• En* 3Pl .<£Ht V' v^\ > t ^O-c v*v -JflS^ki . Accessions Shelf Xo. ■i^,j,2ijna, /' >/ V. c »^^38*CCC*$^X^l$CCC«^XC*l*CCC 3 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI PAR B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE d'iUÏTI l'RES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS,
ANCIEN SECRETAIRE d'ÉTAT DE LA JUSTICE, DE L INSTRUCTION PUBLIQUE ET PES CULTES. TOME SIXIÈME. <* PARIS
CHEZ L'AUTEUR, RUE VANNEAU, 40.
^^XC$^CC^i$^X$i^CC»^CC^^X^$CC^^ ÉTUDES L'HISTOIRE D'HAÏTI ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI PAR B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE D*I1AÏTI PUES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS,
ANCIEN SECRETAIRE D'ÉTAT DE l.A JUSTICE, DE LINSTRUCTION TUBLIQUE ET DES CULTES. TOME SIXIEME. PARIS
CHEZ Ï/AUTEUR, RUE VANNEAU, 40. Ï856 {UU ; / Li , y * y L f~ ■'' , . / / t ' PÉRIODE HAÏTIENNE. PREMIÈRE ÉPOQUE. LIVRE PREMIER. T. VI. COUP D'ŒIL SUR LA FONDATION DES COLONIES EUROPÉENNES DANS LES ANTILLES. La possession de Saint-Domingue fut un juste sujet
d'orgueil pour la France, tant cette colonie était parvenue
à un haut degré de prospérité. Cependant, après d'effroyables commotions, elle cessa
de lui appartenir. Un Peuple libre, indépendant et souverain s'y est constitué en nationalité distincte, et la
France elle-même a solennellement reconnu son état politique. Quoique les causes de cet événement aient été exposées
dans la première partie de cet ouvrage, qu'il nous soit
encore permis d'examiner ici s'il doit être uniquement
attribué aux hommes, ou si les desseins de la Providence
ne s'y manifestent pas davantage. En effet, il y a souvent chez les nations les plus éclairées, des institutions tellement contraires aux droits naturels de l'espèce humaine, qu'on serait étonné de leur
maintien durant des siècles, si la philosophie ne s'accordait pas avec la religion pour admirer la sagesse de cette
divine Providence, en reconnaissant comment elle sait
faire résulter le bonheur de ses créatures, de la violence
même dont elles ont été longtemps victimes. Tel fut l'esclavage des Noirs institué dans les Antilles. Jetons donc un coup d'œil rapide sur la fondation des ■ ■ 4 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. colonies européennes dans ces îles, et principalement à
Haïti : peut-être trouverons-nous dans cet examen l'explication du fait providentiel qui nous intéresse. La moitié du globe terrestre était inconnue aux peuples
de l'ancien hémisphère. Quelques particularités recueillies dans la suite des temps faisaient soupçonner cependant, qu'il y avait de nouvelles contrées au-delà de l'Atlantique. La découverte du passage aux ïndes Orientales
par le cap de Bonne-Espérance éveilla la curiosité d'un
habile navigateur. Le génie de la science l'anima et le porta
à tenter celle qui devait transmettre son nom a la postérité. Il l'entreprit avec un courage héroïque, et le
succès qu'il obtint justifia les prévisions de la science et
ses convictions personnelles.
qu'il y avait de nouvelles contrées au-delà de l'Atlantique. La découverte du passage aux ïndes Orientales
par le cap de Bonne-Espérance éveilla la curiosité d'un
habile navigateur. Le génie de la science l'anima et le porta
à tenter celle qui devait transmettre son nom a la postérité. Il l'entreprit avec un courage héroïque, et le
succès qu'il obtint justifia les prévisions de la science et
ses convictions personnelles. Parmi les îles découvertes par Colomb, celle d' Haïti
fixa le plus son attention. L'étendue de ce pays, ses sites
pittoresques, sa magnifique végétation, son climat, la
gratitude que lui inspiraient les souverains de l'Espagne
qui avaient facilité sa glorieuse entreprise: tout le porta
à substituer à Haïti, le nom de Isla Espafiola. Ce fut comme le prélude des maux qui allaient assaillir
ses paisibles habitans. D'une hospitalité ingénue, ils
avaient accueilli les étrangers qu'ils voyaient pour la
première fois ; et cet accueil même aurait dû les rendre
dignes du plus vif intérêt. Mais, malheureusement pour
ces Aborigènes, ils avaient fait briller de for aux yeux
avides de leurs hôtes, — de l'or, ce métal précieux, objet
de la convoitise de tous ies hommes qui en apprécient
la valeur. A leur insu, les Aborigènes d'Haïti firent concevoir
ainsi à Colomb l'idée de la fondation du premier établisCOUP D OEIL, ETC. 5 sèment des Européens dans ces régions jusqu'alors inconnues. Le territoire de leur beau et fertile pays fut aussitôt considéré comme un domaine de la couronne d'Espagne. En usant du prétendu droit qu'allèguent les nations civilisées contre celles qu'elles appellent barbares, et qui
n'est réellement que l'abus des lumières et de la force
qu'elles donnent, Colomb ouvrit pour ces enfans de la
nature une ère d'iniquités et de persécutions violentes,
en retour de la bienveillante hospitalité qu'ils avaient
exercée envers lui et ses compagnons. Chacun sait, en effet, comment la cupidité des Espagnols, attirés à Haïti par la fièvre de l'or, décima ces intéressans insulaires, qu'ils contraignirent à son extraction, en employant les moyens les plus cruels *. Il n'avait pas fallu un temps bien long à ces farouches
colonisateurs, pour reconnaître que la faible constitution des Aborigènes les rendait peu propres aux durs
travaux des mines, comme à ceux de l'agriculture qu'il
devenait urgent d'étendre pour se nourrir, en même
temps qu'ils exploitaient quelques autres denrées indigènes ou introduites dans l'île. En voyant ces infortunés
succomber rapidement par ces labeurs pénibles, en les
massacrant dans les révoltes que leur férocité occasionnait, les Espagnols ne reculèrent point devant l'opportunité de nouveaux crimes pour assouvir leur rapacité. Déjà, depuis un demi siècle, les Portugais, bien dignes
de leurs voisins, avaient amené chez eux des Noirs qu'ils 1 Voyez à ce sujet X Histoire des Caciques d'Haïli que vient de publier au
Port-au-Prince, M. le Baron Emile Nau, notre compatriote : ouvrage dans
lequel il a fait preuve d'une érudition remarquable, du talent d'écrivain consciencieux, d'une sensibilité exquise, en intéressant notre pays aux malheurs
éprouvés par ses premiers habitans.
es
de leurs voisins, avaient amené chez eux des Noirs qu'ils 1 Voyez à ce sujet X Histoire des Caciques d'Haïli que vient de publier au
Port-au-Prince, M. le Baron Emile Nau, notre compatriote : ouvrage dans
lequel il a fait preuve d'une érudition remarquable, du talent d'écrivain consciencieux, d'une sensibilité exquise, en intéressant notre pays aux malheurs
éprouvés par ses premiers habitans. 6 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. tiraient de l'Afrique, par la ruse, la violence et un trafic
illicite : ces malheureux avaient été réduits en état d'esclavage, et en Espagne même il s'en était introduit aussi
dans la même condition. On avait apprécié leur constitution robuste dans les travaux auxquels ils furent condamnés. Les Noirs africains parurent donc plus aptes à ceux
qu'exigeait la colonisation d'Haïti. Dès les premières années qui suivirent sa découverte, les Espagnols en amenèrent dans cette île, et ils sollicitèrent les Portugais d'y
diriger leur infâme spéculation, afin de remplacer les
Aborigènes qu'ils exterminaient. Mais ce commerce de chair humaine parut trop lucratif, pour ne pas exciter l'envie et l'appétit de quelques
favoris de l'empereur Charles-Quint. Ils obtinrent facilement de ce monarque, le privilège de peupler Haïti de
Noirs d'Afrique, sans pouvoir toutefois suppléer à l'activité que les Portugais y avaient mise eux-mêmes. Ce fut dans ces circonstances qu'un religieux de l'Ordre des Dominicains, — Barthélémy de Las Casas, — ému
du sort malheureux des Aborigènes et dans le but de soulager leur infortune, proposa à la cour d'Espagne de permettre aux colons espagnols de faire directement la traite
des Noirs, ou du moins de les acheter des Portugais, afin
de s'affranchir du monopole impuissant des favoris. Las Casas, dont la piété et les lumières ne peuvent être
révoquées en doute, voyait, a-t-on dit, dans l'adjonction
d'un plus grand nombre d'Africains aux Aborigènes, un
moyen de rendre moins pénibles aux uns et aux autres
les travaux auxquels ils étaient assujétis. Il admit le fait
existant de l'esclavage des premiers, bien que sa raison,
supérieure pour son époque, le portât à condamner cet coup d'oeil, etc. 7 état de choses, et qu'il réclamât une liberté absolue pour
les Aborigènes. ïl allégua, en outre, que la condition des
Africains s'améliorerait même dans cette colonie, parce
qu'étant déjà esclaves clans leur pays natal, ils recevraient
du moins le bienfait de l'enseignement du christianisme
sous les maîtres espagnols. Telle est l'excuse qui a été présentée en faveur du
Protecteur des Indiens. Mais, si l'on admet qu'il était sincère dans ce sentiment du prêtre chrétien qui sollicite sans
cesse de nouveaux convertis pour sa religion, surtout en
considération du temps où il agissait ainsi, — à l'époque
où l'Espagne venait de triompher des Maures musulmans,
et était en proie à la Sainte Inquisition, — il faut convenir qu'il transigeait étrangement sur le droit naturel des
hommes, et qu'il fournissait à ses compatriotes comme à
tous les Européens, des argumens spécieux, un prétexte
plausible pour persévérer dans cette voie criminelle, devenue si nuisible aux habitansde l'Afrique.
agissait ainsi, — à l'époque
où l'Espagne venait de triompher des Maures musulmans,
et était en proie à la Sainte Inquisition, — il faut convenir qu'il transigeait étrangement sur le droit naturel des
hommes, et qu'il fournissait à ses compatriotes comme à
tous les Européens, des argumens spécieux, un prétexte
plausible pour persévérer dans cette voie criminelle, devenue si nuisible aux habitansde l'Afrique. Quelle qu'aiL été la bonne foi ou l'erreur de Las Casas,
il est certain que c'est à partir de la décision qui fut prise
sur ses infatigables instances, que la colonie espagnole
d'Haïti accrut l'importation des Noirs par la traite ; et à
mesure que la population indigène s'éteignait par l'excès
de ses maux, celle venue d'Afrique augmentait en proportion. Par la suite des temps, les autres Antilles, successivement fondées en colonies, formèrent également
leur population laborieuse avec les infortunés enfans de
l'Afrique réduits en esclavage, parce qu'on avait exterminé aussi leurs habita ns. Il est tout-à-fait inutile qu| nous revenions ici sur un
sujet si souvent traité, et par nous-même dans le premier
livre de cet ouvrage. Nous y avons exposé la condition 8 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. misérable des Noirs dans ces établissemens agricoles,
notamment à Saint-Domingue, — cette colonie que la
France fonda sur la terre d'Haïti, à côté de celle de l'Espagne. Mais nous avons également prouvé, sur l'attestation d'historiens contemporains aux époques les plus
reculées, comment l'amour de la liberté avait bien souvent excité les Noirs à la résistance et à une vengeance
énergique contre leurs oppresseurs. En 1784, les gouvernemens des deux colonies furent même contraints de
reconnaître l'indépendance d'une peuplade établie dans
les hautes montagnes de l'île, et par conséquent son droit
à la liberté. Ce que nous voulons faire remarquer, par l'historique
rapide auquel nous venons de nous livrer, c'est que, si
l'esprit religieux, égaré, mal inspiré en Las Casas, contribua puissamment à une extension excessive de la traite
des Noirs, — c'est aussi l'esprit religieux, éclairé, mieux
inspiré, aidé des lumières de la philosophie naturelle et
de la philantropie née de leur harmonie, qui éleva une
sainte voix en faveur de ces opprimés. En effet, c'est ce sentiment tout chrétien qui animait
les philantropes des deux mondes, — en Angleterre, ies
Grandville Scharp, Thomas Clarkson, Wilberforce,
etc.; — aux Etats-Unis, les Antony Benezet1, Benjamin Franklin, Joël Barlow, etc.; — en France, les
Montesquieu, Raynal, Brissot, Henri Grégoire, etc., lorsqu'ils exposèrent avec tant d'éloquence les souffrances
des Noirs, les crimes dont ils étaient victimes dans la
traite et l'esclavage. Le système colonial étajj ébranlé dans ses fondemens 1 Benezet était Français; il se naturalisa Américain et fut quaker. COUP D OEIL, ETC. 9 par les écrits de ces amis de l'humanité, avant que la
révolution française vînt saper ces odieuses bases par la
célèbre déclaration des droits de l'homme. Il devait s'écrouler, du moment que les colons, plus intéressés que
leurs métropoles dans ces graves questions, opposaient
une résistance insensée à toutes modifications compatibles avec ces droits naturels, légitimes.
était Français; il se naturalisa Américain et fut quaker. COUP D OEIL, ETC. 9 par les écrits de ces amis de l'humanité, avant que la
révolution française vînt saper ces odieuses bases par la
célèbre déclaration des droits de l'homme. Il devait s'écrouler, du moment que les colons, plus intéressés que
leurs métropoles dans ces graves questions, opposaient
une résistance insensée à toutes modifications compatibles avec ces droits naturels, légitimes. A Saint-Domingue, sa chute eut lieu dans le sang des
oppresseurs et des opprimés, avec un éclat digne de cette
lutte entre le droit et le privilège. Et comment en eût-il été autrement? En opérant sa révolution de 1789, la France avait jeté
dans le monde les idées les plus libérales, les principes
politiques les [dus généreux. Parla déclaration des droits de l'homme, elle n'avait
pas stipulé pour les Français seulement; mais, clans ses
nobles aspirations à la liberté et à l'égalité, elle embrassa
la cause de l'humanité en général. Une telle résolution était digne de cette grande nation.
Elle ne pouvait oublier qu'en la plaçant au centre de la
civilisation, la Providence semble lui avoir réservé la
mission d'en promouvoir les bienfaits partout. D'ailleurs,
son caractère chevaleresque, son enthousiasme habituel,
son génie initiateur, la clarté de sa langue qui la rend
presque universelle, le progrès des lumières au 18me siècle : tout l'avertissait qu'elle était appelée à exercer une
influence décisive sur les destinées des peuples, dont ses
philosophes avaient revendiqué les droits imprescriptibles. En effet, quels prodigieux changemcns ne sont pas
survenus en Europe et dans le monde entier, par la révolution de 1789, et même par les guerres qu'elle engeniO ÉTUDES SUR L'ilISïOIRE d'iïAÏTI. dra ! Toutes les nations ont subi l'impulsion de ce grand
mouvement politique et social, en réformant plus ou
moins les abus de leurs gouvernemens, en pondérant
mieux leurs institutions. Est-il donc étonnant que les colonies françaises aient
subi elles-mêmes la pression des idées et des principes
proclamés du haut de la tribune nationale ? Est-ce qu'elles n'étaient pas partie intégrante de la France, et comme
telle, soumises à toutes les modifications, à toutes les
évolutions que le temps amenait dans sa constitution ? Mais, dans ces étabîissemens éloignés, les populations
n'offraient pas la même homogénéité que celles de la métropole. Si les classes inférieures de celle-ci parurent dignes de participer aux bienfaits de sa révolution, les classesinférieures des colonies furent d'abord jugéesincapables
d'y aspirer, non parce qu'elles étaient plongées dans une
profonde ignorance, mais parce qu'elles appartenaient à
la race infortunée à laquelle on déniait la qualité à' hommes, et qu'elles étaient courbées depuis trois siècles sous
le joug que la cupidité des maîtres européens rendait plus
lourd chaque jour. Cependant, à Saint-Domingue, la plus florissante des
colonies françaises, les passions de ces maîtres les avaient
bientôt divisés en partis distincts. Tandis que l'un de ces
partis essayait de s'approprier exclusivement le résultat
politique de la révolution, afin de proclamer l'indépendance de cette colonie, — l'autre, secondé par le gouvernement local, imaginait d'armer les esclaves, dans la
coupable pensée de s'en faire d'aveugles auxiliaires contre ses adversaires et même contre la révolution, avec
l'espoir de réagir ainsi sur ce mouvement national jusque
dans la métropole, à laquelle il voulait néanmoins concoup d'oeil, etc. 41
at
politique de la révolution, afin de proclamer l'indépendance de cette colonie, — l'autre, secondé par le gouvernement local, imaginait d'armer les esclaves, dans la
coupable pensée de s'en faire d'aveugles auxiliaires contre ses adversaires et même contre la révolution, avec
l'espoir de réagir ainsi sur ce mouvement national jusque
dans la métropole, à laquelle il voulait néanmoins concoup d'oeil, etc. 41 server la colonie , tout en maintenant l'esclavage.
Aussitôt que ce conflit survint entre les privilégiés, il
fut facile de concevoir que la ruine du système colonial
était prochaine, du moins dans la colonie où il avait lieu
d'une manière désastreuse. Entre les esclaves et les maîtres européens, ce système
lui-même avait créé avec le temps une nombreuse classe
intermédiaire, composée d'hommes qui tenaient aux premiers par les liens du sang, et qui, possédant des lumières, avaient prospéré par leur industrie à l'aide de quelques droits civils établis en leur faveur, parce que la
grande majorité d'entre eux descendaient aussi de ces
maîtres. Par leur origine même, ils auraient pu servir de
boulevard contre la désorganisation de la colonie, tout
en facilitant l'adoucissement du sort, l'émancipation graduelle des esclaves. Mais, opprimés également dans ce
régime barbare, par la seule raison que la nuance de leur
épiderme, ou était semblable à celle de ces malheureux,
ou s'en rapprochait ; repoussés inhumainement par les
colons européens dans leurs justes réclamations, dès les
premiers momens de troubles, ces hommes libres avaient
dû recourir aux armes. Cette situation était telle, que ces hommes se virent
appelés, par la justice de la France, à l'égalité des droits
avec les colons. C'était déjà un grand pas de fait dans la
voie de la liberté générale pour toute la race noire ; car
les esclaves en étaient aussi dignes que leurs descendans.
Reconnaître à ceux-ci leurs droits politiques, c'était préparer aux autres au moins la jouissance de la liberté civile, dérivant de leur liberté naturelle à laquelle la force
et le privilège ne pouvaient raisonnablement opposer la
prescription du temps. 42 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. Mais les colons français, dont les préjugés séculaires
étaient entretenus par une insatiable avidité, ne pouvant
se résoudre à subir le nouvel ordre de choses survenu en
faveur de la classe intermédiaire, par leurs propres fautes
et leur égoïsme ; prévoyant en outre les conséquences qui
ne pouvaient manquer d'en résulter, ils se réunirent tous
alors et se révoltèrent contre la France. ïls firent plus :
oubliant ce qu'ils devaient à leur patrie, ils eurent l'indignité d'appeler à l'aide de leurs privilèges anéantis, des
puissances rivales pour s'emparer de ses possessions et
les lui ravir. A Saint-Domingue surtout, cette infâme trahison réussit au gré de leurs coupables désirs.
quences qui
ne pouvaient manquer d'en résulter, ils se réunirent tous
alors et se révoltèrent contre la France. ïls firent plus :
oubliant ce qu'ils devaient à leur patrie, ils eurent l'indignité d'appeler à l'aide de leurs privilèges anéantis, des
puissances rivales pour s'emparer de ses possessions et
les lui ravir. A Saint-Domingue surtout, cette infâme trahison réussit au gré de leurs coupables désirs. La sûreté de cette colonie était trop compromise, pour
ne pas amener une de ces résolutions subites devant lesquelles la raison d'Etat ne saurait reculer. Les agents de
la France, interprétant d'ailleurs sa déclaration des droits
de l'homme dans toute sa sincérité, se virent forcés de
proclamer la liberté générale des esclaves pour sauver
cette possession. La France elle-même, convaincue alors de la perfidie
de ses colons de toutes nuances d'opinions, et qu'elle ne
pouvait plus résister au torrent des faits, accomplis sous
l'impulsion des idées et des principes qu'elle avait proclamés , décréta solennellement les droits de tous les
hommes de la race noire à la liberté et à l'éffali té'ci vile et
politique. Elle les comprit tous au nombre de ses enfans,
de ses citoyens. Quoiqu'elle fût entraînée, par des circonstances extraordinaires, à cette mesure réparatrice de tant de crimes, cène fut pas moins un beau spectacle donné au
monde lejouroiijparl'organede sa Convention nationale,
la France appliquait ainsi, en faveur des opprimés de ses coup d'oeil, etc. 15 colonies, les principes qu'elle avait établis pour tous les
hommes. Et pouvait- elle éviter ce résultat, sans forfaire
à ses devoirs, aux obligations qu'elle avait volontairement
contractées envers le genre humain? Qui pourra donc jamais contester à cette généreuse nation, l'honneur qu'elle a eu dansl'initiative de l'affranchissement de la race noire transplantée en Amérique? De ce
jour, devenue le noble agent de la Providence, elle décida
souverainement des destinées de cette race dans ces climats, et même de tout ce qui a été fait depuis pour améliorer sa condition sur sa terre natale. Cependant, quelle fut la conduite des nouveaux citoyens
que la France avait créés à Saint-Domingue, lorsque ses
colons livrèrent cette possession à ses ennemis? Nos précédentes publications ont prouvé l'énergie et
le courage qu'ils mirent à la défendre, et qu'ils puisèrent
dans leur gratitude et leur dévouement envers la métropole, dans ses idées et ses principes. Us parvinrent enfin
à chasser les étrangers qui avaient foulé le sol de leur
pays, en plantant sur tous ses pointsle drapeau tricolore,
glorieux emblème de la liberté et de l'égalité. Néanmoins, pendant cette luttede cinq années entières,
la faction coloniale, dont la majeure partie était au milieu
des Anglais, trouva dans l'inintelligence et la perversité
de quelques agents de la France, dans l'imprévoyance et
la corruption de son gouvernement directorial, le moyen
de faire éclore une perfide réaction contre la portion
éclairée de la race noire, — l'ancienne classe intermédiaire, — afin de mieux réussir dans l'exécution de la réaction conçue contre les droits acquis de l'autre portion,
— l'ancienne classe des esclaves. En^même temps cette
faction incorrigible parvint à égarer l'ambition d'un chef
de quelques agents de la France, dans l'imprévoyance et
la corruption de son gouvernement directorial, le moyen
de faire éclore une perfide réaction contre la portion
éclairée de la race noire, — l'ancienne classe intermédiaire, — afin de mieux réussir dans l'exécution de la réaction conçue contre les droits acquis de l'autre portion,
— l'ancienne classe des esclaves. En^même temps cette
faction incorrigible parvint à égarer l'ambition d'un chef \k ÉTEDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. sorti du sein de ces derniers, et à le porter à entrer complètement dans ses vues liberticides. Devenu l'aveugle
instrument de ces desseins rétrogrades, ce chef agit avec
fureur contre ses propres frères, dans une guerre civile
allumée par le machiavélisme déhonté du gouvernement
directorial. Alors apparut en France un nouveau gouvernement,
dirigé par un héros, un grand capitaine doué d'un génie
transcendant. Si le génie lui-même n'était sujet à toutes
les aberrations de l'esprit humain, ou à subir l'influence
des erreurs de son époque, des précédens établis, on devrait s'étonner que, loin de réparer l'iniquité des procédés de son prédécesseur envers Saint-Domingue , le
gouvernement consulaire ait cru devoir continuer le plan
dressé pour la restauration de l'ancien régime colonial,
que la métropole avait détruit. Peu importait, en effet,
que ce fût dans un élan d'enthousiasme ou sous la pression d'événemens extraordinaires: Le fait était accompli,
consommé ; il était un heureux résultat de principes généreux, en harmonie avec la justice éternelle, avec le droit
compétent à l'humanité entière. Il fallait donc le consacrer, le réglementer s'il était besoin ; et la France eût
trouvé alors une nouvelle puissance, dans sa juste action
sur les destinées des colonies européennes en Amérique. Mais, loin de là : la paix générale en Europe vint faciliter une criminelle entreprise contre la liberté des Noirs.
Elle fut accueillie par eux-mêmes, tant ils souffraient de
l'oppression nouvelle sous laquelle leur chef les avait placés depuis ses succès dans la guerre civile, tant ils
avaient foi et espérance dans la justice éclairée de la
France, dans la magnanimité du gouvernement qui la
rendait si respectable. COUP I) OEIL, ETC. 15 Le dernier livre de la période française de cet ouvrage
a démontré, an contraire, comment leurs illusions à cet
égard furent promptement dissipées, comment ils furent
victimes de crimes nouveaux, inventés comme à plaisir
pour les replacer dans une honteuse servitude. Mais il a prouvé aussi, par quelle heureuse concorde
les deux branches de la race noire, confondant leurs destinées, puisant une nouvelle énergie dans leur dignité
d'hommes libres, surent encore s'unir étroitement pour
résister aux valeureux guerriers que le gouvernement
consulaire avait envoyés à Saint-Domingue.
, Leur triomphe ne fut pas seulement le résultat de leur
courage, de leur aptitude à la guerre, mais aussi des
idées de liberté et d'égalité que la France leur avait inculquées, des principes humains qu'elle avait si loyalement proclamés au début de sa révolution. Enfin, Noirs
et Mulâtres se montrèrent dans cette lutte acharnée,
aussi bien contre elle-même que contre la Grande-Bretagne, dignes de l'éducation politique qu'ils avaient faite
sous ses glorieux drapeaux.
seulement le résultat de leur
courage, de leur aptitude à la guerre, mais aussi des
idées de liberté et d'égalité que la France leur avait inculquées, des principes humains qu'elle avait si loyalement proclamés au début de sa révolution. Enfin, Noirs
et Mulâtres se montrèrent dans cette lutte acharnée,
aussi bien contre elle-même que contre la Grande-Bretagne, dignes de l'éducation politique qu'ils avaient faite
sous ses glorieux drapeaux. Que la France s'en prenne donc, sinon à elle-même,
du moins à la politique injuste et décevante du Directoire
exécutif et du Consulat, aux crimes de leurs agents à
Saint-Domingue, si cette colonie lui a échappé des mains !
Ces gouvernemens surtout en sont responsables devant
elle; cardon sait quelle est l'influence du pouvoir politique sur les peuples. S'il était nécessaire de démontrer ceite assertion, nous
n'aurions qu'à reproduire ici les aveux de l'auguste captif de Sainte-Hélène, reconnaissant son erreur, son tort,
la foute qu'il commit en voulant soumettre Saint-Domingue par la force. 16 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. La force devait inévitablement entraîner les crimes
auxquels se livrèrent des hommes injustes, imbus des
préjugés absurdes nés du régime colonial qu'il s'agissait
de rétablir dans toute sa violence. C'est surtout à cette
mesure inique, criminelle envers l'humanité, qu'il faut
attribuer ces horreurs ; et la France ne pouvait que perdre dans son estime, en la décrétant, en employant sa
puissance pour en assurer le succès. Quelle qu'ait été l'erreur, ou quel que fût l'entraînement de ce génie si remarquable, reconnaissons aussi
qu'il n'appartenait qu'à une grande âme, rendue au
calme de la réflexion, de convenir d'une telle faute à, la
face du monde et de la postérité. Plus capable que qui
que ce soit d'apprécier la valeur, l'honneur et la dignité,
même dans ses ennemis, cet illustre capitaine a ainsi
rendu justice aux efforts héroïques des hommes de la race
noire qui combattirent à Saint-Domingue, pour conserver leur liberté qu'ils tenaient de Dieu, et à laquelle la
France avait rendu hommage. Par ses mémorables paroles, il a en quelque sorte posé
lui-même les bases d'une réconciliation entre elle et son
ancienne colonie ; car il arrive toujours un moment où
les peuples doivent étouffer entre eux leur ressentiment
mutuel \ x4ujourd'hui que de longues années ont cimenté cette
franche réconciliation, et que les bienfaits de la liberté
ont été répandus également dans la plupart des Antilles,
ne doit-on pas reconnaître que c'est par la malheureuse
condition de la race noire dans l'esclavage, que la divine i Napoléon fit encore plus en faveur de cette réconciliation et de la cause
des Haïtiens, le jour où il décréta l'atolition de la traite des Noirs. II nous
sera facile de le démontrer. coup d'oeil, etc. 17 Providence a su inspirer pour elle des sentimens de sympathie aux nations civilisées de l'Europe? Le plus souvent,
c'est de l'excès des maux que Dieu fait naître le bien pour
le genre humain ; et si ses voies sont ordinairement
lentes, elles sont du moins toujours sûres. Sa justice ne
se révèle aux hommes qu'avec le temps.
décréta l'atolition de la traite des Noirs. II nous
sera facile de le démontrer. coup d'oeil, etc. 17 Providence a su inspirer pour elle des sentimens de sympathie aux nations civilisées de l'Europe? Le plus souvent,
c'est de l'excès des maux que Dieu fait naître le bien pour
le genre humain ; et si ses voies sont ordinairement
lentes, elles sont du moins toujours sûres. Sa justice ne
se révèle aux hommes qu'avec le temps. Entre toutes les puissances européennes qui profitèrent
de la servitude des Africains, quelles sont celles qui montrent de nos jours le plus de bienveillance pour cette race,
infortunée, qui font les plus nobles efforts, les plus grands
sacrifices pour anéantir la traite, après avoir aboli L'esclavage ? Justement la Grande-Bretagne et la France
qui ont le plus lutté contre elle à Saint-Domingue, pour
la retenir ou la replacer sous le joug. N'est-ce pas là une preuve palpable de la volonté divine, amenant graduellement, mais infailliblement, le
triomphe des droits de l'humanité contre l'oppression ?
La Providence a fait encore plus : elle a voulu que le
triomphe de cette race, méprisée, tourmentée, éclatât
sur cette terre même où les Européens commencèrent
leurs iniquités envers elle. Toutefois, ce sera toujours un honneur pour elle d'avoir incessamment protesté dans ce même pays contre
le régime colonial. C'est encore à Haïti queles Africains et leurs descendans
donnèrent, les premiers, l'exemple d'une lutte sanglante
pour obtenir la reconnaissance de leurs droits naturels. C'est enfin là qu'ils se signalèrent par une résistance
plus unanime, afin de s'émanciper absolument du joug
européen. « La guerre est un véhicule de la civilisation » ,a t-on dit.
t. vi. 2 18 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. C'est une vérité consacrée par l'histoire générale des
peuples ; car il est prouvé qu'il n'y a point de véritable
civilisation sans liberté et égalité pour tous les hommes,
et que c'est presque toujours par la force des armes qu'ils
parviennent à jouir de ces droits sacrés. C'est en passant
parles calamités que la guerre engendre, qu'ils arrivent
au bonheur : elles en sont en quelque sorte la condition.
DES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. C'est une vérité consacrée par l'histoire générale des
peuples ; car il est prouvé qu'il n'y a point de véritable
civilisation sans liberté et égalité pour tous les hommes,
et que c'est presque toujours par la force des armes qu'ils
parviennent à jouir de ces droits sacrés. C'est en passant
parles calamités que la guerre engendre, qu'ils arrivent
au bonheur : elles en sont en quelque sorte la condition. L'armée indigène, aidée de circonstances toutes providentielles, venait de triomphera Saint-Domingue contre
les troupes aguerries de la France. Nous allons voir maintenant quel usage ces hommes
de la race noire firent de cette belle victoire. CHAPITRE I. Après l'évacuation du Cap, Dessalines se rend aux Gonaïves. — Il y convoque
les généraux pour proclamer l'indépendance du pays, qui reprend son nom
primitif d'HAiTi. — Particularités relatives à la rédaction des actes. — Cérémonie militaire. — Proclamation du Général en chef au peuple d'Haïti :
il prête, avec les officiers généraux, l'armée et le peuple, le serment de renoncer à la France. — Acte constatant la déclaration de l'Indépendance
d'Haïti, le 1er janvier 1804. — Acte des Généraux conférant la dictature à
Dessaline», sous le titre de Gouverneur général, avec le droit de choisir son
successeur au pouvoir. — Réflexions à ce sujet. — L'armée et le peuple
sanctionnent partout les actes précités et y applaudissent.— Conséquences de
ces actes. — Examen des opinions et de la conduite de Boisrond Tonnerre,
rédacteur des actes. ~ Dissidence manifestée parmi les ofliciers généraux
sur le projet du massacre des Français. — . Le gouverneur général décrète le
costume des officiers généraux, la résiliation des baux à ferme des habitations,
et favorise la rentrée dans le pays des indigènes expatriés. — Les généraux
retournent à leurs commandemens. — Le régime militaire est restauré,
l'administration des finances rétablie. — Le siège du gouvernement est fixé
à Marchand, dans l'Artibonite. — Réflexions à ce sujet. La capitulation du Cap et la prise de possession du
Môle avaient fait disparaître du sol de l'ancienne partie
française de Saint-Domingue, les derniers soldats de l'expédition dirigée en 1802 contre cette colonie. La conquête de cette portion du territoire de l'île était donc
consommée : il ne restait plus qu'à conquérir aussi l'autre
portion, — l'ancienne colonie espagnole, — encore occupée par quelques troupes de l'expédition. Dans la situation 20 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. des choses, il était sans doute convenable d'ajourner
cette entreprise militaire, afin de fixer les habitans du
pays, la France elle-même et le monde entier, sur le but
que s'étaient proposé les chefs qui avaient dirigé la résistance contre l'autorité de la métropole. Liberté ou la mort ! fut la devise choisie et inscrite par
Dessalines sur le drapeau indigène, lorsqu'il retrancha
la couleur blanche du drapeau tricolore de la France.
. des choses, il était sans doute convenable d'ajourner
cette entreprise militaire, afin de fixer les habitans du
pays, la France elle-même et le monde entier, sur le but
que s'étaient proposé les chefs qui avaient dirigé la résistance contre l'autorité de la métropole. Liberté ou la mort ! fut la devise choisie et inscrite par
Dessalines sur le drapeau indigène, lorsqu'il retrancha
la couleur blanche du drapeau tricolore de la France. En adoptant ainsi un nouveau signe de ralliement
pour son armée, il avait notifié déjà aux Français, contre
lesquels il combattait , la résolution , irrévocablement
prise par lui et ses lieutenans, de proclamer l'indépendance de Saint-Domingue après la victoire ; car il eût
été absurde de leur part de résister et de vaincre, pour
rester encore placés sous la domination de la France.
Cette métropole avait trop abusé de sa puissance en réagissant contre les droits acquis et reconnus par elle en
faveur de la race noire, pour ne pas provoquer cette séparation devenue indispensable au maintien, à la conservation de ces droits. D'ailleurs, la conquête, heureux- fruit d'une guerre
juste, avait résolu le problème posé depuis 1780 entre
les oppresseurs et les opprimés. Elle était aussi légitime
pour les hommes de la race noire qu'elle l'avait été poulies colonies anglaises de l'Amérique septentrionale, révoltées contre l'oppression de leur métropole par des
causes bien moins importantes aux yeux de l'humanité ;
car, pour eux, il avait fallu combattre pour ne pas rentrer sous le joug ignominieux de l'esclavage. Leur droit
à posséder leur pays était plus jusie, plus légitime, que
pour les Français, envahissant une portion de ce pays
sur les Espagnols ; — que pour ces derniers, immolant [1804] CHAPITRE I. 21 brutalement sa population aborigène en s'en emparant. Et à qui revenait mieux la noble mission de proclamer
l'indépendance si bravement conquise , qu'aux chefs de
l'armée qui avaient versé leur sang sur le champ de bataille, en dirigeant les efforts de leurs frères? Ils étaient
naturellement les représentons de la souveraineté de la
nation qui allait se constituer au milieu des Antilles : il
n'appartenait donc qu'à eux de manifester sa volonté en
cette circonstance. Procéder différemment, c'eût été se placer dans la nécessité d'appeler au concours d'une si énergique résolution, la plupart des colons ou autres Français restés à
Saint-Domingue après l'expulsion de l'armée expéditionnaire. Un tel amalgame n'eût été qu'une dérision. D'ailleurs, l'autorité militaire avait toujours dominé dans le
pays, avant et depuis les premiers troubles révolutionnaires ; et l'assemblée civile etpolitique,formée par Toussaint
Louverture sur les erremens des assemblées coloniales,
avait prouvé l'influence pernicieuse des colons dans les
conseils publics. Enfin, les derniers crimes commis par
Rochambeau sur la population, le rétablissement de l'esclavage, effectué dans les autres possessions de la France,
avaient fait prendre la détermination d'exclure tous les
hommes de la race blanche de la nouvelle société. Pénétré de ses devoirs, et dominé par la pensée d'arriver promptement à la déclaration de l'indépendance,
dès les premiers jours de décembre 1805, Dessalines ordonna le renvoi à leurs cantonnemens respectifs de toutes les troupes qui avaient concouru à la prise du Cap,
après leur avoir fait distribuer une grande partie de l'argent provenant d'une contribution de guerre imposée
aux blancs de cette ville, comme à ceux du Port-au22 études sur l'histoire d'haïti.
devoirs, et dominé par la pensée d'arriver promptement à la déclaration de l'indépendance,
dès les premiers jours de décembre 1805, Dessalines ordonna le renvoi à leurs cantonnemens respectifs de toutes les troupes qui avaient concouru à la prise du Cap,
après leur avoir fait distribuer une grande partie de l'argent provenant d'une contribution de guerre imposée
aux blancs de cette ville, comme à ceux du Port-au22 études sur l'histoire d'haïti. Prince. Ces troupes s'y rendirent, la tête ceinte des lauriers de la victoire qu'elles avaient cueillis au champ
d'honneur rieur marche fut triomphale, et partout elles
reçurent les bénédictions des populations accourues sur
leur passage . Le général en chef ne tarda pas lui-même à se transporter aux Gonaïves, d'où il envoya l'ordre à tous les généraux de l'armée de s'y rendre aussi, afin de délibérer
avec lui sur la forme de la grande mesure qui allait être
proclamée. A la fin de décembre, ils y étaient tous, et
avec eux les adjudans-généraux de leurs divisions et d'autres officiers secondaires *. Les traditions nationales ne font pas savoir, par
quel motif la ville des Gonaïves fut choisie pour être
lé lieu où l'acte d'indépendance dut être rédigé et signé.
Ce fut probablement à cause de sa position à peu près
centrale, à proximité des habitations Laville et Marchand,
où Dessalines avait déjà fait tracer des fortifications destinées à protéger une ville qu'il comptait y fonder;
peut-être aussi, en souvenir de ce que les Gonaïves avaient
été la première place conquise par lui sur les Français.
Quoi qu'il en soit, il est digne de remarque que ce fut là
que le Premier des Noirs a été embarqué, pour aller finir
ses jours misérablement en France, après avoir prophétisé le triomphe inévitable de la liberté de ses frères : là
même, ils justifiaient la prévision de son génie. Une idée, émise on ne sait non plus par qui le premier,
avait réuni tous les suffrages : c'était de restituer à l'île
entière, qui devait former le nouvel Etat, le nom qu'elle 1 Après la prise du Cap, Bazelais et Magloire Ambroise avaient été promus
au grade de général de brigade, ce dernier commandant l'arrondissement de
Jacmel. [1804] CHAPITRE I. 25 portait sous ses premiers habitans, — Haïti. Victimes de
la cupidité cruelle des Espagnols, ces intéressans insulaires avaient partagé l'esclavage et les souffrances des
premiers Africains amenés sur le sol de leur pays, ils
avaient résisté ensemble contre leurs tyrans : leur mémoire réclamait cette nouvelle protestation contre la vaniteuse injustice de Colomb, contre ses pareils qui avaient
fait prévaloir le nom de Saint-Domingue. C'était encore
un nouveau moyen de rompre avec le passé colonial,
justement abhorré.
ti. Victimes de
la cupidité cruelle des Espagnols, ces intéressans insulaires avaient partagé l'esclavage et les souffrances des
premiers Africains amenés sur le sol de leur pays, ils
avaient résisté ensemble contre leurs tyrans : leur mémoire réclamait cette nouvelle protestation contre la vaniteuse injustice de Colomb, contre ses pareils qui avaient
fait prévaloir le nom de Saint-Domingue. C'était encore
un nouveau moyen de rompre avec le passé colonial,
justement abhorré. Parmi les officiers de l'état-major du général en chef,
qui lui servaient de secrétaires en même temps, Charéron
et Boisrond Tonnerre se distinguaient le plus par leur
instruction reçue en France. Juste Chanlatte, qui y fut
élevé aussi et qui devint son secrétaire général peu après,
était alors aux Etats-Unis, où il s'était réfugié depuis assez longtemps. Charéron était plus âgé que ses collègues et d'un caractère modéré : iljouissait de toute la confiance de Dessalines, qui le chargea de rédiger les actes nécessaires dans
la circonstance. Esprit méthodique, admirant l'œuvre de
Jefferson, il songea à en faire une sur ce modèle, pour
déclarer l'indépendance du second peuple de l'Amérique
qui s'affranchissait du joug européen. On assure qu'il fit
un bon et beau travail, où il exposait tous les droits de
la race noire, et les justes plaintes de la population indigène contre la France. Mais c'était néanmoins, à ce qu'il
paraît, une longue énumération de principes et de faits,
qui, par la modération de son rédacteur, manquait de chaleur et d'énergie. Evidemment Charéron n'avait pas saisi l'esprit de son
temps, et surtout celui du général en chef des indigè24 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. nés. Une indépendance politique conquise par les armes,
au -milieu des passions de toutes sortes, après des actes
inouis de perfidie et de cruauté, exigeait, selon les idées
de l'époque, un langage plein de fureur et de vengeance,
puisqu'on était décidé à en exercer sur les Français restés dans le pays, sur la foi des promesses récidivées qui
leur avaient été faites. Pour effectuer ces terribles représailles, il fallait y exciter le peuple par un tel langage. Le 31 décembre, Charéron lut son travail pour Dessalines, en présence des généraux et de tous les autres officiers. La cérémonie de la déclaration d'indépendance
devait avoir lieu le lendemain, 1er janvier 1804, pour
commencer l'ère nouvelle avec la nouvelle année. Ce
long exposé de faits et de principes produisit une impression fâcheuse sur l'esprit de Dessalines, qui était ardent
et animé de vengeance. Il manifesta une désapprobation
formelle de l'œuvre de Charéron. Alors, Boisrond Tonnerre, jeune homme bouillant d'ardeur, passionné, exalté par tous les crimes dont il avait été
témoin aux Cayes de la part des Berger, des Kerpoisson et
de leurs infâmes suppôts, par tous ceux commis en d'autres lieux, comprenant mieux la situation que son collègue; connaissant d'ailleurs la pensée du général en chef;
Boisrond Tonnerre prononça ces paroles sanguinaires :
« Pour dresser l'acte de notre indépendance, il faut la
« peau d'un blanc pour servir de parchemin, sonjcrâne
« pour éeritoire, son sang pour encre, et une baïonnette
« pour plume. »
de leurs infâmes suppôts, par tous ceux commis en d'autres lieux, comprenant mieux la situation que son collègue; connaissant d'ailleurs la pensée du général en chef;
Boisrond Tonnerre prononça ces paroles sanguinaires :
« Pour dresser l'acte de notre indépendance, il faut la
« peau d'un blanc pour servir de parchemin, sonjcrâne
« pour éeritoire, son sang pour encre, et une baïonnette
« pour plume. » Ces idées inhumaines transportent Dessalines. « Oui,
« dit-il, c'est positivement ce qu'il nous faut, c'est ce que
« je veux. Je te charge de la rédaction de ces actes. » Lesassistans,ou frémissent ou applaudissent, en raison [4804] CHAPITRE I. 25 de leurs sentimens intimes. Mais qui, parmi eux, pouvait
émettre une opinion modérée, lorsque le dictateur s'était
ainsi prononcé? Il faut se reporter par la pensée à cette
époque de violence et de vengeance, pour comprendre la
funeste influence qu'avaient dû exercer sur les esprits,
les crimes commis en 1802 et 1803. Sans doute, dans la
sévérité de son jugement, fondé sur le respect qu'on doit
à la vie des hommes , l'histoire doit blâmer Boisrond
Tonnerred'avoir ainsi excité la fureur de Dessalines ; mais
l'équité exige aussi de reconnaître qu'il n'avait fait qu'interpréter en termes sanglans , la pensée intime de son
chef et de beaucoup d'autres de ses contemporains. La
vengeance, l'oubli des promesses les plus sacrées, contractées par convention écrite et volontaire , étaient à
l'ordre du jour ; de nombreuses victimes avaient été déjà
sacrifiées au Cap, par ordre du chef qui avait signé ces
actes : à lui surtout, à sa mémoire d'en supporter la responsabilité, — comme à la mémoire des ennemis qui ont
provoqué ces fureurs , de répondre devant l'histoire de
l'énormité de leurs crimes. Boisrond Tonnerre se mit à l'œuvre et passa la nuit à
écrire les actes que nécessitait la circonstance, afin d'être
prêt pour la cérémonie du lendemain. On doit en juger
ainsi, puisque les pièces préparées d'abord par Charéron
n'ont pas été conservées. Cette auguste cérémonie , essentiellement militaire,
réunit sur la place d'armes des Gonaïves les troupes de
divers corps, la population de la ville et celle des campagnes environnantes qui, à pareil jour dans le pays, sont
toujours sur pied pour célébrer la fête religieusedela Circoncision. Une affluence extraordinaire s'y remarquait,
par le motif exceptionnel qui l'attirait. 26 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. Les actes rédigés par Boisrond Tonnerre furent préalablement lus à la maison occupée par le général en chef,
et ils obtinrent l'approbation de Dessalines ; les généraux et autres officiers présens durent aussi les approuver. Ils y furent signés immédiatement, — la proclamation
au peuple dHaïti, par le général en chef; — l'acte d'indépendance, par lui et par les autres chefs ; — celui qui
lui conférait le titre de Gouverneur général, par les généraux seulement, considérés dès lors comme des conseillers d'Etat.
par le général en chef,
et ils obtinrent l'approbation de Dessalines ; les généraux et autres officiers présens durent aussi les approuver. Ils y furent signés immédiatement, — la proclamation
au peuple dHaïti, par le général en chef; — l'acte d'indépendance, par lui et par les autres chefs ; — celui qui
lui conférait le titre de Gouverneur général, par les généraux seulement, considérés dès lors comme des conseillers d'Etat. Entouré de ses valeureux compagnons, Dessalines se
rendit sur la place d'armes où le son des fanfares militaires l'accueillit. Monté sur l'autel de la patrie, il fit d'abord une allocution véhémente en langage créole, aux
troupes et au peuple assemblés, sur le but de la cérémonie ; puis, il ordonna à Boisrond Tonnerre de donner lecture des actes qu'il avait rédigés, dans l'ordre suivant : Liberté, ou la Mort. ARMÉE INDIGÈNE. Le générai en chef, au peuple d'Haïti. Citoyens , Ce n'est pas assez d'avoir expulsé de votre pays les barbares qui
l'ont ensanglanté depuis deux siècles. Ce n'est pas assez d'avoir mis
un frein aux factions toujours renaissantes qui se jouaient tour à tour
du fantôme de liberté que la France exposait à vos yeux. Il faut,
par un dernier acte d'autorité nationale, assurer à jamais l'empire
de la liberté dans le pays qui nous a vus naître. ïl faut ravir au gouvernement inhumain qui tient depuis longtemps nos esprits dans
la torpeor la plus humiliante, tout espoir de nous réasservir. Il faut
enfin vivre indépendans, ou mourir ! Indépendance, ou la Mort! Que ces mots sacrés nous rallient, et qu'ils soient le signal des combats et de notre réunion ! Citoyens, mes compatriotes, j'ai rassemblé dans ce jour solennel [1804] CHAPITRE I. 27 ces militaires courageux qui , à la veille de recueillir les derniers
soupirs de la liberté, ont prodigué leur sang pour la sauver. Ces généraux qui ont guidé vos efforts contre la tyrannie n'ont point encore assez fait pour votre bonheur Le nom français lugubre encore nos contrées ! Tout y retrace le souvenir des cruautés de ce peuple barbare ;
nos lois, nos mœurs, nos villes, tout encore porte l'empreinte française. Que dis-je? Il existe des Français dans notre île, et vous vous
croyez libres et indépendans de cette République, qui a combattu
toutes les nations, il est vrai, mais qui n'a jamais vaincu celles qui
ont voulu être libres ! Eh quoi ! Victimes pendant quatorze ans de notre crédulité et de
notre indulgence, vaincus, non par des armées françaises, mais par
la pipeuse éloquence des proclamations de leurs agents : quand nous
lasserons-nous de respirer le même air qu'eux? Qu'avons-nous de
commun avec ce peuple bourreau? Sa cruauté comparée à notre patiente modération, sa couleur à la nôtre, l'étendue des mers qui
nous séparent, notre climat vengeur , nous disent assez qu'ils ne
sont pas nos frères, qu'ils ne le deviendront jamais, et que s'ils
trouvent un asile parmi nous, ils seront encore les machinateurs de
nos troubles et de nos divisions.
lasserons-nous de respirer le même air qu'eux? Qu'avons-nous de
commun avec ce peuple bourreau? Sa cruauté comparée à notre patiente modération, sa couleur à la nôtre, l'étendue des mers qui
nous séparent, notre climat vengeur , nous disent assez qu'ils ne
sont pas nos frères, qu'ils ne le deviendront jamais, et que s'ils
trouvent un asile parmi nous, ils seront encore les machinateurs de
nos troubles et de nos divisions. Citoyens indigènes, hommes, femmes , filles et enfans , portez
vos regards sur toutes les parties de cette île. Cherchez-y, vous, vos
femmes ; vous, vos maris ; vous, vos frères ; vous, vos sœurs : que
dis-je? Cherchez-y vos enfans, vos enfans à la mamelle. Que sontils devenus ! Je frémis de le dire La proie de ces vautours. Au lieu de ces victimes intéressantes, votre œil consterné n'aperçoit que
leurs assassins, que les tigres dégouttant encore de leur sang, et
dont l'affreuse présence vous reproche votre insensibilité et votre
coupable lenteur à, les venger. Qu'attendez-vous pour apaiser leurs
mânes? Songez que vous avez voulu que vos restes reposassent auprès de ceux de vos pères, quand vous avez chassé.la tyrannie. Descendrez- vous dans leurs tombes sans les avoir vengésï Non ! leurs
ossemens repousseraient les "vôtres. Et vous, hommes précieux, généraux intrépides qui, insensibles
à vos propres malheurs, avez ressuscité la liberté en lui prodiguant
tout votre sang; sachez que vous n'avez rien fait, si vous ne donnez
aux nations un exemple terrible, mais juste, de la vengeance que
doit exercer un peuple fier d'avoir recouvré sa liberté, et jaloux de 28 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hàÏTI. la maintenir. Effrayons tous ceux qui oseraient tenter de nous la ravir encore : commençons par les Français ! Qu'ils frémissent en abordant nos côtes, sinon parle souvenir des cruautés qu'ils y ont
exercées, du moins par la résolution terrible que nous allons prendre, de dévouer à la mort quiconque né Français, souillerait de son
pied sacrilège le territoire de la liberté. Nous avons osé être libres, osons l'être par nous-mêmes et pour
nous-mêmes, imitons l'enfant qui grandit : son propre poids brise
la lisière qui lui devient inutile et l'entrave dans sa marche. Quel
peuple a combattu pour nous ? Quel peuple voudrait recueillir les
fruits de nos travaux? Et quelle déshonorante absurdité que de vaincre pour être esclaves? Esclaves! Laissons aux Français
de la liberté. Nous avons osé être libres, osons l'être par nous-mêmes et pour
nous-mêmes, imitons l'enfant qui grandit : son propre poids brise
la lisière qui lui devient inutile et l'entrave dans sa marche. Quel
peuple a combattu pour nous ? Quel peuple voudrait recueillir les
fruits de nos travaux? Et quelle déshonorante absurdité que de vaincre pour être esclaves? Esclaves! Laissons aux Français cette épithète qualificative : ils ont vaincu pour cesser d'être libres. Marchons sur d'autres traces; imitons ces peuples qui, portant
leurs sollicitudes jusque sur l'avenir, et appréhendant de laisser à la
postérité l'exemple de la lâcheté , ont préféré être exterminés que
rayés du nombre des peuples libres. Gardons-nous, cependant, que l'esprit de prosélytisme ne détruise
notre ouvrage ; laissons en paix respirer nos voisins ; qu'ils vivent
paisiblement sous l'égide des lois qu'ils se sont faites, et n'allons pas,
boute-feu révolutionnaires, nous érigeant en législateurs des Antilles, laire consister notre gloire à troubler le repos des îles qui nous
avoisinent. Elles n'ont point, comme celle que nous habitons, été
arrosées du sang innocent de leurs habitans : ils n'ont point de vengeance à exercer contre l'autorité qui les protège. Heureuses de n'avoir jamais connu les fléaux qui nous ont détruits, elles ne peuvent
que faire des vœux pour notre prospérité. Paix à nos voisins ! Mais Anathème au nom français ! Haine éternelle à la France ! Voilà notre cri. Indigènes d'Haïti, mon heureuse destinée me réservait à être un
jour la sentinelle qui dût veiller à la garde de l'idole à laquelle vous
sacrifiez. J'ai veillé, combattu, quelquefois seul, et si j'ai été assez
heureux que de remettre entre vos mains le dépôt sacré que vous
m'avez confié, songez que c'est à vous maintenant à le conserver.
En combattant pour votre liberté, j'ai travaillé à mon propre bonheur. Avant de la consolider par des lois qui assurent votre libre individualité, vos chefs que j'assemble ici, et moi-même, nous vous
devons la dernière preuve de notre dévouement. Généraux, et vous chefs, réunis près de moi pour le bonheur de [1804] CHAPITRE I. 29 notre pays : le jour est arrivé, ce jour qui doit éterniser notre gloire,
notre indépendance. S'il pouvait exister parmi nous un cœur tiède , qu'il s'éloigne et
tremble de prononcer le serment qui doit nous unir ! Jurons à l'univers entier, à la postérité, à nous-mêmes, de renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa
domination ! De combattre jusqu'au dernier soupir pour l'indépendance de notre pays !
, ce jour qui doit éterniser notre gloire,
notre indépendance. S'il pouvait exister parmi nous un cœur tiède , qu'il s'éloigne et
tremble de prononcer le serment qui doit nous unir ! Jurons à l'univers entier, à la postérité, à nous-mêmes, de renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa
domination ! De combattre jusqu'au dernier soupir pour l'indépendance de notre pays ! Et toi, peuple trop longtemps infortuné: témoin du serment que
nousprononçons,souviens-toi que c'est sur ta constance et ton courage
que j'ai compté, quand je me suis lancé dans la carrière de la liberté
pour y combattre le despotisme et la tyrannie contre lesquels tu luttais depuis quatorze ans. Rappelle-toi que j'ai tout sacrifié pour voler à ta défense, parens, enfans, fortune, et que maintenant je ne
suis riche que de ta liberté; que mon nom est devenu en horreur
à tous les peuples qui veulent l'esclavage, et que les despotes et les
tyrans ne le prononcent qu'en maudissant le jour qui m'a vu naître. Et si jamais tu refusais ou recevais en murmurant les lois que
le génie qui veille à tes destins me dictera pour ton bonheur, tu mériterais le sort des peuples ingrats. Mais, loin de moi cette affreuse idée. Tu seras le soutien de la liberté que tu chéris, l'appui du chef qui te commande. Prête donc entre ses mains le serment de vivre libre et indépendant, et de préférer la mort à tout ce qui tendrait à te remettre sous
le joug. Jure enfin de poursuivre à jamais, les traîtres et les ennemis
de ton indépendance. Fait au quartier-général des Gonaïves, le premier janvier mil
huit cent quatre, l'an premier de l'indépendance. Signé : J. J. Dessalines. Pendant la lecture de cette proclamation, à l'appel
fait aux généraux et autres chefs qui l'entouraient, Dessalines, eux et les troupes prêtèrent le belliqueux serment
qu'elle contient : ils le firent avec enthousiasme, avec
cette mâle résolution qu'ils avaient mise à défendre la liberté de tout un peuple, de toute une race d'hommes
voués jusqu'alors à l'infamie de la servitude. Et à l'appel 50 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'ïIAÏTI. fait à ce peuple, la population des Gonaïves, hommes et
femmes, représentant la jeune nation haïtienne et la race
noire tout entière, prononça aussi ce serment qui la liait
à sa postérité la plus reculée, qui lui donnait désormais
une patrie distincte. Comme ils durent être glorieux, ces guerriers qui, en
ce moment solennel, s'engageaient de nouveau, en face
du ciel qui avait béni leurs armes, de combattre jusqu'à
extinction pour maintenir l'indépendance de leur pays,
qu'ils avaient conquise au prix de leur sang !
la race
noire tout entière, prononça aussi ce serment qui la liait
à sa postérité la plus reculée, qui lui donnait désormais
une patrie distincte. Comme ils durent être glorieux, ces guerriers qui, en
ce moment solennel, s'engageaient de nouveau, en face
du ciel qui avait béni leurs armes, de combattre jusqu'à
extinction pour maintenir l'indépendance de leur pays,
qu'ils avaient conquise au prix de leur sang ! A nous, qui nous en glorifions aujourd'hui, d'admirer
le dévouement de nos pères, se posant sans crainte devant la puissance colossale de la France, après lui avoir
ravi sa plus belle colonie ! Et cette France aux aspirations héroïques, qui fut si
généreuse dans son immortelle révolution, n'aurait pas
reconnu l'existence politique indépendante d'un tel
peuple, poussé à cette résolution par l'influence de ses
principes et de ses idées ! Ignorait-elle que ce fut par la
même influence, qu'il avait pu chasser du sol de son pays
les légions britanniques que les colons français y avaient
appelées ? Après avoir ainsi maintenu sa liberté, au nom
delà France même, qui l'avait proclamée pour rendre
hommage à la dignité humaine, ce peuple n'avait-il pas
le droit de la maintenir aussi contre sa propre métropole ? L'acte qui suit fut ensuite lu par Boisrond Tonnerre,
pour constater la déclaration de l'indépendance d'Haïti: Aujourd'hui, premier janvier mil huit cent quatre; Le général en chef de l'armée indigène, accompagné des généraux
chefs de l'armée, convoqués à l'effet de prendre ks mesures qui doivent tendre au bonheur du pays; [1804] CHAPITRE I. 51 Après avoir fait connaître aux généraux assemblés, ses véritables
intentions, — d'assurer à jamais aux indigènes d'Haïti un gouvernement stable, objet de sa plus vive sollicitude : ce qu'il a fait par un
discours qui tend à faire connaître aux puissances étrangères, la résolution de rendre le pays indépendant, et de jouir d'une liberté consacrée par le sang du peuple de cette île; et après avoir recueilli les
avis, a demandé que chacun des généraux assemblés prononçât le
serment de renoncer à jamais à la France, de mourir plutôt que de
vivre sous sa domination, et de combattre jusqu'au dernier soupir
pour l'indépendance ; Les généraux, pénétrés de ces principes sacrés, après avoir donné
d'une voix unanime leur adhésion au projet bien manifesté à' indépendance, ont tous juré à la postérité, à l'univers entier, de renoncer
à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination. Fait aux Gonaïves, ce premier janvier mil huit cent quatre , et le
premier jour de l'indépendance d'Haïti. Signé: Dessalines, général en chef ; — Christophe , Pétion ,
Clervaux, Geffrard, Vernet, Gabart, généraux de division; —
P. Romain, E. Gérïn, F. Capois, Daut, Jean-Louis François,
Férou, Gange, L. Bazelais, Magloirë Ambroise, J.-J.Herne, Toussaint Brave, Yayou, généraux de brigade; — Bonnet, F. Papalier,
Morelly, Chevalier, Marion, adjudans-généraux ; — Magny, Roux,
chefs de brigade ; — Charéron, B. Loret, Qûenez, Macajoux, Dupuy, Carbonne, Diaquoi aîné, Raphaël, Malet, Derenoncourt,
officiers de l'armée, — et Boisrond Tonnerre, secrétaire.
, J.-J.Herne, Toussaint Brave, Yayou, généraux de brigade; — Bonnet, F. Papalier,
Morelly, Chevalier, Marion, adjudans-généraux ; — Magny, Roux,
chefs de brigade ; — Charéron, B. Loret, Qûenez, Macajoux, Dupuy, Carbonne, Diaquoi aîné, Raphaël, Malet, Derenoncourt,
officiers de l'armée, — et Boisrond Tonnerre, secrétaire. Enfin, le secrétaire donna lecture de l'acte suivant: Au nom du peuple d'Haïti ; Nous, généraux et chefs des armées de l'île d'Haïti, pénétrés de
reconnaissance des bienfaits que nous avons éprouvés du général en
chef Jean-Jacques Dessalines, le protecteur de la liberté dont jouit
le peuple ; Au nom de la Liberté, au nom de l'Indépendance, au nom du Peuple qu'il a rendu heureux, nous le proclamons Gouverneur général
à vie d'Haïti. Nous jurons d'obéir aveuglément aux lois émanées de
son autorité, la seule que nous reconnaîtrons. Nous lui donnons le
droit de faire la paix, la guerre, et de nommer son successeur. 52 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Fait au quartier-général des Gonaïves, ce premier janvier mil
huit cent quatre, et le premier jour de l'Indépendance. Signé: Gabart, P. Romain, J.-J. Herne, Capois, Christophe,
Geffrard, E. Gérin, Vernet, Pétion, Clervaux, Jean-Louis
François , Gange, Férou , Yayou, Toussaint Brave, Magloire
Ambroise, L. Bazelais, Daut j. Les deux derniers actes furent aussi bien accueillis
par les troupes et le peuple assemblés, que l'avait été la
proclamation du général en chef : l'une était la consécration du droit inhérent à tout peuple qui se voit contraint
à la résistance, l'autre celle du fait rendu aussi nécessaire par la guerre qui avait suivi cette résistance. L'indépendance avait été le but de l'insurrection contre l'autorité de la France : la déclaration des chefs du
pays recevait sa sanction par l'acceptation de l'armée et
du peuple. La dictature avait investi Dessalines, général en chef
des indigènes, de tous les pouvoirs : elle était continuée
entre ses mains sous le titre de gouverneur général, par
les généraux qui l'avaient secondé et reconnu déjà comme
dictateur. Le droit de choisir son successeur était le
même que Toussaint Louverture s'était réservé par sa
constitution de 1801 . Mais, y eut-il réellement délibération de la part des généraux, pour conférer à Dessalines la qualification de
gouverneur général, ainsi que l'affirme un auteur national? 2 Quand il s'agira du titre d'Empereur et de la \ Le nom du général Daut ne figure pas dans l'imprimé de cette époque,
tandis qu'il paraît dans Pacte précédent: nous le rétablissons, dans la pensée
que ce fut une omission purement typographique. 2 M. Madiou. « Les généraux, dit-il, lui conférèrent le titre de gouverneur
« généra!, supérieur, en leur esprit, à celui de général en chef, parce que
« Toussaint l'avait pris... Chacun parut avoir oub lié que ce titre ne convenait
« pas au chef d'un peuple indépendant, etc. » Hist. d'Haïti, t. 3. p. 119.
, dans la pensée
que ce fut une omission purement typographique. 2 M. Madiou. « Les généraux, dit-il, lui conférèrent le titre de gouverneur
« généra!, supérieur, en leur esprit, à celui de général en chef, parce que
« Toussaint l'avait pris... Chacun parut avoir oub lié que ce titre ne convenait
« pas au chef d'un peuple indépendant, etc. » Hist. d'Haïti, t. 3. p. 119. [4804] CHAPITRE i. 55 constitution de 1805, on verra encore des actes revêtus
du nom des généraux; sans qu'il y ait eu délibération
préalable, entre eux ; mais ces actes furent également
acceptés par eux, par l'armée et le peuple. Il nous paraît donc tout naturel que, succédant au pouvoir suprême qu'avait exercé Toussaint Louverture, Dessalines lui-même aura pensé qu'il lui fallait prendre le titre que son chef avait porté, et faire consacrer aussi le
droit de choisir son successeur ; et alors, sa volonté, étant
connue de son secrétaire, chargé delà rédaction des actes
comme l'avait été son collègue, Boisrond Tonnerre aura
formulé celui-ci tel qu'il convenait au dictateur; les généraux l'auront signé, sans vouloir faire la moindre observation à cet égard. Est-ce que, parmi eux, il ne se
trouvait pas des hommes capables de juger que le titre de
gouverneur général rappelait les anciennes relations de
dépendance du pays envers la France ? Boisrond Tonnerre pouvait-il ignorer une telle chose ? Mais on conçoit
fort bien que la circonstance était peu propre à favoriser
une discussion à ce sujet, et que le caractère et les idées
du dictateur s'y prêtaient encore moins. Toutefois, remarquons une disposition essentielle de
cet acte : c'est que, s'il conféra la dictature à Dessalines,
ce pouvoir, cette autorité extraordinaire était conditionnelle. Les généraux juraient « d'obéir aveuglément aux
lois r> qu'il ferait, mais non pas à sa volonté personnelle;
et un passage de sa propre proclamation faisait entendre
que ces généraux concourraient à la confection des lois
« qui assureraient aux citoyens leur libre individualité. »
Ils étaient donc des conseillers d'Etat, assistant le dictateur dans la législation du pays : c'est ainsi, en effet,
qu'ils furent considérés. T. vi. 3 54 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI. Il est clair que dans letat des choses, avec les idées de
cette époque et un chef comme Dessalines, il n'était pas
possible de concevoir aucune autre forme de gouvernement : aucune assemblée politique, émanant du peuple,
n'était praticable. Mais s'il arrive que les généraux, conseillers d'Etat, ne jouissent pas réellement de leurs attributions, on verra naître une sourde résistance à l'abus du
pouvoir dictatorial, qui amènera la chute du dictateur. Quoi qu'il en soit, les actes publiés aux Gonaïves et
imprimés de suite, furent expédiés à toutes les autorités
secondaires, et occasionnèrent des réjouissances publiques : l'armée et le peuple, dans tous les départemens
de l'ancienne partie française de l'île, applaudirent aux
résolutions des chefs. L'indépendance nationale fut ainsi
ratifiée, consacrée par l'accord et l'union de tous les citovens du nouvel Etat.
qu'il en soit, les actes publiés aux Gonaïves et
imprimés de suite, furent expédiés à toutes les autorités
secondaires, et occasionnèrent des réjouissances publiques : l'armée et le peuple, dans tous les départemens
de l'ancienne partie française de l'île, applaudirent aux
résolutions des chefs. L'indépendance nationale fut ainsi
ratifiée, consacrée par l'accord et l'union de tous les citovens du nouvel Etat. Le nom d'Haïti, restitué à l'île, indiquait, comme nous
l'avons dit, que dans la pensée des chefs qui venaient
de proclamer son indépendance, tout son territoire, y
compris celui des petites îles adjacentes, devait former
le nouvel État. Cette intention avait percé déjà, lorsque
Bazelais fut chargé de demander des explications, au sujet de l'évacuation des troupes françaises qui occupaient
l'ancienne coloniede l'Espagne ; et la réponse qui fut faite
au général en chef de l'armée indigène, quoique fondée
sur la capitulation seulement du Cap, ne suffisait pas
pour faire renoncer à ce projet. En effet, il eût été absurde de considérer cette portion d'Haïti, comme devant
continuer à être une colonie de la France, lorsque l'autre lui avait été enlevée par le droit de la guerre. Un tel
voisinage était incompatible avec la sûreté de i'indépen- [1804] CHAPITRE I. 55 dance proclamée : il fallait donc conquérir tôt ou tard le
territoire en possession des troupes françaises, au même
droit qui avait déterminé la conquête accomplie '. D'autres raisons existaient en faveur de cette entreprise.
Abstraction faite de la démarche et de la soumission anticipée et volontaire des habitans du Cibao, l'origine africaine de la grande majorité de la population de ce département et de celui de l'Ozama dictait la mesure. Les anciens esclaves espagnols n'avaient point effectivement
changé de condition durant la domination de Toussaint
Louverture ; c'était encore pis depuis l'occupation française ; et sous le régime colonial restauré, ils allaient rester esclaves. L'indépendance devait donc leur profiter,
comme aux autres habitans qui, quoique libres de fait,
descendaient de la même race : cette adjonction de forces
ne pouvait qu'assurer le nouvel état de choses. C'est avec cette restriction nécessaire, qu'il faut entendre le passage de la proclamation du général en chef,
lorsqu'il dit aux Indigènes d'Haïti de se garder de tout esprit de prosélytisme par rapport à leurs voisins. Cette disposition si sage et si politique ne concernait que les antres îles de l'archipel des Antilles : par là, le chef d'Haïti
rassurait toutes les puissances qui y possédaient des colonies. Il posa ainsi un principe salutaire qui a été toujours
observé par tous les gouvernemens qui ont succédé au
sien, — non, parce que le peuple haïtien fût indifférent
au sort des populations de même origine qui gémissaient
dans l'esclavage ; mais parce que, dans l'intérêt propre * Qu'on se rappelle la lettre du ministre Monge à Polvérel et Sonthonax, du
26 février 1793, leur ordonnant de faire tous leurs efforts pour conquérir la
colonie espagnole, alors que la France était en guerre avec l'Espagne. Haïti
étant à son tour en guerre avec la France, pouvait donc désirer de conquérir
ee territoire afin de consolider 'son indépendance. 56 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI, de leur avenir, il ne fallait pas compromettre l'œuvre de
leur émancipation qui devait arriver avec le temps, par
l'existence politique même de cette portion delà race noire.
espagnole, alors que la France était en guerre avec l'Espagne. Haïti
étant à son tour en guerre avec la France, pouvait donc désirer de conquérir
ee territoire afin de consolider 'son indépendance. 56 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI, de leur avenir, il ne fallait pas compromettre l'œuvre de
leur émancipation qui devait arriver avec le temps, par
l'existence politique même de cette portion delà race noire. Si les grands intérêts de cette race dans les Antilles,
de même que ceux de la nation qui se constituait à Haïti,
commandèrent à Dessalines de s'abstenir de toute pensée de troubler la paix des colonies voisines, d'en poser
le principe pour être observé par ses concitoyens, afin
d'intéresser en quelque sorte les autres puissances européennes à leur existence politique ; combien ne doit-on
pas regretter qu'il n'ait pas eu en même temps l'esprit
assez éclairé, pour s'abstenir aussi de toute vengeance
contre les Français restés dans le pays ! N'était-ce pas
détruire d'un côté ce qu'il édifiait de l'autre ? Pouvait-il
s'imaginer que les nations dont il recherchait les sympathies par cette assurance, verraient, sans éprouver de
l'horreur, ces massacres organisés contre leurs semblables? C'était, au contraire, le seul moyen d'occasionner
une recrudescence des préjugés coloniaux contre la race
noire, de nuire à l'Etat qu'il fondait, que de montrer ses
concitoyens, aux yeux du monde civilisé, comme des
barbares incapables de tout frein moral, de tout sentiment de pitié, sinon de générosité. On conçoit la vengeance durant les combats, alors que
la lutte exige des moyens extrêmes pour terroriser son
ennemi, — de même qu'on a pu concevoir l'incendie, les
ravages de toutes sortes dans ces momens de fureur,
pour le dégoûter d'une possession qui lui était disputée»
Mais, après la victoire, quand le droit triomphe, la modération, les sentimens généreux doivent prévaloir sur
la haine, quelque juste qu'elle soit. Le vaincu a aussi son
droit aux yeux de l'humanité, aux yeux de Dieu : c'estd'être [1804] chapitre r. 57 traité, non comme ennemi, mais comme homme sans défense. Qu'importait au peuple d'Haïti, vainqueur de l'armée
française, que, durant l'occupation de la colonie, elle eût
exercé des atrocités inouies? Une fallait pas imiter ces
excès : l'humanité, toujours d'accord avec la bonne politique, commandait une autre conduite, La raison d'Etat exigeait, sans nul doute, que les Fran
çais fussent déclarés inhabiles à faire partie de la société
haïtienne. Le passé des quatorze années écoulées depuis 1789 avait prouvé la perversité des colons, le machiavélisme inhumain des agents de la métropole, semant
la division entre les hommes de la race noire, pour
mieux les dominer et rétablir leur servitude : il était à
craindre et à présumer que les mêmes manœuvres se
renouvelleraient dans le pays, si l'on admettait les Français comme citoyens du nouvel Etat. Mais on aurait dû
alors expulser tous ceux qui étaient restés après l'évacuation des troupes françaises. Et lorsqu'on considère
que la plupart n'avaient pris le parti de rester, que par
les promesses de protection qui leur furent faites, leur
massacre résolu dans la proclamation du général en chef
devient encore plus blâmable.
les mêmes manœuvres se
renouvelleraient dans le pays, si l'on admettait les Français comme citoyens du nouvel Etat. Mais on aurait dû
alors expulser tous ceux qui étaient restés après l'évacuation des troupes françaises. Et lorsqu'on considère
que la plupart n'avaient pris le parti de rester, que par
les promesses de protection qui leur furent faites, leur
massacre résolu dans la proclamation du général en chef
devient encore plus blâmable. Certes, on peut dire pour son excuse, et non pas sa
justification, que Dessalines n'a agi ainsi que par imitation des actes déloyaux émanés de la métropole même,
de ses agents barbares,- — par représailles des crimes
innombrables commis sous toutes les formes les plus hideuses, par ces hommes qui se vantaient de leur antique
civilisation ; mais nous l'avons déjà dit : — les représailles sanglantes, comme les crimes qui les provoquent,
sont du domaine de la barbarie. Nous maintenons cette
appréciation que l'humanité nous a dictée. 58 études sur l'histoire d'iiaÏtï. Un paragraphe delà proclamation du 1er janvier, rela-^
tif à l'exclusion des Français de la nouvelle société, était
complètement justifiable, non-seulement par la raison
d'État, mais par les raisons données le 15 mai 1791, à
la tribune de l'assemblée constituante, par le célèbre
abbé Maury ; on se rappelle que cet orateur, confondant
ensemble les hommes de couleur libres et les noirs esclaves, avait dit d'eux tous : — '< que les nègres et les
« mulâtres ne sont pas, quoi qu'on en dise, de véritables
« Français, puisqu'ils n'ont pas même vu la France ;
« qu'ils sont des insulaires dont l'Afrique est la vérita-
« ble patrie, des indigènes étrangers à la nation fran-
« çaise, des hommes qui ne lui sont unis par aucun nœud,
« ni par l'habitude du climat, ni par les liens cfu sang,
« ni par les relations du patriotisme. » Et l'assemblée
constituante avait basé sa décision de cette époque sur
ces considérations politiques. Eh bien ! le général en
chef des indigènes d'Haïti répétait avec justesse les mêmes considérations, pour motiver l'exclusion des Français et de tous autres blancs de son pays. Peut-on adresser aucun reproche à sa mémoire, non plus qu'au peuple
haïtien, pour avoir persévéré dans ces idées? Lorsqu'on
leur avait tracé en premier l'exemple d'une exclusion
fondée sur des préjugés absurdes, avaient-ils tort de
maintenir leurs justes préventions ? La conséquence nécessaire, inévitable de cette exclusion et des représailles qui furent exercées en 1804, était
la confiscation des biens des colons au profit de l'État
d'Haïti. Par la conquête, il était substitué à tous les droits
de souveraineté dont l'ancienne métropole avait joui ;
tout ce qui était du domaine publiclui échéait également :
}1 est clair que les propriétés privées, devenant vacantes, j.180-4] chapitre i. 30 par la mort ou l'exclusion des propriétaires, elles devaient aussi aboutir aux mains de la nation. Mais les terribles vengeances exécutées alors n'ont pas eu lieu pour
s'approprier ces biens ; elles se sont effectuées comme
représailles, à cause des crimes commis sur la population pendant l'occupation de l'armée française. A ce sujet, nous nous croyons obligé d'examiner le
passage suivant de l'Histoire d'Haïli, par M. Madiou,
tome 5, page 115 :
'exclusion des propriétaires, elles devaient aussi aboutir aux mains de la nation. Mais les terribles vengeances exécutées alors n'ont pas eu lieu pour
s'approprier ces biens ; elles se sont effectuées comme
représailles, à cause des crimes commis sur la population pendant l'occupation de l'armée française. A ce sujet, nous nous croyons obligé d'examiner le
passage suivant de l'Histoire d'Haïli, par M. Madiou,
tome 5, page 115 : « Si les héros de l'époque sortaient de leurs tombeaux,
« avec quelle indignation n'apprendraient-ils pas, en
« voyant le drapeau français flotter au sein de nos villes,
« que nous avons consenti , oubliant qu'ils avaient acquis
« la terre d'Haïti par leur courage, à indemniser d'une
« somme au-dessus de nos ressources, les descendants
« de ceux qui les avaient torturés, mutilés? » En écrivant ces lignes, notre compatriote aura-t-il
oublié lui-même que, parmi ces héros de 1804, se trouvait
Pétion, l'un des plus méritans durant la guerre de l'indépendance, par son courage, son patriotisme, son dévouement à la cause sacrée qu'ils défendirent tous ? Qui
d'entre eux pourrait élever la voix plus haut que lui sur
cette question ? Seraient-ce Clervaux ou Christophe qu'il
entraîna au Haut-du-Cap ? Serait-ce Dessalines même ? Aura-t-il oublié que ce fut Pétion qui admit le principe
d'une indemnité envers les anciens colons ou leurs descendans, qui la proposa à la France, pour les .propriétés
rurales et urbaines de ces colons, qui furent confisquées
au profit de la nation haïtienne ? Ce n'est pas ici le lieu
ni le moment d'examiner les motifs qu'il a eus pour agir
ainsi ; mais lisons encore quelques lignes tracées par le
même auteur, à la suite des autres. 40 ÉTUDES SUR l'hISTOIRE d'hAÏTI, « Cependant, aujourd'hui que les haines politiques
« sont éteintes, que les plaies de 1802 et de 1803 sont
« fermées, l'Haïtien doit vivre en bonne amitié avec la
« France dont le contact ne peut que développer le germe
« de civilisation quelle a déposé chez nous. Il doit sef-
% forcer de s'acquitter de ses obligations envers la France,
« parce qu'il les a rendues nationales, volontairement
« et librement, sans même avoir tenté la lutte. C'est un
« devoir que l'honneur lui commande aujourd'hui. Mais
« en 1825, il eût dû exiger que sa révolution fût sanc-
« tionnée par l'ancien nne métropole, telle qu'elle s'était
« développée et accomplie, sinon accepter la guerre. La
« dette d'Haïti envers les colons est aussi illégitime que
« le milliard qui fut imposé à la France en faveur des
« émigrés, à la chute de Bonaparte. » Ces lignes sont tout à la fois un éloge et une censure de
la conduite de Pétion et de Boyer, son successeur, sous
Tadministration duquel cette dette a été contractée envers la France. Si l'Haïtien, c'est-à-dire la partie pour le
tout, la nation entière, l'a contractée volontairement et
librement, c'est qu'apparemment elle a eu de bonnes raisons pour agir ainsi ; c'est qu elle a senti qu'elle n'avait
pas le droit d'exiger, ou tout au moins qu'elle n'avait
pas la puissance nécessaire à cette exigence ; c'est qu'elle
aura été déterminée plutôt à ce contrat, à cette transaction, par des considérations d'un ordre tout moral, source
de toute bonne politique \
, c'est-à-dire la partie pour le
tout, la nation entière, l'a contractée volontairement et
librement, c'est qu'apparemment elle a eu de bonnes raisons pour agir ainsi ; c'est qu elle a senti qu'elle n'avait
pas le droit d'exiger, ou tout au moins qu'elle n'avait
pas la puissance nécessaire à cette exigence ; c'est qu'elle
aura été déterminée plutôt à ce contrat, à cette transaction, par des considérations d'un ordre tout moral, source
de toute bonne politique \ Nous nous bornons à ces simples observations, nous
réservant d'examiner en temps opportun les questions
soulevées dans ce passage. • L'indemnité a été consentie pour les propriétés privées, et non pas pour c&
qui constituait le domaine public appartenant à l'ancienne métropole. [1804] CHAPITRE I. 41 Mais qu'il nous suffise de dire ici qu'à la paix de 1785,
lorsque la Grande-Bretagne reconnut l'indépendance
des Etats-Unis, cette République s'obligea à restituer a
des sujets britanniques leurs propriétés qui avaient été
confisquéesduvant la guerre * . Or, si les Etats-Unis avaient
exclu les Anglais du droit de cité et de propriété sur leur
sol, comme Haïti a agi à l'égard des colons, il n'y a au^
cun doute qu'ils auraient indemnisé également ceux dont
les propriétés avaient été confisquées. Nous dirons encore que c'est aussi dans la même année
1825, et non pas à la chute de Napoléon, que la France
elle-même s'imposa le sacrifice d'un milliard en faveur
des émigrés, alors qu'elle avait toute sa liberté d'action,
et probablement par les mêmes considérations morales
et politiques qui guidèrent Haïti. En 1815, quand Napoléon fut renversé une seconde
fois, les puissances étrangères exigèrent de cette grande
nation 755 millions, comme indemnité des pertes qu'elle
leur avait fait subir depuis 1792 ; et en outre, elles lui imposèrent une contribution de guerre de 700 millions. Voilà l'exacte vérité sur ces faits. Nous avons jugé l'œuvre de Boisrond Tonnerre au
point de vue politique et moral, quant au pays surtout,
en présentant pour lui personnellement ce qui peut être
considéré comme atténuation del'exaltation de son esprit,
dans le premier moment où il s'agissait de proclamer l'indépendance. S'il s'était borné à cela, nous ne revien1 Art. 5 du traité : — It is agreed, that the Congress shall earnestly recommend to the législatures of the respective States, to provide for the restitution
oï ail estâtes, n'gtks, and pioperties, which hâve been conftscated, belonging
;o, ï^lbrilish subjecls, etc. —Et il fut fait comme il est dit; dans cet article. 42 ÉTUDES SUR L'HtSTOIKE DHAÏTI. drions pas à son sujet. Mais en le voyant persévérer dans
sa violence, après les massacres consommés, nous ne
pouvons que blâmer ces sentimens haineux qui ne s'apitoyèrent point sur le sort de tant de victimes. En effet,
dans la dernière page de ses « Mémoires pour servir à
« l'histoire d'Haïti, » écrits et publiés en 1804, après
avoir rappelé les conséquences désastreuses de la division
suscitée par le général Hédouville, entre Rigaud et Toussaint Louverture, il s'adresse à Dessalines pour le fortifier
dans ses idées de vengeance :
mer ces sentimens haineux qui ne s'apitoyèrent point sur le sort de tant de victimes. En effet,
dans la dernière page de ses « Mémoires pour servir à
« l'histoire d'Haïti, » écrits et publiés en 1804, après
avoir rappelé les conséquences désastreuses de la division
suscitée par le général Hédouville, entre Rigaud et Toussaint Louverture, il s'adresse à Dessalines pour le fortifier
dans ses idées de vengeance : « Dégage à ton tour, lui dit-il, de la protection que
« doivent les lois à tout homme, celle qu'elles pourraient
« accorder au Français qui sera assez téméraire pour re-
« voir l'île que nous avons sanctifiée par le sacrifice de
« tout ce qui portait le nom de Français : peux-tu jamais
« satisfaire à la vengeance commune Et l'on ose
« supplier ta clémence ! Non. Moi aussi, je pleure mes
« parens, j'invoque ta fureur contre tout ce qui est Fran-
<r çais, et l'animadversion des lois contre quiconque
« rappellerait ou en souffrirait un sur la terre qu'ils ont
« ensanglantée. » On reconnaît dans ces lignes l'aigreur, le ressentiment
de l'homme du département du Sud, qui fut témoin des
horreurs commises après la guerre civile sur sa population ; mais par qui, par ordre de qui eurent-elles lieu ?
Par Dessalines lui-même, exécutant les instructions cruelles de Toussaint Louverture. Sans doute, ce dernier ne
se montra que< trop docile aux inspirations des colons ;
mais n'eut-il pas aussi sa volonté individuelle dans ces
excès coupables? Et de ce que Dessalines avait étéTexécuteurdeses hautes oeuvres, était-il convenable de l'exci-.
ter maintenant à de nouvelles fureurs, après celles qui [1804] CHAPITRE i. 43 venaient d'avoir lieu récemment ? La vengeance ne doitelle donc pas avoir un terme? On ne peut attribuerde telles excitations qu'à la perversité de l'âme, ou à une ambition démesurée, qui portait
Boisrond Tonnerre à tenter de prévaloir sur le mérite de
ses collègues ; et l'on aperçoit d'avance pourquoi il partagea le regrettable sort de Dessalines. C'est le plus
grand malheur pour les chefs, que d'avoir de pareils hommes dans leurs conseils : pour peu qu'ils ne soient pas euxmêmes portés à la modération, ces conseillers les entraînent toujours dans de funestes voies. On admet qu'il
n'est pas ordinairement facile de réclamer contre la violence manifestée par de tels chefs, de leur suggérer des
idées raisonnables ; mais du moins, ceux qui les entourent devraient s'abstenir de les y exciter encore. En
remarquant un morne silence autour d'eux, ils réfléchiraient sur cette désapprobation intime; ils s'amenderaient
peut-être : dans tous les cas, la responsabilité de leurs
actes pèserait sur leur tête seule. Dans ce passage des mémoires de Boisrond Tonnerre,
on voit qu'il était assez éclairé pour savoir que les lois
doivent protection à tout homme, et surtout à tout
homme sans défense ; mais il demandait le contraire, il
réclamait une vengeance perpétuelle ! C'est dégrader les
lumières de l'esprit, que de s'inspirer d'une haine sans,
frein. Quand l'esprit est éclairé, le cœur sait d'autant
mieux avertir contre les excès. Boisrond avouait encore
que d'autres de ses concitoyens suppliaient la clémence
de Dessalines, sans doute en faveur de quelques Français
que ce chef lui-même avait épargnés de sa vengeance ;
mais il invoque sa fureur, non-seulement contre eux,
mais encore contre ces Haïtiens que la pitié animait { i\
aine sans,
frein. Quand l'esprit est éclairé, le cœur sait d'autant
mieux avertir contre les excès. Boisrond avouait encore
que d'autres de ses concitoyens suppliaient la clémence
de Dessalines, sans doute en faveur de quelques Français
que ce chef lui-même avait épargnés de sa vengeance ;
mais il invoque sa fureur, non-seulement contre eux,
mais encore contre ces Haïtiens que la pitié animait { i\ 44 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DilAÏTI. appelle contre eux l'animadversion des lois. Des lois!
elles doivent être la raison écrite sous l'inspiration de la
justice, et non de la haine, de la violence. Nous sommes heureux, toutefois, de constater, à l'honneur du peuple haïtien, qu'à cette époque de violence et
de vengeance, il se trouva des êtres qui n'en virent aucune
nécessité, qui protestèrent par leurs sentimens d'humanité contre ces actes de fureur non exigés par les cir^
constances. Une dissidence à cet égard se manifesta même chez le
gouverneur général, dans la soirée du 1er janvier, parmi
les officiers de tous grades. Tandis que les uns opinaient
pour commencer immédiatement l'exécution à mort de
tous les Français, d'autres disaient ouvertement que l'on
devait se borner à les déporter, à les expulser du pays.
Ces derniers étaient presque tous de l'ancien parti de
Rigaud: c'étaient Jean-Louis François, Férou, Geffrard,
Bonnet, etc. Les autres étaient plutôt de l'ancien parti
de Toussaint Louverture. Cependant, on remarqua que
H. Christophe s'abstenait, comme Pétion, d'émettre
une opinion sur cette question l. Dans le dernier livre de
la période française, nous avons fait remarquer aussi que
Christophe n'avait commis aucun assassinat sur les blancs,
à l'arrivée de l'expédition. La discussion qui avait eu lieu et l'abstention de ces
deux généraux, étant portées a la connaissance de Dessalines, il ajourna les ordres nécessaires à son projet
d'extermination. Il paraît qu'il se réserva de parcourir
le pays avant de les donner, sans doute pour avoir le î Hjst. d'Haïti, t 3, p. 120. [1804] CHANTRE I. 45 temps d'animer, sinon les populations, du moins les
chefs principaux et secondaires de chaque localité, dont
le concours était indispensable. Le chef gui avait dit à
Bonnet, « qu'il n'y avait plus de parole d'honneur depuis
« la révolution, » qui avait écrit à Gérin la lettre du 20
novembre 1805, qui avait fait massacrer environ 800
blessés ou malades, qu'il s'était engagé à faire soigner
dans les hôpitaux pour les envoyer ensuite en France
par bâtimens neutres ; ce chef n'était pas homme à renoncer à ses idées de vengeance, lorsqu'il trouvait d'ailleurs tant d'excitation de la part de quelques-uns des
officiers de son état-major et de quelques généraux de son
ancien parti politique. Dans une telle situation, comment
ceux du parti qui lui fut opposé eussent-ils pu faire entendre des paroles de modération, lorsque H. Christophe luimême n'osait pas exprimer sou opinion sur cette question ?
Il est même présumable que les défiances regrettables
de Dessalines, contre les hommes de l'ancien parti de
Rigaud, prirent dès lors naissance, parce que quelquesuns manifestèrent une noble répugnance à son projet.
Malheureusement, lorsqu'un chef veut se livrer à des actes de violence, il est toujours enclin à considérer
comme des improbateurs dangereux, ceux qui n'applaudissent pas à ses idées : le dissentiment dans les opinions
sur de telles questions est souvent la cause de mésintelligences déplorables.
défiances regrettables
de Dessalines, contre les hommes de l'ancien parti de
Rigaud, prirent dès lors naissance, parce que quelquesuns manifestèrent une noble répugnance à son projet.
Malheureusement, lorsqu'un chef veut se livrer à des actes de violence, il est toujours enclin à considérer
comme des improbateurs dangereux, ceux qui n'applaudissent pas à ses idées : le dissentiment dans les opinions
sur de telles questions est souvent la cause de mésintelligences déplorables. Le premier acte d'administration d'une dictature toute
militaire, fut un arrêté du gouverneur général, rendu
leB2 janvier, pour régler le costume des généraux, des
adjudans-généraux et de leurs aides de camp. Par un
autre du même jour, tous les baux à ferme des -habita46 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. tions rurales furent résiliés. Il y avait lieu de statuer sur
les propriétés publiques et privées ; ces baux ne pouvaient être maintenus. Le 14 janvier, un décret juste et politique fut émis
pour faciliter la rentrée en Haïti de tous les hommes noirs
et de couleur, indigènes du pays, que les événemens en
avaient éloignés. Il fut accordé quarante gourdes ou
piastres pour le passage de chacun de ceux qui seraient
ramenés par des navires américains, venant des ÉtatsUnis. La patrie fondée par le concours de tous les indigènes, devait en effet tendre les bras à ceux-là. C'était
poser d'ailleurs un principe en faveur de l'admission de
toute la race noire. Les généraux étaient retournés à leurs commandemens
respectifs, dès les premiers jours de janvier. On a vu dans
l'époque précédente que des arrondissemens leur avaient
été confiés; que la division du Sud était commandée par
Geffrard, celle de l'Ouest par Pétion, celle du Nord par
Christophe : probablement celle de l'Artibonite avait été
déférée à Gabart, lorsqu'il fut promu au grade de général
de division. Cet état de choses fut maintenu; mais cette
dernière fut dénommée lre division de l'Ouest, et celle
commandée par Pétion, 2me division. Les généraux de brigade sous leurs ordres étaient : — dans le Sud, Gérin, Férou, J. J. Herne (Coco Herne
qui prit ensuite le nom de Moreau) et Jean- Louis François, avec les 15% 15e, 16e, 17e, 18% 19% demi-brigades ; — dans la 2me division de l'Ouest, Cangé % Magloire Ambroise : le colonel Germain Frère commandait l'arrondissement du Port-au-Prince ; les 5% 11% 12% 21% 22% 25% i Cangé avait remplacé Gilles Bambara dans le commandement de l'arrondissement du Petit-Goave réuni à celui de Léogane. [1804] CHAPITRE I. 47 24e demi-brigades formaient les troupes de cette division ;
— dans la première division, les généraux J.-P. Daut,
Yayou, et Magny élevé à ce grade, avec les 4e, 7e, 8e,
10e, 14e, et 20e demi-brigades ; — dans le Nord, Capois,
Romain, Toussaint Brave, Raphaël et Charles Lalondrie ,
élevés au même grade, avec les lre, 2e, 5e, 6e, 9e, 25%
26e, 27e, 28e, et 29e demi-brigades, ces cinq dernières
formées après la prise de possession du Cap.
