0 r - % V m ^yteSk. L, jtW^voJr **^4 *BJL' Shelf^No. v?jeyy:.cr6 l. mrf.^y / Digitized by the Internet Archive in 2010 with funding from University of Toronto http://www.archive.org/details/tudessurlhisto07ardo SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI PAR B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE d'haÏTI TRES LE GOliVEUNEMENT FRANÇAIS,
ANCIEN SECRÉTAIRE d'ÉTAT DE LA JUSTICE, DE L INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES. TOME SEPTIÈME. y>. PARIS
CHEZ T/AUTEUR RUE VANNEAU, 40.
iv ® ^SÉSâ çg^^^fts gg^ ÉTUDES L'HISTOIRE D'HAÏTI. -Paris. — Imprimerie de MOQUET, 92, eue de la Harpe. ÉTUDES Q SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI PAR B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE d'hAÏTI PRES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS,
*NCI EN" SECRÉTAIRE D*ÉTAT DS LA JUSTICE, DE L INSTRUCTION PUBIU QUE ET DESCIXTBK. TOME SEPTIÈME. PARIS
CHEZ L'AUTEUR, RUE VANNEAU, 40.
Si Li* >*^7 , PÉRIODE HAÏTIENNE. T. TU. SUITE de la DEUXIÈME ÉPOQUE, LIVRE DEUXIÈME. CHAPITRE Y. Le sénat remplace plusieurs de ses membres qui ont pris parti dans la rébellion de Christophe. — Il décrète une amnistie pour les fautes et délits commis antérieurement a la constitution.
OME SEPTIÈME. PARIS
CHEZ L'AUTEUR, RUE VANNEAU, 40.
Si Li* >*^7 , PÉRIODE HAÏTIENNE. T. TU. SUITE de la DEUXIÈME ÉPOQUE, LIVRE DEUXIÈME. CHAPITRE Y. Le sénat remplace plusieurs de ses membres qui ont pris parti dans la rébellion de Christophe. — Il décrète une amnistie pour les fautes et délits commis antérieurement a la constitution. — Mena une loi sur l'organisation de l'administration générale, placée sous la direction
d'un seul secrétaire d'État. — Conduite de Gérin a cette occasion. — Loi sur les patentes. — Pétion est élu Président (F Haïti. — Lois abolissant le quart de subvention remplacé par
l'impôt territorial, et sur le cabotage. — Pétion prête serment pardevant le sénat. — Il est
seul autorisé a proposer des candidats aux emplois vacaus. — Loi interprétative de celles
rendues sur les propriétés confisquées des anciens colons. — Loi fixant les appointemens
des fonctionnaires et employés de l'administration. — Promotions de généraux sur la proposition de Pétion. — Le sénat lui défère la faculté de désigner ceux des candidats qu'il
croit propres a remplir les emplois vacans, — d'entretenir les relations extérieures, de
conduire les négociations, de conclure tous traités ou conventions d'alliance, de commerce, etc., sous la réserve de sa sanction. — Motifs de ces délégations de pouvoirs : mission
politique de Théodat Trichet en Angleterre. — Diverses lois sur l'enregistrement, le timbre
et autres objets de finances, etc. — Amnistie accordée aux insurgés de la Grande-Anse. —
Le territoire soumis a Christophe est déclaré en état de révolte. — Diverses lois sur l'organisation d'un régiment de dragons, d'un corps de gendarmerie, des demi-brigades d'infanterie, sur la police des villes, sur celle des campagnes. — Pelion propose au sénat de
vendre une habitation a chaque officier de l'armée, de tous grades :1e sénat n'accueille pas
sa proposition. — Examen de leurs vues respectives sur le système agricole de la République, par l'analyse de la loi sur la police des campagnes. — Lois sur la discipline militaire et sur la direction des douanes. — Comparaison entre le système fiscal de l'Empire
et celui de la République. — Effets produits dans les campagnes, par l'exemple que trace
Pétion sur ses fermes, aux propriétaires et fermiers de l'Etat. — Lois sur le commerce,
sur l'avancement dans l'armée, sur les vols de café dans les campagnes. — Mesures
ordonnées par le sénat, a l'occasion de dilapidations commises dans les finances. Reprenons la suite des travaux législatifs du Sénat de
la République d'Haïti, de ses mesures d'administration et
d'organisation politique. Dans sa séance du 4 mars, considérant que Romain,, 4 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Toussaint Brave, Magny et Charéron, élus sénateurs et
appelés en janvier à venir prêter serment, avaient définitivement pris parti dans la rébellion de Christophe, il les
déclara déchus de cette dignité et élut à leur place Montbrun, Larose, Pelage Varein et Mode. Il nomma en même
temps Voltaire en remplacement de Thimoté, qui avait
paru s'être évadé du Port-au-Prince pour aller se ranger
parmi les rebelles. Excepté Montbrun, les autres élus acceptèrent'.
élus sénateurs et
appelés en janvier à venir prêter serment, avaient définitivement pris parti dans la rébellion de Christophe, il les
déclara déchus de cette dignité et élut à leur place Montbrun, Larose, Pelage Varein et Mode. Il nomma en même
temps Voltaire en remplacement de Thimoté, qui avait
paru s'être évadé du Port-au-Prince pour aller se ranger
parmi les rebelles. Excepté Montbrun, les autres élus acceptèrent'. Le même jour : « voulant pacifier toutes les fautes
« et délits commis dans tous les départemens sou-
« mis à la République, antérieurement à la mise en ac-
« tivité de la constitution, et considérant que le plus
« bel usageque puissent faireles représentans delà nation,
K de l'autorité qu'ils tiennent du peuple, est d'étendre la
« clémence sur des individus que l'absence des lois et la
« démoralisation du gouvernement précédent avaient pu
« seules égarer, » le sénat décréta une amnistie, même
envers ceux qui avaient été condamnés. Il étendit cet
acte aux militaires et autres détenus, ou poursuivis pour
cause révolutionnaire ou pour avoir manifesté une opi~
nion qui tendait à troubler l'ordre avant l'organisation
du gouvernement républicain ; c'est-à-dire, à ceux qui
s'étaient montrés attachés au gouvernement ou à la
personne de Dessalines. Cette mesure était sage et
bienveillante, propre à calmer les esprits, à les ramener
à l'union. Le 25 février, le comité des finances, présidé par Bonnet, avait présenté au sénat un projet de loi sur l'organisation de cette branche essentielle du service public, 1 Montbrun fut ensuite remplacé par Louis Leroux, le 50 mars: il était le frère du généra!
Hugues Montbrun. [1807] CHAPITRE V. *f> précédé d'un rapport qui fut l'œuvre de sou président.
On y trouve les principes les plus judicieux, écrits avec
une clarté remarquable, d'après lesquels l'administration
. financière du pays, à peu de chose près, a toujours été
réglée depuis. Nous en extrayons les passages suivans : « Après avoir réfléchi sur les moyens à employer pour
« dégager l'administration de tous ces rouages complice quésqui la gênaient dans sa marche, nous avons pensé
« que pour simplifier, il convenait de réunir la guerre, la
« marine, les finances et les domaines sous un même
« chef, ainsi que la constitution semblait l'avoir désigné
t« en n'établissant qu'un seul secrétaire d'État. « Ce système nous a paru le plus convenable à nos
« localités : les bornes d'un petit État, qui permettent de
« tout surveiller; le peu de sujets propres aux emplois, et la
« pénurie de nos finances qui commande la plus sévère
« économie, sont les motifs puissans qui nous. ont déter-
« minés : d'ailleurs, l'expérience a déjà prouvé qu'il était
« le plus avantageux à notre pays, puisqu'il a. été suivi
« par tous ceux qui nous ont devancés. « M. de Marbois, le plus grand administrateur que
« Saint-Domingue ait possédé dans son sein, était en
« même temps intendant des guerres, marine, finances,
« justice, police, etc. C'est par la réunion de toutes ces
« branches du service dans des mains aussi habiles, que
« cet homme éclairé a acquis une si grande réputation et
« a rendu Saint-Domingue la plus florissante des Antilles.
« Sous lui, cette île était parvenue à un degré de splendeur
« que, de longtemps, nous ne pourrons espérer d'at-
« teindre.
it possédé dans son sein, était en
« même temps intendant des guerres, marine, finances,
« justice, police, etc. C'est par la réunion de toutes ces
« branches du service dans des mains aussi habiles, que
« cet homme éclairé a acquis une si grande réputation et
« a rendu Saint-Domingue la plus florissante des Antilles.
« Sous lui, cette île était parvenue à un degré de splendeur
« que, de longtemps, nous ne pourrons espérer d'at-
« teindre. € Les successeurs de M. de Marbois ont marché sur G ÉTUDES SUll L HISTOIRE D HAÏTI. « ses traces ; et le général Toussaint Louverture, qui les a
« suivies, a obtenu le plus grand succès dans l'adminis-
« tration de ses finances. Sous le gouvernement du
»c capitaine-général Leclerc, on s'en était écarté dans le
« principe; mais l'expérience, bientôt après, y recon-
« duisit les Français. i C'est donc le système d'une seule administration
'< qui a toujours paru le plus convenable à Haïti ; c'est
« aussi celui que nous avons cru devoir suivre... * » Selon l'esprit de ce rapport, le sénat discuta le projet
et rendit une loi, le 7 mars, sur l'organisation de l'administration en général, comprenant la guerre, la marine,
les finances elles domaines nationaux. Elle contenait 13
titres et 72 articles: les attributions, la comptabilité, le
service, l'admission, l'avancement, les appointemens,
etc., de tous les agenset employés de cette administration, furent clairement établis et définis; un trésorier
général fut institué. Dans la discussion du projet, le général Gérin l'avait
fortement combattu, parce qu'il contrariait ses vues
administratives et que de fait, il abrogeait le décret impérial du 1er février 1806, qu'il avait fait rendre comme
ministre de la guerre et de la marine. Afin de contrecarrer Bonnet, il proposa, dans la même séance, d'instituer pour chaque arrondissement, un censeur qui aurait des pouvoirs extraordinaires sur toutes les branches
du service public, prétendant que ce serait le seul moyen
de procurer des ressources financières au pays, de remédier aux abus, etc. Mais il ne visait pas, nous le croyons,
à établir un système fédéral, ainsi que le dit l'Histoire
d'Haïti, t. 3, p. 399 : il était trop despote pour vouloir 1 Voyez le Recueil des actes publié par M. Linslant. t. 1", p. 218. [1807] CHAPITRE V. 7 diviser le pouvoir et le pays, surtout ayant l'espoir d'être
le Président d'Haïti. Le projet de Bonnet le contrariait
encore, dans le cas où il ne l'aurait pas été, parce qu'il
eût espéré alors de continuer à être ministre de la guerre
et de la marine, sous le titre de secrétaire d'Etat, tandis
qu'en disant qu'il n'en fallait qu'?m seul, c'était lui ôter
cet espoir d'avoir l'armée et les forces navales sous sa
direction '.
poir d'être
le Président d'Haïti. Le projet de Bonnet le contrariait
encore, dans le cas où il ne l'aurait pas été, parce qu'il
eût espéré alors de continuer à être ministre de la guerre
et de la marine, sous le titre de secrétaire d'Etat, tandis
qu'en disant qu'il n'en fallait qu'?m seul, c'était lui ôter
cet espoir d'avoir l'armée et les forces navales sous sa
direction '. « Au lieu de combattre le projet, il en attaqua lerap-
« porteur lui-même, le général Bonnet... il en vint à
« son égard à des personnalités qui offensèrent la dignité
« de l'assemblée. » Et Daumec ayant soutenu le projet,
tout en faisant des éloges de Gérin et de ses capacités
administratives : « Gérin, d'une humeur fougueuse, se
« voyant contrarié, lui dit avec colère : — Votre discours
« est plein d'absurdités; d'une autre part, ne devriez-
« vous pas savoir qu'on humilie un citoyen en faisant
« son éloge en sa présence ? — Il sortit aussitôt de la
« salle, plein de fureur... De ce moment date l'origine
«. de la chute de son prestige 2 » Au fait, quand Daumec le louait par rapport « à ses
« capacités administratives, » et qu'il donnait la préférence aux propositions de Bonnet, c'était plutôt le tourner
en dérision. Toutefois, cette scène inconvenante acheva
de ruiner le prestige du général du Sud, déjà fortement 1 II est même permis de croire que le caractère de Serin et l'opposition qu'il faisait déjà
aPétionetmême au sénat, influèrent sur l'établissement d'un seul secrétaire d'État; car Pétion
réunissant les suffrages les plus éclairés pour la présidence, si on avait voulu un secrétaire
d'État de la guerre et de la marine, il eût été difficile de ne pas nommer Gérin a cette charge
qu'il avait occupée sous l'Empire, pour le contenter, le consoler; et alors il eût été continuellement en lutte avec Pétion et le sénat. 2 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 412. C'est par erreur que M. Madiou dit que cette loi fut rendue le
9 mars; elle porte la date du 7 : donc la scène de Gérin aurait eu lieu le 7, et non pas le 9,
jour de l'élection de Pétion. 8 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. ébranlé dans l'esprit des hommes raisonnables. Sa colère
fut telle, qu'il jeta son chapeau galonné au milieu de la
salle des séances.
412. C'est par erreur que M. Madiou dit que cette loi fut rendue le
9 mars; elle porte la date du 7 : donc la scène de Gérin aurait eu lieu le 7, et non pas le 9,
jour de l'élection de Pétion. 8 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. ébranlé dans l'esprit des hommes raisonnables. Sa colère
fut telle, qu'il jeta son chapeau galonné au milieu de la
salle des séances. Après sa sortie, le sénat rendit une loi sur les patentes,
que le comité des finances avait également préparée.
Cet impôt dut être payé par ceux qui y étaient assujétis, à
partir du 1er avril suivant. Chacnn des sénateurs demeura convaincu qu'on ne
pouvait plus ajourner l'élection du nouveau Président
d'Haïti, afin de mettre un terme à cette véritable anarchie qui se manifestait au sommet de la société. A cet effet,
le sénat se réunit le 9 mars. Pétion continuant d'être
malade, ne put assister à cette séance; maisGériny vint.
Soit qu'il pensât qu'après la scène de colère du 7, il était
déplacé dans ce corps auquel il avait manqué d'égards,
soit qu'il voulût faire sentir son importance et influer sur
l'esprit de ses collègues, il remit au sénat, à l'ouverture
de la séance, une lettre par laquelle il donnait sa démis'
sion de sénateur. Le sénat déclara ajourner à y statuer,
pour qu'on pût obtenir de lui de renoncer à cette résolution : en effet, il n'y donna pas suite immédiatement *. Sur la proposition d'un sénateur, que, vu la vacance
de la présidence depuis la rébellion de H, Christophe, le
bien public exigeait impérativement qu'il fût procédé à
son remplacement, le scrutin circula ; et sur 1 6 votans,
le général Pétion réunit 15 voix, et les généraux Gérin,
Yayou et Magloire Ambroise chacun une. En conséquence,
Pétion fut proclamé Président d'Haïti \ 1 Voyez le procès-verbal de la séance du 9; il y est question d'une lettre de Gérin, sans
mention de son objet; mais celle qu'il écrivit au sénat le 11 janvier 1808, pour renouveler sa
démission, le dit formellement.
Pétion réunit 15 voix, et les généraux Gérin,
Yayou et Magloire Ambroise chacun une. En conséquence,
Pétion fut proclamé Président d'Haïti \ 1 Voyez le procès-verbal de la séance du 9; il y est question d'une lettre de Gérin, sans
mention de son objet; mais celle qu'il écrivit au sénat le 11 janvier 1808, pour renouveler sa
démission, le dit formellement. 2 II fut remplacé au sénat, le 1" avril, par le citoyen Neptune, sur le refus du citoyen Roilin, élu le 30 mars. L'un et l'autre étaient députés du Nord a l'assemblée constituante. [1807] CIIAP1TIIE v. !) L'Histoire d'Haïti relate ainsi ces particularités. « Le peuple de l'Ouest, dit-elle, désignait le général
« Pétion, et celui du Sud le général Gérin. La plupart
« des sénateurs penchaient pour ce dernier. Bonnet était
« peut-être le seul qui désirât ardemment la nomination
« de Pétion en lequel il reconnaissait les principales quart lités d'un chef d'État, des mœurs douces, démocrati-
« ques, tout ce qu'il fallait pour faire prendre racine aux
« institutions nouvelles. Gérin, au contraire, était violent,
« despote et toujours prêt à remplacer la loi par sa volonté.
« Déjà, il avait soulevé contre sa personne les passions
« de beaucoup de citoyens, en soutenant dans un cercle
« d'officiers, en présence de David-Troy, que le fils d'un
« paysan n'était pas l'égal du sien, même aux yeux de la
« loi... Le sénat se réunit... Pétion avait eu l 'adresse de
u ne pas se présenter à la séance ; mais Gérin s'y était
« rendu, quoique la plupart de ses collègues lui fussent
« favorables. Il se croyait tellement certain d'être élu,
« qu'il avait déjà fait faire son costume de Président
a d'Haïti1. » (Vient ensuite la scène attribuée à ce général, et placée mal à propos au 9 mars.) « Bonnet,
« qui désespérait déjà de la nomination de Pétion, prit
« avantage de cette circonstance, et dit aux sénateurs :
a — Mes collègues, si le général Gérin, qui est notre égal,
« froisse ainsi à notre égard toutes les convenances,
« que ne fera-t-il pas s'il devient le premier magistrat
« de la République ? Ne serait-il pas de l'intérêt de la
« saine liberté, qu'on nommât président le général Pétion
« qui, par sa modération, son patriotisme éprouvé, son
« républicanisme vrai, nous offre toutes sortes de garan1 Le coslume du Président d'Haïti n'ayant été décrété que le 26 mars, nous croyons que
cette tradition a calomnié Gérin gratuitement.
-il pas s'il devient le premier magistrat
« de la République ? Ne serait-il pas de l'intérêt de la
« saine liberté, qu'on nommât président le général Pétion
« qui, par sa modération, son patriotisme éprouvé, son
« républicanisme vrai, nous offre toutes sortes de garan1 Le coslume du Président d'Haïti n'ayant été décrété que le 26 mars, nous croyons que
cette tradition a calomnié Gérin gratuitement. iO ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « ties ? — Ses paroles produisirent une impression pro-
« fonde sur l'assemblée... * » Nous savons que Bonnet prit une grande part à l'élection de Pétion, et cela prouve en faveur de son cœur
comme de son esprit judicieux; mais nous contestons
qu'il fût le seul qui désirât sa nomination : Lys, DavidTroy, Magloire Ambroise, Yayou, Fresnel, etc., étaient
des hommes qui ne pouvaient que le désirer également.
Et comment admettre que la plupart des sénateurs
pussent préférer Gérin à Pétion, lorsqu'on voit constamment percer l'influence de ce dernier dans tous les actes
de ce corps, à partir du 18 janvier où il reprit ses séances? Si notre devancier convient que son compétiteur
était violent et despote, qu'il avait soulevé bien des passions contre lui, il doit présumer aussi que les sénateurs
étaient assez clairvoyans pour découvrir eux-mêmes en
Gérin, ces défauts qui ne le recommandaient pas à leur
vote. Il suffisait, pour l'écarter du scrutin, de cette
étrange prétention qu'il manifesta, qu'un cultivateur de
nos campagnes n'était pas /Vga/ de son fils ; car les membres de ce Sénat de 1807 étaient sincèrement animés de
cet esprit de liberté et d'égalité qui assura plus tard le
triomphe de la République sur la Royauté de Christophe,
qui fit disparaître les privilèges de sa noblesse devant le
simple et beau titre de citoyen d'Haïti. Mais il est vrai que plusieurs des sénateurs du Nord,
ou séduits par le caractère belliqueux de Gérin, par sa
hardiesse heureuse dans l'insurrection du Sud, ou mus
par des sentimens hostiles à la République, voulaient le
porter à la présidence. Les uns le croyaient plus apte que
Pétion, à raison de la maladie de ce dernier et des né1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 411 et 412. [1807] CHAPITRE V. H cessités de la guerre ; les autres désiraient servir Christophe par ce choix : ils cédèrent aux observations de
leurs collègues, et surtout de Bonnet '. Le jour de l'élection, il y avait cinq sénateurs du Sud présens à la séance,
indépendamment de Gérin : si celui-ci n'eut qu'une voix,
il nous est permis de douter que le peuple du Sud le désignait à cette charge a. Quoi qu'il en soit, aussitôt l'élection terminée, le sénat
députa vers Pétion, les sénateurs César Thélémaque et
Daumec pour lui annoncer sa nomination. Il accepta avec
calme et dignité, mais avec reconnaissance, ce haut témoignage de l'estime et de la confiance de ses collègues,
que justifiait l'attente publique; et il leur annonça que le
lendemain, il se présenterait pardevant le sénat pour
prêter son serment. Au retour des deux sénateurs, une
salve d'artillerie annonça cette nomination intelligente
du sénat, et la population du Port-au-Prince, comme
l'armée, applaudit à cet heureux événement qui présageait tant et de si grandes choses.
ignage de l'estime et de la confiance de ses collègues,
que justifiait l'attente publique; et il leur annonça que le
lendemain, il se présenterait pardevant le sénat pour
prêter son serment. Au retour des deux sénateurs, une
salve d'artillerie annonça cette nomination intelligente
du sénat, et la population du Port-au-Prince, comme
l'armée, applaudit à cet heureux événement qui présageait tant et de si grandes choses. Voulant en quelque sorte inaugurer par une mesure
bienfaisante, l'ère nouvelle qu'il ouvrait pour Haïti, le
Sénat, dans la même séance du 9 mars, rendit la loi qui 1 Le sénateur Manigat, en me racontant les circonstances relatives a l'élection de Pétion,
me dit qu'il allait voter pour Gérin, lorsque Bonnet l'en détourna en particulier et non pas
en séance. « Je croyais Gérin plus militaire et plus influent sur l'armée que Pétion; et puis,
« il avait été le premier à se déclarer contre l'empereur. » Quant a Ferrier, et même Lamothe Àigron dont on saura bientôt la conduite, ils ne pouvaient que désirer le triomphe de
Christophe, en voulant nommer Gérin. Les autres sénateurs du Nord ont pu le croire plus capable que Pétion, sous le rapport militaire. 2 Les 6 sénateurs nommés pour le Sud, étaient Gérin, T. Trichet, D. Médina, Ch. Daguilh,
Blanchet jeune et David-Troy. Et puis, on oublie que Pétion était fort estimé dans ce département, pour sa défection en 1799, la courageuse défense de Jacmel et l'évacuation de cette
place en 1800, la prise d'armes du Haut-du-Cap en 1802, a la tête de la 13" demi-brigade composée des militaires qui avaient servi sous Rigaud. Y avait-il un seul d'entre eux qui ignorât
l'amitié qui existait entre Pétion et Geffrard, leur entente pour abattre Dessalines ? Gérin
pouvait-il balancer l'influence de Pétion dans ce département? En 1810, le contraire fut démonlré, quand il conspira. i2 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. abolit le quart de subvention prélevé sur les produits du
sol, en le remplaçant par un impôt territorial. Le prélèvement de la subvention occasionnait bien souvent
des vexations aux cultivateurs des campagnes, les détournait de leurs travaux, et gênait en même temps les
propriétaires et les fermiers des biens domaniaux ; désormais, ils allaient tous avoir la plus grande liberté, en
portant leurs produits dans les villes ou bourgs pour les
vendre au commerce, puisque l'impôt territorial se prélèverait à l'embarquement des denrées pour l'étranger.
Un encouragement était donné par la même loi à la production du sucre, du sirop ou mélasse, du tafia ou rhum,
exceptés des droits à l'exportation : le café y restait assujéti, pour mieux favoriser ces autres produits, résultats
de la grande culture. La construction de warfs dans les
ports ouverts au commerce étranger, prescrite par la loi,
devait aussi faciliter ses opérations.
que l'impôt territorial se prélèverait à l'embarquement des denrées pour l'étranger.
Un encouragement était donné par la même loi à la production du sucre, du sirop ou mélasse, du tafia ou rhum,
exceptés des droits à l'exportation : le café y restait assujéti, pour mieux favoriser ces autres produits, résultats
de la grande culture. La construction de warfs dans les
ports ouverts au commerce étranger, prescrite par la loi,
devait aussi faciliter ses opérations. Le même jour, enfin, le sénat fit une loi sur l'organisation du cabotage. Par ses dispositions, elle laissait aux
marins haïtiens toute leur liberté d'action, en ne
les assujétissant qu'aux règles nécessaires en toutes
choses ; les caboteurs payaient patente pour exercer
leur industrie, comme tous autres industriels. Ces dispositions nouvelles anéantissaient complètement l'œuvre de Gérin, du 1er février 1806 : il dut éprouver autant
de mécontentement contre Bonnet, président du comité
des finances qui avait préparé cette loi, que par rapport à
son influence dans l'élection de Pétion, et pour la loi
rendue sur l'administration. Le 10 mars, le sénat étant réuni au lieu de ses séances, une salve d'artillerie annonça l'arrivée du général
qu'il avait élu la veille, pour occuper la première magis- [1807] CHAPITRE V. '"» Irature tic la République. Les sénateurs le reçurent assis
et couverts, afin de manifester la souveraineté du peuple
dont ils étaient les représentai». Précédé du secrétaire
d'État Bruno Blanchet, des généraux BazelaisetWagnac,
d'officiers civils et militaires auxquels s'était joint Jacob
Lewis, officier de la marine militaire des États-Unis, qui
venait témoigner à cette occasion sa haute estime pour
l'homme dont la justice et le patriotisme élevé l'avaient
charmé, Pétion traversa la salle des séances au son delà
musique et vint prendre un siège qui lui avait été préparé :
appuyé sur des béquilles, à cause de sa maladie, il ne
parut que plus intéressant aux yeux du sénat et des assistans 1.Gérin et les autres généraux ou officiers supérieurs,
sénateurs, siégeaient parmi leurs collègues 2. Le sénateur Jean-Louis Barlatier, président du sénat,
prononça le discours suivant adressé à son élu : Citoyen général, Le sénat ayant senti la nécessité d'organiser le gouvernement, a
procédé, dans la séance d'hier, à la nomination du Président d'Haïti ;
le suffrage de ses membres a réuni la majorité en votre faveur, et
vous avez été proclamé Président de la République haïtienne. Le sénat, en vous élevant à la première magistrature de l'État, a
cru rendre un hommage public à vos vertus et aux sentimens républicains qui vous ont toujours caractérisé. Chargé du dépôt des
'lois et de la force armée, vous deviendrez, président, un sujet d'émulation pour tous ceux de vos compagnons d'armes qui parcourent 1 « Souffrant de douleurs rhumatismales et simplement vêtu, il se soutenait à peine, ap-
« puyé sur des béquilles. » Hist. d'Haïti, t. 3, p. 413. Alors, pourquoi avoir dit, p. 411?
« Pétion avait en l'adresse de ne pas se présenter a la séance : » ce qui fait naturellement
supposer de sa part la ruse politique affectant le désintéressement, pour mieux cacher son
ambition. Il lui était permis d'en avoir, car il l'a justifiée au-delà même de l'attente publique :
de tels ambitieux sont rares en Haïti.
. » Hist. d'Haïti, t. 3, p. 413. Alors, pourquoi avoir dit, p. 411?
« Pétion avait en l'adresse de ne pas se présenter a la séance : » ce qui fait naturellement
supposer de sa part la ruse politique affectant le désintéressement, pour mieux cacher son
ambition. Il lui était permis d'en avoir, car il l'a justifiée au-delà même de l'attente publique :
de tels ambitieux sont rares en Haïti. 2 La présence de Gérin a cette séance est constatée dans sa lettre au sénat, du 11 janvier
1808 : mais il n'en signa pas le procès-verbal. « Je me rendis aux séances de sa réception,
«a-t-ildit, mais conservant tacitement \e sentiment de ma démission » produite dans la
séance du 9 mars. 14 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. la même carrière que vous. Votre attachement à la République,
votre soumission aux lois, et votre zèle à les faire exécuter, sont les
puissans motifs qui ont déterminé le corps législatif à vous placer
à la tête du gouvernement et de la force armée. Puisse Dieu vous
conserver l'heureux caractère qu'il vous a départi, et vous rendre
toujours l'objet de l'admiration publique ! N'oubliez jamais, président, que le salut de la République dépend
de l'harmonie qui doit exister entre le pouvoir exécutif et le corps
législatif : s'en écarter, ce serait compromettre le salut de l'Etat, et
l'exposer à des déchiremens. La crise politique doit cesser quand le
gouvernement est organisé *. Après ce discours qu'il entendit debout et découvert,
afin de témoigner lui-même de son respect pour la souveraineté nationale, pour la majesté du peuple dont le
vœu avait guidé ses représentais, il répondit en ces termes : Sénateurs, Elevé, par votre choix, à la première magistrature de l'Etat, devenu, en quelque sorte, le dépositaire du bonheur et des destinées
de notre pays, j'ai l'honneur de vous déclarer que je serais effrayé
de l'étendue des obligations que vous m'imposez, si je n'étais certain de trouver dans vos lumières, dans votre sagesse et dans votre
énergie, toutes les ressources dont j'aurai besoin. Cette idée, sénateurs, doit me rassurer ; et, acceptant avec confiance la nouvelle
mission dont vous m'honorez, mon cœur va prononcer dans le sein
du sénat, le serment que la constitution prescrit au Président d'Haïti : Je jure de remplir fidèlement V office de. Président d'Haïti, et de
maintenir de tout mon pouvoir la constitution. Que les armes confiées au peuple pour la défense de sa liberté, se
dirigent contre ma poitrine, si jamais je concevais le projet audacieux et impie d'attenter à ses droits; si jamais j'oubliais que c'est
après avoir contribué à punir de mort un tyran dont l'existence
était un tort de la nature, que c'est après avoir contribué à en pros1 Cette phrase paraît avoir été à l'adresse de Gérin, pour l'inviter a cesser son opposition;
car on ne peut entendre ainsi de la guerre civile.
la défense de sa liberté, se
dirigent contre ma poitrine, si jamais je concevais le projet audacieux et impie d'attenter à ses droits; si jamais j'oubliais que c'est
après avoir contribué à punir de mort un tyran dont l'existence
était un tort de la nature, que c'est après avoir contribué à en pros1 Cette phrase paraît avoir été à l'adresse de Gérin, pour l'inviter a cesser son opposition;
car on ne peut entendre ainsi de la guerre civile. [1807] CHAPITRE V. tTi crire un autre, qui, par sa folle ambition, a allumé parmi nous le
feu de la guerre civile, que je me vois élevé à la Présidence d'Haïti ! Le président du sénat l'invita alors à venir prendre
place à sa droite. « La joie était peinte sur tons les visa-
« ges... Un membre propose, vu l'état de maladie où
« se trouvait le Président d'Haïti, de lever la séance. l »
Cette proposition constate clairement la cause de sa noncomparution à la séance de son élection. Pétion retourna à sa demeure avec le même cortège qui
l'avait accompagné au sénat. Ce corps se sentit enfin à
l'aise, après l'avoir investi du pouvoir de présider aux
destinées de la République ; car il était assuré en quelles
mains il avait remis les rênes du gouvernement. L'armée
et le peuple partagèrent sa confiance. « La nomination du général Pétion à la présidence
« inspira aux citoyens sages et vraiment éclairés, aux \sl-
(( boureurs et aux troupes de l'Ouest, la plus grande con-
« fiance en l'avenir. Les partisans de Gérin éprouvèrent
« un mécontentement qu'ils ne craignirent pas de témoi-
« gner et qu'ils formuleront sous peu en conspiration.2 » Il n'y eut pas seulement que l'Ouest qui fut satisfait de
la nomination de Pétion, le Sud le fut également ; et
quand, trois années après, Gérin formula son mécontentement en conspiration, il ne compta pas plus de cinq à
six partisans dans ce dernier département. Voilà la vérité. L'influence de Pétion sur ses collègues au sénat était
si réelle; ils avaient une telle confiance en lui , que , deux
jours après qu'il eût prêté son serment, le sénat rendit un
arrêté, le 12 mars, par lequel il l'autorisa à proposer
seul les candidats aux emplois vacans de l'administration.
en conspiration, il ne compta pas plus de cinq à
six partisans dans ce dernier département. Voilà la vérité. L'influence de Pétion sur ses collègues au sénat était
si réelle; ils avaient une telle confiance en lui , que , deux
jours après qu'il eût prêté son serment, le sénat rendit un
arrêté, le 12 mars, par lequel il l'autorisa à proposer
seul les candidats aux emplois vacans de l'administration. 1 Procès-verbal de la séance du 10 mars 1807. 2 Hlst. d'Haïti, t. 3, p. 413. !() ETUDES SLU L HISTOIRE I) HAÏTI. Le 16» d'après une explication qu'avait demandée le
secrétaire d'État , en interprétation de l'article 19 do
l'arrêté du 7 février 1804 maintenu par la loi du 9 février 1807, le sénat rendit une nouvelle loi suivant laquelle cet article 19 ne devait être exécuté que pendant
la guerre civile existante et une année après son extinction. Quoiqu'il accusât la tyrannie de Dessalines d'avoir
dicté les dispositions de cet article, on reconnaît son embarras pour en formuler de nouvelles qui n'exposassent
point le domaine public à être envahi par une foule de
réclamations injustes. Ce qui ressort de cette nouvelle loi,
c'est que l'annullation des ventes, donations ou testamens
faits par un émigré en faveur d'un Haïtien, fut maintenue
comme l'avait ordonné Dessalines, à partir du 11 brumaire an XI ou 2 novembre 4 802, jusqu'au 7 février
1804; de tels actes ne pouvaient être valables qu'antérieurement à la première époque et postérieurement à la
seconde ; et encore , des formalités minutieuses furent
prescrites pour les faire admettre.1 Le même jour, 16 mars, une loi fixa les appointemens
des fonctionnaires et employés de l'administration des
finances, à un taux raisonnable; mais à raison de la guerre
et de la perturbation survenues dans les revenus publics,
ils ne durent en être payés que de la moitié, tant que la
guerre durerait. Cette disposition n'a pas moins continué son effet après qu'elle eut cessé. Le 19, « le sénat, prenant dans la plus haute consi-
« dération le message du Président d'Haïti, en date du
« 14 de ce mois; voulant récompenser d'une manière écla-
« tante les services rendus à la patrie par des militaires
« distingués, et que l'impéritie du gouvernement précé1 Voyez celte loi au Recueil des actes publié par M. Linstant, tome 1"., p. 247. [1807] CHAPITRE Y. 17 « dent avnit laissés dans l'oubli, » il promut le général
de brigade Bazelais au grade de général de division, pour
être le ehef de l'état- major de l'armée; le général de
brigade Magloire Ambroise au grade de général de division, pour commander en chef le département de l'ouest;
le général de brigade Yoyou au grade de général de division, commandant des arrondissemens de Léogane et du
Port-au-Prince» ayant sous ses ordres le colonel Lys par
rapport à ce dernier ; l'adjudant-général Bonnet au grade
de général de brigade, commandant l'arrondissement de
Jacmel; et enfin, le colonel Lamarre devint adjudant-général pour être activé dans l'armée.
grade de général de division, pour commander en chef le département de l'ouest;
le général de brigade Yoyou au grade de général de division, commandant des arrondissemens de Léogane et du
Port-au-Prince» ayant sous ses ordres le colonel Lys par
rapport à ce dernier ; l'adjudant-général Bonnet au grade
de général de brigade, commandant l'arrondissement de
Jacmel; et enfin, le colonel Lamarre devint adjudant-général pour être activé dans l'armée. Cette déférence pour la recommandation faite par Pétion au sujet de ces officiers de mérite, fit sentir la convenance de lui attribuer la faculté de proposer des candidats pour toutes autres places vacantes. Le même jour,
un arrêté fut rendu à cet effet en ces termes : Le sénat, voulant conserver la bonne harmonie qui doit exister
entre le corps législatif et le pouvoir exécutif, arrête ce qui suit : 4. A l'avenir, le Président d'Haïti est invité à présenter au sénat
trois candidats, lorsqu'une place, supérieure sera vacante. 2. Le président est aussi invité à désigner celui des trois candidats qu'il croira le plus propre à remplir la place désignée. Deux jours après, le 21 mars : Le sénat, sur la proposition d'un de ses membres, vu les circonstances, et sans déroger à l'acte constitutionnel, déclare qu'il y a
urgence, et décrète ce qui suit : 4. Le droit d'entretenir les relations politiques au dehors, conduire les négociations, est délégué provisoirement au Président d'Haïti. 2. Le Président d'Haïti peut arrêter, signer ou faire signer avec
les puissances étrangères, tous traités d'alliance, de commerce, et
généralement toutes conventions qu'il jugera nécessaires au bien
de l'Etat. T. VII. 2 18 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. Ces conventions et traités sont négociés au nom de la République
d'Haïti, par des agents nommés par le Président d'Haïti et chargés
de ses instructions. Dans le cas où un traité renfermerait des articles secrets, les dis-r
positions de ces articles secrets ne pourraient être distinctives des
articles précédens. Les traités ne sont valables qu'après avoir été examinés et ratifiés
par le sénat. Il résulte de ces divers actes, que l'assemblée constituante, en restreignant dans la constitution et sur la proposition de Pétion, les attributions du pouvoir exécutif pour les accorder au sénat, déféra effectivement la
dictature à ce corps, dans la prévision que H.Christophe
eût pu accepter la présidence de la République, malgré
ces restrictions. La cause de cette concentration de pouvoirs dans les mains du sénat, où se serait trouvé Pétion
pour influer sur leur exercice, ayant cessé par sa nomination à la présidence, l'effet en devait cesser aussi \ C'est
encore la plus forte preuve que, dans la pensée des çonstituans qui contribuèrent le plus à la constitution, Pétion
leur paraissait le plus digne d'être appelé à cette première
magistrature ; et comme ils entrèrent tous au sénat, il
s'ensuit qu'il n'est pas vrai que la plupart des sénateurs
songeaient à y élire Gérin.
leur exercice, ayant cessé par sa nomination à la présidence, l'effet en devait cesser aussi \ C'est
encore la plus forte preuve que, dans la pensée des çonstituans qui contribuèrent le plus à la constitution, Pétion
leur paraissait le plus digne d'être appelé à cette première
magistrature ; et comme ils entrèrent tous au sénat, il
s'ensuit qu'il n'est pas vrai que la plupart des sénateurs
songeaient à y élire Gérin. Il y a de plus, dans ces actes du sénat, un indice
évident qu'il voulut mettre Pétion en mesure de briser,
non-seulement l'opposition que lui faisait Gérin, mais la
résistance qu'eût voulu tenter contre le Président d'Haïti 1 L'assemblée constituante ayant pu et dû déférer au sénat, les principales attributions
du pouvoir exécutif, le sénat pouvait et devait a son tour les déléguer, moins au Président
d'Haïti qu'à Pétiun, qui absorbait l'influence nécessaire à la direction des affaires publiques.
En vain dirait-on que ce corps dérogeait à la constitution : il rentrait dans l'observation des
principes de toute bonne constitution qui exigent la séparation des pouvoirs, que l'exécutif
ait ses attributions naturelles. [4807] CIIAPITKE V. 10 tout autre général de l'armée, dans le moment où l'ambition animait les esprits ; car, en lui aeeordanl la faculté
de désigner, parmi les trois candidats qu'il proposerait
pour toute charge supérieure, pour tout emploi vacant,
celui qu'il croirait le plus digne ou le plus propre à y être
appelé par le sénat, c'était effectivement lui déférer le
droit d'y nommer lui-même. Ce corps ne pouvait pas
méconnaître d'ailleurs l'immense influence qu'il exerçait
et sur l'armée, et sur les citoyens des villes et des campagnes : Péîion était réellement l'homme de la situation,
du peuple, le seul chef à opposer à Christophe. Le lecteur verra bientôt que les sénateurs se pénétrèrent de plus en plus de cette vérité ; et quand le sénat
lui-même entrera en lutte d' opposition avec Pélion, il
conclura avec nous, que ses membres ne furent pas eonséquens dans leur conduite. A l'égard des relations extérieures attribuées au Président d'Haïti, rien n'était encore plus sage de la part du
sénat. 11 est prouvé, par expérience, que les corps politiques ne sont pas propres à les conduire pour arriver à
d'heureux résultats : le secret qu'elles exigent le plus
souvent pour les mener à bonnes fins n'y p eut être parfaitement gardé. C'est donc au chef du pouvoir exécutif
à exercer de telles attributions, sauf à soumettre les
arrangemens convenus ou contractés, au pouvoir politique qui ratifie ou sanctionne, ou rejette.
de la part du
sénat. 11 est prouvé, par expérience, que les corps politiques ne sont pas propres à les conduire pour arriver à
d'heureux résultats : le secret qu'elles exigent le plus
souvent pour les mener à bonnes fins n'y p eut être parfaitement gardé. C'est donc au chef du pouvoir exécutif
à exercer de telles attributions, sauf à soumettre les
arrangemens convenus ou contractés, au pouvoir politique qui ratifie ou sanctionne, ou rejette. Le motif particulier qu'eut le sénat pour prendre son
arrêté du 21 mars, c'est qu'alors on envoyait Théodat
Trichet en Angleterre afin de traiter avec la GrandeBretagne, de la reconnaissance formelle de l'indépendance et de la souveraineté d'Haïti. Le parlement discutait à cette époque là grande question qu'il résolut dans 20 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. cette année, et qui devait tant influer sur les destinées
des Antilles et des autres colonies à esclaves : celle
de l'abolition de la traite des noirs. Dans une telle
occurence, Pétion et ses collaborateurs ne pouvaient
négliger les intérêts de la patrie conquise au milieu
d'elles, pour servir de refuge à toute cette race. Plus
tard, nous dirons ce qu'obtint cette mission confiée à
l'une de nos plus grandes capacités politiques ; et l'homme
d'État devra examiner aussi ce qui peut servir d'excuse à
la parcimonieuse philantropie du gouvernement britannique \ Le 21 mars, le sénat rendit une autre loi sur Y enregistrement et le timbre, en ordonnant d'exécuter d'anciennes lois françaises sur ces matières, qui avaient été
en vigueur dans le pays. Mais le timbre seul put être
établi, l'administration de l'enregistrement ne pouvant
l'être, faute de sujets capables. Procédant encore en faveur de celle des finances, il rendit successivement diverses autres lois sur l'impôt établi sur les guildives, sur
la ferme des échoppes du marché du Port-au-Prince, sur
l'impôt territorial à percevoir sur le coton et le cacao produits dans le pays, sur le payement en argent du fermage
des sucreries, sur celui du prix des fermes dû à l'État.
Les négocians, marchands et autres industriels qui
étaient établis au Port-au-Prince le 1er janvier, ne furent
astreints à payer que la moitié du prix de leurs patentes, à
cause du pillage qu'ils y subirent. I On a vu au chapitre 8 du livre précèdent, que R. Sutherland, négociant anglais, était un
agent non'accrédité de son gouvernement, et que, le 10 octobre 1806, il avait obtenu de
Dessalines un privilège exclusif de commerce avec Haïti : ce qui le porta a écrire que, par
un traité, la Grande-Bretagne pourrait s'assurer de grands avantages. Comme il résidait au
Port-au-Prince et qu'il fut très-attaché a Pétion, il est probable qu'il a pu aussi conseiller
celte démarche auprès du gouvernement britannique. — L'abolition de la traite des noirs
eut lieujar l'acte du parlement en date du 2 mai 1807 : cet acte fut discuté longuement.
ti : ce qui le porta a écrire que, par
un traité, la Grande-Bretagne pourrait s'assurer de grands avantages. Comme il résidait au
Port-au-Prince et qu'il fut très-attaché a Pétion, il est probable qu'il a pu aussi conseiller
celte démarche auprès du gouvernement britannique. — L'abolition de la traite des noirs
eut lieujar l'acte du parlement en date du 2 mai 1807 : cet acte fut discuté longuement. [1807] CHAPITRE V. 21 En même temps, le sénat décrétait le costume de ses
membres et celui du Président d'Haïti *, interdisait à ses
membres de s'absenter du Port-au-Prince, déterminait
leur place parmi les troupes en cas de nouveau siège contre cette ville, ordonnait une cérémonie funèbre à la
mémoire des défenseurs de la patrie, morts pour la cause
de la liberté, fixait les honneurs à rendre aux militaires
blessés dans les combats, et instituait quatre fêtes nationales : celles de l'Indépendance, le 1er janvier ; deY Agriculture, le 1er mai ; de la Constitution, le 5 juillet ; et de
la Liberté , le 17 octobre. Le G avril, une loi accorda amnistie aux insurgés de
la Grande-Anse, pour les porter à rentrer sous les lois de
la République, en considérant qu'ils avaient été égarés
par des malveillans. Mais elle ordonna aussi que la force
armée serait déployée avec vigueur contre tous ceux qui
persisteraient dans leur rébellion. Si cette loi produisit
quelques soumissions, il ne fallut pas moins continuer
l'emploi des moyens coercitifs contre la plupart des in surgés. Déjà, à l'arrivée du général Francisque et de la 15e
demi -brigade, sous les ordres du colonel Borgella, ils
avaient obtenu quelques succès contre ces insurgés2;
Jean-Baptiste Lagarde, Barthélémy Dulagon et d'autres
chefs secondaires, comme eux, ayant été faits prisonniers,
les deux premiers avaient été graciés d'après l'avis de 1 Ce fut le petit costume des sénateurs et du président qui fut décrété : pour les premiers,
habit carré de drap bleu, doublure en soie rouge, etc. ; pour le président, habit carré de
drap écarlate, doublé en soie blanche, etc. Lui seul portait un panache bleu. A la même époque, Pétion dessina lui-même le faisceau d'armes de la République, ayant
des drapeaux aux couleurs nationales bleue et rouge, comme pendant la guerre de l'indépendance. Mais il plaça ces couleurs horizontalement pour mieux distinguer le drapeau
haïtien du drapeau français où elles sont placées verticalement. Dans le drapeau de Christophe, les couleurs noire et rouge restèrent comme du temps de Dessalines, placées verticalement.
A la même époque, Pétion dessina lui-même le faisceau d'armes de la République, ayant
des drapeaux aux couleurs nationales bleue et rouge, comme pendant la guerre de l'indépendance. Mais il plaça ces couleurs horizontalement pour mieux distinguer le drapeau
haïtien du drapeau français où elles sont placées verticalement. Dans le drapeau de Christophe, les couleurs noire et rouge restèrent comme du temps de Dessalines, placées verticalement. 2 Dans un des combats qui leur furent livrés, Borgella reçut une balle au bras gauche. 22 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hàÏTI. Thomas Durocher, et les autres fusillés : les deux graciés
obtinrent la soumission de beaucoup d'autres, à cause
de l'influence qu'ils exerçaient parmi eux. C'est ce qui
paraît avoir déterminé cette loi portant amnistie en faveur de tous ceux qui se soumettraient. On peut comprendre cet avis donné par Thomas Durocher, sans admettre avec l'Histoire d'Haïti, t. 5, p. 395,
« qu'il alimentait sourdement le mouvement insurrec-
« tionnel, et qu'il se montrait indulgent à l'égard des
« prisonniers, parce qu'il les avait portés à la révolte. »
Ayant été pendant longtemps inspecteur de culture dans
la Grande-Anse, il connaissait tous les hommes de ces
localités qui étaient influens sur les cultivateurs ; en conseillant aux chefs qui agissaient contre les insurgés, de
pardonner à J.-B. Lagarde,ilfit obtenir un premier résultat
qui en présageait d'autres; et le sénat, comme Pétion,
comme Gérin, eurent confiance dans la mesure de l'amnistie. Si Thomas Duroeher, d'accord avec Bergerac Trichet, avait été réellement l'auteur de cette révolte, il est
impossible que toutes ces autorités n'en eussent pas
été informées par quelque indiscrétion ou quelque aveu
de la part des insurgés. La loi portant amnistie disait
dans ses motifs: « Le sénat, ayant été suffisamment in-
« formé des causes qui ont occasionné l'insurrection
« des cultivateurs de l'arrondissement de la Grande-
« Anse, etc. » Il faut donc admettre que toutes les autorités qui concoururent à l'éclairer, étaient elles-mêmes
bien renseignées à ce sujet. Après cette loi d'amnistie, le lendemain 7 avril, le sénat en rendit une autre qui déclara en état de révolte tout
le territoire soumis à Christophe: elle ordonna de faire
croiser tous les bâtimens de la République sur ces côtes [1807] CHAPITRE V. 2ô pour capturer ceux du cabotage ennemi, de délivrer des
lettres de marque aux personnes qui voudraient armer
des navires contre les révoltés de l'Artibonite et du Nord. Le 8, un arrêté ordonna la célébration de la fête prochaine de l'agriculture, avec pompe et grandes cérémonies, sans doute pour stimuler leshabitans des campagnes
dans les travaux de culture. Le 10, un décret fit des promotions dans l'état-major
du Président d'Haïti et dans celui du général Yayou. Le
chef d'escadron Boyer devint colonel, chef de f état-major
de Pétion ; le chef d'escadron Chauvet, adjudant-général,
chef de celui de Yayou.
chaine de l'agriculture, avec pompe et grandes cérémonies, sans doute pour stimuler leshabitans des campagnes
dans les travaux de culture. Le 10, un décret fit des promotions dans l'état-major
du Président d'Haïti et dans celui du général Yayou. Le
chef d'escadron Boyer devint colonel, chef de f état-major
de Pétion ; le chef d'escadron Chauvet, adjudant-général,
chef de celui de Yayou. Le même jour, une loi forma un seul régiment de dragons, de ceux du Sud et de l'Ouest, de 515 hommes, état"
major et cavaliers compris. Une autre loi de la même date organisa le corps de
gendarmerie en deux divisions, l'une pour l'Ouest, l'autre pour le Sud, composé en tout de 784 hommes. Il fut
destiné « à la restauration de la culture, à rétablir la po-
« lice des campagnes, à assurer l'exécution des lois , la
« tranquillité publique et la sûreté des citoyens, en ré-
« primant les attentats portés journellement à l'ordre
« public, à la vie et aux propriétés des individus, en
« faisant cesser les vols et les brigandages que le défaut
« de police occasionnait. » Ces divers objets confiés à la
gendarmerie prouvent que la perturbation existait dans
la société, comme après toute révolution suivie de guerre
civile. Un message du sénat au Président d'Haïti, du 11, l'invita à faire placer sur les habitations de l'intérieur, les
habitans et cultivateurs des cantons de l'Arcahaie, des
Crochus, des Grands- Bois et du Mirebalais, réfugiés au 24 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. Cul-de-Sac ou au Port-au-Prince, en fuyant les atrocités
des agents de Christophe. Cette sollicitude du sénat envers ces concitoyens fut un acte méritoire. Le 15 avril, il rendit un arrêté pour fixer le choix du
local de ses séances, et sa garde à 50 grenadiers, et inviter les citoyens à assister à ses séances, afin de se convaincre que le sénat prenait les intérêts du peuple dans
toutes ses résolutions.1 Cette décision est aussi curieuse
que naïve, et prouve que le peuple semblait indifférent
aux discours surtout de ses législateurs: c'est que l'on
ne forme pas tout d'un coup une nation au régime parlementaire, et lorsque d'ailleurs les lumières sont peu
répandues dans la société. Au reste, le sénat haïtien eût
pu, longtemps après, regretter ce peu d'empressement
de la part du public, à venir à ses séances. Le même jour, il organisa l'infanterie de la République
par une loi. Chaque demi-brigade, au complet, dut être
de 1861 hommes dont 1701 portant fusils: elle était composée de 3 bataillons à 9 compagnies chacun. Le 18, une loi fut rendue sur la police des villes : elle
assigna les attributions respectives des juges de paix et
des commandans de place, chargés de la police, et créa
des commissaires sous leurs ordres, et un corps d'hommes
préposés à cette police, qui devaient être pris parmi les
pères de famille et parmi les individus d'une moralité
connue. Les dispositions de cette loi étaient généralement bien entendues : leur exécuîion seule devint une
un. Le 18, une loi fut rendue sur la police des villes : elle
assigna les attributions respectives des juges de paix et
des commandans de place, chargés de la police, et créa
des commissaires sous leurs ordres, et un corps d'hommes
préposés à cette police, qui devaient être pris parmi les
pères de famille et parmi les individus d'une moralité
connue. Les dispositions de cette loi étaient généralement bien entendues : leur exécuîion seule devint une 1 En fixant sa garde a 50 grenadiers, le sénat adressa un message au Président d'Haïti, où
il se plaignait que les autorités de la place lui en fournissaient une « composée de 4 soldats
« en lambeaux, représentant plutôt la garde d'une tabagie que celle des représentais du
« peuple. » Yayou et Lys, commandant l'arrondissement, étant sénateurs, c'était a eux de
veiller a cela ; mais le sénat sembla en adresser le reproche a Pétion. C'est alors que le
palais du sénat fut fixé dans la rue du Centre ; auparavant il siégeait dans une maison près
du quai. [1807] CHAPITRE V. 25 chose difficile, à cause du peu d'hommes capables, même
dans les grandes villes. Le 21 avril, une autre loi fut rendue dans les mêmes
idées, « concernant la police des habitations des campa-
« gnes, les obligations réciproques des propriétaires et
« fermiers, et des cultivateurs. » Déjà, dans ses méditations sur les moyens d'assurer le
bien-être à ses concitoyens, d'être juste envers tous, de
récompenser les services de ses compagnons d'armes,
Potion avait adressé au sénat un message qui fut produit
dans la séance du 7 avril. Il lui proposait de rendre| une
loi qui permettrait « de vendre une habitation à chaque
« officier, sans distinction, depuis le général jusqu'au
« sous-lieutenant : » ce sont les termes du procès-verbal
de cette séance auquel on est forcé de recourir, par la
perte du message '. Le sénat avait nommé alors cinq de
ses membres, Bonnet, Lys, David-ïroy, César Thélémaque et Leroux, pour examiner cette proposition en comité
secret de législation ; et c'est d'après cet examen que
la loi du 21 fut rendue. Ne pouvant connaître les motifs
par lesquels Pétion appuyait sa proposition, nous/!evons
néanmoins essayer de les saisir, afin de nous expliquer la
divergence qui exista sur cette question, entre ses vues
et celles du sénat : on comprendra mieux certaines dispositions de la loi dont il s'agit. Le système affermage des biens vacans avait été^imaginé en 1796, parce que les propriétaires étant absens 1 Le 14 mars, le sénat avait nommé Desrivières Chanlatte, frère de Juste Chanlatte, en
qualité de secrétaire rédacteur de ses actes. C'était l'homme le moins propre a prendre soin
de ses archives : le sénat fut obligé de le renvoyer. Pétion le prit alors dans^ses [bureaux
comme principal secrétaire ; il y mit le même désordre et dut cesser ces fonctions. Mais [il
était instruit, ayant été élevé en France.
sénat avait nommé Desrivières Chanlatte, frère de Juste Chanlatte, en
qualité de secrétaire rédacteur de ses actes. C'était l'homme le moins propre a prendre soin
de ses archives : le sénat fut obligé de le renvoyer. Pétion le prit alors dans^ses [bureaux
comme principal secrétaire ; il y mit le même désordre et dut cesser ces fonctions. Mais [il
était instruit, ayant été élevé en France. 26 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. du pays, ces biens séquestrés étaient régis pat' l'administration des domaines et qu'ils dépérissaient chaque
jour : ce système produisit d'heureux résultats, tant que
dura cet état de choses. Mais alors même, et lorsque, sous
le gouvernement de Dessalines, les biens des colons furent confisqués et devinrent propriétés domaniales, quelles étaient les personnes qui pouvaient le mieux affermer
ces biens, les exploiter et en tirer avantage ? Quelles
étaient celles qui obtenaient la préférence de l'administration, tant parleur position que par l'influence qu'elles
exerçaient dans le pays? A ces questions, le lecteur a déjà compris que ce sont
les chefs militaires supérieurs, les hauts fonctionnaires
publics et les individus qui, tenant un rang élevé dans la
société, jouissaient d'une grande considération auprès des
autorités. A ce sujet, il suffit de rappeler que, sous Toussaint Louverture, le général Dessalines avait pour lui
seul, ô2 grandes habitations sucreries affermées de l'administration des domaines. Dans un tel état de choses, l'officier subalterne pouvait-il espérer même d'avoir
une ferme de cette administration? Il en fut ainsi, ou
à peu près, sous le régime impérial. Le régime républicain ayant remplacé celui-là, les
choses devaient changer. C'est ce dont Pétion paraît s'être pénétré : il craignait sans doute que l'influence des
officiers supérieurs prépondérât encore dans le fermage
des biens domaniaux. En outre, il prévoyait la difficulté
d'obtenir exactement des fermiers de ces biens, le payement du fermage dans un moment où la guerre civile réclamait toutes les ressources financières du pays. En effet, six jours après sa proposition, la loi du 15
avril ordonnait le payement d'un arriéré assez considéra- [1807] CHAPITRE v. 27 ble; les fermiers devaient pour toute l'année 1800. « Le
« Président d'Haïti est requis de donner les ordres les
« plus stricts pour les y contraindre, les déposséder en
« cas de retard au 50 juin suivant, et les poursuivre ri-
« goureusemeut néanmoins, quels qu'ils soient, pour ce
« payement. » C'était prescrire d'excellentes mesures
dans la loi ; mais pour les exécuter contre des généraux,
des colonels, c'était autre chose. La République avait
besoin d'eux, était-il sage de les mécontenter? '
de donner les ordres les
« plus stricts pour les y contraindre, les déposséder en
« cas de retard au 50 juin suivant, et les poursuivre ri-
« goureusemeut néanmoins, quels qu'ils soient, pour ce
« payement. » C'était prescrire d'excellentes mesures
dans la loi ; mais pour les exécuter contre des généraux,
des colonels, c'était autre chose. La République avait
besoin d'eux, était-il sage de les mécontenter? ' Diverses considérations politiques venaient à l'appui
de la proposition de Pétion. La guerre exigeait des officiers de tous grades un service actif et pénible, le sacrifice de leur sang, de leur
vie pour la patrie. Ceux qui étaient fermiers de biens
domaniaux, quel quefûtle soin qu'ils auraient mis dansleur
gestion, étaient sûrs que ces biens passeraient en d'autres
mains s'ils venaient à périr dans les combats; et alors,
leurs familles se trouveraient dénuées de ressources en les
perdant eux-mêmes. Une telle pensée, malgré le dévouement le plus sincère, était propre à laisser des regrets
dans l'accomplissement du devoir. En devenant propriétaires par acquisition, ces officiers, au contraire, devaient
le remplir avec plus de zèle, sachant qu'après leur mort,
leurs femmes, leurs enfans auraient un asile et des ressources pour subvenir à leurs besoins. Du reste, quels rapports, quels liens existaient entre
les fermiers et les cultivateurs qui exploitaient la terre?
L'intérêt bien entendu de l'agriculture n'indiquait-il pas 1 Quand nous arriverons a l'administration du général Bonnet, secrétaire d'État, nous
parlerons de la lutte qu'il eut a soutenir contre ces braves. Cette loi du 13 avril fut en
grande partie son œuvre, comme toutes autres concernant les finances ; président du comité
du sénat, il avait, sans contredit, plus de capacité en cette matière comme en bien d'autres,
qu'aucun de ses collègues. 28 ETDDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. cette susbtitution de la propriété au fermage, afin d'établir des relations plus intimes entre ces deux classes de
personnes? Etait-il juste de continuer à considérer les
cultivateurs comme des machines à récolter les denrées?
L'impôt territorial, qui venait de remplacer le quart de
subvention, le droit à l'exportation des produits, n'assureraient-ils pas au fisc un revenu plus certain que le
fermage qui n'était pas exactement payé? Si le propriétaire est naturellement plus intéressé à produire que le
fermier, ilétait encore à présumer que le fisc allait gagner
dans ce changement. De plus, à raison même de la guerre civile, n'était-il
pas convenable d'offrir à l'armée de Christophe, la perspective de plus de jouissances réelles sous les lois de la
République? C'est ce qui pouvait résulter de la vente des
biens du domaine aux officiers de tous grades. Ces biens avaient appartenu aux colons qui, ainsi que
le gouvernement français, conservaient toujours l'espoir
d'y être réintégrés. Dans le temps où la France possédait
effectivement les deux tiers du territoire d'Haïti, où*la
paix survenant en Europe, pouvait lui donner la facilité
d'y envoyer des troupes, aliéner ces biens, les vendre aux
chefs de l'armée haïtienne, c'eût été aussi une belle page
à ajouter à l'acte d'indépendance d'Haïti, pour faire comprendre à la France que son ancienne colonie lui avait
échappé des mains pour toujours, puisque ce sol aurait
passé en celles des défenseurs de la liberté qui l'avaient
conquis.
en Europe, pouvait lui donner la facilité
d'y envoyer des troupes, aliéner ces biens, les vendre aux
chefs de l'armée haïtienne, c'eût été aussi une belle page
à ajouter à l'acte d'indépendance d'Haïti, pour faire comprendre à la France que son ancienne colonie lui avait
échappé des mains pour toujours, puisque ce sol aurait
passé en celles des défenseurs de la liberté qui l'avaient
conquis. Il y avait encore un autre motif de profonde politique,
toute d'avenir, de prévoyance sage dans la proposition
de Pétion au sénat. Dans l'ancien régime colonial, ^les
colons blancs possédaient les deux-tiers des propriétés [1807] CHAPITRE V. 29 foncières, et la classe intermédiaire entre eux et les esclaves possédait l'autre tiers. Or, tous les biens des colons et les terres non concédées étaient devenus propriétés domaniales ; mais les biens de l'ancienne classe
intermédiaire restaient entre les mains de ceux de ces
hommes qui avaient survécu aux orages révolutionnaires,
ou entre celles de leurs familles, de leurs descendans.
Comme ces citoyens formaient la classe la plus éclairée
de la nation, depuis l'indépendance du pays, ils étaient
naturellement appelés à occuper une grande partie des
emplois publics, concurremment avec les émancipés de
1795: joignant à cette position sociale l'avantage de
posséder en propre une partie des terres occupées, d'affermer encore des biens du domaine, l'influence qui en
résultait pour eux était notable dans les affaires publiN ques. Dans une telle situation, n'était-il pas d'abord de
toute justice de rendre aussi propriétaires des biens du
domaine, ceux qui servaient dans l'armée depuis longtemps, qui avaient combattu pour la liberté et l'indépendance, qui combattaient encore dans l'actualité pour le
maintien des institutions nouvellement établies, et qui,
la plupart, ne possédaient rien en propre? N'était-il pas
prudent ensuite, de, prévoir une jalousie qui eût pu éclater de la part de ces derniers contre les autres, de l'empêcher de naître, d'ôter tout prétexte, enfin, à une guerre
sociale entre ceux qui ne possédaient rien et ceux qui
possédaient beaucoup, — propriétés, emplois, influence,
quels qu'ils fussent ? Telles étaient, probablement, les diverses considérations qui motivèrent la proposition dePétion, moins d'un
mois après son avènement à la présidence de la Républi30 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. que. Si notre faible intelligence nous permet de les entrevoir, que d'autres ont pu exister dans l'esprit de ce vrai
législateur, de ce grand politique qui avait suivi avec attention toutes les phases de nos révolutions incessantes !
Mais le sénat ne partagea pas ses vues : ni les procèsverbaux, ni les registres de correspondance ne nous ont
appris ce qui fut répondu à son message. Cette réponse,
ce fut la loi dont nous nous occupons, préparée par les
cinq membres chargés de î'examiuer.
faible intelligence nous permet de les entrevoir, que d'autres ont pu exister dans l'esprit de ce vrai
législateur, de ce grand politique qui avait suivi avec attention toutes les phases de nos révolutions incessantes !
Mais le sénat ne partagea pas ses vues : ni les procèsverbaux, ni les registres de correspondance ne nous ont
appris ce qui fut répondu à son message. Cette réponse,
ce fut la loi dont nous nous occupons, préparée par les
cinq membres chargés de î'examiuer. Par l'économie générale de cette loi, on reconnaît que
le sénat, lui aussi, était influencé parles erremens du
passé, malgré certaines innovations qu'il y introduisit et
les adoucissemens portés dans les mesures qu'elle prescrivait à l'égard des cultivateurs. La liberté proclamée
en faveur de cette classe d'hommes, ayant été successivement réglementée, depuis 1795, par tous les gouvernemens qui se succédèrent dans le pays, il lui parut
qu'il ne pouvait se dispenser de la réglementer encore,
tant il est difficile d'arriver aux idées simples qui sont
plus favorables au droit naturel. La constitution avait
dit, article 172 : « La police des campagnes sera soumise
« à des lois particulières ; » on se prévalut de cette disposition pour faire celle du 21 avril, qui, à certains égards,
était contraire aux droits des citoyens, reconnus par le
pacte fondamental. Ainsi, dit le sénat dans les motifs
do la loi : « Considérant qu'il est juste de maintenir danslajouis-
« sance de leurs propriétés, les cultivateurs qui se sont
« rendus acquéreurs de portions de terrain, sans avoir
« égard à la quantité, et qu'il est nécessaire aussi de pré-
« venir les abus qu'une trop grande extension donne-
« rait à la liberté de ces sortes d'acquisitions ; [1807] CHAPITRE v. 3! « 1. Tout cultivateur actuellement propriétaire, n'im-
« porte de quelle quantité de terre, en vertu de litre lé-
« gai, sera maintenu dans sa propriété, — pourvu que,
(( dans l'an et le jour, il l'ait établi en cafiers, cotonniers
« ou autres denrées. » On conçoit qu'à l'établissement colonial, et même ensuite, quand le gouvernement accordait une concession
gratuite de terrain pour être cultivé, il pût imposer la
condition de l'établir dans l'an et le jour pour y être
maintenu ; mais quand des hommes, des citoyens avaient
acquis légalement une propriété à titre onéreux, leur
imposer la même condition sous peine d'en être dépossédés, c'était contraire à la constitution qui avait garanti la propriété en général, sans distinction entre les
propriétaires ; c'était s'exposer à renouveler la faute commise par Dessalines. « La femme mariée suivra la condition de son mari
« avec leurs enfans en bas âge. Ceux qui ne le seront
« pas pourront se marier dans l'année, s'ils veulent
« jouir du bénéfice delà loi. » Ce paragraphe voulait dire que la femme cultivant les
champs, pour être dansla conditiondu cultivateur propriétaire, devait être unie à lui par le lien légitime du mariage,
sinon elle pourrait en être séparée et retenue sur une
autre habitation. Voyons tout de suite deux autres articles où il est encore question de mariage.
leurs enfans en bas âge. Ceux qui ne le seront
« pas pourront se marier dans l'année, s'ils veulent
« jouir du bénéfice delà loi. » Ce paragraphe voulait dire que la femme cultivant les
champs, pour être dansla conditiondu cultivateur propriétaire, devait être unie à lui par le lien légitime du mariage,
sinon elle pourrait en être séparée et retenue sur une
autre habitation. Voyons tout de suite deux autres articles où il est encore question de mariage. « li. Les propriétaires, fermiers ou gérans devront
« en toute occasion se conduire en bons pères de famille;
« ils engageront les cultivateurs à former des mariages
« légitimes, en leur faisant sentir que c'est le meilleur
« moyen de s'assurer la jouissance de tous les avantages
« de la société, de se procurer des consolations, des soins 52 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. « des secours dans leurs chagrins et dans leurs maladies;
« de faire régner parmi eux la pureté des mœurs, si né-
« cessaire pour le bonheur des hommes, et la conserva-
« tion de leur santé ; d'accroître enfin sensiblement la
« population de chaque habitation, d'étendre les cultures
« et d'en augmenter les produits. « 15. Les pères et mères qui auront le plus d'enfans
« provenant de mariages légitimes, seront distingués par
« le gouvernement, et en obtiendront des encourage-
« mens, des gratifications, et même des concessions de
« terrain. » Voilà des dispositions tout à fait morales, très-convenables dans une loi qui avait pour but d'honorer et d'encourager l'agriculture, et corrélatives à ce paragraphe.
Mais, hélas! ce n'étaient que des préceptes que les législateurs eux-mêmes ne pratiquaient pas, la plupart, pour
en offrir l'exemple aux hommes dont ils voulaient relever les sentimens et faire le bonheur. Malheureusement,
il en était de même du chef du gouvernement *. Alors,
était-il juste de faire du mariage légitime une condition
du respect à porter aux liens qui unissaient le cultivateur
propriétaire à sa femme ? Cette loi le traitait-elle selon
le principe ÏÏégqlité établi dans la constitution? « 2. Nul citoyen, à l'avenir, ne pourra se rendre ac-
« quéreur de moins de dix carreaux de terre, dont la
« moitié ne soit susceptible de culture, excepté cependant
«^ les propriétaires déjà établis qui pourront acheter dans
» les terrains contigus pour s'agrandir, jusqu'à la conc currence de dix carreaux et plus. » 1 Le Président d'Haïti n'était pas marié à la femme qu'il avait chez lui, plusieurs des sénateurs étaient dans le même cas, presque toute la haute société était encore sous l'influence
des mœurs coloniales, et le sénat voulait en quelque sorte que l'exemple partît d'en bas !
Lorsque le législateur veut reformer les mœurs, c'est a lui de tracer l'exemple au peuple-
s'agrandir, jusqu'à la conc currence de dix carreaux et plus. » 1 Le Président d'Haïti n'était pas marié à la femme qu'il avait chez lui, plusieurs des sénateurs étaient dans le même cas, presque toute la haute société était encore sous l'influence
des mœurs coloniales, et le sénat voulait en quelque sorte que l'exemple partît d'en bas !
Lorsque le législateur veut reformer les mœurs, c'est a lui de tracer l'exemple au peuple- [1807] chapitre v. 55 « 5. Il est défendu, sous peine clc 50 gourdes d'amende,
« à tous les notaires, de passer aucun acte de vente con-
« traire aux dispositions de l'article précédent. Les no-
« taires et greffiers qui recevront en dépôt des actes sous
« signature privée, contraires audit article, seront éga-
« lement condamnés à la même amende de 50 gourdes.
« Les arpenteurs qui ne se conformeraient pas au désir
« de l'article 2, paieront aussi 50 gourdes d'amende. »
Par le considérant de cette loi, cité plus haut, et par
ces deux articles-ci, on voit que le sénat se préoccupait
du maintien des grandes exploitations rurales, des grandes propriétés possédées, à titre de ferme, par les officiers supérieurs et les hauts fonctionnaires. Comme Toussaint Louverture, mais plus libéral que lui, il entrevoyait
leur abandon par la formation de la petite propriété.
L'ancien gouverneur général avait fixé à cinquante carreaux de lerre le minimum de toute propriété rurale, le
sénat le fixa à dix carreaux. Mais, en maintenant en possession, par l'article 1er, tout cultivateur propriétaire de
n importe quelle quantité de terre en vertu de titre légal,
s'il y en avait parmi eux qui ne possédassent à ce titre
que moins de dix carreaux, et qu'ils voulussent revendre
à un tiers, non-propriétaire, n'était-ce pas les gêner dans
leur droit de propriété ? Car les articles 7 et 8 de la constitution disaient que : « la propriété est le droit de jouir
« et de disposer de ses biens, que toute personne a la
« libre disposition de ce qui est reconnu lui appar-
« tenir. » Ces observations suffisent pour expliquer la cause des
divergences de vues entre le sénat et Pétion. En proposant la vente des biens du domaine à tous les officiers,
depuis le général jusqu'au sous-lieutenant, Pétion se proT. VU. rr 54 ÉTUDES SUR L HISTORIE D HAÏTI. posait de faire un grand nombre de petits propriétaires
par les officiers inférieurs, puisqu'ils étaient beaucoup
plus nombreux que les autres. En se refusant à cette mesure, le sénat voulait maintenir les grands biens du domaine entre les mains des officiers supérieurs, des hauts
fonctionnaires publics, qui l'emportaient toujours dans
le système de fermage que ce corps maintint par la loi.
Entre les deux pouvoirs politiques, lequel pensait
mieux d'après le régime républicain, lequel prévoyait
mieux pour l'avenir ?
les officiers inférieurs, puisqu'ils étaient beaucoup
plus nombreux que les autres. En se refusant à cette mesure, le sénat voulait maintenir les grands biens du domaine entre les mains des officiers supérieurs, des hauts
fonctionnaires publics, qui l'emportaient toujours dans
le système de fermage que ce corps maintint par la loi.
Entre les deux pouvoirs politiques, lequel pensait
mieux d'après le régime républicain, lequel prévoyait
mieux pour l'avenir ? Que l'on comprenne bien nos observations : nous n'accusons point les intentions des membres du sénat, nous
faisons seulement remarquer la différence entre les opinions, les vues de l'esprit ; caria loi du 21 avril, de
même que celle du 6 accordant amnistie aux insurgés de
la Grande-Anse, que le message du 11, relatif aux habitans et cultivateurs réfugiés dans l'Ouest, témoignent de
la sollicitude du sénat pour cette classe de producteurs.
Par la loi du 15 sur le payement des fermes, on reconnaît que ce corps voyait avec peine que les sucreries périclitaient ; il désirait que la culture de la canne fût alors
remplacée par celle du coton, et il laissait au Président
d'Haïti la faculté * de décider si les habitations étaient
« susceptibles d'être mises en cotounerie ; et, dans le cas
« contraire, il ordonnera l'abandon des dites habitations,
« et le transport des cultivateurs sur une autre suscep-
« tible de revenus, (art. 9.) » C'est ce qui résulte également de l'ensemble et de plusieurs articles de la loi du 21 avril sur la police des campagnes. Dans ses vues pour les faire fleurir, pour assurer
de grands produits au pays, le sénat entrait dans les détails les plus minutieux pour le placement des cultivateurs [1807] CHAPITRE V. 3îi là où ils pourraient mieux travailler, tout eu ordonnant
que le quart des revenus des habitations leur fût assuré
et délivré parle soin des autorités civiles et militaires ;
qu'ils eussent, comme dans l'ancien régime, leurs places
à vivres; qu'ils fussent soignés et médicamentés dans
leurs maladies. Mais, en même temps, il réglait les heures de travail, il prescrivait l'obligation d'arrangemens,
de contrats entre eux et les propriétaires ou fermiers; il
assujétissait à l'amende ces derniers qui n'en auraient pas
pris avec eux; il ordonnait de punir les autres d'emprisonnement, ou s'ils venaient à quitter les habitations, à
travailler sur une autre que celle où ils auraient contracté,
etc. Tout vagabond devait être puni d'un, de trois, de six
mois d'emprisonnement, selon le cas. La gendarmerie
remplaçait les inspecteurs de culture ; les juges de paix,
les commandans de place et d'arrondissement concouraient avec elle pour établir et maintenir la police des
campagnes. Par ses dispositions en 47 articles, cette loi était un
véritable code rural; elle se rapprochait en bien des
points des règlemens de culture publiés surtout par Polvérel qui avait administré l'Ouest et le Sud, Des médailles
en argent et en or, portant d'un côté les attributs de
l'Agriculture, de l'autre, ces mots : prix de culture, devaient être données par le gouvernement à ceux d'entre
les cultivateurs dont l'habitation aurait été le mieux cultivée et entretenue. Le jour de la fête de l'Agriculture, le
juge de paix et le commandant de la place de chaque com -
mune, devaient faire choix d'un enfant de 7 à 10 ans,
sur l'habitation la mieux cultivée, et appartenant à ceux
des pères ou mères qui se seraient le plus distingués par
leur conduiteet parleur assiduitéau travail, pour le mettre
le gouvernement à ceux d'entre
les cultivateurs dont l'habitation aurait été le mieux cultivée et entretenue. Le jour de la fête de l'Agriculture, le
juge de paix et le commandant de la place de chaque com -
mune, devaient faire choix d'un enfant de 7 à 10 ans,
sur l'habitation la mieux cultivée, et appartenant à ceux
des pères ou mères qui se seraient le plus distingués par
leur conduiteet parleur assiduitéau travail, pour le mettre 56 études sun l'histoire d'haïtï. à l'école, l'entretenir aux frais de l'État pendant trois ans>
et après cela le mettre en apprentissage d'un art mécanique à son choix ; et si c'était une fille, lui donner un état
convenable à son sexe. En théorie, ces dispositions étaient louables, excellentes ; mais il restait à savoir si l'on pourrait facilement
les exécuter, au moment où le pays était livré à une
guerre civile qui préoccupait le gouvernement, alors que
les ambitions individuelles faisaient prévoir des conspirations qui ne tardèrent pas à éclater dans le sein de la
République. En outre, la classe des cultivateurs, comme
toujours, ne visait qu'à une chose : se soustraire à la dépendance des propriétaires ou fermiers; car ils voulaient
jouir enfin de leur liberté naturelle. Que leur importait
l'instruction de leurs enfans dans les écoles, à eux qui ne
savaient ni lire ni écrire? Leur indépendance personnelle
et la jouissance matérielle qui en résulte, étaient ce qu'ils
désiraient le plus. Par sa proposition au sénat, Pétion voulait évidemment
laisser aux nouveaux propriétaires qu'il désirait créer dans
la République, le soin de concilier leurs intérêts avec ceux
des hommes dont ils auraient eu besoin pour l'exploitation de leurs biens, persuadé que l'intérêt personnel est
plus ingénieux que le législateur, à trouver les moyens
de se satisfaire. Il voulait en finir avec le système colonial et avec tous les règlemens de culture publiés successivement par tous les gouvernemens, depuis 1793, et
qui se rattachaient plus ou moins à ce système. La coercition étant contraire à son goût pour la liberté en toutes
choses, il ne croyait pas d'ailleurs qu'il était convenable
de faire paraître le gouvernement républicain, armé de
la force publique, comme les précédons, pour contrain- [Î807J CHAPITRE V. 57 dre incessamment par des rigueurs, par des dispositions
de lois qui absorberaient tous ses instans, qui obligeraient
les autorités secondaires à faire mettre en terre telle ou
telle plante plutôt que telle autre, en opposition au choix
des producteurs. Comme les règlemens antérieurs, la loi qui abolit le
quart de subvention, celle sur le payement des fermes, et
enfin celle sur la police des campagnes, maintenaient encore/e r/war£ des produits en faveur des cultivateurs.
Mais Pétion, voyant qu'ils imaginaient toutes sortes de
moyens pour se soustraire aux propriétaires ou fermiers
de l'État, — au moment où le sénat rejetait sa proposition et la remplaçait par la loi que nous venons d'analyser, il conseilla ou suggéra à ces propriétaires ou fermiers,
de partager les produits par égale -portion avec les cultivateurs, après déduction faite desdépensesoccasionnées
pour l'exploitation de toute habitation ; il traça lui-même
l'exemple dans les biens qu'il tenait de ferme. De là est
sorti le système appelé de moitié dans le pays, qui n'est
autreque celui connu en Europe sous le nom de métayage1.
C'est à ce système, volontairement adopté, que les propriétaires et les fermiers durent la permanence des cultivateurs sur les habitations : de nos jours il est encore
suivi.
après déduction faite desdépensesoccasionnées
pour l'exploitation de toute habitation ; il traça lui-même
l'exemple dans les biens qu'il tenait de ferme. De là est
sorti le système appelé de moitié dans le pays, qui n'est
autreque celui connu en Europe sous le nom de métayage1.
C'est à ce système, volontairement adopté, que les propriétaires et les fermiers durent la permanence des cultivateurs sur les habitations : de nos jours il est encore
suivi. Continuant son œuvre d'organisation, le 21 avril, sur
la proposition du Président d'Haïti, le sénat désigna les
officiers qui devaient faire partie de l'état-majordu général Magloire Ambroise, commandant du département de 1 Le métayage, c'est le partage des fruits en nature. Quand les cultivateurs récoltaient
10 milliers de café, par exemple, ils savaient qu'il fallait en consacrer un ou deux pour les
dépenses de charrois, etc., et que sur le reste, la moitié leur appartenait : de là le terme
4<t meitif. 58 ÉTUDES SUR l'hISTOIÏIE o'ilAÏTI. l'Ouest. L'adjudant-général Borno Déléard devint le chef
de cet état-major. Ce choix fut sans doute dicté par les
antécédens, car ces deux officiers supérieurs avaient servi
en même temps sous les ordres de Bauvais, à Marigot.
Mais ce que nous avons relaté à la charge de Borno Déléard, dans le conciliabule tenu aux Cayes en 1806, va
expliquer comment la confiance de Pétion et du sénat fut
perfidement trahie par cet homme d'un esprit inquiet et
d'une ambition démesurée *. Le même jour, le sénat rendit une loi sur la discipline
militaire. Ce fut un véritable règlement qui fixa les devoirs respectifs des supérieurs et des inférieurs, les cas
où ces derniers pourraient être punis, les différens genres
de punitions, et le droit des autres à les appliquer, de
manière à éviter l'arbitraire dans une matière où il est si
facile d'en commettre. A cet effet, un conseil de discipline fut institué dans chaque corps de troupes, pour juçer et réfréner les abus d'autorité. Puis, il vota une loi sur la direction des douanes. Proposée par le comité des finances, elle ne pouvait qu'offrir
des idées judicieuses sur cette administration, par les lumières qui distinguaient le général Bonnet, son président.
Elle se composait de 8 titres et de 77 articles, et y comprenait le cabotage dans ses rapports avec les douanes,
le commerce d'importation et d'exportation par navires
étrangers, la perception des droits dus au fisc, et la manière de constater les contraventions et d'en poursuivre
la condamnation. Elle maintint en vigueur le tarif du
prix des marchandises importées, d'après le décret de
Dessalines du 2 septembre 1806, fixant les droits à 10
composait de 8 titres et de 77 articles, et y comprenait le cabotage dans ses rapports avec les douanes,
le commerce d'importation et d'exportation par navires
étrangers, la perception des droits dus au fisc, et la manière de constater les contraventions et d'en poursuivre
la condamnation. Elle maintint en vigueur le tarif du
prix des marchandises importées, d'après le décret de
Dessalines du 2 septembre 1806, fixant les droits à 10 IH est probable qu'il fut appelé a ce poste, sur la demande du général Magloire Ambioise. [1807] GHM1T11E v. 5i) pour cent, m affranchissant les monnaies d'or et d'argent, les mulets, les chevaux et les bœufs. A l'exportation, elle affranchit aussi le sucre, le sirop ou mélasse, le
tafia et le rhum, afin d'encourager l'exploitation des sucreries, en confirmant ainsi les dispositions de la loi du
9 mars ; mais le sucre, le sirop ou mélasse restaient assujétis à l'impôt territorial de 4 gourdes par millier de livres. Le café fut frappé d'un droit de 2 gourdes, le coton
de ogourdes, par cent livres, à l'exportation, outre l'impôt
territorial déjà fixé sur ces denrées à 1 Ogourdes par millier. A ce sujet, il est bon de comparer le système fiscal de
la République à celui de l'Empire, en ce qui concerne
seulement le café, principal produit du pays dès la déclaration de l'indépendance. On sait que sous l'Empire, le sucre, le sirop et le tafia
n'étaient point affranchis du droit à l'exportation, parce
que la coercition employée contre les cultivateurs en faisait produire une notable quantité. Toutefois, l'obligation
imposée au commerce étranger, de former ses cargaisons
de retour avec un tiers en sucre, prouve de deux choses
l'une: ou que ce produit menaçait déjà de péricliter, —
ou que sa fabrication était tellement inférieure, que les
étrangers lui préféraient le café. Mais, depuis le 17 octobre 1806, les sucreries étant menacées de ruine complète, le sénat affranchissait le sucre du droit à l'exportation, afin d'encourager sa production par la baisse des
frais du commerçant, intéressé alors à en acheter. Examinons donc ce qui concerne le café seulement. — Sous l'Empire, comme en 1807, cette denrée valait dans nos ports 25 sous la livre, ou 15 gourdes le
quintal : soit 150 gourdes le millier. L'Etat prélevait; en nature, 250 livres pour le quart 40 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'uaÏTI. de subvention, équivalant à 37 gourdes 50 centimes. L'État prélevait encore 10 pour cent sur la valeur des
750 livres restant pour les cultivateurs et le propriétaire
ou fermier, — ce dernier lui payant aussi le prix du fermage du bien domanial, — c'est-à-dire 11 gourdes 25
centimes sur 112 gourdes 50 centimes, pour le droit
d'exportation : plus, 5 gourdes 75 centimes pour le droit
de pesage des 750 livres, à raison de 50 centimes par
quintal. Donc, en totalité, 52 gourdes 50 centimes sur
un millier de café.
cultivateurs et le propriétaire
ou fermier, — ce dernier lui payant aussi le prix du fermage du bien domanial, — c'est-à-dire 11 gourdes 25
centimes sur 112 gourdes 50 centimes, pour le droit
d'exportation : plus, 5 gourdes 75 centimes pour le droit
de pesage des 750 livres, à raison de 50 centimes par
quintal. Donc, en totalité, 52 gourdes 50 centimes sur
un millier de café. Les cultivateurs avaient droit à un autre quart du millier de café, ou 250 livres équivalant aussi à 57 gourdes
50 centimes, à partager entre eux. Sur la moitié revenant au propriétaire ou fermier, un
quart était sa portion et l'autre quart retenu pour frais
d'exploitation; c'est-à-dire, 500 livres équivalant à 75
gourdes, ou le double de ce qui revenait aux cultivateurs.
On conçoit que le fermier du domaine, payant le fermage
sur cette somme, il était moins avantagé que le propriétaire particulier, et cela ne pouvait être autrement : celui-ci possédait le fonds, le fermier n'en avait que la
jouissance. Nous remarquons cependant que, suivant
l'Histoire d'Haïti,, t. 5, p. 182, le fermier était autorisé,
en vendant le quart des cultivateurs, à régler avec eux
à raison de 20 sous la livre de café, ou 12 gourdes le
quintal, tandis qu'il le vendait au commerce à 25 sous
ou 15 gourdes. S'il en fut ainsi, les cultivateurs ne recevaient effectivement que 50 gourdes pour leurs 250 livres de café, et le fermier retenait les 7 gourdes 50 centimes par rapport au fermage qu'il payait à l'Etat. — Sous la République, le quart de subvention étant
aboli et remplacé par l'impôt territorial, l'Etat ne pré- [1807] CHAIMTUE v. 41 levait que 10 gourdes pur millier de café, que l'acheteur
retenait sur le vendeur, propriétaire ou fermier, en prenant sa denrée ; c'est-à-dire que, sur les 150 gourdes du
millier, il ne lui donnait que 140 gourdes, devant payer
les 10 autres gourdes en exportant le café. L'Etat prélevait encore 20 gourdes pour le droit d'exportation, et 5 gourdes pour celui de pesage, par chaque
millier de café ; donc, en totalité 55 gourdes, moins que
sous l'Empire. Ces 25 gourdes de droit d'exportation et
de pesage étaient payées par le négociant, de même que
sous l'Empire. Les cultivateurs ayant encore droit au quart ou 250
livres, cela équivalait à 57 gourdes 50 centimes à partager entre eux : ils étaient dispensés de l'impôt territorial
d'après le 2e paragraphe de l'article 6 de la loi du 9 mars,
abolissant la subvention. Ainsi, ils jouissaient des mêmes
avantages que sous l'Empire, ou recevaient 7 gourdes
50 centimes de plus, si l'assertion de l'Histoire d'Haïti
est exacte, quant à ceux qui cultivaient les biens domaniaux affermés. Le propriétaire ou fermier disposant des 750 livres
restantes, cela équivalait à 112 gourdes 50 centimes ;
mais il payait seul les 10 gourdes de l'impôt territorial,
retenues par l'acheteur ; donc il lui restait effectivement
102 gourdes 50 centimes, c'est-à-dire 65 gourdes de plus
que ce qui revenait aux cultivateurs. Toutefois, le fermier du domaine était toujours moins avantagé que le
propriétaire, comme sous l'Empire, puisqu'il payait le
fermage sur ces 102 gourdes 50 centimes \
112 gourdes 50 centimes ;
mais il payait seul les 10 gourdes de l'impôt territorial,
retenues par l'acheteur ; donc il lui restait effectivement
102 gourdes 50 centimes, c'est-à-dire 65 gourdes de plus
que ce qui revenait aux cultivateurs. Toutefois, le fermier du domaine était toujours moins avantagé que le
propriétaire, comme sous l'Empire, puisqu'il payait le
fermage sur ces 102 gourdes 50 centimes \ Si la proposition de Pétion avait été adoptée par le sé1 II est évident, néanmoins, que le système fiscal établi par le sénat, produisait plus
«l'avantages pour le fermier et surtout pour le propriétaire, que celui de l'Empire. 42 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. mit, les officiers de tous grades, devenant tous propriétaires, ils auraient eu les mêmes avantages que les anciens propriétaires, sous tous les rapports. Par ces chiffres, on reconnaît qu'en 1807, les cultivateurs eux-mêmes n'étaient pas aussi favorisés que les
propriétaires, dans le partage des produits. Certainement,
ils avaient d'autres avantages sous le nouveau régime: ils
n'étaient plus maltraités par le bâton et les verges, ils retiraient plus de fruit du travail de leurs places à vivres, etc ;
mais, par la loi sur la police des campagnes, dans certains
cas, ils étaient contraints à faire ce qui n'était pas de leur
goût, à quitter une habitation pour résider sur une autre ; et il suffisait de ces contrariétés, auxquelles ils ne
s'attendaient pas après l'extrême liberté proclamée à la
chute du pouvoir impérial, pour qu'ils fussent induits à
se soustraire à la dépendance où ils étaient des propriétaires ou fermiers. — Maintenant, examinons pourquoi Pétion réussit,
sans contrainte, à les retenir sur les propriétés rurales,
par ses conseils donnés à ceux de qui ils dépendaient ,
par l'exemple qu'il leur traça. D'après sa manière de voir les choses, l'État prélevait
toujours, suivant la loi, les 55 gourdes par millier de café,
pour impôt territorial, droits d'exportation et de pesage. Sur ces 1000 livres, son système de moitié en assurait
500 aux cultivateurs pour être partagés entre eux, et 500
au propriétaire ou fermier; c'est-à-dire 75 gourdes à
chacun dés co-partageans. Mais ils payaient ensemble
les 10 gourdes de l'impôt territorial; il restait donc à
chacun 70 gourdes, — cultivateurs d'une part, propriétaire ou fermier de l'autre , — sauf les dépenses d'exploitation également supportées. [1807] chapitre v. 45 Croit-on que les cultivateurs de nos campagnes ne savaient pas faire la différence entre 70 gourdes, et 37 gourdes 50 centimes que leur accordaient les lois du 9 mars
et du 21 avril? Et puis, cette idée, ce fait d'égalité résultant du partage égal, qui les relevait à leurs propres yeux
en leur démontrant, par le bien-être, par le profit, qu'ils
étaient de vrais citoyens aux yeux du chef de l'État, qui
avait commencé son système de moitié sur ses propres
habitations ! Il n'y avait pas de loi qui pût être encore
exécutée contrairement à l'exemple qu'il avait tracé.
* Président dit ça: ce comme ça li faire la caze H.1 »
Voilà la loi !
égal, qui les relevait à leurs propres yeux
en leur démontrant, par le bien-être, par le profit, qu'ils
étaient de vrais citoyens aux yeux du chef de l'État, qui
avait commencé son système de moitié sur ses propres
habitations ! Il n'y avait pas de loi qui pût être encore
exécutée contrairement à l'exemple qu'il avait tracé.
* Président dit ça: ce comme ça li faire la caze H.1 »
Voilà la loi ! Alors, se peut-ilquel'on s'étonnede l'immense influence
qu'exerça Pétion sur les masses, sur tous ses concitoyens?
Que sera-ce donc quand il aura distribué les propriétés
des anciens colons, à tons sans distinction, quand un
cultivateur, émancipé en 1793, aura eu à la main le titre
de concession gratuite, nationale, qui le rendit propriétaire d'une portion de ces terres que, sous l'infernal régime colonial, il avait arrosé de ses sueurs et de son sang ! Néanmoins, avant d'arriver à cet état de choses, nous
devons dire quel fut le premier résultat produit par le
système de moitié. D'après celui de la loi sur la police des campagnes, il
était entendu que les cultivateurs dussent continuer à travailler en atelier, comme anciennement, à tous les genres
de culture; et elle prescrivait alors, pour constater leur
présence aux champs, la délivrance à chacun d'eux de
cartes de journée qui étaient remplacées le samedi soir
par des cartes de semaine ; celles-ci devaient être inscrites
sur un registre, par le propriétaire, le fermier, ou leur I « Le président l'a dit : c'est ainsi qu'il agit sur ses habitations. » 44 ETUDES SUR L HISTOIRE U HAÏTI. représentant ; s'ils ne savaient écrire, il fallait y suppléer
par des coches doubles, l'une tenue par le propriétaire,
etc., l'autre par le cultivateur. Enfin, la récolte étant
achevée, les produits devaient être distribués par parts,
selon le rang des cultivateurs, conducteurs, eabrouétiers, etc. Toutes ces dispositions formaient une complication de
mesures difficiles, ou pour mieux dire, impossibles à exécuter dans l'état où se trouvaient les habitations rurales,
généralement gérées par des hommes illettrés: le cultivateur laborieux voyait souvent faire de plus grosses parts
à des paresseux, ou à des camarades qui s'absentaient
plus ou moins du travail des champs. Ils en vinrent donc bientôt à se distribuer par familles,
pour cultiver des portions de terrain distinctes: ce que
facilitait le système de moitié. L'atelier fut dissous par
cette pratique, le travail isolé remplaça le travail en commun, et l'égoïsme individuel l'emporta à la fin. Les produits diminuèrent, parce qu'il y a des travaux qui ne sont
fructueux qu'à condition d'y réunir un certain nombre de
cultivateurs. Ce résultat fut fâcheux, sans doute, mais
comment l'éviter, lorsque les cultivateurs ne soupiraient
qu'après leur indépendance personnelle? N'était-ce pas
déjà beaucoup obtenir d'eux, par le système de moitié,
de rester, de travailler sur une habitation dont ils ne
voyaient guère ni le propriétaire ni le fermier?1
'il y a des travaux qui ne sont
fructueux qu'à condition d'y réunir un certain nombre de
cultivateurs. Ce résultat fut fâcheux, sans doute, mais
comment l'éviter, lorsque les cultivateurs ne soupiraient
qu'après leur indépendance personnelle? N'était-ce pas
déjà beaucoup obtenir d'eux, par le système de moitié,
de rester, de travailler sur une habitation dont ils ne
voyaient guère ni le propriétaire ni le fermier?1 1 Les propriétaires, les fermiers de l'État habitaient les villes, étaient fonctionnaires publics, et ils voulaient, en général, avoir des hommes pour cultiver les biens et leur rapporter
du profit ; mais ces cultivateurs sentaient qu'ils étaient des hommes libres, des citoyens. Par
son système, Pétion obtint une main-d'œuvre permanente, réglée, intéressée et économique. Nous trouvons les appréciations suivantes sur le métayage : « L'initiation a cette culture d'une famille de métayers, par le propriétaire, présente des
« chances de succès, et renferme une force d'expansion et de propagande bien supérieure a
« celle d'une population d'ouvriers conduite par un maître. Les métayers se fixent au sol pour [1807] CHAPITRE v. 45 Au fait, en s'adjugea nt ces portions dé terrain cultivées
par familles, c'était déjà acquérir cette indépendance
tant désirée ; car ils y travaillaient plus à leur aise que
dans l'atelier, Le conducteur, l'offîcier de gendarmerie,
n'avaient presque plus rien à dire à un homme qui, réuni
à sa femme, à sesenfans et d'autres parens ou amis, avait
un intérêt direct à entretenir son champ particulier, à y
produire autant de denrées que possible. La police des
campagnes devint alors plus facile ; elle n'avait plus à s'occuper que de la répression des délits. La conséquence inévitable de ce nouvel ordre de choses était désormais le morcellement des habitations, la
distribution des terres aux individus. Nous dirons plus
tard dans quelles circonstances et dans quel esprit Pélion
prit cette résolution intelligente, équitable, politique,
qui fit augmenter progressivement les produits du pays,
qui raffermit la République, en consolidant l'ordre social
par le bonheur général, par la propriété, ce fondement
inébranlable de la société civile. Une autre source des revenus publics réclamait l'attention du sénat : le 25 avril, il rendit une loi sur le commerce. Les mauvaises mesures qui l'avaient entravé sous
le régime impérial, les abus que l'intérêt privé y avait
introduits, les prétentions que les étrangers élevaient
dans leurs relations avec le pays, par suite des injustices
dont ils avaient été l'objet, le besoin d'organiser cette « un temps plus ou moins long, et poursuivent avec ardeur une réussite dont ils doivent re-
« cueillir leur part de profit. Tous les membres de la famille, jusqu'aux femmes etauxenfans,
« y font un apprentissage qu'ils propagent ensuite sur les terres dont ils ne larderont pas
« a devenir concessionnaires. »
, les prétentions que les étrangers élevaient
dans leurs relations avec le pays, par suite des injustices
dont ils avaient été l'objet, le besoin d'organiser cette « un temps plus ou moins long, et poursuivent avec ardeur une réussite dont ils doivent re-
« cueillir leur part de profit. Tous les membres de la famille, jusqu'aux femmes etauxenfans,
« y font un apprentissage qu'ils propagent ensuite sur les terres dont ils ne larderont pas
« a devenir concessionnaires. » Extrait du rapport d'un jury en Algérie, a propos de la culture, du coton, sur le Moniteur
universel du 8 février 18Bi>. 46 ÉTUDES SUR L'illSTOIRE d'hAÏTÏ. branche de revenus: tout faisait au sénat une obligation de
l'asseoir sur de bonnes bases, par des principes équitables, afin de fixer les droits elles devoirs de chacun. Le
sénateur Daumec fut chargé spécialement de ce travail ;
il présenta à cet effet un rapport où il développa ces principes, en faisant l'historique de ce qui avait eu lieu précédemment, en parlant en même temps de l'influence
qu'exerce le commerce sur la civilisation des peuples.
Nous ne pouvons nous dispenser d'en citer quelques passages, pour prouver le mérite de ce travail et le talent de
son auteur, que nous avons déjà loué à propos de l'arrêté
qui modifia le code pénal militaire. Déjà, dit-il, j'entends le cultivateur, allégé de l'énorme imposition du quart de subvention, bénir vos travaux l. Le caboteur, libre
dans sa navigation, rivalise de joie avec ce dernier, pour célébrer à
l'unisson le jour mémorable où les représentans du peuple ont
brisé les entraves qui gênaient leurs opérations ; ces deux classes
laborieuses de la société, rendues à leur indépendance primitive,
réclament aussi en faveur du commerce, leur compagne inséparable. L'agriculture, le commerce et le cabotage se tiennent par la
main ; l'abandon de l'un fait dépérir l'autre. Vous tournerez donc
vos regards vers le commerce, et vous le rendrez florissant par
toutes sortes d'encouragemens. La liberté a toujours été son domaine. Le commerçant étranger, naguère avili, attend avec le sentiment
de l'impatience les lois que vous allez décréter sur le commerce. L'agriculture veut que la liberté du commerce la mette à même
de trouver le débouché de ses denrées avec avantage. Toutes les
classes industrieuses de la société demandent que la loi ne comprime plus leurs facultés par le privilège exclusif. Tous les citoyens,
enfin, concourant aux charges de l'Etat, réclament une protection 1 Oui, si l'on entend par le terme générique de cultivateur, le propriétaire ou fermier;
mais non, s'il ne s'agit seulement que des hommes qui travaillaient réellement à la culture
des terres: nous croyons l'avoir prouvé par des chiffres. Sans doute, le lise républicain retirait moins que le fisc impérial ; mais ce sont les propriétaires et les fermiers qui profitaient surtout de cet allégement d'impôt. [1807] ciupitise v. 47
1 Oui, si l'on entend par le terme générique de cultivateur, le propriétaire ou fermier;
mais non, s'il ne s'agit seulement que des hommes qui travaillaient réellement à la culture
des terres: nous croyons l'avoir prouvé par des chiffres. Sans doute, le lise républicain retirait moins que le fisc impérial ; mais ce sont les propriétaires et les fermiers qui profitaient surtout de cet allégement d'impôt. [1807] ciupitise v. 47 égale de la loi. Les naturels du pays qui se livrent aux spéculations
commerciales, semblent pourtant désirer une prédilection particulière du gouvernement dans cette occurrence : quel parti devezvous prendre ? En abolissant le quart de subvention, vous n'auriez rien fait si
vous ne détruisiez le privilège exclusif qui paralysait l'industrie.
La concurrence dans le commerce en fait la richesse. En protégeant le commerce étranger, vous ne le laissez pas maître
absolu de tous les avantages qui en résultent. Le négociant indigène
doit aussi entrer en concurrence. Le champ est assez vaste pour
que chacun y trouve son compte sans accabler le peuple ni léser le
gouvernement. C'est ce terme moyen que doit trouver la législation. D'après les principes du droit des nations, chaque gouvernement,
peut employer dans son régime les élémens qui peuvent tendre à
sa conservation et au bien-être de ses administrés, en observant
toutefois le droit des gens et le respect dû aux propriétés Le commerce adoucit les mœurs ; il police les hommes par les
rapports réciproques qu'il établit entre eux. C'est par son concours
que des peuples féroces sont devenus doux et humains Sans marine pour exporter ses denrées, Haïti jouit de l'avantage
de voir arriver dans ses ports les hommes de tous les climats, que
l'appât des richesses attire sur nos rives. Ces hommes nous apportent
des objets qui nous sont précieux et prennent nos denrées en retour. Ceux qui sollicitent encore la loi sur les consignations^?* numéro,
renonceraient à leurs projets, s'ils voulaient se donner la peine de
réfléchir sur la situation politique d'Haïti et sur ses rapports commerciaux Un négociant haïtien qui tiendrait son rang dans le commerce et
qui s'y distinguerait, par sa bonne foi et une réputation bien acquise, forcera sans doute l'étranger à établir des liaisons avec lui. Du
reste, c'est ici une affaire de confiance ; elle ne se commande point. La mauvaise foi de quelques capitaines étrangers qui ont fui de
nos ports sans s'acquitter de leurs droits envers l'Etat, vous fait un
devoir de les astreindre à une consignation libre. Chaque étranger,
en arrivant, aura le droit de choisir sur la place le consignataire en
qui il aura confiance. Par ce moyen, vous détruisez l'arbitraire,
sans exposer la République à être frustrée de ses droits D'après ces principes, la loi du 6 septembre 1805 sur les
de quelques capitaines étrangers qui ont fui de
nos ports sans s'acquitter de leurs droits envers l'Etat, vous fait un
devoir de les astreindre à une consignation libre. Chaque étranger,
en arrivant, aura le droit de choisir sur la place le consignataire en
qui il aura confiance. Par ce moyen, vous détruisez l'arbitraire,
sans exposer la République à être frustrée de ses droits D'après ces principes, la loi du 6 septembre 1805 sur les 48 ÉTUDES SUR t HISTOIRE D HAÏTI. consignations par ordre de numéro, et celle du 10 janvier
1806 sur la composition des cargaisons en sucre, café et
coton, furent abrogées. Tout haïtien ou étranger, voulant s'établir dans les ports ouverts au commerce d'importation, dut obtenir du gouvernement des lettres de
consignation. Tout navire arrivant de l'étranger dut se
consigner à celui qui aurait obtenu la confiance de l'armateur, capitaine ou subrécargue. Un impôt de 1 % fut
établi sur le montant de chaque cargaison, à payer par le
cosignataire sur sa commission d'usage. Des formalités
furent prescrites en corrélation avec la loi déjà rendue sur
les douanes. Tout navire étranger put relever, en arrivant, pour se rendre d'un port ouvert à un autre dans le
même cas. Tout consignataire étranger dut fournir caution au gouvernement pour les droits du fisc, et cette
caution ne pouvait être donnée que par les consignataires indigènes. Les uns et les autres ne pouvaient foire
que le commerce en gros, afin de favoriser les marchands
indigènes qui, seuls, vendaient en détail : des peines
furent établies contre les contrevans. Pareillement, les négocians étrangers ne pouvaient faire le commerce de
l'intérieur ni acheter des denrées du pays, que dans les
ports ouverts. Dans aucun cas, l'autorité militaire ou administrative ne
pouvait juger des différends entre commerçans ; ceux-ci
avaient la faculté de recourir à des arbitres de leur choix,
ou aux tribunaux déjà établis parla loi de 1805. Les fonctionnaires civils et militaires étaient tenus d'assurer protection aux commerçans étrangers; mais tousles étrangers
établis dans la République en cette qualité furent déclarés
soumis à ses lois. Une chambre de commerce dut se former
dans chaque port ouvert par les négocians consi- [1807] CHAPITRE V. 40 gnataires, pour fixer et déterminer le cours des marchandises importées et des denrées du pays ; cette chambre devait signaler au gouvernement ceux d'entre eux
qui auraient mal géré les cargaisons qui leur seraient
confiées, ou ceux qui fréquenteraient les maisons de jeux,
afin qu'ils fussent dépossédés de leur patente. La sortie
du numéraire fut défendue. Des encanteurs publics furent
établis dans les ports ouverts, avec les règles exigées pour
leurs ventes. Les anciennes lois sur la tenue des livres
de commerce durent être observées.
• Enfin, en déclarant que le gouvernement prenait sous
sa protection spéciale les maisons étrangères établies
dans la République, il fut également déclaré qu'il ne reconnaîtrait aucunement, en temps et lieu, les engagemens qu'aurait contractés l'administration de Henry
Christophe, rebelle à sa constitution et à ses lois, ni les
-perles que les étrangers pourraient faire par suite de la
guerre, dans le territoire soumis à sa domination.
urent être observées.
• Enfin, en déclarant que le gouvernement prenait sous
sa protection spéciale les maisons étrangères établies
dans la République, il fut également déclaré qu'il ne reconnaîtrait aucunement, en temps et lieu, les engagemens qu'aurait contractés l'administration de Henry
Christophe, rebelle à sa constitution et à ses lois, ni les
-perles que les étrangers pourraient faire par suite de la
guerre, dans le territoire soumis à sa domination. Ces dispositions, à peu de chose près, devinrent des
règles qui furent constamment observées dans le pays,
parce qu'elles reposent sur les vrais principes de la législation sur le commerce. Le lendemain, le sénat organisa les administrations
financières du Port-au-Prince et de Jacmel. Il nomma
J. Tonnelier, trésorier général de la République ; Pitre
aîné, administrateur principal dans cette première ville :
ce furent deux choix peu éclairés. J.-C. Imbert devint
contrôleur ; A. Nau, garde magasin général ; Brisson, directeur de la douane ; Lemercier, vérificateur. A Jacmel,
F. Viscière fut nommé administrateur principal, Surin,
directeur de la douane, etc. Le 4 mai suivant, une loi fut rendue sur l'avancement
t. vu. 4 ï,0 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. dans l'armée. On y remarque un article qui autorisait le
Président d'Haïti à pourvoir, provisoirement, à toute vacance par choix durant tout ajournement du sénat. Le 5, une autre loi parut pour réprimer les vols de
café qui se commettaient sur les habitations des campagnes, en l'absence des propriétaires ou fermiers. Ce fut
le malheur de l'agriculture, que la presque impossibilité
du séjour des uns et des autres sur ces propriétés rurales : la population des campagnes fut livrée à elle-même,
sans direction morale. Au moment où d'importans événemens surgissaient
dans le Nord, contre la domination affreuse de Christophe, le 19 mai, « le sénat, justement effrayé des dilapida-
« lions qui se renouvellent chaque jour dans les finances
« de la République, et occupé du soin d'en arrêter le cours,
« afin de pourvoir aux dépenses que nécessite la guerre
« actuelle, » rendit un arrêté en forme de message au
Président d'Haïti, pour l'inviter à donner des ordres au
secrétaire d'État Bruno Blanchet, afin qu'il fournît au
sénat, le 25 juin suivant : — le cadastre des habitations
rurales affermées, avec mention de la quantité de café
due par les fermiers et celle existante dans les magasins
de l'État ; — le cadastre des propriétés urbaines également
affermées et le fermage dû ; — l'état des guildives avec les
mêmes indications ; — un aperçu du produit des warfs et
bacs ; — un état sur la situation des caisses publiques,
un aperçu du produit des douanes, etc. ; — un état des
dettes de l'État ; — un tableau des patentés ; — la force
effective de l'armée, le nombre d'officiers et leurs grades,
la quantité de poudre, de plomb et autres objets de guerre.
Enfin, le Président d'Haïti fut invité aussi d'ordonner que
les gens sans aven qui obstruaient \e Port-au-Prince, eus-
état sur la situation des caisses publiques,
un aperçu du produit des douanes, etc. ; — un état des
dettes de l'État ; — un tableau des patentés ; — la force
effective de l'armée, le nombre d'officiers et leurs grades,
la quantité de poudre, de plomb et autres objets de guerre.
Enfin, le Président d'Haïti fut invité aussi d'ordonner que
les gens sans aven qui obstruaient \e Port-au-Prince, eus- [1807] CHAPITRE V. 51 sent à en sortir pour être actives sur les habitations des
campagnes. Déjà, quatre mois après sa nomination, Bruno B!anchet se montrait au-dessous de la vaste administration
confiée à ses soins et comprenant les finances, les domaines nationaux, la guerre et la marine. Ce message le
prouve, et en même temps le peu d'énergie dont il était
capable pour réprimer les dilapidations dont se plaignait
le sénat. Dans les motifs donnés pour cet arrêté, ce corps fait
savoir qu'il prenait en considération un message que lui
avait adressé Pétion, « relativement aux habitations ac-
« cordées aux officiers qui en ont été privés jusqu'à ce
« jour. » Ainsi, on trouve encore la preuve de la sollicitude incessante de Pétion pour améliorer le sort de ses compagnons d'armes d'un grade inférieur ; car il ne peut s'agir
ici des officiers supérieurs qui obtenaient si facilement
les biens du domaine public à ferme. Ce fut à peu près à cette époque que revint dans le pays,
îe colonel J.-P. Delva, l'un des braves officiers de l'armée
du Sud sous Rigaud. Déporté en 1802 et réfugié aux ÉtatsUnis, il n'avait point voulu rentrer dans sa patrie, tant
que dura le gouvernement de Dessalines : il y arriva au
moment où elle pouvait réclamer ses services.
obtenaient si facilement
les biens du domaine public à ferme. Ce fut à peu près à cette époque que revint dans le pays,
îe colonel J.-P. Delva, l'un des braves officiers de l'armée
du Sud sous Rigaud. Déporté en 1802 et réfugié aux ÉtatsUnis, il n'avait point voulu rentrer dans sa patrie, tant
que dura le gouvernement de Dessalines : il y arriva au
moment où elle pouvait réclamer ses services. CHAPITRE TL Le conseil d'État du Cap prend diverses mesures. — Lois sur les émolumens alloués aux of"
liciers et la solde des troupes. — sur l'administration des finances. — Christophe conçoit
l'idée de vendre les biens du domaine et ajourne cette mesure: réflexions a ce sujet. -1Lois sur l'organisation des tribunaux, — sur les droits des enfans naturels, — sur la tutelle
et l'émancipation. — Appréciation du régime établi par Christophe. — Conduite tenue par
le général Lamothe Aigron, qui est cause de son renvoi du sénat. — Insurrection de J.-L.
Rebecca au Port-de-Paix, et de Massez au Gros-Morne, en faveur de la République. — Mort
de ReBecca. — Répression Ordonnée par Christophe. — Toussaint Roufflet. — Proclamation
de Pétion, décret du sénat, sur l'insurrection du Nord. — Expéditionmilitaireconfiéeaugénéraï Razeïais qui s'empare des Gonaïves. — Pétion marche contre Saint-Marc. — Lutte
des insurgés sous les ordres de Nicolas Louis. — Razeïais évacue les Gonaïves. — Pétion
lève le siège de Saint-Marc et retourne au Port-au-Prince. — Propos attribués au général
Yayou pendant la campagne. — Nouvelle expédition militaire sous les ordres du général
Lamarre qui débarque dans la péninsule du Nord. — Son début dévoile la loyauté de son
caractère. — Loi du conseil d'État sur les denrées du pays. — Conduite habile de Christophe envers un corsaire français naufragé. — Il marche contre Lamarre et l'assiège au
Port-de-Paix. — Lamarre évacue cette place: mort des généraux Powcely et Raphaël. —
Ajournement du sénat et ses causes. — Décret qui délègue la dictature militaire et administrative à Pétion, durant l'ajournement du sénat. — Adresse du sénat au peuple et a
l'armée, pour justifier cette mesure. — Conspiration du général Yayoù. — Lettre de Pétion
a Lamarre sur cet événement. — Mort de Yayou. — Jugement, condamnation et exécution
de ses complices, au Port-au-Prince.
aël. —
Ajournement du sénat et ses causes. — Décret qui délègue la dictature militaire et administrative à Pétion, durant l'ajournement du sénat. — Adresse du sénat au peuple et a
l'armée, pour justifier cette mesure. — Conspiration du général Yayoù. — Lettre de Pétion
a Lamarre sur cet événement. — Mort de Yayou. — Jugement, condamnation et exécution
de ses complices, au Port-au-Prince. Dans le chapitre précédent, nous avons produit les
actes d'organisation politique et administrative du Sénat
de la République. Parlons maintenant de ceux du conseil d'État du Nord, afin de comparer l'esprit de ces deux [1807] CHAPITRE VI. 53 institutions et des deux chefs qui influaient sur Haïti,
divisée en deux États. Le 1er mars, une loi fixa les emolumens accordés aux
officiers de tous grades et la solde de l'armée du Nord.
Le lieutenant-général jouissait de 55,000 livres (monnaie
du pays), équivalant à environ 4240 piastres par an ;
le maréchal de camp, de 25,000 livres ou environ 5,000
piastres. Mais, évaluant ces sommes aux revenus que
devaient produire, pour le premier, 2 sucreries, 2 caféféièreset 1 cotonnerie; — pour le second, 1 sucrerie, 1 caféière et 1 cotonnerie, ce nombre d'habitations fut accordé à chacun des lieutenans-généraux et des maréchaux
de camp, en jouissance, afin qu'ils se payassent par leurs
produits. Ils devaient les prendre, principalement parmi
Tes biens domaniaux dont ils étaient fermiers auparavant.
Mais la loi disposa qu'en cas de décès, démission ou destitution de ces officiers supérieurs, lesdits biens retourneraient au domaine public. Au fait, c'était le même résultat dans la République, les
officiers supérieurs y payant peu ou point du tout le fermage à l'administration, et les biens faisant également
retour au domaine dans les mêmes circonstances. Seulement, on peut croire que les généraux du Nord retiraient plus de revenus de leurs habitations que ceux de
la République, à cause des mesures de contrainte dont
on usait envers les cultivateurs dans cette partie du
pays * . Quant aux autres officiers de tous grades et aux soldats, 1 En leur abandonnant ces revenus pour leur solde, c'était leur dire de forcer les cultivateurs a produire : de l'a, en effet, le maintien de la grande culture sous Christophe, mais au
détriment de la liberté des véritables producteurs. Par la loi du 26 avril 1808, les généraux de division de la République reçurent 3000 piastres pour leurs emolumens, les généraux de brigade 2160, etc. 54 ÉTUDES SUR L' HISTOIRE D HAÏTI.
leur abandonnant ces revenus pour leur solde, c'était leur dire de forcer les cultivateurs a produire : de l'a, en effet, le maintien de la grande culture sous Christophe, mais au
détriment de la liberté des véritables producteurs. Par la loi du 26 avril 1808, les généraux de division de la République reçurent 3000 piastres pour leurs emolumens, les généraux de brigade 2160, etc. 54 ÉTUDES SUR L' HISTOIRE D HAÏTI. leur solde fut taxée pour être payée en argent, quand le
trésor public le pourrait : ce qui était encore semblable
dans la République. Au reste, aucun pays au monde n'a
jamais plus obtenu de son armée qu'Haïti, en abnégation,
en services et en dévouement: ce fut toujours là l'un des
mérites de ses braves militaires. Le 15 mars, le conseil d'Etat rendit une autre loi sur
l'administration des finances. A parties termes différens,
dans quelques charges de cette administration, c'étaient
encore les mêmes règles de comptabilité, les mêmes attributions, les mêmes devoirs que dans la République. Il y
était question de l'affermage et de la vente des habitations,
maisons, guildives et autres biens du domaine, parce
qu'on avait alors l'intention de vendre ces biens en partie.
En effet, une loi fut rendue le 51 du même mois à ce
sujet ; mais elle ne fut pas exécutée, et un rapport du
grand conseil d'Etat, en date du 27 mars 1817, constate
cette inexécution en ces termes : « Lorsque V. M. prit les
« rênes du gouvernement, elle en sentit l'importance (de
« la vente), et vint au-devant des vœux de la nation ; la
« loi du 51 mars 1807 fut rendue à cet effet, mais des
a circonstances majeures en empêchèrent l'exécution. * Quelles furent ces circonstances? Nous ne saurions les
préciser ; mais n'importe le motif de cette suspension, il
est toujours d'un haut intérêt historique de savoir, que
Christophe et Pétion eurent tous deux la même pensée en
même temps, le 51 mars et le 7 avril 1807, avec cette
différence essentielle : — que Christophe avait seul l'initiative des lois près de son conseil d'Etat, que sa volonté
personnelle était la suprême loi, qu'il proposa la mesure
de la vente des biens du domaine, qu'elle fut décrétée et
qu'il la suspendit de lui-même ; — tandis que Pétion la [1807] CHAPITRE VI. 5,') conçut dans la République, qu'il la proposa au sénat, pouvoir politique indépendant, qui ncracccuillitpas, et qu'il
fut forcé d'attendre des circonstances plus favorables à
ses vues. Christophe hésita de mettre à exécution une mesure
propre à consolider l'ordre social et même son autorité,
parce qu'il s'aveuglait sur l'étendue et la force du pouvoir
absolu. Pétion ne put alors faire admettre sa pensée, par
les hommes dont il voulait accroître l'indépendance personnelle, augmenter le bonheur privé, celuideleurs familles
et de beaucoup d'autres, dans la persuasion où il était,
que l'autorité est d'autant plus forte, plus stable, qu'elle
s'appuie sur le bien-être individuel et général.
'ordre social et même son autorité,
parce qu'il s'aveuglait sur l'étendue et la force du pouvoir
absolu. Pétion ne put alors faire admettre sa pensée, par
les hommes dont il voulait accroître l'indépendance personnelle, augmenter le bonheur privé, celuideleurs familles
et de beaucoup d'autres, dans la persuasion où il était,
que l'autorité est d'autant plus forte, plus stable, qu'elle
s'appuie sur le bien-être individuel et général. D'après la loi du 15 mars, le quart de subvention était
maintenu et se percevait en nature, de même que le prix
du fermage des propriétés rurales appartenant aux domaines1. Les droits d'importation, d'exportation, de
pesage, etc., furent aussi maintenus comme sous l'Empire. Tous les matins, l'intendant de chaque province fournissait au généralissime ou au surintendant des finances,
un état journalier de la situation de la caisse publique,
du mouvement de la douane, du magasin de l'Etat et de
celui des domaines. C'était un moyen de tenir en haleine
touslesfonctionnairesdes finances; etronconçoitd'ailleurs
qu'avec un chef tel que Christophe, le conseil d'Etat n'avait pas besoin de lui adresser des messages, comme le
sénat, par rapport aux dilapidations : c'était chose inconnue dans rArtibonile et le Nord ; ou, s'il s'en faisait, les
fonctionnaires se conformaient au conseil donnépar Des1. Le 25 décembre 1807, un arrêté du généralissime régla la répartition du quart des
produits altérant aux cultivateurs. 58 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. salines : ils ne laissèrent jamais « crier la poule en laplu-
« mant. » Ce n'est pas cependant que Pétion autorisât
cette infidélité, non plus que Christophe; mais cela
tenait à l'abus do la liberté dans la République. Le 18 mars, le conseil d'Etat rendit une loi sur la religion catholique, apostolique et romaine, et pour régler
l'exercice du culte. Aucun acte du Pape ou de ses délégués ne pouvait avoir son effet, sans le consentement
préalable du généralissime. Cette restriction d'ordre public était semblable à ce qui se pratique en France. Un
préfet apostolique fut institué par le chef de l'Etat, dans
la personne de Corneille Brelle, curé du Cap : sur la présentation de ce prêtre, il nommait les curés et les vicaires
dans les paroisses, en leur assignant l'étendue, la circonscription de leur administration spirituelle. Ce préfet apostolique surveillait les ecclésiastiques et les établissemens
d'instruction publique, examinait ceux qui voulaient en
fonder pour juger de leur aptitude ; et s'ils n'obtenaient
pas de lui, en outre, un certificat attestant leurs bonnes
mœurs et leurs principes religieux, il ne pouvaient être
admis à exercer. A la fête nationale de l'indépendance,
furent ajoutées celles de Saint Henry, patron du président généralissime, et de Sainte Louise, patronne de
la présidente, son épouse ; puis, les principales fêtes religieuses pour être observées comme jours fériés, ainsi
que les dimanches. Dans ces jours-là, toutes les autorités
civiles et militaires assistaient en corps, les instituteurs
et institutrices avec leurs élèves, au culte religieux de
l'Etat.
à exercer. A la fête nationale de l'indépendance,
furent ajoutées celles de Saint Henry, patron du président généralissime, et de Sainte Louise, patronne de
la présidente, son épouse ; puis, les principales fêtes religieuses pour être observées comme jours fériés, ainsi
que les dimanches. Dans ces jours-là, toutes les autorités
civiles et militaires assistaient en corps, les instituteurs
et institutrices avec leurs élèves, au culte religieux de
l'Etat. Depuis la déclaration d'indépendance, la hiérarchie
ecclésiastique était détruite dans le pays. Lecun fut le
dernier préfet apostolique reconnu par la cour de Rome; [1807] CIIA.MTRE VI. 57 il s'évada pendant les représailles sanglantes de 1804. Les
prêtres préservés de ces vengeances, et quelques autres
qui vinrent à Haïti, ne tenaient leur autorité que de leur
caractère sacré et de la volonté du gouvernement qui les
plaçait dans les paroisses. On a vu que Dessalines en avait
institué quelques-uns avec des chantres haïtiens : ce qui
était encore plus irrégulier que la nomination de C. Brelle
par Christophe, en qualité de préfet apostolique; car
l'autorité temporelle ne peut donner à un homme le caractère sacré qu'un évêque seul a le droit de conférer,
d'après le rituel de l'Église catholique et les pouvoirs
spirituels qu'il tient de sa propre consécration à l'épiscopat. Il faut donc considérer celle de C. Brelle comme une
charge publique, parla nécessité d'établir un ordre quelconque parmi les prêtres qui desservaient les paroisses
de l'Artibonite et du Nord. Dans l'Ouest et le Sud, le Président d'Haïti assignait
aussi, en les plaçant dans les paroisses, la circonscription
où les curés exerçaient l'administration spirituelle. Il
ne nomma point de préfet apostolique, mais il toléra ce
titre, pris successivement par deux prêtres qui furent
curés du Port-au-Prince, Lemaire et Gaspard , qui n'y
étaient nullement autorisés par la cour de Rome : ils
n'exercèrent pas pour cela aucune autorité spirituelle sur
les autres curés. On peut, on doit excuser ces irrégularités commises
dans les affaires religieuses, à raison des circonstances
politiques. Haïti s'étant séparée de la France, et celle-ci
tenantalor s la cour de Rome sous son influence, sinon
sous ses ordres, il était impossible qu'on s'adressât à elle
pour en obtenir une hiérarchie ecclésiastique ; son autorité eût paru toujours suspecte en faveur de l'ancienne 58 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. métropole. Ce fut un malheur, et pour la religion catholique et pour le peuple haïtien qui la professait ; car Haïti
fut contrainte de subir la présence d'une foule de prêtres,
dont la conduite scandaleuse dans les autres pays, les
portait à s'y réfugier pour y continuer la même vie désordonnée, avec d'autant plus de facilité qu'ils n'y trouvaient aucun frein dans l'autorité d'un supérieur spirituel.
Plus tard, on reconnaîtra que la cour de Rome elle-même
ne sut pas comprendre les nécessités de la religion dans
ce pays, influencée qu'elle a été par certaines considérations qui seront exposées en temps opportun.
ence d'une foule de prêtres,
dont la conduite scandaleuse dans les autres pays, les
portait à s'y réfugier pour y continuer la même vie désordonnée, avec d'autant plus de facilité qu'ils n'y trouvaient aucun frein dans l'autorité d'un supérieur spirituel.
Plus tard, on reconnaîtra que la cour de Rome elle-même
ne sut pas comprendre les nécessités de la religion dans
ce pays, influencée qu'elle a été par certaines considérations qui seront exposées en temps opportun. Aprèsla loi dont nous venons de parler, le conseil d'État
en rendit une autre, le 18 mars, sur l'organisation des
tribunaux. Cette organisation fut la même que celle de
l'Empire ; mais la loi régla la forme de procéder en matière civile et en matière criminelle : des tribunaux de
commerce furent aussi établis. Les juges de paix, dans
chaque paroisse, cumulaient les attributions des anciens
officier sde l'état civil, pour constater les naissances, les
décès et les mariages ; mais ils n'eurent point à constater
le divorce, comme sous le règne de Dessalines, attendu
que la constitution du 17 février l'avait aboli. La forme
de procédure civile et criminelle avait été empruntée aux
anciennes ordonnances françaises en usage dans le pays. Le 25 mars, une nouvelle loi fut publiée sur les droits
de successibiMté des enf ans naturels, empruntée également
au code Napoléon qui avait paru en 1802. Toutefois ,
elle disposa à cet égard pour l'avenir; car son article 15
fut ainsi conçu : « Les dispositions de la présente loi ne
« peuvent être applicables aux enfans naturels qui au-
« raient eu précédemment des droits à exercer ; les me-
« sures prises à leur égard continueront à avoir lieu. » [1807J CUAP1TKE VI. 59 La loi rendue sur la même matière par Toussaint Louverture, qui avait aboli aussi le divorce, était plus en
rapport avec les mœurs du pays et les faits préexistons,
que celle publiée par Christophe. Dans sa prétention de
les réformer tout d'un coup, ce dernier préféra adopter
les dispositions suivies en France. Ainsi, le droit de l'enfant naturel reconnu fut réglé par l'article 8 de la loi du
25 mars : « Si le père ou la mère a laissé des descendons légi-
« times, il (l'enfant naturel) na aucun droit d'hérédité.
« Le droit d'hérédité est d'un tiers, lorsque les parens
« ne laissent pas de descendans (légitimes), mais bien
« des ascendans, ou des frères ou sœurs: alors, le reste
« des biens échoit aux parens légitimes, à moins d'autres
« dispositions testamentaires ; et en cas que le père ou la
« mère décède sans parens légitimes, les deux autres
« tiers des biens échoient de droit à la vacance , s'il n'a
« pas laissé de testament. » Pour assurer le sort de leurs enfans naturels reconnus,
il fallait donc que le père ou la mère eût la précaution de
faire un testament en leur faveur, sinon les deux tiers de
leurs biens passaient à la vacance, c'est-à-dire à l'État1. Le 6 mai, une loi régla la tutelle et l'émancipation, en
prenant encore ses dispositions au code Napoléon. Et
après l'organisation d'une gendarmerie destinée à la police
des campagnes, comme dans la République, une nouvelle
loi assimila aussi le rang des fonctionnaires et employés
de l'administration aux grades des officiers de l'armée ;
puis une autre fixa les émolumens dont ils devaient jouir.
'est-à-dire à l'État1. Le 6 mai, une loi régla la tutelle et l'émancipation, en
prenant encore ses dispositions au code Napoléon. Et
après l'organisation d'une gendarmerie destinée à la police
des campagnes, comme dans la République, une nouvelle
loi assimila aussi le rang des fonctionnaires et employés
de l'administration aux grades des officiers de l'armée ;
puis une autre fixa les émolumens dont ils devaient jouir. Telles furent les lois organiques publiées au Cap dans 1 Cependant, en 1812, lorsque parut le Code Henry, les enfans naturels reconnus eurent
droit roi. quart de la portion afférente a un enfant légitime, etc. 60 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. ces premiers temps ; le pouvoir absolu de Christophe
suppléait à tout le reste. A cette occasion, aidons-nous
des appréciations suivantes extraites de l'Histoire d'Haïti,
t. 5, p. 419 : « Christophe, chef absolu des provinces du Nord et « de l'Artibonite, exerçait sur les populations soumises « à son autorité un despotisme déjà sanglant. Sa volonté « avait remplacé la loi, et quiconque osait se plaindre de « ses actes tyranniques était conduit à l'échafaud. Il « avait déjà établi dans les campagnes une organisation « par laquelle l'homme était attaché à la glèbe, comme « sous Toussaint Louverture. Le produit du travail forcé « subvenait largement aux dépenses de son gouverne- « ment. Le propriétaire n'était plus le maître de ses re- « venus ; les agents du fisc s'en emparaient et en remplis- « saient les magasins du gouvernement. Les propriétés « de ceux qu'on envoyait à la mort étaient confisquées « au profit de l'État, et leurs héritiers, pour sauver leurs « jours, étaient contraints de taire leur ressentiment. « Bien que Christophe ordonnât que la morale fût en « vigueur, il laissait s'approcher de lui des courtisanes « qui intriguaient avec des favoris autour desa personne. « Ses ordonnances étaient admirables, mais il les trans- « gressait lui-même ; il proclamait la loi souveraine, mais « elle était toujours suspendue par ses caprices ; il en- « voyait pour un temps àlaFerrière, un bourgeois ou un « militaire, mais celui-ci y demeurait toute sa vie ; les « habitans du Nord étaient libres d'aller où ils voulaient et « de dire ce qu'ils pensaient, sous la réserve d'être arrêtés, « s'il plaisait au chef de l'État d'Haïti, d'être fusillés ou « décapités, ou d'être condamnés aux travaux forcés dans « lesfortifications.Néanmoinsenfaisanta65irac^'ont/e5es [1807] CHAPITRE VI. Q\ « fureurs qui ne se calmaient souvent qu'à lavuedusanq,
« et qui l'ont réduit à s'ôter la vie en 1820, pour ne pas
« tomber en la puissance populaire, son gouverne-
« ment restera un modèle d'ordre et de forte organisa-
« don. »
« décapités, ou d'être condamnés aux travaux forcés dans « lesfortifications.Néanmoinsenfaisanta65irac^'ont/e5es [1807] CHAPITRE VI. Q\ « fureurs qui ne se calmaient souvent qu'à lavuedusanq,
« et qui l'ont réduit à s'ôter la vie en 1820, pour ne pas
« tomber en la puissance populaire, son gouverne-
« ment restera un modèle d'ordre et de forte organisa-
« don. » Nous applaudissons à ce tableau qui représente fidèlement le gouvernement de Christophe, de 1807 a 1820 ;
mais nous ne saurions, ainsi que M.Madiou,« faire abstraction de ses fureurs» pour offrir en quelque sorte un tel
gouvernement, comme « un modèle d'ordre et de forte
« organisation » que l'on pourrait imiter. Selon nous
l'ordre existe dans un pays, quand le gouvernement pose
les limites de son pouvoir qu'il observe ensuite, quand il
proclame des lois pour servir de règles à chacun dans sa
sphère d'activité et garantir l'exercice des droits de
la société, et qu'il oblige à les observer, à son exemple.
Mais, lorsqu'il est le premier à enfreindre les unes et les
autres, qu'il ne suit que « sa volonté et ses caprices, »
qu'il agit enfin comme on le dit dans ce tableau, il n'y a
point d'ordre dans un tel pays, sous un gouvernement
aussi affreux. 11 n'y a pas non plus d'organisation, puisque
celle-ci n'est que le résultat de l'ordre établi et suivi, d'après la règle et les lois qui obligent autant le gouvernement que les particuliers. Or, si le despote, le tyran sanguinaire ne suit que les inspirations de sa volonté et de
ses caprices, lui-même ne peut savoir ce qu'il voudra
d'un jour à l'autre, d'une heure, d'une minute à l'autre.
Si l'on peut appeler ordre et organisation un tel état de
choses, ce sont ceux de la terreur ; mais ce ne sera jamais un modèle à louer, à recommander. Tout autre chef,
ayant seulement du bon sens, ne voudra pas l'imiter
pour être réduit ensuite à se suicider, afin de ne pas tom62 ÉTUDES SU II L HISTOIRE d' HAÏTI.
, lui-même ne peut savoir ce qu'il voudra
d'un jour à l'autre, d'une heure, d'une minute à l'autre.
Si l'on peut appeler ordre et organisation un tel état de
choses, ce sont ceux de la terreur ; mais ce ne sera jamais un modèle à louer, à recommander. Tout autre chef,
ayant seulement du bon sens, ne voudra pas l'imiter
pour être réduit ensuite à se suicider, afin de ne pas tom62 ÉTUDES SU II L HISTOIRE d' HAÏTI. ber en la puissance du peuple, qui sait faire justice de la
tyrannie et des tyrans. Après avoir constaté de quelle manière Christophe
gouvernait la partie du pays soumise à ses ordres, produisons un fait qui donnera une idée des procédés de
Pétion en matière de gouvernement : le lecteur comparera et jugera. On a vu le nom du général Lamothe Aigron parmi
ceux des signataires de la protestation contre rassemblée
constituante et la constitution de 1806 ; on a vu aussi
que ce généra] fut élu sénateur et qu'il se trouva à la bataille de Sibert. Peu après, il avait demandé la permission de se rendre dans le Nord, en même temps que des
députés de ce département à l'assemblée constituante
avaient obtenu cette faculté ; elle lui fut refusée, à cause
de sa qualité de sénateur, alors que le sénat invitait les
généraux Toussaint Brave, Romain et Magny, et le citoyen Charéron à se rendre au Port-au-Prince pour prêter leur serment. Mécontent de ce refus, il adressa une
lettre au sénat pour donner sa démission ; ses collègues
l'engagèrent à y renoncer, comme ils avaient fait à l'égard de Gérin ; mais, de même que ce dernier, il ne retira
point sa lettre. Bientôt après, il tint à Yayou des propos
insidieux pour le disposer en faveur de Christophe ; ce
général en avisa Pétion qui se borna à le féliciter de ses
seutimens et à le prémunir contre ces manœuvres coupables. Lamothe Aigron ne s'arrêta pas dans cette voie ;
ayant discouru avec inconvenance sur la situation du
pays, en présence de David-Troy, celui-ci le dénonça au
sénat qui, n'ignorant pas ses propos à Yayou, adressa
un message au Président d'Haïti pour en être informé [1807] CHAPITRE VI. 03 officiellement. Pétion y répondit le 5 mai : « Par prin-
« cipe de modération, dit-il, et espérant qu'il aurait pu
« faire un retour sur lui-même, j'avais jusqu'ici gardé le
« silence sur sa conduite ; mais, invité aujourd'hui par
« vous, de vous faire part de ce qui, contre lui, est parce venu à ma connaissance, il est de mon devoir de vous
« exposer la vérité avec franchise. » Il s'ensuivit de ces informations, que le sénat nomma
une commission de ses membres pour recueillir tout ce
qui était à la charge de Lamolhe Aigron. Elle entendit
plusieurs personnes, entre autres le général Bazelais, qui,
toutes, déposèrent contre l'inculpé ; elle produisit même,
avec son rapport, une lettre adressée par Christophe à
celui qui lui paraissait si dévoué, en concluant que, puisque le sénateur inculpé n'avait pas retiré sa demande de
démission, il fallait la lui accorder : ce qui eut lieu immédiatement, le 14 mai.
était à la charge de Lamolhe Aigron. Elle entendit
plusieurs personnes, entre autres le général Bazelais, qui,
toutes, déposèrent contre l'inculpé ; elle produisit même,
avec son rapport, une lettre adressée par Christophe à
celui qui lui paraissait si dévoué, en concluant que, puisque le sénateur inculpé n'avait pas retiré sa demande de
démission, il fallait la lui accorder : ce qui eut lieu immédiatement, le 14 mai. Après de tels faits, on s'attend peut-être, à trouver en
Pétion un chef irrité et sévère à l'égard du général Lamothe Aigron. Eh bien ! non : il eut la magnanimité de
ne pas même le laisser sans emploi : il le nomma souschef de l'état-major général de l'armée, sous les ordres
de Bazelais. C'est à ce procédé généreux, que la République dut la conservation d'un officier qui la servit ensuite
avec zèle et fidélité, en remplissant successivement divers
postesimportans. Supposez Lamothe Aigron dans le Nord
et agissant comme il fit en 1807 ; que lui serait-il arrivé
sous le barbare qui y commandait et dont il voulait servir la cause *? Pendant que ces faits avaient lieu dans le sein du sénat, 1 Lamothe Aigron avait été de l'état-major de Moïse, puis de celui de Christophe. Gi ETUDES SUR L HISTOIRE d'iIAÏTÎ. il s'en passait d'autres au Port-de-Paix et au Gros-Morne
en faveur de la République. Pour qu'on les comprenne
bien, il nous faut revenir un peu en arrière. A la mort de Dessalines, le général Guillaume, commandant de l'arrondissement du Port-de-Paix, dévoué à
l'empereur, avait eu la velléité de faire assassiner quelques hommes qui témoignèrent leur satisfaction de cet
événement ; mais il ne put mettre à exécution cet affreux
dessein, parce que la 9e demi-brigade était en même
temps irritée contre Christophe, qui fit assassiner Capois
dans ces circonstances. Cette troupe fut ensuite un des
premiers corps à se mutiner, à l'occasion de la solde qu'il
avait prescrite. Mécontenta son lourde la faiblesse que
Guillaume montra envers la 9e, Christophe l'avait révoqué et envoyé en punition à la citadelle Henry, en donnant
le commandement de l'arrondissement au colonel Pourcely, homme de couleur, qui était à la tête de la 9e. On
a vu que dans sa lettre à Romain, du 19 octobre -1806,
il s'était reposé surtout surPourcely pour maintenir l'ordre parmi ce corps1. En marchant contre le Port-auPrince, il fît ordonner aux 1er et 2e bataillons de le joindre ; mais la crue, des eaux des Trois-Rivières les avait
empêchés de parvenir à temps ; ils arrivèrent seulement
à l'Arcahaie-où Christophe se trouvait, de retour de son
équipée. Etant à Marchand, dans sa rage contre les républicains qui l'avaient repoussé du Port-au-Prince, il prononça des paroles menaçantes contre les hommes de couleur, qu'il rendait solidaires de ce qu'il imputait à Pétion
et ses collaborateurs à la constituante : des murmures s'étaient fait entendre dans les rançs de la 9e où se trouI II est probable que la révocation de Guillaume fut surtout motivée par son attachement
a Dessalines.
de son
équipée. Etant à Marchand, dans sa rage contre les républicains qui l'avaient repoussé du Port-au-Prince, il prononça des paroles menaçantes contre les hommes de couleur, qu'il rendait solidaires de ce qu'il imputait à Pétion
et ses collaborateurs à la constituante : des murmures s'étaient fait entendre dans les rançs de la 9e où se trouI II est probable que la révocation de Guillaume fut surtout motivée par son attachement
a Dessalines. [1807] CHAPITRE VI. 65 vait Jean-Louis Rcbecca, noir d'une ancienne famille
d'affranchis du Port-de-Paix, élevé dans les mêmes principes que Lubin Golard, que tous les noirs anciens libres
de la péninsule du Nord, qui, presque tous, avaient pris
part à sa levée de boucliers, en 1799, en faveur de Rigaud
et contre Toussaint Louverture. Rebecca avait alors 58 ans, étant né en 1769 ; il était
simple grenadier, après avoir été adjudant-sous-officier
dans son bataillon ; son caractère indépendant l'avait fait
brutalement dégrader, et il n'en était resté que plus hostile au despotisme habituel du Nord. Sa naissance, sa
position dans la société civile à cause de sa famille, son
âge, le rang auquel il était parvenu dans son corps, après
avoir vaillamment combattu contre les Français sous
Maurepas : tout lui donnait une grande influence sur les
sous- officiers et les soldats de la 9e. Quand ce corps rentra au Port-de-Paix, Rebecca ne tarda pas à y voir arriver Thimoté x\ubert et Hyppolite Datty qui, à la constituante, s'étaient identifiés avec les principes de républicanisme de Pétion, et qui, en retournant dans leurs foyers,
lui avaient promis de tout faire pour relever le drapeau
de Lubin Golard. Ces deux constituans s'abouchèrent
avec Rebecca, Fouquet, ancien contrôleur de finances,
et Faux, capitaine de la garde nationale ; ils se ménagèrent des intelligences avec tous les autres hommes qui
pensaient comme eux au Port-de-Paix, et avec Massez,
noir, habitant du Gros-Morne , influent dans celte
commune. Rebecca travaillait l'esprit des soldats
de la 9e, tandis que Massez agissait sur celui des soldats d'un détachement de la 14e qui était au GrosMorne.
Rebecca, Fouquet, ancien contrôleur de finances,
et Faux, capitaine de la garde nationale ; ils se ménagèrent des intelligences avec tous les autres hommes qui
pensaient comme eux au Port-de-Paix, et avec Massez,
noir, habitant du Gros-Morne , influent dans celte
commune. Rebecca travaillait l'esprit des soldats
de la 9e, tandis que Massez agissait sur celui des soldats d'un détachement de la 14e qui était au GrosMorne. Pourcely était devenu général de brigade, dans les proT. vu. 5 66 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. motions faites par Christophe au mois de février;1 Catabois commandait la place; Jacques Louis, devenu colonel,
remplaça Pourcely à la tête de la 9e ; deux des bataillons
étaient commandés par Nicolas Louis et Bauvoir; Alain
était adjudant de place, et Jacques Simon, intendant des
finances. Massez ayant réussi à soulever le détachement de la 14e
et les habitans et cultivateurs du Gros-Morne, le général
Pourcely fit sortir du Port-de-Paix les 1er et 2e bataillons
de la 9e pour aller réprimer cette révolte. Ce fut le moment choisi par Rebecca, quiélait du 2e bataillon, pour
se prononcer avec ses camarades en faveur de la République : c'était le 17 mai. Les officiers ne voulant pas
prendre parti avec eux, les deux bataillons s'emparèrent
du Grand-Fort en reconnaissant Rebecca pour leur chef.
Cependant, celui-ci essaya d'organiser l'insurrection sous
la conduite de Pourcely et des autres officiers de tous
grades, parce qu'il était moins animé par une ambition
personnelle que par le désir de soustraire la péninsule du
Nord à l'autorité de Christophe. Ni Pourcely ni aucun autre officier n'ayant voulu déférer à ses vœux, Rebecca
abandonna le fort et se porta avec sa troupe à celui du
Trois-Pavillons, dans la montagne du Port-de-Paix. Tandis que Pourcely expédiait Je capitaine Gilles Déré
au Cap, pour aviser Christophe de cet événement, et que
l'intendant Jacques Simon s'y rendait aussi, de la Tortue
où il s'était réfugié en se sauvant du Port-de-Paix, Thimoté et ses amis faisaient partir Gentil Rebel à bord 1 L'Histoire d'Haïti, t. 5, p. 404, cite un toast du général Pourcely, au banquet qui eut
lieu en février à l'occasion de la constilution de l'État du Nord; et à la page 421, elle dit
que Christophe lui envoya le brevet de général au mois de mai, au moment de l'insurreclion
de Rebecca. La première assertion, d'après les actes publics, est plus exacte que la seconde
qui parait reposer sur la tradition orale.
istoire d'Haïti, t. 5, p. 404, cite un toast du général Pourcely, au banquet qui eut
lieu en février à l'occasion de la constilution de l'État du Nord; et à la page 421, elle dit
que Christophe lui envoya le brevet de général au mois de mai, au moment de l'insurreclion
de Rebecca. La première assertion, d'après les actes publics, est plus exacte que la seconde
qui parait reposer sur la tradition orale. [1807] CHAPITRE VI. 67 d'une barge, avec mission de se rendre au Port-au-Prince
pour informer Pétion delà réussitedu projet qu'ils avaient
conçu : il présidait une députalion de citoyens. Dans la soirée du 18 mai, le 5' bataillon de la 9e se
prononça également pour la cause de la République, et
les citoyens du Port-de-Paix se déclarèrent, la plupart,
dans le même sens. Une portion de ce bataillon alla joindre les deux autres au Trois-Pavillons, l'autre resta en
ville. Le général Pourcely entraîna alors les antres officiers de tous grades avec lui et se rendit à Jean-Rabel où
commandait Placide Lebrun ; mais, pendant leur marche,
Catabois, Nicolas Louis, Bauvoir et la plupart des officiers
inférieurs l'abandonnèrent et se cachèrent dans les montagnes. Ces nouvelles défections portèrent Pourcely à se
rendre aux Gonaïves avec Jacques Louis et Placide Lebrun, en passant par le Port-à-Piment: de là, ils se rendirent au Cap. Le capitaine Alain, adjudant de place, était resté seul
au Port-de-Paix à leur départ : il fut reconnu en qualité
de commandant par ceux des insurgés qui s'y trouvaient.
Le lendemain, Rebecca y vint avec toute sa troupe, après
avoir envoyé des émissaires dans toutes les montagnes
et dans les communes de Saint-Louis et du Borgne pour
soulever les habitans et les cultivateurs. Il fit rédiger une
proclamation pour annoncer le but de son entreprise, n'y
prenant que le simple titre de Grenadier de la 9e, tant il
était mu par le seul sentiment de la liberté, dans sa noble
ardeur contre la tyrannie qui opprimait déjà le Nord et
l'Artibonite. Il est fâcheux, cependant, que Nicolas Louis,
Catabois et Bauvoir, qui se rallièrent ensuite à cette
sainte insurrection, ne comprirent pas alors le bon effet
qu'aurait produit leur adhésion, pour lui donner une di68 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. rection plus vigoureuse, par leurs grades militaires et le
respect et l'estime dont ils jouissaient dans la 9e. Rebecca
était aimé de ses camarades , mais il n'avait pas sur
eux cette autorité morale qui résulte de l'habitude du
commandement supérieur et qui assure le succès des entreprises de cette nature: en l'absence, même de leurs
officiers inférieurs, ils n'agissaient pas avec cet esprit
d'ordre et de discipline nécessaire, surtout en pareil cas.
Rebecca en fît l'épreuve.
par leurs grades militaires et le
respect et l'estime dont ils jouissaient dans la 9e. Rebecca
était aimé de ses camarades , mais il n'avait pas sur
eux cette autorité morale qui résulte de l'habitude du
commandement supérieur et qui assure le succès des entreprises de cette nature: en l'absence, même de leurs
officiers inférieurs, ils n'agissaient pas avec cet esprit
d'ordre et de discipline nécessaire, surtout en pareil cas.
Rebecca en fît l'épreuve. Il était à peine arrivé au Port-de-Paix , quand Gilles
Déré y revint du Cap. Amené au bureau de la place, il
annonça à Alain qu'il avait laissé Christophe à 4 ou
5 lieues, marchant contre la ville à la tête d'une colonne,
et que le général Romain se dirigeait avec une autre
contre le Trois-Pavillons. Cette nouvelle donna l'alarme
au Port-de-Paix, Rebecca fit battre la générale pour réunir la 9e ; mais les soldats étaient débandés , les citoyens,
hommes, femmes et enfans couraient ça et là pour tâcher
de fuir, en emportant ce qu'ils avaient de plus précieux
dans les campagnes. Pour contraindre ses compagnons
à se réunir autour de lui, Rebecca recourut au feu ; il livra
des maisons aux flammes, et n'en augmenta que plus la
confusion. Enfin, suivi d'environ 20 hommes, il reprit
précipitamment la route du Trois-Pavillons, dans l'espoir
d'y être rejoint par le reste de la 9e pour défendre ce
point. Il eut le temps d'y précéder la colonne du général
Romain, mais sa troupe se grossit de peu de soldats, les
autres ayant dirigé leurs pas vers Jean-Rabel ou dans les
montagnes, avec une partie de la population du Portde-Paix. Christophe y arrivant et trouvant cette ville en flammes, se livra à toute sa fureur contre les hommes, les [1807] CHAPITRE VI. G9 femmes et les enfans que sa cavalerie put atteindre : il
en ordonna le massacre, en prenant position dans le
Grand-Fort. Le lendemain, il se porta sur l'habitation
Lallemand, à un-quart de lieue du Trois-Pavillons qu'il
fit cerner par Romain. Dans la nuit, Rebecca se décida à évacuer ce point. Arrivé sur l'habitation Paillet, à deux lieues de là, il fut atteint par la troupe de Romain qui s'était aperçue de sa fuite
et qui le poursuivit. Pleins de courage, Rebecca et ses
compagnons osent se mesurer avec des forces infiniment
supérieures : il reçoit une balle à la cuisse et tombe parmi
les morts ; le reste se sauve dans les montagnes. Intéressé
à la capture de celui qui leva l'étendard de l'insurrection
contre legé néralissime, Romain fait chercher JRebecca
parmi les victimes de cette sainte cause : il fut reconnu
par le brave Toussaint Paul, plus désigné sous le nom de
Toussaint Boufflet, qui servait Christophe alors, et qui
devait lui-même devenir une victime du tyran, après s'être immortalisé, comme Rebecca, au service de la République dont il embrassa la cause. Toussaint, capitaine
de dragons, avait été un des premiers à fuir du Port-dePaix pour se rendre au Cap, lorsque l'insurrection eut lieu.
parmi les victimes de cette sainte cause : il fut reconnu
par le brave Toussaint Paul, plus désigné sous le nom de
Toussaint Boufflet, qui servait Christophe alors, et qui
devait lui-même devenir une victime du tyran, après s'être immortalisé, comme Rebecca, au service de la République dont il embrassa la cause. Toussaint, capitaine
de dragons, avait été un des premiers à fuir du Port-dePaix pour se rendre au Cap, lorsque l'insurrection eut lieu. Traîné pardevant Romain, Rebecca conserva l'attitude
d'un héroïque défenseur de la liberté ; il accabla ce général et Christophe, d'expressions de mépris que luisug-
, gérait son horreur pour la tyranniequ'ils exerçaient dans
le Nord, en demandant d'être mis immédiatementà mort.
Romain lui fit trancher la tête par un sapeur et l'envoya
à son maître, qui, dans sa joie féroce, la fit exposer au
bout d'une pique au Trois-Pavillons où il s'était rendu. Ainsi se termina, le 21 mai, la carrière de ce brave
soldat. On peut remarquer, à sa louange, qu'il ne commit 70 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. aucun crime, aucun excès contre qui que ce soit, même
à l'égard des officiers de tous grades qui se refusèrent,
malgré ses instances, à prendre la direction de ce mouvement militaire et politique. A cette modération digne
de servir d'exemple, il joignit un désintéressement rare,
peut-être unique, en ne s'attribuant aucun grade parmi
ses compagnons d'armes : le titre de grenadier de la 9e
lui suffit! C'est qu'il était réellement animé du feu sacré
de la Liberté, du sentiment républicain qui porte l'âme
aux grandes choses, qui ennoblît les actions des hommes
qui sedévouent à cette formede gouvernement, tandis qu'à
d'autres, il faut des grades pour anoblir leurs personnes.
Honneur à la mémoire de Rebecca ! car il honora son pays.
Se rappelant la lutte que Lubin Golard avait soutenue
dans cette péninsule, et sachant qu'aucun des officiers de
la 9e n'avait pris part à l'insurrection, Christophe voulut
employer une feinte modération pour pacifier ces quartiers, alors que les montagnes du Gros-Morne étaient
dans le même état. A cet effet, il fit répandre le bruit, par
des soldats qu'il envoya de tous côtés, que Rebecca étant
mort, il n'en voulait plus à qui que ce soit ; qu'il étendait
une amnistie sur tous sans distinction. Des vieillards des
deux sexes qui ne pouvaient continuer à gravir les montagnes furent les seuls qui vinrent faire leur soumission;
tous les soldats de la 9e, tous les hommes valides se retirèrent au fond des bois plutôt que de se rendre à sa voix,
persuadés que sa parole serait violée. Le capitaine Alain
était parmi eux et partageait leur conviction à cet égard :
apprenant eux-mêmes que Nicolas Louis, Bauvoir, Catabois et les autres officiers n'avaient pas suivi Pourcely,
ils le chargèrent d'aller prier ces chefs de prendre la direction de leur défense contre le tyran. Nicolas Louis con-
ous les soldats de la 9e, tous les hommes valides se retirèrent au fond des bois plutôt que de se rendre à sa voix,
persuadés que sa parole serait violée. Le capitaine Alain
était parmi eux et partageait leur conviction à cet égard :
apprenant eux-mêmes que Nicolas Louis, Bauvoir, Catabois et les autres officiers n'avaient pas suivi Pourcely,
ils le chargèrent d'aller prier ces chefs de prendre la direction de leur défense contre le tyran. Nicolas Louis con- [1807] CHAPITRE VI. 71 sentit à cet acte de dévouement : il devint donc le chef
supérieur des fugitifs errans dans les montagnes. Aussitôt, le ralliement des soldats de la 9° commença à
s'opérer dans le canton des Moustiques où il se tenait. Quelques jours après, une lettre de Christophe lui parvint et l'invita à se rendre auprès du généralissime avec
les autres officiers, en leur promettant à tous la conservation de leurs jours et de leurs grades, parce qu'il savait
leur résistance à l'insurrection. Mais N. Louis et ses compagnons se gardèrent d'obéir à cet ordre d'un homme sans
foi. Au contraire, pour empêcher toute défection, Nicolas
Louis jugea qu'il était instant de livrer combat ; il fit tendre une embuscade, sous les ordres de Bauvoir, aux troupes du Nord qui parcouraient les montagnes, et obtint un
complet succès. Quoiqu'il prît des mesures pour assaillir
les insurgés, Christophe essaya encore de les persuader,
et cette fois il employa la ruse. Sachant l'intimité qui
avait existé entre Toussaint Boufflet et les principaux
officiers et habitans du Port-de-Paix, il lui donna la misde se rendre auprès d'eux, comme un transfuge qui aimait mieux venir partager leurs périls, que de rester auprès du tyran ; mais Toussaint devait insinuer la défection dans leurs rangs. Il fut accueilli favorablement,
car c'était un brave officier de plus parmi eux. Christophe ne put attendre longtemps le succès de
cette manoeuvre; il ordonna bientôt à Romain de se porter à Jean-Rabel et au Môle avec des troupes, pour rallier
de gré ou de force les populations éparses, en même
temps qu'il faisait tout saccager dans les Moustiques par
les généraux Toussaint Brave et Martial Besse. Romain
en fit autant dans les lieux où il parvint, et retourna auprès du généralissime qui lui laissa le commandement 72 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hâÏTI.
uvre; il ordonna bientôt à Romain de se porter à Jean-Rabel et au Môle avec des troupes, pour rallier
de gré ou de force les populations éparses, en même
temps qu'il faisait tout saccager dans les Moustiques par
les généraux Toussaint Brave et Martial Besse. Romain
en fit autant dans les lieux où il parvint, et retourna auprès du généralissime qui lui laissa le commandement 72 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hâÏTI. supérieur et partit pour le Cap. Peu après, Nicolas Louis
eut un engagement avec Toussaint Brave qu'il battit et
refoula au Port-de-Paix. Romain y concentra toutes ses
troupes, à raison des faits qui se passaient aux Gonaïves
et du côté de Saint-Marc. Après sa retraite, Nicolas Louis
s'organisa mieux : Jean-Rabel et le Môle étaient acquis à
l'insurrection . Terminons ce qui concerne Toussaint Boufflet, avant
de relater les faits des Gonaïves et de Saint-Marc. Il sentait sa fausse position parmi les insurgés et brûlait du
désir de retourner auprès de Christophe ; mais il y avait
des risques à tenter son évasion : pour l'opérer, il lui fallait recourir à la générosité d'un ami qui l'aiderait, même
en dépit de ses convictions républicaines. Toussaint avait
une belle âme; il jugea qu'il pouvait se confier à Faux
avec qui il était plus lié ; il s'en ouvrit à lui *. Incapable
de trahir l'amitié, Faux employa au contraire tous les
raisonnemens et ses sentimens affectueux pour le détourner de ce projet, et le persuader d'embrasser sincèrerement la cause de la République. Ne réussissant pas à
vaincre les scrupules de Toussaint, qui se croyait lié par
sa parole donnée à Christophe, Faux en entretint Nicolas
Louis, espérant que leur chef aurait plus d'influence .
Celui-ci, dans la position où il se trouvait avec les insurgés, pensa, au contraire, qu'il fallait un acte de sévérité
pour assurer leurs succès, ne pouvant compter sur les
sentimens de Toussaint : il le fit arrêter pour être fusillé.
En vain, Faux et Bauvoir sollicitèrent sa grâce, Nicolas
Louis fut inexorable. Alors, désolé d'être cause de la mort
de son ami, Faux demande à mourir avec lui et s'y résout
plus d'influence .
Celui-ci, dans la position où il se trouvait avec les insurgés, pensa, au contraire, qu'il fallait un acte de sévérité
pour assurer leurs succès, ne pouvant compter sur les
sentimens de Toussaint : il le fit arrêter pour être fusillé.
En vain, Faux et Bauvoir sollicitèrent sa grâce, Nicolas
Louis fut inexorable. Alors, désolé d'être cause de la mort
de son ami, Faux demande à mourir avec lui et s'y résout 1 Faux qui vécut honorablement au Port-au-Prince où il exerça son métier de tailleur, où
il mérita et obtint l'estime de tous les gens de bien. [1807] CHAPITRE VI. 73 avec fermeté. Ce généreux dévouement fléchit Nicolas
Louis , mais il envoie Toussaint en détention à JeanRabel pour s'assurer de sa personne : ce brave y était
encore, quand Lamarre débarqua dans la péninsule. En recevant la députation présidée par Gentil Rebel,
Pétion adressa un message au sénat pour l'informer des
faits dont elle était venue donner l'heureuse nouvelle; et
il se décida aussitôt à entreprendre une campagne par
terre contre Saint-Marc, en même temps qu'une expédition attaquerait cette ville par mer, afin d'opérer une diversion en faveur des insurgés. Il émit, le 22 mai, une
proclamation chaleureuse pour enflammer l'ardeur des
troupes de la République, donner l'espoir à tous les citoyens de voir anéantir la tyrannie de Christophe : « Sol-
« dats, . . . vous marchez pour assurer la liberté et le bon-
« heur de vos frères, pour punir un homme qui désho-
« nore l'humanité; qui, dans le délire de sa férocité, ne
« reconnaît ni âge, ni sexe... Ne vous écartez jamais,
* durant cette campagne, des principes de subordination
« et de discipline qui constituent le vrai militaire: res-
« pectez les propriétés des cultivateurs, respectez celles
« de tous les citoyens, de tous vos frères : les propriétés
« de Christophe seront les vôtres » Le même jour, un décret du sénat déclara que : « Le
« citoyen J.-L. Rebecca, les sous-officiers et soldats de
<r la 9e demi-brigade, ceux de la 14e, les habitans et les
« cultivateurs qui se sont réunis sous les drapeaux de la
« République pour renverser la tyrannie de Henry Chris-
« tophe, ont bien mérité de la patrie et de l'humanité. »
Le Président d'Haïti fut autorisé à décerner des récompenses à J.-L. Rebecca et à ses braves compagnons d'ar74 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. mes. Il y avait déjà 24 heures que ce vaillant grenadier
avait péri d'une mort glorieuse ! Le 25 mai, l'expédition était prête à prendre la mer :
elle fut confiée au général de division Bazelais, ayant
sous ses ordres les adjudàn s -généraux Lacroix et Lamarre. Les troupes furent principalement embarquées
sur un navire anglais portant le nom de Lord Duncan, de
près de mille tonneaux ; il était dans la rade du Port-auPrince à la consignation de R. Sutherland, qui le mit à
la disposition du gouvernement : lui-même s'y embarqua
aussi1. Plusieurs autres bâtimens moins grands et le
garde-côtes de l'Etat, r Indépendance, commandé par
Jean Gaspard, escortaient l'anglais. Dans la nuit du 25
au 26, ils appareillèrent.
ire anglais portant le nom de Lord Duncan, de
près de mille tonneaux ; il était dans la rade du Port-auPrince à la consignation de R. Sutherland, qui le mit à
la disposition du gouvernement : lui-même s'y embarqua
aussi1. Plusieurs autres bâtimens moins grands et le
garde-côtes de l'Etat, r Indépendance, commandé par
Jean Gaspard, escortaient l'anglais. Dans la nuit du 25
au 26, ils appareillèrent. Les instructions données au général Bazelais portaient
qu'il devait s'efforcer de débarquer avec les troupes, s'il était possible, dans la baie de Saint-Marc, afin
d'aider l'armée de terre à enlever celte ville qu'on supposait peu garnie de forces, à cause de l'insurrection
du Gros-Morne et du Port-de-Paix. L'Indépendance
devait se rendre sur les côtes de la péninsule, pour
remettre les dépêches de Pétion à Rebecca, à qui il expédia le brevet de colonel de la 9e, lui mandant qu'il marchait pour le secourir et qu'il continuerait à l'aider par
l'envoi de munitions, etc., etc. Ce garde côtes se rendit
en effet à sa destination, en entrant au Môle, d'où les
dépêches, la proclamation du Président d'Haïti et le décret du sénat furent envoyé s à Nicolas Louis, devenu le
chef des insurgés. Mais les troupes ne purent être débar1 L'Hist. d'Haïti, t. 3,p 429, a commis une erreur de noms a l'égard du navire et du négociant: elle nomme le premier Lord Dorhing, et dit que ce fut Jacob Lewis qui le mit a la
disposition du gouvernement: nous garantissons ce que nous disons a cet égard. [1807] CHANTRE VI. 75 quécs contre Saint-Marc, que l'on reconnut bien gardée. En vertu des instructions qui avaient prévu ce cas,
Bazelais fit faire voile pour aller débarquer à la baie de
Henné. Les navires s'arrêtèrent sur la côte de Lapierre
afin d'y faire de l'eau : là, ou apprit que la ville des Gonaïves n'avait aucune troupe, toutes les forces étant vers
le Gros-Morne ; on sut aussi que cette ville commerçante
était encombrée de cafés et de coton. Si, comme militaire, Bazelais s'exagéra les succès possibles de l'armée
de terre contre Saint-Marc, afin d'opérer sa jonction avec
elle aux Gonaïves, ou la possibilité de secourir de là les
insurgés du Gros-Morne et du Port-de-Paix, — R. Sutherland, en bon commerçant, vit encore plus de probabilité
de pouvoir garnir les flancs de Lord Duncan avec les
cafés et le coton de la place des Gonaïves : de là la résolution prise d'aller s'en emparer.
s'exagéra les succès possibles de l'armée
de terre contre Saint-Marc, afin d'opérer sa jonction avec
elle aux Gonaïves, ou la possibilité de secourir de là les
insurgés du Gros-Morne et du Port-de-Paix, — R. Sutherland, en bon commerçant, vit encore plus de probabilité
de pouvoir garnir les flancs de Lord Duncan avec les
cafés et le coton de la place des Gonaïves : de là la résolution prise d'aller s'en emparer. Le général Magny, qui s'y trouvait avec une centaine
d'hommes, ne put opposer aucune résistance; il abandonna cette place ouverte de tous côtés pour se tenir
dans les environs, en attendant des secours du généralissime', et contraignit la veuve de Dessalines à en sortir
avec lui : presque toutes les familles des Gonaïves y restèrent et profitèrent de la prise de cette ville pour se réfugier au Port-au-Prince. Magny envoya Madame Dessalines au Cap : ce qui occasionna de vifs regrets à Pélion,
car il eût aimé à la voir au Port-au-Prince, pour l'en1 Christophe était malade, quand un aide de camp de Magny entra dans sa chambre, introduit par Saint-Georges, officier de service; en apprenant la prise des Gonaïves, il saisit
un de ses pistolets et le déchargea dans l'intention de tuer l'aide de camp; laballe atteignit
Saint-Georges qui mourut peu après. C'était notifier cruellement a Magny l'ordre de reprendre cette ville. On raconte que quelques jours ensuite de cet assassinat, il appela
Saint-Georges; personne n'osait lui dire qu'il l'avait tué : forcé de s'avouer a lui-même ce
crime odieux, il feignit de plaindre le sort de cet officier auquel il avait paru très-attaché. 76 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. tourer de ses respects et la faire jouir des égards de la
République. Le 2d mai, l'armée était partie aussi du Port-au-Prince.
Arrivée au Boucassin, elle trouva l'ennemi, sous les ordres du général Pierre Toussaint, en possession d'une
position fortifiée sur une éminence. Il fallut combattre ;
mais cerné et canonné, l'ennemi évacua ce point dans la
nuit du 31 . Le lendemain, Pétion fit continuer la marche
sur Saint-Marc : le 2, il reçut des dépêches de Bazelais
qui lui apprenaient la prise des Gonaïves, le 28 mai. De
Mont-Roui, il lui envoya de nouvelles instructions pour
le cas où il serait forcé d'abandonner cette ville ; mais il
fut satisfait de ce succès qui avait dû produire une diversion favorable aux insurgés de la péninsule. En effet, ceux-ci s'étaient enhardis par l'avantage obtenu contre Toussaint Brave et la retraite de Romain
au Port-de-Paix ; ils avaient encore jugé devoir prendre
l'offensive, à la nouvelle qu'ils avaient reçue de l'expéditien dirigée contre Saint-Marc et la marche de l'armée
sous les ordres du Président d'Haïti. Nicolas Louis se
porta alors contre le Port-de-Paix d'où il réussit à chasser Romain qui, ble»sé dans le combat, se retira à SaintLouis avec ses troupes. Dans ces circonstances, ayant
appris la présence de Bazelais aux Gonaïves, Nicolas
Louis tenta de le joindre en forçant les lignes ennemies
au Gros-Morne : il combattait, quand il sut l'évacuation
des Gonaïves par les républicains ; il dut revenir au Portde-Paix où il se retrancha.
le Port-de-Paix d'où il réussit à chasser Romain qui, ble»sé dans le combat, se retira à SaintLouis avec ses troupes. Dans ces circonstances, ayant
appris la présence de Bazelais aux Gonaïves, Nicolas
Louis tenta de le joindre en forçant les lignes ennemies
au Gros-Morne : il combattait, quand il sut l'évacuation
des Gonaïves par les républicains ; il dut revenir au Portde-Paix où il se retrancha. 11 était sans doute difficile de défendre la ville des Gonaïves, ouverte du côté de la terre ; il eût fallu improviser des ouvrages qu'un ingénieur eût tracés, dans la prévoyance que les forces du Nord arriveraient incessam- [4807] CTIAPITRRVI. 77 ment pour l'attaquer ; mais c'est ce dont on s'occupa le
moins. Les magasins de l'Etat étant remplis de coton et
de cafés, les soldats furent plutôt employés à les porter
à bord des bâtimens qu'à construire des fortifications.
R. Sutherland payait largement ce travail, les chefs l'ordonnaient pour leur propre compte; chacun, à leur
exemple, officiers, soldats, matelots, tâchait de faire son
lot. Des maisons avaient été abandonnées par des habitans qui s'enfuirent dans la campagne ; leurs objets mobiliers furent enlevés, de même que les denrées trouvées
dans les magasins particuliers : ce fut un vrai pillage1.
Ceux des habitans qui profitèrent de cette occasion pour
passer au Port-au-Prince, enlevèrent aussi ce qu'ils
avaient de plus précieux : la confusion n'en fut que plus
grande. Dans cette situation, le général Magny, ayant reçu des
forces, vint attaquer la ville avec de l'artillerie : on lui
riposta. Moins on s'était préparé à la défense, plus elle
devint méritoire. Bazelais, Lamarre, Lacroix, étaient de
vaillans officiers ; ils tracèrent l'exemple de leur courage
à leurs subordonnés, mais enfin il fallut céder. Acculés
au rivage, canonnés vigoureusement, ils s'embarquèrent en désordre; et le 10 juin, la flotille partit pour retourner au Port-au-Prince. En évacuant le fort du Boucassin, Pierre Toussaint
s'était rendu aux Yérettes par la montagne, et de là à
Saint-Marc. Quand l'armée républicaine parvint près de cette place, 1 Presque tous les meubles de Madame Dessalines furent portés au Port-au-Prince :
Pétion ordonna qu'ils fussent placés dans la maison de l'Intendance. On les conserva longtemps, dans l'espoir que cette respectable femme eût pu en jouir. 78 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI.
ssaint
s'était rendu aux Yérettes par la montagne, et de là à
Saint-Marc. Quand l'armée républicaine parvint près de cette place, 1 Presque tous les meubles de Madame Dessalines furent portés au Port-au-Prince :
Pétion ordonna qu'ils fussent placés dans la maison de l'Intendance. On les conserva longtemps, dans l'espoir que cette respectable femme eût pu en jouir. 78 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. il fallut l'investir pour en faire le siège et empêcher que
des renforts y entrassent. Le président prit toutes les mesures à cet effet. Pierre Toussaint fit une sortie que le
colonel David-Troy repoussa, en se maintenant dans la
position qu'il occupait sur l'habitation Lacombe. Le 10 juin, au moment où l'évacuation des Gonaïves
s'opérait, Pétion écrivit au général Bazelais, qu'il avait
l'intention d'envoyer le général Yayou à la tête d'une
Forte colonne aux Gonaïves, pour se porter ensuite au
Port-de-Paix. Mais bientôt il aperçut la flotille qui se dirigeait au Port-au-Prince : il reconnut que Bazelais avait
été forcé d'abandonner les Gonaïves. Dans une telle situation, il était inutile de continuer le siège de SaintMarc : retourner au Port-au-Prince pour organiser une
nouvelle expédition qui irait au secours des insurgés de
la péninsule du Nord, était la chose la plus essentielle.
Pétion prit cette résolution, et l'armée revint à la capitale. A ces considérations militaires se joignaient aussi des
motifs politiques; car il parait que dans cette campagne
contre Saint-Marc, le général Yayou, sur qui Pétion
comptait pour aller au secours des insurgés du Nord,
conspirait contre la République et en faveur de Christophe. Au Port-au-Prince même, ceux qui étaient complices de ses projets tenaient des propos contre le gouvernement. « Pendant l'absence du président, il y avait eu au
« Port-au-Prince, dans plusieurs cercles, quelques pro-
« pos tenus contre le gouvernement. Les ennemis per-
« sonnels de Yayou, envieux de sa gloire, répandirent
f< que, pendant la campagne, il s'était montré hostile à
« Pétion par ses discours devant Saint-Marc. La pré- [1807] CHAPITRE VI. 79 « sence du président calma les esprits, et il fut facile à
« Yayou de le convaincre que ses paroles n'avaient pas
« l'importance qu'on y attachait * » Yayou avait donc tenu des discours qui le compromettaient aux yeux de Pétion, puisqu'il dut s'en expliquer
avec lui ! Bientôt nous citerons une lettre du président à
Lamarre, qui prouve qu'il n'était pas si convaincu de
l'innocence de Yayou ; mais il estimait ce brave officier,
il l'aimait pour sa conduite dans toutes les circonstances
qui avaient précédé et suivi la guerre civile, et il voulait
le persuader de ne pas écouter les perfides conseils qui
tendaient à l'égarer et qu'il ne suivit que trop. Quoi qu'il en soit, de retour au Port-au-Prince à la
mi-juin, Pétion fit préparer la nouvelle expédition qui,
cette fois, devait aller directement dans la péninsule du
Nord. La flotille fut placée sous les ordres de Panayoty,
qu'il nomma commandant des forces navales de la République, au grade de capitaine de vaisseau. Elle était
composée des garde-côtes /' Indépendance, commandé
par Gaspard ; la Constitution, par Pierre Derenoncourt;
la Guerrière, par Gaspard (de Jérémie), et d'autres bâtimens légers.
qui,
cette fois, devait aller directement dans la péninsule du
Nord. La flotille fut placée sous les ordres de Panayoty,
qu'il nomma commandant des forces navales de la République, au grade de capitaine de vaisseau. Elle était
composée des garde-côtes /' Indépendance, commandé
par Gaspard ; la Constitution, par Pierre Derenoncourt;
la Guerrière, par Gaspard (de Jérémie), et d'autres bâtimens légers. Lamarre fut promu au grade de général de brigade
commandant les forces républicaines dans le Nord; Deiva,
à celui d'adjudant-général ; et Gardel, à celui de colonel1.
Outre ces trois officiers supérieurs, il y avait le chef de
bataillon Théodore avec son bataillon de la 15e \ un détachement de la 24e sous les ordres du capitaine Eveil1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 433. 1 Ni ces promotions ni celle relative a Panayoty ne figurent sur les actes du sénat ;
et comme ce corps délégua a Pétion tous ses pouvoirs a cet égard, en s1 ajournant le 1" juillet,
il faut admettre que le président en jouissait d'avance, a moins que la flotille ne fût partie
ce jour-la même. 80 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. lard aîné, secondé par Eveillard jeune; et des détachemensdes5e, 11e, 12e, 16e et 22e demi-brigades, commandés par les capitaines de ces compagnies. Le président ayant appris la mort de Rebecca, avait déjà envoyé
à Nicolas Louis le brevet de colonel de la 9e. Partie le 30 juin ouïe 1er juillet, la flotille débarqua la
petite armée expéditionnaire, le % au Grand-Porl-à-Piment. Dans la soirée de ce jour, ces braves se mirent en
route, guidés par le chef d'escadron Jean Martin, pour
se rendre aux Moustiques où ils rencontrèrent Nicolas
Louis avec ses vaillans compagnons, sur l'habitation
Foison. Le 4, Lamarre adressa delà une lettre au Président d'Haïti, pour lui rendre compte de ses opérations
et de l'accueil qu'il avait reçu des insurgés, dont il lui
transmit les vœux et le dévouement à la cause de la République. A peine les eut-il joints, que cet héroïque défenseur de
la liberté se fit remarquer au chef de l'Etat par un noble
sentiment : dans la même lettre, il lui exposa les services déjà rendus par le colonel Nicolas Louis, l'influence
qu'il exerçait dans la péninsule, et il lui proposa de l'élever à un grade supérieur. Le 10, il écrivit de nouveau
au président, et sa lettre, datée du Port-de-Paix, revient
sur cette recommandation, en lui envoyant un état des
officiers de la 9e élus par les soldats eux-mêmes d'une
voix unanime, en sollicitant la confirmation de ces élections. C'est donc sur les instances de Lamarre que
Nicolas Louis fut promu général de brigade, et que Bauvoir devint le colonel de la 9e : ces promotions eurent
lieu aussitôt.
10, il écrivit de nouveau
au président, et sa lettre, datée du Port-de-Paix, revient
sur cette recommandation, en lui envoyant un état des
officiers de la 9e élus par les soldats eux-mêmes d'une
voix unanime, en sollicitant la confirmation de ces élections. C'est donc sur les instances de Lamarre que
Nicolas Louis fut promu général de brigade, et que Bauvoir devint le colonel de la 9e : ces promotions eurent
lieu aussitôt. Nous signalons ce désintéressement inspiré parla confraternité militaire et la justice, pour préparer en quel- [1807] CHAPITRE Vf. SI que sorte le lecteur à tout ce que nous aurons à relater
à l'égard de Lamarre. Il venait d'être élevé au mémo
grade qu'il sollicitait pour Nicolas Louis ; il avait le commandement supérieur de toutes les troupes, et il voulut
avoir en son compagnon d'armes un égal, parce que
cette promotion lui parut juste. C'était faire preuve d'une
vertu militaire antique, en créant pour eux deux un
moyen d'émulation au service de leur pays. « Vivre li-
« bke ou mourir, voila ma DEVISE. » Telle fut la dernière
phrase de sa lettre du 4 juillet, la première pensée qu'il
eut en mettant le pied sur le sol de la péninsule qu'il
allait arroser de son sang dans mille combats, où il devait
mourir de la mort des héros *. Aussitôt réuni aux insurgés, Lamarre, qui s'occupait
de réorganiser la 9e et la 14e dont les soldats s'étaient
joints, sentit aussi la nécessité de créer une cavalerie pour
appuyer ses troupes et l'opposer à celle du Nord ; il lui
fallait un officier de cette arme qui fût du pays même. On
lui désigna le brave Toussaint Boufflet , encore détenu à
Jean-Rabel, comme le plus capable de répondre à son attente ; mais en exprimant le regret que ses sentimens
fussent acquis à Christophe. Lamarre, ne s'arrêtantpas à
ces préventions fondées, l'envoya immédiatement chercher: en se voyant, ils se comprirent, tant il y a dans
cette noble profession des armes une vraie sympathie
entre les vrais braves. Cédant à la confiance de ceh i
qui lui parlait en termes chaleureux, de la liberté, de la
République et de son chef, Toussaint embrassa celte l Un corsaire français venait de capturer une de nos barges ; il la renvoya avec une
lettre adressée a Pétion, que Lamarre lui lit parvenir avec la sienne du 4 juillet. Dès le
commencement de cette guerre civile, le général Ferrand et ses compatriotes employèrent
tous les moyens pour capter l'homme dont l'influence avait été si grande, lorsqu'il fallut
arracher Saint-Domingue a la France: c'était prêcher dans le désert. T. Vil. G 82 ÉTUDES SXJI1 L HISTOIRE B HAÏTI. cause en promettant d'y être fidèle jusqu'à son dernier
soupir : il devint le chef de la cavalerie de l'armée expéditionnaire, et ne tarda pas à recevoir son brevet de chef
d'escadron. On verra quel mâle courage signalèrent toutes
les actions de ce brillant officier, dont la destinée fut de
recueillir en dernier lieu , le périlleux héritage que son
valeureux chef laissa au Môle Saint-Nicolas.
IRE B HAÏTI. cause en promettant d'y être fidèle jusqu'à son dernier
soupir : il devint le chef de la cavalerie de l'armée expéditionnaire, et ne tarda pas à recevoir son brevet de chef
d'escadron. On verra quel mâle courage signalèrent toutes
les actions de ce brillant officier, dont la destinée fut de
recueillir en dernier lieu , le périlleux héritage que son
valeureux chef laissa au Môle Saint-Nicolas. Lamarre s'était porté avec toutes ses troupes, au Portde-Paix qu'occupaient les insurgés: par sa lettre du
iO juillet, il demanda au président 50 selles pour commencer la formation de sa cavalerie ; la veille, la flotille
était entrée dans ce port, en faisant une salve d'artillerie.
« Elle a attiré en cette ville un grand nombre de cultiva-
« teurs: l'arrivée de nos bâtimens ajoute une nouvelle
« assurance, et la joie est générale. » Cette circonstance et l'envoi de troupes dans la péninsule, firent reconnaître à Christophe la nécessité d'augmenter sa marine militaire, pour l'opposer à celle de la
République et empêcher que de nouveaux secours y fussent expédiés. En 1795, le généralissime faisait la guerre
aux Anglais sur un corsaire armé au Cap : de là encore
une propension naturelle de sa part à créer cette marine
militaire. Pélion ayant aussi un goût particulier pour la
navigation, les deux États en guerre devaient arriver à
cette organisation, qui leur permettrait de lutter sur mer
comme sur terre. Rétabli de sa maladie, Christophe s'était rendu aux
Gonaïves après que Razelais eut déjà évacué cette ville:
il retourna au Cap à la fin de juin. Apprenant que l'armée
républicaine avait aussi abandonné son entreprise contre
Saint-Marc, il fit une proclamation par laquelle il dé- [1807] CHAPITRE VI. 88 clara que ses troupes avaient bien mérité de la pallie.
C'était répondre au décret du sénat, du 22 mai : aux yeux
de chacun des deux pouvoirs, la patrie, en effet, était
respectivement de leur côté, puisque la guerre civile en
déchirait le sein. Après avoir fait habiller et solder son armée pour la
porter ensuite contre le Port-de-Paix, il fit rendre une loi
par le conseil d'État, le 20 juin, qui affranchit de tous
droits à l'exportation, le sucre, le coton et le cacao, et
abolit le quart de subvention qu'on prélevait sur les fermiers des biens du domaine, indépendamment du prix
du fermage ; mais le café continua à payer le droit de 10
pour cent à l'exportation, outre le quart de subvention
sur les produits des propriétaires.
ensuite contre le Port-de-Paix, il fit rendre une loi
par le conseil d'État, le 20 juin, qui affranchit de tous
droits à l'exportation, le sucre, le coton et le cacao, et
abolit le quart de subvention qu'on prélevait sur les fermiers des biens du domaine, indépendamment du prix
du fermage ; mais le café continua à payer le droit de 10
pour cent à l'exportation, outre le quart de subvention
sur les produits des propriétaires. Dans ces circonstances, un corsaire français armé à
Santo-Domingo, dont l'équipage était formé des naturels
du pays, ayant fait naufrage sur les côtes du Nord, on lui
porta secours en sauvant l'équipage et des marins anglais,
prisonniers à bord, provenant de plusieurs navires que
le corsaire avait capturés. Le généralissime procura à ces
derniers les moyens de se rendre à la Jamaïque, et aux
Français un sauf-conduit pour aller à Santo-Domingo.
C'était agir humainement et avec discernement à l'égard
des uns et des autres : les Anglais étaient rendus à la liberté, et leurs ennemis trouvaient un procédé généreux
en un chef qui pouvait les traiter comme ennemis de son
pays, puisqu'on était en guerre. Cet acte de Christophe,
inspiré par la raison et la justice qu'il aurait dû toujours
prendre pour guides, porta d'heureux fruits pour son
pouvoir, des deux côtés : les Anglais lui surent bon gré
de la protection qu'il accorda à leurs nationaux, et les habitans de l'Est d'Haïti furent portés à croire que les atro84 ÉTUDES SUR l/lUSTOIRE d'îIAÏTÎ. cités qu'il avait commises sur leur territoire, en 1805,
n'avaient été ordonnées que par Dessalines. Dès que le généralissime eut appris l'arrivée de Lamarre dans la péninsule, il se disposa à marcher à la tête
de ses forces disponibles pour l'en chasser et terrasser
l'insurrection partout où elle se montrait. Lamarre était à
peine rendu au Port-de-Paix, où il avait environ 2000 hommes sons ses ordres, que l'armée du Nord vint l'y assiéger : les généraux Toussaint Brave, Pourcely, Guillaume
et Raphaël étaient dans ses rangs. A un combat qui précéda le siège, entre Pourcely et le colonel Bauvoir, sur
l'habitation Mayance dans les montagnes de Saint-Louis,
ce général fut tué : un de ses aides de camp vint aussitôt
se rendre aux républicains. Durant le siège, ceux-ci étaient enfermés dans les
forts ; ils y subirent de grandes privations et repoussèrent un assaut qui leur fut donné : leurs ennemis y perdirent beaucoup d'hommes. Il fallut évacuer : les républicains durent faire des prodiges de valeur pour traverser
au milieu de 8,000 hommes qui cernaient les forts ; ils se
frayèrent un passage au milieu d'une embuscade formidable où il était difficile de se reconnaître pendant la nuit,
le général Raphaël y fut tué, et Jacques Louis, ancien
colonel de la 9e, y fut blessé. Cette évacuation eut Heu lu 15 juillet, dans la nuit. Le
US, Lamarre en parla dans une lettre à Panayoty à qui
il demandait des cartouches ; et le 27, de l'habitation
Pelîier aux Moustiques, il en rendit compte au Président
d'Haïti. « J'ai pris position dans les mornes, dit-il, afin
« de profiter des avantages qu'on a de combattre dans les
« défilés. Je suis, néanmoins, toujours en face de l'en-
« nemi. Tous les chefs de la garde nationale des hauteurs
re en parla dans une lettre à Panayoty à qui
il demandait des cartouches ; et le 27, de l'habitation
Pelîier aux Moustiques, il en rendit compte au Président
d'Haïti. « J'ai pris position dans les mornes, dit-il, afin
« de profiter des avantages qu'on a de combattre dans les
« défilés. Je suis, néanmoins, toujours en face de l'en-
« nemi. Tous les chefs de la garde nationale des hauteurs L1807J CHAPITRE VI. s;; « de Saint-Louis, du Gros-Morne, et des lieux cireon- « voisins sont en armes et occupent les défilés; ils font la « guerre d'embuscade qui est la plus propre à harceler « l'ennemi. Je reçois chaque jour de leurs nouvelles. » Tandis que Lamarre s'animait d'espérance, le chef
de l'Etat était aux prises avec des conspirateurs. La nécessité où l'on était de secourir l'insurrection du
Nord, et de seconder l'action de l'armée expéditionnaire
qu'on y envoyait, exigeait la présence du Président d'Haïti
et de plusieurs sénateurs, à l'armée qui sortirait de nouveau du Port-au-Prince : dans cette occurrence, le sénat
devait s'ajourner. Mais en prenant cette mesure, il ne
pouvait s'aveugler sur la situation des choses : l'opposition de Gérin continuait sourdement contre Pétion ; des
faits ou des paroles inconvenantes avaient eu lieu sous les
murs de Saint-Marc par Yayou ;des propos tenus au Portau-Prince y avaient fait écho: c'était donc pour le sénat,
une occasion dereconnaîtrequ'il fallait revêtir le président
de grands pouvoirs, pour qu'il pût maintenir son autorité constitutionnelle, et même celle de ce corps, contre
les factions qui commençaient à s'organiser, et terrasser
les conspirations, s'il en surgissait, afin que la République
ne fût pas exposée à périr dans des déchiremens intérieurs, lorsqu'elle avait à combattre un ennemi puissant.
La constituante avait déféré la dictature au sénat, par
rapport à ce dernier: à son tour le sénat la déléguait au
chef de l'Etat par des considérations encore plus majeures.
Dans ces vues politiques, le 1er juillet il rendit le décret
qui suit : Le sénat, voulant donner au pouvoir exécutif toute la latitude 86 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. nécessaire pour profiter des heureuses dispositions qui se manifestent dans le département du Nord, et terminer d'une manière avantageuse la guerre contre Christophe ;
Décrète ce qui suit : 1. Conformément à la constitution, qui autorise le sénat à s'ajourner lorsqu'il le juge nécessaire, le sénat s'ajournera à partir du
16 juillet jusqu'au 4" janvier 1808, à moins que le bien public
n'exige sa convocation avant cette époque. 2. Durant l'ajournement du sénat, le président est autorisé à
faire provisoirement toutes les nominations et remplacemens que les
circonstances pourraient exiger dans les corps, tant civils que
militaires. 3. Les tribunaux continueront à rendre la justice dans leurs ressorts respectifs, jusqu'à ce que le sénat les organise de nouveau. 4. Le président est autorisé à faire provisoirement tout règlement
de police qu'il croira nécessaire pour la discipline de l'armée, à
fixer le traitement des militaires de tous grades, et la manière de
le leur répartir.
ire provisoirement toutes les nominations et remplacemens que les
circonstances pourraient exiger dans les corps, tant civils que
militaires. 3. Les tribunaux continueront à rendre la justice dans leurs ressorts respectifs, jusqu'à ce que le sénat les organise de nouveau. 4. Le président est autorisé à faire provisoirement tout règlement
de police qu'il croira nécessaire pour la discipline de l'armée, à
fixer le traitement des militaires de tous grades, et la manière de
le leur répartir. 5. A la convocation du sénat, le président lui soumettra tous les
actes et règlemens faits durant son ajournement. 6. Les sénateurs Mode, Barlatier, Manigat, Leroux, Pelage, Neptune et Depas Médina composeront le comité permanent du sénat '. Signé : Th. Tbichet, président, Leroux et Neptune, secrétaires. Quoique ce décret n'ait mentionné que le seul motif
reiatif à la guerre contre Christophe, il n'est pas moins
vrai que les autres dont nous avons parlé déterminèrent
aussi le sénat dans ses dispositions ; les articles 2 et 4
le prouvent évidemment. Conférer au président le droit
ie nommer et de remplacer tous les fonctionnaires civils
et militaires, de faire des règlemens pour la discipline
de l'armée de fixer le traitement des militaires de tous
grades, c'était lui donner les plus précieuses prérogatives
du pouvoir dirigeant, celles qu'on avait refusé d'accorder 1 Tous les membres du- comité permanent étaient de la classe civile. | 1807 ] CHAPITRE VI. 87 au Président d'Haïti en vue de Christophe, et mettre la
force publique entre ses mains, à l'intérieur, après lui
avoir déjà donné la direction des relations extérieures ;
mais les circonstances l'exigeaient impérieusement, pour
qu'il pût briser les résistances qui voulaient s'opposer à
la marche des choses. Afin de justifier ces mesures de haute prudence, le
sénat accompagna son décret d'une adresse « au peuple
« et à l'armée, » où il rendait compte de ses actes depuis
son installation, en en faisant sentir l'heureuse influence
sur les affaires publiques ; mais aussi pour prémunir les
esprits contre les factieux et les conspirateurs, et leur démontrer les qualités et les sentimens du chef à qui il déléguait ses pouvoirs, afin de sortir victorieux de la crise
politique qui se manifestait. Nul gouvernement despotique n'a de la stabilité. Vos représentans, grâce à la Providence, ont eu le courage de vous donner un
gouvernement libre. Il n'appartient qu'à vous, qu'il ait une longue
durée. Ils vous ont donné des lois; ils vous ont indiqué la route
qu'il faut suivre : suivez-la, et ne vous en écartez point. Le passage du despotisme à la liberté a été trop court pour qu'il
ne reste pas encore des hommes assez pervers, qui, en vous parlant
de République, renferment la tyrannie dans le cœur. Ces hommes
cherchent tous les moyens de vous séduire. Mais, à leurs discours
fallacieux, ouvrez votre constitution, étudiez vos lois. Là, vous
trouverez une réponse prête à toute trompeuse induction. Examinez
vos lois, et vous verrez que le sénat n'a jamais eu pour objet que
le bonheur du peuple. C'est pour le peuple seul qu'il a voulu travailler. Il n'a voulu favoriser ni les passions ni les intérêts d'aucun
individu. Et si le sénat pouvait avoir quelques détracteurs, citoyens,
demandez -leur dans quel acte il n'a pas stipulé vos intérêts, et dans
quelle loi, la justice la plus stricte et la morale la plus saine, n'en
ont pas été les bases
sénat n'a jamais eu pour objet que
le bonheur du peuple. C'est pour le peuple seul qu'il a voulu travailler. Il n'a voulu favoriser ni les passions ni les intérêts d'aucun
individu. Et si le sénat pouvait avoir quelques détracteurs, citoyens,
demandez -leur dans quel acte il n'a pas stipulé vos intérêts, et dans
quelle loi, la justice la plus stricte et la morale la plus saine, n'en
ont pas été les bases Vous n'avez rien à craindre, citoyens, pour votre liberté, pendant 88 ÉTUDES SUK L'HiSTOlKE d'iIAÏTI. l'ajournement du sénat. L'homme que nous avons mis à la tête du
gouvernement est connu dans toutes les parties de notre île.
// a combattu pour la liberté ; il ne souffrira pas que Von conspire
contre elle. Le chef du gouvernement vit au milieu de vous comme
un père au milieu de sa famille. 11 a le bonheur d'être du petit
nombre de ceux qui ont traversé, durant quinze ans, toutes les
tempêtes révolutionnaires sans contracter aucune souillure. Il ri a
rien ravi à la veuve ni à V orphelin. Il ri a jamais fait couler les
larmes de personne. Citoyens, ralliez-vous donc à vos lois et à votre
président qui en garde le dépôt. Signé : Th. Trichet, président'. Les mots soulignés dans les passages cités de l'adresse,
indiquent clairement que le sénat était informé de tout.
Il envoya une députation de ses membres auprès de Pétion, afin de lui expliquer particulièrement les motifs de
son ajournement et de lui donner des avis : ce qui résulte
du message de Pétion, du 5 juillet où il dit: « Sénateurs, j'ai eu l'honneur de recevoir la députation
« que vous m'avez adressée. Elle m'a fait part des motifs
« qui vous ont déterminés à prononcer votre ajourne-
« ment, et des avis importans que vous avez jugé de-
« voir me communiquer. Plein de confiance dans votre
« sagesse et dans vos lumières, j'ai de suite reconnu
« l'efficacité des moyens que vous me proposez pour
« opérer l'affermissement de la République d'une ma-
« nière solide et invariable... » Le sénat lui proposait, néanmoins, de s'entourer des
conseils de quelques-uns de ses membres, qu'il désignerait, pendant son ajournement : il y acquiesça dans le
même message, en priant les sénateurs Magloire Ambroise,
Fresnel, César Thélémaque, Pelage Varein etDaumec, de J Celte adresse a été rédigée par Théodat Tiïchet : il partit pour l'Angleterre immédiatement après l'ajournement du sénat. 1 18071 CHAPITRE VI. 8!) vouloir accepter et remplir cette mission auprès de lui : ce
qu'ils firent1. Cet accord des deux pouvoirs de l'Etat était de nature
à faire comprendre au général Yayou qu'il était dans une
fausse voie, en conspirant contre la République. Mais il
paraît que, s'étant déjà trop engagé et étant excité par
les conseillers perfides qui l'entouraient et qui le croyaient
plus influent qu'il ne l'était réellement, il se résolut à
tenter sa funeste œuvre. Nous relatons ici quelques particularités dont avons souvent entendu parler, avant de
citer la lettre de Pétion à Lamarre, qui jettera la lumière
sur la conduite de Yayou.
usse voie, en conspirant contre la République. Mais il
paraît que, s'étant déjà trop engagé et étant excité par
les conseillers perfides qui l'entouraient et qui le croyaient
plus influent qu'il ne l'était réellement, il se résolut à
tenter sa funeste œuvre. Nous relatons ici quelques particularités dont avons souvent entendu parler, avant de
citer la lettre de Pétion à Lamarre, qui jettera la lumière
sur la conduite de Yayou. Se trouvant à Léogane, il donna l'ordre aux 21e et 24e
demi-brigades de se réunir au grand complet, sous le prétexte de marcher de nouveau contre Saint-Marc, ainsi
que le Président d'Haïti en avait le projet. Il se mit à la
tête de ces corps et se rendit au Port-au-Prince où il entra un dimanche matin, à l'heure de la parade : c'était
le 18 juillet. Toutes les troupes étaient sur la place du
Champ de Mars, appelée depuis place Pétion : les grenadiers de la 11e demi-brigade formaient la garde du palais de la présidence ce jour-là, le Président d'Haïti
n'ayant pas encore une garde particulière. Au lieu de
faire prendre aux 21e et 24e leur rang sur la place, dans
l'ordre de leurs numéros, Yayou les fit avancer à la barrière de la cour du palais pour y pénétrer. Pareille chose
n'ayant jamais eu lieu, les grenadiers de la 11e qui,
comme tous les militaires et tous les citoyens, n'ignoraient pas que ce général conspirait, voulurent s'opposer 1 La lettre de Pétion au sénat, comme toutes autres qu'il adressait a ce corps, [fut écrite
par Boyer. Le nom de Bonnet y était d'abord, pour faire partie de ce conseil ; mais il fut
effacé, on ne peut savoir pour quel motif. Boyer aurait dû refaire cette lettre, afin de ménager l'amour-propre de Bonnet. Nous prions le lecteur de prendre note de jeetfe particularité. 90 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DHAÏT1. à l'entrée des deux corps. À ce moment, toutes les troupes rangées en bataille sur la place, donnèrent une attention marquée à la résistance de la garde. Le président
était sous le pérystile, se disposant à aller passer l'inspection des troupes ; il cria à l'officier de garde et à ses
soldats, de laisser entrer les 21e et 24e. Par ordre de
Yayou, elles prirent leur ligne de bataille dans la cour
qu'elles remplissaient ; puis, ce général vint au palais
avec son nombreux état-major et ses guides, et descendit de cheval. Il portait à sa ceinture une paire de pistolets, un sabre et un poignard : il monta les degrés du
pérystile où Pétion vint à sa rencontre, lui donna la main
en le félicitant sur la belle tenue des deux corps ; puis,
il lui dit qu'ilavait à l'entreteniren particulier, etl'amena
dans sa chambre, à la grande surprise, à la stupeur des
assistans qui pensaient que Yayou eût pu facilement frapper Pétion à mort, étant seul avec lui dans l'appartement.
Au bout d'une demi-heure de cruelle attente, on les en
vit sortir tous deux, Pétion fort gai, et Yayou paraissant bien plus calme que lorsqu'il était arrivé sous le pérystile. On a dit que dans cette demi-heure de conversation, d'entretien' particulier, Pétion était parvenu à le
convaincre de l'erreur où le jetaient ses astucieux conseillers, et que Yayou lui avait promis de continuer à se
conduire en homme d'honneur, en bon citoyen.
cruelle attente, on les en
vit sortir tous deux, Pétion fort gai, et Yayou paraissant bien plus calme que lorsqu'il était arrivé sous le pérystile. On a dit que dans cette demi-heure de conversation, d'entretien' particulier, Pétion était parvenu à le
convaincre de l'erreur où le jetaient ses astucieux conseillers, et que Yayou lui avait promis de continuer à se
conduire en homme d'honneur, en bon citoyen. Quoi qu'il en soit, Yayou donna l'ordre alors aux deux
corps d'aller prendre leur ligne de bataille sur la place.
Le président s'y rendit et passa la parade comme a l'ordinaire : il fut accueilli avec une joie visible par tous les
corps, même par la 21e et la 24e. Ensuite, la 24e fut placée
aux casernes et au fort qui est derrière le palais, et la
21e- occupa le fort de Léogane : ces dispositions eurent [1807] CIlAliTKE VI. 91 lieu par ordre de Yayou lui-même qui était le commandant principal de l'arrondissement, ayant le colonel Lys
sous ses ordres. Les anciennes casernes, qui n'existent
plus, touchant au palais du côté nord, la 24e pouvait
l'envahir facilement de ce côté et à l'est ; et la 21e gardait l'entrée de la ville au Sud. A cette époque, la 3e occupait toujours le fort Saint-Joseph, la 11e la ligne du
Belair, et la 12e le fort National. Yayou était logé dans la rue du Centre, à toucher le
palais du sénat et la maison qu'occupait Chervain, commissaire des guerres *. La veuve de Germain Frère étant
devenue la concubine de Yayou, logeait chez lui. Ce général y fut aussitôt entouré de Chervain, son principal
conseiller, d'autres factieux de la ville et des officiers
supérieurs de la 21e surtout, sur lesquels il comptait le
plus: c'étaient le colonel Sanglaou et les chefs de bataillon Jean-Charles Cadet, Romain et Jourdain. S'égarant
de plus en plus, ils s'imaginaient que Pétion avait reconnu son impuissance, quand il laissa entrer la 21 e et la
24e dans la cour du palais et qu'il maintenait Yayou au
commandement de l'arrondissement ; ce dernier se laissa
entièrement circonvenir, malgré ses récentes promesses
au président. Enfin la conspiration était flagrante dans
sa demeure, et personne ne l'ignorait. Loin de chercher à l'en détourner désormais, Pétion
le laissa faire pour qu'il arrivât à des actes qui prouvassent sa coupable entreprise ; mais il employa les soldats 1 Chervain logeait dans la maison qui fait angle entre la rue du Centre et celle du
Port : c'était un homme de couleur du Cap, qui avait été aide de camp de Villate et qui fut
déporté avec lui, en 1796. Esprit inquiet, ambitieux, il désirait avoir un haut grade militaire, tandis qu'en sa qualité de commissaire des guerres, il n'était qu'assimilé a celui de
chef de bataillon; par ce motif, il était l'un des plus chauds détracteurs de Pétion et du
sénat qui conféraient les grades : de l'a sa participation a la conspiration de Yayou qu'il
égara plus que tout autre.
camp de Villate et qui fut
déporté avec lui, en 1796. Esprit inquiet, ambitieux, il désirait avoir un haut grade militaire, tandis qu'en sa qualité de commissaire des guerres, il n'était qu'assimilé a celui de
chef de bataillon; par ce motif, il était l'un des plus chauds détracteurs de Pétion et du
sénat qui conféraient les grades : de l'a sa participation a la conspiration de Yayou qu'il
égara plus que tout autre. 92 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. des corps de la garnison à dissuader ceux de la 21e et de
la 24e de prêter l'oreille au projet : ce qu'ils obtinrent
facilement. Dans la journée du vendredi 25 juillet, l'agitation des
esprits fut à son comble ; le chef du gouvernement ne
paraissait prendre aucune mesure en vue des éventualités ; des bruits circulaient dans toute la ville, à raison des
mouvemens extraordinaires qu'on remarquait chez
Yayou, de la part de ses adhérons, et l'on disait qu'il devait envahir le palais de la présidence dans la nuit, pour
mettre Pélion à mort : ce qui semblait d'autant plus facile, qu'il avait placé la 24e aux casernes et au fort qui
touche au palais. Mais, plaçons ici la lettre de Pétion à Lamarre, qui
fait connaître les circonstances de cette affaire. Port-au-Prince, le 31 juillet 1807, au -4e de l'indépendance.
