur de Pétion et devenait
une garantie que, placé désormais à la tête de la nation, il
marcherait sur ses traces, ainsi qu'il le promettait. Boyer
arrivait à la présidence à l'âge de 42 ans; il était plein
de santé et d'activité et d'un tempérament qui s'y prêtait admirablement; habitué au travail de l'intelligence,
il avait acquis une grande expérience des affaires de son
pays par son intimité avec le noble défunt. Cet attachement qu'il lui avait toujours montré, ses lumières, ses
antécédens libéraux, l'amour de la gloire qui paraissait
l'animer : tout portait à croire qu'il voudrait se distinguer houorablement, et d'autant mieux, qu'il avait eu
des adversaires capables qui le jalousèrent dans la carrière qu'il parcourut auprès de Pétion, et qui, pour justifier leur opposition, aimaient à dire que ses facultés
militaires et politiques étaient au-dessous de son ambit Cette proclamation fut rédigée par le grand juge Sabourm. Bien que le président l'eût
approuvée et signée, il avait ordonné au directeur de l'imprimerie de lui faire envoyer une
épreuve de cet acte : cet ordre fut exécuté. La proclamation commençait par ces mots : «Le
« Président d'Haïti n'est plus » En lisant l'épreuve, lîoyer dit, avec raison : « Alexandre
« Pétion n'est plus! Mais le Président d'Haïti existe : c'est moi. » Et il fit corriger l'épreuve
par l'employé de l'imprimerie qui la lui avait apportée : ce fut le seul changement qu'il y fit. 362 ÉTUDES SUU L'HISTOIRE d'hAÏTI. tien. On trouvait que Boyer avait des défauts, — ce qui
était vrai, — en ce que, par son caractère ardent, il était
susceptible de vivacités, et que par son esprit brillant, il
était souvent mordant à l'égard de ses adversaires; mais
on savait aussi qu'il avait un cœur droit, et cela suffisait
pour faire espérer qu'il serait modéré dans l'exercice de
son pouvoir. Cet espoir fut en effet justifié. Il maintint dans leurs charges les trois grands fonctionnaires, Imberl, Sabourin et Inginac *. Chacun d'eux
avait des titres à sa considération ; et en respectant ces
choix de son prédécesseur, de même que dans les cornmandans d'arrondissement et autres fonctionnaires publics, il rallia à lui tous ces agents de l'administration politique et civile. Le 2 avril, le nouveau Président d'Haïti commença la
sienne par un acte d'humanité, « en imitant, disait-il,
« la bonté qui caractérisait toutes les actions de son il-
« lustre prédécesseur. » Il ordonna l'élargissement de
tous les prisonniers détenus pour diverses causes correctionnelles et criminelles, à l'exception de celles qui emportaient la peine de mort. Même les détenus pour dettes,
par suite de la contrainte par corps, durent être élargis,
à condition de fournir caution à leurs créanciers s.
ité, « en imitant, disait-il,
« la bonté qui caractérisait toutes les actions de son il-
« lustre prédécesseur. » Il ordonna l'élargissement de
tous les prisonniers détenus pour diverses causes correctionnelles et criminelles, à l'exception de celles qui emportaient la peine de mort. Même les détenus pour dettes,
par suite de la contrainte par corps, durent être élargis,
à condition de fournir caution à leurs créanciers s. 1 Les préventions antérieures de Boyer a l'égard d'Inginac ne suffisaient pas pour
l'exclure de cette grande charge où il pouvait être difficilement remplacé d'ailleurs, a cause
desa capacité incontestable; et son patriotisme égalait ses hautes facultés. 2 Par cette dernière disposition de son ordre, non-seulement le président excédait ses
pouvoirs, mais il se créait des embarras en statuant sur des affaires d'intérêt entre des
particuliers. Il ne tarda pas à intervenir dans un procès qui eut lieu entre Doran et Sureau,
négocians anglais et français : procès qui dura plusieurs années, par l'esprit de chicane
qui animait Doran. Ce fut lui qui réclama cette intervention du président, et il finit par
réclamer aussi celle du gouvernement britannique contre Boyer, pour en obtenir 500 à
600 mille piastres comme dommages-intérêts de la prétendue violation de son droit. Ce
serait toute une histoire a relater, car elle ne prit fin qu'à la mort de Doran, arrivée en
1845 ; alors, il réclamait encore cette somme du gouvernement haïtien, responsable, selon [1818] CHAPITRE VIII. 505 Le droit de grâce n'était pas plus accordé au Président
d'Haïti dans la constitution de 1816 que dans celle de
1806, comme le Sénat l'avait fait observer à Pétion,
dans ses Remontrances de 1808; mais l'usage que ce
dernier en avait fait fut sanctionné par l'approbation populaire, en tout temps. Qui eût voulu contester à Pétion
mourant, ce bel attribut de l'autorité supérieure, lorsqu'il
gracia le soldat du 14e régiment condamné à mort? A
son avènement, Boyer pouvait donc imiter sa conduite :
un tel acte est toujours de bon augure pour l'administration d'un chef de gouvernement. Un ordre du jour, du 5 avril, prévint l'armée qu'elle
serait passée en revue, dans toute la République, pour
recevoir un mois de solde le 9. Il y avait peu de fonds dans les diverses caisses du trésor national ; mais, décidé à renouveler souvent de pareils ordres du jour et à faire jouir les fonctionnaires publics de leurs appointemens, le président dessina son
administration dès ce moment, en enjoignant au secrétaire d'État de contraindre immédiatement les débiteurs
du trésor à solder leurs comptes. An Port-au-Prince, des
négocians étrangers et nationaux étaient dans ce cas ;
ils avaient mésusé de la bonté de Pétion à leur égard, en
prorogeant incessamment les délais qu'il leur fit accorder pour faciliter leurs transactions. Le caractère de son
successeur, connu de tous, et quelques paroles sévères
qu'il prononça à cette occasion, imposèrent tellement,
qu'en peu de jours presque tous les débiteurs s'étaient
exécutés \ Aussi, dès le mois d'août suivant, il n'y avait
aux étaient dans ce cas ;
ils avaient mésusé de la bonté de Pétion à leur égard, en
prorogeant incessamment les délais qu'il leur fit accorder pour faciliter leurs transactions. Le caractère de son
successeur, connu de tous, et quelques paroles sévères
qu'il prononça à cette occasion, imposèrent tellement,
qu'en peu de jours presque tous les débiteurs s'étaient
exécutés \ Aussi, dès le mois d'août suivant, il n'y avait lui, (les faits de l'ex-président. Secrétaire d'État de la Justice, j'éclairai le gouvernement
sur cette étrange réclamation et la lis rejeter, par la connaissance que j'avais de toutes les
phases de celte affaire : mon rapport fut publié.
1 Celle mesure fut cause, en partie, de la déconfiture de Samuel Oawson, n godant 364 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. plus de bons du trésor en circulation ; c'est-à-dire, les
feuilles d'appointemens des fonctionnaires, les ordonnances en dépenses pour fournitures à l'Etat, etc., dont les
commerçans trafiquaient par un agiotage ruineux auquel
les porteurs étaient soumis *. Boyer fixa encore l'attention publique par une autre
mesure d'ordre qu'il prit le 7 avril : il fit publier un avis
par le secrétaire général, qui accorda un jour d'audience
par semaine, où le public serait admis à se présenter pardevant le Président d'Haïti, le dimanche étant exclusivement consacré aux fonctionnaires. Comme bien des
gens avaient contracté l'habitude daller presque chaque
jour au palais, sans y avoir affaire, et d'autres pour solliciter une foule de choses de Pétion, — ce que souffrait
sa patiente débonnaireté2, à partir de cet avis, les flâneurs durent se résigner à s'abstenir de troubler le travail du chef de l'État : de là néanmoins quelque mécontentement fort injuste de leur part. L'ouverture de la 2e session de la Chambre des représentais eut lieu le 13 avril : dans leur discours, les deux américain. Obligé de payer ce qu'il devait a l'État et ayant pris des particuliers des sommes
considérables à gros intérêts, il fit banqueroute. 1 Abeille haïtienne du 16 août. 2 Indépendamment des habitués de la capitale, les visiteurs de la campagne affluaient
au palais par rapport aux dons nationaux- Un jour, l'un d'entre eux demanda a Pétion une
concession, et il lui dit de présenter une pétition en désignant l'habitation de son choix
pour l'avoir. Le solliciteur revint ensuite avec la pétition qui désignait le verger de Volant
le Tort, propriété de Pétion. Celui-ci rit beaucoup de celte demande étrange; mais soupçonnant que le campagnard avait été égaré par l'écrivain de la pétition, il lui dit : « Com- « ment, mon ami, vous voulez que je vous donne mon beau verger où j'ai planté moi-même
« des arbres auxquels je tiens tant ? — Non, président, je ne vous demande qu'une conces-
« sion de terre. — Qui donc a écrit la pétition pour vous? — C'est un vieux mulâtre
« nommé Leriche; il m'a demandé vingt gourdes pour la faire. — Eh bien ! allez lui dire
« que le président ordonne qu'il vous remette ces vingt gourdes, sinon il sera mis en
* prison. Revenez ensuite auprès de moi, et je vous donnerai 5 carreaux de terre sur une
« bonne habitation. » On conçoit bien que le vieux mulâtre s'exécuta aussitôt.
donc a écrit la pétition pour vous? — C'est un vieux mulâtre
« nommé Leriche; il m'a demandé vingt gourdes pour la faire. — Eh bien ! allez lui dire
« que le président ordonne qu'il vous remette ces vingt gourdes, sinon il sera mis en
* prison. Revenez ensuite auprès de moi, et je vous donnerai 5 carreaux de terre sur une
« bonne habitation. » On conçoit bien que le vieux mulâtre s'exécuta aussitôt. [1818] CHAPITRE \m. §68 présidens s'attachèrent à décerner des éloges à la mémoire de Pélion. Celui de la Chambre exprima, au nom
de ses collègues, l'espoir qu'ils avaient que Boyer se plairait à suivre les traces de son illustre prédécesseur. Le même jour, un avis du secrétaire général prévint le
public que le gouvernement voulait faire achever la
construction du lycée national, et procéder aux réparations urgentes du palais de la présidence; qu'en conséquence, les offres des entrepreneurs seraient reçues afin
de parvenir au marché le plus avantageux à l'État. Mais,
de ces deux objets d'utilité publique, le palais fut le seul
qu'on acheva. Quelque temps avant sa mort, Pétion faisait tailler,
dans la cour du palais, la charpente de l'édifice dont il
avait tracé le plan pour servir au lycée national, parce
qu'il se plaisait à diriger l'architecte chargé de ces travaux : cet édifice eût été vaste et approprié à un tel établissement. Toutes les offres produites pour son achèvement furent rejetées par Boyer qui trouva que ce serait
trop dépenser; et le lycée continua à être placé successivement dans des maisons dont la construction n'y convenait guère. Cette épargne était d'autant plus mal-entendue, que
la situation du trésor public ne tarda pas à s'améliorer.
Et queile dépense pouvait être plus utile, plus avantageuse au pays tout entier, que celle qui eût créé un local
propre à recevoir de nombreux élèves, pensionnaires ou
externes, venus de toutes les parties de la République,
pour y recevoir une instruction supérieure et une éducation nationale sous les yeux du gouvernement? C'était la pensée de Pélion, et le prospectus qu'il fit publier
pour le lycée le prouve ; car il voyait tout l'aveuir de la 366 études sur l'hsjtoire d'haïti. patrie dans les lumières de ses enfans. Il est probable
qu'il n'eût pas négligé de faire venir de France de bons
professeurs à cet effet. En rémunérant généreusement
leurs talens et leurs services, le gouvernement aurait
mis, d'un autre côté, les pères de famille en mesure de
faire profiter à leurs fils ces moyens d'instruction,
avec la facilité de venir les voir à la capitale, de dépenser moins que ceux qui se sont vus dans la nécessité d'envoyer les leurs à l'étranger. D'autres considérations importantes se rattachaient d'ailleurs à la fondation d'un
grand établissement d'instruction publique dans le pays;
mais elles ne peuvent être exposées ici.
leurs talens et leurs services, le gouvernement aurait
mis, d'un autre côté, les pères de famille en mesure de
faire profiter à leurs fils ces moyens d'instruction,
avec la facilité de venir les voir à la capitale, de dépenser moins que ceux qui se sont vus dans la nécessité d'envoyer les leurs à l'étranger. D'autres considérations importantes se rattachaient d'ailleurs à la fondation d'un
grand établissement d'instruction publique dans le pays;
mais elles ne peuvent être exposées ici. Un nouvel ordre du jour du 14 avril enjoignit aux
chefs de corps de troupes de passer, une fois par semaine,
l'inspection des armes, équipemens et fournimens des
militaires sous leurs ordres ; — aux officiers sans emploi, de se présenter au bureau de l'état-major général
pour être inscrits ; — aux invalides, de se présenter également à celui des commissaires des guerres pour être
immatriculés. Cet acte se terminait ainsi : « Le Prési-
« dent d'Haïti compte sur le zèle et l'activité des chefs
« de corps et de tous ceux qu'il appartiendra, pour l'exc-
« cution entière des dispositions du présent ordre. Il
« sera aussi prompt à faire l'éloge de ceux qui feront
« leur devoir, qu'il le sera à censurer ceux qui montre-
« raient de la négligence. » Un mois après cet avertissement, un autre ordre du jour annonça que le président
passerait lui-même l'inspection des armes, etc., des
troupes de la capitale, et que les commandans d'arrondissement agiraient de même dans l'étendue de leurs
Gommandemens respectifs. Mettre de l'ordre dans les finances de l'État, afin de [1818] CHAPITRE vin- 367 pouvoir rémunérer ponctuellement les services publics ;
prescrire à l'armée des obligations à suivre pour assurer
sa force et sa discipline, c'était opérer utilement sur deux
parties essentielles dans l'administration de tout pays; et
l'état de guerre où se trouvait la République donnait un
nouveau prix à ces mesures. Néanmoins, sa force et sa
stabilité ne dépendaient pas uniquement de ses armes ;
le développement des idées, par l'instruction de la jeunesse, avait droit à une égale sollicitude *. Celle du président se porta, dans la première quinzaine
d'avril, sur une autre mesure qui dépendait de l'édilité de
la capitale, et dont la nécessité avait été reconnue au
mois de février précédent. Il ordonna le nettoyage des
rues, places et quais, par l'enlèvement des immondices
qui les comblaient; il fît réparer les fontaines publiques:
déjà on ne faisait plus d'inhumations au cimetière intérieur
de la ville. On ne pouvait qu'applaudir à cette attention donnée
par le chef de l'État, à la propreté d'une ville où la chaleur est si intense, à la circulation facile de l'excellente
eau de Turgeau qui désaltère ses habitans, lorsqu'on se
rappelait que trois années auparavant, le 3 juillet 1815,
le général Boyer avait pris une semblable initiative par
rapport à ces deux choses *. Mais, hélas ! pourquoi fautil que l'histoire qui prend note de tout, dise dès à présent,
que sous ce rapport, la longue administration du président ne répondit point à son commencement Dans la situation où il prenait les rênes du gouveri On remarquera que la loi du budget ne fut pas exécutée, quant a l'armée surtout : s'il
avait fallu la payer tous les mois, le gouvernement n'aurait pu mettre de l'ordre dans les
finances, avoir un excédant en caisse pour payer les fonctionnaires publics.
2 Par un Avis au public, le Général commmandant de l'arrondissement :
« Prenant eu considération et voyant avec peine le<; difficultés que les habitans de celle
ait les rênes du gouveri On remarquera que la loi du budget ne fut pas exécutée, quant a l'armée surtout : s'il
avait fallu la payer tous les mois, le gouvernement n'aurait pu mettre de l'ordre dans les
finances, avoir un excédant en caisse pour payer les fonctionnaires publics.
2 Par un Avis au public, le Général commmandant de l'arrondissement :
« Prenant eu considération et voyant avec peine le<; difficultés que les habitans de celle 568 ÉTCDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. nementde son pays, Boyer jugea qu'il était convenable
de faire une démarche auprès des autorités supérieures
delà Jamaïque, représentant la Grande-Bretagne dans le
voisinage d'Haïti, afin d'entretenir de bonnes relations
avec elles, par l'assurance qu'il leur donna, que le commerce de cette puissance continuerait, comme sous Pétion, à être considéré et protégé, étant celui d'une nation amie. En conséquence, le 16 avril, le brig de l'État le Philunthrope, commandé par Juste Lafond, partit du Portau-Prince et se rendit à Port-Royal. Le colonel Lerebours, aide de camp du président, accompagné du chef
de bataillon du génie Lechat fils, fut chargé de dépêches
adressées au duc de Manchester, gouverneur général, et
à Sir Home Popham, amiral de la station. Ces deux autorités accueillirent parfaitement les envoyés du Président
d'Haïti et la notification qu'il leur fit de son avènement.
Elles lui répondirent qu'elles allaient transmettre au
gouvernement britannique l'expression des sentimens
du nouveau chef de la République; et elles témoignèrent
elles-mêmes l'espoir que les sujets de la Grande-Bretagne
se conduiraient toujours, de manière à mériter la protection qui leur était promise comme par le passé 4. Le 2 mai, le Philanthrope rentra au Port-au-Prince
avec les envoyés haïtiens, qui se plurent à dire à chacun, ville éprouvent souvent pour avoir l'eau des fontaines publiques, et voulant aussi remédier
aux causes qui, depuis longtemps, altèrent la qualité de celle qu'on en reçoit, etc. » I Soit en entrant à Port-Royal, soit en sortant de ce port pour retourner à Haïti, Juste
Lafond lit une manœuvre dont l'habileté prouva sa capacité comme marin et lui valut les
complimens des officiers anglais. Le Philanthrope fut visité par eux, et ils adressèrent des
éloges a son brave commandant, pour la propreté et la belle tenue du navire, pour la discipline qui régnait parmi son équipage. Nos marins firent eux-mêmes respecter le pavillon
national, par leur attitude et la décence qu'ils montrèrent durant leur séjour a Port-Royal.
ond lit une manœuvre dont l'habileté prouva sa capacité comme marin et lui valut les
complimens des officiers anglais. Le Philanthrope fut visité par eux, et ils adressèrent des
éloges a son brave commandant, pour la propreté et la belle tenue du navire, pour la discipline qui régnait parmi son équipage. Nos marins firent eux-mêmes respecter le pavillon
national, par leur attitude et la décence qu'ils montrèrent durant leur séjour a Port-Royal. [1818J CHAPITRE VIII. 369 avec quelle courtoisie ils avaient été reçus à la Jamaïque; et le 5, le président adressa au sénat un message
pour lui faire part de ces particularités et des dépêches
qu'il avait reçues. En même temps que ce garde- côtes se rendait à
Port-Royal, une autre mission prenait la voie de terre pour
se rendre à Santo-Domingo, auprès du gouverneur pour
l'Espagne de la partie de l'Est d'Haïti. C'était le colonel
Ulysse, aide de camp du président, accompagné du capitaine Chéri Archer, des chasseurs à cheval de la garde,
qui était porteur de la dépêche par laquelle le Président
d'Haïti donnait l'assurance au gouverneur, de son intention d'observer les rapports préexistans de bon voisinage,
et que les naturels de cette partie de l'île pouvaient
continuer leur commerce avec la République , en toute
sécurité. Accueillis également avec égard et distinction,
les envoyés revinrent bientôt, porteurs d'une réponse
favorable. Ces deux missions furent dictées par une sage politique.
A l'extérieur , elle maintenait la République dans une
excellente position, à l'égard de la puissance qui faisait
tous ses efforts auprès des gouvernemens européens,
pour faire cesser la criminelle traite des noirs, et dont le
concours indirect avait contribué à préserver Haïti
d'une invasion de la France. A l'intérieur, cette politique
jalonnait pacifiquement la route que, quatreannées après,
notre armée devait parcourir pour aller planter le drapeau haïtien sur la Tour de la ville des Colombs. La mémoire du chef auguste dont on suivait alors la pensée si prévoyante, réclamait un acte national pour consacrer les services qu'il avait rendus à son pays. Le 16 avril, la première proposition que fit le président t. vin. 24 370 études sur l'histoip.ë d'haïti. Boyer à la Chambre des représentais fut dans ee but, et
elle vota la loi .< portant la reconnaissance nationale des
« services rendus à la patrie, parle feu Président d'Haïti,
« Alexandre Pktion. » Lorsqu'un peuple s'honore aux yeux de la postérité,
l'histoire se doit à elle-même de faire connaître ses actes.
Voici cette loi rendue le 27 avril : La Chambre des Représentant des communes, Considérant que la conscience nationale ne serait point satisfaite,
si, au milieu des regrets qui affligent tous les cœurs, le corps législatif ne s'empressait de consacrer de la manière la plus solennelle, la
reconnaissance du Peuple Haïtien, pour les services signalés que le
feu Président d'Haïti, Alexandre Pétion , a constamment rendus
à la patrie pendant sa glorieuse vie ; Considérant que ce vertueux Magistrat de la République, en
travaillant à l'œuvre de la régénération d'Haïti, avait fait le sacrifice de tout intérêt personnel pour ne s'occuper uniquement que du
bonheur public, sa seule ambition, et qu'en conséquence de ce désintéressement, sa fortune particulière ne peut offrir à sa famille
un sort heureux, qu'il est de la grandeur haïtienne de fixer ; Après les trois lectures, la Chambre, usant des droits que lui
donne la constitution, a arrêté ce qui suit :
en
travaillant à l'œuvre de la régénération d'Haïti, avait fait le sacrifice de tout intérêt personnel pour ne s'occuper uniquement que du
bonheur public, sa seule ambition, et qu'en conséquence de ce désintéressement, sa fortune particulière ne peut offrir à sa famille
un sort heureux, qu'il est de la grandeur haïtienne de fixer ; Après les trois lectures, la Chambre, usant des droits que lui
donne la constitution, a arrêté ce qui suit : 1 . Il sera érigé au pied de l'arbre de la Liberté, où le corps
d'ALEXANDRE Pétion est déposé, un mausolée pour éterniser la mémoire du Fondateur de la République d'Haïti, où seront tracées les
principales actions qui ont honoré sa vie. Le pouvoir exécutif est
chargé de l'adoption du plan qu'iljugera conforme au vœu de la Nation. 2. La forteresse, dans la capitale de la République, connue sous
le nom de Fort National, portera désormais celui de Fort Alexandre; et la place d'armes ou champ de Mars, s'appellera Place Pétion. 3. Pendant trois années, le 29 mars, Usera célébré dans toutes les
églises de la République, un service funèbre en commémoration du
défunt, auquel toutes les autorités assisteront en corps. Ce jour de [1818] CHAPITRE VIII. 571 deuil sera marqué par la fermeture des magasins ou boutiques, et
par la suspension des travaux dans les campagnes. 4. La Nation décerne, par l'organe de ses Représentans, une
pension viagère et annuelle à la citoyenne Cèlie Pètion (sous la tutelle de sa mère), d'une somme de quatre mille gourdes; et à ses
deux neveux, les citoyens Méroné et Antoine Pierroux, une semblable pension de quinze cents gourdes à chacun, payable par trimestre. 5. La présente loi sera envoyée au Sénat de la République pour
son acceptation. (Elle fut signée par Baronnet, président, Pierre André et Lefranc, secrétaires de la Chambre ; décrétée le 4 juin par le Sénat et
signée par Larose, président, et N. Viallet, secrétaire; et enfin promulguée le 6 juin par Boyer, avec le contre-seing de B. Inginac. secrétaire général.) *• La gratitude personnelle que le président Boyer devait à Pétion, rendait très-convenable l'initiative qu'il
prit pour proposer les mesures que dictait cette loi.
C'était encore à lui de les exécuter, pour répondre au
vœu de la Chambre des représentans et du Sénat, revêtu
de l'approbation du peuple. A regard du mausolée à ériger, après diverses combinaisons, divers projets., on avait adopté le plan d'un
tombeau en marbre sur la place Pétion, sur lequel on
eût posé une statue en bronze, pour représenter l'image
du grand Citoyen aux yeux et à l'admiration de la Nation
qu'il rendit heureuse par ses bienfaits et sa sagesse politique; des bas-reliefs auraient figuré les principales actions de sa vie. Boyer resta chargé de tout faire préparer à l'étranger;
il le promit. Mais, vingt-cinq années d'une administration paisible s'écoulèrent, après un nouveau projet conçu
en 1840 pour l'érection d'une chapelle, et le président
ût posé une statue en bronze, pour représenter l'image
du grand Citoyen aux yeux et à l'admiration de la Nation
qu'il rendit heureuse par ses bienfaits et sa sagesse politique; des bas-reliefs auraient figuré les principales actions de sa vie. Boyer resta chargé de tout faire préparer à l'étranger;
il le promit. Mais, vingt-cinq années d'une administration paisible s'écoulèrent, après un nouveau projet conçu
en 1840 pour l'érection d'une chapelle, et le président 372 études sur l'histoire d'haïti. n'a laissé que le modeste caveau où se trouve le cercueil qui renferme les restes du Fondateur de la République. La disposition de la loi, relative à la pension nationale
accordée à sa fille, ne fut pas non plus exécutée *. Un sentiment d'extrême délicatesse fut cause de l'inexécution de cette dernière. Mais a quoi attribuer l'inexécution de l'autre disposition? Certes, ce n'est pas le cœur de
Boyer qu'il faut accuser, mais son esprit d'économie poussant l'épargne à ses dernières limites 2. Cet esprit parut dans plusieurs autres lois qu'il proposa.
L'une d'elles établit la perception d'une gourde , comme
droit d'entrée dans la République, pour chaque bœuf,
vache, génisse et bouvart introduits par mer ou par terre.
Le fait est , qu'on n'en importait point par la première
voie ; mais que la loi avait pour but d'établir cette imposition sur les bestiaux venant de la partie de l'Est, qualifiée de Partie Espagnole. dans son 3e article. Une nouvelle loi fut rendue sur le timbre, qui abrogea
celle de 1817. Elle établit des amendes contre les contrevenans, lesquelles n'existaient pas dans l'autre, et régla
mieux la comptabilité relative à cet impôt. Par une autre sur le tribunal de cassation, quelques
changemens furent introduits dans la procédure à y 1 Le moment viendra, peut-être, où je dirai dans quelles circonstances je fus étonné de
savoir cela; que ce fut mol qui engageai et décidai le président Boyer a faire payer "a la
mère de Célie, la totalité de la somme qu'elle aurait dû recevoir annuellement, ppndant
plus de sept années, pour la pension de sa fille ; et que j'écrivis l'ordre qu'il signa a cet
effet et qui fut exécuté par le Secrétaire d'État Pilié. 2 II faut convenir que l'érection du mausolée, tel qu'il fut conçu, aurait produit un mauvais effet sur la place Pétion, si mal tenue sous tous les rapports et entourée de maisons
inégalement bâties ou en ruines. En y élevant ce monument national, il aurait fallu tout
mettre en harmonie, faire beaucoup d'autres dépenses. Boyer y aura réfléchi, sans nul
doute, et il aura renoncé à l'exécution de la loi. Il en a été de même pour la chapelle qui
devait être bâtie sur l'emplacement où naquit Pétion et qui lui avait appartenu comme
héritage de famille, dans laquelle on aurait déposé son cercueil et celui de Célie.
bâties ou en ruines. En y élevant ce monument national, il aurait fallu tout
mettre en harmonie, faire beaucoup d'autres dépenses. Boyer y aura réfléchi, sans nul
doute, et il aura renoncé à l'exécution de la loi. Il en a été de même pour la chapelle qui
devait être bâtie sur l'emplacement où naquit Pétion et qui lui avait appartenu comme
héritage de famille, dans laquelle on aurait déposé son cercueil et celui de Célie. [1818| CHAriTRE vin. 373 suivre, et une réduction fut opérée sur les émolumens
accordés à ses membres. En prêtant son serment, Boyer
avait dit « qu'il donnerait surtout l'exemple de Vècono-
« mie : » ce fut par ce haut tribunal qu'il commença ses
réformes. Elles portèrent aussi sur un autre objet qui les réclamait réellement : l'entretiendes grandes routes publiques.
La loi de 4 817 à ce sujet fut abrogée, parce qu'elle avait
occasionné de fortes dépenses sans obtenir de meilleures
réparations à ces voies de communication, et que les ouvriers agricoles n'avaient pas moins été détournés de
leurs travaux, volontairement, en se mettant au service
des entrepreneurs. Cependant, tout en économisant, le président songea
à une dépense que réclamait riiurnanité et qui était dans
les prévisions de la constitution. Il proposa au corps législatif une loi qui fut rendue, « portant établissement
« d'un hospice de charité et de bienfaisance dans le chef-
« lieu de chaque département de la République, pour re-
« cevoir les pauvres valides et les infirmes des deux sexes
« et de tout âge. » Tout fut réglé par cette loi, — admission, soins à donner, administration, etc. Un édifice
considérable fut mêmeconstruitsur l'anciennehabitation
Gressier, à 5 lieues du Port-au-Prince, dans un lieu salubre, pour être l'hospice du département de l'Ouest en
attendant l'érection de celui du Sud. Mais après son
achèvement à grands frais, le président ne donna plus
suite à ce dessein; aucun infirme n'y fut admis, et ces constructions finirent par tomber en ruines, après avoir servi
pendant quelques aimées au logement de la cavalerie. Dès à présent, il nous faut constater ce manque de
persévérance qui était un des traits distinctifs, un des 574 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. défauts du caractère de Boyer. Avec l'esprit le plus
prompt à concevoir un projet judicieux, le désir le plus
vif de le mettre à exécution, il lui arrivait souvent de ne
pas le poursuivre jusqu'au bout, comme s'il se rebutait
par le moindre obstacle qu'il rencontrait ensuite, ou qu'il
ne faisait qu'entrevoir.
ce manque de
persévérance qui était un des traits distinctifs, un des 574 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. défauts du caractère de Boyer. Avec l'esprit le plus
prompt à concevoir un projet judicieux, le désir le plus
vif de le mettre à exécution, il lui arrivait souvent de ne
pas le poursuivre jusqu'au bout, comme s'il se rebutait
par le moindre obstacle qu'il rencontrait ensuite, ou qu'il
ne faisait qu'entrevoir. Peut-être fut-ce à raison de cette observation qu'on
avait, faite sur son caractère, et de l'ardeur qu'on le voyait
mettre à vouloir opérer beaucoup de choses par luimême, que dans le mois qui suivit son avènement à la
présidence, Milscent, se faisant l'organe du public, osait,
dans son journal, l'engager à s'entourerd'une sorte deconseil-d'Etat, qu'il formerait en choisissant des fonctionnaires et des citoyens, « pour l'aider à gouverner la République1.» Ce journaliste espérait, sans doute que Boyer serait
porté à exécuter ce qui aurait été jugé utile, par lui et ce conseil ad-hoc Mais, quelque fût son motif, Milscent s'adressait au chef le moins disposé à croire qu'il avait besoin
d'être aidé dans le gouvernement de l'Etat, ni qu'il lui
fallût déférer aux avis d'autres hommes, à moins qu'ils
ne pénétrassent sa pensée intime. La forme même que
Milscent prit pour l'engagera cela, — la publicité, — était
la moins propre à faire agréer son idée. Sans nul doute.il ne convenait pas que le chef de l'Etat
parût être sous l'influence de qui que ce soit; car il y a
toujours un grand inconvénient, un danger même pour
la chose publique dans une telle situation. D'un autre
côté , le président Boyer était trop éclairé pour n'avoir
incessamment besoin de conseils pour gouverner son
.pays; il a prouvé par des faits et par des actes nombreux 1 Abeille haïtienne du 16 mai. [1818]. CHAPITRE VIII. 375 qu'il en désirait le bonheur et la prospérité, et il lui en a
procuré le plus qu'il a pu. Mais peut-être a-t-il poussé trop
loin la crainte qu'on le crût influencé, même par de simples avis qui lui auraient été donnés '. Dans cette session législative, la chambre des représentais déchargea le secrétaire d'Etat de toute responsabilité, par rapport aux comptes généraux des finances
pendant les années 1811 à 1817 inclusivement. Peu de
jours après, ce grand fonctionnaire publia un avis au
commerce, pour avertir les consignataires qu'il ne serait
plus reçu dans les douanes, des supplémens aux factures
originales et aux manifestes exigés d'eux, après ceux qui
auraient été d'abord présentés à cette administration pour
l'entrée des marchandises. Cetavis prouve qu'ils voulaient
continuer une pratique qui facilitait des fraudes dans la
vérification des marchandises. Le président avait fait une visite d'inspection dans les
lignes de Trianon. Accueilli avec enthousiasme par le
général Benjamin et ses subordonnés, il émit un ordre
du jour qui les signala tous comme ayantacquisdes droits
à la reconnaissance publique, par leur exactitude à remplir leurs services, tout en déclarant sa satisfaction du
zèle et du bon esprit de l'armée en général : une revue
de solde fut annoncée eu même temps, ce qui était propre
à satisfaire également l'armée.
d'inspection dans les
lignes de Trianon. Accueilli avec enthousiasme par le
général Benjamin et ses subordonnés, il émit un ordre
du jour qui les signala tous comme ayantacquisdes droits
à la reconnaissance publique, par leur exactitude à remplir leurs services, tout en déclarant sa satisfaction du
zèle et du bon esprit de l'armée en général : une revue
de solde fut annoncée eu même temps, ce qui était propre
à satisfaire également l'armée. 1 Voyez a ce sujet les Mémoires d'Inginac, page 35 et 33. Il n'est pas un seul fondions
naire public, parmi ceux qui approchaient le président Boyer, qui ne puisse attester ce
que j'en dis moi-même; et je rappelle ici que, sous son gouvernement, en 1840, je publiai
un écrit politique où, touten le défendant contre des imputations injustes, je dus protester de n'être pas son conseiller habituel , en affirmant « qu'a ma connaissance, le Président
« d'Haïti n'a aucun conseiller, qu'il n'est tous l'influence de qui que ce soit. » 576 études sur l'histoire d'haïti. En ce moment, ries députés, envoyés par Christophe,
arrivaient au Port-au-Prince. Ils étaient au nombre de
quatre, et porteurs d'une proclamation par laquelle il
invitait les généraux, les officiers de tous grades, les soldats et citoyens de la République, à se soumettre à son
autorité royale, en promettant l'oubli dupasse, le pardon
des injures, la conservation de chacun dans ses fonctions, etc., enfin, comme il avait fait en 1815 \ A cet
effet, il s'était rendu à Saint-Marc au commencement de
juin, et bien plus dans l'intention de profiter de toute
chance que lui auraient laissée des divisions dans la République, par suite de la mort de Pétion et de l'élection de
Royer; mais plusieurs soldats de son armée saisirent
eux-mêmes leur rapprochement de nos lignes pour
y passer en transfuges : c'était lui donner un avertissement utile à la conservation de sa couronne, et il y fit
attention 2. Quant à ses députés, arrivés le 1er juillet, jour où fut
chanté à l'église un grand service funèbre en mémoire
de Pétion, le président les reçut immédiatement après
cette cérémonie religieuse, au milieu des généraux, des
officiers de tous les corps, des fonctionnaires civils, des
sénateurs et des représentais qui en revenaient avec lui.
Il fit donner lecture de la proclamation royale , séance
tenante : une explosion d'indignation éclata aussitôt dans 1 Nous croyons nous rappeler que cette députation étîit composée du général Bottex, de
L. Dessalines, d'Edouard Michaud et d'un quatrième dont le nom nous échappe. La proclamation dont ils étaient porteurs avait été rendue a Sainl-Marc, le 9 juin : elle disait que
Pétion était le seul obstacle qui s'opposait a la réunion des Haïtiens, etc. 2 C'est en apprenant la prochaine arrivée de Christophe a Saint-Marc, que le général
Toussaint Brave, qui en avait le commandement, prit la résolution de s'empoisonner, parce
qu'il avait su que ce tyran le suspectait d'entretenir des relations avec le Port-au-Prince :
ce qui était faux.
été rendue a Sainl-Marc, le 9 juin : elle disait que
Pétion était le seul obstacle qui s'opposait a la réunion des Haïtiens, etc. 2 C'est en apprenant la prochaine arrivée de Christophe a Saint-Marc, que le général
Toussaint Brave, qui en avait le commandement, prit la résolution de s'empoisonner, parce
qu'il avait su que ce tyran le suspectait d'entretenir des relations avec le Port-au-Prince :
ce qui était faux. [4818] chapitre vin. 577 cette assemblée, et avec d'autant plus de force, qu'on venait de s'attrister sur la mort de Pétion, par la cérémonie
qui représentait le jour de ses obsèques. Parmi les assistons qui se montrèrent les plus indignés, et en même
temps les plus disposés à défendre la République, le général Gédéon, sénateur, se distingua : dans son enthousiasme, étant près de Boyer, il le prit à bras-le-corps
et le souleva, en disant aux députés de Christophe :
« Voilà notre chef, notre ami, celui que nous soutien-
< drons au péril dé notre vie ! Allez dire à votre roi ce que
« vous avez vu! Retirez-vous du territoire de laRépubli-
« que ! » Les cris de : Vive la République ! Vive îe Président d'Haïti ! sortis de toutes les bouches, firent aussi bien
comprendre aux envoyés que leur mission était terminée.
Boyer fut d'une éloquence chaleureuse, en présence de
cette manifestation patriotique , et il dit aux envoyés :
que ce n'était pas à un révolté qu'il appartenait d'offrir le
pardon et l'oubli du passé. Là même, une réponse fut formulée et signée par les assistans. On permit aux députés
dépasser la journée et la nuit suivante au Port au-Prince;
le lendemain ils repartirent pour Saint-Marc, d'où le Grand
Henry retourna tout penaud, à son palais de Sans Souci.
Quelques jours après, le brig le Philanthrope entrait
dans la rade de la capitale , ayant à son bord 171 Africains qu'il avait trouvés sur un navire de traite qu'il captura du côté des Cayes et qui se rendait à Cuba. On
éprouva une grande joie au Port-au-Prince , de cette
résolution ferme et intelligente du commandant Juste
Lafond, qui délivra ces malheureuses victimes d'un odieux
trafic. Néanmoins, en l'absence de toute loi locale sur la
matière, le président fit relaxer le navire négrier. II soumit au baptême religieux tous ces Africains dont il devint
un navire de traite qu'il captura du côté des Cayes et qui se rendait à Cuba. On
éprouva une grande joie au Port-au-Prince , de cette
résolution ferme et intelligente du commandant Juste
Lafond, qui délivra ces malheureuses victimes d'un odieux
trafic. Néanmoins, en l'absence de toute loi locale sur la
matière, le président fit relaxer le navire négrier. II soumit au baptême religieux tous ces Africains dont il devint 378 ÉTUDES SUR L EIlSTOIHE DIIAÏTI. l'unique parrain et fit incorporel' dans sa garde les plus
valides : les autres hommes, les femmes et les jeunes filles furent confiés aux principales familles de la ville pour
en prendre soin, et il y eut peu de mortalité parmi eux *.
Un autre Africain civilisé, marié à une Européenne, arriva aussi au Port-au-Prince, le 50 juin, parmi les passagers
d'un navire français sorti du Havre : il se nommait Félix
Darfour,et venait spontanément habiter la République.
Présenté au président par M. J. Ardouin, armateur du
navire, qui revenait lui-même dans son pays natal après
46 ans d'absence, Darfouren fut gracieusement accueilli.
Il n'avait pas les moyens de payer son passage et celui
de sa femme; néanmoins, l'armateur les avait reçus et
nourris à bord du navire durant une traversée de trois
mois. Le président ayant appris ces particularités, fit
indemniser M. J. Ardouin de ses dépenses, en le complimentant sur ses procédés généreux. Darfour n'avait non
plus aucun moyen d'existence à son arrivée ; mais sachant lire et écrire, il profita des bonnes dispositions du
président envers lui, pour obtenir l'autorisation de publier
un journal à l'imprimerie du gouvernement, la seule qui
existât alors au Port-au-Prince. Non-seulement le président ordonna que ce travail s'y fît gratuitement, mais
pour assister Darfour encore plus, il lui fit donner du
magasin de l'État le papier nécessaire à la publication
du journal qui paraissait tous les quinze jours, et il y prit
douze abonnemens pour une année qu'il paya de sa I La plupart de ces Africains des deux sexes eurent une excellente conduite dans leur
nouvelle patrie; ils se montrèrent reconnaissans des soins qu'on prit d'eux, devinrent industrieux et acquirent de petites propriétés par la suite. Voilà le résultat de la différence
entre la Liberté et l'Lsclavaye : à Cuba, ils n'eussent été que des infortunés courbés sous
la verge de fer des colons qui les auraient achelés ; a Haïti, ils devinrent des personnes
utiles a la société.
excellente conduite dans leur
nouvelle patrie; ils se montrèrent reconnaissans des soins qu'on prit d'eux, devinrent industrieux et acquirent de petites propriétés par la suite. Voilà le résultat de la différence
entre la Liberté et l'Lsclavaye : à Cuba, ils n'eussent été que des infortunés courbés sous
la verge de fer des colons qui les auraient achelés ; a Haïti, ils devinrent des personnes
utiles a la société. [4818] CHAPITRE VIII. 579 cassette, au-dessus du prix fixé. En peu de temps, Darfour était assez à l'aise; car d'autres fonctionnaires et des
particuliers s'y abonnèrent aussi ; et s'il n'eut pas un plus
grand nombre d'abonnés, c'est qu'il écrivait médiocrement et que l'esprit de son journal déplut au public *. • Le 14 août, en même temps que le Président d'Haïti
informait le sénat qu'il allait faire une tournée dans
l'arrondissement de Jacmel, il publia un nouvel ordre
du jour pour féliciter l'armée sur les frontières de sa
mâle attitude, les gardes nationales des campagnes, de
leur zèle, pendant que la présence de Christophe à SaintMarc faisait croire a une prochaine attaque. Ce même
acte contenait des dispositions relatives au renvoi du
service militaire, des vieux soldats qu'il était temps de
réformer, et des infirmes qui ne pouvaient plus continuer
ce service. Par suite de cette mesure, un mois après un
autre ordre du jour prescrivait un recrutement dans
toute la République, pour remplacer les congédiés et
compléter les cadres des corps de troupes, et une revue
de solde et d'inspection des armes. Presque en même
temps, un arrêté avait réorganisé la garde nationale. A Jacmel et dans tout son arrondissement, le président
reçut de tous les citoyens et des militaires l'accueil le plus
empressé et le plus cordial ; il fut fêté, la ville fut illu1 J'ai déjà publié ces faits dans un écrit poH'.iqujO, et je les affirme de nouveau, parce
que Darfour et sa femme furent reçus chez mon père ; que je connais ces faits mieux
que personne; que c'est moi qui faisais prendre le papier au magasin de l'État pour travailler ensuite au journal qu'il publiait. Son premier numéro parut le 5 août,e\.en octobre
suivant il insinuait des choses malveillantes contre le président Boyer, dans t'Èclaireur
haïtien. Wilscent lui en fit le reproche dans l'un des numéros de l'Abeille haïtienne, du
mois de novembre.
père ; que je connais ces faits mieux
que personne; que c'est moi qui faisais prendre le papier au magasin de l'État pour travailler ensuite au journal qu'il publiait. Son premier numéro parut le 5 août,e\.en octobre
suivant il insinuait des choses malveillantes contre le président Boyer, dans t'Èclaireur
haïtien. Wilscent lui en fit le reproche dans l'un des numéros de l'Abeille haïtienne, du
mois de novembre. 380 ETUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. minée en signe de la joie générale. Le 50 août, il était de
retour à la capitale. Quelques jours auparavant, à 5 heures de l'après-midi
du 25, la foudre tomba sur la salle d'artifice de la citadelle Henry; cette salle sauta, et l'explosion occasionna
des dégâts considérables dans ce monument de l'orgueil.
Une partie du trésor royal fut emportée, etles pièces d'or
et d'argent éparpillées dans le voisinage : le prince Noël,
frère de la reine et duc du Port-de-Paix, périt dans cet
événement avec quelques autres militaires1. En l'apprenant, Christophe se rendit à la citadelle avec sa maison
militaire pour veiller aux premiers travaux; il ordonna
que tout y fût réparé dans le plus bref délai ; et il enjoignit aux populations circonvoisines de rechercher partout les pièces d'or et d'argent, et de les lui rapporter
sous peine de mort. En peu de jours, des sommes considérables furent remises au trésor ; car aucun individu
n'aurait eu la tentation de s'approprier une seule de ces
pièces de monnaie. Déjà, dans le mois de juin, un arrêté du Président
d'Haïti avait déterminé les formalités à remplir par ceux
qui voulaient obtenir des concessions de terrains à cultiver, ou l'échange de leurs titres sur de nouvelles propriétés, parce que ces titres avaient été délivrés sous
Pétion, sans due connaissance de la quantité de terre
disponible sur chaque habitation rurale ; il en était
résulté une grande confusion et des litiges entre les
concessionnaires. Les arpenteurs, chargés de mesurer
les concessions, avaient empiré cet état de choses, par
leur négligence ou des opérations erronées ; un autre 1 On voit la tombe de ce prince dans la citadelle. M 81 8] CHAPITRE VIII. 381 arrêté fixa leurs obligations et des peines contre les
contrevenans. Une proclamation du président avait suivi ces deux
actes nécessaires; elle avait pour but d'honorer et encourager l'agriculture comme « l'art le plus noble et le plus
« révéré chez tous les peuples éclairés. C'est elle qui a
c civilisé le monde; elle est la source du commerce, de
« l'industrie et des arts, et le germe précieux qui, seul,
« peut nourrir et faire fructifier les semences de nos
« institutions politiques... Cultivons la terre... En repous-
« sant nos ennemis, le territoire est devenu notre pro-
« priété. Des armes et de la terre, voilà nos biens... »
plus noble et le plus
« révéré chez tous les peuples éclairés. C'est elle qui a
c civilisé le monde; elle est la source du commerce, de
« l'industrie et des arts, et le germe précieux qui, seul,
« peut nourrir et faire fructifier les semences de nos
« institutions politiques... Cultivons la terre... En repous-
« sant nos ennemis, le territoire est devenu notre pro-
« priété. Des armes et de la terre, voilà nos biens... » Ainsi, après les finances et l'armée, Boyer étendait sa
sollicitude sur la culture des champs, en la relevant aux
yeux du peuple comme une occupation utile. Il se préoccupa également d'un autre objet qui tient aux intérêts
généraux delà société, dans ses rapports avec la famille,
les mœurs, la propriété, les conventions et transactions
entre les hommes : de la rédaction du Code civil haïtien.
A cet effet, il forma une commission composée du général Bonnet, et des citoyens Théodat Trichet, Daumec,
Dugué, Granville, Pierre André, Colombel, Milscent et
Desruisseaux Chanlatte ; il la chargea du travail préparatoire qui, en élaborant ce code de lois, mettrait le
pouvoir exécutif en mesure de le proposer au corps législatif ». 1 A peine cette commission avait-elle commencé ses travaux, que Darfour disait, dans
son journal, « que si on n'y prenait garde, elle pourrait livrer les Haïtiens pieds et poings
« liés a la France. » — Voyez l'Abeille haïtienne du 1" décembre 1818. Cinq mois après
son arrivée dans le pays, cet homme essayait de semer la discorde entre les ciloyens ! Où
était-il, quand Bonnet signait l'acte d'indépendance, quand il fondait la République d'Haïti
avec Théodai Trichet, Daumec, Boyer, etc. ? Ce dernier eût dû dès lors supprimer le journal
de Darfour : c'était son devoir, et il en avait certainement le droit. 582 ÉTUDES SUR L HISTOIRE I) HAÏTI. Cette disposition était devenue une nécessité sociale,
dans la situation où se trouvait déjà la République. On
en avait senti le besoin sous le gouvernement de Dessalines, — en 4808. en organisant l'ordre judiciaire, — et
lorsqu'en 1816, Pétion autorisa les tribunaux à appliquer
le code Napoléon : déjà, en 1 812, Christophe avait donné
un code civil à son royaume. Parmi les membres de cette commission, on voit figurer Bonnet avec son titre de général. Bien qu'il ne fût pas
encore réactivé dans l'armée, il n'est personne qui ne le
qualifiât ainsi depuis son retour dans le pays, puisqu'on
effet il n'aurait pu perdre ce titre que par un jugement
légal. Pétion lui-même le lui donnait dans la conversation,
et plus d'une fois Bonnet fut consulté, assure-t-on, dans
les affaires de l'État. Depuis assez longtemps, il s'était
réconcilié avecBoyer; et l'on doit considérer, à l'honneur
des senlimens de ce dernier, qu'en le désignant comme
président de la commission, c'était un acheminement vers
sa réintégration dans son rang militaire. En effet, le
1er janvier 1819, il figura parmi les autres généraux réunis autour du Président d'Haïti.
net fut consulté, assure-t-on, dans
les affaires de l'État. Depuis assez longtemps, il s'était
réconcilié avecBoyer; et l'on doit considérer, à l'honneur
des senlimens de ce dernier, qu'en le désignant comme
président de la commission, c'était un acheminement vers
sa réintégration dans son rang militaire. En effet, le
1er janvier 1819, il figura parmi les autres généraux réunis autour du Président d'Haïti. Celui-ci, après sa tournée dans l'arrondissement de Jaemel, se décida à en faire une autre dans tout le département du Sud. Il convenait qu'il allât se présenter aux populations pour en connaître les besoins , et étudier sur
les lieux les moyens à prendre pour mettre fin à l'insurrection de la Grande-Anse, déjà frappée d'impuissauce,
ainsi que nous l'avons dit. Parti de la capitale le \ 5 octobre, le président se dirigea aux Cayes où il fut accueilli,
comme dans l'arrondissement d'Aquin, avec des témoignages de respect et une bienveillance empressée; il en
fut ainsi dans tout le département. Possédant lui-même [1818] chapitre vin. 385 l'art et le talent de se faire agréer, il en revint le 21 novembre, pénétré d'une entière satisfaction qu'il manifesta
dans un ordre du jour du 28. Il y dit : « L'accueil flatteur
« qui m'a été fait, les marques d'attachement et de con-
« fiance qui m'ont été prodiguées, ont excité ma reconcc naissance, et c'est avec plaisir que je la conserverai
« envers mes concitoyens... Le Président d'Haïti témoi-
« gne sa vive satisfaction au peuple et aux troupes des
« lieux par où il a passé... * » Le même ordre du jour prescrivit la solennisation de la
fête de l'indépendance nationale dans touteslescommunes,
de manière à lui donner la plus grande pompe; et, en ordonnant une revue de solde à l'armée pour ce jour-là, il
recommanda aux généraux et aux chefs de corps, de rappeler incessamment aux militaires sous leurs ordres ,
tout ce que leur devoir exigeait et ce que la patrie attendait encore d'eux : cet acte, enfin, appela l'attention de
tous les fonctionnaires publics sur la nécessité de promouvoir l'accroissement des cultures, pour le bien être des
cultivateurs producteurs et de la population en général. Par suite de cette tournée d'inspection et de celle qui
l'avait précédée, le président ayant visité les villes et les
moindres bourgades des deux départemens de la République, un arrêté fut publié pour établir un nouveau classement dans le commandement des places et postes militaires. Si le pouvoir exécutif ne négligeait pas les différentes 1 Étant aux Cayes, le président avait parlé aux généraux Borgella et Francisque de son
intention de leur confier des divisions de troupes qu'il mettrait en campagne l'année suivante, contre les insurgés de la Grande-Anse. Le 15 novembre, étant a Jérémie, il annonça
publiquement sa résolution a ce sujet. La flotte de la République y vint ajouter a l'éclat de
sa présence dans cette ville. Quand il passa au Petit-Trou, il avertit aussi le général Lys,
qu'il aurait une division de troupes sous ses ordres pour la campagne projetée. Dans le
premiers jours de décembre, il écrivit a ces trois généraux de se tenir prêts.
-Anse. Le 15 novembre, étant a Jérémie, il annonça
publiquement sa résolution a ce sujet. La flotte de la République y vint ajouter a l'éclat de
sa présence dans cette ville. Quand il passa au Petit-Trou, il avertit aussi le général Lys,
qu'il aurait une division de troupes sous ses ordres pour la campagne projetée. Dans le
premiers jours de décembre, il écrivit a ces trois généraux de se tenir prêts. 384 ETUDES SUR L HISTOIRE d'haÏTI. administrations, par ses instructions et sa surveillance
personnelle, il ne portait pas moins d'intérêt au commerce national. Le 1er décembre, la classedes marchands
en gros et en détail lui adressa une pétition où elle se
plaignait de la violation de la loi sur les patentes, par des
cosignataires étrangers établis au Port-au-Prince, qu'elle
désigna individuellement en citant des faits à l'appui,
imputables à chacun d'eux, prouvant par là que ces
étrangers vendaient en détail dans leurs magasins. Nonseulement le président accueillit favorablement cette
plainte, en y répondant par une lettre ; mais il fît publier
un avis à ce sujet par le secrétaire général ïnginac,
pour interdire cette pratique, et il donna des ordres pour
que les autorités chargées de la police veillassent à la
conservation des droits des nationaux. Deux autres avis du même grand fonctionnaire tendirent à faire cesser des exactions que des employés
commettaient dans les bureaux publics, en exigeant des
particuliers des rétributions non autorisées par la loi,
pour l'expédition des affaires, et à interdire l'exercice de la
médecine et de la vente des drogues, par des individus
non pourvus d'autorisation à cet effet.
i^Dans tous les actes que nous avons cités jusqu'ici, on
voit percer|l'esprit d'ordre et de régularité qui animait
Boyer. Aussi obtint-il successivement plus de ponctualité
de la part des fonctionnaires publics, dans l'accomplissement de leurs devoirs. Il parvint à ce résultai, surtout par
son caractère qui était plus exigeant que celui de Pétion.
Chacun éprouvait une certaine crainte d'être en butte
aux paroles sévères de celui qui avait dit aux chefs militaires, dans son ordre du jour du 14 avril : « Le Pré-
« sident d'Haïti sera aussi prompt à faire l'éloge de ceux [4818J CHAFITRE VIII. 385 « qui feront leur devoir, qu'il le sera à censurer ceux qui
« montreraient de la négligence. » Nous nous bornons pour le moment à ces seules remarques, car nous trouverons d'autres occasions d'en
faire de nouvelles. A la fin de novembre, un fait horrible eut lieu au
Port-au-Prince : un fils donna la mort à sa mère en
l'éventrant avec une fureur épouvantable, et voici dans
quelles circonstances.
[4818J CHAFITRE VIII. 385 « qui feront leur devoir, qu'il le sera à censurer ceux qui
« montreraient de la négligence. » Nous nous bornons pour le moment à ces seules remarques, car nous trouverons d'autres occasions d'en
faire de nouvelles. A la fin de novembre, un fait horrible eut lieu au
Port-au-Prince : un fils donna la mort à sa mère en
l'éventrant avec une fureur épouvantable, et voici dans
quelles circonstances. En 1817, Pélion avait témoigné le désir (nous croyons
que ce fut au célèbre Wilberforce) de voir venir à
Haïti , des professeurs anglais pour appliquer la
méthode lancastéiïenne à l'enseignement primaire
de la jeunesse, et deux ministres de la secte méthodiste de John Wesley étaient arrivés au Port-au-Prince,
avec autant de ferveur pour propager leur culte ,
que de zèle pour l'objet qui les y amenait. Ils avaient
promis de former de jeunes sujets à cette méthode d'enseignement mutuel; et ils établirent une école; mais
prêchant en même temps, ils endoctrinèrent au méthodisme plusieurs individus. Parmi ces derniers, il se
trouva un jeune homme d'une famille du Bel-Air, qui
embrassa ce culte avec une grande exaltation : en vain
sa mère, catholique, s'efforça de l'en détourner. Irrité
des reproches journaliers qu'elle lui faisait à ce sujet,
dans la nuit, il s'abandonna à une tentative exécrable;
et voyant qu'elle y résistait avec colère, il prit un
couteau qu'il plongea dans les entrailles qui l'avaient
porté, en le tournant dans tous les sens. Aux cris de la
malheureuse mère, on accourut et l'on arrêta son meurtrier qui fut livré au jugement du tribunal criminel.
Quoiqu'il fût encore jeune et qu'il y eût lieu peut-être de
T. vin. 25 386 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. croire qu'il avait agi sous l'empire d'une exaltation religieuse poussée jusqu'à la démence, le tribunal le condamna
à la peine de mort. Ses parens firent des démarches
auprès du président pour obtenir une commutation de
peine; mais il n'y consentit pas, et îe condamné fut
exécuté *. Le président n'aurait pu céder à un sentiment de commisération, sans irriter profondément l'indignation
populaire qui fut telle au moment de ce crime, qu'une
multitude immense se porta à i'écoîe tenue par les méthodistes anglais et l'assaillit à coups de pierres, voulant
même mettre à mort les deux professeurs. Ils furent protégés par la police et par les autorités; mais ils quittèrent
Haïti peu après. De cette époque date l'introduction dans le pays du
culte Wesleyen ; car il y resta d'autres adeptes, et plus
tard de nouveaux ministres y vinrent prêcher leur doctrine en établissant des écoles gratuites : le gouvernement
ne s'y opposa point, et la conduite morale de ces ministres, à l'enconîre de celle de bien des prêtres catholiques, contribua à l'extension du méthodisme. Tandis que des catholiques apostasiaient au Port-auPrince, les officiers et soldats des différons régimens,
chaque corps séparément, les propriétaires et cultivateurs de la plaine et des montagnes, même les pauvres
infirmes, se cotisèrent dans leurs classes, pour faire
chanter successivement, à l'église de cette ville, des
services funèbres en mémoire de Pétion. L'abbé Gaspard
prêtres catholiques, contribua à l'extension du méthodisme. Tandis que des catholiques apostasiaient au Port-auPrince, les officiers et soldats des différons régimens,
chaque corps séparément, les propriétaires et cultivateurs de la plaine et des montagnes, même les pauvres
infirmes, se cotisèrent dans leurs classes, pour faire
chanter successivement, à l'église de cette ville, des
services funèbres en mémoire de Pétion. L'abbé Gaspard i Ce malheureux ne fut pas la seule victime de l'apostasie : une sœur de David-Troy,
déjà d'une grande dévotion au culte catholique, devint folle pour avoir passé au méthodisme. A cette époque, des mesures de police furent prises pour interdire les réunions des
sectaires; mais elles ne firent que les fortifier dans leur foi nouvelle. J1818] CHAPITRE TUT. 587 répondit parfaitement à leurs intentions, et il mit encore
plus de pompe dans la cérémonie commandée par les
infirmes, qui témoignaient ainsi de leur gratitude enTers
l'homme qui fut leur généreux soutien pendant sa vie.
IlyaTait quelque chose d'édiiîant à Toir ces infortunés
réunis dans le temple du Seigneur, pour l'invoquer dans
leurs prières. A des jours fixes on les voyait pendant
longtemps se rassembler autour du tombeau dePétion,
récitant des prières, y jetant des fleurs. Un fait se passa quelque temps après, qui prouva à
quel point Pétion vivait, pour ainsi dire, dans tous les
cœurs. Un homme de la campagne vint solliciter, nous
ne nous rappelons quoi ; éconduit de la demeure du
président qui ne l'avait pas vu, il se relira en disant qu'il
allait porter plainte à Pétion. Rendu auprès de son tombeau, il se plaignit, en effets à haute voix, de ce qu'il
appelait une injustice. Informé de suite de eette particularité, de cette touchante confiance aux mânes de son
illustre prédécesseur, Boyer honora son pouvoir et son
propre cœur, en faisant appeler cet homme qu'il renvoya
très -satisfait. Bruno Blanchet, étant à la Seyba, sur une hatte près
de Saint-Jean, avait adressé au président, le 15 novembre, une lettre de félicitations sur sa nomination,
où il exprima son désir de visiter la République : il
voulait être rassuré à cet égard. Le 28, Boyer lui répondit, le remercia de ses complimens et lui dit que ses
concitoyens le reverraient sans doute avec autant de
satisfaction que le Président d'Haïti lui-même. Blanchet
vint alors au Port-au-Prince où il obtint du président
une commission de défenseur public qu'il sollicita, et il
fit insérer un avis sur les journaux pour annoncer qu'il 388 études sur l'histoire d'haïti. ne donnerait que des consultations, ne pouvant plaider
à cause de sa faible santé. Mais quelque temps après, il
retourna sur sa hatte, et de là il alla se fixer définitivement à Santo-Domingo, dans le cours de l'année 1821.
Dans le même mois de novembre, une ordonnance
du roi Henry Ier organisa l'instruction publique dans ses
États, sous la direction d'une chambre royale composée
de quinze membres. Il devait y avoir des écoles primaires, selon la méthode Iancastérienne, des collèges,
des académies et autres établissemens où l'enseignement
serait gratuit, le roi salariant les professeurs qui baseraient leur instruction sur de bons principes, — la religion, le respect pour les lois et l'amour du souverain.
Mais il n'y eut d'autres établissemens que quelques écoles
primaires dans les principales villes l.
direction d'une chambre royale composée
de quinze membres. Il devait y avoir des écoles primaires, selon la méthode Iancastérienne, des collèges,
des académies et autres établissemens où l'enseignement
serait gratuit, le roi salariant les professeurs qui baseraient leur instruction sur de bons principes, — la religion, le respect pour les lois et l'amour du souverain.
Mais il n'y eut d'autres établissemens que quelques écoles
primaires dans les principales villes l. 1 C'est cette ordonnance qui fil croire a l'étranger, que Christophe répandait l'instruction et les lumières dans son royaume, et que — « l'instruction porta ses fruits contre le
« despotisme, » en le renversant de son trône : Placide Justin le dit textuellement. Voila
omruentofi écrit l'histoire des pays qu'on ne connaît pas. CHAPITRE IX Proclamation de Boyer aux citoyens du Sud, annonçant la campagne contre les insurgés
de la Grande-Anse. — Plan de cette campagne conçue par Pétion. — Les généraux Borgella, Francisque et Lys sont nommés pour l'exécuter. — Mort du grand juge Sabourin.
— Ouverture de la session législative. — Instruction du président aux divers généraux
employés dans la Grande-Anse. — La campagne s'ouvre le 1" février : premières opérations des troupes. — Modification ordonnée au plan de la campagne : marche générale sur
le Grand-Boco de Goman, laquelle anéantit l'insurrection dès le 1" juillet. — Mort du
général Vaval, à Aquin : le général Borgella est nommé pour l'y remplacer. — Le général
Nicolas Louis remplace ce dernier dans la Grande-Anse. — Divers ordres du jour du
Président d'Haïti, a propos de l'insurrection. — Il nomme le juge Fresnel a la charge de
grand juge. — Diverses lois rendues dans la session législative. — Divers arrêtés du
Président d'Haïti. — Portraits de Henri Grégoire placés aux palais du Sénat et de la
présidence. — Boyer se rend dans le Sud où il est accueilli avec enthousiasme. — Proclamation qu'il publie pour annoncer la pacification de la Grande-Anse : mort présumable de Goman. — Le président retourne et est accueilli au Port-au-Prince. — Les
commerçans nationaux de cette ville lui présentent un mémoire avec des considérations
sur le commerce et l'agriculture. — Ce qu'il ordonne au grand juge. — Ses instructions
aux commandans d'arrondissement et a ceux de place. — Session législative et lois
rendues en 1820. — L'amiral anglais Sir Home Popham arrive au Port-au-Prince et
propose a Boyer de faire la paix avec Christophe. — Le président s'y refuse. — L'amiral
se rend au Cap d'où il écrit au président et lui envoie un projet de traité qui est encore
repoussé. — Piéflexions a ce sujet. — Prévarication de Cator, trésorier aux Cayes. —
Incendie au Port-au-Prince : actes de Boyer a cette occasion. — Règlement sur les conseils d'administration dans les corps de troupes. — Ouragan au Port-au-Prince. — Le
15 août, Christophe est frappé d'apoplexie dans l'église de Limonade.
d'où il écrit au président et lui envoie un projet de traité qui est encore
repoussé. — Piéflexions a ce sujet. — Prévarication de Cator, trésorier aux Cayes. —
Incendie au Port-au-Prince : actes de Boyer a cette occasion. — Règlement sur les conseils d'administration dans les corps de troupes. — Ouragan au Port-au-Prince. — Le
15 août, Christophe est frappé d'apoplexie dans l'église de Limonade. Le calme profond qui avait suivi la mort du Fondateur de la République, la soumission des chefs de
l'armée et de l'armée elle-même, et celle de tous les
citoyens au décret du sénat qui appela le général Boyer 390 ETUDES SUR L'HISTOIRE b'uAÏTI. à le remplacer ; l'accueil que celui-ci reçut dans toute
l'étendue de l'État; l'impuissance où se trouvait le cruel
tyran du Nord de renouveler ses attaques : tout prouvait
que l'œuvre de Pétion était consolidée à jamais. Il n'y
avait plus, désormais, qu'à en recueillir les doux fruits
au profit de la nation haïtienne. Mais, si la République était assurée de son avenir à
l'intérieur, elle ne pouvait se dissimuler que la question
extérieure de son indépendance politique restait encore
sans solution. Pour amener cette solution et conquérir
aussi l'avenir sous ce rapport , elle n'avait qu'à maintenir
son union ; car V union, cest la force, c'est le secret d'être
invincibles. Dans cette pensée, le chef qui la gouvernait, ouvrit
l'année 1819 par la célébration pompeuse de la fête de
l'indépendance nationale. Il y prononça le premier de ce
discours chaleureux et éloquens qu'il renouvela souvent
à pareil jour sur l'autel de la patrie, en prêtant le serment
consacré dès le Ier janvier 1804. Dans la circonstance
qui nous occupe, il eut à faire appel à la mémoire du
grand homme dont la cendre repose au pied de l'arbre de
la Liberté; et cette partie de son discours fit prêter avec
plus d'enthousiasme le serment national, par l'armée et
les citoyens qui l'entouraient *. i F. Darfour, arrivé dans le pays depuis six mois seulement, saisit l'occasion de cette
fête nationale pour présenter une adresse imprimée : « Aux citoyens vénérables chefs de
« la République d'Haïti, » afin de leur exposer des considérations générales sur la manière
dont, selon lui, il fallait gouverner la République pour former des citoyens dévoués 'a la
patrie, etc. Cet écrit, que nous avons sous les yeux, offre un résumé de l'histoire de Grèce
et de Rome, avec quelques citations relatives aux Chinois et aux Suisses. Darfour y faisait
le parallèle de l'Angleterre et de la France, en disant de celle-ci « qu'elle était semblable
« a un épileptique agité du mal caduc et tourmenté depuis 2$ ans par toutes les convul-
« sions révolutionnaires. » Il semblait lui-même vouloir se poser en Ré formateur de tout et
fu'il voyait dans le pays qui venait de l'adopter pour citoyen.
èce
et de Rome, avec quelques citations relatives aux Chinois et aux Suisses. Darfour y faisait
le parallèle de l'Angleterre et de la France, en disant de celle-ci « qu'elle était semblable
« a un épileptique agité du mal caduc et tourmenté depuis 2$ ans par toutes les convul-
« sions révolutionnaires. » Il semblait lui-même vouloir se poser en Ré formateur de tout et
fu'il voyait dans le pays qui venait de l'adopter pour citoyen. [1819] CHAPITRE IX. 391 Le 8 janvier, il fit paraître une proclamation adressée
au peuple du département du Sud, pour lui annoncer
que « l'heure avait sonné où l'insurrection de la Grande-
« Anse devait cesser, et que des forces suffisantes allaient.
« être déployées contre les rebelles. » Cet acte accorda
néanmoins une amnistie à tous ceux qui s'empresseraient
de recourir à la clémence du gouvernement, tandis que
ceux qui persisteraient dans leur désobéissance aux lois
de la République seraient traités avec rigueur. Non-seulement le président était à même de savoir
que Pétion se proposait d'ordonner une pareille campagne, après avoir recueilli tous les renseignemens
propres à le guider dans le plan qu'il en tracerait ; mais
dans sa tournée du Sud, Boyer s'en était convaincu par
les déclarations des officiers militaires et du général
Bazelais principalement. En recueillant lui-même des
renseignemens de vive voix sur les lieux, le plan de la
campagne devenait plus facile à établir. En sa qualité de chef de l'état- major général de l'armée,
commandant les arrondissemens de Jérémie et de Tiburon, le générai Bazelais étendrait sa haute surveillance
sur les opérations militaires et pourvoirait aux approvisionnemens et à la solde des troupes, que Ton expédierait de la capitale. Les généraux Borgella, Francisque
et Lys auraient chacun une division sous leurs ordres,
formée de deux régimens du Sud, pour agir sur les points
désignés par les instructions du Président d'Haïti. Ces
généraux allaient être indépendans les uns des autres ;
mais il leur serait recommandé de correspondre souvent
entre eux et avec le général Bazelais, afin de s'entr'aider
mutuellement, pour parvenir à la répression efficace des
insurgés. 592 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Ainsi, cette entreprise serait confiée à des chefs qui
avaient agi pendant longtemps contre l'insurrection et
qui connaissaient toutes ses pratiques et toutes les localités ; et trois d'entr'eux, Borgella, Francisque et Lys,
étaient sans emploi dans le Sud : le président ne pouvait
trouver une plus belle occasion d'utiliser leurs talens,
leur activité et leur connaissance des lieux. Tandis qu'ils
feraient traquer les insurgés, les généraux Marion et
Bruny Leblanc seraient à la tête des gardes nationaux
des arrondissemens des Cayes et de l'Anse-à-Veau, aux
limites de leurs commandemens respectifs, pour former
des cordons et des postes qui empêcheraient ces insurgés
de passer hors de la Grande-Anse, qui les refouleraient
incessamment vers les troupes agissantes : les gardes
nationaux des arrondissemens de Jérémie et de Tiburon,
sous les ordres des commandans de communes, opéreraient comme les autres.
des gardes nationaux
des arrondissemens des Cayes et de l'Anse-à-Veau, aux
limites de leurs commandemens respectifs, pour former
des cordons et des postes qui empêcheraient ces insurgés
de passer hors de la Grande-Anse, qui les refouleraient
incessamment vers les troupes agissantes : les gardes
nationaux des arrondissemens de Jérémie et de Tiburon,
sous les ordres des commandans de communes, opéreraient comme les autres. Tel fut le plan de cette campagne dont le succès devait ramener une parfaite tranquillité dans le département du Sud '. Pendant que le président faisait publier sa proclamation, le grand juge Sabourin se mourait à la capitale. Malade depuis quelque temps, il venait d'accompagner Boyer
aux Cayes pour y inspecter les tribunaux : le 10 janvier,
il termina son existence, comme Pélion, àl'âge de 48 ans2.
La magistrature perdit en lui un chef qui se recomman1 Au moment où elle allait s'ouvrir contre les insurgés, Grégor Mac-Grégor arriva aux
Cayes avec plusieurs navires de guerre et marchands, venant de Londres ; il allait attaquer Carthagène, encore au pouvoir des Espagnols. Boyer lui refusa les armes et les munitions qu'il lui demanda, de l'arsenal des Cayes; mais il lui permit d'en acheter du commerce de cette ville. Mac-Grégor échoua dans son entreprise et revint aux Cayes, d'où il
repartit ensuite. — Abeille haïtienne du 16 février 1819. 2 Environ deux mois après, R. Sulherland mourut aussi au Port-au-Prince : il avait paru
très-affligé de la mort de Pétion. [1819] CHAPITRE IX. 595 dait à l'estime publique, par ses talens, par son esprit
élevé et son patriotisme. Sabourin avait un caractère
conciliant et une politesse exquise dans ses rapports avec
le public : deux qualités convenables à la haute fonction
qu'il exerçait. Ses restes furent inhumés à l'église paroissiale , après des obsèques dignes de son rang et des
services qu'il avait rendus à l'État. Étant aux Cayes, Beyer avait convoqué la Chambre des
représentans au 10 janvier : quelques jouis après, la session législative fut ouverte. En rendant compte de l'heureuse situation de la République, résultat de l'union de
ses citoyens et de leur confiance dans son gouvernement,
le Président d'Haïti annonça aux représentans des communes, que l'expérience indiquait diverses réformes à opérer dans plusieurs branches du service public, notamment dans f ordre judiciaire où il fallait porter de l 'économie ; que l'État ne devait plus rien à qui que ce soit ;
qu'il regrettait de ne pouvoir dégrever l'agriculture des
charges qui pesaient sur ses produits, parce que beaucoup d'édifices publics étaient à réparer ou à reconstruire, et
que l'entreprise qu'il allait diriger contre les insurgés de la
Grande.Anse exigeaitencore desdépenses extraordinaires. Le 13 janvier, le président adressa ses instructions
aux généraux Bazelais, Borgella, Francisque, Lys, Marion et Bruny Leblanc, pour l'entrée en campagne dans
ces arrondissemens : les six régimens d'infanterie du
Sud eurent en même temps l'ordre de s'y rendre. A
la fin de ce mois, chacun était au poste qui lui fut désigné, et les généraux reçurent avec leurs instructions,
une petite carte des quartiers en insurrection pour les
guider dans leurs opérations.
le président adressa ses instructions
aux généraux Bazelais, Borgella, Francisque, Lys, Marion et Bruny Leblanc, pour l'entrée en campagne dans
ces arrondissemens : les six régimens d'infanterie du
Sud eurent en même temps l'ordre de s'y rendre. A
la fin de ce mois, chacun était au poste qui lui fut désigné, et les généraux reçurent avec leurs instructions,
une petite carte des quartiers en insurrection pour les
guider dans leurs opérations. 394 ÉTCDES SUR L'iIlSTOir.E D HAÏTI. Le général Lys, rendu à Jérémie, eut sous ses ordres
les 18e et 19e régimens ; le territoire marqué en jaune
sur la carte était celui où il devait opérer, — sa gauche
appuyée sur le général Francisque, depuis la rivière de
la Voldrogue, — et sa droite, sur le général Borgella, à
fllet-à-Pierre-Joseph près de l'Anse-d'Eynaud. Le général Francisque avait sous ses ordres les 15e et
'16e régimens, opérant depuis la rivière de la Voldrogue
jusqu'aux montagnes de la Hotte et du Macaya, élevées
de 1200 toises au-dessus du niveau de la mer : ce territoire était compris dans la partie de la carte lavée en bleu . Le général Borgella commandait aux 13e et 17e régimens et opérait depuis filet -à-Pierre-Joseph, dans la
partie des ïrois et de Tiburon, pour atteindre aussi la
Hotte et le Macaya : ce territoire était marqué en rouge. Au moyen de ces indications sur la carte, chacun savait où il devait agir pour concourir à traquer les insurgés
établis dans ces hautes montagnes, et chacun avait le
choix du lieu le plus propre à fixer son quartier-général;
car de là devaient partir incessamment des colonnes mobiles, des détachemens de 25 à 50 hommes, pour rechercher les insurgés dans leurs retraites les plus cachées, de
manière à les surprendre, à les harceler, les capturer
s'il se pouvait, ou abattre ceux qui ne voudraient pas se
rendre prisonniers. Il était recommandé aux généraux
d'exiger des troupes, de la persévérance et de l'opiniâtreté dans ces battues, les colonnes se croisant partout.
Au quartier-général seraient une ambulance pour les
malades parmi les troupes et un dépôt demunitions etde
salaisons diverses pour le rationnement de chaque division, les militaires devant se nourrir avec les vivres du
pays plantés en abondance par les insurgés. [1819] CHAPITRE IX. 59» Les instructions du président enjoignirent aux généraux de tenir un journal de leurs opérations, et de lui
en envoyer un extrait tous les quinze jours, avec leurs
observations s'il y avait lieu. Elles disaient : < Les in-
« surgés sont sans forces et sans moyens; l'insurrection
« est détruite aux trois-quarts : cependant, il en reste un
« noyau à détruire quel'on ne peut considérer comme des
« ennemis à combattre, mais bien comme des marrons
« qu'il faut traquer... La volonté générale est que la
« Grande-Anse soit rendue à la tranquillité; il faut que
« cela soit. Donnons à nos observateurs jaloux cette
« nouvelle et forte preuve de notre pouvoir national, et
« notre pays acquerra un nouveau degré de force et de
« considération... * »
trois-quarts : cependant, il en reste un
« noyau à détruire quel'on ne peut considérer comme des
« ennemis à combattre, mais bien comme des marrons
« qu'il faut traquer... La volonté générale est que la
« Grande-Anse soit rendue à la tranquillité; il faut que
« cela soit. Donnons à nos observateurs jaloux cette
« nouvelle et forte preuve de notre pouvoir national, et
« notre pays acquerra un nouveau degré de force et de
« considération... * » Boyer y ajouta d'ailleurs des paroles flatteuses pour ses
compagnons d'armes, qu'il appela à concourir avec lui
à pacifier ce beau quartier de la République, trop longtemps dévasté par la slupide ignorance et la barbarie du
chef de cette révolte. Le quartier-général de Lys fut d'abord fixé sur l'ancienne habitation Gélin, dans le haut de la Grande-Rivière de Jérémie; celui de Borgella, sur l'habitation
Pontonnier, à quelques lieues des ïrois ; celui de Francisque, sur l'habitation Charamel, dans le haut du canton
de la Voldrogue. Leurs opérations commencèrent sur
tous les points le 4er février, d'après l'ordre du président.
On rencontra peu d'insurgés dans la partie basse des
montagnes, car ils s'étaient établis sur les plus hautes 1 J'ai sous les yeux les instructions tractes au général Lys, conformes a celles données
aux autres généraux : elles sont de l'écriture d'Inginac, ainsi qu'il l'a dit dans ses Mémoires de 1845, p. 3S et 36; mais il ne s'ensuit pas que ce fut lui qui conçut le plan de 1»
ompagne et l'établit, comme il semble le faire entendre dans ce passage. 506 études suu l'histoire d'iuÏti. parties; ils furent chassés à coup de fusil ; et dans le
cours du Bras-Droit de la Grande-Rivière, ils résistèrent
un instant à quelques compagnies de la division Borgella. Les rebelles s'enfuirent dans les étages supérieurs
des montagnes; on les y poursuivit. Ils avaient imaginé un moyen intelligent, on peut le
dire, de dérober leurs cazes et leurs plantations de vivres,
aux recherches des troupes qui seraient envoyées contre
eux : c'était de ne pas tracer, de ne pas laisser apercevoir un seul sentier y conduisant ; et pour cela, ils marchaient dans le cours des rivières et des nombreuses
sources qui y affluent de toutes parts, tant ce quartier est
bien arrosé. Mais en ne voyant ni sentiers, ni traces de
pas d'hommes, les colonnes mobiles se doutèrent bientôt
de cette ruse, et elles suivaient les cours d'eau qui se présentaient sur leur marche ; elles avaient d'ailleurs à leurtête d'anciens insurgés qui s'étaient rendus et qui les
guidaient la plupart : on parvenait ainsi aux plantations
immenses qui fournissaient la nourriture aux rebelles.
Bien que les troupes dussent se nourrir aussi avec les vivres qu'ils avaient plantés, elles avaient ordre de détruire,
de ravager ces plantations, d'incendier les cazes, afin
que les rebelles ne pussent plus en tirer parti : ce qu'elles
exécutaient avec rapidité. Elles furent employées durant un mois entier à ces
opérations dans la partie basse des montagnes, à les
parcourir en tous sens : il en résulta quelques soumissions parmi les insurgés, qui furent traités avec bonté et
relégués dans les bourgs du littoral pour y être surveillés.
Mais le plus grand nombre d'entre eux s'étant réfugiés
dans les hauteurs, les colonnes mobiles allaient avoir
trop d'espace à parcourir pour les y atteindre, en par-
furent employées durant un mois entier à ces
opérations dans la partie basse des montagnes, à les
parcourir en tous sens : il en résulta quelques soumissions parmi les insurgés, qui furent traités avec bonté et
relégués dans les bourgs du littoral pour y être surveillés.
Mais le plus grand nombre d'entre eux s'étant réfugiés
dans les hauteurs, les colonnes mobiles allaient avoir
trop d'espace à parcourir pour les y atteindre, en par- [1819] CHAPITRE IX. 597 tant du quartier-général respectif des trois généraux
agissans : ces marches et contre-marches pour s'approvisionner de salaisons auraient fatigué les militaires, sans
utilité pour la répression de l'insurrection. Le général Borgella conçut alors l'idée de proposer
au Président d'Haïti, une modification au plan de la campagne , en ordonnant à lui et ses deux collègues de se
porter avec leurs troupes, moins des postes laissés dans le
bas du terrain, sur les hautes montagnes avoisinant la
Hotte, le Macaya et les Mamelles, pour y* pourchasser les
insurgés, et Goman surtout qui avait son principal établissement, un gros village qu'il appelait le Grand-Doco,
à environ 15 lieues de Jérémie , et qui était entouré de
plantations immenses de vivres '. 11 communiqua son
idée aux généraux Bazelais , Lys et Francisque , afin
qu'ils concourussent avec lui à faire cette proposition au
chef de l'État : ce qu'ils agréèrent. Ils proposèrent cette
mesure vers le 1er mars. Le président y ayant consenti, le 26 du même mois
il leur ordonna de se mettre en mouvement, après s'être
de nouveau concertés entre eux, sous la présidence du général Bazelais 2. A cette fin, ce dernier convoqua les autres généraux dans une réunion au fort Marfranc, et delà,
sur sa propriété de l'ancienne habitation Breteuil : elle
eut lieu dans la première quinzaine d'avril, et ils décidèrent de se mettre en marche aux premiers jours de mai, 1 Borgella avait une connaissance particulière des lieux, pour y avoir agi contre Goman
en 1802, alors qu'il commandait aux Abricots. En entrant en campagne, il avait fait une
marche à pied avec sa division pour étudier le terrain où elle devait remplir sa lâche. C'est
après avoir parcouru les montagnes de l'Anse-d'Eynaud et des Irois qu'il eut cette idée.
ils décidèrent de se mettre en marche aux premiers jours de mai, 1 Borgella avait une connaissance particulière des lieux, pour y avoir agi contre Goman
en 1802, alors qu'il commandait aux Abricots. En entrant en campagne, il avait fait une
marche à pied avec sa division pour étudier le terrain où elle devait remplir sa lâche. C'est
après avoir parcouru les montagnes de l'Anse-d'Eynaud et des Irois qu'il eut cette idée. 2 J'ai également enlre les mains la lettre de Boyer à Lys, du 2G mars, par laquelle il
modifia le plan de campagne, tout en maintenant les autres parties de ses premières
instructions. 398 études sur l'histoire d'haïti. pour avoir le temps de faire rationner leurs troupes en
salaisons, sel et eau-de-vie, toutes choses nécessaires
pour se porter dans les hautes montagnes. D'après le changement adopté pour la campagne, le
général Francisque porta son quartier-général sur l'habitation Castillon, voisine du Grand-Doco de Goman ; le
général Lys passa par la rivière du Bras-Gauche de la
Grande-Rivière, pour opérer la jonction de sa division
avec celle du général Borgella qui, lui, passa par la rivière du Bras-Droit, pour parvenir aux Sources-Chaudes,
au bas des Mamelles, où cette jonction se fît1. De là, les
deux généraux et leurs troupes gravirent ces montagnes
escarpées, pour aboutir au Grand-Doco où l'on arriva
vers le 6 juin. Généraux, officiers et soldats marchaient
à pied dans les rivières, les sources, sur les crêtes des
montagnes; et dans cette marche, on trouvait à chaque
instant desaccidens de terrain très-variés, plus ou moins
dangereux à franchir; mais aussi, la vue de la riche végétation de ces lieux compensait tout cela. Sur la route parcourue, des colonnes mobiles se déta -
chaient à droite et à gauche pour traquer les insurgés,
détruire leurs plantations et rejoindre ensuite les divisions
en marche. C'est dans ces circonstances que l'une d'elles,
de la 48e, commandée par le brave capitaine Welsh, i La division Borgella passa quinze jours sur l'habitation Bourdon, pour y détruire les
vivres plantés par les insurgés. Ce général eut alors le désir d'aller au sommet des Mamelles,
et s'y rendit avec deux compagnies de grenadiers. Parvenu sur ces énormes rochers qu'on
voit de loin, il fit battre une diane par les tambours et tirer un feu de joie pour épouvanter
les insurgés du voisinage. On jouit de la plus belle vue, de ce point élevé et pittoresque:
la Presqu'île du Môle, l'île de Cuba, la Navaze, etc., se montraient a nos yeux charmés de
ce spectacle magnifique. Étant au Grand-Doco, les généraux Borgella et I,ys allèrent au
Bois-Pin-Brûlé, sur la chaîne de la Hotte, d'où l'on découvre la mer au nord et au sud de
la péninsule méridionale d'Haïti. Francisque ne pouvait, comme eux, marcher a pied dans
oes montagnes, parce qu'il boîtait d'une jambe par une ancienne blessure. [1819] CHAPITRE IX. 399 faillit prendre Goman entouré de ses femmes. Son Excellence le comte de Jérémie fut contraint de se sauver en
toute hâte» et laissa sur place ses papiers, ses effets
parmi lesquels était un gilet galonné, et le drapeau du
2e bataillon de la 19e demi-brigade qu'il avait en 1807,
en commençant sa rébellion. Tout fut envoyé au Président d'Haïti.