é à ce grade, avec les 4e, 7e, 8e,
10e, 14e, et 20e demi-brigades ; — dans le Nord, Capois,
Romain, Toussaint Brave, Raphaël et Charles Lalondrie ,
élevés au même grade, avec les lre, 2e, 5e, 6e, 9e, 25%
26e, 27e, 28e, et 29e demi-brigades, ces cinq dernières
formées après la prise de possession du Cap. Le régime militaire établi par Toussaint Louverture
fut restauré : même discipline, même subordination,
même autorité pour les officiers de tous grades. Il ne
pouvait en être autrement, à cause de l'état de guerre
subsistant après l'indépendance : l'Est d'Haïti avait encore des troupes françaises, et la France pouvait hasarder l'envoi de nouveaux soldats dans cette partie. Indépendamment de l'armée organisée, tout homme
en état de porter les armes, dans les villes et les campagnes, était considéré comme devant accroître sa force en
cas de besoin. L'habitant de ces villes, de même que le
cultivateur des campagnes, reprit son ancienne condition telle que sous le régime de 1801. L'administration de la justice avait disparu durant la
guerre : elle fut remplacée par l'autorité des chefs militaires, commandans de places, d'arrondissemens et de
départemens ou divisions. Il en fut de même de l'administration municipale1. i C'était, dans ce premier moment, revenir à une situation pire que celle
de l'ancien régime colonial. (Voyez t. lef de cet ouvrage, p. 27 de l'Introduction.) En 1805, des tribunaux furent institués ; mais l'autorité des chefs militaires prévalut encore sur celle de la justice et des lois : l'administration municipale ne fut pas rétablie, et il faut avouer qu'elle ne pouvait l'être que dans
quelques villes principales, faute d'hommes capables de comprendre l'objet
d'une telle institution. 48 ÉTDDES SUR l'hISTOIRE d'iIAÏTI. L'administration des finances, dont le besoin était plus
promptement senti, fut placée sous la direction du général Vernet, nommé ministre des finances. Des administrateurs, des contrôleurs, des trésoriers, des directeurs
de douanes, des directeurs des domaines, et tous les employés secondaires que nécessitait cette branche du service public, furent établis partout. On conçoit que les secrétaires du gouverneur général
devinrent ses conseillers privés. Toutes les affaires du
pays finirent par se décider uniquement sous leur inspiration. Une lutte d'influence s'établit naturellement entre
eux, et c'était à qui flatterait mieux les passions du chef
pour régner sur son esprit. Les traditions de l'époque
rapportent cependant que Dessalines était animé des
meilleures intentions envers son pays. S'il avait été plus
éclairé, il eût pu mieux le gouverner qu'il ne le fit par la
suite.
conseillers privés. Toutes les affaires du
pays finirent par se décider uniquement sous leur inspiration. Une lutte d'influence s'établit naturellement entre
eux, et c'était à qui flatterait mieux les passions du chef
pour régner sur son esprit. Les traditions de l'époque
rapportent cependant que Dessalines était animé des
meilleures intentions envers son pays. S'il avait été plus
éclairé, il eût pu mieux le gouverner qu'il ne le fit par la
suite. Préférant le séjour de l'Artibonite à tout autre lieu, il
se résolut à fixer le siège du gouvernement à MarchandLaville. L'établissement d'une ville, appelée Dessalines
quelques mois après, fut commencé aussitôt. En outre
des motifs particuliers de préférence qu'avait le gouverneur général pour ce séjour, il y avait aussi une
idée militaire et politique qui le portait à fonder cette
ville au pied des montagnes des Cahos. Cette position
était assez centrale par rapport à l'ancienne partie française ; elle pouvait être bien fortifiée, et elle eût formé
un dépôt considérable d'armes et de munitions de guerre
qui alimenterait la force publique, en cas de nouvelle
invasion de la part de la France : avantage que ne présentait aucune des villes bâties sur le littoral. Dans l'ancien régime colonial même, il avait été question plus d'une [1804] CHAPITRE I. M) fois de concentrer dans un lieu de l'intérieur les moyens
de résistance, les approvisionnerons de guerre, par rapport aux Anglais si souvent en lutte avec la France.
C'est par des motifs semblables qu'il fut résolu en même
temps, que les généraux commandant les divisions feraient immédiatement commencer, dans chaque arrondissement, la construction d'un fort où seraient réunis
les objets nécessaires à la guerre. Peu importait donc, quant à la direction du gouvernement, que le chef de l'Etat séjournât plus souvent ou
tout-à-fait à Dessalines ; son activité personnelle le portait d'ailleurs fréquemment dans tous les départemens.
Il n'y avait qu'à réunir dans cette ville nouvelle, la haute
administration du pays et une certaine population pour
influer sur le reste. Mais cette administration était dans
les mains du dictateur; toutes les autres étaient secondaires
dans chaque localité : rien ne l'empêchait de les surveiller et de donner une direction conforme aux intérêts de la
nation, et nous trouvons peu concluantes les raisons données à cet égard, par M. Madiou *. Supposons le siège du
gouvernement au Gap, aux Gonaïves, à Saint-Marc ou au
Port-au-Prince : le gouverneur général aurait-il pu mieux
déjouer une conspiration qui éclaterait ailleurs ? De tels
projets échouent, lorsqu'il n'y a pas motif suffisant pour
leur réussite ; ils réussissent, lorsque l'opinion publique 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 123. « Celte position pour une capitale avait été mat
« choisie. Dessalines, retiré au fond des bois, loin des grandes villes où s'agitent « les passions politiques, ne pouvait surveiller les grandes administrations « Il lui aurait été difficile de déjouer les conspirations qui pouvaient se for-
« mer contre son gouvernement, soit aux Cayes, soit au Port-au-Prince, soit
« au Cap. » C'est au contraire pour avoir séjourné aux Cayes un mois, en 1806, qu'il
y fit naître la conspiration qui le renversa, et elle n'a été que la suite d'une
conjuration conçue et délibérée à Marchand même, ainsi qu'on le verra.
T. VI. 4
les grandes administrations « Il lui aurait été difficile de déjouer les conspirations qui pouvaient se for-
« mer contre son gouvernement, soit aux Cayes, soit au Port-au-Prince, soit
« au Cap. » C'est au contraire pour avoir séjourné aux Cayes un mois, en 1806, qu'il
y fit naître la conspiration qui le renversa, et elle n'a été que la suite d'une
conjuration conçue et délibérée à Marchand même, ainsi qu'on le verra.
T. VI. 4 50 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. n'est plus en faveur du gouvernement; car c'est elle
seule qui le soutient. Peu après la déclaration de l'indépendance, Juste
Ghanlatte et Lys, se trouvant aux Etats-Unis, s'empressèrent de revenir à Haïti : ce dernier arriva au Port-auPrince où il fut cordialement accueilli parle général Pétion, son ancien capitaine d'artillerie dans la légion de
l'Ouest. CHAPITRE II. Dessalines se rend dans l'Ouest et le Sud. — Règlement du 7 février, sur le
service militaire et l'administration des finances. — Trois citoyens des Cayes
reçoivent l'ordre de préparer un projet de constitution et de lois organique?.
— Décret du 22 février, ordonnant de livrer au glaive de la justice, les
personnes convaincues ou soupçonnées d'avoir pris part aux massacres et
aux assassinats ordonnés par Leclerc et Rochambeau. — Exceptions portées
dans ces actes de vengeance. — Le gouverneur général en personne les
fait exécuter dans le Sud, l'Ouest, l'Artibonite et le Nord, où il se rend. —
Il accorde des lettres de naturalilé, comme Haïtiens, aux blancs exceptés
du massacre. — Acte du 1er avril relatif aux Français qui, naturalisés à l'étranger, voudraient entrer en Haïti. — Lettre du gouverneur général aux
généraux, relative à une adresse des colons en faveur de Rochambeau. —
Le massacre des femmes et enfans des Français est ordonné et exécuté. —
Proclamation du 28 avril aux habitans d'Haïti, sur les représailles exercées
contre les Français, et portant exclusion de tout blanc de la société haïtienne, les individus naturalisés exceptés. — Réflexions sur cet acte. On a vu que dansla soirée du 1er janvier, un dissentiment
d'opinion s'était manifesté chez le gouverneur général,
de la part des généraux du Sud, au sujet des vengeances
qu'il préméditait. Pendant le cours du même mois, un
fait se passa à Jérémie où Férou était retourné : plusieurs
Français prirent la résolution de s'évader de cette ville,
et ce général se vit dans la pénible nécessité de faire fusiller l'un d'eux qui était officier, qui avait pris parti avec
les indigènes. -et qui fut employé dans la place en qualité 52 ËTUDES S13R L'HISTOIRE d'haÏTL d'adjudant. Sous peine d'encourir une immense responsabilité aux yeux du gouverneur général, Férou était contraint à cet acte de rigueur, et d'autant plus, que cet officier avait usé de son autorité pour effectuer son évasion
sur une frégate anglaise : ce qui entraîna des difficultés
avec le capitaine de ce navire *. Cet événement, et l'éveil même qu'il avait eu par les
opinions émises pour l'expulsion des Français au lieu de
leur massacre, portèrent le gouverneur général à se rendre dans le Sud, après avoir séjourné peu de jours au Portau-Prince, à Léogane et à Jacmel. Il était rendu aux Cayes
au commencement de février.
autorité pour effectuer son évasion
sur une frégate anglaise : ce qui entraîna des difficultés
avec le capitaine de ce navire *. Cet événement, et l'éveil même qu'il avait eu par les
opinions émises pour l'expulsion des Français au lieu de
leur massacre, portèrent le gouverneur général à se rendre dans le Sud, après avoir séjourné peu de jours au Portau-Prince, à Léogane et à Jacmel. Il était rendu aux Cayes
au commencement de février. Arrivé là, il eut connaissance d'un acte singulier émis
par le général Gérin, le 18 brumaire an XII (10 novembre 1803). C'était une proclamation qu'il s'était permis
de faire, en l'absence du général Geffrard qui marchait
alors avec la division du Sud pour se porter contre le Cap,
et qui dut aller éteindre une insurrection dans les montagnes de Jacmel : Gérin commandait le Sud en ce tempslà. Sa proclamation contenait « des instructions généra-
« les pour le service militaire, celui de la marine et de
« l'administration civile du département du Sud. » Par
cet acte, Gérin décelait sa manie de vouloir tout réglementer, selou la bizarrerie de ses idées. Il est clair que
Dessalines étant alors général en chef de l'armée* Gérin
n'avait aucun droit de prendre de telles mesures, à son
insu, et sans même lui en avoir donné avis ensuite. Le gouverneur général ne pouvait laisser subsister un
tel acte qui contrariait d'ailleurs ses vues administratives; 1 La frégate le Tartare, commandée par Perkins. Dix matelots de son bord
furent saisis en otage, pour le contraindre à livrer cet officier ;mais Férou lui
laissa la faculté d'emmener trois auîres Fiançais. [1804] CHAPITRE II. o5 mais cette proclamation eut le mérite de provoquer
de sa part un « règlement sur quelques points importans
« du service militaire et de l'administration : » il fut rendu
aux Cayes, le 7 février. Le premier article déclara nulle la proclamation de
Gérin. Avec le caractère connu de ce général, il était impossible qu'il n'en voulût pas aux secrétaires de Dessalines : de leur côté, ils commencèrent à prendre l'habitude de critiquer, de ridiculiser tous les plans proposés
ensuite par Gérin, devenu ministre de la guerre et delà
marine. Noms notons cette particularité, parce qu'elle
influa plus tard sur sa conduite politique; Le 5e article supprima les conseils de notables, que la
proclamation paraît avoir rétablis, d'après l'organisation
de 1801 et 1802. Les commandant de place, étant les
chefs des communes, absorbèrent leurs attributions. Divers autres articlesréglèrent leurs autres attributions,
celles des généraux commandans d'arrondissemens et de
divisions ou départemens. Il leur fut défendu de faire
des actes semblables à celui de Gérin, sans autorisation
du gouverneur général préalablement donnée, et sans
sanction de sa part ensuite. Les récoltes de denrées de toutes les propriétés rurales privées durent être partagées, moitié au propriétaire,
le quart aux cultivateurs et l'autre quart à l'Etat, comme
imposition territoriale: cet impôt était le même connu
antérieurement sous le nom de quart de subvention. Ceux
d'entre les propriétaires qui faisaient partie de l'armée
indigène au !20 messidor an XI (9 juillet 1803) ; c'est-àdire, qui se trouvaient dans les communes conquises par
ses armes, eurent seuls la faculté de disposer des recolles de leurs biens : les autres qui se trouvaient alors avec
'autre quart à l'Etat, comme
imposition territoriale: cet impôt était le même connu
antérieurement sous le nom de quart de subvention. Ceux
d'entre les propriétaires qui faisaient partie de l'armée
indigène au !20 messidor an XI (9 juillet 1803) ; c'est-àdire, qui se trouvaient dans les communes conquises par
ses armes, eurent seuls la faculté de disposer des recolles de leurs biens : les autres qui se trouvaient alors avec 54 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. les Français ne pouvaient avoir la même faculté, et les
récoltes provenant de leurs biens furent confisquées au
profit de l'armée. On se rappelle que c'est vers le 9 juillet 1805 que le
général en chef organisa les troupes du Sud, après l'organisation des autres corps dans les autres départemens :
à cette époque, son autorité était définitivementreconnue
parles indigènes en insurrection. La confiscation des récoltes, et non pas des propriétés, était donc comme une
contribution de guerre imposée à ces propriétaires indigènesy par les mêmes raisons qui avaient déterminé les
contributions semblables, mais en argent, sur les blancs
du Port-au-Prince et du Cap. Les propriétés des colons absens n'étaient encore que
séquestrées, d'après ce règlement : à ce titre, elles faisaient
partie du domaine public. Si l'arrêté du 2 janvier résilia les baux à ferme, du
moins le règlement du 7 février donna la préférence aux
anciens fermiers sur tous autres adjudicataires, lors des
nouvelles criées à faire pour l'affermage des biens. L'article 10 disposa, que les propriétaires qui résidaient avec les Français, à l'époque de la rentrée de l'armée indigène dans les villes ou bourgs, seraient envoyés
en possession de leurs propriétés : ce qui nécessitait
l" examen et la vérification de leurs titres. Le 19e article disait : « Toutes ventes ou donations,
« soit de meubles, soit d'immeubles, faites par des per-
« sonnes émigrées en faveur de celles restées dans le
« pays, sont et demeurent annulées ; bien entendu de-
«. puis la prise d'armes de l'armée indigène, pour ex-
« puiser les Français de l'île d'Haïti. * Cette disposition était juste et devait empêcher l'effet [1804] CHAPITRE II. 55 v des actes simulés, de vente ou de donation, — les biens
devant revenir au domaine de l'Etat. On verra que par
la suite plusieurs autres actes législatifs furent rendus
sur cette matière, pour sauvegarder également ce domaine. En vertu du même règlement, des passeports pouvaient être donnés aux cultivateurs des campagnes ou
autres personnes des villes, pour voyager à l'intérieur;
mais il était défendu d'en accorder à qui que ce soit pour
aller à i étranger. Les commandans de place étaient enjoints de visiter personnellement les navires qui partaient,
afin de s'assurer si des individus n'en profitaient pas
pourYéloigner du pays. Cette mesure avait évidemment
pour but principal d'empêcher l'évasion des Français,
mais aussi l'émigration des Haïtiens. Le 17e article, enfin, enjoignait aux généraux commandant les départemens, de faire exécuter les ouvrages
des forteresses qui seraient élevées dans les hautes montagnes de l'intérieur. En même temps qu'il allait prescrire des mesures pour
mettre à exécution le massacre des Français,contrairement
aux opinions émises par les généraux du Sud, le gouverneur général donna l'ordre suivant à trois citoyens des
Cayes : Liberté, Ou la Mort. Armée indigène d'Haïti.
ignait aux généraux commandant les départemens, de faire exécuter les ouvrages
des forteresses qui seraient élevées dans les hautes montagnes de l'intérieur. En même temps qu'il allait prescrire des mesures pour
mettre à exécution le massacre des Français,contrairement
aux opinions émises par les généraux du Sud, le gouverneur général donna l'ordre suivant à trois citoyens des
Cayes : Liberté, Ou la Mort. Armée indigène d'Haïti. Quartier-général des Cayes, le 17 février 1804, an 1er de
l'Indépendance.
Le Gouverneur général
Ordonne que les citoyens Rémarais père, Chalviré père et Claude 56 études sun l'histoire d'haïti. Boisrond se réuniront ici, sous la protection des généraux, à l'effet
de s'occuper de travailler au mode de constitution et lois organiques
qui devront régir l'île, qui me sera présenté sous le plus bref délai. Signé : Dessalines. Le 22 du même mois, il rendit un décret * qui ordonnait aux généraux commandans des divisions, de faire
arrêter toutes les personnes (les blancs) qui seraient
convaincuesousoupçonnéesd'avoir pris parlaux massacres
et aux assassinats ordonnés par Leclerc et Roehambeau,
afin de les livrer « au glaive de la justice. » Il était recommandé à ces généraux de prendre toutes les informations nécessaires dans la recherche des preuves, pour
ne pas s'exposer à faire périr des innocens. Les noms
des suppliciés devaient être envoyés au gouverneur général pour être publiés ; et tout chef qui aurait sacrifié à son
ambition, à sa haine ou à toute autre passion, des individus dont la culpabilité n'aurait pas été préalablement
prouvée, subirait lui-même la mort, et ses biens seraient
confisqués, moitié au profit de l'Etat, moitié au profit des
héritiers des victimes innocentes, s'il s'en trouvait dans
le pays. Mais, à quel tribunal les accusés devaient-ils être traduits, lorsqu'il n'y en avait aucun d'établi? Les chefs seuls
devenaient juges des accusés. On conçoit alors qu'un tel
acte n'était ainsi rédigé, que pour donner un vernis de
formes et de justice aux immolations qui allaient s'ensuivre. Cela est si vrai, que le gouverneur général fit commencer aux Cayes les exécutions sur quelques Français. l Dans son Recueil des lois et actes du gouvernement d'Haïti, tome le',
M. S. Linstant date cet acte des Gonaïves ; mais c'est une erreur, le gouverneur général était alors aux Caycs. [1804] chapitre iî. 57 En partant pour Jérémie, il donna l'ordre au général
Geffrard de faive continuer ce massacre, qui fut exécuté
surtout par le général Moreau, commandant de l'arrondissement. Nous ne savons pas s'il faut prendre aussi au sérieux,
l'ordre donné à trois citoyens desCayes, de préparer isolément un projet de constitution et de lois organiques, ou
s'il faut le considérer comme un leurre offert à la crédulité des généraux qui avaient manifesté une opinion contraire au massacre des Français, afin de prouver l'intention du gouverneur général de donner au pays toutes les
garanties résultant de tels actes. Quoi qu'il en soit, cet
ordre ne paraît pas avoir eu aucune suite, et aucun autre
ne semble avoir été donné ailleurs qu'aux Cayes, pour
réunir les élémens nécessaires à la rédaction de ces
actes.
s'il faut le considérer comme un leurre offert à la crédulité des généraux qui avaient manifesté une opinion contraire au massacre des Français, afin de prouver l'intention du gouverneur général de donner au pays toutes les
garanties résultant de tels actes. Quoi qu'il en soit, cet
ordre ne paraît pas avoir eu aucune suite, et aucun autre
ne semble avoir été donné ailleurs qu'aux Cayes, pour
réunir les élémens nécessaires à la rédaction de ces
actes. Il n'y eut réellement d'exécuté que l'acte du 22 février,
et encore a-t-il fallu que Dessalines parcourût le pays
pour le faire exécuter ; les généraux commandant les
divisions n'en firent rien, avant qu'il se présentât dans
l'étendue de leurs commandemens,. Cependant, il avait ordonné d'excepter du massacre*
« les prêtres, les médecins, les chirurgiens, les pharma-
« ciens et autres Français professant des arts ou métiers,
« comme pouvant être utiles h. la population. » Ucora-*
prit dans ces exceptions quelques-uns qui étaient incorporés dans les troupes, généralement tous les Polonais
qui avaient été faits prisonniers, les considérant comme
étrangers à la querelle entre les Haïtiens et les Français,
et les Allemands établis dans la commune de Bombarde, Telles furent les catégories d'innocens; car on conçoit
qne, malgré la recommandation faite aux officiers supé58 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. rieurs, il était impossible qu'ils empêchassent les vengeant
ces particulières de s'exercer, lorsque l'ordre de tuer
indiquait non-seulement ceux qui seraient convaincus,
mais ceux qui seraient soupçonnés d'avoir pris part aux
massacres, aux assassinats ordonnés par Leclerc et
Rochambeau. Dans tout le pays, chacun pouvait se plaindre d'avoir perdu un parent, un ami, et soupçonner tel
ou tel blanc d'avoir contribué à leur mort. L'heure de la
vengeance ayant sonné, on agit comme avaient fait ces
deux généraux français et leurs sicaires, comme avaient
fait bien des colons en 1802 et 1803, et même antérieurement. Que de victimes avaient été immolées, sans autre motif que d'inspirer la terreur à la population, pour
pouvoir l'asservir ! A Jérémie, dans toutes les villes ou bourgs par où il
passa, jusqu'au Port-au-Prince ; là même, et ensuite dans
les autres villes ou bourgs jusqu'au Cap où il se rendit en
avril, Dessalines personnellement fit mettre à mort tous
les Français non exceptés. NiPétion,niGabart,niH.Christophe, n'avaient exécuté le décret du 22 février : il a fallu
la présence du gouverneur général et sa volonté de fer,
pour assurer son exécution *. Néanmoins, si des officiers supérieurs et subalternes,
si des particuliers même montrèrent du zèle dans ces actes
de cruauté, on peut citer, à leur honneur, d'autres qui
se firent un devoir, un bonheur, de sauver autant de
Français qu'ils purent, en facilitant leur évasion du pays,
en les cachant pendant ces fureurs. Parmi ces hommes
humains, qui avaient vaillamment fait la guerre de Tin--
dépendance, l'histoire distingue Geffrard, Jean-Louis
urs et subalternes,
si des particuliers même montrèrent du zèle dans ces actes
de cruauté, on peut citer, à leur honneur, d'autres qui
se firent un devoir, un bonheur, de sauver autant de
Français qu'ils purent, en facilitant leur évasion du pays,
en les cachant pendant ces fureurs. Parmi ces hommes
humains, qui avaient vaillamment fait la guerre de Tin--
dépendance, l'histoire distingue Geffrard, Jean-Louis , Hist. d'Haïti, t. 3, p. 128 à 130. [1804] CHAPITRE II. 59 François, Férou,Bazile, Thomas Durocher,Gérin,Pétion,
Bonnet. A Aquin, Borgella, commandant de la place,
et Frémont, administrateur, contribuèrent avec J.-L.
François à cette œuvre d'humanité ; à Jérémie, Giraud ,
directeur de la douane, assista Férou. Au Cap, H. Christophe lui-même avait recueilli chez lui une vingtaine de
proscrits pour les sauver; mais il fut contraint de les livrer,
Dessalines étant dans cette ville. Des particuliers, des
femmes, dans les villes ou bourgs, des cultivateurs, hommes et femmes, dans les campagnes, exercèrent aussi des
actes d'humanité. De tels faits prouvent qu'il n'y eut pas unanimité dans
les vengeances exécutées, que l'autorité et la fureur de
Dessalines prédominèrent sur tous. Comme avait fait
Rochambeau, de honteuse mémoire, il donnait des bals
dans ses palais à la suite des exécutions à mort ; mais il
n'y invita pas, comme lui, des femmes pour voir des
salles tendues de deuil avec des cercueils ; il ne conçut
pas l'idée de faire étouffer des hommes par le soufre, d'en
faire dévorer d'autres par des chiens, etc. Dessalines
épargna, personnellement, des Français qu'il plaça dans
les fonctions publiques ; il en sauva d'autres uniquement
parce qu'ils montrèrent du courage, tant son caractère
offrait des contrastes ' . Le 16 mars, il était de retour au Port-au-Prince, de son
voyage dans le Sud. Afin de donner une entière garantie de
sécurité aux Français qu'il avait exceptés de la vengeance,
il leur délivra des lettres de naturalité, ainsi conçues : * Au Port-au-Prince, l'abbé Dufour allait être sacrifié, quoique excepté,
parce que les assassins voulaient qu'il leur donnât de l'argent : il s'y refusait
avec un rare courage. Dessalines survint et dispersa ces assassins à coups de
canne, en leur demandant si les enfans ne devaient pas être baptisés. 60 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. Liberté, Ou la Mort., ARMÉE INDIGÈNE D'HAÏTI. Au quartier-général de le 1804, an l6^ de l'indépendance. Le gouverneur général,
A tous qu'il appartiendra, salât. Le citoyen N nous ayant manilesté/e désir qu'il avait de participer aux bienfaits de notre gouvernement, et désirant, à cet effet,
obtenir des lettres de naturalisation ; Après nous être convaincu de la religion (politique), des mœurs
et des vertus civiques du citoyen N Serment prêté entre nos mains de renoncer à jamais à la France,
de vivre et de mourir sous les lois émanées de notre autorité, de ne
jamais rien entreprendre directement ni indirectement contre notre
puissance légitime, et de contribuer de toutes ses forces, de tous ses
moyens, à la conservation et à la prospérité de l'île d'Haïti dont il devient par ces présentes l'enfant adoptif et le membre intéressé ;
des vertus civiques du citoyen N Serment prêté entre nos mains de renoncer à jamais à la France,
de vivre et de mourir sous les lois émanées de notre autorité, de ne
jamais rien entreprendre directement ni indirectement contre notre
puissance légitime, et de contribuer de toutes ses forces, de tous ses
moyens, à la conservation et à la prospérité de l'île d'Haïti dont il devient par ces présentes l'enfant adoptif et le membre intéressé ; Voulant traiter favorablement ledit exposant ; Déclarons par ces présentes admettre au nombre des Enfans d'Haïti, le citoyen N Voulons et entendons quil soit reconnu pour tel et quil jouisse, sans acception de couleur, des mêmes droits et prérogatives que les naturels du pays. En foi de quoi lui avons délivré ces présentes , pour lui servir et
valoir à ce que de raison ; et pour notre décision sortir son plein et
entier effet dans tous les lieux soumis à notre obéissance. Donné en notre quartier-général de le 1804, an 1er de l'indépendance. Signé: Dessalines1. Le mot admettre servit à expliquer les dispositions de
l'article 28 de la constitution de 1806 et d'autres qui
l'ont suivie. Les seuls Français possédant de pareilles
lettres de naturalité, furent reconnus Haïtiens ; il en fut 1 J'ai copié cet acte d'après une de ces lettres, délivrée au Port-au-Prince le..
%\ mars 180i, à un Français que j'ai connu, !e>crtueux docteur Mirambeau.. [1804] CHAPITRE II. 61 de même des Polonais, des Allemands ou de leurs descendans qui habitaient les communes de Bombarde et du
Môle, et qui y avaient été colonisés dans le siècle dernier.
Si le gouverneur général prit à leur égard cette disposition qui était commandée par la justice, il dut aussi se
prémunir contre une fraude qui allait faciliter l'entrée en
Haïti de certains Français dont la présence dans le pays
eût pu être dangereuse à la sécurité publique. Dans ce
but, arrivé à Marchand, (ville Dessalines), il rendit l'arrêté suivant : Au quartier-général de Marchand, le 1er avril 1804, an 1er de Tindépendance. Le gouverneur général, Considérant que des Français, proscrits et bannis de cetteîle, sollicitent, dans les pays neutres, des lettres de naturalisation à la faveur desquelles ils voudront s'introduire dans le pays pour y semer
la discorde , Arrête : 1. Tout Français qui aura obtenu des lettres de naturalisation
d'une puissance étrangère, sera tenu de sortir du pays. 2. Les généraux commandant les départemens, arrondi ssemen s
ou quartiers dans lesquels résideront des Français qui auront obtenu
des lettres de naturalisation de puissances étrangères, devront faire
parvenir au gouverneur général leslettres desdits naturalisés, avant
d'être autorisé à leur accorder un passeport. Signé: Dessalines. Ce fut par suite de cet acte, qui renforçait les dispositions de la proclamation du 1er janvier, que pendant plusieurs années, aucun Français ne fut admis à visiter le
pays ni à y séjourner. Cet acte s'explique par ses motifs ;
mais du moins on reconnaît qu'il respectait l'autorité des
puissances neutres qui auraient délivré de telles lettres de
res desdits naturalisés, avant
d'être autorisé à leur accorder un passeport. Signé: Dessalines. Ce fut par suite de cet acte, qui renforçait les dispositions de la proclamation du 1er janvier, que pendant plusieurs années, aucun Français ne fut admis à visiter le
pays ni à y séjourner. Cet acte s'explique par ses motifs ;
mais du moins on reconnaît qu'il respectait l'autorité des
puissances neutres qui auraient délivré de telles lettres de 62 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. naturalisation, en faisant donner des passeports à ceux
qui en seraient pourvus. Le même jour, 1er avril, le gouverneur adressa aux
généraux une lettre qui fut publiée et qui devint ainsi une
sorte de manifeste pour l'étranger : il leur envoya une
copie de l'adresse des colons de Saint-Domingue à ceux
de Paris, qui les priaient de solliciter du Premier Consul
la confirmation de Rochambeau comme capitaine-général * . Voici cette lettre : Citoyens généraux, Si la résolution irrévocable que nous avons prise d'exterminer nos
oppresseurs avait besoin d'apologistes pris au sein d'Haïti, j'adresserais à chacun de mes concitoyens un exemplaire de la copie de la
pièce que vous trouverez ci-incluse, pièce qui seule, peut-être, a
fait pleuvoir tous les maux sur nos têtes, mais appelé notre indépendance. Braves compagnons d'armes, nous n'avons pas besoin de justification, puisque notre vengeance ne peut jamais égaler la somme
d'injustices et d'atrocités de nos ennemis ; mais la publicité que
vous donnerez à cet acte dicté par l'orgueil, le préjugé et le despotisme des colons, prémunira les nations, nos amies, contre les allégations mensongères du petit nombre de nos ennemis échappés à
notre juste vindicte. Que dis-je? Cet acte prouvera à toutes les nations que notre gouvernement, loin de refuser sa protection aux négocians étrangers, a dédaigné de rechercher ni d'inquiéter, en aucune manière, ceux d'entre eux qui, pouvant vivre tranquilles sous
les auspices de la liberté du commerce , et couverts du droit des
gens, ont eu l'impolitique gaucherie de signer une pareille pièce. A Dieu ne plaise que je confonde les hommes estimables qui ne
viennent dans notre île que pour enrichir leur patrie de nos productions, et qui ne s'écartent jamais du respect qu'ils doivent aux
lois du pays qui les accueille, avec ces négocians éphémères qui trafiquent de l'honneur ; mais je dois faire connaître au continent de i Voyez tome 5 de c?t oimage, p. 342 et 343. [1804] CHAPITRE II. 65 l'Amérique, à la Jamaïque, aux îles danoises et espagnoles, que des
individus qui réclament d'un gouvernement, qui en obtiennent des
lettres de naturalisation, ne sont, pour la plupart, que des intrigans
français ou des renégats indignes de l'attention des puissances qui
les adoptent, et qu'ils déshonorent. En vain alléguera- t-on que cette pièce est revêtue des signatures
de plusieurs hommes de couleur; que prouvera-t-on ? Sinon que ces
hommes, comprimés par la terreur et l'injustice, ont dû nécessairement, à la faveur d'un teint plus clair, se donner pour
blancs et signer, comme tels, une pièce qui n'a servi qu'à les
plonger dans l'abîme de maux qu'ils ont creusé de leurs propres
mains. J'avais été prévenu, à Jérémie, que cette pièce existait dans les
minutes du notaire Gyr-Prévost, au Port- au-Prince, et, en arrivant
dans cette ville, elle me fut remise*
dû nécessairement, à la faveur d'un teint plus clair, se donner pour
blancs et signer, comme tels, une pièce qui n'a servi qu'à les
plonger dans l'abîme de maux qu'ils ont creusé de leurs propres
mains. J'avais été prévenu, à Jérémie, que cette pièce existait dans les
minutes du notaire Gyr-Prévost, au Port- au-Prince, et, en arrivant
dans cette ville, elle me fut remise* Je n'ai pas cru devoir livrer à l'impression une page de signatures, par ménagement pour certains étrangers dont j'appréhenderais
de troubler la tranquillité et de réveiller les remords. C'est à vous, citoyens généraux, à surveiller scrupuleusement les
étrangers brouillons qui seraient assez imprudens pour s'immiscer
dans les opérations du gouvernement ; respectez-les, tant qu'ils ne
s'occuperont qu'à porter l'abondance dans notre pays ; mais qu'ils en
soient à jamais exclus ceux qui ne respecteront pas nos lois. Souvenez-vous qu'aucune nation n'a le droit de nous en donner, et que
nous avons acquis le droit de nous gouverner de la manière qu'il
nous convient. Quant aux Français, croirez-vous encore que l'esprit de despotisme ne dirigeait que les grands colons, quand vous voyez les Français de la dernière classe, l'artisan qui, à peine a franchi les bornes
de l'indigence, souscrire l'acte qui demande l'avilissement et l'esclavage des hommes qui les nourrissent ? Fortifiez-vous, citoyens généraux, dans la haine que vous avez
jurée à cette nation féroce. Puisse le tigre altéré de sang, que les
colons ont appelé comme leur sauveur et le restaurateur de leurs
droits, revenir nous combattre! Sa présence rallumera l'incendie
dans nos cœurs, et chacun de nos guerriers sentira tripler son audace ; et si l'Italie fut le patrimoine des satellites d'un Corse , Haïti
doit être leur lombeau. Officiers généraux, en lisant cette pièce, eriez: aux armes! et 64 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. souvenez-vous que votre pays ne peut exister qu'en criant aux armes ! de six mois en six mois '. Signé : Dessalines. L'adresse des colons à leurs pareils avait été effectivement signée par quelques hommes de couleur au teint
clair, et par des négocians des Etats-Unis établis dans le
pays. Les uns et les autres auraient tremblé, si le gouverneur général n'avait pas eu la générosité de les excuser dans sa lettre et de les rassurer contre toute vengeance, dans le moment où elle s'exerçait sur une si large
échelle. C'est après ces actes que nous venons de produire, que Dessalines se rendit au Cap, en passant par
les Gonaïves. A la mi- avril, le massacre des hommes ayant été exécuté sur tous les points, il ordonna celui des femmes et
de leurs enfans. M. Madiou assure qu'il répugnait à ces nouvelles vengeances auxquelles il n'avait pas même songé, et qu'il y
fut entraîné par des infâmes qui les provoquèrent. Mais
il ajoute avec raison : «Néanmoins, comme il (Dessa-
« lines) n'a pas opposé une résistance invincible à ces
« atroces suggestions, l'histoire ne peut le justifier. »
écuté sur tous les points, il ordonna celui des femmes et
de leurs enfans. M. Madiou assure qu'il répugnait à ces nouvelles vengeances auxquelles il n'avait pas même songé, et qu'il y
fut entraîné par des infâmes qui les provoquèrent. Mais
il ajoute avec raison : «Néanmoins, comme il (Dessa-
« lines) n'a pas opposé une résistance invincible à ces
« atroces suggestions, l'histoire ne peut le justifier. » Cet ordre, d'une cruauté encore moins excusable que
celle exercée sur les hommes, ayant été donné au Cap, il
est probable que le souvenir des atrocités commises dans
ce port, par Rochambeau, y aura contribué. C'est là que i J)ans ma jeunesse, j'ai entendu raconter qu'un nommé Laporte, ancien
soldat de la 4«, saisit l'occasion de la présence de Dessalines aux Gonaïves, pour
crier par toutes les rues : Aux armes ! Pendant un instant la ville fut en émoi.
On arrêta Laporte que Dessalines fit conduire devant lui : il le menaça de le
faire fusiller. Mais Laporte lui répondit: « Il y a six mois qu'on n'a pas crié
« aux armes ! Empereur, les autorités n'exécutent pas vos ordres. » Dessalines
passa de la colère à une excessive gaîté, en complimentant Laporte. [1804] CHAPITRE II. 65 furent noyés îa femme et les enfans de Maurepas, celle
de Paul Louverture et les siens, et bien d'autres femmes
avec leurs maris. Il aura suffi du récit de ces crimes pour
ranimer la fureur de Dessalines. Quoi qu'il en soit, lorsqu'il fallut la mettre à exécution,
on vit les soldats montrer une louable pitié pour ces
êtres faibles ; leurs officiers éprouvaient le même sentiment. Mais le général Clervaux survint à la Fossette, où
cette scène se passait, et les contraignit à être barbares :
le sacrifice fut consommé sous ses yeux. On ne peut expliquer la part qu'il y prit lui-même, dit-on, en tuant
un enfant, qu'en attribuant cet acte de férocilé sauvage
au désir de venger la mort de son frère Jacques
Clervaux, que Leclerc fit noyer dans la rade du Cap avec
les 1200 soldats de la 6e demi-brigade. Au Port-au-Prince, ce fut le colonel Germain Frère qui
se fit remarquer par son acharnement ; aux Cayes, ce
furent le général Moreau, Bégon, Aoua et Tate, officiers
de marine : dans ces deux villes, on noya la plupart de
ces infortunées. Mais au Port-de-Paix, le capitaine Alain et une foule
de citoyens ; — au Port-au-Prince, le général Pétion et
des femmes ; — aux Cayes, le général Geffrard, Voltaire
et d'autres femmes; — à Jérémie, le général Férou,
Thomas Durocher, Théodat et Bergerac Trichet, Gaspard, capitaine du port: partout enfin, des êtres aussi
sensibles que ceux-là, s'empressèrent de soustraire à la
mort le plus qu'ils purent de femmes etd'enfans, qui acquirent ensuite la qualité d'Haïtien l. 1 Pétion ayant sauvé madame Campan, une très-belle femme, s'empressa de
la faire sortir de sa maison et embarquer sur un navire, pour qu'on ne pût
pas soupçonner qu'il avait abusé de cette infortunée. C'est un mérite de plus
ajouté à sa bonne action. T. VI. 5 G6 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'HàÏTI* Présumant de la parfaite exécution de ses Ordres sur
tous les points, le gouverneur général émit la proclamation suivante, rédigée par Juste Chanlatte.
pressa de
la faire sortir de sa maison et embarquer sur un navire, pour qu'on ne pût
pas soupçonner qu'il avait abusé de cette infortunée. C'est un mérite de plus
ajouté à sa bonne action. T. VI. 5 G6 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'HàÏTI* Présumant de la parfaite exécution de ses Ordres sur
tous les points, le gouverneur général émit la proclamation suivante, rédigée par Juste Chanlatte. Liberté, Ou la Mort. J.-J. Dessalines, gouverneur général, Aux habitans d'Haïti. Des forfaits, jusqu'alors inouïs, faisaient frémir la nature, la mesure était à son comble Enfin, l'heure de la vengeance a sonné, et les implacables ennemis des droits de l'homme ont subi le châtiment dû à leurs crimes. J'ai levé mon bras, trop longtemps retenu sur leurs têtes coupables. A ce signal, qu'un Dieu juste a provoqué, vos mains, saintement armées, ont porté la hache sur l'arbre antique de l'esclavage
et des préjugés. En vain le temps, et surtout la politique infernale
des Européens, l'avaient environné d'un triple airain; vous avez dé^
pouillé son armure, vous l'avez placée sur votre cœur, pour devenir,
comme vos ennemis naturels, cruels, impitoyables. Tel qu'un torrent débordé qui gronde, arrache, entraîne, votre fougue vengeresse
a tout emporté dans son cours impétueux. Ainsi périsse tout tyran
de l'innocence, tout oppresseur du genre humain! Quoi donc ! courbés depuis des siècles sous un joug de fer, jouets
des passions des hommes, de leur injustice et des caprices du sort ;,
victimes mutilées de la cupidité des blancs français, après avoir engraissé de nos sueurs ces sangsues insatiables, avec une patience,
une résignation sans exemple, nous aurions encore vu cette horde
sacrilège attenter à notre destruction , sans distinction de sexe ni
d'âge; et nous, hommes sans énergie, sans vertu, sans délicatesse,
nous n'aurions pas plongé dans leur sein nos bras désespérés ! Quel
est ce vil Haïtien, si peu digne de sa régénération, qui ne croit point
avoir accompli les décrets éternels en exterminant ces tigres altérés
de sang'? S'il en est un, qu'il s'éloigne, la nature indignée le repousse de notre sein ; qu'il aille cacher sa honte loin de ces lieux :
l'air qu'on y respire n'est point fait pour ses organes grossiers ; c'est
l'air pur de la liberté, auguste et triomphante. Oui, nous avons rendu à ces vrais cannibales guerre pour guerre,
crimes pour crimes, outrages pour outrages. Oui, j'ai sauvé mon [1804] CHAPITRE H- ()7 pays, j'ai vengé l'Amérique. Mon orgueil et nia gloire sont dans
l'aveu que j'en fais à la face des mortels et des dieux. Qu'importe le
jugement que prononceront sur moi les races contemporaines et
futures? J'ai fait mon devoir, ma propre estime me reste, il me suffit. Mais, que dis-je? La conservation de mes malheureux frères, le
témoignage de ma conscience, ne sont pas ma seule récompense ;
j'ai vu deux classes d'hommes nés pour s'aimer, s'entr'aider, se
secourir, mêlées enfin et confondues ensemble, courir à la vengeance, se disputer les premiers coups.
prononceront sur moi les races contemporaines et
futures? J'ai fait mon devoir, ma propre estime me reste, il me suffit. Mais, que dis-je? La conservation de mes malheureux frères, le
témoignage de ma conscience, ne sont pas ma seule récompense ;
j'ai vu deux classes d'hommes nés pour s'aimer, s'entr'aider, se
secourir, mêlées enfin et confondues ensemble, courir à la vengeance, se disputer les premiers coups. Noirs et jaunes , que la duplicité raffinée de.s Européens a cherché si longtemps à diviser ; vous qui ne faites aujourd'hui qu'un
même tout, qu'une seule famille, n'en doutez pas, votre parfaite
réconciliation avait besoin d'être scellée du sang de vos bourreaux.
Mêmes calamités ont pesé sur vos têtes proscrites, même ardeur à
frapper vos ennemis vous a signalés, même sort vous est réservé,
mêmes intérêts doivent donc vous rendre à jamais unis, indivisibles,
inséparables. Maintenez cette précieuse concorde, cette heureuse
harmonie parmi vous ; c'est le gage de votre bonheur, de votre salut, de vos succès; c'est le secret d'être invincibles. Faut-il, pour resserrer ces nœuds, vous retracer le cours des atrocités commises contre notre espèce ; le massacre de la population
entière de cette île, médité dans le silence et le sangfroid du cabinet; l'exécution de ce projet, à moi proposée sans pudeur *, et
déjà entamée par les Français avec ce front calme et serein accoutumé à de pareils forfaits ; la Guadeloupe saccagée et détruite ; ses
ruines encore fumantes du sang des enfans, des femmes et des
vieillards passés au fil de l'épée ; Pelage lui-même, victime de leur
astuce, après avoir lâchement trahi son pays et ses frères; le brave
et immortel Delgresse, emporté dans les airs avec les débris de son
fort plutôt que d'accepter des fers? Guerrier magnanime ! ton noble
trépas, loin d'étonner notre courage, ne fait qu'irriter en nous la
soif de te venger ou de te suivre. Rappellerai-je encore à votre souvenir les trames tout récemment ourdies à Jérémie ; l'explosion terrible qui devait en résulter, malgré le pardon généreux accordé à
ces êtres incorrigibles , à l'expulsion de l'armée française; leurs émissaires leur ont répondu à propos dans toutes les villes pour susciter
une nouvelle guerre intestine ; le sort déplorable de nos frères dé1 P8r !e généra! Leclerc, Voyez les Mémoires de Boisrond Tonnerre. 68 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. portés en Europe; enfin, le despotisme effroyable, précurseur de la
mort, exercé à la Martinique? Infortunés Martiniquais! que ne
puisse voler à votre, secours et briser vos fers ! Hélas ! un obstacle invincible nous sépare Mais peut-être une étincelle du feu qui nous embrase jaillira dans votre âme ; peut-être, au bruit de cette
commotion, réveillés en sursaut de votre léthargie, revendiquerez -
vous, les armes à la main, vos droits, sacrés et imprescriptibles.
able, précurseur de la
mort, exercé à la Martinique? Infortunés Martiniquais! que ne
puisse voler à votre, secours et briser vos fers ! Hélas ! un obstacle invincible nous sépare Mais peut-être une étincelle du feu qui nous embrase jaillira dans votre âme ; peut-être, au bruit de cette
commotion, réveillés en sursaut de votre léthargie, revendiquerez -
vous, les armes à la main, vos droits, sacrés et imprescriptibles. Après l'exemple terrible que je viens de donner, que tôt ou tard
la justice divine déchaîne sur la terre de ces âmes fortes, au-dessus
des faiblesses du vulgaire, pour la perte et l'effroi des médians,
tremblez , tyrans, usurpateurs, fléaux du Nouveau-Monde ; nos
poignards sont aiguisés, vos supplices sont prêts! Soixante mille
hommes, équipés, aguerris, dociles à mes ordres, brûlent d'offrir
un nouvel holocauste aux mânes de leurs frères égorgés. Qu'elle
vienne, cette puissance assez folle pour oser m'attaquer ! Déjà, à son
approche, le génie irrité d'Haïti, sorti du sein des mers, apparaît ;
son front menaçant soulève les flots, excite les tempêtes; sa main
puissante brise ou disperse les vaisseaux; à sa voix redoutable, les
lois de la nature obéissent; les maladies, la peste, la faim dévorante, l'incendie, le poison, volent à sa suite Mais pourquoi
compter sur le secours du climat et des élémens? Ai-je donc oublié
que je commande à des âmes peu communes, nourries dans l'adversité, dont l'audace s'irrite des obstacles, s'accroît par les dangers?
Qu'elles viennent donc, ces cohortes homicides ; je les attends de
pied ferme, d'un œil fixe. Je leur abandonne s'ans peine le rivage et
la place où les villes ont existé ; mais malheur à celui qui s'approchera trop près des montagnes! Il vaudrait mieux pour lui que la
mer l'eût englouti dans ses profonds abîmes, que d'être dévoré par
la colère des enfans d'Haïti. Guerre à mort aux tyrans ! voilà ma devise ; liberté, indépendance /voilà notre cri de ralliement. Généraux, officiers, soldats; peu semblable à celui qui m'a précédé, à l'ex-général Toussaint Louverture, j'ai été fidèle à la promesse que je vous ai faite en prenant les armes contre la tyrannie ;
et tant qu'un reste de souffle m'animera, je le tiendrai, ce serment :
Jamais aucun colon ni Européen ne mettra le pied sur ce territoire
à titre de maître ou de propriétaire. Cette résolution sera désormais
la base fondamentale de notre constitution. Que d'autres chefs, après moi, creusent leur tombeau et celui de [1804] CHAFÏTllE 11. 69 leurs semblables, en tenant une conduite diamétralement opposée à
la mienne ; vous n'en accuserez que la loi inévitable du destin qui
m'aura enlevé au bonheur et au salut de mes concitoyens. Mais,
puissent mes successeurs suivre la marche que je leur aurai tracée !
C'est le système le plus propre à consolider leur puissance : c'est le
plus digne hommage qu'ils pourront rendre à ma mémoire..
4] CHAFÏTllE 11. 69 leurs semblables, en tenant une conduite diamétralement opposée à
la mienne ; vous n'en accuserez que la loi inévitable du destin qui
m'aura enlevé au bonheur et au salut de mes concitoyens. Mais,
puissent mes successeurs suivre la marche que je leur aurai tracée !
C'est le système le plus propre à consolider leur puissance : c'est le
plus digne hommage qu'ils pourront rendre à ma mémoire.. Comme il répugne à mon caractère et à ma dignité de punir quelques innocens des fautes de leurs semblables, une poignée de blancs,
recommandables par la religion qu'ils ont toujours professée, qui,
d'ailleurs, ont prêté serment de vivre avec nous dans les bois, a
éprouvé ma clémence. J'ordonne que le glaive les respecte, et qu'on
ne porte aucune atteinte à leurs travaux ni à leur conservation. Je recommande de nouveau, et j'ordonne à tous les généraux de
départemens, commandans d'arrondissemens et de places, d'accorder
secours, encouragement et protection aux nations neutres et amies
qui voudront établir avec cette île des relations commerciales. Fait au quartier- général du Cap, le 28 avril 1804, an 1er de l'indépendance. Signé : Dessalines.
Pour copie conforme : le Secrétaire général, Signé : Juste Chanlatte De même que Boisrond Tonnerre, Juste Chanlatte,
aussi violent que lui, interpréta parfaitement les sentimens qui animaient le chef d'Haïti. Dans la proclamation
du 1er janvier, c'est le cri de la vengeance qui domine ;
dans celle du 28 avril, c'est la vengeance satisfaite qui se
glorifie elle-même ! On ne peut le nier cependant, l'un et l'autre acte n'exprimaient que des vérités senties par la nation tout entière. Le régime colonial, toujours si oppressif pour la
race noire, avait poussé les choses à un tel point en 1802
et 1805, qu'il fallait nécessairement que la race blanche
disparût du sol où elle avait commis tant de crimes ; mais
son expulsion eût été suffisante. 70 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. Ce résultat, même avec ses conséquences qui font frémir le cœur humain, fut vainement annoncé par Raynal
à tous les Européens, lorsqu'il leur disait plus de trente
ans auparavant : « Il ne manque aux nègres qu'un chef
« assez courageux pour les conduire à la vengeance et
« au carnage. Où est-il, ce grand homme que la nature
« doit à ses enfans vexés, opprimés, tourmentés ? Où estce il? 17 paraîtra, n en doutons point, il se montrera, il
« lèvera l'étendard sacré de la Liberté. Ce signe vénéra-
« ble rassemblera autour de lui les compagnons de son
« infortune. Plus impétueux que les torrens, ils laissece ront partout les traces ineffaçables de leur juste res-
« sentiment... Les champs américains s' enivreront avec
<t transport d'un sang qu'Us attendaient depuis si long-
« temps, et les ossemens de tant d'infortunés, entassés de-
« puis trois siècles , tressailliront de joie... »
é de la Liberté. Ce signe vénéra-
« ble rassemblera autour de lui les compagnons de son
« infortune. Plus impétueux que les torrens, ils laissece ront partout les traces ineffaçables de leur juste res-
« sentiment... Les champs américains s' enivreront avec
<t transport d'un sang qu'Us attendaient depuis si long-
« temps, et les ossemens de tant d'infortunés, entassés de-
« puis trois siècles , tressailliront de joie... » Et après cet écrivain à l'âme ardente, un autre dont
la sagacité a été déjà remarquée, disait aussi, à propos
surtout de Saint-Domingue : « Une l'évolution dans vos
« colonies ! mais une révolution dans vos colonies en se-
<c rait l'indépendance, c'est-à-dire l'anéantissement. Une
« révolution y serait un changement de domination ; elle
« ferait rentrer tous les esclaves dans la jouissance de
« leur liberté, tous les hommes de couleur dans l'exercice
« inoui, mais peu durable, de leurs droits politiques ;
« et tous les blancs, proscrits par cette insurrection iné-
« vitable, dépouillés de leurs propriétés, esclaves de leurs
ce esclaves, n'auraient plus à opter qu'entre l'émigration,
« la servitude ou la mort... » * La France, de même que les colons, avait donc reçu 1 L'abbé Maury. Voyez t. 1«' de cet ouvrage, p. 1T5. [4804] CHAPITRE II. 71 des avertissemens salutaires ! Les faits survenus en
1791, parla perversité des contre-révolutionnaires européens, étaient encore plus éloquens ; et lorsque l'ancienne métropole seconda les vues liberticides de ses
colons pour restaurer le régime aboli par elle-même, elle
devait s'attendre à ce résultat inévitable, d'après Vexern*
-pie tracé par ses cruels agents. On peut dire aussi que Dessalines fut le vrai Spartacus
moderne annoncé par Raynal : il a été ce chef courageux
qui a conduit sa race à la vengeance et au carnage, pour
assouvir son juste ressentiment. Dans le langage qu'il
tient à ses concitoyens et au monde entier, on reconnaît
la conviction d'une âme fortement trempée. Il se persuade qu'il a rempli son de voir envers son pays: son orgueil
et sa gloire sont dans l'aveu qu'il en fait ! Il s'inquiète
peu du jugement qui sera porté sur lui Nous expliquons, nous ne justifions pas ses actes de
cruelle vengeance. Mais ce sentiment, que réprouvent
également la religion, la morale et la vraie politique,
est-il donc inconnu à la r ace blanche? 'Si l'on fouillait dans
son histoire de tous les temps, ne pourrait-on pas lui opposer ses propres actes, ses représailles sanglantes commises sur des hommes de la même race, surtout aux époques où les lumières étaient peu répandues? Qu'y a-t-il
donc d'étonnant de la part d'un chef et d'une nation de
la race noire, lorsqu'ils se sont portés à de semblables
fureurs, provoquées par une entreprise coupable contre
leurs droits, par l'astuce et la violence ? 4
fouillait dans
son histoire de tous les temps, ne pourrait-on pas lui opposer ses propres actes, ses représailles sanglantes commises sur des hommes de la même race, surtout aux époques où les lumières étaient peu répandues? Qu'y a-t-il
donc d'étonnant de la part d'un chef et d'une nation de
la race noire, lorsqu'ils se sont portés à de semblables
fureurs, provoquées par une entreprise coupable contre
leurs droits, par l'astuce et la violence ? 4 Eh quoi ! en dépeuplant les Antilles, les Européens ' « Richelieu avait semé la vengeance avec le sang ; c'est la suite naturelle
« de toute teneur... » — Lamartine, à propos des factions "qui se renouve-;
lèrent sous la minorité de Louis XIV. T2 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTÏ. avaient exercé durant trois siècles l'infâme traite des
Noirs, pour y transporter ces infortunés et en faire des
esclaves ; et là, les contraignant à des travaux pénibles,
les fouettant, les mutilant, les tourmentant incessamment
par les moyens les plus atroces, ils auraient encore espéré
que ces hommes, leurs égaux devant Dieu, ne trouveraient jamais parmi eux un vengeur de tous les crimes
commis dans ces contrées ! Et qu'on n'oublie pas que, lorsque ces terribles représailles s'accomplissaient dans la partie occidentale d'Haïti,
une garnison de troupes françaises occupait la partie
orientale, menaçant la population qui venait de se soustraire à la domination de la France, et pouvant en recevoir des secours d'un instant à l'autre '. Toutefois, nous le répétons, dans l'intérêt même de
notre pays : nous eussions aimé à n'avoir à enregistrer,
qu'un acte de générosité magnanime envers les Français
restés au pouvoir de notre gouvernement national. En
les expulsant du pays, il n'aurait eu à craindre aucune
défection en faveur de la France, de la part de quelque
portion que ce soit du peuple haïtien ; car, l'indépendance
était admise par tous les citoyens, comme la seule mesure
conservatrice de leur liberté. Un tel acte eût acquis à cette
jeune nation toutes les sympathies, sinon des gouvernemens étrangers, du moins des peuples soumis à leur autorité. L'opinion, qui gouverne le monde, eût plaidé
notre cause au tribunal de l'équité universelle, et les préjugés coloniaux n'auraient pas été ravivés contre les hommes de notre race, tandis qu'ils ont pris prétexte de nos
fureurs après le triomphe de nos droits, pour éloigner ! On lira un arrêté du général Ferrand, on verra qu'il reçut des renforts. [1804] CHAPITRE II. 73 autant que possible la juste reconnaissance de notre indépendance. Les philantropes eux-mêmes, ces amis de
l'humanité qui avaient tant écrit en faveur de la race
noire, se sont vu reprocher leurs nobles efforts pour
obtenir au moins un adoucissement à son malheureux
sort. D'un autre côté, notre régime intérieur se fût ressenti
de cette générosité envers nos oppresseurs, tandis qu'il a
revêtu aussitôt un caractère de violence dont la progression rapide a poussé le peuple au sacrifice du chef qui
avait tant mérité de sa gratitude, par l'énergie, la fermeté
et le dévouement qu'il montra dans la guerre de l'indépendance.
nobles efforts pour
obtenir au moins un adoucissement à son malheureux
sort. D'un autre côté, notre régime intérieur se fût ressenti
de cette générosité envers nos oppresseurs, tandis qu'il a
revêtu aussitôt un caractère de violence dont la progression rapide a poussé le peuple au sacrifice du chef qui
avait tant mérité de sa gratitude, par l'énergie, la fermeté
et le dévouement qu'il montra dans la guerre de l'indépendance. Tout dépend, en effet, des principes qui servent de
base à une nationalité naissante. Si celui qui préside à la
formation d'un jeune peuple le lance, dès cet instant,
dans une voie contraire aux saines maximes de la morale,
il s'expose lui-même à périr victime de ses propres déviations à cet ordre sacré qui, seul, conserve les sociétés
humaines. Il entrave le développement de la civilisation
de celle qui s'est fondée sous ses auspices, de sa prospérité, de son bonheur ; et par sa faute, il amoindrit la
gloire qu'il a justement acquise par ses efforts patriotiques. Loin de nous, cependant, l'intention de ravir à la mémoire de Dessalines le droit qu'il a à la reconnaissance
nationale, pour l'énergie qu'il a montrée dans notre lutte
contre l'armée française ; car il y a longtemps déjà que
nous lui avons reconnu le titre glorieux de Libérateur
d'Haïti, l titre fondé sur ses éminens services militaires, i Géographie d'Haïti, publiée en 1832, p. 22. 74 études sur l'histoire d'haïti. Tous les pays, tous les peuples du monde savent honorer
de pareils services '. Loin de nous également l'idée de répudier la solidarité
invoquée contre tous les Haïtiens, pour les actes barbares qui ont signalé l'établissement de notre souveraineté politique. Si nous profitons des avantages qu'elle a
consacrés en notre faveur, nous devons accepter aussi
avec fierté la responsabilité qui découle de ces actes ; et
nous ne comprendrions pas la lâcheté d'un Haïtien qui
penserait autrement. Mais, à notre point de vue d'historien, il est aussi de
notre devoir défaire remarquer ce qu'il y a eu de contraire
aux droits de l'humanité, et de très-fàcheux pour notre
pays, dans la fureur de Dessalines; car il a donné une
déplorable impulsion aux idées qui ont prévalu durant
son administration. Quant à la disposition de la proclamation du 28 avril,
qui excluait les colons et n importe quel Européen, c'està-dire tous les blancs, du droit de cité et de propriété en
Haïti, — disposition qui est devenue effectivement la base
fondamentale de toutes les constitutions successives du
pays, — nous en avons déjà déduit les motifs, inspirés
par la sûreté publique. La population indigène avait eu
à lutter contre les colons, les Anglais, les Espagnols
et les Français ; elle devait tout redouter de leur part.
Pouvait- elle excepter de cette exclusion, les Anglo-Américains, les Portugais, les Danois, les Hollandais, etc., 1 Depuis 1843, il y a eu plusieurs actes rendus par divers gouvernemens,
pour réhabiliter et honorer la mémoire de Dessalines, comme fondateur de
l'Indépendance d'Haïti. — La France a honoré les services militaires de Rochambeau, en gravant son nom sur le bel arc de triomphe de l'Etoile, parmi
ceux de toutes ses illustrations guerrières, et elle a bien fait. Haïti doit honorer aussi son Héros. [1804] CHAPITRE II. 75
il y a eu plusieurs actes rendus par divers gouvernemens,
pour réhabiliter et honorer la mémoire de Dessalines, comme fondateur de
l'Indépendance d'Haïti. — La France a honoré les services militaires de Rochambeau, en gravant son nom sur le bel arc de triomphe de l'Etoile, parmi
ceux de toutes ses illustrations guerrières, et elle a bien fait. Haïti doit honorer aussi son Héros. [1804] CHAPITRE II. 75 qui, tous, possédaient aussi des esclaves de la race noire?
C'eût été une absurdité. Les seuls blancs préservés de la vengeance nationale,
et auxquels des lettres de naturalité furent délivrées,
devinrent citoyens du nouvel Etat, et conséquemment
propriétaires. Cette exception restreinte était commandée par la justice, du moment que leur utilité était reconnue, dans l'intérêt de la société haïtienne. Mais parlà même, Dessalines admit que la. présence d'un certain
nombre de blancs n'était pas incompatible avec l'existence politique de son pays : il laissait nécessairement
au temps à décider de cette question vitale ; car, tout dictateur qu'il fût, il ne pouvait enchaîner la volonté nationale à une époque plus ou moins éloignée. Quelle a été donc la cause du maintien de cette disposition, si amèrement reprochée au peuple haïtien par les
étrangers de toutes les nations ? Uniquement la conduite
de leurs gouvernemens respectifs envers ce jeune peuple.
Lequel d'entre eux s'est intéressé assez à son sort, pour
reconnaître formellement la validité de ses droits, la légitimité de son indépendance et de sa souveraineté, avant
que la France elle-même se fût décidée à prononcer sur
cette question ? Aucun ! Malgré leurs intérêts commerciaux qui trouvaient satisfaction dans leurs relations avec
Haïti, ils ont tous sacrifié aux préjugés de race, nés du
régime colonial. Haïti devait conserver ses préventions
politiques, à leur exemple * . ' Et la France, que n'a-t-elle pas fait pour essayer de restaurer son autorité
à Haïti, avant de se décider à reconnaître son indépendance ! Toutes ces tentatives furent autant de motifs pour porter Haïti à persévérer dans ses préventions. « Lorsque, par le traité du 30 mai 1R14, fut stipulée la restitution de plu* 7f> ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. Est-ce que ces préventions n'existaient pas aussi dans
l'esprit des colons de Saint-Domingue, longtemps avant
la révolution de 1789, à l'égard des étrangers, Européens comme eux? Dans notre 1er livre, nous avons signalé leurs opinions manifestées parHilliard d'Auberteuil,
l'un d'entre eux \ Si leur égoïsme les portait à repous^
ser leurs semblables du sol de cette colonie, combien à
plus forte raison, notre existence politique nous commandait impérativement des précautions à cet égard ? 2
l'esprit des colons de Saint-Domingue, longtemps avant
la révolution de 1789, à l'égard des étrangers, Européens comme eux? Dans notre 1er livre, nous avons signalé leurs opinions manifestées parHilliard d'Auberteuil,
l'un d'entre eux \ Si leur égoïsme les portait à repous^
ser leurs semblables du sol de cette colonie, combien à
plus forte raison, notre existence politique nous commandait impérativement des précautions à cet égard ? 2 Les temps sont changés, sans doute : la plupart des
hommes de la race noire dans les colonies des Antilles,
jouissent aujourd'hui de la plénitude de leurs droits naturels, à l'ombre des lois de leurs métropoles. C'est à Haïti « sieurs de nos colonies, de la part des puissances qui les possédaient alors,
« rien de semblable ne put avoir lieu pour la partie française de l'île deSaint-
« Domingue, qui n'était au pouvoir d'aucune de ces puissances ; mais elles
« reconnurent au roi de France le droit de ramener sous son obéissance la
« population de cette colonie, même par la voie des armes, et l'engagement
« fut pris par elles de n'y point mettre obstacle, sous la réserve néanmoins
« que leurs sujets pourraient continuera faire le commerce dans les ports de
« l'île , qui ne seraient ni occupés ni attaqués par les troupes françaises. « Telles furent les conditions, tant patentes que secrètes, mises à cette
« époque au rétablissement des droits de la France sur Saint-Domingue « Le gouvernement, avant d'employer la force , dut essayer tous les moyens
« possibles de ramener a l'obéissance les babitans de l'île. Les diverses len-
« talives qui furent faites n'aboutirent à rien pendant longtemps a » ( Extrait du discours de M. de Villèle, à la chambre des députés, en 1826.) 1 Voyez le l'r vol. de cet ouvrage, p. 35 et 36. 2 En parlant de Sierra-Leone, fondé sur les côtes d'Afrique par des Européens pbilantropes, Henri Grégoire dit dans son ouvrage sur la Littérature des
Nègres, page 170 : « Un des articles constitutifs de cet établissement exclut les Européens,
« dont en général on redoute l'influence corruptrice, et n'y admet que les
« agents de la compagnie. » Les Noirs d'Haiti pouvaient donc exclure aussi les blancs de leur société
naissante , leur refuser aussi le droit d'être propriétaires. En Turquie, en Angleterre, aucun étranger ne peut être propriétaire. » Même celles qui eurent lieu sous les auspices de la Religion Catholique !
Un Evêque fut nommé et envoyé à Haïii dans ce but. [4804] CHAPITRE H. 77 d'apprécier si, dans l'intérêt de sa civilisation, du développement de son industrie, de sa prospérité, il ne conviendrait pas de modifier l'exclusion primitivement portée contre les blancs, de manière à profiter de leur
coopération, sans nuire néanmoins à sa sécurité. Une
telle question ne peut être examinée ici.
de la Religion Catholique !
Un Evêque fut nommé et envoyé à Haïii dans ce but. [4804] CHAPITRE H. 77 d'apprécier si, dans l'intérêt de sa civilisation, du développement de son industrie, de sa prospérité, il ne conviendrait pas de modifier l'exclusion primitivement portée contre les blancs, de manière à profiter de leur
coopération, sans nuire néanmoins à sa sécurité. Une
telle question ne peut être examinée ici. C'est en avril que le jeune Chancy, neveu de Toussaint
Louverture, arriva aux Cayes où il avait encore des parens. Il avait réussi à s'échapper d'Ajaccio, sur un navire des Etats-Unis , et du continent américain il se rendit dans sa patrie, et fut bien accueilli par le général
Geffrard. Mandé aussitôt à Marchand, il reçut mission du
général Moreau de rapporter à Dessalines, que Geffrard
avait facilité l'évasion de plusieurs Français. A son passage au Port-au-Prince, il reçut un accueil distingué de
Pélion ; et jugeant qu'il était prudent de ne pas retourner aux Cayes pour être employé auprès de Geffrard,
contre lequel le gouverneur général était dès lors prévenu, il sollicita de servir auprès de Pétion : ce qu'il obtint. On verra que le choix de cet intéressant jeune
homme ne l'empêcha pas de subir une triste destinée. CHAPITRE III. Le général Nugent, gouverneur de la Jamaïque, ouvre des négociations avec
Dessalines, sur les bases des conventions prises avec Toussaint Louverture,
en lui envoyant des indigènes prisonniers. — Projet de convention non accepté par Nugent: reconnaissance tacite de l'indépendance d'Haïti, par la
Grande-Bretagne. — L'amiral Duckworth notifie l'intention de capturer les
navires haïtiens qui seront rencontrés hors des eaux de l'île. — Dessalines
n'y souscrit point et promet de respecter les possessions britanniques. — Il
envoie à la Jamaïque, 160 Polonais pour être acheminés en Europe.— Nugent
les renvoie à Haïti. — Régime administratif. — Quelques faits du général
Ferrand. — Proclamation aux habitans de la partie espagnole. — Les Français s'emparent de Saint-Yague où se porte le général Toussaint Brave qui
ne l'occupe pas. — Les Français y retournent et s'établissent dans le Cibao. — Nouvelle parvenue à Haïti, de l'élévation du Premier Consul à la dignité
impériale. — Dessalines se décide aussi à prendre le litre $ Empereur d'Haïti. — Actes à ce sujet et réflexions y relatives. Durant la guerre de l'indépendance, à mesure que les
indigènes conquéraient les villes du littoral, les navires
de commerce des États-Unis, ceux de la Jamaïque et des
îles danoises et hollandaises s'empressaient d'y venir,
pour échanger les produits étrangers contre ceux du sol
d'Haïti que la population récoltait malgré la guerre. Après
l'évacuation du Cap, ces navires continuèrent encore
mieux à fréquenter les ports, et ce trafic leur était aussi
avantageux qu'au pays, dans le dénûment où il était de
toutes choses. Jusque-là, ce n'était que le fruit de spéculations entreprises par des particuliers; — le commerce,
hollandaises s'empressaient d'y venir,
pour échanger les produits étrangers contre ceux du sol
d'Haïti que la population récoltait malgré la guerre. Après
l'évacuation du Cap, ces navires continuèrent encore
mieux à fréquenter les ports, et ce trafic leur était aussi
avantageux qu'au pays, dans le dénûment où il était de
toutes choses. Jusque-là, ce n'était que le fruit de spéculations entreprises par des particuliers; — le commerce, [1804] CHAPITRE II. 79 ce grand véhicule de la civilisation, ce lien de rapprochement entre les peuples, ne s'embarrassant point de questions politiques, pourvu qu'il trouve profit et sécurité. Le premier gouvernement qui essaya d'entrer en négociations avec Haïti fut celui de la Grande-Bretagne.
Lorsqu'il déchira le traité de paix d'Amiens, l'insurrection
des indigènes avait déjà fait des progrès considérables ;
il en prévoyait le but, il le sut ensuite, et il put calculer
que sous la pression de ses vaisseaux, l'armée française
serait expulsée de Saint-Domingue. Il est donc vraisemblable qu'il envoya des instructions à ce sujet au général
Nugent, gouverneur de la Jamaïque ; car, dans le courant
de janvier, ce gouverneur expédia un sieur Edouard Corbet auprès de Dessalines. Afin de disposer favorablement le chef d'Haïti aux ouvertures qu'il lui faisait, il lui envoya 34 de ses nationaux
qui avaient été faits prisonniers parmi des Français, en
lui promettant de lui en envoyer d'autres. Corbet était
chargé de faire un traité ou convention, reposant sur les
bases de celle conclue en 1798 à la Pointe-Bourgeoise,
entre le général Maitland et Toussaint Louverture, ou de
renouveler les propositions de ce général, aux conférences des Gonaïves, en 1799, et tendantes à obtenir pour la
Grande-Bretagne le commerce exclusif de l'île et une
sorte de protectorat. On se rappelle que Toussaint Louverture s'était engagé à ne jamais rien entreprendre contre la Jamaïque, et avait consenti à ce que les navires de
la colonie ne pussent voyager au-delà de 5 lieues de ses
côtes. En compensation de ces restrictions proposées de
nouveau, le gouverneur anglais promettait de faire garder les côtes d'Haïti contre toute entreprise de la part des
Français.
agne le commerce exclusif de l'île et une
sorte de protectorat. On se rappelle que Toussaint Louverture s'était engagé à ne jamais rien entreprendre contre la Jamaïque, et avait consenti à ce que les navires de
la colonie ne pussent voyager au-delà de 5 lieues de ses
côtes. En compensation de ces restrictions proposées de
nouveau, le gouverneur anglais promettait de faire garder les côtes d'Haïti contre toute entreprise de la part des
Français. 80 ÉTUDES SUR l/HlSTOlRE d'iIAÏTI. Ces propositions prouvent que, malgré la déclaration
faite dans la proclamation du 1er janvier, à l'égard des
colonies voisines d'Haïti, les Anglais ne se fiaient pas à
Dessalines dont ils connaissaient l'humeur guerrière, et
qui avait refusé poliment leurs offres de concours contre
les Français. Mais Dessalines, en accueillant les indigènes renvoyés par
le gouverneur de la Jamaïque, en le priant de lui expédier
tous les autres qu'il aurait en son pouvoir, ne consentit
pas à toutes ses propositions. Sa déclaration spontanée,
qu'il ne troublerait point le repos des colonies voisines,
sa judicieuse crainte de se brouiller avec les Anglais ou
tous autres neutres dont il recherchait la considération,
devaient suffire à ce gouverneur ; et à l'égard des navires
haïtiens, de guerre ou de commerce, il ne pouvait s'interdire à lui-même, comme chef d'un pays indépendant, la
faculté de les faire voyager au-delà de son littoral. Déjà,
les Français réfugiés à Saint - Yague de Cuba, avaient
armé des corsaires qui nuisaient au cabotage haïtien ;
ceux de l'Est d'Haïti pouvaient en faire autant, et il eût
été absurde de s'interdire le droit de les faire poursuivre
par les gardes-côtes de l'État. L'envoyé anglais repartit pour la Jamaïque avec une
lettre de Dessalines où il disait au gouverneur Nugent : « M. Corbet a reçu de moi l'accueil distingué et favo-
« rable auquel il devait nécessairement s'attendre. Quoi-
« que je le crusse muni de pouvoirs assez amples pour con-
« dure définitivement avec moi un ZratVeréciproquement
« avantageux, il a pensé devoir l'apporter à la sanction
« de Votre Excellence * . L'amitié d'un gouvernement aussi 1 Dans l'Histoire d:Haïti , par Placide Justin, écrite sur des notes fournies
par Sir James Barskelt, il est dit, page 415 : que dans ce projet de traité, Des- [1804] ciuriTRE ni. st
« puissant que le vôtre m'est trop précieuse, pour que je
« ne saisisse pas toutes les occasions de la cimenter,
« Sensible aux désirs du Roi, votre maître, de répondre
« à mes attentions par des considérations particulières,
« il ne dépendra pas de moi que notre amitié et notre
« bonne intelligence ne soient jamais interrompues »
kelt, il est dit, page 415 : que dans ce projet de traité, Des- [1804] ciuriTRE ni. st
« puissant que le vôtre m'est trop précieuse, pour que je
« ne saisisse pas toutes les occasions de la cimenter,
« Sensible aux désirs du Roi, votre maître, de répondre
« à mes attentions par des considérations particulières,
« il ne dépendra pas de moi que notre amitié et notre
« bonne intelligence ne soient jamais interrompues » La dernière phrase de celte lettre prouve que le gouverneur de la Jamaïque avait fait ces ouvertures, au nom et
par ordre du gouvernement britannique ; et les bases d'un
traité ayant été posées entre Corbet et le chef d'Haïti,
quoique l'Anglais n'ait pas voulu ou pu conclure définitivement, il ne s'ensuit pas moins que ce fut, de la part
de la Grande-Bretagne, une reconnaissance tacite de notre indépendance nationale; car en faisant cette démarche, le général Nugent savait bien qu'elle avait été proclamée. La Grande-Bretagne n'avait, en effet, qu'à
admettre le fait accompli ; il ne lui appartenait pas, non
plus qu'à toute autre puissance, — la France exceptée,
— de discuter le droit des Haïtiens à se constituer indépendans. Le général Nugent n'approuva pas le projet d'arrangement convenu entre son envoyé et le gouverneur général d'Haïti. Le 31 janvier, il renvoya Corbet avec une
lettre où il exprimait son regret à cet égard, en disant à
Dessalines, que l'amiral Duckworthlui ferait savoir quels salines accordait h la Grande-Bretagne le privilège exclusif de la traite des
Noirs à Haïti, c'est-à-dire de leur vente, pour en faire des soldais et non des
esclaves. Dessalines disait, pour s'excuser de vouloir ainsi favoriser la traite,
qu'elle n'en serait pas moins faite par les Lianes pour peupler les cjlonies, et
qu'il valait mieux avoir les noirs à Haïti comme soldats. Mais ses propres soldats
haïtiens et les cultivateurs ont été si maltraités par lui, qu'il n'est pas à présumer que les noirs sortant d'Afrique eussent été plus heureux: la plupart auraient
été placés sur les habitations. T. VI. 6 82 études swv l'histoire d'iiaÏti. traitemens étaient réservés aux navires haïtiens. Cet
amiral, étant en croisière clans les parages d'Haïti, lui
notifia la clause comminatoire concernant ceux qui seraient rencontrés à plus de 5 lieues de ses côtes : il lui dit
que, dans ce cas, les navires légalement expédiés seraient
capturés, et que tous autres non munis de papiers en
forme seraient considérés comme pirates. C'était dicter la loi du plus fort; car, en droit, les Anglais n'étaient pas fondés à imposer de telles conditions.
La crainte même qu'ils éprouvaient de tout contact entre
les Haïtiens et la race noire à la Jamaïque, n'était pas une
excuse ; ils n'avaient qu'à défendre toutes relations avec
cette île, de la part des Haïtiens, et à traiter en ennemis
ceux qui enfreindraient cette défense. C'est ce que fit le
gouvernement britannique lui-même, par un Ordre en
conseil du mois de décembre 1808.
poser de telles conditions.
La crainte même qu'ils éprouvaient de tout contact entre
les Haïtiens et la race noire à la Jamaïque, n'était pas une
excuse ; ils n'avaient qu'à défendre toutes relations avec
cette île, de la part des Haïtiens, et à traiter en ennemis
ceux qui enfreindraient cette défense. C'est ce que fit le
gouvernement britannique lui-même, par un Ordre en
conseil du mois de décembre 1808. Le 51 mai, étant au Cap, Dessalines adressa une nouvelle lettre à Nugent, pour témoigner de ses dispositions
h maintenir les bonnes relations existantes entre Haïti
et la Grande-Bretagne, quoiqu'ils n'eussent pu s'entendre
pour la conclusion d'un traité; mais que son pays étant
indépendant, il ne pouvait pas agir sur les erremens de
Toussaint Louverture. Il sauvegarda ainsi la dignité nationale ; et dans ces circonstances, il fit encore une action
qui l'honora. Ces diverses communications avaient eu lieu par la
frégate anglaise le Tartare, commandée par Perkins,
homme de couleur natif de la Jamaïque, connu depuis
longtemps à Haïti l. Perkins ayant trouve Dessalines au i Perkins avait servi comme capitaine de corsaires, dans In guerre que fit l.i
Grande-Bretagne à ses colonies révoltées. La France les ayant soutenues, il avait
fait beaucoup de mal aux habitans de la Grande-Anse. Après la paix de 1T83, [4804] chapitre m. 85 Cap, consentit, sur sa proposition, à recevoir à bord de
cette frégate, 160 Polonais qui avaient demandé la permission de quitter Haïti pour retourner en Europe. En
les envoyant à la Jamaïque, Dessalines espérait qu'ayant
au moins pitié de ces infortunés soldats, le gouverneur
Nugent se fût prêté à leur procurer la satisfaction qu'ils
sollicitaient. Mais ce gouverneur voulut qu'ils prissent service dans les troupes britanniques : sur leur refus péremptoire, afin de ne pas se trouver dans le cas d'agir contre
la France, Nugent les fit ramener à Haïti, — « en exhor-
« tant Dessalines de les chasser au. pays. Mais Dessalines
« lui répondit que ces Polonais étaient devenus Haïtiens,
« qu'il était le chef d'un peuple libre, et qu'il ne pouvait,
« par conséquent, contraindre ses nationaux à quitter
« le sol delà patrie % » C'était noblement répondre à la dureté et à la suggestion malveillante du gouverneur de la Jamaïque. Evidemment, Je chef noi'r se montra supérieur, par ses senlimens, à l'officier général blanc. Et il s'agissait cependant de malheureux Européens, de cesintéressans soldats
d'une vaillante nation qui, sous le brave Sobieski, acquit
des droits h la reconnaissance de l'Europe, en la préservant de la barbarie des Turcs Perkins vint cependant s'établir dans ce quartier où il résida jusqu'en 1792.
Ayant trouvé moyen de procurer des munitions de guerre aux hommes de couleur et noirs libres révoltés contre les colons, ceux-ci l'arrêtèrent pour le
faire juger prévôtalement; mais il fut réclamé à temps, comme sujet anglais,
par le gouverneur de la Jamaïque, et relâché, parce que les colons tramaient
en faveur de la Grande-Bretagne. (Voyez le rapport de Garran, t. 4, p. 124.)
Peikins parvint au grade de capitaine de frégate, et l'on a déjà vu qu'il
sauva des Français à Jérémie, en janvier 1804.
èrent pour le
faire juger prévôtalement; mais il fut réclamé à temps, comme sujet anglais,
par le gouverneur de la Jamaïque, et relâché, parce que les colons tramaient
en faveur de la Grande-Bretagne. (Voyez le rapport de Garran, t. 4, p. 124.)
Peikins parvint au grade de capitaine de frégate, et l'on a déjà vu qu'il
sauva des Français à Jérémie, en janvier 1804. 1 Histoire d'Haïti, t. 3, p. 155. — J'ai connu à Paris plusieurs Polonais de
distinction, auxquels j'ai fait savoir que Dessalines avait naturalisé Haïtiens,
en considération des malheurs de la Pologne, tous ceux de leurs compatriotes
qui furent faits prisonniers : ils ont été très-sensibles à ce témoignage de sympathie envers leur patrie. 84 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. Après l'éloge mérité, passons au blâme qui ne le fut
pas moins. Le régime administratif de cette dictature de trois années se dessinait déjà. L'affermage des biens domaniaux
aux chefs militaires et aux employés supérieurs du pays,
fît revivre le système de culture établi par Toussaint
Louverture. Le cultivateur était contraint au travail de
la terre, et «jusqu'alors, les inspecteurs de culture fai-
« saient rarement passer aux verges ou au bâton, le
« laboureur paresseux ou insubordonné que signalaient
« les gérants ou les chefs de section *. » Cette assertion, vraie pour les premiers momens, indique néanmoins que dans la suite telle fut la condition
normale de l'ouvrier des champs : condition qu'il partageait avec le soldat, quoique ce dernier fût chargé le plus
souvent de l'exécution de ces mesures coercitives. L'un
et l'autre recevaient encore de mauvais traitemens, selon le despotisme plus ou moins sévère des chefs militaires, dans les travaux extraordinaires nécessités par la
construction des forteresses dans l'intérieur du pays.
Henry Christophe surtout se distinguait parmi eux par
ses rigueurs, à l'occasion du fort de Laferrière, devenu
plus tard la fameuse citadelle Henry 2. Si le cultivateur • Hist. d'Haïti, t. 3, p. 161. 2 Cette citadelle fut construite sur le plan dressé par Henri Barré, mulâtre,
ingénieur en chef du Nord. Le nom de Henry qu'elle porta fut à cause de
celui du général, et non de celui de l'officier du génie. Dans les montagnes
du Port-au-Prince, Pétion traça le plan de 2 forts, l*un appelé Jacques, du
nom du gouverneur général, l'autre, Alexandre, de son nom. Geffrard fit
construire la citadelle des Plalons, d'après le plan de l'ingénieur Morancy,
homme de couleur. Dans les hauteurs de Léogane, il y eut le fort Campan,
élevé sur l'habitation de ce nom ; dans celles de Jacmel, le fort du Capfteuge, nom de la montagne ; dans celles de l'A nse-à- Veau, le fort Desbois,
du nom de l'habitation; dans celles d'Aquin, le fort du Bonnet Carré, nom
de la montagne ; enfin, dans celles de Jérémie, le fort Marfranc, du nom de
ancy,
homme de couleur. Dans les hauteurs de Léogane, il y eut le fort Campan,
élevé sur l'habitation de ce nom ; dans celles de Jacmel, le fort du Capfteuge, nom de la montagne ; dans celles de l'A nse-à- Veau, le fort Desbois,
du nom de l'habitation; dans celles d'Aquin, le fort du Bonnet Carré, nom
de la montagne ; enfin, dans celles de Jérémie, le fort Marfranc, du nom de [1804] CHAPITRE III. 85 recevait le quart brut des denrées qu'il récollait sur les
propriétés rurales, très-souvent au gré des caprices du
fermier tout-puissant, le soldat ne recevait point de solde
ni habillement : on le rationnait en pain ou vivres du
pays, et en salaisons importées par le commerce étranger;
mais cela ne dura pas longtemps. « Dans les administrations, en général, on mettait
« sans pudeur en pratique, le pillage, le vol, la fourberie
« et la contrebande. Chacun s'efforçait de faire fortune,
« par n'importe quel moyen Malheureux pays où l'on vit presque toujours pareilles
choses, depuis les temps les plus reculés de l'établissement colonial ! On se rappelle, sans doute, ce que nous
avons dit à ce sujet de la part de l'intègre intendant
Barbé de Marbois, et de Toussaint Louverture qui qualifia les auteurs de tels scandales, de maîtres voleurs 2, Le général Yernet, nommé ministre des finances en
janvier, avait déjà donné, le 12 avril, quelques instructions aux agens de cette branche de-service. Le 4 mai,
se trouvant au Cap avec le gouverneur général, et « con-
« sidérant l'irrégularité qui existait dans leur comptabili-
« té, et la nécessité d'arrêter le commerce illicite et frau-
« duleux des cafés que faisaient les propriétaires, avides
« de gain, » disait-il, il fit publier de nouvelles instructions pour régler la comptabilité des administrateurs",
afin qu'ils lui envoyassent tous les mois un état général
de leurs opérations. Ces instructions furent approuvées
par le gouverneur général, pour être exécutées jusqu'à ce l'habitation. le Port-de-Paix continua à avoir le fort des Trois* Pavillons
élevé déjà dans ses montagnes. 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 162. 2 Voyez tome 1er de tel ouvrage, p. 90, et tome 4, p. 390. 86 études sun l'histoire d'haïti. qu'il pût statuer définitivement sur les diverses branches
de l'administration : elles divisaient les recettes, de
même que les dépenses, en six chapitres. Il y avait une chose plus simple à faire ; c'était de
prescrire aux agents des finances, de suivre la même
comptabilité qui avait été établie sous Toussaint Louverture, et qui était certainement bien réglée. Mais, comment le ministre eût-il pu rien comprendre en cette matière? Il signait seulement son nom, ne sachant ni lire
ni écrire. « C'était un vieillard plein de zèle, mais d'une
« profonde ignorance *. » Il était donc inhabile à diriger
le département important qui lui fut confié.
y avait une chose plus simple à faire ; c'était de
prescrire aux agents des finances, de suivre la même
comptabilité qui avait été établie sous Toussaint Louverture, et qui était certainement bien réglée. Mais, comment le ministre eût-il pu rien comprendre en cette matière? Il signait seulement son nom, ne sachant ni lire
ni écrire. « C'était un vieillard plein de zèle, mais d'une
« profonde ignorance *. » Il était donc inhabile à diriger
le département important qui lui fut confié. Vernet était sans doute un bon militaire, qui avait
payé de sa personne en maintes occasions ; mais ce n'était pas là un titre à administrer les finances, surtout
d'un Etat naissant après tant de boule versemens politiques. En outre, le gouverneur général, en nommant un
administrateur, un trésorier, etc., leur disait, avec son
expérience des choses du pays, toujours pleine de franchise : « Plumez la poule, mais prenez garde quelle ne
« crie. » C'était leur dire en d'autres termes : « Faites
« vos affaires aux dépens du fisc, pourvu qu'il n'en ré-
« suite point un scandale public. » Avec une maxime financière aussi originale, il était impossible que la probité fût la règle de conduite des agents. Aussi, Vastey, chef des bureaux du ministre, s'en prévalait-il pour rançonner tous les fournisseurs et tous
ceux qui avaient affaire au ministère. C'était un homme
instruit, mais d'une corruption que sa méchanceté seule
égalait ; il faisait signer à Vernet ce qu'il voulait. Sa con- • Hist. d'Haïti, t. 3, p. 160. [1804] CHAPITRE III. 87 duiie immorale influait nécessairement sur les autres
fonctionnaires, du moins sur ceux qui avaient les mêmes
principes que lui ; car il serait injuste de ne pas dire
qu'il y avait d'honorables exceptions. Dans les départemens, les finances étaient administrées par trois chefs principaux, hommes de capacité:
c'étaient Ferrier, au Cap et pour le Nord ; Ogé (l'un des
frères du martyr de 1791), au Port-au-Prince et pour les
deux divisions de l'Ouest; et F. Papalier, aux Cayes et
pour le Sud. Excepté Ogé, qui conserva sa charge jusqu'à
la fin de 1806, les deux autres furent remplacés plus
tard *> Des administrateurs particuliers furent établis
dans tous les ports ouverts, avec des trésoriers, des contrôleurs, des directeurs de douane, etc. : de fréquens
changemens eurent lieu successivement parmi eux. Entre les directeurs des domaines, on distinguait B.
ïnginac, d'une grande capacité, d'une extrême facilité
pour le travail. Infatigable à la tâche, appuyé de l'estime
du gouverneur général, il mit autant d'ordre que possible dans son administration. On lui reprochait seulement,
peut-être avec raison, sa brusquerie dans la vérification
des titres de propriété, à laquelle furent soumis tous les
propriétaires, pour être envoyés en possession de leurs
biens, afin de pouvoir constater ceux du domaine public :
il se créa par la suite une foule d'ennemis, quand des
mesures plus sévères furent prises à cet égard. Etant au Cap, le gouverneur général eut connaissance
des faits qui se passaient dans l'Est d'Haïti. ' Papalier était adjudant-général de l'état-major du Sud ; les finances lui
furent confiées pour y donner une première direction. Cependant, il y fut
laissé jusqu'au 1er janvier 1806 où il obtint jde Dessalines de ne s'occuper que
de ses fonctions militaires. 88 JÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI.
Cap, le gouverneur général eut connaissance
des faits qui se passaient dans l'Est d'Haïti. ' Papalier était adjudant-général de l'état-major du Sud ; les finances lui
furent confiées pour y donner une première direction. Cependant, il y fut
laissé jusqu'au 1er janvier 1806 où il obtint jde Dessalines de ne s'occuper que
de ses fonctions militaires. 88 JÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. Le général .Ferrand, excité par le massacre de ses
compatriotes, publia des écrits outrageans pour le peuple
haïtien, et surtout pour son chef; il employa les prêtres à
-exalter la population soumise à ses ordres ; il établit
<3es postes qui se reliaient entre eux depuis Hinche jusqu'à Neyba, et fit élever une espèce de redoute sur un
monticule situé dans la route entre Saint- Jean et Azua, à
peu de distance de la rivière de Petit-Yaque. Le colon
Wiet, des Grands-Bois, qui avait évacué la Croix-desBouquets en septembre 1803, en eut le commandement
spécial ; et dans sa présomption, que les faits ne justifièrent point en 1805, il appela cette position, forte par la
nature des lieux, le Tombeau des indigènes, espérant
sans doute qu'il y pourrait arrêter la marche de l'armée
haïtienne, si elle se portait contre Santo-Domingo. Il n'en fallut pas davantage pour irriter Dessalines. Le
8 mai, il publia une proclamation adressée « aux habi-
« tans de la partie espagnole ; » en voici un extrait : A peine l'armée française a-t-elle été expulsée, que vous vous
êtes empressés de reconnaître mon autorité ; par un mouvement
libre et spontané de votre cœur, vous vous êtes rangés sous mon
obéissance. Plus porté à la prospérité qu'à la ruine de la patrie que
vous habitez, j'ai accueilli favorablement cet hommage. Dès ce moment, je vous ai considérés comme mes on fan s, et ma loyauté pour
vous ne s'est pas démentie. Pour plus grande preuve de ma sollicitude paternelle, dans les endroits soumis à mon pouvoir, je n'ai préposé pour chefs que des hommes pris et choisis dans votre sein Espagnols, réfléchissez Les torts des Français appartiennent-ils aux Espagnols Abjurez une erreur qui vous est si funeste,
rompez tout pacte avec mon ennemi, si vous voulez que votre sang
ne soit pas confondu avec le sien. Nommez-moi bien vite la
partie de votre territoire sur laquelle mes premiers coups doivent
être portés, ou instruisez-moi si je dois frapper indistinctement sur
tous les points. Je vous donne quinze jours , à dater de la notification
réfléchissez Les torts des Français appartiennent-ils aux Espagnols Abjurez une erreur qui vous est si funeste,
rompez tout pacte avec mon ennemi, si vous voulez que votre sang
ne soit pas confondu avec le sien. Nommez-moi bien vite la
partie de votre territoire sur laquelle mes premiers coups doivent
être portés, ou instruisez-moi si je dois frapper indistinctement sur
tous les points. Je vous donne quinze jours , à dater de la notification [1804] CHAPITRE III. 89 de la présente proclamation, pour me faire parvenir vos dernières intentions et vous rallier sous mes étendards En un mot, vous savez ce que je puis, ce que j'ose : songez à votre salut. Recevez ici
la promesse sacrée que je fais, de ne rien entreprendre contre votre
sûreté personnelle ni contre vos intérêts, si vous saisissez cette occasion de vous montrer dignes d'être admis au nombre des en fans
d'Haïti. Cette proclamation était aussi mal conçue que mal rédigée : elle fut l'œuvre de J. Chanlatte, d'un esprit aussi extravagant que celui de B. Tonnerre. En traitant ces habita ns
d'Espagnols, c'était leur dire qu'ils étaient tout-à-fait
étrangers au peuple qui venait de proclamer l'indépendance de toute l'île d'Haïti pour ne former qu'un seul État.
La grande majorité de ces habitans étant de race africaine, il fallait au contraire leur tenir un langage fraternel
et non. menaçant ; c'était se poser en conquérant, et le
ton de cet acte se ressentait de cette disposition ; il contenait des expressions injurieuses autant qu'impolitiques.
Leur dicter un délai de quinze jours pour se soumettre,
c'était une absurdité, en présence des troupes françaises
qui les contenaient et des habitans blancs qui avaient la
haute main dans la direction des esprits. Et comment ces
derniers pouvaient-ils avoir confiance dans la promesse
sacrée de ne rien entreprendre contre leur vie et leurs
propriétés, après tant de promesses violées? En politique,
tout porte son fruit, la violence comme la modération.
Les antécédens de Dessalines étaient d'ailleurs assez connus, et il venait récemment d'y ajouter. Les habitans du Cibao seuls s'étaient soumis à son autorité, en envoyant au Cap, en décembre 1805, une députation ;*de trois d'entre eux ; mais on a déjà vu qu'il
avait commis la faute de leur imposer une contribution 90 études suii l'histoire d'iiaïti. de cent mille piastres, qu'ils avaient payée par crainte
d'une invasion immédiate. La crainte n'assure point
l'autorité. Ces habitans étaient mécontens. C. Thabarrès,
l'un des députés, mulâtre natif de cette parlie, avait reçu
le commandement de Saint-Yague ; n'ayant pas de troupe
haïtienne avec lui, il avait formé un bataillon, composé
d'anciens esclaves noirs et mulâtres pris sur les habitations : ce qui mécontenta de nouveau les propriétaires. Le général Ferrand, sachant cela, envoya Tadjudantcommandant Deveau à la tête d'une centaine de soldats
européens qui se recrutèrent en route des mécontens ; il
surprit Thabarrès et s'empara de Saint-Yague, le 14 mai.