Alexandre Pétion, Président d'Haïti, Au général de brigade Lamarre, commandant les forces républicaines au Port-de-Paix. Je vais, général, vous donner le détail des événemens survenus
dans le territoire de la République, depuis le 23 courant jusqu'à
ce jour. Le général Yayou avait reçu à Léogane des paquets de Christophe,
par un espion du Nord. 11 m'avait promis de m'envoyer l'espion,
mais il n'effectua point sa promesse et le renvoya sans que j'en
eusse eu connaissance. Je n'ignore point que le général Yayou est une tête chaude ; mais
je ne m'étais jamais fait une idée exacte de la duplicité de son caractère. Je me figurais toujours que le temps et l'expérience le ramèneraient à la raison.
à Léogane des paquets de Christophe,
par un espion du Nord. 11 m'avait promis de m'envoyer l'espion,
mais il n'effectua point sa promesse et le renvoya sans que j'en
eusse eu connaissance. Je n'ignore point que le général Yayou est une tête chaude ; mais
je ne m'étais jamais fait une idée exacte de la duplicité de son caractère. Je me figurais toujours que le temps et l'expérience le ramèneraient à la raison. Dans la nuit du 23 au 2-4 courant, la tranquillité dont on paraissait jouir fut tout d'un coup interrompue par le bruit de la générale
que l'on battit en ville. Les soldats de la garnison étaient accourus
d'eux-mêmes aux postes et l'avaient fait battre, parce qu'ils étaient [1807] CHAPITRE VI. 95 informés du projet perfide du général Yayou de venir chez moi,
cette nuit même, pour m'assassiner, s'emparer de l'esprit du soldat
et livrer la ville à l'ennemi qui s'était déjà rendu, sous la conduite
de Pierre Toussaint, jusqu'au Boucassin. *. Les officiers généraux
et autres chefs supérieurs de l'armée se rendirent au gouvernement,
et le général Yayou n'y parut point. 11 se transporta au poste Léogane, où était la 21e demi-hrigade. Il envoya ordre à la 24e, qui
était postée derrière le gouvernement et aux casernes, de se joindre
à lui ; mais cette demi-brigade s'y refusa.* Alors Yayou fit faire le
roulement et sortit hors de l'enceinte de la ville avec la 21e. Aussitôt que j'en fus informé, j'envoyai à sa poursuite les 3e et 11e
demi-brigades, mais il avait eu le temps de se rendre à Léogane
avant nos troupes. Ce général s'était permis de tenir des propos injurieux sur le gouvernement, sur le sénat, et particulièrement sur
moi, pendant son séjour en ville. Chervain, J.-Ch. Cadet, Sanglaou,
Romain, Jourdain et Madame Germain l'avaient suivi 2. Lorsque la 21e eut appris les desseins de Yayou, de porter les
armes contre moi, elle en montra de l'horreur et de la répugnance,
et le quitta entièrement 3. Tl fut contraint, se voyant abandonné de
sa troupe, de s'acheminer vers Jacmel, avec ses affidés ci-dessus
dénommés. Le lendemain 24, je me transportai à Léogane où le
général Magloire vint me joindre, d'après l'invitation que je lui en
avais faite. Ce général me répondit de Yayou et se chargea de le
ramener : ses soins ont été superflus 4. Yayou, après s'être débarrassé de sa suite, a gagné les bois afin de s'y former des partisans j
mais j'ai envoyé à sa poursuite des détachemens sur tous les passages par où il peut se rendre à l'ennemi. Je ne désespère pas qu'avant peu il ne tombe entre mes mains. Jean-Charles Cadet a été
arrêté dans la plaine du Gul-de-Sac : il cherchait à pénétrer à l'Ar1 Qu'on ne s'étonne pas de cette initiative des soldats, pour faire battre la générale ; ils
ne furent jamais dévoués a aucun chef comme a Pétion : d'autres faits seront encore mentionnés a cet égard.
des détachemens sur tous les passages par où il peut se rendre à l'ennemi. Je ne désespère pas qu'avant peu il ne tombe entre mes mains. Jean-Charles Cadet a été
arrêté dans la plaine du Gul-de-Sac : il cherchait à pénétrer à l'Ar1 Qu'on ne s'étonne pas de cette initiative des soldats, pour faire battre la générale ; ils
ne furent jamais dévoués a aucun chef comme a Pétion : d'autres faits seront encore mentionnés a cet égard. 2 La veuve de Germain, par esprit de vengeance, n'avait pas tardé a se donner a Yayou
dans ce dessein : elle exerçait sur lui une puissante influence, par son caractère impérieux. 3 L'adjudant-général Marion abandonna Léogane, a l'arrivée de Yayou, et se rendit a
Jacmel où il trouva un asile chez le capitaine Michel, son ancien ami de la Légion de l'Ouest.
11 avait dû fuir devant cette conspiration flagrante. A Magloire Ambroise avait des relations intimes avec une sœur de Yayou : de l'a son
espoir de le ramener. A son tour, il fut égaré principalement par cette femme. 9i ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. cahaie. Le général Magloire m'annonce qu'il va m'envoyer sous
escorte Chervain et Jourdain \ Maintenant, la tranquillité règne partout. N'ayez aucune inquiétude sur notre compte, le nuage s'est dissipé. Faites en sorte de toujours maintenir l'ordre dans les troupes qui
sont sous votre commandement. Que des propos injurieux ne se tiennent point parmi elles, pour les décourager. Que vous avais-je dit, mon cher général, concernant le général
Yayou ? Vous voyez maintenant qu'il a voulu effectuer son projet ;
mais, grâces à Dieu, il a échoué. Je vous désire une parfaite santé, et je vous prie de communiquer ma lettre au général Nicolas Louis. Comptez toujours sur l'attachement que je vous ai voué. Signé : Pétion. L'avant-dernier paragraphe de cette lettre prouve que
le président n'avait pas été convaincu de l'innocence des
propos tenus par Yayou au siège de Saint-Marc. En recevant un espion de Christophe et ne l'envoyant pas au
président, ce général aggrava ses torts ; il y ajouta en
faisant entrer les 21e et 24e dans la cour du palais, évidemment pour en imposer à son chef, en tenant publiquement des conciliabules chez lui, en ne se rendant pas
au palais avec les autres officiers supérieurs, dans la nuit
du 25 au 24 ; il se prononça ouvertement comme conspirateur révolté, en quittant le Port-au-Prince à la tête
de la 21e, en abandonnant Léogane pour se faire des
partisans dans les montagnes, par le refus de ce corps de
seconder sa coupable entreprise. Dès lors, il n'y avait
plus qu'à l'arrêter pour le livrer au jugement de la commission militaire permanente, lui et ses complices. 1 Dans une lettre de Lamarre a Pétion, du 23 septembre 1807, il lui fit savoir que Jourdain avait été au Cap avant ces événemens, pour s'entendre avec Christophe; et dans une
autre du 31 août, il lui dit que l'armée du Nord, campée en face de ses troupes avant cela,
les menaçait souvent du concours de Yayou ei de Sanglaou. [1807] CHAPITRE VI. 9i> On voit cependant que Pétion espéra encore le ramener, par l'intermédiaire de Magloire Ambroise dont les
soins furent superflus, tant il lui en coûtait de faire périr
Yayou.
et dans une
autre du 31 août, il lui dit que l'armée du Nord, campée en face de ses troupes avant cela,
les menaçait souvent du concours de Yayou ei de Sanglaou. [1807] CHAPITRE VI. 9i> On voit cependant que Pétion espéra encore le ramener, par l'intermédiaire de Magloire Ambroise dont les
soins furent superflus, tant il lui en coûtait de faire périr
Yayou. Quand les officiers supérieurs se furent rendus au palais, le président, n'ayant pour sa garde qu'une compagnie de grenadiers, se rendit avec eux au fort du gouvernement où il harangua la portion de la 24e qui s'y trouvait, afin de maintenir ce corps dans le devoir ; de là il
se rendit au fort Saint-Joseph que gardait la 3e. C'est
alors que Yayou se décida à aller au poste de Léogane ;
mais sur sa route pour se rendre à Léogane, les soldats
de la 21e et la majeure partie des officiers l'abandonnèrent successivement. Il paraît qu'en se rendant du côté
de Jacmel, il comptait sur le concours de Magloire Ambroise, qui lui manqua. Réfugié dans les montagnes de Léogane, du côté du
fort Campan, et ne trouvant aucune disposition à le seconder de la part des cultivateurs, il se cacha chez une
femme de sa connaissance : celle-ci en fit donner l'avis
à Pétion qui, espérant de nouveau le ramener à son devoir, après avoir prisses précautions pour qu'il ne se
rendît pas dans le Nord, expédia auprès de lui le capitaine Petit-Breuil, de l'artillerie de Léogane, à qui il avait
toujours donné sa confiance, et lui fit dire de compter sur
son estime, qu'il lui promettait d'oublier le passé, s'il
voulait se soumettre à son autorité, parce qu'il savait
qu'il n'avait été qu'égaré par de perfides conseils. Soit
qu'il n'eût point confiance dans les promesses du président, soit qu'il sentît qu'il était trop coupable envers lui
il répondit à Petit-Breuil qu'après avoir agi comme il avait
fait, il serait honteux de se présenter devant Pétion qui 90 ETUDES SUR L H1STOIIÏE D II M Tf. avait toujours eu des bontés pour lui. Cette réponse
étant parvenue au président, il espéra davantage d'une
seeonde mission de Petit-Breuil ; mais, toutefois, Pétion
n'était pas homme à laisser continuer l'insoumission de
Yayou ; présumant aussi qu'il pouvait encore s'y refuser,
il ordonna que deux compagnies de grenadiers suivissent
Petit-Breuil pour agir de force dans ce cas. Petit-Breuil causait avec Yayôu dans la caze de cette
femme, qui l'aidait à le persuader de se rendre auprès du
président, quand l'officier commandant du détachement,
impatient du délai qui s'écoulait, fit approcher sa troupe
près de la caze. Yayou, ayant entendu du bruit, se leva
précipitamment pour prendre ses armes, en criant à la
trahison ; Petit-Breuil saisit ce moment pour s'évader,
dans la crainte d'être sa victime, et les grenadiers entourèrent la caze. Plein de ce courage dont il avait fait preuve
en toute occasion, Yayou en sortit armé, déchargeant ses
pistolets sur la troupe. Il en fut accablé et périt victime
de son obstination S
ayou, ayant entendu du bruit, se leva
précipitamment pour prendre ses armes, en criant à la
trahison ; Petit-Breuil saisit ce moment pour s'évader,
dans la crainte d'être sa victime, et les grenadiers entourèrent la caze. Plein de ce courage dont il avait fait preuve
en toute occasion, Yayou en sortit armé, déchargeant ses
pistolets sur la troupe. Il en fut accablé et périt victime
de son obstination S Telle fut la fin regrettable de ce brave officier qui
avait sauvé la Bépublique, dans la journée du 1er janvier.
Dépourvu de toute instruction, il ne put avoir assez de
jugement pour repousser les perfides conseils qu'il reçut,
de se prêter aux promesses fallacieuses de Christophe.
On a vu qu'immédiatement après la mort de Dessalines,
Christophe lui avait écrit de se méfier des hommes de
l'Ouest et du Sud, parce qu'ils n'aimaient pas ceux du
Nord ; que le général Lamothe Aigron lui avait tenu des
propos insidieux dans ce sens, pour servir la cause de ce
généralissime. Chervain, Madame Germain et d'autres, 1 J'ai entendu Petit-Breuil raconter a mon père, toutes les circonstances de ses deux
missions auprès de Yayou, quelque temps après. [1807] CHAPITRE VI. !)7 reprenant ce projet en sous-œuvre, en même temps qu'un
espion du Nord lui fut envoyé, Yayou succomba par défaut de lumières surtout ; car pouvait-il, devait-il espérer
que l'assassin de Sans-Souci, son ancien chef, lui pardonnerait jamais la défense glorieuse du Port-au-Prince?
D'un autre côté, en voyant l'opposition de Gérin contre
Pétion, en entendant les autres détracteurs qui se permettaient tant de propos contre le président et le sénat
(ce qui est constaté dans l'adresse de ce corps, du 1er juillet), Yayou a pu croire que la République n'avait aucune
stabilité, aucun avenir, et qu'il valait mieux favoriser
le système despotique du Nord, qui était dans ses habitudes personnelles ; car il était absolu et violent dans son
commandement. Quoi qu'il en soit, ses complices Chervain, Sanglaou,
Jourdain, J.-Ch. Cadet, Romain, Avril, etc., livrés à la
commission militaire, furent condamnés à mort et exécutés au Port-au-Prince. Madame Germain ne fut pas même
arrêtée, cette femme ayant paru excusable par sa faiblesse
même. En répondant, le 7 août, à la lettre de Pétion, Lamarre lui disait que la nouvelle de la conspiration de
Yayou avait excité une juste indignation dans les rangs
dé ses troupes; il lui rappelait qu'avant son départ pour
la péninsule du Nord, on avait connaissance de l'existence
du club des conspirateurs dont Chervain était un coryphée: « Vous ne l'ignoriez pas vous-même, président, lui
« dit-il; mais votre indulgente bonté, qui se plaît toujours
« à pardonner, ferma les yeux sur leur conduite et som-
« meilla tranquillement, tandis que les agitateurs travaii-
« laient à votre perte, qui serait celle de la patrie; vous
« étiez dans cette sécurité qu'un père de famille, l'amour
t. vu. 7
existence
du club des conspirateurs dont Chervain était un coryphée: « Vous ne l'ignoriez pas vous-même, président, lui
« dit-il; mais votre indulgente bonté, qui se plaît toujours
« à pardonner, ferma les yeux sur leur conduite et som-
« meilla tranquillement, tandis que les agitateurs travaii-
« laient à votre perte, qui serait celle de la patrie; vous
« étiez dans cette sécurité qu'un père de famille, l'amour
t. vu. 7 98 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « de ses enfans, éprouve autour d'eux, et votre confiance « n'a pas été trompée Non, le sort de la patrie « ne dépendra pas des agitateurs; le génie qui veille sur
« Haïti protégera toujours l'État contre les coups qu'on
« veut lui porter dans les ténèbres. » Lamarre avait le pressentiment de la destinée dePétion,
des grandes choses qu'il accomplirait pour son pays, en
dépit de tous les obstacles opposés à son administration
bienfaisante. Il termina sa lettre, en lui signalant les
services et la bravoure de plusieurs de ses officiers, notamment de Gabriel Reboul, Massez, Antoine Duluc, Auguste Cognac, Silvain Christophe, Delvaetles deux Éveillard, « devenus les modèles des jeunes guerriers de l'ar-
« mée. l » 1 Ce fut Delva qui apporta cette lettre, afin de faire savoiraPétion la situation des choses
dans la péninsule du Nord. Il remplit plusieurs fois de semblables missions. CHAPITRE VIL Effet produit par la conspiration dp Yayou. — L'insurrection de la Grande-Anse continue et
y est circonscrite. — Résultat de l'opposition du général Gérin a Pétion. — Effet produit
sur son esprit par un pamphlet politique de Juste Chanlatte. — Blanchet aîné est révoqué
de la charge de secrétaire d'État, et nommé secrétaire général du gouvernement : il demeure mécontent. — César Thélémaque le remplace en qualité de secrétaire d'État. —
Lamarre marche contre le Port-de-Paix et provoque du président une campagne contre
Saint-Marc. — Il est battu et sa troupe dispersée dans les bois. — Il envoie le général
Nicolas Louis au Port-au-Prince, a cause de ses excès. — Il reprend l'offensive et bat
l'ennemi. — Premières relations de commerce entre Cuba et le Môle, par des Français.—
Le général Magloire Ambroise fait suspecter sa fidélité a la République et est appelé a résider au Port-au-Prince. — Divers actes du secrétaire d'État pour avoir des ressources financières. — Pétion fait payer Jacob Lewis des marchandises livrées a Dessalines. Le général Bonnet commande en chef les troupes en campagne contre Saint-Marc. Bataille livrée sous les murs de celte ville, où sont tués Barthélémy Mirault et J.-L.
Longueval. — Retour de l'armée au Boucassin. — Bonnet va a Jacmel pour déjouer les
trames de Magloire Ambroise. — Ce général s'évade du Port-au-Prince et s'y rend aussi. — Il y est arrêté en flagrant délit de rébellion, par le colonel David-Troy, et s'empoisonne. — Évasion de ses complices. — Le président envoie des troupes a Jacmel, sou^ les ordres du colonel Gédéon. — Examen de la conduite de Borno Déléard qui part pour l'étranger. Arrestation et assassinat de plusieurs citoyens de Jacmel : pillage de leurs objets mobi- , liers. — Jugement sur la conduite de Pétion en cette circonstance. — Le camp du Boucassin est placé sous les ordres du général Gérin. — Sa sévérité outrée envers les
militaires.
. — Le président envoie des troupes a Jacmel, sou^ les ordres du colonel Gédéon. — Examen de la conduite de Borno Déléard qui part pour l'étranger. Arrestation et assassinat de plusieurs citoyens de Jacmel : pillage de leurs objets mobi- , liers. — Jugement sur la conduite de Pétion en cette circonstance. — Le camp du Boucassin est placé sous les ordres du général Gérin. — Sa sévérité outrée envers les
militaires. Si l'autorité du Président d'Haïti fut plus affermie, après
la répression de la conspiration de Yayou, les factieux ne
cessèrent point cependant leurs trames odieuses contre
la tranquillité de la République; ils s'auioiisaient de Topposition de Gérin pour agiter les esprits, en excitant 100 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D H Al il. l'envie et la jalousie contre le chef de l'État qu'ils voyaient
revêtu de grands pouvoirs. C'est le malheur du système
républicain, de faire naître incessamment une ambition
déréglée parmi les hommes d'un mérite secondaire; ils
se persuadent qu'ils sont capables de tout, et loin de se
borner à une noble émulation pour servir la chose publique, ils aspirent aux plus hautes positions pour satisfaire
plutôt à leur orgueil. Que de tels hommes se trouvent
dans une monarchie, et ils descendront aux plus basses
adulations, ils ramperont aux pieds du monarque, pour
parvenir à leurs fins. Le département de l'Ouest était surtout le foyer de
cette ambition vulgaire; il ne s'écoula pas six mois, qu'on
vit éclater une nouvelle conspiration dans son sein , qui
fut comme la suite de la première. Bans le Sud, l'insurrection de la Grande-Anse continuait ses désastres. Tout cet arrondissement et celui de
Tiburon avaient dans la population des campagnes, des
hommes que les colons avaient égarés pendant longtemps
contre le système suivi par le gouvernement de la République, contre ceux qui le dirigeaient. En élevant Goman
au grade de général de brigade et lui conférant le droit
de distribuer des grades militaires inférieurs, Christophe
avait ravivé ces préventions poussées jusqu'à la haine.
L'insurrection trouvait encore un aliment dans la peur
de bien des habitans des villes et bourgs du littoral, qui
se voyaient incessamment exposés à ses irruptions; ils
pactisaient secrètement avec les insurgés, en leur fournissant clandestinement de la poudre et du plomb, en
échangeant avec eux des marchandises dont ils avaient
besoin, contre les denrées qu'ils récoltaient et que les
femmes surtout apportaient dans ces localités. Cet éîat [I807J 6HAPITRE Vil. 101 de choses avait porté Goman à organiser ses adhérens
en deux classes; la première faisait la guerre, la seconde
cultivait la terre pour avoir des denrées destinées à ces
échanges clandestins et à nourrir ses guerriers. On ne
peut se faire une idée de la subordination qu'il avait établie à cet égard ; au fait, il avait créé un petit État dans
ces hautes montagnes, dont il était le souverain absolu:
de là la facilité qu'il eut de résister durant treize années
consécutives, sinon avec beaucoup d'avantages, du moins
assez pour ne pas faire sa soumission. On verra plus
tard, qu'il fallut toute l'habileté politique de Pétion pour
ruiner son pouvoir et son ascendant, le réduire à se réfugier dans les lieux d'un difficile accès, et préparer par là
le beau succès de la pacification de ces arrondissemens,
obtenu par son successeur.
:
de là la facilité qu'il eut de résister durant treize années
consécutives, sinon avec beaucoup d'avantages, du moins
assez pour ne pas faire sa soumission. On verra plus
tard, qu'il fallut toute l'habileté politique de Pétion pour
ruiner son pouvoir et son ascendant, le réduire à se réfugier dans les lieux d'un difficile accès, et préparer par là
le beau succès de la pacification de ces arrondissemens,
obtenu par son successeur. En attendant, on tâchait d'arriver à ce résultat parla
guerrequ'on faisait aux insurgés. A Jérémie, le général
Francisque, commandant l'arrondissement de la GrandeAnse; le colonel Borgella, chef de la 15e demi-brigade;
le colonel Bergerac ïrichet, chef de la 18e; à Tiburon,
le colonel Gilles Bénech, chef de la 19e, et son chef de
bataillon Nicolas Régnier, tous deux anciens compagnons
de Goman dans les bois: tous ces officiers et d'autres
encore, commandans de places dans les villes et bourgs,
employaient tous les moyens possibles pour circonscrire
l'insurrection dans les montagnes. * Mais on conçoit
que la nature même du terrain favorisait sa résistance. Dans les arrondissemens des Cayes, d'Aquin et de
Nippes, les généraux Wagnac et Vaval, et le colonel 1 Après la conspiration de Yayou, le président tira de la 24" le chef de bataillon Bigot
qu'il promut au grade de colonel pour aller commander la place de Jérémie. 102 ETUDES SMl L HISTOIRE D il AÏ II. Bruny Leblanc, formaient dos cordons do troupes et de
gardes nationaux, pour empêcher l'insurrection de s'y
propager et la contraindre à se mouvoir dans la GrandeAnse: ils y réussirent. Le général Gérin, commandant en chef du département du Sud, nenégligeait pas, certainement, les moyens
d'éteindre l'insurrection ; mais, dans son opposition au
chef do l'Etat, dont il était plus envieux depuis que le sénat l'avait revêtu de si grands pouvoirs, il contrariait incessamment la politique suivie par Potion pour y parvenir : son caractère absolu s'y prêtait peu d'ailleurs. Le
président so voyait, souvent oblige de donner des ordres
directs aux officiers supérieurs du Sud, pour s'assurer de
l'exécution de ses vues, de désapprouver ceux donnés par
le commandant du département. Un tel conflit entre ces
deux autorités ne pouvait que nuire à la chose publique.
Gérin était encore mécontent de toutes les mesures administratives et financières que le sénat avait promulguées dans diverses lois, parce qu'il avait des idées arrêtées à cet égard : nous en avons parle déjà. Il était donc
un frondeur, et des actes du président et de ceux du sénat, et les fonctionnaires et officiers du Sud se trouvaient
souvent contraints de ne pas obéir à ses ordres ou de les
éluder. Dans ces cireonstances, on reçut au Port-au-Prince
l'écrit satirique publié au Cap par Juste Chanlatte, sous
le titre de : Réflexions sur le prétendu Sénat du Port-auPrince. Après y avoir discuté la formation de l'assemblée
constituante, en se basant sur la protestation des députés du Nord et de l'Artibonite, il conclut à l'illégalité de la
constitution et du sénat, qu'il appelait le Sénat conservateur du Port-aiiA'-Crimes, ou plutôt le Sénat de Pétion.
publié au Cap par Juste Chanlatte, sous
le titre de : Réflexions sur le prétendu Sénat du Port-auPrince. Après y avoir discuté la formation de l'assemblée
constituante, en se basant sur la protestation des députés du Nord et de l'Artibonite, il conclut à l'illégalité de la
constitution et du sénat, qu'il appelait le Sénat conservateur du Port-aiiA'-Crimes, ou plutôt le Sénat de Pétion. [1807] CIIAPITHE vu. iOô Attribuant à ses principaux membres comme à Pétion,
la mort injuste, selon lui, de Dessalines, Chanlatte passa
en revue la vie privée et publique de ces sénateurs, en
leur imputant des actions odieuses ou ridicules ; et il ne
ménagea pas Pétion sous le rapport politique, le traitant
de tyran infernal, etc. Ceux des sénateurs qu'il maltraita
le plus, furent Bonnet, Blanchet jeune, Daumec, Th.
Trichet, C. Thélémaque, David-Troy, Lamothe Aigron,
Lys, et le secrétaire d'État Blanchet aîné. Il s'efforça de
tourner en ridicule Fresnel, Ch. Daguilh, Depas Médina,
Manigat, Simon, Louis Barlalier, et surtout Gérin; il ménagea F. Ferrier, Yayou et Magloire Ambroise, évidemment dans l'espoir que fondait Christophe sur eux, dans
le but de les exciter contre Pétion et la République *. Mais, sous ce rapport, ce fut Gérin surtout qu'il tâchait d'exaspérer ; car il connaissait son caractère. En
lui attribuant une part active dans la révolution de 1808,
ce qui était vrai, il le plaignait de l'ingratitude dont on
avait payé ses services, en rappelant ce qui occasionna
ce dicton de Virgile : sic vos, non vobis, signifiant ainsi
vous, et ce nest pas pour vous ; il ajouta : « On voit clai-
« rement que Gérin, qui, le premier, s'est mis en évi-
« dence, craint, non sans raison, que l'on ne dise de lui:
« — Ainsi, guerrier infortuné ! vous faites des merveilles,
« et c'est pour qu'un autre jouisse du fruit de vos glo-
« rieux travaux. » Nous ne pouvons reproduire les principaux traits acérés lancés contre les sénateurs, dans cette mordante satire de Chanlatte; et d'ailleurs, nous répugnons à nous 1 J. Chanlatte publia son écrit immédiatement après l'évacuation du Port-de-Paix par
Lamarre; il y parlait aussi de l'insuccès de Bazelais aux Gonaïves, et cette diatribe ne parvint au Port-au-Prince qu'après la conspiration de Yayou. 104 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D11AÏTI.
contre les sénateurs, dans cette mordante satire de Chanlatte; et d'ailleurs, nous répugnons à nous 1 J. Chanlatte publia son écrit immédiatement après l'évacuation du Port-de-Paix par
Lamarre; il y parlait aussi de l'insuccès de Bazelais aux Gonaïves, et cette diatribe ne parvint au Port-au-Prince qu'après la conspiration de Yayou. 104 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D11AÏTI. faire l'écho d'un écrit où l'auteur mit toute la méchanceté
de son esprit, pour essayer de dénigrer les hommes qui
fondèrent la glorieuse République de notre pays. Mais
cette brochure produisit un effet puissant sur l'âme aigrie de Gérin. Sachant que le meilleur moyen de combattre un écrit
de cette nature, est de plaisanter tout le premier des imputations injustes qu'il contient, Pétion, dont l'humeur
était quelquefois railleuse, malgré son caractère réservé
et grave, s'en empara et le lut dans le cercle qui se forma
immédiatement au palais de la présidence pour en prendre connaissance, et où se trouvèrent la plupart de ceux
que cet écrit désignait. Chanlatte l'avait supposé présent
à une séance du sénat, où il distribuait les rôles et les
fonctions de chacun de ses membres, en vue des éventualités de la guerre civile ; ce fut la partie de l'écrit, où
lui-même jouait un rôle tragi-comique, qui attira le plus
son attention pour en rire et engager ses auditeurs à
faire comme lui ' . Malheureusement plusieurs d'entre eux
s'imaginèrent, et Gérin surtout, qu'il était bien aise des
méchancetés de Chanlatte, pour diminuer leur influence
dans l'Etat. Cette pensée injuste vint ajouter à la désapprobation que quelques-uns donnaient à son système politique, qu'ils considéraient comme conçu par lui pour absorber toute l'influence ; elle eut des résultatsfàcheux dans
la suite, elle entretint l'animosité et l'opposition de Gérin. Blanchet aîné fut aussi peu disposé à excuser l'inten1 Chanlatte plaisantait Pétion de sa défaite a Sibert, le 1" janvier, en parlant de «sa
valeur embourbée dans les marais fangeux de ces lieux. » Arrivé a cette phrase, Pétion dit
en riant aux éclats : « Ma foi ! il a raison; car ce jour-la je fus contraint de fuir, et j'avais
de la boue sur tout le corps. » La scène qu'il lui fit jouer au sénat, était une imitation de
celle où César, dans la tragédie de Voltaire, assigne a chacun son poste, dans son projet de
marcher contre les Parthes.
aleur embourbée dans les marais fangeux de ces lieux. » Arrivé a cette phrase, Pétion dit
en riant aux éclats : « Ma foi ! il a raison; car ce jour-la je fus contraint de fuir, et j'avais
de la boue sur tout le corps. » La scène qu'il lui fit jouer au sénat, était une imitation de
celle où César, dans la tragédie de Voltaire, assigne a chacun son poste, dans son projet de
marcher contre les Parthes. [1807J CIJAPITHiS VII. 105 tion de Pétion. Dans sa diatribe, Ghanlatte disait, qu'étant trésorier à Jérémie lors de la fuite de Rigauden 1800,
Blanchet, « d'une distraction incurable, » avait embarqué avec lui, « sans y songer, » la caisse de l'Etat; et
qu'arrivé aux États-Unis, il s'était aperçu de cette « trans-
« plantation involontaire *. » Or, au moment où cet écrit
parvint au Port-au-Prince, on se plaignait hautement de
la mauvaise gestion des finances par lui qui, comme secrétaire d'Etat, ne pouvait parvenir à faire rendre compte
parles administrateurs de cette branche de service public. On a vu que par son message du 19 mai, en forme
d'arrêté, le sénat invitait le président, « au nom du salut
« public et de l'armée, » à donner ses ordres au secrétaire d'Etat pour qu'il fît parvenir au corps législatif, des
cadastres, des comptes, etc., qu'il aurait dû fournir déjà
*au comité des finances. Le président le pressait à cet
égard, sans pouvoir rien obtenir de lui ; les sénateurs
s'en plaignaient vainement. C'est que, pour tout dire
(l'histoire ne devant rien cacher), Blanchet aîné s'abandonnait à la boisson ; dès 9 heures du matin, il déraisonnait. Une telle situation ne pouvait plus être tolérée ;
les administrateurs et autres employés des finances se
moquaient de leur chef, qui ne pouvait surveiller leur
comptabilité et leurs actes ; l'armée, les sénateurs, les
employés divers ne recevaient ni solde ni appointemens,
et l'armée expéditionnaire dans le Nord avait besoin d'être entretenuepar une solderégulière, par deshabillemens,
des approvisionnemens de guerre et de bouche, afin de
remplir sa laborieuse tâche.
ait plus être tolérée ;
les administrateurs et autres employés des finances se
moquaient de leur chef, qui ne pouvait surveiller leur
comptabilité et leurs actes ; l'armée, les sénateurs, les
employés divers ne recevaient ni solde ni appointemens,
et l'armée expéditionnaire dans le Nord avait besoin d'être entretenuepar une solderégulière, par deshabillemens,
des approvisionnemens de guerre et de bouche, afin de
remplir sa laborieuse tâche. 1 Daumcc, qui l'ut un des plus maltraités, me dit un jour, qu'à son avis, cette satire de
.T. Chanlatte était son meilleur écrit, sous le rapport du style : « Mais, que de méchancetés !
« aiouta-t-il. » 106 ÉTUDES SUR ^HISTOIRE d'hAÏTI. Le Président d'Haïti se vit donc forcé d'user de ses
pouvoirs extraordinaires, en révoquant Blanchet aîné de
de son éminente charge '. Il nomma César Thélémaque,
secrétaire d'Etat : celui-ci avait été contrôleur des finances au Cap, et quoique peu capable, il avait du moins de
la dignité, de la fermeté et toute la probité nécessaire
pour imposer aux fonctionnaires placés sous ses ordres 2.
Des employés, éminens par leur savoir, lui furent donnés
pour l'aider, entre autres A. D, Sabourin qui avait été
aussi contrôleur des finances sous l'empire. Afin de reconnaître néanmoins et de récompenser les services de
Blanchet aîné dans l'ordre politique, Pétion créa pour
lui la haute charge de secrétaire général du gouvernement ; dans ces fonctions nouvelles, il devait concourir,
par ses conseils, aux actes de la présidence et les contresigner. Mais Blanchet aîné ne pardonna pas plus sa révocation à Pétion, qu'il n'avait pardonné à Dessalines
de l'avoir révoqué comme trésorier «à Jérémie; et ce fut
par suite de son mécontentement, qu'il devint, en 1810,
la cheville ouvrière de la scission du Sud. Dans cet intervalle, Lamarre, qui était dans la commune de Jean-Rabel, n'avait pas tardé à reprendre l'offensive contre l'armée de Christophe, afin de favoriser
les insurgés des montagnes du Gros-Morne, de SaintLouis et du Borgne. Le 19 août, il s'était mis en marche
contre le Port-de-Paix ; et arrivé près de cette ville, il
avait détaché de son armée de 2000 hommes à peine, le
colonel Bauvoir à la tête de 1200 de ces braves, pour se 1 Celte révocation eut lieu en octobre. 2 C. Thélémaque fit imprimer des titres de lettres, en mettant en tête: «République d'Haïti.
« — Justice, — Sévérité. » C'était dans le but d'intimider les comptables qui se faisaient
lirer l'oreille. [1807] eiiAPiTiiË vu. 107 porter dans les hauteurs de Saint-Louis et intercepter
tout secours qui viendrait du Cap. Mais assailli bientôt
par des forces supérieures, il rappela Bauvoir ; et aidé de
lui, il repoussa diverses attaques qui eurent lieu successivement dans les derniers jours d'août. Le général
Romain avait sous ses ordres une force de 4000 hommes
d'infanterie et de 500 cavaliers, outre l'artillerie. Lamarre
signala au président, par sa lettre de 31, que-Christophe
donnait beaucoup d'attention à la cavalerie, en l'engageant à en organiser une aussi pour l'opposer à celle de
l'ennemi; et à cet effet, il ne cessa de lui demander des
selles pour monter la sienne.
derniers jours d'août. Le général
Romain avait sous ses ordres une force de 4000 hommes
d'infanterie et de 500 cavaliers, outre l'artillerie. Lamarre
signala au président, par sa lettre de 31, que-Christophe
donnait beaucoup d'attention à la cavalerie, en l'engageant à en organiser une aussi pour l'opposer à celle de
l'ennemi; et à cet effet, il ne cessa de lui demander des
selles pour monter la sienne. Dans cette lettre du 51 août, il recommandait à Pétion
de faire marcher contre Saint-Marc, l'armée de la République pour opérer une diversion utile au succès de l'armée expéditionnaire. Il lui demandait en même temps de
nouvelles troupes pour la renforcer, des cartouches, de
la poudre et du plomb. II l'informait aussi d'une nouvelle insurrection contre Christophe vers Saint-Michel
et le Fort-Liberté. « Il importe au salut de l'Etat, dit-il
<« en terminant, que la grande armée marche. » Malgré
la pénurie de la caisse publique, Pétion lui avait envoyé
8000 gourdes qui ne suffisaient pas pour la solde arriérée
de ses troupes. Le 25 septembre, une nouvelle lettre, datée du Môle,
informa le président que Romain ayant été blessé dans
les précédens combats, Christophe était venu se mettre
à la tête de ses troupesavec de nouvelles forces, aprèsavoir
employé la plus grande terreur pour réunir son monde et
faire transporter des canons, un mortier et un obusier
dans les positions les plus difficiles. Lamarre l'avait combattu avec succès ; mais après un combat de 8 heures, sa 108 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. troupe manquant de munitions, il avait dû opérer sa retraite à travers les masses ennemies. II divisa sa petite
armée en deux pour pouvoir mieux se tirer de cet embarras. « Je fus forcé, dit-il, de me réfugier au milieu des
« bois avec une compagnie de grenadiers seulement,
« ayant dispersé le reste de mes troupes de la manière
« la plus convenable à notre posilion. Le général Nico-
« las Louis m'a bien secondé en cette occasion. Je restai
« huit jours dans les convulsions du désespoir, en proie
« à toutes les privationsdelavie. J'aurais indubitablement
« fini ma carrière dans cet état, si l'adjudant-général
« Delva n'était pas arrivé promptement à mon secours,
« avec un bataillon de la 16e commandé par Boisrond
« Laurent1. Voilà quelle était notre posilion, quand vous
« croyiez que nous moisonnions des lauriers. Refléta chissez un moment, président, sur tous les maux pas-
« ses qu'a occasionnés la guerre civile. Réfléchissez sur
« la trop grande bonté du général Rigaud, qui occa-
« sionna tous les maux de la patrie, et voyez combien il
« importe de terminer cette guerre-ci. Tout Haïtien a les
« yeux fixés sur vous. Quoi ! seriez-vous indifférent aux
« vœux de tous ces cœurs? Le nom de la patrie ne vous
« serait-il plus cher? Oui, vous chérissez le nom de son
« libérateur, et votre gloire la plus chère réside dans le
« bonheur du peuple qui vous adore... »
sionna tous les maux de la patrie, et voyez combien il
« importe de terminer cette guerre-ci. Tout Haïtien a les
« yeux fixés sur vous. Quoi ! seriez-vous indifférent aux
« vœux de tous ces cœurs? Le nom de la patrie ne vous
« serait-il plus cher? Oui, vous chérissez le nom de son
« libérateur, et votre gloire la plus chère réside dans le
« bonheur du peuple qui vous adore... » Si ce langage prouvela dignité républicaine de Lamarre
et son attachement à Pétion, et en même temps la
liberté que ce dernier laissait à ses camarades d'armes de 1 Un frère de Boisrond Tonnerre, qui, dans la guerre de l'indépendance, servant sous les
Français au combat de Laval, près de l'Anse-a-Veau, fut balafré par Léger qui était du côté
de Geffrard. Au moment où il arrivait au Môle avec son bataillon, Léger venait de se rendre
à Lamarre, en faisant défection a Christophe; car cette lettre de Lamarre parle de lui au président, en l'envoyant au Port-au-Prince. Boisrond Laurent ne tarda pas a périr dans un combat. [1807J CHAPITRE Vil. 101 lui parler avec franchise, ce qui est aussi honorable pour
eux tous ; on voit que Lamarre partageait jusqu'à un certain point l'opinion des autres militaires, qui pensaient
que le président mettait trop de lenteur, trop de mollesse
dans la guerre contre Christophe. Eux tous revenaient
sans cesse au souvenir des désastres survenus dans celle
entre Rigaud et Toussaint Louverture, en ne faisant pas
attention que les deux situations étaient très-différentes,
Et dans le moment que ces reproches étaient adressés à
Pétion, que d'embarras ne naissaient point sous ses pas l
Mais l'on reconnaît qu'il faisait ce qui dépendait de lui
pour renforcer successivement l'armée expéditionnaire,
et la ravitailler de toutes manières. En lui signalant, dans la même lettre, selon sa recommandation, les officiers dont la conduite méritait ses éloges; en lui apprenant qu'il avait promu provisoirement au
grade de chef bataillon, Eveillard aîné et J. -Pierre Aminé,
et lui désignant Eveillard jeune comme un brave, ainsi
que les chefs de bataillon Aly, de la 9e, et L'Africain, de
la 24e, Lamarre lui dit en post-scinptum : « Au moment
« de fermer ma lettre, une émeute populaire allait éclater.
« Le général Nicolas Louis (don t il venait de faire l'éloge)
« qui s'était attiré des griefs de l'armée, en tuant
« de sa propre main un officier, vient de faire fusiller
« un homme et passer un autre par les verges. Cette
« conduite ayant excité des rumeurs violentes dans l'ar-
« mée, j'ai pris le parti de vous l'envoyer. » Lamarre
fut contraint de déployer beaucoup d'énergie pour rétablir l'ordre parmi ses troupes, et il émit un ordre du jour
pour menacer du conseil de guerre, tout officier qui s'écarterait à l'avenir de son devoir. Cependant, il transigea
avec le sien en ne faisant pas juger Nicolas Louis pour ces
« conduite ayant excité des rumeurs violentes dans l'ar-
« mée, j'ai pris le parti de vous l'envoyer. » Lamarre
fut contraint de déployer beaucoup d'énergie pour rétablir l'ordre parmi ses troupes, et il émit un ordre du jour
pour menacer du conseil de guerre, tout officier qui s'écarterait à l'avenir de son devoir. Cependant, il transigea
avec le sien en ne faisant pas juger Nicolas Louis pour ces 440 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. crimes ; mais il fit bien peut-être, car cet officier rachetait
ces excès par les services qu'il rendit à la République, Telle était la position du président à l'égard d'une foule
d'hommes opposés à son gouvernement ; il employait la
patience et la modération pour les ramener, de préférence aux rigueurs tyranniques que déployait Christophe
dans le Nord. Dans la Grande-Anse, par exemple, il ordonnait que les prisonniers faits sur les insurgés, fussent
traités avec douceur, tandis que son adversaire ne faisait
quartier à aucun prisonnier et dépeuplait les localités
insurgées contre son autorité, venant ainsi en aide aux
mortalités occasionnées parla guerre. « Il a fait fusiller
« un adjudant-général qui avait tardé à le suivre, dit
« Lamarre dans une lettre du 27 septembre ; il fait fu-
« siller tous ceux qui lui paraissent suspects. » Dans une autre du 29, il récidivait la demande de 1000
hommes de troupes, d'une pièce de campagne en bronze,
de munitions, d'habits, de chemises et de pantalons pour
ses troupes « qui ont subi la plus grande misère dans les
« bois. * » Le 2 octobre, il lui disait encore que le colonel Bauvoir lui avait révélé des choses à l'égard de Nicolas
Louis, qui prouvaient qu'il avait bien fait de l'envoyer au
Port-au-Prince où il faudrait le garder ; que depuis cette
mesure, les choses avaient changé de face et que beaucoup
de soldats de la 9e étaient revenus à leurs drapeaux. Un
mois après, le 2 novembre, une nouvelle lettre de Lamarre au président lui rendait compte d'autres combats
dans les montagnes du Port-de-Paix et de Saint-Louis,
où l'ennemi eut 1000 hommes tués ou blessés, et perdit
qu'il avait bien fait de l'envoyer au
Port-au-Prince où il faudrait le garder ; que depuis cette
mesure, les choses avaient changé de face et que beaucoup
de soldats de la 9e étaient revenus à leurs drapeaux. Un
mois après, le 2 novembre, une nouvelle lettre de Lamarre au président lui rendait compte d'autres combats
dans les montagnes du Port-de-Paix et de Saint-Louis,
où l'ennemi eut 1000 hommes tués ou blessés, et perdit 1 Dans sa lettre du 29 septembre, Lamarre informait le président qu'il avait confié l'administration a Hérard Dumesle, « officier commissionné par vous; il prend fort a cœur de
« remplir son devoir avec exactitude. » [1807] CHAPITRE VIF. \\\ un drapeau, dix-huit tambours, sept cents fusils, huit
bâches de sapeur et une canne de tambour-major : les
républicains avaient fait alors 200 prisonniers. Mais leur
généra], en annonçant ces succès, demandait encore de
l'argent, des cartouches, des habillemens et des hommes.
C'était rappeler Annibal : « J'ai battu les Romains, di-
<r sait-il à Carthage : envoyez-moi des soldats et de
« l'argent. » Cette lettre fut confiée au colonel Gardel que
Thimoté accompagna au Port-au-Prince : elle recommandait au président le chef de bataillon C. Thomas comme
« un officier digne de la bienveillance du gouvernement,
« ainsi que le chef d'escadron Toussaint. Bouffïetqui s'est
« immortalisé dans ces combats. » Deux jours après, une
lettre spéciale fut adressée au président pour lui exposer « la situation malheureuse du colonel Bauvoir, cet
« officier qui s'est si généreusement dévoué à la cause
« sacrée de la liberté, et qui n'a pas un moment de repos
« depuis mon arrivée ici. Je vous informe, président, qu'il
« est marié, père de famille et réduit dans la dernière des
« misères. Je sollicite donc de vous quelques moyens
« particuliers pour cet homme estimable. » Nous nous plaisons à citer toutes ces recommandations,
tous ces éloges de Lamarre en faveur des officiers qui
servaient sous ses ordres. Ce héros de notre pays dévoiîaitainsi sa belle âme, en attirant la justice du gouvernement sur ceux qui partageaient ses périls ; il savait que
sa voix serait entendue du chef qui se plut toujours à
récompenser le mérite : aucune de ces recommandations
ne resta sans effet. En même temps, c'est, de notre part,
réveiller les sympathies nationales pour des citoyens dont
le nom doit être vénéré de la postérité, car ils remplirent
glorieusement leurs devoirs envers la patrie.
iîaitainsi sa belle âme, en attirant la justice du gouvernement sur ceux qui partageaient ses périls ; il savait que
sa voix serait entendue du chef qui se plut toujours à
récompenser le mérite : aucune de ces recommandations
ne resta sans effet. En même temps, c'est, de notre part,
réveiller les sympathies nationales pour des citoyens dont
le nom doit être vénéré de la postérité, car ils remplirent
glorieusement leurs devoirs envers la patrie. 112 ETUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. Lamarre, d'un esprit intelligent quoique sans culture*
ne se bornait pas à rendre compte de ses opérations
militaires ; il communiquait à Pétion toutes les idées qui
pouvaient contribuer au bien public. Ainsi, le 23 septembre, il lui disait que Christophe avait, disait-on, expédié des envoyés auprès du gouvernement britannique
pour lui offrir le commerce exclusif du pays, s'il voulait
le seconder dans sa guerre contre la République ; qu'un
navire anglais ou américain, sortant du Cap, avait été à
Jérémie pour avoir des nouvelles de l'insurrection de
Goman et lui fournir les moyens de continuer sa rébellion, que ce service avait été payé de 200 milliers de
café ; que Christophe venait d'envoyer au Port-au-Prince
quatre espions, dont la mission était d'exciter les consorts
de Yayou à une nouvelle conspiration contre la République. Le 13 novembre, en y expédiant le capitaine de
cavalerie Habilhomme, fait prisonnier, il disait au président que cet officier ennemi pouvait servir à transmettre
ses propositions à l'adjudant-général Etienne Albert,
dont les sentimens paraissaient favorables à la République '. Il avait gagné l'affection d'Habilhomme par ses
procédés généreux, répondant ainsi à la bienveillante
politique de Pétion. Cet officier devint par la suite un
des chefs d'escadron de la garde à cheval du président. Le 13 novembre, une nouvelle lettre pressait le président d'envoyer des troupes et des munitions au Môle.
« Que m'apprenez-vous, président, lui dit-il ? Quoi ! 1 Quelque temps après, en effet, Etienne Albert, qui figura a la bataille de Sibert, sur le
point d'être arrêlé par Christophe qui soupçonnait ses sentimens, s'enfuit dans la partie de
l'Est. Arrivé a Saint-Yague, il fut arrêté par ordre de Franco de Médina et livré a Christophe.
Franco de Médina ne prévoyait pas alors qu'un jour arriverait où il expierait cruellement
cette lâche et honteuse action. II y a dans le ciel un Dieu qui sait punir les médians, a l'heure
où sa justice le veut. [1807] CHAPITRE VII. lir> « l'armée est encore à Poix-Ia-Ravine (près de l'Arca-
« haie), quand elle devrait être à Saint-Marc? Qui peut
« avoir ralenti l'ardeur de nos guerriers Que font-ils
« donc? Qu'est devenue en eux cette valeur que nos
« ennemis épouvantés devaient admirer? Envoyez-moi
« des secours, et bientôt je vous joindrai à l'Artibonite...
« Je m'aperçois que le Port-au-Prince est une nouvelle
« Capoue où les délices énervent l'âme. » Il lui annonçait l'arrivée de Christophe au Port-de-Paix, avec de nouvelles forces, surtout en cavalerie.
erriers Que font-ils
« donc? Qu'est devenue en eux cette valeur que nos
« ennemis épouvantés devaient admirer? Envoyez-moi
« des secours, et bientôt je vous joindrai à l'Artibonite...
« Je m'aperçois que le Port-au-Prince est une nouvelle
« Capoue où les délices énervent l'âme. » Il lui annonçait l'arrivée de Christophe au Port-de-Paix, avec de nouvelles forces, surtout en cavalerie. Le 19, Lamarre était dans la joie, il avait reçu par le
commandant Masson Dias, l'un de nos meilleurs officiers
de marine, 200 quarts de poudre, 120 caisses de cartouches, du papier et des mandrins pour en faire. « Vous ne
« savez pas, dit-il au président, de quel pressant danger
« vous nous avez tirés en nous envoyant des munitions.
« L'armée vous fait ses remerciemens de ce présent qui
« sert à sa défense et aux succès des armes de la Répu-
« blique. Nous appréhendions déjà de voir nos lauriers
« se changer en cyprès ; mais tout a changé depuis l'ar-
« rivée de Masson : le courage, l'espoir, tous les senti-
« mens caractéristiques par lesquels un républicain se
« distingue, renaissent parmi nous '. » A son tour, il envoya au président 500 boulets de divers
calibres, ne prévoyant pas, tant son espoir de vaincre
l'ennemi était grand, que le Môle où il était alors subirait
ce mémorable siège de deux années où se distinguèrent
des caractères si héroïques ! « Quant aux fusils, je ferai
« en sorte de vous en procurer aussi. » On ne sait s'il
entendait prendre ceux de l'ennemi, ou s'il espérait les 1 Le style de plusieurs des lettres de Lamarre nous fait soupçonner qu'elles furent écrites
par Hérard Dumesle : les sentimens qu'elles expriment font son éloge. T. VII. 8 114 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏ'H. faire venir de Cuba ; car il annonçait à Pétion qu'un petit
bâtiment sous pavillon danois venait d'arriver au Môle,
sortant de cette île, et qu'ayant usé envers son équipage
de procédés engageons, le capitaine lui avait promis d'y
revenir dans quinze jours avec des objets qu'il lui demandait. A cet effet, il expédia l'adjudant-général Delva auprès du président, probablement pour lui exposer de vive
voix la nécessité d'autoriser des relations avec Cuba, que
les lois défendaient '.. « Je m'abstiens de vous faire l'é-
« loge de cet officier; car personne mieux que vous,
« président, ne sait apprécier son mérite. Je vous répète
« qu'avec 1,500 ou 2,000 hommes de troupes pour rente forcer l'armée expéditionnaire, j'irais foire jonction
« avec la grande armée dans la plaine de l'Artibonite. »
Il termina sa lettre en exposant que les envois de soldats
de différens corps, par détachernens , nuisaient à la
discipline ; que n'ayant point leurs drapeaux avec eux,
l'honneur militaire n'avait pas ce signe de ralliement pour
le stimuler : il priait le président de lui envoyer, sinon
des régimens, du moins des bataillons en entier pour avoir
leurs drapeaux. « S'il vous plaît de m 'expédier la 24e en
« entier (son ancien corps) , je vous renverrai tous ces
« détachernens. » C'est tout un éloge pour ce fameux
régiment du Petit-Goave.
leurs drapeaux avec eux,
l'honneur militaire n'avait pas ce signe de ralliement pour
le stimuler : il priait le président de lui envoyer, sinon
des régimens, du moins des bataillons en entier pour avoir
leurs drapeaux. « S'il vous plaît de m 'expédier la 24e en
« entier (son ancien corps) , je vous renverrai tous ces
« détachernens. » C'est tout un éloge pour ce fameux
régiment du Petit-Goave. En produisant toutes les idées, tous les sentimens qui
animaient cette âme belliqueuse, nous croyons mieux
faire pour que le lecteur apprécie la guerre de la péninsule du Nord, que si nous entrions dans le détail circons1 Ce bâtiment sous pavillon danois était monté par des Français réfugiés a Cuba. En étanlissantces relations avec le Môle,oùils faisaient un trafic avantageux, ils cessèrent, de nuire
su cabotage haïtien avec leurs corsaires. Le commerce fut toujours la meilleure diplomatie
entre les peuples ; c'est a lui qu'Haïti et la France doivent leur rapprochement. [1807] CHAPITRE VII. JiS lancié des mille combats qui s'y livrèrent, et où la valeur,
de part et d'autre, distingua des frères luttant entre eux,
les uns pour soutenir un gouvernement oppresseur, les
autres pour fonder celui qui voulait la prépondérance des
principes les plus salutaires au bien public, les plus dignes de l'homme dans l'état social. On a vu que, par sa lettre du 31 août, Lamarre provoquait une campagne contre Saint-Marc, et par celle du
io novembre, qu'il s'étonnait que l'armée, sortie du Portau-Prince, ne fût encore que dans la plaine de l'Arcahaie.
Ce n'est pas que Pétion ne sentît lui-même la nécessité
d'attirer vers Saint-Marc une partie des forces du Nord,
afin d'empêcher Christophe d'écraser l'armée expéditionnaire déjà si faible ; mais, après la conspiration de Yayou,
nous l'avons dit, les esprits étaient loin d'offrir l'unanimité de vues qui constitue l'union entre les citoyens.
Quelle que fût la conduite du général Magloire Àmbroise
en cette circonstance, son intimité avec Yayou, qui résultait autant de la fraternité d'armes que de ses relations
avec la sœur du défunt, donnait à penser à Pétion, qu'il
s'était laissé séduire par lui. Le président avait d'autant
plus raison, que Magloire avait pour chef d'état-major
l'adjudant-général Borno Déléard, esprit remuant, plus
ambitieux peut-être que Chervain avec qui il avait été fort
lié, et que l'on a vu en scène, aux Cayes, avec Mentor
et Boisrond Tonnerre, dans leur conciliabule nocturne
de 1808; Borno Déléard qui, après la mort de Dessalines,
s'était empressé de se rendre au Cap lorsque Christophe
y manda les aides de camp de l'empereur. Le 25 septembre, Lamarre avait informé le président de l'envoi de
quatre espions du Nord au Port-au-Prince, pour lâcher
qui il avait été fort
lié, et que l'on a vu en scène, aux Cayes, avec Mentor
et Boisrond Tonnerre, dans leur conciliabule nocturne
de 1808; Borno Déléard qui, après la mort de Dessalines,
s'était empressé de se rendre au Cap lorsque Christophe
y manda les aides de camp de l'empereur. Le 25 septembre, Lamarre avait informé le président de l'envoi de
quatre espions du Nord au Port-au-Prince, pour lâcher 116 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. d'y exciter une nouvelle conspiration. Déjà, Magloire se
montrait mécontent de la nomination du général Bonnet
au commandement de l'arrondissement de Jacmel; quoique commandant en chef lui-même du département de
l'Ouest, il préférait se tenir dans cette ville où il eût été
le premier personnage, plutôt que de résider au Port-auPrince, chef-lieu du département, où il se croyait effacé
par la présence du Président d'Haïti. L'histoire a fourni
plus d'un exemple, pour prouver que Jules César ne fut
pas le seul qui préférât d'être le premier dans une bicoque que le second à Rome. Ces malheureuses dispositions étaient, pour Pétion,
un nouveau sujet de préoccupations douloureuses : il
estimait et aimait Magloire Ambroise, homme de bien,
citoyen distingué par ses sentimens, qui avait rendu au
pays des services signalés. Dans le but de le soustraire
aux mauvaises influences, il l'obligea en quelque sorte à
se tenir au chef-lieu de son commandement, afin d'être
à même de les neutraliser par ses procédés et ses attentions pour ce générai; mais il ne fit qu'empirer le mal,
en dépit de ses bonnes intentions. A ces difficultés, qui le contraignaient lui-même à rester au Port-au-Prince, où sa présence était encore nécessaire pour veiller au ravitaillement de l'armée expéditionnaire, soit par les garde- côtes de l'État, soit par
des barges, pour lui envoyer des renforts en hommes, se
joignait sa maladie qui revenait sans cesse. Les troupes
du Sud était presque toutes employées à combattre l'insurrection de la Grande-Anse; celles de l'Ouest devaient
fournir à ces renforts et former l'armée qui marcherais
contre Saint-Marc; et la caisse publique, par l'inaptitude
de Blanchet aîné, donnait à peine de quoi subvenir à [1807] CHAPITRE VII. 117 toutes ces dépenses. Le nouveau secrétaire d'État se
débattait déjà pour trouver les moyens nécessaires. Le 20 août, Pétion avait rendu un arrêté pour appliquer au payement de la cargaison du navire l'Empereur,
appartenant à Jacob Lewis et. livrées pour compte de
Dessaliues, les denrées des habitations affermées à sa
veuve, et de plus, le montant des droits d'importation
dus à l'État par les nouveaux navires de ce négociant.
Le 12 novembre, C. Thélémaque fît un règlement concernant l'exploitation des denrées: il est bon de consigner
ici ses motifs, pour prouver les embarras financiers de
cette époque et le vice du système de fermage dont tous
les fermiers abusaient. « Considérant, dit le secrétaire d'État, que malgré la
« loi bienfaisante du sénat, qui, pour soulager les pro-
« priétaires et fermiers d'habitations, a abrogé le quart
« de subvention qu'ils payaient sur toutes les denrées
« récoltées, les fermiers des biens de l'État n'ont pas ac-
« quitté, pour la plupart, le prix de leurs fermes, et ont
« disposé de leurs revenus ;
« Considérant, dit le secrétaire d'État, que malgré la
« loi bienfaisante du sénat, qui, pour soulager les pro-
« priétaires et fermiers d'habitations, a abrogé le quart
« de subvention qu'ils payaient sur toutes les denrées
« récoltées, les fermiers des biens de l'État n'ont pas ac-
« quitté, pour la plupart, le prix de leurs fermes, et ont
« disposé de leurs revenus ; « Considérant les dépenses considérables que le gou-
« vernement est obligé de faire pour l'entretien et la
* solde des troupes, afin de conserver cette liberté pré-
« cieuse que Christophe voudrait nous ravir ; Et le dispositif de ce règlement obligeait le transport
aux magasins de l'État de tous les cafés récoltés (principale production du pays), afin qu'on pût recueillir le prix
du fermage. Il établissait, pour cela, des moyens de contrainte et des amendes.1 Quant au fermage des sucreries I A la reprise de ses séances, le sénat abrogea ce 'règlement, le 7' janvier 1808, comme
contraire a sa loi sur la police des campagnes; mais la mention de cette abrogation se trouve
seulement dans le procës-verbal de ce jour : aucun acte ne fut rédigé a cet effet, et il paraît 1 18 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. et des guildives, on sait déjà qu'il se payait en argent ; on
produisait peu de coton, de cacao, etc. C'est dans ces circonstances difficiles que, ne pouvant
se mettre à la tête de l'armée, le président en donna le
commandement supérieur au général Bonnet. Elle se mit
en marche dans les premiers jours de novembre, et arriva bientôt sous les murs de Saint-Marc. Bonnet en confia
une partie au commandement de î'adjudant-général
Chauvet, et garda l'autre sous sa propre.direction. L'ennemi ayant fait une sortie, chassa Chauvet de la position
qu'il occupait, et cet officier ne put rallier sa troupe
qu'au Boucassin : c'était une véritable déroute. Attaqué en même temps, Bonnet avait repoussé l'ennemi; les colonels Barthélémy Mirault, de la cavalerie,
et J.-L. Longueval, de la 4e, périrent dans cette action
où il y eut une mêlée et où Bonnet faillit être tué par ce
dernier '. Mais l'échec subi par Chauvet le contraignit
néanmoins à faire retraite. Arrivé au Boucassin, il reforma
son armée et marcha de nouveau contre Saint-Marc. Christophe venait d'y arriver avec des troupes du
Nord, notamment le 2e régiment, surnommé 2e rasoir
en ce temps-là et' commandé par le colonel Pescay :
J.-B. Riche était un des chefs de bataillon de ce corps.
Une nouvelle affaire eut lieu aux portes de la ville, dans
laquelle les républicains enlevèrent une pièce de campagne à l'ennemi. Cependant, la présence du généralissime
du Nord stimulant ses troupes, elles obtinrent l'avantage que de nouvelles réflexions y firent renoncer. Le secrétaire d'État, par un autre arrêté, avait
mis les warfs en régie, en les séparant de l'administration des douanes : le sénat le laissa
subsister, sans doute pour essayer de ce nouveau système. 1 Nous avons ouï dire dans le temps, que ce fut le sous-lieutenant Souffrant, aide de camp
de Bonnet, qui donna un coup de pistolet à J.-L. Longueval pendant qu'il cherchait ce
général dans la mêlée.
. Le secrétaire d'État, par un autre arrêté, avait
mis les warfs en régie, en les séparant de l'administration des douanes : le sénat le laissa
subsister, sans doute pour essayer de ce nouveau système. 1 Nous avons ouï dire dans le temps, que ce fut le sous-lieutenant Souffrant, aide de camp
de Bonnet, qui donna un coup de pistolet à J.-L. Longueval pendant qu'il cherchait ce
général dans la mêlée. [1807] CHAPITRE vu. H9 sur les républicains qui furent forcés à la retraite : ils ne
purent même traîner la pièce de campagne et l'enfouirent sur l'habitation Boisneuf. Le général Bonnet, au rapport de tous, fit preuve de
bravoure et d'un sang-froid remarquable dans ces diverses actions. David-Troy et les autres colonels brillèrent
aussi par leur valeur. Du côté de l'ennemi, les mêmes
qualités militaires se montrèrent parmi les officiers supérieurs,principalement le général Pierre Toussaint. Autant par ces revers que par motif politique, Pétion
donna l'ordre à Bonnet de ramener les troupes au Boucassin ; car la situation de l'arrondissement de Jacmel réclamait la présence de ce général. Le président savait
que Magloire Ambroise faisait agiter l'esprit de la population par quelques hommes qui lui étaient dévoués. Dans
le but de déjouer cette trame, il y envoya Bonnet avec
la 22e commandée par David-Troy, et la 23e par Azor
Morel. Mais, à leur passage au Port-au-Prince, Magloire était
parvenu à gagner à son projet, une portion de la 22e dont
il avait été le colonel, et toute la 23e. Comptant sur son
influence parmi ces corps et sur le reste de la population,
dans la soirée du 5 décembre, il s'évada du Port-auPrince avec les officiers de son état-major et ses guides
et se rendit à Jacmel '. Outre Borno Déiéard, il avait auprès de lui le chef d'escadron Maillard, le capitaine Jean
Adonis, le lieutenant George Lapierre, le sous-lieutenant
Aly Dubrueil, et le capitaine Michel qui lui servait de secrétaire.
Comptant sur son
influence parmi ces corps et sur le reste de la population,
dans la soirée du 5 décembre, il s'évada du Port-auPrince avec les officiers de son état-major et ses guides
et se rendit à Jacmel '. Outre Borno Déiéard, il avait auprès de lui le chef d'escadron Maillard, le capitaine Jean
Adonis, le lieutenant George Lapierre, le sous-lieutenant
Aly Dubrueil, et le capitaine Michel qui lui servait de secrétaire. Le 6 décembre était un jour de parade. Les soldats de î Dans la roule, Magloire fit arrêter Mondésir Germain, aide de camp du général Bonnet,
qui portail ses dépêches au Président d'Haïti. 1:20 études suu l'uistoikë d'uaiti. la 23e se rendirent sur la place d'armes, havresac sur le
dos. En s'y rendant avec la 22e, David-Troy essuya le
feu de quelques militaires de ce corps ; n'étant pas atteint,
il se porta sur le drapeau du bataillon d'où étaient partis
ces coups de fusil, s'en empara et ordonna à la 22e- de le
suivre au fortBéliot où est l'arsenal. Son air martial, son
courage audacieux, sa voix accentuée, ses précédens
militaires en imposent tellement à ce corps, à la tête duquel il venait de se distinguer devant Saint-Marc, qu'il
le suit au fort : un capitaine nommé André se fait sauter
la cervelle au moment d'y entrer. David-Troy craignait
évidemment le contact de la 22e avec la 25e, et en s'emparant du fort et de l'arsenal, il se rendait maître de Jacmel. Là, il fit l'appel des officiers, d'un air irrité; ceux
qui se sentaient coupables comme André, furent effrayés
et se sauvèrent par-dessusles murs. Le colonel intelligent
fit immédiatement des promotions, au nom du Président
d'Haïti, parmi les sous-officiers qu'il appela à les remplacer, et il harangua son corps qui cria avec lui : Vive
la République ! Vive le Président d'Haïti ! Assuré alors de la soumission de la 22e, il sortit de
l'arsenal avec une pièce de campagne chargée à mitrailles, et il alla avec son régiment sur la place d'armes, où il
Kalligna en face de la 23e. Le général Magloire arrivait à Jaemel en ce moment;
il se porta sur la place d'armes avec sa nombreuse escorte : ce qui prouve qu'en s'évadant du Port-au-Prince
dans la soirée du 5 décembre, il avait calculé qu'il serait
à Jaemel pendant l'heure de la parade, avec l'espoir que
les troupes se seraient prononcées en sa faveur ; et ce
n'était pas sans dessein que les soldats de la 23e portaient
leurs havresacs.
général Magloire arrivait à Jaemel en ce moment;
il se porta sur la place d'armes avec sa nombreuse escorte : ce qui prouve qu'en s'évadant du Port-au-Prince
dans la soirée du 5 décembre, il avait calculé qu'il serait
à Jaemel pendant l'heure de la parade, avec l'espoir que
les troupes se seraient prononcées en sa faveur ; et ce
n'était pas sans dessein que les soldats de la 23e portaient
leurs havresacs. [1807] chai'ITUë vu. 121 Mais, en le voyant arriver, continuant son audace,
David-Troy, à cheval, s'élança au milieu de son escorte;
et, posant la main sur son épaule, il lui demanda d'exhiber le permis qu'il avait dû obtenir du Président d'Haïti
pour quitter le Port-au-Prince, siège de son commandement. Interdit, se sentant coupable, Magloire ne sut
opposer aucun courage. David-Troy lui dit : « Vous êtes
« mon prisonnier; vous êtes un conspirateur : suivez-
« moi au palais national. » Et le commandant du département de l'Ouest obéit au sénateur colonel dont l'énergie
lui imposait ! Toutefois, le capitaine Michel essaya de dégager son général ; il cria aux guides de charger le groupe
des militaires de la 22e accourus à la voix de leur colonel,
pour conduire Magloire au palais ; mais ces guides n'en
firent rien. David-Troy ordonna alors d'arrêter Michel
qui s'enfuit, ainsi que Borno Déléard, le capitaine des
guides et les autres officiers de l'état-major, chacun cherchant à se cacher. Terrorisée par l'aspect de la 22e et l'audace de son colonel, la 25e ne fit aucun mouvement en faveur de Magloire : la conspiration était dès lors vaincue, comprimée. L'honneur de cette compression en revient à
David-Troy ; car, au dire de tous les contemporains, le
général Bonnet, logé au palais, n'en sortit pas pour aider ce colonel, pour faire valoir son autorité de commandant d'arrondissement : aussi, la réputation militaire de
David-Troy grandit extrêmement. Renfermé prisonnier, Magloire Ambroise fit appeler
le médecin Elie qui le traitait habituellement, et le pria
de lui donner du poison pour mettre un terme à ses jours,
afin de ne pas être jugé et puni comme conspirateur.
Elie lui en procura, et le 7 décembre il mourut au pa122 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. lais1. Borno Déléard s'embarqua sur un navire qui le porta
à l'étranger2. Michel se rendit à Léogane auprès de I'adjudant-général Marion qui le cacha pendant plusieurs
mois. Les autres officiers de l'état-major trouvèrent aussi
îe moyen de se cacher.
pas être jugé et puni comme conspirateur.
Elie lui en procura, et le 7 décembre il mourut au pa122 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. lais1. Borno Déléard s'embarqua sur un navire qui le porta
à l'étranger2. Michel se rendit à Léogane auprès de I'adjudant-général Marion qui le cacha pendant plusieurs
mois. Les autres officiers de l'état-major trouvèrent aussi
îe moyen de se cacher. La mort de Magloire Ambroise, survenue par sa conspiration contre le gouvernement de la République, excita dans le temps, en Pétion surtout, et doit- encore aujourd'hui exciter autant de regrets que celle de Yayou.
C'est la tâche de l'histoire, qui a d'autres regrets à manifester sous ce rapport, de faire ressortir devant la postérité, pour justifier ces pénibles sentimens, les qualités
qui distinguaient tous ces citoyens égarés par de funestes
passions, par l'erreur où les jetèrent une ambition effrénée, une jalousie insensée, des rivalités de position militaire, des influences pernicieuses sur leur esprit, incapable de comprendre le système politique adopté par
Pétion pour le gouvernement du pays, après tant de révolutions successives et un régime administratif toujours
si contraire au bonheur, à la liberté, à tous les droits
des citoyens en général. Dans l'impossibilité où ils étaient
de saisir sa pensée, de prévoir les résultats que son génie préparait pour la patrie commune, tous ces hommes
devinrent successivement des opposans à son gouvernement, et traduisirent leurs opinions en actions, en faits
coupables aux yeux des lois : les uns périrent victimes
de leurs folles entreprises, les autres, — et c'est le plus
grand nombre, — ne durent leur salut, ne furent con1 Elie était un médecin français, devenu Haïtien en 1804. Il était généralement aime a
Jacmel, et au Poi't-au-Prince où il est mort longtemps après. 2 Borno Déléard ne revint en Haïti que vers 1818; mais il ne fut employé ni par Pélion
m par P-oyer : il est mort quelques années après. [1807] CHAPITRE VII. 11>5 serves, pour contribuer par la suite aux succès d'une politique intelligente, que par la magnanimité des sentimens de l'homme qui la conçut, qui voulait leur bonheur personnel et celui de leurs familles. Dans nos publications précédentes, le lecteur a dû
remarquer quels furent les services signalés rendus au
pays par le général Yayou, dans la guerre de l'indépendance et ensuite dans l'Ouest, à la révolution de 1808 et
dans les circonstances qui la suivirent : inutile donc de
les signaler de nouveau pour faire éclater son mérite. On
a vu aussi par quelles déplorables influences ce brave
fut égaré. Eh bien ! c'est encore à l'influence de sa sœur,
animéepar une injuste vengeance, c'est à celle que Borno
Déléard exerça sur l'esprit de Magloire Àmbroise, que
cet homme estimable céda pour terminer sa yie si tristement.
1808 et
dans les circonstances qui la suivirent : inutile donc de
les signaler de nouveau pour faire éclater son mérite. On
a vu aussi par quelles déplorables influences ce brave
fut égaré. Eh bien ! c'est encore à l'influence de sa sœur,
animéepar une injuste vengeance, c'est à celle que Borno
Déléard exerça sur l'esprit de Magloire Àmbroise, que
cet homme estimable céda pour terminer sa yie si tristement. Ces deux officiers avaient servi ensemble, sous le général Bauvais, dans l'arrondissement de Jacmel ; ils s'étaient liés d'amitié, elce fut par ces considérations, qu'en
élevant Magloh-e Ambroise au grade divisionnaire pour
commander le département de l'Ouest, Pétion proposa
au sénat de lui donner Borno Déléard pour chef d'étatmajor. Mais ce dernier avait été du parti de Bauvais dans
sa querelle avec Montbrun, tandis que Pétion fut du parti
de Montbrun, à Jacmel : cette vieille animosité s'était
accrue par l'éclat de la défense de cette place contre
Toussaint Louverture, par Pétion, lorsque Borno Déléard et les autres officiers abandonnèrent sa courageuse
garnison pour se réfugier aux Gayes. Sous le régime impérial, on a vu quelle étroite liaison existait entre Borno
Déléard, Mentor et Boisrond Tonnerre; dans leur conciliabule nocturne tenu aux Gayes, le premier n'aspirait à \'2i ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. rien de moins qu'à être ministre des finances, et tout
porte à soupçonner que cette étrange prétention se rattachait à une combinaison suggérée par Christophe;
quand celui-ci manda les aides de camp de Dessaiines,
Borno Déléard s'empressa d'aller au Cap. Enfin, on a vu
que le général Lamarre informait le président, tout récemment, de l'envoi au Port-au-Prince de quatre espions
par Christophe, dans le but d'exciter une nouvelle conspiration de la part des adhérens de Yayou. Pour juger
sainement des événemens politiques, il faut se rappeler
les antédédens des hommes qui s'y jettent, souvent follement. Nous ne doutons donc pas que ceux que nous venons
de rappeler à l'égard de Borno Déléard, contribuèrent
puissamment à le faire agir sur l'esprit faible de Magloire
Ambroise, pour le porter à croire qu'il était assez influent
dans l'arrondissement de Jacmel, et à conspirer contre
le gouvernement. Cet infortuné général ayant échoué
dans cette folle entreprise, il aima mieux se suicider par
le poison, que d'être jugé et convaincu d'avoir trahi ses
devoirs envers un chef de qui il n'avait reçu jusque-là
que des témoignages d'estime, de considération et d'amitié. De même que Yayou, il ne put se résoudre à espérer un oubli généreux de ses torts, par celui qui avait
droit à les lui reprocher. Il y a même dans une semblable
résolution, quelque chose de respectable et qui ajoute
aux regrets qu'on éprouve de l'égarement de ces deux
hommes.
oir trahi ses
devoirs envers un chef de qui il n'avait reçu jusque-là
que des témoignages d'estime, de considération et d'amitié. De même que Yayou, il ne put se résoudre à espérer un oubli généreux de ses torts, par celui qui avait
droit à les lui reprocher. Il y a même dans une semblable
résolution, quelque chose de respectable et qui ajoute
aux regrets qu'on éprouve de l'égarement de ces deux
hommes. L'évasion du général Magloire Ambroise, dans la soirée du 5 au 6 décembre, avait été un événement au Portau-Prince : les esprits étaient inquiets, douloureusement
impressionnés, dans la crainte que tout l'arrondissement [1807] CHAPITRE VII. 12!i de Jacmel eût pu se lever en armes contre le gouvernement, malgré la présence de Bonnet et de David-Troy au
chef-lieu. Quoique plus rassuré à cet égard que qui que
ce soit, Pétion dut prendre les mesures militaires que
nécessitait cette situation. La générale fut battue dans la
nuit même afin de réunir les troupes et les citoyens : le
lendemain matin, le président fit défiler la 5e demi-brigade sous les ordres de Gédéon, et les bombardiers sous
ceux du chef de bataillon Laverdure, pour se rendre à
Jacmel et assister le général Bonnet. Quand ces officiers
y arrivèrent, Bonnet était déjà maître du terrain : la
conspiration était étouffée dans la ville, et les campagnes étaient restées paisibles. Gédéon n'entra même pas
à Jacmel; il resta sur l'habitation Pasquet, sur l'ordre du
général Bonnet. Alors survint, de la part des autorités, une de ces mesures qu'on ne saurait trop déplorer et blâmer sévèrement .
Des citoyens inoffensifs, des commerçans paisibles, furent accusés d'être les complices de Magloire, de lui avoir
fourni de l'argent pour parvenir à ses fins ; et, peut-être
sans preuves aucunes, dix-sept d'entre eux furent arrêtés,
liés ensemble, livrés à un détachement de troupes commandé par Laverdure, pour être conduits, disait-on, au
Port-au-Prince où ils seraient jugés. Les fonds qu'ils
avaient dans leurs magasins de commerce, leurs marchandises, leurs effets mobiliers, furent saisis comme
devant être confisqués au profit de l'Etat ; une partie de
cet argent fut donné aux troupes, l'autre passa aux mains
on ne sait de qui ; les marchandises et effets furent également partagés de la même manière. Ce fut tin pillage
organisé, à l'imitation blâmable du pillage désordonné
que les soldats et les campagnards avaient fait des che126 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTJ. vaux et autres choses accessibles à leur avidité, appartenant à Magîoire Ambroise, — de même qu'ils avaient agi
envers Yayou quelques mois auparavant. On conçoitencore ces mauvaises actions de la part de la soldatesque et
des gens du peuple, incapables de comprendre, dans tout
pays, le respect dû à la propriété ; mais de la part des
autorités, des chefs dont plusieurs étaient sénateurs, législateurs du pays, confisquer ou même séquestrer les
propriétés d'hommes qu'on accuse, sous l'empire des lois,
d'une constitution républicaine, qui garantissaient les
droits de tous, de tels actes doivent entraîner la réprobation sévère de l'histoire.
la soldatesque et
des gens du peuple, incapables de comprendre, dans tout
pays, le respect dû à la propriété ; mais de la part des
autorités, des chefs dont plusieurs étaient sénateurs, législateurs du pays, confisquer ou même séquestrer les
propriétés d'hommes qu'on accuse, sous l'empire des lois,
d'une constitution républicaine, qui garantissaient les
droits de tous, de tels actes doivent entraîner la réprobation sévère de l'histoire. Et encore, s'il n'y avait que cela à signaler à la postérité ! Mais ces malheureux accusés furent inhumainement assassinés,' par le détachement qui les conduisait,
lorsqu'ils arrivèrent au Cabaret-Carde, au pied des montagnes, à l'entrée de la plaine de Léogane. Qui donna
cet ordre arbitraire, barbare, révoltant, à l'officier exécuteur commandant du détachement ? C'est un mystère
qui est resté dans les ténèbres et que l'histoire ne peut
malheureusement dévoiler. Si ces infortunés étaient réellement complices de la conspiration, ne pouvait-on pas
les faire juger par la commission permanente de Jacmeî,
d'après la loi? Et pourquoi cette précaution, que la situation n'exigeait pas, de sembler les envoyer au Port-auPrince, pour les faire assassiner en roule ? ' S'ils étaient
coupables, ce qui ne devait être prouvé que par un jut Laverdure prétendit, dit-on, que quoique liées, ces victimes avaient tenté de résister au
détachement. Parmi ces malheureux, on cite les noms de Jacob Boom, Ambroise, Sylvestre,
Georges, etc. On les accusa d'avoir excité Magîoire Ambroise a la conspiration, parce qu'ils
étaient mécontens de la loi du 23 avril 1807, sur le commerce, qui abrogea celles de Dessalines relatives aux consignations. S'il y avait des indices suiïisans a ce sujet, ils devaient
être jugés a Jacmel; l'arrêté du sénat sur le code pénal militaire avait créé une commission
permanente dans cette ville. Bonnet et Dnvid-Troy ne l'ignoraient pas. [1807] chapitre mi. 1:27 gement contradictoire, leurs familles, leurs héritiers,
devaient-ils être frustrés de ce qui leur appartenait ? La conspiration du général Magloire Ambroise, ainsi
terminée, occasionna lapins poignante douleur à Pétion :
il regretta profondément qu'il se fût suicidé assez tôt,
pour lui enlever la satisfaction d'user envers lui d'une indulgence qui eût pu le conserver à son pays, et il eut
encore à gémir de l'assassinat commis sur les citoyens
accusés comme ses complices. Aussi, aucun acte public
ne parut alors, émané de son autorité, non plus qu'après
la mort du général Yayou, comme il est d'usage dans
tous les gouvernemens : il lui eût été pénible de justifier
ce qui avait eu lieu dans ces circonstances ; et cependant,
l'on verra que le sénat lui reprocha ce silence dont il
sembla ne pas comprendre les motifs, ou, peut-être, parce
qu'il ne les comprit que trop.
usés comme ses complices. Aussi, aucun acte public
ne parut alors, émané de son autorité, non plus qu'après
la mort du général Yayou, comme il est d'usage dans
tous les gouvernemens : il lui eût été pénible de justifier
ce qui avait eu lieu dans ces circonstances ; et cependant,
l'on verra que le sénat lui reprocha ce silence dont il
sembla ne pas comprendre les motifs, ou, peut-être, parce
qu'il ne les comprit que trop. C'était déjà une affligeante situation pour son gouvernement, que de se trouver dans la nécessité de souffrir
des faits répréhensibles de la part des hommes haut placés dans l'Etat; justifier ces faits par un acte public eût
été un tort de la sienne: il crut devoir les laisser au contrôle de l'opinion publique. On dira, peut-être, qu'il
était dans l'obligation de s'enquérir des causes de l'assassinat commis au Cabaret-Garde, pour sévir contre ses
véritables auteurs, avec d'autant plus de raison, qu'il était
revêtu alors de tous les pouvoirs ; mais c'est en cela
même que nous disons qu'il fut dans la nécessité de souffrir cette énormité contre la loi. Une enquête à l'égard
de ce fait et de la saisie des propriétés de ces victimes
n'eût pu justifier d'abord le général Bonnet qui, en
sa qualité de commandant d'arrondissement, avait
l'autorité supérieure à Jacmel ; elle eût peut-être com428 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. promis également les colonels David-Troyet Gédéon.
Ces trois chefs étaient des soutiens intelligens, dévoués
et influens de la République ; les troupes placées sous
leurs ordres avaient eu part aux irrégularités commises
à Jacmel : conçoit-on ce qui eût pu en advenir? Il n'y a
pas un seul gouvernement qui ne soit exposé à sembler approuver des faits de cette nature, delà part de ses agents,
alors même qu'il en est mécontent : pour apprécier sa
conduite, il faut se reporter aux circonstances du temps
où ils se passaient, et nous disons que les circonstances
étaient telles, que Pétion dut les souffrir et se taire à ce
sujet. On a vu, dans sa lettre à Lamarre du 31 juillet, qu'au
momentfoù éclatait la conspiration de Yayou, le général
Pierre Toussaint avait paru au Boucassin avec ses troupes. Cette affaire étant terminée, le président avait fait
occuper ce canton de la commune de lArcahaie par des
détachemens du corps de la garnison du Port-au-Prince,
afin que l'ennemi ne pût plus s'y présenter, et c'est de là
qu'était partie l'armée pour aller contre Saint-Marc. À
son retour, le Boucassin fut encore occupé ; on y établit
un camp retranché dont le général Gérin , venu du Sud
dans cette circonstance, eut le commandement. Il y établit une sévérité telle dans la discipline imposée aux
troupes, que beaucoup de soldats désertaient incessamment pour se rendre au Port-au-Prince. La proximité de
ces deux points portait d'ailleurs les militaires à venir
souvent au Port-au-Prince, chercher de la nourriture et
d'autres choses dont ils avaient besoin ; mais Gérin n'entendait pas qu'un seul d'entre eux quittât leur poste.
Dans la stricte observance du devoir militaire, il avait
Il y établit une sévérité telle dans la discipline imposée aux
troupes, que beaucoup de soldats désertaient incessamment pour se rendre au Port-au-Prince. La proximité de
ces deux points portait d'ailleurs les militaires à venir
souvent au Port-au-Prince, chercher de la nourriture et
d'autres choses dont ils avaient besoin ; mais Gérin n'entendait pas qu'un seul d'entre eux quittât leur poste.
Dans la stricte observance du devoir militaire, il avait [1807] CHAPITRE VI11. 129 raison ; mais les troupes n'étant pas soldées et nourries
convenablement, faute de moyens, il pouvait comprendre la convenance d'une certaine tolérance à cet égard :
loin delà, il fit fusiller plusieurs soldats et même des officiers pour intimider les autres, et se plaignit hautement
de ce que le président ne fît pas autant aux déserteurs
qui entraient au Port-au-Prince.1 Sa mauvaise humeur
allait croissant chaque jour, et il était devenu vraiment
intraitable : cette disposition d'esprit va expliquer bientôt
la démission qu'il renouvela de sa charge de sénateur. 1 On verra un arrêté de Pétion à ce sujet. T. Vil. CHAFITME IfHI. Le Sénat reprend ses séances et célèbre l'anniversaire de l'Indépendance d'Haïti. — Indice
de froideur entre ce corps et Pétion ; ses causes. — Message au Président d'Haïti, et sa
réponse. — Réflexions sur ces actes. — Adresse du Sénat au peuple. — Gérin renouvelle
sa démission de sénateur, qui est acceptée. — Diverses lois rendues, principalement sur
les finances. — Ordre du jour du Président sur l'habillement des troupes, les déserteurs, etc. — Gérin, mécontent, quitte le camp du Boucassin et va dans le Sud. — Lois
accordant des pensions 'viagères en récompense des glorieuses actions de Coutilien
Coustard et de Jean-Louis Reiecca. — Mort héroïque de Pierre Derenoncourt et
de l'équipage du garde-côtes la Constitution. — Honneurs rendus a leur mémoire par une
loi du Sénat. — Lamarre et son armée vengent leur mort, en battant les troupes du Nord. — Insuccès de Lys et David-Troy, au Mirebalais. — Marion chasse l'ennemi des Crochus. — Nouvelles lois rendues sur les hôpitaux et la marine militaires. — Sévérité du Sénat
envers des comptables. — Rappelde Thimoté au Sénat, élection deDelaunayet deLamarre
comme sénateurs. — Création et formation de la garde du Président d'Haïti. — Célébration de la fête de l'Agriculture. — Départ de Pétion pour le Sud, et ses causes. — Combats entre Lamarre et les troupes du Nord qui sont vaincues. — Le Sénat décrète que
l'armée expédilionnaire a bien mérité de la patrie. — Pétion arrive a Jérémie. — Conduite de Gérin a son égard. — Il lui écrit et donne sa démission de commandant du
département du Sud. — Réponse de Pétion qui l'accepte. — Réflexions a ce sujet. — Formation du corps desÉclaireurs, a Jérémie. — Autres mesures prises par Pétion. — Mort
du général Blanchet jeune qui reçoit les honneurs dus a son rang. — Pétion va aux Caves :
accueil qu'il reçoit dans tout le Sud. — Il fait célébrer aux Cayes un service funèbre à
la mémoire des braves morts dans la première guerre civile.
ement du Sud. — Réponse de Pétion qui l'accepte. — Réflexions a ce sujet. — Formation du corps desÉclaireurs, a Jérémie. — Autres mesures prises par Pétion. — Mort
du général Blanchet jeune qui reçoit les honneurs dus a son rang. — Pétion va aux Caves :
accueil qu'il reçoit dans tout le Sud. — Il fait célébrer aux Cayes un service funèbre à
la mémoire des braves morts dans la première guerre civile. L'ajournement du sénat cessait le dernier jour de l'année 1807. En se réunissant le 1er janvier 1808, anniversaire d'une glorieuse époque en même temps que
d'une journée désastreuse, son premier acte fut consacré [1808] CHAPITRE V11I. 131 à la célébration de la fête cîe l'indépendance nationale.
Réuni en son palais, il reçut le Président d'Haïti qui vint
augmenter la solennité de cette fêle par sa présence. On
se rendit sur la place d'armes, où le serment de vivre
libres et indépendans fut renouvelé, comme il avait été
prononcé le 1er janvier 1804. Tous les corps de l'État,
les fonctionnaires et employés publics, s'étaient joints
au cortège, et les troupes étaient placées en bataille sur
ce champ de Mars. Les instituteurs et les institutrices
avec leurs élèves y furent également admis. C'était une
imitation des fêtes de la République Française. Le général Bonnet fut élu président, et les sénateurs
Daumec et Pelage Varein, secrétaires : ils signèrent le
procès-verbal de cette cérémonie. Mais on reste étonné
en le lisant, de ne pas y voir faire mention de la présence
du Président d'Haïti, tandis qu'un compliment flatteur
prononcé par l'une des jeunes filles, au nom de toutes,
s'adresse au chef de l'État comme aux législateurs. Pourquoi cette omission, et que décèle-t-elîe? C'est qu'une sorte de froideur commençait déjà entre
le sénat et Pélion ; elle existait même entre des sénateurs
et lui, du jour où il remplaça Blanchet aîné par C. Thélémaque, comme secrétaire d'État. Chacun était convaincu
que le premier ne répondait point à ce qu'on attendait
de lui, lorsqu'on lui confia les rênes de l'administration ;
mais ces sénateurs pensaient aussi que le second n'était
pas plus propre à cette éminente charge : c'était Bonnet
qu'ils eussent voulu voir appelé à l'occuper. Sans nul
doute, ce dernier avait toute la capacité qu'elle exigeait,
Pétion lui-même le savait. Mais, indépendamment de la
position militaire de Bonnet, de sa capacité aussi en cette
partie qui le rendait propre à commander l'armée à défaut 452 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI. du président, ainsi qu'il venait de le prouver dans la
campagne contre Saint-Marc, Pétion voulait démontrer
au Nord et à l'Artibonite, qu'un esprit d'égoïsme n'animait pas le gouvernement érigé dans le but d'administrer
tout le pays, au point de n'y placer que des hommes de
l'Ouest ou du Sud ; il voulait interdire tout reproche que
l'esprit de localité eût pu faire à cet égard : cet esprit fut
toujours vivace dans le pays.
venait de le prouver dans la
campagne contre Saint-Marc, Pétion voulait démontrer
au Nord et à l'Artibonite, qu'un esprit d'égoïsme n'animait pas le gouvernement érigé dans le but d'administrer
tout le pays, au point de n'y placer que des hommes de
l'Ouest ou du Sud ; il voulait interdire tout reproche que
l'esprit de localité eût pu faire à cet égard : cet esprit fut
toujours vivace dans le pays. D'ailleurs, César ïhélémaque était un citoyen recommandable par ses qualités personnelles ; son patriotisme
l'avait porté, ainsi que les autres députés du Nord et de
l'Artibonite à l'assemblée constituante qui restèrent au
Port-au-Prince, à sacrifier son bien-être au Cap, à s'éloigner, se séparer de sa famille, pour satisfaire à ses convictions politiques : il était juste que le chef de l'Etal honorât de si beaux sentimens, en l'appelant à cette haute
dignité. Ce vieillard l'honora, à son tour, parla manière
dont il remplit ses fonctions. En réservant Bonnet pour les opérations militaires, le
président le mettait à même de conquérir l'opinion de
l'armée, à l'exclusion de Gérin qui, toujours boudeur et
opposant, n'avait plus droit à la confiance du chef de
l'Etat. En octobre 1807, Yayou n'existait plus; la conduite de Magloire Ambroise laissait planer sur sa tête des
suspicions qu'il justifia deux mois après. Parmi tous les
autres généraux, quel était celui qui pouvait être comparé
à Bonnet, sous le rapport de l'instruction et des qualités
essentielles à la direction politique? Aucun, sans même
en excepter Bazelais et Lamarre. Mieux valait donc laisser Bonnet pour l'armée comme pour le sénat, où il était
très-nécessaire à l'achèvement de l'organisation de la République, par les lois qu'il y avait encore à promulguer. [1808] CHAPITRE V11I. 135 Mais les faits déplorables qui venaient d'avoir lieu à la
suite de la conspiration de Magloirc, étaient de nature
à exciter le mécontentement de Pétion contre Bonnet:
David-Troy y était nécessairement compris, et Lys, leur
ami, se rallia à eux. D'un autre côté, Daumec se joignit
à ses trois collègues au sénat, pour manifester son mécontentement personnel, de ce que le président ne faisait
pas rechercher les officiers de l'état-major de Magloire,
considérés comme ses complices : il avait été un ancien
et récent ami de Chervain, au Cap lors de l'affaire de
Yillate, au Port-au-Prince où ils se rencontrèrent : Chervain avait péri, il lui semblait que le même sort devait
être fait aux autres. Nous parlons ainsi à regret pour la
mémoire de Daumec ; mais on verra la preuve de ce reproche fait à Pétion, dans les fameuses Remontrances qui
lui furent adressées le 28 juillet suivant parle sénat, et
dont Daumec fut le rédacteur passionné.
ervain, au Cap lors de l'affaire de
Yillate, au Port-au-Prince où ils se rencontrèrent : Chervain avait péri, il lui semblait que le même sort devait
être fait aux autres. Nous parlons ainsi à regret pour la
mémoire de Daumec ; mais on verra la preuve de ce reproche fait à Pétion, dans les fameuses Remontrances qui
lui furent adressées le 28 juillet suivant parle sénat, et
dont Daumec fut le rédacteur passionné. Ce sont ces diverses considérations qui nous portent
à dire que la froideur commençait entre le sénat et Pétion.
On va la voir se faire jour dans les actes de ce corps que
présidait Bonnet. Le 4 janvier, il adressa au Président d'Haïti le message
suivant : Toujours jaloux d'entretenir la bonne harmonie qui doit exister
entre le corps législatif et le pouvoir exécutif, le Sénat de la République informe le chef du gouvernement, parle présent message,
que, conformément à l'article 66 de la constitution, il vient d'ouvrir ses séances dans la session actuelle du sénat : ses soins et sa
sollicitude seront constamment portés sur l'organisation générale,
régulière et constitutionnelle de toute la République, et sur la centralisation des ressources de l'État. Le chef du gouvernement secondera, sans doute, les efforts des représentans du peuple. La. plus sévère économie, dans toutes les branches de l'adminis154 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'iïAÏTI. tration publique, doit être observée par le gouvernement. C'est par
l'économie seule, et un choix bien délicat dans les différens agents
de l'administration, que le corps législatif pourra espérer de procurer aux militaires une amélioration à leur sort, et mettre l'État à même de tirer parti de ses revenus, sans craindre V infidélité
dans la gestion de ses domaines. A ces causes, le sénat persiste à demander au chei du gouvernement V exécution du message en date du 19 mai dernier; il l'invite,
en outre, d'y faire joindre, savoir : l'état nominatif des officiers et
agents de l'administration, avec indication des lieux où ils sont employés; déplus, un pareil état de tous les commandans d'arrondissement et de place, leurs adjoints, ainsi que tous les officiers isolés,
recevant la solde, avec désignation de leurs grades et de leur résidence, l'état exact de toutes les recettes et dépenses, et le compte
des administrateurs pendant le cours de l'année 3807, et la situation
actuelle de la caisse de la République. Le sénat invite encore le chef du gouvernement de lui faire
connaître, dans le moindre délai possible, la situation intérieure de
la République depuis son ajournement, en y joignant celle des armées, et notamment de l'armée du Nord, sous les ordres du général de brigade Lamarre. La cessation de l'ajournement du sénat entraînait de
droit, l'abrogation du décret du 1er juillet 1807 qui avait
délégué au Président d'Haïti l'exercice de pouvoirs extraordinaires: en lui notifiant officiellement la reprise de
ses séances, le sénat voulait le lui faire entendre sans
rendre un acte spécial à ce sujet. Ce message du 4 janvier, en parlant « de la bonne harmonie qui doit exister
« entre le corps législatif et le pouvoir exécutif, » —
vérité banale, — indique par cela même qu'elle n'existait pas entièrement entre eux : il allait jusqu'à douter,
par la forme de l'expression, du concours du président
pour seconder les efforts du sénat dans ses vues d'organisation et d'administration de l'État. Aussi voit-on , dans
le second paragraphe, que le sénat lui parle de sévère éco-
ie qui doit exister
« entre le corps législatif et le pouvoir exécutif, » —
vérité banale, — indique par cela même qu'elle n'existait pas entièrement entre eux : il allait jusqu'à douter,
par la forme de l'expression, du concours du président
pour seconder les efforts du sénat dans ses vues d'organisation et d'administration de l'État. Aussi voit-on , dans
le second paragraphe, que le sénat lui parle de sévère éco- [1808] CHAPITRE VIII. 155 nomic, de choix délicat à faire dans les différcns agents,
etc. : ce qui indique un reproche en ce qui concerne surtout les finances dont le nouveau chef n'agréait pas au
sénat, ou plutôt aux sénateurs qui furent en dissidence a
ce sujet avec Pétion. Le 19 mai, ce corps lui avait demandé des cadastres, des états, des comptes, etc., et
Blanchet aîné n'avait rien produit: on rendit le président
responsable de son incurie, ou plutôt de son insuffisance ;
on persista à lui demander l'exécution de cet arrêté, en
ajoutant d'autres états, d'autres comptes. Enfin, dans
le dernier paragraphe du message ci-dessus, on lui demanda l'exécution de l'art. 5 du décret du 1er juillet, afin
qu'il fît connaître au sénat « la situation intérieure de
« la République depuis son ajournement. » Ce message, écrit le 4, ne fut envoyé au président que
le 6 dans la matinée. Ce délai de 48 heures, dans la même
ville où siégeaient les deux pouvoirs, indique une certaine
hésitation de la part du sénat. Le Président d'Haïti y fit
la réponse qui suit: Port-au-Prince, le 6 janvier 1808.
Citoyens sénateurs, J'ai reçu ce matin votre message du 4 de ce mois, par lequel vous
m'informez que vous vous êtes assemblés, conformément à l'article 66 de la constitution. Vous devez compter sur le désir et la volonté du chef du pouvoir
exécutif de seconder de tous ses moyens, des travaux qui auront
pour objet la félicité publique. Les principes que vous établissez relativement à l'économie qui
doit exister dans toutes les branches de l'administration, et au choix
des personnes à qui elles sont confiées, sont tellement fondés en
raison et en sagesse, et d'une vérité si évidente, qu'ils doivent être
■nécessairement les vôtres et les miens. Désirant remplir, autant quil sera en mon pouvoir, l'objet de
votre message, je vous adresserai l'état nominatif que vous me de156 ÉTUDES SUR. L HISTOIRE D HAÏTI. mandez des officiers et agents de l'administration, ainsi que l'état
de tous les commandans d'arrondissement, de place, etc. 'Aussitôt que le secrétaire d'État, à qui f ai écrit, m'aura fait parvenir le tableau général des recettes et dépenses de i 807, j'aurai
l'honneur de vous le communiquer.
de
votre message, je vous adresserai l'état nominatif que vous me de156 ÉTUDES SUR. L HISTOIRE D HAÏTI. mandez des officiers et agents de l'administration, ainsi que l'état
de tous les commandans d'arrondissement, de place, etc. 'Aussitôt que le secrétaire d'État, à qui f ai écrit, m'aura fait parvenir le tableau général des recettes et dépenses de i 807, j'aurai
l'honneur de vous le communiquer. Je partage avec vous, citoyens sénateurs, le désir que vous manifestez, de voir une harmonie parfaite subsister entre vous et le
chef du gouvernement. C'est le moyen d'arriver plus facilement au
but où nous tendons, qui est le bonheur de nos concitoyens. J'ai l'honneur de vous saluer avec la plus haute considération. Signé : Pétion. Cette réponse, qui paraphrasait le message du sénat,
reste comme un modèle dans les relations entre deux
grands pouvoirs politiques. Mais on voit que le président
ne s'engageait que dans la mesure du possible, et qu'il
ne promit pas de faire connaître la situation intérieure
de la République, ni celle des armées: pour en parler
dans un acte qui eût revêtu le caractère public, il fût sorti
de la réserve qu'il avait gardée à ce sujet, après les deux
conspirations des généraux Yayou et Magloire Ambroise,
les deux faits les plus importans qui avaient eu lieu durant l'ajournement du sénat. ïl lui sembla que c'était une
chose déjà assez pénible, que le funeste égarement où
étaient tombés ces deux défenseurs du pays, sans y ajouter encore par un langage qui eût flétri leur mémoire.
Et pour être juste dans cet exposé de la situation intérieure, n'aurait-il pas fallu parler de l'assassinat commis au Cabaret-Carde, pour le flétrir aussi? Et alors, qui
aurait été blâmé? N'aurait-il pas fallu signaler à l'opinion
publique, au sénat lui-même, l'opposition incessante du
général Gérin qui se traduisait en discours publics, connus
de tous, et celle d'autres agitateurs? Entre les deux pouvoirs, dequel côté était la sagesse? On va en juger bientôt. [1808] CHAPITRE VIII. 157 Quant au tableau général des recettes et des dépenses
de 1807 demandé par le sénat, ainsi que les autres informations qu'il désirait avoir, rien n'était plus convenanable par rapport aux mesures à prendre. C'était, en
grande partie, le devoir du secrétaire d'État d'y satisfaire ; mais, outre que Blanchet aîné avait laissé la comptabilité, les finances en général, dans une confusion trèsgrande , son successeur était déjà atteint d'une maladie
de langueur, — la diarrhée, — qui, à son âge avancé,
paralysait ses efforts ; il en mourut peu de temps après.
Ce n'était pas d'ailleurs quatre ou six jours après la fin
de l'année 1807, qu'on pouvait en présenter le résultat
général sous le rapport financier; il fallait du temps, il
fallait attendre la reddition des comptes des administrateurs. Impatient de reprendre son œuvre inachevée en 1807,
le 7 janvier le sénat parla au peuple d'Haïti dans une
adresse dont nous donnons ici un extrait. Haïtiens, Le sénat, n'ayant jamais cessé de veiller à votre conservation,
et de satisfaire à vos basoins, sent maintenant la nécessité d'ouvrir
ses séances, pour mettre la dernière main à l'œuvre entreprise pour
la prospérité de la République et le bonheur de tous.
de reprendre son œuvre inachevée en 1807,
le 7 janvier le sénat parla au peuple d'Haïti dans une
adresse dont nous donnons ici un extrait. Haïtiens, Le sénat, n'ayant jamais cessé de veiller à votre conservation,
et de satisfaire à vos basoins, sent maintenant la nécessité d'ouvrir
ses séances, pour mettre la dernière main à l'œuvre entreprise pour
la prospérité de la République et le bonheur de tous. Le sénat, en investissant le pouvoir exécutif de tous les pouvoirs
nécessaires pour V exécution des lois, et en lui fournissant, par son
ajournement, tous les moyens propres à l'affermissement de l'édifice
élevé au bien public, ne lui donna une si grande étendue du pouvoir,
que parce qu'il était fermement persuadé que le chef du gouvernement nen abuserait pas, et qu'il ne serait porté aucune atteinte à la
liberté ni au bonheur du peuple. Cette persuasion s'est trouvée fondée. Le Président de la République na pas démenti l'opinion du sénat à son égard. La liberté et 158 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. le bonheur du peuple se sont consolidés par les mesures quil a employées pour y parvenir. Des lois bienfaisantes ont paru. Il ne reste plus que la douce consolation de les voir mettre en vigueur, avec plus de fermeté qu'elles
ne Vont été jusqu'à ce jour. Ce n'est que par leur exécution que les
représentans du peuple "verront leurs travaux récompensés. Citoyens de tous rangs et de toutes professions, la patrie voit avec
satisfaction l'attachement inviolable que vous lui témoignez. Soldats,
conservez à jamais cet attachement sincère que vous portez au gouvernement républicain, qui garantit vos droits ; conservez-le pour
le chef de ce gouvernement qui ne veut toujours que votre félicité,
et pour le sénat qui veille au salut de la liberté. Yayou, indigne d'avoir siégé au corps législatif, et qui aurait répandu une tache déshonorante sur cette assemblée, si ses membres
n'eussent pas eu toujours pour principe le bien de leurs concitoyens;
Yayou, au mépris de tous les devoirs sacrés attachés au rang qu'il
occupait ; au mépris de toute vertu sociale, osa fomenter, le 22 juillet
dernier, l'audacieux dessein d'anéantir la République : il fut découvert et puni. Magloire, qui lui succéda peu après dans la pratique de l'art du
crime, subit le même sort... Cette adresse avait pour but essentiel, de faire entendre au Président d'Haïti, que le décret du 1er juillet était
virtuellement abrogé par la reprise des séances du sénat.
En rendant justice à ses principes et à ses sentimens, ce
corps disait que « la liberté et le bonheur du peuple s'é-
« taient consolidés par les mesures qu'il avait employées
« pour y parvenir. » Cependant, immédiatement après
cet éloge, il lui reprochait d'avoir négligé l'exécution des
lois bienfaisantes rendues pour atteindre ce but, lorsqu'il
ne reçut de si grands pouvoirs que pour cette exécution.
N'était-ce pas détruire cet éloge qu'il faisait de sa conduite, quand le sénat accusait son administration de manquer de fermeté ? On aurait conçu qu'un tel reproche lui
eût été adressé par un message; mais dans une adresse
, immédiatement après
cet éloge, il lui reprochait d'avoir négligé l'exécution des
lois bienfaisantes rendues pour atteindre ce but, lorsqu'il
ne reçut de si grands pouvoirs que pour cette exécution.
N'était-ce pas détruire cet éloge qu'il faisait de sa conduite, quand le sénat accusait son administration de manquer de fermeté ? On aurait conçu qu'un tel reproche lui
eût été adressé par un message; mais dans une adresse [1808] chapitre vin. 159 nu peuple et à l'armée, c'était pire qu'une inconvenance.
Et à quelle influence devait-on donc le maintien des
soldats dans leur fidélité au gouvernement républicain,
sinon à celle du président ? Le chef qui possédait leur confiance, qui consolida la liberté et le bonheur du peuple,
n'était-il pas son premier représentant ? l Ensuite, on voit que le sénat crut devoir suppléer au
silence que Pétion avait gardé, à l'occasion de la conspiration des deux généraux ; et en quels termes parla-t-il
de ces hommes, queChervain et Borno Déléard, surtout,
avaient égarés et perdus par leur ambition ? Yayou et
Magloire Ambroise s'étaient rendus coupables, il est vrai;
mais leurs anciens services rendus au pays, et la situation
des choses mieux comprise par le sénat, eussent dû lui
dicter un langage moins flétrissant à leur égard. Pourquoi
ne parla-t-il pas de l'assassinat des 17 citoyens au Cabaret-Carde Après la publication de cet acte, qui paraît n'avoir pas
obtenu son approbation, peut-être à cause des quelques
éloges donnés à Pétion, le général Gérin vint se poser
en quelque sorte entre lui et le sénat. Étant à son camp
duBoucassin, il adressa à ce corps la lettre suivante: Camp du Boucassin, le 11 janvier 1808.
Etienne Elie Gérin, général de division, commandant le département du Sud, Au Sénat de la République d'Haïti.
Citoyens sénateurs,
Ayant senti mon peu de vocation pour le genre de déclamation 1 On raconte que cette adresse ayant été commentée par quelques personnes, en présence
de Pétion et dans le sens de nos observations, loin de prendre de l'humeur, il leur dit :
« Reposez-vous sur nos sages sénateurs; ils feront le bonheur du peuple. » Ensuite, il fredonna ces mots d'une chanson que les royalistes avaient faite sur les membres d'une assemblée française : — Voilà les législateurs que nous a promis l'oracle, etc. Cette plaisanterie 140 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. qui convient dans les délibérations 1, j'avais prié, au mois de mars
de l'année expirée, le sénat de nommer un membre à ma place.
Des membres, dont je m'honore de leurs considérations, me firent
sentir le mauvais effet que produirait ma retraite du sénat, et surtout au moment où le Président de la République venait d'être élu.
Je me rendis aux séances de sa réception, mais conservant tacitement le sentiment de ma démission. Voilà dix mois d'écoulés depuis
ce moment; les délibérations n'en ont pas moins été leur train;
ainsi à quoi bon serai-je, aujourd'hui que ma pauvre tête, obsédée
de tout ce que je vois et de tout ce que je ne vois point, me fait sentir
plus que jamais la nécessité de fuir toutes les charges publiques ?
Ainsi, mes chers concitoyens, je crois pouvoir sans crainte vous
prier de nommer un sujet, digne de la place et de vous, à la mienne.
J'ai l'honneur de vous saluer avec respect. Signé : Et. Gérin.
ont pas moins été leur train;
ainsi à quoi bon serai-je, aujourd'hui que ma pauvre tête, obsédée
de tout ce que je vois et de tout ce que je ne vois point, me fait sentir
plus que jamais la nécessité de fuir toutes les charges publiques ?
Ainsi, mes chers concitoyens, je crois pouvoir sans crainte vous
prier de nommer un sujet, digne de la place et de vous, à la mienne.
J'ai l'honneur de vous saluer avec respect. Signé : Et. Gérin. Dans la séance du 12 janvier, le sénat entendit la lecture de cette lettre et accepta la démission de Gérin, sans
procéder à son remplacement. Par les termes dont il se
servit, il faisait pressentir sa démission de commandant
du département du Sud: en attendant, il resta encore au
Boucassin. Le 11, le sénat avait rendu diverses lois, — sur le logement de ses membres et celui des officiers de l'armée,
— sur les patentes de l'année courante, — sur l'affermage des maisons de l'État: les baux à ferme furent résiliés pour défaut de payement par les fermiers et durent
être renouvelés.2 Le 14, une loi fixa l'habillement et l'équipement des troupes. Le 16, un message fut adressé courut dans tous les cercles du Port-au-Prince, et on va la voir relevée dans les Remontrances
du sénat a Pétion. — Par réflexion, sans doute, le 12 février, le sénat adressa un message
a Pétion, où il se plaignait de i 'inexécution des lois : il aurait dû agir ainsi avant d'avoir
émis son adresse. 1 Allusion faite aux discours de Daumec au sénat, peut-être aussi a l'adresse au peuple
qu'il paraît avoir rédigée, comme secrétaire. 2 Le vice du système de fermage se montrait chaque jour, mais c'était Pétion qn'on accusait de l'inexactitude des fermiers; on eût voulu qu'il sévît contre eux. Christophe fut, a cet
égard, plus habile que le sénat: en abandonnant a ses généraux les produits des habitations [1808] CHAPITRE vin. 141 au Président d'Haïti , pour qu'il ordonnât au secrétaire
d'État de soumettre ses comptes au sénat , 48 heures
après. Ce fonctionnaire ayant informé ce corps que des
administrateurs de finances étaient encore en retard, un
arrêté du 20 invita le Président d'Haïti, à les contraindre
tous à se rendre au Port-au-Prince avec les pièces de
leur comptabilité, sous peine d'être destitués de leurs
fonctions et poursuivis comme prévaricateurs.
ïti , pour qu'il ordonnât au secrétaire
d'État de soumettre ses comptes au sénat , 48 heures
après. Ce fonctionnaire ayant informé ce corps que des
administrateurs de finances étaient encore en retard, un
arrêté du 20 invita le Président d'Haïti, à les contraindre
tous à se rendre au Port-au-Prince avec les pièces de
leur comptabilité, sous peine d'être destitués de leurs
fonctions et poursuivis comme prévaricateurs. Le sénat avait raison d'être sévère envers les agents
comptables, car ils abusaient du régime modéré établi depuis la République: le désordre financier qui l'avait précédé, les avait habitués a un relâchement dans
l'accomplissement de leurs devoirs. On ne comprendrait
pas que le sénat, ayant repris l'exercice de tous ses pouvoirs, ne se décida pas alors à révoquer César Thélémaque et à le remplacer par Bonnet, si les considérations
que nous avons exposées n'avaient pas été appréciées
parce corps où ce membre distingué était aussi nécessaire, pour achever les lois d'organisation générale. On
le verra encore ajourner sa nomination, à la mort de C.
Thélémaque, à cause de la position militaire de Bonnet.
En cela, on doit, non blâmer Pétion qui ne devait pas entrer dans le détail des rapports entre le secrétaire d'État
et les agents comptables, mais déplorer le manque de sujets capables pour suffire à toutes les exigences: ilfavait
déjà assez à faire, en luttant avec les généraux qui entreprenaient de fomenter des factions contre l'État; et, à
moins d'adopter le système de rigueur établi par Christophe, il était forcé de subir l'inconvénient attaché à l'état
des choses. qu'ils tenaient a ferme auparavant, pour se payer de leurs émolumens, il les obligeait a seconder son système de contrainte ; et par l'a, ces généraux se compromettaient et~ durent
soutenir son pouvoir. 142 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. Les prétentions de chacun étaient telles, que le sénat
rendit une loi pour faire cesser un abus qui s'était glissé,
delà part des fonctionnaires de l'administration civile,
au moment même où il prévoyait des destitutions dans
leurs rangs, à cause de l'infidélité dans la gestion des finances publiques. Comme iis étaient assimilés à des
grades militaires, ceux qui quittaient la carrière civile
par une cause quelconque, s'affublaient des. décorations
de ces grades. Dans l'un des motifs de cette loi, il était
dit, avec raison : « Considérant enfin qu'il est de toute justice, de laisser
« aux militaires seuls qui, sans cesse, font l'apprentis-
« sage des armes, en versant leur sang pour la patrie,
« la faveur de parvenir aux grades militaires, soit dans
« les régimens, ou dans l'état-major, et de mettre le gou-
« vernement à môme de rejeter toutes réclamations de
« ce genre ; » En conséquence, de tels hommes, en quittant leurs
fonctions civiles, durent {aire partie de la garde nationale; mais les prévaricateurs destitués devaient être
incorporés'dans un régiment, en qualité de soldats. Rien
n'était plus juste, et il eût été à désirer pour le pays, que
ce principe y fût toujours observé. On ne devait pas espérer d'y avoir une armée nationale, tant qu'il serait violé.
Le militaire aime que l'on respecte ses prérogatives, et il
a raison ; le fonctionnaire civil doit suivre sa carrière.
durent {aire partie de la garde nationale; mais les prévaricateurs destitués devaient être
incorporés'dans un régiment, en qualité de soldats. Rien
n'était plus juste, et il eût été à désirer pour le pays, que
ce principe y fût toujours observé. On ne devait pas espérer d'y avoir une armée nationale, tant qu'il serait violé.
Le militaire aime que l'on respecte ses prérogatives, et il
a raison ; le fonctionnaire civil doit suivre sa carrière. Le 22 janvier, une autre question se présenta à l'examen du sénat. Bien des individus étaient nantis d'actes
plus ou moins réguliers, à l'aide desquels ils faisaient des
réclamations contre l'Etat pour sommes dues» par les anciens colons, pour des legs faits par eux dans les teslamens, etc. Dans l'impossibilité de statuer équitablement [180S] CHAPITRE vin. 145 sur toutes ces réclamations, faute de documens pour vérifier les choses, le sénat rendit une loi qui ajourna à y décider, jusqu'à la paix intérieure : c'était un rejet simulé. Le même jour, il prohiba toutes relations de commerce
entre Cuba et les ports de la République, le Môle excepté,
à cause du profit qui en résultait pour l'armée expéditionnaire : plus loin, nous dirons quels furent les motifs de
cette décision. Le 28, un ordre du jour du Président d'Haïti réunit
plusieurs dispositions. Il s'agissait d'habiller les troupes;
il ordonna au général Bazelais, chef de l'état-major général, de se rendre au camp du Boucassin pour y foire
dresser les contrôles d'habillement, en enjoignant en
même temps aux commandans d'arrondissement et de
place de traquer les déserteurs pour les renvoyer à leurs
corps respectifs, un mois de solde devant être payé à
l'armée. Mécontent de cette inspection des troupes sous ses
ordres, le général Gérin quitta le camp et se rendit dans
le Sud : il était décidément un boudeur que rien ne pouvait plus satisfaire. L'ordre du jour avait un autre objet : c'était la destitution du lieutenant Laruine Leroux, de la 5e demi-brigade,
qui avait insulté le général Nicolas Louis et qui avait aussi
manqué de respect au chef du gouvernement dans son
palais même, non en sa présence, mais par les circonstances d'une querelle qu'il avait suscitée à Méroné, neveu
du président l. Laruine était un des plus braves officiers
de son corps et le favori du colonel Gédéon qui le com1 Pélion autorisa Méroné à se battre en duel avec Laruine. Ce fait eut lieu derrière le
palais, et Méroné ayant reçu une balle a la cuisse, Laruine y passa, un pen gris, et dit a
l'officier de garde, en créole : « Dis Président voyé ramassé petit blanc li l'a. » Méroné avait
.e teint d'un blanc, en effet.
aves officiers
de son corps et le favori du colonel Gédéon qui le com1 Pélion autorisa Méroné à se battre en duel avec Laruine. Ce fait eut lieu derrière le
palais, et Méroné ayant reçu une balle a la cuisse, Laruine y passa, un pen gris, et dit a
l'officier de garde, en créole : « Dis Président voyé ramassé petit blanc li l'a. » Méroné avait
.e teint d'un blanc, en effet. 1.44 ETUDES SUR l'hISTOIRE d'iIAÏTI. mandait ; mais il était taquin, et vidait des duels presque chaque jour avec ses camarades d'armes. Pétion ne
fut pas plus sévère envers lui, parce qu'il estimait son
courage: aussi, peu de temps après, il le réintégra dans
sa compagnie1. Le 8 février, le sénat rendit deux lois dont le but était
de récompenser deux belles actions. La première accorda
une pension viagère à Jérôme Couslard, réversible sur
la tête de son épouse, père et mère de Coutilien Coustard; et la seconde accorda une semblable pension de
400 gourdes, à la veuve de Jean-Louis Rebecca et à sa
mère, réversible en faveur de la survivante en cas de décès 2. Les motifs exprimés dans ces deux actes font autant d'honneur au sénat, que les faits qu'il rappela honorent la mémoire de ces deux défenseurs de la liberté. En ce
moment même, un autre brave, Pierre Derenoncourt,
natif de Léoeane, commandant du sarde-côtes la Constilution, venait d'acquérir des droits à l'estime, à l'admiration et aux regrets de la patrie. Le 22 janvier, étant au Môle, Lamarre informait le
président de l'arrivée de Delva, avec les 100 hommesde
troupes qui l'avaient accompagné du Port-au-Prince :
ce qui portait son armée à 4200 combattans. Il accusait
aussi réception de 10 mille gourdes, de 5 mille chemises
et autant de pentalons, et de 2 mille habits : ce qui prouve
que Pétion faisait tout ce que permettait la situation pour
ravitailler l'armée expéditionnaire. Ce général lui annonça en même temps que Christophe et trois de sesgé1 Le président avait aussi une grande considération pour le respectable sénateur Leroux,
père de Laruine. 2 Ces deux lois furent rédigées par le général Blanchet jeune. A cette époque, le sénat
employa Toulmé, comme secrétaire rédacteur : c'est a lui que l'on doit la conservation
des archives du sénat qui, auparavant, étaient dans le plus grand désordre. 1808] CHAPITRE VIII. 145 néraux venaient d'arriver au Port-de-Paix, qu'il armait
deux nouveaux navires de guerre ; et en disant qu'il allait se mettre en marche pour se porter au-devant de
l'ennemi, près de Jean-Rabel, il l'engageait encore à
faire marcher de son côté tous les hommes en état de
porter les armes, afin de combattre Christophe et d'éviter le repentir qu'avait eu Rigaud, de n'avoir pas agi avec
assez de vigueur contre son adversaire. Lamarre, comme
tous ceux qui faisaient le même reproche à Pétion, confondaient toujours les deux situations et oubliaient que Rigaud
n'eut à déjouer aucune opposition, à comprimer aucune
conspiration dans le Sud, dès que l'épée eut été tirée du
fourreau. Ils n'attachaient aucune importance aux faits
qui avaient eu lieu de 1800 à 1807, aux divers régimes
que le pays avait subis pendant cette période et qui
avaient modifié, transformé les idées et les choses.
faisaient le même reproche à Pétion, confondaient toujours les deux situations et oubliaient que Rigaud
n'eut à déjouer aucune opposition, à comprimer aucune
conspiration dans le Sud, dès que l'épée eut été tirée du
fourreau. Ils n'attachaient aucune importance aux faits
qui avaient eu lieu de 1800 à 1807, aux divers régimes
que le pays avait subis pendant cette période et qui
avaient modifié, transformé les idées et les choses. Huit jours après, Lamarre annonçait encore que Derénoncourt, ayant alors une partie de la fïotille sous ses
ordres, avait envoyé le garde-côtes la Présidente h la
Tortue, en possession des républicains, puis la Pénélope
pour la relever de cette station ; mais que deux brigs
et une goélette sous pavillon anglais, sortant du Cap,
étaieut venus leur donner chasse. Par sa marche supérieure, la Présidente put leur échapper après avoir essuyé
leur feu ; mais la Pénélope fut capturée par ces navires
de guerre de la Grande-Bretagne et amenée à la Jamaïque1. Ce fut le premier acte de cette partialité intéressée 1 La Pénélope était une g-oëlette qui appartenait a Lamarre et a Delva; ils l'avaient
armée pour concourir a la défense commune. En vain Pétion la lit réclamer du chef de la
station navale de la Jamaïque : les Anglais la gardèrent, d'après le principe qu'ils avaient
adopté a cette époque, de ne restituer jamais ce dont ils s'emparaient injustement, sans
doute pour ne pas s'avouer coupables. Dans le même temps, ils empêchaient les bâtimens
de Cuba d'entrer au Môle pour y porter des provisions a notre armée, étant en guerre avec
l'Espagne et la France, et pour favoriser Christophe. T. Vil. 10 446 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'iIAÏTI. que cette puissance montra constamment en faveur de
Christophe, pendant notre guerre civile : de son côté, il
ne négligea rien pour se l'attirer, et sembla se rappeler toujours qu'il était né sous la domination britannique. Le 2 février, Derénoncourt allait sur la Constitution
au secours de la Présidente, retenue dans le port de
la Vallée, lorsqu'il fit rencontre avec un brig et deux
goélettes du Nord : un combat inégal commença aussitôt entre eux. Après avoir résisté à ces trois bâtimens
qui entouraient le sien, se voyant sur le point d'être capturé, Derénoncourt préféra une mort glorieuse pour lui
et les braves de son équipage, à l'humiliation d'être faits
prisonniers : il mit le feu à la sainte-barbe ; la Constitution fut emportée dans les airs. C'était terminer son
existence à la manière de Delgresse qui, à la Guadeloupe,
échappa ainsi à la honte de l'esclavage restauré par la
France. La mémoire de tels hommes restera toujours digne
d'admiration aux yeux de ceux qui ont le sentiment de
l'honneur. Dessalines avait exalté l'héroïque action de
Delgresse ; le Sénat de la République exalta celle de
Derénoncourt par la loi du 12 février qui ordonna qu'un
nouveau garde-côtes, qu'on armait alors au Port-auPrince, serait nommé le Derénoncourt, et que le Président
d'Haïti serait invité à faire dresser un double du rôle de
l'équipage de la Constitution, dans un cadre qui serait
suspendu dans la salle de ses séances, en attendant qu'on
pût faire un tableau historique où cette glorieuse action
serait représentée1.
publique exalta celle de
Derénoncourt par la loi du 12 février qui ordonna qu'un
nouveau garde-côtes, qu'on armait alors au Port-auPrince, serait nommé le Derénoncourt, et que le Président
d'Haïti serait invité à faire dresser un double du rôle de
l'équipage de la Constitution, dans un cadre qui serait
suspendu dans la salle de ses séances, en attendant qu'on
pût faire un tableau historique où cette glorieuse action
serait représentée1. \ Le Derénoncourt, forte goélette a (rois mâts, portait une pièce de 24 en pivot
sur son pont. Ce bâtiment coula fort cher a l'État, dans un moment où les recolles ne [1808 J CHAPlTltli VIII. 147 Ce combat naval avait eu lieu à la vue de Lamarre et
de ses braves compagnons; il enflamma, non leur courage, mais le désir qu'ils eurent aussitôt de venger la
mort de nos infortunés marins. « Dans la petite armée
« que vous m'avez confiée, disait-il au président, depuis
« le premier officier jusqu'au dernier soldat, tousdeman-
« dent unanimement la vengeance de leurs camarades
« morts glorieusement. » Quelques jours après, leur désir fut satisfait dans une rencontre qui eut lieu du côté du
Port-de-Paix ; ils triomphèrent de l'ennemi en lui tuant
beaucoup d'hommes. Lamarre ne tarda pas ensuite à faire une entreprise
aventureuse, tout près de cette ville où se trouvaient les
généraux Romain, Toussaint Brave, Guillaume et Achille,
avec plusieurs milliers d'hommes. Secondé par Bauvoir,
il se mit à la tête de 200 grenadiers et d'environ 50 dragons commandés par Toussaint Boufflet, et alla pendant
la nuit sur une habitation où la cavalerie ennemie gardait
ses chevaux; au jour, il retournait sur ses pas avec plus
de 100 chevaux qu'il voulait avoir pour augmenter sa
propre cavalerie. Cette audacieuse action porta les quatre
généraux à le poursuivre avec leurs aides de camp et
leurs guides, que suivaient 600 fantassins. « Mais, disait-il
« au président, le colonelBauvoir, secondé par lechefd'es-
« cadron Toussaint à la tête de sa cavalerie, les chargea
« avec intrépidité et les mit en déroute ; plusieurs de ces
« satellites du tyran ont mordu la poussière, dix autres ont
« été faits prisonniers ; la majeure partie des officiers ont
« été démontés, et Toussaint Brave lui-même a été COnsuIïisaient pas a payer les dépenses publiques ; mais il devint pendant quelque temps la
terreur de ceux de Christophe, a cause de sa pièce de 24 : ce qui porta celui-ci a renforcer
sa marine par déplus gros navires. Alors Pétion subit la même nécessité, afin de pouvoir
secourir l'armée expéditionnaire.
, dix autres ont
« été faits prisonniers ; la majeure partie des officiers ont
« été démontés, et Toussaint Brave lui-même a été COnsuIïisaient pas a payer les dépenses publiques ; mais il devint pendant quelque temps la
terreur de ceux de Christophe, a cause de sa pièce de 24 : ce qui porta celui-ci a renforcer
sa marine par déplus gros navires. Alors Pétion subit la même nécessité, afin de pouvoir
secourir l'armée expéditionnaire. Î48 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D il Ali 1. « trahit d'abandonner son cheval pour entrer dans les
«f bois. « L'infanterie ennemie n'avait pas eu le temps
d'arriver; du côté de Lamarre, il n'y eut que deux morts
et quelques blessés : il retourna sur l'habitation Foache, près de Jean-Rabel, où i! se maintint avec ses
troupes. Pendant qu'il obtenait ce succès, dans l'Ouest les républicains recevaient un échec. On fut informé d'une disposition à l'insurrection contre Christophe, dans la commune du Mirebalais: le président envoya les colonels Lys
et David-Troy, avec le corps des bombardiers, la 8e et la
22e demi-brigades dans le but de faciliter ce mouvement.
Les forts du Mirebalais étaient gardés par une nombreuse
garnison: ils tentèrent de les enlever d'assaut, dans
le but de chasser l'ennemi de cette commune ; mais ils y
échouèrent, malgré leur courage personnel et celui de
leurs troupes. Le corps des bombardiers surtout perdit
beaucoup de braves soldats, plusieurs excellens officiers
et son chef de bataillon Bande, d'un grand mérite dans
cette arme. Lys, lui-même reçut une balle à la cuisse: il
fallut renoncer à cette entreprise et retourner au Port-auPrince.1 Une autre expédition militaire , faite à peu près en
même temps aux Crochus, compensa cet échec par un
succès. L'adjudant-général Marion dirigea une colonne
de 7 bataillons contre l'ennemi, posté sur l'habitation
Ménardy-Picard, et l'en chassa. Dans cette affaire, le 1 Colonel du 1" régiment d'artillerie, en même temps que commandant de l'arrondissement du TPb'rVau-Prince, Lys avait' habillé et équipé à ses frais ce beau corps où étaient
une foule déjeunes hommes de cette ville. Borgella agit de même envers la 13" demi-brigade, dont la force était d'environ 20A0 hommes. [1808] CHAPITRE VIII. 149 chef de bataillon Adam et le capitaine de grenadiers Sannon Ferlé, delà lie, se couvrirent de gloire. Poursuivant son œuvre d'organisation générale, dans
le mois de mars, le sénat rendit les lois sur le service
des hôpitaux et de la marine militaires : on y reconnaît
l'esprit administratif qui distinguait le général Bonnet
parmi ses collègues. Le corps législatif fit aussi une loi
qui modifia le tarif du droit d'importation sur quelques
marchandises étrangères; et après avoir renvoyé à leurs
fonctions respectives, les administrateurs definancesqu'il
avait mandés à la capitale, il mit en accusation Jacques
Tonnelier, trésorier général, qui parut avoir un déficit
de 48000 gourdes dans sa caisse, et destitua Pitre aîné,
administrateur principal du département de l'Ouest, dont
la prévarication était réelle, en mettant le séquestre sur
ses biens.
droit d'importation sur quelques
marchandises étrangères; et après avoir renvoyé à leurs
fonctions respectives, les administrateurs definancesqu'il
avait mandés à la capitale, il mit en accusation Jacques
Tonnelier, trésorier général, qui parut avoir un déficit
de 48000 gourdes dans sa caisse, et destitua Pitre aîné,
administrateur principal du département de l'Ouest, dont
la prévarication était réelle, en mettant le séquestre sur
ses biens. Les 7 et 15 mars, le sénat avait écrit au président pour
l'inviter à destituer ces deux fonctionnaires ; mais il avait
répondu que la justice voulait qu'on accordât un délai
pour qu'ils présentassent leurs comptes, et qu'il ajournait
leur destitution jusqu'à ce que leurs prévarications fussent constatées. Mais le sénat émit ces actes le 18, parce
que le comité de finances eut le temps de présenter un
l'apport à ce sujet ; ce comité était dans Terreur quant au
trésorier général, tant sa comptabilité était mal tenue.
A l'égard de l'administrateur, il fut constaté, par des
pièces probantes , qu'il faisait sortir des sommes de la
caisse publique, par des marchés frauduleux en connivence avec son frère ; qu'il prenait au magasin de l'État
des objets d'approvisionnement à son usage personnel :
il s'était enrichi de cette manière, en abusant de la confiance du président,, en profitant de l'incurie de Blanchet 150 ETUDES SUR l'iIISTOIRE d'hAÏTI. aine, de l'état maladif de son successeur. Ce sont ces
choses connues qui avaient motivé l'insistance du sénat
pour le règlement des finances.1 Le même jour où il prenait ces mesures rigoureuses,
ses membres voulurent prouver que l'intérêt général seul
les guidait, en rendant un autre acte par lequel ils renoncèrent, jusqu'à une situation financière plus heureuse,
aux indemnités que leur allouait la constitution. Le 4 mars, « rendant hommage au mérite et à l'amour
« de la patrie qui anime le citoyen Thimoté, dont il a
« donné des preuves par sa conduite courageuse, en se-
« condant les efforts du général Lamarre, » le sénat
avait décidé qu'il reprendrait ses fonctions dans ce
corps : le 21, il appela Lamarre à en faire partie, en remplacement de César Thélémaque; et le 4 mai suivant,
Delaunay fut élu pour remplacer Depas Médina, démissionnaire. Si le rappel de Thimoté et l'élection de Delaunay, anciens constituais, étaient basés sur la constitution, la
nomination de Lamarre en était une violation; car l'artir
cle 60 n'autorisait des remplacemens au sénat, durant
neuf années, que parmi les citoyens qui avaient composé
l'assemblée constituante : or, Lamarre n'en avait pas été
membre. Mais on voulut illustrer le corps législatif par
l'admission de ce héros, et en même temps récompenser
son dévouement à la patrie, sur le théâtre où il exposait
constitution, la
nomination de Lamarre en était une violation; car l'artir
cle 60 n'autorisait des remplacemens au sénat, durant
neuf années, que parmi les citoyens qui avaient composé
l'assemblée constituante : or, Lamarre n'en avait pas été
membre. Mais on voulut illustrer le corps législatif par
l'admission de ce héros, et en même temps récompenser
son dévouement à la patrie, sur le théâtre où il exposait 1 Blanchet aîné aussi avait donné a un négociant étranger, un ordre pour recevoir du
magasin de l'État cent milliers de café, sans motif connu. Avisé de cela, Bonnet en informa
le président qui se hâta de le révoquer; et cet ordre n'eut point d'effet. Comme on avait
étouffé cette affaire pour éviter un grand scandale, Pître aîné venant a être convaincu de
dilapidations, Pétion voulut être équitable; et de même qu'il avait nommé Blanchet aîné,
secrétaire général, il fit de Pitre aîné un officier attaché a son état-major. Voila un déplorable résultat des considérations gardées envers les personnes; mais, a cette époque, que
fl'aulres choses furent nécessitées par la situation où se trouvait la société ! [1808] CHAPITRE Vllj. 151 journellement sa précieuse existence : c'était honorer
l'armée aussi que d'y appeler un officier général de ce
mérite. Le 7 mars, le sénat voulait que le président révoquât
le colonel Thomas Jean, commandant la place du Portau-Prince, en motivant son désir sur L'incapacité qu'il
trouvait en cet officier; mais Pétion, qui était convaincu
de ses bons sentimens, n'admit pas cette prétendue incapacité *. Peu de semaines après, les officiers des troupes du Sud en garnison auBoucassin, pétitionnèrent au
sénat en exposant leurs besoins. Ce corps arrêta « qu'il
« ferait encore un dernier effort, pour engager le chef
« du pouvoir exécutif à améliorer les finances, » comme
si cela ne dépendait que de lui. Enfin, Lamarre ayant eu
quelques démêlés avec Panayoty, à propos d'ordres qu'il
lui avait donnés, et le commandant des forces navales
ayant refusé de les exécuter parce qu'il prétendait être
indépendant, Lamarre s'en plaignit au sénat qui députa
Bonnet et trois autres membres auprès du président à
cet effet. Nous produisons ces faits, afin de donner une idée du
tiraillement qui existait entre les deux pouvoirs, sur des
choses dépure exécution, le sénat voulant conserver ses
attributions executives créées par la constitution2. Cependant, sur la demande que lui fît Pétion , après
avoir rendu des lois sur la police des ports et rades de la
République, sur le classement des places militaires, sur
l'organisation de l'état-major général de l'armée, sur la
Nous produisons ces faits, afin de donner une idée du
tiraillement qui existait entre les deux pouvoirs, sur des
choses dépure exécution, le sénat voulant conserver ses
attributions executives créées par la constitution2. Cependant, sur la demande que lui fît Pétion , après
avoir rendu des lois sur la police des ports et rades de la
République, sur le classement des places militaires, sur
l'organisation de l'état-major général de l'armée, sur la 1 II ne le fit qu'après les Remontrances du sénat, en remplaçant Thomas Jean par Caneaux. 2 C'est dans ces momens que Félix Ferrier donna sa démission de sénateur, le 21 avril,
et alla Vembarquer furtivement a Jacmel. 152 ÉTUDES SUa L'HISTOIRE DlIAÏTf. solde des troupes de toutes armes, et pour assurer le sort
des invalides ; « considérant, dit le sénat, qu'il est de la
« dignité de la nation d'environner le chef du pouvoir
« exécutif de l'éclat convenable à son rang et au carac-
« tère dont il est revêtu, » il créa pour sa garde un corps
de 500 hommes, y compris les officiers, tant en infanterie, cavalerie, qu'une compagnie d'artillerie à cheval et
des musiciens, tous au choix du Président d'Haïti et à
prendre dans tous les corps de l'armée. Bonnet et Lys
furent les rédacteurs de cette loi. Le président forma cette garde immédiatement, au
mois d'avril ; il en donna le commandement au colonel
J.-P. Boyer, chef de son état-major et toujours attaché à
sa personne. Les motifs allégués par le sénat, pour la formation de
cette garde, n'étaient pas les seuls. Jusque-là, le président se faisait garder au palais, le plus souvent par les
grenadiers delà 11e demi-brigade ; cela pouvait exciter
la jalousie des autres corps : en tirant de tous, les militaires destinés à sa garde, il leur donnait satisfaction. Ce fut
l'élite de l'armée qui composa ce beau corps: le chef de
bataillon Poisson Paris commanda l'infanterie, le chef
d'escadron Per, la cavalerie, et le capitaine Carrié, l'artillerie légère * . Le 1er mai, la fête de l'Agriculture fut célébrée avec
pompes au Port-au-Prince : le Président d'Haïti se rendit au sénat et l'accompagna de nouveau, au retour du
champ de Mars où la cérémonie avait eu lieu. C'était
rendreihommage au pouvoir auquel la constitution déléguait l'exercice de la souveraineté nationale. Le sénat 1 Cotte garde fut successivement augmentée, a raison des circonstances, et l'on y compta
des officiers de la plus grande valeur.
élébrée avec
pompes au Port-au-Prince : le Président d'Haïti se rendit au sénat et l'accompagna de nouveau, au retour du
champ de Mars où la cérémonie avait eu lieu. C'était
rendreihommage au pouvoir auquel la constitution déléguait l'exercice de la souveraineté nationale. Le sénat 1 Cotte garde fut successivement augmentée, a raison des circonstances, et l'on y compta
des officiers de la plus grande valeur. [1808] CHAPITRE V11I. 155 venait lui-même de lui témoigner une liante confiance,
une considération méritée, en instituant pour lui une
. carde spéciale. Ces deux faits indiquent un rapprochement, une bonne entente entre les deux autorités qui
gouvernaient la République, du moins pour le moment.
Il y eut un grand banquet ce jour-là au palais de la présidence. Dans le cours de ce mois, le sénat fit encore des lois
sur la valeur des monnaies, — pour rapporter celle concernant la mise en accusation de J. Tonnelier l, — et
pour augmenter le nombre des employés dans les administrations de finances. Après s'être occupé de l'établissement d'un hospice pour les pauvres infirmes, qui fut
jugé'impraticable dans l'actualité, il fît un arrêté qui ordonna que ceux qui encombraient la capitale, seraient
replacés sur les habitations rurales d'où ils étaient sortis,
et où la charité de leurs compagnons pouvait aisément subvenir à leurs besoins. Le 17, le président avait proposé le citoyen Frémont,
parmi deux autres candidats à la charge d'administrateur
principal du département de l'Ouest, en remplacement
de Pitre aîné ; le 19, il fut élu par le sénat : on ne pouvait faire un meilleur choix. Le même jour, le sénat chargea Bonnet, Pelage Varein
et Mode, de lui présenter un projet sur la création d'un
Institut. Déjà, le 18 mars, il avait arrêté qu'un rapport 1 Sur la réclamation de J. Tonnelier, le président pria le sénat de soumettre de nouveau
l' ex-amen de ses comptes, a une commission composée d'Inginac, Linard et Lespinasse. Inginac surtout y découvrit que le déficit de 48,000 gourdes n'était qu'apparent ; il refit la
comptabilité de ce vieillard qui était incapable d'y mettre le moindre ordre. R. Sutlierland
contribua a prouver son innocence, par des mandats de dépenses qui lui avaient ete payes
et dont le trésorier général n'avait pas fait mention. J. Tonnelier avait été membre du conseil des Anciens, en France; il mourut au Port-au-Prince, peu de mois après son affaire. 154 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. lui serait fait sur l'instruction publique et sur les moyens
de pourvoir chaque paroisse d'un ministre du culte catholique. Mais les circonstances firent renoncer à ces
projets si utiles : les écoles existantes étaient fondées
par des particuliers, l'Etat n'ayant pas assez de finances
pour en établir. Par le même message du 17;, • Pétiou informait le
sénat qu'il allait partir le lendemain, afin de faire une
tournée dans le Sud ; que ce voyage serait d'environ
uir mois, et qu'en son absence le général Bazelais commanderait les troupes, au Port-au-Prince et dans ses
environs.
ances firent renoncer à ces
projets si utiles : les écoles existantes étaient fondées
par des particuliers, l'Etat n'ayant pas assez de finances
pour en établir. Par le même message du 17;, • Pétiou informait le
sénat qu'il allait partir le lendemain, afin de faire une
tournée dans le Sud ; que ce voyage serait d'environ
uir mois, et qu'en son absence le général Bazelais commanderait les troupes, au Port-au-Prince et dans ses
environs. Cette tournée était occasionnée par l'attitude de plus
en plus dessinée du général Gérin, depuis qu'à la fin de
janvier il était retourné mécontent dans ce département
qu'il commandait ; il se plaignait hautement de la marche
desaffairespubliques, delà conduite duPrésidentd'Haïti.
Il ne fallait donc pas lui laisser le temps de rien fomenter
contre le gouvernement : de plus, il était convenable que
le chef de l'Etat étudiât de près les causes de l'insurrection de la Grande-Anse ; qu'il vît les hommes nouveaux,
placés dans les fonctions publiques de ce département,
qu'il se fît voir aux populations : elles gagnent souvent à
se mettre en rapport direct avec les gouvernemens, ceux
surtout qui se proposent le bonheur général. Cette nécessité fut si bien sentie par le sénat, qu'il renonça à un nouvel ajournement qu'il voulait ^décréter
à la fin d'avril ; le sénateur Lys avait même été g chargé
de rédiger un acte à cet effet : connaissant d'avance la
pensée de Pétion, il resta à son poste pour veiller aux
éventualités qui pourraient surgir. Ainsi, alors que Lamarre se disposait à reprendre ré- [1808] CllAWTRB VIII. 155 solûment l'offensive contre l'ennemi, et qu'il conjurait
le président de ne pas renouveler les fautes de Rigaud,
le président se voyait obligé d'ajourner toute campagne
contre le territoire de Christophe, par rapport aux
préoccupations que suggérait la conduite du général
Gérin. Le 1er avril, Lamarre accusait réception de 420 habits
et de 15000 gourdes destinés à ses troupes, et de 7 sabres envoyés par le président pour divers officiers. Il
faisait ce qui dépendait de lui pour cette armée, mais il
fallait encore 1500 habits et des gilets pour la cavalerie
qui était de 200 hommes bien montés, A la fin de ce
mois, Christophe était arrivé au Port-de-Paix avec le général Magny et les troupes de l'Artibonite, dans le dessein de marcher contre Lamarre qui était encore à
Foache. Mais celui-ci alla hardiment au-devant de toutes
ces forces: le 1er mai, il écrivit au président : « C'est au
« milieu des balles que je vous écris, etc. ; » il avait trois
divisions à combattre: déjà il comptait 150 blessés dont
5 chefs de bataillon. Le 6 mai, ses succès étaient complets,
il avait refoulé l'ennemi au Port-de-Paix, déjoué une
conspiration ourdie parmi ses troupes, par deux officiers de la 18e qu'il fit fusiller. « Je ne puis, dit-il dans
« sa lettre au président, vous exprimer ce que l'adjudant-
« général Delva a fait dans ces actions : sa valeur surce passe ce qu'on peut en imaginer. Le chef d'escadron
« Toussaint s'est distingué avec le courage d'un héros.1 »
Les colonels Bauvoir, Gabriel Reboul et Léger prirent
-Paix, déjoué une
conspiration ourdie parmi ses troupes, par deux officiers de la 18e qu'il fit fusiller. « Je ne puis, dit-il dans
« sa lettre au président, vous exprimer ce que l'adjudant-
« général Delva a fait dans ces actions : sa valeur surce passe ce qu'on peut en imaginer. Le chef d'escadron
« Toussaint s'est distingué avec le courage d'un héros.1 »
Les colonels Bauvoir, Gabriel Reboul et Léger prirent 1 Ce fut dans la'savanne Colette, a un quart de lieue du quartier-général de Lamarre
établi a Foache, que Toussaint se distingua ainsi. Il eut un combat singulier avec Juanem
qui commandait la cavalerie de Christophe : après l'avoir blessé, il chargea cette cavalerie
avec ses dragons et la mil en déroute. Christophe observait ce combat a peu de distance ; il
fut contraint de fuir devant les vainqueurs. 136 ÉTUDES SUR l'hISTOIKE D'HAÏTI. également part à ces combats où la valeur suppléait à la
disproportion du nombre; et leur chef, qui se taisait
toujours sur ses propres faits pour mieux louer leur courage, leur traçait l'exemple. De nouveaux combats ayant eu lieu dans le cours du
mois de mai, le sénat inscrivit, pour ainsi parler, la page
suivante dans l'histoire de la République, à la date du 2 juin: Le Sénat, Voulant payer un juste tribut déloges à la brave armée expéditionnaire qui a constamment battu les troupes de Henry Christophe,
pendant dix-sept jours de combats, contre des forces supérieures,
et les a forcées à une retraite précipitée ; Déclare qu'il y a urgence, et décrète ce qui suit : L'armée expéditionnaire, sous les ordres du sénateur Lamarre,
général de brigade, a bien mérité de la patrie. Le Président d'Haïti est invité de faire parvenir au sénat, un état
nominatif des officiers et soldats qui ont, dans ces différentes actions,
lait des traits de valeur, pour que leurs noms soient inscrits, avec le
sujet de leurs actions, sur un registre particulier. Le même jour, à raison des nécessités de la guerre, il
affranchit de tous droits à l'importation, les armes à feu,
les armes blanches et autres objets de guerre. En partant du Port-au-Prince avec sa garde, Pétion
avait dirigé ses pas sur Jérémie où se trouvait le général
Gérin. Pour la première fois depuis 1800, il avait revu le
Pont-de-Miragoane où sa valeur contint, pendant quelques instàns, l'irruption de l'armée de Toussaint Louverture; où sa sagesse et sa prudence devaient contenir, deux
aimées après, la bouillante inconséquence, l'emportement irréfléchi de Rigaud, revenu dans le pays. En attendant cette époque déplorable, il allait dans l'espoir de [1808] CHAPITRE VIII. i;i7 calmer l'effervescence du caractère indomptable de celui
qui, dans le Sud, représentait cet ancien général à bien
des égards. Arrivé à Jérémie le jeudi 24 mai, il eut la douleur de
ne pas recevoir la visite de Gérin. Commandant du département du Sud, ce dernier était tenu, sous le rapport
militaire et politique, de se présenter devant le Président
de la République, -chef de l'État; la subordination l'exigeait de toutes manières. Mais laissons parler Pétion au
sénat, dans sa lettre du 98 mai dont nous donnons un
extrait :
égards. Arrivé à Jérémie le jeudi 24 mai, il eut la douleur de
ne pas recevoir la visite de Gérin. Commandant du département du Sud, ce dernier était tenu, sous le rapport
militaire et politique, de se présenter devant le Président
de la République, -chef de l'État; la subordination l'exigeait de toutes manières. Mais laissons parler Pétion au
sénat, dans sa lettre du 98 mai dont nous donnons un
extrait : « Depuis mon arrivée ici, le général Gérin ne s'est pas
« encore présenté chez moi, et je ne sais à quoi attri-
« buer cette indifférence, et je puis dire, ce manque d'é-
« gards de la part d'un officier à qui j'ai prodigué les
« preuves d'attachement, et que j'ai traité, en toute oc-
« casion, de la manière la plus distinguée. Je vous fais
« parvenir, citoyens sénateurs, copie d'une lettre qu'il
« m'a adressée, et copie delà réponse que je lui ai faite. » Jérémie, 27 mai -1808.
Etienne Elie Gérin, général de division, Au général Pétion, Président d'Haïti.
. Citoyen Président,
J'ai appris votre arrivée dans cette place hier, par ce fait même.
Tous les efforts d'imagination et de corps que je me suis donnés
sans relâche, depuis le moment où j'ai dirigé l'entreprise qui a renversé Dessalines jusques à ce moment, n'ont point peu contribué à
délabrer ma santé. Mon âge avancé ne me permet plus d'en supporter
d'autres, et ma vme s'affaiblit de jour en jour. Je ne me proposais, dans mes travaux divers, que de pouvoir contribuer à sauver le pays de la férocité de Christophe et de ses partisans, et je n'ambitionnais que le bonheur de voir luire une sécurité
pour me retirer du service militaire. L'occasion me semble favorable
en ce moment, où l'armée sous les ordres du général Lamarre, dans S 58 ÉTUDES SUE L HISTOIRE D HAUT. le Nord, a remporté des succès complets sur Christophe, et que les
insurgés de Jérémie, poursuivis sévèrement par les braves troupes
et les affaires que j'ai dirigées, sont rendus ou dispersés au point
que leur nombre est réduit presque à rien, et ne se montrant que
pour se rendre, sous la protection de la République, sur les habitations d'où ils sont. Les travaux de la culture ont été repris ; les grands chemins ouverts et réparés ; les savannes nettoyées ; des cases incendiées, rebâties. Voilà les prémices du rétablissement de Tordre dans cet arrondissement, depuis deux mois que j'y suis. Je ne doute point qu'un
séjour de votre personne ne termine ces désastres d'une partie d'environ 60 lieues de pays de ce département, au commandement duquel je vous prie de nommer. Heureux si mes efforts généreux peuvent mériter quelque place dans votre souvenir, ainsi que des militaires qui m'ont secondé ! J'ai l'honneur de vous saluer avec respect. Signé : Et. Géein. Jérémie, le 27 mai 1808.
Alexandre Pétion, Président d'Haïti, Au général de division Gérin.
Citoyen général,
Je viens de recevoir votre lettre de ce jour. Je regrette infiniment
que l'affaiblissement de votre vue et le nombre des années vous forcent à demander votre démission. Je reconnais, général, les services importans queyous avez rendus
à votre pays. Je pensais que vous pouviez lui en rendre encore.
é : Et. Géein. Jérémie, le 27 mai 1808.
Alexandre Pétion, Président d'Haïti, Au général de division Gérin.
Citoyen général,
Je viens de recevoir votre lettre de ce jour. Je regrette infiniment
que l'affaiblissement de votre vue et le nombre des années vous forcent à demander votre démission. Je reconnais, général, les services importans queyous avez rendus
à votre pays. Je pensais que vous pouviez lui en rendre encore. Si quelques autres motifs, que ceux que vous m'avez exposés dans
votre lettre, eussent provoqué votre retraite, je suis persuadé que
vous me les eussiez communiqués, avec cette fraternité qui nous
unit et cette franchise qui nous caractérise. Je vous témoigne mes regrets, général, et suis sensible à l'attention que vous avez eue d'attendre mon arrivée dans le département
que vous commandiez, pour vous retirer du service. J'ai l'honneur de vous saluer, général, avec considération et attachement.
• ' Signé : Petion. En recevant cette communication, le sénat se borna à [1808] CHAPITRE VIII. 1 r.O exprimer ses regrets de la détermination prise par Gérin.
Mais sa démission avait produit une sensation marquée
sur ceux des sénateurs qui n'approuvaient pas le système politique de Pétion. Ils n'avaient point hésité à accepter la démission de ce général, comme sénateur; ils
eussent voulu ou désiré que le Président d'Haïti hésitât
à accepter celle de commandant du département du Sud.
Mais, pouvait-il, devait-il agir ainsi, après l'abstention
affectée de Gérin h venir le voir, après son opposition
constante depuis 18 mois? Dans la lettre de ce général,
on voit qu'en se retirant volontairement de son commandement, il se posait en quelque sorte devant la postérité,
par l'énumération de ses services à partir de la prise
d'armes contre Dessalines : c'est donc à la postérité de le
juger en cette occasion. Quels que fussent ses éminens services rendus au
pays, pouvait- il effacer ceux que Pétion lui avait rendus
aussi? Et de ce que celui-ci avait été préféré pour gouverner l'État, s'ensuit-il qu'il devait en être jaloux et envieux, au point de déserter son poste sous des prétextes
spécieux? La patrie était leur mère commune ; ils la servaient tous deux, avec des vues politiques différentes, il
est vrai ; mais si Gérin avait eu un autre caractère et plus
déraison dans l'esprit, il eût pu n'écouter que son cœur
qui était attaché à son pays, et continuer à le servir. Au reste, ne pouvant maîtriser ses passions, mieux
valait qu'il se démît de ses deux fonctions, sénatoriales et
politiques, que d'y rester pour continuer sa bouderie importune. Il avait été fâché de l'inspection que Bazelais,
chef de l'état-major général, fit au camp du Boucassin par
ordre de Pétion ; maintenant il se fâchait de ce que celui-ci
allât parcourir le Sud pendant qu'il y était. J(;0 ÉTUDES SUR L'iIISTOlIlE d'haÏTI.
ses passions, mieux
valait qu'il se démît de ses deux fonctions, sénatoriales et
politiques, que d'y rester pour continuer sa bouderie importune. Il avait été fâché de l'inspection que Bazelais,
chef de l'état-major général, fit au camp du Boucassin par
ordre de Pétion ; maintenant il se fâchait de ce que celui-ci
allât parcourir le Sud pendant qu'il y était. J(;0 ÉTUDES SUR L'iIISTOlIlE d'haÏTI. C'est dans les Républiques surtout, qu'aucun homme
ne doit se croire indispensable : on y sert l'Etat, et non
pas son chef. Vient-on à penser que la direction qu'il imprime à la marche des affaires est compromettante, on
doit se retirer pour ne pas concourir avec lui, et. se réserver pour l'avenir. Si l'on conserve son emploi, il faut
le seconder, loin de lui faire opposition ; car le pays ne
pourrait qu'en souffrir. Dans les monarchies, au contraire, il est à peu près
d'usage qu'on s'inféode au monarque qui absorbe la souveraineté nationale, qui a un intérêt dynastique très-souvent en opposition avec l'intérêt général : on sert surtout un individu et sa famille, et il n'y a presque pas
d'opposition possible. Que l'on garde donc son emploi,
puisque l'on est sujet ! Néanmoins, on voit dans la réponse de Pétion, que
s'il fut empressé à accepter la démission deGérin, parce
qu'il pensait sans doute qu'avec son caractère, ce général
eût pu produire de mauvais effets dans le département
du Sud, il laissait entrevoir à ce camarade d'armes que
ses services pourraient être encore utilisés pour la guerre;
il lui témoigna ses regrets de la détermination qu'il prit,
et lui dit : « Je pensais que vous pouviez lui en rendre
« encore. » D'ailleurs, ce fut alors une question politique de haute
importance pour Haïîi, à savoir, s'il était de l'intérêt
public que chaque département fût confié au commandement particulier d'un chef militaire. On avait dû donner celui du Sud à Gérin, celui de l'Ouest à Pétion, puis
à Magloire Ambroise, parce qu'il fallait concentrer la direction des choses dans les mains de ces hommes infîuens,
après la mort de Dessalines. Mais la nouvelle guerre civile [1808] chapitre vin. 161 qui venait d'éclater, par suite des rivalités, des jalousies
préexistantes entre les anciennes provinces du pays,
ayant des idées politiques différentes, devait prouver le
danger qai\ y avait à perpétuer cette influence ; il était à
craindre qu'un chef militaire, pour satisfaire à son ambition personnelle, ne voulût en abuser au détriment de la
République, une et indivisible, en soulevant les passions,
en ravivant l'esprit de localité. Après la mort de Magloire
Àmbroise, on n'avait pas songé à donner à l'Ouest un
nouveau commandant en chef: Gérin donnant sa démission, le Président d'Haïti devait, l'accepter1.
; il était à
craindre qu'un chef militaire, pour satisfaire à son ambition personnelle, ne voulût en abuser au détriment de la
République, une et indivisible, en soulevant les passions,
en ravivant l'esprit de localité. Après la mort de Magloire
Àmbroise, on n'avait pas songé à donner à l'Ouest un
nouveau commandant en chef: Gérin donnant sa démission, le Président d'Haïti devait, l'accepter1. Il avait prolongé son séjour à Jérémie, par rapport
aux mesures qu'il fallait prendre à l'égard de l'insurrection qui désolait la Grande-Anse. Le 27 juin, renvoyant
de là au Môle, l'adjudant-général Delva venu en mission
auprès de lui, avec 2000 chemises, 2000chapeaux, 22000
paquets de cartouches, des pierres à feu, du plomb, 60
sabres, 100 selles et 14000 gourdes, que portaient les
garde-côtes de l'Etat, le président exprimait à Lamarre
« ses félicitations et son admiration » pour les derniers
succès qu'il venait de remporter, en lui disant qu'il allait
bientôt retourner au Port-au Prince pour diriger des opérations contre l'ennemi. Il ajouta dans la même lettre: Je dois ici vous informer que le général Gérin a, depuis un mois,
donné sa démission de commandant du département du Sud. La
cause de la retraite de ce général est, m'a-t-il écrit, fondée sur son
grand âge et ses infirmités. Dans tous les cas, on ne peut que s'élonner des circonstances qui ont précédé sa demande; car, à supposer I On verra ce que produisit de funeste pour la République, la confiance qu'eut Pétion en
Rigaud, a son retour de France, en lui attribuant le commandement de toutes les forces du
Sud pour éteindre l'insurrection de la Grande-Anse. . T. VII. H 162 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. qu'il désirait se retirer du service, je ne pense pas, après lui avoir
donné tous les témoignages, dans tous les temps, de mes sentimens
de fraternité, qu'il devait, à mon arrivée ici, se refuser de" me voir
et manifester du mécontentement. Cet étrange procédé de sa part a
cependant beaucoup contrasté avec l'allégresse que le peuple entier
a manifestée de me voir, et j'éprouve la douce consolation de n'avoir
aucun reproche à me faire. Je ne puis déterminer en ma faveur les
inclinations de personne; mais si, malgré mes principes, je trouve
des détracteurs, je les abandonne à leur propre conscience. — Beaucoup d'hommes qui marchaient sous les ordres de Gôman se sont
successivement soumis à la République. Pour ôter à ces rebelles tout
secours que Christophe pourrait peut-être tenter de leur envoyer
par mer, j'ai ordonné au commandant de la flotte de revenir établir
sa croisière sur les côtes d'ici, jusqu'à nouvel ordre.
inations de personne; mais si, malgré mes principes, je trouve
des détracteurs, je les abandonne à leur propre conscience. — Beaucoup d'hommes qui marchaient sous les ordres de Gôman se sont
successivement soumis à la République. Pour ôter à ces rebelles tout
secours que Christophe pourrait peut-être tenter de leur envoyer
par mer, j'ai ordonné au commandant de la flotte de revenir établir
sa croisière sur les côtes d'ici, jusqu'à nouvel ordre. C'est alors qu'eut lieu la formation du corps des Eclaireurs, par les mêmes insurgés qui s'étaient soumis :
ce nom indique que, connaissant toutes les retraites de
Goman et de son monde, ils éclairaient la marche des
troupes dirigées contre les rebelles. Ce corps, porté à
environ 1500 hommes, fut organisé en régiment et placé
sous le commandement de Thomas Durocher, devenu
colonel. Jean-Baptiste Lagarde, un des premiers chefs
des rebelles, dont il a été déjà fait mention, y occupait
le rang de sergent-major. Les Eclaireurs et leur colonel
répondirent parfaitement, durant près de deux ans, à la
confiance que le président eut en eux ; et c'est la preuve
que T. Durocher n'avait pas été, comme on l'a prétendu,
l'auteur secret de la révolte de la Grande-Anse : Pétion
n'eût pu ignorer ces machinations, si elles avaient eu lieu. Mais il paraît qu'il n'eut pas autant de confiance en
Bergerac Trichet. Ce colonel était très-attaché au général Gérin, et d'un caractère qui influait sur l'esprit de la
18e demi-brigade qu'il commandait ; il obéissait difficile- [1808J CHAPITRE VIII. 163 ment au général Francisque, commandant de l'arrondissement. Par ces motifs, le président l'envoya avec son
corps tenir garnison au Port-au-Prince : la 15e, la 19e,
les Eclaireurs et les gardes nationaux de toutes les communes, suffisaient d'ailleurs pour contenir les insurgés. Le commandement de Francisque s'étendant jusqu'à
Tiburon, le président reconnut qu'il ne pouvait guère
suffire à une telle surveillance; et pour ne pas faire souffrir le service public, pour activer au contraire la répression de l'insurrection, il forma un nouvel arrondissement
militaire dont Tiburon devint le chef-lieu ; il en ouvrit
le port au commerce étranger afin d'y faciliter l'importation des objets d'échanges, et ferma celui de Dalmarie
qu'il avait ouverS quelque temps auparavant, durant l'ajournement du sénat. Il fallait un chef au nouvel arrondissement; il promut au grade de colonel, Nicolas Régnier,
le plus ancien chef de bataillon delà 19e, et le lui confia.
Influent dans ce quartier, cet officier démérite connaissait toutes les allures de Goman et pouvait mieux que personne garantir cet arrondissement de ses irruptions. Le
colonel Gilles Bénech avait vieilli ; il fut promu adjudantgénéral à l'état-major général, et le chef de bataillon
Bigot, commandant de place à Jérémie, devint le colonel
delà 19e: c'était un officier actif et d'une résolution
prononcée. En prenant ces diverses mesures, le président se réserva d'en justifier la nécessité par-devant le sénat qui
devait les sanctionner. Pendant son séjour à Jérémie, la République perdit
en Blanchet jeune, général de brigade et sénateur, l'un
de ses fondateurs distingués, atteint depuis longtemps
d'une maladie de langueur. Pétion lui fit rendre tous les 164 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. honneurs dus à son rang et à ses services signalés en faveur de son pays \
se réserva d'en justifier la nécessité par-devant le sénat qui
devait les sanctionner. Pendant son séjour à Jérémie, la République perdit
en Blanchet jeune, général de brigade et sénateur, l'un
de ses fondateurs distingués, atteint depuis longtemps
d'une maladie de langueur. Pétion lui fit rendre tous les 164 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. honneurs dus à son rang et à ses services signalés en faveur de son pays \ ïi quitta cette ville et se rendit aux Cayes : sur toute
sa route, les troupes et les citoyens l'accueillirent comme
à Jérémie, comme il avait été reçu dans l'arrondissement
de Nippes par le colonel Bruny Leblanc et ses administrés.
Sa présence au chef-lieu du Sud y occasionna une joie
universelle ; l'accueil du général Wagnac fut sincère et
cordial, et il en fut de même du général Vaval et de tous les
citoyens de l'arrondissement d'Aquin, quand il y passa. Tandis que Gérin, retourné à l'Anse-à-Veau dès qu'il
eût donné sa démission, couvait son mécontentement
de tout l'accueil fait au Président de la République, aux
Cayes celui-ci faisait célébrer un touchant et pompeux
service funèbre, à la mémoire de Benjamin Ogé, ce brave
chef de bataillon delà Légion de l'Ouest, et de tous les
défenseurs de la liberté qui avaient péri dans la première
guerre civile. C'était honorer le courage malheureux, enflammer celui des nouveaux défenseurs delà patrie, apaiser les mânes detoutesces victimes des dissensions intestines, etinvoquer enfin, parla religion, l'intervention divine
pour détourner les esprits de toutes autres divisions. Mais sa pensée, ses sentimens patriotiques, furent-ils
toujours compris aux Cayes mêmes, le furent-ils au Portau-Prince où il allait retourner ? On le saura bientôt. 1 Peu de semaines après la mort de Blanchet jeune, la loge maçonnique appelée l'Amitié
des frères réunis, dont il était membre, lui fit un service funèbre selon l'usage de cette association : Daumec y prononça une très-belle oraison a la louange de ce citoyen recommandable. CHAPITRE IX. Correspondance militaire de Lamarre avec le sénat : effet qu'elle produit. — Le sénat
ordonne des mesures militaires contre l'ennemi qui paraît au Boucassin,et rappelle Pélion
qui est encore aux Cayes. — Le général Bazelais combat l'ennemi et le chasse. — Retour
de Pétion au Port-au-Prince. — Situation des esprits. — Faits relatifs a Bergerac Trichet
qui est arrêté et mis en prison par ordre de Pétion. — Mort de César Thélémaque. — Le
sénat le remplace provisoirement par J.-C. Imbert. — Pourquoi il ne nomma pas Bonnet.
ît au Boucassin,et rappelle Pélion
qui est encore aux Cayes. — Le général Bazelais combat l'ennemi et le chasse. — Retour
de Pétion au Port-au-Prince. — Situation des esprits. — Faits relatifs a Bergerac Trichet
qui est arrêté et mis en prison par ordre de Pétion. — Mort de César Thélémaque. — Le
sénat le remplace provisoirement par J.-C. Imbert. — Pourquoi il ne nomma pas Bonnet. — Pélion répond a une lettre de Th. Trichet sur sa mission en Angleterre. — Un sénateur propose de retirer les pouvoirs extraordinaires donnés a Pétion; le sénat adopte la
proposition et nomme un comité pour préparer le projet de décret. — Il se décide a aller
en corps faire des Remontrances a Pétion. — Accueil qu'il en reçoit. — Impassibilité de
Pétion : il demande le document pour y répondre, et n'y répond pas. — Examen des accusations contenues dans cet acte. — Le sénat se donne une garde particulière. — Il ordonne
la levée générale de la garde nationale et la réunion des troupes, pour entrer en campagne. — Il ajourne le vote du décret sur les pouvoirs accordés a Pétion. — Pétion l'informe des motifs qu'il a eus pour créer provisoirement l'arrondissement de Tiburon. —
Un comité est nommé pour faire un rapport a ce sujet. — Le sénat rend le décret qui
rapporte celui du 1" juillet 1807 relatif aux pouvoirs extraordinaires donnés au Président
d'Haïti : il décide l'impression de ses actes et procès-verbaux pour les envoyer aux autorités civiles et militaires. — Méditations et résolution de Pétion a ce sujet. — Il élève le
colonel Métellus au grade de général de brigade, afin de prouver au sénat qu'il continue
l'exercice de ses pouvoirs extraordinaires. — Les troupes applaudissenta cette promotion. — La question politique est résolue par cette décision militaire. — Lettre de Marion au
sénat, relative a Michel. — Lettre de David-Troy a ce sujet. — Michel se rend au Môle où
Lamarre l'accueille et finit par solliciter en sa faveur auprès de Pétion. — Rapport du
comité sur l'arrondissement de Tiburon et vote du sénat qui le confirme. — Ce corps décide que ses membres peuvent toucher leurs indemnités directement du trésor : Pétion
ordonne de les payer. — Le sénat rend la loi du 2-4 août, préparée par Daumec, sur l'organisation des tribunaux de la République. Les diverses circonstances relatées aux deux chapitres
préeédens, font déjà pressentir au lecteur ce qu'il va apprendre dans celui-ci, relativement à la lutte qui s'établit
entre le sénat et Pétion. C'est à l'histoire d'exposer les 166 études sur l'histoire d'haïti. faits, c'est à la postérité de les juger, pour reconnaître
lequel, entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif,
mérite le plus son blâme. Narrateur, nous efforçant toujours d'être impartial envers tous, nous n'oublierons pas
la mission que nous nous sommes imposée. Après avoir reçu par l'adjudant-général Delva, les objets que le président lui envoya de Jérémie, Lamarre se
disposa à porter ses troupes dans les montagnes du Portde-Paix, autant pour combattre celles de Christophe,
que pour avoir plus de vivres pour leur nourriture, et
dégager en même temps les malheureux qui, fuyant la
tyrannie du Nord, erraient dans ces montagnes. Les
communes de Jean-Rabel et du Môle étaient dévastées
et ne produisaient presque plus de denrées alimentaires.
Le 4 juillet, il écrivit au président:
disposa à porter ses troupes dans les montagnes du Portde-Paix, autant pour combattre celles de Christophe,
que pour avoir plus de vivres pour leur nourriture, et
dégager en même temps les malheureux qui, fuyant la
tyrannie du Nord, erraient dans ces montagnes. Les
communes de Jean-Rabel et du Môle étaient dévastées
et ne produisaient presque plus de denrées alimentaires.
Le 4 juillet, il écrivit au président: « Combien d'infortunés sont cachés dans les rochers
« destinés aux plus vils reptiles ! Je vais voler à leur secours;
« j'espère que la Providence me secondera dans mes opérait tiens. Que je serais heureux, si je puis l'établir dans leurs
« foyers tant de victimes malheureuses! Nous vous deman-
« dons les garde-côtes le plus promptement possible. L'hu-
« manité quidirige toutes vosactions m'annonce d'avance
« que vous nous écouterez favorablement... J'ai reçu
« les 14000 gourdes : celte somme ne suffît pas pour l'ar-
« mée, et j'assiste chaque jour de malheureuses mères de
« famille, chargées d'enfans, qui meurent de faim; en
« soignant ces infortunées, je ne puis que répondre à vos
« sentimens humains...1 L'impossibilité où vous êtes
« de m envoyer des forces, prouve combien nos frères 1 C'est ce que Pétion faisait aussi au Port-au-Prince, envers tous les réfugiés de la péninsule du Nord, des Gonaïves et autres lieux; il leur faisait délivrer des provisions du
magasin de l'État, du linge, etc. [1808] CHAPITKEIX. 167 « sont peu pénétrés de la cause que nous défendons : ils
« dorment sur les bords dit Vésuve! Je ne sais par quelle
« fatalité ils ne se rappellent plus l'an 7 (1800) dont l'é-
« poque doit être à jamais gravée dans la mémoire de nos
k derniers neveux... Où sont les ossemens de nos mal-
« heureux frères »' A cette lettre pathétique, qu'apportait Delva qui venait
cette fois pour rétablir sa santé délabrée par les fatigues,
— ce qui était un surcroît de peine pour Lamarre, —
succéda une autre du 8 juillet, où il apprenait au président que les bâtimens de Christophe étaient venus canonner Jean-Rabel, d'où cependant ils furent repoussés
également à coups de canon. A cette occasion, il fit un
ordre du jour : en parlant à ses troupes des factions de
Yayou et de Magloire, il leur disait que Pétion avait pardonné à des coupables ; mais que s'il y en avait dans son
armée, « il n'userait pas de cette clémence hors de saison,
« dont l'affreux résultat procure aux États en révolution
« des siècles de calamité. » Les sentimens personnels de Lamarre étaient des plus
généreux ; on le reconnaît par ses précédentes lettres et
celle du 4 juillet où lui-même rendait justice à ceux de
Pétion. Mais on voit aussi que son ordre du jour était en
désaccord avec sa correspondance; car il y blâmait la clé"
menée Au chefde l'État envers des hommes égarés par l'ambition ou par de petites rivalités. Quelques mois plus tard,
on le vit solliciter cette même clémence en faveur de l'un
de ces hommes, réfugié alors au Môle efrse réhabilitant à
ses yeux par son courage et ses services. Il sentit tellement l'inconvenance de ce blâme, qu'il n'envoya pas au
désaccord avec sa correspondance; car il y blâmait la clé"
menée Au chefde l'État envers des hommes égarés par l'ambition ou par de petites rivalités. Quelques mois plus tard,
on le vit solliciter cette même clémence en faveur de l'un
de ces hommes, réfugié alors au Môle efrse réhabilitant à
ses yeux par son courage et ses services. Il sentit tellement l'inconvenance de ce blâme, qu'il n'envoya pas au 1 Cette lettre de Lamarre n'a pu être écrite que par Hérard Dumesle. 168 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. président la copie de cet ordre du jour: ce fut au sénat
qu'il l'adressa. Depuis qu'il était devenu sénateur, il correspondait
autant avec ce corps qu'avec Pétion : il lui disait les mêmes
choses, rappelant toujours les malheurs de la première
guerre civile, demandant des secours, se plaignant de ce
qu'on ne lui envoyait pas assez de troupes, etc. On conçoit alors que ses lettres étaient agréées au sénat comme
une sorte de censure, sinon de dénonciation , de la mollesse qu'on trouvait en Pétion, surtout dans les circonstances dont nous nous occupons. Les choses étant ainsi, à la mi-juillet une colonne ennemie parut près du camp duBoucassin ; l'alarme fut donnée
au Port-au-Prince où Pétion n'était pas encore de retour.
Le 15, le sénat lui adressa un message pour l'inviter à
y revenir dans le plus bref délai ; d'amener avec lui toutes
les troupes et les gardes nationales qui ne seraient pas
nécessaires dans la Grande-Anse ; « de réunir les géné-
« vaux les plus capables de commander l'armée ; » et
à ce sujet, il appela son attention sur le manque d'officiers supérieurs. C'était lui insinuer de réactiver Gérin,
de faire des promotions parmi les colonels. Le lendemain,
16, l'ennemi étant encore en présence, le sénat écrivit
au général Bazelais pour mettre sous sa responsabilité
le salut de la République, en l'invitant à lui rendre compte
de ses opérations. Bazelais avait rempli son devoir militaire ; commandant général des troupes par délégation du Président
d'Haïti, il s'était porté au Boucassin dès la nouvelle de
l'apparition de l'ennemi, afin d'aviser aux moyens de le
combattre et de le chasser. Il obéit au sénat et l'informa
de tout ce qu'il faisait dans ce but. Le 25, il avait chassé [1808] CHAPITRE IX. 169 l'ennemi et pris position sur l'habitation Poix-la-Générale, qui touche au bourg de l'Arcahaie ; en rendant compte au sénat de ce résultat, il mentionna honorablement le sénateur colonel David-Troy qui l'avait
aidé. Mais Pétion était arrivé en hâte : il retrouva les esprits
plus effervescens que jamais, le sénat dans la plénitude
de ses attributions executives résultant de l'article 85 de
la constitution, donnant des ordres au général chef de
l'état-major général de l'armée et se faisant rendre
compte des opérations militaires1. Ce corps avait agi
pour le salut commun, il ne pouvait que l'en féliciter.
En était-il de même de la part du sénat, pour ce qu'il
avait fait dans le Sud, delà part des hommes qui partageaient les opinions, au moins, de quelques-uns des sénateurs? On en jugera.
executives résultant de l'article 85 de
la constitution, donnant des ordres au général chef de
l'état-major général de l'armée et se faisant rendre
compte des opérations militaires1. Ce corps avait agi
pour le salut commun, il ne pouvait que l'en féliciter.
En était-il de même de la part du sénat, pour ce qu'il
avait fait dans le Sud, delà part des hommes qui partageaient les opinions, au moins, de quelques-uns des sénateurs? On en jugera. Le premier de ces hommes, qui voulut essayer Me sa
puissance, fut le colonel Bergerac Trichet. Les fifres^ et
les tambours de la 18e eurent querelle avec ceux de la 5e :
à cette époque, c'étaient les ferrailleurs habituels des
corps de troupes ; ils vidaient leurs duels dans les rues.
L'autorité militaire était constamment obligée de sévir
contre eux ; mais les colonels des corps intervenaient
presque toujours en leur faveur, et ceux du 1er régiment
d'artillerie étaient aussi taquins que les autres. Or, le
colonel Lys, commandant ce corps et l'arrondissement, se voyait forcé d'être indulgent pour les autres,
puisque ceux de son régiment péchaient également
contre la discipline. Le caractère de Bergerac Trichet
le porta à faire autre chose : il fit battre l'assemblée 1 Art. 83. Le sénat a le droit de disposer, pour le maintien du respect'qui lui est dû, des
forces qui sont, de son consentement, dans le département où il tient ses séances. s 170 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. généra le par ses tambours et ses fifres, pour réunir devant
sa maison toute la 18e, sous le prétexte que des soldats
de la 5e avaient prêté leur concours aux fifres et tambours du même corps. A ce bruit de tambours, le colonel Gédéon, qui ne voulait pas qu'il fût dit que la 5e avait reculé, fit battre
aussi l'assemblée générale pour réunir son vaillant régiment. Ces deux colonels demeuraient dans la rue du Centre,
dans le même îlet et à 150 pas au plus l'un de l'autre ' ;
en un instant cette rue fut encombrée de soldats de la
5e et de la 18e. Les colonels allaient faire sortir leurs drapeaux pour engager l'action, lorsque le Président d'Haïti
envoya arrêter Bergerac Trichet, qui fut conduit en prison par ses ordres. Ce fait eut lieu le 25 juillet : le 51,
ce colonel écrivit au président et lui demanda à être jugé;
n'ayant pas reçu de réponse, le 1er août il s'adressa au
sénat en demandant sa mise en liberté, vu la violation
de l'art. 145 de la constitution, par le président. Le sénat
passa immédiatement à l'ordre du jour sur la pétition,
et Bergerac Trichet dut se résoudre à attendre sa relaxation de la volonté de Pétion : ce qui eut lieu après la décision du sénat. Lys en était le président et dut savoir,
en sa qualité de commandant d'arrondissement, que ce
colonel avait troublé la tranquillité publique. Dans ce moment d'agitation, le secrétaire d'Etat César
Thélémaque décéda. Cet excellent citoyen, né à la Martinique, termina honorablement sa longue carrière où il
avait donné des preuves de son attachement à la liberté 1 Bergerac Trichet logeait dans la même maison que Yayou avait habitée, a côté du palais
du sénat; et Gédéon occupait celle où logea Chervain, au coin de la rue du Centre et de
celle du Port, vis-à-vis celle de J.-P. Boyer.
ésar
Thélémaque décéda. Cet excellent citoyen, né à la Martinique, termina honorablement sa longue carrière où il
avait donné des preuves de son attachement à la liberté 1 Bergerac Trichet logeait dans la même maison que Yayou avait habitée, a côté du palais
du sénat; et Gédéon occupait celle où logea Chervain, au coin de la rue du Centre et de
celle du Port, vis-à-vis celle de J.-P. Boyer. [1808] CUAPITIIE IX. 171 et au pays qui l'avait adopté. Pétion lui fit de magnifiques
funérailles auxquelles il assista, ainsi que le sénat et
toutes les autorités civiles et militaires ; tontes les troupes
du Port-au-Prince prirent les armes pour y concourir,
et le canon de deuil retentit jusqu'à ce que le corps fût
inhumé dans le cimetière intérieur de la ville. Le26juillet, le sénat chargea le citoyen J.-C. Imbert,
contrôleur des finances du département de l'Ouest,
de l'intérim du porte-feuille de la secrétairerie d'Etat,
à cause, dit son arrêté, « de sa probité connue dans
« divers actes. » Le général Bonnet, qui eût été
de son choix, était trop nécessaire en ce moment
au sénat et par rapport à la guerre contre Christophe,
pour être élu à cette époque : cela résulte de la proposition que fit un sénateur, dans la même séance, « vu le
v péril où était la République, d'ordonner la levée géné-
« raie des gardes nationales, afin de marcher contre
« l'Arlibonite et de faire jonction avec l'armée du géné-
« rai Lamarre. » La majorité décida cependant qu'il fallait se concerter préalablement avec le Président d'Haïti.
Tandis que le sénat s'occupait du même objet qu'il se
proposait, ainsi qu'on l'a vu dans sa lettre à Lamarre,
datée de Jérémie, Pétion répondait à une missive qu'il
venait de recevoir de ïhéodat Tiïchet. Celui-ci lui rendait compte de sa mission en Angleterre, et lui, informait
notre envoyé de la situation de la République, avec le
calme de l'homme d'État, et l'espoir qu'il avait dans la
politique qu'il suivait pour mieux la gouverner. i
Voyons si le sénat possédait le même calme. 1 Nous n'avons pu avoir connaissance de la lettre de ThéodatTrichet: celle de Pétion est
datée du Port-au-Prince, le 27 juillet, 172 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hâÏTI. Le 28 juillet, un de ses membres proposa de retirer au
Président d'Haïti, les pouvoirs qui lui avaient été délégués par le sénat.1 Nous avons déjà dit que son ajournement ayant cessé, ces pouvoirs extraordinaires, résultant
du décret du 1er juillet 1807, étaient virtuellement retirés ; mais il semble que la proposition tendait, par sa
généralité, à lui retirer aussi ceux qui lui avaient été
donnés auparavant, pour proposer des candidats aux emplois vacans et entretenir les relations extérieures, etc.
Cette proposition étant adoptée, les sénateurs Bonnet, Pelage Varein et Leroux , furent chargés de rédiger un décret à cet effet. En même temps, la proposition relative aux
gardes nationales fut remise sur le tapis et adoptée à l'unanimité : les sénateurs Bonnet, Delaunay, Barlatier et
Daumec furent nommés pour rédiger le projet. On décida
encore que la publication des discussions du sénat aurait
lieu par les journaux, — sansdoute, à cause de la tiédeur
que montraient les citoyens à venir les entendre dans les
séances publiques.
cret à cet effet. En même temps, la proposition relative aux
gardes nationales fut remise sur le tapis et adoptée à l'unanimité : les sénateurs Bonnet, Delaunay, Barlatier et
Daumec furent nommés pour rédiger le projet. On décida
encore que la publication des discussions du sénat aurait
lieu par les journaux, — sansdoute, à cause de la tiédeur
que montraient les citoyens à venir les entendre dans les
séances publiques. On ne comprendrait pas bien les motifs de ces diverses résolutions, si l'on ignorait que le même jour, 28 juillet, le sénat adopta le projet des fameuses Remontrances
au chef du pouvoir exécutif, préparé et rédigé par le sénateur Daumec.2 Quelle que soit sa longueur, il nous faut
produire ici ce précieux document qui servira à fixer
l'opinion qu'on doit avoir, sur la lutte entre le sénat et
Pélion. Le voici: Président d'Haïti,
Quoiqu'il n'existe nulle part dans la constitution de l'Etat, le cas 1 Les procès-verbaux des séances du sénat ne mentionnaient pas les noms de ceux qui
faisaient des motions ou propositions : on ne peut donc savoir lequel des sénateurs fit celle-là. 2 Laminute des Remontrances existe aux archives du sénat; elle estde la mainde Daumec. [1808] CHAPITRE IX. 175 où les représentons du peuple doivent députer leurs membres vers
le pouvoir exécutif, ils ont cependant, en plus d'une circonstance,
fait des démarches près du gouvernement, tendantes à maintenir
l'harmonie qui devait toujours régner entre les deux pouvoirs, présumant que par ce moyen, le gouvernement, sans cesse éclairé par
le corps législatif, devait marcher d' accord et concerter des mesures
qui pouvaient nécessairement mettre la République sur un pied respectable. Mais, hélas! combien de fois ne Pavons-nous pas vue aux
bords du précipice ! Aujourd'hui, justement effrayé de la situation alarmante de l'Etat,
de Vimpéritie des moyens employés dans nos finances, l'agriculture, V armée, la police des villes et des campagnes, le sénat se croit
autorisé, d'après l'engagement qu'il a contracté de travailler au
bonheur d'un peuple qui lui a confié ses destinées, de venir en corps
s'expliquer avec le chef du pouvoir exécutif, et lui demander, enfin, s'il est possible d'oublier les puissans motifs qui ont occasionné
l'événement du 17 octobre 1806? A Dieu ne plaise que le corps législatif veuille ici imputer au chef du gouvernement, des vues attentatoires à la souveraineté du peuple et au système représentatif
é tabli par une constitution pour laquelle des flots de sang coulent
encore ! Mais le sénat peut-il rester indifférent sur le sort futur du
pays qui nous a vus naître, quand tout semble incliner vers une
subversion totale ? Sans armée, sans finances, sans culture et sans
police, que manque-t-il donc pour nous convaincre que la République est plongée dans le plus noir chaos1? Non loin de ce triste tableau, nous voyons V anarchie accompagner la licence qui menace
de tout confondre... L insubordination est à son comble ; et bientôt
les officiers supérieurs regarderont l'obéissance de leurs subordonnés
comme une faveur signalée. Nos lois sont sans vigueur, et la République est dans un état d'incertitude qui détruit toute sécurité.
que-t-il donc pour nous convaincre que la République est plongée dans le plus noir chaos1? Non loin de ce triste tableau, nous voyons V anarchie accompagner la licence qui menace
de tout confondre... L insubordination est à son comble ; et bientôt
les officiers supérieurs regarderont l'obéissance de leurs subordonnés
comme une faveur signalée. Nos lois sont sans vigueur, et la République est dans un état d'incertitude qui détruit toute sécurité. Dans le mois de mai de l'année dernière, le sénat, présumant que
de la confusion qui existait dans nos finances il devait nécessairement naître un déficit effrayant dans les caisses publiques ; voulant
tout prévenir, le corps législatif adressa au Président d'Haïti un message détaillé, par lequel il l'invitait à lui faire parvenir, par la voie
du secrétaire d'Etat, le cadastre des maisons et des habitations de la
République, les noms des fermiers, les sommes dues à l'Etat par ces
fermiers, l'état de la force armée, celui enfin de tous les objets de
guerre, etc. etc ; et ce message, qui fut imprimé par ordre du gou174 études suu l'histoire d'hàïti. vernement, n'eut aucun effet ; le corps législatif, pressé de chercher
les moyens de couvrir les dépenses publiques, et ne suivant que
son amour pour le bien public, fut obligé de procéder dans les ténèbres et sans aucun document qui pût l'éclairer. Au mois de juillet dernier (1807), le sénat, en séjournant, délégua au pouvoir exécutif une partie de ses attributions, avec injonction de lui rendre compte à l'ouverture de la session de 1808. Pendant l'ajournement du sénat, une grande conspiration éclata; le
général Yayou en fut le chef ; il était membre du sénat ; et grâce
à la fidélité de l'armée, cette puissante conspiration fut renversée.
Les principaux auteurs subirent le châtiment dû à leur crime, et
le sénat n'en eut aucune connaissance officielle; il n'a vu aucun
acte public du gouvernement à ce sujet : cependant, un de ses
membres fut impliqué dans cette affaire. Pendant l'ajournement du sénat, le gouvernement, usant des
pouvoirs qui lui avaient été délégués, nomma un secrétaire d'Etat.
Le sénat, en reprenant les travaux dé la session actuelle, n'eut encore aucune connaissance officielle de cette importante nomination : il n'a vu aucun compte rendu du précédent secrétaire d'Etat.
L'art. -42 de la constitution dit textuellement que c'est au sénat
qu'il appartient de définir et punir les pirateries commises en mer
et les violations du droit des gens, d'accorder des lettres de marque
et de représailles. — Cependant, sans égard à la constitution, des
bâtimens de guerre sont achetés et expédiés, sans que le sénat en
ait la moindre information ; des sommes considérables sont sorties des
caisses publiques, pour l'acquisition de ces bâtimens, faite par
le président, et sans la participation du secrétaire d'Etat, auquel seul
la manutention des deniers publics appartient : la responsabilité de
ce fonctionnaire n'est-elle point illusoire, s'il ne peut agir librement?
gard à la constitution, des
bâtimens de guerre sont achetés et expédiés, sans que le sénat en
ait la moindre information ; des sommes considérables sont sorties des
caisses publiques, pour l'acquisition de ces bâtimens, faite par
le président, et sans la participation du secrétaire d'Etat, auquel seul
la manutention des deniers publics appartient : la responsabilité de
ce fonctionnaire n'est-elle point illusoire, s'il ne peut agir librement? L'art. 125 de la constiution ne reconnaît au pouvoir exécutif que
le droit de surveiller la perception et le versement des contributions
publiques : il donne tous les ordres à cet effet. — Au mépris de cet
article, le chef du pouvoir exécutif dirige les finances de l'Etat, il
en ordonne la direction. D'après la constitution, ce droit n'appartient
qu'au secrétaire d'Etat, qui ne peut les répartir que par un décret
du sénat, qui met à la disposition du ministre une somme annuelle
pour couvrir les dépenses exigées par tel ou tel département du service public. [1808] CHAPITRE IX. 175 Dans un Etat libre, c'est dans l'administration des deniers publics que les citoyens trouvent une garantie réelle dans l'exercice
de leurs droits; et, pour nous convaincre de cette vérité, il nous
suffira de citer ici ce paragraphe du beau Rapport de la constitution qui fut lu à la tribune, le 27 décembre 1806, par Alexandre
Pétion : « Nous vous proposons, citoyens, qu'aucune somme ne sorte du
« trésor public sans la signature du secrétaire d'Etat qui, placé au-
« près du sénat, sera toujours prêt à lui rendre compte de ses opé-
« rations. Il est juste que le peuple, dont les contributions forment
« les revenus de l'Etat, soit instruit de l'emploi qui en a été fait.
« S'il en était autrement; si, comme dans les monarchies, le trésor
« public devenait le trésor d'un • individu, la corruption s'intro-
« duirait jusque dans le sénat, etc. » Dans le mois de décembre dernier, le général Magloire, après
Yayou, conspira à son tour contre la République. Ce factieux, malgré sa caducité, méditait en secret l'assassinat des deux plus fermes
appuis de la République, qui ri a existé, pendant un moment, que
dans deux individus, Bonnet et David-Troy. S'ils eussent succombé,
c'en était fait de la patrie. Dans cette dernière conjuration, nous le
disons à regret, un autre membre du sénat, Magloire, y fut impliqué, et le sénat reste dans la plus profonde ignorance sur cette
affaire. Informé qu'un des artisans de la conspiration de Magloire avait
trouvé asile dans le district de Léogane, sous les auspices de l'adjudartt-général Marion, le sénat vous adressa un message tendant à
avoir des renseignemens sur la conduite de cet officier supérieur;
il n'eut pour toute réponse 'du Président d'Haïti, qu'un silence fâcheux. Aujourd'hui, le sénat ne peut plus douter que Michel a trouvé
asile chez le général Marion ; i! y est choyé, il est de notoriété publique que ce complice de Magloire marche à front découvert dans
les rues de Léogane ; il brave les lois, l'opinion publique et le gouvernement. Le sénat n'est point avide du sang des hommes ; mais
il demande si ce n'est pas la plus déplorable partialité d'avoir fait
juger et punir, pour le même délit, les Ghervain, Sanglaou, J.-C.
Cadet, Avril, et tant d'autres qui avaient conspiré contre le gouvernement? Il demande comment pourra-t-on punir désormais ceux
qui pourraient conspirer contre la République, lorsque Michel jouit
; il brave les lois, l'opinion publique et le gouvernement. Le sénat n'est point avide du sang des hommes ; mais
il demande si ce n'est pas la plus déplorable partialité d'avoir fait
juger et punir, pour le même délit, les Ghervain, Sanglaou, J.-C.
Cadet, Avril, et tant d'autres qui avaient conspiré contre le gouvernement? Il demande comment pourra-t-on punir désormais ceux
qui pourraient conspirer contre la République, lorsque Michel jouit 176 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. de l'impunité? Il paraît que bientôt l'on ne punira que la maladresse
et non le crime. Si nos lois interdisent à tous les pouvoirs la faculté de commuer
la peine d'un condamné, comment peut-on ne pas craindre de se
mettre au-dessus d'elles, en tolérant un délit qui porte manifestement un caractère si sérieux ? N'est-ce pas commander l'insurrection, encourager les factieux, quand les lois restent muettes sur des
conjurés toujours armés d'un poignard pour assassiner la liberté et
ses défenseurs Des individus condamnés par la commission militaire, ont été mis
en liberté par ordre du gouvernement, contrairement à toutes les
formes judiciaires. En instituant une commission de révision, le sénat a voulu détruire les funestes effets de l'arbitraire et donner aux
aecusés toute la lattitude possible pour faire triompher l'innocence,
quand les lois sont violées dans la personne d'un prévenu ; mais les
assassins, aussi bien que les conspirateurs, bravent les lois, et l'impunité enhardit aux crimes Cependant, le sénat conçoit qu'il a existé une circonstance où le
gouvernement a dû se trouver embarrassé sur le choix des moyens
à employer pour gouverner l'Etat, environné de factieux, attaqué
sourdement par des ambitieux qui voulaient tout pervertir en égarant l'opinion; mais ces temps sont passés; les antagonistes de la
constitution ont disparu, et le gouvernement suit néanmoins toujours les mêmes erremens. Ce système, nous avons lieu de le croire,
va changer : la sûreté des personnes et celle de la République l'exigent. L'anarchie sera toujours le désespoir des vrais patriotes, de
tous les gens de 'bien ; ce point est déjà décidé, — que les gouvernemens sont responsables des fautes de la nation. Le peuple d'Haïti
est libre; ses droits sont garantis par une constitution pour laquelle
il combat ; mais il n'est point affranchi du joug des lois. Triomphant toujours des idées oiseuses, les membres du sénat,
en dédaignant les sarcasmes, les misérables ridicules qu'on leur a
malignement prêtés , et, sans être de sages sénateurs, J ont, depuis
longtemps, fait le sacrifice de tout ce qui leur était personnel, pour
ne songer qu'au bonheur commun ; et leur patriotisme, ils osent le
croire, forcera V ingratitude même à être reconnaissante ; et quelle
que soit la destinée que le sort leur prépare, ils ne feront pas moins
oiseuses, les membres du sénat,
en dédaignant les sarcasmes, les misérables ridicules qu'on leur a
malignement prêtés , et, sans être de sages sénateurs, J ont, depuis
longtemps, fait le sacrifice de tout ce qui leur était personnel, pour
ne songer qu'au bonheur commun ; et leur patriotisme, ils osent le
croire, forcera V ingratitude même à être reconnaissante ; et quelle
que soit la destinée que le sort leur prépare, ils ne feront pas moins 1 Allusion a la plaisanterie de Pétion à ce sujet, citée dans une note précédente. L 1 808 J CHAPITRE IX. 177 leurs efforts pour éclairer le peuple sur ses droits, et rentrer avec le
pouvoir exécutif dans le cercle constitutionnel. Ah ! par combien
de titres ne mériterons-nous point l'amour de nos concitoyens, si,
toujours attentifs à notre devoir, nous travaillons toujours à leur
bonheur ! Constamment abreuvé d'amertumes, le sénat ne peut passer sous
silence combien il a été affecté du peu de cas que le pouvoir exécutif a fait de ses différens messages l. Ceux qu'il vous a adressés sur
le commandement de la place du Port-au-Prince, sur l'inexécution
des lois, sur la police des villes et des campagnes, sur les administrateurs qui ont diverti les deniers publics, sur le commerce de Cube :
tous ces messages sont restés sans réponse et sans effet 2. Le commerce de Cube est trop contraire aux intérêts d'Haïti, pour
le tolérer. Il favorise l'écoulement du numéraire et la dépopulation
de la République, en y enlevant des familles entières ; il introduit
chez nous un système de traite incompatible avec nos lois ; il enlève
des enfans trop crédules par leur âge, et qui sont tramés en captivité dans les colonies espagnoles ; ce commerce, enfin, ne produit
rien pour le souffrir d'après ses dangers. A Jérémie, où il est plus
actif, il n'a produit dans l'espace de neuf mois que 15000 et tant de
cents gourdes à l'État ; et ceux qui le font, enlèvent nos jeunes compatriotes pour les convertir en troupeaux d'esclaves chez V étranger. Voilà, Président d'Haïti, le résultat d'une police trop négligée.
Dans la circonstance où se trouve la République, tous les étrangers
doivent être scrupuleusement examinés; les Esclavons, Génois,
Napolitains et Raliens, qui fréquentent nos ports, doivent fixer l'attention de la police : ce sont des mercenaires qui viennent moins
chez nous pour commercer, que pour établir un système d'espionnage
et 'd'embauchage. Le sénat, citoyen président, est loin de vouloir criminaliser toutes
les opérations du gouvernement ; il y voit moins des fautes volon1 On disait a ce sujet, que Pétion mettait dans un vase de cristal, les messages qu'il recevait du sénat. S'il est vrai qu'il faisait ainsi, du moins la transparence du verre permettait
qu'il s'en ressouvînt. Au reste, il aimait plus a causer qu'a écrire : les sénateurs, presque
tous ses anciens amis, le voyant tous les jours, il causait avec eux de l'objet de ces messages,
tt n'y répondait pas par écrit. Mais le sénat aimait les choses officielles : de la ses plaintes.
de cristal, les messages qu'il recevait du sénat. S'il est vrai qu'il faisait ainsi, du moins la transparence du verre permettait
qu'il s'en ressouvînt. Au reste, il aimait plus a causer qu'a écrire : les sénateurs, presque
tous ses anciens amis, le voyant tous les jours, il causait avec eux de l'objet de ces messages,
tt n'y répondait pas par écrit. Mais le sénat aimait les choses officielles : de la ses plaintes. 2 Après ces reproches, Pétion appela Caneaux, chef de bataillon d'artillerie et directeur
de l'arsenal, au commandement de la place du Port-au-Prince. T. VII. 12 178 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D IIUTÏ. taires que des erreurs ; mais prévoyant les funestes conséquences
qui pourront naître de V éloignernent des deux pouvoirs, des fausses
interprétations données à la constitution, ses membres viennent aujourd'hui pour en redresser tous les articles qui ont souffert, et
mettre chacun dans ses attributions. La constitution n'a point été mesurée au caractère de tel ou tel
individu ; elle a été faite à la mesure des principes; elle est calculée
de manière à couvrir la liberté publique; et si les attributions données au pouvoir exécutif ne sont pas plus extensives, il doit vous en
souvenir, Président d'Haïti, vous les avez vous-même restreintes par
vos observations judicieuses. Et en admirant les principes qui vous
ont toujours caractérisé, — principes qui ont décidé le sénat à vous
placer à la tête du gouvernement, — ses membres ne pourront jamais trop déplorer l'instant et le motif qui ont fait naître une tiédeur
entre les deux pouvoirs de la République, qui sont liés à la constitution par un serment solennel ; ils ne cesseront de gémir sur la
lutte que le gouvernement a établie entre le corps législatif et des
administrateurs infidèles ; 1 sur la protection ouverte accordée aux
vautours qui ont dévoré les deniers provenant des contributions établies par la loi sur les citoyens; sur celle accordée aux conspirateurs
qui voulaient plonger la patrie dans un fleuve de sang. Non, citoyen
président, ce système d'administration est trop contraire à la sûreté
de la République, pour y persévérer. Il est dû six mois de solde aux
troupes, et bientôt le gouvernement ne saura où prendre une gourde
pour aider aux dépenses que nécessite une guerre légitime, mais
ruineuse; nos caisses appauvries détruisent toute espérance, tandis
que les concussionnaires sont assis sur un piédestal élevé par la timide
indigence. Voilà, Président d'Haïti, le tableau que le corps législatif avait à
mettre sous les yeux du gouvernement : ne nous faisons point illusion, nos finances sont dans un état inquiétant. La misère publique aussi bien que l'armée, doivent fixer toute
l'attention du gouvernement. Les maux qui menacent la patrie ne
sont point sans remède , mais le sénat ne veut rien entreprendre
sans connaître V arrière-pensée du chef du gouvernement. Et si, par
une fatalité inconcevable, la situation de la République ne devait
point changer, plutôt que de s'associer aux malheurs à venir, le sé1 Allusion a l'affaire de Pitre aîné.