[1819] CHAPITRE IX. 399 faillit prendre Goman entouré de ses femmes. Son Excellence le comte de Jérémie fut contraint de se sauver en
toute hâte» et laissa sur place ses papiers, ses effets
parmi lesquels était un gilet galonné, et le drapeau du
2e bataillon de la 19e demi-brigade qu'il avait en 1807,
en commençant sa rébellion. Tout fut envoyé au Président d'Haïti. Les six régimens du Sud passèrent un mois au GrandDoco, pour y détruire les plantes jusqu'à leurs racines,
comme on faisait dans tous les lieux ; même les vivres
qui ne servaient pas à leur nourriture étaient réunis en
tas et brûlés. De ce village, dont les maisons furent
ensuite incendiées, les colonnes mobiles partaient dans
toutes les directions afin de traquer les insurgés. Ceux-ci,
éperdus, fatigués de fuir incessamment, se rendaient
aux autorités de Jérémie et des bourgs, aux postes établis dans les bas : la clémence du gouvernement les faisait
accueillir partout. Il n'y eut que Goman et ses principaux
officiers qui persistèrent encore quelques mois à se tenir
cachés dans les bois; car à la fin de juin, l'insurrection
était vaincue. La mort du général Vaval, survenue dans ce mois,
décida le président à nommer le général Borgella pour le
remplacer dans le commandement de l'arrondissement
d'Aquin ; et il envoya le général Nicolas Louis pour
relever Borgella dans la Grande-Anse. Nicolas arriva au
moment où les généraux quittaient le Grand-Doco pour
se réunir de nouveau, à Jérémie, le Ier juillet, afin de se
concerter sur les opérations qu'il y aurait désormais à
faire pour l'entière pacification de la Grande-Anse. Si les troupes employées contre les insurgés éprouvèrent les fatigues inséparables d'une telle campagne, 400 études sur l'histoire d'haïti. elles reçurent aussi de nobles encouragemens de la part
du chef de l'État. Au moment où il ordonnait qu'elles se
portassent sur les plus hautes montagnes de ce quartier,
il publia, le 6 avril, un ordre du jour par lequel il adressa
les plus grands éloges aux généraux, aux officiers et
soldats, en leur disant de persévérer dans cette entreprisé
qui devait rendre la tranquillité à leurs concitoyens ; et
il ordonna en même temps d'user de bonté envers les
rebelles qui venaient se soumettre. Alors, il envoya plusieurs de ses aides de camp auprès des généraux pour
leur exprimer sa satisfaction de vive voix *. Quelques jours après, un nouvel ordre du jour prescrivit une revue pour payer un mois de solde aux troupes.
Un autre encore du 20 août, après la marche générale
sur le Grand-Doco de Goman, adressa de nouveaux
éloges à ces infatigables militaires, en leur disant qu'ils
avaient bien mérité de la patrie. « Les insurgés, pressés
«• de toutes parts, se sont soumis en si grand nombre,
« que le Président d'Haïti est fondé à croire qu'il aura
« sous peu à annoncer définitivement la capture ou la
« soumission de Goman et de deux autres principaux
< rebelles, marrons dans les bois. Tout annonce le retour
« de la prospérité dans les beaux quartiers de cette partie
* du Sud. » Une revue de solde fut ordonnée en même
temps.
patrie. « Les insurgés, pressés
«• de toutes parts, se sont soumis en si grand nombre,
« que le Président d'Haïti est fondé à croire qu'il aura
« sous peu à annoncer définitivement la capture ou la
« soumission de Goman et de deux autres principaux
< rebelles, marrons dans les bois. Tout annonce le retour
« de la prospérité dans les beaux quartiers de cette partie
* du Sud. » Une revue de solde fut ordonnée en même
temps. La situation du trésor public n'eût-elle pas permis
ces rares payemens aux troupes, que leur constance à 1 Le chef d'escadron Vicsama, ensuite le colonel Carrié, le capitaine Grellier, etc.,
vinrent remplir ces missions, en apportant aux généraux des caisses d'un vin de choix et
d'autres approvisionnemens que leur envoyait Boyer personnellement: ces attentions leur
furent agréables. Carrié et Grellier firent, a pied, la marche sur le Grand-Doco avec Borgella et Lys, afin de pouvoir bien rendre compte au président de la situation des choses
dans cette campagne. [1819] CHAPITRE IX. 401 poursuivre cette campagne n'aurait pas failli, que leur
dévouement à leurs devoirs envers la patrie n'aurait pas
été moins grand. Non, on ne saurait jamais faire assez
de louanges du patriotisme que montrèrent en tout
temps les braves soldats de la République d'Haïti ! Maintenant, passons aux travaux des législateurs du
pays. Tandis que le Président d'Haïti publiait des arrêtés
pour affranchir les bois de construction des droits à
l'importation pendant l'année afin de faciliter la réparation des édifices publics et particuliers; pour remplacer
Sabourin par le respectable citoyen Fresnel, juge au tribunal de cassation ' ; pour créer une commission de
l'instruction publique, — la Chambre des représentais et
le Sénat rendaient la loi relative aux animaux épaves
dont le produit de la vente était versé au trésor public ;
celle sur les patentes pour l'année courante ; celle sur
l'établissement des droits curiaux et les attributions des
marguilliers * ; celle sur l'établissement des postes aux
lettres : toutes devaient produire des ressources financières. Il en fut de même de la loi sur les douanes. Celte dernière, en augmentant un peu l'évaluation des
prix moyens des marchandises étrangères, élevait de 10
à 12 pour cent les droits d'importation, excepté sur celles
de la Grande-Bretagne qui, au lieu de payer 5 pour cent, 1 Ce choix fut généralement approuvé, car Fresnel était justement estimé pour ses qualités personnelles. Sous Dessalines, il était commissaire impérial près le tribunal civil du
Port-au-Prince. Il devint membre de l'Assemblécconstituante de 1306 et ensuite sénateur,
de la série des neuf années. % Celte loi était la conséquence nécessaire de la création des conseils de notables, qui
ne sont que les municipalités des communes ; auparavant, les droits curiaux étaient fort
mal régis et perçus encore plus mal : désormais ils allaient former un revenu assez im_ portant. t. vin. 20 402 études sur l'histoire d'haïti. durent payer dorénavant 7 pour cent. Ces marchandises
anglaises, importées par navires haïtiens, ne devaient
payer que 5 pour cent, et celles de toutes autres nations
par les mêmes navires, 9 pour cent. Ainsi, la faveur faite
par Pétion aux produits de la Grande-Bretagne était
maintenue ; mais le fisc prélevait 2 pour cent de plus
que par Je passé, et le pavillon national recevait la protection et les avantages qui lui étaient dus.
payer dorénavant 7 pour cent. Ces marchandises
anglaises, importées par navires haïtiens, ne devaient
payer que 5 pour cent, et celles de toutes autres nations
par les mêmes navires, 9 pour cent. Ainsi, la faveur faite
par Pétion aux produits de la Grande-Bretagne était
maintenue ; mais le fisc prélevait 2 pour cent de plus
que par Je passé, et le pavillon national recevait la protection et les avantages qui lui étaient dus. A l'exportation, les principaux produits du pays restaient assujétis aux mêmes droits qu'en 1817, d'autres
éprouvèrent une réduction. Une autre loi de cette session
réduisit aussi l'impôt territorial sur le sucre et le sirop,
en les affranchissant des droits d'exportation pendant
une année, afin d'en encourager la sortie, parce que le
commerce diminuait ses exportations à cause plutôt de la
fabrication défectueuse de ces deux denrées *.Les droits
de consignation, de cubage et de jaugeage furent supprimés. Aumoyende ce remaniement du tarifa l'importation, et
des dispositions de la loi qui assuraient plus d'ordre et de
régularité dans la perception des droits, le trésor public
vit augmenter ses revenus. Aussi l'année 1819 donna
4,852,940 gourdes de recettes et 1,660,101 gourdes de
dépenses, d'où la balance en sa faveur de 172,839 gourdes.
Nous regrettons de ne pouvoir donner ici les chiffres de
1818, qui ont échappé à toutes nos recherches; il eût été 1 11 est certain que la mauvaise fabrication du sucre du pays, outre les frais de production, contribua a empêcher l'exportation de ce produit, de même que la préparation du
café, mal soignée, est cause de son faible prix a l'étranger, en comparaison du café d'autres
provenances. Dans cette année, on exporta 22,500,000 livres de café; 873,000 livres de
sucre ; 213,000 livres de coton ; 283,000 livres de cacao ; 3 millions de livres de campèche, etc., le tout en chiffres ronds. — En 1818, l'exportation du café avait été de
-20,300,000 livres ; 1,900,000 livres de sucre ; 384,000 livres de colon ; 326,000 livres de
cacao ; 6,800,000 livres de campêche, etc. JÎ819J CHAPITRE IX. 403 convenable de les comparer à ceux-là. Nous savons seulement que la solde de l'armée n'eut pas lieu, tous les
mois, selon que le prescrivait le budget volé en 181 7 : ce
qui permit de payer exactement tous les fonctionnaires
publics. La plupart des lois rendues dans la session de 1817,
avons-nous déjà dit, avaient été l'objet de la critique du
général Boyer parlant au général Borgella. Dans la session de 4818, il avait fait abroger, avec raison, lajloî sur
l'entretien des grandes routes publiques, et il fit aussi
réduireles émolumens des magistrats composant le tribunal de cassation. La loi sur les attributions respectives du Secrétaire
d'État, du Grand Juge et du Secrétaire général devint,
en 1819, l'objet d'uneattention spéciale de sa part; car elle
n'avait pas obtenu non plus son assentiment. Boyer
était trop porté, il faut le dire, à vouloir tout concentrer
en ses mains, pour laisser en celles du Secrétaire d'État
et du Grand Juge, toutes les attributions que leur conférait la loi de 1817 ; et quant au Secrétaire général, il est
vrai qu'il n'en avait pas réellement d'après celte loi, qu'il
n'était que chargé du travail personnel du Président
d'Haïti, au terme de l'art. 167 de la constitution.
Boyer
était trop porté, il faut le dire, à vouloir tout concentrer
en ses mains, pour laisser en celles du Secrétaire d'État
et du Grand Juge, toutes les attributions que leur conférait la loi de 1817 ; et quant au Secrétaire général, il est
vrai qu'il n'en avait pas réellement d'après celte loi, qu'il
n'était que chargé du travail personnel du Président
d'Haïti, au terme de l'art. 167 de la constitution. Avec ses idées préconçues, le présidentproposa au corps
législatif une nouvelle loi qui fut rendue, sur les attributions de ces grands fonctionnaires. Elle mérite un examen de notre part, pour avoir partagé la longévité de la
constitution de 1816. Celle de 1 81 7, en divisant les attributions que la loi du
1o novembre 1808 avait données à un seul Secrétaire
d'État, laissa à ce dernier ce qui concernait les finances 40i ETUDES SUtt L'HISTOIRE DI1AÏT1. et le commerce, pour donner au Grand Juge ce qui avait
rapport à la justice, à V instruction 'publique, aux cultes, et
à cette partie de ïintérieur concernant les prisons et la
police générale des villes et bourgs, et au Secrétaire généra], ou plutôt au Président d'Haïti, les attributions relatives à la guerre, à la marine, aux travaux publics, à
l'agriculture, et aux affaires extérieures qui lui étaient
spécialement dévolues par la constitution ; car le Secrétaire général ne pouvait signer aucun acte. On le voit, dans ce système de 1817, le Président
d'Haïti exerçait déjà, sous le nom du Secrétaire général,
diverses attributions importantes dans l'administration
générale du pays ; et le Secrétaire d'État et le Grand Juge
travaillaient avec lui pour ce qui concernait leurs attributions. La loi, de même que la constitution, ne disaient pas
que ces ministres dussent jamais se réunir en conseil sous
la présidence du chef de l'État: ce n'était qu'en cas de
vacance du pouvoir exécutif que, suivant l'art. 147 de la
constitution, le ou les Secrétaires d'État devaient exercer
en conseil l'autorité executive, jusqu'à l'élection d'un
nouveau Président d'Haïti. Mais, par analogie, la loi aurait pu organiser le conseil de ces grands fonctionnaires. Par la nouvelle loi de 4 819, le Grand Juge n'eut plus
que l'administration et la surveillance de Vordre judiciaire, la correspondance avec les doyens des tribunaux
et les commissaires du gouvernement , pour faciliter
la réduction des lois et actes. Le Secrétaire d'État eut encore les attributions relatives aux finances qu'il n'était pas possible de lui retirer. Il
ne fut plus chargé « de préparer la formation du budget
« général des recettes et dépenses de la République, pour [1819] CHAPITRE IX. 405 « être présenté à la Chambre des représentais, ni de
« mettre à la disposition des administrateurs les sommes
« décrétées par le Sénat. » Mais, « il ordonnançait en
« dépense toutes les sommes qui devraient sortir du tré-
« sor public, n'importe pour quelque branche de service
i que ce pût être. » Ce qui revenait à dire, qu'il n'y aurait plus de budget,
mais seulement une reddition de comptes généraux,
chaque année, tant en recettes qu'en dépenses *.
présenté à la Chambre des représentais, ni de
« mettre à la disposition des administrateurs les sommes
« décrétées par le Sénat. » Mais, « il ordonnançait en
« dépense toutes les sommes qui devraient sortir du tré-
« sor public, n'importe pour quelque branche de service
i que ce pût être. » Ce qui revenait à dire, qu'il n'y aurait plus de budget,
mais seulement une reddition de comptes généraux,
chaque année, tant en recettes qu'en dépenses *. Selon la loi, le Secrétaire général travaillait avec le
Président d'Haïti sur les objets dont il était chargé. Mais
il fut dit de plus que : « Le Secrétaire général est sous
« les ordres directs du Président d'Haïti ; il n'a la signaif ture d'aucune pièce; il veille à l'impression des lois et
« actes du gouvernement, à leur envoi aux autorités
« publiques, aux imprimeries de l'État, à la correspon-
« dance du Président d'Haïti, etc. » 1 II y avait certainement bien des considérations qui militaient en faveur du vote d'un
budget de receltes et de dépenses, chaque année, pour la République. Mais, indépendamment du mauvais effet qu'avait produit celui de 1817 pour l'année suivante, et qui porta sans
doute a y renoncer pour l'avenir, les revenus du pays sont si éventuels, que le budget aurait
pu présenter presque toujours un inconvénient. Par exemple, une mauvaise récolte de café,
principal produit, venant a diminuer de plusieurs millions de livres l'exportation de celte
denrée, réduisait aussi d'une somme considérable la percepiion du droit d'exportation et
de l'impôt territorial. Entre autres années, voici des chiffres a ce sujet : En 1823,on en exporta 33,600,000 livres;— en 1824, 4-1,300/00; — en 182G,
33,200,000; — en 1827, 49,700,000; — en 1833, 48,400,000; — en 1837, 31,000,000. Ces chiffres prouvent la difficulté d'asseoir un budget de recettes, partant de dépenses.
Et puis, l'importation des marchandises étrangères varie excessivement aussi d'une année
a l'autre ; et cependant, c'est dans les douanes qu'aboutissent les plus grands revenus de
l'État, caria perception des autres impôts est encore plus éventuelle. Dans le pays, on ne
peut recourir aux emprunts pour combler un déficit : aussi, après les arrangemens pris avec
la France, il fallut créer le papier-monnaie a cause de l'insuffisance des revenus. Un budget est convenable, surtout par rapport aux dépenses, pour limiter l'administration, afln de ne pas surcharger le peuple d'impôt?. Mais ce n'est pas en cela qu'on peut
rien reprocher au président Boyer : au contraire, il amis peut-cire trop d'économie dans
l'administration de l'État. Ce sujd mérite un développement auquel nous nous livrerons
plus laid. 106 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'ïIAÏTI. Ainsi, le président cumulait réellement les attributions
relatives aux affaires extérieures, à V intérieur, à la guerre,
à la marine, au commerce, aux travaux publics, aux cultes
et à l'instruction publique. Les deux autres grands fonctionnaires travaillant aussi avec lui, séparément, il est
clair qu'ils n'exécutaient que ses ordres. Et quoique, dans
l'exercice de son pouvoir, Boyer les réunissait fort souvent pour délibérer avec lui sur bien des mesures à
prendre, la loi ne lui en faisait pas une obligation, non
plus que la constitution.
ures, à V intérieur, à la guerre,
à la marine, au commerce, aux travaux publics, aux cultes
et à l'instruction publique. Les deux autres grands fonctionnaires travaillant aussi avec lui, séparément, il est
clair qu'ils n'exécutaient que ses ordres. Et quoique, dans
l'exercice de son pouvoir, Boyer les réunissait fort souvent pour délibérer avec lui sur bien des mesures à
prendre, la loi ne lui en faisait pas une obligation, non
plus que la constitution. Cette concentration d'attributions diverses n'effraya
pas Boyer qui aimait le travail; mais, malheureusement,
il entrait par là dans une foule de détails de l'administration de la République : ce qui lui faisait perdre un temps
précieux qu'il eût peut-être mieux employé aux conceptions de choses utiles. Cette manière de procéder était
sans doute convenable dans les premiers momens, pour
donner l'impulsion aux hommes chargés des diverses
branches du service ; mais après, surtout quand toute
l'île d'Haïti fut réunie sous les mêmes lois, il eût convenu
aussi que des Secrétaires d'État eussent des attributions
réelles pour administrer, tandis que le Président d'Haïti
gouvernerait, et que la loi régnerait. La constitution de 1810 ne s'opposait point à une
telle organisation, sous la direction du chef de l'Etat;
car elle admettait la nomination d'autant de Secrétaires
d'État qu'il faudrait pour l'administration. En divisant
le travail, cette organisation aurait pu permettre d'appeler plus de capacités à concourir au gouvernement
et à l'administration du pays, de donner aux départemens une satisfaction d'amour-propre de s'y voir représenter en quelque sorte par des citoyens sortis de leur [1819J CHAPITRE IX. 107 sein : considération qu'il est utile de ne pas méconnaître,
à raison des jalousies, des luttes antérieures entre les
diverses parties du pays. Peut-être aurons-nous d'autres occasions de revenir
sur ces remarques : en attendant, disons que tout en
restreignant les attributions du Secrétaire d'État et du
Grand Juge, le président n'oublia poiutde diminuer aussi
leurs traitemens et ceux du Secrétaire général. Au lieu
de 6,000 gourdes, le Secrétaire d'État n'en reçut plus que
4,000 par an ; au lieu de 4,000 gourdes, le Grand Juge
et le Secrétaire général ne durent en recevoir que ô,000
par an. Par une autre loi, celle de 1812 sur l'hôtel des monnaies fut amendée, en réduisant également les appointemens du directeur, de 2,000 gourdes à 1,200, et ceux
des membres de la commission de surveillance, de 1 ,200
gourdes à 600, annuellement. Et cet hôtel ne tarda pas
à chômer, et par conséquent ces fonctionnaires à n'être
plus payés, à raison de la situation prospère du trésor
qui permettait de se passer de fabrication *. Mais comme
on n'avait pas émis assez de monnaie à l'effigie du
Président d'Haïti, pour retirer de la circulation celle à
serpent, cette dernière continua d'être dans le commerce 2.
de surveillance, de 1 ,200
gourdes à 600, annuellement. Et cet hôtel ne tarda pas
à chômer, et par conséquent ces fonctionnaires à n'être
plus payés, à raison de la situation prospère du trésor
qui permettait de se passer de fabrication *. Mais comme
on n'avait pas émis assez de monnaie à l'effigie du
Président d'Haïti, pour retirer de la circulation celle à
serpent, cette dernière continua d'être dans le commerce 2. Après la loi annuelle sur les patentes, une autre fut
publiée concernant « les animaux qui ravagent les
« champs cultivés et ceux que l'on fait voyager dans l'in-
« térieur du pays. » Cette dernière avait pour but de 1 Dès la publication de cette loi, le directeur Piny prit congé de l'hôtel des monnaies et
se retira aux Cayes. Depuis longtemps il savait qu'il n'agréait pas au président. 2 II y avait alors en circulation cette monnaie à serpent, des pièces a l'effigie de Pétion
et d'autres à celle de Uoycr, et toute la monnaie nationale était presque au pair avec celle
d'Espagne : on en donnait 17 gourdes pour un doublon en or, mais le trésor payait les services publics sans établir aucune différence. 408 études sur l'histoire d'iiaïti. protéger les cultures, en établissant des amendes contre
les propriétaires de ces animaux ; et elle obligeait les
autres à se munir de permis ou passeports des commandans de communes, délivrés sur papier timbré : ce qui
devait accroître les revenus publics. Enfin, la dernière loi rendue dans cette session porta
une notable modification à l'organisation judiciaire, en
supprimant les tribunaux de première instance et ceux
d'appel, pour les remplacer par des tribunaux civils, ayant
pour attributions, de juger toutes les affaires qui ne seraient pas de la compétence des tribunaux de paix, et
sans autre recours que la voie en cassation. Cependant,
ces tribunaux civils devinrent tribunaux d'appel à l'égard
des causes jugées par les tribunaux de paix, dans les cas
prévus par la loi ; et ils se transformaient aussi en tribunaux correctionnels ou criminels, selon la nature des
délits, et en tribunaux de commerce ou d'amirauté, pour
les affaires commerciales ou les causes maritimes. Du
reste, sous bien des rapports, les dispositions de la loi
organique de 1808 furent reproduites, peut-être avec
une rédaction plus claire. Cette nouvelle loi organique porta également ses réformes sur les émolumens des magistrats. Ils furent
considérablement réduits, d'après le programme posé
dans le discours du Président d'Haïti à l'ouverture de la
session : « qu'il était juste de porter dans l'organisation
« judiciaire la même économie qui se faisait remarquer
« dans les autres portions de l'administration publique. » Il est vrai que la loi remplaçait cinq tribunaux de
première instance et deux d'appel par six tribunaux civils. Mais aussi, en cumulant tant d'attributions dans
ces derniers, si le président eût considéré qu'en tout pays
é
dans le discours du Président d'Haïti à l'ouverture de la
session : « qu'il était juste de porter dans l'organisation
« judiciaire la même économie qui se faisait remarquer
« dans les autres portions de l'administration publique. » Il est vrai que la loi remplaçait cinq tribunaux de
première instance et deux d'appel par six tribunaux civils. Mais aussi, en cumulant tant d'attributions dans
ces derniers, si le président eût considéré qu'en tout pays [1819] chapitre ix. 400 bien organisé ou qui aspire à l'être, la magistrature
forme une autorité essentielle dans l'État, que la constitution la qualifiait, de pouvoir judiciaire, peut-être auraitil reconnu qu'elle ne devait pas être assimilée aux autres
administrations. Mais, que disons-nous? Ce fut probablement à cause
même de cette position constitutionnelle, que Boyer, différant beaucoup en cela de Péîion, voulut la réduire à ce
rôle inférieur; et à ce sujet, il sera quelquefois l'objet de
notre critique dans sa longue administration : i! avait l'esprit trop éclairé, pour ne pas encourir les reproches qu'il
s'est attirés par rapport aux magistrats. En réduisant leurs émoîumens au niveau des appointemens des autres fonctionnaires dépendans du pouvoir
exécutif, révocables à volonté, ayant des charges plus ou
moins lucratives (quoi que fasse ou veuille la loi), n'étaitce pas les exposer à une corruption fatale à la justice, à
ce premier besoin de tout peuple, de toute société d'hommes marchant vers la civilisation? Le magistrat qui la
distribue ne saurait être trop à l'abri des nécessités qui
assiègent l'homme dans la vie sociale ; il fout qu'il soit
aussi indépendant sous ce rapport , pour rester intègre,
qu'il l'est quand il ne se dirige que d'après la loi et sa
conscience : considération importante qui à seule motivé
r inamovibilité de sa charge '. Bien que le président ait eu le concours de la chambre i Par la loi de 1817, le doyen du tribunal de cassation recevait annuellement 1,600
sourdes, et les juges 1,400. En 1818 et 1819, ils furent portés, le doyen a 1,000 gourdes,
les juges a 850. — En 1817, les doyens des tribunaux d'appel recevaient 1,400 gourdes, et
les juges 1,200 ; les juges de première instance, 1,000 gourdes. En 1819, le doyen du
tribunal civil de la capitale fut porté h 850 gourdes, les juges a 750, et les autres a proportion, selon l'importance des villes. Et des administrateurs de finances, des directeurs de
douanes recevaient 1 ,000 gourdes d'appojiitemens fixes, outre des rétributions sur 1rs navires de commerce, selon leur lonnape !
, et
les juges 1,200 ; les juges de première instance, 1,000 gourdes. En 1819, le doyen du
tribunal civil de la capitale fut porté h 850 gourdes, les juges a 750, et les autres a proportion, selon l'importance des villes. Et des administrateurs de finances, des directeurs de
douanes recevaient 1 ,000 gourdes d'appojiitemens fixes, outre des rétributions sur 1rs navires de commerce, selon leur lonnape ! MO ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. et du sénat dans celte réforme, nous l'attribuons à sa
seule initiative, parce qu'il est évident que, par tous les
actes législatifs cités jusqu'ici, son pouvoir prédominait
déjà sur celui de ces deux corps, tant par son caractère
qu'à cause du mauvais effet qu'avait produit la loi sur le
budget, et parce qu'il exerçait le pouvoir dirigeant dans la
République. Cette loi sur l'organisation judiciaire a été, dans le
temps, l'objet d'une grande controverse, par rapport à
la suppression des deux degrés de juridiction qui existaient depuis celle du 24 août 1808. En parlant de celleci dans notre 7e volume, page 198, nous avons dit qu'en
Ses établissant dans chaque département, — la première
instance et l'appel, — « c'était un progrès sur les idées
« que l'on avait en faisant la constitution de 1806 : »
un progrès en ce sens, que cette manière de procéder valait mieux que celle qui était prescrite dans cette constitution comme dans la loi organique de 1805, et qui consistait à se pourvoir efaappel d'un tribunal civil de département à celui d'un autre département; et nous avons
encore fait remarquer que, pour être d'accord avec la
constitution, la loi de -i 808 autorisait encore un second
appel, tant au civil qu'au criminel, au tribunal d'appel du
département voisin : ce qui tendait à prolonger les procès
« au détriment des parties et à celui de la justice. » Eh bien ! la constitution de 1816, qui institua le tribunal de cassation, reproduisit textuellement les dispositions de celle de 1806, dans son article 185 au paragraphe de la justice civile, en disant : « Le tribunal civil
« prononce en dernier ressort, dans les cas déterminés
« par la loi, sur les appels des jugemens, soit des juges de
» paix, soit des arbitres, soit des tribunaux d'un autre dé- [1819] CHAPITRE IX. 41 i « parlement. * Et elle disposa ainsi, alors que la loi de 1808
avait établi un autre système d'appel. C'était maintenir
un état de choses vicieux, par rapport aux intérêts réels
des parties, presque toujours en opposition avec ceux des
avocats ou défenseurs publics, intéressés, eux, à éterniser les procès. Il est même probable que les rédacteurs
de la révision de 1816 n'auront pas fait attention à cette
reproduction de dispositions, quand ils créaient le tribunal de cassation. Quoi qu'il en soit, en supprimant les tribunaux de première instance et d'appel, pour n'établir que des tribunaux civils jugeant en dernier ressort, le législateur de
1819 semble avoir voulu rentrer dans la lettre de la constitution de 1816 existante. Mais alors, pour être conséquent, il aurait dû réserver l'appel qu'elle établissait, et
c'est ce qui fournit matière à la controverse dont s'agit.
Il ne le fit pas, probablement dans l'espoir de voir administrer la justice plus promptement, moins dispendieusement pour les parties » .
el, pour n'établir que des tribunaux civils jugeant en dernier ressort, le législateur de
1819 semble avoir voulu rentrer dans la lettre de la constitution de 1816 existante. Mais alors, pour être conséquent, il aurait dû réserver l'appel qu'elle établissait, et
c'est ce qui fournit matière à la controverse dont s'agit.
Il ne le fit pas, probablement dans l'espoir de voir administrer la justice plus promptement, moins dispendieusement pour les parties » . Par suite de la loi sur les douanes, un arrêté du Président d'Haïti régla le mode de procéder à la vérification
des marchandises importées ; et un autre régla aussi la
marche des courriers de la poste aux lettres, en vertu i En 1836, j'eus occasion de causer, a Paris, de notre organisation judiciaire avec un
jurisconsulte qui prenait intérêt a Haïti et qui était informé de la controverse que cette
organisation avait suscitée. Il approuva l'établissement de nos tribunaux civils,. sans appel,
avec recours seulement en cassation, en me disant: « qu'Haïti ne devait pas se guider ab-
« solument sur l'organisation judiciaire de la France, pays industrieux, riche et éclairé,
« où l'on peut trouver beaucoup, de capacités pour composer les tribunaux de première
« instance, les cours d'appel et celle de cassation; que n'ayant pas tous ces avantages,
« Haïti devait se borner à avoir des tribunaux civils bien composés, autant que possible,
« ainsi que son tribunal de cassation, alin d'éviter les longs procès qui sont même dispen-
« dieux cri France, l'entêtement des parties ne tenant pas toujours compte île leurs vrais
« intérêts. » 412 ÉTUDES SUR L'tïISTOIRE d'haÏT). de la loi y relative. Mais cet utile établissement ne put
jamais prendre racine durant l'administration de Boyer,
qui ne voulait pas faire les dépenses qu'il nécessitait, ni le
laisser exploiter par une entreprise particulière. En attendant qu'une loi parût sur l'instruction publique, la commission nommée pour en exercer la surveillance publia un règlement pour le lycée national du Portau-Prince, qui donnait déjà des résultats satisfaisans,
sous la direction de D. Laprée assisté de plusieurs professeurs *. Le 16 décembre, les élèves subirent un examen
public, en présence du Président d'Haïti, des magistrats
et fonctionnaires de l'État, des familles de ces enfans.
Ce fut un jour de fête pour ces derniers et pour tous les
assista ds, par l'espoir que donnait cet examen, des progrès successifs de l'instruction dans le pays : les jeunes
lauréats furent couronnés au bruit des applaudissemens et au son de la musique militaire de la garde du
gouvernement. Dans la même année, J. Gran ville avait fondé au
Port-au-Prince une excellente école pour les jeunes garçons, où il admettait des pensionnaires et des externes :
il possédait à un haut degré le talent de l'enseignement,
étant d'ailleurs fort instruit. Ses sœurs, Mesdames
Charpentier et Méresse, Mesdames Courtois, DurandRouanez, etc., dirigeaient aussi de bons établissemens
où l'instruction et l'éducation des jeunes filles étaient
soignées avec une sollicitude digne d'éloges.
une excellente école pour les jeunes garçons, où il admettait des pensionnaires et des externes :
il possédait à un haut degré le talent de l'enseignement,
étant d'ailleurs fort instruit. Ses sœurs, Mesdames
Charpentier et Méresse, Mesdames Courtois, DurandRouanez, etc., dirigeaient aussi de bons établissemens
où l'instruction et l'éducation des jeunes filles étaient
soignées avec une sollicitude digne d'éloges. Peu de jours après l'examen du lycée national, un avis
du secrétaire générai ïnginac informait le public, que le
président allait faire venir, à ses frais, un portrait en pied 1 Celte commission, a celle époque, etail présidée par ïnginac: ses autres membres
étaient Frémont, Colombel, Granville, Rouanez ei Desrivières Chanlatte. |l8iy] chapitre ix. 415 du vénérable Evêque Henri Grégoire, pour en faire
hommage au Sénat de la République et orner la salle de
ses séances. Cet avis invitait les citoyens à concourir à
une souscription, afin d'avoir une copie de ce portrait
et de l'offrir au Président d'Haïti, pour le placer dans la
salle principale de son palais : ce qui eut lieu. C'est ainsi qu'Haïti possède l'image du philanthrope
dont elle vénère la mémoire à si juste titre; car Grégoire
fut toujours constant dans ses sentimens d'amour bienveillant pour la race noire tout entière et pour les
Haïtiens ' . Il ne tarda pas, si déjà il ne l'avait fait, à entrer avec
Boyer dans une correspondance intéressante à tous
égards, surtout par rapport à la religion catholique dont
il désirait la prospérité en Haïti, en donnant des conseils
au président à ce sujet. A la même époque, Lafayette,
Laîné de Villevêque, Morénas, etc., lui adressèrent des
lettres où ils exprimaient toutes leurs sympathies pour
les Haïtiens et les hommes de la même race s. La religion catholique, à laquelle Grégoire s'intéressait 1 Le portrait de William Wilberforce aurait dû figurer à eôlé de celui de Grégoire, eu
attendant que le temps arrive où Haïti érigera des statues a ces deux hommes, qui sont a
ses yeux la plus digne personnification de la philanthropie dans les deux pays qui s'intéressent le plus a la race noire. 2 Le 1" juillet, le général Jacques Boyé adressa une lettre a Boyer, datée de SaintPétersbourg. Il lui fit savoir qu'ayant été fait prisonnier par les Russes, en 1812, il avait
fixé sa résidence en Russie. Il se rappela au souvenir du président, en lui offrant ses services, soit pour des publications sur les journaux qui pussent détruire les fâcheuses impressions produites en Europe par celles que Christophe faisait faire dans les journaux
anglais contre la République, soit pour entamer des négociations avec le gouvernement de
Russie, s'il le jugeait convenable aux intérêts d'Haïti. C'est par suite de la correspondance
suivie entre J. Boyé et le président, que le premier vint a Haïti a la fin de 1822.
rant ses services, soit pour des publications sur les journaux qui pussent détruire les fâcheuses impressions produites en Europe par celles que Christophe faisait faire dans les journaux
anglais contre la République, soit pour entamer des négociations avec le gouvernement de
Russie, s'il le jugeait convenable aux intérêts d'Haïti. C'est par suite de la correspondance
suivie entre J. Boyé et le président, que le premier vint a Haïti a la fin de 1822. Dans cette année 1819, Pierre Pradères avait fait un voyage en France sur son navire
chargé de denrées d'Haïti. Par intérêt pour la République, il se rendit à Paris afin d'y voir
de grands personnages et de leur parler de la justice qu'il y aurait de la part de la France,
a reconnaître l'indépendance du pays auquel il avait accordé tout son dévouement. 414 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. si naturellement, était loin d'être dans la situation qu'il
désirait pour elle, et nous en avons souvent dit la cause.
A la capitale de la République même, sous les yeux du
gouvernement, une sorte de schisme religieux existait
depuis plusieurs années entre les paroissiens, et voici à
quelle occasion. L'abbé Gaspard, curé de la paroisse, possédait sans
doute l'une des plus belles vertus du chrétien, — la
charité, — qu'il exerçait avec générosité envers tous et
surtout les pauvres, avant que les droits curiaux eussent
été confiés à la surveillance du conseil de notables établi
en 1817; car il en percevait tous les revenus. Mais cet
ecclésiastique ne se faisait nul scrupule de s'abandonner
à certaines passions incompatibles avec la sainteté de son
ministère. Il en était résulté que presque toutes les
familles honnêtes ne pouvaient remplir leurs devoirs
catholiques, et que parmi elles il y en eut qui s'adressèrent
à l'abbé Marion,curé de Léogane. Ce prêtre français était
âgé et d'une conduite convenable à son état : ces personnes ne pouvant se transporter à Léogane , il venait
de temps en temps au Port-au-Prince pour exercer son
ministère à leur égard. îl trouvait chez Toulmé, secrétaire
rédacteur du sénat, un oratoire qui, insensiblement,
avait fini par devenir une chapelle, par le zèle pieux des
personnes qui s'y rendaient. C'était, de sa part, empiéter
sur la juridiction spirituelle du curé du Port-au-Prince.
Celui-ci réclama contre son confrère qui passa outre; et
bientôt, la querelle prit entre eux toutes les proportions
d'une question de nationalité : c'était le Français opposé
à l'Espagnol. L'autorité ne se prononçant pas encore,
parce qu'il lui répugnait de froisser les sentimens religieux des familles qui préféraient l'abbé Marion ; celles-ci-
part, empiéter
sur la juridiction spirituelle du curé du Port-au-Prince.
Celui-ci réclama contre son confrère qui passa outre; et
bientôt, la querelle prit entre eux toutes les proportions
d'une question de nationalité : c'était le Français opposé
à l'Espagnol. L'autorité ne se prononçant pas encore,
parce qu'il lui répugnait de froisser les sentimens religieux des familles qui préféraient l'abbé Marion ; celles-ci- [1819] CHAPITRE IX. 415 abandonnèrent tout à fait l'église paroissiale pour n'aller
qu'à la chapelle. Les autres paroissiens, qui laissaient à
l'abbé Gaspard la responsabilité de ses actes devant Dieu,
devinrent ses partisans, à cause de la violation de sa juridiction : de îà sortirent les sobriquets de Marionnettes et
de Gasparites, appliqués aux uns et aux autres selon
qu'ils allaient à la chapelle ou à l'église, et les chansons
populaires vinrent encore y ajouter. A la fin, le dissentiment devint querelle entre toutes les bonnes âmes de la
capitale ; les familles furent profondément divisées entre
elles. Alors Pétion fit défendre à l'abbé Mai-ion de quitter
sa paroisse pour venir officier à la capitale ; car les
hommes , en général , les militaires surtout , étaient
devenus les partisans de l'abbé Gaspard : on menaça
Toulmé de briser sa maison, on y jeta même des pierres
pendant la nuit. Quelque temps après, l'abbé Mario n mourut à Léogane;
mais cet événement ne rallia pas à l'église paroissiale
les fidèles qui avaient suivi la bannière de ce prêtre, et
les divisions religieuses continuèrent entre les habitans
de la capitale. Dans ce regrettable état de choses, un nouveau prêtre
catholique y arriva au commencement de cette année
1819. C'était un Irlandais nommé Flime, mais qui se
présenta sous le nom de Jérémie. ïl paraît qu'il avait fait
partie de l'ordre religieux de la Trappe, qu'il avait servi
aux États-Unis ensuite, dans le diocèse de Baltimore, et
dans les îles du Vent. De quelque endroit qu'il vînt à Haïti, il arrivait dans
un moment très-favorable pour faire cesser le schisme
qui existait au Port-au-Prince. L'abbé Gaspard était devenu presque aveugle et n'en pouvait plus desservir la 416 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. cure. Ce nouveau confrère lui témoigna beaucoup d'intérêt, à cause de sa position : ce qui lui acquit les sympathies des Gasparites. D'un autre côté, il s'attacha à
visiter les Marionnettes, à manifester son respect et sa
bienveillance à ces personnes pieuses, pour les persuader
de cesser toute dissidence avec le Temple du Seigneur ;
elles l'accueillirent, dans le besoin qu'elles avaient de
trouver un prêtre qui leur inspirât de la confiance. Le président Boyer se décida à le nommer curé de la
capitale, en faisant donner une peusion viagère à l'abbé
Gaspard, qui y avait des droits par ses sentimens charitables et ses longs services dans cette cure. Au moyen
de cette décision, la paix se rétablit dans la paroisse, les
sobriquets cessèrent. Le curé Jérémie tint une conduite
convenable sous tous les rapports, et qui empruntait
quelque chose de la ferveur qu'on remarque parmi les
Irlandais et qui est naturelle aux Trappistes.
faisant donner une peusion viagère à l'abbé
Gaspard, qui y avait des droits par ses sentimens charitables et ses longs services dans cette cure. Au moyen
de cette décision, la paix se rétablit dans la paroisse, les
sobriquets cessèrent. Le curé Jérémie tint une conduite
convenable sous tous les rapports, et qui empruntait
quelque chose de la ferveur qu'on remarque parmi les
Irlandais et qui est naturelle aux Trappistes. Enfin, la religion reprit son doux empire sur les âmes
pendant deux années consécutives, jusqu'à l'arrivée de
M. de Glory, Évêque de Macry. Mais plus tard nous
parlerons de sa querelle avec l'abbé Jérémie. Le 47e anniversaire de l'indépendance nationale fut
célébré au Port-au-Prince et dans toutes les communes
de la République, peut-être avec plus d'enthousiasme
que jamais; car cette fête rappelle toujours au peuple
haïtien qu'il a glorieusement rempli son devoir dans la
cause la plus juste. Cette fois, il s'y mêlait une espérance indéfinie et un
pressentiment difficile ^ expliquer, mais qui présageaient
de grands événemens dans cette année 4820. On voyait
que la pacification de la Grande-Anse était opérée par [1820] CHAPITRE IX. 417 le dévouement de l'armée, que la tranquillité publique se
consolidait par le patriotisme des citoyens, que l'agriculture et Je commerce prenaient de l'accroissement,
que les finances étaient restaurées, que tout souriait
enfin au successeur de Pétion, et l'on se demandait si
ses succès s'arrêteraient là, lorsque la politique du grand
citoyen avait déjà produit des résultats si avantageux. Le 51 janvier, le président partit pour le Sud, et se
dirigea sur Jérémie S Là il se convainquit, par le rapport des généraux , que l'insurrection était entièrement
finie. Tous les rebelles et leurs chefs s'étaient successivement soumis aux autorités, à l'exception de Goman et
de deux autres nommés Malfait et Malfou, dont on avait
perdu les traces depuis plusieurs mois. Le fils de Goman,
nommé Lundi, en venant se soumettre au général Francisque, lui déclara qu'il n'avait pu retrouver son père
après trois mois de recherches dans les bois, dans tous les
lieux où il espérait le rencontrer : il répéta cette déclaration au président, quand il fut gracié s. On pensa alors que Goman avait péri par suite de blessures, et voici à quelle occasion : D'après les indications fournies par un insurgé qui
s'était soumis, le général Lys avait ordonné qu'un détachement du 18e régiment fût envoyé pendant la nuit,
pour surprendre Goman qui s'était réfugié sur la crête 1 La population de relie ville se porta au-devant de Boyer, pour le complimenter et le
remercier d'avoir rendu la sécurité a la Grande-Anse, par la répression de l'insurrection
qui la désolait depuis si longtemps. Les dames lui présentèrent un bouquet emblématique :
il contenait des pensées, en souvenir des bienfaits répandus sur leurs familles ; l'immortelle, comme un sourire de la postérité qui. s'en souviendrait; 4 tours, pour figurer la force
d'àme nécessaire aux grandes entreprises ; un drapeau national, représentant la pairie reconnaissante. — Abeille haïtienne.
la Grande-Anse, par la répression de l'insurrection
qui la désolait depuis si longtemps. Les dames lui présentèrent un bouquet emblématique :
il contenait des pensées, en souvenir des bienfaits répandus sur leurs familles ; l'immortelle, comme un sourire de la postérité qui. s'en souviendrait; 4 tours, pour figurer la force
d'àme nécessaire aux grandes entreprises ; un drapeau national, représentant la pairie reconnaissante. — Abeille haïtienne. 2 Abeille haïtienne. Cel acie de clémence a été le sujet d'un tableau historique par nu
peintre du pays. t. vin. 27 ' 418 ÉTUDES SUll ï/lUSTOmE D HAÏTI. d'une montagne, au bord d'un affreux précipice. En y
arrivant, ces soldats firent feu sur le groupe de gens qu'ils
y trouvèrent, car on était persuadé que Goman ne se
laisserait pas prendre vivant. On avait capturé plusieurs
de ses femmes dont quelques-unes furent blessées, et elles
déclarèrent qu'il était parmi elles dans le moment de la
surprise. Or, on vit sur la montagne des traces de eang
conduisant au précipice. On crut d'abord qu'étant blessé,
Goman avait pu fuir ailleurs ; mais quand quelques mois
s'écoulèrent sans qu'on en entendît parler, on pensa
qu'il était mort dans le précipice, par ses blessures '. Cette idée étant admise assez généralement, le 18 février, une proclamation du Président d'Haïti, datée de
Jérémie, annonça au peuple et à l'armée la fin de l'insurrection qui durait depuis le mois de janvier 1&07. Elle
attribua ce résultat « à l'habileté des généraux , à la
« persévérance et à la vaillance des officiers et soldats
« qui furent employés en celte occasion. » Les troupes et les citoyens du Sud, en effet, eurent la
gloire d'avoir puissamment secondé le chef de l'État à
donner la paix à leur département. La proclamation leur
dit en outre : « Militaires employés dans la Grande Anse, et vous,
« gardes nationales volontaires ! J'éprouve une satisfac-
« lion bien douce en vous félicitant aujourd'hui La
« patrie est reconnaissante de vos services ; elle ne les 1 D'autres suppositions fuient faites a cette époque. Ainsi, on prétendit que Goman
s'était rendu sur l'habitation de l'adjudanl-général Gilles Bénech, aux Chardonnières, où il
se livra a cet ancien camarade pour obtenir sa grâce du Président d'Haïti ; et que le président, avisé de cela par Gilles Bénech, envoya chez lui un détachement qui exécuta Goman
secrètement. Mais Goman était un chef de rebelles, que le président pouvait légalement
faire mettre a mort : pourquoi aurait-il environné cet événement de mystère ? Quelle crainte
pouvait-il avoir a ce sujet ? Les gouvernemens ne peuvent jamais se flatter d'échapper a
la calomnie, en Haïti peut-être plus que dans tout autre pays. [1820] CHAPITRE IX. 4Ï9 « oubliera jamais... Vous allez retourner daus vos quar-
« tiers respectifs, vous délasser de la pénible campagne
« que vous venez de terminer. Au sein du repos que
« vous allez goûter, rappelez-vous sans cesse que, si
« vous avez vaincu dans la Grande-Anse des difficultés
« qui paraissaient insurmontables, il vous reste encore
u plus à faire Soyez donc toujours attentifs à ma
« voix et prêts, au premier signal, à marcher avec moi là
« ou il faudrait arriver pour consolider la stabilité et la
« gloire nationale... »
la pénible campagne
« que vous venez de terminer. Au sein du repos que
« vous allez goûter, rappelez-vous sans cesse que, si
« vous avez vaincu dans la Grande-Anse des difficultés
« qui paraissaient insurmontables, il vous reste encore
u plus à faire Soyez donc toujours attentifs à ma
« voix et prêts, au premier signal, à marcher avec moi là
« ou il faudrait arriver pour consolider la stabilité et la
« gloire nationale... » Un paragraphe de cet acte important s'adressa aux
habitans de la Grande-Anse, pour leur recommander de
cultiver leurs terres, et surtout d'user de justice, de fermeté et de bonté envers les cultivateurs, particulièrement les rebelles qui s'étaient soumis. On peut dire qu'à partir de ce jour mémorable, Boyer
avait complètement gagné l'affection et l'estime de toute
l'armée républicaine. L'exemple tracé par les généraux
était d'une influence notable sur cet heureux résultat, qui
allait garantir de longues années de tranquillité au pays. Après avoir parcouru les diverses communes de la
Grande-Anse, le président se rendit aux Cayes où il fut
accueilli en pacificateur de ce beau quartier ; il y fut fêté,
et au spectacle, une daine lui récita des vers à sa
louange *. Les citoyens du Port-au-Prince voulurent aussi lui
préparer une réception magnifique. Ils érigèrent un arc
de triomphe à l'entrée sud de cette ville, où ils se por1 Parmi ces vers, nous citerons ceux-ci : Doué d'un cœur sensible autant que belliqueux.
Il désire la paix sans redouter la guerre :
Entreprenant, actif, doux, et pourtant sévère,
Jl se sert du pouvoir pour faire des heureux. 420 ÉTUDES SUR i/tilSTOlUE D HAÏTI. tèreut à son retour à la fin de mars, pour le complimenter de ses succès. Mais, en acceptant leurs complimens,
Boyer déclina les honneurs de ce triomphe inopportun,
en leur disant que la pacification delà Grande-Anse était,
de sa part, l'accomplissement d'un devoir envers la République, et qu'en ramenant à son giron des malheureux
qui avaient été si longtemps égarés, c'étaient des citoyens,
des frères de la même famille qu'il rendait à la société,
non des ennemis qu'il avait vaincus '. Le bon sens, le patriotisme s'alliaient à la modestie
dans cette réponse si digne d'un chef d'État républicain ;
mais, plus on avait compté sur l'acceptation de ces honneurs par un homme qu'on savait animé de l'amour delà
gloire, qu'on disait même très-vaniteux, plus la déception
fut grande. On crut voir une désapprobation, une censure dans ce refus si bien motivé, tandis qu'en réalité il
n'y avait eu qu'une démonstration mal avisée de la part
des citoyens de la capitale. Quelques jours après, au commencement d'avril, ses
eommerçans nationaux allèrent en corps présenter au
président, un long mémoire où ils exposaient des considérations étendues sur le Commerce et l'Agriculture du
pays ; ils y proposaient des mesures à prendre pour faire
fleurir ces deux branches de la fortune publique, et ces
mesures étaient indiquées de manière à en faire autant
d'articles d'une loi que le mémoire, fort bien rédigé, provoquait du gouvernement \
ques jours après, au commencement d'avril, ses
eommerçans nationaux allèrent en corps présenter au
président, un long mémoire où ils exposaient des considérations étendues sur le Commerce et l'Agriculture du
pays ; ils y proposaient des mesures à prendre pour faire
fleurir ces deux branches de la fortune publique, et ces
mesures étaient indiquées de manière à en faire autant
d'articles d'une loi que le mémoire, fort bien rédigé, provoquait du gouvernement \ 1 Aux Cayes, où on lui érigea aussi un arc de triomphe sur le pont a l'entrée de cette
ville, il avait fait les mêmes observations ; mais il avait été forcé de passer sous ce monument, tandis qu'au Port-au Prince, il put éviter celui qui fut érigé, vu la nature des lieux. 2 Ce mémoire fut publié in extenso dans l'Abeille haïtienne du mois d'avril, et nous
nous ressouvenons qu'a cette époque, on en attribuait la rédaction a Milscent. Deux années
auparavant, il avait engagé Boyer a s'entourer d'un conseil d'Élat ; il y trouvait une occasion de formuler d'autres idées. [1820] CHAPITRE IX. 42! Le président accueillit ces concitoyens avec cette urbanité qui le distinguait, et reçut le mémoire auquel il promit de porter toute son attention. Mais, après l'avoir examiné, il se borna a adresser au grand juge, le 11 avril,
une lettre pour lui ordonner d'appeler la surveillance sévère du ministèrepublic, sur les opérations desencanteurs
dont les commerçans nationaux se plaignaient, parce
qu'en recevant des marchandises des négocians étrangers surtout, ils les vendaient le plus souvent, non à l'encan public, mais en gros et au détail : ce qui nuisait réellement aux nationaux payant patentes pour ce genre de
débit. Au fait, les commerçaus étrangers se servaient des
encanteurs pour éluder les lois qui restreignaient leur
trafic. La lettre du président apprécia fort bien cet état
de choses, et reconnut la nécessité de proléger les nationaux; mais elle fut équitable aussi, en déniant aux
encanteurs la faculté de vendre pour eux, autrement
qu'ils ne le pouvaient eux-mêmes, d'après la loi sur les
patentes. Elle posa les règles qui devaient guider les encanteurs dans l'exercice de leurs fonctions, en enjoignant au ministère public de poursuivre les délinquans
pardevant les tribunaux; et ces dispositions durent leur
être également signifiées par le grand juge. C'était de ce juste motif de plainte, que les commerçans nationaux avaient pris leur point de départ, pour
réclamer d'autres privilèges en leur faveur; et le commerce ayant des relations naturelles avec l'agriculture,
ils en étaient arrivés à formuler leurs idées sur la manière dont ces deux industries devaient être réglementées
législativement, selon eux. Mais le gouvernement avait
h droit de penser différemment, ou tout au moins, d'exa422 études sur l'histoire d'iiaïti.
de ce juste motif de plainte, que les commerçans nationaux avaient pris leur point de départ, pour
réclamer d'autres privilèges en leur faveur; et le commerce ayant des relations naturelles avec l'agriculture,
ils en étaient arrivés à formuler leurs idées sur la manière dont ces deux industries devaient être réglementées
législativement, selon eux. Mais le gouvernement avait
h droit de penser différemment, ou tout au moins, d'exa422 études sur l'histoire d'iiaïti. miner s'il y avait opportunité pour mettre ces idées a exécution. Il faut ledire ici, pour expliquer les causesdeeeque le
lecteur verra plus tard. Depuis quelque temps, l'esprit
public, au Port-au-Prince, était travaillé par certains citoyens qui se croyaient appelés à exercer une influence
sur les affaires de l'État. Par divers motifs, ces hommes
n'avaient jamais agréé le général Boyer et l'agréaient
moins encore, après son avènement à la présidence. Si
Pétion avait continué d'avoir des opposans à son administration, malgré les grands résultats de sa politique gouvernementale qui avait procuré le repos à la République,
même en dépit de la guerre civile subsistante, comment
aurait-il été possible que Boyer n'en eût point, lorsqu'on
pouvait se rappeler que dans les derniers temps de son
prédécesseur, lui-même critiquait publiquement les actes
qu'il n'approuvait pas? Maintenant, c'était à son tour de
faire cette épreuve ; car l 'oppositions tout gouvernement
est une chose délicieuse pour certains esprits ; elle est
même naturelle et en raison directe de la liberté dont on
jouit, des succès même du gouvernement : plus il en
obtient et plus il garantit la situation du pays, la sécurité
des personnes et des propriétés, plus aussi on attend de
lui le mieux vers lequel les hommes gravitent toujours. Nous nous bornons, pourle moment, à constater ce qui
fut, sans citer aucun nom propre, — ce qui serait prématuré de notre part *. Toutefois, si le président n'adopta pas les vues exposées dans le mémoire des commerçans, on vient de re1 Ce que nous disons dans ce paragraphe explique sous certains rapports, ce que nous
avons signalé plus avant de la part de Félix Darfour, Nouveau venu dans le pays, entendant les discours de bien des gens contre Boyer, il oublia promptemenl l'accueil et les faveurs qu'il en avait reçus, et se crut appelé a jouer un rôle important.
part *. Toutefois, si le président n'adopta pas les vues exposées dans le mémoire des commerçans, on vient de re1 Ce que nous disons dans ce paragraphe explique sous certains rapports, ce que nous
avons signalé plus avant de la part de Félix Darfour, Nouveau venu dans le pays, entendant les discours de bien des gens contre Boyer, il oublia promptemenl l'accueil et les faveurs qu'il en avait reçus, et se crut appelé a jouer un rôle important. [1820] en \ pitre ix. 4i>5 connaître qu'il entendait bien assurer aux nationaux,
pour leur industrie, les privilèges inhérens à leurs qualités civiques; et à l'égard de l'agriculture, on va voir
qu'il s'en préoccupa aussi, selon sa manière d'apprécier
les choses. Le 18 avril, sept jours après sa lettre au grand juge, il
signa ses instructions aux commandans d'arrondissement
et de place, qui furent publiées. En mettant sous les yeux des premiers, les considérations qui font de chacun d'eux, l'agent principal du
chef du gouvernement dans l'étendue de leurs commandemens, le chef politique et administratif de chaque arrondissement, il leur recommanda de porter leur attention
et leur surveillance sur toutes les parties du service public, afin de maintenir la tranquillité et l'union entre les
citoyens pour garantir tous leurs droits ; de veiller à ce
que la contrebande ne se fit point sur les côtes, ce qui,
par l'introduction frauduleuse des marchandises étrangères, devait nuire autant au commerce national qu'au
fisc ; d'interdire dans les campagnes destinées à la culture
des terres, l'exercice de faits de commerce, parce qu'il y
avait dans les villes et bourgs des citoyens patentés pour
cela. Voilà pour cette industrie. — Quant à V agriculture,
il prescrivit à ces officiers supérieurs, de telles règles de
conduite à exiger des habitans et des cultivateurs, que
ces instructions devenaient une sorte de code rural à
appliquer pour sa prospérité. L'oisiveté, le vagabondage,
les associations superstitieuses du Vaudoux, etc., qui en
sont toujours l'inévitable conséquence et qui sont contraires au culte religieux, furent indiqués pour être supprimés ou réprimés. Ainsi, l'industrie agricole, comme le commerce, 424 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. était l'objet cle la sollicitude du chef du gouvernement. Il va sans dire que tout ce qui se rattache à l'ordre militaire, à la défense du pays par les armes de ses troupes
et de ses gardes nationales, fut également embrassé dans
ces instructions. La bonne police des villes et des campagnes, enfin, était recommandée aux commandans
d'arrondissement et à ceux de place. Quatre jours après, le 22 avril, le président procéda à
l'ouverture de la session législative. Il prononça, à cette
occasion, un discours où il annonçait aux législateurs,
que la nouvelle organisation judiciaire avait été favorablement accueillie par l'universalité des citoyens, et que
la magistrature fonctionnait avec plus de célérité et d'une
manière plus économique pour les justiciables ; que le
projet du code civil serait présenté dans cette session ;
que Y agriculture réclamait encore des encouragemens
pour produire d'heureux résultats en faveur du commerce;
que la pacification de la Grande-Anse y contribuerait;
que l'armée qui y a été employée avait bien mérité de la
patrie ; qu'enfin, il comptait sur le concours du patriotisme de la législature, pour consolider la gloire et le
bonheur de cette patrie.
plus économique pour les justiciables ; que le
projet du code civil serait présenté dans cette session ;
que Y agriculture réclamait encore des encouragemens
pour produire d'heureux résultats en faveur du commerce;
que la pacification de la Grande-Anse y contribuerait;
que l'armée qui y a été employée avait bien mérité de la
patrie ; qu'enfin, il comptait sur le concours du patriotisme de la législature, pour consolider la gloire et le
bonheur de cette patrie. La première loi rendue dans celte session réorganisa
la gendarmerie destinée à la surveillance des cultures et
à la police des routes *. Une autre réduisit l'impôt territorial sur lesucre et le sirop, en les affranchissant encore
de tous droits à l'exportation pendant l'année 1820. Une
troisième refit celle de Tannée précédente, sur les droits 1 À ce dernier égard, — la police des roules, — on peut dire que c'était une prévision
inutile ; car aucun pays au monde n'a jamais odert, comme Haïti, autant de sécurité dans
le parcours de ses routes publiques. C'est une justice que bien des Etrangers se sont plu ?.
remire à ses citoyens. [1820] CHAIMTKE IX. 425 curiaux, pour la rectifier, et une nouvelle sur les conseils
de notables accorda 200 gourdes ri'appointemeris par an
à chacun de leurs membres et de leurs greffiers, sans
distinction de communes, ce qui produisait une économie ' . La loi importante sur V instruction publique contint
beaucoup de dispositions qui étaient déjà dans le règlement fait pour le lycée national du Port-au-Prince. Cet
établissement fut maintenu, et quatre écoles primaires
gratuites fondées aux Cayes, au Port-au-Prince, à Jérémie et à Jacmel : ou y suivait le système laiicaslérien ou
d'enseignement mutuel. Des commissions d'instruction
publique surveillaient l'éducation des élèves, qui devait
être basée « sur la religion, le respect aux lois et le dévouement à la patrie 2. » L'enseignement fut déclaré libre; néanmoins, tout
Haïtien, pour s'y livrer, devait justifier de sa capacité et
de sa moralité devant la commission du ressort. Tout
Etranger y était également assujéli, et la commission
sollicitait en outre du Président d'Haïti une licence en sa
faveur. Les deux premiers livres du Code civil haïtien, proposés
par le président, d'après le travail préparatoire de la
commission nommée en novembre 1818, fuient examinés par la chambre des représentai] s ; mais ils ne furent
pas décrétés dans cette session. On avait adopté le plan 1 Dans cette session, la Chambre des représentais déchargea le secrétaire d'État de sa
gestion des finances pendant les années 1818 et 1819. 2 On peut dire que l'éducation de la jeunesse fut plutôt basée sur la morale que sur la
religion. Car le culte catholique, professé par l'immense majorité du peuple haïtien, étant
toujours privé de la hiérarchie ecclésiastique, les prêtres desservant les paroisses n'avaient
aucun souci de l'enseignement religieux, dans les écoles de jeunes garçons surtout ; bien
peu d'entre ces derniers firent leur première communion. Quant aux filles, elles y nui été
portées parla sollicitude de leurs mires. >'nus reviendrons sur ce sujet important.
é par l'immense majorité du peuple haïtien, étant
toujours privé de la hiérarchie ecclésiastique, les prêtres desservant les paroisses n'avaient
aucun souci de l'enseignement religieux, dans les écoles de jeunes garçons surtout ; bien
peu d'entre ces derniers firent leur première communion. Quant aux filles, elles y nui été
portées parla sollicitude de leurs mires. >'nus reviendrons sur ce sujet important. 426 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. du code Napoléon pour ce code, par livres, litres, etc.,
au lieu de la division par lois, chapitres, etc., qui a prévalu ensuite, après des votes successifs par la chambre et
le sénat; car on discuta différentes parties du code dans
plusieurs sessions * . La pacification de la Grande-Anse était un résultat qui
importait trop à la République, pour ne pas porter ses
fruits de toutes manières. Ce beau succès avait prouvé
le caractère entreprenant du chef de l'État, en même
temps que son activité était constatée par de fréquens
voyages dans les départemens, par de nombreux actes
de gouvernement, et d'administration. L'amour de la
gloire paraissait l'animer ; et en trouvant dans ses compagnons d'armes tout le concours désirable depuis sou
avènement à la présidence, il n'avait rien négligé pour
le maintien de la discipline militaire, pour tenir les
troupes à leur grand complet, pour stimuler leur ardeur
guerrière. Son langage était éloquent, persuasif, et dans
sa proclamation du 18 février, en renvoyant à leurs cantonnemcns celles qui furent employées à la répression de
l'insurrection qui troubla le Sud si longtemps, il leur avait
dit que : « si elles y avaient vaincu des difficultés qui
« paraissaient insurmontables, il leur restait encore plus
« à faire ; de se tenir attentifs à sa voix et prêts, au pre-
« mier signal, à marcher avec lui là où il faudrait arriver
« pour consolider la stabilité et la gloire nationale. »
Cet avertissement, dicté par le génie de la patrie, s'adressait également aux troupes de l'Ouest. t l.e Code civil, dan? sa l'orme ci son texte actuels, à été dcfinilivcmenl vole dans là
session de 1828. [1820] CHAPITRE IX. 427 Le bruit qu'il produisit fit résonner les échos du Nord
et les voûtes de Sans-Souci, et troubla le sommeil du
Lion qui habitait ce palais : il en frémit. Le Lion sentit
qu'il ne pouvait plus se réveiller comme en 181:2; sa
dernière tournée à Saint-Marc, deux années auparavant,
lui en avait laissé la profonde conviction. Reconnaissant
son impuissance et frappé du pressentiment de sa fin
prochaine, il dut aviser. Que faire dans une telle occurrence, pour préserver ses Etats de toute entreprise de la
part de la République triomphante, qui, dans sa virilité
active, semblait les menacer? Appeler le Léopard à son
aide, afin de conjurer ensemble cet orage. Telle fut la
résolution du Tyran.
deux années auparavant,
lui en avait laissé la profonde conviction. Reconnaissant
son impuissance et frappé du pressentiment de sa fin
prochaine, il dut aviser. Que faire dans une telle occurrence, pour préserver ses Etats de toute entreprise de la
part de la République triomphante, qui, dans sa virilité
active, semblait les menacer? Appeler le Léopard à son
aide, afin de conjurer ensemble cet orage. Telle fut la
résolution du Tyran. A cet appel fait à sa philanthropie incontestable, l'amiral Sir Home Popham, dont la destinée était de mourir
aussi dans la même année, se rendit au Cap-Henry et
fut accueilli parle Roi d'Haïti avec les plus grands honneurs. Ce Roi le supplia d'aller au Port-au-Prince, afin
de persuader le Président d'Haïti de ne rien entreprendre
contre son royaume, attendu qu'il était de l'intérêt de
tous les Haïtiens, sans cesse menacés d'une invasion de la
France, de vivre en paix, d'unir leurs forces au besoin
pour repousser l'ennemi commun *. Convaincu de
ces sages dispositions, des bonnes intentions qui animaient Henry Christophe, l'amiral souscrivit à ses ardens
désirs. Il arriva au Port-au-Prince le 27 avril, sur la frégate
la Cybele, commandée par son propre fils, accompagné
de celui du duc de Manchester, gouverneur général de la 1 Dans le même mois d'avril, l'ancien général du génie Vincent, pi avait servi dfins le
Nord, faisait des démarches en laveur de Christophe auprès du gouvernement français. J'ai
lu un document a ce sujet, au ministère de la marine. 428 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. Jamaïque. La frégate était escortée par le brig V Ontario.
L'accueil que Sir Home Popham reçut du Président de la
République fut des plus distingués, sans avoir le faste
royal de celui qu'il avait reçu au Cap et à Sans-Souci.
Le président devait celte haute considération et ces
égards à l'amiral qui avait si bien accueilli lui-même ses
envoyés, en 1818. Il le fit loger dans sa belle maison de
la rue du Centre, qu'il Venait de quitter pour habiter le
palais de la présidence : toute la suite de l'amiral y logea
également. Le colonel Lerebours fut chargé d'être à ses
ordres, de lui faire les honneurs pendant son séjour; il
était secondé par le chef de bataillon Lechat fils et
d'autres officiers d'état-major. Aux propositions que lui fit Sir Home Popham, comme
s'il ne venait pas du Cap, mais de la Jamaïque et de sa
propre initiative, le président répondit qu'il ne pouvait
oublier son devoir et faire la paix avec un rebelle à la
constitution et aux lois de la République, qui avait allumé
la guerre civile pour satisfaire à son ambition ; qui avait
fait verser des flots de sang, en immolant à sa fureur des
milliers de victimes parmi les populations soumises à ses
ordres; qui n'était, enfin, qu'un exécrable tyran dont la
domination s'anéantirait avant longtemps. » En moins
« d'un an, ajoula-t-il, sa tyrannie aura cessé, comme
« l'insurrection de la Grande-Anse qu'il avait encouragée ;
« et les Haïtiens de l'Arlibonite et du Nord se réuniront
« à leurs frères de l'Ouest et du Sud. Christophe est
« réduit à une complète impuissance ; car en venant à
« Saint-Marc, il y a deux ans, il n'a pas osé aborder nos
« frontières: ses troupes l'auraient abandonné pour se
« ranger de notre côté. » Boyer n'en remercia pas moins
« l'insurrection de la Grande-Anse qu'il avait encouragée ;
« et les Haïtiens de l'Arlibonite et du Nord se réuniront
« à leurs frères de l'Ouest et du Sud. Christophe est
« réduit à une complète impuissance ; car en venant à
« Saint-Marc, il y a deux ans, il n'a pas osé aborder nos
« frontières: ses troupes l'auraient abandonné pour se
« ranger de notre côté. » Boyer n'en remercia pas moins [1820] CI1AP1TIIR IX. 129 l'amiral anglais de sa sollicitude pour le bonheur de son
pays1. Après avoir visité tous les établissemens du Port-auPrince qui offraient de l'intérêt à sa curiosité, et la maison
de Pétion à Volant le Tort, Sir Home Popham repartit le
1er mai dans la nuit, en disant au président qu'il allait
au Cap pour faire les mêmes propositions de paix au
Roi d'Haïti 2. Rendu là, l'amiral étant sur la frégate la Cybèle,
adressa à Boyer une lettre en date du 14 mai, qu'il lui
expédia par le brig V Ontario; il lui disait : « Que le Roi
« est sincèrement disposé à entrer dans un arrangement
« de la plus parfaite amitié avec ses amis de l'Ouest et du
« Sud. » Il joignit à sa lettre un extrait de celle que lui
écrivit Christophe à ce sujet, pour mieux convaincre le
président, de la sincérité des intentions royales, et que les
députés que Boyer devrait envoyer dans le Nord seraient
en parfaite sécurité. L'amiral dit, en outre, qu'il avait fait
voira Christophe une copie des bases du traité à inter1 Le S avril, irois semaines avant l'arrivée de l'amiral anglais, Boyer répondait a une
lettre de Laîné de Villévêque, du 1er septembre 1819, et lui disait : « Quant aux dissensions intérieures qui divisent notre pays, c'est sans doute un malheur
« bien déplorable, mais je ne pense pas qu'elles doivent causer la moindre inquiétude h
« S. M. Très-Chrétienne : c'est une querelle de famille qui se réglera tôt ou tard, et la
« République est assez forte par elle-même pour ne pas avoir besoin de secours étrangers
« contre des frères dont elle plaint l'égarement, et contre les tentatives du chef qui les re-
« tient sous l'oppression... » Ce passage dit assez ce qui lui était insinué, sinon proposé. Si nous donnions ici toute sa
lettre, on verrait d'ailleurs quel beau langage son patriotisme tenait a ce philanthrope. 2 Le 9 juillet 1832, It. Sutherland (ils déclara au comité d'enquête du parlement britannique, qu'il alla au Cap avec Sir Home Popham, en 1819 et 1820, et qu'il fut admis a la
cour de Christophe avec qui il dîna, en compagnie de l'amiral. Il ajouta que Christophe le
voyait avec déDance, a cause de la préférence que 15. Sutherland père avait donnée a
Pétion sur lui.
philanthrope. 2 Le 9 juillet 1832, It. Sutherland (ils déclara au comité d'enquête du parlement britannique, qu'il alla au Cap avec Sir Home Popham, en 1819 et 1820, et qu'il fut admis a la
cour de Christophe avec qui il dîna, en compagnie de l'amiral. Il ajouta que Christophe le
voyait avec déDance, a cause de la préférence que 15. Sutherland père avait donnée a
Pétion sur lui. Ainsi, dès 1819, alors que les insurgés de la Grande-Anse étaient vaincus. Sir Home
Popham se préoccupait des projets ultérieurs de Boyer a l'égard de son royal protégé. 430 études sua l'histoiue d'haïti. venir, — copie qu'il avait laissée au président ; et que
des passeports et sauf-conduits seraient expédiés pour
ces députés U « Quanta la sincérité et aux bonnes dispositions du Roi,
« en ce moment^ je n'en doute pas, ajouta l'amiral; et
« vous pouvez compter qu il remplira exactement tous
« sesengagemens... Considérez cet objet très -sérieuse-
« ment: c'est la cause de l'humanité, et il ne dépend
« que de vous de me donner toute assistance pour l'ac-
« complir... Ne pensez jamais à faire la guerre ; ne tentez
« pas d'avancer au delà de vos frontières : car, si vous le
« faites, je vous considérerai comme agresseur, et vous
« serez responsable aux yeux du monde entier des consent quences de la guerre civile, et d'autant plus, quejedé-
« clare avoir été témoin des bonnes dispositions du Roi en
« cette occurrence. Ecrivez-moi clairement et franche'
« ment à ce sujet, afin que j'essaie d'aplanir les difficul-
« lés... » Nous ignorons quelle fut la réponse écrite de Boyer à
cette étrange let!re de l'amiral anglais ; mais elle n'a pu
être que la même qu'il lui fit verbalement 2. Le projet de
traité tendait à établir des relations entre les sujets des
deux États; à ce qu'ils s'unissent pour défendre le territoire haïtien en cas d'attaque de la part de la France ; à
soumettre ce traité au jugement de toutes les nations qui
avaient contribué à l'abolition de la traite des noirs, et
particulièrement la Grande-Bretagne, en le faisant insérer
dans tous les journaux de l'Europe. Il faut applaudir, sans doute, aux sentimens philan1 Selon l'amiral, c'était a la République de faire le premier pas envers le Royaume. On
doit excuser cette idée d'un sujet anglais. 2 On verra dans le dernier chapitre de ce volume ce que Boyer en dit lui-même. [Î820] CTIAMTKK IX. fâi thropiques de Sir Home Popham. Nous savons, en outre,
qu'il fut un excellent et vaillant amiral de la marine
britannique, et qu'il fit des choses glorieuses pour son
pays; mais nous ne trouvons pas qu'il ait donné en celle
circonstance la preuve d'une grande capacité diplomatique, — à moins que, comptant sur l' inintelligence de
Boyer et des citoyens de la République d'Haïti, il n'ait
pas jugé digne de lui d'en montrer. En effet, il ne pouvait pas agir plus maladroitement pour dévoiler la crainte
qu'éprouvait son royal protégé, d'une campagne contre
le Nord, qu'en menaçant le président de le considérer, en
ce cas, comme agresseur, qu'en le rendant responsable
des conséquences de la guerre.
comptant sur l' inintelligence de
Boyer et des citoyens de la République d'Haïti, il n'ait
pas jugé digne de lui d'en montrer. En effet, il ne pouvait pas agir plus maladroitement pour dévoiler la crainte
qu'éprouvait son royal protégé, d'une campagne contre
le Nord, qu'en menaçant le président de le considérer, en
ce cas, comme agresseur, qu'en le rendant responsable
des conséquences de la guerre. îl n'y avait vraiment qu'un officier de la marine anglaise qui pût concevoir l'idée de venir se poser en
conciliateur entre Christophe et Boyer, lorsque les conv
mandans des navires de guerre de S. M. B. avaient si
souvent fait preuve de partialité pour Christophe ! L'amiral de la station de la Jamaïque avait-il pu ignorer la
conduite tenue dans la rade du Port-au-Prince, pendant
le siège de cette ville, par les officiers des deux frégates
qui s'y trouvaient ? Les appréhensions de Christophe étaient telles, l'impartialité de Sir Home Popham si sincère, qu'on assure
qu'après avoir reçu la réponse de Boyer, ces deux amis
jetèrent lts bases d'une convention suivant laquelle la
Grande-Bretagne serait sollicitée de fournir au Roi
d'Haïti, 40 mille Africains parmi ceux que les navires de
guerre de cette puissance prendraient sur les bâtimens
négriers capturés, parce que Christophe voulait recruter
son armée par ces infortunés, n'ayant plus confiance
dans les Haïtiens qui la formaient. Il était assez clair452 ÉTUDES SUR i/lUSTOIRE d'hAÏTI. voyant pour apercevoir le mécontentement qui existait
déjà dans son royaume; car, quels que soient les succès
de la tyrannie, il arrive toujours un moment où le tyran
se voit menacé de la haine du peuple qu'il opprime. Sir Home Popham retourna à la Jamaïque. Sa mort et
celle de Christophe, dans la même année, tirent avorter le
projet conçu entre eux ■ . Quelques semaines après la visite de cet amiral à Haïti,
le gouvernement acquit, la conviction de la prévarication
du citoyen Cator, trésorier aux Cayes, dont la conduite
inspirait des suspicions; après vérification de sa comptabilité et de sa caisse, il y fut constaté un déficit s'élevant
à l'énorme somme de 142, -124 gourdes et 15 centimes.
Le président destitua d'abord le délinquant et le dénonça
ensuite au Sénat, en vertu de l'art. I24de la constitution ;
un décret d'accusation lancé contre lui le renvoya pardevant le tribunal compétent à le juger. Cator fut jugé
et condamné à la restitution de cette somme \. L'attention publique fut bientôt détournée de cette
scandaleuse affaire, par l'incendie qu'éprouva le Port-auPrince dans la journée du 15 août, et qui occasionna des
perles bien supérieures à celle-là. Vers midi, le feu prit
par accident à l'oratoire d'une dame qui célébrait aussi la 1 On peut ajouter foi a ce projet entre Christophe et Sir Home Popham, puisque en
1839, en faisant un traité avec la République d'Haïti pour avoir son concours dans la répression de la traite, la Grande-Bretagne lui lit proposer de recevoir les Africains qui seraient capturés par ses propres navires de guerre.
na des
perles bien supérieures à celle-là. Vers midi, le feu prit
par accident à l'oratoire d'une dame qui célébrait aussi la 1 On peut ajouter foi a ce projet entre Christophe et Sir Home Popham, puisque en
1839, en faisant un traité avec la République d'Haïti pour avoir son concours dans la répression de la traite, la Grande-Bretagne lui lit proposer de recevoir les Africains qui seraient capturés par ses propres navires de guerre. 2 Nous ne pouvons dire si Cator fut condamné a subir une détention ; mais nous savons
qu'il offrit ses biens pour en percevoir les revenus, afin de rembourser l'État : ce qui fui
accepté par ordre du président. Ce qu'on en retira fut insignifiant, à côté de la grosse
somme soustraite au trésor public. Cator n'avait pas assez de capacité pour la charge qu'il
exerçait ; il était d'un caractère faible, et il fut la dupe de certains employés sous ses
ordres : de la l'indulgence de Boyer envers lui. ce qui fut néanmoins d'une fâcheuse influence sur la gestion des finances. [1820] CHAPITRE ix. 455 fête patronale de la paroisse ; il se communiqua aux matières inflammables d'une pharmacie voisine, et le vent
d'ouest soufflant avec force en ce moment, l'incendie se
propagea rapidement et dévora environ 300 maisons en
peu d'heures; le commerce de détail, situé dans la rue
des Fronts-Forts, fut ruiné par ce malheurenx événement. Dès le lendemain, le président rendit un arrêté qui
affranchit des droits à l'importation, les matériaux nécessaires à la reconstruction des propriétés incendiées.
C'était venir au secours des habitans qui avaient souffert
de ce désastre; mais parmi eux, il y en avait qui étaient
encore plus à plaindre, par la perle de tout ce qu'ils possédaient; ces derniers avaient droit à une assistance
immédiate. Plein du sentiment de son devoir, Boyer
adressa an Sénat un message pour provoquer un décret
qui permît d'affecter une somme au soulagement des
plus nécessiteux. Par cet acte, rendu le 24 août, le Sénat
autorisa le secrétaire d'État à disposer du quinzième de
toutes les sommes existantes à la trésorerie générale. Il
y avait environ 300 mille gourdes : ce furent donc 20 mille
gourdes qui en sortirent pour cet objet \ Une commission, présidée par le grand juge Fresnel, fut chargée de
cette distribution; et le public augmenta l'allocation par
une souscription volontaire que le conseil de notables
recueillit. 1 Les recettes de l'année 1820 s'élevèrent d'après les comptes généraux, à la somme de
2,213,440 gourdes, et les dépenses a celle de 1 ,809,228 gourdes ; d'où il résulta une balance
favorable de 404,212 gourdes. Il est évident que dans les receltes, les sommes provenant
du trésor de Christophe ne furent point comprises, ayant été portées dans un chapitre
distinct. — Les produits de la République, dans cette année, furent : 23,200,000 livres de
café ; 343,000 livres de coton ; 435,000 livres de cacao ; 413,000 de sucre ; l,87u,000 livres
de campêche, etc., le tout en chiffres ronds.
,212 gourdes. Il est évident que dans les receltes, les sommes provenant
du trésor de Christophe ne furent point comprises, ayant été portées dans un chapitre
distinct. — Les produits de la République, dans cette année, furent : 23,200,000 livres de
café ; 343,000 livres de coton ; 435,000 livres de cacao ; 413,000 de sucre ; l,87u,000 livres
de campêche, etc., le tout en chiffres ronds. t. vin. 28 454 études sur l'histoire d'iiaÏti. En même temps, le président adressa une lettre à la
commission de bienfaisance, pour l'inviter à s'adjoindre
des commerçans nationaux et étrangers, afin de parvenir
à des arrangemens, à des attermoiemens entre les créanciers et les débiteurs du commerce, plus ou moins ruinés
par l'incendie. Cette sollicitude du chef de l'État était
dans l'intérêt des uns et des autres, et eut pour but
essentiel d'éviter des procès entre eux, de sauvegarder
la bonne foi dans les transactions commerciales du
pays \. Dans la prévision des éventualités qui pouvaient surgir
d'un moment à l'autre, et où l'armée serait appelée à
rendre à la patrie ses services accoutumés, le président,
dont le désir de l'ordre se décelait successivement par
tous ses actes, voulut fixer les droits et les devoirs des
militaires des corps de troupes d'une manière équitable
et invariable. En conséquence, le 48 septembre, il publia un règlement sur la formation des conseils d 'administration dans lesrégimens de ligne, et sur les attributions
de ces conseils. « L'institution militaire, dit-il, étant dans ce pays la
« sauvegarde de l'indépendance nationale, rien ne doit
m être épargné pour assurer à l'armée de la République,
« cette force morale qui la portera à rendre avec enthou-
« siasme, dans toutes les circonstances, les services
« qu'on attend d'elle... » Ce règlement établit dans chaque régiment un conseil
d'administration dont les membres furent à la nomination
duPrésidentd'Haïti, ou des autorités militaires auxquelles 1 Boyer ne se borna pas a cela; dans la session de mi, il proposa au corps législatif
ane loi qui accorda aux commerçans incendiés, un délai de cinq années pour se libérer
envers leurs créanciers. 11820] chapitre ix. 455 il déléguerait ce soin. Ces conseils furent chargés de la
formation des matricules des corps, de l'annotation
des faits qui pourraient porter à distinguer chacun des
militaires par leur conduite, afin de les récompenser
par leur avancement quand il y aurait lieu ; et ce sont
ces conseils qui nommaient tous les sous -officiers, à moins
de désignation spéciale du chef de l'État dans des cas
fort rares : chacun d'eux était présidé par le colonel du
régiment. D'autres dispositions de ce règlement tendaient
à entretenir l'esprit militaire et à exciter une généreuse
émulation parmi les défenseurs du pays.
militaires par leur conduite, afin de les récompenser
par leur avancement quand il y aurait lieu ; et ce sont
ces conseils qui nommaient tous les sous -officiers, à moins
de désignation spéciale du chef de l'État dans des cas
fort rares : chacun d'eux était présidé par le colonel du
régiment. D'autres dispositions de ce règlement tendaient
à entretenir l'esprit militaire et à exciter une généreuse
émulation parmi les défenseurs du pays. Le malheur semblait poursuivre la ville du Port-auPrince. Après le désastreux incendie du 45 août, un terrible ouragan s'abattit sur elle, le 28 septembre, et enleva la toiture de bien des maisons que le fou avait
épargnées. Les dispositions de l'arrêté du président lui
profitèrent encore et servirent à relever le courage remarquable des habitans de cette cité. Dans la plaine du
Cul-de-Sac, les eaux de la Grande-Rivière, grossies par
une pluie torrentielle, produisirent une inondation qui
emporta beaucoup d'animaux et des cases de cultivateurs :
plusieurs personnes périrent dans cette nuit affreuse. La
tempête ne se fit pas moins sentir dans les montagnes
avoisinantes, et la récolte du café en souffrit. C'étaient sans doute deux catastrophes déplorables
pour la capitale de la République, que cet incendie et cet
ouragan dans l'intervalle d'une quarantaine de jours.