A cette nouvelle, le général Toussaint Brave eut ordre
de se porter contre cette ville d'où Deveau s'enfuit précipitamment à son approche, avec la plupart des habitans.
Le 26 mai, le général haïtien y entra ; mais il l'abandonna et retourna au Fort-Liberté, emmenant avec lui
Thabarrès et son bataillon. Sans doute, il avait reconnu
que les sentimens des populations du Cibao étaient hostiles au pouvoir de Dessalines.
14 mai.
A cette nouvelle, le général Toussaint Brave eut ordre
de se porter contre cette ville d'où Deveau s'enfuit précipitamment à son approche, avec la plupart des habitans.
Le 26 mai, le général haïtien y entra ; mais il l'abandonna et retourna au Fort-Liberté, emmenant avec lui
Thabarrès et son bataillon. Sans doute, il avait reconnu
que les sentimens des populations du Cibao étaient hostiles au pouvoir de Dessalines. Deveau ne tarda pas à revenir à Saint-Yague ; mais,
loin de protéger les habitans, il organisa le pillage de
leurs propriétés. Ses exactions furent telles, qu'ils se
soulevèrent contre lui, le firent prisonnier et le renvoyèrent à Ferrand, en lui demandant un autre chef. Ce général fut assez adroit pour nommer un noir de la Véga,
nommé Serapio Reynoso : celui-ci rallia les habitans et
toute la population aux Français. Ferrand nomma d'autres chefs pour les autres villes ou bourgs de ce département, qui échappa ainsi au pouvoir de Dessalines, parce
qu'il n'avait pas employé des moyens convenables. [1804] CHAPITRE III. 91 Pendant que ces faits se passaient dans l'Est d'Haïti,
à l'avantage de la France, — en France il s'en passait
un qui devait réagir sur Haïti : le 18 mai, le Premier
Consul Bonaparte fut élevé à la dignité d'Empereur des
Français. Cet événement important ne fut connu à
Haïti que dans les premiers jours du mois d'août. Il y
occasionna une grande émotion, d'après la lettre qui suit,
adressée par Dessalines à Pétion : Au quartier- général de Laville, le 8 août 1804.
Le gouverneur général, au général Pétion.
Citoyen général,
D'après différentes gazettes que je viens de recevoir, et que je vais
livrer à l'impression pour que tout le monde en ait une entière connaissance, j'apprends que Bonaparte s'est fait nommer Empereur
des Français. Comme il est plus que probable quen cette qualité, il
provoquera la réunion des autres puissances contre ce pays, il convient d'activer de plus fort les travaux des fortifications, afin de bien
recevoir nos ennemis; et, pour parvenir à ce but, on relèvera les
travailleurs le samedi afin que l'ouvrage se fasse le dimanche, à
l'instar des autres jours. Je vous prie de faire accélérer la confection
des affûts de canons qui sont destinés au camp de Marchand ; et si
j'éprouve du retard à les recevoir et qu'il arrive quelque fâcheux
accident, c'est à vous que je m'en prendrai. Je vous salue avec amitié, Signé : Dessaltnes. C'était étrangement s'abuser que de croire, que le
rétablissement de la monarchie en France, devait assurer
la paix entre elle et la Grande-Bretagne : la guerre entre
ces deux puissances avait d'autres causes que le régime
républicain, et sans la paix entre elles, Haïti n'avait rien
à redouter. Mais, ce qu'il y eut de réel à la suite de cette
espèce de panique, c'est que l'entourage de Dessalines
lui suggéra l'idée, s'il ne la conçut pas lui-même, de prendre aussi le titre d'Empereur d'Haïti.
la paix entre elle et la Grande-Bretagne : la guerre entre
ces deux puissances avait d'autres causes que le régime
républicain, et sans la paix entre elles, Haïti n'avait rien
à redouter. Mais, ce qu'il y eut de réel à la suite de cette
espèce de panique, c'est que l'entourage de Dessalines
lui suggéra l'idée, s'il ne la conçut pas lui-même, de prendre aussi le titre d'Empereur d'Haïti. 92 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Il était sans doute facile de lui démontrer que celui de
gouverneur général rappelait les anciennes relations du
pays avec la France, qu'il ne convenait pas au chef d'Haïti;
et alors, Dessalines ne pouvait qu'agréer ce nouveau
titre, pour prouver qu'il se considérait l'égal' de Bonaparte, titre qui devint ainsi une mesure purement politique, par rapport à la France, pour donner plus de poids
à l'indépendance. Il*se peut aussi que son amour-propre
ait été flatté de ce titre pompeux, et qu'il ait cru augmenter la stabilité de son pouvoir en le prenant. Les chefs
se font souvent de telles illusions ; et les considérations
énumérées à ce sujet, à l'occasion de l'érection de l'empire français, ont dû influer sur son esprit. D'ailleurs, notre indépendance de la France pouvaitelle nous soustraire à toute idée d'imitation de ce qui se
passerait en ce pays-là? En dépit de la proclamation du
lerjanvier,tout portait encore parmi nous Y empreintefrançaise, et c'était tout naturel; car un peuple nouveau ne
peutpas rompre entièrement avec son passé. Nous croyons
donc qu'avant d'avoir reçu ces nouvelles d'Europe,
personne ne dut songer à ce titre en faveur de Dessalines,
pas plus qu'à celui de président, et encore moins à une
constitution démocratique, ainsi que l'avance M. Madiou1 .
Les esprits les plus sages, par cela même qu'ils étaient
sages, ne pouvaient s'imaginer qu'une telle constitution
fût possible avec un chef comme Dessalines. Mais les officiers de son état-major, ses secrétaires qui
l'inspiraient, durent entrevoir pour eux-mêmes toute une
auréole de noblesse personnelle, avec les titres de prince,
duc, marquis, comte, baron, chevalier, et les croix et ' Hist. d'Haïti, t. 3, p. 1C8. [1804] CHAPITRE III. 95 décorations attachées à ces titres, en apprenant que ces
qualités avaient été aussi restaurées en France : de là
leur activité à pousser Dessalines à prendre la dignité impériale. Quant à lui personnellement, de la manière qu'il a
institué son empire, il a prouvé un bon sens admirable ;
car en prenant le titre d'Empereur, il n'a voulu évidemment qu'enlever à la France l'espoir que celui de Gouverneur général eût pu lui laisser encore, de voir revenir la
population d'Haïti sur la mesure de l'indépendance ; il s'y
est déterminé, dès qu'on lui eut démontré l'inconvenance
du titre qu'il avaitpris le 1er janvier. La preuve que cette
idée dominait dans son esprit, c'est que, lorsque ensuite
on voulut qu'il créât une noblesse, il répondit judicieusement : Je suis le seul noble en Haïti.
celui de Gouverneur général eût pu lui laisser encore, de voir revenir la
population d'Haïti sur la mesure de l'indépendance ; il s'y
est déterminé, dès qu'on lui eut démontré l'inconvenance
du titre qu'il avaitpris le 1er janvier. La preuve que cette
idée dominait dans son esprit, c'est que, lorsque ensuite
on voulut qu'il créât une noblesse, il répondit judicieusement : Je suis le seul noble en Haïti. Et cependant, il était un homme du Nord, où l'esprit
aristocratique avait toujours eu plus d'influence. C'est
qu'apparemment, il pensait qu'un empereur électif nétait que le premier magistrat de son pays ' ; qu'un jeune
peuple qui avait tant combattu pour avoir la jouissance
de la liberté et de l'égalité, ne devait pas, à la naissance
de son indépendance, s'égarer au point de compromettre
son avenir, en adoptant une institution (celle de la noblesse) qui eût créa Yinégalité des conditions. La seule inégalité qu'il admettait volontiers était attachée aux grades militaires 2 ; et au fait, il se montra
plus républicain que son entourage, même en conservant le droit de choisir son successeur parmi les généraux de l'armée ; en disant, comme on le verra bientôt, 1 C'est !a définition qu'en donna la constitution impériale de 1805. 2 Voyez l'article 3 de la constitution impériale. 94 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. que dans ce choix il n'aurait jamais égard à l 'ancienneté,
bien que ce principe eût été établi par Toussaint Louverture. S'il avait voulu faire consacrer l'hérédité de la dignité impériale dans sa famille, qui eût pu l'en empêcher?
Il ne le fit pas, parce qu'il se considérait comme le premier, le plus haut placé parmi ses égaux, pour diriger
les affaires de son pays; peut-être aussi, parce qu'il pensait que cette hérédité n'eût été qu'une chimère. D'ailleurs, était-il raisonnable que lui et les généraux
de notre armée nationale, se crussent tellement supérieurs
à leurs soldats, à leurs concitoyens, qu'ils pourraient
instituer en leur faveur et en faveur de leurs familles,
les privilèges inhérents à l'hérédité, à la noblesse ? N'était-ce pas contre les privilèges delà race blanche qu'on
s'était armé, qu'on avait combattu pour acquérir le droit
d'être les égaux de ces hommes ? Et à peine on les
avait vaincus et expulsés du pays, on aurait restauré ces
inégalités! C'eût été pire qu'une injustice, — une vraie
trahison envers la nation. Dessalines se montra donc conséquent avec tous les
principes qui nous avaient dirigés dans nos révolutions,
en adoptant le titre d'Empereur qui, dans la situation
des choses, avait le double mérite d'être une mesure propre à fortifier la déclaration de notre indépendance, et
de rappeler un fait historique, — celui du peuple romain
déférant un titre semblable à Jules César, lorsqu'il se fit
nommer dictateur perpétuel. Dessalines ne pouvait pas
être autre chose ; son autorité ne pouvait pas* être limitée par une constitution quelconque. On verra qu'il ne
respecta pas celle qu'il octroya.
dans la situation
des choses, avait le double mérite d'être une mesure propre à fortifier la déclaration de notre indépendance, et
de rappeler un fait historique, — celui du peuple romain
déférant un titre semblable à Jules César, lorsqu'il se fit
nommer dictateur perpétuel. Dessalines ne pouvait pas
être autre chose ; son autorité ne pouvait pas* être limitée par une constitution quelconque. On verra qu'il ne
respecta pas celle qu'il octroya. Cette résolution une fois prise, il ne restait plus qu'à
adopter le mode le plus convenable de déférer le titre [1804] CHAPITRE III. 95 nouveau au chef du pays. C'était naturellement aux généraux de l'armée à manifester leur vœu à cet égard,
comme ils avaient, paru avoir consacré celui de gouverneur général. En les réunissant en assemblée, l'apparence de la légalité fût restée à cet acte ; mais on a vu,
par la lettre adressée à Pétion, et probablement à tous les
autres, que leur présence dans leurs commandemens respectifs devenait urgente pour activer les travaux des fortifications. On adopta donc un autre mode : un acte revêtu de leurs signatures, prises isolément et sans délibération préalable entre eux, pouvait atteindre le but; il
fut rédigé. Trois copies en furent faites: l'une pour la division du Nord, l'autre pour la lre division de l'Ouest
(l'Arlibonite), et la troisième pour la 2e division et la division du Sud. Le 14 août, le gouverneur général adressa à Pétion la
lettre suivante, qui fut probablement analogue à celles
adressées à H. Christophe et à Gabart ; car il paraît qu'il
n'écrivit pas à Geffrard. Le gouverneur général, au général Pétion.
J'expédie près de vous, mon cher général, un de mes aides de
camp porteur d'une pièce qui demande votre signature, si vous le
jugez à propos. Vous la ferez signer par les généraux et chefs de
corps de votre division ». 1 M. Madiou prétend que celte pièce était • une pétition par laquelle le
« peuple et l'armée demandaient que la forme du gouvernement fût changée,
« et que le titre d'Empereur fût donné au Gouverneur général » T. 3, p. 169.
Mais dans cette lettre, il n'est pas question de peuple. Nous pensons que la
pièce dont il s'agit était ceile qu'on va lire ciraprès, l'acte même qui déférait
ce nouveau titre. Et d'ailleurs, la forme du gouvernement ne changeait pas
pour cela; le gouvernement impérial ne fut toujours qiï une dictature militaire : il ne fut pas non plus une monarchie, comme le dit M. Madiou (t. 3,
p. 175). Une monarchie est nécessairement accompagnée de la noblesse. La 96 ÉTUDES SLR L IIISTOIKE D HAÏTI. Cela fait, mon aide de camp restera près de vous au Port-auPrince. Vous enverrez un des vôtres au général Jean-Louis François qui, après avoir signé et fait signer les officiers supérieurs de
sa garnison, enverra ee paquet au général Geffrard par un de ses
aides de camp : le vôtre restera à Aquin pour attendre son retour. Vous écrirez au général Magloire de se rendre à Léogane, pour
qu'au retour de votre aide de camp il puisse signer ladite pièce.
ela fait, mon aide de camp restera près de vous au Port-auPrince. Vous enverrez un des vôtres au général Jean-Louis François qui, après avoir signé et fait signer les officiers supérieurs de
sa garnison, enverra ee paquet au général Geffrard par un de ses
aides de camp : le vôtre restera à Aquin pour attendre son retour. Vous écrirez au général Magloire de se rendre à Léogane, pour
qu'au retour de votre aide de camp il puisse signer ladite pièce. Je ne fais pas réunir les officiers généraux dans ce moment, parce
que leur présence est trop utile dans leurs commandemens pour
activer les travaux des fortifications. Vous ordonnerez à tous les commandans des lieux où passera
votre aide de camp, de lui fournir autant de montures qu'il en aura
besoin, en raison de sa mission. // faut que dans dix jours je reçoive
le paquet ici. J'ai l'honneur de vous saluer, Signé : Dessalines. Cette lettre avait au moins le mérite de la franchise
d'un ordre dictatorial. Une seule chose la dépare, — c'est
la faculté qu'elle semblait laisser à Pétion de ne pas signer la pièce dont s'agit, après lui avoir dit qu'elle demandait sa signature, c'est-à-dire qu'elle l'exigeait ;
mais tout le reste lui disait assez qu'il n'y avait point à
délibérer. Le secrétaire qui ajouta cette expression facultative connaissait sans doute les sentimens républicains
de Pétion ; mais il n'appréciait pas assez son caractère
politique. L'homme qui était resté impassiblehh lecture
de l'arrêté de Leclerc, relatif à la déportation de Rigaud,
qui avait toujours eu une physionomie calme en présence
de ce capitaine-général, n'était pas susceptible de commettre une faute aussi grossière, que de refuser sa signature en une telle occurrence. La pièce envoyée par le futur constitution de 1805 ne qualifia point les enfans de l'empereur, de princes ou
princesses. Son épouse seule fut qualifiée tf Impératrice. [1804] chapitre m. 97 empereur fut signée comme il le désirait. Qu'importait à
Pétion, non plus qu'à Jean-Louis François et à Geffrard,
ce titre nouveau et éclatant en la personne du chef de
l'Etat? Il n'allait pas accroître sa puissance, il ne pouvait commander à l'avenir qui restait toujours un secret
connu de Dieu seul. Il semble, d'après cette lettre qui assignait un délai de
dix jours pour que la pièce revînt des Cayes, que ni Gérin
qui était à l'Anse- à-Veau, ni Férou qui se trouvait à Jérémie, n'y concoururent pas. Il aurait fallu, en effet, un
plus long délai ; et le gouverneur général était trop actif
en toutes choses pour attendre si longtemps \ Voici, enfin, cet acte qui avait l'apparence de la volonté et des désirs des généraux, interprétant le vœu
populaire : Nous, Généraux de l'armée d'Haïti, Désirant consacrer, par un acte solennel, le vœa de notre cœur,
et répondre à la volonté fortement prononcée du peuple d'Haïti; Persuadés que l'autorité suprême ne veut point départage, et que
l'intérêt du pays exige que les rênes de V administration soient remises entre les mains de celui qui réunit la confiance, l'affection et
l'amour de ses concitoyens ;
raux de l'armée d'Haïti, Désirant consacrer, par un acte solennel, le vœa de notre cœur,
et répondre à la volonté fortement prononcée du peuple d'Haïti; Persuadés que l'autorité suprême ne veut point départage, et que
l'intérêt du pays exige que les rênes de V administration soient remises entre les mains de celui qui réunit la confiance, l'affection et
l'amour de ses concitoyens ; Bien convaincus , par une cruelle expérience et par l'histoire des
nations, qu'un peuple ne peut être convenablement gouverné que
par un seul, et que celui-là mérite la préférence, qui, par ses services, son influence et ses talens, a su consolider l'édifice de notre indépendance et de notre liberté ; Considérant qu'après une longue série de malheurs et de vicissitudes, il convient d'assurer la garantie et la sûreté des citoyens d'une
manière immuable et irrévocable, et que le plus sûr moyen d'atteindre ce but est de décerner au seul chef capable de représenter et de 1 M. Madiou affirme que plusieurs des généraux n'en ont jamais signé Voriginal, quoique leurs noms aient été portés dans l'acte imprimé. T. 3, p. 171. T. VI. ? 98 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'iIAÏTI. gouverner dignement la nation, un titre auguste et sacré qui concentre
en lui les forces de l'Etat, qui en impose au dehors, et qui soit au dedans le gage de la tranquillité ; Considérant que le titre de Gouverneur général, décerné au citoyen
Jean-Jacques Dessalines , ne remplit pas d'une manière satisfaisante le vœu général, puisqu'il suppose un pouvoir secondaire, dépendant d'une autorité étrangère dont nous avons à jamais secoué
le joug ; Sans avoir plus longtemps égard au refus constant et obstiné du
citoyen Je an- Jacques Dessalines, d'accepter une puissance que le
peuple et l'armée lui avaient déléguée dès l'époque où notre indépendance a été proclamée , puisque ce refus contrarie les intérêts, la
volonté et le bonheur du pays ; Déférons au citoyen Jean -Jacques Dessalines le titre à! Empereur
d'Haïti, et le droit de choisir et de nommer son successeur. Désirons que cette expression libre de nos cœurs et déjà provoquée par le peuple, soit offerte à sa sanction, sous le plus bref délai,
et reçoive sa prompte et entière exécution par un décret du sénat
qui sera extraordinairement convoqué à cet effet. Cet acte n'aurait dû avoir que îe seul considérant relatif au titre de gouverneur général, parce que c'était ià îe
seul motif raisonnable à donner pour justifier celui d'empereur. Mais les secrétaires de Dessalines, J. Ghnnlatte et
B. Tonnerre surtout, qui voulaient rester omnipotens sur
son esprit, malheureusement peu éclairé, en glissant les
deux autres considérans sur la nécessité de ne point admettre de 'partage dans son autorité suprême, de la concentrer en ses mains seules, avaient pour but d'écarter
de ses conseils, pour l'administration du pays, les généraux de l'armée considérés, dès janvier, comme des conseillers d'État. Ils insinuaient ainsi, dans l'esprit de Dessaîines, une défiance contre loule prétention des généraux
à cet égard ; et, d'un autre côté, ils créaient un juste
ans sur la nécessité de ne point admettre de 'partage dans son autorité suprême, de la concentrer en ses mains seules, avaient pour but d'écarter
de ses conseils, pour l'administration du pays, les généraux de l'armée considérés, dès janvier, comme des conseillers d'État. Ils insinuaient ainsi, dans l'esprit de Dessaîines, une défiance contre loule prétention des généraux
à cet égard ; et, d'un autre côté, ils créaient un juste [1804] chapitre m. 99 mécontentement de la part des généraux. Que devaient
penser ces derniers, en recevant l'injonction de signer cet
acte, sans délibération entre eux, et à plus forte raison
ceux qui ne furent pas admis à l'honneur de le signer,
mais dont les noms furent portés dans l'imprimé? Le paragraphe relatif au refus constant et obstiné de
Dessaîines, c/'accc/j/er une puissance dont le titre d'Empereur serait l'expression, était une fausse assertion que démentait la dictature dont il était revêtu depuis l'acte du
1er janvier, puisqu'il avait le droit de faire des lois, de
déclarer la guerre, défaire la paix et de choisir et de nommer son successeur, et qu'il était lui-même nommé à vie,
que les généraux avaient déclaré que son autorité était la
seule qu'ils reconnaîtraient. Le fait est, qu'on voulait paraître n'avoir pas imité ce
qui se passa enFrance ; mais on a eu beau faire, on en a
donné la preuve dans cet acte, en parlant d'une sanction par le peuple, de la convocation d'un sénat (qui
n'existait pas), afin de rendre un décret qui eût exécuté
la volonté populaire. N'était-ce pas ainsi qu'on avait, on
à peu près, procédé en France ? Ce sénat ne pouvait être
que l'assemblée des généraux, conseillers d'État. Aussi, adopta-t-on dans ces vues une idée bizarre : c'était de supposer les généraux réunis au Port-au-Prince,
le 25 janvier, d'antidater ainsi l'acte rédigé au mois
d'août. Or, le gouverneur général était bien dans; cette
ville à la fin de janvier ; mais en quittant les Gonaïves,
les généraux étaient retournés à leurs commandemens
respectifs. Enfin, l'acte rédigé à Marchand, envoyé dans les départemens, y retourna à la fin du mois d'août revêtu des
signatures, comme le gouverneur général l'avait ordonné» 100 ÉTUDES SUR L HISTOIRE I) HAÏTI. Les journaux étrangers ayant fait savoir que le couronnement de l'Empereur des Français aurait lieu en décembre, il fut jugé convenable de couronner l'Empereur
d'Haïti plus tôt, et cette cérémonie fut fixée au 8 octobre.
Il n'y avait pas lieu de l'attendre pour porter le titre
nouveau. Le 2 septembre, l'Empereur se fit acclamer par son
état-major et la 4e demi-brigade, son ancien corps, toujours sa troupe de prédilection, où se trouvaient beaucoup
de jeunes hommes : il y eut enthousiasme, vrai ou feint,
de lapait de tous ceux qui étaient présens à Marchand.
'Haïti plus tôt, et cette cérémonie fut fixée au 8 octobre.
Il n'y avait pas lieu de l'attendre pour porter le titre
nouveau. Le 2 septembre, l'Empereur se fit acclamer par son
état-major et la 4e demi-brigade, son ancien corps, toujours sa troupe de prédilection, où se trouvaient beaucoup
de jeunes hommes : il y eut enthousiasme, vrai ou feint,
de lapait de tous ceux qui étaient présens à Marchand. L'acte prétendu du 25 janvier fut alors imprimé, portant les noms de tous les généraux seulement. Un autre
avait été préparé, comme réponse du chef de l'État au
vœu qui lui était manifesté; il fut aussi imprimé. Le
voiei : Le gouverneur général, Aux généraux de l'armée et aux autorités civiles et militaires,
organes du peuple. Citoyens, Si quelque considération justifie à mes yeux le titre auguste que
votre confiance me décerne, ce n'est que mon zèle, sans doute, à
veiller au salut de l'Empire, et ma volonté à consolider notre entreprise : entreprise qui donnera de nous, aux nations les moins amies
de la liberté, non l'opinion d'un ramas d'esclaves, mais celle d'hommes qui prédilectent leur indépendance au préjudice de cette considération que les puissances n'accordent jamais aux peuples qui,
comme nous, sont les artisans de leur propre liberté, qui n'ont pas
eu besoin de mendier des services étrangers pour briser l'idole à laquelle nous sacrifiions. Cette idole, comme Saturne , dévorait ses enfans, et nous l'avons
foulée aux pieds. Mais n'effaçons pas ces souvenirs ; rappelons ce
que la récence de nos infortunes a imprimé dans nos âmes; ils se- [1804] CHAPITRE III. 101 ront des préservatifs contre les surprises de nos ennemis, et nous
prémuniront contre toute idée d'indulgence à leur égard. Si les passions sobres forment les hommes communs, les semi-mesures arrêtent la marche rapide des révolutions. Puis donc que vous avez jugé qu'il était de l'intérêt de l'Etat que
j'occupasse le rang auquel vous m'avez élevé, en m'imposantce nouveau fardeau, je ne contracte aucune nouvelle obligation envers mon
pays; dès longtemps je lui ai fait tous les sacrifices. Mais je sens
qu'un devoir plus grand, plus saint, me lie; je sens, dis-je, que je
dois conduire rapidement cette entreprise à son but, et, par des lois
sages, mais indulgentes pour nos mœurs, faire que chaque citoyen
marche dans sa liberté sans nuire aux droits des autres, et sans
blesser l'autorité qui veille au bonheur de tous. En acceptant enfin ce fardeau aussi onéreux qu'honorable, c'est
me charger de la somme du bien ou du mal qui résultera de mon
administration. Mais n'oubliez pas que c'est dans les temps les plus
orageux quevous me confiez le gouvernement du vaisseau de l'Etat. Je suis soldat, la guerre fut toujours mon partage, et tant que
l'acharnement, la barbarie et l'avarice de nos ennemis les porteront
sur nos rivages, je justifierai votre choix; et combattant à votre
tête, je prouverai que le titre de votre général sera toujours honorable pour moi.
du bien ou du mal qui résultera de mon
administration. Mais n'oubliez pas que c'est dans les temps les plus
orageux quevous me confiez le gouvernement du vaisseau de l'Etat. Je suis soldat, la guerre fut toujours mon partage, et tant que
l'acharnement, la barbarie et l'avarice de nos ennemis les porteront
sur nos rivages, je justifierai votre choix; et combattant à votre
tête, je prouverai que le titre de votre général sera toujours honorable pour moi. Le rang suprême auquel vous m'élevez m'apprend que je suis
devenu le père de mes concitoyens dont j'étais le défenseur; mais
que le père d'une famille rie guerriers ne laisse jamais reposer son
épée, s'il veut transmettre sa bienveillance à ses descendans et les
apprivoiser avec les combats. C'est à vous, généraux et militaires, qui monterez après moi au
rang suprême, que je m'adresse. Heureux de pouvoir transmettre
mon autorité à ceux qui ont versé leur sang pour la patrie, je renonce, oui, je renonce formellement à l'usage injuste de faire passer
ma puissance à ma famille. Je n'aurai jamais égard à l'ancienneté, quand les qualités requises pour bien gouverner ne se trouveront pas réunies dans le sujet.
Souvent la tête qui recèle le feu bouillant de la jeunesse contribue
plus efficacement au bonheur de son pays, que la tête froide et expérimentée du vieillard qui temporise dans les momens où la témérité seule est de saison. 102 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAlTr. C'est à ces conditions que je suis voire Empereur, et malheur à
celui qui portera sur les degrés d'un trône élevé par la reconnaissance de son peuple, d'autres sentimens que ceux d'unpère de famille! Au quartier-général de Dessalines, le 15 février 1804. Signé: Dessalines. Par le gouverneur général, L'adjudant-général, signé: Boisrond- Tonnerre. On reconnaît le style de B. Tonnerre dans cet acte,
comme celui de J. Chanlatte dans l'autre portant les noms
des généraux l. Cette acceptation fut antidatée ainsi que la nomination, et par le même motif, — pour prouver qu'on n'avait
pas marché sur les traces de la France. A quoi bon tant
de précautions ? Est-ce qu'Haïti n'avait pas le droit
d'avoir aussi son Empereur ? Cet acte supposa le gouverneur] général à Dessalines ou Marchand, le 15 février,
tandisfqu'il était alors aux Cayes ; et jusqu'au 1er septembre, il signait toujours d'après cette qualification. N'estce pas plutôt à ses secrétaires qu'à lui-même, qu'il faut
reprocher un procédé aussi absurde ? Tout doit être sérieux, |réfléchi, de la part d'un gouvernement. Cej[fut encore une faute plus grave commise par le
rédacteur de cet acte, que d'avoir inséré le paragraphe
relatif au choix que pourrait faire l'empereur de son successeur, parmi les jeunes généraux. Cette déclaration
porta H. Christophe à devenir aussitôt hostile à Dessalines. C'était poser un nouveau principe, contraire à celui 1 En créant Je vetbs pre'dilecter , Boisrond Tonnerre semble avoir
voulu, par ce néologisme, proclamer son indépendance de l'Académie française. Au reste, il n'est pas le seul Haïtien qui soit dans ce cas ; notre langage barbare le prouve bien.
de son successeur, parmi les jeunes généraux. Cette déclaration
porta H. Christophe à devenir aussitôt hostile à Dessalines. C'était poser un nouveau principe, contraire à celui 1 En créant Je vetbs pre'dilecter , Boisrond Tonnerre semble avoir
voulu, par ce néologisme, proclamer son indépendance de l'Académie française. Au reste, il n'est pas le seul Haïtien qui soit dans ce cas ; notre langage barbare le prouve bien. [180-i] cnAPiTREin. 103 établi par Toussaint Louverture, et auquel les militaires
tiennent beaucoup. Dessalines lui-même avait jalousé
Charles Bélair, parce qu'on pensait qu'après la mort de
Moïse, le vieux gouverneur de Saint-Domingue avait des
vues sur ce jeune général. Il fallait donc l'engager à ne
pas exprimer cette pensée, le convaincre du danger qu'il
y aurait à mécontenter, non-seulement H. Christophe,
mais tous les autres généraux les plus anciens ; lui dire
de réserver cette intention intérieurement, mais de ne
pas la manifester. Lorsqu'un homme éclairé sert auprès d'un chef qui l'est
moins que lui, il doit à son supérieur un dévouement entier pour lui inspirer desidées salutaires. MaisB. Tonnerre
était trop passionné, trop ambitieux lui-même, pour pouvoir être un homme habile en politique : or, la politique
commandait cette réserve de la part de Dessalines, à
moins d'admettre qu'il voulût par là créer une rivalité
entre les généraux, en excitant l'ambition des plusjeunes :
ce qui présentait encore un danger sérieux; car un tel
machiavélisme ne pouvait pas réussir lorsque d'ailleurs,
par l'acte de sa nomination, il était évident qu'il allait
enlever à tous les généraux, les prérogatives que leur
donnait le titre de conseillers d'État. Il est plus probable qu'il y avait franchise dans cette déclaration de Dessalines, quand on considère par quel motif il a repoussé l'idée de la création d'une noblesse dans
son empire ; mais cette franchise était une imprudence.
En effet, parmi les généraux de la création de Toussaint
Louverture, de l'ancien parti de l'empereur, H. Christophe
avait le plus de prétentions à lui succéder ; il était certainement moins ancien que Clervaux, mais celui-ci était
déjà frappé d'une maladie qui faisait prévoir sa fin pro104 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. chaîne, et Vernet était trop vieux , trop incapable,
pour nourrir une telle prétention. Il n'y avait donc que
H. Christophe qui pût aspirer au trône impérial, d'après
le principe de l'ancienneté établi en 1801; et quelque
temps après, il fut nommé général en chef de l'armée ;
mais le principe nouveau n'en subsista pas moins, et l'on
verra qu'il produisit de mauvais fruits pour Dessalines. Un programme du couronnement de l'empereur fut
imprimé, pour le lieu où cette cérémonie se serait effectuée ; on l'expédia aux généraux, afin de solenniscr son
avènement dans toutes les villes, le 8 octobre. L'acte de
sa nomination et celui de son acceptation furent envoyés
en même temps, mais avec ordre de n'ouvrir cette dépêche que le 8 octobre.
l'on
verra qu'il produisit de mauvais fruits pour Dessalines. Un programme du couronnement de l'empereur fut
imprimé, pour le lieu où cette cérémonie se serait effectuée ; on l'expédia aux généraux, afin de solenniscr son
avènement dans toutes les villes, le 8 octobre. L'acte de
sa nomination et celui de son acceptation furent envoyés
en même temps, mais avec ordre de n'ouvrir cette dépêche que le 8 octobre. Il semble que la cérémonie du couronnement a été
simulée partout, d'après le programme publié le 6 septembre au Port-au-Prince, par le général Pétion ; on y lit :
« En arrivant au Champ de Mars, tous les tambours bat-
« tront une marche, et le cortège approchera d'un amphi-
« théâtre construit à cet effet. On lira, àhauteetintelligi-
* blevoix, l'acte annonçant la nomination de l'Empereur.
« Une salve d'artillerie, qui sera répétée par tous les
« forts de la ville et par les bâtimens du port, suivra la
« lecture de l'acte. Alors, la cérémonie du couronne-
« ment se fera sur un trône élevé au milieu de l'amphithéâ-
« tre, et environné de tous les grands de l'Empire * » 1 Voyez le Recueil des lois et actes publiés par M. S. Linstant, t. 1er p. 31.
M. Madiou cite un programme où l'on voit mentionner un corps législatif 'qui
devait assister au couronnement. Hist. d'Haïti, t. 3, p. 174. Il faut alors convenir que les secrétaires de Dessalines s'inquiétaient peu d'être en désaccord
avec la raison : tantôt ils parlaient d'un sénat, tansôt d'un corps législatif,
tantôt encore des grands de l'empire, comms s'il 3 voulaient créer des difficultés pour les historiens à venir. [1804] CHAPITRE 111. 105 Mais, il y a lieu de croire que ce programme publié par
Pétion n'était qu'une copie de celui qui lui fut adressé,
— l'empereur, après son acclamation à Marchand,
n'étant pas encore fixé sur la ville où il se ferait couronner ; car, autrement, on ne concevrait pas l'exécution
d'un tel programme, au Port-au-Prince, en l'absence
réelle de l'élu du peuple et de l'armée. Ce fut au Cap qu'il se rendit pour cette cérémonie :
elle eut lieu le 8 octobre, par les soins du général H. Christophe, bien capable d'y mettre toute la magnificence convenable. L'ancien curé Corneille Brelle, qui devait figurer
un jour dans le couronnement de ce général devenu Roi,
qui avait chanté tant de Te Deitm pour Toussaint Louverture, en célébra un ce jour-là. De brillantes fêtes terminèrent cette solennité au Cap,
mieux encore que dans les autres villes de l'empire. Cette
institution souriait à H. Christophe. En définitive, la dignité impériale prise par Dessalines,
reposait sur le principe de la souveraineté nationale, puisque l'acte portant les noms des généraux s'appuyait sur
la volonté du peuple. En le qualifiant de citoyen dans cet
acte, c'était donner à l'Empire toute la valeur d'une institution républicaine, — l'empereur ayant d'ailleurs déclaré qu'il renonçait à l'hérédité de sa puissance pour sa
famille, qu'il la transmettrait à ceux qui avaient versé
leur sang pour la patrie, et que même, dans le choix de
sonfsuccesseur, il n'aurait pas égard au principe de l'anciennelé militaire.
. En le qualifiant de citoyen dans cet
acte, c'était donner à l'Empire toute la valeur d'une institution républicaine, — l'empereur ayant d'ailleurs déclaré qu'il renonçait à l'hérédité de sa puissance pour sa
famille, qu'il la transmettrait à ceux qui avaient versé
leur sang pour la patrie, et que même, dans le choix de
sonfsuccesseur, il n'aurait pas égard au principe de l'anciennelé militaire. Les généraux, — moins le prétendant, — pouvaient
donc rester satisfaits ; l'armée, qui aimait les qualités
militaires de son chef redouté, avait autant de raison
pour être aussi satisfaite, surtout en espérant qu'avec 106 ÉTUDES SUR i/mSTOiRE D* HAÏTI. ce titre nouveau, il allait devenir réellement un père
pour elle ; le peuple, enfin, à qui il promettait des lois
sages, indulgentes pour ses mœurs, devait participer de
la satisfaction de ses compagnons d'armes. Mais, malheureusement pour Haïti, le temps devait
amener des mécomptes dans toutes ces espérances. CHAPITRE IY. Un envoyé des Etats-Unis vient offrir des approvisionnemens de guerre et
assurer les relations commerciales de ce pays avec Haïti. — Lettre de l'amiral Durkworlh à Dessalines. — Sa réponse et ses dispositions envers les
Anglais. — Ordonnances sur la vente des marchandises importées et sur
l'évasion des Haïtiens allant à l'étranger. — Ordonnance sur le recensement de la population des villes et bourgs, afin d'en expulser les cultivateurs
des campagnes. — Régime établi à leur égard, et réflexions à ce sujet. —
Cartes de sûreté. — Ordonnance sur l'affermage des biens domaniaux. —
Convocation des généraux et des fonctionnaires publics à Marchand, pour
solenniser l'anniversaire de la proclamation de l'indépendance nationale. —
Ce que fait le général H. Christophe à cette occasion. — Arrêté provocateur du général Ferrand, ordonnant la capture des Haïtiens pour être faits
esclaves, ou vendus et déportes du pays. — L'empereur se décide à marcher contre la partie de l'Est d'Haïti. — Mission de subversion envoyée à
Haïti par le gouvernement français, dans la personne de Ducoudray et
d'Etienne Mentor. — Examen de cette conduite. — Arrestation et exècutioo de Ducoudray. — E. Mentor arrive et dévoile sa mission à l'empereur
qui le place dans son état-major. — Arrivée de plusieurs anciens officiers
de Rigaud. — L'empereur se transporte dans l'Ouest. — Il veut faire fusiller David-Troy, le dégrade et le place soldat dans la 4e demi-brigade. —
Le général Yayou est placé commandant de l'arrondissement de Léogane,,—
La campagne de l'Est est ouverte le 16 février. — L'armée haïtienne assiège
Santo-Domingo. — Avis donné à l'empereur sur des escadres françaises. —
Des troupes françaises débarquent à Santo-DomiDgo. — Le siège en est
levé. — Sort fait aux habitans de l'Est faits prisonniers. — Réflexions à ce
sujet. — Adresse de l'empereur au peuple, à son retour à Marchand-Laville.
— Les Français réoccupent les points abandonnés par les Haïtiens. —
A. Franco de Médina à Saint-Yague.
. — Avis donné à l'empereur sur des escadres françaises. —
Des troupes françaises débarquent à Santo-DomiDgo. — Le siège en est
levé. — Sort fait aux habitans de l'Est faits prisonniers. — Réflexions à ce
sujet. — Adresse de l'empereur au peuple, à son retour à Marchand-Laville.
— Les Français réoccupent les points abandonnés par les Haïtiens. —
A. Franco de Médina à Saint-Yague. Tandis que les secrétaires de Dessalines imaginaient 108 études sun l'histoire d'haïti. des alibi et des dates inutiles, pour donner le change à
l'imitation évidente de ce qui avait eu lieu en France, la
République fédérale des États-Unis, marchant sur les
traces de la Grande-Bretagne, s'inquiétait peu de ce qu'on
en pourrait penser ou dire : elle faisait une démarche
auprès du chef d'Haïti, à l'imitation de son ancienne métropole. Le gouvernement de Washington n'avait pas
ignoré que le gouverneur de la Jamaïque, autorisé par le
sien, avait fait des ouvertures de négociations au commencement de l'année ; et prévoyant que c'était sans
doute dans le but d'établir de bonnes relations commerciales avec le nouvel État qui venait de se constituer
indépendant au milieu des Antilles, il jugea qu'il était de
l'intérêt de son pays d'agir de la même manière, afin que
la Grande-Bretagne ne s'emparât pas du monopole des
affaires. Un envoyé de ce gouvernement arriva aux Gonaïves,
vers le 1er ouïe 2 septembre, sur la frégate le Conneclicut,
avec mission de déclarer à Dessalines, que les États-Unis,
dont les navires fréquentaient déjà les ports haïtiens, désiraient de continuer à entretenir ces relations, et qu'il
était chargé de lui offrir tous les objets qui seraient à sa
convenance, soit en poudre, armes, projectiles, drap,
toiles ou habiilemens confectionnés pour ses troupes.
Le 4, le nouvel empereur était rendu dans cette ville
où il accueillit l'envoyé américain. Le même jour, il
adressa une lettre à Pélion, et probablement aussi aux
autres chefs de département, pour lui annoncer l'objet
de cette mission. Déjà, par ses ordres, Pétion avait contracté des marchés pour de semblables approvisionnemens de poudre, avec des citoyens des Étals-Unis, notamment Jacob Lewis, ancien officier dans la guerre de [1804] CHAPITRE IV. 109 l'indépendance américaine; et Gérin en avait acheté
aussi dans le port d'Aqnin. Tous les généraux, du reste,
avaient élé autorisés à se procurer ces articles de première nécessité, dans la situation où se trouvait le pays.
Ainsi, les Etats-Unis furent la seconde puissance étrangère qui entra en relations internationales avec Haïti.
Pour eux, comme pour la Grande-Bretagne, le fait de
l'indépendance y suffisait, leurs intérêts commerciaux
n'ayant pas à discuter le droit. Peu importe la forme de
ces relations, qu'elles aient ou non revêtu le caractère
diplomatique : c'est aussi le fait qu'il faut examiner dans
ces ouvertures. De nos jours encore, qu'importe à Haïti
le dédain des Anglo-Américains qui s'étayent de leurs absurdes préjugés de couleur, pour ne pas reconnaître, suivant les formes admises dans le droit des gens, son existence politique datant déjà d'un demi-siècle? Peuvent-ils
nier le fait qu'ils ont reconnu dès 1804, guidés par cette
passion pour le lucre dont ils sont possédés?
omatique : c'est aussi le fait qu'il faut examiner dans
ces ouvertures. De nos jours encore, qu'importe à Haïti
le dédain des Anglo-Américains qui s'étayent de leurs absurdes préjugés de couleur, pour ne pas reconnaître, suivant les formes admises dans le droit des gens, son existence politique datant déjà d'un demi-siècle? Peuvent-ils
nier le fait qu'ils ont reconnu dès 1804, guidés par cette
passion pour le lucre dont ils sont possédés? A cette occasion, nous nous ressouvenons d'une idée
tout-à-fait originale, exprimée par Dessalines. On vint
lui rapporter que quelqu'un avait dit , qu'il 'était à
craindre que les nations étrangères ne voulussent entretenir aucune relation avec Haïti, à cause des vengeances
exercées sur les Français. Loin de se fàcher'de cette opinion qu'il pouvait considérer comme la censure de sa
conduite, il répondit: « Un tel ne connaît pas les blancs.
« Pendez un blanc au-dessus d'un plateau de la balance
« de la douane, et mettez un sac de café dans l'autre
« plateau : les autres blancs viendront acheter ce sac de
« café, sans porter aucune attention au cadavre de leur
« semblable. »
Ainsi, il s'inquiétait peu de la reconnaissance de l'in1 10 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAITI. dépendance de son pays, d'après les formes diplomatiques. Le même jour que l'envoyé américain arrivait aux Go^
naïves, le 2 septembre, l'amiral Duckworth adressait une
lettre, de Port-Royal de la Jamaïque, au capitaine-général Dessalines. Cette lettre avait pour but de se plaindre
de dispositions hostiles, disait-il, qu'avaient montrées
les gardes-côtes haïtiens aux navires de guerre anglais
qui croisaient autour d'Haïti, pour proléger, ajouta-t-il,
son cabotage contre les corsaires français. ïl lui rappelait, en outre, qu'ils avaient eu entre eux des communications à la suite desquelles ils étaient à peu près convenus, que Dessalines n'armerait point de bâtimens ; et que
ces faits étaient contraires à ses promesses. Cette lettre fut apportée aux Gonaïves, le 18 septembre, par le capitaine Perkins, devenu en quelque sorte
le messager obligé des autorités de la Jamaïque. N'y
trouvant pas l'empereur, Perkins lui écrivit le 19, en le
qualifiant de ce titre, pour lui transmettre la dépêche
de son amiral, et ajoutant qu'il aurait bien des choses à
lui communiquer de vive voix. Mais Dessalines ne se dérangea pas de Marchand où il
était en ce moment; il répondit poliment à Perkins, en
lui envoyant sa réponse à l'amiral. Cette réponse, assez
sèche, disait «à ce dernier que, suivant lesjrapports qui
lui avaient été faits, ses gardes-côtes avaient au contraire
agi amicalement envers les navires anglais ; qu'il les avait
armés pour poursuivre les bâtimens ennemis qui avaient
paru dans le golfe de l'Ouest ou canal de la Gonave ; et
qu'au surplus, il ne se rappelait pas être jamais convenu
du contraire avec l'amiral. Il s'impatienta excessivement
de ce qu'il considérait comme des importunilés de la part
des autorités de la Jamaïque, menaça publiquement de
-côtes avaient au contraire
agi amicalement envers les navires anglais ; qu'il les avait
armés pour poursuivre les bâtimens ennemis qui avaient
paru dans le golfe de l'Ouest ou canal de la Gonave ; et
qu'au surplus, il ne se rappelait pas être jamais convenu
du contraire avec l'amiral. Il s'impatienta excessivement
de ce qu'il considérait comme des importunilés de la part
des autorités de la Jamaïque, menaça publiquement de [1804] CHAPITRE IV. 111 rompre toutes relations avec les Anglais, de leur fermer
les ports d'Haïti : il était d'ailleurs piqué du titre de capitaine-général que lui avait donné Duckworth, qui semblait
l'assimiler à Leclerc ou Rochambeau, justement dans le
temps où il venait de prendre le même titre que le nouveau souverain de la France. Les autorités de la Jamaïque se tinrent pour averties
des dispositions manifestées par un chef qui érigeait,
comme première défense de son pays, l'incendie des villes.
Les gardes-côtes haïtiens continuèrent à naviguer autour de l'île, et les navires marchands de la marine britannique continuèrent leurs relations commerciales
très-fructueuses : ce qui était préférable à des hostilités
sans but. D'autres faits survinrent en ce temps-là, qui irritèrent
Dessalines contre les étrangers. Des capitaines de navires américains vendaient eux-mêmes aux marchands de
seconde classe, en gros et en détail, les marchandises
qu'ils importaient : ce qui fît crier les négocians consignataires, qui les accusèrent en outre, d'opérer leur retour en numéraire au lieu d'acheter les denrées du^pays.
ïl paraît aussi que quelques indigènes obscurs, hommes
ou femmes de couleur, étaient partis clandestinement
pour l'étranger, en prenant passage sur les navires des
diverses nations. Une première ordonnance, rendue au Cap le 15 octobre, fit défense, sous peine d'amende, à tous capitaines
de navires étrangers de renouveler dételles ventes, en leur
enjoignant de vendre leurs cargaisons à un ou plusieurs
négocians réunis. Quant aux autres, une ordonnance du
22 du même mois les rendait passibles d'un emprisonnement de dix mois ; après quoi ils seraient renvoyés dans \\Q1 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. leur pays, avec défense de revenir en Haïti; leurs navires
et cargaisons étaient confiscables au profit de l'État.
Tout indigène pris en flagrant délit de tentative d'évasion du pays serait fusillé immédiatement. Ces diverses dispositions étaient fondées sur la raison.
Le commerce doit être réglé dans tout pays; et les indigènes, quels qu'ils fussent, ne devaient pas abandonner,
fuir leur pays, lorsque leur vie n'était menacée ni par le
gouvernement ni par aucune faction perverse. Au contraire, le gouvernement avait donné des indemnités aux
capitaines étrangers qui ramenaient des indigènes expatriés dans le cours de la révolution ; ces capitaines ne devaient donc favoriser la fuite d'aucun citoyen d'Haïti. On ne peut dénier au gouvernement d'un pays quelconque, le droit de s'opposer à l'émigration de ses nationaux, en temps de guerre étrangère. Lorsque des troubles
politiques menacent la sécurité des personnes, c'est différent ; un gouvernement sage et bienveillant doit excuser
la fuite qui est souvent une nécessité impérieuse, qui
peut être aussi le résultat de la faiblesse des âmes. C'est
ce que fit Dessalines, en favorisant la rentrée dans le pays
de cette foule d'individus que les événemens en avaient
éloignés.
à l'émigration de ses nationaux, en temps de guerre étrangère. Lorsque des troubles
politiques menacent la sécurité des personnes, c'est différent ; un gouvernement sage et bienveillant doit excuser
la fuite qui est souvent une nécessité impérieuse, qui
peut être aussi le résultat de la faiblesse des âmes. C'est
ce que fit Dessalines, en favorisant la rentrée dans le pays
de cette foule d'individus que les événemens en avaient
éloignés. Trois jours après cette sévère ordonnance, une autre
parut, le 25 octobre, prescrivant le recensement des habitans des villes, afin d'atteindre et d'en expulser ceux des
campagnes (les cultivateurs) qui s'y réfugiaient. Voyonsen les motifs ci-après : « Sa Majesté ayant jugé nécessaire, pour le bien pu-
« blic, de connaître la population des individus des deux
« sexes résidant actuellement dans les villes de son em-
« pire ; [1804] CHAPITRE IV. 113 « Considérant qu'une grande partie des habitans aban-
« donnent la campagne pour se réfugier dans les villes,
« sans nul moyen d'existence ; « Considérant en outre que ces mêmes individus peu-
« vent devenir très-dangereux à la chose publique, par
« leur état de misère, soit en fomentant des troubles
« intérieurs, soit en cherchant à passer dans les pays
« étrangers, par la crainte des faux bruits que des mal-
« veillans répandent, notamment dans la ville du Cap ; « Considérant enfin qu'il est très-urgent de prendre des
« mesures promptes et efficaces pour réprimer de tels
« abus; « Vu les ordres réitérés qui ont été donnés aux diffé-
« rens chefs, de renvoyer à la culture les personnes sans
« aveu, résidant dans les villes ; et d'après la négligence
« qu'ils y ont mise jusqu'à ce moment » En conséquence de ces motifs, les commandans de
place durent fournir dans le plus bref délai, des états de
la population des villes ou bourgs. Ces états parvenus aux
mains des généraux commandans d'arrondissemens ou
de divisions, ceux-ci durent convoquer de suite en assemblée générale (revue sur la place publique), les personnes portées sur les états, afin de s'assurer de l'exactitude de ces documens ; et alors, celles qui seraient reconnues n'avoir point les moyens suffisans pour demeurer
en ville, seraient renvoyées à la culture. Les particuliers
des villes, ayant des domestiques à leur service, ne pouvaient conserver que le nombre strictement nécessaire,
les autres, — sans nulle exception, — devant être renvoyés à la culture ; c'est-à-dire, pour cultiver la terre
dans les campagnes. On peut dire que cette ordonnance établissait le niveau
t. vi. 8 114 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. de l'égalité, entre les délinquans en fait d'émigration à
l'étranger et ceux qui quittaient les campagnes pour se
réfugier dans les villes ; car, à cette époque, les travaux
de culture étaient si durement imposés, que cela équivalait presque à la peine de mort établie contre ceux qui
tenteraient de s'expatrier.
issait le niveau
t. vi. 8 114 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. de l'égalité, entre les délinquans en fait d'émigration à
l'étranger et ceux qui quittaient les campagnes pour se
réfugier dans les villes ; car, à cette époque, les travaux
de culture étaient si durement imposés, que cela équivalait presque à la peine de mort établie contre ceux qui
tenteraient de s'expatrier. « Pendant que les hauts fonctionnaires civils et ml-
« litaires se procuraient ainsi d'une manière rapide, une
« amélioration à leur position, le peuple, surtout celui
« des campagnes, était tenu sous un régime de fer. Le
« travail forcé était en pleine vigueur, et le vol le plus
« léger était le plus souvent puni de mort, selon le ca~
« priée des chefs militaires. Le condamné était quelque-
« fois exterminé sous la verge et le bâton , par des soldats
« pris indistinctement dans les corps ; il n'y avait pas de
« bourreau, et le soldat, par accident, en faisait l'office,
« comme s'il eût rempli un service militaire * .» Il n'y a rien que de vrai dans ce triste tableau ; mais
le malheureux soldat lui-même était aussi exposé que le
cultivateur des champs, que l'habitant des villes, à ces
traitemens barbares. Les uns et les autres pouvaient donc
apprécier, dans le même mois du couronnement de l'empereur, ce qu'ils avaient gagné déjà au nouveau régime
qui avait suivi la déclaration de l'indépendance nationale. « Déjà, Dessalines avait réuni à Marchand des som-
« mes importantes provenant tant des contributions qu'il
ce avait établies sur les blancs avant leur massacre et des
« droits de douane, que du produit du quart de subvena tion à titre d'impôt territorial Sous Toussaint Louer verture, les caisses de l'Etat étaient celles du gouver-
« neur ; sous Dessalines, elles étaient devenues celles de ' Hist. d'Haïti, t. 3, p. 182. [1804] CHAPITRE IV. H5 « l'empereur. Tantest funeste le mauvais exemple donné
<i par un prédécesseur * » Toussaint Louverture, comme Dessalines, était un
vrai dictateur, non pas dans le sens que l'entendaient
les Romains, — pour dominer tous les pouvoirs de lEtat
dans une grande crise politique et sauver la chose publique ; — mais pour gouverner le pays selon leur volonté
unique : de là l'idée que l'un et l'autre pouvaient avoir
sur la libre disposition des deniers publics. Nous devons
faire observer cependant, que l'administration du premier était plus régulière que celle de son lieutenant, que
personnellement il ne disposait point de ces deniers à son
profit ou à celui de ses favoris; et cela résultait de ce
qu'il avait plus de lumières que son successeur, qu'il n'avait pas des passions désordonnées comme lui 2. A l'égard des mesures coercitives prises contre les cultivateurs des campagnes, il était impossible que Dessalines ne continuât pas le même système, que lui surtout
mettait à exécution sous son prédécesseur. Il n'était pas
assez éclairé pour comprendre qu'on devait en finir avec
le système colonial, renoncer au travail forcé auquel
étaient assujétis ces malheureux. Ce pouvoir militaire,
qui sauve un pays dans certaines circonstances où la
guerre exige une autorité presque toujours arbitraire, a
cela de fâcheux qu'il habitue à la violence, même dans
un état de paix ou de tranquillité relative. U obéissance
passive prescrite aux inférieurs dans l'armée, fait naturellement penser qu'on doit l'exiger aussi du citoyen qui
système colonial, renoncer au travail forcé auquel
étaient assujétis ces malheureux. Ce pouvoir militaire,
qui sauve un pays dans certaines circonstances où la
guerre exige une autorité presque toujours arbitraire, a
cela de fâcheux qu'il habitue à la violence, même dans
un état de paix ou de tranquillité relative. U obéissance
passive prescrite aux inférieurs dans l'armée, fait naturellement penser qu'on doit l'exiger aussi du citoyen qui 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 183. a Pamphile de Lacroix a accusé T. Louverture d'être même parcimonieux,
en fait de deniers publics ; et au château de Jous, il a lui-même déclaré qu'il
n'avait jamais touché ses appointemens, qu'il ne disposait point des fonds du
trésor public pour donner à ses proches. 416 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. n'en fait pas partie. Il faut donc que le chef ait, non-seulement des lumières pour distinguer entre ces deux situations, mais qu'il ait aussi un caractère modéré et des sentimens humains. Quelle était la cause de cet abandon des campagnes
pour se réfugier dans les villes? En grande partie, la rigueur dont souffraient les cultivateurs sous les fermiers
des biens du domaine, ceux-ci étant la plupart des chefs
militaires, aussi despotes que l'empereur lui-même. Ces
hommes produisaient, récoltaient les fruits de la terre,
et ne recevaient pas, bien souvent, le prix de leur travail, ce quart des denrées décrété par la loi ou les ordonnances. Ils n'étaient pas propriétaires du fond, ils ne
jouissaient pas de ce qui leur revenait, et ils étaient encore contraints à un travail forcé, comme sous les colons, par de mauvais traitemens: de là leur tendance à
se réfugier dans les villes pour s'y soustraire. Sans doute,
et nous ne le nions pas, il se trouvait parmi eux de vrais
vagabonds qui recherchaient les moyens de se livrer
mieux à ce vice de la fainéantise ; mais en général, ce
n'était pas par ce motif qu'ils fuyaient les campagnes. Par suite des ordonnances sur le recensement, le 7
décembre, une autre prescrivit la délivrance d'une carte
de sûreté à toutes les personnes autorisées à rester dans
les villes ou bourgs. C'était un nouveau moyen d'atteindre les cultivateurs, de les contraindre à se retirer dans
la campagne. Dans un pays essentiellement agricole, comme l'est
Haïti, il eût été à désirer vivement que, dès cette époque,
les classes supérieures de la société eussent pu tracer aux
cultivateurs l'exemple du goût pour le séjour à la campagne, sur les biens qu'elles possédaient ou qu'elles te-
ées à rester dans
les villes ou bourgs. C'était un nouveau moyen d'atteindre les cultivateurs, de les contraindre à se retirer dans
la campagne. Dans un pays essentiellement agricole, comme l'est
Haïti, il eût été à désirer vivement que, dès cette époque,
les classes supérieures de la société eussent pu tracer aux
cultivateurs l'exemple du goût pour le séjour à la campagne, sur les biens qu'elles possédaient ou qu'elles te- [1804] CHAPITRE IV. 117 liaient du domaine à titre de ferme. Leur présence eût
été d'un meilleur effet sur l'esprit des cultivateurs, que
tous les règlemens de police, que toutes les mesures de
contrainte et de rigueur employées contre cette classe
utile de véritables producteurs. Mais les anciens propriétaires avaient perdu depuis quinze ans, par suite des révolutions, l'habitude de diriger eux-mêmes les travaux de
la culture; la plupart devenaient, depuis l'indépendance,
des fonctionnaires publics dans les villes. Quant aux
chefs militaires, également fonctionnaires ou retenus sous
les drapeaux de leur corps, il ne leur était pas plus facile
de séjourner sur les biens qu'ils tenaient à ferme. De là
la nécessité de confier la direction des travaux agricoles,
à d'anciens cultivateurs conducteurs d'ateliers sous les colons, devenus des gérants pour les propriétaires ou les
fermiers : illettrés, habitués eux-mêmes dans l'ancien régime à voir employer la contrainte, à croire que c'était
l'unique moyen de production, ils devaient y persévérer
quand le gouvernement lui-même et ses officiers supérieurs, en général, étaient convaincus de l'efficacité de
ce régime. Les officiers inspecteurs des cultures, ceux
de la gendarmerie, ne pouvaient pas voir les choses d'un
autre œil que leurs chefs supérieurs. Tous enfin étaient
encore trop voisins du régime colonial, de celui de Toussaint Louverture qui l'avait restauré, de celui essayé sous
Leclerc et Rochambeau, pour ne pas continuer ce système de violence. Qu'on joigne à ces habitudes du despotisme brutal, le peu de lumières répandues dans la société, et l'on s'expliquera aisément toutes ces mesures
coercitives contre les cultivateurs. Le 22 décembre, une ordonnance fut publiée sur le
mode d'affermage des biens du domaine. Ils étaient donif 8 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. nés pour cinq ans, le prix du fermage se payait en nature; mais en général ce prix était fort peu élevé. Après
le payement du fermage, le fisc retenait, comme quart de
subvention sur le reste des produits, en café et coton, 250
livres pesant pour chaque individu valide livré aux travaux agricoles, de 15 à 70 ans ; c'est-à-dire, qu'il était enjoint à chaque cultivateur, comme sous les colons, de produire 1000 livres de chacune de ces deux denrées.C'est dire
aussi que dans les sucreries, adjugées la plupart aux chefè
supérieurs , ces hommes devaient produire également
comme dans l'ancien régime si détestable à tous égards.
Quant aux guildiveries existantes, appartenantes à
l'Etat, elles étaient affermées en argent ; mais il fut défendu d'en élever d'autres ou d'en établir de nouvelles
par des particuliers propriétaires, à moins d'obtenir préalablement une permission spéciale de l'empereur ou du
ministre des finances. Il fut également défendu d'exploiter le bois de campêche. On verra ce qui suivit cette double défense.
régime si détestable à tous égards.
Quant aux guildiveries existantes, appartenantes à
l'Etat, elles étaient affermées en argent ; mais il fut défendu d'en élever d'autres ou d'en établir de nouvelles
par des particuliers propriétaires, à moins d'obtenir préalablement une permission spéciale de l'empereur ou du
ministre des finances. Il fut également défendu d'exploiter le bois de campêche. On verra ce qui suivit cette double défense. Pendant que ces divers actes fixaient la condition des
populations des campagnes, tous les généraux et leurs
états-majors, tous les hauts fonctionnaires civils de l'empire s'acheminaient à Marchand, par ordre de l'empereur, pour s'y trouver le 1er janvier 1805 et solenniser
le premier anniversaire delà déclaration de l'indépendance d'Haïti. C'était aussi une occasion toute favorable
pour les réunir autour du chef qui venait d'être décoré
de la pourpre impériale, pour consacrer en sa personne,
par leur présence, l'autorité suprême dont il était revêtu.
Dès les derniers jours de décembre, tous étaient rendus
dans la nouvelle ville dont les constructions se poursui- [1805] CHAPITRE IV. 1 ii) valent avec activité depuis plusieurs mois. Us furent accueillis gracieusement par l'empereur. Le 1er janvier, une cérémonie en commémoration
de celle qui avait eu lieu aux Gonaïves à pareil jour de
1804, se passa avec encore plus de pompe. Par ordre de
l'empereur, Boisrond Tonnerre prononça un discours où
il rappelait les crimes commis par les Français et la noble
résolution qui avait armé la nation pour les combattre,
les expulser du pays et proclamer son indépendance de
la France. Le langage véhément dont il se servit excita
l'âme ardente de l'empereur qui prononça de nouveau le
serment « de vivre libre et indépendant, ou de mourir : »
il fut répété avec enthousiasme par tous les généraux de
l'empire, les fonctionnaires, les troupes et le peuple réunis
autour du chef de l'Etat. Cette cérémonie inaugura la fête
nationale de l'indépendance, où des discours devaient
toujours rappeler au peuple, le devoir qu'il avait contracté
envers lui-même et sa postérité, où le serment sacramentel devait longtemps se reproduire, jusqu'à ce qu'enfin
l'indépendance et la souveraineté d'Haïti fussent solennellement reconnues par la France. Ce fut le général de division H. Christophe qui commanda cejour-là les manœuvres des troupes qui défilèrent
devantl'empereur. Au moment de l'arrivée de l'empereur
sur la place d'armes et près de l'autel de la patrie où il allait
monter, Christophe commanda aux troupes de s'agenouiller pour lui présenter les armes ; ce fut désormais
une règle établie, pour toute occasion où l'empereur paraîtrait devant un corps quelconque1.
. Christophe qui commanda cejour-là les manœuvres des troupes qui défilèrent
devantl'empereur. Au moment de l'arrivée de l'empereur
sur la place d'armes et près de l'autel de la patrie où il allait
monter, Christophe commanda aux troupes de s'agenouiller pour lui présenter les armes ; ce fut désormais
une règle établie, pour toute occasion où l'empereur paraîtrait devant un corps quelconque1. ' Voyez Hist. d'Haïti, t. 3, p. 185 à 18S, pour l'ensemble et les détails de
cette fête. 120 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. Si le général Christophe, moins ancien que Clervaux
présent en ce moment, se vit 'préféré et en quelque sorte
désigné comme le successeur de l'empereur, on peut croire
que, non-seulement il cherchait, par cette innovation
insolite, à capter toute la bienveillance du souverain,
mais qu'il avait l'intention de prêcher pour sa paroisse
future. Christophe n'avait pu ignorer les insinuations
faites par les Anglais à Toussaint Louverture, relativement au titre de Roi. Imbu des idées et des principes aristocratiques du Nord depuis qu'il était venu s'y fixer, après
la campagne de Savannah ; d'un caractère orgueilleux
qui le portait toujours à une grande magnificence ; ayant
toute la hauteur et tout le ton de bonne compagnie nécessaires à un tel rôle; d'un esprit éclairé quoique peu cultivé ;
en voyant Dessalines prendre le titre à' Empereur et aspirant à lui succéder, il était naturel qu'il traçât dans
cette circonstance, l'exemple de la soumission servile
qu'il eût voulu pour lui-même et qu'il sut bien imposer
par la suite. C'était d'ailleurs une manière de gagner l'affection et la confiance de celui qui avait déclaré solennellement que, dans le choix de son successeur, il n'aurait
pas égard à l'ancienneté. Or, le désigner ce jour-là, à
l'exclusion de Clervaux, pour lui rendre les honneurs militaires, c'était de la part de Dessalines, un commencement d'exécution de cette déclaration qui, d'un autre
côté, avait fâché Christophe. Le lendemain de la cérémonie, l'empereur fit visiter à
ses nombreux invités à cette fête nationale, les travaux
divers qui s'exécutaient sous ses yeux, et les fortifications détachées qui devaient défendre la ville impériale
de Dessalines. L'établissement d'une manufacture à
poudre commençait déjà. Mais, ce qui devait réussir plus [1805] CHAPITRE IV. 121 promptement, avec sa volonté énergique et absolue, c'était
la fondation d'une grande sucrerie avec toutes ses usines
et une guildiverie pour la fabrication du tafia ou du rhum,
sur les terrains contigus des anciennes habitations Marchand et Laville. Il annonça qu'en moins de dix-huit
mois, cette fondation fonctionnerait dans toutes ses parties : au bout d'une année son vœu était accompli.
Mais, ce qui devait réussir plus [1805] CHAPITRE IV. 121 promptement, avec sa volonté énergique et absolue, c'était
la fondation d'une grande sucrerie avec toutes ses usines
et une guildiverie pour la fabrication du tafia ou du rhum,
sur les terrains contigus des anciennes habitations Marchand et Laville. Il annonça qu'en moins de dix-huit
mois, cette fondation fonctionnerait dans toutes ses parties : au bout d'une année son vœu était accompli. Les hôtes impériaux furent ensuite congédiés, et chacun d'eux reprit la roule qui devait les conduire au siège
de leurs fonctions respectives. Tandis que l'Empereur d'Haïti se réjouissait au milieu
de ses compagnons d'armes et des fonctionnaires publics, de l'indépendance obtenue par les efforts de la nation, le général Ferrand rédigeait à Santo-Domingo un
acte qui devait lui rappeler qu'il avait encore des combats
à livrer, de nobles travaux à entreprendre, pour en finir
définitivement avec la domination française sur le territoire de l'île. Digne successeur de Rochambeau dans l'ancienne colonie espagnole, ce général publia, le 6 janvier,
l'arrêté suivant qu'il faut produire avec ses motifs et la
plupart de ses dispositions. Toujours occupé des dispositions propres à anéantir la rébellion
des noirs dans la colonie de Saint-Domingue, et considérant qu'une
de celles les plus efficaces pour arriver à ce but est d'en diminuer la
population et de les priver, autant que possible, des moyens de se
recruter ; Considérant que ce recrutement journalier doit naturellement
tomber sur les noirs et gens de couleur au-dessous de quatorze ans ;
et la politique jointe à Vhumanité, réclamant que l'autorité légitime prenne des mesures pour empêcher les deux sexes de cet âge
et de cette couleur de participer à des crimes et à une révolte qui les
conduiraient inévitablement aux châtimens les plus terribles ; 122 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Considérant qu'il est de l'avantage de la colonie que les différens
âges de cette jeunesse soient distingués, et que les plus dangereux
soient exportés de son sol, tandis que les autres, soigneusement conservés dans les bons principes et distribué s dans les départemens fidèles,
puissent un jour concourir, par leur travail, à sa restauration ; Considérant aussi que les habitans voisins des frontières révoltées et les troupes qui sont sur le cordon méritent que le gouvernement les récompense, pour les fatigues et les dangers auxquels ils
sont continuellement exposés ; A arrêté et arrête ce qui suit : 1 . Les habitans des frontières des départemens de l'Ozanaa et du
Cibao, ainsi que les troupes employées au cordon, sont et demeurent
autorisés à se répandre sur le territoire occupé par les révoltés,
à leur courir sus, et à faire prisonniers tous ceux des deux sexes
qui ne passeront pas l'âge de quatorze ans '. 2. Les prisonniers provenant de ces expéditions seront la propriété des capteurs. 3. Les enfans mâles capturés, ayant moins de dix ans, et /' négresses, mulâtresses, etc., au-dessous de dix ans, devront e< essément rester dans la colonie, et n'en pourront être expor' ^ous aucun prétexte. Les capteurs pourront, à leur gré, or attacher à
leurs plantations, ou les vendre à des habitans ré? aansles départemens de l'Ozama et du Cibao. 5. Les enfans mâles âgés de dix à quatorze aho, m les négresses,
mulâtresses, etc., de douze à quatorze ans, seront expressément
vendus pour être exportés.
< essément rester dans la colonie, et n'en pourront être expor' ^ous aucun prétexte. Les capteurs pourront, à leur gré, or attacher à
leurs plantations, ou les vendre à des habitans ré? aansles départemens de l'Ozama et du Cibao. 5. Les enfans mâles âgés de dix à quatorze aho, m les négresses,
mulâtresses, etc., de douze à quatorze ans, seront expressément
vendus pour être exportés. 13. .4 Vinstant où les révoltés, reconnaissant leur erreur, auront
fait acte de soumission à V Empereur des Français, entre les mains
du général Ferrand, et qu'il y aura certitude qu'ils agissent de
bonne foi, toutes espèces d'hostilités cesseront. (Les autres dispositions réglaient les formalités à employer pour
l'exportation des individus capturés, etc.) Fait au quartier- général de Santo-Domingo, le 16 nivôse an XIII. Le général de brigade , commandant en chef, capitaine -général
par intérim, membre de la Légion- d'Honneur, Signé : Ferrand. ' Et que feraient-ils de ceux qui passeraient cet âge ? Les immoler, c'est
sous-entendu, afin de diminuer cette population. [1805] CHAPITRE IV. 125 Cet acte était une conséquence du rétablissement de
l'esclavage dans les possessions françaises et de la traite
des noirs : il n'est donc pas étonnant que le général français voulût établira son tour, dans le territoire qu'il occupait, la traite des ''Haïtiens, à la manière des chefs
barbares de l'Afrique qui vendent leurs semblables aux
blancs. Ferrand suivait d'ailleurs les erremens, « de M.
« Jean François, chevalier des ordres royales et mili-
« taires de Saint-Louis, amiral de toute la partie fr an -
« çaise, » qui, en 1793, s'adressait à un officier espagnol
pour le supplier très-humblement « qu'ayant de très-
« mauvais sujets, et n'ayant pas le cœur de les détruire,
« de lui permettre de les dépayser, de les vendre au pro-
« fit du roi, etc. * » Quelle différence, en effet, existait dans les motifs donnés par l'un et l'autre général, pour prendre une telle
mesure ? Aperçoit-on la moindre supériorité morale dans
le général français sur le général noir? Et cependant, il
se croyait le droit de mépriser les noirs , uniquement
parce qu'il avait la peau blanche ! Quelquesjours après sa publication, cet arrêté parvint à
Dessalines. On peut concevoir l'effet qu'il dut produire sur
son esprit et son cœur. Aussitôt, il résolut de fondre avec
son armée sur la partie de l'Est d'Haïti, afin de tenter
l'expulsion des troupes françaises qui s'y trouvaient. En
conséquence, il envoya l'ordre à tous les généraux de se
tenir prêts avec les corps sous leurs ordres respectifs pour
entrer en campagne à la mi-février. Dans le cours de
1804, l'habillement des troupes avait été confectionné :
l'empereur ordonna qu'elles seraient habillées et pourvues ' Voyez la pièce de Jean François à M. Tabert, t. 2e, de cet ouvrage, p. 199. 124 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. de tous autres équiquemens militaires, et qu'elles seraient
payées au moment de partir. Le lecteur aura remarqué l'article 15 de l'arrêté de
Ferrand, prévoyant ou admettant la possibilité de la soumission des révoltés à l'Empereur des Français. Cette disposition singulière ne peut être bien comprise, qu'à raison d'une combinaison politique conçue à Paris par le
gouvernement impérial.
. 124 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. de tous autres équiquemens militaires, et qu'elles seraient
payées au moment de partir. Le lecteur aura remarqué l'article 15 de l'arrêté de
Ferrand, prévoyant ou admettant la possibilité de la soumission des révoltés à l'Empereur des Français. Cette disposition singulière ne peut être bien comprise, qu'à raison d'une combinaison politique conçue à Paris par le
gouvernement impérial. Peu avant cet arrêté, un agent occulte était arrivé aux
Cayes : c'était un homme de couleur de la Martinique,
nommé Ducoudray. En même temps, un autre agent, un
homme noir, également de la Martinique, Etienne Mentor
enfin, se dirigeait sur Haïti où il arriva peu après son
collègue. Leur mission était semblable, mais fondée sur la nuance
de leur épiderme respectif.. Comme mulâtre, Ducoudray
devait faire tous ses efforts pour exciter les mulâtres
contre le gouvernement des noirs, contre les noirs en
général. Comme noir, Etienne Mentor devait exciter les
noirs contre les mulâtres. Chacun de ces agents devait
enfin disposer les deux classes en faveur de la France,
en les persuadant des regrets éprouvés de tout ce qui
avait eu lieu en 1802 et 1803. — Voilà, probablement, les
motifs de l'article 15 de l'arrêté du général Ferrand. Avant de dire comment échoua cette mission secrète,
très-politique, dans le sens de la mauvaise politique, examinons cette question. Pour ramener l'ancienne colonie de la Fiance à l'obéissance, à la soumission, le gouvernement français avait-il
le droit et même était-il de son devoir d'employer de tels
moyens ? [1805] CHAPITRE IV. 125 Oui, sans doute, puisque c'était par de semblables
moyens que la France avait perdu sa colonie. C'était pour
avoir divisé Rigaud et Toussaint Louverture, afin d'essayer de désunir leurs classes, qu'on en était arrivé ensuite
à tenter de vaincre ces deux classes d'hommes, de les soumettre à merci. Si, en 1802, leurs héroïques lieutenans,
Pétion et Dessalines , s'étaient rapprochés , entendus
pour opérer la fusion de ces deux partis politiques, d'une
manière indissoluble et parvenir à l'indépendance de la
colonie, rien n'empêchait qu'on n'espérât un résultat
contraire, après cette indépendance. En politique, les
réactions sont aussi possibles, aussi naturelles que dans
l'ordre physique. Le gouvernement français avait donc
le droit d'essayer de parvenir à ces fins, et nous signalerons parla suite d'autres tentatives faites dans les mêmes
vues. L'histoire ne calomnie point, lorsqu'elle produit
des faits à la connaissance de tous *. Mais c'était aux hommes auxquels s'adresseraient les
deux agents que nous venons de nommer, à comprendre
leur devoir envers eux-mêmes, envers la patrie qu'ils
avaient fondée pour eux, leur postérité et toute leur race ;
c'était à eux à savoir qu'ils ne devaient pas les écouter.
C était aussi au gouvernement haïtien à exercer son droit
à l'égard de tels agents, par suite de son devoir envers 1 Voyez au surplus les pages 29 et 30 du 5e vol. de cet ouvrage, où ce plan
a été bien dessiné.
mer, à comprendre
leur devoir envers eux-mêmes, envers la patrie qu'ils
avaient fondée pour eux, leur postérité et toute leur race ;
c'était à eux à savoir qu'ils ne devaient pas les écouter.
C était aussi au gouvernement haïtien à exercer son droit
à l'égard de tels agents, par suite de son devoir envers 1 Voyez au surplus les pages 29 et 30 du 5e vol. de cet ouvrage, où ce plan
a été bien dessiné. En 1838, j'assistai à une séance de la chambre des députés où j'eus le plaisir d'entendre plusieurs grands orateurs. Il s'agissait du traité de la Tafna,
conclu avec Abd-.el-Kader, que l'opposition de diverses nuances attaquait,
censurait. J'entendis l'un de ces orateurs reprocher au ministère de riavoit
pas su lire- parti de la situation et des hommes, de n'avoir pas opposé à
Abd-el-Kader un autre chef arabe qu'il nomma, pour mieux assurer la domination de la France en Algérie ; et cet orateur est l'un des hommes dont la
doctrine est considérée comme la plus morale l Je compris alors que c'était
une chose permise, que le divide et impera est un moyen praticable. ETUDES SDR L HISTOIRE D HAÏTI. son pays ; car il y a toujours parité de position entre la
défense et l'attaque. Bien renseigné sur la situation des lieux et sur les
hommes qui y exerçaient de l'influence-, le gouvernement
français dirigea Ducondray dans le Sud où se trouvaient
Geffrard et la plupart des anciens officiers de Rigaud : il
arriva aux Cayes. Mentor fut dirigé dans le Nord où il
avait servi sous Sonthonax, où il était connu de Dessalines, de H. Christophe et des autres officiers noirs : il devait se rendre au Cap. Ducoudray n'était pas aussi fin que Mentor, et d'ailleurs, la mission était délicate. Inconnu au pays, ne connaissant pas lui-même les hommes auxquels il devait
s'adresser, ne pouvant s'imaginer à quel point ils avaient
été éclairés par la désastreuse guerre civile du Sud, ni
quelle antipathie pour la France avait succédé dans leurs
cœurs à l'enthousiasme, au dévouement que cette ancienne métropole leur avait jadis inspirés, Ducoudray
montra le défaut de la cuirasse dès ses premières paroles.
Le général Geffrard, remplissant son devoir d'Haïtien et
de fonctionnaire public, le fit arrêter immédiatement et
l'envoya sous bonne escorte aux Gonaïves, en le dénonçant à Dessalines comme espion français. Jeté dans les
cachots de Marchand, où avait péri Lamour Dérance, où
venaient de périr Petit-Noël Prieur et d'autres anciens
Congos du Nord qui avaient fait leur soumission ; Ducoudray y subit, pour la forme, une instruction dans laquelle il eut néanmoins le courage d'avouer l'objet de sa
mission et de protester de son dévouement envers la
France qui, disait-il, ne renoncerait jamais à Saint-Domingue. Il fut exécuté, comme il méritait de l'être, pour
avoir accepté cette infâme mission.
venaient de périr Petit-Noël Prieur et d'autres anciens
Congos du Nord qui avaient fait leur soumission ; Ducoudray y subit, pour la forme, une instruction dans laquelle il eut néanmoins le courage d'avouer l'objet de sa
mission et de protester de son dévouement envers la
France qui, disait-il, ne renoncerait jamais à Saint-Domingue. Il fut exécuté, comme il méritait de l'être, pour
avoir accepté cette infâme mission. [4805] CHAPITRE IV. 127 Feu après, arriva le fameux Mentor dont nous avons
signalé la finesse, l'adresse politique dans une mission
dont Sonthonax l'avait chargé en 1797, dans les arrondissemens de Léogane et de Jacmel ! . Lorsque ce commis*-
saire fut expulsé par T. Louverture, Mentor était parti
avec lui ; préalablement élu membre du corps législatif,
il avait alors le rang, le grade d'adjudant-général que T.
Louverture avait demandé pour lui à Sonthonax 2. Rendu en France, il fut admis au conseil des Cinq-Cents.
On prétend qu'au 18 brumaire il s'était1 manifesté contre le général Bonaparte, et qu'il fut emprisonné comme
Sonthonax et d'autres. Mentor ayant appris l'exécution de Ducoudray, prit le
meilleur parti pour échapper à un sort semblable : il fut
tout droit à Dessalines à qui il avoua qu il avait reçu la
même mission. Mais il lui dit, qu'ayant été persécuté à
cause de sa couleur noire, désirant de quitter la France
et d'éclairer le gouvernement haïtien et ses frères, sur
les embûches que leur tendait le gouvernement français
pour les subjuguer, il avait paru se prêter à' cette mission. Cette manœuvre adroite réussit complètement auprès
de Dessalines3. Mentor fut maintenu dans son grade
d'adjudant-général et devint aide de camp de l'empereur,
pour le malheur de celui-ci; car, rayant déjà connu ' Voyez t. 3 de cet ouvrage, p. 334 à 336. 2 Le 12 mai 1797, Sonthonax écrivit à T. Louverture, que E. Mentor désirait faire avec lui la campagne qu'il projetait contre Saint-Marc et qui fut effectuée dans ce mois. Le 24, sur la demande de T. Louverture, Sonthonax
promut Mentor au grade d'adjudant-général. Le général en chef avait découvert le mérite réel de son protégé. 3 Le génér&l Dessalines était de la campagne dont il s'agit dans, la note précédente. Il est probable que Mentor, si adroit, avait- su capter son estime et
son amitié à cette époque. 428 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. comme un homme peu éclairé, le retrouvant chef suprême du pays, exerçant une autorité absolue, livré à
toutes ses passions, entouré d'officiers qui les flattaient
pour le dominer, il vit d'un coup d'œil le parti qu'il pouvait tirer lui-même de sa position près de lui. Mentor
s'exprimait avec facilité ; il avait une belle figure, une
physionomie attrayante, des formes qui avaient emprunté toute la politesse des hauts personnages auxquels
il s'était trouvé mêlé en France. Il fit servir tous ses avantages personnels à gagner l'affection de Dessalines, en le
flattant surtout pour ses glorieux succès contre les Français, en les représentant incessamment comme des monstres qu'on ne saurait trop haïr. Il fit enfin si bien, qu'il
réussit à persuader Dessalines qu'il ne pouvait être un
traître, et qu'il devint réellement un de ses favoris.
la politesse des hauts personnages auxquels
il s'était trouvé mêlé en France. Il fit servir tous ses avantages personnels à gagner l'affection de Dessalines, en le
flattant surtout pour ses glorieux succès contre les Français, en les représentant incessamment comme des monstres qu'on ne saurait trop haïr. Il fit enfin si bien, qu'il
réussit à persuader Dessalines qu'il ne pouvait être un
traître, et qu'il devint réellement un de ses favoris. Presque en même temps que Mentor, — Dartiguenave,
Bigot etDavid-Troy arrivèrent aussi en Haïti. David-Troy
avait suivi le général Lavalette, lors de l'évacuation du
Port-au-Prince en octobre 1803, n'ayant pas confiance
dans un bon accueil de la part de Dessalines, après avoir
servi les Français avec tant de zèle au Mirebalnis. Il
avait ainsi ajouté au tort qu'il eut de repousser les conseils de Pétion, et ce fut cependant auprès de celui-ci
qu'il se rendit en revenant dans le pays, comptant sur
son ancienne amitié. Quant à Dartiguenave, qui était
resté en France pendant l'expédition de 1802, il avait
réussi à s'en échapper : il en fut de même de Bigot, déporté avec Bigaud et d'autres, en 1802. A la mi-janvier, l'empereur quitta Marchand pour venir au Port-au-Prince, emmenant avec lui le général
Yayou qu'il retira de l'arrondissement de la Grande-Bivière pour le placer à celui de Léogane, après avoir ap- [1805] CHAPITRE IV. 129 pelé Cangé dans l'Ârtibonite. Ce dernier avait excité les
plaintes des citoyens, et l'autre avait encouru la haine de
Christophe pour avoir été un des chauds partisans de
Sans-Souci. Yayou, qui lui rendait bien haine pour haine,
à cause de l'assassinat de son premier chef, ne sut aucun gré à l'empereur de l'avoir sacrifié, ainsi qu'il jugeait, aux exigences de Christophe. Ce sentiment d'aigreur, malgré sa soumission à la volonté impériale, resta
dans son cœur et produisit son fruit en 1806. Partout sur le passage de l'empereur, les troupes s'agenouillèrent, d'après l'exemple tracé à Marchand le 1er
janvier: ce fut un usage, un ordre consacré pour l'avenir. Le brave David-Troy dut en faire autant: mandé au
palais du Port-au-Prince, il se jeta aux pieds du chef
irrité qui lui reprochait son zèle pour les Français, en
ordonnant de le fusiller. Le général Pétion, présent à
cette scène humiliante et orageuse, pria l'empereur de
lui pardonner et obtint sa grâce *. Mais David-Troy fut
cassé de son grade de chef d'escadron et placé simple
soldat dans la 4me demi-brigade. Dartiguenave fut au
contraire maintenu à celui de colonel et employé aux
Cayes, comme adjoint à l'adjudance-générale du Sud
auprès de Papalier. Bigot, maintenu aussi chef de bataillon, devint aide de camp de l'empereur et dut habiter Marchand. Ces différentes décisions prouvent
que Dessalines, s'il fut irrité contre David-Troy, était
néanmoins bien disposé dans ces premiers momens en
faveur des hommes de l'ancien parti deRigaud.
contraire maintenu à celui de colonel et employé aux
Cayes, comme adjoint à l'adjudance-générale du Sud
auprès de Papalier. Bigot, maintenu aussi chef de bataillon, devint aide de camp de l'empereur et dut habiter Marchand. Ces différentes décisions prouvent
que Dessalines, s'il fut irrité contre David-Troy, était
néanmoins bien disposé dans ces premiers momens en
faveur des hommes de l'ancien parti deRigaud. L'installation du général Yayou, à Léogane, eut lieu 1 Nous avons entendu dire que ce fui Pétion qui conseilla à David-Troy
de se jeter aux pieds de l'empereur, comme l'unique moyen d'échapper à la
mort. Ses prières firent le reste. T. VI. 9 150 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. par l'empereur en personne, accompagné du général Pétion. De là, il se porta par le Petit-Goave à Baynet où il
ordonna l'arrestation ds quelques individus, pour y avoir
occasionné des agitations. Depuis longtemps, cette commune était sujette à des troubles incessans. L'empereur retourna à Marchand pour se préparer à la
campagne résolue contre la partie de l'Est. Comme T. Louverture avait fait, il devait y pénétrer
pardeux routes différentes, afin d'atteindreSanto-Domingo. L'armée piaïtienne fut donc divisée en deux corps
principaux ; le premier sous les ordres directs de l'empereur, le second sous ceux du général Christophe : l'un
passant par Saint-Jean, Azua et Bany, l' autre par SaintYague, la" Véga etCotuy. Des trois bataillons de chaque demi-brigade, deux furent commandés pour la campagne, le troisième restant
dans son cantonnement habituel pour concourir au maintien de l'ordre et faire face à toutes autres éventualités.
Les corps de cavalerie et des détachemens d'artillerie
marchèrent aussi. Les difficultés de la route à parcourir
pour arriver sous les murs de Santo-Domingo, empêchèrent de traîner une artillerie de -siège, même des pièces
de campagne, aucun obstacle ne devant arrêter l'infanterie haïtienne jusque là ; mais le général Geffrard reçut
l'ordre d'en expédier par mer, sur le garde-côtes le Vengeur, commandé parle chef de division Aoua, Toutes ces troupes reçurent du bîscuit et des salaisons
pour plusieurs jours de ration, devant vivre par la suite,
des^subsistancesdu territoire qu'elles conquerraient. Mais
on porta les autres munitions de guerre, hors les projectiles qu'on devait trouver avec les canons. L'armée entière s'élevait à une force d'environ Î25 [1805] CHAPITRE IV. 151 mille hommes. A leur tête marchaient tous les généraux,
excepté Vernet, ministre des finances, Capois, Jean-Louis
François, Férou et Yayou, qui furent laissés à leurs postes respectifs. Dessalines quitta Marchand le 16 février, et passa le
même jour, à la Petite-Rivière, la revue de la division
Gabart où se trouvaient les généraux Magny et Cangé. La
division Pétion le joignit au Mirebalais avec le général
Magloire Ambroise : le général Daut s'y trouvait avec la
10e demi-brigade. La division Geffrard était retardée par
des pluies de la saison qui grossirent les rivières. lien fut
de même de la division Christophe qui ne put se mettre
en route que le 18 : les généraux Paul Romain, Toussaint Brave, Raphaël et Lalondrie en faisaient partie, ainsi
que le général de division Clervaux, commandant en second.
au Mirebalais avec le général
Magloire Ambroise : le général Daut s'y trouvait avec la
10e demi-brigade. La division Geffrard était retardée par
des pluies de la saison qui grossirent les rivières. lien fut
de même de la division Christophe qui ne put se mettre
en route que le 18 : les généraux Paul Romain, Toussaint Brave, Raphaël et Lalondrie en faisaient partie, ainsi
que le général de division Clervaux, commandant en second. Du Mirebalais, l'empereur envoya sommer les bourgs
de Hinche, Las Matas, Saint-Jean et Neyba de reconnaître son autorité, et de préparer des vivres et des chevaux
pour son armée. Las Matas seul lui envoya une députation à cet effet : la population des autres points prit
la fuite dans les bois. Sur la route de Saint-Jean à Azua , on rencontra le fameux Tombeau des indigènes qui fut enlevé après peu de
résistance ; et son commandant Wiet fut fait prisonnier
avec beaucoup de ses subordonnés. Sous T. Louverture,
l'empereur avait connu ce colon dont la bravoure à défendre son poste et le projet d'extermination qu'il avait
conçu contre l'armée haïtienne, lui valurent la mort par
les verges épineuses. On conçoit que les autres prisonniers ne languirent pas longtemps, à raison même de
l'arrêté du général Ferrand, qui autorisait les troupes de 152 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. la frontière et les habitans à faire la chasse aux Haïtiens
pour être placés dans l'esclavage. La garnison d'Azua et celle d'un poste sur la route de
ce bourg à Neyba évacuèrent ces points et se retirèrent
à Santo-Domingo. Un habitant d'Azua, nommé Juan
Ximenès, ayant devancé la soumission des autres, y fut
placé commandant de ses compatriotes. ABany, l'armée ne trouva personne. « Ce fut alors, dit
« le journal de cette campagne, que S. M. fut pleinement
« convaincue que les naturels espagnols étaient totalece ment vendus aux Français, et par conséquent indi-
« gnes d'éprouver plus longtemps les heureux effets de
« sa clémence. » Mais nous avons fait remarquer tout ce
qu'il y avait de contraire à la raison et à la saine politique,
dans la proclamation du 8 mai 1804. Cet acte menaçant
n'était nullement propre à inspirer la confiance aux habitans de l'Est, qu'on eut la maladresse de ne pas considérer comme Haïtiens. Enfin, le 6 mars, l'empereur était rendu avec son armée sur l'habitation Galar, où il établit son quartier-général, à une lieue un-quart de Santo-Domingo, entouré de
2500 grenadiers des divers corps de troupes. De là, il
écrivit au général Ferrand pour le sommer de lui livrer
la place, et les habitans de reconnaître son autorité suprême. C'est d'usage à la guerre, mais il savait qu'il n'en
serait rien. Pour toute réponse, le général Ferrand fit
incendier le faubourg San-Carlos qu'il ne pouvait défendre, étant situé hors des murailles de la ville.