. La misère publique aussi bien que l'armée, doivent fixer toute
l'attention du gouvernement. Les maux qui menacent la patrie ne
sont point sans remède , mais le sénat ne veut rien entreprendre
sans connaître V arrière-pensée du chef du gouvernement. Et si, par
une fatalité inconcevable, la situation de la République ne devait
point changer, plutôt que de s'associer aux malheurs à venir, le sé1 Allusion a l'affaire de Pitre aîné. [1S08] CHAPITRE IX. 17.') nat va abdiquer toute mission. Mais non, il est plus doux de croire
que celui qui posa la première pierre à la constitution, la soutiendra
de tout son pouvoir : il y est lié par le serment qu'il prêta dans le
sein de la représentation nationale, le 10 du mois de mars 1807. Puisse le jour que nous citons, faire époque dans les annales de
notre révolution ! Puisse-t-il bannir de tous nos cœurs tout ressentiment, et nous porter plus que jamais à nous presser autour de la
constitution, avec laquelle nous avons juré de périr. Jetons le voile
sur le passé, et faisons cingler, dès aujourd'hui, le vaisseau de l'État
vers le port de la félicité publique. Quelle que fût la capacité de Daumec, rédacteur de cet
acte, on reconnaît qu'il ne l'avait pas improvisé en un
instant, qu'il fut médité entre lui et les autres membres
du sénat qui influençaient le plus ses délibérations, Bonnet, Lys et David-Troy.1 Lorsque ce corps arrêta, à huit
clos il paraît (car ses procès-verbaux publics n'en font
pas mention), qu'il irait en corps pour lire ces Remontrances à Pétion, la proposition de le mander au sénat
avait été faite, dans la chaleur des préoccupations auxquelles on était en proie; mais elle fut repoussée judicieusement comme n'étant point fondée, sur la constitution,
le cas d'accusation seul le permettant. Pétion n'avait pas
ignoré cette particularité; car il y avait des sénateurs qui
ne partageaient point l'exaltation des autres: il était
donc préparé à recevoir le sénat. Il le reçut avec son
calme ordinaire et les égards qu'il devait au pouvoir législatif de son pays, comme un homme d'État, un grand
politique doit le faire en pareille circonstance.2 1 J'avertis le lecteur que je relate tout ce que je sais, par tradition, et que le sénateur Lys
était mon oncle par alliance : il avait épousé ma tante, il était l'ami de mon père, époux de
la sœur de sa femme, il me chérissait. Mais j'écris sur l'histoire de mon pays, et je dois dire
ce que je crois être vrai. 2 On raconte, ce qui est historique, qu'a propos de l'idée émise de le mander au sénat,
Pétion dit : « Ces messieurs veulent être des Cassius et des Brutus; mais ils ne trouveront
« pas en moi un César. » Dans sa pensée, ce mot faisait autant allusion au fait de l'histoire 180 ÉTUDES SUR L'iIISTOiRE d'ïIAÏTI. Lys était le président du sénat ; il semble que c'était à
lui délire ces Remontrances, mais la lecture en fut faite
par Daumec qui, en étant le rédacteur, possédait la pensée de cet acte. Daumec était d'ailleurs le plus brillant
orateur du sénat, comme Bonnet en était le plus éclairé,
par ses connaissances diverses. Pétion entendit, écouta cette lecture avec le plus grand
flegme, avec cette impassibilité qui était un des traits
distinctifs de son caractère: aucune émotion ne trahit ce
ce qui se passait en lui.
la lecture en fut faite
par Daumec qui, en étant le rédacteur, possédait la pensée de cet acte. Daumec était d'ailleurs le plus brillant
orateur du sénat, comme Bonnet en était le plus éclairé,
par ses connaissances diverses. Pétion entendit, écouta cette lecture avec le plus grand
flegme, avec cette impassibilité qui était un des traits
distinctifs de son caractère: aucune émotion ne trahit ce
ce qui se passait en lui. Le sénat venait, disait-il dans ce document, « pour
« s'expliquer avec le chef du pouvoir exécutif, pour con-
« naître son arrière-pensée, lui demander, enfin, s'il était
« possible d'oublier les puissans motifs qui avaient occa-
« sionné l'événement du 17 octobre 1806. » Que l'on pèse bien ces paroles et tout ce que renferme
cet acte, accusant le Président d'Haïti d'une foule de
faits ! accusation qui devait emprunter quelque chose de
plus grave, de la voix sonore et accentuée de Daumec,
qui savait y mettre de la passion. Que l'on se demande
alors ce qui serait advenu, si Pétion eût voulu s'expliquer,
justifier sa conduite et tous ses actes que l'on décriait
ainsi! Plus sage que les membres du sénat, que ses collaborateurs à l'édifice républicain qu'ils avaient élevé sur les
ruines de la tyrannie de Dessalines, dont ils lui rappelaient
la fin tragique, il se borna à leur dire : « Vous avez réjlê-
« chi et médité en rédigeant vos Remontrances; vous
« voudrez bien me laisser ce document, afin que je réfléromaine, qu'aux rôles de Cassius et fie Brutus, que Bonnet et Lys avaient remplis, dans la
tragédie rie Voltaire sur la Mort dp César, du temps de Dessalines. C'est cette anecdote que
nous avions promis de produire. [1808] CHAPITRE IX. 181 4 chisse aussi sur la réponse que je dois y faire. »
Il n'y avait rien à répondre à une demande aussi légitime: le document lui fut remis, et il le posa sur une
lable. Après cela, il s'entretint avec les sénateurs de choses indifférentes; ensuite ils se retirèrent. On conçoit que Pétion, n'ayant pas voulu faire, en
janvier, un exposé de la situation intérieure de la République, ni répondre verbalement aux Remontrances du
■ sénat, n'était pas plus disposé à y répondre par écrit:
il ne le fit pas. Ayant appris que le sénat venait d'adopter
la proposition de faire un acte, pour lui retirer formellement les pouvoirs extraordinaires que ce corps lui avait
délégués, il en attendit l'effet. ft
Pétion, n'ayant pas voulu faire, en
janvier, un exposé de la situation intérieure de la République, ni répondre verbalement aux Remontrances du
■ sénat, n'était pas plus disposé à y répondre par écrit:
il ne le fit pas. Ayant appris que le sénat venait d'adopter
la proposition de faire un acte, pour lui retirer formellement les pouvoirs extraordinaires que ce corps lui avait
délégués, il en attendit l'effet. ft Avant de dire ce qui suivit la démarche du sénat,
examinons son acte de Remontrances afin de suppléer,
s'il se peut, au silence que garda le président. On reconnaît qu'il se basait sur la constitution, sur les
attributions qu'elle avait créées en faveur du sénat: au
fond, la querelle faite à Pétion était donc une question
d'influence politique que soulevait ce corps. Nous avons prouvé, nous le croyons, qu'en rédigeant
la. constitution, l'assemblée constituante ne l'avait pas
faite « à la mesure des principes, » en ce qui concerne
Les attributions du pouvoir exécutif; que, contrairement
à ce que prétendait le sénat, elle avait été mesurée au
caractère bien connu de Christophe , qui allait être confirmé dans l'office de chef du gouvernement. Pétion fut,
effectivement, celui qui fit restreindre ces attributions ;
et nous avons dit quels furent ses motifs, que Christophe en fut lui-même la cause, par les prétentions exagérées qu'il montra. 182 ÉTUDES SUR i/HISTOIRE DUAITI, Le sénat se pénétra tellement de cette pensée, commune à tous les fondateurs de la République, qu'aussitôt
l'élection de Pétion à la présidence, il lui attribua, les 12,
19 et 21 mars, la faculté de proposer seul les candidats
aux emplois vacans ; d'en proposer trois pour chaque
emploi, en désignant celui qu'il croirait être le plus propre à le remplir; enfin, d'entretenir les relations politiques au-dehors, de conduire les négociations, d'arrêter
et signer tous traités, etc., sous la seule réserve, juste,
de leur examen et ratification parle sénat. Eh bien ! n'étaient-ce pas les plus précieuses, les plus importantes
attributions du pouvoir exécutif en tous pays? Le sénat ne se borna pas à cela ; en séjournant le
1er juillet 1807, au moment où il signalait l'existence
de factieux, où il prévoyait des conspirations, il délégua
encore au Président d'Haïti, à Pétion ! durant son ajournement, le pouvoir de faire toutes les nominations et
remplacemens que les circonstances pourraient exiger
dans les corps, tant civils que militaires ; de faire tout
règlement de police pour la discipline de l'armée, de fixer
le traitement des militaires de tous grades, etc. N'était-ce
pas lui confier de nouveau des attributions qui mettaient
le pays entre ses mains, lui déléguer, comme nous
l'avons dit, la dictature que le sénat avait reçue de
l'assemblée constituante? De quel droit ce corps avait-il pu agir ainsi ? Quel article delà constitution pouvait-il invoquer pour s'y autoriser ? Mais il l'avait fait, pour rentrer dans le système
normal de tout bon gouvernement, où les attributions
respectives du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif
doivent être distinctes et séparées ; car le sénat ne devait pas prétendre à perpétuer leur concentration dans [ ï 808 J CHAPITRE IX. 18""> ses mains, à garder à toujours la dictature : l'effet devait cesser avec sa cause.
delà constitution pouvait-il invoquer pour s'y autoriser ? Mais il l'avait fait, pour rentrer dans le système
normal de tout bon gouvernement, où les attributions
respectives du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif
doivent être distinctes et séparées ; car le sénat ne devait pas prétendre à perpétuer leur concentration dans [ ï 808 J CHAPITRE IX. 18""> ses mains, à garder à toujours la dictature : l'effet devait cesser avec sa cause. Ensuite, quel usage Pétion avait-il donc fait de sa dictature passagère, provisoire? Avait-il opprimé ses concitoyens, détruit les libertés publiques? ' Sa seule influence sur l'armée l'avait retenue dans la fidélité, lorsque les généraux Yayou et Magloire Ambroise conspirèrent ; cette influence empêchait encore que Gérin, toujours mécontent de lui et même du sénat, n'entreprît
rien contre la paix publique. Et le sénat prétendait dans
ses Remontrances que « la République n'avait existé, pen-
« dant un moment, qu'en Bonnet et David-Troy; que s'ils
« eussent succombé (à Jacmel) c'en était fait de la patrie !»
Il prétendait une telle chose, s'adressant à Pétion ! C'était propre à le faire sourire. Le sénat disait encore « qu'il restait dans la plus pro-
« fonde ignorance » de ces deux conspirations ; cependant, il en avait parlé publiquement dans son adresse au
peuple /Il reprochait à Pétion d'avoir fait juger et punir
les complices de Yayou, et de laisser impunis ceux de
Magloire Ambroise, notamment Michel; mais n'était-ce
pas assez, trop déjà, du déplorable et criminel assassinat commis au Cabaret-Carde ? L'arrêté du sénat, du 27
février 1807, avait établi une commission militaire permanente à Jacmel : pourquoi le commandant de cet arrondissement, le général Bonnet, sénateur, n'avait-il
pas Mt juger là les victimes qui ont péri en route, même
les contumax qui s'étaient enfuis et cachés ? S'il avait
fait son devoir, Michel n'eût pu « marcher à front déI Dans son adresse du 7 janvier, le sénat avait dit de Pétion : « La liberté et le bonheur
« du peuple se sont consolidés par les mesures qu'il a employées pour y parvenir. » Et cela,
pendant l'ajournement où il agissait seul, sans le concours du sénat.
Mt juger là les victimes qui ont péri en route, même
les contumax qui s'étaient enfuis et cachés ? S'il avait
fait son devoir, Michel n'eût pu « marcher à front déI Dans son adresse du 7 janvier, le sénat avait dit de Pétion : « La liberté et le bonheur
« du peuple se sont consolidés par les mesures qu'il a employées pour y parvenir. » Et cela,
pendant l'ajournement où il agissait seul, sans le concours du sénat. 184 études sur l'histoire d'haïti. « couvert dans les rues de Léogane, braver les lois, Tort pinion publique et le gouvernement. » On prétendait que le pays était sans finances, sans
« armée, sans culture et sans police. » Ce n'était là qu'une
exagération oratoire. A Tégard des, finances, on voit que le président restait
responsable de l'incurie de Blanchet aîné, qui n'avait pu
produire aucune des choses demandées par le sénat, en
1807, cadastres, comptes, etc. ; de l'état maladif de
César Thélémaque qui avait fini par succomber. Pour
suppléer à l'inactivité forcée de ce dernier, le président
mesurait l'emploi des fonds de manière à pourvoir aux
nécessités pressantes de l'armée expéditionnaire, en solde,
objets d'habillement, d'équipement et munitions de
guerre; à l'acquisition de navires armés pour pouvoir la
secourir : ce qui empêchait de payer les autres troupes,
les fonctionnaires publics. Et on l'accusait « de diriger
« les finances; » on lui rappelait un passage du rapport
sur le projet de constitution, qu'il avait lu à l'assemblée
constituante ! On savait cependant à quel point il poussait son désintéressement personnel, qu'il ne s'appropriait point les deniers publics. Ensuite, pouvait-il réformer à lui seul, les habitudes vicieuses des agents comptables, nées de tous les régimes précédens ? Car, sous ce
rapport, le pays eut toujours à souffrir de l'improbité des
fonctionnaires de finances, depuis l'établissement colonial jusqu'alors. Si les finances n'étaient pas plus prospères, c'est que
/ 'agriculture ne l'était pas non plus : il était impossible
que cette dernière le fût, dans la transition d'un régime
de contrainte par le bâton et les verges, à un régime
dicté parla raison, la justice et l'humanité. Mais encore, [1808] CHAPITRE IX. 185 quels étaient les producteurs des denrées d'exportation
qui attiraient dans nos ports les navires étrangers, des
vivres qui nourrissaient la population? Les mêmes hommes qui avaient tant souffert antérieurement. Les campagnes étaient abandonnées à elles-mêmes ; les propriétaires, les fermiers des biensdomaniaux, demeuraient dans
les villes ou bourgs, retenus par habitude ou par les fonctions publiques qu'ils exerçaient ; et ils eussent voulu
que les officiers, inspecteurs de culture, fissent travailler
pour eux afin d'avoir de grands revenus î Les produits
devaient nécessairement diminuer sous un tel état de choses, et par conséquent, les revenus publics aussi : la
guerre civile subsistante ne pouvait qu'y contribuer.
aires, les fermiers des biensdomaniaux, demeuraient dans
les villes ou bourgs, retenus par habitude ou par les fonctions publiques qu'ils exerçaient ; et ils eussent voulu
que les officiers, inspecteurs de culture, fissent travailler
pour eux afin d'avoir de grands revenus î Les produits
devaient nécessairement diminuer sous un tel état de choses, et par conséquent, les revenus publics aussi : la
guerre civile subsistante ne pouvait qu'y contribuer. Quant à l'armée, était-il encore raisonnable de faire à
Pélion des reproches à son sujet, de dire qu'elle n'existait pas? Elle n'était ni soldée, ni habillée régulièrement,
à peine rationnée: de là la nécessité pour le soldat d'aller
souvent dans la campagne auprès de sa famille, pour se
procurer ses besoins. Si le président tolérait cela, c'est
que la justice envers ces défenseurs de l'Etat, lui commandait de ne pas en exiger plus qu'il ne fallait; mais,
quand ils étaient en présence de l'ennemi, ne se battaient-ils pas bravement? Ne restaient-ils pas fidèles à la
République, quand les sommités militaires trahissaient
leurs devoirs? On eût voulu une armée plus forte ; mais
alors, il aurait fallu, pour ainsi dire, dépeupler les campagnes où elle se recrutait le plus, faire ce que faisait Christophe chez lui. Ce reproche se rapportait aux plaintes de
Lamarre , qui ne trouvait pas qu'on lui envoyât assez de
troupes ; il eût été à désirer, sans doute, qu'on pût le
faire ; mais, par cela même, il faudrait plus dépenser
pour l'armée expéditionnaire. Enfin, l'insubordination 18G ÉTUDES SLIl L HISTOIRE D HAÏTI. des inférieurs était signalée, à côté de la licence, de l'a*-
narchie; mais, quel exemple venait de donner un des
chefs supérieurs, Bergerac Trichet, capable d'apprécier
le besoin de l'ordre en toutes choses?1 On était sans police, disait aussi le sénat, parce que
sa loi du 18 avril 1807 sur celle des villes, et la loi du 20
sur celle des habitations, n'étaient pas exactement exécutées. A cette époque, où pouvait-on toujours trouver des
hommes capables, pour bien les comprendre et les mettre
à exécution? A l'égard des habitations particulièrement,
nous renvoyons, le lecteur à ce que nous avons déjà dit,
sur la divergence de vues à ce sujet entre le sénat et le
président.
énat, parce que
sa loi du 18 avril 1807 sur celle des villes, et la loi du 20
sur celle des habitations, n'étaient pas exactement exécutées. A cette époque, où pouvait-on toujours trouver des
hommes capables, pour bien les comprendre et les mettre
à exécution? A l'égard des habitations particulièrement,
nous renvoyons, le lecteur à ce que nous avons déjà dit,
sur la divergence de vues à ce sujet entre le sénat et le
président. A entendre ce corps, dans ses Remontrances, ne dirait-on pas que Pétion souffrait que la traite des Haïtiens
se fît au profit de l'esclavage régnant à Cuba? Peut -on
pousser l'exagération à ce point, pour mieux faire de la
rëthorique? Le fait est, que dans la Grande-Anse, quelques personnes profitèrent du commerce avec cette île,
pour se réfugier à Saint-Yague ; d'autres passèrent à la
Nouvelle-Orléans, parce qu'elles redoutaient d'être surprises par les insurgés qui, quelquefois, venaient attaquer
les bourgs du littoral. Était-il dans les principes de la
République, de s'opposer à l'effet de cette frayeur naturelle, aux femmes surtout? Du Port-au-Prince où il était,
le président pouvait-il empêcher ces évasions furtives,
lorsque les autorités des lieux ne l'avaient pu elles-mêmes?
Si ces personnes emmenèrent avec elles, quelques en1 Pourquoi le colonel Lys, sénateur, commandant de l'arrondissement, mollissait-il devant
les tapages incessans des soldats ? On verra plus tard ce que lit le général Francisque a ce
sujet, quand il remplaça Lys pendant quelques mois au Porl-au -Prince; on verra qu'il y mil
une police plus convenable, et sans en être empêché par Pétion. [ 1 808 j , CHAPITllE IX. 187 fans qui leur avaient été confiés pour les servir, ce fut
sans doute fâcheux pour leurs pareils restés dans le pays ;
mais comment concevoir que les autorités eussent souffert que la traite des enfans se fît à Jérémie, que des citoyens d'Haïti s'y prêtassent, afin « de convertir nos
« jeunes compatriotes en troupeaux d'esclaves chez l'é-
« tranger? » Le fait est, encore, à ce sujet, que le commerce de
Cuba introduisait en Haïti, par contrebande, du sucre
raffiné, d'excellent tafia, qui se vendaient mieux que les
produits similaires du pays ; ! il couvrait cette contrebande par des marchandises dont l'importation était permise. La concurrence qu'il faisait par le sucre et le tafia
surtout, nuisait au débit des produits des fermiers de
l'État, des propriétaires ; et l'on sait déjà qui possédaient
a ferme les biens domaniaux : de là ces plaintes. Mais, en
maintenant ce commerce au Môle, n'était-ce pas dans le
but de procurer à nos troupes des choses nécessaires?
Etendu à d'autres ports, parce qu'il y trouvait profit, ce
trafic eut le bon effet de faire cesser les dangers que couraient nos caboteurs, par les corsaires armés à SaintYague, qui, auparavant, les poursuivaient incessamment.
et l'on sait déjà qui possédaient
a ferme les biens domaniaux : de là ces plaintes. Mais, en
maintenant ce commerce au Môle, n'était-ce pas dans le
but de procurer à nos troupes des choses nécessaires?
Etendu à d'autres ports, parce qu'il y trouvait profit, ce
trafic eut le bon effet de faire cesser les dangers que couraient nos caboteurs, par les corsaires armés à SaintYague, qui, auparavant, les poursuivaient incessamment. En définitive, le sénat menaçait « d'abdiquer toute
« mission, plutôt que de s'associer aux malheurs avenir. »
Il conjura Pétion « de jeter avec lui un voile sur le
« passé. » Probablement, le président ne demandait pas
autre chose, pourvu qu'on lui laissât la faculté « de faire
« cingler le vaisseau de l'État vers le port de la félicité 1 Les grands consommateurs de cet excellent tafia, a cette époque, disaient d'abord : « Pre-
« nons un coup du Cuba. » Quand le sénat eut défendu ce commerce, la contrebande continuant, pour ne pas la déceler, ilsdisaient : « Prenons un coup de Chenue. » A rencontre des
producteurs du pays, ces consommateurs étaient fort satisfaits, au Môle et ailleurs. 188 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'ha'ÎTI. « publique, » selon qu'il jugeait convenable de le gouver*
ner, au milieu d'une si forte tempête ; car il sentait, par
ses connaissances en navigation, qu'il était le meilleur pilote de tout ce courageux équipage, si patriote
d'ailleurs. Le 1er août, le président n'avait pas encore répondu
aux Remontrances. Le sénat décréta ce jour-là la formation d'un corps de 200 grenadiers-vétérans pour sa propre garde. Dès le 1er février précédent, la proposition en
avait été faite parmi de sesmembres. Cette gardedevaitêtre
divisée en deux compagnies d'égale force, ayant un colonel, un cbef de bataillon, des officiers, etc. 12 musiciens
vêtaient attachés. Le colonel Destrades, un de nos dignes vétérans, fut désigné pour la commander; mais
elle ne fut formée qu'en décembre suivant. Le même jour, une loi fut rendue d'urgence, pour
mettre en réquisition et à la disposition du gouvernement,
toute la garde nationale sédentaire. Le Président d'Haïti
fut invité à donner ses ordres pour faire réunir le plus de
troupes qu'il lui serait possible, afin de mettre l'armée en
campagne. Enfin, ce jour encore, le décret sur l'abrogation des pouvoirs délégués au Président d'Haïti , fut discuté ; mais
le vote en fut ajourné. On patientait. Le 5 août, le président adressa un message au sénat,
où il exposait les motifs qui l'avaient porté à créer provisoirement l'arrondissement de Tiburon, composé des
bourgs de Tiburon, des Iroisetdel'Anse-d'Eynaud, sous
le commandement du colonel Nicolas Régnier qui avait
mérité sa confiance. Les sénateurs Fresnel. Mode et Pelage Varein furent chargés de faire un rapport à ce sujet. [1808] GHAftTRE IX. W)
5 août, le président adressa un message au sénat,
où il exposait les motifs qui l'avaient porté à créer provisoirement l'arrondissement de Tiburon, composé des
bourgs de Tiburon, des Iroisetdel'Anse-d'Eynaud, sous
le commandement du colonel Nicolas Régnier qui avait
mérité sa confiance. Les sénateurs Fresnel. Mode et Pelage Varein furent chargés de faire un rapport à ce sujet. [1808] GHAftTRE IX. W) Méconlent, à ce qu'il paraît» de n'avoir pas reçu en
même temps la réponse de Pélion aux Remontrances,
le sénat rapporta, le 4 août, son décret du 1 "juillet 1807,
ainsi qu'il résulte du procès-verbal1. Il laissait donc
au Président d'Haïti, les facultés qui lui avaient été accordées dans le mois de mars, en lui enlevant ses pouvoirs
extraordinaires. Il arrêta de plus, que l'impression de
ses actes, procès-verbaux, etc., aurait lieu, afin de les
adresser « aux autorités civiles et militaires pour qu'elles
« n'ignorent point les opérations du sénat. ». Cette dernière disposition prouve de sa part, l'intention formelle de donner au peuple la plus grande communication de ses travaux ; par suite, d'entrer dans la
plénitude de ses attributions constitutionnelles, d'exercer son influence sur le pays, de le régir : car la constitution n'entendait pas autre chose, en concentrant entre
ses mains la nomination aux emplois civils et militaires,
etc., en lui accordant enfin la dictature. Et, de même
qu'il venait de rapporter son décret du 1er juillet, il pouvait aussi rapporter ses actes des 12, 19 et 21 mars 1807,
qui n'étaient également de sa part que des concessions
faites au Président d'Haïti. Un homme de la portée politique de Pétion, ne pouvait s'aveugler sur les conséquences probables ou seulement possibles des résolutions du sénat, après en avoir
reçu face à face l'acte d'accusation lancé contre lui, sous
le titre de Remontrances. Dans les circonstances où se trouvait la République,
la situation devenait excessivement grave. Jusque-là,
toutes les résistances factieuses avaient pu être conjurées, ILe procès-verbal de la séance du 4 août le dit; mais le décret d'abrogation ne se trouve
pas dans ses archives : il paraît qu'il ne fut pas imprimé non plus. 490 ÉTUDES SOI L HISTOIRE D HAÏTI. combattues, sinon anéanties complètement, par l'union,
l'harmonie existanle entre les deux pouvoirs. Mais en se
divisant, ces pouvoirs allaient faciliter toutes leurs combinaisons perverses : il fallait donc, qu'entre les deux,
Cnn dominât l'autre, afin que la paix publique fût maintenue au profit de la liberté réelle et du bonheur du peuple. Le sénat venait de se prononcer ; c'était maintenant
au Président d'Haïti à se prononcer aussi.
ètement, par l'union,
l'harmonie existanle entre les deux pouvoirs. Mais en se
divisant, ces pouvoirs allaient faciliter toutes leurs combinaisons perverses : il fallait donc, qu'entre les deux,
Cnn dominât l'autre, afin que la paix publique fût maintenue au profit de la liberté réelle et du bonheur du peuple. Le sénat venait de se prononcer ; c'était maintenant
au Président d'Haïti à se prononcer aussi. Le 4 août était un samedi : en apprenant la résolution
du sénat, Pétion ne proféra aucune parole qui pût déceler,
son intention. Comme on connaissait son caractère résolu,
chacun était anxieux de la situation. Le dimanche 5 août,
il se rendit, comme de coutume, sur le champ de Mars
où il passa l'inspection des troupes. Revenant ensuite sur
le front de la 11e demi-brigade, avec le colonel Lys, président du sénat et commandant de l'arrondissement, elles
autres officiers de tous grades qui le suivaient, Pétion dégaina son sabre, fit battre un ban de promotion, et proclama le colonel Métellus, général de brigade. La 11e
accueillit l'élévation de son chef à ce grade avec une joie
indicible, au cri de : Vive le Président d'Haïti ! Ce cri
fut répété par toutes les autres troupes, comme par une
commotion électrique ; car Métellus était généralement
estimé pour son courage et ses qualités civiques. La question politique entre le Sénat et le Président
d'Haïti reçut sa solution par cette décision militaire : de
même qu'ALEXANDRE, — Pétion trancha ce nœud gordien avec son sabre. Le Sénat, représenté par son président, put comprendre qu'il devait s'en tenir « la confection des lois, à /' exercice de son pouvoir législatif1. 1 Le 1" février, le sénat avait adopté pour légende, ces mots : Le salut du peuple est la
loi suprême. En gardant ses pouvoirs extraordinaires, Pétion en fit une application toute [1808] CIIAP1TI1E IX. 191 Qui fut cause de ce résultat ? Lecteur, relisez les précédens chapitres et l'acte de Remontrances ; et vous
prononcerez avec équité, nous en sommes sûr. Dans son message du 15 juillet, qui rappelait le président au Port-au-Prince, le sénat avait attiré son attention
sur le manque d'officiers supérieurs, de généraux, pour
commander l'armée ; il lui avait dit d'amener, de réunir
les plus capables pour cet objet, et par là, il semblait lui
insinuer de réactiver Gérin. Car, les trois autres généraux, dans le Sud, Wagnac, Francisque et Vaval, ne
pouvaient pas être déplacés de leurs arrondissemens. Au
Port-au-Prince, se trouvaient Bazelais, Bonnet, Lamothe
Aigron et Nicolas Louis ; Lamarre était au Môle : c'était
tout le personnel des officiers généraux, en n'y comprenant pas divers adjudans-généraux considérés comme
des adjoints à ceux-là. Certes, on peut croire que le président sentait lui-même la nécessité d'en nommer d'autres; et alors, les colonels Lys, David-Troy, etc., eussent
pu le devenir. Mais la lutte ouverte par le sénat aura,
sans nul doute, influé sur la résolution de Pétion.
Nicolas Louis ; Lamarre était au Môle : c'était
tout le personnel des officiers généraux, en n'y comprenant pas divers adjudans-généraux considérés comme
des adjoints à ceux-là. Certes, on peut croire que le président sentait lui-même la nécessité d'en nommer d'autres; et alors, les colonels Lys, David-Troy, etc., eussent
pu le devenir. Mais la lutte ouverte par le sénat aura,
sans nul doute, influé sur la résolution de Pétion. En se bornant à la promotion de Mételîus, il faisait un
acte significatif pour le sénat et les colonels qui en étaient
membres, en même temps qu'il récompensait les services
de cet officier. Mételîus ne lui était pas seulement attaché personnellement, mais il était dévoué cordialement
à la République, à ce système de gouvernement, depuis
ses premières armes dans l'ancien régiment de Faubert,
sous Rigaud : de plus, il était l'homme le plus influent sur
les populations des campagnes aux environs duPort-aupatriotique; car il était le premier représentant du peuple, le chef du parti politique qui
avait établi la République d'Haïti : tous les membres du sénat, sans exception, n'étaient,
sous ce rapport, que ses subordonnés. 192 ÉTUDES SLR L'HISTOIRE d'haÎTÏ. Prince, jouissant également de l'estime des troupes de
l'Ouest. Toutefois, la lutte du sénat contre le président ne
s'arrêta pas là ; elle eut des suites déplorables jusqu'au
mois de mars 1812; mais ce fut pour fournir successivement à Pétion, l'occasion de donner de nouvelles preuves
de sa sagesse, de son dévouement inaltérable au bonheur
de ses concitoyens, même de ses adversaires. La plainte ou réclamation du sénat à l'égard de Michel,
avait soulevé de telles clameurs dans le public, que l'adjudant-général Marion, commandant provisoire de l'arrondissement de Léogane depuis la mort de Yayou, se vit
obligé d'adresser au sénat, le iO août, une lettre pour se
justifier d'avoir donné asile à son ami, à son ancien
compagnon de la Légion de l'Ouest. Il allégua qu'il y
avait été d'ailleurs autorisé par les sénateurs Bonnet et David-Troy, et fît publier sa lettre sur la Sentinelle d'Haïti,
journal de cette époque. Mais le 5 septembre suivant,
étant au Boucassin, David-Troy fit publier aussi sur le
même journal, une autre lettre, où il donnait le démenti
le plus formel à Marion, quant à ce qui le concernait; il
y exprima une aigreur contre le proscrit, que nous regrettons de signaler de sa part; car David-Troy avait
trop de mérite pour s'acharner ainsi envers un père de
famille, déjà assez malheureux de s'être trouvé compromis dans une conspiration.
Mais le 5 septembre suivant,
étant au Boucassin, David-Troy fit publier aussi sur le
même journal, une autre lettre, où il donnait le démenti
le plus formel à Marion, quant à ce qui le concernait; il
y exprima une aigreur contre le proscrit, que nous regrettons de signaler de sa part; car David-Troy avait
trop de mérite pour s'acharner ainsi envers un père de
famille, déjà assez malheureux de s'être trouvé compromis dans une conspiration. Pétion, qui n'oubliait pas la bravoure de Michel au
siège de Jacmel, en 1800; qui avait donné son assentiment à Marion pour le soustraire à toutes recherches ; et
qui savait trouver un moyen de tout concilier : Pétion
lui fit dire de se rendre au Môle pour s'y l'acheter eu [1808] CHAPITRE IX. 193 combattant les ennemis de la République. Il y fut et déclara à Lamarre que, s'il ne le recevait pas dans ce but,
il se verrait contraint de s'expatrier. C'était encore un
autre compagnon de la Légion de l'Ouest que Michel rejoignait au Môle; il en fut accueilli, et Michel prit part à
la nouvelle campagne dont nous parlerons bientôt. Le
8 mars 1809, Lamarre écrivit au président pour réclamer sa clémence envers lui : « Depuis sept mois qu'il est
« avec moi, dit-il, je n'ai eu qu'à me louer de sa conduite,
« soit dans les montagnes du Port-de-Paix, soit au Môle :
« dans chaque affaire, il expose sa vie *. » N'est-ce pas
ainsi que Lamarre lui-même s'était réhabilité glorieusement à la tête delà 24e? Le 9 août, la commission nommée pour faire un rapport sur la création de l'arrondissement de Tiburon, le
présenta au sénat. Rédigé par Bourjolly Mode, qui avait
puisé l'exaltation de son esprit dans les fastes de la révolution, en France, il offrit les idées suivantes qui décèlent
aussi l'esprit qui animait plusieurs autres sénateurs en ce
temps-là. Après avoir rappelé des articles de la constitution sur le droit compétent au sénat seul, de délimiter les
arrondissemens, le rapport dit : « Le chef du gouvernement s'est donc écarté du cercle
« de ses pouvoirs circonscrits dans la constitution, lors-
« qu'il s'est permis de former cet arrondissement sans le
« prononcé du corps législatif. . . . Votre comité pense que,
« non-seulement cette infraction inconstitutionnelle peut
« en entraîner de plus abusives; mais encore que, ce
« changement ainsi opéré, exige aussi une augmentation 1 Michel, conservé a son pays, fut un bon citoyen et devint sénateur, sous Boyer. Que
d'autres furent ensuite dans la même situation où il s'était trouvé, et eurent a glorifier les
généreux senlimens de Pétion !
le
« prononcé du corps législatif. . . . Votre comité pense que,
« non-seulement cette infraction inconstitutionnelle peut
« en entraîner de plus abusives; mais encore que, ce
« changement ainsi opéré, exige aussi une augmentation 1 Michel, conservé a son pays, fut un bon citoyen et devint sénateur, sous Boyer. Que
d'autres furent ensuite dans la même situation où il s'était trouvé, et eurent a glorifier les
généreux senlimens de Pétion ! T. vu. 15 49i ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « de fonctionnaires : ce qui est encore un surcroît de défi penses pour l'Etat qui, à peine en ce moment-ci peut
« suffire à ses dépenses; de plus, propage l'ambition qui,
« malheureusement, est toujours prête à germer dans
« les cœurs. Enfin, le mal est fait : il en est de cet abus
« comme il en est de tant d'autres, mis dans la balance
« politique de la sagesse et de la prudence du sénat. Il
« en est des pouvoirs du commandement, une fois délé-
« gués, tout comme il en est des domaines affermés de
« l'Etat, et qui semblent être une propriété individuelle,
« dont l'Etat n'a plus de droit et ne peut toucher sans
« déplaire. Néanmoins, votre comité, partageant les
« sentimens de sagesse et de prudence qui animent le
< corps législatif à cet égard, lesquels devront opérer le
« triomphedesloisdeIaRépublique,souslesquellesles têtes,
« enfin, doivent ployer, vous présente, citoyens sénateurs,
« le projet de message ci-après, au Président d'Haïti. » Et le 11, le sénat eut assez de sagesse et de prudence
pour s'abstenir de ce message intempestif, et rendre une
loi qui confirma l'arrondissement de Tiburon et le commandement donné au colonel Nicolas Régnier; mais le
port de Tiburon ne fut pas ouvert au commerce. Le 15, le sénat déclara que ses membres n'avaient pas
besoin de faire ordonnancer en dépenses, les feuilles de
leurs indemnités par les administrateurs, ainsi que cela
se pratiquait auparavant ; ils pouvaient aller les toucher
directement au tiésorpublic : un message informa le Président d'Haïti de cette disposition. Les Remontrances
l'avaient accusé de donner des ordres, à l'égard de certaines dépenses, sans la participation du secrétaire d'Etat : le sénat voulut avoir le même droit, quoique ce fût
un abus de sa part. [1808] CHAPITRE IX. 19ïi Cela prouve la justesse de cette idée : — les hommes
sont de grands enfans, comme les enfans sont de petits
hommes. En mars précédent, les sénateurs avaient renoncé à
leurs indemnités, « jusqu'à une situation financière plus
« heureuse; » cinq mois après, cette situation était revenue, comme l'on voit, en dépit des hauts cris jetés dans
les Remontrances. Aussi, le 24 août, le citoyen Imbert,
chargé du porte-feuille des finances, écrivait-il au sénat,
qu'il avait reçu ordre du Président d'Haïti défaire payer
aux sénateurs leurs indemnités, la situation du trésor
public le permettant en ce moment.
, « jusqu'à une situation financière plus
« heureuse; » cinq mois après, cette situation était revenue, comme l'on voit, en dépit des hauts cris jetés dans
les Remontrances. Aussi, le 24 août, le citoyen Imbert,
chargé du porte-feuille des finances, écrivait-il au sénat,
qu'il avait reçu ordre du Président d'Haïti défaire payer
aux sénateurs leurs indemnités, la situation du trésor
public le permettant en ce moment. Le même jour où cette communication lui fut faite, le
sénat rendit la loi sur l'organisation des tribunaux de la
République. C'est sur le rapport de Daumec que le projet
en fut adopté et voté ; il est son œuvre, et prouve sa capacité en cette matière. Voici ce rapport : Sénateurs, Depuis la mise en activité de la constitution de 1806, les anciens
tribunaux continuent leurs fonctions d'une manière contraire à la
loi fondamentale de l'État; le sénat ne peut les laisser subsister
plus longtemps sans manquer à ses obligations, et sans compromettre la séparation des pouvoirs si heureusement établie par la
constitution, Les affaires publiques souffrent, et l'impêritie des tribunaux existans force l'autorité executive à s'immiscer dans les causes judiciaires, contre la loi. C'est le vœu de la constitution que les pouvoirs soient séparés,
puisque c'est de leur concentration et des empiètemens, que l'on
voit naître toujours le despotisme et son affreux cortège. D'après
cela, il est constant qu'il ne peut exister de garantie pour les citoyens, si les tribunaux ne jouissent point d'une indépendance qui
n'a d'autres limites que celles que la loi trace autour d'eux. Sous le hideux gouvernement de Dessalines, les membres du corps 196 ETCDES SUR L HISTOIRE d'hàÏTI. judiciaire étaient moins des juges, que les exécuteurs de la volonté
du tyran Placés entre l'équité et les décisions bizarres de cet empereur inconcevable, les juges ne purent jamais suivre le sentiment
victorieux de la conscience. Dessalines était la loi suprême, et jamais sa bouche criminelle ne s'ouvrit que pour faire couler le sang
ou les larmes des familles, dont il extorquait les propriétés. Les citoyens, êans cesse opprimés, végétaient dans l'état du plus dur esclavage. Sénateurs, chargés de donner des lois à vos concitoyens, vous devez les établir de manière à couvrir la liberté publique ; et c'est en
maintenant la séparation des pouvons, que vous ferez triompher les
droits du peuple. Les tribunaux formant l'intermédiaire entre le corps législatif et
le pouvoir exécutif, doivent être au-dessus de toute influence. La
loi et l'équité, voilà leur boussole; mais les juges doivent être éclairés et impartiaux ; procédant toujours dans l'intimité d'une conscience timorée, toujours ils doivent avoir la balance de Thémis à
la main : ni le rang, ni la fortune ne doivent faire incliner son aiguille. C'est donc de la composition des tribunaux que va dépendre
le repos des familles et l'ordre public. La veuve et l'orphelin, le
riche comme l'infortuné, les petits et les grands, tous doivent jouir
de la protection impartiale des lois : en un mot, les juges doivent
être impassibles comme la loi elle-même.
l'intimité d'une conscience timorée, toujours ils doivent avoir la balance de Thémis à
la main : ni le rang, ni la fortune ne doivent faire incliner son aiguille. C'est donc de la composition des tribunaux que va dépendre
le repos des familles et l'ordre public. La veuve et l'orphelin, le
riche comme l'infortuné, les petits et les grands, tous doivent jouir
de la protection impartiale des lois : en un mot, les juges doivent
être impassibles comme la loi elle-même. Mais, dans un pays où malheureusement les lumières ne sont
point généralement répandues, où les passions humaines sont souvent substituées à la raison, où enfin le despotisme, trop longtemps
impuni, semble y avoir fixé son empire; dans un tel climat, l'homme
est souvent exposé à être entraîné hors des limites de la justice éternelle. Bien pénétré de cette déplorable vérité, consacrée par une
cruelle expérience, le sénat, dans sa sagesse, doit placer à la tête des
tribunaux un grand fonctionnaire, chargé de leur police; il sera le
centre commun où aboutiront toutes les questions et les points douteux, quand les juges se trouveront embarrassés dans l'administration de la justice ; il expliquera les lois dont le sens ne serait point
assez intelligible; il maintiendra l'harmonie entre les juges, et les
rappellera à leurs devoirs, s'ils s'en écartaient; mais, dans aucun
cas, il ne pourra les influencer dans leurs fonctions. Sans doute, les représentans du peuple ne feront aucune blessure à la constitution, en instituant un Grand Juge pour la Républi- [1808] CHAPITRE IX. 197 que. Ils auraient pu nommer un secrétaire d'Etat chargé du département de la justice; mais le titre de Grand Juge paraît mieux
convenir à nos institutions. Tous les corps ont leurs chefs ; celui de la justice réclame le sien
depuis nombre d'années, et vous ne pouvez le lui refuser, sans
maintenir les tribunaux dans cette confusion qui fait de la justice
un corps sans âme. Cette importante fonction exige sans doute de grands talens; et
si le sénat désespérait de les trouver réunis dans un des citoyens de
la République, il serait toujours dédommagé en donnant son suffrage
à celui dont l'aptitude aurait surmonté le dégoût qui acco.npagne
souvent l'aspérité de l'étude des lois. Ce rapport lucide, comme tout ce qu'écrivait Daumec
sur la même matière, contient des vérités qui seront toujours appréciées par tout esprit doué de raison ; il est
fâcheux d'y trouver des allusions à ce qui venait de se
passer récemment, entre le sénat et le Président d'Haïti.
En proposant la nomination d'un grand juge qui aurait
eu les fonctions dont il s'agit, Daumec prouvait qu'il
avait à un haut degré, l'intelligence des besoins de son
pays, quant à la direction de l'ordre judiciaire. Personne
mieux que lui, à cette époque, n'y eût été aussi propre
et aussi digne d'être placé à la tête de cette hiérarchie
civile, dont le pouvoir offre tant de garanties à la vie,
à l'honneur et à la fortune des citoyens, lorsqu'il est bien
compris par les magistrats. Mais , malheureusement,
moins à cause du surcroît de dépenses, derrière lequel
le sénat se retrancha pour rejeter cette utile proposition,
qu'à cause de la lutte politique qui venait de s'ouvrir ou
d'éclater, et dont le rapporteur se ressouvint naturellement ; lui seul en ce moment étant le candidat presque
obligé, on sentit que, devant avoir des rapports fréquens
avec le Président d'Haïti, Daumec ne pouvait lui agréer.
heureusement,
moins à cause du surcroît de dépenses, derrière lequel
le sénat se retrancha pour rejeter cette utile proposition,
qu'à cause de la lutte politique qui venait de s'ouvrir ou
d'éclater, et dont le rapporteur se ressouvint naturellement ; lui seul en ce moment étant le candidat presque
obligé, on sentit que, devant avoir des rapports fréquens
avec le Président d'Haïti, Daumec ne pouvait lui agréer. 198 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. Cette question de personne étant dominée par la situation
politique, on n'eut point ce grand fonctionnaire. Il était
réservé à des temps plus heureux, et à Daumec lui-même,
de faire prévaloir cette idée auprès de Pétion, avec un désintéressement louable, uniquement par rapport au bien
public; car alors, il n'aspirait pas, comme en 1808, à
occuper cette éminente charge.1 La loi, divisée en onze titres et 155 articles, organisa
l'ordre judiciaire, moins son chef naturel , avec plus
d'intelligence que ne l'avait fait celle sur l'organisation
des tribunaux de l'empire, qui subsistaient jusqu'alors.
En maintenant les justices de paix, elle institua des tribunaux de première instance au Port-au-Prince, à Jaemel, à l'Anse-à-Veau, aux Cayes et à Jérémie, et deux
tribunaux d'appel au Port-au-Prince et aux Cayes. Cependant, cette institution dérogeait aux dispositions de
la constitution, qui voulait que des tribunaux civils fussent établis dans les départemens, et que l'appel de leurs
jugemens se portât au tribunal civil d'un des départemens voisins, comme il était prescrit sous l'empire : or,
d'après la loi nouvelle, l'appel des jugemens d'un tribunal de première instance d'un département, se portait
naturellement au tribunal d'appel du même département;
mais, en cela, c'était un progrès sur les idées que l'on
avait en faisant la constitution. La loi voulut néanmoins
s'en rapprocher, en donnant aux parties, soit au civil,
soit au criminel, un nouveau droit d'appeler des jugemens rendus par un tribunal d'appel, à celui du département voisin : cette disposition leur donnait la faculté de
prolonger leurs procès, à leur détriment et à celui de la 1 En -1818, lorsqu'on prépara la révision de la constitution qui parut en 1816. [i 808] CHAPITRE IX. 199 justice; car les tribunaux d'appel, en toutes matières,
devaient juger en dernier ressort. En matière criminelle,
l'institution du jury n'était pas possible: il fallait donc
s'arrêter au prononcé des tribunaux d'appel qui en jugeaient seuls, soit au correctionnel, soit au criminel. Le sénat se détermina à ces dispositions du projet présenté par Daumec, probablement en considérant^ difficulté de composer les tribunaux, d'hommes réellement
capables d'en remplir les fonctions ; les sujets manquaient
plus sous ce rapport que pour les autres administrations.
C'est ainsi qu'il s'attribua la cassation des jugemens,
afin de former la jurisprudence du pays, parce que dans
son sein se trouvaient les citoyens les plus capables ; il
exerçait encore les fonctions du tribunal de cassation,
dans les cas de prise à partie contre les juges.
ec, probablement en considérant^ difficulté de composer les tribunaux, d'hommes réellement
capables d'en remplir les fonctions ; les sujets manquaient
plus sous ce rapport que pour les autres administrations.
C'est ainsi qu'il s'attribua la cassation des jugemens,
afin de former la jurisprudence du pays, parce que dans
son sein se trouvaient les citoyens les plus capables ; il
exerçait encore les fonctions du tribunal de cassation,
dans les cas de prise à partie contre les juges. Les tribunaux de première instance et d'appeljugeaient
de toutes les affaires civiles, commerciales et maritimes :
les anciens tribunaux de commerce furent donc supprimés. Ils suivaient dans ces matières les anciennes lois
ou ordonnances françaises en usage dans le pays, en attendant que des codes y relatifs pussent être promulgués.
Il en était de même pour la procédure criminelle, sauf
quelques modifications importantes, telle que la publicité
des débats, l'abolition de la sellette et des tortures pour
arracher des aveux à un accusé, etc. Aucune condamnation, en vertu des anciennes lois ou ordonnances, n'emportait la confiscation des biens du condamné. La contrainte par corps fut établie en matière commerciale.
Aucune action n'était recevable, pour dettes antérieures
qui auraient été contractées à l'occasion d'acquisitions
d'hommes; elles demeuraient éteintes, par les principes
mêmes de la liberté civile. 200 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. D'autres principes, se rapportant au droit des gens,
furent consignés dans la loi. Ainsi, les étrangers habitant
la République étaient déclarés soumis à ses lois de police
et de sûreté ; les délits commis entre eux étaient constatés seulement par les tribunaux de première instance, et
ils étaient renvoyés à la décision des tribunaux compétens de leur pays. Les tribunaux ne pouvaient poursuivre aucun agent
du gouvernement, pour délits commis dans l'exercice de
leurs fonctions, sans une dénonciation officielle du secrétaire d'État, du Président d'Haïti ou d'un décret d'accusation du sénat. Les délits commis par les militaires et tous ceux qui
font partie de l'armée, n'étaient de la compétence des
tribunaux civils, que dans le cas où des citoyens de la
classe civile en fussent complices. Cependant, les prévenusd'espionnage, d'embauchage, de trahison, de révolte à
main armée, d'incendie, de conspiration, de complot
pour favoriser la rébellion de Christophe, quelle que fût
leur classe, restaient soumis au jugement des commissions
militaires permanentes. La hiérarchie judiciaire fut établie entre tousceux dont
les fonctions se rattachaient aux tribunaux. Il n'y manquait qu'un grand fonctionnaire spécial ; la loi attribua
la surveillance de cet ordre au secrétaire d'État. Ce fut
lui qu'elle chargea d'installer le tribunal d'appel siégeant
au Port-au-Prince ; celui des Cayes dut être installé par
l'administrateur principal de cette ville. Enfin, elle prescrivit de chanter un Te Deum en actions de grâces, après
l'installation des tribunaux de ces deux villes, auquel devaient assister tous ceux qui auraient pris part à cette cérémonie.
spécial ; la loi attribua
la surveillance de cet ordre au secrétaire d'État. Ce fut
lui qu'elle chargea d'installer le tribunal d'appel siégeant
au Port-au-Prince ; celui des Cayes dut être installé par
l'administrateur principal de cette ville. Enfin, elle prescrivit de chanter un Te Deum en actions de grâces, après
l'installation des tribunaux de ces deux villes, auquel devaient assister tous ceux qui auraient pris part à cette cérémonie. [1808] CHAPITRE IX. 201 Le 26 août, tous les magistrats des justices de paix,
des tribunaux de première instance et d'appel, furent
élus par le sénat. Cette loi organique fut un bienfait pour le pays : elle
servit de base à d'autres lois semblables rendues dans la
suite, à mesure quedes innovations parurent utiles. Il faut
en rapporter l'honneur, d'abord à Daumec qui l'élabora. CHAPITRE X. Campagne de Lamarre dans les hauteurs du Port-de-Paix; ses succès. — Campagne de
Pétion contre Saint-Marc; ses succès. — Situation fâcheuse des troupes de Lamarre. —
Pétion lui envoie des secours, d'accord avec le sénat. — Souscription volontaire au Portau-Prince, et contributions dans toute la République. — J.-C. Imbert résiste au sénat. —
Mission à la Jamaïque, a propos de l'Anglais Goodall. — Gérin envoie des provisions au
Môle. — Le sénat l'en félicite. — Combat devant Saint-Marc et entre les flottes ennemies. — Intrigues ourdies au Port-au-Prince. — Pétion se décide a lever le siège de SaintMarc. — Le sénat prend des mesures militaires pour aller au secours de l'armée, et écrit
a Gérin de venir au Port-au-Prince pour les diriger. — Gérin accepte, mais tarde a s'y
rendre. — Retour de Pétion en cette ville. — Le sénat fait organiser sa garde. — Il rend
les lois sur la trésorerie générale et les attributions du secrétaire d'État. — Arrière-pensée
du sénat dans celte dernière loi. — Adresse de Pétion au peuple et a l'armée, où il parle
des factieux qui ont tramé secrètement. — Le sénat lui écrit de les faire arrêter. — Il
élit Ronnet, secrétaire d'État. — Arrêté de Pétion qui rend les commandans d'arrondissement independans les uns des autres, et soumis au Président d'Haïti seul. — Revers de
Lamarre, détresse de ses troupes. — Il apprend le retour de l'armée au Port-au-Prince,
et replie au Môle. — Sa situation et son courage. — Organisation de la secrétairerie d'État
par Ronnet. — La garde du sénat est formée. — Gérin arrive au Port-au-Prince. — Le
sénat le complimente et écrit a Pétion de l'activer. — Dénonciation d'abus, etc., au sénat. — Ce corps rappelle Gérin aux fonctions sénatoriales. — Sa motion d'ordre et sa déclaration sur un plan d'organisation qu'il a médi;é. — Mode propose de traîner Pétion a la
barre du sénat. — Gérin l'accuse de prolonger la guerre. — Protestation de plusieurs sénateurs. — Mesures militaires ordonnées par Pétion. — Le sénat ne se réunit plus- — Gérin
retourne a l'Anse-a-Veau d'où il écrit a Pétion. — Réponse de Pétion. — Examen des
causes de rivalités entre plusieurs personnages. — Deux actes législatifs de Pétion. —
Ordre en conseil du Roi d'Angleterre qui autorise les relations commerciales des sujets
britanniques avec Haïti.
de plusieurs sénateurs. — Mesures militaires ordonnées par Pétion. — Le sénat ne se réunit plus- — Gérin
retourne a l'Anse-a-Veau d'où il écrit a Pétion. — Réponse de Pétion. — Examen des
causes de rivalités entre plusieurs personnages. — Deux actes législatifs de Pétion. —
Ordre en conseil du Roi d'Angleterre qui autorise les relations commerciales des sujets
britanniques avec Haïti. Le général Lamarre n'avait pas tardé à effectuer le
projet qu'il avait annoncé au président et au sénat, de se
porter avec ses troupes, de l'habitation Foache, dans les
montagnes du Port-de-Paix : le 19 juillet il était rendu à [1808] CHAPITRE x. 205 une portée de fusil du fort du Trois-Pavillons, occupé par
les troupes du Nord sous les ordres du général Jason ; il
voulait l'enlever. Mais le 24, Christophe arriva au milieu
de son armée qu'il dirigea vainement contre les républicains : les pertes qu'elle essuya dans diverses attaques,
le décidèrentà retourner au Cap pouramener de nouvelles
forces. En son absence, le 10 août, Jason envoya trois
colonnes contre Lamarre, qui vinrent échouer sur ses
remparts et perdirent encore une foule de soldats. On conçoit que les républicains en perdaient aussi dans ces combats réitérés, qu'ils avaient des blessés qui diminuaient
encore le nombre des combattans. Le 24, Lamarre écrivit
au président et lui demanda des troupes, et l'envoi de la
flotte pour combattre celle de Christophe, qui ravitaillait son armée parle Port-de-Paix. Telle était l'intention du président en se disposant à
entrer en campagne contre Saint-Marc, d'accord en cela
avec le sénat. ïl expédia la flotte avec des secours de toutes sortes pour l'armée expéditionnaire, et quitta le Portau-Prince le 5 septembre. Panayoty ne tarda pas à arriver devant le Port-de-Paix
où il bloqua 5 des garde-côtes du Nord, après avoir capturé la goélette le Jacques Simon qui y portait des provisions. Ces faits mirent Christophe en fureur ; il proposa
à deux navires anglais qui étaient dans la rade du Cap,
de les armer pour aider les siens, et le 16 septembre
Lamarre informa le président de cette particularité, qu'il
venait d'apprendre par un prisonnier. Indépendamment
de ces deux navires qu'il eut à sa disposition , il se ménagea
le concours d'une corvette anglaise, le YoungrRoscius,
qui paraît être sortie de la Jamaïque, sous les ordres d'un
nommé Goodall : a cette époque, la plupart des navires 204 études suit l'histoire d'hàïti. marchands anglais étaient armés, par rapport à la guerre
contre la France et l'Espagne. Mais Panayoty avait eu ordre du président, de revenir
aussitôt que possible au Port-au-Prince, pour aider au
transport de l'artillerie de siège dont on aurait besoin
contre Saint-Marc, qu'on n'espérait pas d'enlever de vive
force. N ayant pas eu d'engagement, ni avec les navires
anglais qu'on arma au Cap, ni avec les garde-côtes bloqués au Port-de-Paix, il dut suivre ses instructions : ce
qui excita de nouvelles plaintes de Lamarre contre lui
au sénat, et il fut contraint de se justifier prèsde ce corps,
le 8 octobre.
au
transport de l'artillerie de siège dont on aurait besoin
contre Saint-Marc, qu'on n'espérait pas d'enlever de vive
force. N ayant pas eu d'engagement, ni avec les navires
anglais qu'on arma au Cap, ni avec les garde-côtes bloqués au Port-de-Paix, il dut suivre ses instructions : ce
qui excita de nouvelles plaintes de Lamarre contre lui
au sénat, et il fut contraint de se justifier prèsde ce corps,
le 8 octobre. L'armée marchant contre Saint-Marc avait dû se diviseren deux fortes colonnes, l'une passant par la grande
route, sous les ordres directs du président, l'autre par
les hauteurs de l'Arcahaie et des Verrettes, sous ceux du
général Bonnet, afin de balayer les différens postes que
l'ennemi y avait établis. Sur l'habitation Couiiieau, il s'enfuit sans beaucoup de résistance; sur celle deDubourg,
ce fut de même. Mais sur l'habitation Verrier, l'ennemi
s'était retranché dans une maison en maçonnerie dont
il avait crénelé les murs ; la résistance y fut opiniâtre, et
il fallut toute la bravoure des officiers et des soldats pour
enlever cette position formidable. David-Troy s'y distingua, comme toujours: la fureur des soldats ne fit aucun
quartier aux malheureux prisonniers1. Pendant ces faits, une lettre de Lamarre, en date du
22 septembre, parvint au président, lui rendant compte
d'un nouveau combat qui eut lieu le 19, et où il avait fait
des perles d'hommes, quoique vainqueur. Une autre lettre 1 Leur fureur fut excitée par la mort du colonel Àzor Morel, du chef de bataillon Moreau
et de plusieurs autres officiers de grades inférieurs. [1808] chapitre x. 205 de lui était adressée au sénat, « exposant sa situation cri-
« tique, disait-il, non pas des plaintes et des réclamations
« inconsidérées. » Sa troupe avait à peine de quoi se
nourrir, ne pouvant abandonner ses postes pour chercher
des vivres dans la montagne ; elle était presque nue, parce
que les vêtemens s'usent promptement dans une telle
guerre: il demandait enfin toutes sortes de secours en
hommes, argent, approvisionnement, etc., et il concluait
par proposer au sénat d'ouvrir une souscription volontaire parmi les citoyens, pour lui venir en aide. Cette
dépêche fut ouverte au quartier-général par les sénateurs
Bonnet, Lys, David-Troy et Delaunay, qui appuyèrent
sa proposition en l'envoyant à leurs collègues au Port-auPrince. Le président fît aussitôt donner des ordres en cette ville,
de réunir des vivres et tout l'argent disponible pour être
expédiés à Lamarre ; et le 2 octobre, il lui écrivit en lui
envoyant 300 hommes de son armée par une partie des
garde-côtes, déjà revenus, en lui annonçant qu'une égale
quantité allait suivre ceux-là avec les autres navires. Pour
le moment, il ajournait donc à avoir l'artillerie de siège
dont il avait besoin ; mais Saint-Marc était cerné. Le 2 octobre aussi, en recevant la dépêche de Lamarre,
le sénat chargea Daumec, Larose et Pelage Varein, de
préparer une adresse au peuple, aux fins d'en obtenir une
souscription volontaire ; et à cet effet, il convoqua les
commerçans du Port-au-Prince, nationaux et étrangers,
pour avoir d'eux un prompt secours en argent. J.- F.
Lespinasse se distingua par son zèle patriotique à offrir,
non de concourir à une souscription à titre de remboursement, mais à une contribution obligatoire en faveur de
l'armée expéditionnaire. Le sénat tenant au premier mode,
parer une adresse au peuple, aux fins d'en obtenir une
souscription volontaire ; et à cet effet, il convoqua les
commerçans du Port-au-Prince, nationaux et étrangers,
pour avoir d'eux un prompt secours en argent. J.- F.
Lespinasse se distingua par son zèle patriotique à offrir,
non de concourir à une souscription à titre de remboursement, mais à une contribution obligatoire en faveur de
l'armée expéditionnaire. Le sénat tenant au premier mode, ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. R. Sutherland, qui se distinguait aussi parmi les étrangers, appuya Lespinasse, et le lendemain 15000 gourdes
furent versées au trésor par le concours de tous. Le sénat
en avisa le président par un message. Cette somme fut
réunie aux approvisionnemens préparés par l'administrateur Frémont, par ordre du président, et le 7 octobre, il
put écrire de nouveau à Lamarre, en y joignant les 500
hommes qu'il avait promis ; il lui en annonçait 400 autres
prochainement, et qu'il négociait l'acquisition d'un navire
à trois-mâts, au Port-au-Prince, pour être armé et augmenter la flotte. Le 5, le sénat avait adopté le projet d'adresse au peuple. Rédigée par Daumec, elle qualifia Christophe « de
« nouveau Verres, nouveau Tarquin, » en rapppelant
toute sa conduite depuis la mort de Dessalines ; elle excita
le zèle des citoyens de toute la République pour venir
au secours de l'armée expéditionnaire, en louant celui
des habitans du Port-au-Prince ; elle annonça les succès
de l'armée devant Saint-Marc, et même ceux qu'obtenaient les Indigènes de l'Est d'Haïti, en insurrection contre les Français, dont les dispositions paraissaient favorables à la République : « Puissions-nous être assez
« sages, disait le sénat, pour jouir des faveurs que le ciel
« semble nous destiner ! * » Le 4 octobre, le sénat rendit la loi qui imposait les
citoyens à la modique somme de 28,000 gourdes, répartie entre tous les arrondissemens, proportionnellement à
leur importance, indépendamment de la souscription volontaire descommerçans du Port-au-Prince; et, de même
qu'il était dans les idées tirées de l'histoire romaine, il 1 Déjà Pétion, avant de partir avec l'armée, avait fourni quelques munitions de guerre
aux indigènes de Neyba et de Saint-Jean, qui avaient envoyé des députations auprès de lui.
de 28,000 gourdes, répartie entre tous les arrondissemens, proportionnellement à
leur importance, indépendamment de la souscription volontaire descommerçans du Port-au-Prince; et, de même
qu'il était dans les idées tirées de l'histoire romaine, il 1 Déjà Pétion, avant de partir avec l'armée, avait fourni quelques munitions de guerre
aux indigènes de Neyba et de Saint-Jean, qui avaient envoyé des députations auprès de lui. [1808] CHAPITRE X. 207 imita la Convention nationale de France, en députant
dans les arrondissemens ou chargeant spécialement des
commissaires sur les lieux, pour activer cette imposition
extraordinaire. Le 6, le président répondit à son message, approuva
les mesures prises, en complimentant les commerçans
du Port-au-Prince de leur zèle. Le sénat n'en manquait pas lui-même. Le 8, il adressa
un message au citoyen J.-C. Imbert, par lequel il l'enjoignait « à comparaître à sa barre, afin de rendre
« compte des opérations de l'armée et de la situa-
« tion des finances. » Il est probable qu'aux yeux du
sénat, étant chargé du portefeuille de la secrétairerie
d'Etat, il était censé être en correspondance militaire avec
le président. Mais ce fonctionnaire, souffrant de son
athsme habituel, s'impatienta excessivement de cette
espèce de mandat de comparution; et, avec un ton de
fermeté qu'on ne lui supposait pas, il déclina le droit que le
sénat prétendait avoir à cç sujet : sa réponse se basait sur
la constitution. Le sénat reconnut qu'il avait fait un pas
de clerc, et lui députa trois de ses membres pour conférer
avec lui sur les mesures à prendre \
@ Le 9, ce corps rendit une loi qui enjoignait à tous les
débiteurs du trésor public, à quelque titre que ce fût,
d'avoir à solder leurs comptes dans huit jours pour tout
délai. Et le même jour, il députa le sénateurs Daumec, 1 A une autre époque,étant chef de bureau au magasin de l'État, je me suis trouvé parmi
les fonctionnaires qui accompagnèrent le secrétaire d'Etat Imbert, a une séance publique de
la chambre des représentai qui l'avait mandé à sa barre. Le président de la chambre l'ayant
interpellé sur la situation des finances, il lui répondit : « La constitution ne donne pas le
« droit a la chambre de m'interpeller en séance publique, mais a huis-clos. » A cette réponse ferme et catégorique, les représentans passèrent docilement a huis-clos. Les rieurs
restèrent du côté du secrétaire d'Etat, car la chambre s'était proposée bien des choses ce
;our-la. 208 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Larose et Pelage Varein, pour se rendre à l'armée devant
Saint-Marc, afin de se concerter avec le Président d'Haïti
sur les mesures à prendre, relativement à l'Anglais Goodall
qui, avec sa corvette, prêtait déjà son concours au Tarqnin du Nord. En attendant, le sénat voulait acheter
d'autres navires que celui dont l'acquisition avait eu lieu
par ordre du président : malheureusement, il ne s'en
trouvait pas d'autres dans la rade du Port-au-Prince, dit
son procès-verbal de ce jour.
-Marc, afin de se concerter avec le Président d'Haïti
sur les mesures à prendre, relativement à l'Anglais Goodall
qui, avec sa corvette, prêtait déjà son concours au Tarqnin du Nord. En attendant, le sénat voulait acheter
d'autres navires que celui dont l'acquisition avait eu lieu
par ordre du président : malheureusement, il ne s'en
trouvait pas d'autres dans la rade du Port-au-Prince, dit
son procès-verbal de ce jour. Le sénat avait reçu l'offre d'un autre Anglais, commerçant au Port-au-Prince, pour porter ses dépêches à l'amiral de la station de la Jamaïque, en réclamation contre la
conduite de Goodall, et il pensait devoir envoyer aussi un
agent accrédité. Mais, en accueillant sa députation au
quartier-général, en lui répondant le H, « qu'il parta-
«■ geait ses sentimens, » Pétion lui dit qu'il n'agréait pas
l'idée d'envoyer un agent du gouvernement; mais qu'il
était d'avis, en cas que le commerçant anglais eût changé
de disposition, de confier ses 4épêches au citoyen Dugué :
ce qui eut lieu. Nous croyons que Goodall fut blâmé par
l'amiral de sa nation ; mais il avait eu le temps d'opérer utilement en faveur de Christophe. Au reste, comme
on vient de le voir, des sujets anglais servaient respectivevement les deux partis en guerre, selon leurs intérêts individuels. Goodall, en effet, arrivé au Cap, avait convoyé la flotte
du Nord au Port-de-Paix, pendant que la nôtre était
au Môle, débarquant les renforts et les objets expédiés à
Lamarre : il retourna ensuite au Cap. Dans ces circonstances difficiles pour l'armée expéditionnaire, le patriotisme du général Gérin se réveilla
dans sa retraite à FAnse-à-Veau. Voulant seconder le [1808] CHAPITRE X. 209 sénat, il excita les habita ns de cet arrondissement à faire
une contribution volontaire en vivres du pays, et obtint
des caboteurs des mêmes lieux de les porter au Môle.
C'était une bonne et belle œuvre de sa part, en le considérant même comme simple citoyen. Informé de cela, le
18 octobre, le sénat chargea son président de lui adresser un message pour lui témoigner sa satisfaction de ce
procédé et l'en féliciter : Mode présidait ce jour- là. On
conçoit qu'en cette circonstance, les sympathies des sénateurs se réveillèrent aussi en faveur de leur ancien
collègue. Jusque-là tout allait pour le mieux, et la députation
envoyée auprès de Pélion rendit compte de sa mission
dans la même séance. On était arrivé au 24 octobre, et l'armée assiégeante
avait pris ses positions autour de Saint-Marc, attendant
l'artillerie de siège qui n'avait pu encore lui parvenir,
par le bâtiment que la flotte devait convoyer. Le 25, les
assiégés commencèrent une vive canonnade contre les
républicains qui s'étaient approchés de la ville; ils firent
une sortie contre la ligne où se trouvaient les 23e et 24e
demi-brigades, sous les ordres des généraux Bazelais et
Métellus, et furent repoussés avec une perte considérable
d'hommes parmi lesquels était un officier supérieur.
venir,
par le bâtiment que la flotte devait convoyer. Le 25, les
assiégés commencèrent une vive canonnade contre les
républicains qui s'étaient approchés de la ville; ils firent
une sortie contre la ligne où se trouvaient les 23e et 24e
demi-brigades, sous les ordres des généraux Bazelais et
Métellus, et furent repoussés avec une perte considérable
d'hommes parmi lesquels était un officier supérieur. Le 9 novembre, le bâtiment qui portait l'artillerie de
siège dans la baie de Saint-Marc étant arrivé, il allait la
débarquer, quand la flotte du Nord y parut : ce débarquement devint impossible. Cette flotte le canonna ainsi
que la ligne des assiégans de ce côté-là \ Le 11, l'ennemi sortit de l'enceinte de la ville et attaqua cette ligne 1 Une petite goélette nommée V Aimable Lady, appartenante au citoyen Gayot, commerçant au Port-au-Prince : elle fut capturée. T. vu. 14 210 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. sous les ordres du général Bonnet; il fut encore repoussé
vaillamment, et il se plaça sous la protection de sa flotte.
Mais le 15, celle de la République arriva dans la baie de
Saint-Mare, et combattit avec avantage la flotte ennemie,
sans qu'il y eût cependant un grand résultat, les bâtimens
du Nord étant entrés dans la rade, où ils avaient la protection des forts de la place. Pendant ce long séjour de l'armée assiégeante autour
de Saint-Marc, pour se procurer des vivres, nos soldats
allaient à la maraude, ou par détachemens, ou partiellement : c'étaient des combats continuels entre eux et les
cultivateurs des montagnes voisines. Le général Pierre
Toussaint avait organisé la résistance de ces derniers,
en leur donnant pour chef principal un nommé Sibasse:
ils finirent par épier les déserteurs de l'armée qui se rendaient au Port-au-Prince , et beaucoup d'entre eux périrent victimes sur la grande route. Les communications
avec celte ville devinrent enfin périlleuses, dans un parcours de 50 lieues : l'imagination effrayée grossit encore
le danger réel. Dans une telle situation, les assiégeans n'ayant point
d'artillerie, le président ne voulant pas, avec raison,
tenter des assauts contre Saint-Marc qui était bien
gardé, il était inutile de continuer à rester autour de cette
place, lorsque d'ailleurs la corvette de Goodall pouvait
paraître et parut effectivement : elle augmenta la flotte
du Nord.1 La nôtre n'était plus de force à se mesurer
avec elle, et ne pouvait plus être d'aucun secours pour
l'armée; elle se retira sur les côtes de l'Arcahaie.
ant pas, avec raison,
tenter des assauts contre Saint-Marc qui était bien
gardé, il était inutile de continuer à rester autour de cette
place, lorsque d'ailleurs la corvette de Goodall pouvait
paraître et parut effectivement : elle augmenta la flotte
du Nord.1 La nôtre n'était plus de force à se mesurer
avec elle, et ne pouvait plus être d'aucun secours pour
l'armée; elle se retira sur les côtes de l'Arcahaie. 1 Une lettre du 8 novembre, de l'adjudant-général Delva, venu au Môle, informait le
président qu'une corvette (celle de Goodall) était parvenue a Christophe, et que sa flotte incendia, la veille, la Plate-Forme et toutes les propriétés du voisinage. [1808] OBAP11RE X. 211 D'autres molifs décidaient, Pétion à retourner au Portau-Prince ; il voulait surveiller l'armement du trois-mâts
qui venait d'être acheté, et il savait en outre que des intrigues s'ourdissaient dans cette ville, depuis que le sénat
avait adressé son message de félicitations au général
Gérin. 11 n'y était question que de son courage, de sa
capacité militaire, que le président laissait sommeiller
dans la retraite ; on prenait prétexte de la difficulté des
communications, pour faire entendre que Gérin seul pouvait les rétablir. Le colonel Boyer, que le président avait
envoyé en mission au Port-au-Prince et qui y était le 1er
novembre, fut probablement celui qui put bien l'informer de ces intrigues. Il se trouva ensuite à bord du
Derénonconrt, pendant le combat du 15 entre les deux
flottes; il en écrivit la relation à Caneaux, commandant
delà place du Port-au-Prince, en lui parlant aussi de la
situation de l'armée assiégeante, d'après ce qu'il avait
appris. Informé de cela, le 17 le sénat invita Caneaux « de se
« rendre dans la salle des séances, pour lui donner con-
« naissance des nouvelles qu'il a reçues de l'armée défi vaut Saint-Marc. » Caneaux exhiba deux lettres de
Boyer, écrites le 15 à bord du Derénoncourt. « Après un
« morne silence, continue le procès- verbal, un honora-
« ble membre a pris la parole et a dit que les circonsh tances actuelles nécessitaient que l'embargo fût tout
« de suite mis sur tous les bâtimens de la rade, jusqu'à
« ce qu'on reçoive des nouvelles directes du Président
« d'Haïti et qu'on sache la situation de l'armée. La m&-
« tion est adoptée. » Ensuite, l'ordre en est donné à
l'autorité militaire, avec injonction de mettre en réquisition une partie de la garde nationale de la plaine et de la 212 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. ville, pour envoyer des munitions de guerre et de bouche
à l'armée. Voilà donc le sénat, où ne se trouvait aucun de ses
membres militaires, prenant des mesures de guerre, dictant ses ordres à l'autorité militaire. On conçoit ce que
durent produire sur l'esprit public, la comparution de
Caneaux dans cette séance du sénat et l'émission de tels
ordres. Mode présidait encore ce jour-là. Mais le 18, la
présidence du sénat passa à Daumec. Voyons la motion
qu'il fit au corps, avant d'avoir reçu d'autres nouvelles de
l'armée.
res militaires, prenant des mesures de guerre, dictant ses ordres à l'autorité militaire. On conçoit ce que
durent produire sur l'esprit public, la comparution de
Caneaux dans cette séance du sénat et l'émission de tels
ordres. Mode présidait encore ce jour-là. Mais le 18, la
présidence du sénat passa à Daumec. Voyons la motion
qu'il fit au corps, avant d'avoir reçu d'autres nouvelles de
l'armée. « Un membre a obtenu la parole pour une motion
« d'ordre, et a dit que la situation où se trouve actuelle-
« ment l'armée de la République devant Saint-Marc est
« dans un tel état, que, si on ne prend de suite des
« moyens efficaces pour la dégager, elle courrait les plus
« grands dangers: d'abord, par les chemins qui sont ob-
« strués et qui empêchent la communication par terre;
« ensuite, les bâtimens ennemis qui sont dans la baie de
« Saint-Marc sont aussi un obstacle à son approvi-
« sionnement, tant en munitions de guerre que de bou-
« che. En conséquence, il propose au sénat de faire
« inviter le général Gérin de se rendre dans le plus bref
« délai possible au Port-au-Prince, pour reprendre son
« activité de service: lequel (général) sera placé à la tête
« d'une forte colonne pour établir la libre circulation de
« terre. » Cette proposition fut adoptée à la majorité. Daumec,
Pelage Varein et Leroux furent chargés de concourir à
la rédaction d'un message qui serait adressé à Gérin,
par le président du sénat: message où Daumec a dû mettre tout ce qui était propre à enflammer le patriotisme [1808] CHAPITRE X. 213 du vieux guerrier. Enfin, le sénateur Leroux fut député
auprès de lui, pour porter ce message ; il fut défrayé par
cent gourdes prises au trésor, et une escorte de dragons
lui fut donnée par le commandant de la place. Quelle que fût la célérité que mit le sénateurLeroux à se
rendre à l'A nse-à -Veau, à 50 lieues du Port-au-Prince,
ce n'est que le 21 novembre que le message fut remis à
Gérin ; et quel que fût le désir du sénat de le voir arriver
promptement an Port-au-Prince, ce n'est que le 25 qu'il
prit la résolution de s'y rendre, d'après sa lettre suivante
que nous donnons en extrait :
Quelle que fût la célérité que mit le sénateurLeroux à se
rendre à l'A nse-à -Veau, à 50 lieues du Port-au-Prince,
ce n'est que le 21 novembre que le message fut remis à
Gérin ; et quel que fût le désir du sénat de le voir arriver
promptement an Port-au-Prince, ce n'est que le 25 qu'il
prit la résolution de s'y rendre, d'après sa lettre suivante
que nous donnons en extrait : Honorables sénateurs, — C'est le 21 courant que votre agréable
message me fut remis... Puisque vous le voulez, représentans du
peuple souverain, je marcherai, je m'arracherai du coller de la charrue pour m'atteler encore à celui des affaires publiques, qu'à tant
de raisons j'avais le droit de fuir. Puisque la patrie réclame mes
services, je neveux point que l'on puisse, après ma mort, flétrir ma
mémoire du reproche de les avoir refusés, dans un temps où F opinion publique les avait crus nécessaires. Mais, je ne puis vous dissimuler, que cette opinion se fait illusion quelquefois sur le compte
d'un homme; et je ne peux, sans être soupçonné de fanfaronnade,
promettre des merveilles. Entreprenant, par fois heureux *, je n'ai
dû quelques succès dans la carrière militaire, qu'à la vigilance, à
d'utiles précautions, qu'à quelques/fim^'ows infligées à propos. Avec
cette conduite, fêtais parvenu à établir une discipline qui n'existe
plus. Exigeant des hommes le devoir que leur impose le service,
j'ai veillé à leur subsistance et à adoucir leurs maux ; j'ai tâché de
les apprécier avant de les employer, et toujours cherché à les mettre
à leur place. J'ai été assez souvent heureux dans mes choix. Les
petites causes produisent souvent de grands effets. Trouverai-je
sous ma main ces mêmes élémens, dans un pays où tout varie
comme les phases de la lune, où le subalterne ou le fonctionnaire
met en délibération s'il exécutera ou non ponctuellement, les ordres 1 Allusion à l'insurrec'ion contre Dessalines. 244 études sur l'histoire d'haïti. qu'il reçoit de son chef et qu'il n'exécute qu'après avoir calculé ce
qui peut lui en revenir, et s'il plaira ou déplaira En lisant ce seul extrait de la lettre fort longue, d'un
général que le sénat requérait d'accourir au secours
d'une armée compromise, selon ce corps, on peut juger
du caractère de Gérin et de ses prétentions vivaces. On
le voit toujours se poser en face de la postérité contemporaine et future, blâmant incessamment tout ce qu'il ne
faisait pas lui-même, parce qu'il croyait, pour ainsi parler, posséder la science infuse en toutes matières. Il avait mis 4 jours à se décider pour se rendre au vœu
du sénat ; il en mit dix autres pour arriver au PetitGoave, éloigné de 15 lieues de l'Ànse-à-Veau ! Il y arriva
le 5 décembre. Du Petit-Goave, ce jour-là, il écrivit au
sénat, qu'il était en route pour se rendre à ses ordres ; il
n'arriva au Port-au-Prince, à 15 autres lieues, que le 11!
Il avait mis 4 jours à se décider pour se rendre au vœu
du sénat ; il en mit dix autres pour arriver au PetitGoave, éloigné de 15 lieues de l'Ànse-à-Veau ! Il y arriva
le 5 décembre. Du Petit-Goave, ce jour-là, il écrivit au
sénat, qu'il était en route pour se rendre à ses ordres ; il
n'arriva au Port-au-Prince, à 15 autres lieues, que le 11! Pourquoi ce retard, calculé évidemment, de la part
d'un militaire aussi actif, encore dans la force de l'âge,
quoi qu'il en eût dit dans sa lettre de démission à Pétion ?
C'est qu'il souscrivait avec une sorte de répugnance au
vœu de ses anciens collègues qui avaient encouru son
mécontentement, et surtout Damnée ; c'est qu'il voyait
dans leur démarche, flatteuse pour lui, une mesure qui
pouvait ne pas être agréable à Pétion, lequel avait retenu
en ses mains le pouvoir de nommer aux emplois militaires, de faire des promotions dans l'armée. Gérin agit tout
juste pour ne pas trop l'offusquer, saufà faire ultérieurement ce que la situation comporterait. Sous un autre rapport, comme militaire, il put envisager que ce serait
compromettre sa réputation, que d'accourir au Port-auPrince, où il ne trouverait pas un soldat, pour y prendre
le commandement des gardes nationaux de la ville et de [1808] CHAPITRE X. 215 la campagne et aller guerroyer, afin de désobstruer la
route de cette ville à Saint-Marc. Pendant que le sénat agissait comme on vient de le
voir, le président prenait la résolution de retourner avec
l'armée au Port-au-Prince. Probablement, le général
Pierre Toussaint avait pu être informé par ses espions,
que les républicains allaient lever le siège de Saint-Marc;
à la guerre, cela se pratique pour connaître les dispositions de l'ennemi. Il envoya un ou deux régimensqui
passèrent par les montagnes et vinrent se poser en embuscade, dans la partie de la route la plus convenable pour
une telle opération, se proposant de harceler l'ennemi
avec le reste de la garnison de Saint-Marc, dès qu'il lèverait ses camps. Arrivé vers l'habitation Lanzac, au Mont-Roui, le président donna le commandement de l'armée au général de
division Bazelais, ayant sous ses ordres les généraux
Bonnet et Métellus, pour la mener à l'Arcahaie ; et il
s'embarqua lui-même sur sa petite goëlette l'Indien qui
le porta dans ce bourg. Nos troupes eurent à se frayer la
route à travers l'embuscade ennemie qui fit bien son devoir ; mais enfin elles passèrent. Dans une circonstance
pareille, il y a presque toujours quelque confusion ; il y
eut des hommes égarés pour ne s'être pas tenus dans les
rangs, il y en eut de faits prisonniers par l'ennemi. Réunie à l'Arcahaie, l'armée rentra au Port-au-Prince avec
le président, le 21 novembre.
g. Nos troupes eurent à se frayer la
route à travers l'embuscade ennemie qui fit bien son devoir ; mais enfin elles passèrent. Dans une circonstance
pareille, il y a presque toujours quelque confusion ; il y
eut des hommes égarés pour ne s'être pas tenus dans les
rangs, il y en eut de faits prisonniers par l'ennemi. Réunie à l'Arcahaie, l'armée rentra au Port-au-Prince avec
le président, le 21 novembre. A cette époque, les intrigans et les agitateurs se plurent à accuser Pétion de lâcheté, pour n'être pas resté
au milieu de l'armée afin de traverser l'embuscade avec
elle. Cette imputation convenait à l'opposition qu'on lui
faisait, à lui qui avait donné en tant d'occasions la preuve 216 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. de son courage *,. Mais, en relatant ces traditions du
temps, nous devons dire aussi qu'on avouait que, durant le siège de Saint-Marc, il était souffrant de ses douleurs rhumatismales; il avait donc pu éviter d'aller à cheval dans la partie la plus pénible de cette longue route ;
et d'ailleurs, on n'avait pas été informé qu'il y eût embuscade; elle fut aperçue quand on y était déjà et que l'ennemi faisait feu. Rendu au Port-au-Prince, Pétion fut informé de tout
ce qui avait eu lieu depuis le 17 novembre, quatre jours
avant son retour. Il garda le silence. Le 21 même, avant son entrée en ville, Daumec proposa au sénat diverses mesures vigoureuses, dit son procès-verbal, qui ne les mentionna pas. Le 22, il félicita,
au nom du corps qu'il présidait, les sénateurs Bonnet, Lys
et David-Troy, de leur retour au sein de la législature, en
leur communiquant les résolutions récemment prises.
Le 25, David-Troy, Lys et Deîaunay fuient chargés d'organiser la garde du sénat, pendant la présence des troupes,
attendu que les vétérans devaient être tirés des corps,
parmi les hommes propres seulement à faire le service
dans une ville. Le sénat était décidé à nommer le secrétaire d'Etat,
pour retirer des mains du citoyen Imbert, le portefeuille
qu'il tenait provisoirement depuis quatre mois; du reste,
il avait déplu par sa lettre du 9 octobre, et il était en
bonnes relations avec le Président d'Haïti. Aucun autre
citoyen que Bonnet n'était aussi habile à occuper cette
haute dignité. Le 25, Daumec proposa de nommer plusieurs secrétaires d'Etat, vu les besoins du service pu - l Citons seulement l'évacuation de Jacmel, a travers les masses qui l'assiégeaient
en 1800. [1808] CHAPITRE X. 217 blic ; l'art. 180 de la constitution le permettait, et la justice eût eu le sien en Daùmec lui-même; mais celle proposition fut rejetée. Les mêmes misons exposées par Bonnet,
dans son rapport du 25 février 1807, subsistaient pour
concentrer les attributions relatives au département de la
guerre, de la marine, des finances et des domaines nationaux, selon la loi rendue le 7 mars suivant; mais qui empêchait de donner à l'ordre judiciaire son chef naturel ?
Probablement les mêmes motifs dont nous avons parlé
dans le préeédent chapitre, et auxquels Daumec venait
d'ajouter par sa motion d'ordre, de rappeler le général
Gérin à l'activité militaire, par sa proposition « démesures
« vigoureuses. »
la
guerre, de la marine, des finances et des domaines nationaux, selon la loi rendue le 7 mars suivant; mais qui empêchait de donner à l'ordre judiciaire son chef naturel ?
Probablement les mêmes motifs dont nous avons parlé
dans le préeédent chapitre, et auxquels Daumec venait
d'ajouter par sa motion d'ordre, de rappeler le général
Gérin à l'activité militaire, par sa proposition « démesures
« vigoureuses. » Le 25, le sénat rendit la loi sur la trésorerie générale,
qui centralisait les revenus publics dans la haute administration du fonctionnaire chargé de ce service. C'était
le citoyen Auguste Nau, digne de cet emploi à tous égards,
qui l'occupait depuis le mois de mai précédent, en remplacement de J. Tonnelier. On y remarque, que les produits
des domaines et des douanes étaient affectés spécialement
« aux dépenses de laguerre et au payement desindemnités
« accordées par la constitution, aux sénateurs et au Pré-
« sident d'Haïti. » Le trésorier général, comme de droit,
fut subordonné au secrétaire d'Etat. Le même jour, une autre loi fut rendue et détermina
les attributions de ce grand fonctionnaire de la République ; elle concentra en ses mains tous les services publics, tous les ministères ou secrétaireries d'État possibles
dans un pays organisé. Par son article 3 ainsi conçu : « La correspondance
« avec les agents que le Sénat ou le Président d' Haïti
« envoie ou entretient auprès des puissances étrangères,» 218 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. correspondance également dans les attributions du secrétaire d'État, on reconnaît que le sénat avait une arrière-pensée au sujet (» du droit d'entretenir des relations
« politiques au-dehors, de conduire les négociations, dé-
« légué provisoirement au Président d'Haïti, etc.; «qu'il
se réservait de reprendre, selon les circonstances, l'exercice de ce droit constitutionnel, c'est-à-dire d'après la
constitution de 1808. Cependant, l'art. 1er de la loi plaçait le secrétaire d'État sous les ordres du Président
d'Haïti : le cas échéant, une autre loi l'eût placé à cet
égard sous ceux du sénat1. Mais Pélion, qui gardait le silence jusque-là, parla
à son tour au peuple et à ï armée, dans une proclamation ou adresse du 26 novembre. Après avoir
rendu compte de l'objet qu'il s'était proposé dans la
dernière campagne, de la marche de l'armée, des succès qu'elle avait eus contre l'ennemi; en rendant justice
aux divers généraux, notamment à Bonnet, pour labravoure qu'ils avaient montrée, à toute l'armée enfin, à
la flotte, et parlé avec non moins d'éloges de Lamarre,
(( de l'esprit de résolution, de cet ascendant qu'a pris dew puis longtemps l'armée victorieuse qu'il commande, sur
« celle de Christophe qui est toujours battue, » il dit aux
citoyens de se reposer sur sa sollicitude pour faire triompher les armes de la République et fixer le bonheur parmi
eux. « Tous mes soins, toutes mes veilles, dit-il, seront
« toujours consacrés à ce but. » Néanmoins, la proclamation se termina ainsi :
,
(( de l'esprit de résolution, de cet ascendant qu'a pris dew puis longtemps l'armée victorieuse qu'il commande, sur
« celle de Christophe qui est toujours battue, » il dit aux
citoyens de se reposer sur sa sollicitude pour faire triompher les armes de la République et fixer le bonheur parmi
eux. « Tous mes soins, toutes mes veilles, dit-il, seront
« toujours consacrés à ce but. » Néanmoins, la proclamation se termina ainsi : « Cependant, quelques malveillans ont cherché, par
« des propos calomnieux, à égarer l'opinion publique 1 La loi du 25 novembre fixait le traitement du secrétaire d'Etat au tiers de celui du Président d'Haïti ; mais elle lui donnait le même costume, a la réserve de la broderie qui serait en argent. [1808] CIIAP1THE X. 210 « sur la conduite et les opérations du gouvernement.
« Ces agitateurs, qui n'ont jamais rien fait d'utile po-ir
« la patrie, n'ont à espérer, je le sais, que l'indignation
« générale. Que peuvent-ils, d'ailleurs, attendre de leurs
« vaines et insidieuses clameurs ? Le gouvernement, fort
« de sa conscience, se repose sur le jugement de la géné-
« l'alité des citoyens ; et quoiqu'il voue ces factieux au
« plus profond mépris, ses regards seront toujours fixés
« sur leurs démarches et sur les trames secrètes qu'ils
« ont eu T aveuglement de concevoir l . » Ces paroles étaient incisives et menaçantes : à qui s'adressaient-elles? Nécessairement, à tous ceux qui pouvaient avoir à se reprocher des intentions hostiles au
président ; mais personne n'était nommé. Le 28 novembre, le sénat reçut la réponse de Gérin, du
25, qui lui annonçait que, nouveau Cincinnatus, il abandonnait sa charrue pour se rendre au vœu « des représente tans du peuple souverain. » En même temps, un membre proposa de nommer le* secrétaire d'État. Le 29, la proclamation du Président d'Haïti ayant
paru, le sénateur Lys fit une motion d'ordre, tendante à
ce que le sénat lui adressât un message « pour le requé-
« rir de faire arrêter les conspirateurs qu'il avait signalés
« au public, comme tramant contre la République. »
Cette motion fut adoptée, et Fresnel, Lys, David-Troy,
Mode et Bonnet furent chargés de rédiger ce message. Aussitôt, le sénat procéda à l'élection du secrétaire
d'Etat: sur 13 votans, Bonnet eut 10 voix; Daumec,
Fresnel et Blanchet aîné en eurent chacun une.2 Daumec 1 Le style de cette proclamation nous fait soupçonner qu'elle fut écrite par Boyer, qui
était au Port-au-Prince au plus fort des intrigues ourdies par quelques sénateurs et d'autres
citoyens. 2 Celui qui vota pour Blanchet était nécessairement un opposant a Pétion, un opposant 220 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. s'empressa de complimenter Bonnet, en l'engageant à débrouiller le chaos des finances , afin d'entretenir les
troupes, etc., etc. Mais/'e/u du sénat, qui pouvait justement ambitionner cette charge, parce qu'il se sentait
capable de la remplir dignement, demanda à réfléchir
avant de l'accepter. Il est présumable qu'il aura voulu
consulter préalablement le Président d'Haïti, et pressentir s'il pourrait marcher en harmonie avec lui, ayant à
exercer des attributions aussi étendues que celles énumérées dans la loi du 25.
, etc., etc. Mais/'e/u du sénat, qui pouvait justement ambitionner cette charge, parce qu'il se sentait
capable de la remplir dignement, demanda à réfléchir
avant de l'accepter. Il est présumable qu'il aura voulu
consulter préalablement le Président d'Haïti, et pressentir s'il pourrait marcher en harmonie avec lui, ayant à
exercer des attributions aussi étendues que celles énumérées dans la loi du 25. Quelle objection Pétion pouvait-il faire à sa nomination? Il le savait capable d'administrer les finances et
toutes les autres branches du service public. Quelle antipathie pouvait-il avoir pour celui dont il venait de faire
l'éloge, à l'occasion de la campagne contre Saint-Marc;
qui avait été le chef de son état-major pendant plus de
trois ans; qui vivait en intimité avec lui, qui avait tant
contribué aux événemens qui amenèrent la fondation
de la République et à son élection à la présidence? Aucune ! Des rivalités, dont nous serons forcé de parler
bientôt, pouvaient exister autour de Pétion, mais non
pas entre lui et Bonnet, ni aucun des sénateurs. Pétion
était placé trop haut dans l'opinion de l'armée et du
peuple, pour avoir 'des rivaux dans la République ; et il
n'avait quun envieux, — le général Gérin ! Le 30, Bonnet déclara qu'il acceptait la charge de secrétaire d'État, et le sénat rendit son décret du même
jour à cet effet. En même temps, le projet de message adopté la veille
fut voté, et ce message expédié de suite au Président . inconsidéré, après les preuves acquises de son insuffisance et la petite affaire des cent milliers de café. [1808] CHAPITRE X. 221 d'Haïti. La proposition de Lys était sans doute constitutionnelle dans sa forme; mais au fond, c'était nn défi,
jeté au président, de faire arrêter les factieux qu'il avait
signalés. Il ne fit arrêter personne ; mais il ne répondit
pas à ce message, dont le sénat avait eu encore, nous
dirons, l'imprudence , d'ordonner l'impression. C'était
trop de provocations faites à un chef dont on connaissait les sentimens intimes, et qui avait dans ses mains
l armée et les masses. On va voir que le sénat ne s'arrêta pas là. Si Pétion ne répondit pas par un message à celui du sénat, il y répondit par un acte significatif, afin de prouver à ce corps qu'il entendait bien retenir les attributions
du pouvoir exécutif. Le 5 décembre, il fit un arrêté
ainsi conçu: « Les commandans d'arrondissement sont indépen-
« dans les uns des autres, et rendent compte directement
« au gouvernement de toutes leurs opérations, jusqu'à
« ce qu'il en soit autrement ordonné. — Le secrétaire
« d'État est chargé de l'exécution du présent arrêté qui
« sera imprimé. » Cet acte ne fut pas contresigné par Bonnet, ainsi qu'il
le fit par la suite pour tous ceux de cette nature, émis par
le président. Mais, à travers le voile du temps, jeté sur
les faits historiques ; en suivant la progression de la lutte
ouverte par le sénat, on saisit la pensée de Pétion. Gérin ayant été appelé au Port-au-Prince par le sénat,
pour être réactivé, ce corps pouvait lui donner le commandement, ou du département du Sud, de nouveau,
ou même de celui de l'Ouest. Par son arrêté, Pétion prévenait une telle mesure et déclarait d'avance au sénat
qu'il n'y souscrirait pas. Le 5 décembre, Gérin arrivait
progression de la lutte
ouverte par le sénat, on saisit la pensée de Pétion. Gérin ayant été appelé au Port-au-Prince par le sénat,
pour être réactivé, ce corps pouvait lui donner le commandement, ou du département du Sud, de nouveau,
ou même de celui de l'Ouest. Par son arrêté, Pétion prévenait une telle mesure et déclarait d'avance au sénat
qu'il n'y souscrirait pas. Le 5 décembre, Gérin arrivait 222 études sur l'histoire d'iiaïti. au Petit-Goave: la prévoyance du président était telle,
qu'elle n'avait aucun caractère de personnalité dont il
pût s'offenser. Quand, dans sa proclamation du 26 novembre, il faisait l'éloge de Lamarre et de son armée, c'est que des
actions glorieuses s'étaient accomplies par leur courage.
Le 15 octobre, ce général avait annoncé au président et
au sénat, qu'avec 5 bataillons incomplets, il avait enlevé
à l'ennemi, en deux jours, 18 postes bastingués sur une
chaîne de montagnes: ce fut à la baïonnette que ces
braves soldats remportèrent ces victoires. En même
temps, Christophe arrivait au Port-de-Paix avec de nouvelles troupes: il mettait dans celte guerre une ténacité
et une activité qu'on admirerait, si l'on ne savait pas tout
ce qui en coûtait à l'humanité; en lui, ces qualités militaires tenaient à son orgueil qui le portait à tout sacrifier pour rester vainqueur: du reste, il comprenait ce
qu'il avait à redouter de la part de Lamarre. Le 20 octobre, celui-ci donna de nouvelles informations sur sa situation. Ses postes étaient si rapprochés
de ceux de l'ennemi, qu'on employa la mine contre eux.
Trois de ces voies souterraines de destruction avaient
réussi et tué bien des soldats républicains, lorsqu'on s'aperçut que^l'ennemi continuait cette pratique. On employa la contre-mine avec succès, et la lutte eut lieu entre les combattans, sous le sol dont ils se disputaient
l'empire pour faire prévaloir leurs idées et leurs principes
politiques. La victoire resta aux républicains, comme le
•précurseur de leur triomphe final après bien d'autres
années encore. Néanmoins, une âme lâche conçut l'idée de tramer en [1808] chapitre x. 225 faveur do la tyrannie du Nord ; elle réussit à porter des
militaires de la 9e à passer à l'ennemi. Excusons ces
braves soldats, à raison de cette lutte acharnée, semée
de périls, — à raison des privations auxquelles ils étaient
en proie depuis si longtemps. Leur général, dont la fermeté s'accroissait dans le danger, en informa le gouvernement le 28 octobre ; il demandait qu'on lui envoyât ou
la 18e ou la 24e demi-brigades en leur entier, par l'estime
qu'il portait à ces deux corps. Mais alors, la 24e était devant Saint-Marc avecl'armée;
et la S8e allait être envoyée à la Sourde, dans le Nord,
pour aider quelques partisans de la République en ces
endroits, et contraindre Christophe à diviser ses forces
pour ne pas accabler Lamarre. Bergerac Trichet avait
paru au président, et se montra digne de cette mission :
il guerroya pendant deux mois, et ne revint qu'en janvier 1809 au Port-au-Prince, parce que des forces supérieures furent dirigées contre lui, dès après le retour de
l'armée en cette ville et les succès qu'eut Christophe sur
Lamarre.
le Nord,
pour aider quelques partisans de la République en ces
endroits, et contraindre Christophe à diviser ses forces
pour ne pas accabler Lamarre. Bergerac Trichet avait
paru au président, et se montra digne de cette mission :
il guerroya pendant deux mois, et ne revint qu'en janvier 1809 au Port-au-Prince, parce que des forces supérieures furent dirigées contre lui, dès après le retour de
l'armée en cette ville et les succès qu'eut Christophe sur
Lamarre. Ce dernier écrivait le 30 novembre, de l'habitation
Mignon dans la montagne du Port- de-Paix, près du T roisPavillons, que la détresse de ses troupes était à son comble ; qu'elles souffraient de la faim ; que leurs vêtemens
étaient en lambeaux dans une saison où des pluies fréquentes ont lieu dans le Nord ; que leur nombre était réduit par la guerre et la désertion d'une partie de la 9e, Il
se plaignit encore que la flotte ne venait point à leur
secours, et ajoutait de pénibles réflexions par réminiscence de la première guerre civile. Dans une semblable situation, le 5 décembre Lamarre
saisit sur un prisonnier, une lettre du général J. -P. Daut 224 ÉTUDES SUI\ L'HISTOIRE D HAÏTI. au général Romain, par laquelle il l'informait de la retraite de l'armée devant Saint-Marc, depuis le 20 novembre. Il était évident que les troupes qui défendirent cette
ville allaient bientôt accroître les forces dirigées contre
lui : le seul parti qu'il eût à prendre, fut de se replier sur
le Môle ; c'est ce qu'il fit. Là, le 10 décembre il écrivit
des lettres au président et au sénat, que le sénateur
Thimoté apporta au Port-au-Prince; ce dernier était
chargé de faire connaître de vive voix ce que Lamarre
disait par écrit : qu'il avait été forcé à cette marche rétrograde ; ses soldats avaient besoin de tout, en renforts,
habillement, équipement, vivres, munitions de guerre, etc.;
qu'il avait 700 blessés à l'hôpital ; et qu'il était présumable que l'armée du Nord allait marcher en entier contre
le Môle. Néanmoins, Lamarre ne s'y renferma pas; il
établit un grand poste avancé au lieu appelé la SourceRonde, à une lieue et demie de cette ville, sous les ordres
de Del va. Le 16 décembre il confirma sa lettre du 10;
le 18 il manifesta au président le désir qu'il avait de lui
voir récompenser les services signalés et la bravoure de
Delva et de Rauvoir, par le grade de général de brigade.
Delva, à ce moment, combattait et repoussait l'ennemi.
Lamarre ajoutait à sa demande en faveur de ses courageux compagnons, qu'il était malade, hors d'état de monter à cheval, et que l'armée pouvait le perdre à tout instant.
il confirma sa lettre du 10;
le 18 il manifesta au président le désir qu'il avait de lui
voir récompenser les services signalés et la bravoure de
Delva et de Rauvoir, par le grade de général de brigade.
Delva, à ce moment, combattait et repoussait l'ennemi.
Lamarre ajoutait à sa demande en faveur de ses courageux compagnons, qu'il était malade, hors d'état de monter à cheval, et que l'armée pouvait le perdre à tout instant. Le 111 décembre, une nouvelle lettre de lui annonçait
de nouveaux combats soutenus par ses troupes restées
vainqueurs. Delva s'y distingua, comme toujours, et la
République eut le malheur de perdre le vaillant colonel
Gabriel Reboul, commandant de la 14e. Lamarre exprimait ses craintes que les soldats de ce corps du Gros- [1808] CHAPITRE X. 225 Marne n'imitassent ceux de la 9e qui avaient passé à l'ennemi, qui, en ce moment; employait des moyens d'embauchage vers Jcan-Rabcl. Enfin, le 29, en accusant à
Pétion la réception de 10 mille paquets de cartouches,
il lui annonça un autre combat de la veille, à la SourceRonde, où il eut 80 hommes tués ou blessés : à l'hôpital il
yen avait 800, et le chirurgien en chef Jean -Philippe, le
plus habile en son art, venait de mourir. Il demandait des
pièces de campagne et tous les ustensile nécessaires pour
soutenir le siège du Môle qui allait commencer ; car l'ennemi approchait toujours et se disposait à cela. « La
«. fermeté et le courage ne me font point défaut, ajoutait t-il ; jamais on n'eut plus besoin de ces deux qualités
« réunies. J'attends avec la plus vive impatience l'effet de
« vos promesses. Rappelez-vous, Président, que les mo-
« mens sont précieux et que le sort de l'armée est dans
« vos mains. » Nous ne dissimulons rien de cette âme courageuse,
dont l'énergie se renouvelait en raison d'une situation de
plus en plus difficile. Avant de dire ce que fît le président
pour l'armée expéditionnaire, voyons ce qui se passait
entre lui et le sénat. Le 5 décembre, date de l'arrêté sur les relations des
commandans d'arrondissement avec le Président d'Haïti,
Bonnet écrivit au sénat, en lui exposant la situation des
finances de la République et lui proposant quelques mesures sur cette matière. On peut incontestablement dire,
que de ce jour commençait une véritable et intelligente
administration financière pour la République. Sous d'autres rapports, le nouveau secrétaire d'État allait justifier
aussi l'espoir qu'on avait en ses talens : plusilen possédait,
ans d'arrondissement avec le Président d'Haïti,
Bonnet écrivit au sénat, en lui exposant la situation des
finances de la République et lui proposant quelques mesures sur cette matière. On peut incontestablement dire,
que de ce jour commençait une véritable et intelligente
administration financière pour la République. Sous d'autres rapports, le nouveau secrétaire d'État allait justifier
aussi l'espoir qu'on avait en ses talens : plusilen possédait, T. VII. 15 226 ÉTUDES SUR i/llISTOIKE d'haÏTI. plus il était capable d'apprécier et d'utiliser ceux qui
distinguaient d'autres citoyens. Aussi s'entoura-t-il,
avec l'agrément de Pétion, de plusieurs hommes marquans. Il appela Sabourin comme chef de son secrétariat,
d'où partait sa correspondance à l'intérieur et d'où pouvait sortir aussi celle avec l'étranger, en cas de besoin.
Inginac fut placé chef du bureau des finatices; Boisrond
Canal, chef du bureau des domaines. Bonnet concentra
dans le même local de l'ancienne Intendance, où avait logé
M. de Barbé-Marbois, où il logeait également, les bureaux
de l'administration principale du Port-au-Prince dirigée
par Frémont, ceux du contrôle par Imbert, ceux des
guerres et des classes de la marine par A. Pilié; et la trésorerie générale et particulière furent rapprochées: de
sorte que, hors l'administration de la douane, tous les
bureaux se trouvaient réunis, ce qui facilitait la prompte
expédition des affaires. Le secrétaire d'État, veillant à
tout, était encore celui qui y contribuait le plus, par son
aptitude à remplir ses fonctions diverses.1 Le 5 décembre, enfin , la garde du sénat fut définitivement formée sous les ordres du colonel Destrades; mais
ce fut une création mort-née, par les circonstances survenues peu de jours après.2 Le i0> un arrêté du Président d'Haïti, en exécution
de la loi du 4 avril de la même année, récria les classes 1 Le 2 août 1809, Bonnet fit un règlement sur l'organisation des bureaux de la secrétairerie d'État, qui furent divisés en quatre parties : secrétariat, finances, guerre et marine,
domaines et intérieur, confiées a Sabourin, Inginac, Frémont et Boisrond Canal; leurs attributions respectives furent fixées par ce règlement, qui supprima l'administration principale
de l'Ouest, dirigée auparavant par Frémont. 2 Destrades était boiteux, a cause d'une balle qu'il avait reçue dans la guerre de l'indépendance ; et comme il avait sous ses ordres des vétérans écloppés aussi, nos soldats trouvèrent en cela une occasioifde'plaisanterde cette garde formée de leurs anciens camarades. [1808] CHAPITRE x. 227 où devaient se trouver les différentes places commandées par des officiers militaires : contre-signe par le secrétaire d'État, on reconnaît là une mesure provoquée
par lui, pour mettre ordre en cette matière.
erre de l'indépendance ; et comme il avait sous ses ordres des vétérans écloppés aussi, nos soldats trouvèrent en cela une occasioifde'plaisanterde cette garde formée de leurs anciens camarades. [1808] CHAPITRE x. 227 où devaient se trouver les différentes places commandées par des officiers militaires : contre-signe par le secrétaire d'État, on reconnaît là une mesure provoquée
par lui, pour mettre ordre en cette matière. Mais le 12, le général Gérin était rendu au Port-auPrince; il s'empressa d'en informer le sénat qui ne s'était pas réuni, à ce qu'il paraît , depuis le 5. Nous ignorons s'il donna également connaissance de son arrivée
au Président d'Haïti, ou s'il le visita: d'après le précédent
de Jérémie, étant appelé par le sénat, il est probable qu'il
s'en abstint. Le sénat lui adressa un message pour le
féliciter de son zèle (qui n'avait pas été fort empressé),
et il en écrivit un autre à Pétion, où il lui disait les motifs qui avaient porté ce corps à requérir de Gérin sa présence au Port-au-Prince , et qu'il invitait le président à
les prendre en considération et d'activer ce général. En
même temps, dans cette séance du 12, un membre du
sénat y dénonça vaguement des abus, des pillages de
propriétés, etc., ce qui venait à la charge du chef du
pouvoir exécutif qui ne les empêchait pas, selon l'orateur
dont le nom reste inconnu à l'histoire. Dans la séance du 16, le sénateur Thimoté remit la
lettre de Lamarre adressée à ses collègues: dans celle du
17, le sénat fit une loi qui ferma les ports de Miragoane
et d'Aquin, sans doute sur la proposition du secrétaire
d'Etat, et il nomma des magistrats au Port-au-Prince,
en remplacement de ceux qui n'avaient pas accepté. A cette dernière séance, voyant que Pétion n'avait pas
répondu au message du 12, relatif à Gérin , le sénat se
résolut à le rappeler à ses fonctions sénatoriales, malgré sa démission acceptée en janvier précédent: au fait, 228 ÉTUDES SUR L'niSTOIRE D HAÏTI. c'était plutôt une réélection, qui était dans le droit constitutionnel du sénat, mais qui n'était point dans les convenances de la situation politique, à moins qu'il ne s'ourdît quelque intrigue entre certains sénateurs et Gérin.1
Le sénat décida en même temps de se compléter par
d'autres élections, en remplaçant plusieurs vacances
dans son sein. A cet effet, il élut Montbrun, citoyen des
Cayes qui avait déjà refusé le sénatoriat le 4 mars 1807,
pour remplacer le général Blanchet, décédé à Jérémie,
et Jean Giraud, citoyen de cette ville, pour remplacer
Magloire Ambroise. Il renvoya à la séance du lendemain, a pourvoir au remplacement de Yayou et de F.
F e nier. Aussitôt qu'on eût résolu le rappel de Gérin, le président Daumec proposa de lui adresser de suite un message pour lui en donner connaissance et l'inviter avenir,
séance tenante, rentrer en fonction. Gérin se rendit à ce
vœu: introduit parmi ses anciens collègues, Daumec lui
adressa un discours pathétique, dit le procès-verbal, en
lui demandant s'il consentait à reprendre sa fonction
sénatoriale. Répondant affirmativement, il prêta de nouveau le serment et reçut de tous les sénateurs le baiser
fraternel.
un message pour lui en donner connaissance et l'inviter avenir,
séance tenante, rentrer en fonction. Gérin se rendit à ce
vœu: introduit parmi ses anciens collègues, Daumec lui
adressa un discours pathétique, dit le procès-verbal, en
lui demandant s'il consentait à reprendre sa fonction
sénatoriale. Répondant affirmativement, il prêta de nouveau le serment et reçut de tous les sénateurs le baiser
fraternel. 1 Dans un article inséré sur la Revue du commerce et des tribunaux, journal du Port-auPrince, en date du 20 août 1855, M. le sénateur S. Lamour, qui était copiste au sénat en
1808, et travaillait en cette qualité sous les ordres de Toulmé, secrétaire rédacteur, raconte
avoir vu venir chez ce dernier, Daumec, président du sénat, et le général Gérin suivi de ses
aides de camp. Daumec, Gérin et Toulmé s'entretinrent ensemble vers 9 heures du matin,
et de cet entretien sortit la convocation du sénat, a l'extraordinaire, pour une séance qui eut.
lieu a 3 heures de l'après-midi. Quoique la mémoire de M. S. Lamour lui fasse défaut,
quant a la date de cette séance, qu'il place au temps où Pétion se trouvait avec l'armée
devant Saint-Marc, on ne peut révoquer en doute ce fait de l'entretien dont il parle, ni ce
qu'il relate ensuite. 11 faut dire ici que Daumec et Toulmé avaient épousé deux sœurs, filles
de M. Chalumeau, respectable vieillard habitant de Léogane : de l'a l'intimité qui existait
enire eux. [1808] CHAPITRE X. 229 Sa rentrée eût pu n'être encore qu'une consolation.
Mais, dès qu'il eut pris place, Gérin lit une motion d'ordre, tendante à ce que le sénat invitât le Président d'Haïti
à entretenir une correspondance avec les autorités de
Cuba (de celte île dont le sénat ne voulait pas entendre
parler), et avec les Espagnols qui s'étaient insurgés contre les Français dans l'Est d'Haïti. Quoique le sénat sût
pertinemment que Pétion avait des relations avec les indigènes de cette partie , auxquels il avait fourni des munitions de guerre, il nomma un comité de plusieurs de
ses membres pour rédiger un message qui lui serait
adressé dans le but de la correspondance proposée par
Gérin ; et de plus, pour préparer une adresse aux habitans de l'Est, dont la proposition fut faite par un autre
sénateur. Encouragé par l'adoption de sa motion d'ordre, Gérin
se leva de sa chaise curule et dit au sénat que, durant
sa retraite, il avait médité sur un nouveau plan d'organisation delà République qu'il produirait incessamment1. A ces mots, ses collègues pâlirent d'émotion; ils virent
toute une révolution dans ce plan d'organisation qui
exigerait probablement l'abrogation de toutes les lois
déjà rendues par le sénat depuis 1807, peut-être même
la révision de la constitution qui, on le sait déjà, n'avait
pas eu l'assentiment de l'illustre guerrier.
sur un nouveau plan d'organisation delà République qu'il produirait incessamment1. A ces mots, ses collègues pâlirent d'émotion; ils virent
toute une révolution dans ce plan d'organisation qui
exigerait probablement l'abrogation de toutes les lois
déjà rendues par le sénat depuis 1807, peut-être même
la révision de la constitution qui, on le sait déjà, n'avait
pas eu l'assentiment de l'illustre guerrier. Si l'on ne se rapporte qu'aux notes prises sur une
feuille volante, de la séance du 17, par Toulmé, secrétaire rédacteur, car le procès-verbal ne fut pas rédigé,
Gérin n'aurait pas parlé de son plan d'organisation 2. ■i Voyez une note a ce sujet, dans le Recueil des lois, etc., publié par M. S. Linstant,
1 1", page 522.
2 Étant président du sénat dans une session, je mis ordre à ses archives qui étaient dans ^50 ÉTUDES SUR LHlSTOiKE D'HAÏTI. Mais en admettant l'assertion d'un témoin oculaire *, ce
fut bien autre chose qui se passa dans cette séance. Selon ce qu'il rapporte (et l'on doit ajouter foi à la véracité d'un citoyen aussi distingué par ses qualités personnelles) , le sénateur Mode , dont nous avons déjà
signalé l'exaltation d'esprit, prit occasion de la rentrée
de Gérin au sénat, pour faire un discours acerbe contre
Pétion, en concluant à ce qu'il fût traîné à la barre du
sénat pour rendre compte de son administration. Alors,
Gérin accusa le président de vouloir éterniser la guerre
civile, prétendant, comme il le disait toujours, qu'il ne
dépendait que de lui de vaincre Christophe. Il n'oublia
pas de rappeler que ce fut lui, Gérin, qui s'était mis le
premier à la têle du mouvement insurrectionnel qui renversa Dessalines. Il ajouta : « Celui qui a dressé l'échelle
« n'y a pas monté -. » C'était déclarer au sénat, en termes non équivoques, qu'en accusant Pétion, il fallait le
déclarer déchu de la présidence et le placer lui-même à
cette auguste magistrature. De telles paroles, des prétentions aussi singulières, ne
pouvaient obtenir l'assentiment de tous les membres du
sénat. Le témoin ajoute que le sénateur Larose, toujours
distingué par ses sentimens, toujours honorable par ses
vertus civiques, fut le premier à s'élever avec fermeté
contre tout ce qui venait d'être articulé au sujet de Pétion,
et qu'à lui se réunirent ses collègues Manigat, Charles
Daguilh, Barlatier, Fresnel, Neptune et plusieurs autres, un véritable chaos, et je découvris cette feuille volante où se trouvent les simples notes
écrites de la main de Toulraé : il se garda d'y mentionner tout ce qui se passa dans cette
séance. 1 M. le sénateur S. Lamour, cité dans une note précédente. 2 Ces paroles de Gérin prouvent que l'écrit satirique de J. Chanlatle sur le sénat, avait
ulcéré son cœur, jaloux de la présidence de Pétion.
véritable chaos, et je découvris cette feuille volante où se trouvent les simples notes
écrites de la main de Toulraé : il se garda d'y mentionner tout ce qui se passa dans cette
séance. 1 M. le sénateur S. Lamour, cité dans une note précédente. 2 Ces paroles de Gérin prouvent que l'écrit satirique de J. Chanlatle sur le sénat, avait
ulcéré son cœur, jaloux de la présidence de Pétion. [1808] CHAPITRE x. 231 pour protester contre ces intrigues qui n'eussent été que
ridicules, si, en présence de la guerre civile et de toutes
les difficultés qu'elle faisait naître, elles n'étaient pas contraires au salut public et factieuses au suprême degré. La
séance devint alors si orageuse, qu'elle fut levée. Il est facile de concevoir que la séance du sénat ayant
été publique, Pétion ne fut pas le dernier à savoir les
particularités qui y avaient eu lieu. Il était trop attaché
à son pays, au bonheur de ses concitoyens; il avait trop
de fermeté et de résolution dans le caractère, pour souffrir plus longtemps ces scènes démagogiques qui se passaient au sénat. Il avait déjà montré assez de patience et de
modération envers ce corps, pour être autorisé à prendre une mesure vigoureuse, d'après la légende qu'il avait
adoptée: Le salut du peuple est la loi suprême. Des sénateurs persistant à compromettre ce salut de tous, il
eut eu le courage civique d'interdire toute réunion du
corps législatif, si le sénat lui-même n'avait jugé qu'il devait abdiquer toute mission en cette circonstance, ainsi
qu'il l'avait prévu, déclaré et écrit dans ses Remontrances du 28 juillet. Ce fut le sénat, ou plutôt ses membres
non-réunis en leur palais qui reconnurent, qu'ayant
commis la faute de rappeler Gérin parmi eux, ils ne pouvaient plus continuer de siéger. Ce que fit Pétion suffisait pour les y porter. Aussitôt
qu'il eut été informé de la scène du 17, il donna l'ordre
à Caneaux, directeur de l'arsenal et commandant de la
place, de préparer des pièces de campagne avec tout
leur attirail de guerre ;l et il manda au palais de la préi Caneaux, qui avait été appelé à la barre du sénat un mois auparavant, se fît un malin
plaisir d'annoncer a tous ceux qu'il rencontra, l'ordre qu'il venait de recevoir. Ami dévoué
de Pétion en tout temps, il avait aussi pour Lys, son chef immédiat, un sincère attachement :
sa gaieté railleuse eut beau jeu en cette circonstance.
ail de guerre ;l et il manda au palais de la préi Caneaux, qui avait été appelé à la barre du sénat un mois auparavant, se fît un malin
plaisir d'annoncer a tous ceux qu'il rencontra, l'ordre qu'il venait de recevoir. Ami dévoué
de Pétion en tout temps, il avait aussi pour Lys, son chef immédiat, un sincère attachement :
sa gaieté railleuse eut beau jeu en cette circonstance. 252 ÉTUDES SUIl L HISTOIRE D HAÏTI. sidence tous les chefs des corps militaires présens au
Port-au-Prince, pour leur ordonner de tenir leurs troupes
sous les armes. Ces précautions étant à la connaissance de tout le
monde, le sénat resta complètement ajourné jusqu'au
8 mars 1811. Il n'y eut à ce sujet aucun acte, ni de ce
corps, ni du Président d'Haïti.1 Indépendamment des sénateurs qui avaient protesté
dans la séance du 17, peut-on croire que des hommes
tels que Lys, David-Troy, Daumec lui-même, ne sentaient pas qu'ils devaient préférer Pétion, à Gérin dont
les prétentions devenaient de plus en plus incommodes?
Croit-on que Bonnet, secrétaire d'État, marchant déjà
d'accord avec le président, ne leur conseilla pas ce sacrifice de tout amour-propre pour le salut commun?
Nous n'en doutons point ; et la postérité doit leur savoir
gré de n'avoir pas voulu persister dans leur erreur. Ils
savaient tous, les qualités de Pétion, les défauts deGérin.
Qu'on se rappelle la scène que ce dernier fit à Bonnet,
dans la séance du 7 mars 1807, à propos de la loi sur
l'administration qui n'établissait qu'un seul secrétaire
d'État, et l'on verra que nos conjectures sont fondées,
sur l'intervention que nous supposons de sa part au 17
décembre 1808. Daumec lui-même, qui venait d'intriguer
avec Gérin, n'avait-il pas été apostrophé par lui dans
cette même séance ? A moins que la passion ne l'aveuglât, il dut reconnaître ses torts.2 1 M. le sénateur S. Lamour s'est trompé, quand il a dit qu'une proclamation de Pétion
ajourna le sénat. 2 Bien convaincus que le président n'avait pu ignorer le concert qui exista entre eux et
Gérin, au sujet de la séance du 17 décembre, Daumec et ïoulmé profitèrent, quelque temps
après, de la présence au Port-au-Prince de leur respectable beau-père Chalumeau, pour
aller visiter Pétion avec lui; ils savaient la vénération du président pour ce vieillard. Quand
ils entrèrent dans la cour du palais, M. Chalumeau marchait au milieu de ses gendres, l'ua [1808] CHAP1THE X. 23~> Quant à Gérin, il se décida à partir immédiatement
pour l'Anse-à-Vcau où il ne fut aucunement inquiété
par Pétion. Mais il paraît que, boudant toujours le président, sa conduite fit naître, sinon des agitations, du
moins des craintes ou alarmes dont on voit la mention
dans la lettre suivante qui est une réponse de Pétion,
et que nous produisons ici par anticipation sur l'ordre
chronologique des faits, afin que le lecteur sache la suite
de son écart du sénat. Nous n'avons pas sa propre lettre au président.
à-Vcau où il ne fut aucunement inquiété
par Pétion. Mais il paraît que, boudant toujours le président, sa conduite fit naître, sinon des agitations, du
moins des craintes ou alarmes dont on voit la mention
dans la lettre suivante qui est une réponse de Pétion,
et que nous produisons ici par anticipation sur l'ordre
chronologique des faits, afin que le lecteur sache la suite
de son écart du sénat. Nous n'avons pas sa propre lettre au président. Port-au-Prince, le 16 février 1809.
A. Pétion, Président d'Haïti, au général de division Gérin. Votre lettre du 12 de ce mois, citoyen général, vient de m'être
remise, et je m'empresse d'y répondre. Il est vrai que des bruits affligeans ont été répandus ici, et que
l'espèce d'alarme qu'ils ont occasionnée, a porté plusieurs citoyens
à recourir au gouvernement pour manifester leur inquiétude et
chercher des consolations. Ces rumeurs, disait-on, étaient la suite
des discours calomnieux annonçant des projets subversifs et capables de porter les derniers coups à la sûreté publique. Persuadé de la folie d'une telle entreprise, je me suis fait la loi de
ne point rechercher ceux qui en étaient présumés les auteurs, ayant
toujours eu pour principe, de faire tous les sacrifices personnels
possibles pour éviter de rencontrer des coupables. Je suis loin d'accuser personne. Mais enfin, pouvais-je empêcher
le public de se plaindre, lorsqu'il a été instruit qu'on avait tenu des
propos dangereux et qu'il a cru être en danger? Quant à moi qui suis ou parais être l'objet sur lequel les traits
étaient dirigés, je ne discontinuerai pas de me consacrer à remplir
la tâche que je me suis imposée. Je ne veux point m'arrêter à l'ina sa droite, l'autre a sa gauche. Pétion les voyant venir, feignit de ne pas les reconnaître;
il demanda aux personnes qui l'entouraient : « Quels sont ces messieurs qui viennent me
« voir ? —■ Président, c'est M. Chalumeau et ses deux gendres, lui répondit-on. — Ah ! dit-
« il, c'est bien Jésus-Christ entre les deux larrons ! » Il leur fit bon accueil néanmoins
mais ces paroles trop envenimées furent colportées dans le public, et Daumec surtout ne les
pardonna pas a Pétion, du moins jusqu'en 1812 : le président eut tort de les prononcer. 234 ETUDES SUIl L HISTOIRE D HAÏTI. justice des hommes ; je me console d'être sans reproche envers personne.etde n'avoir d'autre but que de coopérer de tous mes moyens
à procurer la paix et le bonheur à mon pays.
J'ai l'honneur de vous saluer avec considération. Signé: Pétion. Cette lettre, d'un calme parfait, nous met sur la voie
des faits. Il paraît que des propos tenus au Port-auPrince, attribuaient à Gérin l'intention de conspirer,
qu'il en fut question par-devant Pétion, et qu'apprenant
cela, Gérin lui avait écrit pour s'expliquer avec lui à ce
sujet ; voir si, par sa réponse, le président paraîtrait y
donner créance. Eh bien ! on voit que Pétion lui avoue
que ces bruits alarmans ont circulé, que des rumeurs
ont eu lieu, par suite des discours qu'il considérait
comme des calomnies, lorsqu'ils annonçaient des projets subversifs; et qu'il n'accusait personne, tout en faisant entendre à Gérin qu'une telle entreprise serait une
folie. Il n'y avait rien dans cette réponse qui pût exciter le mécontentement de Gérin, et l'on verra bientôt
que Pétion le rappela à l'activité dans l'armée, pendant
une campagne.
, que des rumeurs
ont eu lieu, par suite des discours qu'il considérait
comme des calomnies, lorsqu'ils annonçaient des projets subversifs; et qu'il n'accusait personne, tout en faisant entendre à Gérin qu'une telle entreprise serait une
folie. Il n'y avait rien dans cette réponse qui pût exciter le mécontentement de Gérin, et l'on verra bientôt
que Pétion le rappela à l'activité dans l'armée, pendant
une campagne. De leur côté, les sénateurs militaires qui purent concourir aux actes du sénat, dans un esprit quelque peu
hostile au président, ne perdirent point leurs positions
en cette qualité; ceux de la classe civile continuèrent à
jouir de leurs indemnités. Nous avons dit que des rivalités pouvaient exister
autour de Pétion. Cela est vrai, et il faut en parler ;
car elles ont eu une influence déplorable sur la conduite
de bien des hommes de cette époque. Par tout ce que nous avons dit précédemment, des
relations de Bonnet avec Pétion, on a pu voir que ce [1808] chapitre x. 235 dernier avait en lui la plus grande confiance, et qu'il y
répondait avec franchise. Pétion aimait Lys et Davidïroy, et il les estimait pour leurs qualités. * Il aimait également Boyer qui avait toujours été attaché à sa personne, qui faisait sa correspondance la plus
importante, qui était en même temps le chef de son étatmajor et le colonel de sa garde. Cette position mettait
Boyer nécessairement dans l'intimité particulière du président. Depuis la révolution de 4806, ce dernier n'ayant
cessé d'influer sur les affaires publiques, Boyer, par
son intelligence, son instruction, sa facilité d'élocution,
n'avait fait que grandir dans la société de cette époque;
et avec le sentiment, la conscience de ce qu'il pouvait
devenir dans l'Etat par la suite, il était fort naturel qu'il
eût de cette ambition qu'il est permis à tout homme de
quelque capacité de concevoir ou de montrer. On voyait
aussi que Pétion avait pour lui un faible, qui tenait à ses
malheureuses idées sur l'union des sexes, sur le mariage
dont il ne voulut jamais tracer l'exemple ; et cela faisait
croire à une grande influence de Boyer sur lui, sur ses
déterminations, d'autant plus, que ce dernier n'épargnait
pas ceux qui faisaient quelque opposition au président. '
Ace sujet, il se montrait ardent; et si Pétion lançait
quelquefois des paroles incisives contre ses adversaires,
il est'certain que Boyer, fort spirituel, était souvent plus 1 On se rappelle que Lys était lieutenant de la compagnie d'artillerie commandée par
Pétion, dans la Légion de l'Ouest ; que Pétion intervint auprès de Dessalines pour sauver
David-Troy. Il ne protégea pas moins Lys auprès de l'empereur, a l'occasion des dénonciations dont il fut l'objet de la part de Germain Frère qui le haïssait : a cette époque, Lys
avait des relations compromettantes avec une maîtresse de Dessalines, au Port-au-Prince. 2 Pétion avait ce faible pour Boyer, parce qu'il ne croyait pas qu'aucune femme eût une
vertu a l'épreuve; il faisait des plaisanteries incessantes a 'ce sujet, ef c'était un grave tort
de sa part : de l'a son éloignement pour le mariage légitime. Chef de l'Etat, il devait penser
et agir autrement. 25G ÉTUDES SUR LH1SÏ0IRE D'HAÏTI. mordant dans ses propos à leur égard : de là encore la
croyance qu'il fit naître, qu'il excitait le président contre eux.
une femme eût une
vertu a l'épreuve; il faisait des plaisanteries incessantes a 'ce sujet, ef c'était un grave tort
de sa part : de l'a son éloignement pour le mariage légitime. Chef de l'Etat, il devait penser
et agir autrement. 25G ÉTUDES SUR LH1SÏ0IRE D'HAÏTI. mordant dans ses propos à leur égard : de là encore la
croyance qu'il fit naître, qu'il excitait le président contre eux. De toutes ces choses naquit une sorte de jalousie contre Boyer, que les autres amis de Pétion partagèrent :
de la jalousie, ils passèrent à la rivalité politique, dont
Boyer lui-même traça peut-être l'exemple par l'ambition
qu'il montrait. Et qui sait si d'autres rivalités, d'une nature moins apparente, nées dans les boudoirs, entre des
hommes qui suivaient le torrent des mœurs de cette époque, ne contribuèrent pas à les éloigner les uns des autres dans les affaires de l'État ! De tous ceux dont nous parlons, Bonnet était celui qui
était le plus opposé à Boyer : on peut dire qu'ils avaient
tous deux leurs torts, car c'était entre eux une lutte d'influence, chacun visant à se poser pour l'avenir1. On verra
cependant que Pétion ne se laissa pas influencer, et qu'il
donna toute latitude à Bonnet pour administrer l'État,
selon les attributions qu'il avait par la loi du 25 novembre. Le premier acte législatif qu'il proposa au Président
d'Haïti, fut un arrêté rendu par ce dernier, le 20 décembre, trois jours après l'ajournement du sénat, qui assujetties bois jaune de teinture, de gayac et de campêche,
à l'impôt territorial de 5 gourdes par millier, réglé et perçu
par le fisc au moment de leur exportation. Le motif de cet
acte était basé ainsi : 1 Voyez ce que dit Inginae à ce sujet, et ce qui est vrai, dans ses Mémoires de 1843. Il
est certain aussi que, par sa passion dont il abusait a l'égard de Pétion, Boyer s'attirait la
désapprobation de tous les hommes qui étaient dévoués au président -.sachant cela, il aggravait ses torts yersoiinels en les considérant comme ses ennemis ; même en parvenant a la
présidence, il conserva des rancunes envers quelques-uns. Je ne calomnie pas, en disant des
choses connues de tous les contemporains. | 1 SOS | CHAPITRE X. 257 « Considérant que beaucoup de cultivateurs attachés
« aux habitations, abandonnent la culture des terres
« pour faire la coupe des bois jaunes de teinture, de
« gayacet de campeche ; ce qui devient de plus en plus
« nuisible... » Dans sa dernière tournée dans le Sud, Dessalines avait
fait brûler toutes ces sortes de bois que les cultivateurs
avaient coupés, malgré sa défense, et il s'était attiré leur
animadversion : le gouvernement républicain se borna à
entraver cette exploitation par un impôt qui en diminuait
le prix de vente au commerce ; les cultivateurs ne s'en
apercevaient pas, et ils attribuaient cette réduction de
profit aux fluctuations des cours.
ce qui devient de plus en plus
« nuisible... » Dans sa dernière tournée dans le Sud, Dessalines avait
fait brûler toutes ces sortes de bois que les cultivateurs
avaient coupés, malgré sa défense, et il s'était attiré leur
animadversion : le gouvernement républicain se borna à
entraver cette exploitation par un impôt qui en diminuait
le prix de vente au commerce ; les cultivateurs ne s'en
apercevaient pas, et ils attribuaient cette réduction de
profit aux fluctuations des cours. Le même jour, un règlement parut sur la poste aux
lettres dont le service fut fait paries bureaux de place et
la gendarmerie, en attendant qu'on pût l'organiser d'une
autre manière. Tout en facilitant la correspondance commerciale et privée, cette mesure devait procurer des revenus à l'État. Ces deux actes portent le contre-seing du secrétaire
d'État. Dans ce même, mois de décembre, le général de brigade Métellus devint commandant de l'arrondissement
de Léogane, et l'adjudant-général Marion, qui en avait
l'intérim, passa à celui de Jacmel, devenu vacant par la
nomination de Bonnet, comme secrétaire d'État. Tandis que le sénat était en lutte avec le Président
d'Haïti, et sur le point de s'ajourner, les démarches du
sénateur Théodat Trichet, jointes probablement à la correspondance de Christophe avec l'Angleterre, obtenaient
du gouvernement de Sa Majesté Britannique, le 14 dé258 études suit l'histoire d'iiaïti. cembre, un Ordre en conseil par lequel les sujets et les
navires de cette puissance étaient autorisés à faire le
commerce avec Haïti. Il y avait cinq ans que cette jeune
nation avait proclamé son indépendance, et que les navires et les sujets britanniques faisaient avec elle un
trafic avantageux ; c'est donc le cas de dire, selon le
proverbe : 17 vaut mieux tard que jamais. C'est à cet acte que se borna le gouvernement qui avait
aboli la traite des Noirs dix-neuf mois auparavant '. Mais,
pour être juste envers tous, il faut dire aussi que la
Grande-Bretagne n'ayant pas reconnu formellement l'indépendance d'Haïti, quand Dessalines gouvernait, il n'était pas possible qu'elle la reconnût, par un traité régulier
avec l'un ou l'autre des deux États qui étaient en guerre
civile : on ne pouvait savoir lequel l'emporterait à la fin
sur l'autre. C'est une excuse que tout homme de bon
sens peut admettre en faveur de ce gouvernement ; mais
quand nous arriverons à l'année 1814, nous examinerons
mieux sa conduite à l'égard des Haïtiens. •'Ol Il est maintenant à propos de parler des événemensqui
eurent lieu pendant 1808, dans TEst d'Haïti. 1 Ce même acte défendit toutes relations entre les Haïtiens et les colonies anglaises des
Indes occidentales ; on craignait leur contact avec les populations tenues sous le joug de
l'esclavage. En effet, au mois de mai 180^, les noirs se soulevèrent à la Jamaïque. Mais,
comme il y a toujours des accommodemens avec le ciel, lorsqu'enl813 et 1814,laguerre de
ia Grande-Bretagne avec les États-Unis eut affamé cette île, on sut fort bien solliciter les
Haïtiens d'y apporter des vivres de toutes sortes, et ils ne tentèrent point de troubler la
3a tranquillité publique.
l'esclavage. En effet, au mois de mai 180^, les noirs se soulevèrent à la Jamaïque. Mais,
comme il y a toujours des accommodemens avec le ciel, lorsqu'enl813 et 1814,laguerre de
ia Grande-Bretagne avec les États-Unis eut affamé cette île, on sut fort bien solliciter les
Haïtiens d'y apporter des vivres de toutes sortes, et ils ne tentèrent point de troubler la
3a tranquillité publique. CHAPITRE XI. Causes diverses de l'insurrection des Indigènes de l'Est -contre les Français. — Projet de
Juan Sanches de Ramirès. — Faits de don Torribio Montés, gouverneur de Porto-Rico. —
Il déclare la guerre au général Ferrand : réponse de celui-ci. — Conspiration de Juan
Sanches. — Convention entre les Anglais et T. Montés, pour l'expulsion des Français de
l'Est. — Conspiration de Cyriaco Ramirès vers Azua, et ses relations avec Pétion : il en
reçoit des armes et des munitions. — J. Sanches en reçoit de Christophe. — Le colonel
Aussénac est battu par C. Ramirès, a Malpasso et Savana-la-MuIa.l — Il est forcé d'abandonner Azua. — J. Sanches prend les armes a Seybo. — Ferrand marche contre lui. —
Combat entre eux a Palo-Hincado, où Ferrand est vaincu : il se tue. — Le général Barquier lui succède el.se prépare a défendre Santo-Domingo. — Les Anglais donnent leur
concours aux indigènes pour s'emparer de Samaua. — Commencement du siège de SantoDomingo. — Divisions entre C. Ramirès et J. Sanches. — Ce dernier s'adresse a T.
Montés, qui le réduit a un rôle subalterne. — J. Sanches convoque une assemblée d'habitans a Bondilla. — Cette junte déclare que les indigènes ont pris les armes au nom de
Ferdinand Vil, leur légitime souverain, et reconnaissent J. Sanches pour capitaine-général
et intendant par intérim. — Motifs de cette déclaration. — C. Ramirès se relire sur sa
propriété. — Mesures c,ue Pétion et Bonnet prennent pour secourir le Môle, assiégé par
Christophe. — Les troupes du Nord y pénètrent de nuit et en sont chassées ensuite. —
Plusieurs lettres de Lamarre demandant des secours. — La flotte en apporte au Môle. ■ —
Incident produit par une corvette anglaise. — Mort violente du sénateur Thimoté, el ses
causes. — Sentimens exprimés au président par Lamarre, a cette occasion. — Proclamation du Président d'Haïti annonçant une nouvelle campagne contre Christophe. — Promotion de Bauvoir, Voltaire et Beauregard, au grade d'adjudant-général. — Faits passés aux
Abricots, relatifs a Goman.
ant des secours. — La flotte en apporte au Môle. ■ —
Incident produit par une corvette anglaise. — Mort violente du sénateur Thimoté, el ses
causes. — Sentimens exprimés au président par Lamarre, a cette occasion. — Proclamation du Président d'Haïti annonçant une nouvelle campagne contre Christophe. — Promotion de Bauvoir, Voltaire et Beauregard, au grade d'adjudant-général. — Faits passés aux
Abricots, relatifs a Goman. Lorsque les victoires des armées françaises aux Pyrénées eurent mis la France en possession de plusieurs
places d'Espagne, et que celle-ci, pour les ravoir, fut contrainte à céder à la France le territoire de sa colonie à
Saint-Domingue, la population tout entière de cette co240 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. lonie partagea la répugnance de la métropole à consentir
à cet acte de cession '. Dans la prévision de ce sentiment, comme à cause de la situation où se trouvait la
partie occidentale de l'île, en 1795, l'art. 9 du traité avait
stipulé, pour les habitans, la faculté de se retirer avec
leurs biens sur d'autres domaines de la couronne d'Espagne ; mais aussi, pour les y retenir autant que possible,
le Directoire exécutif voulut bien que les autorités espagnoles continuassent à administrer cette colonie, jusqu'à
ce qu'il pût y envoyer des fonctionnaires et des troupes
d'Europe. Son motif particulier à cet égard, c'est qu'alors
la réaction s'opérait en France contre la liberté générale
des noirs, et qu'on voulait ménager le statu quo de l'esclavage existant dans la partie franco-espagnole 2. Malgré ces précautions qui devaient les rassurer, beaucoup
d'habitans l'abandonnèrent à cette époque, pour passer
soit à Cuba, à Porto-Rico ou à la Côte-Ferme, afin de ne
pas être considérés comme Français. Quand, en 1801, Toussaint Louverture effectua, de son
chef, la prise de possession de ce territoire au nom de
la France, ce fut encore pis : une émigration considérable d'habitans eut lieu , parce qu'on y connaissait.
l'homme personnellement, et qu'on répugnait encore
plus à être sous le joug des noirs. A l'arrivée de l'expédition sous les ordres du général
Leclere, on s'empressa de se soumettre à son autorité, —
ce que firent d'ailleurs le général Glervaux, d'abord, puis
le général Paul Louverture, — parce qu'à tout prendre, on 1 II s'agissait cependant de reprendre les places importantes de Figuières, de Dosas, et
d'une grande partie de la Navarre. 2 D'après le décret de la Convention nationale sur la liberté générale, ce territoire devenant une colonie annexée a Saint-Domingue français, il ne devait plus y avoir des esclaves ;
mais l'état antérieur des choses s'y maintint. [1808] CHAPITRE XI. 241 préférait d'être commandé par des blancs que par des
noirs. Le même motif subsista dans cette ancienne colonie
de l'Espagne, après l'expulsion de l'armée française de
la partie occidentale, pour ne pas obéir au terrible Dessalines ; on aida le général Ferra nd à lui résister, en 1805,
non par sentiment d'attachement à la France, mais par
choix entre deux dominations également abhorrées. Et la preuve de ces assertions, nous l'avons déjà exposée dans notre 5e volume, page 455 : en septembre
1805, leshabitans conspiraient pour massacrer les Français, quand le général Kerverseau retourna de Las Caobas
à Santo-Domingo, et parvint à dissoudre cette conjuration.
au terrible Dessalines ; on aida le général Ferra nd à lui résister, en 1805,
non par sentiment d'attachement à la France, mais par
choix entre deux dominations également abhorrées. Et la preuve de ces assertions, nous l'avons déjà exposée dans notre 5e volume, page 455 : en septembre
1805, leshabitans conspiraient pour massacrer les Français, quand le général Kerverseau retourna de Las Caobas
à Santo-Domingo, et parvint à dissoudre cette conjuration. A lui succéda le général Ferrand qui, convaincu de ce
sentiment hostile de la population, mit en usage toutes
les ressources de son esprit pour la porter à rester dévouée à la France. Il maintint son autorité, non par l'amour qu'il inspirait, mais par la crainte qu'excitait
Dessalines; et quoiqu'il perpétuât l'esclavage, et fût
réellement un administrateur intelligent qui développa
quelque industrie dans cette partie, il ne put s'empêcher
de mettre un terme à bien des abus nés de la mauvaise
administration espagnole, et surtout de régler ce qui avait
rapport aux biens de main-morte, qu'il soumit aux lois
françaises l. En outre, aussitôt après la mort de Dessalines, les habitans des communes voisines de l'ancienne 1 « Le général Ferrand proclama provisoirement l'affranchissement de la servitude mona-
« cale, a laquelle avaient succédé les domaines impériaux ; et les moyens destinés a l'en-
« tretien somptueux des cloîtres, et depuis a l'augmentation des revenus du fisc, refluèrent
« bientôt vers la culture qui, a sa mort, marchait a grands pas vers sa restauration. » (Extrait
du Précis historique, etc., publié par Gilbert Guillermin,offficier français sous les ordres de
Ferrand). T. VII. 16 242 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE I) HAÏTI. partie française, du côté de la République gouvernée par
Pétion, sensibles à l'humanité qu'il avait montrée envers
les prisonniers faits dans la campagne contre Santo-Domingo, et reconnaissans de ce qu'il avait renvoyé à leurs
foyers tous ceux qui étaient sous ses ordres : ces habitans s'empressèrent de conduire leurs bestiaux au Portau-Prince, de venir y vendre d'autres produits, dont ils
ne pouvaient obtenir le débit que là. Averti de cela, le
général Ferrand y mit de l'empêchement avec une sévérité qui leur déplut en contrariant leurs intérêts. Ainsi, à la répugnance que les habitans de l'Est d'Haïti
éprouvaient d'obéir aux lois françaises, d'être incorporés
à la France, dont les agents avaient envahi toutes les
places, tous les emplois importans de cette partie, en
les mécontentant encore par le ridicule que l'esprit
français jetait sur leurs pratiques de dévotion extrême,
se joignirent des actes de l'autorité qui touchaient aux
propriétés privées consacrées depuis des siècles, et à celles
qui ne pouvaient être fructueuses qu'en profitant de la
facilité d'un commerce naturel. De là une haine secrète
qui germait dans les cœurs contre la domination française, et qui n'attendait qu'une occasion pour éclater et
se développer avec fureur.
'esprit
français jetait sur leurs pratiques de dévotion extrême,
se joignirent des actes de l'autorité qui touchaient aux
propriétés privées consacrées depuis des siècles, et à celles
qui ne pouvaient être fructueuses qu'en profitant de la
facilité d'un commerce naturel. De là une haine secrète
qui germait dans les cœurs contre la domination française, et qui n'attendait qu'une occasion pour éclater et
se développer avec fureur. La guerre civile survenue entre les Haïtiens , qui
étaient en guerre aussi avec les Français, mais qui
étaient les amis naturels des habitans de l'Est, par la
conformité de religion, par les intérêts, par leur couleur
où le mélange du sang africain trahit une origine commune; cette guerre civile n'était pas propre à produire
ce résultat. D'un côté, se trouvait un chef connu dans
l'Est par des assassinats et l'incendie des propriétés, des
villes et des moindres hameaux, dans la désastreuse [1808] chapitre xr. 243 campagne de 1805; ce n'était pas à lui qu'on pouvait
s'allier pour secouer le joug qu'on détestait : de l'autre,
était le chef* connu au contraire dans cette partie par ses
procédés généreux, sa bienfaisance envers les malheureux prisonniers, hommes, femmes et enfans, mais dans
l'impossibilité d'aider efficacement à une levée de boucliers. Il fallut donc attendre une circonstance plus propice. Elle arriva enfin, et elle était de nature à réunir toutes
les volontés individuelles, en les soulevant au nom de
cette morale universelle, qui inspire de l'horreur pour
les actes de mauvaise foi, de violence, déterminés par une
personnalité trop intéressée, qui prend la couleur de la
politique pour parvenir à ses fins. Les événemens survenus à Bayonne dans cette année 1808, et peu après à Madrid, le 2 mai, dans lesquels l'empereur Napoléon essayait de substituer sa dynastie à celle des Bourbons en Espagne, furent la cause
occasionnelle de l'insurrection des habitans de l'Est
contre les Français. Celle de la Péninsule, empreinte d'un caractère chevaleresque en faveur d'une antique famille de rois, parut au gouverneur de Porto-Rico, propre à réveiller
les vieilles sympathies de ces habitans. Dès que la nouvelle en parvint dans cette île, il réunit facilement à ses
vues tous ceux qui s'y étaient réfugiés depuis la cession
de 1795. Au mois de juillet 1808, don Torribio Montés
députa auprès de la junte de Séville, qui avait pris la direction de la résistance en Espagne, pour lui soumettre
son plan d'insurrection dans l'Est d'Haïti; le 14 septembre,un vaisseau espagnol arriva à Porto-Rico avecl'approbation du projet et Tordre de le mettre à exécution.
à ses
vues tous ceux qui s'y étaient réfugiés depuis la cession
de 1795. Au mois de juillet 1808, don Torribio Montés
députa auprès de la junte de Séville, qui avait pris la direction de la résistance en Espagne, pour lui soumettre
son plan d'insurrection dans l'Est d'Haïti; le 14 septembre,un vaisseau espagnol arriva à Porto-Rico avecl'approbation du projet et Tordre de le mettre à exécution. 244 études sur l'histoire d'haïti. Mais déjà , en juillet même, le gouverneur avait
envoyé un nommé Sarmiento pour disposer secrètement
les habitans de Seybo au mouvement. Avant cela même, un autre homme qui en est devenu
le chef, don Juan Sanches de Ramirès, se préparait à
à cette éventualité. Né à Cotuy en 1762, il commandait
ce bourg sous Toussaint Louverture, et était resté à son
poste jusqu'au moment où le général Ferrand prit le
commandement de l'Est ; alors il s'en démit par dégoût,
et se réfugia à Porto-Rico1. Sans moyen d'existence
en cette île, il en revint en 1807 et fonda une coupe de
bois d'acajou à Macao, sur la côte orientale, de concert
avec don Manuel Carabajal. Se trouvant à dîner avec
don Diego de Lira, commandant à Savana-la-Mar, sur
la baie de Samana, et ayant appris déjà l'entrée de l'armée française en Espagne, sous les ordres de Murât, il
s'en indigna et dit : « Si le sang espagnol est versé en
« Europe, nous le vengerons ici! » Dans cette idée, il
communiquait ses dispositions à tous ses amis ; et il se
rendit à Porto-Rico dès que Sarmiento fût venu à Seybo,
afin de s'entendre avec le gouverneur Torribio Montes ;
il en revint aussitôt et débarqua à l'embouchure de la
rivière du Soco, voisine du bourg de Seybo. Les habitans
de ce lieu, agissant avec une dissimulation profonde, ou
plutôt une hypocrisie raffinée, dénoncèrent Sarmiento
à Ferrand, afin de lui inspirer celte aveugle confiance
qui le perdit. Sarmiento était retourné à Porto-Rico, donner au 1 Juan Sanches était capitaine d'une compagnie de dragons armés de lances, dans la
guerre que firent les Espagnols aux Français de Saint-Domingue; dans ces circonstances, il
avait fait la connaissance de Toussaint Louverture qui servait la même cause que lui : de
la son maintien a Cotuy par ce chef, en 1801. [1808] chapitre xi. 245 gouverneur l'assurance des dispositions des habitans à
s'insurger. Le 2 août, Torribio Montes écrivit une lettre
à Ferrand, par laquelle il déclarait la guerre aux Français, au nom de la junte de Sévillc qui l'avait déclarée à
Napoléon. Cette lettre parvint à Santo-Domingo le 10,
et Ferrand y répondit de suite en niant l'existence politique de la junte, en se retranchant sur l'absence de
toute instruction à cet égard de la part du gouvernement
français : il déclara, eu outre, qu'il continuerait à permettre les relations entre les possessions espagnoles et
la partie de l'Est qu'il gouvernait : « J'attendrai tran-
« quillement, disait-il, l'issue de la lutte funeste que la
« fatalité a provoquée ; » en Europe, s'entend.
en niant l'existence politique de la junte, en se retranchant sur l'absence de
toute instruction à cet égard de la part du gouvernement
français : il déclara, eu outre, qu'il continuerait à permettre les relations entre les possessions espagnoles et
la partie de l'Est qu'il gouvernait : « J'attendrai tran-
« quillement, disait-il, l'issue de la lutte funeste que la
« fatalité a provoquée ; » en Europe, s'entend. Cette réponse, dictée par la faiblesse de sa position
dans un pays hostile, facilitait beaucoup le plan de Torribio Montes ; et quoique Agoustino Franco de Médina,
commandant du département du Cibao, à Saint-Yague,
eût dévoilé à Ferrand les trames qui s'ourdissaient et
qui étaient parvenues à sa connaissance, notamment de
la part de Juan Sanches, ce général ne voulut rien faire,
sans doute pour ne pas hâter l'explosion. J. Sanches vint même à Santo-Domingo, fut invité à
dîner par Ferrand qui espéra le gagner par des cajoleries.
Mais cet « homme aussi habile à manier les esprits qu'à
« les gagner, » selon Guillermin, lui fit des protestations
de dévouement et sortit de cette ville sain et sauf. Dans
les environs, il trouva Pedro Basquez, ancien habitant de
Hinche, qu'il entraîna dans le parti qu'il avait adopté et
qui, étant très-influent sur les populations des campagnes,
devint ensuite un de ses lieutenans, de même que Manuel
Carabajal. Arrivé à Cotuy au moment où l'on publiait
une proclamation de Ferrand, tendante à calmer lèses246 études sur l'histoire d'haïti. prits et à les retenir dans le devoir envers la France, J.
Sanches fit un appel à la révolte et à ses compatriotes qui
l'écoutèrent d'autant mieux, qu'il avait conservé toute
leur estime et qu'il était connu dans son lieu natal, comme
un homme plein de résolution. Ils jurèrent tous ensemble
une haine implacable aux Fiançais, à raison des événemens qui avaient eu lieu en Europe ; et ce sentiment se
répandit, de Cotuy dans tout le département du Cibao ou
du Nord-Est, lorsque déjà les habitans à l'est de SantoDomingo, du côté de Seybo et de Higuey, le partageaient. Dans cet intervalle, les Anglais ne s'endormaient pas ;
ils conclurent avec Torribio Montes une convention offensive et défensive, dans le but de chasser les Français
de l'Est d'Haïti, de toutes les Antilles, et de rester en possession du commerce exclusif de ces îles. Le gouverneur
envoya aussi, vers la fin de septembre, un autre agent
nommé Salvador Félix qui débarqua à Baya-Hunda, pour
soulever les quartiers d'Azua, Neyba, Saint- Jean, etc.
Cet agent s'aboucha avec Cyriaco Ramirès, Christoval
Huber et d'autres qui exerçaient de l'influence dans cette
partie. Mais déjà, ils avaient commencé leur propagande
insurrectionnelle ; caria conspiration était dans toute la
partie de l'Est, des le mois d'août. Cyriaco Ramirès avait
envoyé dès lors son second Huber auprès de Pétion, pour
en obtenir de la poudre et des armes ; et il en reçut une
petite quantité, vu les besoins de la guerre avec le Nord,
quoi qu'en ait cru à ce sujet Guillermin, qui assure que
Pétion refusa tout secours, tout en ajoutant : « Néan-
« moins, il s'engagea à leur fournir des armes et des mu-
« nitions, en échange des bêtes-à-cornes dont il avait le
« plus grand besoin. » C'est affirmer le fait en le niant.
de la poudre et des armes ; et il en reçut une
petite quantité, vu les besoins de la guerre avec le Nord,
quoi qu'en ait cru à ce sujet Guillermin, qui assure que
Pétion refusa tout secours, tout en ajoutant : « Néan-
« moins, il s'engagea à leur fournir des armes et des mu-
« nitions, en échange des bêtes-à-cornes dont il avait le
« plus grand besoin. » C'est affirmer le fait en le niant. [1808] CHAPITRE XI. 247 En même temps, Juan Sanches s'adressait aussi à
Christophe, pour avoir de lui des armes et des munitions
qui lui furent expédiées. Il s'était déterminé à cette démarche, non-seulement par la proximité du Cibao avec
le Nord, mais par les conseils de Manuel Carabajal qui
avait connu Christophe au Cap depuis longtemps *. Ainsi, les deux chefs des Haïtiens, quoique divisés et
en guerre, contribuaient chacun à l'expulsion des Français, d'un territoire qu'ils espéraient de réunir plus tard
et qui était compris dans l'acte d'indépendance du 1er janvier 1804. Informé de la situation des esprits du côté de Neyba,
etc., le 5 octobre Ferrand donna l'ordre au colonel Aussénac, officier d'une grande bravoure, de s'y transporter
pour prendre les mesures qu'il jugerait convenables. Apprenant lui-même que les insurgés étaient campés à
Malpasso, sur les bords de la rivière du Petit-Yaque, le
10 ce colonel partit d'Azua avec 80 hommes de troupes
françaises et deux compagnies de dragons indigènes. Le
12, il était en présence de l'ennemi qu'il attaqua ; mais
il fut complètement battu par environ 200 hommes réunis sous les ordres de Cyriaco Ramirès et de son lieutenant C. Huber. Ce succès des insurgés rendit l'insurrection générale dans tous ces quartiers ; la nouvelle en
parvint de là dans le Cibao et dans le département de
TOzama, et ranima l'espoir de tous les conspirateurs ;
chaque ville, chaque bourgade avaient leurs chefs qui se
préparèrent à la lutte. Un nouvel engagement eut lieu entre Aussénac et les
insurgés au nombre de 500, le 25 octobre, à Savana-la1 En allant vendre des bestiaux, Manuel Carabajal avait eu l'occasion de se lier avec
H. Christophe au Cap, où ce dernier faisait ce trafic peu avant la révolution. 248 études sur l'histoire d'haïti. Mula où ces derniers eurent encore quelque avantage ;
et peu dejours après, Joseph d'Espinosa, l'un d'eux, fît
assassiner le colonel Casillas, indigène resté fidèle aux
Français à Saint-Jean. Après cet acte de froide résolution
contre celui qu'ils considéraient comme traître à son pays,
leur nombre se grossit encore, et ils vinrent se poster à
la Tabara, près d'Azua où Aussénac s'était retiré à la
suite du combat de Savana-la-Mula.
où ces derniers eurent encore quelque avantage ;
et peu dejours après, Joseph d'Espinosa, l'un d'eux, fît
assassiner le colonel Casillas, indigène resté fidèle aux
Français à Saint-Jean. Après cet acte de froide résolution
contre celui qu'ils considéraient comme traître à son pays,
leur nombre se grossit encore, et ils vinrent se poster à
la Tabara, près d'Azua où Aussénac s'était retiré à la
suite du combat de Savana-la-Mula. Selon Guillermin, ils auraient encore député Manuel
Ximenès, beau-frère de C. Ramirès, auprès de Pétion
dont il n'obtint rien; mais il serait revenu « avec
« quelques munitions qu'il s'était procurées au Port-au-
« Prince, à force d'argent. » Il ajoute que « le parti des
« insurgés se grossit d'un corps de mulâtres français et
« de nègres réfugiés dans cette partie, etc. » Mais cet auteur s'est trompé à l'égard de Pétion; il est constant qu'il
fournit des munitions aux insurgés, quoique ceux-ci aient
pu en acheter aussi du commerce du Port-au-Prince. Les
mulâtres et les noirs qui se joignirent à eux, étaient des
hommes qui avaient fixé leur résidence dans ces quartiers
depuis longtemps; ils comprirent fort bien qu'ils n'étaient
pas Français, et qu'ils devaient assister des frères qui
soutenaient une cause juste. L'approche des insurgés d'Azua avait contraint Aussénac à replier jusqu'au-delà de la rivière d'Ocoa ; il se
posta sur le plateau de Savana-Buey. En même temps,
les insurgés du Cibao arrêtaient A. Franco de Médina à
Saint-Yague1, et Juan Sanches prenaitles armes à Seybo.
Toute la partie de l'Est était donc soulevée contre les 1 Dans un échange de prisonniers qui eut lieu en 1809, au moment de la capitulation de
Santo-Domingo, il rejoignit les Français dans cette ville. [1808] CHAPITRE XI. 249 Français à la fin d'octobre, moins la ville de Santo-Domingo et ses environs jusqu'à Bany. Le 1er novembre, le général Ferrand sortit de SantoDomingo à la tête de 500 hommes. Dans son aveugle
espérance de ramener Juan Sanches et sa troupe qui se
formait à Seybo, il se fît précéder dans ce bourg où il dirigeait ses pas, parle colonel Manuel de Peralta, porteur
d'une proclamation menaçante ; mais qui contenait aussi
la promesse de revenir sur tous les actes qu'il avait publiés relativement aux biens de main-morte, etc. Les
insurgés n'y virent que delà faiblesse, et ils incarcérèrent
Peralta.
ugle
espérance de ramener Juan Sanches et sa troupe qui se
formait à Seybo, il se fît précéder dans ce bourg où il dirigeait ses pas, parle colonel Manuel de Peralta, porteur
d'une proclamation menaçante ; mais qui contenait aussi
la promesse de revenir sur tous les actes qu'il avait publiés relativement aux biens de main-morte, etc. Les
insurgés n'y virent que delà faiblesse, et ils incarcérèrent
Peralta. Au lieu de marcher droit à Seybo, à 55 lieues de SantoDomingo, le général Ferrand s'arrêta pendant trois
jours sur une habitation qu'il avait fondée à HigueroCopado, sur la route, et là il iit encore une dernière
sommation aux insurgés. Le 6 novembre, Juan Sanches, prenant le titre de Capitaine-Général de la colonie, lui répondit qu'il se défendrait à outrance, s'il était attaqué : il avait sous ses
ordres 1200 hommes d'infanterie et 600 cavaliers armés
de machettes et de lances, — les hommes les plus robustes de la partie de l'Est, qui manient leurs chevaux
avec autant d'adresse que leurs lances. Il avait choisi
une excellente et forte position sur le plateau du lieu appelé Palo-Hincado, à six milles de Seybo. Son infanterie
de milices avait été grossie de 500 hommes du régiment
de Porto-Rico, débarqués peu de jours auparavant à
l'embouchure de la rivière de Youma, dans la baie de
Higuey. Juan Sanches se réserva le commandement du
centre de sa petite armée, donnant celui de la droite à
M. Carabajal, et celui de la gauche à Pedro Basquez, 250 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'ïIAÏTI. composée de la plus grande partie de la cavalerie : elle se
masqua derrière un bois. Le 6 dans la soirée, le général Ferrand partit de son
habitation pour aller à la rencontre de l'ennemi. Le porteur de la réponse de Juan Sanches, lui conseilla vainement de ne pas hasarder un combat avec des forces qui
quadruplaient les siennes; un officier d'état-major qu'il
avait envoyé en reconnaissance, revint confirmer le
dire de cet indigène ; mais ce général comptait sur la
valeur de sa troupe, et poursuivit sa marche. Ayant d'arriver à Palo-Hincado , il rencontra à Losdos-Rios un détachement d'environ 200 insurgésjqui
s'enfuirent après peu de résistance : Ferrand n'eut que
plus d'espoir de battre le corps d'armée. Le .7 novembre, à 11 heures du matin, il était en
présence de l'ennemi : il le fit attaquer dans son centre
par sa propre avant-garde. La droite et la gauche de
l'ennemi ne lui laissèrent pas le temps de déployer sa
troupe en ligne de bataille ; les lanciers seybanos la
chargèrent avec tant d'impétuosité, en poussant des
cris si assourdissans, que la confusion se"mit parmi les
Français, et ils lâchèrent pied. Ce fut une mêlée affreuse
où le centre ennemi joua aussi son rôle. En vain Ferrand et ses officiers essayèrent d'établir un peu d'ordre,
de rallier les fuyards, il leur fallut fuir également devant
les lanciers qui hachèrent les Français avec leurs machettes, quand ils ne se servaient pas de leurs lances.
en poussant des
cris si assourdissans, que la confusion se"mit parmi les
Français, et ils lâchèrent pied. Ce fut une mêlée affreuse
où le centre ennemi joua aussi son rôle. En vain Ferrand et ses officiers essayèrent d'établir un peu d'ordre,
de rallier les fuyards, il leur fallut fuir également devant
les lanciers qui hachèrent les Français avec leurs machettes, quand ils ne se servaient pas de leurs lances. En fuyant, le général Ferrand ne voyant autour de
lui que quelques officiers, fut confus de sa défaite ; il se
donna un coup de pistolet vers 6 heures du soir. Des
500 hommes sortis de S.anto-Domingo, 40 seulement y
rentrèrent; tous les autres furent, ou sacrifiés sur le [1808] chapithe xi. 251 champ de bataille et dans leur fuite, ou faits prisonniers.
Bien d'autres Français furent alors assassinés isolément
dans la campagne où ils étaient établis. Le cadavre de Ferrand ayant été trouvé sur la route
par les vainqueurs de cette sanglante journée, ils eurent
l'indignité de lui trancher la tête qu'ils portèrent en
triomphe au bout d'une lance.1 Et cependant, ce général
avait constamment été bienveillant, on peut le dire, envers toute la population de cette partie de l'Est ! Il l'avait
gouvernée pour la France, de manière à la rendre heureuse autant qu'il dépendait de lui.2 APalo-Hincado, se trouvaient Savary aîné, Faustin Répussart, Desfontaines et Lavalette, quatre hommes de
couleur de Saint-Marc, qui, dans tout le cours de la révolution, étaient restés attachés au système colonial ou
à la France : ils échappèrent aux lances des Seybanos et
rentrèrent à Santo-Domingo.3 Le 8 novembre, la nouvelle y parvint de la mort du
général Ferrand et de la perte totale de ses 500 hommes.
L'autorité passant aux mains du général Barquier, il
rendit un arrêté qui déclara la ville de Santo-Domingo en
état de siège ; il prit aussitôt des mesures pour sa défense,
envoya l'ordre au colonel Âussénac de s'y porter: en ce
moment, ce colonel était pressé par C. Ramirès et ses
gens. Cette ville allait manquer en même temps des approvisionnemens de la campagne et de l'étranger, l'em1 On prétend que la tête du général Ferrand fut conservée comme une relique guerrière,
par Santana, père du général Pedro Santana qui est le chef actuel des indigènes de la partie de l'Est. Guillermin dit qu'on assure que ce fut un nommé Foleau qui trancha cette tête. 2 Des citoyens de Santo-Domingo m'ont dit, que Ferrand se montrait même partial en
faveur des indigènes, danstoute discussion qu'ils avaient avec des; Français. 3 En 1821, ce Lavalette vint au Port-au-Prince, dans une circonstance qui sera, relatée
suivant l'ordre chronologique. 252 études sur l'histoire d'haïti. bargo des Etats-Unis continuant encore, et les Anglais
venant la bloquer par leurs navires de guerre. Mais le
courage du général Barquier fut à la hauteur de ces difficultés.
en
faveur des indigènes, danstoute discussion qu'ils avaient avec des; Français. 3 En 1821, ce Lavalette vint au Port-au-Prince, dans une circonstance qui sera, relatée
suivant l'ordre chronologique. 252 études sur l'histoire d'haïti. bargo des Etats-Unis continuant encore, et les Anglais
venant la bloquer par leurs navires de guerre. Mais le
courage du général Barquier fut à la hauteur de ces difficultés. Le 10, 3 frégates anglaises et 2 brigs firent capituler
le commandant français à Samana, et les Anglais mirent
les insurgés en possession de cette presqu'île, sous la
condition de respecter les personnes et les propriétés
françaises . Le résultat du combat de Palo-Hincado fut donc de réduire les Français, à n'être plus en possession que de la
ville de Santo-Domingo ; car, dans le courant du mois de
novembre, les insurgés sous les ordres de Juan Sanches
et de Cyriaco Ramirès s'approchèrent de cette place pour
l'assiéger. A peine vainqueurs, ces deux chefs se divisèrent. Les
victoires de Malpasso et de Savana-la-Mula ayant eu lieu
avant celle de Palo-Hincado, Cyriaco Ramirès prétendait
à avoir le commandement en chef, tandis que Juan Sanches, qui avait déjà pris le titre de capitaine-général et qui
avait défait celui des Français en personne , réclamait cette supériorité avec d'autant plus de raison, qu'il
était un ancien officier de commune , qu'il avait été luimême s'aboucher avec le gouverneur dePorto-Rico , qu'il
avait sous ses ordres directs des troupes de cette île, et
que son triomphe était plus important que celui de son
compétiteur, sousles deux rapports, militaire et politique1. Une autre cause de division existait entre eux. Araison des 1 Cyriaco Ramirès était un mulâtre d'une stature gigantesque ; sa voix était en harmonie
avec sa taille, et sa bravoure y répondait parfaitement : ce qui lui donnait un grand
ascendant sur les populations des quartiers d'Azua, etc. Mais il n'avait pas l'instruction de
Juan Sanches. [1808] CHANTRE XI. 255 secours qu'ils avaient reçus do Potion et de Christophe,
en armes et munitions, Cyriaco Ramirès inclinait à s'allier avec la République d'Haïti, et Juan Sanches avec
l'État du Nord. II est curieux de constater, dès à présent,
que l'idée du premier, qui ne put aboutir alors, finit par
triompher avec le temps, et que celle du second, qui
réussit à cette époque, suivit la destinée du Nord.
ANTRE XI. 255 secours qu'ils avaient reçus do Potion et de Christophe,
en armes et munitions, Cyriaco Ramirès inclinait à s'allier avec la République d'Haïti, et Juan Sanches avec
l'État du Nord. II est curieux de constater, dès à présent,
que l'idée du premier, qui ne put aboutir alors, finit par
triompher avec le temps, et que celle du second, qui
réussit à cette époque, suivit la destinée du Nord. Par ces diverses considérations, Juan Sanches s'adressa au gouverneur de Porto-Rico, dans l'espoir qu'il
en serait reconnu comme le chef supérieur des insurgés
de l'Est, en lui donnant l'assurance que bientôt il contraindrait Santo-Domingo à lui ouvrir ses portes. Mais
Torribio Montés lui envoya le colonel don André Ximenès, avec des instructions qui donnaient le commandement en chef à ce dernier, et le commandement en second à Juan Sanches avec le grade de lieutenant-colonel,
attendu que ce n'était que par son autorisation que ce dernier avait soulevé les indigènes contre les Français.
Ces instructions autorisaient d'ailleurs Juan Sanches à
former des corps d'infanterie et de cavalerie, et à se
fixer et s'entendre avec Cyriaco Ramirès etC. Huber, sur
la destination qu'ils devaient avoir. Elles disaient en outre, pour prévenir toute alliance avec la partie occidentale d'Haïti : « Les armes et les munitions que don
« Juan Sanches recevra du général nègre Henry Chris-
« tophe, devront être pour le compte de celui-ci, vu que
« toutes celles qui ne lui seront pas remises , dans le
« même état où on les aurait reçues, devront être scru-
« puleusement payées ; mais, sous aucun rapport on
« n'admettra aucun nègre dans cette expédition1. » 1 Dans une autre dépêche de Torribio Montés, il constata « que le général Pétion avait
« accordé a Salvador Félix 40 caisses de cartouches, 4,000 pierres a fusil et 100 piques (fu254 études sur l'histoire d'iiaïti. Ces instructions portaient la date du 12 décembre ;
et dans d'autres que Torribio Montes envoya au colonel
André Ximenès, où il disait que, suivant le rapport de
Juan Sanches, Cyriaco Ramirès s'était soumis à ses ordres, ce gouverneur ajouta : « Quoique les chefs de la
« partie d'Azua aient proposé au mulâtre Pétion de
« faire des traités avec lui, aucun ne pourra néanmoins
(f avoir lieu sans mon consentement, non-seulement
« avec Pétion, mais avec Christophe, chef des nègres.
« On conservera avec eux la bonne harmonie, en res-
« pectant les limites des deux pays. » Tout en soignant les intérêts politiques de l'Espagne,
pour lui faire recouvrer une ancienne colonie qu'elle n'avait cédée à la France qu'avec regret, Torribio Montés
ne négligeait pas les siens propres non plus : dans chacune de ses dépêches, il recommandait de lui envoyer
les bois d'acajou confisqués dans les coupes qui appartenaient auxFrançais, comme si les insurgés n'en auraient
pas besoin pour les dépenses publiques, après leur triomphe définitif. Cette avidité, et le rang subalterne auquel il réduisit
Juan Sanches, jointe à l'opposition que lui faisait Cyriaco Ramirès, porta le vainqueur de Palo-Hincado à
recourir à l'autorité populaire, pour faire sanctionner
en lui l'autorité civile et militaire qu'il voulait exercer
dans l'Est. En conséquence, il convoqua sur l'habitation
Rondilla, à peu de distance de Santo-Domingo, des députés de tous les quartiers, qui se formèrent en une as-
il réduisit
Juan Sanches, jointe à l'opposition que lui faisait Cyriaco Ramirès, porta le vainqueur de Palo-Hincado à
recourir à l'autorité populaire, pour faire sanctionner
en lui l'autorité civile et militaire qu'il voulait exercer
dans l'Est. En conséquence, il convoqua sur l'habitation
Rondilla, à peu de distance de Santo-Domingo, des députés de tous les quartiers, qui se formèrent en une as- « sils). Vous les emploierez de la manière la plus convenable, après lui avoir demandé le
« compte de ces différens objets. » Mais, ni Pétion, ni Christophe ne firent payer ce qu'ils
avaient fourni aux hommes qui avaient le même intérêt politique que leurs concitoyns
immédiats. [1808] CHAPITRE XI. 255 semblée ou junte ; ils avaient des pouvoirs illimités. Les
uns voulaient l'alliance avec l'État du Nord ; les autres,
celle avec la République d'Haïti ; d'autres opinèrent pour
déclarer l'indépendance politique de l'Est, et d'autres
encore, pour le replacer sous la domination de l'Espagne. Enfin, après de violentes discussions, la majorité
se forma ; et le 18 décembre, la junte déclara : « Que
«i les naturels de la partie espagnole de Saint-Domingue
« prenaient les armes au nom de leur souverain légi-
« time, Don Ferdinand VIÏ, actuellement en captivité
« (en France), et dont les pouvoirs étaient exercés par
« la junte de Séville; et qu'ils reconnaissaient don Juan
« Sanches de Ramirès, pour leur capitaine-général et in-
« tendant par intérim. » Indépendamment de l'origine de ces habitans, de l'intérêt qu'inspirait la famille royale d'Espagne, dépouillée
de ses États parla violence, on peut croire qu'ayant besoin du concours des Anglais pour s'emparer de SantoDomingo et être protégés ensuite, ces considérations influèrent sur la résolution de la junte de Rondilla ; car,
probablement, la Grande-Bretagne n'aurait pas prêté la
main à la déclaration de l'indépendance, ni à f alliance
avec l'un ou l'autre État d'Haïti, lorsque dans le même
mois de décembre, elle venait d'autoriser seulement le
commerce de ses sujets avec eux. îl est même permis de
croire qu'elle ne rendit son Ordre en conseil du 14,
que par la connaissance acquise du soulèvement des indigènes de l'Est, qui allait expulser les Français de toute
l'île d'Haïti. D'ailleurs, sa convention avec le gouverneur
de Porto-Rico n'était que la conséquence de son alliance
avec la junte de Séville ; et c'était au nom de cette dernière et par son autorisation, qiie ce gouverneur avait 256 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. fait insurger l'Est : il fallait donc que cette partie
d'Haïti se replaçât sous la domination espagnole, puisque encore la guerre civile entre Christophe et Pétion
empêchait l'un et l'autre de profiter des circonstances
pour accomplir le vœu émis le 1er janvier 1804. Dans
l'intérêt politique d'Haïti, mieux valait que ce territoire
retournât à l'Espagne, jusqu'à des temps plus heureux :
en attendant, les relations de commerce allaient se rétablir comme anciennement, au profit des populations respectives.
replaçât sous la domination espagnole, puisque encore la guerre civile entre Christophe et Pétion
empêchait l'un et l'autre de profiter des circonstances
pour accomplir le vœu émis le 1er janvier 1804. Dans
l'intérêt politique d'Haïti, mieux valait que ce territoire
retournât à l'Espagne, jusqu'à des temps plus heureux :
en attendant, les relations de commerce allaient se rétablir comme anciennement, au profit des populations respectives. La décision de la junte de Bondilla émancipa Juan
Sanches de l'autorité que s'arrogeait Torribio Montes.
Néanmoins, il ne refusa point les secours qu'il pouvait en
recevoir, et ce gouverneur les accorda, bon gré, mal gré,
puisque enfin l'ancien ne colonie espagnole reprit les couleurs de la monarchie au nom de laquelle on se battait en
Europe : il n'eut à regretter que de ne pouvoir plus se
faire envoyer des bois d'acajou. Quant à Cyriaco Ramirès, offensé de la décision, il se
retira personnellement sur ses propriétés près d'Azua,
sa troupe ayant passé sous les ordres de son heureux
compétiteur : là, il faisait le boudeur, à peu près comme
Gérin dans la République d'Haïti *. Devenu le chef suprême de l'Est, Juan Sanches fixa
son quartier-général sur l'habitation Galar, où Dessalines
avait le sien en 1805. Ses troupes, composées des milices
ou gardes nationales de tous les quartiers, et de quelques
centaines d'hommes du régiment de Porto-Rico, formaient trois divisions : l'une campée à Test de SantoDomingo, sous les ordres de Manuel Carabajal ; l'autre l En mars 1809, Juan Sanches le rappela a l'armée, en lui donnant le commandement
des troupes qu'il avait déjà dirigées, En juin, Pétion réactiva Gérin. [1808] CHAPITRE XJ. 257 au nord, sous ceux do Diego Polaneo ; la troisième à
l'ouest, sous eeux de Pedro Busqtioz, dans laquelle était
le capitaine -général lui-même. Tous les habitans les
plus marquans de l'Est se trouvaient dans eelle aimée,
et Guillermiti assure que « sa principale force consistait en
« mulâtres et nègres français ;l » c'est-à-dire, de ceux
qui s'étaient réfugiés dans celte partie depuis longtemps,
et où ils étaient devenus habitans. Dans tous les cas, cet
auteur constate la participation des indigènes de l'ancienne partie française à la délivrance de l'Est, de la domination de la France. Il ne constate pas moins, d'un
autre côté, la part que prirent à la défense de Santo-Domiiiço. ceux des hommes de couleur et noirs de cette
partie, qui étaient restés fidèles à cette puissance : le général Barquier donna même la liberté h une centaine de
noirs pour qu'ils concourussent à cette défense 2.
Dans tous les cas, cet
auteur constate la participation des indigènes de l'ancienne partie française à la délivrance de l'Est, de la domination de la France. Il ne constate pas moins, d'un
autre côté, la part que prirent à la défense de Santo-Domiiiço. ceux des hommes de couleur et noirs de cette
partie, qui étaient restés fidèles à cette puissance : le général Barquier donna même la liberté h une centaine de
noirs pour qu'ils concourussent à cette défense 2. Nous ne relaterons pas tous les incidens, tous les combats qui eurent lieu durant huit mois consécutifs, entre
les assiégeans et les assiégés, dans lesquels le brave général Barquier et sa vaillante garnison montrèrent une
constance digne d'admiration, à supporter toutes les
privations qu'il est possible d'imaginer, en déployant
chaque jour le courage militaire qui les animait. Nous
ne dirons pas non plus quelles furent les nombreuses
tentatives que ce général français fît, pour ramener Juan
Sanches et les habitans de l'Est à l'obéissance envers sa
patrie, surtout par l'intermédiaire du prêtre Bernard
Correa y Cidron, docteur en théologie et curé de la cathédrale de Santo- Domingo. Cet ecclésiastique employa en
vain, dans une correspondance avec le chef des indi1 Page 456, dans la note 62. 2 Voyez l'ouvrage de Guillermin, page 223. T. VII. i' 258 ÉTUDES SUR L'iIISTOIllE d'iIAÏTI. gènes, tous les argumens qu'il put puiser dans son érudition et dans les livres sainîs, en remontant jusqu'à
Adam et Eve, en citant des textes latins des pères de
l'Église, et des exemples tirés de l'histoire d'Absalon,
de David, de Cyrus, de Nabuchodonosor, etc., etc. Juan
Sanches resta sourd à tous ces discours ; son âme endurcie n'aspirait qu'à une chose : la remise à son autorité de la place de Santo-Domingo. Nous dirons bientôt comment elle eut lieu. En attendant, passons aux faits qui s'accomplissaient dans la
partie occidentale d'Haïti. L'année 5809 se distingue entre toutes, pour celle
île. Au moment où elle commençait, la guerre existait
à toutes ses extrémités: — à Santo-Domingo, entre
les Indigènes et les Français ; — au Môle, entre l'armée
expéditionnaire et celle du Nord; — à la Sourde, entre
Bergerac Trichet et sa demi-brigade, opposée à quelques
troupes de ce département; — enfin, dans la GrandeAnse, entre les insurgés et les forces du Sud. A la suite de tous ces combats acharnés, mais après
bien des obstacles semés sur ses pas par un enchaînement de causes naturelles, la République d'Haïti a fini
par rester prépondérante, parce que, dans ses nobles aspirations, elle ne voulait que le bonheur de l'universalité
des hommes habitant le même pays. Parlons donc des actes de son glorieux fondateur,
revêtu en ce moment d'un pouvoir extraordinaire, d'une
dictature inévitable , nécessaire , par les fautes de ses
meilleurs amis, de ses coopéraleurs à l'œuvre intelligente
à laquelle ils se dévouèrent tous.
d'Haïti a fini
par rester prépondérante, parce que, dans ses nobles aspirations, elle ne voulait que le bonheur de l'universalité
des hommes habitant le même pays. Parlons donc des actes de son glorieux fondateur,
revêtu en ce moment d'un pouvoir extraordinaire, d'une
dictature inévitable , nécessaire , par les fautes de ses
meilleurs amis, de ses coopéraleurs à l'œuvre intelligente
à laquelle ils se dévouèrent tous. Parmi ces derniers, le plus capable, alors, d'aider le [1809] CHAPITRE XI. 259 chef tic l'État à gouverner, se trouvait à la tête de l'administration. Il avait à pourvoir aux nécessités pressantes de l'armée expéditionnaire désormais renfermée
dans les murs du Mole, comme le poste avancé de la
République, destiné à contenir le tyran du Nord, à oceuper tous ses in s tans pour l'empêcher d'exercer ses
fureurs contre elle : glorieuse et périlleuse mission où
chaque soldat, chaque officier, le général en chef luimême devaient comprendre qu'ils étaient en quelque
sorte des sentinelles préposées à la garde de leurs concitoyens et des institutions proclamées pour assurer leurs
droits. S'ils ne saisirent pas tout d'abord cette pensée, ils
la comprirent enfin ; et leur héroïque dévouement, leur
abnégation patriotique, n'en ressortent que mieux aux
yeux de la postérité reconnaissante. Il faut aussi rendre justice à Bonnet ; il comprit parfaitement la mission qui lui était dévolue, et il a également droit à la gratitude de la patrie. Tous ses efforts
tendirent à ravitailler la place du Môle, à procurera ses
braves défenseurs les objets dont ils avaient besoin, à
fournir à la flotte, qu'il fallut augmenter pour correspondre à celle du Nord afin de secourir cette place, les
choses nécessaires à son armement, son équipement,
son rationnement, sa solde, etc., tandis que le Président
d'Haïti s'occupait spécialement, avec Panayoty et les
capitaines des garde-côtes, de l'installation de ces navires achetés du commerce étranger. Pétion était chaque jour à l'arsenal pour presser les
travaux qui s'y exécutaient dans ce but, tant il se préoccupait des secours à porter à l'armée expéditionnaire :
il savait l'activité de Christophe, les moyens qu'il employait pour parvenir à ses fins, et il jugeait avec raison 280 études sun l'histoire dhaïti. que ce chef ennemi ne négligerait rien pour assiéger le
Môle avec toutes les règles de l'art, s'il ne réussissait pas
à enlever cette place de vive force. En ce moment-là , la flotte de la République se composait
de deux trois-mâts, la Furieuse et la Républicaine, du
brig i Alexandre, et des goélettes le Derénoncourt, la
Présidente, l Indépendance et le Rehecca. Celle du Nord
avait une véritable corvette , deux brigs et plusieurs
goélettes. On conçoit que les dépenses, pour l'entretien de nos
bâtimens et pour approvisionner le Môle en toutes
choses, étaient considérables eu égard au peu de revenus de l'État; et il fallait encore procurer à l'armée répartie dans les départemens, principalement au Portau-Prince, son habillement, son équipement et sa solde.
Pour subvenir à toutes ces dépenses, Bonnet provoqua
diverses mesures législatives du Président d'Haïti, et en
prit lui-même dans le cercle de ses attributions.
de nos
bâtimens et pour approvisionner le Môle en toutes
choses, étaient considérables eu égard au peu de revenus de l'État; et il fallait encore procurer à l'armée répartie dans les départemens, principalement au Portau-Prince, son habillement, son équipement et sa solde.
Pour subvenir à toutes ces dépenses, Bonnet provoqua
diverses mesures législatives du Président d'Haïti, et en
prit lui-même dans le cercle de ses attributions. Ainsi, le 4 janvier, un arrêté du président établit un
impôt du vingtième de la valeur locative des maisons
dans les villes et bourgs ; le 31, un autre arrêté prorogea pour I8Q9 les lois précédentes sur les patentes ;
d'autres arrêtés changèrent en patentes l'impôt mal
assis sur les guildives, ordonnèrent une plantation spéciale de vivres sur chaque habitation, pour en pouvoir
expédier au Môle et fournir à l'alimentation de l'armée
en général \ fixèrent le droit de tonnage, etc., sur les
navires étrangers, ordonnèrent qu'ils seraient tenus à 1 L'embargo mis par les États-Unis sur leur commerce, ptivait nos ports des comestibles
qu'ils nous fournissent habituellement ; il fallait y suppléer par les vivres du pays : la farine,
les salaisons, etc., étaient d'une cherté excessive, et la République avait peu de revenus.
Le mérite de Bonnet n'en ressort que plus. [1809] chapitre xi. 2G1 faire leur retour en denrées du pays, afin de n'en pas
emporter, le numéraire. Le secrétaire d'État lui-même
publia divers avis au public et prescrivit aux fonctionnaires, de contraindre les débiteurs de l'État à payer ce
qu'ils lui devaient, principalement les fermiers des biens
du domaine. Celte dernière mesure, exécutée avec fermeté, lui attira le mécontentement et même l'inimitié de bien des
gens haut placés, qui excitèrent la foule des fermiers
contre lui ; mais il ne s'arrêta point à leurs clameurs injustes ; il dut même résilier des baux-à-ferme, faute de
payement, et l'irritation des fermiers récalcitrans n'en
augmenta que plus. Des égoïstes d'une autre espèce vinrent joindre leurs plaintes à celles-là : ils obtenaient facilement de fausses attestations des particuliers, dans les
enquêtes supplétives des litres de propriété, pour en réclamer la remise du domaine : le secrétaire d'État provoqua un arrêté du président, en date du 17 mai, par lequel toute réclamation de cette nature était renvoyée à
la paix intérieure du pays. Nous avons laissé Lamarre, au 29 décembre 1808, se
préparant à se voir assiéger au Môle, demandant des
secours en toutes choses, au moment où il venait de
combattre à la Source-Ronde et où il avait 800 blessés à
l'hôpital. A ce poste avancé, se trouvaient presque toutes
ses forces sous les ordres de Delva, qui était secondé par
Toussaint, Léger et Germain. Lamarre, malade d'une
affection cutanée, se tenait au Môle avec Bauvoir, Éveillard et Masson Dias , ce dernier, ancien officier de marine. Le chef de bataillon Henry était le commandant de
la place, et le capitaine Alain, son adjudant ; deux com262 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.
poste avancé, se trouvaient presque toutes
ses forces sous les ordres de Delva, qui était secondé par
Toussaint, Léger et Germain. Lamarre, malade d'une
affection cutanée, se tenait au Môle avec Bauvoir, Éveillard et Masson Dias , ce dernier, ancien officier de marine. Le chef de bataillon Henry était le commandant de
la place, et le capitaine Alain, son adjudant ; deux com262 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. pagnies de grenadiers, quelques gardes nationaux et
quelques tailleurs sous les ordres de Faux, formaient
toute la garnison intérieure de la place, et gardaient les
forts Georges, Allemand, Vallière, et les postes Intermédiaire et de la porte de Jean-Rabel. Informé sans doute de cette situation, par les transfuges de la 9e qui avaient passé sous ses drapeaux, et
surtout par Madou, capitaine renvoyé de ce corps qui
s'offrit de piloter l'ennemi, le redoutable Monseigneur
du Nord i , étant au Port-de-Paix, ordonna aux généraux
Romain et Magny de se laisser guider par cet officier,
pour pénétrer dans l'enceinte du Môle, enlever cette
place, tuer ou faire prisonniers Lamarre et les officiers
supérieurs qui étaient avec lui, bien convaincu qu'après
un tel succès, il parviendrait à vaincre Del va et ses compagnons à la Source-Ronde. Dans ce but, Romain et Magny, à la tête de dix bataillons d'infanterie et deux escadrons de cavalerie, surprirent la garde de la porte de Jean-Rabel, le 15 janvier
à o heures du malin, et l'enlevèrent : après y avoir placé
des troupes, ils pénétrèrent dans l'enceinte du Môle et
vinrent prendre position sur la place d'armes. Quoique
surpris, ces militaires tirèrent quelques coups de fusil qui
donnèrent l'alarme dans la ville. Lamarre fut un des premiers réveillés : il habitait une
maison située près du fort Georges. Il chargea Bauvoir
de sa défense, fit partir Éveillard avec l'une des compagnies de grenadiers, et ses aides de camp Valéry Renaud, i Pou après sa constitution de février 1807, Christophe se lit qualifier de Son Altesse
Sérénissime Monseigneur le Président; le litre &' Excellence était trop mëscfuin pour lui,
l'autre préparait les esprits à celui de S« Majesté : ce fut une habileté de sa part. Dans une
lettre du 13 novembre 1807, de Lamarre a Péiion, il disait de Christophe : l'Oppresseur monseigneurisé. [1809] CHAPITRE XI. 263 Michel et Arnoux, pour aller à la rencontre de l'ennemi,
et il se porta lui-même dans ce dessein à la tôle de l'autre
compagnie de grenadiers, accompagné de ses autres officiers d'état-major, Honoré et Hyppolite, et de ses guides.
Passant par deux des rues aboutissant à la place d'armes,
ils attaquèrent sans hésiter toutes ces masses qui les
contraignirent bientôt à faire retraite au fort Georges ;
et elles s'y dirigèrent en prenant position dans les maisons en maçonnerie qui l'avoisinaient, notamment dans
celle qu'habitait Lamarre. De là, les généraux ennemis
ordonnèrent un feu de tirailleurs sur le fort, que deux colonnes tentèrent vainement d'enlever d'assaut. Le jour
se fit et vint. encore éclairer les combattans. Les républicains virent alors à quelles forces ils résistaient.
ientôt à faire retraite au fort Georges ;
et elles s'y dirigèrent en prenant position dans les maisons en maçonnerie qui l'avoisinaient, notamment dans
celle qu'habitait Lamarre. De là, les généraux ennemis
ordonnèrent un feu de tirailleurs sur le fort, que deux colonnes tentèrent vainement d'enlever d'assaut. Le jour
se fit et vint. encore éclairer les combattans. Les républicains virent alors à quelles forces ils résistaient. En ce moment, Lamarre prit la résolution de sortir du
fort Georges, par le côté opposé à l'ennemi, avec Honoré
et son guide Rémy, afin d'aller par l'ancien jardin du roi
au ford Allemand1. Là, il fit diriger deux pièces de 24
contre les troupes qui s'efforçaient d'enlever le fort
Georges, tandis que le commandant ennemi, laissé à la
porte de Jean-Rabel, dirigeait lui-même une pièce de
même calibre contre ce fort. Peu après son départ, ses
guides Décade et Soulouque l'avaient suivi et joint au fort
Allemand. Mais, laissons-le parler dans sa lettre au Président d'Haïti. « Jusqu'alors, nous étions livrés à nos seuls moyens;
« ils étaient faibles par le nombre, et nous avions fait
« tout ce que notre pays peut exiger de nous. Moi-même,
« croyant que je devais m'immoler pour lui et qu'il fallait
« étonner l'ennemi par quelque coup hardi, je le tournai ; 1 De ce fort, il envoya Honoré pour faire avancer les troupes de la Source-Ronde. 264 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « et je le chargeais par ses derrières avec trois homi mes ', lorsque l'adjudant-général Delva, qui avait été
« réveillé par les coups de canon et avait donné l'ordre
« au colonel Germain de se porter au Môle avec 150
« hommes, l'ayant suivi avec le colonel Toussaint et ses
« dragons, arriva à notre secours. En ce moment, l'en-
« nemi fut mis en déroute et opéra sa retraite par la
« porte de Jean-Rabel : les rues furent jonchées de ca-
« davres. Blessé déjà en trois endroits, le colonel Éveil-
« lard ayant reçu dans cette dernière circonstance deux
« autres blessures, je fus contraint de le ramener au fort
« Georges. » El ce héros se tut sur ses propres blessures ! — un
coup de baïonnette et une balle au bras gauche, et une
autre balle sous l'aisselle droite. « L'adjudant-général Delva et le colonel Toussaint,
« continua-t-il, ont chargé l'ennemi avec le courage qu'on
« leur connaît; ils en ont fait un carnage affreux: tout
« le grand chemin de Jean-Rabel ne présente plus que
« l'aspect d'un vaste cimetière. Presque tous mes braves
« officiers ont été blessés : je n'ai que des éloges à donci ner à ceux qui ont combattu ; tous se sont montrés
« avec la plus grande bravoure... J'ai eu le malheur de
« perdre mon aide de camp Hyppolite, qui est mort en
« chargeant l'ennemi. » Un drapeau, plusieurs tambours et une grande quantité de fusils furent les trophées de cette victoire. Ce jourlà, officiers et soldats ne voulurent faire quartier à aucun
prisonnier, afin de terroriser l'ennemi et de le dégoûter,
une fois pour toutes, de tenter désormais de semblables 1 Ces trois hommes qui secondèrent si bien l'intrépide Lamarre, ce sont ses guides Rémy,
Décade et Soulouque, —ce dernier devenu Sa Majesté FAUSTIN P% Empereur d'Haïti.
ité de fusils furent les trophées de cette victoire. Ce jourlà, officiers et soldats ne voulurent faire quartier à aucun
prisonnier, afin de terroriser l'ennemi et de le dégoûter,
une fois pour toutes, de tenter désormais de semblables 1 Ces trois hommes qui secondèrent si bien l'intrépide Lamarre, ce sont ses guides Rémy,
Décade et Soulouque, —ce dernier devenu Sa Majesté FAUSTIN P% Empereur d'Haïti. [1809] CHAPITRE XI. 265 surprises contre le Môle. Cette place fut ainsi sauvée :
aussi Lamarre a-t-il pu dire au président, en commençant
sa lettre : (f Citoyen président, le Peuple d'Haïti sera content de
« son armée; elle vient de renouveler ses prodiges et
« cette valeur qui ne l'a jamais abandonnée. Le soldat
« s'est conduit comme l'officier, et l'officier s'est montré
« digne du grade dont il a été honoré; mais je laisserai
« parler les faits : mieux que moi, ils vous feront con-
« naître ce que le pays doit à la brave armée expédi-
« tionnaire du Nord. » Oui, la République lui dut beaucoup ! car elle occupa
durant trois ans son redoutable ennemi, tandis que des
passions blâmables agitaient les esprits. Et comment le
chef de l'État, et le grand fonctionnaire qui le secondait
alors, n'auraient-ils pas compris ce qu'ils devaient faire
en faveur de tant de braves ! Nous venons de dire quelle
fut leur sollicitude. Après avoir relaté les faits de la journée du 13 janvier,
où la flotte ennemie vint dans la rade du Môle pour coopérer à l'action de Romain et Magny, Lamarre disait au
président : « Empressez-v ous de voler à notre secours ;
« nous avons besoin de renforts : des hommes, des mu-
« nitions de guerre et de bouche, des habillemens et de
« l'argent. Envoyez-nous la flotte, sinon permettez-moi
« de me retirer d'ici ; car, je ne veux point m'exposer à
« être déshonoré. » C'est-à-dire, à être vaincuyar un ennemi qu'il venait de terra sser, après l'avoir si souvent
battu : cette âme allière ne pouvait l'entendre autrement. Sa dépêche fut apportée par un étranger du nom de
Richeux, qui avait introduit quelques provisions au Môle, 266 études sur l'histoire d'haïti. dont il allait toucher le payement au Port-au-Prince *.
Peu de jours après, un autre étranger nommé Kerkland
apporta une autre dépêche où Lamarre renouvelait ses
demandes. « J'espère, dit-il, que bientôt nous verrons
« flotter dans la rade du Môle le pavillon de notre es-
« cadre. Mes blessures et celles du colonel Éveillard vont
»< assez bien. » Plusieurs autres lettres de dates rapprochées suivirent celles-là et dans le même but. L'une
d'elles informa le président, que l'ennemi avait porté
toutes ses forces contre la Bombarde et la Source-Ronde,
et qu'après de nouveaux combats où Bauvoir et Toussaint furent blessés, quoique ayant été lui-même au secours de Delva, il fut forcé d'évacuer ces positions et de
rentrer sa troupe au Môle : en cinq jours il avait eu
500 hommes hors de combat. Christophe était présent
parmi ses troupes. « Il faut, dit Lamarre, que cet état de
« choses ait un terme, et très-rapproché : si l'on ne
« peut nous secourir, qu'on nous retire de cette terre de
« désolation. »
combats où Bauvoir et Toussaint furent blessés, quoique ayant été lui-même au secours de Delva, il fut forcé d'évacuer ces positions et de
rentrer sa troupe au Môle : en cinq jours il avait eu
500 hommes hors de combat. Christophe était présent
parmi ses troupes. « Il faut, dit Lamarre, que cet état de
« choses ait un terme, et très-rapproché : si l'on ne
« peut nous secourir, qu'on nous retire de cette terre de
« désolation. » Cette dernière dépêche fut écrite au moment où Gérin
adressait sa lettre à Pétion, qui nécessita la réponse de
celui-ci déjà produite. On saisit alors la coexistence déplorable de la triste situation de l'armée expéditionnaire, et de l'agitation de l'esprit public,au Port-au-Prince,
Gérin se conduisant de manière à le faire soupçonner de
conspiration. On peut ainsi comprendre les embarras de
Pétion, après les conspirations de Yayou et de Magloire
Ambroise, après l'ajournement forcé du sénat, dont les
membres opposans étaient loin de lui savoir gré du réI Richeux était un de ces Français habitant Saint-Yague de Cuba, qui établirent des relations de commerce avec le Môle. [1809] CHAPITRE XI. 207 sultat de leurs propres fautes. Cependant, au milieu de
tout cela, le président veillait à assurer ù la flotte, sinon la supériorité sur celle du Nord, du moins l'égalité dans tout combat qui pouvait se livrer entre elles;
car c'éiait là la cîiose essentielle pour secourir le Môle.
En effet, comment y envoyer des approvisionnemens,
si ce n'était par la (lotie? Gomment y expédier des troupes, qui encombreraient ces bâtimens et gêneraient leurs
manœuvres, s'ils devaient encore craindre la rencontre
de ceux de l'ennemi ? li ne fallait pas exposer la vie des
soldats de renfort, lorsque déjà le champ de bataille où
ils allaient se trouver était redouté des plus braves,
comme un lieu d'où ils ne pouvaient guère espérer de
revenir. Enfin, dans les derniers jours de février, la flotte partit sous les ordres de Panayoiy, et arriva au Môle sans livrer combat, avec des troupes et des approvisionnemens
de guerre et de bouche. Le 1er mars, Lamarre écrivit au
président : « L'extrémité où la place et l'armée étaient
« réduites, fut à son comble ; je ne trouve point d'ex-
« pression assez forte pour vous la dépeindre. A l'arrivée
« de la flotte, à la consternation, à la douleur muette, a
« succédé une joie indicible parmi les infortunés que j'ai
« l'honneur de commander... Je vais remplir vos vues,
« en envoyant au Port-au-Prince les blessés et les estro-
« pies. Mon cœur sera soulagé de ne plus avoir de-
« vaut les yeux les victimes d'une guerre opiniâtre
« L'armée expéditionnaire se montre digne de votre
« sollicitude à la secourir, par sa constance et ses
« travaux guerriers Envoyez-nous des pièces de
« campagne avec des boulets et mitrailles, des haches,
« pioches, etc. Envoyez-moi le chef de bataillon Zé2G8 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.
de ne plus avoir de-
« vaut les yeux les victimes d'une guerre opiniâtre
« L'armée expéditionnaire se montre digne de votre
« sollicitude à la secourir, par sa constance et ses
« travaux guerriers Envoyez-nous des pièces de
« campagne avec des boulets et mitrailles, des haches,
« pioches, etc. Envoyez-moi le chef de bataillon Zé2G8 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « non ' avec un obusier, des obus chargées et quelques
artilleurs. » Delva devait porter cette lettre ; il fut remplacé par
Éveillard aîné, qui était chargé d'informer le président
de quelques tracasseries suscitées à Lamarre, par le capitaine d'un corvette anglaise arrivée au Môle en même
temps que notre flotte. Ce gentleman prétendait « que le
« gouvernement de la République avait mal acheté les
« plus forts bâtimens qui la composaient ; qu'il avait
« enrôlé des sujets anglais ; et qu'un ordre de S. M. B.
« venait de déclarer la neutralité de la Grande-Bretagne
« dans la querelle civile entre les Haïtiens. » Or, si cet
acte était réel, la partialité de ce capitaine n'était pas
moins évidente, quand il nous cherchait querelle pour
l'achat de nos gros navires de guerre qui équilibraient les
deux flottes ennemies. Lamarre lui répondit qu'il croyait
le président assez expérimenté, pour n'acheter des navires qu'à bon escient et pour ne pas vouloir enrôler des
étrangers ; qu'au surplus, il allait écrire pour en informer
le président, et que la corvette anglaise pouvait se transporter au Port-au-Prince. Nous ignorons si elle y vint, si
son capitaine osa récidiver ses ridicules observations,
qui n'avaient d'autre but que de paralyser notre flotte,
par la crainte d'due tentative de la part de la corvette à
capturer ceux des bâtimens qu'il désignait. Vingt jours
après, Lamarre informait le président qu'un étranger,
venu delà Jamaïque au Môle, lui avait rapporté que Christophe y avait fait faire des réclamations au sujet de nos I Zenon était un ancien artilleur de la Légion de l'Ouest, dans la compagnie que commandait Pétion : c'était unoflicier aussi brave que capable dans son art; il était un homme de
couleur de la Martinique. Cette île et la Guadeloupe ont été noblement représentées a Haïti. [1809] CHAPITRE XI. 2G9 bâlimens, et que c'était la cause de la mission de la cervelle anglaise au Môle. Quoi qu'il en fût, on n'en tint aucun compte, et la
flotte quitta le Môle, emportant environ 400 blessés et
beaucoup de femmes, d'ennuis et de vieillards au Portau-Prince1. Elle ne tarda pas à y retourner avec de
nouveaux renforts et des approvisionnemens de guerre
et de bouche ; et pendant plusieurs mois, il en fut ainsi
pour mettre le Môle à même de résister : en peu de
temps, l'armée expéditionnaire fut portée à 4,000 hommes2.
on n'en tint aucun compte, et la
flotte quitta le Môle, emportant environ 400 blessés et
beaucoup de femmes, d'ennuis et de vieillards au Portau-Prince1. Elle ne tarda pas à y retourner avec de
nouveaux renforts et des approvisionnemens de guerre
et de bouche ; et pendant plusieurs mois, il en fut ainsi
pour mettre le Môle à même de résister : en peu de
temps, l'armée expéditionnaire fut portée à 4,000 hommes2. Uu événement pénible à relater survint en cette place
assiégée, dans la nuit du 6 au 7 mars : — la mort violente
du sénateur Thimoté. Depuis le mois de décembre 1808,
il était resté au Port-au-Prince d'où il vint au Môie avec
la flotte, à la fin de février. Pendant son séjour en cette
ville, il avait été témoin de la mésintelligence du sénat
et de Gérin avec le président ; il sut tout ce qu'on imputait au vieux général boudeur. Suit qu'il perdît confiance
dans la cause de la République qu'il avait embrassée avec
chaleur, soit qu'il fût irrité par la perte de sa fortune,
toujours est-il qu'à son arrivée au Môle, apprenant la désertion à l'ennemi de beaucoup de soldats de la 9e, il
conçut un projet dont on ne parvint pas à saisir le but
véritable. Après avoir fui la société de Lamarre avec qui
il avait été si intimement lié, et s'être fait le centre des
mécontens qui se plaignaient de l'abandon que le gouvernement faisait de l'armée expéditionnaire, qui reprochaient à Delva et Léger une inflexibilité trop rigoureuse 1 Potion eut un soin particulier de ces personnes auxquelles il fit donner des rations journalières au magasin de l'État, du linge, etc. 2 Bulletin oficiel, gazette du Port-au-Prince, du 18 juin 1809, N° 1". 270 ÉTUDES SUR L'HISTORIE 1) HAÏTI. dans le service militaire, et à Lamarre une condescendanee portée à la faiblesse, disaient-ils, envers ces deux
officiers supérieurs ; Thimoté s'ouvrit au capitaine Gaspard, de la 24e, sur son dessein dont le premier objet
aurait été l'arrestation de Delva et Léger et leur renvoi
au Port-au-Prince : il voulait porter ce capitaine à gagner
les autres officiers et les soldats de ce corps, et par eux
entraîner toute la garnison. « Quant à mou collègue Lak marre, dit-il à Gaspard, c'est malheureux ; mais que
k voulez -vous ? » Telle fut la déposition faite par cet officier au général
eu chef: il s'y trouve aussi, ce qui ne s'accorde pas avec
l'objet primitif, l'assurance donnée par Thimoté, que les
troupes seraient bien accueillies par Christophe. En restreignant son projet à la simple arrestation et déportalion de Delva, le second de Lamarre, c'eût été toujours
un acte de haute insubordination militaire provoqué
de la garnison, et qui eût pu avoir de funestes conséquences.
position faite par cet officier au général
eu chef: il s'y trouve aussi, ce qui ne s'accorde pas avec
l'objet primitif, l'assurance donnée par Thimoté, que les
troupes seraient bien accueillies par Christophe. En restreignant son projet à la simple arrestation et déportalion de Delva, le second de Lamarre, c'eût été toujours
un acte de haute insubordination militaire provoqué
de la garnison, et qui eût pu avoir de funestes conséquences. Quoi qu'il en soit, aussitôt informé de ce projet, Lamarre
donna l'ordre à Delva, qui se iît accompagner par Léger,
d'aller opérer l'arrestation de Thimoté pour le renvoyer
au Port-au-Prince. Il eût dû l'appeler chez lui et exécuter
cet ordre lui-même, ou en confier l'exécution à un autre
que Delva, qui ne pouvait être qu'irrité contre le sénateur. Celui-ci, voyant les deux officiers supérieurs entourés
d'un fort détachement de troupes, se refusa à se laisser
arrêter par eux, réclama ses immunités sénatoriales et
offrit de se rendre seul auprès de Lamarre : il s'était armé
à l'apparition des troupes. Delva, à ton tour, eût dû lui
donner la faculté qu'il réclamait; car il ne pouvait se soustraire à son arrestation dans la place d\i Môle. Loin de [1809] CHAPITRE XI. 271 15, ï)elva ordonna à la garde de le saisir: Thimoté prit
la fuite à ces mots, elDclva enjoignit aux soldais de faire
feu ; le malheureux Thimolé tomba mort. Delva, et Léger
qui lui prêta le concours de ses rigueurs inutiles et coupables, étaient évidemment sous l'impression d'une funeste irritation. Lamarre rendit compte de ce malheureux événement,
sans en dire toutes les circonstances, mais en soutenant
que Thimoté était coupable ; et à ce sujet, il insinua au
président, que son projet pouvait être lié à d'autres projets conçus au Port-au-Prince. « [lest possible, lui dit-il,
« que cela vous conduise à quelques renseignemens qui
« peuvent être utiles à vous et à noire pays. Cela mérite
« des réflexions : il faut déjouer sans aucun délai lesen-
« nemis de notre indépendance. Quant à moi, je le jure
« encore : je ne serai jamais l'instrument d'aucun parti,
« et je périrai pour le chef que mon pays a nommé et
« pour sa constitution. Ordonnez. » Quelques jours après, en lui disant que le Môle était
incessamment canonué et bombardé, i! l'informa que les
postes ennemis étaient si rapprochés des nôtres, que
l'on se parlait de l'un à l'autre ; qu'il avait entendu luimême, que l'ennemi disait à nos soldats, que le général
Gérin et le président étaient divisés-et en guerre ouverte;
il ajouta : « Quant à moi, je ne puis penser un seul mo-
« ment, que le général Gérin puisse jamais oublier ses pro-
« près intérêts et ceux de la chose publique, jusqu'au point
(( de chercher à troubler l'ordre et l'harmonie qui doit exis-
« ter parmi nous. » Il dit ensuite à Pétion, que son intention était de se rendre au Port-au-Prince, afin de conférer
avec lui sur les moyens démettre fin à la guerre civile ;
mais que l'armée s'étant opposée à son départ, il lui ex272 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.
pro-
« près intérêts et ceux de la chose publique, jusqu'au point
(( de chercher à troubler l'ordre et l'harmonie qui doit exis-
« ter parmi nous. » Il dit ensuite à Pétion, que son intention était de se rendre au Port-au-Prince, afin de conférer
avec lui sur les moyens démettre fin à la guerre civile ;
mais que l'armée s'étant opposée à son départ, il lui ex272 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. pédiait Delva, qui possédait tnite sa confiance et qui lui
expliquerait ses vues et la situation des choses au Môle.