Mais, quand les flammes changeaient sa fête patronale
en une journée de désolation pour tous ses habitans,
aucun d'eux ne pensait que, presque au même instant, la
justice de la Providence frappait, enfin, le cruel Tyran
qui, depuis quatorze ans, affligeait le Nord et l'Arlibonite 436 études sur l'histoire d'haïti. par ses barbaries : pour avoir été lente à se prononcer,
elle n'en fut pas moins exemplaire. Le 15 août, Henry Christophe assista à la messe chantée à l'église de Limonade par un prêtre nommé Jean-deDieu, qui avait remplacé Corneille Brelle. Christophe
était assis sur un trône; et pendant que le prêtre prononçait son sermon, le Roi fut soudainement frappé
d'apoplexie et renversé la face contre terre : il reçut
immédiatement les secours du docteur Stewart, mais la
moitié de son corps resta paralysée * . Il semble que si la
Providence permit à la science médicale de le rappeler à
la vie, ce ne fut que pour lui réserver l'humiliation d'assister à la chute de son autorité sanguinaire, que pour
punir en lui cet orgueil excessif, cause de tous ses
crimes.
oudainement frappé
d'apoplexie et renversé la face contre terre : il reçut
immédiatement les secours du docteur Stewart, mais la
moitié de son corps resta paralysée * . Il semble que si la
Providence permit à la science médicale de le rappeler à
la vie, ce ne fut que pour lui réserver l'humiliation d'assister à la chute de son autorité sanguinaire, que pour
punir en lui cet orgueil excessif, cause de tous ses
crimes. Dans le chapitre suivant, le lecteur verra comment
arriva ce drame si longtemps prévu, si impatiemment
attendu . 1 Le prêtre Jean-de-Dieu fut si saisi de cet événement, qu'il mourut trois jours après. CHAPITRE l. . Christophe ordonne de nouveaux travaux de défense a Saint-Marc. — Au Cap, ses généraux conspirent contre lui. — Insurrection de la garnison de Saint-Marc. — Elle se
soumet a la République en envoyant une députation au Port-au-Prince. — Boyer envoie
des généraux et des troupes a Saint-Marc, et ordonne la réunion des autres régimens a
la capitale. — Christophe envoie des forces contre Saint-Marc : cette place résiste. — Il
veut envoyer les troupes du Cap contre elle. — Le général Richard les soulève : les
populations du Nord participent au mouvement. — Pillage et dévastation des châteaux royaux, etc. — Christophe veut aller réprimer l'insurrection : sa paralysie l'en empêche. — Il envoie sa garde sous les ordres de Joachim Deschamps : elle fait défection
en faveur des insurgés. — En apprenant cette nouvelle, Christophe se suicide. — Pillage
et dévastation du palais de Sans-Souci. — Madame Christophe et ses filles, assistées de
Dupuy et Prézeau, font porter le cadavre a la citadelle Henry et y vont l'enterrer. —
Assassinat des deux fils de Christophe et de six autres individus. — Appréciations sur
son gouvernement, son administration, son caractère et sa conduite en tous les temps, Quand la proclamation du Président de la République
eut annoncé la fin de la révolte de la Grande- Anse et
donné lieu à croire qu'il méditait d'autres projets, Christophe ne s'était pas borné à solliciter de Sir Home
Popham, qu'il vînt à Haïti pour s'entremettre de la paix
entre lui et le président ; il avait ordonné de nouveaux
travaux de défense à Saint-Marc , pour garantir celte
place de l'entreprise qu'il redoutait ; il y avait fait envoyer
des munitions de guerre et de bouche, en farines, salaisons, etc. Le maréchal de camp Jean Claude commandait Saint458 ÉTCDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Marc depuis plusieurs années, et obéissait à Paul Romain,
prince du Limbe, qui avait le commandement supérieur
de tous les quartiers de l'Arlibonite et qui résidait à la
Petite-Rivière. Au fond, Jean Claude n'était pas un méchant homme ; mais, possédant la confiance du roi et
obligé d'exécuter ses ordres sévères pour la défense de la
place, il dut mettre de la rigueur dans les travaux qu'elle
nécessitait : ce qui occasionna le mécontentement des
troupes de la garnison habituelle, de la population de la
ville, de celle des campagnes avoisinantes, hommes et
femmes, appelés à y participer ; et ce mécontentement
les prédisposait à une insurrection.
un méchant homme ; mais, possédant la confiance du roi et
obligé d'exécuter ses ordres sévères pour la défense de la
place, il dut mettre de la rigueur dans les travaux qu'elle
nécessitait : ce qui occasionna le mécontentement des
troupes de la garnison habituelle, de la population de la
ville, de celle des campagnes avoisinantes, hommes et
femmes, appelés à y participer ; et ce mécontentement
les prédisposait à une insurrection. Dans le Nord même, les esprits en sentaient le besoin
pour se débarrasser de la tyrannie qui pesait sur eux depuis si longtemps. Pour la première fois, peut-être, tous
les généraux de Christophe voyaient ce tyran pâlir en
prévision des éventualités de la guerre, redoutant l'avenir,
n'ayant plus foi en son étoile, après avoir reconnu son
impuissance à attaquer ses ennemis, dans son voyage à
Saint-Marc, en 1818, où il fut cause de la mort de Toussaint Brave 5 enfin, appeler à son aide un amiral anglais»
De ces observations à une conspiration contre son pouvoir et sa vie, contre la dynastie qu'il avait fondée, la
pente était naturelle; car ces généraux devaient espérer
qu'il y aurait possibilité d'établir un autre gouvernement
à leur profit. Aussi lisons-nous, dans un ouvrage publié
à Paris en 1826 : « Dès le mois de juillet 1820, des bruits alarmans
« pour le maintien de la royauté dans le Nord d'Haïti
« avaient pénétré jusqu'en Europe : on y parlait d'une
« conspiration vraie ou supposée ourdie par sept des
« principaux dignitaires de Christophe, pour l'établisse» [1820J CHAPITRE X. 459 « ment d'une République semblable à celle du Sud. Une
« nouvelle plus extraordinaire se répandit : on assura
« que le roi Henry Ier était mort dans les premiers jours
« de ce mois, et que sa famille cachait cet événement dans
« le but d'éviter une révolution qui aurait pu écarter du
« trône le prince royal Victor Henry... ' » Bientôt nous citerons un document émané de quelques
généraux du Nord, qui confirme en effet, que le projet du
renversement de Christophe existait avant les événemens
survenus à Saint-Marc; et pour que la nouvelle en parvînt en Europe dans le mois de juillet, il faut que cette
conspiration ait été conçue, au plus tard, immédiatement
après le départ de Sir Home Popham,qui était encore au
Cap à la Onde mai. Toutefois, il était difficile de la mettre à exécution,
parce que le despotisme, la tyrannie avilissent tellement
les âmes, les rendent si pusillanimes, que la crainte les
retient dans la torpeur de la soumission, jusqu'à ce qu'une
circonstance imprévue vienne les enhardir. Le danger
réel qu'il y a d'être trahi par ceux qui ont le même intérêt
à se défaire d'un tyran, et auxquels on est forcé de communiquer sa pensée pour avoir leur concours, est encore
une cause qui s'oppose longtemps à sa chute. Mais cette
circonstance désirable arriva enfin : ce fut la Providence
qui la produisit en frappant Christophe d'apoplexie. Du
moment que cette maladie lui avait laissé sa compagne
ordinaire, — la paralysie, — qui l'empêchait d'agir
physiquement, la conspiration devenait plus facile à exécuter. Cependant, les conjurés en étaient encore à leurs
pour avoir leur concours, est encore
une cause qui s'oppose longtemps à sa chute. Mais cette
circonstance désirable arriva enfin : ce fut la Providence
qui la produisit en frappant Christophe d'apoplexie. Du
moment que cette maladie lui avait laissé sa compagne
ordinaire, — la paralysie, — qui l'empêchait d'agir
physiquement, la conspiration devenait plus facile à exécuter. Cependant, les conjurés en étaient encore à leurs 1 Histoire de l'île d'Haïti par Placide Justin, d'après les docurnens de Sir J. ISarskelt.
En 1823, Charles-Malo avait publié aussi, à Paris, une Histoire d'Haïti où se trouvent les
mêmes assertions, dans une note de la page 365 de ce volume. 440 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. désirs, à leur projet, quand un incident inattendu en
donna le signal. Une querelle survint à Saint-Marc entre le général
Jean Claude et le colonel Paulin, commandant la 8e demibrigade qui y tenait garnison. Peut-être Paulin n'ignorait-il pas l'existence de la conspiration du Nord * ; d'un
caractère orgueilleux, d'ailleurs courageux, il osa résister
à son chef qui le dénonça à Christophe. Celui-ci manda
Paulin à Sans-Souci, le vexa par des paroles injurieuses ;
et, sur ses réponses pleines de fermeté, il ordonna de le
dégrader, de lui arracher ses épaulettes. Mais Paulin fut
assez audacieux pour arracher lui-même la croix de SaintHenry qu'il portait à sa boutonnière et la jeter par terre,
en disant au roi : « Cette croix m'a été donnée par vous ,
« mais quant à mes épaulettes, je les ai gagnées et con-
« quises sur le champ de bataille : vous ne pouvez me les
* arracher ! » A ces mots, à ces gestes que l'exaltation
de l'honneur inspirait, Christophe, en fureur, ordonna
que Paulin fût décapité; mais la reine, présente à cette
scène,' intercéda en sa faveur et obtint qu'il fût seulement
envoyé à la citadelle Henry où on le mit aux fers. La connaissance de ces faits parvint à Saint-Marc et
décida du sort de Christophe. Ils portèrent les sous-officiers et les soldats de la 8e à l'exaspération , car ils souffraient plus que leurs officiers; et, aimant leur colonel,
sa courageuse conduite à Sans-Souci les électrisa. Al'insu
de leurs chefs, ils se communiquèrent la pensée d'un
soulèvement. Un sous-officier de la garnison de la
Petite-Rivière vint à Saint-Marc et fut mis dans le secret, { Un neiii écrit publié au Port-an-Prince et intitule: Détails sur l'insurrection de Sdinf*
Mon- cl kes Gonaïves.m 1821,1e dit formellement. [1820] CHAPITRE X. 4M sans doute pour en faire la propagande dans son corps ;
à son retour, il. en parla à son chef de bataillon qui en fît
le rapport au général Romain. Aussitôt, Romain quitta la
Petite-Rivière avec Bazin, devenu général et comte des
Verrettes, et se rendit à Saint-Marc, à la tête d'un bataillon d'infanterie et de quelques escadrons de cavalerie :
il y arriva dans la soirée du dimanche 1er octobre.
X. 4M sans doute pour en faire la propagande dans son corps ;
à son retour, il. en parla à son chef de bataillon qui en fît
le rapport au général Romain. Aussitôt, Romain quitta la
Petite-Rivière avec Bazin, devenu général et comte des
Verrettes, et se rendit à Saint-Marc, à la tête d'un bataillon d'infanterie et de quelques escadrons de cavalerie :
il y arriva dans la soirée du dimanche 1er octobre. Le lendemain, il passa la revue et l'inspection des
troupes, artillerie, 8e, etc., sans rien dire de ce qu'il
savait; mais il convoqua dans son logement, pour l'aprèsmidi, tous les officiers de ces corps. Là, il leur demanda
des renseignemens sur la trame qui s'ourdissait dans la
garnison ; tous lui répondirent qu'ils l'ignoraient. L'un
d'eux lui proposa de s'en informer par les sous-officiers,
en désignant le sergent-major Antoine, de la 8% dont
l'intelligence et la résolution étaient remarquables : la
nuit allait se faire en ce moment, Romain envoya un
aide de camp appeler Antoine ; il s'adressait justement
au chef de la conjuration. Antoine, se considérant perdu s'il se présentait pardevant le général, communiqua instantanément à ses
compagnons la résolution de prendre les armes dans le
moment même, après avoir répondu à l'aide de camp
qu'il allait le suivre. Loin de se rendre chez Romain, il
sortit avec un fort détachement de la 8e, afin d'aller
rallier d'autres militaires de ce corps qui étaient dans
divers postes et de prendre des munitions à l'arsenal que
gardait l'artillerie : il y réussit, parce que les sous-officiers et soldats de l'artillerie étaient leurs complices. Dans ces entrefaites, le général Jean Claude avait
monté à cheval pour inspecter les postes et veiller contre
toute surprise ; il vint à rencontrer un des détacliemens 442 études sur l'histoire d'haîti. de la 8e ; il cria qui vive et tira un coup de pistolet dans
l'obscurité : les soldats firent feu sur lui et l'abattirent ; il
n'était que blessé mortellement à la gorge. La révolte
avait éclaté! il fallait la soutenir ou périr : c'est ce que
comprirent les militaires de la 8e, guidés par le sergentmajor Antoine. Les coups de fusil avaient donné l'alarme chez le général Romain, qui attendait vainement ce sous- officier,
après avoir renvoyé les officiers qu'il avait réunis chez lui,
pensant qu'il n'y avait eu que des propos tenus sans
projet arrêté ; et ces officiers ne s'étaient même pas empressés de retourner à leurs postes. Mais alors, Romain
comprit d'autant mieux ce dont il s'agissait, qu'on vint
lui apprendre la mort de Jean Claude : il monta à cheval
avec Bazin, et se mita la tête de l'infanterie et de la cavalerie qu'il avait emmenées de la Petite-Rivière, afin de
comprimer cette révolte.
'il n'y avait eu que des propos tenus sans
projet arrêté ; et ces officiers ne s'étaient même pas empressés de retourner à leurs postes. Mais alors, Romain
comprit d'autant mieux ce dont il s'agissait, qu'on vint
lui apprendre la mort de Jean Claude : il monta à cheval
avec Bazin, et se mita la tête de l'infanterie et de la cavalerie qu'il avait emmenées de la Petite-Rivière, afin de
comprimer cette révolte. Mais les officiers de la 8e avaient enfin rejoint leur
corps qui était très-nombreux et que dirigea le chef de
bataillon Constant Paul, officier aussi brave que méritant
à tous égards : tous suivirent le mouvement des soldats.
Romain se vit forcé de sortir avec ses troupes de l'enceinte de Saint-Marc, dans la nuit même; il alla occuper
les forts du dehors, notamment celui du Diamant qui
domine cette ville, pour attendre de nouvelles forces. Il
paraît qu'il adressa une dépêche à Christophe, l'avisant
de cet événement, puisque le roi envoya des troupes du
Nord sous les ordres du général Guerrier, qui devait rallier
celles des Gonaïves et joindre Romain. De leur côté, les militaires de la 8e, reconnaissant qu'ils
auraient à soutenir une lutte sanglante, écoutèrent l'avis
de leur commandant Constant Paul, qui leur conseilla de j 1820] CHAPITRE x. 445 se soumettre à la République, en envoyant une députation au Président d'Haïti. L'artillerie partagea cette
résolution qui lui fut conseillée également par le souslieutenaot Victor Toby, jeune frère du colonel Paulin et
quartier-maître de ce corps. En conséquence, on trancha
la tête de Jean Claude qui fut mise dans un sac, pour
servir de preuve matérielle de la sincérité de la soumission de la garnison de Saint»Marc ; et des officiers furent
expédiés au jour, le 3 octobre, pour la porter au Port-auPrince avec une lettre signée de Constant Paul, demandant de prompts secours : ils y arrivèrent le 4 au matin.
Ils firent savoir à Boyer que la garnison de Saint-Marc se
composaitdela 8e, d'un bataillon d'artillerie et d'un escadron de cavalerie, en ajoutant les autres particularités
qui avaient eu lieu V. Le président accueillit les officiers venus auprès de lui
avec la bienveillance la plus empressée; il les complimenta
ainsi que les braves dont ils étaient les organes, sur la résolution patriotique qu'ils avaient prise de se réunir à la
République, qui n'aspirait qu'au bonheur de tous les
Haïtiens. Il leur promit d'envoyer sans délai des forces à
Saint-Marc pour les soutenir, en attendant qu'il pût s'y
rendre lui-même. Mais il jugea qu'il était important d'y
expédier par mer, de suite, un officier général renommé
pour en prendre le commandement et diriger la défense :
le brave Bauvoir fixa son choix, qui ne pouvait être
meilleur. Cet officier partit le h même, avec le colonel
Malette et les chefs d'escadron Souffrant, Saladin et
Backer, tous aides de camp du président, chargés de
porter ses parolesà la garnison de Saint-Marc, de l'argent I D'après le Vé/égmplic du 8 ocl'obre, fi" 3<j. 444 études sur l'histoire d'haïti. pour la solder, etc. ; trois barges armées formèrent cette
expédition. Bauvoir, promu au grade de général de brigade, fut chargé de remettre à Constant Paul un brevet
et des épaulettes de colonel, afin de prendre le commandement de la 8e : c'était récompenser en même temps les
services et les sentimens de deux citoyens honorables.
ès le Vé/égmplic du 8 ocl'obre, fi" 3<j. 444 études sur l'histoire d'haïti. pour la solder, etc. ; trois barges armées formèrent cette
expédition. Bauvoir, promu au grade de général de brigade, fut chargé de remettre à Constant Paul un brevet
et des épaulettes de colonel, afin de prendre le commandement de la 8e : c'était récompenser en même temps les
services et les sentimens de deux citoyens honorables. Constant Paul méritait d'autant plus cette distinction,
qu'il ne conçut pas même l'idée de s'attribuer un grade
supérieur à celui de chef de bataillon, tandis que le jeune
et présomptueux Victor Toby prit le titre de général de
brigade, en s'affublant de l'habit, du chapeau et des insignes de Jean Claude. Le général Bauvoir et ses compagnons arrivèrent à
Saint-Marc dans la nuit du 5 octobre et y débarquèrent
le 6 au jour. Ils furent accueillis avec l'empressement le
plus chaleureux par la garnison et la population de la
place. Depuis le 3, elles supportaient une canonnade que
dirigeait contre elles le général Romain, des divers forts
extérieurs qu'il occupait, sans pouvoir tenter un assaut,
n'ayant pas assez de troupes et la place étant fortifiée on
ne peut mieux. L'air martial de Bauvoir, sa réputation
militaire connue de la garnison, son courage, communiquèrent encore plus de résolution aux troupes qu'il fit
solder immédiatement. Les aides de camp du Président
d'Haïti retournèrent au Port-au-Prince, après avoir
rempli leur mission. Dans l'intervalle, le président avait fait partir le général de brigade Marc Servant avec le 7e régiment et
d'autres corps. Il était rendu aux portes de Saint-Marc le
8 au soir, mais il ne put y entrer que le 9 au matin. La
place avait essuyé, dans la journée du 8, un assaut que
sa brave garnison repoussa vaillamment; après avoir [Î820] CHAPITRE x, 445 subi une canonnade des plus vives. Le général Bauvoir
se montra fidèle à ses antécédens du Môle et de la ligne
extérieure du Port-au-Prince. C'était encore à Romain et Guerrier qu'il opposait son
intrépidité, comme à ces temps reculés. Le général
Guerrier étant arrivé au secours de Romain, ils avaient
pu tenter cet assaut. Mais, dans la soirée du 9, ils évacuèrent les forts qu'ils occupaient, pour se rendre auCap.
Non-seulement ils avaient pu savoir l'arrivée des troupes
sous les ordres de Marc Servant, mais ils avaient appris
le suicide de Christophe qui avait eu lieu 24 heures auparavant. S'il est vrai qu'une conspiration avait été formée
contre lui dans le Nord, il est impossible que ces deux
principaux généraux n'en aient pas fait partie. En combattant contre la garnison de Saint-Marc et pour la cause
royale, c'est que la soumission de cette place à la République d'Haïti contrariait leur plan primitif, qui était
d'établir un gouvernement indépendant d'elle. Quel qu'il
dût être, l'évacuation qu'ils opérèrent facilita la défection,
en faveur de la République, des corps de troupes de
l'Artibonite, la 4e, la 20e, etc., et des populations de ces
quartiers.
Saint-Marc et pour la cause
royale, c'est que la soumission de cette place à la République d'Haïti contrariait leur plan primitif, qui était
d'établir un gouvernement indépendant d'elle. Quel qu'il
dût être, l'évacuation qu'ils opérèrent facilita la défection,
en faveur de la République, des corps de troupes de
l'Artibonite, la 4e, la 20e, etc., et des populations de ces
quartiers. Aussitôt l'arrivée, au Port-au-Prince, des officiers porteurs de la tête de Jean Claude, le président avait expédié
l'ordre au général Benjamin Noël de se tenir prêt avec ses
troupes pour marcher sur les Verrettes, afin d'aider aux
défections et de seconder la place de Saint-Marc dans sa
résistance. Il avait écrit également à tous les commandans d'arrondissement de l'Ouest et du Sud, de réunir
celles qui étaient sous leurs ordres respectifs et de les
envoyer à la capitale, — ces officiers supérieurs devant 4 46 études sua l'histoire d'haÏtj. tous rester à leurs commandemens pour le maintien de
l'ordre, à l'exception toutefois du général Borgella qui
fut mandé avec le régiment d'Àquin '. Les généraux Lys
et Francisque furent aussi appelés par le président. Dans tous ces lieux, comme au Port-au-Prince, l'enthousiasme des troupes fut à son comble. Chacun de ces
braves soldats, de même que leurs officiers, comprit à
l'égal du Président d'Haïti, que la Providence avait
marqué la fin du règne affreux de Henry Christophe dans
l'insurrection de Saint-Marc, et que la République réclamait le concours de tous ses défenseurs ; à la voix de
leurs chefs, ils se réunirent sans effort sous leurs drapeaux. Néanmoins, le 8 octobre, le président publia un
ordre du jour à ce sujet, parce qu'un gouvernement doit
toujours se faire entendre en de telles circonstances. La
réunion successive des troupes à la capitale, donna lieu
à la formation de diverses colonnes qui, sous les ordres
des généraux Nicolas Louis, Bergerac Trichet et Frédéric, se rendirent à Saint-Marc. Tandis que les généraux Romain, Guerrier et Bazin
soutenaient sa cause contre cette ville rebelle, le Roi
d'Haïti voulut leur envoyer de nouvelles forces pour l'enlever et la punir d'une aussi horrible trahison. A cet effet,
il expédia l'ordre au général Richard, duc de la Marmelade et gouverneur du Cap-Henry, de réunir les troupes
de cette ville afin de les mettre en marche : c'était le
6 octobre. Mais Richard était l'un des principaux auteurs
de la conspiration qui s'ourdissait depuis quelques mois,
s'il n'en fut pas le chef: d'accord avec ses complices, il
ut leur envoyer de nouvelles forces pour l'enlever et la punir d'une aussi horrible trahison. A cet effet,
il expédia l'ordre au général Richard, duc de la Marmelade et gouverneur du Cap-Henry, de réunir les troupes
de cette ville afin de les mettre en marche : c'était le
6 octobre. Mais Richard était l'un des principaux auteurs
de la conspiration qui s'ourdissait depuis quelques mois,
s'il n'en fut pas le chef: d'accord avec ses complices, il 1 Le colonel Colin remplaça Borgella provisoirement a Aquin dont il commandai! lu place. [1820] chapitre x. 447 entraîna les troupes, au contraire, et se prononça contre
le roi, dans la soirée du même jour. On conçoit quel dut être l'étonnement de Christophe,
lorsqu'il connut le soulèvement de Richard et des
autres officiers supérieurs avec ces troupes; à quelle fureur il dut se livrer lorsqu'il apprit que le trésor du Cap
était devenu la proie de ces hommes, naguère si courbés
sous le joug de fer de sa tyrannie ; que ses châteaux, ses
haras étaient livrés au pillage des soldats et des cultivateurs; lorsqu'il vit, de Sans-Souci, ses belles plantations
de cannes livrées aux flammes dans la plaine de Limonade ! *. Car toutes ces choses eurent lieu aussitôt qu'on
se fût prononcé contre sa cruelle autorité. Mais en même
temps, la délivrance des nombreux prisonniers chargés
déchaînes, compensait, aux yeux de la société, ces actes
de désordre inévitables de la part d'un peuple secouant
le joug qui pesait sur sa tête depuis quatorze années. Ce fut sans doute la plus grande punition que Dieu
pût infliger à cet homme dont la vanité et l'orgueil se
complurent pendant si longtemps à avilir ses concitoyens, ses égaux, à leur imposer une obéissance servile,
par l'exercice d'une autorité capricieuse qui ne trouvait
de satisfaction que dans les crimes les plus monstrueux.
Après l'avoir frappé d'impuissance physique, la Providence voulut qu'il assistât à la chute de ce pouvoir sanguinaire, qu'il vît le Peuple Souverain reprendre tout son
empire pour l'anéantir. Car, qu'est-ce que la mort pour 1 Outre les véritables palais de Sans-Souci et du Cap-Henry, il y avait sept autres résidences qualifiées ainsi dans différentes villes. Quant aux châteaux, ou anciennes habitations
coloniales, il y en avait quinze désignés chacun par un nom particulier : ainsi, les Délices
de la Reine, Belleme-le-Roi, la Conquête, la Victoire, la Gloire, Tenez-y, Mettez-y, etc.
La plupart étaient des sucreries, d'autres, des cotonnrrics dans la plaine de l'Artibonito. 448 études sur l'histoire d'haÏti. un Tyran, si elle n'est pas précédée de ces circonstances
qui l'humilient, qui portent le désespoir dans son âme?
C'est là ce qui constitue la moralité qui ressort comme
enseignement dans l'histoire des nations. Quand elles
ont le malheur d'être opprimées par leurs chefs , il
faut qu'elles puissent nourrir l'espérance qu'un jour
arrivera où Dieu punira ainsi ces pervers de leurs exécrables forfaits.
haÏti. un Tyran, si elle n'est pas précédée de ces circonstances
qui l'humilient, qui portent le désespoir dans son âme?
C'est là ce qui constitue la moralité qui ressort comme
enseignement dans l'histoire des nations. Quand elles
ont le malheur d'être opprimées par leurs chefs , il
faut qu'elles puissent nourrir l'espérance qu'un jour
arrivera où Dieu punira ainsi ces pervers de leurs exécrables forfaits. Toutefois, Henry Christophe était doué de trop d'énergie , d'un caractère trop impérieux , pour s'avouer à
lui-même que son règne abhorré était fini. Reconnaissant que sa paralysie s'opposait à ce qu'il montât à cheval
pour aller combattre ses sujets révoltés, il imagina un
moyen extrême de donner à ses membres la vigueur dont
ils étaient privés. Il se fit faire un bain de rhum et de
piment dans lequel il se plongea pendant une heure ; et
durant ce temps, ses serviteurs lui faisaient des frictions
avec de la flanelle. Le remède d'invention royale produisit l'effet désiré ; il sortit du bain, tout joyeux de l'idée
d'être en mesure de se mettre à la tête de sa garde haïtienne et d'aller détruire les révoltés du Cap '. Après
s'être habillé militairement et avoir fait venir son cheval,
il sortit de sa chambre. Mais une grande stupéfaction lui
était réservée au-dehors : frappée comme d'un coup de
foudre au grand air, Sa Majesté s'affaissa et tomba sur
les genoux, en présence de toute sa garde. Elle semblait
demander pardon à Dieu de tous ses crimes. Il fallut
enfin emporter cette personne sacrée sur son lit où elle
fut déshabillée. 1 De toule sa maison militaire, composée d'artillerie a cheval, de gardes du corps, d'infanterie et de chevau-légers, ces derniers seuls avaient d'abord pris part à la révolte du
Cap ; mais cette cavalerie était le corps le plus redouté dans le Nord. [18201 CHAPITRE X. 449 Aux yeux de tous ceux qui l'environnaient à SansSouci, le Roi n'était plus que l'ombre de lui-même; mais,
chose étonnante! la crainte les retenait encore dans
l'obéissance , tant est puissant sur l'âme des hommes le
respect dû à l'autorité! Enfin, le dimanche 8 octobre, Christophe, en robe
de chambre, coiffé d'un énorme chapeau rond à grands
bords (tenue peu royale, peu faite pour imposer), se fit
porter dans la galerie extérieure de son palais; et là,
assis dans un fauteuil, il fit défiler devant lui les troupes
de sa garde, en distribuant quatre gourdes à chaque soldat, pour les exciter à aller combattre les révoltés. Il
leur dit d'une voix débile, qu'il ne voulait que la liberté
de ses concitoyens, mais que sa noblesse l'avait trahi,
parce qu'elle aspirait à les rendre esclaves ; qu'il leur permettait de tuer tous les révoltés et de se livrer au pillage
de la ville du Cap !.
, il fit défiler devant lui les troupes
de sa garde, en distribuant quatre gourdes à chaque soldat, pour les exciter à aller combattre les révoltés. Il
leur dit d'une voix débile, qu'il ne voulait que la liberté
de ses concitoyens, mais que sa noblesse l'avait trahi,
parce qu'elle aspirait à les rendre esclaves ; qu'il leur permettait de tuer tous les révoltés et de se livrer au pillage
de la ville du Cap !. La garde haïtienne, sous les ordres supérieurs de
Joachim Deschamps, secondé surtout du général J.-B.
Riche, partit au cri de : Vive le Roi! en promettant de
mettre tout à feu et à sang. Jusqu'alors, les généraux révoltés n'avaient fait aucun
mouvement contre le palais de Sans-Souci ; mais, avertis
des dispositions ordonnées par Christophe, ils se portèrent au Haut-du-Cap, où la rencontre eut lieu. Quelques coups de fusil furent tirés pour l'honneur du drapeau ; car la propagande révolutionnaire s'était si bien
faite dans les rangs de la garde haïtienne, qu'elle passa
tout entière du côté des révoltés au cri de : Vive la Liberté !
Son chef principal prit la fuite pour retourner auprès du 1 Ce récit est emprunté au N" 4 de la Concorde, journal que Ip général Prévost, ex-ministre de Christophe, publiait an Cap en 1821. T. VIII. 29 450 ÉTBDES SUR l'ïIISTOIRE d'iïAÏTI. Roi ou se cacher, tandis que Riche et la plupart des autres
officiers fraternisèrent avec ceux du Cap. Toutes ces
troupes réunies se disposèrent alors à marcher sur SansSouci. Après le départ de sa garde, Christophe était resté
dans la même position sur la galerie; il avait ses deux
filles auprès de lui, les princesses Améthyste et Athénaïs. Son agitation, ses inquiétudes augmentaient à
chaque instant; car il ne savait pas quelle serait l'issue
de la marche de sa garde contre les révoltés, et il apercevait les tourbillons de fumée qui prouvaient l'incendie des cannes de ses diverses habitations. A tout
moment, il ordonnait à un officier de charger ses armes,
à d'autres d'aller s'enquérir des nouvelles. La nuit survint, et un jeune officier arriva au palais et lui apprit
que sa garde avait fait défection, qu'on allait se porter
contre lui. Il était alors dans sa chambre : il fit appeler
sa femme et ses enfans , et leur donna les derniers témoignages de sa tendresse, en leur disant de se retirer
et de le laisser avec ses valets. Par ses ordres, ceux-ci lui
donnèrent de l'eau pour se laver les mains et les bras,
puis du linge blanc*. Ces préparatifs annonçaient certainement sa résolution de se suicider ; et vraiment, dans
la situation désespérée où il se trouvait, il n'eût pas
convenu que sa famille même cherchât à l'en détourner.
Quand il eut reçu ces choses de ses valets, il les renvoya de sa chambre. A peine en étaient-ils sortis, qu'on
entendit la détonation d'une arme à feu : Henrv Christophe avait mis fin à ses jours, en se donnant un coup
blanc*. Ces préparatifs annonçaient certainement sa résolution de se suicider ; et vraiment, dans
la situation désespérée où il se trouvait, il n'eût pas
convenu que sa famille même cherchât à l'en détourner.
Quand il eut reçu ces choses de ses valets, il les renvoya de sa chambre. A peine en étaient-ils sortis, qu'on
entendit la détonation d'une arme à feu : Henrv Christophe avait mis fin à ses jours, en se donnant un coup 1 La Concorde,^' 1. Par cette ablution et ce linge blanc, il semble que Christophe croyait
se laver de tous se? crimes et paraître devant Dieu avec le costume rie l'innocence. [1820] CHAPITRE X. 451 de pistolet au cœur1! Sa famille, ses serviteurs, quelques officiers restés encore au palais, se précipitèrent
dans sa chambre : ils le trouvèrent renversé sur son lit,
baigné de sang. Enfin, le Tyran n'était plus! Il s'était fait justice à
lui-même ; il avait vengé la société de sa propre main ! La certitude acquise de ce fait n'était propre qu'à occasionner la plus grande confusion, le désordre le plus
complet dans le palais de Sans-Souci. Les chefs du Cap
avaient tracé un exemple en permettant le pillage de
celui de cette ville, des châteaux royaux situés dans les
campagnes, de tous les établissemens appartenant à la
couronne, soit à leur profit, soit à celui des troupes et de
la multitude : les nombreux serviteurs, la population de
Sans-Souci et le peu de soldats qui y étaient encore,
commencèrent immédiatement le sac de cette riche demeure royale ; c'était à qui en emporterait le plus, de
toutes les choses précieuses rassemblées à grands frais
dans ce palais. Tandis que ce pillage s'accomplissait dans le tumulte
le plus violent, Madame Christophe, en femme dévouée,
en épouse fidèle à son mari, aidée de ses deux filles non
moins attachées à la mémoire de leur père, toutes trois
pleines de courage, ne songèrent qu'à donner la sépulture à son cadavre, pour le soustraire aux mutilations,
aux fureurs d'une multitude effrénée. Pour remplir ce
pieux devoir, il leur fallait néanmoins l'assistance d'of1 On a prétendu que quelque temps auparavant, il avait demandé au docteur Stewart,
Écossais qui dirigeait une école de médecine et de chirurgie au Cap, quelle était la partie
du corps où un homme résolu a se suicider avec un pistolet devait plntôt frapper pour mourir
instantanément ; et que Stewart lui avait répondu : « Au cœur. » Si cette anecdote est vraie,
c'est que Christophe ne se faisait plus illusion sur le terme de sa tyrannie.
'of1 On a prétendu que quelque temps auparavant, il avait demandé au docteur Stewart,
Écossais qui dirigeait une école de médecine et de chirurgie au Cap, quelle était la partie
du corps où un homme résolu a se suicider avec un pistolet devait plntôt frapper pour mourir
instantanément ; et que Stewart lui avait répondu : « Au cœur. » Si cette anecdote est vraie,
c'est que Christophe ne se faisait plus illusion sur le terme de sa tyrannie. 452 études sur l'histoire d'haïti. liciers capables d'inspirer assez d'estime et de respect
par leurs qualités personnelles, afin d'être écoutés de
ceux dont on avait besoin. En cette circonstance difficile, elles ne virent à leurs côtés que le général Dupuy
et le colonel Prézeau, les deux seuls hommes qui réunissaient ces conditions, parce que leur conduite à la cour
de Christophe les avait toujours distingués entre tous les
autres officiers : ces derniers s'étaient empressés d'aller
faire leur soumission au Gap. Sensibles au malheur de
ces femmes qui avaient pour eux la même estime que
leur accordait Christophe, Dupuy et Prézeau réussirent,
à force d'argent néanmoins, à persuader quelques soldats de porter le cadavre à la citadelle Henry pour l'y
enterrer : on le mit dans un hamac. Dans la nuit même,
Madame Christophe et ses demoiselles, escortées de
leurs deux fidèles amis, marchant tous à pied, s'y rendirent avec les restes du Roi qui avait mis tout son orgueil
à construire cette forteresse. Ce fut avec peine et une précipitation extrême, qu'ils
purent foire admettre et placer le cadavre dans la partie
appelée le Cavalier de la citadelle, située au sud, en le
recouvrant d'un peu de terre. Car, à la vue de ces restes
d'un homme qui leur avait fait tant de mal, qui avait
fait périr tant de victimes dans la construction de la forteresse, la garnison, les nombreux ouvriers, les cultivateurs et les cultivatrices, servant de manouvriers pour les
travaux, les prisonniers délivrés de leurs chaînes, tous
s'ameutèrent et voulurent jeter le cadavre dans la profonde ravine où Christophe lui-même avait fait précipiter tant d'innocens. Dupuy et Prézeau seuls pouvaient
apaiser cette effervescence si naturelle : ils s'empressèrent de soustraire leurs vertueuses protégées aux insultes [4820] chapitre x. 455 de cette multitude et de les ramener en lieu sûr, afin de
négocier avec les chefs en révolte pour les faire respecter \ Nous ne pouvons dire où se trouvaient, ni ce que firent
dans ces momens périlleux, les deux fils de Christophe :
Eugène, l'aîné, enfant naturel d'une autre femme que
son épouse, et Victor Henry, prince royal, qui était l'héritier présomptif de sa couronne. Mais, ces infortunés
jeunes gens ne tardèrent pas à être le point de mire de
l'ambition des chefs de la révolte du Cap. Quel que fût
leur dessein ultérieur, ces chefs crurent qu'ils devaient
impitoyablement y sacrifier ces deux rejetons de la dynastie fondée par Christophe : ils résolurent leur assassinat, en comprenant dans cet acte affreux plusieurs
individus qu'ils détestaient. Le 18 octobre, ils firent tuer
en même temps Victor Henry, Eugène, Vastey, les généraux Jean-Philippe Daut, Joachim Deschamps, Achille,
Dessaliues jeune et Toussaint.
leur dessein ultérieur, ces chefs crurent qu'ils devaient
impitoyablement y sacrifier ces deux rejetons de la dynastie fondée par Christophe : ils résolurent leur assassinat, en comprenant dans cet acte affreux plusieurs
individus qu'ils détestaient. Le 18 octobre, ils firent tuer
en même temps Victor Henry, Eugène, Vastey, les généraux Jean-Philippe Daut, Joachim Deschamps, Achille,
Dessaliues jeune et Toussaint. Ce fut ce qu'il y eut de plus blâmable dans la révolution du 8 octobre; car les fils de Christophe n'auraient
pas été plus redoutables que ne le furent ceux de Dessaliues, malgré l'hérédité instituée en leur faveur, sa
royauté n'étant plus possible. Les autres victimes n'étaieut pas plus coupables que bien des survivans , que
ceux qui les firent tuer. Et quant au pillage des trésors
du Cap, de Sans-Souci et de la citadelle, des couronnes et
autres joyaux enrichis de pierres précieuses, des effets
mobiliers qui ornaient les palais et châteaux royaux, des
animaux qui se trouvaient dans les haras, il s'explique par
la tyrannie même de Christophe qui avilit les âmes. La 1 Ils conduisirent ces personnes abandonnées de tous, sur une petite habitation du nom de
Lambert, près du Cap, qui appartenait à Madame Christophe. 454 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. plupart des généraux s'enrichirent à la citadelle, où il y
avait des sommes immenses *. Évidemment, l'intérêt public, le rétablissement de la
liberté et de la dignité humaine, n'avaient pas été leur
mobile : de là cet esprit personnel, cette avidité coupable. Quel était donc le but de leur conspiration, avant l'insurrection de Saint-Marc? Se proposaient-ils de continuer la Royauté dans le Nord et l'Artibonite, au profit
de l'héritier du trône de Christophe? Mais ils n'avaient
pas tardé à l'immoler, ainsi que son frère. Voulurent-ils
la continuer au profit de l'un d'eux qu'ils auraient élu,
ou revenir tout simplement au gouvernement aristocratique qui la précéda, de 1807 à 4811, sous le nom d'Etat
d'Haïti ? Les faits qui se sont passés alors ont prouvé
seulement, que ces généraux ne voulaient pas se soumettre à la République d'Haïti ; car ils n'ont publié
aucun acte, ils n'en eurent pas même le temps, et il
n'est nullement probable, comme l'a prétendu l'ouvrage
cité plus avant, qu'ils eussent l'intention d'établir « une
« République semblable à celle du Sud2. » Elle eût entraîné l'égalité entre tous les citoyens, et il paraît qu'ils
voulaient conserver leurs titres de noblesse. Mais les
événemens marchèrent contre leur gré; ils furent contraints de s'y résigner 3. Suspendons le récit de ces événemens, afin d'appré1 On a dit que Richard fut celui qui en prit le plus, et qu'il enfouit sa fortune. 2 Placide Justin prétend même que « le 1S octobre, le Nord et le Kord-Ouësl se consti-
« tuèrent en une République dont Paul Romain fut nommé Président. » Comme Romain
était le plus ancien des généraux de cette partie, ils l'auront reconnu peut-être sous ce
titre, mais sans établir pour cela une République.
appré1 On a dit que Richard fut celui qui en prit le plus, et qu'il enfouit sa fortune. 2 Placide Justin prétend même que « le 1S octobre, le Nord et le Kord-Ouësl se consti-
« tuèrent en une République dont Paul Romain fut nommé Président. » Comme Romain
était le plus ancien des généraux de cette partie, ils l'auront reconnu peut-être sous ce
titre, mais sans établir pour cela une République. 5 On rapporte, qu'en retournant au Cap après l'évacuation devant Saint-Marc, le général [1820] CHAPITRE X. 455 cier le gouvernement de Henry Christophe dont l'absolutisme et la tyrannie surpassèrent ceux de tous ses
prédécesseurs. Il faut juger sa conduite dans son administration tant vantée par les Etrangers et certains Haïtiens, tous séduits par l'apparence de la prospérité qu'offrait son royaume et le faste qui entourait sa cour.- Il
est vrai qu'en général, l'imagination des hommes se
laisse facilement éblouir par les grandeurs et les pompes
du pouvoir, de la puissance, sans examiner si elles ennoblissent réellement l'autorité des chefs. Celle qu'exerça Christophe dans le Nord et l'Artibonite, en qualité de Président-Généralissime ou de Roi,
ne fut évidemment qu'une longue usurpation de la souveraineté populaire, ou tout au moins une application
insensée de théories politiques à l'usage de l'arbitraire
qui était dans sa nature personnelle : — insensée, en ce
qu'il méconnut le but de la grande révolution commencée dans le pays, dès 1791, par les hommes de la race
noire, et poursuivie incessamment dans tous les événemens postérieurs pour y atteindre, — la liberté et l'égalité, et avec ces droits, tous autres aussi essentiels dans
tout état social, la propriété, la sûreté, etc. ; — insensée
encore, en ce que son égoïsme et son orgueil lui persuadèrent que le despotisme était le meilleur moyen d'assurer son autorité et de la perpétuer. Trop aveuglé par ces
passions ou ces sentimens qui le dominaient, qui distinguaient son caractère fastueux, il ne put reconnaître que Guerrier arracha sa croix de Saint-Henry et la jeta avec mépris, en disant : « Dès mes
« jeunes ans, j'ai servi comme militaire sous les drapeaux d'une République : aujourd'hui,
«je dois rester républicain, comme je l'ai toujours été au fond du cceur. » Et l'on remarqua que les généraux Romain et Bazin ne limitèrent point. Guerrier se distinguait, en effet, par ses honorables sentimens : il fut un des quelques généraux auxquels
Christophe n'osa jamais donner des coups de bâton.
jeta avec mépris, en disant : « Dès mes
« jeunes ans, j'ai servi comme militaire sous les drapeaux d'une République : aujourd'hui,
«je dois rester républicain, comme je l'ai toujours été au fond du cceur. » Et l'on remarqua que les généraux Romain et Bazin ne limitèrent point. Guerrier se distinguait, en effet, par ses honorables sentimens : il fut un des quelques généraux auxquels
Christophe n'osa jamais donner des coups de bâton. 06 ÉTUDES SLR l'hiSTOIUE DU Ali I. le despotisme dégénère facilement en tyrannie, parce
qu'il exige une tension continuelle des ressorts de l'autorité pour se faire obéir, et que le despote arrive ainsi
aux actes les plus cruels1. Mais, que disons-nous? L'instinct du crime, de la
cruauté, de la férocité, ne fut-il pas plutôt dans la nature exceptionnelle de cet homme toujours altéré de
sang? Pour en juger, qu'on se rappelle sa conduite pendant les hécatombes ordonnées par Toussaint Louverture,
en 1799; — après le siège de Jacmel, en 1800; — dans
la répression de la révolte des cultivateurs du Nord, en
1801 ; — à l'égard de ces cultivateurs, lorsqu'il les désarmait par ordre de Leclerc, an 1802; — envers les habitans de l'Est, dans la campagne de 1805; — dans l'insurrection de la péninsule du Nord et au siège du Môle,
de 1807 à \ 810; — envers tes blessés et les prisonniers
de Sibert, en 1812; — dans les immolations qu'il ordonna durant la même année, et qui couvrirent de deuil
l'Artibonite et le Nord; — et, enfin, dans le sacrifice
journalier des innombrables victimes qui périrentsuc1 Dans la Notice sur H. Christophe, déjà citée, par J.-B. Francisque, on lit ce qui suit :
« Le général en chef (Christophe) conspua avec Pétion... Dessalines fut tué.. . On convint
de donner a l'État une forme libre et républicaine : idée digne des anciens, et belle et magnanime... Une constitution fut établie. Sauf quelques défauts non capitaux, elle était un
chef-d'œuvre de la vraie science sociale : les principes éternels et sacrés de la liberté y
étaient posés avec toute leur clarté et leur vérité, et rappelaient l'homme "a.sa dignité primitive... Mais Christophe ne voulut pas accepter cette constitution qui parut, a ses yeux,
lui laisser trop peu d'autorité... Il se qualifie, dans ses actes, Généralissime des forces de
l'État... Le Généralissime se fit couronner Bui, et donna a penser aux bons citoyens que la
destinée de ce pays était d'être toujours régi par des chefs absolus, quelque dénomination
qu'ils prissent. L'on vit alors le spectacle d'une cour, d'une noblesse, des ducs, des
princes, etc., et une monarchie héréditaire... Son gouvernement reposait principalement
sur la terreur dont il en avait fait le ressort. Aussi fit-il tout trembler pendant sa vie, et
s'en servit-il pour tout ployer sous sa volonté orgueilleuse et arbitraire. Il fit sentir sa
dureté également au peuple et a l'armée, qu'il condamnait a des travaux continuels... »
N'ous sommes heureux d'avoir retrouvé cette appréciation judicieuse du règne de H. Christophe, par un eitoy«n éclairé de noire pays.
sur la terreur dont il en avait fait le ressort. Aussi fit-il tout trembler pendant sa vie, et
s'en servit-il pour tout ployer sous sa volonté orgueilleuse et arbitraire. Il fit sentir sa
dureté également au peuple et a l'armée, qu'il condamnait a des travaux continuels... »
N'ous sommes heureux d'avoir retrouvé cette appréciation judicieuse du règne de H. Christophe, par un eitoy«n éclairé de noire pays. [I8i0] CHAPITRE X. 457 cessivemeut à la citadelle ou ailleurs. Non! à moins d'être de la même nature que celle du Tigre, un homme ne
se complaît pas à verser autant de sang* que le fit
Henry Christophe. C est à son palais de Sans-Souci surtout que, durant
quatorze années, il fit sentir le poids de son joug de fer.
Assis ordinairement sur une espèce de trône qu'il avait
fait placer entre les branches d'un Caymittier de la terrasse attenante au palais, il y rendait ce qu'il appelait la
justice, dans sa prétention d'imiter Louis ÎX exerçant
réellement cet attribut des rois sous les chênes de Vincennes, de même que, dans le faste de sa cour, il croyait
imiter Louis XîV *. Les nobles qui la formaient étaient
tenus de se rendreau palais avant le jour, quelque temps
qu'il fît, en grand costume et pour attendre le lever de Sa
Majesté, dans l'attitude du respect servile qu'elle exigeait.
Nul d'entre eux n'osait regarder ce roi en face; tous
tremblaient à son approche, dans la crainte qu'un caprice
ne le portât à ordonner leur décapitation : ce qui, dans
son langage ironique et barbare, s'appelait « changer la
tête, » comme la mise aux fers s'appelait « une paire de
bas de soie aux pieds. » Quand il sortait de sa chambre
pour venir sous le Caymittier, vingt sentinelles portaient
les armes en même temps, toutes les issues du palais
étant gardées. Ses nobles officiers se rangeaient en ligne,
le front courbé vers la terre, mais jetant chacun un
regard à la dérobée sur lui, afin de s'assurer si sa physionomie respirait le calme, ou l'agitation précurseur d'un
ordre de rigueur ou d'un arrêt de mort. Des cachots 1 Vastey et J. Chanlatte, surtout, le lui persuadaient dans leurs écrits. Ce dernier lit un
opéra intitulé : La partie de chasse du Roi, pour comparer son maître a Henry IV, dans
un opéra du même litre. 488 études sur l'histoire d'iiaïti. étaient tout près du palais, pour recevoir les prisonniers
qui n'étaient pas envoyés à ceux de la citadelle Henry, à
deux lieues de là f. Dans ces derniers cachots, une infinité de victimes
ont péri d'une mort plus ou moins lente, selon la force
de leur tempérament; leur agonie commençait dès
qu'elles y entraient, par le froid, l'humidité, la privation
d'air, de clarté et de nourriture. Les infortunés que la
colère du tyran faisait jeter du haut de la forteresse, dans
le profond précipice nommé la Ravine du Grand-Boucan,
étaient certainement plus heureux, si l'on peut s'exprimer ainsi, de mourir immédiatement*.
, selon la force
de leur tempérament; leur agonie commençait dès
qu'elles y entraient, par le froid, l'humidité, la privation
d'air, de clarté et de nourriture. Les infortunés que la
colère du tyran faisait jeter du haut de la forteresse, dans
le profond précipice nommé la Ravine du Grand-Boucan,
étaient certainement plus heureux, si l'on peut s'exprimer ainsi, de mourir immédiatement*. La citadelle, construite sur la chaîne de la montagne
nommée le Bonnet-à- V Evêqne, d'une élévation de plusieurs centaines de toises au-dessus du niveau de la mer,
et faisant partie de l'ancienne habitation Laferrière,
donne par elle seule une idée du caractère de Henry
Christophe : il en fit un monument de sa vanité, de son
orgueil, de son despotisme et de sa cruauté inexorable.
Commencée dès les premiers mois de 1804, elle n'était 1 Cette période est écrite d'après le journal la Concorde, du 3 juin 1821, N° 4. Le palais de Sam-Souci fut construit sur la pente d'une colline de l'habitation Milot,
ancienne sucrerie. Le site en fut bien choisi, car on y jouissait d'une belle vue, de même
que son aspect avait quelque chose d'imposant quand on y venait de la plaine. Bâti sans
plan primitif et agrandi successivement, son architecture était irrégulière ; il y avait un
rez-de-chaussée, un étage et un belvédère d'où l'on découvrait au loin. Sur sa droite, était
la salle du trône où Christophe tenait son grand conseil, et au-dessous, plus bas, était
l'église en rotonde. Sur la gauche se trouvait la terrasse du Caymillier ; puis, des logemens pour les secrétaires et d'autres officiers, et des remises pour les nombreuses voitures
de la cour. Derrière le palais étaient un jardin et un parterre où des fleurs et des légumes
étaient cultivés avec soin ; l'eau d'une source de la montagne y tombait en cascades ponr
alimenter des bassins et des fontaines. Plus loin se trouvaient l'arsenal, les casernes de
l'artillerie, de l'infanterie et de la cavalerie, l'imprimerie, l'hôtel des monnaies, etc. Toutes
ces constructions étaient en maçonnerie et couvertes en ardoises ou en tuiles : le tremblement de terre de 1842 les a démolies en partie.
cultivés avec soin ; l'eau d'une source de la montagne y tombait en cascades ponr
alimenter des bassins et des fontaines. Plus loin se trouvaient l'arsenal, les casernes de
l'artillerie, de l'infanterie et de la cavalerie, l'imprimerie, l'hôtel des monnaies, etc. Toutes
ces constructions étaient en maçonnerie et couvertes en ardoises ou en tuiles : le tremblement de terre de 1842 les a démolies en partie. 2 Souverain Brun, frère de Boyer, y fut précipité. Quand, du haut de la citadelle, on
jette les yeux dans ce gouffre, on se sent disposé au vertige. [1820| CHAPITRE x. 459 pas encore achevée en octobre 4820, parce qu'il y faisait
exécuter toujours de nouveaux travaux, pour entretenir
l'oppression sous laquelle toutes les têtes étaient courbées. De nombreux ouvriers de tous états y étaient
employés ; des prisonniers encore plus nombreux, ayant
la chaîne aux pieds, faisaient le service de manouvriers,
concurremment avec des hommes et des femmes arrachés
de la culture des champs, d'un boutdu royaume à l'autre.
Il est entendu qu'aucun de tous ces malheureux ne recevait un salaire quelconque, puisqu'ils travaillaient au
* Boulevard de la Liberté nationale. » lis ne recevaient
qu'une mince ration en vivres du pays, insuffisante pour
réparer leurs forces : aussi en mourut-il une infinité dans
ces travaux incessans *. Les murailles de la forteresse,
qui est assise sur le roc vif, ont quinze ou vingt pieds
d'épaisseur et sont d'une hauteur prodigieuse. Il y a
plusieurs batteries superposées les unes sur les autres au
moyen de fortes voûtes ; elles sont garnies de canons du
plus gros calibre, de mortiers et d'obusiers, tous en
bronze : il a fallu l'énergique volonté de Christophe pour
faire traîner ou portera une telle élévation ces pièces d'artillerie,la plupart d'un poids énorme. Les batteries étaient
désignées sous le nom de : e Batteries du Roi, de la Reine,
« du Prince Royal, des Princesses Royales2. » Des
casemates, des magasins, des poudrières, un arsenal,
une place d'armes, un logement en forme de palais, où
se trouvait le trésor de la couronne, et surtout de nombreux cachots souterrains à côté des citernes remplies i Des témoins oculaires ont évalué a cl() mille individus des deux sexes, ceux qui ont péri
dans la construction de la citadelle, sans compter les victimes désignées d'avance a la mort. 2 Améthyste, l'aînée des deux filles de Christophe, mit elle-même le feu a une pièee
de 56, le jour où l'on inaugura avec pompes la Batterie de la Reine. 460 études sur l'histoire d'haïu. d'eau, tout est réuni dans la citadelle Henry, construite
avec tout l'art possible \ Un immense dépôt de fusils
et d'autres armes, de boulets, de bombes, d'obus, de
poudre, etc.' en faisait le lieu presque unique d'approvisionnement de tous ces objets de guerre, pour le peuple
haïtien, disait le tyran, en cas d'invasion du territoire
par une puissance étrangère, par la France principalement, en vue de laquelle la forteresse fut d'abord construite. Raisonnant toujours ainsi, il s'autorisait à la continuation de ces ouvrages gigantesques pour le pays ; mais
au fait, il y trouvait un moyen d'oppression pour satisfaire à son goût de domination absolue.
'approvisionnement de tous ces objets de guerre, pour le peuple
haïtien, disait le tyran, en cas d'invasion du territoire
par une puissance étrangère, par la France principalement, en vue de laquelle la forteresse fut d'abord construite. Raisonnant toujours ainsi, il s'autorisait à la continuation de ces ouvrages gigantesques pour le pays ; mais
au fait, il y trouvait un moyen d'oppression pour satisfaire à son goût de domination absolue. On a beaucoup vanté l'état prospère du royaume de
Christophe, parce qu'il vendait de grandes quantités de
denrées au commerce étranger: du sucre, du coton, du
café. Mais comment obtenait-il ces produits? Aux dépens
du peuple entier qui était effectivement misérable. Ayant
choisi pour ses châteaux royaux les plus belles propriétés
rurales des anciens colons, il y faisait réunir, contre
leur gré, de numbreux cultivateurs pris de toutes les
autres, qui y travaillaient en ateliers sous un régime plus
dur que dans l'ancien système: il fallait bien qu'il obtînt
des résultats étonnans, qu'il eût des denrées à vendre,
afin d'augmenter son trésor, d'entasser des sommes considérables en numéraire1. Avec elles, il se procurait de 1 Le tremblement de terre de 1842 a lézardé presque toutes les voûtes et les murailles
de la citadelle. Sur la même chaîne de montagnes où elle a été élevée, se troupit la maison
appelée le palais du Ramier : de l'a on découvrait les montagnes du Dondon, de la Marmelade, la plaine du Nord, etc. Quatre blockaus de grande dimension l'entouraient et le reliaient a la citadelle. 2 Si l'on ajoute foi aux renseignemens fournis par un agent consulaire de France au CapHaïtien et pris sur les lieux, en 1819, on aurait exporté de ce seul port, le principal du
royaume de Christophe : 1,200,000 livres de sucre; 18,500,000 livres de café; 200,000
livres de cacao : 2,000,000 livras de colon; 300,000 livres de tabac ; 230,000 d'acajou [1820] CHAPITRE x. 46 î l'étranger touslesapprovisionnemensde guerre, les effets
d'habillement et d'équipement pour ses troupes, et surtout tous les objets de grand luxe qui ornaient son palais
de Sans-Souci et ses châteaux, qui servaient à sa personne et à celle des membres de sa famille, — couronnes
enrichies de diamans et autres pierres précieuses, carrosses, etc., etc. Mais le peuple du Nord et de l'Artibonite était-il heureux sous une telle administration? Si Christophe avait
l'intelligence du despotisme, il n'avait certainement pas
la bienveillance d'un législateur, d'un chef de gouvernement humain. Ses preneurs, étrangers ou nationaux,
ne jugeaient des choses qu'à leursuperficie, à l'apparence
delà prospérité factice qui en découlait. L'armée, les généraux, nobles de tous étages, le peuple enfin, jugèrent
différemment en conspirant, en se révoltant contre le tyran, dès que la Providence eut marqué la fin de son règne,
en le frappant d'impuissance physique. Son prestige, son
pouvoir s'écroulèrent aussitôt, et il n'eut d'autres ressources, pour se soustraire à leur juste vengeance, que
la résolution désespérée de se suicider. Sans le dévouement de sa famille et l'assistance qu'elle reçut de deux
cœurs généreux, on ne sait ce que serait devenu son cadavre jeté siprécipitammentdansuncoinde la citadelle1,
gne,
en le frappant d'impuissance physique. Son prestige, son
pouvoir s'écroulèrent aussitôt, et il n'eut d'autres ressources, pour se soustraire à leur juste vengeance, que
la résolution désespérée de se suicider. Sans le dévouement de sa famille et l'assistance qu'elle reçut de deux
cœurs généreux, on ne sait ce que serait devenu son cadavre jeté siprécipitammentdansuncoinde la citadelle1, 1,500,000 de campêche, etc. Mais le coton se produisait dans l'Artibonite, et le sucre principalement dans le Nord, et il y a lieu de croire que l'exportation générale du rojaume
était un peu plus considérable. 1 Ayant visité cette forteresse en 1824, on me fit voir l'endroit où ce cadavre fut placé;
un morceau du hamac qui avait servi a le porter était détaché du reste, par la dégradation
de la terre qui le recouvrait. Avisé que le toit du cavalier était en mauvais état, le président Boyer avait fait poser un plancher au-dessus de la partie où reposaient les restes de
Henry Christophe, pour les garantir de la pluie; mais ce plancher se pourrit avec le
temps, et les osseroens étaient a découvert en janvier 1848, «juand j'allai visiter la citadelle une seconde fois. Revenu au Cap-Haïtien, j'engageai les secrétaires d'Élal Hyppolite et .1. Paul, mes col462 études sur l'histoire d'haïti. Nous avons souvent comparé le gouvernement et l'administra lion de Pétion à ceux de Christophe ; mais il n'y
a aucune comparaison, aucun parallèle à établir entre ces
deux hommes. Ils étaient d'une nature essentiellement
différente, et ils ontinflué d'une manière tout à fait opposée
sur les destinées de la portion du pays qui fut soumise
respectivement à leur autorité. Pétion, guidé par le bon
sens du génie politique et par la bienfaisance, a laissé des
institutions durables qui l'ont emporté à la lin sur celles
que Christophe avait fondées , parce que ce dernier ne
se laissait guider que par la vanité et l'orgueil, et le désir
de dominer ses semblables, par l'étroit égoïsme que ces
vices engendrent. Pétion a fait le bonheur du peuple par
la liberté : Christophe l'a rendu misérable à force d'oppression. « Christophe avait de grandes vues pour introduire la
« civilisation en Haïti, » ont dit ses aveugles admirateurs
qui se sont étayés surtout sur son ordonnance relative
à l'instruction publique, et sur la présence dans le Nord
de quelques étrangers qu'il fit venir à cet effet. Mais cette
ordonnance ne fut qu'un acte de pure complaisance lègues, de nous réunir tous trois pour proposer au président Pierrot d'ordonner l'érection
d'une tombe dans la citadelle, afin d'y placer ces ossemens d'un homme qui avait été un
tyran cruel, il est vrai, mais qui fut un des chefs remarquables du pays. Cette proposition
fut accueillie et la tombe préparée, au milieu de la place d'armes. L'avènement du président Riche empêcha l'opération, qu'il fit ensuite exécuter, en janvier 1847, par mon frère
C. Ardouin, secrétaire d'État de l'intérieur : lui et A. Dupuy, secrétaire d'État de la guerre,
en firent la proposition a Riche.
, il est vrai, mais qui fut un des chefs remarquables du pays. Cette proposition
fut accueillie et la tombe préparée, au milieu de la place d'armes. L'avènement du président Riche empêcha l'opération, qu'il fit ensuite exécuter, en janvier 1847, par mon frère
C. Ardouin, secrétaire d'État de l'intérieur : lui et A. Dupuy, secrétaire d'État de la guerre,
en firent la proposition a Riche. A ceux qui blâmeraient la mienne, je répondrais : — « Ministre de la Justice, je dus
croire qu'il était de mon devoir de faire donner la sépulture aux restes d'un grand criminel,
ainsi qu'on le fait pour tous autres qui sont frappés par la loi. — Ministre de l'Instruction
publique, il était encore dans mes attributions de provoquer une mesure qui tendait a
inspirer des idées morales, en éloignant jusqu'à l'apparence de la vengeance dans l'état
où se trouvaient ces ossemens, pour laisser a l'histoire et a la postérité leur mission de
juger la mémoire de Henry Christophe. — Enfin, Ministre des Cultes, je ne devais pas
oublier que la Religion commande de laisser a Dieu la punition finale des coupables, et que [1820] chapitre x. 465 envers les philanthropes anglais qui lui conseillèrent de
répandre les lumières dans son royaume; car il n'y établit que des écoles d'enseignement primaire, sous la direction de quelques professeurs protestans, de la fin de
1818 à 1820. Christophe, qui interdisait l'examen des
actes affreux de son administration, ne pouvait vouloir
sincèrement éclairer son peuple ; car il eût été en contradiction avec son despotisme : ce mode de gouvernement
exige un mutisme absolu, et les esprits ne s'éclairent que
par la parole et la discussion. Eu preuve du prétendu génie qu'on lui attribua, on a
dit qu'il eût voulu changer l'idiome et même la religion
du peuple haïtien, en lui faisant adopter la langue anglaise. Ce ne serait alors, de sa part, qu'une sottise de
plus ajoutée à tant d'autres : la religion protestante facilite la liberté des âmes dont Christophe ne voulait pas. En
se rendant indépendans de la Grande-Bretagne, les ÉtatsUnis n'ont pas eu la pensée, qui eût été ridicule, d'abam
donner la langue anglaise pour adopter la langue française. Les colonies espagnoles ont également conservé
la langue de leur ancienne métropole, en s'émancipant.
Pourquoi donc Haïti eût-elle désiré de rompre avec la
langue française, comme elle a rompu avec la France? *;.
Mais, Christophe fut réellement conséquent avec le
système despotique qu'il pratiquait, quand il refusait
d'admettre les Français et leurs navires dans les ports de la charité chrétienne impose l'obligation de l'oubli des injures, des offenses, même des
plus grands crimes. » 1 II n'est pas possible de croire que Christophe eut cette idée, quand on lit les actes de
son gouvernement et les écrits publiés par ses secrétaires ; car on ne peut qu'y trouver la
preuve qu'ils voulaient écrire en français aussi bien que possible. Le Code Henry seul offrit
une rédaction contraire au bon sens, parce qu'on voulait y dissimuler l'adoption de la
législation française.
ation de l'oubli des injures, des offenses, même des
plus grands crimes. » 1 II n'est pas possible de croire que Christophe eut cette idée, quand on lit les actes de
son gouvernement et les écrits publiés par ses secrétaires ; car on ne peut qu'y trouver la
preuve qu'ils voulaient écrire en français aussi bien que possible. Le Code Henry seul offrit
une rédaction contraire au bon sens, parce qu'on voulait y dissimuler l'adoption de la
législation française. 464 études sur l'histoire d iiaïti. son royaume, — non, parce qu'il montra en cela plus de
dignité et de patriotisme que Pétion, ainsi qu'on l'a dit ;
mais parce que son gouvernement n'aurait pas pu supporter V examen des hommes de cette nation, qui sont
naturellement expansifs et qui auraient trouvé dans la
similitude du langage, un moyen de communiquer leurs
idées et leurs réflexions à ses sujets : danger qui n'existait
pas pour lui avec les Anglais, les Américains et tous autres
Etrangers, plus portés à se taire sur ce qu'ils voient chez
les autres peuples. Dans la République, gouvernée avec tant de sagesse
et de bonté, Pétion n'avait rien à craindre de l'esprit
frondeur des Français, parce qu'il savait que les citoyens
se moqueraient d'eux, s'ils s'avisaient de leur faire la
moindre observation. En les admettant, toutefois sous un
autre pavillon que celui de la France, il obtint pour son
pays le profit de leurs lumières personnelles, l'entrée de
leurs livres et des professeurs pour l'enseignement de la
jeunesse, des marchandises dont on avait conservé le
goût ; et avec leur commerce, une concurrence utile à la
vente des produits haïtiens et au développement de la
production agricole. Il obtint enfin le retour dans la patrie, de nombreux citoyens que les événemens révolutionnaires en avaient éloignés depuis longtemps. Il nous semble que de tels résultats ont mieux valu
pour les Haïtiens, que ces ridicules prétentions de dignité
royale dans lesquelles Christophe s'enveloppait, pour
ainsi dire, pour repousser les Français et leur commerce.
Il eût voulu que le gouvernement de France le reconnût,
àpriori, comme Roi d'Haïti, même dans les dépêches qui
lui seraient adressées pour faire des ouvertures de négociations; mais c'était demander l 'impossible . Car, en le fi 820] cHAï'iTRt: x. »itfô qualifiant ainsi, c'eût été tout d'abord une reconnaissance
de l'indépendance et de la souveraineté d'Haïti : ce que
la France ne pouvait pas faire, il faut l'avouer '. Certainement, il eut raison d'être indigné de la conduite de
son gouvernement de 1814, dans la mission deDauxion
Lavaysse et consorts ; mais Pétion, qui ne s'abusait point
sur les projets odieux que ce gouvernement avait conçus,
se conduisit avec plus d'habileté en cette occasion ; et en
définitive, son système politique a obtenu ce qu'il avait
voulu.
: ce que
la France ne pouvait pas faire, il faut l'avouer '. Certainement, il eut raison d'être indigné de la conduite de
son gouvernement de 1814, dans la mission deDauxion
Lavaysse et consorts ; mais Pétion, qui ne s'abusait point
sur les projets odieux que ce gouvernement avait conçus,
se conduisit avec plus d'habileté en cette occasion ; et en
définitive, son système politique a obtenu ce qu'il avait
voulu. Christophe ne voulait traiter avec la France, que sous
la médiation de la Grande-Bretagne. Pétion avait désiré
aussi obtenir cette médiation; mais on a vu que cette puissance la déclina. L'eût- elle accordée à Christophe, quand
elle ne l'a jamais reconnu officiellement, selon les formes
diplomatiques, ni en sa qualité de Président-Généralissime, ni en celle de Roi ? Cependant, la conduite tenue
à Haïti par les officiers de sa marine, a prouvé que ses
sympathies étaient plutôt en faveur du Nord que de
l'Ouest; mais il n'y a eu rien d'officiel de la part de son
gouvernement : il a laissé ses nationaux exploiter le monopole qui leur était à peu près assuré sous Christophe, et
les avantages commerciaux que leur accorda Pétion.
Pétion a donc bien agi, dans l'intérêt de son pays, en
admettant le commerce français dans les ports de la
République ; il en a fait son auxiliaire le plus puissant
pour plaider la cause de l'indépendance d'Haïti. Toutefois, la Grande-Bretagne l'a plaidée aussi ; elle l'a servie
puissamment par sa sollicitude pour l'abolition de la traite l A. l'égard d'Haïti, la France était dans une autre situation que les États-Unis, par
exemple, dont le gouvernement avait nommé un agent commercial pour résider « au CapFrançais de Saint-Domingue. » t. vin. 30 4G6 ÉTUDES SUU l'||IST01RE d'iiaïti. des noirs; et ce n est pas nous qui refuserons jamais de
reconnaître le choit qu'elle a à la gratitude des Haïtiens
et de la race noire tout entière. Enfin, nous résumons nos observations à l'égard de
Henry Christophe, en faisant remarquer que nous avons
successivement reconnu les qualités dont il était doué, et
au premier rang desquelles il faut placer son énergie,
son courage, sa volonté ferme,, sa persévérance. L'esprit
d'organisation hiérarchique dont il fit preuve aussi eût
été une qualité appréciable, s'il n'était pas contraire à
tous les droits conquis par le peuple haïtien avec son
indépendance; car son système aristocratique et monarchique n'était que la reproduction de l'ancien régime
colonial, de même que celui établi par Toussaint Louverture. On s'était soulevé contre les 'privilèges des colons,
on avait résisté à la France, pour jouir de la liberté et de
X égalité. Toussaint Louverture avait rétabli les colons
dans leurs privilèges, et Christophe leur substitua ses
nobles privilégiés en prenant lui-même le titre de Roi qui
en comporte de plus grands encore, se substituant ainsi
au Roi de France. Les populations soumises à ses ordres
perdaient donc le fruit de la révolution. Elles perdaient
encore par son système de gouvernement ; car, en expulsant les colons et en confisquant leurs biens, la justice
voulait que ces biens fussent partagés entre le plus grand
nombre des citoyens, et non pas entre des privilégiés,
pour constituer des fiefs et des apanages. La distribution
des terres faite aux officiers inférieurs, la vente générale
des biens du domaine non réservés, ordonnées tardivement par Christophe, furent tout à fait insuffisantes.
daient
encore par son système de gouvernement ; car, en expulsant les colons et en confisquant leurs biens, la justice
voulait que ces biens fussent partagés entre le plus grand
nombre des citoyens, et non pas entre des privilégiés,
pour constituer des fiefs et des apanages. La distribution
des terres faite aux officiers inférieurs, la vente générale
des biens du domaine non réservés, ordonnées tardivement par Christophe, furent tout à fait insuffisantes. S'il subit l'influence des idées traditionnelles du Nord,
qui portaient à l'absolutisme, il faut reconnaître aussi 11820) CHAPITRE X. 467 que son caractère personnel s'y prêtait merveilleusement»
Mais il aurait pu, s'il avait été mieux intentionné, tempérer ce régime par la justice et l'humanité, tandis que
sa cruauté instinctive n'a fait de lui qu'un exécrable
Tyran*. 1 Le livre publié en 1824 par Hérard Duraesle, sous le litre de: Voyage dans le Nord
d'Haïti, etc., offre une infinité de traits de la vie privée et publique de Henry Christophe,
en appréciant avec une haute intelligence le déplorable système de gouvernement qu'il
adopta. Nous y renvoyons nos lecteurs nationaux, qui verront aussi dans cette estimable
production, une appréciation raisonnée et consciencieuse du système politique de Pétion,de
ses actes, des beaux traits de toute sa vie, et du reste, bien des opinions sur nos fastes
révolutionnaires, avec lesquelles nous sommes heureux de nous trouver en parfait accord.
de traits de la vie privée et publique de Henry Christophe,
en appréciant avec une haute intelligence le déplorable système de gouvernement qu'il
adopta. Nous y renvoyons nos lecteurs nationaux, qui verront aussi dans cette estimable
production, une appréciation raisonnée et consciencieuse du système politique de Pétion,de
ses actes, des beaux traits de toute sa vie, et du reste, bien des opinions sur nos fastes
révolutionnaires, avec lesquelles nous sommes heureux de nous trouver en parfait accord. CHAPITRE XI. Mesures militaires qne prend le Président d'Haïti. — li se rend a Saint-Marc où l'armée de
la République est réunie. — Sa proclamation au peuple et a l'armée de l'Artibonite et
du Nord. — Son ordre du jour annonçant la mort de Henry Christophe. — Les généraux
du Gap lui expédient des députés : il les renvoie avec des aides de camp porteurs d'une
dépêche qui les invite a se réunir a la République. — Marche de l'armée sur le Nord. —
Soumission des Gonaïves. — Boyer s'y rend avec une faible escorte et trouve les
troupes mutinées: elles lui obéissent. — Il écrit au Sénat et lui rend compte de ses
opérations. — Il se rend a Pongaudin pour y attendre l'armée. — Lettre qu'il y reçoit
des généraux du Cap qui l'invitent a retourner au Port-au-Prince. — Sa réponse. — Ces
généraux se soumettent avant de la recevoir, et proclament la Réunion du Nord a la
République. — Boyer en informe le Sénat et poursuit sa marche sur le Cap. — Il y fait
son entrée en l'appelant Cap-Haïtien. — Il y publie une proclamation et la constitution
de la République, en ordonnant l'oubli du passé. — Il protège les familles de Christophe
et de J.-J. Dessalines, et laisse en fonction l'officier qui a fait mourir son frère par ordre
du premier. — Il organise l'administration militaire, judiciaire et civile, dans le Nord et
l'Artibonite, et l'ait transporter au Port-au-Prince les fonds trouvés à la citadelle. —
Mort du général Lys. — Boyer délivre les dons nationaux aux officiers de tous grades, et
des concessions de terrain aux vieux soldats qu'il congédie. — II fait donner aux cultivateurs le quart des denrées récoltées sur les habitations de Christophe, ouvre le Porlde-Paix au commerce étranger, fait planter l'arbre de la Liberté dans les communes. —
L'amiral français Duperré vient avec deux frégates en vue du Cap-Haïtien, et échange
des lettres avec le Président d'Haïti. — Le président fait une tournée dans tout le Nord,
en informe le Sénat, quitte le Cap-Haïtien et retourne a la capitale, où il adresse au
Sénat des copies de sa correspondance avec les généraux du Nord. — Résumé de la
troisième Epoque. Les généraux du Cap, avons-nous dit, durent $e résigner aux événemens accomplis contre leur gré. En effet, après avoir envoyé plusieurs corps de troupes
à Saint-Marc, le Président d'Haïti avait attendu l'arrivée [1820] CHAPITRE XI. 469 à la capitale de celles du Sud et des généraux Borgella,
Francisque et Lys, pour s'y rendre lui-même. Dans l'intervalle, les bâtimens de la flotte y apportèrent les approvisionnemens et les objets de guerre dont l'armée aurait
besoin, même une imprimerie destinée à la publication
des actes du gouvernement.
oupes
à Saint-Marc, le Président d'Haïti avait attendu l'arrivée [1820] CHAPITRE XI. 469 à la capitale de celles du Sud et des généraux Borgella,
Francisque et Lys, pour s'y rendre lui-même. Dans l'intervalle, les bâtimens de la flotte y apportèrent les approvisionnemens et les objets de guerre dont l'armée aurait
besoin, même une imprimerie destinée à la publication
des actes du gouvernement. L'ordre fut envoyé au général B. Noël de se porter
aux Verretles, où il entra le 17> octobre, et à la PetiteRivière qu'il occupa le 15. Pendant ce temps, Quayer
Larivière, élevé au grade de général de brigade, marchait
à la tête d'une colonne avec les colonels Lu nues et
Obas, par LasCaobaset Hinche, pour atteindre la GrandeRivière et Vallière. Les divers régimens de l'Ouest et du Sud étant partis
pour Saint-Marc, la garde du gouvernement sortit du
Port-au-Prince le 15, et le Président d'Haïti, le 16. Dans
l'après-midi, il était rendu à Saint-Marc où il data sa première proclamation adressée « au peuple et à l'armée de
« l'Artibonite et du Nord *'. » Elle fut une profession de
foi des principes politiques de la République d'Haïti,
applicables à tous les Haïtiens, en rappelant que ses institutions avaient été fondées par le concours dés Représentans de tous les départemens à l'Assemblée constituante
de 1806; mais que Christophe avait violé la constitution
qu'ils publièrent, en venant attaquer le Port-au-Prince et
occasionner la guerre civile, pour satisfaire à son ambition et dominer par le pouvoir absolu. Depuis huit jours, ce tyran n'existait plus, et on igno1 Cette proclamation du 1G octobre fut imprimée au Port-au-Prince, avant le départ de
Boyer pour Saint-Marc: il lit imprimer en même temps de nombreux titres de concessions
de terre, pour en délivrer aux officiers de tous grades et aux soldats, dans l'Artibonite et
le Noii. La propriété mwchzH Ae pair avec la liberté, sous les drapeaux de la République. 470 études sur l'histoire d'haïti. rait sa mort à Saint-Marc : c'est pourquoi le président disait dans sa proclamation : « La verge de fer qu'il aimait à appesantir sur vos têtes
« va se briser enfin dans ses mains... La vaillante 8e demi-
« brigade et la garnison de Saint-Marc viennent de vous
« donner l'exemple ; empressez-vous de le suivre, et tous
« les militaires qui se réuniront à la République, en ren-
« dantdes services essentiels, seront récompensés conve-
« nablement. Au jour de la douleur et de l'éloignement,
u va succéder celui de la réunion et de la fraternité.
têtes
« va se briser enfin dans ses mains... La vaillante 8e demi-
« brigade et la garnison de Saint-Marc viennent de vous
« donner l'exemple ; empressez-vous de le suivre, et tous
« les militaires qui se réuniront à la République, en ren-
« dantdes services essentiels, seront récompensés conve-
« nablement. Au jour de la douleur et de l'éloignement,
u va succéder celui de la réunion et de la fraternité. « Habitans de l'Artibonite et du Nord ! Militaires, mes
« camarades d'armes ! les Haïtiens n'ont plus de combat
« à se livrer entre eux. Rendons-en grâces à l'Éternel.
« Oublions tout ce qui s'est passé : soyons toujours généu reux envers les malheureux. L'armée de la République
« que vous voyez à Saint-Marc, dans la commune des
« Verrettes, auxCahos, à Saint-Raphaël, à Vallière, n'est
« destinée qu'à vous protéger et à faire respecter vos de-
« meures, vos familles et vos propriétés : elle ne touchera
« à rien de ce qui vous appartient ; elle achètera tout ce
•< dont elle aura besoin. Empressez-vous, mes amis, à
« relever dans vos communes l'arbre sacré de la Liberté
« renversé par vos tyrans ; entourez-le, et livrez- vous à
« la joie; mais sur toute chose, épargnez le sang de vos
« frères , quels que soient les reproches que vous vous
« croiriez fondés à leur faire. La République ne veut point
« de conquêtes ensanglantées; elle n aspire qu à celle des
« cœurs. S'il est de grands coupables, laissez aux lois le
« soin de les punir, s'ils ne peuvent se disculper. Ou~
« blions le passé, je vous le répète, pour ne nous occuper
« que de l'avenir. Venez avec confiance, mes enfans,
« jouir du bénéfice de nos lois,., » [1820] CHAPITRE XI. 471 La voix d'un gouvernement qui proclamait de tels
principes, qui les pratiquait envers ses citoyens, devait
nécessairement être écoutée par des populations qui
avaient tant souûèrtd'un régime diamétralement opposé.
« Toutes les fois que la Vertu est en lutte avec le Vice,
« le triomphe de celui-ci ne saurait être de longue durée. »
Cette pensée était aussi exprimée dans ia proclamation,
et la mort de Christophe venait de la justifier. Boyer apprit celte importante nouvelle, le 17, par le
citoyen Constant Saul envoyé à Saint-Marc par les généraux du Cap, pour l'annoncer et essayer de faire comprendre à sa garnison originaire, qu'en se révoltant
contre le tyran, ils avaient eu l'intention de fonder une
République h l'instar de celle d'Haïti, pour gouverner séparément l'ancien Royaume de Christophe 4. C'était une
tentative machiavélique de leur part dont le but était
d'exciter dans l'esprit des troupes de l'Artibonite, un revirement d'opinion. Elle échoua, non pas seulement par
la présence du Président d'Haïti avec des forces imposantes à Saint-Marc, mais parce qu'en fraternisant avec
leurs camarades d'armes, en revoyant ceux qui avaient
fait défection à la République en 1812, au siège du Portau-Prince, les troupes et les populations de l'Artibonite
surent qu'elles devaient avoir plus de confiance en son
régime,qu'en celui qu'elles trouveraient sous le gouvernement des hommes qui n'avaient été, durant quatorze ans,
que les suppôts de la tyrannie. Et n'était-il pas évident,
qu'en prétendant établir une République, alors seulement,
oyant ceux qui avaient
fait défection à la République en 1812, au siège du Portau-Prince, les troupes et les populations de l'Artibonite
surent qu'elles devaient avoir plus de confiance en son
régime,qu'en celui qu'elles trouveraient sous le gouvernement des hommes qui n'avaient été, durant quatorze ans,
que les suppôts de la tyrannie. Et n'était-il pas évident,
qu'en prétendant établir une République, alors seulement, 1 C'est ce qui aura donné lieu a l'erreur commise par Placide Justin. Et pourquoi cette
(hésitation des généraux, jusqu'à laisser écouler 8 jours après la mort de Christophe, sans
annoncer cette nouvelle, sans faire connaître leurs intentions ? 472 études sur l'histoire d'iiatti. ces généraux y avaient été contraints par les événemens
accomplis à Saint-Marc et dansl'Artibonite? Quoiqu'il en soit, le même jour, 17 octobre, le Président d'Haïti publia un ordre du jour pour annoncer la
mort de Christophe. Dans le premier paragraphe de cet
acte, il relata les circonstances qui avaient amené cet
événement, de manière à ne pas admettre que le soulèvement du Cap et la défection de la garde haïtienne eussent
eu un autre but que celui de se réunir à la République
d'Haïti, une et indivisible. « Le Président d'Haïti, dit-il, s'empresse de témoigner
« sa satisfaction, au nom de la patrie, à tous les Haïtiens
* qui, dans ces circonstances, ont servi utilement la cause
« de la liberté et de V égalité, et de leur assurer que rien
« ne sera épargné pour adoucir leur sort. Les militaires
« qui sont en retard de faire leur soumission, doivent se
« présenter sans crainte. La République est clémente,
« parce quelle est forte ; elle na que des enfans à réunir
« et point d'ennemis à combattre : ceux-là, seuls, qui ose-
« raient résister au vœu du peuple, en se conduisant par
« des vues particulières, seront livrés au glaive de la loi...