-Domingo, entouré de
2500 grenadiers des divers corps de troupes. De là, il
écrivit au général Ferrand pour le sommer de lui livrer
la place, et les habitans de reconnaître son autorité suprême. C'est d'usage à la guerre, mais il savait qu'il n'en
serait rien. Pour toute réponse, le général Ferrand fit
incendier le faubourg San-Carlos qu'il ne pouvait défendre, étant situé hors des murailles de la ville. Le 7, les généraux Pétion et Gabart visitèrent les environs pour placer leurs divisions. Ce jour-là, la division
Christophe arriva sur les lieux. Elle avait eu à combattre pour enlever Saint-Yague [1805] CHAPITRE IV. 155 aux mains de Sérapio, qui commandait le département du
Cibao et qui tomba mort sur le champ de bataille, ainsi
que le chef de brigade Polanque. Christophe fit tuer nonseulement les 'prisonniers, mais tous tes blessés : il fît
pendre une douzaine d'habitans parmi les plus notables
de cette ville, qui s'étaient réfugiés dans l'église d'où on
les arracha. Des familles s'étaient enfuies pour se jeter
dans les bois : en laissant Campo Thabarrès, commandant de Saint-Yague, il lui donna l'ordre de les poursuivre à outrance *. Il va sans dire que ces actes affreux
répandirent la terreur dans tout le Cibao, et que la division du Nord poursuivit sa marche sans rencontrer âme
qui vive. Des gabions étaient déjà préparés, le soldat haïtien s'y
entendant à merveille, surtout à cette époque. Dans la
nuit du 7 au 8, Gabart et Pétion prirent possession autour de la ville, — Gabart à partir de la rive droite de
l'Ozama jusqu'au faubourg San-Carlos, sur une chaîne
de monticules au nord de Santo-Domingo, J.-P. Daut occupant la gauche, Cangé le centre et Magny l'église du
faubourg, à droite ; — Pétion, de là au rivage de la mer,
à l'ouest de la ville, en attendant la division Geffrard qui
était destinée à occuper cette extrême droite vers la mer. Le 8, l'empereur visita la position des troupes, en compagnie des généraux Christophe et Clervaux, qui reçurent l'ordre d'aller s'établir sur la rive gauche du fleuve,
de manière à s'étendre jusqu'à la mer pour bloquer la
place, à l'est ; ils durent traverser la rivière de l'Isabelle
et remonter à plus de huit lieues le cours de l'Ozama pour
trouver un gué: le 12, ils étaient en position. i Hist. d'Haïti, t. 3, p. 198. 134 ÉTUDES SUR L?HISTOIRE d'hAÏTI. Pendant la reconnaissance de l'empereur, et au moment où il arrivait au quartier-général de Gabart, le brave
adjudant-général Damestois, son aide de camp, fut frappé
d'un boulet lancé des fortifications de la ville : il expira
deux heures après. Le 12, la division Geffrard arriva et occupa de suite
la ligne qui lui était réservée : le général Moreau en faisait partie, et ce n'est que le 24, que le général Gérin arriva avec un transfuge américain, dit le journal delà
campagne, sans mentionner ni son nom ni l'objet qui
l'amenait. Mais dès le 16, l'empereur avait reçu des correspondances étrangères.
let lancé des fortifications de la ville : il expira
deux heures après. Le 12, la division Geffrard arriva et occupa de suite
la ligne qui lui était réservée : le général Moreau en faisait partie, et ce n'est que le 24, que le général Gérin arriva avec un transfuge américain, dit le journal delà
campagne, sans mentionner ni son nom ni l'objet qui
l'amenait. Mais dès le 16, l'empereur avait reçu des correspondances étrangères. Santo-Domingo était ainsi investi complètement par
terre : nulle communication ne pouvait plus avoir lieu
avec les campagnes. Par mer, cette ville était bloquée par
des vaisseaux anglais, qui ne permettaient pas l'entrée
des approvisionnemens de l'étranger, et la place en avait
fort peu. Quelques jours après, il n'y avait plus de bois à
brûler, plus de combustibles d'aucune espèce. Cependant, le général Ferrand, avec environ 5500 hommes
de troupes européennes, ne désespéra pas de défendre la
place, dût-il combattre jusqu'à extinction. Ses troupes
étaient appuyées par 1500 gardes nationaux de la ville,
commandés par deux mulâtres de Saint-Marc, Faustin
Répussart et Savary, dont on a connu déjà les antécédens, par leurs services rendus à la cause honteuse de
l'esclavage. Afin de diminuer le nombre des personnes
inutiles à la défense, Ferrand fit embarquer sur deux navires des femmes et des enfans, pour être portés dans les
îles voisines; à leur sortie du port, les Anglais les chassèrent, et ils durent y rentrer. Dès l'apparition de l'armée haïtienne sous les murs de [1805] CHAPITRE IV. la place, le feu des forts avait été dirigé contre elle : les
boulets, les bombes, les obus, la mitraille en pleuvaient
incessamment. Pour mieux atteindre les troupes de la division Gabart, placées sur les monticules au nord, Ferrand
fît monter des pièces de gros calibre sur les terrasses des
toits de l'ancien couvent des Franciscains; car tous les
édifices publics et privés de Santo-Domingo ont des terrasses à la romaine. Lagarnison fit plusieurs sorties dans
lesquelles elle fut constamment foudroyée par l'infanterie
haïtienne, et ramenée vigoureusement dans la place:
chaque fois, elle perdait beaucoup de monde. Malheureusement, le garde-côtes leVengeur, sur lequel
montait l'adjudant-général Papalier, chargé de conduire
l'artillerie de siège, n'arriva que le 26. Le général français avait dû prévoir que les Haïtiens paraîtraient tôt ou
tard sous les murs de Santo-Domingo; et dans l'impossibilité de les empêcher d'y arriver, il n'avait laissé aucun
canon à leur disposition. Même le fort Saint-Jérôme, qui
est à deux-tiers de lieue de la ville, avait été désarmé de
son artillerie dans cette prévoyance. Or, assiéger sans
artillerie, une ville fortifiée comme l'est Santo-Domingo,
c'était s'exposer à mettre un long temps pour l'enlever :
il fallait de plus compter sur l'assistance indirecte des
vaisseaux anglais, pour qu'elle ne fût pas ravitaillée du
dehors. De son côté, l'officier qui les commandait envoya
un parlementaire proposer à Ferrand une capitulation ;
mais ce général le repoussa avec indignation.
artillerie dans cette prévoyance. Or, assiéger sans
artillerie, une ville fortifiée comme l'est Santo-Domingo,
c'était s'exposer à mettre un long temps pour l'enlever :
il fallait de plus compter sur l'assistance indirecte des
vaisseaux anglais, pour qu'elle ne fût pas ravitaillée du
dehors. De son côté, l'officier qui les commandait envoya
un parlementaire proposer à Ferrand une capitulation ;
mais ce général le repoussa avec indignation. Les correspondances étrangères dont il s'agit, reçues
par l'empereur, étaient une communication faite par le
même officier anglais, de l'avis qu'on avait eu de l'armement, en France, de plusieurs escadres dont la destination était inconnue. Le transfuge américain, venu sur i36 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. un navire des États-Unis, où se trouvait le général Martial Besse, déporté en 1802 par Leelerc, lui apporta un
semblable avis. Ces nouvelles, qui faisaient prévoir que
le gouvernement français enverrait des troupes au secours
du général Ferrand, peut-être même contre l'ancienne
partie française, pour aider aux trahisons dont on nourrissait probablement l'espoir par la mission de Ducoudray
et de Mentor, portèrent Dessalines à vouloir se hâter
d'enlever Santo-Domingo. Dans la matinée du 26 mars, il réunit les généraux à
son quartier général et leur déclara qu'il voulait donner
l'assaut à la place : ils reçurent l'ordre de s'y préparer.
Mais dans la journée, un brig de guerre et une falouche,
profitant d'un moment où les vaisseaux anglais s'étaient
éloignés des côtes, parurent devant le port, et firent un
signal auquel on répondit '. Le 27, à 5 heures de l'après-midi, les généraux Pétion
etGeffrard firent informer l'empereur qu'une escadre
française avait paru : elle était composée de 5 vaisseaux,
de 3 frégates et d'autres bâtimens de guerre, corvettes
ou brigs. Le 28, dans la matinée, le débarquement des troupes
qu'elle portait commença et continua dans la journée.
On les évalua à 4000 hommes dans les lignes haïtiennes,
d'après le journal de la campagne contre Santo-Do -
mingo2. 1 II n'y avait que deux vaisseaux anglais devant Santo-Domingo. Il parait
qu'étant avertis de l'approche de l'escadre française, ils se retirèrent pour se
rallier à d'autres et venir ensuite attaquer l'escadre. 2 M. Madiou (Hisl. d'Haïti, t. 3, p. 205) affirme qu'il n'y eut que 500
hommes de débarqués, beaucoup d'argent et des provisions de bouche, de l'escadre commandée par le contre-amiral Missiessy, qui continua sa route et retourna en France. Cet auteur attribue à une erreur de date, l'assertion de ceux [1805] CHAPITRE IV. 157 Aussitôt l'apparition de l'escadre, Dessalines fit donner l'ordre à Papalier et Aoua de retourner aux Cayes.
Une frégate fut détachée à la poursuite du Vengeur qui
eut le temps de gagner le port d'Aquin : elle revira de
bord, alors, et fut probablement capturée elle-même par
les vaisseaux anglais *.
en France. Cet auteur attribue à une erreur de date, l'assertion de ceux [1805] CHAPITRE IV. 157 Aussitôt l'apparition de l'escadre, Dessalines fit donner l'ordre à Papalier et Aoua de retourner aux Cayes.
Une frégate fut détachée à la poursuite du Vengeur qui
eut le temps de gagner le port d'Aquin : elle revira de
bord, alors, et fut probablement capturée elle-même par
les vaisseaux anglais *. Les renforts survenus à la garnison assiégée, et les
communications qu'il reçut de l'étranger, devaient décider Dessalines à lever le siège de Santo-Domingo. Cependant, on assure qu'il persistait à vouloir donner l'assaut,
et que ce fut le général Pétion qui, dans une nouvelle
réunion des généraux, lui représenta l'inutilité d'occasionner la mort de tant de braves officiers et soldats pour
enlever cette place, qu'il faudrait ensuite abandonner, si
des escadres françaises venaient à paraître dans la partie
occidentale de l'île. Ces raisons le déterminèrent : l'ordre fut donc donné aux divers généraux de division de
lever le siège dans la nuit du 28 mars 2. Dès le 25, l'empereur avait fait enjoindre auxeommandansdes bourgs sur la route, « de rassembler tous les ha-
« bita?isetde\escoïist\luevpriso7inïers, pour, à son premier
« mot, faire refluer eux, tes bestiaux et les animaux dans qui prétendent; au contraire, que cette escadre fut prise ou détruite par les \nglais,sur les côtes de Santo-Domingo. Cependant.j'ai lu au ministère delà marine des rapports qui constatent que le \6 février, avant l'arrivée de l'armée
haïtienne, un premier combat naval y eut lieu, dans lequel 3 vaisseaux français
et une corvette furent capturés par les Anglais et deux vaisseaux brûlés par
eux, étant échoués ; et qu'un second combat eut lieu sur ces côtes, à la fin de
mars, dans lequel les vaisseaux français furent encore capturés. Ces derniers
étaient donc ceux qui débarquèrent les troupes, le 28 mars; mais il est probable que ces troupes ne montaient pas à 4,000 hommes. 1 On nous a dit que notre compatriote Hérard Dumesle se trouvait sur le
Vengeur, avec Papalier dont il fut le constant ami. 2 J'ai souvent entendu parler de ces observations de Pétion à Dessalines. 458 ÉTUDES SUR L BISTOIRB D HAÏTI. « la partie haïtienne 4. » Un pareil ordre, après les avis
reçus de l'étranger, indiquait déjà l'intention de renoncer
à la conquête de la partie espagnole, puisque malheureusement on était assez oublieux de l'idée qui avait fait prévaloir le nom d'Haïti sur celuide Saint-Domingue, pour
n'en faire qu'un seul pays, une seule patrie pour tous ses
habitans.
458 ÉTUDES SUR L BISTOIRB D HAÏTI. « la partie haïtienne 4. » Un pareil ordre, après les avis
reçus de l'étranger, indiquait déjà l'intention de renoncer
à la conquête de la partie espagnole, puisque malheureusement on était assez oublieux de l'idée qui avait fait prévaloir le nom d'Haïti sur celuide Saint-Domingue, pour
n'en faire qu'un seul pays, une seule patrie pour tous ses
habitans. « Dans l'après-midi du 28., la cavalerie se répandit de
« tous côtés détruisant et brûlant tout ce qui s'of/rait à
« son passage. À onze heures (de la nuit) le siège de la
« place fut levé En vertu des dernières instructions de
« S. M., laissées aux divers généraux, ils firent pousser de-
« vant euxleresledes habitans, des animaux et desbestiaux
« qui se trouva dans les campagnes, réduisirent en cen-
« dres les bourgs, les villages, les battes et les villes, por-
« tèrent partout la dévastation, le fer et la flamme, et
« n'épargnèrent que les individus destinés par S. M. à
« être amenés prisonniers. Ainsi finit une campagne dont
« tout l'avantage fut constamment de notre côté, oùl'cn-
« nemi ne cessa d'être complètement battu... 2 » En effet, c'étaient de glorieux trophées, que ces hommes, ces vieillards, ces femmes, ces pauvres enfans, confondus avec les bestiaux et les animaux, et poussés dans
la partie haïtienne ! Et que voulait-on faire de ces êtres
pensans Imiter Ferrand dans son honteux arrêté du
6 janvier Ne valait-il pas mieux laisser à cet homme
delà race blanche, l'infamie de sa pensée, en épargnant
une population innocente de son crime contre l'humanité, courbée sous le joug oppresseur de ses semblables, 1 Journal de la campagne. 2 Ibidem. [1805 CHAPITRE IV. 139 mais pouvant un jour se lever à son tour pour expulser
ces étrangers de son territoire? Qu'a-t-elle fait en 1808
et 1809? Mais, ne devançons pas le temps. Ce qu'on n'a pas dit dans le document dont nous extrayons le passage cité, c'est que plus d'une victime humaine périt sur la route, par une marche rapide qui épuisait leurs forces ; c'est qu'on en massacra plusieurs, qu'on
coupa les jarrets aux bœufs, aux chevaux et autres animaux qui n'allaient pas assez vite, principalement dans
la division Gabart. Il fallut toute la générosité dessentimens de Pétion, deGeffrard, de Magloire Ambroise, pour
diminuer ces horreurs. Dans la retraite de la division du Nord, ce fut bien autre chose ! H. Christophe la commandait, c'est tout dire.
Trouvant plus de villes et de bourgs sur la route qu'elle
parcourait, elle incendia davantage ; elle fit plus de victimes, plus de pi-'isonniers, elle pilla beaucoup plus. Tous ces prisonniers de tout âge et des deux sexes furent placés, la plupart, sur les habitations des grands de
l'empire, de l'empereur. D'autres furent pris, comme
domestiques, par des familles aisées, pour leur épargner
de plus grands maux : ce furent les femmes, les jeu nés
filles et les enfans surtout dont on prit soin ainsi *. Une
partie des hommes furent incorporés dans les troupes,
d'autres employés aux travaux des fortifications élevées
dans les montagnes, à celles de Marchand surtout.
, la plupart, sur les habitations des grands de
l'empire, de l'empereur. D'autres furent pris, comme
domestiques, par des familles aisées, pour leur épargner
de plus grands maux : ce furent les femmes, les jeu nés
filles et les enfans surtout dont on prit soin ainsi *. Une
partie des hommes furent incorporés dans les troupes,
d'autres employés aux travaux des fortifications élevées
dans les montagnes, à celles de Marchand surtout. La population de l'Est, qui n'avait pas eu beaucoup à
se louer de l'occupation de son territoire par T. Louver1 Pétion eut pour ces infortunés les plus grands égards. II engagea les familles du Port-au-Prince à prendre chez elles les femmes, les jeunes filles, les
enfans pour en avoir soin. Sa propre femme en eut une très-jeune qu'elle
éleva et maria à un oficier, quelques années après. d40 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'haÏTI. ture, n'envisagea plus, dès lors, ses voisins, que comme
des barbares qui devaient lui rester étrangers, ainsi qu'ils
la considéraient elle-même. Mais il était réservé à l'influence d'autres principes, d'autres sentimens, de la faire
revenir un jour sur ses préventions. Nous ne sommes pas entrés dans le détail de tous les
combats qui eurent lieu sous les murs de Santo-Domingo,
où les troupes haïtiennes soutinrent leur réputation
contre celle des Français renfermés dans cette ville1. Nous
signalerons seulement une sortie de ces derniers, dans
la matinée du 11 mars, en trois colonnes, dirigée contre
la division Gabarl, et dans laquelle le général Magny fut
un moment exposé à voir enlever sa position à San-Carlos.
Le valeureux Julien Gupidon, colonel de la 14e demi-brigade, trouva une mort glorieuse en abandonnant ses
retranchemens pour s'élancer sur l'ennemi. Magny luimême se ressouvint de sa gloire acquise à la Crête-àPierrot. Au moment où Pétion le vit engagé, il détacha
de sa division Magloire Ambroise, avec les 22e et 24e
demi-brigades, qui l'aidèrent à refouler les Français. Après
cette affaire, dans la soirée, il lui envoya de nouveau la
21e, pour l'aider à rétablir promptement ses retranchemens, ayant reconnu que l'ennemi avait mis de l'acharnement à s'emparer de cette position avantageuse. Cette noble carrière des armes, et surtout les luttes
politiques, offrent souvent de singulières péripéties qui
sont autant d'enseignemens pour les peuples. Trois années auparavant, Pétion se trouvait dans les rangs de
l'armée française et lançait des bombes contre Magny : 1 Voyez le journal de cette campagne dans le Recueil des acles publiés par
M. Linstant, etl'Hist. d'Haïti, t. 3, p. 191 à 20G.
rière des armes, et surtout les luttes
politiques, offrent souvent de singulières péripéties qui
sont autant d'enseignemens pour les peuples. Trois années auparavant, Pétion se trouvait dans les rangs de
l'armée française et lançait des bombes contre Magny : 1 Voyez le journal de cette campagne dans le Recueil des acles publiés par
M. Linstant, etl'Hist. d'Haïti, t. 3, p. 191 à 20G. [1805] CHAPITRE IV. 141 en ce moment, il assistait son frère et concitoyen contre
cet ennemi commun ! Mais, sept années plus tard, à son
tour, Magny faisait diriger de nombreux boulets contre
Pétiou, et se joignait presque en même temps à lui, pour
rester désormais étroitement unis ensemble par les liens
d'une estime et d'une amitié réciproques ' ! Dessalines, parti du quartier-général de Galar dans la
soirée du 28 mars, ne mit que quatre jours pour se rendre à Marchand, distant de 120 lieues de ce point, tant
il croyait à la prochaine arrivée d'escadres françaises.
Toutes les divisions de l'armée revinrent bientôt, pour
reprendre leurs cantonnemens respectifs; non pour se
reposer des fatigues de cette infructueuse campagne,
mais pour continuer les travaux des fortifications élevées
dans les montagnes. Le \% avril, une adresse de l'empereur au peuple fut
publiée, pour mettre tous les Haïtiens à même de savoir
ce qu'avait produit la campagne entreprise contre la partie de l'Est, et la ville de Santo-Domingo particulièrement,
pour leur dire les motifs qui le portèrent à renoncer momentanément à celte conquête, et les inviter à se préparer à une nouvelle lutte contre les Français. On y remarque les passages suivans : Décidé à ne reconnaître pour limites que celles tracées par la
nature et les mers... je résolus d'aller me ressaisir de la portion intégrante de mes Etats... une force armée fut déployée contre la partie ci-devant espagnole Il était naturel de penser que les indigènes espagnols, ces descendans des malheureux Indiens immolés à 1 En 18i2,au siège du Port-au-Prince, où Magny fit défection envers la Réblique d'Haïti. 442 études sur l'histoire d'haïti. la cupidité et à l'avarice des premiers usurpateurs de cette ile, saisiraient avec avidité la précieuse occasion de sacrifier aux mânes de
leurs ancêtres ; mais cette espèce d'hommes avilis et dégradés, préférant aux douceurs d'une vie libre et indépendante, des maîtres
qui les tyrannisent, fit cause commune avec les Français. C'était
partager les crimes de ces derniers que de s'associer à leurs travaux liberticides : tout espagnol pris les armes à la main vit donc
couler son sang dans celui de ces étrangers perfides
ient avec avidité la précieuse occasion de sacrifier aux mânes de
leurs ancêtres ; mais cette espèce d'hommes avilis et dégradés, préférant aux douceurs d'une vie libre et indépendante, des maîtres
qui les tyrannisent, fit cause commune avec les Français. C'était
partager les crimes de ces derniers que de s'associer à leurs travaux liberticides : tout espagnol pris les armes à la main vit donc
couler son sang dans celui de ces étrangers perfides Il vous reste au moins la consolation de penser que la ville de
Santo-Domingo, seul endroit qui survive au désastre delà dévastation que fai propagée au loin dans la partie ci-devant espagnole,
ne peut plus longtemps servir de refuge à nos ennemis, ni d'instrument à leurs projets. Il est une vérité bien constante : point de
campagnes, point de cités. Il découle de ce principe, que tout dans le
dehors ayant été la proie du fer et de la flamme, le reste des habitans et des animaux, enlevé et conduit dans notre partie, l'avantage
que l'ennemi se proposait de retirer de ce point de mire, devient
sinon nul, du moins insignifiant : considération puissante qui ajoute
aux autres fruits que nous avons recueillis de cette expédition
Au premier coup de canon d alarme, que le sol d'Haïti n'offre à
leurs regards avides que des cendres, du fer et des soldats. Cette dernière idée devint bientôt l'une des dispositions de la loi constitutionnelle de l'empire, et c'est ce
qu'il y eut de mieux dans cette proclamation *. Puisque l'empereur considérait l'ancienne colonie espagnole comme une portion intégrante de ses Etats, son
secrétaire eut tort de qualifier ses habitans d'Espagnols;
il aurait dû les considérer comme Haïtiens, à cause même
du nom primitif de l'île qui lui avait été restitué, et parce
que l'île entière avait appartenu à la France, et qu'en
proclamant l'indépendance, c'était dans la pensée de i C'est J. Chanlatte qui la rédigea : les faits qui se passèrent dans celte
campagne ne lui permirent pas, sans doute, de donner à Dessalines un autre
langage. [1805] CHAPITRE IV. 143 la soustraire totalement à sa domination. L'occupation
de cette partie par le général Ferrand ne devait être envisagée que comme un accident provisoire qui disparaîtrait
tôt ou tard. C'est par ce principe que tontes les constitutions successives du pays, à partir de celle qui sera produite ici bientôt, ont toujours compris tout le territoire
de l'île comme formant l'Etat d'Haïti, même après la rétrocession de celui de l'Est, en 1814, par la France à
l'Espagne. Après la retraite de l'armée haïtienne, le général Ferrand fit successivement réoccuper les bourgades voisines
des anciennes limites qui séparèrent jadis la colonie espagnole de celle de la France. Les habitans de ces lieux
et ceux des villes incendiées s'occupèrent de la reconstruction de leurs demeures: ils reprirent leurs travaux de
culture, l'élève de leurs bestiaux, et il y eut de nouveau
des campagnes et des cités dans l'Est d'Haïti. C'est à cette époque qu'un ancien fonctionnaire de
Saint-Yague, Àgoustino Franco de Médina, devint le
commandant de cette ville et de tout le département du
Cibao. Il servit les Français avec zèle jusqu'au dernier
moment de leur occupation dans l'Est d'Haïti. Plus tard
on verra comment il termina sa carrière, comment il
dut envier la mort du noir Serapio Reynoso, tombé sur
le champ de bataille de Saint-Yague. CHAPITRE V.
'est à cette époque qu'un ancien fonctionnaire de
Saint-Yague, Àgoustino Franco de Médina, devint le
commandant de cette ville et de tout le département du
Cibao. Il servit les Français avec zèle jusqu'au dernier
moment de leur occupation dans l'Est d'Haïti. Plus tard
on verra comment il termina sa carrière, comment il
dut envier la mort du noir Serapio Reynoso, tombé sur
le champ de bataille de Saint-Yague. CHAPITRE V. Constitution de l'Empire d'Haïti.— Examen des principales dispositions de cet
acte. — Code pénal militaire. — Loi sur les enfans nés hors mariage. —
Loi sur l'organisation des conseils spéciaux militaires.— Loi sur le divorce.
— Loi sur le mode de constater l'état civil des citoyens. — Loi sur l'organisation judiciaire civile. — Décret fixant lesémolumens alloués aux officiers
militaires et civils et aux soldats. — Arrêté du ministre des finances sur la
nouvelle vérification des titres de propriété. — Décret sur la distribution du
territoire en six divisions militaires. — Décret sur la nomination du général
en chef de l'armée, sur l'organisation des ministères des finances ei de la
guerre, et celle des divisions militaires. — Décret relatif à la consignation
et au cautionnement des bâtimens de commerce étrangers arrivant dans les
ports de l'empire. — Décret portant tarif des droits curiaux, des frais judiciaires et divers autres droits et frais. — Décret établissant un tour de rôle
pour la consignation des bâtimens de commerce aux négocians, suivant le
numéro de leurs patentes. — Fêle à Dessalincs, à l'occasion de la proclamation de la constitution. — Installation des tribunaux, et fête du général
H. Christophe au Cap. — Fête de l'empereur dans la même ville. Le lecteur a déjà vu, qu'en février 1804, Dessalinesétant
aux Cayes, avait invité trois citoyens de cette ville de lui
présenter leurs vues sur un projet de constitution et de lois
organiques pour le pays. L'année s'était écoulée sans
qu'on vît paraître autre chose, que les ordonnances et
les autres actes mentionnés dans les chapitres précédens.
On a prétendu que, durant le siège de Santo-Domingo,
oùsetrouvaient presque tous les généraux, conseillers d'Etat, — les secrétaires, officiers de l'état-major de l'empe- [1805] CHAPITRE V. 145 rein*, formant son conseil privé, exerçant réellement son
pouvoir législatif, avaient parlé de lui présenter une constitution aussitôt qu'il eût soumis cette ville, que même
ils l'avaient faite à la hâte; mais qu'à leur retour à Marchand, B. Tonnerre et J. Chanlatle en rédigèrent une
nouvelle, sur l'invitation de l'empereur '. Il aurait donc
eu connaissance de la première, et elle ne lui aura pas
convenu. Si les choses se sont passées ainsi, c'était, de
sa part et de celle de ses secrétaires, agir sans aucune
considération pour les généraux qui avaient certainement
acquis le droit de concourir avec lui à un acte aussi important : il avait lui-même reconnu ce droit dans la proclamation du 1er janvier 1804 2. C'était encore le reconnaître,
quand, dans sa lettre aux trois citoyens des Cayes, il
leur disait qu'ils se réuniraient « sous la protection des
« généraux. »
passées ainsi, c'était, de
sa part et de celle de ses secrétaires, agir sans aucune
considération pour les généraux qui avaient certainement
acquis le droit de concourir avec lui à un acte aussi important : il avait lui-même reconnu ce droit dans la proclamation du 1er janvier 1804 2. C'était encore le reconnaître,
quand, dans sa lettre aux trois citoyens des Cayes, il
leur disait qu'ils se réuniraient « sous la protection des
« généraux. » Quoiqu'il en ait été, il est constant que la constitution
dont nous allons produire les principales dispositions, fut
rédigée à Marchand sans le concours des généraux; qu'elle
ne leur fut envoyée que tout imprimée, revêtue de leurs
noms, comme s'ils l'avaient volée eux-mêmes, afin de la
faire publier dans toute l'étendue de l'empire 3. L'empereur, dictateur, autocrate, ne pouvait pas mieux faire « Hist. d'Haïti, t. 3, p. 203 et 214. 2 t En combattant pour votre liberté, j'ai travaillé à mon propre bonheur.
« Avant de la consolider par des lois qui assurent votre libre individualité,
« vos chefs que Rassemble ici, et moi-même, nous vous devons la dernière
t preuve de notre dévouement. » 3 Le général Bonnet m'a dit que cette constitution ne fut pas envoyée aux
généraux pour être signée par eux, qu'ils n'en ont eu connaissance qu'en la
recevant tout imprimée pour être publiée. Son assertion est confirmée par des
actes qu'on publia à la chute de Oessalines ; et le sans-façon avec lequel ses
secrétaires agirent au siège de Santo-Domingo, où étaient réunis les généraux, vient encore appuyer ce que m'a affirmé Bonnet. T. VI. 10 146 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hâÏTI. pour lasser la patience de ses compagnons d'armes, se
discréditer à leurs yeux ; car un chef ne méconnaît pas
impunément ainsi les égards qu'il doit à des hommes qui
méritent son respect. I Lisons donc le préambule de cette constitution, qui
condamne cet Oubli de toutes les convenances, de tous
les procédés auxquels les généraux avaient droit ; car y
mettre leurs noms, c'était avouer qu'eux seuls pouvaient
et devaient la faire. « Nous, H. Christophe, Clervaux, Vernet, Gabart, Pé-
« tion, Geffrard, Toussaint Brave, Raphaël Lalondrie,
« Romain, Capois. Magny, Cangé, Daut, Magloire Am-
« broise, Yayou, Jean-Louis François, Gérin, Moreau,
« Férou, Bazelais, Martial Besse, « Tant en notre nom particulier qu'en celui du peuple
« d'Haïti, qui nous a légalement constitués les organes
«fidèles et les interprèles de sa volonté; « En présence de l'Être suprême, devant qui les mor-
* tels'sont égaux, et qui n'a répandu tant d'espèces de
« créatures différentes sur la surface du globe, qu'aux
« fins de manifester sa gloire et sa puissance par la dic versité de ses œuvres ; « En face de la nature entière, dont nous avons été si
« injustement et depuis si longtemps considérés comme
i les enfans réprouvés ; « Déclarons que la teneur de la présente constitution
« est r expression libre, spontanée et invariable de nos
« coeurs et de la volonté générale de nos constituans ;
d'espèces de
« créatures différentes sur la surface du globe, qu'aux
« fins de manifester sa gloire et sa puissance par la dic versité de ses œuvres ; « En face de la nature entière, dont nous avons été si
« injustement et depuis si longtemps considérés comme
i les enfans réprouvés ; « Déclarons que la teneur de la présente constitution
« est r expression libre, spontanée et invariable de nos
« coeurs et de la volonté générale de nos constituans ; « La soumettons à la sanction de Sa Majesté l'Empereur
c Jacques Dessalines, notre Libérateur, pour recevoir sa
« prompte et entière exécution. » [1805] CHAPITRE v. 147 Possédant un exemplaire imprimé de cet acte, nous remarquons qu'il ne porte m la date ni le lieu où il fut rédigé ; la sanction seule de l'empereur est datÔe de Dessalines, le 20 mai 1805 l. Les généraux ne délibérèrent
donc point. Il a fallu tout le despotisme de Dessalines,
pour ne pas comprendre qu'on ne se joue pas ainsi de sa
propre autorité aux yeux d'un peuple qu'on gouverne, —
toute l'inconséquence de J. Chanlatte et de B. Tonnerre,
pour ne pas l'en avertir, au risque de lui déplaire. Divisée en deux titres principaux, — le premier, dispositions 'préliminaires, contenant 55 articles, — le second,
dispositions générales, contenant 28 autres, la constitution renfermait, sans nul doute, de bons principes; mais,
hélas ! ils ne devaient pas toujours servir de règles à
la conduite de l'empereur. « Le peuple convient de se former en Etat libre, sou-
« verain et indépendant de toute autre puissance de l'u-
« nivers, sous le nom à Empire d'Haïti. — L'esclavage est
« à jamais aboli. — Les citoyens haïtiens sont frères chez
« eux; l'égalité aux yeux de la loi est incontestablement
« reconnue, et il ne peut exister d'autres titres, avan-
« lages ou privilèges, que ceux qui résultent nécessaire-
« ment âe la considération et récompense des services
« rendus à la liberté et à l'indépendance » . La loi n'a point
« d'effet rétroactif. — La propriété est sacrée, sa violation
« sera rigoureusement punie. — La qualité d'Haïtien se
« perd par l'émigration, par la naturalisation en pays
« étranger, par la condamnation à des peines afflictives 1 Cet exemplaire que j'ai, est sorti de l'imprimerie qui était établie à Marchand. 2 Cet article 3, ainsi rédigé, avait pour but d'exclure toute idée relative à
l'établissement de la noblesse dont Dessalines ne voulait pas entendre parler. 148 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « ou déshonorantes ; le premier cas emporte peine de
« mort et confiscation des 'propriétés. — Nul n'est digne
f< d être Haïtien, s'il n'est bon père, bon fils, bon époux,
« et surtout bon soldat. — Tout citoyen doit posséder un
« art mécanique. « Aucun blanc, quelle que soit sa nation, ne mettra le
« pied sur ce territoire à titre de maître ou de propriété taire, et ne pourra à l'avenir y acquérir aucune pro-
« priété. — L'article précédent ne pourra produire aucun
« effet, tant à l'égard des femmes blanches qui sont na-
« turalisées Haïtiennes parle gouvernement, qu'à l'égard
« des enfans nés ou à naître d'elles. Sont aussi compris
« dans les dispositions du présent article, les Allemands
« et Polonais naturalisés par le gouvernement. »
ître ou de propriété taire, et ne pourra à l'avenir y acquérir aucune pro-
« priété. — L'article précédent ne pourra produire aucun
« effet, tant à l'égard des femmes blanches qui sont na-
« turalisées Haïtiennes parle gouvernement, qu'à l'égard
« des enfans nés ou à naître d'elles. Sont aussi compris
« dans les dispositions du présent article, les Allemands
« et Polonais naturalisés par le gouvernement. » Ce dernier article, combiné avec le précédent, pourrait
faire croire que les Français épargnés de la vengeance
populaire étaient exclus de ses dispositions favorables ;
mais en relisant la formule des lettres de naturalilé qui
leur furent délivrées et que nous avons rapportée au
2e chapitre, on reconnaîtra qu'ils étaient compris au
nombre des citoyens d'Haïti, pour jouir des mêmes droits
et prérogatives que les naturels du pays : il n'y avait donc
pas lieu de les mentionner dans cet article. « Toute acception de couleur parmi les enfans d'une
« seule et même famille dont le chef de l'Etat est le père,
« devant nécessairement cesser, les Haïtiens ne seront
« désormais connus que sous la dénomination générique
« de noirs. » Cette disposition avait un but louable ; mais du moment qu'elle empruntait au vocabulaire colonial l'expression de noirs, elle autorisait par opposition celle de blancs,
partant celle de mulâtres. Il fallait dire : « Les citoyens [1805] CHAPITRE V. 149 « d'Haïti ne seront désormais connus que sous la dénomi-
« nation d'Haïtiens. » La fiction politique était trop forcée,
en voulant appeler noirs, les Polonais, les Allemands et
les Français naturalisés Haïtiens. Et puis, les Haïtiens ne pouvaient pas seuls se dire
noirs; toute la race africaine, tous ses descendans, sans
mélange avec la race européenne, sont aussi des noirs7
et peuvent cependant ne pas vouloir être Haïtiens. Quant aux mulâtres de ce pays, classés ainsi que tous autres, dans l'ordre colonial européen, comme étant de la
race africaine, ils ne pouvaient que s'honorer de cette
dénomination générique de noirs; et ils devaient même
s'applaudir de ce que le préjugé des blancs les eût classés
ainsi, pour leur fournir l'heureuse occasion d'aider leurs
mères, leurs païens noirs, à conquérir leur liberté, comme
ceux-ci les aidèrent dans la conquête de leurs droits, —
leur cause à tous étant la même, inséparable. « L'Empire d'Haïti est un et indivisible. Son territoire
« est distribué en six divisions (ou circonscriptions mili-
«. taires.) — Chacune est commandée par un général de
« division, tous indépendans les uns des autres et ne
« correspondant qu'avec l'empereur ou avec le général
« en chef nommé par lui. — Sont parties intégrantes de
« l'empire, les îles de Samana (presqu'île), la Tortue, la
« Gonave, les Cayemites, l'île-à-Vaches, la Saône et autres
« îles adjacentes. »
conscriptions mili-
«. taires.) — Chacune est commandée par un général de
« division, tous indépendans les uns des autres et ne
« correspondant qu'avec l'empereur ou avec le général
« en chef nommé par lui. — Sont parties intégrantes de
« l'empire, les îles de Samana (presqu'île), la Tortue, la
« Gonave, les Cayemites, l'île-à-Vaches, la Saône et autres
« îles adjacentes. » Tout le territoire de l'île d'Haïti , avec les petites
îles qui lui sont contiguës, formait donc le nouvel Etat..
Saint-Domingue, en son entier, ayant appartenu à la
France et devenant indépendante, il ne pouvait pas en
être autrement : nous en avons déjà dit tous les motifs.
Il fallait arriver à ce résultat. 150 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « L'empereur est le premier magistrat du gouvernent ment d'Haïti, et chef suprême de l'armée. Le peuple re-
« connaît pour Empereur, Jacques Oessalines, le Vengeur
« et le Libérateur de ses concitoyens *. On le qualifie de
« Majesté, ainsi que l'Impératrice, son auguste épouse.—
« Leurs personnes sont sacrées et inviolables. — La cou-
« ronne est élective, et non héréditaire. — L'Etat accor-
« dera un traitement fixe à S. M. l'Impératrice, dont elle
« jouira même après le décès de l'empereur, à titre de
« princesse douairière. « Il sera affecté, par l'Etat, un traitement annuel aux
« enfaus reconnus par l'empereur; » c'est-à-dire à ses
enfans naturels, parce qu'il n'en avait point avec l'impératrice 2. « L'empereur désigne son successeur de la manière
« qu'il le juge convenable, soit de son vivant, soit pour le
« cas de sa mort. — Ni lui, ni aucun de ses successeurs
« ne doit avoir un corps privilégié, à titre de garde d'hon-
« neur ou sous toute autre dénomination. « Tout successeur qui s'écartera de cette disposition ou
« delà marche que lui aura tracée l'empereur régnant,
« ou des principes consacrés par la constitution, sera conte sidéré et déclaré en état de guerre contre la société. En
« conséquence, les conseillers d'Etat (les généraux) s'as-
« sembleront pour prononcer sa destitution et pourvoir
« à son remplacement par celui d'entre eux qui sera jugé
« le plus digne ; et s'il arrivait qu'un tel successeur vou- ' Puisqu'on conservait le nom de Dessalines à l'Empereur d'Haïti, on aurait bien pu conserver aussi celui de Jean pour le rendre plus historique. 2 Remarquons ici que les enfans de l'empereur n'étaient point qualifiés
de princes ou princesses ■■ l'impératrice seule devait porter ce dernier titre à
la mort de son époux. L'hérédité étant exclue, c'était juste. [1805] CHAPITRE V. 151 « lût s'opposer à son remplacement, les généraux feront
« un appel au peuple et à l'armée qui devront leur prêter
« main-forte et assistance pour maintenir la liberté. »
ons ici que les enfans de l'empereur n'étaient point qualifiés
de princes ou princesses ■■ l'impératrice seule devait porter ce dernier titre à
la mort de son époux. L'hérédité étant exclue, c'était juste. [1805] CHAPITRE V. 151 « lût s'opposer à son remplacement, les généraux feront
« un appel au peuple et à l'armée qui devront leur prêter
« main-forte et assistance pour maintenir la liberté. » Ces deux articles 28 et 29 du premier titre de la constitution contenaient un germe de révolution, même contre
l'empereur régnant. Dans sa constitution de 1801, T. Louverture avait
prévu le cas où l'un de ses successeurs n'aurait pas convoqué l'assemblée centrale, un mois avant l'expiration
du terme de son mandat de cinq années, pour qu'elle pût
procéder soit à sa réélection, soit à son remplacement ;
alors le général le plus élevé en grade devait saisir les
rênes du gouvernement, provisoirement, pour faciliter
l'exercice du pouvoir de cette assemhlée. Mais en 1805, il suffisait de la création ou de l'existence d'un corps de troupes privilégié, de la déviation
de la marche tracée par l'empereur Dessalines pour le
gouvernement du pays, ou de celle des principes consacrés par la constitution, pour autoriser les généraux à
s'assembler (ou à s'entendre) et prononcer la destitution
du réfractaire. Or, T. Louverture, en créant sa garde
d'honneur et en y admettant d'anciens nobles colons,
d'anciens émigrés, comme officiers, avait excité le juste
mécontentement de l'armée coloniale : de là la répulsion
pour tout corps privilégié, devant veiller sur la personne
du chef de l'Etat. Dessalines connaissait cet esprit général dans l'armée
haïtienne. Cependant, il conservait toujours dans sa ville
impériale, la 4e demi-brigade pour sa garde ; il affectionnait cette troupe où se trouvaient des officiers et îdes soldats qu'il avait commandés comme colonel, et qui lui
étaient très-dévoués. Il y avait incorporé un grand nom152 ÉTCDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTi. bre de jeunes gens de famille, même depuis la guerre civile du Sud, des hommes de couleur, enfin, quilui étaient
aussi dévoués que les autres, pour avoir été ainsi préservés des fureurs de cette époque désastreuse. La 4e était
réellement un régiment fameux ; elle l'avait prouvé en
maintes occasions ; et l'empereur souffrait bien des prétentions et des écarts des officiers et des soldats qui la
composaient. Elle était donc un corps privilégié, une
sorte de garde d'honneur : les autres corps de l'armée en
étaient jaloux '. Ensuite, on verra si l'empereur respecta lui-même les
principes qu'il fit consacrer dans la constitution, devenue
son œuvre personnelle, puisque les généraux conseillers
d'Etat n'y avaient contribué qu'en la faisant publier avec
pompe, avec cet enthousiasme factice qui trompe si souvent les chefs d'Etat. Lisons maintenant l'article 50. « L'empereur fait, scelle et promulgue les lois, nomme
« et révoque, à sa volonté, les ministres, le général en
« chef de l'armée, les conseillers d'Etat, les généraux
« et autres agents de l'empire, les officiers de l'ar-
« mée de terre et de mer, les membres des administra-
« tions locales, les commissaires du gouvernement près
« les tribunaux, les juges et autres fonctionnaires pu-
« blics. »
'empereur fait, scelle et promulgue les lois, nomme
« et révoque, à sa volonté, les ministres, le général en
« chef de l'armée, les conseillers d'Etat, les généraux
« et autres agents de l'empire, les officiers de l'ar-
« mée de terre et de mer, les membres des administra-
« tions locales, les commissaires du gouvernement près
« les tribunaux, les juges et autres fonctionnaires pu-
« blics. » Et d'un autre côté, l'article 58 portait : « Les géné1 « Beaucoup de simples soldats de ce corps portaient des passans d'or.
Hist. d'Haïti, t. 3, p. 222. Les enfans reconnus par l'empereur, étaient tenus de passer successivement
de grade en grade, comme tous autres citoyens; mais il y avait cette différence entre eux et les citoyens, que leur entrée au service daterait dans la
4e demi-brigade, de l'époque de leur naissance (article 25). Donc, ce privilège
qui leur compétait, faisait de la 4e un corps privilégie. [1805] CHAPITRE Y. 153 « raux de division et de brigade sont membres-nés du
« conseil d'Etat et le composent. » C'étaient donc leurs grades militaires qui les rendaient
conseillers d'Etat ; et comment alors concevoir qu'ils
pussent être révoqués en cette qualité ? Que le général
en chef pût l'être, cela se conçoit, parce que ce n'était
(\unn rang supérieur dans l'armée, une jonction, et non
un grade. Qu'un général, de division ou de brigade,
commandant une division ou un arrondissement, ou
remplissant tel autre emploi, en fût révoqué, c'était encore dans le droit de l'empereur comme chef du gouvernement. Mais pouvait-il, c'est-à-dire, avait-il le droit de
le révoquer de son grade militaire, devenu une propriété! Non. Donc, conservant son grade qui le rendait
membre-né du conseil d'Etat, il ne pouvait non plus
être révoqué en cette qualité de conseiller d'Etat ; car il
ne peut être question dans l'article 30 d'autres conseillers d'Etat, puisque l'article 58 disait que les généraux le
composent: ce qui emportait exclusion de tous autres. Ainsi, par la contexture de cet article 30, tous les généraux de l'armée se trouvaient menacés deperdre leurs
grades, qu'ils avaient acquis par leur valeur et leurs services rendus au pays. Et ils n'étaient pas les seuls, —
tous les officiers de l'armée de terre et de mer étaient
dans le même cas. Or, avec un chef tel que Dessalines, un tel acte conduisait immédiatement à la mort. On verra que les généraux, depuis le général en chef
jusqu'au dernier, que les officiers inférieurs de tous grades, surent enfin prendre leur sûreté contre le dictateur.
« L'empereur dirige les recettes et les dépenses de l'E-
« tat. — A lui seul est réservé le pouvoir de faire la paix
« ou la guerre, d'entretenir des relations politiques et 154 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. « de contracter au dehors. — Il pourvoit à la sûreté in-
« téiïeure et à la défense de l'état. — Dans le cas où il
« se tramerait quelque conspiration contre la sûreté de
« l'Etat, contre la constitution, ou contre sa personne,
« il fera de suite arrêter les auteurs ou complices qui se-
« l'ont jugés par un conseil spécial. — L'empereur ne
« formera jamais aucune entreprise tlans la vue de faire
« des conquêtes ni de troubler la paix et le régime inté-
« rieur des colonies étrangères. »
ure et à la défense de l'état. — Dans le cas où il
« se tramerait quelque conspiration contre la sûreté de
« l'Etat, contre la constitution, ou contre sa personne,
« il fera de suite arrêter les auteurs ou complices qui se-
« l'ont jugés par un conseil spécial. — L'empereur ne
« formera jamais aucune entreprise tlans la vue de faire
« des conquêtes ni de troubler la paix et le régime inté-
« rieur des colonies étrangères. » Ces diverses dispositions n'avaient rien que de fort convenable, par rapport à l'état des choses. A l'égard des
finances, aucun article ne fixant une liste civile pour
l'empereur personnellement, mais « pour son épouse
« l'impératrice, pour ses enfans reconnus et son suc-
« cesseur, » on reconnaît que le trésor de l'empire devenait le trésor de l'empereur. Dans une telle situation,
si les troupes ne sont pas payées, on conçoit d'avance
que, malgré son droit d'arrêter les conspirateurs, l'empereur n'y réussira pas, et qu'il sera renversé de son
trône. La constitution ajouta un autre ministère à celui qui
existait déjà. Le ministre des finances et de l'intérieur avait les attributions ordinaires d'un tel service ; il administrait les
départemens de l'agriculture, du commerce et de l'instruction publique. Le ministre de la guerre et de la marine avait aussi les
attributions relatives à ces deux départemens. L'un et l'autre étaient responsables des faits depeur
administration ; mais, soit en fonction ou hors, ils ne
pouvaient être poursuivis sans l'adhésion formelle de
l'empereur. Ils répondaient également de tous délits [1805] CHAPITRE V. 155 commis par eux, contre la sûreté publique et la constitution, de tout attentat à la propriété, et à la liberté individuelle. Un secrétaire d'État fut institué pour travailler, auprès
de l'empereur, aux relations étrangères, pour faire imprimer les lois, arrêtés, proclamations, et pour transmettre
les instructions impériales, etc. Personne n'en eut le
titre. L'ordre judiciaire consistait en un juge de paix pour
chaque commune, en six tribunaux civiis séant à SaintMarc, au Port an-Prince, au Cap, aux Cayes, à l'Anse -àVeau et au Port-de-Paix, en attendant, bien entendu, la
soumission de la partie de l'Est. Les délits militaires
étaient de la compétence des conseils spéciaux, et l'empereur prononçait sur les demandes en cassation contre
leurs jugemens. « La loi n'admet point de religion dominante. — La
« liberté des cultes est tolérée. — L'Etat ne pourvoit à
« l'entretien d'aucun culte, ni d'aucun ministre. » L'empereur finit parfaire des prêtres catholiques, de
quelques chantres du pays sans aucune instruction, et
de sa propre autorité laïque. La religion n'avait donc aucun respect de sa part. Dans les dispositions générales, on voit figurer l'article 3, disposant que : « Les crimes de haute trahison, les
« délits commis par les ministres et les généraux seront
« jugés par un conseil spécial nommé et présidé\par Vem-
« pereur. »
empereur finit parfaire des prêtres catholiques, de
quelques chantres du pays sans aucune instruction, et
de sa propre autorité laïque. La religion n'avait donc aucun respect de sa part. Dans les dispositions générales, on voit figurer l'article 3, disposant que : « Les crimes de haute trahison, les
« délits commis par les ministres et les généraux seront
« jugés par un conseil spécial nommé et présidé\par Vem-
« pereur. » Nouvel article conçu commeexpressément pour pousser
ministres et généraux aux voies extrêmes de la conspiration contre les jours de l'empereur. Car quelle garantie eût
pu exister pour eux, d'être jugés par un tel tribunal, préÉTUDES SUR L'niSTOIRE D'HAÏTI. sidé par le chef qui aurait ordonné leur arrestation ? La
mort de Moïse était présente à tous les yeux ! « Tout étranger habitant le territoire d'Haïti sera, ainsi
« que les Haïtiens, soumis aux lois correctionnelles et
« criminelles du pays. — Toute 'propriété qui aura ci-de-
« vant appartenu à un blanc français est incontestable-
« ment de droit confisquée au profit de l'État. — Tout
« Haïtien qui, ayant acquis une propriété d'un blanc fran-
« çais, n'aura payé qu'une partie du prix stipulé dans
« l'acte de vente, sera responsable envers les domaines
« de l'État du reliquat de la somme due. » Ces dispositions étaient fondées, sur la police à exercer
dans le pays envers les étrangers, et sur sa conquête pour
arriver à l'indépendance. « Le mariage est un acte purement civil et autorisé
« (non pas encouragé) par le gouvernement. — La loi
« autorise le divorce dans les cas prévus. — Une loi par-
« ticulière sera rendue concernant les enfans nés hors
« mariage. « Le respect pour ses chefs, la subordination et la disci-
« pline sont rigoureusement nécessaires. — Un code pénal
« (militaire) sera publié et sévèrement observé. « Dans chaque division militaire, une école publique
« sera établie pour l'instruction de la jeunesse. » Par conséquent, six écoles dans toute l'ancienne partie française. « Les couleurs nationales seront noires et rouges. » Nous avons déjà dit quelle idée les indigènes d'Haïti
attachaient au drapeau tricolore de la France, quelle
pensée présida au retranchement de la couleur blanche,
en mai 1803, pour former le drapeau de l'indépendance.
En remplaçant dans ce drapeau le bleu par le noir, c'était [1805] CHAPITRE V. 157 probablement par suite de l'autre article delà constitution,
qui voulait que les citoyens d'Haïti fussent connus sous la
dénomination générique de noirs,aûn de faire cesser toute
acception de couleur parmi eux. Néanmoins, en laissant
le rouge dans le drapeau haïtien, on en faisait un symbole
de l'union des deux classes de la population dé l'empire,
qui avaient eu un égal mérite dans la conquête de l'indépendance.
157 probablement par suite de l'autre article delà constitution,
qui voulait que les citoyens d'Haïti fussent connus sous la
dénomination générique de noirs,aûn de faire cesser toute
acception de couleur parmi eux. Néanmoins, en laissant
le rouge dans le drapeau haïtien, on en faisait un symbole
de l'union des deux classes de la population dé l'empire,
qui avaient eu un égal mérite dans la conquête de l'indépendance. Ces vues étaient excellentes, sages, patriotiques, puisque
le drapeau haïtien tendait, par ses couleurs, à entretenir
l'harmonie entre les citoyens du nouvel Etat. Toutefois,
la glorieuse couleur bleue de 1803, qui servit de ralliement
comme la rouge, pouvait rester dans le drapeau national
sans nul inconvénient. Depuis que Pétion l'y a rétablie,
ces deux couleurs primitives ont flotté avec honneur sur
toutes les parties dHaïii ; elles ont réalisé l'unité politique
par l'unité territoriale prévue, déterminée par la constition que nous analysons ; elles ont été arborées dans les
hautes mers, dans bien des ports de l'Ancien et du Nouveau Monde ; elles ont été enfin saluées par tous les gouvernemens, comme Y emblème de la nationalité indépendante d'un peuple libre et souverain. « L'agriculture, comme le premier, le plus noble et le
« plus utile de tous les arts, sera honorée et protégée. —
« Le commerce, seconde source de la prospéritédes États,
i ne veut et ne connaît point d'entraves : il doit être favo-
« risé et spécialement protégé. — La bonne foi, la loyauté
« dans les opérations commerciales, seront religieuse-
« ment observées. — Le gouvernement assure sûreté et
« protection aux nations neutres et amies qui viendront
« entretenir avec cette île des rapports commerciaux, à
« la charge par elles de se conformer aux règlemens, us 158 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. « et coutumes de ce pays. — Les comptoirs, les marchan-
« dises des étrangers, seront sous la sauvegarde et la gà-
« rantie de l'État. » Toutes ces dispositions reposaient sur la raison, sur
une saine politique. Heureux toutefois les cultivateurs des
campagnes, s'ils n'avaient pas à se plaindre des mesures
coercitives employées à leur égard ! Quant au commerce,
il fut malheureusement entravé par des mesures aussi
mal-entendues qu'à l'égard de l'agriculture. « Il y aura des fêtes nationales pour célébrer l'Indé-
« pendance, la fête de l'Empereur et de son auguste
« épouse, celle de l'Agriculture et de la Constitution. » Enfin, cette constitution se terminait par cette disposition d'une mâle résolution : a Au premier coup de canon d'alarme, les villes dispa-
«Traissent, et la Nation est debout. » On était alors sous l'influence des idées qui faisaient
croire à une prochaine paix en Europe, laquelle ramènerait sur les plages d'Haïti les cohortes françaises : elles ne
devaient trouver à leur arrivée que des cendres, dit fer
et des soldats, d'après la proclamation du 12 avril.
constitution se terminait par cette disposition d'une mâle résolution : a Au premier coup de canon d'alarme, les villes dispa-
«Traissent, et la Nation est debout. » On était alors sous l'influence des idées qui faisaient
croire à une prochaine paix en Europe, laquelle ramènerait sur les plages d'Haïti les cohortes françaises : elles ne
devaient trouver à leur arrivée que des cendres, dit fer
et des soldats, d'après la proclamation du 12 avril. Quoiqu'on aient dit les détracteurs d'Haïti, un jeune
peuple qui, à sa naissance, et se rappelant l'expérience
faite dans de récents événemens, prenait une telle résolution pour défendre sa liberté et sou indépendance, ne
méritait point le mépris qu'ils en affectaient. Des nations,
vieilles déjà dans le monde politique, ont usé avec avantage de pareils moyens contre des ennemis envahisseurs,
et cependant elles disposaient d'immenses ressources en
population et de toutes les manières ! On les a traitées de
barbares, il est vrai; mais cette barbarie a sauvegardé
leur indépendance. [1805] CHAPITRE V. 159 Telle fut la constitution impériale de 1805, dont les
dispositions tutélaires ne pouvaient être un j rein pour
la volonté de l'empereur. Autant valait-il ne pas la faire,
dans son intérêt même; car, quant au peuple, quant aux
généraux, « ces organes fidèles et ces interprètes de sa
« volonté, » ils tirèrent parti de cet acte contre l'empereur, lorsque des circonstances survinrent qui leurprouvèrenfqu'il devait cesser de régner, de dominer. On ne
crée pas, ou plutôt on ne reconnaît pas impunément des
droits aux hommes, pour les fouler ensuite aux pieds :
le peuple haïtien l'avait déjà prouvé à la France. J. Chanlatte et B. Tonnerre avaient la tête trop meublée des idées et des formules révolutionnaires de ce pays,
pour ne pas imiter une de ces dernières à la suite de la
constitution impériale. Voici celle qui y fut écrite : « Nous, Mandataires soussignés, « Mettons sous la sauvegarde des magistrats, des pères
« et mères de famille, des citoyens et de l'armée, le pacte
« explicite et solennel des droits sacrés de l'homme et
« "des devoirs du citoyen . « Le recommandons à nos neveux et en faisons hom-
« mage aux amis de la liberté, aux philantropes de tous
« les pays, comme un gage signalé de la bonté divine
« qui, par suite de ses décrets immortels, nous a pro-
« curé l'occasion de briser nos fers et de nous constituer
« en peuple libre, civilisé et indépendant1. ' Pour ne pas dire — peuple libre, souverain et indépendant, ~ on mit
civilisé, parce que le peuple était censé avoir abdiqué sa souveraineté, en
élisant l'empereur : fiction politique dont se font illusion bien des chefs
d'Etat, jusqu'au jour où la Nation leur lance la foudre. 160 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. « Et avons signé tant en notre nom privé qu'en celui
« de nos commettans. » La sanction de l'empereur est ainsi conçue : « Vu la présente constitution, « Nous, Jacques Dessalines, Empereur 1er d'Haïti et
« chef suprême de l'armée, par la grâce de Dieu et la loi
« constitutionnelle de 1 Etat ; « L'acceptons dans tout son contenu, et la sanction-
« nous pour recevoir, sous le plus bref délai, sa pleine
« et entière exécution dans toute l'étendue de notre
u empire.
ettans. » La sanction de l'empereur est ainsi conçue : « Vu la présente constitution, « Nous, Jacques Dessalines, Empereur 1er d'Haïti et
« chef suprême de l'armée, par la grâce de Dieu et la loi
« constitutionnelle de 1 Etat ; « L'acceptons dans tout son contenu, et la sanction-
« nous pour recevoir, sous le plus bref délai, sa pleine
« et entière exécution dans toute l'étendue de notre
u empire. « Et jurons de la maintenir et de la faire observer
« dans son intégrité, jusqu'au dernier soupir de notre
« vie. » Signé : Dessalines. Enfin, l'empire était consacré de toutes les manières,
dans toutes les formes. Il n'y avait plus, après la constitution, que les lois organiques à faire ou à promulguer. — Le 26 mai, parut le code pénal militaire. L'empire
était une institution militaire; on était en état de guerre,
c'était par cette loi qu'il fallait commencer. Elle fut basée sur le code français, et contenait 28 cas où la peine
de mort était appliquée, 20 pour la prison, 1 pour la gêne,
4 pour les verges, 15 pour les fers (emprisonnement aux
fers) et plusieurs pour la destitution. A partir de ce code pénal, tous les actes de l'empereur
furent intitulés des noms de Jacques, Empereur 1er
d'Haïti, etc., et signés de celui de Dessalines, comme il
avait appris à écrire son nom, Cependant, suivant la
constitution, l'intitulé aurait dû porter Jacques Dessalines. [1805] CHAPITRE V. 161 — Le 28 mai, une loi fut promulguée sur les Enfans nés
hors mariage. La très-grande majorité des Haïtiens étant dans ce cas
à cette époque, cette loi contenait des dispositions en
rapport avec cet état de choses ; mais el le en avait aussi
qui tendaient à le perpétuer, parce qu'elles dérivaient de
l'article 14 des dispositions générales de la constitution,
lequel déclarait le mariage purement autorisé par le gouvernement. Ce gouvernement, quoique son chef fût marié
depuis plusieurs années, ne visait point à réformer les
anciennes mœurs coloniales, à encourager le mariage
pour constituer la famille sur les bases morales de la loi
civile et delà loi religieuse. La rais on en est, que Dessalines personnellement avait des maîlres ses, des concubines
dans presque toutes les villes, qu'il entretenait publiquement et scandaleusement aux dé pens de la caisse de l'Etat;
que ses secrétaires-législateurs imitaient l'empereur
sous ce rapport ; enfin, que les grands de l'empire, que
presque tous les fonctionnaires publics, faisaient 5 peu
près la même chose. L'empereur, législateur suprême, ne
pouvait donc pas être sévère à leur égard, lorsqu'il leur
traçait ce fâcheux exemple de mœurs relâchées ; et il faut
dire qu'il ne fut pas le seul chef d'Haïti qui ait agi ainsi;
d'autres après lui ont, sinon imité sa conduite, du moins
peu encouragé le mariage.
ire, que
presque tous les fonctionnaires publics, faisaient 5 peu
près la même chose. L'empereur, législateur suprême, ne
pouvait donc pas être sévère à leur égard, lorsqu'il leur
traçait ce fâcheux exemple de mœurs relâchées ; et il faut
dire qu'il ne fut pas le seul chef d'Haïti qui ait agi ainsi;
d'autres après lui ont, sinon imité sa conduite, du moins
peu encouragé le mariage. Il est malheureux pour le pays qu'aucun d'eux ne se soit
pénétré de ce que disaient les commissaires civils, Polvérel surtout dont on reconnaît le style, dans leur proclamation du 11 juillet 1795, en donnant la liberté aux
femmes et aux enfans des noirs qu'ils avaient déjà émancipés : « L'esprit de famille est le premier lien des sociétés politiT. VI. 11 162 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « ques... Tout peuple régénéré qui a conquis sa liberté,
« et qui veut la conserver, doit commencer par épurer
« ses mœurs. La piété filiale, la tendresse conjugale,
« l'amour paternel, l'esprit de famille en un mot, n'exis-
« tent point dans les conjonctions fortuites et momenta-
« nées que le libertinage forme, et que le dégoût et
« l'inconstance dissolvent... L'amour de la patrie devien-
« dra d'autant plus énergique, que les citoyens auront
« plus de tendresse pour leurs femmes et leurs enfans. »
La loi dont s'agit portait encore l'empreinte de l'arbitraire, du despotisme de l'époque, en ce qu'elle autorisait
un homme marié légalement, à reconnaître un enfant
naturel né pendant le cours dndit mariage ''art. 12),
tandis qu'elle lui donnait également le droit de désavouer
un enfant adultérin, né de son épouse avec un autre
homme. Ainsi, l'épouse seule pouvait être adultère, l'époux était privilégié. Cette immoralité était la conséquence de l'article 25 des dispositions préliminaires de la
constitution, par lequel l'empereur se réservait la faculté
de reconnaître des enfans hors de son mariage ; car il ne
pouvait pas accorder moins aux autres citoyens qu'à luimême, tout souverain qu'il fût. Il s'y trouvait un titre dont les dispositions étaient
fiscales, pour garantir les domaines nationaux des envahissemens de ceux qui se prétendaient issus des personnes dont les biens avaient été confisqués. Comme cette
matière a donné sujet à bien des injustices de la part de
l'administration des domaines, à bien des tentatives de
fraudes de la part des particuliers ; qu'elle a motivé d'autres mesures administratives en 1800, à la suite desquelles la révolution a brisé l'empereur et l'empire, reproduisons ici les articles suivans : [1805] CHAPITRE V. 165 « Les enfans nés hors mariage, reconnus antérieure-
« ment à la promulgation de la présente loi, qui auront été
« mis enpossession des biens de leurs père et mère, en tout
<r ou en partie, par n importe quelle autorité légalement
« constituée, sont tenus de justifier de nouveau, et ce de-
« vant le ministre des finances, des titres en vertu des-
« quels ils ont été envoyés en possession. « Les enfans dont s'agit ne pourront être confirmés e
« maintenus dans la possession des biens, que tout autant
« que leurs droits seront appuyés de pièces valables et
« authentiques.
mis enpossession des biens de leurs père et mère, en tout
<r ou en partie, par n importe quelle autorité légalement
« constituée, sont tenus de justifier de nouveau, et ce de-
« vant le ministre des finances, des titres en vertu des-
« quels ils ont été envoyés en possession. « Les enfans dont s'agit ne pourront être confirmés e
« maintenus dans la possession des biens, que tout autant
« que leurs droits seront appuyés de pièces valables et
« authentiques. « La validité de leurs droits ne pourra être constatée
« que par l'existence des dispositions testamentaires, no-
« tariées ou olographes, de leurs père et mère. « Sont compris dans les présentes dispositions, les en-
« fans nés hors mariage reconnus qui, par cause d'ab-
« sence ou d'événemens majeurs et imprévus résultant
« des orages politiques, ont été dans l'impossibilité abso-
« lue de faire valoir leurs droits aux successions de leurs
«fpère et mère. « L'empereur n'entend point cependant déroger ni prê-
« judicier aux dispositions consignées dans l'article 19 de
c sa proclamation (ou arrêté) en date du 7 février i084,
« an 1er de l'indépendance. » Comme on l'a vu, cet article 19 avait annuel les ventes
ou donations faites par des personnes émigrées en faveur
de celles restées dans le pays ; et l'article 10 du même
arrêté avait ordonné l'envoi en possession de leurs biens,
des propriétaires qui résidaient avec les Français dans les
villes ou bourgs, pendant la guerre. Or, la plus grande
partie des Haïtiens propriétaires ayant été dans ce dernier
cas, il s'en. était suivi que l'administration des domaines 164 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. avait déjà examiné presque tous les titres de propriétés,
afin de pouvoir envoyer en possession ces propriétaires,
et d'annuler les ventes ou donations faites depuis la prise
d'armes de l'armée indigène. Maintenant, la nouvelle loi
revenait sur cette opération, quelle que fût l'autorité légalement constituée qui avait prononcé sur cet envoi en
possession ; les propriétaires étaient tenus de justifier de
nouveau de leurs titres, car propriétaires ou enfans nés
hors mariage, c'était tout un, la plupart des citoyens étant
des enfans naturels : leurs droits ne pouvaient être confirmés et maintenus, qu'autant qu'ils seraient nantis de
testamens en forme. Probablement, l'empereur avait reconnu que la corruption ou la négligence de certains fonctionnaires avaient
transigé sur les droils du domaine public, et que des propriétés de colons avaient ainsi passé aux mains de personnes n'ayant pas qualité pour les posséder. Mais, en
exigeant une nouvelle justification de titres pardevant le
ministre des finances, incapable par lui-même de rien
apprécier sur cette matière, c'était renvoyer les propriétaires pardevant. Vastey, le chef de cette corruption dont
nous parlons ; c'était lui donner la faculté d'imposer arbitrairement des pots de vin aux propriétaires, même fondés
à réclamation par leurs titres. Une telle opération occasionnait nécessairement des tracasseries, des transports,
des voyages, des frais pour arriver aux Gonaïves, où résidait le ministre : de là du mécontentement contre un
gouvernement qui n'avait pas confiance même dans ses
administrateurs, qui revenait sur ce qu'ils avaient fait.
Et que d'anciens propriétaires, toujours en possession
de leurs biens sous le régime colonial et sous tous les
gouvernemens qui avaient succédé à ce régime, se
par leurs titres. Une telle opération occasionnait nécessairement des tracasseries, des transports,
des voyages, des frais pour arriver aux Gonaïves, où résidait le ministre : de là du mécontentement contre un
gouvernement qui n'avait pas confiance même dans ses
administrateurs, qui revenait sur ce qu'ils avaient fait.
Et que d'anciens propriétaires, toujours en possession
de leurs biens sous le régime colonial et sous tous les
gouvernemens qui avaient succédé à ce régime, se [1805] CHAPITRE v. 165 virent alors discuter leurs droits à une paisible possession ! Un article de la loi était conséquent à la faculté accordée à un homme marié de reconnaître des enfans naturels ; il disait : « A partir du jour de la promulgation de la présente
« loi, les droits de successibilité des enfans naturels qui
e seront à l'avenir reconnus par leurs père et mère,
« seront les mêmes que ceux des enfans légitimes. » Le mariage n'était déjà qu'autorisé ; par cet article il
se trouvait outragé. A quoi bon alors se marier, — pour
la femme s'entend ? C'était préconiser le système colonial, si contraire aux bonnes mœurs dans un intérêt
politique. Et l'on avait dit cependant « Nos lois, nos
« mœurs, nos villes, tout encore porte l empreinte fran-
« çaise, y> comme pour faire entendre qu'il fallaitf autre
chose, pour en finir avec les précédens du pays ! Mais,
où prenait- on presque toutes ces lois? — En voici une nouvelle, sur l'organisation des conseils spéciaux militaires, publiée le 30 mai. Il yen avait un dans chaque division militaire de l'empire et composé de sept juges, d'un greffier, et d'un accusateur militaire qui ne pouvait être nommé par l'empereur parmi les militaires, ni parmi les individus employés dans les armées : c'était donc un citoyen de la
classe civile. Les juges étaient militaires et étaient spéciaux pour chaque affaire. Les commandans d'arrondissemens recevaient les dénonciations, faisaient les procès-verbaux pour constater les délits et dressaient les actes d'accusation qu'ils
adressaient à l'accusateur militaire, chargé de poursuivre 466 études sur i/iustoire d'haïti. les inculpés : ce dernier pouvait refaire cependant les actes défectueux. A cet accusateur militaire était déféré le droit de poursuivre extraordinairement, les commandans d'arrondissemens, de places ou de postes qui auraient négligé ou
retardé la poursuite des délits, ou qui seraient eux-mêmes
prévaricateurs. Les officiers et soldats pouvaient dénoncer aussi ces officiers supérieurs, même les commandans
de division, à l'accusateur militaire qui, alors, ferait parvenir la dénonciation au ministre de la guerre ou à l'empereur. « Toute dénonciation faite, et dont les cas auront été
« prévus par le code pénal, sera de suite envoyée à l'ac-
« cusateur militaire qui décernera un mandat d'arrêt
« contre le prévenu. » Un fonctionnaire civil, à cette époque, décernerait un
mandat d'arrêt contre un général de brigade ou de division ! Et même depuis quand? Enfin, le prévenu étant arrêté, l'accusateur militaire
devait convoquer un conseil spécial qui l'entendrait, lui,
ainsi que les témoins ; et si le conseil, à la majorité, décidait qu'il y a lieu à accusation, son président en dresse-
, rait l'acte pour être transmis à l'empereur par l'accusateur militaire. En définitive, c'était l'empereur qui décidait s'il y avait lieu de poursuivre la procédure, et qui
désignait le conseil spécial quil présidait lui-même.
aire
devait convoquer un conseil spécial qui l'entendrait, lui,
ainsi que les témoins ; et si le conseil, à la majorité, décidait qu'il y a lieu à accusation, son président en dresse-
, rait l'acte pour être transmis à l'empereur par l'accusateur militaire. En définitive, c'était l'empereur qui décidait s'il y avait lieu de poursuivre la procédure, et qui
désignait le conseil spécial quil présidait lui-même. Cette loi, par de telles dispositions, ajoutait encore
aux griefs secrets des généraux, tout-puissans à cette
époque. Mais, à son tour, l'accusateur militaire pouvait être
poursuivi pour prévarication dans ses fonctions oudéfaul
de surveillance ; et tout officier, soldat ou autres citoyens [1805] CHAPITRE v. 167 attachés aux armées avaient la faculté de le dénoncer.
Dans ces cas, c'était au commandant d'arrondissement à
informer contre lui et à envoyer les pièces au ministre
de la guerre qui, alors, ferait l'office d'accusateur militaire près le tribunal suprême de l'empereur qui jugerait
l'accusé. Toutes ces dénonciations instituées, et non pas des
plaintes de la part de qui aurait souffert d'un préjudice,
semblent avoir été conçues pour établir un système d'espionnage ou de délation contre les supérieurs ; et cependant, les considérans de cette loi reposaient sur la nécessité « du bon ordre, de la discipline et de la subordina-
« tion. » Mais il est vrai aussi qu'ils avaient pour but :
« de donner aux armées les moyens prompts, justes et
« sévères de livrer les coupables au glaive de la loi; de
« rappeler aux militaires, que l'honneur leur impose la
« la loi de chasser de leurs rangs, les traîtres et les la-
« ches qui déshonorent la cause sacrée de la liberté. » Concluons, de toutes ces observations, que J. Chanlatte
et B. Tonnerre, vrais auteurs de toutes ces lois, étaient
peu propres à la mission qui leur était dévolue, — d'éclairer le chef de l'Etat, de lui faire de sages représentations
dans l'intérêt du pays et de son pouvoir. — On en jugera encore mieux par Ja loi sur le divorce,
attribuée tout entière à J. Chanlatte, personnellement intéressé aux dispositions qu'elle renferme : elle fut publiée
le 1er juin. Le divorce avait lieu par diverses causes : 1° par le
consentement mutuel des époux ; 2° l'un d'eux pouvait
le faire prononcer sur la simple allégation d'incompatibilité d'humeur ou de caractère ; 3° sur la démence, la folie
et la fureur de l'un des époux ; 4° sur la condamnation 168 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. de l'un d'eux à des peines afflictives ou infamantes ; 5°
sur les crimes, sévices ou injures de l'un envers l'autre ;
6° sur le dérèglement de mœurs notoires; 7° sur l'abandon de la femm e par le mari, ou du mari par la femme
pendant un an au moins; 8° sur l'absence de l'un d'eux
sans nouvelles au moins pendant un an; 9° enfin, sur
l'émigration, dans les cas prévus par la loi.
à des peines afflictives ou infamantes ; 5°
sur les crimes, sévices ou injures de l'un envers l'autre ;
6° sur le dérèglement de mœurs notoires; 7° sur l'abandon de la femm e par le mari, ou du mari par la femme
pendant un an au moins; 8° sur l'absence de l'un d'eux
sans nouvelles au moins pendant un an; 9° enfin, sur
l'émigration, dans les cas prévus par la loi. A l'égard des deux premiers cas, le divorce pouvait
être prononcé dans une seule séance pardevant le juge
de paix ; les autres cas devenaient presque aussi faciles,
par les preuves administrées par le demandeur. Mais cette loi avait un cachet particulier ; c'est que,
aussitôt le divorce prononcé, les époux pouvaient contracter un nouveau mariage, et si la femme se trouvait
enceinte, elle était tenue de le déclarer ; — c'est que, les
époux divorcés pouvaient se remarier ensemble, même
de suite. Le dernier article est ainsi conçu : « Les divorces qui ont été effectués en vertu du princi-
« pe que le mariage n est qu Un contrat civil, et qui ont
« été constatés par des déclarations authentiques faites
« soit pardevant des notaires, soit pardevant des offi-
« ciers publics, soit enfin pardevant l'empereur, avant
« la promulgation delà constitution, sont confirmés l. » 1 J. Chanlatte élait intéressé, disons-nous, à rédiger ainsi la loi sur le divorce, et surtout ce dernier article. Avant la constitution, il^avait débauché
l'épouse d'un officier distingué, et il l'épousa de suite : par cet article, il fit
sanctionner ce scandale. Car, lorsque je remplissais les fonctions du ministère
public, j'eus occasion de lire un acte dressé à la requête de la femme dont il
s'agit, pardevant un fonctionnaire de l'administration des domaines, en présence de témoins. Elle y déclara qu'elle voulait divorcer avec son mari. Cet
acte ayant été portée l'empereur, il approuva le divorce pour être agréable à
son secrétaire général : de là ce dernier article d'une loi malheureusement en
rapport avec les mœurs de cette époque. [1805] CHAPITRE V. 169 Cet article explique pourquoi la constitution s'est bornée à dire que le mariage est un contrat civil autorisé
parle gouvernement. — Le 5 juin, une autre loi fut publiée sur le mode de
constater l'état civil des citoyens. Modelée sur les lois
françaises depuis 1789, elle contenait des dispositions
convenables dans l'état de confusion où étaient les choses, par suite des révolutions du pays, des guerres, de la
dispersion ou disparition des anciens registres de l'état
civil. La section relative « au divorce, dans ses rapports
« avec les fonctions de l'officier public chargé de cons-
« tater l'état civil des citoyens, » se ressentait nécessairement des étranges dispositions de la loi sur le divorce.
is
françaises depuis 1789, elle contenait des dispositions
convenables dans l'état de confusion où étaient les choses, par suite des révolutions du pays, des guerres, de la
dispersion ou disparition des anciens registres de l'état
civil. La section relative « au divorce, dans ses rapports
« avec les fonctions de l'officier public chargé de cons-
« tater l'état civil des citoyens, » se ressentait nécessairement des étranges dispositions de la loi sur le divorce. — Le 7 juin parut la loi sur l'organisation judiciaire.
La justice était rendue, au nom de l'empereur, par des arbitres du choix des parties capables ; par des juges de
faix nommés dans chaque commune ; par des tribunaux civils établis, un pour chaque division militaire,
composés de cinq juges, ayant auprès d'eux un officier
du ministère public sous le titre de commissaire impérial, et un greffier, et exerçant respectivement les uns à
l'égard des autres les attributions des tribunaux d'appel ;
enfin, par le tribunal suprême de l'empereur servant de
tribunal de cassation, dont l'organisation, la composition et les fonctions devaient être déterminées par une
loi particulière qui ne fut pas publiée. Chaque division
militaire avait aussi un tribunal de commerce, composé
de trois juges et de deux assesseurs, tirés de la classe des
négocians, pour prononcer sur les affaires entre commerçans. Le premier article de cette loi contient une exprès470 études sur l'histoire d'haïti. sion, ou plutôt une disposition qui prouve qu'en copiant
lès lois françaises, le rédacteur avait oublié celle de la
constitution qui attribuait à l'empereur seul la législation
du pays. Il est ainsi conçu : « L'arbitrage étant le moyen le plus raisonnable de ter-
« miner les contestations entre les citoyens, les législa-
« titres ne pourront faire aucunes dispositions qui ten-
« draient à diminuer, soit la faveur, soit la facilité des
« compromis *. » Or, quelles étaient ces législatures, lorsque les conseillers d'Etat eux-mêmes n'avaient pas voix au chapitre?
Et l'empereur signa cette loi qui faisait supposer l'existence d'un pouvoir législatif autre que le sien ! J. Ghanlatte, son secrétaire général, faisant fonction de secrétaire d'Etat, fut bien coupable d'une telle négligence !
Heureusement qu'elle n'avait aucune conséquence dans
la situation des choses. Dans les lettres patentes délivrées aux juges nommés
par l'empereur, il était dit « qu'honneur doit leur être
« porté en cette qualité, et que la force publique sera em-
« ployée, en cas de nécessité, pour V exécution des juge-
« mens auxquels ils concourront, après avoir prêté le
« serment requis, et avoir été dûment installés.» Ensuite :
<î les juges et les officiers chargés des fonctions du mi-
« nistère public ne pourront être destitués que pour for-
« faiture dûment jugée par juges compétens. » Mais un article delà constitution disait aussi que « l'em1 Dans son Recueil des actes, etc., M. Linstant a mis les législateurs, sans
doute d'après une copie de cette loi. Mais nous possédons un exemplaire sorti
de l'imprimerie centrale de l'empire, où nous lisons les législateur es. Quand
ce serait les législateurs, c'aurait été une expression impropre : l'empereur
était le seul législateur, d'après la constitution.
un article delà constitution disait aussi que « l'em1 Dans son Recueil des actes, etc., M. Linstant a mis les législateurs, sans
doute d'après une copie de cette loi. Mais nous possédons un exemplaire sorti
de l'imprimerie centrale de l'empire, où nous lisons les législateur es. Quand
ce serait les législateurs, c'aurait été une expression impropre : l'empereur
était le seul législateur, d'après la constitution. [1805] CHAPITRE v. 47l (( pereur nomme et révoque, à sa volonté. ... les cornet missaires du gouvernement près les tribunaux, les
« juges. Il y avait donc contradiction entre ces
deux articles. En toute matière, civile ou criminelle, les plaidoyers,
rapports et jugemens étaient publics, et tout citoyen avait
le droit de défendre lui-même sa cause, soit verbalement,
soit par écrit. Les lois civiles existantes devaient être revues et réformées, et il serait fait un code général de lois simples,
claires et appropriées à la constitution. Le code de la
procédure civile serait rédigé et calculé de manière qu'elle
fût rendue plus simple, plusexpéditive et moins coûteuse ;
mais en attendant l'émission de ces codes, les tribunaux de
division suivraient provisoirement, en matière civile, les
formes de procédure usitées jusqu'alors... d'après les anciennes lois ou ordonnances françaises. Quant aux matières criminelles, bien que ces tribunaux dussent en connaître, il y avait silence complet
à l'égard des formes à suivre et des lois pénales à appliquer. On pourrait croire, par analogie, que ces tribunaux suivraient aussi les anciennes lois ; mais un article
relatif aux commissaires impériaux disait : « Ils ne seront point accusateurs publics; mais ilsse-
« ront entendus sur toutes les accusations intentées et
« poursuivies suivant le mode qui sera déterminé. Ils
« requerront, pendant le cours de l'instruction, pour la
« régularité des formes, et avant le jugement, pour Vap-
« plication de la loi. » Or, le mode à suivre n'ayant pas été déterminé par
aucune loi, il s'ensuit que les tribunaux de division ne
pouvaient juger en matière criminelle; ils durent s'abste172 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'h.UTI. nir en attendant une loi à cet effet, et laisser agir les
conseils spéciaux. Et quelle organisation que celle du
ministère public qui ne pouvait agir d'office pour la poursuite des délits, qui n'était qu entendu dans les accusations intentées comme en matière civile, qui requerrait
seulement pour la régularité des formes et pour l'application de la loi ! Les greffiers de ces tribunaux étaient inamovibles,
nommés à vie, et ne pouvaient être destitués que pour
cause de prévarication jugée. Ils fournissaient un cautionnement de 18 mille livres (douze mille francs), reçu
par les juges. Ces greffiers jouissaient donc de plus de garantie que
les juges. C'était aux conseillers d'État (les généraux) du lieu du
siège des tribunaux, à les installer, en faisant prêter aux
juges le serment « de maintenir de tout leur pouvoir la
« constitution de l'Empire, d'être fidèles à l'Empereur et
« au peuple, et de remplir avec exactitude et impartialité
'< les fonctions de leurs offices. — Après ce serment prêté,
« les conseillers d'État, descendus dans le parquet, instal-
« leront les juges, et, au nom du peuple, prononceront
« pour lui, l'engagement de porter au tribunal et à ses
« jugemens, le respect et l'obéissance que tout citoyen
« doit à la loi et à ses organes *. »
èles à l'Empereur et
« au peuple, et de remplir avec exactitude et impartialité
'< les fonctions de leurs offices. — Après ce serment prêté,
« les conseillers d'État, descendus dans le parquet, instal-
« leront les juges, et, au nom du peuple, prononceront
« pour lui, l'engagement de porter au tribunal et à ses
« jugemens, le respect et l'obéissance que tout citoyen
« doit à la loi et à ses organes *. » 1 Les conseillers d'Etat prenaient cet engagement de respect et d'obéissance,
pour le peuple, mais non pas pour eux-mêmes. Aussi on raconte qu'un général très-aimé de l'empereur, ayant annulé le jugement d'un tribunal, le commissaire impérial s'empressa de donner connaissance de ce fait à l'empereur,
espérant qu'il maintiendrait le jugement, en lui citant même la loi sur laquelle il était motivé. Mais l'empereur lui répondit assez gaîment : « Allons
« donc ! Quand je fais des lois, c'est pour prouver aux blancs que nous savons
« en faire comme eux. Un tel a bien fait d'annuler ce jugement. » [J805] CHAPITRE v. 175 Le 24 juillet, un décret de l'empereur parut avec ce préambule : « Considérant qu'il convient de fixer d'une manière
« juste et invariable les émolumens alloués aux officiers
« tant civils que militaires, de tout grade et de toute
« arme; v Décrète que le tarif ci-après déterminé aura force de
« loi et produira son plein et entier effet dans toute l'éten-
« due de l'Empire d'Haïti, se réservant de désigner /'e-
« poque où lesdits payemens commenceront à avoir lieu,
« en tout ou en partie, suivant la situation du trésor de
« l'État. » Cette époque n'advintjamaissous son règne : ni fonctionnaires civils, ni militaires, de quelque grade que ce
fût, ne furent point payés, bien que la situation du trésor
permît des dépenses scaudaleuses pour l'entretien des
concubines impériales. — Le 24 juillet, le ministre des finances re ndit aussi
un arrêté approuvé par l'empereur, en exécution des dispositions fiscales consignées dans la loi sur les enfans nés
hors mariage. En voici un extrait : « Voulant, dit le ministre, mettre ordre aux abus qui
« ont eu lieu dans toutes les parties de l'empire, en pre-
« nant des mesures pour assurer aux véritables proprié-
« taires la paisible jouissance de leurs biens, et réprimer
« les mises en possession illégales qui ont eu lieu; « 1. Adaterdu \ er août prochain, tous les propriétaires,
«. indistinctement, sont tenus de se présenter au secré-
« tariat des finances et de l'intérieur, nantis de leurs titres
« de propriété ou mises en possession , n importe par
« quelle autorité, pour être vérifiés, visés et enregistrés
« pour recours au besoin, et leur être délivré de nouvelles
de leurs biens, et réprimer
« les mises en possession illégales qui ont eu lieu; « 1. Adaterdu \ er août prochain, tous les propriétaires,
«. indistinctement, sont tenus de se présenter au secré-
« tariat des finances et de l'intérieur, nantis de leurs titres
« de propriété ou mises en possession , n importe par
« quelle autorité, pour être vérifiés, visés et enregistrés
« pour recours au besoin, et leur être délivré de nouvelles 174 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « mises en possession ; ils se présenteront aussitôt après
« pardevant l'administrateur de leur division, pour faire
« enregistrer leurs susdites mises en possession. « 5. Tout individu qui sera convaincu d'avoir cherché
« à surprendre ma religion, soit en introduisant des actes
a. contrefaits, ou par des détours mensongers, seront pour-
« suivis suivant la rigueur des lois. » Les administrateurs des divisions militaires furent ensuite chargés de former le cadastre général des propriétaires dont les droits auraient été admis et reconnus par
ces nouvelles mises en possession ; et nul propriétaire ne
pouvait disposer de ses produits agricoles, avant d'avoir
rempli ces formalités. Cet arlicle 5 de l'arrêté devenait une arme dans les
mains de Vastey, son rédacteur, qui surprenait plus et
mieux que qui que ce soit la religion du ministre, pour
rançonner les vrais propriétaires en les intimidant. — Le 28 juillet, un décret rendu en exécution de l'article 15 des dispositions préliminaires de la constitution
sur la distribution du territoire, fixa les limites des six divisions militaires et celles de leurs subdivisions en arrondissemens : chacune en avait deux. — Le même jour, un autre décret organisa ces divisions militaires par la promotion des généraux qui devaient les commander, ou le maintien de ceux qui en
commandaient déjà. Le général de division H. Christophe fut nommé général en chef de l'armée d'Haïti. Clervaux venait de mourir à la Marmelade, son lieu natal: étant plus ancien général que Christophe, on soupçonna ce dernier d'avoir hâté sa mort (il était malade depuis longtemps), par le poison qu'il lui aurait fait admi- [1805] CHAPITRE v. 175 nisîrer par un médecin nommé Justamoiit, Français devenu Haïtien depuis 1804, qui lui était personnellement
dévoué; et cela, pour qu'il devînt le plus ancien général
de l'armée et fixât l'attention de l'empereur pour ce nouveau poste de général en chef. Certes, toute la vie politique de H. Christophe fait admettre la possibilité d'une
pareille action ; mais Clervaux a pu mourir aussi tout naturellement \ Le général de division Vernetfut maintenu ministre
des finances et de l'intérieur. — Le général de brigade
E. E. Gérin fut promu au grade de général de division,
et nommé ministre de la guerre et de la marine. Les généraux de brigade Paul Romain et François
Capois furent promus au grade de général de division,
— le premier, commandant de la première division du
Nord, à la résidence du Limbe , chef-lieu ; — le second,
commandant de la deuxième division du Nord, à la résidence du Cap, chef-lieu. Dans le deuxième arrondissement de cette dernière division se trouvaient comprises, par une fiction politique, toutes les communes de
la bande septentrionale de la partie de l'Est jusqu'à
Samana.
et de la marine. Les généraux de brigade Paul Romain et François
Capois furent promus au grade de général de division,
— le premier, commandant de la première division du
Nord, à la résidence du Limbe , chef-lieu ; — le second,
commandant de la deuxième division du Nord, à la résidence du Cap, chef-lieu. Dans le deuxième arrondissement de cette dernière division se trouvaient comprises, par une fiction politique, toutes les communes de
la bande septentrionale de la partie de l'Est jusqu'à
Samana. Le général de division Gabart fut maintenu commandant de la première division de l'Ouest, à la résidence de
Saint-Marc, chef-lieu. Dans cette division étaient comprises les communes de la bande méridionale de la partie 1 On prétend cependant qu'en 1810, Justamont étant sur le point de mourir sous les coups de bâton que lui faisait donner Christophe, en sa présence, s'est écrié : « Clervaux est bien vengé ! » Celte exclamation, arrachée
par la douleur et l'indignation, prouverait aussi de sa part le regret, le remords
qu'il avait d'avoir empoisonné Clervaux pour servir l'affreuse politique de
Christophe. 176 ÉTUDES SUR L'mSTOlRE d'hâÏTI. de l'Est jusqu'à Higuey. Dessalines, chef- lieu ou capitale
de l'empire, s'y trouvait. Le général de division Pétion fut maintenu commandant de la deuxième division de l'Ouest, à ia résidence
du Port-au-Prince, chef-lieu. Le général de division Geffrard fut maintenu commandant de la première division du Sud, à la résidence des
Cayes, chef-lieu. Le général de brigade Jean-Louis François fut promu
au grade de général de division, commandant la deuxième
division du Sud, à la résidence de l'Anse-à-Veau, chef-lieu. Cette distribution du territoire de la partie occidentale
d'Haïtien six divisions militaires, a été considérée comme
dictée par la politique, pour diminuer la haute influence
des généraux qui concentraient une grande autorité auparavant. Cela est possible; car plus tard, le territoire
fut divisé seulement en arrondissemens militaires, peutêtre par les mêmes motifs. Au reste, les anciennes provinces du pays étaient très-étendues, et celle de l'Ouest
avait été déjà séparée en deux divisions. Il est encore
probable que Dessalines voulut trouver l'occasion de récompenser les services des généraux qui furent promus
au grade divisionnaire. C'était de ia bonne politique que
de satisfaire la juste ambition de Gérin, de Romain, de
Capois, de J.-L. François, tous quatre officiels de mérite. On a dit aussi, quant à Christophe: « Actuellement,
« l'autorité de Christophe, devenu généralissime des ar-
« mées d'Haïti, répandue sur tous les généraux de l'em-
« pire, s'affaiblissait d'autant plus qu'elle s'étendait
« et agissait moins directement sur un quartier \» » Hist. d'Haïti, t. 3, p. 242. [1805] CHAPITRE v. d77 Cette opinion nous paraît moins soutenableque la précédente. La constitution, en disposant que les généraux
de divisions correspondraient directement avecl'empereur
ou avec le général en chef, assimilait ce dernier au chef
de l'Etat ; elle établissait dès lors en sa faveur cette hiérarchie, celte subordination, qui ont valu à Christophe
le haut rang auquel il fut appelé, l'année suivante, par
les généraux. S'il fût resté commandant de la lre ou de
la 2e division du Nord, il aurait continué d'être l'égal de
Gabart, de Pétion, de Geffrard, etc, tandis que, devenu
général en chef, il devint leur supérieur, par son rang.