Sa lettre porte la date du 22 mais. C'est à dessein que nous transcrivons cette déclaration
relative à Gérin, de la part de Lamarre dont la loyauté
apparaît dans toutes ses letlres à Pétion, même quand il
se plaignait de ne pas être assez secouru. En terminant
celle du 7 mars qui concerne la mort de Thimoté, il fit
au président une déclaration non moins catégorique de
sessenlimens de dévouement, alors qu'il était déjà informé des événemens de décembre 1808 qui contraignirent le sénat à abdiquer toute mission. Et cependant,
quand Gérin conspira contre le gouvernement de son
pays, des agitateurs prétendirent qu'il était d'accord avec
Lamarre, afin de lui trouver une sorte d'excuse pour cette
mauvaise action, dans la désapprobation que ce dernier
aurait donné, selon eux, à la conduite des affaires par
Pétion. Le 7 avril, Lamarre écrivit de nouveau et dit au président, que les contrariétés que ce dernier éprouvait et
dont il lui avait parlé dans une de ses lettres, semblaient
tenir à une machination perverse dont on pourrait découvrir la trame : « En y réfléchissant mûrement, ajouta-
« t-il, je pense qu'il conviendrait mieux de nous'retirer
« d'ici où nous ne pouvons rien, et de nous rendre à
« notre pays auquel nous pouvons encore être utiles.
« Quoi qu'il en soit, nous nous défendrons avec cou-
« rage. » Mais nous avons déjà dit que la flotte avait été envoyée au Môle avec des renforts successifs et des approvisionnemens en tous genres; Zenon y arriva peu de jours
après cette lettre, et fut très-utile comme artilleur. Le ri809l CUAPlTliK XI. 273 10 avril, le président émit une proclamation par laquelle
il ordonna une levée générale des troupes et des gardes
nationales, pour entreprendre une nouvelle campagne ;
une partie même des employés d'administralion et le secrétaire d'État, leur chef direct, durent la faire : les magistrats seuls en furent exceptés.
genres; Zenon y arriva peu de jours
après cette lettre, et fut très-utile comme artilleur. Le ri809l CUAPlTliK XI. 273 10 avril, le président émit une proclamation par laquelle
il ordonna une levée générale des troupes et des gardes
nationales, pour entreprendre une nouvelle campagne ;
une partie même des employés d'administralion et le secrétaire d'État, leur chef direct, durent la faire : les magistrats seuls en furent exceptés. Le président avait été extrêmement affligé de la mort
du sénateur Thimoté, qui avait été le promoteur principal de l'insurrection de la 9e ; mais les circonstances
de ce fâcheux événement étaient telles, qu'il fallut l'accepter comme fait accompli. d Comment punir Del va, sans
manifester au moins son mécontentement à Lamarre,
pour l'avoir chargé d'opérer l'arrestation de cet infortuné, égaré par une malheureuse idée ? Cependant, il jugea que cet officier ne pouvait plus être envoyé au Môle,
où sa présence serait infailliblement d'un mauvais effet
par rapport à la 9e et à la 14e ; Delva resta au Port-auPrince: par la même raison, il y fît revenir le colonel
Léger. Déjà, le colonel Bauvoir, malade par suite de ses
nombreuses blessures, avait dû quitter ce glorieux champ
de bataille : le grade d'adjudant-général lui fut décerné
en récompense de ses services dévoués. En même temps,
dans ce mois d'avril, une semblable récompense fut donnée à ceux du sénateur Voltaire et du colonel Beauregard,
commandant de la place des Cayes. Lamarre, privé ainsi du concours de trois vaillans
officiers, ne fut plus secondé que par l'adjudant-général
Chauvet et les colonels Eveillard et Toussaint. Us soutinrent ce siège remarquable où chaque jour était un i Pétion devint le protecteur de la famille de Thimoté, réfugiée au Port-au-Prince : il
prit son jeune Dis comme employé dans ses bureaux, où il resta jusqu'en 1820, sous Boyer,
pour devenir a cette époque fonctionnaire public au Port-de-Paix.
de trois vaillans
officiers, ne fut plus secondé que par l'adjudant-général
Chauvet et les colonels Eveillard et Toussaint. Us soutinrent ce siège remarquable où chaque jour était un i Pétion devint le protecteur de la famille de Thimoté, réfugiée au Port-au-Prince : il
prit son jeune Dis comme employé dans ses bureaux, où il resta jusqu'en 1820, sous Boyer,
pour devenir a cette époque fonctionnaire public au Port-de-Paix. T. Vil. 18 ^74 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. combat à outrance : nous en relaterons d'autres circonstances en leur temps. Au moment où nous allons parler de la campagne
résolue par la proclamation du 10 avril, il est convenable d'expliquer pourquoi une partie des troupes du
Sud y prit part, la garde nationale les remplaçant. Le fameux Goman continuant à inquiéter ce département dans les limites de tous ses arrondissemens, et principalement dans la Grande-Anse, foyer de sa révolte,
et ce chef de bandes se tenant de sa personne toujours
dans les hautes montagnes, le général Francisque avait
conçu l'idée de lui tendre un piège, dans l'espoir de le
capturer et de terminer cette révolte. A cet effet, il avait
autorisé le colonel Bellefleur, commandant la place des
Abricots, de paraître vouloir trahir la République pour se
ranger sous ses ordres, en lui livrant ce bourg et lui faisant
espérer la conquête de tous les autres situés sur le littoral. Bellefleur remplit parfaitement ce rôle ; il avait envoyé à Goman des munitions de guerre, comme gage de
ses dispositions, et lejour pour l'introduction du bandit
dans la place des Abricots fut fixé au 15 janvier. * Mais,
Bellefleur avait réuni des troupes autour de la place, du
côté opposé à celui où il devait arriver pendant la nuit:
îe secret fut si bien gardé à cet égard, et Goman eut une
telle confiance en son étoile, qu'il s'y rendit à l'heure
marquée. Bellefleur fit sa soumission apparente; mais,
comme il arrive souvent dans de pareilles entreprises,
trop d'empressement delà part d'un chef des troupes 1 On remarquera sans doute, la coexistence des deux faits passés aux Abricols et an
Môle, dans la nuii du 13 janvier : en ces deux endroits, un succès presque identique favorisa les avinés de la République. [1809] CHAPITRE XI. 275 donna l'éveil à cet homme, qui avait déjà passé une partic de sa vie à être marron dans les bois. Aussitôt qu'il
se fut aperçu que la conduite de Belleflcur n'était qu'un
piège tendu à sa crédulité, il se mita fuir et eut le bonheur de sortir des Abricots, pour gagner les bois: ses
gens furent taillés en pièces.
presque identique favorisa les avinés de la République. [1809] CHAPITRE XI. 275 donna l'éveil à cet homme, qui avait déjà passé une partic de sa vie à être marron dans les bois. Aussitôt qu'il
se fut aperçu que la conduite de Belleflcur n'était qu'un
piège tendu à sa crédulité, il se mita fuir et eut le bonheur de sortir des Abricots, pour gagner les bois: ses
gens furent taillés en pièces. Depuis cette nuit, infructueuse quant à l'objet principal qu'on s'était promis, Goman s'était retiré le plus loin
qu'il pût, et une sorte de trêve succéda à ses tentatives
récidivées contre le littoral ; beaucoup de malheureux qui
suivaient sa bannière vinrent même se rendre aux autorités. La campagne contre le Nord survenant, le Président
d'Haïti put faire marcher une partie des troupes du Sud. CHAPITRE XII. Pétion rappelle le général Gérin a l'activité militaire, en lui donnant le commandement
d'une division dans la campagne qui s'ouvre. — Il nomme Bonnet et Lamarre, généraux.
de division. — Bonnet commande une autre division de l'armée. — Elle se porte au
Mirebalais et ne peut traverser l'Àrtibonite, par la crue des eaux. — Le plan de la campagne ne peut s'exécuter. — Nouvelle expédition a la Sourde, sous les ordres du colonel
Lys. — Désertion considérable des troupes. — Attaque infructueuse du fort de la Sourde
où meurt le colonel David-Troy. — Retraite de la colonne par l'ancienne partie espagnole, et son retour au Port-au-Prince. — La désertion des troupes contraint Pétion à y
retourner aussi. — Conduite du général Gérin, qui retourne à l'Anse-a-Veau. — Promotions de généraux de brigade. — Le général Lys va remplacer a Jérémie le général
Francisque, qui vient occuper sa place au Port-au-Prince. — Pétion fait commencer les
fortifications de cette ville. — Combats entre la flotte républicaine et celle du Nord, où la
première obtient des avantages. — Le Môle est approvisionné et soutient le siège. —
Mesures financières provoquées par Bonnet. — Acte concernant le commerce et la condition des étrangers dans la République. — Arrêté du Président d'Haïti qui distribue des
concessions de terre a titre de don national, aux officiers et soldats invalides ou en nonactivité de service. — Cette mesure est étendue aux gérans ou conducteurs des habitations rurales. — Capitulation de Santo-Domingo envers les Anglais et les Indigènes. —
Portrait de Juan Sanches de Ramirès. — Pétion et Christophe lui envoient des dcputations qui le félicitent sur ses succès. — Rétablissement du commerce des bestiaux. —
Projets de Juan Sanches pour faire scission avec l'Espagne et s'allier avec Christophe. —
Conspiration du général Gérin, qui se suicide. — Jugement sur lui. — Proclamation de
Pétion a ce sujet. — Bergerac Trichet et Thomas Durocher sont emprisonnés pour leur
complicité. — Arrêté qui fixe la garde des généraux. — Lys revient au Port-au-Prince,
et Francisque retourne a Jérémie. — Retouren Haïtide F. Garbage et Quayer Larivière.
scission avec l'Espagne et s'allier avec Christophe. —
Conspiration du général Gérin, qui se suicide. — Jugement sur lui. — Proclamation de
Pétion a ce sujet. — Bergerac Trichet et Thomas Durocher sont emprisonnés pour leur
complicité. — Arrêté qui fixe la garde des généraux. — Lys revient au Port-au-Prince,
et Francisque retourne a Jérémie. — Retouren Haïtide F. Garbage et Quayer Larivière. Si le premier soin du gouvernement avait été d'organiser et d'augmenter la flotte, d'envoyer par elle des
renforts, des munitions, des approvisionnemens de toutes sortes à l'armée expéditionnaire au Môle, il dut reconnaître néanmoins qu'il y avait d'autres efforts à faire [1809] CllAPITttB xu. 277 en sa faveur, pour opérer une diversion dans l'armée du
Nord qui assiégeait cette ville. Dans ce but, la campagne
ordonnée par la proclamation du 10 avril réunit au Portau-Prince, à la fin de mai, 12000 hommes d'infanterie
et 1000 de cavalerie, tant en troupes de ligne qu'en gardes
nationales et employés publics.1 Afin de satisfaire au désir qu'avait manifesté le sénat,
de voir le général Gérin rappelé à l'activité militaire, de
prouver à ce général qu'il ne conservait aucune rancune pour sa lettre du mois de février, Pétion l'invita à
venir au Port-au-P rince pour prendre le commandement
d'une division de l'armée: il s'y rendit. Jusque-là, Bonnet et Lamarre n'étaient que des généraux de brigade : le président les promut au grade divivisionnaire dû à leur mérite. D'autres promotions étaient
à faire parmi les colonels; mais il paraît que la nécessité
de les conserver à la tête des corps qu'ils commandaient,
pour entrer en campagne, fit ajourner leur élévation. L'armée fut ainsi composée : la lre division ou colonne
de droite fut placée sous les ordres du général Gérin,
avec les adjudans-généraux Véret et Marion, les 15e, 18e,
21e et 24e demi-brigades, et 2000 hommes de la garde
nationale de l'arrondissement de Léogane. — La 2e division ou colonne de gauche fut commandée par le général
Bonnet, avec les adjudans-généraux Lacroix et Beauregard, le corps des bombardiers, les 12e, 16e, 22e et 23e
demi-brigades, et 1000 hommes de la garde nationale de
l'arrondissement de Jacmel. — La 5e division ou colonne
du centre resta sous les ordres directs du Président
d'Haïti, ayant avec lui les généraux Bazelais, chef de
l'état-major général, Lamothe Aigron et Métellus, les 1 Bulletin officiel du Port-au-Prince, du 18 juin, K*" ï". 278 ÉTUDES SCU i/llISTOME d'uaÏTI. adjudans-généraux Delva et Gilles Bénech , les 5e, 10e,
11e, le dépôt ou partie des 27e, 28e et 29e demi-brigades,1
la garde du gouvernement déjà portée à 1200 hommes,
et une compagnie d'élite formée d'officiers sans emplois
et forte de 400 hommes. — Le général Nicolas Louis
eut le commandement de la cavalerie, et le général Vaval fut destiné à commander la réserve qui serait formée
d'une partie de la 5e division. Deux compagnies d'ouvriers,comme pontonniers, marchèrent aussiavec l'armée.2
e, 28e et 29e demi-brigades,1
la garde du gouvernement déjà portée à 1200 hommes,
et une compagnie d'élite formée d'officiers sans emplois
et forte de 400 hommes. — Le général Nicolas Louis
eut le commandement de la cavalerie, et le général Vaval fut destiné à commander la réserve qui serait formée
d'une partie de la 5e division. Deux compagnies d'ouvriers,comme pontonniers, marchèrent aussiavec l'armée.2 Le 6 juin, l'armée se mit en marche du Port-auPrince et se concentra à la Croix-des-Bouquets ; le 8 elle
partit de ce bourg et arriva le 10 au Mirebalais. Cette
direction lui avait été donnée, afin de pénétrer dans la
paroisse de la Petite-Rivière pour arriver aux Gonaïves;
ce qui eût contraint Christophe à lever le siège du Môle
pour défendre son territoire attaqué par le centre. Déjà, l'ancien bourg du Mirebalais, sur la rive gauche
de l'Artibonite, avait été abandonné par ses ordres depuis la tentative de Lys et David-Troy, en février 1808,
pour l'établir sur la rive droite: des forts y avaient été
construits et garnis de gros canons. Arrivée à l'ancien
bourg, l'armée trouva le fleuve excessivement grossi par
les pluies de la saison ; et toutes les rivières qui y affluent
sur la rive gauche 'étaient également pleines. II n'y avait
pas moyen de traverser l'Artibonite dont le courant est
très-rapide3 : on passa 3 jours à attendre inutilement la 1 Ce dépôt des trois corps du Nord consistait en des transfuges venus successivement au
Port-au-Prince, surtout au retour de Bergerac Trichet de la Sourde. 2 Le président avait prévu que l'Artibonite pouvait être débordée, et il avait fait apporter des câbles pour tenter son passage. Nos moyens, sous ce rapport, étaient pour ainsi dire
insignilians. 3 Moreau de Saint-Méry dit : « Si l'on veut aller du Mirebalais a la Petite-Rivière, l'on
« traverse l'Artibonite a environ une demi-licuc du bourg, ce qui n'est rien moins qu'aisé.
« —Depuis le bourg du Mirebalais jusqu'à la limite des Verrettes, il y a un grand nombr» [1809] CHAPITRE XII. 279' décroissance des eaux, qui semblaient au contraire augmenter; et durant ce temps, les forts ennemis canon*
naicnt nos troupes. Le général Gérin, revêtu d'un manteau rouge, se plut
à s'exposer aux boulets et à y exposer aussi les troupes
de sa colonne ; il s'obstina à les contraindre de passer le
fleuve à la nage, sous les canons de l'ennemi ; plusieurs
soldats et officiers s'y noyèrent avec leurs chevaux : des
murmures se firent entendre parmi ces troupes, et dans
la nuit leur désertion commença. Elle fut d'un fâcheux
exemple sur les autres corps de l'armée, et alors Gérin
de se récrier contre l'indiscipline, de censurer, de déclamer selon son habitude.
ina à les contraindre de passer le
fleuve à la nage, sous les canons de l'ennemi ; plusieurs
soldats et officiers s'y noyèrent avec leurs chevaux : des
murmures se firent entendre parmi ces troupes, et dans
la nuit leur désertion commença. Elle fut d'un fâcheux
exemple sur les autres corps de l'armée, et alors Gérin
de se récrier contre l'indiscipline, de censurer, de déclamer selon son habitude. Pétion, voyant que le but principal de la campagne
était manqué par l'impossibilité de traverser l'Artibonile,
se résolut à faire une nouvelle expédition à la Sourde,
plus importante que la première. Ce canton de la
Grande-Rivière du Nord n'étant qu'à quelques lieues du
Cap, il espérait que la présence de quelques demi-brigades contraindrait Christophe à retirer du Môle une partie de ses troupes, tandis que le reste de l'armée se porterait contre Saint-Marc, par la rive gauche de l'Artibonite. Dans ce nouveau plan, il forma une colonne dont le
commandement fut donné au colonel Lys , et qui fut
composée de son corps de bombardiers, des 10e, 13e, 16e,
'22e, 25e et 24e, sous les ordres des colonels Masson Dias
(revenu du Môle), Bourdet, J.-B. Franc, David-Troy,
J.-J. Sudre et Germon t ; d'un escadron de cavalerie
sous ceux de Jean Langevin, et d'un détachement de
gardes nationaux du Petit-Goave, sous ceux de Tahet. « de gués dans la rivière de l'Artibonile ; mais la raideur des écores el les contours des
« mornets empêchent d'en profiter. » Pages 233 et 234 du 1' volume, £80 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. Les colonels Larmes et Roux durent guider la colonne,
par la connaissance pratique qu'ils avaient des localités. On est porté à se demander pourquoi le président préféra donner ce commandement à Lys, moins ancien colonel que Bourdet et Masson Dias, lorsqu'il avait d'ailleurs des officiers généraux sous sa maiu ? ïl est difficile
de comprendre ses motifs, alors qu'il était à craindre que
l'égalité de grade entre tous ces chefs de corps, eût pu
nuire à l'obéissance due au chef de la colonne. Il faut
donc conjecturer, qu'indépendamment de sa confiance
en Lys et de s*on amitié particulière pour lui, la qualité
de sénateur fut la cause déterminante de ce choix ; DavidTroy, son lieutenant, l'était aussi. Quoi qu'il en soit, dans la nuit du 13 au 14- juin, la
colonne se mit en marche sur Las Gaobas, où elle arriva
dans la journée suivante. Le secret ayant été gardé sur
sa destination, bien des gardes nationaux et des employés d'administration défilèrent avec elle et ne reconnurent leur erreur qu'au jour. Ce mécompte occasionna
leurs regrets, exprimés assez haut pour porter les troupes
à la disposition fâcheuse de la désertion : quand, le 15, il
fallut traverser TArtibonite à un gué encore difficile, la
colonne fut réduite a environ 1200 hommes. Les provisions de bouche s'épuisaient déjà, même pendant qu'on
était au Mirebalais, le soldat portant habituellement dans
son havresac, des vivres pour quelques jours et devant se
nourrir par la maraude en pays ennemi. Avec une telle
manière de faire la guerre, il faut nécessairement une
discipline fondée sur la violence, pour obtenir des résultats appréciables, — une discipline semblable à celle qui
régnait dans notre armée, sous Toussaint Louverture et
Dessalines, et qui était encore celle pratiquée par Chris-
pendant qu'on
était au Mirebalais, le soldat portant habituellement dans
son havresac, des vivres pour quelques jours et devant se
nourrir par la maraude en pays ennemi. Avec une telle
manière de faire la guerre, il faut nécessairement une
discipline fondée sur la violence, pour obtenir des résultats appréciables, — une discipline semblable à celle qui
régnait dans notre armée, sous Toussaint Louverture et
Dessalines, et qui était encore celle pratiquée par Chris- [1809] CIIAFITRÉXII. 281 tophe. Or, il n'y avait rien de eela sous Pétion : de là
toutes ces campagnes infructueuses. Les colonels, voyant le nombre de leurs soldats diminué par la désertion, donnèrent eux-mêmes un libre
cours à la jalousie qu'ils ressentaient, de se trouver placés
sous les ordres d'un collègue en grade. D'un autre côté,
Lys y donna lieu par son intimité avec David-Troy, qui
le portait à l'avoir presque toujours auprès de lui ; tous
deux plus éclairés que les autres, David-Troy étant d'ailleurs d'un caractère superbe, ils ne firent rien pour s'en
rapprocher et entretenir l'harmonie entre eux. Cependant, le 21 juin, la colonne arriva à l'entrée de
la Sourde, après avoir traversé des lieux où le soldat ne
put se nourrir, et avoir fait fuir des éclaireurs qui observaient sa marche. Depuis que Bergerac ïrichet y était
allé, Christophe avait fait construire un fort ayant des
canons, dans une position qui commandait ce canton :
le général Martial Besse le gardait à la tête de quelques
troupes. Dès qu'il apprit par ses éclaireurs que la colonne s'avançait, il sortit avec un détachement pour
épier sa marche : il vint inopinément rencontrer la 10%
qui était en tête ; un engagement^ut lieu, dans lequel ce
général faillit à être fait prisonnier ; il rentra dans le
fort. Toute la colonne parvint près de là à 5 heures de
l'après-midi : la nuit se faisait déjà dans ce pays de montagnes, et il y avait des difficultés de terrain autour du
fort. Présumant une résistance qui obligerait à combattre de nuit, Lys aima mieux poster ses troupes de
manière à le cerner, pour l'attaquer au jour. Mais, des avis étaient parvenus au Cap sur la marche
de la colonne, et Christophe avait expédié, pour secourir
Martial Besse, des forces commandées par le général Joa28* ÉTUDES SUR L'iïîSTOIRE d'iIAÏTI. chira Deschamps, officier aussi distingué que lui. Joachim
arriva près du fort à 9 heures du soir et voulut y pénétrer; mais Martial Besse, qui n'était pas avisé de sa
marche, croyant que c'était une attaque des républicains,
le fît repousser à coups de fusil. Joachim crut de son
côté que le fort avait été déjà enlevé et l'attaqua avec résolution.
SUR L'iïîSTOIRE d'iIAÏTI. chira Deschamps, officier aussi distingué que lui. Joachim
arriva près du fort à 9 heures du soir et voulut y pénétrer; mais Martial Besse, qui n'était pas avisé de sa
marche, croyant que c'était une attaque des républicains,
le fît repousser à coups de fusil. Joachim crut de son
côté que le fort avait été déjà enlevé et l'attaqua avec résolution. Cette erreur allait profiler aux républicains, lorsque
le colonel Clermont qui, dit-on, était presque ivre, s'imaginant que c'était Lys qui avait ordonné une attaque
à son insu, fit donner la 24e contre le fort : plusieurs de
ses soldats y pénétrèrent, et Lys fut contraint de faire
appuyer ce corps par la 16°. A cette troisième attaque
partie d'un point opposé à celui où venait Joachim, Martial Besse, qui avait observé les diverses positions occupées par les troupes républicaines, jugea promptement
de l'état des choses; il donna l'entrée du fort à celles de
son collègue, et de concert, ils combattirent l'ennemi.
Force fut à tous les colonels d'engager l'action pour soutenir la 24e et la 16e. Au moment où David-Troy conduisait la 22e contre le fort, se retournant vers ses musiciens pour leur ordonner déjouer un air martial, il reçut
une balle au cou qui le renversa. Averti de ce fâcheux malheur, Lys se porta auprès de
son ami, qui avait déjà le râle de la mort ; il ne put recueillir de lui aucune parole. Désolé de voir périr son
lieutenant, il ordonna de cesser le feu contre le fort et
réunit les autres colonels en conseil de guerre. Ils reconnurent que les munitions allaient leur manquer, bien
des caisses de cartouchesayant été jetées ou emportées par
les eaux au passage de l'Artibonite. Le conseil résolut
1 évacuation immédiate de la Sourde, pour retourner dans
âle de la mort ; il ne put recueillir de lui aucune parole. Désolé de voir périr son
lieutenant, il ordonna de cesser le feu contre le fort et
réunit les autres colonels en conseil de guerre. Ils reconnurent que les munitions allaient leur manquer, bien
des caisses de cartouchesayant été jetées ou emportées par
les eaux au passage de l'Artibonite. Le conseil résolut
1 évacuation immédiate de la Sourde, pour retourner dans [1809] CHAPITRE XII. 285 l'Ouest ; elle eut lieu cependant un peu avant le jour,
pour se porter à la Grande-Rivière et suivre la grande
route qui conduit dans l'ancienne partie espagnole. Le cadavre de David-Troy fut inhume à quelque distance, pics
de cette route. Sa mort fut un événement douloureux
pour la République, et une perte pour la cause de la liberté, qu'il avait toujours défendue. Les généraux du Nord s'élant aperçus de la retraite des
républicains, les poursuivirent : des militaires s'égarèrent
et furent faits prisonniers, notamment le brave colonel
Bourdet, de la 15e ; d'autres se perdirent dans les bois et
souffrirent de mille privations, coururent bien des dangers avant d'échapper à l'ennemi. Celui-ci n'attaqua
point la colonne en retraite, jusqu'aux bords de l'Artibonite, à Banica : là eut lieu un combat où les troupes du
Nord furent repoussées avec avantage. Le reste de la
colonne put ensuite continuer sa marche par Saint-Jean,
où elle arriva le 28 juin. Les habitans accueillirent officiers et soldats avec le plus grand empressement et leur
fournirent des vivres : ils agirent de même envers les
traînards qui arrivèrent successivement dans ce bourg.
Le 28, Lys se remit en route avec sa troupe, par Neyba,
où il arriva le 1er juillet : là encore, les habitans firent un
bon accueil à nos soldats, par suite des dispositions de
tous ces lieux à s'allier à la République. Enfin, le 5, tous
entrèrent à la Croix-des-Bouquets : le lendemain , le
président vint les y joindre, et ils se rendirent le 6 au
Port-au-Prince. Après le départ de la colonne pour la Sourde, Pétion
quitta le Mirebalais dans l'intention de marcher contre les
Verrettes et Saint-Marc. Mais la désertion des troupes et 281 études suu l'histoire d'haïti. des gardes nationaux fut telle, qu'il fit passer le reste de
l'armée par les montagnes pour se rendre à TArcahaie,
d'où elle revint au Port-au-Prince : ce qui fournit au général Gérin une nouvelle occasion de déclamer contre la
mollesse du Président d'Haïti. A peine de retour dans celle
ville, il en partit pour l'Anse-à-Veau, mécontent plus que
jamais : on put prévoir que cette fois, il n'allait pas se
borner à des plaintes et qu'il tenterait quelque chose
contre la tranquillité publique.
montagnes pour se rendre à TArcahaie,
d'où elle revint au Port-au-Prince : ce qui fournit au général Gérin une nouvelle occasion de déclamer contre la
mollesse du Président d'Haïti. A peine de retour dans celle
ville, il en partit pour l'Anse-à-Veau, mécontent plus que
jamais : on put prévoir que cette fois, il n'allait pas se
borner à des plaintes et qu'il tenterait quelque chose
contre la tranquillité publique. Le moment était arrivé où le président devait satisfaire
à la juste ambition de quelques officiers supérieurs de
l'armée, en récompensant d'ailleurs leurs services. Le
28 juillet, il promut au grade de général de brigade, les
adjudans-généraux Marion et Delva , et les colonels
Brwny Leblanc, Lys, B. Trichet, Gédéon, Vancol, Boyer
et Frédéric. Boyer continua à commander sa garde, Marion l'arrondissement de Jacmel, Bruny Leblanc celui de
Nippes ou de l'Anse-à-Veau, et Lys celui du Port-auPrince : les autres généraux firent partie de letat-major
général. Le chef de bataillon Henry devint le colonel de
la 18e. Il paraît que les dispositions où se trouvait Gérin, firent
juger prudent d'opérer une mutation entre les généraux
Lys et Francisque : le premier reçut ordre d'aller prendre
le commandement de l'arrondissement de la GrandeAnse, et le second vint le remplacer au Port-au-Prince.
Par cette simple mutation, Pétion s'assura du maintien
de son autorité dans le Sud. En retournant à Jérémie,
Bergerac Trichet, quoique dévoué à Gérin, ne pouvait y
exercer plus d'influence que Lys, secondé par Borgella
avec la 15e, et Henry avec la 18e. Dans l'arrondissement
de Tiburon, Nicolas Régnier et Bigot étaient attachés à [I809| chapitre xir. 28**5 leurs devoirs : il en était de môme des généraux Wagnac,
aux Gayes ; Vaval, à Aquin, et Bruny Leblanc, à l'Anse-à
Veau : tous les officiers supérieurs sous leurs ordres suivaient leur exemple. Le président put donc compter sur
la tranquillité du Sud, en cas que le général Gérin voulut tramer. Malheureusement pour lui-même, ce général
ne tint aucun compte de la situation des choses et des
sentimens des hommes, ainsi qu'on le verra. Si la présence de Lys à Jérémie fut d'une haute portée politique, celle de Francisque au Port-au-Prince
produisit un changement remarquable dans la police de
cette ville, surtout parmi les troupes : la discipline s'en
ressentit, au grand avantage de l'armée et des citoyens.
Lys, il faut le dire, aimait beaucoup les plaisirs, dans une
ville où la société d'autres hommes instruits comme lui,
alimentait ces dispositions de son caractère bienveillant:
d'un cœur excellent, d'une bonté indulgente, il ne mettait pasfdans l'exercice de son autorité assez de fermeté
et d'activité. Francisque fit tout le contraire, quoiqu'il
fût lui-même un digne et bon citoyen : il exigea l'observance du dveoir militaire de la part des colonels et officiers des corps de troupes, pour réfréner leurs soldats ; il
fit observer la loi sur la police des villes par les magistrats préposés pour son exécution : en peu de temps,
veillant à tout, incessamment à cheval, il fît cesser les
désordres, les vols qui étaient si communs au Port-auPrince. Il inspirait à tous, cette sorte de crainte compatible avec une autorité qui veut le respect des personnes,
des propriétés et des choses.
veoir militaire de la part des colonels et officiers des corps de troupes, pour réfréner leurs soldats ; il
fit observer la loi sur la police des villes par les magistrats préposés pour son exécution : en peu de temps,
veillant à tout, incessamment à cheval, il fît cesser les
désordres, les vols qui étaient si communs au Port-auPrince. Il inspirait à tous, cette sorte de crainte compatible avec une autorité qui veut le respect des personnes,
des propriétés et des choses. Le président s'opposa-t-il à ce que Francisque agît
ainsi? Non. Il lui laissa la même latitude dans son service, qu'au secrétaire d'Élat dans le sien : c'est donc 286 études sun l'histoire d'haïti. une preuve qu'il voulait l'ordre et la tranquillité publique, la répression de la licence et le maintien des lois.
C'était aux autorités secondaires à le comprendre, à remplir leurs devoirs, à ne pas vouloir que le chef de
l'État intervînt à tout moment, dans les affaires de détail administratif qui étaient de leurs attributions. Dans sa pensée, il paraît, la campagne de 1809 devait
être la dernière à entreprendre contre Christophe, puisque toutes, depuis 1807, n'avaient abouti à aucun résultat appréciable sous le rapport militaire ; car, aussitôt
son retour au Port-au-Prince, il traça le plan des fortifications de cette place qui furent commencées. Il dut prévoir que le Môle tomberait tôt ou tard au pouvoir de
son infatigable ennemi, et qu'alors il marcherait contre
la capitale : en faire le boulevard de la République^pour
lui résister, se préoccuper spécialement de soutenir le
Môle afin de donner le temps de la fortifier, furent l'objet
le plus pressant. Il faut rendre justice à Christophe pour l'énergie qu'il
montra pendant cette guerre, l'activité qu'il déploya partout où il était attaqué. Sans ces qualités qu'il possédait,
il eût été vaincu ; elles tenaient à son caractère orgueilleux, et son système de gouvernement les exigeait aussi.
Il avait commencé par toutes les rigueurs de son despotisme, qui firent soulever contre lui les 'populations
fatiguées de son joug ; ii fallait qu'il continuât ces moyens
affreux, qui lui firent compter pour rien le sacrifice des
hommes pour se défendre. Avec lui, l'insuccès d'un officier dans une affaire quelconque entraînait souvent sa
mort; mais la sienne, d'une manière violente, devait enfin solde)' ce bilan du crime, s'il est permis de s'exprimer ainsi.
rigueurs de son despotisme, qui firent soulever contre lui les 'populations
fatiguées de son joug ; ii fallait qu'il continuât ces moyens
affreux, qui lui firent compter pour rien le sacrifice des
hommes pour se défendre. Avec lui, l'insuccès d'un officier dans une affaire quelconque entraînait souvent sa
mort; mais la sienne, d'une manière violente, devait enfin solde)' ce bilan du crime, s'il est permis de s'exprimer ainsi. [1809J CHAPITRE XII. 287 Pou de jours avant le départ de l'armée du Port-auPrince, le 27 mai, la flotte en était sortie, celle fois,
sous les ordres d'Augustin Gaspard, le plus ancien capitaine après Panayoly : elle se rendit au Môle pour y débarquer quelques troupes et des approvisionnemens.
Celle de Christophe ayant paru du côté nord de la presqu'île, Lamarre invita le commandant Gaspard à aller la
combattre, et se porta lui-même sur la presqu'île pour
assistera la bataille \ Le G juin, il informa le président
que la flotte du Nord était composée de 6 bàlimens, et
que la Furieuse, commandée par Benne, et le Derénoncourt, par Barthole, furent les seuls de nos bàtimensqui combattirent en cette circonstance contre tous
ceux de l'ennemi. La Républicaine, que montait Gaspard,
drossée par les courans, s'affala sur la côte et eût péri,
si la Présidente n'était pas venue la remorquer ; les autres ne prirent aucune part à l'action, leurs capitaines
ayant prétendu, à tort ou à raison, que le vent les en
avait empêchés. Benne reçut une balle à la main dans ce
combat: son collègue et lui ayant supporté tout le choc
furent forcés enfin de prendre chasse. A leur rentrée
au Môle, Lamarre les en fit sortir de nouveau pour aller à la rencontre de la flotte ennemie: deux autres combats eurent lieu, dans l'un desquels un boulet de 24 du
Derénoncourt coula la mouche de l'ennemi, appelée l'Avànt-Garde \ Le 7 juillet, le président rendit un arrêté qui décerna
à Benne et à Barthole, un sabre d'honneur à chacun, en \ Elle eut lieu le 31 mai. 2 En l'absence du président, Caneaux, commandant de la place, improvisa un grand bal
«•hez lui, pour fêler cet événement. Les babitans du Port-au-Prince étaient dans la joie;
ils croyaient que la flotte du Nord allait être anéaniie. 288 ÉTUDES SLU L IIIST01KE D'HAÏTI.
décerna
à Benne et à Barthole, un sabre d'honneur à chacun, en \ Elle eut lieu le 31 mai. 2 En l'absence du président, Caneaux, commandant de la place, improvisa un grand bal
«•hez lui, pour fêler cet événement. Les babitans du Port-au-Prince étaient dans la joie;
ils croyaient que la flotte du Nord allait être anéaniie. 288 ÉTUDES SLU L IIIST01KE D'HAÏTI. récompense du courage qu'ils avaient montré ; et le 10
novembre suivant, sur la proposition du secrétaire d'État,
il créa les grades de contre-amiral et de vice-amiral auxquels pouvaient parvenir les capitaines de garde-côtes, à
raison de leurs actions éclatantes ou de l'ancienneté de
leurs services '. Après ces combats, la flotte retourna au Port-au-Prince,
emportant des blessés de la place du Môle; et au commencement de juillet , elle y revint avec des munitions
de guerre et débouche, de l'argent pour la solde des troupes et des étoffes nécessaires à la confection dé leur habillement. Le 17, en accusant réception de ces objets au
président, Lamarre lui dit : « Mon courage est toujours
« ferme, citoyen président, et quoique épuisé de fatigues
« et de maladies, si vous vous décidez de suite à m'en-
« voyer une demi -brigade de 1,500 hommes avec son co-
« lonel, croyez que je ferai triompher les armes de la Ré-
« publique : j'irai chercher le lion dans sa tannière 2... »
Cette âme héroïque, habituée à battre l'ennemi, ne reculait devant aucune entreprise et mesurait la valeur des
autres à la sienne. A partir de cette époque, le siège du Môle ne présenta
que les incidens journaliers d'une telle situation : les 1 Ni Panayoty ni les autres ne parvinrent a ces grades sous Pétion.Dans le même temps,
Christophe avait déjà nommé un contre-amiral, son fidèle Bastien. 2 Ce fut a cette époque que Lamarre adressa une lettre a Borgella, commençant ainsi :
« Dans une autre circonstance, tu m' écrivis : Aux armes, mon cher Lamarre! et je répondis
« a ton appel. Aujourd'hui, a mon tour, je te dis : Aux armes, mon cher Borgella ! Viens
t au secours de l'armée expéditionnaire avec ta demi-brigade. J'en demande une tout en-
« tière au président, etc. » A cet appel, Borgella écrivit a Pétion,en lui envoyant la lettre de Lamarre et sollicitant
avec instance la faveur d'aller au Môle avec la 15% ou seul de sa personne. Pétion ne fit
aucune réponse a sa lettre : la 15e et son brave colonel étaient trop nécessaires a Jérémie,
pour la situation militaire et politique ; on va le reconnaître. La lettre de Lamarre à Borgella fui écrite par Hérard Bumosle, et probablement aussi celle a Pétion. [1809] CHAPITRE XII. 289 troupes ennemies n'osèrent plus tenter d'y pénétrer ni
donner un assaut, se rappelant la fameuse journée du
15 janvier. Christophe se borna à faire dresser chaque
jour de nouvelles batteries de gros calibre pour le réduire;
il y fit porter des mortiers qui lançaient incessamment
des bombes. Tel que Toussaint Louverture au siège de
Jacmel, il contraignait ses soldats et les populations à
des travaux excessifs pour atteindre son but; et quand
on considère les difficultés de toute nature dont il triompha, on ne peut refuser an despotisme, animé par l'orgueil, non un sentiment d'admiration qu il nepeut jamais
mériter, mais l'appréciation de ses moyens d'action et du
résultat qu'il peut obtenir.
çaient incessamment
des bombes. Tel que Toussaint Louverture au siège de
Jacmel, il contraignait ses soldats et les populations à
des travaux excessifs pour atteindre son but; et quand
on considère les difficultés de toute nature dont il triompha, on ne peut refuser an despotisme, animé par l'orgueil, non un sentiment d'admiration qu il nepeut jamais
mériter, mais l'appréciation de ses moyens d'action et du
résultat qu'il peut obtenir. Nous arriverons à la chute du Môle, en 4810, et nous
dirons comment se termina ce grand drame militaire,
malgré les secours incessans qu'apportait la flotte à la
courageuse armée expéditionnaire, constatés par la correspondance de son illustre chef. Le 2 août, une très-belle barge doublée en cuivre entra au Port-au-Prince ; elle était montée par quatre marins qui déclarèrent que c'était celle qui servait à Christophe pour aller par fois du Cap au Porl-de-Paix l. Ces
hommes avaient profité de l'absence de leur officier, au
moment où ils faisaient de l'eau, pour s'échapper aux
cruautés du tyran dont ils racontèrent quelques actes :
il est probable que le malheureux officier a dû périr victime de l'évasion des marins. Le 10 novembre, le secrétaire d'État Bonnet provoqua
du Président d'Haïti, un arrêté qui établit une nouvelle
perception sur les denrées du pays, à leur exportation, 1 Bulletin officiel du samedi S août, K° 8. T. vu. 19 290 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. destinée à l'entretien de la gendarmerie. Le 50 décembre,
il en provoqua un autre qui fixa une imposition sur les
boucheries. Le même jour, une autre disposition fut prise
à l'égard des commerçans nationaux et étrangers, et cette
fois, le président prit « l'avis de son conseil, » dit cet
acte. Aucun étranger ne put être admis à se fixer dans la
République, pour y exercer une industrie quelconque,
qu'au préalable il n'eût obtenu du Président d'Haïti une
autorisation spéciale à ce sujet. Aucun d'eux ne put faire
le commerce de détail, ni faire le cabotage et le commerce
sur les côtes, par lui ou des agents, ce droit étant réservé aux Haïtiens : ils ne purent non plus résider autre
part que dans les ports ouverts au commerce étranger.
La perception du droit de consignation fut établie désormais sur le produit total de la vente des cargaisons, et
non plus sur le prix des factures comme par le passé. Enfin, le droit de tonnage sur les bàtimens étrangers fut
fixé à 50 centimes par chaque tonneau. Toutes ces dispositions, utiles et justes, prouvent de
nouveau l'intelligence de Bonnet dans l'administration
de l'État, et le concours qu'il donnait à son chef. Une autre mesure dont il ne partagea pas l'idée, d'après
ses convictions, fut prise par Pélion le 50 décembre. Il
faut la faire connaître par son texte ; car elle ouvrit une
ère nouvelle pour la République et influa puissamment
sur sa stabilité, en faisant dès lors espérer son application
sur une large échelle. Voici l'arrêté qui fut publié ce jour-là.
l'administration
de l'État, et le concours qu'il donnait à son chef. Une autre mesure dont il ne partagea pas l'idée, d'après
ses convictions, fut prise par Pélion le 50 décembre. Il
faut la faire connaître par son texte ; car elle ouvrit une
ère nouvelle pour la République et influa puissamment
sur sa stabilité, en faisant dès lors espérer son application
sur une large échelle. Voici l'arrêté qui fut publié ce jour-là. Le Président d'Haïti,
Toujours occupé de rendre le sort des défenseurs de la patrie
aussi heureux que les moyens de l'État peuvent le permettre, et de
récompenser les militaires qui ont rendu des services à la Repu- [1809] CHAPITRE XIÏ. 291 blique et qui ne sont pas en activité de service; après avoir pris l'avis
de son conseil, arrête ce qui suit : \ . Il sera fait aux défenseurs de la patrie en non-activité de service, pour eux et leurs ayans-causes, une répartition de terres à
titre de don national, qui sera réglée de la manière suivante : Aux sous-officiers et soldats, cinq carreaux. Aux officiers, depuis le grade de sous-lieutenant jusqu'à celui de
capitaine inclusivement, dix carreaux. Aux chefs de bataillon, quinze carreaux, et aux colonels, vingtcinq carreaux. 2. La répartition ci-dessus sera déterminée par un règlement
particulier. Le secrétaire d'État est chargé de l'exécution du présent
arrêté, etc. Signé : Pétion.' Au chapitre V de ce livre, nous avons exposé la divergence de vues qui existait entre Pétion et le sénat, lorsque, moins d'un mois après son élection, il proposa à ce
corps, de vendre une habitation du domaine public à chaque officier de tous grades ; et nous avons dit quel fut le
résultat immédiat du système de moitié, dont il traça
l'exemple sur les propriétés qu'il tenait à ferme de l'Etat :
— que les cultivateurs y trouvèrent, non-seulement plus
d'aisance, mais qu'eu se distribuant par familles pour
exploiter des portions de terrain, ils acquirent par cette
pratique, cette espèce d'indépendance personnelle, objet 1 En 1839, dans une conversation que j'eus avec le général Bonnet, sur le système économique du pays, parlant de la situation des grandes propriétés rurales, comme je lui disais qu'elle était le résultat de la distribution des terres par Pétion, de l'ardeur que mettaient les campagnards a acquérir de petites propriétés, causes de stabilité sociale, selon
moi, il me dit qu'il avait combattu ce projet en décembre 1809, prévoyant ce résultat ; que
ce fut une faute de la part de Pétion ; qu'il fallait s'en tenir au système du sénat dont il
avait été le promoteur, dans la loi de 1807 sur la police des campagnes. Ce système était aristocratique, dans les idées de l'ancien régime: celui de Pétion était
démocratique, dans les idées nouvelles ; ce chef était un républicain sincère. Les idées et
les vues de Bonnet avaient certainement leur valeur, au point de vue de la grande production ; mais elles n'étaient plus praticables, pas aussi justes que celles de Pétion : je le
pense ainsi. 292 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. de leurs vœux conslans ; que la conséquence d'un tel
état de choses était désormais le morcellement des habitations, leur distribution aux individus.
dans les idées nouvelles ; ce chef était un républicain sincère. Les idées et
les vues de Bonnet avaient certainement leur valeur, au point de vue de la grande production ; mais elles n'étaient plus praticables, pas aussi justes que celles de Pétion : je le
pense ainsi. 292 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. de leurs vœux conslans ; que la conséquence d'un tel
état de choses était désormais le morcellement des habitations, leur distribution aux individus. Nous voilà arrivé au premier acte de cette grande mesure politique, dictée par la justice, qui est l'unique cachet
delà vraie politique. Ce fut pour Pétion, le premier pas
fait dans cette voie de bienfaisance qu'il parcourut si glorieusement. Et à quij revenait mieux cette initiative dans les récompenses nationales, qu'aux militaires retirés du service, par leur âge ou leurs infirmités, qu'aux invalides
par blessures reçues sur le champ de bataille, en servant
leur pays et la cause de la liberté? Officiers ou soldats,
ces citoyens avaient combattu depuis nombre d'années
dans toutes nos guerres ; ils étaient pauvres, et l'État ne
pouvait les salarier, les pensionner sur leurs vieux jours :
n'était-il pas de toute équité qu'ils reçussent du gouvernement un coin de celte terre qu'ils avaient arrosée de
leur sang, que la plupart d'entre eux avaient aussi arrosée de leur sueur sous l'affreux système colonial? La
République n'est-elle pas le gouvernement pour tous, si
ce n'est par tous? Peut-elle comporter des privilèges en
faveur d'un petit nombre, jouissant de tous les avantages de la société? Pétion honora donc son pays et sa race tout entière
en comprenant ces grandes vérités, en les pratiquant au
profit de ses compagnons d'armes les plus nécessiteux.
Par son arrêté du 50 décembre, il leur accorda, au nom
de la nation, des terrains en quantité suffisante, selon
leur position sociale, afin de les exploiter à leur avantage
et à celui de leurs familles. Désormais, chaque soldat,
chaque officier était assuré que, devenant infirme ou in- [1809] chapitre xii. 293 valide à la guerre, il aurait un droit égal à la munificence
nationale, dignement interprêtée par le chef de l'État '. Ce qui n'est pas écrit dans cet arrêté, mais ce qui eut
lieu par suite de ses dispositions, c'est que Pétion arriva
bientôt à considérer aussi les services que rendaient au
pays, à l'État, les gérans ou conducteurs des habitations
rurales, et à les récompenser par des concessions de cinq
ou dix carreaux de terre, c'est-à-dire ceux placés sur les
propriétés domaniales. En général, c'étaient d'anciens
individus habitués, depuis les colons, à diriger les ateliers dans leurs travaux agricoles ; ils exerçaient une influence dérivant de leur âge et de cette autorité déléguée;
les cultures se maintenaient encore par leurs soins; car
les fermiers de l'État n'allaient guère sur les biens affermés. Pur ces dons nationaux, ils étaient intéressés à continuer leur utile gestion, à tracer l'exemple aux cultivateurs, par le travail auquel ils se livraient pour leur
propre compte, et à les maintenir dans l'obéissance au
gouvernement, par l'effet de leur reconnaissance personnelle pour cet acte de justice et de bienfaisance.
déléguée;
les cultures se maintenaient encore par leurs soins; car
les fermiers de l'État n'allaient guère sur les biens affermés. Pur ces dons nationaux, ils étaient intéressés à continuer leur utile gestion, à tracer l'exemple aux cultivateurs, par le travail auquel ils se livraient pour leur
propre compte, et à les maintenir dans l'obéissance au
gouvernement, par l'effet de leur reconnaissance personnelle pour cet acte de justice et de bienfaisance. Il paraît, que ce fut à cette fin de l'année 1809, que
Bonnet proposa d'établir te monopole sur la vente du i Dans ses Mémoires publiés en 1843, a Kingston, en confirmant ce que j'ai su du général Bonnet lui-même, — qu'il fut opposé aux dons nationaux, — B. Inginac prétend que ce
fut sur sa propre proposition que Pétion les délivra. Je ne puis réfuter cette assertion par
aucun document; mais je crois difficilement que le chef qui, moins d'un mois après son élection, avait proposé la vente des habitations, ne serait pas encore celui qui conçut l'idée des
concessions de terre, surtout lorsqu'il avait sous les yeux, le plan du partage des terres,
proclamé par Polvérel sous les ordres de qui il avait servi, tandis qu'Inginac était alors
avec les Anglais. Pour appuyer son assertion, Inginac assure que « l'État manquait de ressources et que les
« défenseurs de la patrie montraient du découragement. » Or, a cette époque, Bonnet fournissait a tous les besoins du Môle et de la marine : ces deux services l'emportaient sur les
autres, et l'on sait que les troupes de la République ont toujours été d'une abnégation
admirable, surtout sous Pétion : d'ailleurs, cette distribution de terres n'étiit qu'en faveur
des invalides, des militaires en non-activité. 294 études sur l'histoire d'haïti. sel, du tabac et du bois de campêche, afin d'augmenter
les revenus de l'État; car cet acte a disparu comme cet
établissement du magasin du fisc, qui ne dura pas longtemps,parce que les clameurs publiques s'élevèrent contre
le secrétaire d'État , *. Cependant, l'histoire doit rendre justice à sa mémoire
pour son patriotisme et la haute intelligence dont il fit
preuve dans l'administration des finances de la République, Voici le résultat de son exercice pendant l'année 1809 : RECETTES GÉNÉRALES. Au 1" janvier, il existait dans les diverses caisses. gourdes 48,270 89 Importation, . - 277,17 91 Importation, . - 277,1 / 91 \ ( Exportation, 463,973 08 V Impôt territorial, 234,703 47 / ) Consignations, 30,858 69 ' ( PRODUIT A } Consignations, 30,858 69 , . „,0-, ,,QQ w DOUANES } Pesa*e' 21 '337 44 ( i'042'589 22 ' Jaugeage, 2,518 60 \ Cubage, 2,730 68 ] Tonnage, 9,287 33 / 1 Vente des denrées du pays, . . . 92,983 16 \ Loyers de maisons, 42,958 75 / 203,476 81 Fermage de guildives, sucreries, hat- > tes, etc. . . . . . . . . . 43,352 37 \ Warflage, 24,182 33 J (Patentes, 28,648 25 A
Jaugeage, 2,518 60 \ Cubage, 2,730 68 ] Tonnage, 9,287 33 / 1 Vente des denrées du pays, . . . 92,983 16 \ Loyers de maisons, 42,958 75 / 203,476 81 Fermage de guildives, sucreries, hat- > tes, etc. . . . . . . . . . 43,352 37 \ Warflage, 24,182 33 J (Patentes, 28,648 25 A Timbre et enregistrement, 2,60231 j Confiscations, 1,176 35 ' . Extraordinaires, 62,450 45 t *" / Retenue des 4 et 6 deniers pour livre \ ^ sur les marchés, 12,554 79 / PROMUT DE DIVERSES J SSS^SSSÏÏSL â')EfRECETTES. r i\cicnuu uua ** eu u uçiueis puui 11T1C ^ sur les marchés, 12, Total. . . . 1,401,769 07
Au 31 décembre, il restait « percevoir, des recettes ordonnancées ponr la somme de 34,390 79 Total général, 1,436,159 86 1] Les fonctions sénatoriales de Manigal ayant cessé, il devint garde-magasin du fisc au
Port-au-Prince. On y vendait en détail et en gros, le sel et le tabac. Les anciens débilans
de ces denrées se plaignirent de cette mesure fiscale qui leur enlevait leur profit ; ils persuadèrent les consommateurs que le fisc vendait plus cher qu'eux-mêmes. Déjà on se plaignait que le secrétaire d'État donnait la préférence, pour des fournitures
faites a l'État, a son beau-frère Péan, qui était commerçant en gros ; on l'accusa d'être son
associé. Pcan avait aussi une quinzaine de cabroucls qui faisaient concurrence aux autres
entrepreneurs des charrois de l'État: de l'a de nouvelles plaintes contre le secrétaire d'État.
Enfin, les gros fermiers des biens du domaine, qu'il contraignait au payement de leurs
fermes ; les débiteurs en général, les commerçans qui étaient forcés de payer les droits en
numéraire : tous unirent leurs clameurs contre lui. [18091 CHAPITRE XII.
Pondant l'année, il est entré dans les ports de la République, 426 navires jaugeant
36,602 tonneaux. Le m intani de leurs cargaisons, sur factures, s'est élevé a 3,090,839g. 35,
et d'après le tarif, a 2,759,212 g. 63. Il a été exporté; — C.aft, 22,130,392 livres ;—r><oN, 182.017, livres;— Cacaa, 301,-121
livres ; — Campé che, 4,224,193 livres ; — Gayac, 2,522,538 livres; Acajou, 41,978 pieds
réduits, etc. Ce mouvement d'importation et d'exportation a eu lieu dans les quatre administrations
principales du Port-au-Prince, de Jacmel, des Gayes et de Jérémie. DÉPENSES GÉNÉRALES. t Bois de construction et autres, . . 8,339 27 \ gourdes. \ Fer, aciei*, cuivre, etc 7,888 32 j APPROVISION .1 Malièresrombustibles, 3,278 93 ( ___ ... _A ÏSEMENS. ) Habillemens, 88,074 SI [ 227,771 99
exportation a eu lieu dans les quatre administrations
principales du Port-au-Prince, de Jacmel, des Gayes et de Jérémie. DÉPENSES GÉNÉRALES. t Bois de construction et autres, . . 8,339 27 \ gourdes. \ Fer, aciei*, cuivre, etc 7,888 32 j APPROVISION .1 Malièresrombustibles, 3,278 93 ( ___ ... _A ÏSEMENS. ) Habillemens, 88,074 SI [ 227,771 99 ( Façons d'ouvrages et charrois, . . 9,264 92 1 '. Divers objets, . . 110,926 02 ) l Armes a feu et blanches, . . . 12,789 50 \ \ Bouchesafeu, 1,200 / ., ARSENAUX. I Munitions, boulets, etc 39,572 19 > 117,533 44 f Journées d'ouvriers et traitemens, . 607 25 \ \ Divers objets, 63,364 50 / (Achat de bâtimens, 164,476 17 Solde elappointemens des équipages, 11,117 74 „ . Traitement de table, . . .' . . 11,766 , .., . , .. , mpnt 1 Cordages et effets de grément, . . 26,719 54 ( su.ni. j Journées d'ouvriers, 2,128 50 ^ Diverses fournitures, 152,380 47 APPOINTE- ( Appointemens, 80,402 71 } MENS et J Solde, 102,802 66 [ 186,104 53 SOLDE. I Logemens d'Officiers, 2,899 16 ) Ajournées de malades, 2,729 16 v Médicameiis, . 4,875 78 J Légumes et graisseries. ... 532 90 \ 40,252 75 Appointemens des employés, . . 3,434 53 I Diverses fournitures, 28,680 38 J ( Farines et biscuits, 87,903 51 INSPECTION \ MSft $&> dU 1??% • • • ■ E&B B a. J Viandessalees et fraîches, . . . 54,988 0r> v %n .r„, », VIVRES ) Poissons salés , 41,87153 t ,(' ' l Boissons, . 41,061 52 V Divers objets, 41,632 46 / Achats de denrées, . . • . . 48,853 46 \ nivpRÇRQ l Indemnités et gratifications, . . 17,697 99 / wnmreîra S Divers remboursemens, 75,902 79 > 383,846 79 DEPENSES. piace du Mûé. ; 202;207 7f ^ Divers objets, 39,184 84 / ! Réparations des maisons de l'État. 4,608 36
Charrois de denrées et fournitures
de l'intérieur, 2;164 53
Appointemens des agents de l'administration, . . . 64,17910 > »A77035
Pensions et secours, 6,281 07
Fournitures de bureaux, 5,707 47
Diverses] dépenses , . . . . . 9,829,82 Total, 1,677,654 84 Dans les dépenses cj-dessus sont comprises les dettes laissées par l'exercice de l'année 1808, s'êlevant à la somme de 251,385 g. 94 qui a, été payée en 1809. Ainsi, le total des dépenses étant de. 1,677.654 g. 84 En défalquant cette somme de » 251,385 94 Il resterait pour l'exercice de 1809, ci. 1,426, 268 g. 90
1,677,654 84 Dans les dépenses cj-dessus sont comprises les dettes laissées par l'exercice de l'année 1808, s'êlevant à la somme de 251,385 g. 94 qui a, été payée en 1809. Ainsi, le total des dépenses étant de. 1,677.654 g. 84 En défalquant cette somme de » 251,385 94 Il resterait pour l'exercice de 1809, ci. 1,426, 268 g. 90 296 études sur l'histoire d'haïti. Report, 1,426,268 g. 90 Mais, a son tour, cet exercice laissait des dettes a payer en 1810, savoir : 1* pour divers marchés, 233,301 g. 14 \ 2° divers mandats émis. . . . 29,461 28 \ 271,391 14 3- diverses délégations du Môle. 8,828 72 \ Les Dépenses générales de 1809 ont donc été de 1,697 860 g. 04 Les Recettes générales ayant été de 1,436, 159 86 Les Dépenses ont excédé les Recettes . 261,700 g. 18 Ce résultat était inévitable, en présence des besoins
de la place du Môle et de la flotte. Nous trouvons même,
dans le tableau représentant tous ces chiffres, l'observation suivante : « La dépense pour la marine doit être évaluée à
« 447,571 g. 66, et celle pour le Môle à 298,904 g. 58,
t attendu que les vivres qui ont été fournis à l'une et à
c l'autre, provenant des magasins de l'État, montant,
t pour la marine, à 78,983 g. 24, et pour le Môle à
« 96,696 g. 67, ne sont point compris dans les chac pitres 3 et 7, mais bien au chapitre 6 (inspection de
e vivres), comme il appert aux états. » Les comptes de Bonnet, pour l'année 1809, confirment pleinement la justice que nous avons rendue à ses
talens de grand administrateur, à ses lumières , au
chapitre XI de ce volume J. Quant aux événemens de la partie de l'Est, il y avait
déjà quelques mois qu'ils étaient terminés, par la capitulation de Santo-Domingo. Au mois d'avril , les Anglais avaient augmenté le
nombre des bâtimens qui bloquaient cette place,
sans pouvoir empêcher néanmoins qu'elle reçût de
temps en temps des approvisionnemens en farines, etc.,
par des corsaires français, ou sortis du port ou envoyés 1 Ces comptes ont été dressés par Inginac, chef du bureau des finances a la secrétairerie
d'État : ils prouvent sa capacité incontestable. [1809 1 CHAPITRE xi r. 297 là des autres îles de l'archipel. De son côté, dans le
même mois, don Torribio Montes s'était décidé à envoyer
tout le régiment de Porto-Rico, sous les ordres du colonel Arata, qui prit le commandement des opérations
militaires, pour ne laisser à Juan Sanches que son autorité civile et politique sur la population indigène.
étairerie
d'État : ils prouvent sa capacité incontestable. [1809 1 CHAPITRE xi r. 297 là des autres îles de l'archipel. De son côté, dans le
même mois, don Torribio Montes s'était décidé à envoyer
tout le régiment de Porto-Rico, sous les ordres du colonel Arata, qui prit le commandement des opérations
militaires, pour ne laisser à Juan Sanches que son autorité civile et politique sur la population indigène. Celle de la ville s'élevait à environ 5000 âmes, et il y
avait 4100 soldats français. Après s'être nourris des
chevaux, des mulets, des ânes, des chiens, des chats, de
vieux cuirs, d'herbes, de la racine vénéneuse delà gualliga *, ils virent arriver autour de la place, qui était
incessamment canonnée et bombardée, 1400 hommes
de troupes anglaises sous les ordres du général Carmichaël, venant de la Jamaïque. Il fallut enfin céder aux
horreurs de la famine et à la force : le 30 juin, le général Barquier réunit les officiers supérieurs et les chefs
de service en conseil de guerre, qui résolut de capituler,
non avec les indigènes et Juan Sanches, mais avec les
Anglais. La convention de capitulation fut ratifiée de
part et d'autre, le 7 juillet : en conséquence, les postes
de la place furent remis aux troupes anglaises et espagnoles de Porto-Rico. Les officiers de la garnison conservèrent leurs épées; ils furent envoyés en France,
sous la condition de ne pas porter les armes contre la
Grande-Bretagne et ses alliés pendant trois ans ; les
sous-officiers et soldats prisonniers de guerre, déposant
leurs armes, durent aussi être envoyés en France pour
être échangés contre des prisonniers anglais, en passant
d'abord à la Jamaïque, etc., etc. i Espèce de manioc sauvage qui exige six jours de préparations successives, avant de
pouvoir servir a la nourriture peu substantielle qu'elle procure et qui occasionne encore
des gonflemens. 298 études sur l'histoire d'haïti. La remise entière de la place eut lieu le 11 juillet,
après des échanges de courtoisie entre les officiers anglais et français. Après avoir agi ainsi envers leurs ennemis,\es Anglais
réclamèrent de leurs amis, — des indemnités, pour se défrayer des dépenses occasionnées par leur concours dans
la prise de Santo-Domingo. Juan Sanches n'ayant point
d'argent, ils prirent possession de la ville, établirent une
consigne sévère à l'égard des indigènes de la campagne
qu'ils ne laissèrent pas entrer dans la place, embarquèrent à bord de leurs vaisseaux les plus belles pièces d'artillerie en bronze qui la défendaient, des tableaux historiques qui décoraient le palais du gouvernement ; et ils
se préparaient à démonter toutes les cloches. des églises pour les emporter aussi, quand Juan Sanches fit un
appel aux indigènes qui se cotisèrent pour fournir une
somme à leurs auxiliaires. Toutes ces choses se passèrent durant le reste du mois
de juillet et d'une partie de celui d'août. Alors survint
inopinément un nouvel a uxiliaire aux indigènes : la fièvre jaune commença à sévir contre les Anglais. Ce fut
le signal d'un abandon précipité de Santo-Domingo, de la
part de ces amis exigeans. Tout en essayant de tourner Juan Sanches de Ramârès en ridicule, par rapport à son costume qui lui parut bizarre, Guillermin en a donné un portrait qu'il est
bon de placer ici, à cause de ce que nous aurons à dire
de son, administration dans l'Est :
inopinément un nouvel a uxiliaire aux indigènes : la fièvre jaune commença à sévir contre les Anglais. Ce fut
le signal d'un abandon précipité de Santo-Domingo, de la
part de ces amis exigeans. Tout en essayant de tourner Juan Sanches de Ramârès en ridicule, par rapport à son costume qui lui parut bizarre, Guillermin en a donné un portrait qu'il est
bon de placer ici, à cause de ce que nous aurons à dire
de son, administration dans l'Est : « Ce chef de parti est d'un caractère doux; il a l'air
« simple et modeste ; mais cette modestie et cette sim-
« plicité apparentes cachent un orgueil démesuré et la
« finesse d'un homme d'une condition plus rejevçe qu£ [1809] CHAPITRE XII. 290 « la sienne. Son abord facile, son Ion mielleux et pcrsua-
« sifpi'évicnncnt en sa faveur. Moins superstitieux quene
« l'est ordinairement un Espagnol, il se sert des prêtres
<r pour les faire concourir àrexécution deses desseins, sans
n se livrer aveuglément à leurs conseils et leur donner
« trop d'influence. Extrêmement secret et réservé, il ad-
« met peu de personnes à son entière confiance, et ne
« laisse pénétrer que ce qu'il est de son intérêt de faire
< connaître. Il affecte les principes d'humanité, de mo-
« dération et de désintéressement, seulement pour légi-
« timer le motif de ses entreprises et accréditer une opi-
« nion favorable sur sa moralité : il sait flatter et contenir
« au besoin les passions des autres. Sanches n'a jamais
« fait preuve de valeur ; mais il a une fermeté d'âme qui
« lui tient lieu de courage et lui sert à relever celui de ses
« soldats *. Sanches doit plus à la nature qu'à l'éducation;
« aussi a-t-il plus d'esprit que de connaissances, plus de
« moyens de conduite que de talens acquis. Ambitieux,
« il a l'air de dédaigner les grandeurs ; mais il est capa-
« ble de tout pour les obtenir. Intrigant, audacieux, il
« a osé s'asseoir à la table du général Ferrand, dans le
« temps même où il venait de consommer son crime et
« de répandre les fermens de révolte dans toute la par-
« lie de l'Est. Fin et délié, il a su se servir du gouverneur
« don Torribio Montés pour le succès de ses projets, et
« s'est joué scandaleusement de la promesse qu'il lui avait i Guillermiu s'est trompé à cet égard. Juan Sanches fut nommé alcade de Cotuy, a l'âge
de 17 ans, a cause de ses lumières pour cette localité et de sa sagesse précoce. Peu après
il dut aller lui-même arrêter un brigand nommé Miguel Robles, qui dirigeait une bande de
voleurs. Celui-ci s'enferma dans une caze et bien armé : a la voix de l'alcade qui lui disait
de se rendre a discrétion, il en ouvrit la porte et déchargea son trabucco. Juan Sanches lui
lâcha un coup de pistolet en pleine poitrine, qui retendit mort. C'est a partir de cette action
que sa réputation de bravoure se fit dans l'Est.
êter un brigand nommé Miguel Robles, qui dirigeait une bande de
voleurs. Celui-ci s'enferma dans une caze et bien armé : a la voix de l'alcade qui lui disait
de se rendre a discrétion, il en ouvrit la porte et déchargea son trabucco. Juan Sanches lui
lâcha un coup de pistolet en pleine poitrine, qui retendit mort. C'est a partir de cette action
que sa réputation de bravoure se fit dans l'Est. 300 ETUDES SUR l'iUSTOIRE d'hAÏTI. « faite, de le reconnaître pour chef immédiat de cette coc lonie. Sanches, enfin, est d'une taille moyenne, d'une
c figure assez commune; actif et tempérant, il a le tra-
« vail facile, de la pénétration dans l'esprit, de l'assiduité
« au travail, et il dort fort peu. b Tel fut l'homme qui organisa l'insurrection de l'Est
contre les Français. On reconnaît qu'il possédait toutes
lesqualités nécessaires à cet te entreprise, indépendamment
des diverses causes qui la facilitaient. Cyriaco Ramirès,
son compétiteur, ne pouvait lutter avec lui: en juin, au
moment où Santo-Domingo allait capituler, il fut arrêté
par ordre de Juan Sanches qui l'envoya à Porto-Rico, en
l'accusant auprès du gouverneur, de tramer en faveur: de
Pétbn. Après la reddition de la place, T. Montés l'y renvoya ; et Juan Sanches le fit mettre en prison où il resta
dans les fers, jusqu'à l'amnistie générale du 50 juin 1812,
proclamée par les Cortès d'Espagne. Dès que Pétion eut appris la capitulation de Santo-Domingo, il expédia Sabourin et Manier pour complimenter
J. Sanches sur ses succès, et lui proposer de permettre la
continuation du commerce des bestiaux et autres produits
des indigènes de l'Est avec la République d'Haïti, avec le
judicieux espoir que ces relations de bon voisinage produiraient leur fruit plus tard '. En même, temps, Christophe députa l'adjudant-général Campos Thabarrès, indigène de Saint-Yague, dans i Monier, blanc français naturalisé Haïtien par Dessalines, était en 1809 commissaire du
gouvernement près le tribunal civil du Port-an^Vince. En 1801, il habitait Cotny et fut trèslié avec Juan Sanches : mais il ne p an vait exercer auprès de lui autant d'influence que
Carabajal et A. Manaz. Le but actuel de Petion fut néanmoins atteint : le commerce des
bestiaux se rétablit entre les inlïgènes de l'Est et la R publique, par autorisation de Juan
Sanches : ce dernier n'eût pu l'empêcher sans mécontenter la population. îl en fut de même
pour l'Etat du >"ord.
ny et fut trèslié avec Juan Sanches : mais il ne p an vait exercer auprès de lui autant d'influence que
Carabajal et A. Manaz. Le but actuel de Petion fut néanmoins atteint : le commerce des
bestiaux se rétablit entre les inlïgènes de l'Est et la R publique, par autorisation de Juan
Sanches : ce dernier n'eût pu l'empêcher sans mécontenter la population. îl en fut de même
pour l'Etat du >"ord. [1809] CHAPITRÉ XII» ,"01 le même but, et avec d'autant plus d'espoir de rattacher
Juan Sanchesà son gouvernement, que c'était à lui qu'il
avait fourni des armes et des munitions, et qu'il comptait encore sur l'influence des conseils de M. Carabajal. Juan Sanches accueillit ces divers envoyés avec politesse,et Thabarrès,son compatriote avec plus d'affabilité,
à raison des précédens.En ce moment arrivait aussi Àndrès Munoz, jadis membre de l'assemblée centrale de
1801 et qui fut ensuite commissaire du gouvernement
près le tribunal civil de Saint- Yague, sous Toussaint
Louverture. Munoz avait connu Christophe au Cap et
avait été flatté de ses prévenances envers les membres
de l'assemblée centrale ; il en avait retenu une idée avantageuse, à cause de sa manière d'exercer l'autorité; à
Saint-Yague, il s'était lié avec Juan Sanches qui commandait Cotuy alors ; et il se joignit en 1809 à Carabajal, pour le conseiller de se rapprocher de Christophe
plutôt que de Pétion. A. Munoz conseilla même à Juau Sanches, de proclamer l'indépendance de la partie de l'Est, de l'Espagne,
au nom de laquelle il avait pris les armes ; mais pourvu
qu'il s'alliât à Christophe dont le pouvoir lui parut plus
assis, afin d'en être secouru au besoin. Adoptant ce plan
qu'il ne pouvait mettre à exécution dans le moment,
sans soulever contre lui les populations de l'Est, Juan
Sanches chargea Thabarrès de le communiquer à Christophe. Il ne rendit aucun compte à la Régence d'Espagne
des succès qu'il avait obtenus, pour;ne pas être obligé
de demander des récompenses pour les hommes qui l'avaient aidé, et exciter par là leur mécontentement qu'il
exploiterait contre celte autorité, en les persuadant qu'elle 302 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. avait dédaigné d'y répondre. D'un antre côté, il avait
accueilli ce projet d'indépendance, parce que, en 1809,
on pensait que Napoléon eût pu triompher de la résistance de l'Espagne. Mais la Régence avait été informée, et des bruits d'indépendance ou d'alliance avec Christophe, et de la capitulation de Santo-Domingo : elle s'empressa de faire acte
d'autorité dans cette ancienne colonie, en y envoyant
quelques fonctionnaires, notamment don Francisco Murillo, en qualité de lieutenant du roi à Santo-Domingo.
Il était en outre question d'y envoyer don Ignacio Caro,
pour prendre l'autorité des mains de Juan Sanches. Ces
choix de la Régence furent conseillés par don Xavier
Caro, neveu du précédent et ministre de cette Régence,
né à Santo-Domingo.
de Santo-Domingo : elle s'empressa de faire acte
d'autorité dans cette ancienne colonie, en y envoyant
quelques fonctionnaires, notamment don Francisco Murillo, en qualité de lieutenant du roi à Santo-Domingo.
Il était en outre question d'y envoyer don Ignacio Caro,
pour prendre l'autorité des mains de Juan Sanches. Ces
choix de la Régence furent conseillés par don Xavier
Caro, neveu du précédent et ministre de cette Régence,
né à Santo-Domingo. Dès que Juan Sanches apprit ce projet, il expédia en
Espagne A. Munoz, chargé d'y donner l'assurance de son
dévouement à la métropole et de foire ajourner tout envoi de titres et de grades à ceux de ses compagnons qui
l'avaient aidé dans l'insurrection, sous le prétexte que
ce serait exciter leur ambition. En même temps, F. Murillo informait don J. M. Villaviciencio, son allié et l'un
des membres de la Régence, de la trame ourdie par Juan
Sanches, A. Munoz et Carabajal. La Régence retint A.
Munoz en Espagne, et expédia néanmoins à Juan Sanches, le titre de brigadier capitaine-général, afin de le
porter à ne pas briser avec elle. Nous donnerons plus tard la suite de la conduite tortueuse de ce chef, en parlant de son administration et de
sa mort. Le 19 décembre, il adressa une lettre à Pétion,
en envoyant au Port-au-Prince deux officiers, pour expliquer les motifs de quelque sévérité dont il avait usé [1810] CIIAPITIIE XII. 7)05 envers le capitaine d'une falouchc haïtienne, qui vint de
Jacmel àSanto-Domingo. Il disait à Pétion, que les lois
l'eussent autorisé à être encore plus sévère ; mais que
son amitié pour lui et le désir de lui être agréable en
tout, avaient désarmé son autorité. L'année 1810 s'ouvrit sous de tristes auspices pour la
République d'Haïti. Les événemens les plus graves s'accomplirent pendant son cours, et il fallut au chef qui la
présidait toute sa sagesse politique, tout son dévouement
patriotique, pour l'empêcher de se précipiter dans l'abîme
ouvert sous ses pas par des citoyens recommandables à
plus d'un titre, mais égarés par des passions funestes qui
eussent fait le malheur de la nation, si celui dont ils attaquèrent imprudemment le pouvoir n'était pas pénétré de
la noble mission qu'elle lui confia. Le général Gérin entra le premier dans cette carrière
dangereuse et périt victime de ses calculs d'ambition,
sinon de ses sentimens jaloux et haine-ux. Par tout ce que nous en avons déjà dit, le lecteur ne
sera pas étonné d'apprendre que, de retour à l'Anse-àVeau après la campagne de 1809, il commença à conspirer définitivement, pour renverser Pétion de la présidence ou allumer une nouvelle guerre civile dans le Sud
contre l'Ouest. Sachant que plusieurs sénateurs restaient
mécontens de l'ajournement forcé du sénat, à son occasion personnelle; que bien des militaires blâmaient le
président de ce qu'ils appelaient sa mollesse dans la conduite de la guerre, dans la discipline de l'armée, qu'ils ne
trouvaient pas qu'il fit assez pour la garnison du Môle ;
ayant reçu, dit-on, quelques lettres de Lamarre qui s'en
plaignait aussi, comme il le faisait directement au prési504 études sur l'histoire d'haïti.
l'ajournement forcé du sénat, à son occasion personnelle; que bien des militaires blâmaient le
président de ce qu'ils appelaient sa mollesse dans la conduite de la guerre, dans la discipline de l'armée, qu'ils ne
trouvaient pas qu'il fit assez pour la garnison du Môle ;
ayant reçu, dit-on, quelques lettres de Lamarre qui s'en
plaignait aussi, comme il le faisait directement au prési504 études sur l'histoire d'haïti. dent, sans avoir cependant l'intention de pousser à la
révolte contre lui : le général Gérin crut le moment propice pour mettre à exécution sa conspiration permanente1. Dans ces vues, vers novembre 1809, il quitta l'Anseà-Veau, se rendit à Cavaillon et aux Cayes ; là il s'embarqua sur un bateau qui entra dans tous les petits ports des
côtes du Sud jusqu'à Jérémie. « Dans tous ces lieux, il
« parlait ouvertement contre le système politique etad-
« ministratifdu Président d'Haïti, contre ses actes ; met-
« tant en avant le désordre, l'insubordination qu'il tolé-
« rait, l'abandon et la perte prochaine de l'armée du
e Môle ; et, par ces propos, cherchant à intéresser les au-
« torités au changement qu'il disait nécessaire et qu'il
« préméditait. 2 » Mais partout on l'écouta, sans lui donder des espérances à ce sujet. A Jérémie, le général Bergerac Trichet et le colonel Thomas Durocher furent les
seuls qui parurent lui avoir fait des promesses formelles,
ainsi qu'on le verra par leur conduite. Après un court
séjour dans cette ville, Gérin retourna à l'Anse-à-Veau,
s'aveuglant sur l'influence de ses discours séditieux. Il était impossible que Pétion ne fût pas informé de
ses démarches factieuses : la plupart des fonctionnaires
civils ou militaires durent l'en aviser. Certains d'entre eux
ne le firent pas, tels que Lys, commandant en ce moment l'arrondissement delà Grande-Anse, etBorgella, —
par égard pour Gérin et dans la pensée qu'il s'abstiendrait de tout acte coupable ; ils se bornèrent à rester et 1 Dès après sa démission acceptée a Jérémie par Pétion, Gérin conçut son projet. Il en
parla a Borgella qui, de retour d'Aquin en juillet 1808 et se rendant a Jérémie, passa par
l'Anse-à-Veau et l'y vit. Borgella lui conseilla de n'en rien faire ; il lui renouvela ses conseils a la fin de 1809. — Notes biographiques dictées par Borgella. 2 Notes fournies par Bruno Picdeper, sur la conspiration de Gérin. [1810] CHAPITRE XII. 305 à maintenir les troupes et les eitoyens dans la fidélité au
gouvernement. Mais le général B. Leblanc fut celui qui
dut tenir le président mieux renseigné, parce qu'il était
à l'Anse-à-Veau, foyer de la conspiration. Persuadé de
la folie de Géi'in, ainsi qu'il le lui avait fait entendre par
sa lettre du 16 février 1809, Pélion ne pouvait faire autre
chose que de donner ses ordres à B. Leblanc pour cette
éventualité, puisque Gérin persistait dans sa haine. Ce
commandant d'arrondissement les exécuta, en tenant
surtout la 16e demi-brigade, que Gérin et lui avaient
commandée, sous les armes et en parfaite discipline, afin
de s'opposer à la moindre tentative : sa responsabilité
l'exigeait ainsi.
16 février 1809, Pélion ne pouvait faire autre
chose que de donner ses ordres à B. Leblanc pour cette
éventualité, puisque Gérin persistait dans sa haine. Ce
commandant d'arrondissement les exécuta, en tenant
surtout la 16e demi-brigade, que Gérin et lui avaient
commandée, sous les armes et en parfaite discipline, afin
de s'opposer à la moindre tentative : sa responsabilité
l'exigeait ainsi. Mais Gérin s'en prévalut pour prétendre qu'on en voulait à sa vie. Dans le courant de janvier, après avoir écrit
des lettres à des chefs militaires sur divers points, il expédia à Jérémie le chef d'escadron Lhérisson, de son
état-major, avec des lettres pour ceux de cette localité :
Lhérisson fut chargé de les appuyer et d'entraîner ces
officiers supérieurs dans sa faction l. Lys, Borgella et Henry refusèrent d'y entrer ; leur conduite maintint les troupes et les citoyens en parfaite tranquillité2. Mais Bergerac Trichet et Thomas Durocher
s'entendirent pour aller àl'Anse-à-Veau, avec le corps
des Eclaireurs que commandait ce dernier. A cet effet,
ils firent abandonner les postes que ce corps occupait
dans la campagne pour contenir les insurgés, et marchèrent jusqu'au Corail. En apprenant ce fait coupable, Lys 1 Lhérisson fut accompagné dans celte mission par le lieutenant Lamothe Duthiers. 2 Le colonel Henry s'empressa d'en donner connaissance au président, tandis que les
autres s'en abstinrent encore, pour ne pas dénoncer Gérin. Fonctionnaires militaires, ils le
devaient cependant; mais on comprendra cette délicatesse de sentiment a l'égard d'un général qui avait rendu tant de services a son pays. t. vu. 20 306 études sur i/nrsTOinE d'iiaïti. s'y porta avec ses aides de camp pour faire rétrograder les Édaireurs. Dans cet intervalle, et aussitôt même le départ de Lhérisson de l'Anse-à-Veau, Gérin ayant pour sa garde toute
une compagnie de grenadiers de la 16e, commandée par
le capitaine Toureaux qui lui était aveuglément dévoué,
employa ces soldats à faire des remparts autour de sa
maison ; il fit des meurtrières dans le mur d'enceinte de
celte propriété, se préparant enfin comme s'il allait soutenir un siège. Le général B. Leblanc ne put rester simple spectateur de pareils préparatifs de défense, évidemment faits
pour pouvoir attendre des troupes de renforts, puisqu'il
n'ignorait pas l'envoi des lettres et de Lhéiisson à Jérémie. Il en avisa le président, et fit occuper la place d'armes par la 16e et les dragons, avec des pièces de campagne.1 Ces précautions militaires étaient nécessaires, par
rapport à ce qu'avait fait Gérin lui-même, et pour le cas
où des troupes quelconques arriveraient à son secours.
Mais B. Leblanc tenta des moyens plus concilians auprès
de son ancien chef, qu'il voyait égaré par ses passions:
il lui envoya plusieurs députalions des notables citoyens
de l'Anse-à-Veau, pour l'engager à abandonner son
projet, lui représenter combien il était peu convenable
de se livrer encore à la guerre civile, quand déjà la patrie en gémissait et que la sécurité du département du
Sud était troublée par les insurgés delà Grande-Anse;
il lui fit proposer enfin, il l'invita même à se rendre au
Port-au-Prince auprès du Président d'Haïti.2
putalions des notables citoyens
de l'Anse-à-Veau, pour l'engager à abandonner son
projet, lui représenter combien il était peu convenable
de se livrer encore à la guerre civile, quand déjà la patrie en gémissait et que la sécurité du département du
Sud était troublée par les insurgés delà Grande-Anse;
il lui fit proposer enfin, il l'invita même à se rendre au
Port-au-Prince auprès du Président d'Haïti.2 Gérin refusa toutes les voies de conciliation, tant 1 La maison de Gérin était située en face de la place d'armes. 2 Notes fournies par Bruno Picdeper. [1810] cnapitke xii. 507 par son caractère obstiné que parce qu'il complaît sur
la prompte arrivée de Bergerac Triche t, de Thomas Durocher cl des Éclaireius. Il fut même assez téméraire,
comme toujours, pour faire sorlirde ses remparts la compagnie de grenadiers qu'il avait, en voyant que le général B. Leblanc faisait avancer ses troupes pour cerner sa
maison. Il ordonna à Toureaux d'attaquer, peut-être
avec un dernier espoir que la ibc, loin de riposter, se
ressouviendrait qu'il avait été son colonel et ne voudrait
passe battre contre ces grenadiers du même corps. Le combat s'engagea cependant, et ces derniers furent mis en déroute, à la première décharge où périt le
capitaine Toureaux. Quoique Gérin se fût placé à découvert sur le mur de sa maison, armé de ses pistolets,
pour exciter ses grenadiers de la voix et du geste, on ne
tira poiutsurlui, par ordre de B. Leblanc. Mais se voyant
sur le point d'être fait prisonnier, il se fit sauter la cervelle. Ce fut le 18 janvier. La troupe ayant envahi tumultueusement sa maison, un sapeur trancha la tête de cet
infortuné général, mais sans l'aveu du général B. Leblanc.1 Telle fut la fin malheureuse de Gérin qui, moins de
quatre ans auparavant, avait harangué cette même 16e
demi-brigade pour la conduire au Pont-Rouge! Exemple
frappant des vicissitudes politiques ! Lorsqu'un homme l Gérin avait deux sœurs aînées, femmes noires de la plus grande respectabilité, nommées Catherine et Sannite ; il chérissait ses sœurs autant qu'elles l'adoraient, on peut se
servir de ceite expression. Catherine eut le courage de coudre la tête de son infortuné
frère au cou ; elle imbiba son mouchoir blanc de son sang et le conserva toute sa vie, en
portant constamment le deuil. Habitant le Port-au-Prince, elle ne cacha a personne sa haine
ou plutôt sa rancune contre Pétion, qui le savait et la respecta toujours. Le 20 mars 1818,
en apprenant la mort de Pétion, elle se rendit a l'église; et la, elle mêla ses larmes a celles
du peuple, ne pouvant comprendre, dit-elle a ma mère qui était son amie, la profonde sensibilité qu'elle éprouvait. La divine Religion avait versé ses grâces dans son bon cœur.
, elle ne cacha a personne sa haine
ou plutôt sa rancune contre Pétion, qui le savait et la respecta toujours. Le 20 mars 1818,
en apprenant la mort de Pétion, elle se rendit a l'église; et la, elle mêla ses larmes a celles
du peuple, ne pouvant comprendre, dit-elle a ma mère qui était son amie, la profonde sensibilité qu'elle éprouvait. La divine Religion avait versé ses grâces dans son bon cœur. 308 ETDDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. marche dans la voie des aspirations populaires, son influence devient irrésistible, tout lui réussit. Mais vient-il
à les méconnaître ensuite, à substituer ses vues personnelles à celles de ses concitoyens, cette influence tombe,
elle s'anéantit sous la pression des idées et des sentimens
qu'il ne partage plus. Ainsi il en arriva du général qui
avait pris dans le Sud, la direction de l'insurrection légitime qui aboutit à la révolution de 4 806. On n'a qu'à
se rappeler tout ce qui a été dit de Gérin depuis la mort
de Dessalines, pour se convaincre de cette vérité qui se
reproduit à la suite de toutes les révolutions politiques. Malheureusement pour lui et pour son pays, qui doit
regretter sa triste fin, comme celle de Yayou et de Magloire Ambroise, Gérin avait un caractère obstiné, incapable de céder à l'évidence des choses. Naturellement
despote, il ne sut pas comprendre ce qu'exigeait le régime républicain sous lequel il vivait : de là toute son
opposition à Pétion. Elle emprunta encore une vivacité
née de l'espoir, de la prétention qu'il avait eue d'être le
chef de l'État, parce qu'il avait été le premier à régulariser l'insurrection de 4806, et qu'alors il était ministre
de la guerre et de la marine. Une telle prétention n'était
pas fondée, en présence de l'ancienneté des grades militaires de Pétion et de ses qualités pour gouverner la République. Sa jalousie déplorable l'aveugla sur l'influence
qu'il croyait exercer, et il en périt victime. Fut-il plus
satisfait des autres membres du sénat, qui ne partageaient pas ses idées politiques et ses vues administratives ? Il prouva le contraire par sa démission donnée le
9 mars 1807 et renouvelée le 11 janvier 1808. S'il consentit à rentrer dans ce corps le 17 décembre suivant, ce
ne fut que dans un but factieux, dans l'espoir de saisir 1 1810] CHAPITRE XII. 509 une prépondérance qu'il n'eut jamais, et qu'il voulait
exercer sur le Président d'Haïti, au moyen de la constitution. Mois un tel homme n'eût pas laissé subsister
l'ombre même de cet acte ; car ce jour-là, il annonça
qu'il avait médité dans sa retraite un nouveau plan d'organisation : c'était annoncer la subversion des institutions proclamées sans son concours, sans sa participation *. On pouvait, on devait éprouver des regrets de la mort
du général Gérin. Mais ce qu'il y eut de coupable de la
part de tous les opposans au système politique de Pétion,
c'est qu'ils eurent ï injustice de lui attribuer cet événement, comme si les faits ne parlaient pas assez éloquemment. Écoutons son propre langage, dans sa proclamation du 24 janvier :
plan d'organisation : c'était annoncer la subversion des institutions proclamées sans son concours, sans sa participation *. On pouvait, on devait éprouver des regrets de la mort
du général Gérin. Mais ce qu'il y eut de coupable de la
part de tous les opposans au système politique de Pétion,
c'est qu'ils eurent ï injustice de lui attribuer cet événement, comme si les faits ne parlaient pas assez éloquemment. Écoutons son propre langage, dans sa proclamation du 24 janvier : Alexandre. Pétion, Président d'Haïti. Une nouvelle conspiration a éclaté, elle s'est terminée comme les
précédentes. Un général connu par des services rendus à son pays, mais qui
n'a jamais su maîtriser l'effervescence de son caractère et de son
ambition, a porté l'égarement jusqu'à trahir la confiance de ses
concitoyens et compromettre leur existence en se faisant chef de
parti. Qu'il ait, en s'abusant dans ses calculs, supposé pour lui toutes les chances les plus favorables, pouvait-il dans ce cas même, ne
pas prévoir que le résultat de sa tentative serait une nouvelle guerre
. civile? Il a payé de sa vie, qu'il eût dû terminer plus utilement pour
sa patrie et plus glorieusement pour lui, l'audace de son entreprise.
Tous ceux qui ont partagé les criminels projets d'un homme qui
voulait se frayer dans le sang, un chemin à la domination, me sont
connus. Faut-il encore compter sur le repentir, et les soustraire à la
rigueur de la loi? Faut-il-prendre contre eux des mesures de pré1 On peut se rappeler que, quoique élu membre de l'assemblée constituante de 1806, Gérin
ne prit point part a ses travaux; et qu'après, il blâma son œuvre en s'adressant à Bonnet et
a d'autres de ses membres. 510 études sur l'histoire d'haïti. caution que la prudence peut suggérer? J'y consens. Mais qu'ils
sachent que je dois compte au peuple de la sécurité dont il doit jouir
sous mon administration, et que la tète de quiconque osera désormais y porter atteinte, sera livrée, sans rémission, au glaive de la
justice. Donné au Port-au-Prince, le 24 janvier 1810. Signé: Pétion. Certes, c'était le moins que Pétion pouvait faire en
cette circonstance, que d'avertir les /adieux, que de les
menacer, pour l'avenir, de toute la rigueur des lois. Mais,
parmi eux, deux complices de Gérin s'étaient trop compromis pour ne pas subir au moins ces mesures de précaution dont parlait le président. Bergerac Trichel et
Thomas Durocher marchaient à la tête des Édaireurs,
ils étaient déjà rendus au Corail pour se porter à l'Anseà-Veau, lorsqu'ils apprirent la mort de Gérin ; leur position devint embarrassante. Le général Lys fit retourner
les Éclaireurs à leurs canlonnemens, et ne put qu'informer le président de leur marche, sans opérer toutefois l'arrestation des deux officiers supérieurs. Thomas
Durocher envoya un officier auprès de Borgella, lui demander ses conseils. Ce colonel lui fit dire d'avoir confiance dans les sentimens de modération du président,
de se rendre de suite au Port-au-Prince et de lui avouer
ses torts. Thomas Durocher et Bergerac Trichet suivaient ces conseils d'un véritable ami de tous les deux,
quand l'ordre du président arriva ensuite pour leur arrestation : ils se rendirent au Port-au-Prince, avouèrent
la faute qu'ils avaient commise, et furent mis en prison.
Potion ne voulut pas les faire juger mililairement ; car ils
eussent été condamnés à mort et flétris comme conspirateurs : en se bornant à leur simple détention, il compta
ses torts. Thomas Durocher et Bergerac Trichet suivaient ces conseils d'un véritable ami de tous les deux,
quand l'ordre du président arriva ensuite pour leur arrestation : ils se rendirent au Port-au-Prince, avouèrent
la faute qu'ils avaient commise, et furent mis en prison.
Potion ne voulut pas les faire juger mililairement ; car ils
eussent été condamnés à mort et flétris comme conspirateurs : en se bornant à leur simple détention, il compta 1 1 SI 0 1 CHAPITRE XII. 3U sur leur repentir pour qu'ils pussent de nouveau servir
leur pays, ee qui eut lieu par la suite '. Pélion savait que dans des temps d'effervescence politique, il faut user de beaucoup d'indulgence envers les
hommes qui se laissent entraîner par leur esprit déraisonnable et les passions du moment ; que tel qui se rend
coupable aujourd'hui aux yeux de la société et des lois,
peut redevenir demain bon citoyen. C'est ainsi qu'il conserva à son ptiys la plupart de ceux qui lui fuient opposés,
parce qu'ils ne pouvaient comprendre sa pensée politique, ni avoir foi dans les succès qu'il lui préparait pour
l'avenir. Mais il n'est pas donné à tous les chefs de gouvernement de savoir pratiquer le pouvoir comme il le fit. Lhérisson n'eût pas subi un autre sort que celui de
ces deux officiers supérieurs, s'il avait eu plus de patience
qu'il n'en montra. A son retour de sa mission coupable
à Jérémie, il fut arrêté au Petit-Trou avec le jeune Lamothe Duthiers. par ordre du général B. Leblanc, et déposés tous ôeu\ dans une maison, sous la garde d'un officier qui négligea même de leur ôler leurs armes. Jugeant
de la situation désespérée de Gérin, dont il connaissait
les faibles moyens, Lhérisson se donna un coup de pistolet et mourut immédiatement 2. Ce fut regrettable, car
il avait de la capacité et était un citoyen distingué sous
d'autres rapports. La folle entreprise de Gérin détermina un arrêté du
Président d'Haïti, en date du 16 février, qui fixa le
nombre de militaires qui devaient désormais servir de 1 Le 27 janvier, le général Wagnac, dont les sentimens furent toujours honorables, envoya un officier porteur d'une lettre au président, par laquelle il le pria de considérer les
anciens services de Thomas Durocher, qui n'était qu'égaré. Pétion y eut égard comme à
ceux de Bergerac Trichet. 2 Lamothe Duthiers quitta le pays peu après l'affaire de Gérin ; il resta plusieurs années
al'étranger etrevintsous l'administration de Boyer,qui le nomma trésorier a Santo-Domrago. 512 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'ïIAÏTI. garde aux généraux ; il fut réduit à 15 pour les généraux
de division, et à 10 pour ceux de brigade, tandis qu'auparavant ils avaient une compagnie entière, et presque
toujours des grenadiers, soldats d'élite dans les corps de
troupes.
plusieurs années
al'étranger etrevintsous l'administration de Boyer,qui le nomma trésorier a Santo-Domrago. 512 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'ïIAÏTI. garde aux généraux ; il fut réduit à 15 pour les généraux
de division, et à 10 pour ceux de brigade, tandis qu'auparavant ils avaient une compagnie entière, et presque
toujours des grenadiers, soldats d'élite dans les corps de
troupes. Cette crise étant terminée, Pétion manda le général
Lys au Port-au-Prince, où il reprit le commandement
de l'arrondissement des mains du général Francisque,
qui retourna à celui de la Grande-Anse : preuve évidente
qu'il avait craint que Gérin n'exerçât quelque influence
sur l'esprit de Francisque. Cette seconde mutation eut
lieu a la fin de mars, et Borgella exerça l'intérim après
le départ de Lys de Jérémie l. Au moment où Gérin terminait sa carrière si tristement, la République vit arriver dans son sein deux enfans d'Haïti, qui en avaient été expatriés : François
Garbage, ancien secrétaire et aide de camp de Montbrun, et Quayer La rivière, ancien chef d'escadron au
Fort-Liberté, né au Dondon. Accueillis tous deux avec
un empressement bienveillant par Pétion, Garbage devint l'un de ses principaux secrétaires, et Quayer Larivière reçut le commandement d'un escadron des chasseurs de la garde du gouvernement, qui prenait alors de
l'accroissement. Ces deux hommes figurèrent d'une manière remarquable par la suite, dans les affaires du
pays 2. 1 Par sa lettre du 31 mars, le général Francisque fit savoir au président, que Borgella
avait pris les mesures les plus convenables, pendant l'intérim, pour calmer l'effervescence
qui s'était manifestée parmi les Éclaireurs. Il disait en outre, qu'il croyait prudent de ne
pas punir ceux qui en étaient les meneurs ; que ces dispositions fâcheuses avaient empêché
la soumission de Jason Domingon avec une bande de 400 insurgés. 2 Garbage, déporté en 1803 par les Français, fut fait prisonnier par les Anglais. Il est
probable qu'il revenait d'Angleterre ou des États-Unis. — Quayer Larivière était dans l'île
deCorsed'oùilse sauva sur un navire anglais qui allaitaConstantinople; delà il alla a Cadix
en étaient les meneurs ; que ces dispositions fâcheuses avaient empêché
la soumission de Jason Domingon avec une bande de 400 insurgés. 2 Garbage, déporté en 1803 par les Français, fut fait prisonnier par les Anglais. Il est
probable qu'il revenait d'Angleterre ou des États-Unis. — Quayer Larivière était dans l'île
deCorsed'oùilse sauva sur un navire anglais qui allaitaConstantinople; delà il alla a Cadix CHAPITRE XIII. Le général André Rigaud arrive de France aux Cayes. — Accueilli avec allégresse, il se
rend au Port-au-Prince, sur l'invitation de Pétion. — Réception qui lui est faite par tous
les citoyens, honneurs qu'il reçoit du Président d'Haïti. — Il est promu général de division.
— Réflexions sur les circonstances dans lesquelles il retourne dans le pays. — Pétion
supprime la charge de secrétaire d'État et la remplace par celle d'un administrateur général des finances. — Il révoque Bonnet et le remplace par J.-C. Imbert. — Examen des
motifs donnés pour ces mesures et de ceux qui ont pu réellement les occasionner. — Les
Anglais informent Pétion, que Rigaud est envoyé par la France dans un but politique. —
Pétion lui en donne connaissance et il l'avoue, en expliquant sa conduite. — Autre renseignement sur le retour de Rigaud. — Justification des mesures politiques de Pétion. —
Il charge Rigaud de pacifier la Grande-Anse, et place les forces du département du Sud
sous ses ordres. — Idée que conçoivent les factieux, a cette occasion. — Situation critique de la place du Môle. —La flotte de la République ne peut rien faire pour elle, celle
du Nord ayant une frégate. — Projet audacieux conçu par Lamarre, d'enlever cette frégate a l'abordage, et repoussé par Panayoly. — Lamarre est tué par un boulet. —
Éveillard lui succède. — La prise des forts de la Presqu'île contraint la flotte a fuir au
Port-au-Prince. — Le Derénoncourt est détruit sur la Gonave. — Christophe donne le
nom de Cap-Henry a la ville du Cap. — Honneurs funèbres rendus a Lamarre, au Portau-Prince. — Pétion expédie des barges qui apportent quelques secours au Môle. —
Éveillard est tué par une balle. — Toussaint Paul le remplace. — Combats et résolution
de ce chef. — 11 envoie au Port-au-Prince, les insignes militaires de la garnison du
Môle, et évacue les forts qui lui restent. — Tous les défenseurs du Môle sont successivement faits prisonniers. — Mort glorieuse de Toussaint Paul, a la citadelle Henry. Le département du Sud était encore sous l'impression
douloureuse de la regrettable catastrophe qui mit fin aux
jours de Gérin, deux mois étaient à peine écoulés, quand, où il vit Jean-François dans la plus affreuse misère. De Cadix, il se rendit a Londres où la.
maison Stanisford et Blund, qui faisait beaucoup d'affaires avec la place du Port-au-Prince,
lui donna des facilités pour y passer sur un de ses navires. 514 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAUT.
département du Sud était encore sous l'impression
douloureuse de la regrettable catastrophe qui mit fin aux
jours de Gérin, deux mois étaient à peine écoulés, quand, où il vit Jean-François dans la plus affreuse misère. De Cadix, il se rendit a Londres où la.
maison Stanisford et Blund, qui faisait beaucoup d'affaires avec la place du Port-au-Prince,
lui donna des facilités pour y passer sur un de ses navires. 514 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAUT. le 7 avril, un navire des États-Unis arriva dans le port
des Gaves , ayant à son bord le général André RiGAL'D. Ce fut tout un événement, et pour le Sud et pour
l'Ouest, formant alors la République d'Haïii. Accueilli avec des transports d'allégresse, par les autorités et la population entière des Cayes et de la campagne, dans son lieu natal, qu'il avait été forcé d'abandonner dix années auparavant, Rigaud trouva en un
jour la compensation à ses tribulations durant ce laps
de temps, tant à Saint-Domingue même lorsqu'il ne lui
fut pas permis de le revoir, que dans l'exil sur la terre
étrangère, où il vécut avec une nombreuse famille, accablé de toutes sortes de privations. A un autre que lui, il
eût suffi de ce retour heureux au lieu de son berceau,
pour s'inspirer toujours des senlimens de sage modération dans la patrie qui le recevait à bras ouverts, pour
faire des réflexions profondes sur la situation des choses,
sur la condition nouvelle des hommes, et y conformer sa
conduite. Mais il était dans sa destinée, sans doute, qu'il
en fût autrement. Le général Wagnac s'était hâté d'informer le Président d'Haïti de l'arrivée de l'ancien commandant du Sud,
et Pétion s'empressa de députer vers lui un de ses aides
de camp, pour le féliciter de son retour dans le pays et
l'inviter à venir au Port-a i-Prince : il s'y rendit. Sur
toute sa route, il reçut des honneurs qui décelaient la joie
des populations des villes et des campagnes. Des citoyens
du Port-au-Prince allèrent au -devant de lui à plusieurs
lieues; son entrés en cette ville fut un vrai triomphe, et
Pétion reçut son ancien chef avec des démonstrations
de la plus sincère satisfaction, en le faisant loger au pa- [1810] CHAPITItE XIII. olîi lais de la présidence. Arrivé dans la semaine sainte, Rigaud assista avec lui à la messe du jour de Pâques, où il
ne manquait jamais de se trouver, et ils participèrent
tous deux, avec les fonctionnaires publics, à un banquet
qui leur fut offert au presbytère par l'abbé Gaspard,
curé du Port-au-Prince : ce fut le signal d'autres
auxquels des fonctionnaires et des citoyens se plurent
à convier l'ancien révolutionnaire. Le commandant des
forces navales, Pamiyoty, se réunit aux frères Gaspard et
aux autres capitaines des garde-côtes, pour offrir à Pétion et lui une brillante fêle, à bord du Fia m beau qui
portait le pavillon du commandant.
ert au presbytère par l'abbé Gaspard,
curé du Port-au-Prince : ce fut le signal d'autres
auxquels des fonctionnaires et des citoyens se plurent
à convier l'ancien révolutionnaire. Le commandant des
forces navales, Pamiyoty, se réunit aux frères Gaspard et
aux autres capitaines des garde-côtes, pour offrir à Pétion et lui une brillante fêle, à bord du Fia m beau qui
portait le pavillon du commandant. Toute cette réception, toutes ces fêtes, tout cet accueil
empressé, prou vent la profonde estime et l'amour que Rigand avait laissés dans le cœur de ses compatriotes. Ala
parade qui eut lieu le dimanche de Pâques, les troupes
étant réunies au grand complet, Pétion lui céda la droite
pour en passer l'inspection, et le présenter en quelque
sorte à leur respect, par cet acte de déférence : il l'accepta. Cette courtoisie militaire jeta peut-être dans son
cœur, la première étincelle de l'ambition nouvelle qui s'y
alluma bientôt après: le brevet de général de division
que lui donna Pétion, pour mieux le rehausser aux yeux
de l'armée et des citoyens, y contribua encore. Malheureusement pour la gloire personnelle du général Rigaud, il arriva en Haïti dans des circonstances fâcheuses, dans celles où son caractère ne pouvait éviter
î'écueiioùil échoua. Il trouva le sénat forcément ajourné;
plusieurs des sénateurs en proie à la rancune qu'ils gardaient à Pétion, quoique ce fût par leurs propres fauies;
les esprits encore agités par la mort récente de Gérin;
le Môle assiégé de manière à prévoir sa chute irès-pro516 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. chaîne ; le Sud inquiété par une rébellion qui durait depuis trois ans; la plupart des militaires de distinction
blâmant, secrètement ou ouvertement, la politique que
suivait Pétion dans la guerre civile avec le Nord. Rigaud ne pouvait guère échapper aux confidences de toute
nature qu'il reçut sur la marche des affaires publiques:
il lui eût fallu une tête mieux organisée que la sienne,
pour résister au tourbillon qui l'entraîna. Parmi les hommes du Port-au-Prince qui le revirent
avec le plus de satisfaction, étaient Bruno Blanchet, secrétaire général, qui avait été sénéchal aux Cayes et
représentant de Polvérel dans le Sud, et Bonnet, secrétaire d'État, qui fut le chef de son état-major jusqu'en 1800.
Ces deux citoyens, distingués par leurs talens, étaient
très-estimés de Rigaud, et ils ne pouvaient manquer
d'exercer unegrande influence sur son esprit. Le premier,
on le sait déjà, conservait une vive animosité contre Pétion, pour sa révocation de la charge de secrétaire d'État : le second fut mécontent à son tour, pour sa révocation de la même charge, qui eut lieu trois semaines après
l'arrivée de Rigaud. Le 28 avril, Bonnet avait provoqué du président, un
arrêté qui prohibait l'importation des liqueurs fortes dans
les ports de la République, à l'exception du genièvre en
caisse ; et tout-à-coup, le 1er mai, parut, un autre arrêté
qui, « considérant que les dépenses excessivesdela guerre,
« font un devoir de rechercher tous les moyens possibles
« d'économie dans l'administration, et de simplifier au-
« tant que possible le mode d'organisation des finances
« de la République, » supprima la charge de secrétaire
d'État et créa celle d'un administrateur général des finances, revêtu des mêmes attributions, en réglant le
-coup, le 1er mai, parut, un autre arrêté
qui, « considérant que les dépenses excessivesdela guerre,
« font un devoir de rechercher tous les moyens possibles
« d'économie dans l'administration, et de simplifier au-
« tant que possible le mode d'organisation des finances
« de la République, » supprima la charge de secrétaire
d'État et créa celle d'un administrateur général des finances, revêtu des mêmes attributions, en réglant le [1810] CHAPITRE XIII. 517 service administratif dans les différons bureaux '.
Le 9 mai, un ordre du jour, à l'armée, prévint le public, que le citoyen Jean-Chrisoslôme Imbert, administrateur du département du Sud, était nommé administrateur général des finances. Bonnet, général de division
depuis un an, devint l'inspecteur en chef des fortifications
du Port-au-Prince, auxquelles on travaillait avec activité. Il faut peu d'efforts de raisonnement pour concevoir
que le motif réel de la suppression de la charge de secrétaire d'État, ne fut pas celui allégué dans l'arrêté du
1er mai. Elle accordait 8000 gourdes de traitement à ce
grand fonctionnaire, et la nouvelle charge 4000 gourdes
à celui qui le remplaçait ; il est vrai que cet acte supprima aussi les chefs de service et un certain nombre
d'employés, mais tout cela ne produisait que quelques
milliers de gourdes d'économie.1 D'ailleurs, le changement de personne était assez significatif: à Bonnet succédait Imbert, ayant les mêmes attributions qu'il exerçait ; mais la différence était grande entre un' homme de
haute capacité, actif et infatigable, et un homme^eapable
seulement dans la comptabilité, pour ainsi dire inerte
par ses habitudes sédentaires ; entre un général de division connu de l'armée, et un citoyen de la classe civile
incapable d'influence sur elle. Le vrai motif de cet acte,
sa cause réelle, doivent donc être attribués à desconsidé1 Le titre d'administrateur général des finances fut emprunté a l'organisation financière
de Toussaint Louverture: le nombre de ses employés fut réduit, la place de contrôleur dans
les douanes, supprimée ; il n'y eut plus que des administrateurs particuliers dans tous les
ports ouverts, etc. 2A.-D. Sabourin devint chef d'escadron aide de camp du Président d'Haïti ; B. Inginac
le chef de ses bureaux au titre de secrétaire particulier, comme Garbage; Boisrond Canal
retourna aux Cayes sans emploi ; Frémont y devint administrateur particulier. 518 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. rations politiques. Ou ne peut dire exactement quelles
elles furent, mais on peut conjecturer à ce sujet. Partout ce qui a été rapporté jusqu'ici, des relations
entre le sénat et Pétion, on a pu reconnaître que Bonnet
avait été en quelque sorte l'âme de ce corps , par ses aptitudes diverses : il était le centre autour duquel gravitaient Lys, Daumec, David -Troy, les plus intluens après
lui. 11 avait été opposé à la proposition de vente des habitations par le président, et il y avait fait substituer le
système établi par la loi de 1807 sur la poliee des campagnes, tombée en désuétude parle régime du métayage, de
moitié, mis en vigueur par l'exemple tracé par le président. Tout récemment, il venait encore de s'opposer à
la distribution des concessions de terre aux militaires
invalides; et Pétion y attachait une grande importance,
par le résultat politique qu'elle devait produire.
des habitations par le président, et il y avait fait substituer le
système établi par la loi de 1807 sur la poliee des campagnes, tombée en désuétude parle régime du métayage, de
moitié, mis en vigueur par l'exemple tracé par le président. Tout récemment, il venait encore de s'opposer à
la distribution des concessions de terre aux militaires
invalides; et Pétion y attachait une grande importance,
par le résultat politique qu'elle devait produire. Ensuite, le sénat, quoique ajourné depuis décembre
1803, avait le droit de reprendre ses séances et son pouvoir constitutionnel ; et Bonnet restait toujours influent
sur ceux de ses membres qui étaient secrètement méconlens de cette situation, avec d'autant plus de raison,
qu'en qualité de secrétaire d'État, ayant les attributions
déterminées par la loi du 25 novembre 1808, il était le
second personnage de la République, et qu'en sa qualité
de général de division, il était régal du général Pétion.
Le Président d'Haïti n'avait été élu que pour quatre années ; en 1811, ses fonctions allaient cesser. L'arrivée
de Rigaud n'était propre qu'à réveiller le mécontentement
des sénateurs opposans, à leur inspirer le désir et l'espoir
de remplacer Pétion par lui; et Bonnet, maintenu secrétaire d'Etat, pouvait jouer un grand rôle dans cette
circonstance; car, s'il s'attacha à Pétion, dès les der- [1810] CHAPITRÉ XIII. 319 niers mois de la guerre de l'indépendance, sons le règne de Dessalines et depuis, c'est que Rigaud n'était pas
dans le pays, Rigaud a qui il avait clé on ne peut plus
dévoué.' La suppression de la charge de secrétaire d'État, sa
révocation, peuvent donc avoir eu ces considérations politiques pour motifs secrets. On voit que nous ne voulons
rien dissimuler à l'égard de la conduite de Péiion, môme
quand il y a de sa part ap/wrewce d'ambition personnelle. Mais il faut que l'on sache aussi qu'à ce moment-là,
Bonnet était en lutte avec tous les débiteurs de l'État,
principalement les fermiers des biens domaniaux, presque tous officiers de tous grades. S'autorisant de son
devoir de les contraindre à payer, de sou rang militaire',
de sa qualité de secrétaire d'État, sa fermeté ne reculait
pas quand il fallait tenir un langage sévère, à eux parlant : de là les clameurs, le mécontentement qu'il suscitait. A cet égard , nous n'avançons rien dont nous ne
soyons certain, et ces choses vinrent sans doute en aide
à la résolution prise par le président, de lui retirer l'administration générale de la République. Il y a eu encore un autre motif qui aura influé sur
l'arrêté du 1er mai, et c'est en le connaissant, que le lecteur jugera s'il n'y eut delà part de Pétion, que des vues
'personnelles, qu'un étroit égoïsme d'ambition. Mais,
pour apprécier ce motif, commençons par examiner et
résoudre les questions suivantes: 1 Bonnet avait beaucoup contribué a l'élection de Pétion, en opposition a Gérin ; vien ne
l'empêchait de concourir maintenant a celle de Rigaud, en opposition à Pétion, lorsque
d'ailleurs Lys lui-même, Daumec, Mode, Pelage Vaiein,etc, étaient des mécontens. Bonnet
était au sénat, et il n'avait pas empêché ce corps de produire ses Remontrances; il avait été
le président du comité qui rédigea l'acte du 4 août, par lequel le sénat retira les pouvoirs
extraordinaires donnés a Pétion.
ait de concourir maintenant a celle de Rigaud, en opposition à Pétion, lorsque
d'ailleurs Lys lui-même, Daumec, Mode, Pelage Vaiein,etc, étaient des mécontens. Bonnet
était au sénat, et il n'avait pas empêché ce corps de produire ses Remontrances; il avait été
le président du comité qui rédigea l'acte du 4 août, par lequel le sénat retira les pouvoirs
extraordinaires donnés a Pétion. 320 études sur l'histoire d'haï'ti. Depuis sa sortie du fort de Joux, André Rigaud était à
Agen, loin de la mer, et placé sous la surveillance de la
haute police : comment a-t-il pu quitter sa famille à Agen,
pour aller s'embarquer et passer aux États-Unis? ! Pourquoi, quelques mois après, sa femme et ses enfans en
bas âge ont-ils pu partir de France, aller aussi aux
États-Unis et delà se rendre en Haïti, dans le port de
Jacmel ? Ces questions sont très-importantes au point de vue
de la vérité historique, et à celui de la moralité des faits
d'après lesquels on devra juger Rigaud et Pétion. Il faut n'avoir aucune idée de la manière dont se fait
la police dans les États européens, pour croire que Rigaud aura pu s'enfuir d'Agen, avoir le temps de se rendre
dans un port de mer, et là, lui mulâtre an teint brun,
s'embarquer facilement, sans que la police l'eût su, eût
éventé cette fuite, sans courir après lui, sans faire iouer
le télégraphe pour l'arrêter. Ensuite, on voit sa femme
et ses enfans partir quelque temps après, bien certainement avec la permission des autorités, probablement sur
la connaissance acquise de l'arrivée de Rigaud en Haïti. Aussi, les Anglais, toujours assez bien informés, ne
tardèrent-ils pas à donner avis à Pétion, que l'ancien
général du Sud, qui leur fut constamment antipathique,
n'y était revenu qu'avec l'autorisation du gouvernement
français, et en quelque sorte comme son agent. Et
voici comment ils le surent, assure-t-on. 1 On se rappelle sans doute que Rigaud obtint son élargissement du fort de Joux, par la
protection de Louis Bonaparte, devenu ensuite roi de Hollande. A Agen se trouvait aussi la
famille de Toussaint Louverture, également placée sous la surveillance de la haute police.
On a dit que Rigaud s'embarqua a Rayonne, sur le même navire qui le porta aux Cayes, et
qui appartenait a un Français nommé Servan, naturalisé citoyen des États-Unis et habitant
New-York. Servan vint effectivement avec lui aux Cayes. Dans un second voyage, il eut le
malheur d'être capturé par la flotte du INord, et il périt par ordre de Christophe. [1810] CHAPITRE XIII. 521 A peine Rigaud était-il parti de France pour les ÉtatsUnis, que 4 frégates et 4 brigs en seraient sortis aussi,
séparément, mais avec destination définitive pour les
côtes d'Haïti ; les 4 brigs furent capturés parles Anglais.
Abord de l'un d'eux se trouvaient des lettres d'anciens
colons, pour leurs fils ou parens qui étaient sur les frégates et parlant de la mission que Rigaud avait reçue de
l'Empereur Napoléon, « de se rendre en Haïti, d'essayer
« d'y reprendre son ascendant et l'autorité supérieure,
« afin de replacer ensuite le pays sous la domination
« de la France. » Ainsi, les frégates et les brigs auraient
été expédiés dans le but de l'aider dans cette oeuvre.
tres d'anciens
colons, pour leurs fils ou parens qui étaient sur les frégates et parlant de la mission que Rigaud avait reçue de
l'Empereur Napoléon, « de se rendre en Haïti, d'essayer
« d'y reprendre son ascendant et l'autorité supérieure,
« afin de replacer ensuite le pays sous la domination
« de la France. » Ainsi, les frégates et les brigs auraient
été expédiés dans le but de l'aider dans cette oeuvre. Qu'on n'objecte pas tout d'abord, qu'une telle chose
est invraisemblable, et de la part du gouvernement impérial de France et de celle des colons, divulguant ainsi
un plan combiné dans le silence du cabinet. A l'égard
de ces derniers, on connaît déjà leur vaniteuse présomption qui les portait à ne jamais douter du succès d'aucune
démarche tendante à les replacer sur leurs biens, et l'on
sait s'ils furent assez influens en France pour avoir su ce
plan. Quant au gouvernement impérial, on n'a qu'à se
rappeler la mission de Ducoudray et d'Etienne Mentor,
en 1805: il ne pouvait pas plus renoncer à l'espoir de
rétablir son autorité à Saint-Domingue, que ne le fit
après lui le gouvernement de la Restauration.1 Il est d'ailleurs pour tous les gouvernemens des devoirs impérieux
que tout esprit raisonnable doit reconnaître : la force des
choses seule les contraint à y renoncer. Au moins, la
mission qu'aurait eue Rigaud était plus digne d'une puissance civilisée que la précédente, sauf l'enjeu de sa tête, 1 Nous parlerons aussi de la mission secrète de Liot, a la fin de 1812, etc. T. VII. 21 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. qui eût roulé dans la poussière, au moindre mot qu'il
aurait prononcé dans le sens d'une si haute trahison des
intérêts réels de ses compatriotes. Ces lettres, enfin, étant en la possession des Anglais,
Lord Seymour, commandant de la station navale des
Antilles, les envoya à Pétion, après l'arrivée de Rigaud,
en même temps que deux des brigs capturés, que le président acheta pour augmenter la flotte de la République, et qui furent nommés le Conquérant et le Vainqueur. Dès le 25 février de la même année, Pétion écrivait à
Lamarre, de se reposer sur sa sollicitude à soutenir le
Môle par tous les moyens possibles, surtout par la flotte;
qu'il attendait de jour en jour la frégate qu'il avait dit
d'acheter aux États-Unis ; que, pour plus de sûreté, il
en avait fait demander une autre en Angleterre ; qu'en
outre, il attendait aussi une grande corvette \ Ces navires demandés en Angleterre furent remplacés par les
deux brigs dont il s'agit. En recevant la communication de Lord Seymour, Pétion eut la franchise de la montrer à Rigaud, ainsi que
les lettres des colons2. Alors seulement, Rigaud avoua
qu'effectivement il avait paru se prêter à cette mission
du gouvernement impérial , pour pouvoir sortir de
France et revenir dans son pays; mais qu'il était loin
d'avoir l'intention de servir cette puissance : — même
échappatoire qu'employa Etienne Mentor auprès de Dessalines, ayant été également contraint à son aveu par
l'exécution de Ducoudray.
franchise de la montrer à Rigaud, ainsi que
les lettres des colons2. Alors seulement, Rigaud avoua
qu'effectivement il avait paru se prêter à cette mission
du gouvernement impérial , pour pouvoir sortir de
France et revenir dans son pays; mais qu'il était loin
d'avoir l'intention de servir cette puissance : — même
échappatoire qu'employa Etienne Mentor auprès de Dessalines, ayant été également contraint à son aveu par
l'exécution de Ducoudray. 1 J'ai sous les yeux la lettre originale de Pétion a Lamarre, qui fut donnée à mon frère
par un des parens de ce général; elle est de la main de Boyer. 2 Rigaud resta au Port-au-Prince environ un mois; vers le milieu de mai, il retourna aux
Cayes : les lettres et les brigs envoyés par Lord Seymour arrivèrent dans le courant d'avril. [1810] CHAPITRE XIII. 325 Veut-on une autre donnée sur la question qui nous
occupe ? La voici : Dans sa mission en France, en 1825, le colonel Frémont eut l'occasion de faire la connaissance du général
Pamphile de Lacroix, dont on connaît les mémoires édités en 1819. Ce général lui ayant demandé, quelle opinion on avait eue en Haïti, du retour du général Rigaud
dans le pays, Frémont lui répondit qu'on y avait appris
par les Anglais, qu'il avait été envoyé pour agir dans
l'intérêt de la France. Pamphile de Lacroix répliqua :
qu'il ne pouvait l'assurer, mais qu'il le croyait, par les
circonstances qu'il relata à Frémont. Selon ce qu'il dit
à ce dernier , — étant à l'armée, en Espagne, en 1809,
il reçut l'ordre de venir à Paris auprès du ministre de la
guerre ; à son arrivée, le ministre lui dit : « C'est l'Em-
« pereur qui veut vous parler : allez aux Tuileries. » Il y
fut et eut l'honneur d'être introduit auprès de Napoléon.
L'Empereur lui parla de l'expédition de 1802, dit-il, se
fit raconter bien des circonstances y relatives, et lui demanda son opinion sur Pétion, Christophe et autres
chefs noirs ou mulâtres, avant d'en venir à Rigaud et sur
ses sentimens pour la France; il questionna Pamphile de
Lacroix, plus au sujet de ce^ dernier que des autres, sans
laisser percer néanmoins aucune intention de s'en servir.
Après avoir reçu ces renseignemens, ajouta-t-il, Napoléon le congédia, et il fut prendre les ordres du ministre
de la guerre, qui le renvoya à l'armée. « Quelque temps
« après, dit Pamphile de Lacroix à Frémont, je lus sur les
« journaux, que le général Rigaud s'était évadé de
« France. J'eus la pensée, alors, qu'il n'avait pu quitter
* la France que par suite des renseignemens que j'avais
« donnés à l'Empereur, attestant son constant dévoue524 études sur l'histoire d'haïti.
la guerre, qui le renvoya à l'armée. « Quelque temps
« après, dit Pamphile de Lacroix à Frémont, je lus sur les
« journaux, que le général Rigaud s'était évadé de
« France. J'eus la pensée, alors, qu'il n'avait pu quitter
* la France que par suite des renseignemens que j'avais
« donnés à l'Empereur, attestant son constant dévoue524 études sur l'histoire d'haïti. « ment pour elle, tandis que je lui avais représenté Pé-
« tion, comme le machinateurde la défection des troupes
« coloniales au Haut-du-Cap *. » Ces particularités corroborent ce que Pétion apprit
par l'avis officieux de Lord Seymour. Un tel avis, dans
les circonstances où était la République à l'arrivée de
Rigaud, dut être mûrement pesé et apprécié par cet esprit froid qui avait si bien observé son ancien général,
qui le connaissait pour un homme agissant plus par sentiment chevaleresque que par méditation et raisonnement : de là sera sorti aussi l'arrêté du 1er mai, qui supprima la charge de secrétaire d'État, pour pouvoir
révoquer Bonnet, alors qu'il y avait d'autres motifs pour
lui retirer les rênes de l'administration. Nous osons
croire que nos conjectures ne sont pas dénuées de bon
sens. A cette époque, on a dit, on a cru que Boyer avait
exercé une grande influence sur la résolution du président, par sa mésintelligence avec Bonnet, par l'ardeur
.de son ambition personnelle, qui le portaient à écarter
ce redoutable concurrent, comme tous autres, dans la
succession future de la présidence2. Mais, pour ajouter
foi à une telle supposition, il faut qu'on n'ait pas observé
le caractère de Pétion, méditant toujours avec calme et 1 A'son retour de France, en 1826, Frémont, l'ancien ami de mon père, qui m'accorda
aussi son amilié donl je m'honore, me raconta sa conversation avec le général Pamphile de
Lacroix, qui s'est gardé de parler de cela dans ses Mémoires, a l'occasion du retour de
Rigaud. Il y dit d'ailleurs, avoir fourni des notes au Premier Consul, le 7 novembre 1803,
sur l'expédition et sur les officiers noirs et mulâtres ; et par l'a, on s'explique pourquoi
l'Empereur voulut causer avec lui. 2 En 1811, j'entendis le général Lamothe Aigron dire ces choses a mon pore, avec qui il
passa une soirée : j'ai toujours retenu dans ma mémoire qu'il ajouta, a propos de Boyer :
« Songez a ce que je vous dis, et vous verrez que ce petit homme succédera au président:
« il a su écarter tous ceux qui auraient pu y prétendre. » Alors, Bonnet, Lys, etc., étaient
dans le Sud, en scission avec l'Ouest ; et Boyer était général de division, commandant de la
garde et de l'arrondissement du Port-au-Prince.
, avec qui il
passa une soirée : j'ai toujours retenu dans ma mémoire qu'il ajouta, a propos de Boyer :
« Songez a ce que je vous dis, et vous verrez que ce petit homme succédera au président:
« il a su écarter tous ceux qui auraient pu y prétendre. » Alors, Bonnet, Lys, etc., étaient
dans le Sud, en scission avec l'Ouest ; et Boyer était général de division, commandant de la
garde et de l'arrondissement du Port-au-Prince. J1S10] CHAPITRE XIIF. 325 exécutant sa volonté avec une fermeté et une persévérance que nul autre ne posséda comme lui, excepté
Toussaint Louverture. Que Rigaud lui ait avoué ou non ce qu'il apprit par
Lord Seymour, Pétion devait agir de manière à ôler toute
chance à Rigaud de parvenir à la présidence. S'il crut
que Bonnet, secrétaire d'État, pouvait se laisser entraîner par son ancienne affection , pour favoriser cette
élection, non pas, certainement, dans les vues de servir
les desseins de la France, mais dans l'espoir que Rigaud eût mieux conduit la guerre contre le Nord, mieux
gouverné la République, en restant lui-même plus influent auprès de son ancien général qu'il ne l'était auprès de Pétion, celui-ci ne devait pas hésiter à le révoquer. Son devoir envers Haïti, qu'il avait contribué à
rendre indépendante de la France, par son union avec
Dessalines, lui en imposait l'obligation, afin de ne pas
compromettre cette œuvre, opérée par la fusion des anciens partis de Rigaud et de Toussaint Louverture, au
prix de tant de travaux guerriers, du généreux sang
versé dans la guerre contre l'armée française. Nous n'avons pas la prétention d'imposer nos appréciations ; mais nous ne concevrions pas un Haïtien qui
penserait que, dans l'acte du 1er mai, interprété ainsi
par nous, Pétion n'agit que dans des vues personnelles,
dans l'intérêt du maintien de son pouvoir, par une ambition égoïste. Il avait pris ses précautions politiques, par rapport à
Rigaud; mais il lui accorda la plus belle position militaire qu'il pût envier. Dès les premiers jours du mois d'avril, Jean-Baptiste 526 études sur l'histoire d'haïti. Lagarde avait réussi à faire passer à la révolte tout le
corps des Eclaireurset bien des cultivateurs déjà soumis1.
La force des révoltés se trouvait augmentée par l'accession nouvelle de cet homme d'action et influent : il fallait
donc de plus grands moyens de répression. Le président
confia au général de division Rigaud la mission de diriger les forces employées dans la Grande-Anse : il voulut
qu'il eût l'honneur de tenter au moins la pacification de
son département natal. Il envoya même sous ses ordres
le général Métellus, avec un fort détachement des î21e et
24e demi-brigades. Métellus avait revu son ancien général avec autant de plaisir qu'aucun autre citoyen 2. Le 5 juin, Rigaud émit une proclamation datée des
Cayes, pour entrer en campagne. On y remarque ce passage : « Bientôt les révoltés apprendront que la clémence
« du président à leur égard, jusqu'à ce jour, n'est ni
« crainte ni faiblesse; il voulait les ramener à leur de-
« voir par la douceur, et leur donner le temps de ré-
« fléchir sur l'abîme qu'ils creusaient sous leurs pieds...
« Une armée considérable va se mettre en campagne, et
« ne sera dissoute qu'après avoir soumis les révoltés par
« la persuasion ou par la force. Telles sont les inten-
« tions du président, et telle est ma résolution »
jusqu'à ce jour, n'est ni
« crainte ni faiblesse; il voulait les ramener à leur de-
« voir par la douceur, et leur donner le temps de ré-
« fléchir sur l'abîme qu'ils creusaient sous leurs pieds...
« Une armée considérable va se mettre en campagne, et
« ne sera dissoute qu'après avoir soumis les révoltés par
« la persuasion ou par la force. Telles sont les inten-
« tions du président, et telle est ma résolution » Rigaud avait' nécessairement le commandement en
chef des forces du Sud : aussitôt les factieux le qualifièrent de général en chef, pour le désigner comme le 1 Le 16 avril, Maurice Duverger, âgé de 26 ans, lieutenant de grenadiers dans la 1S°,
étant campé sur l'habitation Charamel avec 8 soldats de sa compagnie, combattit contre une
nuée d'insurgés commandés par J.-B. Lagarde. Ils ne purent le vaincre, qu'en mettant le feu
a la maison où il s'était renfermé avec ses grenadiers. Duverger reçut successivement
S balles avant de mourir. Un seul de ces braves soldats réussit a s'échapper, avec 16 paquets
de cartouches ; il se nommait Zamor Gradis. Borgella l'éleva au grade de sergent. 2 Le 3 juin, Métellus écrivit de Corail a Pétion : dès le 23 mai, il avait marché contre
les révoltés. [1810] chapitre xm. 327 second personnage militaire de la République. Ce titre
lui resta dans l'armée du Sud et parmi les citoyens, qui
crurent reconnaître que le Président d'Haïti l'avait voulu
en lui donnant si promptement cette mission ; et cela
servit encore à égarer Rigaud. Un autre acte qui y contribua, fut un arrêté du président, en date du 6 juillet, qui, pour assurer le succès de
la campagne contre les révoltés, mit tout le département
du Sud en état de réquisition, afin que les gardes nationales se joignissent aux troupes sous les ordres de Rigaud ; chacun des arrondissemens dut fournir un certain nombre d'hommes, proportionnellement à leur
importance. Les mesures les plus sévères furent dictées
contre les militaires qui seraient éloignés de leurs drapeaux, sans une permission légale de leurs chefs de corps.
Le 19 août, le président fit encore un arrêté sur le recrutement de l'armée, afin d'augmenter sa force. Ainsi, Pétion ri épargna rien pour mettre Rigaud à
même d'éteindre la révolte de la Grande-Anse, de rétablir la tranquillité dans le Sud, de rendre aux familles la
sécurité de leurs personnes et de leurs propriétés, et faire
revivre enfin l'ancien prestige militaire du général sous
les ordres duquel il avait servi. Laissons Rigaud à Jérémie, où il se rendit à la fin
de juin, dirigeant déjà les opérations militaires contre les
révoltés, pour parler du siège du Môle, de la brave armée renfermée dans ses murs, et qui comptait dans ses
rangs autant de héros que de soldats. Allons sur ce
théâtre ensanglanté, pour admirer leur valeur, honorer
leur mémoire par le récit de leurs hauts faits, etjeterdes
fleurs sur leurs tombes.
aud à Jérémie, où il se rendit à la fin
de juin, dirigeant déjà les opérations militaires contre les
révoltés, pour parler du siège du Môle, de la brave armée renfermée dans ses murs, et qui comptait dans ses
rangs autant de héros que de soldats. Allons sur ce
théâtre ensanglanté, pour admirer leur valeur, honorer
leur mémoire par le récit de leurs hauts faits, etjeterdes
fleurs sur leurs tombes. 328 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Après la campagne infructueuse de 1809, au Mirebalais et à la Sourde, Pétion ne s'était attaché qu'à augmenter le nombre des bâtimens de la flotte, pour secourir le Môle, en renforts de troupes de temps en temps, et
chaque mois, en objets d'approvisionnemens de toute espèce J. Les préoccupations politiques que lui avait suggérées la conduite de Gérin, puis sa folle entreprise, ne le
détournèrent point de ce soin urgent. Déjà, nous avons
cité sa lettre du 25 février, où il faisait espérer à Lamarre
que deux frégates et une corvette arriveraient bientôt et
donneraient une prépondérance marquée à notre flotte
sur celle du Nord. Mais, contre son attente, ces bâtimens
ne lui furent pas envoyés pour empêcher la chute du
Môle, tandis que Christophe reçut une frégate, qui fit obtenir à sa flotte la supériorité sur la nôtre. En mai, cette
dernière était composée de 15 navires, dont 2 corvettes
ou trois-mâts, 6 brigs et 7 goélettes, y compris le Derénoncourt. A la fin de ce mois, toute la flotte était réunie dans le
port du Môle. Il y avait alors 17 batteries ennemies, de
canons, d'obusiers et de mortiers, dirigées contre cette
place et ses différens postes. Le 5 juin, Lamarre écrivit
au président que, la veille, une nouvelle batterie de 2 pièces de 18 avait été établie par l'ennemi, dans une position qui faisait atteindre les bâtimens de la flotte ; et que
Panayoty fut contraint de les faire sortir du port pour 1 En février, Madame Ohartron, Française qui s'était faite capitaine d'un corsaire de sa nation,
se rendit au Môle et fournit a Lamarre quelques barriques de tafia et d'autres provisions nécessaires a l'armée; elle vint ensuite au Port-au-Prince où le président lui fit payer la valeur
de ces objets. Cette femme, d'une stature colossale, était d'une bravoure extraordinaire ;
elle visita les postes du Môle où pleuvaient les boulets et les bombes. « Elle a eu la bonté de
« m' offrir ces objets, dit Lamarre a Pétion, dans sa lettre du 12 février: je vous prie d'avoir
« des égards pour elle. » [1810] CHAPITRE XIII. 329 mouiller à la pointe de la Presqu'île, sous la protection
de nos forts existant là. Déjà, l'ennemi avait construit
une batterie sur la position appelée Morne- à -Cabrils, qui
domine le Môle. On conçoit alors que l'énorme quantité
de projectiles qui étaient lancés chaque jour dans la place,
occasionnait des pertes en hommes tués ou blessés et diminuait ainsi chaque jour le nombre de ses défenseurs ;
et les munitions se consommaient rapidement.
329 mouiller à la pointe de la Presqu'île, sous la protection
de nos forts existant là. Déjà, l'ennemi avait construit
une batterie sur la position appelée Morne- à -Cabrils, qui
domine le Môle. On conçoit alors que l'énorme quantité
de projectiles qui étaient lancés chaque jour dans la place,
occasionnait des pertes en hommes tués ou blessés et diminuait ainsi chaque jour le nombre de ses défenseurs ;
et les munitions se consommaient rapidement. Par cette même lettre, Lamarre annonçait qu'il envoyait au Port-au-Prince un certain nombre de blessés,
en demandant de la poudre. Il ajouta: « Cherchez tous
« les moyens de nous en faire parvenir. S'il était possi-
« ble de nous dégager de cette position, vous seriez chéri,
« président, des soldats qui n'ont l'œil que sur vous. Je
« me rassure donc sur vos soins ; et croyez que vous avez
« en moi, un officier qui périrait de mille morts plutôt
« que de voir triompher le tyran. » Deux jours après, il écrivit encore qu'il avait dû recourir à Panayoty, pour avoir de la poudre ; qu'une batterie de 24 dirigée contre la maison qu'il occupait près
du fort Georges, l'avait réduite en décombres, et que,
pendant une nuit, un boulet tombé au pied de son lit, en
brisant le mur, lui avait fait des blessures à la tête et au
bras. « Oui, président, il faudrait des peintures nouvelles
« pour vous donner une idée de la position de tant de
« braves soldats qui sont autant de héros. Leurs frères
« pendus à leurs yeux, leur compagnons d'armes morts
« à leur côté, ce sont des spectacles qui m'attendrissent
« et arracheraient des larmes au plus barbare des hom-
« mes... Le citoyen Dupré vous dirala vérité; écoutez-le1. I Dupré, qui chanta l'héroïsme de Lamarre et de sa brave troupe, s'était rendu volontairement au Môle pour tout voir par ses yeux. C'est la qu'il s'inspira pour ses poésies, pour le 350 études sur l'histoire d'iiaïti. (( Mes meilleurs officiers sont hors de combat. Je vous
« informe que j'ai élevé au rang d 'adjudant-général,
« les colonels Eveillard et Toussaint Paul : je pense que
« vous m'approuverez. * »
qui chanta l'héroïsme de Lamarre et de sa brave troupe, s'était rendu volontairement au Môle pour tout voir par ses yeux. C'est la qu'il s'inspira pour ses poésies, pour le 350 études sur l'histoire d'iiaïti. (( Mes meilleurs officiers sont hors de combat. Je vous
« informe que j'ai élevé au rang d 'adjudant-général,
« les colonels Eveillard et Toussaint Paul : je pense que
« vous m'approuverez. * » Le 23 juin, il répondit à une lettre de Pétion, datée du
15. « J'ai toujours pensé, président, que vous aviez la
« vue fixée sur ce point important de la République, que
« je défendrai toujours avec cette même ardeur qui m'a-
« nime sans cesse pour la défense de mon pays. » Il
ajouta que, les batteries ennemies écrasant le fort Georges et ne faisant du Môle qu'une ville réduite en affreux
décombres, Panayoty lui avait donné 350 marins pour
aider les troupes assiégées à enlever à l'ennemi leMorneà-Cabriîs. « Le 18 du courant, à une heure de l'après-
« midi, nos soldats, guidés par le désespoir et la vengeance
« dans le cœur, se sont emparés de ce poste important.
« La garnison qui le défendait prit la fuite et sejeta dans
« la batterie n° 15. Nos braves donnèrent trois assauts
« à cette dernière ; mais n'ayant pu l'emporter, je l'ai
« cernée : j'ignore si je pourrai m'en rendre maître. Cette
« tentative m'a coûté quelques morts et rempli mes hô-
« pitaux de blessés. Malgré le succès que je viens d'avoir
« sur l'ennemi, je me trouve d'autant plus embarrassé,
« que je me verrai forcé d'abandonner ce poste (le Morne-
« à-Cabrits), si je ne reçois pas du renfort2. Cette con-
« quête m'a obligé de diminuer mes autres postes ; et le
« 21 au matin, le poste de la Vigie, au sud du fort Val-
« Hère, a été pris ; un fifre et un tambour y ont été surdrame qu'il fit de la Mort de Lamarre, qu'en sa qualité d'acteur il représenta ensuite sur
le théâtre du Port-au-Prince en janvier 1815. Sa visite au Môle est une belle page qu'il
écrivit lui-même et qui honore sa mémoire, 1 Ces promotions furent confirmées par le président. 2 Cette position fut en effet abandonnée, et l'ennemi la réoceupa. [48101 CHAPITRE XIII. 331 « pris et pendus à notre vue. Cet inhumain (Christophe)
« devient de jour en jour plus féroce. Enfin, citoyen
« président, nous sommes au nec plus ultra. » C'est la dernière lettre que nous avons à citer de Lamarre.
Nous avons souvent préféré sa propre correspondance, à
une relation qui eût été dépourvue de l'expression de ses
sentimens, de ses vues militaires, de ce mâle courage qui
l'animait : par là, le héros n'apparaît que mieux à l'admiration de la postérité. On voit qu'il ne se dissimulait
point, ni sa position désespérée, ni l'importance du Môle
pour garantir la République d'une invasion de Christophe ; et tout en demandant plusieurs fois qu'on l'abandonnât, il était plus préoccupé du sort de ses soldats que
du sien propre : pour lui, le sacrifice de sa vie était résolu
avec une abnégation sublime.
'animait : par là, le héros n'apparaît que mieux à l'admiration de la postérité. On voit qu'il ne se dissimulait
point, ni sa position désespérée, ni l'importance du Môle
pour garantir la République d'une invasion de Christophe ; et tout en demandant plusieurs fois qu'on l'abandonnât, il était plus préoccupé du sort de ses soldats que
du sien propre : pour lui, le sacrifice de sa vie était résolu
avec une abnégation sublime. Mais, comment faire évacuer en même temps toute
cette troupe, en présence de la flotte du Nord, égale déjà
à la nôtre et accrue d'une frégate qui lui donna la supériorité? L'impossibilité d'une telle entreprise était évidente. Pétion avait voulu maintenir le Môle, par l'espoir
qu'il nourrissait, dès le mois de février, d'avoir deux frégates et une corvette, des États-Unis et d'Angleterre ;
mais au lieu de cela, ce fut Christophe que les Anglais
favorisèrent, en lui vendant une ancienne frégate française qu'ils avaient capturée * : ils ne donnèrent que deux
brigs à Pétion, et les Américains n'envoyèrent point la
frégate qu'ils avaient promise 2. Dès-lors, le Môle devait
succomber sous le rude siège qu'il essuyait, et par l'impos1 Elle se nommait la Constitution: Christophe lui donna le nom de sa fille aînée qui s'appelait Améthyste. 2 Pétion ne reçut une frégate des États-Unis, qu'en 1815 : elle fut appelée V Abolition
de la Traite. 532 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. sibilité d'en renforcer la garnison et d'y envoyer des approvisionnemens. Notre flotte ne pouvait sortir de son
mouillage à la Presqu'île. Convaincu de ces vérités, Lamarre conçut une idée
qui donne encore la mesure de son âme valeureuse. Il invita Panayoty à réunir chez lui tous les capitaines de la
flotte; et là, il leur communiqua son audacieuse idée:
« Je vais m 'embarquer, leur dit-il, avec deux compagnies
« de grenadiers, sur celui de vos bâtimens qui vous pa-
« r aï ira le plus propre à remplir mon but. Je ne demande
« qu'une chose à son brave capitaine : c'est d'aborder
«. la frégate ennemie ! Moi et mes grenadiers, nous vous
« répondons de la capturer. » A ces paroles, animées par l'air guerrier du héros,
Jean Gaspard, capitaine du brig le Flambeau, le plus
beau navire de la flotte où montait Panayoty, accepta
avec ardeurcette proposition qui plaisaità son intrépidité.
Aug. Gaspard, son aîné, capitaine du brig le Conquérant, promit de seconder son frère: à l'envi, chacun
des capitaines répondit comme les deux Gaspard, et
s'offrit d'aborder un des navires de la flotte ennemie. Ce
fut un moment d'enthousiasme électrique que communiqua la bouillante valeur de Lamarre. Mais Panayoty, calme et réfléchi, repoussa la proposition en faisant prévoir la possibilité d'un insuccès qui
exposerait la flotte aux gros calibres de la frégate. Il dit
enfin à Lamarre : « Si vous n'étiez pas le chef néces-
« saire, indispensable delà garnison du Môle, j'accepte-
« rais votre proposition comme mes lieutenans. Étes-
« vous assuré de ne pas être atteint d'une balle ou d'un
« boulet, avant d'avoir abordé la frégate? »
échi, repoussa la proposition en faisant prévoir la possibilité d'un insuccès qui
exposerait la flotte aux gros calibres de la frégate. Il dit
enfin à Lamarre : « Si vous n'étiez pas le chef néces-
« saire, indispensable delà garnison du Môle, j'accepte-
« rais votre proposition comme mes lieutenans. Étes-
« vous assuré de ne pas être atteint d'une balle ou d'un
« boulet, avant d'avoir abordé la frégate? » Toutes les règles de la prudence rendaient ces ré- [1810] CHAPITRE XIII. 553 flexions sages : elles firent avorter le projet de Lamarre.
Mais, si Panayoty eût envisagé qu'à tout instant il courait le risque d'être emporté par un boulet, d'être atteint
par un éclat de bombe, par une balle, tant il exposait sa
vie, peut-être eût-il adhéré à ce projet. A la guerre, ne
faut-il pas quelquefois des actes de témérité pour retenir
la victoire, pour sauver une armée? Supposons l'audacieuse entreprise de Lamarre réalisée : quel immense résultat Au lieu de cela, c'est l'héroïque fin de ce brave
qu'il nous faut relater. Le 29 avril, il avait écrit une lettre à sa mère, Madame Veuve Pellerin, où il lui disait que Christophe était
arrivé avec six généraux et des forces, dans l'intention,
supposait-il, de donner un assaut à tous ses postes du
Môle. Ce jour-là, la flotte ennemie était devant la rade;
mais il rassurait sa mère, en ajoutant: « Tranquillisez-
« vous, chère et bonne mère ; le courage de votre fils
« égalera toujours ses sentimens pour vous. Adieu. » Le 16 juillet, il eut le pressentiment de sa mort; avant
de sortir de chez lui, il remit à Éveillard jeune de petits
objets pour être donnés à sa mère, comme témoignage
de son souvenir ; et, suivi de son aide de camp Honoré,
du chef de bataillon Fortuné Desmares, son cousin, du
sous-lieutenant Soulouque et de quelques guides, il passa
au fort Allemand et se rendit à la redoute N° 4. Là, Lamarre prit le fusil d'un soldat et se mit à tirailler avec
un poste ennemi, très-rapproché du N° 4. La plus grande
partie de son corps était à découvert. Les militaires du
N° 4, dans leur sollicitude inquiète pour leur général, lui
firent des observations qu'il n'écouta pas. Cet échange de
coups de fusil attira l'attention de l'ennemi au poste Gandou, placé sur le Morne-à-Cabrits , et l'on y découvrit 354- études sur l'histoire d'haïti. le costume rouge des guides de Lamarre. Une pièce de
canon fut pointée sur le fameux général en chef qui se
plut en ce jour néfaste à se faire soldat : idée républicaine
qui rehausse son mérite militaire, en immortalisant son
nom. Le boulet lancé l'atteignit à la hanche gauche, en
enlevant cette partie de son corps : le même projectile
tua un soldat du 5e bataillon de la 9e qui était en sentinelle, et l'un des boutons de son habit perça la cuisse
de Fortuné Desmares. « C'est fini, prenez-moi, » dit Lamarre en recevant le coup; et il rendit le dernier
soupir.
aine
qui rehausse son mérite militaire, en immortalisant son
nom. Le boulet lancé l'atteignit à la hanche gauche, en
enlevant cette partie de son corps : le même projectile
tua un soldat du 5e bataillon de la 9e qui était en sentinelle, et l'un des boutons de son habit perça la cuisse
de Fortuné Desmares. « C'est fini, prenez-moi, » dit Lamarre en recevant le coup; et il rendit le dernier
soupir. Averti de cette catastrophe, l'adjudant-général Éveillard, qui succédait de droit à Lamarre dans le commandement, par son ancienneté, se rendit sur le champ au
N° 4; il y fît garder le cadavre de son chef, de son ami,
jusqu'à la nuit, puis on l'apporta dans sa demeure. L'autopsie en fut faite; le cœur et les entrailles en furent retirés pour être envoyés au Port-au-Prince, accompagnés
par Eveillard jeune, chef de bataillon. Panayoty et Jean
Gaspard reçurent à bord du Flambeau, ces parties du corps
de l'homme qui a rempli Haïti de son nom illustre. Le
corps fut enterré sans pompes et en secret, au cimetière
de la Savanne-du-Roi, afin que l'ennemi ne pût le souiller en devenant maître du Môle. Mais on fit un cercueil
rempli de pierres qui fut enterré au fort Georges, le lendemain à 7 heures du soir, avec tous les honneurs possibles en une telle circonstance. Le jour suivant, l'ennemi n'ayant pu douter de la mort
de Lamarre, la flotte du Nord parut devant la baie du
Môle, se mit en panne et tira le canon de deuil. Dans
nos fastes militaires, nul autre que André-Juste-Borno
LAMARRE n'a été l'objet d'une pareille distinc- [1810] CHAPITRE XIII. 335 tion.1 On reconnaît par ce fait un des traits caractéristiques de Henry Christophe: il honora la mémoire du plus
redoutable de ses ennemis. Il est plus facile de concevoir que d'exprimer l'émotion
et la douleur de tous les militaires de la garnison du
Môle, depuis Eveillard et Toussaint Paul jusqu'au dernier soldat, à la mort glorieuse de leur chef bien-aimé.
Celui qui les guidait dans les combats, qui partageait
leurs dangers, qui les soignait dans leurs blessures, dont
la sollicitude incessante les aidait à supporter les privations de tous genres, n'étant plus parmi eux, ils eurent
la conviction que le même sort leur était réservé. Mais,
les chefs supérieurs devinrent encore plus dignes des
regrets de la République, par la résolution qu'ils prirent
de périr tous, plutôt que de se soumettre à leur barbare
ennemi ! Résister à ses efforts, le combattre pied à pied
sur ce champ de gloire, telle fut leur héroïque détermination. Notre flotte, ne pouvant se mesurer avec celle du
Nord, restait toujours à l'ancre sous la protection des
forts de la Presqu'île ; il ne convenait pas d'ailleurs que
Panayoty abandonnât la brave garnison qui défendait le
Môle, en cherchant à fuir au Port-au-Prince à travers
lesbàtimens ennemis. Mais Christophe profila de la mort
de Lamarre pour ordonner une tentative contre la Presqu'île. Son^aide de camp, Charles Pierre, brigadier de
ses armées, commanda cette expédition qui lui réussit ;
6 à 7 bataillons pénétrèrent avec lui sur cette langue de
terre, dans la nuit du 24 juillet ; le 25, dans la matinée,
les forts furent enlevés, malgré la résistance de leurs dé1 Lamarre naquit au Fond-Parisien, dans la commune de la Croix-des-Bouquets, le
15 janvier 1775.
une tentative contre la Presqu'île. Son^aide de camp, Charles Pierre, brigadier de
ses armées, commanda cette expédition qui lui réussit ;
6 à 7 bataillons pénétrèrent avec lui sur cette langue de
terre, dans la nuit du 24 juillet ; le 25, dans la matinée,
les forts furent enlevés, malgré la résistance de leurs dé1 Lamarre naquit au Fond-Parisien, dans la commune de la Croix-des-Bouquets, le
15 janvier 1775. 356 études sur l'histoire d'haïti. fenseurs,*composés en partie des marins de la flotte. Le
chef de bataillon Gaspard, qui commandait le principal,
préféra mourir plutôt que de se rendre prisonnier. Aussitôt, Charles Pierre commença ses dispositions pour dresser une batterie à proximité du rivage, afin de canonner
les bâtimens de notre flotte ; et ceux du Nord étaient
devant la baie. Il n'était plus possible ni de tenir dans
leur mouillage, ni de rentrer dans le port du Môle, puisqu'ils avaient dû en sortir à cause des boulets qui tombaient à leurs bords : il fallait donc gagner le Port-auPrince ou tout autre port de la République. Dans la nuit du 25 au 26, ils levèrent l'ancre et partirent à l'heure ordonnée par Panayoty, emportant les
précieuses dépouilles de Lamarre, Éveillard jeune, des
blessés et des femmes qui étaient déjà embarqués depuis
plusieurs jours. Ils réussirent à passer au travers de ceux
du Nord : la Républicaine et le Souffleur, mauvais marcheurs, ne purent les suivre. Au jour, l'amiral SaintJean aperçut les autres au large et leur donna chasse, en
laissant le chef de division Cadet Antoine avec quatre
bâtimens, pour amariner la Républicaine et le Souffleur,
mais ils entrèrent dans le port et se placèrent sous les
canons du fort Georges. Le vent favorisa la fuite de ceux qui étaient sortis de
laaPresqu'île, excepté le Derénoncourt, commandé par
le brave |Barthole. Tandis que les autres gagnaient le
Port-au-Prince, ce dernier fut canonné par la corvette
l'Aihénaïs et le brig le Jason ; mais le Derénoncourt
arriva à la pointe ouest de la Gonave, où Barthole le fît
échouer, pour ne pas être pris. Dans la nuit, il fît débarquer sur cette île les femmes, les blessés et son équipage,
et mit le feu à sa belle goélette : au jour, la poudre de la [1810] chapitre xiii. 337 sainte-barbe la fit voler en éclats, à la vue des bâtimcns
ennemis. Elle subit ainsi la même destinée que le courageux marin dont elle portait le nom *. Après la prise de la Presqu'île, Christophe retourna au
Cap pour jouir des succès qu'il venait d'obtenir par la
mort de Lamarre, la fuite de notre flotte et la possession
de la Presqu'île, qui assuraient la chute prochaine du
Môle. Il laissa au général Romain le soin de s'en emparer, ayant sous ses ordres les généraux Magny et Guerrier. Le 50 juillet, il fit un arrêté qui, « considérant que
« le nom de la ville du Cap, depuis l'expulsion des Fran-
« çais et l'indépendance d'Haïti, n'a point été changé,
« et que la dénomination du Cap-Français lui est don-
« née par les étrangers, » ordonna qu'à l'avenir, cette
ville porterait le nom de Cap-Henry.
emparer, ayant sous ses ordres les généraux Magny et Guerrier. Le 50 juillet, il fit un arrêté qui, « considérant que
« le nom de la ville du Cap, depuis l'expulsion des Fran-
« çais et l'indépendance d'Haïti, n'a point été changé,
« et que la dénomination du Cap-Français lui est don-
« née par les étrangers, » ordonna qu'à l'avenir, cette
ville porterait le nom de Cap-Henry. S'il avait été moins personnel, il eût compris que la
dénomination de Cap-Haïtien était celle qu'il convenait
de substituer à Cap-Français ; mais, en ce moment surtout, son orgueil était si flatté du triomphe de ses armes!
La basse adulation de ses serviteurs l'excitait encore; car
nous lisons dans le numéro de sa Gazette officielle du
9 août 1810, qu'au 15 juillet précédent, jour de la fête de
Saint-Henry, le maréchal de camp Pierre Toussaint
prononça un discours à Saint-Marc , dans lequel il
exalta les hautes qualités de « notre auguste et
«■ vertueux président, » et dit : « Quel est celui d'entre
« nous qui, pour prix des services éclatans que son sou-
« verain ne cesse de rendre à son pays, pour le dédom-
« mager de ses nombreux sacrifices, ne brûle pas de ré1 Nous avons puisé presque tous les faits relatifs a la prise de la Presqu'île et a notre flotte,
dans la Gazette officielle de l'État d'Haïti, du 9 août 1810, N° 32. t. vu. 22 538 études sur l'histoire d'haïti. « pandre son sang pour soutenir le trône que V amour et « ta fidélité de ses sujets lui ont élevé? » Ainsi , dès cette époque , Son Altesse Sérénissirne
Monseigneur le Président était un souverain qui avait
son trône et ses sujets, selon ie brave Pierre Toussaint ;
et quelques années après, ce souverain, pour récompenser l'initiative qu'il paraît avoir prise dans cet ordre d'idées, mit sa fidélité à l'épreuve en le faisant périr d'inanition dans le célèbre cachot Bélizaire, à Ja citadelle
Henry. Mais, parlons des honneurs funèbres qui furent rendus par la République, à la mémoire du général qui honora son pays et la liberté, dont il servait la cause, qui
s'honora lui-même par son courage à soutenir le siège
fameux d'une ville après avoir si souvent battu ses ennemis, par son langage au chef de l'État, si souvent empreint de sa fierté républicaine et de sa mâle énergie. Pétion, qui avait eu l'honneur de s'offrir à Rigaud
pour aller partager les dangers de ses compagnons
d'armes au siège de Jacmel, où sa vie était chaque jour
exposée, pouvait bien penser que Lamarre était aussi exposé à périr au Môle. Néanmoins, à l'arrivée de ses dépouilles mortelles, de ce cœur qu'animaient de si beaux
sentimens, de ces entrailles qui s'émurent toujours à la
vue des maux de la patrie, Pétion éprouva une vive douleur de la perte du brave capitaine, dont il estimait les
qualités distinguées. Comprenant le sacrifice fait de cette
vie si noble au service de la République, il voulut qu'elle
lui rendît les honneurs funèbres dus à son rang et à son
mérite, dans des funérailles pompeuses, dont il ordonna
lui-même tous les préparatifs.
, de ces entrailles qui s'émurent toujours à la
vue des maux de la patrie, Pétion éprouva une vive douleur de la perte du brave capitaine, dont il estimait les
qualités distinguées. Comprenant le sacrifice fait de cette
vie si noble au service de la République, il voulut qu'elle
lui rendît les honneurs funèbres dus à son rang et à son
mérite, dans des funérailles pompeuses, dont il ordonna
lui-même tous les préparatifs. Un char revêtu de deuil et traîné par quatre chevaux [1810| CHAPITRE XIII. 359 noirs, recul l'urne qui renfermait le cœur et les entrailles
de Lamarre. Toutes les troupes de la garnison du Portau-Prince, y compris la belle garde du gouvernement,
formèrent le cortège qui partit du palais de la présidence,
où l'urne funéraire avait été exposée sur un lit de parade,
dans une chambre ardente, et se dirigea à l'église métropolitaine. Tous les fonctionnaires civils et militaires, les
instituteurs avec leurs élèves, admis à la cérémonie pour
recevoir dans leurs jeunes coeurs le germe des vertus
guerrières, les commerçans, la population tout entière
de la ville, participèrent à ces funérailles. Le canon de
deuil fut tiré toute la journée, dans les forts de la ville et
à bord des navires de la flotte revenus dans le port. De
l'église, où le culte catholique joignit ses pompes religieuses à celles de l'ordre civil et militaire, où A. D. Sabourin, chef d'escadron et aide de camp du Président
d'Haïti, prononça une oraison funèbre à la mémoire de
l'illustre défunt1, le cortège se rendit dans la soirée, à
la lueur de nombreuses torches fumantes, au fort SaintJoseph où l'urne fut déposée dans un caveau. Ce fort, qui avait été défendu par Lamarre, le 1er janvier 1807, prit dès ce jour le nom de fort Lamarre, pour
honorer encore la mémoire de ce défenseur de la patrie
qui, en ce jour d'épreuves, avait oublié qu'il était prisonnier, pour ne songer qu'à être soldat. Après que l'artillerie et la mousqueterie des troupes eurent terminé la cérémonie militaire, le Président d'Haïti fut accompagné à
son palais par les généraux et autres officiers supérieurs,
parmi lesquels on distinguait Delva, Nicolas Louis, Bau1 La loge maçonnique l'Amitié des frères réunis, dont Lamarre était membre, fit aussi
dans son sein un service funèbre pour honorer sa mémoire; elle y admit les membres de la
famille du défunt, et Daumec prononça son éloge d'une manière fort éloquente; il excellait
dans ce genre. 540 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. voir, Chauvet, Léger, pleurant le héros dont ils avaient
si souvent partagé les nobles travaux. A partir du jour de l'arrivée de la flotte, Pétion devint
un véritable fils pour Madame Veuve Pellerin, mère de
Lamarre, un parent affectueux pour tous les membres de
sa famille ; et quand arriva le temps où il distribua de
grandes propriétés rurales aux généraux, la mère de
Lamarre reçut celle qui eût échu à son fils.
Léger, pleurant le héros dont ils avaient
si souvent partagé les nobles travaux. A partir du jour de l'arrivée de la flotte, Pétion devint
un véritable fils pour Madame Veuve Pellerin, mère de
Lamarre, un parent affectueux pour tous les membres de
sa famille ; et quand arriva le temps où il distribua de
grandes propriétés rurales aux généraux, la mère de
Lamarre reçut celle qui eût échu à son fils. Pendant que la flotte de la République se tenait à la
Presqu'île, le président, informé de la présence de la frégate ennemie qui l'y contraignait, avait expédié trois
barges avec des munitions de guerre au Môle ; elles réussirent à y entrer de nuit. Le retour de nos bâtimens le
porta à organiser ce service sur une plus grande échelle,
soit pour y envoyer des munitions, soit pour recueillir des
blessés et ce que les barges pourraient enlever d'hommes
valides, au moment où la place ne pourrait plus se soutenir. Mais la flotte ennemie prit à son tour des précautions
pour les empêcher de pénétrer dans le port : cette mission devint excessivement difficile et périlleuse. Dans
une expédition d'une dizaine de ces barges, deux seulement d'entre elles parvinrent à leur destination1. C'étaient de faibles secours pour la garnison qui se voyait
pressée chaque jour par les assiégeans. Dans la seconde quinzaine de juillet, Eveillard écrivit
plusieurs lettres à Pétion, que son frère apporta. Le 14
août, il l'informa que ce jour-là, la flotte ennemie avait
tenté d'enlever la Républicaine et le Souffleur ; mais
que les canons du fort Lamarre (jadis Georges) l'avaient I Parmi ces intrépides bargistes, je ne me ressouviens que des noms de Boisfer, Casimir
Soleil et J.-P. Gressier. [1810] CHAPITRE XIII. 341 repoussée, en sacrifiant toutes les gargousses qu'il y avait :
alors, il ne restait plus à toute la garnison du Môle que
mille paquets de cartouches, et c'était ce que son brave
commandant demandait le plus pour prolonger la défense de la place * . Du 1 4 au 23 où il écrivit de nouveau,
le capitaine Moret y était parvenu dans une barge avec
des munitions ; et il retournait au Port-au-Prince avee
Àrnoux, aide de camp de Lamarre, emportant la nouvelle
de la prise du poste de la barrière de Jean-Rabel et de plusieurs autres dans son voisinage, dans la journée du 22,
par l'ennemi qui occupa une partie de la ville. Toussaint
Paul prodigua sa bravoure en le combattant, et reçut
quatre blessures, sans quitter le champ de bataille qu'avec ses soldats : presque tous les officiers étaient blessés.
La flotte du Nord vint en même temps canonner le fort
Lamarre et nos deux garde-côtes ; ceux-ci furent alors
coulés par leurs capitaines, pendant que le fort ripostait
et la contraignait à se retirer. Toussaint écrivit aussi le
25 au président etlui dit que les forts Lamarre, Allemand,
Vallière et sa redoute, étaient les seules positions qui fussent en leur possesssion2.
bataille qu'avec ses soldats : presque tous les officiers étaient blessés.
La flotte du Nord vint en même temps canonner le fort
Lamarre et nos deux garde-côtes ; ceux-ci furent alors
coulés par leurs capitaines, pendant que le fort ripostait
et la contraignait à se retirer. Toussaint écrivit aussi le
25 au président etlui dit que les forts Lamarre, Allemand,
Vallière et sa redoute, étaient les seules positions qui fussent en leur possesssion2. Le 11 septembre, l'ennemi attaqua ces diverses positions en même temps, dès 6 heures du matin. En repoussant un assaut, Eveillard sortit pour charger l'ennemi
et fut atteint d'une balle à la tête qui termina sa carrière :
son corps fut porté au fort Vallière qu'il avait défendu5. 1 Cette lettre du 14 août fut confiée a Valéry Renaud Desruisseaux, qui avait été aide de
camp de Lamarre dont il était le parent. 2 Toussaint Paul adressa aussi des lettres a Rigaud, le priant d'aider Pétion a leur porter
secours. Il est probable que Lamarre lui aura écrit, en apprenant son retour dans le pays;
il avait été un officier de son escorte, sous les ordres de Rorgella. 3 Le corps d'Eveillard fut placé dans une pipe de rhum qu'on embarqua sur une barge
commandée par Goimbert, l'un des capitaines des navires coulés dans le port, pour être 342 études sur l'histoire d'haïti. L'intrépide Toussaint Paul, tout couvert de blessures,
recueillit à son tour le dangereux, mais glorieux héritage
laissé par Lamarre. Le 16, l'ennemi coupa d'abord toutes communications
entre les forts Allemand et Lamarre, pour que leurs garnisons ne pussent pas se secourir ; puis, dans] la même
journée, il enleva le premier, sans beaucoup de résistance
de la part des soldats fatigués de cette lutte désespérée.
Dès la mort d'Eveillard, la désertion à l'ennemi avait
commencé dans leurs rangs : il faut excuser cette défaillance en une telle c irconstance. C'est au fort Allemand
que le brave Zenon fut tué à côté de ses pièces d'artillerie.
Pendant l'attaque, l'ennemi mit le feu aux maisons
d'une ville qui allait tomber en son pouvoir ; par cette
destruction, il voulait effrayer ses défenseurs. Toussaint n'avait plus à défendre que les forts Lamarre
et Vallière, situés sur le rivage de la mer, et un faible
poste au Cap-à-Foux : là, il pouvait encore recevoir des
secours du P ort-au-Prince, par les barges qui réussiraient
à arriver au Môle. Il se tenait au fort Lamarre, ayant encore sous ses ordres les colonels Germain, Auguste Coignac et Pierre Lelong, et les chefs de bataillon Alain,
Félix, Edouard, Ignace, Bily, Jean Gourneau, Vindiau
Hatrel et Jean-Louis Vallée. Germain ne tarda pas à aller
faire sa soumi ssion à l'ennemi ; mais tous les autres restèrent fidèles à leurs drapeaux. Les privations de toutes
sortes assiégeaient tous ces braves et leurs infortunés
soldats, comme l'ennemi lui-même ; presque sans munitions de guerre, ils recevaient tous une faible ration de
Alain,
Félix, Edouard, Ignace, Bily, Jean Gourneau, Vindiau
Hatrel et Jean-Louis Vallée. Germain ne tarda pas à aller
faire sa soumi ssion à l'ennemi ; mais tous les autres restèrent fidèles à leurs drapeaux. Les privations de toutes
sortes assiégeaient tous ces braves et leurs infortunés
soldats, comme l'ennemi lui-même ; presque sans munitions de guerre, ils recevaient tous une faible ration de portée au Port-au-Prince. Le lieutenant Soulouque l'accompagna et fut admis dans
la garde a cheval du président. Ce dernier fit faire des funérailles a Eveillard, qui fut enterré au fort qui porte son nom dans la ligne de défense, au nord de la ville. [1810] CHAPITRE xiii. 543 maïs par jour. Sans aucun officier de santé pour les soigner, les blessés n'avaient pas même la ressource des
plantes du pays dont les militaires atteints savent faire
usage ; ils étaient couchés sous des tentes formées avec
les voiles de la Républicaine et du Souffleur. Le 25 septembre, l'ennemi, qui attendait en vain la
soumission de nos gens, coupa la communication entre
les forts Lamarre et Vallière. Mais l'esprit du militaire,
fidèle à l'honneur de son drapeau, est inventif : dans la
nuit, à la basse marée, Toussaint faisait passer des hommes dans la mer, ayant l'eau jusqu'à la gorge, pour
transmettre ses ordres au fort Vallière. Alors parvint
une barge envoyée par Pétion, avec des cartouches et
des approvisionnemens. Le président entretenait l'espoir
de ces braves, d'être enlevés par d'autres barges qu'il
faisait armer; mais Madame Toussaint, qui était au
Port-au-Prince, écrivit à son mari que c'en était fait
d'eux tous. Sa résolution fut aussitôt prise d'évacuer les deux forts
sur le poste du Cap-à-Foux, d'y rallier tous ses compagnons d'infortune, pour tenter de gagner la partie du
pays redevenue espagnole, par la Bombarde ou le Porta-Piment, en marchant toujours dans les bois, et enfin
se rendre au Port-au-Prince : résolution désespérée, sans
doute, mais qui prouve l'énergie d'une âme vouée au
culte de la liberté. Cependant, ne s'aveuglant pas sur
les risques réels qu'il courrait,, en militaire d'honneur,
qui attachait un haut prix aux insignes de la noble profession des armes, il se résolut en même temps à sauver
ceux qui restaient encore dans ses mains, en les expédiant au Président d'Haïti par la barge que ce chef venait
d'envoyer au Môle. 344 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Dans cette pensée , qu'il communiqua à ses compagnons du fort Lamarre, qui l'approuvèrent, la nuit du
24 au 25 septembre étant venue , Toussaint lui-même,
suivi de quelques hommes qui apportaient les insignes
militaires qu'il y avait, descendit dans la mer et se rendit
au fort Vallière. Là, il fut également approuvé par les
braves qu'il y trouva ; on y réunit les drapeaux des corps
d'infanterie, les guidons de la cavalerie, les cannes de
tambours majors et les instrumens de musique, et on les
plaça à bord de la barge. Alain, qui avait commandé la
place du Môlej fut choisi pour remplir cette honorable
mission. Au moment de son départ, Toussaint le chargea
de dire à Pétion, que leurs derniers cris comme leurs
sentimens seraient en faveur de la liberté et de la République, et il lui fît promettre de jeter ces insignes à la
mer, si le sort le faisait tomber au pouvoir d'un bâtiment
ennemi. Le sort se plut à favoriser Alain, qui arriva au
Port-au-Prince avec son précieux dépôt.
place du Môlej fut choisi pour remplir cette honorable
mission. Au moment de son départ, Toussaint le chargea
de dire à Pétion, que leurs derniers cris comme leurs
sentimens seraient en faveur de la liberté et de la République, et il lui fît promettre de jeter ces insignes à la
mer, si le sort le faisait tomber au pouvoir d'un bâtiment
ennemi. Le sort se plut à favoriser Alain, qui arriva au
Port-au-Prince avec son précieux dépôt. Les fastes militaires de toutes les nations, présentent
peu d'exemples d'un semblable dévouement à l'honneur
de sa profession. Le 28 septembre, le général Romain fît attaquer le
fort Lamarre, où Toussaint était revenu après le départ d'Alain. Décidé à périr glorieusement, Toussaint ne
voulut pas le défendre ; mais, haranguant sa faible garnison, il sortit du fort à sa tête et se fraya un passage au
milieu des troupes qu'il avait si souvent fait fuir. Arrivé
au fort Vallière, il en fît sortir aussi la garnison, abandonnant tous ses blessés aux vainqueurs. Se dirigeant
sur le poste du G îp-à-Foux, selon qu'il l'avait déjà résolu,
il combattit enccre pour y arriver. Là, tout le reste de
la garnison du Môle se trouvait réuni : ces infortunés [1810J CHAPITRE XIII. 545 poursuivirent leur route par la côte, et parvinrent à la
hatte la Grenade. Mais ils furent contraints de gagner les
bois, Romain ayant envoyé des colonnes dans toutes les
directions pour leur barrer le passage. Cernés enfin à la Plate-Forme et sommés de mettre
bas les armes, manquant de nourriture, altérés par une
soif ardente, sans munitions, ils promirent de ne plus
fuir et sollicitèrent la permission de se reposer. Assuré
de sa proie, le vainqueur, qui avait besoin aussi de repos, la leur accorda : il était nuit. Mais Toussaint et Auguste Coignac, à la faveur de la nuit, abandonnèrent
leurs compagnons endormis et passèrent au milieu de
leurs ennemis : déjà, les autres officiers supérieurs s'étaient détachés d'eux pour se sauver individuellement
dans les bois. Au jour, Jean-Louis Vallée, seul de son
grade, fît sa soumission à l'ennemi. Romain, à qui il
fut envoyé avec ses gens, les fit conduire sur l'habitation
Foaehe, où se trouvait Christophe : celui-ci fit rentrer
dans les troupes du Nord, tous les anciens militaires qui
avaient embrassé la cause de la République, et il ordonna de grouper en un seul détachement ceux de l'Ouest
et du Sud, qu'il envoya au Cap. Une arrière-pensée de
s'en servir plus tard fut la seule cause du pardon qu'il
accorda à ces derniers * . Des patrouilles furent lancées à la poursuite de Toussaint, d'Auguste Coignac et de tous les autres officiers
supérieurs qui s'étaient évadés : l'une d'elles découvrit
Toussaint et Auguste endormis, on fit feu sur eux ; Au1 Quelque temps après, îl distribua des grades a plusieurs d'entre eux, les fit habiller et
embarquer sur sa flotte qui alla les débarquer a la pointe de la Seringue, pour se joindre a
Goman. Ces militaires lui avaient promis de servir sa cause; mais, a peine débarqués, ils
se rendirent a Jérémie où ils se soumirent a la République. C'est d'eux qu'on apprit les particularités de l'évacuation héroïque du Môle.
que temps après, îl distribua des grades a plusieurs d'entre eux, les fit habiller et
embarquer sur sa flotte qui alla les débarquer a la pointe de la Seringue, pour se joindre a
Goman. Ces militaires lui avaient promis de servir sa cause; mais, a peine débarqués, ils
se rendirent a Jérémie où ils se soumirent a la République. C'est d'eux qu'on apprit les particularités de l'évacuation héroïque du Môle. ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. guste fut atteint et on lui trancha la tête. MaisjToussaint
réussit encore à fuir et ne tarda pas à rencontrer Pierre
Lelong, Jean Gourneau, etc. Tous ensemble prirent
la résolution de subir la loi du vainqueur,|ayant épuisé
leur énergie dans une lutte où ils avaient rempli tous
leurs devoirs militaires. Ils se rendirent à Foache, où ils
trouvèrent Romain, le généralissime étant retourné à
Milot : ils y furent conduits. En les voyant, en voyant Toussaint Paul surtout qui
avait déserté sa cause en 1807, quand il lui avait promis
de tout faire pour embaucher les officiers supérieurs de
la 9e, Christophe rugit de colère: il l'accabla de paroles
outrageantes, l'appela traître, et ordonna qu'on les conduisît tous à la citadelle Henry pour être enfermés dans
ses noirs cachots et y périr lentement. Mais Toussaint,
reprenant toute son énergie et sa dignité, lui répondit :
« Je ne suis point un traître: la cause de la Liberté m'a
« paru préférable à celle de ton despotisme inhumain, et
« je l'ai embrassée avec sincérité, je t'ai combattu avec
« courage. Aujourd'hui encore, j'aime à dire en ta pré-
« sence: Vive la République! Vive le Président d'Haïti! »
Il fut traîné à la citadelle avec ses compagnons : ils y
périrent tous ! * Qui pourrait refuser son estime et son admiration à de
tels guerriers? Qui peut ne pas reconnaître l'influence
des idées républicaines sur l'àme de tels hommes? Comme
ils montrèrent tous, ces généreux défenseurs de la liberté, 1 La biographie de Toussaint Paul, écrite par mon frère C. Ardouin, mais encore inédite,
m'a fourni la plupart des faits relatifs a la guerre de la péninsule du Nord et au siège du
Môle ; il les avait recueillis par la tradition orale de plusieurs des combattans, notamment
Alain, décédé général de brigade, qui avait une excellente mémoire. La correspondance de
Lamarre, que j'ai citée souvent, avait été copiée par lui aux archives du gouvernement, de
même que celle de Rigaud qu'on va lire bientôt et d'autres encore.
mais encore inédite,
m'a fourni la plupart des faits relatifs a la guerre de la péninsule du Nord et au siège du
Môle ; il les avait recueillis par la tradition orale de plusieurs des combattans, notamment
Alain, décédé général de brigade, qui avait une excellente mémoire. La correspondance de
Lamarre, que j'ai citée souvent, avait été copiée par lui aux archives du gouvernement, de
même que celle de Rigaud qu'on va lire bientôt et d'autres encore. [1810] chapitre xui. 547 depuis Rebecca jusqu'à Toussaim' Paul, ce que peut cet
amour sacré sur le cœur humain! Que de traits de courage il y aurait à citer de la part des soldats eux-mêmes,
à côté des actes de bravoure, d'intrépidité, de constance
à supporter une situation militaire des plus critiques, de
la part de Lamarre, et d'Éveillard et de Toussaint Paul
qui furent les derniers chefs de l'armée expéditionnaire !
Et cette valeur éclatante de Delva, de Bauvoir, de Léger,
de tous les autres officiers supérieurs ou inférieurs qui
participèrent à la guerre fameuse de la péninsule du Nord !
Ils dorment presque tous aujourd'hui, dans la tombe où
s'engloutissent les générations ; mais le souvenir de leurs
hauts faits doit les faire revivre avec gloire dans le cœur
de leur postérité ; car ils remplirent leurs devoirs avec
une sainte abnégation. La patrie leur doit ses regrets et
sa gratitude. Un soldat delà 24e était dans les rangs de sa compagnie,
l'arme au bras gauche, et Lamarre et ses officiers se trouvaient tout près d'eux. Une balle atteint ce militaire à
ce bras ; il passe son fusil au bras droit et dit à Lamarre :
« Général, j'ai reçu un billet d'hôpital. » Lamarre s'avance et l'embrasse, en l'envoyant chez lui pour être
soigné. Le chef de bataillon Guillotte, de Jérémie, se rendait à
son poste en compagnie du lieutenant Dufour, de la 16e ;
une bombe vint tomber à leurs pieds. Guillotte la frappe
d'une badine qu'il tenait à la main, en disant à son compagnon: « C'est bien sur nous que l'ennemi l'a dirigée! »
La bombe éclate aussitôt, coupe la badine sans les toucher : ils en rient et continuent leur route. Il suffit de ces deux faits pour donner une idée de la
valeur des défenseurs du Môle. Mais, ne refusons pas de 348 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. reconnaître celle des assiégeans ; car, s'ils furent d'un
parti politique contraire au nôtre, s'ils combattirent
pour l'établissement du despotisme, de la tyrannie sanguinaire de Henry Christophe, ils étaient nos frères, des
frères égarés par leurs idées ou contraints par la force
d'un pouvoir arbitraire : ils le prouvèrent ensuite, quand
ils se rallièrent volontairement sous les étendards de la
République.
D HAÏTI. reconnaître celle des assiégeans ; car, s'ils furent d'un
parti politique contraire au nôtre, s'ils combattirent
pour l'établissement du despotisme, de la tyrannie sanguinaire de Henry Christophe, ils étaient nos frères, des
frères égarés par leurs idées ou contraints par la force
d'un pouvoir arbitraire : ils le prouvèrent ensuite, quand
ils se rallièrent volontairement sous les étendards de la
République. A Christophe lui-même, nous avons déjà rendu justice
pour l'énergie qu'il montra dans le but qu'il voulait atteindre. Les généraux qui dirigèrent le siège du Môle, Romain, Magny, Guerrier, et d'autres officiers supérieurs
employés sous leurs ordres, avaient assez prouvé leur
courage sur d'autres champs de bataille, pour que l'on
ne doute pas de celui qui les animait pendant ce laps de
près de deux années, dans toute la guerre de la péninsule
du Nord. Leurs soldats montrèrent moins souvent que
les soldats républicains, cet entrain, cet élan qui distinguaient ces derniers, probablement parce qu'ils ne jouissaient pas réellement de la même liberté, parce qu'ils
n'avaient pas la même conviction, que leurs travaux
guerriers fussent dans l'intérêt de la patrie commune. Plusieurs traits sont à notre connaissance, de la bravoure d'Etienne Bottex, colonel aide de camp de Christophe. Dans une circonstance, il lisait une lettre avec
Saintion Leconte, lorsqu'un boulet enleva la tête de ce
dernier, sans l'émouvoir autrement que par le sentiment
pénible de la mort d'un ami. Le 11 septembre, jour où
périt Éveillard, on le vit passer près des troupes républicaines, au trot de son cheval, malgré tout le feu dirigé
contre lui, pour aller porter un ordre au Quartier-Neuf.
On assure qu'à la prise du Morne-à-Cabrits par Lamarre, [1810] CHAPITRE XIII. 349 Bottex montra tant d'intrépidité à défendre ce point, que
Christophe, émerveillé, le nomma général de brigade, en
même temp"s que Guerrier, Charles Pierre et Jacques Simon; mais que des murmures se firent entendre à ses
côtés, par rapporta cette promotion d'un chef d'escadron
qui n'eut alors que le grade de colonel.1 Après la conquête du Môle, le Vandale qu'on a osé
comparer à Pierre-le-Grand, ordonna à Bottex de présider à la destruction des édifices de cette ville, déjà en
ruines par l'effet du siège. Il assouvit sur des pierres, la
rage que lui avait inspiré la noble résistance de Lamarre et de ses compagnons; et, cependant, il avait fait
rendre au héros les honneurs militaires î C'est sans doute
par ce contraste, qu'il parut mériter la comparaison avec
un génie qui en montra tant dans sa carrière. La terre où un autre Christophe (Colomb) posa son
pied pour la première fois dans l'île d'Haïti, ne présenta
plus que l'aspect de la désolation. La ville que fonda un
autre célèbre amiral (le brave comte d'Estaing), n'offrit
plus que le spectacle des ruines qu'entraînent les dissensions civiles et la guerre. 1 Tous ces faits relatifs "a Bottex,sont cités d'après son oraison funèbre prononcée au Cap,
à sa mort en 1842, par Saint-Martin, ancien représentant.
'île d'Haïti, ne présenta
plus que l'aspect de la désolation. La ville que fonda un
autre célèbre amiral (le brave comte d'Estaing), n'offrit
plus que le spectacle des ruines qu'entraînent les dissensions civiles et la guerre. 1 Tous ces faits relatifs "a Bottex,sont cités d'après son oraison funèbre prononcée au Cap,
à sa mort en 1842, par Saint-Martin, ancien représentant. CHAPITRE XIY. Situation des esprits après la chute du Môle : reproches faits a Pétion. — Rigaud se fait le
chef de la faction du sénat et se place sous l'influence de Bruno Blanchet. — Il a une entrevue avec Goman et ne réussit pas a le porter a la soumission. — Il propose a Pétion tin
plan d'organisation qui n'est pas accepté. — Son amour-propre froissé le porte a des reproches injustes. — Réflexions sur ce plan et sur ses lettres a Pétion. — Le projet de la
scission du Sud se concerté a Jérémie, entre Rigaud et Blanchet. — Opinion du colonel
Borgella a ce sujet. — Moyens constitutionnels employés pour y parvenir. — Faits survenus aux Cayes où Rigaud et Blanchet arrivent subitement. — Des députés de communes se constituent en assemblée départementale, prononcent la séparation du Sud de
l'Ouest, nomment Rigaud général en chef du département et lui adjoignent un conseil
privé pour f'administ'rer. — Réflexions sur ces actes. — Motifs de la participation qu'y prend
Rorgella. — Attitude primitive des généraux qu'il entraîne par son exemple. — Les généraux Bonnet et Lys quittent le Port-au-Prince et se rendent dans le Sud. — Examen
des causes probables de leur défection. — Mesures militaires que prend Pétion. — Députation qu'il envoie auprès de Bigaud. — Rigaud et son armée vont près du Pont-deMiragoane. — Pétion s'y rend et l'invite a une entrevue. — Christophe envoie une députation au Port-au-Prince. — Rigaud et Pétion en présence au Pont-de-Miragoane : leur
conduite respective. — Pétion consent a- la séparation, et retourne au Port-au-Prince. —
Ce que fait Rigaud dans le Sud. — Ordre du jour de Pétion contre les malveiilans qui
tiennent des propos. — 11 fait travailler aux fortifications du Port-au-Prince. Dans la situation où étaient les esprits, antérieurement à la mort de Gérin, et depuis cet événement et
l'arrivée de Rigaud, il était presque impossible que tous
les mécontens par motifs divers, ne s'unissent pas dans
un commun accord pour reprocher à Pétion le résultat
désastreux qui venait de s'accomplir au Môle. C'est la
coutume de toute opposition, de ne tenir jamais aucun
compte au gouvernement des embarras qu'il éprouve, [1810] CHAPITRE XIV. 351 des difficultés qu'il rencontre en voulant remplir son
devoir, et que souvent elle est la première à faire naître ;
elle n'a toujours qu'une maxime à la bouche, et c'est
celle-ci : « Le gouvernement doit réussir. » En général,
les hommes rendent, pour ainsi dire, un culte au succès;
ils méconnaissent les intentions l. Aussi, sont-ils souvent
cause des mauvais gouvernemens, ou plutôt de l'oppression qu'ils subissent de la part de détestables gouvernails ; ceux-ci, fatigués à la fin de l'opposition qu'ils
rencontrent, emploient la force et la violence, qui font
ordinairement bon marché de tous ces épilogueurs de
leur conduite.
celle-ci : « Le gouvernement doit réussir. » En général,
les hommes rendent, pour ainsi dire, un culte au succès;
ils méconnaissent les intentions l. Aussi, sont-ils souvent
cause des mauvais gouvernemens, ou plutôt de l'oppression qu'ils subissent de la part de détestables gouvernails ; ceux-ci, fatigués à la fin de l'opposition qu'ils
rencontrent, emploient la force et la violence, qui font
ordinairement bon marché de tous ces épilogueurs de
leur conduite. On a vu comment le général Gérin blâma constamment celle de Pétion, dès la révolution de 1806, pour
aboutir enfin à la conspiration où il succomba. Après
avoir marché d'accord avec Pétion, des membres du sénat vinrent ensuite à se constituer opposans à son système politique, et finirent par établir dans le sein de ce
corps une faction qui fut cause de son ajournement. Effrayés des tendances despotiques de Gérin, ils ne pouvaient pas s'unir à lui ; mais Rigaud fut le chef qui leur
parut propre à réaliser leurs vues : l'accueil qu'il reçut
des populations et de Pétion lui-même, la position militaire que lui fit le président, furent exploités dans ce but.
Son caractère personnel, ses anciens services, les confidences qu'il reçut dès son arrivée, tout devait lui donner cette présomption qu'il eut d'être appelé à jouer le
rôle auquel on le conviait. Il n'avait pas assez de jugement pour apprécier sainement la situation nouvelle du
pays, et reconnaître que, s'il fut pendant longtemps le 1 11 s'agit ici rfes bonnes intentions; car ceux qui les méconnaissent, dans leur aveugle
amour pour le succès, font presque toujours l'éloge de la perversité qui réussit. 352 études sur l'histoire d'haïti. chef d'un parti politique, cette mission avait passé à la
personne de Pétion durant son exil, et que, dans l'actualité, s'opposer au Président d'Haïti, c'était se faire le
chef d'une faction. Un plus beau rôle lui était échu dans les circonstances où il trouva le pays : c'était de se faire le conciliateur entre Pétion et tous les hommes distingués qui
n'approuvaient pas sa politique, de leur conseiller plus
de patience et de modération dans l'expression de leurs
sentimens patriotiques, pour les rapprocher du chef de
l'État et rétablir l'harmonie entre eux et lui ; de se pénétrer davantage des motifs de la politique de ce dernier,
de les discuter avec lui, et surtout de considérer les modifications, les transformations que la société avait subies durant le laps de dix années que lui, Rigaud, avait
passées à l'étranger. Tel ne fut pas le rôle qu'il accepta :
aussi se jeta-t-il promptement dans celui qui en fit le chef
de la faction du sénat. Nous avons cité Bruno Blanchet, comme l'un des
hommes qui devaient, par leurs antécédens, exercer le
plus d'influence sur l'esprit de Rigaud. On connaît la
cause de son opposition à Pétion, de son mécontentement. Sa révocation de la charge de secrétaire d'État
avait ulcéré son, cœur, quoique le président eût créé pour
lui celle de secrétaire général du gouvernement. Il ne lui
pardonnait pas cet acte nécessaire, de même qu'il avait
gardé rancune à Dessalines pour sa destitution de trésorier à Jérémie. D'un caractère irascible, infatué de ses
connaissances théoriques en matière politique et de législation, il se croyait une capacité transcendante à
diriger les 'conseils du gouvernement; et comme Pétion
ne se mit pas sous sa tutelle, il considéra le secrétariat
secrétaire général du gouvernement. Il ne lui
pardonnait pas cet acte nécessaire, de même qu'il avait
gardé rancune à Dessalines pour sa destitution de trésorier à Jérémie. D'un caractère irascible, infatué de ses
connaissances théoriques en matière politique et de législation, il se croyait une capacité transcendante à
diriger les 'conseils du gouvernement; et comme Pétion
ne se mit pas sous sa tutelle, il considéra le secrétariat |1810] CHAPITRE XIV. 353 général comme une mystificaiion '. Dès que Rigaud se
fut rendu à Jérémie, pour diriger les opérations contre
les insurgés de la Grande-Anse, il s'y rendit aussi afin de
& emparer de son esprit. Nous ne pouvons citer que peu de lettres de Rigaud à
Pétion, durant sa mission militaire et même politique ;
car il s'agissait de mettre fin à l'insurrection, autant par
des mesures de sagesse gouvernementale que par la force
des armes. Dans celle qu'il lui écrivit le 17 juin, il lui
disait des insurgés : « Je tâche de les ramener en partie
« parles voies de douceur et de persuasion... » En effet, il essaya de persuader Goman de se soumettre
à la République. Ce chef de révoltés avait été du nombre
des 700 noirs auxquels Rigaud avait donné la liberté, en
septembre 1792 : ce qui motiva la qualification de parrain
qu'il donnait à ce général, et l'attachement qu'il montra
à sa cause perdue, en 1800, en se tenant dans les bois
durant toute l'administration de Toussaint Louverture.
Se ressouvenant de ces circonstances, il se prêta à une
entrevue avec Rigaud, qui eut lieu dans le courant du mois
de juillet, sur l'habitation Favier, située dans le canton
de la Voldrogue. Nul autre que Rigaud ne pouvait obtenir cela de Goman ; mais il ne fît que promettre, pendant
l'entrevue, de réunir son monde et de venir bientôt à
Jérémie faire sa soumission, sous la condition de conserver
son grade de général et de garantir ceux de ses officiers ;
ce à quoi Rigaud consentit. Des semaines se passèrent, 1 Dans une discussion qui eut lieu entre Blanchet et Pétion, sur une matière de gouver-'
nement que je ne puis préciser, le premier cita l'autorité d'un principe de l'Esprit des lois
par Montesquieu. Pétion répliqua : « Oui, Montesquieu a écrit cela dans son cabinet; mais
« s'il était chef d'un gouvernement, il eût agi autrement. » Blanchet répartit alors : « Mais, « pïésident, Montesquieu n'était pas une f bête. » On prétend que cejour-la, il avait la
, sur une matière de gouver-'
nement que je ne puis préciser, le premier cita l'autorité d'un principe de l'Esprit des lois
par Montesquieu. Pétion répliqua : « Oui, Montesquieu a écrit cela dans son cabinet; mais
« s'il était chef d'un gouvernement, il eût agi autrement. » Blanchet répartit alors : « Mais, « pïésident, Montesquieu n'était pas une f bête. » On prétend que cejour-la, il avait la tête chargée. t. vu. 23 554 études sur l'histoire d'haïti. sans qu'il effectuât sa promesse. Il était naturellement si
farouche, qu'après l'affaire des Abricots où il faillit être
pris, lorsqu'on le vit consentir à cette entrevue, on avait
espéré qu'il déposerait les armes ; cette espérance déçue
fit croire à une intrigue qui l'en aura détourné. Les opposons allèrent même jusqu'à accuser Pétion d'en être l'auteur, pour ravir à Kigaud la gloire de la pacification des
quartiers en révolte. D'autres factieux ont dit ensuite,
qu'il entrait dans sa politique, de laisser subsister l'insurrection afin de contenir le département du Sud, de même
qu'ils ont prétendu qu'il avait sacrifié l'armée du Môle,
par rapport à Lamarre qu'il redoutait. Ces absurdités
se réfutent assez d'elles-mêmes, en présence des faits.
Quant à Goman, il est présumable que ses habitudes des
bois et le rang qu'il tenait parmi les révoltés, l'auront
seuls porté à manquer à sa promesse ; il devait sentir
qu'en se soumettant, il serait réduit à une nullité complète1.
Quoi qu'il en soit, le 50 juillet, Rigaud répondit à la
dépêche du président qui lui annonçait la mort de Lamarre ; il exprima la douleur qu'il éprouvait de ce fâcheux
événement. « Je suis pénétré comme vous, mon cher
« président, de la nécessité de faire tous les efforts pos-
« sibles pour dégager la garnison du Môle du danger où
« elle se trouve. Malheureusement, les choses ne vont
« pas aussi vite que je le désirerais ; cela va lentement,
« mais cela va toujours. Il faut du temps et de la penévé-
« rance pour consolider une tentative aussi délicate (celle
•« relative à Goman), et ce serait tout gâter si on voulait 1 Le colonel Borgella assistait Rigaud dans l'entrevue. Rigaud ayant demandé à Goman
s'il le connaissait, il répondit dans son langage : « Je le connais si bien, que je puis dire,
« que si tous les mulâtres lui ressemblaient^ il n'y aurait jamais de guerre parmi nous. »
Il suffit de cette réponse, pour ne pas croire a la prétendue intrigue qui l'aura détourné de
toute soumission, et surtout pour ne pas attribuer cette basse intrigue a Pétion.
Borgella assistait Rigaud dans l'entrevue. Rigaud ayant demandé à Goman
s'il le connaissait, il répondit dans son langage : « Je le connais si bien, que je puis dire,
« que si tous les mulâtres lui ressemblaient^ il n'y aurait jamais de guerre parmi nous. »
Il suffit de cette réponse, pour ne pas croire a la prétendue intrigue qui l'aura détourné de
toute soumission, et surtout pour ne pas attribuer cette basse intrigue a Pétion. [1810J CHAPITRE XIV. 555 « brusquer les choses en ce moment-ci. Il faut des dis-
« positions préparées et méditées avec soin, afin de parc venir à pouvoir remplir nos vues, et de sauver, par de
« sages mesures, une garnison (celle du Môle) nécessai-
« rement utile à la République. » Ainsi, voilà Rigaud lui-même qui reconnaît que « le
« temps et la persévérance » sont nécessaires, par rapport à l'insurrection que le gouvernement voulait éteindre
dans la Grande-Anse ; le voilà encore qui pense qu'il faut
certaines lenteurs, pour « préparer et méditer avec soin
de de sages mesures, » afin de sauver une garnison qui a
perdu son chef, et qui est pressée par un vigoureux ennemi, disposant de forces immenses : et alors, cependant, on reprochait à Pélion de ne pas aller assez vite
dans ces deux buts à atteindre ! Mais Rigaud voulait arriver, lui, à fout un nouveau plan d'organisation des choses, à des conseils qu'il faisait transmettre au président :
écoutons-le dans la même lettre du 30 juillet : « Je voudrais de tout mon cœur vous faire lire dans
« ma pensée, parce que je connais vos intentions pour le
« bonheur du pays ; mais, le citoyen Rlanchet, qui re-
« tourne au Port-au-Prince, et le général Wagnac, que
t< j'engage à se rendre auprès de vous, vous feront part
« de mes vues. Si vous les approuvez, vous agirez en
« Conséquence ; dans le cas contraire, et que votre dé-
« termination soit différente de mon plan, tracez-moi
« la conduite que je dois tenir ; je me soumettrai sans
« observation ; j'irai où il faudra, sans considérer les en-
« traves et les dangers : heureux et mille fois heureux, si
« je puis rendre encore un grand service à mon pays et à
« mes frères, et vous prouver, général président, mon
« sincère attachement pour vous. » 556 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Par cette lettre, il disait au président, que beaucoup
d'hommes et de femmes étaient revenus sur les habitations ; qu'ils prétendaient que c'était par ordre de Goman;
que celui-ci avait promis plusieurs fois de venir à Jérémie
ou sur l'habitation Testas, afin que Rigaud fît choix des
hommes qui resteraient armés ; mais que la défiance le
retenait encore ; que J.-B. Lagarde l'inquiétait davantage,
malgré les lettres flatteuses qu'il lui avait adressées. Rigaud avait reçu des lettres d'Eveillard et de Panayoty,
que lui envoya le président, et il fit savoir à ce dernier
qu'il leur avait donné l'espoir de marcher bientôt à leur
secours, a Puis-je tenir cette promesse ? dit-il en termi-
« nant. Puisse la marche des affaires me le permettre
« bientôt, et puissiez-vous, général président, goûter mon
« plan et me mettre à même de l'exécuter. Blanchet et
« Wagnac vous mettront au fait. »
illard et de Panayoty,
que lui envoya le président, et il fit savoir à ce dernier
qu'il leur avait donné l'espoir de marcher bientôt à leur
secours, a Puis-je tenir cette promesse ? dit-il en termi-
« nant. Puisse la marche des affaires me le permettre
« bientôt, et puissiez-vous, général président, goûter mon
« plan et me mettre à même de l'exécuter. Blanchet et
« Wagnac vous mettront au fait. » Quel était ce plan ? Nous l'ignorons, car il paraît avoir
été exposé verbalement par les deux envoyés > chargés
d'exprimer toute la pensée de Rigaud. Le 4 septembre
ils étaient de retour auprès de lui, porteurs de dépêches
de Pétion, en date des 25 et 27 août ; Rigaud en accusa
réception : ' Vous me marquez avoir convoqué votre conseil pour le consulter
sur quelques idées que j'ai eu l'honneur de vous soumettre , non
pour faire adopter un nouveau plan d'administration , mais seulement pour rectifier celui qui existe, qui est tout-à-fait vicieux. Je
m'en suis convaincu en voulant prendre connaissance de celui de Jérémie; mais on s'oppose à ce que j'aie connaissance, ni des ressources ni des charges, et on sait bien la raison pourquoi, mais vous
l'ignorez. En vous soumettant'mes idées sur l'administration et sur cequil
convenait de faire pour organiser V armée , mon espérance était
seulement que vous auriez pu y trouver quelque chose de conve- [1810] chapitre xiv. 357 nablc ; mais, puisque rien ne vous paraît propre à être adopté, surtout pour la circonstance présente, il me reste le regret de ne pouvoir coopérer à vous porter à quelques changemens que je croyais
nécessaires et indispensables. Il est certain quun conseil , composé de plusieurs personnes expérimentées, doit voir mieux quune seule qui a perdu de vue les
affaires du pays depuis plusieurs années l . Je vous avoue franchement, mon cher président, que les divers
systèmes qu'on a établis ici, par la corruption, l'ambition et la cupidité, que le gouvernement n a pas pu ou ri1 a pas voulu réprimer,
rend ce pays insoutenable pour tous les hommes qui ont des principes et des mœurs : cependant il faut y vivre et y périr, puisqu'il
n'y a point de ressources, point de salut dans d'autres climats. Des malveillans empêchent ou éloignent du moins la pacification
de cette partie de la colonie Vous convenez, général président, que le Môle est perdu sans ressources , et ce , faute de munitions. Je ne vous dirai point quels
étaient les moyens à prendre dans le temps, pour que cette place ne
manquât pas de cet objet important 2 : je ne dirai point non plus
comment on aurait pu faire pour transporter une infinité de fusils
qui y sont inutiles et qui nous seraient bien nécessaires, puisque
nos bàtimens y ont été dernièrement et en sont revenus. Je sais
que par une fatalité attachée à notre mauvais génie, vos ordres ne
sont point exécutés et que vous n'êtes nullement secondé. Vous avez pourtant, général président, de bons officiers généraux, de bons citoyens, sincèrement attachés au pays, qui auraient
pu vous seconder, si vom les appeliez auprès de vous. Qu attendezvous donc pour le faire? Que le mal soit sans remède 3 ? Il vous
reste encore beaucoup de ressources; élevez-vous à la hauteur qu'il
convient; osez prendre le parti que les circonstances exigent, et vous
sauverez votre pays et vos compatriotes. Un conseil bien choisi, composé d'hommes intègres, amis du pays,
vous donnera des avis salutaires, et vous fera sentir la nécessité de
prendre des mesures vigoureuses.
iez auprès de vous. Qu attendezvous donc pour le faire? Que le mal soit sans remède 3 ? Il vous
reste encore beaucoup de ressources; élevez-vous à la hauteur qu'il
convient; osez prendre le parti que les circonstances exigent, et vous
sauverez votre pays et vos compatriotes. Un conseil bien choisi, composé d'hommes intègres, amis du pays,
vous donnera des avis salutaires, et vous fera sentir la nécessité de
prendre des mesures vigoureuses. 1 Aveu remarquable ! 2 Et lui, Rigaud, avait-il pourvu la place de Jacmel de provisions alimentaires, pour y empêcher la famine ? Avait-il fait assez d'efforts pour la secourir militairement ? Il oubliait
tous ces reproches qui lui furent adressés a cette époque. 3 Tous les généraux étaient employés; les citoyens, c'étaient Blanchet, etc., etc. ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Il est temps, général président, que vous vous montriez aussi
grand et aussi ferme que vous avez été jusqu'ici bon et humain.
Donnez l'exemple, en faisant mettre de l'ordre dans l'administra^
tion et la discipline parmi les troupes qui vous entourent au Port^
au-Prince, si vous voulez que les autres quartiers de la colonie s'y
soumettent ; car à quoi serviraient la bonne morale et les bons préceptes, sans les bons exemples ? Qu'un assassin, qu'un perturbateur du repos public, qui sollicite
votre indulgence , soit par vous repoussé et livré à toutes les rigueurs des lois : par ce moyen, les crimes seront moins fréquens,
les criminels moins audacieux, et par conséquent les honnêtes gens
plus en sûreté... * Chargé par vous, de la pacification de la Grande-Anse, je vous
promets que je ne négligerai rien pour y parvenir... Dès ce jour,
mon cher président, je me bornerai à faire exécuter, autant qu'il
me sera possible, les ordres que vous m'envoyez. Je m' abstiendrai
de tous conseils, avis ou plans quelconques , comme très-inutiles
pour le moment. Vous louerez sans doute ma franchise, général
président; elle tient à mon caractère,, et je la dépose dans le sein
d'un ancien ami, parce que je m'intéresse sincèrement à sa gloire
et à sa réputation. Je vous prie d'agréer mes sentimens respectueux d'attachement
et de parfaite considération. Signé : A. Rigaud. Ces deux lettres, du 50 juillet et du 4 septembre, sont
très-importantes pour faire juger de la conduite de Rigaud. Dans la première, on le voit entièrement sous
l'influence des idées de Blanchet, qu'il envoya auprès de
Pétion pour faire accepter ce qu'il appelle son plan1
dans la seconde, il explique ce plan, qui consistait principalement à mettre de l'ordre dans l'administration de
la République, ensuite, à organiser l'armée. Ce dernier 1 Dans ce système de répression sévère, il était entendu néanmoins que le gouvernement
serait fort indulgent pour certains individus : on voit dans ce paragraphe une allusion a
l'affaire de Michel. Fallait-il donc aussi faire périr Bergerac Trichet et Thomas Durocher ?