« Il est défendu défaire couler le sang de personne : celui
« qui se le permettra sera considéré comme assassin. Le
« Président d'Haïti doit parcourir toute la partie du Nord,
« avec des forces imposantes, non pas pour conquérir,
« mais pour concilier et pacifier. Le peuple veut être libre,
« il le sera : la constitution, seule, peut lui garantir ce
<< précieux avantage, parce que la constitution de la
« République est l'ouvrage de ses Représentai. » Cet ordre du jour était aussi habilement écrit que
pensé. 11 reconnaissait les services que les militaires
du Nord venaient de rendre à la patrie commune ; ils ne [1820] chapitre :A. ATS pouvaient donc se plaindre que le président les traitât
avec orgueil. Mais en même temps, le président tenait le
langage qu'il appartenait au Chef de l'État d'avoir en cette
circonstance, en les avertissant tous, que l'opposition au
vœu réel du peuple serait puni d'après la loi; et comme il
se préoccupait des meurtres qui pouvaient se commettre,
il défendit ces actes de fureur après avoir simplement
conseillé de ne pas s'y livrer. Eu s'appuyant enfin sur la
constitution de la République une et indivisible, le Président d'Haïti se posait en chef légal du pays, afin de faire
sentir aux généraux du Nord qu'il ne reconnaîtrait aucun
autre établissement de gouvernement particulier. Il ne
pouvait parler plus dignement, qu'en se présentant
comme conciliateur et pacificateur.
re,
il défendit ces actes de fureur après avoir simplement
conseillé de ne pas s'y livrer. Eu s'appuyant enfin sur la
constitution de la République une et indivisible, le Président d'Haïti se posait en chef légal du pays, afin de faire
sentir aux généraux du Nord qu'il ne reconnaîtrait aucun
autre établissement de gouvernement particulier. Il ne
pouvait parler plus dignement, qu'en se présentant
comme conciliateur et pacificateur. Cependant, les généraux du Cap, informés de la présence de nombreuses troupes de la République à SaintMarc, et de l'occupation des Verrettes et de la PetiteRivière par le général B. Noël, dès le 13 et le 45, se
décidèrent à envoyer les colonels J.-J. Adonis et Edouard
Michaud à Saint-Marc, chargés d'annoncer officiellement
la mort de Christophe et ce qu'ils se proposaient depuis
lors. C'était un ballon d'essai qu'ils lançaient à propos du
l'établissement de l'Etat d'Haïti qu'ils prétendaient
effectuer. Ces officiers n'étaient porteurs d'aucune dépêche ; ils arrivèrent à Saint-Marc dans l'après-midi du
1 8, et communiquèrent à Boyer leur mission verbale. Il
les accueillit avec bienveillance, mais il était loin d'admettre une nouvelle division du territoire de la République par un État séparé ; car, dès le matin du 18, un
ordre général de l'armée sortait de l'imprimerie de SaintMarc, réglant sa marche pour se rendre dans le Nord. Par cet acte militaire, l'armée était partagée en quatre ■474 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. divisions et une puissante réserve, sous les ordres supérieurs du Président d'Haïti. Le général de division Magny commandait la première,
composée de 14 bataillons d'infanterie et de 4 escadrons
de cavalerie. Il avait sous ses ordres le général de brigade
Bauvoir et le général de brigade Victor Toby jeune, reconnu et confirmé tel par le président. Le général de division Borgella commandait la
deuxième, composée de 12 bataillons d'infanterie et de
2 escadrons de cavalerie. Il avait sous ses ordres les généraux Nicolas Louis et Bergerac Trichet. Le général de division Bonnet commandait la troisième, composée de 6 bataillons d'infanterie seulement,
ayant sous ses ordres l'adjudant-général Lacroix '. Le général de brigade Benjamin Noël commandait la
quatrième, composée de 8 bataillons d'infanterie. Le général de brigade Lys commandait la réserve,
composée de 6 bataillons d'infanterie de ligne, de 2 bataillons de la garde à pied, de 1 bataillon [des bombardiers et de 8 escadrons de la garde à cheval a. L'ordre de l'armée disait : « Il est expressément dé"
« fendu de toucher à la moindre des choses sur le terri-
« toire qui sera parcouru, attendu qu'il n'est occupé que
« par des frères et des amis* La discipline sera régulière-
« ment observée : les honneurs militaires seront rendus
« à tous les officiers décorés, suivant leurs grades... >
, de 1 bataillon [des bombardiers et de 8 escadrons de la garde à cheval a. L'ordre de l'armée disait : « Il est expressément dé"
« fendu de toucher à la moindre des choses sur le terri-
« toire qui sera parcouru, attendu qu'il n'est occupé que
« par des frères et des amis* La discipline sera régulière-
« ment observée : les honneurs militaires seront rendus
« à tous les officiers décorés, suivant leurs grades... > 1 C'est alors que Bonnet reprit définitivement son rang dans l'armée, a la satisfaction
générale. On sut bon gré a Boyer, au Porl-an-Prince surtout, de cette décision qui prouvait
qu'ils étaient sincèrement réconciliés. 2 En venant a la capitale, Lys était déjà atteint de l'hydrolhorax dont il mourut peu
après. Le docteur Williamson lui représenta le danger qu'il y avait pour lui de se mettre
en campagne; mais il répondit que dans une telle circonstance, il devait donner sa vie a la
patrie, d'une manière ou d'une autre. Noble dévouement qui ne peut étonner de la part
<*'un militaire aussi distingué. [1820] CHAPITRE XI. 475 Et il prescrivait le cantonnement actif du reste des
troupes dans tous les arrondissemens de l'Ouest et du
Sud, sous les ordres de leurs commandans respectifs,
pour le maintien de l'ordre, sauf les dispositions contraires qui les feraient appeler à l'armée. Le général de
brigade Marc Servant resta commandant des dépendances
de Saint-Marc, et le général de brigade Frédéric, de la
commune des Verrettes et de ses dépendances, chacun
ayant des corps de troupes sous leurs ordres. La capitale
de la République et son arrondissement furent confiés au
commandement supérieur du général de brigade Lamothè
Aigron, sous-chef de l'état-major général de Tannée, dès
le départ du président de celte ville. Si toutes ces dispositions prouvent l'esprit d'ordre
intelligent de Boyer, il est à remarquer, à l'honneur du
peuple de la République, que d'un bouta l'autre de son
territoire, tous les citoyens restèrent paisibles, soumis
aux lois et laissant au gouvernement le soin d'accomplir
les destinées de la patrie, sous la puissante protection de
la Providence. Ses dispositions étant prises pour pénétrer dans le
Nord, le 18 même, le président renvoya les colonels
Adonis et Michaud,et le citoyen Constant Saul, accompagnés de ses aides de camp Ulysse, Saladin, Souffrant et
Backer, porteurs d'une dépêche, adressée aux généraux
du Cap, qui renouvelait les assurances données dans sa
proclamation du 46 et son ordre du jour du 17, en les
engageant à profiter de l'heureux événement de la mort
de Christophe, pour faire cesser toute division dans la
famille haïtienne et consolider son indépendance nationale par son étroite union, parce qu'elle devait toujours
de ses aides de camp Ulysse, Saladin, Souffrant et
Backer, porteurs d'une dépêche, adressée aux généraux
du Cap, qui renouvelait les assurances données dans sa
proclamation du 46 et son ordre du jour du 17, en les
engageant à profiter de l'heureux événement de la mort
de Christophe, pour faire cesser toute division dans la
famille haïtienne et consolider son indépendance nationale par son étroite union, parce qu'elle devait toujours 47() ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. envisager des éventualités possibles de la part de la
France. Le 19 octobre, pendant que l'armée se mettait en mouvement pour commencer sa marche, un officier vint
apporter au Président d'Haïti, une lettre du général de
brigade Jérôme, commandant aux Gonaïves, qui faisait
sa soumission à la République. Le 20, le président quitta
Saint-Marc et se porta aux bords de l'Artibonite, que
l'armée allait traverser par le bac Coursainl. Mais là, il
apprit que les troupes des Gonaïves montraient un esprit
hostile à la soumission de leur général Jérôme : elles y
étaient excitées par des officiers que le général Romain
y avait envoyés, car Romain espérait pouvoir résister à
l'armée républicaine et avait même fait occuper la route
de Plaisance par l'Escalier, pour s'opposer à sa marche. Les troupes mettant beaucoup de temps à passer le
fleuve dans le bac Coursaint, Boyer, impatient, le traversa avec une escorte de cavalerie de sa garde, d'environ 50 hommes, et les officiers de son état-major, et
commit l'imprudence , non-seulement de s'aventurer
ainsi dans une route dont il n'était pas sûr, mais de se
porter en toute diligence aux Gonaïves où il trouva deux
demi-brigades mutinées, rangées en ligne de bataille sur
la place d'armes, et étonnées de voir le Chef de la République pénétrer jusque-là avec une si faible escorte.
Comme tous ceux qui la formaient, Boyer reconnut sou
imprudence; mais s'armant de courage et de résolution,
il harangua ces soldats mutinés par des paroles chaleureuses, en ordonnant de les passer en revue pour recevoir un mois de solde. Heureusement qu'en ce moment,
des bâtimens de la République, sous les ordres de Morette,
entraient dans le port des Gonaïves au bruit de leur ar- [1820] chapitre xi. 477 tillerie. Ces bâlimens avaient à leur bord quelques soldats
de la garde à pied qui furent aussitôt débarqués avec des
fonds qui servirent à payer la solde ordonnée. Les deux
demi-brigades furent contenues dans le respect dû au
chef de l'État ; mais, lorsqu'il sortit des Gonaïves, la
plupart de ces militaires allèrent grossir les rangs des
troupes encore soumises aux généraux du Cap *. Avant de se rendre sur l'habitation Pongaudin, près
des Gonaïves, pour y attendre l'armée, le Président
d'Haïti adressa au Sénat un message pour lui rendre
compte de ses opérations depuis son départ de la capitale
jusqu'alors. Il le termina en annonçant au Sénat, qu'ayant
une puissante armée sous ses ordres, pleine d'enthousiasme et augmentée de sept régimens d'infanterie et de
cavalerie, ralliés à la République, ainsi que les populations de l'Artibonite, il se disposait à marcher en avant,
pour pouvoir proclamer la constitution au Cap, et déjouer
les factieux qui essayaient de se faire des partisans, afin
d'empêcher la réunion du Nord.
a en annonçant au Sénat, qu'ayant
une puissante armée sous ses ordres, pleine d'enthousiasme et augmentée de sept régimens d'infanterie et de
cavalerie, ralliés à la République, ainsi que les populations de l'Artibonite, il se disposait à marcher en avant,
pour pouvoir proclamer la constitution au Cap, et déjouer
les factieux qui essayaient de se faire des partisans, afin
d'empêcher la réunion du Nord. Étant à Pongaudin, où il arriva dans la soirée du 20,
n'ayant avec lui que son escorte de cavalerie, son étatmajor et lies quelques soldats de sa garde débarqués
de la flotte, Boyer reçut aussitôt, par un dragon, la lettre
suivante qu'il faut produire tout entière avec sa réponse : Liberté, Indépendance. Au quartier-général du Cap, le 19 octobre 1820, an 47e.
Au citoyen Jean-Pierre Boyer,
Président de la République du Sud-Ouest d'Haïti. « Citoyen Président,
« Les généraux, organes du peuple et de l'armée du 1 Mémoires de D. Tnginae, pages i\ à 43, 478 ÉTUDES SLR l'hISTOIRE D* HAÏTI. Nord-Ouest d'Haïti, en prenant les armes pour abattre la
tyrannie sous laquelle gémissaient depuis quatorze années leurs frères du Nord-Ouest, n'ont eu en vue que de
rendre à la liberté et au bonheur leurs concitoyens, de
substituer au gouvernement despotique et tyrannique de
Christophe, des institutions justes et libérales, où chacun
dût trouver sa garantie, sa liberté et ses droits. Mus par
des motifs si puissans et humains, les généraux organes
du peuple et de l'armée n'ont pas hésité à affronter courageusement la mort pour atteindre à ce but glorieux et
honorable. Le Dieu des armées, protégeant cette sainte
entreprise, l'a couronnée du succès le plus complet. « C'est au moment même où les mandataires s'occupaient de ces institutions, qui consacrent les droits du peuple, que la proclamation du président Boyer, datée de
Saint-Marc le 16 du présent mois, est parvenue, où dans
les 5e et 68 paragraphes, sous l'appât de récompenses
proportionnées à leurs défections, il provoque les militaires à quitter leurs rangs et à méconnaître l'autorité
des chefs qui les ont dirigés et conduits dans l'heureuse
révolution qui vient de s'opérer et qui a fait rentrer le
peuple en possession de sa liberté. Les généraux organes du peuple et de l'armée voient avec indignation que
cette impulsion, soufflée parle président Boyer, tend à
amener des résultats que sa sagesse aurait dû prévoir. « Par une erreur digne d'être rectifiée, le président
Boyer paraît ignorer les événemens qui se sont passés
dans cette partie-ci depuis le 8 du présent. Les colonels
Jean-Jacques Adonis et Edouard Michaud, expédiés du
Cap le 9, ont dû être arrivés à Saint-Marc, lieu de leur
destination, avant le 16, époque delà proclamation susrclatée, et ont dû avoir suffisamment instruit de l'état j 1 820] CHAPITRE XI. 479
igne d'être rectifiée, le président
Boyer paraît ignorer les événemens qui se sont passés
dans cette partie-ci depuis le 8 du présent. Les colonels
Jean-Jacques Adonis et Edouard Michaud, expédiés du
Cap le 9, ont dû être arrivés à Saint-Marc, lieu de leur
destination, avant le 16, époque delà proclamation susrclatée, et ont dû avoir suffisamment instruit de l'état j 1 820] CHAPITRE XI. 479 des choses, lorsqu'ils "ont quitté cette première ville • . « Le président Boyer attribue au 8e régiment le mérite
d'avoir, le premier, donné l'exemple de la prise d'armes
pour résister à la tyrannie. Tout en admirant la résolution déterminée de ce brave régiment, les généraux organes du peuple et de l'armée croient devoir faire connaître que c'est an Cap qu'a été conçu et exécuté le grand
plan qui a renversé l'hydre de la tyrannie et du despotisme, et rétabli le peuple dans ses droits, et que cette
conjuration date d'une époque bien antérieure à cette prise
d'armes du 8e régiment *. « Les généraux organes du peuple et de l'armée étaient
loin de penser qu'au moment où leurs envoyés étaient
en route avec des dépêches pour le président Boyer 3, pour
lui faire part de l'heureux succès de leur entreprise et de
l'ordre qui règne dans tout le Nord , il eût entrepris de
faire des expéditions de troupes sur différens points,
pour envahir le territoire du Nord-Ouest, expéditions
qui ne peuvent être considérées que comme hostiles, vu
que tout est dans l'ordre , ce qui, indubitablement, amènerait à des rixes où le sang haïtien coulerait inutilement
par le fait des mouvemens de quelques imprudens,
lorsque les deux partis doivent être avares de ce sang
précieux. <» Pour obvier à ces conséquences funestes, que de
semblables expéditions entraîneraient infailliblement, les
généraux organes du peuple et de l'armée, pénétrés de i Ils n'arrivèrcnlà Sainl-Marc que le 18, un jour après Constant Saul. Il est impossible
qu'ils n'y fussent pas arrivés plus tôt, s'ils étaient réellement partis du Cap le 9. 2 La conspiration du Cap a pu être conçue et machinée auparavant ; mais elle n'a éclaté
que le G octobre, quatre jours après l'insurreetion de Saint-Marc. 5 Adonis et Michaud ne furent point porteurs de dépêches : cette allégation était
contraire a la vérité ; du moins, s'ils en avaient, ils ne les remirent point. 480 ETUDES SUK L'HISTOIRE d' HAÏTI. sentimens pacifiques et du désir de vivre en parfaite
union et bonne intelligence avec leurs frères du SudOuest, croient devoir inviter le président Boyer à rappeler
immédiatement les troupes sous son commandement,
détachées dans lesdites expéditions, et à retourner sur son
territoire. Dans le cas contraire, il attirerait sur lui seul
toute la responsabilité du sang qui pourrait être répandu,
si Ton était dans la nécessité de repousser une force envahissant injustement le territoire d'un voisin paisible et
tranquille et qui, dès le premier instant, a fait auprès du
président Boyer, des démarches si loyales et si dignes
d'éloges.
,
détachées dans lesdites expéditions, et à retourner sur son
territoire. Dans le cas contraire, il attirerait sur lui seul
toute la responsabilité du sang qui pourrait être répandu,
si Ton était dans la nécessité de repousser une force envahissant injustement le territoire d'un voisin paisible et
tranquille et qui, dès le premier instant, a fait auprès du
président Boyer, des démarches si loyales et si dignes
d'éloges. « Les généraux organes du peuple et de l'armée ne
doivent pas laisser ignorer au président Boyer, qu'ils
tiennent en leur possession copies de ses lettres et autres
documens, dont Sir Home Popham avait fait remise à la
secrétairerie d'Etat, sous le règne du tyran, dans lesquelles
pièces le président Boyer manifeste le désir où il était,
que la République d'Haïti fût reconnue par le gouvernement du Nord, ne prétendant pas se mêler en aucune
manière du régime de ce dernier, pourvu que dans le cas
d'une invasion étrangère, les Haïtiens se confèdèrassent
pour la défense commune. D'après des sentimeus si authentiquement exprimés et qui sont en harmonie avec
les principes qui doivent constituer le gouvernement que le
peuple du Nord-Ouest est à même de se donner, les généraux organes du peuple et de l'armée sont fondés à croire
que le président Boyer n'entreprendra rien de contraire
à rétablissement de ce gouvernement \ Vouloir comprimer 1 D'après cette phrase, au 19 octobre la forme de ce gouvernement n'était donc pas encore
fixée : on n'a donc pas pu dire que, dès le 15, une République avait été établie; ce mot ne
se trouve pas même écrit dans toute celle lettre. Mais on y reconnaît que les généraux pré- [1820] CHAPITRE Xï. 481 cette volonté du peuple, c'est non-seulement commettre
un acte attentatoire à sa liberté, mais c'est encore s'écarter de la saine raison, c'est fouler au pied les droits les
plus sacrés. Les généraux organes du peuple et de l'armée sont d'autant plus imbus de ce principe naturel,
qu'ils croient avoir autant de droits à la gratitude de
leurs concitoyens que le président Boyer lui-même à celle
du peuple du Sud-Ouest, et que, par conséquent, ils se
croient fondés à commander légalement et constitutionnellement à leurs concitoyens, comme lui-même le président Boyer doit se croire fondé à commander à ceux qui
ont confié leurs destinées entre ses mains. « Tous ces motifs, franchement exposés, les généraux
organes du peuple et de l'armée se flattent que le président Boyer prendra la détermination qui, seule, convient
à son caractère et à son honneur, et qui, seule, peut lui
mériter les éloges, l'estime et l'admiration des philanthropes de tous les pays, qui, avec l'Europe entière, ont
les yeux fixés sur nous ; nous voulons dire, l'évacuation
de la partie de notre territoire envahie et sa restitution
dans toute son intégrité. « Signé : Lebrun, Richard, Prophète Daniel, gêné -
raux de division le général de brigade Jean-Joseph
Sainte-Fleur *. » Boyer attendit que toute l'armée fût rendue à proxitendaient proposer ensuite une confédération avec la République d'Haïti, pour le seul cas
de la défense du pays contre l'agression d'une puissance étrangère : — idée semblable à
celle du conseil départemental du Sud, pendant la scission, pour la défense commune
contre Christophe ; idée creuse, dangereuse pour l'unité politique d'Haïti.
de brigade Jean-Joseph
Sainte-Fleur *. » Boyer attendit que toute l'armée fût rendue à proxitendaient proposer ensuite une confédération avec la République d'Haïti, pour le seul cas
de la défense du pays contre l'agression d'une puissance étrangère : — idée semblable à
celle du conseil départemental du Sud, pendant la scission, pour la défense commune
contre Christophe ; idée creuse, dangereuse pour l'unité politique d'Haïti. I Prophète Daniel, Sainte-Fleur et Nord Alexis étaient tous trois, colonels des trois corps
de chevau-légers : le premier prit le grade de général de division ; le second, celui de
général de brigade. Nord Alexis, d'un caractère plus sérieux, attendit que le Président
d'Haïti l'élevlt à ce dernier grade, bien que sa troupe l'eût reconnu en cette qualité. T. VII». 51 48:2 ETUDES SUR LHIST01HE D HAÏTI. mité des limites de Plaisance pour répondre à ces prétendus « organes du peuple et de l'armée du Nord-Ouest. »
Voici sa réponse : Au quartier-général du Poteau, le 22 octobre 1820,
an 17" de l'indépendance.
Jean-Pierre Boyer, Président d'Haïti,
Aux généraux Richard, Lebrun, Prophète Daniel et
Sainte-Fleur, au Cap. « J'ai reçu et lu attentivement, Messieurs, votre lettre
du 49 courant. Je suis fâché que vous ayez mal interprété
mes intentions, qui n'ont jamais cessé d'être favorables à
la cause de la vraie liberté. Si vous eussiez réfléchi sérieusement sur la mission dont vous avez chargé le citoyen
Constant Saul à Saint-Marc, sur l'envoi de vos députés
(J.-J. Adonis et E. Michaud) près de moi, vous eussiez
attendu leurs nouvelles avant de m'écrire la lettre que
j'ai sous les yeux, et dans laquelle se trouvent des expressions peu faites pour amener une réconciliation entre des
frères qui doivent» de bonne foi, vivre réunis pour le
bonheur de leur pays *. « Comme je n'ai jamais eu aucune vue hostile, et que
toutes mes démarches se rattachent à ce qui peut consolider l'indépendance nationale, je ne m'arrêterai pas aux
mois et je me réfère à ma lettre à vous adressée le i 8 de
ce mois, par mes aides de camp qui ont accompagné vos
envoyés au Cap. J'espère que vous avez trouvé dans ma
dépêche en réponse à votre ouverture (verbale), dans
mon ordre du jour du 1 7 courant, dans le rapport de vos 1 La lettre des quatre généraux signataires fut écrite par Prézeau. Le président eut le
torl de lui garder une certaine rancune a ce sujet, comme s'il eût pu refuser de l'écrire
dans le mompiit ou l'on venait d'assassiner huit individus. [ i 820 ! chapitre xr. 485 propres envoyés, toutes les assurances possibles sur mes
intentions pacifiques. Je n'ai pour boussole que la constitution de la République, qui a été l'ouvrage des Représentais du peuple, tant du Nord que des autres départemens.
Je ne suis dominé par aucune ambition particulière ; je
n'agis que pour faire mon devoir. Je me plais à croire,
qu'après avoir concouru à abattre la tyrannie de Christophe, vous ne voudriez pas méconnaîtrele gouvernement
légal de la Nation et compromettre, par de fausses vues,
la sécurité publique.
pour boussole que la constitution de la République, qui a été l'ouvrage des Représentais du peuple, tant du Nord que des autres départemens.
Je ne suis dominé par aucune ambition particulière ; je
n'agis que pour faire mon devoir. Je me plais à croire,
qu'après avoir concouru à abattre la tyrannie de Christophe, vous ne voudriez pas méconnaîtrele gouvernement
légal de la Nation et compromettre, par de fausses vues,
la sécurité publique. « Je n'ai jamais fait un acte qui fût contraire à mes
devoirs. En répondant à Sir Home Popham, sur sa proposition, que je formais des vœux pour la réconciliation
des Haïtiens, je n'ai pu penser porter atteinte à la constitution de l'Etat ; je ne pouvais pas non plus le faire. « L'armée qui s'avance avec moi ne compte, dans le
Nord, que des frères et des amis; elle n'est point destinée
à combattre : je l'ai déjà dit, et je le répète avec plaisir.
Si on veut s'opposer à sa marche, on pourra l'essayer ; les
premiers coups ne partiront pas d'elle ; mais, malheur à
celui qui oserait donner le signal de la guerre et du deuil !
îl sera responsable à la Nation, à l'univers entier, du sang
qu'il fera verser et duquel je serai toujours très-avare. La
postérité le jugera d'après les faits qui seront clairement
exposés aux philanthropes des deux mondes. « Signé : Boyer. >; La première remarque à faire sur la lettre des généraux du Cap, c'est qu'elle reprenait la formule des actes
de 1807 : liberté, — indépendance, et non pas égalité,
comme dans la République ' ; ce qui nous porte à penser 1 Au commencement de 1807, Christophe adopta cette formule dans ses actes ; à la fin de 484 études sur l'histoire d'haiti. qu'ils n'aspiraient qu'à rétablir l'Etat d'Haïti, avec un
Président Généralissime des forces de terre et %e mer, une
Altesse Sérénissime, peut-être sous la réserve d'avoir ensuite une Majesté Rotjale ou Impériale. Que pouvait-on
attendre d'ailleurs de plusieurs de ces hommes, vains et
orgueilleux de leurs titres de noblesse héréditaire ou à
brevet ? Se croire des êtres privilégiés, d'une nature supérieure à celle de leurs concitoyens, ayant cependant la
même origine qu'eux : c'était le nec-plus-ultrà de leurs
idées. Et comment se peut-il que quatre généraux seulement,
au milieu de plus de cent autres, signèrent cette lettre au
Président d'Haïti, en se qualifiant « d'organes du peuple
« et de l'armée du Nord-Ouest ? » Etait-ce là le cachet
d'une représentation populaire, propre à arrêter la marche de son armée ? Toutefois, nous aimons le ton et le style de la réponse
de Boyer, empreinte du sentiment de la fraternité haïtienne , de ménagemens pour l'amour-propre de ses
compagnons d'armes, guidés par des vues personnelles ou
erronées, et d'un esprit de conciliation qui le plaçait au
niveau de Pélion ramenant au giron de la République,
des frères égarés dans le Sud. Comme son illustre prédécesseur, il sentit en cette circonstance qu'il ne pouvait
avoir d'autre langage que celui de la persuasion, pour
honorer son propre caractère et honorer aussi le système
républicain.
-propre de ses
compagnons d'armes, guidés par des vues personnelles ou
erronées, et d'un esprit de conciliation qui le plaçait au
niveau de Pélion ramenant au giron de la République,
des frères égarés dans le Sud. Comme son illustre prédécesseur, il sentit en cette circonstance qu'il ne pouvait
avoir d'autre langage que celui de la persuasion, pour
honorer son propre caractère et honorer aussi le système
républicain. Mais déjà ce langage fraternel, transmis au Gap par
les aides de camp du président et par les envoyés des la même année et rians les premiers momens de sa monarchie, il la supprima. Cependant,
en 1818 et 1819, il y faisait écrire : liberté, indépendance ou la mort. Il eut toujours.
l'égalité en horreur. [1820] CHAPITRE XI. 485 généraux, avait produit son effet, en même temps que
ces généraux avaient enfin compris le vœu réel des populations de l'Artibonite et du Nord. Le 21 octobre, veille
de la réponse du président, ils firent publier au Gap
l'acte suivant : Liberté, Egalité, Indépendance. République d'Haïti.
Adresse au Peuple et à l'Armée.
« Citoyens, Soldats ! « Les magistrats et les généraux soussignés vous
annoncent avec la plus vive joie, qu'ils viennent de déclarer solennellement qu'il n'existe plus aujourd'hui à Haïti,
qu'un seul gouvernement et qu une seule constitution. « Citoyens, Soldats î la paix est faite, plus de guerre
parmi nous ! Tous les Haïtiens sont frères et réunis. Le
président Boyer et son armée vont bientôt entrer en
cette ville, pour recevoir et donner le baiser de paix et
de fraternité. Préparez-vous à les recevoir avec tout l'enthousiasme qui caractérise de vrais Haïtiens. « En conséquence, nous répétons mille fois ces cris,
gage à jamais du bonheur et du salut de la patrie : « Vive la République d'Haïti ! Vive l'Indépendance î
Vivent la Liberté et l'Égalité ! Vive le Président Boyer ! « Nous vous engageons à les répéter mille fois avec
nous. « Donné en l'hôtel de ville du Cap, le 21 octobre 1820,
an M' de l'indépendance d'Haïti. « Signé: P. Romain, Richard, Chaules Pierre, Lebrun, Prophète Daniel, Joseph Sainte-Fleur, Montpoint,
Guerrier, Prévost, et de 48 autres généraux ou magistrats. » 486 études sur l'histoire d'haïti. Cet acte fut accueilli avec un indicible enthousiasme
par l'armée et le peuple du Nord, par la population du
Cap, la première, qui l'entendit publier. Il terminait,
enfin, une guerre civile de quatorze années entre des
frères, enfaiis d'une même famille; il mettait le sceau à la
politique humaine d' Alexandre Petiok qui prédit sans
cesse cet heureux résultat '.
» 486 études sur l'histoire d'haïti. Cet acte fut accueilli avec un indicible enthousiasme
par l'armée et le peuple du Nord, par la population du
Cap, la première, qui l'entendit publier. Il terminait,
enfin, une guerre civile de quatorze années entre des
frères, enfaiis d'une même famille; il mettait le sceau à la
politique humaine d' Alexandre Petiok qui prédit sans
cesse cet heureux résultat '. En arrivant à Plaisance, le 25 octobre, le Président
d'Haïti reçut cet acte par ses aides de camp. Il s'empressa de l'adresser au Sénat de la République, en lui disant que les généraux du Nord ayant reconnu son autorité, ce département pouvait être considéré comme réuni
sous la constitution qu'il allait proclamer au Cap. Toutefois;, sa prudence l'avait porté à ne pas envoyer à ce
corps, la copie de la dépêche des généraux, du 19, ni
celle de sa réponse du 22 : il ne voulait pas que l'on conçût à la capitale, des inquiétudes sur l'issue des événemens, pendant que l'armée était en marche : ce ne fut
que le 29 décembre suivant, à son retour du Nord, qu'il
adressa copie de ces documens au Sénat. Au fait, la reconnaissance de l'autorité de la République et au Président d'Haïti, par certains généraux du
Nord, Romain et Richard surtout, n'était que simulée,
par les circonstances qui les dominaient. Ils voyaient
l'entraînement général du peuple et des troupes vers la
cessation de toute hostilité, de toute division de territoire;
ils savaient que le président venait avec une armée de
plus de 20 mille hommes, et ils se soumirent, avec Var1 » Savez-vous ce qui me frappe? C'est l'insuffisance de la force a rien fonder. Il y a
deux puissances dans le monde : le sabre et l'esprit ; et, à la fin, l'esprit tue le sabre. »
- ISapoléon 1". [4820] chapitre xi. 487 rière-pensée d'intriguer plus tard pour tâcher de ressaisir
la proie qui leur échappait des mains *. Les aides de camp du président, informés de cet esprit
mal intentionné, en firent leur rapport. Le général Nord
Alexis, dont les sentimens étaient si honorables, avait
même été obligé de les accompagner jusqu'à Plaisance,
avec son corps de chevau-légers, pour les protéger contre une embuscade que Romain avait fait poser vers le
Camp-Coq, pour les assassiner8. Cette information porta le président à faire accélérer
la marche de l'armée pour arriver au Cap, et déjouer ces
intrigues factieuses. Cette armée était d'une discipline,
d'une tenue admirables, par les soins des généraux commandant les diverses divisions. Partout sur son passage,
les populations des campagnes accouraient pour la voir 3.
Le digne et vertueux Magny, en tête avec sa division,
allait enfin retrouver sa famille après huit années de séparation. La plupart des généraux et des officiers de tous grades
vinrent au-devant du Président d'Haïti, tju'ils rencontrèrent au Morne Rouge et qu'ils complimentèrent, en lui
présentant leurs hommages de dévouement à la République. Illes accueillit avec cette gracieuse affabilité qui lui
était particulière, en les félicitant de la résolution patriotique qu'ilsavaient prise de s'y réunir, pour reconstituer désormais l'unité haïtienne, si nécessaire, si indis1 On sera convaincu de cette assertion, dans la relation des faits en 1821.
ti, tju'ils rencontrèrent au Morne Rouge et qu'ils complimentèrent, en lui
présentant leurs hommages de dévouement à la République. Illes accueillit avec cette gracieuse affabilité qui lui
était particulière, en les félicitant de la résolution patriotique qu'ilsavaient prise de s'y réunir, pour reconstituer désormais l'unité haïtienne, si nécessaire, si indis1 On sera convaincu de cette assertion, dans la relation des faits en 1821. 2 Le vieux colonel Macaya, qui iigura en 1793, éiait le chef de celte embuscade placée
sous le nom de poste, soi-disant pour faire la police de cette partie de la route. Arrivé la,
le général INord lui tint un langage menaçant, en lui déclarant qu'il n'ignorait pas de qui il
avait reçu des ordres pour exécuter le projet qu'il venait déjouer avec son corps de cavalerie. 3 Pendant que l'armée marchait sur le Cap, le général Nicolas Louis allait a la tète d'un*
folonn» «'emparer du Port-de-Paix, où il entra sans coup férir. 488 ÉTUDES SUR LH1ST01BK D'HAÏTI. pensable au bonheur de tous les citoyens. Et sous l'inspiration de ses propres sentimens de satisfaction de voir
cesser la guerre civile qui fit leur malheur, en entrant au
Cap parla Barrière-Bouteille, le 26 octobre, Boyer dit :
« Cette ville devient aujourd'hui le Cap-Haïtien. » Son entrée se fît entre la division Magny et la division
Borgella. 11 était précédé et escorté d'un nombreux étatmajor; la population de cette ville l'accueillit par de chaleureuses acclamations, aux cris de : Vive la République ! Vive le Président d'Haïti ! tandis que les cloches de
l'église étaient en branle et que l'artillerie des forts le
saluait \ Il assista aussitôt à un TeDeum qui fut chanté
pour remercier et louer Dieu de l'heureux terme qu'il
mettait aux dissensions intestines des Haïtiens, sans effusion de sang. Boyer occupa ensuite le palais situé près
de l'église, sur la place d'armes, le même qui servait à
Christophe. Dans la même journée, il lit publier la constitution de
la République et une proclamation adressée auxHaïtiens.
fl y disait : « Les temps de discorde et de division sont passés...
« Le jour de la réunion et de la concorde, le plus beau de
« ma vie, est enfin arrivé2 Enfans de la même fa-
« mille, vous êtes tous ralliés à l'ombre de l'arbre sacré
« de la Liberté : la Constitution de l'État est reconnue
« dans tout Haïti. Du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, la
« République ne compte plus que des citoyens dévoués à
« sa prospériié et à son indépendance. ■ 1 Un peintre haïtien, du Cap, a fait le tableau historique de l'entrée de Boyer en cette
ville, qu'on voyait au palais du Port-au-Prince. 2 En ce moment, Boyer put comparer sa haute position au Cap-Haïtien, a celle ou il
s'était trouvé dans la même ville, en 1802, lorsqu'il faillit d'être noyé par rapport a ses
liaisons d'amitié avec Pétion. En 1820, il en recueillait lous les avantages.
1 Un peintre haïtien, du Cap, a fait le tableau historique de l'entrée de Boyer en cette
ville, qu'on voyait au palais du Port-au-Prince. 2 En ce moment, Boyer put comparer sa haute position au Cap-Haïtien, a celle ou il
s'était trouvé dans la même ville, en 1802, lorsqu'il faillit d'être noyé par rapport a ses
liaisons d'amitié avec Pétion. En 1820, il en recueillait lous les avantages. 1 1 820] CHAPITRE XI. 489 « Je ne vous rappellerai pas l'histoire de vos malheurs :
« le souvenir n'en doit être conservé que pour vous en
« faire éviter de semblables à l'avenir... La Constitution
« de la République, ouvrage des Représentais de tous les
« départemens, a établi de sages garanties contre l'arbi-
« traire. Si, depuis quatorze ans, elle a fait le bonheur de
« ceux qui lui sont restés fidèles, elle fera également le
« bonheur de ceux que le rebelle Christophe avait en-
« traînés dans l'erreur et qui se rallient aujourd'hui au
« gouvernement constitutionnel — « Je regrette que le sang, dont je serai toujours avare,
« ait coulé le 1 8 de ce mois : toute ma sollicitude ten-
'( dra à l'épargner. Mon ordre du jour, du h 7, envoyé
« exprès au Cap, par mes aides de camp, n'a pas dû y ar-
« river assez tôt pour sauver la vie aux fils de Christophe
« et à quelques officiers qui s'étaient fait trop remarquer,
« en exécutant ses ordres barbares — « Haïtiens! le passé est oublié l... Rendons grâces à
« l'Être suprême qui nous a permis de nous réunir, pour
« nous donner mutuellement le baiser fraternel. Invo-
« quons sa toute-puissance, afin qu'il nous inspire des
« idées de paix et de sagesse, et que nous puissions laisser
« à nos enfans, une existence assurée, un pays libre et
« indépendant. « Vive la République ! Vive la Constitution ! Vivent la
« Liberté et l'Égalité ! » Il y a des pensées patriotiques dans cette proclamation du chef de l'État, du successeur dePétion qui avait
fondé la République pour garantir les droits et assurer le
bonheurdu peuplehaïtien tout entier! Pétion lui avait tracé
un noble exemple dans la pacification du Sud. Dans l'une et
l'autre circonstance, c'étaient des frères, des enfans d'une
la République ! Vive la Constitution ! Vivent la
« Liberté et l'Égalité ! » Il y a des pensées patriotiques dans cette proclamation du chef de l'État, du successeur dePétion qui avait
fondé la République pour garantir les droits et assurer le
bonheurdu peuplehaïtien tout entier! Pétion lui avait tracé
un noble exemple dans la pacification du Sud. Dans l'une et
l'autre circonstance, c'étaient des frères, des enfans d'une 490 ÉTUDES SUR LH1STOIRE D'nAÏTI. même famille que le gouvernement constitutionnel ralliait autour de l'autel élevé à la patrie commune. Les
destinées d'Haïti ne pouvaient être fixées qu'à ces conditions ! Si Pétion mérita les louanges de la postérité pour
sa conduite envers le Sud, Boyerne les mérita pas moins
pour la sienne envers le Nord. La famille de Rigaud avait été respectée et protégée
par son prédécesseur; il se fit un devoir d'étendre également toute sa sollicitude sur la famille de Christophe,
placée dans une situation encore plus malheureuse, et
avec d'autant plus de mérite, qu'il étouffa tout ressentiment contre la mémoire du tyran qui avait fait périr son
frère, uniquement à cause des liens qui les attachaient
l'un à l'autre. Boyer se rendit auprès de la Veuve de
Christophe et de ses filles, pour leur offrir des consolations et leur donner l'assurance de sa protection; il le
fit avec un sentiment de louable délicatesse, en leur adressant les paroles les plus affectueuses. Dans l'excès de sa
gratitude pour ce témoignage d'une bienveillance à laquelle elle ne s'attendait point, peut-être, Madame Christophe se jeta aux genoux du président , pour l'en remercier : « Relevez-vous, Madame, lui dit-il en lui prenant
« la main : c'est votre frère, c'est votre ami qui se pré-
« sente pardevant vous et vos demoiselles , pour vous
« consoler toutes trois dans le malheur dont vous êtes
« frappées. Le Chef de la République ne saurait éprouver
« d'autres sentimens pour vous. » Et il leur demanda la
permission de les embrasser avec ce respect dû à leur
infortune : son émotion leur prouva la sincérité qu'il
mettait dans ses procédés. La Veuve de Jean-Jacques Dessalines se trouvait aussi
au Cap-Haïtien. Boyer lui donna également les témoigna- |4820j CHAPITRE XI. 491 gesde sa respectueuse sympathie, en allant la voir et lui
offrir toute l'assistance dont elle aurait besoin. Elle avait
auprès d'elle deux filles naturelles de son mari, et d'autres jeunes personnes qu'elle avait élevées comme si
elies eussent été ses en fans l. Ces deux familles se rendirent au Port-au-Prince à !a
fin de l'année, sur l'invitation du président qui voulait
les voir près de lui, pour leur continuer sa haute protection et leur donner de nouvelles preuves de l'intérêt affectueux qu'il prenait au sort que les événemens politiques
leur avaient fait, il ne pouvait mieux honorer la République dont il était le chef. Dans la situation des choses, il était indispensable que
le gouvernement se donnât toutes les garanties de sécurité pour le maintien de son autorilédansle Nord, comme
dans l'Artibonite. En conséquence, le général Magnyfut
placé commandant de l'arrondissement du Cap-Haïtien :
personne n'en était plus digne que lui s. Néanmoins,
agissant dans un esprit de conciliation, Boyer laissa le
général Richard en qualité de commandant de la place ;
mais on verra que cet homme ambitieux démérita de la
confiance que le président eut dans ses sentimens et son
jugement.
ilédansle Nord, comme
dans l'Artibonite. En conséquence, le général Magnyfut
placé commandant de l'arrondissement du Cap-Haïtien :
personne n'en était plus digne que lui s. Néanmoins,
agissant dans un esprit de conciliation, Boyer laissa le
général Richard en qualité de commandant de la place ;
mais on verra que cet homme ambitieux démérita de la
confiance que le président eut dans ses sentimens et son
jugement. Il plaça également au commandement de l'arrondissement du Fort-Liberté, le général Jacques Simon; à celui
du Trou, le général Pierre Poux; à celui du Borgne, le 1 Si Boyer 11e fit pas donner, par l'État, une pension a la Veuve de J.-J. Dessalines, je
sais qu'il lui donnait fréquemment des sommes d'argent de sa cassette particulière. Cette
respectable femme était digne de sa sollicitude. % Magny méritait a tous égards ce témoignage de grande distinction : aucun général n'était
l'Ius propre que lui, a faire comprendre aux troupes et aux populations du IS'ord, le régiiue
'le la République qu'il avait étudié durant huit années au Port-au-Prince. 492 étcdes suit l'histoire d'haïti. général Bottex; à celui de la Marmelade, Je général Guerrier; à celui du Môle-Saint-Nicolas, le contre-amiral
Bastien : tous cinq officiers du Nord. Mais il confia l'arrondissement de la Grande-Rivière, au général Quayer Larivière ; celui du Port-de-Paix, au général Nicolas Louis;
celui de Plaisance, au général Obas *. Et dans l'Artibonite, le général Francisque eut le
commandementde celui des Gonaïves ; le général Bonnet,
celui de Saint- Marc, la place étant commandée par le
général Marc Servant; la commune des Verrettes, par
le général Bazin, celle delà Petite- Rivière, par le général
Victor Toby s. Les communes des deux départemens, non désignées
ici, restèrent sous le commandement d'officiers qui
avaient servi sous Christophe, et les autres généraux
passèrent à l'état-major général de l'armée. Le général
Bergerac Trichet resta en garnison au Cap-Haïtien, avec
les 10e et 24e régimensde l'Ouest qu'il commandait5. Les fonctionnaires de l'ordre judiciaire et de l'administration civile furent tous choisis et nommés parmi les
citoyens des deux départemens, réunis désormais à la
République. Des tribunaux civils furent formés au CapHaïtien, aux Gonaïves et au Port-de-Paix. En proclamant l'oubli du passé, le chef du gouvernement était sincère dans le sentiment qui le portait à ne
voir que des frères parmi ses concitoyens : aucune persécution n'eut lieu contre aucun d'eux. Boyer honora 1 Obas fut promu a ce grade dans ces circonstances. 11 était sénateur. 2 Bonnet était pour l'Artibonite, ce que Magny fut pour le Nord. 5 A l'occasion d'une velléité d'émeute, manifestée au Cap-Haïtien par les d" et 2* régimens d'infanterie de cette ville, le président avail reconnu qu'il fallait y laisser ces deux
corps de l'Ouest avec un général capable de seconder le général Magny au besoin, pour le
maintien de la tranquillité publique : Bergerac Trichet répondit parfaitement a sa confiance.
net était pour l'Artibonite, ce que Magny fut pour le Nord. 5 A l'occasion d'une velléité d'émeute, manifestée au Cap-Haïtien par les d" et 2* régimens d'infanterie de cette ville, le président avail reconnu qu'il fallait y laisser ces deux
corps de l'Ouest avec un général capable de seconder le général Magny au besoin, pour le
maintien de la tranquillité publique : Bergerac Trichet répondit parfaitement a sa confiance. [1820] chapitre, xi. 493 encore son caractère et la haute position qu'il occupait
dans son pays, en repoussant les insinuations d'un individu qui vint lui désigner celui qui avait exécuté les
ordres barbares de Christophe, à l'égard de son jeune
frère Souverain Brun. Il lui répondit : <r Mon frère n'a
« sans doute péri qu'à cause de moi ; mais je ne suis pas
« venu ici pour venger sa mort. J'ai fait mon devoir
« comme chef de l'État, en ordonnant l'oubli du passé, et
« je punirai quiconque trangressera cet ordre. » L'officier désigné fut laissé au commandement qu'il exerçait.
Cet exemple de généreuse modération fît comprendre à
tous, qu'aucune récrimination ne serait tolérée. Le gouvernement ne pouvait pas laisser à la citadelle
Henry (qui reprit alors le nom de Laferrière, de celui de
l'habitation sur laquelle elle fut construite), les sommes
importantes qui s'y trouvaient encore après le pillage
des généraux ; il fallait les transporter à la trésorerie
générale de la République. Le président forma à cet effet
une commission chargée de compter ces fonds, en or et
en argent, d'en constater le montant par des procèsverbaux journaliers de chaque opération, de les envoyer
au Cap-Haïtien d'où ils furent expédiés ensuite au Portau-Prince, sur le garde-côtes la Mouche, à la fin de
novembre *. Ce navire fut placé sous le commandement spécial de
Panayoty, élevé au grade de contre-amiral, pour accompagner en même temps son ami, le général Lys, dont la
maladie s'était aggravée à tel point, qu'il demanda au
président de l'envoyer mourir au sein de sa famille. Ce
brave officier n'eut pas même cette satisfaction ; car il i Dans ses Mémoires, B. Inginac évalue ces fonds à la somme d'environ 1,600,000 gourdes,
et ce chiffre paraît être assez exact.
de
Panayoty, élevé au grade de contre-amiral, pour accompagner en même temps son ami, le général Lys, dont la
maladie s'était aggravée à tel point, qu'il demanda au
président de l'envoyer mourir au sein de sa famille. Ce
brave officier n'eut pas même cette satisfaction ; car il i Dans ses Mémoires, B. Inginac évalue ces fonds à la somme d'environ 1,600,000 gourdes,
et ce chiffre paraît être assez exact. 494 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. trépassa en mer. La République perdit en lui l'un de ses
fondateurs les plus éminens, et il fut généralement regretté '» Quelques jours après son entrée au Cap-Haïtien, le
président avait publié une proclamation pour ordonner
la restitution au trésor public, des diamans, des joyaux 1 Lys (Pierre-Charles) naquit au Port-au-Prince le 22 décembre 1775, et mourut le
28 novembre 1820, en vue deMont-Roui. Envoyé fort jeune en France, il y reçut une brillante instruction qui, jointe au physique le plus agréable, au caractère le plus franc et aux
qualités du cœur le plus aimant, le fit estimer généralement de ses concitoyens. Parmi eux,
les militaires appréciaient en lui cette bravoure rare, ce courage calme a la guerre, qui le
distinguaient, cette bonté inépuisable qu'il avait pour ses inférieurs : ses égaux ne furent
jamais envieux des positions qu'il occupa successivement, tant ses relations étaient affables.
Lys montra toujours un désintéressementpatriotique. Revenu dans le pays au commencement
de 1791, il se lia intimement avec Pétion, et devint, a 16 ans, le lieutenant de cette célèbre
compagnie d'artillerie don t son ami fut le capitaine. Devenu chef de bataillon de cette arme,
Lys commanda la place du Petit-Trou jusqu'en 1800 où il s'expatria avec Rigaud et ses
autres officiers ; il ne revint a Haïti qu'après la déclaration de l'indépendance, pour s'attacher de nouveau a Pétion et contribuer avec lui a la fondation de la République. Promu au
grade de général de brigade, le 26 juillet 1809, son brevet constata 12 campagnes, 16 actions
d'éclat, une blessure a l'attaque du fort du Mirebalais, en 1808. En cette qualité, il commanda les arrondissemens de Jérémie et du Port-au-Prince ; et s'il se laissa entraîner
dans l'opposition du Sénat contre Pétion et dans la déplorable scission du Sud, on a vu
quelle a été sa brillante et valeureuse conduite dans le siège du Port-au-Prince. Ses dépouilles mortelles furent enterrées au fort National (devenu fort Alexandre) qu'il avait si
bien défendu, à côté des entrailles de Pétion. L'élite de la population de la capitale assista
a ses obsèques qui furent dignes de ses services. Dans sa maladie au Cap-Haïlien, Royer lui donna les témoignages de la plus vive amitié,
de même que Rorgella : ses autres compagnons d'armes, les généraux du Nord aussi, le
visitaient souvent. Lys s'honora en accueillant sans rancune, J. Chanlatte qui l'avait maltraité dans sa diatribe contre le Sénat. Chanlatte était constamment chez lui; et, pour se
distraire de ses souffrances, Lys lui faisait réciter les plus belles poésies des grands
poètes français : ce que Chanlatte entendait a merveille.
de même que Rorgella : ses autres compagnons d'armes, les généraux du Nord aussi, le
visitaient souvent. Lys s'honora en accueillant sans rancune, J. Chanlatte qui l'avait maltraité dans sa diatribe contre le Sénat. Chanlatte était constamment chez lui; et, pour se
distraire de ses souffrances, Lys lui faisait réciter les plus belles poésies des grands
poètes français : ce que Chanlatte entendait a merveille. A cette époque, on regretta que Royer n'eût pas élevé Lys au grade de général de division qu'il méritait parses longs services et pour avoir puissamment contribué a la pacification de la Grande-Anse. On pensait aussi qu'il aurait dû profiter de la Réunion du Nord
pour élever au même grade, les anciens généraux de brigade de la République qui avaient
été nommés par Pétion, en même temps que lui, en 1809, avec d'autant plus de convenance,
qu'il y avait de nombreux généraux de division parmi ceux de Christophe : six autres de
plus dans l'armée n'auraient pas dérangé l'économie militaire du pays, et Marion, Nicolas
Louis, B. Leblanc, Lamothe-Aigron, Frédéric et Bergerac Trichet méritaient bien cette
récompense, par leurs services et le concours qu'ils donnaient à Boyer depuis plus de
deux ans. [ 1 820] C H A P1TR E XI . 495 et de l'argenterie, dits de la couronne, qui avaient été
pillés à Sans-Souci et dans les autres châteaux ou palais
de Christophe, attendu que tous ces objets appartenaient
à l'État ; et la restitution à des officiers généraux et des
particuliers, de beaucoup d'animaux qui leur furent dérobés dans les momens de désordre qui suivirent la révolte du Cap et la^mort du tyran. Cet acte était basé sur
les considérations les plus morales, afin d'inspirer en
même temps des idées d'ordre et de subordination et des
sentimens d'honneur, aux populations qui avaient secoué
le joug affreux de Christophe. Mais il ne produisit aucun
effet, quant aux restitutions ordonnées, parce qu'aucun
des pillards ne voulut s'avouer coupable par l'exécution
de cette mesure : en restituant au trésor, chacun devait
en prendre récépissé de ce qu'il aurait remis; c'eût été
le moyen de se faire connaître. On considéra cet acte
comme intempestif, puisque le gouvernement ne pouvait
contraindre les généraux eux-mêmes, à restituer au trésor
les sommes qu'ils avaient enlevées à la citadelle ou ailleurs. Le président fit mieux sans doute, en ordonnant des
revues de solde en faveur des troupes de Christophe, en
congédiant les vieux soldats auxquels il délivra de nombreuses concessions de terrain, à titre de don national,
pour rémunérer les services qu'ils avaient rendus à la
patrie, en même temps que les généraux et les officiers
de tous grades recevaient leurs dons nationaux, comme
ceux de l'Ouest et du Sud. Il forma aussi des commissions chargées de répartir
entre les cultivateurs des habitations possédées par
Christophe, à titre de domaine de la couronne, le quart
des denrées existantes sur ces biens qu'ils avaient cultivés ; et d'autres commissions pour la vérification des
, à titre de don national,
pour rémunérer les services qu'ils avaient rendus à la
patrie, en même temps que les généraux et les officiers
de tous grades recevaient leurs dons nationaux, comme
ceux de l'Ouest et du Sud. Il forma aussi des commissions chargées de répartir
entre les cultivateurs des habitations possédées par
Christophe, à titre de domaine de la couronne, le quart
des denrées existantes sur ces biens qu'ils avaient cultivés ; et d'autres commissions pour la vérification des 496 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. titres de propriétés de nombreux particuliers qui avaient
été dépouillés de leurs biens et qui n'avaient pu les réclamer, ou de ceux qui s'étaient réfugiés dans la République, durant la guerre civile, et qui retournaient dans
leurs foyers. Le Port-de-Paix devint un port ouvert au commerce
étranger, pour favoriser les habitans de la péninsule du
Nord qui étaient dans la plus profonde misère : ceux qui
y revinrent de la République purent profiter également
de cette mesure qui récompensait le dévouement qu'ils
lui avaient montré. En même temps, le président accorda
une distinction particulière aux corps de cavalerie connus
sous le nom de chevau-légers, qui avaient pris une grande
part dans la révolution du 8 octobre, en en formant un
seul régiment de carabiniers de la garde du gouvernement, ayant son cantonnement au .Cap-Haïtien. Cette
troupe d'élite servit bientôt après au maintien de la
tranquillité publique dans le Nord. Le 24 novembre, un arrêté du chef de l'État ordonna
ce qui suit : « Le 1er du mois de décembre prochain, à 7 heures du
« matin, le palmiste, emblème de la Liberté, sera planté
<( dans chaque commune du Nord et de l'Ouest d'Haïti,
« qui s'est ralliée à la République, au milieu de la place
« d'armes, par les autorités constituées, civiles et milice taires du lieu; des salves d'artillerie annonceront ce
« beau jour, la garnison prendra les armes, et il sera
« chanté un Te Deum en actions de grâce. » En fondant sa monarchie et sa noblesse, Henry Christophe n'avait pas seulement supprimé l'égalité entre les
citoyens ou sujets de son royaume ; mais il avait détruit
aussi la liberté dont ils auraient dû jouir. lien avait bien [1820] CHAPITRE XI. 497 laissé le mot dans ses actes ; et, pour leur ôter jusqu'au
désir de recouvrer la chose, il en avait ou abattu ou laissé
périr l'emblème le plus significatif aux yeux des populations qui ne savaient pas lire *.
pas seulement supprimé l'égalité entre les
citoyens ou sujets de son royaume ; mais il avait détruit
aussi la liberté dont ils auraient dû jouir. lien avait bien [1820] CHAPITRE XI. 497 laissé le mot dans ses actes ; et, pour leur ôter jusqu'au
désir de recouvrer la chose, il en avait ou abattu ou laissé
périr l'emblème le plus significatif aux yeux des populations qui ne savaient pas lire *. Le même jour où l'arrêté du Président d'Haïti fut publié, on vit paraître devant le Cap-Haïtien deux frégates françaises : elles venaient avec une sorte d'opportunité pour justifier la mesure que cet acte ordonnait, et
qui était destinée à réveiller le sentiment de la liberté
dans le cœur du peuple de cette partie de la République. C'étaient la Gloire et la Gléopâtre, sortant de la Martinique, et l'amiral Duperré montait sur la première.
Ayant appris la mort de Christophe et les événemens qui
se passaient, l'amiral venait, pour s'en assurer dans l'intérêt de son pays. ïl adressa d'abord une lettre au gouverneur du Cap, pour demander la remise de six matelots
et un mousse composant l'équipage d'une goélette, qui
était sortie de la Martinique dans la même année et qui
fut capturée par un navire du Nord. Il y rappelait que,
s'étant trouvé à la Havane, quelque temps auparavant, il
avait procuré la liberté à des Haïtiens qui y étaient détetenus pour avoir été sur les côtes de Cuba en contrebande ; et il demandait qu'on agit avec réciprocité par
rapport à l'équipage français. 1 A celle époque, Bruno Blanchet élait encore sur sa halte près de Saint-Jean. Il écrivit
une lettre a Dugué, notaire du gouvernement au Port-au-Prince, a l'occasion de la mort de
Christophe. Il lui disait que cet événement prouvait, comme la mort de Dessalines, que le
despotisme ne pouvait durer toujours en Haïti ; et il ajouta : « Il faut sans doute rendre a
« César ce qui est à César; mais que César rende aussi au peuple ce qui est au peuple. »
Dugué crut y trouver une allusion a Boyer auquel il était déjà opposé, et a la constitution
de 181G qui accordait au Président d'Haïti plus de pouvoir que celle de 1806. Dugué me
fit lire celte lettre en me communiquant ses réflexions personnelles à ce sujet. Dans la
narration des faits de 1822, je produirai des notes sur la constitution, de la main de Blanchet
que le président avait chargé de préparer une révision de cet acte. T. VIII. 52 498 études sur l'histoire d'haiti. Rien n'eût été plus juste et plus agréable au Président
d'Haïti, si Christophe n'avait pas eu la cruauté de faire
tuer ces hommes et ce mousse. D'après les renseignemensqui lui furent donnés à ce sujet, le secrétaire général Inginac répondit à la lettre de l'amiral Duperré
pour lui dire cette pénible vérité, et le remercier d'avoir
débarqué les Haïtiens à l'Anse-d'Ëynaud, dont le commandant avait fait le rapport au président dans le temps.
ésident
d'Haïti, si Christophe n'avait pas eu la cruauté de faire
tuer ces hommes et ce mousse. D'après les renseignemensqui lui furent donnés à ce sujet, le secrétaire général Inginac répondit à la lettre de l'amiral Duperré
pour lui dire cette pénible vérité, et le remercier d'avoir
débarqué les Haïtiens à l'Anse-d'Ëynaud, dont le commandant avait fait le rapport au président dans le temps. Alors, l'amiral français adressa une nouvelle lettre au
Président d'Haïti, qu'il fit porter par le capitaine Mallet,
de la Cléopâtre. Il complimenta le président à propos des
événemens qui venaient de réunir le Nord et l'Artibonite
à la République, en lui donnant l'assurance des bonnes
dispositions de la France envers elle, et que ces nouvelles
y seraient bien accueillies. Le président répondit à sa
lettre d'une manière analogue, et fit une réception gracieuse au capitaine Mallet. Après cet échange de bons
procédés, les deux frégates continuèrent leur route à
l'ouest du Cap-Haïtien. Il faut dire aussi que le capitaine Mallet, reçu d'abord
par le secrétaire général Inginac, avait eu une conversation avec lui sur les relations commerciales qu'il eût été
convenable d'établir régulièrement entre les deux pays,
afin de soustraire les navires français à la nécessité d'emprunter le pavillon d'autres peuples ; et en outre, il fut
question entre eux de l'indemnité offerte par Pétion et
repoussée jusqu'alors par le gouvernement français. Du
rapport fait par cet officier et de la correspondance
échangée entre l'amiral Duperré et le président, sortit la
mission secrète de M. Du Petit-Thouars dont il sera parlé
clans la narration des faits en 4821 \ 1 Voyez les Mémoires de B. Inginac, pages -58 et 49. [1820] r.iiAPrrttE xi. 499 Après une tournée de Boyer au Fort-Liberté, à la
Grande-Rivière, et dans les autres localités voisines du
Cap-Haïtien» il adressa un message au Sénat et lui dit que
partout il avait parlé aux populations pour leur expliquer
le régime de la République, et qu'il avait trouvé un excellent esprit en ses nouveaux citoyens, qui en assurait
la parfaite soumission. Ensuite, il quitta le chef-lieu du
Nord pour visiter les autres communes à l'ouest jusqu'au
Môle, d'où il revint au Port-de-Paix pour prendre la roule
du Gros-Morne et se rendre aux Gonaïves : dans tous ces
lieux, il entretint les populations avec bienveillance pour
leur faire oublier leurs longues souffrances. Enfin, le 17
décembre, le Président d'Haïti rentra à la capitale, deux
mois après en être sorti pour remplir la plus belle mission
qui puisse échoir au chef d'un gouvernement libéral :
— la réunion, sous sa constitution, de populations naguère ennemies, sans effusion de sang, uniquement par
la conquête des cœurs et des esprits. Au moment du départ de Boyer du Cap-Haïtien, le
brave Eveiilard, colonel de sa garde à pied, se mourait
d'une maladie aiguë. Arrivé à Saint-Marc, le président
le remplaça par le chef de bataillon Bédart, des grenadiers; et il promut au même grade de colonel, le chef de
bataillon Cazeau, des chasseurs, pour commander la commune du Port-Salut où il se trouvait alors en traitement.
Cazeau étant plus ancien chef de bataillon que Bédart,
on supposa que le président l'avait ainsi éliminé de la
garde, parce qu'il ne voulait pas que cette garde fût commandée par unnoir.
président
le remplaça par le chef de bataillon Bédart, des grenadiers; et il promut au même grade de colonel, le chef de
bataillon Cazeau, des chasseurs, pour commander la commune du Port-Salut où il se trouvait alors en traitement.
Cazeau étant plus ancien chef de bataillon que Bédart,
on supposa que le président l'avait ainsi éliminé de la
garde, parce qu'il ne voulait pas que cette garde fût commandée par unnoir. A peine les dissensions intestines venaient d'être terminées entre les Haïtiens, que des turbulens insinuaient
la malveillance dans les esprits. Le fait est, que le pré500 ÉTUDES SUK L'HISTOIRE D'HAÏTI. sident n'agréait pas Cazeau qui lançait comme d'aulres,
sous Pétion, des traits contre le général Boyer, commandant supérieur de la garde. Boyer n'agréait pas davantage
le colonel Eveillard, par des motifs analogues, et cependant ce dernier était un mulâtre '. Revenu à la capitale, le président adressa au Sénat le
message suivant, en date du 29 décembre.
« Citoyens Sénateurs, « Je vous adresse sous ce pli copie de la lettre que je
reçus, le 20 octobre dernier, étant campé à Pongaudin,
près des Gonaïves, de quelques généraux du Nord qui
s'intitulaient « les organes du peuple et de l'armée, » et
de la réponse que je leur fis le 22, étant alors au Poteau,
à même de prendre la route du Cap. « Dirigé par la prospérité de mon pays, j'ai cru prudent, eu prenant les précautions nécessaires pour accélérer la marche vers le Nord, de laisser ignorer à l'armée
le contenu de cette dépêche virulente, afin de ne point
l'exaspérer contre ceux qui en étaient les auteurs et dont
j'ai paralysé complètement les vues particulières. Maintenant que la tranquillité est parfaite % je pense qu'il est
important que le Sénat ait une entière connaissance de
ce qui s'est passé, et que les copies des pièces aussi
conséquentes restent déposées dans ses archives. « J'ai la faveur de vous saluer, citoyens sénateurs, avec
la considération la plus distinguée. « Signé : Boyer. » 1 Ace sujet, l'histoire doit faire remarquer, que Boyer ne voulut jamais, comme Pétion,
donner un commandant supérieur aux divers corps de troupes formant sa garde: leurs
colonels recevaient directement ses ordres. Durant les 25 années de sa présidence, l'arrondissement du Port-au-Prince même n'eut toujours que des commandans a titre provisoire,
qui recevaient aussi, directement, ses ordres pour les moindres affaires. 2 Le même jour, 29 décembre, où Boyer écrivait cette phrase, le général Magny lui adressait une lettre par laquelle il lui dénonçait Richard, comme tramant une vaste conspiration conire la République ; mais il ne pouvait encore savoir cette particularité. [1820] CHANTRE XI. $01 C'était le quatrième message qu'il adressait au Sénat,
dans la circonstance la plus glorieuse qui se fût encore
présentée depuis son avènement à la présidence, pour le
tenir informé de toutes les opérations militaires et politiques qu il avait faites ; car la constitution donnait à ce
corps une large part dans l'administration des affaires
publiques en général.
conire la République ; mais il ne pouvait encore savoir cette particularité. [1820] CHANTRE XI. $01 C'était le quatrième message qu'il adressait au Sénat,
dans la circonstance la plus glorieuse qui se fût encore
présentée depuis son avènement à la présidence, pour le
tenir informé de toutes les opérations militaires et politiques qu il avait faites ; car la constitution donnait à ce
corps une large part dans l'administration des affaires
publiques en général. On aime à voir le chef de l'État comprendre ainsi son
devoir, afin d'entretenir l'harmonie entre les grands
pouvoirs qui le régissent, et de se donner par là une
nouvelle force d'action sur l'opinion nationale. Cependant, dans la même année, le président s'en était abstenu, à propos des singulières propositions faites par Sir
Home Popham, probablement parce qu'aux yeux de la
République, Christophe n'étant qu'un révolté, il n'y avait
pas lieu de les prendre au sérieux. Mais, par la suite, on
verra que dans toutes les occasions importantes, Boyer
sut toujours agir envers le Sénat avec la déférence qu'il
lui devait. Si l'abstention de Pétion occasionna quelques reproches de la part de ce corps, en 1808, c'est qu'il y avait
trouvé une sorte d'esprit de chicane, une opposition intempestive, à raison des circonstances de la guerre civile
qui était alors en pleine activité, et des factions qui agitaient l'État ; c'est que ces reproches mêmes étaient le
résultat de la mésintelligence existante entre les meneurs
du Sénat et le président, et dont nous avons signalé les
causes : mésintelligence qui aboutit à la réintégration
inconsidérée du général Gérin dans ce corps et à son
ajournement. Mais dans la suite, Pétion sut garder envers le Sénat la déférence qui lui était due, non qu'il y
trouvât moins d'indépendance, mais parce que le palrio502 ÉTUDES SUR l'hÏSTÔIRE D HAÏTI. tisme de ses membres leur inspirait plus de calme»
Par rapport au Sénat, il y a eu encore entre Pétion et
Boyer une différence de situation. Pétion avait des antécédens et une position dans l'opinion publique que ne
possédait pas Boyer ; son influence absorbait sans effort
toutes autres qui essayaient de se poser en rivales : il
pouvait donc moins ménager lesopposans dans le Sénat,
lesquels lui étaient subordonnés, et dans l'ordre militaire et dans le parti politique qui érigea la République.
Peut-être s'abstint-il de cette correspondance active que
réclamait le Sénat, pour ne pas y mettre l'aigreur dont
elle aurait pu se ressentir, et qui n'eût été propre qu'à
froisser davantage ses adversaires. Néanmoins, on doit regretter que ces procédés aient
eu lieu entre les fondateurs de nos institutions républicaines, et que Pétion, comme étant le premier, le plus
illustre parmi eux, n'ait pu lui-même tracer un exemple
utile à cet égard, à cause des circonstances où il se trouvait au début de sa présidence. Au moment où son successeur recueillait le fruit le
plus important de sa sagesse politique, des faits se passaient dans la partie de l'Est d'Haïti, qui purent faire
présager que bientôt, là aussi, Boyer irait moissonner
pacifiquement d'autres lauriers que cette sagesse y faisait
croître depuis longtemps. Mais ce serait empiéter sur
une autre Epoque, que d'en parler ici.
circonstances où il se trouvait au début de sa présidence. Au moment où son successeur recueillait le fruit le
plus important de sa sagesse politique, des faits se passaient dans la partie de l'Est d'Haïti, qui purent faire
présager que bientôt, là aussi, Boyer irait moissonner
pacifiquement d'autres lauriers que cette sagesse y faisait
croître depuis longtemps. Mais ce serait empiéter sur
une autre Epoque, que d'en parler ici. 1820] CHAPITRE X!. 505 RÉSUMÉ U LA TROISIÈME ÉPOQUE. La défection d'une partie de la flotte de Christophe, à
Miragoane, et celle de quelques régimens de son armée
au siège du Port-au-Prince, en 1812, étaient des événemens trop graves pour qu'il ne reconnût pas la nécessité
d'observer une trêve entre son Pioyaume et la République : il devait craindre que ces défections ne fussent d'un
funeste exemple; s'il renouvelait les opérations d'une
guerre active. Quant à Pétion, au contraire, cette trêve entrait dans
ses vues politiques ; car il est évident qu'il lui avait toujours répugné de porter la guerre sur le territoire ennemi, et qu'il ne l'avait fait antérieurement que pour seconder l'action des populations soulevées contre Christophe. Dans ce nouvel état de choses , l'intérêt respectif des deux États exigeait que chacun de ces deux chefs
s'occupât de leur administration intérieure, selon les
principes de leur gouvernement, et encore en ne perdant
jamais de vue, qu'une paix générale en Europe pourrait
menacer l'indépendance nationale et l'existence même
du peuple d'Haïti; car la France ne renoncerait pas facilement à ses droits sur son ancienne colonie, puisqu'à
cette époque elle en avait même sur la partie orientale de
l'île qui lui fut cédée par un traité, bien que les naturels
de cette possession eussent spontanément déchiré ce
traité pour se replacer sous la domination de l'Espagne.
La raison, une snge politique, commandaient donc à
Christophe, comme à Pétion, de conserver, de ménager 504 KTCDES StJR LHISTOIRE d'iIAÏTI. les populations soumises à leurs ordres, pour mieux résister à toute entreprise contre l'indépendance de la nation. Mais Christophe, honteux de l'échec moral,surtout, que
ses institutions monarchiques venaient de subir en présence du système républicain de Pétion, s'était retiré devant lui avec des sentimens de vengeance pour compenser en quelque sorte tous les crimes qu'il avait médités,
au cas où il fût resté vainqueur de la République. Il les
mita exécution aussitôt, en faisant immoler des hommes,
des vieillards, des femmes , jusqu'à de pauvres enfans de
la classe des mulâtres de son Royaume, bien certainementinnocens des faits de défection qu'il n'attribuait qu'à
deux hommes^décette classe. En agissant avec cette férocité du Tigre, il sapa lui-même les bases de son trône,
par la pitié qu'il excita dans le cœur d'une foule de noirs
qui s'honorèrent en se plaisant à sauver autant d'individus qu'ils purent, ou qui opérèrent de nouvelles défections en faveur de la République, en passant sous ses
bannières avec ceux qui étaient dévoués à la mort. La
chute du tyran n'était plus qu'une affaire de temps, parce
que son régime insensé devait l'entraîner à des crimes
perpétuels, et qu'il n'avait plus l'assentiment des populations.
de noirs
qui s'honorèrent en se plaisant à sauver autant d'individus qu'ils purent, ou qui opérèrent de nouvelles défections en faveur de la République, en passant sous ses
bannières avec ceux qui étaient dévoués à la mort. La
chute du tyran n'était plus qu'une affaire de temps, parce
que son régime insensé devait l'entraîner à des crimes
perpétuels, et qu'il n'avait plus l'assentiment des populations. En accueillant comme des frères, les Haïtiens que ces
injustices contraignirent à abandonner leurs foyers, Pétion leur procura les mêmes avantages dont jouissaient
les citoyens de la République ; et par là, il minait insensiblement le trône de son ennemi. Mais, en ce temps-là, il ajoutait à ses principesde bienfaisance un acte d'humanité envers les populations des
îles de l'archipel des Antiîles, envers celles surtout qui [1820J CHAPITRE Xî. 505 sont semblables au peuple haïtien, et principalement de
de la Jamaïque, en autorisant les navires étrangers et
nationaux à exporter de la République, des provisions
alimentaires dont elles avaient alors un extrême besoin,
par suite de la guerre entre la Grande-Bretagne et les
Etats-Unis, ce dernier pays ne pouvant pas y apporter
ses produits de même nature. Dans ces circonstances, un agent secret du gouvernement, impérial de France s'introduisit dans la République, pour s'enquérir de l'état des choses et des dispositions des Haïtiens envers son pays. Sa mission devenait une sorte d'avertissement pour persévérer dans la
trêve observée depuis quelques mois, puisque ce gouverment avait toujours les yeux fixés sur l'ancien SaintDomingue. Mais Pétion à qui il l'avoua, parce qu'il était
assuré qu'il n'avait rien à craindre, lui fit comprendre
que la résolution des Haïtiens, de rester indépendans, était
irrévocable, et il repartit sain et sauf. Toutefois, cette mission porta Pétion à donner suite à
l'idée qu'il avait conçue, d'étendre les relations de la République avec l'étranger, pour mieux constater l'existence
politique du pays aux yeux de la France elle-même.
Dans ce dessein, il essaya de faire flotter le pavillon national dans les ports des Etats-Unis, où l'esclavage et
les préjugés de couleur étant pratiqués, il semblerait devoir n'être pas admis. Mais le plein succès de cette heureuse tentative le décida à envoyer aussi des navires haïtiens à Londres, qui y furent accueillis avec autant de
faveur. La conséquence de ces procédés était en quelque sorte
des mesures à prendre parle gouvernement de la République, afin de maintenir sa neutralité et de prouver la 506 ETUDES SUU L HISTOIRE D HAÏTI. moralité de ses intentions. Il interdit l'accès de ses ports
aux corsaires qui naviguaient dans la mer des Antilles et
qui, le plus souvent, commettaient des déprédations et
des actes de piraterie. L'insurrection de la Grande-Anse s'était amoindrie,
depuis que Christophe n'avait plus de flotte pour la secourir. Pétion profita de la vacance du siège de cet arrondissement pour y envoyer un général, à qui il donna
des instructions si judicieuses, qu'en très peu de temps
cette insurrection fut réduite à une complète impuissance, les rebelles ayant été forcés à se réfugier dans les
plus hautes montagnes de ce vaste quartier.
es de piraterie. L'insurrection de la Grande-Anse s'était amoindrie,
depuis que Christophe n'avait plus de flotte pour la secourir. Pétion profita de la vacance du siège de cet arrondissement pour y envoyer un général, à qui il donna
des instructions si judicieuses, qu'en très peu de temps
cette insurrection fut réduite à une complète impuissance, les rebelles ayant été forcés à se réfugier dans les
plus hautes montagnes de ce vaste quartier. Aussi attentif aux événemens qui se passaient en Europe, depuis le grand échec éprouvé en Russie par l'armée française; informé de la chute de l'Empereur Napoléon, de la restauration des Bourbons sur le trône de
France, et des stipulations des traités qui réservaient à
cette puissance la faculté de continuer la traite des noirs
pendant cinq années, Pétion conçut facilement que cette
réserve prouvait un esprit hostile à Haïti. Afin de prévenir, s'il était possible, l'éventualité d'une agression, il se
résolut à expédier à Londres un envoyé chargé de réclamer la médiation de la Grande-Bretagne, pour offrir de
traiter avec la France de la reconnaissance de l'indépendance et de la souveraineté d'Haïti, sur des bases équitables. En même temps, Christophe étant informé des mêmes
faits, fit écrire à une sorte d'agent qu'il avait à Londres,
pour le charger de déclarer en son nom, de publier sur
les journaux et même de préparer une négociation dans
laquelle il était disposé à écouter, de la part delà France,
des propositions justes et raisonnables, si elles lui étaient [1820 1 CHAPITRE XI. 507 faites, moyennant la reconnaissance de l'indépendance f
et de la souveraineté d'Haïti. Cependant, Pétion, comptant plus sur ses concitoyens
pour défendre leurs droits, saisit cette grave circonstance
pour achever son système de rémunération nationale,
par la distribution des biens des anciens colons à tous
les officiers de l'armée et aux fonctionnaires civils, et la
vente générale du reste du domaine public aux particuliers; car il se persuada [que la défense du sol ajouterait à
celle de la liberté de chacun, si le pays venait à être attaqué. Et de nouvelles informations lui étant parvenues
d'Europe, il donna l'ordre aux généraux de l'armée de
se préparer à cette défense pour la rendre vigoureuse et
triomphante. En effet, le gouvernement royal de France se préoccupait du soin de rétablir son autorité dans son ancienne
colonie. Dans ce but, il fit envoyer trois agents dont la
mission devait être secrète, avec les instructions les plus
perfides, puisqu'elles tendaient à exciter de funestes divisions entre les chefs d'Haïti et leurs concitoyens, pour
mieux assurer le succès de l'expédition armée qu'il faisait
préparer dans les ports de France. Mais cette mission
déloyale fut éventée et dénoncée à Pétion et à Christophe, et les agents se virent contraints, pour pouvoir
s'introduire à Haïti, de s'annoncer sous l'apparence d'une
négociation régulière.
qu'elles tendaient à exciter de funestes divisions entre les chefs d'Haïti et leurs concitoyens, pour
mieux assurer le succès de l'expédition armée qu'il faisait
préparer dans les ports de France. Mais cette mission
déloyale fut éventée et dénoncée à Pétion et à Christophe, et les agents se virent contraints, pour pouvoir
s'introduire à Haïti, de s'annoncer sous l'apparence d'une
négociation régulière. Pétion reçut avec égards le chef de cette mission qui
avait ordre de conférer spécialement avec lui pendant
que l'agent chargé de voir Christophe se rendait auprès de ce dernier. Une correspondance eut lieu entre
eux, dans laquelle l'agent français lui proposa de proclamer la souveraineté du Roi de France dans le pays, pour 508 ÉTUDES SUR l/llISTOlKE d' HAÏTI. le replacer à l'état de colonie. Mais, en repoussant cette
proposition, comme inacceptable, Pétion lui offrit de rétablir les relations commerciales entre Haïti et la France,
et de payer à celle-ci une indemnité en faveur des anciens colons, pour leurs propriétés foncières confisquées :
ce qui était en corrélation avec les instructions qu'il
donna à son envoyé à Londres. La négociation ne put
donc aboutira aucun résultat. Le chef de la mission française allait partir, lorsque
Christophe dévoila la perfidie de son but, par les instructions qu'il saisit sur la personne de l'agent envoyé
auprès de lui et qu'il fît imprimer, en envoyant des copies
à Pétion. Mais ayant considéré cet agent comme un espion, il lui fit subir des interrogatoires dans lesquels il
introduisit des imputations contre Pétion, tendantes à le
perdre aux yeux des Haïtiens, comme s'il conspirait avec
le gouvernement français pour les replacer sous le joug
de l'esclavage. Christophe envoya également des copies
imprimées de ces actes, non moins perfides que ceux
émanés du gouvernement français. Les uns et les autres ne purent ébranler la confiance
que le peuple de la République avait en son premier magistrat. Mais celui-ci congédia immédiatement l'agent
français qui était auprès de lui, tandis que Christophe fit
condamner l'autre à mort et le fit exécuter. Pendant que les deux chefs d'Haïti renouvelaient le
serment prêté le 1er janvier 1804, de défendre l'indépendance et la souveraineté nationale contre la.France et toutes autres puissances du monde, lesécritset lesactesqu'ils
firent publier à loccasion de la mission française parvenaient en Europe, et y excitaient une vive indignation
dans tous les esprits libéraux, contre les manœuvres [Î820] CHAPITRE XI. 509 perfides du gouvernement de la Restauration à l'endroit
d'Haïti. Les philanthropes anglais plaidèrent la cause intéressante des noirs; lesjournaux de leur pays se joignirent à eux pour reprocher amèrement au gouvernement
britannique, d'avoir condescendu aux vues de celui de
France pour la continuation de la traite pendant cinq
années, dans la coupable intention de repeupler Haïti
d'esclaves après l'extermination de sa population, puisque le chef de la mission française en avait fait l'aveu. En
France même, des cœurs généreux appuyèrent les philanthropes et les journaux anglais.
irs; lesjournaux de leur pays se joignirent à eux pour reprocher amèrement au gouvernement
britannique, d'avoir condescendu aux vues de celui de
France pour la continuation de la traite pendant cinq
années, dans la coupable intention de repeupler Haïti
d'esclaves après l'extermination de sa population, puisque le chef de la mission française en avait fait l'aveu. En
France même, des cœurs généreux appuyèrent les philanthropes et les journaux anglais. Alors, le gouvernement britannique saisit cette explosion de sentimens humains, pour porter les autres puissances européennes à déclarer avec lui, que la traite des
noirs devait généralement cesser dans tous les États de
la chrétienté. Cependant, le Roi de France, quoique Très- Chrétien,
ne tenait aucun compte de ces idées généreuses, de ces
sentimens d'humanité et de la déclaration de ses puissans alliés ; et après avoir désavoué la gaucherie du chef
de ses agents, il faisait activer dans ses ports une formidable expédition militaire contre Haïti, quand la Providence renvoya en France le grand capitaine qui lui en
avait tracé l'exemple funeste dans des temps antérieurs.
Succédant aux Rourbons sur le trône français, et agissant sous l'inspiration de nouvelles idées et de nouveaux
sentimens, Napoléon s'empressa de décréter l'abolition
de la traite des noirs, en même temps qu'il donnait une
autre direction aux troupes destinées à l'expédition, pour
se maintenir sur le trône. Dès lors, la cause d'Haïti fut gagnée au tribunal de
l'opinion publique en Europe ; et la nouvelle Restaura510 ÉTUDES SUH L'HISTOIRE d'haÏTI. tion des Bourbons en France vint adhérer aux résolutions qui avaient prévalu dans les conseils de leurs alliés. En Haïti, Christophe profita du moment où l'expiration des fonctions présidentielles de Pétion allait arriver,
pour essayer de le dépopulariser et d'empêcher le renouvellement de sa magistrature. A cette fin, il singea la
mission royale de la Restauration par l'envoi de quelques
députés dans la République, chargés d'offrir un pardon
à son président, de lui proposer de se soumettre à son
autorité, pour réconcilier les Haïtiens des deux territoires, tout en expédiant des imprimés rédigés contre
Pétion. Mais ses députés ne recueillirent que la manifestation du mépris populaire pour leur roi, et ils se retirèrent couverts eux-mêmes de ridicules. "Une nouvelle élection de Pétion à la présidence de la
République suivit cette manifestation, en consolidant le
pouvoir entre ses mains. Presque en même temps, le troisième agent français
de la mission de Tannée précédente, qui n'était pas venu
à Haïti alors, arrivait dans le port de la capitale de la
République sur un navire de son pays portant un pavillon
étranger ; il sollicita la permission de vendre les marchandises qu'il avait à son bord pour en opérer le retour
avec des denrées d'Haïti. Accueilli avec bienveillance
par Pétion, il ouvrit ainsi les relations commerciales
entre la France et son ancienne colonie; et l'opération
avantageuse qu'il fît détermina d'autres commerçans à
imiter son exemple, dans la même année. De son côté,
le gouvernement français eut le bon esprit de ne pas
s'opposer à ces relations qui, par leurs résultats fructueux, étaient destinées à réconcilier la France avec
Haïti. En attendant ce moment désirable, Pétion fit
. Accueilli avec bienveillance
par Pétion, il ouvrit ainsi les relations commerciales
entre la France et son ancienne colonie; et l'opération
avantageuse qu'il fît détermina d'autres commerçans à
imiter son exemple, dans la même année. De son côté,
le gouvernement français eut le bon esprit de ne pas
s'opposer à ces relations qui, par leurs résultats fructueux, étaient destinées à réconcilier la France avec
Haïti. En attendant ce moment désirable, Pétion fit '['S 820] CHAP1TKFX1. $\î servir les navires du commerce français au retour dans
leur pays, de tous les Haïtiens qui se trouvaient encore
en Europe par les événemens révolutionnaires, en payant
généreusement leur passage. A la fin de la même année, le Sénat de la République
fut renouvelé par l'expiration des fonctions de ses
anciens membres, alors que Pétion faisait préparer la
révision de la constitution par une commission, pour
la mettre en rapport avec les idées de l'époque : ce que
le nouveau Sénat ne tarda pas à proposer au peuple réuni
en assemblée de révision. En ce moment, le célèbre Simon Bolivar et ses compatriotes de la Côte-Ferme se réfugièrent dans la République, ayant été expulsés de leur pays par les troupes
espagnoles. Pétion les accueillit avec distinction et déféra
aux sollicitations de Bolivar, en lui fournissant des armes,
des munitions, etc., pour aller reconquérir son pays;
mais sous la condition, généreusement acceptée, de déclarer la liberté générale de tous les esclaves de cette
contrée, comme le plus sûr moyen de faire triompher la
cause de l'indépendance dans l'Amérique méridionale,
et le plus propre à honorer cette intéressante cause.
Bolivar et ses compatriotes quittèrent Haïti, après en
avoir reçu la plus cordiale hospitalité, et il fut fidèle à la
parole donnée à Pétion. Pendant que l'assemblée de révision travaillait à l'œuvre
constitutionnelle, Pétion faisait adopter les lois civiles
de la France par les tribunaux de la République, comme
préférables aux anciennes ordonnances des rois de ce
pays qu'ils suivaient en vertu de leur loi organique. La nouvelle constitution parut enfin. Elle institua une
Chambre desreprésentans des communes pour partager 512 études sur» l'histoire d'iiaïti. l'exercice du pouvoir législatif avec le Sénat, et le Président d'Haïti qui eut seul l'initiative de la proposition de
presque toutes les lois. Le président dut être désormais
nommé à vie, avec les attributions inhérentes au pouvoir
exécutif, afin d'asseoir la tranquillité publique sur des
bases durables. En conséquence de ces dispositions nouvelles, Pétion fut élu à vie par le Sénat. En même temps, une nouvelle mission du gouvernement français arriva dans la République, cette fois avec
un caractère public et digne d'une nation puissante et
civilisée. Mais, après une longue correspondance entre
les commissaires et Pétion, et une infructueuse tentative
de même nature de leur part envers Christophe, cette
mission échoua dans le but qu'elle poursuivait, et qui tendait, comme en premier lieu, à faire proclamer la souveraineté du Roi de France à Haïti. Cependant, Pétion renouvela ses premières propositions, tandis que Christophe
déclarait par un acte, qu'il ne traiterait avec laFrance que
sous la médiation et la garantie de la Grande-Bretagne.