établissait dès lors en sa faveur cette hiérarchie, celte subordination, qui ont valu à Christophe
le haut rang auquel il fut appelé, l'année suivante, par
les généraux. S'il fût resté commandant de la lre ou de
la 2e division du Nord, il aurait continué d'être l'égal de
Gabart, de Pétion, de Geffrard, etc, tandis que, devenu
général en chef, il devint leur supérieur, par son rang. Son élévation fut peut-être une sorte de compensation de la déclaration imprudemment faite par l'empereur,
— qu'il n'aurait pas égard à l'ancienneté dans le choix
de son successeur ; et l'on ne peut même savoir si la pensée secrète de Dessalines, malgré cette déclaration, n'était pas effectivement de désigner ainsi Christophe pour
être son successeur, après lui avoir déféré le commandement des troupes à Marchand pour la fête de l'indépendance, et celui du corps d'armée qui marcha contre SantoDomingo, en plaçant Clervaux sous ses ordres. Pendant que l'Empereur était au Cap, il fut informé du
départ du navire américain nommé la Louisiana qui,
étant mouillé sur la rade extérieure du Port-au-Prince,
à cause de son fort tonnage, s'enfuit facilement, emportant une immense cargaison de denrées sans en payer
les droits d'exportation. Le capitaine de ce navire avait
bien vendu ses marchandises d'importation, en vertu de
l'ordonnance du 15 octobre 180i, à des négocians, et non
eu détail ; mais aucun acte jusqu'alors n'établissait la
responsabilité des négocians envers le fisc, puisqu'ils traitaient eux-mêmes avec les capitaines, et que ceux-ci ne
t. vi. 12 178 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. se consignaient pas à eux. C'est ce qui motiva le décret
rendu à cette occasion, le 1er août, par lequel tout capitaine
de navire étranger arrivant dans l'un des ports ouverts,
était tenu de se consigner à une maison de commerce,
haïtienne ou étrangère, de lui confier le dépôt et la vente
des marchandises importées, au moyen de quoi la maison
de commerce devenait caution, responsable de tous les
droits revenant au fisc, tant à l'importation qu'à l'exportation. Une pénalité plus forte que celle établie dans l'ordonnance de 1804, fut édictée contre les capitaines contrevenans : la confiscation des marchandises et du bâtiment ; et les négocians eux-mêmes encouraient la perte
de leurs patentes de consignataires, s'ils se refusaient à
servir de caution. Ce fut dès lors un principe établi dans
le pays par tous les gouvernemens, et auquel on ne peut
opposer rien déraisonnable. Le 50 août, un décret fut publié par suite de l'organisation judiciairç et du règlement de l'état civil des citoyens:
il prescrivit un tarif des frais à percevoir par les magistrats, les officiers de l'état civil, les curés des paroisses
pour les divers actes de leur ministère, les greffiers, les
notaires, les geôliers et concierges des prisons, même les
instituteurs particuliers enseignant à la jeunesse, et
les imprimeurs. Ce tarif fut basé sur celui rendu parle
comte d'Ennery, pendant qu'il gouvernait l'ancienne
colonie.
citoyens:
il prescrivit un tarif des frais à percevoir par les magistrats, les officiers de l'état civil, les curés des paroisses
pour les divers actes de leur ministère, les greffiers, les
notaires, les geôliers et concierges des prisons, même les
instituteurs particuliers enseignant à la jeunesse, et
les imprimeurs. Ce tarif fut basé sur celui rendu parle
comte d'Ennery, pendant qu'il gouvernait l'ancienne
colonie. Enfin, l'empereur ayant continué son séjour au Cap
jusqu'aux premiers jours de septembre, le 6 il publia un
nouveau décret pour régler l'ordre des consignations des
navires étrangers dans les maisons de commerce. Certains négocians consignataires avaient imaginé d'intéresser à leurs entreprises commerciales des officiers [1805] CHAPITRE v. 179 supérieurs, commandans de places ou d'arrondissemens,
et obtenaient de ces chefs de contraindre les capitaines
de navires à se consigner à eux, pour avoir plus de profit. Ce décret eut pour but de faire cesser ces manœuvres;
il ordonna un tour de rôle par numéro des patentes obtenues : désormais, les capitaines étrangers se consignèrent, non en raison de la confiance que leur inspirait tel
ou tel négociant pour la gestion des intérêts qui leur
étaient confiés par les armateurs de l'étranger, mais en
raison du numéro des patentes et du jour de leur arrivée dans les ports. Une telle disposition, il faut en convenir, n'était pas favorable à la liberté du commerce ;
c'était lui imposer des entraves. On ne doit pas s'étonner de la participation des officiers supérieurs au commerce des négocians, ni des violences qu'elle occasionnait, lorsqu'on saura que le général
en chef de l'armée faisait aussi le commerce au Cap, par
son association avec des négocians, et que l'empereur
lui-même était intéressé dans l'établissement commercial
d'un Franco-Haïtien, nommé Brocard, résidant à SaintMarc : des faits postérieurs à ce décret, en février 1806,
en ont donné la preuve, à propos de la cargaison d'un
navire de Jacob Lewis, nommé l'Empereur, dont la République d'Haïti a payé le reliquat en 1821 *; Telle fut la législation qui suivit la publication de la
constitution impériale ; six lois et six décrets : il n'y en 1 Cela résulte d'une petite brochure publiée en 1822, après des réclamations
faites auprès du gouvernement haïtien, par M. Jacob Lewis. C'est par erreur
que l'Hist. d'Haïti, t. 3, p. 183, place l'assassinat de Brocard à la tin de 1804 :
cette brochure parle de la vente de la cargaison dont s'agit,au 2i février 1806,
et elle fut livrée à Brocard ; son assassinat a donc eu lieu dans cette année, et
non pas en 1804. 180 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. eut pas d'autres en 1805. Nous avons produit ces divers
actes sans interruption, pour mieux en faire saisir l'esprit
et leur corrélation avec la constitution. La publication de celle-ci fut célébrée à Dessalines, par
une fête brillante donnée par l'empereur aux officiers qui
l'entouraient, et aux personnes qui y vinrent des villes
et bourgs voisins : elle eut lieu le 1G juin. B. Tonnerre
prononça un discours adressé par l'empereur, au peuple
haïtien ; on y remarque ces passages :
sans interruption, pour mieux en faire saisir l'esprit
et leur corrélation avec la constitution. La publication de celle-ci fut célébrée à Dessalines, par
une fête brillante donnée par l'empereur aux officiers qui
l'entouraient, et aux personnes qui y vinrent des villes
et bourgs voisins : elle eut lieu le 1G juin. B. Tonnerre
prononça un discours adressé par l'empereur, au peuple
haïtien ; on y remarque ces passages : « Honneur aux généraux dont la plume n'a pas dé-
« daigné de stipuler les intérêts du peuple, après les avoir
« conquis à la pointe de l'épée. « Gloire au peuple qui a senti que tout privilège injus-
« te, toute prérogative injurieuse, toute prééminence
«fondée sur des préjugés humains1, disparaissent au
« moment où se croisent les baïonnettes, et qui, après
« avoir fait la noble épreuve de cette vérité, se soumet
« lui-même au frein des lois et de la discipline. « Je jure, a dit l'empereur dans ce discours, de res-
« pecter et de faire respecter la constitution dans toute
« son intégrité. Je jure de soutenir la liberté et l'indé-
« pendance, et de forcer nos ennemis à les reconnaître,
« ou de m 'ensevelir sous les décombres de mes forleres-
« ses, dont les saluts répétés viennent de confirmer mon
« serment. C'est le premier que ma bouche ait prononcé,
« que mon cœur ait volontairement consenti, depuis que
« je parcours le cercle des vicissitudes dans lequel m'ont
« lancé les mouvemens révolutionnaires. Ce serment est
« mon arrêt. Ce serment est la mort pour quiconque ose1 Nouvelle alusion contre l'établissement delà noblesse et l'hèrèlUi de la
d:j;nité impériale. [1805] CHAPITHE V. 181 « rail frapper d'une main sacrilège l'édifice du bonheur
« public. » Le général Bazelais, chef de l'état-major général, prononça aussi un discours où il dit, entre autres choses :
« Haine à l'esclavage ! Haine à mort aux perturbateurs
« du repos public, aux ennemis de l'union et de la fra-
« ternité ! Haine et extermination à quiconque mêcon-
« nafrrai; l'autorité sacrée de notre Jean-Jacques 1er, Ern-
« pereur ! Obéissance, soumission et fidélité h l'immortel
« Dessalines! Respect et vénération à son auguste épouse,
u l'Impératrice * ! » Il semble, d'après certaines idées exprimées dans
ces discours, que ceux qui formaient l'entourage de l'empereur, avaient de sinistres pressentimens sur l'avenir
du pays. La lecture du code pénal militaire, faite par Diaquoi,
suivit celle de la constitution par J. Ghanlatte. Ces deux actes, les plus importans de ceux émis alors,
furent publiés dans tout l'empire , par les soins des
généraux commandant les divisions militaires. Les tribunaux ayant été formés par la nomination des
magistrats, furent aussi installés par ces officiers supérieurs. Au Cap, cette installation eut lieu avec pompe :
elle coïncidait avec la fête du général Christophe, le 15
juillet, jour de la Saint-Henri, et il reçut les hommages
des magistrats et de la population. L'empereur y arriva dans la soirée, comme pour rappeler qu'il était le chef suprême du pays. Mais le général
Christophe et la population du Cap n'oublièrent pas que
le 25 juillet était la fête de Saint- Jacques. S. M. I. fut
, cette installation eut lieu avec pompe :
elle coïncidait avec la fête du général Christophe, le 15
juillet, jour de la Saint-Henri, et il reçut les hommages
des magistrats et de la population. L'empereur y arriva dans la soirée, comme pour rappeler qu'il était le chef suprême du pays. Mais le général
Christophe et la population du Cap n'oublièrent pas que
le 25 juillet était la fête de Saint- Jacques. S. M. I. fut i Hist. d'Haïti, t. 3, p. 217 et 218. 182 ÉTUDES SDR l'hISTOIRE d'hAÏTI. donc fêtée d'une manière digne du Souverain : des discours lui furent adressés à cette occasion, et Elle régala
les fonctionnaires publics et les citoyens dans son palais,
où un grand bal eut lieu à la suite du festin '. ' Hist. d'Haïti , t. 3, p. 232 et suivantes. CHAPITRE H Considérations générales sur les institutions, les actes, le régime et la situation
de l'Empire. — Faits relatifs à plusieurs individus, par suite de la mission
de Ducoudray et de Mentor. — Conseils donnés par ce dernier à l'Empereur. — Révocation de fonctionnaires. — Soupçons de l'Empereur contre
le général Geffrard. — Mécontentement de ce dernier. —Vues et conduite
du général en chef H. Christophe. — Son influence dans le Nord. — Il envoie Bruno Blanchet auprès de Geffrard et de Pétion. — Leurs dispositions
envers l'Empereur. — Retour de B. Blanchet au Cap. — Mauvaises dispositions de l'Empereur envers H. Christophe. —Avis que lui donne A. Dupuy.
—Promotions de Guillaume Lafleur, Vaval et Dartiguenave au grade de
général de brigade. — G. Lafleur «t chargé de faire des remontrances
à Geffrard sur son administration. — Voyage de l'Empereur au Port-auPrince.— H témoigne à Pétion son désir de l'unir en mariage à sa fille Célimène. — Refus de Pétion et ses motifs. — Désappointement de l'Empereur et son irritation. — Paroles qu'il prononce au Port-au-Prince. — II
retourne à Marchand et apprend la faiblesse de sa fille envers Chancy. —
Conseils que lui donnent Saget et Mentor. — Arrestation et emprisonnement de Chancy au Port-au-Prince. — 11 se donne la mort. — Pétion fait
procéder à ses funérailles. — Despotisme du colonel Germain Frère. — Mort
du général Gabart, à Saint-Marc. Après la déclaration de l'indépendance,tous les Haïtiens
sans distinction n'avaient plus qu'un vœu à former: c'était
qu'un gouvernement, sage et bienveillant à l'intérieur,
fort et énergique à l'égard de l'étranger, assurât à tous
la liberté et l'égalité, et procurât à chacun la somme de
bonheur dont ils n'avaient pas joui, antérieurement aux 184 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.
la déclaration de l'indépendance,tous les Haïtiens
sans distinction n'avaient plus qu'un vœu à former: c'était
qu'un gouvernement, sage et bienveillant à l'intérieur,
fort et énergique à l'égard de l'étranger, assurât à tous
la liberté et l'égalité, et procurât à chacun la somme de
bonheur dont ils n'avaient pas joui, antérieurement aux 184 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. troubles révolutionnaires et depuis. Le chef qui avait
guidé les efforts des indigènes pour conquérir l'indépendance, donnait sans doute toute garantie pour défendre ce droit, et contre la France et contre n'importe quelle
autre puissance qui eût voulu l'attaquer ; mais ses antécédens connus avant la lutte glorieuse de 1802 à 1803,
laissaient des craintes dans l'esprit de toutes les classes
pour son administration à l'intérieur. Cependant, en reportant à Toussaint Louverture la responsabilité des actes qu'il avait commis sous le régime de fer établi par ce
chef, on pouvait espérer, jusqu'à un certain point, que
Pessalines, éclairé par l'expérience de sa chute, eût pu
modifier ses allures pour gouverner avec sagesse. Peu importait, même aux hommes les plus éclairés, le
pouvoir dictatorial qu'il exerçait ; peu importait qu'il y
eût une constitution et des lois organiques pour le régler ;
peu importait enfin le titre sous lequel il gouvernait : on
savait qu'il n'avait pas beaucoup de lumières, mais on
pouvait désirer et attendre de lui que son cœur surtout
eût la plus grande part dans l'administration des affaires
publiques ; car c'est la chose essentielle pour un pays.
A défaut des lumières qu'il n'avait pas, il pouvait suppléer
par le concours des conseils de ceux de ses compagnons
d'armes qui étaient aptes à lui en donner. A tous ses généraux, il avait reconnu la qualité de conseillers d'État,
dès le mois de janvier 1804 ; c'était leur reconnaître le
droit de l'assister dans le gouvernement et l'administration. Mais le fit-il? Leur donna-t-il la moindre part dans
la direction des affaires de l'État ? Les procédés dont il
a usé envers eux répondent à cette question. En ne s'entourant que d'hommes capables de rédiger
des actes avec plus ou moins de passions, dont plusieurs [1805] CHAPITRE VI. 185 flattaient les siennes (car, dans son état-major, il y avait
des hommes honorables qui en gémissaient), il ne pouvait
pas arriver à d'heureux résultats. Ceux de ses secrétaires
qui faisaient les actes du gouvernement, ne jouissaient
d'aucun crédit dans l'opinion honnête du pays ; ces actes
étaient donc frappés de défaveur par cela seul. Et lorsqu'on voyait ces hommes profiter de leur position, pour
écarter systématiquement du conseil du chef de l'État,
ceux qui pouvaient lui inspirer de meilleures idées, des
sentimens plus conformes au vœu général, il en résultait
nécessairement que ce chef, qui cédait à ces manœuvres,
supportait la responsabilité attachée à l'imperfection ou
à la mauvaise conception des actes qu'il publiait. On attribuait à son caractère personnel, incorrigible de sa nature, à son despotisme brutal, ce besoin de dominer qui
le portait à s'affranchir de conseils éclairés : de là des
préventions bien légitimes contre celui que les circonstances et ses anciens services avaient appelé à la tête du
gouvernement. Que fut-ce maintenant, quand, du dédain qu'il avait eu pour ses compagnons d'armes, il passa
lui-même à des préventions personnelles contre les plus
méritans !
On attribuait à son caractère personnel, incorrigible de sa nature, à son despotisme brutal, ce besoin de dominer qui
le portait à s'affranchir de conseils éclairés : de là des
préventions bien légitimes contre celui que les circonstances et ses anciens services avaient appelé à la tête du
gouvernement. Que fut-ce maintenant, quand, du dédain qu'il avait eu pour ses compagnons d'armes, il passa
lui-même à des préventions personnelles contre les plus
méritans ! Toutefois, si les généraux de l'empire eurent à se plaindre dumanque deprocédés et de convenances àleur égard,
influens et tout-puissans eux-mêmes dans le cercle de
leurs attributions, ils ne fuient pas les premiers à sentir
le poids du despotisme qui pesait depuis dix- huit mois
sur le pays. Dans les chapitres précédens, on a vu que l'armée, ce
nerf vigoureux de la puissance nationale, n'avait pas tardé
à être replacée sous le régime militaire de 1801 ; mais
avec cela, elle n'avait pas le dédommagement dont elle 186 ÉTUDES SURL HISTOIRE D'HAÏTI. jouissait alors, — d'être habillée régulièrement et de recevoir une ration suffisante et une solde1. Elle était casernée
comme à cette époque, soumise à un service actif pour
la construction des fortifications dans les montagnes et
la garde des villes ; et un code pénal militaire vint ajouter,
par son extrême sévérité, aux rigueurs de sa position ! On a vu également que les cultivateurs des campagnes,
ces vrais producteurs dans un pays tout agricole , étaient
rentrés sous le joug détestable du régime de 1801, exploitant la terre pour les chefs , en butte aux brutalités
'des inspecteurs de culture qui les contraignaient au travail
par le bâton et les verges, sans être jamais certains, à la
fin d'une récolte, de jouir de la portion de denrées qui leur
était adjugée, chassés enfin des villes lorsqu'ils essayaient
d'y trouver un refuge contre le despotisme qui les tourmentait. Les habitans des villes étaient-ils à l'abri de ce despotisme? Un fait qui a rapport au refuge des cultivateurs
dont il vient d'être parlé, suffira, peut-être, pour prouver
le contraire. En vertu de l'article 4 de l'ordonnance du 25 octobre
1804 sur le recensement des villes et bourgs, un habitant
de ces lieux ne pouvait garder à son service que le nombre de domestiques nécessaire à ses besoins ; et d'après
celle du 7 décembre sur les cartes de sûreté, l'habitant 1 Dans un voyage de Dessalines au Port-au-Prince,]! passa au Mirebalais où
il vit la 10e demi-brigade dans un tel état de nudité, qu'en arrivant au Portau-Prince, il dit avec gaîté : « Je viens du Mirebalais •• la 10e parie avec les
« bouteilles. » Dites en créole, ces paroles ont une expression plus énergique .
cela signifiait que les soldats de ce corps n'avaient pas plus de vêtemens qu'une
bouteille. Cette plaisanterie n'était pas digne du chef de l'Etat ; elle prouvait
son insensibilité pour les militaires qui avaient droit cependant à toute sa sollicitude.
Prince, il dit avec gaîté : « Je viens du Mirebalais •• la 10e parie avec les
« bouteilles. » Dites en créole, ces paroles ont une expression plus énergique .
cela signifiait que les soldats de ce corps n'avaient pas plus de vêtemens qu'une
bouteille. Cette plaisanterie n'était pas digne du chef de l'Etat ; elle prouvait
son insensibilité pour les militaires qui avaient droit cependant à toute sa sollicitude. [1805] CHAPITRE VI. ***7 contrevenant ou qui aurait donné asile à un cultivateur,
était soumis à une amende de douze gourdes. Or, il arriva que la police découvrit une cultivatrice chez une demoiselle Miss Chapotin , d'une famille honnête du Portau-Prince: elles furent toutes deux amenées pardevant
Bédouet, commandant de la place. Il fit passer a ux verges
la pauvre cultivatrice, avant de la renvoyer à la culture,
et exigea que Miss Chapotin payât immédiatement les
douze gourdes d'amende. Cette malheureuse, ne possédant pas cette modique somme, fut condamnée à subir
aussi la peine des verges. En vain Millet, officier de la
12me, offrit de la cautionner ; Bédouet fit exécuter sa sentence. Cette peine n'était prescrite par aucune ordonnance, tant à l'égard de Miss qu'à celui de la cultivatrice:
elle résultait de l'arbitraire de Bédouet , placé sous les
ordres immédiats du colonel Germain Frère, qui agissait
avec autant de despotisme * . Ces faits disent assez si les officiers supérieurs s'en tenaient, à l'égard des militaires de l'armée, aux quatre cas
de verges prévus au code pénal. Tout dépendait de leur
volonté. Qu'on ajoute à ce défaut de sécurité pour les personnes, les injustices dont furent victimes bien des propriétaires, fondés en titres valables, lors de la nouvelle
vérification ordonnée par la loi sur les enfans nés hors
mariage, et l'on reconnaîtra que les habitans des villes
et bourgs, ne jouissaient pas de plus de garantie que les
militaires de l'armée et les cultivateurs des campagnes.
au code pénal. Tout dépendait de leur
volonté. Qu'on ajoute à ce défaut de sécurité pour les personnes, les injustices dont furent victimes bien des propriétaires, fondés en titres valables, lors de la nouvelle
vérification ordonnée par la loi sur les enfans nés hors
mariage, et l'on reconnaîtra que les habitans des villes
et bourgs, ne jouissaient pas de plus de garantie que les
militaires de l'armée et les cultivateurs des campagnes. Après le titre d'Empereur pris par Dessalines, d'une l Chez ce colonel, comme dans les bureaux de place, il y avait toujours provision de verges épineuses. Quant à Bédouet, il est Yrai qu'il venait lui-même de
subir une détention d'un mois dans les cachots de Marchand ; on en verra
les motifs plus loin. 188 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. manière si méprisante pour les généraux qui parurent le
lui déférer de leur propre gré, la constitution impériale,
imposée à ces représentans vrais et uniques alors de la
souveraineté nationale, vint ajouter â leurs justes griefs
en faisant consacrer, en leurs noms, des dispositions
subversives de leurs droits acquis en qualité de militaires
gradués, comme s'il était possible qu'un seul d'entre eux
eût pu consentir à être cassé, dégradé par la seule volonté de l'empereur. A ce manque de garantie résultant
de l'article 30 des dispositions préliminaires , fut encore
joint le droit, pour l'empereur, de présider tout conseil
spécial chargé déjuger ministres et généraux accusés de
crimes de haute trahison, ainsi que le disait l'article 3 des
dispositions générales. De tels principes pouvaient-ils
raisonnablement obtenir l'assentiment, l'acquiescement
de ces hommes qui avaient aidé Dessalines avec tant de
courage dans l'œuvre de l'indépendance? Ils avaient pu
consentir à l'investir de la dictature, à lui reconnaître
l'exercice de ce pouvoir extraordinaire ; mai s dans que*
but, à quelle condition? Dans le but de sauvegarder l'indépendance qu'on venait de conquérir, et de conserver
et maintenir la liberté et l'égalité de tous les citoyens
sans distinction; - — à la condition d'obéir aux lois qu'il
ferait pour atteindre ce résultat, mais qu'il ferait avec
leur concours. Nous insistons beaucoup sur ces principes
dérivant des actes du 1er janvier 1804, afin d'établir aussi
le droit de résistance à l'oppression auquel il fallut enfin
recourir, avec regret sans doute, mais par une impérieuse
nécessité. Si les personnes ne jouissaient d'aucune sécurité, d'après les actes du gouvernement dont il s'agit, d'autres
actes n'en laissaient pas davantage aux propriétés des fa- [1805] CHAPITRE VI. 189 milles, surtout delà manière dont les agents du gouvernement opéraient la vérification de leurs titres. Les finances de l'État étaient livrées au désordre, à la corruption, à l'infidélité de bien des fonctionnaires qui, il faut
le dite, suivaient l'exemple tracé par l'empereur. Quand
il autorisait ses concubines à demander des fonds aux administrateurs, quand il faisait de la caisse publique son
patrimoine privé, il était impossible qu'il ne fût pas imité.
Le concubinage impérial servait aussi d'exemple à la généralité des fonctionnaires et des citoyens, déjà trop enclins à continuer ces traditions déplorables des anciennes
mœurs coloniales '.
qui, il faut
le dite, suivaient l'exemple tracé par l'empereur. Quand
il autorisait ses concubines à demander des fonds aux administrateurs, quand il faisait de la caisse publique son
patrimoine privé, il était impossible qu'il ne fût pas imité.
Le concubinage impérial servait aussi d'exemple à la généralité des fonctionnaires et des citoyens, déjà trop enclins à continuer ces traditions déplorables des anciennes
mœurs coloniales '. Dans un si triste état de choses, était-il possible qu'on
songeât à fonder sérieusement des établissemens d'instruction publique pour l'enseignement de la jeunesse ?
Privé lui-même des premiers élémens des connaissances
qu'on y acquiert, l'empereur n'en sentait pas le besoin
pour son peuple : à ses yeux, le sabre, le fusil, le canon
étaient tout ce qu'il fallait au pays. C'était l'Empire de la
force matérielle qu'il fondait, sans souci du concours
que cette force peut trouver dans la puissance de l'intelligence, développée, nourrie par l'instruction. La constitution venait de déclarer que six écoles publiques seraient établies dans les six divisions militaires ;
mais y en eut-il une seule de fondée, ni alors, ni après ?
Un chef qui ne s'appuyait que sur son armée et qui ne 1 « Dans le court espace du règne de Jean-Jacques Dessalines, il y eut un
« re'àchement générai dans les différentes branches du gouvernement; tout
« se démoralisa, et l'esprit de débauche et d'indiscipline que nous avions pris
« dans les camps des Français, acheva de corrompre totalement nos
« mœurs ; l'inhumanité, le pillage, le jeu, la débauche, le libertinage, les pas-
« sions les plus effrénées nous agitaient et se montraient à découvert. ■ — Extrait d'une brochure publiée à la cour de H. Christophe, en 1816. 190 ÉTCDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI. voulait ni l'habiller, ni la payer, ni la nourrir, aurait-il
pensé à faire des dépenses pour les écoles? Celles qui
étaient établies par des particuliers dans diverses villes,
sur une échelle restreinte, ne recevaient non plus aucun
encouragement : les livres manquaient au pays, et d'autant mieux, que, pendant les vengeances exercées sur les
colons, des chefs militaires firent déchirer tous les ouvrages qu'on trouvait dans leurs maisons *. Après ces considérations générales sur les institutions,
les lois, les actes du gouvernement, passons à ce qui est
relatif aux individus. Le décret du 14 janvier 1804, qui favorisait la rentrée
dans le pays des indigènes expatriés, avait porté son
fruit : Juste Chanlatte, Lys, Chancy, Delpech, étaient
revenus dans le courant de la même année. Vers la fin,
David-Troy, Dartiguenave et Bigot arrivèrent aussi:
après eux vinrent successivement, au commencement de
1805, Fauberl, Poutu, Panayoty, Borno Déléard, Poisson Paris, Bruno Blanchet aîné, Blanchet jeune, Martial
Besse. Presque tous étaient d'anciens officiers sous Rigaud, et venaient de France, d'où ils avaient pu s'échapper par des navires des Etats-Unis 2.
venus dans le courant de la même année. Vers la fin,
David-Troy, Dartiguenave et Bigot arrivèrent aussi:
après eux vinrent successivement, au commencement de
1805, Fauberl, Poutu, Panayoty, Borno Déléard, Poisson Paris, Bruno Blanchet aîné, Blanchet jeune, Martial
Besse. Presque tous étaient d'anciens officiers sous Rigaud, et venaient de France, d'où ils avaient pu s'échapper par des navires des Etats-Unis 2. Quoiqu'ils eussent été tous bien accueillis par Dessalines, la mission confiée à Ducoudray et à Mentor était de
nature à le porter à réfléchir sur ce que s'était proposé le
gouvernement français, sachant surtout l'invariable at1 J'ai vu commettre au Port-au-Prince ces actes de vandalisme, qui furent
probablement ordonnés par le colonel Germain Frère. Quoique jeune enfant
alors, je me ressouviens encore d'avoir vu un cadavre jeté au milieu de la rue,
devant le tribunal civil, avec une foule de livres que des soldats déchiraient :
j'ai vu pareille chose dans la rue des Casernes. 2 Delpech, Chancy, Martial Besse, étaient d'anciens officiers sous Toussaint
Louverture. [1805] CHAPITRE VI. 491 tachement que Rigaud avait toujours eu pour la France.
II pouvait se demander comment tous ces hommes avaient
pu en sortir aussi facilement pour retourner à Haïti, et
il était assez raisonnable qu'il eût une telle pensée. Dans
une pareille situation d'esprit, qu'on peut lui supposer,
un fait survint qui était propre à l'influencer, à lui suggérer des préventions contre l'ancien parti de Rigaud;
et nous disons même que tout autre chef plus éclairé que
lui eût pu en concevoir. Poutu, ancien secrétaire et aide de camp de Rigaud,
savait l'exiguité de ses ressources en France, où il avait
une famille assez nombreuse. Aussitôt son arrivée aux
Cayes, il s'était empressé d'en parler au général Geffrard
et à tous ses anciens officiers ou amis, dans le but de se
cotiser pour former une somme quelconque qu'il ferait passer à Rigaud,parlavoie des Etats-Unis. Geffrard consentit
à contribuer à cet acte de secours pour cent portugaises,
ou 800 piastres ; d'autres aussi, selon leurs moyens. Cette
collecte se faisant publiquement, le général Moreau, qui
avait déjà dénoncé Geffrard à Dessalines, pour son humanité envers quelques blancs et des femmes qu'il sauva des
vengeances, le dénonça de nouveau comme autorisant,
par son exemple, ces dons volontaires en faveur de Rigaud : de là l'idée conçue par Dessalines, que c'était pour
faciliter son retour dans le pays. Il envoya l'ordre à Moreau
d'arrêter Poutu et de l'expédier à Marchand. Cet ordre
fut exécuté avec zèle, et Moreau saisit ses papiers qui
furent adressés sous scellé : parmi eux, se trouvait une
liste des souscripteurs avec annotation des sommes qu'ils
consentaient à donner à Rigaud - . En en prenant con1 En 1808, Rigaud lui-même envoya de France son fils/ Louis Rigaud (Cy«
dans le pays. Il envoya l'ordre à Moreau
d'arrêter Poutu et de l'expédier à Marchand. Cet ordre
fut exécuté avec zèle, et Moreau saisit ses papiers qui
furent adressés sous scellé : parmi eux, se trouvait une
liste des souscripteurs avec annotation des sommes qu'ils
consentaient à donner à Rigaud - . En en prenant con1 En 1808, Rigaud lui-même envoya de France son fils/ Louis Rigaud (Cy« 192 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. naissance, Dessalines fut convaincu de ces dons volontaires : non-seulement Geffrard, mais tous les autres souscripteurs furent ainsi suspectés de mauvaise intention.
Quant à Poutu, il fut assez heureux de n'être que contraint à résider à Marchand. La cause de son arrestation et de son changement de
domicile ne put être ignorée de Geffrard: il manifesta
publiquement son mécontentement ; car il était trop
courageux et trop dévoué à son pays, il avait donné à
Dessalines trop de gages de sou obéissance, pour ne pas
s'irriter en se voyant l'objet de soupçons de trahison.
Moreau s'empressa d'en informer l'empereur. Cette affaire
fit du bruit : Christophe en eut connaissance, et l'on va
bientôt voir comment il exploita cette situation. Mais en même temps, un autre homme l'exploita aussi :
c'était Menlor. Afin de détruire toute prévention contre
sa personne dans l'esprit de Dessalines, non-seuleirent il
s'étudiait à s'attirer toute sa bienveillance ; mais il excitait ses passions en approuvant tous ses actes. Il saisit
l'occasion de l'affaire de Poutu, pour représenter à l'empereur tous les généraux qui avaient fait la guerre de
l'indépendance, comme des hommes qui croyaient avoir
autant de droits que lui aux égards et à l'amour du peuple, qui étaient jaloux du haut rang auquel il était parvenu, et qui lui seraient toujours secrètement hostiles :
d'où il concluait que la politique de l'empereur devait
consister à se faire des créatures par de jeunes généraux,
pour les opposer à Christophe, à Pétion, à Geffrard, à rille), réclamer des secours de ses compatriotes. Ce jeune homme fit une collecte dans le Sud et dans l'Ouest, et Pétion y i onlribua personnellement.
Cyrille l'envoya par les Etats-Unis, pour faire parvenir cet argent à son père,
Je dis à ce sujet ce dont je suis certain. [1805] CHAPITRE VI. 195 ceux-ci surtout qui étaient les plus influens sur l'armée
et sur le peuple. Voyant Dessalines prévenu contre Geffrard, à propos de Rigaud, il put facilement lui rappeler
que ce général, ainsi que Pétion, l'avaient trop soutenu
dans la guerre civile du Sud, pour ne pas lui rester encore
dévoués. Mentor fortifia les préventions de Dessalines, en
lui faisant remarquer que tous ces anciens officiers de
Rigaud, revenus depuis l'indépendance, avaient tous débarqué dans le Sud ou dans l'Ouest : c'était insinuer à
l'empereur, qu'ils pouvaient bien être les précurseurs de
Rigaud lui-même, que le gouvernement français renverrait à Haïti pour essayer d'y recouvrer sa domination.
De pareilles insinuations ne pouvaient qu'être agréées par
Dessalines, dans la situation d'esprit où il se trouvait.
anciens officiers de
Rigaud, revenus depuis l'indépendance, avaient tous débarqué dans le Sud ou dans l'Ouest : c'était insinuer à
l'empereur, qu'ils pouvaient bien être les précurseurs de
Rigaud lui-même, que le gouvernement français renverrait à Haïti pour essayer d'y recouvrer sa domination.
De pareilles insinuations ne pouvaient qu'être agréées par
Dessalines, dans la situation d'esprit où il se trouvait. Dieu seul sait, alors, si Mentor n'était pas dévoué aux
vuesdu gouvernementfrançais, puisqu'ilremplissait si bien
le but de la mission qui lui avait été confiée. Sa conduite
fut si astucieuse, qu'on lui prêta même le projet audacieux
de se frayer la route du pouvoir suprême, en faisant éliminer, pur la mort, tous les généraux- les plus capables ; et
dans ce cas, à quelles fins ? Car, si Rigaud s'était toujours
montré attaché à la France, Mentor lui avait aussi prouvé
son dévouement : ce qu'il supposait possible de la part
de Rigaud, a pu être également conçu par lui-même *. D'autres faits concouraient à compliquer la position
de Geffrard envers Dessalines. Soit que ce dernier voulût
réellement employer quelques capacités, soit qu'il n'eût
que l'intention d'éloigner du Sud des hommes qu'il savait être les amis de Geffrard, il avait retiré de Jérémie
l'adjudant-général Rlanchet jeune, pour le placer aux 1 Voyez ce que dit de Mentor, l'auteur de l'Hist. d'Haïti, t. 3, p. 213, 237,
249, 256. Comme lui, nous rapportons ce que les traditions nous ont transmis.
T. VI. 15 194* ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. Gonaïves, dans les bureaux du ministre des finances, et
Dâumec, qui y faisait le commerce en société avec Geffrard, pour le nommer commissaire impénal à SaintMarc. Peu après son arrivée dans le pays, B. Blanchet
aîné avait été nommé trésorier à Jérémie, où il avait jadis
rempli la même charge : dans ces circonstances, il fut
révoqué de ses fonctions « pour avoir été accusé d intri*
« gués contre l'autorité * » impériale, sans doute. Soit par
ordre de l'empereur, soit spontanément, il quitta Jérémie
aussi et fut résider au Cap où il se mit dans le commerce et
devint l'associé du général en chef H. Christophe. Il y eut
encore diverses autres révocations dans le Sud. Geffrard
eu fit naturellement la remarque, de même que de la translation en d'autres lieux, de ceux qui étaient ses amis ; il en
prit de l'ombrage à son tour, à raison des faits précédens.
Toutes ces choses ne purent être ignorées, et tendaient
à aggraver les rapports de Dessalines avec ce général.
où il se mit dans le commerce et
devint l'associé du général en chef H. Christophe. Il y eut
encore diverses autres révocations dans le Sud. Geffrard
eu fit naturellement la remarque, de même que de la translation en d'autres lieux, de ceux qui étaient ses amis ; il en
prit de l'ombrage à son tour, à raison des faits précédens.
Toutes ces choses ne purent être ignorées, et tendaient
à aggraver les rapports de Dessalines avec ce général. De son côté, Christophe s'était fait une tactique politique , se rapprocher de tous ceux qui avaient ou
croyaient avoir sujet de se plaindre de Dessaîines. Au
Cap, il s'entourait des hommes les plus marquans, les
plus intelKgeus, lés accueillant toujours avec une grande
distinction, vivant avec eux dans une étroite familiarité : c'étaient Rouanez jeune, les deux Roumage, Ferrier,
Villon, Leconte, Juste Bugonin, César Thélémaque,
Larose, etc. Son comtïïefee était tout-à-faît agréable par
ce bon ton , ces manières distinguées qu'il savait y mettre. II captait ainsi tous ceux qui avaient des idées d'avenir pour le pays, par la situation présente des chose*.
À fa fête récente dé Dessalines, pendant son séjour au
Cap, au bal qui fut donné au palais impérial, l'empereur, ' ■' Hi&t. d'Haïti, t. 3, p. 226. [1805] CHAPITRE VI. i98 danseur infatigable et passionné, s'était conduit sans aucune gravité, en faisant des gambades qui excitèrent
un rire général parmi les assistans ; et Christophe qui en
affectait beaucoup, qui en avait réellement, avait osé
manifester son dégoût pour un tel sauteur, en disant même
qu'il était honteux d'obéir à un chef semblable \ Nous
avons déjà dit qu'au siège de Jacmel,en 1800, Toussaint
Louverture avait dû intervenir entre le colonel Christophe et le général Dessalines, à cause de l'arrogance du
premier envers son supérieur. Christophe avait trop le sentiment de la dignité dans
le commandement, et de l'orgueil qu'il fait naître dans un
caractère comme le sien, pour ne pas être impatient du
joug de l'obéissance envers l'homme qu'il estimait au-dessous de lui, parce qu'il se croyait plus d'aptitude au gouvernement, et qu'en effet il avait plus de capacité que lui.
Quoique élevé an rang supérieur de général en chef de
l'armée, et en quelque sorte désigné pour être le successeur de l'empereur, il n'oubliait pas la déclaration faite
par ce dernier relativement au choix qu'il ferait de celui
qui devrait gouverner le pays après lui. Les dispositions
de la constitution à ce sujet avaient confirmé ce qu'il y
avait d'imprudent dans cette déclaration, et celles concernant le droit de révocation pour l'empereur, de toutes
les fonctions civiles et militaires, avaient encore ajouté dfr
l'insécurité pour la haute position de Christophe. Tout
tendait donc à lui inspirer le désir de Voir arriver la fîtt
prochaine de Dessalines : c'était à travaillera cette œu*
vre qu'il devait méditer, et pour cela, il lui fallait le concours des généraux les plus influens.
prudent dans cette déclaration, et celles concernant le droit de révocation pour l'empereur, de toutes
les fonctions civiles et militaires, avaient encore ajouté dfr
l'insécurité pour la haute position de Christophe. Tout
tendait donc à lui inspirer le désir de Voir arriver la fîtt
prochaine de Dessalines : c'était à travaillera cette œu*
vre qu'il devait méditer, et pour cela, il lui fallait le concours des généraux les plus influens. Parmi ceux du Nord, Romain était celui qui marquait « Hist. d'Hsïti, t. 3, p. 234. 196 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. le plus de déférence au général en chef; il avait été chef
de bataillon à la lre demi-brigade quand Christophe en
était le colonel ; il lui était dévoué. Capois, au contraire, avait pour lui une haine implacable. On n'en connaît pas l'origine; mais étant d'une
nature brutale, et orgueilleux de ses hauts faits dans la
guerre de l'indépendance, il se peut qu'il ait été froissé,
dans quelque circonstance, par les manières hautaines
deChristophe. Celui-ci, sachant cela et redoutant la bravoure de Capois dont le dévouement à Dessalines était
encore un obstacle à ses vues ultérieures, avait fait surveiller sa conduite et ses moindres propos, pendant qu'il
était encore commandant de l'arrondissement du Portde-Paix. Dans ce commandement, Capois montrait un
caractère despotique, sauvage ; il avait excité le mécontentement des habitans de ces localités par des persécutions injustes ; il fut même assez barbare pour faire passer aux verges une femme enceinte qui n'avait pas salué
la sienne. Des plaintes furent portées à l'empereur, en
même temps que Christophe lui transmettait les rapports
confidentiels qu'il se faisait faire, par l'administrateur
Jacques Simon qui gérait les finances au Port-de-Paix,
par Pourccly, colonel de la 9me demi-brigade, et d'autres
officiers ou fonctionnaires. C'est ce qui paraît avoir motivé la nomination de Capois à la 2e division du Nord, à la
résidence du Cap, et dit-on, sur les conseils de Christophe.
Ce dernier espérait qu'il gagnerait Capois à ses vues par
des procédés bien veillans ; mais Capois devint plus furieux
en quittant le Port-de-Paix, son lieu natal, et se trouvant
placé au Cap sous les yeux du général en chef, pour
lequel étaient tous les hommages des citoyens et des troupes. Il n'avait plus sous sa main cette vaillante 9me qui [1805] chapitre vi. 197 l'aimait ; elle était désormais sous l'influence de Romain,
dont Capois n'ignorait pas l'intimité avec Christophe.
Sans instruction, sans affabilité, mécontent de toutes
sortes de manières, il fut annulé politiquement dans sa
division : il sentait qu'il était absolument sous la dépendance du général en chef qui, au Limbe ou au Port-dePaix, avait en Romain un lieutenant. Quant au général Toussaint Rrave, homme de bien,
militaire obéissant, il n'offusquait pas Christophe ; il en
était de même de Raphaël et de Charles Lalondrie, généraux de récente création. Et d'ailleurs, l'élévation de
Christophe à la tête de l'armée, après la mutation de
Yayou, de la Grande-Rivière à Léogane, — et de Capois,
du Port-de-Paix au Cap, disait à tous qu'il ne fallait pas
lutter avec cet esprit dominant, qui avait tant aidé à la
fin tragique de Moïse après les boucheries de 1799, qui
avait débarrassé l'empereur de Sans-Souci, d'une manière si impitoyable.
ailleurs, l'élévation de
Christophe à la tête de l'armée, après la mutation de
Yayou, de la Grande-Rivière à Léogane, — et de Capois,
du Port-de-Paix au Cap, disait à tous qu'il ne fallait pas
lutter avec cet esprit dominant, qui avait tant aidé à la
fin tragique de Moïse après les boucheries de 1799, qui
avait débarrassé l'empereur de Sans-Souci, d'une manière si impitoyable. Christophe se voyait donc à peu près assuré de l'avenir
dans le Nord ; car Capois, effacé aux yeux des troupes,
était néanmoins redoutable par sa bravoure audacieuse;
mais le général en chef savait par quel moyen il pourrait
neutraliser, détruire cet obstacle. Dans l'Artibonite, ou la lre division de l'Ouest, il ne
pouvait exercer aucune influence, parce que tous ces lieux
étaient commandés par des hommes tout-à-fait dévoués à
Dessalines qui y dominait réellement. Et comment gagner à ses vues les départemens de
l'Ouest et du Sud où commandaient des généraux tels que
Pétion, Geffrard, Jean-Louis François et Férou ? C'est
envers eux que Christophe dut user de toute sa dextérité; mais, ii faut dire aussi que les circonstances s'y pré198 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D*H'AÏTr. taient admirablement. II n'ignorait pas que les citoyens,
en généra], y étaient peu affectionnés à l'empereur, h
cause de ses antécédens et par les motifs déjà déduits
pour sa mauvaise administration ; il savait les différentes
raisons que Geffrard, personnellement, avait de se plaindre. C'était donc à exploiter cette situation des choses,
que le général en chef dut s'employer. On avait toujours remarqué la distinction qu'il faisait,
surtout de Pétion et de Geffrard, dans les diverses réunions des généraux, soit au 1er janvier 1804, aux Gonaïves, soit au 1er janvier 1805 à Marchand, soit au siège
de Santo-Domingo. Son mérite personnel le portait à apprécier celui de ces deux hommes dont le caractère avait
brillé par tant défaits éclatans. D'ailleurs, Christophe ne
pouvait pas oublier le service que Pétion lui avait rendu
à la Grande-Rivière, à l'égard de Sans-Souçi : Geffrard
s'y trouvait et s'était montré disposé, comme Pétion, à
soutenir l'autorité dans la personne de Christophe contre
cet Africain : de là, naturellement, la propension du général en chef à se rapprocher de ces deux généraux. Mais, pour leur communiquer, sinon ses vues personnelles, du moins ses observations sur l'état des choses,
sur les tendances de Dessalines, Christophe était trop habile pour employer la voie de la correspondance. Il fallait
trouver un homme capable d'apprécier la situation par luimême, en position d'inspirer de la confiance à Pétion et
à Geffrard, et qui fût dans ses intérêts propres. Cet
homme était au Cap : lié à Christophe par des intérêts
pécuniaires, il était mécontent de l'empereur. Ce fut
Bruno Blanchet aîné, révoqué récemment de sa charge
de trésorier à Jérémie, — 'Blanchet aîné qui, cinq ans plus
tard, fut l'auteur principal de la scission du Sud, pour
la confiance à Pétion et
à Geffrard, et qui fût dans ses intérêts propres. Cet
homme était au Cap : lié à Christophe par des intérêts
pécuniaires, il était mécontent de l'empereur. Ce fut
Bruno Blanchet aîné, révoqué récemment de sa charge
de trésorier à Jérémie, — 'Blanchet aîné qui, cinq ans plus
tard, fut l'auteur principal de la scission du Sud, pour [1805] CHAPITRE VI. 199 avoir été révoqué par Pétion, de sa charge de secrétaire
d'Etat de la République d'Haïti. Afin de cacher cette mission secrète, Christophe fît
partir Blanchet aine sur une goélette qui servait à son
commerce et que commandait Bastien Jean-Baptiste *;
on y mit de la farine et d'autres marchandises du commerce que faisait Blanchet au Cap. Le but apparent de
cette expédition était d'aller dans tous les ports pour les
vendre et acheter du sucre et autres denrées en retour.
La goélette passa aux Gonaïves où les deux frères Blanchet se virent et s'entendirent ; elle se rendit à Jérémie
où Blanchet aîné transmit à Férou l'expression de la
haute estime du général en chef, le prôrjant d'ailleurs à
ses amis. De là, la goélette fut aux Cayes où le négociateur intelligent, rancuneux, fit des ouvertures plus positives à Geffrard. Mais Geffrard n'était que mécontent de l'accueil que
l'empereur faisait aux dénonciations du général Moreau,
des soupçons injustes conçus à son égard par rapport à
Higaud ; il ne voyait pas dans ces faits des motifs suffisans pour concevoir le projet de conspirer contre le pouvoir impérial. Il était trop éclairé pour ne pas faire la
part de l'ignorance de Dessalines, trop dévoué à son pays
pour vouloir, alors, le renversement du chef autour duquel il s'était franchement rallié et avait rallié l'ancien
parti de Rigaud dans le Sud, afin de parvenir à l'indépendance du pays. Il n'accueillit donc pas les insinuations de Blanchet aîné ; mais, en lui témoignant son es*
time pour Christophe, il lui promit de garder un secret
absolu à ce sujet. ' Homme de couleur qui devint contre-amiral dans la flotte de Christophe,
quand il fut Roi. 200 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. Une telle conduite, on ne peut le nier, était celle d'un
bon citoyen : Geffrard ne pouvait être un délateur comme
Moreau, son subordonné. La réconciliation avait été sincère de la part des hommes de l'ancien parti de Rigaud
avec celui de Toussaint Louverture : ils en avaient donné
trop de preuves dans la fusion qui décida des destinées de
Saint-Domingue, pour qu'on doute des bonnes intentions
de Geffrard, à cette époque.
Une telle conduite, on ne peut le nier, était celle d'un
bon citoyen : Geffrard ne pouvait être un délateur comme
Moreau, son subordonné. La réconciliation avait été sincère de la part des hommes de l'ancien parti de Rigaud
avec celui de Toussaint Louverture : ils en avaient donné
trop de preuves dans la fusion qui décida des destinées de
Saint-Domingue, pour qu'on doute des bonnes intentions
de Geffrard, à cette époque. A son retour dans le Nord, Blanchet aîné se fît porter
au Port-au-Prince pour y voir Pétion. Comme à Geffrard,
il lui parla aussi positivement ; mais comme son collègue,
Pétion repoussa l'idée du renversement de l'empereur,
et par les mêmes motifs, en promettant le même secret
par rapport à Christophe * . Pétion, auteur de la fusion éminemment nationale
qui triompha de la France, qui vengea toute la race noire,
dans son ancienne colonie, des injustices commises à son
égard, ne pouvait pas vouloir détruire son œuvre patriotique, alors qu'on pouvait encore espérer de Dessalines, qu'il n'irait pas au-delà de ce qu'on avait déjà à lui
reprocher. Mieux que qui que ce soit, ce grand citoyen
savait être indulgent pour sa nature brute et son caractère emporté. Il voyait avec douleur que ses passions ardentes le rendaient le jouet de quelques hommes de son
entourage, les Mentor, les B. Tonnerre, les Juste Chanl M.Madiou prétend que Pétion accueillit Blanchet avec froideur, et qu'il
lui déclara qu'il se défi-ail du cœur de Christophe, tout en promettant le secret sur ses ouvertures. Quoiqu'il paraisse avoir tenu ces particularités, de
Bonnet qui y aurait été présent, nous croyons difficilement que la prudence
habituelle de Fétion eût failli ainsi, en présence d'un agent qu'il aurait accuei li avec froideur zl dont lapâssion était visible, par rapporta sa révocation
de. la charge de trésorier : c'eût été s'exposer à ce que ses paroles fussent
transmises à Christophe. Pélion n'était pas susceptible de commettre une
telle faute politique : il était naturellement froid. [4805] CHAPITRE VI. 201 latte ; mais il n'y avait pas encore lieu de se prémunir contre lui, ni de lui préférer le général en chef. S'il fallait juger
de celui-ci par ses anciens antécédens, avant la guerre de
l'indépendance, quelle garantie pouvait-il offrir de plus
que l'empereur ? Son caractère dominant perçait malgré lui ; Pétion l'avait assez étudié quand il était dans le
Nord. De retour au Cap, Blanchet.aîné rapporta à Christophe, que si Geffrard et Pétion ne prêtaient pas la main à
une conspiration, du moins ils étaient loin d'approuver
le gouvernement despotique de l'empereur ; et que ,
dans toi s les cas, il pouvait compter sur leur discrétion.
Pour le moment, il n'en fallait pas davantage à Christophe.
dominant perçait malgré lui ; Pétion l'avait assez étudié quand il était dans le
Nord. De retour au Cap, Blanchet.aîné rapporta à Christophe, que si Geffrard et Pétion ne prêtaient pas la main à
une conspiration, du moins ils étaient loin d'approuver
le gouvernement despotique de l'empereur ; et que ,
dans toi s les cas, il pouvait compter sur leur discrétion.
Pour le moment, il n'en fallait pas davantage à Christophe. Les traditions du Sud rapportent que Blanchet aîné
vint aux Cayes dans le mois d'août 1H05 : ce serait donc
pendant que l'empereur était au Cap, où il arriva le 15
juillet et d'où il retourna à Marchand, en septembre. Et
d'un autre côté, l'auteur de l'Histoire d'Haïti affirme que,
dès son arrivée dans cette ville, « il était parvenu à dé-
« couvrir la vaste conspiration qui se formait déjà contre
« lui ; que n'en pouvant saisir les fils, ses instincts lui dé-
« signaient Christophe et Geffrard qu'il n'osait cependant
« ouvertement frapper. » Cet auteur rapporte encore des
paroles de l'empereur contre Christophe, à l'occasion du
propos que celui-ci avait tenu dans le bal du palais, paroles empreintes de menaces ; qu'il avait exhorté Capois
à abattre Christophe, ce que ce général avait refusé de
faire. Le même auteur ajoute enfin que : « Dessalines, re-
« connaissant combien était puissante l'influence dont
« jouissait au Cap le général Christophe, se résolut à
« flatter son ambition et à l'intéresser à son gouverne802 études sur i/histoire d'haïti. <r ment eu le comblant de ses plus hautes faveurs ' . » De
ces dernières idées serait alors sortie sa nomination au
rang de général en chef de l'armée. Si toutes ces assertions de la tradition ne sont pas exactement vraies en tous points, du moins on peut croire
qu'il y a quelque chose de fondé. Il en résulte que Christophe devenait personnellement intéressé au renversement de Dessalines, indépendamment de son ambition
de parvenir au pouvoir suprême. Nous connaissons un
fait qui ajoute à la vraisemblance de ces assertions, et qui
devait encore exciter l'intérêt de Christophe à tout ménager pour arriver à son but : il se passa peu de temps
après que Dessalines fût de retour à Marchand, de son
voyage au Cap. Un rapport lui étant parvenu contre un de ces actes
de despotisme auxquels Christophe était si enclin, il résolut de le mander immédiatement à Marchand, en disant
hautement qu'il le ferait tuer de suite. Dupuy reçut l'ordre
d'écrire une lettre à Christophe à ce sujet : l'empereur
l'ayant signée, lui dit de l'envoyer par un dragon de ses
guides. En cachetant cette lettre, Dupuy, qui se distiqr
guait dans l'état-major impérial par ses sentimens et sa
conduite, y ajouta un petit morceau de papier sur lequel
il écrivit ces mots : « Répondez que vous êtes malade. »
En remettant ïa lettre au dragon, il lui dit : « Mon ami,
« apportez cette lettre au général en chef, au Cap. Re-
« mettez-la à lui-même, et dites-lui que c'est le capitaine
« Dupuy qui vous l'a donnée, d'après l'ordre de l'empe*
« reur. Avez-vous de l'argent pour faire le voyage ? —
« Non, capitaine, répondit le dragon. — Prenez cela (4
« gourdes), et allez vite. »
»
En remettant ïa lettre au dragon, il lui dit : « Mon ami,
« apportez cette lettre au général en chef, au Cap. Re-
« mettez-la à lui-même, et dites-lui que c'est le capitaine
« Dupuy qui vous l'a donnée, d'après l'ordre de l'empe*
« reur. Avez-vous de l'argent pour faire le voyage ? —
« Non, capitaine, répondit le dragon. — Prenez cela (4
« gourdes), et allez vite. » ' Hkst. d'Haïti, t. 3, p. 228,235 et 237. [1805] CHAPITRE VI. 205 C'était jouer sa tête, si une réflexion était venue à
Dessalines de révoquer son ordre et de reprendre cette
lettre. Mais on comprend aussi la cause de la haute estime
et des faveurs dont jouit Alexis Dupuy sous le règne de
Christophe. Le général en chef répondit à l'empereur, qu'il était désolé de ne pouvoir se rendre à Marchand, étant malade
en ce moment. Dessalines, dont le caractère offrait tous
les constrastes, n'y pensa plus; mais Christophe médita
plus que jamais : le conseil de Dupuy l'avait averti qu'il
s'agissait de sa vie1. On dira peut-être de ce dernier, que c'était une trahison envers l'empereur. Si l'on pensait ainsi, ce serait mal
apprécier le devoir moral de tout homme qui sert auprès
d'un chef d'Etat, dont la violence peut le porter aux crimes les plus affreux. Son devoir consiste à lui épargner
l'occasion d'en commettre, lorsqu'il ne peut hasarder un
conseil direct ; car, en facilitant ses instincts, ce serait
se rendre criminel envers la société ; il ne serait plus
possible de l'arrêter dans cette voie, périlleuse pour lui autant que pour elle. Comme si la fatalité poussait Dessalines vers sa chute,
presque au même temps où Christophe venait d'être averti
de se tenir sur ses gardes, oùGeffrard venait de se refuser
à tramer contre lui, l'empereur donnait à ce dernier de
nouveaux motifs de mécontentement et de défiance. Dans le mois de septembre, le colonel Guillaume La1 Déjà, dans une autre circonstance, le général Vernet avait envoyé un avjs
semblable à Christophe, mandé à Marchand : il lui avait fait dire de ne pas
passer par la Coape-à l'Inde pour y venir, — une embuscade y ayant éf,é posée
pour le tuer, — mais d'aller aux Gonaïves où se trouvait l'Impératrice, et de
la prier de l'accompagner à Marchand : ce qui eut lieu. Madame Dessalines,
au cœur si généreux, désarma son mari.
le général Vernet avait envoyé un avjs
semblable à Christophe, mandé à Marchand : il lui avait fait dire de ne pas
passer par la Coape-à l'Inde pour y venir, — une embuscade y ayant éf,é posée
pour le tuer, — mais d'aller aux Gonaïves où se trouvait l'Impératrice, et de
la prier de l'accompagner à Marchand : ce qui eut lieu. Madame Dessalines,
au cœur si généreux, désarma son mari. 204 études sur l'histoire d'haïti. fleur, commandant la cavalerie du Sud, le chefde bataillon
Vaval, de la 1 5e demi-brigade, et le colonel Dartiguenave,
furent mandés à Marchand où ils furent tous trois promus
au grade de général de brigade : c'étaient des anciens
officiers sous Rigaud *. L'empereur eût prouvé par là qu'il ne conservait
point de rancune contre ce vieux parti réuni au sien, si la
politique inspirée par Mentor, — de se faire des créatures
par de nouveaux généraux, — ne perçait pas, du moins
dans l'une de ces promotions : celle de Vaval, car les deux
autres pouvaient parvenir à ce grade sans occasionner des
ohservations. Vaval y passait ainsi, à l'exclusion de son
colonel Francisque, qui ne plaisait pas à l'empereur. Ce
chefde bataillon, ainsi que Guillaume Lafleur, lui paraissaient très-dévoués ; et probablement Dartiguenave était
un officier sur qui il croyait pouvoir compter contre Christophe, au Cap, où Capois se trouvait déjà. Au retour de
Guillaume Lafleur dans le Sud, l'empereur le chargea de
rapporter au général Geffrard, de vives paroles de remontrances sur l'administration de sa division. Ces remontrances, ces reproches, étaient de vraies
taquineries; car, sous le rapport militaire, Geffrard était
d'une sévérité qui devait plaire à l'empereur. Dans une
circonstance récente, un soldat avait été condamné par
le conseil spécial, à subir la peine des verges : les troupes
de la garnison des Cayes dont il faisait partie, manifestèrent l'intention de s'y opposer. Geffrard les assembla
sur la place d'armes, et ordonna cette exécution avec une
rigueur exemplaire. Il veillait d'ailleurs au maintien de la
discipline parmi les corps sous ses ordres. Sous le rap1 G. Lafleur alla commander l'arrondissement d'Aquin ; Vaval, celui de
l'Anse-à-Veau ; et Darliguenave, celui de la Grande-Rivière. [1805] CHAPITRE VI. 205 port de la culture, les travaux étaient aussi surveillés
que partout ailleurs. Geffrard n'avait point à se mêler
de l'administration de la justice qui est du ressort des tribunaux, ni de celle des finances dont les agents recevaient les ordres du ministre à qui ils rendaient compte
de leurs opérations. En quoi pouvait-il donc mériter des
reproches ? Mais les choses étaient arrivées à ce point, qu'il sentit
la nécessité d'avoir un entretien avec Dessalines, afin de
se justifier de toutes les imputations lancées contre lui : en
conséquence, il sollicita de l'empereur la permission de
se rendre à Marchand. Dessalines, qui présumait sans
doute le motif de ce voyage, lui répondit de le différer jusqu'au premier janvier 1806, où il devait y venir en même
temps que tous les autres généraux.
proches ? Mais les choses étaient arrivées à ce point, qu'il sentit
la nécessité d'avoir un entretien avec Dessalines, afin de
se justifier de toutes les imputations lancées contre lui : en
conséquence, il sollicita de l'empereur la permission de
se rendre à Marchand. Dessalines, qui présumait sans
doute le motif de ce voyage, lui répondit de le différer jusqu'au premier janvier 1806, où il devait y venir en même
temps que tous les autres généraux. En attendant cette réunion, Dessalines vint au Portau-Prince. Il s'agissait dans ce voyage d'une affaire toute
personnelle à lui, comme père de famille, et toute politique par le résultat qu'il espérait obtenir. Ayant une1
charmante demoiselle, nommée Célimène, sa fille naturelle néeavantson mariage avec l'impératrice, il conçut le
projet de la marier au général Pétion. En sa qualité de
père il ne pouvait pas choisir un mari plus méritant que
ce énéral; comme chef de l'État, il croyait obtenir par
cette alliance plus de dévouement de la part de celui qui
lui en avait donné des preuves, depuis trois ans. Il pensait encore, dit-on, à en faire un symbole vivant de l'union étroite du noir et du mulâtre, dont les deux époux
seraient la personnification la plus haute. Certes, les divers motifs qui portaient Dessalines à désirer ce mariage, sont louables ; mais, malheureusement, 20® études sua ^'histoire d'haïti. il s'adressait à l'homme le moins enclin à la sainteté d'un
tel Ken ; qui avait des idées fort regrettables sur l'institution qui crée réellement la famille dans la société civile ;
et qui, devenu à son tour chef de l'Etat, eut le tort, impardonnable aux yeux de la religion, de la morale et même
de la politique, de n'en pas tracer l'exemple a ses concitoyens pour les porter à cet acte. En outre, à cette époque, Pétion avait une femme chez lui ; jeune; belle, gracieuse,elle était déjà mère d'une enfant qu'elle eut pour
lui dans cette même année '. Pétion n'était pas le seul qui fût dans ce cas, vivant
maritalement avec une femme qui n'était pas son épouse,
par suite des ancien nés moeurs coloniales : l'existence de
sa fille l'attachait à elle et on ne lui en connaissait point
d'autres. L'empereur qui traçait le fâcheux exemple d'entretenir des concubines dans toutes les villes, malgré ses
liens avec sa vertueuse épouse, né pouvait donc pas exiger raisonnablement, de Pétion, qu'il abandonnât sa
fefôwne et son enfant pour contracter cette union légitime
avec sa fille Célimène. De plus, Pétion tenait sur cette
jeune personne du sang impérial, un secret ignoré jusqu'alors de son pètfe : elle avait failli dans ses relations
avec Chancy* neveu de Toussaint Louverture, et cet aide
de carap de Pétion lui avait tout avoué.
ueuse épouse, né pouvait donc pas exiger raisonnablement, de Pétion, qu'il abandonnât sa
fefôwne et son enfant pour contracter cette union légitime
avec sa fille Célimène. De plus, Pétion tenait sur cette
jeune personne du sang impérial, un secret ignoré jusqu'alors de son pètfe : elle avait failli dans ses relations
avec Chancy* neveu de Toussaint Louverture, et cet aide
de carap de Pétion lui avait tout avoué. Plein de l'idée qui lui souriait, Dessalines arriva au 1 Célie, cette enfant bien-aimée, adorée de Pétion, naquit en 1805. Ace
sujet, il nous faut relever ce qui est un injuste reproche de' la part du M. Ma*
dkwi : il dit de Pétion « qu'il mourut sans m€me avoir reconnu ime enfant
« conçue sous son toit avant ses derniers momens. » Cet auteur vent .-a.is doute
parler û'Hersitié qui naquit en novembre 1818, huit mois aprVs" la mjrt éê
Pétion. Comment celui-ci aurait-if pu savoir cette conception et \ revoir sa
propre mort, pour déclarer sienne, une enfant posthume ? Quam à ^Jt- he, elle
fut reconnue par Pétion, comme sa fille naturelle ; et c'est à ce titre qu'elle
hérita de ses biens. [1805] CHAPITRE VI. 207 Port-au-Prince, le cœur réjoui d'avance du succès qu'il
croyait obtenir dans sa démarche. ïl accueillit avec une
bienveillance particulière le général Pétion venu au-devant de lui à son entrée dans la ville ; dans la soirée, il
donna un bal au palais, durant lequel il était joyeux, affable avec tous ses invités. Le lendemain, en présence de
tous les fonctionnaires publics, de tous les officiers de
son nombreux état-major, il amena Pétion avec ses plus
intimes dans sa chambre ; et là, il parla delà convenance
politique, de la nécessité d'une franche unioti entre les
noirs et les mulâtres, qui devait être cimentée surtout par
les liens de famille : enfin, il dit à Pétion que dans Ces
vues, il avait le désir de lui donner sa fille en mariage.
Ce dut être sans doute un grand regret pour Pétion ; mais
il répondit qu'il n'aimait pas le mariage. H lui exprimait
en cela un sentiment dont il a donné les fâcheuses preuves toute sa vie, mais sans faire valoir les autres raisons
que nous venons de déduire, et quicertainementétaienf visibles aux yeux de Dessalines. Néanmoins, l'empereur,
qui se faisait une idée exagérée de son autorité, laquelle
ne peut jamais aller jusqu'à forcer les inclinations, lui dit
de réfléchir a sa proposition, parce que le bonheur dtf
pays en dépendait '.Mais il avait affaire à l'homme le
plus résolu, le plus déterminé à tout oser quand ïl était
parfaitement convaincu. Ses réflexions ne fe portèrent
point à céder *. Le désappointement du père et du chef d'Etat produisit
en Dessalines Un regrettable effet : ses idées s'assombri1 Hist. d H ïti, t. 3, p. 245, 246, 247. 4 M. Madiou prétend que Pétion ftit profond énent de'concerte\ CûnstérUiAS
la proposition de Dessalines. C'est parler de Pélion sans avoir étudié son caractère par ses actes. 208 études sur l'histoire d'haïti.
ère et du chef d'Etat produisit
en Dessalines Un regrettable effet : ses idées s'assombri1 Hist. d H ïti, t. 3, p. 245, 246, 247. 4 M. Madiou prétend que Pétion ftit profond énent de'concerte\ CûnstérUiAS
la proposition de Dessalines. C'est parler de Pélion sans avoir étudié son caractère par ses actes. 208 études sur l'histoire d'haïti. rent. Prévenu contre Christophe et Geffrard, il se laissa
aller à des préventions aussi contre Pétion. Et qui sait
'si, dans son esprit, déçu de toutes ses espérances, il ne
conçut pas le soupçon injuste, que Pétion refusait la main
de sa fille, parce qu'elle était noire! Cet abominable système colonial n'a laissé que trop d'idées et de sentimens
puériles à cet égard, et plus d'une fois on les a vus se faire
jour dans de semblables circonstances, comme si hommes
et femmes doivent sacrifier leurs inclinations personnelles
pour contracter des unions contre leur goût. Ce qui donne lieu à penser ainsi de Dessalines, c'est qu'il
prit occasion ensuite de se plaindre que les families, les
hommes de couleur en général, réclamaient les propriétés du domaine public à cause de leur filiation européenne,
du nom des colons qu'ils portaient. Il s'exprima à cet
égard publiquement, il paraît, en présence de plusieurs
officiers supérieurs et fonctionnaires. « Nous avons fait la guerre pour les autres dit-il.
« Avant la prise d'armes contre Leclerc, les hommes de
« couleur, fils de blancs, ne recueillaient point less;icces-
« sionsde leurs pères : comment se fait-il, depuis que nous
«avons chassé les colons, que leurs enfans réclament
« leurs biens? Les noirs, dont les pères sont en Afrique,
t n'auront donc rien? J'ai su qu'il n'y a pas dans tout
« le Sud, cent habitations ou maisons séquestrées, et ce-
« pendant j'en ai fait disparaître toutes les famiiles des
« colons. Ah ! Messieurs, si cela doit continuer ainsi,
« les affaires iront fort mal. On ne se contente pas de
« dilapider l'État, on conspire, on veut se soulever con-
« tremoi ; mais, qu'on prenne les armes, et on le paiera
« cher. Est-ce qu'on aurait déjà oublié la guerre civile
«sous Toussaint et Rigaud? J'ai, dans chaque localité, [1805] CHAPITRE VI. 209 « des gens sur lesquels je puis compter ; tant pis pour les
« insensés qui s'agiteront ! » Et s'adressant ensuite à ïnginac, directeur des domaines, il lui dit : « Sans doute, il n'y a plus de biens doma-
« niaux dans la 2e division de l'Ouest ; d'après vos rap-
« ports de complaisance, les Vastey, les Blancliet, auront
« mis en possession des biens de l'Etat, les fils des colons
« au préjudice de mes -pauvres noirs. Prenez garde à vous !
« Nègres et Mulâtres, nous avons tous combattu contre
« les blancs ; les biens que nous avons conquis en ver-
« sant notre sang, appartiennent à nous tous ; j'entends
« quils soient partagés avec équité. » ïnginac voulut ré-
« pondre, mais Dessalines lui imposa silence *. »
en possession des biens de l'Etat, les fils des colons
« au préjudice de mes -pauvres noirs. Prenez garde à vous !
« Nègres et Mulâtres, nous avons tous combattu contre
« les blancs ; les biens que nous avons conquis en ver-
« sant notre sang, appartiennent à nous tous ; j'entends
« quils soient partagés avec équité. » ïnginac voulut ré-
« pondre, mais Dessalines lui imposa silence *. » Ces dernières paroles avaient le mérite de diminuer l'aigreur des premières ; mais cependant, il resterait prouvé
que le refus de Pétion lui avait suggéré des sentimens fort
blâmables à l'égard des mulâtres. D'abord, il n'était pas
juste de faire entendre, de prétendre que les noirs avaient
fait la guerre pour eux, pour les autres; car sans eux,
sans ces hommes de l'ancien parti de Rigaud, dont Dessalines rappelait si malencontreusement la querelle avec
Toussaint Louverture, comme une menace, il n'eût pas
eu la gloire d'être le principal fondateur de l'indépendance
d'Haïti : c'est à leur concours dévoué qu'il dut, même la
soumission des noirs de l'Ouest, du Sud et du Nord aussi.
A cet égard, il suffit de rappeler la haine que lui portaient Sans-Souci, Petit Noël et les Congos du Nord,
Lamour Dérance et autres dans l'Ouest et dans le Sud.
Dans ces trois provinces du pays, les noirs, à la prise
d'armes contre les Français, se ressouvenaient que lui, 1 Hist. d'Haïti, t. 3 p. 247 et 24S. M. Madiou paraît avoir appris ces particularités d'Inginac même. T. VI. 14 210 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Dessalines, n'avait été qu'un instrument aveugle dans les
mains de Toussaint Louverture, pour les contraindre,
avec barbarie, à un travail forcé ait profit des colons; et
il a fallu l'exemple tracé du concours, de la soumission
à ses ordres, par les anciens partisans de Rigaud, pour
les y entraîner. Pétion, Geffrard, Jean-Louis-François,
Francisque, Papa lier, etc., s'étaient faits brigands quelques jours avant lui. Eux et toute cette vaillante 43e demi-brigade, n'étaient-ils pas tous d'anciens soldats de
Rigaud, entraînant Clervauxet H. Christophe dans leur
héroïque résolution? Pourquoi donc Dessalines rappelaitil cette funeste guerre civile ? Pour menacer d'en renouveler les horreurs Il citait le Sud plus particulièrement, dans son irritation contre ceux qui fraudaient sur
les droits du domaine public : il y avait donc en lui des
idées préconçues? Sans doute, on ne saurait le nier, à cette époque des
mises en possession, il y eut des particuliers de la classe
des mulâtres qui tentèrent de réclamer les biens de colons, qui réussirent même à se faire envoyer en possession ; par la suite, sous le gouvernement de Pétion, il y
en eut encore; et deux lois du sénat, en 1807, s'appuyèrent sur l'arrêté du 7 février 1804, pour maintenir
les droits du domaine public contre les fraudes des réclamans non fondés. Mais Dessalines, s'il avait été plus
modéré, aurait pu comprendre cette convoitise de la part
de ces individus, leur en faire le reproche à eux seuls et
non pas généraliser contre toute une classe. Lorsqu'un
chef arrive à de pareilles idées, il est impossible qu'il ne
commette pas des injustices envers ceux dont les droits
sont certains et fondés sur des titres valables, et alors il
est précipité dans l'abîme !
contre les fraudes des réclamans non fondés. Mais Dessalines, s'il avait été plus
modéré, aurait pu comprendre cette convoitise de la part
de ces individus, leur en faire le reproche à eux seuls et
non pas généraliser contre toute une classe. Lorsqu'un
chef arrive à de pareilles idées, il est impossible qu'il ne
commette pas des injustices envers ceux dont les droits
sont certains et fondés sur des titres valables, et alors il
est précipité dans l'abîme ! [1805] CHAPITRE VI. 211 L'empereur quitta le Port-au-Prince, mécontent du général Pétion qui n'avait pas adhéré à ses désirs. De retour à Marchand, il ne tarda pas à apprendre ce que tout
le monde savait dans l'Artibonite, au sujet de sa fille ; et
ce fut pour lui une poignante douleur, une cause
d'irritation bien juste contre son séducteur. A part sa
haute position comme chef de l'Etat, sa qualité de père
doit commander la sympathie de quiconque a des principes de moralité. Chancy avait eu tort d'abuser de la
faiblesse de cette jeune personne qu'il aimait, et dont il
était aimé, dit-on, depuis l'époque où son oncle gouvernait le pays. Il n'y avait qu'un moyen de réparer cet outrage fait au père et au chef: c'était que celui-ci les unît
en mariage; le neveu de Toussaint Louverture valait
bien la fille de Dessalines ! Mais ce dernier était d'une
nature trop violente pour concevoir une telle idée, surtout
après le désappointement qu'il venait d'éprouver au Portau-Prince. Le conseil lui en fut donné, notamment par
Saget, homme de couleur, qui l'avait averti en 1802 du
projet conçu par les Français de l'arrêter à la Petite-Rivière. Il le repoussa pour admettre celui que lui donna
Mentor, dit-on en ces termes : « Sire, je ressens toute
« votre douleur ! Cet affront ne peut être lavé que dans
« le sang ; un mulâtre seul pouvait concevoir l'affreuse
« idée de jeter le déshonneur dans la famille de Votre
« Majesté. Jamais un de vos sujets noirs n'eût commis
« un tel crime ! * » Mentor était bien capable de tenir un tel langage ; et
en cela, il aurait rempli le but de la mission qui le porta
en Haïti. Quoiqu'il en ait été, un officier de l'état-major 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 249. 212 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'uAÏTI. de l'empereur, le colonel Daran, fut envoyé avec une
compagnie de guides au Port-au-Prince, avec ordre au
colonel Germain Frère,commandantde l'arrondissement,
d'arrêter Chancy et de l'envoyer à Marchand sous cette
escorte. Mis en prison d'abord, Chancy dut comprendre
quel serait son sort. Le général Pétion lui envoya des pistolets ; il se fit sauter la cervelle. Ses restes reçurent les
derniers honneurs parles soins de Pétion. L'empereur pouvait comprendre alors les motifs du refus de ce dernier ; mais, au fait, Pétion avait enlevé une
proie à sa vengeance, en envoyant des pistolets à Chancy ;
il avait osé faire procéder à ses funérailles1. Dans l'esprit de Dessalines, il supporta la responsabilité de ces
actes de vrai courage, surtout à cette époque, car Germain Frère ne dut pas manquer de couvrir la sienne,
en faisant son rapport sur toutes ces circonstances. Voilà donc Pétion, ainsi que Christophe et Geffrard,
les trois généraux les plus infîuens de l'empire, en butte
aux préventions, au mécontentement de l'empereur.
avait osé faire procéder à ses funérailles1. Dans l'esprit de Dessalines, il supporta la responsabilité de ces
actes de vrai courage, surtout à cette époque, car Germain Frère ne dut pas manquer de couvrir la sienne,
en faisant son rapport sur toutes ces circonstances. Voilà donc Pétion, ainsi que Christophe et Geffrard,
les trois généraux les plus infîuens de l'empire, en butte
aux préventions, au mécontentement de l'empereur. Si, au Cap, le général Capois ni aucun autre agent
n'osaient contrarier Christophe, qu'ils savaient capable
des plus grandes violences en dépit de l'autorité impériale, il n'en fut pas de même au Port-au-Prince et aux
Cayes, à l'égard de Pétion et de Geffrard. Le colonel
Germain et le général Moreau, sachant qu'ils étaient appuyés de cette autorité, s'attachèrent à contrecarrer ces
deux derniers autant que possible, parce qu'ils étaient
modérés. 1 Un général qui put faire de telles chose?, était-il susceptible d'être déconcerté, consterné en présence de Dessalines ? Ne jugeons pas de ces hommes
d'après nous. [1805] CHAPITRE VI. 213 Comme l'empereur, toutes les autorités donnaient des
hais fréquens; il avait communiqué à tous les citoyens
sa passion pour la danse, car on se plaît toujours à imiter le chef de l'Etat. C'était une époque de plaisirs,
d'amusemens de toutes sortes; on jouissait de la vie
comme si l'on devait la dépenser follement, en vue d'un
présent qui offrait, peu de garanties aux personnes, ou
d'un avenir qui pouvait être troublé d'un instant à l'autre,
par une nouvelle lutte avec la France en cas de paix générale en Europe. La jeune nation haïtienne était pour
ainsi dire campée sur son territoire. On ne voyait pas
restaurer les maisons des villes et bourgs qui tombaient
en ruines, encore moins en bâtir de nouvelles, puisque
villes et bourgs devaient disparaître au premier coup de
canon d'alarme, afin que la nation fût debout comme un
seul homme. Les chefs, les fonctionnaires publics, les
particuliers, propriétaires ou fermiers de biens domaniaux, ne relevaient les usines dans les campagnes que
juste au point de pouvoir fabriquer les denrées selon le
genre de culture qu'on faisait; et cet état de choses dura
encore plusieurs années, par les mêmes causes. Une autre
cause contribuait à cette négligence envers les propriétés : c'est que les meilleures, appartenant au domaine,
n'étaient entre les mains des fermiers qu'à titre éventuel;
ils n'avaient point un intérêt de famille à les conserver.
Ungénéral, un colonel, un fonctionnaire public mourant,
sa ferme passait à un autre individu.
denrées selon le
genre de culture qu'on faisait; et cet état de choses dura
encore plusieurs années, par les mêmes causes. Une autre
cause contribuait à cette négligence envers les propriétés : c'est que les meilleures, appartenant au domaine,
n'étaient entre les mains des fermiers qu'à titre éventuel;
ils n'avaient point un intérêt de famille à les conserver.
Ungénéral, un colonel, un fonctionnaire public mourant,
sa ferme passait à un autre individu. On aura une idée du despotisme du colonel Germain
Frère, dans ce que nous allons raconter. Dans un bal donné chez Pétion, qui était, pour ainsi
dire, le rendez-vous de tous les jeunes hommes habitant
le Port-au-Prince à cette époque, le chef de bataillon d'ar214 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. tillerie Lys, ami particulier de Pétion dont il avait été le
lieutenant quand ce dernier commandait une compagnie
de cette arme, ayant dit à l'orchestre déjouer la valse
qu'il aimait beaucoup, cette danse fut jouée aussitôt. Lys
et d'autres cavaliers commençaient déjà, lorsque Germain
ordonna de jouer le menuet qu'il aimait aussi avec passion. Fort de sa priorité, Lys insista pour que la valse fût
continuée, tandis que le commandant de l'arrondissement, colonel, exigeait le menuet. Un vacarme épouvantable s'ensuivit, durant lequel Pétion se borna à sourire
malicieusement, bien certain que son ancien lieutenant ne
céderait pas.Lebalse termina ainsi, presque à son début.
ÏI en était à peu près de même dans la salle de spectacle du Port-au-Prince, où des amateurs avaient fait revivre la scène : ils y jouaient des comédies, des drames,
même des tragédies, notamment celle de la mort de César,
par Voltaire. C'étaient Bonnet, Lys, Lavelanet et d'autres
qui s'amusaient ainsi pour récréer la population de
cette ville1. Pétion n'y manquait jamais, de même que
les autres autorités, le colonel Germain surtout qui y allait,
coiffé d'un bonnet à poil d'ours sur lequel était tracée
cette légende: Haïti, tombeau des Français*, sans doute
par opposition avec le nom que le colon Wiet avait donné
à sa position retranchée où il perdit la vie. Eh bien ! on
remarquait souvent, que lorsque les spectateurs applaudissaient un acteur qui ne lui plaisait pas, Lys surtout,
le colonel Germain leur ordonnait de cesser, afin, disaitil, de ne pas troubler le spectacle.
,
coiffé d'un bonnet à poil d'ours sur lequel était tracée
cette légende: Haïti, tombeau des Français*, sans doute
par opposition avec le nom que le colon Wiet avait donné
à sa position retranchée où il perdit la vie. Eh bien ! on
remarquait souvent, que lorsque les spectateurs applaudissaient un acteur qui ne lui plaisait pas, Lys surtout,
le colonel Germain leur ordonnait de cesser, afin, disaitil, de ne pas troubler le spectacle. 1 Dans la tragédie de la mort de César, Bonnet remplissait le rôle de Cassius, et Lys, celui de Brulus. Cette observation servira à expliquer une anecdote qui sera produite plus tard. 2 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 182. [i805] CHAPITRE VI. 215 Dans un voyage que fît le général Vernet, ministre des
finances, au Port-au-Prince, ce colonel l'invita à aller
passer une nuit sur l'ancienne sucrerie du baron de SantoDomingo qu'il tenait à ferme de l'Etat. Il lui fit voir les
belles plantations de cannes qui y existaient comme dans
l'ancien régime, etluidit : «Demain matin, ministre, vous
« boirez votre café avec du sucre de ces cannes. — C'est
« impossible, colonel, on n'en aurait pas le temps. —
« Ministre, remarquez les cannes de cette pièce ; c'est de
« là que sortira le sucre que je vous ferai présenter de-
« main malin avec votre café, et on les coupera à une
« heure après minuit. » La gageure fut acceptée et gagnée
par le jcommandant de l'arrondissement du Port-auPrince. Il avait peut-être obtenu un résultat plus grand
que celui de l'empereur, qui fonda une sucrerie à Marchand-Laville en moins d'une année. Par ses soins, les plantations de cannes sur l'ancienne
sucrerie de Caradeux le cruel, devenue l'une des fermes
de l'empereur, avaient été effectuées en deux mois. Les
cultivateurs avaient dû travailler nuit et jour. Il est vrai
qu'à l'arrivée des Français, en 1802, ils s'étaient mutinés contre Dessalines à son passage dans la plaine du
Cul-de-Sac : sous Toussaint Louverture, il tenait aussi
cette habitation à ferme. Peu après le voyage de Dessalines au Port-au-Prince,
la mort deGabart survint à Saint-Marc, où il était malade.
Né au Dondon le 28 octobre 1776, il mourut le 50 octobre i 805, à l'âge de 29 ans. Il avait commencé sa carrière militaire^dès les premiers momens de la révolution,
et il gagna tous ses grades par sabravoure sur le c hamp de
bataille. Sans instruction, aveuglément soumis aux ordres 216 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. de ses chefs, il ne pouvait être, à l'école politique où il
passa, un homme modéré dans l'exercice de son autorité : ce n'était qu'un soldat, mais un soldat intrépide,
aussi estimé et plus aimé de Dessalines que de Toussaint
Louverture, sous lesquels il avait servi constamment.
L'empereur le regretta sincèrement, car il lui était dévoué
corps et âme : il lui fit rendre les honneurs funèbres dus
à son rang, à ses services et à sa fidélité. Son cœur fut
inhumé au fort Culbuté, de Marchand, et son corps à l'église de Saint-Marc où on lit l'épitaphe gravée sur le
marbre qui recouvre ses restes.
ines que de Toussaint
Louverture, sous lesquels il avait servi constamment.
L'empereur le regretta sincèrement, car il lui était dévoué
corps et âme : il lui fit rendre les honneurs funèbres dus
à son rang, à ses services et à sa fidélité. Son cœur fut
inhumé au fort Culbuté, de Marchand, et son corps à l'église de Saint-Marc où on lit l'épitaphe gravée sur le
marbre qui recouvre ses restes. Ainsi, le pays perdit dans l'année 1805, deux de ses
vaillans généraux, Augustin Clervaux et Louis Gabart.
Ils eurent l'honneur de signer l'acte de son indépendance politique, après avoir glorieusement combattu
pour cette cause et pour la liberté de leurs frères. Parleurs
services, ils méritèrent les regrets de la patrie. CHAPITRE YH. Actes despotiques de Germain Frère. — Sa conduite envers Pétion. — Conduite dePétion. — Convocation des généraux à Marchand, pour la fête de
l'indépendance. — Révolte de Germain Picot aux Platons et sa répression par
Geffrard. — Geffrard se rend ensuite à Marchand. — Conseil secret tenu
par Dessalines pour faire tuer Geffrard etPéliou. — Examen de ses motifs.
— Boisrond Tonnerre. — Conseils donnés à Dessalines par H. Christophe. —
Il fait avertir Geffrard et Pétion. — Ils concertent tous trois la mort de Dessalines.— Examen de cette conjuration. -- Décret sur le chargement des
navires en café, sucre et coton. — Réclamation deJ. Lewis contre l'administration. — Belle conduite de Pétion à cette occasion. — Divers faits de
Dessalines, expliquant les contrastes de son caractère. — Ses paroles à Miranda, général espagnol. — Décret sur l'organisation de la marine, etc. —
Mort de J.-L. François à l'Anse-à-Veau. — Faits relatifs à Borgella. —
Geffrard prépare la conspiration contre Dessalines. — Décret sur les guildives. — Mort de Geffrard aux Cayes. — Paroles et faits de Dessalines à
cette occasion. Lorsqu'un supérieur se complaît dans le despotisme ,
il finit toujours par arriver à des actes injustes et même
cruels, pour soutenir ce système contraire aux lois : il sent
lui-même qu'il est l'objet de l'improbation publique, et,
pour interdire l'examen de sa conduite, il emploie ta terreur afin d'imposer silence. Tels furent les procédés du
colonel Germain Frère. Peu après le retour de l'empereur à Marchand, le colonel Thomas Marie-Jeanne, qui était resté en prison de218 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. puis l'entrée de l'armée indigène au Port-au-Prince, en
1805, pour avoir pris part au pillage des troupes dans la
ruedesFronts-Forts,ayantessayédes'évader, Germain, de
sa propre autorité, l'en fit extraire et conduire au Cul-desac, où on le tua. Pour justifier cette atrocité, Germain
l'accusa d'avoir voulu soulever les cultivateurs des montagnes du Port-au-Prince : l'empereur, à qui ce rapport
fut adressé, trouva naturellement qu'on avait bien fait de
l'exécuter. Il est probable que cet officier, qui avait été
d'abord un chef de bande dans la guerre de Pindépendance
et qui servit ensuite dans la 12e demi-brigade , avait eu
quelque querelle particulière avec Germain, qui en était le
colonel.
, Germain
l'accusa d'avoir voulu soulever les cultivateurs des montagnes du Port-au-Prince : l'empereur, à qui ce rapport
fut adressé, trouva naturellement qu'on avait bien fait de
l'exécuter. Il est probable que cet officier, qui avait été
d'abord un chef de bande dans la guerre de Pindépendance
et qui servit ensuite dans la 12e demi-brigade , avait eu
quelque querelle particulière avec Germain, qui en était le
colonel. Presqueen même temps, deux indigènes de l'ancienne
partie espagnole, qui étaient soldats dans cette demi-brigade, en proie sans doute à la misère et à la faim, sortirent de la ville pour chercher du travail à 1 a campagne : arrêtés,ils furent suspectés de vouloir s'évader et retourner
dans leurs foyers. Germain les fit fusiller en présence de la
garnison, malgré l'appel humain que firent les troupes à
sa générosité, — à sa justice! — en criant grâce! En
admettant qu'aux termes du code pénal, ces malheureux
dussent être considérés comme coupables de désertion,
c'était tout au plus la désertion à l'intérieur, punissable
d'emprisonnement et non de la mort. Mais des Espagnols, aux yeux de Germain comme à ceux de l'empereur,
ne pouvaient échapper à ce cruel châtiment : les soldats
haïtiens jugèrent différemment en poussant ce cri de commisération. Et eux-mêmes, comment étaient -ils traités ? Dès le départ de l'empereur pour Marchand, nous l'avons dit, Germain s'attacha à contrecarrer l'autorité de
Pétion. La malheureuse affaire de Chancy le rendit cha- [1805] CHAPITRE VII. 219 que jour plus hostile; il tenait sans cesse des propos malveillans sur ce général qui était son chef immédiat. Sachant cela, Pélion se gardait contre sa perfidie, parce
qu'il dutsupposer avec raison, que Germain avait reçu
des instructions spéciales de l'empereur pour agir ainsi.
Les officiers de son état-major se faisaient un devoir de
coucher le plus souvent chez lui, pour être à même de le
défendre s'il y avait lieu. On a même dit qu'il lui arrivait
parfois de changer de chambre dans la vaste maison qu'il
occupait ; mais on ne peut raisonnablement ajouter foi à
de tels bruits, quand on se rappelle le courage flegmatique de Pétion en tant de circonstances. Ce qui est certain, c'est qu'il s'étudia à laisser faire le
colonel Germain, à ne pas user de son autorité supérieure
pour réfréner ses actes de brutal despotisme, soit envers
les particuliers, soit envers les militaires : il se persuadait
que par là, Germain se perdrait. On ne peut blâmer cette
conduite de Pétion, en considérant que celle du commandant de l'arrondissement du Port-au-Prince était le résultat du système irréfléchi du gouvernement impérial. A cette époque, Pétion s'occupait presque exclusivement de la construction d'une petite goélette qu'il nomma
l'Indien, construction où il dirigeait lui-même les divers
ouvriers, par ses connaissances. Ingénieur militaire, il
était aussi ingénieur de marine et civil, comme il était bon
artilleur. Habituellement vêtu d'une redingote, ne portant qu'un
chapeau rond, excepté quand il se présentait devant les
troupes avec le seul costume militaire de colonel, il se
faisait ainsi plus citoyen que général1. Presque toujours
construction d'une petite goélette qu'il nomma
l'Indien, construction où il dirigeait lui-même les divers
ouvriers, par ses connaissances. Ingénieur militaire, il
était aussi ingénieur de marine et civil, comme il était bon
artilleur. Habituellement vêtu d'une redingote, ne portant qu'un
chapeau rond, excepté quand il se présentait devant les
troupes avec le seul costume militaire de colonel, il se
faisait ainsi plus citoyen que général1. Presque toujours ■ Au théâtre du Port-au-Prince, il se plaçait toujours au parterre, bien 220 études sur l'histoire d'haïti. boiteux, par les douleurs qu'il ressentait aux articulations
par suite de la gale qu'il avait gagnée depuis longtemps
dans les camps, et dont il ne fut guéri que plusieurs années après, il était contraint souvent de se servir de béquilles : ce qui a fait dire à Boisrond Tonnerre (on l'assure),
« qu'il jouait le même rôle que Sixte-Quint, » avant son
avènement à la papauté. Cependant, à la fin de décembre, il dut se rendre à
Marchand où les généraux et d'autres officiers supérieurs
et des fonctionnaires publics furent mandés pour la célébration du nouvel anniversaire de l'indépendance. Le général Geffrard s'y rendait aussi, avec d'autant plus
déraison que l'empereur lui avait écrit d'ajournerà cette
époque le voyage qu'il avait voulu y faire, quand il fut
admonesté de sa part par Guillaume Lafleur.Pour y aller,
Geffrard passa par l'Anse-à-Veau, afin de voir Jean-Louis
François dont on désespérait de conserver les jours: il
devait cette visite, ce témoignage d'intérêt et d'amitié à
son ancien compagnon d'armes. Mais là, il rencontra
Jacques Daublas, employé de l'administration des domaines, qui revenait de Marchand, porteur de dépêches impériales pour lui : elles lui ordonnaient certaines mesures
qui nécessitaient son retour aux Cayes. Contrarié de ne
pouvoir peut-être se trouver à Marchand avec ses collègues,mais obéissant, il retourna sur ses pas dans l'intention de mettre la plus grande diligence dans l'exécution
des ordres qu'ilavait reçus.
Un nouvel incident survint : en route, il apprit que qu'il eût une loge réservée en sa qualité de commandant de la division militaire, [1805] CHAPITRE vu. 221 Germain Picot, ancien officier la 18e demi-brigade, s'était
soulevé et emparé de la citadelle des Platons avec quelques cultivateurs qu'il avait entraînés dans sa révolte. On peut juger de la célérité que dut mettre Geffrard à
la répression de cette folie. Germain Picot, ayant commis une action infâme, avait
été jugé à Jérémie par un conseil spécial qui le dégrada et
le renvoya du corps où il servait en qualité de capitaine.
Dans son désespoir, il conçut l'idée d'appeler aux armes
les cultivateurs déjà mécontens du système sous lequel ils
gémissaient. En militaire , il pensait que s'il réussissait
à s'emparer de ce point fortifié, où il y avait un dépôt
considérable de poudre, il aurait pu rallier tous les mécontens ; dans ce dessein, il profita d'un moment où les
troupes de la garnison s'étaient rendues à un calinda
dans le voisinage, et se rendit maître de la citadelle. En
vain les soldats revinrent pour y pénétrer, ils furent repoussés.
. En militaire , il pensait que s'il réussissait
à s'emparer de ce point fortifié, où il y avait un dépôt
considérable de poudre, il aurait pu rallier tous les mécontens ; dans ce dessein, il profita d'un moment où les
troupes de la garnison s'étaient rendues à un calinda
dans le voisinage, et se rendit maître de la citadelle. En
vain les soldats revinrent pour y pénétrer, ils furent repoussés. Le général Moreau se mit de suite à la tête de la 15e
et de la 17e, et se porta contre les révoltés ; mais arrivé
près de la citadelle au coucher du soleil,, il remettait à l'attaquer le lendemain matin, quand Geffrard survint sur
les lieux. Désapprouvant la disposition de Moreau, il fît
immédiatement monter les troupes en deux colonnes contre les révoltés, et lui-même se mit à la tête de la cavalerie qui gravit audacieusement le morne des Platons. Germain Picot n'eut que le temps de tirer un coup de canon à
mitrailles, qui ne put arrêter le divisionnaire illustre qui
avait essuyé tant d'autres feux dans sa carrière militaire :
il se jeta dans les bois avec sa bande. En peu de jours,
les cultivateurs égarés étaient rentrés à leurs travaux,
jouissant de l'amnistie qui leur fut accordée, tandis que 222 ETUDES SÛR L HISTOIRE D HAÏTI. la tête de Germain Picot fut mise a prix: quelque temps
après, elle fut tranchée et apportée aux Caves.1 Gette échauffourée ainsi terminée, et les ordres impériaux exécutés avec non moins de promptitude, Geffrard
se remit en route pour Marchand où il arriva dans l'aprèsmidi du 1er janvier 1806. Il fut porteur lui-même de la
nouvelle de la révolte et de sa répression. Ce qui devait
lui assurer à jamais l'estime et la confiance de Dessalines,
fut au contraire ce qui porta l'empereur à vouloir le faire
assassiner peu d'heures après : un tel militaire, capable
de choses semblables, lui parut trop dangereux pour son
pouvoir, après les soupçons, les préventions qu'il avait
conçues contre lui. Geffrard n'était pas le seulqui dût subir cette tyran nique décision ; aux yeux de Dessalines,
Pétion méritait le même sort. En effet, dans la soirée du 1er janvier, les salles du palais impérial resplendirent de lumières pour le bal qui devait clore la fête de l'indépendance. Le bal, la danse,
étaient devenus aussi nécessaires à Dessalines, que les
Te Deum à Toussaint Louverture; et, de même que celui-ci méditait ses crimes pendant cette cérémonie religieuse, de même, en cette circonstance, son ancien lieutenant saisit l'occasion de cette nuit de réjouissances
consacrées à l'indépendance d'Haïti, pour méditer le sacrifice impie des deux généraux qui y avaient le plus 1 L'Histoire d'Haïti, t. 3, p. 267, rapporte la révolte de Germain Picot,
après la mort de Jean-Louis François, arrivée le 10 mars 1806 : elle le représente aussi comme un laboureur (cultivateur) qui n'était que mécontent ; elle
dit encore que Geffrard s'était hâté d'étouffer cette révolte « parce qu'elle avait
« éclaté en dehors de son influence, etc. » Mais nous avons des notes positives
qui assignent cette révolte et ses causes, ainsi que nous le disons. Geffrard ne
conspirait pas encore contre l'empereur. La tète de Germain Picot fut portée
aux Cayes, la veille de la mort de ce général.
laboureur (cultivateur) qui n'était que mécontent ; elle
dit encore que Geffrard s'était hâté d'étouffer cette révolte « parce qu'elle avait
« éclaté en dehors de son influence, etc. » Mais nous avons des notes positives
qui assignent cette révolte et ses causes, ainsi que nous le disons. Geffrard ne
conspirait pas encore contre l'empereur. La tète de Germain Picot fut portée
aux Cayes, la veille de la mort de ce général. [1806] CHAPITRE VII. 225 contribué parleur courage, leur désintéressement et leur
dévouement envers ce même chef. Après avoir dansé comme à son ordinaire, vers minuit l'empereur se retira dans sa chambre, sans affectation : il y fît appeler successivement et secrètement les
généraux H. Christophe et Romain, et le colonel Pierre
Toussaint, commandant de l'arrondissement de SaintMarc. La grande affluence d'officiers et de fonctionnaires
qu'il y avait au palais ne permit à qui que ce soit de remarquer l'absence momentanée du bal, de l'empereur et
de ces officiers supérieurs. Là, Dessalines leur déclara qu'il était positivement! nformé que Geffrard et Pétion préparaient le retour de
Rigaud dans le pays, afin de le reconnaître pour chef de
l'Etat ; que ce projet était concerté avec le gouvernement français, le dévouement de Rigaud à la France
n'ayant jamais varié. Et en preuve de ce qu'il appelait ses
informations positives, il leur rappela la mission de Ducoudray, celle de Mentor qui lui avait avoué ce plan. Il
leur fit remarquer l'arrivée successive dans le pays de tous
les anciens officiers de Rigaud, celle de Poutu, son aide
de camp et secrétaire, qui avait tenté de recueillir de l'argent pour faire passer ces fonds à Rigaud et faciliter
mieux son retour. Il était inoui, selon lui, que tous ces
officiers qui avaient été déportés en France, comme Rigaud, eussent pu trouver le moyen d'en sortir, si cela
n'entrait pas dans les vues de l'empereur Napoléon H II 1 II se peut, en effet, que dans le plan conçu, la police aura fermé les yeux
pour faciliter leur évasion ; mais, eux qui avaient hâte de se rendre en Haïti
et qui auront profité de cette tolérance, ils ne s'y rendaient pas pour servir la
eause de la France ; ils y allaient dans la même intention que Martial Besse
et Delpech, pour servir leur pays. 224 études suu l'histoire d'haïti. rappela encore à ceux qu'il avait appelés dans sa chambre, que Geffrard et Pétion avaient contrarié la vengeance nationale, en usant de leur autorité dans le Sud
et dans l'Ouest pour sauver la vie à une infinité de Français, hommes et femmes, en leur procurant la facilité de
s'évader; qu'en outre, ils contrariaient son gouvernement, son administration, en ne mettant pas dans l'exécution de ses ordres, la sévérité qu'il jugeait nécessaire
au bonheur du pays, à la sécurité de l'indépendance. Enfin, il leur dit qu'il avait résolu de faire mourir, cette nuit
même, Geffrard et Pétion ; que cette immolation était
indispensable à la sûreté du peuple haïtien.
en leur procurant la facilité de
s'évader; qu'en outre, ils contrariaient son gouvernement, son administration, en ne mettant pas dans l'exécution de ses ordres, la sévérité qu'il jugeait nécessaire
au bonheur du pays, à la sécurité de l'indépendance. Enfin, il leur dit qu'il avait résolu de faire mourir, cette nuit
même, Geffrard et Pétion ; que cette immolation était
indispensable à la sûreté du peuple haïtien. Dans le chapitre précédent, nous avons fait remarquer
comment Dessalines avait pu concevoir des préventions
contre les hommes de l'ancien parti de Rigaud, par suite
des diverses particularités qu'il rappela aux officiers qui
Técoutaient ; et nous avons même admis que tout autre
chef plus éclairé que lui eût pu en concevoir : impartial
envers tous, nous ne savons pas dissimuler tout ce que
l'histoire peut envisager comme circonstances atténuantes
pour les crimes les plus horribles. Néanmoins, il n'y avait
là que des préventions, et non des preuves pour former
une conviction ; il y avait de plus, des faits, une conduite
patriotique de la part de Pétion et de Geffrard, qui devaient être examinés par Dessalines et qui auraient détruit ces préventions. Cette conduite, ces faits se rattachaient à leur coopération, à leur initiative dans la guerre
de l'indépendance, au dévouement qu'ils lui avaient
montré en ralliant à son autorité les hommes de leur
ancien parti politique, en la secondant de] toute leur
influence, même sur l'esprit de ceux du vieux parti contraire. [1806] CHAPITRE VII. 225 Dessalines pouvait encore se dire que, dans la supposition même que le gouvernement français eût compté
assez sur les anciens sentimens de Rigaud envers la
France, pour concevoir l'idée de le renvoyer en Haïti, ces
deux généraux n'auraient pas été assez aveugles pour
l'aider dans l'œuvre qu'il eût voulu entreprendre, afin de
restaurer l'autorité de cette puissance, après avoir combattu l'armée française, et avoir signé l'acle de la souveraineté et de l'indépendance du pays. Dessalines était
assez éclairé pour se faire ce raisonnement, en jugeant de
Pétion et de Geffrard par lui-même. Et qu'avait donc fait Geffrard, en arrêtant Ducoudray
aux Cayes, en le lui envoyant et le dénonçant comme
espion français ? JN'était-ce pas dire à l'empereur, qu'il
était inaccessible à une telle corruption, qu'il était incapable de trahison? Eh quoi ! un Pétion, un Geffrard, eussent voulu replacer Haïti sous l'autorité d'une métropole
qui s'était montrée si ingrate, si perfide envers les défenseurs du sol de Saint-Domingue contre les Anglais !