Et si Pétion avait recherché, pour les punir, les vrais auteurs de l'assassinat du Cabaret-Carde! [1810] chapitre xiv. 559 point n'aura pas sans doute été suggéré par le général
Wagnae, envoyé aussi pour expliquer les vues de Rigaud et de son conseiller ; car ce général montra toujours une entière déférence envers le président et un attachement dévoué à sa personne.
Fallait-il donc aussi faire périr Bergerac Trichet et Thomas Durocher ?
Et si Pétion avait recherché, pour les punir, les vrais auteurs de l'assassinat du Cabaret-Carde! [1810] chapitre xiv. 559 point n'aura pas sans doute été suggéré par le général
Wagnae, envoyé aussi pour expliquer les vues de Rigaud et de son conseiller ; car ce général montra toujours une entière déférence envers le président et un attachement dévoué à sa personne. Blanchet avait été révoqué de la charge de secrétaire
d'État, pour n'avoir pas pu fournir au sénat un seul état
des recettes et des dépenses, aucun compte quelconque,
aucun cadastre, etc., que ce corps demandait vainement,
pour éclairer son comité de finances présidé par Bonnet;
sa propre incurie, sa passion pour ce qui troublait souvent sa raison, l'avaient empêché d'exercer aucune autorité sur les agents comptables ; le désordre le plus
complet existait dans sa gestion des deniers publics * :
et c'était cet homme, révoqué par le président pour ces
motifs, queRigaud envoyait pour faire accepter des idées
d'ordre dans l'administration de l'État ! L'armée était organisée par plusieurs lois du sénat, et
son organisation tenait encore des précédens établis par
les régimes antérieurs à la République : il n'y avait donc
rien à faire sous ce rapport. Mais on trouvait qu'il n'y
avait pas assez de discipline, de suboi*dination de l'inféférieur au supérieur; etRigaud désignait à cet égard les
troupes du Port-au-Prince, comme traçant de mauvais
exemples aux autres 2. Il trouvait tout-à-fait vicieux le régime de l'administration des finances, parce que les agents comptables de
Jérémie s'opposèrent à ce que lui, général d'armée en \ 1 Nous passons condamnation, comme on peut voir, sur l'ordre relatif aux cent milliers
de café, — le seul qui existât dans sa gestion.
2 Nous avons dit que, durant quelques mois, le général Francisque maintint l'ordre parmi
■ ces troupes. Le général Lys étant retourné a son poste, c'est donc à lui que ce reproche
pouvait être adressé ! 560 études sur l'histoire d'hàïti. campagne, s'ingérât à prendre connaissance des ressources et des charges, à mettre la main dans les finances;
mais ces agents avaient leur chef direct qui leur donnait
des ordres et auquel ils rendaient compte ! On le voit convenir, « qu'ayant perdu de vue les af-
« faires du pays pendant plusieurs années, » il a pii proposer un plan qui a paru inacceptable aux hommes qui
formaient le conseil du président et qui étaient « des
« personnes expérimentées; » mais on reconnaît ensuite l'ironie de cet aveu, lorsqu'il dit à Pétion de s'entourer « d'hommes intègres, amis du pays, qui lui donce neraient des avis salutaires, qui lui feraient sentir la
« nécessité de prendre des mesures vigoureuses. »
vue les af-
« faires du pays pendant plusieurs années, » il a pii proposer un plan qui a paru inacceptable aux hommes qui
formaient le conseil du président et qui étaient « des
« personnes expérimentées; » mais on reconnaît ensuite l'ironie de cet aveu, lorsqu'il dit à Pétion de s'entourer « d'hommes intègres, amis du pays, qui lui donce neraient des avis salutaires, qui lui feraient sentir la
« nécessité de prendre des mesures vigoureuses. » L'amour-propre de Rigaud se montra plus irrité, sa
présomption se décela encore davantage, lorsqu'il dit à
Pétion : « Il vous reste encore beaucoup de ressources ;
« élevez-vous à la hauteur qu'il convient ; osez prendre
ce le parti que les circonstances exigent, et vous sauverez
« votre pays et vos compatriotes... Il est temps que vous
« vous montriez aussi grand et aussi ferme que vous
« avez été jusqu'ici bon et humain. » C'était un langage
qu'il eût pu adresser à l'adjudant-général Pétion, du
temps de sa toute-puissance dans le Sud ; mais qui était
impertinent de la part d'un général s'adressant au Président d'Haïti. Les termes de la colonie, dont il se servit
deux fois dans cette lettre , prouvent que Rigaud se
croyait encore dans l'exercice de son ancien pouvoir,
qu'il confondait les temps et les personnages, et qu'il
n'était pas lui-même à la hauteur de la situation nouvelle du pays. Les reproches qu'il fait par rapport au
Môle démontrent qu'il s'instituait l'organe de tous les
opposans, de tous les factieux de l'époque, au premier [1810] CHAPITRE XIV. 301 rang desquels était Blanchet qui, peut-être, aura rédigé
la lettre du 4 septembre : tout son ensemble n'est, au
fond, qu'une reproduction des Remontrances du sénat à
Pétion. C'est qu'alors le travail de la scission du Sud marchait
à grands pas. Jérémie en était le foyer, parce queRigaud
et Blanchet s'y trouvaient ; mais ils combinaient ensemble leurs mesures pour la faire éclater aux Cayes,
chef-lieu du département du Sud, afin de lui donner plus
d'importance aux yeux de la population. Au mois d'août, le colonel Borgella fut consulté à ce
sujet, à Jérémie, notamment par les citoyens Gas et Jean
Giraud, ce dernier mécontent de ce que l'ajournement
du sénat, au 17 décembre 1808, ne lui avait pas permis
d'y siéger. Borgella repoussa l'idée de cette scission par
toutes les raisons qui voulaient le maintien de l'union
entre le Sud et l'Ouest, pour résister à Christophe. Se
trouvant sur le point d'aller à Àquin, pour assister au
mariage d'une jeune parente, Borgella alla dire adieu à
Rigaud. Celui-ci lui demanda ce qu'il y avait de nouveau
dans Jérémie ; c'était une manière de le porter à s'expliquer sur le projet qu'il avait jeté dans l'esprit des citoyens. Borgella lui en parla dans les mêmes termes qu'à
Jean Giraud et Gas. Blanchet, présent à la conversation,
déblatéra contre Pétion qui, selon lui, perdait la République ; et il énuméra toutes les fautes, tous les torts
qu'on voulait bien lui reprocher. « Alors, dit Borgella,
« au lieu de séparer le Sud de l'Ouest, — ce qui affaire blirait la République à l'égard de Christophe, — mieux
« vaut attendre la fin de la présidence de Pétion, pour
« avoir un nouveau chef, qui pourrait être le général
« Rigaud. » Rigaud parut goûter cette idée, mieux que
, selon lui, perdait la République ; et il énuméra toutes les fautes, tous les torts
qu'on voulait bien lui reprocher. « Alors, dit Borgella,
« au lieu de séparer le Sud de l'Ouest, — ce qui affaire blirait la République à l'égard de Christophe, — mieux
« vaut attendre la fin de la présidence de Pétion, pour
« avoir un nouveau chef, qui pourrait être le général
« Rigaud. » Rigaud parut goûter cette idée, mieux que 562 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Pétion n'avait goûté son plan, et Borgella prit congé de
lui. En sortant de sa demeure, il dit à un officier qui
était avec lui : « Vous avez entendu ce que m'a dit le gé-
« néral Rigaud, il semble avoir approuvé mes observa-
« lions; mais tenez pour certain que M. Blanchet lui
« fera faire une folie -. » Elle eut lieu, et Borgella y fut
entraîné. On saura ses motifs. Informé de cette trame coupable, Pétion envoya l'ordre
à Rigaud de faire revenir à leur cantonnement, le général Métellus et son détachement des 21e et 24e demibrigades. Le 21 septembre, Rigaud lui écrivit qu'il était
encore obligé de les garder par rapport aux insurgés
mais de nouveaux ordres du président les firent revenir
dans l'Ouest. Métellus était un général trop important,
pour qu'il le laissât plus longtemps sous l'influence pernicieuse d'une conspiration pareille. Par cette même lettre et par une autre du 8 octobre,
Rigaud entretenait encore le président de ses opérations
contre les insurgés: « Je ne vous tairai point, général
« président, qu'il y a beaucoup à faire, avant de se pro-
« mettre un résultat immédiat. Néanmoins, je ne cessece rai d'employer tous mes soins pour réparer nos mal-
« heurs devenus assez grands pour redoubler notre ar~
« deur et notre activité. C'est avec de tels sentimens que
« je vous prie de me croire toujours disposé à vous secon-
« der, et à être constamment votre serviteur et ami...
« Au retour de la marche que je vais faire , j'aurai
« l'honneur de vous rendre compte de ce qui se sera
« passé. » Et il préparait ses manœuvres pour opérer la scission! 1 Borgella partit de Jérémie le 16 août. Quatre mois étaient a peine écoulés depuis le
retour de Rigaud dans le pays, que déjà il cherchait a en troubler l'harmonie ! [1810] CHAPITRE XIV. 363 Et il put croire que Pétion était dupe de toutes ses protestations de fidélité et d'amitié ! Pétion était déjà fixé, en
écoutant Blanchet, après avoir causé avec !e général Wagnac. Ignorait-il d'ailleurs tout ce qui se disait au Portau-Prince même? Le bavardage des opposans lui en avait
assez appris, et plusieurs citoyens avaient passé dans le
Sud, soi-disant pour affaires d'intérêt privé : de ce
nombre étaient Pelage Varein, sénateur en fonction ;
Daumecet Simon, qui avaient cessé de l'être de droit en
1809, ayant été élus pour trois ans en 1806.
après avoir causé avec !e général Wagnac. Ignorait-il d'ailleurs tout ce qui se disait au Portau-Prince même? Le bavardage des opposans lui en avait
assez appris, et plusieurs citoyens avaient passé dans le
Sud, soi-disant pour affaires d'intérêt privé : de ce
nombre étaient Pelage Varein, sénateur en fonction ;
Daumecet Simon, qui avaient cessé de l'être de droit en
1809, ayant été élus pour trois ans en 1806. La mission de Blanchet, au Port-au-Prince, paraît
avoir eu pour but de prévenir les opposans, de l'intention
de Rigaud, au cas que son fameux plan ne fût pas adopté
par Pétion. Il était assez coutumier de ces sortes de
voyages, pour qu'on présume cela de lui. On vient délire
que Rigaud disait au président <r qu'il y avait beaucoup
« à faire, avant de se promettre un résultat immédiat,»
par rapport aux insurgés de la Grande-Anse; mais ces
paroles avaient un double sens, et elles se rapportaient
à un autre plan sorti également du cerveau de Blanchet,
rédacteur principal de la constitution de 1806. Au terme de son article 46, — tous les trois ans, du
1er au 10 du mois de novembre, les assemblées paroissiales devaient se convoquer de plein droit, dans chaque
département, pour nommer chacuneun électeur; ces électeurs réunis ensuite en assemblées électorales aux chefslieux des départemens, devaient former des listes de citoyens propres à remplir les fonctions de sénateurs, qu'ils
enverraient au sénat ; et ce corps nommerait parmi les
candidats, le nombre de sénateurs qu'il faudrait pour
remplir les vacances survenues dans son sein, par mort,
démission ou expiration de fonction. Or, la série de ceux 564 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. nommés pour trois ans n'avait pu être renouvelée en
1809, vu l'ajournement du sénat. Blanchet fît imaginer à Rigaud, de provoquer des citoyens des communes du Sud, la nomination clandestine
des électeurs pour se rendre aux Cayes, dans le but avoué
par la constitution, ou peut-être désigna-t-ilceux gagnés
au but qu'il se proposait : on fit ces nominations clandestines, pour éviter que le gouvernement ne fût informé
d'une chose qu'il aurait empêchée; on les fit même avant
le 1er novembre, dans toutes les communes, pour se trouver réunis aux Cayes ce jour-là ». Aux Cayes, était Eugène Hays, homme jeune, de capacité et respectable d'ailleurs; il était fort attaché à Rigaud
et était dans le secret du projet. Etant lié avec le sénateur
adjudant-général Voltaire, commandant de la place et
chargé de l'arrondissement en l'absence du général
Wagnac, qui était en campagne contre les insurgés,
E. Hays Lui confia ce secret dans l'espoir de le rallier à Rigaud : Voltaire parut s'y prêter, pour se mettre au courant de toute l'affaire. Le 28 octobre, on
lui fit lire le procès-verbal de la prétendue assemblée
paroissiale, qui n'avait pas eu lieu, et sur lequel les
citoyens apposaient leurs signatures ; il éluda d'y mettre
la sienne, mais il promit de laisser réunir en assemblée
publique, les électeurs de toutes les communes du Sud
ou prétendus tels. Le 50, il fit des dispositions militaires
avec le peu de soldats qui étaient aux Cayes, les troupes
octobre, on
lui fit lire le procès-verbal de la prétendue assemblée
paroissiale, qui n'avait pas eu lieu, et sur lequel les
citoyens apposaient leurs signatures ; il éluda d'y mettre
la sienne, mais il promit de laisser réunir en assemblée
publique, les électeurs de toutes les communes du Sud
ou prétendus tels. Le 50, il fit des dispositions militaires
avec le peu de soldats qui étaient aux Cayes, les troupes 1 Je puise la plupart des faits relatifs a la scission du Sud, dans la copie d'une lettre écrite
le 1" janvier 1811, par Etienne Berret, habitant respectable de Cavaillon, qui y prit une
grande part; elle fut adressée a son beau-frère Tapiau qui était alors a l'étranger. Berret
lui avoua tous les faits, en essayant de le convaincre que la haute opinion qu'il avait de
Pétion n'était pas fondée. On verra reparaître les noms de ces deux hommes estimables
dans la suite de notre histoire. Berret, on peut le dire, était le représentant des idées du Sud- [1810] CHAPITRE XIV. 5GÊ» étant dans la Grande-Anse, et fit occuper l'arsenal par
des marins des garde-côtes le Conquérant et le Flambeau, que lui envoyèrent leurs capitaines Augustin et
Jean Gaspard; et il expédia une lettre au Président
d'Haïti, l'informant de toute la trame et lui disant d'envoyer des troupes dans le Sud pour la déjouer : sa lettre
fut portée a Aquin par la voie de mer et remise au général Vaval pour être acheminée. Tate, chef des mouvemens du port, l'aida dans ses dispositions militaires l. Mais le 51 octobre, le général Rigaud arriva dans la
plaine des Cayes sans rien savoir de tout ce qui se passait en ville, ni de ce qui avait eu lieu dans toutes les communes du Sud ; il s'arrêta sur l'habitation Gracette. Il fut
tout étonné de voir accourir auprès de lui, les électeurs de
ces communes, les citoyens de la ville et environ 5000
hommes de la plaine ; eux tous le prièrent de soutenir
leurs droits. A la nouvelle de son arrivée en plaine, les
soldats de Voltaire l'abandonnèrent, les marins quittèrent
l'arsenal et retournèrent à leurs bords : force fut au commandant de la place de se réfugier aussi sur le Conquérant, où A. Gaspard, excellent citoyen, garantit sa vie,
mais où il devint prisonnier ; car les Gaspard adhérèrent
au mouvement populaire. La situation de sa ville natale était trop critique, les
sollicitations des citoyens de tous états étaient trop pressantes, pour que le général Rigaud n'y entrât pas, afin
de rétablir l'ordre et de laisser au 'peuple du Sud la liberté d'exprimer sa volonté. Le 1er novembre, il y fit une
entrée solennelle, accompagné de Blanchet et des citoyens
accourus auprès de lui 2. 1 Tate était natif de Curaçao, mais habitant Haïti depuis longtemps. 2 Dans cette circonstance, Rigaud agissait a peu près comme il avait fait en 1796, lors de 566 études sur. l'histoiuE d'haïti. Protégés par sa présence, les électeurs des Cayes se
réunirent en assemblée communale et déposèrent, comme
indignes de leur estime, Voltaire et Tate, en vertu des
articles 20 et 21 de la constitution, pour l'avoir violée en
s'opposantaux délibérations des citoyens1. Celle-cf eut
lieu le 1er novembre.
avait fait en 1796, lors de 566 études sur. l'histoiuE d'haïti. Protégés par sa présence, les électeurs des Cayes se
réunirent en assemblée communale et déposèrent, comme
indignes de leur estime, Voltaire et Tate, en vertu des
articles 20 et 21 de la constitution, pour l'avoir violée en
s'opposantaux délibérations des citoyens1. Celle-cf eut
lieu le 1er novembre. Le 2, les électeurs se constituèrent « en députés nom-
« mes pour représenter les communes composant le dé-
« partement du Sud, afin de statuer sur ce qui convient
« pour saliver la chose publique de la situation malheu-
« reuse dans laquelle elle se trouve ; » et ils nommèrent
E. Hays, président, et Dupont, secrétaire de l'assemblée
départementale-. Le 5, cette assemblée se réunit et prit l'arrêté suivant
qu'il est important de connaître : Considérant que l'autorité souveraine appartient au peuple, qu'il
la délègue à sa volonté et en reprend l'exercice quand il lui plaît; Considérant que la constitution autorise tous les citoyens à manifester leurs sentimens sur les opérations du gouvernement, et qu'en
cela, ils ne portent point atteinte au respect quils lui doivent; et que
s'ils étaient privés de ce droit, la liberté cesserait d'exister; Considérant la situation critique et malheureuse dans laquelle a
réduit le département du Sud, la guerre du quartier de la GrandeAnse qui, depuis près de quatre ans, désole cette portion de la République ; Considérant que la guerre contre le Nord n'a jamais pu permettre
au Président d'Haïti de s'occuper sérieusement de l'insurrection delà l'affaire de la délégation ; il était revenu dans la colonie, selon ses lettres a Pétion, et il
devait suivre ses antécédens. 1 Voltaire et Tate avaient violé la constitution ; mais les électeurs-députés agissaient au
nom du peuple souverain, qui autorise parfois de mettre la constitution en sommeil. 20n remarqua malicieusement, que Rigaudfit son entrée aux Cayes lejourde la Toussaint,
qui avait été celui de la fête de Toussaint Louverture, et que l'assemblée départementale se
constitua le jour des Morts: deux fâcheux pronostics pour la scission du Sud. [1810] CHAPITRE XIV. 367 Grande-Anse, dont les progrès entraîneraient infailliblement la
perte totale du département du Sud ; Considérant que l'expédition contre les révoltés n'a jamais été
confiée quà des autorités secondaires, avec des pouvoirs limités; et
que l'expérience a prouvé que, loin d'atteindre le but désiré, cette
insurrection a un accroissement dont les conséquences pourraient devenir dangereuses pour les citoyens du Sud, leurs familles, leurs
propriétés, et même pour toute la République 1; Considérant que le département du Sud, dans les limites déterminées par la constitution, comporte une étendue assez considérable
pour réclamer un chef qui soit seul chargé de le régir et gouverner,
conformément aux lois et à l'équité ; Considérant que le vœu général des citoyens du Sud est d'avoir un
chef particulier pour les commander, afin de n'être pas dans l'obligation d'aller auloin réclamer lajustice dans leurs plus petits différends; Considérant qu'il est utile et conforme au sentiment de tous les
citoyens du Sud, d'organiser un gouvernement chez eux, pour employer tous les moyens de maintenir la paix et l'harmonie parmi eux;
,
conformément aux lois et à l'équité ; Considérant que le vœu général des citoyens du Sud est d'avoir un
chef particulier pour les commander, afin de n'être pas dans l'obligation d'aller auloin réclamer lajustice dans leurs plus petits différends; Considérant qu'il est utile et conforme au sentiment de tous les
citoyens du Sud, d'organiser un gouvernement chez eux, pour employer tous les moyens de maintenir la paix et l'harmonie parmi eux; Considérant que cette disposition ne doit point- détacher les citoyens du Sud, de l'amitié qu'ils portent à leurs frères de l'Ouest;
qu'au contraire, quoique gouvernés séparément, ils conserveront
toujours une sincère union et feront cause commune, lorsqu'il s'agira de repousser les ennemis de la République ; Considérant, enfin, qu'il est instant de rétablir la discipline dans
les troupes du Sud, et déformer une administration qui puisse procurer des ressources pour leur entretien ; Le peuple du département du Sud a arrêté et arrête les dispositions
suivantes : 4° Le commandement en chef du département du Sud est déféré
au général Rigaud, le fondateur de la liberté à Haïti. Il aura exclusivement le droit de commander l'armée du Sud, de
nommer à toutes les places civiles et militaires, de faire des lois pour
le bonheur du peuple, de révoquer toutes celles existantes qui seraient contraires à ce but, et de faire généralement toutes dispositions
que sa sagesse lui suggérera pour le bien général, ainsi que diminuer ou augmenter les impôts publics, s'il est nécessaire. 1 Cet accroissement provenait de la défection des Éclaireurs,par suite de la conspiration
de Gérin. 568 études sur l'histoire d'haîti. 2° Pour la garantie publique, et aider le général en chef dans ses
travaux, il lui sera adjoint un conseil privé qui sera composé des
généraux et de cinq citoyens notables qui seront choisis au scrutin
secret, dont la nouiination formera un acte séparé. Seize députés signèrent cet arrêté du 3 novembre. Le
même jour, ils nommèrent les cinq membres notables
du conseil privé : c'étaient Bruno Blanchet, Montbrun,
Constant .*, Daguilh et Simon, ces deux derniers ex-sénateurs ; et l'assemblée départementale, en.se dissolvant,
fît une adresse à Rigaud pour le prier d'accepter la charge
de général en chef et le féliciter du choix dupeupleduSud. Le 6, Rigaud émit une proclamation à ses concitoyens
du département du Sud, où il exprima toute sa gratitude
pour cette nouvelle preuve de leur estime et de leur confiance, et autres généralités usitées en pareils cas ; mais
il évita toute allusion à l'autorité de Pétion, toutes paroles acrimonieuses. Toutes ces résolutions n'ont été évidemment que l'œuvre commune de Rigaud et de Blanchet ; les citoyens du
Sud n'y auraient pas songé, si elles ne leur avaient pas
été suggérées, par l'impatiente ambition de l'un et par la
haine de l'autre 2. Dans l'année 1809, Gérin avait vainement tenté de les soulever contre l'autorité du Président
d'Haïti ; mais il est vrai qu'il n'avait aucune influence
dans ce département, tandisque Rigaud en exerçait. Les
longs malheurs de ce dernier, son retour inespéré, l'accueil qu'il reçut, le rang auquel l'éleva le président, les
érées, par l'impatiente ambition de l'un et par la
haine de l'autre 2. Dans l'année 1809, Gérin avait vainement tenté de les soulever contre l'autorité du Président
d'Haïti ; mais il est vrai qu'il n'avait aucune influence
dans ce département, tandisque Rigaud en exerçait. Les
longs malheurs de ce dernier, son retour inespéré, l'accueil qu'il reçut, le rang auquel l'éleva le président, les 1 Celui-ci mourut vers la Noël, et fut remplacé par E. Hays. Montbrun, élu sénateur le
17 décembre 1808, n'avait pu siéger a cause de l'ajournement du sénat. 2 Le dernier considérant de l'acte du 3 novembre est la reproduction du plan de Rigaud,
dans sa lettre du 30 juillet, sur l'ordre a mettre dans l'administration et l'organisation de
l'armée, sa discipline. nsiol chapitre xiv. r,r>«) pouvoirs qu'il lui accorda dans le Sud : tout servit à culte
influence. On a considéré comme « une grande faute politique » de
la part de Pétion, d'avoir donné ces pouvoirs à Rigaud,
en l'élevant au grade de général de division et mettant
le Sud en réquisition sous ses ordres, après avoir accepté
la démission de Gérin en 1808 et résolu alors que les
départemens de la République n'auraient plus de commandant en chef. Mais, d'abord, il ne pouvait mieux faire pour prouvera
ses adversaires que son cœur était inaccessible à la jalousie dont ils l'avaient accusé envers Gérin, qu'en donnant
ce grade et cette position militaire à Rigaud. Ensuite, en
lui confiant la mission politique de tenter la pacification
de la Grande-Anse, il prouvait encore qu'il était incapable d'envie, et que, chef de l'État, il avait autant d'affection pour les populations du Sud que pour celles de
l'Ouest. Les antécédens de ces deux hommes, Rigaud et Pétion,
en remontant jusqu'à l'affaire de Montbrun, à Jacmel,
avaient démontré le peu d'estime qu'ils avaient l'un pour
l'autre ; mais en 1799, Pétion avait tout sacrifié au salut
commun, à la défense des idées politiques qui renfermaient l'avenir du pays, en allant se placer sous les ordres de Rigaud, en s'offrant pour aller défendre Jacmel
en 1800. Devenu le chef du parti qui représentait ces
idées, après la déportalion de Rigaud en 1802, il l'avait
noblement vengéens'unissantà Dessalines pour conquérir l'indépendance d'Haïti. En 1808, quand le fils deRigaud
vint solliciter des secours pour soulager son infortune à
l'étranger, il y avait concouru avec les autres citoyens.
Maintenant, que Rigaud était revenu lui-même dans le
t. vu. 24
Devenu le chef du parti qui représentait ces
idées, après la déportalion de Rigaud en 1802, il l'avait
noblement vengéens'unissantà Dessalines pour conquérir l'indépendance d'Haïti. En 1808, quand le fils deRigaud
vint solliciter des secours pour soulager son infortune à
l'étranger, il y avait concouru avec les autres citoyens.
Maintenant, que Rigaud était revenu lui-même dans le
t. vu. 24 570 études sun l'histoiue d'hàiti. pays, en l'accueillant, en l'élevant en grade, en lui faisant
une belle et haute position, malgré les avis officieux
qu'il reçut des Anglais, tout en prenant ses judicieuses
précautions pour qu'il ne devînt point le chef de la République, Pétion semblait lui dire : « Par votre conduite
« antérieure, mal comprise du vulgaire, on avait cru
« qu'une basse ambition était le seul mobile de vos défi terminations: aujourd'hui que la Providence nous a
« permis de réaliser nos idées politiques, que l'avenir de
« notre pays et de notre race est assuré par ses soins,
« montrez-vous au second rang% comme un noble sou-
« tien de nos institutions. Allez rendre le calme aux este prits, la sécurité aux familles, dans ce département du
« Sud que vous avez jadis gouverné : je ne limite point
« vos pouvoirs ; faites tout ce que votre sagesse et votre
« expérience des affaires publiques vous suggéreront,
« tandis que, dans l'Ouest, je me prépare à résister à
« l'invasion de notre ennemi commun. » Au lieu de cela, que fit Rigaud, en se plaçant sous
l'influence delà haine injuste de Blanchet, du mécontentement non moins injuste des factieux du sénat, de tous
les opposans qui flattèrent sa vanité et sa présomptueuse
ambition? Il employa les pouvoirs qu'il avait reçus dans
un but déterminé, à soudoyer la division de la République, en abandonnant sa mission, dans le moment même
où la chute du Môle exigeait toute son union pour résister
efficacement à l'inévitable agression de Christophe. Ne
lui attribuons point le sentiment de l'ingratitude envers
Pétion ; car, ; en politique, c est par raisonnement et non
par sentiment qu'on doit agir. Eh bien! la raison condamne Rigaud dans ses procédés, pour le résultat auquel il
parvint. Opérer la séparation du Sud du gouvernement |iSio| chantre xiv; 571 général de l'État, vouloir établir dans le pays le système
fédéralif, c'était méconnaître le besoin d'unité politique
qui doit toujours en constituer la force; c'était déroger
aux anciennes traditions de ce pays, comme colonie, qui
avait suivi la loi ou plutôt l'instinct de l'unité qui a fait
la force de sa métropole, pour renouveler en 181 0 la faute
politique que commit ce même Rigaud, lorsqu'il arrêta
l'élan de ses troupes victorieuses au Grand-Goave, prétendant qu'il devait se borner à conserver son commandement dans le Sud l.
qui doit toujours en constituer la force; c'était déroger
aux anciennes traditions de ce pays, comme colonie, qui
avait suivi la loi ou plutôt l'instinct de l'unité qui a fait
la force de sa métropole, pour renouveler en 181 0 la faute
politique que commit ce même Rigaud, lorsqu'il arrêta
l'élan de ses troupes victorieuses au Grand-Goave, prétendant qu'il devait se borner à conserver son commandement dans le Sud l. Comment ! le Nord et l'Artibonite se montraient compactes, unis sous une domination absolue, comme en
1799, avec la même férocité de la part de leur chef, et
Rigaud pensait mettre le Sud à l'abri de leur invasion,
faire le bonheur de sa population, en l'isolant de l'Ouest,
en le détachant de l'autorité de Péîion ! Si sa pensée ne
. fut pas celle d'un mauvais citoyen, elle fut bien celle d'an
enfant en politique. Et c'est cet homme, absent du pays
depuis dix ans, ne se pénétrant pas de tous les événemens
qui s'y étaient passés dans cette période de temps, c'est
cet homme qui osa dire à Pétion : « Elevez-vous à la hau-
« leur qu'il convient ; osez prendre le parti que les cir-
« constances exigent; il est temps que vous vous montriez
« aussi grand et aussi ferme que vous avez été jusqu'ici
« bon et humain ! » Si Pétion n'avait pas su toujours
prendre le parti que les circonstances exigeaient, Rigaud
eût-il trouvé une patrie pour l'accueillir, sa terre natale
pour recevoir ses restes, quand arriva sa dernière heure ? 1 Sous ce rapport, Rigaud ne fut pas aussi conséquent que Toussaint Louverture ; il fallait nécessairement que l'un ou l'autre fût le chef de toute la colonie ; et quand Hédouville
autorisa Rigaud a garder le Sud indépendant de son rival, Rigaud aurait dû passer outre et
i enter de conquérir la suprême autorité. 572 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. Arîmelt ons que"6s'il est vrai, comme tout porte à le croire,
que l'Empereur Napoléon lui donna la mission dont nous
avons parlé, et qu'en lui promettant d'essayer de la remplir, Rigaud le trompait et n'avait d'autre but que d'échapper de ses mains. Admettons encore que rien de tout
cela n'a existé entre eux ; mais en rompant l'unité, l'indivisibilité de la République, en l'affaiblissant ainsi, Rigaud ne faisait-il pas les affaires de la France, par la désunion qu'il mettait dans les esprits, par la haine qui pouvait s'ensuivre entre les cœurs ! *
ayer de la remplir, Rigaud le trompait et n'avait d'autre but que d'échapper de ses mains. Admettons encore que rien de tout
cela n'a existé entre eux ; mais en rompant l'unité, l'indivisibilité de la République, en l'affaiblissant ainsi, Rigaud ne faisait-il pas les affaires de la France, par la désunion qu'il mettait dans les esprits, par la haine qui pouvait s'ensuivre entre les cœurs ! * Il est à remarquer, puisque l'histoire doit tout dire, tout
avouer pour l'enseignement des nations, que dans la séparation du Sud, dans sa scission avec l'Ouest, les citoyens hommes de couleur furent en grande majorité
dans les idées et les principes de ce général en chef
tandis qu'au contraire, les citoyens hommes noirs furent
en grande majorité pour le maintien de l'autorité du
Président d'Haïti ; et, par là, nous entendons les hommes possédant des lumières. La passion, le patriotisme
égaré, étaient du côté des premiers ; — la raison, le patriotisme éclairé, du côté des derniers. Dans tout le Sud,
aux Cayes particulièrement, l'union entre eux avait toujours été fondée sur une estime réciproque, sur tous les
senlimens et toutes les raisons qui doivent toujours en
faire un peuple dejrèrcs, et tous l'avaient prouvé en octobre 1806. Mais, à partir de novembre 1810, des inimitiés naquirent entre un grand nombre de ces citoyens, et
elles peuvent encore servir de filiation pour expliquer
des événemens survenus postérieurement et jusqu'à nos
jours. 1 En 1810 et longtemps après, la France était-elle disposée a renoncer à Saint-Dotningue ?
IN'étail-ce pas, de la part de Rigaud, renouveler le résultat de la mission d'Hédouville ? [1810J chapithie xiv. r>7r> Qui en fut cause , sinon Rigaud, qu'ils avaient tous
reçu à bras ouverts ; qu'ils avaient pressé contre leurs
cœurs, unis dans un même sentiment d'affection pour
cet ancien chef? Ce dernier fut-il moins coupable, en
produisant ce déplorable résultat par son ambition ,
qu'Etienne Mentor qui, mu par une semblable passion,
ou agissant dans les vues de la France, poussa Dessalines aux excès qui le perdirent? Si Rigaud n'a eu que
son ambition pour mobile, il n'a pas moins agi de manière à faire soupçonner ses sentimens, de vouloir servir les mêmes intérêts étrangers. Il nous reste à raconter comment Borgella embrassa
îa cause de la séparation du Sud, après avoir désapprouvé
ce projet à Jérémie ; car sa conduite influa sur celle de la
plupart des militaires du département et de bien des citoyens, par l'estime générale dont il jouissait. Il nous
faut dire les motifs qui le déterminèrent, pour que l'on
sache s'il est excusable. En arrivant à Aquin, venant de Jérémie, il avait fait
part au général Vavaî, son ami et commandant de l'arrondissement, du projet qui s'élaborait dans cette ville ;
mais en ajoutant qu'il espérait encore que Rigaud aurait
égard aux observations qu'il avait faites à Blanchet en
sa présence. Lorsque l'assemblée départementale se
constitua, on sentit aux Cayes l'importance de son adhésion, et on députa auprès de lui Dupont et Glézil fils pour
le solliciter de la donner. Rigaud lui écrivit aussi à ce
sujet, en lui avouant qu'il espérait que son exemple serait décisif sur l'esprit des autres chefs militaires; et qu'il
comptait sur les sentimens d'attachement dont il lui avait
toujours donné des preuves.
assemblée départementale se
constitua, on sentit aux Cayes l'importance de son adhésion, et on députa auprès de lui Dupont et Glézil fils pour
le solliciter de la donner. Rigaud lui écrivit aussi à ce
sujet, en lui avouant qu'il espérait que son exemple serait décisif sur l'esprit des autres chefs militaires; et qu'il
comptait sur les sentimens d'attachement dont il lui avait
toujours donné des preuves. 574 études suu l'hisïohie d'iiaïïi. En celle circonstance difficile, Borgeila se trouva partagé entre la fidélité à l'union du Sud etdel'Ouest, plus encore qu'à Pétion, el le dévouement qifil portait à Rigaud,
dont il avait commandé l'escorte anciennement, ainsi
qu'on l'a vu déjà. Son bon sens, son jugement éclairé
désapprouvaient la séparation, comme offrant un danger extrême pour la République ; mais les choses étaient
si avancées, Rigaud était déjà si compromis dans cette
affaire, qu'il ne voyait pour lui d'autre issue, qu'un nouvel exil sur la terre étrangère, ou une fin semblable à
celle de Gérin. Cette idée réveilla en son âme, toute la
sensibilité qu'y avaient excitée les anciens malheurs de
ce chef, et il se décida pour la séparation, par la considération exprimée dans l'acte du 5 novembre, — que le
Sud ferait cause commune avec l'Ouest, lorsqu'il s'agirait de repousser les entreprises de Christophe ; considération qui entraîna bien d'autres citoyens aussi \ Peut-être qu'à ce moment Borgeila se dissimula l'influence qu'exercèrent sur son esprit, et la mort de Lamarre, cet ami, ce camarade d'armes, qui lui avaitfaitun
appel dans sa détresse au Môle, auquel il ne put répondre
par la volonté de Pétion, et la désapprobation que lui
aussi donnait à la conduite de la guerre civile par le président. En nous tenant aux seuls motifs qu'il a avoués, nous
dirons que le sentiment de son affection pour Rigaud,
l'a emporté sur son devoir de militaire et de citoyen. 1 Sa défection en 1810 peut se comparer a celle de Pétion en 1799, par les heureux
résultats que l'une et l'autre produisirent. Dans la guerre civile du Sud, Pétion grandit sous
le rapport militaire et politique, et put devenir en 1802 le lien d'union, l'organe de la fusion entre le parti de Rigaud et celui de T. Louverture. Dans la scission de ce département
avec l'Ouest, Borgeila fut remarque aussi comme homme politique, en devenant la cause
première de sa fin ; el en se soumettant a l'autorité de Pétion, il grandit aussitôt comme
militaire, au siège du Port-au-Prince. [1810] CHAPJTllEX'IV. 57;) Mais si, en prenant cette résolution, il a entraîné d'autres
à son imitation, du moins sa participation à cet événement a été cause du salut de plusieurs hommes distingués, du maintien de l'ordre dans le Sud et de son retour heureux au giron de la République. Borgella seul
pouvait succéder au pouvoir éphémère de Rigaud dans
ce département, après lui avoir sauvé la vie aux Cayes,
et préparer, par ses actes et sa modération, la réconcilialion du Sud et de l'Ouest.
nant cette résolution, il a entraîné d'autres
à son imitation, du moins sa participation à cet événement a été cause du salut de plusieurs hommes distingués, du maintien de l'ordre dans le Sud et de son retour heureux au giron de la République. Borgella seul
pouvait succéder au pouvoir éphémère de Rigaud dans
ce département, après lui avoir sauvé la vie aux Cayes,
et préparer, par ses actes et sa modération, la réconcilialion du Sud et de l'Ouest. Son adhésion détermina celle du général Vaval ; mais
celui-ci, en recevant de Voltaire sa lettre adressée au président, y en avait joint une autre de lui-même. Il chargea
Bruno, commandant de la place d'Aquin, de les expédier
au Port-au-Prince ; alors, il ne s'était pas encore prononce. Bruno trahit sa confiance en gardant ces lettres.
Afin de s'assurer du concours de Vaval et de Borgella, le
général Rigaud vint lui-même à Aquin où il le réclama et
l'obtint. Ni le général Bruny Leblanc, ni le général Francisque
n'avaient encore adhéré à la séparation, encore moins le
général Wagnac qui était dans la Grande-Anse. Étant à
Jérémie, Rigaud n'avait point cherché à gagiierFrancisque
ni Wagnac ; il voulait attendre queles députés, réunis aux
Cayes, proclamassent leur acte du 5 novembre. Alors, il
écrivit à ces trois généraux. B. Leblanc resta fidèle au
président jusqu'au 25, où la 16e l'abandonna et le contraignit à adhérer \ Francisque ne se prononça avec le colo1 Une lettre de B.Leblanc au président, a cette date, constate ce fait d'abandon. Les factieux embauchèrent la 16% en reprochant a ce général la mort de Gérin, en disant aux soldats qu'il les avait égarés pour les porter a combattre contre leur ancien colonel. Les trois
communes de l'arrondissement de Nippes furent les seules qui n'envoyèrent point des électeurs-députés aux Cayes, tant on tenait son commandant en suspicion et en haine par
rapport a Gérin. 576 ÉTUDES SUU L HISTOIRE D' HAÏTI. nel Henry et la 1 8e, qu'à l'arrivée de Borgella, que Rigaud
renvoya à Jérémie dans ce but. Quant àWagnac, il suivit le torrent, mais avec la secrète pensée d'agir plus tard
en faveur de Pétion, ainsi qu'on le verra. Nous ne parlons
pas du général Vaneol, qui commandait alors l'arrondissement de Tiburon, parce qu'il était déjà une nullité par
l'usage immodéré des liqueurs fortes, qui le rendit fou à
la fin. Le colonel Bigot se rallia à la séparation, avec
la 19e : elle était déjà consommée. Ainsi, tous les hommes de valeur dans l'ordre militaire,
n'approuvèrent point d'abord la séparation du Sud : ils y
adhérèrent sans conviction politique, plus par ménagement pour Rigaud qui s'était trop compromis ; et certes,
dans la situation du pays à cette époque, le pouvoir militaire représentait plus la volonté du peuple, que les faiseurs de procès-verbaux, i qui parlaient en son nom et
qui n'étaient que les organes de Blanchet, dirigeant le
vieux Révolutionnaire dans une entreprise non motivée
par les circonstances, pour en faire le chef d'une faction
inconséquente.
ils y
adhérèrent sans conviction politique, plus par ménagement pour Rigaud qui s'était trop compromis ; et certes,
dans la situation du pays à cette époque, le pouvoir militaire représentait plus la volonté du peuple, que les faiseurs de procès-verbaux, i qui parlaient en son nom et
qui n'étaient que les organes de Blanchet, dirigeant le
vieux Révolutionnaire dans une entreprise non motivée
par les circonstances, pour en faire le chef d'une faction
inconséquente. L'adjudant-général Voltaire était descendu aux Cayes,
quelques jours après l'arrivée de Rigaud, sur la démarche
de sa femme ; mais, conservant sa fidélité au président,
il refusa d'adhérer aux instances qu'on lui fît et partit
pour Jacmeî, avec le commandant Tate, dévoué sans
bornes à Pétion. Le 7 novembre, Rigaud écrivit au général Marion, beau-frère de Voltaire et commandant de
l'arrondissement de Jacmel, pour lui expliquer les causes 1 J'emprunte cette expression a Borgella qui, en me racontant ces événemens, me dit :
« Ces faiseurs de procès-verbaux nous ont entraînés dans une scission qui a failli être cause
« de noire perte. S'il avait fallu combattre contre l'Ouest, on n'en aurait pas vu un seul a
« l'armée. » De même dans les événemens de 1806, le pouvoir militaire était réellement le
représentant du peuple. [1810] CUAPIThE XIV. Ô77 du départ de cet officier supérieur. Il lui parla des événeîneus des Cayes ; il n'avait accepté le commandement en
chef du Sud, disait-il, que pour sauver ce département
prêt à tomber au pouvoir de Christophe, parce qu'il alimentait l'insurrection de la Grande-Anse par ses partisans ; « Je vais prendre des mesures vigoureuses pour
« son extinction totale, et dans peu, fournir les moyens
« du Sud contre le Nord. » Mais il eût été plus rationnel
de prendre ces mesures, d'après les pouvoirs que le président lui avait confiés, plutôt que de se livrer aux intrigues.
Sa lettre en était encore une à l'égard de Marion dont il
cherchait l'approbation. Pendant que Voltaire et Talc se rendaient dans l'Ouest,
deux généraux importons abandonnaient leurs postes au
Port-au-Prince, pour se rendre furtivement aux Cayes :
Bonnet, directeur des fortifications, et Lys, commandant
de l'arrondissement. La fuite de ces deux autorités militaires, de deux hommes qui avaient tant aidé Pétion à
fonder la République, une et indivisible, donnait un caractère de gravité extraordinaire à la séparation du Sud ;
elle était de nature à occasionner bien d'autres défections
dans l'Ouest, et c'est ce qui arriva, non parmi les militaires, mais parmi les citoyens de la classe civile. Le sénateur Mode quitta Jacmel et passa dans le Sud. Par la révocation de Bonnet de la charge supprimée de
secrétaire d'État, par les antécédens qui le rattachaient
au général Rigaud, le président pouvait en quelque sorte
s'attendre à sa défection. Mais celle de Lys l'affecta beaucoup et sincèrement: ce dernier n'avait point eu avec Rigaud, dans le passé, de ces relations quipouvaient le rattacher à lui en cette circonstance ; c'était avec Pétion 578 ETUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI.
de Bonnet de la charge supprimée de
secrétaire d'État, par les antécédens qui le rattachaient
au général Rigaud, le président pouvait en quelque sorte
s'attendre à sa défection. Mais celle de Lys l'affecta beaucoup et sincèrement: ce dernier n'avait point eu avec Rigaud, dans le passé, de ces relations quipouvaient le rattacher à lui en cette circonstance ; c'était avec Pétion 578 ETUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. qu'il en avait en. Aussi crut-il que ce fut à la suggestion
de Bonnet, à son intimité avec lui , que Lys céda dans
cette regrettable démarche \ Quant à Bonnet, il est présumabîe que son amourpropre, fi'oissé de sa révocation, fut la première cause de
sa défection, si toutefois il n'était pas entré d'avance, de
même que Lys et d'autres, dans le projet médité entre
Rigaud et Blanchet ; car il est difficile de penser qu'ils
n'auront pris îe parti de quitter l'Ouest, qu'en apprenant
les événemens survenus aux Gayes : de tels hommes ne
pouvaient pas céder ainsi subitement à une pareille résolution. On a dit à cette époque, que la vie de Bonnet était menacée et que ce fut l'unique cause de sa défection. Luimême l'a cru et l'a dit en arrivant dans le Sud 2. Mais,
qui pouvait attenter à ses jours au Port-au-Prince ? Seraient-ce quelques-uns des hommes qui avaient été mépontens de lui, quand il était secrétaire d'État ? Mais, depuis ie 9 mai il avait cessé ses fonctions, et aucun attentat n'avait été commis sur sa personne. Serait-ce de la
part de Pétion qu'il aurait redouté un assassinat ? Mais
Bonnet savait qu'il était incapable d'une action aussi détestable. Il y a lieu peut-être de présumer que sa mésintelligence
avec Boyer aura contribué aussi à sa défection. En perdant sa position de secrétaire d'État, Bonnet a pu croire 1 Madame Lys ayant été auprès de Pétion pour obtenir un passeport, afin d'aller joindre
son mari, il le lui accorda, en exprimant a ma tante toute sa peine de la résolution prise par
Lys: « C'est ce gros Bonnet, dit-il, qui l'aura entraîné. Lys ne sait-il pas que je suis son
« ami de cœur ? Ne lui en ai-je pas donné mille preuves, notamment sous le règne de
« Dessalines ? Peut-il préférer le général Rigaud a moi ? » 2 Bonnet et Lys s'étant arrêtés chez Berret, en allant aux Caycs, Berret affirme dans sa
lettre du 1" janvier 1811, que Bonnet lui d'il que sa vie était en danger au Port-au-Prince. [1810] CHAMT11E XIV. T>7î) que Boyer avait indue sur la résolution du président,
ainsi qu'on l'a cru assez généralement alors, parce qu'il
est probable que Boyer en aura témoigné sa satisfaction \ Ordinairement, quand des hommes de mérite
sont en rivalité politique, le succès de l'un fait souvent
prendre à l'autre des déterminations extrêmes, par l'amour-propre froissé de ce succès de son adversaire : or,
la révocation de Bonnet devenait un succès pour Boyer;
ce général de haute capacité perdait là une belle position.
indue sur la résolution du président,
ainsi qu'on l'a cru assez généralement alors, parce qu'il
est probable que Boyer en aura témoigné sa satisfaction \ Ordinairement, quand des hommes de mérite
sont en rivalité politique, le succès de l'un fait souvent
prendre à l'autre des déterminations extrêmes, par l'amour-propre froissé de ce succès de son adversaire : or,
la révocation de Bonnet devenait un succès pour Boyer;
ce général de haute capacité perdait là une belle position. Quelle que fût la cause réelle de la défection de Bonnet
et de Lys, ils ne pouvaient pas mieux faire pour favoriser l'ardente ambition de Boyer, ainsi qu'on le verra par
la suite : désormais, il restait seul auprès de Pétion, et il
sut fort bien tirer parti de sa position, à l'exclusion de
tous autres. En recherchant les causes diverses des faits, des événemens de notre histoire nationale, nous n'aspirons
nous-même qu'à faire ressortir la vérité qui enseigne ;
elle seule est l'idole à laquelle nous sacrifions, même
lorsque nous parlons de Pélion et de ses actes. Aussitôt le départ des deux généraux, il expédia aux
Cayes un officier de son état-major nommé Joseph Legardeur, homme du Sud, porteur de dépêches pour le
général Rigaud, afin de lui demander les causes des mouvemens populaires qui se passaient dans ce département;
et probablement pour s'enquérir particulièrement si les
autorités militaires les secondaient franchement, pour
causer avec les hommes qui lui étaient dévoués dans cette
partie. Joseph rencontra en route les deux généraux qui 1 On verra dans un autre chapitre, deux lettres de Boyer a Pétion, qui, en motivant un
jugement sévère a son égard, prouveront queleprésidentne se laissait pas influenrerpnrlui. 580 ÉTUDES SUR L HISTOIRE I) HAÏTI. ne le quittèrent pas un seul instant, jusqu'à Aquin. Nous
ignorons quelle fut la réponse positive de Rigaud ; mais
il n'a pu qu'envoyer les actes publiés aux Cayes, pour
notifier au Président d'Haïti la séparation du Sud de
l'Ouest, le régime départemental établi ■ . En même temps que Joseph Legardeur, les aides de
camp Ulysse et Hogu partirent pour s'aboucher avec le
général B. Leblanc, à l'Anse-à-Veau, et le général Francisque, à Jérémie : ces deux généraux étaient encore
soumis à l'autorité du chef de l'État. Afin de la soutenir
efficacement, Pétion fit partir 1500 hommes de troupes
sous les ordres du général Del va, secondé du général Gédéon. Delva se porta auPont-de-Miragoane, et de là jusqu'à l'habitation Trémé ouDufrétey, à o lieues d'Àquin,
comptant sur la fidélité de B. Leblanc et de l'arrondissement de Nippes.
soumis à l'autorité du chef de l'État. Afin de la soutenir
efficacement, Pétion fit partir 1500 hommes de troupes
sous les ordres du général Del va, secondé du général Gédéon. Delva se porta auPont-de-Miragoane, et de là jusqu'à l'habitation Trémé ouDufrétey, à o lieues d'Àquin,
comptant sur la fidélité de B. Leblanc et de l'arrondissement de Nippes. Rigaud avait dû présumer que le président tenterait
de maintenir son autorité par les armes ; dans cette prévision, il avait réuni aussi les troupes à sa portée, en en
rappelant même de la Grande-Anse. Le 25 novembre, il
était à Aquin avec elles et des gardes nationales, et alors
la 16e avait abandonné le général B. Leblanc. En faisant marcher Delva, le président l'avait fait précéder d'une députation composée du sénateur Fresnel et
des citoyens Dupré, J.-F. Lespinasse, P. Michel, Michaux
et Arrault, envoyés auprès de Rigaud. Le 25, cette députation le joignit à Aquin où se trouvaient aussi les généraux Vaval etWagnac, et les adjudans-généraux Véret,
Gilles Bénech et Beauregard. Là, un procès-verbal fut
rédigé pour constater ce qui fut dit de part et d'autre. i Berrel nous apprend cela, dans sa lettre du 1" janvier 1811. |1810| CHAPITRE XIV. 581 La députation déclara : « Que l'objet de sa mission
« était d'empêcher que la guerre qui se préparait n'eût
« lieu, envisageant les effets funestes qu'elle devait pro-
« duire ; et que son but était de proposer une réconcilia-
« tion sincère entre le Président d'Haïti et le général
« Rigaud. » Ce général répondit : « qu'il n'avait jamais eu l'in-
« tention de se diviser avec le Président d'Haïti ; que la
« marche des troupes de l'Ouest était le seul motif qui
« l'avait déterminé à se mettre en état de défense, pour
« préserver le département du Sud des malheurs de l'in-
« vasion qui le menaçait ; que sa nomination au cornet mandement en chef du département du Sud n'est point
« un sujet de le détacher de l'amitié qu'il porte au prête sident, dont il ri a jamais méconnu l'autorité; qu'il
« offre de concourir ensemble à la prospérité d'Haïti et
« à la défense de la République, en se portant soit contre
« Christophe ou contre les insurgés de la Grande-Anse,
« pourvu toutefois que le département soit garanti de
« tout danger, et que l'armée de l'Ouest se relire du ter-
« ritoire du Sud. Telles sont également les intentions des
« généraux et officiers supérieurs. » La députation retourna aussitôt au Port-au-Prince
pour faire son rapport à Pétion. Elle informa le général
Delva, à Trémé, de ce qui avait eu lieu ; et ce général,
ayant acquis la certitude delà défection de B. Leblanc, contraint à cela par celle de la 16e, se décida à revenir au
Poiit-de-Miragoane, en même temps qu'il recevait de Rigaud une lettre qui l'invitait à quitter le territoire du Sud,
parce que la présence de ses troupes à Trémé inquiétait
les habitans et les cultivateurs. En lui répondant, de SaintMichel, le 28 novembre, jour où il quitta Trémé, Delva
acquis la certitude delà défection de B. Leblanc, contraint à cela par celle de la 16e, se décida à revenir au
Poiit-de-Miragoane, en même temps qu'il recevait de Rigaud une lettre qui l'invitait à quitter le territoire du Sud,
parce que la présence de ses troupes à Trémé inquiétait
les habitans et les cultivateurs. En lui répondant, de SaintMichel, le 28 novembre, jour où il quitta Trémé, Delva 582 ETUDES S LTl L HISTOIRE D HAÏTI. lui dit que c'était par ce seul motif qu'il avait opéré sa
marche rétrograde ; et il ajouta des conseils à Rigaud
pour éviter la guerre avec l'Ouest. Le 29, il informa le
président de son retour au Pont, en lui envoyant copie
de sa correspondance avec Rigaud, par le chef d'escadron
Cerisier, aide de camp du président, qui était venu en
mission auprès de lui. Averti de la marche rétrograde de Belva, le général
Rigaud vint avec ses troupes et prit position sur l'habitation Colombe], non loin du Pont-de-Miragoane. Le 1er décembre, le président arriva au Pont avec sa
carde et quelques autres troupes qui renforcèrent la colonne de Delva; et il adressa une lettre à Rigaud, l'invitant
à une entrevue sur le Pont. Le 2, les deux chefs et leurs armées étaient en présence;
chacun était entouré d'officiers de tous grades, mais les
généraux Bonnet et Lys, quoique à l'armée du Sud, ne
parurent point : ils comprirent cette haute convenauce. Cette entrevue, où la guerre pouvait se décider, fournit l'occasion de remarquer l'extrême différence qui existait entre le caractère de Pétion et celui de Rigaud. En
s'avançantl'un vers l'autre, Pétion avait son sabre au fourreau et ne le dégaina pas * : Rigaud, au contraire, dégaina
l'épée qu'il portait. Le premier était d'un calme parfait,
le second très-agité. Rigaud ne put s'interdire à lui-même
une infinité de reproches à Pétion sur son administration, se faisant l'écho de tous les opposans, de tous les
factieux de l'époque. Il prétendit justifier ainsi la séparation du Sud, afin de le soustraire à cette administration
qu'il appelait vicieuse. Il lui reprocha la chute du Môle, 1 Pétion portait toujours son sabre h la Mamclouck. |1810] CHAPITRE XIV. 585 etc., comme s'il ne se ressouvenait plus tics reproches
dont il avait été lui-même l'objet dans le passé, pour respecter celui qui l'avait accueilli avec tant de fraternité :
devenu le chef d' 'une faction, son langage devait inévitablement être en rapport avec cette position. Pétion le
laissa dire tout ce qu'il voulut, en lui montrant le même
flegme qu'aux sénateurs, lisant en face de lui leurs Remontrances du 28 juillet 1808.
s'il ne se ressouvenait plus tics reproches
dont il avait été lui-même l'objet dans le passé, pour respecter celui qui l'avait accueilli avec tant de fraternité :
devenu le chef d' 'une faction, son langage devait inévitablement être en rapport avec cette position. Pétion le
laissa dire tout ce qu'il voulut, en lui montrant le même
flegme qu'aux sénateurs, lisant en face de lui leurs Remontrances du 28 juillet 1808. Mais le général Delva, sans doute indigné de ce langage hautain et déplacé, le releva avec une véhémence
extraordinaire. 11 lui rappela les faits antérieurs de la
guerre civile avec Toussaint Louverture, et reproduisit
tous les reproches qu'on lui avait adressés alors, en ajoutant que son ambition voulait encore exciter une division
funeste à son pays, etc1. Pétion n'ayant pas interdît la parole à Delva» Rigaud
fut tellement courroucé, qu'il frappa son pied droit de la
pointe de son épée, croyant frapper à terre. A ce moment,
Pétion lui dit : « Général, vous vous êtes blessé ! — Ce
« n'est rien, répondit Rigaud ; » et il frappa encore son
pied de son épée : ce qui lui occasionna une blessure
qu'on ne put guérir et qui contribua à sa mort. Ce fait,
où la vanité le disputait à l'orgueil, peint mieux le caractère de Rigaud que tout ce qu'on pourrait en dire. Enfin, le Président d'Haïti, chef de l'État, parla à son
tour ; et ce fut pour dire au général Rigaud que, puisque
les citoyens du département du Sud pensaient qu'il était
de leur intérêt de se séparer de celui de l'Ouest, de diviser 1 Delva avait donné a Rigaud, en 1799, les plus grandes preuves de dévouement. Mais,
forcé de s'expatrier avec lui en 1800, il avait erré sur la terre étrangère durant sept ans ;
il pouvait s'indigner de la nouvelle entreprise de Rigaud, qui n'était nullement nécessitée
par les circonstances où l'on se trouvait en 1810. 384 études suii l'histoire d'raïti. la République, qui était déjà fractionnée par la rébellion
de Christophe, pour se gouverner et s'administrer comme
ils le jugeraient convenable, il consentait à leur laisser
cette faculté, à ce que Rigaud fût leur général en chef, et
qu'il se contenterait de gouverner et administrer l'Ouest.
« Evitons la guerre entre nous, général, ajouta-t.-il ; car
« ce serait favoriser les armes de Christophe. Le peuple
« haïtien est déjà assez malheureux, par celle que sonam-
« bition a allumée, pour ne pas nous livrer de nouveau
« aux désastreuses conséquences des dissensions intesti-
« nés. Voyez comme Christophe se prépare déjà à profi-
« ter de nos divisions : à peine je suis parti du Port-au-
« Prince, qu'il y a envoyé une députation dont la mission
« apparente est de nous sommer de nous soumettre à son
« autorité, mais dont le but réel est de s'assurer s'il peut
« marcher contre nous. Je vais y retourner pour lui faire
« face, s'il veut nous attaquer : l'Ouest saura lui ré-
« sister *.- »
ensions intesti-
« nés. Voyez comme Christophe se prépare déjà à profi-
« ter de nos divisions : à peine je suis parti du Port-au-
« Prince, qu'il y a envoyé une députation dont la mission
« apparente est de nous sommer de nous soumettre à son
« autorité, mais dont le but réel est de s'assurer s'il peut
« marcher contre nous. Je vais y retourner pour lui faire
« face, s'il veut nous attaquer : l'Ouest saura lui ré-
« sister *.- » Il se retira avec ses officiers, en donnant l'ordre de
faire retourner les troupes au Port-au-Prince. Des postes
furent cependant établis sur les limites de l'Ouest et du
Sud, afin de surveiller les communications entre ces départemens. Rigaud retourna aussi aux Gaves avec son armée, en
faisant également placer des postes sur les limites. On conçoit que les communications devinrent difficiles
entre le Sud et l'Ouest. Une députation de trois citoyens du Nord et de l'Artibonite était effectivement arrivée au Port-au-Prince, après
le départ de Pétion \ Elle avait été reçue par le général 1 Si ce ne furent pas les propres paroles de Pétion, c'en est du moins le sens. 2 Ces députés étaient Bertrand Lemoine, Haubert et L. Dessalines, qui avaient été menr [1810] chapitre xiv. ss;; Boyer, que le président y avait laissé pour surveiller la
ville et son arrondissement, et ce général s'était empressé d'acheminer les dépêches qu'elle lui avait remises,
en l'invitant à se retirer de suite à Saint-Marc d'où elle
était venue par mer. Dans le môme temps, la flotte du
Nord croisait devant Jérémie et les parages voisins : ce
que Rigaud n'ignorait pas. Ces deux faits suffisaient pour tempérer la fougue du
général en chef du Sud ; ils arrivaient à point, pour démontrer son inconséquence aux yeux des vrais patriotes
de ce département, qui n'avait pu résister seul à Toussaint Louverture, malgré l'héroïsme de ses défenseurs.
Car, en le séparant de l'Ouest et s'instituant commandant
en chef, indépendant de l'autorité du Président d'Haïti,
il eût été impossible de réunir les forces des deux départemens pour combattre Christophe, comme Rigaud le prétendait dans son système ; l'unité d'action eût manqué
aux opérations militaires, surtout lorsqu'on reprochait à
Pétion de ne pas savoir conduire la guerre, de ne pas
maintenir assez la discipline des troupes, et que Rigaud se
croyait meilleur général que lui. Dans le cas où l'Ouest,
privé des forces du Sud, eût été vaincu, le même sort serait arrivé à ce dernier département. Il ne fallait pas
une intelligence supérieure pour comprendre cette situation : aussi peut-on dire que le travail de la réconciliation commença dès la scission opérée, dans les esprits
judicieux, dans les cœurs dévoués au bonheur du pays.
erre, de ne pas
maintenir assez la discipline des troupes, et que Rigaud se
croyait meilleur général que lui. Dans le cas où l'Ouest,
privé des forces du Sud, eût été vaincu, le même sort serait arrivé à ce dernier département. Il ne fallait pas
une intelligence supérieure pour comprendre cette situation : aussi peut-on dire que le travail de la réconciliation commença dès la scission opérée, dans les esprits
judicieux, dans les cœurs dévoués au bonheur du pays. Ce dut être l'espoir de Pétion : sa modération en cette
circonstance, son désintéressement marqué au coin d'un
patriotisme si élevé, étaient assez éclatans pour être rebres de la constituante de 1806, et signataires de la protestation contre cette assemblée et
la constitution. t. vu. 25 586 études sur. l'iustome d'haïti. marqués dans tout le Sud. il était impossible que le calme,
succédant à l'agitation factice provoquée par une ambition surannée, ne vînt pas dessiller les yeux, en leur
faisant voir que le Président d'Haïti n'avait rien épargné
pour procurer la sécurité au Sud, lorsqu'il mit ce département tout entier sous les ordres de Rigaud, afin qu'il
tentât de pacifier l'insurrection de la Grande-Anse. Tous
les motifs argués en faveur de la séparation devaient inévitablement être jugés, lorsque Rigaud se mettrait à
l'œuvre d'organisation qu'il projetait. Retiré dans le Sud, il la commença immédiatement par
l'armée, en donnant aux demi-brigades de nouveaux numéros, depuis un jusqu'à six, comme dans les temps
passés : revenu dans la colonie, il ne pouvait pas avoir
d'autres idées que celles qu'il eut à cette époque antérieure. Il imposa à ces troupes une discipline et une subordination qu'il prétendit supérieures à celles qui existaient dans les troupes de l'Ouest, et ce fut par l armée du
Sud que la scission se termina. Quanta l'administration
politique des arrondissemens et à l'administration financière, il ne put que continuer celles qu'il avait trouvées
établies et qui étaient la suite des traditions antérieures.
Il prétendait que la corruption, l'ambition et la cupidité
étaient la base des systèmes fondés avant son retour, et
que Pétion n'avait pas pu ou n'avait pas voulu les réprimer; et relativement aux finances, il arriva cependant
un moment où il fallut liquider la dette départementale
du Sud à près de 500,000 gourdes.
l'administration financière, il ne put que continuer celles qu'il avait trouvées
établies et qui étaient la suite des traditions antérieures.
Il prétendait que la corruption, l'ambition et la cupidité
étaient la base des systèmes fondés avant son retour, et
que Pétion n'avait pas pu ou n'avait pas voulu les réprimer; et relativement aux finances, il arriva cependant
un moment où il fallut liquider la dette départementale
du Sud à près de 500,000 gourdes. Nous donnons ces aperçus d'avance, afin que l'on juge
de la validité des motifs argués en faveur de la scission du
Sud, et de la moralité de ce fait qui pouvait mettre la
République en péril, sans la sagesse de Pétion qui con- [1810] CHAPITRE X1Y. T>87 jura probablement toute tentative de la part de Christophe. En effet, on ne peut assigner la cause qui le porta à
s'abstenir de toute entreprise contre la République, dans
le moment où il apprit la division survenue entre le Sud et
l'Ouest. Vainqueur au Môle, il semble qu'il aurait dû tenter alors de profiter de l'effet moral produit par ses succès,
sur sa propre armée et sur les républicains, en môme
temps que de la lutte politique entre ses ennemis. On
peut présumer aussi, que les pertes énormes que subit son
armée dans toute la guerre de la péninsule du Nord et au
siège du Môle, lui firent sentir la nécessité de la réorganiser, de la renforcer, avant de concevoir aucune campagne. En ce temps-là encore, il méditait son organisation monarchique qui eut lieu peu de mois après : peutêtre voulut-il l'attendre pour distribuer les titres et les décorations à ses officiers de tous grades ; ce qui devait les
stimuler pour ses projets ultérieurs. Quoi qu'il en soit, de retour au Port-au-Prince, Pétion
se vit forcé d'émettre « un ordre du jour contre les mal-
« veillans qui répandaient des bruits calomnieux, pro-
« près à éteindre le courage des défenseurs de la patrie. »
Nous ne possédons pas cet acte ; mais nous savons que
la tourbe des opposans, au Port-au-Prince principalement,
méconnaissant la sagesse de sa modération au Pont-deMiragoane, qui tendait à les sauver eux-mêmes de leurs
inconséquences et de leurs mauvais sentimens envers lui,
continuait son bavardage habituel en essayant de porter
la défection dans les troupes, de les persuader qu'elles
ne pourraient plus résister aux forces du Nord, étant
privées du concours de celles du Sud, et que la faute en
était au président qui avait provoqué la séparation de ce 588 ÉTUDES SUtt L HISTOIRE D HAÏTI. département par sa ma uvaise administration : de là cetacte
pour leur imposer silence : il fut publié le 8 décembre '. Les travaux des fortifications de la ville reprirent une
accélération commandée par les circonstances2. Désormais, il fallait s'attendre à soutenir la lutte contre Christophe, avec les seules troupes de l'Ouest. Cependant, la
Providence se réserva d'y faire concourir brillamment
celles du Sud, en prouvant que les erreurs politiques n'avaient pas éteint le patriotisme dans le cœur des citoyens
de ce département.
é le 8 décembre '. Les travaux des fortifications de la ville reprirent une
accélération commandée par les circonstances2. Désormais, il fallait s'attendre à soutenir la lutte contre Christophe, avec les seules troupes de l'Ouest. Cependant, la
Providence se réserva d'y faire concourir brillamment
celles du Sud, en prouvant que les erreurs politiques n'avaient pas éteint le patriotisme dans le cœur des citoyens
de ce département. i Un homme de couleur, nommé Desforces, était employé au magasin général, sous les
ordres de mon père ; malgré cet ordre du jour, il se permit des propos malveillans contre
le président dans des cercles de la ville. On vint en faire le rapport a Pétion, qui envoya un
officier et quatre soldats de sa garde l'arrêter en flagrant délit de son bavardage, afin de le
conduire au palais de la présidence. En l'apercevant au milieu de ces militaires, Pétion fit
dire a l'officier de le conduire en prison où il passa 48 heures : les propos cessèrent immédiatement au Port-au-Prince. Quant a Desforces, après sa sortie de prison, il voulait s'enfuir ou dans le Sud ou a l'étranger; mais mon père lui dit qu'il valait mieux aller avouer
ses torts au président, et il l'amena au palais où il pria le président de lui pardonner.
Pétion se contenta de dire a Desforces : « Apprenez a vous taire, et retournez a vos fonc-
« tions au magasin général. » Voila le chef digne de commander aux hommes, par une
modération exemplaire, par une générosité incessante.
de prison, il voulait s'enfuir ou dans le Sud ou a l'étranger; mais mon père lui dit qu'il valait mieux aller avouer
ses torts au président, et il l'amena au palais où il pria le président de lui pardonner.
Pétion se contenta de dire a Desforces : « Apprenez a vous taire, et retournez a vos fonc-
« tions au magasin général. » Voila le chef digne de commander aux hommes, par une
modération exemplaire, par une générosité incessante. 2 Bélisaire Bonnaire, vieux révolutionnaire, et Cébron Moquet, tous deux maçons de profession, se dévouèrent a ces travaux, par l'attachement qu'ils avaient pour Pétion et
leur pays. CHAPITRE XV. Acte de l'assemblée départementale du Sud, régent l'exercice du pouvoir conféré à Rigaud:
injure qui y est faite a Pétion. — Adresse de Pétion au peuple et a l'armée. — Il invite
les sénateurs présens au Port-au-Prince à rentrer en session. — Ces sénateurs appellent
ceux qui sont dans le Sud- — Ceux-ci font défaut, et les autres constituent le sénat. —
Le 9 mars, Pétion dépose le pouvoir présidentiel. — Le sénat le réélit pour 4 années. —
Il prête serment : discours a cette occasion. — Interpellation qui lui est faite a l'église,
par Saget, ancien constituant. — Modération de Pétion. — Loi sur le commerce. — Acte
du conseil du Sud sur les finances. — Rigaud publie une adresse des citoyens du Sud a
leurs frères de l'Ouest : accusations insérées dans cet acte contre Pétion. — Paroles
qu'il prononce en le lisant. — Il fait faire aussi une adresse des citoyens de l'Ouest a
leurs frères du Sud : accusations qu'elle contient contre Rigaud. — Conduite de Juan
Sanches, a Santo-Domingo. — Conspiration ourdie contre lui. — La Régence d'Espagne y
envoie Xavier Caro. — Députation envoyée par Christophe a Juan Sanches : concert entre
eux. — Retour de Xavier Caro en Espagne. — Adresse de Juan Sanches a ses concitoyens, et sa mort. — Christophe lui fait rendre des honneurs funèbres. — Il se fait
nommer Roi d'Haïti, établit la monarchie et la noblesse dans le Nord et l'Artibonite. —
Ses actes sur ces institutions. — Titres fastueux qu'il adopte. — Etat des finances dans
l'Ouest. — Soulèvement d'un bataillon de la 17" dans la Grande-Anse. — Il se porte aux
Cayes. — Rigaud va a sa rencontre aux Quatre-Chemins et court des dangers. — Rorgella le protège. — Les soldats mutinés l'attaquent dans sa maison en ville. — Ils sont
défaits par la garde nationale, etc. — Répression sanglante de cette révolte et meurtre
de quelques partisans de Pétion. — Rorgella protège la vie du général Wagnac. — Proclamation de Rigaud, accordant amnistie aux soldats en fuite. — Wagnac est l'auteur de
leur révolte. —.S'il a agi d'après les instructions de Pétion. —Maladie de Rigaud, cha-
l'attaquent dans sa maison en ville. — Ils sont
défaits par la garde nationale, etc. — Répression sanglante de cette révolte et meurtre
de quelques partisans de Pétion. — Rorgella protège la vie du général Wagnac. — Proclamation de Rigaud, accordant amnistie aux soldats en fuite. — Wagnac est l'auteur de
leur révolte. —.S'il a agi d'après les instructions de Pétion. —Maladie de Rigaud, cha- - grins qu'il éprouve. —Pétion va au Pont-de-Miragoane avec des troupes, et revient au
Port-au-Prince. Devenu paisible possesseur du pouvoir dans le Sud,
parles concessions du Président d'Haïti faites au Pont-deMiragoane, Rigaud sentit la nécessité de le régler par un
acte, pour offrir des garanties aux citoyens, dans l'exer590 études sur l'histoire d'haïti. cice des attributions qui lui avaient été accordées par celui
du 5 novembre. L'assemblée départementale y avait déclaré sa dissolution ; mais il la fît revivre le 9 janvier
1811, afin d'avoir ce nouvel acte pour paraître mieux
tenir ses attributions et celles de son conseil privé, des
députés du peuple du Sud. Il paraît que l'opinion publique s'effrayait déjà, de l'usage que pourrait en faire le
général en chef, dominant les autres généraux et les citoyens conseillers. À cet effet : L'assemblée départementale du Sud, réunie au lieu ordinaire de
ses séances ; Considérant que par l'acte du 3 novembre dernier, la forme du
gouvernement du Sud, fondé sur la volonté bien prononcée de tous
les citoyens, n'a pas été expliquée de manière à fixer V opinion publique et prévenir les événemens qui pourraient influer sur nous,
en cas de mort du général en cbef, commandant le département ; Considérant que l'accumulation de tous les pouvoirs sur une
seule tête est. ce qui constitue le despotisme, et que la révolution
qui s'est opérée dans le Sud, n'a été qu'un recours au principe de
la liberté ; Considérant que les maux dont le peuple est maintenant la victime, ne proviennent que du peu de soin qu'a eu le gouvernement
de consulter Vopiniondes hommes sages et intéressés au bonheur du
pays, pour n écouter que le conseil de quelques favoris toujours guidés par leurs vues particulières et par leurs passions ; L'assemblée départementale, sans déroger à la confiance illimitée
que tous les citoyens du Sud ont justement placée dans le général
Rigaud, commandant le département, a arrêté ce qui suit, comme
articles constitutionnels, jusqu'à ce qu'il en soit autrement statué
par une constitution définitive ; 1. Le gouvernement du département du Sud réside dans un conseil ; le conseil est présidé de droit par le général en cbef, commandant le département. 2. Tout ce qui est proposé au conseil ne peut être résolu et avoir
force de loi, qu'à la majorité des voix. 3. Le conseil réside au chef-lieu du département. [181 1J CHAPITRE XV. 591 4. En cas de vacance par mort, démission ou autrement du général en chef, (cet article réglait la forme de l'élection de son successeur , par l'adjonction de quelques fonctionnaires publics au
conseil.)
ef, commandant le département. 2. Tout ce qui est proposé au conseil ne peut être résolu et avoir
force de loi, qu'à la majorité des voix. 3. Le conseil réside au chef-lieu du département. [181 1J CHAPITRE XV. 591 4. En cas de vacance par mort, démission ou autrement du général en chef, (cet article réglait la forme de l'élection de son successeur , par l'adjonction de quelques fonctionnaires publics au
conseil.) 5. Toutes lois, etc., sont signées par le général en chef. 6. Le général en chef dispose de la force armée qui est instituée
pour défendre le département du Sud contre les ennemis du dehors,
et pour assurer au-dedans le maintien de l'ordre et l'exécution des
lois. 7. Les contributions publiques sont délibérées et fixées par le
conseil. 8. Le conseil arrête le plan de l'organisation de l'administration
des finances, et règle les appointemens des divers agents de l'administration. 9. Le conseil procède à l'organisation de l'ordre judiciaire et à
l'adoption d'un code unique. Tel fut cet acte qui, cette fois, enterra l'assemblée départementale pour toujours. Celui du 3 novembre et la proclamation de Rigaud du (5,
ne contenaient aucun mot acerbe contre Pétion et son
autorité. Dans le premier, on l'avait qualifié de Président
d'Haïti ; on pouvait s'en tenir aux deux premiers considérans de celui du 9 janvier. Mais, le troisième respirait
le fiel de Blanchet ; il accusait Pétion d'être l'auteur des
maux dont souffrait le peuple, et l'on voit bien la corrélation qui existe entre ce considérant et la lettre de Rigaud,
du 4 septembre 1810 : c'étaient les mêmes pensées reproduites, les mêmes reproches que lui avait adressés Rigaud,
au sujet de son conseil qui n'avait pas agréé le plan qu'il
lui fit exposer par Blanchet. Dès lors, la scission du Sud
prenait aux yeux de Pétion, un caractère plus coupable ;
car la passion s'ingéniait à lui trouver des torts, à incriminer ses intentions dans l'exercice de son pouvoir présidentiel, dont le terme allait bientôt arriver. 592 études sur l'histoire d'haÏti. En conséquence de l'acte du 9 janvier, le 1er février iî
publia une adresse an peuple et à l'armée. Nous ne pouvons en rien citer, ne la'possédant pas ; mais il est probable que cette adresse avait pour but de réfuter les calomnies insérées dans cet acte, de justifier son administration dans toutes ses parties : peut-être lançait-elle aussi
quelques traits contre ses injustes accusateurs, persistant
dans leurs déloyales imputations, malgré la modération
dont il avait fait preuve au Pont-de-Miragoane. Ce que
nous présumons ici expliquera d'autres actes postérieurs.
En attendant, parlons de ceux du sénat, appelé à reprendre ses fonctions par rapport à l'expiration du mandat
présidentiel.
omnies insérées dans cet acte, de justifier son administration dans toutes ses parties : peut-être lançait-elle aussi
quelques traits contre ses injustes accusateurs, persistant
dans leurs déloyales imputations, malgré la modération
dont il avait fait preuve au Pont-de-Miragoane. Ce que
nous présumons ici expliquera d'autres actes postérieurs.
En attendant, parlons de ceux du sénat, appelé à reprendre ses fonctions par rapport à l'expiration du mandat
présidentiel. Le 17 février, le Président d'Haïti adressa un message
aux sénateurs présens au Port-au-Prince, pour les inviter
à rentrer en session, en convoquant les autres membres
du sénat qui étaient absens de cette ville. En ce moment, ce corps n'avait plus que 9 membres :
c'étaient Larose, Fresnel, Voltaire, Leroux, Neptune,
présens au Port-au-Prince, — Lys, Mode, Delaunay et
Pelage Varein, qui étaient dans le Sud. Au 17 décembre
4 808, jour de son ajournement, il était composé de 21
membres, y compris Montbrun et J. Giraud, élus ce
même jour, mais n'ayant pas eu le temps de venir prêter
leur serment, au cas même où ils auraient accepté. De
cette époque au 17 février 1811,5 étaient morts, 5 avaient
cessé d'être sénateurs en décembre 1809, par expiration
de fonctions1. En recevant le message du président, les cinq séna1 Ceux décédés étaient J.-L, Barlatier, David-Troy, Thimoté, Cérin et Lamarre; ceux
dont les fonctions avaient cessé en décembre 1809, étaient Daumec, Ch. Daguilh, Siraou,
Th. Trichet et Mandat. [1811] CHAPITRE XV. 508 teurs présens se réunirent et se conformèrent à l'art. 68
de la constitution, disposant : « Aussitôt la réunion d'un nombre quelconque de sé-
« nateurs au Port-au-Prince, les présens prendront un
« arrêté pour inviter les absens à se joindre à eux dans
i le délai de quinzaine au plus tard ; ce délai expiré,
« si la majorité des sénateurs se trouve réunie, cette ma-
« jorité, dans tous les cas, constitue le sénat, et peut faire
« tout acte législatif. » Le 20 février, les cinq membres prirent un arrêté, en
comité, par lequel ils invitèrent les quatre autres qui
étaient dans le Sud, à venir au Port-au-Prince pour se
joindre à eux et reprendre l'exercice de leur pouvoir constitutionnel. Mais on conçoit d'avance que les absens ne
déférèrent point à cette invitation : Pelage Varein, seul,
étant à Miragoane, répondit à la circulaire, promettant
de venir et fit défaut néanmoins. En conséquence, le 8 mars, le délai de quinzaine étant
expiré, les cinq sénateurs présens constituèrent le sénat,
la majorité étant de leur côté ; et ils déclarèrent entrer
en session : ils adressèrent leur acte à ce sujet au Président d'Haïti. Celui-ci répondit le même jour au message
du sénat, et lui rappela que le terme de son mandat arrivant le lendemain, il allait remettre les rênes du gouvernement, aux mains de l'administrateur général des finances qui avait remplacé le secrétaire d'État : ce qui eut
lieu en forme.
le sénat,
la majorité étant de leur côté ; et ils déclarèrent entrer
en session : ils adressèrent leur acte à ce sujet au Président d'Haïti. Celui-ci répondit le même jour au message
du sénat, et lui rappela que le terme de son mandat arrivant le lendemain, il allait remettre les rênes du gouvernement, aux mains de l'administrateur général des finances qui avait remplacé le secrétaire d'État : ce qui eut
lieu en forme. Le 9, ce grand fonctionnaire informa le sénat de la
remise du pouvoir présidentiel ; et « Le sénat, usant des
« droits que lui donne l'art. 109de la constitution, vou-
« lant témoigner la gratitude nationale à celui qui, par
« sa sagesse, par ses vertus, parses talens militaires, et 591 ÉTUDES SUR l'hiSTCÙRE d'hAÏTI. « par son mérite personnel, a si bien soutenu l'État dans
« les momens les plus critiques, a réélu et proclamé, à
ce l'unanimité, le citoyen Alexandre Pétion, Président
« d'Haïti pour quatre années. » Une députation de deux
sénateurs lui fut envoyée pour lui donner connaissance
de sa réélection et l'inviter à fixer le jour pour prêter
son serment. Un ordre du jour au peuple et à l'armée,
du 9, émané de l'administrateur général des finances,
avertit la nation de cette réélection. En vain dirait-on, qu'elle ne fut qu'un simulacre de la
volonté des cinq sénateurs, Ces cinq citoyens recommandâmes par leur patriotisme et leurs qualités personnelles,
ne pouvaient qu'interpréter le vœu réel du peuple et de
l'armée en cette circonstance, comme le sénat, en grande
majorité, l'avait interprété en mars 1807. La fidélité de
Voltaire fut néanmoins une chose heureuse pour la gloire
de Pétion. Si ce sénateur fût resté dans le Sud, la majorité
du sénat s'y serait trouvée ; elle eût pu, en interprétant
la constitution, élire Rigaud le 9 mars; et alors,
pour le salut du peuple, Pétion eût été contraint de résister à cet acte factieux, afin de se maintenir au pouvoir; et
que de déblatérations ne seraient pas survenues ensuite,
de la part de ses détracteurs i ! Voltaire remplit donc envers la patrie, non-seulement un acte dicté par le sentiment, mais un acte de haute intelligence, au milieu de
factieux divisant la République, pour favoriser une ambition inconséquente, dans la situation où elle se trouvait. 1 Nous disons « en interprétant la Constitution, » parce qu'a vrai dire, le siège du sénat
étant fixé au Port-au-Prince, il aurait fallu un acte préalable de ce corps, d'après l'art. 69,
ordonnant sa translation ailleurs. Mais, dans les circonstances où l'on se trouvait, il eût été
facile de motiver sa réunion aux Cayes, par son ajournement, forcé au 17 décembre 1808;
et l'apparence du droit constitutionnel serait restée en faveur de la faction. [1811] chapitre xv. 595 Le 10, Potion se rendit au palaisdu sénat, entouré des
officiers généraux et autres : toutes les troupes de la garnison prirent les armes et formèrent une haie depuis ce
palais jusqu'à l'église, où un Te Deum fut chanté après
la cérémonie du serment prêté par le Président d'Haïti. Dans le discours prononcé par le sénateur Larose,
comme dans celui de Pétion, il n'y eut aucune allusion à
la scission du Sud : le premier couvrit la responsabilité
du Président d'Haïti devant l'histoire, pour le long ajournement du sénat, par ces paroles :
èrent une haie depuis ce
palais jusqu'à l'église, où un Te Deum fut chanté après
la cérémonie du serment prêté par le Président d'Haïti. Dans le discours prononcé par le sénateur Larose,
comme dans celui de Pétion, il n'y eut aucune allusion à
la scission du Sud : le premier couvrit la responsabilité
du Président d'Haïti devant l'histoire, pour le long ajournement du sénat, par ces paroles : « Rendant hommage à vos vertus, les représentans du
« peuple ont senti que tes circonstances seules ont maî-
« trisé l'empire des lois dont la garde et l'exécution vous
« ont été confiées. » Larose pouvait tenir ce langage patriotique, puisqu'il
fut le premier à protester contre celui tenu par Gérin et
Mode, dans la scandaleuse séance du 17 décembre 1808
qui occasionna l'ajournement du sénat. Ami intime de
Daumec, il n'avait pas approuvé son intrigue avec Gérin. On remarque les passages suivans dans le discours de
Pétion : « Chargé de diriger les armées, j'ai toujours ménagé
« le sang du soldat ; à l'intérieur, j'ai cherché à conserver
« la paix et l'harmonie, par tous les moyens de concilia-
« tion qui ont dépendu de moi. Le peuple avait troplong-
« temps gémi sous le joug de la tyrannie, pour ne pas
« s'abandonner sans réserve à l'exercice de la plénitude
« de ses droits : il a dû en quelque sorte s'y délecter.
« L'expérience a prouvé, par sa fidélité, que la douceur
« était plus propre à le fixer que la rigueur. Il est juste,
« brave et sensible ; les bons exemples et le régime des
« lois le tiendront aussi soumis, qu'il est terrible quand il 595 études sur l'histoire d'haïti. « s'élève contre l'oppression Nous appellerons sans
« cesse tous les cœurs à la confiance, par notre désinté-
« ressèment et notre bonté. Dieu qui a tout fait pour nous,
« couronnera nos efforts, et nous jouirons, avec l'amour
« du peuple, de cette douce sérénité de conscience qui est
« la récompense la plus flatteuse pour les hommes dé-
« voués à la félicité de leur patrie. » Avait-il tort de parler ainsi du peuple haïtien, et de
compter sur son amour, par la douceur du régime que
fonda sa politique gouvernementale ? Le temps l'apprit,
sans doute ; mais il donna la preuve, immédiatement
après son discours, et avant la fin de cette cérémonie où
il prit de nouveaux engagemens envers son paysj que ses
concitoyens pouvaient compter aussi sur sa -parole, sur
la continuité de la douceur de son administration ; et
voici le fait qui le prouva. Le cortège étant à l'église, dès que le curé de la paroisse eût chanté le TeDeum, on vit Saget *, ancien constituant de 1808 et alors percepteur du timbre au Portau-Prince, s'avancer au milieu delà nef avec une chaise :
il monta dessus en donnant le dos à l'autel, afin de parler
à Pétion en face : les deux présidées occupaient un banc
placé dans la nef et faisant face à l'autel. Dans cette position, Saget, tenant à la main un exemplaire imprimé de
la constitution, interpella Pétion avec véhémence; il lui
demanda s'il l'avait toujours respectée, comme il l'avait
promis sous serment, le 10 mars 1807 ? Pourquoi avaitil laissé le sénat ajourné pendant plus de deux ans, et ne
faisait-il pas exécuter toutes les lois que ce corps avait
occupaient un banc
placé dans la nef et faisant face à l'autel. Dans cette position, Saget, tenant à la main un exemplaire imprimé de
la constitution, interpella Pétion avec véhémence; il lui
demanda s'il l'avait toujours respectée, comme il l'avait
promis sous serment, le 10 mars 1807 ? Pourquoi avaitil laissé le sénat ajourné pendant plus de deux ans, et ne
faisait-il pas exécuter toutes les lois que ce corps avait 1 Saget qui, en 1802, avertit Dessalines que les Français devaient l'arrêter a la PetiteRivière. [1811] CHAPITRE XV. 507 rendues? Il lui reprocha, enfin, une infinité de choses,
comme les opposans du temps. Cette apostrophe inattendue, dans un jour et un lieu
aussi solennels, au temps de la scission du Sud, occasionna uue grande émotion parmi tous les assistans. Mais
le calme qui parut sur la physionomie de Pétion, un léger
sourire qu'on découvrit sur ses lèvres, firent comprendre
qu'il considérait les paroles du citoyen Saget, d'ailleurs
homme de bien, comme une aberration de son esprit
exalté dans le moment. Les aides de camp du président,
Sabourin et Cerisier, maîtres de cérémonies, invitèrent
les corps administratif, judiciaire, etc, formant le cortège, à reprendre la marche pour sortir de l'église et retourner au palais du sénat. Durant ce temps, Saget continuait toujours à pérorer ; enfin, les deux présidens et les
sénateurs se levèrent aussi et prirent leur rang dans le
cortège, qui sortit entièrement de l'église : force fut à
l'orateur de cesser son véhément discours *. Les sénateurs et tout le cortège accompagnèrent ensuite le Président d'Haïti à son palais, où il les retint pour
participer à un grand banquet préparé par ses ordres.
Le soir, une illumination vraiment spontanée témoigna de
la joie générale des citoyens du Port-au-Prince. Il y eut un homme qui crut alors pouvoir spéculer
sur l'imprudence de Saget. Le lendemain matin, il se rendit auprès du président et lui demanda la faveur d'occuper l'emploi de percepteur du timbre que Saget exerçait :
« Mais, répondit Pétion, M. Saget n'a pas été déplacé. —
« Je le croyais, président, à cause des injures qu'il vous
« a faites hier à l'église. — Il ne m'a fait aucune injure ; K Le eombat finit faute rie combatians. 398 études sur l'histoire d'haïti. « il s'est trompé dans les reproches qu'il m'a adressés, et
« je continue à le considérer comme un homme de bien,
« tin bon patriote : il ne sera pas remplacé. » Force fut
aussi au spéculateur d'emplois de se retirer confus, et
nous n'ajoutons aucune réflexion sur sa démarche, ni sur
la réponse de Pétion. Le premier acte législatif que fit le sénat, fut une loi
rendue d'après la réclamation des commerçans étrangers,
contre la loi du 25 avril 1807 et l'arrêté du Président
d'Haïti du 50 décembre 1809, sur le commerce, qui limitaient la vente des cargaisons par de grosses quantités de
marchandises. Appuyée par le président, cette réclamation
porta le sénat à fixer d'une manière plus équitable, la
quantité de ces marchandisesque tous commerçans, étrangers ou nationaux, pouvaient débiter dans leur négoce :
ce fut l'objet de la loi du 10 avril.
et l'arrêté du Président
d'Haïti du 50 décembre 1809, sur le commerce, qui limitaient la vente des cargaisons par de grosses quantités de
marchandises. Appuyée par le président, cette réclamation
porta le sénat à fixer d'une manière plus équitable, la
quantité de ces marchandisesque tous commerçans, étrangers ou nationaux, pouvaient débiter dans leur négoce :
ce fut l'objet de la loi du 10 avril. Dans le Sud, Rigaud faisait encore attendre son organisation financière et judiciaire, et il laissait ces deux branches du service public, sous l'empire des lois que le Sénat
de la République avait rendues ; il n'y eut même pas aucune autre organisation décrétée durant toute la scission.
Mais il s'occupa, après l'entrevue du 2 décembre, à décerner au commencement de 1811, des grades militaires
à ceux qui lui parurent les mériter : il éleva les généraux
Vaval et Francisque au grade divisionnaire. Wagnac, Lys
et B. Leblanc restèrent généraux de brigade. Le colonel
Faubert fut promu à ce grade ; et au mois de mars, Borgellay fut également nommé, pour être employé à Aquin
sous les ordres de Vaval : il revenait alors de Jérémie
avec la 15e demi-brigade, devenue le 2e régiment du Sud * . I Borgella ayant habile Jérémie pendant quatre années, la population entière de cette [1811] CHAPITRE XV. 599 Par sa lettre du 7 novembre 1810 au général Marion,
Rigand avait dit qu'il allait prendre des mesures vigoureuses pour l'extinction totale de l'insurrection de la
Grande-Anse ; mais elle ne fut que contenue comme auparavant, le soin de la défense du Sud, du côté des limites
de l'Ouest, le préoccupant davantage en retenant une
partie des troupes à Aquin et à l'Anse-à-Veau. Lorsque le sénat eut réélu Pétion à la présidence, Rigaud, toujours sous l'influence pernicieuse de Blanchet,
sortit entièrement de toute réserve à l'égard du chef de
l'État; il fit « une adresse des citoyens du Sud à leurs
« frères de l'Ouest, » que Blanchet rédigea. Elle peignit
Pétion sous les plus horribles couleurs, en lui reprochant
sa mauvaise administration durant les quatre années de
sa présidence antérieure; ses fautes dans la guerre contre
le Nord , la chute du Môle ; sa partialité qui le portait à
y envoyer les troupes du Sud, plutôt que celles de l'Ouest,
pour y être sacrifiées ; -l'épuisement des finances de ce
département dans de folles dépenses ; sa négligence ou
plutôt son mauvais vouloir dans la répression de l'insurrection de la Grande-Anse ; d'avoir fait périr les généraux
Yayou, Magloire Ambroise, Gérin et Lamarre, etc ; d'avoir contraint le sénat à s'ajourner, en détruisante constitution, pour exercer le pouvoir absolu; de l'avoir fait
revivre uniquement pour forcer les sénateurs du Port-auPrince à le réélire Président d'Haïti, ce qui était contraire
au vœu des citoyens du Sud manifesté dans les actes de
leur assemblée départementale. Enfin, cette adresse dit de
raux
Yayou, Magloire Ambroise, Gérin et Lamarre, etc ; d'avoir contraint le sénat à s'ajourner, en détruisante constitution, pour exercer le pouvoir absolu; de l'avoir fait
revivre uniquement pour forcer les sénateurs du Port-auPrince à le réélire Président d'Haïti, ce qui était contraire
au vœu des citoyens du Sud manifesté dans les actes de
leur assemblée départementale. Enfin, cette adresse dit de ville éprouva une vive peine a son départ; car il était une sorte de providence pour les
malheureux qu'il assistait, un ami pour tous les gens de bien qui recherchaient sa société,
rendue plus agréable encore par l'amabilité et la bonté de sa femme. Les militaires ne
regrettèrent pas moins sa translation a Aquin, parce qu'il avait pour eux les mêmes attentions, les mêmes égards que pour ceux de la lo". 400 études sur l'histoire d'haïti. Pétion, « qu'il voulait être un. maître absolu, avoir des
« esclaves pour lui obéir; et que, semblable à Christophe,
4 il se disait le successeur légitime et naturel de Dessa-
« liues. » Cet acte, qui contenait tout le fiel et toute la
haine de Blanchet, se terminait ainsi, en s'adressant aux
citoyens de l'Ouest : « Ayez un sénat, si vous voulez, mais
« que votre sénat soit celui de l'Ouest. Ayez un prési-
« dent, si vous voulez, mais que votre président soit ce-
« lui de l'Ouest. Le département du Sud se régit par
« ses propres lois, par son conseil et par son général en
« chef. » Que l'on suive le général André Rigaud dans toute sa
conduite, depuis son arrivée aux Cayes, le 7 avril 1810,
jusqu'à cette adresse dont il adopta l'idée, qu'il fit revêtir
du nom des principaux citoyens du Sud, qu'il fit imprimer, publier et envoyer dans l'Ouest, et l'on ne sera
nullement étonné qu'il soit arrivé à cet acte furibond.
Son impatiente ambition l'avait empêché d'attendre la
fin de la présidence de Pétion, pour essayer de son influence sur la faction du sénat et se porter concurrent au
9 mars 1811; il avait cru devoir profiter de l'émotion
générale éprouvée à la chute du Môle, pour effectuer son
système départemental; et, maintenant que la modération et le desintéressement politique de Pétion, le laissaient paisible possesseur du pouvoir dans le Sud, il ne
pouvait se faire à l'idée de sa réélection à la Présidence de
la République, qui était une protestation contre la scission
du Sud, qui en assurait le terme dans un avenir plus ou
moins éloigné. Voilà le motif de son irritation, la cause
de cette jalousie effrénée qui le dévorait. Cette adresse étant parvenue à Pétion, il la lut d'abord,
en présence de plusieurs fonctionnaires publics, avec la [1811] CHAPITRE XV. 401 même impassibilité qu'il avait mise à lire l'arrêté du général Leclerç, qui déporta Rigaud en France et qui, le
rendant désormais chef de son parti politique, lui fit
prendre la résolution de conduire ce parti à l'indépendance de Saint-Domingue. Mais quand il arriva à l'accusation qui le comparait à Christophe, ses traits s'animèrent etil dit : « Ah! le général Rigaud ne suit que les
« inspirations de la haine que m'a vouée M. Blanchet ! Il
« a consenti à me comparera Christophe! Eh bienîye
« veux entrer avx Cayes en panloufjles ! » *
ais chef de son parti politique, lui fit
prendre la résolution de conduire ce parti à l'indépendance de Saint-Domingue. Mais quand il arriva à l'accusation qui le comparait à Christophe, ses traits s'animèrent etil dit : « Ah! le général Rigaud ne suit que les
« inspirations de la haine que m'a vouée M. Blanchet ! Il
« a consenti à me comparera Christophe! Eh bienîye
« veux entrer avx Cayes en panloufjles ! » * Après la publication de l'adresse du Sud, les réfugiés de
l'Ouest principalement, et bon nombre de citoyens scissionnaires, ne gardèrent plus aucune mesure dans leurs
propos à l'égard de Pétion ; le général en chef en avait
donné Je signal par ses accusations. Aux Cayes, à Jérémie, à Aquin, à Miragoane, dans tous les bourgs du Sud,
c'était un concert de réprobation contre le Président de
la République : il eu it exactement renseigné de ces divagations passionnées, par ses partisans secrets. Il se devait à lui-même, il le devait au pays, d'y faire
répondre dans la même forme. En conséquence, une
« adresse des citoyens de l'Ouest à leurs frères du Sud »
fut rédigée par Sabourin 2. Ceux du Port-au-Prince furent convoqués au palais de la présidence, afin d'en entendre la lecture ; ils y adhérèrent sans hésitation et apposèrent leurs signatures, tout en déplorant l'acrimonie
contenue dans celle du Sud, qui nécessitait cette réponse
formulée avec modération et fermeté : les noms des militaires s'y confondirent avec ceux des citoyens de la i Mon père était présent, quand Pétion prononça ces paroles, et je les tiens de lui. 2 Je le sais, pour avoir vu Sabourin à l'imprimerie nationale, où il vint corriger les
épreuves : il y avait peu de temps que mon père m'y avait placé, pour apprendre le métier
d'imprimeur. t. vu. 26 402 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. classe civile et des fonctionnaires publics. Des copies de
cet acte furent envoyées aux commanda ns des arrondissemens de Léogane et de Jacmel, et revinrent revêtues
des signatures de tous ceux de ces villes, du Petit-Goave,
du Grand-Goave, des Cayes- Jacmel, de Fesle, deBaynet
et des Côtes-de-fer.
ier
d'imprimeur. t. vu. 26 402 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. classe civile et des fonctionnaires publics. Des copies de
cet acte furent envoyées aux commanda ns des arrondissemens de Léogane et de Jacmel, et revinrent revêtues
des signatures de tous ceux de ces villes, du Petit-Goave,
du Grand-Goave, des Cayes- Jacmel, de Fesle, deBaynet
et des Côtes-de-fer. L'adresse de l'Ouest s'attacha d'abord à justifier Pétion,
par ses sentimens connus dans tous les temps, par la
douceur de son administration ; à légitimer sarééleciion,
par les dispositions de la constitution, en faisant entendre que l'ajournement du sénat, pendant plus de deux années, avait été le fait des sénateurs eux-mêmes, sans
rappeler cependant ce qui pouvait être imputé à ceux
qui se coalisèrent avec Gérin contre le président. Elle le
défendit à propos de la mort des généraux Yayou, Magloire
Ambroise, Gérin, et de la chute du Môle, etc. ; mais elle
récrimina aussi contre Rigaud « Fallait-il accréditer
« l'opinion des étrangers, ■ — que le général Rigaud est
« l'émissaire de Bonaparte, et qu'il veut faire de la Ré-
« publique une province française 1 La reconnais-
« sance est un des devoirs les plus sacrés parmi les hom-
« mes; l'ingratitude est rangée au nombre des plus grands
« vices. Nous vous demanderons : Sous quels auspices le
« générai Rigaud a-t-il pu se déterminer à venir à Haïti ;
« si le président ne s'tst pas prêté à tous] les moyens
« de l'y appeler ; s il eût osé s'y rendre sous tout autre
« chef que lui, commandant le pays? Nous vous citerons
« sa réception au Port-au-Prince... Nous vous demande-
« rons : Si le Président d'Haïti n'a pas fait tout ce qu'il
« devait faire? Et nous vous laisserons à juger si le géné1 II suffisait de ce trait pour dépopulariser Rigaud dans le Sud. [1811] chapitre xv. 405 « rai Rigaud a rempli ses obligations. » L'affaire de
Montbrun, « la bonne foi violée à son égard; » celle de
l'insurrection delà Vallée, par des soldats du régiment de
Faubert, et tendante à expulser Bauvais de Jacmel ; le
Môle abandonné dans la guerre civile ; Jacmel non secouru : tous ces faits revinrent sur le tapis politique, à la
charge du général en chef du Sud, indépendamment de
la scission qui divisait la République. L'adresse de l'Ouest
porta la date du 22 avril. Qui la provoqua et en fit une nécessité politique ? La
défense est de droit naturel : celui qui attaque, doit s'attendre à ce que son adversaire emploie tous les moyens
propres à l'anéantir. — Nous reprendrons la suite des
événemens du Sud : passons à l'Est d'Haïti. Lorsque Juan Sancbes eut reçu le titre de brigadier capitaine-général, que lui envoya la Régence d'Espagne, il
avait hésité à l'accepter, afin de n'être pas lié à cette ancienne métropole aux yeux de la population indigène de
l'Est, et ce, pour rester libre d'agir suivant son projet
d'indépendance ; mais la poire n'étant pas mûre, il céda
aux conseils de quelques-uns de ses amis. Le 16 août 1810,
il prêta son serment de fidélité dans une grande cérémonie: se sentant dès lors soumis à l'autorité métropolitaine,
quoique fort dissimulé, il ne put se contenir et dévoila sa
pensée secrète aux yeux des assistans.
, et ce, pour rester libre d'agir suivant son projet
d'indépendance ; mais la poire n'étant pas mûre, il céda
aux conseils de quelques-uns de ses amis. Le 16 août 1810,
il prêta son serment de fidélité dans une grande cérémonie: se sentant dès lors soumis à l'autorité métropolitaine,
quoique fort dissimulé, il ne put se contenir et dévoila sa
pensée secrète aux yeux des assistans. Cette irritation le porta à brusquer incessamment,
fonctionnaires et citoyens. Un jour, il alla même jusqu'à
frapper un nommé Foîeau, originaire de Jacmel, habitant Santo-Domingo depuis longtemps l. Celui-ci, par i C'est le même Foleau a qui Guillermin a attribué l'action d'avoir tranché la tête du général Ferrand, lorsque les insurgés rencontrèrent son cadavre. ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. vengeance, osa concevoir le projet de déposer Juan
Sanches, parce qu'il avait pris une part active à l'insurrection, et qu'il avait une certaine influence; mais, découvert dans sa conspiration, il fut accusé de vouloir proclamer la République d'Haïti à Santo-Domingo, et périt
avec trois de ses principaux complices. Juan Sanches
profita de cette circonstance pour tenter de se débarrasser
de Cyriaco Ramirès, qui était aux fers, en l'accusant de
complicité au prétendu projet de Foleau, avec d'autant
plus d'apparence de raison, que l'infortuné avait été d'avis
de s'allier avec laRépublique. Heureusement pour Cyriaco
Ramirès, l'un des magistrats chargés déjuger cette affaire,
José Joaquim Delmonte, réussit à faire rejeter l'accusation
de complicité *. La jalousie haineuse de Juan Sanches jeta
ainsi dans l'esprit public, l'idée de la possibilité de celte
entreprise ; elle germa et porta son fruit plus tard. Cet échec que subit le capitaine-général devant la magistrature, devint le signal d'une vive opposition de la
part des fonctionnaires qui ne tenaient pas leurs emplois
de son autorité ; elle se communiqua aux citoyens, parmi
lesquels se trouvaient des hommes d'une naissance plus
considérée dans l'Est, que celle de son chef: celui-ci n'en
fut que plus irrité, et sortit souvent hors des bornes d'une
sévérité nécessaire dans sa position. Telle était la situation des choses, lorsqu'à la fin de
1810 don Xavier Caro, ministre de la Régence, arriva à
Santo-Domingo, en qualité de délégué du gouvernement
espagnol, pour assurer son autorité dans l'Est. Comme il
était natif de cette ville et qu'il y avait des parens, la Régence compta sur son influence 2 : d'un autre côté, elle 1 J.-J. Delmonte devint, par la suite, sénateur de la République d'Haïti. 2 Cette influence était réelle; car Xavier Caro, avant de venir à Santo-Domingo, avait [1811] CHAPITRE XV. 405 ['éloignait en cette circonstance par un exil déguisé,
parce qu'alors la Régence, al -on dit, avait la pensée d'une
transaction avec Joseph Bonaparte, et que Xavier Caro
s'y opposait fortement. Quoi qu'il en soit, ce déléguéreçut
des plaintes contre Juan Sanches, des accusations relatives à ses rapports avec Christophe, et ceux qu'il entretint avec le capitaine-général ne purent que se ressentir
d'une juste méfiance.
. 405 ['éloignait en cette circonstance par un exil déguisé,
parce qu'alors la Régence, al -on dit, avait la pensée d'une
transaction avec Joseph Bonaparte, et que Xavier Caro
s'y opposait fortement. Quoi qu'il en soit, ce déléguéreçut
des plaintes contre Juan Sanches, des accusations relatives à ses rapports avec Christophe, et ceux qu'il entretint avec le capitaine-général ne purent que se ressentir
d'une juste méfiance. En effet, peu avant son arrivée à Santo-Domingo, une
mission, présidée par le général Jacques Simon, y était
venue de la part de Christophe qui, après avoir vaincu le
Môle, avait repris le fil de ses négociations avec Juan
Sanches. Jacques Simon lui avait apporté un costume
complet de lieutenant-général, de riches armes, et lui garantissait le commandement de la partie de l'Est et le secours de forces pour se maintenir indépendant de l'Es-
^pagne. Afin d'intéresser les habitans à ce projet, Christophe offrait encore (selon l'opinion commune dans l'Est),
d'obtenir des Anglais, qu'ils y introduisissent des milliers
d'Africains pour cultiver leurs terres, selon le système
établi dans le Nord ; c'est-à-dire, par la contrainte ou
l'esclavage déguisé l. porté la Régence a nommer archevêque du diocèse, le curé Pedro Valéra, natif de celte
ville, qui fut le premier indigène appelé a cette haute dignité ; il en fit nommer d'autres,
chanoines de la cathédrale : tels furent les prêtres Aybar, Thomas Correa, Correa y Cidron,
Romualdo de Fromesta, et Thomas de Portez, actuellement archevêque. A son arrivée a
Santo-Domingo, Xavier Caro fit publier, le 16 novembre 1810, une cédule de la Régence
qui statuait sur toutes les parties du service public dans l'Est, d'une manière avantageuse
pour ses habitans, sur les biens, le clergé, etc. L'ancienne Université de Santo-Domingo,
qui avait produit des hommes remarquables par leur instruction variée, fut alors rétablie.
Tous ces bienfaits furent sollicités de la Régence par Xavier Caro qui avait un attachement
réel pour son pays natal. 1 On pourrait révoquer en doute une telle proposition, a cause de l'abolition de la traite,
en 1807, par la Grande-Bretagne; mais il se peut que Christophe l'ait faite, pour capter
les propriétaires. D'ailleurs, en 1820, il négociait avec sir Home Popham, pour l'introduction dans le Nord de 40 mille Africains qui lui auraient été fournis de la capture des navires
négriers. 406 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. X. Caro retourna en Espagne. en janvier 1811, laissant
Juan Sanches atteint d'une hydropisie de l'abdomen qui
faisait prévoir sa fin prochaine. Effectivement, il mourut
le 12 février suivant; et, en ce moment, l'adjudant-général Campos Thabarrès venait à Santo-Domingo, de la part
de Christophe, pour donner suite à son projet avec Juan
Sanches : arrivé non loin de cette ville, il apprit la mort
du Vainqueur de Palo-Hincado, et rebroussa chemin en
toute hâte.
Sanches atteint d'une hydropisie de l'abdomen qui
faisait prévoir sa fin prochaine. Effectivement, il mourut
le 12 février suivant; et, en ce moment, l'adjudant-général Campos Thabarrès venait à Santo-Domingo, de la part
de Christophe, pour donner suite à son projet avec Juan
Sanches : arrivé non loin de cette ville, il apprit la mort
du Vainqueur de Palo-Hincado, et rebroussa chemin en
toute hâte. Sentant déjà les étreintes delà mort, le 7 février, Juan
Sanches fit une adresse à ses compatriotes, où il leur recommanda de conserver l'union entre eux, la continuation de
leur soumission à l'Espagne « jusqu'au résultat du sort
« de Sa Majesté Ferdinand VU, » et il leur dit en outre :
« Continuez les relations d'amitié avec notre allié et
« voisin (H. Christophe), avec la même bonne foi, avec
« la même sincérité que vous m'avez vu garder. » Le
7 mars suivant, Y allié du défunt, à son tour, fit publier
cette adresse sur la Gazette officielle de l'Etat d'Haïti,
et il fit célébrer avec pompes un service funèbre à sa
mémoire, en ordonnant aux officiers civils et militaires
de porter le deuil durant un mois. A côté de Juan Sanches, se trouvait un autre indigène natif de Santo-Domingo, Nunez de Cacérès, qui
devint auditeur des guerres par l'influence de Xavier
Caro. Possédant une brillante instruction, d'un caractère dont la vanité s'accrut par cela même, il vivait en
mésintelligence avec le capitaine-général, et cette mésintelligence était entretenue entre eux par André Munoz, revenu d'Espagne. Sans ces rapports difficiles,
peut-être Juan Sanches eût-il proclamé l'indépendance
de l'Est. Il la voulait, à condition de son alliance avec [181 l| CHAPITRE XV. 407 Chtislophe, tandis que Nunez de Cacérès, qui admettait
l'idée de l'indépendance, la voulait comme il là proclama
en 1821. En attendant cette époque, l'ancienne colonie de
l'Espagne lui resta fidèle, sous l'administration des divers officiers qui y furent envoyés successivement pour
la gouverner. Il y en eut trois comme intérimaires, —
Manuel Cavallero, qui remplaça Juan Sanches ; F. Valderama et José Marot ; et trois autres gouverneurs titulaires : — Carlos de Urrutia, S. Kindelan, et Pascual
Real qui fut embarqué et expulsé en 1821 . En temps opportun, nous parlerons de la rétrocession
faite par la France à l'Espagne, de cette portion du
territoire haïtien; mais les chefs qui la gouvernèrent,
entretinrent des rapports de bon voisinage avec la partie
occidentale ; les produits de l'Est continuèrent à y être
échangés contre des marchandises étrangères ou pour
du numéraire. A peine « Son Altesse Sérénissime Monseigneur le
« Président, notre très-gracieux Souverain *, » eut-il
fait rendre à la mémoire de Juan Sanches, les honneurs
funèbres dont il vient d'être parlé, qu'il songea à se faire
rendre à lui-même les honneurs de la Majesté auxquels
il aspirait, depuis qu'il avait conçu le projet d'immoler
l'Empereur Dessalines pour le remplacer. Il était assez
habile pour comprendre que l'approbation qu'il avait
donnée à sa mort, rendait difficile le rétablissement de
l'Empire ; l'armée, les populations, quoique soumises
anches, les honneurs
funèbres dont il vient d'être parlé, qu'il songea à se faire
rendre à lui-même les honneurs de la Majesté auxquels
il aspirait, depuis qu'il avait conçu le projet d'immoler
l'Empereur Dessalines pour le remplacer. Il était assez
habile pour comprendre que l'approbation qu'il avait
donnée à sa mort, rendait difficile le rétablissement de
l'Empire ; l'armée, les populations, quoique soumises i C'est ainsi que Christophe fut qualifié dans l'ordre général de l'armée, pour le service
funèbre chanté en mémoire de J. Sanches : cet acte fut signé par le lieutenant-ginéral P*
Romain, chef de l'état-major général. 408 ETUDES SUR l'hISTOIRE d'hâÏTI. sous son pouvoir absolu, s'étaient accoutumées, à tort
ou à raison , à envisager le titre d'Empereur comme
quelque chose de funeste i ; et d'ailleurs, il avait à sa
cour présidentielle un homme (Juste Charilatte) qui lui
déclamait souvent les vers des grands poètes : or, cet
acteur avait prononcé ceux-ci : Il faut un nouveau nom pour un nouvel empire...
Le premier qui fut Roi fut un soldat heureux... Roi fut donc le titre que Son Altesse Sérénissime préféra. Elle se ressouvint encore qu'en 1795 la ville du
Cap eut, justement au mois demars,un Roi et une Reine
qui dominèrent au Carénage, l'une de ses sections2. A cet effet, le 26 du mois de mars, Christophe donna
une fête au Fort-Liberté, où se rendirent avec lui sa famille et ses généraux et fonctionnaires publics. On y joignit Un carrousel, à la manière des rois de France qu'on
allait imiter. Madame la Présidente, à la tête des dames,
avait le rang de Reine ; Monseigneur le Président, à la
tête des hommes, celui de Roi. L'occasion de le proclamer Roi s'offrait naturellement ; d'un mouvement spontané, les chevaliers de la fête firent entendre les cris de :
Vive le Roi ! Vive la Reine! Ces titres demeurèrent aux
deux époux, d'après ce jeu habilement combiné. Les
troupes et la population de la ville, devenue le FovlRoyal, durent partager l'enthousiasme dont s'enivrèrent
les hautes notabilités qui assistèrent à la fête ; le général 1 Voyez a ce sujet, une appréciation du règne de Dessalines, publiée en 1816 par ordre
ou avec l'assentiment de Christophe, dans la note placée a la page 189 du 6° volume de
cet ouvrage. 2 Voyez le 2e volume de cet ouvrage, page 403. Le mois de mars, consacré au Dieu de la
guerre, convenait sous tous les rapports a l'avènement du Vainqueur du Môle, qui sut d'ailleurs bien résister a toutes les tentatives de la République. [1811| CHAPITRE XV. 409 Joachim Deschamps la parcourut avec un nombreux étatmajor, en proclamant Leurs Majestés. Dans la soirée du même jour, Elles rentrèrent au
Cap-Henry avec tous ceux qui les avaient accompagnées,
et ceux-ci les y proclamèrent aussitôt, au grand ébahissement de la population et de la garnison. On se mit à l'œuvre d'organisation, déjà préparée; et
une foule d'actes consacrèrent l'établissement de la
Boijaulé et de la Noblesse. Les idées du Nord reçurent
leur application en cette circonstance.
urs Majestés. Dans la soirée du même jour, Elles rentrèrent au
Cap-Henry avec tous ceux qui les avaient accompagnées,
et ceux-ci les y proclamèrent aussitôt, au grand ébahissement de la population et de la garnison. On se mit à l'œuvre d'organisation, déjà préparée; et
une foule d'actes consacrèrent l'établissement de la
Boijaulé et de la Noblesse. Les idées du Nord reçurent
leur application en cette circonstance. Le 1er avril, un édit du roi fixa la devise royale : Dieu,
ma cause et mon épée; un autre fixa ses armoiries en
termes de blason: « il portait d'azur, au Phénix de gueu-
« les, couronné d'or, accompagné d'étoiles de même ; au-
« tour ôuPhénixces mois: Je i*enais de mes cendres,etc. »
Un troisième édit fixa celle des princes , ducs, comtes,
barons et chevaliers du royaume; un quatrième, celles
de la bonne ville du Cap-Henry, capitale du royaume. Le 4, le conseil d'état tout entier, présenté par le
grand maître des cérémonies, au roi et à la reine entourés de la famille royale, leur offrit la loi constitutionnelle d'Haïti qui reçut leur approbation et fut publiée.
— Le 5, un édit. royal créa ou plutôt régularisa la création d'une noblesse héréditaire, avec des titres, des dotations et des fiefs; un autre détermina le nombre de ces
nobles : 4 princes, 8 ducs, 22 comtes, 57 barons et 1 ichevaliers, sans limiter cependant ce nombre à ceux-là seuls,
le roi pouvant créer des nobles à volonté. — Le 7, un
édit érigea un siège archiépiscopal au Cap, et Corneille
BrelJe, devenu archevêque, fut aussi le grand aumônier
du roi ; * le même édit établit (sur le papier) trois évêchés 1 J'ai Fait, a Paris, la connaissance d'un ancien ministre de Naples, qui m'a dit qu'à cette 410 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. suffragans, aux Gonaïves, au Port-au-Prince et aux Cayes.
— Le 12, le grand costume de la noblesse fut déterminé
selon le titre des nobles. — Le 15, deux édits fixèrent
la livrée du roi, de la reine, du prince royal, des princesses royales, et des nobles. — Le 20, l'ordre royal et
militaire de Saint Henry fut créé; il était composé du roi,
grand maître de l'ordre, du prince royal, de 16 grands
croix, de 52 commandeurs, et du nombre de chevaliers
qu'il plairait au roi de nommer; pour le moment, ce
nombre fut fixé à 250: une dotation de 500 mille livres y fut attachée, à distribuer entre ceux qui en faisaient partie, les grands croix à 5500 livres chacun, etc.
La croix portait l'image de Saint Henry, avec ces mots
autour: Henry, fondateur, 1811, d'un côté ; et de l'autre, une couronne de lauriers avec une étoile et la devise:
Prix de la valeur. Les dignitaires et chevaliers de cet ordre étaient tenus
de prêter le serment, à genoux devant le roi, et « de jurer
« et promettre de lui être fidèles, de lui obéir, de le dé-
« fendre et soutenir, de lui révéler tout ce qui vien-
« drait à leur connaissance contre sa personne et son
« royaume, etc. Hélas! tant qu'il ne plairait pas à la
divine Providence, de frapper sa royale personne d'apoplexie et de paralysie !
de cet ordre étaient tenus
de prêter le serment, à genoux devant le roi, et « de jurer
« et promettre de lui être fidèles, de lui obéir, de le dé-
« fendre et soutenir, de lui révéler tout ce qui vien-
« drait à leur connaissance contre sa personne et son
« royaume, etc. Hélas! tant qu'il ne plairait pas à la
divine Providence, de frapper sa royale personne d'apoplexie et de paralysie ! Le 5 mai, Sa Majesté se ravisa et exprima dans un édit
« ses véritables intentions dans l'émission de quelques
k dispositions contenues en celui du 5 avril, portant époque, Christophe envoya a Peltier, journaliste a Londres, une dépêche pour Pie VII, afin
de solliciter de lui l'institution canonique de son archevêque ; que Peltier envoya cette
dépêche au même ministre pour la faire parvenir au Saint-Père ; ce ministre était alors ea
Sicile. Comme le Pape était, en ce moment en France, il la remit au principal archevêque
de cette île pour l'envoyer. Le Roi d'Haïti eut la douleur de ne pas même recevoir une réponse de Sa Sainteté : il passa outre. [18 II] CHANTKE XV. 411 « création de la nobles-se; » et cela, par rapport aux fiefs
donnés en dotation aux nobles. Il avait été dit que le fief
revient à l'aîné des enfans mâles et légitimes; mais le roi
déclara alors « qu'il n'avait pas prétendu faire jouir du
« bénéfice de cette faveur, les enfans non issus de leurs
« propres œuvres, qu'ils auraient pu avoir légitimés. »
Ensuite, il avait accordé aux nobles, le pouvoir de vendre,
d'aliéner et d'hypothéquer ces biens; mais le roi déclara
« qu'il avait la ferme persuasion qu'ils ne voudraient
« pas user de ce pouvoir , sans des motifs puissans, et
« sans le consulter préalablement, étant leur ami et leur
« père. » Enfin, il déclara « que ce serait contradictoi-
« rement aux principes de la saine politique, consacrés
« par tous les gouvernemens policés, qu'il eût permis
« qu'après le décès des dignitaires sans descendans Ié-
« gitimes, leurs collatéraux succédassent aux biens do-
« tés, ni que les dits biens passassent aux étrangers par
« le fait des dispositions ou du mariage de leurs veu-
« ves. » En conséquence, l'édit du 5 mai arrêta « que le fief,
« apanage de l'aîné, quant aux princes et ducs, consis-
« terait dans les deux sucreries dont ils ont été
« dotés ; et quant aux comtes, dans la sucrerie dont ils
« ont été pareillement dotés.1 » Les seuls enfans procréés par un noble et légitimés par son mariage avec
leur mère, furent considérés comme légitimes et durent
jouir du droit d'aînesse. Ces aînés, indépendamment de
leur apanage, devaient partager la succession de leurs
père et mère, par égale portion avec leurs autres frères
ou sœurs. Les enfans non procréés par un noble, mais
sucrerie dont ils
« ont été pareillement dotés.1 » Les seuls enfans procréés par un noble et légitimés par son mariage avec
leur mère, furent considérés comme légitimes et durent
jouir du droit d'aînesse. Ces aînés, indépendamment de
leur apanage, devaient partager la succession de leurs
père et mère, par égale portion avec leurs autres frères
ou sœurs. Les enfans non procréés par un noble, mais 1 Les princes et ducs étaient des lieutenans-généraux ; les comtes, des maréchaux do
camp. Il y eut aussi plusieurs grands maréchaux d'Haïti. 412 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. légitimés par lui, ne devaient avoir à son décès, qu'un
qiart delà totalité des biens, le fief excepté, et le reste
des dits biens dotés « retournerait au domaine de la cou-
« lonne, » A l'avenir, mille légitimation, nulle adoption,
ne pourrait être faite par un noble, s'il n'eût préalablement obtenu l'autorisation expresse du roi.1 La douairière
d'un noble ne pouvait convoler en secondes noces, qu'en
vertu de son agrément. Aucun noble ne pouvait cumuler
plus d'un fief. Sa veuve devait jouir, sa vie durant, des
biens dotés, à l'exception du fief, et les dits biens être
réunis au domaine delà couronne, immédiatement après
le décès de la veuve. Un nouvel édit du mois de mai forma la maison du roi
et de sa famille, en énumérant les grands officiers attachés à leurs personnes , les gouverneurs des palais
royaux, au nombre de 9, des châteaux royaux, au
nombre de 7 : il y avait 14 chambellans, 14 pages,
5 maîtres des cérémonies, des hérauts d'armes, etc. C'était le complément obligé du système monarchique,
comme les dispositions de l'édit du 3 mai en étaient une
conséquence. Mais on est porté à se demander ce que
gagnait le pauvre peuple h tout cet étalage, à tout ce
luxe qu'il occasionnait, pour soutenir ce système aux
dépens de la misère publique? 11 gagna à assister aux
spectacles qui vinrent ensuite, à danser en place publique,
et c est beaucoup pour le peuple. Une église s'improvisa au champ de mars du CapHenry ; elle avait 250 pieds en largeur et en longueur; sa 1 Pour comprendre cette rétractation royale et toutes ces nouvelles dispositions, il faut
savoir que dans le pays, bien des hommes, en épousant des femmes qui avaient eu des enfans naturels avec d'autres, légitimaient presque toujours ces enfans comme s'ils eussent
été procréés de leurs œuvres. N811 | CHAPITRE XV. 415 coupole, 80 pieds d'élévation ; le dais du trône, une hauteur de 70 pieds : elle fut construite en moins de deux
mois par tous les ouvriers du Nord et de l'Arlibonitc
mandés à bref délai. Le 2 juin, le couronnement du roi
et de la reine eut lieu Javcc grandes pompes dans celle
église, par l'archevêque Corneille Brelle; les fêtes, à cette
occasion, durèrent huit jours ; des envoyés officiels de la
partie de l'Est y assistèrent, en souvenir de la recommandation testamentaire de Juan Sanches; des banquets
somptueux furent donnés, etc., etc.
'Arlibonitc
mandés à bref délai. Le 2 juin, le couronnement du roi
et de la reine eut lieu Javcc grandes pompes dans celle
église, par l'archevêque Corneille Brelle; les fêtes, à cette
occasion, durèrent huit jours ; des envoyés officiels de la
partie de l'Est y assistèrent, en souvenir de la recommandation testamentaire de Juan Sanches; des banquets
somptueux furent donnés, etc., etc. On est si heureux d'arriver à une telle dignité ! Mais
le revers de cette médaille, ce furent l'orgueil humilié,
le désespoir, un coup de pistolet au cœur qui n'eut jamais un sentiment de pitié pour ses semblables, un cadavre à peine recouvert de quelques pelletées de terre,
et une mémoire exécrée de la postérité ! Juste Chanlatte, devenu comte des Rosiers, composa
une cantate pour la circonstance; peu auparavant, il avait
fait une ode sur la prise du Môle : dans ces deux pièces,
il exalta tous les genres de mérites de H. Christophe,
mais en se réservant, in petto, de tracer un jour le portrait du Tyran, si celui-ci lui laissait sa tête ». J. Prévôt, comte de Limonade et secrétaire d'État des
affaires étrangères, fit une «Relation des glorieux événe-
« mens qui ont porté Leurs Majestés royales sur le trône
« d'Haïti, suivie de l'histoire du couronnement et du sacs
« du roi Henry Ier, et de la reine Marie-Louise. »I1 la dédia
à Victor Henry, prince royal, héritier présomptif de la
couronne, dont la triste destinée était d'être égorgé par
ces nobles qui avaient tant juré et promis d'être fidèles à 1 A la mort de Christophe, J. Chanlatte publia ce portrait au Cip : c'est l'histoire de tous
les courtisans, de tous les hommes qui tremblent devant un tyran. 414 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HaÏTI. son père, contraint lui-même ou suicide pour échapper à
leurs fureurs. On conçoit sans peine que les couronnes enrichies de
diamans, les manteaux royaux, etc., etc., qui brillèrent
au couronnement du roi et de la reine ne furent pas improvisés au Cap : toutes ces choses de grand luxe avaient
été faites en Angleterre et étaient arrivées avant le carrousel du Fort-Royal. Après le couronnement, le roi Henry prit les titres
suivans : « Henry, par la grâce de Dieu et la loi constitution-
« nelle de l'État, Roi d'Haïti , Souverain des îles de la
« Tortue, Gonave et autres îles adjacentes, Destructeur
« de la tyrannie, Régénérateur et Bienfaiteur delà nation
« haïtienne, Créateur de ses institutions morales, po-
« litiques et guerrières, Premier Monarque couronné du
« Nouveau-Monde , Défenseur de la foi, Fondateur de
« l'ordre royal et militaire de Saint-Henry, à tous pré-
« sens et à venir, salut. »
Souverain des îles de la
« Tortue, Gonave et autres îles adjacentes, Destructeur
« de la tyrannie, Régénérateur et Bienfaiteur delà nation
« haïtienne, Créateur de ses institutions morales, po-
« litiques et guerrières, Premier Monarque couronné du
« Nouveau-Monde , Défenseur de la foi, Fondateur de
« l'ordre royal et militaire de Saint-Henry, à tous pré-
« sens et à venir, salut. » Ces titres pompeux concordaient parfaitement avec le
faste habituel de l'homme, avec son caractère vain et
orgueilleux. On regrette presque qu'il n'ait pas pris le
titre d'Empereur, afin de pouvoir dire, au lieu de Souverain,— « Roi delà Tortue, Gonave et autres îles adja-
«t centes. » Bjen d'autres actes furent publiés ensuite. Le 8 octobre un édit supprima les tribunaux de justice déjà
établis, pour en créer de nouveaux, en même temps que
le conseil privé travaillait à préparer les différens codes
de lois qui devaient régir le royaume i!. Une cour sou1 II est remarquable que le 8 octobre où Christophe régla la justice de son royaume,
devint aussi la date où il se lit justice a lui-même en se suicidant. [1811] CHAPITRE XV. 41 ii verainc de justice siégeant au Cap, deux conseils supérieurs devant siéger au Port-au-Prince et aux Cayes,
dix sénéchaussées et autant de cours d'amirauté furent
décrétées pour être les unes établies, les autres à établir
comme les conseils supérieurs \ La cour souveraine fut
composée d'un président, d'un vice-président, de sept
conseillers et de trois suppléans ; il y avait près d'elle
un procureur général 2, un avocat général, un procureur
et un substitut du procureur du roi, un greffier et huit
huissiers. Inutile de dire la composition des conseils supérieurs qui n'existèrent que sur le papier ; mais chaque
sénéchaussée avait un conseiller sénéchal, un lieutenant,
un procureur du roi, un greffier et deux huissiers : il en
était de même des cours d'amirauté. Plusieurs ministères furent institués : celui de la
guerre et de la marine, celui de la justice , celui des
finances et de l'intérieur, celui des affaires étrangères. Nous aurons à examiner les codes préparés par le conseil privé, qui ne les présenta que le 30 janvier 1812.
Retournons dans la République d'Haïti. Réduit à ses seules ressources financières, de même
que le Sud, le département de l'Ouest eut à subir encore
l'introduction clandestine de la fausse monnaie d'Espagne, qui y avait cours : le 42 mai, le président fit un
arrêté à ce sujet. Dans le même mois, il soumit au sénat
les comptes de l'administration générale des finances
pour les examiner, et ce corps forma à cet effet une com1 On est étonné que le même édit n'ait rien statué sur les tribunaux à établir dans
l'Est d'Haïti, comme pour l'Ouest et le Sud : apparemment, devenu Roi, Henry jugea qu'il
était convenable de respecter la possession de fait de son frère Ferdinand VII.
un
arrêté à ce sujet. Dans le même mois, il soumit au sénat
les comptes de l'administration générale des finances
pour les examiner, et ce corps forma à cet effet une com1 On est étonné que le même édit n'ait rien statué sur les tribunaux à établir dans
l'Est d'Haïti, comme pour l'Ouest et le Sud : apparemment, devenu Roi, Henry jugea qu'il
était convenable de respecter la possession de fait de son frère Ferdinand VII. 2 Ce fut Juste Hugonin, qui reçut ainsi la récompense de sa conduite dans l'assemblée
constituante de 1806; il était comte de Richeplaine. 416 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. mission de citoyens capables d'une telle opération : il
s'agissait de ceux de l'année 1810. Des avis reçus du Nord, ayant appris que Christophe
faisait des dispositions militaires qui indiquaient son intention de marcher contre le Port-au-Prince, après une
conférence du président avec les membres du sénat, qui
eut lieu le 9 juin, le sénat fit une loi en date du 17, qui
demanda aux citoyens de toutes les communes de l'Ouest
un emprunt remboursable en 1812. La somme demandée fut fixée a 50 mille gourdes, destinées à former une
caisse particulière au trésor public, afin de servir uniquement à la solde et à l'entretien des troupes qu'il fallait réunir et tenir à poste fixe au Port-au-Prince. A raison de l'introduction récente de la fausse monnaie, et de l'enlèvement de la bonne par le commerce
étranger opérant ses retours, l'idée vint au président de
proposer au sénat, de décréter une loi qui autoriserait le
gouvernement à faire percer les piastres fortes, à extraire dans leur milieu une petite pièce qui aurait également cours, au taux de 18 centimes, les piastres et autres
pièces percées continuant néanmoins à circuler pour
leur valeur intrinsèque. La loi fut rendue le 27 juin, elle
fixaà 100 mille gourdes la somme des piastres qui seraient
percées.1 Cet expédient financier, imaginé dans une circonstance difficile, donna lieu à une contrefaction considérable, dons l'Ouest même, qui eût été fatale à la République, sous tout autre chef que Pétion. Le gouvernement
ne perça lui-même et ne mit en circulation, qu'une valeur 1 A cette époque, on accusa Pétion d'avoir fait faire l'emprunt, pour soudoyer les troupes
du Sud contre Rigaud. Mais les piastres percées et la petite monnaie tirée d'elles, ne circulèrent point dans le Sud. En outre, les recettes de diverses natures, en 1811, s'élevèrent [1811] C1ÏAMTHE XV. 41 7 de 7000 piastres en petites pièces de 1£ centimes, sortant
d'environ 40,000 piastres percées ; mais le public lui en
fournit, de sa contrefaçon, la somme de 600,000 gourdes. Dans le Sud, le conseil départemental s'occupait aussi
des finances, dans le mois de juin: le 25, il fît un arrête
qui établit un comité de surveillance et de vérification,
auquel il donna toutes les attributions concernant cette
matière, sous la condition d'en rendre compte au conseil
avec ses observations, en lui proposant les mesures jugées utiles ou nécessaires. L'administrateur général des
finances, établi également pour le département , était
tenu de fournir au comité tous les renseignemens qu'il
lui demanderait.
'occupait aussi
des finances, dans le mois de juin: le 25, il fît un arrête
qui établit un comité de surveillance et de vérification,
auquel il donna toutes les attributions concernant cette
matière, sous la condition d'en rendre compte au conseil
avec ses observations, en lui proposant les mesures jugées utiles ou nécessaires. L'administrateur général des
finances, établi également pour le département , était
tenu de fournir au comité tous les renseignemens qu'il
lui demanderait. Le général en chef était malade depuis quelque temps,
indépendamment de la blessure qu'il s'était faite au
Pont-de-Miragoane et qui ne pouvait guérir. Dans cette
situation, qui donnait déjà des inquiétudes, on apprit
qu'un bataillon de la 17e demi-brigade, qui était canà 266,665 gourdes, et les dépenses générales a 327,964 gonrdes : le déficit fut donc de
61,301 gourdes. Voici le détail de ces chiffres : Recettes. . Dépenses. Droits d'importation. . . . 23,659 g. Âpprovisionneraens, 82,703 g* d'exportation. . . . 78,501 Habillemens,équipemens, . . 39,348 de l'impôt territorial, . 11,994 Travaux et fortitications, . . 44,856 de consignation, . . . 3,126 Marine, 6,998 de l'impôt communal, . 2,868 Appointemens des officiers civils, 48,417 de pesage, tonnage, . 8,169 Solde des troupes, 26,755 de warffage, 4,775 Arsenaux, 32,650 de patentes, 10,660 Hôpitaux, 9,063 de timbre 135 Réparations de maisons, . . 3,350 Produits de la vente des denrées, 5,888 Fret et transport, . . . . 408 de loyers de maisons, 13,035 Remboursementdelogemens, . 9,068 du fermage en argent, . 5,387 Traitement des invalides, . . 3,904 des amendes, ... 28 Dépenses diverses, . . . . 20,444 des 4 deniers pour livre, 2,911 Tn1ol 597 oci „ de diverses recettes extr. 95,727 lolaK ' ' dZ/'3M ■■ Total. . . 266,663 g. Tel fut le résultat financier du département de l'Ouest, en 1811. Nous ignorons celui du
Sud, «t nous nd pouvons rien savoir quant au Nord et a i'Avtibonite, pour établir une
comparaison. T. VU. 11 418 ETUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. tonné au Fond-Bleu, dans la Grande-Anse, marchait
contre la ville des Cayes, dégarnie de sa garnison habituelle qui était tout entière employée à combattre les insurgés. Ce bataillon s'était révolté contre son chef Momus, et l'avait tué, parce qu'il voulait s'opposer à ce
que son corps quittât le cantonnement qui lui avait été
assigné. Cette troupe arriva le 28 juin, par une marche rapide,
aux Quatre-Chemins des Cayes, où elle s'arrêta pour rallier
ses traînards. Le général Borgella était alors en cette
ville ; il avait reçu l'ordre de Rigaud d'aller à Aquin, pour
en revenir avec un bataillon de la 15e et pareraux éventualités; mais, en apprenant que celui de la 17e était aux
Quatre-Chemins, il s'y porta afin de savoir le motif pour
lequel il avait tué son chef et marché sur les Cayes.1
Quatre-Chemins des Cayes, où elle s'arrêta pour rallier
ses traînards. Le général Borgella était alors en cette
ville ; il avait reçu l'ordre de Rigaud d'aller à Aquin, pour
en revenir avec un bataillon de la 15e et pareraux éventualités; mais, en apprenant que celui de la 17e était aux
Quatre-Chemins, il s'y porta afin de savoir le motif pour
lequel il avait tué son chef et marché sur les Cayes.1 Arrivé devant les rangs de cette troupe révoltée , il lui
posa ces questions. Un nommé Atis lui répondit qu'ils
étaient dans la misère, dépourvus de tout, et qu'ils venaient réclamer leurs droits. « Votre cause peut être
« bonne, répliqua Borgella; mais votre démarche est
« mauvaise ; elle est celle de soldats indisciplinés. » Un
lieutenant nommé Papillon lui fit voir sa chemise en
lambeaux, en lui disant: « Quant à vous, vous avez de
« l'argent à volonté. — Oui, j'en ai, dit Borgella, et je
« sais aussi soulager l'infortune de mes camarades d'ar-
« mes. » Alors beaucoup de ces soldats dirent que c'était
vrai, qu'ils avaient reçu eux-mêmes des bienfaits de lui,
comme d'autres de divers corps. Ces aveux lui donnèrent 1 Frëmont était aux Cayes; il se joignit a Borgella. Peu après cette affaire, il s'enfuit
du Sud et vint au Port-au-Prince, où il fut fait commissaire des guerres. Rigaud l'avait révoqué dp la charge d'administrateur des financés., et nommé Ch. Daguilh a sa place. [18H] CHAPITRE XV. 41!» immédiatement une grande influence sur ee bataillon
mutiné.1 Il en était là avec eux, quand le général en chef arriva
avec les généraux Wagnac et Lys, des officiers d'étalmajor, et son escorte de guides appelés les Carabiniers.
En voyant les soldats de la 17°, Rigaud, en colère, les invectiva, en les traitant de révoltés, etc.: ils lui répondirent en l'injuriant aussi, lui reprochant d'être la cause de
leurs souffrances. Un lieutenant nommé Pierre Marie
ordonna aux soldats de faire feu sur Rigaud ! Les fusils
s'abattaient déjà, quand Borgella, devant eux, les releva
avec sa canne, en criant sur les plus mutins, d'un ton
d'autorité, s'il était possible qu'ils méconnussent les services rendus par Rigaud à la cause de la liberté, les rappelant d'ailleurs au respect qu'ils lui devaient comme
chef. Sa voix fut heureusement écoutée de ces hommes,
tandis que Rigaud fut entraîné par les autres généraux
qui le persuadèrent de retourner aux Cayes. Sur les lieux, Rigaud avait ordonné à Borgella de partir
de suite pour Aquin, afin d'emmener la 15e, et les mutins
avaient répondu qu'ils n'y consentiraient pas. Borgella
continua à les apaiser; et, feignant de rentrer aux Cayes,
il prit la route par l'habitation O'shiel et se rendit à
Aquin. Aussitôt après son arrivée, il fit partir la 15e avec
lui et atteignit Cavaillon, le lendemain à 11 heures du
matin. Mais le bataillon de la 17e était entré aux Cayes, dès
qu'il l'eût quitté aux Quatre-Chemins ; ce corps s'était
emparé de l'arsenal, ce qui annonçait de sa part des des1 A Jérémie, Borgella s'était créé des ressources en exploitant la sucrerie Breteuil : généreux envers les militaires de tous les corps, il leur faisait donner de l'argent et des
soins, même a l'hôpital ; sa femme le secondait dans ces actes de patriotisme.
la 17e était entré aux Cayes, dès
qu'il l'eût quitté aux Quatre-Chemins ; ce corps s'était
emparé de l'arsenal, ce qui annonçait de sa part des des1 A Jérémie, Borgella s'était créé des ressources en exploitant la sucrerie Breteuil : généreux envers les militaires de tous les corps, il leur faisait donner de l'argent et des
soins, même a l'hôpital ; sa femme le secondait dans ces actes de patriotisme. 420 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. seins hostiles: on n'avait pu s'y opposer, vu l'absence de
toute troupe. Ce fait se passa dans la soirée du 28. La
garde nationale de la ville, les fonctionnaires et employés
de l'administration des finances, les magistrats de l'ordre judiciaire, s'armèrent et se rendirent à la maison du
général Rigaud, située sur la place du Marché, pour le
défendre et se défendre eux-mêmes ; car il était évident,
par la tentative qui eut lieu aux Quatre-Chemins, que
cette troupe révoltée en voulait aux jours du général
en chef. Les généraux Bonnet et Lys , et d'autres officiers se rendirent aussi auprès de lui. Vers 10 heures de la nuit, un frère du général Geffrard, adjudant de place, dévoué à Rigaud, alla devant
l'arsenal, situé sur la place d'armes, pour observer
les mouvemens de la 17e; un des soldats l'abattit d'un
coup de fusil. Ce fut le signal de la sortie du bataillon de
l'arsenal, avec deux pièces de campagne; il marcha
contre la maison de Rigaud et attaqua ceux qui le défendaient, en tirant deux coups de canon ; les boulets portèrent au rez-de-ehaussée de la maison. Rigaud, malade,
était déjà couché au premier étage. Mais Bonnet et Lys
dirigèrent la défense ; on repoussa les attaquans, qui
furent dispersés dans la ville. Ils s'étaient enivrés la
la plupart et n'avaient point à leur tête un officier capable de les diriger dans cet horrible attentat. Il y eut
des morts et des blessés parmi les défenseurs de Rigaud;
mais les autres passèrent la nuit à sabrer et fusiller tous
lessoldatsdelal7e qu'ils rencontrèrent dans les rues. Une
grande partie des révoltés sortirent de la ville, furent
recherchés le lendemain dans la plaine, et périrent victimes de leur audace criminelle. Dans l'après-midi, le général Borgella rentra aux Cayes avec le bataillon de la 15. [1811] CHAPITRE XV. 421 Dès le matin, Rigaud donna l'ordre de fusiller, sans
jugement, des hommes dont l'attachement connu pour
Pélion les fit soupçonner d'avoir été les instigateurs et
les auteurs de la révolte. Bois-Quéncz, Georges aîné et
un vieillard nommé Coquille, périrent ainsi, sans investigation préalable1. La fureur était à son comble; on
conseilla à Rigaud de faire mourir aussi le général WagnaCj supposé être le machinateur principal de la révolte de la 17e. Il hésitait encore à prendre cette dangereuse résolution, quand Borgella, entré aux Cayes, l'en
dissuada. Borgella repoussa encore la proposition qui lui
fut faite de mettre à mort plusieurs personnes dont les
noms étaient portés sur une liste ; on voulait profiter de
cette circonstance pour détruire celles qui n'avaient pas
approuvé la scission du Sud. Borgella dut même donner
publiquement des témoignages d'intérêt au général Wagnac, afin de préserver ses jours.
itait encore à prendre cette dangereuse résolution, quand Borgella, entré aux Cayes, l'en
dissuada. Borgella repoussa encore la proposition qui lui
fut faite de mettre à mort plusieurs personnes dont les
noms étaient portés sur une liste ; on voulait profiter de
cette circonstance pour détruire celles qui n'avaient pas
approuvé la scission du Sud. Borgella dut même donner
publiquement des témoignages d'intérêt au général Wagnac, afin de préserver ses jours. La considération dont il jouissait dans l'esprit public,
l'influence qu'il avait exercée la veille aux Quatre-Chemins sur celui des soldats révoltés, en sauvant la vie à
Rigaud, la présence du bataillon de la 15e, son ancien
corps : tout donna à sa parole une prépondérance supérieure sur celle des furieux. Sa modération, son humanité, on peut dire aussi sa générosité en cette circonstance, lui rallièrent les hommes qui étaient secrètement
les partisans dePétion ; ceux du parti de Rigaud subirent
l'influence qu'il exerça sur les déterminations du général
en chef du Sud. Dès lors, l'opinion publique se fixa sur
lui pour le remplacer ; ca<" sa maladie faisait prévoir que 1 Par la suite,. la veuve de Quénez et sa famille devinrent l'objet de la sollicitude de
Pétion qui les combla de bienfaits. On sait aussi que Joseph Georges, frère cadet de la victime des Cayes, jouit toujours de sa considération. 422 ETUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTÏ. son existence serait abrégée par le dégoût qu'il manifesta
aussitôt l'affaire du 28 juin. Le 50, Rigaud publia une proclamation aux citoyens
du Sud, pour en rendre compte. Il y dit que toute sa
sollicitude seportait à étouffer l'insurrection de la GrandeAnse, afin de pouvoir réunir les forces du département et
voler avec elles au secours de ses frères de l'Ouest, en
cas d'agression de la part de Christophe, quand le bataillon de la 17e, poussé par des hommes pervers qui savaient la ville des Cayes dégarnie de troupes, s'y est
porté rapidement dans l'intention de commettre les plus
affreux attentats. En remerciant ceux qui prirent sa défense, il termina par « accorder amnistie à tous les sol-
« dats révoltés existant encore, qui se rendraient dans le
« délai de huit jours avec leurs fusils et leurs cartouches:
« ce délai expiré, ceux qui seront arrêtés par les pa-
« trouilles seront de suile fusillés. » Rigaud disait vrai, quand il attribua la révolte de la
17e à la suggestion de quelques hommes étrangers à ce
corps. Ces soldats souffraient aussi de privations, mais
pas plus que ceux des autres régimens qui guerroyaient
contre les insurgés. Le principal moteur de leur révolte
fut le général Wagnac ; Bois-Quénez et Longuefosse y
prirent part. L'occasion était belle, la ville des Cayes
n'avait aucune troupe; la marche rapide du bataillon qui
y arriva par la route de Plymouth, avait été calculée
pour surprendre Rigaud sans défense. On n'avait point
l'intention de le tuer, mais de l'arrêter et de l'envoyer
par mer au Port-au-Prince. Quand les soldats couchèrent
en joue sur lui aux Quatre-Chemins, ce ne fut que dans
un moment d'indignation occasionnée par les injures
qu'il leur adressa : aussi, le général Borgella réussit-il
; la marche rapide du bataillon qui
y arriva par la route de Plymouth, avait été calculée
pour surprendre Rigaud sans défense. On n'avait point
l'intention de le tuer, mais de l'arrêter et de l'envoyer
par mer au Port-au-Prince. Quand les soldats couchèrent
en joue sur lui aux Quatre-Chemins, ce ne fut que dans
un moment d'indignation occasionnée par les injures
qu'il leur adressa : aussi, le général Borgella réussit-il [1811] (hvpithe \v. 425 facilement à relever leurs fusils. En y allant, le général
Wagnac avait offert à Rigaud de les aller soumettre seul
et de les contraindre à retourner à leur cantonnement.
Lorsqu'ils prirent possession de l'arsenal, il leur fit dire
de passer tranquillement la nuit; que le lendemain ils
demanderaient à parler à Rigaud, qui viendrait indubitablement pour les entendre et essayer de les faire rentier
dans l'ordre ; qu'alors, ils l'arrêteraient pour l'embarquer, et que lui, Wagnac, se prononcerait en faveur de
Pétion. C'était le rêve d'un honnête citoyen, qui pensait obtenir ainsi la fin de la scission du Sud. Rigaud était trop
courageux pour se laisser arrêter sans se défendre ; il eût
été, sans nul doute, accompagné de Bonnet, de Lys et
d'autres officiers ou citoyens qui, tous, eussent défendu
le général en chef; on en serait venu à la voie du meurtre départ et d'autre. Contrairement aux ordres de Wagnac, le commandant Lafrédinière, qui partageait ses
sentimens pour Pétion, fit boire des officiers et des soldats de la 1 7e et les excita à attaquer dans la nuit même,
croyant, probablement, que ce corps aurait triomphé '. On doit se demander maintenant, si la trame ourdie
par le général Wagnac fut une combinaison spontanée
de sa part, ou si elle n'eut pas lieu par suite d'un concert préalable entre lui et Pétion. Il est certain que ce dernier avait des hommes dévoués, qui transmettaient incessamment ses intentions
aux partisans qu'il avait dans le Sud, particulièrement au
général Wagnac et au colonel Henry, commandant la
18e demi-brigade, à Jérémie. A cette époque on citait, 1 Renseignemens fournis à C. Ardouin, par Longuefosse, citoyen respectable des Gayes,
connu pour son attachement a rélion et au général Wagnac. 424 ÉTUDES SUK L U1ST01UE D HAÏTI. entre autres, les citoyens Brunet et Castor qui étaient
ses intermédiaires auprès de Wagnac ; on disait que ce
dernier les envoyait souvent au Port-au-Prince. Un marin nommé Boisfer, capitaine et propriétaire d'une de
ces barges qui allaient au Môle, faisait aussi de fréquens
voyages vers Jérémie, entrant dans les anses de la côte,
où il trouvait des hommes apostés par Henry, pour lui
rapporter ou les paroles ou les dépêches du président. A
Miragoane demeurait le sieur Pradères, Français réfugié
de Saint-Yague de Cuba, qui y faisait le commerce ; il
avisait Pétion de tout ce qu'il apprenait et qui pût servir
à ses combinaisons pour ramener le Sud sous son autorité * .
fréquens
voyages vers Jérémie, entrant dans les anses de la côte,
où il trouvait des hommes apostés par Henry, pour lui
rapporter ou les paroles ou les dépêches du président. A
Miragoane demeurait le sieur Pradères, Français réfugié
de Saint-Yague de Cuba, qui y faisait le commerce ; il
avisait Pétion de tout ce qu'il apprenait et qui pût servir
à ses combinaisons pour ramener le Sud sous son autorité * . On ne peut donc douter qu'il en forma, pour arriver à
ce résultat qui importait au salut de la République, à raison des préparatifs que faisait Christophe pour marcher
contre l'Ouest ; car il était aussi renseigné de ce qui se
passait, surtout dans l'Artibonite, où il envoyait sesagens
secrets ou ses espions, comme on voudra les nommer.
Des bâtimens de guerre de la Grande-Bretagne venaient
souvent au Cap et au Port-au-Prince ; dans cette der-»
nière ville, leurs officiers étaient choyés, fêtés par Robert Sutherland , dont on connaît le dévouement à Pétion, qui l'estimait beaucoup ; ces officiers ne cachaient
rien à ce négociant de leur nation, de ce qu'ils apprenaient au Cap ; et, par lui, le président savait ce que se
proposait Christophe. Lorsque le général Rigaud eut l'imprudence de le comparer à ce tyran, de lui attribuer tout ce que Blanchet 1 Pradères était né au Cap. Il fut un des premiers qui apportèrent des provisions à
Lamarre» au Môle, pour son armée : de l'a la considération que Pétion eut pour lui. Pradères
contribua aussi s faire cesser la course des corsaires de Cuba contre nos caboteurs. [1811] CHAPITRE XV. 425 consigna dans l'adresse des citoyens du Sud, et qu'il prononça ces mots : « Je veux entrer aux Cayes en pance touffles, » on peut croire que sa résolution habituelle
fut de mettre enjeu tous les ressorts de la politique, afin
d'exécuter sa volonté : de là l'affaire de la 17c Rigaud en sortit vainqueur, il est vrai ; mais il dut
comprendre que son ancien-prestige était évanoui dans
le Sud. Il ne pouvait ignorer quePétion y avait de nombreux partisans, et, par conséquent, qu'il serait exposé
à de nouvelles tentatives de la même nature. Au fait,
qu'avait produit, pour lui personnellement, la séparation
de ce département de celui de l'Ouest? La vaine satisfaction d'en être le général en chef, de ne plus recevoir les
ordres du Président d'Haïti. Mais, pour les citoyens, ses
frères, une profonde division qui nuisait à leur sécurité.
Avait-il éteint l'insurrection de la Grande-Anse, ramené
l'ordre et la prospérité dans les finances, rétabli les
. bonnes mœurs et l'empire des vertus, substitué une
- meilleure discipline dans les troupes, mis plus d'activité
dans la culture, plus de bonne foi dans les transactions
commerciales, etc., toutes choses qu'il avait promis de
faire par sa proclamation du 6 novembre 1810? Il y avait
dit aussi : « J'ai assez vécu dans les emplois publics pour
« connaître les agitations et les peines qui en sontinsépa-
« râbles, et pour savoir apprécier le calme et les dou-
« ceurs d'une condition privée. »
■ Aussi, remarqua-t-on qu'à partir de l'affaire du 28 juin,
ses facultés baissèrent chaque jour ; ce n'était plus le
même homme. Accablé par la maladie, les chagrins consumaient son âme jadis si énergique ; la réalité des
choses se dévoila à ses yeux : il comprit alors, sans
doute, l'inanité de sa conception politique, qui le porta à
apprécier le calme et les dou-
« ceurs d'une condition privée. »
■ Aussi, remarqua-t-on qu'à partir de l'affaire du 28 juin,
ses facultés baissèrent chaque jour ; ce n'était plus le
même homme. Accablé par la maladie, les chagrins consumaient son âme jadis si énergique ; la réalité des
choses se dévoila à ses yeux : il comprit alors, sans
doute, l'inanité de sa conception politique, qui le porta à 420 études smi l'histoire d'haïti. opérer une division funeste dans sa patrie, où on le revit
avec tant de plaisir, au lieu d'y aider le chef qui l'avait
accueilli, ou de se borner à la condition d'une vie privée,
où il aurait reçu encore les témoignages de la vénération
de ses concitoyens jusqu'à la fin de ses jours. Tout en
lui faisait prévoir que ce dernier moment ne tarderait pas
à arriver : les esprits restèrent inquiets sur le dénouement. En apprenant l'événement survenu aux Cayes, Pétion
se décida à faire une apparition sur les limites du Sud et
de l'Ouest. Le 8 juillet, il adressa un message au sénat
où il lui dit « qu'il allait visiter les arrondissemens de
« l'Ouest, et que si, rendu au Petit-Goave, le peuple du
« Sud lui témoignait le désir de le voir dans ce départe-
« ment, il en aviserait ce corps en prenant toutes les me-
« sures convenables pour la prospérité du pays et pour
« épargner le sang haïtien. » Il est évident qu'il espérait que la tentative, même infructueuse de la 17e, eût pu déterminer quelque autre
manifestation dans les troupes du Sud, le sachant à la
tête d'une armée pour les soutenir. Il se porta jusqu'à l'habitation Berquin ; mais en apprenant que les généraux
Borgella et B. Leblanc s'avançaient vers le Pont-de-Miragoane avec des troupes disposées à combattre, il se retira
sur l'habitation Olivier. De là, il passa par les montagnes,
se rendit à Baynet, puis à Jacmel, et retourna ensuite au
Port-au-Prince. Depuis plusieurs mois, le général Marion avait cessé
de commander l'arrondissement de Jacmel, où il fut remplacé par le colonel Hilaire Martin, ancien chef de bataillon de la 16e demi-brigade et natif du Port-au-Prince :
ce dernier, lors de la défection de ce corps en faveur de [1811] CHAPITRE XV. 427 la scission du Sud, avait préféré passer dans l'Ouest
ainsi que plusieurs autres officiers supérieurs. Nous ignorons les causes du remplacement de Marion, qui resta
dans l'élat-major général de l'armée. Déjà aussi, le général Bergerac Trichet et le colonel
Thomas Durocher avaient été remis en liberté et placés
dans le même cadre. Quoique citoyens du Sud, ils ne
cherchèrent point à s'y rendre pendant la scission. A peu près à cette époque, Néret, ancien colonel de la
11e demi-brigade, revint dans le pays et débarqua au
Port-au-Prince : il y fut accueilli par le président. Il avait
été embarqué en 1805 avec le général Laplume ; après la
mort de ce dernier, survenue à Cadix, Néret se rendit en
France, et c'est de là qu'il s'était échappé pour revenir
à Haïti par les Étals-Unis. Quelque temps après son retour, Pétion profita d'une vacance dans la 11e pour le replacer à sa tête ; ce brave colonel, qui combattit contre
le parti de Rigaud, dans la première guerre civile, avait
été revu avec enthousiasme par son ancien corps : pendant qu'ils étaient tous deux à Léogaue, lui et Pétion vivaient en intimité.
en
France, et c'est de là qu'il s'était échappé pour revenir
à Haïti par les Étals-Unis. Quelque temps après son retour, Pétion profita d'une vacance dans la 11e pour le replacer à sa tête ; ce brave colonel, qui combattit contre
le parti de Rigaud, dans la première guerre civile, avait
été revu avec enthousiasme par son ancien corps : pendant qu'ils étaient tous deux à Léogaue, lui et Pétion vivaient en intimité. Un autre officier de mérite et très-capable dans l'arme
de l'artillerie, arriva dans la même année : Dupuche, ancien sous-lieutenant de la compagnie de Pétion , qui
s'évada de l'île de Corse où il était placé comme tant d'autres déportés de 1802. Le président en fit aussitôt le directeur de l'arsenal du Port-au-Prince, et Caneaux resta
colonel du 1er régiment d'artillerie. CHAPITRE XYI. Conspiration avortée du général Delva. — Il résiste a son emprisonnement et sort du Portau-Prince, — Émotion dans la ville. — Promotion des généraux Métellus et Boyer au
grade divisionnaire : ce dernier est nommé commandant de l'arrondissement du Port-auPrince. — Ordre du jour du Président d'Haïti sur la conspiration. — Delva vient faire sa
soumission et est mis en prison. — Il est jugé et condamné a S années de détention. —
Appréciation de sa conduite. — Pétion provoque du sénat des dons nationaux en faveur
des généraux. — Loi a cet effet. — Effet moral et politique de cette mesure. — Comparaison sur la nature de ces dons et des fiefs accordés par Christophe. — Mort d'André
Rigaud aux Cayes. — Appréciation de sa conduite.. — Le conseil du Sud élit le général
Borgella à sa place. — Proclamation pacifique du nouveau général en chef. — Il écrit a
Pétion et propose des arrangemens entre le Sud et l'Ouest. — Phases de la négociation. — Esprit qui anime le conseil du Sud, ses instructions a ses commissaires. — Esprit qui
anime Pétion, ses instructions a ses commissaires. — Ils se réunissent au Grand-Goave
et ne s'entendent pas : rupture des conférences. — Pétion informe le sénat de ces négociations infructueuses. — Le conseil du Sud publie tous les documens y relatifs. — — Espérances qui en résultent pour la fin de la scission du Sud. Un mois était à peine écoulé depuis le retour de Pétion
au Port-au-Piïnce, qu'au milieu des préoccupations que
lui suggéraient la scission du Sud, et les préparatifs militaires de Christophe pour entrer en campagne contre
l'Ouest, il eut encore à déjouer une conspiration contre
sa vie et son pouvoir. Le brave général qui la conçut,
qui mit tout en œuvre pour réussir dans ce projet, mérite néanmoins autant de regrets que ceux qui l'avaient
précédé dans cette triste voie. On ne concevrait pas,
qu'après l'expérience faite de ces diverses tentatives in-
uggéraient la scission du Sud, et les préparatifs militaires de Christophe pour entrer en campagne contre
l'Ouest, il eut encore à déjouer une conspiration contre
sa vie et son pouvoir. Le brave général qui la conçut,
qui mit tout en œuvre pour réussir dans ce projet, mérite néanmoins autant de regrets que ceux qui l'avaient
précédé dans cette triste voie. On ne concevrait pas,
qu'après l'expérience faite de ces diverses tentatives in- [1811 | CHAPITRE XVI. 42!) fructueuses, il ait pu s'y déterminer, si l'on ne s'expliquait une telle entreprise, par l'aberration des esprits
à cette époque et cette déplorable ambition qui entraîna
tant d'autres avant lui. Les généraux Yayou, Magloire
Ambroiseet Gérin avaient échoué dans leur rébellion ; le
général Rigaud, se faisant le chef d'une faction considérable, avait réussi dans la sienne : le général Delva crut
pouvoir réussir aussi en formant sa conspiration, sans
considérer, peut-être, que Rigaud avait trouvé tous les
élémens de son succès éphémère, dans la lutte antérieure
entre le sénat et le Président d'Haïti, et qu'il avait offert
plus de garanties que Gérin, qui tenta vainement de
mettre le même projet à exécution. Quoi qu'il en soit, Delva n'était guère qu'au début du
sien, quand le président en fut informé. Indépendamment de son habileté à surveiller la conduite de tous les
hommes importuns de son époque, aucun chef n'inspirait comme lui des sentimens de profond attachement à
sa personne. Sans entretenir des mouchards, comme
font souvent les gouvernemens les plus policés, il était
toujours renseigné de ce qui lui importait de savoir, par
l'effet de ce dévouement. Ceux qui l'en avisaient, étaient
d'ailleurs persuadés, certains, que jamais leurs noms ne
seraient cités, pour ces renseignemens fournis à luimême, sans intermédiaires. Patient, prudent et courageux, capable de combinaisons profondes, il savait attendre pour mieux réussir dans l'œuvre patriotique qu'il
entreprit en faveur de son pays et de ses concitoyens ;
et ce sont ces qualités supérieures, en outre de sa modération exemplaire, de son indulgente bonté, qui peuvent expliquer ses constans succès.
és, certains, que jamais leurs noms ne
seraient cités, pour ces renseignemens fournis à luimême, sans intermédiaires. Patient, prudent et courageux, capable de combinaisons profondes, il savait attendre pour mieux réussir dans l'œuvre patriotique qu'il
entreprit en faveur de son pays et de ses concitoyens ;
et ce sont ces qualités supérieures, en outre de sa modération exemplaire, de son indulgente bonté, qui peuvent expliquer ses constans succès. Il est donc certain, à l'égard du fait qui nous occupe, 430 études suu l'histoire d'haïti. que la première information qu'il reçut du projet du général Delva, lui fut donnée par une femme, — Madame
Métellus, l'épouse du général de ce nom. Témoin de la
haute considération que Pétion avait pour son mari, des
faveurs qu'il lui accordait ; objet elle-même de ses attentions délicates et bienveillantes, par des cadeaux incessans, cette femme, Africaine de naissance comme son
mari, d'une conduite régulière et d'une nature excellente,
avait conçu pour Pétion un sentiment de gratitude qui
prenait, pour ainsi parler, la forme d'un culte au chef de
l'État. Elle lui fit savoir que Delva venait souvent voir le
général Métellus, qu'il avait avec lui de longs entretiens
dont le but était le renversement de Pétion, afin de substituer à sa place, ou Métellus ou lui-même Delva, si ce
général ne voulait pas de la première autorité. Elle avait
appris ce projet par les aveux de son mari, car ces époux
vivaient dans la meilleure intelligence. Elle se fit d'abord
l'avocat, le défenseur de Pétion, en représentant à son
mari qu'il n'en avait reçu que des bienfaits, que le président avait en lui la plus grande confiance, et que ce
serait la trahir affreusement que de prêter l'oreille aux
suggestions du général Delva. On sait, au surplus, à quel
point un véritable Africa in peut porter la reconnaissance
et le dévouement généreux de son cœur, quand il en a
des motifs sérieux ; et l'on ne s'étonnera pas de ce que
nous disons de cette femme. Après avoir ainsi disposé
son mari , elle alla auprès de Pétion et lui raconta ce
qui se passait : le président la chargea d'entretenir le
général Métellus dans ces bonnes dispositions, et la pria
de le tenir toujours avisé *. t On a su ces particularités par Madame Métellus elle-même. |l8ll] CHAPITRE XV!. 431 Mais, ce ne fut pas de cette femme seule que Pétion
reçut des informations sur le projet du général Del va, et
ce n'était pas au général Métellus seul que ce dernier s'était adressé ; il avait cherché à y entraîner d'autres généraux, d'autres officiers supérieurs, colonels des corps
de troupes de la garnison du Port-au- Prince : il était impossible qu'il n'y en eût pas parmi eux qui dévoileraient
ce projet. Pour l'accomplir, il lui fallait le concours de
bien des gens, comme dans toute conspiration : la sienne
finit par arriver jusqu'aux soldats, si sympathiques à Pétion ; et les citoyens de la ville en furent eux-mêmes informés à la fin1 .
'autres généraux, d'autres officiers supérieurs, colonels des corps
de troupes de la garnison du Port-au- Prince : il était impossible qu'il n'y en eût pas parmi eux qui dévoileraient
ce projet. Pour l'accomplir, il lui fallait le concours de
bien des gens, comme dans toute conspiration : la sienne
finit par arriver jusqu'aux soldats, si sympathiques à Pétion ; et les citoyens de la ville en furent eux-mêmes informés à la fin1 . Nous connaissons encore une autre voie, par laquelle
Pétion reçut une information positive, et la voici : Les capitaines Desruisseaux et Boutte Geffrard (fils du
général Geffrard) étaient tous deux de la garde du président : le premier, dans les chasseurs à pied ; le second,
dans les chasseurs à cheval. Ils étaient venus des Cayes,
avant la scission du Sud, et avaient pris service dans la
garde, à Ja suite d'une malheureuse affaire où Desruisseaux avait tué un homme qui osa le frapper de son bâton. Convaincu que cet officier avait pu légitimement
punir l'offenseur instantanément, Pétion n'avait pas
voulu qu'on le poursuivît judiciairement, et Desruisseaux
lui voua une affection sans bornes à cette occasion. Intimement lié avec Desruisseaux, Boutte Geffrard, que le
général Delva avait gagné à son projet % essaya d'y faire 1 Un officier qui avait des relations d'amitié avec mon père, a dit plusieurs fois chez lui,
en ma présence, qu'il se passerait de terribles choses au mois d'août: l'événement qui survint, nous a donné lieu de soupçonner qu'il était du complot. Tl est mort, je ne veux pas
le nommer,
f 2 La femme de ce général était la sœur de celle de Boutte Geffrard : de l'a la confiance
Qu'il eut en ce dernier. 432 ETUDES S13IV L HISTOIRE D HAÏTI. participer son ami, pour entraîner ensuite d'autres officiers de la garde et même le corps. Mais Desruisseaux lui
dit que, non-seulement un tel projet contre le président
était criminel au plus haut degré, mais qu'il lui devait
trop de reconnaissance, pour s'armer jamais contre sa
vie et son autorité ; il ajouta : « Puisque tu sais toute la
« trame qui s'ourdit contre lui, il faut que tu ailles avec
« moi l'en informer; mais, sois tranquille , je ne lui
« avouerai pas que tu as essayé de m'y entraîner. » Boutte
hésitait, et Desruisseaux lui dit : « Si tu ne veux pas al-
« 1er avec moi, je te dénoncerai au président, comme
« complice, ayant tenté de me séduire; car. je préfère
« mon devoir à ton amitié. » Force fut donc à Boutte de
se rendre auprès de Pétion avec Desruisseaux, qui agit
comme il le lui avait promis, et Boutte dévoila toute l'affaire.
m'y entraîner. » Boutte
hésitait, et Desruisseaux lui dit : « Si tu ne veux pas al-
« 1er avec moi, je te dénoncerai au président, comme
« complice, ayant tenté de me séduire; car. je préfère
« mon devoir à ton amitié. » Force fut donc à Boutte de
se rendre auprès de Pétion avec Desruisseaux, qui agit
comme il le lui avait promis, et Boutte dévoila toute l'affaire. Pétion, connaissant les relations du général Deîva
avec Boutte Geffrard, écouta bien ce dernier, et dit à ces
deux officiers de ne pas ébruiter ce qu'ils savaient, qu'il
allait prendre des mesures pour ramener Delva à de meilleurs sentimens, s'il était possible ; mais il ne fut pas
dupe de l'intérêt que Desruisseaux avait montré à son
ami. Quelques heures après qu'ils furent sortis du palais,
il le manda auprès de lui : « Je vous ai fait appeler, lui
« dit Pétion, pour vous féliciter doublement de votre
« conduite. Vous m'avez appris ce que je savais déjà ;
« mais vous avez fait votre devoir, et je vous en remer-
« cie. Je vous loue encore plus d'avoir sauvé Boutte du
« mauvais pas où il s'était engagé ; sans nul doute, il
« avait essayé de vous y entraîner avec lui, et vous l'a-
« vez contraint à venir me parler : je connais trop les
« hommes et ses relations avec le général Delva, pour [1811 1 CHAPITRE XVI. 455 « que vous puissiez croire que j'aie élé dupe de votre
« sollicitude pour votre ami; mais je ne vous en estime
« que davantage maintenant. Continuez à l'entretenir
« dans la fidélité qu'il doit à mon gouvernement : les
« officiers de ma garde ne doivent participer à aucun
« complot. » En présence d'un tel chef, exprimant
de tels senlimeus, Desruisseaux ne put qu'avouer la vérité.1 Bien renseigné par diverses voies, le président s'attacha surtout à maintenir le général Métellusdans la ligne
du devoir ; car c'était l'homme le plus important, par son
influence sur la -IIe demi-brigade et les populations des
campagnes, par la considération dont il jouissait parmi les autres corps de troupes : il y réussit par luimême et par la femme de ce général. Del va ne put ignorer les entreliens du président avec
lui, les visites de Motellus au palais ; il demeurait sur la
place d'armes qui est en face de ce palais, et de chez lui,
il pouvait le voir passer pour s'y rendre. D'ailleurs, on
parlait dans toute la ville de la trame qu'il avait formée,
et il dut comprendre que Pétion n'avait pas été le dernier à savoir cela. Sa position devint donc embarrassante;
mais il était plein de courage et capable de la plus
rande audace. Nous n'affirmons pas qu'il eût l'intention qui lui fut imputée, mais voici ce qui se passa et qui
fut connu de tout le public. Le 23 août, il se rendit au palais du président, à cheval
et escorté d'un guide ; c'était dans la matinée. Pétion
était sous la galerie, du côté nord; en le voyant arriver
sous le péristyle, il se dirigea vers sa chambre à coucher. i J'ai su ces particularités par uni? personne a qui Desruisseaux les raconta, bien longtemps après cet événement. t. vu. 28 434 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.
23 août, il se rendit au palais du président, à cheval
et escorté d'un guide ; c'était dans la matinée. Pétion
était sous la galerie, du côté nord; en le voyant arriver
sous le péristyle, il se dirigea vers sa chambre à coucher. i J'ai su ces particularités par uni? personne a qui Desruisseaux les raconta, bien longtemps après cet événement. t. vu. 28 434 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Delva lui dit: « Président, j'ai besoin de vous parler. •<—
(c Je ne veux pas vous entendre, répondit Pétion; ren-
« dez-vous en prison. — Monsieur Pétion, répliqua
« Delva en colère, écoutez-moi ! » Alors, le président
donna l'ordre de l'arrêter, et alla dans sa chambre. En
ce moment, Delva descendit les degrés de l'escalier,
monta à cheval pour se rendre chezlui. L'ordre d'arrestatation resta ainsi sans effet, aucun des officiers de garde
n'osant aborder un général qui venait d'apostropher le
Président d'Haïti du titre de Monsieur, et qui était d'ailleurs redouté pour son courage; sa colère en imposa. Le général Boyer était dans les appartemens du palais;
il en sortit et cria à la garde de la barrière, au général
Lamothe Aigron, au chef d'escadron Cerisier, qui venaient au palais: « Arrêtez le ! » Mais, ni ces officiers
supérieurs, ni ceux de la garde ne le firent : on feignit de
ne pas comprendre un tel ordre, non précisé par le nom
de celui qu'il fallait arrêter. Les pistolets de Delva qui
étaient dans ses fontes, ceux qu'on a cru voir sous sa
redingote, parlaient plus haut que le général Boyer : on
savait que son collègue ne manquait guère un homme
qu'il ajustait. On crut qu'il avait des pistolets sous sa redingote ; et c'est de là qu'on a pensé généralement alors,
qu'il avait l'intention de tuer le président. En arrivant au palais, le général Lamothe Aigron reçut l'ordre d'aller l'arrêter chez lui, avec une partie de
la garde, tandis que le général Boyer envoyait le chef
d'escadron Cupidon, aide de camp de service ce jour-là,
chercher la garde qui était chez lui pour renforcer celle
du palais. Parvenu à la barrière de la maison de Delva,
située au fond de la cour, Lamothe Aigron le vit à une
fenêtre et lui dit qu'il avait ordre de le conduire en pii- [18H] chapitre xvi. 435 son. Mais Delvn lui répondit,: « Si vous franchissez la
« barrière, je vous tuerai. » Il avait, dit-on, deux pistolets à la main. Lamothe ftigrori retourna au palais avec
les soldats qui raccompagnaient, pour demander au président s'il fallait arrêter le général Delva, mort ou vif. Durant le temps qu'il mit pour venir demander cette
explication, ce général monta à cheval, précédé de son
guide, sortit de sa cour et prit la roule à gauche, en passant dans la rue de la Révolution, se dirigeant hors de la
ville sur le chemin qui conduit à Léogane. Les soldats de
la garde le voyant partir, coururent à sa poursuite vainement; un sergent lâcha son coup de fusil, et la balle
ne l'atteignit pas.1
ou vif. Durant le temps qu'il mit pour venir demander cette
explication, ce général monta à cheval, précédé de son
guide, sortit de sa cour et prit la roule à gauche, en passant dans la rue de la Révolution, se dirigeant hors de la
ville sur le chemin qui conduit à Léogane. Les soldats de
la garde le voyant partir, coururent à sa poursuite vainement; un sergent lâcha son coup de fusil, et la balle
ne l'atteignit pas.1 On peut concevoir l'émotion qui eut lieu dans toute la
ville du Port-au-Prince, à la nouvelle répandue de proche
en proche, — que le général Delva était allé au palais
pour tuer le président. Les officiers de tous grades s'y
rendirent de toutes parts, beaucoup de citoyens aussi,
la plupart armés; d'autres se précipitèrent sur l'arsenal,
armés ou non : on s'attendait à quelque événement, tant
le bruit circulait depuis quelques jours sur la conspiralion du général Delva. Quelques hommes, à cheval, le poursuivirent; le citoyen Beaugé, son ennemi personnel, saisit cette occasion pour prouver son zèle. Ils l'atteignirent sur la route,
car il ne se pressait pas. Mais, chaque fois qu'il les voyait
«'avancer, il s'arrêtait, leur faisant face, un pistolet à la
main : aucun n'osa s'approcher, et ils le laissèrent poursuivre son voyage. Il avait une petite habitation dans les
environsduMorne-à-Bateaux : c'est là qu'il passa plusieurs i Ce sergent se nommait Tanis. 436 ÉTUDES SUR l'hISTOIUE D HAÏTI. jours, sans que le gouvernement le fît rechercher. La présence de tous les officiers au palais de la présidence, amena naturellement des explications ; le général
Mélellus dénonça formellement le fugitif1. 11 y en eut qui
prétendirent n'avoir rien su de son projet, et Métellusles
interpella. Le président ne voulut pas en savoir davantage, et il déclara qu'à ses yeux, le général Delva était le
seul coupable. Le 25 août était un vendredi : à la parade du dimanche 25, les généraux Mélellus et Boyer furent promus
au grade de général de division. Le premier continua de
commander l'arrondissement de Léogane, et ce n'est que
le 22 septembre suivant que Boyer fut nommé commandant de l'arrondissement du Port-au-Prince, en continuant à être celui de la garde à pied et à cheval 2. Le 28 août, le président publia l'ordre du jour qui
suit : Alexandre Pétion, Président d'Haïti.
La tranquillité publique a été menacée, et le gouvernement en
danger. Le général de brigade Deiva avait formé le dessein de changer la face de l'Etat, et elle ne pouvait l'être sans crime. Fort de
la loi et sûr de la confiance du peuple et de l'armée, j'espérais le
ramener de sa coupable erreur , m'expliquer en sa présence et
celle des généraux, où il aurait pu me répondre : se voyant déjoué,
il s'est porté deux fois au palais du gouvernement, avec des armes
cachées ; et son projet était de les tourner contre moi 3. Je lui ai
ordonné de se rendre en prison ; il a formellement refusé d'obéir à
mes ordres, et a pris la fuite.
l'armée, j'espérais le
ramener de sa coupable erreur , m'expliquer en sa présence et
celle des généraux, où il aurait pu me répondre : se voyant déjoué,
il s'est porté deux fois au palais du gouvernement, avec des armes
cachées ; et son projet était de les tourner contre moi 3. Je lui ai
ordonné de se rendre en prison ; il a formellement refusé d'obéir à
mes ordres, et a pris la fuite. 1 En racontant toutes les particularités qui avaient eu lieu dans cette affaire. 2 J'ai vu la lettre de Pétion qui le nomma commandant de cet arrondissement. Il l'invita
a entrer immédiatement en fonction, en lui disant qu'il avait donné avis de ceite disposition, au général Frédéric, commandant de la frontière. 3 Je n'ai parlé que de la présence de Delva au palais, le 23 août ; mais Pétion a pu affirmer qu'il y est venu deux fois. Je ne dis que ce que j'ai su. [1811] CHANTOC xvi. 437 Soldats , vous êtes dégagés de l'obéissance que vous deviez au
général Delva, qui a perdu ce titre par sa conduite et ne fait plus
partie de Tannée de la République. Vous m'avez toujours vu à votre tête, braver les fatigues et les
dangers au milieu des circonstances les plus difficiles. Vous avez été
témoins de ma vive sollicitude pour votre bien-être. Confiance, discipline, courage : nous terrasserons nos ennemis,
et nous aurons la gloire impérissable d'avoir rendu la paix et le
bonheur à notre pays. Signé : Pétion. Après la publication de cet ordre du jour, Delva revint
de nuit au Port-au-Prince et se" rendit chez le général
Mélellus, afin qu'il intervînt auprès de Pélion en sa faveur. Madame Métellus alla au palais, a minuit, annoncer
son arrivée chez son mari. Il la chargea de lui dire de se
rendre en prison, escorté par quelques hommes de la
garde du palais, commandés par un officier, et qu'il serait
soumis au jugement d'une commission militaire. Pétion
dit de plus à Madame Métellus, que si elle voyait qu'il n'avait pas confiance, qu il crut à un attentat contre sa vie,
il la priait d'aller avec lui jusqu'à la prison : ce qu'elle fît. Le lendemain, la commission militaire fut formée sous
la présidence du général de brigade Frédéric, égal en
grade au prévenu ; ce qui prouve que le président considéra que sa soumission spontanée détruisait la partie de
son ordre du jour, oui! était déclaré déchu de son titreou
de son grade dégénérai, ce qui n'était pas légal, d'ailleurs. Au jugement de cette cause, le prévenu déclara qu'il
avait appris avec la plus vive indignation, que dans le
public, on l'accusait d'avoir voulu attenter à la vie des
hommes de couleur, parmi lesquels il comptait ses meilleurs amis ; que toute sa conduite, dans tous les temps,
protestait contre une si calomnieuse imputation ; et que, 438 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. s'il avait été capable d'une chose aussi odieuse, il en eût
trouvé l'occasion, lorsque le président envoya le chef
d'escadron Cerisier, son aide de camp, en mission auprès
de lui dans le Sud ; que cet officier lui avait dit avoir reçu
pour instructions, du président, t/e l'autorisera tuer quelques vieux mulâtres du Sut/, afin deterroriser ceux qui s'étaient prononcés contre son autorité : il en appela à Cerisier.
OIRE D HAÏTI. s'il avait été capable d'une chose aussi odieuse, il en eût
trouvé l'occasion, lorsque le président envoya le chef
d'escadron Cerisier, son aide de camp, en mission auprès
de lui dans le Sud ; que cet officier lui avait dit avoir reçu
pour instructions, du président, t/e l'autorisera tuer quelques vieux mulâtres du Sut/, afin deterroriser ceux qui s'étaient prononcés contre son autorité : il en appela à Cerisier. On remarquera que l'accusation du gouvernement
n'imputait pas une pareille intention au prévenu, et qu'il
dit que c'était dans le public qu'on la lui attribuait.
Néanmoins, le président ayant su de suile celte partie de
sa défense, ordonna à Cerisier d'aller se faire entendre
contradictoirement à la commission militaire. Il y vint et
soutint n'avoir jamais dit une telle chose au général
Delva, attendu que le président ne l'en avait point
chargé. Le prévenu, de son côté, soutint qu'il lui avait
ainsi parlé. Cette partie de la discussion n'eut aucune
suite, vu l'impossibilité de prouver de part et d'autre '. Toutefois, on doit savoir gré à Delva d'avoir produit
cette protestation qui honore sa mémoire : toute sa vie
politique et militaire déposait, en effet, contre une pareille intention. Il se défendit aussi d'être allé au palais
dans 1 intention de tuer Pétion, et dit qu'il voulait seulement s'expliquer avec lui, d'après les bruits qui couraient à sa charge. La dénonciation du général Métellus, publiquement 1 Celte discussion, ainsi que la conspiration réelle, occasionnèrent la fuite de plusieurs
citoyens dans le Sud. C'est a celle époque que partirent Dupré, J. -F. Lespinasse, D.Chanlatte, directeur de l'imprimerie nationale, etc. Lespinasse ayant abandonné sa maison de
commerce aux soins d'un ami, se fit agriculteur sur l'habitation Laval que le général Gérin
avait eue à ferme de l'État. C'est l'a qu'il contracta le goût pour les entreprises agricoles où
il se distingua par la suite, en y développant une rare intelligence, en faisant preuve d'un
courage, d'une persévérance au-dessus de tous les éloges. [1811] CHAPITRE XVI. 4>9 articulée, était trop formelle sur le point principal de
l'accusation, pour qu'il pût échapper à une condamnation. Néanmoins, la commission militaire n'appliqua
point dans toute leur rigueur, ni le code pénal militaire,
ni l'arrêté du sénat, de février 1807 : elle le condamna à
subir cinq années de détention. Probablement, elle prit
en considération la déclaration de Pétion, dans son ordre du jour, — « qu'il avait espéré le ramener de sa coûte pable erreur. » On savait combien il était indulgent,
comment il avait agi envers Yayou, Magloire et Gérin ;
et à l'égard de Rigaud, il venait de prouver encore sa
modération.
arrêté du sénat, de février 1807 : elle le condamna à
subir cinq années de détention. Probablement, elle prit
en considération la déclaration de Pétion, dans son ordre du jour, — « qu'il avait espéré le ramener de sa coûte pable erreur. » On savait combien il était indulgent,
comment il avait agi envers Yayou, Magloire et Gérin ;
et à l'égard de Rigaud, il venait de prouver encore sa
modération. La détention de Delva, dans la prison du Port-auPrince, fut aussi adoucie que possible, à raison des
constructions de ce lieu : d'abord mis dans une des chambres appelées cachots, il ne tarda pas à occuper une autre
grande chambre dans la partie appelée le civil; il eut la
faculté de la meubler, d'y recevoir sa famille et ses amis,
en toute liberté '. Nous aurons à dire plus tard, par quel
horrible assassinat cette détention fut abrégée, après une
période de quatre anuées. En attendant, faisons à son
égai'd comme nous avons fait pour d'autres : examinons
comment cet estimable officier a pu concevoir la funeste
idée de conspirer pour renverser Pétion du pouvoir présidentiel, ce qui eût entraîné sa mort, parce qu'on n'arrive pas à un tel résultat pour déposer simplement le
chef de l'État. Nous avons déjà attribué sa pensée à un faux calcul de
son esprit et à son ambition : l'un a égaré son jugement
en le persuadant qu'il pouvait réussir dans son projet, 1 Pétion lui fit conserver la ferme d'une grande caféterie du domaine qu'il avait au PelitGoave : ce qui lui procurait des moyens d'existence dans sa détention. 440 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'haÏTI. l'autre a porté le trouble dans son cœur en y excitant le
désir d'une position supérieure à celle qu'il occupait. Dès
qu'un homme entre dans cette voie, il ne peut modérer
son ardeur et il aspire au plus haut degré. Delva était un
ancien colonel du Sud; revenu dans le pays en 1807, il
y trouva des égaux en grade par suite de leurs services
durant son absence. Cependant, en l'envoyant à l'armée
expéditionnaire du Môle, le président le promut au grade
d'adjudant-général, peu après son retour ; il fut élevé à
celui de général de brigade, en même temps que plusieurs
autres officiers de mérite, dans la même année où la
mort du sénateur Thimoté, occasionnée par sa faute et
nécessitant son retour au Port-au-Prince, pouvait être
une cal t se de retard dans son avancement. Pélion avait
donc récompensé ses brillans services dans la péninsule
du Nord, ce mâle courage qui le distingua sur tant de
champs de bataille. Au moment où s'opérait la scission
du Sud, il lui confia le commandement des troupes qui
allèrent près d'Àquin; quoique assisté du général Gédéon,
nommé le même jour que lui, il dut ce commandement
à sou ancienneté militaire et à la confiance du président
en ses talens pour la guerre, s'il fallait la faire. En cette
cil-constance, comme toujours auparavant, il se conduisit en bon citoyen; sa lettre à Rigaud, du 28 novembre 1810, où il l'engageait à éviter la guerre, témoigne
de ses sentimens patrioiiques. Si, au Ponl-de-Miragoane,
il lui fît d'amers reproches sur sa conduite inqualifiable,
ce fut à cause de ceux que Rigaud se permit d'adresser à
son chef. Pétion pouvait lui interdire la parole, puisqu'il
restait impassible et qu'il voulait user de modération ; il
ne le fit pas, sans doute par considération pour un général qui soutenait la cause de la République, celle de son
iter la guerre, témoigne
de ses sentimens patrioiiques. Si, au Ponl-de-Miragoane,
il lui fît d'amers reproches sur sa conduite inqualifiable,
ce fut à cause de ceux que Rigaud se permit d'adresser à
son chef. Pétion pouvait lui interdire la parole, puisqu'il
restait impassible et qu'il voulait user de modération ; il
ne le fit pas, sans doute par considération pour un général qui soutenait la cause de la République, celle de son [1811] CHAPITUË XVI. 44Ï indivisibilité. Peut-être Delva se méprit-il sur les motifs
du président en ce moment, qu'il crut que ce dernier
était satisfait de la véhémence de ses paroles à Rigaud ;
et qu'alors que les derniers actes du Sud avaient excité
la colère de Pétion, le président devait le distinguer entre ses généraux de brigade et l'élever au grade supérieur, ou au moins lui donner le brillant commandement
de l'arrondissement du Port-au-Prince, vacant depuis la
fuite de Lys. Si tel a été son espoir, le voyant déçu, il
aura alors aspiré à quelque chose de mieux. Il ne faut pas omettre non plus, dans nos conjectures*
l'influence de l'idée généralement conçue, que Pétion
préparait Boyer à le remplacer au pouvoir : idée qui occasionna les fautes politiques de Bonnet et de Lys, et
Delva a pu la partager. Or, tous les hommes remarquables
de cette époque avaient une opinion peu favorable de
Boyer, sous le rapport militaire surtout qui dominait
toutes les questions *'. En le considérant comme un favori
du président, qui paraissait avoir tant de faiblesse pour
lui, à raison de ce qu'il eut le tort de souffrir de sa part
dans sa maison, — nous osons l'en blâmer encore, parce
que c'était une chose contraire aux bonnes mœurs, —
ces hommes qui se croyaient plus de mérite que Boyer,
se montraient impatiens; car ils avaient aussi leur ambition, si Boyer ne cachait pas' la sienne. Sous tous les
gouvernemens, le rôle de favori est toujours dangereux ;
il excite le mécontentement, la jalousie contre celui qui 1 Bien des fois, j'ai entendu exprimer celte opinion a l'égard de Boyer; il ne l'ignorait
pas lui-même : de l'a les malheureuses divisions entre lui et ses adversaires, qui influèrent
sur les affaires du pays. L'histoire ne doit pas négliger l'appréciation des petites causes,
qui produisent souvent de grands effets. On a dit d'ailleurs qu'étant en prison, Delva était
surtout animé contre Boyer, probablement parce que ce dernier avait crié de l'arrêter
le 23 août ou pour autres motifs que nous ignorons. 442 études sur l'histoire d'haïti. le remplit, et le chef lui-même finit par être l'objet de reproches amers, souvent à tort, mais cela est ainsi. Nous concluons, en attribuant à toutes ces considérations le projet conçu par le général Delva. On doit le regretter, parce qu'il priva son pays d'un brave défenseur
de sa cause. Son erreur, sa faute, comme celles de ses
devanciers, favorisèrent la fortune polilique de Boyer,
qui cumula le commandement supérieur de la garde et
celui de l'arrondissement du Port-au-Prince. La promotion de Boyer et sa nomination à ce dernier poste, furent
peut-être des actes par lesquels Pélion voulut répondre
aux reproches qu'on lui faisait à son égard, et comme
pour relever le défi qu'ils exprimaient.
enseur
de sa cause. Son erreur, sa faute, comme celles de ses
devanciers, favorisèrent la fortune polilique de Boyer,
qui cumula le commandement supérieur de la garde et
celui de l'arrondissement du Port-au-Prince. La promotion de Boyer et sa nomination à ce dernier poste, furent
peut-être des actes par lesquels Pélion voulut répondre
aux reproches qu'on lui faisait à son égard, et comme
pour relever le défi qu'ils exprimaient. Au moment même où la conspiration avortée du gêné»
rai Delva laissait le pouvoir du gouvernement affermi,
Pélion se résolut à le consolider encore plus, par un acte
de bienfaisance nationale auquel il avait songé en 1807,
mais qui avait plus d'importance dans l'actualité. ïl s'agissait alors de vendieune habitation aux officiers de
tous grades ; à la fin de 1839, il avait usé de sa dictature
pour récompenser les services militaires d'anciens défenseurs de la patrie, en non-activité ou invalides par
blessures : en 1811, c'était à l'intérêt des officiers généraux qu'il s'adressait, afin de les maintenir dans leur
attachement au gouvernement libéral qui ne visait qu'à
leur bonheur, qu'à celui de leurs familles et de tous les
citoyens. Dans cette pensée, ce grand polilique adressa
au sénat le message suivant, en date du 27 août, la veille
de son ordre du jour cité ci-dessus : Citoyens sénateurs,
Depuis longtemps le gouvernement a pensé qu'il était juste de [1811] ciiai'hiu-: xvi. Uù récompenser d'une manière éclatante et utile à eux-mêmes, les services rendus à la patrie par les généraux de la République,, lesquels
n'ont eu jusqu'ici d autres avantages que ceux purement attachés à
leurs grades, et dont la situation du pays n'a pas permis de leur
faire jouir aussi souvent qu'il eût été raisonnable de le Caire. Christophe, par des titres et des concessions immenses, a cherché à fixer
l'attention des officiers généraux qu'il a égarés, par des qualifications éphémères, en usmpant les droits du peuple. Les principes du
républicanisme n'admettent point ces erreurs desquelles résultent le
despotisme et la tyrannie. Je crois qu'il est de la dignité du peuple libre d'Haïti, de reconnaître d'une manière plus solide- et plus généreuse les services qui
lui sont rendus. Je vous propose donc, citoyens sénateurs, de décerner à chacun des officiers généraux de la République, la concession d'une habitation sucrerie à titre de don et de récompense nationale. Je laisse à votre sagesse, à prendre le sujet de ma proposition en
sérieuse considération , et à prendre telle délibération que vous jugerez convenable. Signé : Pétion. La propriété ! quelle immense influence n'exerre-t-elle
pas sur l'esprit et le cœur des hommes en général ! Le
danger qu'il y a dans les titres, les décorations, dans
tous les honneurs qui ne flattent que leur puérile vanité,
c'est qu'ils les entraînent souvent à des actes coupables.
Mais lorsqu'un chef les rend propriétaires, surtout au
nom de la nation, il leur accorde leur indépendance personnelle, par conséquent la vraie liberté, et avec elles la
plénitude de leur dignité : leurs idées doivent s'agrandir alors, s'élever à la hauteur de leurs devoirs moraux
et politiques, pour mieux servir leur patrie. Telle a été
l'influence moralisante des propriétés données aux généraux de la République: on peut dire qu'à partir de cette
époque, l'ambition vaniteuse fit place à celle qui honore
toujours le citoyen ; ils n'eurent plus que la pensée de la
ie liberté, et avec elles la
plénitude de leur dignité : leurs idées doivent s'agrandir alors, s'élever à la hauteur de leurs devoirs moraux
et politiques, pour mieux servir leur patrie. Telle a été
l'influence moralisante des propriétés données aux généraux de la République: on peut dire qu'à partir de cette
époque, l'ambition vaniteuse fit place à celle qui honore
toujours le citoyen ; ils n'eurent plus que la pensée de la 444 études sur l'histoire d'iiaïti. conservation, au lieu de celle des agitations, dans les
vues de satisfaire leur amour-propre par les hochets des
grades militaires. Celte mesure salutaire en fit de véritables pères de famille, désormais préoccupés du désir
louable de transmettre à leur postérité le bien qu'ils reçurent de la munificence nationale. Nous ne saurions dire pourquoi la loi provoquée parle
président, ne fut rendue que le 2! octobre suivant parle
sénat. II. n'est pns à présumer qu'il rencontra de l'opposition dans ce corps, et il est plus probable que l'un et
l'autre pouvoir auront encore réfléchi sur la mesure,
puisque la loi contient, en faveur des adjudans-généraux
et des colonels, une disposition qui ne se trouve pas prévue dans le message de l'exécutif. « Le sénat affecte à chacun des généraux en activité
« de service, en propriété et à titre de don national, une
« habitation sucrerie : à chacun des adjudans-généraux
« et colonels, aussi en activité de service, une habitation
« caféterie. (Xe Président d'Haïti fut chargé de délivrer
« les titres de concession.) « Le don national ci-dessus fait, est converti dès ce
« jour en propriété foncière, et pourront lesdils généraux
« adjudans-généraux et colonels, en disposer comme bon
« leur semblera. « Ne pourront, sous aucun prétexte, prétendre à une
« pareille faveur, les officiers qui, par leur ancienneté de
« service, parviendraient aux grades ci-dessus, attendu
« que ce don national u'est accordé qu'aux services déjà
« rendus, et non au grade militaire auquel on parvient;
« à moins que ce ne soit par des actions éclatantes qui
« tendent à sauver la République. » Celte dernière disposition était juste et avait, par con- [1811] CHAPITRE XVÏ. 445 sëquent, un but moral : il fallait faire comprendre aux
militaires, que leurs grades seuls ne leur donnaient pas
droit à la concession délivrée au nom de la nation ; car
autrement, e'eût été enflammer encore celte ambition
vulgaire qui ne consiste qu'à porter des épauleltes, —
irriter ce désir qui constitue une véritable maladie de
l'âme : un bon législateur est semblable à un bon médecin. Néanmoins, cette disposition faisait pressentir ce qui
est arrivé après, — que les autres officiers de grades inférieurs recevraient à leur tour des dons nationaux, pour
les services rendus par eux à la patrie.
, e'eût été enflammer encore celte ambition
vulgaire qui ne consiste qu'à porter des épauleltes, —
irriter ce désir qui constitue une véritable maladie de
l'âme : un bon législateur est semblable à un bon médecin. Néanmoins, cette disposition faisait pressentir ce qui
est arrivé après, — que les autres officiers de grades inférieurs recevraient à leur tour des dons nationaux, pour
les services rendus par eux à la patrie. Il y a cette différence essentielle, entre les dons de la
République et les fiefs de la Royauté de Christophe, que
les premiers étaient irrévocablement acquis aux défenseurs de l'État qui les obtenaient, qu'ils pouvaient en
disposer à leur gré, bornés seulement par la loi des successions, et sans jamais craindre la confiscation ; tandis
que les seconds étaient acquis à litre précaire, pouvant
retourner au domaine de la couronne, en cas qu'il n'y
eût pas des enfans mâles légitimes et procréés réellement
par les généraux anoblis. Ensuite, la confiscation pouvait arriver, non-seulement pour le fief, mais pour tous
les autres biens particuliers, en cas de conspiration contre
l'État ou le roi et sa famille, ce qui était tout un : or,
S. M. ne se gênait pas pour porter de semblables accusations contrôles généraux dont Elle voulait se débarrasser. Cette différence résultait sans doute de celle qui existait entre les deux systèmes politiques : l'un établissant
/ 'égalité, l'autre le privilège. Aussi, Pétion put-il diie
avec raison, que les qualifications du Nord étaient éphémères : en lisant les actes y relatifs, il put juger que la
monarchie de Christophe n'existerait que pendant sa vie. ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Après une longue maladie, eelle de Rigaud s'éteignit
aux Cayes, dans la nuit du 17 au 18 septembre, au milieu de sa famille et de ses amis éplorés. Nous ne connaissons pas les particularités intimes de sa dernière
heure; mais nous savons qu'il fut généralement regretté
dans sa ville natale et dans la plaine qui l'avoisine. Il
ne put que l'être aussi dans tout ce département du Sud
qu'il avait jadis commandé, gouverné, et qu'il avait
placé de nouveau sous ses ordres. Nous entendons parler ainsi de la plupart des citoyens, peut-être même dé
ceux qui n'approuvèrent point la scission qu'il opéra entre le Sud et l'Ouest ; car, malgré ce tort politique, on ne
pouvait oublier les anciens services qu'il avait rendus à
son pays, à la cause delà liberté qu'il fit triompher dans
le Sud comme dans l'Ouest. La mort a le privilège d'attendrir les âmes. La faute qu'il commit, fut sans doute plus le résultat
de la faiblesse de son esprit que des mauvais sentimens de
son cœur. Déjà, nous avons reconnu, apprécié en lui,
peu de jugement comme homme politique, par les fautes qu'il fit dans la guerre civile avec Toussaint Louverture, « pour n'avoir pas apprécié sainement sa situa-
« tion à l'égard du Directoire exécutif et de son agent.1 »
Eh bien! il pécha encore, en 1810, à l'égard de Pétion,
par la même cause : insuffisance de lumières, incapacité
politique. Sans doute, son ambition y eut une grande
part; mais ce fut surtout pour n'avoir pu reconnaître
qu'entre Pélion et la faction d:i sénat, il devait se décider
en faveur du chef de l'État, plutôt que de se faire le chef
de cette faction ; ou tout au moins, essayer le rôle de
Eh bien! il pécha encore, en 1810, à l'égard de Pétion,
par la même cause : insuffisance de lumières, incapacité
politique. Sans doute, son ambition y eut une grande
part; mais ce fut surtout pour n'avoir pu reconnaître
qu'entre Pélion et la faction d:i sénat, il devait se décider
en faveur du chef de l'État, plutôt que de se faire le chef
de cette faction ; ou tout au moins, essayer le rôle de 1 Voyez tome 4 de cet ouvrace, page 21". 118411 CH AUTRE XVI. 417 conciliateur entre eux. Il ne put reconn «litre non plus,
que sa carrière politique et militaire était terminée en
1800; qu'après sa déportation en 1802, Pétion était devenu, « juste litre, le chef du parti qu'il avait dirigé et
qui venait de créer la République d'Haïti ; que son ancien lieutenant étant en possession du pouvoir, il devait le seconder maintenant, loin de lui faire opposition
sous des prétextes frivoles, en écoutant des hommes
passionnés. Son caractère vain et présomptueux ne put
le portera résister aux sollicitations de ces hommes; il
fut cause qu'il se méprit sur la signification de l'accueil
qu'il reçut à son retour dans le pays. Cet accueil lui
avait été fait, en ressouvenir de ses malheurs passés,
pour compenser ses longues tribulations sur la terre
étrangère, et il crut y voir l'expression de l'espérance
qu'on fondait en lui, en ses talens : de là sa funeste idée
de se saisir du pouvoir dans le Sud, peut-être avec l'espoir d'entraîner l'Ouest aussi, pour remplacer Pétion.
S'il avait été moins vain, moins présomptueux, s'il avait
eu plus de jugement, il eût attendu que le terme de sa
présidence arrivât, afin de se poser en concurrent. La
séparation qu'il opéra entre les deux départemens, dans
la situation où il trouva le pays, fut encore une preuve
de son manque de jugement; et de quelque raison qu'il
l'ait colorée, l'évidence du danger qu'il attirait sur le
département du Sud, était pour ainsi dire palpable; il
n'y a qu'un esprit aussi léger que Rigaud qui pût la concevoir. Subissant l'influence des idées de localité, de la
jalousie antérieure et surannée du Sud contre l'Ouest, ou
plutôt les exhumant de la poussière des temps, il a laissé
daUs son département natal le germe qu'on y verra se développer plus tard, au grand disavantage du pays toutentier.
attirait sur le
département du Sud, était pour ainsi dire palpable; il
n'y a qu'un esprit aussi léger que Rigaud qui pût la concevoir. Subissant l'influence des idées de localité, de la
jalousie antérieure et surannée du Sud contre l'Ouest, ou
plutôt les exhumant de la poussière des temps, il a laissé
daUs son département natal le germe qu'on y verra se développer plus tard, au grand disavantage du pays toutentier. 418 ÉTUDES SUft L HISTOIRE D HAÏTI. Malgré tous ces fâcheux résultats, les services antérieurs d'ANDiiÉ R:g\ud et son influence sur les succès de
l'égalité civile et politique obtenus par la classe à laquelle
il appartenait, sur ceux de la liberté naturelle et politique
de la classe plus nombreuse d'où sortait l'autre, ont été
trop grands, trop réels, pour qu'on oublie ou qu'on dédaigne sa mémoire. Nous aimons surtout en Rigaud, cette justice qu'il montra en faveur des Noirs-Suisses, dans l'Ouest ; cette audacieuse initiative que son cœur lui inspira, pour rendre
à la liberté les 700 noirs qu'il émancipa dans la plaine
des Cayes, en justifiant ainsi leur révolte contre les colons ; cet esprit d'organisation militaire dont il fît preuve
audébutdela révolution pour en assurer le succès et maintenir néanmoins l'organisation du travail ; ce courage
qui l'animait aux combats ; cette fierté républicaine, tous
ces nobles sentimens qui le portèrent a repousser avec
indignation les offres corruptrices des Anglais, pour rester fidèle, moins à la France qu'à la cause de la liberté
générale de la race africaine. Lorsqu'un chef a su agir ainsi, remplir son devoir envers ses frères et l'humanité en général, sa mémoire a
droit au respect de la postérité ; elle peut, elle doit être
indulgente pour ce qui tient aux faiblesses de l'homme.