étion, et une infructueuse tentative
de même nature de leur part envers Christophe, cette
mission échoua dans le but qu'elle poursuivait, et qui tendait, comme en premier lieu, à faire proclamer la souveraineté du Roi de France à Haïti. Cependant, Pétion renouvela ses premières propositions, tandis que Christophe
déclarait par un acte, qu'il ne traiterait avec laFrance que
sous la médiation et la garantie de la Grande-Bretagne. A cette époque, S.Bolivar reparut dans la République,
après quelques revers dans sa patrie, et il reçut encore
de Pétion d'autres secours pour l'aider, cette fois, à la
reconquérir définitivement. Il se rencontra sur le sol
hospitalier d'Haïti avec le général Mina qui y passa, en
allant aider le Mexique dans son indépendance prononcée
à l'égard de l'Espagne ; et l'on voyait encore dans la
République, des Français qui vinrent s'y réfugier en fuyant
les réactions politiques de leur pays. Dans la même année, Pétion fonda le lycée national
de la capitale, destiné à l'enseignement des jeunes garçons, et un pensionnat, à celui des jeunes filles. En subvenant aux besoins intellectuels du pays dont il venait fl820] CHAPITRE XI. 513 de défendre la cause diplomatiquement, c'est qu'il savait
que l'instruction est la plus solide garantie de la liberté
et de l'indépendance, parce qu'elle entretient et fortifie
le patriotisme qui porte à défendre ces droits, et qu'elle
assure le développement de la prospérité et de la civilisation d'une nation. L'élection des représentais des communes vint bientôt après former la chambre législative, dont les travaux
donnèrent à la République des lois appropriées plus ou
moins à sa situation, selon les lumières du moment. Presque en même temps, il s'opérait dans la rade du
Cap une capture importante de malheureux Africains
arrachés de leur terre natale pour être faits esclaves dans
l'île de Cuba. Rendus à leur liberté naturelle, ils furent
les précurseurs d'autres infortunés en plus grand nombre
qui, une année après, furent capturés aussi sur les côtes
de la République et libérés dans son sein. Au moment où la situation du pays n'offrait que des
chances heureuses pour l'avenir, que le présent prouvait
la consolidation de l'ordre public par une prospérité
croissante, la mort naturelle de Pétion vint porter la
désolation dans tous les cœurs, en faisant éclater les sentimens les plus sincères du regret universel éprouvé
par la perte de ce grand citoyen. Le général Boyer fut appelé à le remplacer dans la
présidence à vie de la République, et se montra digne
du choix du Sénat, par les mesures qu'il prit dans ces
douloureuses circonstances. Accepté loyalement par les
généraux, ses compagnons d'armes, il le fut aussi, à leur
exemple, par l'armée et les citoyens : ce qui prouva la
solidité des institutions républicaines fondées par Pétion.
Boyer, suivant sa politique, s'empressa de donner des
le remplacer dans la
présidence à vie de la République, et se montra digne
du choix du Sénat, par les mesures qu'il prit dans ces
douloureuses circonstances. Accepté loyalement par les
généraux, ses compagnons d'armes, il le fut aussi, à leur
exemple, par l'armée et les citoyens : ce qui prouva la
solidité des institutions républicaines fondées par Pétion.
Boyer, suivant sa politique, s'empressa de donner des T. VIII. Où 514 études sur l'histoire d'haïti. gages aux puissances les plus voisines d'Haïti par leurs
possessions dans les Antilles, en envoyant une mission à
la Jamaïque et une autre à Santo-Domingo, qui, toutes
deux, furent accueillies avec égards et considération. Cependant, dans la pensée que l'élection de Boyer pouvait occasionner des divisions dans la République, Christophe se porta à Saint-Marc avec son armée : de là, il
envoya des députés auprès du Président d'Haïti, pour le
sommer de se soumettre à son autorité royale. Au fait,
cette absurde mission n'était que dans le but de s'assurer
de l'état des choses. Mais ses députés ne virent que le
plus chaleureux enthousiasme en faveur du chef de la
République, et retournèrent auprès de leur Roi, qualifié
de rebelle à sa constitution et à ses lois. Des désertions
individuelles parmi les troupes de ce dernier l'avertirent
qu'il courait le danger de perdre sa couronne, s'il tentait
le moindre mouvement contre l'État, et il se retira dans
le Nord. Rassuré sur la situation inattaquable de la République,
Boyer alla visiter successivement ses deux départemens,
pour connaître les besoins de chaque localité. Accueilli
sur tous les points avec un empressement marqué, il
résolut de donner suite au projet qu'avait conçu son
prédécesseur, pour éteindre complètement l'insurrection
de la Grande-Anse. Une campagne exécutée par les
troupes du Sud, guidées par d'habiles généraux, parvint
effectivement, en peu de temps, à réduire les révoltés
au néant ; et une nouvelle tournée du Président d'Haïti
dans ce département le porta à annoncer cette pacification si longtemps désirée, en avertissant l'armée tout
entière qu'elle aurait d'autres travaux guerriers à accomplir. [1830] CHAPITRE XI. 515 En attendant, le président proposa dans la session
législative diverses lois dont la plus remarquable, sur les
attributions des grands fonctionnaires publics, concentra
dans les mains du chef du pouvoir exécutif des attributions plus étendues qu'auparavant. L'appel fait au dévouement de l'armée, à l'occasion de
l'extinction de l'insurrection de la Grande-Anse, et les
succès administratifs du chef de la République, inspirèrent
de telles craintes à Christophe, qu'il sollicita l'intervention de l'amiral anglais delà Jamaïque, pour s'entremettre
de la paix entre lui et Boyer ; il redoutait évidemment
l'activité que montrait ce dernier et l'amour de la gloire
dont il paraissait animé. Mais en déférant à sa sollicitation, Sir Home Popham ne recueillit qu'un refus formel
à l'égard de toute convention quelconque avec un rebelle.
Peu après cette démarche, Christophe fut frappé d'apoplexie et resta paralysé dans la moitié de son corps.
remettre
de la paix entre lui et Boyer ; il redoutait évidemment
l'activité que montrait ce dernier et l'amour de la gloire
dont il paraissait animé. Mais en déférant à sa sollicitation, Sir Home Popham ne recueillit qu'un refus formel
à l'égard de toute convention quelconque avec un rebelle.
Peu après cette démarche, Christophe fut frappé d'apoplexie et resta paralysé dans la moitié de son corps. Alors, les généraux de son Royaume conçurent un
plan de conspiration contre sa vie languissante etf son
autorité; et un incident provoqué par sa tyrannie aveugle
amena le soulèvement de la garnison de Saint-Marc,
qui se soumit spontanément à la République, en entraînant dans ce mouvement tout le département de TArtibonite. Boyer profita habilement de cette soumission volontaire. Il secourut ces troupes en se portant lui-même à
Saint-Marc avec toute l'armée de la République, et en
envoyant d'autres corps pour pénétrer dans l'est du département du Nord. Christophe ayant été contraint de se
suicider, pour ne pas tomber victime de ses troupes du
Cap que ses généraux y soulevèrent à leur tour, le Président de la République réussit à se rendre dans cette ville 516 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. où il proclama la constitution, en opérant la réunion de
tous les Haïtiens sous son égide, malgré les velléités des
généraux du Nord pour ériger un nouvel Etat distinct.
La guerre civile s'éteignit ainsi, après quatorze années,
sans effusion de sang, autre que celui de quelques victimes que ces généraux immolèrent à leur haine et à leur
ambition, notamment les deux Pds de Christophe. FIN DU TOME HUITIEME» TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME. PÉRIODE HAÏTIENNE. TROISIEME EPOQUE. LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE PREMIER. Situation d'Haïti après te siège du Port-au-Prince par H. Christophe. — 11 commet des
assassinats a son retour dans I'Artibonite et le Word: examen de leur cause. — Défections que ces atrocités produisent en faveur de la République: beaux traits d'humanité
qu'elles inspirent. — Pétion va recevoir la soumission du Mirebalais et des Grands-Bois,
et en forme un arrondissement. — 11 se porte dans la plaine desVerreltes. — Transfuges
venus au Port-au-Prince : Pétion y retourne. — 11 permet l'exportation des denrées
alimentaires a la Jamaïque et autres îles de l'Archipel. — 11 assimile les caboteurs
faveur de la République: beaux traits d'humanité
qu'elles inspirent. — Pétion va recevoir la soumission du Mirebalais et des Grands-Bois,
et en forme un arrondissement. — 11 se porte dans la plaine desVerreltes. — Transfuges
venus au Port-au-Prince : Pétion y retourne. — 11 permet l'exportation des denrées
alimentaires a la Jamaïque et autres îles de l'Archipel. — 11 assimile les caboteurs . haïtiens aux navires étrangers, a raison de ce commerce. — Affaire de J.-B. Beaugé,
relative a l'assassinai de Sangosse. — Vaine démarche de l'Anglais 0. Carter pour jouir
de la qualité d'Haïtien. — Pétion envoie aux États-Unis un navire sous pavillon haïtien :
il y est bien accueilli. — Le sénat accorde a Pétion deux sucreries, et une autre a Hubert,
à litre de don national. — Loi sur l'établissement d'un hôtel des monnaies. — Le sénat
invite Lys a reprendre dans son sein l'exercice de ses fonctions. — Daumec, devenu
avocat, exerce une influence utile sur la magistrature. — Défense faite aux Haïtiens de
«ervir sur les corsaires étrangers, de laisser entier dans les ports ces corsaires et leurs
prises, sous peine de confiscation. — Pétion envoie à Londres un navire sous pavillon
haïtien qui y est bien accueilli. — Émission de billets de caisse pour le retrait de la. petite monnaie dite d'Baïli. — Les réclamations pour anciennes créances d'Étrangers
contre des Haïtiens sont ajournées a la paix intérieure. — Arrêté du Président d'Haïti
relatif aux voleurs d'animaux. — Loi portant tarif des frais judiciaires et civils. — Loi
sur les enfans nés hors mariage : examen des motifs et des dispositions de celte loi,
comparées a d'autres antérieures. — Le sénat décharge Imbert des comptes généraux
de 1810. — Loi additionnelle a celle sur les douanes. — Mort du général Wagnac, aux
Cayes : il est remplacé par le général Marion. — Mission secrète de Liot, envoyé par le
gouvernement français 5
Loi portant tarif des frais judiciaires et civils. — Loi
sur les enfans nés hors mariage : examen des motifs et des dispositions de celte loi,
comparées a d'autres antérieures. — Le sénat décharge Imbert des comptes généraux
de 1810. — Loi additionnelle a celle sur les douanes. — Mort du général Wagnac, aux
Cayes : il est remplacé par le général Marion. — Mission secrète de Liot, envoyé par le
gouvernement français 5 CHAPITRE II. Les troupes de Christophe menacent le Mirebalais. — Pétion s'y rend ci fait transférer ce
bourg a Trianon. — Trait de mœurs scandaleuses : effet qu'il produit. — Arrêté qui de518 TABLE DES MATIÈRES. fend les corporations de danses. — Le général Bazelais remplace Pierre Henry, mort a
Jérémie. — Loi sur les registres de bord des navires haïtiens. — Mission diplomatique
dé Garbage à Londres, à l'occasion dé la Restauration des Bourbons en France. — Dispositions de Christophe à ce sujet : lettre de Prévost a Peltier. — Dons nationaux délivrés
dans la République; mise en vente des biens du domaine. — Circulaire de Pétion pour
se préparer a résister a la France. — Agents secrets envoyés à Haïti : leur mission est
dévoilée. — Ils publient un écrit a la Jamaïque. — Pétion y fait faire une réponse, et
prohibe l'exportation des vivres et grains du pays. — D. Lavaysse lui adresse une lettre :
but de sa mission. — Pétion l'invite a venir au Port-au-Prince. — Franco de Médina va
dans la colonie espagnole pour s'aboucher avec Christophe. — Dravermann retourne en
France. — Lettre de D. Lavaysse a Christophe. —Christophe publie un manifeste. —
Arrêté de Pétion réduisant les droits d'importation sur les marchandises anglaises. —
D. Lavaysse arrive au Port-au-Prince : ses négociations avec Pétion. — Ordre du jour sur
sa mission, convocation des généraux à la capitale. — Délibérations et propositions au
nom d'Haïti : — de rétablir les relations commerciales avec la France, de payer une indemnité pour les colons. — Examen des motifs de ces propositions. — Christophe invite
F. de Médina à venir au Cap, et le fait arrêter, incarcérer et interroger. — La saisie de
ses papiers y fait découvrir ses instructions secrètes : citation de cette pièce. — Il est
jugé et condamné à mort, comme espion. — Diverses publications par Christophe qui les
fait jeter aux avant-postes de la République. — Indignation de Pétion, en lisant les
instructions données aux agents français : il signifie a D. Lavaysse de quitter le Port-auPrince. — Cet agent retourne à la Jamaïque. — Manifeste de Pétion. — Comparaison do
sa conduite et de celle de Christophe, en cette circonstance. — Tous deux prennent des
mesures pour se préparer à la guerre avec la France 57
ion. — Diverses publications par Christophe qui les
fait jeter aux avant-postes de la République. — Indignation de Pétion, en lisant les
instructions données aux agents français : il signifie a D. Lavaysse de quitter le Port-auPrince. — Cet agent retourne à la Jamaïque. — Manifeste de Pétion. — Comparaison do
sa conduite et de celle de Christophe, en cette circonstance. — Tous deux prennent des
mesures pour se préparer à la guerre avec la France 57 CHAPITRE III. Pétion renouvelle le serment prête le 1" janvier 1804, a la fête de l'Indépendance. —
Christophe agit de même. — Intention criminelle qui paraît dans une de ses proclamations.— Effets produits en Europe parles publications faites à Haïti. — Louis XVIII
fait désavouer les lettres écrites de la Jamaïque par D. Lavaysse. — Conventions
patentes et secrètes entre la Grande-Bretagne et la France, a l'égard d'Haïti. — Examen
a ce sujet. — La France prépare une expédition contre Haïti. — Le retour de Napoléon
la fait avorter. — Déclaration du Congrès de Vienne relative a l'abolition de la traite
des noirs. — Décret de Napoléon qui l'abolit. — Le Congrès invite Louis XVIII à l'abolir :
il y souscrit. — Déclaration du Congrès pour son abolition complète et universelle. —
Conclusions : 1* la France est obligée de renoncer à ses projets de conquête contre
Haïti ; 2° Haïti en est redevable aux philanthropes anglais, au gouvernementbritannique
et a Napoléon. — Christophe envoie des députés auprès de Pétion,, pour l'inviter a se
soumettre a son autorité. — Accueil qui leur est fait par la population du Port-au-Prince
et le président. — Ils sont renvoyés. — Proclamation du président et publications à cette
occasion. — Réélection de Pétion à la présidence pour 4 ans : discours prononcés au
sénat. — Christophe fait publier des écrits contre lui. — Pétion y fait répondre une fois
pour toutes. — Loi sur la piraterie. — Garbage fait des propositions a Lord Liverpool en
faveur de Louis XVIII, et meurt a Londres. — Pétion désapprouve ces propositions. —
Dravermann arrive au Port-au-Prince avec un navire chargé de vins, etc. — Pétion lui
permet d'en opérer la vente. — D'autres navires français suivent cet exemple et sont
a'dmis sous pavillon masqué, comme le premier. — Fête civique donnée a Pétion, au
Port-au-Prince. —11 fait venir dé l'étranger des armes et des munitions. —Arrêté sur
la perte des objets d'armement et d'équipement jar.les militaires. — Loi qui augmen le
au Port-au-Prince avec un navire chargé de vins, etc. — Pétion lui
permet d'en opérer la vente. — D'autres navires français suivent cet exemple et sont
a'dmis sous pavillon masqué, comme le premier. — Fête civique donnée a Pétion, au
Port-au-Prince. —11 fait venir dé l'étranger des armes et des munitions. —Arrêté sur
la perte des objets d'armement et d'équipement jar.les militaires. — Loi qui augmen le TABLE DES MATIÈRES. 519 l'impôt territorial sur diverses denrées. — Nomination des nouveaux sénateurs pour remplacer les anciens. — Pétion t'ait préparer la révision de la constitution de 1806. — Il
fait engager les Haïtiens résidans en France a revenir dans la République, en payant
leur passage. — Retour du général Bonnet au Port-au-Prince. — Assassinat du généra!
Delva dans la prison 122 CHAPITRE ÏV. Arrêté du Président d'Haïti, doublant l'impôt des patentes pour l'année 1816. — Acte du
Sénat, sur l'incompatibilité entre les fonctions de sénateur et celles de défenseur public.
Plusieurs sénateurs élus le 5 décembre 1815 n'acceptent pas cette dignité. — Le général
Simon Bolivar vient solliciter de Pétion, des secours pour reconquérir son pays avec ses
compatriotes réfugiés aux Cayes. — Pétion lui en accorde, a la condition d'y proclamer
la liberté générale des esclaves. — Hospitalité exercée envers les Vénézuéliens, par
ordre du président et par les citoyens des Cayes; ils quittent cette ville après trois mois
de séjour. — Installation du nouveau Sénat d'Haïti. — Son adresse au peuple, convoquant une assemblée pour reviser la constitution de 1806. — Arrêté du Président d'Haït
qui défend aux femmes des négocians consignataires de faire le commerce en détail. —
H ordonne aux tribunaux d'appliquer le Code Napoléon, en attendant la promulgation du
code civil haïtien. — Il établit un impôt sur le gingembre exporté du pays. — Les
navires de la République sont admis sous pavillon haïtien dans la colonie hollandaise
de Curaçao. — Remarques et réflexions diverses sur quelques dispositions de la constitution de 1816 décrétée par l'assemblée de révision, et sur les nouvelles institutions
qu'elle établit 177
aux tribunaux d'appliquer le Code Napoléon, en attendant la promulgation du
code civil haïtien. — Il établit un impôt sur le gingembre exporté du pays. — Les
navires de la République sont admis sous pavillon haïtien dans la colonie hollandaise
de Curaçao. — Remarques et réflexions diverses sur quelques dispositions de la constitution de 1816 décrétée par l'assemblée de révision, et sur les nouvelles institutions
qu'elle établit 177 CHAPITRE V. Publication de la constitution. — Des commissaires français arrivent au Port-au-Prince.
— Ils ouvrent une correspondance avec Pétion et se rendent sur les côtes du Nord. —
Christophe ne répond pas a leurs lettres. — Élection de Pétion a la présidence à vie. —
Discours, prestation de serment et installation du Président d'Haïti. — Il nomme Imbert,
Secrétaire d'État; Sabourin, Grand Juge; Inginac, Secrétaire général. — S. Bolivar revient en fugitif: causes de ses revers. — Il adresse une lettre a Pétion. — De nouveaux
secours lui sont accordés, et il retourne au Venezuela. — Le général Mina, allant
auprès des Indépendans du Mexique, passe au Port-au-Prince où il est accueilli par
Pétion. — Biliaud-Varenne et d'autres étrangers se réfugient dans la République. —
Les commissaires français reviennent au Port-au-Prince, et continuent leur négociation
avec Pétion. — Leur mission tend a faire reconnaître la souveraineté du Roi de France:
Pétion s'y refuse. — Réflexions à ce sujet. — Les commissaires repartent pour la
France. — Proclamation du Président d'Haïti et publication des pièces de la négociation. — Christophe publie une Déclaration royale et d'autres documens. — Substance du
rapport des commissaires au gouvernement français. — Avis du Secrétaire général,
annonçant que les ports d'Autriche sont ouverts au commerce haïtien. — Circulaire du
Grand Juge aux membres du corps judiciaire.— Avis du Secrétaire d'État sur le cabotage
réservé aux Haïtiens. — Pétion fonde le lycée national du Port-au-Prince pour les
jeunes garçons, et un pensionnat pour les jeunes tilles. — Ses vues a l'égard de l'instruction publique. — Des Quakers américains viennent au Port-au-Prince où ils prêchent
la doctrine évangélique . 22!> CHAPITRE VI. Proclamation du Président d'Haïti.imilant le peuple a élire les Représcntans des communes 520 TABLE 1)LS MATIÈRES. et leurs suppleans. — Le 22 avril, il ouvre la session législative. — Sou discours en
cette occasion, et discours du Président de In Chambre des représentans. — Réflexions
sur les paroles prononcées par l'un et l'autre. — Élection de six sénateurs. —Motifs du
Sénat qui refuse d'admettre le sénateur Larose. — Correspondance à ce sujet, entre le
Sénat et le Président d'Haïti. — Le sénateur Larose est admis. — La Chambre rend
18 lois dans cette session, qui est prolongée d'un mois par le Président d'Haïti. —
Adresse de la Chambre au peuple, rendant compte de ses travaux. — Réflexions diverses
sur ces actes. — Prospectus et organisation du Lycée national du Port-au-Prince. —
Édit de Christophe sur la vente des biens du domaine public dans le Nord et l'Artibonite.
at et le Président d'Haïti. — Le sénateur Larose est admis. — La Chambre rend
18 lois dans cette session, qui est prolongée d'un mois par le Président d'Haïti. —
Adresse de la Chambre au peuple, rendant compte de ses travaux. — Réflexions diverses
sur ces actes. — Prospectus et organisation du Lycée national du Port-au-Prince. —
Édit de Christophe sur la vente des biens du domaine public dans le Nord et l'Artibonite. — Réflexions à ce sujet. — La foudre fait sauter une poudrière au Port-au-Prince. —
Jean Marassa fait sauter celle du fort Bizoton et meurt volontairement dans l'explosion. — Installation du Tribunal de Cassation par le Grand Juge. — Capture d'un bâtiment
négrier au Cap, ayant à son bord 145 Africains qui deviennent Haïtiens. — Christophe
refuse d'admettre un agent commercial des États-Unis. — Approbation de sa conduite. — Un navire haïtien est admis a la Nouvelle-Orléans. — Des navires français arrivent
au Port-au-Prince, ayant des Haïtiens à leur bord. — Arrêt de la Cour royale de
Bordeaux, sur une contestation entre Dravermann et Hoog, capitaine d'un navire russe
venu au Port-au-Prince 263 CHAPITRE VII. Situation rassurante de la République, a l'intérieur et a l'extérieur. — Embarras financiers : soucis qu'ils occasionnent a Pétion. — Paroles amères qui lui sont attribuées. —
Assertion d'Ingiuac a ce sujet et concernant le général Boyer. — Examen des moiifs
qu'a eus Inginaca son égard. — Voyage du général Borgella au Port-au-Prince et son
but : accueil qu'il reçoit de Pétion. — Particularités relatives au général Boyer. —Faits
d'un officier du 15" régiment : indulgence de Pétion envers lui. — Examen des causes
physiques et morales qui ont pu contribuer a la maladie et à la mort de Pétion. — Ce que
l'on a cru généralement a cette époque. — Lettres du général Boyer au général Lys et à
plusieurs autres, sur la gravité de la maladie, et les mandant au Port-au-Prince. — Pétion
gracie, avant de mourir, un soldat du 14e régiment condamné a la peine de mort. — 11
meurt le 29 mars. — Lamentations de la population de la capitale, sympathie des
Étrangers: particularités touchantes a cette occasion. — Préparatifs ordonnés pour les
funérailles du Président d'Haïti. — Cérémonies religieuses dans toute la République. —
Éloges funèbres prononcés au Port-au-Prince et aux Cayes. —Parallèle de TOUSSAINT
LOUVERTURE et d'ALEXANDRE PÉTION 301
11
meurt le 29 mars. — Lamentations de la population de la capitale, sympathie des
Étrangers: particularités touchantes a cette occasion. — Préparatifs ordonnés pour les
funérailles du Président d'Haïti. — Cérémonies religieuses dans toute la République. —
Éloges funèbres prononcés au Port-au-Prince et aux Cayes. —Parallèle de TOUSSAINT
LOUVERTURE et d'ALEXANDRE PÉTION 301 CHAPITRE VIII. Le général Jean-Pierre Boyer est élu Président d'Haïti : particularités relatives a cette
élection. — Il prête son serment par-devant le Sénat, et publie une proclamation au
peuple et a l'armée. — Il ordonne l'élargissement de certains détenus et une revue de
solde a l'armée entière. — Il ouvre la session législative. — Ordre du jour sur l'inspection des armes des troupes. — Missions envoyées a la Jamaïque et a Santo-Domingo.
— Loi portant reconnaissance des services rendus a la patrie par Alexandre Pétion. —
Lois sur divers autres objets. — La Chambre des représentans décharge le Secrétaire
d'État de la gestion des finances, de 1811 a 1817. — Christophe vient a Saint-Marc et
envoie des députés au Port-au-Prince. — Capture d'un navire de traite ayant a son bord
171 Africains qui sont libérés et deviennent Haïtiens. — Félix Darfonr arrive au Portau-Prince : il est accueilli généreusement par le président qui lui permet de publier un
journal. — Boyer va visiter les lignes de Trianon et l'arrondissement de Jacmel. — La TABLE DES MATIERES. o2î foudre fait sauter la salle d'artifice de la citadelle Henry. — Formation d'une commission pour préparer le Code civil haïtien. — Tournée du président dans le département
du Sud : il y prend la résolution de mettre fin a l'insurrection de la Grande-Anse. —
Affreux matricide commis au Port-au-Prince. — Introduction du culte Wesléyen a
Haïti. — Services funèbres particuliers en mémoire de Pétion 555 CHAPITRE IX.
MATIERES. o2î foudre fait sauter la salle d'artifice de la citadelle Henry. — Formation d'une commission pour préparer le Code civil haïtien. — Tournée du président dans le département
du Sud : il y prend la résolution de mettre fin a l'insurrection de la Grande-Anse. —
Affreux matricide commis au Port-au-Prince. — Introduction du culte Wesléyen a
Haïti. — Services funèbres particuliers en mémoire de Pétion 555 CHAPITRE IX. Proclamation de Boyer aux citoyens du Sud, annonçant la campagne contre les insurgés
de la Grande-Anse. — Plan de celte campagne conçue par Pétion. — Les généraux Borgella, Francisque et Lys sont nommés pour l'exécuter. — Mort du grand juge Sabourin.
— Ouverture de la session législative. — Instruction du président aux divers généraux
employés dans la Grande-Anse. — La campagne s'ouvre le 1" février: premières opérations des troupes. — Modification ordonnée au plan de la campagne : marche générale sur
le Grand-Doco de Goman, laquelle anéantit l'insurrection dès le 1" juillet. — Mort du
général Vaval, a Aquin : le général Borgella est nommé pour ly remplacer. — Le général
Nicolas Louis remplace ce dernier dans la Grande-Anse. — Divers ordres du jour du
Président d'Haïti, a propos de l'insurrection. — Il nomme le juge Fresnel a la charge de
grand juge. — Diverses lois rendues dans la session législative. — Divers arrêtés du
Président d'Haïti. — Portraits de Henri Grégoire placés aux palais du Sénat et de la
présidence. — Boyer se rend dans le Sud où il est accueilli avec enthousiasme. — Proclamation qu'il publie pour annoncer la pacification de la Grande-Anse : mort présumable de Goman. — Le président retourne et est accueilli au Port-au-Prince. — Les
commerçans nationaux de cette ville lui présentent un mémoire avec des considérations
sur le commerce et l'agriculture. — Ce qu'il ordonne au Grand Juge. — Ses instructions
aux commandans d'arrondissement et a ceux de place. — Session législative et lois
rendues en 1820. — L'amiral anglais Sir Home Popham arrive au Port-au-Prince et
propose a Boyer de faire la paix avec Christophe. — Le président s'y refuse. — L'amiral
se rend au Cap d'où il écrit au président et lui envoie un projet de traité qui est encore
repoussé. — Réflexions a ce sujet. — Prévarication de Cator, trésorier aux Cayes. —
Incendie au Port-au-Prince : actes de Boyer a cette occasion. — Règlement sur les conseils d'administration dans les corps de troupes. — Ouragan au Port-au-Prince. — Le
a Boyer de faire la paix avec Christophe. — Le président s'y refuse. — L'amiral
se rend au Cap d'où il écrit au président et lui envoie un projet de traité qui est encore
repoussé. — Réflexions a ce sujet. — Prévarication de Cator, trésorier aux Cayes. —
Incendie au Port-au-Prince : actes de Boyer a cette occasion. — Règlement sur les conseils d'administration dans les corps de troupes. — Ouragan au Port-au-Prince. — Le ' 1S août, Christophe est frappé d'apoplexie dans l'église de Limonade. ... . 589 CHAPITRE X. H. Christophe ordonne de nouveaux travaux de défense à Saint-Marc. — Au Cap, ses généraux conspirent contre lui. — Insurrection de la garnison de Saint-Marc. — Elle se
soumet a la République en envoyant une députation au Port-au-Prince. — Boyer envoie
des généraux et des troupes a Saint-Marc, et ordonne la réunion des autres régimens à
la capitale. — Christophe envoie des forces contre Saint-Marc : cette place résiste. — ■ Il
veut envoyer les troupes du Cap contre elle. — Le général Richard les soulève : les
populations du Nord participent au mouvement. — Pillage et dévastation des châteaux royaux, etc. — Christophe veut aller réprimer l'insurrection : sa paralysie l'en em»
pêche. — Il envoie sa garde sous les ordres de Joachim Deschamps : elle fait défection
en faveur des insurgés. — En apprenant cette nouvelle, Christophe se suicide. — Pillage
et dévastation du palais de Sans-Souci. — Madame Christophe et ses filles., assistées de
populations du Nord participent au mouvement. — Pillage et dévastation des châteaux royaux, etc. — Christophe veut aller réprimer l'insurrection : sa paralysie l'en em»
pêche. — Il envoie sa garde sous les ordres de Joachim Deschamps : elle fait défection
en faveur des insurgés. — En apprenant cette nouvelle, Christophe se suicide. — Pillage
et dévastation du palais de Sans-Souci. — Madame Christophe et ses filles., assistées de Dupuy et Prézeau, font porter le cadavre à la citadelle Henry et y vont l'enterrer. assassinat des deux fils de Christophe et de six autres individus. — Appréciations
sur son gouvernement, son administration, son caractère et sa conduite en tous les
temps 437 522 TABLE DES MATIÈRES. CHAPITRE XI. Mesures militaires que prend le Président d'Haïti. — II se rend "a Saint-Marc où l'armée de
la République est réunie. — Sa proclamation au peuple et a l'armée de l'Artibonite et
du Nord. — Son ordre du jour annonçant la mort de Henry Christophe. — Les généraux
du Cap lui expédient des députés : il les renvoie avec des aides de camp porteurs d'une
dépêche qui les invite a se réunir a la République. — Marche de l'armée sur le Nord. —
Soumission des Conaïves. — Boyer s'y rend avec une faible escorte et trouve les
troupes mutinées: elles lui obéissent. — Il écrit au Sénat et lui rend compte de ses
opérations. — Il se rend a Pongaudin pour y attendre l'armée. — Lettre qu'il y reçoit
des généraux du Cap qui l'invitent a retourner au Port-au-Prince. — Sa réponse. — Ces
généraux se soumettent avant de la recevoir, et proclament la Réunion du Nord » la
République. — Boyer en informe le Sénat et poursuit sa marche sur le Cap. — Il y fait
son entrée en l'appelant Cap-Haïtien. — Il y publie une proclamation et la constitution
de la République, en ordonnant l'oubli du passé. — Il protège les familles de Christophe
et de J.-J. Dessalines, et laisse en fonction l'officier qui a fait mourir son frère par ordre
du premier. — Il organise l'administration militaire, judiciaire et civile, dans le Nord et
l'Artibonite, et fait transporter au Port-au-Prince les fonds trouvés à la citadelle. —
Mort du général Lys. — Boyer délivre les dons nationaux aux officiers de tous grades, et
des concessions de terrain aux vieux soldats qu'il congédie. — 11 fait donner aux cultivateurs le quart des denrées récollées sur les habitations de Christophe, ouvre le Portde-Paix au commerce étranger, fait planter l'arbre de la Liberté dans les communes. —
L'amiral français Duperré vient avec deux frégates en vue du Cap-Haïtien, et échange
des lettres avec le Président d'Haïti. — Le président fait une tournée dans tout le Nord,
en informe le Sénat, quitte le Cap-Haïtien et retourne a la capitale, où il adresse au
Sénat des copies de sa correspondance avec les généraux du Nord. — Résumé de la
troisième Epoque 468 FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME HUITIÈME. Paris. ïmp. de Moquet rue de la Harpe, 92. &zz*m -&Z3&- PARIS. — IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE. rr-v BOSTON PUBLIC LIBRARY 3 9999 04687 408 5 UD5 V 5WJv V "^Jr «- r wki \ j^. ^ggit/: «a^J i<* ■ri*^ "Y
'escadron Vicsama, ensuite le colonel
vinrent remplir ces missions, en apportant aux
Carrié, le capitaine Grellier, etc.,
d'autres approvisionnemens que leur
généraux des caisses d'un vin de choix et
furent agréables. Carrié et Grellier firent, envoyait a Boyer personnellement : ces attentions leur
gella et Lys, afin de pouvoir bien rendre pied, la marche sur le Grand-Doco avec Bordans cette campagne.
compte au président de la situation des choses --- Page 413 ---
CHAPITRE IX.
[1819]
n'aurait pas failli, que leur
poursuivre cette campagne
à leurs devoirs envers la patrie n'aurait pas
dévouement
saurait
faire assez
été moins grand. Non, on ne
jamais
montrèrent en tout
de louanges du patriotisme que
braves soldats de la République d'Haiti!
temps les
aux travaux des législateurs du
Maintenant, passons
pays.
Président d'Haiti publiait des arrêtés
Tandis que le
des droits à
affranchir les bois de construction,
pour
l'année afin de faciliter la réparal'importation pendant
remplacer
tion des édifices publics et particuliers; pour
citoyen Fresnel,juge au triSabourin par le respectable
commission de
bunal de cassation 1 ; pour créer une
- la Chambre des représentans et
l'instruction publique,
rendaient la loi relative aux animaux épaves
le Sénat
trésor
de la vente était versé au
public;
dont le produit
celle sur
l'année courante ;
celle sur les patentes pour
attributions des
l'établissement des droits curiaux et les
des
aux
2 2
marguilliers ; celle sur l'établissement
postes
devaient produire des ressources finanlettres : toutes
douanes.
cières. Il en fut de même de la loi sur les
un peu T'évaluation des
Cette dernière, en augmentant
élevait de 10
des marchandises étrangères,
prix moyens
excepté sur celles
à 12 pour cent les droits d'importation,
qui, au lieu de payer 5 pour cent,
de la Grande-Bretagne
approuvé, car Fresnel était justement estimé pour ses qua1Ce choix fut généralement
il était commissaire impérial près le tribunal civil du
lités personnelles. Sous Dessalines,
de 1806 et ensuite sénateur,
Port-au-Prince. ll devint membre de TAsembileronutiteanie
de la série des neuf années.
nécessaire de la création des conseils de notables, qui
2 Cette loi était la conséquence
les droits curiaux étaient fort
ne sont que les municipalités des communes ; auparavant, ils allaient former un revenu assez inmal régis et perçus encore plus mal : désormais
* portant.
T. VIII.
tribunal civil du
lités personnelles. Sous Dessalines,
de 1806 et ensuite sénateur,
Port-au-Prince. ll devint membre de TAsembileronutiteanie
de la série des neuf années.
nécessaire de la création des conseils de notables, qui
2 Cette loi était la conséquence
les droits curiaux étaient fort
ne sont que les municipalités des communes ; auparavant, ils allaient former un revenu assez inmal régis et perçus encore plus mal : désormais
* portant.
T. VIII. --- Page 414 ---
ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'tAirr.
durent payerdorénavant 7 pour cent. Ces
anglaises, importées
marchandises
par navires haitiens, ne devaient
payer que 5 pour cent, et celles de toutes
par les mêmes navires, 9
autres nations
pour cent. Ainsi, la faveur faite
par Pétion aux produits de la
maintenue ; mais le fise
Grande-Bretugne était
prélevait 2 pour eent de
que par Je passé, et le pavillon national
plus
tection et les
recevait la proavantages qui lui étaient dus.
A leaportation, les principaux
taient
produits du pays resassujétis aux mêmes droits qu'en 1817, d'autres
éprouvèrent une réduction. Une autre loi de cette
réduisit aussi l'impôt territorial
session
sur le sucre et le
en les affranchissant des droits
sirop,
une
d'exportation
année, afin d'en
pendant
encourager la sortie, parce
le
commerce diminuait ses
que
fabrication
exportations à cause plutôt de la
défectueuse de ces deux
de
denrées e Les droits
consignation, de cubage et dej jaugeage furent
més.
suppriAumoyen de ce remaniement du
des
de.
inrifalinportatin,et
dispositions la loi qui assuraient plus d'ordre
régularité dansla
et de
perception des droits, le trésor
vit
public
augmenter ses revenus. Aussi l'année 1819 donna
1,852,940 gourdes de recetles et 1,660,101
dépenses, d'où la balance
gourdes de
en sa faveur de 172,839
Nous regrettons de ne pouvoir donner ici les gourdes.
1818, qui ont échappéà
chiffres de
toutes nos recherches; il eût été
111 est certain que la mauvaise fabrication du sucre du
tion, contribua à empècher l'exportation de ce produit, de pays, ouire les frais de produccafé, mal soignée, est cause de son faible prix à
mème que la préparation du
provenances. Dans cette année, on exporta 22,500,000 l'étranger, en comparaison du café d'autres
sucre ; 215,000 livres de coton ; 283,000 livres de livres. de café; 875,000 livres de
pêche, etc., le tout en chiffres ronds.
En 1818, cacao; ; 3 millions de livres de cam30,300,0001iNres; 1,900,000 livres de sucre ; 584,000 l'exportation livres de du café avait été de
cacao; 6,800.000 livres de campêche, etc.
coton ; 526,000 livres de
215,000 livres de coton ; 283,000 livres de livres. de café; 875,000 livres de
pêche, etc., le tout en chiffres ronds.
En 1818, cacao; ; 3 millions de livres de cam30,300,0001iNres; 1,900,000 livres de sucre ; 584,000 l'exportation livres de du café avait été de
cacao; 6,800.000 livres de campêche, etc.
coton ; 526,000 livres de --- Page 415 ---
CIIAPITRE IX.
11819)
à ceux-l. Nous savons seuconvenable de les comparer
lieu, tous les
lement que la solde de l'armée n'eut pas
le budget voté en 1817: : ce
mois, selon quele preserivait
de
exactement tous les fonctionnaires
qui permit
payer
publics.
des lois rendues dans la session de 1817,
La plupart
de la critique du
avons-nous déjà dit, avaient étél'objet
parlant au général Borgella. Dans la sesgénéral Boyer
fait
avec raison, latloi sur
sion de 1818, il avait
abroger,
routes publiques, et il fit aussi
l'entretien des grandes
le triréduire les émolumens des magistrats composant
bunal de cassation.
du Secrétaire
La loi sur les attributions respectives
d'Etat, du Grand Juge et du Secrétaire général devint,
td'uneattention spéciale de sa part;carelle
en 1819,l'objet
assentiment. Boyer
n'avait pas obtenu non plus son
il fautle dire, à vouloir tout concentrer
était trop porté,
celles du Secrétaire d'État
en ses mains, pour laisser en
leur conféet du Grand Juge, toutes les attributions que
rait la loi de 1817 ; et quant au Secrétaire général, il est
avait pas réellement d'après cette loi, qu'il
vrai qu'iln'en
du Président
n'était que chargé du travail personnel
d'Haiti, au terme de T'art. 167 de la constitution.
lep présidentproposa au corps
Avec ses idéespréconçues, loi
fut rendue, sur les attribulégislatif une nouvelle
qui
fonetionnaires. Elle mérite un exations de ces grands
la longévité de la
men de notre part, pour avoir partagé
constitution de 4816.
divisant les attributions que la loi du
Celle de 1817, en
Sccrétaire
25 novembre 1808 avait données à un seul
ce
concernait les finances
d'Etat, laissa à ce dernier
qui
Avec ses idéespréconçues, loi
fut rendue, sur les attribulégislatif une nouvelle
qui
fonetionnaires. Elle mérite un exations de ces grands
la longévité de la
men de notre part, pour avoir partagé
constitution de 4816.
divisant les attributions que la loi du
Celle de 1817, en
Sccrétaire
25 novembre 1808 avait données à un seul
ce
concernait les finances
d'Etat, laissa à ce dernier
qui --- Page 416 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'nAini.
et le commerce, pour douner au Grand
rapport à la justice, d l'instruction
Juge ce qui avait
à cette partie de l'intérieur
publique, auc cultes, a et
concernant les
police générale des villes et
prisons et la
néral, ou
bourgs, et au Secrétaire
plutot au Président
gélatives à la
d'Haiti, les attributions requerre, d la marine, axr travauz
Tagriculture, et aua affaires
publics, à
spécialement
extérieures qui lui étaient
dévolues par la
car
taire
constitution;
le Secrégénéral ne pouvait signer aucun acte.
On le voit, dans ce système de
d'Haiti
1817, le Président
exerçait déjà, sous le nom du Secrétaire
diverses attributions
général,
importantes dans
générale du pays ; etle Secrétaire d'Etat et T'administration le
travaillaient
Grand
avec lui pour ce qui concernait leurs Juge
butions.
attriLa loi, de même que la constitution,
ne
que ces ministres
disaient pas
la
dussentjamais se réunir en conseil sous
présidence du chef de TEtat: ce n'était
vacance du pouvoir
qu'en cas de
exécutifque, suivantl'art. 147 de la
constitution, le ou les Secrétaires d'Etat devaient
en conseil l'autorité exécutive,
exercer
jusqu'à l'élection
nouveau Président d'Haiti. Mais,
d'un
rait
par analogie, la loi aupu organiser le conseil de ces grands
Par la nouvelle loi de 1819, le Grand fonctionnaires.
que
Juge n'eut plus
l'administration et la surveillance de l'ordre
ciaire, la correspondance avec les
judiet les commissaires
doyens des tribunaux
du gouvernement,
la réduction des lois et actes.
pour faciliter
Le Secrétaire d'Etat eut encore les attributions
ves aua finances qu'il n'était
relatine fut
pas possible de lui retirer. Il
plus chargé a de préparer la
A
général des recettes
formation du budget
et dépenses de la République,
pour
'eut plus
l'administration et la surveillance de l'ordre
ciaire, la correspondance avec les
judiet les commissaires
doyens des tribunaux
du gouvernement,
la réduction des lois et actes.
pour faciliter
Le Secrétaire d'Etat eut encore les attributions
ves aua finances qu'il n'était
relatine fut
pas possible de lui retirer. Il
plus chargé a de préparer la
A
général des recettes
formation du budget
et dépenses de la République,
pour --- Page 417 ---
CHAPITRE 1X.
[1819]
ni de
à la Chambre des représentans,
€ être présenté
les sommes
des administrateurs
a mettre à la disposition
en
le Sénat. > Mais, 4 il ordonnançait
C décrétées par
sortir du trédevraient
toutes les sommes qui
( dépense
branche de service
n'importe pour quelque
sor publie,
a que ce pôt être. >
de budget,
revenaità dire, qu'iln'y aurait plus
Ce qui
reddition de comptes généraux,
mais seulement une
qu'en dépenses*.
chaque année, tant en recettes
général travaillait avec le
Selon la loi, le Secrétaire
dont il était chargé. Mais
Président d'Haîti sur les objets
est SOUS
il fut dit de plus que : A Le Secrétaire général
d'Haiti; il n'a la signaordres directs du Président
a les
des lois et
il veille à l'impression
( ture d'aucune pièce;
autorités
à leur envoi aux
(C actes du gouvernement,
de l'Etat, à la correspon-
(( publiques, aux imprimeries
du
d'Haiti, etc. ))
a dance
Président
qui militaient en faveur du vote d'un
111 y avait certainement bien des considérations la
Mais, indépendambudget de recettes et de dépenses, chaque année, pour l'année République. suivante, et qui porta sans
ment du mauvais ellet qu'avait produit celui de 1817 pour
que le budget aurait
l'aventr, les revenus du pays sont si éventuels,
doute à y renoncer pour
Par exemple, une mauvaise récolte de café,
presque toujours un inconvènient.
de cette
pu présenter
à diminuer de plusieurs millions de livres l'exportation
principal produit, venant
considérable la perception du droit d'exportation et
denrée, réduisait aussi d'une somme
voici des chiffres à ce sujet:
de l'impôt territorial. Entre autres années,
en 1826,
33,600,000 livres ; - en 1824, ,44,300,(00;
En 1823, on en exporta
48,400,000; - en 1837, 31,000,000.
49,700,000: ; - en 1835,
33,200,000; - en 1827,
de recettes, partant de dépenses.
prouvent la difficulté d'asseoir un budget
Ces chiffres
étrangères varie excessivement aussi d'une année
des marchandises
de
Et puis, l'importation
les douanes
les plus grands revenus
à l'autre ; et cependant, c'est dans
qu'aboutissent plus éventuelle. Dans le pays, on ne
l'Etat, car la perception des autres impôts est encore
arrangemens pris avec
recourir aux emprunts pour combler un déficit : aussi,aprèsles des revenus.
peut
il fallut créer le papier-momnaie a cause de l'insuffisance
l'administrala France,
surtout par rapport aux dépenses, pour limiter
Un budget est convenable,
d'impôts .. Mais ce n'est pas en cela qu'on peut
tion, afin de ne pas surcharger le peuple
a mis pent-être trop d'économie daus
rien reprocher au président Boyer : au contraire.il
auquel nous nous livrerons
Padministration de TEat. Ce sujet mérite mI développement
plns tard.
il fallut créer le papier-momnaie a cause de l'insuffisance
l'administrala France,
surtout par rapport aux dépenses, pour limiter
Un budget est convenable,
d'impôts .. Mais ce n'est pas en cela qu'on peut
tion, afin de ne pas surcharger le peuple
a mis pent-être trop d'économie daus
rien reprocher au président Boyer : au contraire.il
auquel nous nous livrerons
Padministration de TEat. Ce sujet mérite mI développement
plns tard. --- Page 418 ---
ÉTUDES SUR L DISTOIRE D'HAYTI.
cumulait réellement les attributions
Ainsi, le président
Pintérieur, à la guerre,
relatives aux affaires eztérieures,
cultes
à la marine, au commerce, austravauz publics, aux
Les deux autres grands foncel à Tinstruction publique.
il est
tionnaires tracaillant aussi avec lui, séparément,
n'exécotaient que ses ordres. Et quoique, dans
clairqu'ils
Boyer les réunissait fort soul'exercice de son pouvoir,
bien des mesures à
vent pour délibérer avec lui sur
la loi ne lui en faisait pas une obligation, non
prendre,
plus que la constitution.
diverses n'effraya
Cette concentration d'attributions
Boyer qui aimait le travail; mais, malheureusement,
pas
là dans une foule de détails de l'administrail entrait par
faisait perdre un temps
tion de la République : ce quilui
qu'il eût peut-être mieux employé aux concepprécieux
utiles. Cette manière de procéder était
tions de choses
momens, pour
sans doute convenable dans les premiers
diverses
aux hommes chargés des
donner Timpulsion
surtout quand toute
branches du service; mais après,
il eût convenu
l'ile d'Haiti fut réunie sous les mêmes lois,
Secrétaires d'Etat eussent des attributions
aussi que des
le Président d'Haiti
réelles pour administrer, tandis que
gourernerait, et que la loi règnerait.
à une
de 1816 ne s'opposait point
La constitution
la direction du chef de l'Etat; ;
telle organisation, sous
d'autant de Secrétaires
car elle admettait la nomination
En divisant
d'Etat qu'il faudrait pour l'administration.
d'apaurait pu permettre
le travail, cette organisation
de capacités à concourir au gouvernement
peler plus
du
de donner aux départeet à l'administration
pays,
de s'y voir remens une satisfaction d'amour-propre
sortis de Jeur
présenter en quelque sorte par des eitoyens
chef de l'Etat; ;
telle organisation, sous
d'autant de Secrétaires
car elle admettait la nomination
En divisant
d'Etat qu'il faudrait pour l'administration.
d'apaurait pu permettre
le travail, cette organisation
de capacités à concourir au gouvernement
peler plus
du
de donner aux départeet à l'administration
pays,
de s'y voir remens une satisfaction d'amour-propre
sortis de Jeur
présenter en quelque sorte par des eitoyens --- Page 419 ---
CHAPITRE IX.
[1819]
qu'il est utile de ne pas méconnaitre,
sein : considération
antérieures entre les
à raison des jalousies, des luttes
diverses parties du pays.
de revenir
aurons-nous d'autres occasions
Peut-être
disons que tout en
sur ces remarques : en attendant,
d'Etat et du
les attributions du Secrétaire
restreignant
de diminuer: raussi
Grand Juge, le président n'oublia point
lieu
Au
leurs traitemens et ceux du Secrétaire général.
le Seerétaire d'Etat n'en reçut plus que
de 6,000 gourdes,
le Grand Juge
4,000 paran; ; au lieu de 4,000 gourdes,
ne durent en recevoir que 5,000
et le Secrétaire général
par an.
celle de 1812 sur' T'hôtel des monPar une autre loi,
réduisant également les appointenaies fut amendée, en
à 1,200, et ceux
mens du directeur, de 2,000 gourdes
de surveillance, de 4,200
des membres de la commission
annuellement. Et cet hôtel ne tarda pas
gourdes à 600,
à n'être
ces fonctionnaires
à chômer, et par conséquent
du trésor
payés, à raison de la situation prospère
plus
de fabrication : Mais comme
qui permettait de se passer
à l'effigie du
n'avait
émis assez de monnaie
on
pas
retirer de la circulation celle à
Président d'Haiti, pour
continund'étredansler commerce .
serpent, cettedernière
une autre fot
Après la loi annuelle sur les patentes,
ravagent les
concernant C les animaux qui
publiée
fait voyager dans l'in4 champs cultivés et ceux quel'on
but de
du
) Cette dernière avait pour
4 térieur
pays.
de cette loi, le directeur Piny prit congé de T'hôtel des monnaies et
11 Dès la publication
longtemps il savait qu'il n'agréait pas au président.
se retira aux Cayes. Depuis
cette monnaie à serpent, des pièces a l'emigie de Pétion
2llya avait alors en cireutation la monnaie nationale était presque au pair avec celle
et d'autres à celle de Boyer, et toute
un douhlon en OT, mis le tresor payait les serd'Espagne : on en donnait 17 gourdes pour
vices publics sans établir ancune diférence.
longtemps il savait qu'il n'agréait pas au président.
se retira aux Cayes. Depuis
cette monnaie à serpent, des pièces a l'emigie de Pétion
2llya avait alors en cireutation la monnaie nationale était presque au pair avec celle
et d'autres à celle de Boyer, et toute
un douhlon en OT, mis le tresor payait les serd'Espagne : on en donnait 17 gourdes pour
vices publics sans établir ancune diférence. --- Page 420 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'HAirI.
protéger les cultures, en établissant des amendes
les propriétaires de ces
contre
animaux; et elle
autres à se munir de
obligenit les
permis ou passeports des
dans de communes, délivrés
commandevait accroitre les
sur papier timbré : ce qui
revenus publics.
Enfin, la dernière loi rendue dans cette session
une notable modification à
porta
supprimant les tribunaux
l'organisation judiciaire, en
d'appel,
de première instance et ceux
pour les remplacer pardes tribunauz civils,
pour attributions, de juger toutes les affaires
ayant
raient pas de la
qui ne secompétence des tribunaux
sans autre recours
la
de paix, et
que
voie en cassation.
ces tribunaux civils devinrent
Cependant,
des causes
tribunaux d'appel là l'égard
jugées par les tribunaux de paix, dans les cas
prévus par la loi; et ils se transformaient
bunaux correctionnels
aussi en triou criminels, selon la nature
délits, et en tribunaux de commerce
des
les affaires commerciales
ou d'amirauté, pour
ou les causes maritimes.
reste, sous bien des rapports, les
Du
organique de 1808
dispositions de la loi
furent reproduites,
une rédaction plus claire.
peut-être avec
Cette nouvelle loi organique porta
formes sur les émolumens
également ses rédes magistrats. Ils furent
considérablement réduits, d'après le
dans le discours du Président
programme posé
session
d'Haiti à l'ouverture de
C
: qu'il était juste de porter dans
la
( judiciaire la même économie
l'organisation
qui se faisait
(r dans les autres portions del'administration remarquer
Il est vrai que la loi
publique. D
remplaçait cinq tribunaux de
première instance et deux d'appel par six tribunaux
vils. Mais aussi, en cumulant tant
cid'attributions dans
ces derniers, si le président cût considéré
qu'en tout pays
é
session
d'Haiti à l'ouverture de
C
: qu'il était juste de porter dans
la
( judiciaire la même économie
l'organisation
qui se faisait
(r dans les autres portions del'administration remarquer
Il est vrai que la loi
publique. D
remplaçait cinq tribunaux de
première instance et deux d'appel par six tribunaux
vils. Mais aussi, en cumulant tant
cid'attributions dans
ces derniers, si le président cût considéré
qu'en tout pays --- Page 421 ---
CIAPITRE IX.
[1819]
à l'être, la magistrature
bien organisé ou qui aspire
la constiautorité essentielle dans TÉtat, que
forme une
pent-être auraittution la qualifiait de pouvoir judiciaire,
devait
être assimilée aux autres
il reconnu qu'elle ne
pas
administrations.
à cause
disons-nous? Ce fut probablement
Mais, que
constitutionnelle, que Boyer, difmême de cette position
voulut la réduire à ce
férant beaucoup en cela de Pétion,
de
rôle inférieur ; età ce sujet, il sera quelquefois l'objet
administration : ik avait l'esnotre critique dans sa longue
encourir les reproches qu'il
prit trop éclairé, pour ne pas
s'est attirés par rapport anx magistrats.
leurs émolumens au niveau des appointeEn réduisant
du pouvoir
mens des autres fonctionnaires dépendans
des charges plus ou
exécutif, révocables à volonté, ayant
fasse ou veuille la loi), n'étaitmoins lucratives (quoi que
à
à
fatale
lajustice,
ce pas les exposer à une corruplion
société d'hombesoin de tout peuple, de toute
ce premier
Le magistrat qui la
mes marchant vers la civilisation?
saurait être trop à l'abri des nécessités qui
distribue ne
il faut qu'il soit
assiègent l'homme dans la vie sociale;i
rester intègre,
aussi indépendant sous ce rapport, pour
d'après la loi et sa
qu'il l'est quand il ne se dirige que
considération importante quia seule motivé
conscience :
Pinamovibilité de sa charge 1. e
de la chambre
Bien que le président ait eu le concours
1 Par la loi de 1817, le doyen du tribunal de cassation recevait le doyen annuellement a 1,000 gourdes, 1,600
gourdes, et les juges 1,400. En 1818 et 1819, ils furent poriés. recevaient 1,400 gourdes, et
les juges a 850. En 1817, les doyens des tribunaux 1,000 d'appe! gourdes. En 1819, le doyen du
les juges 1,200 : les juges de première instance. les juges a 750, et les autres a proportribunal civil de la capitale fut porté à 850 gourdes,
de finances, des directenrs de
tion, selon l'importance des villes. Et des administratemrs fixes, outre des retributions sur les ladouanes rerevaient 1,000gonrdes d'appointeniens
vires de commerre. selon leur tonnage!
d'appe! gourdes. En 1819, le doyen du
les juges 1,200 : les juges de première instance. les juges a 750, et les autres a proportribunal civil de la capitale fut porté à 850 gourdes,
de finances, des directenrs de
tion, selon l'importance des villes. Et des administratemrs fixes, outre des retributions sur les ladouanes rerevaient 1,000gonrdes d'appointeniens
vires de commerre. selon leur tonnage! --- Page 422 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAint.
et du sénat dans cette réforme,
nous
seule initiative,
Tattribuons à sa
parce qu'il est évident
actes législatifs cités
que, par tous les
jusqu'ici, son pouvoir
déjà sur celui de ces deux
prédominait
corps, tant par son caractère
qu'à cause du mauvais effet qu'avait
budget, et
produit la loi sur le
parcequ'il exerçait le pouvoir dirigeant dansl la
République.
Cette loi sur T'organisation
temps, l'objet d'une
judiciaire a été, dans le
grande controverse,
la suppression des deux
par rapport à
degrés de juridiction
taient depuis celle du 24 août 1808.
qui exiscidans notre 7° volume,
En parlant de cellepage 198, nous
les établissant dans
avons dit qu'en
chaque département,
la
instance et l'appel, - (( c'était un
première
a que l'on avait
progrès sur les idées
en faisant la constitution de
un progrès en ce sens, que cette manière
1806 : ))
lait mieux
celle
de procéder vaque
qui était prescrite dans cette
tution comme dans la loi
constiorganique de 1805, et
sistait à se pourvoir en appel d'un tribunal
qui contement à celui d'un
civil de déparautre département; et nous
encore fait remarquer
avons
que, pour être d'accord avec la
constitution, la loi de 1808 autorisait
appel, tant au civil qu'au
encore un second
criminel, au tribunal d'appel du
département voisin : ce qui tendait à
A au détriment des
prolongerl les procès
parties et à celui de la
D
Eh bien! la constitution de
justice.
bunal de
1816, quiinstitua le tricassation, reproduisit textuellement les
sitions de celle de 1806, dans son article
dispographe de lajustice
185 au paracivile, en disant : ( Le tribunal
( prononce en dernier ressort, dans les
civil
A par la loi, sur les appels des
cas déterminés
jugemens, soit des
4 paix, soit des arbitres, soit des
juges de
tribunauz d' un aulredé-
constitution de
justice.
bunal de
1816, quiinstitua le tricassation, reproduisit textuellement les
sitions de celle de 1806, dans son article
dispographe de lajustice
185 au paracivile, en disant : ( Le tribunal
( prononce en dernier ressort, dans les
civil
A par la loi, sur les appels des
cas déterminés
jugemens, soit des
4 paix, soit des arbitres, soit des
juges de
tribunauz d' un aulredé- --- Page 423 ---
CIIAPITRE IX.
[1819]
alorsquelaloide 1808
> Etelle disposaainsi,
€ partement.
C'était maintenir
avait établi un autre système d'appel.
réels
état de choses vicieux, par rapport aux intérêts
un
avec ceux des
toujours en opposition
des parties, presque
intéressés, eux, à éterniavocats ou défenseurs publics,
que les rédacteurs
les
Il est même probable
ser
procès.
fait attention à cette
de la révision de 1816 n'auront pas
quand ils créaient le tribureproduction de dispositions,
nal de cassation.
tribunaux de
les
preQuoi qu'il en soit, en supprimant
des tribun'établir que
mière instance et d'appel, pour
de
dernier ressort, le législateur
naux civils jugeant en
la lettre de la cons1819 semble avoir voulu rentrer dans
conséde 1816 existante. Mais alors, pour être
titution
qu'elle établissait, et
quent, il aurait dû réserver lappel
s'agit.
fournit matière à la controverse dont
c'est ce qui
de voir admidans l'espoir
Il nel le fit pas, probablement
moins dispendieusenistrer la justice plus promptement,
ment pour les parties 4,
un arrêté du PrésiPar suite de la loi sur les douanes,
le mode de procéder à la vérification
dent d'Haiti régla
régla aussi la
; et un autre
des marchandises importées
en vertu
marche des courriers de la poste aux lettres,
judiciaire avec un
1 En 1836, j'eus occasion de causer, a Paris, de notre informé organisation de la controverse que cette
jurisconsulte qui prenait intérêt a Haili et qui était de nos tribunaux civils, saRs aypel,
organisation avait suscitée. Il approuza l'établissement
ne devait pas se guider abavec recours seulement en cassation, en me disant: K qu'Haiti industrieux, riche et éclairé,
solument sur l'organisation judiciaire de la France, pays les tribunaux de première
où l'on peut trouver beaucoup de capacités pour composer pas tous ces avantages,
instance, les cours d'appel el celle de cassation civils : que bien n'ayant composés, antant que possible,
Haiti devait se borner à avoir des tribunaux les longs procès qui sont mênic dispenainsi que son tribunal de cassation, alin d'éviter tenant pas toujours compie dle leurs vrais
dieux en France, 1 Tentétement des parties ne
intérêts.
France, pays les tribunaux de première
où l'on peut trouver beaucoup de capacités pour composer pas tous ces avantages,
instance, les cours d'appel el celle de cassation civils : que bien n'ayant composés, antant que possible,
Haiti devait se borner à avoir des tribunaux les longs procès qui sont mênic dispenainsi que son tribunal de cassation, alin d'éviter tenant pas toujours compie dle leurs vrais
dieux en France, 1 Tentétement des parties ne
intérêts. --- Page 424 ---
ÉTUDES SUR L'tISTOIRE D'HAITI,
de la loi y relative. Mais cet utile
jamais prendre racine durant
établissement ne put
l'administration de
qui ne voulait pas faire les dépenses
Boyer,
laisser
qu'il nécessitait, nil le
exploiter par une entreprise
En attendant qu'une loi
particulière.
parût sur l'instruction
que, la commission nommée
publilance
pour en exercer la surveilpublia un règlement pour le lycée national du Portau-Prince, qui donnait déjà des résultats
sous la direction de D. Laprée assisté
satisfaisans,
de
seurs ' Le 16
plusieurs profesdécembre, les élèves subirent un examen
public, en présence du Président d'Haiti, des
et fonctionnaires de T'Etat, des familles
magistrats
Ce fut un jour de fête
de ces enfans.
assistans,
pour ces derniers et pour tous les
parl'espoir que donnait cet examen, des
grès successifs de l'instruction
proJauréats furent
dans le pays : les jeunes
couronnés au bruit des
mens et au son de la musique militaire de applaudisse- la
gouvernement.
garde du
Dans la même année, J. Granville avait
Port-an-Prince
fondé au
une excellente école pour les
çons, où il admettait des
jeunes garil
pensionnaires et des externes :
possédait à un haut degré le talent de
étant d'ailleurs fort instruit.
l'enseignement,
Ses soeurs, Mesdames
Charpentier et Méresse, Mesdames Courtois, DurandRouanez, etc., dirigeaient aussi de bons
où l'instruction et l'éducation des
établissemens
jeunes filles étaient
soignées at vec une sollicitude digne d'éloges.
Peu dejours après l'examen du lycée
du secrétaire général
national, un avis
Inginac informait le public, que le
présidentallait faire venir, à 8es frais, un portrait en pied
éfaient 1Celle Frémont, commission, Colombel, a celte époque, etait présidée par Inginac : ses autres membres
Granville, Rouancz el Desrivières Chanlatte,
jeunes filles étaient
soignées at vec une sollicitude digne d'éloges.
Peu dejours après l'examen du lycée
du secrétaire général
national, un avis
Inginac informait le public, que le
présidentallait faire venir, à 8es frais, un portrait en pied
éfaient 1Celle Frémont, commission, Colombel, a celte époque, etait présidée par Inginac : ses autres membres
Granville, Rouancz el Desrivières Chanlatte, --- Page 425 ---
CHAPITIE IX.
1819)
faire
HENRI GREGOIRE, pour en
du vénérable Evêque
la salle de
Sénat de la République et orner
hommage au
à concourir à
séances. Cet avis invitait les citoyens
ses
afin d'avoir une copie de ce portrait
une souscription,
le placer dans la
et de l'offrir au Président d'Haiti, pour
de son palais : ce qui eut lieu.
salle principale
possède l'image du philanthrope
C'est ainsi qu'Haiti
vénère la mémoire à si juste titre; car Grégoire
dont elle
d'amour bienconstant dans ses sentimens
fut toujours
entière et pour les
veillant pour la race noire tout
Haitiens 1
si déjà il nc l'avait fait, à entrer avec
Il ne tarda pas,
intéressante à tous
Boyer dans une correspondance
dont
à la religion eatholique
égards, surtout par rapport
conseils
en Haiti, en donnant des
il désirait la prospérité
A la même époque, Lafayette,
au président à ce sujet.
des
Morénas, etc., lui adressèrent
Lainé de Villevêque,
toutes leurs sympathies pour
lettres où ils exprimaient
les hommes de la même race 2 -
les Haitiens et
s'intéressait
La religion catholique, à laquelle Grégoire
aurait dû figurer a eôté de celui de Grégoire, eu
1 Le portrait de William Wilberforce
des statues a ces deux hommes, qui sont a
atiendant que le temps arrive où Haiti érigera
dans les deux pays qui s'intéla plus digne personnification de la philanthropie
ses yeux
ressent le plus a la race noire.
a
datée de Saintle général Jacques Boyé adressa une leltre Boyer,
2 Le 1" juillet,
été fait prisonnier par les Russes, en 1812, il avait
Pétersbourg. Il lui fit savoir qu'ayant
du président, en lui offrant ses serfixé sa résidence en Russie. II se rappela au souvenir pussent détruire les fàcheuses imvices, soit pour des pablications sur les journaux qui faisait faire dans les journaux
pressions produites en Europe par celles que Christophe
avec le gouvernement de
anglais contre la République, soit pour entamer d'Haiti. des négociations C'est par suite de la correspondanre
Russie, s'il le jugeait convenable aux intérêts
vint à Haiti à la fin de 1822.
suivie entre J. Boyé et le président, que le premier
en France sur son navire
Dans cette année 1819, Pierre Pradères avait fait un voyage il se rendità Paris afin d'y voir
chargé de denrées d'Haiti. Par intérèt pour la République, qu'il y auraitde la part de la France,
et de leur parler del la justice
de grands personnages
du pays auquel il avait accordé tout son dérouement.
a reconnaitre lindépendance
Haiti à la fin de 1822.
suivie entre J. Boyé et le président, que le premier
en France sur son navire
Dans cette année 1819, Pierre Pradères avait fait un voyage il se rendità Paris afin d'y voir
chargé de denrées d'Haiti. Par intérèt pour la République, qu'il y auraitde la part de la France,
et de leur parler del la justice
de grands personnages
du pays auquel il avait accordé tout son dérouement.
a reconnaitre lindépendance --- Page 426 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATI.
était loin d'être dans la situation qu'il
si naturellement,
en avons souvent dit la cause.
désirait pour elle, et nous
les
du
A la capitale de la République même, sous
yeux
une sorte de schisme religieux existait
gouvernement, années entre les paroissiens, et voici à
depuis plusieurs
quelle occasion.
sans
L'abbé Gaspard, curé de la paroisse, possédait
belles vertus du chrétien, - - la
doute l'une des plus
tous et
avec générosité envers
charité, 1 qu'il exerçait
droits curiaux eussent
surtout les pauvres, avant que les
établi
été confiés à la surveillance du conseil de notables
tous les revenus. Mais cet
en 1817; car il en percevait
ne se faisait nul scrupule de s'abandonner
ecclésiastique
avecla sainteté de son
à certaines passions incompatibles
toutes les
ministère. Il en était résulté que presque
devoirs
familles honnêtes ne pouvaient remplir leurs
elles ily en eut qui is' "adressèrent
catholiques, et que parmi
français était
al'abbé Marion, curé de Léogane. Ce prêtre
conduite convenable à son état : ces perâgé et d'une
à Léogane, il venait
sonnes ne pouvant se transporter
exercer son
de temps en temps aul Port-au-Prince pour secrétaire
ministèreà leur égard. Iltrouvait chez Toulmé,
du sénat, Un oratoire qui, insensiblement,
rédacteur
par le zèle pieux des
avait fini par devenir une chapelle,
rendaient. C'était, de sa part, empiéter
personnes qui s'y
du
spirituelle du curé
Port-au-Prince.
sur la juridiction
confrère
passa outre; et
Celui-ci réclama contre son
qui
entre eux toutes les proportions
bientôl, la querelle prit
c'était le Français opposé
d'une question de nationalité:
encore,
L'autorité ne se prononçant pas
à T'Espagnol.
de froisser les sentimens reliparee qu'il lui répugnait
l'abbé Marion ; celles-cigieux des familles qui préféraient
curé
Port-au-Prince.
sur la juridiction
confrère
passa outre; et
Celui-ci réclama contre son
qui
entre eux toutes les proportions
bientôl, la querelle prit
c'était le Français opposé
d'une question de nationalité:
encore,
L'autorité ne se prononçant pas
à T'Espagnol.
de froisser les sentimens reliparee qu'il lui répugnait
l'abbé Marion ; celles-cigieux des familles qui préféraient --- Page 427 ---
CHAPITRE IX.
[1819]
pour n'aller
abandonnérent tout à fait l'église paroissiale
qui laissaient à
qu'à la chapelle. Les autres paroissiens,
devant Dieu,
la responsabilité de ses actes
T'abbé Gaspard
à cause de la violation de sajuridevinrent ses partisans,
de Marionnettes et
diction : de là sortirent les sobriquets
selon
aux uns et aux autres
de Gasparites, appliqués
à
et les chansons
qu'ils allaient à la chapelle ou l'église,
vinrent encore y ajouter. A la fin, le dissentipopulaires
entre toutes les bonnes âmes de la
ment devint querelle
divisées entre
capitale; les familles furent profondément
Alors Pétion fit défendre à l'abbé Marion de quitter
elles.
venir offieier à la capitale; car les
sa paroisse pour
militaires surtout, étaient
hommes, 5 en général, les
de T'abbé Gaspard : on menaça
devenus les partisans
même des pierres
Toulmé de briser sa maison, on y jeta
pendant la nuit.
après, l'abbé Marion mourut à Léogane;
Qielquetemps
ne rallia pas à l'église paroissiale
mais cet événement suivi la bannière de ce prêtre, et
les fidèles qui avaient
entre les habitans
les divisions religieuses continuèrent
de la capitale.
état de choses, un nouveau prêtre
Dans ce regrettable
de cette année
eatholique y arriva au commencement
Irlandais nommé Flime, mais qui se
1819. C'était un
avait fait
présenta sous le nom de Jérémie.I1 parait qu'il
de la Trappe, qu'il avait servi
partie de l'ordre religieux
le diocèse de Baltimore, et
aux États-Unis ensuite, dans
dans les iles du Vent.
dans
endroit qu'il vint à Haiti, il arrivait
De quelque
faire cesser le schisme
un moment très-favorable pour
était deL'abbé Gaspard
qui existait au Port-au-Prince.
desservir la
et n'en pouvait plus
venu presque aveugle
parait qu'il
de la Trappe, qu'il avait servi
partie de l'ordre religieux
le diocèse de Baltimore, et
aux États-Unis ensuite, dans
dans les iles du Vent.
dans
endroit qu'il vint à Haiti, il arrivait
De quelque
faire cesser le schisme
un moment très-favorable pour
était deL'abbé Gaspard
qui existait au Port-au-Prince.
desservir la
et n'en pouvait plus
venu presque aveugle --- Page 428 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'tAÎTI.
d'inCe nouveau confrère lui témoigua beaucoup
cure.
: ce
lui acquit les symtérêt, à cause de sa position
qui
il s'attacha à
des Gasparites. D'un autre côté,
pathies
à manifester son respect et sa
visiter les Marionnettes,
les persuader
bienveillance à ces personnes pieuses, pour
toute dissidence avec le Temple du Seigneur ;
de cesser
dans le besoin qu'elles avaient de
elles l'accueillirent,
de la confiance.
trouver un prêtre qui leur inspirât
curé de la
Boyer se décida à le nommer
Le président
à l'abbé
faisant donner une pension viagère
capitale, en
avait des droits par ses sentimens chariGaspard, qui y
services dans cette cure. Au moyen
tables et ses longs
dans la
les
décision, la paix se rétablit
paroisse,
de cette
Le curé Jérémie tint une conduite
sobriquets cessèrent. les
et qui empruntait
convenable sous tous
rapports,
parmi les
chose de la ferveur qu'on remarque
quelque
Irlandais et qui est naturelle aux Trappistes.
les âmes
Enfin, la religion reprit son doux empire sur
de
deux années consécutives, jusqu'a l'arrivée
pendant
de Macry. Mais plus tard nous
M. de Glory, Évêque
Jérémie.
parlerons de sa querelle avecl'abbé
anniversaire de l'indépendance nationale fut
Le 17
et dans toutes les communes
célébré au Port-au-Prince
d'enthousiasme
peut-être avec plus
de la République,
toujours au peuple
jamais; car cette fête rappelle
que
rempli son devoir dans la
haitien qu'il a glorieusement
cause la plus juste.
indéfinie et un
Cette fois, il s'y mélait une espérance
difficile à expliquer, mais qui présageaient
pressentiment
dans cette année 1820. On voyait
de grands événemens
était opérée par
la pacification de la Grande-Anse
que
peut-être avec plus
de la République,
toujours au peuple
jamais; car cette fête rappelle
que
rempli son devoir dans la
haitien qu'il a glorieusement
cause la plus juste.
indéfinie et un
Cette fois, il s'y mélait une espérance
difficile à expliquer, mais qui présageaient
pressentiment
dans cette année 1820. On voyait
de grands événemens
était opérée par
la pacification de la Grande-Anse
que --- Page 429 ---
CHAPITRE IX.
[1820
l'armée, que la tranquillité publique se
le dévonementde
des citoyens, que l'agriconsolidait par le patriotisme
de l'accroissement,
culture et le commerce prenaient
souriait
finances étaient restaurées, que tout
que les
et l'on se demandait si
enfin au successeur de Pétion,
s'arrêteraient là, lorsque la politique du grand
ses succès
des résultats si avantageux.
citoyen avait déjà produit
le Sud, et se
Le 51 janvier, le président partit pour
Jérémie . Là il se convainquit, par le rapdirigea sur
l'insurrection était entièrement
port des généraux K, que
Tous les rehelles et leurs chefs s'étaient successifinie.
de Goman et
vement soumis aux autorités, à l'exception
nommés Malfait et Malfou, dont on avait
de deux autres
mois. Le fils de Goman,
perdu les traces depuis plusieurs
Frannommé Lnndi, en venant se soumettre au général
lui déclara qu'il n'avait pu retrouver son père
cisque,
dans les bois, dans tous les
après trois mois de recherches
déclaralieux où il espérait le rencontrer : il répéta cette
il fut gracié *
tion au président, quand
suite de blesOn pensa alors que Goman avait péri par
sures, et voici à quelle occasion :
indications fournies par un insurgé qui
D'après les
détas'était soumis, le général Lys avait ordonné qu'un
fot envoyé pendant la nuit,
chement du 180 régiment
la crête
Goman qui s'était réfugié sur
pour surprendre
de celte ville se porta au-idevant de Boyer, pour le complimenter et le
11 La population d'avoir rendu la sécurité a la Grande-Anse, par la répression de l'insurrection
remercier
si longtemps. Les dames lui présentèrent uu bouquet emblématique:
qui la désolait depuis
souvenir des bienfaits répandus sur leurs familles ; rimmoril contenait des pensées, en la
qui s'en souviendrait; ; 4 tours, pour figurer la force
telle, comme un sourire de postérité
national, représentant la patrie red'àme nécessaire aux grandes entreprises ; un drapeau
connaissante. Abeille Cel haitienne. acle de clémence a été le sujet d'un tableau historique par uw
2 Abeille haitienne.
peintre du pays.
T. VIII.
souvenir des bienfaits répandus sur leurs familles ; rimmoril contenait des pensées, en la
qui s'en souviendrait; ; 4 tours, pour figurer la force
telle, comme un sourire de postérité
national, représentant la patrie red'àme nécessaire aux grandes entreprises ; un drapeau
connaissante. Abeille Cel haitienne. acle de clémence a été le sujet d'un tableau historique par uw
2 Abeille haitienne.
peintre du pays.
T. VIII. --- Page 430 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D' HAITI.
d'une montagne, au bord d'un affreux
précipice.
arrivant, ces soldats firent feusur le
En y
groupe de gens
y trouvèrent, car on élait persuadé
qu'ils
laisserait
que Goman ne se
pas prendre vivant. On avait
de ses femmesdont
capturé plusieurs
quelques-unes furent blessées, et elles
déclarèrent qu'il était parmi elles dans le moment de la
surprise. Or, on vit sur la montagne des traces de
conduisant au précipice. Oncrut
sang
Goman
d'aboriqu'étant blessé,
avait pu fuir ailleurs; mais quand
s'écoulèrent
quelques mois
sans qu'on en entendit parler, on
qu'il était mort dans le
pensa
Cette idée
précipice, parses blessures 1 e
étant admise assez généralement, le 18 février, une proclamation du Président
Térémie,
d'Haiti, datée de
annonça au peuple et à l'armée la finde l'insurrection qui durait depuis le mois dejanvier
attribua ce résultat a à T'habileté
1807.Eile
des
((
généraux, à la
persévérance et à la vaillance des
A
officiers et soldats
qui furent employés en cette occasion. )
Les troupes et les citoyens du
gloire d'avoir
Sud, en effet, eurent la
puissamment secondé le chef de l'Etat
donner la paix à leur département.
à
dit
La proclamation leur
en outre :
(( Militaires employés dans la
(( gardes nationales
Grande-Anse, et vous,
volontaires !
e lion bien douce
J'éprouve une satisfac.
en vous félicitant
a
aujourd'hui La
patrie est recounaissante de vOS
elle
services;
nc les
s'était iD'autres rendu suppositions furent faites a cette époque.
sur Thabitation de
Ainsi, on prétendit que Gomau
se livra à cet ancien camiarade pour T'adjudant-général obtenir sa Gilles Bénech, aux Chardonnières, où il
dent, avisé de cela par Gilles Bénech,
chez gràce du Présideut d'i Haiti; et que le présisecrétement. Mais Goman était un ehef envoya de
lui un détacliement qui exécuta Goman
faire mettre à mort : pourquoi aurait-il
rebelles, que le président pouvait légalement
pouvait-il avoir àa ce sujet ? Les
environné cet événement de mystère ? Quelle crainte
la calomnie, en Haiti peut-être plus gouvernemens que dans lout ne peuvent jamais se Aatter d'cchapper à
autre pays.
sideut d'i Haiti; et que le présisecrétement. Mais Goman était un ehef envoya de
lui un détacliement qui exécuta Goman
faire mettre à mort : pourquoi aurait-il
rebelles, que le président pouvait légalement
pouvait-il avoir àa ce sujet ? Les
environné cet événement de mystère ? Quelle crainte
la calomnie, en Haiti peut-être plus gouvernemens que dans lout ne peuvent jamais se Aatter d'cchapper à
autre pays. --- Page 431 ---
CHAPITRE IX.
[1820]
Vous allez retourner dans vos quara oubliera jamais...
vous délasser de la pénible campagne
( tiers respectifs,
Au sein du repos que
venez de terminer.
A que vous
sans cesse que, si
(( vous allez goûter, rappelez-vous
des difficultés
vaincu dans la Grande-Anse
( vous avez
insurmontables, il vOus reste encore
a qui paraissaient
attentifs à ma
à
Soyez donc toujours
( plus faire
à marcher avec moi là
( voix et prêts, al premier signal,
la stabilité et la
(( où il faudrait arriver pour consolider
))
4 gloire nationale..
s'adressa aux
Un paragraphe de cet acte important
leur recommander de
habitans de la Grande-Anse, pour
de ferleurs terres, et surtout d'user de justice,
cultiver
particulièremeté et de bonté envers les cultivateurs,
ment les rebelles qui s'étaient soumis.
dire qu'à partir de ce jour mémorable, Boyer
On peut
l'affection et l'estime de toute
avait complètement gagué
L'exemple tracé par les généraux
l'armée républieaine.
influence notable sur cet heureux résultat,qui
était d'une
années de tranquillité au pays.
allait garantir de longues
de la
avoir parcouru les diverses communes
Après
rendit aux Cayes où il fut
Grande-Anse, le président se
de ce beau quartier; il y fut fêté,
accueilli en pacificateur
lui réeita des vers à sa
et au spectacle, une dame
louange*.
voulurent aussi lui
Les citoyens du Port-au-Prince
arc
Ils érigèrent un
préparer une réception magnifique.
à l'entrée sud de cette ville, où ils se porde triomphe
IF Parmi ces vers, nous citerens ceux-ci:
Doué d'un coeur sensible autant que belliqueux,
li désire la paix sans redouter la guerre :
Entreprenant, actif, doux, et pourtants sévère,
JI se sert du pouvoir pour faire des heureux.
ange*.
voulurent aussi lui
Les citoyens du Port-au-Prince
arc
Ils érigèrent un
préparer une réception magnifique.
à l'entrée sud de cette ville, où ils se porde triomphe
IF Parmi ces vers, nous citerens ceux-ci:
Doué d'un coeur sensible autant que belliqueux,
li désire la paix sans redouter la guerre :
Entreprenant, actif, doux, et pourtants sévère,
JI se sert du pouvoir pour faire des heureux. --- Page 432 ---
D'HAYTI.
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE
retour à la fin de mars, pour le complimentèrent à son
leurs complimens,
succès. Mais, en acceptant
ter deses
inopportun,
déclina les honneurs de ce triomphe
Boyer
de la Grande-Ause était,
en leur disant que la pacitication
la Réd'un devoir envers
de sa part, l'accomplissement
des malheureux
et qu'en ramenant à son giron
publique,
égarés, c'étaient des citoyens,
quiavaient étési longtemps
famille
rendait à la société,
des frères de la même
qu'il
des ennemis qu'il avait vaincus '
non
s'alliaient à la modestie
Le bon sens, le patriotisme
si digne d'un chef d'Etat républicain;
dans cette réponse
de ces honsur l'acceptation
mais, plus on avait compté
animé de l'amour de la
neurs par un homme qu'on savait
plus la déception
gloire, qu'on disait même très-vaniteux,
une cenfut grande. On crut voir une désapprobation, réalité il
dans ce refus si bien motivé, tandis qu'en
sure
démonstration malavisée de la part
n'y avait eu qu'une
des citoyens de la capitale.
d'avril, ses
Quelques jours après, au commencement
au
nationaux allèrent en corps présenter
commerçans
mémoire où ils exposaient des consiprésident, un long
du
dérations étendues sur le Commerce et l'Agriculture
des mesures à prendre pour faire
pays, ; ils y proposaient
fortune
et ces
de la
publique,
fleurir ces deux branches
faire autant
de manière à en
mesures étaient indiquées
le
fort bien rédigé, prod'articles d'une loi que mémoire,
voquait du gouvernement *.
aussi un arc de trionphe sur le pont a l'entrée de cette
1 Aux Cayes, oir on lui érigea observations: ; mais il avait été forcé de passer sous ce monuville, il avait fail les mêmes Prince, il put éviler celui qui fut érigé, vula nature des lieux.
ment, tandis qu'au Port-au
dans TAbeille hailienne du mois d'avril, et nous
2 Ce mémoire fut publié in eztenso
la rédaction a Milscent. Deux années
nous ressouvenons qu'à cette époque, on en attribuait d'un conscil d'Erat ; il y trouvait une occaauparavant, il avait engagé Boyera s'entourer
sion de formuler d'autres idées.
celui qui fut érigé, vula nature des lieux.
ment, tandis qu'au Port-au
dans TAbeille hailienne du mois d'avril, et nous
2 Ce mémoire fut publié in eztenso
la rédaction a Milscent. Deux années
nous ressouvenons qu'à cette époque, on en attribuait d'un conscil d'Erat ; il y trouvait une occaauparavant, il avait engagé Boyera s'entourer
sion de formuler d'autres idées. --- Page 433 ---
CHAPITRE IX.