Ces deux généraux qui avaient si glorieusement conquis
leur position dans le pays, eussent pu même concevoir
la pensée de se replacer sous l'autorité de Rigaud, de cet
homme dont la mission politique était achevée en juillet 1800, dont le rôle militaire dans la guerre civile avait
offert à leurs yeux tant de fautes C'est une opinion généralement accréditée dans l'esprit des hommes du Sud, à cette époque dont nous retraçons les faits, queBoisrond Tonnerre s'était uni à Mentor
pour induire Dessalines dans ces erreurs, dans ses préventions contre Geffrard et Pétion. Le mot que nous
venons de rapporter de lui, à l'égard de ce dernier, indique une certaine malveillance : attribuer à Pétion le
t. vi. 15 226 études sur l'histoire d'haïti.
généralement accréditée dans l'esprit des hommes du Sud, à cette époque dont nous retraçons les faits, queBoisrond Tonnerre s'était uni à Mentor
pour induire Dessalines dans ces erreurs, dans ses préventions contre Geffrard et Pétion. Le mot que nous
venons de rapporter de lui, à l'égard de ce dernier, indique une certaine malveillance : attribuer à Pétion le
t. vi. 15 226 études sur l'histoire d'haïti. rôle qu'avait joué Sixte-Quint pour mieux cacher son
ambition, c'était le dénoncer à l'opinion publique, sinon
à l'empereur lui-même. Nous avons fait remarquer aussi
le passage de ses Mémoires, où il invoquait l 'animadversion des lois contre les Haïtiens qui voudraient protéger
un seul Français. Bien que daus cette brochure il ait fait
un grand éloge de Geffrard pour avoir ménagé ses concitoyens des Cayes pendant le siège de cette ville, il se peut,
il est probable qu'il désapprouva sa conduite quand il
sauva la vie à quelques Français. Son intimité avec Mentor, l'extravagance de ses idées, sa conduite immorale,
peuvent encore faire admettre que, pour plaire à l'empereur qu'il savait prévenu contre Geffrard, son ambition
aura cru qu'il fallait adopter le plan de Mentor contre les
anciens généraux, afin de les remplacer ; qu'il l'aura enfin secondé dans ses conseils perfides. D'autres faits seront
articulés à la charge de Boisrond Tonnerre, envers des
hommes du Sud, qui donnent à penser qu'il excitait Dessalines contre ce département. Quoi qu'il en soit, revenons au conseil tenu par ce dernier dans sa chambre, et disons ce qui suivit sa déclaration à H. Christophe, Romain et Pierre Toussaint. Dans la situation d'esprit où se trouvait Christophe,
après la mission qu'il avait fait remplir par Bruno Blanchet auprès de Geffrard et de Pétion, après l'avis secret
que lui donna A. Dupuy, il était trop intelligent et trop
ambitieux pour ne pas apercevoir, avec sagacité, tout le
parti qu'il pouvait tirer de l'aveuglement de l'empereur,
pour son élévation personnelle. Il dut reconnaître que, si
Dessalines le consultait pour avoir son concours dans
l'assassinat de Pétion et de Geffrard, rien ne lui garantissait à lui-même que d'autres officiers supérieurs ne seraient [4806] CHAPITRE VII. 227 pas consultés aussi plus tard, quand il s'agirait de se défaire
de lui. Il se peut bien, et croyons-le pour l'honneur du
cœur humain, qu'il se ressouvint de la conduite tenue à son
égard par Pétion, lorsque la fureur de Petit Noël, de SansSouci et de leurs Congos se déchaînait contre lui. Mais,
en donnant son avis le premier, il était trop adroit pour
essayer de justifier ces deux généraux, pour chercher à
dissiper les préventions de Dessalines qu'il savait égales
contre lui-même, quoique ce fût pour d'autres motifs.
pour l'honneur du
cœur humain, qu'il se ressouvint de la conduite tenue à son
égard par Pétion, lorsque la fureur de Petit Noël, de SansSouci et de leurs Congos se déchaînait contre lui. Mais,
en donnant son avis le premier, il était trop adroit pour
essayer de justifier ces deux généraux, pour chercher à
dissiper les préventions de Dessalines qu'il savait égales
contre lui-même, quoique ce fût pour d'autres motifs. Christophe dit donc à Dessalines, qu'il croyait, comme
lui, que Pétion et Geffrard se préparaient à recevoir Rigaud
dans le pays ; qu'il avait également remarqué le retour
successif de tous ses anciens officiers. Mais il ajouta qu'il
ne pensait pas que le moment fût opportun pour se
défaire de ces deux généraux ; que l'empereur ne devait
pas méconnaître qu'ils étaient très-influens sur l'armée
et sur le peuple ; que les troupes de l'Ouest et du Sud,
les populations de ces départemensleur étaient dévouées ;
que s'il les faisait mourir de cette manière , il était
à craindre qu'il y eût un soulèvement général dans
l'Ouest et dans le Sud, et que même les troupes de l'Artibonite et du Nord qui avaient vu leurs faits d'armes dans
la guerre de l'indépendance, pourraient se laisser séduire,
ou du moins ne se prêteraient pas avec vigueur à la répression du soulèvement. Enfin, il le conjura d'attendre
un peu pour laisser à Pétion et Geffrard le temps de démasquer leurs vues et leurs intrigues; qu'alors, toutpuissant comme il était, l'empereur pourrait facilement
anéantir eux et leur faction. Il mit dans cette dernière
partie de ses conseils toute l'animation de son caractère,
et d'un ancien partisan de Toussaint Louverture contre
Rigaud : il parut en cet instant un serviteur dévoué à Des228 études sur l'histoire d'iiaïti. salines, prêt à agir quand le moment serait venu de le
faire. Romain, inféodé à ses vues secrètes, les connaissant
parfaitement, appuya son ancien colonel de la lre demibrigade, en raisonnant comme lui. Quant à Pierre Toussaint, ancien libre du quartier
de TArtibonite, homme de bien, d'un caractère modéré,
il ne put qu'adopter les conseils du général en chef, qui
entraient dans ses sentimens intimes : il avait d'ailleurs
vu à l'œuvre de l'indépendance Pétion et Geffrard; il connaissait toute leur ancienne conduite;, toujours si honorable. Dessalines resta frappé des objections de Christophe ;
il parut convaincu qu'il fallait attendre un moment plus
propice à ses vues sanguinaires; et, recommandant à
ces trois officiers le silence le plus absolu sur sa communication secrète, il reparut au bal où il dansa de nouveau. Mais H. Christophe voulut sa perte plus que jamais :
il s'en ouvrit à Romain pour trouver le moyen d'avertir
Geffrard surtout, qui lui paraissait plus propre à recevoir
une telle confidence, à raison de son mécontentement
antérieur. Christophe se persuadait que Geffrard en parlerait à Pétion, et se ménageait par là un entretien avec
eux. Or, Romain avait alors pour secrétaire, un homme
de couleur nommé Bély qui avait servi dans le Sud et qui
était connu de Geffrard dont il lui avait souvent parlé.
Ce fut Bély qui reçut la mission de prévenir Geffrard de
ce qui s'était dit dans la chambre de l'empereur : il s'en
acquitta dans le palais même.
ait que Geffrard en parlerait à Pétion, et se ménageait par là un entretien avec
eux. Or, Romain avait alors pour secrétaire, un homme
de couleur nommé Bély qui avait servi dans le Sud et qui
était connu de Geffrard dont il lui avait souvent parlé.
Ce fut Bély qui reçut la mission de prévenir Geffrard de
ce qui s'était dit dans la chambre de l'empereur : il s'en
acquitta dans le palais même. De son côté, Pierre Toussaint, alarmé d'un projet qui
lui parut si funeste à Dessalines personnellement, confia
ce secret à Charlotin Marcadieu qu'il connaissait fort dé- [1806] CHAPITRE VII. 229 voué à l'empereur et capable de l'en détourner au besoin,
par ses conseils. Dès qu'un secret de cette nature est
dévoilé, il suit le cours de l'indiscrétion. Charlotin, aussi
alarmé que son intime ami Pierre Toussaint, étant également très-lié avec Daumec, commissaire impérial à
Saint-Marc, ne put lui cacher ce qu'il savait par la confiance de Pierre Toussaint. Et Daumec, nous l'avons dit,
avait été associé de Geffrard à Jérémie avant d'être appelé à sa charge à Saint-Marc ; une étroite amitié entre
eux en était résultée. Geffrard apprit de lui ce qu'il importait qu'il sût ainsi que Pétion ; il en avisa ce dernier ;
car ce n'était plus une chose douteuse, venant de deux
des membres du conseil secret. Dès que Christophe se fût assuré qu'ils étaient informés du projet d'assassinat contre eux, il les aborda
comme à son ordinaire, comme il l'avait déjà fait à leur
arrivée à Marchand. Il leur dit que leur sort, à tous trois,
dépendait du plus léger caprice de Dessalines, en ne leur
laissant point ignorer le danger qu'il avait déjà couru,
et que leur intérêt mutuel était de se défaire de l 'empereur. Celui-ci, en voyant Geffrard, en apprenant par lui
la révolte de Germain Picot, avait annoncé en présence
de tous les généraux, qu'il ne tarderait pas à se rendre
dans le Sud pour y mettre ordre parmi les cultivateurs.
Il fut donc résolu entre Christophe, Pétion et Geffrard,
que ce serait l'occasion la plus favorable pour frapper
Dessalines, à cause de la haine sourde qui existait à son
égard dans tous les cœurs et qui le rendrait impuissant à
résister. Geffrard se chargea de l'exécution de cette périlleuse, mais indispensable mission, pour leur salut *.
ux, qu'il ne tarderait pas à se rendre
dans le Sud pour y mettre ordre parmi les cultivateurs.
Il fut donc résolu entre Christophe, Pétion et Geffrard,
que ce serait l'occasion la plus favorable pour frapper
Dessalines, à cause de la haine sourde qui existait à son
égard dans tous les cœurs et qui le rendrait impuissant à
résister. Geffrard se chargea de l'exécution de cette périlleuse, mais indispensable mission, pour leur salut *. 1 • Le despotisme du dernier tyran, ses actions de plus en plus barbares. 230 études sur l'histoire d'haïti. Toutefois, comme Geffrard lui avait écrit pour solliciter la permission devenir à Marchand, ayant à l'entretenir, il était forcé d'arriver à une explication avec lui.
Le 6 janvier, il la provoqua en présence de tous les généraux et autres officiers réunis au palais, en déplorant les
soupçons, les préventions que l'empereur semblait avoir
conçus contre lui, en lui parlant de tout ce qu'il faisait
dans son service pour remplir son devoir. Dessalines ne
pouvait pas toujours feindre ; il répondit à Geffrard qu'il
savait que lui et Pétion nourrissaient constamment des
sentimens favorables à Rigaud. D'un caractère vif, indigné de ce reproche et plein de courage, Geffrard lui rappela que lorsqu'il vint au camp Gérard, en juillet 1805,
il lui avait dit que lui, Dessalines, donnerait des millions
pour avoir le concours de Rigaud dans la guerre de l'indépendance, et qu'il le verrait avec plaisir revenir dans
le pays ; qu'ayant servi sous Rigaud et étant son ami, il
contribuerait bien de ses moyens pour lui faire passer des
secours dans son indigence, si l'empereur le permettait;
mais que si Rigaud revenait en Haïti, il ne lui céderait ni
sa position, ni son rang. Pétion, toujours froid, mais toujours ferme sous sa physionomie impassible, se borna à dire à l'empereur, qu'il le priait de se rappeler les entretiens qu'ils avaient eus ensemble, quand ils avaient résolu de prendre les armes contre les Français. L'un et l'autre général rappelaient ainsi à Dessalines, un
passé récent où il avait eu besoin de leur concours dévoué : « tenaient éveillés tous ceux qui avaient à eu redouter les effets. Le général
« Christophe^/ a« des premiers a instruire les généraux de l'armée, et d les
« engager d prendre des mesures pour anéantir ce nouveau Néron » —
Extrait de la pièce publiée par Pétion, le 17 janvier 1807. [1806] CHAPITRE VII. 251 souvenir qui devait faire impression sur les autres généraux, sinon sur l'empereur. Il parut satisfait des explications de Geffrard et de Pétion, et les invita tous à retourner à leurs commandemens respectifs. Mais avant de
se séparer de Christophe, Pétion et Geffrard lui promirent de ne pas renoncer à la résolution dont ils étaient
tous trois convenus, comme le seul moyen de sauvegarder
leur vie et de mettre un terme à l'existence d'un gouvernement, dont le chef oubliait si facilement les services
rendus au pays et à son autorité, et qui ne pouvait faire
le bonheur du peuple '.
de Pétion, et les invita tous à retourner à leurs commandemens respectifs. Mais avant de
se séparer de Christophe, Pétion et Geffrard lui promirent de ne pas renoncer à la résolution dont ils étaient
tous trois convenus, comme le seul moyen de sauvegarder
leur vie et de mettre un terme à l'existence d'un gouvernement, dont le chef oubliait si facilement les services
rendus au pays et à son autorité, et qui ne pouvait faire
le bonheur du peuple '. Telle fut la conjuration ourdie à Marchand contre les
jours de Dessalines, mais qui s'évanouit bientôt par la
mort de Geffrard. Le renversement, la mort de l'empereur eut lieu ensuite, comme une conséquence de cette
conjuration, mais par de nouvelles causes que nous aurons à relater. Qui provoqua cette conjuration? H. Christophe, qui
avait même devancé le projet d'assassinat de Pétion et
de Geffrard, par la mission de Blanchet. Qui fut cause
qu'elle s'ourdît entre eux ? Dessalines personnellement.
Etait-il juste qu'il conçût le dessein d'immoler ces deux
généraux à ses soupçons , avait-il des raisons suffisantes,
même pour les faire juger par un conseil spécial qu'il pré- ! L'Hist. d'Haïti, t. 3, p. 261, dit même : « Les généraux partirent de Mar-
« chand et se rendirent dans leurs commandemens respectifs, rêvant la plu-
« part aux moyens d'abattre Dessalines. Le mécontentement était devenu tel,
« qu'une révolte sur un point quelconque de l'empire devait produire un
« embrasement général. » Nous ignorons complètement s'il y eut d'autres que Christophe, Pétion et
Geffrard, qui pensèrent à cela ; mais il se peut que d'autres officiers, témoins
des reproches adressés à ces deux derniers qui étaient généralement estimés,
peut-être aussi avisés du projet qui avait failli être mis à exécution contre
eux, aient reconnu que Dessalines n'offrait aucune garantie, et qu'il était à
désirer qu'il fût abattu. 252 études sur l'histoire d'haï™. sidérait souverainement, en vertu de sa constitution impériale? Non, sans doute. Et que devenait donc cette
prétendue constitution, en présence du conseil secret
tenu dans sa chambre? Pélion et Geffrard avaient-ils raison suffisante pour
conspirer contre sa vie? Oui, sans doute, puisqu'il avait
voulu les faire assassiner. Dessalines, général en chef, gouverneur général, ou
empereur, était-il, pouvait-il être un maître absolu, ayant
droit de vie et de mort sur des citoyens, des généraux tels
que Pétion, Geffrard et Christophe, même sur le plus
obscur des Haïtiens ?
chambre? Pélion et Geffrard avaient-ils raison suffisante pour
conspirer contre sa vie? Oui, sans doute, puisqu'il avait
voulu les faire assassiner. Dessalines, général en chef, gouverneur général, ou
empereur, était-il, pouvait-il être un maître absolu, ayant
droit de vie et de mort sur des citoyens, des généraux tels
que Pétion, Geffrard et Christophe, même sur le plus
obscur des Haïtiens ? Poser la question, c'est la résoudre dans le sens de la
Résistance à l'oppression. Nous arriverons bientôt à cet acte fameux dans nos
annales. En attendant, passons à d'autres faits. Le 10 janvier, un décret fut rendu pour régler le mode
de chargement des navires, à l'exportation. Tout commerçant qui expédiait des denrées du pays à l'étranger,
était contraint de charger autant de café, de sucre et de
coton pour former la cargaison. Les capitaines des navires étaient eux-mêmes tenus de recevoir à leur bord ces
trois espèces de denrées pour pouvoir être expédiés dans
les ports de l'empire. Ainsi, le gouvernement impérial
réglait les opérations commerciales, sans s'inquiéter de
savoir si l'on devait gagner ou perdre sur ce que l'on exportait du pays, si l'on avait plus besoin de café que de
sucre ou de coton pour être porté à l'étranger, en retour
des marchandises importées en Haïti. Un tel décret, venu
après celui qui contraignait les navires à se consigner
aux négocians selon le numéro de leurs patentes, était [1806] CHAPITRE VII. 235 le comble de l'arbitraire dans une matière qui réclame la
plus entière liberté. C'était vouloir, en d'autres termes,
repousser le commerce étranger du pays. Aussi vit-on,
au Port-au-Prince , un capitaine de navire revendre à
perte sur le quai, le sucre qu'on l'avait forcé à prendre,
et jeter dans le port presque tout le coton, pour ne garder à son bord que le café qu'il voulait avoir. * Dans le même mois de janvier, l'américain Jacob Lewis
éprouva , de la part du ministre des finances Vernet,
et par ordre de Dessalines, les plus grandes difficultés
pour se faire livrer des cafés qui étaient dans le magasin
des domaines et auxquels il avait un droit reconnu depuis
juillet 1805, par règlement fait avec l'administrateur Ogé,
pour les munitions de guerre qu'il avait fournies à l'État.
Vernet, ou plutôt l'empereur, voulait contraindre J. Lewis
à recevoir la valeur des cafés promis , moitié en sucre ,
et moitié en coton, ce qu'il refusait d'accepter. En même
temps, on lui signifia de conduire à Saint-Marc son navire nommé l'Empereur pour en livrer la cargaison, s'élevant à plus de 75 mille piastres, à M. Brocard, agent
et associé de Dessalines dans cette ville : ce qu'il fut contraint de faire. J. Lewis eut recours à Pétion, par rapport
aux cafés, attendu que c'était ce général qui avait acheté
la plus grande partie de ses munitions.
'il refusait d'accepter. En même
temps, on lui signifia de conduire à Saint-Marc son navire nommé l'Empereur pour en livrer la cargaison, s'élevant à plus de 75 mille piastres, à M. Brocard, agent
et associé de Dessalines dans cette ville : ce qu'il fut contraint de faire. J. Lewis eut recours à Pétion, par rapport
aux cafés, attendu que c'était ce général qui avait acheté
la plus grande partie de ses munitions. En février 1805, Pétion était déjà intervenu auprès de
l'empereur en faveur de ce commerçant qui éprouvait des
retards à être payé ; il honora son pays et son propre caractère, en lui adressant une lettre en date du 20 janvier,
par laquelle il déplorait les refus que Lewis essuyait pour 1 Dessalines a dit ensuite, qu'il avait rendu ce décret d'après les conseils
de Christophe (Hist. d'Haïti, t. 3, p. 285). En ce cas, comme en tous autres,
Christophe remplissait fort bien son rôle de prétendant à l'empire. 254 ÉTDDES SUR l'hISTOIRE d'hâÏTI. obtenir le payement de ce qui lui était dû, et en café
comme on en était convenu avec lui. « Si j'avais moi-
« même, dit-il, les moyens de payer cette dette, j'aurais
« eu, je vous le jure, la plus grande satisfaction à le fai-
« re... Néanmoins, je vous offre, Monsieur, ce qu'il est
« en mon pouvoir de faire, pour vous dédommager un
« peu, et je vous prie instamment de ne pas refuser :
« c'est d'accepter la récolte de café qui me revient d'une
« habitation que j'ai dans l'arrondissement de Jacmel.
« Vous pourrez donc envoyer un bâtiment dans cet en-
« droit, recevoir cette denrée fyue j'ai déjà ordonné de
« tenir à votre disposition. L'attachement que je porte à
« mon pays est le motif qui me détermine à vous faire
<t cette offre, et la haute estime, Monsieur, que j'ai pour
« vous y a beaucoup contribué. > Que de nobles sentimens apparaissent dans cette lettre !
Attachement à sa patrie que Pétion veut honorer par la
fidélité aux engagemens qu'il a contractés en son nom,
d'après l'ordre du chef de l'État et pour des objets de
guerre dont on avait eu le plus grand besoin ; — estime
personnelle pour un étranger venu de lui-même les offrir
à Haïti, en guerre permanente avec la France ; un
étranger qui, comme lui, avait combattu pour assurer l'indépendance de son propre pays; — justice envers un
créancier dont on frustrait les droits légitimes ; — enfin,
désintéressement d'un patriotisme élevé, antique : tout
est réuni dans cette lettre1.
des objets de
guerre dont on avait eu le plus grand besoin ; — estime
personnelle pour un étranger venu de lui-même les offrir
à Haïti, en guerre permanente avec la France ; un
étranger qui, comme lui, avait combattu pour assurer l'indépendance de son propre pays; — justice envers un
créancier dont on frustrait les droits légitimes ; — enfin,
désintéressement d'un patriotisme élevé, antique : tout
est réuni dans cette lettre1. Dans la dignité qu'elle exprime, ne voit-on pas déjà
l'homme prédestiné par la Providence, pour être le Fonda1 En 1807, devenu Président d'Haïti, Pétion fit rendre justice à J. Lewis.
Boyer, qui avait écrit sa lettre, satisfit ensuite aux dernières réclamations de
cet étranger. [1806] CHAPITRE VII. 255 teur des institutions républicaines d'Haïti, — le chef qui
la fera respecter au dehors par sa probité politique, —
l'interprète de la justice nationale qui morcellera les biens
des anciens colons, pour les distribuer à tous ses concitoyens sans distinction, afin de faire naître le bonheur
général du bonheur individuel ; — mais en même temps,
le sage législateur qui consacrera dans son pays le respect
dû au droit de propriété, en posant les bases d'une transaction équitable avec la France, pour la réconcilier avec
Haïti et la porter à reconnaître solennellement son indépendance et sa souveraineté? Et c'est cet homme, ce grand citoyen, que vingt jours
auparavant, un despote, oublieux du dévouement qu'il
montra à son autorité, voulait faire assassiner lâchement
dans son palais, où il l'avait appelé pour solenniser la fête
de l'indépendance nationale ! Ah ! la justice de Dieu ne
permet pas toujours que des crimes aussi affreux reçoivent
leur exécution : elle sait devenir un bouclier pour ses élus,
elle sait même inspirer aux êtres les moins sensibles, l'idée
de concourir à leur conservation, par l'effet des prétentions ambitieuses qu'ils nourrissent dans leurs cœurs. A côté du déni de justice fait à J. Lewis par le gouvernement impérial, l'Histoire d'Haïti (t. o, p. 262 à 265)
place divers autres faits que nous devons nous-même
reproduire, comme caractérisant l'esprit défectueux,
déplorable, de ce gouvernement. Il paraît qu'à un voyage de Dessalines au Cap, un instituteur nommé Laborie amena ses élèves au palais pour les
présenter à l'empereur, et que celui-ci l'accueillit avec
rudesse, en lui disant qu'il se réservait de former de ces
enfans, un régiment sous les ordres de son fils Innocent.
place divers autres faits que nous devons nous-même
reproduire, comme caractérisant l'esprit défectueux,
déplorable, de ce gouvernement. Il paraît qu'à un voyage de Dessalines au Cap, un instituteur nommé Laborie amena ses élèves au palais pour les
présenter à l'empereur, et que celui-ci l'accueillit avec
rudesse, en lui disant qu'il se réservait de former de ces
enfans, un régiment sous les ordres de son fils Innocent. 236 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d' HAÏTI. Laborie, désolé de cette réception et de cette disposition
militaire, se transporta ensuite chez le général en chef
Christophe, qui fit un meilleur accueil à l'instituteur et
ses élèves et lui dit que Dessalines était un barbare, incapable de civiliser et de régénérer une nation. Mais, dans la même journée, Christophe s'étant présenté aussi au palais, un aide de camp de l'empereur se
permit de lui faire des observations, à propos du soin qu'il
mettait à bien armer le fort de Laferrière, comme s'il
voulait en faire un boulevard contre l'autorité impériale.
Cette impertinence porta le général en chef à frapper cet
officier de sa canne, L'empereur survenant, « voulut, à
« son tour, battre le général Christophe de son jonc. Ses
« officiers qui l'entouraient calmèrent sa fureur.» Il semble donc que Christophe considérait le bâton comme un
excellent instrument de civilisation et de régénération. « La rivalité, dit M. Madiou, qui existait entre les deux
« castes noire et jaune formant la nation haïtienne, se
« témoignait par une foule de petits faits, malgré les
« efforts qu'avait déployés Dessalines pour l'anéantir :
« l'empereur avait parfaitement compris qu'en entrete-
« nant les animosités de castes, il ruinerait la nationa-
« lité haïtienne, etc. » La constitution impériale n'établissait aucune distinction de couleur entre les Haïtiens ; elle voulait qu'ils fussent tous connus sous la dénomination générique de
noirs; l'empereur ne voulait pas créer une noblesse en
Haïti. Comment donc la nationalité haïtienne pouvaitelle être composée de deux castes, l'une noire, l'autre
jaune l ? Le mot caste nous semble encore mal employé
il ruinerait la nationa-
« lité haïtienne, etc. » La constitution impériale n'établissait aucune distinction de couleur entre les Haïtiens ; elle voulait qu'ils fussent tous connus sous la dénomination générique de
noirs; l'empereur ne voulait pas créer une noblesse en
Haïti. Comment donc la nationalité haïtienne pouvaitelle être composée de deux castes, l'une noire, l'autre
jaune l ? Le mot caste nous semble encore mal employé ' Dans la proclamation du 28 avril 1804, Dessalines disait : « J'ai vu deux
« classes d'hommes, etc., Noirs et jaunes, etc. » La constitution vint ensuite [1806] CHAPITRE Vil. 237 ici, comme exprimant une idée propre à égarer le jugement, à perpétuer dans ce pays les distinctions du régime
colonial, qui rangerait les Haïtiens en deux campsopposés, ayant des intérêts différens résultant de la différence même de leurs castes. Car, partout où il y a des
castes, chacune a les siens dans l'ordre civil et politique.
Le régime colonial ne classe-l-\\ pas les hommes de couleuv jaune parmi ceux de la race noire ? C'est là le motif
de cette disposition de la constitution impériale. Qu'importe qu'il y ait réellement en Haïti des citoyens qui ont
la couleur tout-à-fait noire, parce qu'ils sont descendans
des Africains qui forment la race noire, et d'autres qui
ont la couleur plus ou moins rapprochée de la noire ou
de la blanche, parce qu'ils descendent des deux races,
africaine et européenne ? Les uns et les autres ne peuvent pas former des castes à part, puisqu'ils sont tous
des Haïtiens ayant les mêmes intérêts sous tous les rapports. On dit bien un noir, un mulâtre, comme on dit
un Anglais, un Ecossais, un Irlandais, ayant tous les
mêmes intérêts à titre de sujets britanniques, — comme
on dit un Breton, un Normand, un Provençal, etc.,
ayant tous aussi les mêmes intérêts, à titre de citoyens
français1. les désigner tous comme noirs ; mais l'expression de castes ne fut jamais employée dans aucun acte. 1 On peut dire la classe noire ou jaune, pour indiquer les hommes de l'une
ou l'autre couleur, mais non caste ; de même qu'on dit la classe civile ou militaire, la classe des commerçans, des artisans, des cultivateurs, etc., pour différencier les professions ; mais il ne s'ensuit pas que ce sont là autant de
castes. Dans le régime colonial, les affranchis et les esclaves formaient de véritables castes, les premiers ayant certains droits civils, les derniers n'en ayant
aucun : de là des intérêts distincts pour les uns et les autres. Mais à partir de
1793, les intérêts ont toujours été les mêmes pour tous les hommes de la race
noire. En 1832, la société abolitioniste de Londres envoya M. R. HU1 à Haïti, 258 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Ensuite, en quoi pouvait donc consister cette prétendue rivalité entre les Haïtiens de couleur noire et ceux
de couleur jaune, lorsque Ions étaient admis, sans distinction, à exercer les mêmes droits, à occuper les fonctions publiques, lorsque tous s'étaient réunis pour arriver à l'indépendance du pays? Dans cette lutte, il n'y eut
que des émules parmi eux, et nonces rivaux; et jamais
les Haïtiens ne furent plus unis que sous Dessalines : ils
le prouvèrent bien en octobre suivant ! Mais ce chef, en
prononçant les paroles qui lui sont attribuées, à propos
des propriétés des colons, ne s'exposait-il pas, contre
son intention, à les désunir, à animer les uns contre
les autres ?
indépendance du pays? Dans cette lutte, il n'y eut
que des émules parmi eux, et nonces rivaux; et jamais
les Haïtiens ne furent plus unis que sous Dessalines : ils
le prouvèrent bien en octobre suivant ! Mais ce chef, en
prononçant les paroles qui lui sont attribuées, à propos
des propriétés des colons, ne s'exposait-il pas, contre
son intention, à les désunir, à animer les uns contre
les autres ? Conclure de quelques petits faits imputables à des individus, que les noirs et les mulâtres, en général, étaient
en rivalité, c'est encore une erreur, selon nous ; c'est
encore égarer le jugement de nos lecteurs. Des blancs
peuvent être rivaux sans que tous le soient entre eux ;
des noirs aussi, des mulâtres également : pourquoi donc
ne serait-il pas possible que des noirs et des mulâtres
fussent rivaux? Mais il ne faut pas généraliser; car ce
serait prétendre que des hommes de couleur différente
sont nécessairement, fatalement rivaux, à cause de cette
différence de couleur. Pour appuyer cette assertion, M. Madioucite deux faits : pour faire une sorte d'enquête sur la situation morale et politique du pays, à
cause des appréciations présentées au Parlement par C. Mackensie, consul de
S. M. B. qui y était venu en 1826. Parmi les questions qui Turent posées à
M. R. Hill, on voit celle-ci : « De la population entière de l'île ; son état et ses progrès ; des différentes
«• classes de la population ; le nombre et l'importance de ces classes ; résultat
« des recensemens. » Mais on ne voit pas une seule fois dans ces questions, le mot de castes : les
abolitionistes savaient qu'il n'en existait pas de distinctes en Haïti. [1806] CHAPITRE VII. 239 l'un relatif au colonel Gilles Bambara qui mourut dans
un cachot où il fut incarcéré par ordre de Dessalines,
pour avoir tenu des propos de castes, c'est-à-dire, de
différence de couleur : c'était le fait d'un noir, et non
pas celui de tous les noirs. L'autre fait est relatif à Chervain, commissaire des guerres, qui aurait dit à Bédouet
de ne pas se mêler de la querelle de deux noirs : c'était
encore le fait d'un mulâtre, et non pas celui de tous les
mulâtres. Sur la dénonciation du lieutenant Michel Tendant, Dessalines fit subir à Bédouet une détention rigoureuse dans les cachots de Marchand, et son dénonciateur fut promu au grade de chef de bataillon- Si l'empereur ne voulut que récompenser le patriotisme de cet
officier, il fit bien ; mais il connaissait aussi celui de Bédouet et son dévouement ; Bédouet était incapable d'avoir ces sots préjugés de couleur. C'était Chervain, et non
lui, qu'il fallait punir.
, Dessalines fit subir à Bédouet une détention rigoureuse dans les cachots de Marchand, et son dénonciateur fut promu au grade de chef de bataillon- Si l'empereur ne voulut que récompenser le patriotisme de cet
officier, il fit bien ; mais il connaissait aussi celui de Bédouet et son dévouement ; Bédouet était incapable d'avoir ces sots préjugés de couleur. C'était Chervain, et non
lui, qu'il fallait punir. Un troisième fait eut lieu à cette époque et prouve
combien un pays et ses citoyens sont exposés à des malheurs, lorsque le chef du gouvernement n'est pas éclairé. Une femme ayant réclamé la mise en possession d'un
bien, Inginac, directeur des domaines, jugea que la demande n'était pas fondée, et renvoya la réclamante, peutêtre en la rudoyant ; car il était sujet à des momens
d'emportement. Cette femme l'injuria, et il la chassa, en
lui disant : « Vous n'êtes qu'une Messaline. » La malheureuse crut entendre une Dessalines. Elle se rendit à Marchand, et forma sa plainte à l'empereur qui, irrité de ce
qu'fnginac eût pu se servir de son nom comme un terme
injurieux, le manda aussitôt. Arrivé à la ville impériale,
le directeur des domaines, dont le zèle était cependant
bien connu de l'empereur, avait beau expliquer la chose, 1240 études suu l'histoire d'haïti. il se voyait sur le point d'être jeté dans les terribles cachots, quand heureusement pour lui, le général Bazelais
fît savoir à l'empereur l'origine de cette expression, par
la vie de l'impudique Messaline. Le quiproquo fut alors
compris, et par Dessalines et par la plaignante, qui n'entendait pas mieux que lui l'histoire romaine, et Inginac
fut renvoyé à ses fonctions *. « En même temps, dit l'histoire que nous citons, un
« administrateur accusé de prévarications, avait été ap-
« pelé à la capitale (à Marchand) pour rendre ses comp-
« tes. Dessalines lui ordonna, en présence de son état-
« major, de calculer sous ses yeux, à haute et intelligible
« voix. L'administrateur obtint, à la fin de plusieurs
« colonnes successives, des zéros et retint des imités.
« Dessalines, l'interrompant, s'écria : — Je ne m'étonne
« pas que vous ayez été dénoncé, puisqu'en ma présence,
« vous osez tout retenir, et ne laisser à l'Etat que des
« zéros. — L'administrateur retourna dans ses foyers,
« sain et sauf ; mais il fut destitué peu de temps après2. » Il faut constater aussi que Dessalines avait souvent
l'humeur la plus gaie, qu'il se plaisait même à faire de
vraies farces, tant en paroles qu'en actions, et fort inconvenantes pour le rang qu'il occupait. Ainsi, reconnaissant l'incapacité du général Vernet, comme ministre
des finances, il dit un jour : « Mon pauvre compère ne
« s'occupe qu'à faire de bons déjeuners et sa partie de
« bète;\\ s'en rapporte à Vasteydont la bourse se rem-
« plit chaque jour 3. » C'était en même temps discrédi1 Messaline était la femme de l'empereur Claude .- ce qui présentait un double danger pour Inginac. La tradition ne rapporte pas si Bazelais fit savoir
cette particularité.
ité du général Vernet, comme ministre
des finances, il dit un jour : « Mon pauvre compère ne
« s'occupe qu'à faire de bons déjeuners et sa partie de
« bète;\\ s'en rapporte à Vasteydont la bourse se rem-
« plit chaque jour 3. » C'était en même temps discrédi1 Messaline était la femme de l'empereur Claude .- ce qui présentait un double danger pour Inginac. La tradition ne rapporte pas si Bazelais fit savoir
cette particularité. 2 Hist. dHaïii, t. 3, p. 265. 3 Ibid., p. 245. [1806] CHAPITRE vu. 241 ter son ministre par des mois qui faisaient allusion à son
ignorance, et signaler le chef de ses bureaux comme un
homme dont la corruption désorganisait les finances de
l'empire ; et cependant, il souffrait cet état de choses. Dans les paroles rapportées plus haut et relatives à
l'administrateur, on se tromperait si l'on pensait qu'il y
avait méprise de sa part ; il voulait plutôt ridiculiser ce
fonctionnaire par une observation qui ne manque pas
d'esprit. L'originalité de son caractère, ses excentricités,
semblaient vouloir le plus souvent exciter le rire de ses
auditeurs; jusque dans sa manière de faire usage de sa
tabalière, il y avait quelque chose de tout personnel à lui;
mais, malheureusement, cette tabatière roulait dans ses
mains, trop souvent comme une sentence de mort. Il
aimait la fermeté, le courage dans ceux qu'il y dévouait,
et on l'a vu plus d'une fois clément envers des individus
qui allaient périr par ses ordres, parce qu'ils en firent
preuve publiquement. Ce contraste autorise à croire, que si Dessalines avait
passé par une autre école politique que celle de Toussaint
Louverture, on n'eût pas eu à lui reprocher tant de
crimes. Il eût été toujours un despote, à cause du peu de
lumières qu'il possédait ; mais son despotisme eût été
dégagé de ces bizarreries qui en firent un être redoutable,
et un chef de gouvernement incapable de comprendre les
besoins, les nécessités de son pays, après la déclaration
de son indépendance. Habitué sous le régime de fer de
son chef à n'employer que la contrainte, que la rigueur
excessive en toutes choses ; en proie aux passions les plus
fortes, il était presque impossible qu'il ne subît pas l'influence de quelques hommes pervers qui l'entouraient.
ût été
dégagé de ces bizarreries qui en firent un être redoutable,
et un chef de gouvernement incapable de comprendre les
besoins, les nécessités de son pays, après la déclaration
de son indépendance. Habitué sous le régime de fer de
son chef à n'employer que la contrainte, que la rigueur
excessive en toutes choses ; en proie aux passions les plus
fortes, il était presque impossible qu'il ne subît pas l'influence de quelques hommes pervers qui l'entouraient. Se trouvant à Jacmel, il y vit arriver l'Espagnol Mit. vi. 16 242 études scr l'histoire d'haïti. randa, natif de Caracas, qui avait organisé une expédition en Angleterre et qui arrivait alors des États-Unis,
pour se porter à Carthagène d'où il espérait soulever
contre l'Espagne, toute la Côte-Ferme comprenant la
Nouvelle-Grenade et le Venezuela, son pays natal. Présenté à l'empereur, Miranda en fut bien accueilli ; et
quand il lui eut dit que son dessein était de proclamer
l'indépendance de ces contrées, de même qu'il l'avait
fait pour Haïti, Dessalines lui demanda quels moyens il
emploierait pour réussir dans un si vaste projet. Miranda
répondit qu'il réunirait d'abord les notables du pays en
assemblée populaire, et qu'il proclamerait l'indépendance
par un acte, un manifeste qui réunirait tous les habilans
dans un même esprit. Aces mots, Dessalines agita et
roula sa tabatière entre ses mains, prit du tabac et dit à
Miranda, en créole : « Eh bien ! Monsieur, je vous vois
« déjà fusillé ou pendu : vous n'échapperez pas à ce sort.
« Comment ! vous allez faire une révolution contre un
« gouvernement établi depuis des siècles dans votre pays;
« vous allez pour bouleverser la situation des grands
« propriétaires, d'une foule de gens, et vous parlez d'em-
« ployer à votre œuvre des notables, du papier et de
« l'encre ! Sachez, Monsieur, que pour opérer une ré-
« volution, pour y réussir, il n'y a que deux choses à
« faire : coupé têtes, brûlé cazes. » Miranda rit comme
tous les assistans de ces moyens expéditifs dont Dessalines avait fait un si grand usage. Jl prit congé du terrible
Empereur d'Haïti, et fut à Carthagène où il échoua dans
son entreprise \ 1 M. Madiou raconte autrement ^ue nous le passage de Miranda à Jacnicl :
selon lui, Dessalines n'aura pas vu ce général, mais il aura envoyé l'ordre à
Magloire Ambroise de bien l'accueillir et de lui donner de sa part le conseil [1806] CHAPITRE Vil. 243 Prenez Dessalines avec ses idées originales et son expérience de la révolution de Saint-Domingue, vengeresse
des crimes du régime colonial pendant trois siècles, et
vous le trouverez conséquent avec lui-même, logique en
tous points. Malheureusement pour lui et pour son pays,
il ne put comprendre que son rôle de révolutionnaire
étant rempli, celui d'administrateur, de gouvernant ,
commençait après ses glorieux succès dans l'œuvre de
l'indépendance.
Vil. 243 Prenez Dessalines avec ses idées originales et son expérience de la révolution de Saint-Domingue, vengeresse
des crimes du régime colonial pendant trois siècles, et
vous le trouverez conséquent avec lui-même, logique en
tous points. Malheureusement pour lui et pour son pays,
il ne put comprendre que son rôle de révolutionnaire
étant rempli, celui d'administrateur, de gouvernant ,
commençait après ses glorieux succès dans l'œuvre de
l'indépendance. En cette dernière qualité, le 1er février, il rendit un
décret qui contenait des dispositions sur l'organisation
de la marine militaire, sur celle de la marine marchande,
autrement dit le cabotage, sur les mouvemens des ports
de l'empire, sur la pêche qui se fait sur les côtes, sur les
salines établies sur le littoral, etc. Ce fut, dit le décret,
sur le rapport du ministre de la guerre et de la marine.
Le général Gérin, qui avait été marin du cabotage dans
l'ancien régime colonial, se donna pleine carrière dans
cet acte où il fît un amalgame d'idées, de dispositions
puisées dans les lois françaises sur toutes ces matières.
Il y en avait certainement de très-convenables, mais de tuer et d'incendier, pour réussir dans son projet. Dessalines lui aura même
fait fournir des armes et des munitions, en lui permettant de recruter de
jeunes Haïtiens qui seraient partis avec lui, en grand nombr e. Mais nous relatons les choses d'après d'autres traditions, et nous ne comprenons pas que
Dessalines eût confié des Haïtiens à l'expédition aventureuse d'un blanc qui
allait agir dans un autre pays. Ce n'est pas Dessalines qui eût pu faire cela.
Miranda, de retour à Venezuela, en 1810, après le soulèvement opéré à Caracas, au nom de Ferdinand VII contre Napoléon, y devint sénèral en chef.
Le 5 juillet 1811, l'indépendance fut proclamée contre l'Espagne; mais le 26
juillet 1812, Miranda fut contraint de capituler, après une bataille donnée à
Vittoria : devenu prisonnier de guerre, il fut envoyé à Porto-Rico et delà
dans les cachots de Cadix où il mourut, justifiant ainsi la prédiction de Dessalines sur le sort qui lui était réservé.
Napoléon, y devint sénèral en chef.
Le 5 juillet 1811, l'indépendance fut proclamée contre l'Espagne; mais le 26
juillet 1812, Miranda fut contraint de capituler, après une bataille donnée à
Vittoria : devenu prisonnier de guerre, il fut envoyé à Porto-Rico et delà
dans les cachots de Cadix où il mourut, justifiant ainsi la prédiction de Dessalines sur le sort qui lui était réservé. 244 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. d'autres aussi qui étaient trop contraires aux habitudes
du peuple, aux nécessités des malheureux, pour ne pas
devenir odieuses à ceux qu'elles froissaient, si ce décret
avait été littéralement exécuté. Ainsi, non-seulement pour naviguer, mais pour pouvoir
faire la pêche, il fallait être classé et immatriculé comme
marin; lesenrôlemens pour la marine militaire se faisaient
par la presse, et le temps du service était illimité ; le code
pénal pour les troupes de terre était applicable aux marins
de l'Etat, justiciables aussi des conseils spéciaux; aucun
patron ni capitaine au cabotage n'était exempt de service
sur les bâtimens de guerre. Avec la presse qui faisait prendre indistinctement tous les marins, les patrons et les capitaines y étant sujets, c'était la désorganisation du cabotage si nécessaire au pays. Mais il y avait plus dans l'article % : « il ne sera admis qu'un propriétaire par cmbar-
« cation. » Un père et son fils, deux frères se livrant à
la môme industrie, ne pouvaient donc être co-propriétaires du même canot, de la même embarcation, servant à la
pêche sur le littoral, ou transportant les déniées d'un
port à un autre: c'était absurde. — Tout capitaine ou
patron au cabotage était tenu de faire porter sur le rôle
d'équipage, et en arrivant dans un port, de présenter au
bureau de la place, les voyageurs des deux sexes qui prenaient passage à son bord. — Le cabotage était interdit,
comme de raison, aux navires étrangers qui ne pouvaient
entrer que dans les ports ouverts à leur commerce. Enfin, l'article 18 établissait le droit, pour les tribunaux de
l'empire, de juger de toutes les contestations ou affaires
en cette matière, parce que, « en fait de commerce, tous
« les hommes sont regardés comme de la même nation. » Ce fut, à ce qu'il paraît, le seul acte impérial que Gérin [1803] CHAPITRE VII. 245 contresigna en sa qualité de ministre de la guerre et de
la marine ; mais ce n'est pas qu'il fût avare de projets,
qui lui attiraient des plaisanteries de la part de J. Chanlatte et de Boisrond Tonnerre, les grands rédacteurs des
actes : plaisanteries auxquelles s'amusait l'empereur luimême, qui ne lui épargnait rien à ce sujet, non plus qu'à
son ministre des finances '.
[1803] CHAPITRE VII. 245 contresigna en sa qualité de ministre de la guerre et de
la marine ; mais ce n'est pas qu'il fût avare de projets,
qui lui attiraient des plaisanteries de la part de J. Chanlatte et de Boisrond Tonnerre, les grands rédacteurs des
actes : plaisanteries auxquelles s'amusait l'empereur luimême, qui ne lui épargnait rien à ce sujet, non plus qu'à
son ministre des finances '. Peu de semaines après que ce décret eût été rendu, le
10 mars, le général Jean-Louis François mourut àl'Ànseà-Veau. Né dans la commune des Cayes en 1769, il avait
atteint sa 57e année et était par conséquent dans toute
la force de l'âge ; mais ses services militaires, ses blessures avaient ruiné sa robuste constitution. Fils d'affranchis noirs, il se trouva comme beaucoup d'autres hommes
de sa classe, au premier campement qu'ils firent à Prou,
en 1790, sous Pûgaud; il prit part, à tous les événemens
politiques, à toutes les guerres qui s'ensuivirent, se conduisant toujours avec honneur sous tous les rapports, et
se distinguant par sa bravoure sur le champ de bataille,
par sa modération dans les affaires "publiques. Signataire
de l'acte d'indépendance, il fut généreux envers des ennemis vaincus, s'associant en tous points à la conduite de
Pétion qu'il seconda si bien au Haut-du-Cap, à celle de
Geffrard qu'il seconda aussi dans le Sud. Il a mérité et
obtenu l'estime générale de ses concitoyens, les vifs re1 Ce que nous disons ici des plaisanteries dont Gérin était le sujet, se trouve
confirmé dans la diatribe de J. Chanlatte publiée au Cap en 1 807, centre le
Sénat de la République d'Haïti, li dit de sa manie de proposer des plans:
« Que de rouleaux de papier ! il en a jusque dans les bords de son chapeau
« galonné. » Après la mort de Dessalines, à son tour, le peuple constata cette habitude
d'une manière flatteuse pour Gérin : il fil une chanson où l'on disait de lui :
Vieux ministre dit : Oui, faut payer (les troupes) ; l'empereur dit : Non,
n'y a point l'argent. 246 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. gretsde sa patrie S Son corps fut inhumé au fort Desbois,
construit dans les montagnes de l'Anse-à-Veau. En apprenant sa mort, Geffrard se rendit de suite en cette ville
et présida à ses funérailles. Nous avons déjà dit que, devenu commandant de l'arrondissement d'Aquin, J.-L. François avait demandé à
Geffrard de nommer Borgella, commandant de cette place
alors au vieux bourg, situé à une lieue de la ville actuelle.
Ce fut par leur initiative propre que la nouvelle ville fut
fondée, là où était l'ancien embarcadère de la commune.
Dans le premier voyage que fit Dessalines dans le Sud, il
désapprouva le nouvel établissement au port d'Aquin ;
mais Borgella surtout lui fit remarquer que les travaux des
fortifications du Bonnet-Carré, dans les montagnes,
n'en seraient que plus activés, et que les autorités y surveilleraient plus facilement l'embarquement des denrées du pays et les mouvemens du cabotage , que la
population de l'arrondissement en profiterait davantage :
ces considérations obtinrent son assentiment.
fit Dessalines dans le Sud, il
désapprouva le nouvel établissement au port d'Aquin ;
mais Borgella surtout lui fit remarquer que les travaux des
fortifications du Bonnet-Carré, dans les montagnes,
n'en seraient que plus activés, et que les autorités y surveilleraient plus facilement l'embarquement des denrées du pays et les mouvemens du cabotage , que la
population de l'arrondissement en profiterait davantage :
ces considérations obtinrent son assentiment. Le concours que Borgella donnait à son général, l'intimité qui existait entre eux, portèrent J.-L. François à
désirer l'avoir comme adjudant-général de sa division,
lorsqu'en juillet 1805 il fut nommé commandant de la
2e division du Sud, à la résidence de l'Anse-à-Veau : il
en fit la demande à l'empereur qui ne souscrivit pas à ' C'est avec étonnement que nous avons lu dans l'Histoire d'Haïti, t. 3, p.
151, que J.-L. François, vivant en mésintelligence avec Gérin, empiétait souvent sur >on autorité dans l'arrondissement de l'Anse-à-Veau, et lui reprochait de favoriser les hommes de coulcai au détriment des noirs. J.-L. François, qui a sauvé des blancs français du massacre de 1804, était inaccessible à
ces sottes puérilités de couleur. Que l'on sache donc, une fois pour toutes,
que Gérin était, comme l'on dit vulgairement, un mauvais coucheur. [1806] CHAPITRE VII. 247 son désir et qui nomma Véret à ces fonctions et en même
temps à ce grade militaire. Cette décision de Dessalines
eut pour cause des intrigues ourdies par Boisrond Tonnerre et son père, Mathurin Boisrond, alors administrateur des domaines de l'arrondissement d'Aquin. Ce dernier avait eu des difficultés avec Borgella, à propos de
l'affermage d'une habitation que voulait avoir un vieil
officier nommé Arion, que Borgella protégeait. L'administrateur profita d'un voyage du ministre des finances
aux Cayes, et se plaignit à lui contre Borgella. Malgré
les représentations du général Geffrard, le ministre fît
passer Borgella cinq jours aux arrêts. Boisrond Tonnerre
n'ignora pas ce fait; et d'accord avec son père, il dénonça Borgella à Dessalines, comme un partisan des
blancs, comme ayant contribué à en sauver plusieurs.
C'est à ces intrigues qu'il faut attribuer le refus fait par
l'empereur, de nommer Borgella adjudant-général. J.-L. François apprit ces particularités peu de temps
avant sa mort ; il les fit connaître à Borgella qui sentit la
nécessité de se rendre à Marchaud, afin de se disculper :
il n'y fut qu'au mois de mai. En passant au Port-auPrince, il vit Pétion qui lui recommanda de montrer de
la fermeté, comme le seul moyen de réussir auprès de
l'empereur qui aimait le courage dans les hommes V. Il
arriva à Marchand dans un moment fort critique, par
rapport à l'accusation qui pesait sur lui, — d'avoir favorisé l'évasion de quelques Français. Une douzaine de Polonais, employés à l'arsenal de cette ville naissante, craignant sans doute un malheureux sort pour l'avenir, ou
il vit Pétion qui lui recommanda de montrer de
la fermeté, comme le seul moyen de réussir auprès de
l'empereur qui aimait le courage dans les hommes V. Il
arriva à Marchand dans un moment fort critique, par
rapport à l'accusation qui pesait sur lui, — d'avoir favorisé l'évasion de quelques Français. Une douzaine de Polonais, employés à l'arsenal de cette ville naissante, craignant sans doute un malheureux sort pour l'avenir, ou i Le cas de David-Troy était différent, il fallut qu'il s'humiliât pour échapper à la mort. 248 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. peut-être excédés de travaux, conçurent l'idée de fuir et
de gagner la partie de l'Est pour y joindre les troupes
françaises; arrêtés sur la route et ramenés à Marchand,
ils venaient d'être sacrifiés par ordre de Dessalines qui
était dans toute sa fureur, et qui se promenait sous les
galeries du palais en vociférant contre les blancs et leurs
partisans: personne n'osait s'approcher de lui en ce moment. Or, David-Troy, l'ancien ami de Borgella, était en faction sous ces galeries, comme soldat de la 4e demi-brigade. A la vue de ce brave officier, son intime, Borgella
fut ému et se porta devant lui pour lui témoigner toute
son affection. Selon son habitude, il tenait ses deux mains
croisées derrière le dos, quand survint Boisrond Tonnerre
qui s'approcha et en saisit une en lui disant : « Bonjour,
« mon cher Borgella. » Se retournant et le reconnaissant, Borgella retira sa main avec humeur et lui répondit :
« Je ne donne la main qu'à mes amis ! » A ces mots,
David-Troy applaudit à haute voix. Dessalines avait tout vu et tout entendu. Bemarquant
qu'il portait attention à la confusion de Boisrond Tonnerre, Borgella s'approcha de lui avec calme et tout le
respect qui lui était dû, et lui dit qu'ayant appris que des
calomniateurs l'avaient dénoncé faussement, il venait se
présenter à lui pour les démentir. — « Je te crois, ré-
« pondit Dessalines; car je suis sûr que tu n'ignores pas
« que c'est Boisrond et son père qui t'ont dénoncé : ce
« que tu viens de lui faire me prouve que tu as raison.
« Tu peux retourner à ton commandement. » Si ce jugement de Dessalines offre l'équité dont il donnait souvent la preuve, il donne aussi une idée des contrastes que présentait son caractère. Un tel caractère fait [1806] chapitre vu. 249 regretter que ce chef ne put jamais inspirer à qui que ce
soit, une entière sécurité dans ses résolutions, dans ses
sentimens, surtout à raison de tous ses antécédens presque toujours marqués au coin de la violence. Doué de
fortes passions, habitué à l'exercice d'un pouvoir absolu
qui n'avait de limites que sa propre volonté, il était constamment redoutable, parce que chacun voyait suspendue sur sa tête cette menaçante épée deDamoclès, qui
inspire la terreur en même temps que le désir de s'en affranchir *.
soit, une entière sécurité dans ses résolutions, dans ses
sentimens, surtout à raison de tous ses antécédens presque toujours marqués au coin de la violence. Doué de
fortes passions, habitué à l'exercice d'un pouvoir absolu
qui n'avait de limites que sa propre volonté, il était constamment redoutable, parce que chacun voyait suspendue sur sa tête cette menaçante épée deDamoclès, qui
inspire la terreur en même temps que le désir de s'en affranchir *. Telles furent les réflexions que fît Pétion à Borgella, à
son retour, en l'initiant au projet concerté entre lui,
Geffrard et H. Christophe, et sur l'initiative prise par ce
dernier lors de la mission secrète remplie par Bruno
Blanchet. Pétion ne lui laissa pas ignorer non plus le danger que lui et Geffrard avaient couru récemment à Marchand : il le chargea d'aller aux Cayes auprès de ce dernier, pour lui recommander de se tenir prêt, parce qu'il
était certain que Dessalines ne tarderait pas à se rendre
dans le Sud et qu'il avait reçu de Christophe de nouveaux
avis secrets. En revoyant Lamarre au Petit-Goave, Borgella s'entretint avec lui de la triste situation où l'empereur avait
conduit le pays : ce qui faisait présumer que cet état de
choses ne pouvait durer, vu le mécontentement général ;
qu'alors il faudrait prendre les armes pour changer le
gouvernement. Mais il ne dit pas à Lamarre quel avait été
son entretien avec Pétion. Ce colonel lui répondit qu'il 1 Par sa violence, Dessalines inspirait autant de crainte que Toussaint Louverture, par son caractère fourbe et hypocrite : il y avait aussi peu de sécurité
avec l'un qu'avec l'autre. La confiance dans un chef ne peut résulter que de sa
modération et de la fixité de ses principes de justice. 250 études sur l'histoire d'haïti. voyait comme lui, qu'il y avait peu de sécurité avec un
chef comme Dessalines ; que bien qu'il n'eût cependant
rien à lui reprocher personnellement, si un événement
survenait, il suivrait le parti que prendrait Borgella. On
ne doit pas s'étonner de cette réponse de Lamarre, en se
rappelant l'intimité qui existait entre eux, quand ils servaient tous deux dans la cavalerie de l'Ouest, à Léogane, et ensuite dans l'escorte de Rteaud. s? Arrivé à Aquin , Borgella tomba malade. Contrarié
dans son dessein d'aller aux Cayes,il commença une lettre
qu'il voulait adresser à Geffrard pour lui transmettre les
paroles de Pétion ; mais il se ravisa et la brûla, fort heureusement ; car il ne tarda pas à apprendre la mort de
Geffrard, et la saisie de tous ses papiers mis sous scellé
par les soins du général Moreau, qui espérait y trouver
les preuves convaincantes de ses dénonciations à l'empereur, et surtout de la conspiration qui s'ourdissait aux
Cayes.
oulait adresser à Geffrard pour lui transmettre les
paroles de Pétion ; mais il se ravisa et la brûla, fort heureusement ; car il ne tarda pas à apprendre la mort de
Geffrard, et la saisie de tous ses papiers mis sous scellé
par les soins du général Moreau, qui espérait y trouver
les preuves convaincantes de ses dénonciations à l'empereur, et surtout de la conspiration qui s'ourdissait aux
Cayes. Geffrard, en retournant dans cette ville pour s'y préparer, n'avait pu garder un secret absolu sur ce dont il
était convenu avec Christophe et Pétion, parce qu'il avait
nécessairement besoin du concours de plusieurs officiers
pour abattre l'empereur, quand celui-ci y viendrait ; mais
ce fut le nom de Christophe, général en chef de l'armée,
qu'il mit en avant pour les disposer à le reconnaître pour
chef de l'Etat, en leur persuadant que ce général avait
lui-même provoqué cette terrible mesure, comme le seul
moyen de mettre un terme à la tyrannie impériale. Le
général Moreau ne put donc pas ignorer tout-à-fait ce
projet, sans cependant en connaître toutes les ramifications; car chacuu se défiait de lui, à cause des procédés
dont il usait envers Geffrard, si sincèrement estimé et [1806J CHAPITRE VII. » 251 aimé. Or, si dans la guerre de l'indépendance, ce dernier
avait tout fait pour ramener les esprits dans le Sud à l'égard de Dessalines, contre lequel on était prévenu pour
les faits commis dans la guerre civile et après, il suffisait
que maintenant il se prononçât contre lui, pour rallier
également les esprits à son projet, alors que de nouveaux
faits de la part de Dessalines les avaient mécontentés.
Geffrard était d'une influence immense dans ce département, tant sur les troupes que sur les citoyens de tout
rang, malgré sa sévérité toujours tempérée par la bonté.
Un nouvel acte de l'empereur, publié à Marchand le
2 mai, vint aggraver cette situation tendue ; ce fut un
décret concernant les guildiveries. Le voici : Jacques, Empereur Ier d'Haïti, etc., Voulant remédier aux dommages que divers spéculateurs nonautorisés, apportent à l'exploitation des guildiveries de VEtat^ ;
Décrète ce qui suit : 1. Toute guildive appartenant à l'Etat ou aux particuliers, qui
aura été relevée ou établie antérieurement a l'arrêté de S. E. le ministre des finances (du 22 décembre 1804), relatif à l'affermage des
guildiveries, sera conservée et continuera de fabriquer. 2. Toutes celles qui auront été réparées ou entreprises par des
particuliers, postérieurement à l'arrêté préciïé , sans une permission expresse et signée de ma propre main ou de celle de S. E. le
ministre des finances , seront considérées comme illicites et par
conséquent démolies. 3. Dans un mois, à compter du jour de la publication du présent décret, tous les entrepreneurs particuliers qui n'auront pas
satisfait au désir de l'art. 2, seront poursuivis extraordinairement et
auront leurs manufactures confisquées au profit de VEtat.
l'arrêté préciïé , sans une permission expresse et signée de ma propre main ou de celle de S. E. le
ministre des finances , seront considérées comme illicites et par
conséquent démolies. 3. Dans un mois, à compter du jour de la publication du présent décret, tous les entrepreneurs particuliers qui n'auront pas
satisfait au désir de l'art. 2, seront poursuivis extraordinairement et
auront leurs manufactures confisquées au profit de VEtat. 1 Quels dommages les guildives non autorisées pouvaient-elles occasionner à
celles des fermiers de l'Etat, sinon la concurrence faite par leurs produits
similaires ? 252 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'haÏTI . 4. Le présent décpet sera lu, publié et affiché partout où besoin
sera, à la diligence des administrateurs. "Ordre aux généraux commandans de divisions et d'arrondissemens, de prêter main-forte à l'exécution du présent décret. Signé : Dessalines. Que ressort-il de ce décret combiné avec l'arrêté du 22
décembre 1804? Serait-ce seulement, comme le dit l'auteur de l'Histoire d'Haïti, t. 5, p. 271, que : « Dessalines
« et son entourage dont la conduite était si scandaleuse,
« s'efforçaient de mettre un frein aux passions du peuple ;
« que pour l'empêcher de se livrer aux excès des liqueurs
« fortes, l'empereur se résolut à faire démolir la plupart
« des guildives, du moins celles qui n'appartenaient pas
« à l'État ; que dans le Sud particulièrement, on consom-
« mait immodérément le tafia dont la propriété est d'é-
« nerver l'homme et de l'abrutir * ? » Est-ce que le tafîa, produit dans le Sud, n'était pas
transporté et consommé aussi dans les autres départemens ? Dans l'ancien régime, sur 182 guildiveries que
possédait la partie française, il y en avait 46 dans le Nord,
80 dans l'Ouest (y compris l'Artibonite) et 56 dans le Sud.
Aux Cayes surtout, on avait adopté ce genre de produit
de la Jamaïque placé dans le voisinage, parce que l'on y
faisait moins de sucre relativement aux autres parties de
la colonie ; c'était là l'industrie de bien des particuliers
qui n'étaient pas producteurs de sucre ni de sirop. La plupart de ces manufactures existaient, on les rétablit malgré la défense.
le Nord,
80 dans l'Ouest (y compris l'Artibonite) et 56 dans le Sud.
Aux Cayes surtout, on avait adopté ce genre de produit
de la Jamaïque placé dans le voisinage, parce que l'on y
faisait moins de sucre relativement aux autres parties de
la colonie ; c'était là l'industrie de bien des particuliers
qui n'étaient pas producteurs de sucre ni de sirop. La plupart de ces manufactures existaient, on les rétablit malgré la défense. 1 Le despotisme aime, au contraire, à voir les hommes s'énerver, s'abrutir,
pour régner plus facilement, de même qu'il préfère l'ignorance, aux lumières
qui éclairent sur ses actes. [1806] CHAPITRE VII. 253 Le fait est, que la plupart des grandes sucreries affermées à l'empereur, à ses ministres, aux généraux, ayant
de ces élablissemens, l'arrêté du 22 décembre 4804 avait
défendu « aux particuliers qui n'étaient pas fermiers de
« l'État, d'en restaurer ou établir de nouveaux, » pour
ne pas/aire concurrence à tous ces grands de l'empire,
dans la vente du tafia. Voilà le vrai motif de cet arrêté.
Le décret vint ajouter à cette injustice, en ordonnant la
démolition des guildives rétablies malgré la défense faite.
On avait enfreint l'arrêté, parce que les permissions
émanées de l'empereur ou du ministre des finances constituaient des privilèges, qui s'obtenaient en donnant de
l'argent à leurs secrétaires ; il ajouta encore en ordonnant
la confiscation de ces propriétés particulières qui n'auraient pas été détruites dans le mois accordé pour tout
délai, et des poursuites rigoureuses contre les retardataires. Ce décret était donc une iniquité, propre seulement à
soulever les esprits contre le gouvernement, surtout dans
le Sud où l'on était peut-être plus -en dérogation avec
l'arrêté, où le décret fut mieux exécuté, comme on le
verra bientôt. La population de ce département se trouvait ainsi
disposée à la révolte méditée, quand Geffrard tomba malade et mourut aux Cayes, le 5! mai. On soupçonna assez
généralement qu'il mourut empoisonné par des ordres
secrets de Dessalines, tant les préventions populaires
sont promptes à attribuer le mal aux chefs qui sont détestés. L'irritation s'accrut par cette erreur, parce que
Geffrard fut universellement regretté, parce qu'on fondait sur lui l'espoir d'une résistance à laquelle on se préparait.
, quand Geffrard tomba malade et mourut aux Cayes, le 5! mai. On soupçonna assez
généralement qu'il mourut empoisonné par des ordres
secrets de Dessalines, tant les préventions populaires
sont promptes à attribuer le mal aux chefs qui sont détestés. L'irritation s'accrut par cette erreur, parce que
Geffrard fut universellement regretté, parce qu'on fondait sur lui l'espoir d'une résistance à laquelle on se préparait. 254 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Il semble que la Providence voulut qu'elle fût l'œuvre
du peuple lui-même, pour lui apprendre qu'il doit compter sur sa puissance souveraine, pour apprendre aux
chefs de gouvernement qu'ils ne tiennnent leur pouvoir,
leur autorité, que de la volonté nationale. Nicolas Geffrard, fils d'un mulâtre et d'une négresse du
sang sénégalais, avait ce beau teint qu'on remarque dans
les colonies, sur les individus qui proviennent de cette
nation africaine dont le type se rapproche le plus de celui
de la race blanche, au physique, dont le moral atteste une
supériorité sur celui des autres tribus de cette contrée.
Né sur l'habitation Périgny, dans les hauteurs du campPérin, où demeuraient son père et sa mère, deux affranchis,
il avait de 44 à 45 ans à sa mort. Prenant parti avec sa
classe dès 1791, il ne cessa de se distinguer à la guerre
où il obtint tous ses grades militaires par sa bravoure et
son mérite. Ses talens étaient naturels, car son éducation
fut négligée comme celle de la plupart des hommes de sa
classe. Dans la société privée, il joignait la politesse la
plus affable à une urbanité exquise ; mais comme homme
public, il était d'une fermeté, d'une résolution qui allaient
par fois à la violence, pénétré surtout, en sa qualité de
militaire, que la discipline et la subordination exigeaient
cette manière d'être. La bonté de son cœur tempérait
cette rudesse, au point que ses subordonnés lui obéissaient plutôt par estime, par amour, que par crainte. —
Son corps fut enterré à la citadelle des Platons, et ses
entrailles sur la place d'armes des Cayes. Nous avons assez cité son nom dans nos volumes précédens, surtout dans le 5e, pour ne pas revenir sur toutes
les actions éclatantes qui le firent remarquer parmi ses
compagnons d'armes, qui lui valurent la haute considé- [1806] CHAPITRE VII. 255 ration de ses concitoyens et leurs regrets sincères, quand
arriva le terme de sa précieuse existence. L'empereur Dessalines ne jugea pas comme eux; il se
considéra heureux d'être débarrassé d'un officier dont il
redoutait l'énergie; il dit même à quelques-uns de ses
favoris, « que Dieu, en enlevant Geffrard, avait été plus
« pressé que lui. » Cependant peu après, en se rendant
dans le Sud, il fit chanter au Port-au-Prince un service
funèbre en mémoire de ce général ; mais aussi, dans la
soirée du même jour, il donna un grand bal au palais impérial, afin de chasser les chagrins qu'il éprouvait.1
officier dont il
redoutait l'énergie; il dit même à quelques-uns de ses
favoris, « que Dieu, en enlevant Geffrard, avait été plus
« pressé que lui. » Cependant peu après, en se rendant
dans le Sud, il fit chanter au Port-au-Prince un service
funèbre en mémoire de ce général ; mais aussi, dans la
soirée du même jour, il donna un grand bal au palais impérial, afin de chasser les chagrins qu'il éprouvait.1 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 275. CHAPITRE VIII. Meurtre de Noblet et de Pujol. — Explosion de. la salle d'artifice du Port-auPrince et ses causes. — Dessalines vient dans l'Ouest. — Plan perfide attribué à Boisrond Tonnerre, Mentor et Borno Déléard, à son égard. — Faits
relatifs à T. Tuât, son assassinat et spoliation de sa fortune. — Nouvelle vérification des titres de propriété à Jacmel. — Dessalines va dans le Sud. — Il
fait brûler les bois de campèche sur tout le littoral. — Il confie provisoirement l'arrondissement de Jérémie à Bazile. — H arrive aux Cayes. — Le
général Moreau lui dénonce une conspiration concertée entre Geffrard et
H. Christophe. — Les papiers de Geffrard sont livrés à A. Dupuy qui n'y
trouve aucune trace de ce projet. — Assertions de B. Inginac à ce sujet,
réfutées. — Conduite de Dessalines aux Cayes. — 11 fait démolir plusieurs guildives. — Il mande Inginac aux Cayes. — Conciliabule entre
B. Tonnerre, Mentor et B. Déléard, établissant des indices de conspiration
de leur part. — Inginac arrive aux Cayes. — Dessalines lui ordonne de
vérifier les comptes de l'administration et les titres de propriété. — Ce qu'il
fait relativement à ces deux objets. — Examen de ce qui a rapport aux titres
de propriété. — Décret du ï'r septembre y relatif. — Décret du 2 septembre sur les douanes, etc. — Dessalines quitte les Cayes : ordre qu'il donne
en partant. — Ses paroles à Lamarre, au Pelit-Goave. — Il élève Germain
Frère au généralat. — Il ordonne d'incorporer les jeunes gens dans la 12e
demi-brigade. — Nouvelle vérification des titres de propriété. — Il retourne
à Marchand. — Meurtre de Dalégrand. — Mort de Poutu, en duel.
relatif. — Décret du 2 septembre sur les douanes, etc. — Dessalines quitte les Cayes : ordre qu'il donne
en partant. — Ses paroles à Lamarre, au Pelit-Goave. — Il élève Germain
Frère au généralat. — Il ordonne d'incorporer les jeunes gens dans la 12e
demi-brigade. — Nouvelle vérification des titres de propriété. — Il retourne
à Marchand. — Meurtre de Dalégrand. — Mort de Poutu, en duel. Plus nous approchons de l'époque où un grand attentat
mit fin à la vie de Dessalines, plus nous avons à signaler
des faits qui concoururent à provoquer ce terrible drame. L'illustre héros de l'indépendance nationale dans le
Sud venait de terminer sa carrière, ou peut-être peu avant [1800] CHAPITRE vin. 257 ce douloureux événement, quand l'empereur commit un
de ces actes, un de ces crimes qui révoltent la conscience
publique. Sous l'administration de Rigaud, il y avait à
Miragoane un Français nommé Noblet, qui y exerçait les
fonctions de trésorier. Cet homme, de même que Pelletier dont nous avons parlé dans notre 5e volume, avait
des principes et des sentimens libéraux; il avait hautement approuvé la liberté générale, il était l'ami des hommes éclairés de la race noire. A la fuite de Rigaud, redoutant encore plus lescolons, ses compatriotes, que la fureur
de Toussaint Louverture, il s'était éloigné du pays: pendant l'occupation française sousLeclerc et Rochambeau,
il resta encore à l'étranger, par les mêmes motifs. Mais,
dans le courant de 1804, il était revenu en Haïti, comptant sur son ancien dévouement à la race noire. En effet,
sur l'attestation qui fut donnée à Dessalines de toute sa
conduite, il l'avait admis à jouir de la qualité à1 Haïtien.
Noblet habitait Miragoane de nouveau et y vivait en bon
et paisible citoyen, lorsqu'un ordre impérial le manda à
Marchand. Pour y faire quoi, grand Dieu ! Pour y être assassiné, et il le fut, « parce qu'il avait osé rentrer en
« Haïti, après la publication qui anathématisait les
« Français. l » Mais, et cet accueil qui lui fut fait à son retour dans
le pays, et ce titre de citoyen d'Haïti qui lui fut accordé
A la nouvelle de cet assassinat, on ressentit une vive indignation dans le Sud, car Noblet y était généralement
estimé. Un nouvel assassinat occasionna le même sentiment
dans l'Ouest, à peu près à la même époque. 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 272. t. vi. n 258 études sur l'histoire d'haîti.
qui lui fut fait à son retour dans
le pays, et ce titre de citoyen d'Haïti qui lui fut accordé
A la nouvelle de cet assassinat, on ressentit une vive indignation dans le Sud, car Noblet y était généralement
estimé. Un nouvel assassinat occasionna le même sentiment
dans l'Ouest, à peu près à la même époque. 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 272. t. vi. n 258 études sur l'histoire d'haîti. En 1804, Pétion avait spécialement protégé le médecin
français Pujol qui devint aussi Haïtien, comme tout autre
desa profession. Pujol lui portaitdes soins dévoués, comme
à une grande partie des familles du Port-au-Prince où il
résidait: il était un officier de santé de l'armée, étant
encore plus chirurgien que médecin : en cette qualité, il
soignait aussi les militaires malades. Jeune et d'un caractère enjoué, il s'était lié avec tous les officiers de l'état*
major de Pétion et de l'empereur. Un de ces derniers
(nous ignorons lequel) lui avait emprunté une belle bague
en diamant, qu'il portait toujours au doigt, à l'occasion
d'un bal donné au palais du Port-au-Prince, et avait emporté ce bijou à Marchand. Au mois de mai, Pujol y alla
pour la réclamer ; il rencontra J.-P. Boyer qui y était
pour assister au mariage de son jeune frère, Souverain Brun. Lié avec Boyer, Pujol et lui étaient logés
dans la même maison. Pendant une nuit, on vint l'appeler sous prétexte de soins à donner à un malade ; il sortit, et à peu de distance de la maison, il fut assassiné lâchement par plusieurs individus. On n'a jamais su qui ils étaient, car il va sans dire que le
meurtre d'un blanc français, quoique devenu Haïtien,
était une chose trop honorable à cette époque pour que
la police impériale s'en émût ' . Était-ce l'emprunteur de
la bague qui, pour ne pas la restituer, avait appelé d'autres infâmes à la perpétration de ce crime, ou bien des
individus qui en reçurent l'ordre? Quoi qu'il en fût, cette
action atroce ne put que faire rejaillir sur l'hôte de Marchand, une responsabilité qu'il encourait par des actions
ien,
était une chose trop honorable à cette époque pour que
la police impériale s'en émût ' . Était-ce l'emprunteur de
la bague qui, pour ne pas la restituer, avait appelé d'autres infâmes à la perpétration de ce crime, ou bien des
individus qui en reçurent l'ordre? Quoi qu'il en fût, cette
action atroce ne put que faire rejaillir sur l'hôte de Marchand, une responsabilité qu'il encourait par des actions 1 .T'ai entendu Boyer raconter la mort de Pujol : il croyait avoir su quels
étaient ses assassins, mais il ne les nomma pas. M. Madiou s'est trompé en
disant que Pujol avait été contraint de s'établir à Marchand. [1806] CHAPITRE VIII. ^5<J semblables, connues publiquement comme émanées de sa
volonté. Ces faits, et l'exécution des douze Polonais dont il a
été question dans le chapitre précédent, occasionnèrent
au Port-au-Prince un événement où le courage s'alliait
au désespoir. On avait fait courir le bruit que Dessalines
voulait faire tuer tous les blancs qu'il avait conservés jusqu'alors. Trois Français étaient employés à l'arsenal de
cette ville, comme artificiers ; ils reçurent l'ordre de préparer des pièces d'artifice pour la prochaine arrivée de
l'empereur ; deux d'entre eux prirent instantanément
la résolution d'y mettre le feu, dans la salle même où ils
travaillaient, préférant se tuer que d'être assassinés. Le
troisième, qui ne voulut pas y adhérer, et qui a vécu quelques heures après l'explosion, en fit connaître la cause.
Vers 2 heures de l'après-midi, une détonation se fit entendre, et la salle d'artifice fut emportée dans les airs : il
s'y trouvait, dit-on, 5 à 4 milliers de poudre. Le feu se communiqua aux autres parties de l'arsenal
et au magasin de l'État qui y était contigu. Heureusement qu'il y avait des pompes qui furent employées à l'éteindre. Toutes les autorités militaires y accoururent
avec les troupes, sorties des casernes qui n'en étaient pas
fort éloignées. Le colonel Germain fit jouer bâtons et
sabres par les officiers, et en peu d'instans on était maître
de l'incendie, comme d'un fort pris d'assaut. En juin, l'empereur arriva au Port-au-Prince. Après y
avoir séjourné quelques jours, il passa à Léogane pour se
rendre à Jacmel. On dit que dans ces villes, il fut courroucé contre Boisrond Tonuerre, à propos de quelques
méfaits de sa façon ; que ce dernier, qui l'avait vu congédier Borgella, en lui disant qu'il était son principal 200 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. dénonciateur, humilié, se promit de se venger en le pous^
sant à des actes de fureur qui exciteraient le mécontente--
ment contre lui. B. Tonnerre ne serait pas le seul qui
eût conçu ce plan affreux. Mentor et Borno Déléard auraient été d'accord avec lui. Ces trois hommes se persuadaient qu'avec le caractère de Dessalines, ils réussiraient
dans leurs vues, conçues peut-être avant son départ de
Marchand, parce qu'il agréait presque toujours les conseils
qui l'excitaient au mal.
ous^
sant à des actes de fureur qui exciteraient le mécontente--
ment contre lui. B. Tonnerre ne serait pas le seul qui
eût conçu ce plan affreux. Mentor et Borno Déléard auraient été d'accord avec lui. Ces trois hommes se persuadaient qu'avec le caractère de Dessalines, ils réussiraient
dans leurs vues, conçues peut-être avant son départ de
Marchand, parce qu'il agréait presque toujours les conseils
qui l'excitaient au mal. Il y avait à Jacmel un Anglais nommé Thomas Thuat,
négociant établi dans le pays depuis si longtemps, qu'il
était en quelque sorte considéré comme un indigène, un
Haïtien, aimé pour sa bienfaisance envers les malheureux,
pour son obligeance envers tous. Déjà, en 1805, dans
une tournée d'inspection effectuée par Inginac, sur l'ordre de l'empereur, il parait qu'il aurait acquis la preuve
manifeste que Thomas Thuat avait fait des actes de contrebande (ce que faisaient bien d'autres étrangers dans les
ports, et d'accord avec les fonctionnaires des finances) ;
et Inginac l'aurait contraint à une restitution au trésor
public de 24 mille piastres, et l'aurait condamné de sa
propre autorité ,à une amende égale à cette somme '.Nous
disons de sa propre autorité, parce que nous n'avons
trouvé jusqu'ici aucune disposition de loi qui autorisait
une aussi énorme amende, et que dans tous les cas, un
tribunal seul était habile à prononcer. L'ordonnance du
15 octobre 1804, sur la vente des cargaisons en gros,
prévoyait seule une amende de 500 et de 500 gourdes
contre les délinquans. Mais si celle de 24 mille gourdes
fut réellement imposée à Thomas Thuat, ce fut une injus- 'Hist. d'Haïti, t. 3, p. 25i, sans doute sur des notes d'inginac qui en a
fourni beaucoup à l'auteur. [180G] ciiapitue vin. 231 fcice commise envers lui 5 et le propre d'une injustice est.
d'en entraîner d'autres, même des crimes. Thomas Thuat était donc signalé d'avance à une basse
cupidité : on le dénonça à l'empereur, aussitôt son arrivée
à Jacmel, comme continuant à faire la contrebande. îl
ordonna, dit-on, une visite domiciliaire chez cet Anglais
par des agents de police : « Dessalines se convainquit de
« la véracité des rapports qui lui avaient été adressés. »
Mais, agissant autrement que le directeur des domaines
Inginac : « Il fit assassiner Thomas Thuat... Ses ma-
« gasins furent séquestrés (confisqués) au profit de l'Etat ;
« sa caisse pleine d'or et d'argent fut livrée à Dessalines ;
« les sommes que celui-ci en retira furent employées à
« créer une maison de commerce éphémère, sous la
« raison sociale Innocent et Cie ■• » Voilà la plus forte preuve de la contrebande que faisait
l'infortuné Thomas Thuat ; voilà ce qui motiva son
lâche assassinat. Et comment qualifier cette appropriation de la fortune de cet Anglais? Dirons-nous aussi, en
terme de commerce, Innocent assassinat, Spoliation
et Cie ? Lorsqu'un chef de gouvernement commet de pareils
actes, ne provoque-t-il pas la sainte insurrection du
peuple, par le gémissement qu'ils font sortir de tous les
cœurs ? N'y a-t-il pas au fond de toutes les sociétés humaines, une morale éternelle qui s'indigne contre de
telles atrocités, et qui les soulève pour frapper les chefs
qui s'en rendent coupables?
ous aussi, en
terme de commerce, Innocent assassinat, Spoliation
et Cie ? Lorsqu'un chef de gouvernement commet de pareils
actes, ne provoque-t-il pas la sainte insurrection du
peuple, par le gémissement qu'ils font sortir de tous les
cœurs ? N'y a-t-il pas au fond de toutes les sociétés humaines, une morale éternelle qui s'indigne contre de
telles atrocités, et qui les soulève pour frapper les chefs
qui s'en rendent coupables? Après cet Anglais, — les Haïtiens : * L'empereur fit
« encore vérifier tous les titres de propriété, même ceux 1 Ilist. d'HaïLi, t. 3, p. 275. L'auteur ajoute que c'est sur une note fournie
j'ar Inginac. Innocent était le no:n d'un 'ils naturel de Dessalines. 262 études sur l'histoire d'haïti. « des citoyens qui avaient déjà été régulièrement mis en
« possession de leurs biens. Il quitta Jacmel après avoir
« excité beaucoup de mécontentement '. » Ce ne fut pas là seulement qu'il excita du mécontentement : sur toute sa route par le Grand-Goave, le PetitGoave, l'Anse-à-Veau, jusqu'à Jérémie, de Jérémie aux
Cayes par Tiburon, ce fut un concert d'improbation,
une unanimité de plaintes, à propos de l'incendie ordonné par Dessalines, de tout le bois de campêche coupé
et exposé sur le littoral, pour être transporté dans les
ports et vendu pour l'exportation. L'arrêté du 22 décembre 1804 avait défendu l'exploitation du campêche,
sans doute pour favoriser la production des autres denrées, telles que sucre, café, coton, cacao, etc. 2 La contrainte et la rigueur étant le système général de l'empire,
l'empereur devait arriver à cette exécution par le feu qui
lui plaisait tant à voir. Un certain empereur romain ne
fît-il pas incendier Rome, pour jouir de ce spectacle ? Les
liommes de tous les temps et de toutes les races se ressemblent sous tous les rapports. Toussaint Louverture avait défendu l'exploitation du
bois d'acajou, dans l'Est où ce genre de travail était une
ancienne industrie pour les habitans, en permettant celle
du campêche et autres bois de teinture. Dessalines défendit cette dernière qui n'avait jamais été, effectivement, 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 275. 2 Si l'on admet que le gouvernement avait le droit de contraindre à produire le sucre, le café, le coton, etc. -, plutôt que le campêche, il faudra aussi
lui reconnaître le droil de contraindre le commerce étranger à former ses
cargaisons d'exportation avec une égale quantité de ces trois espèces de denrées.Le producteur doit-il avoir moins de liberté que le commerçant ? II faut
éclairer les hommes sur ce qu'il est de leur intérêt de produire, et non les
contraindre a préférer telle ou telle production.
cre, le café, le coton, etc. -, plutôt que le campêche, il faudra aussi
lui reconnaître le droil de contraindre le commerce étranger à former ses
cargaisons d'exportation avec une égale quantité de ces trois espèces de denrées.Le producteur doit-il avoir moins de liberté que le commerçant ? II faut
éclairer les hommes sur ce qu'il est de leur intérêt de produire, et non les
contraindre a préférer telle ou telle production. [180GJ chapitre vin. 203 un produit d'exportation, non-seulement pour faire produire les autres denrées, mais parce que la plus grande
partie des propriétés rurales appartenaient aux domaines
de l'Etat, et qu'étant affermées aux chefs, les cultivateurs trouvaient dans l'exploitation du campêche, un
moyen de se soustraire à leur autorité, quand ils ne
faisaient pas eux-mêmes couper ce bois. Or, les cultivateurs étant contraints de rentrer et de travailler sur
les anciennes habitations auxquelles ils avaient jadis
appartenu, ils contrariaient le système agricole de
l'empire sous ces deux rapports. Les particuliers propriétaires, les autorités militaires, mécontens eux-mêmes du
gouvernement, n'observaient pas la défense faite à ce sujet
par l'arrêté de 1804 ; ils facilitaient les cultivateurs qui,
seuls, faisaient la coupe du campêche, parce que, d'un
autre côté, ils en avaient besoin pour d'autres travaux. Néanmoins, c'est une chose curieuse à observer, comment
les cultivateurs s'ingéniaient à trouver le moyen d'acquérir leur indépendance personnelle, de l'autorité trop arbitraire de ces temps déjà reculés. Sous- Toussaint Louverture, ils imaginèrent de s'associer pour acheter de petites
portions de terre, où ils s'établissaient à l'abri des colons
et des chefs militaires fermiers des biens séquestrés. Sous
Dessalines, ce fut dans la coupe du bois de campêche
qu'ils arrivaient en bien des endroits, à se soustraire aux
seuls fermiers des biens du domaine, les colons n'existant plus. lia fallu que Pétion arrivât au gouvernement
du pays, pour satisfaire à ce besoin social, à ce légitime
désir de l'homme, parla distribution des terres *. On rapporte que Dessalines, en faisant brûler les tas de i Dans le volume suivant, on verra la divergence de ses vues à ce sujet»
avec celles du Sénat qui se cramponnait au vieux passé colonial. 264 études sur l'histoike d'haïti. campêclie qu'il trouva sur sa route, s'exprima de manière
à prouver qu'il voulait pousser la population du Sud à la
révolte, pour trouver l'occasion d'y renouveler les horreurs de 1800 et 1801. S'il est vrai que B. Tonnerre,
Mentor et B. Déléard contribuèrent, par leurs conseils ou
leurs applaudissemens, à cette pensée homicide, même
dans l'espoir qu'il perdrait sa tête à ce jeu, ils ont été
bien coupables, bien criminels !
, s'exprima de manière
à prouver qu'il voulait pousser la population du Sud à la
révolte, pour trouver l'occasion d'y renouveler les horreurs de 1800 et 1801. S'il est vrai que B. Tonnerre,
Mentor et B. Déléard contribuèrent, par leurs conseils ou
leurs applaudissemens, à cette pensée homicide, même
dans l'espoir qu'il perdrait sa tête à ce jeu, ils ont été
bien coupables, bien criminels ! Etant à Jérémie, l'empereur chargea le colonel Bazile
du commandement provisoire de l'arrondissement, vu
la maladie du général Férou ; et la place fut confiée à
Bené, chef de bataillon. Qu'il eût des soupçons contre
Férou ou non, la maladie de ce dernier autorisait cette
mesure par rapport au service. Bazile, né dans l'Ouest,
avait été dans les troupes de Toussaint Louverture et
fut nommé commandant du Corail, en 1800. Quoique dévoué à Dessalines, par ces antécédens mêmes, c'était un
homme modéré : déjà, à cause de son dévouement, il avait
été suspecté de projets inhumains, mais sans fondement ;
il s'en était plaint à l'empereur, par une lettre en date
du 22 juin 1805 *, où il rendait justice aux sentimens
personnels de Férou avec qui il avait fait la guerre de
l'indépendance, et où il priait l'empereur de le retirer du
Sud. Dès qu'à Jérémie, on vit Dessalines si animé de fureur et placer Bazile au commandement de Férou, on supposa les plus mauvais desseins à cet officier, parce que
les préventions populaires, suggérées le plus souvent par
l'erreur, ne savent point tenir compte aux gouvernemens
qui se croient menacés, des nécessités de leur situation,
ni aux hommes dévoués qui servent sous eux, de ce que
ait l'empereur de le retirer du
Sud. Dès qu'à Jérémie, on vit Dessalines si animé de fureur et placer Bazile au commandement de Férou, on supposa les plus mauvais desseins à cet officier, parce que
les préventions populaires, suggérées le plus souvent par
l'erreur, ne savent point tenir compte aux gouvernemens
qui se croient menacés, des nécessités de leur situation,
ni aux hommes dévoués qui servent sous eux, de ce que pst. d'Haïti, t. 3, p.' 253. [1806] CHAPITRE VIII. 2()3 commandent leurs devoirs. C'est encore pis, quand les
gouvernemens donnent de justes sujets de se plaindre
d'eux. Enfin, l'empereur était arrivé aux Cayes, le 1er août,
avec les préventions qu'il avait eues contre Geffrard par
rapporta Rigaud, dans des dispositions défavorables à la
population de cette ville qui regrettait l'illustre général
dont les cendres étaient encore chaudes, mais dont la
mort prématurée avait fait tant de plaisir au chef de
l'Etat. Tandis qu'il ne pensait qu'à une conspiration de
la part de Geffrard pour favoriser le retour de Rigaud,
le général Moreau, ancien officier aussi sous ce grand
révolutionnaire, mais dont les sentimens s'étaient pervertis dès sa chute, en 1800; Moreau, pour obtenir le
commandement de la lre division du Sud, vacante comme
la 2me division, lui affirma que Geffrard conspirait au moment de sa mort, en faveur du général en chef H. Christophe et d'accord avec lui. Il assura à l'empereur qu'il
trouverait la preuve de cette conspiration dans la correspondance et les papiers de Geffrard, que, par ces motifs,
il s'était empressé de mettre sous scellé. Nous avons dit
qu'en effet, Moreau avait entendu citer le nom de Christophe dans le projet qui s'élaborait aux Cayes ; il était
dans le vrai, sans pouvoir particulariser ses preuves.
L'examen des papiers de Geffrard devenait donc d'un haut
intérêt pour Dessalines, bien que lé général en chef eût
été assez habile, dans le conseil secret du 1er janvier,
pour détruire en partie ses anciennes préventions contre
lui, en entrant dans ses idées de meurtre projeté contre
Geffrard et Pétion. Mais un homme comme H. Christophe,
qui, dans cette circonstance, avait montré un tact si fin,
une politique si profonde, pour mieux conjurer contre 266 études suu l'histoire d'haïti. la- vie de l'empereur, un tel homme n'avait pu faire la
sottise de se compromettre par correspondance écrite,
littérale. Sur la déclaration de Moreau, l'empereur chargea À.
Dupuy, son aide de camp et secrétaire, de chercher dans
ces papiers, surtout la correspondance entre Geffrard et
Christophe, et toutes autres pièces qui auraient trait à
une conspiration. Dupuy lui donna lecture de toutes les
lettres respectives des deux généraux. D'après le registre
de correspondance de Geffrard, elles se trouvaient en
rapport de dates ; et les unes et les autres ne roulaient que
sur des matières du service militaire (la constitution ayant
donné le droit au général en chef de correspondre avec
les généraux), sur des témoignages d'estime mutuelle l.