Telle est notre conclusion sur la vie politique d'ANDUÉ
Rigaud. Né en 1761, décédé en 1811, il a parcouru une carrière de 50 ans \ Ses funérailles ont eu lieu avec pompes; son corps a éié en! erré sur la place d'armes des 1 André Rigaud naquit aux C:ye% le 17 janvier 1761. Son père était un Provençal et sa
mère, Rose Bossy, une Africai c. E:i 1 "77, il ei t a dans les chasseurs volontaires qui furent
envoyés ensuite a Savanali, aux États-Unis. [1811] CHAPITRE XVI. 449 Caves, ati pied de l'arbre de la liberté qu'il y avait plante;
son cœur inhumé dans l'église de celte ville.
naquit aux C:ye% le 17 janvier 1761. Son père était un Provençal et sa
mère, Rose Bossy, une Africai c. E:i 1 "77, il ei t a dans les chasseurs volontaires qui furent
envoyés ensuite a Savanali, aux États-Unis. [1811] CHAPITRE XVI. 449 Caves, ati pied de l'arbre de la liberté qu'il y avait plante;
son cœur inhumé dans l'église de celte ville. Il s'agissait ensuite de lui donner un successeur, d'après
le système départemental adopté dans le Sud. C'eût été
une lâche épineuse pour le conseil du gouvernement, si
déjà l'opinion publique, — celle de l'armée et du peuple,
— ne s'était pas hautement prononcée à cet égard, pendant la maladie de langueur du général en chef. Lorsqu'il approchait de sa dernière heure, le colonel
Bigot, se faisant l'organe de cette opinion, envoya Eugène Hays à Aquin porteur d'une lettre au général Borgella, où il lui disait : « Rigaud va mourir; nous avons
« les yeux sur toi pour le remplacer. Rends-toi vite aux
« Cayes où ta présence est nécessaire. » L'envoyé joignit
ses instances à celles de Bigot ; il dit à Borgella, que ce
colonel et d'autres officiers étaient résolus à immoler le
général Wagnac aux mânes de Rigaud, dès qu'il rendrait
le dernier soupir. Indigné d'un pareil projet, Borgella lui
répondit : « C'est une raison de plus pour que je ne me
« rende pas aux Cayes : croit-on, croyez vous que j'ac-
« cepterais le commandement pour permettre un tel
« crime? Je suis membre du conseil, mais je suis à mon
« poste militaire ; je n'irai aux Cayes que lorsque le eon-
« seil m'y appellera. » E. Hays y retourna sans succès
dans sa mission. Le conseil, enfin, manda aux Cayes les généraux Vavai
et Borgella ; ils y arrivèrent dans la soirée du 1 7 septembre. Aussitôt, Bigot dit à Borgella sa résolution à
l'égard du général Wagnac ; son but était moins de sacrifier en lui un partisan de Pélion aux mânes de Rigaud, que de tuer le général commandant de l'arrondissement pour prendre sa place : infâme conception de
t. vu. 29 4b0 ÉTL'DES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.
es les généraux Vavai
et Borgella ; ils y arrivèrent dans la soirée du 1 7 septembre. Aussitôt, Bigot dit à Borgella sa résolution à
l'égard du général Wagnac ; son but était moins de sacrifier en lui un partisan de Pélion aux mânes de Rigaud, que de tuer le général commandant de l'arrondissement pour prendre sa place : infâme conception de
t. vu. 29 4b0 ÉTL'DES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. son ambition ! Borgella }i î fît d'inutiles représentations ;
le voyant décidé à commettre cet assassinat, il se rendit
chez Wagnac avec ses aides de camp et ses guid( s, et y
passa la nuit afin de protéger sa vie. Cette démonstration,
de la part de l'homme que l'opinion appelait au pouvoir
de général en chef, en imposa et à Bigot et aux autres. Le 21, le conseil se réunit sous la présidence du général de division Bonnet, le plus ancien des officiers généraux du Sud. Il y avait 16 membres présens, et le général
Vancol, étant malade, envoya son bulletin cacheté qui
fut le premier déposé dans l'urne de l'élection pour le
généralat en chef. Sur les 17 voix, il y en eut l'2 en faveur de Borgella, 4 pour Bonnet et 1 pour Vaval : en
conséquence, Borgella fut nommé et proclamé, séance
tenante, général en chef du département du Sud et président du conseil. Il remercia ses collègues du choix qu'ils
avaient fait de lui, en acceptant cette mission et promettant de la remplir de manière à faire le bonheur de ses
concitoyens. De quelque manière qu'on envisage son
élection, elle fut un échec moral et politique pour Bonnet,
l'ami intime de Rigaud : mieux eût valu qu'il fût resté au
Port-au-Prince. Le lendemain, le conseil se réunit de nouveau, dans la
maison de Rigaud où il avait procédé à l'élection et où il
tenait ses séances; il reçut le serment du général en
chef. Installé dans sa charge, Borgella invita le conseil,
les fonctionnaires publics et les citoyens présens à cette
cérémonie, de se rendre avec lui à l'église où un Te Deum
fut chanté, les troupes y assistant aussi avec le peuple.
Là, le conseiller Montbrun et le général en chef, après
lui, prononcèrent chacun un discours à la louange de feu
le général André Rigaud et convenable à la circons- [1811] CHAPITRE XVI. 451 tance : Borgella y renouvela le serment qu'il venait de
prononcer au sein du conseil départemental. Le même jour, il émit une proclamation aux citoyens
du Sud, qui fut rédigée par Bruno Blanehet et qui dut
être soumise au conseil. Borgella avait dit au rédacteur
d'y insérer — « que la division qui existait entre l'Ouest
« et le Sud n'était qu'une querelle de famille, et qu'il es-
« pérait que bientôt elle cesserait, selon le vœu de tous
« les Haïtiens. » Mais ce rédacteur passionné, principal
auteur de la scission, ne voulut pas lui attribuer l'initiative de cette pensée patriotique; il la rapporta à Rigaud,
en ces termes et en la défigurant : « Le général Rigaud
« pensait aussi que nos altercations avec l'Ouest, n'é-
« taient qu'une querelle de famille, et que les intérêts
« des deux départemens étaient indivisibles. » Borgella
n'insista point, pour ne pas paraître envier cette initiative à la mémoire de Rigaud, et pour ne pas effaroucher
les membres du conseil.
ut pas lui attribuer l'initiative de cette pensée patriotique; il la rapporta à Rigaud,
en ces termes et en la défigurant : « Le général Rigaud
« pensait aussi que nos altercations avec l'Ouest, n'é-
« taient qu'une querelle de famille, et que les intérêts
« des deux départemens étaient indivisibles. » Borgella
n'insista point, pour ne pas paraître envier cette initiative à la mémoire de Rigaud, et pour ne pas effaroucher
les membres du conseil. Dès que Pétion eut lu cette proclamation, il conçut les
plus grandes espérances sur la fin de la scission du Sud ;
car il ne fut pas dupe de l'artifice de Blanehet dans cette
rédaction : il s'en exprima publiquement, en attribuant
cette pensée conciliante à Borgella et non à Rigaud *. Le nouveau général en chef justifia son espoir, moins
d'un mois après sa nomination, en lui écrivant, le
-16 octobre, une lettre qui lui fut portée par le capitaine
Auguste Rivière, quartier-maître de la 15 demi-brigade,
homme estimable sous tous les rapports. Borgella notifia
son élection à Pétion, en le qualifiant de Président et lui
disant : « Nommé à cette place par le vœu de mes coni B. Blanehet était secrétaire du conseil départemental ; il contresigna la proclamation. 452 études sur l'histoire d'haïti. « citoyens, ma première pensée s'est portée sur les
« moyens à employer pour rapprocher les enfans d'une
« même famille, trop longtemps divisés : avant cet évée nement, j'en avais senti la nécessité, et personne plus
« que moi n'est convaincu que l'envahissement de l'un
« des départemens par notre ennemi commun, Henry
« Christophe, doit indubitablement entraîner la perte de
« Vautre. Plein de cette vérité, ne voyant notre force
«c que dans notre union et voulant donner une nouvelle
« preuve d'estime à nos frères de l'Ouest, je viens, au
« nom de mes concitoyens du Sud (de l'aveu du conseil,
« néanmoins), vous proposer un pacte d'union conve-
« nableaux intérêts communs Et il demanda à Pétion
de lui faire connaître les moyens qu'il désirerait employer pour y parvenir. Il est entendu que cette lettre ne fut pas écrite par B.
Blanchet, au style plein de fiel; elle le fut par un citoyen recommandable, nommé Duret, devenu secrétaire
particulier de Borgella. Ce fut encore une heureuse idée
de sa part, de la faire apporter par un officier de cette
brave 13e, qui avait inauguré la glorieuse guerre de l'indépendance, au Haut-du-Cap, sous les ordres de Pétion :
ce corps, le premier du Sud, devenait ainsi, par son
quartier-maître, une sorte de gage de la prochaine réunion de ce département sous son autorité. Le Président d'Haïti accueillit avec distinction l'officier envoyé auprès de lui ; et il reçut aussi favorablement
l'ouverture du général en chef du Sud. Répondant à ses
sentimens patriotiques, il lui dit, entre autres choses
correspondantes à ses raisons politiques : « J'ai éprouvé,
« citoyen général, un bien véritable plaisir de l'ouverture
« que vous me faites, et d'apprendre que vous aviez fj 811 J CIIAIMTKE XVI. 455
ésident d'Haïti accueillit avec distinction l'officier envoyé auprès de lui ; et il reçut aussi favorablement
l'ouverture du général en chef du Sud. Répondant à ses
sentimens patriotiques, il lui dit, entre autres choses
correspondantes à ses raisons politiques : « J'ai éprouvé,
« citoyen général, un bien véritable plaisir de l'ouverture
« que vous me faites, et d'apprendre que vous aviez fj 811 J CIIAIMTKE XVI. 455 « déjà senti la nécessité d'un rapprochement qui devait
« rappeler la confiance dans toutes les classes de la soft cicté. Jamais proposition ne fut plus selon mon cœur,
« qui est dévoué sans réserve à tout ce qui peut faire le
« bonheur de nos concitoyens » Et il proposa à Borgella d'envoyer « au Port-au-Prince, » quelques personnes revêtues de sa confiance et de ses pouvoirs :
« Elles trouveront en moi tout l'empressement que vous
« pouvez désirer, à concilier les esprits en tout ce qui
« s'accordera avec mes devoirs » Mais, dans cet intervalle, Borgella tomba sérieusement malade aux Cayes, et ne put donner suite immédiatement à cette négociation. Élu réellement par la
puissance de l'opinion publique, lui le moins ancien de
tous les généraux du Sud, sa démarche envers Pétion
donna une nouvelle impulsion aux sentimens des partisans que ce dernier y avait, une nouvelle direction aux
esprits dont l'opposition n'était qu'empruntée à celle
des meneurs de la scission : chacun put concevoir qu'elle
ne tarderait pas à avoir un terme, au profit de la République entière. Mais une disposition aussi sage déplut aux hommes
dont elle contrariait les sentimens haineux ou l'ambition
effrénée : ils conçurent le projet de se débarrasser de
Borgella par l'assassinat, et d'autres généraux devaient
aussi subir son sort. Bigot fut celui qui en eut le premier l'idée, pour s'emparer du pouvoir ; le colonel Prou,
de la cavalerie, avec qui il s'était lié, le secondait dans
ce plan affreux avec d'autres militaires ; et Bruno Blanchet y entra, en leur promettant des finances abondantes
s'il était nommé administrateur général, à l'exclusion
de 1 honnête Ch. Daguilh qui l'était, pour avoir le ma454 ÉTUDES SUR L HISTOIUE D HAÏTI. niement des deniers publics : sauf par lui à opérer une
nouvelle transplantation involontaire de la caisse publique (selon l'expression de J. Chanlatte), au moment
de la débâcle inévitable qui suivrait l'exécution de cet infâme projet1. Afin de dépopulariser Borgella aux yeux
des troupes, les conjurés lui conseillèrent de se créer une
garde d'honneur pour veiller à sa personne ; mais il repoussa cette idée, en leur disant que tous les soldats du
Sud pouvaient le garder : il réussit à déjouer ce complot
par des mesures prudentes, procédant en cela comme
Pétion.
de la débâcle inévitable qui suivrait l'exécution de cet infâme projet1. Afin de dépopulariser Borgella aux yeux
des troupes, les conjurés lui conseillèrent de se créer une
garde d'honneur pour veiller à sa personne ; mais il repoussa cette idée, en leur disant que tous les soldats du
Sud pouvaient le garder : il réussit à déjouer ce complot
par des mesures prudentes, procédant en cela comme
Pétion. Rétabli de sa maladie, il fît une tournée dans les arrondissemens limitrophes de l'Ouest. Rendu à Aquin, le
29 novembre, il expédia son aide de camp Chardavoine,
son ami dévoué, son fils adoptif, avec une lettre au président où il s'excusait du retard mis à répliquer à la
sienne du 24 octobre, par la maladie qu'il venait d'éprouver ; et, adoptant sa proposition de l'envoi de commissaires revêtus de pouvoirs cà fins d'arrangement, il
dit à Pétion que le Petit-Goave ou Miragoane lui paraissaient plus convenables pour leur réunion, afin de faciliter le recours à leurs gouvernemens respectifs, en cas
qu'il fallût un supplément d'instructions d'une part ou
de l'autre, pour des cas imprévus. Le nouvel envoyé de Borgella était, pour le Président
d'Haïti, un garant de sa bonne foi et de son désir d'arriver à quelque arrangement sérieux ; il l'accueillit avec 1 Bigot était un mulâtre très-brun : afin de gagner les masses a son projet, il disait :
« Borgella, Lys, blanco; Bonnet, quasi l/lanco. » (Ce sont des blancs). Lui et Prou se vantaient réciproquement dans le public, comme des hommes importans et terribles. « Vous
« voyez ce Prou, disait Bigot, c'est un homme terrible; moi qui suis son ami, j'en ai peur. »
— « Ce Bigot, disait Prou, est redoutable par sa valeur; il commande la 111° qui est com-
, « posée des hommes les plus fameux du Sud. » [1811] chai»itke xvi. 455 amitié, on peut le dire, pour faire rejaillir ce sentiment
sur le général en chef du Sud. Le 4 décembre, il lui remit sa réponse où l'on reconnaît qu'il insinuait à Borgella de ne donner que des pouvoirs et instructions qui
pussent faire cesser la séparation du Sud de l'Ouest ; il
s'attacha à le persuader de cette nécessité pour pouvoir
résister bientôt à une agression de Christophe, dont il
connaissait les préparatifs militaires ; à le convaincre, ou
plutôt les membres du conseil départemental, qu'il n'avait jamais eu aucun sentiment hostile contre le Sud *.
Enfin, il proposa le Grand-Goave comme point de réunion de quatre commissaires de part et d'autre, et comme
lieu intermédiaire entre Miragoane et le Port-au-Prince.
Pétion chargea verbalement Ghardavoine de dire à Borgella que s'il pouvait se débarrasser, par l'annulation, du
conseil départemental, dont il ne pouvait admettre l'existence contraire à la constitution, il lui laisserait le commandement en chef du département du Sud, afin de satisfaire, autant que possible, aux exigences de l'esprit de
localité.
et d'autre, et comme
lieu intermédiaire entre Miragoane et le Port-au-Prince.
Pétion chargea verbalement Ghardavoine de dire à Borgella que s'il pouvait se débarrasser, par l'annulation, du
conseil départemental, dont il ne pouvait admettre l'existence contraire à la constitution, il lui laisserait le commandement en chef du département du Sud, afin de satisfaire, autant que possible, aux exigences de l'esprit de
localité. 1 Dans cette lettre du 4 décembre, Pétion disait a Borgella : « Des intérêts tenant au
« système de localité, les opérations forcées du gouvernement pour soutenir la guerre du
« Môle, ont peut-être fait croire qu'il n'existait point de balance proportionnelle en faveur
« du Sud ; quelque passion a aussi dirigé l'opinion, en mettant en avant que les finances
« du Sud avaient été sacrifiées a l'Ouest, lorsqu'il est prouvé, par les comptes généraux,
« que l'administration de l'Ouest a payé en pins une somme de 121,842 gourdes 73 en fa-
« veur de celle du Sud, dans l'exercice de 1810. » Voici le résultat de ces comptes généraux pour les deux départemens : Recettes. Dépenses. Domaines, 108,149 78 Guerre, 707,349 26 Douanes, 614,881 68 Intérieur, 46,193 54 Patentes et timbre, . . . 22,822 20 Extraordinaires etimprévues, 85,807 14 Accidentelles et imprévues, 59,741 62 Arriérés, 226,099 54 Diverses, 373,505 59 Diverses, 95,648 50 Totaï7~M79,100 87 Total, 1,159,097 98 En comparant ce résultat financier a celui de 1811, pour l'Ouest seul, cité dans une note
précédente, on reconnaît l'influence déplorable que produisit la scission du Sud sur les revenus publics. 456 ÉTUDES SDR L HISTOIRE D HAÏTI. Mais Borgella n'eût pas fait «ne telle chose, alors même
qu'il l'eût pu; et cette proposition de Pétion ne prouve
que l'esprit de conciliation qu'il mettait à arriver à une
solution utile aux deux départemens. D'accord avec Borgella pour l'envoi des commissaires du Sud au GrandGoave, le 20 décembre, mais tenant au système départemental, le conseil nomma le général Vaval, Monlbrun,
deux de ses membres, E. Berret, habitant de Cavaillon
et major dans la garde nationale, et le chef de bataillon
Méclor, commandant de la place d'Aquin, par un acte du
du 15 décembre, en leur donnant des instructions auxquelles ils devaient nécessairemeut se conformer.1
ella pour l'envoi des commissaires du Sud au GrandGoave, le 20 décembre, mais tenant au système départemental, le conseil nomma le général Vaval, Monlbrun,
deux de ses membres, E. Berret, habitant de Cavaillon
et major dans la garde nationale, et le chef de bataillon
Méclor, commandant de la place d'Aquin, par un acte du
du 15 décembre, en leur donnant des instructions auxquelles ils devaient nécessairemeut se conformer.1 Par l'acte de leur nomination, le conseil qualifiait Pétion, de « Président de l'Ouest; » il reconnaissait que la
concorde était nécessaire entre les deux départemens ;
« — qu'il est de toute évidence que la rupture qui existe
« entre le Sud et l'Ouest, ne saurait être utile qu à Venu nemi commun et rendre redoutable toute agression de
« sa part; qu une union sincère, franche et durable est
« devenue plus nécessaire que jamais, par les événemens
« extérieurs qui marquent l'époque actuelle ; quel'indé-
« pendance proclamée de l'Amérique Espagnole, que la
« guerre qui menace d'éclater entre l'Angleterre et les
« États-Unis, peuvent produire des résultats qu'il est
« impossiblede cajculer ni de prévoir. » En conséquence:
« la base'du traité sera la justice qui n'est autre chose,
« entre gouvernemens, que l'égalité et la réciprocité. »
Et , d'après les propositions faites par les commissaires
au Grand-Goave, il paraît que leurs instructions leur en1 E. Berret, auteur de la lettre citée au précédent chapitre, qui nous a fourni des reuseignemens sur les particularités de la scission. Vaval, Médor et Berret, étaient des amis
particuliers de Borgella, qui, en les désignant, voulut éviter des paroles irritantes dans les
discussions, alors même qu'on ne s'accorderait pas. 11811] CHAPITRE XVI. 457 joignaient do déclarer: — « que les deux départemens
« seront indépendant l'un de l'autre et se constitueront « comme ils le jugeront convenable ; que le président
« Pétion sera reconnu par le département du Su I, pour
« le Président du département de l'Ouest, et le départe-
« ment de l'Ouest reconnaîtra le général Borgella, pour
« Général en chef et Président du département du Sud. H
« y aura entre les deux départemens, une alliance offen-
« sive et défensive, etc.1 » De son côté, le Président d'Haïti nomma les citoyens
Maw'gat. ex-sénateur; Lamolhe, doyen du tribunal d'appel de l'Ouest; A. D> Sabourin, colonel, et son aide de
camp, et Balthazar Inginac, son secrétaire particulier,
auxquels il donna des pouvoirs et ses instructions. D'après leurs propositions, en réponse à celles du Sud, ces
instructions portaient: — « que les deux départemens
« sont et ne peuvent faire que le même pays indivisible,
« et former la République d'Haïti dont le Président d'Haïti
« est le chef, aux termes de la loi constitutionnelle de
« l'Etat. Ce premier point, une fois admis, le Président
« d'Haïti, désirant sincèrement le retour de l'union et de
« la concorde, admettra, par l'entremise de ses députés,
« tous les moyens conciliatoires qui peuvent offrir de la
« satisfaction et de la sécurité aux citoyens du Sud, étant
» dans la ferme intention de procurer à ses concitoyens
« la plus grande somme de bonheur possible. »
constitutionnelle de
« l'Etat. Ce premier point, une fois admis, le Président
« d'Haïti, désirant sincèrement le retour de l'union et de
« la concorde, admettra, par l'entremise de ses députés,
« tous les moyens conciliatoires qui peuvent offrir de la
« satisfaction et de la sécurité aux citoyens du Sud, étant
» dans la ferme intention de procurer à ses concitoyens
« la plus grande somme de bonheur possible. » On conçoit sans peine, qu'une seule séance suffit aux
commissaires pour ne pas s'entendre; et après s'être
donné, le 21 décembre, d'abord l'accolade fraternelle, puis
avoir déjeûné ensemble, ils se séparèrent les uns des autres. 1 C'était absolument le fédéralisme que voulait le conseil du Sud : espèce de rêve qu'ont
eu bien d'autres hommes après ceux-là, en appréciant fort mal les besoins du pays. 458 études sur l'histoiue d'haïti. Pétion ne publia rien sur ces négociations infructueuses. Le 25 décembre, il adressa un message au sénat
avec copie de toules les pièees y relatives: il lui témoigna son regret de la persistance que mettait le conseil
du Sud dans ses prétentions. « J'ai fait toutce que l'hon-
« neur de la nation et mes devoirs pouvaient me per-
« mettre de faire, » dit-il en terminant. Mais le conseil départemental remplit les vues du président: il avança la soumission du Sud, sans le vouloir,
en donnant la plus grande publicité aux documens de la
négociation, tant d'un côlé que de l'autre. Monlbrun,
qui écrivait fort bien, fit un rapport qu'il signa ainsi que
ses collègues-commissaires, et où il inséra des phrases à
la manière de Blanehet. Après avoir rendu compte au
conseil de toutes les opérations au Grand-Goave, — sans
omettre l accolade fraternelle et le déjeûner, — il dit des
propositions des commissaires de l'Ouest : « Cette réponse contenant des prétentions exagérées
« et contraires à la liberté et à l'indépendance du peuple
« du département du Sud, qui a le droit imprescriptible
a de faire des lois pour son bonheur; — considérant que
(( la volonté du président Pétion est constamment de do-
« miner le département du Sud, contre les principes de
« la constitution qu'il lui plaît de réclamer aujourd'hui,
« après en avoir o'éclûré toutes les pages, aprèsl'avoirfou-
* lée aux pieds, pour établir sa domination iyrannique
(( et mettre sa volonté arbitraire à la place des lois; —
« considérant qu'il a employé des moyens illicites pour
« se faire continuer dans la place de Président d'Haïti,
« quoiqu'il dût déposer son pouvoir après les quatre an-
« nées révolues, qualité que le peuple de l'Ouest a pu lui
« donner, en supposant qu'il ait été libre dans ce choix ; [181 l] CHAPITRE XVI. 459 « — considérant qu'il n'en est pas de môme du peuple
« du Sud, qui a manifesté d'une manière énergique et if-
« révocable la volonté de se gouverner comme il lui con-
« vient, en renonçant pour jamais à l'autorité que le
« président Pélion veut avoir cl veut rendre héréditaire
<s dans sa famille, comme d'un bien à lui appartenant1 :
« les députés du Sud ont déclaré que les conférences
« étaient terminées et qu'ils allaient, conformément à
« leurs instructions, se retirer dans leur département. »
« du Sud, qui a manifesté d'une manière énergique et if-
« révocable la volonté de se gouverner comme il lui con-
« vient, en renonçant pour jamais à l'autorité que le
« président Pélion veut avoir cl veut rendre héréditaire
<s dans sa famille, comme d'un bien à lui appartenant1 :
« les députés du Sud ont déclaré que les conférences
« étaient terminées et qu'ils allaient, conformément à
« leurs instructions, se retirer dans leur département. » Après ce rapport, où l'esprit de localité se montre sans
équivoque, où Pélion est considéré comme un tyran, où
l'on voit percer les reproches qu'on lui faisait par rapport à Boyer, envisagé comme membre de sa famille, le
conseil lui-même fit une adresse aux citoyens du Sud,
pour expliquer ses motifs dans les négociations qui n'aboutirent pas au gré de ses désirs. Quoique ce document
respire plus de calme que les précédens émanés de la
même source, on reconnaît que le conseil regrettait d'avoir, jusque-là, qualifié Pétion de président; il n'y est
plus traité que de général', il se termina ainsi : « Main-
« tenant, citoyens, c'est à vous à prononcer', dites de
« quel côté sont les torts, de quel côté est la droiture;
« dites quel est le gouvernement qui, se jouant des obli-
« gâtions qu'on lui avait imposées et qu'il avait consen-
« ties, a voulu prolonger les malheurs qui pèsent sur les
« deux départemens » Cette adresse porte la date du
28 décembre. Or, le peuple auquel on faisait cet appel, — surtout
le peuple armé et organisé régulièrement (les troupes), 1 La nomination de Boyer au commandement de l'arrondissement du Port-au-Prince7
paraît avoir suggéré celte pensée. Ce petit homme (selon l'expression de Lamothe Aigron),
était un vrai cauchemar pour bien des gens. 460 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. ne prêla attention qu'à une chose : c'est que le moins
ancien des généraux, que le conseil avait été forcé de
nommer général en chef, pensait, lui homme de guerre,
qu'il était temps d'en finir avec les procès-verbaux, pour
se rapprocher du chef de l'État. ïl ne vit que sa démarche personnelle ouvrant une négociation dans ce but ; il
reconnut dans les dépêches de Pétion, l'expression de
sentimens qui n'étaient pas ceux « d'un tyran, voulant
« substituer aux lois, sa volonté arbitraire pour dominer
« le Sud. » Le travail de la réconciliation commença
immédiatement dans l'esprit de ce peuple, qui était tenu
de se partager entre la guerre faite aux insurgés de la
Grande-Anse et les limites du Sud et de l'Ouest ; et ces
idées de réconciliation arrivaient justement à celte époque de l'année où les haines et les dissensions disparaissent dans des embrassemens, où la fraternité entre les
hommes reprend son heureux empire 1. Quant aux citoyens, dont le devoir n'est pas de guerroyer, mais qui ont tout à craindre de la guerre, les considérations exposées par les deux chefs, dans leurs dépêches respectives, sur ce qu'il y avait à redouter de la
part de la royale personne du Nord ; le souvenir des faits
passés dans le Sud en 1800 : tout Jes porta à réfléchir
aussi sur les conséquences probables de la continuation
d'une scission entre les deux départemens, qui, loin de
procurer la sécurité à eux et à leurs familles, les mettait
plus en danger, et qui n'avait pas du reste accompli son
programme : — meilleure administration, prospérité,
bonheur, etc., etc.
qu'il y avait à redouter de la
part de la royale personne du Nord ; le souvenir des faits
passés dans le Sud en 1800 : tout Jes porta à réfléchir
aussi sur les conséquences probables de la continuation
d'une scission entre les deux départemens, qui, loin de
procurer la sécurité à eux et à leurs familles, les mettait
plus en danger, et qui n'avait pas du reste accompli son
programme : — meilleure administration, prospérité,
bonheur, etc., etc. Les esprits étaient donc disposés, dans le Sud, à un re1 L'adresse du conseil est du 28 décembre : ordinairement, on se réconcilie le 1" janvier, en oubliant mutuellement ses torts. [18H] chapitre xvi. 401 tour aux idées sages. Ce fut l'œuvre du général Borgella
lui-même, dont les senlimens patriotiques étaient connus
de tous : la publicité donnée par le conseil départemental aux pièces de la négociation, les mit encore au grand
jour ; car il était évident qu'il inclinait, avec un noble
désintéressement , à reconstituer l'unité de la République, L'année 1811 se termina ainsi, en laissant de grandes
espérances, non en apparence, mais au fond de la société,
pour la cessation d'un état de choses qui compromettait
l'existence de la République , alors que Christophe se
préparait sérieusement à marcher contre elle. Et dans une situation pareille, qui durait depuis cinq
années, qui divisait la malheureuse Haïti et la livrait à
toutes les horreurs de la guerre civile, était-il possible
qu'aucun de ces divers gouvernemens songeât à développer l'intelligence de la jeunesse par des établissemens
d'instruction publique? Préoccupés du présent et de l'avenir du pays, selon leurs vues politiques, absorbés dans
les opérations de la guerre, ayant si peu de finances pour
y subvenir, ils étaient contraints d'ajourner ces utiles
établissemens jusqu'à des temps meilleurs. Dans la note placée à l'une des pages du chapitre précédent, on a pu voir que sous Pétion, gouvernant l'Ouest
seulement, la solde des troupes môme, pendant l'année
1811, n'a été portée qu'à la modique somme de 26,755
gourdes : ce qui prouve qu'elles la recevaient fort irrégulièrement, sans cesser, pour cela, d'être dévouées à
leur pays La République se bornait à les rationner et habiller le mieux possible ; c'est ce que l'on voit dans les
deux articles approvisionnemens et habillement àe. la
note.
l'Ouest
seulement, la solde des troupes môme, pendant l'année
1811, n'a été portée qu'à la modique somme de 26,755
gourdes : ce qui prouve qu'elles la recevaient fort irrégulièrement, sans cesser, pour cela, d'être dévouées à
leur pays La République se bornait à les rationner et habiller le mieux possible ; c'est ce que l'on voit dans les
deux articles approvisionnemens et habillement àe. la
note. 462 études sur l'histoire d'haïti. Le gouvernement seissionnaire du Sud ne pouvait
mieux faire à ces différens égards ; et celui du Nord et de
l'Arlibonite était aussi dans le même cas. CHAPITRE XVII. Détection d'une partie de la (lotte de Christophe en faveur de la République. — Capture,
après combat, de la frégate haïtienne par une frégate anglaise qui l'amène a la Jamaïque. — Borgella se plaint de cette action aux autorités de cette île. — Sa réclamation n'est
pas admise. — Naufrage de son envoyé, qui est secouru et ramené aux Cayes par une
frégate anglaise. — Codification des lois du royaume de Christophe en un code unique
sous le titre de Code Henry. — Examen de celte législation : sévérité barbare de la loi
pénale militaire. — Proclamation de Christophe sur la défection de sa flotille, et annonçant sa campagne contre le Port-au-Prince. — Les arrondissemens de Jérémie et de
Tiburon proclament l'autorité du Président d'Haïti. — Borgella marche contre Jérémie
et renonce bientôt a ce dessein. — Ses dispositions, en apprenant que Pétion envoie
une dipulation auprès de lui. — Défection des troupes qui sont avec lui : elles rentrent
aux Cayes où le général Wagnae rétablit l'autorité du Président d'Haïti. — Le général
Bonnet est retenu prisonnier. — Défection du général B. Leblanc et de l'arrondissement
de Nippes. — Borgella se rend a Aquin où il se réunit à d'autres généraux du Sud. —
La députation de Pétion l'y trouve et lui remet sa dépêche : propositions du président. — Borgella persuade les généraux réunis autour de lui, de se soumettre à l'autorité du
Présiden d'Haïti. — Sa réponse parvient a Pétion au Petit-Goave. — Ordre du jour de
Pétion en entrant dans le Sud. — Son entrevue, à Trémé, avec Borgella et les autres
généraux. — Ils se rendent tous aux Cayes. — Pacification entière du Sud. — Fuite de
Bruno Blanchet a l'étranger. — Le général Bonnet demande et obtient un passeport pour s'y rendre. — Pétion fait brûler les archives du conseil départemental. — Lettres blâmabtes du général Boyer a Pétion. — Dispositions militaires qu'il fait
au Port-au-Prince, en apprenant la marche de Christophe. — Il en avertit Pétion. — — Récit de l'apparition antérieure d'uue prétendue Vierge au Cuî-de-Sac. — Bataille de
Santo où l'ennemi est vainqueur, mais qui sauve le Port-au-Prince. — Le général Magny
s'arrête a Brouillard. — Christophe fait donner des assauts qui sont repoussés au fort
de Sibert, par les généraux Métellus et Bergerac Triehet. Dans celte nouvelle année, bien des événemens survinrent en Haïti et influèrent sur ses destinées. Ce fut
l'époque où la politique gouvernementale de Pétion commença à porter ses fruits, au grand étonnement de ses
ennemi est vainqueur, mais qui sauve le Port-au-Prince. — Le général Magny
s'arrête a Brouillard. — Christophe fait donner des assauts qui sont repoussés au fort
de Sibert, par les généraux Métellus et Bergerac Triehet. Dans celte nouvelle année, bien des événemens survinrent en Haïti et influèrent sur ses destinées. Ce fut
l'époque où la politique gouvernementale de Pétion commença à porter ses fruits, au grand étonnement de ses 464 ETUDES SUR l'iîISTOIRE d'hAÏTI. adversaires, plutôt que ses ennemis, peut-être même à
celui de ses amis qui avaient confiance en lui personnellement, mais qui pouvaient douter de l'efficacité de ses
moyens. Le premier de ces événemens heureux eut lieu sur les
côtes du Sud. Une partie de la flotte de Christophe croisait dans ces parages : la frégate appelée la Princesse
Royale Améthyste, la corvette l'Atliénais, et le brig le
Jason.1 A bord de la frégate se trouvait le contre-amiral
Jean Bernadi ne. On peut juger de l'extrême sévérité qui régnait sur la
flotle, par celle qui existait dans l'armée de terre. Des actes despotiques de l'amiral et de ses officiers, suscitèrent
un mécontentement sourd parmi l'équipage de la frégate ; mais il fallait un chef pour en prendre la direction
et le faire éclater. Ce chef se trouva dans la personne du
commissaire aux vivres, objet lui-même de quelques tracasseries: c'était Eutrope Bellarmin, jeune homme de
couleur et plein de bravoure. On prétend même qu'il
avait formé le dessein qu'il exécuta, avant de partir du
Cap. A un jour convenu entre les conjurés, à la fin de
janvier, ils se rebellèrent contre l'amiral et ses officiers,
comme par un mouvement électrique; tout l'équipage y
prit part et reconnut Eutrope pour son chef. Généreux
autant que brave, celui-ci n'attribua qu'au système du
gouvernement de Christophe, les rigueurs dont usaient
l'amiral et les officies s; il ne voulut pas que le sang fût
versé, mais il les fit prisonniers et les mit dans l'impossibilité de tenter de reprendre leur commandement.2 En ce moment, la frégate était par le travers deMirai La frégate portait le nom de la fille aînée du Roi d'Haïti, la corvette, celui de sa fille
cadette, le brig, celui de l'un de ses généraux.
2 Eutrope fut secondé en tout par Passeveau, autre jeune homme de couleur du Cap. [1812] CHAPITRE XVII. /l(J5 goane, et les deux autres bâtimens étaient fort au loin
sur les eôles. Eutrope la dirigea dans ce port où il (it
connaître qu'il faisait défection avec son brave équipage,
en faveur de la République: peu leur importait la scission
du Sud, c'était à des républicains qu'ils se rendaient.
Leur premier soin fut de débarquer à Miragoane, l'amiral et les officiers prisonniers pour les mettre en sûreté ;
et les autorités de cette ville les accueillirent, comme des
frères qu'on pouvait porter à embrasser la cause de la
République.1 Eutrope déclara qifil serait facile de réunir
la corvette et le brig à la frégate, attendu que le même
mécontentement régnait à leur bord parmi l'équipage de
ces navires.
Leur premier soin fut de débarquer à Miragoane, l'amiral et les officiers prisonniers pour les mettre en sûreté ;
et les autorités de cette ville les accueillirent, comme des
frères qu'on pouvait porter à embrasser la cause de la
République.1 Eutrope déclara qifil serait facile de réunir
la corvette et le brig à la frégate, attendu que le même
mécontentement régnait à leur bord parmi l'équipage de
ces navires. La joie fut grande à Miragoane: les citoyens de toutes
les classes, comme les autorités, témoignèrent à Eutrope
et à son équipage les plus vifs sentimens de reconnaissance et de fraternité, pour leur audacieuse action quj
privait Christophe de la principale force de sa marine.
L'autorité militaire dépêcha immédiatement auprès du
général en chef du S id, pour lui annoncer cette heureuse nouvelle. Borgella se rendit de suite à Miragoane,
emmenant avec lui les deux frères Gaspard et d'autres
officiers de marine, et le colonel Bigot pour commander
les troupes qu'il allait faire mettre à bord de la frégate,
afin de mieux réussir à capturer les deux autres navires.
Il fit un accueil cordial à Eutrope et à l'équipage de la
frégate, dont il donna le commandement supérieur à
Augustin Gaspard, secondé de son frère, Eutrope n'étant
pas marin ; il eut aussi des égards pour l'amiral et ses
officiers qu'il rendit à une pleine liberté et qui, touchés 1 J.-B. Backer était commissaire général de la flotte et se trouvait à bord de la frégate ;
il fut débarqué a Miragoane avec les autres officiers. T. Vil. 30 466 études suu l'histoire d'haïti. de la sympathie qu'on leur témoignait, abjurèrent toute
fidélité à Christophe. La frégate partit à la rencontre de la corvette et du
brig qu'elle atteignit. On fit signal aux officiers de se
rendre auprès de l'amiral pour tenir conseil et recevoir
des ordres; ils vinrent et furent faits prisonniers: les
deux équipages adhérèrent sans difficulté à la défection,
et de nouveaux officiers leur furent donnés. Cette manœuvre étant ainsi heureusement accomplie, les trois
navires reprirent la route et se dirigèrent surMiragoane
où était encore le général en chef du Sud. Ils arrivèrent
en vue du port et auraient pu y entier dans la. soirée du
1er février; mais les officiers républicains remirent au
lendemain pour que leur arrivée fût une fête, un triomphe au grand jour. Ils oublièrent cette maxime de César:
— de ne jamais remettre au lendemain ce qu'on peut
faire lejour même. Depuis que des négociations avaient eu lieu entre le
Sud et l'Ouest, les communications étaient plus fréquentes entre les deux départemens : on n'avait pas tardé à
apprendre au Port-au-Prince, la défection de la frégate
et le projet de capturer les deux autres navires. Dans ces
circonstances, il y arriva une frégate anglaise, la Southampton, commandée par Sir James Lucas Yeo, venant
de la Jamaïque et en dernier lieu du Cap. On ne pouvait
pas savoir encore dans ces deux endroits la défection delà
frégate du Nord ; ce fut au Port-au-Prince que le commandant anglais l'apprit. Tant là qu'au Cap, les officiers de S. M. B. ne manquaient jamais de visiter Pélion
et Christophe ; ces deux chefs les régalaient presque toujours, l'intérêt respectif des deux États étant de se bien
faire venir dans l'opinion de la Grande-Bretagne.
et en dernier lieu du Cap. On ne pouvait
pas savoir encore dans ces deux endroits la défection delà
frégate du Nord ; ce fut au Port-au-Prince que le commandant anglais l'apprit. Tant là qu'au Cap, les officiers de S. M. B. ne manquaient jamais de visiter Pélion
et Christophe ; ces deux chefs les régalaient presque toujours, l'intérêt respectif des deux États étant de se bien
faire venir dans l'opinion de la Grande-Bretagne. [1812J CHAPITRE XVII. 467 Or, l'opposition du temps imputa à Potion, d'avoir
suggéré à Sir J. L. Yeo, l'idée d'aller capturer la frégate
ÏAméthijste et même les deux autres navires, afin que les
scissionnaires du Sud ne fussent pas en possession d'une
marine qui eût pu nuire à l'Ouest, puisque le eonseil départemental avait persisté dans la séparation. C'est une
imputation que l'histoire ne peut ni admettre ni réfuter,
mais transcrire dans ses pages, comme tant d'autres accusations portées contre ce chef1. Nous ferons seulement remarquer, que les Anglais se
montrèrent toujours plus favorables à Christophe qu'à
Pétion; qu'ils lui procurèrent la frégate l'Améthyste, de
la Jamaïque, dans le temps où ils ne fournirent à Pétion
que deux brigs; qu'ils étaient des ennemis irréconciliables
deRigaud, et du Sud qui partageait ses idées politiques.
Rigaud n'était plus, mais son système prévalait encore
dans ce département, et l'on sait que les autorités de la
Jamaïque, qui l'avaient dénoncé à Pétion comme un
agent secret de la France, ne le reconnurent point en
qualité de général en chef indépendant de Pétion. Alors,
n'est-il pas possible, même probable, que, sans aucune
suggestion et pour donner une nouvelle preuve à Christophe , de l'intérêt que la Grande - Bretagne prenait
à son système gouvernemental, Sir J. L. Yeo aura
jugé lui-même convenable de s'emparer de la frégate
haïtienne, soit pour la rendre au « Premier Monarque
« couronné du Nouveau-Monde, » soit pour en priver le
Sud, selon que le décideraient les autorités de la Jamaïque donUil relevait 2 ? 1 Dans ses Mémoires de 1843, B. Inginac avoue que Sir J.-L. Yeo avait été vu chez lui,
quelques jours avant de quitter le Port-au-Prince, et que l'opposition l'accusa plus principalement d'avoir été l'auteur de la capture de la frégate l'Améthyste ; mais il s'en défend. 2 On verra dans ce chapitre, une proclamation de Christophe, expliquant les motifs de la
capture de sa frégate. 468 études sur l'histoire d'haïti. Quoi qu'il en ait été, la frégate anglaise, partie du
Port-au-Prince, rencontra l'autre, le 2 février au jour,
tout près de Miragoane ; les deux autres navires étaient
aussi en vue. Sir J. L. Yeo demanda à A. Gaspard, en
vertu de quelle autorité il naviguait avec ces trois bâtimens? Sur la réponse du commandant haïtien, qu'il était
soumis à celle du général en chef du Sud, l'Anglais lui
dit qu'il ne reconnaissait pas une telle autorité, et il le
somma de se rendre avec lui à la Jamaïque.
2 février au jour,
tout près de Miragoane ; les deux autres navires étaient
aussi en vue. Sir J. L. Yeo demanda à A. Gaspard, en
vertu de quelle autorité il naviguait avec ces trois bâtimens? Sur la réponse du commandant haïtien, qu'il était
soumis à celle du général en chef du Sud, l'Anglais lui
dit qu'il ne reconnaissait pas une telle autorité, et il le
somma de se rendre avec lui à la Jamaïque. La fierté de Gaspard, de Bigot et de leurs compagnons,
se révolta à cette sommation, et Gaspard refusa de s'y
soumettre. Sans autre préalable, la frégate anglaise lâcha
une bordée contre l'Améthyste et la désempara en partie,
avant qu'on y eût le temps d'achever le branle-bas pour
se préparer à un combat inévitable ; une seconde bordée
brisa le gouvernail et désempara entièrement la frégate
haïtienne, qui manœuvrait pour aborder son ennemie,
tout en lui ripostant. Bigot demandait l'abordage, ayant
une nombreuse infanterie sous ses ordres. Une fois le gouvernail brisé, ce ne fut plus possible. Le
cruel Anglais se plut alors à massacrer ces Haïtiens; il
tourna autour de l'Améthyste dans tous les sens, la criblant de son artillerie. Bigot fut emporté bientôt par un
boulet; A. Gaspard reçut une mitraille qui le blessa au
point de ne pouvoir se tenir debout. Sur le pont, dans la
chambre, les cadavres étaient pêle-mêle. Gaspard fît
hêler Sir J. L. Yeo, en lui disant de cesser cette boucherie
inutile, le pavillon ayant été abattu par un boulet; qu'il
devait bien voir que la résistance avait cessé !. L'Améthyste fut ainsi capturée. Durant le combat, les deux au1 J'ai entendu A. Gaspard iaco'l'er ces particularités. [1812] CHAPITRE XVII. 469 1res navires avaient donné dans le port de Miragoane et
échappèrent ainsi à la Sonihamplon. En prenant possession de sa proie, et sur leurdcmandc,
Sir J. L. Yeo fît débarquer à Miragoane les hommes du
Sud, blessés ou non, et retint à bord une partie de ceux
du Nord cpii ne demandèrent pas à descendre. Il fit voile
aussitôt pour le Port-au-Prinee, en remorquant la frégate haïtienne démâtée. Ce fut un spectacle déchirant
pour les habitans de cette ville, le jour où ils virent traîner ainsi ce navire de guerre : ils montrèrent une indignation toute patriotique. Le retour de la frégate anglaise contribua à faire penser que Pétion avait désiré ce
déplorable résultat ; mais, s'il accueillit les Haïtiens qui
furent débarqués au Port-au-Prince, s'il fit soigner les
blessés parmi eux, ce ne fut pas une preuve convaincante
de sa participation. Les Anglais passèrent plusieurs jours
à mettre t'Amélhyste en état de faire le trajet du Port-auPrince à Port-Royal.
patriotique. Le retour de la frégate anglaise contribua à faire penser que Pétion avait désiré ce
déplorable résultat ; mais, s'il accueillit les Haïtiens qui
furent débarqués au Port-au-Prince, s'il fit soigner les
blessés parmi eux, ce ne fut pas une preuve convaincante
de sa participation. Les Anglais passèrent plusieurs jours
à mettre t'Amélhyste en état de faire le trajet du Port-auPrince à Port-Royal. Le général Borgella, présent à Miragoane, fut péniblement impressionné de la prise de la frégate : il attendait
l'entrée des trois bâtimens pour écrire à Pétion et lui annoncer officiellement leur défection. Son intention était
de lui dire de compter sur l'assistance de cette flottille,
en cas d'attaque contre le Pos-t-au-Prince de la part de
Christophe ; car, malgré le dénouement de la négociation
suivie au Grand-Goave, il avait le projet, dans ce cas,
d'offrir au président d'aller à son secours avec les troupes du Sud. L'action du commandant anglais ayant dérangé son projet, ce fut auprès du gouverneur et de l'amiral de la Jamaïque qu'il envoya, pour s'en plaindre :
de Miragoane, il expédia à Port-Pioyal le chef d'escadron
Solages, son aide de camp, qui prit passage aux Cayes 470 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. sur une petite goélette. Cet officier fut froidement reçu
par ces autorités, qui lui répondirent que la capture delà
frégate haïtienne n'avait eu lieu, « que parce que le gou-
« vernement du Sud n'était pas reconnu comme régu-
« lièrement établi. » Il dut quitter Port-Royal. A peine
partie, la goélette fit naufrage ; Solages et tout l'équipage furent heureusement sauvés en mer, par une frégate anglaise commandée par le capitaine Devis, qui se
rendait dans ce port. Ramenés là, ils furent renvoyés aux
Caves sur la même frégate \ »
tienne n'avait eu lieu, « que parce que le gou-
« vernement du Sud n'était pas reconnu comme régu-
« lièrement établi. » Il dut quitter Port-Royal. A peine
partie, la goélette fit naufrage ; Solages et tout l'équipage furent heureusement sauvés en mer, par une frégate anglaise commandée par le capitaine Devis, qui se
rendait dans ce port. Ramenés là, ils furent renvoyés aux
Caves sur la même frégate \ » Pendant que ses navires de guerre passaient au pouvoir de ses ennemis, le Roi d'Haïti procédait paisiblement,
en législateur, dans sa bonne ville du Cap-Henry. Le
30 janvier, son conseil privé, composé de douze membres
présidés par l'archevêque Corneille Rrelle, duc de l'Anse,
lui adressa un discours en forme de rapport, sur la codification des lois qui devaient régir le royaume. « ïl appartenait à V. M., lui dit-il, au Fondateur de nos
« institutions morales, politiques et guerrières, de nous
« donner des lois sages, qui immortaliseront la gloire de
« votre règne Les grandes choses que V. M. a faites
<t pour le peuple haïtien, ne trouvent point de modèle ni
« d'exemple, dans aucune page de l'histoire ... Il fallait
« au peuple haïtien un code de lois simples, sages, qui
« consacrât, d'une manière solennelle, sesdroits, sesdeI En montant a bord de cette frégate, Solages fit le signe de détresse des Francs-Maçons.
Le capitaine Devis l'était ; il l'accueillit en frère, le combla de caresses et le conduisit dans
sa chambre où il lui donna des bardes pour s'habiller. De retour a Port-Royal, Solages fut
mieux accueilli de l'amiral qui chargea Devis de le ramener aux Cayes. Malgré l'insuccès
de sa réclamation, ayant appris par Solages, les attentions dont il avait été l'objet depuis
son naufrage, le général Borgella fit un accueil distingué au capitaine Devis. La Loge des
Cayes le fêta a son tour, comme un véritable frère ; et de cette circonstance naquit la haute
opinion de Borgella, en favenr des Anglais bien nés : il était franc-maçon aussi. [1812| CHAPITRE XVII. 471 « voirs, et qui fût analogue au climat, à ses mœurs, à
« ses besoins, et principalement adapté à r.n peuple
« agricole et guerrier. Le génie appréciateur de V. M.,
« qui embrasse les diverses ramifications des besoins du
« peuple, conçut le plan de ce code, en développa les
« règles ; vous voulûtes que ses bases reposassent sur
« ces principes sacrés que la diviniléa gravés dans le coeur « de tous les hommes : Justice et Equité Le conseil c se glorifie d'avoir, sous les auspices du Grand Henry,
« travaillé à poser les bases de la félicité et de la prospect rite du peuple haïtien l. » Ce code unique fut composé de diverses lois : — loi
civile, loi de commerce, loi sur les prises, loi de procédure civile, loi de police correctionnelle et criminelle, loi
de procédure criminelle,, loi concernant la culture, loi
militaire comprenant les règlemens de toutes natures
sur cette matière, loi pénale militaire, y compris les jugemens. Le 20 février, un édit du roi les adopta pour
former le Code Henry, et ordonna de les publier le 24,
pour avoir leur exécution à partir de ce jour. En conséquence, « toutes les lois anciennes, édits, ordonnances,
« règlemens et arrêtés ayant traité des matières conte-
« nues dans le présent code, sont et demeurent abrogés,
« etc. »
glemens de toutes natures
sur cette matière, loi pénale militaire, y compris les jugemens. Le 20 février, un édit du roi les adopta pour
former le Code Henry, et ordonna de les publier le 24,
pour avoir leur exécution à partir de ce jour. En conséquence, « toutes les lois anciennes, édits, ordonnances,
« règlemens et arrêtés ayant traité des matières conte-
« nues dans le présent code, sont et demeurent abrogés,
« etc. » Le lecteur comprend, à cette énumération de lois, que
les cinq codes français furent déguisés sous ce titre : il y
avait alors un Code Napoléon, il y eut un Code Henry.
Le conseil privé s'attacha aussi à des inversions grammaticales, à une rédaction rapprochée, mais quelque peu { Parmi les douze membres du conseil privé, l'archevêque C. Brelle surtout était destiné
a éprouver toute la justice et V équité du Grand Henry; car il fut royalement condamné à
périr d'inanition dansrun cachot, probablement a cause de ses méfaits. 472 études suu l'histoire d'haïti. différente de celle des codes français, afin de mieux attribuer « au génie appréciateur du Grand Henry » le mérite de l'invention1. La loi sur les prises, les lois militaires, étaient empruntées à celles de la France ; celle sur
la culture, à cette foule de règlemens locaux de tous les
régimes précédens ; et cela ne pouvait être autrement,
car il était impossible de rompre avec les anciennes
traditions législatives. Dans le code appelé loi civile, on remarque cette disposition : « L'épouse d'un haïtien, fût-elle étrangère, est
« de droit Haïtienne. » Christophe faisait ainsi prévaloir
un principe qui est dans la nature des choses,, en dépit
de la loi politique qui exclut les étrangers de la société
haïtienne : la femme doit suivre la condition de son mari.
Il s'ensuivait, par réciprocité, que l'Haïtienne qui épouserait un étranger, deviendrait étrangère aussi ; mais le
même code donnait au roi, la faculté de faire recouvrer
la qualité d'Haïtien, quand on l'avait perdue, en comprenant les femmes qui seraient dans ce cas. Le divorce n'étant pas permis dans le royaume, on ne
copia point les dispositions du Code Napoléon à cet égard;
et au chapitre de la filiation des enfans légitimes ou nés
dans le mariage, il était dit : « Le père ne peut contester
« la légitimité de l'enfant conçu durant son union con-
« jugale. » En disant père au lieu de mari, on en faisait
forcément l'auteur de la naissance de l'enfant. Le conseil
privé avait voulu être agréable en cela au Grand Henry, I Exemple. Code français: On ne peut déroger, par des conventions particulières, aux
lois qui intéressent l'ordre public et les bonnes mœurs. — Code Henry : Aucunes conventions particulières ne peuvent reposer sur des bases qui contrarient ou qui blessent les lois,
concernant l'ordre public et les bonnes mœurs. II est vrai que les Haïtiens ne sont pas obligés de bien écrire le français, et j'en donne
souvent la preuve. [1812] chapitre! xvh. 473
Code français: On ne peut déroger, par des conventions particulières, aux
lois qui intéressent l'ordre public et les bonnes mœurs. — Code Henry : Aucunes conventions particulières ne peuvent reposer sur des bases qui contrarient ou qui blessent les lois,
concernant l'ordre public et les bonnes mœurs. II est vrai que les Haïtiens ne sont pas obligés de bien écrire le français, et j'en donne
souvent la preuve. [1812] chapitre! xvh. 473 qui jouissait du droit du seigneur dans son royaume ;
mais il fit ajouter des articles additionnels à la (in de la
loi civile, qui supprimèrent ce singulier article 97 et donnèrent au mari la faculté du désaveu, sauf à lui à ne
pas en user envers le souverain '. Celui-ci comprit que l'exemple tracé par le chef de l'État, en toutes choses, étant presque toujours imité , il
fallait, borner le droit de ses sujets : d'ailleurs, il était le
Fondateur des insiitutions morales du royaume. Toutefois, la loi pénale ne contenait aucune peine contre l'adultère; ce ne fut que quatre ans après, le 28 janvier
1816, qu'une ordonnance royale en établit, sur les remontrances du ministre de la justice, y est-il dit, et
« attendu que les mœurs sont les bases de toute société
« policée ; que les enfreindre, c'est rompre tous les liens
« qui unissent ses membres; et que, pour les conserver,
« il faut réprimer ceux qui tenteraient de les corrompre,
« en faisant connaître l'ènormitè du crime, et y infliger
« des peines corporelles proportionnées au délit. » Il est
donc singulier que ce monarque, qui affectait tant de respect pour les mœurs, eût oublié ou négligé tout d'abord
d'établir^ees peines. Il y a eu cette différence entre Christophe et Pétion
(puisqu'il est convenable de toujours comparer leur influence sur les destinée^ du pays), que si Pétion eut le
tort que nous lui avons reproché, si ses discours plaisans
en cette'matière tendaient à relâcher les mœurs, à perpétuer celles de la société coloniale, du moins on ne put
jamais dire qu'il manqua à ses devoirs envers qui que ce 1 II eût été plus simple ne pas publier cet article 97, de ne pas le laisser dans ce Code,
a moins que les articles additionnels ne soient venus plus tard, après la publication : ce
qui ne paraît pas, ces articles n'étant pas insérés dans un acte séparé.
ours plaisans
en cette'matière tendaient à relâcher les mœurs, à perpétuer celles de la société coloniale, du moins on ne put
jamais dire qu'il manqua à ses devoirs envers qui que ce 1 II eût été plus simple ne pas publier cet article 97, de ne pas le laisser dans ce Code,
a moins que les articles additionnels ne soient venus plus tard, après la publication : ce
qui ne paraît pas, ces articles n'étant pas insérés dans un acte séparé. 474 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. soit ; on le considéra constamment pur sous ce rapport:
tandis que Christophe, malgré sa sévérité de mœurs appareille, malgré ses discours, adonné lieu à une foule de
chroniques scandaleuses racontées comme certaines. Dans son système pénal, il adopta des expressions originales pour les peines infligées aux condamnés : il y avait
détention au ban du roi, ou emprisonnement correctionnel ; détention à la barrière neuve, ou réclusion. Les
galères étaient les travaux forcés, probablement avec
chaînes aux pieds. Le cas de conspiration contre l'État,
l'attentat ^contre la personne du roi, celle de la reine,
celle tlufprince royal et celle des princesses royales, entraînaient/a confiscation des biens et la flétrissure contre la famille du supplicié : hors ces cas, les délits et les
crimes étaient personnels. Le fonctionnaire qui détournait à son profit les deniers publics dont il était comptable, était renfermé pendant dix années à la barrière
neuve, et condamné à restituer le double de ce qu'il aurait détourné. Aucun cas de vol, quelles que fussent les
circonstances aggravantes, n'emportait peine de mort,
mais plusieurs années à la barrière neuve ou réclusion. L'instruction des procédures criminelles se faisait
par écrit : le jour du jugement, le prévenu ou l'accusé
comparaissait pardevant les juges, en la chambre du
conseil (non pas en séance publique); là, il subissait un
dernier interrogatoire sur la sellette, après quoi il était
renvoyé à la prison : alors les juges opinaient sur le jugement à rendre. Mais, dans l'instruction écrite, les témoins étaient confrontés avec le prévenu ou accusé, pour
qu'il pût fournir ses reproches con re eux ou ses observations contre leurs témoignages. C'était la procédure
criminelle des temps anciens. [1812] ciiapitkk xvn. 471 La loi sur la culture offrait sans doute une foule de dispositions sages et équitables à l'égard des cultivateurs;
mais hélas ! elles n'étaient qu'écrites. Ils avaient droit
au quart des revenus bruts des propriétés, à des soins
dans leurs maladies ou infirmités, ou leur vieillesse*.
Les heures de travail étaient fixées; les mendians, les
vagabonds, réprimés: L'autorité militaire avait la police
des campagnes. La grande culture surtout jouissait de
toute la sollicitude de ce code rural, pour produire de
bonnes denrées, par leur préparation, par les usines
prescrites, par les instrumens aratoires, les machines,
etc. La plantation des vivres et grains de toutes espèces
étaient ordonnée, et l'État devait en avoir une partie à
sa disposition, Des peines correspondantes au manque
d'exécution de toutes les prescriptions du code étaient
établies contre les propriétaires, les fermiers et les cultivateurs : les amendes dominaient parmi ces peines de
la loi écrite, mais le régime réel était autre chose.
par leur préparation, par les usines
prescrites, par les instrumens aratoires, les machines,
etc. La plantation des vivres et grains de toutes espèces
étaient ordonnée, et l'État devait en avoir une partie à
sa disposition, Des peines correspondantes au manque
d'exécution de toutes les prescriptions du code étaient
établies contre les propriétaires, les fermiers et les cultivateurs : les amendes dominaient parmi ces peines de
la loi écrite, mais le régime réel était autre chose. La loi militaire, en 505 articles, était la réunion de
tous les règlemens sur ce service. « Tout Haïtien, depuis
« l'âge de \LÏ ans jusqu'à l'âge de 60 ans, qui n'est point
« militaire et en activité de service, compose les milices
« du royaume. » La loi pénale militaire, en 115 articles, comprenant
la forme de procédure devant lesconseilsde guerre, était
la dernière du Code Henry et digne en tout de ce nom
fameux dans lecrime. Il s'y trouvait 7 cas de destitution, 1 Ce code rural prescrivit l'établissement d'un hôpital sur chaque habitation, d'un autre
dans les jardins pour les maladies contagieuses; des officiers de santé devaient soigner les
cultivateurs malades : assurément, rien de tout cela n'était exécuté. Ce qu'il y eut de réel,
c'est que ces producteurs agricoles étaient contraints, par le bâton, la force matérielle, a
résider sur les habitations où ils étaient placés comme sous les régimes antérieure, a y
travailler péniblement : le séjour des villes ou bonrgs leur était interdit, sous peine d'être
traités comme vagabonds, etc. 470 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. 4 de mise aux fers, en prison, 29 de barrière neuve ou
réclusion, 2 où le mot de mort était écrit, et 40 où la
peine de mort était dissimulée par l'expression de passer
par les armes, qui ne signifie pas autre chose ; et la
preuve de ceci, c'est qu'à l'article 110 delà loi sur l'exécution d'un condamné, il est dit : « il sera passé par les
« armes, jusqu'à ce que mort s'en suive, par le détaehe-
« ment qui l'aura conduit1. » L'art. 109 prescrivait,
qu'au lieu de l'exécution, « l'adjudant d'armes fera pu-
« blier à la tête de chaque troupe, un ban portant dé-
« fense, sous peine de la vie, de crier grâce. » C était un
nouveau cas de mort possible. Le duel était positivement défendu par le roi, et tout
militaire ou autre individu attaché à l'armée ou à sa suite,
qui serait convaincu de s'être battu en duel «sera pas-'é
« par les armes, comme rebelle au roi, violateur de la
« justice, et perturbateur du repos et de la tranquillité
« publique, » disait le deuxième paragraphe du même
article 77. « Toute conspiration ou attentat contre la personne
« du roi, celle de la reine , du prince royal ou du
« royaume, emportera peine de mort contre celui ou
« ceux qui se seront rendus coupables de ce crime, con-
« tre leurs complices, contre ceux qui en auraient eu con-
« naissance et qui ne l'auraient pas dénoncé aux autori-
« tés^ leurs familles seront flétries et déshonorées , et
« leurs biens confisqués au profit de l'État. » Article 80. 2
attentat contre la personne
« du roi, celle de la reine , du prince royal ou du
« royaume, emportera peine de mort contre celui ou
« ceux qui se seront rendus coupables de ce crime, con-
« tre leurs complices, contre ceux qui en auraient eu con-
« naissance et qui ne l'auraient pas dénoncé aux autori-
« tés^ leurs familles seront flétries et déshonorées , et
« leurs biens confisqués au profit de l'État. » Article 80. 2 Tout ce' système de rigueur, de sévérité extrême, 1 « Faire passer un soldat par les armes, » c'est le faire fusiller par jugement d'un conseil de guerre. 2 Cet article, copié'textuellement, faisait partie de la loi pénale militaire ; il y a omission du cas de conspiration ou attentat contre la personne des princesses royales, mais dans
la loi pénale civile, ces cas sont prévus. [1812| CHAPITRE xvn. 477 ayant précédé la publication du Code Henry, ou comprend pourquoi eut lieu la défection de la frégate /' Améthyste, presqu'au même moment où ces lois étaient présentées à la sanction royale, par le conseil privé de Sa
Majesté; pourquoi les équipages des deux autres navires
adhérèrent si facilement à cette défection. La loi pénale
militaire ayant été publiée à la fin de février, on comprendra encore mieux la défection importante qui la suivit sous les murs du Port-au-Prince, peu de mois après. En parlant du code pénal militaire de 1808, nous
avions dit qu'il s'y trouvait 98 cas où la peine de mort
était appliquée. En 1807, le sénat réduisit ces cas à 8;
et en 1812, Henry 1er les portait à o\ ! Qu'avaient donc
gagné les troupes du Nord et de l'Artibonite, à passer
sous les ordres du général en chef qui provoqua la mort
de l'Empereur Dessalines? Aussi, les marins du Nord
donnèrent un exemple qui ne pouvait qu'être imité par
les troupes de l'armée de terre; ce furent celles de ÏArtibonite qui eurent l'honneur de le suivre: exemple frappant de l'influence qu'exerce la législation sur les idées
des hommes! Soit que Christophe connût plus tôt, ou. seulement
dans les premiers jours de mars, la défection de sa frégate, le 8 il émit une proclamation au peuple et à l'armée d'Haïti, où il disait: « L'attentat le plus inouï, la
« trahison la plus atroce de quelques misérables scélé-
« rats, ont livré au pouvoir des révoltés du Sud , ma
<r frégate la Princesse Royale Améthyste, après que les
« traîtres ont eu porté leurs mains criminelles sur leur
« amiral et quelques autres de leurs officiers. Par suite
« de cette infernale entreprise, que le génie seul de la
« rébellion a pu inventer, deux autres de mes bâtimens 478 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « ont subi le même sort, induits en erreur et trompés par
« les signaux des révoltés. Us ont fait dans celte occa-
« sion, comme dans toutes les autres, usage de leur arme
« naturelle: la perfidie! Naviguant ensuite sans corn-
« mission d'aucune puissance légale, ces bâtimens ont
« été capturés comme forbans; car aucun souverain
« n'est exempt d'éprouver des trahisons, mais tous sont
« intéressés à punir les traîtres. Soudain je me suis
« levé: mon repos était celui du lion. Je me décide à
« marcher contre le Port-aux-Crimes, pour réduire les
« rebelles. J'ai retenu trop longtemps l'ardeur de mes
Naviguant ensuite sans corn-
« mission d'aucune puissance légale, ces bâtimens ont
« été capturés comme forbans; car aucun souverain
« n'est exempt d'éprouver des trahisons, mais tous sont
« intéressés à punir les traîtres. Soudain je me suis
« levé: mon repos était celui du lion. Je me décide à
« marcher contre le Port-aux-Crimes, pour réduire les
« rebelles. J'ai retenu trop longtemps l'ardeur de mes « braves soldats » Et il s'adressait ensuite aux citoyens de tontes les
classes, dans l'Ouest et le Sud, pour les inviter a se rallier à son autorité, en promettant de protéger les bons,
de n importe quelque couleur.* Aux troupes, il disait:
« Militaires égarés, avez-vous pu méconnaître si long-
« temps votre véritable chef, le père du soldat? etc. » En
effet, il venait de le prouver par sa loi pénale militaire
si douce, si humaine ! On se tromperait, si l'on croyait que ce fut à la nouvelle reçue de la défection de sa flotille, que Christophe
se décida à marcher contre le Port-au-Prince; il se préparait auparavant à cette campagne, en réunissant à
Saint-Marc des munitions de guerre, de l'artillerie de
campagne et de siège, des projectiles, etc. Dès le 12 janvier, un ordre du jour de Pétion annonçait ces préparatifs, en ordonnant les disposilions nécessaires à la résistance : le 20 du même mois, les troupes des arrondissei Sujet a caution sous ce rapport, il donnait d'avance sa parole royale, dans le temps
même où il avait appris que c'était un mulâtre qui avait opéré la défection de sa frégate. [1812] CHAPITRE XVII. 479 mens de Léogane et de Jacmel durent se réunir à celles
du Port-au-Prince, et les gardes nationales se tenir prêtes à marcher, au premier ordre. La scission du Sud restait toujours comme un obstacle
à la défense parfaite de la République, menacée par son
cruel ennemi. Mais la Providence voulut que ce fût au
moment même où il comptait le plus sur cette funeste division, qu'elle dut finir. Le 7 mars, veille du jour de la proclamation du Lion
du Nord, le colonel Pierre Henry, son homonyme, se
prononça à Jérémie, à la têle de la 18a demi-brigade, en
faveur de l'autorité du Président d'Haïti.1 Cette affaire
avait été si bien menée, que le général Francisque fut
surpris quand elle éclata, et il fut contraint de se retirer
de la place avec quelques officiers et ses guides, se dirigeant aux Cayes. Après son départ, tous les citoyens se
prononcèrent comme la 18e. Dans l'arrondissement de
Tiburon,le colonel Lepage, de la gendarmerie, eutraîna
également dans le mouvement une partie de la 19e et les
citoyens. Lorsque le général Francisque sortit de Jérémie, il
s'était arrêté un instant à Dalmarie; de là il en avait informé Borgella, par une lettre qui lui parvint aux Cayes.
Le lendemain, ce dernier partit avec la 13e, un bataillon
de la 17n et un détachement de dragons pour se porter à
Jérémie. Quel que fût antérieurement son désir de mettre
un terme à la situation où se trouvait le Sud à l'égard de
l'Ouest, son devoir de général en chef lui commandait
érémie, il
s'était arrêté un instant à Dalmarie; de là il en avait informé Borgella, par une lettre qui lui parvint aux Cayes.
Le lendemain, ce dernier partit avec la 13e, un bataillon
de la 17n et un détachement de dragons pour se porter à
Jérémie. Quel que fût antérieurement son désir de mettre
un terme à la situation où se trouvait le Sud à l'égard de
l'Ouest, son devoir de général en chef lui commandait 1 Depuis l'affaire de Gérin surtout, le colonel Henry, qui ne voulut pas y prendre part,
s'était dévoué à Pétion; et celui-ci avait pour lui les plus grands égards, pour avoir neutralisé l'ancienne influence de Bergerac Trichet sur la 18*. Pction ne négligeait pas non
plus jMadame Henry qui, comme Madame Métellus, exerçait une grande influence sur son
mari. Celte femme ne voyageait jamais sans ses pistolets qu'elle maniait habilement. 480 ÉTUDES SUll L HISTOIRE D HAÏTI. de maintenir son autorité, puisque le conseil du gouvernement l'avait décidé ainsi. Il y a pour le militaire et
l'homme politique, une obligation de se respecter soimême, sous peine de déchoir dans l'opinion, dans la considération qu'il doit exiger de ses adversaires. Mais arrivé
sur l'habitation Lesieur, dans les hauteurs de Peslel ,
Borgella reçut une autre lettre de Francisque, déjà rendu
aux Cayes, qui lui apprenait que le colonel Lepage avait
adhéré à la résolution du colonel Henry. Dès lors, il n'y
avait lieu qu'à une chose: retourner aux Cayes, pour délibérer avec le conseil sur le parti qu'il fallait prendre
en cette circonstance, les troupes qu'il avait avec lui ne
suffisant pas pour marcher contre deux arrondissemens
en défection. Il reprit la route des Cayes dans ce dessein. Arrivé sur l'habitation Béret-Saint-Victor, dans les
montagnes de Cavaillon, le 14 mars, il reçut une lettre
de Panayoty et Frémont qui lui mandaient, qu'ils venaient dans le Sud, chargés d'une mission auprès de lui
de la part du Président d'Haïti. Il leur répondit immédiatement, de l'attendre ou à Miragoane ou à Aquin, où
il allait se rendre pour les recevoir. Cette mission lui
prouvait que Pélion était déjà informé de la défection des
arrondissemens de Jérémie et deTiburon, et elle entrait
dans ses vues de consulter le conseil départemental. Dans
son désir d'éviter toute guerre, il communiqua cette
nouvelle aux officiers supérieurs qu'il avait avec lui : le
général Faubert, le colonel Léveillé, de la 15e, etc., et
leur dit son intention d'en conférer avec le conseil, après
avoir vu les envoyés du président. Aussitôt, Léveillé conçut le projet de devancer toute délibération à ce sujet, de faire détection pour s'en faire un
mérite aux yeux de Pétion ; il embaucha les officiers et [1812] CHAPITRE XVII. 481 les soldats de son corps, en leur faisant toutes les promesses en usage dans ces sortes de cas. Malgré l'ordre
de Borgella, de faire défiler les troupes pour s'arrêter au
carrefour de Cavaillon, Lévcillé entraîna la 15e et les autres corps au pas de course, pour rentrer aux Cayes.
faire détection pour s'en faire un
mérite aux yeux de Pétion ; il embaucha les officiers et [1812] CHAPITRE XVII. 481 les soldats de son corps, en leur faisant toutes les promesses en usage dans ces sortes de cas. Malgré l'ordre
de Borgella, de faire défiler les troupes pour s'arrêter au
carrefour de Cavaillon, Lévcillé entraîna la 15e et les autres corps au pas de course, pour rentrer aux Cayes. Ne les trouvant pas à ce carrefour, Borgella expédia
le chef d'escadron Solages pour tâcher de les devancer
aux Cayes, avec ordre au général Bonnet de prendre des
mesures en conséquence. Mais Solages, les rencontrant
à la rivière l'Ilet, fut retenu par le colonel Léveillé. Celui-ci rentra aux Cayes dans une grande effervescence,
et fit prisonnier le général Bonnet qui allait au-devant de
ces troupes, sur la levée des Quatre-Chemins. Dans ce
moment, le général Wagnac se déclara en faveur de l'autorité du Président d'Haïti, et les membres du conseil
départemental et les citoyens de la ville furent contenus
par la force militaire placée sous les ordres de ce général : parmi les citoyens, il y en eut qui adhérèrent au
mouvement. • Wagnac se conduisit en honnête homme, comme toujours, en bon citoyen et chef modéré dans l'exercice de
son autorité; il fit respecter tout le monde, surtout Madame Borgella et sa famille, en souvenir des services que
lui avait rendus le général en chef. Mais Léveillé inspira
des craintes pour leurs jours aux hommes les plus courageux : le général Bonnet fut de ce nombre, tant ce
colonel le menaçait après l'avoir fait prisonnier. Trouvant
le moyen de lui échapper un instant, Bonnet chercha à
se cacher, fut poursuivi tumultueusement par les soldats
dirigés par Léveillé et ses officiers, et on le rencontra
sous le théâtre de la salle de spectacle, où il courut encore le plus grand danger. A cet instant, le général WaT. VII. 51 482 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. gnac parvint à le protéger, et l'amena chez lui où il le
garda pour le soustraire à toute insulte de la soldatesque,
Ce fut une triste destinée pour un officier de cette importance ! Le général Francisque se trouvait chez Borgella, au
moment de l'entrée des troupes en désordre ; il s'évada
à pied par les fossés, avec ses aides de camp, pour aller à
la rencontre du général en chef '. Celui-ci s'était décidé
h retourner aux Cayes, par rapport à la mutinerie de Léveillé; mais ayant joint Francisque qui lui apprit les événemens, et reçu au même moment une lettre de sa
femme, qui lui mandait l'arrestation de Bonnet, il se résolut à se rendre à Aquin où étaient les généraux Vaval
et Lys, et l'adjudant-général Véret, avec un bataillon de
la 15e, fort de 600 hommes : il y arriva avec le général
Francisque. Solages, échappé des mains de Léveillé, vint
l'y joindre.
joint Francisque qui lui apprit les événemens, et reçu au même moment une lettre de sa
femme, qui lui mandait l'arrestation de Bonnet, il se résolut à se rendre à Aquin où étaient les généraux Vaval
et Lys, et l'adjudant-général Véret, avec un bataillon de
la 15e, fort de 600 hommes : il y arriva avec le général
Francisque. Solages, échappé des mains de Léveillé, vint
l'y joindre. Pendant que l'arrondissement des Cayes se plaçait
sous les ordres du Président d'Haïti, celuide Nippes suivait le même mouvement par l'action du général Bruny
Leblanc : le 14 mars, il était soumis avec la 16e demibrigade. Le 10, le président avait reçu du colonel Henry, l'information de la soumission de l'arrondissement de Jérémie. En élevant cet officier au grade de général de
brigade pour le commander désormais, il adressa le même
jour un message au sénat, où il l'informait des particu1 En voyant revenir la 15e et les autres troupes, du balcon où il était, Francisque croyait
que c'était le général en chef qui rentrait aux Cayes. Mais Madame Borgella lui dit : « Vous
« vous trompez , M. Borgella n'est pas avec ces troupes : jamais il ne souffrirait le désordre
« qu'elles manifestent. Il a dû se rendre a Aquin. Sauvez-vous, allez l'y joindre : la iS" est
« la ; c'est votre ancien régiment à tous les deux, il vous soutiendra. » Quand Borgella apprit cette particularité et la dignité que montra sa femme en cette circonstance, son amour pour elle fut a son comble. [1812] CHAPITRE XVII. 485 larités de cet événement qui lui faisait présager le terme
de la scission du Sud, par les précédons résultant des négociations infructueuses du Grand-Goave. Par ce message, Pétion dit au sénat : « Ce qu'il y a de plus satis-
« faisant, citoyens sénateurs, c'est qu'il n'y a pas eu une
« seule goutte de sang de répandue. » Le fait est, que le colonel Henry lui avait laissé ignorer
l'assassinat du chef d'escadron Delaunay, sénateur et
commandant de la place de Jérémie. Cet officier, étant
malade, se trouvait à la campagne en changement d'air;
aussitôt le mouvement opéré dans la ville, on alla sur
l'habitation où il se tenait et on l'égorgea pendant la
nuit. Le seul motif de ce crime fut attribué au désir de
le remplacer dans son emploi militaire. Henry fut coupable de le laisser commettre, s'il ne l'ordonna pas luimême. Delaunay pouvait être écarté, sans aucun danger
pour le plein succès de la soumission de l'arrondissement; et le silence que ce colonel garda envers le président, sur cet assassinat, fait présumer qu'il l'ordonna,
par quelque haine qu'il avait pour la victime. En même temps qu'il ordonnait la sortie du Port-auPrince, de plusieurs corps de troupes, pour se porter au
Pont-de-Miragoane et aider, par sa présence sur ce point,
aux défections dans les autres arrondissemens du Sud,
Pétion se décida à envoyer Panayoty et Frémont auprès
de Borgella, porteurs d'une dépêche en date du 11 mars.
Il lui parla des motifs qu'il avait eus d'agir avec patience
et modération, à l'occasion de la scission du Sud, par son
espoir que la douceur et la persuasion produiraient avec
le temps leur effet sur les esprits ; mais que le moment
était arrivé où chacun devait reconnaître la nécessité
de revenir à l'unité dans le gouvernement, afin de
Panayoty et Frémont auprès
de Borgella, porteurs d'une dépêche en date du 11 mars.
Il lui parla des motifs qu'il avait eus d'agir avec patience
et modération, à l'occasion de la scission du Sud, par son
espoir que la douceur et la persuasion produiraient avec
le temps leur effet sur les esprits ; mais que le moment
était arrivé où chacun devait reconnaître la nécessité
de revenir à l'unité dans le gouvernement, afin de 484 etddes sur l'histoire d'haï ti. sauvegarder les familles et la République, menacées des
plus grands malheurs, ce Je viens vous proposer, lui dit-il,
« de rendre la paix et le bonheur à la République ; il y
« va de votre gloire, et vous trouverez toujours mon
« cœur ouvert, prêt à devancer cet heureux moment
« La circonstance présente n'apportera pas de change-
« ment essentiel à ce que je comptais faire en faveur de
« nos concitoyens du Sud, quand j'ai envoyé une dépu-
« tation au Grand-Goave, si ce n'est dans le commandece mentdeîaGrande-Anseque le colonel Henry conservera
« comme général de brigade, grade auquel je viens de
« Télever, en considération de ses services. Si vous vous
« décidez à reconnaître le gouvernement, je suis prêt à
« envoyer une seconde députation, chargée de stipuler
« les articles partiels et accessoires qui devront vous
« donner la sécurité et la garantie de mes promesses,
« — la base de ma proposition préalablement admise.
« Je vous parle, citoyen général, en jrère et en ami, et
« je ne vous ferai pas l'injure de croire que vous ne soyez
« pas convaincu de la sincérité de mes sentimens. Réu-
« nissons nos armes contre Christophe ; réparons le passé
« par sa défaite; rappelons la prospérité et le bonheur
« dans notre pays. Je vous écris avec la confiance que
« votre cœur m'entendra — » On ne pouvait agir et parler avec plus de franchise que
ne le fit Pétion en cette circonstance, ni ménager davantage les susceptibilités de l'amour-propre, non-seulement de Borgella, mais des membres du conseil du Sud,
généraux et autres. Ce qu'il disait des stipidalions à faire
et dont il avait conçu la pensée déjà, se rapportait à la
promesse verbale donnée à l'aide de camp Chardavoine,
de laisser à Borgella le commandement en chef An Sud, [1812] CHAPITRE XVII. 485 pourvu que le conseil départemental cessât d'exister, et
qu'il reconnût son autorité de Président d'Haïti, pour rétablir l'unité du gouvernement et l'indivisibilité de la
République. Mais, du reste, quel langage fraternel, que
de sentimens patriotiques dans cette lettre ! Après le départ de Panayoty et de Frémont, le président se mit en route ; il avait avec lui les généraux Maiïon
et Lamolbe Aigron, Sabourin, Inginac et d'autres officiers et ses aides de camp. Les autres généraux et officiers de l'Ouest restèrent au Port-au-Prince pour assister
le général Boyer, en cas que l'armée du Nord parût. Pétion y laissa aussi le bataillon des grenadiers à pied de sa
garde et les chasseurs à cheval, emmenant dons le Sud
les chasseurs à pied et les grenadiers à cheval, et des détachemens des autres troupes d'infanterie.
ourin, Inginac et d'autres officiers et ses aides de camp. Les autres généraux et officiers de l'Ouest restèrent au Port-au-Prince pour assister
le général Boyer, en cas que l'armée du Nord parût. Pétion y laissa aussi le bataillon des grenadiers à pied de sa
garde et les chasseurs à cheval, emmenant dons le Sud
les chasseurs à pied et les grenadiers à cheval, et des détachemens des autres troupes d'infanterie. Les deux envoyés du président trouvèrent le général
Borgella à Aquin, avec les généraux Francisque, Vaval,
Lys, Faubert et l'adjudant-général Véret. En recevant
de leurs mains la dépêche de Pétion, Borgella réunit en
conseil ces officiers du Sud, afin de prendre leurs avis,
mais en leur proposant tout d'abord de se soumettre à
l'autorité du Président d'Haïti. Indépendamment de ses
sentimens de patriotisme qui le portèrent à cette résolution, des termes de la dépêche présidentielle qui l'y
engageaient, il y avait convenance, nécessité, puisque
déjà les arrondissemens de Jérémie, de Tiburon, des
Cayes et de Nippes, avaient pris ce parti, et que celui d'Aquin seul restait a se prononcer. Vaval et Francisque acceptèrent sa proposition ; mais,
contre son attente, Lys, Faubert et Véret y résistèrent,
préférant, disaient-ils, guerroyer contre le président avec
le seul bataillon de la 15e, resté fidèle par attachement à 480 ÉTUDES SUR L HISTOIRE I) HAÏTI. Borgella, ancien colonel de ce corps. Lys poussa même
son amour-propre, mal placé en cette occasion, jusqu'à
dire « qu'il aimait mieux compromettre le sort du pays,
« que de se soumettre au Président d'Haïti. » Un tel langage ne partait pas de son cœur, toujours si dévoué à
Pétion et au pays ; il était l'effet de sa position particulière dans la scission du Sud, de sa fuite regrettable du
Port-au-Prince. Lys ne vit que de l'humiliation pour lui,
dans une détermination où il ne s'agissait que d'un sacrifice en faveur de la patrie. Mais il fut facile à Borgella
de le ramener à des idées plus raisonnables, à ses vrais
et constans sentimens, en lui exposant que son amourpropre personnel aurait le droit aussi de le porter à la
résistance, puisqu'il allait descendre de son rang de général en chef du Sud : car, il ne visait nullement à la
conservation du commandement de ce département, que
lui avait fait proposer le président et dont il renouvelait
la promesse par sa dépêche. Ses collègues agréant enfin ses judicieuses raisons,
Borgella expédia son aide de camp Solages avec les envoyés du Président d'Haïti , porteur d'une lettre du
16 mars, en réponse à sa dépêche. Il lui disait que Panayoty et Frémont, avec lesquels il s'était longtemps
entretenu, lui feraient part de ses idées, de ses réflexions
et de ses sentimens. « J'ai lu avec une attention particulière, ajouta-t-il,
« votre dépêche portant la manifestation des sentimens
« de paix, d'union et de concorde. Ces sentimens coïn-
« cident parfaitement avec les miens. C'est de leur du-
« rée, c'est dans l'harmonie qui doit toujours exister
« entre les enfans d'une même famille, que naîtra la féli-
« cité de notre commune pairie... Mais, vous le savez,
de ses réflexions
et de ses sentimens. « J'ai lu avec une attention particulière, ajouta-t-il,
« votre dépêche portant la manifestation des sentimens
« de paix, d'union et de concorde. Ces sentimens coïn-
« cident parfaitement avec les miens. C'est de leur du-
« rée, c'est dans l'harmonie qui doit toujours exister
« entre les enfans d'une même famille, que naîtra la féli-
« cité de notre commune pairie... Mais, vous le savez, [1812] CHAPITRE xvn. 487 « président, le temps seul devait nous préparer ce bon-
« heur; le temps seul pouvait assoupir les préventions,
« calmer les haines et mettre désormais chaque citoyen
« à même de porter son offrande sur l'autel de la patrie:
« c'est là que brûle le feu sacré de la Liberté Je vous
« déclare avec la franchise qui doit caractériser tout
« militaire, et sans détour comme sans répugnance,
« que votre autorité est pleinement reconnue dans ce
« département. C'est moins la faiblesse qui me dirige,
« que le patriotisme et l'amour de la paix. « Permettez-moi une réflexion qui naît des circons-
« tances et de la tranquillité publique. La constitution
« du 27 décembre 1806, dont vous nous offrez la garan-
« tie, demande quelques changemens, surtout à l'article
« du pouvoir exécutif. Dans un pays où les lumières ne
« sont pas généralement répandues, où les passions sont
« sans cesse" irritées par l'amour du pouvoir, ne vous
« semble-t-il pas nécessaire de perpétuer l'autorité dans
« les mains du pouvoir exécutif? Un gouvernement ternit poraire peut-il convenir à un peuple facile à égarer et
« à faire éclater des factions, pour favoriser les préten-
« tions secrètes de ceux qui convoitent le gouverne-*
« ment « Je sollicite de vous un ordre du jour portant oubli
« du passé, la promesse d'une garantie et sans aucune
« restriction, aussi bien que la cessation de l'anarchie
« où ce département se trouve livré depuis peu de jours.
« Je vous demande aussi une entrevue, et je me porterai
« avec confiance dans le lieu que vous désignerez » Borgella avait néanmoins admis dans sa lettre, l'idée
exprimée par le président, d'une sorte de convention où
des garanties seraient stipulées en faveur du Sud. Mais, 488 études sur l'histoire d'haïti. avec l'entraînement qui se propageait dans ce département, pour le retour à l'autorité du Président d'Haïti, il
n'y avait plus lieu à exécuter une promesse évidemment
faite pour décider le conseil départemental à se dissoudre:
les événemens étaient accomplis , et la garantie de la
sécurité pour tous, devait résulter de la parole d'un chef
qui ne manqua jamais à la sienne, et de l'ordre du jour
que Borgella réclama de lui.
nement qui se propageait dans ce département, pour le retour à l'autorité du Président d'Haïti, il
n'y avait plus lieu à exécuter une promesse évidemment
faite pour décider le conseil départemental à se dissoudre:
les événemens étaient accomplis , et la garantie de la
sécurité pour tous, devait résulter de la parole d'un chef
qui ne manqua jamais à la sienne, et de l'ordre du jour
que Borgella réclama de lui. Sa lettre parvint à Pétion, le 17, au Petit-Goave. Le
président accueillit Solages avec la bienveillance la plus
marquée, et lui dit que la conduite de son général était
celle du meilleur citoyen de la République; qu'il n'en
était pas étonné, parce qu'il avait toujours apprécié son
noble caractère, même quand ils étaient tous deux jeunes
officiers. Le 18, il publia l'ordre du jour réclamé par
Borgella, en disant aux troupes : « Soldats, Dieu a cou-
« ronné nos efforts. Nos frères nous attendent et nous
« appellent dans le Sud ; nous y entrons comme pacifî-
« cateurs : c'est assez vous dire ! Ordre, obéissance, res-
« pect des propriétés, oubli du passé : voilà le mot d'or-
« dre de l'armée. ïl est expressément ordonné de ne rien
a dire sur qui que ce soit, sous peine de punition exem-
« plaire; et de reconnaître dans la propriété de tous, ce
« que l'on doit à ses amis et à ses frères » Arrivé sur l'habitation Olivier, il adressa un message
au sénat pour l'informer de la soumission du Sud, par la
lettre qu'il venait de recevoir du général Borgella, tant
en son nom qu'en celui des généraux qui se trouvait à
Aquin avec lui, et de la part des généraux Wagnac et
B. Leblanc. « Je vais me rendre à la capitale du Sud, dit-il, afin
« de raffermir les esprits et de cimenter l'union la plus [1812] chapitre xvn. 489 « parfaite. Je n'oublierai jamais, citoyens sénateurs, que
« la patrie demande des défenseurs, et que toute ma
« conduite doit être dirigée vers les moyens de conserver
« ceux que nous possédons, et d'acquérir, s'il est pos-
« sible, un plus grand nombre. » Sur l'habitation Cadillac, près de Saint-Michel, le président renvoya Panayoty et Solagcs auprès de Borgella,
porteurs d'une nouvelle dépêche et de la copie de son
ordre du jour. Par cette dépêche du 18 mars aussi, en
lui témoignant sa vive satisfaction des sentimens qu'il
trouvait exprimés dans la sienne du 16, il lui disait :
n Je suis entré dans la partie du Sud, non pas pour y ven-
« ger aucune récrimination personnelle, mais bien pour
« y réunir les esprits et tous les cœurs, à la seule et imite que cause qu'il nous convient d'adopter pour nous
« sauver de la tyrannie de Christophe, et procurera tous
cette dépêche du 18 mars aussi, en
lui témoignant sa vive satisfaction des sentimens qu'il
trouvait exprimés dans la sienne du 16, il lui disait :
n Je suis entré dans la partie du Sud, non pas pour y ven-
« ger aucune récrimination personnelle, mais bien pour
« y réunir les esprits et tous les cœurs, à la seule et imite que cause qu'il nous convient d'adopter pour nous
« sauver de la tyrannie de Christophe, et procurera tous a et chacun la garantie assurée de leurs droits Lors- « qu'il sera permis de réviser la constitution, ou que la
« volonté du peuple s'expliquera à ce sujet, la question
« que vous me proposez sera décidée — * Je me mettrai
« en roule demain pour Aquin, où j'espère vous embrasse ser Je vous prie de rendre aux généraux qui sont « avec vous, le témoignage de toute mon affection et de
« la satisfaction que j'aurai à les voir. » Et en post-scriptum : « J'avais eu des inquiétudes sur le sort du général
« Bonnet, qui a couru des dangers aux Cayes : le géné-
« rai Wagnac me tranquillise, en m'assurant que ses
« jours sont en sûreté. » Sollicitude qui honore la mémoire de Pétion ! 1 On reconnaît ainsi, que l'idée d'élire le Président d'Haïti à vie, vint de l'initiative
prise par le général Borgella, d'après des considérations puisées aux sources les plus
pures : — pour amortir le désir effréné du pouvoir, calmer l'ambition, empêcher les factions de naître, assurer enfin une longue tranquillité au pays. 490 études sur l'histoire d'haïti. De Cadillac, il se vendit à Trémé où vinrent le joindre
les généraux Borgella, Vaval, Francisque, Lys, Faubert,
et l'adjudant-général Yéret, le 20 mars. Les troupes de
l'Ouest étaient en bataille des deux côtés de l'avenue des
beaux arbres qui conduisait de la barrière à la maison
principale. Borgella s'étant avancé, le président descendit du perron pour le recevoir et l'embrasser, ainsi que
les autres généraux. Pétion et Borgella passèrent dans
le salon où ils causèrent quelques instans, avant d'admettre les autres. Le président lui exprima de nouveau,
la satisfaction qu'il éprouvait de sa conduite désintéressée
qui sauvait la République, et qui lui méritait la reconnaissance de la nation et la sienne en particulier : « Car,
« n'en doutez pas, lui dit-il, nous serons bientôt atta-
« qués par Christophe ; j'ai eu des informations posi-
« tives à cet égard : notre union seule peut nous sau-
« ver. » Le 21, le Président d'Haïti fit son entrée aux Cayes,
avec les troupes de l'Ouest et escorté des officiers généraux du Sud : Borgella était à sa droite, et Lys à sa
gauche *. Il donna à ce dernier le pas sur Francisque et
Vaval, afin de lui prouver qu'il ne conservait aucune
rancune contre lui. Il fit plus envers ces deux généraux :
tout près de la ville, le colonel Léveillé vint au-devant de
lui avec quelques-uns des officiers de la 15e, et le salua
très-bruyamment en se vantant d'avoir pris les armes
pouivsa cause. Pétion lui dit : « Colonel, j'ai remarqué
à sa
gauche *. Il donna à ce dernier le pas sur Francisque et
Vaval, afin de lui prouver qu'il ne conservait aucune
rancune contre lui. Il fit plus envers ces deux généraux :
tout près de la ville, le colonel Léveillé vint au-devant de
lui avec quelques-uns des officiers de la 15e, et le salua
très-bruyamment en se vantant d'avoir pris les armes
pouivsa cause. Pétion lui dit : « Colonel, j'ai remarqué 1 On remarqua qu'en entrant aux Cayes, Pétion avait un pied chaussé d'une botte, et
l'autre, chaussé d'un soulier porté en pantouffle. Il donna pour raison qu'il souffrait au
talon de ce pied ; mais comme il avait dit qu'il voulait entrer aux Cayes en pantouffles, on
a pensé généralement qu'il ne voulut pas en avoir le démenti. Si telle fut son intention,
passons-lui cela, a raison de sa conduite d'ailleurs si digne. Il avait reconnu en Borgella,
le grade de général de division, pour avoir été général en chef du Sud. [1812] CHAPITRE XVII. 491 « que vous n'avez salue ni le général Borgclla, ni le gé-
« néral Lys : ce sont vos chefs, veuillez leur témoigner
« le respect que vous leur devez. » Force fut à Lé veillé
de s'exécuter, à ces paroles du chef de l'Etat qui maintenait l'autorité dans la personne de deux officiers de mérite '. Mais il eut pour le digne général Wagnac tous les
égards, toute la considération qu'il méritait par sa conduite modérée, par les belles qualités de son âme. Dès le
14 mars, jour où Wagnac s'était prononcé en faveur de
Pétion, cet officier général, en lui rendant compte des
événemens passés aux Cayes, avait dit dans sa lettre :
« J'ai une grâce à vous demander, président; c'est de
« me donner la satisfaction de témoigner ma reconnais-
« sance au général Borgella, qui m'a sauvé la vie enplu-
« sieurs reprises, ainsi qu'à beaucoup de vos amis,
« depuis qu'il a pris le commandement. Je vous prie, mon
« cher président, delui être utile en cette circonstance.2» 11 eût suffi de ce beau sentiment exprimé si loyalement
par le brave Wagnac, au moment même où il replaçait
l'arrondissement des Cayes sous l'autorité du Président
d'Haïti, pour que Pétion eût pour lui cette haute estime
qu'il lui avait déjà accordée depuis 1806, et qu'il lui 1 Comme il avait fait en-vers Sans-Souci, par rapport a H. Christophe. 2 Le général Wagnac ne fut pas le seul qui témoigna des noble? sentimens de Borgclla:
le juge de paix Salomon, dans une lettre postérieure aux événemens accomplis, en date
du 1" novembre 1812, dit a Pétion : « Le général Borgella, plus juste, plus généreux, ou moins soupçonneux que le feu géné-
«' rai Bigaud, m'a mis hors des cacliots après bien des angoisses durant trois mois, et plus
« encore pendant l'assassinat de mes deux compagnons sus-nommés (le vieillard Coquille
« et Georges aîné). » Ces mots de réticence ne détruisent pas le fait, quoiqu'ils amoindrissent la première
apprêt n'ion de la justice et de la générosité de Borgella. Salomon était connu, comme
Wagnac, >ur êlre partisan de Pétion : si le général en chef du Sud le relaxa des cachots,
c'est qu'il ne pensait pas que la persécution fût un moyen de gouvernement, et que chacun,
au contraire, pouvait avoir ses idées et ses sentimens dans toute sa liberté.
» Ces mots de réticence ne détruisent pas le fait, quoiqu'ils amoindrissent la première
apprêt n'ion de la justice et de la générosité de Borgella. Salomon était connu, comme
Wagnac, >ur êlre partisan de Pétion : si le général en chef du Sud le relaxa des cachots,
c'est qu'il ne pensait pas que la persécution fût un moyen de gouvernement, et que chacun,
au contraire, pouvait avoir ses idées et ses sentimens dans toute sa liberté. 492 études sur l'histoire d'haïti. montra constamment. Wagnac fut promu au grade de
général de division dû à son mérite et à ses services. Le
président pourvut à presque tous les emplois publics, d'après ses recommandations. Bruno Blanchet n'avait pas attendu son arrivée pour
s'enfuir à l'étranger : il se fit justice à lui-même *. Mais ce que l'on doit regretter, c'est que le général
Bonne! demanda au président un passeport pour s y
rendre aussi. Il fit en cela une nouvelle faute politique,
plus impardonnable que celle qui l'amena dans le Sud :
car, il n'ignorait pas que Christophe était là, menaçant
la République; il avait trop contribué à la fonder, pour
l'abandonner en cette circonstance. C'était sur les remparts du Port-au-Prince qu'il devait aller se réconcilier
avec Pétion, en le secondant encore 2. Qu'importait sa
mésintelligence avec Boyer, en présence de la patrie réclamant le service de tous ses défenseurs? Le département du Sud avait cessé d'être en scission
avec celui de l'Ouest, l'autorité du Président d'Haïti y
était désormais reconnue, d'après la constitution et sa
réélection en mars 1811. Le chef de l'Etat qui montra
toujours tant de tact dans les affaires publiques, qui
avait proclamé hautement / 'oubli du passé avant de pénétrer dans le Sud; ce chef sentit qu'il n'avait pointa
parler de nouveau au peuple, sur les événemens qui
avaient occasionné cette discorde civile. Quelque rédaction qu'il aurait adoptée dans une proclamation ou une
adresse, c'eût été toujours un acte désobligeant pour tous 1 Quelque temps après, Blanchet revint aux Cayes. Sa présence y occasionna un tel
mécontentement, que des officiers militaires le frappèrent dans les rues : ce qui le porta a
se réfugier a Santo-Domingo. 2 Puisqu'il ne comprenaitpas ce devoir sacré, Pétion ne devait pas lui refuser le passeport. [1812] CHAPITRE XVII. 495 les citoyens qui avaient été entraînés dans la scission, à
plus forte raison pour ceux qui y avaient pris une part
active, avec des démonstrations de passion ou de rancune contre le Président d'Haïti. Pétion s'en abstint avec
raison, par un haut sentiment de patriotisme. Il avait accueilli les réfugiés de l'Ouest, comme tous les
autres citoyens ; mais il jugea convenable d'anéantir publiquement tous les registres, tous les papiers du conseil
départemental, comme une signification de l'entier oubli
du passé, de l'union et de la concorde qui devaient désormais exister entre le Sud et l'Ouest, ces deux départemens constituant alors l'unité de la République d'Haïti.
Cette destruction officielle avertissait chacun, et surtout
ses anciens partisans dans le Sud, qu'il ne fallait plus récriminer, rechercher les traces des opinions émises contre
lui.
les papiers du conseil
départemental, comme une signification de l'entier oubli
du passé, de l'union et de la concorde qui devaient désormais exister entre le Sud et l'Ouest, ces deux départemens constituant alors l'unité de la République d'Haïti.
Cette destruction officielle avertissait chacun, et surtout
ses anciens partisans dans le Sud, qu'il ne fallait plus récriminer, rechercher les traces des opinions émises contre
lui. En prenant cette résolution, Pétion donna encore un
témoignage d'estime à Borgella et à Lys; il les prévint
de son intention de faire brûler les archives départementales sur la place d'armes, en présence des troupes et du
peuple, et il les engagea à ne pas se trouver à cette opération : « Des hommes comme vous, leur dit-il, ne doi-
« vent pas y assister1. » Elle eut lieu le dimanche 22 mars, jour des Rameaux,
précédant cette sainte semaine où l'Eglise catholique
commémore pieusement la mort du Divin Rédempteur, 1 Pétion avait passé plusieurs heures a causer avec Borgella, sur les événemens antérieurs depuis le commencement de la révolution ; il lui expliqua les motifs de sa conduite
en diverses circonstances. En lui disant de s'abstenir d'assister a cette opération, il ajouta
en souriant : « Quant a Francisque et aux autres généraux, ils ont a peine participé aux
« actes du conseil, ou plutôt en militaires, qu'en hommes politiques : cela vous serait plus
« sensible, a vous et a Lys. » Borgella se donna une forte migraine, et Lys eut mal aux
dents : ils se firent excuser auprès du Président d'Haïti, de ne pouvoir l'accompagner* a la
parade. ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. où l'Humanité entière devrait toujours se confondre dans
un seul esprit, — celui de la Charité, — afin de bannir
toute haine entre les enfans d'un même père. Le chef
qui conçut cette pensée d'union, qui comprit si bien ses
devoirs envers ses concitoyens , ses frères , qui était
animé de cet esprit évaugélique, méritait bien aussi les
grâces divines attachées aux actes de son gouvernement,
et d'emporter dans la tombe les regrets universels du
peuple sur le cœur duquel il régna. Mais voyons s'il mérite réellement, les louanges que
nous donnons à sa conduite dans la pacification du Sud;
si tout ce qu'il fit à cette occasion ne fut pas l'effet de
l'impulsion de son propre cœur; si Pétion, enfin, peut
être considéré comme un chef soumis aux influences de
ceux qui l'entouraient. Parmi ces hommes, Boyer passait aux yeux des opposans du temps, pour celui qui influençait le plus l'esprit
du président, et nous en avons parlé déjà, à propos de
sa mésintelligence avec Bonnet et d'autres. Examinons
si Pétion encourut ce reproche ; car il faut dire la vérité
tout entière, quand on la connaît par tradition ou documens ; autrement, on n'est pas digne d'écrire sur les faits
historiques, on ne recommande pas son œuvre a l'estime
du public. Voici des extraits de lettres adressées par
Boyer au président, au moment où il allait dans le Sud. Le 17 mars, il lui accusa réception de sa lettre du 16,
par laquelle Pétion l'informait de la soumission des généraux B. Leblanc et Wagnac: « Cette heureuse circons-
« tance, dit-il au président, présage la pacification géné-
« raie du Sud ; car je ne présume pas que les désorgani-
« sateurs réfugiés à Aquin (Borgella, Lys, Vaval, etc.)
« conservent encore le coupable espoir de résister à votre [1812] CHAPITRE xvir. 105
ception de sa lettre du 16,
par laquelle Pétion l'informait de la soumission des généraux B. Leblanc et Wagnac: « Cette heureuse circons-
« tance, dit-il au président, présage la pacification géné-
« raie du Sud ; car je ne présume pas que les désorgani-
« sateurs réfugiés à Aquin (Borgella, Lys, Vaval, etc.)
« conservent encore le coupable espoir de résister à votre [1812] CHAPITRE xvir. 105 « autorité. Trop de motifs ont dû, depuis peu, leur faire
« reconnaître l'énormité de leurs fautes, pour qu'ils n'en-
» visagent pas votre clémence comme leur seule res-
« source Mettez le temps à profit, président, et per-
« mettez à mon amitié de vous engager, en toute chose,
a à bien mûrir vos réflexions avant de vous décider atout
« ce qui peut devenir important. Ayez toujours à la pen-
« sée le salut commun, votre gloire et l'étendue de vos
« obligations. Tout est ici dans la plus parfaite tranquil-
« lité; tous les cœurs ont paru être satisfaits de vos suc-
« ces ; il semble même que l'esprit public se rectifie de
« plus en plus, et que l'esprit de parti fait place à la
« raison. l» Ainsi, tandis que les dépêches de Pétion à Borgella
respiraient un esprit de concorde , des sentimens de réconciliation, qu'elles tenaient un langage amical et fraternel ; dans sa lettre, Boyer ne voyait que « de la clé-
« mence à exercer envers les coupables, les désorganisa-
« teurs réfugiés à Aquin ! » Etait-ce là le langage d'une
vraie amitié pour le chef qui voulait oublier le passé,
réunir tous les cœurs dans le saint amour de la patrie?
Fallait-il chercher à exciter son orgueil? Et Boyer croyait
qu'il pouvait engager Pétion «à bien mûrir ses réflexions
« avant d'agir!!! » Le salut commun, la gloire personnelle du président, ses obligations envers son pays, consistaient à opérer comme il fît, à ne pas faire sentira des
frères, des amis, qu'il prenait envers eux un ton de su1 Par cette même lettre du 17 mars, Boyer annonçait au président, qu'un soldat du 20°
régiment venait d'arriver de Saint-Marc, d'où il disait s'être sauvé le 12. Il dit a Boyer,que
les troupes transportaient des boulets, de Marchand a Saint-Marc ; qu'elles étaient menées
avec une verge de fer; mais qu'il n'avait pas entendu parler d'une prochaine campagne
contre le Port-au-Prince. Il n'y avait que quatre jours, en effet, que la proclamation du 8
avait été publiée au Cap.
'un soldat du 20°
régiment venait d'arriver de Saint-Marc, d'où il disait s'être sauvé le 12. Il dit a Boyer,que
les troupes transportaient des boulets, de Marchand a Saint-Marc ; qu'elles étaient menées
avec une verge de fer; mais qu'il n'avait pas entendu parler d'une prochaine campagne
contre le Port-au-Prince. Il n'y avait que quatre jours, en effet, que la proclamation du 8
avait été publiée au Cap. 496 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAUT. périorité résultant de son autorité ; car des hommes
comme eux méritaient tous ces méhagemeïïs. Nous les
verrons bientôt siir les remparts du Port-au-Prince,
— Borgella, Lys, Francisque, — et nous saurons s'ils
surent s'y réfugier avec honneur. Ce n'est pas tout: encore une lettre à citer, du 19 mars.
Par celle-ci , Boyer accusait réception de deux autres
dePétion, des 17 et 18, et de son ordre du jour, qu'il fit
imprimer par ses ordres et expédier aux fonctionnaires
publics, en le publiant aussi. Il lui dit: « L'heureuse cir-
« constance de la soumission du Sud aux ordres du goûte vernement, a comblé ici le peuple de la plus vive allées gresse.1 Le bonheur que vous avez eu d'atteindre ce but
« sans effusion de sang, vous donne en quelque sorte
« de nouveaux droits à la reconnaissance publique, et
« doit nécessairement augmenter la confusion et la
« honte de vos ennemis. Quelle leçon pour les médians !
« Et que de réflexions cette occasion fait naître sur les
« vicissitudes humaines! Continuez, président, l'ouvrage
« que vous avez commencé ; la Providence bénira vos
« efforts. Songez à l'avenir ! soyez clément, mais soyez-le
« avec dignité. Pardonde la liberté de mes observations;
« mais mon cœur et mes principes m'empêchent de vous
i< parler différemment. » Pétion eut dans le Sud, de nombreux adversaires et
un seul ennemi': Bruno Blanchet. Il est à croire que
beaucoup de ces adversaires ne le devinrent, que parce
qu'ils étaient les ennemis de Boyer, dont les discours,
comme les lettres citées ci-dessus, ne savaientpas toujours
ménager ceux qui lui faisaient ombrage. De ce qu'il était 1 II y eut illumination spontanée au Port-au-Prince.— Journal l'Écho, Au 22 mars,N" 12. [1812] CHAPITRE XVII. 497 le favori du président, et qu'on le croyait influent sur
son esprit, on lui imputait une grande part dans ec dont
on se plaignait, et cela suffisait pour lui attirer la haine
de bien des gens1. Revenons à cette lettre du 19 mars. Comment, en présence de l'ordre du jour du 18, qui
recommandait l'oubli du passé entre des frères, qui excitait / 'allégresse du peuple ; en présence de la sagesse
du Président d'Haïti, de sa modération, obtenant la soumission du Sud sans effusion de sang, — ce qui réjouissait le cœur de Boyer, sans nul [doute : comment a-t-il
pu écrire à Pétion que ce qui faisait son bonheur, « de-
« vait nécessairement augmenter la confusion et la honte
« de ses ennemis ? » Comment a-t-il pu lui dire ensuite :
« Soyez clément, mais soyez-le avec dignité? » Boyer
avait raison de terminer, par lui demander pardon de ses
observations !
obtenant la soumission du Sud sans effusion de sang, — ce qui réjouissait le cœur de Boyer, sans nul [doute : comment a-t-il
pu écrire à Pétion que ce qui faisait son bonheur, « de-
« vait nécessairement augmenter la confusion et la honte
« de ses ennemis ? » Comment a-t-il pu lui dire ensuite :
« Soyez clément, mais soyez-le avec dignité? » Boyer
avait raison de terminer, par lui demander pardon de ses
observations ! Mais l'Histoire, dans sa juste sévérité, ne peut lui pardonner ses instigations : elles étaient déplacées, comme
sa propre rancune contre ses ennemis. Ce n'était pas là
le devoir d'un ami du chef de l'État. On peut soutenir
un gouvernement qu'on reconnaît convenable pour son
pays, même celui qui ne l'est qu'à raison des circonstances qui dominent une situation ; on peut défendre le
chef de ce gouvernement contre des attaques passionnées,
mais il ne faut pas l'irriter. Nous verrons Boyer lui-même
à l'œuvre de la réconciliation entre le Nord et la République, et nous lui décernerons alors les louanges qu'il
mérita ; nous lui en décernerons bien d'autres ! mais en
ce moment, à l'égard de celle du Sud, nous croyons qu'il 1 En tous les temps, les favoris, ou même ceux qui passent pour tels, sont sujets a
éprouver de la haine : haine injuste, surtout a l'égard de ces derniers. Et que dire, par rapport a ceux qui passent pour être des conseillers intimes t. th. 52 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. encourut, pour ses deux lettres, un juste blâme. Jl avait
assez profité des fautes de ses concurrens, pour pouvoir
être modéré; et l'on dirait qu'il les redoutait encore, si
Pétion se réconciliait franchement avec eux1! Empressons-nous de faire son éloge, après l'avoir
blâmé. Le 22 mars, tandis que le Président d'Haïti accomplissait aux Cayes l'acte qui effaçait toutes les traces de
la scission du Sud, le commandant de l'arrondissement
du Port-au-Prince apprenait la marche de l'armée de
Christophe. 11 sut que des troupes nombreuses étaient
arrivées au Mirebalais :1e général Magny en avait le commandement supérieur. Boyer expédia aussitôt le chef
d'escadron Lerebours, son aide de camp, pour aller en
toute hâte en avertir le président; il fit tirer ï alarme et
battre la générale pour réunir les troupes et les citoyens
sous les armes. Ce fut un moment de sérieuse réflexion pour tous, après
la joie ressentie des événemens du Sud, a raison de la présence du président dans ce département avec une partie
des troupes. Néanmoins, comme il avait prévu tous les
cas d'une campagne contre le Port-au-Prince, Boyer se
conforma au plan de défense qu'il avait adopté2. Il en
sortit dans l'après-midi du 22, a 4 heures, avec les grenadiers à pied de la garde, les chasseurs à cheval, les
bombardiers du 1er régiment d'artillerie, les 5e, 10e, 41e
et 22e demi-brigades, en laissant dans la ville le 1er régiment d'artillerie, la 25e et la garde nationale.
, Boyer se
conforma au plan de défense qu'il avait adopté2. Il en
sortit dans l'après-midi du 22, a 4 heures, avec les grenadiers à pied de la garde, les chasseurs à cheval, les
bombardiers du 1er régiment d'artillerie, les 5e, 10e, 41e
et 22e demi-brigades, en laissant dans la ville le 1er régiment d'artillerie, la 25e et la garde nationale. 1 Quand j'émets de pareilles opinions au sujet du général, c'est que je me sens fort de
ma conscience dans mes rappoits avec le Présidait d'Eaïli. 2 Lettre de Boyer a Pétion, du 25 mars : « Et, conformément au plan que vous aviez
« adopté, j'ai pris les positions pour attendre l'ennemi. » |l812] CHAPITRE xvn. 499 La 25e occupait déjà le fort construit à Sibcrt, sous
les ordres du général Bergerac Trichct : dans la nuit, le
général Métellus arriva de Léoganc, et il alla en prendre
le commandement en y réunissant la 11°. Les gardes nationales de Jacmcl et de Baynet étaient
déjà placées sur l'habitation Latan : le général Gédéon
les y joignit avec les 5e et 10e et en eut le commandement. Le général Boyer alla occuper l'habitation Bonrepos,
avec les grenadiers de la garde, la 22e et une partie des
bombardiers. Il fit placer le colonel Per avec les chasseurs à cheval
et l'autre partie des bombardiers, sur l'habitation Santo:
cette cavalerie envoya des vedettes au-delà de la Croixdes-Bouquets, pour surveiller la marche des troupes venant par le Mirebalais et avertir de leur apparition. A la Croix-des-Bouquets et à Jumécourt se tenaient la
42e et la garde nationale de la plaine, sous les ordres du
générai Frédéric : le fort du bourg avait été augmenté et
armé * . On considérera, peut-être, que c'était là une grande
dissémination des forces qu'on avait à opposer à l'invasion du Nord. Mais il paraît que le président avait été informé de divers projets de Christophe, qui nécessitaient
l'occupation de tous ces points en même temps, parce
qu'à tous aboutissaient des routes où son armée pouvait
passer, afin de surprendre le Port-au-Prince sans défense. Elle pouvait pénétrer dans la plaine par la route de
de l'Arcahaie, éviter Sibert, et passer soit à Latan, soit
à Bonrepos; ou bien en y pénétrant par la route du Mi1 L'occupation de ces différentes positions est ainsi indiquée dans la lettre de Boyer,
du 2i3 mars.
'occupation de tous ces points en même temps, parce
qu'à tous aboutissaient des routes où son armée pouvait
passer, afin de surprendre le Port-au-Prince sans défense. Elle pouvait pénétrer dans la plaine par la route de
de l'Arcahaie, éviter Sibert, et passer soit à Latan, soit
à Bonrepos; ou bien en y pénétrant par la route du Mi1 L'occupation de ces différentes positions est ainsi indiquée dans la lettre de Boyer,
du 2i3 mars. 500 études sur l'histoire D I1AÏTÎ. rebalais , passer soit à Santo, à la Croix-des-Bouquets, ou
à Jumécourt *. D'après les dispositions arrêtées d'avance
par Pétion, et que le général Boyer suivit alors, on obviait à ces risques ; car les troupes occupant ces différens points se reliaient entre elles et pouvaient s'avertir
mutuellement, pour se concentrer autant que possible
sur le point le plus menacé. On a vu la mention de l'ordre du jour du président, en
date du 12 janvier, annonçant la prochaine invasion de
Christophe; mais, quelques jours auparavant, il s'était
passé un fait vers la Croix-des-Bouquets, qui est curieux.
Une prétendue Vierge avait apparu à des cultivatrices de
la plaine ; elles disaient l'avoir vue sur un arbre du figuier
maudit % vêtue de linge blanc ; sa figure était cachée
par un voile blanc. Elle avait dit à ces crédules femmes,
qu'une puissante armée viendrait bientôt dans la plaine,
et qu'il ne fallait pas lui résister, parce que ce serait désobéir à Dieu. Après cette exhortation, cette Vierge s'était envolée clans le ciel, disaient ces imbéciles, ou ces
commères, qui propagèrent si bien cette ridicule fable,
que bientôt presque tous les cultivateurs et leurs femmes
se rendaient incessamment au pied du figuier maudit,
pour prier : des dévotes, des âmes faibles de la ville, allèrent aussi faire chorus à ces croyances superstitieuses3. Le président jugea la chose selon son vrai sens : que
c'était une manœuvre du Défenseur de la Foi, qui essayait d'exploiter l'ignorance, afin de ne pas rencontrer 1 Elle eût pu encore pénétrer dans la plaine, par la route des Crochus. 2 On connaît toutes les superstitions qui se rattachent, dans le pays, a l'arbre qu'on
nomme ainsi. 3 A la fin de 1811, et encore au commencement de janvier 1812, on voyait une comète a
longue queue, au nord-ouest du Port-au-Prince : les esprits faibles étaient prédisposés a la
superstition.
exploiter l'ignorance, afin de ne pas rencontrer 1 Elle eût pu encore pénétrer dans la plaine, par la route des Crochus. 2 On connaît toutes les superstitions qui se rattachent, dans le pays, a l'arbre qu'on
nomme ainsi. 3 A la fin de 1811, et encore au commencement de janvier 1812, on voyait une comète a
longue queue, au nord-ouest du Port-au-Prince : les esprits faibles étaient prédisposés a la
superstition. [1812] CHAPITRE XVII. 501 beaucoup de résistance, quand il se lèverait de son repos
de Lion. Il fil inviter l'abbé Gaspard, curé du Port-auPrince, à se rendre sur les lieux pour employer l'autorité
de la religion sur ces esprits crédules et les persuader de
rejeter cette fable. Ce prêtre s'y rendit, en effet, avec la croix et la bannière de l'église , escorté de chantres , d'enfaus de
chœur et de dévotes surtout : il y trouva une foule
nombreuse. Après des aspersions d'eau bénite, sur l'arbre désigné comme ayant servi de refuge à la Vierge,
et avoir entonné des chants du rituel, il fit une allocution à ses auditeurs attentifs, à la suite de laquelle il leur
déclara, qu'il fallait reconnaître si c'était réellement la
Sainte Vierge qui était venue se faire voir un instant ;
que dans ce cas, le figuier maudit participerait de sa
sainteté et résisterait à l'action du feu qu'il allait y faire
mettre. Mais les fagots assemblés autour de l'arbre, l'enflammèrent si bien, qu'en peu d'instans le feu s'étendait
du tronc aux branches. L'expérience était concluante ,
les spectateurs ébahis condamnèrent la prétendue Vierge
comme un imposteur l. C'en était un, en effet, un homme habillé en femme,
un espion de Christophe, nommé Bosquette, qui avait
joué ce rôle et qu'on appela plus tard la Vierge Bosquette,
quand on sut les particuralités de sa mort, par ordre de
Christophe. . Le lundi 25 mars, l'ennemi fit une reconnaissance du
côté de Sibert, sans attaquer cette position : c'était appa1 Après cette opération, l'abbé Gaspard publia sur le 2e numéro du journal l'Écho, du 12
janvier, une sorte d'épîlre aux fidèles, où il les conseillait de ne pas ajouter foi aux faux
docteurs des sectes grossières du fétichisme ;cax on croyait alors, que c'en était un qui avait
emprunté la forme d'une Vierge, pour mieux se faire agréer. Nous avons ce journal sous
les yeux.
position : c'était appa1 Après cette opération, l'abbé Gaspard publia sur le 2e numéro du journal l'Écho, du 12
janvier, une sorte d'épîlre aux fidèles, où il les conseillait de ne pas ajouter foi aux faux
docteurs des sectes grossières du fétichisme ;cax on croyait alors, que c'en était un qui avait
emprunté la forme d'une Vierge, pour mieux se faire agréer. Nous avons ce journal sous
les yeux. 502 ÉTUDES SUR l'hîSTOIRE d'hAÏTI. remment pour y attirer les forces républicaines et faciliter la prise du Port-au-Prince, selon le plan de l'invasion. Ce plan résultait des rapports de Bosquette. Il avait
fait savoir que la Croix-des-Bouquets et Sibert étaient
fortifiés ; que probablement les troupes du Port-au-Prince
se partageraient pour défendre ces deux points, et qu'entre eux, il y avait une grande distance qui n'était pas
gardée. Alors, Christophe fit passer le gros de son armée
par le Mirebalais, 14,000 hommes environ, avec ordre au
lieutenant-général Magny, duc de Plaisance, de descendre au Cul-de-Sac, d'éviter la Croix-des-Bouquets en débouchant par la Savanne-Blond, près de Santo : ce qui
le mènerait sur la grande route de la plaine au Port-auPrince, où il entrerait l'arme au bras, en laissant les
troupes républicaines à Sibert et à la Croix-des-Bouquets.
Toulefois, il avait prévu que, contre son attente, Magny
pouvait avoir à combattre; et que, s'il était vainqueur,
il devrait se borner à aller s'établir à Brouillard, à une
lieue du Port-au-Prince ; et là, il attendrait le Roi !. Ces instructions formelles sauvèrent la ville, comme
on va le voir, et prouvent que Christophe n'avait pas le
génie de la guerre, ou tout au moins l'intelligence de cet
art ; car il est des cas où il faut laisser une certaine latitude à ses généraux. A peu près à 1 heure de l'après-midi du 24 mars, une
vedette des chasseurs à cheval, placée au pont del'habi1 Après le siège de 1812, j'ai entendu le général Magny raconter ces choses a mon père.
11 ajouta : « Je savais bien, par les prisonniers que nous avions faits, que le président était
« dans le Sud, et qu'il n'y avait point de troupes ici (au Port-au-Prince). Mais les instructions du Roi étaient formelles; en prenant la ville, ma tête fût tombée. Il disait sans
« cesse, qu'un officier ne doit jamais s'écarter de ses instructions : je suivis les miennes, et
« je m'en réjouis aujourd'hui plus que jamais. » Honorable parole, bien digne du vertueux Magny ! [1812] CHAPITRE XVII. 503 talion Bédet, vit arriver les troupes de l'ennemi sortant
du Mirebalais. On aurait eu avis de leur marché plus lot,
si l'on avait placé une autre vedette sur l'habitation Lemeilleur, comme paraît l'avoir ordonné le général Boyer.
Vers 2 heures, il fut informé, à Bonrcpos, de cette marche de l'ennemi; il joignit le général Gédéon et sa
brigade, à Latan, et toutes ces troupes, moins les gardes
nationales de Jacmel et de Baynet laissées là, se portèrent
au pas de course à Santo, où étaient les chasseurs à
cheval avec une pièce d'artillerie légère. Les troupes ennemies étaient déjà rangées en bataille.
ordonné le général Boyer.
Vers 2 heures, il fut informé, à Bonrcpos, de cette marche de l'ennemi; il joignit le général Gédéon et sa
brigade, à Latan, et toutes ces troupes, moins les gardes
nationales de Jacmel et de Baynet laissées là, se portèrent
au pas de course à Santo, où étaient les chasseurs à
cheval avec une pièce d'artillerie légère. Les troupes ennemies étaient déjà rangées en bataille. a C'était, dit Boyer au président, dans sa lettre du
« 25 mars, comme vous l'aviez présumé, sa plus forte
« colonne; et nous avons su, par le rapport des prisonce niers que nous avons faits, qu'il y avait 9 régimens. Us
« étaient en bataille, dans la savanne entre Santo et la
« Croix-des-Bouquets. Je vis bien cette extrême supé-
« riorité de l'ennemi ; mais il ne me parut pas conve-
« nable de me retirer devant lui : ce qui ne pouvait faire
« qu'un fort mauvais effet sur nos troupes. Elles fai.
« saient la meilleure contenance et brûlaient d'ardeur
« de combattre. L'ennemi fit le mouvement pour nous
« attaquer ; alors la pièce d'artillerie légère tira, et à
« peine eut-elle le temps de redoubler un second coup,
« que nos troupes chargèrent l'ennemi qui ploya, et il
« fut aussitôt chargé par le colonel Per avec sa cavalerie.
t( L'ennemi fut mis en déroute; on lui prit deux dra-
« peaux et des prisonniers. Mais, s'étant rallié, il revint
« à la charge; et enfin, la grande supériorité du nombre
« l'emporta. Les 5e et 10e régimens furent contraints de
« replier, et je restai engagé avec le bataillon de la
« garde, ayant été obligé de mettre pied à terre à sa tête. 504 études sur l'histoire d'iiaïti. « L'ennemi nous chargea avec fureur Je parvins à
« me retirer sur Brouillard, afin d'y rallier les troupes...
« Je m'avançai de nouveau jusqu'à la Grande-Rivière
« pour faciliter le ralliement des soldats ; j'y fus encore
« assailli par l'ennemi, et enfin, je suis rentré en ville.
« J'ai de suite pris toutes mes dispositions, assisté par
« les généraux Bazelais et Gédéon, pour la garantir d'un
« coup de main, en attendant votre arrivée. » D'après cette lettre, il paraît que Pétion avait été informé ou qu'il avait présumé, que la plus grande force
de l'ennemi déboucherait cette fois dans la plaine, parla
route du Mirebalais. La nouvelle étant parvenue, le
22 mars, de l'arrivée de troupes nombreuses dans ce
bourg, il est à présumer aussi que, si le président avait
été présent au Port-au-Prince, il se fût placé à Santo
avec la majeure partie de ses forces pour les attendre.
Le général Boyer ne lui a pas dit, dans sa lettre, quel
était le nombre de combattans qu'il avait là sous ses
ordres ; mais ou s'est accordé, alors, à porter ce nombre à environ 1200 hommes d'infanterie et 200 hommes
de cavalerie. En supposant même 2000 hommes, c'était
une grande audace de sa part, que d'attaquer les 9 régimens ennemis avec si peu de troupes ; mais il eut raison
de le faire, par les motifs qu'il a déduits : son judicieux
jugement maintint le moral de nos soldats, quoique, en
définitive, il ait perdu la bataille ; ils restèrent convaincus
qu'à nombre égal, ils pourraient encore repousser l'ennemi.
. En supposant même 2000 hommes, c'était
une grande audace de sa part, que d'attaquer les 9 régimens ennemis avec si peu de troupes ; mais il eut raison
de le faire, par les motifs qu'il a déduits : son judicieux
jugement maintint le moral de nos soldats, quoique, en
définitive, il ait perdu la bataille ; ils restèrent convaincus
qu'à nombre égal, ils pourraient encore repousser l'ennemi. Enfin, Boyer sauva le Port-au-Prince, à raison des
instructions données par Christophe à Magny ; car, s'il
ne l'eût pas attaqué, ce général eût poursuivi sa marche
et y fût entré. [1812] CHAPITRE XVII. 505 L'ennemi s'attendait si peu à rencontrer de la résistance à Santo, qu'il crut que les coups de canon de l'artillerie légère partaient d'une fortification élevée là1. Au
second coup, le brave chef d'escadron Gentil Cantabre
et une partie des meilleurs chasseurs à cheval, reçurent
toute la mitraille de cette pièce : Cantabre eut la cuisse
cassée et mourut deux ou trois jours après, au Port-auPrince. Ce déplorable effet de l'inattention de l'officier
d'artillerie, ou de trop de précipitation de la part des cavaliers, empêcha de charger l'ennemi avec plus de succès.
Les bombardiers, les 5e et 10e eurent un élan auquel il
ne put résister. Mais le général Ma g» y parvint à rétablir le combat,
en faisant déployer ses aîles pour envelopper cette poignée de braves qui lui étaient opposés ; c'est alors que
ces trois corps replièrent, et que les grenadiers à pied de
la garde durent donner contre l'ennemi pour protéger
leur retraite. À ce moment, la cavalerie du Nord étant
encore éloignée, Magny fît réunir ses guides à ceux des
généraux sous ses ordres, et il ordonna de les lancer
contre la garde, en même temps que l'infanterie faisait
un feu roulant contre elle. Ce corps résista pendant un
instant à tout ce choc ; mais se voyant sur le point d'être
enveloppé, il dut faire retraite : les cavaliers le chargèrent avec succès. Le général Boyer, à pied, courut le
plus grand danger : son aide de camp Souffrant dut
presque le mettre sur son cheval pour le sauver2. La
garde seule perdit près de 150 hommes dans ce combat, 1 C'est ce qui occasionna la mort de l'espion Bosquette. Il avait assuré qu'en y passant,
on ne trouverait ni troupes ni canon : or, le fait prouvait qu'il était encore un imposteur ;
il périt comme tel. Voila bien une punition de la véritable Sainte Vierge. 2 Souffrant, le même qui était aide de camp de Bonnet, qui tua J.-L. Longucval devant
Saint-Marc : l'un des plus braves officiers d'Haïti. 506 études sur l'histoire d'iiaï'ti. y compris plusieurs de ses plus vailîans officiers; et les
autres corps essuyèrent aussi des pertes regrettables. « J'ajouterai, dit Boyer au président, que les officiers
« et les soldats se sont bien battus. Le général Gédéon
« s'est conduit en héros, comme à son ordinaire ; le co-
« lonel Per et le commandant Poisson ont répondu à ce
« que vous attendiez de leur bravoure. Enfin, chacun
« s'est bien montré. Mais nous avons a regretter de
« grandes pertes, en plusieurs braves et excellens offî-
« ciers : David, Rinclière, Rey, Rémy n'ont pas encore
« paru ; il paraît certain que les deux premiers ont péri.»
Tous les quatre avaient subi ce malheureux sort.
héros, comme à son ordinaire ; le co-
« lonel Per et le commandant Poisson ont répondu à ce
« que vous attendiez de leur bravoure. Enfin, chacun
« s'est bien montré. Mais nous avons a regretter de
« grandes pertes, en plusieurs braves et excellens offî-
« ciers : David, Rinclière, Rey, Rémy n'ont pas encore
« paru ; il paraît certain que les deux premiers ont péri.»
Tous les quatre avaient subi ce malheureux sort. Lorsque Boyer retourna sur ses pas, dans l'intention
de rallier les soldats qui s'étaient jetés dans les bois de
l'habitation Goureaux, il était nuit ; et l'on dit à cette
époque, que ce ne fut pas l'ennemi qui s'avança contre
lui et les hommes qui l'accompagnaient ; mais qu'un cabrouet, qui avait été abandonné tout attelé de ses bœufs,
ayant été entraîné par ces animaux pris de frayeur, le
bruit que fit ie véhicule fut si grand, qu'on crut que c'était la cavalerie ennemie qui venait au grand trot : une
véritable déroute eut lieu, et Boyer perdit son chapeau
galonné que l'ennemi ramassa à terre ensuite. Des officiers voulaient retourner pour le chercher ; il leur dit
. que le chapeau d'un général pouvait être remplacé, mais
qu'il serait désolé de la mort d'un seul d'entre eux, à
cause de sa coiffure. Il avait raison. Pendant la bataille de Santo, les gardes nationales
laissées à Latan se portèrent à Sibert. Ce fort n'était pas
assez grand pourcontenir les deux régimens qui y étaient
déjà, augmentés encore de ces hommes qu'il fallut y
recevoir cependant, leur retraite sur la ville pouvant les [1812] CHAPITRE XVII. 507 faire tomber au milieu de l'ennemi vainqueur : de sorte
que, cette garnison était exposée à perdre beaucoup de
monde, en cas de siège de la part de l'ennemi. Le général Frédéric conserva aussi ses positions à la Croix-desBouquels et à Jumécourt. Entre ces deux points, Sibert
était le plus exposé. Après sa victoire à Santo, dans la nuit le général Magny marcha sur Brouillard, où il s'arrêta, conformément
à ses instructions. Dans la même nuit et pendant la journée du 25, des
échappés de la bataille, blessés ou non, entrèrent incessamment au Port-au-Prince. Cette ville était loin de pouvoir offrir une longue résistance, si l'ennemi marchait
contre elle ; mais tous les hommes valides étaient sur
piedeî disposés à combattre. Le colonel Dupuche, directeur de l'arsenal, se multiplia dans cette nuit de terrible
attente; il fit placer des canons aux deux portes de l'arsenal pour défendre ce dépôt d'armes et de munitions ;
il en fit traîner sur toute la ligne, du fort Marchand au
fort Léogane, pour résister autant que possible aux
attaques présumées de l'ennemi1. Ganeaux, colonel du
1er régiment d'artillerie, seconda aussi le général commandant de l'arrondissement, comme tous les autres officiers supérieurs. Les soldats battus à Santo et rentrés
en ville, ne remplirent pas moins leurs devoirs en se
rendant dans les postes ou fortifications, dès qu'ils arrivaient. Chacun, enfin, se rappela qu'après la bataille de
, pour résister autant que possible aux
attaques présumées de l'ennemi1. Ganeaux, colonel du
1er régiment d'artillerie, seconda aussi le général commandant de l'arrondissement, comme tous les autres officiers supérieurs. Les soldats battus à Santo et rentrés
en ville, ne remplirent pas moins leurs devoirs en se
rendant dans les postes ou fortifications, dès qu'ils arrivaient. Chacun, enfin, se rappela qu'après la bataille de 1 Dans cette nuit où l'on s'attendait a être attaqué par l'ennemi, je vis le brave Dupuche
a cheval, se portant dans les postes. Son costume était singulier : il avait un schako de soldat, en cuir, un gilet rond, et il était armé d'un sabre, d'une paire de pistolets a la ceinture,
d'un trabucco ou tromblon et d'un porte-voix passés en bandoulière sur ses épaules. Il resta
armé ainsi durant tout le siège, et nos soldats en plaisantaient avec lui-même, qui riait
comme eux. 508 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Sibert, le 1er janvier 1807 , on avait repoussé les
troupes de Christophe, et on eut eneore cet espoir. Mais
les malheureuses femmes se rappelèrent également
qu'elles avaient fui le danger ce jour-là ; néanmoins, il
y en eut beaucoup qui restèrent avec courage pour le partager, et pas un acte de désordre n'eut lieu dans cette
circonstance. « Croyez, président, que je ne négligerai rien pour
« défendre la place jusqu'à votre arrivée, et je ne doute
« point que nous ne reprenions nos avantages sur l'en-
« nemi. Tout le monde paraît bien disposé, mais on
« soupire après votre arrivée. Vous savez combien on
« vous aime. » Telle fut la fin de la lettre du gé
Boyer, du 25 : il lui apprenait encore que dans la matinée de ce jour, l'ennemi avait attaqué Sibert, et qu'il
avait été répoussé. Effectivement, Christophe ayant appris le succès de
son brave lieutenant à Santo, crut pouvoir enlever le for
de Sibert d'assaut ; il en fit donner plusieurs qui échouèrent devant la vaillance de Métellus, de Bergerac Triche
et de leurs compagnons. Le lendemain, il fit établir des
batteries de canons de siège, que les troupes sous ses ordres directs avaient traînés de Saint-Marc, Cette colonne
était forte de 6000 hommes et composée de sa maison
militaire ou garde haïtienne , formée des plus beaux
hommes de son armée, tant à pied qu'à cheval, et de la
plus grande partie des grenadiers des autres corps. Dans
les assauts donnés à Sibert, il en périt un grand nombre,
par la mitraille et une fusillade bien nourrie : la vaillante Ile s'y connaissait. Le 1(5 mars, le sénat avait rendu un décret qui déclarait que le colonel Henry, les troupes sous ses ordres et [1812] CHAPITRE XVII. 509 les citoyens de la Grande-Anse, avaient bien mérité de
la patrie en reconnaissant l'autorité du Président d'Haïti.
Le 25, ce corps fît un autre acte qui déclara aussi que le
général Boyer et les troupes du Port-au-Prince avaient
également bien mérité de la patrie, dans la journée
du 24 ; et ce même jour, il se déclara en permanence, vu
l'état de guerre où se trouvait le siège du gouvernement.
oyens de la Grande-Anse, avaient bien mérité de
la patrie en reconnaissant l'autorité du Président d'Haïti.
Le 25, ce corps fît un autre acte qui déclara aussi que le
général Boyer et les troupes du Port-au-Prince avaient
également bien mérité de la patrie, dans la journée
du 24 ; et ce même jour, il se déclara en permanence, vu
l'état de guerre où se trouvait le siège du gouvernement. CHAPITRE XYIII. Pétion retourne au Port-au-Prince, en apprenant la marche de Christophe. — Le fort de
Sibert est assiégé et évacué : mort du général Métellus. — Promotion du général Gédéon
au grade divisionnaire. — Christophe fait Irîder les blessés de Sibert. — Réorganisation
de la flotte républicaine. — Abandon de la Croix-des-Bouquets. — Borgella commande la
première ligne de défense du Port-au-Prince; Gédéon, la seconde. — Les batteries ennemies ouvrent leur feu contre la place. — Lys prend le commandement du fort National.
— Mort de Verger dans une mine. — Pétion quitte le palais et occupe la loge des francsmaçons. — Petit-Brueil est tué par une bombe. — Borgella est blessé a la tète. — Le
général Guerrier enlève les postes de la ligne extérieure, commandés par les généraux
Frédéric et Marion. — Borgella lui est opposé et arrête ses succès. — Combats entre la
flotte de la République et celle du Nord : F. Bernard est blessé. — Conduite partiale des
officiers de deux frégates anglaises. — Pétion ordonne la circulation d'une petite monnaie dans l'arrondissement de Nippes. — Fabrication de fausse-monnaie au Port-auPrince. — Le général Guerrier échoue, le 31 mai, dans de nouvelles attaques contre les
postes commandés par Borgella. — Embauchage des soldats ennemis par ceux de la République. — Le colonel Marc Servant, du 7° régiment de Saint-Marc, provoque la défection de son corps et de deux aulres en faveur de la République. — Le général Magny y
est entraîné malgré lui. — Christophe revient de Saint-Marc, en apprenant ce fait. — Il
convoque ses généraux en conseil de guerre, et ôrdQnne la levée du siège en retournant a
Saint-Marc. — Son armée évacue dans la nuit du 14 au 1S juin. — Pétion ne veut pas la
poursuivre : motifs qu'il en donne. — Les troupes du Sud retournent a leurs cantonnemens, sur l'ordre que Pétion leur fait donner par Borgella. — Borgella, Lys, Francisque
et B. Leblanc retournent aussi dans ce département.
raux en conseil de guerre, et ôrdQnne la levée du siège en retournant a
Saint-Marc. — Son armée évacue dans la nuit du 14 au 1S juin. — Pétion ne veut pas la
poursuivre : motifs qu'il en donne. — Les troupes du Sud retournent a leurs cantonnemens, sur l'ordre que Pétion leur fait donner par Borgella. — Borgella, Lys, Francisque
et B. Leblanc retournent aussi dans ce département. Le chef d'escadron Lerebours avait compris l'importance de la mission dont il était chargé auprès du Président d'Haïti : parti du Port-au-Prince le 22 mars, vers
10 heures du matin, il était rendu aux Cayes le 25, à la
fin du jour. Pétion ne fut nullement étonné de la nouvelle qu'il [1812J CHAPITRE XVIII. 511 apportait ; mais il fut heureux qu'elle vînt sitôt convaincre les esprits dans le Sud, de l'urgence de la fraternelle réconciliation qui venait de s'opérer. Le danger
commun allait cimenter l'union entre les citoyens des
deux départemens, en les réunissant sur le même champ
de bataille. A son insu, Christophe servait ainsi la cause
de la République, de même qu'il l'avait servie, en envoyant sa députation au Port-au-Prince au moment de
l'entrevue du Pont-de-Miragoane, et qu'il venait encore
de la servir, par ses étonnantes instructions au général
Magny.Les tyrans sont souvent dupes de leur perversité. Il n'y avait pas de temps à perdre dans l'actualité. Le
président fit appeler les officiers généraux présens aux
Cayes, et leur communiqua la nouvelle transmise par
Lerebours, en leur ordonnant de se tenir prêts à partir
avec lui pour le Port-au-Prince, excepté Wagnac et Vaval
qui durent rester aux Cayes et à Aquin. Pétion donna le même ordre aux troupes de l'Ouest
venues avec lui; mais il voulut que ce fût le général Borgella qui commandât à celles du Sud de marcher au Portau-Prince',: nouveau trait de délicate convenance envers
celui qui venait de prouver qu'à ses yeux, la pairie était
"plus chère que le pouvoir. Et quels égards, quelle considération ne témoignait-il pas, par cet acte, aux idées et
aux sentimens des citoyens du Sud! Qui, parmi eux,
après cela, pouvait encore garder au fond du cœur, le
moindre vestige de rancune contre le chef de l'État.?1 Nous ignorons si le général Bonnet était déjà parti 1 Une partie de la garde nationale du Sud vint coopérer aussi a la défense du Port-auPrince. On distinguait E. Berret a la tète de celle de Cavaillon : il mit un zèle sincère en
cette occasion, et d'autant plus louable, qu'il avait adopté avec chaleur l'idée de la scission[et qu'il l'avait défendue dans les conférences du Grand-Goave. Il était un intime ami
de Borgella : c'est dire qu'il fut un citoyen estimable sous tous les rapports. 512 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. pour l'étranger, quand Lerebours apporta la nouvelle de
la marche de l'ennemi commun; mais, s'il foulait encore
de son pied le sol des Cayes, de cette ville où reposent les
restes de B. Ogé, de Geffrard , de Rigaud , son devoir
était de transformer en cartouches le passeport qu'il avait
obtenu, pour aller les brûler au Port-au-Prince, sur les
remparts de ce boulevard de la Liberté.
IRE D HAÏTI. pour l'étranger, quand Lerebours apporta la nouvelle de
la marche de l'ennemi commun; mais, s'il foulait encore
de son pied le sol des Cayes, de cette ville où reposent les
restes de B. Ogé, de Geffrard , de Rigaud , son devoir
était de transformer en cartouches le passeport qu'il avait
obtenu, pour aller les brûler au Port-au-Prince, sur les
remparts de ce boulevard de la Liberté. Les troupes avaient défilé dans la nuit même: le 24, au
jour, le président et les généraux quittèrent les Cayes ;
le 26, à 8 heures du matin, ils entrèrent au Port-auPrince. On ne peut se figurer ce qu'éprouvèrent soldats
et citoyens, quand Pétion arriva dans cette ville, que par
le souvenir de son retour après la bataille de Sibert, le
1er janvier 1807: il semblait à chacnn, que l'on ne devait
plus rien redouter de la part de l'ennemi. Dans l'après-midi du même jour, il parut sur la route
de*la Coupe et sur les mornets environnans: c'était pour
commencer l'investissement de la place. Pétion, qui avait
fait la tournée de tous les postes , de toutes les fortifications, dès son arrivée, se transporta au fort du Gouvernement et fit tirer plusieurs coups de canon de 2-4
contre les troupes qui paraissaient: on les vit se retirer. Dès ce jour aussi, on entendit de la ville, le canon qui
grondait contre le fort de Sibert. Quoiqu'il ripostât de la
même manière, on put juger que l'ennemi l'emporterait à
la fin, même par la famine, le fort n'ayant été construit
que pour arrêter sa marche dans la grande roule. Il s'y
trouvait trop d'hommes agglomérés dans un petit espace,
pour qu'il n'y eût pas beaucoup de pertes en tués et
blessés. Néanmoins, les généraux Métellus et B. Trichet
y tinrent bon pendant les journées des 26, 27, 28 et
29 mars; mais dans la soirée de ce dernier jour, ils ré- [1812] C1IAPITKE xvni. 515 solurent l'évacuation du fort, pour tenter de traverserpes
troupes ennemies et gagner la Croix-des-Bouquets ou la
la Coupe, afin de rentrer au Port-au-Prince par la montagne à laquelle cette ville est adossée. Cette évacuation s'opéra d'abord assez heureusement,
vers 8 heures du soir, par une nuit obscure où il pleuvait; mais un tambour heurta contre une branche d'arbre et donna le premier éveil aux ennemis qui étaient
le plus près. Aussitôt, ils se mirent à la poursuite de nos
gens; nos blessés, abandonnés, poussèrent des cris: ce
fut alors un sauve-qui-peut épouvantable. Le brave
Mételius, qui avait acquis non-seulement de l'embonpoint, mais de l'obésité, ne put marcher dans cette déroute, quoique assisté du vaillant Morisset , son aide de
camp, chef d'escadron , et des autres officiers de son
état-major: il étouffa entre leurs mains et termina ainsi
sa glorieuse carrière, parcourue en tout temps au service
de la liberté de ses frères. Ce fut une perte pour la République, et Pétion la ressentit vivement. Il fallut abandonner ce cadavre gisant par terre, aux insultes d'un
ennemi impitoyable ! l
cette déroute, quoique assisté du vaillant Morisset , son aide de
camp, chef d'escadron , et des autres officiers de son
état-major: il étouffa entre leurs mains et termina ainsi
sa glorieuse carrière, parcourue en tout temps au service
de la liberté de ses frères. Ce fut une perte pour la République, et Pétion la ressentit vivement. Il fallut abandonner ce cadavre gisant par terre, aux insultes d'un
ennemi impitoyable ! l Bergerac Trichet, les colonels Néret, de la 11e, Jean
Dugotier, de la 25e, et Jérémie, commandant les gardes
nationales de Jacmel et de Baynet, presque tous leurs of1 En 1819, quand je dépouillai les papiers pris dans la retraite de Gomanje trouvai une
lettre que lui écrivit Christophe, où il lui rendait compte du résultat de la bataille de Santo
et de l'évacuation du fort de Sibert. En lui parlant de la mort de Mételius, son secrétaire
avait d'abord écrit : « Mételius, le bras droit de Pétion, est mort. » Ces deux mots furent
effacés et remplacés par ceux-ci : a mordu la.poussière. Le général Borgella reconnut que
cette lettre avait été écrite par Prézeau, qui était son cousin. En 1820, après la mort de
Christophe, Prézeau étant venu avec lui au Port-au-Prince, je lui parlai de cette lettre et
lui demandai pourquoi il avait changé l'expression; il me répondit : « C'est le Roi qui me
« l'ordonna; il aimait ces sortes d'expressions ; il me dit: Écrivez, a mordu la poussière. »
Cette même lettre disait a Goman, qu'on avait pris le chapeau galonné du général Boyer. t. vu. 55 514 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. liciers et la plus grande partie des soldats, réussirent a
se dégager des étreintes de l'ennemi; ils arrivèrent en
ville, les uns en passant par' les bois des diverses habitations du canton des Varreux , qui aboutisssent aux salines du littoral, vers le fort Lamarre, les autres par les
habitations à l'est de Sibert : ceux-ci mirent plus de
temps, en raison du long détour qu'il leur fallut faire. Toutes les troupes venant du Sud étaient arrivées au
Port-au-Prince, le 29 : le président se vit en mesure de
former une forte colonne, principalement de grenadiers,
pour l'envoyer au secours de Sibert et faciliter l'évacuation de ce fort. C'était une entreprise hardie, lorsqu'il y
avait à présumer que ce point était bloqué, cerné en tous
les sens; il fallait qu'elle fût confiée à un officier général
audacieux et plein de résolution : le courageux Gédéon
fut celui qui lui parut propre à remplir cette mission. Il
venait de se distinguer à Santo, et au moment où il allait
courir de nouveaux hasards, Pétion récompensa ses services par le grade de général de division. Gédéon partit
avec sa colonne, se dirigeant par la Coupe pour pénétrer
dans la plaine et arriver à sa destination, à peu près à la
même heure pu l'évacuation de Sibert s'opérait. Vers
minuit, des militaires venant de là étant parvenus au fort
Lamarre, annonçant l'évacuation, le président expédia
son aide de camp Chéri Gâteau auprès de Gédéon, avec
ordre de rentrer en ville.
division. Gédéon partit
avec sa colonne, se dirigeant par la Coupe pour pénétrer
dans la plaine et arriver à sa destination, à peu près à la
même heure pu l'évacuation de Sibert s'opérait. Vers
minuit, des militaires venant de là étant parvenus au fort
Lamarre, annonçant l'évacuation, le président expédia
son aide de camp Chéri Gâteau auprès de Gédéon, avec
ordre de rentrer en ville. Parmi les braves de la garnison de Sibert, ceux qui
périrent par l'effet de la canonnade ennemie ne furent
pas les plus malheureux. Les prisonniers faits dans la
nuit de l'évacuation, furent placés à bord d'une corvette
de la flotte du Nord; elle avait paru dans la baie pendant
la semaine sainte, et ce bâtiment était mouillé au Fossé, [1812] chapitre xvhi. 515 petit port sur le littoral des habitations Brouillard et
Truitier : à son bord se trouvaient les projectiles et les
autres munitions de guerre nécessaires au siège du Portau-Prince. Il semble qu'ayant préservé les prisonniers
valides, Christophe devait agir avec encore plus d'humanité envers les blessés; mais ce monstre, qui se compara
au lion dont il n'avait pas la générosité, prétendant
qu'on ne pouvait en avoir soin, les fît porter sur l'habitation Brouillard, où il occupait la maison principale; et
là, dans son quartier-général, il fit dresser un immense
bûcher sur lequel on jeta environ 100 blessés de Sibert.
ïl reput ses yeux du spectacle que leur offrirent les cris
déchirans , les angoisses des malheureuses victimes de la
guerre, quand le feu les dévorait * ! En contraignant ses soldats à cet acte barbare, il leur
inspira l'idée de passer au service de la République, qui
ménageait, secourait ceux qui tombaient en son pouvoir-:
dès ce jour, des désertions individuelles commencèrent
dans leurs rangs ; elles furent comme le précurseur de la
défection qui s'opéra plus tard. Nous venons de parler de la flotte du Nord. Bepuis la
scission du Sud, celle de la République était désorganisée;
plusieurs de ces navives se trouvaient aux Cayes, au moment de la séparation, et y restèrent, notamment le Conquérant, leFlambeau, sous les ordres des frères Gaspard,
la Présidente, etc. Au moment de son départ des Cayes,
le président donna ordre de les faire venir au Port-auPrince, avec la corvette et le brig du Nord mouillés à
Miragoane depuis le combat entre les deux frégates ; mais 1 Après le siège de Jaraiel, en 1800, il avait commis de pareilles horreurs. Voyez
tome 4 de cet ouvrage, page 151. 516 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. il fallut quelques semaines pour organiser les équipages
de tous ees navires, qui s'étaient éparpillés dans les petits ports du Sud. Vers les premiers jours de mai, la flotte
se réorganisa, et le président la plaça sous les ordres du
commandant Frédéric Bernard, l'état maladif de Panayoty, après sa mission, l'empêchant d'en prendre le
commandement.
4 de cet ouvrage, page 151. 516 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. il fallut quelques semaines pour organiser les équipages
de tous ees navires, qui s'étaient éparpillés dans les petits ports du Sud. Vers les premiers jours de mai, la flotte
se réorganisa, et le président la plaça sous les ordres du
commandant Frédéric Bernard, l'état maladif de Panayoty, après sa mission, l'empêchant d'en prendre le
commandement. Après l'évacuation de Sibert, le président fit abandonner le fort de la Croix-des-Bouquets par le général Frédéric, qui vint occuper avec la 12- et la garde nationale
de la plaine, les hauteurs du morne l'Hôpital, au-dessus
de Turgeau, afin d'empêcher l'ennemi de cerner la ville
du côté sud. Dans la place, dont le pourtour fut divisé en deux lignes, le général de division Borgella eut le commandement de la première, qui s'étendait du rivage de la mer, à
l'ouest du fort Léogane, jusqu'au fort Marchand où aboutit
le chemin menant au fort National : dans cette ligne se
trouvaient les forts Léogane, de l'Hôpital, du Gouvernement et Marchand, et les redoutes de l'Hôpital et des Casernes. Borgella se tenait au fort du Gouvernement,
derrière le palais de la présidence, avec les généraux Bazelais et Faubert. Le général de brigade Lamothe-Aigron
commandait le fort Léogane, et l'adjudant-général Voltaire, celui de Marchand : les autres étaient placés sous
les ordres d'officiers supérieurs. Le commandement de la seconde liane fut confié au
général de division Gédéon, qui se tenait au fort Lamarre : il y avait dans celte ligue, outre ce fort, ceux de
La Croix, Gomier et Eveillard, et la redoute Touron,
placée au rivage de la mer, à l'ouest du fort Lamarre ;
deux autres redoutes fut construites, l'une entre les forts [1812] chapitre xvm. 517 Gomier et Eveillard, l'autre entre ce dernier et le fort
Marchand. Le fort National était sous le commandement du colonel d'artillerie Patience, très-capable dans son art. De
cette position, qui domine la place, on découvrait la maison principale de Brouillard, servant de logement à
IHôte Royal qui vînt visiter la République. Patience lui
lança quelques boulets de 56 à toute volée. Mécontent de
cet essai qui troublait son repos, le Lion fît immédiatement démolir une maison secondaire de son séjour, qu'on
remonta dans une position où elle n'était pas aperçue de
l'officier d'artillerie, et il s'y réfugia avec moins de faste,
mais avec plus de sécurité pour sa personne sacrée. Déjà, dès le 26 mars, il avait ordonné de dresser des
batteries contre la ville. A l'est du fort National, ses ingénieurs avaient choisi une position élevée, mais éloignée, d'où les canons de siège pouvaient cependant
porter leurs boulets contre ce fort et celui du Gouvernement, à ce dernier pour atteindre en même temps le palais de la présidence. Vis-à-vis les forts Eveillard et
Gomier, ils en établirent deux autres, qui battaient ces
forts et le fort National. En face du fort Lamarre, sur un
monticule de l'habitation Robert, était une autre batterie dirigée contre lui. Pour le moment, suivant les règles
du génie militaire, l'ennemi se contenta de ces batteries
encore éloignées de la place, sauf à se rapprocher davantage. Christophe aimait à procéder méthodiquement à la
guerre, comme il aimait à parler catégoriquement.
ier, ils en établirent deux autres, qui battaient ces
forts et le fort National. En face du fort Lamarre, sur un
monticule de l'habitation Robert, était une autre batterie dirigée contre lui. Pour le moment, suivant les règles
du génie militaire, l'ennemi se contenta de ces batteries
encore éloignées de la place, sauf à se rapprocher davantage. Christophe aimait à procéder méthodiquement à la
guerre, comme il aimait à parler catégoriquement. Le lundi 6 avril, vers 6 heures du matin, te premier
coup de canon tiré contre la ville fut dirigé sur le fort du
Gouvernement, sans doute en représailles des coups que
Pétion avait fait tirer de là le 26 mars. Borgella était ap518 ÉTUDES SUR l'hïSTOIRE d'iIAÏTI. puyé sur un gabion, sa longue-vue à la main, observant
l'ennemi ; il paraît qu'il fut aperçu clans cette position,
car le boulet vint frapper contre le gabion et y resta dans
la terre, en en jetant sur Borgeîla, et sur Soiages et Chardavoine, ses aides de camp, qui se tenaient à côté de lui.
Echappé heureusement au projectile, il leur dit : « Puis-
« que ce boulet ne m'a pas atteint, c'est un bon présage :
« aucun autre ne me tuera. » La canonnade de cette batterie ennemie et de toutes les
autres, s'ouvrit par ce coup qui faillit enlever ce brave
général ; elle dura toute la journée. Le fort du Gouvernement y riposta de suite ; le fort National et les autres
ne furent point avares de leurs boulets : ce fut un tapage
épouvantable, et il continua ainsi pendant deux mois et
demi que dura le siège. Bientôt, de nouvelles batteries
furent dressées par l'ennemi, plus à proximité des fortifications de la place : les forts National, Lamarre et du
Gouvernement, furent surtout ceux qu'elles canonnèrent. Quand le président reconnut que le fort National était
l'objet essentiel que l'ennemi avait en vue, il chargea le
générai Lys d»'en prendre le commandement, ayant Patience sous ses ordres. Il ordonna de construire des redoutes hors de ce fort, sur la chaîne de monticules qui
l'avoisinent au sud-est, pour mieux le garantir.: il y en
eut deux principales qui furent désignées par les numéros
1er et 2. L'ennemi finit par s'établir si près de ces redoutes, avec ses gros canons, que nos soldats adressaient
la parole à ceux du parti contraire. Après avoir passé huit jours au fort National, Lys y fut
remplacé par le général Francisque, qui en passa autant
et qui fut relevé par le général Bruny Leblanc, pendant [1812] CHAPITRE XVIII. 519 Je même temps '. Mais alors Lys y retourna et resta jusqu'à la fin du siège, ses connaissances, comme artilleur,
le'rendant plus propre que les deux autres généraux aux
opérations nécessitées par une situation de plus en plus
grave. Les colonels Léger, Vase, et divers autres officiers de leur grade , commandèrent successivement
les redoutes : il y eut de chaudes affaires , l'ennemi
ayantitenté plusieurs fois de les enlever pour se rendre
maître du fort National. Mais il fut toujours repoussé.
C'était là qu'il périssait le plus de monde de part et
d'autre2.
,
le'rendant plus propre que les deux autres généraux aux
opérations nécessitées par une situation de plus en plus
grave. Les colonels Léger, Vase, et divers autres officiers de leur grade , commandèrent successivement
les redoutes : il y eut de chaudes affaires , l'ennemi
ayantitenté plusieurs fois de les enlever pour se rendre
maître du fort National. Mais il fut toujours repoussé.
C'était là qu'il périssait le plus de monde de part et
d'autre2. Les ingénieurs ennemis firent pratiquer une mine,
qui devait faire sauter en même temps les redoutes et le
fort National. De notre côté, on en pratiqua une aussi
dans le fossé de la redoute N° 1er ; elle allait aboutir à
celle de l'ennemi, qui, entendant le travail, ouvrit la galerie et se tint à l'affût, dans un moment de repos de nos
ouvriers. Ceux-ci ayant aperçu ensuite une clarté, s'arrêtèrent et firent leur rapport à Méroné et Verger, qui
les dirigeaient. Tous deux pénétrèrent en même temps
dans la galerie, afin de s'en assurer. Méroné était en
avant, il vit cette clarté qui prouvait que notre mine
avait été découverte, et il s'arrêta en disant à Verger que
nos ouvriers avaient raison. Mais Verger voulut s'en assurer aussi, et il passa devant Méroné qui fit ses efforts
pour le retenir : à ce moment, une décharge de coups
de fusil eut lieu et atteignit Verger, qui poussa d'horribles cris et mourut. Méroné rétrograda dans la galerie
et se sauva, et les soldats ennemis y entrèrent de leur 1 B. Leblanc devint ensuite le commandant en second de la ligne sous les ordres de
Gédéon. 2 Le colonel J.-J. Sudre, de Jacmel, fut tué dans la redoute, N° 1er. 520 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. côté et retirèrent le cadavre de l'infortuné Verger. Ce
digne ami de notre cause fut vivement regretté par Pétion et Borgella l. On comprendra que, dans la relation du siège du Portau-Prince, à moins d'avoir sous les yeux un journal
mentionnant chaque affaire importante, chaque incident,
dans l'ordre chronologique, il est impossible de tout
classer d'une manière satisfaisante. Nous ne possédons
pas un pareil document, et nous y suppléons par nos
souvenirs et par des traditions fugitives. Dans les lignes de la place, Pétion avait fait mettre des
obusiers entre les forts Lamarre et La Croix ; ils lançaient leurs projectiles contre la batterie ennemie placée
tout près du premier de ces forts. Il y en avait au fort
National, qui lançaient les leur contre les batteries à
proximité des redoutes N° 1er et 2. Mais l'ennemi y avait
des obusiers et des mortiers ; il y répondait, et ils envoyât des bombes contre le fort du Gouvernement,
près duquel nous avions nous-mêmes un gros mortier qui
lui ripostait. Ses boulets tombant autant sur le palais de
la présidence que sur le fort, on garnit la galerie à l'est
de la chambre à coucher de Pétion, de sacs remplis de
terre pour l'abriter. Un matin, une bombe de 12 pouces
vint tombera quelques pas de Pétion, qui parlait à des
officiers, dans la partie entre les deux ailes du palais ;
elle n'éclata pas, ce qui lui fit dire avec le plus grand
sang-froid : « Les artilleurs ennemis emploient de bien
« mauvaises mèches ! »
on garnit la galerie à l'est
de la chambre à coucher de Pétion, de sacs remplis de
terre pour l'abriter. Un matin, une bombe de 12 pouces
vint tombera quelques pas de Pétion, qui parlait à des
officiers, dans la partie entre les deux ailes du palais ;
elle n'éclata pas, ce qui lui fit dire avec le plus grand
sang-froid : « Les artilleurs ennemis emploient de bien
« mauvaises mèches ! » 1 Verger était ce Français qui se sauva des Cayes avec Borgella, en 1803, pour aller
joindre les indigènes : il était notaire au Port-au-Prince, et avait enseigné a Méroné, le
latin, le français et les mathématiques. A partir du jour de sa mort, on remarqua des signes
d'aliénation mentale en Méroné, qui devint entièrement fou quelques années après. [1812] CHAPTRE XVIII. 521 Mais les officiers, émus du danger qu'il eût couru
comme eux, si la bombe avait éclate, lui représentèrent
qu'il était convenable de quitter le palais pour habiter
une maison de la ville où il serait plus en sûreté ; il se
moqua d'eux. En peu d'instans, on apprit cette particularité en ville, et des fonctionnaires publics, des citoyens
se rendirent au palais pour l'engager à s'en retirer ; le
sénateur Larose réussit mieux à l'en persuader '. C'est
alors qu'il alla habiter le local de la loge des francs-maçons, désignée sous le nom de l'Amitié des Frères réunis, près du magasin de l'État -. On y éleva encore, dans
la cour, à l'est, une sorte de rempart en sacs remplis de
terre; mais Pétion se tenait incessamment dans les lucarnes de la maison, une longue-vue à la main, pour observer les postes de la ligne extérieure sur le morne
l'Hôpital; et, certes, à cette hauteur qui dominait le
rempart, il n'était pas à l'abri d'un boulet, pas plus que
lorsqu'il allait visiter les fortifications de la place. Au fort du Gouvernement, une bombe de l'ennemi
éclata et tua le chef de bataillon d'artillerie Petit-Breuil;
et un jour que le général Borgella était dans son hamac,
se reposant des veilles de la nuit, un boulet vint traverser le corps de garde où il était; des éclats d'une poutre
le frappèrent à la tête et lui firent une blessure, heureusement légère. Au fort National, le général Lys venait 1 Le palais et ses dépendances furent criblés de boulets : on ne passait pas dans les
cours, pendant la canonnade, sans courir de grands risques. Nos soldats, toujours plaisans,
donnèrent le nom de rat-de-caze aux boulets qui brisaient les maisons; les bombes étaient
appelées sop.t, ainsi que les obus. Ils désignaient l'une d<;s batteries ennemies au nord de
la place, par le nom de Malfini, parce que ses boulets tombaient comme a l'improviste, de
même que cet oiseau de proie du pays, quand il prend une poule, une volaille quelconque.
sans courir de grands risques. Nos soldats, toujours plaisans,
donnèrent le nom de rat-de-caze aux boulets qui brisaient les maisons; les bombes étaient
appelées sop.t, ainsi que les obus. Ils désignaient l'une d<;s batteries ennemies au nord de
la place, par le nom de Malfini, parce que ses boulets tombaient comme a l'improviste, de
même que cet oiseau de proie du pays, quand il prend une poule, une volaille quelconque. 2 Pélion ne voulut jamais faire partie de cette société dont il plaisantait souvent les membres : il eut l'occasion de les plaisanter encore par les emblèmes peints sur les murs de
leur temple. 322 études sur l'histoire d'haÏti. d'appuyer sa longue-vue sur l'épaule d'une sentinelle; à
peine il l'eût retirée et fait un pas, un boulet enleva la
tête de ce malheureux soldat. Ce général était d'ailleui»s
exposé à tout moment, à périr comme ses subordonnés,
par tous les projectiles qui tombaient dans le fort, de diverses batteries ennemies. Du reste, dans tous les forts
surtout, les autres généraux se montraient aussi impassibles que lui, traçant à tous leurs inférieurs l'exemple
du courage, Quand les boulets de l'ennemi manquaient
les forts, ils traversaient la ville en toutes les directions,
et personne n'était à l'abri de la mort; il arriva nécessairement des accidens, mais ce sont les maisons surtout
qui en furent criblées. Dans la première quinzaine du mois d'avril, on reconnut que l'ennemi manœuvrait sur les hauteurs du morne
l'Hôpital, de manière à y gagner du terrain pour cerner
la place dans son côté sud. Le maréchal de camp Guerrier, comte du Mirébalàis, commandait ses forces dans
cette partie ; il établit des poste's en regard de ceux du
général Frédéric ; chaque jour, c'étaient des combats entre eux. Un de ces jours où l'engagement était plus sérieux, le générai Boyer sortit à la tête de la garde à pied,
monta sur ce morne et iit établir un poste sur l'habitation
Bussy, qui dominait le principal de ceux de Guerrier; et
il y fit placer un obusier et deux canons, dont une couîeuvrine de 16, pour le battre efficacement: Eveillard,
devenu colonel de cette garde, en eut le commandement.
Il y eut alors, de notre côté, une ligne de postes retranchés, depuis le sommet du morne jusqu'au bas, guerroyant sans cesse avec l'ennemi: le capitaine Desruisseaux, de la garde, se distingua dans l'une de ces affaires. Mais, à la fin d'avril, la garde fut remplacée par d'au- [1812] CHAPITRE XVII 1. 523 très troupes, ce beau corps paraissant plus utile dans la
place; il s'y tenait toujours prêt, comme une colonne
mobile, à se porter sur tout point de la ligne où l'ennemi
tenterait un assaut. Alors, le président jugea nécessaire
de partager le commandement de la ligne extérieure entre deux généraux. Le général Frédéric resta dans la
partie supérieure, et le général Marion alla se placer à
Bussy, où se trouvaient l'obusier et les deux canons:
chacun avait divers postes sous ses ordres, qui se reliaient et s'appuyaient.
tenait toujours prêt, comme une colonne
mobile, à se porter sur tout point de la ligne où l'ennemi
tenterait un assaut. Alors, le président jugea nécessaire
de partager le commandement de la ligne extérieure entre deux généraux. Le général Frédéric resta dans la
partie supérieure, et le général Marion alla se placer à
Bussy, où se trouvaient l'obusier et les deux canons:
chacun avait divers postes sous ses ordres, qui se reliaient et s'appuyaient. Au commencement du mois de mai, la troupe du général Guerrier ayant été renforcée, il se porta résolument
contre le poste le plus élevé de la montagne, et l'enleva
après une vigoureuse résistance. Cette affaire commença
au jour et attira l'attention générale. Aussitôt, descendant contre l'autre poste, Guerrier réussit encore à l'enlever, malgré les efforts de nos soldats. Dominant toujours
chacun des autres qu'il attaqua successivement, avec des
masses qu'il lançait contre eux, il les prit et arriva enfin à
celui de Bussy où était le général Marion. Là, il y eut une
résistance que bien des militaires, spectateurs passifs de
ces combats, jugèrent insuffisante à raison de l'importance de cette position. Guerrier enchâssa Marion, qui
descendit à un autre poste plus bas, commandé par le
colonel Néret et occupé par la 11e. Le brave général
ennemi fit de suite tourner les canons et l'obusier contre
ce poste, qu'il cribla de projectiles en attendant qu'il le
fît attaquer par son infanterie. Durant ces combats, Pétion avait sa longue-vue à la
main, observant l'attaque et la résistance, et espérant
que le général Marion eût pu repousser l'ennemi. Mais,
en voyant enlever le poste de Bussy, il se décida à rem524 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. placer ce général qui, de même que Frédéric, ne pouvait
plus influer sur le moral des troupes. Il envoya un aide
de camp appeler le général Borgella; il était environ
2 heures de l'après-midi: « Mon cher général, lui dit-il,
« vous avez dû observer, comme moi, ces succès de
« l'ennemi depuis ce matin. — Oui, président, répondit
« Borgella, et je regrette que le général Marion n'ait pu
« garder son poste principal. — : Les troupes n'auront
« plus confiance en lui, et je voudrais le remplacer; mais
« par qui? » Il est évident que Pétion désirait que ce fût
par Borgella ; mais il sembla craindre de le fâcher, en le
retirant de la première ligne de la place pour l'envoyer à
l'extérieur. « N'importe le général que vous désignerez,
« président» il ira: chacun doit se pénétrer de son dece voir. — Oui; mais, mon ami, il faut à présent un of-
« fîcier de réputation, qui puisse ranimer le courage de
« nos soldats. — Tous vos généraux ne sont-ils pas dans
« ce cas, président? Ordonnez. — Voulez-vous y aller
« vous-même? — Certainement,, président ; si vous me
« l'ordonnez, j'irai de ce pas. — Eh bien ! rendez- vous -y,
« mon cher général, » lui dit Pétion, satisfait et lui serrant la main. « Mais, président, vous ne me donnez pas
« un oi'dre écrit pour prendre le commandement aux
« mains de Marion? — Cela n'est pas nécessaire : Marion
« comprendra que vous n'avez pu quitter votre ligne que
« par mes ordres. Partez, car le temps presse. Je vous
« donne carte blanche', il s'agit d'imposer à l'ennemi et
« de l'empêcher d'aller plus loin. ' »
mon cher général, » lui dit Pétion, satisfait et lui serrant la main. « Mais, président, vous ne me donnez pas
« un oi'dre écrit pour prendre le commandement aux
« mains de Marion? — Cela n'est pas nécessaire : Marion
« comprendra que vous n'avez pu quitter votre ligne que
« par mes ordres. Partez, car le temps presse. Je vous
« donne carte blanche', il s'agit d'imposer à l'ennemi et
« de l'empêcher d'aller plus loin. ' » 1 Nous croyons nous rappeler, sans en être bien sûr, que le général Marion subit le
jugement d'un conseil de guerre a cette occasion ; mais il aurait été acquitté, car ce n'est
pas le courage qui lui manquait ; et probablement, le président n'agit ainsi que pour l'exemple, comme un avertissement donné a tous les officiers. Bien des militaires disaient alors,
qu'il était étonnant qu'il n'eût pas envoyé des troupes au secours de Marion et de Frédéric ; [1812] CHAPITRE XVIII. 525 Tel fut, à peu de chose près, l'entretien qui eut lieu
entre le chef de l'État et le général qui venait de faire le
sacrifice de tout amour- propre personnel pour se soumettre à son autorité. D'un côté, on reconnaît en Pétion
la continuation de ces ménagemens dont il usa envers
Borgella, de l'estime profonde qu'il avait pour son caractère loyal, son mérite militaire et sa bravoure ; de l'autre,
on voit le modeste patriotisme, toujours prêt à se sacrifier pour le salut général, à se dévouer à l'accomplissement d'une mission périlleuse. Borgella quitta donc le président et se rendit à franc
étrier au poste où il devait joindre le général Marion,
pour lui notifier verbalement l'ordre de le remplacer; il
était accompagné de ses aides de camp Solages et Chardavoine, qui allaient partager ses périls1. Marion ne fit
aucune difficulté de lui remettre le commandement, parce
qu'il n'y avait pas à douter de la parole d'un tel officier
général, son ancien compagnon d'armes de la Légion de
l'Ouest, et qu'il ne pouvait avoir quitté la ligne qu'il
défendait, que par ordre du président2. Pendant que Marion lui donnait des renseignemens
sur les divers corps de troupes qu'il allait avoir sous ses
ordres, une balle vint frapper à mort un soldat qui était
tout près d'eux ; en même temps, Guerrier faisait sortir
du poste de Bussy, ses troupes divisées en trois colonnes
pour enlever celui occupé par Néret. Borgella arrivait à
point pour notifier, à lui aussi, l'ordre du président consistant en ces mots : « Vous n'irez pas plus loin ! » Marion partit, mais Bauvoir était là, la 15e y était mais il paraît qu'il craignit que l'ennemi n'attaquât en même temps les lignes de la place :
la garnison n'était que d'environ 8,000 hommes, et l'ennemi doublait ce nombre, au moins. 1 II avait en ce moment avec lui deux de ses guides, Louis Pierre et Saint-Surin. 2 Francisque prit alors le commandement de cette ligne. 526 ÉTUDES SLR L HISTOIRE D HAÏTI. aussi. S'adressant à ce corps, Borgella demande à ses anciens soldats s'ils se rappellent le temps où il était à leur
tête? Ces simples paroles suffirent pour les animer : leur
chef de bataillon Bontemps les rallia à cette voix si connue d'eux tous, et ils suivirent leur général escorté de
son vaillant adjudant-général, en marchant droit au poste
où la brave 11e se défendait à outrance : les soldats ennemis tentaient déjà d'arracher les pieux formant le rempart.
à ses anciens soldats s'ils se rappellent le temps où il était à leur
tête? Ces simples paroles suffirent pour les animer : leur
chef de bataillon Bontemps les rallia à cette voix si connue d'eux tous, et ils suivirent leur général escorté de
son vaillant adjudant-général, en marchant droit au poste
où la brave 11e se défendait à outrance : les soldats ennemis tentaient déjà d'arracher les pieux formant le rempart. Le fusil à la main l, Borgella pénétra dans le poste ;
il ne se contenta pas de tirer comme ses soldats, il monta
sur le rempart. A celte action téméraire, 11e et 15e se
confondent, officiers supérieurs et inférieurs se mêlent,
et tous ensemble chassent l'ennemi qui rentre dans le
poste de Bussy. Alors, Guerrier fait jouer les canons, à
boulets et mitraille ; mais il avait échoué pour la première fois dans cette fameuse journée. Inutile de dire
que Borgella fut arraché du rempart où il avait monté,
par la sollicitude de ses aides camp et même des soldats :
le moment était décisif, il fallait ce trait de courage audacieux. Toutes les troupes sous ses ordres surent bientôt
qu'elles avaient à leur tête un général capable de le renouveler, si cela était nécessaire. Dès ce jour, Bauvoir
conçut pour lui cette haute estime qu'il lui conserva
toute sa vie; il se connaissait trop en bravoure, pour ne
pas admirer cette qualité guerrière en son chef actuel.
Néret, qui dut la conservation de son poste à l'exemple
qu'il traça à ses soldats, ne lui en accorda pas moins2. 1 C'était un fusil espagnol, garni en argent. 2 J'ai été témoin des éloges adressés à Eorgclln, a cette occasion, par divers officiers de
la 11% notamment le brave Boulonnais. [1812] chapitre xviii. 527 Quand, dans les lignes du Port-au- Prince, on vit l'ennemi, jusque là victorieux, repoussé, chassé de ce poste, ce
fut un frémissement de joie bien naturelle; et, en apprenant que ce succès était dû au général Borgella, tous les
militaires apprécièrent davantage le dévouement patriotique qu'il montra dans le Sud, en reconnaissant l'autorité du Président d'Haïti : ce fut la cause du respect et de
la considération que l'armée de la République lui porta
constamment. Le vaillant général ennemi dont il borna le triomphe,
Guerrier, non moinsappréciateur d'un mérite qu'il sentait
en lui-même, conçut aussi pour Borgella une estime toute
particulière. Un jour arriva où il la lui témoigna publiquement, en présence de tous les officiers généraux réunis au Cap, sans se douter alors qu'il adviendrait une
époque où, au Port-au-Prince même, son héroïque défenseur serait humilié, considéré comme traître à cette
République qu'il aida puissamment à triompher là et au
Cap, — tandis que lui, Guerrier, serait honoré comme
l'un de ses meilleurs citoyens.1
particulière. Un jour arriva où il la lui témoigna publiquement, en présence de tous les officiers généraux réunis au Cap, sans se douter alors qu'il adviendrait une
époque où, au Port-au-Prince même, son héroïque défenseur serait humilié, considéré comme traître à cette
République qu'il aida puissamment à triompher là et au
Cap, — tandis que lui, Guerrier, serait honoré comme
l'un de ses meilleurs citoyens.1 En attendant le temps où ils devaient se réunir dans un
commun accord, pour continuer à servir leur patrie,
Guerrier reçut la juste récompense due à sa valeur dans
cette journée ; il fut promu lieutenant-général et nommé
duc de l'Avancé par son roi : titre qui signifiait qu'il occupait le poste avancé dans le siège du Port-au-Prince. Quant à Borgella, il reçut aussi une récompense flatteuse pour son cœur dévoué à la République. Pétion
avait observé ce dernier combat d'un œil attentif; aussi1 Pendant les erreurs de 1843 ! Guerrier avait droit d'être honoré comme un citoyen dévoué a son pays. Borgella avait également droit d'être respecté, au moins ; car son dévouement a la République ne fut jamais douteux. 528 études sur l'histoire d'haïti. lot qu'il en eût vu le résultat, il expédia le colonel Pitre
aîné, son aide de camp, auprès de Borgella. Pitre lui dit :
« Le président m'a chargé de vous complimenter en son
« nom; il a admiré votre courage. Mais il m'a chargé de
« vous rappeler aussi, qu'il vous a envoyé au poste de
« l'honneur, comme général, et non en qualité de ca-
« pitaine de grenadiers. Il vous prie de ne plus vous
« exposer ainsi. — Remerciez le président de ma part,
« lui répondit Borgella ; mais dites-lui que j'ai dû agir
« comme je l'ai fait. » L'estime du chef de l'Etat, l'intérêt pris à sa conservation par un ancien ami, la conscience d'un devoir
militaire accompli pour le salut de la patrie : voilà la plus
précieuse des récompenses pour un général républicain. On avait repoussé l'ennemi; mais il foudroyait trop le
poste de la 11e, par son artillerie, pour le conserver. Bauvoir en fit construire d'autres dans des positions plus
convenables, en s'entendant à ce sujet avec Borgella, ret
avec l'intention d'abandonner celui-là ; les soldats en
étaient avertis. Un jour que le colonel Néret se rendit en
ville pour se faire arracher une dent dont il souffrait,
l'ennemi ayant lancé de nombreux projectiles, la troupe
profita de cette circonstance et sortit du poste, malgré
les officiers; le même effet se produisit à l'instantldans
un autre poste occupé par un bataillon de laj21e sous les
ordres de Calix Saintard. Les chefs durent excuser ces
braves soldats, à raison de l'extrême danger qu'ils couraient dans ces positions abandonnées. L'ennemi en profita pour s'y établir et s'avancer.
rait,
l'ennemi ayant lancé de nombreux projectiles, la troupe
profita de cette circonstance et sortit du poste, malgré
les officiers; le même effet se produisit à l'instantldans
un autre poste occupé par un bataillon de laj21e sous les
ordres de Calix Saintard. Les chefs durent excuser ces
braves soldats, à raison de l'extrême danger qu'ils couraient dans ces positions abandonnées. L'ennemi en profita pour s'y établir et s'avancer. Borgella fixa son quartier-général sur le morne Phelipeaux, où jadis Pétion avait établi une batterie de canons [1812] CHAPITRE xvih. 529 contre les Français, en possession du Port-au-Prince :
de là, il pouvait voir ses postes avancés el leur porter
secours en cas d'attaque. Son habitude était de s'y rendre surtout de nuit, pour obliger officiers et soldats à
veiller, à se préserver des surprises. Un jour, l'adjudantgénéral Bauvoir lui fit dire, que le poste où il se tenait,
était presque démantelé par l'artillerie ennemie ; il s'y
rendit. Ce courageux officier lui demanda par où il voulait commencer son inspection : « Général, est-ce en
<t dedans ou en dehors du poste? — En dehors d'abord,
« lui répondit Borgella. » Et tous deux et leurs officiers
en sortirent, s'exposant le plus gaîment du monde à la
fusillade et à la canonnade ennemies : aucun d'eux ne
fut atteint. S'étendant le jour dans un hamac placé dans
son ajoupa au quarlier-général , pour se reposer des
veilles de la nuit, une fois il remarqua en plein midi, que
le feu de l'ennemi était plus vif qu'à l'ordinaire ; croyant
à une attaque projetée contre ses postes avancés, Borgella se lève et s'y rend : peu d'instans après son départ,
un obus lancé contre le quartier-général, brisa l'ajoupa
et tomba au milieu de son hamac en éclatant. Pendant un de ces combats journaliers de poste à poste,
Pétion portant toujours la plus grande attention à la ligne extérieure, envoya un aide de camp dire à Borgella,
qu'il lui recommandait de ne pas chercher à enlever ceux
de l'ennemi, mais de garder les siens : sa prudence lui
conseillait de ne pas exposer le moral des troupes à s'affaiblir par un insuccès. C'est par ce motif qu'il se refusa
constamment à permettre à des officiers supérieurs, d'attaquer l'ennemi sur d'autres points. Parmi eux, celui qui
désirait le plus de faire de telles tentatives, était le général Gédéon dont le courage le portait à cela. t. vu. 54 j;50 études sur l'histoire d'iiaïti. On apprit que l'ennemi parcourait la plaine du Cul-deSac en pillards. Le président chargea le général Frédéric d'aller réprimer ce brigandage. Ce général s'y rendit
à la tête d'une colonne, rencontra le lieutenant-général
J.-P.Daut,ducdel'Àrtibonite, mit sa troupeen déroule et
faillit à le foire prisonnier. Le duc lui laissa son chapeau
galonné, en compensation de celui du général Boyer.
iaïti. On apprit que l'ennemi parcourait la plaine du Cul-deSac en pillards. Le président chargea le général Frédéric d'aller réprimer ce brigandage. Ce général s'y rendit
à la tête d'une colonne, rencontra le lieutenant-général
J.-P.Daut,ducdel'Àrtibonite, mit sa troupeen déroule et
faillit à le foire prisonnier. Le duc lui laissa son chapeau
galonné, en compensation de celui du général Boyer. A la fin de mai , notre flotte était enfin réorganisée.
Celle du Nord ayant paru dans la baie, elle sortit à sa
rencontre, le 25, et engagea le combat en vue du Portau-Prince. Au moment où il y avait lieu de croire que la
nôtre allait obtenir un succès complet, son commandant
Frédéric Bernard reçut une blessure, et la Furieuse sur
laquelle il montait, fut endommagée dans sa mâture : la
nuit survenant alors, elles se séparèrent, et la flotte ennemie alla mouiller au Fossé. Quelques jours après, elle
en sortit, se dirigeant vers Saint-Marc : la nôtre la poursuivit et la joignit du côté du Mont-Roui où une nouvelle
action s'engagea, le 1er juin, et se renouvela dans la matinée du 9; mais il n'y eut rien de décisif.1 Depuis plusieurs semaines, deux frégates anglaises
étaient venues mouiller dans la rade du Port-au-Prince;
leurs officiers, descendant à terre , allaient tous les jours
visiter les lignes de la place ; on voyait leurs canots se
diriger vers le port du Fossé, et de là ils se rendaient à
Brouillard auprès de Christophe. Quoiqu'il fût à présumer qu'ils lui rendaient compte de la situation de la place,
d'après leurs observations , ce n'eût été encore rien de
dangereux ; mais les commandans de ces navires de
guerre, dans leur partialité en faveur du « Régénérateur 1 Kous puisons ces détails, dans une lettre de Tétion au général Henry, en date du 2 juin. [1812] CHAPITRE XVIII. 5~1 « et Bienfaiteur de la nation haïtienne, » eurent l'indignité d'amener à leur bord, des officiers aides de camp de
cette Majesté; là, la longue-vue à la main, ces derniers
observaient la position de nos troupes et des fortifications :
Félix Ferrier, Dupuy et d'autres, suivant ce qu'on apprit, vinrent ainsi assez souvent sur ces frégates, sans
doute par Tordre du roi. Les Anglais agirent encore plus mal. Le président organisa une expédition de barges bien armées et montées
d'une forte infanterie, dans l'intention d'aller capturer
la corvette du Nord qui était à l'ancre , au Fossé. Cette
idée lui était venue, parce que deux ou trois des prisonniers de Sibert, s'étant jetés à la mer pendant la nuit,
avaient eu le bonheur de gagner le Port-au-Prince à la
nage, et avaient rapporté qu'il se trouvait peu de forces
sur la corvette. Cette entreprise était d'autant plus facile
à exécuter, que l'année 1812 fut très-pluvieuse, ce qui
occasionnait des nuits fort obscures. Mais, le soir où les
barges partaient, on vit lancer plusieurs fusées du bord
des deux frégates anglaises : c'était le signal convenu entre leurs officiers et Dr ou illard ; par ces fusées, ils avertissaient la% corvette royale de se tenir prête. Christophe,
sachant par ses amis que l'expédition se préparait, y
avait fait monter un fort bataillon de sa garde : aussi
nos barges furent-elles accueillies par une vive fusillade
accompagnée de la mitraille de l'artillerie de la corvette ;
cette opération manqua.
égates anglaises : c'était le signal convenu entre leurs officiers et Dr ou illard ; par ces fusées, ils avertissaient la% corvette royale de se tenir prête. Christophe,
sachant par ses amis que l'expédition se préparait, y
avait fait monter un fort bataillon de sa garde : aussi
nos barges furent-elles accueillies par une vive fusillade
accompagnée de la mitraille de l'artillerie de la corvette ;
cette opération manqua. En venant assiéger le Port-au-Prince, il ne négligea
pas d'exciter « le noble comte de Jérémie » à se ruer
contre la Grande-Anse, afin d'inquiéter au moins les défenseurs de cette ville. Au commencement d'avril, il ren552 études sur l'histoire d'haïti. Yoya un frère de Jean-Bapliste Lagarde, qui était allé
dans le Nord, avec des armes, des tambours, une trompette et environ 40 quarts de cartouches: cet agent des
insurgés débarqua ces objets entre Corail et Pestei1.
Mais, quoi que fît S. M. Très-Barbare, Goman et son
lieutenant restèrent assez paisiblement, pour que les généraux Henry et Wagnac pussent envoyer au Port-auPrince des détachemens de troupes pendant le siège; ils
y expédièrent aussi de la poudre, des boulets, et des vivres
et grains du pays pour la subsistance des troupes 2. Le colonel ïahet, commandant provisoire de l'arrondissement de Nippes, en expédiait habituellement aussi.
Comme plus voisin de l'Ouest, cet arrondissement avait
des rapports commerciaux plus fréquens avec le Portau-Prince, que tous les autres du Sud : le président se
décida, parce motif, à publier le 14 mai, un arrêté qui y
autorisait la circulation de la petite monnaie extraite
des piastres fortes, en 1814 , que le peuple appelait
a" ' Haïli. Il y en avait une fabrique vraiment populaire au Portau-Prince ; car, pendant le siège, chacun frappait de
cette monnaie à son aise, sauf les risques qu'on courait
d'être emporté par les boulets. Dès la fin de 1811, des
orfèvres de la ville l'avaient contrefaite : — c'était si fa1 Lettre du général Wagnac a Pétion, rapportant la déclaration d'un insurgé fait prisonnier, en date du 19 avril. 2 Le 21 mai, le trésorier Cator, chargé du service de l'administrateur Pinet, écrivit au
président que cette administration était sans argent et sans crédit ; il y contribuait peutêtre. Et le 2 juin, il expédia au Port-au-Prince 172 barils de farine, que le général Wagnac
prit de force chez les commcrçans qui refusaient de vendre a l'État. Quels que fussent ces
commerçans, étrangers ou nationaux, ils étaient de la pire espèce de leur profession, et
Wagnac eut raison d'agir ainsi, pour alimenter les troupes assiégées. Les frères Gaspard
écartés de tout emploi dans la marine, offrirent néanmoins leur service gratuit en transportant ces approvisionnemens sur leur goiilette-csboteur.
prit de force chez les commcrçans qui refusaient de vendre a l'État. Quels que fussent ces
commerçans, étrangers ou nationaux, ils étaient de la pire espèce de leur profession, et
Wagnac eut raison d'agir ainsi, pour alimenter les troupes assiégées. Les frères Gaspard
écartés de tout emploi dans la marine, offrirent néanmoins leur service gratuit en transportant ces approvisionnemens sur leur goiilette-csboteur. [1812] CHAPITRE XVIII. 535 cile ! L'un d'eux fut poursuivi et condamné par le tribunal criminel. Le siège survenant, la police ne pouvant
s'exercer comme auparavant, les fabricans (la plupart
militaires) se plaçaient dans les quartiers les plus fréquentés par les boulets; et là, on entendait a tout moment
le bruit du marteau surl'enclume. C'était le jour, pendant
la canonnade, que ces fabricans se livraient à ce travail,
où ils empiétaient sur le droit du gouvernement ; mais la
nuit, ils étaient autour des remparts pour le soutenir
contre l'ennemi : c'était une compensation. Toute la
vieille argenterie des habitans passait ainsi au creuset,
où elle s'alliait démesurément avec du cuivre ; et ces habitans finirent par être de compte à demi avec les orfèvres improvisés : de cette manière, les associés se tiraient d'embarras avec la cherté des comestibles, vu la
présence de tant de troupes. A la fin, la dépréciation
inévitable des d'haïtis fut telle, qu'il fallait une forte
somme pour l'achat de n'importe quoi. Un jour, le commandant J.-J. Saint-Victor Poil, chef
de la police, surprit un individu en flagrant délit de fabrication ; il l'arrêta et le contraignit de porter toutes les
pièces à conviction saisies sur les lieux : c'étaient une
petite enclume, des marteaux, un chaudron en cuivre, etc. ,
et il le fît conduire avec ce singulier attirail pardevant le
Président d'Haïti. En passant près du magasin de l'État,
où se faisait la distribution journalière des rations aux
troupes, ce malheureux devint l'objet de la risée des soldats, plutôt pour s'être laissé prendre en flagrant délit,
que pour le crime de fabrication de fausse monnaie.
Une grande partie d'entre eux le suivirent à la loge, en
se moquant de lui, même en présence de Pétion, qui ne
put s'empêcher de rire aussi, en comprenant leur pensée 534 études sur l'histoire d'haïti. et en voyant l'accoutrement du prévenu, « chargé de
« tous les péchés d'Israël. » Il l'interrogea : ie'prévenu
prit un air et un ton piteux, en confessant son crime,
d'ailleurs indéniable. Pétion ordonna de le mettre en prison pour quelques jours, et dit à cette occasion : « Je
« suis sûr que la plupart de ceux qui se moquent de lui
« fabriquent eux-mêmes de la fausse monnaie : laissez-
« les faire. Soldats, ils en profitent pour acheter les
« choses de première nécessité ; citoyens, ils paieront
« les impôts ou supporteront leur part de perte, quand
« nous pourrons régler cela. » Cette décision, que Pétion seul pouvait rendre ainsi, donna une nouvelle activité aux forges des faux monnayeurs ; mais, quand vint
le règlement prévu, il n'y eut pas une seule voix qui s'élevât contre ce que voulut le chef de l'État *.
« les faire. Soldats, ils en profitent pour acheter les
« choses de première nécessité ; citoyens, ils paieront
« les impôts ou supporteront leur part de perte, quand
« nous pourrons régler cela. » Cette décision, que Pétion seul pouvait rendre ainsi, donna une nouvelle activité aux forges des faux monnayeurs ; mais, quand vint
le règlement prévu, il n'y eut pas une seule voix qui s'élevât contre ce que voulut le chef de l'État *. Parlons d'une affaire plus sérieuse. Le général Guerrier, voulant poursuivre son but, qui
était de cerner la place au sud, se décida à renouveler ses
attaques avec la même vigueur que le jour où il enleva
tant de postes. A cet effet, le 51 mai à 5 heures du matin, ses troupes commencèrent une vive fusillade contre
les divers postes sous les ordres de Borgella. Celui-ci jugea immédiatement de son intention; il forma de sa réserve un fort détachement des 15e et 16e, commandé par 1 Le 18 février, le président avait écrit au sénat, pour lui exposer le tort que faisait déjà
la contrefaçon de cette petite monnaie : ce qui le porta a demander aux États-Unis des
matrices pour en fabriquer une meilleure. Afin de s'y préparer, il proposa au sénat de
vendre les emplacemens vides des villes et 17 sucreries, dont le paiement aurait lieu en
piastres, par ceux qui désiraient les acheter. « Une considération, dit-il, qui n'échappera point a votre perspicacité, citoyens sénateurs,
« est la force morale que vous donnerez a l'État, en créant des propriétaires. Vous devez
« avoir reconnu déjà le bien qu'a fait la loi du 22 octobre 1811, par la tranquillité qui en
« est survenue et par le nerf que vous avez introduit dans l'État, a la satisfaction générale.» Le sénat rendit la loi réclamée, le 16 mars suivant. [1812] duriTRE xviii. 535 le chef de bataillon Adonis, ayant sous lui le chef de bataillon Dugazon, tous deux d'une bravoure éprouvée. Il
donna pour instructions à Adonis, de se porter au-devant de l'ennemi pour s'opposer à ce qu'il enlevât les
postes ; mais de ne pas le poursuivre en cas de succès,
et surtout de ne pas aborder ses retranchemens, pour ne
pas essuyer un revers possible, qui le mettrait à même d'en
profiter. En cela, Borgella se conformait à l'ordre que lui
avait envoyé le président, et dont il approuvait la prudence. Au jour clair, l'affaire devint plus grave. Guerrier faisait tous ses efforts pour enlever les postes, qui combattaient ses troupes avec acharnement, tandis qu'Adonis
et Dugazon les appuyaient. Borgella avait quitté son
quartier-général et s'était porté sur les lieux avec le
reste de sa réserve. Ses soldats, encouragés par sa présence et par l'exemple que leur trayait Bauvoir, faisaient
une contenance admirable ; l'ennemi perdait beaucoup
de monde, sans pouvoir réussir sur un seul point. Soit que Pétion craignît le même résultat que le jour
où le général Marion eut le malheur de succomber dans
son poste, soit que Gédéon vînt lui demander à aller
prendre part à cette affaire, il envoya cet officier général
avec quelques troupes pour appuyer celles de Borgella.
Mais il ne pouvait lui avoir donné pour instructions, de
ne pas le voir, de ne pas s'entendre avec lui sur ce qu'il
y avait de mieux à faire. Il ne l'envoyait pas, certainement, pour prendre le commandement de la ligne extérieure : donc, Gédéon devait s'en référer à celui qui
l'avait, et se concerter avec lui.
aller
prendre part à cette affaire, il envoya cet officier général
avec quelques troupes pour appuyer celles de Borgella.
Mais il ne pouvait lui avoir donné pour instructions, de
ne pas le voir, de ne pas s'entendre avec lui sur ce qu'il
y avait de mieux à faire. Il ne l'envoyait pas, certainement, pour prendre le commandement de la ligne extérieure : donc, Gédéon devait s'en référer à celui qui
l'avait, et se concerter avec lui. Loin d'agir ainsi, et probablement dans l'espoir d'obtenir un succès par lui seul, Gédéon se dirigea contre
l'ennemi sans voir Borgella. Il s'adressa au commandant 556 ETDDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Adonis et lui ordonna de se joindre à lui pour attaquer
l'ennemi dans ses retranchemens. Cet officier lui opposa
les ordres positifs qu'il avait reçus de son chef immédiat;
mais Dugazon passa outre ces ordres et suivit Gédéon.
Bientôt ce brave chef de bataillon fut tué, et Gédéon
lui-même forcé à la retraite, après avoir perdu beaucoup
d'hommes imprudemment menés contre les retranchemens ennemis. Pendant qu'il combattait ainsi, le président s'était porté au fort de l'Hôpital et avait envoyé à
Borgella un détachement de la 18e commandé par le chef
de bataillon Louis François. Aidé de cette force, il la réunit
à sa réserve et se mit à leur tête, marchant contre l'ennemi qui, en repoussant Gédéon, était sorti de ses retranchemens; en le voyant venir, l'ennemi y rentra. Dans un moment où son poste fut attaqué avec vigueur, Bauvoir ne put résister à l'entraînement de sa
vaillance habituelle. « Dans la chaleur du combat, l'adju-
« dant-généraî Bauvoir prit la tête d'une compagnie de
« grenadiers et d'une autre de chasseurs de la 25e, et il
« a enlevé un rempart ennemi dans lequel il a trouvé
« une douzaine de fusils, plusieurs caisses de cartouches
« et fait deux prisonniers ; il y avait 18 morts dans ce
« poste qu'on a brisé et abandonné, parce qu'il est do-
« miné par le canon ennemi. L'affaire a duré depuis
« 5 heures du matin jusqu'à midi, et nos troupes ont
t montré un courage vraiment stoïque; toutes ont voulu
« rivaliser d'audace. ' » 1 Lettre de Pétion au général Henry, du 2 juin. Le président lui demandait des vivres,
et lui recommandait de ne pas souffrir qu'on en vendît a des caboteurs de la Jamaïque qui
venaient en chercher, a cause de l'embargo que les États-Unis avaient établi sur leur
commerce, parce que la guerre entre eux et la Grande-Bretagne était imminente. Le 2S mai, le fameux J.-B. Lapointe, étant a Jérémie, écrivit a Pétion et se plaignit
d'être persécuté ; il réclama sa justice et sa générosité, en sollicitant la permission de venir
combattre au Port-au-Prince. Mais Pétion n'accepta point ses offres de services, tout en
ordonnant de ne pas le persécuter. Lapointe arrivait de la Jamaïque.
eux et la Grande-Bretagne était imminente. Le 2S mai, le fameux J.-B. Lapointe, étant a Jérémie, écrivit a Pétion et se plaignit
d'être persécuté ; il réclama sa justice et sa générosité, en sollicitant la permission de venir
combattre au Port-au-Prince. Mais Pétion n'accepta point ses offres de services, tout en
ordonnant de ne pas le persécuter. Lapointe arrivait de la Jamaïque. [1812] C1UPITRE XVIII. 537 Les chefs de bataillon Alain (ancien commandant de
place au Môle), Bauvai,de la 17e, et Toureaux, se distinguèrent aussi par leur courage. Le général Gédéon, quoique repoussé, fut brillant de valeur. Cette affaire du 31 mai mit hors de combat, en tués
et blessés, près de 200 hommes de nos troupes : l'ennemi
parut avoir éprouvé une perte plus sensible, attendu
qu'il vint attaquer nos postes retranchés. Son résultat
raffermit le moral de l'armée assiégée, et produisit l'effet
contraire sur les assiégeans. Il ne se passait pas une nuit, sans qu'il y eût des désertions dans les rangs de ces derniers ; il en venait en
ville de tous les corps de troupes du Nord et de l'Artibonite : tous ces transfuges s'accordaient à dire, qu'il y
avait un profond mécontentement dans l'armée royale ;
et comment ce sentiment n'existerait-il pas au fond des
cœurs ? On a vu quelle était la législation pénale codifiée
par « le Grand Henry. » Sous un régime aussi barbare,
comptant pour rien la vie des hommes, il n'en pouvait
être autrement, surtout lorsque ces militaires savaient
que celui de la République garantissait la sécurité de
tous. Nos soldats venaient en aide à cette disposition intime
de leurs frères d'armes, de leurs concitoyens. Les batteries ennemies étaient si rapprochées de nos redoutes près
du fort National, avons-nous dit, qu'on se parlait des unes
aux autres. Chacun des soldats de la République devint
un orateur à son tour, expliquant aux assiégeans ce régime de douceur pratiqué, ordonné et maintenu par le
Président d'Haïti, le comparant à celui établi par Christophe, qu'ils décriaient avec une verve spirituelle dans 558 études sur l'histoire d'haïti. leur langage créole, empruntant leur éloquence aux nombreux proverbes, qui étaient mieux compris des soldats
royalistes, que tous les discours qu'on pourraitleur adresser en français. Comme beaucoup de ces derniers portaient des chapeaux de paille et avaient des sandales grossières aux
pieds, appelées sapâtes dans le pays ', les républicains
leur disaient en créole : « Qui Roi zautes gagné pour chef?
« Ce Roi chapeaux paille, Roi sapâtes. Zautes ce esclaves
« li ; li faire zautes travail comme cheval; li mené zautes
« ici pour faire la guerre, pour li capable régné, et
« femmes zautes, pitites zautes va crié dio dans gé.
« Nous, nous gagné Président qui ce papa nous, zami
« nous : alla bon chef ! li défende officiers batte nous,
« pace que nous ce républicains. Camarades, frères,
a houn ! coûté bien ça nous di zautes ! Roi pas bon dans
« pays-ci ! ce la République qui bon pou gouverné nous s. »
li mené zautes
« ici pour faire la guerre, pour li capable régné, et
« femmes zautes, pitites zautes va crié dio dans gé.
« Nous, nous gagné Président qui ce papa nous, zami
« nous : alla bon chef ! li défende officiers batte nous,
« pace que nous ce républicains. Camarades, frères,
a houn ! coûté bien ça nous di zautes ! Roi pas bon dans
« pays-ci ! ce la République qui bon pou gouverné nous s. » Et pour prouver leurs sentimens de fraternité, nos
soldats envoyaient leurs pains dans les batteries ennemies, en disant aux autres que c'était la nourriture qu'ils
recevaient de la République, tandis que leur roi ne leur
donnait qu'mi épi de maïs pour chacun d'eux. Pétion
ayant appris cette heureuse idée de nos soldats, fit envoyer chaque jour un certain nombre de pains dans le
même but; mais il arriva que les officiers ennemis s'en ■1 Du mot espagnol sapatas. 2 « Quel est le Roi que vous avez pour chef ? C'est le Roi aux chapeaux de paille, le Roi
« aux sapâtes. Vous autres, vous êtes ses esclaves ; il vous fait travailler comme des che-
« vaux ; il vous a conduits ici pour faire la guerre, afin de pouvoir régner, et vos femmes,
« vos enfans pleureront, auront les larmes aux yeux. Nous, nous avons un Président qui
« est notre père, notre ami : voila un bon chef ! Il défend à nos officiers de nous battre,
« parce que nous sommes des républicains. Camarades, nos frères, écoutez bien ce que
« nous vous disons : Les Rois ne conviennent pas a notre pays ; c'est la République qui
« doit nous gouverner. » [1812] chapitre xvin. 559, emparaient, au détriment de leurs soldats : ce qui ne
plaisait guère à ceux-ci. On apprit ces particularités par
de nouveaux transfuges. Au fort Lamarre, le même langage était journellement
tenu aux militaires de la batterie qui était à sa proximité.