[1820]
cette urbaLe président accueillit ces concitoyensavece
il prodistinguait, et reçut le mémoire auquel
nité quile
Mais, aprèsl'avoir examit de porter toute son attention.
le 11 avril,
miné, il se borna à adresser au grand juge,
sélui ordonner d'appeler la surveillance
une lettre pour
des encanteurs
sur les opérations
vèredu ministèrepublic,
parce
nationaux se plaiguaient,
dont les commerçans
étrandes marchandises des négocians
qu'en recevant
le
souvent, non àl'engers surtout, ils les vendaient plus
nuisait réelmais en gros et au détail: ce qui
can public,
patentes pour ce genre de
lement aux nationaux payant
se servaient des
débit. Au fait, les commerçaus étrangers
leur
éluder les lois qui restreignaient
encanteurs pour
fort bien cet état
trafic. La lettre du président apprécia
les nala nécessité de protéger
de choses, et reconnut,
aussi, en déniant aux
tionaux ; mais elle fut équitable
autrement
encanteurs la faculté de vendre pour eux,
eux-mêmes, d'après la loi sur les
qu'ils ne le pouvaient
guider les enpatentes. Elle posa les règles quidevaient
dans T'exercice de leurs fonctions, en enjoicanteurs
de poursnivre les délinquans
gnant au ministère public
durent leur
pardevant les tribunaux; et ces dispositions
être également signifiées par le grand juge.
que les commerC'était de ce juste motifde plainte,
nationaux avaient pris leur point de départ, pour
çans
en leur faveur; et le comréclamer d'autres priviléges
des relations naturelles avec l'agriculture,
merce ayant
à formuler leurs idées sur la mails en étaient arrivés
devaient être réglementées
nière dont ces deux industries
avait
selon eux. Mais le gouvernement
législativement, différemment, ou tont au moins, d'exale droit de penser
.
que les commerC'était de ce juste motifde plainte,
nationaux avaient pris leur point de départ, pour
çans
en leur faveur; et le comréclamer d'autres priviléges
des relations naturelles avec l'agriculture,
merce ayant
à formuler leurs idées sur la mails en étaient arrivés
devaient être réglementées
nière dont ces deux industries
avait
selon eux. Mais le gouvernement
législativement, différemment, ou tont au moins, d'exale droit de penser --- Page 434 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'TATTI.
miner s'ily avait opportunité
exécution.
pour mettre ces idées à
Il faut ledire ici, pour expliquer les
lecteur verra
causes de ce que le
plus tard. Depuis quelque temps,
public, au Port-au-Prince, était
l'esprit
toyens
travaillé par certains ciqui se croyaient appelés à exercer une
sur les affaires de l'Etat. Par divers
influence
n'avaient
motifs, ces hommes
jamais agréé le général Boyer et
moins encore,
l'agréaient
après son avénement à la
Pétion avait continué d'avoir
présidence. Si
des opposans à son administration, malgré les grands résultats de sa
vernementale qui avait
politique gouprocuré le repos à la
même en dépit de la guerre civile
République,
subsistante,
aurait-il été possible
comment
que Boyer n'en eût point,
pouvait se rappeler que dans les derniers
lorsqu'on
prédécesseur,
temps de son
lui-même critiquait publiquement les actes
qu'il n'approuvait pas? Maintenant, c'était à son tour de
faire cette épreuve; car lopposition à tout
est une chose délicieuse
gouvernement
même
pour certains esprits. ; elle est
naturelle et en raison directe de la liberté dont
jouit, des succès même du
on
obtient et plus il
gouvernement : plus il en
garantit la situation du
la
des
pays, sécurité
personnes et des propriétés, plus aussi on
lui le mieux
attend de
vers lequel les hommes gravitent
Nous nous bornons, pourle
toujours.
moment, à constater ce
fut, sans citer aueun nom
qui
maturé de
propre,
ce qui serait
2 1
notre
prépart .
Toutefois, si le président
sées dans le mémoire
n'adopta pas les vues expodes commerçans, on vient de re1Ce que nous disons dans ce paragraphe explique
avons signalé plus avant de la part de Félix
sous certains rapports, cc que nous
dant les discours de bien des gens contre Boyer, Darfour, il Nouveau venu dans le pays, entenveurs qu'il cn avait reçus, et se crat appelé a joucr oublia un rôle promptement l'accueil et les faimportant,
président
sées dans le mémoire
n'adopta pas les vues expodes commerçans, on vient de re1Ce que nous disons dans ce paragraphe explique
avons signalé plus avant de la part de Félix
sous certains rapports, cc que nous
dant les discours de bien des gens contre Boyer, Darfour, il Nouveau venu dans le pays, entenveurs qu'il cn avait reçus, et se crat appelé a joucr oublia un rôle promptement l'accueil et les faimportant, --- Page 435 ---
CHAPITRE 1X.
[1820]
entendait bien assurer aux nationaux,
connaitre qu'il
inhéreus à leurs qualipour leuri industrie, les priviléges
voir
et à l'égard de l'agriculture, on va
tés civiques;
préoccupa aussi, selon sa manière d'apprécier
quils'en
les choses.
il
Le 18 avril, septjours après sa lettre au grandjuge,
d'arrondissement
signa ses instructions aux commandans
et de place, qui furent publiées.
les considéEn mettant sous les yeux des premiers,
font de chacun d'eux, l'agent principal du
rations qui
dans l'étendue de leurs commanchef du gouvernement
chaque arrondemens, le chefpolitique et administratifde
il leur recommanda de porter leur attention
dissement,
toutes les
du service puet leur surveillance sur
parties l'union entre les
blie, afin de maintenir la tranquillité et
tous leurs droits; de veiller à ce
citoyens pour garantir
côtes, ce
la contrebande ne se fit point sur les
qui,
que
frauduleuse des marchandises étranpar l'introduction
commerce national qu'au
gères, devait nuire autant au
destinées à la culture
fisc; d'interdire dans les campagnes
l'exercice de faits de commerce, parce qu'il y
des terres,
avait dans les villes et bourgs des citoyens patentés pour
cette industrie. - Quant à l'agriculture,
cela. Voilà pour
de telles règles de
il prescrivit à ces officiers supérieurs,
des habitans et des cultivateurs, que
conduite à exiger
sorte de code Tural à
devenaient une
ces instructions
L'oisiveté, le vagabondage,
appliquer pour sa prospérité.
etc., qui en
du Vaudoux,
les associations superstitieuses
et qui sont coul'inévitabie conséquence
sont toujours
furent indiqués pour être suptraires au culle religieux,
primés ou réprimés.
comme le commerce,
Ainsi, l'industric agricole,
et des cultivateurs, que
conduite à exiger
sorte de code Tural à
devenaient une
ces instructions
L'oisiveté, le vagabondage,
appliquer pour sa prospérité.
etc., qui en
du Vaudoux,
les associations superstitieuses
et qui sont coul'inévitabie conséquence
sont toujours
furent indiqués pour être suptraires au culle religieux,
primés ou réprimés.
comme le commerce,
Ainsi, l'industric agricole, --- Page 436 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRED D'IAiTI.
était l'objet de la sollieitude du chef du
Ily va sans dire que tout ce qui se rattache gouvernement. à l'ordre
litaire, à la défense du
mipays par les armes de ses
et de ses gardes nationales, fut également
troupes
ces
embrassé dans
instructions. La bonne police des villes et des
pagnes, enfin, était recommandée
camaux commandans
d'arrondissement et à ceux de place.
Quatre jours après, le 22 avril, le président procéda à
l'ouverture de la session législative. Il
prononça, à cette
occasion, un discours où il
annonçait aux
que la nouvelle organisation
législateurs,
blement
judiciaire avait été favoraaccueillie par l'universalité des
la magistrature
citoyens, et que
fonctionnait avec plus de célérité et d'une
manière plus économique pour les justiciables
projet du code civil serait
; que le
présenté dans cette session; ;
que Tagriculture réclamait encore des
pour produire d'heureux résultats
encouragemens
en faveur du
que la pacification de la Grande-Anse
commerce; ;
que l'armée qui y a été employée avait bien y contribuerait;
mérité de la
patrie; ; qu'enfin, il comptait sur le concours du
tisme de la législature,
patriobonheur
pour consolider la gloire et le
de cette patrie.
La première loi rendue dans cette session
la gendarmerie destinée à la surveillance
réorganisa
à la police des routes 1
des cultures et
. Une autre réduisit l'impôt territorial surlesucre et le sirop, en les affranchissant
de tous droits à l'exportation
encore
pendant l'année 1820. Une
troisième refit celle de T'année
précédente, sur les droits
inutile IA ce dernier égard, - la police des routes, - - on
; car aucun pays au monde n'a
peut dire que c'était une prévision
le parcours de ses roules publiques. C'est jamais une ollert, comme Haiti, autant de sécurité dans
rendre a sCS citoyens,
justice que bien des Etrangers se sont plu a
tous droits à l'exportation
encore
pendant l'année 1820. Une
troisième refit celle de T'année
précédente, sur les droits
inutile IA ce dernier égard, - la police des routes, - - on
; car aucun pays au monde n'a
peut dire que c'était une prévision
le parcours de ses roules publiques. C'est jamais une ollert, comme Haiti, autant de sécurité dans
rendre a sCS citoyens,
justice que bien des Etrangers se sont plu a --- Page 437 ---
CHAPYTRE IX.
[1820]
la rectifier, et une nouvelle sur' les conseils
curiaux, pour
par an
de notables accorda 200 gourdes d'appointemens
leurs membres et de leurs grefliers, sans
à chacun de
une éconodistinction de communes, ce qui produisait
mie'.
contint
sur T'instruction publique
La loi importante
dans le règleétaient déjà
beaucoup de dispositions qui
Cet
fait
le lycée national du Port-au-Prince.
ment
pour
écoles primaires
établissement fut maintenu, et quatre
à Jéréfondées aux Cayes, au Port-au-Prince,
gratuiles
le système lancastérien ou
mie et à Jacmel : on y suivait
d'instruction
d'enseignement mutuel. Des commissions
l'éducation des élèves, qui devait
publique surveillaient
aux lois et le déle respect
être basée (( sur la religion,
vouement à la patrie : D
tout
fut déclaré libre; néanmoins,
L'enseignement
devait justifier de sa capacité et
Haitien, pour s'y livrer,
Tout
moralité devant la commission du ressort.
de sa
assujéti, et la commission
Etranger y était également
d'Haiti une licence en sa
sollicitait en outre du Président
faveur.
livres du Code civil haitien, proposés
Les deux premiers
de la
le président, d'après le travail préparatoire
par
1818, furent examicommission nommée en novembre
furent
la chambre des représentans ; mais ils ne
nés par
On avait adopté le plan
pas décrétés daus cette session.
déchargea le seerétaire d' Etat de sa
1Dause cette session,la Chambre des représentans 1818 et 1819.
gestion des finances pendant les années de la jeunesse fut plutôt basée sur la morale que sur la
20n peut dire que T'éducation professé par T'immense majorité du penple haitien, élant
religion. Car le culte catholique, eerlésiastique, les prètres desservant les paroisses n'avaient
toujours privéde la hiérarchie
dans les éroles de jeunes garçous surtout: ; bien
aucun snuci de Penseignement religienx, comnunion. Quant aux filles. ellesy oul ete
peu d'entre ces derniers firent leur mires. première Nous revienirons sur ce sujel important.
portées parla sollicitude de leurs
, élant
religion. Car le culte catholique, eerlésiastique, les prètres desservant les paroisses n'avaient
toujours privéde la hiérarchie
dans les éroles de jeunes garçous surtout: ; bien
aucun snuci de Penseignement religienx, comnunion. Quant aux filles. ellesy oul ete
peu d'entre ces derniers firent leur mires. première Nous revienirons sur ce sujel important.
portées parla sollicitude de leurs --- Page 438 ---
ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAITI.
du code Napoléon pour ce code,
par livres,
au lieu de la division
titres, etc.,
par lois, chapitres, etc.,
valu ensuite, après des votes
qui a préle sénat;
successifs par la chambre ct
car on discuta différentes parties du code dans
plusieurs sessions 1 .
La pacification de la Grande-Anse était
importait trop à la
un résultat qui
fruits de toutes
République, pour ne pas porter ses
manières. Ce beau suecès avait
le caractère
prouvé
entreprenant du chef de l'Etat, en même
temps que son activité était constatée
par de
voyages dans les départemens,
fréquens
de
par de nombreux actes
gouvernement. et d'administration. L'amour de la
gloire paraissait Tanimer; et en trouvant dans
pagnons d'armes tout le
ses comconcours désirable
avénement à la présidence, il n'avait
depuis son
le maintien de la
rien négligé pour
discipline militaire, pour tenir les
troupes à leur grand complet,
pour stimuler leur ardeur
guerrière. Son langage était éloquent,
sa
persuasif, et dans
proclamation du 18 février, en renvoyant à leurs cantonnemens celles qui furent employées à la répression de
l'insurrection quitroubla le Sud si
dit
: C
longtemps,illeuravait
que
si elles y avaient vaincu des
a paraissaient
difficultés qui
tinsurmontables, il leur
(
à faire ; de se tenir attentifs à
restait encore plus
sa voix et
a mier signal, à marcher
prêts, au preavec lui là où il
C pour consolider la stabilité
faudrait arriver
Cet
et la gloire nationale. ))
avertissement, dicté par le génie de la patrie, s'adressait également aux troupes de l'Ouest.
1 Le Code civil.dans sa forme et son lexie
session de 1825.
artuels, d ele detiniivement Tote daus la
; de se tenir attentifs à
restait encore plus
sa voix et
a mier signal, à marcher
prêts, au preavec lui là où il
C pour consolider la stabilité
faudrait arriver
Cet
et la gloire nationale. ))
avertissement, dicté par le génie de la patrie, s'adressait également aux troupes de l'Ouest.
1 Le Code civil.dans sa forme et son lexie
session de 1825.
artuels, d ele detiniivement Tote daus la --- Page 439 ---
CHAPITRE IX.
[1820)
fit résonner les échos du Nord
Le bruit qu'il produisit
troubla le sommeil du
et les voûtes de Sans-Souci, et
Le Lion sentit
Lion qui habitait ce palais : il en frémit.
se réreiller comme en 1812; sa
qu'il ne pouvait plus
dernière tournée à Saint-Mare, deux années auparavant,
avait laissé la profonde conviction. Reconnaissant
lui cn
de sa fin
et frappé du pressentiment
son impuissance aviser. Que faire dans une telle occurprochaine, il dut
de la
préserver ses Etats de toute entreprise
rence, pour
triomphante, qui, dans sa virilité
part de la République
Je Léopard à son
active, semblait les menacer? Appeler
ensemble cet orage. Tolle fut la
aide, afin de conjurer
résolution du Tyran.
l'amiA cet appel fait à sa philanthropie incontestable, mourir
dont la destinée était de
ral Sir Home Popham,
et
aussi dans la même annéc, se rendit au Cap-Henry
le Roi d'Haiti avec les plus grands honfut accueilli par
afin
neurs. Ce Roi le supplia d'aller au Port-au-Prince,
le Président d'Haitide ne rien entreprendre
de persuader
était de l'intérêt de
contre son royaume, attendu qu'il
dela
tous les Haitiens, sans cesse menacés d'uneinvasion
d'unir leurs forces au besoin
France, de vivre en paix,
Convaineu de
l'ennemi commun :.
pour repousser
des bonnes intentions qui anices sages dispositions,
l'amiral souscrivit à ses ardens
maient Henry Christophe,
désirs.
le 27 avril, sur la frégate
II arriva au Port-au-Prince
la Cybele, commandée par son propre fils, accompagné
gouvernepr général de la
de celui du duc de Manchester,
l'ancien général du génic Vincent, qui avait servi dns le
11 Dans le mème mois d'avril, faveur de
auprès du gomernement français.Jat
Nord, faisait des démarches en ministère de Chiristophe la marine.
3u un document a Ce snjel, an
irs.
le 27 avril, sur la frégate
II arriva au Port-au-Prince
la Cybele, commandée par son propre fils, accompagné
gouvernepr général de la
de celui du duc de Manchester,
l'ancien général du génic Vincent, qui avait servi dns le
11 Dans le mème mois d'avril, faveur de
auprès du gomernement français.Jat
Nord, faisait des démarches en ministère de Chiristophe la marine.
3u un document a Ce snjel, an --- Page 440 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nAirr.
Jamaique. La frégate était escortée
le
L'accueil que Sir Home
par brig l'Ontario.
Popham reçut du Président de la
République fut des plus distingués,
royal de celui
sans avoir le faste
qu'il avait reçu au Cap et à
Le président devait cette haute
Sans-Souci.
égards à l'amiral qui avait si
considération et ces
bien accueilli lui-méme ses
envoyés, en 1818. Il le fit
la
loger dans sa belle
rue du Centre, qu'il venait de
maison de
palais de la
quitter pour habiter le
présidence : toute la suite de l'amiral
également. Le colonel Lerebours fut
y logea
ordres, de lui faire les
chargé d'étreà ses
était
honneurs pendant son
il
secondé par le chef de bataillon
séjour;
d'autres officiers
Lechat fils et
d'état-major.
Auxj propositions que lui fit Sir Home
s'il ne venait
du
Popham, comme
pas
Cap, mais de la
et de
propre
Jamaique
sa
initiative, le président répondit
oublier son devoir et faire la
qu'il ne pouvait
constitution
paix avec un rebelle à la
et aux lois de la
la
République, qui avaita allumé
guerre civile pour satisfaire à son ambition
fait verser des flots de
; qui avait
milliers de
sang, en immolantà sa fureur des
victimes parmi les populations soumises à
ordres; qui n'était, enfiu, qu'un exécrable
ses
domination s'anéantirait
tyran dont la
avant
(r
a d'un an,
longtemps. En moins
ajoula-t-il, sa tyrannie aura
a l'insurrection de la
cessé, comme
C et les
Graade-Auseqrilavaite
Haitiens de l'Artibonite et du Nord encouragée;
A à leurs frères de l'Ouest
se réuniront
et du Sud.
( réduit à une complète
Christophe est
C
impuissance ; car en venant à
Saint-Marc, il y a deux ans, il u'a
osé
(( frontières : ses
pas
aborder nos
troupes l'auraient abandonné
(t rangerde notre côté. D Boyer n'en
pour se
remercia pas moins
ade-Auseqrilavaite
Haitiens de l'Artibonite et du Nord encouragée;
A à leurs frères de l'Ouest
se réuniront
et du Sud.
( réduit à une complète
Christophe est
C
impuissance ; car en venant à
Saint-Marc, il y a deux ans, il u'a
osé
(( frontières : ses
pas
aborder nos
troupes l'auraient abandonné
(t rangerde notre côté. D Boyer n'en
pour se
remercia pas moins --- Page 441 ---
CHAPITRE IX.
[1820]
le bonheur de son
l'amiral anglais de sa sollicitude pour
pays 1.
établissemens du Port-auAprès avoir visité tous les
de l'intérêt à sa curiosité, et la maison
Prince quioffiraient
le
à Volant le Tort, Sir Home Popham repartit
de Pétion
allait
mai dans la nuit, en disant au président qu'il
1"
de paix au
faire les mêmes propositions
au Cap pour
Roi d'Haiti .
l'amiral étant sur la frégate la Cybèle,
Rendu la,
lui
lettre en date du 14 mai, qu'il
adressa à Boyer une
le Roi
TOntario; il lui disait : K Que
expédia par le brig
à entrer dans un arrangement
4 est sincèrement disposé
del'Ouest et du
amitié avec ses amis
(( de la plus parfaite
celle
lui
à sa lettre un extrait de
que
a Sud. D Il joignit
convaincre le
écrivit Christophe à ce sujet, pour mieux
sincérité des intentions royales, et que les
président de la
seraient
devrait envoyer dans le Nord
députés que Boyer
avait fait
sécurité. L'amiral dit, en outre, qu'il
en parfaite
bases du traité à intervoir à Christophe une copie des
Boyer répondait a une
! Le! 5 avril, trois semaines avant l'arrivée de l'amiral anglais, :
leltre de Lainé de Villévèque. du 1" septembre 1819, et lui disait c'est sans doute un malheur
Quant aux dissensions intérieures qui divisent notre pays, causer la moindre inquiétude a
bien déplorable, mais je ne pense pas qu'elles doivent famille
se règlera tôt ou tard, et la
S. M. Très-Chrétienne : c'est une querelle de
avoir qui besoin de secours étrangers
République est assez forle par elle-mème pour ne pas les tentatives du chef qui les recontre des frères dont elle plaint légarement, el contre
tient sous loppression... >
sinon proposé. Si nous donnions icitoule sa
Ce passage dit assez ce qui lui étail insinué,
tenait à ce philanthrope.
letire, on verrait d'ailleurs quel beau langage son patriotisme comité
du parlement britan21 Le 9 juillet 1832,. Sutherland lils déclara au 1819 et d'enquète 1820, et qu'il fut admis a la
nique, qu'il alla au Cap avec Sir Home Popham, en de T'amiral. TI ajouta que Christophe le
cour de Christophe avec qui il dina, en compagnie R. Sutherland père avait donnée a
voyait avec défance, a cause de la préférence que
Pétion sur lui.
de la Grande-Anse étaient vaincus, Sir Home
Ainsi, dès 1819, alors que les insurgés ultérienrs de Boyer al l'égard de son royal protégé,
Popham se préoceupait des projets
ique, qu'il alla au Cap avec Sir Home Popham, en de T'amiral. TI ajouta que Christophe le
cour de Christophe avec qui il dina, en compagnie R. Sutherland père avait donnée a
voyait avec défance, a cause de la préférence que
Pétion sur lui.
de la Grande-Anse étaient vaincus, Sir Home
Ainsi, dès 1819, alors que les insurgés ultérienrs de Boyer al l'égard de son royal protégé,
Popham se préoceupait des projets --- Page 442 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'HAiTr.
venir, - copie qu'il avait laissée au
des
président ; et
passeports et sauf-conduits seraient
que
ces députés 1 e
expédiés pour
a Quantà la sincéritéet aux bonnes
a en ce moment, je n'en doute
dispositions du Roi,
pas,
(
vous
ajouta l'amiral; et
pouvez compter qu'il
a
remplira exactement
ses engagemens... Considérez cet
tous
a ment : c'est la cause de
objet très-sérieuseThumanité,
a que de vous de me donner
et il ne dépend
toute
& complir... Ne
assistance pour l'acpensez, jamais à faire la
( pas d'avancer au delà de
guerre ; ne tentez
0OS frontières :
(( faites, je vous considérerai
car, si vous le
comme
(( serez
agresseur, et vous
responsable aux yeux du monde entier
(( quences de la
des conséguerre civile, et d'autant
(( clare avoir été témoin des
plus, que je débonnes
@ cette occurrence.
dispositions du Roi en
Ecrivez-moi clairement
(( mentà ce sujet, afin
et francheque j'essaie
a
d'aplanir les
D
lés...
difficulNous ignorons quelle fut la réponse écrite
cette étrange letire de l'amiral
de Boyer à
être
la
anglais; e mais elle n'a
que
même qu'il lui fit
pu
traité tendait à établir
verbalement 2. . Le projet de
des relations entre les
deux Etats; à ce qu'ils s'unissent
sujets des
toire haîtien
pour défendre le terrien cas d'attaque de la part de la
soumettre ce traité au
France; à
jugement de toutes les
avaient contribué à l'abolition
nations qui
de la traite des noirs, et
particulièrement la
dans
Grande-Brotagne, en le faisant insérer
tous les journaux de l'Europe.
Il faut applaudir, sans doute, aux sentimens
philandoit 1 Selon l'amiral, c'était à la République de faire le
excuser celte idée d'un sujet anglais.
premier pas envers le Royaume. Ou
20n verra dans le dernier chapitre de ce volume ce que Boyer en dit lui-mème.
ations qui
de la traite des noirs, et
particulièrement la
dans
Grande-Brotagne, en le faisant insérer
tous les journaux de l'Europe.
Il faut applaudir, sans doute, aux sentimens
philandoit 1 Selon l'amiral, c'était à la République de faire le
excuser celte idée d'un sujet anglais.
premier pas envers le Royaume. Ou
20n verra dans le dernier chapitre de ce volume ce que Boyer en dit lui-mème. --- Page 443 ---
CHAPITRE IX.
[1820)
thropiques de Sir Home Popham. Nous savons, en outre,
et vaillant amiral de la marine
qu'il fut un excellent
son
britannique, et qu'il fit des choses glorieuses pour
lait donné en cette
pays; mais nous ne trouvons pas qu'il
circonstance la preuve d'une grande capacité diplomaà moins que, comptant sur' Tinintelligence de
tique,
de la Répablique d'Haiti, il n'ait
Boyer et des citoyens
En effet, il ne poudigne de lui d'en montrer.
pas jugé
maladroitement pour dévoiler la crainte
vait pas agir plus
d'une campagne contre
qu'éprouvait son royal protégé,
menaçant le président de le considérer, en
le Nord, qu'en
qu'en le rendant responsable
ce cas, comme agresseur,
des conséquences de la guerre.
vraiment
officier de la marine anIln'y avait
qu'un
en
concevoir l'idée de venir se poser
glaise qui pût
les comconciliateur entre Christophe et Boyer, lorsque
de guerre de S. M. B. avaient si
mandans des navires
L'asouvent fait preuve de partialité pour Christophe
la
miral de la station de la Jamaique avait-il pu ignorer
conduite tenue dans la rade du Port-au-Prince, pendant
les officiers des deux frégates
le siége de cette ville, par
qui s'y trouvaient ?
étaient telles, l'imLes appréhensions de Christophe
de Sir Home Popham si sincère, qu'on assure
partialité
la réponse de Boyer, ces deux amis
qu'après avoir reçu
convention suivant laquelle la
jetèrent les bases d'une
au Roi
serait sollicitée de fournir
Grande-Bretagne
ceux que les navires de
d'Haiti, 40 mille Africains parmi
bâtimens
sur les
guerre de cette puissance prendraient voulait recruter
négriers capturés, parce que Christophe
confiance
armée
ces infortunés, n'ayant plus
son
par
Il était assez clairdans les Haitiens qui la formaient.
ant laquelle la
jetèrent les bases d'une
au Roi
serait sollicitée de fournir
Grande-Bretagne
ceux que les navires de
d'Haiti, 40 mille Africains parmi
bâtimens
sur les
guerre de cette puissance prendraient voulait recruter
négriers capturés, parce que Christophe
confiance
armée
ces infortunés, n'ayant plus
son
par
Il était assez clairdans les Haitiens qui la formaient. --- Page 444 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'TAYTI.
voyant pour apercevoir le mécontentement
dans
qui existait
déjà
son royaume; car, quels que soient les succès
de la tyrannie, il arrive toujours un moment où le
se voit menacé de la haine du pemple
tyran
qu'il
Sir
opprime.
Home Popham retourna à la Jamaique. Sa mort
cellede Christophe, dans la même année,
et
firentavorter le
projet conçu entre eux 1
Quelques semaines après la visite de cet amiral à
le gouvernement acquit la conviction de la
Haiti,
du citoyen Cator, trésorier
prévarication
aux Cayes, dont la conduite
inspirait des suspicions; après vérification de
tabilitéet de sa caisse, il y fut constaté
sa compà l'énorme
un déficit s'élevant
somme de 142, 124 gourdes et 15
Le président destitua d'abord le
centimes.
délinquant et le
ensuite au Sénat, en vertu de l'art. 124de la
dénonça
un décret d'accusation lancé
constitution; ;
contre lui le
devant le tribunal
renvoya parcompétent à le juger. Cator
et condamné à la restitution de
futjugé
cette somme*.
L'attention publique fut bientôt détournée
scandaleuse affaire,
de cette
par l'incendie qu'éprouva le
Prince dans la journée du 15
Port-auaoût, et qui occasionna
pertes bien supéricures à celle-là.
des
Vers midi, le feu
par accident à l'oratoire d'une dame
prit
qui célébrait aussila
1 On peut ajouter foi a ce projet enire
1859, en faisant un traité aveci la République Christophe d'Haiti et Sir Home Popham, puisque en
pression de la traite,la Grande-Bretagne lui fit
pour avoir son concours dans la réraient capturés par ses propres navires de
proposer de recevoir les Africains qui se2 Nous ne pouvons dire si Cator fut condamné guerre. à
qu'il offrit ses biens pour en percevoir les revenus, subir une détention ; mais nous savons
accepté par ordre du président. Ce qu'on en retira alin de rembourser l'Etat : ce qui fut
somme soustraite au trésor public. Cator n'avait
fut insignifiant, à côté de la grosse
exerçait ; il était d'un caractère faible, et il fut pas la assez de capacité pour la charge qu'it
ordres : de la l'indulgence de Boyer envers lui.
dupe de certains employés sous ses
iluence sur la gestion des finances.
ce qui fut néanmoins d'ane facheusein-
qu'on en retira alin de rembourser l'Etat : ce qui fut
somme soustraite au trésor public. Cator n'avait
fut insignifiant, à côté de la grosse
exerçait ; il était d'un caractère faible, et il fut pas la assez de capacité pour la charge qu'it
ordres : de la l'indulgence de Boyer envers lui.
dupe de certains employés sous ses
iluence sur la gestion des finances.
ce qui fut néanmoins d'ane facheusein- --- Page 445 ---
CHAPITRE IX.
[1830)
de la paroisse ; il se communiqua aux mafête patronale
voisine, et le vent
tières inflammables d'nne pharmacie
soufflant avec force en ce moment, l'incendie se
d'ouest
dévora environ 300 maisons en
propagea rapidement et
de détail, situé dans la rue
peu d'heures; le commerce
malheurenx événedes Fronts-Forts, fut ruiné par ce
ment.
le président rendit un arrêté qui
Dès le lendemain,
nécesaffranchit des droits à l'importation, les matériaux
des propriétés incendiées.
saires à la reconstruction
souffert
C'était venir au secours des habitans qui avaient
désastre; mais parmi eux, il y en avait qui étaient
de ce
la perte de tout ce qu'ils posencore plusà plaindre, par
avaient droit à une assistance
sédaient; ces derniers
Boyer
immédiate. Plein du sentiment de son devoir,
un décret
adressa au Sénat un message pour provoquer
des
d'affecter une somme au soulagement
qui permit
le 24 août, le Sénat
plus nécessiteux. Par cet acte,rendu
de
d'Etat à disposer du quinsième
autorisa le secrétaire
Il
existantes à la trésorerie générale.
toutes les sommes
donc 20 mille
environ 300 mille gourdes: ce furent
yavait
cet objet : Une commisgourdes qui en sortirent pour
de
le grand juge Fresnel, fut chargée
sion, présidée par
l'allocation par
cette distribution; et le public augmenta
volontaire que le conseil de notables
une souscription
recueillit.
les comptes généraux, a ia somme de
1 Les recetles de l'année 1820 s'élevèrent d'après
il résulia une balance
2,213,440 gourdes, et les dépenses à celle de 1,809,228 dans les gourdes;d'oà rerettes, les sommes provenant
favorable de 404,212 gourdes. Il est évident que
été portées dans un chapitre
du trésor de Christophe ne furent point comprises, dans cette ayant année, furent: : 23,200,000 livres de
distinet. - Les produits de la République, livres de cacao: : 413,000 de sucre; 1,870,000 livres
café ; 545,000 livres de coton; ; 435,000 ronds.
de campèche, etc., le tout en chiffres
T. VIII.
404,212 gourdes. Il est évident que
été portées dans un chapitre
du trésor de Christophe ne furent point comprises, dans cette ayant année, furent: : 23,200,000 livres de
distinet. - Les produits de la République, livres de cacao: : 413,000 de sucre; 1,870,000 livres
café ; 545,000 livres de coton; ; 435,000 ronds.
de campèche, etc., le tout en chiffres
T. VIII. --- Page 446 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
le président adressa une lettre à la
En même temps,
l'inviter à s'adjoindre
commission de bienfaisance, pour
nationaux et étrangers, afin de parvenir
des commerçans
entre les créanà des attermoiemens
à des arrangemens,
ou moins ruinés
ciers et les débiteurs du commerce, plus
était
Cette sollicitude du chef de l'Etat
par l'incendie.
et des autres, et eut pour but
dans l'intérêt des uns
d'éviter des procès entre eux, de sauvegarder
essentiel
transactions commerciales du
la bonne foi dans les
pays :
éventualités qui pouvaient surgir
Dans la prévision des
serait appelée à
d'un moment à l'autre, et où l'armée
services
le président,
rendre à la patrie ses
accoutumés,
de l'ordre se décelait successivement par
dont le désir
les droits et les devoirs des
tous ses actes, voulut fixer
de troupes d'une manière équitable
militaires des corps
il puEn conséquence, le 18 septembre,
et invariable.
des conseils d'adminisblia un règlement sur la formation
attributions
tration dans les régimens de ligne, et sur les
de ces conseils.
dit-il, étant dans ce pays la
militaire,
e L'institution
nationale, rien ne doit
( sauvegarde de l'indépendance
de la République,
assurer à l'armée
( être épargné pour
à rendreavec enthouforce morale
la portera
a cette
qui
les services
dans toutes les circonstances,
a siasme,
( qu'on attend d'elle... J)
régiment un conseil
Ce règlement établit dans chaque
dont les membres furent à la nomination
d'administration
militaires auxquelles
duPrésidentd'Hati, ou des autorités
cela ; dans la session de 1821, il proposa au corps législatif
1 Boyer ne se borna pas a
incendiés, un délai de cinq années pour se libérer
une loi qui accorda aux commerçans
envers leurs créanciers.
iasme,
( qu'on attend d'elle... J)
régiment un conseil
Ce règlement établit dans chaque
dont les membres furent à la nomination
d'administration
militaires auxquelles
duPrésidentd'Hati, ou des autorités
cela ; dans la session de 1821, il proposa au corps législatif
1 Boyer ne se borna pas a
incendiés, un délai de cinq années pour se libérer
une loi qui accorda aux commerçans
envers leurs créanciers. --- Page 447 ---
CIAPITRE IX.
1820]
Ces conseils furent chargés de la
il déléguerait ce soin.
de l'annotation
formation des matricules des corps,
des
porter à distinguer chaeun
des faits qui pourraient
leur conduite, afin de les récompenser
militaires par
il y aurait lieu; et ce sont
par leur avancement quand
à moins
nommaienttous les sous-officiers,
ces conseils qui
du chef de l'Etat dans des cas
de désignation spéciale
le colonel du
fort rares : chacun d'eux était présidé par
D'autres dispositions de ce règlement tendaient
régiment.
l'esprit militaire et à exciter une généreuse
à entretenir
émulation parmi les défenseurs du pays.
la ville du Port-auLe malheur semblait poursuivre incendie du 15 août, un terPrince. Après le désastreux
et ens'abattit sur elle, le 28 septembre,
rible ouragan de bien des maisons que le feu avait
leva la toiture
du
lui
Les dispositions de l'arrêté
président
épargnées.
servirent à relever le courage reprofitèrent encore et
cité. Dans la plaine du
marquable des habitans de cette
Cul-de-Sae, les eaux de la Grande-Rivière, grossies par
produisirent une inondation qui
une pluie torrentielle,
et des cases de cultivateurs :
emporta beaucoupd'animaux dans cette nuit affreuse. La
plusieurs personnes périrent sentir dans les montagnes
tempête ne se fit pas moins
avoisinantes, et la récolte du café en souffrit.
C'étaient sans doute deux catastrophes déplorables
cet incendie et cet
pourla capitale de la République. que
l'intervalle d'une quarantaine de jours.
ouragan dans
changeaient sa fête patronale
Mais, quand les flammes
habitans,
de désolation pour tous ses
en une journée
au même instant, la
aucun d'eux ne pensait que, presque
le cruel Tyran
justice de la Providence frappait, enfin,
ans, affligeait le Nord detlAnibonite
qui, depuis quatorze --- Page 448 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
par ses barbaries : pour avoir été lente à se
elle n'en fut pas moins
prononcer,
exemplaire.
Le 15 août, Henry Christophe assista à la
tée à l'église de Limonade
messe chanpar un prêtre nomméJean-deDieu, qui avait remplacé Corneille Brelle.
était assis sur un trône; et pendant
Christophe
que le prêtre
nonçait son sermon, le Roi fut soudainement
prod'apoplexie et renversé la face contre
frappé
immédiatement
terre : il reçut
les secours du docteur Stewart,
moitié de son corps resta
mais la
paralysée : II semble
si la
Providence permit à la science médicale de le que
la vie, ce ne fut que pour lui réserver
rappeler à
l'humiliation
sister à la chute de son autorité
d'assanguinaire,
punir en lui cet orgueil excessif,
que pour
crimes.
cause de tous ses
Dans le chapitre suivant, le lecteur
arriva ce drame si
verra comment
longtemps prévu, si
attendu.
impatiemment
1Ley pretre Jean-de-Dien fat si saisi de cet événement, qu'il mourut trois jours après.
ale de le que
la vie, ce ne fut que pour lui réserver
rappeler à
l'humiliation
sister à la chute de son autorité
d'assanguinaire,
punir en lui cet orgueil excessif,
que pour
crimes.
cause de tous ses
Dans le chapitre suivant, le lecteur
arriva ce drame si
verra comment
longtemps prévu, si
attendu.
impatiemment
1Ley pretre Jean-de-Dien fat si saisi de cet événement, qu'il mourut trois jours après. --- Page 449 ---
CHAPITRE X.
travaux de défense à Saint-Marc. 1 Au Cap,ses généA. Christophe ordonne de nouveaux
de la garnison de Saint-Marc. - Elle se
raux conspirent contre lui. Insurrection
Boyer envoie
en envoyant une députation au Port-au-Prince.
soumet à la République
la réunion des autres régimens a
des généraux et des troupes à Saint-Marc, et ordonne Saint-Marc : cette place résiste. 1 Il
des forces contre
la capitale. - Christophe envoie
elle. - Le général Richard les soulève : les
veut envoyer les troupes du Cap contre
Pillage et dévastation des chàpopulations du Nord participent au mouvement. l'insurrection : sa paralysie T'en emteaux royaux, etc. Christophe veut aller réprimer Joachim Deschamps : elle fait défection
pèche. 1 Il envoie sa garde sous les ordres de
Christophe se suicide. Pillage
en faveur des insurgés. - En apprenant cette Madame nouvelle, Christophe et ses filles, assistées de
et dévastation du palais de Sans-Souci. a la citadelle Henry et y vont l'enterrer.
Dupuy et Prézeau, font porter le cadavre six autres individus. - Appréciations sur
Assassinat des deux fils de Christophe et de caractère et sa conduite en tous les temps.
son administration, son
son gouvernement,
du Président de la République
Quand la proclamation
et
la fin de la révolte de la Grande-Anse
eut annoncé
Chrisméditait d'autres projets,
donné lieu à croire qu'il
Home
borné à solliciter de Sir
tophe ne s'était pas
de la paix
qu'il vint à Haiti pour s'entremettre
Popham,
ordonné de nouveaux
entre lui et le président: : il avait
garantir cette
de défense à Saint-Marc, pour
travaux
redontait;ilyavait fait envoyer
place del'entreprise qu'il
salaide
et de houche, en farines,
des munitions
guerre
sons, etc.
commandait SaintLe maréchal de camp Jean Claude
borné à solliciter de Sir
tophe ne s'était pas
de la paix
qu'il vint à Haiti pour s'entremettre
Popham,
ordonné de nouveaux
entre lui et le président: : il avait
garantir cette
de défense à Saint-Marc, pour
travaux
redontait;ilyavait fait envoyer
place del'entreprise qu'il
salaide
et de houche, en farines,
des munitions
guerre
sons, etc.
commandait SaintLe maréchal de camp Jean Claude --- Page 450 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'HATTI.
Marc depuis plusieurs années, et obéissait à
prince du Limbé, qui avait le commandement PaulRomain,
de tous les quartiers de l'Artibonite
supérieur
Petite-Rivière.
et qui résidait à la
Au fond, Jean Claude n'était
chant homme ; mais,
pas un mépossédant la confiance du roi
obligé d'exécuter ses ordres sévères
et
place, il dut mettre de la
pour la défense de la
rigueur dans les travaux
nécessitait : ce qui occasionna le
qu'elle
troupes de la garnison habituelle, mécontentement des
de la population de
ville, de celle des campagnes
la
femmes,
avoisinantes, hommes et
appelés à y participer; et ce
les prédisposait à une insurrection.
mécontentement
Dans le Nord même, les esprits en sentaient le
pour se débarrasser de la tyrannie
besoin
puis sil
qui pesait sur eux delongtemps. Pour la première fois,
les généraux de Christophe
peut-être, tous
prévision deséventualités
voyaient ce tyran pâlir en
dela giere.relnutantfaveuir.
n'ayant plus foi en son étoile, aprés avoir
impuissance à
reconnu son
attaquer ses ennemis, dans son voyage à
Saint-Mare, en 1818, où il fut cause de la mort de
saint Brave; enfin, appeler à son aide
TousDe ces
un amiral anglais.
observations à une conspiration contre
voir et sa vie, contre la dynastie
son poupente était naturelle;
qu'il avait fondée, la
car ces géuéraux devaient espérer
qu'ilyaurait possibilité d'établir un autre
à leur profit. Aussi
gouvernement
lisons-nous, dans un
à Paris en 1826 :
ouvrage publié
A Dès le mois de juillet 1820, des bruits
C pour le maintien de la royauté dans le
alarmans
( avaient pénétré
Nord d'Haiti
jusqu'en Europe : on
((
y parlait d'une
conspiration vraie ou supposée ourdie
K principaux
par sept des
dignitaires de Christophe, pour l'établisse-
à leur profit. Aussi
gouvernement
lisons-nous, dans un
à Paris en 1826 :
ouvrage publié
A Dès le mois de juillet 1820, des bruits
C pour le maintien de la royauté dans le
alarmans
( avaient pénétré
Nord d'Haiti
jusqu'en Europe : on
((
y parlait d'une
conspiration vraie ou supposée ourdie
K principaux
par sept des
dignitaires de Christophe, pour l'établisse- --- Page 451 ---
CHAPITRE X.
[1820]
semblable à celle du Sud. Une
(I ment d'une République
: on assura
nouvelle
extraordinaire se répandit
(C
plus
Ier était mort dans les premiers jours
< que le roi Henry
dans
et
sa famille cachait cet événement
K de ce mois, que
aurait
écarter du
d'éviter une révolution qui
pu
a le but
1 D
le
royal Victor Henry..
( trône prince
émané de quelques
Bientôt nous citerons un document
confirme en effet, que le projet du
généraux du Nord, qui
existait avant les événemens
renversement de Christophe
et
que la nouvelle en parsurvenus à Saint-Mare;
pour
cette
dans le mois de juillet, il faut que
vint en Europe
conspiration ait été conçue, au plus tard,immétiatement
de Sir Home Popham,qui était encore au
après le départ
Cap à la fin de mai.
il était difficile de la mettre à exécution,
Toutefois,
avilissent tellement
parce que le despotisme, la tyrannie
la crainte les
les âmes, les rendent si pusillanimes, que
dans la torpeur de la soumission,jusqu'a ce qu'une
retient
vienne les enhardir. Le danger
circonstance imprévue
ontle même intérêt
réel qu'ilya d'être trahi par ceux qui
et
on est forcé de comà se défaire d'un tyran,
auxquels
avoir leur concours, est encore
muniquer sa pensée pour
Mais cette
longtemps à sa chute.
une cause qui s'oppose
fut la Providence
circonstance désirable arriva enfin : ce
Christophe d'apoplexie. Du
qui la produisit en frappant
cette maladie lui avait laissé sa compagne
moment que
l'empéchait d'agir
ordinaire,
la paralysie,
qui
devenait plus facile à exéphysiquement, la conspiration
étaient encore à leurs
cuter. Cependant, les conjurés en
d'Haiti Placide Justin, d'après les documens de Sir J. Barskett.
11 Histoire de lile
par
a Paris, une Histoire d' Haiti où se trouvent les
En 1825, Charles-Malo avait publié de aussi, la page 363 de ce volume.
mêmes assertions, dans une note
ir
ordinaire,
la paralysie,
qui
devenait plus facile à exéphysiquement, la conspiration
étaient encore à leurs
cuter. Cependant, les conjurés en
d'Haiti Placide Justin, d'après les documens de Sir J. Barskett.
11 Histoire de lile
par
a Paris, une Histoire d' Haiti où se trouvent les
En 1825, Charles-Malo avait publié de aussi, la page 363 de ce volume.
mêmes assertions, dans une note --- Page 452 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
désirs, à leur projet,
quand un incident
donna le signal.
inattendu ex
Une querelle survint à Saint-Marc
Jean Claude et le colonel
entre le général
Paulin, commandant la 8" demibrigade quiy tenait garnison. Peut-être
rait-il pas l'existence de la
Paulin n'ignocaractère
conspiration du Nord ; d'un
orgueilleux, d'ailleurs
il osa
à son chef qui le
courageux,
résister
dénonça à Christophe. Celui-ci
Paulin à Sans-Souci, le
manda
vexa par des paroles
et, sur ses réponses pleines de fermeté, il injurieuses;
dégrader, de lui arracher
ordonna dele
ses épaulettes. Mais
assez audacieux
Paulin fut
pour arracher lui-même la eroix deSaintHenry qu'il portait à sa boutonnière et la
en disant au roi: (( Cette croix
jeter par terre,
m'a été
A mais quant à mes épaulettes,
donnée par vous,
je les ai
a quises sur le champ de
gagnées et conbataille: vous
4 arracher! > A ces
à
ne pouvez me les
mots,
ces gestes
de I'honneur
que l'exaltation
inspirait, Christophe, en fureur, ordonna
que Paulin fàt décapité; mais la reine,
scène, intercéda
présente à cette
en sa faveure et obtintqu'il fot seulement
envoyé à la ciladelle Henry où on le mit aux fers.
La connaissance de ces faits parvint à Saint-Marc
décida du sort de Christophe. Ils
et
portèrent les sous-officiers et les soldats de la 8 à
l'exaspération, car ils souffraient plus que leurs officiers; et, aimant leur colonel,
sa courageuse conduite à Sans-Souci les électrisa.
de leurs chefs, ils se
Al'insu
communiquèrent la pensée d'un
soulèvement. Un sous-officier de la garnison de la
Petite-Rivière vint à Saint-Marc et fut mis dans le secret,
Morr ttn cl petit écrit pnblié au Port-an-Prince ct intitulc: Détails
des Gionairrs,en 1821,1e dit formellement.
surfinsurrection de Saiut-
ant leur colonel,
sa courageuse conduite à Sans-Souci les électrisa.
de leurs chefs, ils se
Al'insu
communiquèrent la pensée d'un
soulèvement. Un sous-officier de la garnison de la
Petite-Rivière vint à Saint-Marc et fut mis dans le secret,
Morr ttn cl petit écrit pnblié au Port-an-Prince ct intitulc: Détails
des Gionairrs,en 1821,1e dit formellement.
surfinsurrection de Saiut- --- Page 453 ---
CIIAPITRE X.
[1890]
faire la
dans son corps :
sansdoute pour en
propagande chef de bataillon qui en fit
à son retour, il en parla à son
la
Romain. Aussitôt, Romain quitta
le rapport au général
et comte des
Petite-Rivière avec Bazin, devenu général
barendit à Saint-Marc, à la tête d'un
Verrettes, et se
escadrons de cavalerie :
taillon d'infanterie et de quelques
arriva dans la soirée du dimanche ler octobre.
il y
la revue et l'inspection des
Le lendemain, il passa
dire de ce qu'il
troupes, artillerie, 8, etc., sans rien
savait; mais il convoqua dans sonl logement, pourl'après- demanda
tous les officiers de ces corps. Là, il leur
midi,
s'ourdissait dans la
des renseignemens sur la trame qui
L'un
garnison ; tous lui répondirent qu'ils Tignoraient.
de s'en informer par les sous-oficiers,
d'eux lui proposa
Autoine, de la S", dont
en désignant le sergent-major
: la
l'intelligence et la résolution étaient remarquables
Romain envoya un
nuit allait se faire en ce moment.
justement
Antoine ; il s'adressait
aide de camp appeler
au chefde la conjuration.
parAntoine, se considérant perdu s'il se présentait
instantanément à ses
devant le général, communiqua
les armes dans le
la résolution de prendre
compagnons
avoir répondu à l'aide de camp
moment même, après
chez Romain, il
allait le suivre. Loin de se rendre
qu'il
détachement de la 8e, afin d'aller
sortit avec un fort
étaient dans
rallier d'autres militaires de ce corps qui
des munitions à l'arsenal Ique
divers postes et de prendre
les sous-offigardait l'artillerie : il y réussit, parce que
soldats de l'artillerie étaient leurs complices.
ciers et
Jean Claude avait
Dans ces entrefaites, le général
veiller contre
les postes et
monté à cheval pour inspecter
des détachemens
toute surprisc ; il vintà rencontrer un
aller
sortit avec un fort
étaient dans
rallier d'autres militaires de ce corps qui
des munitions à l'arsenal Ique
divers postes et de prendre
les sous-offigardait l'artillerie : il y réussit, parce que
soldats de l'artillerie étaient leurs complices.
ciers et
Jean Claude avait
Dans ces entrefaites, le général
veiller contre
les postes et
monté à cheval pour inspecter
des détachemens
toute surprisc ; il vintà rencontrer un --- Page 454 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
de la 8-; il cria qui vive et tira un
de
l'obscurité : les soldats firent
coup
pistolet daus
feu sur lui et
n'était que blessé mortellement
l'abattirent; il
à la
La
avait éclaté! il fallait la soutenir
gorge.
révolte
ou périr : c'est ce
comprirent les militaires de la 8", guidés
le
que
major Antoine.
par sergentLes coups de fusil avaient donné l'alarme chez
néral Romain, qui attendait
le gévainement ce
après avoir renvoyé les officiers
sous-officier,
qu'ilavait réunis
pensant qu'il n'y avait eu que des
chezlui,
projet arrété; et ces officiers
propos tenus sans
ne s'étaient même
pressés de retournerà leurs
pas empostes. Mais alors, Romain
comprit d'autant mieux ce dont il s'agissait,
lui apprendre la mort deJean Claude
qu'on viut
: il monta à
avec Bazin, et se mit à la tête de l'infanterie
cheval
valerie qu'il avait emmenées
et de la cade la Petite-Rivière, afin de
comprimer cette révolte.
Mais les officiers de la 8e avaient enfiu
rejoint leur
corps qui était très-nombreux et
bataillon
que dirigea le chef de
Constant Paul, officier aussi brave
à tous égards : tous suivirent le
que méritant
Romain
mouvement des soldats.
se vit forcé de sortir avec ses troupes de
ceinte de Saint-Mare, dans la nuit
l'enles forts du
méme; il alla occuper
dehors, notamment celui du Diamant
domine cette ville, pour attendre de nouvelles
qui
parait qu'il adressa une
forces. II
dépêche à
de cet événement,
Christophe, l'avisant
puisque le roi envoya des
Nord sousles ordres du
troupes du
celles des Gonaives
Kesaldiemsogiénatratis 1
et joindre Romain.
De leur coté,lesmilitaires de la 8*, reconnaissant
auraient à soutenir une lutte
qu'ils
de leur
sanglante, écoutèrent l'avis
commandant Constant Paul, qui leur conseilla de
forces. II
dépêche à
de cet événement,
Christophe, l'avisant
puisque le roi envoya des
Nord sousles ordres du
troupes du
celles des Gonaives
Kesaldiemsogiénatratis 1
et joindre Romain.
De leur coté,lesmilitaires de la 8*, reconnaissant
auraient à soutenir une lutte
qu'ils
de leur
sanglante, écoutèrent l'avis
commandant Constant Paul, qui leur conseilla de --- Page 455 ---
CHAPITRE X.
11820]
une députaà la République, en envoyant
se soumettre
d'Haiti. L'artillerie partagea cette
tion au Président
également par le sousrésolution qui lui fut conseillée
Paulin et
frère du colonel
lieutenant Victor Toby,jeune
En conséquence, on trancha
quartier-maitre de ce corps.
Jean Claude
fut mise dans un sac, pour
la tête de
qui
de la soumisservir de preuve matérielle de la sincérité
furent
sion de la garnison de Saint-Marc; ; et des officiers
le 3 octobre, pour la perter au Port-auexpédiés au jour,
Paul, demanPrince avec une lettre signée de Constant
matin.
secours : ils y arrivèrent le 4 au
dant de prompts
de Saint-Marc se
Ils firent savoirà Boyer que la garnison
escala 8, d'un bataillon d'artillerie et d'un
composaitdel
en
les autres particularités
dron de cavalerie,
ajoutant
quiavaient eu lieu 1
de lui
accueillit les officiers venus auprès
Le président
empressée; ill les complimenta
avecla bienveillancela plus
sur la réainsi que les braves dont ils étaient les organes, réunir à la
avaient prise de se
solution patriotique qu'ils
bonheur de tous les
République, qui n'aspirait qu'au
délai des forces à
Haitiens. Illeur promit d'envoyer sans
pàt s'y
Saint-Marc pour les soutenir, en attendant qu'il
d'y
rendre lui-même. Mais il jugea qu'il était important
de suite, un officier général renommé
expédier par mer,
la défense :
le commandement et diriger
pour en prendre
être
le brave Bauvoir fixa son choix, qui ne pouvait
officier
le 4 même, avec le colonel
meilleur. Cet
partit
Saladin et
Malette et les chefs d'escadron Souffrant,
de
Backer, tous aides de camp du président, chargés
deSaint-Marc, de Targent
porter ses parolesàla garnison
I D'après lc Telégraphe du 8 ortabre. n36
,
la défense :
le commandement et diriger
pour en prendre
être
le brave Bauvoir fixa son choix, qui ne pouvait
officier
le 4 même, avec le colonel
meilleur. Cet
partit
Saladin et
Malette et les chefs d'escadron Souffrant,
de
Backer, tous aides de camp du président, chargés
deSaint-Marc, de Targent
porter ses parolesàla garnison
I D'après lc Telégraphe du 8 ortabre. n36 --- Page 456 ---
A4k
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
pour la solder, etc. ; trois barges armées
expédition. Bauvoir,
formèrent cette
promu au grade de général de
gade, fut chargé de remettre à Constant
briet des épaulettes de colonel, afin
Paul un brevet
de prendre le
dement de la 8: c'était
commanservices
récompenser en même
et les sentimens de deux
temps les
Constant Paul méritait
citoyens honorables.
d'autant plus cette
qu'il ne conçut pas même l'idée de s'attribuer distinction,
supérieur à celui de chef de bataillon,
un grade
tandis
et présomptueux Victor
que lejeune
Toby prit le titre de général de
brigade, en s'affublant de T'habit, du
signes de Jean Claude.
chapeau et des inLe général Bauvoir et ses
Saint-Marc dans la nuit du 5 compagnons arrivèrent à
le 6 au jour. Ils furent
octobre et y débarquèrent
accueillis avec
le
plus chaleureux par la garnison et la l'empressement
place. Depuis le3, elles
population de la
supportaient une canonnade
dirigeait contre elles le général Romain,
que
extérieurs qu'il
des divers forts
occupait, sans pouvoir tenter un assaut,
n'ayant pas assez de troupes et la place étant
ne peut mieux. L'air martial de
fortifiée on
militaire
Bauvoir, sa
connue de la
réputation
garnison, son courage, communiquèrent encore plus de résolution aux
solder immédiatement.
troupes qu'il fit
Les aides de camp du
d'Haïti retournèrent
Président
au Port-au-Prince,
rempli leur mission.
après avoir
Dans l'intervalle, le président avait fait
ral de brigade Marc
partir le généd'autres
Servant avec le 7e régiment et
corps. Il était rendu aux portes de
8 au soir, mais il ne
Saint-Marc le
place avait
puty entrer que le 9 au matin. La
essuyé, dans la journée du 8, un assaut
sa brave garnison
que
repoussa vaillamment, après avoir
rent
Président
au Port-au-Prince,
rempli leur mission.
après avoir
Dans l'intervalle, le président avait fait
ral de brigade Marc
partir le généd'autres
Servant avec le 7e régiment et
corps. Il était rendu aux portes de
8 au soir, mais il ne
Saint-Marc le
place avait
puty entrer que le 9 au matin. La
essuyé, dans la journée du 8, un assaut
sa brave garnison
que
repoussa vaillamment, après avoir --- Page 457 ---
CHAPITRE X.
[1820]
des plus vives. Le général Bauvoir
subi une canonnade
du Môle et de la ligne
se montra fidèle à ses antécédens
extérieure du Port-au-Prince.
C'était encore à Romain et Guerrier qu'ilopposait son
comme à ces temps reculés. Le général
intrépidité, étant arrivé au secours de Romain, ils avaient
Guerrier
Mais, dans la soirée du 9, ils évapu tenter cet assaut.
se rendre au Cap.
cuèrent les forts qu'ils occupaient, pour
Non-seulement ils avaient pu savoirl'arrivée des troupes
les ordres de Marc Servant, mais ils avaient appris
SOUS
qui avait eu lieu 24 heures aupale suicide de Christophe
ravant.
conspiration avait été formée
S'il est vrai qu'une
lui dans le Nord, il est impossible que ces deux
contre
n'en aient pas fait partie. En comprincipaux généraux
de Saint-Marc et pour la cause
battant contre la garnison
la soumission de cette place à la Répuroyale, c'est que
était
d'Haiti contrariait leur plan primitif, qui
blique
indépendant d'elle. Quel qu'il
d'établir un gouvernement
facilita la défection,
dût être, l'évacuation qu'ils opérèrent
de
faveur de la République, des corps de troupes
en
la 4°, la 20, etc., et des populations de ces
l'Artibonite,
quartiers.
des officiers porAussitôtl'arrivée, au Port-au-Prince,
de la tête de Jean Claude, le président avait expédié
teurs
Noël de se tenir prêt a vec ses
l'ordre au général Benjamin
afin d'aider aux
marcher sur les Verrettes,
troupes pour
la
de Saint-Marc dans sa
défections et de seconder
place
résistance. Il avait écrit également à tous les commande l'Ouest et du Sud, de réunir
dans d'arrondissement
et de les
celles qui étaient sous leurs ordres respectifs
ces officiers supérieurs devant
envoyer à la capitale,
é
teurs
Noël de se tenir prêt a vec ses
l'ordre au général Benjamin
afin d'aider aux
marcher sur les Verrettes,
troupes pour
la
de Saint-Marc dans sa
défections et de seconder
place
résistance. Il avait écrit également à tous les commande l'Ouest et du Sud, de réunir
dans d'arrondissement
et de les
celles qui étaient sous leurs ordres respectifs
ces officiers supérieurs devant
envoyer à la capitale, --- Page 458 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'nAirr.
tous resler à leurs commandemens
l'ordre, à l'exception
pour le maintien de
toutefois du général
fut mandé avec le régiment
Borgella qui
d'Aquin . Les
et Francisque furent aussi
généraux Lys
Dans
appelés par le président.
tous ces lieux, comme au Port-au-Prince,
thousiasme des troupes fut à son comble. Chacun l'enbraves soldats, de même
de ces
que leurs officiers,
l'égal du Président d'Haiti,
comprit à
marqué la fin du
que la Providence avait
règue affreux de Henry Christophe dans
l'insurrection de Saint-Marc, et que la
mait le concours de tous
République réclaleurs
ses défenseurs; à la voix de
chefs, ils se réunirent sans effort sous leurs drapeaux. Néanmoins, le 8 octobre, le
ordre du jour à ee sujet,
président publia un
parce qu'un gouvernement doit
toujours se faire entendre en de telles circonstances.
réunion successive des troupes à la
La
à la formation de diverses
capitale, donna lieu
des
colonnes qui, sous les ordres
généraux Nicolas Louis, Bergerac Trichet et Frédéric, se rendirent à Saint-Marc.
Tandis que les généraux Romain, Guerrier
soutenaient sa cause contre cette ville
et Bazin
d'Haiti voulut leur
rebelle, le Roi
envoyer de nouvelles forces
lever et la punir d'une aussi horrible
pour l'enil expédia l'ordre
trahison. A cet effet,
au général Richard, duc de la
lade et gouverneur du
MarmeCap-Henry, de réunir les
de cette ville afin de les mettre
troupes
6 octobre. Mais Richard
en marche : c'était le
était l'un des
de la conspiration
principaux auteurs
quis'ourdissait depuis
s'il n'en fut pas le chef: d'accord
quelques mois,
avec ses complices, il
ILe colonel Colin remplaça Borgella provisoirement à Aquin dont il commanidait la
plare.
duc de la
lade et gouverneur du
MarmeCap-Henry, de réunir les
de cette ville afin de les mettre
troupes
6 octobre. Mais Richard
en marche : c'était le
était l'un des
de la conspiration
principaux auteurs
quis'ourdissait depuis
s'il n'en fut pas le chef: d'accord
quelques mois,
avec ses complices, il
ILe colonel Colin remplaça Borgella provisoirement à Aquin dont il commanidait la
plare. --- Page 459 ---
CHAPITRE X.
[1820]
contre
entraina les troupes, au contraire, et se prononça
le roi, dans la soirée du même jour.
quel dut être l'étonnement de Christophe,
On conçoit
de Richard et des
lorsqu'il connut le soulèvement
avec ces troupes; à quelle fuautres officiers supérieurs
le trésor du Cap
reur il dut se livrer lorsqu'il apprit que
si courbés
était devenu la proie de ces hommes, naguère
de fer de sa tyrannie : que ses châteaux, ses
souslejoug
des soldats et des cultivaharas étaient livrés au pillage
lorsqu'il vit, des Sans-Souci, ses belles plantations
teurs;
flammes dans la plaine de Limode cannes livrées aux
lieu aussitôt
nade! 1. Car toutes ces choses eurent
qu'on
contre sa cruelle autorité. Mais en même
se fat prononcé
chargés
la délivrance des nombreux prisonniers
temps,
aux yeux de la société, ces actes
de chaines, compensait,
secouant
de désordre inévitables de la part d'un peuple
sur sa tête depuis quatorze années.
le joug qui pesait
Dieu
Ce fut sans doute la plus grande punition que
cet homme dont la vanité et l'orgueil se
pdt infligerà
à avilir ses concicomplurent pendant si longtemps
à leur imposer une obéissance servile,
toyens, ses égana,
qui ne trouvait
d'une autorité capricieuse
parT'exercice
dans les crimes les plus monstrueux.
de satisfaction que
la Provil'avoir frappé d'impuissance physique,
Après
assistât à la chute de ce pouvoir sandence voulut qu'il
tout son
guinaire,qu'il vit le Peuple Souverain reprendre
l'anéantir. Car, qu'est-ce que la mort pour
empire pour
véritables
de Sans-Souci et du Cap-Henry, ily avait sept autres rési1 Outre les
palais
villes. Quantaux chateaua, ou anciennes habitations
dences qualifiées ainsi dans différentes chacun par un nom particulier : ainsi, les Délices
coloniales, il y en avait quinze désignés la Victoire, la Gloire, Tenec-y. Meltes-V, ete.
de la Reine, Bellere-le-Roi, la Conquéte, d'autres, des rotonneries dans la plaine de l'Artibonite.
La plupart étaient des sucreries,
rési1 Outre les
palais
villes. Quantaux chateaua, ou anciennes habitations
dences qualifiées ainsi dans différentes chacun par un nom particulier : ainsi, les Délices
coloniales, il y en avait quinze désignés la Victoire, la Gloire, Tenec-y. Meltes-V, ete.
de la Reine, Bellere-le-Roi, la Conquéte, d'autres, des rotonneries dans la plaine de l'Artibonite.
La plupart étaient des sucreries, --- Page 460 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'TAITI.
un Tyran, si elle n'est pas précédée de
qui Thumilient, qui portent le
ces circonstances
C'est là ce qui constitue la
désespoir dans son âme ?
moralité qui ressort
enseignement dans l'histoire des nations.
comme
ont le malheur d'être
Quand elles
opprimées par leurs
faut qu'elles puissent nourrir
chefs, il
l'espérance
arrivera où Dieu punira ainsi
qu'un jour
crables forfaits.
ces pervers de leurs exéToutefois, Henry Christophe était doué de trop d'énergie, d'un caractère irop impérieux
lui-même
, pour s'avouer à
que son règne abhorré était fini.
sant que sa paralysie s'opposait à ce qu'il montât Reconnais- à
pour aller combattre ses sujets révoltés, il
cheval
moyen extrême de donneràses
imagina un
membres la
ils étaient privés. Il se fit faire
vigueur dont
un bain de rhum et de
piment dans lequel il se plongea
durant ce
pendant une heure; et
temps, ses serviteurs lui faisaient des
avec de la flanelle. Le remède
frictions
d'invention
duisit l'effetdésiré; ; il sortit du bain,
royale prod'être en mesure de
toutjoyeux de l'idée
se mettre à la tête de sa
haitienne et d'aller détruire les révoltés
garde
du
s'être habillé
Cap : Après
militairement et avoir fait venir son
il sortit de sa chambre. Maisune
cheval,
grande
était réservée au-dehors
stupéfaction lui
: frappée comme d'un
foudre au grand air, Sa Majesté
coup de
les
s'affaissa et tomba sur
genoux, en présence de toute sa garde. Elle semblait
demander pardon à Dieu de tous ses crimes. Il
enfin emporter cette
fallut
fut déshabillée.
personne sacrée sur son lit où elle
1 De toute sa maison militaire, composée
fanterie et de chevau-légers, ces derniers seuls d'artillerie à cheval, de gardes du corps, d'inCap; ; mais cette cavalerie était le corps le plus redouté avaient dans d'abord le Nord. pris part à la révolte du
toute sa garde. Elle semblait
demander pardon à Dieu de tous ses crimes. Il
enfin emporter cette
fallut
fut déshabillée.
personne sacrée sur son lit où elle
1 De toute sa maison militaire, composée
fanterie et de chevau-légers, ces derniers seuls d'artillerie à cheval, de gardes du corps, d'inCap; ; mais cette cavalerie était le corps le plus redouté avaient dans d'abord le Nord. pris part à la révolte du --- Page 461 ---
CHATITRE X.
[1820)
T'environnaient à SansAux yeux de tous ceux qui
mais,
l'ombre de lui-même;
Souci, le Roi n'était plus que
dans
la crainte les retenait encore
chose étonnante!
l'âme des hommes le
l'obéissance 7 tant est puissant sur
respect dà à l'antorité!
en robe
Enfin, le dimanche 8 octobre, Christophe,
coiffé d'un énorme chapeau rond à grands
de chambre,
se fit
bords (tenue peu royale, peu faite pour imposer),
extérieure de son palais; et la,
porter dans la galerie
devant lui les troupes
assis dans un fauteuil, il fit défiler
soldistribuant
gourdes à chaque
desa garde, en
quatre combattre les révoltés. Il
dat, pour les exciter à aller
la liberté
leur dit d'une voix débile, qu'il ne voulait que
mais que SOt noblesse l'avait trahi,
de ses concitoyens,
leur perqu'elle aspirait à les rendre esclaves; qu'il
parce
tuer tous les révoltés et de se livrer au pillage
mettait de
de la ville du Cap'.
de
haîtienne, sous les ordres supérieurs
La garde
secondé surtout du général J.-B.
Joachim Deschamps,
de
au cri de: Vive le Roi! en promettant
Riché, partit
mettre tout à feu et à sang.
fait aucun
Jusqu'alors, les généraux révoltés n'avaient
contre le palais de Sans-Souci; mais, avertis
mouvement
Christophe, ils se pordes dispositions ordonnées par
où la rencontre eut lieu. Queltèrent au Haut-du-Cap,
T'honneur du dracoups de fusil furent tirés pour
ques
révolutionnaire s'était si bien
peau; car la propagande
haitienne, qu'elle passa
faite dans les rangs de la garde
Vive la Liberté!
du côté des révoltés au cride: :
tout entière
la fuite pour retourner auprès du
Son chef principal prit
4 de la Crncorde, journal que le général Prévost. ex-mi1 . Cericit est emprunté au No
1821.
nistre de Christophe, publiait an Cap en
T. VIlI.
révolutionnaire s'était si bien
peau; car la propagande
haitienne, qu'elle passa
faite dans les rangs de la garde
Vive la Liberté!
du côté des révoltés au cride: :
tout entière
la fuite pour retourner auprès du
Son chef principal prit
4 de la Crncorde, journal que le général Prévost. ex-mi1 . Cericit est emprunté au No
1821.
nistre de Christophe, publiait an Cap en
T. VIlI. --- Page 462 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRED'TNIN.
Roi ou se cacher, tandis que Riché etla
officiers fraternisèrent
plupart des autres
avec ceux du Cap. Toutes ces
troupes réunies se disposèrent alorsà marcher
Souci.
sur SansAprès le départ de sa garde,
dans la même
Christophe était resté
position sur la galerie; il avait
filles auprès de lui, les
ses deux
princesses
nais. Son agitation,
Améthyste et Athéses inquiétudes
chaque instant; carilne savait
augmentaient à
de la marche de
pas quelle serait l'issue
sa garde contre les révoltés,
cevait les tourbillons de
et il aperfumée qui
cendie des cannes de
prouvaient l'inses diverses habitations. A tout
moment, il ordonnait à un officier de
à d'autres d'aller
charger ses armes,
s'enquérir des nouvelles. La nuit
vint, et un jeune officier arriva
surau palais et lui
quesa garde avait fait défection,
apprit
qu'on allait
contre lui. Il était alors dans
se porter
sa chambre : il
sa femme et ses enfans, et leur
fit appeler
donna les derniers témoignages de sa tendresse, en leur disant de
et de le laisser avec ses
se relirer
valets.Parses ordres,
donnèrent de l'eau
ceux-cilai
pour se laver les mains et les
puis du linge blanc'. Ces
bras,
préparatifs
tainement sa résolution de se suicider annonçaient cerla situation
; et vraiment, dans
désespérée où il se trouvait, il n'eût
convenu que sa famille même cherchât àlen
pas
Quand il eut reçu ces choses de
détourner.
voya de sa chambre.
ses valets, il les renA peine en étaient-ils sortis,
entendit la détonation d'une
qu'on
arme à feu : HENRY
TOPIE avait mis fin à ses
CHRISjours, en se donnant un coup
se tIa laver Concorde, de
No 4. Par celte ablution et ce linge
tous ses crimes et paraitre devant Dieu avec blanc, le il semble que Christophe croyait
costume de l'innorence.
détourner.
voya de sa chambre.
ses valets, il les renA peine en étaient-ils sortis,
entendit la détonation d'une
qu'on
arme à feu : HENRY
TOPIE avait mis fin à ses
CHRISjours, en se donnant un coup
se tIa laver Concorde, de
No 4. Par celte ablution et ce linge
tous ses crimes et paraitre devant Dieu avec blanc, le il semble que Christophe croyait
costume de l'innorence. --- Page 463 ---
CHAPITRE X.
[1820]
quelSa famille, ses serviteurs,
de pistolet au coeur"!
officiers restés encore au palais, se précipitèrent
ques
ils le trouvèrent renversé sur son lit,
dans sa chambre :
baigné de sang.
! Il s'était fait justice à
Enfin, le Tyran n'était plus!
main !
il avait vengé la société de sa propre
lui-même ;
n'était
qu'à OCLa certitude acquise de ce fait
propre
confusion, le désordre le plus
casionner la plus grande
Les chefs du Cap
complet dans le palais de Sans-Souci.
le
de
avaient tracé un exemple en permettant pillage
des châteaux royaux situés dans les
celui de cette ville,
à la
de tous les établissemens appartenant
campagnes,
soit à celui des troupes et de
couronne, soit à leur profit,
de
la multitude : les nombreux serviteurs, la population
Sans-Souci et le peu de soldats qui y étaient encore,
immédiatement le sac de cette riche decommencèrent
le plus, de
c'était à qui en emporterait
meure royale;
rassemblées à grands frais
toutes les choses précieuses
dans ce palais.
dans le tumulle
Tandisque ce pillage s'accomplissait
Madame Christophe, en femme dévouée,
le plus violent,
aidée de ses deux filles non
en épouse fidèle à son mari,
trois
attachées à la mémoire de leur père, toutes
moins
qu'à donner la sépulpleines de courage, ne songèrent
le soustraire aux mutilations,
ture à son cadavre, pour
Pour
ce
fureurs d'une multitude effrénée.
remplir
aux
fallait néanmoins l'assistance d'ofpieux devoir, il leur
auparavant, il avait demandé au docteur Stewart,
1 On a prêtendu que quelque temps de médecine et de chirurgie au Cap, quelle était la partie
Écossais qui dirigeait une résolu école a se suicider avec un pistolet devait plntôtfrapper pour mourir
du corps où un homme Stewart lui avait répondu: : K Au ceur. > Si cette anecdote est vraie,
instantanément;e et que ne se faisait plus illusion sur le terme de sa tyrannie.
c'est que Christophe
uparavant, il avait demandé au docteur Stewart,
1 On a prêtendu que quelque temps de médecine et de chirurgie au Cap, quelle était la partie
Écossais qui dirigeait une résolu école a se suicider avec un pistolet devait plntôtfrapper pour mourir
du corps où un homme Stewart lui avait répondu: : K Au ceur. > Si cette anecdote est vraie,
instantanément;e et que ne se faisait plus illusion sur le terme de sa tyrannie.
c'est que Christophe --- Page 464 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
ticiers capables d'inspirer assez d'estime et de
par leurs qualités personnelles, afin d'être
respect
ceux dont on avait besoin. En
écoutés de
cette circonstance
cile, elles ne virent à leurs côtés
diffiet le colonel Prézeau,
que le général Dupuy
les deux seuls hommes
saient ces conditions,
qui réunisde
parce que leur conduite à la cour
Christophe les avait toujours distingués entre
autres officiers : ces derniers s'étaient
tous les
faire leur soumission
empressés d'aller
au Cap. Sensibles au
ces femmes qui avaient
malheur de
pour eux la même estime
leuraccordait Christophe,
que
à force
Dupuy et Prézeau réussirent,
d'argent néanmoins, à persuader
dats de porter le cadavre à la citadelle quelques solenterrer : on le mit dans un hamac.
Henry pour l'y
Madame
Dans la nuit même,
Christophe et ses demoiselles, escortées
leurs deux fidèles amis, marchant
de
tous à
rent avec les restes du Roi
pied, s'y rendià construire
quiavait mis tout son orgueil
cette forteresse.
Ce fut avec peine et une précipitation
purent faire admettre et placer le
extrême, qu'ils
appelée le Cavalier de la
cadavre dans la partie
recouvrant
citadelle, située au sud, en le
td'un peu de terre. Car, à la vue de ces d'un homme qui leur avait fait tant de
restes
fait périr tant de victimes
mal, qui avait
dans la construction de la forteresse, la garnison, les nombreux ouvriers, les
teurs etles cultivatrices, servant de
cultivatravaux, les prisonniers
manouvriers pour les
délivrés de Jeurs chaines, tous
s'ameutèrent et voulurent jeter le cadavre dans la
fonde ravine où Christophe lui-même
proavait fait
piter tant d'innocens.
préciDupuy et Prézeau seuls
apaiser cette effervescence si naturelle
pouvaient
rent de soustraire
: ils s'empressèleurs vertueuses protégées aux insultes
rices, servant de
cultivatravaux, les prisonniers
manouvriers pour les
délivrés de Jeurs chaines, tous
s'ameutèrent et voulurent jeter le cadavre dans la
fonde ravine où Christophe lui-même
proavait fait
piter tant d'innocens.
préciDupuy et Prézeau seuls
apaiser cette effervescence si naturelle
pouvaient
rent de soustraire
: ils s'empressèleurs vertueuses protégées aux insultes --- Page 465 ---
CHAPITRE X.
[1820]
et de les ramener en lieu sûr, afin de
de cette multitude
révolte pour les faire respecnégocier avec les chefs en
ter'.
dire où se trouvaient, ni ce que frent
Nous ne pouvons
les deux fils de Christophe:
dans ces momens périlleux,
d'une autre femme que
Eugène, l'ainé, enfant naturel
était l'héet Victor Henry, prince royal, qui
son épouse,
Mais, ces infortunés
ritier présomptif de sa couronne.
de mire de
ne tardèrent pas à être le point
jeunes gens
chefs de la révolte du Cap. Quel que fàt
T'ambition des
devaient
leur dessein ultérieur, ces chefs erurent qu'ils
sacrifier ces deux rejetons de la dyimpitoyablement y
nastie fondée par Christophe : ils résolarentleurasesis
dans cet acte affreux plusieurs
nat, en comprenant
Le 18 octobre, ils firent tuer
individus qu'ils détestaient.
Vastey, les géné.
en même temps Victor Henry, Eugène,
Achille,
Daut, Joachim Deschamps,
raux Jean-Philippe
Dessalines jeune et Toussaint.
dans la révoluCe fut ce qu'ily eut de plus blâmable
tion du 8 octobre; car les fils de Christophe n'auraient
redoutables que ne le furent ceux de Despas été plus
instituée en leur faveur, sa
salines, malgré l'hérédité
victimes n'éroyauté n'étant plus possible. Les autres
que bien des survivans, que
taient pas plus coupables
des trésors
frent tuer. Et quant au pillage
ceux quiles
et de la citadelle, des couronnes et
du Cap, de Sans-Souci
des effets
enrichis de pierres précieuses,
autres joyaux
et châteaux royaux, des
mobiliers qui ornaient les palais
dans les haras, ils'explique par
animaux qui se trouvaient
avilit les âmes. La
la tyrannie même de Christophe qui
de tous,sur une petite habitation du nom de
1 Ils conduisirent ces personnes abandonnées
Lambert, près du Cap, qui appartenait a Madame Christophe.
du Cap, de Sans-Souci
des effets
enrichis de pierres précieuses,
autres joyaux
et châteaux royaux, des
mobiliers qui ornaient les palais
dans les haras, ils'explique par
animaux qui se trouvaient
avilit les âmes. La
la tyrannie même de Christophe qui
de tous,sur une petite habitation du nom de
1 Ils conduisirent ces personnes abandonnées
Lambert, près du Cap, qui appartenait a Madame Christophe. --- Page 466 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
plupart des généraux s'enrichirent à la
avait des sommes immenses.
citadelle, où il y
Evidemment, l'intérêt public, le
liberté et de la dignité
rétablissement de la
humaine, n'avaient
mobile : de là cet esprit
pas été leur
pable.
personnel, cette avidité couQuel était donc le but de leur
conspiration,
surrection de Saint-Marc? Se
avantl'innuer la Royauté dans le
proposaient-ils de contiNord et
de l'héritier du trône de
l'Artibonite, au profit
Christophe? Mais ils
pas tardé à l'immoler,
n'avaient
ainsiques son frère.
la continuer au profit de l'un d'eux
Voulurent-ils
ou revenir tout
qu'ils auraient élu,
simplement au gouvernement aristocratique quila précéda, de 1807 à
d'Haiti? Les
1811, sous le nom d'Etat
faits qui se sont passés alors ont prouvé
seulement, que ces généraux ne voulaient
mettre à la République
pas se soud'Haiti; car ils n'ont
aucun acte, ils n'en eurent
publié
n'est nullement
pas même le temps, et il
probable, comme l'a
cité plus avant, qu'ils
prétendu l'ouvrage
eussent l'intention
a République semblable à celle
d'établir (( une
trainé
du Sud :. > Elle eût enlégalité entre tous les citoyens, et il parait
voulaient conserver leurs titres de noblesse.
qu'ils
événemens
Mais les
marchèrent contre leur gré; ils furent contraints de s'y résigner3,
Suspendons le récit de ces événemens, afin
d'appré21 1 On a dit que Richard fal celui qui en prit le plus. et
Placide Justin prétend même que a le 15
qu'il Nord enfouit sa fortune.
tuèrent en une Rémblique dont Paul Romain octobre,le fut
et le Nord-Ouést se constiélait le plus ancien des généraux de cette
nommé Président. > Comme Romain
titre, mais sans établir pour cela une République. partie, ils l'auront reconnu peut-ètre sous ce
50n rapporie, qu'en retournant au Cap après l'évacuation devant
Saint-Marc, le général
Justin prétend même que a le 15
qu'il Nord enfouit sa fortune.
tuèrent en une Rémblique dont Paul Romain octobre,le fut
et le Nord-Ouést se constiélait le plus ancien des généraux de cette
nommé Président. > Comme Romain
titre, mais sans établir pour cela une République. partie, ils l'auront reconnu peut-ètre sous ce
50n rapporie, qu'en retournant au Cap après l'évacuation devant
Saint-Marc, le général --- Page 467 ---
CHAPITRE X.
[1820]
de HENRY CHRISTOPHE dont l'absocier le gouvernement
ceux de tous ses
lutisme et la tyrannie surpassèrent
admiIl faut juger sa conduite dans son
peédécesecurs.
et certains Hainistration tant vantée par les Etrangers
de la prospérité qu'oftiens, tous séduits parl'apparence
Il
et le faste qui entourait sa cour.
frait son royaume
des hommes se
l'imagination
est vrai qu'en général,
et les pompes
laisse facilement éblouir par les grandeurs
sans examiner si elles endu pouvoir, de la puissance,
réellement l'autorité des chefs.
noblissent
dans le Nord et l'ArtiboCelle qu'exerça Christophe
de
ou
Roi,
de PresdentGenéraliteine
nite, en qualité
usurpation de la soune fut évidemment qu'une longue
ou tout au moins une application
veraineté populaire,
de l'arbitraire
insensée de théories politiques à l'usage
nature
: - - insensée, en ce
qui était dans sa
personnelle
méconnut le but de la grande révolution commenqu'il
dès 1791, par les hommes de la race
cée dans le pays,
incessamment dans tous les événenoire, et poursuivie
liberté et
pour y atteindre, - la
l'égamens postérieurs
autres aussi essentiels dans
lité, et avec ces droits, tous
insensée
la
la sûrelé, etc.:
tout état social,
propriété,
son égoisme et son orgueil lui persuaencore, en ce que
d'assudèrent
le despotisme était le meilleur moyen
que
aveuglé par ces
rer son autorité et de la perpétuer. Trop
le dominaient, qui distinpassions ou ces sentimens qui
fastueux,il ne put reconnaitre que
guaient son caractère
croix de
el la jeta avec mépris, en disant : a Dès mes
Guerrier arracha sa comme Saint-Henry militaire sous les drapeaux d'une République : aujourd'hui,
a jeunes ans, j'ai servi
comme je l'ai toujours étè au fond du coeur. >
* je dois rester républicain, les généraux Romain et Bazin ne l'imitérent point. Guerrier se disEt l'on remarqua que
sentimens : il fut un des quelques généraux auxquels
tinguait, enellet, par ses honorables donner des coups de bâton.
Christophe n'osa jamais
uerrier arracha sa comme Saint-Henry militaire sous les drapeaux d'une République : aujourd'hui,
a jeunes ans, j'ai servi
comme je l'ai toujours étè au fond du coeur. >
* je dois rester républicain, les généraux Romain et Bazin ne l'imitérent point. Guerrier se disEt l'on remarqua que
sentimens : il fut un des quelques généraux auxquels
tinguait, enellet, par ses honorables donner des coups de bâton.
Christophe n'osa jamais --- Page 468 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE
D'HAirt.
le despotisme dégénère
facilement en tyrannie,
qu'il exige une tension continuelle
parce
des ressorts
torité
del
se
l'aupour
faire obéir, et que le
aux actes les
despote arrive ainsi
plus cruels'.
Mais, que disons-nous? L'instinet
cruauté, de la
du crime, de la
férocité, ne fut-il
ture
pas plutôt dans la naexceptionnelle de cet homme
sang? Pour
toujours altéré de
en juger, qu'on se
dantles
rappelle sa conduite
hécatombes
penen
ondonnéesparTomssint,
1799;
après le siège
Louverture,
deJacmel, en
la
1800; - dans
répression de la révolte des
cultivateurs du
1801; - à l'égard de
Nord, en
ces cultivateurs,
irmait
lorsqu'il les déspar ordre de Leclere,
bitans de
an 1802; - envers les haT'Est,dans la
campagne de 1803; - - dans l'insurrection de la
péninsule du Nord et au
de 1807 à
siége du Môle,
1810; - envers les blessés et les
de Sibert, en
prisonniers
1812; - dans les immolations
donna durant la même
qu'il orannée, et qui couvrirent de deuil
T'Artibonite et le
Nord; - et, enfin, dans le sacrifice
journalier des innombrables
victimes qui périrent suc1 Dans la Notieesur H. Christophe,
Le général en chef (Christophe) déjà citée, par J.-B. Francisque, On lit ce quis suit :
de donner à l'Etat une forme libre conspiva avec Pétion... Dessalines fat tué... On convint
gnanime... Une constitution fut établie. et républicaine idée digne des anciens, et belle et ma -
chef-d'aure de la vraie science sociale Sauf quelques défauts non capitaux, elle était tn
étaient posés avec toute leur clarté : les principes éternels et sacrés de la liberté y
mitive... Mais
et leur vérité, et rappelaient l'homme
Christophe ne voulut pas
a,sa dignité prilui laisser trop peu d'autorite... Il se accepter cette constitution qui parut, à ses yeux,
l'Etat... Le
qualifie, dans ses actes, Généralissime des
Généralissime se fit couronner. Rui, et
forces de
destinée de ce pays était d'ètre tonjours
donna a penser auz bons citoyens que la
qu'ils prissent. L'on vit alors le
régipar des chefs absolus, quelque dénomination
princes, etc., ett une monarchie héréditaire... spectacle d'une COUr, d'une noblesse, des ducs, des
sur la terreur dont il en avait fait le ressort. Son gouvernement reposait principalement
s'en servit-il pour tout
sous
Aussi fit-ilt tout trembler pendant sa vie, et
dareté
ployer
sa volonté orgueilleuse et
également au peuple et a l'armée, qu'il
arbitraire. Il Gt sentir sa
Nous sommes heureux d'avoir reirouvé
condamnait à des travaux continuels..
tophe, par uit ciloyen éclairé de notre cette appréciation judicieuse du règne de H. Chrispays,
nement reposait principalement
s'en servit-il pour tout
sous
Aussi fit-ilt tout trembler pendant sa vie, et
dareté
ployer
sa volonté orgueilleuse et
également au peuple et a l'armée, qu'il
arbitraire. Il Gt sentir sa
Nous sommes heureux d'avoir reirouvé
condamnait à des travaux continuels..
tophe, par uit ciloyen éclairé de notre cette appréciation judicieuse du règne de H. Chrispays, --- Page 469 ---
CHAPITRE X.