Geffrard lui-même était trop intelligent, trop capable,
pour consigner sur un registre ou laisser danst ses papiers,
une trace quelconque de son projet. Les annotations de
Poutu, qui avaient tant contribué à prévenir l'esprit de
Dessalines contre Geffrard et d'autres, n'étaient-elles
pas une leçon, un avertissement ?
militaire (la constitution ayant
donné le droit au général en chef de correspondre avec
les généraux), sur des témoignages d'estime mutuelle l.
Geffrard lui-même était trop intelligent, trop capable,
pour consigner sur un registre ou laisser danst ses papiers,
une trace quelconque de son projet. Les annotations de
Poutu, qui avaient tant contribué à prévenir l'esprit de
Dessalines contre Geffrard et d'autres, n'étaient-elles
pas une leçon, un avertissement ? Deux lettres seulement, de Papalier et de Glézil fils,
parurent à Dupuy, dans tous ces papiers, pouvoir être
soustraites à la connaissance de l'empereur qu'il voyait si
irrité ; et cette conduite dépose encore une fois en faveur
des sentimens et de la haute portée d'esprit de Dupuy,
qui montra d'ailleurs' tant de capacité. IKles remit luimême à leurs auteurs 2. Ces deux officiers avaient été envoyés à Jérémie par Geffrard, peu après la déclaration de
l'indépendance, en janvier, à propos des intrigues ourdies là par des blancs avant les vengeances : intrigues 1 Notes de Glézil fils sur l'insurrection et la révolution de I80G. 2 Déclaration particulière de Glézil fils. [1806] CHAPITRE VIII. 287 ou trames rappelées dans la proclamation du 28 avril de
cette année ; elles tendaient à porter Dessalines à se méfier de Férou et des hommes de couleur. Papalier etGlézil en avaient rendu compte à Geffrard dans ces lettres.
Dans un moment où Dupuy voyait l'empereur disposé
à tout accueillir contre les populations du Sud ; différant,
par ses sentimens élevés et son dévouement au chef de
l'Etat et au pays, de ceux de B. Tonnerre, de Mentor,
de B. Déléard, il crut devoir ne pas réveiller dans son
esprit ce qui eût pu le porter au mal. Il ne put, enfin,
reprendre en sous-œuvre, l'œuvre perfide des colons. Il
fit bien. Nous lisons cependant dans l'Histoire d'Haïti (t. 5,
p. 277 et 287), que « Dupuy trouva beaucoup de pièces
« pouvant compromettre de nombreuses familles, plu-
« sieurs lettres de Christophe. Il dit cependant à Dessa-
« lines, que la correspondance de Geffrard était toute d'ace mitié , et sauva ainsi uri grand nombre d'individus de « tous grades et de toutes conditions » Enfin, avant de quitter les Cayes avec l'empereur, -il aurait chargé Inginac de détruire ces lettres compromettantes dont lui et
Diaquoi auraient déjà soustrait plusieurs : ce qu'Inginac
aurait fait avant d'expédier à Marchand les papiers de
Geffrard, comme il en avait reçu l'ordre de l'empereur * . Nous avouons ici ne pas avoir une foi aveugle en Inginac, en fait d'histoire.2 Nous craignons qu'il ait voulu 1 Assertion produite d'après des notes d'Inginac, et ses Mémoires de 1843. 2 Mes suspicions contre ce citoyen de haute capacité, en fait dhisloire, ont
eu pour origine ce que je vais dire : Un jour, je reprochais l'inconvenance de
Cantidate des actes relatifs à l'élévation de Dessalines à la dignité impériale.
Le général Inginac, avec qui je causais de cela, voulut me persuader qu'il n'y
avait pas eu d'antidaté, que les généraux s'éiaient réellement assemblés au
Port-au-Prince le 25 janvier 1804, ainsi du reste. Je demeurai convaincu
ont
eu pour origine ce que je vais dire : Un jour, je reprochais l'inconvenance de
Cantidate des actes relatifs à l'élévation de Dessalines à la dignité impériale.
Le général Inginac, avec qui je causais de cela, voulut me persuader qu'il n'y
avait pas eu d'antidaté, que les généraux s'éiaient réellement assemblés au
Port-au-Prince le 25 janvier 1804, ainsi du reste. Je demeurai convaincu 208 études sur l'histoire d'iiaïti. se faire tin mérite en cela, pour racheter ce qui fut de sa
part, excès de zèle, dans ce qui nous reste à dire de lui
dans ces circonstances. Quoi qu'il en soit, Dessalines n'ayant pas acquis la
preuve de l'existence d'une conspiration entre Geffrard
et Christophe, en revint plus fortement aux soupçons
d'un prochain retour de Rigaud dans le pays, que Geffrard et toute la population du Sud voulaient favoriser.
En proie à cette funeste idée qui le tourmentait, il ne mit
aucune borne dans ses procédés vexatoires. A l'Anse-àVeau, il avait accueilli les officiers de l'état-major de J.-L.
François, élevé plusieurs de ses domestiques au rang
d'officier : aux Cayes, il repoussa ceux de Geffrard, fit
enrôler ses secrétaires comme soldats ; il ordonna la mutation dans les corps de troupes des officiers que Moreau
lui désigna comme ayant été dévoués à ce général ; il n'en
parlait qu'avec horreur, sans craindre de blesser le sentiment public qui vénérait sa mémoire : il en fit une idole ! En ordonnant la démolition de plusieurs guildives, aux
termes du décret du 2 mai, il arriva qu'on en démolit qui
existaient depuis dix ans, parce que la passion présidait à
l'exécution de cet acte. Il en fui de même à l'égard d'autres propriétés, pour
lesquelles des mises en possession avaient été obtenues
des agents du gouvernement ; et, comme il avait chargé
Lhérisson, à Jérémie, de faire une nouvelle vérification
de celles de la Grande-Anse, voulant en même temps faire
vérifier les comptes des fonctionnaires de finances aux
Cayes, il manda Inginac à bref délai pour l'en charger.
Inginac lui parut propre à ces opérations, non-seulement qu'il ne fallait pas toujours ajouter foi à ce qu'il disait, quand il parlait de
faits historiques ; et je crois n'être pas le seul qui pense ainsi. [Ï806] CHAPITRE VIII. 269 par sa capacité incontestable, mais par le zèle qu'il avait
montré au Port-au-Prince et à Jacmel : dans l'Ouest, il
avait fait entrer 562 propriétés aux domaines publics. En attendant l'arrivée de ce fonctionnaire, l'empereur
se livrait à tous les plaisirs avec sa principale maîtresse,
Euphémie Daguilh, à la danse dans les bals qu'il donnait.
A son exemple, les officiers qui formaient son nombreux
état-major, moins quelques-uns des plus respectables, se
livraient aussi à tous les divertissemens. Le deuil universel qu'avait fait naître la mort inopinée de Geffrard,
soupçonnée d'empoisonnement, en était d'autant plus
froissé ; le flot de la haine montait incessamment contre
l'empereur, responsable aux yeux de tous, malgré lé caractère sacré et inviolable de sa personne, déclarée telle
par la constitution.
formaient son nombreux
état-major, moins quelques-uns des plus respectables, se
livraient aussi à tous les divertissemens. Le deuil universel qu'avait fait naître la mort inopinée de Geffrard,
soupçonnée d'empoisonnement, en était d'autant plus
froissé ; le flot de la haine montait incessamment contre
l'empereur, responsable aux yeux de tous, malgré lé caractère sacré et inviolable de sa personne, déclarée telle
par la constitution. Pendant ce temps de plaisirs auxquels ils participaient
largement, Boisrond Tonnerre, Mentor et BornoDéléard,
tenaient entre eux un conciliabule dont nous donnons les
particularités, d'après des notes que nous tenons depuis
longtemps, d'un citoyen respectable qui était alors employé près du général Moreau, et à la véracité duquel on
peut, selon nous, ajouter toute croyance. Lui-même n'en
a eu connaissance qu'après la mort de Dessalines, et a
reçu la confidence de ce fait, de Baillio, Franco-Haïtien,
qui était imprimeur aux Cayes ; et c'est encore d'après
lui que nous avons rapporté ce qui est dit plus avant de
ces trois âdjudans-généraux de l'état-major de l'empereur.
Nous consignons ici sa propre narration *. 1 André Pilié, ancien administrateur à Jacmel, secrétaire d'Etat au moment
du renversement de Boyer. En 1814, Baillio, qui avait pris parti avec les indépendans de la Côle-Ferme, vint à Jacmel où il raconta de nouveau ces
faits à Pilié. 270 ÉTDDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. « Cette première impulsion donnée (celle qui tendait à
« exciter Dessalines aux voies extrêmes contre le Sud),
« un des conjurés, durant le séjour de Dessalines aux
« Cayes, demanda au sieur Baillio, imprimeur alors de
« cette ville, et obtint de lui un appartement dans la cour
« de la maison qu'il occupait, pour y donner un repas
« d'amis, et chargea ledit sieur Baillio, sous le sceau du
« secret, de faire à cet effet tous les préparatifs nécessai-
« res : en conséquence, l'argent lui fut amplement donné.
« Au jour et à l'heure indiqués, dans la soirée, Boisrond
« Tonnerre, Mentor et Borno Déléard se rendirent au
« lieu du festin, où toutes les précautions furent prises pour
« que nulle personne (excepté le sieur Baillio) n'y entrât.
« Après le repas, on passa aux toasts. Le premier fut porté
« au nouveau Ministre de la guerre, c'est-à-dire à Mentor
« qui y a répondu ; ensuite au nouveau Ministre secrétaire
« d'Etat : c'était à Boisrond Tonnerre qui y a répondu
« aussi ; après, au nouveau Ministre des finances : c*é-
« tait à Borno Déléard, qui y a également répondu. « Dès lors, le sieur Baillio comprit qu'indubitablement
« il dut exister une conjuration contre Dessalines et son
« gouvernement; mais au résultat, il ne put savoir quel
« fut le nouveau chef et le nouveau gouvernement que
« l'on avait en vue. Sur tout ce qui s'était passé et sur ce
« qui pourrait avoir lieu parla suite, un secret inviolable,
« sous peine de mort, fut recommandé au sieur Baillio. « Dessalines quitta les Cayes et retourna dans l'Ouest.
« Peu après son départ de cette ville, M. Baillio reçut
« sous son couvert un écrit en forme de décret, comme
« ayant été rendu par Dessalines, à Marchand, portant
<r proscription, pour ainsi dire, contre les gens les plus
« éclairés des classes jaune çt noire. Lui, le sieur Bail-
suite, un secret inviolable,
« sous peine de mort, fut recommandé au sieur Baillio. « Dessalines quitta les Cayes et retourna dans l'Ouest.
« Peu après son départ de cette ville, M. Baillio reçut
« sous son couvert un écrit en forme de décret, comme
« ayant été rendu par Dessalines, à Marchand, portant
<r proscription, pour ainsi dire, contre les gens les plus
« éclairés des classes jaune çt noire. Lui, le sieur Bail- [1806] CHAPITRE vin. 271 « lio, fut chargé de faire une copie imprimée de ce sinis-
« tre écrit qui dut être ensuite remise en temps opportun
« au chef de la conjuration, afin d'exciter plus ardemment
« les esprits à la révolte : ce qu'il n'exécuta point. » Voilà certainement des indices frappans d'une conjuration profondément méditée contre les jours de Dessalines. On conçoit et on excuse celle arrêtée entre H. Christophe, Geffrard et Pétion dont la vie était menacée ; mais
ce triumvirat de Boisrond Tonnerre, Mentor et Borno
Déléard, trois officiers jouissant de la confiance de Dessalines et en profitant pour le précipiter dans l'abîme, à
quelle cause l'attribuer ? A la funeste ambition qui les
égarait. En faveur de qui conspiraient-ils, puisqu'ils
espéraient des positions si élevées dans le nouveau gouvernement? Recherchons, rapprochons les diverses données de la tradition orale que nous trouvons dans l'Histoire d'Haïti, dont l'auteur a ignoré celle que nous venons de donner : peut-être la lumière jaillira-t-elle. Parmi une infinité de propos attribués à Mentor, nous
remarquons ceux-ci : « Gomme il savait que David-Troy ne pouvait qu'être
« hostile à l'empereur, il lui dit un jour en le rencontrant
« dans la rue (en 1805 déjà !): — Est-ce qu'un ignorant tel
« que Dessalines est fait pour nous commander? Des hom-
« mes tels que nous devraient être à la tête du gouver-
« nement. J'organise un parti contre l'empereur ; sois
« des nôtres, tu acquerras une haute position quand j'au-
« rai réussi. Je veux que Dessalines commette tant d'in-
(f justices, que le peuple soit obligé de se soulever contre
« lui1 — ,.» 1 T. 3, p 237. â?2 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. « Mentor, qui avait fini par éprouver ce qu'il y avait
« de chimérique dans ses projets ambitieux (pour occu-
« per une haute position, même celle de Dessalines), *
« s'était rallié au parti du général Christophe en lequel
« il reconnaissait un grand avenir. Quand il entendait
« Dessalines se prononcer contre l'éducation du peuple,
« il disait à l'écart à ceux qui parlaient d'améliorations
« morales et intellectuelles : Ne voyez- vous pas que Des-
« salines est un barbare, un tyran abominable? 11 est
« loin de penser comme le général Christophe, qui, à sa
« place, eût apprécié vos observations et vous en aurait
« su gré* 2 »
il reconnaissait un grand avenir. Quand il entendait
« Dessalines se prononcer contre l'éducation du peuple,
« il disait à l'écart à ceux qui parlaient d'améliorations
« morales et intellectuelles : Ne voyez- vous pas que Des-
« salines est un barbare, un tyran abominable? 11 est
« loin de penser comme le général Christophe, qui, à sa
« place, eût apprécié vos observations et vous en aurait
« su gré* 2 » Si, dès 1805, alors que Christophe méditait déjà le
renversement de l'empereur, Mentor parlait ainsi en sa
faveur ; si, dans le conciliabule des Cayes, le premiertoast
lui fut porté comme le futur ministre de la guerre, il est
donc à présumer que cet homme astucieux, lié à Boisrond
Tonnerre et à Borno Déléard, non moins corrompus par
l'ambition ; gagné déjà par Christophe, aura gagné luimême ses deux collègues — aides de camp au projet du
général en chef, parla perspective d'être encore collègues
- — ministres dans le nouveau gouvernement. Cette présomption expliquerait ce qui se passa chez Baillio. Il reste
néanmoins à savoir si Christophe ne se fût pas défait de
tous les trois, comme des hommes dangereux pour son
pouvoir. Nous disons ainsi, d'après M. Madiou lui-même : « Il (Mentor) ne craignit pas de s'efforcer d'inciter
« Dessalines contre Christophe, Geffrard et Pétion.
« Christophe ne tarda pas à découvrir qu'il ne convoitait
« pas moins que lui la première dignité de l'Etat... Il le 1 Ibid., p. 213. 2 Ibid., p. 256. [1806] CHAPITRE VIII. 275 « savait capable des projets les plus audacieux... Il con-
« tinua ses relations avec les généraux Pélion et Gef-
« frard, et leur représenta Mentor comme un agent du
« parti colonial. *» Si Christophe pensait ainsi de Mentor, dont il n'avait
pu ignorer les aveux à Dessalines, relativement à la
mission secrète qui le ramena a Haïti, il est probable qu'il
se serait toujours défié de lui après s'en être servi pour
arriver à son but. Enfin, Inginac était arrivé aux Cayes. Il reçut de l'empereur une lettre qui lui enjoignait de vérifier les comptes
de l'administration financière de cet arrondissement, que
dirigeait Quenez ; elle se terminait par cette phrase :
« Rappelez-vous que j'espère que ma confiance dans
t celte occurrence ne sera point trompée. » — Il paraît
que verbalement, il lui aura dit encore : — « Si vous
« trahissez ma confiance, voire tête tombera comme celle
« d'un canard ; ainsi, prenez garde à vous. » En outre,
« Inginac était aussi chargé d'anéantir les donations,
« testamens, ventes, faits par les blancs en faveur des
« indigènes. 2» C'était, il faut en convenir, lui imposer une rude besogne, sous des menaces terribles, en cas de faiblesse de
sa part envers les comptables, et envers les particuliers
mis en possession des biens qu'il fallait réunir aux domaines. S'il est vrai, comme il paraît, qu'Inginac trouva
toute la comptabilité irrégulièrement tenue ; le trésor
vide de fonds, n'ayant que des bons souscrits par des dél Hist. d'Haïti, t. 3, p. 213. Ceci se passait avant que Mentor se fût rallié
à son par ti.
* Ibid., p. 280 et 281.
, et envers les particuliers
mis en possession des biens qu'il fallait réunir aux domaines. S'il est vrai, comme il paraît, qu'Inginac trouva
toute la comptabilité irrégulièrement tenue ; le trésor
vide de fonds, n'ayant que des bons souscrits par des dél Hist. d'Haïti, t. 3, p. 213. Ceci se passait avant que Mentor se fût rallié
à son par ti.
* Ibid., p. 280 et 281. T. VI. 18 274 études sur l'histoire d'haïti. biteurs qui ne payaient pas; le magasin des domaines
sans denrées, etc., il devait remplir son devoir en signalant ces faits à l'empereur, en faisant payer les débiteurs,
en contraignant les fermiers de l'Etat à verser les denrées au magasin. Mais, c'était pour fournir aux dépenses
scandaleuses de la maîtresse de l'empereur. Elle dévorait
mille gourdes par jour depuis son arrivée aux Caves:
il réduisit ce scandale à huit^ents gourdes par mois. l La constitution impériale accordait un traitement fixe
à l'impératrice, mais non pas aux concubines de l'empereur. Quand cet état de choses immoral subsistait avant
et depuis son arrivée aux Cnyes, et qu'on savait qu'il en
était de même partout, on conçoit que les comptables se
croyaient autorisés eux-mêmes à ne pas montrer de la
probité dans la gestion des finances, que c'était un sauvequi peut pour chacun dans sa sphère d'action. Et l'empereur qui se fît donner par ïnginac mille doublons, (seize
mille piastres)2 sur la vente opérée de 500 mille livres
de café rentrées au magasin de l'Etat, faisait-il bien de
s'approprier ainsi les fonds publics, alors qu'il avait de
nombreuses habitations à ferme dont il ne payait pas le
fermage au domaine, alors que les troupes n'étaient ni
soldées, ni habillées? Si ïnginac dut se montrer sévère envers les comptables
publics, envers les fermiers de l'État, il n'y avait pas de
motif pour qu'il ne le fût pas aussi envers les commerçans,
nationaux et étrangers, dont larapacité frustrait les droits
dus au fisc, en complicité avec les comptables. Boisrond
Canal était directeur de la douane ; il fut remplacé comme 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 285.— « Dans chaque grande ville, les maîtresses
« de l'empereur coulaient presque autant à l'Etat. » 2 lbid., ibid. [1806] CHAPITRE VIII. 275 prévaricateur et complice de la conspiration de Geffrard,
dit l'Histoire d'Haïti, étant accusé par son propre frère
B. Tonnerre, « parce que Canal avait refusé depaire hon-
« neur à plusieurs de ses mandats1. » Barreau, négociant
haïtien, devait au trésor une somme de prèsde.^4000 gourdes; l'empereur en fit son affaire afin de l'empocher. Un
sieur Hopsengartiier en devait GO mille, un sieur Mackintosch en devait 120 mille, qu'ils furent contraints également de restituer au trésor. Ce dernier avait été signalé
à Inginac par l'empereur lui-même, d'après une lettre
en tiate du 8 septembre.
ociant
haïtien, devait au trésor une somme de prèsde.^4000 gourdes; l'empereur en fit son affaire afin de l'empocher. Un
sieur Hopsengartiier en devait GO mille, un sieur Mackintosch en devait 120 mille, qu'ils furent contraints également de restituer au trésor. Ce dernier avait été signalé
à Inginac par l'empereur lui-même, d'après une lettre
en tiate du 8 septembre. Si ces étrangers devaient réellement, il ét'<xil juste qu'ils
payassent ; mais si Inginac agit envers eux comme a l'égard de Thomas Thuat, en leur imposant une amende
arbitraire équivalente aux droits dus par eux, il eut tort ,
et il devait encourir la responsabilité de son absolutisme
aux yeux de la population irritée. Mackintosch surtout,
comme Thomas Thuat, en faisant des fraudes et des contrebandes, rendait des services aux personnes malheureuses, même à celles qui ne l'étaient pas, aux fonctionnaires publics : c'était un moyen de corruption pour faire
fermer les yeux sur son avidité. Il avait en outre facilité
l'évasion de bien des Français pendant les exécutions à
mort exercées aux Cayes. Sous ces deux rapports, il devait être mal vu de l'empereur, qui était hostile à la population et qui était loin d'approuver cette évasion : de
là peut-être un excès de zèle de la part d'Inginac, qui
craignait que sa tête ne tombât comme celle d'un canard. Nous le disons ainsi d'après ce qui suit : « Les opérations de la vérification générale continué' ' lbid., p. 281. — Si ce fait est vrai, il prouve la profonde immoralité de
Boistond Tonnerre, conspirateur lui-même. 276 études su u l'histoire d'haut. « rent toujours avec une rare activité. Dessalines, satisfait
« d'Inginac, lui annonça qu'il le nommait grand officier
« de son empire et contrôleur général de toutes les opé-
« rations administratives. Il lui recommanda d'agir sans
« crainte, et lui promit de le soutenir par ses baïonnettes
« et sesbouche s à feu \ » Il faut avouer que ce fonctionnaire se trouvait alors,
comme l'on dit vulgairement, « entre l'enclume et le
« marteau. » Menacé de périr comme un canard, il avait
à redouter la hache populaire, et même ces baïonnettes
et ces bouches à feu qui se laissent si facilement tourner
contre tout gouvernement. Voila pour la comptabilité, pour les finances. Passons
maintenant aux titres de propriété. Il paraît que depuis l'établissement des tribunaux civils, en 1805, les particuliers porteurs de testamens ou de
tous autres actes de donation, recouraient à eux, pour
échappera l'administration et conformément aux anciennes lois en vigueur dans le pays, afin de foire admettre
leurs droits par l'homologation ou l'insinuation, autrement dit l'enregistrement. Mais avant leur création, le
gouvernement faisait juger ces droits adminislrativement
par son ministre des finances, par ses directeurs des domainesx'est ce qui résulte de l'arrêté du 7 février 1804, et
encore du titre II de la loi sur les enfans nés hors mariage.
Par ce dernier acte, c'était au ministre à juger de la validité
des droits, en vertu de testamens notariés ou olographes,
et l'on a déjà vu combien de vérifications ont eu lieu successivement, des titres de propriété pour lesquels l'administration avait prononcé la mise en possession. L'im-
finances, par ses directeurs des domainesx'est ce qui résulte de l'arrêté du 7 février 1804, et
encore du titre II de la loi sur les enfans nés hors mariage.
Par ce dernier acte, c'était au ministre à juger de la validité
des droits, en vertu de testamens notariés ou olographes,
et l'on a déjà vu combien de vérifications ont eu lieu successivement, des titres de propriété pour lesquels l'administration avait prononcé la mise en possession. L'im- » Hist. d'Haïti, t. 3, p. 285. [1806] CHAPITRE vin. 277 mixtion, en dernier lieu, des tribunaux civils dans cette
matière, constituait un conflit entre l'ordre judiciaire et
l'ordre administratif; il déplut au gouvernement, parce
qu'il est 'probable que des actes irréguliers furent admis
par les tribunaux. Cela pouvait d'autant mieux arriver
que l'administration elle-même en avait admis, soit par
ignorance, soit par corruption des fonctionnaires. C'est ce qui motiva l'appel d'Inginac aux Cayes. Comme
il ne manquait pas de capacité, et qu'il était incorruptible,
son zèle dans l'Ouest, joint à un caractère absolu et à des
formes quelquefois brutales, clans cette époque de sa jeunesse (il faut le dire pour la vérité historique), l'avait fait
distinguer par Dessalines qui avait bien et ce caractère
et ces formes aussi. On conçoit alors que, menacé d'abord
de la décapitation, puis fait grand de l'empire (d'après
ses propres notes historiques), il se crut obligé d'aller à
bras raccourci dans l'opération de la vérification des
titres de propriété, comme il avait fait dans celle relative
aux finances. Or, si des particuliers avaient profité de faux actes simulés par des colons fuyant la proscription, pour se prétendre propriétaires de biens qui revenaient aux domaines publics, il faut reconnaître aussi qu'après tant de
troubles, d'incendies, de révolutions dans le pays, il devait s'en trouver qui étaient démunis de leurs titres, qui
n'avaient que des actes d'enquête à exhiber pour prouver
leurs droits par une ancienne possession. Dans la formation de ces actes, il a pu se présenter encore de fausses
attestations : delà la propension naturelle de l'administration à douter de tous, parce qu'avec son esprit fiscal,
commun à toutes les administrations, elle devait vouloir
tout retenir pour l'Etat. 278 ÉTUDES SFR l'hISTOIJÏK D'iIAÏfc. C'est toujours une matière délicate que celle concernant la propriété: il swfât souvent d'une seule injustice
caractérisée, de la part d'un gouvernement qui agit dans
de telles circonstances, pour faire croire aux populations
que tmiles ses décisions sont entachées de partialité. Un
gouvernement bienveillant doit se conduire à cet égard
avec beaucoup de prudence- Jugez donc lorsqu'il apparaît à chacun, comme animé d'un sentiment hostile contre
les personnes, les propriétaires ; lorsqu'il ne met pas
dans ses procédés, ces formes qui font souffrir avec résignation une dépossession ; lorsqu'il heurte la conscience
publique en faisant parade de ses baïonnettes: et de ses
bouches à feu, et qu'on lui suppose des desseins, des désirs homicides î
veillant doit se conduire à cet égard
avec beaucoup de prudence- Jugez donc lorsqu'il apparaît à chacun, comme animé d'un sentiment hostile contre
les personnes, les propriétaires ; lorsqu'il ne met pas
dans ses procédés, ces formes qui font souffrir avec résignation une dépossession ; lorsqu'il heurte la conscience
publique en faisant parade de ses baïonnettes: et de ses
bouches à feu, et qu'on lui suppose des desseins, des désirs homicides î Le 8 septembre, le jour même de son départ des Cayes,
Bessalines adressa deux autres lettres a Inginae, — l'une
par rapport aux papiers de Gefîrard qu'il devait expédier
à Marchand, — l'antre pour lui ordonner de vérifier les
titres de propriété. Il lui disait : « Vous demanderez l'exhibition de tous les titres de
« propriété relatifs aux maisons, qui ont été déjà remz-
« ses pendant mon séjour en cette ville, pour confirmer
« leurs propriétaires en possession (ficelles ; et ceux qui
« ne l'ont pas été encore doivent être astreints à votre
« examen, afin de vous assurer des véritables proprié-
« taires qui seront par vous renvoyés également en
« jouissance de leurs biens, et vous ordonnerez de rén-
« nir aux domaines de l'Etat, les propriétés dont les
« titres des réclamans vous paraîtront illégaux, et en-
« suite vous m'en aviserez. J'ai ordonné à l'adjwdant-
« général Papalîer de vous fournir tous les moyens né-
« cessaires dans vos opérations, tant en baïonnettes qnen ["1806] chapitre vm. 279 « bouches à feu, si le cas le requiert. Je me plais à croire,
« Monsieur, que vous mettrez toute l'exactitude que je
» vous connais dam l'exécution du présent ordre. » L'historien auquel nous empruntons cette lettre, ajoute: « ïuginac exécutera ces deux ordres avec tant de vite fjueur (peut-être de rigueur aussi), qu'il soulèvera
« contre lui Tanimad version de toute la population des
« Cayes. l » Les deux notes que nous possédons sur les événemens survenus alors , s'accordent également à dire ,
— l'une : « que dans l'examen des titres de propriété, il
« y eut beaucoup d'injustices ; » — l'autre : « des actes
« révoltons furent commis contre la possession non-
« interrompue de propriétés patrimoniales d'un grand
« nombre d'habitans indigènes de ce département (du
« Sud), en faisant réunir aux domaines de l'Etat leurs
« biens, par cela qu'ils ne pouvaient exhiber les titres <jui
« avaient été perdus dans la révolution. 2» Si, en partant des Cayes, Dessalines chargea ïnginac
de confirmer les titres qu'il avait admis lui-même, d'examiner tous autres ; s'il y eut injustice et dépossession,
l'empereur d'abord, pour les titres non admis par lui,
ïnginac ensuite, pour tous autres dans ce cas, en furent
les auteurs. C'est ce que nous qualifions excès de zèle de
la part de ce dernier. M. Madiou dit même, t. 5, p. 294 ; « Obligé de sévir
« contre les contrebandiers, les dilapidateurs, et se mon-
« trant beaucoup trop sévère dans l'examen des titres de
« propriété, il avait soulevé contre loi une animadversion
« générale... Néanmoins, il procédait toujours sans
, pour tous autres dans ce cas, en furent
les auteurs. C'est ce que nous qualifions excès de zèle de
la part de ce dernier. M. Madiou dit même, t. 5, p. 294 ; « Obligé de sévir
« contre les contrebandiers, les dilapidateurs, et se mon-
« trant beaucoup trop sévère dans l'examen des titres de
« propriété, il avait soulevé contre loi une animadversion
« générale... Néanmoins, il procédait toujours sans ' Hist. éfflm, t. 3, p. 286. 2 Notes de Glézil fils et d'A. Pilié. 280 études sur l'histoire d'haïti. « crainte à la révision des titres de propriété, ratifiait
« ceux qui étaient en due forme, et anéantissait ceux
« qu'il trouvait irréguliers, quoiqu'ils eussent été, la
« plupart, déjà sanctionnés par l'empereur. » Cependant, dès le 1er septembre, huit jours avant
Tordre donné à Inginac, l'empereur avait reconnu le droit
de l'autorité judiciaire, à juger de la validité des titres de
propriété, en faisant concourir l'administration dans ces
opérations; c'est ce qui résulte du décret suivant : Jacques, Empereur Pr d'Haïti, etc. Considérant que les tribunaux ont, jusqu'à ce jour, homologué
indistinctement tous les testamens qui leur ont été présentés ; Considérant qu'au mépris de l'ordonnance du 7 février t804
(rendue aux Cayes mêmes), qui fixe l'époque qui annule les ventes,
testamens et donations faits par les blancs, les tribunaux ri1 ont cessé
depuis leur installation, d'homologuer et insinuer de tels actes ; Décrète : i. A r avenir, lorsqu'un testament portant donation, aura été
présenté, soit à l'homologation, soit à l'insinuation, le tribunal civil, avant de faire droit, donnera connaissance à l'administrateur
principal de la division, de la demande en homologation dudit testament, à l'effet de s'assurer si l'Etat nest pas fondé à réclamer
contre ladite demande. 2. A l'avenir, aucun notaire ne pourra passer des actes portant
vente ou donation, qu'au préalable le vendeur ou le donateur n'ait
produit, outre ses titres de propriété, un cerlificat de l'administrateur principal de la division qui atteste que ledit donateur ou vendeur est légitime propriétaire, et que le bien qu'il veut vendre ou
donner n'appartient ni en tout ni en partie au domaine de l'Etat. 3. Dans aucun cas, le tribunal ne pourra homologuer ou insinuer
aucun acte portant donation, que le requérant en justice n'ait produit le certificat mentionné en l'article précédent. 4. Les dispositions du présent décret s'étendent même sur les
actes passés entre Baïtiens. [1806] CHAPITRE VIII. 281 5. Les commissaires impériaux près les tribunaux sont chargés,
sous leur responsabilité personnelle, de surveiller l'exécution du
présent, par les tribunaux.
pourra homologuer ou insinuer
aucun acte portant donation, que le requérant en justice n'ait produit le certificat mentionné en l'article précédent. 4. Les dispositions du présent décret s'étendent même sur les
actes passés entre Baïtiens. [1806] CHAPITRE VIII. 281 5. Les commissaires impériaux près les tribunaux sont chargés,
sous leur responsabilité personnelle, de surveiller l'exécution du
présent, par les tribunaux. 6. Les administrateurs principaux de division qui, dans le cas de
contravention au présent décret, de la part des tribunaux, ri auraient
pas réclamé contre, seront pour&uivis suivant toute la rigueur des
lois. 7. Le présent décret sera lu, etc. Si ce décret du 1er septembre disposait pour Y avenir ;
s'il astreignait les tribunaux, déjà en possession du droit
d'homologation et d'insinuation, à communiquer toute
demande à cet effetà l'administrateur ; si celui-ci était tenu
de veiller aux cas de contravention ; si le commissaire
impérial, exerçant le ministère public, était aussi obligé
de surveiller l'exécution de ce décret : comment se pouvait-il que, hait jours après, l'empereur donnât àïnginac
seul le droit d'examiner les titres des propriétaires, afin
de prononcer l'envoi en possession de ceux qu'il jugerait
fondés et la réunion aux domaines des autres propriétés ? Ou il fallait retirer aux tribunaux le droit d'homologation et d'insinuation, pour continuer à l'administration
l'examen et la décision de ces questions; ou, en le leur
confirmant par ce décret, entouré de toutes ces précautions, il fallait les laisser asrir. Ce fut moins une violence, une inconséquence de l'empereur, qu'une faute qu'on lui fit commettre en cette
occasion, et qui devint fatale à son autorité et à sa personne. Car, si dans le cours ordinaire des choses, l'autorité judiciaire est la gardienne naturelle du droit de
propriété, — dans les circonstances où se trouvait le
pays, on ne pouvait refuser à l'administration, au gouvernement, la faculté, le droit de sauvegarder les intérêts ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. àtt domaine public. Celait donc plutôt à loi qu'à l'autorité judiciaire, que revenait la mission de Juger et de reconnaître les droits des citoyens qui se prétendaient propriétaires des biens qui avaient réellement appartenu
aux colons, et qui présentaient des actes translatifs de
ces propriétés et plutôt simulés ou extorqués que réels.
Tout ce qu'on avait à attendre de lui, c'était qu'il ne mît
aucune passion dans l'examen de ces actes, qu'il prescrivît des formalités à observer par les particuliers, dont
les titres d'anciennes propriétés avaient pu se perdre
dans le cours de la révolution \ S'il est vrai comme cela paraît assez constant, que
Boisrond Tonnerre, dans ses vues perfides, poussait Dessalines à des actes arbitraires pour le faire haïr, it est à
remarquer qu'il fut le rédacteur du décret du 1er septembre, qu'il le contresigna eu l'absence de J. Chanlatte,
et que cet acte, suivi de la lettre à Inginac, du 8, contribua beaucoup à ce funeste résultat. Un autre décret publié le 2 septembre par l'empereur,
tend à prouver que, s'il trouva tant d'irrégularités et de
fraudes dans l'administration des Cayes, à l'égard de laquelle il était hostile à cause des préventions qu'il avait
contre les personnes, son gouvernement en était en quelque sorte responsable, pour n'avoir pas réglé les finances
ou leur perception plus convenablement depuis trois ans
suivi de la lettre à Inginac, du 8, contribua beaucoup à ce funeste résultat. Un autre décret publié le 2 septembre par l'empereur,
tend à prouver que, s'il trouva tant d'irrégularités et de
fraudes dans l'administration des Cayes, à l'égard de laquelle il était hostile à cause des préventions qu'il avait
contre les personnes, son gouvernement en était en quelque sorte responsable, pour n'avoir pas réglé les finances
ou leur perception plus convenablement depuis trois ans 1 C'est ce que fit le Sénat de la République d'Haïti, peu de mois après la
mort de Dessalines, par les lois des 9 février et f6 mars 1807. H maintint les
dispositions de l'ait. Î9 de l'arrêté du 7 t-vrier 1804, pour toute la durée de
la guerre civile existante alors et une année après !>a fin, en ne reconnaissant
qu'au gouvernement seulle droit de statuer sur ces sortes de réclamations ;
car, de même, que Dessalines, le Sénat devait sauvegarder les intérêts du domaine public contre l'avidité des particuliers. Les citoyens durent subir cette
nécessité du temps, entourée d'ailleurs des formes douces qu'un gouvernement
doit mettre dans de tels cas. [1806] chapitre vin. 285 qu'il régnait ; et cela ne doit pas encore étonner, lorsqu'on se rappelle que personnellement, il n'y entendait
lieu, que son ministre des finances était un ignorant, que
le chef des bureaux de ce dernier était un homme dont
la corruption trouvait son compte à tout laisser dans le
vague de l'arbitraire, pour mieux exploiter les agents
comptables. Lisons une partie de ce décret pour comprendre cet état de choses. Jacques, Empereur Ier d'Haïti, etc. Ouï le rapport de ses ministres des finances et de la marine réunis ; Considérant qu'il est instant, de corriger les abus qui depuis longtemps, se sont glissés dans le service de l'administration de la
marine ; Considérant qu'il est instant de dégager îe commerce des entraves
qui le paralysent j Voulant, en conséquence, fixer définitivement les droits d'importation et d'exportation, et les rétributions que des fonctionnaires avides et infidèles portaient à un taux exagéré ; Décrète : 1. Les droits d'entrée, de même que ceux de sortie, se percevront sur le pied de dix pour cent. 2. A l'avenir, les directeurs des douanes se conformeront strictement au tarif des prix annexé au présent décret, et ne pourront,
dans aucun cas, exiger pour les droits d'importation ou d'exportation, au-delà du prix fixé par le présent décret. (Viennent ensuite des dispositions corrélatives aux précédentes et
aux motifs du décret, les tarifs des rétributions revenant aux fonctionnaires et du prix estimatif de la valeur des marchandises importées et des denrées exportées.) Ce décret prouve dans quelle confusion se trouvait
l'administration des finances, surtout dans la partie la
plus essentielle aux intérêts du trésor public. Jusqu'alors
on n'avait pas fixé le taux des droits à l'importation et à 284 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. l'exportation ! Et sur quoi donc se basaient les directeurs
de douanes et les administrateurs dont ils relevaient? Il
y a apparence qu'ils agissaient d'une manière aux Cayes,
d'une autre manière dans chacun des autres ports ouverts au commerce étranger ; et alors, comment reconnaître leurs fraudes?
érêts du trésor public. Jusqu'alors
on n'avait pas fixé le taux des droits à l'importation et à 284 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. l'exportation ! Et sur quoi donc se basaient les directeurs
de douanes et les administrateurs dont ils relevaient? Il
y a apparence qu'ils agissaient d'une manière aux Cayes,
d'une autre manière dans chacun des autres ports ouverts au commerce étranger ; et alors, comment reconnaître leurs fraudes? L'article 8 de ce décret contient une disposition qu'il
faut produire. « Défend également Sa Majesté à ses ministres des
* finances et de la marine, d'établir et de faire percevoir
« parles administrateurs de leurs départemens respectifs,
« d'autres droits que ceux avoués par le présent décret,
« sous peine de punition. » il paraît donc qu'auparavant, Vernet et Gérin ordonnaient sur ces matières ce qu'ils jugeaient convenable,
et selon les lieux. Conçoit-on alors le beau jeu qu'avait
Vastey dans ce dédale administratif? Enfin, le 8 septembre, Dessalines quitta la ville des
Cayes, en chargeant le général Moreau du commandement provisoire de la lre division du Sud, objet de tous
les désirs de cet officier. Il donna le commandement de
l'arrondissement à l'adjudant-général Papalier, et maintint le colonel Beauregard à celui de la place. Au moment de son départ, il recommanda à ces trois
officiers, sous la menace des peines les plus sévères, de
visiter eux-mêmes à tour de rôle, tous les bâtimens qui arriveraient aux Cayes, afin de s'assurer si André Rigaud s'y
trouvait; que ce cas échéant, ils lui feraient trancher la
tête à bord du navire qui l'aurait ramené. Il aurait suffi de cet ordre, qui ne reposait que sur des
préventions suggérées, pour exaspérer la population des [1806] CHAPITRE VIII. 285 Cayes, si d'ailleurs l'intention de Dessalines de la pousser
à un mouvement insurrectionnel ne perçait pas dans ses
procédés et ses paroles. Il passa au Petit-Goave où le colonel Lamarre alla lui
présenter ses hommages. <s Lamarre, mon fils, lui dit-il,
« tiens prête la 24e demi-brigade ; car avant longtemps
« j'aurai besoin de toi et de ce corps pour descendre dans
« le Sud. Après ce que je viens d'y faire, si les citoyens
« ne se soulèvent pas contre moi, cest qu'ils ne sont pas
a hommes. » Ces paroles n'étaient pas seulement imprudentes ; elles
prouvaient la perversité des sentimens, les vues sanguinaires de Dessalines : il se complaisait dans l'attente
d'un événement qui lui eût permis de punir le Sud, de
l'opposition qu'il y avait trouvée à ses ordres par rapport
au bois de campêche et aux guildives, des regrets que les
citoyens de ce département avaient manifestés à la mort
de Geffrard. Mais il méconnaissait l'influence qu'exercent
sur le cœur et l'esprit des hommes, une tombe qui a reçu
les restes d'un chef vénéré, et leurs intérêts légitimes
froissés et violés. A son arrivée au Port-au-Prince, il récompensa Germain Frère de toutes ses délations, de tout le despotisme
qu'il mettait dans l'exercice de son autorité, en l'élevant
au grade de général de brigade. Il lui ordonna de placer
dans la 12e demi-brigade, son ancien corps, la plupart des
jeunes gens de cette ville, sans doute en prévision delà
campagne méditée contre le Sud. Malgré les précédentes
vérifications des titres de propriété, par Inginac surtout,
il en ordonna une nouvelle qui fut faite par lui-même '.
délations, de tout le despotisme
qu'il mettait dans l'exercice de son autorité, en l'élevant
au grade de général de brigade. Il lui ordonna de placer
dans la 12e demi-brigade, son ancien corps, la plupart des
jeunes gens de cette ville, sans doute en prévision delà
campagne méditée contre le Sud. Malgré les précédentes
vérifications des titres de propriété, par Inginac surtout,
il en ordonna une nouvelle qui fut faite par lui-même '. 1 Lettre de G. Roux à Inginac, du 26 septembre, citée dans l'Hist. d'Haïti,
t. 3, p. 290. 286 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'[IAÏÏI. Rendu à Marchand, Dessalines y fit fusiller, dès son
arrivée, un nommé Dalégrand. Il allait contraindre un
officier de garde à son palais, de passer aux verges sa
propre mère, quand le colonel Charlolin Marcadieu réussit à l'en dissuader. « Les mots de sang et de massacre
« sortaient souvent de sa bouche ; il paraissait se défier
« d'un grand nombre de ses anciens amis ; Mentor pres-
« que seul possédait toujours toute sa confiance '. » À cette époque, les Français ou leurs auxiliaires dans
l'Est vinrent s'emparer du bourg d'Ouanaminthe ; mais
le général Capois les en chassa aussitôt. En avisant Dessalines de ce fait, Christophe lui dénonça Capois comme
négligeant son service militaire pour ne s'occuper que
d'intrigues. L'empereur chargea, dit-on, le général en chef
de surveiller ses moindres démarches ; mais ce dernier se
prévalut de cet ordre pour le faire assassiner peu après. On était alors aux premiers jours d'octobre. Tandis
qu'aux Cayes et dans tout cet arrondissement, les populations étaient soulevées contre Dessalines, qui ignorait encore ce mouvement, à Marchand, il contraignait Poutu à
vider un duel à mort avec Laurore Gabart, officier de la
■4e demi-brigade. Poutu avait reçu une insulte grave de
son adversaire. Dessalines décida qu'ils se battraient au
pistolet jusqu'à ce que l'un des deux fût atteint mortellement : il assista à ce duel. Au douzième coup, le malheureux Poutu fut tué, aux grands applaudissemensde l'empereur qui se réjouissait de la mort de l'ancien secrétaire
de Rigaud, sans se douter que sept jours après, il tomberait lui-même, frappé par les balles des troupes du Sud.
Ce duel eut lieu le iOoctobre2. « » Hist. d'Haïti, t. 3, p. 592 et 293.
2 M. Madiou s'est trompé en portant ce duel au commencement de 1806 [180G] CHAPITRE VMÏ. 287 La nomenclature des actes impériaux mentionne, à la
même date du 10 octobre, une « adresse de l'empereur
« au conseil supérieur, suivie du jugement dudil con-
« seil, » sans dire l'objet de cette adresse ni de ce jugement. De plus, on ne sait comment était formé ce conseil ni quelles étaient ses attributions. Il y a donc tout lieu
de présumer que ce fut un conseil ad hoc, composé d'officiers et de fonctionnaires supérieurs, pour examiner
quelque grande question d'administration publique, et
qui émit à cette occasion son opinion qualifiée de jugement.
l'empereur
« au conseil supérieur, suivie du jugement dudil con-
« seil, » sans dire l'objet de cette adresse ni de ce jugement. De plus, on ne sait comment était formé ce conseil ni quelles étaient ses attributions. Il y a donc tout lieu
de présumer que ce fut un conseil ad hoc, composé d'officiers et de fonctionnaires supérieurs, pour examiner
quelque grande question d'administration publique, et
qui émit à cette occasion son opinion qualifiée de jugement. Nous faisons cette conjecture d'après un document
qui nous est tombé sous les yeux. Dans l'Enquête ordonnée par le parlement britannique, en 1852, pour parvenir
à l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises,
parmi le grand nombre de personnes entendues en vertu
de cet acte, M. Robert Sutheiiand, fils de Robert Sutherland, négociant anglais qui habita le Port-au-Prince durant longues années, et qui y mourut en 1819, produisit
une lettre de son père qui appuie notre conjecture. Nous
allons le laisser parler lui-même à cet égard ; on lui posa
la question suivante : « Demande. — Savez-vous quel était l'état de la colo-
« nie (Haïti), en 1804, à l'époque ou elle devint libre? « Réponse. — Je possède un document fort curieux à
« ce sujet ; c'est une lettre de la main de mon père ; elle
« ne porte pas de date, mais comme il avait été autorisé, (p. 266). J'ai eu occasion de voir une lettre écrite par Poutu à J.-P. Boyer,
erj date du 9 octobre, à tO heures du soir. Il lui disait que le lendemain matin
i( devait vider un duel avec un ivrogne ; el dans le pressentiment de sa mort,
il recommandait sa femme el son enfanta Bjyer, en le chargeant de transmettre de sa part la même recommandation à Papalier qui, en ce moment-là,
était dans l'insurrection des Cayes. 288 études sur l'histoire d'haïti. « le 10 octobre 1806, à commercer par privilège exclu-
« sifavec Haïti, elle doit avoir été écrite vers cette èpo-
« que. » Précédemment, M. R. Sutherland avait dit au comité
parlementaire, que : « son père était négociant et agent
« anglais à Haïti, parce qu'à cette époque il n'y avait
« pas d'agent accrédité, et qu'il en remplissait lesjonc-
« tions. » Ce dernier termina sa lettre par ces mots : « Ce que je sais de l'attachement de Dessalines pour
« l'Angleterre ; d'un autre côté, sa politique, sa pru-
« dence et son intérêt personnel, m'auLorisent à dire
« que l'on peut faire avec lui un traité qui assurera à la
« Grande-Bretagne la plus forte partie du commerce lu-
« cratif de cette île, et sera pour elle une source impor-
« tante de richesse nationale, en ce que tous les produits
« précieux de Saint-Domingue lui seront remis en
« échange de ceux de ses manufactures. » On peut donc conclure de cette lettre, que l'acte du
10 octobre, ou adresse^ est celui qui, examiné par un
conseil privé, accorda à Robert Sutherland le privilège
personnel exclusif 'dont parle son fils : acte qui ne put avoir
son effet, par la mort de Dessalines survenue sept jours
après. On voit aussi que cette lettre était adressée, probablement au gouvernement britannique, puisque R.
Sutherland en était un agent, quoique non accrédité, et
qu'il provoquait un traité de ce gouvernement avec celui
de Dessalines, par lequel ce privilège, ou monopole, eût
été étendu à tous les commerçans anglais.
ège
personnel exclusif 'dont parle son fils : acte qui ne put avoir
son effet, par la mort de Dessalines survenue sept jours
après. On voit aussi que cette lettre était adressée, probablement au gouvernement britannique, puisque R.
Sutherland en était un agent, quoique non accrédité, et
qu'il provoquait un traité de ce gouvernement avec celui
de Dessalines, par lequel ce privilège, ou monopole, eût
été étendu à tous les commerçans anglais. Dans sa lettre, il disait encore que les produits d'Haïti,
en 1806, ne s'élevaient qu'à 1 5 millions délivres de café,
10 millions de livres de coton, et 4 millions délivres de [1806] CHAPITRE VIII. 289 cacao, sans compter d'autres articles de moindre valeur
qu'il serait difficile de détailler. D'un autre côté, M. Madiou porte l'exportation du café
à 30, 870, 111 livres, non compris la quantité qui passait
en contrebande et qui était, dit-il, presque égale *. Il y a lieu de croire, en effet, quant au café, que R.
Sutherland accusait un chiffre trop inférieur ; et nous
regrettons de ne pouvoir déterminer au juste quelles
étaient les productions d'Haïti à cette époque, à quel taux
s'élevaient les recettes et les dépenses de l'empire. 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 182. T. VI. 19 CHAPITRE IX, Situation des choses aux Cayes après !e départ de Dessalines. — Vraie cause
de l'insurrection du Port-Salut. — Arrestation du général Moreau, le 8 octobre, par les habitans sous la direction du juge de paix Messeroux. — Effet
qu'elle produit aux Cayes. — L'insurrection se propage dans la campagne. — Papalier envoie le colonel Wagnac pour délivrer Moreau ; il prend parti
avec les insurgés. — Perplexité et agitation des esprits aux Cayes. — Le
colonel Francisque adhère à l'insurrection et décide Bourdet, Papalier et les
autres officiers à s'y rallier. — II part pour l'Anse-à-Veau. — Wagnac vient
aux portes des Cayes à la tête des insurgés. — Les chefs de la ville vont s'entendre avec lui et ils y rentrent tous ensemble. — Wagnac, chef de l'insurrection, parle aux troupes et proclame H. Christophe, chef du gouvernement.
aux Cayes. — Le
colonel Francisque adhère à l'insurrection et décide Bourdet, Papalier et les
autres officiers à s'y rallier. — II part pour l'Anse-à-Veau. — Wagnac vient
aux portes des Cayes à la tête des insurgés. — Les chefs de la ville vont s'entendre avec lui et ils y rentrent tous ensemble. — Wagnac, chef de l'insurrection, parle aux troupes et proclame H. Christophe, chef du gouvernement. — Le général G. Lafleur arrive aux Cayes et y est constitué prisonnier. —
Messeroux transfère Moreau au camp Gérard. — Il est appelé aux Cayes et
s'y fait emprisonner par ses extravagances. — A la nouvelle de l'insurrection,
Gérin écrit à Dessalines, de l'Anse-à-Veau, qu'il va la réprimer. — Francisque y entraîne la 15e et la 16e et va auprès de Gérin. — Gérin se décide
pour l'insurrection. — Examen de ses motifs. — Les chefs des Cayes lui défèrent le commandement de tout le Sud. — Son plan militaire et politique
pour faire réussir l'insurrection. — Il écrit à H. Christophe. — Les chefs des
Cayes lui écrivent aussi. — Gérin marche sur l'Ouest avec les troupes de
l'Anse-à-Veau. — Opposition du colonel Lamarre au Petit-Goave. — Une
lettre de Borgella le rallie à l'insurrection. — Entretien de Gérin avec le
général Yayou. — Gérin entre au Petit-Goave. — Pétion écrite Dessalines
et part à la tête des troupes du Port-au-Prince: — A Léogane, il entraîne
Magloire Ambroise à l'insurrection. — Il rencontre Yayou et l'y entraîne
aussi. — Il entre au Petit-Goave et s'entend avec Gérin. — Les troupes du
Sud et de l'Ouest marchent sur le Port-au-Prince, où elles arrivent le 16
octobre. — Les chefs des Cayes décident la mort de Moreau et de G. Lafleur : ils sont exécutés. — Les matelots assassinent Aoua, chef de division
navale. — Réflexions sur les excès révolutionnaires. La conjuration conçue et résolue h Marchand, le 1er
janvier, était éteinte dans le Sud par la mort de Geffrard : [1806] CHAPITRE IX. 29 ï aucun des officiers dépositaires de son secret n'eût osé
concevoir l'idée de s'en faire le chef après cet événement,
comme aucun ne trahit la mémoire de l'infortuné général quand l'empereur vint aux Cayes. Moreau, qui avait
éventé ce projet, ne put lui en fournir les preuves qu'il
croyait exister dans les papiers de Geffrard. Mais il n'en
fut que plus exécré, et par les conjurés et par la population, à cause de ses délations antérieures connues de tous
et de celles récentes qui n'avaient abouti à rien. La conduite tenue par l'empereur, aux Cayes et dans tout le Sud,
durant sa présence dans ce département, fît naître des
haines particulières qui ravivèrent celle qui existait contre lui sous le règne de Toussaint Louverture : il y occasionna un mécontentement généra] par ses procédés, par
toutes ses mesures violentes à l'égard des guildives et des
autres propriétés.
de tous
et de celles récentes qui n'avaient abouti à rien. La conduite tenue par l'empereur, aux Cayes et dans tout le Sud,
durant sa présence dans ce département, fît naître des
haines particulières qui ravivèrent celle qui existait contre lui sous le règne de Toussaint Louverture : il y occasionna un mécontentement généra] par ses procédés, par
toutes ses mesures violentes à l'égard des guildives et des
autres propriétés. Après son départ des Cayes, le général Moreau, revêtu
du commandement de la lre division du Sud, orgueilleux
de cette position et de l'estime de l'empereur, se crut
d'autant plus autorisé à agir sans ménagement envers ses
administrés : par ordre de l'empereur, il fît incorporer
dans les troupes de la garnison bien des jeunes gens de
famille, comme l'empereur lui-même le fit faire au Portau-Prince sans même en excepter des employés de l'administration des domaines qui relevaient d'Inginac *. L'irritation s'accrut contre Moreau, qui avait déjà encouru
le mécontentement des officiers des corps qu'il désigna à
Dessalines comme ayant été dévoués à Geffrard, et qui
furent ou renvoyés ou placés dans d'autres ; leurs soldats 1 Voyez la lettre de G. Roux, employé aux bureaux des domaines du Portau-Prince, adressée à Inginac le 26 septembre, dans l'Hist. d'Haïti, t. 3,
p. 290. 292 études sur l'histoire d'iiaïti. partagèrent leur indignation, parce qu'ils s'attachent à
ceux qui les ont toujours commandés, qui ont vécu de
la vie militaire avec eux. Ainsi, Moreau, le représentant principal de l'empereur
aux Cayes et dans toute la division, chef militaire, ne
pouvait plus compter ni sur ses compagnons d'armes, ni
sur les citoyens, pour réprimer une tentative quelconque
contre l'autorité impériale. Papalier et Beauregard, ses lieutenans immédiats aux
Cayes, n'avaient pu rester dans l'ignorance du projet de
Geffrard ; et, sans concevoir l'idée de se faire chefs de
parti, ils n'avaient pu que recevoir avec dégoût, avec indignation, l'ordre de Dessalines de trancher la tête de
Rigaud, s'il venait à paraître l. Ils ne pouvaient donc
être disposés à seconder Moreau dans ses mesures de répression, s'il y avait lieu ; car lorsqu'un chef de gouvernement contraint des officiers d'honneur à avoir pour lui
de tels sentimens, et qu'ils voient d'ailleurs quelles sont
ses tendances liberticides et destructives de toute sécurité, ces officiers sont plutôt enclins à se ranger du côté
de la résistance que du côté de l'oppression. D'autres officiers influens partageaient leurs sentimens:
c'étaient Wagnac, Bourdet, Voltaire, Racolier, Lafrédinière, Pérou. Ils avaient encore l'assentiment secret des
fonctionnaires publics révoqués ou froissés, des citoyens
plus ou moins influens dans la société, tels que Quenez,
Boisrond Canal, Tapiau, etc. Tous, enfin, savaient que Geffrard s'était entendu avec l Papalier et Beauregard ont pu n'être pas entrés dans le projet de Geffrard,
mais ils n'ont pas pu l'ignorer, puisque Moreau le dénonça à Dessalines. Celui qui paraît avoir été positivement complice de Geffrard , est le colonel
Wagnac commandant de la cavalerie.
ou moins influens dans la société, tels que Quenez,
Boisrond Canal, Tapiau, etc. Tous, enfin, savaient que Geffrard s'était entendu avec l Papalier et Beauregard ont pu n'être pas entrés dans le projet de Geffrard,
mais ils n'ont pas pu l'ignorer, puisque Moreau le dénonça à Dessalines. Celui qui paraît avoir été positivement complice de Geffrard , est le colonel
Wagnac commandant de la cavalerie. [1806] CHAPITRE IX. 293 le général en chef H. Christophe; et cette conviction était
d'un grand poids pour toute détermination ultérieure, si
un événement venait à surgir. Ils ne conspiraient point,
peut-être ; mais il est vrai qu'il y a de ces momens dans
la vie des peuples, où la conspiration est dans tous les
cœurs, dans tous les esprits, sans qu'ils se communiquent;
où elle est, pour ainsi parler, dans l'air qu'on respire. La
résistance la moins importante vient-elle à se manifester
de la part de l'individu le plus obscur, chacun s'y rallie
par une sorte d'entraînement irrésistible ; et l'on est tout
étonné de voir tomber un gouvernement qu'on croyait
solidement assis. En 1820 et 1845, n'a-t-on pas assisté
à un spectacle semblable ? Telle était la situation des choses, dans la ville et dans
tout l'arrondissement des Cayes, après le départ de Dessalines. Ses deux lettres à Inginac, du 8 septembre *, l'une relative à Mackintosch, l'autre relative à l'examen des titres
de propriété, prouvent qu'à cette date, ce fonctionnaire
n'avait pas encore achevé la vérification des comptes de
l'administration, et qu'il n'avait pas commencé celle des
titres de propriété. C'est donc en l'absence de l'empereur
qu'il opéra sur les propriétés. A l'égard des comptes, il dut mécontenter les fonctionnaires et leurs employés, qui profitaient des abus ;
mais quant au peuple, qui n'y prenait aucune part, il est
toujours satisfait lorsque le gouvernement met de Tordre
dans les finances, si d'ailleurs le trésor public est géré
dans l'intérêt général. Quoique ce ne fut pas le cas dans 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 284 et 286. 294 études sur l'histoire d'haïti. les circonstances où l'on se trouvait, ce n'est point pour
ce motif que l'irritation alla croissant chaque jour. Mais ce fut par rapport aux propriétés. On conçoit que
Dessalines, d'après sa lettre du 8 septembre, ayant admis des litres lui-même et ordonné seulement à Inginac
de les lui faire exhiber, « pour confirmer les propriétaires
« en possession ; » et Inginac, de son propre aveu
par ses notes personnelles, les anéantissant, l'histoire
ne peut le trouver excusable. C'était montrer un zèle outré, prétendre à être plus royaliste que le roi. « Ce qu'il y
« avait de pénible dans sa tâche, dit l'Histoire d'Haïti
« d'après lui, c'était de vérifier les titres que l'empereur
« avait déjà ratifiés, mais souvent sans un mûr exa-
« men l. » Ce n'est pas là une excuse; car l'ordre portait de confirmer, et non pas de vérifier. Il ne devait vérifier, examiner, que les autres litres qui n'avaient pu être présentés à l'empereur, pour juger de leur validité, « ren-
« voyer en jouissance de leurs biens les propriétaires qui
« lui auraient paru fondés, ou réunir aux domaines de
« l'Etat les propriétés dont les titres des réclamans lui
« paraîtraient illégaux. » Ce sont là les termes delà lettre
du 8 septembre.
, et non pas de vérifier. Il ne devait vérifier, examiner, que les autres litres qui n'avaient pu être présentés à l'empereur, pour juger de leur validité, « ren-
« voyer en jouissance de leurs biens les propriétaires qui
« lui auraient paru fondés, ou réunir aux domaines de
« l'Etat les propriétés dont les titres des réclamans lui
« paraîtraient illégaux. » Ce sont là les termes delà lettre
du 8 septembre. On voit donc qu'il y eut de l'arbitraire de la part d'Inginac, dans les opérations relatives aux propriétés; que
si des citoyens furent dépossédés injustement, ainsi que
l'attestent les deux témoignages que nous avons cités au
chapitre précédent, ce fut surtout lui qui commit ces injustices. Nous ne prétendons pas dire que toutes ses
décisions furent injustes 2; car il est probable qu'il recon1 Ibid. p. 294. 1 Nous ne prétendons pas dire non plus, qu'il était sciemment un suppôt de [1806] CHAPITRE IX. 295 nut effectivement des titres irréguliers, en contravention
à l'arrêté du 7 février 1804 ; mais toujours est-il que les
injustices commises portèrent les esprits à l'exaspération.
« Beaucoup de campagnards propriétaires avaient été
« dépossédés ; ceux qui ne l'étaient pas s'attendaient à
« l'être. Il y avait d'une part désespoir, et de l'autre in-
« quiétude i. » Il n'en fallait pas davantage pour décider la population
à une prise d'armes, lorsque tant d'autres causes y concouraient. Nous ne suivrons pas toutes les assertions que nous trouvons dans l'Histoire d'Haïti, relatives à ce fait et qui nous
paraissent provenir des notes d'Inginac ; telle par exemple, que la démarche du colonel Bourdet, à la tête
de 50 officiers delà 15e demi-brigade, faite auprès de lui
pour l'exhorter à prendre l'autorité supérieure, conseil
que lui aurait donné déjà Euphémie Daguilh, maîtresse
de l'empereur, et qu'il n'accueillit pas. Cette femme avait
bien pu croire qu'Inginac était capable de remplir un
tel rôle ; mais ce n'est pas dans un moment où il fallait la tyrannie de Dessalines ; mais seulement, qu'il agit d'une manière irréfléchie
comme fonctionnaire public, d'après son caractère absolu, même quand il
faisait bien son devoir, avec les meilleures intentions. Voici ce qu'il a dit luimême de sa conduite à cette époque, dans sa lettre du 15 mars 1843 • « Lorsque le gouvernement de l'empereur Dessalines dominait le pays, et
« après que j'avais été fortement et souvent rudoyé par ce chef animé d'un
« patriotisme exalté; que je parvins à obtenir sa confiance, je n'agissais que
• par dévouement à la pairie, et non dans l'idée de servir le chef qui se trou-
« vaità la tête des affaires ; et ainsi, l'énergie que j'ai pu avoir déployée dans
« mes actes d'alors ne fut que dans l'idée d'obtenir des résultats favorables à
« un peuple qui venait de s'émanciper, et qu'il me paraissait indispensable de
« rappeler à des principes de bonne foi. ... Je ne pense pas qu'aucun acte
« d'égoïsme ou d'intérêt personnel peut, avec justice, m'être reproché.
ir le chef qui se trou-
« vaità la tête des affaires ; et ainsi, l'énergie que j'ai pu avoir déployée dans
« mes actes d'alors ne fut que dans l'idée d'obtenir des résultats favorables à
« un peuple qui venait de s'émanciper, et qu'il me paraissait indispensable de
« rappeler à des principes de bonne foi. ... Je ne pense pas qu'aucun acte
« d'égoïsme ou d'intérêt personnel peut, avec justice, m'être reproché. Cela est vrai, il faut le dire à son honneur. 1 Hist. d'Haïti, t. 3 p. 295. 11 le fallait bien, puisque Inginac ne respecta
point les décisions rendues par l'empereur. 296 études sur l'histoire d'haïti. dégainer lesabre,qu'un militaire comme Bourdet fût venu
s'adresser pour un tel office, à un fonctionnaire qui n'avait jamais manié que la plume. Il est de ces choses que
l'histoire ne doit enregistrer que pour les réfuter. Le fait est, que le général Moreau avait reçu l'ordre de
l'empereur de se rendre à Tiburon pour organiser le recrutement de la 19e demi-brigade ; qu'il partit des Cayes, le 7
octobre, dans la plus grande sécurité, avec ses guides et
quelques officiers parmi lesquels était Lafrédinière; que le
même jour il entra au bourg du Port-Salut où il fut accueilli
comme à l'ordinaire \ Les habitans de ce quartier, qui
comptaient parmi eux beaucoup de propriétaires dépossédés, apprenant qu'il allait continuer son voyage le lendemain et le voyant entouré d'une faible escorte, prirent
inopinément la résolution d'opérer son arrestation sur la
route, et positivement aux Karatas, lieu propice à un tel
dessein. Le juge de paix du Port-Salut, Messeroux, un
noir qui y exerçait de l'influence, se fit le chef de ce complot hardi, qui allait produire un résultat auquel les conjurés ne s'attendaient pas. Messeroux aspira à jouer le
rôle de général, comme il en prit le titre pendant peu de
jours2. Les conjurés, qui connaissaient les sentimens de
Lafrédinière et de plusieurs autres officiers autour de Moreau, leur firent part de leur projet; aucun de ces officiers n'en parla à Moreau, et sous divers prétext es, Lafrédinière et les autres l'abandonnèrent soit au bourg même,
soit le lendemain sur la route 3.
urés ne s'attendaient pas. Messeroux aspira à jouer le
rôle de général, comme il en prit le titre pendant peu de
jours2. Les conjurés, qui connaissaient les sentimens de
Lafrédinière et de plusieurs autres officiers autour de Moreau, leur firent part de leur projet; aucun de ces officiers n'en parla à Moreau, et sous divers prétext es, Lafrédinière et les autres l'abandonnèrent soit au bourg même,
soit le lendemain sur la route 3. Moreau se trouvait donc réduit à une très-faible escorte 1 Notes d'A. Pilié. 2 Notes de Glézil fils. s Déclaration de Moreau, prisonnier, à Pilié qu'il avait laissé aux Cayes,
mais qui se rendit auprès de lui sur l'habitation Taverne, lorsqu'il apprit son
arrestation, et d'après un permis de Papalier. [1806] CHAPITRE IX. 297 quand, le lendemain 8 octobre, il arriva aux Karatas. Là
étaientréunisune centaine de propriétaireset cultivateurs,
tous armés et en embuscade, et Messeroux à leur tête : ils
en sortirent aussitôt et entourèrent Moreau tumultueusement, sans tenter autre chose que son arrestation en tenant la bride de son cheval. Maurant Mallet fut le premier qui agit ainsi. Le trompette de ses guides ayanî
voulu cependant sonner la charge, ils menacèrent de
faire feu. Etonné de voir parmi eux Messeroux qui, la
veille, était venu le saluer et causer avec lui, il lui demanda et à eux tous, quel était le motif de leur rassemblement et de ces actes d'hostilité commis à son égard,
en leur disant en outre que , s'ils n'étaient pas tous ses
concitoyens et ses frères, il pourrait concevoir des craintes sur leur dessein. Ce langage timide les enhardit. Messeroux prit la parole alors, et lui répondit : « qu'ils étaient
« las du joug de Dessalines ; qu'ils avaient pris les armes
« contre sa tyrannie, parce qu'il avait arbitrairement défi possédé de leurs biens un grand nombre d'entre eux ;
« que ses actes étaient iniques et révoltans, notamment
« celui qui les empêchait de vendre leurs cafés à moins
« de 20 sous la livre, sans égard à leurs besoins, de sorte
« qu'ils souffraient de mille privations, leurs cafés res-
« tant invendus, ne pouvant pas en disposer à leur gré *;
« qu'enfin, ils ne voulaient pas lui faire de mal, à lui,
« Moreau, mais que, pour leur sûreté, il devait leur re-
« mettre ses armes. » 1 Ce reproche ne s'accorderait pas avec le prix de 27 et 28 sous dont parle
l'Hist. d'Haïti (t. 3, p. 224) pour le mois de mai 1805, à moins de supposer
qu'en 1806, le café valait moins de 20 sous, et que Dessalines ordonna alors
de tenir la main, afin de contraindre le commerce étranger à le payer à ce
prix. D'un autre côté, il taxa le café à 25 sous la livre pour prélever le droit
d'exportation.
'accorderait pas avec le prix de 27 et 28 sous dont parle
l'Hist. d'Haïti (t. 3, p. 224) pour le mois de mai 1805, à moins de supposer
qu'en 1806, le café valait moins de 20 sous, et que Dessalines ordonna alors
de tenir la main, afin de contraindre le commerce étranger à le payer à ce
prix. D'un autre côté, il taxa le café à 25 sous la livre pour prélever le droit
d'exportation. 298 études sur l'histoire d'haïti. Loin de faire la moindre résistance, Moreau répliqua :
« Mon beau sabre vous fait envie, sans doute ; eh bien !
« prenez-le. Mais, vous ne vous rappelez donc pas tous
« les malheurs que le Sud a éprouvés dans la guerre civile
» entre les généraux Rigaud et Toussaint Louverturè,
i< quand vous vous armez contre l'empereur ? ! » Arrêté,
désarmé, il fut conduit sur l'habitation Taverne, où Messeroux et sa bande campèrent : dans la journée, de nombreux habitans et cultivateurs se joignirent à eux, en vociférant contre Dessalines. La nouvelle parvenant sur
toutes les habitations, de proche en proche, toute la commune du Port-Salut, celle de Torbeck et la plaine des
Cayes participèrent au mouvement insurrectionnel dans
la nuit. Le peuple des campagnes était debout ! Il souffrait
tant! Aussitôt que Moreau eut été amené à Taverne, Messeroux avait envoyé aux Cayes l'un des conjurés, nommé
Beauchamp, qui y donna la nouvelle de son arrestation,
comme s'il n'y avait pas participé: il arriva à 5 heures
de l'après-midi. L'adjudant-général Papaiier, commandant de l'arrondissement, fit battre la générale immédiatement: à 5 heures, toutes les troupes de la garnison
étaient réunies sur la place d'armes. Les esprits avaient
reçu la commotion électrique à laquelle ils s'attendaient
par pressentiment 2. Papaiier se rendit sur la place ; il annonça aux troupes
l'arrestation de Moreau, en les haranguant, surtout
la 15e demi-brigade dont ce général avait été le colonel, 1 Noies de Pilié, sur la déclaration de Moreau. 2 Cependant, la pièce intitulée Relation de la campagne contre la tyrannie, publiée ensuite au Port-au-Prince, dit que « Moreau et Etienne Mentor
« furent arrêtés par les ordres du brave colonel Wagnac. » Il y aurait donc eu
concert entre le colonel Wagnac et Messeroux I [1806] CHAPITRE IX. 299 pour se tenir prêtes à marcher avec lui, afin de le délivre!" des mains des perturbateurs de la tranquillité publique qui avaient osé commettre cet attentat. En attendant,
et pour savoir au juste quelle était la force de ces derniers, il expédia à cet effet le colonel Wagnac à la tête
d'un escadron. Les troupes reçurent l'ordre de rester
'l'arme au pied. Papalier quitta la place d'armes pour aller s'assurer de la position de l'arsenal et des postes de la
ville, et y donner ses ordres.
!" des mains des perturbateurs de la tranquillité publique qui avaient osé commettre cet attentat. En attendant,
et pour savoir au juste quelle était la force de ces derniers, il expédia à cet effet le colonel Wagnac à la tête
d'un escadron. Les troupes reçurent l'ordre de rester
'l'arme au pied. Papalier quitta la place d'armes pour aller s'assurer de la position de l'arsenal et des postes de la
ville, et y donner ses ordres. Il était à peine parti, que des murmures éclatèrent
dans les rangs des troupes, de la part des officiers et des
soldats; quelques-uns, cependant, plaignirent hautement
la situation où se trouvait Moreau. Mais l'insurrection se
propageait dans toute la ville des Cayes ; chacun pensait ou pressentait que le colonel Wagnac allait grossir
le nombre des insurgés de la campagne. Francisque, colonel de la 15e demi-brigade en garnison à l'Anse-à-Veau, se trouvait fortuitement aux Cayes
pour le règlement de quelques affaires. L'adjudant-général Véret, employé dans la 2e division, y était aussi par
des motifs semblables. Ceux qui se décidaient, pour le
mouvement sentirent l'importance de l'adhésion de Francisque à leur manière de voir, parce que, commandant à
1500 baïonnettes, il pouvait y entraîner aussi le colonel
Bruny Leblanc et la 16e demi-brigade qu'il commandait,
également à l'Anse-à-Veau. A cet effet, ils députèrent auprès de Francisque, son allié Glézil fils (l'auteur des notes
citées) pour l'en persuader. Mais Glézil trouva ce colonel
fort opposé à l'insurrection ; ayant fait, son rapport aux
autres, ils restèrent consternés. Pendant la nuit du 8 au 9, on fut dans une anxieuse
situation aux Cayes. On ne voyait pas revenir Wagnac, 300 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. on n'en avait aucune nouvelle. A lapointe du jour, Papalier
envoya son adjoint Brunet auprès de lui, pour savoir ce
qu'il était devenu, et en même temps, il écrivit au général Guillaume Lafleur, commandant de l'arrondissement
d'Aquin, de venir lui prêter main -forte avec la 17e qui y
était et son colonel Vancol, et il donna avis de l'arrestation de Moreau, par une autre lettre au général Gérin qui se trouvait sur une habitation près de TAnse-àVeau. Il écrivit aussi à l'empereur pour l'informer de ces
faits.
'il était devenu, et en même temps, il écrivit au général Guillaume Lafleur, commandant de l'arrondissement
d'Aquin, de venir lui prêter main -forte avec la 17e qui y
était et son colonel Vancol, et il donna avis de l'arrestation de Moreau, par une autre lettre au général Gérin qui se trouvait sur une habitation près de TAnse-àVeau. Il écrivit aussi à l'empereur pour l'informer de ces
faits. En ce moment, arriva aux Cayes un blanc franco-haïtien qui était le secrétaire du colonel Etienne Mentor ou
Esmangart, inspecteur des cultures, Il rapporta qu'à 8
heures du soir, ce colonel avait été haché à coups de
"sabre par les dragons de Wagnac1; que celui-ci avait
pris parti avec les insurgés du Port-Salut, et que toute la
population des campagnes s'y était ralliée. La situation devint plus critique ; l'insurrection triomphait par l'adjonction de Wagnac, officier influent sur
les populations et les troupes, aussi respectable que respecté, aimé de tous. Papalier se mit de suite en tournée
à l'arsenal et dans les postes, ne sachant pas trop que
faire, peut-être, ou probablement satisfait de la tournure
que prenaient les choses; car il était difficile qu'il se séparât d'une cause dans laquelle Wagnac s'était jeté avec
résolution 2. Cette indécision du commandant de l'arron1 Etienne Mentor reçut plusieurs blessures ; mais il en guérit et vécut longtemps après, sans être un mauvais citoyen pour cela. A l'époque, on le considérait comme un Séïde de Dessalines ! C'est une particularité remarquable>
que cet inspecteur de cultures portait un nom identique à celui de f adjudantgénéral Etienne Mentor, qui fut aussi victime de cette révolution. 2 Si ce fut réellement Wagnac qui ordonna l'arrestation de Moreau, tout
s'explique : il y aurait eu alors conspiration entre les chefs des Cayes. [1806] CHAPITRE IX. 301 dissement porta chacun à se manifester hautement contre Dessalines ; la propagande devint active, les troupes
furent gagnées : elles étaient sans solde, sans habillement, casernées, subissant une discipline monstrueuse
par les verges et le bâton ! Glézil fils fut chargé d'aller de nouveau auprès de Francisque qu'il trouva chez lui. Tandis qu'il l'entretenait]des
événemens, un vieux noir, nommé Mathieux Périgny, son
voisin, y entra. — « Eh bien! voisin, lui dit Francisque,
« que pensez- vous de tout ce qui se passe? — Ce[qu'on fait
« là, répond Mathieux, estime grande sottise; mais, puiser qu'elle est faite, si vous autres chefs, vous ne vous met-
« lez pas à la tête du peuple pour le soutenir, je vous ver-
« rai tous amarrés deux à deux et conduits au supplice
« d'une manière encore plus cruelle qu'en 1800. » Ces paroles, pleines de bon sens, déterminent Francisque ; il remercie le vieux Mathieux, prend son chapeau
et se dirige avec Glézil fils chezBourdet. « Mon ami, lui
« dit-il en arrivant, je viens d'être rappelé à mon devoir
« par un vieux frère ; il n'y a plus à hésiter. Je pars pour
« l'Anse-à- Veau, afin de rallier la 15e à l'insurrection pour
« combattre Dessalines, ou mourir à la tête de mes sol-
« dats. Tu commandes aussi à 1500 baïonnettes ; vois ce
« que tu as à faire en cette circonstance. » Bourdet lui
répondit : « Allons ensemble voir Papalier. »
ens d'être rappelé à mon devoir
« par un vieux frère ; il n'y a plus à hésiter. Je pars pour
« l'Anse-à- Veau, afin de rallier la 15e à l'insurrection pour
« combattre Dessalines, ou mourir à la tête de mes sol-
« dats. Tu commandes aussi à 1500 baïonnettes ; vois ce
« que tu as à faire en cette circonstance. » Bourdet lui
répondit : « Allons ensemble voir Papalier. » Ce dernier n'étant pas encore rentré chez lui, Francisque se dirigea chez Mackintosch, qui lui achetait toujours ses denrées, afin de se procurer quelque argent. On
conçoit que ce négociant n'en refusa ni «à Francisque ni à aucun de ceux qui lui en demandèrent en cette occurrence; il
avait le cœur gros contre Dessalines et Inginac. Pendant
qu'il y était, Francisque vit passer Papalier à cheval et l'ap302 études sur l'histoire d'haïti. pela. « Mon cher Papalier, lui dit-il, le sort en est jeté !
« Demain, je serai a la tête de mon corps pour combattre
« Dessalines : Bourdet est dans les mêmes dispositions. « Choisis maintenant entre Dessalines et tes frères. « Je ne saurais me séparer de vous tous, répondit Papa-
« lier ; puisque, comme Wagnac, vous prenez parti avec
« les insurgés, vous avez fixé le mien. Mais agissons sin-
« écrément et avec une prompte résolution. Tu connais
« l'ardente activité de Dessalines ; pars de suite pour
« l'Anse-à-Veau, et ne perdons pas un instant. » Là même, chez Maekintosch, Papalier écrivit immédiatement plusieurs lettres, àFérou, à Vancol et à quelques autres officiers du Sud, pour leur faire part des événemens et de sa résolution. Il envoya un officier en toute
hâteinformer Wagnac et les autres insurgés, de l'adhésion
des troupes et des habitansdesCayes, afin d'agir comme
un seul homme contre Dessaîines ; il vit Bourdet et prit
avec lui des mesures en conséquence. Wagnac s'était rapproché des Cayes avec les insurgés,
ne sachant pas encore ce qui s'y décidait *. En réponse
à l'avis de Papalier, il fît dire qu'il voulait voir Bourdet.
Celui-ci se rendit aussitôt auprès de lui, accompagné de
quelques officiers, Voltaire, Racolier, Lafrédinière et d'autres : ils s'entendirent; mais Wagnac remit à rentrer en
ville le lendemain, pour avoir le temps de réunir les insurgés. Devenu le chef militaire de ces derniers dans les
campagnes, il prenait et il devait prendre ses sûretés à
tout événement. Le lendemain, vendredi 40 octobre, Papalier écrivit
une seconde lettre à Vancol, qu'il lui fit porter par Glézil 1 II s'arrêta sur l'habitation Dutruche. [1806] CHAPITRE IX. 503 fils et le capitaine Rousseau, de la 17e, qui se trouvait
aux Cayes. Il fallait persuader et convaincre Vancol de
l'urgente nécessité de son adhésion ; ils le rencontrèrent
sur l'habitation Bergeaud, à peu de distance des Cayes :
il avait devancé son corps, parti d'Âquin la veille au soir.
porter par Glézil 1 II s'arrêta sur l'habitation Dutruche. [1806] CHAPITRE IX. 503 fils et le capitaine Rousseau, de la 17e, qui se trouvait
aux Cayes. Il fallait persuader et convaincre Vancol de
l'urgente nécessité de son adhésion ; ils le rencontrèrent
sur l'habitation Bergeaud, à peu de distance des Cayes :
il avait devancé son corps, parti d'Âquin la veille au soir. Au départ de ces officiers, Papalier, Bourdet et les autres officiers supérieurs se rendirent auprès de Wagnac
qui s'était porté avec son monde, aux Quatre-Chemins,
à un quart de lieue des Cayes. Là, on proposa d'y rentrer
tous ; mais quelques chefs des insurgés, montrant une certaine méfiance des vraies dispositions de la ville, Bourdet
offrit de rester parmi eux en otage. Il ajouta : « Je crois
« que le colonel Wagnac doit prendre le commandement
<t de la lrc division du Sud, puisque le général Moreau
« en est déchu ; l'adjudant-général Papalier continuera
« à commander l'arrondissement, sous ses ordres. »
Papalier répondit aussitôt : « Je consens à tout ce qui peut
« assurer le succès de notre entreprise. » Wagnac dit
noblement à son tour : « Mes amis, mes frères, je n'ai
« pas besoin d'otage pris parmi vous. Depuis seize ans,
« nous combat tons ensemble pour nos droits : c'est encore
u pour eux que nous combattrons jusqu'à la mort. » Il décida qu'on entrerait immédiatement aux Cayes. Arrêtons-nous aux propositions de Bourdet, pourlouer
son désintéressement, sa loyauté, son discernement des
choses, son sens judicieux. Après Messeroux, incapable de donner suite à cette
audacieuse insurrection, n'étant pas militaire, ne pouvant inspirer la confiance nécessaire aux troupes qui vont
effectivement opérer la réyolution de 1806, quel était,
aux Cayes, le vrai chefde cette gigantesque entreprise?
Wagnac qui, en s'y ralliant avec ses dragons, avait dé304 études sur l'histoire d'haïti. terminé tous les autres officiers, toute la population. La
justice voulait donc qu'il remplaçât Moreau, et non pas
Papalier. Bourdet eut donc raison de le proposer en cette
qualité qui, seule, pouvait harmoniser l'insurrection tant
dans les campagnes que dans la ville. Papalier était luimême trop judicieux, trop bon soldat de la liberté, pour
concevoir même l'idée d'une supériorité de rang militaire
en une telle occurrence. Chacun remplit enfin son devoir
envers la commune patrie, envers cette auguste liberté
dont il fallait assurer le triomphe sur le despotisme. Racolier, qui n'était qu'un sabreur, un exécuteur impitoyable, dit en ce moment avec un geste significatif :
« Et que ferons-nous d'Inginac et d'Almanjor? » Mais
Papalier lui répondit avec cette humanité qui le caractérisait : « Commandant Racolier, il est inutile de verser le
« sang. Ce serait le moyen d'éloigner tous nos frères,
* tandis que nous avons besoin du concours de tous. » Almanjor, dont il est question ici, était un homme du
Nord que l'empereur avait envoyé à la fin de septembre,
pour remplacer l'administrateur Quenez, qu'il révoqua de
ses fonctions. Il ne pouvait être que mal vu aux Cayes ;
et, suivant Inginac, il lui avait proposé de se sauver tous
deux, même avant la révolte deMesseroux au Port-Salut.
Sans l'active sollicitude de Papalier, ils eussent péri dans
ces momens de fureur populaire '.
il est question ici, était un homme du
Nord que l'empereur avait envoyé à la fin de septembre,
pour remplacer l'administrateur Quenez, qu'il révoqua de
ses fonctions. Il ne pouvait être que mal vu aux Cayes ;
et, suivant Inginac, il lui avait proposé de se sauver tous
deux, même avant la révolte deMesseroux au Port-Salut.
Sans l'active sollicitude de Papalier, ils eussent péri dans
ces momens de fureur populaire '. 1 Voyez dans l'Hist. d'Haïti, t. 3, p. 303, la relation des dangers que courut
effectivement Inginac qui était devenu odieux à la population, pour avoir été
au-delà même des ordres de l'empereur. La page 302 mentionne le meurtre
d'un jeune homme de couleur nommé Henri, secrétaire du général Yayou,
arrivé dans ces circonstances: fait que nous ne trouvons pas dans les notes de
Glézil et de Pilié, témoins des évènemens. Nous ne concevons pas d'ailleurs
comment Yayou, les ignorant encore, aurait eu l'idée d'informer Papalier que
les troupes de V Ouest allaient marcher contre le Sud. Et dans quel but eût-il
envoyé une telle information au chef secondaire des Cayes? Ensuite, ce fait [1806] CHAPITRE IX. 505 En entrant aux Cayes, Wagnac fit assembler les troupes sur la place d'armes. Là, il leur déclara que l'insurrection dont il prenait la direction n'était point guidée par
l'ambition ; que son origine, ses causes, prenaient leur
source dans la nécessité de secouer le joug d'une tyrannie insupportable, qui ne respectait pas les droits des citoyens et de l'armée: « Soldats, leur dit-il, depuis la défi claration de notre indépendance nationale, combien
« de fois avez-vous été payés de votre solde ? Combien
« de fois avez-vous été habillés ? Cependant, les cais-
« ses de l'Etat regorgent d'or ; mais c'est pour servir
« aux dépenses scandaleuses des maîtresses du tyran.
« Il n'est plus notre chef : c'est le général en chef
« H. Christophe qui l'est maintenant ; c'est en son
« nom que nous agissons tous ; il ne fera pas comme
« Dessalines. J'ordonne aux quartiers - maîtres des
« corps de dresser des feuilles de solde dans la journée
« même, pour que vous soyez payés : vous serez habillés
« aussi. » Cette allocution militaire produisit sur les troupes un
enthousiame électrique ; elles crièrent : Vive le général
Christophe ! Vive le colonel Wagnac ! Vive l'adjudantgénéral Papalier ! Tous les liens de subordination, de
soumission à l'autorité impériale de Dessalines, furent
dès lors rompus. La proclamation de Christophe, comme
chef du gouvernement, prouve invinciblement que
Wagnac, peut-être Papalier et les autres officiers supérieurs, avaient été initiés par Geffrard au projet arrêté à de la tête de Henri portée à la pointe d'un sabre et montrée à Inginac, à qui
l'on aurait dit : Ton tour viendra bientôt, ce fait nous semble tout-à-fait apochryphe. Quant à Almanjor, il se sauva dans ces momens sur un caboteur
qui le porta aux Gonaïves. t. vi. 20 506 ÉTUDES SUR L'niSTOlRE D'HAÏTI. Marchand. Le colonel Vancol avait eu le temps d'entrer
aux Cayes, et prit part à ces résolutions.
sabre et montrée à Inginac, à qui
l'on aurait dit : Ton tour viendra bientôt, ce fait nous semble tout-à-fait apochryphe. Quant à Almanjor, il se sauva dans ces momens sur un caboteur
qui le porta aux Gonaïves. t. vi. 20 506 ÉTUDES SUR L'niSTOlRE D'HAÏTI. Marchand. Le colonel Vancol avait eu le temps d'entrer
aux Cayes, et prit part à ces résolutions. Le 9 octobre, à 5 heures de l'après-midi, la lettre"! de
Papalier au général Guillaume Lafleur lui était parvenue ;
il ordonna aussitôt de battre la générale, adressa une
lettre à l'empereur en lui envoyant celle] de Papalier,
pour l'informer de l'arrestation de Moreau et lui dire qu'il
allait marcher aux Cayes avec la 17e, qu'il fit effectivement mettre en route à 7 heures du soir, Vancol à sa tête,
ayant sous ses ordres le chef de bataillon Fossé. Arrivé
à Saint-Louis, Vancol laissa le corps aux ordres de Fossé
pour se rendre aux Cayes, afin de connaître la situation
des choses. Guillaume Lafleur ne quitta Aquin qu'à 2 heures du
matin, le 10 ;il rencontra la 17e àCavaillon, à 10 heures
du matin ; et, mécontent du peu de célérité de sa marche, il blâma Fossé avec humeur ; déjà cet officier et ses
soldats étaient gagnés à l'insurrection qui se propageait
dans tous les rangs de la société. Fossé lui répondit avec
non moins d'humeur. Lafleur les traita tous d'insurgés :
« Puisque vous prenez parti contre l'empereur, je vais
« le joindre, » dit-il. L'insubordination des troupes éclata
contre lui; un officier nommé Joute Bardet lui dit : « Votre
« empereur doit avoir la tête tranchée en ce moment, et
« vous-même, vous êtes notre prisonnier. » A cette déclaration, Lafleur traversa la rivière de
Cavaillon prenant la route des Cayes ; mais, craignant
qu'il ne rebroussât par des chemins détournés, on le poursuivit à cheval ; et escorté, prisonnier de fait, il entra
aux Cayes à 1 heure de l'après-midi, alors que tout était
consommé contre l'autorité de Dessalines. C'était un singulier désappointement pour lui, qui [1806] CHAPITRE IX. 307 croyait arriver pour prendre part à la répression de la
révolte de Messeroux. Descendu chez Quenez, où se trouvaient tous les chefs réunis, ceux-ci l'accueillirent en lui
manifestant l'espoir qu'ils avaient de sa coopération ;
mais Lafleur était encore sous l'influence de la colère
excitée en lui par sa rencontre avec la 17e; il répondit
avec humeur, demanda à se battre avec Fossé qui l'avait
insulté, disait-il. Au lieu de consentir à la proposition des
chefs, il demanda à Wagnac un entretien particulier avec
lui dans la soirée, chez lui-même. Dès lors il fut tenu en
suspicion, de vouloir tenter de ramener Wagnac à la
cause de Dessalines. Wagnac ne se rendit pas à son invitation, et une garde fut envoyée dans sa demeure pour
l'y retenir prisonnier : ses aides de camp et ses guides
furent envoyés en détention au camp Gérard, dans la
plaine des Cayes, où l'on avait déjà transféré le général
Moreau.
retien particulier avec
lui dans la soirée, chez lui-même. Dès lors il fut tenu en
suspicion, de vouloir tenter de ramener Wagnac à la
cause de Dessalines. Wagnac ne se rendit pas à son invitation, et une garde fut envoyée dans sa demeure pour
l'y retenir prisonnier : ses aides de camp et ses guides
furent envoyés en détention au camp Gérard, dans la
plaine des Cayes, où l'on avait déjà transféré le général
Moreau. Le 9 octobre, étant encore à l'habitation Taverne,
Messeroux avait enjoint à Moreau, d'écrire un ordre au
commandant de la citadelle des Platôns, pour livrer des
munitions de guerre à un détachement d'habitans et de
cultivateurs qu'il y envoyait. Moreau fut contraint de
faire cet ordre, et le détachement partit. Mais le chef de
ce poste, qui avait' déjà appris l'arrestation de Moreau,
refusa péremptoirement de livrer ces munitions. Le détachement revint le lendemain, 10, à Taverne; alors Messeroux leva son camp tout entier, disant qu'il allait s'emparer de la citadelle ; il emmena Moreau et les personnes
de sa suite, arrêtées aux Karatas. Nouveau général improvisé, Messeroux se ravisa en route et se dirigea au camp
Gérard, où il livra son prisonnier au capitaine Augustin,
qui le fit mettre dans une chambre gardée par une senti508 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. nelle : les autres personnes, parmi lesquelles étaient A.
Pilié, furent placées dans une autre chambre avec la faculté d'en sortir à volonté. Après cela, Messeroux congédia le gros de ses bandes et partit pour les Cayes avec
quelques chefs : il n'y entra pas cependant immédiatement. * Quoique Wagnac eût ordonné de dresser les feuilles de
solde de suite, dans l'après-midi du 10, les quartiersmaîtres ne les firent que le samedi 11, et si imparfaitement, qu'il fut ordonné de les refaire : ce qui eut lieu
le i± Dans une réunion des chefs, ce jour-là, chez Papalier,
Racolier fit observer qu'on décidait de tout, sans faire
participer Messeroux qui avait été le premier à organiser
la résistance. En conséquence, on l'envoya chercher dans
les environs des Cayes où il se tenait. Il y entra le dimanche 12, vers 7 heures du soir, dans un tel état d'ivresse, qu'il ne put conserver aucun prestige : il divaguait. Les vrais chefs ordonnèrent de l'emprisonner. Il était logé chez son cousin, nommé Sully : en apprenant qu'une garde y arrivait pour l'arrêter, il ouvrit une
grosse malle et s'y enferma. Découvert dans ce singulier
réduit, le juge-général dut se résigner piteusement à aller
se loger en prison. Relâché le lendemain, il reconnut que
son rôle était fini, sinon aux Karatas mêmes , du moins
au camp Gérard; et il regagna ses pénates, « en jurant,
« mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus. » Dans les événemens les plus graves, il y a presqueHoujours un côté comique qui surgit comme pour dérider les i Notes d'A. Pilié, qui resta auprès de Moreau, qui lui donna des témoignages de compassion dans son malheur jusqu'au 15 octobreja veille de sa mort,
où il reçut l'ordre de rentrer aux Cayes. [1806] CHAPITRE IX. 309 fronts, soucieux de la situation où Ton s'est engagé.
Voilà quel fut, dans l'espace de quatre jours, le sing ulier
sort du Héros des Karatas !
surgit comme pour dérider les i Notes d'A. Pilié, qui resta auprès de Moreau, qui lui donna des témoignages de compassion dans son malheur jusqu'au 15 octobreja veille de sa mort,
où il reçut l'ordre de rentrer aux Cayes. [1806] CHAPITRE IX. 309 fronts, soucieux de la situation où Ton s'est engagé.