Là, le général Gédéon, les chefs de bataillon Nazère et
Victor Poil, se distinguaient parmi les autres officiers,
embaucheurs comme les soldats. Ils avaient heureusement à parler aux hommes du 5e régiment, formé à l'Arcahaie et de gens de l'Artibonitej ils se connaissaient,
pour avoir été du même corps. Le 7e régiment se trouvait aussi dans la batterie ennemie ; c'étaient encore
d'anciens camarades d'armes, et des hommes de SaintMarc et de l'Artibonite. Ces deux corps de troupes avaient
été sous les ordres du général Pétion, pendant la guerre
de l'indépendance, et beaucoup d'officiers et de soldats
de cette époque, étaient encore dans leurs rangs. Marc
Servant, homme de couleur, colonel du 7e, était l'un de
ces anciens officiers, et fort aimé dans son corps, qu'il
commandait avec modération. Pendant que les républicains embauchaient ses troupes, Christophe était à Saint-Marc où il s'était rendu,
pour voir la reine et toute sa cour qu'il y avait fait venir :
les délices de la royauté sont si enivrantes ! Le général Magny avait le commandement de la ligne
qui s'étendait du rivage de la mer au fort National ; son
quartier-général était à Robert, où la première batterie
avait été élevée contre le fort Lamarre. Quand le colonel Marc Servant eut reconnu que l'esprit des militaires de son corps avait été suffisamment
préparé par les doctrines républicaines, il se hasarda à
faire des réflexions à ce sujet ; et il trouva officiers et
royauté sont si enivrantes ! Le général Magny avait le commandement de la ligne
qui s'étendait du rivage de la mer au fort National ; son
quartier-général était à Robert, où la première batterie
avait été élevée contre le fort Lamarre. Quand le colonel Marc Servant eut reconnu que l'esprit des militaires de son corps avait été suffisamment
préparé par les doctrines républicaines, il se hasarda à
faire des réflexions à ce sujet ; et il trouva officiers et 540 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. soldats plus disposés encore à la défection qu'il ne l'espérait. Ils devinrent à leur tour des embaucheurs dans
les rangs du 3e régiment, dont les officiers et les soldats
étaient aussi préparés que ceux du 7e. De ces deux corps,
la défection passa au 14e qui occupait l'une des batteries
élevées en face le fort Éveillard, et l'on sait qu'une partie de ce régiment s'était déjà soulevée au Gros-Morne,
en faveur de la République ; ce n'étaient pas les mêmes
hommes, sans doute, mais le même esprit y régnait. Le
colonel Zacharie Tonnerre commandait ce corps, formé
dansl'Artiboniteet cantonné ordinairement aux Gonaïves. Marc Servant et ses principaux complices dans la conjuration, se hâtèrent de la terminer avant le retour de
Christophe à Drouillard ; et sachant bien que le général
Magny aurait la tête tranchée, si la défection s'opérait
dans les rangs de sa division, sans qu'il fît partie des
troupes qui voulaient passer au service de la République,
ils se décidèrent, non à lui communiquer d'avance leur
dessein, mais à le lui déclarer au moment même où ils
feraient connaître leur intention au fort Lamarre, pour
l'entraîner malgré lui, dût-on le retenir prisonnier, afin
de' le sauver d'une mort inévitable. Magny était estimé,
vénéré, aimé avec raison par ses troupes : officier d'honneur, il ne fût pas entré de lui-même dans une pareille
conjuration, ayant déjà prêté serment de fidélité à Christophe. S'il l'avait découverte, il eût employé tous les
moyens à sa disposition pour la faire avorter; mais il n'en
sut rien, tant il y eut unanimité de sentimens parmi ces
troupes.
le sauver d'une mort inévitable. Magny était estimé,
vénéré, aimé avec raison par ses troupes : officier d'honneur, il ne fût pas entré de lui-même dans une pareille
conjuration, ayant déjà prêté serment de fidélité à Christophe. S'il l'avait découverte, il eût employé tous les
moyens à sa disposition pour la faire avorter; mais il n'en
sut rien, tant il y eut unanimité de sentimens parmi ces
troupes. Venant donc pour visiter la batterie, comme à son ordinaire, le 12 juin, les colonels et leurs officiers lui déclarèrent leur résolution, en présence des soldats qui ap- [1812J CHAPITRE XVIII. 541 plaudirent. Tous le prièrent de se joindre à eux pour
passer sous l'autorité du Président d'Haïti, en lui représentant qu'ils ne pouvaient plus endurer la tyrannie de
Christophe, et qu'il serait sa victime tôt ou tard et même
de suite, s'il ne voulait pas entrer avec eux au Port-auPrince. Ce fut un coup de foudre pour le général Magny,
surtout lorsqu'il n'avait reçu aucune information préalable. Son premier mouvement fut de tenter d'user de son
autorité, pour ramener ces troupes à leur devoir ; il les
trouva impassiblement résolues. Il essaya de se retirer,
on le retint avec respect, en lui témoignant tous les égards
dus à son noble caractère, en lui représentant de nouveau qu'il périrait pour n'avoir pas même su la conjuration. Cette sollicitude soutenue le vainquit enfin ; il
apprécia les raisons déduites en sa faveur, comme les
motifs qui déterminèrent la défection. D'ailleurs, Magny
connaissait Pétion depuis longtemps ; il savait qu'il allait
se trouver sous un chef qui lui avait toujours témoigné
une haute estime, une franche amitié ; il ne put donc ressentir de la répugnance à passer sous ses ordres. Et le
système républicain qu'il allait embrasser, ne fut-il pas
l'objet de son amour dans ses jeunes ans? Ses premières
armes ne se firent-elles pas sous les drapeaux d'une République? Aussitôt qu'il eut adhéré, les chefs firent sortir des
remparts de la batterie, le capitaine Dalzon, quartiermaître du 5e régiment, jeune homme de grand courage,
de nobles sentimens, muni d'un pavillon parlementaire,
— blanc, — pour avertir la garnison du fort Lamarre
qu'il avait à parler. On le laissa s'approcher du fort, et il
déclara aux officiers supérieurs l'intention des troupes de
la batterie et du 14e. Le général Gédéon et tous ses com542 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. pagnons reconnurent en Dalzon, un ancien ami, un camarade d'armes ; ils accueillirent ses paroles avec le plus
vif enthousiasme, et Gédéon lui proposa de monter au
fort pour aller annoncer cette bonne nouvelle à Pétion.
Mais il dut retourner auprès de ses chefs pour obtenir leur
consentement: ce qui eut lieu. Dalzon revint, on lui
donna une échelle et il entra dans le fort où il reçut les
embrassemens fraternels de Gédéon et de ses officiers.
Monté bientôt à cheval, il fut accompagné par un aide de
camp et arriva auprès du Président d'Haïti, déjà informé
par un officier envoyé par le général Gédéon, pendant
qu'il retournait à la batterie. Pétion lui fit un accueil distingué et plein d'amitié, en s'informant avec bienveillance du général Magny et de tous les autres officiers
supérieurs qui avaient contribué à cette défection patriotique, inspirée par le génie tutélaire d'Haïti, accomplie
avec courage.
accompagné par un aide de
camp et arriva auprès du Président d'Haïti, déjà informé
par un officier envoyé par le général Gédéon, pendant
qu'il retournait à la batterie. Pétion lui fit un accueil distingué et plein d'amitié, en s'informant avec bienveillance du général Magny et de tous les autres officiers
supérieurs qui avaient contribué à cette défection patriotique, inspirée par le génie tutélaire d'Haïti, accomplie
avec courage. Pendant que Dalzon venait auprès de Pétion, les relations de fraternité militaire s'établissaient entre les braves du fort Lamarre et ceux de la batterie: le canon, le
fusil ne se faisaient plus entendre, car les cœurs s'étaient épanchés, compris, dans un sentiment commun
pour la patrie. Le président renvoya Dalzon avec un de
ses aides de camp, porter ses paroles de félicitation au
général Magny et à tous ses compagnons. Il fut décidé
quel'entrée de ces troupes auraitlieu le lendemain lôjuin,
pour leur donner le temps de préparer leurs canons à cet
effet, pour avoir les femmes de plusieurs officiers qui
étaient à quelque distance. Madame Zacharie Tonnerre
était de ce nombre. Toutes les troupes de la place, tous les citoyens apprirent en un instant cette hem'euse défection, qui fit pré- [1812] CHAPITRE xviii. 543 sager une prompte évacuation et la levée du siège par
Christophe. Averli, il quitta Saint-Marc sans délai et vint
à Di'Guillard à toute bride: le 14 il s'y trouvait. 11 en était
temps, car le reste de son armée manifestait déjà des dispositions à imiter ce qui venait d'avoir lieu. ïl y convoqua ses généraux en conseil de guerre, et ils décidèrent
avec lui d'évacuer dans la nuit du 14 au 15. N'ayant pas
trop foi dans ses troupes, il repartit immédiatement pour
Saint-Marc, en laissant le commandement supérieur au
général Martial Besse, l'un de ses grands maréchaux: il
lui ordonna de faire sacrifier les prisonniers faits à Santo
et à Sibert, au nombre d'environ 200: ces infortunés
militaires furent tués aux Sources-Puantes \ Dans les nuits du 12 au 15, du 15, au 14, il y eut de
nombreuses désertions parmi les troupes contenues dans
la fidélité à leurs drapeaux, par la discipline sévère du
Nord. Le 15, le Président d'Haïti se porta au fort Lamarre,
avec sa garde à pied et à cheval, pour recevoir les troupes
qui se joignaient aux siennes. Leur entrée en ville, par la porte Saint-Joseph voisine
du fort, eut lieu avec toute la solennité militaire en pareil
cas, et tout exceptionnelle dans cette circonstance. Ce
n'étaient pas des vaincus d'une place assiégée, sortant
en présence des vainqueurs; c'étaient des frères, des compagnons d'armes, abjurant un gouvernement détesté
autant que détestable, renonçant à servir ses passions,
sa haine, son despotisme infâme, sa cruelle tyrannie,
par la porte Saint-Joseph voisine
du fort, eut lieu avec toute la solennité militaire en pareil
cas, et tout exceptionnelle dans cette circonstance. Ce
n'étaient pas des vaincus d'une place assiégée, sortant
en présence des vainqueurs; c'étaient des frères, des compagnons d'armes, abjurant un gouvernement détesté
autant que détestable, renonçant à servir ses passions,
sa haine, son despotisme infâme, sa cruelle tyrannie, I On s'accorda généralemenl a dire, a cette époque, que Christophe était consterné,
abattu, par ce revers inattendu. Il est certain du moins que la politique de Pétion lui parut
plus redoutable que jamais, parce qu'il ne put ou ne voulut pas s'avouer a lui-même, que
ses cruautés étaient la seule cause du mécontentement de ses troupes. 544 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. pour passer sous les lois de celui qui n'avait en vue que
le bonheur général et celui de chaque individu en particulier. C'était encore l'abjuration d'un système fondé par
l'orgueil et la vanité, établissant l'inégalité entre des
égaux, une monarchie au profit d'une famille, pour adopter un autre où chacun tenait son rang en vertu de la loi,
où l'égalité existait entre les enfans d'une même famille,
tous habiles à jouir de leurs droits, la République, enfin,
régie au profit de tous. Ce fut aux cris de : Vive l i République ! Vive le Président d'Haïti ! que ces trompes entrèrent au Port-auPrince. Elles reçurent de toute l'armée assiégée, de tous
les citoyens, hommes et femmes, des témoignages éclatans de satisfaction pour leur conduite si patriotique. Le colonel Marc Servant fut promu au grade de général
de brigade avant son entrée : d'autres officiers reçurent
également du Président d'Haïti, les grades qu'ils acquirent
par leur concours à cette œuvre méritoire.1 Il fit un accueil plein de fraternité au général Magny et à eux tous. Magny ne lui cacha point que sa défection était forcée, étant lié par son serment; mais il dit aussi que s'étant soumis à la nécessité, Pétion pouvait compter qu'il
ne trahirait pas la République : il pria le président de le
laisser sans aucune fonction, afin de sauver les jours de
sa famille.2 Pétion ne lui en témoigna que plus d'estime,
et condescendit à son vœu. Ce général ne tarda pas à 1 Parmi eux, on distinguait Jean-Gilles Gonave qui devint colonel du 7" régiment. C'est
alors que Denis Toussaint, Antoine Remy, Guillaume, Jacques Louis, Benoît Batraville, etc., etc. tous officiers de mérite, passèrent au service de la Bépublique et honorèrent
leur pays par une conduite toujours digne du respect de leurs concitoyens. 2 Christophe la respecta, parce qu'il apprit les circonstances qui forcèrent Magny a entrer
au Port-au-Prince. [1812] CHAPITRE XVIII. 545 recevoir son don national, comme les autres généraux
qui venaient de reconnaître le gouvernement de la République, dans le Sud.1 La journée du 14 juin fut épouvantable, par la canonnade des batteries en possession de Christophe. On jugea
par cela même, que c'était le signe avant-coureur de
l'évacuation de son armée; il semblait qu'elle voulait
épuiser ses munitions et ses projectiles.
au Port-au-Prince. [1812] CHAPITRE XVIII. 545 recevoir son don national, comme les autres généraux
qui venaient de reconnaître le gouvernement de la République, dans le Sud.1 La journée du 14 juin fut épouvantable, par la canonnade des batteries en possession de Christophe. On jugea
par cela même, que c'était le signe avant-coureur de
l'évacuation de son armée; il semblait qu'elle voulait
épuiser ses munitions et ses projectiles. Dans la ligne extérieure, un transfuge vint dans la
matinée du 14 auprès du général Borgella ; il lui annonça
que le général Guerrier fais :; tous les préparatifs pour
l'évacuation. Borgella en avisa le président qui lui envoya l'ordre de s'en assurer, en observant les mouvemens de l'ennemi; que cela arrivant, il ferait battre une
diane générale par les tambours des corps sous ses ordres. L'évacuation de l'armée ennemie devait s'opérer,
en effet, d'abord par les troupes les plus éloignées. Aussitôt que la nuit se fit, Borgella envoya le chef de bataillon Alain à la tête d'un détachement pour épier leurs
mouvemens; cet officier se convainquit de leur départ
vers 8 heures du soir, et la diane fut battue : un feu de
joie la suivit par ordre de Borgella. A ce signal, ce ne fut
qu'un cri universel dans toutes les lignes de la place,
dans tous les forts : le feu de joie et la diane y furent répétés. Les principes de la République avaient prévalu
sur ceux de la Royauté ! Le 15 au jour, Borgella reçut l'ordre du président de
rentrer dans la place avec ses troupes. Elles se joignirent aux autres, et toutes sortirent avec le président, par
la porte Saint-Joseph. Chacun croyait qu'il allait pour1 Magny reçut la sucrerie appartenant jadis a Caradeux le Cruel, l'une des plus belles
propriétés du Cul-de-Sac. t. vu. 55 546 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. suivie l'ennemi sur la route de Saint-Marc; mais arrivé
près de Sibert, il ordonna la contre-marche pour rentrer
en ville : dans l'après-midi, toute l'armée y était rendue. En voyant Borgella, Pétion lui avait dit son intention
à ce sujet : « Tous les officiers supérieurs, lui dit-il,
« toutes les troupes paraissent désirer que je poursuive
« l'ennemi qui s'enfuit au pas de course ; mais je n'en
« ferai que le simulacre. Je veux ménager le sang de
« mes concitoyens; nos pertes ont été assez grandes
« déjà depuis le commencement de notre guerre civile.
« La défection qui vient de s'opérer dans l'armée île
« Christophe, doit prouver que sa puissance est ébran-
« lée; le temps achèvera de l'abattre : désormais, il n'o-
« sera plus marcher contre nous. Cicatrisons nos plaies;
« employons toutes nos facultés à procurer au peuple, la .
« plus grande somme de bonheur et de prospérité poste sibîe : c'est là le devoir du gouvernement, et ce sera
(( aussi la plus belle bataille que nous pourrons livrer au
« tyran qui opprime les populations soumises à ses or-
« dres '. »
ée; le temps achèvera de l'abattre : désormais, il n'o-
« sera plus marcher contre nous. Cicatrisons nos plaies;
« employons toutes nos facultés à procurer au peuple, la .
« plus grande somme de bonheur et de prospérité poste sibîe : c'est là le devoir du gouvernement, et ce sera
(( aussi la plus belle bataille que nous pourrons livrer au
« tyran qui opprime les populations soumises à ses or-
« dres '. » Quelle sagesse et quelle intelligence dans cette politique basée sur l'humanité ! Quel patriotisme en même
temps de la part de ce grand citoyen ! Comme il jugeait
bien des événemens récemment arrivés, du présent et
de l'avenir de sa patrie ! La défection de la flottille du Nord avait prouvé l'influence des sentimens humains sur les cœurs ; la fin de
la scission du Sud, celle d'une conduite modérée; la défection des troupes sous les remparts du Port-au-Prince, 1 ISotes biographiques dictées par Borgella. [1812] CHAPITRE XVIII. 547 l'empire des idées républicaines sur l'esprit de ces hommes. Maintenant, il ne s'agissait plus que d'opérer la
conversion des convictions politiques, par le spectacle
du bonheur et de la prospérité que produit un gouvernement qui respecte les droits des individus, en le comparant à celui qui les viole et qui s'abreuve de sang. Quand le temps arriva où ce résultat fut obtenu, que
l'Artibonite et le Nord se réunirent à l'Ouest et au Sud,
d'une manière pacifique, on en fut étonné ; mais il était
dans la nature des choses. Il y fallait du temps, sans doute;
mais n'en faut-il pas toujours pour opérer le bien ? La sagesse politique consiste à le vouloir , à tout combiner
pour y arriver, et à savoir attendre : c'est ce qui distingua
Pétion parmi ses contemporains. La plupart revoyaient
que combats à livrer, que batailles à gagner, pour assurer l'avenir de la République; lui, ne voyait qu'institutions à fonder, que droits à respecter, pour la faire chérir
d'abord, afin d'assurer son empire sur les âmes : tout son
avenir était là, et Pétion réussit dans l'œuvre qu'il avait
entreprise. En évacuant, l'armée ennemie avait laissé autour du
Port-au-Prince, non-seulement son artillerie de siège,
mais celle de campagne et des projectiles en quantité considérable ; elle encloua les canons et brisa leurs|affùts. A
Brouillard, on trouva aussi un attirail de guerre important. Tous ces objets furent apportés successivement à
l'arsenal de la ville. Durant la première semaine qui suivit l'évacuation, la
population alla visiter ces terribles batteries qui jbrisaient
ses maisons : elles étaient savamment construites. On reconnut que l'ennemi en préparait plusieurs autres, notamment au lieu appelé Bois-de-Chêne, qui auraient ex548 études sur l'histoire d'haïti. trêmement nui aux fortifications de la place et à la ville
entière, sans l'heureuse défection qui survint dans ses
rangs. Elle donna à la République un vieil artilleur européen, nommé Jelikens, devenu Haïtien en 1804. Comme
les boulets qu'il lançait contre le fort Lamarre, manquaient souvent le but et tombaient en ville en brisant
les maisons, nos soldats avaient donné le nom de CasséCazes à la batterie qu'il dirigeait : en entrant en ville, il
ne fut plus désigné lui-même que par ce sobriquet, qu'il
acceptait gaîment.
donna à la République un vieil artilleur européen, nommé Jelikens, devenu Haïtien en 1804. Comme
les boulets qu'il lançait contre le fort Lamarre, manquaient souvent le but et tombaient en ville en brisant
les maisons, nos soldats avaient donné le nom de CasséCazes à la batterie qu'il dirigeait : en entrant en ville, il
ne fut plus désigné lui-même que par ce sobriquet, qu'il
acceptait gaîment. Lorsque le président renvoya les troupes du Sud dans
leurs cantonnemens respectifs, il leur en fit donner l'ordre par le général Borgella. C'était en même temps remplir la promesse qu'il lui avait faite, insinuer à ces troupes
le respect pour l'autorité, et donnera ce général un nouveau témoignage de son estime pour son désintéressement lors de sa soumission, en récompensant encore par
cette déférence la conduite qu'il venait de tenir dans le
siège du Port-au-Prince. Il n'y avait plus lieu de le reconnaître pour commandant en chef du département du
Sud, ainsi que nous l'avonSdit; mais du moins il y faisait
respecter son nom par cet ordre émané de lui l. Pétion désirait qu'il restât au Port-au-Prince, lieu de
sa naissance. Borgella lui ayant demandé l'habitation
Cuslines, située tout près de Cavaillon, pour son don national, il l'engagea à prendre de préférence l'habitation
Borgella, près de la Croix-des-Bouquets, qui avait ap1 Cet ordre donné au colonel Léveillé, de la 13% paraît avoir été cause de son suicide a
Saint-Michel, pendant son retour auxCayes;on le crut ainsi, parce qu'on ne sut pas le
vrai motif de ce regrettable désespoir. Peut-être cependant, avait-il espéré sa promotion au
grade de général de brigade, en récompense de sa défection au 14 mars, surtout en voyant
élever Wagnac a celui de général de division. Quelle que fût la cause de son suicide, on
doit le plaindre. []812| CHAPITRE XVIII. 549 parteiiu à son père, afin de demeurer dans l'Ouest. « Vous
« serez près de moi, lui dit-il: pourquoi voulez-vous
« aller dans le Sud? Vous serez au milieu de gensque vous ne
« pouvez plus estimer. » MaisBorgella insista, en lui représentant qu'il avait habité le Sud depuis longtemps, et
qu'à Custines, s'occupant de ses travaux de culture, il
n'aurait d'autre société que celle de ses véritables
amis qui viendraient l'y voir. Pétion lui donna cette
propriété; mais, par la suite , il parut croire qu'en
refusant toutes ses avances , Borgella conservait un
certain mécontentement, et il y eut du refroidissement
de sa part : des faits le prouveront.1 En même temps, le général Lys lui demandait pour
don national, une habitation située aussi dans le Sud où
il alla habiter le Petit-Trou dont il avait jadis commandé la place. Le général Francisque était du Sud et y retournait naturellement ; il eut aussi son don national
dans la plaine des Cayes. Bruny Leblanc était dans le
même cas, et eut le sien près de l'Anse-à-Veau. Pétion
ne le rétablit pas dans le commandement de cet arrondissement, qu'il laissa au colonel Tahet 2.
national, une habitation située aussi dans le Sud où
il alla habiter le Petit-Trou dont il avait jadis commandé la place. Le général Francisque était du Sud et y retournait naturellement ; il eut aussi son don national
dans la plaine des Cayes. Bruny Leblanc était dans le
même cas, et eut le sien près de l'Anse-à-Veau. Pétion
ne le rétablit pas dans le commandement de cet arrondissement, qu'il laissa au colonel Tahet 2. 1 Borgella n'éprouvait aucun mécontentement, et il n'eût pas eu raison d'en avoir a
l'égard de Potion, qui avait tout fait pour lui prouver son estime. Mais, résidant dans le Sud
depuis 1796, il s'y était créé des habitudes et y avait de vrais amis. Il donna la préférence
a l'habitation Custines, parce que cette propriété réunissait une foule d'avantages; elle avait
plus de 2,000 carreaux de terre, susceptibles de recevoir tous les genres de culture ; elle
est située sur la rivière de Cavaillon, et ses produits pouvaient être transportés aux Cayes
par eau, etc. L'habitation Borgella ne pouvait soutenir une comparaison avec elle. Ne désirant pas un emploi, de commandant d'arrondissement par exemple, Borgella se proposait
de jouir paisiblement sur sa propriété, en véritable habitant : ce qu'il obtint durant sept
années consécutives. Il est a croire que Pétion avait des vues sur lui, quand il l'engageait a
demeurer au Port-au-Prince : le moment viendra où nous dirons ce qui nous porte a
penser ainsi. 2 II paraît qu'il attribua, ou a la faiblesse,- ou a la mauvaise foi de Bruny Leblanc, sa
défection en faveur de Bigaud, qui avait compromis les troupes de Delva a ïrémé. Ce général ne reprit ce commandement qu'a la mort de Tahet , peu avant celle de Pétion , et
sur les instances réitérées du général Boyer. 550 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nAÏTI. Ces quatre généraux demeurèrent ainsi sans emploi,
et ne s'occupant que de leurs travaux agricoles ; mais
ils faisaient partie de l'état-major général de l'armée,
comme il y en avait d'autres dans l'Ouest : Bazelais, qui
en était le chef, Lamothe Aigron, le sous-chef, Nicolas
Louis, Marion, et Bergerac Trichet. Gédéon remplaça
Métellus dans le commandement de l'arrondissement de
Léogane. L'issue du siège du Port-au-Prince mit une trêve à la
guerre qui désolait le pays depuis cinq ans. Forcé d'abandonner cette entreprise, Christophe, dont l'orgueil
lut humilié, se retira la vengeance dans le cœur. Dans le livre suivant on verra quels crimes odieux il
ajouta à ses forfaits antérieurs ; mais on verra aussi qu'ils
occasionnèrent de nouvelles défections parmi ses troupes. [1812| CHAPITRE XVIII. 551 RÉSUMÉ m LA DEUXIÈME ÉPOQUE. La révolution qui renversa l'empereur Dessalines en
abrégeant sa vie, créa pour Haïti une situation extrêmement difficile, par les prétentions élevées dans toutes les
classes de la société, à raison des accusations portées
contre ce chef pour justifier cet attentat. Ces prétentions
nécessitaient alors des mesures pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité publique, afin de faciliter l'établissement du nouveau régime que les révolutionnaires jugeaient le plus convenable aux intérêts du pays. Ce fut
l'occasion d'une divergence de vues entre les principaux
généraux qui dirigèrent la révolution.
, par les prétentions élevées dans toutes les
classes de la société, à raison des accusations portées
contre ce chef pour justifier cet attentat. Ces prétentions
nécessitaient alors des mesures pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité publique, afin de faciliter l'établissement du nouveau régime que les révolutionnaires jugeaient le plus convenable aux intérêts du pays. Ce fut
l'occasion d'une divergence de vues entre les principaux
généraux qui dirigèrent la révolution. H. Christophe, général en chef de l'armée, reconnu
chef provisoire du gouvernement, à cause de son rang,
de son ancienneté et de l'initiative qu'il avait prise pour
abattre l'empereur, voulut n'employer que la contrainte
et la rigueur qui étaient dans ses idées et ses habitudes. Gérin, ex-ministre de la guerre et de la marine, qui
avait été à la tête de l'insurrection du Sud, inclinait aussi
vers ces moyens, à cause de son caractère despotique. Mais Pétion, commandant de la 2e division de l'Ouest
où l'empereur fut abattu, jugea qu'il fallait user de voies
de douceur et de persuasion sur les esprits, parce que la
modération ordinaire de son caractère l'y portait naturellement, et qu'il pensait qu'on devait être conséquent
aux principes de la révolution. Le chef provisoire du gouvernement tenant aux prérogatives de son autorité, il s'ensuivit aussitôt une situation telle, qu'on put prévoir des dissensions civiles imminentes, au grand détriment de la nation. 552 études sur l'histoire d'iiaÏti. A ses exigences, Christophe joignit aussi de telles prétentions à succéder purement à l'autorité impériale détruite par la révolution, que ce fut encore une cause de
dissentiment entre lui et Pétion surtout, qui, par l'éclat
de ses antécédens, était devenu l'âme de ce mouvement
politique. Aux prétentions de Christophe, Pétion opposait la nécessité de limiter les attributions de l'autorité
executive, dérivant d'institutions républicaines qu'il préférait à toutes autres. Leurs relations se ressentirent de
ce dissentiment qui se manifesta dans divers faits.
. Enfin, une assemblée de représentais du peuple se
forma au Port-au-Prince, dans le but de constituer le
pays selon le système de gouvernement qui lui paraîtrait
le plus propre à fonder le bouheur général. Réunie par
ordre de Christophe, d'après le vœu formellement manifesté par Pétion et Gérin, organes de l'armée et du peuple de l'Ouest et du Sud, il espérait qu'au moyen d'une
majorité gagnée à ses vues, ou plutôt intimidée par ses
antécédens, il réussirait à faire voter une constitution
telle qu'il la désirait. Mais, averti de ses manœuvres, Pétion les déjoua en recourant à de fausses élections pour
avoir la majorité dans les vues qui dominaient dans les
deux départemens. La réunion de l'assemblée constituante étant au siège de son autorité divisionnaire, il lui
fut facile, indépendamment de cette majorité illégale,
d'influencer ces membres en général, même la plupart
de ceux qui avaient promis à Christophe de seconder ses
intentions. Des actes de ce dernier survenant dans ces
circonstances, qui prouvèrent sa volonté de dominer
d'une manière absolue, Pétion fit constituer la République d'Haïti avec des attributions si restreintes pour le
pouvoir exécutif, en investissant un sénat de la dictature,
, indépendamment de cette majorité illégale,
d'influencer ces membres en général, même la plupart
de ceux qui avaient promis à Christophe de seconder ses
intentions. Des actes de ce dernier survenant dans ces
circonstances, qui prouvèrent sa volonté de dominer
d'une manière absolue, Pétion fit constituer la République d'Haïti avec des attributions si restreintes pour le
pouvoir exécutif, en investissant un sénat de la dictature, [1812] CHAPITRE XVIII. 555 que Christophe se mit à la tête d'une armée pour venir dissoudre l'assemhlée constituante, au moment même
où elle consacrait en lui l'autorité provisoire dont il
était revêtu. La guerre civile devint donc la seule issue
d'une situation aussi tendue. Il fallut repousser son agression, et une bataille sanglante inaugura cette guerre fratricide. Elle fut d'abord
au désavantage dePétion; mais, échappé à sa défaite,
il contraignit Christophe à se retirer dans l'Artibonite,
par le concours qu'il reçut de Gérin. Celui-ci voulut l'y
poursuivre, tandis que Pétion pensait qu'il était plus urgent d'organiser le gouvernement de la République, vu
la vacance de la présidence par la rébellion de Christophe à la constitution. Ce dernier organisa alors l'État
d'Haïti, par une autre constitution qui lui accordait la
plénitude du pouvoir. Pendant que Pétion et Gérin étaient divisés sur la
quesiion militaire, une révolte éclatait dans la GrandeAnse, en menaçant d'envahir tout le département du Sud.
Cet événement porta le sénat, chargé de la direction des
affaires publiques, à se rallier à l'opinion de Pétion; et,
après l'avoir investi du commandement du département
de l'Ouest, et Gérin de celui du Sud, ce corps finit par
élire Pétion à la Présidence de la République, en s'occupant de l'organisation administrative et militaire. Déçu
dans l'espoir qu'il nourrissait d'être appelé ala présidence,
mécontent de la principale loi rendue sur l'administration
générale, Gérin offrit sa démission du sénatoriat qui ne
fut pas acceptée; mais il devint le chef d'une opposition
qu'il forma contre le Président d'Haïti, et le sénat qui
partageait ses vues. Cette opposition fit prévoir des suites fâcheuses pour la sûreté publique, car des ambitions 554 études sur l'histoire d'iiaïti. particulières pouvaient s'en -prévaloir pour parvenir à
leurs fins. Cependant, le sénat s'identifia tellement aux vues du
chef de l'Etat, qu'il lui délégua l'exercice d'une partie de
la dictature qu'il avait reçue, et finit par la lui déférer
entièrement, en s 'ajournant, afin qu'il pût briser les résistances qui se manifestaient et qu'il fit profiter à la
Républiqne un soulèvement survenu dans la péninsule
du nord contre la tyrannie de Christophe.
fins. Cependant, le sénat s'identifia tellement aux vues du
chef de l'Etat, qu'il lui délégua l'exercice d'une partie de
la dictature qu'il avait reçue, et finit par la lui déférer
entièrement, en s 'ajournant, afin qu'il pût briser les résistances qui se manifestaient et qu'il fit profiter à la
Républiqne un soulèvement survenu dans la péninsule
du nord contre la tyrannie de Christophe. Durant l'ajournement du sénat, des efforts furent tentés pour aller au secours de ces partisans de la République, une armée fut confiée à la bravoure du général
Lamarre qui débarqua dans la péninsule. Mais deux généraux qui avaient rendu des services signalés au pays,
Yayou et Magloire Ambroise, égarés par leur ambition et
par de perfides conseils, conspirèrent contre la République
et périrent victimes de leur égarement. Les finances périclitant par l'incurie du secrétaire d'Etat Blanchet, le
Président d'Haïti se vit forcé de le révoquer pour appeler à cette charge un autre citoyen ; et par cet acte nécessaire, il s'attira la haine du fonctionnaire déchu, et
quelque mécontentement de la part des membres influens
du sénat, à cause de son remplaçant. En reprenant ses séances, ce corps manifesta ce mécontentement par divers actes: un dissentiment entre
lui et le Président d'Haïti se fit jour, sur la marche que ce
dernier avait donnée aux affaires publiques pendant l'ajournement. Ses pouvoirs extraordinaires cessaient de
droit par la reprise des séances du sénat, et ce corps hésitait à le déclarer officiellement. Mécontent de ce ménagement, Gérin renouvela sa démission du sénatoriat et
se relira dans le Sud dont il était le commandant supé- [1812J CHAPITRE XVIII. 555 rieur: ses discours publies contre le Président d'Haïti
portèrent celui-ci à s'y rendre aussi, afin de neutraliser
son opposition. Irrité de sa présence dans ce département et de l'accueil qu'il y reçut des populations, Gérin
donna sa démission militaire qu'il accepta : ce général se
retira dans ses foyers, couvant sa jalousie déplorable
contre Pétion. Revenu dans l'Ouest, le Président d'Haïti retrouva le
sénat disposé plus que jamais à lui susciter des tracasseries. Ce corps commit l'imprudence de rédiger contre lui
un véritable acte d'accusation qualifié de Remontrances,
qu'il lui lut en face : des reproches injustes y étaient articulés contre son administration et la politique qu'il suivait dans le gouvernement de l'Etat. îl y opposa le calme
de la sagesse, afin de ne pas entrer en lutte ouverte avec
le corps législatif. Mais enhardis par ces procédés, les
membres influens le portèrent à rendre un acte qui retirait formellement les pouvoirs extraordinaires délégués
au Président d'Haïti. Convaincu à son tour du péril
qu'offrait cette conduite pour la chose publique, Pétion
éleva un colonel influent au grade de général de brigade,
pour prouver au sénat qu'il entendait retenir les attributions nécessaires et inhérentes au pouvoir exécutif.
. Mais enhardis par ces procédés, les
membres influens le portèrent à rendre un acte qui retirait formellement les pouvoirs extraordinaires délégués
au Président d'Haïti. Convaincu à son tour du péril
qu'offrait cette conduite pour la chose publique, Pétion
éleva un colonel influent au grade de général de brigade,
pour prouver au sénat qu'il entendait retenir les attributions nécessaires et inhérentes au pouvoir exécutif. Il résolut d'entreprendre une campagne aussitôt, afin
de détourner l'attention publique de ces tiraillemens entre les deux pouvoirs, et de dégager l'armée sous les ordres de Lamarre, des forces dirigées contre elle par
Christophe. Des circonstances imprévues la firent échouer
devant Saint-Marc, et il fallut rentrer à la capitale. Ce résultat fâcheux contraignit Lamarre à rentrer enfin dans
la ville du Môle dont le siège mémorable commença
aussitôt. 556 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hà'ÏTI. Mais, pendant cette campagne, des intrigues s'étaient
ourdies entre quelques membres du sénat, dans le but de
rappeler Gérin à l'activité militaire ; ils l'avaient mandé
au Port-au-Prince, sous prétexte de l'employer à porter
secours à l'armée qui assiégeait Saint-Marc. Ce général
n'ayant pas mis un grand empressement à se rendre à cet
appel, n'y arriva qu'après le retour du Président d'Haïti.
A ce sujet, celui-ci lança une proclamation qui rendait
compte des opérations de la campagne et où il se montrait irrité de ces intrigues, menaçant ceux qui en étaient
les auteurs et les qualifiant de factieux. Cet acte porta le
sénat à demander formellement au président, que Gérin
fût activé ; et sur le silence qu'il garda, ce corps le rappela à ses fonctions sénatoriales. En s'insiallant, Gérin
attaqua le pouvoir du Président d'Haïti ; une séance scandaleuse s'ensuivit, où d'autres membres du sénat protestèrent publiquement contre ces manœuvres. Le sénat, convaincu du danger d'une telle situation,
s'ajourna dès ce jour. Sa dictature passa nécessairement
aux mains du4 Président d'Haïti, secondé par le général
Bonnet, récemment nommé secrétaire d'Etat par ce
corps dont il faisait partie. Pendant ces tiraillemens entre les deux pouvoirs, dans
l'Est d'Haïti, les naturels se soulevaient contre la domination française, au nom de Ferdinand Yïï, retenu prisonnier en France par l'empereur Napoléon qui fît envahir l'Espagne par ses armées, pour substituer un membre de sa famille à celle des Bourbons. Cette levée de
boucliers inattendue finit par être couronnée de succès,
à l'aide des Anglais devenus les alliés de l'Espagne; et
l'ancienne possession de cette puissance se replaça complètement sous son obéissance, avec des vues d'alliance
, au nom de Ferdinand Yïï, retenu prisonnier en France par l'empereur Napoléon qui fît envahir l'Espagne par ses armées, pour substituer un membre de sa famille à celle des Bourbons. Cette levée de
boucliers inattendue finit par être couronnée de succès,
à l'aide des Anglais devenus les alliés de l'Espagne; et
l'ancienne possession de cette puissance se replaça complètement sous son obéissance, avec des vues d'alliance [1812] CHAPITRE XVIII. 557 de la part de quelques-uns des naturels en faveur de la
République d'Haïti, de la part d'un plus grand nombre
en faveur de l'Etat d'Haïti, dans le Nord. Rappelé enfin à l'activité militaire par Pétion, à l'occasion d'une nouvelle campagne contre cet État, le général Gérin ne tarda pas à manifester encore son mécontentement et à exciter celui des troupes placées sous
ses ordres, alors que des difficultés naturelles impossibles
à vaincre, obligèrent l'armée à rentrer dans ses foyers.
Il se retira dans le Sud, cette fois avec l'intention de
conspirer ouvertement contre le Président d'Haïti. Pendant que ce dernier était occupé avec le secrétaire d'Etat,
a pourvoir à tous les besoins de la place du Môle , la
conspiration de Gérin éclatait et l'entraînait au suicide,
par son insuccès. Cet événement malheureux, dû seulement à l'obstination et à la jalousie de ce vieux défenseur de la liberté,
raviva dans l'esprit des membres dissidens du sénat et
parmi d'autres citoyens, le mécontentement qu'ils couvaient contre le Président d'Haïti. Dans ces circonstances, le général André Rigaud arriva aux Cayes. Revenu
de sa longue captivité en France, il fut revu avec joie par
les populations et le chef du gouvernement lui-même ;
mais les opposans, l'ancien secrétaire d'Etat Blanchet
surtout, toujours haineux à cause de sa révocation, jetèrent les yeux sur lui, pour être le chef de leur faction,
afin de ruiner le pouvoir du Président d'Haïti. Celui-ci ne
s'en tint pas à la juste méfiance que pouvait lui inspirer
sa fuite de France, d'après les avis qui lui parvinrent, ni
à l'entourage qui se forma aussitôt autour de lui ; il le
promut à un grade supérieur dans l'armée et lui confia
la mission d'aller pacifier la Grande-Anse dont la révolte 558 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. avait pris de l'accroissement, par suite de la conspiration
deGérin. En ce moment même, la place du Môle allait succomber sous le rude siège qu'elle supportait, et par la mort
héroïque de Lamarre. Ce nouvel événement ne tarda pas,
en effet, à arriver; il donna un nouvel essor aux idées
d'opposition contre le pouvoir du Président d'Haïti ,
rendu responsable de ce malheur. Ce fut l'instant choisi par l'ambition rajeunie de Rigaud, qui le guettait pour ourdir la trame conçue par
Blanchet, entièrement, maître de son esprit. Il profita de
sa position militaire et politique pour organiser une
scission entre le Sud et l'Ouest : elle s'opéra , en dépit du
bon sens et de toutes les considérations qui militaient en
faveur d'une plus forte union, s'il se pouvait, entre ces
deux départemens, afin de résister au colosse du Nord
dégagé de toute entrave par la chute du Môle.
ait pour ourdir la trame conçue par
Blanchet, entièrement, maître de son esprit. Il profita de
sa position militaire et politique pour organiser une
scission entre le Sud et l'Ouest : elle s'opéra , en dépit du
bon sens et de toutes les considérations qui militaient en
faveur d'une plus forte union, s'il se pouvait, entre ces
deux départemens, afin de résister au colosse du Nord
dégagé de toute entrave par la chute du Môle. Un si grave événement exigeait toute la prudence et
la modération de Pétion, pour éviter une collision par les
armes avec le Sud et conjurer l'orage du côté du Nord. ïl
se montra tel qu'on pouvait l'attendre de son patriotisme
éclairé, en souscrivant à la séparation et espérant tout du
temps qui sait amener des réflexions raisonnables. Et
quoique des actes furibonds, inspirés par Blanchet, excitassent sa colère, réélu de nouveau à la première magistrature de la République, il ne se départit pas de sa ligne
de conduite. Pendant cette déplorable scissioir, Christophe consolidait son autorité et se déclarait Roi, en organisant une
monarchie et une noblesse dans le Nord et l'Artibonite. La mort naturelle de Rigaud survenant alors , son
pouvoir passa aux mains du général Borgella qui, com- [1812] chapitre xviii. 559 prenant le danger permanent qui menaçait l'Ouest et le
Sud, fit des ouvertures de conciliation au Président
d'Haïti, afin d'asseoir leur union sur des bases qui permissent au Sud de secourir l'Ouest, en cas d'attaque.
Acceptées avec faveur par Pétion, ces ouvertures n'aboutirent à rien de satisfaisant. Cependant, elles donnèrent lieu aux idées de rapprochement entre les deux départemens, quand la défection
d'une partie de la flotte de Christophe s'opéra dans le
Sud. Irrité par ce fait intelligent, ce dernier se résolut à
entreprendre définitivement la campagne à laquelle il se
préparait déjà contre le Port-au-Prince. La Providence, qui veillait au salut de la République,
amena dans ce moment même la fin de la scission du Sud,
par l'initiative de quelques chefs militaires, suivie de la
soumission patriotique du général Borgella et de ses lieutenans, aux ordres du Président d'Haïli. Tous ensemble, ils vinrent défendre le Port-au-Prince
pendant plus de deux mois qu'en dura le siège posé par
Christophe. Mais une défection de ses troupes en faveur
de la République, le contraignit à le lever et à se retirer
dans le Nord. Alors survint une longue trêve entre les deux Etats :
forcée de la part de Christophe, elle entrait dans les vues
politiques de Pétion. Chacun de ces deux chefs n'eut plus
qu'à s'occuper de l'administration intérieure de lafpartie
du pays soumise respectivement aux gouvernemens établis ; et daus cette nouvelle époque de l'histoire nationale
d'Haïti, on verra tous les résultats produits parles principes dont ils étaient la personnification.
ans le Nord. Alors survint une longue trêve entre les deux Etats :
forcée de la part de Christophe, elle entrait dans les vues
politiques de Pétion. Chacun de ces deux chefs n'eut plus
qu'à s'occuper de l'administration intérieure de lafpartie
du pays soumise respectivement aux gouvernemens établis ; et daus cette nouvelle époque de l'histoire nationale
d'Haïti, on verra tous les résultats produits parles principes dont ils étaient la personnification. TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE LIVRE. PÉRIODE HAÏTIENNE. DEUXIEME EPOQUE. LIVRE DEUXIEME. CHAPITRE PREMIER. Situation d'Haïti après la mort de Dessalines : prétentions élevées par toutes les classes de
citoyens. — Conduite des généraux H. Christophe, Gérin et Pétion, et réflexions a ce sujet. — Imputations contre Pétion et Gérin, réfutées par les faits. — Mission de Bonnet au
Cap ; examen de ce que lui dit Christophe. — Retour de Bonnet au Port-au-Prince. —
Attitude prise par Pétion. — Proclamation de Christophe au peuple et a l'armée. — Ses
insinuations a Yayou, a propos d'une cabale contre lui dans l'arrondissement de Léogane.
Punitions subies par Lamarre et Quique ; Dieudonné se suicide. — Pétion rétablit l'ordre
et l'autorité de Yayou a Léogane. — Lettre de Christophe aux généraux, pour la formation de l'assemblée constituante et sa réunion au Port-au-Prince. — Christophe fait com-
'muniquer a Pétion ses vues sur l'autorité a attribuer au chef de l'État dans la constitution. — Réponse de Pétion. — Origine de leurs divisions. — Dissimulation de Christophe
et ses projets. — Il publie un acte pour rassurer le commerce étranger dans ses relations
avec Haïti. — Il invite Pétion a contraindre les soldats déserteurs a rejoindre leurs corps.
— Pétion élude cet ordre. — Mécontentement de Christophe. — Il envoie Dartiguenave en
mission dans le Sud pour y recevoir des plaintes et. conférer des commandemens en invitant Pétion à l'aider de ses conseils. — Pétion persuade Dartiguenave de ne pas s'y
rendre, et écrit ses motifs a Christophe. — Dartiguenave lui écrit aussi et attend de nouveaux ordres au Port-au-Prince. — Irritation de Christophe ; il rappelle Dartiguenave au
Cap, et écrit une lettre arrogante a Pétion. — Fière réplique de Pétion expliquant ses
motifs et ceux qu'il a eus pour ne pas repousser du Port-au-Prince un bataillon de la 20°
qui s'y est réfugié, en lançant des menaces a Christophe. — La guerre devient imminente Tome VI 401 CHAPITRE II. Formation de l'assemblée constituante. — Pétion s'y fait élire pour instituer la République.
— Aveu que lui fait Roumage aîné, dépnté du Cap, au sujet de la constitution préparée
par ordre de Christophe. — Pétion fait faire de fausses élections dans l'Ouest et le Sud,
pour avoir la majorité et déjouer ce projet. — Examen de ce procédé. — Rapports confidentiels de J. Hugonin et F. Ferrier a Christophe. — Sa proclamation du 18 décembre.
semblée constituante. — Pétion s'y fait élire pour instituer la République.
— Aveu que lui fait Roumage aîné, dépnté du Cap, au sujet de la constitution préparée
par ordre de Christophe. — Pétion fait faire de fausses élections dans l'Ouest et le Sud,
pour avoir la majorité et déjouer ce projet. — Examen de ce procédé. — Rapports confidentiels de J. Hugonin et F. Ferrier a Christophe. — Sa proclamation du 18 décembre. TABLE DES MATIERES. 561 — Examen de cet acte par lequel il se prépare a la guerre civile. — L'assemblée constituante ouvre ses séances le 18 décembre. — Elle forme un comité de constitution présidé par Pétion.— Limitation extrême des attributions du pouvoir exécutif. — J. Hugonin
en informe Christophe. — Sa proclamation du 24 décembre qui déclare Pétion et d'autres
en état de révolte. — Le 27, le comité présente un rapport et un projet de constitution a
l'assemblée, qui le vote a la majorité. — Examen du rapport du comité. — Analyse de la
constitution. — Protestation contre elle, signée par 25 députés du INord et de l'Artibonite. — Joie publique au Port-au-Prince. — Christophe est élu Président d'Haïti. —
Élection de 24 sénateurs. — Christophe en marche contre le Port-au-Prince. — Il fait
assassiner les généraux Dartiguenave et Cangé, et plusieurs autres officiers. — Le général Bazelais vient annoncer sa marche a Pétion. — Mesures que prend Pétion. — Il sort
du Port-au-Prince contre l'ennemi. — La majorité des sénateurs constitue et organise le
Sénat, qui se déclare en permanence et prend quelques mesures 445 CHAPITRE III. Vraie cause de la guerre civile entre H. Christophe et A. Pétion, personnifiant l'un et l'autre des systèmes politiques opposés. — Bataille de Sibert où Pétion est défait : danger
qu'il court. — Dévouement de Coutilien Coustard qui est cause de son salut et qui périt. — Pétion s'embarque sur un canot du littoral. — Le général Yayou rallie l'armée républicaine pour défendre le Port-au-Prince. — Fuite des familles de cette ville. — Le Sénat
transporte son siège a Léogane, et donne l'ordre au général Magloire Ambroise d'évacuer la ville, dans la pensée que Pétion est mort ou prisonnier. — Magloire enjoint au
colonel Lys d'exécuter cet ordre en le transmettant a Yayou. — Lys le laisse ignorer et
aide Yayou à défendre la ville. — Lamarre s'échappe de la prison et va contribuer a la
défense. — La 24" demi-brigade le replace a sa tête : il se réhabilite sur le champ de
bataille. — Sa réconciliation avec Yayou. — Les assauts de l'ennemi sont repoussés sur
tous les points. — Le chef de bataillon Frédéric se distingue au fort National. — Pétion,
débarqué au Carrefour, rentre au Port-au-Prince aux acclamations des troupes et des
citoyens. — Il fait recueillir les blessés de l'ennemi pour les soigner. — Arrivée des
troupes de Jacmel, et de celles du Sud sous les ordres de Gérin. — Les sénateurs reviennent au Port-au-Prince. — Nouveaux assauts de l'ennemi toujours repoussés. — Le
8 janvier, Christophe retourne à l'Artibonite, après avoir fait incendier le Cul-de-Sac. —
Une insurrection contre la République éclate dans la Grande-Anse. — Goman en est le
chef reconnu. — Examen de la situation. — Opinion de Gérin sur les mesures a prendre.
et de celles du Sud sous les ordres de Gérin. — Les sénateurs reviennent au Port-au-Prince. — Nouveaux assauts de l'ennemi toujours repoussés. — Le
8 janvier, Christophe retourne à l'Artibonite, après avoir fait incendier le Cul-de-Sac. —
Une insurrection contre la République éclate dans la Grande-Anse. — Goman en est le
chef reconnu. — Examen de la situation. — Opinion de Gérin sur les mesures a prendre. — Opinion de Pêlion. — Ils ne s'accordent pas. — Réfutation des motifs personnels
attribués a Pétion. — Ils vont au Boucassin avec l'armée et rentrent ensuite au Portau-Prince , 4SI CHAPITRE IV. Divers actes du Sénat procédant a l'organisation de l'administration publique, — appelant
a la prestation de serment des sénateurs élus pour le Nord et l'Artibonite, — se justifiant a propos de la guerre civile, imputée a Christophe seul, — le mettant ensuite horsla loi, en accordant amnistie aux troupes et aux populations qu'il a égarées. — Nou--
velle campagne a l'Arcahaie et retour de l'armée au Port-au-Prince. — Examen des reproches adressés a Pétion a ce sujet. — Sa lettre au Sénat, demandant le recrutement
de l'armée, et arrêté pris a cet effet. — Ses vues politiques pour ne pas faire une guerre
active a Christophe. — Départ du général Francisque et du colonel Borgella avec la 15*
demi-brigade, pour Jérémie. — Arrêtés du Sénat sur les formalités a remplir par les
propriétaires dépossédés de leurs biens sous Dessalines, — sur les administrateurs des t. vu. 56 562 TABLE DES MATIÈRES. - finances, — sur le costume de ses membres, — sur les emplois a accorder aux députés
du. Nord et de l'Artibonite restés au Port-au-Prince. — Lettre de Pélion au Sénat, lui
demandant la réforme du code pénal militaire de 1805, et arrêté sur les amendemens
portés a ce code et a la loi sur les conseils spéciaux. — Communications qu'il fait au
Sénat de lettres reçues du général français Ferrand et de l'étranger. — Actes de Christophe : il fait des promotions dans son armée, ordonne le meurtre du général Larose
après qu'il eut ravagé l'Arcahaie par ses ordres. — Il fait faire une constitution, en date
du 17 février : principales dispositions de cet acte qui crée l'État d'Haïti dans le Nord
et l'Artibonite et le nomme président et généralissime des forces de terre et de mer, en
instituant un conseil d'État législatif. — Loi rendue par ce corps sur la division du territoire de l'île d'Haïti. — Proclamation qui met hors la loi, Pétion, Gérin et leurs
complices. . : S21
une constitution, en date
du 17 février : principales dispositions de cet acte qui crée l'État d'Haïti dans le Nord
et l'Artibonite et le nomme président et généralissime des forces de terre et de mer, en
instituant un conseil d'État législatif. — Loi rendue par ce corps sur la division du territoire de l'île d'Haïti. — Proclamation qui met hors la loi, Pétion, Gérin et leurs
complices. . : S21 CHAPITRE V. Le sénat remplace plusieurs de ses membres qui ont pris parti dans la rébellion de Christophe.
— Ildécrète une amnistie pour les fautes et délits commis antérieurement a la constitution. — Il rend une loi sur l'organisation de l'administration générale , placée sous la direction
d'un seul secrétaire d'État. — Conduite de Gérin a cette occasion. — Loi sur les patentes. — Pétion est élu Président d'Haïti. — Lois abolissant le quart de subvention remplacé par
l'impôt territorial, et sur le cabotage. — Pétion prête serment pardevant le sénat. — Il est
seul autorisé a proposer des candidats aux emplois vacans. — Loi interprétative de celles
rendues sur les propriétés confisquées des anciens colons. — Loi fixant les appointemens
des fonctionnaires et employés de l'administration. — Promotions de généraux sur la proposition de Pétion. — Le sénat lui défère la faculté de désigner ceux des candidats qu'il
croit propres a remplir les emplois vacans, — d'entretenir les relations extérieures, de
conduire les négociations, de conclure tous traités ou conventions d'alliance, de commerce, etc., sous la réserve de sa sanction. — Motifs de ces délégations de pouvoirs: mission
politique de Théodat Trichet en Angleterre. — Diverses lois sur l'enregistrement, le timbre
et autres objets de finances, etc. — Amnistie accordée aux insurgés de la Grande-Anse.—
Le territoire soumis^à Christophe est déclaré en état de révolte. — Diverses lois sur l'organisation d'un régiment de dragons, d'un corps de gendarmerie, des demi-brigades d'infanterie, sur la police des villes, sur celle des campagnes. — Pétion propose au sénat de
vendre une habitation a chaque officier de l'armée, de tous grades : le sénat n'accueille pas
sa proposition. — Examen de leurs vues respectives sur le système agricole de la République, par l'analyse de la loi sur la police des campagnes. — Lois sur la discipline militaire et sur la direction des douanes. — Comparaison entre le système fiscal de l'Empire
et celui de la République. — Effets produits dans les campagnes, par l'exemple que trace
Pélion sur ses fermes, aux propriétaires et fermiers de l'Etat. — Lois sur le commerce,
sur l'avancement dans l'armée, sur les vols de café dans les campagnes. — Mesures
ordonnées par le sénat, a l'occasion de dilapidations commises dans les finances. T. VII. 3
et sur la direction des douanes. — Comparaison entre le système fiscal de l'Empire
et celui de la République. — Effets produits dans les campagnes, par l'exemple que trace
Pélion sur ses fermes, aux propriétaires et fermiers de l'Etat. — Lois sur le commerce,
sur l'avancement dans l'armée, sur les vols de café dans les campagnes. — Mesures
ordonnées par le sénat, a l'occasion de dilapidations commises dans les finances. T. VII. 3 CHAPITRE VI. Le conseil d'État du Cap prend diverses mesures. — Lois sur les émolumens alloués aux officiers et la solde des troupes. — sur l'administration des finances. — Christophe conçoit
l'idée de vendre les biens du domaine et ajourne cette mesure: réflexions a ce sujet. —
Lois sur l'organisation des tribunaux, — sur les droits des enfans naturels, — sur la tutelle
et l'émancipation. — Appréciation du régime établi par Christophe. — Conduite tenue par
le général Lamothe Aigron, qui est cause de son renvoi du sénat. — Insurrection de J.-L.
Rebecca au Port-de-Paix, et de Massez au Gros-Morne, en faveur de la République. — Mort TABLE DES MATIERES. 5G3 de Rebccca. — Répression ordonnée par Christophe. — Toussaint Boufflet. — Proclamation
de Pétion, décret du sénat, sur l'insurrection du Nord. — Expédition militaire confiée au général Bazelais qui s'empare des Gonaïves. — Pétion marche contre Saint-Marc. — Lutte
des insurgés sous les ordres de Nicolas Louis. — Bazelais évacue les Gonaïves. — Pétion
lève le siège de Saint-Marc et retourne au Port-au-Prince. — Propos attribués au général
Yayou pendant la campagne. — Nouvelle expédition militaire sous les ordres du général
Lamarre qui débarque dans la péninsule du Nord. — Son début dévoile la loyauté de son
caractère. — Loi du conseil d'État sur les denrées du pays. — Conduite habile de Christophe envers un corsaire français naufragé. — Il marche contre Lamarre et l'assiège au
Port-de-Paix. — Lamarre évacue cette place : mort des généraux Pourcely et Raphaël. —
Ajournement du sénat et ses causes. — Décret qui délègue la dictature militaire et administrative a Pétion, durant l'ajournement du sénat. — Adresse du sénat au peuple et à
l'armée, pour justifier cette mesure. — Conspiration du général Yayou. — Lettre de Pétion
a Lamarre sur cet événement. — Mort de Yayou. — Jugement, condamnation et exécution
de ses complices, au Port-au-Prince 32
ël. —
Ajournement du sénat et ses causes. — Décret qui délègue la dictature militaire et administrative a Pétion, durant l'ajournement du sénat. — Adresse du sénat au peuple et à
l'armée, pour justifier cette mesure. — Conspiration du général Yayou. — Lettre de Pétion
a Lamarre sur cet événement. — Mort de Yayou. — Jugement, condamnation et exécution
de ses complices, au Port-au-Prince 32 CHAPITRE VIL Effet produit par la conspiration de Yayou. — L'insurrection de la Grande-Anse continue et
y est circonscrite. — Résultat de l'opposition du général Gérin a Pétion. — Effet produit
sur son esprit par un pamphlet politique de Juste Chanlatte. — Blanchet aîné est révoqué
de la charge de secrétaire d'État, et nommé secrétaire général du gouvernement : il demeure mécontent. — César Thélémaque le remplace en qualité de secrétaire d'État. —
Lamarre marche contre le Port-de-Paix et provoque du président une campagne contre
Saint-Marc. — Il est battu et sa troupe dispersée dans les bois. — Il envoie le général
Nicolas Louis au Port-au-Prince, a cause de ses excès. — Il reprend l'offensive et bat
l'ennemi. — Premières relations de commerce entre Cuba et le Môle, par des Français. —
Le général Magloire Ambroise fait suspecter sa fidélité a la République et est appelé a résider au Port-au-Prince. — Divers actes du secrétaire d'État pour avoir des ressources
financières. — Pétion fait payer Jacob Lewis des marchandises livrées a Dessalines. —
Le général Ronnet commande en chef les troupes en campagne contre Saint-Marc. —
Bataille livrée sous les murs de cette ville, où sont tués Barthélémy Mirault et J.-L.
Longueval. — Retour de l'armée au Boucassin. — Bonnet va a Jacmel pour déjouer les
trames de Magloire Ambroise. — Ce général s'évade du Port-au-Prince et s'y rend aussi. — Il y est arrêté en flagrant délit de rébellion, parle colonel David-Troy, et s'empoisonne. — Évasion de ses complices. — Le président envoie des troupes a Jacmel, sou5 les ordres
du colonel Gédéon. — Examen de la conduite de Borno Déléard qui part pour l'étranger. —
Arrestation et assassinat de plusieurs citoyens de Jacmel : pillage de leurs objets mobiliers. — Jugement sur la conduite de Pétion en cette circonstance. — Le camp du Boucassin est placé sous les ordres du général Gérin. — Sa sévértté outrée envers les
militaires. , 99 CHAPITRE VIII. Le Sénat reprend ses séances et célèbre l'anniversaire de l'Indépendance d'Haïti. — Indice
de froideur entre ce corps et Pétion ; ses causes. — Message au Président d'Haïti, et sa
réponse. — Réflexions sur ces actes. — Adresse du Sénat au peuple. — Gérin renouvelle
sa démission de sénateur, qui est acceptée. — Diverses lois rendues, principalement sur
les finances. — Ordre du jour du Président sur l'habillement des troupes, les déserteurs, etc. — Gérin, mécontent, quitte le camp du Boucassin et va dans le Sud. — Lois
accordant des pensions viagères en récompense des glorieuses actions de Coutilien
Réflexions sur ces actes. — Adresse du Sénat au peuple. — Gérin renouvelle
sa démission de sénateur, qui est acceptée. — Diverses lois rendues, principalement sur
les finances. — Ordre du jour du Président sur l'habillement des troupes, les déserteurs, etc. — Gérin, mécontent, quitte le camp du Boucassin et va dans le Sud. — Lois
accordant des pensions viagères en récompense des glorieuses actions de Coutilien 564 TABLE DES MATIERES. . Coustard et de Jean-Louis Rebecea. — Mort héroïque de Pierre Derenoncourt et
de l'équipage du garde-côtes la Constitution. — Honneurs rendus a leur mémoire par une
loi du Sénat. — Lamarre et son armée vengent leur mort, en battant les troupes du Nord. Insuccès de Lys et David-Troy, au Mirebalais. — Marion chasse l'ennemi des Crochus. Nouvelles lois rendues sur les hôpitaux et la marine militaires. — Sévérité du Sénat envers des comptables. — Rappel de Thimoté au Sénat, élection de Delaunay et de Lamarre
comme sénateurs. — Création et formation de la garde du Président d'Haïti. — Célébration de la fête de l'Agriculture. — Départ de Pétion pour le Sud, et ses causes. — Combats entre Lamarre et les troupes du Nord qui sont vaincues. — Le Sénat décrète que
l'armée expéditionnaire a bien mérité de la patrie. — Pétion arrive a Jérémie. — Conduite de Gérin a son égard. — Il lui écrit et donne sa démission de commandant du
département du Sud. — Réponse de Pétion qui l'accepte. — Réflexions a ce sujet. — Formation du corps destclaireurs, a Jérémie. — Autres mesures prises par Pétion. — Mort
du général Blanchet jeune qui reçoit les honneurs dus a son rang. — Pétion va aux Cayes :
accueil qu'il reçoit dans tout le Sud. — Il fait célébrer aux Cayes un service funèbre à
la mémoire des braves morts dans la première guerre civile 130 CHAPITRE IX. Correspondance militaire de Lamarre avec le sénat : effet qu'elle produit. — Le sénat
ordonne des mesures militaires contre l'ennemi qui paraît au Boucassin,et rappelle Pétion
qui est encore aux Cayes. — Le général Bazelais combat l'ennemi et le chasse. — Retour
de Pétion au Port-au-Prince. — Situation des esprits. — Faits relatifs a Bergerac Trichet
qui est arrêté et mis en prison par ordre de Pétion. — Mort de César Thélémaque. — Le
sénat le remplace provisoirement par J.-C. Imbert. — Pourquoi il ne nomma pas Bonnet.
ît au Boucassin,et rappelle Pétion
qui est encore aux Cayes. — Le général Bazelais combat l'ennemi et le chasse. — Retour
de Pétion au Port-au-Prince. — Situation des esprits. — Faits relatifs a Bergerac Trichet
qui est arrêté et mis en prison par ordre de Pétion. — Mort de César Thélémaque. — Le
sénat le remplace provisoirement par J.-C. Imbert. — Pourquoi il ne nomma pas Bonnet. — Pétion répond a une lettre de Th. Trichet sur sa mission en Angleterre. — Un sénateur propose de retirer les pouvoirs extraordinaires donnés a Pétion ; le sénat adopte la
proposition et nomme un comité pour préparer le projet de décret. — Il se décide a aller
en corps faire des Remontrances a Pétion. — Accueil qu'il en reçoit. — Impassibilité de
Pétion : il demande le document pour y répondre, et n'y répond pas. — Examen des accusations contenues dans cet acte. — Le sénat se donneune garde particulière. — Il ordonne
la levée générale de la garde nationale et la réunion des troupes, pour entrer en campagne. — Il ajourne le vote du décret sur les pouvoirs accordés a Pétion. — Pétion l'informe des motifs qu'il a eus pour créer provisoirement l'arrondissement de Tiburon. —
Un comité est nommé pour faire un rapport a ce sujet. — Le sénat rend le décret qui
rapporte celui du 1" juillet 1807 relatif aux pouvoirs extraordinaires donnés au Président
d'Haïti : il décide l'impression de ses actes et procès-verbaux pour les envoyer aux autorités civiles et militaires. — Méditations et résolution de Pétion a ce sujet. — Il élève le
colonel Mélellus au grade de général de brigade, afin de prouver au sénat qu'il continue
l'exercice de ses pouvoirs extraordinaires. — Les troupes applaudissenta cette promotion. — La question politique est résolue par cette décision militaire. — Lettre de Marion au
sénat, relative a Michel. — Lettre de David-Troy a ce sujet. — Michel se rend au Môle où
Lamarre l'accueille et finit par solliciter en sa faveur auprès de Pétion. — Rapport du
comité sur l'arrondissement de Tiburon et vote du sénat qui le confirme. — Ce corps décide que ses membres peuvent toucher leurs indemnités directement du trésor : Pétion
ordonne de les payer. — Le sénat rend la loi du 24 août, préparée par Daumec, sur l'organisation des tribunaux de la République. . . " 165 CHAPITRE X. Campagne de Lamarre dans les hauteurs du Port-de-Paix; ses succès. — Campagne de TABLE DES MATIERES. 565 Pétion contre Saint-Marc; ses succès. — Situation fâcheuse des troupes de Lamarre. —
Pétion lui envoie des secours, d'accord avec le sénat. — Souscription volontaire au Portau-Prince, et contributions dans toute la République. — J.-C. Imbert résiste au sénat. —
Mission a la Jamaïque, a propos, de l'Anglais Goodall. — Gérin envoie des provisions au
Môle. — Le sénat l'en félicite. — Combat devant Saint-Marc et entre les flottes ennemies.
— Situation fâcheuse des troupes de Lamarre. —
Pétion lui envoie des secours, d'accord avec le sénat. — Souscription volontaire au Portau-Prince, et contributions dans toute la République. — J.-C. Imbert résiste au sénat. —
Mission a la Jamaïque, a propos, de l'Anglais Goodall. — Gérin envoie des provisions au
Môle. — Le sénat l'en félicite. — Combat devant Saint-Marc et entre les flottes ennemies. — Intrigues ourdies au Port-au-Prince. — Pétion se décide a lever le siège de SaintMarc. — Le sénat prend des mesures militaires pour aller au secours de l'armée, et écrit
a Gérin de venir au Port-au-Prince pour les diriger. — Gérin accepte, mais tarde à s'y
rendre. — Retour de Pétion en cette ville. — Le sénat fait organiser sa garde. — Il rend
les lois sur la trésorerie générale et les attributions du secrétaire d'État. — Arrière-pensée
du sénat dans celte dernière loi. — Adresse de Pétion au peuple et a l'armée, où il parle
des factieux qui ont tramé secrètement. — Le sénat lui écrit de les faire arrêter. — Il
élit Bonnet, secrétaire d'État. — Arrêté de Pétion qui rend les commandans d'arrondissement indépendans les uns des autres, et soumis au Président d'Haïti seul. — Revers de
Lamarre, détresse de ses troupes. — Il apprend le retour de l'armée au Port-au-Prince,
et replie au Môle. — Sa situation et son courage. — Organisation de la seerôtaircrie d'Étal
par Bonnet. — La garde du sénat est formée. — Gérin arrive au Port-au-Prince. — Le
sénat le complimente et écrit a Pétion de l'activer. — Dénonciation d'abus, etc., au sénat. — Ce corps rappelle Gérin aux fonctions sénatoriales. — Sa motion d'ordre et sa déclaration sur un plan d'organisation qu'il a médité. — Mode propose de traîner Pétion a la
barre du sénat. — Gérin l' accuse de prolonger la guerre. — Protestation de plusieurs sénateurs. — Mesures militaires ordonnées par Pétion. — Le sénat ne se réunit plus. — Gérin
retourne a l'Anse-'a-Veau d'où il écrit a Pétion. — Réponse de Pétion. — Examen des
causes de rivalités entre plusieurs personnages. — Deux actes législatifs de Pétion. —
Ordre en conseil du Roi d'Angleterre qui autorise les relations commerciales des sujets
britanniques avec Haïti 202
sénateurs. — Mesures militaires ordonnées par Pétion. — Le sénat ne se réunit plus. — Gérin
retourne a l'Anse-'a-Veau d'où il écrit a Pétion. — Réponse de Pétion. — Examen des
causes de rivalités entre plusieurs personnages. — Deux actes législatifs de Pétion. —
Ordre en conseil du Roi d'Angleterre qui autorise les relations commerciales des sujets
britanniques avec Haïti 202 CHAPITRE XI. Causes diverses de l'insurrection des Indigènes de l'Est contre les Français. — Projet de
Juan Sanches de Ramirès. — Faits de don ïorribio Montés, gouverneur de Porto-Rico. —
Il déclare la guerre au général Ferrand : réponse de celui-ci. — Conspiration de Juan
Sanches. — Convention entre les Anglais et T. Montes, pour l'expulsion des Français de
l'Est. — Conspiration de Cyriaco Ramirès vers Azua, et ses relations avec Pétion : il en
reçoit des armes et des munitions. — J. Sanches en reçoit de Christophe. — Le colonel
Aussénac est battu par C. Ramirès, a Malpasso et Savana-la-Mula.l — Il est forcé d'abandonner Azua. — J. Sanches prend les armes a Seybo. — Ferrand marche contre lui. —
Combat entre eux a Palo-Hincado, où Ferrand est vaincu : il se tue. — Le général Barquier lui succède et se prépare a défendre Santo-Domingo. — Les Anglais donnent leur
concours aux indigènes pour s'emparer de Samana. — Commencement du siège de SantoDomingo. — Divisions entre C. Ramirès et J. Sanches. — Ce dernier s'adresse a T.
Montés, qui le réduit a un rôle subalterne. — J. Sanches convoque une assemblée d'habitans à Bondilla. — Cette junte déclare que les indigènes ont pris les armes au nom de
Ferdinand Vil, leur légitime souverain, et reconnaissent J. Sanches pour capitaine-général
et intendant par intérim. — Motifs de cette déclaration. — C. Ramirès se retire sur sa
propriété. — Mesures que Pétion et Bonnet prennent pour secourir le Môle, assiégé par
Christophe. — Les troupes du Nord y pénètrent de nuit et en sont chassées ensuite. —
Plusieurs lettres de Lamarre demandant des secours. — La (lotte en apporte au Môle. —
Incident produit par une corvette anglaise. — Mort violente du sénateur Thimoté, et ses
causes. — Sentimens exprimés au président par Lamarre, a cette occasion. — Proclamalion du Président d'Haïti annonçant une nouvelle campagne contre Christophe. — Promo566 TABLE DES MATIERES.
troupes du Nord y pénètrent de nuit et en sont chassées ensuite. —
Plusieurs lettres de Lamarre demandant des secours. — La (lotte en apporte au Môle. —
Incident produit par une corvette anglaise. — Mort violente du sénateur Thimoté, et ses
causes. — Sentimens exprimés au président par Lamarre, a cette occasion. — Proclamalion du Président d'Haïti annonçant une nouvelle campagne contre Christophe. — Promo566 TABLE DES MATIERES. tion de Bauvoir, Voltaire et Beauregard, au grade d'adjudant-général. — Faits passés aux
Abricots, relatifs a Goman . • . 239 CHAPITRE XII. Pétion rappelle le général Gérin a l'activité militaire, en lui donnant le commandement
d'une division dans la campagne qui s'ouvre. — Il nomme Bonnet et Lamarre, généraux
de division. — Bonnet commande une autre division de l'armée. — Elle se porte au
Mirebalais et ne peut traverser l'Artibonite, par la crue des eaux. — Le plan de la campagne ne peut s'exécuter. — Nouvelle expédition a la Sourde, sous les ordres du colonel
Lys. — Désertion considérable des troupes. — Attaque infructueuse du fort de la Sourde
où meurt le colonel David-Troy.' — Retraite de la colonne par l'ancienne partie espagnole, et son retour au Port-au-Prince. — La désertion des troupes contraint Pétion a y
retourner aussi. — Conduite du général Gérin, qui retourne à l'Anse-a-Veau. — Promotions de généraux de brigade. — Le général Lys va remplacer a Jérémie le général
Francisque, qui vient occuper sa place au Port-au-Prince. — Pétion fait commencer les
fortifications de cette ville. — Combats entre la flotte républicaine et celle du Nord, où la
première obtient des avantages. — Le Môle est approvisionné et soutient le siège. —
Mesures financières provoquées par Bonnet. — Acte concernant le commerce et la condition des étrangers dans la République. — Arrêté dû-Président d'Haïti qui distribue des
concessions de terre a titre de don national, aux officiers et soldats invalides ou en nonactivité de service. — Cette mesure est étendue aux gérans ou conducteurs des habitations rurales. — Capitulation de Santo-Domingo envers les Anglais et les Indigènes. —
Portrait de Juan Sanches de Ramirès. — Pétion et Christophe lui envoient des députations qui le félicitent sur ses succès. — Rétablissement du commerce des bestiaux. —
Projets de Juan Sanches pour faire scission avec l'Espagne et s'allier avec Christophe. —
Conspiration du général Gérin, qui se suicide. — Jugement sur lui. — Proclamation de
Pétion a ce sujet. — Bergerac Trichet et Thomas Durocher sont emprisonnés pour leur
complicité. — Arrêté qui fixe la garde des généraux. — Lys revient au Port-au-Prince,
et Francisque retourne a Jérémie. — Retour en Haïti de F. Garbage et QuayerLarivière % 276
l'Espagne et s'allier avec Christophe. —
Conspiration du général Gérin, qui se suicide. — Jugement sur lui. — Proclamation de
Pétion a ce sujet. — Bergerac Trichet et Thomas Durocher sont emprisonnés pour leur
complicité. — Arrêté qui fixe la garde des généraux. — Lys revient au Port-au-Prince,
et Francisque retourne a Jérémie. — Retour en Haïti de F. Garbage et QuayerLarivière % 276 CHAPITRE XIII. Le général André Rigaud arrive de France aux Cayes. — Accueilli avec allégresse, il se
rend au Port-au-Prince, sur l'invitation de Pétion. — Réception qui lui est faite par tous
les citoyens, honneurs qu'il reçoit du Président d'Haïti. — Il est promu général de division.
— Réflexions sur les circonstances dans lesquelles il retourne dans le pays. — Pétion
supprime la charge de secrétaire d'État et la remplace par celle d'un administrateur général des finances. — Il révoque Bonnet et le remplace par J.-C. Imbert. — Examen des
motifs donnés pour ces mesures et de ceux qui ont pu réellement les occasionner. — Les
Anglais informent Pétion, que Rigaud est envoyé par la France dans un but politique. —
Pétion lui en donne connaissance et il l'avoue, en expliquant sa conduite. — Autre renseignement sur le retour de Rigaud. — Justification des mesures politiques de Pétion. —
Il charge Rigaud de pacifier la Grande-Anse, et place les forces du département du Sud
sous ses ordres. — Idée que conçoivent les factieux, a cette occasion. — Situation critique de la place du Môle. — La flotte de la République ne peut rien faire pour elle, celle
du Nord ayant une frégate. — Projet audacieux conçu par Lamarre, d'enlever cette frégate a l'abordage, et repoussé par Panayoty. — Lamarre est tué par un boulet. —
Éveillard lui succède. — La prise des forts de la Presqu'île contraint la flotte a fuir au
Port-au-Prince. — Le Derênoncourt est détruit sur la Gonave. — Christophe donne le
•nom de Cap-Henry a la ville du Cap. — Honneurs funèbres rendus à Lamarre, au PortTABLE DES MATIERES. 567 au-Prince. — Pétion expédie des barges qui apportent quelques secours au Môle. —
Éveillard est tué par une balle. — Toussaint Paul le remplace. — Combats et résolution
de ce chef. — Il envoie au Port-au-Prince, les insignes militaires de la garnison du
Môle, et évacue les forts qui lui restent. — Tous les défenseurs du Môle sont successivement faits prisonniers. — Mort glorieuse de Toussaint Paul, a la citadelle Henry. 313
— Pétion expédie des barges qui apportent quelques secours au Môle. —
Éveillard est tué par une balle. — Toussaint Paul le remplace. — Combats et résolution
de ce chef. — Il envoie au Port-au-Prince, les insignes militaires de la garnison du
Môle, et évacue les forts qui lui restent. — Tous les défenseurs du Môle sont successivement faits prisonniers. — Mort glorieuse de Toussaint Paul, a la citadelle Henry. 313 CHAPITRE XIV. Situation des esprits après la chute du Môle : reproches faits a Pétion. — Rigaud se fait le
chef de la faction du sénat et se place sous l'influence de Bruno Blanchet. — Il a une entrevue avec Goman et ne réussit pas a le porter a la soumission. — Il propose a Pétion un
plan d'organisation qui n'est pas accepté. — Son amour-propre froissé le porte a des reproches injustes. — Réflexions sur ce plan et sur ses lettres a Pétion. — Le projet de la
scission du Sud se concerte a Jérémie, entre Rigaud et Blanchet. — Opinion du colonel
Borgella a ce sujet. — Moyens constitutionnels employés pour y parvenir. — Faits survenus aux Cayes où Bigaud et Blanchet arrivent subitement. — Des députés de communes se constituent en assemblée départementale, prononcent la séparation du Sud de
l'Ouest, nomment Rigaud général en chef du département et lui adjoignent un conseil
privé pour l'administrer. — Réflexions sur ces actes. — Motifs de la participation qu'y prend
Borgella. — Attitude primitive des généraux qu'il entraîne par son exemple. — Les généraux Bonnet et Lys quittent le Port-au-Prince et se rendent dans le Sud. — Examen
des causes probables de leur défection. — Mesures militaires que prend Pétion. — Députation qu'il envoie auprès de Rigaud. — Rigaud et son armée vont près du Pont-deMiragoane. — Pétion s'y rend et l'invite a une entrevue. — Christophe envoie une députation au Port-au-Prince. — Rigaud et Pétion en présence au Pont-de-Miragoane : leur
conduite respective. — Pétion consent a la séparation, et retourne au Port-au-Prince. —
Ce que fait Rigaud dans le Sud. — Ordre du jour de Pétion contre les malveillans qui
tiennent des propos. — 11 fait travailler aux fortifications du Port-au-Prince. . . 350
ane. — Pétion s'y rend et l'invite a une entrevue. — Christophe envoie une députation au Port-au-Prince. — Rigaud et Pétion en présence au Pont-de-Miragoane : leur
conduite respective. — Pétion consent a la séparation, et retourne au Port-au-Prince. —
Ce que fait Rigaud dans le Sud. — Ordre du jour de Pétion contre les malveillans qui
tiennent des propos. — 11 fait travailler aux fortifications du Port-au-Prince. . . 350 CHAPITRE XV. Acte de l'assemblée départementale du Sud, réglant l'exercice du pouvoir conféré a Rigaud:
injure qui y est faite a Pétion. — Adresse de Pétion au peuple et a l'armée. — Il invite
les sénateurs présens au Port-au-Prince a rentrer en session. — Ces sénateurs appellent
ceux qui sont dans le Sud. — Ceux-ci font défaut, et les autres constituent le sénat. —
Le 9 mars, Pétion dépose le pouvoir présidentiel. — Le sénat le réélit pour 4 années. —
Il prête serment : discours a cette occasion. — Interpellation qui lui est faite a l'église,
par Saget, ancien constituant. — Modération de Pétion. — Loi sur le commerce. — Acte
du conseil du Sud sur les finances. — Rigaud publie une adresse des citoyens du Sud a
leurs frères de l'Ouest : accusations insérées dans cet acte contre Pétion. — Paroles
qu'il prononce en le lisant. — Il fait faire aussi une adresse des citoyens de l'Ouest a
leurs frères du Sud : accusations qu'elle contient contre Rigaud. — Conduite de Juan
Sanches, a Santo-Domingo. — Conspiration ourdie contre lui. — La Régence d'Espagne y
envoie Xavier Caro. — Députation envoyée par Christophe a Juan Sanches : concert entre
eux. — Retour de Xavier Caro en Espagne. — Adresse de Juan Sanches a ses concitoyens, et sa mort. — Christophe lui fait rendre des honneurs funèbres. — Il se fait
nommer Roi d'Haïti, établit la monarchie et la noblesse dans le Nord et l'Artibonite. —
Ses actes sur ces institutions. — Titres fastueux qu'il adopte. — Etat des finances dans
l'Ouest. — Soulèvement d'un bataillon de la 17" dans la Grande-Anse.— Il se porte aux
Cayes. — Rigaud va a sa rencontre aux Quatre-Chemins et court des dangers. — Borgella le protège. — Les soldats mutinés l'attaquent dans sa maison en ville. — Ils sont
défaits par la garde nationale, etc. — Répression sanglante de cette révolte et meurtre 588 TABLE DES MATIERES. ' de quelques partisans de Pélion. — Borgella protège la vie du général Wagnac. — Proclamation de Rigaud, accordant amnistie aux soldats en fuite. — Wagnac est l'auteur de
leur révolte. — S'il a agi d'après les instructions de Pétion. — Maladie de Rigaud, chagrins qu'il éprouve. — Pétion va au Pont-de-Miragoane avec des troupes, et revient au
Port-au-Prince 389 CHAPITRE XVI.
ES. ' de quelques partisans de Pélion. — Borgella protège la vie du général Wagnac. — Proclamation de Rigaud, accordant amnistie aux soldats en fuite. — Wagnac est l'auteur de
leur révolte. — S'il a agi d'après les instructions de Pétion. — Maladie de Rigaud, chagrins qu'il éprouve. — Pétion va au Pont-de-Miragoane avec des troupes, et revient au
Port-au-Prince 389 CHAPITRE XVI. Conspiration avortée du général Delva. — Il résiste a son emprisonnement et sort du Portau-Prince. — Émotion dans la ville. — Promotion des généraux Métellus et Boyer au
grade divisionnaire : ce dernier est nommé commandant de l'arrondissement du Port-auPrince. — Ordre du jour du Président d'Haïti sur la conspiration. — Delva vient faire sa
soumission et est mis en prison. — Il est jugé et condamné à S années de détention. —
Appréciation de. sa conduite. — Pétion provoque du sénat des dons nationaux en faveur
des généraux. — Loi a cet effet. — Effet moral et politique de celle mesure. — Comparaison sur la nature de ces dons et des fiefs accordés par Christophe. — Mort d'André
Rigaud aux Cayes. — Appréciation de sa conduite. — Le conseil du Sud élit le général
Borgella a sa place. — Proclamation pacifique du nouveau général en chef. — Il écrit a
Pétion et propose des arrangemens entre le Sud et l'Ouest. — Phases de la négociation. — Esprit qui anime le conseil du Sud, ses instructions a ses commissaires. — Esprit qui
anime Pétion, ses instructions a ses commissaires. — Ils se réunissent au Grand-Goave
et ne s'entendent pas : rupture des conférences. — Pétion informe le sénat de ces négociations infructueuses. — Le conseil du Sud publie tous les documens y relatifs. — — Espérances qui en résultent pour la fin de la scission du Sud 428 CHAPITRE XVII. Défection d'une partie de la flotte de Christophe en faveur de la République. — Capture,
après combat, de la frégate haïtienne par une frégate anglaise qui l'amène a la Jamaïque. — Borgella se plaint de cette action aux autorités de cette île. — Sa réclamation n'est
pas admise. — Naufrage de son envoyé, qui est secouru et ramené aux Cayes par une
frégate anglaise. — Codification des lois du royaume de Christophe en un code unique
sous le titre de Code Henry. — Examen de celte législation : sévérité barbare de la loi
pénale militaire. — Proclamation de Christophe sur la défection de saflotille, et annonçant sa campagne contre le Port-au-Prince. — Les arrondissemens de Jérémie et de
Tiburon proclament l'autorité du Président d'Haïti. — Borgella marche contre Jérémie
et renonce bientôt a ce dessein. — Ses dispositions, en apprenant que Pétion envoie
une députation auprès de lui. — Défection des troupes qui sont avec lui: elles rentrent
aux Cayes où le général Wagnac rétablit l'autorité du Président d'Haïti. — Le général
Bonnet est retenu prisonnier. — Défection du général B. Leblanc et de l'arrondissement
de Nippes. — Borgella se rend a Aquin où il se réunit a d'autres généraux du Sud. —
La députation de Pétion l'y trouve et lui remet sa dépèche : propositions du président.
ès de lui. — Défection des troupes qui sont avec lui: elles rentrent
aux Cayes où le général Wagnac rétablit l'autorité du Président d'Haïti. — Le général
Bonnet est retenu prisonnier. — Défection du général B. Leblanc et de l'arrondissement
de Nippes. — Borgella se rend a Aquin où il se réunit a d'autres généraux du Sud. —
La députation de Pétion l'y trouve et lui remet sa dépèche : propositions du président. — Borgella persuade les généraux réunis autour de lui, de se soumettre a l'autorité du
Président d'Haïti. — Sa réponse parvient a Pétion au Petit-Goave. — Ordre du jour de
Pétion en entrant dans le Sud. — Son entrevue, a Trémé, avec Borgella et les autres
généraux. — Ils se rendent tous aux Cayes. — Pacification entière du Sud. — Fuite de
Bruno Blanchet a l'étranger. — Le général Bonnet demande et obtient un passeport pour s'y rendre. — Pélion fait brûler les archives du conseil départemental. — Lettres blâmables du général Boyer à Pétion. — Dispositions militaires qu'il fait
au Port-au-Prince, en apprenant la marche de Christophe. — Il en avertit Pétion. —
et les autres
généraux. — Ils se rendent tous aux Cayes. — Pacification entière du Sud. — Fuite de
Bruno Blanchet a l'étranger. — Le général Bonnet demande et obtient un passeport pour s'y rendre. — Pélion fait brûler les archives du conseil départemental. — Lettres blâmables du général Boyer à Pétion. — Dispositions militaires qu'il fait
au Port-au-Prince, en apprenant la marche de Christophe. — Il en avertit Pétion. — — Récit de l'apparition antérieure d'uuc prétendue Vierge au Cul-de-Sac. — Bataille de
Santo où l'ennemi est vainqueur, mais qui sauve re Port-au-Prince. — Le général Magny TABLE DES MATIERES. 5G9 s'arrête a Brouillard. — Christophe fait donner des assauts qui sont repoussés au fort
de Sibert, par les généraux Métellus et Bergerac Trichet 465 CHAPITRE XVIII. Pétion retourne au Port-au-Prince, en apprenant la marche de Christophe. — Le fort de
Sibert est assiégé et évacué : mort du général Métellus. — Promotion du général Gédéon
au grade divisionnaire. — Christophe fait brider les blessés de Sibert. — Réorganisation
de la flotte républicaine. — Abandon de la Croix-des-Bouquets. — Borgëlla commande la
première ligne de défense du Port-au-Prince; Gédéon, la seconde. — Les batteries ennemies ouvrent leur feu contre la place. — Lys prend le commandement du fort National.
— Mort de Verger dans une mine. — Pétion quitte le palais et occupe la loge des francsmaçons. — Petit-Brueil est tué par une bombe. — Borgëlla est blessé a la tête. — Le
général Guerrier enlève les postes de la ligne extérieure, commandés par les généraux
Frédéric et Marion. — Borgëlla lui est opposé et arrête ses succès. — Combats entre la
flotte de la République et celle du Nord : F. Bernard est blessé. — Conduite partiale des
officiers de deux frégates anglaises. — Pétion ordonne la circulation d'une petite monnaie dans l'arrondissement de Nippes. — Fabrication de fausse-monnaie au Port-auPrince. — Le général Guerrier échoue, le 31 mai, dans de nouvelles attaques contre les
postes commandés par Borgëlla. — Embauchage des soldats ennemis par ceux de la République. — Le colonel Marc Servant, du 7" régiment de Saint-Marc, provoque la défection de son corps et de deux autres en faveur de la République. — Le général Magny y
est entraîné malgré lui. — Christophe revient de Saint-Marc, en apprenant ce fait. — Il
convoque ses généraux en conseil de guerre, et ordonne la levée du siège en retournant a
Saint-Marc. — Son armée évacue dans la nuit du 14 au 15 juin. — Pétion ne veut pas la
poursuivre : motifs qu'il en donne. — Les troupes du Sud retournent a leurs cantonnemens, sur l'ordre que Pétion leur fait donner par Borgëlla. — Borgëlla, Lys, Francisque
et B. Leblanc retournent aussi dans ce département. 510 FIN DU SEPTIEME VOLUME. Paris. Impr. de Mo;uit, 92, rue de la Harpe. fJC=C$<3CC^3^^$3C^^^ ■QCS5&- PAR1S, IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE. 3Cw£ e^^eaw^acx^eacc^&a^^ ' ditBOSTON PUBLIC LIBRARY B2 3 9999 04687 407 7 C* $ ïpF^ .^^J t#^*K'
PTIEME VOLUME. Paris. Impr. de Mo;uit, 92, rue de la Harpe. fJC=C$<3CC^3^^$3C^^^ ■QCS5&- PAR1S, IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE. 3Cw£ e^^eaw^acx^eacc^&a^^ ' ditBOSTON PUBLIC LIBRARY B2 3 9999 04687 407 7 C* $ ïpF^ .^^J t#^*K' K3'^|r,dF"*w v i >rt « gà£jt\ ."■ >*p '^v^ *| tJjjjp1** * gJES^, •■ - ■ - àL ' -kl E /jJïL à_ ^éfe M. f.: ^jk* k 3C ^i --# *s >
r
' 4 êmr ^ St^ * N^ ^ A T^Uw», •■ fci ï ^ ;■ Ml' 2* P»« •c1 *.. \ih" à
Le conseil, eufin, manda aux Cayes
généraux
ils
arrivèrent dans la soirée du 17 sepet Borgella;
y
dit à Borgella sa résolution à
tembre. Aussitôt, Bigot
but était moins de saT'égard du général Wagnac; son
mânes de Ricrifier en lui un partisan de Pétion aux
de tuer le général commandant de l'arrondisgaud, que
: infàme conception de
sement pour prendre sa place
T. VII. --- Page 462 ---
ÉTUDES SUR L'DISTOIRE D'RAÎTI.
1 Borge lla li fit d'inutiles représentations ;
son ambition
cet assassinat, il se rendit
le voyant décidé à commetire
et
Wagnac avec ses aides de camp et ses guides, y
chez la nuit afin de protéger sa vie. Cette démonstration,
passa
l'opinion appelait au pouvoir
de la part de l'homme que
en chef, en imposa et à Bigot et aux autres.
de général
réunit sous la présidence du généLe 21, le conseil se
officiers
Bonnet, le plus ancien des
général de division
membres
et le général
raux du Snd.I Ily avait 16
présens, cacheté
étant malade, envoya son bulletin
qui
Vancol,
dans l'urne de l'élection pour le
fut le premier déposé Sur les 17 voix, il y en eut 12 en fagénéralat en chef.
Bonnet et 1 pour Vaval: en
veur de Borgella, 4 pour
séance
Borgella fut nommé et proclamé,
conséquence,
chef du
du Sud et prétenante, général en
département
choix
du conseil. Il remercia ses collègues du
qu'ils
sident
cette mission et prometavaient fait de lui, en acceptant
le bonheur de ses
tant de la remplir de manière à faire
De quelque manière qu'on envisage son
concitoyens. elle fut un échec moral et politique pour Bonnet,
élection,
: mieux eût valu qu'il fut resté au
l'ami intime de Rigaud
Port-an-Prince. le conseil se réunit de nouveau, dans la
Le lendemain,
à Télection et où it
maison de Rigand où il avait procédé
en
séances; il reçut le serment du général
tenait ses
Borgella invita le conseil,
chef. Installé dans sa charge,
à cette
les fonctionnaires publics et les eitoyens présens
rendre avec lui àl'église où un Te Deum
cérémonie, de se
assistant aussi avec le peuple.
fut chanté, les troupes y
chef,
Montbrun et le général en
après
Lh, le conseiller
discours à la louange de feu
lui, prononeèrent chacun un
à la circonsle général André Rigaud et convenable
Borgella invita le conseil,
chef. Installé dans sa charge,
à cette
les fonctionnaires publics et les eitoyens présens
rendre avec lui àl'église où un Te Deum
cérémonie, de se
assistant aussi avec le peuple.
fut chanté, les troupes y
chef,
Montbrun et le général en
après
Lh, le conseiller
discours à la louange de feu
lui, prononeèrent chacun un
à la circonsle général André Rigaud et convenable --- Page 463 ---
CHAPITRE XVI.
[1811]
renouvela le serment qu'il venait de
tance : Borgella y
au sein du conseil départemental.
prononcer
il émit une proclamation aux citoyens
Le même jour,
Bruno Blanchet et qui dut
du Sud, qui fut réligée par
rédacteur
soumise au conseil. Borgella avait dit au
être
existait entre l'Ouest
d'y insérer - - a que la division qui
de famille, et qu'il esA etle Sud n'était qu'une querelle
de tous
elle cesserait, selon le voeu
K
pérait que bientôt
principal
D Mais ce rédacteur passionné,
( les Haitiens.
lui attribuer l'initiaauteur de la scission, ne voulut pas
il la rapporta à Rigaud,
tive de cette pensée patriotique;
Rigaud
termes et en la défigurant : < Le général
en ces
altercations avec T'Ouest, n'épensait aussi que nos
les intérêts
de famille, et que
A taient qu'une querelle
indivisibles. D Borgella
deux
étaient
a des
départemens
envier cette initian'insista point, pour ne pas paraitre
effaroucher
tive à la mémoire de Rigaud, et pour ne pas
les membres du conseil.
il conçut les
Dès que Pétion eut lu cette proclamation,
sur la fin de la scission du Sud ;
plus grandes espérances
de Blanchet dans cette
car il ne fut pas dupe de l'artifice
attribuant
rédaction : il s'en exprima publiquement, en
'
conciliante à Borgella et non à Rigaud
cette pensée
moins
en chefjustifia son espoir,
Le nouveau général
lui écrivant, le
d'un mois après sa nomination, en
lettre
lui fut portée par le capitaine
16 octobre, une
qui
de la 15 demi-brigade,
Auguste Rivière, quartier-maitre
Borgella notifia
homme estimable sous tous les rapports.
et lui
élection à Pétion, en le qualifiant de Président
son
le voeu de mes condisant: A Nommé à cette place par
du conseil départemental; ; il contresigna la proclamatiou.
4B. Blanchet était secrétaire
en
lettre
lui fut portée par le capitaine
16 octobre, une
qui
de la 15 demi-brigade,
Auguste Rivière, quartier-maitre
Borgella notifia
homme estimable sous tous les rapports.
et lui
élection à Pétion, en le qualifiant de Président
son
le voeu de mes condisant: A Nommé à cette place par
du conseil départemental; ; il contresigna la proclamatiou.
4B. Blanchet était secrétaire --- Page 464 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
citoyens, ma première pensée s'est
A moyens à employer
portée sur les
pour rapprocher les enfans
même famille, trop longtemps divisés
d'une
nement, j'en avais senti la
: avant cet événécessité, et
que moi n'est convaincu
personne plus
que
C des départemens
T'envahissement de l'un
par notre ennemi
(C Christophe, doit indabitablement
commun, Henry
e l'autre. Plein de cette
entrainer la perte de
vérité, ne
A que dans notre union et voulant voyant notre force
&
donner une nouvelle
preuve d'estime à nos frères de
(
l'Ouest,
nom de mes concitoyens du Sud
je viens, au
(de l'aveu du
A néanmoins), vous
conseil,
proposer 2112 pacte
C nableauxintérêts
d'union convecommuns.. D
de lui faire connaitre les
Etildemanda à Pétion
ployer
moyens qu'il désirerait . empour y parvenir.
Ilest entendu que cette lettre ne fut pas écrite
Blanchet, au style plein de fiel; elle le fut
par B.
toyen recommandable, nommé
par un ciDuret, devenu secrétaire
particulier de Borgella. Ce fut encore une
de sa part, de la faire
heureuse idée
brave
apporter par un officier de cette
15, qui avait inauguré la glorieuse guerre de l'indépendance, au Haut-du-Cap, sous les ordres de
ce corps, le premier du Sud, devenait
Pétion: :
ainsi, par son
quartier-maitre, une sorte de gage de la
nion de ce
prochaine réudépartement sous son autorité.
Le Président d'Haiti accueillit avec distinction
cier envoyé auprès de
et
l'offilui; il reçut aussi - favorablement
l'ouverture du général en chefdu Sud.
sentimens
Répondant à ses
patriotiques, il lui dit, entre autres choses
correspondantes à ses raisons
politiques : a J'aie éprouvé,
citoyen général, un bien véritable plaisir de l'ouverture
que vous me faites, et d'apprendre
que vous aviez
autorité.
Le Président d'Haiti accueillit avec distinction
cier envoyé auprès de
et
l'offilui; il reçut aussi - favorablement
l'ouverture du général en chefdu Sud.
sentimens
Répondant à ses
patriotiques, il lui dit, entre autres choses
correspondantes à ses raisons
politiques : a J'aie éprouvé,
citoyen général, un bien véritable plaisir de l'ouverture
que vous me faites, et d'apprendre
que vous aviez --- Page 465 ---
CHAPITRE XVI.
[811]
qui devait
la nécessité d'un rapprochement
E déjà senti
dans toutes les classes de la SOe rappeler la confiance
selon mon coeur,
Jamais
ne fut plus
a ciélé..
proposition
faire le
dévoué sans réserve à tout ce qui peut
a qui est
> Et il proposa à BorC bonheur de nos concitoyens...
D quelques pergella d'envoyer C au Port-au-Prince,
:
revêtues de sa confiance et de ses pouvoirs
sonnes
en moi tout l'empressement que vous
G Elles trouveront
les
en tout ce qui
à concilier
esprits
G pouvez désirer,
avec mes devoirs ))
A s'accordera
Borgella tomba sérieuseMais, dans cet intervalle,
suite iminément malade aux Cayes, et ne put donner
la
Élu réellement par
diatement à cette négociation. lui le moins ancien de
puissance de T'opinion publique,
Pétion
les
du Sud, sa démarche envers
tous
généraux
sentimens des pardonna une nouvelle impulsion aux
direction aux
tisans que ce dernier y avait, une nouvelle
à celle
esprits dont l'opposition n'était qu'empruntée
de la scission : chacun put concevoir qu'elle
des meneurs
au
de la Répune tarderait pas à avoir un terme,
profit
blique entière.
aux hommes
aussi sage déplut
Mais une disposition
l'ambition
les sentimens haineux ou
dont elle contrarinit
débarrasser de
effrénée : ils conçurent le projet de se
devaient
Passassinat, et d'autres généraux
Borgella par
fut celui
en eut le preaussi subir son sort. Bigot
qui
du pouvoir ; le colonel Prou,
mier l'idée, pour s'emparer
le secondait dans
de la cavalerie, avec qui il s'était lié,
Blanaffreux avec d'autres militaires ; et Bruno
ce plan
des finances abondantes
chet y entra, en leur promettant
à l'exclusion
s'il élait nommé administrateur général,
l'était, pour avoir le made Thonnète Ch. Daguilh qui
par
fut celui
en eut le preaussi subir son sort. Bigot
qui
du pouvoir ; le colonel Prou,
mier l'idée, pour s'emparer
le secondait dans
de la cavalerie, avec qui il s'était lié,
Blanaffreux avec d'autres militaires ; et Bruno
ce plan
des finances abondantes
chet y entra, en leur promettant
à l'exclusion
s'il élait nommé administrateur général,
l'était, pour avoir le made Thonnète Ch. Daguilh qui --- Page 466 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOTRE D'TAîTI,
niement des deniers
publics : sauf par lui à
nouvelle transplantation
opérer une
involontaire de la caisse
blique (selon l'expression de J.
pude la débâcle inévitable
Chanlatte), au moment
qui suivraitlexéeution de cet
fàme projet 1, Afin de dépopulariser
indes troupes, les conjurés lui
Borgella aux yeux
garde d'honneur
conseillèrent de se créer une
pour veiller à sa personne ; mais il
poussa cette idée, en leur disant
reSud
que tous les soldats du
pouvaient le garder: e il réussit à
déjouer ce
par des mesures prudentes,
complot
Pétion.
procédant en cela comme
Rétabli de sa maladie, il fit une tournée
rondissemens
dans les arlimitrophes de TOuest. Rendu à
29 novembre, il
Aquin, le
expédia son aide de camp
son ami dévoué, son fils adoptif,
Chardavoine,
sident où il s'excusait
avec nne lettre au prédu retard mis à
à la
sienne du 24 octobre,
la
répliquer
par
maladie qu'il venait d'éprouver ; et, adoptant sa proposition
missaires revétus
del'envoi de comde pouvoirs à fius
dit à Pétion
le
d'arrangement, il
que Petit-Goave ou Miragoane lui
saient plus convenables
paraisliter le
pour leur réunion. afin de facirecours à leurs gouvernemens
qu'il fallat un supplément
respectifs, en cas
d'instructions d'une
de l'autre, pour des cas imprévus.
part ou
Le nouvel envoyé de Borgella était,
d'Haiti,
pour le Président
un garant de sa bonne foi et de son désir
ver à quelque
d'arriarrangement sérieux; il l'accueillit avec
11 Bigot était un mulâtre très-brun :
. Borgella, Lys, blanco; ; Bonnet, quasi alin de gagner les masses a son projet, il disait :
taient réciproquement dans le public, blanco. * (Ce sont des blancs). Lui et Prou se vanA voyez ce Prou, disait Bigot, c'est un comme homme des homme es imporians et terribles. G Vous
a Ce Bigot, disait Prou, est redoutable
terrible; moi qui suis son ami,j'en ai peur. >
a posée des hommes les plus fameux du par SA valeur; ; il commande la 19- qui est comSud. >
gagner les masses a son projet, il disait :
taient réciproquement dans le public, blanco. * (Ce sont des blancs). Lui et Prou se vanA voyez ce Prou, disait Bigot, c'est un comme homme des homme es imporians et terribles. G Vous
a Ce Bigot, disait Prou, est redoutable
terrible; moi qui suis son ami,j'en ai peur. >
a posée des hommes les plus fameux du par SA valeur; ; il commande la 19- qui est comSud. > --- Page 467 ---
CHAPITRE XVI.
[1811]
faire rejaillir ce sentiment
amitié, on peut le dire, pour
illui rechef du Sud. Le 4 décembre,
sur le général en
insinuait à Boroù l'on reconnait qu'il
mit sa réponse
instruetions qui
de ne donner que des pouvoirs ct
gella
du Sud de T'Ouest;i il
faire cesser la séparation
pussent
de cette nécessité pour pouvoir
s'attacha à le persuader
dont il
de Christophe,
résister bientôt à une agression
militaires ; à le convainere, ou
connaissait les préparatifs
du conseil
départemental, quilin'aplutôt les membres
hostile contre le Sud :
vait jamais eu aucun sentiment
de réule Grand-Goave comme point
Enfin, il proposa
et comme
commissaires de part et d'autre,
nion de quatre
et le Port-au-Prince.
lieu intermédiaire entre Miragoane
de dire à Borverbalement Chardavoine
Pétion chargea
du
s'il pouvait se débarrasser, parfamulation,
gella que
admettre l'exisdont il ne pouvait
conseil départemental,
il lui laisserait le comtence contraire à la constitution,
du Sud, afin desatismandement en chefdu département
de
de l'esprit
aux exigences
faire. autant que possible,
localité.
Pétion disait a Borgella : a Des intérêts tenant au
11 Dans cette lettre du 4 décembre, forcées du goavernement pour soutenir la guerre du
( système de localité, les opérations n'existait point de balance proportionnelle en faveur
Nôle. ont peut-etre fait croire qu'il
en mettant en avant que les finances
du Sud ; quelque passion a aussi dirigé T'opinion, est prouvé, par les comples généraux,
du Sud avaient été sacrifiées àl l'Ouest, lorsqu'il
de 121,842 gourdes 73 en faT'administration de l'Ouest a payé en plns une somme
quel veur de celle du Sud, dans l'exercice de 1810. > les deux départemens :
Voici le résultal de ces comptes généraux pour
Dépenses.
Recettes.
707,349 26
108,149 78 Guerre,
46,193 54
Domaines,
614,881 68 Intérieur, .
83,807 14
Douanes, . .
22,822
226.009
HmoHusnealawese
Patentes et timbre,
59,741 62 Arriérés,
95,648 50
Accidentelles et imprévues, 373,503 59 Diverses,
Diverses,
Total, 1,159,097
Total, 1,179,100
l'Ouest seul, cité dans une note
En comparant ce résultat financier à celui de 1811, pour la scission du Sud sur les reprécedente, on reconnait r'influence déplorable que produisit
venus publics.
Husnealawese
Patentes et timbre,
59,741 62 Arriérés,
95,648 50
Accidentelles et imprévues, 373,503 59 Diverses,
Diverses,
Total, 1,159,097
Total, 1,179,100
l'Ouest seul, cité dans une note
En comparant ce résultat financier à celui de 1811, pour la scission du Sud sur les reprécedente, on reconnait r'influence déplorable que produisit
venus publics. --- Page 468 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
Mais Borgella n'edt pas fait une telle chose, alors
qu'il l'edt pu; et cette
même
proposition de Pétion ne
que l'esprit de conciliation qu'il mettait à
prouve
solution utile aux deux
arriver à une
gella pour l'envoi des départemens. D'accord avec Borcommissaires du Sud au
Goave, le 20 décembre, mais
Grandtenant au système
mental, le conseil nomma le
départegénéral
deux de ses membres, E.
Vaval, Montbrun,
Berret, habitant de
et major dans la garde
Cavaillon
nationale, et le chef de
Médor, commandant de la place
bataillon
du 15 décembre,
d'Aquin, par un acte du
en leur donnant des instructions
quelles ils devaient nécessairemeut
auxse conformer,
Par l'acte de leur nomination, le conseil
tion, de a Président de l'Ouest;
qualifiait PéD il reconnaissait
concorde était nécessaire
que la
entre les deux
A - qu'il est de toute évidence
départemens;
que la
(( entre le Sud et l'Ouest,
ruplure qui existe
ne saurait être
( nemi commun et rendre
utile qu'à l'enredoutable toute
( sa part; qu'une union sincère,
agression de
franche et
a devenue plus nécessaire
durable est
quejamais,
les
C extérieurs qui
par
événemens
marquent l'époque actuelle
(r pendance
; quel'indéproclamée de l'Amérique
A guerre qui menace d'éclater
Espagnole, que la
entre
C Etats-Unis,
l'Angleterre et les
peuvent produire des
E
résultats qu'il est
impossiblede calculer nide
prévoir. ))
C
la base.du traité
En conséquence:
sera la justice
n'est
C
entre
qui
autre chose,
gouvernemens, que l'égalité et la
D
Et, d'après les propositions faites
réciprocité.
au
par les commissaires
Grand-Goave, il parait que leurs instructions leur
1 E. Berret, auteur de la lettre citée au précédent
enseignemens sur les particularités de la scission. chapitre, qui nous a fourni des renparticuliers de Borgella, qui, en les désignant, voulut Vaval, Médor et Berret, étaient des amis
discussions, alors même qu'on ne s'accorderait
éviter des paroles irritantes dans les
pas.
propositions faites
réciprocité.
au
par les commissaires
Grand-Goave, il parait que leurs instructions leur
1 E. Berret, auteur de la lettre citée au précédent
enseignemens sur les particularités de la scission. chapitre, qui nous a fourni des renparticuliers de Borgella, qui, en les désignant, voulut Vaval, Médor et Berret, étaient des amis
discussions, alors même qu'on ne s'accorderait
éviter des paroles irritantes dans les
pas. --- Page 469 ---
CHAPITRE XVI.
11811]
deux
de déclarer: - C que les
départemens
joignaient
l'un de l'autre ct se constitueront
C seront indépendans
le président
ils le
convenable; que
( comme
jugeront
du Sul, pour
sera reconnu par le département
G Pétion
de l'Ouest, et le départeA le Président du département
Borgella, pour
de l'Ouest reconnaitra le général
& ment
du
du Sud.I1
Président
département
A Général en chefet)
une alliance ofenC y aura entre les deux départemens,
etc.1 ))
a sive et défensive.
d'Haiti nomma les citoyens
De son côté, le Président
d'apex-sénateur; Lamothe, doyen du tribunal
Manigat.
D. Sabourin, colonel, et son aide de
pel de l'Ouest; A.
Balthazar Inginac, son secrétaire particulier,
camp, et
D'ail donna des pouvoirs et ses instructions.
auxquels
à celles du Sud, ces
près leurs propositions, en réponse
instructions portaient: - (( que les deux départemens
faire que le même pays indivisible,
C sont et ne peuvent
Président d'Haiti
d'Hailidontlel
C etf former la République
de
aux termes de la loi constitutionnelle
A est le chef,
fois admis, le Président
C l'Etat. Ce premier point, une
de l'union et de
désirant sincèrement le retour
C d'Haiti,
l'entremise de ses députés,
a la concorde, admettra, par
offrir de la
conciliatoires qui peuvent
e tous les moyens
du Sud, étant
et de la sécurité aux citoyens
C satisfaction
de
à ses concitoyens
> dans la ferme intention
procurerà
somme de bonheur possible. >
a la plus grande
seule séance suffit aux
* On conçoit sans peine, qu'une
s'être
commissaires... pour ne pas s'entendre; et après
d'abord l'accolade fraternelle, puis
donné, le21décembre,
tles sunsdes autres.
"nspade-attanmdetel
voulait le conseil du Sud : espèce de rève qu'ont
1 C'était absolument le fédéralisme ceux-la, que en appréciant fort mal les besoins du pays.
eu bien d'autres hommes après
aux
* On conçoit sans peine, qu'une
s'être
commissaires... pour ne pas s'entendre; et après
d'abord l'accolade fraternelle, puis
donné, le21décembre,
tles sunsdes autres.
"nspade-attanmdetel
voulait le conseil du Sud : espèce de rève qu'ont
1 C'était absolument le fédéralisme ceux-la, que en appréciant fort mal les besoins du pays.
eu bien d'autres hommes après --- Page 470 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOILE D'HAITI.
Pétion ne publia rien sur ces négociations
ses. Le 25 décembre, il adressa
infruetueuun
avec copie de toules les
message au sénat
pièces y relatives: il lui
gna son regret de la persistance
témoidu Sud dans ses
que mettait le conseil
prétentions. C J'ai fait
(( neur de la nation et
tout ce que T'honmes devoirs
a mettre de faire, D dit-il en terminaut. pouvaient me perMais le conseil départemental
sident: ilavança la
remplit les vues du présoumission du Sud, sans le
en donnant la plus gran le publicité
vouloir,
négociation, tant d'un côté
aux documens de la
que de l'autre.
qui écrivait fort bien, fit un
Moutbran,
rapport
ses
qu'il signa ainsi que
eolligue-commisairea, et où il inséra des
la manière de Blanehet.
phrases à
Après avoir rendu
conseil de toutes les
compte au
opérations au
-
omettre Laccolade
Grand-Goave,
sans
fraternelle et le déjeâner, - il dit des
propositions des commissaires de
((
T'Ouest:
Cette réponse contenant des
(( et contraires à la liberté et à
prétentions ezagérées
a du département du Sud,
Tindépendance du peuple
qui a le droit
a de faire des lois pour son
impreseriptible
bonheur;- -
(( la volonté du président Pétion
considérant que
est
( miner le
constamment de dodépartement du Sud, contre
C la coustitution
les principes de
qu'il lui plait de réclamer
C après enavoir déchiré toutes les
aujourd'hui,
A lée anx pieds,
pages.aprisl'awoirfou.
pour établir sa domination
(( et mettre Su volonté arbitraire à la
tyrannique
C considérant
place des lois;
qu'ila employé des
a se faire continuer dans la
moyens illicites pour
place de
e quoiqu'il dat
Président d'Haiti,
déposer son
a
nées révolues,
pouvoir après les quatre anqualité que le
de
( donner, en
peuple
l'Ouest a pu lui
supposant qu'il ait été libre dans ce choix;
établir sa domination
(( et mettre Su volonté arbitraire à la
tyrannique
C considérant
place des lois;
qu'ila employé des
a se faire continuer dans la
moyens illicites pour
place de
e quoiqu'il dat
Président d'Haiti,
déposer son
a
nées révolues,
pouvoir après les quatre anqualité que le
de
( donner, en
peuple
l'Ouest a pu lui
supposant qu'il ait été libre dans ce choix; --- Page 471 ---
CHAPITRE XVI.
[1811]
n'en est pas de même du peuple
( - considérant qu'il
et ira manifesté d'une manière énergique
C du Sud, qui
comme il lui conla volonté de SC gouverner
C révocable
jamais à l'autorité que le
E vient, en renonçant pour
rendre héréditaire
Pétion veul avoirel veut
C président
d'un bien à lui appartenant:
a dans sa famille, comme
du Sud ont déclaré que les conférences
a les députés
conformément à
terminées et qu'ils allaient,
( étaient
retirer dans leur département. D
a leurs instructions, se
localitése montre sans
Après ce rapport, où l'esprit de
oùr
où Pétion est considéré comme uin tyran,
équivoque,
lui faisait par rapl'on voit percer les reproches qu'on
famille, le
envisagé comme membre de sa
port à Boyer,
adresse aux citoyens du Sud,
conseil lui-méme fit une
n'ases motifs dans les négociations qui
pour expliquer
ce document
boutirent pas au gréde ses désirs. Quoique
de la
plus de calme que les précédens émanés
respire
le conseil regrettait d'amême source, on reconnait que
il n'y est
qualifié Pétion de président ;
voir,jusque-la,
il se termina ainsi : C Mainplus traité que de général;
dites de
c'est à vous à prononcer;
e tenant, citoyens,
côté est la droiture;
côté sont les torts, de quel
C quel
qui, se jouant des obliA dites quel est le gouvernement
avait consenlui avait imposées et qu'il
C gations qu'on
malheurs qui pèsent sur les
C ties, a voulu prolonger les
la date du
D Cette adresse porte
a deux départemens...
28 décembre.
faisait cet
- surtout
Or, le peuple auquel on
appel, troupes),
le peuple armé et organisé régu lièrement (les
1La nomination de Boyer au commandement de Varrondissement de du Lamothe Port-au-Prince, Aigron),
parait avoir suggéré cette pensée. Ce pelit homme (selon l'expression
était un vrai cauchemar pour bien des gens.
, a voulu prolonger les
la date du
D Cette adresse porte
a deux départemens...
28 décembre.
faisait cet
- surtout
Or, le peuple auquel on
appel, troupes),
le peuple armé et organisé régu lièrement (les
1La nomination de Boyer au commandement de Varrondissement de du Lamothe Port-au-Prince, Aigron),
parait avoir suggéré cette pensée. Ce pelit homme (selon l'expression
était un vrai cauchemar pour bien des gens. --- Page 472 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
ne prêta attention qu'à une chose : c'est
ancien des généraux,
que le moins
que le conseil avait été
nommer général en chef,
forcé de
pensait, lui homme de
qu'il était temps d'en finiravec les
guerre,
se rapprocher du chef de T'État. Il procès-verbaua, pour
che personnelle
ne vit que sa démarouvrant une négociation dans ce
reconnut dans les
but; il
dépêches de Pétion,
sentimens qui n'étaient
l'expression de
pas ceux A d'un
A substituer aux
tyran, voulant
lois, sa volontéarbitraire
C le Sud. D Le travail de la
pour dominer
immédiatement
réconciliation commença
dans l'esprit de ce
de se
peuple, qui était tenu
partager entre la guerre faite aux insurgés de la
Grande-Anse et les limites du Sud et de
idées de réconciliation
l'Ouest; et ces
arrivaient justement à
que de l'année où les haines et les
cette épodissensions
sent dans des
disparaisembrassemens, où la fraternité entre
hommes
les
reprend son heureux empire .
Quant aux citoyens, dont le devoir n'est
royer, mais qui ont tout à craindre
pas de guersidérations
de la guerre, les conexposées par les deux chefs, dans leurs dépéches respectives, sur ce qu'ily avait à redouter de la
part de la royale personne du Nord; ; le souvenir
passés dans le Sud en
des faits
1800: tout Jes
à
aussi sur les conséquences
porta
réfléchir
d'une
probables de la continuation
scission entre les deux départemens,
qui, loin de
procurer la sécurité a eux et à leurs familles, les
plus en danger, et qui n'avait
du
mettait
pas
reste accompli son
programme :
meilleure administration,
bonheur, etc., etc.
prospérité,
Les esprits étaient donc disposés, dans le
Sud,à un revier, 1L'adresse du conseil est du 28 décembre :
en oubliant muluellement ses torts.
ordinairement, on se réconcilie le 1" jan-
,
qui, loin de
procurer la sécurité a eux et à leurs familles, les
plus en danger, et qui n'avait
du
mettait
pas
reste accompli son
programme :
meilleure administration,
bonheur, etc., etc.
prospérité,
Les esprits étaient donc disposés, dans le
Sud,à un revier, 1L'adresse du conseil est du 28 décembre :
en oubliant muluellement ses torts.
ordinairement, on se réconcilie le 1" jan- --- Page 473 ---
[1811]
CHAPITRE XVI.
tour aux idées sages. Ce fut l'oeuvre du
lui-méme, dont les sentimens
général Borgella
de tous : la publicité donnée patriotiques étaient counus
tal aux pièces de la
par le conseil départemennégociation, les mit encore
jour : car il était évident qu'il
au grand
désintéressement, à
inclinait, avec un noble
blique,
reconstituer l'unité de la RépuL'année 1811 se termina
espérances,
ainsi, en laissant de
non en apparence, mais au fond de grandes
pour la cessation d'un état de choses
la société,
l'existence de la République,
qui compromettait
préparait
alors que Christophe se
sérieusement à marcher contre elle.
Et dans une situation pareille,
années, qui divisait la
qui durait depuis cing
toutes les horreurs
malheureuse Haiti et la livraità
de la guerre civile, était-il
qu'aucun de ces divers
possible
gouvernemens songeàt à
per l'intelligence de la jeunesse
des
dévelopd'instruction
par
établissemens
publique? Préoccupés du
venir du pays, selon leurs
présent et del'avues
les opérations de la
politiques, absorbés dans
guerre, ayant si peu de finances
y subvenir, ils étaient contraints
pour
établissemens
d'ajourner ces utiles
jusqu'à des temps meilleurs.
Dans la note placée à l'une des pages du
cédent, on a pu voir que sous Pétion,
chapitre préseulement, la solde des
gouvernant l'Ouest
troupes même, pendant l'année
1811, n'a été portée qu'à la modique
gourdes : ce qui
somme de 26,755
prouve qu'elles la recevaient fort irrégulièrement, sans cesser, pour cela, d'être
leur pays. La
dévouées à
République se bornait à les rationner et
biller le mieux possible ; c'est ce
l'on
hadeux articles
que
voit dans les
approuisionnemens et habillement
note.
de, la
troupes même, pendant l'année
1811, n'a été portée qu'à la modique
gourdes : ce qui
somme de 26,755
prouve qu'elles la recevaient fort irrégulièrement, sans cesser, pour cela, d'être
leur pays. La
dévouées à
République se bornait à les rationner et
biller le mieux possible ; c'est ce
l'on
hadeux articles
que
voit dans les
approuisionnemens et habillement
note.
de, la --- Page 474 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
Le gouvernement scissionnaire du Sud ne pouvait
mieux faireà ces différens égards; et celui du Nord et de
l'Artibonite était aussi dans le même cas. --- Page 475 ---
CHAPITRE XVII.
de
en faveur de la République.
Capture,
Défection d'une partie de la flotte Christophe
anglaise qui l'amène a la Jamaique.
après combat, de la frégate haitienne par une frégate de cette ile. - Sa réclamation n'est
se
de cette action aux autorités
- Borgella plaint
est secouru et ramené aux Cayes par une
admise. - - Naufrage de son envoyé, qui
en un code unique
pas
Codification des lois du royaume de Christophe barbare de la loi
frégate anglaise.
Examen de cette législation: : sévérite
sous le titre de Code Henry.
sur la défection de sa flotille, et annonpénale militaire. Proclamation de Christophe
de Jérémie et de
Les arrondissemens
contre le Port-au-Prince.
çant sa campagne
d'Haiti. Borgella marche contre Jérémie
l'autorité du Président
Tiburon proclament
Ses dispositions, en apprenant que Pétion envoie
et renonce bientôt a ce dessein. Défection des troupes qui sont avec lui: elles rentrent
une depulation auprès de lui.
l'autorité du Président d'Haiti. Le géneral
aux Cayes où le général Wagnac rétablit
B. Leblanc et de Varrondissement
- Défection du général
Bonnet est retenn prisonaier. rend a Aquin où il se réunit a d'autres généraux du Sud.
de Nippes. Borgella se trouve et lui remet sa dépèche : propositions du prèsident.
La députation de Petion l'y
réunis autour de lui, de se soumettre a l'autorité du
Borgella persuade les généraux
Ordre du jour de
a Pétion au Petit-Goave.
Présiden' d'Haiti. - Sa réponse parvient
avec Borgella et les autres
entrant dans le Sud. Son entrevue, a Trémé,
Pétion en
Pacification entière du Sud. Fuite de
généraux. Ils se rendent tous aux Cayes. Bonnet demande et oblient un passeBruno Blanchet à l'étranger.
Le général
du conseil départemenPétion fait briler les archives
port pour s'y rendre.
Boyer a Pétion. Dispositions militaires qu'il fait
tal. Lettres blâmables du général
de
Il en avertit Pétion.
en apprenant la marche Christophe.
Bataille de
au Port-an-Prince,
antérieure d'uue prétendue Vierge au Cal-de-Sac.
Récit de l'apparition
mais qui sauve le Port-au-Prince. Le général Magny
Santo où l'ennemi est vainqueur,
des assauts qui sont repoussés au fort
s'arrète àl Dr ouillard. - Christophe fait donner
les
Métellus et Bergerac Trichet.
de Sibert, par généraux
bien des événemens surDans cette nouvelle année,
Ce fut
influèrent sur ses destinées.
vinrent en Haiti et
de Pétion comTépoque oùt la politique gouvernementale
étonnement de ses
à porter ses fruits, au grand
mença
Santo où l'ennemi est vainqueur,
des assauts qui sont repoussés au fort
s'arrète àl Dr ouillard. - Christophe fait donner
les
Métellus et Bergerac Trichet.
de Sibert, par généraux
bien des événemens surDans cette nouvelle année,
Ce fut
influèrent sur ses destinées.
vinrent en Haiti et
de Pétion comTépoque oùt la politique gouvernementale
étonnement de ses
à porter ses fruits, au grand
mença --- Page 476 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
adversaires, plutôt que ses ennemis,
celui de ses amis quiavaient
peut-être même à
contiance en lui
lement, mais qui pouvaient douter
personuelde l'efficacité de
moyens.
ses
Le premier de ces événemens
côtes du Sud. Une
heureux eut lieu sur les
partie de la flotte de
sait dans ces
Christophe croiparages : la frégate appelée la Princesse
Royale Améthyste, la corvette
Jason.' A bord de la
rAthénais, et le brig le
frégate se trouvait le
Jean Bernadi ne.
contre-amiral
On peut, juger de l'extrême sévérité
flotte, par celle qui existait
qui régnait sur la
dans l'armée de
tes despotiques de l'amiral
terre. Des acet de ses
un mécontentement
officiers, suscitèrent
sourd parmi l'équipage de la
gate; mais il fallait un chef
frépour en
et le faire éclater. Ce chef
prendre la direction
se trouva dans la
commissaire aux vivres, ohjet lui-même
personne du
de
casseries: c'était Eatrope
quelques traBellarmin,
couleur et plein de bravoure.
jeune homme de
avait formé le dessein
On prétend même qu'il
qu'il exécuta, avant de
Cap. A un jour convenu entre
partir du
janvier, ils
les conjurés, à la fin de
se rebellèrent contre l'amiral et ses
comme par un mouvement
officiers,
électrique; tout
prit part et reconnut
l'équipage y
Eutrope pour son chef.
autant que brave, celui-ci n'attribua
Généreux
gouvernement de
qu'au système du
Tamiral
Christophe, les rigueurs dont
et les
il
usaient
oflicieis; ne voulnt pas que le
versé, mais il les fit
sang fàt
sibilité
prisonniers et les mit dans
de tenter de reprendre leur
l'imposEu ce noment, la frégate était commandement.
par le travers de Mira1La frégate portait le nom de la fille ainée du Roi
cadette, le brig, celui de l'un de ses généraux.
d'Haiti, la corvette, celui de sa fille
21 Entrope fut secondé en tout par Passeveau, autre, jeune homme de couleur
du Cap.
, mais il les fit
sang fàt
sibilité
prisonniers et les mit dans
de tenter de reprendre leur
l'imposEu ce noment, la frégate était commandement.
par le travers de Mira1La frégate portait le nom de la fille ainée du Roi
cadette, le brig, celui de l'un de ses généraux.
d'Haiti, la corvette, celui de sa fille
21 Entrope fut secondé en tout par Passeveau, autre, jeune homme de couleur
du Cap. --- Page 477 ---
CHAPITRE XVII.
11812]
batimens étaient fort au loin
goane, et les deux autres
où il fit
la dirigea dans ce port
sur les côles. Eutrope
brave
faisait défection avec son
équipage,
connaitre qu'il
leurimportait la scission
en faveur de la République: peu
c'était à des républienins quils se rendaient.
du Sud,
à
l'amiLeur premier soin fut de débarquer Miragoane,
officiers
pour les mettre en sûreté;
ral et les
prisonniers
comme des
et les autorités de cette ville les accueillirent,
de la
pouvait porter à embrasser la cause
frères qu'on
serait facile de réunir
République." Eutrope déclara qu'il
le même
la corvette et le brig à la frégate, attendu que
de
régnait à leur bord parmi l'équipage
mécontentement
ces navires.
les citoyens de toutes
La joie fut grande à Miragoane:
les autorités, témoignèrent à Eutrope
les classes, comme
sentimens de reconnaiset à son équipage les plus vifs
action qui
leur audacieuse
sance et de fraternité, pour
de la principale force de sa marine.
privait Christophe
immédiatement auprès du
L'autorité militaire dépêcha
cette heugénéral en chef du Sid, pour lui, annoncer
Borgella se rendit de suite à Miragoane,
reuse nouvelle.
les deux frères Gaspard et d'antres
emmenant avec lui
commander
officiers de marine, et le colonel Bigot pour
allait faire mettre à bord de la frégate,
les troupes qu'il
les deux autres navires.
afin de mieux réussir à capturer
de la
accueil cordial à Eutrope et à l'équipage
Il 6t un
supérieur à
frégate, dont il donna le commandement
n'étant
secondé de son frère, Eutrope
Augustin Gaspard,
l'amiral et ses
marin; il eut aussi des égards pour
pas
liberté et qui, touchés
officiers qu'il rendit à une pleine
général de la flotte et se trouvait al bord de la frégate;
4J.-B. Backer était commissaire avec les autres officiers.
il fut débarqué à Miragoane
T. vil.
à
frégate, dont il donna le commandement
n'étant
secondé de son frère, Eutrope
Augustin Gaspard,
l'amiral et ses
marin; il eut aussi des égards pour
pas
liberté et qui, touchés
officiers qu'il rendit à une pleine
général de la flotte et se trouvait al bord de la frégate;
4J.-B. Backer était commissaire avec les autres officiers.
il fut débarqué à Miragoane
T. vil. --- Page 478 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HaYtr.
de la sympathie qu'on leur témoignait,
fidélité à Christophe,
abjurèrent toute
La frégate partit à la rencontre de la
brig qu'elle atteignit, On fit
corvette et du
signal aux
rendre auprès de l'amiral
officiers de se
des
pour tenir conseil et recevoir
ordres; ils vinrent et furent faits
deux équipages adhérèrent
prisonniers: les
sans diflicultéà la
et de nouveaux officiers leur furent
défection,
donnés.
noeuvre étant ainsi heureusement
Cette manavires reprirent la route et
accomplie, les trois
où était
se dirigerent sur
encore le général en chef du Sud. Ils Miragoane
en vue du port et auraient
arrivèrent
1e février;
pu y entrer dans la soirée du
mais les officiers républicains
lendemain
remirent au
pour que. leurarrivée fàt une fête, un
phe au grand jour. Ils oublièrent
triomde
cetle maxime de
ne jamais remettre au lendemain
César:
faire lejour même.
ce qu'on peut
Depuis que des négociations avaient
Sud et l'Ouest, les
eu lieu entre le
communications étaient
tes entre les deux
plus fréquendépartemens : on n'avait pas tardé à
apprendre au Port-au-Prince, la défection de la
et le projet de capturer les deux autres
frégate
circonstances, il
navires. Dans ces
y arriva une frégate anglaise, la Southampton, commandée par Sir James Lucas
de la
Yeo, venant
Jamaique et en dernier lieu du Cap. On ne
pas savoirencore dans ces deux endroits la
pouvait
frégate du
défection dela
Nord; ce fut au Port-au-Prince
le
mandant anglais l'apprit. Tant là
que
comficiers de S. M. B. ne
qu'au Cap, les ofmanquaient jamais de
et
visiter Pétion
Christophe; ces deux chets les régalaient
jours, l'intérét respectif des deux États
presque toufaire venir dans
étant de se bien
l'opinion de la Grande-Bretagne,
la
pouvait
frégate du
défection dela
Nord; ce fut au Port-au-Prince
le
mandant anglais l'apprit. Tant là
que
comficiers de S. M. B. ne
qu'au Cap, les ofmanquaient jamais de
et
visiter Pétion
Christophe; ces deux chets les régalaient
jours, l'intérét respectif des deux États
presque toufaire venir dans
étant de se bien
l'opinion de la Grande-Bretagne, --- Page 479 ---
CHAPITRE XVII.
[1812]
à Pétion, d'avoir
Or, Copposition du temps imputa
Sir J. L. Yeo, l'idée d'aller capturer la frégate
suggéréà
même les deux autres navires, afin que les
LAméthyste et
d'une
scissionnaires du Sud ne fussent pas en possession
eût
nuire à l'Onest, prisque le conseil démarine qui
pu
C'est une
avait persisté dans la séparation.
partemental
ni admettre ni réfuter,
imputation que l'histoire ne peut
transerire dans SCS pages, comme tant d'autres acmais
cusations portées contre ce chef'.
seulement remarquer, que les Anglais se
Nous ferons
plus favorables à Christophe qu'à
montrèrent toujours
de
lui procurèrent la frégate P'Améthyste,
Pétion; qu'ils
fournirent à Pétion
la Jamaique, dans le temps où ils ne
étaient des ennemis irréconciliables
que deux brigs; qu'ils
idées
ses
politiques.
de Rigaud, et du Sud qui partageait
encore
n'était plus, mais son système prévalait
Rigaud
l'on sait
les autorités de la
dans ce département, et
que Pétion comme un
qui l'avaient dénoncé à
Jamaique,
ne le reconnurent point en
agent secret de la France,
de Pétion. Alors,
qualité de général en chef'indépendant
aucune
même probable, que, sans
n'est-il pas possible,
nouvelle
à Chrissuggestion et pour donner une
preuve
de l'intérêt que la Grande - Bretagne prenait
tophe,
Sir J. L. Yeo aura
à son système gouvernemental,
de la frégate
lui-même convenable de s'emparer
jugé
soit
la rendre au G Premier Monarque
haîtienne,
pour
en
le
D soit pour
priver
( couronné du Nouveau-Monde, autorités de la JamaiSud, selon que le décideraient les
dont-il relevait 2 ?
que
avoue
Sir J.-L. Yeo avait été vu ches lui,
1 Dans ses Mémoires de 1843, B. Inginac
que el que T'opposition l'accusa plus princiquelques jours avant de quitter le la Port-au-Prince, de la frègate l'Améthyste ; mais il s'en défend.
palement d'avoir été Pauteur de capture
de Christophe, expliquant les motifs de la
2 On verra dans ce chapitre, une proclamation
capture de sa (régate.
?
que
avoue
Sir J.-L. Yeo avait été vu ches lui,
1 Dans ses Mémoires de 1843, B. Inginac
que el que T'opposition l'accusa plus princiquelques jours avant de quitter le la Port-au-Prince, de la frègate l'Améthyste ; mais il s'en défend.
palement d'avoir été Pauteur de capture
de Christophe, expliquant les motifs de la
2 On verra dans ce chapitre, une proclamation
capture de sa (régate. --- Page 480 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAYTI.
Quoi qu'il en ait été, la frégate anglaise,
Port-au-Prince, rencontra
partie du
T'autre, le 2 février au
tout près de Mirgoane; : les deux autres navires jour,
aussi en vue. Sir J. L. Yeo demanda à A.
étaient
vertu de quelle autorité il naviguait
Gaspard, en
mens? Sur la
avec ces trois bâtiréponse du commandant haitien,
soumis à celle du
qu'il était
général en chef du Sud,
dit qu'il le reconnaissait
l'Anglais lui
pas une telle autorité, et il
somma de se rendre avec lui à la. Jamaique.
le
La fierté de Gaspard, de Bigot et de leurs
se révolta à cette
compagnons,
sommation, et Gaspard refusa de
soumettre. Sans autre préalable, la frégate
s'y
une bordée contre
anglaise làcha
LAméthyste et la
en
avant qu'on y eût le temps d'achever désempara le
partie,
se préparer. à un combat inévitable;
branle-bas pour
brisa le
une seconde bordée
gouvernail et désempara entièrement la
haitienne, qui manceuvrait
frégate
tout en lui
pour aborder son ennemie,
ripostant. Bigot demandait
une nombreuse infanterie
l'abordage, ayant
sous ses ordres.
Une fois le gouvernail brisé, ce ne fut
cruel Anglais sC plut alors à
plus possible. Le
tourna autour de
massacrer ces Haitiens; il
LAméthyste dans tous les
blant de son artillerie.
sens, la criBigot fut emporté bientôt
boulet; A. Gaspard
par un
reçut une mitraille qui le blessa
point de ne pouvoir se tenir debout. Sur le
au
chambre, les cadavres étaient
pont, dans la
héler Sir J. L. Yeo, en lidisant péle-méle. Gaspard fit
inutile, le
de cesser cette boucherie
pavillon ayant été abattu
un
devait bien voir
la
par
boulet; qu'il
que
résistance avait
thyste fut ainsi capturée. Durant le
cess6'.L'Amécombat, les deux au1Tai entendu A. Gaspard 1 aco' l'er ces particularités.
avres étaient
pont, dans la
héler Sir J. L. Yeo, en lidisant péle-méle. Gaspard fit
inutile, le
de cesser cette boucherie
pavillon ayant été abattu
un
devait bien voir
la
par
boulet; qu'il
que
résistance avait
thyste fut ainsi capturée. Durant le
cess6'.L'Amécombat, les deux au1Tai entendu A. Gaspard 1 aco' l'er ces particularités. --- Page 481 ---
CUAPITRE XVII.
[1819)
donné dans le port de Miragoane ct
tres navires avaient
échappèrent ainsi à la Southamptonde sa proie, et sur leurdemande,
En prenant possession
les hommes du
Sir J. L. Yeo fit débarquer à Miragoano
et retint à bord une partic de ceux
Sud, blessés ou non,
Il fit voile
du Nord qui ne demandèrent pas à descendre.
la fréaussitôt pour le Port-au-Prince, en remorquant
haîtienne démâtée. Ce fut un spectacle déchirant
gate
habitans de cette ville, le jour où ils virent traipour les
: ils montrèrent une indiner ainsi ce navire de guerre
de la frégate angnation toute patriotique. Le retour
Pétion avait désiré ce
glaise contribua à faire penser que
mais, s'il accueillit les Haitiens qui
déplorable résultat;
s'il fit soigner les
furent débarqués au Port-au-Prince,
blessés parmi eux, ce ne fut pas une preuve convainennte
Les Anglais passèrent plusieurs jours
de sa partieipation.
état de faire le trajet du Port-auà mettre LAméthyste en
Prince à Port-Royal.
fut pénibleLe général Borgella, présent à Miragoane,
de la prise de la frégate : il attendait
ment impressionné
écrire à Pétion et luianl'entrée des trois bâtimens pour
intention était
officiellement leur défection. Son
noncer
l'assistance de cette flottille,
de lui dire de compter sur
de la part de
contre le Port-au-Prince
en cas d'attaque
de la négociation
Christophe: ; car, malgré le dénouement
il avait le projet, dans ce cas,
suivie au Grand-Goave,
avec les troud'offrir au président d'aller à son secours
déL'action du commandant anglais ayant
pes du Sud.
et del'arangé son projet, ce fut auprès du gouverneur
:
envoya, pour s'en plaindre
miral de la Jamaique qu'il
le chef d'escadron
de Miragoane, il expédia à Port-Royal
son aide de camp, qui prit passage aux Cayes
Solages,
ement
il avait le projet, dans ce cas,
suivie au Grand-Goave,
avec les troud'offrir au président d'aller à son secours
déL'action du commandant anglais ayant
pes du Sud.
et del'arangé son projet, ce fut auprès du gouverneur
:
envoya, pour s'en plaindre
miral de la Jamaique qu'il
le chef d'escadron
de Miragoane, il expédia à Port-Royal
son aide de camp, qui prit passage aux Cayes
Solages, --- Page 482 ---
ETUDES SUR L'TISTOIRE D'HAÎTI.
Cet officier fut froidement reçu
sur une pelite goëlette.
la capture dela
qui lui répondirent que
par ces autorités,
le
haîtienne n'avait eu lieu, G quel parce que goufrégate
n'était
reconnu comme régudu Sud
pas
C vernement
A peine
établi. D Il dut quitter Port-Royal.
C lièrement
Solages et tout l'équipartie, la goëlette fit naufruge;
fréheureusement sauvés en mer, par une
page furent
le eapitaine Devis, qui se
gate anglaise commandée par
aux
Ramenés là, ils furent renvoyés
rendait dans ce port.
Cayes sur la même frégate 1 - D
navires de
passaient au pouPendant que ses
guerre
Roi d'Haiti procédait paisiblement,
voir de ses ennemis,le
Le
dans sa bonne ville du Cap-Henry.
en législateur,
composé de douze membres
30 janvier, son conseil privé,
duc de I'Anse,
Corneille Brelle,
présidés par l'archevèque
de
sur la COlui adressa un discours en forme
rapport,
dification des lois qui devaient régirle royaume.
lui dit-il,anl Fondateur de nos
à V. M.,
& Il appartenait
de nous
morales, politiques et querrières,
C institutions
la gloire de
G donner des lois sages,
quiimmortaliseront
choses que V. M. a faites
Les grandes
(( votre règne
de modèle ni
le
haitien, ne trouvent point
( pour peuple
fallait
de l'histoire : Il
C d'ezemple, dans aucune page
qui
haîtien un code de lois simples, sages,
q au peuple
sesdroits, ses ded'une manière solennelle,
G consacràt,
11 En montant à bord de cette frégale, Solages fit le signe de détresse des et le Franes-Naçons. conduisit dans
Le capitaine Devis l'était ; il l'aceueillit en frère, le combla de caresses a Port-Royal, Solages fut
sa chambre où il lui donna des hardes pour s'habiller. De retour aux Cayes. Malgré T'insuccès
mieux accueilli de l'amiral qui chargea Devis de le attentions ramener dont il avait été l'objet depuis
de sa réclamation, ayant appris par Solages, les distingné au capitaine Devis. La Loge des
son naufrage, le général Borgella ît un accueil frère: ; et de cette circonstauce naquit la haute
Cayes le fèta à son tour, comme un véritable bien nés : il était franc-maçon aussi.
opinion de Borgella, en favenr des Anglais
uccès
mieux accueilli de l'amiral qui chargea Devis de le attentions ramener dont il avait été l'objet depuis
de sa réclamation, ayant appris par Solages, les distingné au capitaine Devis. La Loge des
son naufrage, le général Borgella ît un accueil frère: ; et de cette circonstauce naquit la haute
Cayes le fèta à son tour, comme un véritable bien nés : il était franc-maçon aussi.
opinion de Borgella, en favenr des Anglais --- Page 483 ---
[1812]
CHAPITRE XVII,
A voirs, et qui fot analogue au climat, à
(( ses besoins, et
ses moeurs, à
principalement adapté à
a agricole et guerrier. Le
un peuple
génie appréciateur de
a qui embrasse les diverses
V. M.,
ramifications des
a peuple, conçut le plan de
besoins du
CC code, en
a règles; vous vouldtes
développa les
que ses bases
A ces principes sacrés que la
reposassent sur
C
de tous les hommes
divinitéagravés dans le coeur
: Justice el Equité.. . Le
se glorifie d'avoir, sous les
conseil
auspices du
A travaillé à poser les bases de la félicité GRAND: HENnY,
( ritédu
et de la prospépeuple haitien ' D
Ce code unique fut composé de diverses
civile, loi de
lois : - loi
commerce, loi sur les prises, loi de
dure civile, loi de police correctionnelle
procéde procédure
et criminelle, loi
criminelle, loi concernant la
militaire
culture, loi
comprenant les règlemens de toutes
sur cette matière, loi pénale
natures
militaire, y
les
gemens. Le 20
compris
jufévrier, un édit du roi les
former le Code
adopta pour
Henry, et ordonna de les
le
pour avoir leur exécution à
publier 24,
partir de ce
En
C
quence, toutes les lois
jour.
conséanciennes,
a règlemens et arrétés
édits, ordonnances,
ayant traité des
A nues dans le présent
matières contecode, sont et
A etc. D
demeurent abrogés,
Le lecteur comprend, à cette énumération
les cinq codes français furent
de lois, que
avait alors un Code
déguisés sous ce titre : il y
Le conseil
Napoléon, il y eut un Code
privé s'attacha aussià des inversions Henry.
ticales, à une rédaction
grammarapprochée, mais quelque
peu
11 Parmi les douze membres du conseil
à éprouver toute la justice et léquité du privé, Grand l'archevèque C. Brelle surtout était destiné
périr d'inanition danszun cachot, probablement à Henry; car il fut royalement condamné à
cause de ses méfaits.
Le conseil
Napoléon, il y eut un Code
privé s'attacha aussià des inversions Henry.
ticales, à une rédaction
grammarapprochée, mais quelque
peu
11 Parmi les douze membres du conseil
à éprouver toute la justice et léquité du privé, Grand l'archevèque C. Brelle surtout était destiné
périr d'inanition danszun cachot, probablement à Henry; car il fut royalement condamné à
cause de ses méfaits. --- Page 484 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'HAYTI.
différente de celle des codes françnis,
tribuer
afin de mieux
C au génie appréciateur du Grand
atrite de l'invention 1, La loi
Henry D le métaires, étaient
sur les prises, les lois miliempruntées à celles dela
la culture, à cette foule de
France; celle sur
régimes
règlemens locaux de tous les
précédens; ; et cela ne
être
car il était
pouvait
autrement,
impossible de
traditions
rompre avec les anciennes
législatives.
Dans le code appelé loi civile,
on
cette
position : C L'épouse d'un
remarque
dishaîtien,
C de droit
fut-elle étrangère, est
Haitienne. > Christophe faisait ainsi
21n principe qui est dans la nature des
prévaloir
de la loi politiqne
choses,. en dépit
haitienne
qui exclut les étrangers de la société
: la femmedoit suivre la condition de
Ils'ensuivait,
son mari.
par réciprocité, que I'Haitienne
serait un étranger, deviendrait
qui iépoumême code donnait
étrangère aussi; mais le
la
au roi, la faculté de faire recouvrer
qualité d'Haitien,
quand on l'avait perdue, en comprenant les femmes qui seraient dans
Le divorce n'étant
ce cas.
pas permis dans le royaume, on
copia point les dispositions du Code
ne
et au chapitre de la
Napoléon à cet égard;
filiation des enfans
dans le mariage, il était dit
légitimes ou nés
: C
ne
C
la
Lepère
peut contester
légitimité de T'enfant conçu durant
C jugale. D En disant
son union conpère au lieu de mari, on en faisait
forcément l'auteur de la naissance de l'enfant. Le
privé avait voulu être agréable
conseil
en cela au Grand Henry,
11 Exemple. Code français : On ne peut
lois qui intéressent l'ordre public et les bonnes déroger, par des conventions particulières, aux
tions particulières ne peuvent reposer sur des bases mceurs. Code Henry : Aucunes convenconcernant T'ordre public et les bonnes moenrs.
qui contrarient ou qui blessent les lois,
Il est vrai que les Haitiens ne sont pas
de
souvent la preuve.
obligés bien écrire le frangais, et j'en donne
au Grand Henry,
11 Exemple. Code français : On ne peut
lois qui intéressent l'ordre public et les bonnes déroger, par des conventions particulières, aux
tions particulières ne peuvent reposer sur des bases mceurs. Code Henry : Aucunes convenconcernant T'ordre public et les bonnes moenrs.
qui contrarient ou qui blessent les lois,
Il est vrai que les Haitiens ne sont pas
de
souvent la preuve.
obligés bien écrire le frangais, et j'en donne --- Page 485 ---
CHAPITRE XVI1.
[1812)
du droit du seirneur dans son royaume ;
qui jonissait
additionnels à la fin de la
mais il fit ajouter des articles
article 97 et donce singulier
loi civile, qui supprimérent
sauf à lui à ne
nèrent au mari la faculté du désaveu,
en user envers le sonverain '.
pas
tracé par le chefdel'ECelui-ci comprit quel'exemple
imité, il
toutes choses, étant presque toujours
tat, en
d'aillenrs, il étaitle
fallait borner le droit de Ses sujets :
desinstitutions morales du royaume. TouteFondateur
contre lafois, la loi pénale ne contenait aucune peine
ans après, le 28 janvier
dultère; ce ne fut que quatre
les reordonnance royale en établit, sur
1816, qu'une
est-il dit, et
du ministre de la justice, y
montrances
sont les bases de toute société
a attendu que les mceurs
tous les liens
les enfreindre, c'est rompre
C policée: ; que
les eonserver,
ses membres; et que, pour
A qui unissent
tenteraient de les corrompre,
a il faut réprimer ceux qui
connaitre lénormité du crime, et 3 infliger
a en faisant
au délit. D Il est
proportionnées
( des peines corporelles
affectait tant de resdonc singulier que ce monarque, qui
d'abord
les meeurs, eût oublié ou négligé tout
pect pour
d'établir"ces peines.
et Pétion
Ily a eu cette différence entre Christophe
leur in-
(puisqu'il est convenable de tonjours comparer
le
les destinées du pays), que si Pétion eut
fluence sur
discours
nous lui avons reproché, si ses
plaisans
tort que
tendaient à relâcher les mceurs, à peren cette'matière
coloniale, du moins on ne put
pétuer celles de la société
ce
à ses devoirs envers qui que
jamais dire qu'il manqua
cet article 97, de ne pas le laisser dans ce Code,
11 Il eàt éte plus simple ne pas publier
venus
tard, après la publication : ce
à moins que les articles additionnels ne soient insérés dans plus un acte séparé.
qui ne parait pas, ces articles n'étant pas
cher les mceurs, à peren cette'matière
coloniale, du moins on ne put
pétuer celles de la société
ce
à ses devoirs envers qui que
jamais dire qu'il manqua
cet article 97, de ne pas le laisser dans ce Code,
11 Il eàt éte plus simple ne pas publier
venus
tard, après la publication : ce
à moins que les articles additionnels ne soient insérés dans plus un acte séparé.
qui ne parait pas, ces articles n'étant pas --- Page 486 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
soit; on le considéra constamment
taudis
pur sous ce
que Christophe, malgré sa sévérité de rapport:
parente, malgré ses discours, a donné lieu à moeurs apchroniques scandaleuses
une foule de
racontées comme
Dans son système pénal,
certaines.
giuales
iladopta des expressions oripour les peines infligées aux
détention au ban du roi, ou
condamnésilyavait
tionnel; détention à la barrière emptisonnement correcgalères étaient les
neuve, ou réclusion. Les
travaux forcés,
chaines aux pieds. Le cas de
probablement avec
l'attentat contre la
conspiration contre T'Etat,
celle
personne du roi, celle de la reine,
du'prince royal et celle des princesses
trainaient la confiscation des biens
royales, entre lafamille du
et la flétrissure consupplicié : hors ces cas, les délits
crimes étaient personnels. Le
et les
nait à son profit les deniers fonctionnaire qui détourpublics dont il était
table, était renfermé pendant diac années à la compneuve, et condamné à restituer le double de
barrière
rait détourné, Aucun cas de vol,
ce qu'il aucirconstances
quelles 9 ue fussent les
aggravantes, n'emportait
de
mais plusieurs années à la barrière
peine
mort,
L'instruction des
neuve ou réclusion.
procédures criminelles se
par écrit : le jour du jugement, le
faisait
comparaissait
prévenu ou l'accusé
pardevant les juges, en la chambre
conseil (non pas en séance publique); la, il subissait du
dernier
un
interrogatoire sur la sellette, après quoi il
renvoyé à la prison : alors les juges
était
gement à rendre. Mais, dans
opinaient sur le juTinstruction
moins étaient
écrite, les téconfrontés avec le prévenu ou accusé,
qu'il put fournir ses reproches con re eux ou ses pour
vations contre leurs
obsercriminelle
témoignages. C'était la procédure
des temps anciens.
ance publique); la, il subissait du
dernier
un
interrogatoire sur la sellette, après quoi il
renvoyé à la prison : alors les juges
était
gement à rendre. Mais, dans
opinaient sur le juTinstruction
moins étaient
écrite, les téconfrontés avec le prévenu ou accusé,
qu'il put fournir ses reproches con re eux ou ses pour
vations contre leurs
obsercriminelle
témoignages. C'était la procédure
des temps anciens. --- Page 487 ---
CHAPITRE XVII.
[1819]
offrait sans doute une foule dedisLa loi sur la culture
à l'égard des cultivateurs;
positions sages et équitables
Ils avaient droit
hélas! elles n'étaient qui'éerites.
mais
bruts des propriétés, à des soins
au quart des revenus
leur vicillesse .
dans leurs maladies ou infirmités, ou
les
heures de travail étaient fixées; les mendians,
Les
L'autorité militaire avait la police
vagabonds, réprimés:
de
culuure surtout jouissait
des campagnes. La grande
de
la sollicitude de ce code rural, pour produire
toute
par les usines
bonnes denrées, par leur préparation,
aratoires, les machines,
prescrites, par les instrumens
de toutes espèces
etc. La plantation des vivres et grains
à
et l'Etat devait en avoir une partic
étaient ordonnée,
au manque
Des peines correspondantes
sa disposition,
du code étaient
d'exéeution de toutes les prescriptions
les cultiles fermiers et
établies contre les propriétaires,
de
dominaient parmi ces peines
vateurs : les amendes
chosc.
la loi écrile, mais le régime réel était autre
de
était la réunion
La loi militaire, en
articles,
depuis
sur ce service. (r Tout Haitien,
tous les règlemens
n'est point
l'àge de 60 ans, qui
A l'àge de ansjusqu'à
les milices
et en activité de service, compose
(( militaire
C du royaume. >
comprenant
La loi pénale militaire, en 113 articles,
était
la forme de procédure devant les conseilsde guerre,
Code
et digne en tout de ce nom
la dernière du
Henry
destitution,
fameux dans le crime. Ils'y trouvait 7 cas de
létablissement d'un hôpital sur chaque habitation, d'un autre
10 Ce code rural prescrivit
contagieuses; ; des officiers de santé devaient soigner les
dans les jardins pour les maladies rien de tout cela n'était exécuté. Ce qu'il y eut de réel,
cultivateurs malades : assurément, étaient contraints, par le baton, la force matérielle, a
c'est que ces producteurs agricoles où ils étaient placés comme sous les régimes antérieurs, a y
résider sur les habitations
des villes ou bonrgs leur était interdit, sous peine d'être
travailler péniblement : le sejour
traités comme vagabonds, etc.
ardins pour les maladies rien de tout cela n'était exécuté. Ce qu'il y eut de réel,
cultivateurs malades : assurément, étaient contraints, par le baton, la force matérielle, a
c'est que ces producteurs agricoles où ils étaient placés comme sous les régimes antérieurs, a y
résider sur les habitations
des villes ou bonrgs leur était interdit, sous peine d'être
travailler péniblement : le sejour
traités comme vagabonds, etc. --- Page 488 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI,
4 de mise aux fers, en prison, 29 de barrière
réclusion, 2 où le mot de mort était
neuve ou
peine de morl était
écrit, et 46 où la
dissimulée parl l'expression de
par les armes, qui ne signitie
passer
preuvede ceci, c'est
pas autre chose; et la
qu'à l'article 110 de la loi
cution d'un condamné, il est dit
surl'exé-
: a il sera
( armes, jusqu'à ce que mort s'en
passé par les
suive,
(( ment qui l'aura conduit
par le détachet'. 5 L'art. 109
qu'au lieu de
prescrivait,
l'exécution, (( Tadjudant
a blier à la tête de
d'armes fera puchaque troupe, un ban
C fense, sous peine de la vie, de crier
portant dénouveau cas de mort
gràce. D Cétait un
possible.
Le duel était positivement
militaire
défendu par le roi. et tout
ou autre individu attaché à T'armée ou à
qui serait convaincu de s'être battu
sa suite,
en
C
parles
duel asera pas-é
armes, comme rebelle au roi,
a justice, et
violateur de la
perturbatenr du repos et de la
C publique, D disait le deuxième
tranquillité
article 77.
paragraphe du même
C Tonte
conspiration ou attentat contre
( du roi, celle de la reine,
la personne
du
(( royaume,
prince royal ou du
emportera peine de mort
(C ceux qui se serout rendus
contre celui ou
(r tre leurs
coupables de ce crime, concomplices, contre ceux
(( naissance et
qui en auraienteuconqui ne l'auraient
dénoncé
(( tés; leurs fainilles
pas
aux autoriseron! flétries et
( leurs biens
déshonorées, et
confisqués au profit de l'Etat. )) Article 80.
Tout ce" système de rigueur, de sévérité
extrême,
seil ie de Faire passer un soldat par les armes, > c'est le faire
guerre.
fusiller par jugement d'un consion 2 Cet du article, copié'textuellement, faisait partie de la loi
la
cas de conspirationon attentat contre la
pénale militaire ; ily a omisloi pénale civile, ces cas sont prévus.
personne des princesses royales, mais dans
Etat. )) Article 80.
Tout ce" système de rigueur, de sévérité
extrême,
seil ie de Faire passer un soldat par les armes, > c'est le faire
guerre.
fusiller par jugement d'un consion 2 Cet du article, copié'textuellement, faisait partie de la loi
la
cas de conspirationon attentat contre la
pénale militaire ; ily a omisloi pénale civile, ces cas sont prévus.
personne des princesses royales, mais dans --- Page 489 ---
CIAPITRE XVII.
[181e]
du Code Henry, on comayant précédé la publieation
de la
UAmépourquoi eut lieu la défection
frégate
prend
même moment où ccs lois étaient préthiste, presqu'au
le conscil privé de Sa
sentées à la sanction royale, par
navires
pourquoi les équipages des deux autres
Majesté:
facilement à cette défection. La loi pénale
adhérèrent si
à la fin de février, on commilitaire ayant été publiée
qui la suiencore mieux la défection importante
prendra
du Port-au-l Prince, peu de mois après.
vit sous les murs
militaire de 1806, nous
En parlant du code pénal
de mort
dit
trouvait 28 cas où la peine
avions
qu'il s'y
réduisit ces cas à 8;
était appliquée. En 1807, le sénat
donc
1812, Henry ler les portait à 31! Qu'avaient
et en
du Nord et de l'Artibonite, à passer
gagné les troupes
la mort
sous les ordres du général en chefqui provoqua Nord
Dessalines? Aussi, les marins du
de l'Empereur
imité par
donnèrent un exemple qui ne pouvait qu'être
de l'armée de terre; ce farent celles de LArles troupes
l'honneur de le suivre: exemple fraptibonite qui eurent
sur les idées
la législation
pant de l'influence qu'exerce
des hommes!
connût plus tôt, ou seulernent
Soit que Christophe
la défection de sa frédans les premiers jours de mars,
et à T'arle 8 il émit une proclamation au peuple
gate,
le
inoui, la
mée d'Haiti, où il disait: G L'attentat
plus
la
atroce de quelques misérables scélé-
(C trahison
plus
des révoltés du Sud, ma
( rats, ont livré au pouvoir
après que les
Princesse Royale Améthyste,
C frégate la
mains criminelles sur leur
C traîtres ont eu porté leurs
officiers. Par suite
et
autres de leurs
a amiral
quelques
le génie seul de la
C de cette infernale entreprise, que
bâtimens
deux autres de mes
( rébellion a pu inventer,
quelques misérables scélé-
(C trahison
plus
des révoltés du Sud, ma
( rats, ont livré au pouvoir
après que les
Princesse Royale Améthyste,
C frégate la
mains criminelles sur leur
C traîtres ont eu porté leurs
officiers. Par suite
et
autres de leurs
a amiral
quelques
le génie seul de la
C de cette infernale entreprise, que
bâtimens
deux autres de mes
( rébellion a pu inventer, --- Page 490 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
le même sort, induits en erreur et trompés par
A ontsubi
révoltés. Ils ont fait dans cette occades
C les signaux
leur arme
comme dans toutes les autres, usagede
A sion,
Naviguant ensuite sans comla
a
naturelle:
perfidie!
bâtimens ont
d'aucune poissance légale, ces
C mission
car aucun souverain
comme forbans;
A été capturés
mais tous sont
d'épronver des trahisons,
( n'est exempt
traitres. Soudain je me suis
à
les
( intéressés punir
celui du lion. Je me décide à
C levé: mon repos étail
réduire les
contre le Port-auz-Crimes, pour
C marcher
longtemps l'ardeur de mes
J'ai retenu trop
( rebelles.
D
C braves soldats
de tontes les
Et il s'adressait ensuite aux citoyens
l'Ouest et le Sud, pour les inviter à se ralclasses, dans
de protéger les bons,
lier à son autorité, en promettant
il disait:
quelque couleur." Aux troupes,
de n'importe
méconnaitre si longégarés, avez-vous pu
( Militaires
le
du soldat? Petc. D En
votre véritable chef, père
A temps
sa loi pénale militaire
effet, il venait de le prouver par
si douce, si bumaine!
si l'on croyait que ce futà la nouOn se tromperait,
Christophe
de la défection de sa flotille, que
velle reçue
il se prédécida à marcher contre le Port-au-Prince;
se
en réunissant à
parait auparavant à cette campagne,
de
des munitions de guerre, de l'artillerie,
Saint-Marc
etc. Dès le 12jancampagne et de siége, des projectiles,
ordre du
de Pétion annonçait ces préparavier, un
jour
nécessaires à la résistifs, en ordonnant les dispositions
le 20du même mois, les troupes des arrondissetance :
il donnait d'avance sa parole royale, dans le temps
1 Sujet a caution sous ce rapport, mulâtre avait opéré la défection de sa frégate.
même où il avait appris que c'élait un
qui
etc. Dès le 12jancampagne et de siége, des projectiles,
ordre du
de Pétion annonçait ces préparavier, un
jour
nécessaires à la résistifs, en ordonnant les dispositions
le 20du même mois, les troupes des arrondissetance :
il donnait d'avance sa parole royale, dans le temps
1 Sujet a caution sous ce rapport, mulâtre avait opéré la défection de sa frégate.
même où il avait appris que c'élait un
qui --- Page 491 ---
CHAPITRE XVII.
[1812]
de Jacmel durent se réunirà celles
mens de Léogane et
nationales se tenir prêet les gardes
du Port-an-Prince,
tes à marcher, au premier ordre.
obstacle
La scission du Sud restait toujours comme un
de la République, menacée par son
àla défense parfaite
voulut que ce fat au
cruel ennemi. Mais la Providence
funeste dimême où il comptait le plus sur cette
moment
vision, qu'elle dut finir.
du Lion
veille du jour de la proclamation
Le 7 mars,
se
le colonel PIERRE HENRY, son homonyme,
du Nord,
à la tête de la 18 demi-brigade, en
prononça à Jérémie,
d'Haiti.' Cette affaire
faveur de l'autorité du Président
fut
avait été si bien menée, que le général Francisque
elle éclata, et il fut contraint de se retirer
surpris quand
officiers et ses guides, se diride la place avec quelques
les citoyens se
son départ, tous
geant aux Cayes. Après
l'arrondissement de
prononcèrent comme la 18.Dans
de la gendarmerie, entraina
Tiburon, le colonel Lepage,
de la 19° et les
également dans le mouvement une partie
citoyens.
sortit de Jérémie, il
Lorsque le général Francisque de là il en avait ins'était arrêté un instant à Dalmarie;
une lettre qui lui parvint aux Cayes.
formé Borgella, par
la 13°, un bataillon
Le lendemain, ce dernier partit avec
à
de la 17, et un détachement de dragons pour se porter
son désirde mettre
Jérémie. Quel que fàt antérieurement
de
situation où se trouvait le Sud à l'égard
un terme à la
chef lui commandait
l'Ouest, son devoir de général en
l'affaire de Gérin surtout, le colonel Henry, qui ne voulut pas y prendre part, neu1 Depuis
avait
lui les plus grands égards, pour avoir
s'était devoué a Pétion; 1 et celui-ci
pour Trichet sur la 18". Petion ne négligeait pas non
tralisé l'ancienne influence de Bergerac Madame Métellus, exerçait une grande influence sur son
plus Madame Henry qui, comme
sans ses pistolets qu'elle maniait habilement.
mari. Celte femme ne voyageait jamais
, le colonel Henry, qui ne voulut pas y prendre part, neu1 Depuis
avait
lui les plus grands égards, pour avoir
s'était devoué a Pétion; 1 et celui-ci
pour Trichet sur la 18". Petion ne négligeait pas non
tralisé l'ancienne influence de Bergerac Madame Métellus, exerçait une grande influence sur son
plus Madame Henry qui, comme
sans ses pistolets qu'elle maniait habilement.
mari. Celte femme ne voyageait jamais --- Page 492 ---
ÉTUDES SUR I'HISTOIRE D'nAïri.
puisque le conseil du gouverde maintenir son autorité,
le militaire et
l'avait décidé ainsi. Il y a pour
nement
de se respecter soiT'homme politique, une obligation
dans la conde déchoir dans l'opinion,
même, sous peine
adversaires. Mais arrivé
sidération qu'il doit exiger de ses
Lesieur, dans les hauteurs de Pestel,
sur T'habitation
rendu
une autre lettre de Francisque, déjà
Borgella reçut
le colonel Lepage avait
aux Cayes, qui lui apprenait que
Dès lors, il n'y
adhéré à la résolution du colonel Henry.
déune chose: retourner aux Cayes, pour
avait lieu qu'à
fallait prendre
libérer avec le conseil sur le parti qu'il
les troupes qu'il avait avec lui ne
en cette circonstance,
marcher contre deux arrondissemens
suffisant pas pour
des
dans ce dessein.
défection. Il reprit la route
Cayes
en
Béret-Saint-Victor, dans les
Arrivé sur l'habitation
il reçut une lettre
montagnes de Cavaillon, le 14 mars,
Frémont
lui mandaient, qu'ils vede Panayoty et
qui
de lui
naient dans le Sud, chargés d'une mission auprès
d'Haiti. Il leur répondit imméde la part du Président
à
où
de l'attendre ou à Miragoane ou Aquin,
diatement,
les recevoir. Cette mission lui
il allait se rendre pour
informé de la défection des
prouvait que Pétion était déjà
et elle entrait
arrondissemens de Jérémie et de Tiburon,
Dans
dans ses vues de consulter le conseil départemental.
désir d'éviter toute guerre, il communiqua cette
son
qu'il avait avec lui : le
nouvelle aux officiers supérieurs
de la 15°, etc., et
général Faubert, le colonel Léveillé,
intention d'en conférer avec le conseil, après
leur dit son
avoir vu les envoyés du président.
déAussitôt, Léveillé conçut tle projet de devancertoute
à
de faire défection pour s'en faire un
libération ce sujet,
embaucha les officiers et
mérite aux yeux de Pétion; il
avec lui : le
nouvelle aux officiers supérieurs
de la 15°, etc., et
général Faubert, le colonel Léveillé,
intention d'en conférer avec le conseil, après
leur dit son
avoir vu les envoyés du président.
déAussitôt, Léveillé conçut tle projet de devancertoute
à
de faire défection pour s'en faire un
libération ce sujet,
embaucha les officiers et
mérite aux yeux de Pétion; il --- Page 493 ---
[1812]
CHAPITRE XVII,
les soldats de son
corps, en leur faisant tontes les
messes en usage dans ces sortes de cas.
prode Borgella, de faire défiler les
Malgré l'ordre
carrefour de Cavaillon,
troupes pour s'arrêter au
Léveillé entraina la
tres corps au pas de course,
15-ctles auNe les
pour rentrer aux Cayes.
trouvant pas à ce carrefour,
le chef d'escadron
Borgella expédia
Solages pour tâcher de les
aux Cayes, avec ordre au général Bonnet
devancer
de
mesures en conséquence. Mais
prendre des
à la rivière l'Hlet,
Solages, les rencontrant
fut retenu par le colonel
lui-ci rentra aux Cayes dans
Léveillé, Ceune
et fit prisonnier le général
grande effervescence,
Bonnet qui allait
ces troupes, sur la levée des
au-devant de
Quatre-Chemins. Dans
moment, le général
ce
Wagnac se déclara en faveur de
torité du Président d'Haiti, et les
l'aumembres du conseil
départemental et les citoyens de la ville furent
par la force militaire
contenus
ral
placée sous les ordres de ce
: parmi les citoyens, il y en eut qui
génée
adhérèrent
mouvement.
au
Wagnac se conduisit en honnête homme,
jours, en bon citoyen et chef modéré
comme toudans
son autorité; il fit
l'exercice de
respecter tout le monde,
dame Borgella et sa famille,
surtout Malui avait
en souvenir des services
rendus le général en chef. Mais Léveillé
que
des craintes pour leurs
inspira
jours aux hommes les
courageux : le général Bonnet fut de
plus
colonelle
ce nombre, tant ce
menaçait après l'avoir fait
le moyen de lui
prisonnier. Trouvant
échapper un instant, Bonnet
se cacher, fut poursuivi
chercha à
dirigés
tumaltneusement par les soldats
par Léveillé et ses officiers, et on le
sous le théâtre de la salle de
rencontra
spectacle, où il
core le plus grand danger. A cet
courut enT. VII.
instant, le général Wa51
de
plus
colonelle
ce nombre, tant ce
menaçait après l'avoir fait
le moyen de lui
prisonnier. Trouvant
échapper un instant, Bonnet
se cacher, fut poursuivi
chercha à
dirigés
tumaltneusement par les soldats
par Léveillé et ses officiers, et on le
sous le théâtre de la salle de
rencontra
spectacle, où il
core le plus grand danger. A cet
courut enT. VII.
instant, le général Wa51 --- Page 494 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE
D'HAYTI.
gnac parvint à le protéger, et l'amena
garda pour le soustraire à
chez lui où il le
toute insulte de la
Ce fut une triste destinée
soldatesque.
pour un officier de
portance !
cette imLe général
Francisque se trouvait chez
moment de l'entrée des
Borgella, au
à pied
les
troupes en désordre; il
par
fossés, avec ses aides de
s'évada
la rencontre du général
camp, pour aller à
en chef : Celui-ci
à retourner aux Cayes,
s'était décidé
par rapport à la
veillé; mais
mutinerie de Léayantjoint Francisque qui lui
les
nemens, et reçu au même
apprit
évéfemme, quilui
moment une lettre de sa
mandait l'arrestation de
solut à se rendre à
Bonnet, il se réAquin où étaient les
et Lys, et Tadjudant-général
généraux Vaval
la 15e, fort de 600
Véret, avec un bataillon de
hommes : il y arriva avec le général
Francisque. Solages, échappé des mains de
T'y joindre.
Léveillé, vint
Pendant que l'arrondissement des
sous les ordres du Président
Cayes se plaçait
d'Haiti, celui-de
vait le même
Nippes suimouvement par l'action du général
Leblanc : le 14 mars, il était soumis
Bruny
brigade.
avec la 16e demiLe 10, le président avait
du
formation de la
reçu
colonel Henry, l'insoumission de T'arrondissement de
mie. En élevant cet officier
Jérébrigade
au grade de général de
pour le
commanderdisormais, il adressa le
jour un message au sénat, où il l'informait
même
des particu11 En voyant revenir la 13 et les autres
du
que c'était le général en chef qui rentrait aux troupes, balcon où il était, Francisque croyait
vous trompez, M. Borgella n'est pas avec ces Cayes. Mais Madame Borgella lui dit : ( Vous
qu'elles manifestent. Il a di se rendre à
troupes : jamais il ne souffrirait le désordre
là ; c'est votre ancien régiment à tous les Aquin. deux, Sauvez-vous, il
allez T'y joindre : la 15* est
Quand Borgella apprit cette particularité et la dignité vous soutiendra. D
constance, son amour pour elle fut à son comble.
que montra sa femme en cette cir-
Borgella n'est pas avec ces Cayes. Mais Madame Borgella lui dit : ( Vous
qu'elles manifestent. Il a di se rendre à
troupes : jamais il ne souffrirait le désordre
là ; c'est votre ancien régiment à tous les Aquin. deux, Sauvez-vous, il
allez T'y joindre : la 15* est
Quand Borgella apprit cette particularité et la dignité vous soutiendra. D
constance, son amour pour elle fut à son comble.
que montra sa femme en cette cir- --- Page 495 ---
CHAPITRE XVII.
[1819]
lui faisait présager le terme
larités de cet événement qui
résultant des néde la scission du Sud, par les précédens
infructueuses du Grand-Goave. Par ce mesgociations
de
satisPétion dit au sénal : C Ce qu'il y a
plus
sage,
sénateurs, c'est qu'iln'y a pas eu une
C faisant, citoyens
de
de
D
( seule goutte
sang répandue.
laissé
Le fait est, que le colonel Henry lui avait
ignorer
d'escadron Delaunay, sénateur et
l'assassinat du chef
étant
commandant de la place de Jérémie. Cet officier,
à la campagne en changement d'air;
malade, se trouvait
dans la ville, on alla sur
aussitôt le mouvement opéré
la
l'habitation où il se tenait et on l'égorgea pendant
seul motif de ce crime fut attribué au désir de
nuit. Le
militaire. Henry fut coule remplacer dans son emploi
luide le laisser commettre, s'il ne l'ordonna pas
pable
être écarté, sans aucun danger
même. Delaunay pouvait
succès de la soumission de l'arrondissepour le plein
colonel garda envers le présiment; et le silence que ce
fait présumer quill'ordonna,
dent, sur cet assassinat,
quelque haine qu'il avait pour la victime.
par
ordonnait la sortie du Port-auEn même temps qu'il
au
de
corps de troupes, pour se porter
Prince,
plusieurs
sur ce point,
Pont-de-Wiragonne et aider, par sa présence
dans les autres arrondissemens du Sud,
aux défections
et Frémont auprès
Pétion se décida à envoyer Panayoty date du 11 mars.
de Borgella, porteurs d'une dépêche en
des motifs qu'il avait eus d'agir avec patience
Illui parla
de la scission du Sud, par son
et modération, àl'occasion
avec
la douceur et la persuasion produiraient
espoir que
mais que le moment
le temps leur effet sur les esprits;
la nécessité
était arrivé où chacun devait reconnaitre
afin de
de revenir û Punité dans le gouvernement,
oty date du 11 mars.
de Borgella, porteurs d'une dépêche en
des motifs qu'il avait eus d'agir avec patience
Illui parla
de la scission du Sud, par son
et modération, àl'occasion
avec
la douceur et la persuasion produiraient
espoir que
mais que le moment
le temps leur effet sur les esprits;
la nécessité
était arrivé où chacun devait reconnaitre
afin de
de revenir û Punité dans le gouvernement, --- Page 496 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
sauvegarder les familles et la République,
plus grands
menacées des
malheurs. a Je viens
C de rendre la paix el le bonheur vousproposer, lui dit-il,
à la
C va de votre gloire, et
Rtépublique; ily
vous
C
trouverez
coeur ouvert, prêt à devancer cet
toujours mon
a La circonstance
heureux moment...
présente n'apportera
(( ment essentiel à ce
pas de changequeje comptais faire
A nos concitoyens du Sud,
en faveur de
quand j'ai
C tation au Grand-Goave, si
envoyé une dépuce n'est dans
A
le commandemeutdlela@ral-Ans-gei le colonel
( comme général de brigade,
Henry conservera
grade
C
auquel je viens de
l'élever, en considération de ses services.
A décidez à reconnaitre le
Si vous vous
gouvernement,
C envoyer une seconde
je suis prêt à
députation,
C les articles
chargée de stipuler
partiels et accessoires
C donner la sécurité et la
qui devront vous
garantie de mes
C - la base de ma proposition
promesses,
a
Je vous parle, citoyen
préalablement admise.
général, en
et
A je ne vous ferai
frère en ami, et
pas l'injure de croire
A pas convaineu de la sincérité de
que vous ne soyez
mes
A
nissons nos armes contre
sentimens. Réua par sa défaite;
Chrisalesngererapes
rappelons la prospérité et le
C dans notre pays. Je vous écris avec la
bonheur
C votre coeur
confiance que
m'entendra D
On ne pouvait agir et parler avec plus de franchise
ne le fit Pétion en cette circonstance,
que
ni ménager davantage les susceptibilités de l'amour-propre,
ment de Borgella, mais des membres du
non-seuleconseil du Sud,
généraux et autres. Ce qu'il disait des
et dont il avait
la
stipulations à faire
conçu
pensée déjà, se rapportait à la
promesse verbale donnée à l'aide de
de laisser à Borgella le
camp Chardavoine,
commandement en chef du Sud,
plus de franchise
ne le fit Pétion en cette circonstance,
que
ni ménager davantage les susceptibilités de l'amour-propre,
ment de Borgella, mais des membres du
non-seuleconseil du Sud,
généraux et autres. Ce qu'il disait des
et dont il avait
la
stipulations à faire
conçu
pensée déjà, se rapportait à la
promesse verbale donnée à l'aide de
de laisser à Borgella le
camp Chardavoine,
commandement en chef du Sud, --- Page 497 ---
[1812]
CHAPITRE XVII,
pourvu que le conscil départemental
qu'il reconnût son autorité de
cessât d'exister, ct
tablir l'unité du
Président d'llaiti, pour réRépublique. Mais, gouvernement ct lindivisibilité de la
du reste, quel
de sentimens
langage fraternel, que
patriotiques dans cette lettre!
Après le départ de Panayoty et de
dent se mit en route; ila avait
Frémont, le présiavee lui les
et Lamothe Aigron,
généraux Marion
ciers et
Sabourin, Inginac et
ses aides de camp. Les autres
d'autres officiers de l'Ouest restèrent
généraux et offiau
le général
Port-au-Prince pourassister
Boyer, en cas que l'armée du Nord
tion y laissa aussi le bataillon des
parût. Pégarde et les chasseurs à
grenadiers à pied de sa
les chasseurs à
chèval, emmenant dans le Sud
pied et les grenadiers à cheval, et des
tachemens des autres troupes d'infanteric.
déLes deux envoyés du président trouvèrent
Borgella à Aquin, avec les généraux
le général
Lys, Faubert et T'adjodant-général Francisque, Vaval,
de leurs mains la
Véret. En recevant
dépêche de Pétion, Borgella
conseil ces officiers du Sud, afin de
réunit en
mais en leur
prendre leurs avis,
proposant tout d'abord de se
l'autorité du Président d'Haiti.
soumettre à
sentimens de
Indépendamment de ses
lution,
patriotisme qui le portèrent à cette
des termes de la dépêche
résoengageaient, il y avait
présidentielle qui il'y
déjà les arrondissemens convenance, nécessité, puisque
de Jérémie, de
Cayes et de Nippes, avaient
Tiburon, des
quin seul restait à
pris ce parti, et que celui d'Ase prononcer.
Vaval et Francisque
acceptèrent sa
contre son attente, Lys, Faubert
proposition ; mais,
préférant,
et Véret y résistèrent,
le
disaient-ils, guerroyer contre le
seul bataillon de la 15, resté fidèle
président avec
par attachement à
érémie, de
Cayes et de Nippes, avaient
Tiburon, des
quin seul restait à
pris ce parti, et que celui d'Ase prononcer.
Vaval et Francisque
acceptèrent sa
contre son attente, Lys, Faubert
proposition ; mais,
préférant,
et Véret y résistèrent,
le
disaient-ils, guerroyer contre le
seul bataillon de la 15, resté fidèle
président avec
par attachement à --- Page 498 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'ItAYTI.
Borgella, ancien colonel de ce corps. Lys
son amour-propre, mal
poussa même
placé en cette occasion,
dire C qu'il aimait mieux
jusqu'à
compromettre le sort
a que de se soumettre au Président
du pays,
d'Haiti. D Un tel
gage ne partait pas de son coeur,
lanPétion et au
il
toujours si dévoué à
pays; était l'effet de sa position
lière dans la scission du Sud, de sa fuite
particuPort-au-Prince.
regrettable du
Lys ne vit que de T'humiliation
dans une détermination où il
pour lui,
crifice en faveur de la
ne s'agissait que d'un sapatrie. Mais il fut facile à
de le ramener à des idées plus
Borgella
et constans
raisonnables, à ses vrais
sentimens, en lui exposant que son amourpropre personnel aurait le droit aussi de le
résistance, puisqu'il allait
porter à la
descendre de son
néral en chefdu Sud : car, il
rang de géconservation
ne visait nullement à la
du commandement de ce
lui avait fait proposer le président
département, que
la
et dont il renouvelait
promesse par sa dépéche.
Ses collègues agréant enfin ses
judicieuses raisons,
Borgella expédia son aide de camp
voyés du Président
Solages avec les end'Haiti, porteur d'une
16 mars, en réponse à sa
lettre du
dépéche. Il lui disait
nayoty et
que PaFrémont, avec lesquels il s'élait
entretenu, lui feraient part de ses idées, de
longtemps
et de ses sentimens.
ses réflexions
C J'ai lu avec' une attention
C votre dépêche
particulière, ajouta-t-il,
portant la manifestation des
C de paix, d'union et de concorde.
sentimens
Ces
G cident
sentimens coïnparfaitement avec les miens.
A rée, c'est dans
C'est de leur duT'harmonie
doit
A
qui
entre les enfans d'une même
toujours exister
a
cité de notre
famille, que naitra la félicommune patrie... Mais, vous le savez,
C votre dépêche
particulière, ajouta-t-il,
portant la manifestation des
C de paix, d'union et de concorde.
sentimens
Ces
G cident
sentimens coïnparfaitement avec les miens.
A rée, c'est dans
C'est de leur duT'harmonie
doit
A
qui
entre les enfans d'une même
toujours exister
a
cité de notre
famille, que naitra la félicommune patrie... Mais, vous le savez, --- Page 499 ---
[1812]
CHAPITRE XVII.
a président, le temps seul devait
( heur; le temps seul
nous préparer ce bonpouvait assoupir les
G calmer les haines et mettre désormais
préventions,
C à même de porter son offrande
chaque citoyen
sur
a
c'est là que brûle le feu
l'autel de la patrie:
sacré de la
C déclare avec la franchise
Libertô Je vous
qui doit
C militaire, et sans détour
caractériser tout
(( que votre autorité est
comme sans répugnanee,
(
département. C'est
pleinement reconnue dans ce
moins la
C
que le
faiblesse qui me dirige,
patriotisme etl l'amour de la
C Permettez-moi
paix.
une réflexion qui nait
(( tances et de la tranquillité
des circonsa du 27 décembre
publique. La constitution
1806, dont vous nous
C tie, demande
offrez la garanquelques changemens,
A du pouvoir exécutif. Dans
surtout à l'article
un pays où les
(( sont pas généralement
lumières ne
répandues, où les
C sans cesse irritées
passions sont
par l'amour du
A semble-t-il
pouvoir, ne vous
pas nécessaire de
(( les mains du pouvoir
perpétuer f'autoritédans
exécutif? Un
C poraire peut-il convenir à
gouvernement lemun
facile
A
à faire éclater des
peuple
à égarer et
factions, pour favoriser
C tions secrètes de ceux
les prétenqui convoitent
C ment
le gouyerne-
( Je sollicite de vous un ordre du
(
du passé, la
jour portant oubli
promesse d'une garantie et
C restriction, aussi bien
la
sans aucune
C où ce
que
cessation de l'anarchie
département se trouve livré
C
Je vous demande aussi
depuis peu dejours.
une entrevue, et
( avec confiance dans le lieu
je me porterai
Borgella avait
que vous désignerez D
néanmoins admis dans sa lettre, l'idée
exprimée par le président, d'une sorte de
des garanties seraient
convention où
stipulées en faveur du Sud. Mais,
restriction, aussi bien
la
sans aucune
C où ce
que
cessation de l'anarchie
département se trouve livré
C
Je vous demande aussi
depuis peu dejours.
une entrevue, et
( avec confiance dans le lieu
je me porterai
Borgella avait
que vous désignerez D
néanmoins admis dans sa lettre, l'idée
exprimée par le président, d'une sorte de
des garanties seraient
convention où
stipulées en faveur du Sud. Mais, --- Page 500 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
avec T'entrainement qui se propageait dans
ment, pour le retour à l'autorité du
ce départePrésident
n'y avait plus lieu à exécuter
d'Haiti, il
faite pourdécider le conseil
une promesse évidemment
les événemens
départemental à se dissoudre:
étaient accomplis, et la
de
sécurité
garantie
la
pour tous, devait résulter de la parole d'un
qui ne manqua jamais à la
chef
sienne, et de l'ordre du
que Borgella réelama de lui.
jour
Sa lettre parvint à Pétion, le
17, au Petit-Goave.
président accueillit
Le
Solages avec la bienveillance la
marquée, et lui dit que la conduite de
plus
celle du meilleur
son général était
citoyen de la
était pas étonné,
République; qu'il n'en
parce qu'il avait
noble caractère, même
toujours apprécié son
quand ils étaient tous
officiers. Le 18, il publia l'ordre du
deuxjeunes
jour réclamé
Borgella, en disant aux
par
troupes : a
C
ronné nos efforts. Nos
Soldats, Dieu a coufrères nous
( appellent dans le Sud;
attendent et nous
nous y entrons
( cateurs : c'est assez vous dire!
comme pacifiOrdre,
( pect des propriétés, oubli du
obéiss ance, respassé: : voilà le
C dre de T'armée. Il est
mot d'orexpressément ordonné
(( dire sur qui
de ne rien
que ce soit, sous peine de
a plaire; et de reconnaitre dans la
punition exem-
( que l'on doit à ses amis et à
propriété de tous, ce
ses frères
Arrivé sur T'habitation Olivier, il adressa
au sénat pour l'informer de la
un message
lettre
venait
soumission du Sud, par la
qu'il
de recevoir du général
en son nom qu'en celui des
Borgella, tant
généraux qui se frouvait à
Aquin avec lui, et de la part des généraux
B. Leblanc.
Wagnac et
(( Je vais me rendre à la capitale du
C de raffermir les
Sud, dit-il, afin
esprits et de cimenter l'union la plus
sénat pour l'informer de la
un message
lettre
venait
soumission du Sud, par la
qu'il
de recevoir du général
en son nom qu'en celui des
Borgella, tant
généraux qui se frouvait à
Aquin avec lui, et de la part des généraux
B. Leblanc.
Wagnac et
(( Je vais me rendre à la capitale du
C de raffermir les
Sud, dit-il, afin
esprits et de cimenter l'union la plus --- Page 501 ---
CHAPITRE XVII.
[1812]
Je n'oublioratjamais, citoyens sénateurs, que
(( parfaite.
et que toute ma
demande des défenseurs,
( la patrie
les
de conserver
doit être dirigée vers
moyens
( couduite
et d'aequérir, s'il est posG ceux que nous possédons,
(( sible, un plus grand nombre. ))
le
Cadillac, près de Saint-Michel, préSurlhabitation
et Solages auprès de Borgella,
sident renvoya Panayoty
et de la copie de son
d'une nouvelle dépéche
porteurs
du 18 mars aussi, en
ordre du jour. Par cette dépêche
vive satisfaction des sentimens qu'il
lui témoignant sa
la sienne du 16, il lui disait :
trouvait exprimés dans
entré dans la partie du Sud, non pas poury ven-
( Je suis
mais bien pour
aucune récrimination personnelle,
(( ger
à la seule et uniles esprits el tOuS les cceurs,
( y réunir
nous
nous convient d'adopter pour
C que cause qu'il
et procurerà tous
de la
de Christophe,
tC sauver
tyrannie
de leurs droits Lors-
( et chacun la garantie assurée
la
de réviser la constitution, ou que
( qu'il sera permis
la
à ce sujet,
question
(( volonté du peuple s'expliquera
sera décidée Je me mettrai
(( que vous me proposez
vous embrasroute demain
Aquin, oûj j'espère
( en
pour
sont
Je vous
de rendre aua généraua qui
C ser
prie
et de
le
de toute mon afection
( avec vous, témoignage
à les voir. > Et en post-scrip-
(( la satisfaction quej'aurai
du
des
sur le sort
général
tum : C J'avais eu
inquiétudes
le
a couru des dangers aux Cayes : généC Bonnet, qui
que ses
me tranquillise, en m'assurant
( ral Wagnac
.
Sollicitude
honore la mé-
(( jours sont en sureté. )
qui
moire de Pétion !
l'idée d'élire le Président d'Haili à vie, vint de l'iniliative
10n reconnaît ainsi, que
des considérations puisées aux sources les plus
prise par le général Borgella, d'après effréné du pouvoir, calmer l'ambition, empècher les facpures : - - pour amortir le désir
au pays.
tions de naitre, assurer enfin une longue tranquillité
ore la mé-
(( jours sont en sureté. )
qui
moire de Pétion !
l'idée d'élire le Président d'Haili à vie, vint de l'iniliative
10n reconnaît ainsi, que
des considérations puisées aux sources les plus
prise par le général Borgella, d'après effréné du pouvoir, calmer l'ambition, empècher les facpures : - - pour amortir le désir
au pays.
tions de naitre, assurer enfin une longue tranquillité --- Page 502 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'IIAÎTI.
rendit à Trémé où vinrent le joindre
De Cadillac, il se
Faubert,
Borgella, Vaval, Francisque, Lys,
les généraux
Véret, le 20 mars. Les troupes de
et Tadjudant-général bataille des deux côtés de l'avenue des
T'Ouest élaient en
barrière à la maison
beaux arbres qui conduisait de la
s'étant avancé, le président descenprincipale. Borgella
ainsi que
le recevoir et l'embrasser,
dit du perron pour
dans
Pétion et Borgella passèrent
les autres généraux.
instans, avant d'adle salon où ils causèrent quelques
Le
lui exprima de nouveau,
mettre les autres.
président
désintéressée
éprouvait de sa conduite
la satisfaction qu'il
lui méritait la reconqui sauvait la République, et qui
de la nation et la sienne en particulier : a Car,
naissance
nous serons bientôt attaC n'en doutez pas, lui dit-il,
; j'ai eu des informations posiC qués par Christophe;
seule
nous sauà cet
: notre union
peut
( tives
égard
( ver. D
d'Haiti fit son entrée aux Cayes,
Le 21, le Président
des officiers généavec les troupes de l'Ouest et escorté
était à sa droite, et Lys à sa
raux du Sud : Borgella
et
". Il donna à ce dernier le pas sur Francisque
gauche
ne conservait aucune
Vaval, afin de lui prouver qu'il
:
contre lui. Il fit plus envers ces deux généraux
rancune
colonel Léveillé vint au-devant de
tout près de la ville, le
15, et le salua
des officiers de la
lui avec quelques-uns
d'avoir
les armes
très-bruyamment en se vantant
pris
remarqué
cause. Pétion lui dit : C Colonel, j'ai
poursa
Pétion avait un pied chaussé d'une botte, et
1 On remarqua qu'en entrant aux Cayes,
Il donna pour raison qu'il souffrait au
T'autre, chaussé d'un soulier porté avait en pantouffe. dit qu'il voulait entrer aux Cayes en pantoufRes, on
talon de ce pied ; mais comme il
en avoir le démenti. Si telle fut son intention,
a pensé généralement qu'il ne voulut pas d'ailleurs si digne. Il avait reconnu en Borgella,
passons-lui cela, a raison de sa conduite avoir été général en chef du Sud.
le grade de général de division, pour
raison qu'il souffrait au
T'autre, chaussé d'un soulier porté avait en pantouffe. dit qu'il voulait entrer aux Cayes en pantoufRes, on
talon de ce pied ; mais comme il
en avoir le démenti. Si telle fut son intention,
a pensé généralement qu'il ne voulut pas d'ailleurs si digne. Il avait reconnu en Borgella,
passons-lui cela, a raison de sa conduite avoir été général en chef du Sud.
le grade de général de division, pour --- Page 503 ---
CHAVITRE XVII.
[1812]
Borgella, ni le gévous n'avez salué ni le général
A que
veuillez leur témoigner
a néral Lys : ce sont vos chefs,
Léveillé
vous leur devez. )) Force fut à
(( le respect que
l'Etat
mainteà ces paroles du chef de
qui
de s'exécuter,
de deux officiers de ménait Pautorité dans la personne
rite .
Wagnac tous les
Mais il eut pour le digne général
méritait par sa conégards, toute la considération qu'il
Dès le
les belles qualités de son âme.
duite modérée, par
en faveur de
14 mars, jour où Wagnac s'était prononcé
des
officier
en lui rendant compte
Pétion, cet
général,
avait dit dans sa lettre: :
événemens passés aux Cayes,
c'est de
à vous demander, président;
C J'ai une grâce
la satisfaction de témoigner ma reconnaisC me donner
m'a sauvé la vie enpluBorgella, qui
A sance au général
beaucoup de VOS amis,
ainsi qu'à
A sieurs reprises,
Je vous prie, mon
le commandement.J
a depuis qu'ilap pris
cette circonstance. 2 D
delui être utile en
( cherp président,
siloyalement
11 eût suffi de ce beau sentiment exprimé
moment même où il replaçait
par le brave Wagnac, au
l'autorité du Président
l'arrondissement des Cayes sous
Pétion eût pour lui cette haute estime
d'Haiti, pour que
1806, et qu'il lui
qu'illoi avait déjà accordée depuis
1 Comme il avait fait envers Sans-Souci, par rapporl a H. nobles Christophe. sentimens de Borgella:
21 Le général Wagnac ne fut pas le seul qui témoigna aux des événemens accomplis, en date
le juge de paix Salomon, dans une lettre postérieure
du 4" novembre 1812, dit àl Pétion : généreux, ou moins soupçonneuz que le feu généLe général Borgella, plus juste, plus bien des angoisses durant trois mois, et plus
rall Rigaud, m'a mis hors des cachots après
sus-nommés (le vieillard Coquille
encore pendant l'assassinat de mes deux compagnons
et Georges ainé). >
le fait, quoiqu'ils amoindrissent la première
Ces mots de réticence ne détruisent pas de Borgella. Salomon était connu, comme
appréc a'ion de la justice et de la générosité le général en chef du Sud le relaxa des cachots,
Wagnac, ur être partisan de Pétion : si fût un moyen de gouvernement, et que chacun,
c'est qu'il ne pensait pas que la persécution
dans toute sa liberté.
avoir ses idées et ses sentimens
au contraire, pouvait
fait, quoiqu'ils amoindrissent la première
Ces mots de réticence ne détruisent pas de Borgella. Salomon était connu, comme
appréc a'ion de la justice et de la générosité le général en chef du Sud le relaxa des cachots,
Wagnac, ur être partisan de Pétion : si fût un moyen de gouvernement, et que chacun,
c'est qu'il ne pensait pas que la persécution
dans toute sa liberté.
avoir ses idées et ses sentimens
au contraire, pouvait --- Page 504 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
montra constamment. Wagnac fut
général de division dà à
promu au grade de
son mérite et à ses services. Le
président pourvut à presque tous les emplois publics, d'après ses recommandations.
Bruno Blanchet n'avait
s'enfuir à
pas attendu son arrivée pour
l'étranger : il se fitjustice à lui-même :
Mais ce que l'on doit regretter, c'est
le
Bonnet demanda
que
général
au président un passeport
rendre aussi. Il fit en cela une nouvelle
pour s'y
plus impardonnable
fuute politique,
que celle qui l'amena dans le
car, il n'ignorait
Sud :
pas que Christophe était
la
là, menaçant
République; il avait trop contribué à la fonder,
T'abandonner en cette circonstance. C'était
pour
parts du Port-au-Prince
sur les remqu'il devait aller se
avec Pétion, en le
réconcilier
seeondant encore 2 e Qu'importait sa
mfsintelligence avec Boyer, en présence de la
clamant le service de tous
patrie réses défenseurs?
Le département du Sud avait cessé d'être
avec celui de l'Ouest,
en scission
l'autorité du Président
était désormais
d'Haiti y
reconnue, d'après la constitution et
réélection en mars 1811.Le chef de l'Etat
sa
toujours tant de tact dans les
qui montra
affaires
avait proclamé hautementfonbli
publiques, qui
nétrer dans le
du passé avant de péSud; ce chef sentit qu'il n'avait
parler de nouveau au
point à
peuple, sur les
avaient occasionné cette
événemens qui
discorde civile.
tion qu'il aurait
Quelque rédacadresse,
adoptée dans une proclamation ou une
c'edt été toujours un acte désobligeant
pour tous
1 Quelque temps après, Blanchet revint aux
mécontentement, que des officiers militaires Cayes. Sa présence y occasionna un tel
se réfugier à Santo-Domingo.
le frappèrent dans les rues : ce qui le
à
21 Puisqu'il ne
porta
comprenaitpase ce devoir sacré, Pétion ne devait pas lui refuserle
passeport.
acadresse,
adoptée dans une proclamation ou une
c'edt été toujours un acte désobligeant
pour tous
1 Quelque temps après, Blanchet revint aux
mécontentement, que des officiers militaires Cayes. Sa présence y occasionna un tel
se réfugier à Santo-Domingo.
le frappèrent dans les rues : ce qui le
à
21 Puisqu'il ne
porta
comprenaitpase ce devoir sacré, Pétion ne devait pas lui refuserle
passeport. --- Page 505 ---
CHAPITRE XVII.
[1812]
été entrainés dans la scission, à
les citoyens qui avaient
ceux qui y avaient pris une part
plus forte raison pour
de passion ou de ranactive, avec des démonstrations
Président d'Haiti. Pétion s'en abstint avec
cune contre le
un haut sentiment de patriotisme.
raison, par
de
comme tous les
Ilavait accueilli les réfugiés
l'Ouest,
mais iljugea convenable d'anéantir puautres citoyens ;
du conseil
tous les registres, tous les papiers
bliquement
de l'entier oubli
départemental, comme une signification
déde lunion el de la concorde qui devaient
du passé,
le Sud et l'Ouest, ces deux départesormais exister entre
d'Haiti.
constituant alors l'unité de la République
mens
avertissait chaeun, et surtout
Cette destruction officielle
rédans le Sud, qu'il ne fallait plus
ses anciens partisans
émises contre
rechercher les traces des opinions
criminer,
lui.
Pétion donna encore un
En prenant cette résolution,
d'estime à Borgella et à Lys; il les prévint
témoignage
intention de faire bràler les archives départemende son
des troupes et du
en présence
tales sur la place d'armes,
à cette opépeuple, et il les engagea à ne pas se trouver
doihommes comme vous, leur dit-il, ne
ration : C Des
( vent pas yassister'.,
des Rameauz,
Elle eut lieu le dimanche 22 mars, jour
cette sainte semaine où l'Eglise catholique
précédant
la mort du Divin Rédempteur,
commémore pieusement
heures a causer avec Borgella, sur les événemens anté1 Pétion avait passé plusieurs
il lui expliqua les motifs de sa conduite
rieurs depuis le commencement de la révolution ; d'assister a cette opération, il ajouta
en diverses circonstances. En lui disant de s'abstenir
ils ont à peine participé aux
en souriant : a Quant à Francisque et aux autres généraux, hommes politiques : cela vous serait plus
a actes du conseil, ou plutôt en militaires, donna qu'en une forte migraine, et Lys eut mal aut
e sensible, a vous et a Lys. >> Borgella se
d'Haiti, de ne pouvoir Faccompagne? a la
dents : ils se firent excuser auprès du Président
parade.
es circonstances. En lui disant de s'abstenir
ils ont à peine participé aux
en souriant : a Quant à Francisque et aux autres généraux, hommes politiques : cela vous serait plus
a actes du conseil, ou plutôt en militaires, donna qu'en une forte migraine, et Lys eut mal aut
e sensible, a vous et a Lys. >> Borgella se
d'Haiti, de ne pouvoir Faccompagne? a la
dents : ils se firent excuser auprès du Président
parade. --- Page 506 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
où l'Humanité entière devrait
toujours se
un seul esprit, - celui de la
confondre dans
Charité,
toute haine entre les enfans
afin de bannir
qui conçut cette
d'un même père. Le chef
pensée d'union, qui
si
devoirs envers ses
comprit
bien ses
concitoyens, ses
animé de cet esprit
frères, qui était
grâces divines
évangélique, méritait bien aussi les
attachées aux actes de son
et d'emporter dans la tombe les
gouvernement,
peuple sur le coeur duquel il
regrets universels du
régna.
Mais voyons s'il mérite
réellement, les
nous donnons à sa conduite dans la
louanges que
si tout ce qu'il fit à cette occasion pacification du Sud;
ne fut pas l'effet de
l'impulsion de son propre coeur ; si
être considéré
Pétion, enfin, peut
comme un chef soumis aux
ceux qui l'entouraient.
influences de
Parmi ces hommes, Boyer passait aux
des
sans du temps, pour celui qui
yeux
oppodu
influençait le plus
président, et nous en avons parlé
à
l'esprit
sa
déjà, propos de
mésintelligence avec Bonnet et d'autres.
si Pétion encourut ce reproche;
Examinons
car il faut dire
tout entière,
la vérité
quand on la connait par tradition
mens ; autrement, on n'est
ou docupas digne d'écrire sur les faits
historiques, on ne recommande pas son ceuvre
du public. Voici des extraits de lettres
âl'estime
adress3es
Boyer au président, au moment où il allait dans le par
Le 17 mars, il lui accusa
Sud.
réception de sa lettre du
par laquelle Pétion l'informait de la soumission
16,
néraux B. Leblanc et
des géWagnac: a Cette heureuse
A tance, dit-il au président, présage la
circons-
(C rale du Sud; car je ne présume
pacification géné-
( sateurs
pas que les désorganiréfugiés à Aquin
(
(Borgella, Lys, Vaval,
conservent encore le coupable espoir de résister à votre etc.)
a
Sud.
réception de sa lettre du
par laquelle Pétion l'informait de la soumission
16,
néraux B. Leblanc et
des géWagnac: a Cette heureuse
A tance, dit-il au président, présage la
circons-
(C rale du Sud; car je ne présume
pacification géné-
( sateurs
pas que les désorganiréfugiés à Aquin
(
(Borgella, Lys, Vaval,
conservent encore le coupable espoir de résister à votre etc.) --- Page 507 ---
CIAPITRE XVII.
[1812]
leur faire
Trop de motifs ont du, depuis peu,
C autorité.
sn'enlénormité de leurs fautes, pour qu'ils
K reconnaitre
clémence comme leur seule resvotre
y visagent pas
à
et perMettez le temps profit, président,
( source...
en toute chose,
û mon amitié de vous engager,
( mettez
avant de vous déciderà àtout
a à bien mirirvos réflezions
toujours à la pendevenir important. Ayez
a ce qui peut
et Tétendue de voS
C sée le salut commun, votre gloire
Tout est ici dans la plus parfaite tranquilC obligations.