[1820]
Non!à moins d'ecessivement à la citadelle ou ailleurs.
celle du Tigre, un homme ne
tre de la même nature que
le fit
à verser autant de sang que
se complait pas
Henry Christophe.
durant
de Sans-Souci surtout que,
C est à son palais
de fer.
années, il fit sentir le poids de sonjoug
quatorze
de trône qu'il avait
Assis ordinairement sur une espèce
de la terfait placer entre les branches d'un Caymittier
la
il rendait ce qu'il appelait
rasse attenante au palais, y
d'imiter Louis IX exerçant
justice, dans sa prétention
les chênes de Vinréellement cet attribut des rois sous
dans le faste de sa cour, il croyait
cennes, de même que,
formaient étaient
imiter Louis XIV'. Les nobles qui la
rendreau
avant le jour, quelque temps
tenus de se
palais
attendre le lever de Sa
qu'ilfit, en grand costume et pour
exigeait.
Majesté, dans T'attitude du respect servile qu'elle
n'osait regarder ce roi en face; tous
Nul d'entre eux
caprice
dans la crainte qu'un
tremblaientà son approche,
dans
à ordonner leur décapitation : ce qui,
ne le portât
(( changer la
ironique et barbare, s'appelait
son langage
fers
(( une paire de
tête, > comme la mise aux
s'appelait
chambre
D Quand il sortait de Sal
bas de soie aux pieds.
le
vingt sentinelles portaient
pour venir sous Caymittier,
les issues du palais
les armes en même temps, toutes
nobles officiers se rangeaient en ligne,
étant gardées.Ses
chacun un
le front courbé vers la terre, mais jetant
afin des'assurer si sa physioregard à la dérobée surlui,
d'un
nomie respirait le calme, ou l'agitation précurseur
ou d'un arrêt de mort. Des cachots
ordre de rigueur
surtout, le lui persuadaient dans leurs écrits. Ce dernier fit un
1 Vastey el J. Chanlatte, de chasse du Roi, pour comparer son maitre a Henry IV, dans
opéra intitalé : La partie
tin opéra du même litre.
mais jetant
afin des'assurer si sa physioregard à la dérobée surlui,
d'un
nomie respirait le calme, ou l'agitation précurseur
ou d'un arrêt de mort. Des cachots
ordre de rigueur
surtout, le lui persuadaient dans leurs écrits. Ce dernier fit un
1 Vastey el J. Chanlatte, de chasse du Roi, pour comparer son maitre a Henry IV, dans
opéra intitalé : La partie
tin opéra du même litre. --- Page 470 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE
D'UIAïTI.
étaient tout près du palais,
pour recevoir les
qui n'étaient
prisonniers
pas envoyés à ceux de la citadelle
deux lieues de là :
Henry, à
Dans ces derniers cachots,
une infinité de
ont périd'une mort
victimes
plus ou moins lente, selon
de leur
la force
tempérament; leur agonie
qu'elles
commençait dès
y entraient, par le froid, l'humidité, la
d'air, de elarté et de nourriture.
privation
Les infortunés
colère du tyran faisait
que la
jeter du haut de la
le profond
forteresse, dans
précipice nommé la Ravine du
étaient certainement
Grand-Bouean,
plus heureux, si l'on
primer ainsi, de mourir
peut s'eximmédiatement",
La citadelle, construite
sur la chaine de la
nommée le
montagne
Biomnet-d-TErépue, d'une élévation de
sieurs centaines de toises
pluau-dessus du niveau de la
et faisant partie de l'ancienne
mer,
habitation
donne par elle seule
Laferriere,
une idée du caractère de
: il
Christophe
Henry
en fit un monument de sa vanité, de
orgueil, de son
son
despotisme et de sa cruauté inexorable.
Commencée dès les premiers mois de
1804, elle n'était
16 Cette période est écrite d'après le journal la
Le palajs de Sans-Souci fut construit
Coucorde, du 3. juin 1821, N4.
ancienne sucrerie. Le site
sur la peate d'une colline de l'habitation
en fut bien choisi, car on y.
Milot,
que son aspect avait quelque chose
jonissait d'unel belle vue, de même
plan primitif et agrandi
d'imposant quand on y venait de la plaine. Bâti sans
rez-de-chaussée,
successitement, son architecture était
on étage et un belvédère d'oùr l'on
irrégulière ; il y avail un
la salle du trône où Christophe tenait
découvrait au loin. Sur sa droite, était
l'église en roionde. Sur la
son grand conseil, et au-dessous, plus bas, était
gauche se trouvait la terrasse du
mens pour les secrétaires et d'autres ofliciers,
Caymiltier; puis, des logede la cour. Derrière le palais étaient
et des remises pour les nombreuses voitures
étaient cultivés avec soin ; l'eau
un jardin et un parterre où des Reurs et des légumes
alimenter des bassins et des
d'une source de la montagne y tombait en cascades ponr
fontaines. Plus loin se trouvaient
F'artillerie, de l'infanterie et del la cavalerie,
l'arsenal, les casernes de
ces constructions étaient en maçonnerie et l'imprimerie,Photel des monnaies, etc. Toutes
ment de terre de 1842 les a démolies
couvertes en ardoises ou en tuiles : le tremble2 Souverain Brun, frère de
en partie.
jelle les yeux dans ce
Boyer,y fut précipité. Quand, du haut de la citadelle,
gouffre, on se sent disposé au vertige.
on
anterie et del la cavalerie,
l'arsenal, les casernes de
ces constructions étaient en maçonnerie et l'imprimerie,Photel des monnaies, etc. Toutes
ment de terre de 1842 les a démolies
couvertes en ardoises ou en tuiles : le tremble2 Souverain Brun, frère de
en partie.
jelle les yeux dans ce
Boyer,y fut précipité. Quand, du haut de la citadelle,
gouffre, on se sent disposé au vertige.
on --- Page 471 ---
CHAPITRE X.
[1820)
octobre 1820, parce qu'il y faisait
pas encore achevée en
entretenir
exécuter toujours de nouveaux travaux, pour
toutes les têtes étaient courl'oppression sous laquelle
états
étaient
bées. De nombreux ouvriers de tous
y
encore plus nombreux, ayant
employés; des prisonniers
faisaient le service de manouvriers,
la chaine aux pieds,
des femmes arrachés
coneurremment avec des hommes et
des
d'un bout du royaume à l'autre.
de la culture
champs,
ne receentendu
de tous ces malheureux
Il est
qu'aucun
travaillaient au
vait un salaire quelconque, puisqu'ils
de la Liberté nationale. D Ils ne recevaient
A Boulevard
vivres du
insuffisante pour
qu'une mince ration en
pays,
dans
leurs forces : aussi en mourut-il uneinfinité
réparer
incessans : Les murailles de la forteresse,
ces travaux
est assise sur le roc vif, ont quinze ou vingt pieds
qui
d'une hauteur prodigieuse. Il y a
d'épaisseur et sont
les unes sur les autres au
plusieurs batteries superposées
de canons du
de fortes voûtes ; elles sont garnies
moyen
de mortiers et d'obusiers, tous en
plus gros calibre,
volonté de Christophe pour
bronze : il a fallu l'énergique
unetelle élévation ces piècesd'arfaire traîner ou porterà
étaient
tillerie,la plupart d'un poids énorme.L.esbatteriesi
sousle nom de : € Batteries du Roi,de la Reine,
désiguées
des Princesses Royales o, > Des
( du Prince Royal,
arsenal,
des magasins, des poudrières, un
casemates,
en forme de palais, où
une place d'armes, un logement
de nomtrouvait le trésor de la couronne, et surtout
se
souterrains à côté des citernes remplies
breux cachots
oculaires ont évalué a 20 mille individus des deux sexes. ceux qui ont péri
11 Des témoins
citadelle, sans compter les victumes désignées d'avance a la mart.
dans la construction de la
lilles de Christophe, mit elle-mème le feu a mne pière
2Amélhyste, l'ainée des ieux
la Batterie de la Reine.
de 56, le jour oir l'on inaugura avec pompes
outerrains à côté des citernes remplies
breux cachots
oculaires ont évalué a 20 mille individus des deux sexes. ceux qui ont péri
11 Des témoins
citadelle, sans compter les victumes désignées d'avance a la mart.
dans la construction de la
lilles de Christophe, mit elle-mème le feu a mne pière
2Amélhyste, l'ainée des ieux
la Batterie de la Reine.
de 56, le jour oir l'on inaugura avec pompes --- Page 472 ---
ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAYTI.
d'eau, tout est réuni dans la citadelle
avec tout l'art possible : Un
Henry, coustruite
immense
et d'autres
dépôt de fusils
armes, de boulets, de bombes,
poudre, etc.* en faisait le lieu
d'obus, de
visionnement de
presque unique d'approtous ces objets de guerre, pourle
haitien, disait le
peuple
tyran, en cas d'invasion du
par une puissance étrangère,
territoire
par la France
ment, en vue de laquelle la forteresse
principaletruite, Raisonnant
fut d'abord constoujours ainsi, ils'autorisait à la
nuation de ces
contionvrages gigantesques
le
au fait, ily trouvait
pour
pays: mais
un moyen
faire à son godt de domination d'oppression pour satisabsolue.
On a beaucoup vanté l'état
Christophe,
prospère du royaume de
parce qu'il vendait de grandes
denrées au commerce
quantités de
café. Mais
étranger: du sucre, du coton, du
comment obtenait-il ces
du peuple
produits? Aux dépens
entierquiétait effectivement misérable.
choisi pour ses châteaux
Ayant
royaux les plus belles
ruroles des anciens
propriétés
colons, ily faisait
leur gré, de nombreux
réunir, contre
cultivateurs pris de toutes les
autres, quiy travaillaient en ateliers sous un
dur que dans l'ancien
régime plus
système: il fallait bien
des résultats
qu'il obtint
étounans, qu'il eût des denrées à
afin
vendre,
d'augmenter son trésor, d'entasser des
sidérables en numéraire'.
sommes conAvec elles, il se procurait de
1 Le tremblement de terre de 1842 a
de la citadelle. Sur la même chaîne de lézardé presque toutes les voûtes et les murailles
appelée le palais du Ramier: de là on montagnes où elle a été élevée, se trongait la maison
lade, la Llaine du Nord, etc. Quatre blockaus découvrait de les montagnes du Dondon, de la Marmeliaient à la citadelle.
grande dimension l'entouraient et le re2 Si l'on ajoute foi aux renseignemens fournis
Haitien et pris sur les lieux, en 1819, on aurair par un agent consulaire de France au Caproyaume de Christophe : 1,200,000 livres de exporté de ce seul port, le principal du
Jivres de cacao: 2,000,000 livres de rolon sucre; 15,500,000 livres de café; ; 200,000
; 300,000 livres de tabac ; 250,000 d'acajou
re2 Si l'on ajoute foi aux renseignemens fournis
Haitien et pris sur les lieux, en 1819, on aurair par un agent consulaire de France au Caproyaume de Christophe : 1,200,000 livres de exporté de ce seul port, le principal du
Jivres de cacao: 2,000,000 livres de rolon sucre; 15,500,000 livres de café; ; 200,000
; 300,000 livres de tabac ; 250,000 d'acajou --- Page 473 ---
CHAPITRE X.
[1820]
de guerre, les effets
l'étranger twstesaprpvissememnse
pour ses troupes, et surd'habillement et d'équipement
de
luxe qui ornaient son palais
tout tous les objets
grand
servaient à sa perde Sans-Souci et ses châteaux, qui
à celle des membresde sa famille, - couronnes
sonne et
précieuses, carenrichies de diamans et autres pierres
rosses, etc., etc.
était-il heule
du Nord et de l'Artibonite
Mais peuple
avait
Si Christophe
reux sous une telle administration?
il n'avait certainement pas
lintelligence du despotisme,
d'un législateur, d'un chef de gouvernela bienveillance
étrangers ou nationaux,
ment humain. Ses prôneurs,
al'apparence
des choses qu'à leursuperficie,
ne jugeaient
découlait. L'armée, les gédela prospérité factice qui en
enfin, jugérent
néraux, nobles de tous élages, lepeuple
en se révoltant contre le tydifféremment en conspirant,
eut marquéla fin de son règne,
ran, dès que la Providence
physique. Son prestige, son
en le frappant d'impuissance
d'autres ress'écroulèrent aussitôt, et il n'eut
pouvoir
que
se soustraire à leur juste vengeance,
sources, pour
suicider. Sans le dévouela résolution désespérée de se
deux
etl'assistance qu'elle reçut de
ment de sa famille
devenu son caon ne sait ce que serait
coeurs généreux,
coinde la citadelle',
davre jeté si préajyilammentdasune
dans l'Artibonite, et le sucre prin1,500.000 de campèche, etc. Mais le coton se produisait l'exportation générale du royaume
cipalement dans le Nord, et il y a lieu de croire que
était un peu plus considérable.
on me fit voir l'endroit où ce cadavre fut placé;
1 Ayant visité cette forteresse en 1824,
était détaché du reste, par la dégradation
un morceau du hamac qui avait servi a le porter du cavalier était en mauvais état, le préside la terre qui le recouvrait. Avisé que le au-dessus toit
de la partie où reposaient les restes de
dent Boyer avait fait poser un plancher de la pluie; ; mais ce plancher se pourrit avec le
Henry Christophe, ponr les garantir découvert en janvier 1846, quand j'allai visiter la citatemps, et les ossempens étaient à
delle une seconde fois.
les serrétaires d'Elat Hyppolite et J. Paul. mes colRevenu au Can-Haitien. j'engageai
ouvrait. Avisé que le au-dessus toit
de la partie où reposaient les restes de
dent Boyer avait fait poser un plancher de la pluie; ; mais ce plancher se pourrit avec le
Henry Christophe, ponr les garantir découvert en janvier 1846, quand j'allai visiter la citatemps, et les ossempens étaient à
delle une seconde fois.
les serrétaires d'Elat Hyppolite et J. Paul. mes colRevenu au Can-Haitien. j'engageai --- Page 474 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE
D'usitr,
Nous avons souvent comparé le
ministration de Pétion
gouvernement et l'adà ceux de Christophe
a aucune
; mais il n'y
comparaison, aucun parallèleà établir
deux hommes. Ils étaient
entre ces
d'une nature essentiellement
différente, et ilsontinflué d'une
sur les destinées de la
manisetoatiéitappenie
portion du pays qui fut soumise
respectivement à leur autorité.
Pétion, guidé
sens du génie
par le bon
politique et par la
institutions
bienfaisance, a laissé des
durables qui l'ont
la fin
emportéà
sur celles
que Christophe avait fondées,
se laissait
parce que ce dernier ne
guider que par la vanité et
de dominer
l'orgueil, et le désir
ses semblables, par l'étroit
vices engendrent.
égoisme que ces
Pétion a fait le bonheur du
la liberté :
peuple par
Christophe l'a rendu misérable à force
pression.
d'opa Christophe avait de
grandes wues
( civilisation
pour introduire la
en Haiti, ) ont dit ses aveugles
admirateurs
qui se sont étayés
surtont sur son ordonnance
à l'instruction
relative
publique, el sur la présence dans
de quelques
le Nord
étrangers qu'il fit venir à cet effet. Mais
ordonnance ne fut
cette
qu'un acte de pure complaisance
lègues, de nous réunir tous trois pour
d'une tombe dans la citadelle, afin proposer au président Pierrot d'ordonner l'érection
tyran cruel, il est vrai, mais fut d'y placer ces ossemens d'un homme qui avait été un
fut
qui un des chefs
accueillie et la tombe
remarquables du pays. Cette
dent Riché empècha
préparée, au milien de la place d'armes. L'avènement proposition du
C. Ardouin, secrétaire l'opération, qu'il t ensuite exécuter, en janvier
présid'Etat de l'intérieur: : lui
1847, par mon frère
en firent la proposition à Riché.
el A. Dapuy, secrétaire d'État de la guerre,
A ceux qui blâmeraient la mienne, je
croire qu'il était de mon devoir de faire donner répondrais :
Ministre de la Justice, je dus
ainsi qu'on le fait pour tous autres
la sépulture aux restes d'un grand criminel,
publique, il était encore dans qui sont frappés par la loi. Ministre de
mes attribations de
l'Instruction
inspirer des idées morales, en éloignant
provoquer une mesure qui tendait à
où se trouvaient ces ossemens,
jusqu'à l'spparence de la vengeance dans l'état
juger la mémoire de Henry
pour laisser à l'histoire et à la postérité leur mission de
oublier que la Religion commande Christophe. Enfin, Ministre des Cultes, je ne devais
de laisser à Dieu la punition finale des
pas
coupables, et que
attribations de
l'Instruction
inspirer des idées morales, en éloignant
provoquer une mesure qui tendait à
où se trouvaient ces ossemens,
jusqu'à l'spparence de la vengeance dans l'état
juger la mémoire de Henry
pour laisser à l'histoire et à la postérité leur mission de
oublier que la Religion commande Christophe. Enfin, Ministre des Cultes, je ne devais
de laisser à Dieu la punition finale des
pas
coupables, et que --- Page 475 ---
CIAPITRE X.
[1820]
anglais qui lui conseillèrent de
envers les philanthropes
; car il n'y étarépandre les lumières dans son royaume;
primaire, sous la diblit que des écoles d'enseignement
de la fin de
rection de quelques professeurs protestans,
des
1818à 1820. Christophe, qui interdisait l'examen
ne pouvait vouloir
actes affreux de son administration,
contraéclairer son peuple; car il eût été en
sincèrement
diction avec son despotisme : ce mode de gouvernement
mutisme absolu, et les esprits ne s'éclairent que
exige un
par la parole et la discussion.
on a
qu'on lui attribua,
Eu preuve du prétendu génie
Tidiome et même la religion
dit qu'il eût voulu changer
anhaîtien, en lui faisant adopter la langue
du peuple
sottise de
glaise. Ce ne serait alors, de sa part, qu'une
faciplus ajoutée à tant d'autres : la religion protestante
liberté des âmes dont Christophe ne voulait pas.En
lite la
les Étatsde la Grande-Bretagne,
se rendlantindépendans
eût été ridicule, d'abanUnis n'ont pas eu la pensée, qui
franpour adopter la langue
donner la langue anglaise
conservé
çaise. Les colonies espagnoles ont également
de leur ancienne métropole, en s'émancipant.
la langue
edt-elle désiré de rompre avec la
Pourquoi donc Haiti
française, comme elle a rompu avec la France?".
langue
avec le
Mais, Christophe fut réellement conséquent
qu'il pratiquait, quand il refusait
système despotique
leurs navires dansles ports de
d'admettre les Français et
l'obligation de Tr'oubli des injures, des offenses, même des
la charité chrétienne impose
plus grands crimes. >
eut cette idée, quand on lit les actes de
1 11 n'est pas possible de croire que Christophe par ses secrétaires ; Car on ne peut qu'y trouver la
son gouvernement et les écrits publiès aussi bien que possible. Le Code Henry seul offrit
preuve qu'ils voulaient écrire en français
voulait Y dissimuler l'adoption de la
une rédaction contraire au bon sens, parce qu'on
législation française.
, des offenses, même des
la charité chrétienne impose
plus grands crimes. >
eut cette idée, quand on lit les actes de
1 11 n'est pas possible de croire que Christophe par ses secrétaires ; Car on ne peut qu'y trouver la
son gouvernement et les écrits publiès aussi bien que possible. Le Code Henry seul offrit
preuve qu'ils voulaient écrire en français
voulait Y dissimuler l'adoption de la
une rédaction contraire au bon sens, parce qu'on
législation française. --- Page 476 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAITI,
son royaume, - - non, parce qu'il montra
dignité et de patriotisme
en cela plus de
mais
que Pétion, ainsi qu'on l'a dit
parce que son gouvernement n'aurait
;
porter l'eramen des hommes de cette
pas pu supnaturellement
nation, qui sont
expansifs et qui auraient trouvé
similitude du
dans la
langage, un moyen de
idées etleurs réflexionsà
communiquer leurs
ses sujets : danger qui n'e
pas pour luiavec les Anglais, les Américains
existait
Etrangers, plus portés d se taire
et tous autres
les autres peuples.
sur ce qu'ils voient chez
Dans la République,
et de bonté, Pétion
gouvernée avec tant de sagesse
n'avait rien à craindre de
frondeur des Français, parce qu'il savait
l'esprit
se moqueraient d'eux, s'ils
que les citoyens
moindre
s'avisaient de leur faire la
observation. En les admettant, toutefois
autre pavillon que celui de la France, il obtint sous un
paysle profit de leurs lumières
pour son
leurs
personnelles, l'entrée de
livres et des professeurs pour
jeunesse, des marchandises
l'enseignement de la
dont on avait conservé le
goût; et avec leur commerce, une concurrence
vente des produits haitiens
utileà la
et au développement de la
production agricole. Il obtint enfin le retour dans la
trie, de nombreux citoyens- que les événemens
pationnaires en avaient éloignés depuis
révoluIl nous semble que de tels résultats longtemps.
pour les Haitiens,
ont mieux valu
que ces ridicules prétentions de
royale dans lesquelles Christophe
dignité
ainsi dire, pour repousser. les
s'enveloppait, pour
Il eût voulu
le
Français et leur commerce.
que gouvernement de France le reconnût,
àpriori, comme Roi d'Haiti, même dans les
lui seraient adressées pour faire des
dépêches qui
ciations; mais c'était
ouvertures de négodemander limpossible. Car, en le
ens,
ont mieux valu
que ces ridicules prétentions de
royale dans lesquelles Christophe
dignité
ainsi dire, pour repousser. les
s'enveloppait, pour
Il eût voulu
le
Français et leur commerce.
que gouvernement de France le reconnût,
àpriori, comme Roi d'Haiti, même dans les
lui seraient adressées pour faire des
dépêches qui
ciations; mais c'était
ouvertures de négodemander limpossible. Car, en le --- Page 477 ---
CHAPITRE X.
[1820]
ainsi,c'ent été tout d'abord une reconnaissance
qualifiant
de la souveraineté d'Haiti : ce que
de Tindépendance et
Certaifaire, il faut l'avouer'.
la France ne pouvait pas
de la conduite de
nement, il eut raison d'être indigné
de 1814, dans la mission de Dauxion
son gouvernement
mais Pétion, qui ne S abusait point
Lavaysse et consorts; ;
odieux que ce gouvernement avait conçus,
sur les projets
d'habileté en cette oecasion; et en
se conduisit avec plus
avait
a obtenu ce qu'il
définitive, son système politique
voulu.
voulait traiter avec la France, que sous
Christophe ne
Pétion avait désiré
la médiation de la Grande-Bretagne.
cette médiation; mais on a vu que cette puisaussi obtenir
L'eàt-elle accordée à Christophe, quand
sance la déclina.
selon les formes
elle nel'a jamais reconnu officiellement,
diplomotiques, ni en sa qualité de Président-Généralisla conduite tenue
sime, ni en celle de Roi? Cependant,
les officiers de Sal marine, a pronvé que ses
à Haiti par
faveur du Nord que de
sympathies étaient plutôt en
mais il
a eu rien d'offieiel de la part de son
T'Ouest;
n'y
monogouvernement:i ilal laissé ses nationaux exploiterle
qui leur était à peu près assuré sous Christophe, et
pole
leur accorda Pétion.
les avantages commerciaux que
donc bien
dans l'intérêt de son pays, en
Pétion a
agi,
dans les ports de la
admettant le commerce français
République ; il en a fait son auriliaire le plus puissant
de
d'Haiti. Toutepour plaider la cause
T'indépendance elle Ia servie
fois, la Grande-Bretagne T'a plaidée aussi;
de la traite
puissamment par sa sollicitude pourlabolition
IA l'égard d'llalti. la France était dans une autre situation que les résider Etats-Unis. R al Cap- par
exemple, dont le gouvernement avait nomme un agent commercial pour
François de Saint-Domingue. S
T. VIII.
son auriliaire le plus puissant
de
d'Haiti. Toutepour plaider la cause
T'indépendance elle Ia servie
fois, la Grande-Bretagne T'a plaidée aussi;
de la traite
puissamment par sa sollicitude pourlabolition
IA l'égard d'llalti. la France était dans une autre situation que les résider Etats-Unis. R al Cap- par
exemple, dont le gouvernement avait nomme un agent commercial pour
François de Saint-Domingue. S
T. VIII. --- Page 478 ---
ÉTUDES SUR L'IISTORRE D'TAYTI,
des noirs; et ce n'est pas nous qui refuserons
reconnaître le droit qu'elle a à la
jamais de
et de la race noire tout entiére.
gratitude des Haitiens
Enfin, nous résumons nOs observations à
HENRY CHRISTOPHE, en faisant
l'égard de
successivement
remarquer que nous avons
reconnu les qualités dont il
au prémier rang
était doué, et
desquelles il faut
son courage, sa volonté ferme,
placer son énergie,
sa persévérance.
d'organisation
L'esprit
hiérarchique dont il fit
été une qualité appréciable,
preuve aussi eût
s'il n'était
tous les droits conquis
pas contraire à
par le peuple haitien avec son
indépendance; car son système
chique n'était
la
aristocratique et monarque
reproduction de l'ancien
colonial, de même que celui établi
régime
ture. On s'élait soulevé
par Toussaint Louvercontre les
on avait résisté à la
priviléges des colons,
l'égalité.
France, pour jouir de la liberté et de
Toussaint Louverture avait rétabli les
dans leurs
colons
priviléges, et Christophe leur
nobles privilégiés en
substitua ses
prenant lui-même le
en comporte de plus grands
titrede Roi qui
au Roi de France. Les
encore, se substituant ainsi
perdaient donc le fruit populations soumises à ses ordres
de la révolution. Elles
encore par son système de
perdaient
sant les colons et
gouvernement; car, en expulvoulait
en confisquant leurs biens, la
que ces biens fussent
justice
nombre des
partagés entre le plus grand
citoyens, et non pas entre des
pour constituer des fiefs et des
privilégiés,
des terres faite
apanages. La distribution
aux officiers inférieurs, la vente
des biens du domaine non
générale
ment
réservés, ordonnées tardivepar Christophe, furent tout à fait
S'il subit l'influence des idées
insuffisantes.
qui portaient à
traditionnelles du Nord,
l'absolutisme, il faut reconnaitre aussi --- Page 479 ---
CHAPITRE X.
[1820]
merveilleusement.
caractère
s'y prétait
son
personnel
que
s'il avait été mieux intentionné, temMais il aurait pu,
tandis que
par la justice et l'humanité,
pérer ce régime
exécrable
instinctive n'a fait de lui qu'un
sa cruauté
Tyran'.
Hérard Dumesle, sous le titre de: Voyage dans le Nord
11 Le livre publié en 1824 par
et
de Henry Christophe,
etc., offre une infinité de traits de la vie privée publique
d'Haiti,
le déplorable système de gouvernement qu'il
en appréciant avec une haute intelligence nationaux, qui verront aussi dans cette estimable
adopta. Nous y renvoyons nos lecteurs
du système politique de Pétion,de
raisonnée et consciencieuse
production, une appréciation
du reste, bien des opinions sur nos fastes
ses actes, des beaux traits de toute sa vie, et heureux de nous trouver en parfait aceord.
révolutionnaires, avec lesquelles nous sommes
vie privée publique
d'Haiti,
le déplorable système de gouvernement qu'il
en appréciant avec une haute intelligence nationaux, qui verront aussi dans cette estimable
adopta. Nous y renvoyons nos lecteurs
du système politique de Pétion,de
raisonnée et consciencieuse
production, une appréciation
du reste, bien des opinions sur nos fastes
ses actes, des beaux traits de toute sa vie, et heureux de nous trouver en parfait aceord.
révolutionnaires, avec lesquelles nous sommes --- Page 480 ---
CHAPITRE XI.
Saint-Mare où l'armée de
le Président d'Hafti. 1 li se rend a
Mesures militaires que prend
et a l'armée de l'Arlibonite et
est réunie. Sa proclamation au peuple
Les
la République
la mort de Henry Christophe.
généraux
du Nord. - Son ordre du jour annonçant renvoie avec des aides de camp porteurs d'une
du Cap lui expédient des dépntés : il les
Marche de l'armée sur le Nord. -
dépèche qui les invite a se réunir a la République.
faible escorte et trouve les
Boyer s'y rend avec une
Soumission des Gonaives.
Sénat et lai rend compte de ses
mutinées : elles lui obéissent. - Il écrit au
troupes
attendre l'armée. Lettre qu'il y recoit
opérations. Il se rend a Pongaudin pour y
Sa réponse. - Ces
des généraux du Cap qui l'invitent a retourner au Port-au-Prince. la Réunion du Nord à la
avant de la recevoir, et proclament
généraux se soumettent
sa marche sur le Cap. - Il y fait
République. Boyer en informe le Sénat et poursuit
et la constitution
Cap-Haitien. Ily pablie une proclamation
son entrée en l'appelant
l'oubli du passé. - Il protégeles familles de Christophe
de la République, en ordonnant
l'oflicier a fait mourir son frère par ordre
et de J.-J. Dessalines, eti laisse en fonction
qui
et civile, dans le Nord et
l'administration militaire.judieiaire
du premier. - Il organise
Port-au-Prince les fonds tronvés à la citadelle.
l'Artibonite, et fait transporter au
nationaux aux ofliciers de tous grades. et
Mort du général Lys. Boyer délivre les dons congédie. - II fait donner aux cultide terrain aux vieux soldats qu'il
des concessions
de Christophe, ouvre le Portdes denrées récoltées sur les habitations
vateurs le quart
l'arbre de la Liberté dans les communes.
de-Paix au commerce étranger, fait planter
en vue du Cap-Haitien, et échange
L'amiral français Duperré vient avec deux frégates fait une tournée dans tout le Nord,
des lettres avec le Président d'Haiti. - Le président à la
il adresse 311
informe le Sénat, quitte le Cap-Haitien et retourne
capitale,od
la
en
avec les généraux du Nord. Résumé de
Sénat des copies de sa correspondance
troisième Epoque.
dit, durent se résiLes généraux du Cap. avons-nous
accomplis contre leur gré.
gner aux événemens
corps de troupes
avoir envoyé plusieurs
En effet, après
T'arrivée
d'Haiti avait attendu
à Saint-Marc, le Président
énat, quitte le Cap-Haitien et retourne
capitale,od
la
en
avec les généraux du Nord. Résumé de
Sénat des copies de sa correspondance
troisième Epoque.
dit, durent se résiLes généraux du Cap. avons-nous
accomplis contre leur gré.
gner aux événemens
corps de troupes
avoir envoyé plusieurs
En effet, après
T'arrivée
d'Haiti avait attendu
à Saint-Marc, le Président --- Page 481 ---
[18201
CHAPITRE XI.
à la capitale de celles du Sud et des
généraux
Francisque et Lys, pour s'y rendre lui-même. Borgella,
tervalle, les bâtimens de la flotte
Dans l'iny apportèrent les
visionnemens et les objets de guerre dont l'armée approbesoin, même une imprimerie destinée
aurait
des actes du
à la publication
gouvernement.
L'ordre fut envoyé au général B. Noël de
aux Verrettes, où il entra le 15
se porter
Rivière
octobre, et à la Petitequ'il occupa le 15. Pendant ce temps,
Larivière, élevé au grade de général
Quayer
à la tête d'une
debrigode, marchait
colonne avec les colonels
Obas, par LasCaobaset
Lannes et
Hinche, pour atteindrela
Rivière et Vallière.
GrandeLes divers régimens de l'Ouest et du Sud étant
pour Saint-Marc, la garde du
partis
Port-au-Prince le
gouvernement sortit du
15, et le Président d'Haiti, le 16.
l'après-midi, il était rendu à Saint-Marc
Dans
mière
où il data sa preproclamation adressée A au
et
C I'Artibonite
peuple
à l'armée de
et du Nord '. D Elle fut une
foi des principes
profession de
politiques de la République
applicables à tous les Haitiens,en
d'Haiti,
tutions 2 avaient été fondées
rappelant que ses institans de tous les
par le concours dés Représendépartemens à l'Assemblée
de 1806; mais
constituante
que Christophe avait violé la
qu'ils
constitution
publièrent, en venant attaquer le Port-au-Prince
occasionner la guerre civile,
et
tion et dominer
pour satisfaire à son ambipar le pouvoir absolu.
Depuis huit jours, ce tyran n'existait
plus, et on igno10 Cette proclamation du 1G octobre fut
Boyer pour Saint-Marc: :i il At imprimer en imprimée au Port-au-Prinee, avant le départ de
de terre, pour en délivrer aux ofliciers de mème tous temps de nombreux titres de concessions
le Nord. La propriété marchait de pair avec la grades et aux soldats, dans l'Artibonite et
liberté,sousl les drapeaux de la République.
.
Depuis huit jours, ce tyran n'existait
plus, et on igno10 Cette proclamation du 1G octobre fut
Boyer pour Saint-Marc: :i il At imprimer en imprimée au Port-au-Prinee, avant le départ de
de terre, pour en délivrer aux ofliciers de mème tous temps de nombreux titres de concessions
le Nord. La propriété marchait de pair avec la grades et aux soldats, dans l'Artibonite et
liberté,sousl les drapeaux de la République. --- Page 482 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI:
le
c'est pourquoi
président
rait sa mort à Saint-Marc:
disait dans sa proclamation :
têtes
de fer qu'il aimait à appesantir sur vos
a La verge
La vaillante 8- demibriser enfin dans ses mains...
d va se
viennent de vous
et la
de Saint-Marc
< brigade
garnison
de le suivre, et tous
(( donner l'exemple; empressez-vous
en renmilitaires
se réuniront à la République,
(I les
qui
récompensés conve-
( dant des services essentiels, seront
Au
de la douleur et de l'éloignement,
a nablement.
jour de la réunion et de la fraternité.
( va succéder celui
Militaires, mes
de l'Artibonite et du Nord!
< Habitans
! les Haitiens n'ont plus de combat
K camarades d'armes
à l'Eternel.
livrer entre eux. Rendons-en gràces
( à se
toujours génétout ce
s'est passé : soyons
(C Oublions
qui
L'armée de la République
les malheureux.
tf reux envers
dans la commune des
( que vous voyez à Saint-Marc,
à Vallière, n'est
aux
à Saint-Raphaël,
A Verrettes,
Cahos,
VOS dedestinée
vous protéger et à faire respecter qu'à
: elle ne touchera
vOs familles et VOS propriétés
( meures,
elle achètera tout ce
4 à rien de ce qui vous appartient;
à
mes amis,
( dont elle aura besoin. Empressez-vous, sacré de la Liberté
a relever dans VOS communes l'arbre
livrez-vous à
entourez-le, et
a renversé par VOS tyrans ;
le sang de 008
a la joie; mais sur toute chose, épargnez
vous vous
soient les reproches que
A frères, quels que
La
ne veut point
fondés à leur faire.
République
C croiriez
elle n'aspire qu'd celle des
;
t de conquétes ensanglantées;
laissez aux lois le
< ceurs. S'ile est de grands coupables,
Ousoin de les
s'ils ne peuvent se disculper.
(C
punir,
le
ne nous occuper
vous répète, pour
a blions le passé, je
mes enfans,
a que de T'avenir. Venez avec confiance,
€ jouir du bénéfice de noslois... >)
leur faire.
République
C croiriez
elle n'aspire qu'd celle des
;
t de conquétes ensanglantées;
laissez aux lois le
< ceurs. S'ile est de grands coupables,
Ousoin de les
s'ils ne peuvent se disculper.
(C
punir,
le
ne nous occuper
vous répète, pour
a blions le passé, je
mes enfans,
a que de T'avenir. Venez avec confiance,
€ jouir du bénéfice de noslois... >) --- Page 483 ---
CHAPITRE XI.
[1820)
qui proclamait de tels
La voix d'un gouvernement
devait
qui les pratiquait envers ses citoyens,
principes,
être écoutée par des populations qui
nécessairement
diametrelenentoppost
avaient tant souffertd'un régime
le
les fois
la Vertu est en lutte avec
Vice,
< Toutes
que
saurait être de longue durée.
celui-ci ne
( le triomphede
daus la proclamation,
Cette pensée était aussi exprimée
de
venait de la justifier.
et la mort
Christophe
nouvelle, le 17, par le
Boyer apprit cette importante
les
Constant Saul envoyé à Saint-Marc par
génécitoyen
l'annoncer et essayer de faire comraux du Cap, pour
qu'en se révoltant
prendre à sa garnison originaire,
de fonder une
contre le tyran, ils avaient eu l'intention
à l'instarde celle d'Haiti, pourgouvernerse sépaRépublique
de Christophe .. C'élait une
rément l'ancien Royaume
dont le but était
tentative machiavélique de leur part
des troupes de l'Artibonite, un revid'exciter dansl'esprit
seulement par
rement d'opinion. Elle échoua, non pas
d'Haiti avec des forces impola présence du Président
fraternisant avec
santes à Saint-Marc, mais parce qu'en
avaient
leurs camarades d'armes, en revoyant ceux qui
défection à la République en 1812, au siége du Portfait
de l'Artibonite
au-Prince, les troupes et les populations
devaient avoir plus de confiance en son
surent qu'elles
régime,qu'en celui qu'elles trouveraient sous legouvernedes hommes
n'avaient été, durant quatorze: ans,
ment
qui
évident,
les suppôts de la tyrannie. Et n'était-il pas
que
alors seulement,
qu'en prétendant établir une Répmblique,
aura donné lieu a l'erreur commise par Placide Justin. Et pourquoi cette
1 Cest ce qui
laisser écouler 8 jours après la mort de Christophe, sans
mhésitation des generaux,jusqu'a sans faire connaitre leurs intentions ?
annoncer cette nouvelle,
nedes hommes
n'avaient été, durant quatorze: ans,
ment
qui
évident,
les suppôts de la tyrannie. Et n'était-il pas
que
alors seulement,
qu'en prétendant établir une Répmblique,
aura donné lieu a l'erreur commise par Placide Justin. Et pourquoi cette
1 Cest ce qui
laisser écouler 8 jours après la mort de Christophe, sans
mhésitation des generaux,jusqu'a sans faire connaitre leurs intentions ?
annoncer cette nouvelle, --- Page 484 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'uAïrt.
avaient été contraints par les événemens
ces généraux y
accomplis à Saint-Marc et dansl'Artibonite?
le même
17 octobre, le PrésiQuoi qu'il en soit,
jour,
la
dent d'Haiti publia un ordre du jour pour annoncer
Dans le premier paragraphe de cet
mort de Christophe.
avaient amené cet
acte, il relata les circonstances qui
soulèveévénement, de manière à ne pas admettre que le
ment du Cap et la défection de la garde haîtienne eussent
but
celui de se réunir à la République
ei un autre
que
d'Haiti, une et indivisible.
de témoigner
Président d'Haiti, dit-il, s'empresse
( Le
de la
à tous les Haitiens
( sa satisfaction, au nom
patrie, utilement la cause
dans ces circonstances, ont servi
a qui,
et de leur assurer que rien
a de la liberté et de Tégalité,
Les militaires
adoucir leur sort.
a ne sera épargné pour
doivent se
sont en retard de faire leur soumission,
( qui
crainte. La République est clémente,
( présenter sans
elle n'a que des enfans à réunir
A parce qu'elle est forte ;
seuls, qui oseà combattre : ceuz-la,
a et point d'ennemis
du
en se conduisant par
a raient résister au voeu
peuple,
de la loi...
seront livrés a glaive
4 des vues particulières,
de
: celui
de faire couler le sang
personne
< Il est défendu
considéré comme assassin. Le
a qui se le permettra sera
la
du Nord,
d'Haiti doit parcourir toute partie
( Président
conquérir,
forces
non pas pour
4 avec des
imposantes,
peuple veut être libre,
et
a mais pour concilier paciAer.Le
lui garantir ce
( il le sera : la constitution, seule, peut
de la
avantage, parce que la constitution
4 précieux
D
est T'ouvrage de ses Représentans.
( République
était aussi habilement écrit que
Cet ordre du jour
les militaires
II reconnaissait les serviees que
pensé.
à la
commune ; ils ne
du Nord venaient de rendre
patric
peuple veut être libre,
et
a mais pour concilier paciAer.Le
lui garantir ce
( il le sera : la constitution, seule, peut
de la
avantage, parce que la constitution
4 précieux
D
est T'ouvrage de ses Représentans.
( République
était aussi habilement écrit que
Cet ordre du jour
les militaires
II reconnaissait les serviees que
pensé.
à la
commune ; ils ne
du Nord venaient de rendre
patric --- Page 485 ---
CHAPITRE 11.
[1820]
le président les traitàt
pouvaient donc se plaindre que
tenait le
Mais en même temps, le président
avec orgueil.
l'Etat d'avoir en cette
au Chefde
langpagogslapgentensit
au
circonstance, en les avertissant tous, que l'opposition il
serait puni d'après la loi; et comme
voeu réel du peuple
se commettre,
des meurtres qui pouvaient
se préoccupait
de fureur après avoir simplement
il défendit ces actes
enfin sur la
conseillé de ne pas s'y livrer. En s'appuyant
le Préconstitution de la République une et indivisible,
en chef légal du pays, afin de faire
sident d'Haiti se posait
reconnaitrait aucun
sentir aux généraux du Nord qu'il ne
particulier. Il ne
autre établissement de gouvernement
parler plus dignement, qu'en se présentant
pouvait
comme concilialeur et pacificateur.
du Cap, informés de la préCependant, les généraux
à Saintde nombreuses troupes de la République
sence
des Verrettes et de la PetiteMarc, et de l'occupation
dès le 15 et le 15, se
Rivière par le général B. Noël,
Edouard
décidèrent à envoyer les colonels J.-J. Adonis et
d'annoncer officiellement
Michaud à Saint-Marc, chargés
depuis
la mort de Christophe et ce qu'ils se proposaient
du
lors. C'était un ballon d'essai qu'ils lançaientà propos
rétablissement de V'Etat d'Haiti qu'ils prétendaient
Ces officiers n'étaient porteurs d'aucune déeffectuer.
dans
du
pêche; ils arrivèrent à Saint-Marc
l'après-midi Il
à Boyer leur mission verbale.
18, et communiquèrent
mais il était loin d'adles accueillit avec bienveillance, territoire de la Répumettre une nouvelle division du
matin du 18, un
blique par un État séparé; car, dès le
del'armée sortait de l'imprimerie de Saintordre général
rendre dans le Nord.
Marc, réglant sa marche pour se
l'armée était partagée en quatre
Par cet acte militaire,
ès-midi Il
à Boyer leur mission verbale.
18, et communiquèrent
mais il était loin d'adles accueillit avec bienveillance, territoire de la Répumettre une nouvelle division du
matin du 18, un
blique par un État séparé; car, dès le
del'armée sortait de l'imprimerie de Saintordre général
rendre dans le Nord.
Marc, réglant sa marche pour se
l'armée était partagée en quatre
Par cet acte militaire, --- Page 486 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
réserve, sous les ordres supédivisions et une puissante
rieurs du Président d'Haiti.
de division Magny commandait la première,
Le général
d'infanterie et de 4 escadrons
composée de 14 bataillons
Il avait sous ses ordres le général de brigade
de cavalerie.
reBauvoir et le général de brigade Victor Toby jeune,
connu et confirmé tel par le président.
la
Le général de division Borgella commandait
de 12 bataillons d'infanterie et de
deuxième, composée
ordres sles
2 escadrons de cavalerie. Il avait sous ses
généraux Nicolas Louis et Bergerac Trichet.
Bonnet commandait la troiLe général de division
composée de 6 bataillons d'infanterie seulement,
sième,
Lacroix '
ayant sous ses endreafadjpedaut-général commandait la
Noël
Le général de brigade Benjamin
composée de 8 bataillons d'infanterie.
quatrième,
commandait la réserve,
Le général de brigade Lys
bataillons d'infanterie de ligne, de 2bacomposée de 6
bombartaillons de la garde à pied, de 1 bataillon (des
diers et de 8 escadrons de la garde à cheval*.
déL'ordre de l'armée disait : € Il est expressément
à la moindre des choses sur le terriE fendu de toucher
n'est occupé que
attendu qu'il
A toire qui sera parcouru,
des
et des amis. La discipline sera régulièreN par
frères
militaires seront rendus
V ment observée : les honneurs
décorés, suivant leurs grades...
A à tous les officiers
définitivement son rang dans l'armée, à la satisfaction
1 Cest alors que Bonnet reprit
surtout, de cette décision qui prouvait
générale. On sut bon gré àl Boyer, au Port-aa-Prince
qu'ils étaient sineèrement réconciliés. était déjà atteint de Thydrothorax dont il mourut peu
2En venant a la capitale, Lys
le danger qu'il y avait pour lui de se mettre
après. Le docteur Williamson lui représenta telle circonstance, il devait donner sa vie à la
en campagne; mais il répondit que dans Noble une dévouement qui ne peut étonner de la part
patrie, d'une manière ou d'une autre.
d'un militaire aussi distingué,
-aa-Prince
qu'ils étaient sineèrement réconciliés. était déjà atteint de Thydrothorax dont il mourut peu
2En venant a la capitale, Lys
le danger qu'il y avait pour lui de se mettre
après. Le docteur Williamson lui représenta telle circonstance, il devait donner sa vie à la
en campagne; mais il répondit que dans Noble une dévouement qui ne peut étonner de la part
patrie, d'une manière ou d'une autre.
d'un militaire aussi distingué, --- Page 487 ---
[1820]
CHAPITRE XI.
Et il prescrivait le cantonnement
troupes dans tous les
actif du reste des
Sud,
arrondissemens de l'Ouest et du
sous les ordres de leurs commandans
pour le maintien de l'ordre, sauf les
respectifs,
traires qui les feraient appeler à l'armée. dispositions conbrigade Marc: Servantresta
Le général de
de
commandant des dépendances
Saint-Marc, et le général de brigade
de
commune des Verrettes et de
Frédéric,
la
ses dépendances,
ayant des corps de troupes sous leurs ordres.
chacun
de la République et son arrondissement
La capitale
commandement
furent confiés au
supérieur du général de brigade Lamothe
Aigron, sous-chefdel l'état-major général de
le départ du président de celte ville.
l'armée, dès
Si toutes ces dispositions
prouvent l'esprit
intelligent de Boyer, il est à remarquer, à l'honneur d'ordré
peuple de la République, que d'un bout à l'autre
du
territoire, tous les citoyens restèrent
de son
aux lois et laissant au
paisibles, soumis
les destinées de la
gouvernement le soin d'accomplir
patrie, sous la
la Providence.
puissante protection de
Ses dispositions étant prises
Nord, le 18 même, le
pour pénétrer dans le
Adonis et Michaud,
président renvoya les colonels
et le citoyen Constant
pagnés de ses aides de campl Ulysse,
Saul, accomBacker, porteurs d'one
Saladin, Souffrant et
dépêche, adressée
du Cap, qui renouvelait les
aux généraux
proclamation du 16 et
assurances données dans sa
son ordre du jour du 17, en
engageant à profiter de l'heureux événement
les
de Christophe,
de la mort
pour faire cesser toute division
famille haitienne et consolider
dans la'
nale par son étroite union,
son indépendance natioparce qu'elle devait toujours
one
Saladin, Souffrant et
dépêche, adressée
du Cap, qui renouvelait les
aux généraux
proclamation du 16 et
assurances données dans sa
son ordre du jour du 17, en
engageant à profiter de l'heureux événement
les
de Christophe,
de la mort
pour faire cesser toute division
famille haitienne et consolider
dans la'
nale par son étroite union,
son indépendance natioparce qu'elle devait toujours --- Page 488 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'iAirt.
envisager des éventualités possibles de la
France.
part de la
Le 19octobre, pendant quel l'armée se mettait
vement pour commencer
en mousa marche, un officier
apporter au Président d'Haiti,
vint
brigade Jérôme,
une lettre du général de
commandant aux
sa soumission à la
Gonaives, qui faisait
République. Le 20, le président
Saint-Marc et se porta aux bords de
quitta
l'armée allait traverser
l'Artibonite, que
par le bac Coursaint. Mais
apprit que les troupes des Gonaives
lh, il
hostile à la soumission de
montraient un esprit
étaient excitées
leur général Jérôme : elles y
par des officiers que le général Romain
yavait envoyés, car Romain espérait pouvoir
l'armée
résister à
républicaine et avait même fait
de Plaisance
occuper la route
par l'Escalier,
à sa
Les troupes mettant
pours'opposer
marche.
beaucoup de
fleuve dans le bac
temps à passer le
Coursaint, Boyer,
versa avec une escorte de
impatient, le tracavalerie de sa
ron 50 hommes, et les officiers
garde, d'envide son
commit l'imprudence,
état-major, et
ainsi dans
non-seulement de s'aventurer
une route dont il n'était pas sûr, mais de
porter en toute diligence aux Gonaives où il trouva
se
demi-brigudes matinées, rangées
deux
la place
en ligne de bataille sur
d'armes, et étonnées de voir le Chef de la
blique pénétrer jusque-là avec
RépuComme tous
une si faible escorte.
ceux qui la formaient, Boyer reconnut
imprudence; mais s'armant de
son
il
courage et de résolution,
harangua ces soldats mutinés par des paroles chaleureuses, en ordonnant de les
voir un mois de solde.
passer en revue pour receHeureusement
des bâtimens de la
qu'en ce moment,
République, sous les ordres de
entraient daus le port des Gonaives
Morette,
au bruit de leur ar-
si faible escorte.
ceux qui la formaient, Boyer reconnut
imprudence; mais s'armant de
son
il
courage et de résolution,
harangua ces soldats mutinés par des paroles chaleureuses, en ordonnant de les
voir un mois de solde.
passer en revue pour receHeureusement
des bâtimens de la
qu'en ce moment,
République, sous les ordres de
entraient daus le port des Gonaives
Morette,
au bruit de leur ar- --- Page 489 ---
CHAPITRE XI.
[1820]
bâtimens avaient à leur bord quelques soldats
tillerie. Ces
furent aussitôt débarqués avec des
de la garde à pied qui
ordonnée. Les deux
fonds qui servirent à payer la solde
furent contenues dans le respect dà au
demi-brigades
sortit des Gonaives, la
chef de T'État; mais, lorsqu'il
les
des
plupart de ces militaires allèrent grossir
rangs
encore soumises aux généraux du Cap'.
troupes
Pongaudin, près
Avant de se rendre sur l'habitation
le Président
attendre l'armée,
des Gonaives, pour y
lui rendre
d'Haiti adressa au Sénat un message pour
son départ de la capitale
comptede ses opérations depuis
Ille termina en annonçant au Sénat, qu'ayant
jusqu'alors.
d'enthouarmée sous ses ordres, pleine
une puissante
régimens d'infanterie et de
siasme et augmentée de sept
les populacavalerie, ralliés à la République, ainsi que
à marcher en avant,
tions de l'Artibonite, il se disposait
proclamer la constitution au Cap, et déjouer
pour pouvoir
de se faire des partisans, afin
les factieux qui essayaient
d'empêcher la réunion du Nord.
la soirée du 20,
Étant à Pongaudin, où il arriva dans
étatn'ayant avec lui que son escorte de cavalerie, son
soldats de sa garde débarqués
major et ;les quelques
la lettre
de la flotte, Boyer reçut aussitôt, par un dragon,
faut
entière avec sa réponse:
suivante qu'il
produiretout
IndépendanceLiberté,
du Cap, le 19 octobre 1820, an 17°.
Au quartier-général
Au citoyen Jean-Pierre Boyer,
Président de la République du Sud-Ouest d'Haiti.
a Citoyen Président,
et de l'arméc du
organes du peuple
tt Les généraux,
INémoires de B. Inginac, poges 41345.
, par un dragon,
faut
entière avec sa réponse:
suivante qu'il
produiretout
IndépendanceLiberté,
du Cap, le 19 octobre 1820, an 17°.
Au quartier-général
Au citoyen Jean-Pierre Boyer,
Président de la République du Sud-Ouest d'Haiti.
a Citoyen Président,
et de l'arméc du
organes du peuple
tt Les généraux,
INémoires de B. Inginac, poges 41345. --- Page 490 ---
ÉTUDES SUR I'HISTOIRE D'UAiTI.
abattre la
Nord-Ouest d'Haiti, en prenant les armes pour
gémissaient depuis quatorze antyrannie sous laquelle
n'ont eu en vue que de
nées leurs frères du Nord-Ouest,
de
rendre à la liberté et au bonheur leurs concitoyens, de
despotique et tyrannique
substituer au gouvernement
où chacun
Christophe, des institutions justes et libérales,
sa liberté et ses droits. Mus par
dût trouver sa garantie,
organes
des motifs si puissans et humains, les généraux
et de l'armée n'ont pas hésitéà affronter coudu peuple
atteindre à ce but glorieux et
rageusement la mort pour
cette sainte
honorable. Le Dieu des armées, protégeant
l'a couronnée du succès lej plus complet.
entreprise,
même où les mandataires s'occua C'est au moment
consacrent les droitsdu peupaient de ces institutions, qui
datée de
la proclamation du président Boyer,
ple, que
mois, est parvenue, où dans
Saint-Marc le 16 du présent
sous l'appàt de récompenses
les 5 et 6 paragraphes,
il provoque les miliproportionnées à leurs défections,
l'autorité
taires à quitter leurs rangs et à méconnaitre
chels
les ont dirigés et conduits dans l'heureuse
des
qui
de s'opérer et qui a fait rentrer le
révolution qui vient
de sa liberté. Les généraux orgapeuple en possession
du
et de l'armée roient avec indignation que
nes
peuple
tend à
soufflée par le président Boyer,
cette impulsion,
aurait dû prévoir.
amener des résultats que sa sagesse
d'être rectifiée, le président
a Par une erreur digne
sont
ignorer les événemens qui se
passés
Boyer parait
le 8 du présent. Les colonels
dans cette partie-ci depuis
du
Adonis et Edouard Michaud, expédiés
Jean-Jacques
être arrivés à Saint-Marc, lieu de leur
Cap le 9, ont dû
susdestination, avant le 16, époque de la proclamation
instruit de l'état
relatée, ct ont du avoir suffisamment
d'être rectifiée, le président
a Par une erreur digne
sont
ignorer les événemens qui se
passés
Boyer parait
le 8 du présent. Les colonels
dans cette partie-ci depuis
du
Adonis et Edouard Michaud, expédiés
Jean-Jacques
être arrivés à Saint-Marc, lieu de leur
Cap le 9, ont dû
susdestination, avant le 16, époque de la proclamation
instruit de l'état
relatée, ct ont du avoir suffisamment --- Page 491 ---
CHAPITIE XI.
11820]
quitté cette première ville '.
des choses, lorsqu'ilsCont
le mérite
Boyer attribue au 8° régiment
a Le président
de la prise d'armes
d'avoir, le premier, donné l'exemple
résolurésister à la tyrannie. Tout en admirantla
pour
brave
les généraux ortion déterminée de ce
régiment,
et de l'armée croient devoir faire conganes du peuple
été concu et exécuté le grand
naitre quec'est au Cap qu'a
renversé l'hydre de la tyrannie et du despoplan qui a
et
cette
et rétabli le peuple dans ses droits,
que
tisme,
bien antérieure à cette prise
conjuration date d'une époque
d'armes du 8e régiment 2 .
étaient
organes du peuple et de l'armée
( Les généraux
où leurs envoyés étaient
loin de penser qu'au moment
des
le président Boyer * pour
en route avec
dépèches pour
et de
de l'heureux suecès de leur entreprise
Jui faire part
le Nord, il ett entrepris de
l'ordre qui règne dans tout
de troupes sur différens points,
faire des expéditions
envahir le territoire du Nord-Ouest, expéditions
pour
être considérées que comme hostiles, vu
qui ne peuvent
indubitablement, amèque tout est dans l'ordre, ce qui,
nerait à des rixes où le sang haitien coulerait inutilement
le fait des mouvemens de quelques imprudens,
par
doivent être avares de ce sang
lorsque les deur partis
précieux.
funestes, que de
( Pour obvier à ces conséquences
les
entraineraient infailliblement,
semblabies expéditions
de
du peuple et de l'armée, pénétrés
généraux organes
n'arrivèrent a Saint-Marc que le 18, un jour après Constant Saul. II est impossible
ills
arrivés plus tôt, s'ils étaient réellement partis du Cap le 9.
qu'ils n'y fussent pas
et machinée
mais elle n'a éclaté
21 La conspiration du Cap: 3 pu être conçue
de Saint-Marc. auparavant;
que leG octobre, quatre jours après l'insurrection porteurs de dépèches : cette allégation était
5 Adonis et Michaud ne furent s'ils en point avaient, ils ne les remirent point,
contraire a la vérité ; du moins,
és plus tôt, s'ils étaient réellement partis du Cap le 9.
qu'ils n'y fussent pas
et machinée
mais elle n'a éclaté
21 La conspiration du Cap: 3 pu être conçue
de Saint-Marc. auparavant;
que leG octobre, quatre jours après l'insurrection porteurs de dépèches : cette allégation était
5 Adonis et Michaud ne furent s'ils en point avaient, ils ne les remirent point,
contraire a la vérité ; du moins, --- Page 492 ---
ETUDES SUR L'TISTOIRE D'tIATTI.
sentimens pacifiques et du désir de vivre
union et bonne
en parfaite
intelligence avec leurs frères du
Ouest, croient devoirinviter le
Sudprésident Boyer à
immédiatement les
rappeler
troupes sous son
délachées dans
commandement,
territoire.
lesditesexpcditions, et à retourner sur son
Dans le cas contraire, il attirerait
toute la
sur lui seul
responsabilité du sang qui pourrait être
si l'on était dans la nécessité de
répandu,
vahissant
repousser une force eninjustement le territoire d'un voisin
tranquille et qui, dès le premier
paisible et
président
instant, a fait auprès du
Boyer, des démarches si loyales et si
d'éloges.
dignes
e Les généraux organes du
doivent
peuple et de l'armée ne
pas laisser ignorer au président Boyer,
tiennent en leur possession
qu'ils
documens,
copies de ses lettres et autres
dont Sir Home Popham avait fait remise à la
secrétairerie d'Etat, sousle règnedu
pièces le
tyran, dans lesquelles
président Boyer manifeste le désir 02 il
que la République d'Haiti fut
était,
ment du Nord,
reconmue par le gouvernene prétendant pas se méler en
manière du régime de ce dernier,
aucune
d'une invasion
pourvu que dans le cas
étrangère, les Haitiens se
pour la défense commune.
confidérassent
D'après des sentimens si authentiquement exprimés et qui sont en harmonie
les principes qui doivent constituer le
avec
peuple du Nord-Ouest
gouvernement quele
est à même de se donner, les
raux organes du peuple et de l'armée
généque le président
sont fondés à croire
àl
Boyer n'entreprendra rien de contraire
Tétablissement de ce
I
gouvernement e Vouloir comprimer
1 D'après cette phrase,au 19 octobre la
fixée : on n'a done pas pu dire que, dès le forme de ce gouvernement n'était donc pas encore
se trouve pas même écrit dans toute cette lettre. 15, une Mais République avait été établie; : re mot ne
on y reconnait que les généraux pré-
que le président
sont fondés à croire
àl
Boyer n'entreprendra rien de contraire
Tétablissement de ce
I
gouvernement e Vouloir comprimer
1 D'après cette phrase,au 19 octobre la
fixée : on n'a done pas pu dire que, dès le forme de ce gouvernement n'était donc pas encore
se trouve pas même écrit dans toute cette lettre. 15, une Mais République avait été établie; : re mot ne
on y reconnait que les généraux pré- --- Page 493 ---
CHAPITRE XI.
[1820]
c'est non-senlement commettre
cette volonté du peuple,
c'est encore s'écarattentatoire à sa liberté, mais
un acte
c'est fouler au pied les droits les
ter de la saine raison,
du peuple et de l'arsacrés. Les généraux organes
plus
d'autant plus imbus de ce principe naturel,
mée sont
de droits à la gratitude de
qu'ils croient avoir autant
lui-même à celle
que le président Boyer
leurs concitoyens
ils se
du Sud-Ouest, et que, par conséquent,
du peuple
légalement et constitutioncroient fondés à commander
comme lui-même le présinellement à leurs concitoyens,
croire fondé à commander à ceux qui
dent Boyer doit se
confié leurs destinées entre ses mains.
ont
franchement exposés, les généraux
C Tous ces motifs,
flattent
le présidu peuple et de l'armée se
que
organes
seule, convient
la détermination qui,
dent Boyer prendra
seule, peut lui
à son caractère et à son honneur, et qui,
l'estime et l'admiration des philanmériter les éloges,
entière, ont
thropes de tous les pays, qui, avec l'Europe
les
fixés sur nous ; nous voulons dire, Pévacuation
yeux
territoire envahie et sa restitution
de la partie de notre
dans toute son intégrité.
RICHARD, PROPHÈTE DANIEL, géné-
(C Signé : LEBRUN,
JEAN-JOSEPH
de division le général de brigade
raux
SAINTE-FLEUR :. D
toute l'armée fût rendue à proxiBoyer attendit que
avec la République d'Haiti, pour le seul cas
tendaient proposer ensuite une confédération d'une puissance étrangère : - idée sembiable a
de la defense du pays contre l'agression Sud,
la scission, pour la défense commune
celle du conseil départemental du
pendant l'unité politique d'Haiti.
contre Christophe ; idée creuse, dangereuse Nord Alexis pour étaient lous trois, colonels des trois corps
11 Prophèle Daniel,Sainte-Fleur prit et le grade de général de division ; le second, celui de
de chevau-légers: : le premier d'un caractère plus sérieux, attendit que le Président
génèral de brigade. Nord Alexis, bien que sa troupe l'eit reconnu en cette qualité.
d'Haiti Télevata ce dernier yrade,
T. VIIA.
politique d'Haiti.
contre Christophe ; idée creuse, dangereuse Nord Alexis pour étaient lous trois, colonels des trois corps
11 Prophèle Daniel,Sainte-Fleur prit et le grade de général de division ; le second, celui de
de chevau-légers: : le premier d'un caractère plus sérieux, attendit que le Président
génèral de brigade. Nord Alexis, bien que sa troupe l'eit reconnu en cette qualité.
d'Haiti Télevata ce dernier yrade,
T. VIIA. --- Page 494 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAiTI,
mité des limites de Plaisance
tendus a
pour répondre à ces
organes du peuple et de
préVoici sa
:
TaradeduNent-0west.,
réponse
Au quartier-général du Poteau, le 22 octobre
1820,
an 17*de l'indépendance.
Jean-Pierre Boyer, Président
Aux généraux Richard,
d'Haiti,
Lebrun, Prophète Daniel et
Sainte- Fleur, au Cap.
€ J'ai reçu et lu attentivement, Messieurs,
du 19 courant. Je suis fàché
votre lettre
que vous ayez mal
mes intentions, qui n'ont jamais cessé d'être interprété
la cause de la vraie liberté. Si
favorables à
rieusement
vous eussiez réfléchi sésur la mission dont vous
Constant Saul à
avez chargé lecitoyen -
Saint-Marc, sur l'envoi de VOS
(J.-J. Adonis et E. Michaud)
députés
près de moi, vous
attendu lenrs nouvelles avant de m'écrire
eussiez
-
la lettre
j'ai sous les yeux, et dans
que
laquelle se trouvent des
sions peu faites pour amener une réconciliation expresfrères qui doivent, de bonne foi, vivre
entre des
bonheur de leur
réunis pour le
pays :
e Comme je n'aijamais eu aucune vue hostile,
toutes mes démarches se rattachent à
et que
lider
ce qui peut consol'indépendance nationale, je ne m'arrêterai
mots et je me réfère à ma lettre à
pas aux
vous adressée le 18
ce mois, par mes aides de
de
camp qui ont accompagné vos,
envoyés an Cap. J'espère que vous avez trouvé dans
dépêche en réponse à votre ouverture
ma
mon ordre du jour du 17
(verbale), dans
courant, dans le rapport de VOs
11 La leltre des quatre généraux signataires fut
tort de lui garder une certaine rancune a ce
écrite par Prézeau. Le président eut le
dans le moment ou l'on venait d'assassiner huit sujet, comme s'il edt pu refuser de l'écrire
individus.
an Cap. J'espère que vous avez trouvé dans
dépêche en réponse à votre ouverture
ma
mon ordre du jour du 17
(verbale), dans
courant, dans le rapport de VOs
11 La leltre des quatre généraux signataires fut
tort de lui garder une certaine rancune a ce
écrite par Prézeau. Le président eut le
dans le moment ou l'on venait d'assassiner huit sujet, comme s'il edt pu refuser de l'écrire
individus. --- Page 495 ---
CIAPITRE XI.
[1820)
toutes les aseurances possibles sur mes
propres envoyés,
Je n'ai pour boussole que la constiintentions pacifiques. qui a été l'ouvrage des Représentution de la République,
tantdu Nord que des autres départemens.
tans du peuple,
ambition particulière ; je
Je ne suis dominé par aucune
faire mon devoir.Je me plais à croire,
n'agis que pour
à abattre la tyrannie de Chrisqu'après avoir concouru
tophe, vous ne voudriez pas méconnaitrele gouvernement
de la Nation et compromettre, par de fausses wues,
légal
la sécurité publique.
fut contraire à mes
C Je n'ai jamais fait un acte qui
à Sir Home Popham, sur sa prodevoirs. En répondant
la réconciliation
position, que je formais des vUx pour
constiatteinte à la
des Haitiens, je n'ai pu penser porter
faire.
tution de T'Etat; je ne pouvais pas non plus le
avec moi ne compte, dans le
a L'armée qui s'avance
destinée
Nord, que des frères et des amis; elie n'est point
à combattre : je l'ai déjà dit, et je le répète avec plaisir.
à sa iparche, on pourra l'essayer ; les
Si on veut s'opposer
d'elle ; mais, malheur à
premiers coups ne partiront pas
et du deuil!
celuiqui oserait donner le signal de la guerre
à la Nation, à l'univers entier, du sang
Isera responsable
très-avare. La
qu'il fera verser et duquel je serai toujours
les faits qui seront clairement
postérité le jugera d'après
des deux mondes.
exposés aux philanthropes
C Signé : BOYER. >
remarque à faire sur la lettre des généLa première
la formule des actes
raux du Cap, c'est qu'elle reprenait
1807: liberté, 1 indépendance, et non pas égalité,
de
la
et; ce qui nous porte à penser
comme dans
République
adopta cette formule dans ses actes; ; à la fn de
1 Au commencement de 1807, Christophe
d'après
des deux mondes.
exposés aux philanthropes
C Signé : BOYER. >
remarque à faire sur la lettre des généLa première
la formule des actes
raux du Cap, c'est qu'elle reprenait
1807: liberté, 1 indépendance, et non pas égalité,
de
la
et; ce qui nous porte à penser
comme dans
République
adopta cette formule dans ses actes; ; à la fn de
1 Au commencement de 1807, Christophe --- Page 496 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
qu'ils n'aspiraient qu'à rétablir l'Etat
Président Généralissime des
d'Haiti, avec un
forces de terre et de
Altesse: Sérénissime,
mer, une
peut-être sous la réserve
suite une Majesté
d'avoir enRoyale ou Impériale.
attendre d'ailleurs de
Que pouvait-on
plusieurs de ces hommes, vains
orgueilleux de leurs titres de noblesse
et
brevet ? Se croire des êtres
héréditaire ou à
privilégiés, d'une
rieure à celle de leurs
nature supéconcitoyens, ayant
même origine
cependant la
qu'eux : c'était le
idées.
nec-plus-ultrà de leurs
Et comment se peut-il que quatre
au
milieu de plus de cent
générauz seulement,
autres, signèrent cette
Président d'Haiti, en se
lettre au
qualifiant a
a
d'organes du
et de l'armée du Nord-Ouest ? D Etait-ce
peuple
d'une
là le cachet
représentation populaire, propre à arrêter la
che de son armée ?
marToutefois, nous aimons le ton et le style de la
de Boyer, empreinte du sentiment de la
réponse
fraternité haitienne, de ménagemens pour
l'amour-propre de ses
compaguons d'armes, guidés par des vues
erronées, et d'un esprit de conciliation personnelles ou
niveau de Pétion
qui le plaçait au
ramenant au giron de la
des frères égarés dans le Sud. Comme
République,
son illustre
cesseur, il sentit en cette circonstance
prédéavoir d'autre
qu'il ne pouvait
langage que celui de la
honorer son propre caractère ethonorer persuasion, pour
aussile
républicain.
système
Mais déjà ce langage fraternel, transmis
les aides de camp du
au Cap par
président et par les envoyés des
la même année et dans les premiers momens
en 1818 et 1819, il y faisait écrire : liberté, de sa monarchie, il la supprima. Cependant,
l'egnlité en horreur.
indépendance ou la mort. Il eut toujours
langage que celui de la
honorer son propre caractère ethonorer persuasion, pour
aussile
républicain.
système
Mais déjà ce langage fraternel, transmis
les aides de camp du
au Cap par
président et par les envoyés des
la même année et dans les premiers momens
en 1818 et 1819, il y faisait écrire : liberté, de sa monarchie, il la supprima. Cependant,
l'egnlité en horreur.
indépendance ou la mort. Il eut toujours --- Page 497 ---
CHAPITRE XI.
[1820]
avait produit son effet, en même temps que
généraux,
avaient enfin compris le vet réel des popuces généraux l'Artibonite et du Nord. Le 21 octobre, veille
lations de
ils firent publier au Cap
de la réponse du président,
l'acte suivant: :
Liberté,
Egalité,
Indépendance.
République d'Haiti.
Adresse au Peuple et à l'Armée.
Soldats!
a Citoyens,
soussignés vous
et les généraux
( Les magistrats
viennent de déclaannoncent avec la plus vive joie, qu'ils
à Haiti,
qu'il n'existe plus aujourd'hui
rer solennellement
et qu' une seule constitution.
qu' uun seul gourernement
de
Soldats ! la paix est faite, plus
guerre
( Citoyens,
les Haitiens sont frères et réunis. Le
parmi nous ! Tous
bientôt entrer en
président Boyer et son armée vont baiser de
et
recevoir et donner le
paix
cette ville, pour
à les recevoir avec tout l'ende fraternité. Préparez-vous
thousiasme qui caractérise de vrais Haitiens.
mille fois ces cris,
nous répétons
( En conséquence, bonheur et du salut de la patrie :
gage à jamais du
Vive
!
Vive la
d'Haiti !
l'Indépendance
a
République
! Vive le Président Boyer !
Vivent la Liberté et TEgalité
mille fois avec
à les répéter
€ Nous vous engageons
nous.
l'hôtel de ville du Cap, le 21 octobre 1820,
A Donné en
an 47" de T'indépendance d'Haiti. CHARLES PIERRE, LEa Signé: P. ROMAIN, RICHARD,
MONTPOINT,
PROPHÈTE DANIEL, JosmSusne-Fure.
BRUN,
PREVOST, et de 48 autres généraux ou magisGUERRIER,
trats. D
galité
mille fois avec
à les répéter
€ Nous vous engageons
nous.
l'hôtel de ville du Cap, le 21 octobre 1820,
A Donné en
an 47" de T'indépendance d'Haiti. CHARLES PIERRE, LEa Signé: P. ROMAIN, RICHARD,
MONTPOINT,
PROPHÈTE DANIEL, JosmSusne-Fure.
BRUN,
PREVOST, et de 48 autres généraux ou magisGUERRIER,
trats. D --- Page 498 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
indicible enthousiasme
Cet acte fut accueilli avec un
du
et le peuple du Nord, par la population
parTarmée
l'entendit publier. Il terminait,
Cap, la première, qui
années entre des
enfin, une guerre civile de quatorze
sceauàla
enfans d'une même famille; il mettaitle
frères,
d'ALEXANDRE PETION qui prédit sans
politique humaine
cesse cet heureux résultat ..
Président
En arrivant à Plaisance, le 25 octobre, le
cet acte par ses aides de camp. Il s'emd'Haiti reçut
en lui dide l'adresser au Sénat de la République,
pressa
du Nord ayant reconnu son autosant que les généraux
eomme réuni
pouvait être considéré
rité, ce département
allait proclamer au Cap. Tousous la constitution qu'il
à ce
l'avait porté à ne pas envoyer
tefois, sa prudence
du 19, ni
la copie de la dépêche des généraux,
corps,
du 22:il ne voulait pas que l'on concelle de sa réponse
surl'issue des événeçût à la capitale, des inquiétudes
ce ne fut
était en marche:
mens, pendant quel'armée
retourdu Nord, qu'il
le 29 décembre suivant, à son
que
au Sénat.
adressa copie de ces documens l'autorité de la RépubliAu fait, la reconnaissance de
du
et du Président d'Haiti, par certains généraux
que
Richard surtout, n'était que simaulée,
Nord, Romain et
dominaient. Ils voyaient
par les cireonstances qui les
vers la
du peuple et des troupes
l'entrainement général
de toute division deterritoire;
cessation de toute hostilité,
armée de
le
venait avec une
ils savaient que
président
avee l'arplus de 20 mille hommes, et ils se soumirent,
C'est T'insuffisance de la force à rien fonder.11 y a
1 . Savez-vous ce qui me monde frappe? : le sabre et lespril; el, à la fin, l'esprit tue le sabre.
deux puissances dans le
- Napoléon ".
de toute division deterritoire;
cessation de toute hostilité,
armée de
le
venait avec une
ils savaient que
président
avee l'arplus de 20 mille hommes, et ils se soumirent,
C'est T'insuffisance de la force à rien fonder.11 y a
1 . Savez-vous ce qui me monde frappe? : le sabre et lespril; el, à la fin, l'esprit tue le sabre.
deux puissances dans le
- Napoléon ". --- Page 499 ---
CHAPITRE XI.
[4820]
plus tard pour tâcher de ressaisir
riere-pensée d'intriguer
leur échappait des mains .
la proie qui
informés de cet esprit
Les aides de camp du président,
Nord
en firent leur rapport. Le général
malintentionné,
étaient si honorables, avait
Alexis, dont les sentimens
même été obligé de les accompagner jusqu'à Plaisance,
de
pour les protéger conson
chevau-légers,
avec
corps
Romain avait fait poser vers le
tre une embuscade que
Camp-Coq, pour les assassiner*.
accélérer
Cette information porta le président à faire
arriver au Cap, et déjouer ces
la marche de l'armée pour
factieuses. Cette armée était d'une discipline,
intrigues
les soins des généraux cond'une tenue admirables, par
les diverses divisions. Partout sur son passage,
mandant
accouraient pour la voir 3.
lespopulationsdes campagnes
en tête avec sa division,
Le digne et vertueux Magny,
années de séallait enfin retrouver sa famille après huit
paration.
et des officiers de tous grades
La plupart des généraux
rencontrèvinrent au-devant du Président d'Haili, qu'ile
en lui
rent au Morne Rouge et qu'ils complimentèrent,
de dévouement à la Républiprésentant leurs hommages
lui
Illes accueillit avec cette gracicuse affabilité qui
que.
les félicitant de la résolution paétait particulière, en
reconstide s'y réunir, pour
triotique quilsavaientprise
si indisl'unité haitienne, si nécessaire,
tuerdésormais
de cette assertion, dans la relalion des faits en 1821.
i On sera convaincu
ligura en 1795, était le chef de cette embuscade placée
2Le vieux colonel Macaya, qui
faire la police de cetle partie de la route. Arrivé la,
sous le nom de poste, soi-disant pour
en lui déclarant qu'il n'ignorail pas de qui il
le généralNord lui tint un langage menaçant, venait dejouer avec son corps de cavalerie.
avait reçu des ordres pour exéculer le projet qu'il le
Nicolas Louis allait a la tèle d'une
3 Pendant que l'armée marchait sur le Cap, général férir.
colonne s'emparer du Port-de-Paix, où il entra sans coup
. Arrivé la,
sous le nom de poste, soi-disant pour
en lui déclarant qu'il n'ignorail pas de qui il
le généralNord lui tint un langage menaçant, venait dejouer avec son corps de cavalerie.
avait reçu des ordres pour exéculer le projet qu'il le
Nicolas Louis allait a la tèle d'une
3 Pendant que l'armée marchait sur le Cap, général férir.
colonne s'emparer du Port-de-Paix, où il entra sans coup --- Page 500 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
bonheur de tous les citoyens. Et sous l'inspensable au
de voir
sentimens de satisfaction
piration de ses propres
malheur, en entrant au
cesserla guerre civile qui fit leur
le 26 octobre, Boyer dit :
Cap par la Barrière-Boutcills,
Haitien."
devient
le Cap
d Cette ville
aujourd'hui
et la division
Son entrée se fit entre la division Magny
étatBorgella. Il était précédé et escorté d'un nombreux
de cette ville l'accueillit par de chamajor; la population
de: Vive la Républileureuses acclamations, aux cris
cloches de
que les
que! Vive le Président d'Haitiltandis
forts le
l'église étaient en branle et que l'artillerie des
aussitôt à un Te Deum qui fut chanté
saluait : Il: assista
remercier et louer Dieu de l'heureux terme qu'il
pour
des Haitiens, sans effumettait aux disensionsintestines
situé près
sion de sang. Boyer occupa ensuite le palais
à
la
d'armes, le même qui servait
de l'église, sur
place
Christophe.
la constitulion de
Dans la même journée, il fit publier
Haitiens.
adressée ant
laRépublique et une proclamation
Ily disait :
division sont passés...
(( Les temps de discorde et de
beau de
la réunion et de la concorde, le plus
A Le jour de
même faenfin arrivé 2 Enfans de la
( ma vie, est
l'ombre de l'arbre sacré
a mille, vous êtes tous ralliés à
est reconnue
la Constitution de l'État
a de la Liberté:
de l'Est à l'Ouest, la
tout Haiti. Du Nord au Sud,
a dans
dévoués à
des citoyens
ne
plus que
A République
compte
et à son Indépendance.
C sa prospérité
fait le tableau historique de l'entrée de Boyer en cette
1 Un peintre haitien, du Cap, a
ville, qu'on voyait au palais du Port-au-Prince. sa haute posilion au Cap-Hallien, a celle vù il
2 En ce moment. Boyer put comparer 1802, lorsqu'il faillit d'ètre noyé par rapport a ses
s'était tronvé dans la mème ville, en
tous les avantages.
liaisons d'amitie avec Pétion. En 1820, il en recueillait
ique de l'entrée de Boyer en cette
1 Un peintre haitien, du Cap, a
ville, qu'on voyait au palais du Port-au-Prince. sa haute posilion au Cap-Hallien, a celle vù il
2 En ce moment. Boyer put comparer 1802, lorsqu'il faillit d'ètre noyé par rapport a ses
s'était tronvé dans la mème ville, en
tous les avantages.
liaisons d'amitie avec Pétion. En 1820, il en recueillait --- Page 501 ---
CHAPITRE Xl.
11820]
l'histoire de vos malheurs :
Je ne vous rappellerai pas
vous en
n'en doit être conservé que pour
( le souvenir
à l'avenir... La Constitution
a faire éviter de semblables
de tous les
ouvrage des Représentans
(( de lal République,
contre l'arbia établi de sages garanties
(( départemens,
ans, elle a fait le bonheur de
( traire. Si, depuis quatorze
elle fera également le
lui sont restés fidèles,
A ceux qui
le rebelle Christophe avait enC bonheur de ceux que
rallient aujourd'hui au
dans l'erreur et qui se
(( trainés
A
constitutionnel...
gonvernement
serai toujours avare,
que le sang, dontje
( Je regrette
mois : toute ma sollicitude tenle 18 de ce
4 ait coulé
Mon ordre du jour, du 17, envoyé
'( dra à Téparguer.
aides de camp, n'a pas dà y ara exprès au Cap, par mes
la vie aux fils de Christophe
C river assez tôt pour sauver
remarquer,
officiers qui s'étaient fait trop
4 età quelques
exécutant ses ordres barbares -
C en
Rendons gràces à
le
est oubliél...
A Haitiens! !
passé
nous a permis de nous réunir, pour
( l'Etre suprème qui
baiser fraternel. Invomutuellement le
( nous donner
afin qu'il nous inspire des
( quons sa tonte-puissance,
laisser
et de sagesse, et que nous puissions
A idéesde paix
assurée, un pays libre et
( à nos enfans, une existence
€ indépendant.
Vivent la
la
! Vive la Constitution!
a Vive République
a Liberté et lEgalité ! )
dans cette proclamaIly a des pensées patriotiques
du successeur de Pétion quiavait
tion du chefdel'Etat,
les droits et assurer le
fondé la République pour garantir
tout entier! I Pétionluiavait tracé
benboaurdnpempiclaitent
la pacification du Sud. Dansl'uneet
immobleesempledaus) c'étaient des frères, des enfansd'une
l'autre circonstance,
a Liberté et lEgalité ! )
dans cette proclamaIly a des pensées patriotiques
du successeur de Pétion quiavait
tion du chefdel'Etat,
les droits et assurer le
fondé la République pour garantir
tout entier! I Pétionluiavait tracé
benboaurdnpempiclaitent
la pacification du Sud. Dansl'uneet
immobleesempledaus) c'étaient des frères, des enfansd'une
l'autre circonstance, --- Page 502 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'HAITI.
constitutionnel ralmême famille que le gouvernement
Les
liait autour de l'autel élevéà la patrie commune.
être fixées qu'à ces condidestinées d'Haiti ne pouvaient
tions! Si Pétion mérita les louanges de la postérité pour
conduite envers le Sud, Boyer ne les mérita pas moins
sa
la sienne envers le Nord.
pour
avait été respectée et protégée
La famille de Rigaud
il se fitun devoir d'étendre égalepar son prédécesseur;
la famille de Christophe,
ment toute sa sollicitude sur
et
dans une situation encore plus malheureuse,
placée
étouffa tout ressentiavec d'autant plus de mérite, qu'il
fait périr son
ment contre la mémoire du tyran qui avait
à cause des liens qui les attachaient
frère, uniquement
rendit
de la Veuve de
l'un à l'autre. Boyer se
auprès
des consolaleur offrir
Christophe et de ses filles, pour
I ; il le
leur donner l'assurance de sa protection
tions et
en leur adresfit avec un sentiment de louabledlicatesse. Dans l'excès de sa
sant les paroles les plus affectueuses. bienveillance à lad'une
gratitude pour ce témoignage
Madame Chrisquelle elle nes'attendait point, peut-être,
l'en remeraux
du président, pour
tophe se jeta
genoux
lui dit-ilen lui prenant
Madame,
cier: (C Relevez-vous,
c'est votre ami qui se pré-
< la main : c'est votre frère,
pour vous
vous et vos demoiselles,
d sente pardevant
le malheur dont vous êtes
toutes trois daus
C consoler
ne sauraitéprouver
Le Chef de la République
(E frappées.
vous. >) Et il leur demanda la
a d'autres sentimens pour
dà à leur
de les embrasser avec ce respect
permission
la sincérité qu'il
infortune : son émotion leur prouva
mettait dans ses procédés.
aussi
Dessalines se trouvait
La Veuve de Jean-Jaeques
les témoignaBoyer lui donna également
au Cap-Haitien.
us
C consoler
ne sauraitéprouver
Le Chef de la République
(E frappées.
vous. >) Et il leur demanda la
a d'autres sentimens pour
dà à leur
de les embrasser avec ce respect
permission
la sincérité qu'il
infortune : son émotion leur prouva
mettait dans ses procédés.
aussi
Dessalines se trouvait
La Veuve de Jean-Jaeques
les témoignaBoyer lui donna également
au Cap-Haitien. --- Page 503 ---
CHAPITRE XI.
11820]
en allant la voir et lui
sympathie,
ges de sa respectueuse
elle eaurait besoin. Elleavait
offrir toute l'assistance dont
et d'audeux filles naturelles de son mari,
auprès d'elle
avait élevées comme si
qu'elle
tres jeunes personnes
elies eussent été ses enfans'.
à la
Ces deux familles se rendirent au Port-au-Prince
l'invitation du président qui voulait
fin de l'année, sur
haute
delui,
leur continuer sa
protecles voir près
pour
de l'intérêt affecdonnerde nouvelles preuves
tion etleur
les événemens politiques
tueux qu'il prenait au sort que
honorer la Répuleur avaient fait. Il ne pouvait mieux
blique dont il était I le chef.
Dans la situation des choses, il étaiti indispensable que
donnât toutes les garanties de sécule gouvernement se
Nord, comme
rité pour le maintien de son autoritédansle
fut
En
le général Magny
dans l'Artibonite.
conséquence,
:
du Cap-Haitien
placé commandant de Tarrondissement
lui :. Néanmoins,
personne n'en était plus digne que
laissa le
agissant dans un esprit de conciliation, Boyer
de commandant de la place;
général Richard en qualité
démérita de la
mais on verra que cet homme ambitieux
et son
confiance que le président eut dans ses sentimens
jugement.
ndement del'arrondisseIl plaça également au commai
Simon; à celui
ment du Fort-Liberté, le général Jacques
le
le
Pierre Poux ; à celui'du Borgue,
du Trou,
général
1 Si Boyer ne fit pas donner, par l'Elat. une pension a la Veuve deJ.-J. Dessalines, Ceite je
sais qu'il lui donnait fréquemment des sommes d'argentde sa casselle partienlière.
respectable femme était digne de sa sollicitude. de grande distinction: : aucun général n'était
2Magny méritait a tous égards ce témoignage
et aux populations du Nord, le regine
plus propre que lui, a faire comprendre durant aux huit troupes années au Porl-au-Prince.
rie la République qu'il avait étndié
Veuve deJ.-J. Dessalines, Ceite je
sais qu'il lui donnait fréquemment des sommes d'argentde sa casselle partienlière.
respectable femme était digne de sa sollicitude. de grande distinction: : aucun général n'était
2Magny méritait a tous égards ce témoignage
et aux populations du Nord, le regine
plus propre que lui, a faire comprendre durant aux huit troupes années au Porl-au-Prince.
rie la République qu'il avait étndié --- Page 504 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'HAITI.
général Bottex; à celui de la
Marmelade, le général
rier; à celui du
GuerNole-Saint-Nieolas, le
Bastien : tous cinq officiers du Nord.
contre-amiral
rondissement de la
Mais il confia l'arrivière celui
Gand-tivdirm.arpiueinic
;
du
IQuayerLacelui de
Port-de-Paix, au général Nicolas Louis;
Plaisance, au général Obas :
Et dans l'Artibonite, le général
commandementde
Francisque eut le
celuides Gonaives ; le
celui de
général Bonnet,
Saint-Mare, la place étant commandée
général Marc Servant; la
par le
le général Bazin,
commune des Verrettes, par
celle de la Petite- Rivière,
le
Victor Toby :
par général
Les communes des deux
ici, restèrent
départemens, non désignées
sous le commandement
avaient servi sous
d'officiers qui
Christophe, et les autres
passèrent à l'état-major général de
généraux
Bergerac Trichet
l'armée. Le général
resta en garnison au
les 10€ et 24°
Cap-Haitien, avec
régimens de l'Ouest qu'il commandait
Les fonctionnaires de l'ordre
'.
nistration civile
judiciaire et de l'admifurent tous choisis et nommés parmi les
citoyens des deux départemens, réunis
désormais à la
République. Des tribunaux civils furent formés
Haitien, aux Gonaives et
au Capau Port-de-Paix.
En proclamant V'oubli du passé, le chef du
ment était sincère dans le sentiment
gouvernevoir que des frères
qui le portait à ne
parmi ses concitoyens : aucune
sécution n'eut lieu contre
peraucun d'eux. Boyer honora
1 Obas fut promu à ce grade dans ces
21 Bonnet était pour l'Artibonite, ce circonstances. II était sénateur.
3 A l'occasion d'une velleité d'émeute, que Magny fut pour le Nord.
mens d'infanterie de cette ville, le président manifestée avail au Cap-Haitien par les J* et 2- régicurps de l'Ouest avec un général capable de seconder reconnu qu'il fallait y laisser ces deux
maintien de la tranquillité publique : Bergerac Trichet le général Magny au besoin, pour le
répondit parfaitement à sa confance.
ite, ce circonstances. II était sénateur.
3 A l'occasion d'une velleité d'émeute, que Magny fut pour le Nord.
mens d'infanterie de cette ville, le président manifestée avail au Cap-Haitien par les J* et 2- régicurps de l'Ouest avec un général capable de seconder reconnu qu'il fallait y laisser ces deux
maintien de la tranquillité publique : Bergerac Trichet le général Magny au besoin, pour le
répondit parfaitement à sa confance. --- Page 505 ---
CHAPITRE XI.
[1820]
et la haute position qu'il occupait
encore son caractère
insinuations d'un indans son pays, en repoussant les
exécuté les
dividu qui vint lui désigner celui qui avait
barbares de Christophe, à l'égard de son jeune
ordres
Brun. Il lui répondit: A Mon frère n'a
frère Souverain
cause de moi; ; maisje ne suis pas
A sans doute péri qu'à
devoir
sa mort. J'ai fait mon
( venu ici pour venger
l'oubli du
et
chef del l'Etat, en ordonnant
passé,
( comme
cet ordre. > L'offitrangressera
a je punirai quiconque
qu'il exerçait.
cier désigné fut laissé au commandement
à
modération fit comprendre
Cet exemple de généreuse
récrimination ne serait tolérée.
tous, qu'aucune
laisser à la citadelle
Le gouvernement ne poavait pas
alors le nom de Laferrière, de celui de
Henry (qui reprit
les sommes
T'habitation sur laquelle elle fut construite),
qui s'y trouvaient encore après le pillage
importantes
à la trésorerie
des généraux; ; il fallait les transporter
président forma à cet effet
générale de la République.Le
en or et
chargée de compter ces fonds,
une commission
des procèsd'en constater le montant par
en argent,
de les envoyer
verbaux journaliers de chaque opération,
d'où ils furent expédiés ensuite au Portau Cap-Haitien
la Mouche, à la fin de
au-Prince, sur le garde-côtes
novembre*.
spécial de
Ce navire fut placé sous le commandement
Panayoty, élevé au grade de contre-amiral, pouraccomle général Lys, dont la
pagner en même temps son ami,
demanda au
maladie s'était aggravée à tel point, qu'il
mourir au sein de sa famille. Ce
président de l'envoyer
satisfaction : car il
brave officier n'eut pas même cette
B. Inginac évaluer res fonds a la somme d'environ 1,600,000 gourdes.
1 Dans ses Mémoires,
etce chiffre parait être assez exact. --- Page 506 ---
D'HAYTI. ÉTUDES SUR L'HISTOIRE
en luil'un de ses
en mer. La République perdit
trépassa
éminens, et il fut généralement refondateurs les plus
gretté .. le
après son entrée au Cap-Haitien,
Quelques jours
ordonner
avait publié une proclamation pour
président
des joyaux
des diamans,
la restitution au trésor public,
le 22 décembre 1775, et mourut le
1 Lys (Pierre-Charles) naquit au Port-au-Prince fortjeune en France, il y reçut une bril28 novembre 1820, en vue de Mont-Roui.
éminens, et il fut généralement refondateurs les plus
gretté .. le
après son entrée au Cap-Haitien,
Quelques jours
ordonner
avait publié une proclamation pour
président
des joyaux
des diamans,
la restitution au trésor public,
le 22 décembre 1775, et mourut le
1 Lys (Pierre-Charles) naquit au Port-au-Prince fortjeune en France, il y reçut une bril28 novembre 1820, en vue de Mont-Roui. Envoyé
au caractère le plus franc et aux
lante instruction qui, jointe au physique le plus agréable, de ses concitoyens. Parmi eux,
qualités du coeur le plus aimant, le fit estimer généralement
calme a la guerre, qui le
appréciaient en lui cette bravoure rare, ce courage
ne furent
les militaires
qu'il avait pour ses inférieurs : ses égaux
distingusient, cette bonté inépuisable
tant ses relations étaient affables. jamais envieux des positions qu'il occupa snccessivement, Revenu dans le pays au commencement
Lys montra toujours un anaktrewcenstpartated devint, à 16a ans, le lieutenant de cette célèbre
avec Pétion, et
de 1791,i1 se lia intimementa
Devenu chef de bataillon de cette arme,
compagnie d'artillerie dontson ami fut le capitaine. avec Rigaud et ses
jusqu'en 1800 où il s'expatria
Lys commanda la place du Petit-Tron
de l'indépendance, pour s'attaautres officiers; ; il ne revint a Haiti qu'après la déclaration fondation de la Republique. Promu au
a Pélion et contribuer avec lui a la
cher de nouveau
1809, son brevet constata 12 campagnes, 16actions
grade de général de brigade,le26j juillet
en 1808. En cette qualité, il comblessure à l'attsque du fort du Nirebalais,
entraîner
d'éclat, une
Jérémie et du Port-au-Prince ; et s'il se laissa
manda les arrondissemens de
scission du Sud, on a vu
du Sénat contre Pétion et dans la déplorable
dédans l'opposition
conduite dans le siège du Port-au-Prince. Ses
quelle a été sa brillante et valeureuse
National
fort Alexandre) qu'il avait si
mortelles furent enterrées au fort
(devenu
de la capitale assista
pouilles
des entrailles de Pétion. L'élite del la population
bien défendu, a côté
services. à ses obsèques qui furent dignes de ses
donna les
de la plus vive amitié,
Boyer lui
témoignages
Dans sa maladie au Cap-Haitien,
d'armes, les généraux du Nord aussi, le
de mème que Borgella : ses autres compagnons
J. Chanlatte qui T'avait malvisitaient souvent. Lys s'honora en accueillant sans rancune,
chez lui; et, pour se
diatribe contre le Sénat. Chanlatte était constamment
traité dans sa
faisait réciter les plus belles poésies des grands
distraire de ses souffrances, Lys lui
français : ce que Chanlatte entendait à merveille. au grade de général de divipoètes
que Boyer n'eût pas élevé Lys
A cette époque, on regretta
avoir puissamment contribué a la pacilicaparses longs services et pour
du Nord
sion qu'il méritait
aussi qu'il aurait dû profiter de la Réunion
tion de la Grande-Anse.
citer les plus belles poésies des grands
distraire de ses souffrances, Lys lui
français : ce que Chanlatte entendait à merveille. au grade de général de divipoètes
que Boyer n'eût pas élevé Lys
A cette époque, on regretta
avoir puissamment contribué a la pacilicaparses longs services et pour
du Nord
sion qu'il méritait
aussi qu'il aurait dû profiter de la Réunion
tion de la Grande-Anse. On pensait
de brigade de la République qui avaient
élever au mème grade, les anciens généraux
de convenance,
pour
temps que lui, en 1809, avec d'autant plus
été nommés par Pétion, en même
parmi ceux de Christophe : six autres de
qu'il y avait de non-breux généraux de division
militaire du pays, et Marion, Nicolas
plus dans l'armée n'auraient pas dérangé l'économie
Trichet méritaient bien celte
Lamothe-Aigron, Frédéric et Bergerac
de
Louis, B. Leblanc,
qu'ils donnaient a Boyer depuis plus
par leurs services et le concours
récompense,
deux ans. --- Page 507 ---
CHAPITRE XI.
(1820]
avaient été
de
dits de la couronne, qui
et
l'argenterie, et dans les autres châteaux ou palais
pillés à Sans-Souci
attendu que tous ces objets appartenaient
de Christophe,
officiers
et des
à T'Elat ; et la restitution à des
généraux déde beaucoup d'animaux qui leur furent
particuliers,
suivirent la rérobés dans les momens de désordre qui
du tyran. Cet acte était basé sur
volte du Cap et la'mort
en
les plus morales, afin d'inspirer
les considérations
d'ordre et de subordination et des
même temps des idées
secoué
d'honneur, aux populations qui iavaient
sentimens
Mais il ne produisit aucun
lejoug affreux de Christophe.
aux restitutions ordonnées, parce qu'aucun
effet, quant
l'exécution
ne voulut s'avouer coupable par
des pillards
chacun devait
de cette mesure : en restituant au trésor,
c'eût été
récépissé de ce qu'il aurait remis;
en prendre
connaitre. On considéra cet acte
le moyen de se faire
puisque le gouvernement ne pouvait
comme intempestif,
eux-mémes, à restituer au trésor
contraindre les généraux
àla citadelle ou ailleurs.
avaient enlevées
les sommesqu'ils mieux sans doute, en ordonnant des
Le président fit
de Christophe, en
revues de solde en faveur des troupes
les vieux soldats auxquels il délivra de nomcongédiant
de terrain, à titre de don national,
breuses concessions
avaient rendus à la
rémunérer les services qu'ils
pour
les généraux et les officiers
patrie, en même temps que
dons nationauz, comme
recevaient leurs
de tous grades
ceux de l'Ouest et du Sud.
aussi des commissions chargées de répartir
Il forma
habitations possédées par
entre les cultivateurs des
le quart
à titre de domaine de la couronne,
Christophe,
biens
avaient culdes denrées existantes sur ces
qu'ils
des
d'autres commissions pour la vérification
tivés; ; et
les services qu'ils
pour
les généraux et les officiers
patrie, en même temps que
dons nationauz, comme
recevaient leurs
de tous grades
ceux de l'Ouest et du Sud.
aussi des commissions chargées de répartir
Il forma
habitations possédées par
entre les cultivateurs des
le quart
à titre de domaine de la couronne,
Christophe,
biens
avaient culdes denrées existantes sur ces
qu'ils
des
d'autres commissions pour la vérification
tivés; ; et --- Page 508 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
titres de propriétés de nombreux
été dépouillés de leurs biens
particuliers qui avaient
et qui n'avaient pu les
clamer, ou de ceux qui s'étaient réfugiés
réblique, durant la
dans la Répuguerre civile, et qui
leurs foyers.
retournaient dans
Le Port-de-Paix devint un port ouvert au
étranger, pour favoriser les habitans de la
commerce
Nord qui étaient dans la plus
péninsule du
y revinrent de la
profonde misère : ceux qui
République purent profiter
de cette mesure qui récompensait le
également
luiavaient montré. En même
dévouement qu'ils
temps, le
une distinction
président accorda
particulièreaux corps de cavalerie
sousle nom de chevau-légers, quiavaient
connus
part dans la révolution du 8
pris une grande
seul
octobre, en en formant un
régiment de carabiniers de la garde du
ment, ayant son cantonnement
gouvernetroupe d'élite servit bientôt
au.Cap-Haitien. Cette
après au maintien de la
tranquillité publique dans le Nord.
Le 24 novembre, un arrêté du chef de l'Etat
ce qui suit :
ordonna
( Le 1" du mois de décembre
( matin, le palmiste,
prochain, à 7 heures du
emblême de la
(( dans chaque commune du Nord Liberté, sera planté
et de
C qui s'est ralliée à la
l'Ouest d'Haiti,
République, au
C d'armes, par les autorités
milieu de la place
C taires du lieu; des salves constituées, civiles et milid'artillerie
(r beau jour, la garnison
annonceront ce
prendra
A chanté un Te Deum
les armes, et il sera
En
en actions de grà ce. )
fondant sa monarchie et sa noblesse,
tophe n'avait pas seulement
Henry Chriscitoyens ou sujets de
supprimé l'égalité entre les
aussi la liberté
son royaume ; mais il avait détruit
dont ils auraient dà jouir. Ilen avaitbien
constituées, civiles et milid'artillerie
(r beau jour, la garnison
annonceront ce
prendra
A chanté un Te Deum
les armes, et il sera
En
en actions de grà ce. )
fondant sa monarchie et sa noblesse,
tophe n'avait pas seulement
Henry Chriscitoyens ou sujets de
supprimé l'égalité entre les
aussi la liberté
son royaume ; mais il avait détruit
dont ils auraient dà jouir. Ilen avaitbien --- Page 509 ---
CHAPITRE XI.
[1820]
le mot dans ses actes ; et, pour leur ôter rjusqu'au
laissé
la chose, il en avait ou abattu ou laissé
désir de recouvrer
des
l'embléme le plus significatif aux yeux
populapérir
tions qui ne savaient pas lire :.
où l'arrété du Président d'Haiti fut puLe même jour
deux frégavit
devant le Cap-Haitien
blié, on
paraitre
sorte
: elles venaient avec une
d'opportutes franeaises
cet acte ordonnait, et
nité pour justifier la mesure que
de la liberté
était destinée à réveiller le sentiment
qui
de cette
de la République.
dans le coeur du peuple
partie
la
sortant de la MarC'étaient la Gloire et
Cléopdtre,
montait sur la première.
tinique, et T'amiral Duperré
de
et les événemens qui
Ayant appris la mort
Christophe
dans l'inT'amiral venait pour s'en assurer
se passaient,
d'abord une lettre au goutérêt de son pays. Iladressa
de six matelots
demander la remise
verneur du Cap, pour
léquipage d'une goëlette, qui
et un mousse composant
la même année et qui
était sortie de la Martinique dans
un navire du Nord. II y rappelait que,
fut capturée par
auparavant, il
s'étant trouvé à la Havane, quelque temps
la liberté à des Ilaitiens qui y étaient déteavait procuré
les côtes de Cuba en contretenus pour avoir été sur
demandait
agit avec réciprocité par
bande; et il
qu'on
rapport à T'équipage français.
Bruno Blanchet était encore sur sa hatte près de Saint-Jean. Il écrivit
1A cette époque,
a l'occasion de la mort de
une lettre à Dugué, notaire du gouvernement au Port-au-Prince, comme la mort de Dessalines, que le
Christophe. Il lui disait que cet événement prouvait, et il
: e Il faut sans doute rendre a
despotisme ne pouvait durer toujours en Haiti; rende aussi ajouta au peuple ce qui est: au peuple. >
< César ce qui est a César; mais que César auquel il était déjà opposé, et à la constitution
Dugué crut y trouver une allusion à Boyer
de
que celle de 1806. Dugué me
de 1816qui accordait au Président d'Haiti plus pouvoir
a ce sujet. Dans la
fit lire celte lettre en me communiquant ses réflexions la constitution, personnelles del la main de Blanchet
narration des faits de 1822,je produirai des notes révision sur de cet pete.
que le président avait chargé de préparer une
T. VIII.
déjà opposé, et à la constitution
Dugué crut y trouver une allusion à Boyer
de
que celle de 1806. Dugué me
de 1816qui accordait au Président d'Haiti plus pouvoir
a ce sujet. Dans la
fit lire celte lettre en me communiquant ses réflexions la constitution, personnelles del la main de Blanchet
narration des faits de 1822,je produirai des notes révision sur de cet pete.
que le président avait chargé de préparer une
T. VIII. --- Page 510 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
au Président
Rien n'eût été plus juste et plus agréable
n'avait pas eu la cruauté de faire
d'Haiti, si Christophe
hommes et ce mousse. D'après les renscignetuer ces
donnés à ce sujet, le secrétaire gémens qui lui furent
l'amiral
répondit à la lettre de
Doperré
néral Inginac
vérité, etle remercier d'avoir
pour lui dire cette pénible
dont le comdébarqué les Haîtiens à T'Anse-d'Eynaud,
mandant avait fait le rapport au président dans le temps.
l'amiral français adressa une nouvelle lettre au
Alors, d'Haiti, qu'il fit porter par le capitaine Mallet,
Président
le président à propos des
de la Cléopdtre. Il complimenta
venaient de réunir le Nord et l'Artibonite
événemens qui
l'assurance des bonnes
à la République, en lui donnant
de laFrance envers elle, et que ces nouvelles
dispositions
accueillies. Le président répondit à sa
y seraient bien
et fit une réception gralettre d'une manière analogue,
de bons
Mallet. Après cet échange
cieuse au capitaine
continuèrent leur route à
procédés, les deux frégates
l'ouest du Cap-Haitien.
Mallet, reçu d'abord
le
. Il faut dire aussi que capitaine
une conversaInginac, avait eu
par le secrétaire général
commerciales qu'il eût été
tion avec lui sur les relations
les deux
entre
pays,
convenable d'établir régulièrement
d'emles navires français à la nécessité
afin de soustraire
il fut
d'autres peuples ; et en outre,
prunter le pavillon
offerte par Pétion et
question entre eux de l'indemnité
français. Du
repoussée jusqu'alors par le gouvernement
cet officier et de la correspondance
rapport fait par
le
sortit la
entre l'amiral Duperré et président,
échangée
dont il sera parlé
mission secrète de M. Du Petit-Thouars
des faits en 1821 1 -
dans la narration
1 Voyez les Mémoires de B. Inginac, pages 48 et 49.
offerte par Pétion et
question entre eux de l'indemnité
français. Du
repoussée jusqu'alors par le gouvernement
cet officier et de la correspondance
rapport fait par
le
sortit la
entre l'amiral Duperré et président,
échangée
dont il sera parlé
mission secrète de M. Du Petit-Thouars
des faits en 1821 1 -
dans la narration
1 Voyez les Mémoires de B. Inginac, pages 48 et 49. --- Page 511 ---
CHAPITRE XI.
[1820]
à la
Après ane tournée de Boyer au Fort-Liberté,
et dans les autres localités voisines du
Grande-Hivière,
au Sénat et lui dit que
Cap-Haiticn. il adressa un message
pour leur expliquer
partout il avait parléaux populations
de la République, et qu'il avait trouvé un exle régime
qui en assurait
cellent esprit en ses nouveaux citoyens, le chef-lieu du
soumission. Ensuite, il quitta
la parfaite
communes à l'ouest jusqu'au
Nord pour visiter les autres
la route
Môle, d'où il revint au Port-de-Paix pour prendre
rendreaux Gonaives: dans tous ces
du Gros-Morne et se
lieux, il entretint les populations avec bienveillance pour
souffrances. Enfin, le 17
leur faire oublier leurs longues
deux
le Président d'Haiti rentra à la capitale,
décembre,
sorti
remplir la plus belle mission
mois après en être
pour
libéral :
qui puisse échoir au chef d'un gouvernement
sa
de populations na-
- la réunion, sous
constitution,
ennemies, sans effusion de sang, uniquement par
guère
la conquête des coeurs et des esprits.
le
Au momeut du départ de Boyer du Cap-Haîtien,
colonel de sa garde à pied, se mourait
brave Eveillard,
le président
d'une maladie aigué. Arrivé à Saint-Marc,
le chef de bataillon Bédart, des grenale remplaça par
de colonel, le chef de
diers; et il promut au même grade
des chasseurs, pour commander la combataillon Cazeau,
trouvait alors en traitement.
mune du Port-Salut oûil set
Bédart,
Cazeau étant plus ancien chefde bataillon que
l'avait ainsi éliminé de la
on supposa que le président
cette garde fat comgarde, parce qu'il ne voulait pas que
mandée par 2un noir.
venaient d'être terA peine les dissensions intestines
minées entre les Haitiens, que des turbulensinsinnsient
dans les esprits. Le fait est, que le préla malveillance
traitement.
mune du Port-Salut oûil set
Bédart,
Cazeau étant plus ancien chefde bataillon que
l'avait ainsi éliminé de la
on supposa que le président
cette garde fat comgarde, parce qu'il ne voulait pas que
mandée par 2un noir.
venaient d'être terA peine les dissensions intestines
minées entre les Haitiens, que des turbulensinsinnsient
dans les esprits. Le fait est, que le préla malveillance --- Page 512 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
Cazeau qui lançait comme d'auires,
sident n'agréait pas
commanPétion, des traits contre le général Boyer,
sous
dela garde. Boyer n'agréait pas davantage
dant supérieur
motifs analogues, et cepenle colonel Eveillard, par des
dernier était un muldtre 1. .
dant ce
adressa au Sénat le
Revenu à la capitale, le président
suivant, en date du 29 décembre.
message
( Citoyens Sénateurs,
de la lettre queje
( Je vous adresse sous ce pli copie
octobre dernier, étant campé à Pongaudin,
reçus, le20
du Nord qui
près des Gonaives, de quelques généraux
du
et de l'armée, D et
s'intitulaient C les organes
peuple
je leur fis le 22, étant alors au Poteau,
de la réponse que
à même de prendre la route du Cap.
la
de mon pays,J'ai cru prua Dirigé par
prospérité
accéles précautions nécessaires pour
dent, en prenant
a l'armée
lérer la marche vers le Nord, de laisser ignorer
virulente, afin de ne point
le contenu de cette dépêche
auteurs et dont
contre ceux qui en étaient les
l'exaspérer
Maincomplètement les vues particulières.
j'ai paralysé
qu'il est
la tranquillité est parfaite , je pense
tenant que
entière connaissance de
important que le Sénat ait une
aussi
et que les copies des pièces
ce qui s'est passé,
archives.
restent déposées dans ses
conséquentes
sénateurs, avec
( J'aila faveur de vous saluer, ciloyens
distinguée. (C Signé : BOYER. >
la considération la plus
Boyer ne voulut jamais, comme Pétion,
1Ace sujet, T'histoire doit faire remarquer, divers que de troupes formant sa garde : leurs
donner un commandant supérieur aux ordres. Durant corps les 25 années de sa présidence, l'arroncolonels recevaient directement mème ses n'eut toujours que des commandans a titre provisoire,
dissement du Port-au-Prince directement, ses ordres pour les moindres allaires.
qui recevaient aussi,
écrivait cette phrase, le général Magny lui adres21 Le mème jour, ,29 décembre, où Boyer Richard, comme tramant une vaste conspirasait une lettre par laquelle il lui dénonçait encore savoir cette particnlarite.
tion conire la République : mais il ne pouvait
, l'arroncolonels recevaient directement mème ses n'eut toujours que des commandans a titre provisoire,
dissement du Port-au-Prince directement, ses ordres pour les moindres allaires.
qui recevaient aussi,
écrivait cette phrase, le général Magny lui adres21 Le mème jour, ,29 décembre, où Boyer Richard, comme tramant une vaste conspirasait une lettre par laquelle il lui dénonçait encore savoir cette particnlarite.
tion conire la République : mais il ne pouvait --- Page 513 ---
[1820]
CHAPITRE XI.
C'était le quatrième message qu'il adressait
dans la circonstance la
au Sénat,
plus glorieuse qui se fut encore
présentée depuis son avènement à la
tenir informé de toutes les
présidence, pourle
opérations militaires et
tiques qu'il avait faites; car la constitution
polidonnait à
corps une large part dans l'administration
ce
publiques en général.
des affaires
On aime à voir le chef de l'Etat
devoir, afin d'entretenir
comprendre ainsi son
l'harmonie entre les
pouvoirs qui le régissent, et de se donner
grands
nouvelle force d'action
par là une
sur l'opinion nationale.
dant, dans la même année; le
Cepentenu, à
des
président s'en était abspropos
singulières propositions
Home Popham,
faites parSir
République,
prohablement parce qu'aux yeux de la
Christephe n'étant qu'un révolté, il
pas lieu de les prendre au sérieux.
n'y avait
Mais,
verra que dans toutes les
par la suite, on
occasions
sut toujours agir envers le Sénat
importantes, Boyer
lui devait.
avec la déférence qu'il
Sil'abstention de Pétion occasionna
ches de la part de ce
quelques reprotrouvé
corps, en 1808, c'est
une sorte d'esprit de
qu'il y avait
chicane, une
tempestive, à raison des
opposition inqui était alors
circonstances de la guerre civile
en pleine activité, et des factions
taient l'Etat ; c'est que ces
qui agirésultat de la
reproches mêmes étaient le
mésintelligence existante
du Sénat et le
entre les meneurs
président, et dont nous avons
causes : mésintelligence
signalé les
qui aboutit à la
inconsidérée du général Gérin dans
réintégration
ajournement. Mais dans la
ce corps et à son
vers le Sénat la
suite, Pétion sut garder endéférence qui lui était due, non
trouvât moins d'indépendance,
qu'ily
mais parce que le patrio-
le
mésintelligence existante
du Sénat et le
entre les meneurs
président, et dont nous avons
causes : mésintelligence
signalé les
qui aboutit à la
inconsidérée du général Gérin dans
réintégration
ajournement. Mais dans la
ce corps et à son
vers le Sénat la
suite, Pétion sut garder endéférence qui lui était due, non
trouvât moins d'indépendance,
qu'ily
mais parce que le patrio- --- Page 514 ---
ÉTUDES SUR TIUISTOIRE D'IAITI,
tisme de ses membres leur inspirait
Par
plus de calme.
rapport au Sénat, ily a eu encore entre
Boyer une différence de situation.
Pétion et
cédens et une
Pétion avait des antéposition dans l'opinion publique
possédait pas Boyer ; son influence absorbait
que ne
toutes autres qui
sans effort
pouvait done moins essayaient de se poser en rivales : il
ménager lesopposans dans le
lesquels lui étaient
Sénat,
taire et dans le
subordonnés, et dans l'ordre miliparti politique qui érigea la
Peut-être s'abstint-il de cette
République.
réclamait le Sénat,
correspondance active que
elle
pour ne pasy mettre
aurait pu se
l'aigreur dont
ressentir, et qui n'edt été
froisser
propre qu'a
davantage ses adversaires.
Néanmoins, on doit regretter que ces
eu lieu entre les fondateurs
procédés aient
de nos institutions
caines, et que Pétion, comme étant le
républiillustre parmi eux, n'ait
premier, le plus
utile à cet
pu lui-même tracer un
égard,à à cause des
exemple
vait au début de
circonstances oû il se trousa présidence.
Au moment où son successeur recueillait le fruit
plus important de sa sagesse
le
saient dans la
politique, des faits se paspartie de l'Est d'Haiti, qui purent faire
présager que bientôt, là aussi, Boyer irait moissonner
pacifiquement d'autres lauriers que cette
faisait
croitre depuis
sagesse y
longtemps. Mais ce serait
une autre Epoque, que d'en parler ici.
empiéter sur
û il se trousa présidence.
Au moment où son successeur recueillait le fruit
plus important de sa sagesse
le
saient dans la
politique, des faits se paspartie de l'Est d'Haiti, qui purent faire
présager que bientôt, là aussi, Boyer irait moissonner
pacifiquement d'autres lauriers que cette
faisait
croitre depuis
sagesse y
longtemps. Mais ce serait
une autre Epoque, que d'en parler ici.
empiéter sur --- Page 515 ---
CHAPITRE XI.
11820)
RESURE DE LA TROISIÈNE EPOQUE.
d'une
de la flotte de Christophe, à
La défection
partie
de son armée
Miragoane, et celle de quelques régimens
des événedu Port-au-Prince, en 1812, étaient
au siége
qu'il ne reconnût pas la nécessité
mens trop graves pour
et la Républid'observer une trève entre son Royaume
d'un
que ces défections ne fussent
que : il devaiteraindre
les opérations d'une
funeste exemple, s'il renouvelait
guerre active.
cette trève entrait dans
Quant à Pétion, au contraire,
lui avait toucar il est évident qu'il
ses vues politiques;
sur le territoire ennejours répugnéde porter la guerre
seconne l'avait fait antérieurement que pour
mi, et qu'il
soulevées contre Christophe.
der l'action des populations
état de choses, l'intérêt respecDans ce nouvel
chacun de ces deux chefs
tif des deux États exigeait que
selon les
de leur administration intérieure,
s'occupat
et encore en ne perdant
principes de leur gouvernement,
pourrait
paix générale en Europe
jamais sde vue, qu'une
et I'existence même
nationale
menacer l'indépendance la France ne renoncerait pas fadu peuple d'Haiti; car
cilement à ses droits sur son ancienne colonie, pnisqu'à
elle en avait même surla partie orientalede
cette époque
bien
les naturels
l'ile qui lui fut cédée par un traité,
que déchiré CC
eussent spontanément
de cette possession
de l'Espagne.
traité pour se replacer sous la domination
done à
commandaient
La raison, une snge politique,
de ménager
Christophe, comme à Pétion, de conserver,
i; car
cilement à ses droits sur son ancienne colonie, pnisqu'à
elle en avait même surla partie orientalede
cette époque
bien
les naturels
l'ile qui lui fut cédée par un traité,
que déchiré CC
eussent spontanément
de cette possession
de l'Espagne.
traité pour se replacer sous la domination
done à
commandaient
La raison, une snge politique,
de ménager
Christophe, comme à Pétion, de conserver, --- Page 516 ---
ÉTCDES SUR LIUISTONRED'TAIM.
les populations soumises à leurs ordres,
sister à toute entreprise
pour mieux récontre
tion.
l'indépendance de la naMais Christophe, honteuxdel l'échec
ses institutions monarchiques venaient emoralaurtont.que
de
sence du système
subir en prérépublicain de Pétion, s'était
vant lui avec des sentimens de
retiré deser
vengeance
en quelque sorte tous les crimes
pour compenau cas où il fut resté
qu'il avait médités,
vainqueur de la
mità exécution aussitôt,
République. Il les
en
des vieillards, des femmes
Siantinmdirdnhemes
1 jusqu'à de
la classe des mulâtres de
pauvres enfans de
son Royaume, bien certainementinnocens des faitsde défection
deux hommes decette classe. En quiln'atribunitqu'a
rocité du Tigre, il
agissant avec cette fésapa lui-même les bases de son
par la pitié qu'il excita dans le coeurd'une
trône,
quis'honorèrent
foule de noirs
en se plaisant à sauver autant
vidus qu'ils purent, ou qui opérèrent de
d'indifections en faveur de la
nouvelles débannières
République, en passant sous ses
avec ceux qui étaient dévoués à la
chute du tyran n'était plus
mort. La
qu'une affaire de
que son régime insensé devait l'entrainer temps, parce
à des crimes
perpétuels, et qu'il n'avait plus l'assentiment des
lations.
popuEn accueillant comme des frères, les Haitiens
injustices
que ces
contraignirent à abandonner leurs
tion leur
foyers, Péprocura les mêmes avantages dont
les citoyens de la
jouissaient
siblement
République; et par là, il minait insenle trône de son ennemi.
Mais, en ce temps-la, ilajoutaità ses principesde bienfaisance un acte d'humanité envers les
iles de
populations des
l'archipel des Autilles, envers celles surtout qui
les Haitiens
injustices
que ces
contraignirent à abandonner leurs
tion leur
foyers, Péprocura les mêmes avantages dont
les citoyens de la
jouissaient
siblement
République; et par là, il minait insenle trône de son ennemi.
Mais, en ce temps-la, ilajoutaità ses principesde bienfaisance un acte d'humanité envers les
iles de
populations des
l'archipel des Autilles, envers celles surtout qui --- Page 517 ---
CHAPITRE X1.
[1820]
de
semblables au peuple haitien, et principalement
sont
les navires étrangers et
de la Jamaique, en autorisant
des provisions
nationaux à exporter de la République,
dont-e elles avaient alors un extrême besoin,
alimentaires
la
et les
suite de la guerre entre
Grande-Bretagne
par
dernier
ne pouvant pas Y apporter
Etats-Unis, ce
pays
ses produits de même nature.
circonstances, un agent secret du gouverDans ces
s'introduisit dans la Répunement impérial de France
de l'état des choses et des dispoblique, pour s'enqnérir
Sa mission devesitions des Haîtiens envers son pays.
dans la
nait une sorte d'avertissement pour persévérer
observée depuis quelques mois, puisque ce gouvertrève
les yeux fixés sur l'ancien Saintment avait toujours
qu'il était
Domingue. Mais Pétion à qui il T'avoua, parce
rien à craindre, lui fit comprendre
assuré quiln'avait
était
résolution des Haitiens, de resterindépendans,
quela
irrévocable, etil repartit sain et sauf.
mission
Pétion à donner suite à
Toutefois, cette
porta les relations de la Rél'idée qu'il avait conçue, d'étendre
pobligseaveer@tranger pour mieux constaterfexistence
du pays aux yeux de la France elle-même.
politique
il essaya de faire flotter le pavillon naDans ce dessein,
où l'esclavage et
tional dans les ports des Etats-Unis,
dede couleur étant pratiqués, il semblerait
les préjugés
Mais le
succès de cette heuvoir n'être pas admis.
plein
navires haireuse tentative le décida à envoyeraussi des
furent accueillis avec autant de
tiens à Londres, qui y
faveur.
sorte
de ces
était en quelque
La conséquence
procédés
le
de la Répudes mesures à prendre par gouvernement
la
afin de maintenir sa nentralité et de prouver
blique,
ant pratiqués, il semblerait
les préjugés
Mais le
succès de cette heuvoir n'être pas admis.
plein
navires haireuse tentative le décida à envoyeraussi des
furent accueillis avec autant de
tiens à Londres, qui y
faveur.
sorte
de ces
était en quelque
La conséquence
procédés
le
de la Répudes mesures à prendre par gouvernement
la
afin de maintenir sa nentralité et de prouver
blique, --- Page 518 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
moralité de ses intentions. Ilinterdit l'accès
aux corsaires qui naviguaient
de ses ports
dans la mer des
qui, le plus souvent, commettaient
Antilles et
des
des actes de piraterie.
déprédations et
L'insurrection de la Grande-Anse s'était
depuis que Christophe n'avait plus de flotte amoindrie,
courir. Pétion profita de la
pour la serondissement
vacance du siége de cet arpour y envoyer un général, à
des instructions si
qui il donna
judicieuses, qu'en très
de
cette insurrection fut réduite à
peu
temps
une
sance, les rebelles ayant été forcés à complète impuisplus hautes
se réfugier dans les
montagnes de ce vaste quartier.
Aussi attentif aux événemens
qui se
en
rope, depuis le grand échec
passaient
Eumée française;
éprouvé en Russie parl'arinformé de la chute de
léon, de la restauration des
l'Empereur NapoBourbons sur le trône de
France, et des stipulations des traités
cette puissance la faculté de
qui réservaient à
continuer la traite des noirs
pendant cinq années, Pétion conçut facilement
réserve prouvait un esprit hostileà
que cette
nir, s'il était
Haiti. Afin de prévepossible, l'éventualité d'une
il
résolutà expédier à Londres
agression, se
mer la médiation
un envoyé chargé de réclade la Grande-Bretagne, pour offrir de
traiteravec la France de la reconnaissance de
danceet de la souveraineté
lindépenbles.
d'Haiti, sur des bases équitaEn même temps, Christophe étant informé des
faits, fit écrire à une sorte d'agent
mêmes
pour le
qu'il avait à Londres,
charger de déclarer en son nom, de
les journaux et même de
publier sur
préparer une négociation dans
laquelle il était disposé à écouter, de la
dela
des propositions
part
France,
justes et raisonnables, si elles luiétaient
aineté
lindépenbles.
d'Haiti, sur des bases équitaEn même temps, Christophe étant informé des
faits, fit écrire à une sorte d'agent
mêmes
pour le
qu'il avait à Londres,
charger de déclarer en son nom, de
les journaux et même de
publier sur
préparer une négociation dans
laquelle il était disposé à écouter, de la
dela
des propositions
part
France,
justes et raisonnables, si elles luiétaient --- Page 519 ---
CHAPITRE Xl.
[4820]
de l'indépendance
faites, moyennant la reconnaissance
et de la souveraineté d'Haiti.
Pétion, comptant plus sur ses concitoyens
Cependant, leurs droits, saisit cette grave circonstance
pour défendrel
de rémunération nationale,
pour achever son système biens des anciens colons à tous
par la distribution des
civils, et la
les officiers de l'armée et aux fonctionnaires
du reste du domaine public aux particuvente générale
la défense du sol ajouterait à
liers; car il se persuada'que si le
venait à être atcelle de la liberté de chacun,
pays
lui étant parvenues
taqué. Et de nonvelesinfornatious)
de l'armée de
d'Europe, il donna l'ordre aux généraux
et
à cette défense pour la rendre vigoureuse
se préparer
triomphante.
royal de France se préoceuEn effet, le gouvernement
ancienne
pait du soin de rétablir son autorité dans son
dont la
colonie. Dans ce but, il fit envoyer trois agents
avecles instructions les plus
mission devait être secrèle,
de funestes dipuisqu'elles tendaient à exciter
perfides, visionsentre les chefs d'Haiti et leurs concitoyens, pour
le succès de l'expédition armée equ'il faisait
mieux assurer
de France. Mais cette mission
préparer dans les ports
à Pétion et à Christodéloyale fut éventée et dénoncée
phe, et les agents se virent contraints, pour pouvoir
s'introduireàl Haiti, des'annoncer sous Tapparenced'une
négociation régulière.
le chef de cette mission qui
Pétion reçut avec égards
lui
avait ordre de conférer spécialement avec
pendant
chargé de voir Christophe se rendait auque l'agent
eut lieu entre
près de cC dernier. Une correspondance
de
dans laquelle l'agent français lui proposa
prockacux,
du Roi de France dans lc pays, pour
mer la souveraineté
ireàl Haiti, des'annoncer sous Tapparenced'une
négociation régulière.
le chef de cette mission qui
Pétion reçut avec égards
lui
avait ordre de conférer spécialement avec
pendant
chargé de voir Christophe se rendait auque l'agent
eut lieu entre
près de cC dernier. Une correspondance
de
dans laquelle l'agent français lui proposa
prockacux,
du Roi de France dans lc pays, pour
mer la souveraineté --- Page 520 ---
ÉTUDES SUR L' 'TISTOIRE D' HAITI.
le replacer àl'état de colonie. Mais,
proposition, comme
en repoussant cette
inacceptable, Pétionlui offrit
tablir les relations commerciales
de réet de payer à celle-ci
entre Haiti et la France,
ciens
une indemnité en faveur des ancolons, pourleurs propriétés foncières
ce qui était en corrélation
contisquées:
donna à
avec les instructions
son envoyé à Londres. La
qu'il
donc aboutirà aucun résultat.
négociation ne put
Le chef de la mission française allait
Christophe dévoila la
partir, lorsque
tructions
perfidie de son but, par les insqu'il saisit sur la personne de
auprès de luiet qu'il fit imprimer,
l'agent envoyé
à Pétion. Mais
en envoyant des copies
pion, il lui fit subir ayant considéré cet agent comme un esintroduisit
des interrogatoires dans lesquels il
des imputations contre Pétion, tendantes à
perdre aux yeux des Haitiens, comme s'il
le
le gouvernement
conspirait avec
de
français pour les replacer sous le
l'eselavage. Christophe
joug
envoya également des
imprimées de ces actes, non moins
copies
émanés du gouvernement
perfides que ceux
français.
Les uns et les autres ne purent ébranler la
que le peuple de la
confiance
gistrat. Mais celui-ci Républiqueavait en son premier macongédia immédiatement
français qui à était auprès de lui, tandis
l'agent
condamner l'autre à mort et le fit
que Christophe fit
exéeuter.
Pendant que les deux chefs d'Haiti renouvelaient
serment prété le er janvier1804, de défendre
le
dance et lasouverainetér
lindépenénationalecontre
tes autres puissances du monde,
la,France et toulesécritset
firent publier à l'occasion de la mission lesactesqu'ils
naient en Europe, et y excitaient
française parvedans tous les esprits
une vive indiguation
libéraux, contre les manceuvres
exéeuter.
Pendant que les deux chefs d'Haiti renouvelaient
serment prété le er janvier1804, de défendre
le
dance et lasouverainetér
lindépenénationalecontre
tes autres puissances du monde,
la,France et toulesécritset
firent publier à l'occasion de la mission lesactesqu'ils
naient en Europe, et y excitaient
française parvedans tous les esprits
une vive indiguation
libéraux, contre les manceuvres --- Page 521 ---
[1820]
CHAPITRE XI.
perfides du gouvernement de la
d'Haiti, Les
Restauration à T'endroit
philanthropes anglais plaidèrent la
téressante des noirs; les
cause injournaux de leur
rent à eux pour reprocher amèrement
pays sejoignibritannique, d'avoir
au gouvernement
France
la
condescendu aux vues de celui de
pour
continuation de la traite
années, dans la coupable intention
pendant cinq
de
d'esclaves après l'extermination
repeupler Haîti
de sa
que le chefdela mission
population, puisfrançaise en avait
France même, des coeurs
faitl'aveu. En
généreux appuyèrent les
lanthropes et les journaux anglais.
phiAlors, le gouvernement britannique saisit
sion de sentimens humains,
cette explopour porter les
sances européennes à déclarer
autres puisnoirs devait
avec lui, que la traite des
généralement cesser dans tous
la chrétienté,
les Etats de
Cependant, le Roi de France, quoique Trèsne tenait aucun compte de ces idées
Chrétien,
sentimens d'humanité
généreuses, de ces
et de la déclaration de
sans alliés ; et après avoir désavoué la
ses puisde ses agents, il faisait activer
gaucherie du chef
dable
dans ses ports une formiexpédition militaire contre Haiti, quand la
dence renvoya en France le grand
Proviavait tracé l'exemple funeste
capitaine qui lui en
Succédant
dans des temps antérieurs.
aux Bourbons sur le trône
et
sant sous l'inspiration de nouvelles
français,
agissentimens,
idées et de nouveaux
Napoléon s'empressa de décréter
de la traite des
l'abolition
noirs, en même temps
autre direction
qu'il donnait une
aux troupes destinées àl
se maintenir sur le trône.
l'expédition, pour
Dès lors, la cause d'Haiti fut
T'opinion
gagnée au tribunal de
publique en Europe; et la nouvelle Restaura-
ant sous l'inspiration de nouvelles
français,
agissentimens,
idées et de nouveaux
Napoléon s'empressa de décréter
de la traite des
l'abolition
noirs, en même temps
autre direction
qu'il donnait une
aux troupes destinées àl
se maintenir sur le trône.
l'expédition, pour
Dès lors, la cause d'Haiti fut
T'opinion
gagnée au tribunal de
publique en Europe; et la nouvelle Restaura- --- Page 522 ---
ÉTUDES SUR LHISTOIRE D'HAITI.
France vint adhérer aux résolution des Bourbons en
de leurs alliés.
dans les conseils
tions qui avaient prévolu
où
En Haiti, Christophe profita du moment
l'expirade Pétion allait arriver,
tion des fonctious présidentielles
le renouessayer de le dépopulariser et d'empécher
pour
A cette fin, il singea la
vellement de sa magistrature.
mission royale de la Kestauration parl'envoi de quelques
dans la République, chargés d'offrir un pardon
députés
de lui proposer de se soumettre à son
à son président, réconcilier les Haitiens des deux terriautorité, pour
contre
tout en expédiant des imprimés rédigés
toires,
ne recueillirent que la manifesPétion. Mais ses députés
leur roi, et ils se retitation du mépris populaire pour
rèrent couverts eux-mêmes de ridicules.
de la
nouvelle élection de Pétion à la présidence
Une
en consolidant le
République suivit cette manifestation,
pouvoir entre ses mains.
français
Presque en même temps, le troisième agent
qui n'était pas venu
de la mission de T'année précédente,
la
de la
Haiti alors, arrivait dans le port de
capitale
à
navire de son
portant un pavillon
République sur un
pays de vendre les marétranger; il sollicita la permission
le retour
chandises qu'ilavait à son bord pour en opérer
denrées d'Haiti. Accueilli avec bienveillance
avec des
ainsi les relations commerciales
par Pétion, il ouvrit
colonie; et l'opération
entre la France et son ancienne
à
qu'il fit détermina d'autres commerçans
avantageuse
dans la même année. De son côté,
imiter son exemple,
eut le bon esprit de ne pas
le gouvernement français
leurs résultats frucs'opposer à ces relations qui, par
France avec
étaient destinées à réconcilier la
tueux,
désirable, Pétion fit
Haiti. En attendant ce moment
les relations commerciales
par Pétion, il ouvrit
colonie; et l'opération
entre la France et son ancienne
à
qu'il fit détermina d'autres commerçans
avantageuse
dans la même année. De son côté,
imiter son exemple,
eut le bon esprit de ne pas
le gouvernement français
leurs résultats frucs'opposer à ces relations qui, par
France avec
étaient destinées à réconcilier la
tueux,
désirable, Pétion fit
Haiti. En attendant ce moment --- Page 523 ---
CHAPITRE XI.
11820]
français au retour dans
servir les navires du commerce
de tous les Haitiens qui se trouvaient encore
leur pays,
événemens révolutionnaires, en payant
en Europe parl les
généreusement leur passage.
A la fin de la même année, le Sénat de la République
l'expirtion des fonctions de ses
fut renouvelé par
Pétion faisait préparer la
anciens membres, alors que
révision de la constitution par une commission, pour
avec les idées de l'époque : ce que
la mettre en rapport
au peuple réuni
le nouveau Sénat ne tarda pas à proposer
en assemblée de révision.
Simon Bolivar et ses comEn ce moment, le célèbre
dans la Répude la Côte-Ferme se réfugièrent
patriotes
été expulsés de leur pays par les troupes
blique, ayant
accueillit avec distinetion et déféra
espagnoles. Pétion les
lui fournissant des armes,
aux sollicitations sde Bolivar, en
;
aller reconquérir son pays
des munitions, etc., pour
acceptée, de démais sous la condition, généreusement
de cette
liberté
de tous les esclaves
clarer la
générale
de faire triompher la
contrée, comme le plus sûr moyen
méridionale,
dans l'Amérique
cause de l'indépendance
intéressante cause.
et le plus propre à honorer cette
Haiti, après en
Bolivar et ses compatriotes quittèrent et il fut fidèle à la
avoir reçu la plus cordiale hospitalité,
parole donnée à Pétion.
révision travaillaitàl'euvre
Pendant quel'assembléedes
les lois civiles
constitutionnelle, Pétion faisait adopter
les tribunaux de la République, comme
de la France par
ordonnances des rois de ce
préférables aux anciennes
suivaient en vertu de leur loi organique.
pays qu'ils
enfin. Elle institua une
La nouvelle constitution parut
partager
des communes pour
Chambre des représentans
hospitalité,
parole donnée à Pétion.
révision travaillaitàl'euvre
Pendant quel'assembléedes
les lois civiles
constitutionnelle, Pétion faisait adopter
les tribunaux de la République, comme
de la France par
ordonnances des rois de ce
préférables aux anciennes
suivaient en vertu de leur loi organique.
pays qu'ils
enfin. Elle institua une
La nouvelle constitution parut
partager
des communes pour
Chambre des représentans --- Page 524 ---
ÉTUDES SUR 1'mISTOTE D'UAiTI.
avec le Sénat, et le Prél'exercice du pouvoir législatif l'initiative de la proposition de
sident d'Haiti qui eut seul
être désormais
toutes les lois. Le président dut
presque
les
au pouvoir
nommé à vie, avec
attributionsinbérentes
sur des
exécutif, afin d'asseoir la tranquillité publique
durables. En conséquence de ces dispositions noubases
velles, Pétion fut élu à vie parle Sénat.
une nouvelle mission du gouverneEn même temps,
cette fois avec
arriva dans la République,
ment français
d'une nation puissante et
un caractère public et digne
entre
civilisée. Mais, après une longue correspondance
et Pétion, et une infructueuse tentative
les commissaires
cette
de même nature de leur part envers Christophe,
échoua dans le but qu'elle poursuivait, et quitenmission
lieu, à faire proclamer la souvedait, comme en premier
Pétion reraineté du Roi de France à Haiti. Cependant,
que Christophe
nouvela ses premières propositions,taodise
traiterait avec laFrance que
déclarait parun acte, qu'ilne
la médiation et la garantie de la Grande-Bretagnesous
S. Bolivar reparut dans la République,
A cette époque,
et il reçut encore
après quelques revers dans sa patrie,
à la
d'autres secours pour l'aider, cette fois,
de Pétion
sur le sol
définitivement. Il se rencontra
reconquérir d'Haiti avec le général Mina quiy passa, en
hospitalier
allant aider le Mexique dans son indépendance prononcée la
de l'Espagne; et l'on voyait encore dans
à l'égard
en fuyant
République, des Françaisqui ivinrentsyréfagier
de leur pays.
les réactions politiques Pétion fonda le lycée national
Dans la même année,
destiné à T'enseignement des jeunes garde la capitale,
filles. En subà celui des jeunes
çons, et un pensionnat,
du
dont il venait
venant aux besoins intellectuels
pays
pendance prononcée la
de l'Espagne; et l'on voyait encore dans
à l'égard
en fuyant
République, des Françaisqui ivinrentsyréfagier
de leur pays.
les réactions politiques Pétion fonda le lycée national
Dans la même année,
destiné à T'enseignement des jeunes garde la capitale,
filles. En subà celui des jeunes
çons, et un pensionnat,
du
dont il venait
venant aux besoins intellectuels
pays --- Page 525 ---
CHAPITRE XI.
[1820]
c'est qu'il savait
de défendre la cause diplomatiquement,
de la liberté
linstruction est la plus solide garantie
que
qu'elle entretient et fortifie
et de T'indépendance, parce
et
qui porte à défendre ces droits,
qu'elle
le patriotisme
de la prospérité et de la civiliassure le développement
sationd'one nation.
des communes vint bienL'élection des représentans
dont les travaux
tôt après former la chambre législative,
ou
donnèrent à la République des lois appropriées plus
selon les lumières du moment.
moins à sa situation,
dans la rade du
Presque en même temps, il s'opérait
Africains
de malheureux
Cap une capture importante
être faits esclaves dans
arrachés deleur terre natale pour
Rendus à leur liberté naturelle, ils furent
l'ile de Cuba.
nombre
d'autresinfortunés en plus grand
les précurseurs
aussi surl les côtes
qui, une année après, furent capturés
de la République et libérés dans son sein.
des
Au moment où la situation du pays n'offrait que
heureuses
que lep présent prouvait
chances
pourl'avenir,
de l'ordre public par une prospérité
la consolidation
de Pétion vint porter la
croissante, la mort naturelle
faisant éclater les sendésolation dans tous les coeurs, en
les
sincères du regret universel éprouvé
timens
plus
par la perte de ce grand citoyen.
dans la
Le général Boyer fut appelé à le remplacer
à vie de la République, et se montra digne
présidence
dans ces
du choix du Sénat, par les mesures qu'il prit
les
donloureuses circonstances. Accepté loyalement par
d'armes, ille fut aussi, à leur
généraux, ses compagnons
la
l'armée et les citoyens: ce qui prouva
exemple, par
fondées par Pétion.
solidité des institutions républicaines
des
s'empressa de donner
Boyer, suivant sa politique,
T. VIII.
se montra digne
présidence
dans ces
du choix du Sénat, par les mesures qu'il prit
les
donloureuses circonstances. Accepté loyalement par
d'armes, ille fut aussi, à leur
généraux, ses compagnons
la
l'armée et les citoyens: ce qui prouva
exemple, par
fondées par Pétion.
solidité des institutions républicaines
des
s'empressa de donner
Boyer, suivant sa politique,
T. VIII. --- Page 526 ---
ÉTUDES SUR L'MISTOIRE D'HAITI.
les plus voisines d'Haiti par leurs
gages aux puissances
une mission à
possessions dans les Antilles, en envoyant
et une autre à Santo-Domingo, qui, toutes
la Jamaique
et considération.
deux, furent accueillies avec égards
dans la pensée que l'élection de Boyer pouCependant,
dans la République, Chrisvait occasionner des divisions
armée : de la, il
tophe se porta à Saint-Marc avec son
le
auprès du Président d'Haiti, pour
envoya des députés
autorité royale. Au fait,
sommer de se soumettre à son
le but de s'assurer
cette absurde mission n'était que dans
le
T'état des choses. Mais ses députés ne virent que
de
enthousiasme en faveur du chef de la
plus chaleureux
auprès de leur Roi, qualifié
République, et retournèrent
lois. Des désertions
de rebelle à sa constitution et à ses
l'avertirent
individuelles parmi les troupes de ce dernier
de
sa couronne, s'il tentait
qu'il courait le danger perdre
dans
mouvement contre T'État, et il se retira
le moindre
le Nord.
dela République,
Rassuré sur la situation inattaquable
alla visiter successivement ses deux départemens,
Boyer
les besoins de chaque localité. Accueilli
pour connaitre
marqué, il
sur tous les points avec un empressement
son
résolut de donner suite au projet qu'avait conçu
linsurrection
prédécesseur, pour éteindre complètement
les
de la Grande-Anse. Une campagne exécutée par
d'habiles généraux, parvint
troupes du Sud, guidées par
les révoltés
effectivement, en peu de temps, à réduire
nouvelle tournée du Président d'Haiti
au néant; et une
cette pacifidans ce département le porta à annoncer l'armée tout
cation si longtemps désirée, en avertissant
à accomentière qu'elle aurait d'autres travaux guerriers
plir.
de la Grande-Anse. Une campagne exécutée par
d'habiles généraux, parvint
troupes du Sud, guidées par
les révoltés
effectivement, en peu de temps, à réduire
nouvelle tournée du Président d'Haiti
au néant; et une
cette pacifidans ce département le porta à annoncer l'armée tout
cation si longtemps désirée, en avertissant
à accomentière qu'elle aurait d'autres travaux guerriers
plir. --- Page 527 ---
CHAPITRE XI.
[1820]
dans la session
En attendant, le président proposa
sur les
diverses lois dont la plus remarquable,
législative
fonctionnaires publics, concentra
attributions des grands
exécutif des attribudans les mains du chefdu pouvoir
tions plus étendues qu'auparavant.
à l'occasion de
L'appel fait au dévouement de l'armée,
de l'insurrection de la Grande-Anse, et les
T'extinction
lal République, inspirèrent
succès adninistratifsodnchefdel
sollicita l'intervende telles craintes à Christophe, qu'il
tion de l'amival anglais dela. Jamaique, pours'entremettre évidemment
de la paix entre lui et Boyer; ; il redoutait
montrait ce dernier et l'amour de la gloire
l'activité que
animé. Mais en déférant à sa sollicitadont il paraissait
refus formel
tion, Sir Home Popham ne recueillit qu'un
rebelle.
à l'égard de toute convention quelconque avec un
Christophe fut frappé d'apoPeu après cette démarche,
dans la moitié de son corps.
plexie et resta paralysé
un
Alors, les généraux de son Royaume conçurent
contre sa vie languissante'etls son
plan de conspiration
aveugle
autorité; eti un incident provoqué par sa tyrannie
soulèvement de la garnison de Saint-Marc,
amena le
à la République, en entraiqui se soumit spontanément
de [Artitout le département
nant dans ce mouvement
bonite.
habilement de cette soumission volonBoyer profita
lui-même à
taire. II secourut ces troupes en se portant
toute l'armée de la
et en
avec
République,
Saint-Marc
pénétrer dans l'est du déenvoyant d'autres corps pour
de se
du Nord. Christophe ayant été contraint
partement
tomber victime de ses troupes du
suicider, pour ne pas soulevèrent à leur tour, le PrésiCap que ses généraux y
dans cette ville
dent de la République réussit à se rendre --- Page 528 ---
ÉTUDES SUR L' HISTOIRE D'HAiTI.
où il proclama la constitution, en opérant la réunion de
tous les Haitiens sous son égide, malgré les velléités des
généraux du Nord pour ériger un nouvel Etat distinct.
La guerre civiles'éteignit ainsi, après quatorze années,
sans effusion de sang, autre que celui de quelques victimes que ces généraux immolèrent à leur haine et à leur
ambition, notamment les deux fils de Christophe.
FIN DU TOME HUITIÈME.
D'HAiTI.
où il proclama la constitution, en opérant la réunion de
tous les Haitiens sous son égide, malgré les velléités des
généraux du Nord pour ériger un nouvel Etat distinct.
La guerre civiles'éteignit ainsi, après quatorze années,
sans effusion de sang, autre que celui de quelques victimes que ces généraux immolèrent à leur haine et à leur
ambition, notamment les deux fils de Christophe.
FIN DU TOME HUITIÈME. --- Page 529 ---
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
PÉRIODE HAITIENNE.
TROISIÈME ÉPOQUE.
LIVRE TROISIÈME.
CHAPITRE PREMIER.
commet des
Situation d'Halli après le siège du Port-au-Prince par H. Christophe. 1l
assassinats a son retour dans l'Artibonite et le Nord: : examen de leur cause. - Défections que ces atrocités produisent en faveur de la République : beaux traits d'humanité
qu'elles inspirent. Petion va recevoir la soumission du Mirebalais et des Grands-Bois,
et en formie un arrondissement. 1l se porte dans la plaine des Verreltes. - Transfuges
venus au Port-au-Prince: : Pétion y retourne.
11 permel l'exportation des denrées
alimentaires a la Jamaique et autres iles de l'Archipel. 11 assimile les caboteurs
haitiens aux navires étrangers, à raison de ce commerce.
Affaire de J.-B. Beauge,
relative à l'assassinal de Sangosse. Vaine démarche de l'Anglais 0. Carter pour jouir
de la qualité d'Haitien. - Pétion envoie aux États-Unis un navire sous pavillon haitien :
ily est bien accueilli. -Le sénat accorde à Pélion deux sucreries, et une autre a Imbert,
à titre de don national. - Loi sur l'établissement d'un hôtel des monnaies. Le sénat
invite Lys à reprendre dans son sein l'exercice de ses fonctions.
Daumec, devenu
avocat, exerce une influence utile sur la magistrature.
Défense faite aux Haitiens de
servir sur les corsaires étrangers, de laisser entrer dans les ports ces corsaires et ieurs
prises, sous peine de confiscation. Pétion envoie a Londres un navire sous pavillon
haitien quiy est bien accueilli. Emission de billets de caisse pour le retrait de la. petite monnaie dite d'Haiti.
Les réclamations pour anciennes créances d'Etrangers
cuntre des Haitiens sonl ajournées a la paix intérieure. Arrèté du Président d'Haiti
relatif aux voleurs d'animaux. - Loi portant tarif des frais judiciaires et civils. Loi
sur les enfans nès hors mariage : examen des motifs et des dispositions de cette loi,
comparées à d'autres antérieures.
Le sénat décharge Imbert des comptes généraux
de 1810. -Loi additiounelle a celle sur les douanes. Mort du général Wagnac, aUx
Cayes: il est remplacé par le général Marion. Mission secrète de Lioi, envoyé par le
gouvernement français.
CHAPITRE 11.
l.es troupes de Christophe menarent le Mirebalais. Petion s'y iend Cl fait trausférer te
hourg a Trianon. Trait de meeurs seandaleuses : ellet qu'il produit. - Arrèté qui dé-
1810. -Loi additiounelle a celle sur les douanes. Mort du général Wagnac, aUx
Cayes: il est remplacé par le général Marion. Mission secrète de Lioi, envoyé par le
gouvernement français.
CHAPITRE 11.
l.es troupes de Christophe menarent le Mirebalais. Petion s'y iend Cl fait trausférer te
hourg a Trianon. Trait de meeurs seandaleuses : ellet qu'il produit. - Arrèté qui dé- --- Page 530 ---
TABLE DES NATIÈRES. fend les corporations de danses. Le
Jérémie. - Loi sur les registres de bord général des Bazelais remplace Pierre Henry, mort a
de Garbage à Londres, à l'occasion dé la
navires hailiens. Mission diplomatique
sitions de Christophe à ce
Restauration des Bourbons en France. dans la
sujet : lettre de Prévost à Peltier. Dons
DispoRépablique; ; mise en vente des biens du
nationaux délivrés
se préparer à résister a la France. domaine. Circulaire de Pétion pour
dévoilée. Ils
Agents secrets envoyés à
publient un écrit à la
Haiti: leur mission est
prohibe l'exportation des vivres et Jamaique. - Pétion y fait faire une réponse, et
but de sa mission. Pétion
grains du pays. / D. Lavaysse lui adresse une
dans la
l'invite a venir au
lettre :
colonie espagnole pour
Port-au-Prince. Franco de Médina va
France. Lettre de D. Lavaysse s'aboucher à
avec Christophe. Dravermann retourne en
Arrêté de Pétion réduisant les droits Christophe, Christophe publie un manifeste. D. Lavaysse arrive au
d'importation sur les marchandises
-
Port-au-Prince : ses
anglaises. sa mission, convocation des généraux à la négociations avec Pétion. - Ordre du jour sur
nom d'Haiti : de rétablir les relations capitale. Délibérations et propositions au
demnité pour. les colons. Examen des motifs commerciales avec la France, de payer une inF. de Médina à venir au Cap, et le fait
de ces propositions. Christophe invite
ses papiers y fait découvrir ses instructions arrêter, incarcérer et interroger. - La saisie de
jugé et condamné à mort, comme
secrètes : citation de cette pièce. - Il est
fait jeter aux
espion. Diverses publications par
avant-postes de la République. Christophe qui les
instractions données aux agents français
Indignation de Pélion, en lisant les
Prince. Cet agent retourne a la
: il signifie à D. Lavaysse de quitter le Port-ausa conduite et de celle de
Jamaique. - Manifeste de Pétion. de
Christophe, en cette circonstance. Comparaison
mesures pour se préparer à la guerre avec la France. Tous deux prennent des
-
CHAPITRE III. Pétion renouvelle le serment prète le 1* janvier
Christophe agit de mème. Intention
1804, a la fête de l'Indérendance. tions. Effets
criminelle qui parait dans une de
produits en Europe par les
ses proclamafait désavouer les leltres écrites de
publicaticns faites à Haiti. Louis XVIII
patentes et secrètes entre la
la Jamaique par D. Lavaysse. Conventions
aces sujet. - - La France prépare Grande-Bretagne et la France, à l'égard d'Haiti. - Examen
la fait avorter. Déclaration une expédition contre Haiti. Le retour de
du Congrès de Vienne
Napoléon
des noirs.
produits en Europe par les
ses proclamafait désavouer les leltres écrites de
publicaticns faites à Haiti. Louis XVIII
patentes et secrètes entre la
la Jamaique par D. Lavaysse. Conventions
aces sujet. - - La France prépare Grande-Bretagne et la France, à l'égard d'Haiti. - Examen
la fait avorter. Déclaration une expédition contre Haiti. Le retour de
du Congrès de Vienne
Napoléon
des noirs. Décret de Napoléon qui l'abolit,
relative à l'abolition de la traite
Le
il y souscrit. - Déclaration du Congrès
Congrès invite Louis XVIIIà l'abolir :
Conclusions : 1* la France est
pour son abolition complète et universelle. Haiti 2*Haiti
obligée de renoncer à ses
;
en est redevable aux
projets de conquête contre
et à Napoléon. Christophe
philanthropes anglais, au gouvernementi tbritannique
soumettre
envoie des députés
de
à son autorité. Accueil leur
auprès Pétion, pour l'inviter à se
etle président. - Ils sont
qui
est fait par la population du Port-au-Prince
occasion. Réélection renvoyés. Proclamation du président et
de Pétion à la
publications à cette
sénat. Christophe fait publier des présidence pour 4 ans : discours prononcés au
pour toutes. -Loisur la piraterie. écrits contre lui. Pétion y fait répondre une fois
faveur de Louis XVIII, et meurt à Garbage fait des propositions à Lord Liverpool en
Dravermann arrive au Port-su-Prince Londres. Pétion désapprouve ces propositions. permet d'en opérer la vente. avec un navire chargé de vins, etc. Pétion lui
D'autres navires
ddmis sous pavillon masqué, comme le
français suivent cet exemple et sont
premier. Fete
Port-au-Prince. - H fait venir de
civique donnée à Pétion, au
ja perte des nbjets
l'étranger des armes et des munitions. - Arrêté sur
d'armement et tequpenentparjes militaires. Loi qui
augmen te --- Page 531 ---
TABLE DES MATIERES. Nomination des nouveaux: sénateurs pour rem -
l'impôt territorial sur diverses denrées. la révision de la constitution de 1806. - I1
placer les anciens. - Pétion fait préparer
dans la République, en payant
les Haitiens résidans en France a revenir
du
fait engager
Assassinat général
Retour du génèral Bonnet au Port-au-Prince. leur passage. Delva dans la prison. CHAPITRE IV. l'amnée 1816. Acte du
d'llaiti, doublant l'impôt des patentes pour
Arrèté du Président
fonctions de sénateur et celles de défenseur public. Sénat, sur T'incompatibilité entrel les
pas cette dignité. - Le général
Plusieurs sénateurs élus le 5 décembre 1815 n'acceptent
son pays avec ses
Bolivar vient solliciter de Pétion, des secours pour reconquérir
Simon
Pétion lui en accorde, a la condition d'y proclamer
compatriotes réfugiés aux Cayes. exercée envers les Vénézuéliens, par
la liverté générale des esclaves. Hospitalité
cette ville après trois muis
ordre du président et par les citoyens des Cayes; ils quittent
au
convoSénat d'Haiti. - Son adresse peuple,
de séjour. Installation du nouveau
de 1806. - Arrêté du Président d'Hait
quant une: assemblée pour reviser la constitution
de faire le commerce en détail. -
qui défend aux femmes des négocians consignataires
attendant la promulgation du
Il ordonne aux tribunaux d'appliquer le Code Napoléon,en exporté du pays.
ordre du président et par les citoyens des Cayes; ils quittent
au
convoSénat d'Haiti. - Son adresse peuple,
de séjour. Installation du nouveau
de 1806. - Arrêté du Président d'Hait
quant une: assemblée pour reviser la constitution
de faire le commerce en détail. -
qui défend aux femmes des négocians consignataires
attendant la promulgation du
Il ordonne aux tribunaux d'appliquer le Code Napoléon,en exporté du pays. Les
code civil haîtien. Il établit un impôt sur le gingembre dans la colonie hollandaise
navires de la République sont admis sous pavillon haîtien
de la constiRemarques et réflexions diverses sur quelques dispositions
de Curaçao. l'assemblée de révision, et sur les nouvelles institutions
tution de 1816 décrêtée par
qu'elle établit. CHAPITRE V. commissaires français arrivent au Port-au-Prince. Publication de la constitution. Des
sur les côtes du Nord. avec Pétion et se rendent
Ils ouvrent une correspondance
Élection de Pétion a la présidence a vie. Christophe ne répond pas à leurs lettres. d'Haiti. Il nomme Imbert,
Discours, prestation de serment et installation du Président Secrétaire général. - - S. Bolivar reSecrétaire d'État; Sabourin, Grand Juge ; Inginac,
Pétion. De nouveaux
causes de ses revers. Il adresse une lettre à
vient en fugitif:
Le général Mina, allant
secours lui sont accordés, et il retourne au Venezuela. où il est accueilli par
des Indépendans du Mexique, passe au Port-au-Prince
la
-
auprès
étrangers sc réfugient dans République. Pétion. Billaud-Varenne et d'autres
et continuent leur négociation
français reviennent au Port-au-Prince,
Les commissaires
la souveraineté du Roi de France:
avec Pétion. - Leur mission tend a faire reconnaître
repartent pour la
Pétion s'y refuse. - Réflexions à ce sujet. Les commissaires des
de la négociaProclamation du Président d'Haiti et publication pièces
France. royale et d'autres documens. - Substance du
tion. - Christophe publie une Déclaration
Avis du Secrétaire général. rapport des commissaires au gouvernement français. haitien. Cireulaire du
annonçant que les ports d'Autriche sont ouverts au commerce d'Etat sur le cabolage
Grand Juge aux membres du corps judiciaire. - Avis du Secrétaire
pour les
national du Port-au-Prince
réservé aux Haitiens. - Pétion fonde le lycée
Ses vues à l'égard de l'insjeunes garcons. et un pensionnat pour les jeunes lilles. Port-au-Prince où ils prèchent
truction poblique. - Des Quakers américains viennent au
la doctrine évangélique. CHAPITRE VI. A'llantimutant le peuple a élire les Représentans iies conumunes
Praclamation du Président --- Page 532 ---
TABLE DES MATIÈRES,
et leurs suppleans. Le 22 avril, il ouvre la
cette occasion, et discours du Président de la session législative. Son discours en
sur les paroles prononeées par l'un et
Chambre des représentans. Réflexions
Sénat quir refuse d'admettre le sénateur l'autre. - Election de six sénateurs. - Motifs du
Sénat et le Président d'Haiti,
Le Larose. - Correspondance à ce sujet, entre le
18 lois dans cette session,
sénateur Larose est admis.
22 avril, il ouvre la
cette occasion, et discours du Président de la session législative. Son discours en
sur les paroles prononeées par l'un et
Chambre des représentans. Réflexions
Sénat quir refuse d'admettre le sénateur l'autre. - Election de six sénateurs. - Motifs du
Sénat et le Président d'Haiti,
Le Larose. - Correspondance à ce sujet, entre le
18 lois dans cette session,
sénateur Larose est admis. La Chambre
qui est
rend
Adresse de la Chambre au peuple, prolongée d'an mois par le Président d'Haiti. sur ces actes. rendant compte de ses travaux. Réflexions
Prospectus et organisation du
diverses
Edit de Christophe sur la vente des biens du
Lycée national du Port-au-Prince,
Réflexions a ce sujet. La foudre
domaine public dans le Nord etl'Artibonite. Jean Marassa fait sauter celle
fait sauter une poudrière au
du fort Bizoton et meurt
Port-au-Prince. Installation du Tribunal de Cassation
volontairement dans l'explosion. négrier au Cap, ayant à son bord 145 par le Grand Juge. Capture d'un bâtiment
refuse d'admettre un agent
Africains qui deviennent Haitieus. commercial des Etats-Unis. Christophe
Un navire baitien est admis à la
Approbation de sa conduite. au Port-au-Prince,
Nouvelle-Orléans. Des navires français
ayant des Haitiens à leur bord. arrivent
Bordeaux, sur une contestation entre Dravermann
Arrêt de la Cour royale de
venu au Port-au-Prince. et Hoog, capitaine d'un navire russe
CHAPITRE VII. Situation rassurante de la République, à l'intérieur et
ciers : soucis qu'ils occasionnent à
à l'extérieur. Embarras finanAssertion d'Inginac à ce sujet Pétion. Paroles amères qui lui sont atiribuées. et concernant le général
qu'a eus Inginac a son égard. Voyage du
Doyer. Examen des molifs
but : accueil qu'il reçoit de Pétion. général Borgelia au Port-au-Prince ei son
d'un oflicier du 15*
Particularités relatives au général Boyer. -Faits
régiment : indulgence de Pétion envers lui. physiques et morales qui ont pu contribuer à la maladie
Examen des causes
l'on a cru généralement à cette époque. et à la mort de Pétion. - Ce que
plusieursautres,s ,sur la gravité de la
Lettres du général Boyer au général Lys et a
grâcie, avant de
maladie, et les mandant au Port-au-Prince. -
mourir, un soldat du 14* régiment
Pétion
mcurt le 29 mars. condamné à la peine de mort, - II
Lamentations de la
de
Etrangers: : particolarilés touchantes à
population
la capitale, sympathie des
funérailles du Président d'Haiti,
cette occasion. Préparatifs ordonnés pour les
Eloges funèbres
Cérémonies religieuses dans toute la
prononcés au Port-au-Prince el aux Cayes. Parallèle République. LOUVERTURE et d'ALEXANDRE PETION. de TOUSSAINT
CHAPITRE VIII. Le général Jean-Pierre Boyer est élu Président d'Haiti
éleclion. - TI prète son serment
: particularités relatives à cette
peupie et à l'armée. Il ordonnel par-devant le Sénat, et publie une proclamation au
solde à l'armée entière. Il l'élargissenent de certains détenus et une revue de
tion des armes des troupes. ouvrela session législative. Ordie du jour sur l'inspecLoi) portant reconmaissance Missions envoyées à la Jamaique et à Santo-Domingo.
éleclion. - TI prète son serment
: particularités relatives à cette
peupie et à l'armée. Il ordonnel par-devant le Sénat, et publie une proclamation au
solde à l'armée entière. Il l'élargissenent de certains détenus et une revue de
tion des armes des troupes. ouvrela session législative. Ordie du jour sur l'inspecLoi) portant reconmaissance Missions envoyées à la Jamaique et à Santo-Domingo. Lois sur divers autres
des services rendus à la patric par Alezandre Pêtion. d'Elat de la
objets. La Chambre des représentans décharge le
gestion des linances, de 1811 à 1817. -
Secrétaire
envoie des députés au Port-au-Prinre. Christophe vient à Saint-Mare et
471 Africains qui sont libérés et devienment Capture d'un navire de traite ayant à son bord
au-Prince: : il est accueilli
Haitiens. Feliz Darfour arrive au PortJournal. sénéreusement par le président qui lui
de
Boyer va visiter les ligues de Trianon et Parrondissement permet mmblier un
de Jacmel. - La --- Page 533 ---
TABLE DES MATIÈRES. foudre fait sauter la salle d'artifice de la citadelle Henry. Formation d'une commission pour préparer le Code civil haitien. Tournée du président dans le département
du Sud: : ily prend la résolution de mettre fin à l'insurrection de la Grande-Anse. Affreux matricide commis au Port-au-Prince. Introduction du culte Wesléyen à
Haîti. - Services funèbres particuliers en mémoire de Pétion. CHAPITRE IX. Proclamation de Boyer aux citoyens du Sud, annonçant la campagne contre les insurgés
de Ia Grande-Anse. - Plan de cette campagne conçue par Pétion. - Les généraux Borgella, Francisque et Lys sont nommés pour l'exécuter. - Mort du grand juge Sabourin. Ouverture de la session législative. - Instruction du président aux divers généraux
employés dans la Grande-Anse. La campagne s'ouvrel le 1" février : premièresopérations des troupes. Modification ordonnée au plan de la campagne : marche généralesur
le Grand-Doco de Goman, laquelle anéantit l'insurrection dès le i" juillet. - Mort du
général Vaval, a Aquin : le général Borgella est nommé pour ly remplacer. - Le général
Nicolas Louis remplace ce dernier dans la Grande-Anse. Divers ordres du jour du
Président d'Haiti, a propos de linsurrection. II nommelejuge Fresnel à la charge de
grand juge. - Diverses lois rendues dans la session législative. Divers arrêtés du
Président d'Haiti. Portraits de Henri Grégoire placés aux palais du Sénat et de la
présidence. Boyer se rend dans le Sud où il est accueilli avec enthousiasme. Proclamation qu'il publie pour annoncer la pacification de la Crande-Anse : mor! présumable de Goman. Le président retourne et est accueilli au Port-au-Prince. Les
commerçans nationaux de cette ville lui présentent un mémoire avec des considérations
sur le commerce et l'agriculture. Ce qu'il ordonne au Grand Juge. Ses instructions
aux commandans d'arrondissement et à ceux de place. Session législative et lois
rendues en 1820. L'amiral anglais Sir Home Popham arrive au Port-an-Prince et
propose à Boyer de faire la paix avec Christophe. Le président s'y refuse. L'amiral
se rend au Cap d'oà il écrit au président et lui envoie un projet de traité qui est encore
repoussé.
avec des considérations
sur le commerce et l'agriculture. Ce qu'il ordonne au Grand Juge. Ses instructions
aux commandans d'arrondissement et à ceux de place. Session législative et lois
rendues en 1820. L'amiral anglais Sir Home Popham arrive au Port-an-Prince et
propose à Boyer de faire la paix avec Christophe. Le président s'y refuse. L'amiral
se rend au Cap d'oà il écrit au président et lui envoie un projet de traité qui est encore
repoussé. Réflexions a ce sujet. Prévarication de Cator, trésorier aux Cayes. Incendie au Port-au-Prince : actes de Boyer à cette occasion. Règlement sur les conseils d'administration dans les corps de troupes. - Ouragan au Port-au-Prinee. Le
15 août, Christophe est frappé d'apoplexie dans l'église de Limonade. CHAPITRE X. H. Christophe ordonne de nouveaux travaux de défense à Saint-Marc. - - Au Cap, ses géneraux conspirent contre hui. Insurrection de la garnison de Saint-Marc. Elte se
soumet à la République on envoyant une députation au Port-au-Prince. Boyer envoie
des généraux et des troupes a Saint-Marc, ct ordonne la réunion des autres régimens à
la capitale. Christophe envoie des forces contre Saint-Marc : cette place résiste. - Il
veut envoyer les troupes du Cap contre elle. Le général Richard les soulève : les
populations du Nord participent au mouvement. Pillage et dévastation des chàteaux royaux, etc. Christophe veut aller réprimer l'insurrection : sa paralysie T'en em. pêche. - Il envoie sa garde sous les ordres de Joachim Deschamps : elle fait défection
en faveur des insurgés. - En apprenant cette nouvelle, Christophe se suicide. Pillage
et dévastation du palais de Sans-Souci. Madame Christophe et ses filles, assistées de
Dupuy et Prézeau, font porter le cadavre à la citadelle Henry et y vont l'enterrer. Assassinat des deux fils de Christophe et de Six autres individus. Appréciations
sur son gouvernement, son administration, son caractère et sa conduite en tous les
temps. --- Page 534 ---
TABLE DES MATIERES. CHAPITRE XI. Mesures militaires que prend le Président d'Haiti. -II se rend à Saint-Marc où l'armée de
la République est réunie. Sa proclamation au peuple et h l'armée de l'Artibonite et
du Nord. Son ordre du jour annonçant la mort de Henry Christophe. Les généraux
du Cap lui expédient des députés : il les renvoie avec des aides de camp porteurs d'une
dépèche qui les invite a se réunir à la République. - Marche de l'armée sur le Nord. Soumission des Gonaives. Boyer s'y rend avec une faible escorte et trouve les
troupes mutinées : elles lui obéissent. I écrit au Sénat et lui rend compte de ses
opérations. - II se rend a Pongaudin pour y attendre l'armée. Lettre qu'il y reçoit
des généraux du Cap qui l'invitent a retourner au Port-au-Prince. Sa réponse. Ces
généraux se soumettent avant de la recevoir, et proclament la Réunion du Nord a la
République. Boyer en informe le Sénat et poursuit sa marche sur le Cap. - - Il y fait
-
une
et la constitution
son entrée en l'appelant Cap-Haitien. Ily publie
proclamation
de la République, en ordonnant l'oubli du passé. - Il protège les familles de Christophe
et de J.-J. Dessalines, etlaisse en fonction l'oflicier qui a fait mourir son frère par ordre
du premier. Il organise l'administration militaire,judiciaire et civile, dans le Nord et
T'Artibonite, et fait transporter au Port-au-Prince les fonds trouvés à la citadelle.
l'appelant Cap-Haitien. Ily publie
proclamation
de la République, en ordonnant l'oubli du passé. - Il protège les familles de Christophe
et de J.-J. Dessalines, etlaisse en fonction l'oflicier qui a fait mourir son frère par ordre
du premier. Il organise l'administration militaire,judiciaire et civile, dans le Nord et
T'Artibonite, et fait transporter au Port-au-Prince les fonds trouvés à la citadelle. -
Mort du général Lys. - - Boyer délivre les dons nationaux aux officiers de tous grades, et
des concessions de terrain aux vieux soldats qu'il congédie. -1l fait donner aux cultivateurs le quart des denrées récoltées sur les habitations de Christophe, ouvre le Portde-Paix au commerce étranger, fait planter l'arbre de la Liberté dans les communes. L'amiral français Duperré vient avec deux frégates en vue du Cap-Haitien, et échange
des lettres avec le Président d'Haiti. Le président fait une tournée dans tout le Nord,
en informe le Sénat, quitte le Cap-Haitien et retourne a la capitale, où il adresse au
Sénat des copies de sa correspondance avec les généraux du Nord. - Résumé de la
troisième Epoque. FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME HUITIÈME. Paris. Imp. de Moquet rue de la Harpe, 92. --- Page 535 --- --- Page 536 --- --- Page 537 --- --- Page 538 ---
PARIS.
IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE.
3 - --- Page 539 --- --- Page 540 --- --- Page 541 --- --- Page 542 --- --- Page 543 ---
BOSTON PUBLIC LIBRARY
DEC
3 9999 04687 408 5 --- Page 544 ---