être satisfaits de vos suc-
( lité; tous les coeurs ont paru
rectifie de
il semble même que l'esprit public se
G cès;
de parti fait place à la
G plus en plus, et que T'esprit
( raison. 1))
de Pétion à Borgella
Ainsi, tandis que les dépéches
de concorde, des sentimens de rérespiraient un esprit
amical et fraconciliation, qu'elles tenaient un langage
Boyer ne voyait que ( de la cléternel ; dans sa lettre,
à exercer envers les coupables, les désorganisau mence
la le langage d'une
à
)) Etait-ce
( teurs réfugiés Aquin!
oublier le
amitié
le chef qui voulait
passé,
vraie
pour
le saint amour de la patrie?
réunir tous les coeurs dans
chercher à exciter son orgueil? Et Boyer croyait
Fallait-il
Pétion cà bien mûrir ses réflexions
qu'il pouvait engager
la gloire personD Le salut commun,
(( avant d'agir!!!
son
connelle du président, ses obligations envers
pays, à des
à
comme il fit, à ne pas faire sentir
sistaient opérer
eux un ton de sufrères, des amis, qu'il prenait envers
qu'un soldat du 20*
11 Par cette même lettre du 17 mars, Boyer d'oi annonçait il disait s'être au président, sauvé le 12. Il dit à Boyer,que
régiment venait d'arriver de Saint-Marc, de Marchand à Saint-Marc; qu'elles étaient menées
les troupes transportaient des boulets, n'avait pas entendu parler d'une prochaine campagne
avec une verge de fer; mais qu'il avait quatrej jours, en effet, que la proclamation du 8
contre le Port-au-Prince. Il n'y
que
avait été publiée au Cap.
'oi annonçait il disait s'être au président, sauvé le 12. Il dit à Boyer,que
régiment venait d'arriver de Saint-Marc, de Marchand à Saint-Marc; qu'elles étaient menées
les troupes transportaient des boulets, n'avait pas entendu parler d'une prochaine campagne
avec une verge de fer; mais qu'il avait quatrej jours, en effet, que la proclamation du 8
contre le Port-au-Prince. Il n'y
que
avait été publiée au Cap. --- Page 508 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
périorité résultant de son autorité;
car des hommes
comme eux méritaient tous ces ménagemens.
Nous les
verrons bientôt Str les remparts du Port-au-Prince,
Borgella, Lys, Francisque, - et nous saurons s'ils
surent s'yréfugieravee honneur.
Ce n'est pas tout: encore une lettreà citer, du 19
Par celle-ci, Boyer accusait
mars.
de
réception de deux autres
Pétion, des 17 et 18, et de son ordre du
imprimer
jour, qu'il lfit
par ses ordres et expédier aux fonctionnaires
publics, en le publiant aussi. Il lui dit: C
(( constance de la soumission
L'heureuse cirdu Sud aux
((
ordres du
vernement, a combléicile
goupeuplede la
(( gresse." Le bonheur
plus vive alléque vous avez eu
A
d'atteindre ce
sans effusion de
but
sang, vous donne en
a de nouveaux droits à la
quelque sorte
recounaissance
C doit nécessairement
publique, et
augmenter la
C honte de vos ennemis.
confusion et la
Quelle leçon
les
C Et que de réflexions
pour
méchans!
cette occasion fait naître
( vicissitudes. humaines!
sur les
Continuez,
(( que vous avez commencé; la
président, l'ouvrage
E
Providence bénira VOS
efforts.Songez d lavenir!
(( avec dignité. Pardon
soyjez clément, mais soyez-le
de la liberté de mes
( mais mon coeur et mes principes
observations;
( parler
m'empéchent de vous
différemment. *
Pétion eut dans le Sud, de nombreux
un seul ennemi: Bruno
adversaires et
Blanchet. Il est à croire
beaucoup de ces adversaires ne le devinrent,
que
qu'ils étaient les ennemis de
que parce
Boyer, dont les
comme les lettres citées ci-dessus,
discours,
ceux
wesatsientpasinigaurs
ménager
qui lui faisaient ombrage. De ce qu'il était
1 Ily eut illumination spontanée au Port-au-Prince.- Journal
rÉcho,du 22 mars,N 12.
un seul ennemi: Bruno
adversaires et
Blanchet. Il est à croire
beaucoup de ces adversaires ne le devinrent,
que
qu'ils étaient les ennemis de
que parce
Boyer, dont les
comme les lettres citées ci-dessus,
discours,
ceux
wesatsientpasinigaurs
ménager
qui lui faisaient ombrage. De ce qu'il était
1 Ily eut illumination spontanée au Port-au-Prince.- Journal
rÉcho,du 22 mars,N 12. --- Page 509 ---
CHAPITRE XVII.
[1812]
et
le croyait influent sur
le favori du président,
qu'on
dont
luii
unc grande part dans ce
son esprit, on
imputait
lui attirer la haine
on se plaignait, ct cela suffisait pour
1 Revenons à cette lettre du 19 mars.
de bien des gens
l'ordre du
du 18, qui
Comment, en présence de
jour
loubli du passé entre des frères, qui exrecommandait
du peuple; en présence de la sagesse
citait l'allégresse
obtenant la soudu Président d'Haiti, de sa modération,
mission du Sud sans effusion de sang, - ce qui réjouisde
sans nul doute : comment a-t-il
sait le coeur
Boyer,
bonheur, (( deécrire à Pétion que ce qui faisait son
pu
la confusion etla honte
augmenter
A vaitnécessairement
a-t-il
lui dire ensuite:
(( de ses ennemis ? ) Comment
pu
mais soyez-le avec dignité? D Boyer
( Soyez clément,
de ses
avait raison de terminer, par lui demander pardon
observations!
lui
dans sa juste sévérité, ne peut
parMais T'Histoire,
comme
: elles étaient déplacées,
donner ses instigations
ennemis. Ce n'était pas là
sa propre rancune contre ses
soutenir
d'un ami du chef de l'État. On peut
le devoir
convenable pour son
reconnait
un gouvernement qu'on
raison des circonsmême celui qui ne l'est qu'à
pays,
dominent une situation ; on peut défendre le
tances qui
contre des attaques passionnées,
chefde ce gouvernement
lui-même
lirriter. Nous verrons Boyer
mais il nefaut pas
entre le Nord et la Répuàl'oeuvre de la réconciliation
alors les louanges qu'il
blique, et nous lui décernerons
d'autres! mais en
mérita ; nous lui en décernerons bien
à T'égard de celle du Sud, nous croyons qu'il
ce moment,
ou même ceux qui passent your tels, sont sujets à
1 En tous les temps, les favoris, surtoul a T'égard de ces derniers. Et que dire, par rapéprouver de la haine : haine injuste, être des conseillers intimes
port a ceux qui passent pour
T. VII.
blique, et nous lui décernerons
d'autres! mais en
mérita ; nous lui en décernerons bien
à T'égard de celle du Sud, nous croyons qu'il
ce moment,
ou même ceux qui passent your tels, sont sujets à
1 En tous les temps, les favoris, surtoul a T'égard de ces derniers. Et que dire, par rapéprouver de la haine : haine injuste, être des conseillers intimes
port a ceux qui passent pour
T. VII. --- Page 510 ---
ÉTUDES SUR L'RISTOIRE D'HAÎTI.
blâme. Il avait
pour ses deux lettres, 2n juste
encourut,
des fautes de ses coneurrens, pour pouvoir
assez profité
dirait
les redoutail encore, si
être modéré; et l'on
qu'il
1!
réconciliait franchement avec eux
Pétion se
l'avoir
de faire son éloge, après
Empressons-nous
blâmé.
le Président d'Haiti accomLe 22 mars, tandis que
toutes les traces de
plissait aux Cayes l'acte qui effaçait
du Sud, le commandant de l'arrondissement
la scission
la marche de l'armée de
du Port-au-Prince apprenait
nombreuses étaient
Christophe. Il sut que des troupes
général Magny en avaitle comarrivées au Mirebalais:le
aussitôt le chef
mandement supérieur. Boyer expédia
Lerebours, son aide de camp, pour aller en
d'escadron
il fit tirer l'alarme et
toute hâte en avertir leprésident;
et les citoyens
réunir les troupes
battre la générale pour
sous les armes.
moment de sérieuse réflexion pour tous,après
Ce futun
événemens du Sud, à raison de la prélajoie ressentie des
avec une partie
du
dans ce département
sence
président
il avait prévu tous les
des troupes. Néanmoins, comme
Boyer se
d'une
contre le Port-au-Prince,
cas
campagne
avait adopté*. Il en
conforma au plan de défense qu'il
les
du 22, à heures, avec
gresortit dans l'après-midi
chasseurs à cheval, les
nadiers à pied de la garde, les
10°, 11*
d'artillerie, les 3,
bombardiers du 1er régiment
dans la ville le 1er régien laissant
et 22 demi-brigades,
nationale.
ment d'artillerie, la 25 et la garde
opinions au sujet du général, c'est que je me sens fort de
1 Quandj j'émets de pareilles avec le Présideat d'Haiti.
ma conscience dans mes rapports du 25 mars : K Et, conformément au plan que vous aviez
21 Lettre de Boyer à Pétion,
attendre l'ennemi. >
( adopté,j'ai pris les positions pour
dans la ville le 1er régien laissant
et 22 demi-brigades,
nationale.
ment d'artillerie, la 25 et la garde
opinions au sujet du général, c'est que je me sens fort de
1 Quandj j'émets de pareilles avec le Présideat d'Haiti.
ma conscience dans mes rapports du 25 mars : K Et, conformément au plan que vous aviez
21 Lettre de Boyer à Pétion,
attendre l'ennemi. >
( adopté,j'ai pris les positions pour --- Page 511 ---
CHAPITRE XVI1.
[1812]
le fort constrtit à Sibert, sous
La 2e occupait déjà
Trichet : dans la nuit, le
les ordres du général Bergerac
arriva de Léogane, ct il alla en prendre
général Métellus
réunissant la 11".
le commandement en y
de
étaient
nationales de Jacmel et
Baynet
Les gardes
T'habitation Latan : le général Gédéon
déjà placées sur
les 5° et 10° et en eut le commandeles y joignit avec
ment.
l'habitation Bonrepos,
Le général Boyer alla occuper
des
de la garde, la 22 et une partie
avec les grenadiers
bombardiers.
colonel Per avec les chasseurs à cheval
Il fit placer le
T'habitation Santo:
des bombardiers, sur
et l'autre partie
vedettes au-delà de la Croixcette cavalerie envoya des
la marche des troupes vedes-Bouquets, pour surveiller
le Mirebalais et avertir de leur apparition.
nant par
et à Jumécourt se tenaient la
A la Croix-des-Bouquets de la plaine, sous les ordres du
42€ et la garde nationale
avait été augmenté et
général Frédéric : le fort du bourg
armé :.
c'était là une grande
On considérera, peut-être, que
à l'invadissémination des forces qu'on avait à opposer
avait étéinsion du Nord. Mais il parait quele président
nécessitaient
formé de divers projets de Christophe, qui
l'occupation de tous ces points en même temps, parce
aboutissaient des routes où son armée pouvait
qu'à tous
le Port-au-Prince sans dépasser, afin de surprendre
la routede
fense. Eile pouvait pénétrer dansla plaine par
éviter Sibert, et passer soit à Latan, soit
de l'Arcahaie,
la route du Mià Bonrepos; ou bien en y pénétrant par
est ainsi indiquée dans la lettre de Boyer,
11 L'occupation de ces différentes positions
du 23 mars.
en même temps, parce
aboutissaient des routes où son armée pouvait
qu'à tous
le Port-au-Prince sans dépasser, afin de surprendre
la routede
fense. Eile pouvait pénétrer dansla plaine par
éviter Sibert, et passer soit à Latan, soit
de l'Arcahaie,
la route du Mià Bonrepos; ou bien en y pénétrant par
est ainsi indiquée dans la lettre de Boyer,
11 L'occupation de ces différentes positions
du 23 mars. --- Page 512 ---
ÉTUDES sUR L'TISTOIRE D'TAÎTI,
rebalais, passer soit à Santo, àla
à Jumécourt 1 . D'après les
Crois-des-Donquets, ou
dispositions arrêtées d'avance
par Pétion, et que le général Boyer suivit
viait à ces
alors, on obrisques ; car les troupes
rens points se reliaient entre elles
occupant ces difféet pouvaient s'avertir
mutuellement, pour se concentrer autant
sur le point le plus menacé,
que possible
On a vu la mention de l'ordre du
date du 12janvier,
jour du président, en
annonçant la prochaine invasion de
Christophe ; mais, quelques jours
passé un fait vers la
auparavant, il s'était
Une
Crofx-des-Bouquets, qui est curieux.
prétendue Vierge avait apparu à des cultivatrices de
laplaine; elles
disaientlavoirvue sur un arbre
maudit 2 2 vêtue de linge
dufiguier
blanc; sa figure était
par un voile blanc. Elle avait dit à
cachée
ces crédules femmes,
qu'une puissante armée viendrait bientôt dans la
et qu'il ne fallait pas lui résister,
plaine,
sobéir à Dieu.
parce que ce serait déAprès cette exhortation, cette
tait envolée dans le ciel, disaient
Vierge s'écommères,
ces imbéciles, ou ces
qui propagèrent si bien cette ridicule
que bientôt presque tous les cultivateurs
fable,
se rendaient
et leurs femmes
incessamment au pied du figuier mandit,
pour prier : des dévotes, des âmes faibles de la
lèrent aussi faire chorus à
ville, alces croyances
Le président jugea la chose selon
superstitieusess,
c'était
son vrai sens :
une manieuvre du
que
Défenseur de la Foi,
essayait d'exploiter
qui
l'ignorance, afin de ne pas rencontrer
2 11 Elle eit pu encorc pénétrer dans la plaine, par la
On connait toutes les superstitions qui se
route des Crochus.
nomme ainsi.
rattachent, dans le pays, à l'arbre qu'on
3AI la fin de 1811, et encore au commencement de
longue queue, au nord-ouest du Port-au-Prince : les janvier 1812, on voyait une comête a
superstition.
esprits faibles étaient prédisposés à la
l'ignorance, afin de ne pas rencontrer
2 11 Elle eit pu encorc pénétrer dans la plaine, par la
On connait toutes les superstitions qui se
route des Crochus.
nomme ainsi.
rattachent, dans le pays, à l'arbre qu'on
3AI la fin de 1811, et encore au commencement de
longue queue, au nord-ouest du Port-au-Prince : les janvier 1812, on voyait une comête a
superstition.
esprits faibles étaient prédisposés à la --- Page 513 ---
CHAPITRE XVII.
[1812]
quand il sC leverait de son repos
beaucoup de résistance,
curé du Port-aude Lion. Il fit inviter T'abbé Gaspard,
l'autorité
Prince, à se rendre sur les lieux pour employer)
crédules et les persuader de
de la religion sur ces esprits
rejeter cette fable.
la croix ct la banCe prétre s'y rendit, en effet, avec
de
escorté de chantres, d'enfans
nière de l'église,
il
trouva une foule
choeur et de dévotes surtout : y
d'eau bénite, sur l'arnombreuse. Après des aspersions
servi de refuge à la Vierge,
bre désigné comme ayant
allocuentonné des chants du rituel, il fit une
et avoir
à la suite de laquelle il leur
tion à ses auditeurs attentifs,
réellement la
fallait reconnaitre si c'était
déclara, qu'il
faire voir un instant; ;
Sainte Vierge qui était venue se
le
maudit participerait de sa
que dans ce cas,
figuier
allait y faire
sainteté et résisterait à l'action du feu qu'il
assemblés autour de T'arbre, l'enmettre. Mais les fagots
d'instans le feu s'étendait
flammèrent si bien, qu'en peu
était concluante,
du tronc aux branches. L'expérience
Vierge
ébahis condamnèrent la prétendue
les speetateurs
comme un imposteur 1,
femme,
C'en était un, en effet, un homme habillé en
nommé Bosquelte, qui avait
un espion de Christophe,
tard la Vierge Bosquette,
joué ce rôle et qu'onappela plust
ordre de
quand on sut les partieuralités de sa mort, par
Christophe.
du
Le lundi 25 mars, l'ennemi fit une reconnaissance
cette position : c'était appacôté de Sibert, sans attaquer
l'abbé Gaspard publia sur le 2 numéro du journal rÉcho, du 12
1 Après cette opération,
où il les conseillait de ne pas ajouter foi aux faux
janvier, une sorle d'épitre aux fidèles,
on croyait alors, que c'en était un qui avait
docteurs des sectes grossières du (étichisme;car mieux se faire agréer. Nous avons ce journal sous
emprunté la forme d'une Vierge, pour
les yeux.
ibert, sans attaquer
l'abbé Gaspard publia sur le 2 numéro du journal rÉcho, du 12
1 Après cette opération,
où il les conseillait de ne pas ajouter foi aux faux
janvier, une sorle d'épitre aux fidèles,
on croyait alors, que c'en était un qui avait
docteurs des sectes grossières du (étichisme;car mieux se faire agréer. Nous avons ce journal sous
emprunté la forme d'une Vierge, pour
les yeux. --- Page 514 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
remment pour y attirer les forces
liter la prise du
républicaines et faciPort-an-Prince, selon le
vasion.
plan de l'inCe plan résultait des
fait savoir
la
rapports de Bosquette. I! avait
que
fortifiés
Croix-des-Bonquets et Sibert étaient
; que probablement les troupes du
se partageraient
Port-au-Prince
pour défendre ces deux
tre eux, ily y avait une
points, et qu'engrande distance
gardée, Alors,
qui n'était pas
le
Christophe fit passerle gros de son
par Mirebalais, 14,000 hommes
armée
lieutenant-général
environ, avec ordre au
Magny, due de
dre au Cul-de-Sac,
Plaisance, de descend'éviter la
bouchant
la
Crois-des-Bouquets en dépar
Savanne-Blond, près de
le ménerait sur la grande
Santo : ce qui
route de la plaine au
Prince, où il entrerait l'arme
Port-auau bras, en laissant
troupes républicaines à Sibert et à la
les
Toutefois, il avait préva
Grois-des-Donquets,.
que, contre son attente,
pouvait avoir à
Magny
il
combattre; et que, s'il était
devrait se borner à aller s'établir
vainqueur,
lieue du
à Drouillard, à une
Porb-an-Prince; et là, il attendrait le Roi
Ces instructions formelles
!
sauvèrent la
on va le voir, et prouvent
ville, comme
que Christophe n'avait
génie de la guerre, on tout au moins
pas le
art; ; car il est des cas où il faut
Tintelligence de cet
tude à ses
laisser une certaine latigénéraux.
A peu près à 1 heure de
l'après-midi du 24
vedette des chasseurs à
mars, une
cheval, placée au pont de l'habi1 Après le siége de 1812, j'ai entendu le
II ajouta : e Je savais bien, par les prisonniers général Magny raconter ces choses à mon père.
dans le Sud, et qu'il n'y avait point de troupes que ici nous avions faits, que le président était
tions du Roi étaient formelles; en prenant la
(au Port-au-Prince). Mais les instruccesse, qu'un oflicier ne doit, jamais s'écarter de ville, ses ma téte fat tombée. Il disait sans
je m'en réjouis aujourd"hui plus
instructions: : je suivis les miennes, et
Honorable parole, bien digne du que, vertueux jamais. >
Magny !
.
dans le Sud, et qu'il n'y avait point de troupes que ici nous avions faits, que le président était
tions du Roi étaient formelles; en prenant la
(au Port-au-Prince). Mais les instruccesse, qu'un oflicier ne doit, jamais s'écarter de ville, ses ma téte fat tombée. Il disait sans
je m'en réjouis aujourd"hui plus
instructions: : je suivis les miennes, et
Honorable parole, bien digne du que, vertueux jamais. >
Magny ! --- Page 515 ---
CHAPITREXVIL.
[1812]
les
de l'ennemi sortant
tation Bédet, vit arriver
troupes
Mirebalais. On aurait eu avis de leur marche plus tôt,
du
une autre vedette sur T'habitation Lesil'on avait placé
parait l'avoir ordonné le général Boyer.
meilleur, comme
à Bonrepos, de cette marVers 2 heures, il fut informé,
Gédéon et sa
che de T'ennemi; il joignit le général
à Latan, et toutes ces troupes, moins les gardes
brigade,
et de Baynet laissées l, se portèrent
nationalesde-Jaemel à Santo, où étaient les chasseurs à
au pas de course
d'artillerie légère. Les troupes encheval avec une pièce
nemies étaient déjà rangées en bataille.
au
dans sa lettre du
a C'était, dit Boyer
président,
forte
comme vous laviez présumé, sa plus
C 25 mar's,
le
des prisonC colonne; et nous avons su, par
rapport
Ils
niers
nous avons faits, qu'ilyavait 9 régimens.
(C
que
dans la savanne entre Santo et la
( étaient en bataille,
extrême supéJe vis bien cette
( Croix-des-Bouquets.
convede l'ennemi; mais il ne me parut pas
C riorité
faire
me retirer devant lui: ce quine pouvait
( nable de
Elles faimauvais effet sur nos troupes.
( qu'un fort
et brolaient d'ardeur
C saient la meilleure contenance
L'ennemi fit le mouvement pour nous
( de combattre.
d'artillerie légère tira, et à
C attaquer; ; alors la pièce
le
de redoubler un second coup,
( peine eut-elle
temps
l'ennemi qui ploya, et il
chargèrent
C que nos troupes
colonel Peravec sa cavalerie.
le
C fotaussitôt chargé par
deux draL'ennemi fut mis en déroute; on lui prit
(
Mais, s'étant rallié, il revint
( peaux et des prisonniers.
du nombre
;et enfin, la grande supériorité
( à la charge;
furent contraints de
Les 30 et 10€ régimens
C l'emporta.
avec le bataillon de la
C replier, et je restai engngé
à terre à sa tête.
de mettre pied
C garde, ayant été obligé
itôt chargé par
deux draL'ennemi fut mis en déroute; on lui prit
(
Mais, s'étant rallié, il revint
( peaux et des prisonniers.
du nombre
;et enfin, la grande supériorité
( à la charge;
furent contraints de
Les 30 et 10€ régimens
C l'emporta.
avec le bataillon de la
C replier, et je restai engngé
à terre à sa tête.
de mettre pied
C garde, ayant été obligé --- Page 516 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIE D'HAÎTI.
Je
à
avec fureur
parvins
( L'ennemi nous chargea
rallier les
afin
troupes...
retirer sur Drouillard,
d'y
C me
la Grande-Rivière
de nouveau jusqu'à
a Je m'avançai
des soldats ; j'y fus encore
le ralliement
C pour faciliter
suis rentré en ville.
assailli
l'ennemi, et enfin,je
(
par
assisté par
de suite
toutes mes dispositions,
< J'ai
pris
la garantir d'un
Bazelais et Gédéon, pour
a les généraux
attendant votre arrivée. >
( coup de main, en
Pétion avait été inD'après cette lettre, il parait que
avait
que la plus grande force
formé ou qu'il
présumé,
déboucherait cette fois dans la plaine, parla
de l'ennemi
nouvelle étant
le
route du Mirebalais. La
parvenue,
l'arrivée de
nombreuses dans ce
22 mars, de
troupes
avait
il est à présumer aussi que, si le président
bourg,
il se fàt placé à Santo
été présent au Port-au-Prince,
les attendre.
la
partie de ses forces pour
avec
majeure
dit, dans sa lettre, quel
Le général Boyer ne lui a pas
avait là sous ses
était le nombre de combattans qu'il
alors, à
ce nomordres ; mais on s'est accordé,
porter hommes
environ 1200 hommes d'infanterie et 200
bre à
même 2000 hommes, c'était
de cavalerie. En supposant
les 9 régiaudace de sa part, que d'attaquer
une grande
si
de troupes ; mais il eut raison
mens ennemis avec peu
les motifs qu'il a déduits : son judicieux
de le faire, par
en
maintint le moral de nos soldats, quoique,
jugement
la bataille; ils restèrent convaincus
définitive, ilait perdu
T'ennombre égal, ils pourraient encore repousser
qu'à
nemi.
à raison des
Enfin, Boyer sauva le Port-au-Prince,
s'il
données par Christophe à Magny ; car,
instructions
eût
sa marche
ne l'eût pas attaqué, ce général
poursuivi
et y fat entré.
en
maintint le moral de nos soldats, quoique,
jugement
la bataille; ils restèrent convaincus
définitive, ilait perdu
T'ennombre égal, ils pourraient encore repousser
qu'à
nemi.
à raison des
Enfin, Boyer sauva le Port-au-Prince,
s'il
données par Christophe à Magny ; car,
instructions
eût
sa marche
ne l'eût pas attaqué, ce général
poursuivi
et y fat entré. --- Page 517 ---
CHAPITRE XVII.
[1812]
de la résisL'ennemi s'attendait si peu à rencontrer
les coups de eanon de T'artance à Santo, qu'il crut que
élevée là'. Au
tillerie légère partaient d'une fortification
le brave chef d'escadron Gentil Cantabre
second coup,
chasseurs à cheval, reçurent
et une partie des meilleurs
Cantabre eut la cuisse
toute la mitraille de cette pièce :
Port-aucassée et mourut deux ou trois jours après, au
effet de l'inattention de l'officier
Prince. Ce déplorable
de la part des cavad'artillerie, ou de trop de précipitation
succès.
de charger l'ennemiavec plus de
liers, empêcha
élan
il
les 50 et 100 eurent un
auquel
Les bombardiers,
ne put résister.
à rétablir le combat,
Mais le général Magny parvint
ailes
envelopper cette poien faisant déployer ses
pour
c'est alors que
de braves qui lui élaient opposés; ;
gnée
les
à pied de
trois
replièrent, et que
grenadiers
ces
corps
contre l'ennemi pour protéger
la garde durent donner
du Nord étant
leur retraite. A ce moment, la cavalerie
des
Magny fit réunir ses guides à ceux
encore éloignée,
ordonna de les lancer
généraux sous ses ordres, et il
faisait
contre la garde, en même temps que l'infanterie
roulant contre elle. Ce corps résista pendaut un
un feu
sur le point d'être
instant à tout ce choc ; mais se voyant
le charil dut faire retraite : les cavaliers
enveloppé,
à pied, courut le
gèrent avec succès. Le général Boyer,
dut
grand danger : son aide de camp Souffrant
plus
cheval
le sauver : La
le mettre sur son
pourl
- presque
de 150 hommes dans ce combat,
garde seule perdit près
occasionna la mort de l'espion Bosquette. Il avait assuré qu'en y passant,
1Ceste ce qui
le fait
qu'il était encore un imposteur ;
on ne trouverait ni troupes ni canon : or,
prouvait Sainte Vierge.
il périt comme tel. Voila bien une punition de la véritable qui tua J.-L. Longueval devant
2 Souffrant, le mème qui était aide de camp de Bonnet,
Saint-Marc : l'un des plus braves officiers d'Haiti.
seule perdit près
occasionna la mort de l'espion Bosquette. Il avait assuré qu'en y passant,
1Ceste ce qui
le fait
qu'il était encore un imposteur ;
on ne trouverait ni troupes ni canon : or,
prouvait Sainte Vierge.
il périt comme tel. Voila bien une punition de la véritable qui tua J.-L. Longueval devant
2 Souffrant, le mème qui était aide de camp de Bonnet,
Saint-Marc : l'un des plus braves officiers d'Haiti. --- Page 518 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
y compris plusieurs de ses plus vaillans
autres corps essuyèrent aussi des
ofliciers; et les
C J'ajouterai, dit
pertes regrettables.
Boyer au président,
( et les soldats se sont bien battus.
que les ofliciers
Le
C s'est conduit en héros,
général Gédéon
comme à son
a lonel Per et le commandant
ordinaire; ; le COPoisson ont
C que vous attendiez de leur
répondu à ce
bravoure.
C s'est bien montré, Mais
Enfin, chacun
nous avons à
C grandes pertes, en plusieurs braves
regretter de
( ciers' : David, Rinchère,
et excellens offiRey, Rémy
G paru u;ilparalt certain
n'ont pas encore
que les deux
Tous les quatre avaient subi
premiers ont péri.
ce malheureux sort.
Lorsque Boyer retourna sur ses
dans
de rallier les soldats
pas,
l'intention
Thabitation
qui s'étaient jetés dans les bois de
Goureaux, il était nuit ; et l'on dit à cette
époque, que ce ne fut pas l'ennemi qui
lui et les hommes qui
s'avança contre
brouet,
T'accompagnaient ; mais qu'un caquiavait été abandonné tout attelé de ses
ayant été entrainé par ces animaux
boeufs,
bruit que fit le véhicule fat si
pris de frayeur, le
tait la cavalerie
grand, qu'on crut que c'éennemie qui venait au grand trot :
véritable déroute eut lieu, et Boyer
une
galonné
perdit son
que l'ennemi ramassa à terre ensuite. Des chapenu
ciers voulaient retourner
offile
pour le chercher; ; il leur dit
que chapeau d'un général pouvait être
qu'il serait désolé de la mort d'un seul remplacé, mais
d'entre
cause de sa coiffure. Il avait raison.
eux, à
Pendant la bataille de Santo, les gardes
laissées à Latan se portèrent à Sibert. Ce fort nationales
n'était
assez grand pourcontenir lesdeux régimens
pas
quiy étaient
déjà, augmentés encore de ces hommes qu'il fallut
recevoir cependant, leur retraite sur la ville
y
pouvant les
qu'il serait désolé de la mort d'un seul remplacé, mais
d'entre
cause de sa coiffure. Il avait raison.
eux, à
Pendant la bataille de Santo, les gardes
laissées à Latan se portèrent à Sibert. Ce fort nationales
n'était
assez grand pourcontenir lesdeux régimens
pas
quiy étaient
déjà, augmentés encore de ces hommes qu'il fallut
recevoir cependant, leur retraite sur la ville
y
pouvant les --- Page 519 ---
CHAPITRE XVII.
[1812]
: de sorte
tomber au milieu de l'ennemi vainqueur
faire
à
beaucoup de
était exposée perdre
que, cette garnison
de la
de l'ennemi. Le génémonde, en cas de siége
part
à la Croix-desral Frédéric conserva aussi ses positions
Sibert
Entre ces deux points,
Bouquets et à Jumécourt.
était le plus exposé.
dans la nuit le général MaAprès sa victoire à Santo,
conformément
où il s'arrêta,
gny marcha sur Drouillard,
à ses instructions.
du 25, des
Dans la même nuit et pendant la journée
blessés ou non, entrèrentinceséchappés de la bataille,
de pouCette ville étaitloin
samment au Port-au-Prince.
T'ennemi marehait
résistance, si
voir offrir une longue
valides étaient sur
contre elle; ; mais tous les hommes
direeà combattre. Le colonel Dupuche,
pied et disposés
dans cette nuit de terrible
teur de l'arsenal, se multiplia
de l'arattente; il fit placer des canons aux deux portes
d'armes et de munitions ;
senal pour défendre ce dépôt
fort Marchand au
fit trainer sur toute la ligne, du
il en
aux
résister autant que possible
fort Léogane, pour
Caneaux, colonel du
présumées de Tennemi*.
attaques
seconda aussi le général com1er régiment d'artillerie,
tous les autres ofcomme
mandant del'arrondissement, battus à Santo et rentrés
ficiers supérieurs. Les soldats
leurs devoirs en se
moins
en ville, ne remplirent pas
dès qu'ils arrirendant dans les postes ou fortifications, la bataille de
vaient. Chacun, enfin, se rappela qu'après
s'attendait a être attaqué par T'ennemi, je vis le brave Dupuche
1 Dans cette nuit où l'on
costume était singulier : il avait un schako de solà cheval, se portant dans les postes. Son d'un
d'une paire de pistolets à la ceinture,
dat, en cuir, un gilet rond, et il était armé passés sabre, en bandoulière sur ses épaules. Il resta
d'un trabureo ou tromblon et d'un porte-voix soldats en plaisantaient avec lu'-mème, qui riait
arme ainsi durant tout le siège, et nos
comme eux.
costume était singulier : il avait un schako de solà cheval, se portant dans les postes. Son d'un
d'une paire de pistolets à la ceinture,
dat, en cuir, un gilet rond, et il était armé passés sabre, en bandoulière sur ses épaules. Il resta
d'un trabureo ou tromblon et d'un porte-voix soldats en plaisantaient avec lu'-mème, qui riait
arme ainsi durant tout le siège, et nos
comme eux. --- Page 520 ---
ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAITI,
Sibert, le 1er janvier 1807, on avait
troupes de Christophe, et on eut
repoussé les
les malheureuses
encore cet espoir. Mais
femmes se rappelèrent
qu'elles avaient fui le
également
danger ce
en
jour-la;
y eotbeancopguiresbrent;
néanmoins, il
avec courage
tager, et pas un acte de désordre n'eut
pour le parcirconstance.
lieu dans cette
C Croyez, président, que je ne
( défendre la place jusqu'à votre négligerai rien pour
arrivée,
C point que nous ne
et je ne doute
reprenions nos
( nemi. Tout le monde
avantages surl'enparait bien
Q soupire après votre arrivée.
disposé, mais on
Vous savez
(( vous aime. D Telle fut la fin de la lettre combien on
Boyer, du 25 : il lui apprenait
du 83
tinée de ce jour, l'ennemi
encore que dans la maavait attaqué
avait été repoussé.
Sibert, et qu'il
Effectivement, Christophe ayant
le
son brave lieutenant à Santo,
appris
succès de
erut
de Sibert d'assaut il
pouvoir enlever le for
; en fit donner
rent devant la vaillance de
plusieurs qui échouèMétellus, de
et de leurs
Bergerac Triche
compagnons. Le lendemain, il fit établir
batteries de canons de siége,
les
des
dres directs avaient
que
troupes sous ses Orétait
trainés de Saint-Marc. Cette
forte de 6000 hommes et
colonne
militaire
composée de sa
ou garde haitienne, formée des
maison
hommes de son armée, tant à
plus beaux
plus grande
pied qu'à cheval, et de la
partie des grenadiers des autres
les assauts donnés à Sibert, il
corps. Dans
par la mitraille
en périt un grand nombre,
et une fusillade bien nourrie
lante 11 s'y connaissait.
: la vailLe 16 mars, le sénat avait rendu
rait que le colonel
un décret qui déclaHenry, les troupes sous ses ordres et --- Page 521 ---
[1812]
CHAPITRE XVII.
les citoyens de la Grande-Anse, avaient bien mérité de
la patrie en reconnaissant l'autorité du Président d'Haiti.
Le 25, ce corps fit un autre acte qui déclara aussi que le
général Boyer et les troupes du Port-au-Prince avaient
également bien mérité de la patrie, dans la journée
du 24; et ce même jour, il se déclara en permanence, vu
l'état de guerre où se trouvait le siége du gouvernement.
citoyens de la Grande-Anse, avaient bien mérité de
la patrie en reconnaissant l'autorité du Président d'Haiti.
Le 25, ce corps fit un autre acte qui déclara aussi que le
général Boyer et les troupes du Port-au-Prince avaient
également bien mérité de la patrie, dans la journée
du 24; et ce même jour, il se déclara en permanence, vu
l'état de guerre où se trouvait le siége du gouvernement. --- Page 522 ---
CHAPITRE XVIII.
la marche de Christophe.
Le fort de
Pétion retourne au Port-au-Prince, en apprenant Métellus. Promotion du général Gédéon
Sibert est assiégé et évacué : mort du général les blessés de Sibert. 1 Réorganisation
divisionnaire. Christophe fait briler
la
au grade
Abandon de la Croix-des-bouquets. - Borgella commande
de la Notte républicaine.
Gédéon, la seconde. - Les batteries ennepremière ligne de défense du Port-au-Prince;
le commandement du forl National.
mies ouvrent leur feu contre la place. Lys prend
et
la loge des francsdans une mine. 1 Pétion quitte le palais occupe
Mort de Verger
bombe. Borgella est blessé a la tête.
Le
maçons. - Petit-Brueil est tué par une
extérieure, commandés par les généraux
général Guerrier enlève les postes de la ligne
succès. Combats entre la
Borgella lui est opposé et arrête ses
Frédéric et Marion.
Bernard est blessé. Conduite partiale des
de la
et celle du Nord : F.
d'une
monflotte
République
Pétion ordonne la circulation
petite
ofliciers de deux frégates anglaises.
Fabrication de fausse-monnaie au Port-aunaie dans l'arrondissement de Nippes. le 31 mai, dans de nouvelles attaques contre les
Prince. Le général Guerrier échoue,
des soldats ennemis par ceux de la Répostes commandés par Borgella. Embauchage
de Saint-Marc, provoque la défecLe colonel Marc Servant, du 7* régiment
Le
y
publique.
en faveur de la République.
général Magny
tion de son corps et de deux autres revient de Saint-Marc, en apprenant ce fait. Il
est entraîné malgré lui. - Christophe
et ordonne la levée du siége en retournant a
convoque ses généraux en conseil de guerre, la nuit du 14 au 15, juin. Pétion ne veut pas la
Saint-Marc. Son, armée évacue dans Les troupes du Sud retournent à leurs cantonnepoursuivre : motifs qu'il en donne.
Borgella. Borgella,Lys, Francisque
l'ordre que Pétion leur fait donner par
mens, sur retournent aussi dans ce département.
et B. Leblanc
Lerebours avait compris l'imporLe chef d'escadron
du Présimission dont il était chargé auprès
tance de la
le 22 mars, vers
du Port-an-Prince
dent d'Haiti : parti
le 25, à la
il était rendu aux Cayes
10heures du matin,
fin du jour.
de la nouvelle qu'il
fut nullement étonné
Pétion ne
ion leur fait donner par
mens, sur retournent aussi dans ce département.
et B. Leblanc
Lerebours avait compris l'imporLe chef d'escadron
du Présimission dont il était chargé auprès
tance de la
le 22 mars, vers
du Port-an-Prince
dent d'Haiti : parti
le 25, à la
il était rendu aux Cayes
10heures du matin,
fin du jour.
de la nouvelle qu'il
fut nullement étonné
Pétion ne --- Page 523 ---
[1812]
CHAPITRE XVIII.
apportait; mais il fut heureux qu'elle
vaincre les esprits dans le
vint sitôt conSud, de
de
nelle réconciliation
l'urgence
la fraterqui venait de s'opérer. Le
commun allait cimenter l'union
danger
deux
entre les citoyens des
départemens, en les réunissant sur le
de bataille. A son insu,
même champ
de la
Christophe servait ainsi la cause
République, de même qu'il l'avait servie,
voyant sa députation au Port-au-Prince
en enl'entrevue du
au moment de
Pont-de-llirngoane, et
de la servir,
qu'il venait encore
par ses étonnantes instructions
Magny.Les
au général
tyrans sont souvent dupes de leur perversité.
Iln'y avait pas de temps à perdre dans l'actualité,
président fit appeler les officiers
Le
Cayes, et leur
généraux présens aux
communiqua la nouvelle transmise
Lerebours, en leur ordonnant de
par
se tenir
avec lui pour le Port-au-Prince,
prêts à partir
qui durent rester
excepté Wagnac et Vaval
aux Cayes et à Aquin.
Pétion donna le même ordre
aux troupes de
venues avec lui; mais il voulut
l'Ouest
gella
que ce fut le général Borqui commandâtà celles du Sud de marcher
au-Prince: nouveau trait de délicate
au Portcelui qui venait de
convenance envers
prouver qu'à ses yeux, la
plus chère que le pouvoir. Et
patrie était
quels égards,
dération ne témoignait-il
quelle consipas, par cet acte,
aux sentimens des
aux idées et
citoyens du Sud! Qui, parmi
après cela, pouvait encore
eux,
moindre
garder au fond du coeur, le
vestige de rancune contre le chefdelEtat.?
Nous ignorons si le général Bonnet était
déjà parti
10 Une partie de la garde nationale du Sul
Prince. On distinguait E. Berret a la tête de vint celle coopérer de
aussi a la défense du Port-aucette occasion, et d'autant plus louable, qu'il avait Cavaillon : il mit un zèle sincère en
sion(et qu'ill'avait défendue dans les
adopté avec chaleur l'idée de la scisde Borgella : c'est dire qu'il fut un citoyen conférences estimable du Grand-Goave. Il était un intime ami
sous tous les rapports.
nationale du Sul
Prince. On distinguait E. Berret a la tête de vint celle coopérer de
aussi a la défense du Port-aucette occasion, et d'autant plus louable, qu'il avait Cavaillon : il mit un zèle sincère en
sion(et qu'ill'avait défendue dans les
adopté avec chaleur l'idée de la scisde Borgella : c'est dire qu'il fut un citoyen conférences estimable du Grand-Goave. Il était un intime ami
sous tous les rapports. --- Page 524 ---
ETUDES SUR L' 'HISTOIRE D'HAYTI.
pour l'étranger, quand Lerebours apporta la
la marche de l'ennemi
nouvelle de
commun; mais, s'il foulait
de son piedle sol des Cayes, de cette ville où
encore
restes de B. Ogé, de
reposent les
Geffrard, de Rigaud, son
était de transformer en cartouches le
devoir
obtenu, pour aller les bràler
passeport qu'il avait
au Port-au-Prince, sur les
remparts de ce boulevard de la Liberté.
Les troupes avaient défilé dans la nuit même: le
jour, le président et les généraux
24, au
le 26, à 8 heures du
quittèrent les Cayes;
matin, ils entrèrent au
Prince. On ne peut se figurer ce
Port-auet citoyens, quand Pétion arriva qu'éprouvèrent soldats
le souvenir de
dans cette ville, que
son retour après la bataille de Sibert, par le
1"janvier 1807: il semblait à chacnn,
l'on
plus rien redouter dela
que
ne devait
part de l'ennemi.
Dans l'après-midi du même jour, il
dela
et
parat sur la route
Coupe
sur les mornets environnans: c'était
commencer l'investissement de la place.
pour
fait la tournée de tous les
Pétion, qui avait
cations, dès
postes, de toutes les fortifison arrivée, se transporta au fort du Gouvernement et fit tirer plusieurs
de
contre les
coups
canon de 24
troupes qui paraissaient: on les vit
Dès cejour aussi, on entendit de la
se retirer.
grondait contre le fort de Sibert.
ville, le canon qui
même
Quoiqu'il ripostât de la
manière, on put juger que l'ennemi
la fin, même par la famine, le fort
T'emporterait à
n'ayant été construit
que pour arrêter sa marche dans la grande
trouvait trop d'hommes
route. Il s'y
agglomérés dans un petit
pour qu'il n'y eût pas beaucoup de
espace,
blessés.
pertes en tués et
Néanmoins, les généraux Métellus et B.
y tinrent bon pendant les
Trichet
29 mars; mais
journées des 26, 27, 28 et
dans la soirée de ce dernier jour, ils ré- --- Page 525 ---
[1812]
CHAPITRE XVIII. solurent l'évacuation du fort,
pour tenter de
troupes ennemies et gaguer la
traverserles
la Coupe, afin de rentrer
Croix-des-Bouguets ou la
au Port-au-Prince par la
tagne à laquelle cette ville est adossée. monCette évacuation s'opéra d'abord
vers8 heures du soir,
assez heureusement,
par une nuit obscure où
vait; mais un tambour heurta
il pleubre et donna le
contre une branche d'arpremier éveil aux ennemis
le plus près.
tenter de
troupes ennemies et gaguer la
traverserles
la Coupe, afin de rentrer
Croix-des-Bouguets ou la
au Port-au-Prince par la
tagne à laquelle cette ville est adossée. monCette évacuation s'opéra d'abord
vers8 heures du soir,
assez heureusement,
par une nuit obscure où
vait; mais un tambour heurta
il pleubre et donna le
contre une branche d'arpremier éveil aux ennemis
le plus près. Aussitôt, ils
qui étaient
se mirent à la
de
nos
gens;
blessés,
poursuite
nos
fut alors
abandonnés, poussèrent des cris:
un sauve-qui-peut
ce
Métellus,
épouvantable. Le brave
qui avait acquis non-seulement de
point, mais de l'obésité,
l'embonne put marcher dans cette
route, quoique assisté du vaillant
décamp, chef
Morisset, son aide de
d'eseadron, et des autres officiers de
état-major: il étouffa entre leurs
son
mains et
sa glorieuse carrière,
termina ainsi
de la liberté de
parcourue en tout temps au service
ses frères. Ce fut une perte pour la
blique, et Pétion la ressentit
Répudonner
vivement. Il fallut
ce cadavre gisant. abanpar terre, aux insultes d'un
ennemiimpitoyable ! Bergerac Trichet, les colonels
Néret, de la 11°,
Dugotier, de la 25, et Jérémie,
Jean
nationales de Jacmel
commandant les gardes
et de Baynet, presque tous leurs oflettre 1En 1819, quand je dépouillai les papiers pris dans la
que lui écrivit Christophe, où il lui rendait
retraite de Goman, je trouvai une
et de l'évacuation du fort de Sibert. En lui
compte du résultat de la bataille de Santo
avait d'abord écrit : C Métellus, le bras droit parlant de de la mort de Métellus, son secrétaire
effacés et remplacés par ceux-ci : a mordu
Pétion, est mort. ) Ces deux mots furent
cette lettre avait été écrite par Prézeau, qui la.poussière. était
Le général Borgella reconnut que
Christophe, Prézeau étant venu avec lui au
son cousin. En 1820, après la mort de
lui demandai pourquoi il avait changé
Port-au-Prince, je lui parlai de cette leltre et
e T'ordonna; : il aimait ces sortes d'expressions: l'expression; ; il me répondit : K C'est le Roi qui me
Cette même lettre disait a Goman, qu'on avait ; il me dit: Écrivez, a mordu la poussiére. >
T. VII. pris le chapeau galonné du général Boyer. --- Page 526 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI,
ficiers et la plus grande partie des
se dégager des étreintes de
soldats, réussirent â
l'ennemi; ils
ville, les uns en passant
arrivèrent en
tations du
par-les bois des diverses habicanton des Varreux, qui aboutisssent
lines du littoral, vers le fort
aux sahabitations à l'est de
Lamarre, les autres par.
onné du général Boyer. --- Page 526 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI,
ficiers et la plus grande partie des
se dégager des étreintes de
soldats, réussirent â
l'ennemi; ils
ville, les uns en passant
arrivèrent en
tations du
par-les bois des diverses habicanton des Varreux, qui aboutisssent
lines du littoral, vers le fort
aux sahabitations à l'est de
Lamarre, les autres par. les
Sibert: ceux-ci mirent
temps, en raison du long détour
plus de
Toutes les
qu'il leur fallut faire. troupes venant du Sud étaient arrivées
Port-au-Prince, le 29 : le
au
former une forte
président se vit en mesure de
colonne, principalement de
pourl'envoyer au secours de Sibert et faciliter grenadiers,
tion de ce fort. C'était une
l'évacuaavait à présumer
entreprise hardie, lorsqu'il y
que ce point était bloqué,
les sens; il fallait
cerné en tous
qu'elle fat confiée à un officier
audacieux et plein de résolution
général
: le
fut cclui qui lui parut
courageux Gédéon
propre à remplir cette
venait de se distinguer à
mission. Il
courir de
Santo, et au moment Où il allait
nouveaux hasards, Pétion
vices par le grade de général de
récompensa ses serdivision. avec sa colonne, se
Gédéon partit
dirigeant par la Coupe
dans la plaine et arriver à sa
pour pénétrer
même heure où
destination, à peu près à la
l'évacuation de Sibert
minuit, des militaires venant de là
s'opérait. Vers
Lamarre,
étant parvenus au fort
annonçant T'évacuation, le
son aide de camp Chéri Gateau
président expédia
ordre de rentrer
auprès de Gédéon, avec
en ville.
éon partit
dirigeant par la Coupe
dans la plaine et arriver à sa
pour pénétrer
même heure où
destination, à peu près à la
l'évacuation de Sibert
minuit, des militaires venant de là
s'opérait. Vers
Lamarre,
étant parvenus au fort
annonçant T'évacuation, le
son aide de camp Chéri Gateau
président expédia
ordre de rentrer
auprès de Gédéon, avec
en ville. Parmi les braves de la garnison de
périrent par l'effet de la canonnade Sibert, ceux qui
pas les plus malheureux. ennemie ne furent
nuit de
Les prisonniers faits dans la
l'évacuation, furent placés à bord
de la flotte du Nord; elle avait
d'une corvette
la semaine
paru dans la baie pendant
sainte, et ce bâtiment était mouillé au Fossé, --- Page 527 ---
CHAPITRE XVIII.
[1812]
le littoral des habitations Drouillard et
petit port sur
les
et les
Truitier : à son bord se trouvaient
projectiles
munitions de guerre nécessaires au siége du Portautres
les prisonniers
au-Prince. Il semble qu'ayant préservé
Christophe devait agir avec encore plus d'humavalides,
les blessés; mais ce monstre, qui se compara
nité envers
dont il n'avait pas la générosité, prétendant
ar lion
avoir soin, les fit porter sur T'habiqu'on ne pouvait en
maison
et
tation Drouillard, où il occupait la
principale;
il fit dresser un immense
là, dans son quartier-général,
100 blessés de Sibert.
bàcher sur lequel on jeta environ
offrirent les cris
Il reput ses yeux du spectacle que leur
victimes de la
déchirans, les angoisses des malheureuses
quand le feu les dévorait t1 !
guerre,
à cet acte barbare, illeur
En contraignant ses soldats
l'idée de passer au service de la République, qui
inspira
secourait ceux qui tombaient en son pouvoir:
ménageait,
individuelles commencèrent
dès ce jour, des désertions
de la
dans leurs rangs; elles furent comme le précurseur
défection quis'opéra plus tard.
de
de la flotte du Nord. Depuis la
Nous venons
parler
scission du Sud, celle de la République était désorganisée;
se trouvaient aux Cayes, au moplusieurs de ces navives
notamment le Conment de la séparation, et y restèrent,
le Flambeat, sous les ordres des frères Gaspard,
quérant,
etc. Au moment de son départ des Cayes,
la Présidente, donna ordre de les faire venir au Port-aule président
et le
du Nord mouillés à
Prince, avec la corvette
brig
mais
depuis le combat entre les deux frégates;
Miragoane
le siége de Jarmel, en 1800, il avait commis de pareilles horreurs. Voyez
1 Après
151.
tome 4 de cet ouvrage, page
, sous les ordres des frères Gaspard,
quérant,
etc. Au moment de son départ des Cayes,
la Présidente, donna ordre de les faire venir au Port-aule président
et le
du Nord mouillés à
Prince, avec la corvette
brig
mais
depuis le combat entre les deux frégates;
Miragoane
le siége de Jarmel, en 1800, il avait commis de pareilles horreurs. Voyez
1 Après
151.
tome 4 de cet ouvrage, page --- Page 528 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIE D'nAÎTI.
semaines pour organiser les équipages
il fallut quelques
s'étaient éparpillés dans les pede tous ces navires, qui
de mai, la flotte
tits ports du Sud. Vers les premiers jours
du
et le président la plaça sous les ordres
se réorganisa,
Bernard, l'état maladif de Pacommandant Frédéric
d'en prendre le
nayoty, après sa mission, l'empéchant
commandement.
le
fit abandonl'évacuation de Sibert, président
Après
par le général Fréner le fort de la Croix-des-louquets
nationale
vint occuper avec la 12: et la garde
déric, qui
au-dessus
de la plaine, les hauteurs du morne T'Hopital,
la ville
l'ennemi de cerner
de Turgeau, afin d'empécher
du côté sud.
fut divisé en deux liDans la place, dont le pourtour
de division Borgella eut le commandegnes, le général
s'étendait du rivage de la mer, à
ment de la première, qui
Marchand oùs aboutit
l'ouest du fort Léogane,jusqu'au fort
se
chemin menant au fort National : dans cette ligne
le
de T'Hôpital, du Gouvernetrouvaient les forts Léogane,
et des Caet les redoutes de THopital
ment et Marchand,
fort du Gouvernement,
sernes. Borgella se tenait au
Baderrière le palais de la présidence, avec les généraux
zelais et Faubert. Le général de brigade Lamothe-Aigron
Volcommandait le fort Léogane, et Tadjudant-général
celui de Marchand : les autres étaient placés sous
taire,
les ordresd'ofliciers supérieurs.
fut confié au
de la seconde ligne
Le commandement
se tenait au fort Lagénéral de division Gédéon, qui
ceux de
dans cette ligue, outre ce fort,
marre : ilyavait
et la redoute Touron,
La Croix, Gomier et Eveillard,
du fort Lamarre ;
placée au rivage de la mer, à l'ouest
l'une entre les forts
deux autres redoutes fut construites,
sous
taire,
les ordresd'ofliciers supérieurs.
fut confié au
de la seconde ligne
Le commandement
se tenait au fort Lagénéral de division Gédéon, qui
ceux de
dans cette ligue, outre ce fort,
marre : ilyavait
et la redoute Touron,
La Croix, Gomier et Eveillard,
du fort Lamarre ;
placée au rivage de la mer, à l'ouest
l'une entre les forts
deux autres redoutes fut construites, --- Page 529 ---
[1812]
CIAPITRE XVIII.
Gomier et Eveillard, l'autre
Marchand.
entre ce dernier et le fort
Le fort National était sous le
nel d'artillerie
commandement du coloPatience, très-capable dans son
cette position, qui domine la
art. De
place, on
son principale de
découvrait la maiDrouillard, servant de
CHôte Royal qui vint visiter la
logement à
lança
République. Patience lui
quelques boulets de 56 à toute volée.
cet essai qui troublait
Mécontent de
son repos, le Lion fit
ment démolir une maison secondaire
immédiatede son
remonta dans une position où elle n'était séjour, qu'on
l'officier
pas aperçue de
d'artillerie, et il s'y réfugia avec moins de
mais avec plus de sécurité
faste,
pour sa personne sacrée.
Déjà, dès le 26 mars, il avait ordonné de
batteries contre la ville. A l'est du fort
dresser des
génieurs avaient choisi
National, ses inune position élevée, mais
gnée, d'oà les canons de siège
éloipouvaient
porter leurs boulets contre ce fort et celui du cependant
ment, à ce dernier pour atteindre
Gouvernelais de la
en même temps le paprésidence. Vis-à-vis les forts
Gomier, ils en établirent deux
Eveillard et
forts et le fortNational.
autres, qui battaient ces
En face du fort
monticule de Thabitation
Lamarre, sur un
terie
Robert, était une autre batdirigée contre lui.Pour le moment,
du génie militaire, l'ennemi
suivant les règles
se contenta de ces
encore éloignées de la place, saufà
batteries
tage.
se rapprocher davanChristophe aimait à procéder
guerre, comme il aimait à
méthodiquement à la
parler
Le lundi 6
catégoriquement.
avril, vers 6 heures du
le
coup de canon tiré contre la ville fut matin,
premier
Gouvernement,
dirigé sur le fort du
sans doute en représailles des
Pétion avait fait tirer de là le 26
coups que
mars. Borgella était ap-
saufà
batteries
tage.
se rapprocher davanChristophe aimait à procéder
guerre, comme il aimait à
méthodiquement à la
parler
Le lundi 6
catégoriquement.
avril, vers 6 heures du
le
coup de canon tiré contre la ville fut matin,
premier
Gouvernement,
dirigé sur le fort du
sans doute en représailles des
Pétion avait fait tirer de là le 26
coups que
mars. Borgella était ap- --- Page 530 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'nAYTr.
à la main, observant
puyé sur un gabion, sa longue-vue
T'ennemi; il parait qu'il fut aperçu dans cette position,
vint
contre le gabion et y resta dans
car le boulet
frapper
et Charla terre, en en jetant sur Borgella, et sur Solages
lui.
aides de camp, qui se tenaient à côté de
davoine, ses
il leur dit : G PuisEchappé heureusement au projeetile,
m'a
atteint, c'est un bon présage :
( que ce boulet ne
pas
( aueun autre ne me tuera. )
et de toutes les
La canonnade de cette batterie ennemie
faillit enlever ce brave
autres, s'ouvrit par ce coup qui
elle dura toute la journée. Le fort du Gouvergénéral ;
le fort National et les autres
nement y riposta de suite;
avares de leurs boulets : ce fut un tapage
ne furent point
deux mois et
épouvantable, et il continua ainsi pendant
dura le siége. Bientôt, de nouvelles batteries
demi que
l'ennemi, plus à proximité des fortifurent dressées par
Lamarre et du
fications de la place : les forts National,
furent surtout ceux qu'elles canonnèGouvernement,
rent.
reconnut que le fort National était
Quand le président
il chargea le
essentiel
avait en vue,
l'objet
quel'ennemi
ayant Pagénéral Lys den prendre le commandement,
ordres. Il ordonna de construire des retience sous ses
doutes hors de ce fort, sur la chaine de montieules qui
mieux le garantir.: il y en
l'avoisinent au sud-est, pour
numéros
furent désignées parles
eut deux prineipnles qui
s'établir si près de ces reler et 2. L'ennemi finit par
adressaient
doutes, avec ses gros canons, que nos soldats
la parole à ceux du parti contraire.
fut
huit
au fort National, Lys y
Après avoir passé
jours
autant
le général Francisque, qui en passa
remplacé par
Bruny Leblanc, pendant
et qui fut relevé par le général
pour
numéros
furent désignées parles
eut deux prineipnles qui
s'établir si près de ces reler et 2. L'ennemi finit par
adressaient
doutes, avec ses gros canons, que nos soldats
la parole à ceux du parti contraire.
fut
huit
au fort National, Lys y
Après avoir passé
jours
autant
le général Francisque, qui en passa
remplacé par
Bruny Leblanc, pendant
et qui fut relevé par le général --- Page 531 ---
CHAPITRE XVIII.
[1812]
1. Mais alors Lys y retourna et resta jusle même temps
comme a rtilleur,
qu'à la fin du siége, ses connaissances,
aux
lerendant plus propre que les deux autres généraux
une situation de plus en plus
opérations nécessitées par
divers autres offiLes colonels Léger, Vase, et
grave.
commandèrent suecessivement
ciers de leur grade,
affaires, l'ennemi
les redoutes : il y eut de chaudes
rendre
plusieurs fois de les enlever pour se
ayant'tenté
maitre du fort National. Mais il fut toujours repoussé.
le plus de monde de part et
C'était là qu'il périssait
d'autre*.
ennemis firent pratiquer une minc,
Les ingénieurs
les redoutes et le
qui devait faire sauter en même temps
aussi
National. De notre côté, on en pratiqua une
fort
la redoute No 1e; elle allait aboutir à
dans le fossé de
le travail, ouvrit la gaentendant
celle de l'ennemi, qui,
moment de repos de nos
lerie et se tint àl'affit, dans un
s'arCeux-ci ayant aperçu ensuite une clarté,
ouyriers.
leur
à Méroné et Verger, qui
rétèrent et firent
rapport
Tous deux pénétrèrent en même temps
les dirigeaient. afin de s'en assurer. Méroné était en
dans la galerie,
notre mine
avant, il vit cette clarté qui prouvait que
et il s'arrêta en disant à Verger que
avait été découverte,
voulut s'en asouvriers avaient raison. Mais Verger
nos
devant Méroné qui fit ses efforts
surer aussi, et il passa
de coups
le retenir : à ce moment, une décharge
pour
Verger, qui poussa d'horde fusil eut lien et atteignit
dans la galerie
ribles cris et mourut. Méroné rétrograda
de leur
et les soldats ennemis y entrèrent
et se sauva,
ensuite le commandant en second de la ligne sous les ordres de
1D. Leblanc devint
Gédéon. 21 Le colonel J.-J. Sudre, de Jacmel, fut tué dans la redoute, No 1".
ce moment, une décharge
pour
Verger, qui poussa d'horde fusil eut lien et atteignit
dans la galerie
ribles cris et mourut. Méroné rétrograda
de leur
et les soldats ennemis y entrèrent
et se sauva,
ensuite le commandant en second de la ligne sous les ordres de
1D. Leblanc devint
Gédéon. 21 Le colonel J.-J. Sudre, de Jacmel, fut tué dans la redoute, No 1". --- Page 532 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nsiri.
Verger. Ce
retirèrent le cadavre de l'infortuné
côté et
regretté par Pédigne ami de notre cause fut vivement
tion et Borgella :
dans la relation du siége du PortOn comprendra que,
à moins d'avoir sous les yeux un journal
au-Prince,
affaireimportante, chaque incident,
mentionnant chaque
de tout
il est impossible
dans l'ordre chronologique,
manière satisfaisante. Nous ne possédons
classer d'une
nos
et nous Y suppléons par
pas un pareil document,
souvenirs et par des traditions fugitives.
des
de la
Pétion avait fait mettre
Dans les lignes
place,
ils lanobusiers entre les forts Lamarre et La Croix :
contre la batterie ennemie placée
çaient leurs projectiles
forts. Il en avait au fort
tout près du premier de ces
y
batteries à
lançaient les leur contre les
National, qui
No ler et 2. Mais l'ennemi 11 y avait
proximité des redoutes
et ils endes obusiers et des mortiers ; il y répondait,
des bombes contre le fort du Gouvernement,
voyat
avions nous-mèmes un gros mortier qui
près duquel nous
autant sur le palais de
lui ripostait. Ses boulets tombant
à l'est
sur le fort, on garnit la galerie
la présidence que
de sacs remplis de
de la chambre à coucher de Pétion,
l'abriter. Un matin, une bombe de 12 pouces
terre pour
de Pétion, qui parlait à des
vint tomberà quelques pas
dans la partie entre les deux ailes du palais;
officiers,
lui fit dire avec le plus grand
elle n'éclata pas, ce qui
de bien
artilleurs ennemis emploient
sang-froid : a Les
C mauvaises méches ! D
se sauva des Cayes avec Borgella, en 1805, pour aller
1 Verger était ce Français qui
et avait enseigné a Méroné, le
joindre les indigènes : il était notaire au A Port-au-Prines, partir du jour de sa mort,on remarqua des signes
latin, le français et les mathématiques. devint entièrement fou quelques années après.
d'aliénation mentale en Mérone, qui
emis emploient
sang-froid : a Les
C mauvaises méches ! D
se sauva des Cayes avec Borgella, en 1805, pour aller
1 Verger était ce Français qui
et avait enseigné a Méroné, le
joindre les indigènes : il était notaire au A Port-au-Prines, partir du jour de sa mort,on remarqua des signes
latin, le français et les mathématiques. devint entièrement fou quelques années après.
d'aliénation mentale en Mérone, qui --- Page 533 ---
CHAPTRE XVIII.
[1819]
eût couru
émus du danger qu'il
Mais les officiers,
si la bombe avait éclaté, lui représentèrent
comme eux,
le palais pour habiter
était convenable de quitter
qu'il
la ville où il serait plus en sureté; il se
une maison de
cette particud'eux. En peu d'instans, on apprit
moqua
fonctionnaires publies, des citoyens
larité en ville, et des
s'en retirer; le
au
rendirent
palais pour Tengagerà
se
réussit mieux à l'en persuader 1. C'est
sénateur Larose
alla habiter le local de la loge des francs-maalors qu'il
PAmitié des Frères réudésignée sous le nom de
çons,
de l'Etat 9, On y éleva encore, dans
nis, près du magasin
de
à l'est, une sorte de rempart en sacs remplis
la cour,
incessamment dans les luterre ; mais Pétion se tenait
obà Ja main, pour
carnes de la maison, une longue-vue
de la ligne extérieure sur le morne
server les postes
dominait le
T'Hopital; et, certes, à cette hauteur qui
à l'abri d'un boulet, pas plus que
rempart, il n'était pas
visiter les fortifications de la place.
lorsqu'ilallait
bombe de l'ennemi
Au fort du Gonvernement, une
d'artillerie Petit-Breuil;
éclata et tua le chef de bataillon
Borgella était dans son hamac,
et un jour que le général
boulet vint traverdes veilles de la nuit, un
se reposant
des éclats d'une poutre
ser le corps de garde où il était;
heureuà la tête et lui firent une blessure,
le frappèrent
le
Lys venait
sement légère. Au fort National,
général
furent criblés de boulets : on ne passait pas dans les
11 Le palais et ses dépendances
de grands risques. Nos soldats, toujours plaisans,
cours, pendant la canonnade, sans courir
brisaient les maisons; les bombes étaient
donnèrent le nom de rat-de-case aux boulets qui l'une des batteries ennemies au nord de
appelées sofis, ainsi que les obus. Ils désignaient boulets tombaient comme à l'improviste, de
la place, par le nom de Malfini, parce que ses il prend une poule, une volaille quelconque.
mème que cet oiseau de proie du pays, quand de cette société dont il plaisantait souvent les mem21 Pétion ne voulut jamais faire partie encore par les emblèmes peints sur les murs de
bres : il eut l'occasion de les plaisanter
leur temple.
nord de
appelées sofis, ainsi que les obus. Ils désignaient boulets tombaient comme à l'improviste, de
la place, par le nom de Malfini, parce que ses il prend une poule, une volaille quelconque.
mème que cet oiseau de proie du pays, quand de cette société dont il plaisantait souvent les mem21 Pétion ne voulut jamais faire partie encore par les emblèmes peints sur les murs de
bres : il eut l'occasion de les plaisanter
leur temple. --- Page 534 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOINE D'AAITI.
d'une sentinelle; à
d'appuyer sa longue-vue sur l'épaule
enleva la
il l'eut retirée et fait un pas, un boulet
peine
soldat. Ce général était d'ailleurs
tête de ce malheureux
exposé à tout moment, à périr comme ses subordonnés,
qui tombaient dans le fort, de dipar tous les projectiles
dans tous les forts
verses batteries ennemies. Du reste,
se montraient aussi impassurtout, les autres généraux
l'exemple
à tous leurs inférienrs
sibles que Jui, tracant
Quand les boulets de l'ennemi manquaient
du courage,
la ville en toutes les directions,
les forts, ils traversaient
il arriva nécesn'était à l'abri de la mort;
et personne
les maisons surtout
sairement des accidens, mais ce sont
qui en furent criblées.
on recondu mois d'avril,
Dans la première quinzaine
manceuvrait sur les hauteurs du morne
nut que l'ennemi
du terrain pour cerner
THopital, de manière à y gagner
Guerdans son côté sud. Le maréchal de camp
la place
commandait ses forces dans
rier, comte du Mirebalais,
de ceux du
cette partie ; il établit des postés en regard
c'étaient des combats engénéral Frédéric; , chaque jour,
séoùt
était plus
tre eux. Un de ces jours
l'engagement
sortit à la tête de la garde à pied,
rieux, le général Boyer
sur T'habitation
monta sur ce morne et fit établir un poste
et
dominait le principal de ceux de Guerrier;
Bussy, qui
deux
dont une couily fit placer un obusier et
canons,
Eveillard,
leuvrine de 16, pour le battre efficacement:
devenu colonel de cette garde, en eut le commandement.
de notre côté, une ligne de postes retranIly eut alors,
bas, guerchés, depuis le sommet du morne jusu'au
Desruissans cesse avec T'ennemi: le capitaine
royant
dans) l'une de ces affaires.
seaux, de la garde, se distingua
Mais, à la fin d'avril, la garde fut remplacéc pard'au-
uvrine de 16, pour le battre efficacement:
devenu colonel de cette garde, en eut le commandement.
de notre côté, une ligne de postes retranIly eut alors,
bas, guerchés, depuis le sommet du morne jusu'au
Desruissans cesse avec T'ennemi: le capitaine
royant
dans) l'une de ces affaires.
seaux, de la garde, se distingua
Mais, à la fin d'avril, la garde fut remplacéc pard'au- --- Page 535 ---
[1812]
CHAPITRE XVIII.
tres troupes, ce beau corps paraissant
place; il s'y tenait
plus utile dans la
mobile, à se
toujours prêt, comme une colonne
porter sur tout point de lal ligne où
tenterait un assaut. Alors, le
l'ennemi
de partager le commandemient président jugea nécessaire
de la ligne
tre deux généraux. Le général
extérieure enFrédéric resta
partie supérieure, et le général Marion
dans la
Bussy, où se trouvaient
alla se placer à
l'obusier et les deux
chacun avait divers postes sous ses ordres,
canons:
liaient et s'appuyaient.
qui se reAu conmencement du mois de mai, la
néral Guerrier ayant été renforcée,
troupe du gécontre le
il se porta résolument
poste le plus élevé de la montagne, et
après une vigourense résistance. Cette
l'enleva
au jour et attira l'attention
affaire commença
dant contre l'autre
générale. Aussitôt, descenlever,
poste, Guerrier réussit encore à l'enmalgré les efforts de nos soldats. Dominant
chacun des autres qu'il attaqua
toujours
masses qu'il lançait contre
succesivement, avec des
celui de
eux, il les prit et arriva enfin à
Bussy où était le général Marion. Là, il eut
résistance que bien des militaires,
y
une
ces combats, jugèrent
spectateurs passifs de
insuffisante à raison
tance de cette position. Guerrier
de l'impordescendit à un autre
en chassa Marion, qui
colonel Néret
poste plus bas, commandé
le
et occupé par la 11°. Le brave par
ennemi fit de suite tourner les
général
ce poste, qu'il cribla de
canons et l'obusier contre
fit attaquer
projectiles en attendant
le
par son infanterie.
qu'il
Durant ces combats, Pétion avait
main, observant
sa longue-vue à la
l'attaque et la
que le général Marion eût
résistance, et espérant
en voyant enlever le
pu repousser l'ennemi. Mais,
poste de Bussy, il se décida à rem-
suite tourner les
général
ce poste, qu'il cribla de
canons et l'obusier contre
fit attaquer
projectiles en attendant
le
par son infanterie.
qu'il
Durant ces combats, Pétion avait
main, observant
sa longue-vue à la
l'attaque et la
que le général Marion eût
résistance, et espérant
en voyant enlever le
pu repousser l'ennemi. Mais,
poste de Bussy, il se décida à rem- --- Page 536 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'IAITI.
placer ce général qui, de même
que Frédéric, ne
plus sinfluer sur le moral des
pouvait
troupes. Il
de camp appeler le général
envoya un aide
Borgella; il était
heures de
environ
T'après-midi: C Mon cher
a vous avez da observer,
général, lui dit-il,
comme
C l'ennemi
moi, ces succès de
depuis ce matin. - Oui,
C Borgella, et je regrette
le
président, répondit
que
R
général Marion
garder son poste
n'ait pu
principal. - - Les
C plus confiance en lui,
troupes n'auront
etje voudrais le
a par qui? D Il est évident
remplacer; mais
que Pétion désirait
ce
par Borgella ; mais il sembla craindre
que
fàt
retirant de la
de le fàcher, en le
première ligne de la place pour
T'extérieur. C N'importe le
l'envoyer à
((
général que vous
président, il ira : chacun doit
désignerez,
se
( voir,
Oui; mais,
pénétrer de son demon ami, il fautà
C ficier de réputation,
présent un ofqui puisse ranimer le
C nos soldats. - - Tous
courage de
vos généraux ne
( ce cas,
sont-ils pas dans
président? Ordonnez. -
C
Voulez-vous
aller
vous-méme? 1 Certainement,
y
A Tordonnez,j j'irai de
président; si vous me
ce pas. - - Eh bien!
G mon cher
rendez-vous-y,
général, D lui dit Pétion, satisfait et
rant la main. (( Mais,
lui serprésident, vous ne me
( un ordre écrit
donnez pas
pour prendre le
(r mains de Marion?. - - Cela n'est commandement aux
C comprendra
pas nécessaire: : Marion
que vous n'avez pu
(( par mes ordres.
quitter votre ligne que
Partez, car le
C donne carte blanche:
temps presse. Je vous
il s'agit
à
((
d'imposer l'ennemi et
del'empécher d'aller plus loin. 1 ))
11 Nous croyons nous rappeler, sans en être bien
jugement d'un conseil de guerre à cette occasion sir, que le général Marion subit le
pas le courage qui lui manquait ; et probablement,le ; mais il aurait été acquitté, car ce n'est
ple, comme un avertissement donné à tous les
président n'agit ainsi que pour l'exemqu'il était étonnant qu'il n'eit pas envoyé des ofliciers. Bien des militaires disaient alors,
troupes au secours de Marion et de Frédéric;
nous rappeler, sans en être bien
jugement d'un conseil de guerre à cette occasion sir, que le général Marion subit le
pas le courage qui lui manquait ; et probablement,le ; mais il aurait été acquitté, car ce n'est
ple, comme un avertissement donné à tous les
président n'agit ainsi que pour l'exemqu'il était étonnant qu'il n'eit pas envoyé des ofliciers. Bien des militaires disaient alors,
troupes au secours de Marion et de Frédéric; --- Page 537 ---
[1812]
CHAPITRE XVIII,
Tel fut, à peu de chose près,
l'entretien
entre le chef de l'Etat et le
qui eut lieu
général qui venait de
sacrifice de tout amourfaire le
mettre à son autorité. D'un propre personnel pour se soula continuation
côté, on reconnait en Pétion
de ces ménagemens dont il usa
Borgella, de l'estime profonde
enyers
tère
qu'il avait pour son caracloyal, son mérite militaire et sa bravoure
on voit le modeste
; del'autre,
fier
le
patriotisme, toujours prêt à se sacripour salut général, à se dévouer
ment d'une mission
àl'aecomplissepérilleuse.
Borgella quitta donc le président et se rendit
étrier au poste où il devait
à franc
joindre le
pour lui notifier verbalement
général Marion,
était
l'ordre de le remplacer; il
accompagné de ses aides de camp Solages et Chardavoine, qui allaient
partager ses périls . Marion ne
aucune difficulté de lui remettrele
fit
qu'il n'y avait pas à douter de la commandement, parce
général,
parole d'un tel officier
son ancien compagnon d'armes de la
l'Ouest, et
Légion de
qu'il ne pouvait avoir quitté la ligne
défendait, que par ordre du président*.
qu'il
Pendant que Marion lui donnait des
sur les divers corps de
renseignemens
ordres,
troupes qu'il allait avoir sous ses
une balle vint frapper à mort un soldat
tout près d'eux; en même
qui était
du
temps, Guerrier faisait sortir
poste de Bassy, ses troupes divisées en trois colonnes
pour enlever celui occupé par Néret. Borgella arrivait à
point pour notifier, à lui aussi, l'ordre du
sistant en ces mots : (f Vous n'irez
président con :
Marion
pas plus loin ! >
partit, mais Bauvoir était là, la 15e y était
mais il paraît qu'il craignit que l'ennemi
la garnison n'était que d'environ 8,000 hommes, n'attaquât en même temps les lignes de la place :
11 Il avait en ce moment avec lui deux de ses et l'ennemi doublait ce nombre, au moins.
2 Francisque prit alors le commandement de cette guides, Louis Pierre et Saint-Surin.
ligne.
Vous n'irez
président con :
Marion
pas plus loin ! >
partit, mais Bauvoir était là, la 15e y était
mais il paraît qu'il craignit que l'ennemi
la garnison n'était que d'environ 8,000 hommes, n'attaquât en même temps les lignes de la place :
11 Il avait en ce moment avec lui deux de ses et l'ennemi doublait ce nombre, au moins.
2 Francisque prit alors le commandement de cette guides, Louis Pierre et Saint-Surin.
ligne. --- Page 538 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAÎTI.
aussi. S'adressant à ce corps, - Borgella demande à
ciens soldats s'ils se rappellent le
ses antemps où il
tête? Ces simples paroles suffirent
étaità leur
chefde bataillon
pour les animer : leur
Bontemps les rallia à cette voix
nue d'eux tous, et ils suivirent leur
si congénéral
son vaillant
escorté de
adjudant-général, en marehant
où la brave 11e se défendait à
droitau poste
nemis tentaient
outrance : les soldats endéjà d'arracher les pieux formant le rempart.
Le Fusil à la main 1.
il
2 Borgella pénétra dans le
ne se contenta pas de tirer comme
poste ;
ses
sur le rempart. A cette
soldats, il monta
action téméraire, 110 et 15e se
confondent, officiers
supérieurs et inférieurs
et tous ensemble chassent
se mlent,
l'ennemi qui rentre
poste de Bussy. Alors, Guerrier
dans le
boulets
fait jouer les
et mitraille; ; mais il avait échoué
canons, à
mière fois dans cette fameuse
pour la prejournée. Inutile de dire
que Borgella fut arraché du rempart où il avait
par la sollicitude de ses aides
monté,
le moment était
camp et même des soldats :
décisif, il fallait ce trait de
dacieux.
courage auToutes les troupes sous ses ordres
qu'elles avaient à leur tête
surent bientôt
nouveler, si cela
un général capable de le reétait nécessaire. Dès ce jour, Bauvoir
conçut pour lui cette haute estime
toute sa vie; il se connaissait
qu'il lui conserva
trop en bravoure,
ne
pas admirer cette qualité guerrière
pour
Néret, qui dut la
en son chef actuel.
conservation de son poste à
qu'il traça à ses
l'exemple
soldats, ne lui en accorda
2.
pas moins e
16 Cétait un fasil espaguol, garni en
2. J'ai été témoin des cloges adressés argent. à
la 11, notamment le brave Boulonnais. Borgc lle, à cette occasion, par divers ofliciers de
conserva
trop en bravoure,
ne
pas admirer cette qualité guerrière
pour
Néret, qui dut la
en son chef actuel.
conservation de son poste à
qu'il traça à ses
l'exemple
soldats, ne lui en accorda
2.
pas moins e
16 Cétait un fasil espaguol, garni en
2. J'ai été témoin des cloges adressés argent. à
la 11, notamment le brave Boulonnais. Borgc lle, à cette occasion, par divers ofliciers de --- Page 539 ---
CHAPITRE XVIII.
[1812]
les lignes du Port-au-l Prince, on vitl'enneQuand,dans)
repoussé, chassé de ce poste, ce
mi,jusque la victorieux,
dej joie bien naturelle; et, en apprefut un frémissement
tous les
nant que ce succès était dû au général Borgella,
davantage le dévouement patriomilitaires apprécièrent
montra dans le Sud, en rconnaiseantfautotique qu'il
ce fut la cause du respect et de
rité du Présidentd'Haiti:
lui
l'armée de la République
porta
la considération que
constamment.
ennemi dont il borna le triomphe,
Le vaillant général
mérite
sentait
d'un
qu'il
Guerrier, non moinsappréiateur
une estime toute
conçut aussi pour Borgella
en lui-même,
arriva où il la lui témoigna publiparticulière. Un jour
réude tous les officiers généraux
quement, en présence
adviendrait une
nis au Cap, sans se douter alors qu'il
démême, son héroique
époque où, au Port-au-Prince
traitre à cette
fenseur serait humilié, considéré comme
aida puissamment à triompher là et au
République qu'il
serait honoré comme
Cap, - - tandis que lui, Guerrier,
T'un de ses meilleurs citoyens."
un
En attendant le temps où ils devaient se réunirdans
continuer à servir leur patrie,
commun accord, pour
due à sa valeur dans
Guerrier reçut la juste récompense
nommé
et
cette journée ; il fut promu lieutenant-général
OCduc de LAvancé par son roi: titre qui signifiait qu'il
le poste avancé dans le siége du Port-au-Prince.
cupait
flatQuant à Borgella, il reçut aussi une récompense
coeur dévoué à la République. Pétion
teuse pour son
d'un oeil attentif; aussiavait observé ce dernier combat
Guerrier avait droit d'ètre honoré comme un citoyen di11 Pendant les erreurs de 18451
droit d'être respecté, au moins ; car son dévoué a son pays. Borgella avait également douteux.
vouement a la République ne fut jamais
ge du Port-au-Prince.
cupait
flatQuant à Borgella, il reçut aussi une récompense
coeur dévoué à la République. Pétion
teuse pour son
d'un oeil attentif; aussiavait observé ce dernier combat
Guerrier avait droit d'ètre honoré comme un citoyen di11 Pendant les erreurs de 18451
droit d'être respecté, au moins ; car son dévoué a son pays. Borgella avait également douteux.
vouement a la République ne fut jamais --- Page 540 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'ATTI.
le
il
le colonel Pitre
tôt qu'il en eàt vu résultat, expédia
Pitre lui dit:
ainé, son aide de camp, auprès de Borgella.
chargé de vous complimenter en son
< Le président m'a
Mais il m'a chargé de
( nom; il a admiré votre courage.
de
aussi, qu'il vous a envoyé au poste
( vous rappeler
et non en qualité de ca-
(( T'honneur, comme général,
vous
de
Il vous prie de ne plus
( pitaine
grenadiers.
de ma
-
ainsi.
Remerciez le président
part,
(( exposer
mais dites-lui que j'ai dà agir
( lui répondit Borgella;
( comme je l'ai fait. ))
L'estime du chef de l'Etat, l'intérêt pris à sa conserla conscience d'un devoir
vation par un ancien ami,
voilà la
le salut del la patrie:
plus
militaire accompli pour
des récompenses pour un général républicain.
précieuse
l'ennemi; mais il foudroyait trop le
On avait repoussé
Baule conserver.
poste de la 11°, par son artillerie, pour
d'autres dans des positions plus
voir en fit construire
"et
en s'entendant à ce sujet avec Borgella,
convenables,
d'abandonner celui-là ; les soldats en
avec l'intention
le colonel Néret se rendit en
étaient avertis. Un jour que
arracher une dent dont il souffrait,
ville pour se faire
la troupe
l'ennemi ayant lancé de nombrenx projectiles,
circonstance et sortit du poste, malgré
profita de cette
à
se
Tinstant]dans
les officiers; le même effet
produisit
les
un bataillon de la21- sous
un autre poste occupé par
chefs durent excuser ces
ordres de Calix Saintard. Les
à raison de T'extrême danger qu'ils coubraves soldats,
abandonnées. L'ennemi en proraient dans ces positions
fita pour s'y établir et s'avaneer.
Phelisur le morne
Borgella fixa son quartier-général
de canons
où jadis Pétion avait établi une batterie
peaux, --- Page 541 ---
[1812]
CHAPITRE XVIII. contre les Français, en
possession du
de là, il pouvait voir ses
Port-au-Prince :
postes avancés et leur
secours en cas d'attaque. Son habitude était
porter
dre surtout de nuit,
de s'y renpour obliger officiers et soldats à
veiller, à se préserver des surprises. Un jour,
général Bauvoir lui fit dire,
le
l'adjudantétait
que
poste où il se
presque démantelé
tenait,
par l'artillerie
rendit.
les Français, en
possession du
de là, il pouvait voir ses
Port-au-Prince :
postes avancés et leur
secours en cas d'attaque. Son habitude était
porter
dre surtout de nuit,
de s'y renpour obliger officiers et soldats à
veiller, à se préserver des surprises. Un jour,
général Bauvoir lui fit dire,
le
l'adjudantétait
que
poste où il se
presque démantelé
tenait,
par l'artillerie
rendit. Ce courageux officier lui demanda ennemie; ils'y
lait commencer
par où il vouson inspection : a
A dedans ou en dehors du
Général, est-ce en
poste?. - En
A lnirépondit
dehors d'abord,
Borgella. > Et tous deux et leurs
en sortirent, s'exposant le
officiers
fusillade
plus gaiment du
et à la canonnade
monde à la
fut atteint. S'étendant
ennemies : aucun d'eux ne
le jour dans un hamac
son ajoupa au quartier-général,
placé dans
veilles de la
pour se reposer des
nuit, une fois il remarqua en
le feu de l'ennemi était
plein midi, que
plus
à une attaque
vifqu'à l'ordinaire ; croyant
projetée contre ses postes
gella se lève et s'y rend :
avancés, Borpeu d'instans
un obus lancé contre le
après son départ,
quartier-général,
et tomba au milieu de son hamac
brisa l'ajoupa
en éclatant. Pendant un de ces
Pétion
combatsjournaliers de posteà
portant toujours la plus grande attention poste,
gne extérieure,
à la lienvoya un aide de camp direà
qu'il lui recommandait de ne
Borgella,
de l'ennemi, mais de
pas chercherà enlever ceux
garder les siens: sa
conseillait de ne
prudeuce lui
pas exposer. le moral des
faiblir par un insuccès. C'est
troupesàs'afconstamment à
par ce motif qu'il se refusa
permettre à des officiers
taquer l'ennemi sur d'autres
supérieurs, d'atdésirait le plus de faire de points. Parmi eux, celui qui
telles
ral Gédéon dont le
tentatives, était le génécourage le portait à cela. T. VII. --- Page 542 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAïTI,
On apprit que l'ennemi parcourait la
Sac en pillards. Le
plaine du Cul-deprésident chargea le général
ric d'aller réprimer ce
Frédébrigandage. Ce
à la tête d'une colonne,
général s'y rendit
rencontra le
J.-P.Daut, duc del'Artibonite, mit
licutenant-général
faillit à le faire
sa troupeen déroute et
prisonnier. Le duc lui Jaissa son
galonné, en compensation de celui du
chapeau
A la fin de mai, notre flotte était général Boyer. enfin
Celle du Nord ayant paru dans la baie, elle réorganisée. rencontre, le 25, et engagea le
sortit à sa
au-Prince. Au
combat en vue du Portmoment où il y avait lieu de
nôtre allait obtenir un succès
croire que la
Frédéric Bernard
complet, son commandant
reçut une blessure, et la
laquelle il montait, fut
Furieuse sur
nuit survenant
endommagée dans sa mâture: : la
alors, elles se séparèrent, et la
nemie alla mouiller au Fossé.
rencontre, le 25, et engagea le
sortit à sa
au-Prince. Au
combat en vue du Portmoment où il y avait lieu de
nôtre allait obtenir un succès
croire que la
Frédéric Bernard
complet, son commandant
reçut une blessure, et la
laquelle il montait, fut
Furieuse sur
nuit survenant
endommagée dans sa mâture: : la
alors, elles se séparèrent, et la
nemie alla mouiller au Fossé. flotte enQuelques
en sortit, se
jours après, elle
dirigeant vers Saint-Marc: : la
suivit et la joignit du côté du
nôtre la pouraction
Mont-Roui où une nouvelle
s'engagen, le 1er juin, et se renouvela
tinée du 2; mais il n'y eut rien de décisif.'
dans la maDepuis plusieurs semaines, deux frégates
étaient venues mouiller dans la rade du
anglaises
leurs officiers, descendant à terre, allaient Port-an-Prince;
visiter les lignes de la
tous les jours
place ; on voyait leurs canots se
diriger vers le port du Fossé, et de là ils se rendaient
Drouillard auprès de Christophe. à
mer qu'ils lui rendaient
Quoiqu'il fot à présucompte de la situation de la
d'après leurs
place,
observations, ce n'eût été encore rien de
dangerenx; ; mais les commandans de
guerre, dans leur
ces navires de
partialité en faveur du ( Régénérateur
1 Nous puisons ces détails, dans une lettre de Fétion au général
Henry, en date du 2. juin. --- Page 543 ---
[1812]
CHAPITRE XVIII.
C et Bienfaiteur de la nation
gnité d'amenerà leur
haîtienne, )) eurent l'indibord, des officiers
cette Majesté; là, la
aides de campde
longue-vue à la main, ces
observaient la position de nos
derniers
Félix Ferrier,
troupeset des fortifications:
Dupuy et d'autres, suivant ce
prit, vinrent ainsi assez souvent
qu'on apdoute par l'ordre du roi.
sur ces frégates, sans
Les Anglais agirent encore plus mal. Le
ganisa une expédition de barges bien
président Or'-
d'une forte
armées et montées
infanterie, dans l'intention d'aller
la corvette du Nord qui était à l'ancre,
capturer
idée lui était
au Fossé, Cette
venue, parce que deux ou trois des
niers de Sibert, s'étant jetés à la
prisonavaient eu le bonheur de
mer pendant la nuit,
gagner le
nage, et
avaient
Port-au-Prince à la
rapporté qu'il se trouvait
de
surla corvette. Cette
peu
forces
entreprise était
à exécuter, que l'année 1812
d'autant plus facile
fut
occasionnaît des nuits fort obscures. très-pluvieuse, ce qui
barges partaient,
Mais, le soir où les
on vit lancer plusieurs
du
desdeux frégates anglaises
fusées
bord
: c'était le
tre leurs officiers et
signal convenu entissaient la corvette Drovillard; par ces fusées, ils averroyale de se tenir prête.
sachant par ses amis que l'expédition
Christophe,
avait fait monter un fort bataillon
se préparait, y
nos barges furent-elles
de sa garde : aussi
accueillies par une vive fusillade
accompagnée de la mitraille de l'artillerie de la
cette opération manqua.
corvette;
En venant assiéger le
pas d'exciter C le noble Port-au-Prince, il ne négligea
contre la
comte de Jérémie D à se ruer
Grande-Anse, afin
fenseurs de cette ville.
d'inquiéter au moins les déAu commencement d'avril, il ren-
furent-elles
de sa garde : aussi
accueillies par une vive fusillade
accompagnée de la mitraille de l'artillerie de la
cette opération manqua.
corvette;
En venant assiéger le
pas d'exciter C le noble Port-au-Prince, il ne négligea
contre la
comte de Jérémie D à se ruer
Grande-Anse, afin
fenseurs de cette ville.
d'inquiéter au moins les déAu commencement d'avril, il ren- --- Page 544 ---
D'HYTI.
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE
Lagarde, qui était allé
un frère de Jean-Baptiste
voya
des armes, des tambours, une tromdans le Nord, avec
cet agent des
et environ 40 quarts de cartouches:
pette
entre Corail et Pestel'.
insurgés débarqua ces objets
Goman et son
fit S. M. Très-Barbare,
Mais, quoi que
pour que les gélieutenant restèrent assez paisiblement,
envoyer au Port-aunéraux Henry et Wagnac pussent
le siége; ils
Prince des détachemens de troupes pendant
vivres
aussi de la poudre, des boulets, et des
y expédièrent
la subsistance des troupes 2 -
et grains du pays pour
de T'arronLe colonel Tahet, commandant provisoire
aussi.
habituellement
dissement de Nippes, en expédiait
avait
voisin de l'Ouest, cet arrondissement
Comme plus
fréquens avec le Portdes rapports commerciaux plus
le
se
tous les autres du Sud :
président
au-Prince, que
à
le 14 mai, un arrêté quiy
décida, par ce motif, publier
monnaie extraite
autorisait la circulation de la petite
fortes, en 1811, que le peuple appelait
des piastres
d'Haiti.
au Portvraiment populaire
Ilyen avait une fabrique
de
le siége, chacun frappait
au-Prince ; car, pendant
courait
monnaie à son aise, sauf les risques qu'on
cette
boulets. Dès la fin de 1811, des
d'être emporté par les
si faorfèvres de la ville l'avaient contrefaite: 1 c'était
Wagnac à Pétion, rapportant la déclaration d'un insurgé fait prison11 Lettre du général
nier, en date du 19 avril.
chargé du service de l'administrateur Pinet, écrivit au
2Le 21 mai, le trésorier Cator, était sans argent et sans crédit ; il y contribuait peutprésident que cette administration
172 barils de farine, que le général Wagnac
être. Et le 2juin, il expédia au Port-au-Prince refusaient de vendre à l'État. Quels que fussent ces
prit de force chez les commerçans qui ils étaient de la pire espèce de leur profession, et
commerçans, étrangers ou nationaux, alimenter les troupes assiégées. Les frères Gaspard
Wagnac eut raison d'agir ainsi, pour offrirent néanmoins leur service gratuit en transporécartés de tout mplui dans la marine,
tant ces approvisionnemens sur leur gotlette-caboteur.
Prince refusaient de vendre à l'État. Quels que fussent ces
prit de force chez les commerçans qui ils étaient de la pire espèce de leur profession, et
commerçans, étrangers ou nationaux, alimenter les troupes assiégées. Les frères Gaspard
Wagnac eut raison d'agir ainsi, pour offrirent néanmoins leur service gratuit en transporécartés de tout mplui dans la marine,
tant ces approvisionnemens sur leur gotlette-caboteur. --- Page 545 ---
CHAPITRE XVIII.
[1819]
le tribucile! L'un d'eux fut poursuivi et condamné par
Le siége survenant, la police ne pouvant
nal criminel.
les fabricans (la plupart
s'exercer comme auparavant,
dans les quartiers les plus fréquenmilitaires) se plaçaient
entendait à tout moment
tés par les boulets; et la, on
marteau surl'enclume. C'était lejour, pendant
le bruit du
fabricans se livraient à ce travail,
la canonnade, que ces
mais la
où ils empiétaient sur le droit du gouvernement;
ils étaient autour des remparts pour le soutenir
nuit,
Toute la
contre J'ennemi : c'était une compensation.
des habitans passait ainsi au creuset,
vieille argenterie démesurément avec du cuivre ; et ces haoù elle s'alliait
à demi avec les orbitans finirent par être de compte
ti-
: de cette manière, les associés se
fèvres improvisés
la cherté des comestibles, vu la
raient d'embarras avec
de tant de troupes. A la fin, la dépréciation
présence des d'haitis fut telle, qu'il fallait une forte
inévitable
T'achat de n'importe quoi.
somme pour
J.-J. Saint-Victor Poil, chef
Un jour, le commandant
délit de fade la police, surprit un individu en flagrant
les
et le contraignit de porter toutes
brication: : ill'arrêta
les lieux : c'étaient une
pièces à conviction saisies sur
etc.,
enclume, des marteaux, unchaudrone en cuivre,
petite
attirail pardevant le
et ille fit conduire avec ce singulier
de l'État,
Président d'Haiti. En passant près du magasin
des rations aux
où se faisait la distribution journalière de la risée des soltroupes, ce malheureux devint l'objet
délit,
dats, plutôt pour s'être laissé prendre en flagrant
le crime de fabrication de fausse monnaie.
que pour
d'entre eux le suivirent à la loge, en
Une grande partie
de Pétion, qui ne
se moquant de lui, même en présence
leur pensée
s'empêcher de rire aussi, en comprenant
put
asin
des rations aux
où se faisait la distribution journalière de la risée des soltroupes, ce malheureux devint l'objet
délit,
dats, plutôt pour s'être laissé prendre en flagrant
le crime de fabrication de fausse monnaie.
que pour
d'entre eux le suivirent à la loge, en
Une grande partie
de Pétion, qui ne
se moquant de lui, même en présence
leur pensée
s'empêcher de rire aussi, en comprenant
put --- Page 546 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
et en voyant l'accoutrement du
prévenu, C
C tous les péchés d'Israël.
chargé de
D
:
un
Illinterrogea
prit
air et un ton
le'prévenu
piteux, en
d'ailleursi indéniable.
confessant son crime,
Pétion ordonna de le
son pour quelques
mettre en prijours, et dit à cette
a suis sur que la
occasion : a Je
plupart de ceux qui se
C fabriquent eux-mémes
moquent de lui
de la fausse
A les faire.
monnaie : laissezSoldats, ils en
((
choses de
profitent pour acheter les
première
a les
nécessité; citoyens, ils
impôts ou supporteront leur
paieront
A
part de
nous pourrons régler cela.
perte, quand
D Cette
tion seul pouvait rendre
décision, que Pévité
ainsi, donna une nouvelle
aux forges des faux
actile règlement
monnayeurs; ; mais, quand vint
prévu, il n'y eut pas une seule voix
levât contre ce que voulut le chef de TEtat.
quis'éParlons d'une affaire plus sérieuse.
Le général Guerrier, voulant
était de
poursuivre son but,
cerner la place au sud, se décida à renouveler qui
attaques avec la même vigueur
le
ses
tant de
que
jour où il enleva
postes. A cet effet, le 51 mai à 5 heures du
tin, ses troupes commencèrent
males divers
une vive fusillade contre
postes sous les ordres de Borgella.
gea immédiatement de
Celui-ci juson intention; il forma de
serve un fort détachement des
sa ré15 et16*, commandé
par
1Le 18 février, le président avait écrit au
la contrefaçon de cette petite monnaie : ce sénat, le pour lui exposer le tort que faisait déjà
matrices pour en fabriquer une meilleure. qui Afin de porta à demander aux États-Unis des
vendre les emplacemens vides des villes et 17
s'y préparer, il proposa au sénat de
piastres, par ceux qui désiraient les acheter. sucreries, dont le paiement aurait lieu en
Une considération, dit-il, qui n'échappera
à
est la force morale que vous donnerez à l'Etat, point en votre créant perspicacié,eitoyens: sénateurs,
avoir reconnu déjà le bien qu'a fait la loi du 22
des propriétaires. Vous devez
est survenue et par le nerf que vous avez introduit oclobre 1811, par la tranquillité qui en
Le sénat rendit la loi réclamée, le 16 mars saivant. dans I'Etat,à la satisfaction générale.s
-il, qui n'échappera
à
est la force morale que vous donnerez à l'Etat, point en votre créant perspicacié,eitoyens: sénateurs,
avoir reconnu déjà le bien qu'a fait la loi du 22
des propriétaires. Vous devez
est survenue et par le nerf que vous avez introduit oclobre 1811, par la tranquillité qui en
Le sénat rendit la loi réclamée, le 16 mars saivant. dans I'Etat,à la satisfaction générale.s --- Page 547 ---
[1812]
CHAPITRE XVIII,
le chefde bataillon Adonis,
taillon
ayant sous lui le chefde baDugazon, tous deux d'une bravoure
donna pour instructions à
éprouvée. Il
Adonis, de se
vant de l'ennemi
porter au-depour s'opposer à ce qu'il enlevât
postes ; mais de ne pas le poursuivre
les
et surtout de ne
aborder
en cas de succès,
pas
ses retranchemens,
pas essuyer un revers possible, qui ile mettraità pour ne
profiter. En cela,
même d'en
Borgella se conformait tàl'ordre
avait envoyélepresident,cte
que lui
dontila approuvaitlap
Aujour clair, l'affaire devint
prudence.
sait tous ses efforts
plus grave. Guerrier faipour enlever les postes,
taient ses
qui combattroupes avec acharnement, tandis
et Dugazon les appuyaient.
qu'Adonis
Borgella avait quitté son
quartier-général et s'était porté sur les lieux
reste de sa réserve. Ses soldats,
avec le
encouragés
sence et parl'exemple
par sa préque leur traçait
une contenance admirable;
Bauvoir, faisaient
l'ennemi
de monde, sans pouvoir réussir
perdait beaucoup
sur un seul
Soit que Pétion craignit le même résultat point.
où le général Marion eut le malheur
que le jour
de
son poste, soit que Gédéon vint lui succomber dans
prendre part à cette affaire, il
demander à aller
envoya cet officier
avec quelques troupes pour
général
Mais il ne pouvait lui avoir appuyer celles de Borgella.
donné pour
ne pas le voir, de ne
instructions, de
pas s'entendreavec lui sur
y avait de mieux à faire. Il ne
ce qu'il
ment,
l'envoyait pas, certainepour prendre le commandement de la
térieure : donc, Gédéon devait
ligne exl'avait, et
s'en référer à celui
se concerter ayec lui.
qui
Loin d'agir ainsi, et probablement dans
tenir un succès
lui
l'espoir d'obl'ennemi
par
seul, Gédéon se dirigea contre
sans voir Borgella. Ils'adressa au commandant
mieux à faire. Il ne
ce qu'il
ment,
l'envoyait pas, certainepour prendre le commandement de la
térieure : donc, Gédéon devait
ligne exl'avait, et
s'en référer à celui
se concerter ayec lui.
qui
Loin d'agir ainsi, et probablement dans
tenir un succès
lui
l'espoir d'obl'ennemi
par
seul, Gédéon se dirigea contre
sans voir Borgella. Ils'adressa au commandant --- Page 548 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
lui ordonna de se'j joindre à lui pour attaquer
Adonis et
Cet officier lui opposa
l'ennemi dans ses retranchemens.
qu'ilavait reçus de son chefimmédiat;
les ordres positifs
et suivit Gédéon.
mais Dugazon pas ssa outre ces ordres
chef de bataillon fut tué, et Gédéon
Bientôt ce brave
lui-méme forcé à la retraite, après avoir perdu beaucoup
menés contre les retranched'hommes imprudemment
combattait ainsi, le présimens ennemis. Pendant qu'il
à
au fort de l'Hopital et avait envoyé
dent s'était porté
le chef
détachement de la 18€ commandé par
Borgella un
Aidé de cette force, il la réunit
de bataillon LouisFrançois.
marchant contre l'enà sa réserve et se mit à leur tête,
Gédéon, était sorti de ses renemi qui, en repoussant
l'ennemi y rentra.
tranchemens; en le voyant venir,
fut attaqué avec viDans un moment où son poste
résister à T'entrainement de sa
gueur, Bauvoir ne put
la chaleur du combat, T'adjuvaillance habituelle. G Dans
de
Bauvoir prit la tête d'une compagnie
A dant-général
de la 25, et il
et d'une autre de chasseurs
C grenadiers
ennemi dans lequel il a trouvé
G a enlevé un rempart
caisses de cartouches
douzaine de fusils, plusieurs
A une
il avait 18 morts dans ce
( et fait deux prisonniers: y
est doa brisé et abandonné, parce qu'il
C poste qu'on
duré
ennemi. L'affaire a
depuis
a miné par le canon
ont
du matin
midi, et nos troupes
A 5 heures
jusqu'à
toutes ont voulu
montré un courage vraiment stoique;
d'audace. 1 D
C rivaliser
Henry, du 2 juin. Le président lui demandait des vivres,
11 Lettre de Pétion au général
en vendit a des caboteurs de la Jamaique qui
et lui recommandait de ne pas souffrir qu'on
les États-Unis avaient établi sur leur
venaient en chercher, à cause de l'embargo que
était imminente.
commerce, parce que la guerre entre eux et la Grande-Bretagne écrivit a Pétion et se plaignit
Le 25 mai, le fameux J.-B. Lapointe, étant à Jérémie, sollicitant la permission de venir
d'être persécuté ; il réclama sa, justice et sa générosité, en ses offres de services, tout en
combattre au Port-au-Prince. Mais Pétion n'accepta point
Lapointe arrivait de la Jamaique.
ordonnant de ne pas le persécuter.
guerre entre eux et la Grande-Bretagne écrivit a Pétion et se plaignit
Le 25 mai, le fameux J.-B. Lapointe, étant à Jérémie, sollicitant la permission de venir
d'être persécuté ; il réclama sa, justice et sa générosité, en ses offres de services, tout en
combattre au Port-au-Prince. Mais Pétion n'accepta point
Lapointe arrivait de la Jamaique.
ordonnant de ne pas le persécuter. --- Page 549 ---
CIAPITRE XVII.
[1812]
commandant de
Les chefs de bataillon Alain (ancien
distinBauval,de la 17-, et Toureaux, se
place au Môle),
Le général Gédéon, quoiguèrent aussi par leur courage.
repoussé, fut brillant de valeur.
que
du 51 mai mit hors de combat, en tués
Cette affaire
l'ennemi
près de 200 hommes de nos troupes:1
et blessés,
sensible, attendu
avoir éprouvé une perte plus
parut
retranchés. Son résultat
qu'il vint attaquer nos postes
T'effet
raffermit le moral de l'armée assiégée, et produisit
contraire sur les assiégeans.
une nuit, sans qu'il y eût des déIl ne se passait pas
venait en
sertions dans les rangs de ces derniers; il en
les
de troupes du Nord et de T'Artiboville de tous
corps
s'accordaient à dire, qu'il y
nite : tous ces transfuges
dans l'armée royale ;
avait un profond mécontentement
au fond des
et comment ce sentiment n'existerait-il pas
coeurs ? On a vu quelle était la législation pénale codifiée
) Sous un régime aussi barbare,
par C le Grand Henry.
il n'en pouvait
comptant pour rien la vie des hommes,
surtout lorsque ces militaires savaient
être autrement,
la sécurité de
que celui de la République garantissait
tous. soldats venaient en aide à cette disposition intime
Nos
Les battede leurs frères d'armes, de leurs concitoyens.
étaient si
de nos redoutes près
ries ennemies
rapprochées
des unes
avons-nous dit, qu'ons se parlait
du fort National,
devint
autres. Chacun des soldats de la République
aux
aux assiégeans ce réun orateur à son tour, expliquant
maintenu par le
ordonné et
gime de douceur pratiqué,
établi
ChrisPrésident d'Haiti, le comparant à celui
par
décriaient avec une verve spirituelle dans
tophe, qu'ils
près
ries ennemies
rapprochées
des unes
avons-nous dit, qu'ons se parlait
du fort National,
devint
autres. Chacun des soldats de la République
aux
aux assiégeans ce réun orateur à son tour, expliquant
maintenu par le
ordonné et
gime de douceur pratiqué,
établi
ChrisPrésident d'Haiti, le comparant à celui
par
décriaient avec une verve spirituelle dans
tophe, qu'ils --- Page 550 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
leur langage créole, empruntant leur
breux proverbes,
éloquence aux nomqui étaient mieux compris des
royalistes, que tous les discours
soldats
ser
qronpouraitlaradres
enfrançais.
Comme beaucoup de ces derniers
peaux de paille et avaient
portaient des chades sandales
pieds, appelées
dans
grossières aux
sapates
le
leur disaient en créole
pays 2 les républicains
: ( Qui Roizautes
4 Cé Roichapeauz
gagné pour chef?
paille, Rois sapates.
( li; li faire zautes travail
Zautes cé esclaves
comme cheval; li
C
ici pour faire la
méné zautes
guerre, pour li
( femmes
capable régné, et
zautes, pitites zautes va crié
C
dio dans
Nous, nous gagné Président
gé.
qui cé
C nous : allà bon chef! li
papa nous, zami
défende
(
officiers batte nous,
pace qué nous cé républicains.
Q
houn ! couté bien
Camarades, frères,
ça nous di zautes ! Roi
( pays-ci! cé la
pas bon dans
Et
Républignequibon pou gouverné nous ". D
pour prouver leurs sentimens de
soldats envoyaient leurs
fraternité, nos
pains dans les batteries
mies, en disaht aux autves
e'était
enneque
la nourriture
recevaient de la République,
qu'ils
donnait
tandis que leur roi ne leur
qu'un épi de mais pour chacun d'eux. Pétion
ayant appris cette heureuse idée de nos
voyer chaque
soldats, fit enjour un certain nombre de pains dans le
même but; mais il arriva
les
que
officiers ennemis s'en
1 Du mot espagnol sapatas.
2. a Quel est le Roi que vous avez pour chef ? C'est le Roi aut
auzs sapates. Vous autres, vous êtes ses esclaves ; il vous fait chapeauz de paille, le Roi
vaux;i il vous a conduits ici pour faire la guerre, afin de
travailler comme des chevos enfans pleureront, auront les larmes aux
pouvoir régner, et vOS femmes,
est notre père, notre ami: : voila un bon chef! yeux. Il Nous, nous avons un Président qui
parce que nous sommes des républicains.
défend à nos ofliciers de nous battre,
nous vous disons : Les Rois ne conviennent Camarades, nos frères, écoutez bien ce que
doit nous gouverner.
pas à notre pays ; c'est la Réprublique qui
des chevos enfans pleureront, auront les larmes aux
pouvoir régner, et vOS femmes,
est notre père, notre ami: : voila un bon chef! yeux. Il Nous, nous avons un Président qui
parce que nous sommes des républicains.
défend à nos ofliciers de nous battre,
nous vous disons : Les Rois ne conviennent Camarades, nos frères, écoutez bien ce que
doit nous gouverner.
pas à notre pays ; c'est la Réprublique qui --- Page 551 ---
CIAPITRE XVIIL.
559,
[1812]
détriment de leurs soldats : ce qui ne
emparaient, au
par
guère à ceux-ci. On apprit ces particularités
plaisait
de nouveaux transfuges.
le même langage était journellement
Au fortl Lamarre,
militaires de la batterie qui était à sa proximité.
tenu aux
les chefs de bataillon Nazère et
Là, le général Gédéon,
les autres officiers,
Victor Poil, se distinguaient parmi
heureuseembaucheurs comme les soldats. Ils avaient
hommes du 5° régiment, formé à TArment à parler aux
cahaie et de gens de l'Artibonite; ils se connaissnient,
avoir été du même corps. Le 7e régiment se troupour
encore
vait aussi dans la batterie ennemie; 9 c'étaient
camarades d'armes, et des hommes de Saintd'anciens
Ces deux corps de troupes avaient
Marc et de l'Artibonite.
la guerre
été sous les ordres du général Pétion, pendant
d'officiers et de soldats
de l'indépendance, et beaucoup
Marc
étaient encore dans leurs rangs.
de cette époque,
colonel du 7°, était l'un de
Servant, homme de couleur,
et fort aimé dans son corps, qu'il
ces anciens officiers,
commandait avec modération.
ses trouPendant que les républicains embauchaient
rendu,
était à Saint-Marc où il s'était
pes, Christophe
fait vénir :
voir la reine et toute sa cour qu'ilyavait
pour les délices de la royauté sont si enivrantes !
de la ligne
avait le commandement
Le général Magny
fort National; son
quis'étendait du rivage de la mer au
batterie
était à Robert, où la première
qmartier-général
avait été élevée contre le fort Lamarre.
l'esle colonel Marc Servant eut reconnu que
Quand
avait été suffisamment
prit des militaires de son corps
hasarda à
les doctrines républicaines, il se
préparé par
et il trouva officiers et
faire des réflexions à ce sujet;
le commandement
Le général Magny
fort National; son
quis'étendait du rivage de la mer au
batterie
était à Robert, où la première
qmartier-général
avait été élevée contre le fort Lamarre.
l'esle colonel Marc Servant eut reconnu que
Quand
avait été suffisamment
prit des militaires de son corps
hasarda à
les doctrines républicaines, il se
préparé par
et il trouva officiers et
faire des réflexions à ce sujet; --- Page 552 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
soldats plus disposés encore à la défection
pérait. Ils devinrent à leur
qu'il ne l'estour des
les rangs du 3€
embaucheurs dans
régiment, dont les officiers et les
étaient aussi préparés
soldats
la défection
que ceux du 7, De ces deux
passa au 140 qui occupait l'une des
corps,
élevées en face le fort
batteries
tie de
Eveillard, et l'on sait
ce régiment s'était déjà soulevée
qu'une paren faveur de la
au Gros-Morne,
hommes,
République; ce n'étaient pas les
sans doute, mais le même
mêmes
colonel Zacharie Tonnerre
esprit y régnait. Le
commandait ce corps, formé
Marc
Medsr
Servant et ses principaux
auxGonaives.
complices dans la
juration, se hâtèrent de la terminer
conChristophe à Drouillard
avant le retour de
; et sachant bien que le
Magny aurait la tête tranchée, si la
général
dans les
de
défection s'opérait
rangs
sa division, sans qu'il fit partie des
troupes qui voulaient passer au service de la
ils se décidèrent, non à lui
République,
dessein, mais à le lui
communiquer d'avance leur
feraient
déclarer au moment même où ils
connàitre leur intention au fort Lamarre,
l'entraîner malgré lui, dàt-on le retenir
pour
de'le sauver d'une mort inévitable.
prisonnier, afin
vénéré, aimé avec raison
Magny était estimé,
neur, il
par ses troupes : officier d'hon--
ne fût pas entré de lui-même dans
conjuration, ayant déjà
une pareille
prété serment de fidélitéà
tophe. S'il l'avait découverte, il eût
Chrismoyens à sa disposition
employé tous les
pour la faire
sut rien, tant il y eut unanimité de avorter; maisiln'en
troupes.
sentimens parmi ces
Venant donc pour visiter la batterie, comme à
dinaire, le 12 juin, les colonels et leurs
son Olrèrent leur
officiers lui déclarésolution, en présence des soldats qui
ap-
prété serment de fidélitéà
tophe. S'il l'avait découverte, il eût
Chrismoyens à sa disposition
employé tous les
pour la faire
sut rien, tant il y eut unanimité de avorter; maisiln'en
troupes.
sentimens parmi ces
Venant donc pour visiter la batterie, comme à
dinaire, le 12 juin, les colonels et leurs
son Olrèrent leur
officiers lui déclarésolution, en présence des soldats qui
ap- --- Page 553 ---
[1812]
CHAPITRE XVIII.
plaudirent. Tous le prièrent de
se joindre à eux
passer sous l'autorité du Président d'Haiti,
pour
sentant qu'ils ne pouvaient
en lui repréplus endurer la tyrannie de
Christophe, et qu'il serait sa victime tôt ou tard
de suite, s'il ne voulait
et même
Prince. Ce fut
pas entrer avec eux au Port-auun coup de foudre pour le
surtout lorsqu'il n'avait
général Magny,
reçu aucune
ble. Son premier
information préalamouvement fut de tenter d'user de
autorité, pour ramener ces troupes à leur
son
trouva impassiblement
devoir; il les
résolues. Il
de
on le retint avec
essaya
se retirer,
respect, en lui
tous
dus à son noble
témoignant
les égards
caractère, en lui
veau qu'il périrait
représentant de noution. Cette
pour n'avoir pas même su la conjurasollicitude soutenue le vainquit
apprécia les raisons déduites
enfin; il
motifs qui déterminèrent
en sa faveur, comme les
la défection. D'ailleurs,
connaissait Pétion depuis
Magny
longtemps; ; il savait
se trouver sous un chef qui lui avait
qu'il allait
une haute estime, une franche
toujours témoigné
sentir de la
amitié; il ne put donc resrépugnance à passer sous ses ordres. Et
système républicain qu'il allait
le
l'objet de son amour dans
embrasser, ne fut-il pas
ses jeunes ans ? Ses
armes ne se firent-elles pas sous les
premières
publique?
drapeaux d'une RéAussitôt qu'il eut adhéré, les chefs firent sortir
remparts de la batterie, le
des
maître du 3€ régiment,
capitaine Dalzon, quartierde nobles
jeune homme de grand courage,
sentimens, muni d'un
- -
pavillon
blanc, - pour avertir la garnison
parlementaire,
qu'il à avait à
du fort Lamarre
parler. On le laissa s'approcher du
déclara aux officiers
fort, et il
la batterie et du
supérieurs l'intention des troupes de
14°, Le général Gédéon et tous ses com-
maître du 3€ régiment,
capitaine Dalzon, quartierde nobles
jeune homme de grand courage,
sentimens, muni d'un
- -
pavillon
blanc, - pour avertir la garnison
parlementaire,
qu'il à avait à
du fort Lamarre
parler. On le laissa s'approcher du
déclara aux officiers
fort, et il
la batterie et du
supérieurs l'intention des troupes de
14°, Le général Gédéon et tous ses com- --- Page 554 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nxini.
un ancien ami, un careconnurent en Dalzon,
pagnons
ils accueillirent ses paroles avec le plus
marade d'armes :
de monter au
et Gédéon lui proposa
vif enthousiasme,
bonne nouvelle à Pétion.
fort pour aller annoncer cette
obtenir leur
Mais il dut retourner auprès de ses chefs pour
lui
ce qui eut lieu. Dalzon revint, on
consentement:
entra dans le fort où il reçut les
donna une échelle et il
fraternels de Gédéon et de ses officiers.
embrassemens
il fut
par un aide de
Monté bientôt à cheval,
accompagné
informé
arriva
du Président d'Haiti, déjà
camp et
auprès
Gédéon, pendant
un officier envoyé par le général
par
à la batterie. Pétion lui fit un accueil disqu'il retournait
s'informant avec bienveiltingué et plein d'amitié, en
autres officiers
lance du général Magny et de tous les
avaient contribué à cette défection patriosupérieurs qui
accomplie
tique, inspirée par le génie tutélaire d'Haiti,
avec courage.
venait auprès de Pétion, les relaPendant que Dalzon
entre les brations de fraternité militaire s'établissaient
le
du fort Lamarre et ceux de la batterie: le canon,
ves
entendre, car les coeurs s'éfusil ne se faisaient plus
commun
compris, dans un sentiment
taient épanchés,
Dalzon avec un de
pour la patrie. Le président renvoya
au
aides de camp, porter ses paroles de félicitation
ses
Il fut décidé
général Magny et à tous ses compagnons.
lendemain 13juin,
quel'entrée de ces troupes auraitlieule leurs canons à cet
leur donner le temps de préparer
pour
avoir les femmes de plusieurs officiers qui
effet, pour
Madame Zacharie Tonnerre
étaient à quelque distance.
était de ce nombre.
tous les citoyens apToutes les troupes de la place,
préprirent en un instant cette heureuse défection, quifit
licitation
ses
Il fut décidé
général Magny et à tous ses compagnons.
lendemain 13juin,
quel'entrée de ces troupes auraitlieule leurs canons à cet
leur donner le temps de préparer
pour
avoir les femmes de plusieurs officiers qui
effet, pour
Madame Zacharie Tonnerre
étaient à quelque distance.
était de ce nombre.
tous les citoyens apToutes les troupes de la place,
préprirent en un instant cette heureuse défection, quifit --- Page 555 ---
CHAPITRE XVIII.
[1819]
évacuation et la levée du siége par
sager une prompte
Saint-Marc sans délai et vint
Christophe. Averti, ild quitta
était
à toute bride: le 14ils'y trouvait. Il en
à Drouillard
armée manifestait déjà des distemps, car le reste de son
venait d'avoir lieu. Ily convopositions à imiter ce qui
en conseil de guerre, et ils décidèrent
qua ses généraux dans la nuit du 14au 15. N'ayant pas
avec lui d'évacuer
immédiatement pour
trop foi dans ses troupes, il repartit
laissant le commandement supérieur au
Saint-Marc, en
maréchaux: il
Martial Besse, l'un de ses grands
général
sacrifier les
faits à Santo
lui ordonna de faire
prisonniers
nombre d'environ 200: ces infortunés
et à Sibert, au
militaires furent tués aux Sourees-Puantes'.
de
les nuits du 12 au 15, du 15, au 14, ily eut
Dans
contenues dans
nombreuses désertions parmi les troupes
la discipline sévère du
la fidélité à leurs drapeaux, par
se porta au fortI Lamarre,
Nord. Le 15, le Présidentd'Haiti:
et à cheval, pour recevoir les troupes
avec sa gardeà pied
qui se joignaient aux siennes.
voisine
Leur entrée en ville, par la porte Saint-Joseph
lieu avec toute la solennité militaire en pareil
du fort, eut
circonstance. Ce
dans cette
cas, et tout exceptionnelle
sortant
des vaincus d'une place assiégée,
n'étaient pas
c'étaient des frères, des comen présence des vainqueurs;
détesté
d'armes, abjurant un gouvernement
pagnons
renonçant à servir ses passions,
autant que détestable,
cruelle tyrannie,
son despotisme infâme, sa
sa haine,
généralement à dire, a cette époque, que Christophe était consterné,
1 On s'accorda
Il est certain du moins que la politique de Pétion lui parut
abattu, par ce revers inattendu. qu'il ne put ou ne voulut pas s'avouer a lui-mème, que
plus redoutable que jamais, la seule parce cause du mécontentement de ses troupes.
ses cruautés étaient
autant que détestable,
cruelle tyrannie,
son despotisme infâme, sa
sa haine,
généralement à dire, a cette époque, que Christophe était consterné,
1 On s'accorda
Il est certain du moins que la politique de Pétion lui parut
abattu, par ce revers inattendu. qu'il ne put ou ne voulut pas s'avouer a lui-mème, que
plus redoutable que jamais, la seule parce cause du mécontentement de ses troupes.
ses cruautés étaient --- Page 556 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
les lois de celui qui n'avait en vue que
pour passer sous
de
individu en partilel bonheur général et celui
chaque
l'abjuration d'un système fondé par
culier. C'était encore
enire des
l'orgueil et la vanité, établissant l'inégalité
monarchie au profit d'une famille, pour adopégauz, une
en vertu de la loi,
où chacun tenait son rang
ter un autre
d'une même famille,
existait entre les enfans
où l'égalité
la République, enfin,
tous habiles à jouir de leurs droits,
régie au profit de tous.
Vive le PréCe fut aux cris de: Vive l. Républiquel
Port-ausident d'Haiti! que ces tre"pes entrèrent au
de toute I'armée assiégée, de tous
Prince. Elles reçurent
éclahommes et femmes, des témoignages
les citoyens,
leur conduite si patriotique.
tans de satisfaction pour
Marc Servant fut promu au grade de général
Le colonel
d'autres officiers reçurent
de brigade avant son entrée:
acquirent
du Président d'Haiti, les grades qu'ils
également
méritoire.' Il fit un acleur concours à cette ceuvre
par
et à eux tous.
cueil plein de fraternité au général Magny
sa défection était forMagny ne lui cacha point que
s'émais il dit aussi que
cée, étant lié par son serment;
qu'il
tant soumis à la nécessité, Pétion pouvait compter de le
la République : il pria le président
ne trahirait pas
afin de sauver les jours de
laisser sans aucune fonction,
d'estime,
famille." Pétion ne lui en témoigna que plus
sa
Ce
ne tarda pas à
et condescendit à son voeu.
général
Jean-Gilles Gonave qui devint colonel du 7 régiment. C'est
11 Parmi eux, on distinguait Antoine Rémy, Guillaume, Jacques Louis, Benoît Batraalors que Denis Toussaint, officiers de mérite, passèrent au service de la République et honorèrent
ville, etc., etc. tous conduite toujours digne du respect de leurs concitoyens.
leur pays par une
qu'il apprit les circonstances qui forcèrent Nagny à entrer
20 Christophe la respecta, parce
au Port-au-Prince.
Gonave qui devint colonel du 7 régiment. C'est
11 Parmi eux, on distinguait Antoine Rémy, Guillaume, Jacques Louis, Benoît Batraalors que Denis Toussaint, officiers de mérite, passèrent au service de la République et honorèrent
ville, etc., etc. tous conduite toujours digne du respect de leurs concitoyens.
leur pays par une
qu'il apprit les circonstances qui forcèrent Nagny à entrer
20 Christophe la respecta, parce
au Port-au-Prince. --- Page 557 ---
CHAPITRE XVIII.
[1819]
recevoir son don national, comme les autres généraux
le
de la Répuqui venaient de reconnaitre gouvernement
blique, dans le Sud.'
la canonLajournée du 14 juin fut épouvantable, par
de Christophe. On jugea
nade des batteries en possession
de
cela même, que c'était le signe avant-coureur
par
armée; il semblait qu'elle voulait
l'évacuation de son
épuiser ses munitions et ses projectiles.
dans la
Dans la ligne extérieure, un transfuge vint
matinée du 14 auprès du général Borgella; ill lui annonça
Guerrier fais ; tous les préparatifs pour
que le général
avisa le président qui lui enTévacuation. Borgella en
l'ordre de s'en assurer, en observant les mouvevoya
cela arrivant, il ferait battre une
mens de l'ennemi; que
des
sous ses ordiane générale par les tambours
corps
L'évacuation de l'armée ennenie devait s'opérer,
dres.
Ausd'abord par les troupes les plus éloignées.
en effet,
le chef de batailsitôt que la nuit se fit, Borgella envoya
leurs
lon Alain à la tête d'un détachement pour épier
cet officier se convainquit de leur départ
mouvemens;
et la diane fut battue: un feu de
vers 8 heures du soir,
fut
ordrede Borgella. A ce signal, ce ne
joie la suivit par
les lignes de la place,
qu'un cri universel dans toutes
furent rédans tous les forts: le feu de joie et la dianey
de la République avaient prévalu
pétés. Les principes
sur ceux de la Royauté!
du
de
Borgella reçut l'ordre
président
Le 15 au jour,
Elles se joignirentrer dans la place avec ses troupes.
et toutes sortirent avec le président, par
rent aux autres,
qu'il allait pourChacun croyait
la porte Saint-Joseph.
jadis a Caradeux le Cruel, l'une des plus belles
1 Magny reçut la sucrerie appartenant
propriétés du Cul-de-Sac.
T. VII.
es
sur ceux de la Royauté!
du
de
Borgella reçut l'ordre
président
Le 15 au jour,
Elles se joignirentrer dans la place avec ses troupes.
et toutes sortirent avec le président, par
rent aux autres,
qu'il allait pourChacun croyait
la porte Saint-Joseph.
jadis a Caradeux le Cruel, l'une des plus belles
1 Magny reçut la sucrerie appartenant
propriétés du Cul-de-Sac.
T. VII. --- Page 558 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'TAITI.
la route de Saint-Marc; mais arrivé
suivre l'ennemi sur
rentrer
de Sibert, il ordonna la contre-marche pour
près
toute l'armée y était renen ville : dans l'après-midi,
due.
Pétion lui avait dit son intention
En voyant Borgella,
lui dit-il,
à ce sujet : a Tous les officiers supérieurs,
désirer que je poursuive
C toutes les troupes paraissent
mais n'en
s'enfuit au pas de course;
je
C l'ennemi qui
le sang de
le simulacre. Je veux ménager
C ferai que
ont été assez grandes
nos pertes
C mes concitoyens;
de notre guerre civile.
le commeneement
C déjà depuis
dans l'arméede
défection
vient de s'opérer
(( La
qui
est ébrandoit
que sa puissance
( Christophe,
prouver
désormais, il n'ole
achèvera de T'abattre:
( lée; temps
Cicatrisons nos plaies;
marcher contre nous.
( sera plus
facultés à procurer au peuple, la.
C employons toutes nos
somme de bonheur et de prospérité posC plus grande
devoir du
et ce sera
c'est la le
gouvernement,
(( sible :
livrerau
aussi la
belle bataille que nous pourrons
(
plus
soumises à ses Orles
C
tyran qui opprime
populations
C dres 1 . D
dans cette poliQuelle sagesse et quelle intelligence
même
Thumanité! Quel
en
sur
patriotisme
tique basée
! Commeiljugeait
temps de la part de ce grand citoyen!
et
récemment arrivés, du présent
bien des événemens
de l'avenir de sa patrie !
l'indéfection de la flottille du Nord avait prouvé
La
humains sur les coeurs ; la fin de
fluence des sentimens
modérée; la déla scission du Sud, celle d'une conduite
fection des troupes sous les remparts du Port-au-Prince,
1 Notes biographiques dictées par Borgella.
! Commeiljugeait
temps de la part de ce grand citoyen!
et
récemment arrivés, du présent
bien des événemens
de l'avenir de sa patrie !
l'indéfection de la flottille du Nord avait prouvé
La
humains sur les coeurs ; la fin de
fluence des sentimens
modérée; la déla scission du Sud, celle d'une conduite
fection des troupes sous les remparts du Port-au-Prince,
1 Notes biographiques dictées par Borgella. --- Page 559 ---
[1812]
CIIAPITRE XVIII,
l'empire des idées républicaines
mes.
sur l'esprit de ces homMaintenant, il ne s'agissait plus
conversion des convictions
que d'opérer la
du bonheur et de la
politiques, par le spectacle
prospérité que produit un
ment qui respecte les droits des
gouvernerantà celui quiles viole
individus, en le compaet quis'abreuve de sang.
Quand le temps arriva où cC résultat fut
l'Artibonite et le Nord se réunirent à l'Ouest obtenu, que
d'une manière
et au Sud,
pacifique, on en fut étonné; mais
dans la nature des choses. Ily fallait du
il était
mais n'en faut-il
temps,sans doute;
pas toujours pour opérer le bien
gesse politique consiste à le vouloir,
? La sapour yarriver, et à savoir rattendre:
à tout combiner
Pétion
: c'est ce qui
parmi ses contemporains. La
distingua
que combats à livrer, que batailles à plupart nevoyaient
rer l'avenir de la République;
gagner, pour assutions à fonder,
lui, ne voyait qu'instituquedroits à respecter, pour la
d'abord, afin d'assurer son
fairechérir
avenir était
empire sur les âmes : tout son
là, et Pétion réussit dans l'oeuvre
entreprise.
qu'il lavait
En évacuant, l'armée ennemie avait laissé
Port-an-Prince, non-seulement
autour du
mais celle de
son artillerie de siége,
campagne et desp projectiles en
sidérable ; elle encloua les
quantité concanons et brisa
Drouillard, on trouva aussi un attirail de leursfaffats. A
tant. Tous ces objets furent
guerre imporapportés successiverent
T'arsenalde la ville.
à
Durant la première semaine qui suivit
population alla visiter ces terribles
T'évacuation, la
ses maisons : elles étaient
batteries quibrisaient
savamment construites.
connut que l'ennemi en préparait
On retamment au lieu appelé
plusieurs autres, noBois-de-Chône, qui auraient ex-
aussi un attirail de leursfaffats. A
tant. Tous ces objets furent
guerre imporapportés successiverent
T'arsenalde la ville.
à
Durant la première semaine qui suivit
population alla visiter ces terribles
T'évacuation, la
ses maisons : elles étaient
batteries quibrisaient
savamment construites.
connut que l'ennemi en préparait
On retamment au lieu appelé
plusieurs autres, noBois-de-Chône, qui auraient ex- --- Page 560 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
fortifications de la place et à la ville
trêmement nui aux
survint dans ses
l'heureuse défection qui
entière, sans
un vieil artilleur euroElle donna à la République
rangs.
devenu Haitien en 1804.Comme
péen, nommé Jelikens,
manlançait contre le fort Lamarre,
les boulets qu'il
en ville en brisant
souvent le but et tombaient
quaient
avaient donné le nom de Casséles maisons, nos soldats
entrant en ville, il
Cazesà la batterie qu'il dirigeait : en
désigné lui-même que par ce sobriquet, qu'il
ne fut plus
acceptait gaiment.
les troupes du Sud dans
Lorsque le président renvoya
fit donner l'orrespectifs, il leur en
leurs cantonnemens
C'était en même temps remdre parle général Borgella.
faite,insinner à ces troupes
plir la promésse qu'illoiavait
un noul'autorité, et donnerà ce général
le respect pour
son désintéressede son estime pour
veau témoignage
encore par
ment lors de sa soumission, en récompensant
dans le
déférence la conduite qu'il venait de tenir
cette
Il n'yayait plus lieu de le resiége du Port-au-Prinee.
du
commandant en chef du département
connaitre pour
mais du moinsily faisait
Sud, ainsi que nous l'avons dit;
cet ordre émané de lui'.
respecter son nom par
lieu de
Pétion désirait qu'il restât au Port-au-Prince,
Borgella lui ayant demandé T'habitation
sa naissance.
natioCustines, située tout près de Cavaillon, poursondon
l'habitation
nal, il l'engagea à prendre de préférence
qui avait apBorgella, près de la Croix-des-Bouquets,
colonel Léveillé, de la 13, paraît avoir été cause de son suicide à
10 Cet ordre donné au
on le crut ainsi, parce qu'on ne sut pas le
Saint-Michel, pendant son retour aux Cayes; Peut-être cependant, avait-il espéré sa promotion au
vrai motif de ce regrettable désespoir.
de sa défection au 14 mars, surtout en voyant
grade de général de brigade, en récompense Quelle que fut la cause de son suicide, on
élever Wagnac a celui de général de division.
doit le plaindre.
13, paraît avoir été cause de son suicide à
10 Cet ordre donné au
on le crut ainsi, parce qu'on ne sut pas le
Saint-Michel, pendant son retour aux Cayes; Peut-être cependant, avait-il espéré sa promotion au
vrai motif de ce regrettable désespoir.
de sa défection au 14 mars, surtout en voyant
grade de général de brigade, en récompense Quelle que fut la cause de son suicide, on
élever Wagnac a celui de général de division.
doit le plaindre. --- Page 561 ---
CHAPITRE XVIII.
[1812]
dansl'Ouest. C Vous
partenu à son pore, afin dedemeurer
voalez-vous
de moi, lui dit-il: pourquoi
(( serez près
milieudegensquer vous ne
Vous serezau
a2 allerdansleSud?
insista, en lui repréestimer. D Mais Borgella
( pouvezplus
longtemps, et
avait habité le Sud depuis
sentant qu'il
travaux de culture, il
Custines, s'occupant de ses
qu'à
celle de ses véritables
n'aurait d'autre société que
voir. Pétion lui donua cette
amis qui viendraient l'y
la suite, il parut croire qu'en
propriété; mais, par
conservait un
Borgella
refusant toutes ses avances,
et il y eut du refroidissement
certain mécontentement,
de sa part: des faits le prouveront."
lui demandait pour
En même temps, le général Lys
où
située aussi dans le Sud
don national, une habitation
dont il avait jadis commanil alla habiter le Petit-Trou
était du Sud et y redé la place. Le général Francisque
il eut aussi son don national
tournait naturellement;
était dans le
Leblanc
dans la plaine des Cayes. Bruny
Pétion
et eut le sien près de T'Anse-à-Venu.
même cas,
de cet arronle rétablit
dans le commandement
ne
pas
qu'il laissa au colonel Tahet ".
dissement,
et il n'eit pas eu raison d'eu avoir à
11 Borgella n'éprouvait aucun mécontentement, son estime. Mais, résidant dans le Sud
l'égard de Pétion, qui avait tout fait pour lui prouver de vrais amis. Il donna la préférence
depuis 1796, il s'y était créé des habitudes et y avait réunissait une foule d'avantages; elle avait
à l'habitation Custines, parce que cette propriété de recevoir tous les genres de culture ; elle
plus de 2,000 carreaux de terre, susceptibles
pouvaient être transportés aux Cayes
est située sur la rivière de Cavaillon, et ses produits
avec elle- Ne déetc. L'habitation Borgella ne pouvait soutenir une comparaison
par eau,
d'arrondissement par exemple, Borgella se proposait
sirant pas un emploi, de commandant
habitant : ce qu'il obtint durant sept
de jouir paisiblenent sur sa propriété, el véritable des mues sur lui, quand il l'engageait a
années consécutives. Il est a croire que Pétion avait où nous dirons ce qui nous porte à
demeurer au Port-au-Prince : le moment viendra
penser ainsi.
ou a la mauvaise foi de Bruny Leblanc, sa
211 parait qu'il attribua, ou à la faiblesse,
les troupes de Delva à Trémé. Ce gédéfection en faveur de Rigaud, qui avait compromis de Tahet, peu avant celle de Pétion, et
néral ne reprit ce commandement qu'à la mort
sur les instances réitérées du géneral Boyer.
nous dirons ce qui nous porte à
demeurer au Port-au-Prince : le moment viendra
penser ainsi.
ou a la mauvaise foi de Bruny Leblanc, sa
211 parait qu'il attribua, ou à la faiblesse,
les troupes de Delva à Trémé. Ce gédéfection en faveur de Rigaud, qui avait compromis de Tahet, peu avant celle de Pétion, et
néral ne reprit ce commandement qu'à la mort
sur les instances réitérées du géneral Boyer. --- Page 562 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
Ces quatre généraux demeurèrent ainsi
et ne s'occupant que de leurs travaux
sans emploi,
ils faisaient partie de l'état-major
agricoles ; mais
général de
comme il y en avait d'autres dans l'Ouest:
l'armée,
en était le chef, Lamothe
Bazelais, qui
Aigron, le sous-chef,
Louis, Marion, et Bergerac Trichet.
Nicolas
Métellus dans le commandement
Gédéon remplaça
de T'arrondissement de
Léogane.
L'issue du siége du Port-au-Prince mit
guerre qui désolait le
une trève à la
bandonner
pays depuis cinq ans. Forcé d'acette entreprise, Christophe,
fut
dont
humilié, se retira la vengeance dans le
l'orgueil
Dans le livre suivant on verra quels
coeur.
ajouta à ses forfaits
crimes odieux il
antérieurs; mais on verra aussi
occasionnèrent de nouvelles défections
qu'ils
parmi ses troupes. --- Page 563 ---
CHAPITRE XVIII. RESUMÉ DE LA DEUXIÈME EPOQUE.
Dessalines en
La révolution qui renversa l'empereur
créa
Haiti une situation extrêmeabrégeant sa vie,
pour
élevées dans toutes les
ment difficile, par les prétentions
à raison des accusations portées
classes de la société,
cet attentat. Ces prétentions
contre ce chefpour justifier
le maintien de l'ornécessitaient alors des mesures pour
l'étaafin de faciliter
dre et de la tranquillité publique,
blissement du nouveau régime que les révolutionnairesjuaux intérêts du pays. Ce fut
geaient le plus convenable
d'une divergence de vues entre les prineipaux
l'occasion
généraux qui dirigèrent la révolution.
général en chef de l'armée, reconnu
H. Christophe,
à cause de son rang,
chefprovisoire du gouvernement,
et de l'initiative qu'ilavait prise pour
de son ancienneté
n'employer que la contrainte
abattre l'empereur, voulut
habitudes.
étaient dans ses idées et ses
et la rigueur qui
la
et de la marine, qui
Gérin, ex-ministre de
guerre
inclinait aussi
avait été à la tête de l'insurrection du Sud,
à cause de soI caractère despotique.
vers ces moyens,
de la 2e division de l'Ouest
Mais Pétion, commandant
fallait user de voies
où l'empereur fut abattu, jugea qu'il
la
de douceur et de persuasion sur les esprits, parce que
ordinaire de son caractère l'y portait natumodération
devait être conséquent
rellement, et qu'il pensait qu'on
aux principes de la révolution.
du
tenant aux préLe chef provisoire
gouvernement
situails'ensuivit aussitôt une
rogatives de son autorité,
dissensions civiles imtion telle, qu'on put prévoir des
détriment de la nation.
minentes, au grand
a qu'il
la
de douceur et de persuasion sur les esprits, parce que
ordinaire de son caractère l'y portait natumodération
devait être conséquent
rellement, et qu'il pensait qu'on
aux principes de la révolution.
du
tenant aux préLe chef provisoire
gouvernement
situails'ensuivit aussitôt une
rogatives de son autorité,
dissensions civiles imtion telle, qu'on put prévoir des
détriment de la nation.
minentes, au grand --- Page 564 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'IIAYTI.
A ses exigences, Christophe joignit aussi de
tentions à succéder
tellesprépurement à l'autorits
truite par la révolution,
impériale dédissentiment
que ce fut encore une cause de
entre lui et Pétion surtout,
de ses antécédens, était devenu
qui, par l'éclat
l'âme de ce
politique. Aux prétentions de
mouvement
sait la nécessité de limiter
Christophe, Pétion oppoles attributions de l'autorité
exécutive, dérivant d'institutions
férait à toutes autres. Leurs
républicaines qu'il prérelations se ressentirent
ce dissentiment qui se manifesta dans divers
de
Enfin, une assemblée de
faits.
forma
représentans du
au Port-au-Prince, dans le but de
peuple se
pays selon le système de
constituer le
le
gouvernement qui lui paraitrait
plus propre à fonder le bouheur général.
ordre de Christophe,
Réunie par
d'après le voeu formellement
festé par Pétion et Gérin,
maniple de l'Ouest
organes de l'armée et du
et du Sud, il espérait qu'au
peumajorité gagnée à ses
moyen d'une
vues, ou plutôt intimidée
ses
antécédens, il réussirait à faire voter
par
telle qu'il la désirait. Mais,
une constitution
averti de ses
tion les
manceuvres, Pédéjoua en recourant à de fausses élections
avoir la majorité dans les vues qui dominaient
pour
deux
dans les
départemens. La réunion de l'assemblée
tuante étant au siége de son autorité
constifut facile,
divisionnaire, il lui
indépendamment de cette majorité illégale,
d'influencer ces membres en général, même
de ceux qui avaient promis à
la plupart
intentions. Des
Christophe de seconder ses
actes de ce dernier survenant dans ces
circonstances, qui prouvèrent sa volonté de dominer
d'une manière absolue, Pétion fit constituer la
que d'Haiti avec des attributions si
Républipouvoirexéeutif,
restreintes pour le
eninvestissant un sénat de la dictature,
de cette majorité illégale,
d'influencer ces membres en général, même
de ceux qui avaient promis à
la plupart
intentions. Des
Christophe de seconder ses
actes de ce dernier survenant dans ces
circonstances, qui prouvèrent sa volonté de dominer
d'une manière absolue, Pétion fit constituer la
que d'Haiti avec des attributions si
Républipouvoirexéeutif,
restreintes pour le
eninvestissant un sénat de la dictature, --- Page 565 ---
CHAPITRE XVIII.
[1812]
mit à la tête d'une armée pour veque Christophe se
constituante, au moment même
nirdissoudre l'assemblée
dont il
où elle consacrait en lui l'autorité provisoire
civile devint donc la seule issue
était revêtu. La guerre
d'une situation aussi tendue.
bataille sanIl fallut repousser son agression, et une
d'abord
inaugura cette guerre fratricide. Elle fut
glante
de Pétion; mais, échappé à sa défaite,
au désavantage
à se retirer dans l'Artibonite,
il contraignit Christophe
Gérin. Celui-ci voulut tly
par le concours qu'il reçut de
était plus urpoursuivre, tandis que Pétion pensait qu'il
le gouvernement de la République, vu
gent d'organiser
la rébellion de Christola vacance de la présidence par
alors TEtat
phe à la constitution. Ce dernier organisa accordait la
une autre constitution qui lui
d'Haiti, par
plénitude du pouvoir.
étaient divisés surla
Pendant que Pétion et Gérin
la Grandemilitaire, une révolte éclatait dans
question
tout le département du Sud.
Anse, en menagantd'envahirt
de la direction des
Cet événement porta le sénat, chargé
à
de Pétion; et,
affaires publiques, à se rallier l'opinion
l'avoir investi du commandement du département
après
et Gérin de celui du Sud, ce corps finit par
del'Ouest, Pétion à la Présidence de la République, en s'occuélire
administrative et militaire. Déçu
pant de l'organisation
présidence,
nourrissait d'étreappeléàla
dansl l'espoirqu'il
mécontentdel la principale loi rendue sur T'administration
du sénatoriat qui ne
générale, Gérin offrit sa démission
mais il devint le chef d'une opposition
fut pas acceptée;
d'Haiti, et le sénat qui
qu'il forma contre le Président
des suipartageait ses vues. Cette opposition fit prévoir
fàcheuses
la sûreté publique, car des ambitions
tes
pour
d'étreappeléàla
dansl l'espoirqu'il
mécontentdel la principale loi rendue sur T'administration
du sénatoriat qui ne
générale, Gérin offrit sa démission
mais il devint le chef d'une opposition
fut pas acceptée;
d'Haiti, et le sénat qui
qu'il forma contre le Président
des suipartageait ses vues. Cette opposition fit prévoir
fàcheuses
la sûreté publique, car des ambitions
tes
pour --- Page 566 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
particulières pouvaient s'en prévaloir
leurs fins.
pour parvenir à
Cependant, le sénat s'identifia tellement
chef de l'Etat, qu'il lui délégua
aux vues du
la dictature
l'exercice d'une partie de
qu'il avait reçue, et finit par la lui déférer
entièrement, en s'ajournant, afin qu'il put briser les
sistances qui se manifestaient et
réqu'il fit profiter à la
Républiqne un soulèvement survenu dans
du nord contre la
la péninsule
tyrannie de Christophe.
Durant T'ajournement du sénat, des efforts
tés pour aller au secours de
furent tences partisans de la
blique, une armée fut confiée à la bravoure
RépuLamarre qui
du général
débarqua dans la péninsule. Mais
néraux qui avaient rendu des
deux géservices signalés au
Yayou et Magloire Ambroise, égarés
pays,
parde perfides
par leur ambition et
conseils, conspirèrent contre la
et périrent victimes de leur
République
riclitant
égarement. Les finances
par l'incurie du secrétaire d'Etat
péPrésident d'Haiti se vit forcé de le
Blanchet, le
ler à cette
révoquer pour appecharge un autre citoyen; et par cet acte
cessaire, il s'attira la haine du
néquelque mécontentement
fonctionnaire déchu, et
de la part des
du sénat, à cause de son
membresinfluens
remplaçant.
En reprenant ses séances, ce corps manifesta
contentement
ce mépar divers actes: un dissentiment
luiet le Président d'Haiti
entre
dernier avait
se fitj jour, sur la marche que ce
donnée aux affaires publiques pendant l'ajournement. Ses pouvoirs extraordinaires
droit par la reprise des séances du
cessaient de
sitait à le déclarer
sénat, et ce corps héofliciellement. Mécontent de ce ménagement, Gérin renouvela sa démission du
se retira dans le Sud dont il était le
sénatoriat et
commandant supé-
Président d'Haiti
entre
dernier avait
se fitj jour, sur la marche que ce
donnée aux affaires publiques pendant l'ajournement. Ses pouvoirs extraordinaires
droit par la reprise des séances du
cessaient de
sitait à le déclarer
sénat, et ce corps héofliciellement. Mécontent de ce ménagement, Gérin renouvela sa démission du
se retira dans le Sud dont il était le
sénatoriat et
commandant supé- --- Page 567 ---
CHAPITRE XVII.
[1812]
contre le Président d'Haiti
rieur: ses discours publics
celui-ci à s'y rendre aussi, afin de neutraliser
portèrent
dans ce départeIrrité de sa présence
son opposition.
des populations, Gérin
ment et del'accueil qu'il y reçut
se
militaire qu'il accepta : ce général
donna sa démission
déplorable
retira dans ses foyers, couvant sa jalousie
contre Pétion.
d'Haiti retrouva le
Revenu dans l'Ouest, le Président
tracassejamais à lui susciter des
sénat disposé plus que
contre lui
commit l'imprudence de rédiger
ries. Ce corps
de Remontrances,
un véritable acte d'accusation qualifié
étaient alqu'il lui lut en face: des reproches injustes y
suiet la politique qu'il
ticulés contre son administration
le calme
de l'Etat. Ily opposa
vait dans le gouvernement
lutte ouverte avec
de la sagesse, afin de ne pas entrer en
les
Mais enhardis par ces procédés,
le corps législatif.
à rendre un acte qui retimembres influens le portèrent
délégués
rait formellement les pouvoirs extraordinaires
d'Haiti. Convaineu à son tour du péril
au Président
la chose publique, Pétion
qu'offrait cette conduite pour
de brigade,
éleva un colonel influent au grade de général
entendait retenir les attribupour prouver au sénat qu'il
exécutif.
tions nécessaires et inhérentes au pouvoir
aussitôt, afin
Il résolut d'entreprendre une campagne
publique de ces tiraillemens ende détonrnerl'attention
l'armée sous les ortre les deux pouvoirs, et de dégager
elle
des forces dirigées contre
par
dres de Lamarre,
sla firent échouer
Christophe. Des dirconstanesimpréuesl
Ce rédevant Saint-Marc, eti il fallut rentrer à la capitale.
Lamarre à rentrer enfin dans
sultat fàcheux contraignit
la ville du Môle dont le siége mémorable commença
aussitôt.
ens ende détonrnerl'attention
l'armée sous les ortre les deux pouvoirs, et de dégager
elle
des forces dirigées contre
par
dres de Lamarre,
sla firent échouer
Christophe. Des dirconstanesimpréuesl
Ce rédevant Saint-Marc, eti il fallut rentrer à la capitale.
Lamarre à rentrer enfin dans
sultat fàcheux contraignit
la ville du Môle dont le siége mémorable commença
aussitôt. --- Page 568 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
des intrigues s'étaient
Mais, pendant cette campagne,
dans le but de
ourdies entre quelques membres du sénat,
Gérin à l'activité militaire; ils T'avaient mandé
rappeler
de l'employer à porter
sous prétexte
au Port-au-Prince,
Saint-Marc. Ce général
secours à l'armée qui assiégeait
rendre à cet
à se
n'ayant pas mis un grand empressement
d'Haiti.
n'y arriva qu'après le retour du Président
appel,
rendait
celui-ci lança une proclamation qui
A ce sujet,
de la campagne et où il se moncompte des opérations
ceux qui en étaient
trait irrité de ces intrigues, menaçant
le
et les
de factieux. Cet acte porta
les auteurs
qualifiant
Gérin
formellement au président, que
sénat à demander
le
et sur le silence qu'il garda, ce corps rapfàt activé;
sénatoriales. En s'installant, Gérin
pela à ses fonctions
d'Haiti; une séance scanattaqua le pouvoir du Président membres du sénat prodaleuse s'ensuivit, où d'autres
contre ces manceuvres.
testèrent publiquement
d'une telle situation,
Le sénat, convaincu du danger
s'ajourna dès ce jour. Sa dictature passa nécessairement
dur Président d'Haiti, secondé par le général
aux mains
nommé secrétaire d'Etat par ce
Bonnet, récemment
corps dont il faisait partie.
dans
entre les deux pouvoirs,
Pendant ces tiraillemens
contre la domil'Est d'Haiti, les naturels se soulevaient
au nom de Ferdinand VII, retenu prination française,
Napoléon qui fit ensonnier en France par l'empereur substituer un memvahir l'Espagne par ses armées, pour
Cette levée de
bre de sa famille à celle des Bourbons.
boucliers inattendue finit par être couronnée de succès,
devenus les alliés de l'Espagne; et
à l'aide des Anglais
coml'ancienne possession de cette puissance se replaça
avec des vues d'alliance
plètement sous son obéissance,
retenu prination française,
Napoléon qui fit ensonnier en France par l'empereur substituer un memvahir l'Espagne par ses armées, pour
Cette levée de
bre de sa famille à celle des Bourbons.
boucliers inattendue finit par être couronnée de succès,
devenus les alliés de l'Espagne; et
à l'aide des Anglais
coml'ancienne possession de cette puissance se replaça
avec des vues d'alliance
plètement sous son obéissance, --- Page 569 ---
CHAPITRE XVIII.
[1812]
des naturels en faveur de la
de la part de quelques-uns
nombre
d'Haiti, de la part d'un plus grand
République faveur de TEtat d'Haiti, dans le Nord.
en
enfin à l'activité militaire par Pétion, à l'ocRappelé
contre cet État, le gécasion d'une nouvelle campagne
ménéral Gérin ne tarda pas à manifester encore son
contentement et à exciter celui des troupes placées sous
alors que des difficultés naturelles impossibles
ses ordres,
l'armée à rentrer dans ses foyers.
à vaincre, obligérent
l'intention de
Il se retira dans le Sud, cette fois avec
ouvertement contre le Président d'Haiti. Penconspirer
était
avec le secrétaire d'Etat,
dant que ce dernier
occupé
du Môle, la
à pourvoir à tous les besoins de la place
de Gérin éclatait et T'entrainait au suicide,
conspiration
par son insuccès.
dà seulement à l'obstinaCet événement malheureux,
la
de ce vieux défenseur de la liberté,
tion et à jalousie
dissidens du sénat et
raviva dans l'esprit des membres
le mécontentement qu'ils couparmi d'autres citoyens,
contre le Président d'Haiti. Dans ces circonstanvaient
Revenu
le
André Rigaud arriva aux Cayes.
ces,
général
en France, il fut revu avec joie par
de sa longue captivité
lui-même ;
les populations et le chef du gouvernement
l'ancien secrétaire d'Etat Blanchet
mais les opposans,
toujours haineux à cause de sa révocation,jesurtout,
être le chefde leur faction,
tèrent les yeux sur lui, pour
d'Haiti. Celui-ci ne
afin de ruiner le pouvoir du Président
lui inspirer
s'en tint pas à la juste méfiance que pouvait
ni
les avis qui lui parvinrent,
sa fuite de France, d'après
autour de lui; il le
à l'entourage qui se forma aussitôt
lui confia
dans l'armée et
promut à un grade supérieur
dont la révolte
la mission d'aller pacifier la Grande-Anse
yeux sur lui, pour
d'Haiti. Celui-ci ne
afin de ruiner le pouvoir du Président
lui inspirer
s'en tint pas à la juste méfiance que pouvait
ni
les avis qui lui parvinrent,
sa fuite de France, d'après
autour de lui; il le
à l'entourage qui se forma aussitôt
lui confia
dans l'armée et
promut à un grade supérieur
dont la révolte
la mission d'aller pacifier la Grande-Anse --- Page 570 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
suite de la conspiration
par
avait pris dellaceroissement,
de Gérin.
même, la place du Mole allait succomEn ce moment
supportait, et par la mort
ber sous le rude siége qu'elle
tarda
Lamarre. Ce nouvel événement ne
pas,
héroique de
il donna un nouvel essor aux idées
en effet, à arriver;
d'Haiti,
contre le pouvoir du Président
d'opposition
rendu responsable de ce malheur.
de RiCe fut l'instant choisi par l'ambition rajeunie
ourdir la trame conçue par
gaud, qui le guettait pour
Il
de
entièrement maitre de son esprit. profita
Blanchet,
organiser une
militaire et politique pour
sa position
T'Onest:
en dépit du
scission entre le Sud et
elles'opéra,
militaient en
bon sens et de toutes les considérations qui
ces
d'une plus forte union, s'il se pouvait, entre
faveur
afin de résister au colosse du Nord
deux départemens,
de toute entrave par la chute du Môle.
dégagé
événement exigeait toute la pradence et
Un si grave
collision
les
la modération de Pétion, pour éviter une
par
l'orage du côté du Nord. Il
armes avec le Sud et conjurer
l'attendre de son patriotisme
se montra tel qu'on pouvait
et espérant tout du
éclairé, en souscrivant à la séparation
Et
qui sait amener des réflexions raisonnables.
temps
inspirés par Blanchet, exciquoique des actes furibonds,
magisréélu de nouy veau à la première
tassent sa colère,
de sa ligne
trature de la République, il ne se départit pas
de conduite.
Christophe consoliPendant cette déplorable scissiony
et se déclarait Roi, en organisant une
dait son autorité
dans le Nord et l'Artibonite.
monarchie et une noblesse
alors, son
La mort naturelle de Rigaud survenant
mains du
Borgella qui, com -
ponvoir passa aux
général
nouy veau à la première
tassent sa colère,
de sa ligne
trature de la République, il ne se départit pas
de conduite.
Christophe consoliPendant cette déplorable scissiony
et se déclarait Roi, en organisant une
dait son autorité
dans le Nord et l'Artibonite.
monarchie et une noblesse
alors, son
La mort naturelle de Rigaud survenant
mains du
Borgella qui, com -
ponvoir passa aux
général --- Page 571 ---
[1812]
CHAPITRE XVIII,
prenant le dauger permanent
Sud, fit des ouvertures
qui menaçait T'Ouest et le
d'Haiti, afin d'asseoir
de conciliation au Président
leur union sur des bases
missent au Sud de secourir
qui perl'Ouest, en cas
Acceptées avec faveur par
d'attaque.
boutirent à rien de
Pétion, ces ouvertures n'asatisfaisant.
Cependant, elles dounèrent lieu aux idées de
chement entre les deux
rapprod'une partie de la flotte départemens, de
quand la défection
Sud.
Christophe s'opéra dans le
Irrité par ce fait intelligent, ce dernier
entreprendre définitivement
se résolut à
la campagne à laquelle il
préparait déjà contre le Port-au-Prince.
se
La Providence, qui veillait au salut de la
amena dans ce moment mémela fin de la scission République,
parl'initiative de quelques chefs
du Sud,
soumission
militaires, suivie de la
patriotique du général Borgella et de ses
tenans, aux ordres du Président d'Haiti.
lieuTous ensemble, ils vinrent défendre le
pendant plus de deux mois
Port-au-Prince
qu'en dura le siége posé
Christophe, Mais une défection de ses
par
de la République, le
troupes en faveur
dans le Nord.
contraignit à le lever et à se retirer
Alors survint une longue trève entre les deux
forcée de la part de
Etats: :
Christophe, elle entrait dans les vues
politiques de Pétion. Chacun de ces deux chefs n'eut
qu'as'occuper de l'administration
plus
du
intérieure de
pays soumise respectivement
laipartie
blis; ; et daus cette nouvelle
aux gouvernemens étad'Haiti,
époque de l'histoire nationale
on verra tous les résultats
cipes donti ils étaient la
produits par les prinpersonnification.
deux
forcée de la part de
Etats: :
Christophe, elle entrait dans les vues
politiques de Pétion. Chacun de ces deux chefs n'eut
qu'as'occuper de l'administration
plus
du
intérieure de
pays soumise respectivement
laipartie
blis; ; et daus cette nouvelle
aux gouvernemens étad'Haiti,
époque de l'histoire nationale
on verra tous les résultats
cipes donti ils étaient la
produits par les prinpersonnification. --- Page 572 ---
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE LIVRE.
D0O X G
PÉRIODE
HAITIENNE.
DEUXIEME ÉPOQUE.
LIVRE DEUXIEHE.
CHAPITRE PREMIER.
Situation d'Haiti après la mort de Dessalines :
citoyens. Conduite des généraux H.
prétentions élevées par toutes les classes de
jet. - Imputations contre Pétion et Christophe, Gérin et Pétion, et réflexions à ce suCap ; examen de ce que lui dit Gérin, réfutées par les faits. - Mission de Bonnet au
Attitude prise par Pétion. Proclamation Christophe. Retour de Bonnet au Port-au-Prince.
insinuations à Yayou, à propos d'une cabale de Christophe au peuple et à l'armée. Ses
Punitions subies
contre lui dans l'arrondissement
par Lamarre et Quique ; Dieudonné se
de Léogane.
et l'autorité de Yayon à Léogane. Lettre de
suicide. Pétion rétablit l'ordre
tion del l'assemblée constituante et sa réunion Christophe aux généraux, pour la formamuniquer à Pétion' ses vues sur l'autorité à au Port-au-Prince. Christophe fait comtion. - Réponse de Pétion.
attribuer au chef de l'État dans la constituet ses projets. Il
Origine de leurs divisions. Dissimulation de
publie un acte pour rassurer le
Christophe
avec Haîti. 11 invite Pétion à contraindre
commerce étranger dans ses relations
-Pétion élude cet ordre.
les soldats déserteurs à rejoindre leurs corps.
Nécontentement de
mission dans le Sud pour y recevoir des
Christophe.- Il envoie Dartiguenave en
vitant Pétion à l'aider de ses conseils. plaintes et conférer des commandemens en inrendre, et écrit ses motifs à Christophe. Pétion persuade Dartiguenave de ne pas s'y
veaux ordres au Port-au-Prince. Irritation Dartiguenave lui écrit aussi et attend de nouCap, et écrit une lettre arrogante à Pétion. de Christophe ; il rappelle Dartiguenave au
motifs et ceux qu'il a eus pour ne
Fière réplique de Pétion expliquant ses
qui s'y est réfugié, en lançant des pas repousser du Port-au-Prince un bataillon de la 20
nente.
menaces à
:
Christophe. La guerre devientimmiTome VI . .
CHAPITRE II.
Formation de l'assemblée constituante. Pétion
Aveu que lui fait Roumage ainé,
s'yf fait élire pour instituer la République.
par ordre de Christophe.
dépnté du Cap, au sujet de la constitution
Pétion fait faire de fausses
préparée
pour avoir la majorité et déjouer ce projet.
élections dans l'Oucst et le Sud,
dentiels de J. Hugonin et F. Ferrier à
Examen de ce procédé. Rapports confiChristophe. Sa proclamation du 18 décembre.
Pétion
Aveu que lui fait Roumage ainé,
s'yf fait élire pour instituer la République.
par ordre de Christophe.
dépnté du Cap, au sujet de la constitution
Pétion fait faire de fausses
préparée
pour avoir la majorité et déjouer ce projet.
élections dans l'Oucst et le Sud,
dentiels de J. Hugonin et F. Ferrier à
Examen de ce procédé. Rapports confiChristophe. Sa proclamation du 18 décembre. --- Page 573 ---
TABLE DES MATIERES. Examen de cet acte par lequel il se
tituante ouvre ses séances le 18
prépare à la guerre civile. L'assemblée
décembre. conssidé par Pétion. Limitation
Elle forme un comité de constitution
extrème des
préen informe Christophe. - Sa
attributions du pouvoir exécutif. - J. proclamation du 24
Hugonin
en élat de révolte. - Le 27, le comité
décembre qui déclare Pétion et d'autres
l'assemblée, qui le vote àl la
présente un rapport et un projet de
constitution. majorité. - Examen du rapport du comité. constitution à
Protestation contre elle,
Analyse de la
nite. Joie publique au Porl-au-Prince. signée par 25 députés du Nord et de l'ArtiboElection de 24 sénateurs. Christophe est élu Président d'Haiti,
assassiner les généraux
Christophe en marche contre le Port-au-Prince. II
ral Bazelais
Dartiguenave et Cangé, et
fait
vient annoncer sa marche à Pétion. plusieurs autres ofliciers. - Le
du Port-au-Prince contre
Mesures que
génél'ennemi. - La majorité des
prend Pétion. Il sort
Sénat, qui se déclare en permanence et
sénateurs constitue et organise le
prend quelques mesures. CHAPITRE IIl. Vraie cause de la guerre civile entre H. tre des systèmes politiques
Christophe et A. Pétion, personnifiant l'un et l'auopposés. Bataille
qu'il court. - Dévouement de Coutilien
de Sibert où Pétion est défait : danger
Pétion s'embarque sur un canot du Coustard qui est cause de son salut et qui périt. blicaine pour défendrele Port-au-Prince.- littoral. Le général Yayou rallie l'armée réputransporte son siége à
Fuite des familles de cette ville. Le
Léogane, et donne l'ordre
Sénat
cuer la ville, dans la pensée que Pétion
au général Magloire Ambroise d'évacolonel Lys d'exécuter cet
est mort ou prisonnier. ordre en le
Magloire enjoint au
aide Yayou à défendre la ville. transmettant à Yayou. - Lys le laisse ignorer
Lamarre
et
défense. La 24
s'échappe de la prison et va
bataille,
demi-brigade le replace à sa tête : il se
contribuer à la
Sa réconciliation avec Yayou. Les
rébabilite sur le champ de
tous les points. Le chef de bataillon Frédéric assauts de l'ennemi sont repoussés sur
débarqué au Carrefour,
se distingue au fort National. rentre au Port-au-Prince aux
Pétion,
citoyens. II fait recueillir les blessés de
acclamations des troupes et des
troupes de Jacmel, et de celles du Sud
l'ennemi pour les soigner. Arrivée des
viennent au Port-au-Prince. sous les ordres de Gérin. Les sénateurs
8janvier,
Nouveaux assauts de l'ennemi toujours
reChristophe retourne à l'Artibonite, après
repoussés. Le
Une insurrection contre la
avoir fait incendier le Cul-de-Sac.
fait recueillir les blessés de
acclamations des troupes et des
troupes de Jacmel, et de celles du Sud
l'ennemi pour les soigner. Arrivée des
viennent au Port-au-Prince. sous les ordres de Gérin. Les sénateurs
8janvier,
Nouveaux assauts de l'ennemi toujours
reChristophe retourne à l'Artibonite, après
repoussés. Le
Une insurrection contre la
avoir fait incendier le Cul-de-Sac. chef
République éclate dans la Grande-Anse. reconnu. Examen de la situation. Opinion de
Goman en est le
Opinion de Pètion. Ils ne s'accordent
Gérin sur les mesures à prendre. attribués à Pétion. Ils vont au Boucassin pas. Réfutation des motifs personnels
au-Prince. avec l'armée et rentrent ensuite au Port481
CHAPITRE IV. Divers actes du Sénat procédant à
à la prestation de serment
l'organisation de l'administration publique,
fiant à propos de la
des sénateurs élus pour le Nord et TArtibonite, - se appelant
la
guerre civile, imputée à Christophe
justiloi, en accordant amnistie aux
seul, le mettant ensuite hors
velle campagne à
troupes et aux populations qu'il a égarées. l'Arcahaie et retour de T'armée au
Nou-. proches adressés àa Pétion à ce
Port-au-Prince. - - Examen des rede
sujet. Sa lettre au Sénat, demandant le
l'armée, et arrêté pris à cet effet.- -Ses vues
recrutement
active à Christophe. Départ du général
politiques pour ne pas faire une guerre
demi-brigade, pour Jérémie. Francisque et du colonel Borgella avec la 15*
propriétaires
Arrêtés du Sénat sur les formalités à
dépossédés de leurs biens sous Dessalines,
remplir par les
T. VII. sur les administrateurs des
--- Page 574 ---
TABLE DES MATIÈRES. . sur les emplois a accorder aux députés
finances, - sur le costume de ses membres,
Lettre de Pétion an Sénat, lui
du.Nord et de l'Artibonite restés au Port-au-Prince. de 1805, et arrèté sur les amendemens
demandant la réforme du code pénal militaire
Communications qu'il fait au
portès à ce code et à la loi sur les conseils spéciaux. Actes de ChrisFerrand et de l'étranger. Sénat de lettres reçues du général français
ordonne le meurtre du général Larose
tophe : il fait des promotions dans son armée, - Ilfait faire une constitution, en date
après qu'il eut ravagé T'Arcahaie par ses ordres. crée PEtat d'Haiti dans le Nord
dispositions de cet acte qui
du 17 février : principales
des forces de terre et de mer, en
et généralissime
et l'Artibonite et le nomme président Loi rendue par ce corps sur la division du terinstituant un conseil d'État législatif. met hors la loi, Pétion, Gérin et leurs
ritoire de lile d'Haiti. Proclamation qui
complices. -
CHAPITRE V. ont parti dans la rébellion de Christophe. Lesénat remplace plusieurs de ses membres qui pris antérieurement a la constitution. Ildécrète une amnistie pour les fautes et délits commis
sous la direction
de l'administration générale 9 placée
II rend une loi sur l'organisation de Gérin a cette occasion. - Loi sur les patentes. d'un seul secrétaire d'État.
in et leurs
ritoire de lile d'Haiti. Proclamation qui
complices. -
CHAPITRE V. ont parti dans la rébellion de Christophe. Lesénat remplace plusieurs de ses membres qui pris antérieurement a la constitution. Ildécrète une amnistie pour les fautes et délits commis
sous la direction
de l'administration générale 9 placée
II rend une loi sur l'organisation de Gérin a cette occasion. - Loi sur les patentes. d'un seul secrétaire d'État. Conduite
de subvention remplacé par
Pétion est élu Président d'Haiti. - Lois abolissant le quart
le sénat. - Il est
- Pétion prète serment pardevant
l'impôt territorial, et sur le cabotage. vacans. Loi interprétative de celles
seul autorisé à proposer des candidats aux emplois colons. Loi fixant les appointemens
rendues sur les propriétés confisquées des anciens Promotions de généraux sur la prodes fonctionnaires et employés de l'administration. de
ceux des candidats qu'il
de Pétion. - Le sénat lui défère la faculté désigner
de
position
d'entretenir les relations extérieures,
croit propres a remplir les emplois vacans,
d'alliance, de comde conclure tous traités ou conventions
conduire les négociations,
pouvoirs: mission
sa sanction. - Motifs de ces délégationsde
merce, etc., sous la réservedes
- Diverses lois surl'enregistrement,! le timbre
politique de Théodat Trichet en Angleterre. accordée aux insurgés de la Grande-Anse. et autres objets de finances. etc. Amnistie état de révolte. - Diverses lois sur l'orsoumisà Christophe est déclaré en
d'inLe territoire
d'un corps de gendarmeric, des demi-brigades
ganisation d'un régiment de dragons,
- Pétion propose au sénat de
fanterie, sur la police des villes, sur celle des campagnes. : le sénat n'accueille pas
a
officier de l'armée, de tous grades
vendre une habitation chaque
sur le système agricole de la RépuExamen de leurs vues respeetives
milisa proposition. des
Lois sur la discipline
l'analyse de la loi sur la police campagnes. de
blique, par
Comparaison entre le système fiscal l'Empire
taire et sur la direction des douanes. dans les campagnes, par l'exemple que trace
et celui de la République. Effets produits
de l'Etat. - Lois sur le commerce,
aux
et fermiers
Pétion sur ses fermes,
propriétajres les vols de café dans les campagnes. Mesures
l'avancement dans l'armée, sur
T. VII.3
sur
l'occasion de dilapidations commises dans les finances. ordonnées par le sénat, a
CHAPITRE VI. Lois sur les émolumens alloués aux ofLe conseil d'État du Cap prend diverses mesures. des finances. Christophe conçoit
ficiers et la solde des troupes. sur l'administration cette mesure: : réflexions a ce sujet. l'idée de vendre les biens du domaine et ajourne des enfans naturels, sur la tutelle
des tribunaux, sur les droits
Lois sur T'organisation
établi par Christophe. Conduite tenue par
et Témancipation. Appréciation du régime
du sénat. - Insurrection de J.-L. Lamothe Aigron, qui est cause de son renvoi
Mort
le général
en faveur de la République. Rebecca au Port-de-Paix, et de Massez au Gros-Norne, --- Page 575 ---
TABLE DES MATIERES. Toussaint Boufflet. - Proclamation
de Rebecca. Répression ordonnée par Christophe. sur l'insurrectioné dul Nord. - Expèdition: millaireconiceaugéde Pétion, décret du sénat,
Pétion marche contre Saint-Marc.
L. Lamothe Aigron, qui est cause de son renvoi
Mort
le général
en faveur de la République. Rebecca au Port-de-Paix, et de Massez au Gros-Norne, --- Page 575 ---
TABLE DES MATIERES. Toussaint Boufflet. - Proclamation
de Rebecca. Répression ordonnée par Christophe. sur l'insurrectioné dul Nord. - Expèdition: millaireconiceaugéde Pétion, décret du sénat,
Pétion marche contre Saint-Marc. - Lutte
néral Bazelais qui s'empare des Gonaives. les Gonaives. - Pétion
les ordres de Nicolas Louis. 1 Bazelais évacue
des insurgés sous
Propos attribués au générat
lève le siège de Saint-Marc et retourne au Port-au-Prince. militaire sous les ordres du général
Yayou pendant la campagne. Nouvelle expédition Son début dévoile la loyauté de son
Lamarre qui débarque dans la péninsule du Nord. Conduite habile de Chriscaractère. Loi du conseil d'État sur les denrées du pays. et l'assiège au
corsaire
naufragé. - - Il marche contre Lamarre
tophe envers un
français évacue cette place: : mort des généraux Pourcely et Raphaël.-
Port-de-Paix. Lamarre
la dictature militaire et admiAjournement du sénat et ses causes. Décret qui délégue Adresse du sénat au peuple et àa
nistrative a Pétion, durant l'ajournement du sénat. Yayou. Lettre de Pétion
cette mesure. Conspiration du général
l'armée, pour. justifier
condamnation et exécution
àl Lamarre sur cet événement. - Mort de Yayou. Jugement,
de ses complices, au Port-au-Prince. CHAPITRE VII. L'insurrection de la Grande-Anse continue et
Effet produit par la conspiration de Yayou. du général Gérin a Pétion. Effet produit
y est circonscrite. Résultat de l'opposition Chanlatte. Blanchet ainé est révoqué
de Juste
sur son esprit par un pamphlet politique secrétaire général du gouvernement : il dede la charge de secrétaire d'Etat, et nommé
en qualité de secrétaire d'État. -
mécontent. César Thélémaque le remplace
meure
et
du président une campagne contre
Lamarre marche contre le Port-de-Paix provoque dans les bois. Il envoie le général
Saint-Marc. - Il est battu et sa troupe dispersée excès. Il reprend T'offensive et bat
Nicolas Louis au Port-au-Prince, a cause de ses Cuba et le Môle, par des Français. -
l'ennemi. Premières relations de commerce entre la
et est appelé a réAmbroise fait suspecter sa fidélité a République
Le général Magloire
Divers actes du secrétaire d'État pour avoir des ressources
sider au Port-au-Prince. Jacob Lewis des marchandises livrées a Dessalines. financières. Pétion fait payer
contre Saint-Marc. Bonnet commande en chef les troupes en campagne
J.-L. Le général
de celte ville, où sont tués Barthélemy Mirault et
Bataille livrée sous les murs
Boucassin. Bonnet va à Jacmel pour déjouer les
Longueval. Retour de l'armée au
s'évade du Port-an-Prince et s'y rend aussi. trames de Magloire Ambroise. Ce général
colonel David-Troy, et s'empoisonne. arrèlée en flagrant délit de rébellion, parle
- Il y est
envoie des troupes a Jacmel, sous les ordres
Évasion de ses complices.
Bataille livrée sous les murs
Boucassin. Bonnet va à Jacmel pour déjouer les
Longueval. Retour de l'armée au
s'évade du Port-an-Prince et s'y rend aussi. trames de Magloire Ambroise. Ce général
colonel David-Troy, et s'empoisonne. arrèlée en flagrant délit de rébellion, parle
- Il y est
envoie des troupes a Jacmel, sous les ordres
Évasion de ses complices. - Le président
Déléard qui part pour l'étranger. de la conduite de Borno
du colonel Gedéon.-Examen
de Jacmel : pillage de leurs objets mobiArrestation et assassinat de plusieurs citoyens
Le camp du BouJugement sur la conduite de Pétion en cette circonstance. liers. Gérin. - Sa sévértté outrée envers les
cassin est placé sous les ordres du général
militaires. CHAPITRE VIII. de TIndépendance d'Haiti. - - Indice
Le Sénat reprend ses séances et célèbre l'anniversaire Message au Président d'Haiti, et sa
de froideur entre ce corps et Pétion; ses causes. du Sénat au peuple. Gérin renouvelle
réponse. Réflexions sur ces actes. Adresse Diverses lois rendues, principalement sur
sa démission de sénateur, qui est acceptéc. des troupes, les déserles finances. Ordre du jour du Président sur T'habillement et va dans le Sud. - Lois
mécontent, quitle le camp du Boucassin
teurs, etc. Gérin,
des glorieuses actions de Coutilien
accordant des pensions viagères en récompense --- Page 576 ---
TABLE DES MATIERES. de Pierre Derenoncourt et
Jean-Louis Rebecca. Mort héroique
une
Coustard et de
Honneurs rendus a leur mémoire par
du garde-côtes la Constitution. du Nord. de l'équipage
leur mort, en battant les troupes
loi du Sénat. - Lamarre et son armée vengent
Marion chasse l'ennemi des Crochus. Insuccès de Lys et David-Troy, au Mirebalais. militaires.- Sévérité du Sénat
Nouvelles lois rendues sur les hopitaux et la marine élection de Delaunay et deLamarre
- Rappel de Thimoté au Sénat,
- Célébraenvers des comptables.-
et formation de la garde du Président d'Haiti. comme sénateurs. 1 Création
Pétion
le Sud, et ses causes. Comtion de la fète de TAgriculture. - Départ de sont pour vaincues. - Le Sénat décrète que
entre Lamarre et les troupes du Nord qui
Conbats
de la patrie. - Pétion arrive a Jérémie. l'armée expéditionnaire a bien mérité
donne sa démission de commandant du
duite de Gérin a son égard. Il lui écrit et
- Réflexions à ce sujet. - Fordu Sud. - Réponse de Pétion qui l'accepte. Pétion. Mort
département
Eclaireurs, a Jérémie. Autres mesures prises par
mation du corps des
les honneurs dus a son rang.- -Pétion va aux Cayes :
du général Blanchetjeune qui reçoit
célébrer aux Cayes' un service funèbre â
accueil qu'il reçoit dans tout le Sud. Il fait
mémoire des braves morts dans la première guerre civile. la
CHAPITRE IX. Lamarre avec le sénat : effet qu'elle produit.
Mort
département
Eclaireurs, a Jérémie. Autres mesures prises par
mation du corps des
les honneurs dus a son rang.- -Pétion va aux Cayes :
du général Blanchetjeune qui reçoit
célébrer aux Cayes' un service funèbre â
accueil qu'il reçoit dans tout le Sud. Il fait
mémoire des braves morts dans la première guerre civile. la
CHAPITRE IX. Lamarre avec le sénat : effet qu'elle produit. Le sénat
Correspondance militaire de
Boucassin,et rappelle Pétion
ordonne des mesures militaires contre l'ennemi quiparaîtau l'ennemi et le chasse. - Retour
qui est encore aux Cayes. - Le général Bazelais combat Faits relatifs a Bergerac Trichet
- Situation des esprits. de Pétion au Port-au-Prince. de Pétion. Mort de César Thélémaque. Le
qui est arrèté et mis en prison par ordre Imbert. - Pourquoi il ne nomma pas Bonnet. sénat le remplace provisoirement par J.-C. en Angleterre. Un sénaune lettre de Th. Trichet sur sa mission
- Pétion répond a
donnés a Pétion ; le sénat adopte la
teur propose de retirer les pouvoirs extraordinaires le projet de décret. - Il se décide a aller
proposition et nomme un comité pour préparer Accueil qu'il en reçoit. - Impassibilité de
en corps faire des Remontrances a Pétion. et n'y répond pas. -Examen des accuPétion : il demande le document pour y répondre,
garde particulière. -Il ordonne
sations contenues dâns cet acte. - Le sénat se donneunes
pour entrer en camgénérale de la garde nationale et la réunion des troupes,
Pétion l'inla levée
accordès a Pétion. - Il ajourne le vote du décret sur les pouvoirs
de Tiburon. -
pagne. créer
Tarrondissement
forme des motifs qu'il a eus pour
provisoirement Le sénat rend le décret qui
Un comité est nommé pour faire un rapport a ce sujet. extraordinaires donnés au Président
rapporle celui du 1" juillet 1807 relatif aux pouvoirs. pour les envoyer aux autodécide l'impression de ses actes et procès-verbaux
le
d'Haiti : il
de Pétion a ce sujet. 1 Il élève
Méditations et résolution
rités civiles et militaires. de brigade, afin de prouver au sénat qu'il continue
colonel Métellus au grade de général
a cette promotion. extraordinaires. - Les troupes applaudissent
T'exercice de ses pouvoirs
décision militaire. Lettre de Marion au
est résolue cette
- La question politique
par
a ce sujet. - Michel se rend au Môle oit
sénat, relative a Michel. Lettre de David-Troy
de Pétion. Rapport du
l'accueille et finit par solliciter en sa faveur auprès
déLamarre
de Tiburon et vote du sénat quile confirme. Ce corps
comité sur P'arrondissement
indemnités directement du trésor : Pétion
cide que ses membres peuvent toucher la leurs loi du 2 août, préparée par Daumec, sur l'orgaordonne de les payer. -Le sénat rend
nisation des tribunaux de la République. . CHAPITRE X. ses succès. Campague de
Campagne de Lamarre dans les hauteurs du Port-de-Paix; --- Page 577 ---
TABLE DES MATIERES. Situation facheuse des troupes de Lamarre. Pétion contre Saint-Marc; ses sucrès. volontaire au Portd'accord avec le sénat. - - Souseription
Pétion lui envoie des secours,
- J.-C. Imbert résiste au sénat. au-Prince, et contributions dans toute la République.
de la République. . CHAPITRE X. ses succès. Campague de
Campagne de Lamarre dans les hauteurs du Port-de-Paix; --- Page 577 ---
TABLE DES MATIERES. Situation facheuse des troupes de Lamarre. Pétion contre Saint-Marc; ses sucrès. volontaire au Portd'accord avec le sénat. - - Souseription
Pétion lui envoie des secours,
- J.-C. Imbert résiste au sénat. au-Prince, et contributions dans toute la République. des
au
de T'Anglais Goodall. - Gérin envoie provisions
Mission a la Jamaique, à propos
Saint-Marc et entre les flottes ennemies. Môle. - Le sénat l'en félicite. - Combat devant
à lever le siège de SaintPort-au-Prince. Pétion se décide
Intrigues ourdies au
militaires pour aller au secours de l'armée, et écrit
Marc. - Le sénat prend des mesures
Gérin accepte, mais tarde à s'y
à Gérin de venir au Port-au-Prince pour les diriger. fait organiser sa garde. 1 Ilrend
rendre. Retour de Pétion en cette ville. Le sénat
d'Etat. - Arrière-pensée
surla trésorerie générale elles attributions du secrétaire
les lois
Adresse de Pétion au peuple etàl larmée, où il parle
du sénat dans cette dernière loi. lui écrit de les faire arrêter. - Il
des (actieuz qui ont tramé secrètement. 1 Le sénat
d'arrondissesecrétaire d'Etat. Arrèté de Pétion qui rend les commanlans
élit Bonnet,
et soumis au Président d'Haiti seul. - Revers de
ment indépendans les uns des autres,
le retour de l'armée au Port-an-Prince,
Lamarre, détresse de ses troupes. - Il apprend
de la secrétairerie d'Etal
et replie au Môle. 1 Sa situation el son courage. Gérin -Organisation arrive au Port-an-Prince. Le
par Bonnet. - La garde du sénat est formée. Dénonciation d'abus, etc.,au sénat. sénat le complimente et écrit a Pétion de l'activer. et sa déclafonctions sénatoriales. - Sa motion d'ordre
Ce corps rappelle Gérin aux
médité. Modé propose de trainer Pétion à la
ration sur Un plan d'organisation qu'il a
Protestation de plusieurs sénabarre du sénat. Gérinfaccuse de prolonger la guerre. se
- Gérin
militaires ordonnées par Pétion. - Le sénat ne réunit plus. teurs. Mesures
d'où il écrit a Pétion. Réponse de Pétion. - - Examen des
retourne a l'Anse-à-Veau
Deux actes législatifs de Pétion. causes de rivalités entre plusieurs personnages. les relations commerciales des sujets
Ordre en conseil du Roi d'Angleterre qui autorise
britanniques avec Haiti. . CHAPITRE XI. de l'Est contre les Français. Projet de
Causes diverses de l'insurrection des Indigènes
de Porto-Rico. Sanches de Ramirès. - Fails de don Torribio Montès, gouverneur
Juan
de celui-ci. Conspiration de Juan
Il déclare la guerre au général Ferrand : réponse
des Français de
Convention entre les Anglais et T. Montès, pour l'expulsion
en
Sanches. Ramirès vers Azua, et ses relations avec Pétion : il
l'Est. - - Conspiration de Cyriaco
en
de Christophe. Le colonel
et des munitions. - J. Sanches reçoit
reçoit des armes
et Savam-la-Mula.-11 est forcé d'abanAussénac est battu par C.
Il déclare la guerre au général Ferrand : réponse
des Français de
Convention entre les Anglais et T. Montès, pour l'expulsion
en
Sanches. Ramirès vers Azua, et ses relations avec Pétion : il
l'Est. - - Conspiration de Cyriaco
en
de Christophe. Le colonel
et des munitions. - J. Sanches reçoit
reçoit des armes
et Savam-la-Mula.-11 est forcé d'abanAussénac est battu par C. Ramirès, a Malpasso
Ferrand marche contre lui. donner. Azua. - J. Sanches prend les armes a Seybo. vaincu : il se tue. - Le général BarCombat entre eux à Palo-Hincado, où Ferrand est
Les Anglais donnent leur
quier lui succède et se prépare a défendre Santo-Domingo. de Santode Samana. - Commencement du siége
concours aux indigènes pour s'emparer
Sanches. Ce dernier s'adresse à T. Divisions entre C. Ramirès et J. d'haDomingo. rôle subalterne. J. Sanches convoque une assemblée
Montès, qui le réduit a un
les indigènes ont pris les armes au nom de
bitans a Bondilla. Cette junle déclare que
J. Sanches pour capitaine-général
Ferdinand VII, leur légitime souverain, et reconnaissent C. Ramirès se retire sur sa
intérim. Motifs de cette déclaration. et intendant par
Bonnet
pour secourir le Môle, assiégé par
propriété. Mesures que Pétion et
prennent de nuit et en sont chassées ensuite. Christophe. Les troupes du Nord y pénètrent
en
au Môle. demandant des secours. - La flotte apporte
Plusieurs lettres de Lamarre
Mort violente du sénateur Thimoté, el ses
Incident produit par une corvette anglaise. Lamarre, a cette occasion. Proclamacauses. Sentimens exprimés au président par
contre Christophe. - Promotion du Président d'Haiti annonçant une nouvelle campagne --- Page 578 ---
TABLE DES MATIERES. - Faits passés aux
Voltaire et Beauregard, au grade d'adjudant-genéral. tion de Bauvoir,
Abricots, relatifs a Goman. CHAPITRE XII. Gérin à l'activité militaire, en lui donnant le commandement
Pétion rappelle le général
s'ouvre. -II nomme Bonnet et Lamarre, généraux
d'une division dans la campagne qui
division de l'armée. - Elle se porte au
de division. Bonnet commande une autre
eaux. -Le plan de la camtraverser l'Artibonite, par la crue des
Mirebalais et ne peut
a la Sourde, sous les ordres du colonel
s'exécuter. Nouvelle expédition
pagne ne peut
Attaque infructueuse du fort de la Sourde
considérable des troupes. Lys. - Désertion
Retraite de la colonne par l'ancienne partie espaoà meurt le colonel David-Troy:
des
contraint Pétion a y
retour au Port-au-Prince.- - La désertion
troupes
gnole, et son
Gérin, qui retourne a l'Anse-a-Veau. Promoretourner aussi. - Conduite du général
a Jérémie le général
de brigade. Le général Lys va remplacer
les
tions de généraux
Port-au-Prince.- Pétion fait commencer
Francisque, qui vient occuper sa place au
et celle du Nord, où la
fortifications de cette ville. - Combats entre la flotte républicaine et soutient le siège. obtient des avantages. Le Môle est approvisionné
et la conpremière
Bonnet. Acte concernant le commerce
Mesures financières provoquées par
Arrèlé du- Président d'Haili qui distribue des
dition des étrangers dans la République.
de généraux
Port-au-Prince.- Pétion fait commencer
Francisque, qui vient occuper sa place au
et celle du Nord, où la
fortifications de cette ville. - Combats entre la flotte républicaine et soutient le siège. obtient des avantages. Le Môle est approvisionné
et la conpremière
Bonnet. Acte concernant le commerce
Mesures financières provoquées par
Arrèlé du- Président d'Haili qui distribue des
dition des étrangers dans la République. officiers et soldats invalides ou en nonconcessions de terre a titre de don national, aux
des habitaCette mesure est étendue aux gérans ou conducteurs
activité de service. envers les Anglais et les Indigènes. tions rurales. Capitulation de Santo-Domingo
lui envoient des députaPortrait de Juan Sanches de Ramirès. - Pétion et Christophe
des bestiaux. Rétablissement du commerce
tions qui le félicitent sur ses succès. et s'allier avec Christophe. Projets de Juan Sanches pour faire scission avec T'Espagne sur lui. Proclamation de
Conspiration du général Gérin, qui se suicide. Jugement Durocher sont emprisonnés pour leur
Trichet et Thomas
Pétion a ce sujet. Bergerac
des généraux. - Lys revient au Port-au-Prince,
complicité. Arrêté qui fixe la garde
Haiti de F. Garbage et Quayer Lariretourne a Jérémie. Retour en
et Francisque
vière. -
-
CHAPITRE XIII. Accueilli avec allégresse, il se
Le général André Rigaud arrive de France aux Cayes. Réception qui lui est faite par tous
sur l'invitation de Pétion. rend au Port-au-Prince,
Président d'Haiti. Il est promu général de division. les seitoyens,honneurs qu'il reçoit du
il retourne dans le pays. Pétion
dans lesquelles
- Réflexions sur les circonstances
la
par celle d'un administrateur gésupprime la charge de secrétaire d'Etat et remplace
J.-C. Imbert. Examen des
Il
Bonnet et le remplace par
néral des finances. révoque
les occasionner. -Les
donnés pour ces mesures et de ceux qui ont pu réellement
motifs
la France dans un but politique. Anglais informent Pétion, que Rigaud est envoyé par
Autre rendonne connaissance et ill l'avoue, en expliquant sa conduite. Pétion lui en
des
de Pétion. sur le retour de Rigaud. - Justification mesures politiques
du Sud
seignement
et place les forces du département
Il charge Rigaud de pacifier la Grande-Anse,
a cette occasion. Situation criles factieux,
sous ses ordres. - Idée que conçoivent
ne
rien faire pour elle, celle
tique de la place du Môle. -La flotte de la République peut Lamarre, d'enlever cette frédu Nord ayant une frégate. Projet audacieux conçu Lamarre par est tué par un boulet. gate à l'abordage, et repoussé par Panayoty. contraint la flotte à fuir au
Éveillard lui succède. La prise des forts de la Presqu'ile
Christophe donne le
Port-au-Prince. Le Derénoncourt est détruit sur la Gonave. à Lamarre, au Portde
à la ville du Cap. - Honneurs funèbres rendus
nom Cap-Henry --- Page 579 ---
TABLE DES MATIERES. quelques secours au Môle. au-Prince. Pétion expédie des barges qui apportent
Combats et résolution
Éveillard est tué par une balle. Toussaint Paul le remplace. militaires de la garnison du
de ce chef. 1 Il envoie au Port-au-Prince, les insignes
du Môle sont successiMôle, et évacue les forts qui lui restent.
ville du Cap. - Honneurs funèbres rendus
nom Cap-Henry --- Page 579 ---
TABLE DES MATIERES. quelques secours au Môle. au-Prince. Pétion expédie des barges qui apportent
Combats et résolution
Éveillard est tué par une balle. Toussaint Paul le remplace. militaires de la garnison du
de ce chef. 1 Il envoie au Port-au-Prince, les insignes
du Môle sont successiMôle, et évacue les forts qui lui restent. Tous les défenseurs à la citadelle Henry. 313
faits prisonniers. - Mort glorieuse de Toussaint Paul,
vement
CHAPITRE XIV. faits à Pétion. Rigaud se fait le
Situation des esprits après la chute du Môle : reproches
Blanchet. -Il a une enchef de la faction du sénat et se place sous l'influence de Bruno
Pétion un
a le
a la soumission.- 1 Il propose a
trevue avec Goman et ne réussit pas
porter
froissé le porte à des replan d'organisation qui n'est pas accepté. Son amour-propre lettres'à Pétion. - Le projet de la
injustes. Réflexions sur ce plan et sur ses
proches
à Jérémie, entre Rigaud et Blanchet. Opinion du colonel
scission du Sud se concerte constitutionnels employés pour y parvenir. Faits surBorgella a ce sujet. Moyens
arrivent subitement. Des députés de comvenus aux Cayes où Rigaud et Blanchet
prononcent la séparation du Sud de
munes se constituent en assemblée départementale,
et lui adjoignent un conseil
nomment Rigaud général en chef du département
T'Ouest,
sur ces
Motifs de la participation qu'yprend
privé pour l'administrer. - Réflexions
actes. entraine par son exemple. - Les géBorgella. Attitude primitive des généraux qu'il
dans le Sud. Examen
le Port-au-Prince et se rendent
néraux Bonnet et Lys quittent
Mesures militaires que prend Pétion. - Dédes causes probables de leur défection. et son armée vont près du Pont-deputation qu'il envoie auprès de Rigaud. Rigaud entrevue. Christophe envoie une dépuMiragoane. Pétion s'y rend et l'invite à une
: leur
Rigaud et Pétion en présence au Pont-de-Miragoane -
tation au Port-au-Prince. à la
et retourne au Port-au-Prince. Pétion consent
séparation,
conduite respective. Ordre du jour de Pétion contre les malveillans qui
Ce que fait Rigaud dans le Sud. du Port-au-Prince. tiennent des propos. Il fait travailler aux fortifications
CHAPITRE XV. l'exercice du pouvoir conféré a Rigaud:
Acte de l'assemblée départementale du Sud,règlant au
et a l'armée. Il invite
est faite a Pétion. Adresse de Pétion peuple
injure qui y
a rentrer en session. Ces sénateurs appellent
les sénateurs présens au Port-au-Prince défaut, et les autres constituent le sénat. -
ceux qui sont dans le Sud. Ceux-ci font
- Le sénat le réélit pour 4 années. -
Le 91 mars, Pétion dépose le pouvoir présidentiel. Interpellation qui lui est faite à l'église,
Il prète serment : discours à cette occasion. Pétion. Loi sur le commerce. Acte
Saget, ancien constituant. Modération de
du Sud à
par
finances.
les sénateurs présens au Port-au-Prince défaut, et les autres constituent le sénat. -
ceux qui sont dans le Sud. Ceux-ci font
- Le sénat le réélit pour 4 années. -
Le 91 mars, Pétion dépose le pouvoir présidentiel. Interpellation qui lui est faite à l'église,
Il prète serment : discours à cette occasion. Pétion. Loi sur le commerce. Acte
Saget, ancien constituant. Modération de
du Sud à
par
finances. Rigaud publie une adresse des citoyens
du conseil du Sud sur les
insérées dans cet acte contre Pétion. Paroles
leurs frères de l'Ouest : accusations
adresse des citoyens de l'Ouest a
prononce en le lisant. Il fait faire aussi une
Conduite de Juan
qu'il
qu'elle contient contre Rigaud. leurs frères du Sud : accusations
ourdie contre lui. --La Régence d'Espagne y
Sanches, a Santo-Domingo. Conspiration Christophe a Juan Sanches : concert entre
envoie Xavier Caro. Députation envoyée par Adresse de Juan Sanches a ses concieux. Retour de Xavier Caro en Espagne. honneurs funèbres. - II se fait
lui fait rendre des
toyens, et sa mort. Christophe
et la noblesse dans le Nord et l'Artibonite. nommer Roi d'Haiti, établit la monarchie
Etat des finances dans
Titres fastueux qu'il adopte. Ses actes sur ces institutions. dans la Grande-Anse. - Il se porte aux
Soulèvement d'un bataillon de la 17*
Borl'Ouest. et court des dangers. Cayes. Rigaud va a sa rencontre aux Quatre-Chemins
en ville. Ils sont
mutinés
dans sa maison
gella le protège. - Les soldats
l'attaquent
de cette révolte et meurtre
etc. Répression sanglante
défaits par la garde nationale, --- Page 580 ---
TABLE DES MATIERES. de quelques partisans de Pétion. Borgella
clamation de Rigaud, accordant
protége la vie du général Wagnac. leur révolte. amnistie aux soldats en fuite. ProS'il a agi d'après les instructions de
Wagnac est l'auteur de
grins qu'il éprouve. Pétion va au
Pétion. Maladie de Rigaud, chaPort-au-Prince. -
Pont-de-Miragoane avec des troupes, et revient au
CHAPITRE XVI. Conspiration avortée du général Delva. Ili résiste à
au-Prince. Emotion dans la ville. son emprisonnement et sort du Portgrade divisionnaire : ce dernier est nommé Promotion des généraux Métellus et Boyer au
Prince. Ordre du jour du Président
commandant de l'arrondissement du Port-ausoumission et est mis en
d'Haiti sur la conspiration. Delva vient
prison. Il est jngé et condamné à 5
faires sa
Appréciation de sa conduite. - Pétion
années de délention. des généraux. Loi à cet effet. Efet provoque du sénat des dons nationaux en faveur
raison sur la nature de ces dons et des moral et politique de celle mesure. fiefs accordés
CompaRigaud aux Cayes. Appréciation de
par Christophé. Mort
Borgella à sa place. sa conduite. Le conseil du Sud élit le d'André
Pétion et
Proclamation pacifique du nouveau général
général
propose des arrangemens entre le Sud et l'Ouest. en chef. Il écrit à
Esprit qui anime le conseil du Sud, ses
Phases de la négociation. anime Pétion, ses instructions à
instructions à ses commissaires. ses commissaires.
iefs accordés
CompaRigaud aux Cayes. Appréciation de
par Christophé. Mort
Borgella à sa place. sa conduite. Le conseil du Sud élit le d'André
Pétion et
Proclamation pacifique du nouveau général
général
propose des arrangemens entre le Sud et l'Ouest. en chef. Il écrit à
Esprit qui anime le conseil du Sud, ses
Phases de la négociation. anime Pétion, ses instructions à
instructions à ses commissaires. ses commissaires. Esprit qui
et ne s'entendent pas : rupture des
Ils se réunissent au Grand-Goave
gociations
conférences. Pétion informe le
infructueuses. - Le conseil du Sud publie
sénat de ces néEspérances qui en résultent pour la fin de la
tous les documens y relatifs. scission du Sud. CHAPITRE XVII. Défection d'une partie de la flotte de
après combat,de la frégate
Christophe en faveur de la République. haîtienne par une frégate
Capture,
Borgella se plaint de cette action aux autorités anglaise qui l'amèneàla. Jamaique. pas admise. Naufrage de
de cette ile. Sa
son envoyé, qui est secouru et
réclamation n'est
frégate anglaise. Codification des lois du
ramené aux Cayes par une
sous le titre de CodeHenry. Examen royaume de Christophe en un code
pénale militaire. de cette législation : sévérité barbare de unique la
Proclamation de Christophe sur la
loi
çant sa campagne contre le Port-au-Prince. défection de sa flotille, et ann onTiburon proclament l'autorité du Président
Les arrondissemens de Jérémie et de
et renonce bientôt à ce dessein. d'Haiti. Borgella marche contre Jérémie
Ses
une députation auprès de lui. Défection dispositions, en apprenant que Pétion envoie
aux Cayes où le général
des troupes qui sont avec lui: elles
Wagnac rétablit l'autorité du
rentrent
Bonnet est retenn prisonnier. Défection
Président d'Haiti. Le général
de Nippes. du général B. Leblanc et de
La
Borgella se rend a Aquin oà il se réunit à d'autres
l'arrondissement
députation de Pétion l'y trouve et lui remet
généraux du Sud. Borgella persuade les généraux
sa dépèche : propositions du président. Président d'Haiti. réunis autour de lui, de se soumettre
Sa réponse parvient à Pétion au
à l'autorité du
Pétion en entrant dans le Sud. Son
Petit-Goave. Ordre du jour de
généraux. Ils se rendent tous
entrevue, a Trémé, avec Borgella et les
Bruno Blanchet à
aux Cayes. Pacification entière du Sud. Fuite autres
l'étranger. Le général Bonnet
de
port pour s'y rendre. Pétion fait brûler
demande et obtient un passetal. - Lettres blâmabtes du
les archives du conseil
général Boyer a Pétion. départemenau Port-an-Printe, en
la
Dispositions militaires qu'il fait
- Récit de l'apparition apprenant marche de Christophe.
é, avec Borgella et les
Bruno Blanchet à
aux Cayes. Pacification entière du Sud. Fuite autres
l'étranger. Le général Bonnet
de
port pour s'y rendre. Pétion fait brûler
demande et obtient un passetal. - Lettres blâmabtes du
les archives du conseil
général Boyer a Pétion. départemenau Port-an-Printe, en
la
Dispositions militaires qu'il fait
- Récit de l'apparition apprenant marche de Christophe. Il en avertit
antérieure d'uue
Pétion. Santo où l'ennemi est
prétendue Vierge au Cul-de-Sac. - Bataille de
vainqueur, mais qui sauve le Port-au-Prince. Le général
Magny --- Page 581 ---
TABLE DES MATIERES.
s'arrète à Drouillard. Christophe fait donner des assauts qui sont repoussés au fort
de Sibert, par les généraux Métellus et Bergerac Trichet.
CHAPITRE XVIIL.
Pétion retourne au Port-au-Prince, en apprenant la marche de Christophe.
Le fort de
Sibert est assiégé et évacué : mort du général Métellus. Promotion du général Gédéon
fait briler les blessés de Sibert.
Réorganisation
au grade divisionnaire. Christophe
la
-
de la flotte républicaine. Abandon de la Croix-des-Bonquets. Borgella commande
première ligne de défense du Port-au-Prince; Gédéon, la seçonde. - Les batteries ennemies ouvrent leur feu contre la place. Lys prend le commandement du fort National.
Mort de Verger dans une mine. Pétion quitte le palais et occupe la loge des francsmaçons. Petit-Brueil est tué par une bombe. Borgella est blessé à la tête.
Le
général Guerrier enlève les postes de la ligne extérieure, commandés par les généraux
Frédéric et Marion. Borgella lui est opposé et arrête ses succès.
Combats entre la
flotte de la République et celle du Nord : F. Bernard est blessé. Conduite partiale des
ofliciers de deux frégates anglaises. - Pétion ordonne la circulation d'une petite monnaie dans l'arrondissement de Nippes.
Fabrication de fausse-monnaie au Port-auPrince. Le général Guerrier échoue, le 31 mai, dans de nouvelles attaques contre les
postes commandés par Borgella. Embauchage des soldats ennemis par ceux de la République. Le colonel Marc Servant, du 71 régiment de Saint-Marc, provoque la défection de son corps et de deux autres en faveur de la République.
Le général Magny y
est entraîné malgré lui. Christophe revient de Saint-Marc, en apprenant ce fait. Il
convoque ses généraux en conseil de guerre, et ordonne la levée du siège en retournant à
Saint-Marc. Son armée évacue dans la nuit du 14 au 13juin. Pétion ne veut pas la
poursuivre : motifs qu'il en donne. Les troupes du Sud retournent a leurs cantonnemens, sur l'ordre que Pétion leur fait donner par Borgella. Borgella, Lys, Francisque
et B. Leblanc retournent aussi dans ce département.
FIN DU SEPTIÈME VOLUME.
Paris. Impr. de Mo;uct t, 92, rue de la Harpe. --- Page 582 --- --- Page 583 --- --- Page 584 ---
- A
PARIS, IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE.
€ --- Page 585 --- --- Page 586 --- --- Page 587 --- --- Page 588 --- --- Page 589 ---
BOSTON PUBLIC LIBRARY
DEC 6 1882
3 9999 04687 407 7
lir --- Page 590 ---