Voilà quel fut, dans l'espace de quatre jours, le sing ulier
sort du Héros des Karatas ! Il avait pris l'initiative de la courageuse résolution qui,
en renversant un Empereur et son Empire, devait donner
naissance à une République et à un Royaume, et occasionner une guerre civile de quatorze années entre ces
deux Etats, et il ne put soutenir son rôle ! C'est qu'il n'est
pas donné à tout le monde de remplir celui de révolutionnaire. Pour y réussir et se maintenir, il faut avoir des
antécédens honorables} du caractère et de la capacité,
sinon l'on est promptement sifflé sur le théâtre où l'on
se met en scène. Toutefois, voyons le côté sérieux et politique de l'entreprise de Messeroux. 11 a sauvé, pour son pays , le principe
du respect dû à la propriété; il a donné une leçon à tous les
gouvernemens qui y ont succédé à celui de Dessalines. Cet
important résultat doit faire tirer de l'oubli le nom de
Messeroux, et d'autant plus, qu'en faisant prévaloir ce
principe sacré et celui de la résistance à l'oppression, il
n'a usé d'aucuns sévices sur la personne du général Moreau ; il n'a commis ni fait commettre aucun crime. Rendons cette justice à sa mémoire ! * Quittons les Cayes un moment, pour voir ce qui eut lieu
à l'Anse-à-Veau, où se trouvait l'homme destiné à prendre,
dans le Sud, la direction de la levée de boucliers de 1806. Le général de division Gérin, ministre de la guerre et de
la marine, avait obtenu de l'empereur l'autorisation de ve- ' Messeroux continua ses fonctions de juge de paix, et devint en 1808 assesseur au tribunal d'appel des Cayes. Il avait été et fut toujours un bon citoyen. 510 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. nir à l'Ànse-à-Veau pour se livrer à un traitement sudorifîque. Il avait laissé son épouse à Saint-Marc, lieu de sa résidence ministérielle, et se tenait, en compagnie de Madame Veuve Abel, sœur de Geffrard, sur la sucrerie Laval
qu'il avait affermée du domaine. Lorsqu'il reçut, le 10 octobre, la lettre de Papalier qui
lui mandait l'arrestation de Moreau au Port-Salut, Nicolas
Brouard, commissaire des guerres de la 2e division du Sud,
se trouvait chez lui. Gérin, qui avait été étranger au projet
résolu à Marchand, voyant dans l'arrestation de Moreau
un fait grave, dicta immédiatement â Brouard une lettre
qu'il adressa à Dessalines pour l'en informer, en lui disant
qu'il allait faire réunir les troupes à l'Anse-à-Veau, afin de
se mettre à leur tête et de marcher aux Cayes, contre les
révoltés. Gérin était sincère dans ses dispositions. Renvoya Brouard porteur de cette lettre au général Vaval,
avec l'ordre de l'expédier à Saint-Marc par une barge, et
de faire battre la générale pour réunir les troupes : ce qui
fut exécuté par Vaval \
lui disant
qu'il allait faire réunir les troupes à l'Anse-à-Veau, afin de
se mettre à leur tête et de marcher aux Cayes, contre les
révoltés. Gérin était sincère dans ses dispositions. Renvoya Brouard porteur de cette lettre au général Vaval,
avec l'ordre de l'expédier à Saint-Marc par une barge, et
de faire battre la générale pour réunir les troupes : ce qui
fut exécuté par Vaval \ La 15cet la 16e étaient donc réunies sur la place d'armes,
quand Francisque et Véret arrivèrent à l'Anse-à-Veau, à
une heure de l'après-midi : le premier était porteur d'une
lettre de Papalier pour N. Brouard, qu'il engageait à prendre parti, comme lui, dans l'insurrection. Francisque logeait avec Véret dans la même maison ,
à toucher la place d'armes. Il fit venir chez lui, d'abord
les sous-officiers de la 1 5e ; il leur raconta les événemens
des Cayes et leurs causes, en leur demandant si, en proie
aux mêmes privations que les militaires de cette ville ,
sans habillement, sans solde, sans ration, voyant aussi 1 Note de N. Brouard, qu'il m'a fournie en 1829. [1806] CHAPITRE IX. 511 leurs frères des campagnes sous le joug d'un tyran, ils
pourraient aller les combattre? « D'ailleurs, ajouta-t-il,
« le général en chef Christophe a pris les armes aussi
« dans le Nord, le général Pétion au Port-au-Prince ; des
« Cayes à Tiburon c'est de même. Dessalines, réduit à
« l'Artibonite seulement, ne pourra résister, et c'est au
« nom du général en chef que nous devons tous agir : il
« a été proclamé aux Cayes. » Ce discours révolutionnaire enflamme ces sous-officiers ; leur colonel les charge
d'entraîner les soldats , et les renvoie à leurs rangs. Il
fait venir ensuite le corps d'officiers auquel il tient le
même langage , et il en obtient le même assentiment. Il
les charge d'entraîner les officiers de la 16e : ce qui ne
fut pas difficile, car la propagande se faisait déjà par
mille voix obscures. Le soldat est presque toujours plus
tôt informé que les chefs de ces sortes de nouvelles. Assuré de son corps , assuré que la 16e était gagnée,
Francisque partit aussitôt avec Véret pour Laval : ils y
étaient rendus à 3 heures de l'après-midi , la distance à
parcourir n'étant que d'une lieue l. Ils trouvèrent Gérin
à table avec Madame Abel, se disposant à se rendre
à l'Anse-à-Veau après son repas. Francisque lui raconte
immédiatement dans quelle situation il a laissé la ville et
l'arrondissement des Cayes, et lui dit que la 15e et la
16e sont dans les mêmes dispositions ; et que dans une
telle conjoncture, étant le seul général de division présent 1 Après le départ de Francisque pour Laval, les deux corps d'officiers se
rendirent chez le général Vaval et le conjurèrent de prendre parti avec eux.
Vaval hésitait ; mais son secrétaire Guillaume Cézar lui fit des représentations
sur la nécessité de ne pas séparer son sort de celui de ses camarades d'armes,
qui se soulevaient avec raison contre le despotisme intolérable de Dessalines ;
et Vaval se détermina de suite. Le colonel Bruny Leblanc prit la même résolution.
que pour Laval, les deux corps d'officiers se
rendirent chez le général Vaval et le conjurèrent de prendre parti avec eux.
Vaval hésitait ; mais son secrétaire Guillaume Cézar lui fit des représentations
sur la nécessité de ne pas séparer son sort de celui de ses camarades d'armes,
qui se soulevaient avec raison contre le despotisme intolérable de Dessalines ;
et Vaval se détermina de suite. Le colonel Bruny Leblanc prit la même résolution. 512 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. dans ie Sud, ayant toujours guidé ses frères dans la conquête de leurs droits, il ne peut se refuser à les guider de
nouveau contre la tyrannie de Dessalines. (( Mais, vraiment, colonel Francisque, répartit Gérin,
<r je ne puis concevoir que vous fassiez tous une telle
« entreprise sans en calculer les conséquences, et surtout,
« sans vous ressouvenir des malheurs de notre guerre
« civile avec Toussaint Louverture ! » Aces mots, Madame Abel, qui partageait l'opinion commune que Geffrard, son frère , avait été empoisonné par
ordre de l'empereur ; qui , dès lors , avait voué à celui-ci
une haine implacable : Madame Abel, exaspérée, indignée
du langage de Gérin , se lève de table dans une mâle et
fière attitude ; et, l'apostrophant, lui lance ces paroles
d'une héroïne : « Général Gérin, si vous ne vous sentez
« plus le courage de combattre avec vos frères, donnez-
«. moi votre habit, vos épaulettes et votre épée , je mar-
« cherai à votre place ! » 0 femme ! . . . Gérin succombe à ce reproche empreint de tant d'énergie : brave et téméraire comme il est, il se rappelle
toute sa carrière révolutionnaire et militaire ; et, plein de
feu, il s'écrie : « C'en est fait ! je me mets à votre tête, et
« je verrai si vous saurez tous vaincre ou mourir avec
« moi, dans la terrible résolution que nous prenons au-
« jourd'hui ! » Pouvait-il, en effet, se soustraire à la nécessité de diriger ses compagnons d'armes, ses frères, toute cette population du Sud menacée des rigueurs de la tyrannie, ce
Gérin à côtes-de-fer * auquel ils faisaient un si glorieux ' Surnom que portait Gérin, à cause de sa ténacité à la guerre. — Dans
son ouvrage intitulé Voyage dans le Nord d'Haïti, M. H. Dumesle cite Pin- [1 806] CHAPITRE IX. 515 appel? Pouvait-il refuser cette mission providentielle, par
la crainte du renouvellement des horreurs commises en
1800 dans ce département héroïque? Quel que dût être
intérieurement son profond regret, de tirer l'épée contre
Dessalines qui lui avait sauvé la vie à cette époque, son
devoir actuel ne l'emportait-il pas sur sa reconnaissance
personnelle? Pour être ministre de l'empereur, cessait-il
d'être citoyen, et ce titre de citoyen n'est-il pas le premier dans la hiérarchie civile et politique?Quoi ! Gérin au- -
rait servi les passions, la haine, la cruauté sauvage de
Dessalines, contre des hommes tels que Wagnac, Papalier, Bourdet, Voltaire, Lafrédinière , Racolier, Francisque, Véret, Férou et d'autres qui concoururent avec Geffrard et lui , à assurer le triomphe de l'indépendance
nationale dans ce département ! Et ils auraient vaincu les
tyrans d'outre-mer, pour subir la tyrannie d'un chef
qu'ils avaient élevé sur le pavois ! - <
sauvage de
Dessalines, contre des hommes tels que Wagnac, Papalier, Bourdet, Voltaire, Lafrédinière , Racolier, Francisque, Véret, Férou et d'autres qui concoururent avec Geffrard et lui , à assurer le triomphe de l'indépendance
nationale dans ce département ! Et ils auraient vaincu les
tyrans d'outre-mer, pour subir la tyrannie d'un chef
qu'ils avaient élevé sur le pavois ! - < Non, ce n'était pas possible! Gérin devait agir comme
il a fait. La parole de Madame Abel, c'était le cri de la
Patrie rappelant à ce brave défenseur de la Liberté, qu'il
avait un nouveau devoir à remplir. Sa résolution prise, Gérin demande son cheval et se
rend avec Francisque et Véret à l'Ànse-à-Veau. A son
arrivée dans ce chef-lieu de la deuxième division du Sud,
il fut accueilli avec enthousiasme par le général Vaval, le
colonel Bruny Leblanc, la 15e et la 16e demi-brigades. Il
harangua ces corps au cri de Vive la liberté ! et ordonna tervention de Madame Racolier, née Lauraine Cambri, dans une réunion
des insurgés du Port-Salut au carrefour Gauvin, pour les excitera poursuivre
leur projet, comme fit Madame Abel envers Gérin ; mais il ne mentionne pas
le fait de cette dernière, que nous avons puisé dans les notes de Glézil qui, lui,
ne parle pas de l'autre. 314 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTi. qu'ils fussent soldés immédiatement et que les militaires
eussent à se réunir à leurs drapeaux sans délai. Le lendemain, 11 octobre, Castaing arriva des Cayes,
porteur d'une lettre de Wagnac au ministre, qui lui faisait savoir qu'eux tous l'avaient reconnu en qualité de
chefàe l'armée et du département du Sud, et qu'ils attendaient ses ordres. Cette lettre l'informait en même temps
qu'ils avaient acclamé le général en chef H. Christophe,
comme chef du gouvernement. Gérin devenait ainsi, non-seulement chef militaire,
mais chef politique de l'insurrection. En cette double
qualité, il avait à prendre toutes les mesures qui pouvaient
la faire triompher. Se tenir dans le Sud pour organiser et attendre les événemens, c'eût été une faute capitale. L'insurrection ne
ne pouvait y trouver d'obstacles. Il fallait donc qu'elle
fût envahissante, pour rallier à elle les populations mécontentes des autres départemens ; qu'elle marchât dans
l'Ouest pour obtenir le concours du général Pétion et des
troupes sous ses ordres ; décider, sinon l'Artibonite, du
moins le Nord, au même mouvement révolutionnaire,
afin d'annihiler la puissance impériale. Dans ce dessein judicieux, Gérin expédia aux Cayes, le
dimanche 12, le colonel Faubert et le chef d'escadron
David-Troy qui se trouvaient à l'Anse -à- Veau, le premier
en résidence, le second en permis l, avec ordre à Wagnac
de faire marcher sur le Pont-de-Miragoane toutes les troupes pour l'y joindre, et de juger les généraux Moreau ' David-Troy, soldat de la ¥ demi-brigade, avait obtenu enfin un permis
pour vaquer à ses affaires : il était à Aquin, auprès de Borgella qui, apprenant les évènemens des Cayes, lui conseilla d'aller à l'Anse-à-Veau pour
offrir son concours à Gérin. En ce moment, il reprit son rang de chef d'escadron.
-Miragoane toutes les troupes pour l'y joindre, et de juger les généraux Moreau ' David-Troy, soldat de la ¥ demi-brigade, avait obtenu enfin un permis
pour vaquer à ses affaires : il était à Aquin, auprès de Borgella qui, apprenant les évènemens des Cayes, lui conseilla d'aller à l'Anse-à-Veau pour
offrir son concours à Gérin. En ce moment, il reprit son rang de chef d'escadron. [1806] CHAPITRE IX. 315 et Guillaume Lafleur. Au fait, c'était presque ordonner
de les juger à mort : c'est ainsi qu'on le comprit aux
Cayes, comme on le verra bientôt. Ce fut peut-être un tort :
ces deux hommes ne pouvaient guère nuire aux succès de
l'entreprise, G. Lafleur surtout ; en les tenant captifs,
on eût pu épargner deux actes sanglans à cette réclamation de droits. Mais, dans ces sortes de crise politique,
on redoute toujours ceux dont on se méfie ; les passions
se donnent alors une pleine carrière. Une autre mesure était plus essentielle : c'était d'informer le général en chef de son acclamation dans le Sud,
des causes des événemens qui avaient amené cette mesure. Gérin se décida à écrire une lettre à cet effet à H.
Christophe : nous en donnons un extrait. A l'Anse- à- Veau, le 12 octobre 1806. Le Général de division, ministre :1e la guerre et de la marine, Au Général en chef de l'armée d'Haïti. Mon cher général,
Tous les militaires et le peuple vous regardent depuis longtemps, comme le successeur au gouvernement d'Haïti. La tyrannie
qu'exerce sur l'armée et le peuple d'Haïti le génie destructeur de
l'empereur actuel, a fait rompre le frein au peuple de la partie
des Cayes Le général Moreau a été arrêté par le peuple, et les
troupes ont demandé leur paye leur état fait pitié ; je vous ai vu
gémir sur leur sort. Comme ministre de la guerre, par la constitution, je dois faire payer les troupes ; mais S. M. ne m'a jamais témoigné le moindre désir de les faire solder. Alors, honorable général, ne serait-il pas de votre dignité de prendre à cœur la cause
des troupes et du peuple, et de me donner vos ordres ? Car, si les
chefs ne montrent pas de l'énergie, le pays sera bouleversé de fond
en comble par les suites des démarches inconsidérées du chef du
gouvernement Mais la liberté, grand Dieu ! est un vain nom
dans ce pays, qu'on n'ose plus prononcer ouvertement, quoiqu'il
soit placé à la tête des actes ; mais elle ri1 existe que là. On a usurpé 316 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAITI. les vœux des généraux pour une constitution dont ils ignoraient le
premier mot, et qui ne leur a été connue que lorsqu'elle fut publiée,
quand on Va reçue *, et qu'il foule aux pieds chaque jour... Cette lettre fut expédiée au général en chef; mais elle
ne lui parvint pas et fut retrouvée au Port-au-Prince. Le
lundi 13, Gérin partit avec les 15e et 16e demi-brigades
pour se rendre au Pont-de-Miragoane, où sa jonction devait s'opérer avec les troupes des Cayes.
premier mot, et qui ne leur a été connue que lorsqu'elle fut publiée,
quand on Va reçue *, et qu'il foule aux pieds chaque jour... Cette lettre fut expédiée au général en chef; mais elle
ne lui parvint pas et fut retrouvée au Port-au-Prince. Le
lundi 13, Gérin partit avec les 15e et 16e demi-brigades
pour se rendre au Pont-de-Miragoane, où sa jonction devait s'opérer avec les troupes des Cayes. Elles n'avaient pu y recevoir leur solde que le 13. Ce
même jour, Faubert et David-Troy y arrivèrent avec les
ordres de Gérin ; mais dès la veille à midi, une pluie abondante avait commencé à tomber ; elle dura jusqu'au mercredi à peu près à même heure. Il semble que la Nature
pleurait sur les fautes commises aux Cayes parle Fondateur de l'Indépendance nationale, sur les excès de son
système gouvernemental, qui contraignaient le Peuple
Souverain à reprendre l'exercice de son autorité pour
l'abattre. Faubert et David-Troy, qui savaient que Gérin avait
écrit à Christophe, conseillèrent aux chefs des Cayes de
l'informer aussi des événemens accomplis, puisqu'ils l'avaient acclamé chef du gouvernement. En conséquence,
ils lui adressèrent la lettre qui suit : Aux Cayes, le 13 octobre 1806.
Les chefs de l'armée du Sud, au Général en chef. « Ils sont enfin connus, ces secrets pleins d'horreur ! »
Le général de brigade Moreau et ses adhérens, dignes satellites du ' Gérin confirme ici ce que m'a affirmé le général Bonnel. Ces deux généraux détruisent donc l'assertion de M. Madiou, disant que la constitution de
1805 fut envoyée préalablement à tous les généraux qui la signèrent. Hist.
d'Haïti, t. 3, p. 2 16. [1806] CHAPITRE IX. 517 tyran, étaient les porteurs de ces ordres écrits pour exterminer
la malheureuse classe des anciens libres de toutes couleurs1. Dessalines, qui leur doit beaucoup, veut maintenant briser l'instrument dont il s'est en partie servi pour parvenir au faîte de sa
grandeur ; il a réuni aux domaines les propriétés les plus authentiques : il a fait des levées de troupes ; il a fait faire des levées d'argent. Tous les cœurs étaient ulcérés, l'indignation était à son comble. Le peuple en masse s'est levé ; nous avons tiré l'épée, et nous
ne la remettrons dans le fourreau que lorsque vous nous l'ordonnerez. Nous ne vous cacherons pas, digne général en chef, que nous
croyons votre indignation au moins égale à la nôtre ; et nous vous
proclamons avec joie et à l'unanimité, le chef suprême de cette île.
Sous quelque dénomination quil vous plaise de choisir, tous les
cœurs sont à vous ; nous jurons, devant Dieu, de vous être toujours
fidèles et de mourir pour la liberté et pour vous. Nous ignorons quel est votre sort et votre position ; mais nous
espérons qu.j. vous combattez en ce moment Dessalines. Nous avons
appris indirectement que vous vous étiez emparé du trésor du Cap,
et que vous aviez payé vos troupes. Nous venons d'en faire autant :
notre trésor des Cayes s'est trouvé grossi par les exactions et les
confiscations ordonnées 2.
, devant Dieu, de vous être toujours
fidèles et de mourir pour la liberté et pour vous. Nous ignorons quel est votre sort et votre position ; mais nous
espérons qu.j. vous combattez en ce moment Dessalines. Nous avons
appris indirectement que vous vous étiez emparé du trésor du Cap,
et que vous aviez payé vos troupes. Nous venons d'en faire autant :
notre trésor des Cayes s'est trouvé grossi par les exactions et les
confiscations ordonnées 2. Nous ferons marcher demain des troupes pour le Pont-de-Miragoane, en attendant que nous soyons surs des intentions du colonel
Lamarre, à qui nous avons écrit au Petit-Goave et qui, certainement, ne se fera pas prier pour partager notre indignation. Nous avons aussi écrit au général de division Gérin, en ce moment au Petit-Trou, pour lui offrir provisoirement le commandement des deux divisions du Sud. Aquin, l'Anse-à-Veau et Jacmel sont pour nous et pour vous ;
nous ne sommes pas encore surs de Jérémie, parce qu'il y a là deux 1 On se rappelle dans quel sens était écrit le prétendu décret que Baillio dit
avoir reçu, après le départ des trois aides de camp de Dessalines qui dînèrent
chez lui en comité secret. Peut-être qu'à ce moment, Baillio remit-il cette
pièce aux chefs des Cayes : ce que ne dit pas Pilié dans ses notes précitées. 2 En cela, Inginac servit la cause de l'insurrection ; car, s'il n'avait pas fait
entrer des fonds à la caisse publique, on n'en aurait point trouvé pour payer
les troupes. Et quoiqu'on ait qualifié ses opérations de confiscations et d'exactions, on n'a rien remis à personne. 318 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. partisans du tyran, qui ont du pouvoir et qui pourraient en abuser;
cependant nous espérons le contraire. Au reste, le colonel Vancol
marchera demain pour les soumettre ou les persuader au besoiD. Le général de brigade Moreau, marchant vers le Cap Tiburon, pour
exécuter une nouvelle Saint-Barthélémy, a été arrêté dans la plaine
par notre parti. Le général G. Lafleur est aussi arrêté en ville. Nous attendons, général en chef, vos ordres pour l'ensemble de
nos opérations ; soyez notre protecteur et celui d'Haïti : nous espérons que Dieu bénira la bonne cause. Nous vous prions, brave général, de ne point mettre du retard
dans cette réponse, et d'avoir avec nous une correspondance trèsactive, soit par mer, soit par terre, s'il est possible. Nous avons l'honneur d'être, avec un profond respect, général,
vos très-humbles et très-obéissans subordonnés. Signé : Pour le colonel Wagnac, commandant l'armée de la lrc
division du Sud, Voltaire ; Beatjregard, Papalier, Vancol, RaCOLTER,L. BOURDET, J. ROCHER, LACOULE. Cette pièce fut envoyée à Gérin pour être acheminée.
Elle était d'une soumission entière à l'autorité de Christophe, et lui laissait ingénument ta faculté de continuer
l'Empire, ou de choisir une toute autre forme de gouvernement. Mais c'était le langage de quelques officiers secondaires, ce n'était pas celui des chefs supérieurs qui
allaient prendre lahaute direction de l'insurrection, ni celui du peuple rendu à sa souveraineté : elle ne pouvait
donc rien préjuger sur cette question.
Gérin pour être acheminée.
Elle était d'une soumission entière à l'autorité de Christophe, et lui laissait ingénument ta faculté de continuer
l'Empire, ou de choisir une toute autre forme de gouvernement. Mais c'était le langage de quelques officiers secondaires, ce n'était pas celui des chefs supérieurs qui
allaient prendre lahaute direction de l'insurrection, ni celui du peuple rendu à sa souveraineté : elle ne pouvait
donc rien préjuger sur cette question. Le général Gérin avait bien envoyé l'ordre, jj par Fauhert et David-Troy, de faire avancer toutes les troupes au
Pont-de-Miragoane ; mais on voit que les chefs des Cayes
pensèrent qu'il fallait envoyer Vancol avec la 17e à
Jérémie, afin de s'assurer le terrain dans cet arrondissement : les deux partisans de l'empereur dont il est question, étaient Bazile et René. Bourdet inclinait même à
s'y rendre avec Vancol ; et la pluie l'empêchant de se [1806] CHAPITRE IX. 519 mettre en route avec la 15e, il était encore aux Cayes le
mercredi 15, quand le chef d'escadron Borgella y arriva
ce jour-là, avec de nouveaux ordres de Gérin pour faire
marcher les troupes à sa rencontre. C'est alors que
Bourdet défila avec son corps, pour le Pont-de-Miragoane,
et Vancol avec le sien pour Jérémie. En partant d'Aquin, le général G. Lafleur en avait
laissé le commandement à Borgella; mais lorsque celui-ci
apprit que Gérin avait été reconnu aux Cayes, en qualité
de général de l'armée insurrectionnelle et de commandant des deux divisious du Sud, il laissa à son tour le
commandement d'Aquin à Verpil, son adjudant déplace,
afin de se rendre à l'Anse-à-Veau. Dans la route, il rencontra Faubert et David-Troy et sut que Gérin se rendait
au Pont-de-Miragoane : il s'y porta. Avant de quitter
Aquin, il avait adressé au colonel Lamarre, une lettre
pour l'engager à prendre parti dans l'insurrection. Dès le 11 oclobre, Gérin, médiiant sa marche dans la
2e division de l'Ouest, pour pouvoir s'aboucher avec Pétion dont il présumait les sentimens favorables à la cause
de l'insurrection, uniquement par ses antécédens (car il
ignorait complètement le concert qui avait existé entre
Pétion, Geffrard et Christophe), Gérin sentait l'importance de l'adhésion de Lamarre, qui était capable de lui
opposer une vive résistance avec sa demi-brigade. En
conséquence, il expédia au Petit-Goave les deux frères
Calix et Nicolas Brouard, amis de Lamarre, pour tâcher
de le persuader en faveur de l'entreprise. A leur arrivée,
les deux Brouard sondèrent ses dispositions qu'ils trouvèrent à l'encontre de leurs désirs et de leur mission : la
lettre que Lamarre reçut des chefs des Cayes ne produisit
pas plus d'effet. Au contraire, il prit des mesures de dé320 études sur l'histoire d'haïti.
au Petit-Goave les deux frères
Calix et Nicolas Brouard, amis de Lamarre, pour tâcher
de le persuader en faveur de l'entreprise. A leur arrivée,
les deux Brouard sondèrent ses dispositions qu'ils trouvèrent à l'encontre de leurs désirs et de leur mission : la
lettre que Lamarre reçut des chefs des Cayes ne produisit
pas plus d'effet. Au contraire, il prit des mesures de dé320 études sur l'histoire d'haïti. fense en attendant l'arrivée du général Yayou, commandant de l'arrondissement, qu'il avisa des événemens du
Sud. Les deux Brouard durent retourner auprès de Gérin
qu'ils trouvèrent encore à l'Anse-à-Veau : leur rapport
n'arrêta pas sa marche pour le Pont-de-Miragoane. Borgella l'ayant joint au Pont, l'informa qu'il avait
adressé une lettre à Lamarre, qui le déciderait probablement à se réunir à lui. Il l'avait expédié par un homme
de confiance, nommé Jérôme, pour lui être remise en
secret. * Elle commençait par ces mots belliqueux : « Aux
« armes, mon cher Lamarre ! La voix de tes frères t'ap-
« pelle au secours de la patrie en danger ! etc. » Elle se
terminait en rappelant à Lamarre la promesse qu'il lui
avait faite, à lui Borgella, à son retour de Marchand, de
prendre le même parti que lui, si un événement venait
à surgir, en l'engageant à se rallier à l'insurrection comme
lui. C Cette lettre, cet appel fait à son patriotisme, électrisa
Lamarre ; il se décida immédiatement en faveur de l'insurrection ; et assemblant autour de lui son frère Clermont, ses cousins Galet Desmares et Delan Poisson, il
leur communiqua la lettre de Borgella et leur dit qu'il
ne pouvait suivre une autre bannière que celle qu'il avait
adoptée. Le succès de la marche de Gérin n'était plus
douteux. Toutefois, il y avait encore le général Yayou^qu'il fallait entraîner dans le mouvement. Avisé des événemens
du Sud, il en avait informé le général Pétion, son chef
immédiat, et réuni la 21e demi-brigade à la tête de laquelle
il partit pour le Petit-Goave : il y était rendu le 1 4. 1 Ce Jérôme est le même qui devint plus tard capitaine de port aux Cayes :
il porta la lettre dans un bâton troué. [4806] CHAPITRE IX. 321 De son côté, Gérin s'était avancé vers cette ville avec
la 15e et la 16e, et un escadron de dragons sous les ordres de Jean Langevin *. Au pont de l'habitation Chabannes, entre la ville et l'Àcul, Lamarre avait fait élever
un petit rempart et placer une pièce de campagne, avant
la réception de la lettre de Borgella. Le chef de bataillon
Quique gardait cette position ; mais il avait été initié au
projet de Lamarre de se joindre aux troupes du Sud, et
ne tira point sur elles. Gérin fît proposer une entrevue à
Yayou pour lui exposer les causes de leur insurrection 2. Lamarre profita de cette proposition pour se mettre en
rapport avec les troupes insurgées : il conseilla à Yayou
d'accepter l'entrevue, et en y allant avec lui, il fit dire à
Gérin de faire contourner le pont de Chabannes par des
militaires qui iraient s'emparer du fort Liberté où il n'y
avait qu'un faible poste, son intention étant de se réunir
à lui : ce qui fut exécuté par un détachement de la 15e
commandé par Lévêque.
se mettre en
rapport avec les troupes insurgées : il conseilla à Yayou
d'accepter l'entrevue, et en y allant avec lui, il fit dire à
Gérin de faire contourner le pont de Chabannes par des
militaires qui iraient s'emparer du fort Liberté où il n'y
avait qu'un faible poste, son intention étant de se réunir
à lui : ce qui fut exécuté par un détachement de la 15e
commandé par Lévêque. Dans l'entretien des deux généraux, Gérin exposa à
Yayou tous les faits qui avaient poussé les populations
du Sud à l'insurrection, et la nécessité d'en finir avec la
tyrannie de Dessalines. Yayou, quoique secrètement mécontent de ce dernier depuis sa translation à Léogane,
n'avait pas assez de confiance dans les hommes du Sud
qu'il connaissait fort peu. Prévenu d'ailleurs par tous les 1 Jean Langevin qui, avec Lamarre et Borgella, accompagna Rigaud à Tiburon où il s'embarqua en 1800. Ces antécédcns exerçaient leur influence sur
ces cœurs toujours unis. 2 C'est par inattention que l'Histoire d'Haïti, t. 3, p. 312, dit que ce fut
Yayou qui demanda une entrevue à Gérin : la note deGlézil fils, qui a servi
aussi à M. Madiou, dit. à ce sujet : « Lamarre engage le général Yayou à cau-
■ ser avec lui (Gérin) et à savoir ce qu'il voulait. Yayou se rend à cet avis et
• accepte l'entrevue que demande Gérin, etc. » T. VI. 21 522 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. bruits d'assassinats qui avaient circulé, il dit à Gérin qu'il
ne pouvait participer à une insurrection où les chefs
n'étaient pas respectés, puisque déjà le général Vaval
avait été sacrifié. Pour toute réponse à ce reproche, Gérin
fît appeler Vaval qui vint de sa personne prouver le contraire et engager Yayou à se joindre à eux. Ebranlé par
cette conviction, Yayou leur répondit alors qu'il n'en ferait
rien sans avoir vu préalablement le général Pétion qu'il
attendait. Il rentra au Petit-Goave avec les officiers qui
l'escortaient, et Gérin fît avancer ses troupes, Lamarre
ayant dit à Quique de rentrer en ville avec son bataillon.
Les soldats du Sud y pénétrèrent aussitôt et achevèrent
l'œuvre de fusion, en gagnant ceux de la 21e et delà 24e.
En quittant Gérin, Yayou ne s'arrêta pas au PetitGoave; il alla au-devant de Pétion qu'il rencontra endeçà du ïapion. Lorsque Pétion reçut la nouvelle des événemens du
Sud, il adressa une lettre à Dessalines pour l'en informer,
en lui disant qu'il donnait ses ordres pour la réunion de
toutes les troupes de sa division, afin de se porter à leur
tête au Pont-de-MiragoaneoudansIeSud, s'il le fallait. ! 1 Voici la réponse de Dessalines : Au palais impérial de Dessalines, le 13 octobre 1806, etc. Jacques, Empereur J'r d'Haïti, etc., au général Pétion.
ud, il adressa une lettre à Dessalines pour l'en informer,
en lui disant qu'il donnait ses ordres pour la réunion de
toutes les troupes de sa division, afin de se porter à leur
tête au Pont-de-MiragoaneoudansIeSud, s'il le fallait. ! 1 Voici la réponse de Dessalines : Au palais impérial de Dessalines, le 13 octobre 1806, etc. Jacques, Empereur J'r d'Haïti, etc., au général Pétion. Votre exprès, général, arrive à l'instant, 11 heures; je l'expédie de suite. Vous prendrez la quantité de troupes nécessaire dans votre division, et vous
vous rendrez sans délai aux Cayes ; la rendu, vous agirez avec toute la vigueur
possible contre les rebelles qui seront armés : cultivateurs, soldats, etc. Si la
rébellion est dissipée, vous arrêterez tous les officiers de tous grades delà 13e
qui ont demandé de l'argent. Vous ferez de même de tous les officiers des autres
corps, s'ils se sont trouvés dans ce cas. l^ous n'épargnerez personne. Vous
ferez arrêter les chefs des rebelles parmi les cultivateurs : la moindre résistance doit être punie par des coups de fusil. Signé : Bessaliives.
Hist. d'Ha'ui, t. 3, p. 478. [1806] CHAPITRE IX. 325 C'était remplir son devoir militaire envers le chef de
l'Etat; mais intérieurement, il se réservait aussi son rôle
politique pour agir selon les circonstances : car il avait
été trop bien informé des excès commis par l'empereur
dans le Sud, il connaissait trop l'esprit entreprenant des
populations de ce département, pour n'avoir pas pressenti un événement, surtout après que Geffrard y eût jeté
les germes de leur conjuration. Par ses ordres, le général Germain Frère réunit les 11e et 12e demi-brigades,
et partit aussi avec Pétion à leur tête. Ce n'est pas ce
dernier qui eût pu commettre la faute de laisser Germain
au Port-au-Prince : il chargea Lys de veiller à tout, avec
le corps d'artillerie qu'il commandait. Bédouet, commandant de la place, n'était pas à craindre dans cette ville,
lorsque Lys était secondé par des hommes tels que Caneaux, Lavelanet, Zenon, etc, tous officiers influens sur
le corps d'artillerie. A son arrivée à Léogane, Pétion y trouva le général
Magloire Ambroise, commandant de l'arrondissement de
Jacmel, qui, quoique malade, y était venu pour conférer
avec lui et se laisser guider dans cette crise \ On a vu
qu'au passage de l'empereur dans cette ville, il y avait excité le mécontentement de la population et une horreur
générale , par l'infâme assassinat de Thomas ïhtiat.
Quand les chefs des Cayes disaient à Christophe que Jacmel était pour leur cause, c'est qu'ils se flattaient que
cet arrondissement était dans le même esprit. Pétion
n'eut donc aucune peine à convaincre Magloire Ambroise
de la nécessité de se joindre aux insurgés du Sud, comme
il allait le faire lui-même, et il le renvoya à Jacmel pour
ement de la population et une horreur
générale , par l'infâme assassinat de Thomas ïhtiat.
Quand les chefs des Cayes disaient à Christophe que Jacmel était pour leur cause, c'est qu'ils se flattaient que
cet arrondissement était dans le même esprit. Pétion
n'eut donc aucune peine à convaincre Magloire Ambroise
de la nécessité de se joindre aux insurgés du Sud, comme
il allait le faire lui-même, et il le renvoya à Jacmel pour 1 11 est probable que Magloire vînt à Léogane, sur l'invitation de Pétion. 324 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'uâÏTi. donner cette direction aux 22e et 25e demi-brigades et à
la population. Quoique les troupes du Port-au-Prince fissent la route
rapidement, Pétion avait hâte de se rendre au PetitGoave pour avoir le temps de s'aboucher avec Gérin,
qu'il savait être à la tête de celles du Sud 1 . Les colonels
Frontis et Apollon, qui commandaient la 11e et la 12e,
étaient des hommes dévoués à Dessalines. Pétion ne leur
avait pas plus dit qu'à Germain ses desseins secrets; il
attendait sa jonction avec les troupes du Sud pour que
l'embauchage se fît par les soldats. Il précéda ces deux
corps avec Germain, qu'il laissa au Grand-Goave pour les
rallier ; et, après avoir envoyé au Petit-Goave le colonel
Dieudonnéet le capitaine Boyer, ses aides de camp, pour
y annoncer son approche, il rencontra le général Yayou
qui venait au-devant de lui. Ce général lui raconta l'entretien qu'il avait eu, peu d'heures auparavant, le 15 octobre, avec Gérin. Celui-ci avait déjà produit sur son esprit une impression favorable : Pétion acheva son œuvre,
en lui disant qu'ils n'avaient tous qu'à prendre la même
résolution ; que le règne de Dessalines devait finir, puisque ce chef ne donnait aucune sécurité à la vie de qui que
ce soit, et qu'il opprimait la nation. L'ancien lieutenant
de Sans-Souci put se rappeler en ce moment tous les
antécédens du Nord, en 1802 et 1803 : d'ailleurs, ses relations avec Pétion, depuis qu'il commandait à Léogane,
étaient sur le meilleur pied ; elles assuraient sur son esprit cet ascendant, cette influence que Pétion exerçait sur
tous. ' Il est même prosurrable que Gérin lui aura écrit, dès qu'il prit la résolution de marcher sur l'Ouest ; mais aucun document, aucune tradition orale
ne constatent ce fait. [1806] CHAPITRE IX. 525 Après avoir passé le Tapion, Pétion rencontra l'avant"
garde de Gérin, commandée par Solages, lieutenant de
grenadiers dans la 15e, qui l'accueillit avec les honneurs
militaires. Il arriva enfin au Petit-Goave, à midi, et y
trouva sur la place d'armes , Gérin avec les 15e, 16e, £1 e et
24e demi-brigades et leurs chefs. Il n'y avait plus qu'une
chose à arrêter entre eux : c'était de franchir au pas de
course les 1 7 lieues qui séparent le Petit-Goave du Portau-Prince, pour s'en rendre maîtres ; car Pétion, comme
Gérin, connaissait l'activité fébrile de Dessalines, déjà
informé de l'insurrection du Sud par diverses voies *.
, Gérin avec les 15e, 16e, £1 e et
24e demi-brigades et leurs chefs. Il n'y avait plus qu'une
chose à arrêter entre eux : c'était de franchir au pas de
course les 1 7 lieues qui séparent le Petit-Goave du Portau-Prince, pour s'en rendre maîtres ; car Pétion, comme
Gérin, connaissait l'activité fébrile de Dessalines, déjà
informé de l'insurrection du Sud par diverses voies *. La marche des troupes commença aussitôt. Arrivé au
Grand-Goave, on y trouva réunies la 11e et la 12e. Les
colonels Frontis et Apollon, ainsi que Germain Frère, ne
montrèrent aucune disposition favorable aux chefs et
aux troupes qui arrivaient du Petit-Goave ; mais les officiers et les soldats se guidaient sur Pétion. On veilla de
plus près sur le général Germain pour qu'il ne s'évadât
pas. La 15e et la 16e prirent la tête de la marche surLéogane, la 11e et la 12e au centre, et la 21e et la 24e à
l'arrière-garde ; on y fut rendu au coucher du soleil, et on
passa la nuit dans cette ville. Pendant cette nuit, le général Germain fut arrêté, parce que ses allures prouvaient
qu'il cherchait à se sauver. Partis au jour du 16 octobre,
tous ces corps de troupes entrèrent au Port-au-Prince, le
même jour, à quatre heures de l'après-midi. Le général Gérin, en sa double qualité de ministre de 1 Une lettre de Gérin, écrite le 15 octobre par Boisrond Canal, fut adressée à Faubert pour l'inviter à venir de suite à l'armée ; elle était datée du Petit-Goave, peu d'instans après l'entrevue de Gérin avec Pétion : il disait à
Faubert : « J'ai eu le bonheur de joindre le général Pétion ; nous nous sommes
« parfaitement entendus, et dénions sans perdre de temps pour le Port-au-
« Prince. Jusqu'à présent, le Souverain Arbitre a dirigé nos pas. » 526 études sur l'histoire d'haïti. la guerre et de chef de l'armée insurrectionnelle du Sud,
à laquelle Pétion n'avait fait que se rallier, dirigea les
mouvemens militaires depuis leur jonction au Petit-Goave.
Il eût été donc peu sage de la part de Pétion de prétendre
à cette direction, quoiqu'ils se trouvassent dans son commandement de la 2e division de l'Ouest ; maisGérin s'entendait avec lui, prenait ses avis qu'il ne pouvait dédaigner : le meilleur concert exista entre eux,.
de l'armée insurrectionnelle du Sud,
à laquelle Pétion n'avait fait que se rallier, dirigea les
mouvemens militaires depuis leur jonction au Petit-Goave.
Il eût été donc peu sage de la part de Pétion de prétendre
à cette direction, quoiqu'ils se trouvassent dans son commandement de la 2e division de l'Ouest ; maisGérin s'entendait avec lui, prenait ses avis qu'il ne pouvait dédaigner : le meilleur concert exista entre eux,. Le général Germain fut mis aux cachots de la prison.
Le commandement provisoire de l'arrondissement du
Port-au-Prince fut déféré au général Yayou, et celui de
la place au colonel Dieudonné, aide de camp de Pétion,
qui opéra l'arrestation de Bédouet, et le conduisit en prison. Bédouet était sur le point de s'évader pour aller
avertir l'empereur de la défection de Pétion. Gérin fit placer immédiatement la 15e et la 16e en embuscade au Pont-Rouge, près du portail Saint-Joseph,
dans la pensée que Dessalines pouvait arriver d'un moment à l'autre au Port-au-Prince, ou pour y accueillir à
coups de fusil toute troupe qui le précéderait ou viendrait
avec lui. La 21e et la 24e occupèrent le fort Saint- Joseph, situé à côté de ce portail, et la 11e et la 12e restèrent en ville, Pétion à leur tête. Les quartiers-maîtres
de tous ces corps se dirigèrent au trésor pour toucher
leur solde, en attendant qu'ils pussent recevoir des magasins de l'État leur habillement, dont la distribution
commença le lendemain au jour. Retournons dans le Sud. Après que le capitaine Augustin eût été chargé de la
garde de Moreau, il était allé aux Cayes, laissant ce soin
au lieutenant de sa compagnie. Le 14 octobre, le chef M 806] CHAPITRE IX. 527 d'escadron Racolier se présenta au camp Gérard à la tête
d'un escadron, et demanda au chef du poste qu'il lui
livrât son prisonnier ; mais cet officier exigea que, préalablement, il lui exhibât un ordre à cet effet, émané de
l'autorité supérieure des Cayes. Racolier n'étant pas muni
d'ordre, fit vainement ses efforts pour avoir Moreau ; il
fut contraint de se retirer. Le 15, le capitaine Augustin
revint à son poste, et enjoignit à Pilié et à un autre officier qui y étaient encore, au nom des autorités des Cayes,
de s'y rendre, en leur permettant de faire leurs adieux
à leur général prisonnier % Le 16, un conseil des autorités des Cayes fut tenu pour
décider du sort de Moreau et de Guillaume Lafleur,
d'après les ordres reçus du général Gérin. Faubert, DavidTroy et Borgella y furent appelés pour prendre part à
la délibération. En y allant, ce dernier engagea DavidTroy à parler en faveur de Lafleur, pour tâcher de le
sauver; car il voyait ce qui allait arriver. Effectivement,
ils firent l'observation, à laquelle adhéra Faubert, qu'ils
étaient seulement porteurs des ordres du général Gérin,
et qu'ils ne pouvaient être membres du conseil des autorités : cependant, ils exprimèrent l'opinion, qu'il fallait
reconnaître qu'on ne pouvait pas imputer à Lafleur, des
faits coupables comme à Moreau. Borgella surtout s'exprima avec tant de chaleur, qu'il déplut à Racolier et à
Voltaire qui manifestèrent leur mécontentement de ce
qu'il voulait, disaient-ils, sauver un criminel 2. En ce
moment, Borgella se retira, laissant David-Troy et Fau1 Notes de Pilié.
, ils exprimèrent l'opinion, qu'il fallait
reconnaître qu'on ne pouvait pas imputer à Lafleur, des
faits coupables comme à Moreau. Borgella surtout s'exprima avec tant de chaleur, qu'il déplut à Racolier et à
Voltaire qui manifestèrent leur mécontentement de ce
qu'il voulait, disaient-ils, sauver un criminel 2. En ce
moment, Borgella se retira, laissant David-Troy et Fau1 Notes de Pilié. 2 On a prétendu dans le temps qu'une mésintelligence existait entre G. Lafleur et Voltaire, par rapport à une femme qui resta à ce dernier après la mort
de l'autre. 528 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. bertqui, ayant essayé de nouveau de faire entendre raison
et justice, mais vainement, se retirèrent aussi de la délibération. Son résultat fut de mettre à mort les deux
généraux prisonniers. Guillaume Lafleur avait été officier des dragons de
l'escorte de Rigaud, sous les ordres de Borgelia. Il trouva
ce dernier commandant de place à Aquin, lorsqu'il fut
élevé au rang de général de brigade commandant de cet
arrondissement. Leurs anciennes relations d'amitié continuèrent sur le même pied dans leur nouvelle position
respective. D'ailleurs, Lafleur avait toujours été un officier d'honneur, un homme de bien, rendant service à
tous ceux qui pouvaient avoir besoin de sa protection.
Son administration à Aquin n'avait eu rien d'acerbe. Il
n'était pas plus dévoué à Dessalines que ne l'était le général Vaval, contre lequel on avait autant de préventions
injustes. Avec l'idée qu'on se faisait généralement de la
puissance formidable de Dessalines, Lafleur a pu croire
que c'était une grande faute, une grande folie, que de se
soulever contre lui; que ce serait attirer sur le Sud de
nouveaux désastres pareils à ceux dont il avait été témoin
en 1800. Si Wagnac lui eût accordé l'entretien qu'il
avait demandé, il est fort possible que ce colonel l'eût
amené à adhérer au mouvement. Se voyant traité comme
suspect d'un dévouement outré à Dessalines, lui ayant
écrit pour l'informer des événemens du Port-Salut, il
dut se croire lié par l'honneur, et il ne céda point. Dans
tous les cas, sa mort n'était pas nécessaire ; on ne pouvait
rien lui reprocher. Mais comment faire entendre la voix
de la modération dans les crises politiques? La divergence des opinions produit alors des inimitiés, des haines
implacables: on s'acharne plus contre son concitoyen, [1806] CHAPITRE IX. 529 qu'on ne le fait ordinairement à l'égard d'un ennemi
étranger. Cela s'est toujours vu en tous pays. Ce déplorable parti étant pris, Racolier, l'homme sans
entrailles, fut chargé de l'exécution des deux généraux.
Il notifia à Lafleur l'ordre qu'il avait reçu, disait-il, de
le conduire au camp Gérard. Lafleur obéit en montant
à cheval au milieu des dragons qui l'escortaient. Arrivé
au carrefour Fonfrède, Racolier cria : Halte ! L'infortuné
Lafleur vit que son heure suprême avait sonné : conservant un rayon d'espérance, il céda à un mouvement
tout naturel dans sa triste position; éperonnant son
cheval, il le lança au grand galop. Mais Racolier ordonna
une charge contre lui ; atteint par les dragons devant
l'habitation Labarrère , il fut massacré à coups de sabre.
aient. Arrivé
au carrefour Fonfrède, Racolier cria : Halte ! L'infortuné
Lafleur vit que son heure suprême avait sonné : conservant un rayon d'espérance, il céda à un mouvement
tout naturel dans sa triste position; éperonnant son
cheval, il le lança au grand galop. Mais Racolier ordonna
une charge contre lui ; atteint par les dragons devant
l'habitation Labarrère , il fut massacré à coups de sabre. Tandis que Racolier se dirigeait avec sa troupe au camp
Gérard, la mère de Lafleur, à un âge déjà avancé, qui
l'avait suivi, arriva et vit le cadavre de son fils gisant sur
la route, lorsqu'elle croyait qu'elle eût pu lui porter des
soins dans sa détention. Rassemblant ses forces dans sa
douleur maternelle, et aidée de quelques cultivateurs, elle
lui donna la sépulture sur les lieux mêmes. Bientôt, ce fut le tour de Moreau. ïl était à table, quand
il entendit le son de la trompette ; il s'informe de ce que
cela peut être, et on lui répond : « Ce sont les dragons
« des Cayes. — Allons, mes amis, dit-il, c'en est fait de
« moi !» II se lève et s'habille promptement .Racolier entre
dans la chambre où il était, et lui dit qu'il avait ordre
de le conduire aux Cayes. « Allons-y, mon camarade,
« répondit-il : je suis prêt. » On le fit monter à cheval;
et, placé au milieu des dragons, quand il arriva au carrefour Touya, il dit avec sang-froid : « Eh bien ! ne sommes-
« nous pas convenablement ici? — Non, général, un 330 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « peu plus loin, » lui répondit-on. Racolier fît faire halte
vers l'habitation Pemerle. Aussitôt Moreau descendit de
cheval et demanda un crayon pour écrire quelques lignes
sur ses affaires d'intérêt ; il donna cette note au capitaine
Moulite Tuffet, en le priant de la remettre à sa femme.
Il s'accusa alors d'avoir obéi trop aveuglément aux ordres
de Dessalines. Sur le point de recevoir la mort, il pria
qu'on lui permît de confier encore quelques paroles au
même officier pour être rapportées à sa femme. Quand il
eut satisfait à ce désir, il dit : « Mes amis, tirez mainte-
« nant. » Les officiers des dragons déchargèrent leurs
pistolets sur lui, à deux pas : il tomba mort. Racolier et
son escadron reprirent alors la route des Cayes, laissant
le cadavre à terre. La Veuve de Geffrard, ayant appris cet événement,
vint sur les lieux ; en chrétienne charitable , elle oublia
les torts de Moreau envers son mari, ensevelit son cadavre et lui fit donner la sépulture. Ce noble trait de générosité recommande la mémoire de cette femme à l'estime
de la postérité, de même qu'elle ne peut refuser son admiration à Madame Abel, pour l'énergie qu'elle montra. Dans la même journée du 16 octobre, Faubert, DavidTroy, Borgella et la plupart des chefs des Cayes partirent
pour se réunir à l'armée du Sud qu'ils rejoignirent au
Port-au-Prince. Papalier emmena Inginac avec lui *.
fit donner la sépulture. Ce noble trait de générosité recommande la mémoire de cette femme à l'estime
de la postérité, de même qu'elle ne peut refuser son admiration à Madame Abel, pour l'énergie qu'elle montra. Dans la même journée du 16 octobre, Faubert, DavidTroy, Borgella et la plupart des chefs des Cayes partirent
pour se réunir à l'armée du Sud qu'ils rejoignirent au
Port-au-Prince. Papalier emmena Inginac avec lui *. Après leur départ , dans la soirée , le chef de division
navale Aoua , qui se trouvait en prison depuis plusieurs
jours , pour s'être montré un ardent partisan de Dessa- • ' Papalier n'arriva au Port-au-Prince que le 22 octobre. Racolier resta aux
Cayes en qualité de commandant provisoire de la place et même de l'arrondissement, vu l'absence de Beauregard, de Papalier et de Wagnac. [1806] CHAPITRE IX. 331 Unes, étant détesté des marins de l'État envers lesquels
il exerçait une autorité absolue, en fut retiré et conduit
par eux vers les fossés des Cayes, et là sacrifié sans
pitié. Déplorons tous ces excès révolutionnaires. S'ils s'expliquent par la fureur des passions , ils ne se justifient
point aux yeux de la postérité. Car, si Inginac n'avait
pas trouvé un protecteur généreux et influent en Papalier, il eût été sacrifié aussi dans ces momens : cependant,
que de services n'a-t-il pas rendus dans la suite à son
pays qu'il aimait ! Ceux qui ont été victimes alors aux
Cayes eussent pu également le servir, en se corrigeant de
leurs erreurs, de leurs fautes , de leurs torts. Mais , lorsqu'un gouvernement a encouru l'animadversion générale,
ce sentiment s'étend aux fonctionnaires qui l'ont servi avec
zèle. Il en est de même, lorsqu'un peuple est seulement
entraîné dans une révolution dont il ne prévoit pas les
funestes suites. Heureux alors ceux qui se sont montrés
modérés dans leur dévouement, ou dont la nullité politique ne paraît pas un obstacle au nouvel ordre de choses
qui s'établit !
leurs fautes , de leurs torts. Mais , lorsqu'un gouvernement a encouru l'animadversion générale,
ce sentiment s'étend aux fonctionnaires qui l'ont servi avec
zèle. Il en est de même, lorsqu'un peuple est seulement
entraîné dans une révolution dont il ne prévoit pas les
funestes suites. Heureux alors ceux qui se sont montrés
modérés dans leur dévouement, ou dont la nullité politique ne paraît pas un obstacle au nouvel ordre de choses
qui s'établit ! CHAPITRE X, Dessalines part de Marchand pour venir au Port-au-Prince. — Il informe H.
Christophe de l'insurrection. — Meurtre de Delpech, près de Saint-Marc. —
A l'Arcahaie, Dessalines se fait précéder par les compagnies d'élite de la 3e demi-brigade.— Défection de cette troupe au Port-au-Prince. — Une députation de cultivateurs vient demander aux généraux la mort de Dessalines et
de Germain Frère. — Dessalines arrive au Pont-Rouge où il est tué. — Dévouement héroïque de Charlotin Marcadieu. — Excès blâmables commis sur
le cadavre de Dessalines. — Réflexions à ce sujet. — Conduite d'Etienne
Mentor, en ce moment. — Honneurs funèbres rendus à Charlotin Marcadieu. — Meurtre de Germain Frère. — Acte de Résistance à l'Oppression,
où H. Christophe est proclamé chef provisoire du gouvernement. — Gérin
veut marcher sur l'Arlibonite et le Nord, Pétion se refuse à cette mesure et
obtient l'assentiment du conseil des officiers. — Origine de la mésintelligence entre Gérin et Pétion. — Ils écrivent à H. Christophe et lui adressent
les actes publiés. — Lettre de Pétion à Madame Dessalines. — H. Christophe apprend la mort de Dessalines et écrit à Pétion pour avoir des renseignemens à ce sujet. — Il mande auprès de lui les généraux Romain et Dartiguenave, et les envoie tendre une embuscade à Capois qui est mandé
aussi et mis à mort. — Mesures qu'il prend dans le Nord et l'Arlibonite. —
Sa lettre à Madame Dessalines. — Les dépêches de Gérin et de Pétion lui
parviennent. — Il mande à Milot, les fonctionnaires du Cap, représentant
le Nord, qui adhèrent à la révolution et le reconnaissent pour chef du gouvernement.— Il répond à Gérin et à Pétion et leur envoie l'acte d'adhésion.
— Bonnet est envoyé en députalion auprès de lui. — Arrestation et meurtre
d'Etienne Mentor et de B. Tonnerre. — Examen des causes de ces faits. —
Meurtre de Bazile et d'autres, à Jérémie. — H. Christophe envoie Blanchet
jeune porter des dépêches au Port-au-Prince, qui ordonnent le renvoi des
troupes dans leurs cantonnemens, et mandent au Cap, Papalier et les aides
de camp de Dessalines. — D'autres officiers y sont ensuite mandés. — Résumé de la première Epoque.
urtre
d'Etienne Mentor et de B. Tonnerre. — Examen des causes de ces faits. —
Meurtre de Bazile et d'autres, à Jérémie. — H. Christophe envoie Blanchet
jeune porter des dépêches au Port-au-Prince, qui ordonnent le renvoi des
troupes dans leurs cantonnemens, et mandent au Cap, Papalier et les aides
de camp de Dessalines. — D'autres officiers y sont ensuite mandés. — Résumé de la première Epoque. Les lettres adressées à l'empereur , le 9 octobre , par
Papalier et G. Lafleur, lui annonçant l'arrestation de [1806] CHAPITRE X. 535 Moreau la veille, ne purent guère lui parvenir à Marchand
que du 12 au 15 ; il en fui sans doute de même de celles
de Gérin, de Lamarre, de Yayou et de Pétion, écrites
postérieurement et successivement '. Bien qu'il eût appris
ensuite, que les officiers de la 15e demi-brigade avaient
réclamé la solde pour eux et leurs soldats , il dut se reposer sur ces officiers supérieurs, puisqu'ils se montraient tous disposés à marcher à la tête des troupes pour
réprimer cette révolte. C'est ce qui explique la confiance
que montra Dessalines en cette occasion, au point de ne
partir que le 15, avec son état-major et son escorte ordinaire, comme il en avait du reste l'habitude. Il ordonna
cependant aux 1er et 2e bataillons de la 4e demi-brigade ,
qui étaient à Marchand , de se mettre en route dès son
départ, comptant d'y rallier le 5e bataillon qui se trouvait
à Saint-Marc. En apprenant cette nouvelle, il s'était écrié : « Je veux
« que mon cheval marche dans le sang jusqu'au poi-
« trail ! » Idée barbare qui exprimait bien l'état de son
âme, les malheureuses dispositions de son cœur, mais
dont la réalisation était subordonnée à la volonté d'un
Etre plus puissant que lui. Il confia le commandement de la ville impériale au
général de division Vernet, ministre des finances,
secondé du général Cangé, et se mit en route, après avoir
avisé le général en chef H. Christophe de l'événement,
qui dut réjouir son cœur ; car Christophe voyait enfin arriver ce qui avait été l'objet de ses désirs ardents : aussi
se prépara-t-il aussitôt à se débarrasser de l'homme qui 1 Cette opinion que nous émettons ici semble confirmée pour toutes, par la
réponse de Dessalines à Pétion, du 13, citée dans une note du chapitre précédent. 334 ÉTUDES SDR L'HISTOIRE d'hâÏTI. le gênait dans le Nord, de Capois qui eût pu être un obstacle à ses vues. A son passage à Saint-Mare, l'empereur ordonna au
bataillon de la 4* de le suivre. Sur la route de cette ville
à l'Arcahaie, il fit rencontre du chef d?escadron Delpech,
son aide de camp, qui venait du Petit-Goave où il avait
sa famille : y ayant appris les événemens du Sud, il s'était
empressé de partir pour se rendre à son poste. Delpech
crut remplir son devoir en lui disant, qu'il l'engageait à
n'entrer au Port-au-Prince qu'à la tête d'une armée. Mais
Dessalines, furieux, le qualifia de traître, en le chassant
et lui ordonnant de ne plus se présenter devant lui \
,
son aide de camp, qui venait du Petit-Goave où il avait
sa famille : y ayant appris les événemens du Sud, il s'était
empressé de partir pour se rendre à son poste. Delpech
crut remplir son devoir en lui disant, qu'il l'engageait à
n'entrer au Port-au-Prince qu'à la tête d'une armée. Mais
Dessalines, furieux, le qualifia de traître, en le chassant
et lui ordonnant de ne plus se présenter devant lui \ Delpech était cet officier qui commandait au Petit-Goave
sous les Français, lorsque Lamarre l'en chassa : envoyé
en France par Rochambeau, il était revenu en Haïti en
juin 1804 % et Dessalines l'avait employé à son étatmajor. Le conseil qu'il donnait à l'empereur était donc
un acte de reconnaissance envers celui qui avait généreusement oublié ses torts en 1802 et 1803 ; car il avait
vu la situation des choses, du Petit-Goave au Port-auPrince. Delpech continua jusqu'à Saint-Marc où il changea de cheval, et repartit de suite pour rejoindre son chef,
malgré l'offense qu'il venait d'essuyer ; mais ayant rencontré le bataillon de la 4e sous les ordres du colonel
Jean-Louis Longueval, il fut assassiné sur cette route, 1 L'Hist. d'Haïti, t. 3; p. 312, prétend que Delpech avait été envoyé en
mission par l'empereur pour s'ssssurer de l'importance de la révolte du Sud.
S'il en avait été ainsi, il l'eût écoulé au lieu de le chasser de sa présence. Elle
dit encore que Delpech quitta le Petit-Goave au moment de l'entrevue de
Gérin avec Yayou : ni ces généraux, ni Pction ne l'eussent laissé retourner sur
ses pas. 2 Mémoires de B. Tonnerre, édités par M. Saint-Rémy, p. 23, dans une
note de l'auteur. [1806] CHAPITRE X. 335 vers l'habitation Lanzac. Il est difficile de penser que ce
ne fut pas parles ordres de Dessalines *. Ainsi il récompensait la fidélité à son autorité, le dévouement à sa personne. En ce moment, Lamarre, sur qui il comptait,
n'avait-il pas raison de s'être joint aux troupes du Sud? Arrivé à l'Arcahaie, l'empereur fit partir immédiatement, le 16 octobre dans l'après-midi, le colonel Thomas Jean et le chef de bataillon Gédéon, avec les 5 compagnies de grenadiers et les 5 de chasseurs de la 5e demibrigade, pour se rendre au Port-au-Prince ; mais avec
ordre de l'attendre au Pont-Rouge. Il voulait entrer en
cette ville, précédé immédiatement de cette troupe d'élite ;
et cette disposition a été cause d'une pleine sécurité de
sa part, qui le fit tomber dans le piège qu'on tendait en
même temps au Pont-Rouge contre lui 2. A l'Arcahaie encore, Dessalines reproduisit l'idée sanguinaire qui l'agitait. Il demanda à Thomas Jean, à Gédéon, au capitaine de grenadiers Nazère, l'un des vaillans officiers de la 5% « s'ils se sentaient le cœur de mar-
« cher dans le sang jusqu'aux Cayes 5. » Il avait prononcé
lui-même son arrêt de mort, en tenant un tel langage à
des hommes sur lesquels Pétion exerçait une si grande
influence, en heurtant dans leurs coeurs tous les sentimens humains qui les distinguaient. Dessalines oubliait
Jean, à Gédéon, au capitaine de grenadiers Nazère, l'un des vaillans officiers de la 5% « s'ils se sentaient le cœur de mar-
« cher dans le sang jusqu'aux Cayes 5. » Il avait prononcé
lui-même son arrêt de mort, en tenant un tel langage à
des hommes sur lesquels Pétion exerçait une si grande
influence, en heurtant dans leurs coeurs tous les sentimens humains qui les distinguaient. Dessalines oubliait 1 Quel motif J.-L. Longueval, tout scélérat qu'il fût, pouvait-il avoir pour
faire tuer cet aide de camp de l'empereur, s'il n'en avait pas reçu l'ordre ? 2 Ce pout fut construit en 1786, sur la ravine de l'habitation Saint-Martin,
tout près du Port-au-Prince : on le nommait alors le pont Lainage ; mais ses
garde-fous en bois ayant été peints en rouge, on le nomma vulgairement
Ponl-Rouge. 3 Hist. d Haïti, t. 3, p. 323. « Il ajouta que bientôt le département du Sud
■ serait en une telle solitude, qu'on n'y entendrait même plus le chant du Coq.»
Excepté, sans doute, le chant du Coq impérial. Il avait un Coq dans ses armoiries, comme emblème de la vigilance et de l'activité. 336 études sur l'histoire d'haïti. donc qu'en 1800, la 3e demi-brigade avait reçu dans ses
rangs, les débris de cette fameuse Légion de l'Ouest, de
ce. corps avec lequel Pétion avait si vaillamment défendu
Jacmel ! Gédéon, ce noir si courageux, n'avait-il pas été
le compagnon, l'ami fidèle de Lamartinière, l'un des braves de la Légion de l'Ouest ' ? Quand un gouvernement, un chef doit tomber, tout
conspire à sa chute. Ses propres mesures facilitent l'arrêt du Destin, ou plutôt de cette Providence divine qui
règle tout en ce monde. La marche de la 5e s'était faite rapidement, les chefs
sachant que l'empereur partirait de l'Arcahaie le lendemain au jour. En parcourant ainsi cette distance de i2
lieues, cette troupe, fatiguée, ne put mettre l'ordre convenable dans sa marche ; elle allait à volonté, divisée par
petits pelotons, ayant des traînards; les chefs restaient tout
à fait en arrière pour les faire avancer. Vers 10 heures
du soir, un voyageur annonça son approche du Port-auPrince. Déjà, les cultivateurs sur la route faisaient la propagande révolutionnaire parmi les soldats, bien disposés
à l'accueillir, sans que les officiers supérieurs pussent
le savoir ou l'empêcher. A la nouvelle reçue, que la 5e approchait, les généraux
Gérin, Yayou et Va val furent au-devant d'elle : ils achevèrent l'œuvre des cultivateurs, en faisant entrer en ville
successivement les diverses fractions de ce corps débandé :
il fut réuni sur la place Vallière. Le colonel Thomas Jean ' Après la mort de Lamartinière, en 1802, la 3e demi -brigade s'était ralliée
aux bandes de Larose. Quand celui-ci fait devant Dessalines et que Pétion occupa l'Arcahaie, cette troupe fut placée sous ses ordres : de là, l'influence
qu'il exerçait sur ce corps qui était dans sa division militaire en 1806. En 1812,
on vit encore l'effet de cette influence sur la 7e demi-brigade qui avait été
placée sous ses ordres dans la guerre de l'indépendance.
3e demi -brigade s'était ralliée
aux bandes de Larose. Quand celui-ci fait devant Dessalines et que Pétion occupa l'Arcahaie, cette troupe fut placée sous ses ordres : de là, l'influence
qu'il exerçait sur ce corps qui était dans sa division militaire en 1806. En 1812,
on vit encore l'effet de cette influence sur la 7e demi-brigade qui avait été
placée sous ses ordres dans la guerre de l'indépendance. [1806] CHAPITRE X. 357 et le chef de bataillon Gédéon arrivant, ensuite au PontRouge où ils croyaient trouver leur troupe, n'y virent que
ces généraux et les soldats de la 15e et de la 16e : ils furent
arrêtés comme prisonniers. On les engagea à prendre
parti avec les insurgés ; mais ils répondirent avec beaucoup d'énergie, qu'ils voulaient voir le général Pétion
avant de se décider. On les fît conduire auprès de ce général qui les accueillit comme des camarades d'armes
envers lesquels il fallait user de persuasion. Pétion leur
démontra la pénible nécessité qui l'avait porté lui-même
à se joindre à l'armée du Sud, en les engageant à suivre
le même parti. Thomas Jean hésita, et dut être consigné au bureau de la place ; mais Gédéon ayant adhéré
fermement aux motifs donnés par Pétion, fut placé à la tête
de la 3e dont il fut considéré dès lors comme le colonel.
Pétion laissa naturellement ses armes à ce corps qui s'était rangé avant son chef au parti de l'insurrection. Gédéon était alors , comme depuis , d'une assez forte
corpulence; il était vêtu d'un pantalon rouge et portait
un bonnet à poil. Il déclara que Dessalines lui avait dit
qu'il voulait l'apercevoir debout, au milieu de la 3e, sur le
Pont-Rouge, quand il arriverait sur la grande route.
On saisit cette idée ; on pria Gédéon de se déshabiller
pour donner tout son uniforme à un officier de la 2le qui
était de même taille et de même corpulence que lui ; ce à
quoi il consentit. Cet officier fut donc placé sur le PontRouge, au milieu d'un bataillon de la 15e. A minuit, des cultivateurs du Cul-de-Sac vinrent auprès
des chefs supérieurs, en députation au nom de toute
cette population de la plaine qui gémissait sous un travail
forcé, par les verges et le bâton , demander la mort de
Dessalines et de Germain Frère, afin de jouir de la liberté.
t. vi. 22 558 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Ils ajoutèrent que, si les soldats étaient résolus à bien
faire leurs devoirs, ils étaient aussi disposés eux-mêmes
à remplir le leur, en surveillant le maintien de l'ordre
dans la plaine, et qu'ils s'engageaient à laisser ignorer à
Dessalines les préparatifs qu'on faisait contre lui.
de Germain Frère, afin de jouir de la liberté.
t. vi. 22 558 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Ils ajoutèrent que, si les soldats étaient résolus à bien
faire leurs devoirs, ils étaient aussi disposés eux-mêmes
à remplir le leur, en surveillant le maintien de l'ordre
dans la plaine, et qu'ils s'engageaient à laisser ignorer à
Dessalines les préparatifs qu'on faisait contre lui. En effet, l'empereur étant parti de l'Arcahaie, le 17
octobre, à cinq heures du malin, traversala plaine et reucontrabeaucoupde cultivateurs sortant du Port-au-Prince
ou travaillant sur le long de la route ; pas un ne lui dit ce
qui se passait en cette ville depuis la veille. « A 8 heures,
« il était rendu dans nos avant-postes sans s'en aperce-
« voir, dit la Relation de la campagne; et ce n'est que
« lorsqu'on voulut l'arrêter, qu'il reconnut qu'il n'était
« pas au milieu des siens (de la 5e) ; alors, cherchant à se
« dégager pour pouvoir prendre la fuite, il reçut le coup
« qui termina sa vie et ses forfaits. Le colonel Marcadieu
« (Charlotin), en voulant le défendre, périt dans cette
« circonstance, mais généralement regretté. Il y a eu du
« côté de l'ennemi quelques blessés, de notre côté un seul
« homme tué. » Le fait est, qu'en approchant du Pont-Rouge, le malheureux empereur y vit l'officier qui remplaçait Gédéon,
vêtu comme lui, et arriva en cet endroit avec la plus
grande sécurité. Mais l'embuscade se prolongeait au-delà
du Pont-Rouge : il était donc au milieu des troupes qui la
formaient. Dans le grand chemin , il y en avait pour représenter la 3e. Le colonel Léger, son aide de camp , qui
avait servi dans le Sud sous Geffrard et Gérin, reconnut
des militaires de la 15e et de la 16e; il lui dit: « Mais ,
« Sire, ce sont les troupes du Sud ! —Non, répondit l'em-
« pereur, cela ne peut être : comment pourraient-elles
« se trouver ici ? » [1806] CHAPITRE x. 539 Les généraux Gérin, Yayou et Va val étaient dans l'embuscade. En cet instant, Gérin cria d'une voix forte :
« Halte ! Formez le cercle ! » Ace commandement, les troupes qui étaient dans le
bois , derrière l'empereur, en sortirent tumultueusement
pour lui barrer le chemin au cas qu'il voulût retourner
sur ses pas, tandis que celles qui étaient sur les côtés et en
avant vers la ville, sortirent aussi. On peut juger de
l'effroi qu'officiers et soldats éprouvaient en présence d'un
chef comme Dessalines!
d'une voix forte :
« Halte ! Formez le cercle ! » Ace commandement, les troupes qui étaient dans le
bois , derrière l'empereur, en sortirent tumultueusement
pour lui barrer le chemin au cas qu'il voulût retourner
sur ses pas, tandis que celles qui étaient sur les côtés et en
avant vers la ville, sortirent aussi. On peut juger de
l'effroi qu'officiers et soldats éprouvaient en présence d'un
chef comme Dessalines! Mais lui, en les voyant obéira ce commandement militaire, reconnut le piège qui lui avait été tendu et devint furieux : animé de ce courage qui le distinguait à la
guerre, il saisit sa canne et en frappa les soldats auxquels
les officiers criaient vainement : feu! feu! — Je sais trahil
dit-il : étant un pistolet de ses fontes, il tua un militaire.
Mais, se voyant trop cerné par les troupes, il tournait son
cheval pour rebrousser sur la route, quand un jeune soldat de la 15e, nommé Garât, sur l'ordre d'un sous-officier, lâcha son coup de fusil dont la balle atteignit le
cheval qui s'abattit. C'est alors que Dessalines cria : « A
« mon secours, Charlotinl » pour l'aider à se dégager sous
le cheval : probablement , ce colonel se trouvait Je plus
près de lui en ce moment, ou bien il comptait plus sur
son dévouement. A ce cri de détressedu chef qu'il aimait ,
tout en déplorant ses défauts, en le voyant renversé par
terre, Charlotin, ce héros de la fidélité, se précipita de son
propre cheval, et vint pour le relever. Ce fut en cet instant que les soldats , reprenant leur aplomb, firent une
décharge sous laquelle périrent Dessalines et Charlotin *. 1 Je relate ces faits comme je les ai entendu raconter : relation qui se 340 études sur l'histoire d'haïti. Les diverses circonstances de cette sanglante catastrophe avaient exigé moins de temps que nous n'en avons
mis à les relater. Dessalines , le fier et intrépide Dessalunes , tombant
mort par les balles de ces troupes haïtien nés avec lesquelles
il avait conquis l'indépendance de son pays , on devait
s'arrêter à cet épouvantable attentat. On assura à cette
époque , que plusieurs officiers supérieurs tracèrent le
funeste exemple d'une fureur impardonnable , sur le cadavre du chef qu'ils avaient tant redouté ; que le général
Yayouet le chef de bataillon Hilaire Martin, de lal6e,lui portèrent plusieurs coups de poignard ; que le général Vaval
voulut décharger sur lui ses deux pistolets, qui ratèrent ;
et que le chef d'escadron Delaunay fendit la tête de Charlotin d'un coup de sabre , peut-être en ne voulant que
frapper aussi le cadavre de l'empereur.
sur le cadavre du chef qu'ils avaient tant redouté ; que le général
Yayouet le chef de bataillon Hilaire Martin, de lal6e,lui portèrent plusieurs coups de poignard ; que le général Vaval
voulut décharger sur lui ses deux pistolets, qui ratèrent ;
et que le chef d'escadron Delaunay fendit la tête de Charlotin d'un coup de sabre , peut-être en ne voulant que
frapper aussi le cadavre de l'empereur. Comment les soldats eussent-ils respecté le corps de
Dessalines, après cette fureur des chefs? Ils lui coupèrent
les doigts pour prendre ses bagues de prix ; ils le dépouillèrent de ses vêtemens, ne lui laissant que sa chemise et son caleçon ; ses armes, pistolets, sabre, poignard,
devinrent la proie des pillards. Le général Yayou ordonna
aux soldats d'emporter le cadavre en ville, sur la place
d'armes, en face le palais du gouvernement. Dans ce tratrouve à peu près semblable à celle des écrits du temps. Que Dessalines ait
tenté de retourner sur ses pas, c'était un mouvement tout naturel et qui ne
prouve pas que son courage faillit en cette occasion ; un homme seul ne peut
résister à une multitude. Ce seul homme lue, selon la Relation de la campagne, serait celui tué par Dessalines de son coup de pistolet. S'il y a eu des
blessés du coté de Cennemi, comme elle dit, ce serait donc parmi les aides
de camp de l'empereur. Le sous-officier qui ordonna à Garât de tirer, se
nommait Maurice Duverger, de la 15e [1806] CHAPITRE X. 541 jet d'une demi-lieue, ce cadavre fut incessamment jeté
comme une pâture à la foule qui accourait de tous côtés ;
et chaque fois qu'il en fut ainsi, on lui portait des coups
de sabre, on lui jetait des pierres. Ce corps inanimé, mutilé, percé de tant de coups, à la
tête surtout, était à peine reconnaissable ; il resta exposé
sur cette place d'armes jusque dans l'après-midi, où une
femme noire, nommée Défilée, qui était folle depuis
longtemps, rendue à un moment lucide, ou plutôt mue
par un sentiment de compassion, gémissait seule auprès
des restes du Fondateur de l'indépendance, lorsque des militaires, envoyés par ordre du général Pétion,
vinrent les enlever et les porter au cimetière intérieur de
la ville, où ils furent inhumés. Défilée les y accompagna
et assista à cette opération ; longtemps après ce jour de
triste souvenir, elle continua d'aller au cimetière, jetant
des fleurs sur cette fosse qui recouvrait les restes de Dessalines *. Quelques années ensuite, Madame Inginac y fît
élever une modeste tombe sur laquelle on lit cette épitaphe : Ci-gît Dessalines, mort à 48 ans. Les excès commis sur sa personne ne doivent étonner qui que ce soit. Son renversement du pouvoir, auquel il était parvenu par le vœu de ses compagnons d'armes, agissant dans l'intérêt général, était alors une nécessité politique urgente, — puisqu'il menaçait l'existence des plus importans, des plus influens parmi eux ;
— qu'il avait commis récemment des crimes qui prouvaient que ses instincts cruels l'emportaient sur ses dei Je relate ce qui est à ma connaissance. Ce n'est pas cette pauvre folle qui
porta au cimetière le c orps de Dessalines, comme le dit M. Madiou : je l'ai
connue, elle n'était pas assez forte pour un tel fardeau. Pétion n'avait pas
besoin de payer à ces militaires un service qu'il leur ordonnait de remplir. —
Voyez Histoire d'Haïti, t. 3, p. 326.
instincts cruels l'emportaient sur ses dei Je relate ce qui est à ma connaissance. Ce n'est pas cette pauvre folle qui
porta au cimetière le c orps de Dessalines, comme le dit M. Madiou : je l'ai
connue, elle n'était pas assez forte pour un tel fardeau. Pétion n'avait pas
besoin de payer à ces militaires un service qu'il leur ordonnait de remplir. —
Voyez Histoire d'Haïti, t. 3, p. 326. 342 études sur l'histoire d'iiaïti. voirs envers la société; — qu'il n'avait point respecté le
droit sacré de la propriété ; — qu'il avait usé de procédés
arbitraires envers les personnes ; — qu'il avait tenu en
divers lieux un langage qui attestait que ces violences de
sa part étaient autant de provocations à la révolte, pour
trouver une occasion de décimer les populations, de répandre le sang de ses concitoyens. Mais son renversement du pouvoir n'était possible que
par une révolution violente aussi; car un chef puissant,
comme l'était Dessalines, ne pouvait être jugé régulièrement; et même de tels jugemens, quand ils ont lieu, ne
sont que des assassinats juridiques. Pour l'abattre, il fallait lui tendre le piège où il est tombé. Là encore, comme
il a tenu à peu de chose qu'il terrorisât les troupes, par
son intrépidité, par la crainte et le respect qu'il imposait ! Lorsqu'un chef aime mieux employer la crainte, la
terreur, que la conviction et la bienveillance, pour gouverner ses concitoyens, s'il vient h tomber par un attentat sur sa personne, les esprits qu'il avait comprimés, les
âmes qu'il avait humiliées , se déchaînent alors pour se
venger inhumainement de toute la peur qu'ils avaient eue
sous son gouvernement ; ils s'acharnent contre ses restes , contre sa mémoire ; il n'est plus qu^m tyran aux
yeux de tous, et on lui dénie même ce qu'il a pu faire de
bien pour son pays, malgré ses défauts, ses fautes, parce
que les passions du moment sont aveugles dans leur fureur. Ce serait à ceux qui ont dirigé la vengeance'populaire,
à empêcher que des excès inutiles ne fussent commis
après la chute du tyran ; mais eux-mêmes, ils ne croient
pas le pouvoir toujours, car la multitude qui les applaur|806] CHAPITRE X. 3£3 dit a ses instincts, ses besoins abominables dans de telles
crises. Y résister , ce serait s'exposer peut-être à la voir
condamner l'œuvre accomplie, à occasionner un revirement dans l'opinion des masses, auxquelles il faut faire
accepter le nouvel ordre de choses qui surgit d'une révolution quelconque. Et qu'on ne perde pas de vue, dans la
circonstance qui nous occupe , l'état de nos mœurs à
cette époque ! *
X. 3£3 dit a ses instincts, ses besoins abominables dans de telles
crises. Y résister , ce serait s'exposer peut-être à la voir
condamner l'œuvre accomplie, à occasionner un revirement dans l'opinion des masses, auxquelles il faut faire
accepter le nouvel ordre de choses qui surgit d'une révolution quelconque. Et qu'on ne perde pas de vue, dans la
circonstance qui nous occupe , l'état de nos mœurs à
cette époque ! * Toutefois, plaignons sincèrement le malheureux sort
qu'a encouru Jean-Jacques Dessalines ; gémissons sur la
fatale nécessité où la nation s'est vue de s'armer contre
lui, de l'immoler à la sécurité de tous , à la réforme des
abus de son administration, à la création d'un gouvernement plus équitable que le sien , pour garantir aux citoyens de toutes les classes leurs droits dans la société
civile. Sa mort violente fut un de ces événemens déplorables , que les peuples les plus civilisés ne peuvent pas
toujours éviter eux-mêmes : ils arrivent par un concours
de circonstances qui naissent de la nature des choses,
souvent plus encore par la faute des gouvernemens. Mais,
quelque fondée qu'ait été la résolution prise à cet égard
par nos célèbres devanciers, sachons rendre à la mémoire
de Dessalines la justice qu'il a méritée, pour avoir énergiquement guidé ses concitoyens, ses frères, dans la
conquête de leur indépendance nationale. C'est là son
titre à la gloire, à l'estime de la postérité. Nous ne produirons pas ici la biographie de l'homme,
fameux dans nos fastes révolutionnaires, dont nousdé1 En 1848, j'ai vu se passer des choses à Paris, que je n'aurais pu comprendre,
si mon esprit n'avait pas été quelque peu éclairé préalablement, par la lecture
de l'histoire de bien des peuples. Et que ne vit-on pas au Port-au-Prince,
en 1843? Boyer ne fut-il pas considéré comme un tyran ? 344 ÉTUDES SUR l'hISTOIRE d'hâÏTI. plorons les égaremens, dès qu'il lui fallut gouverner et
administrer son pays. Il n'était pas personnellement a la
hauteur de cette nouvelle mission, et il eut encore le malheur d'être entouré d'hommes immoraux et perfides qui
contribuèrent à l'égarer, qui le poussèrent à sa ruine K Il était [h peine tombé sous la décharge des troupes,
quand l'adjudant-général Etienne Mentor, son aide de
camp, son favori, l'un de ces hommes perfides, vrai caméléon politique, s'écria : « Le tyran est abattu ! Vive la
« Liberté ! Vive l'Egalité ! » Il voulait se racheter par ce
cri infâme, et se compromit peut-être davantage aux yeux
de ceux qui devenaient tout-puissans au Port-au-Prince ;
car, que pouvait-on espérer d'un tel protée, s'il venait à
s'asseoir au conseil du nouveau chef déjà proclamé, comme
cela devenait possible, d'après les particularités du conciliabule des Cayes, rapportées plus avant ?
! Vive la
« Liberté ! Vive l'Egalité ! » Il voulait se racheter par ce
cri infâme, et se compromit peut-être davantage aux yeux
de ceux qui devenaient tout-puissans au Port-au-Prince ;
car, que pouvait-on espérer d'un tel protée, s'il venait à
s'asseoir au conseil du nouveau chef déjà proclamé, comme
cela devenait possible, d'après les particularités du conciliabule des Cayes, rapportées plus avant ? Aussi prétend-on, qu'aux funérailles qui honorèrent le
dévouement généreux de Charlotin Marcadieu, « le gé-
« néral Pétion, jetant un regard courroucé sur Mentor
« et Boisrond Tonnerre, dit que Charlotin avait été le
« seul des favoris de Dessalines qui n'eût pas cherché à
* l'égarer 2. » Les troupes et les citoyens en foule assistèrent à cette
cérémonie funèbre, remplie avec magnificence : témoignage flatteur pour la mémoire de celui qui comprit son
devoir militaire. Cette douleur publique, cet hommage
rendu au courage malheureux, consolent le cœur des
excès dont il se plaint en cette circonstance ; ils contri1 Voyez dans l'Histoire d'Haïti, t. 3, p. 327 à 330, l'excellent résumé biographique que M. Madiou a produit sur Dessalines.
» Hist. d'Haïti, t. 3, p. 326. [1806] chapitre x. 345 huèrent peut-être à engendrer deux mois après, un nouvel acte d'héroïsme et de dévouement militaire, qui sauva
la jeune République d'Haïti *. Les peuples gagnent toujours à louer les actions qui
sont en harmonie avec la sainte loi du devoir. Si, dans l'intérieur de la ville du Port-au-Prince, l'anxiété
publique était grande lorsqu'on apprit la présence de
Dessalines à l'Arcahaie ; si elle augmenta, quand circula
la nouvelle de son arrivée au Pont-Rouge : en apprenant
qu'il avait péri dans l'embuscade, ce fut une joie frénétique, universelle ; citoyens et soldats poussaient des cris
d'allégresse dans les rues. L'adjudant-général Bonnet, à
la tête de la cavalerie, les parcourut aux cris de \%Viv&
la liberté ! Le tyran n'est plus ! Tous ceux qui l'entendaient applaudirent, en répétant ces cris de triomphe2. Les aides de camp de l'ex-empereur entrèrent en ville,
plusieurs avec des craintes sur l'issue des événemens,
par rapport à eux-mêmes. Il y en avait, en effet, qui
étaient autorisés à avoir ces craintes ; mais on ne leur dit
rien dans ces premiers jours, de même qu'on n'avait fait
aucune tentative contre eux au Pont-Rouge 3. Cependant,
le général Germain Frère fut tué dans la prison où il était
détenu, peu d'instans après la mort de Dessalines : son
sort était lié avec celui du chef qu'il avait plus d'une
fois excité, à la connaissance de tous, à de mauvais actes.
Les cultivateurs de la plaine, ceux des montagnes
environnantes, les troupes de la garnison habituelle du 1 Le dévouement de Coutilien Coustard, à la bataille de Sibert, le 1<* janvier 1807. 2 J'ai vu ce que j'écris. Bonnet passa près du magasin de l'Etat où je me
trouvais. On délivrait des habillemens aux troupes dès six heures du matin :
les soldats abandonnèrent tout pour courir à leurs drapeaux. 3 II y en eut qui rebroussèrent chemin et allèrent à Saint-Marc ou ailleurs.
Le dévouement de Coutilien Coustard, à la bataille de Sibert, le 1<* janvier 1807. 2 J'ai vu ce que j'écris. Bonnet passa près du magasin de l'Etat où je me
trouvais. On délivrait des habillemens aux troupes dès six heures du matin :
les soldats abandonnèrent tout pour courir à leurs drapeaux. 3 II y en eut qui rebroussèrent chemin et allèrent à Saint-Marc ou ailleurs. 346 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Port-au-Prince, le détestaient encore plus que Dessalines
même. Il est vrai qu'une députation de cultivateurs avait
demandé sa mort dans la nuit précédente : son exécution ne put être ordonnée que par les généraux réunis. « Le 18 octobre, un Te Deum fut chanté, dit la Rela-
« tion de la campagne, pour célébrer cette mémorable
« journée (celle du 17) quia vu finir la tyrannie et renaî-
« tre la liberté. » Hélas ! c'était plutôt une espérance
qu'une réalité, avec le nouveau chef qu'on avait reconnu, Ce même jour, ou peut-être la veille, le 47, on rédigea
l'acte intitulé Résistance à l'Oppression, qui fut antidaté
cependant du 16. Nous le disons ainsi, parce qu'un passage de cet acte le prouve : ce n'est pas d'ailleurs avant
la mort de Desssalines, que les hommes d'action qui dirigeaient l'insurrection auraient pensé à écrire. Voici cet
acte : Une aïfreuse tyrannie, exercée depuis trop longtemps sur le peuple et l'armée, vient enfin d'exaspérer tous les esprits et les porter,
par un mouvement digne du motif qui le fit naître, à se lever en
masse pour former une digue puissante contre le torrent dévastateur qui le menace. Un complot, ourdi dans le calme et la réflexion, allait bientôt
éclater ; les hommes susceptibles de penser, ceux capables enfin de
faire triompher les sublimes principes de la vraie liberté, dont ils
sont les défenseurs, devaient disparaître pour toujours ; une marche rapide vers la subversion totale, effrayait déjà même l'homme
le plus indifférent : tout semblait annoncer que nous touchions au
moment de voir se renouveler ces scènes d'horreur et de proscription, ces cachots, ces gibets, ces bûchers, ces noyades dont nous
étions les tristes et malheureuses victimes , sous le gouvernement
des Rochambeau, des Darbois, des Ferrand, des Berger, etc., etc., etc.
aient disparaître pour toujours ; une marche rapide vers la subversion totale, effrayait déjà même l'homme
le plus indifférent : tout semblait annoncer que nous touchions au
moment de voir se renouveler ces scènes d'horreur et de proscription, ces cachots, ces gibets, ces bûchers, ces noyades dont nous
étions les tristes et malheureuses victimes , sous le gouvernement
des Rochambeau, des Darbois, des Ferrand, des Berger, etc., etc., etc. 1 Jean- François Germain étaient les vrais noms de ce général, plus connu
sous ceux de Germain Frère : il était âgé alors de 35 ans. [1806] CHAPITRE X. 547 Moins touché du bonheur de ses peuples qu'avide à ramasser,
le chef du gouvernement fit dépouiller injustement de leurs biens,
des milliers de familles qui sont en ce moment réduites à la plus
affreuse misère, sous le prétexte apparent qu'elles ne pouvaient
justifier de leurs titres de propriété ; mais dans le fait, pour augmenter ses domaines. N'est-il pas constant qu'après avoir joui depuis dix, vingt et trente ans d'un bien, on devait en être supposé le
véritable propriétaire ? Dessalines ne l'ignorait pas ; il était persuadé même que ces citoyens avaient perdu leurs titres dans les
derniers événemens; il en profita pour satisfaire sa cupidité. D'autres petits propriétaires furent arrachés inhumainement de leurs
foyers, et renvoyés sur les habitations d'où ils dépendaient, sans
avoir égard ni à leur âge, ni à leur sexe. Si des considérations particulières ou des vues d'intérêt général pouvaient autoriser cette
mesure, qui paraît avoir été adoptée par les gouvernemens précédens, au moins était-il juste d'accorder une indemnité à ceux sur
lesquels on l'exerçait. Le commerce, source de l'abondance et de la prospérité des États,
languissait sous cet homme stupide, dans une apathie dont les vexations et les horreurs exercées sur les étrangers ont été les seules
causes. Des cargaisons enlevées par la violence, des marchés aussitôt violés que contractés, repoussaient déjà de nos ports tous les
bâtimens '. L'assassinat de Thomas Thuat, négociant anglais, connu
avantageusement dans le pays par une longue résidence, par une
conduite irréprochable, et par ses bienfaits, a excité l'indignation ;
et pourquoi ce meurtre? Thomas Thuat était riche, voilà son crime Les Hégocians haïtiens ne furent pas mieux traités: les
avantages qu'on avait l'air de vouloir leur accorder, n'avaient été
calculés que sur le profit qu'on pouvait en tirer : c'étaient des fermiers que pressuraient des commis avides. Toujours entraîné vers ce penchant qui le porte au mal, le chef
du gouvernement, dans la dernière tournée qu'il fit, désorganisa
l'armée ; sa cruelle avarice lui suggéra l'idée de faire passer les
militaires d'un corps dans un autre, afin de les rapprocher de leur
lieu natal, pour ne point s'occuper de leur subsistance, quoiqu'il
exigeât d'eux un service très-assidu. Le soldat était privé de sa paye,
de sa subsistance, et montrait partout sa nudité, tandis que le tréi Allusion à l'affaire de Jacob Lewis dont il a été fait mention.
désorganisa
l'armée ; sa cruelle avarice lui suggéra l'idée de faire passer les
militaires d'un corps dans un autre, afin de les rapprocher de leur
lieu natal, pour ne point s'occuper de leur subsistance, quoiqu'il
exigeât d'eux un service très-assidu. Le soldat était privé de sa paye,
de sa subsistance, et montrait partout sa nudité, tandis que le tréi Allusion à l'affaire de Jacob Lewis dont il a été fait mention. 348 études sur l'histoire d'haïti. sor public fournissait avec profusion, des sommes de vingt mille
gourdes par an, à chacune de ses concubines, dont on en peut compter
au moins une vingtaine, pour soutenir un luxe effréné qui faisait
en même temps la honte du gouvernement et insultait à la misère
publique. L'empire des lois ne fut pas non plus respecté. Une constitution
faite par ordre de V empereur, uniquement pour satisfaire à ses vues,
dictée par le caprice et l'ignorance, rédigée par ses secrétaires, et
publiée au nom des généraux de l'armée qui n'ont non-seulement,
jamais ni approuvé ni signécet acte informe et ridicule, mais encore
n'en eurent connaissance que lorsqu'elle fut rendue publique et promulguée1. Les lois réglementaires formées sans plans et sans combinaisons, et toujours pour satisfaire plutôt à une passion que pour
régler les intérêts des citoyens, furent toujours violées et foulées aux
piedspar le monarque lui-même. Aucune loi protectrice ne garantissait le peuple contre la barbarie du souverain ; sa volonté suprême
entraînait un citoyen au supplice, sans que ses amis et ses parens
en pussent connaître les causes. Aucun frein, enfin, n'arrêtait la férocité de ce tigre altéré du sang de ses semblables; aucune représentation nepouvait rien sur ce cœur barbare, pas même les sollicitations
de sa vertueuse épouse dont nous admirons tous les rares qualités. Les ministres dont la constitution (si cet acte peut être qualifié de
ce nom) avait déterminé les fonctions, ne purent jamais les exercer pour le bonheur du peuple ; leurs plans et leurs représentations
furent toujours ridiculisés et rejetés avec mépris ; leur zèle pour le
bien public en général, et pour celui de l'armée en particulier, fut
par conséquent paralysé 2. La culture, cette première branche de la fortune publique et particulière, n'était point encouragée, et les ordres du chef ne tendaient 1 Voilà un passage qui confirme ce que m'a dit le général Bonnet ; et je ne
conçois pas qu'il ait pu dire à M. Madiou, que quelques généraux seulement
n'avaient pas signé la constitution ; que cet auteur affirme lui-même que la
plupart y avaient apposé leurs signatures. Que la gazette officielle de 1805 ait
porté leurs noms à tous, elle n*a fait que reproduire ce qui est dans l'acte
même ; que les généraux l'aient fait publier avec solennité, cela ne prouve
pas qu'ils en furent les auteurs, ni qu'ils l'approuvèrent, qu'ils le signèrent.
2 Allusion faite aux plans incessamment produits par Gérin, et ridiculisés par B. Tonnerre, Mentor, J. Chanlatte et d'autres •. ce qui irritait Gérin contre eux, car Des salines en riait aussi. [1806] CHAPITRE x. 349 qu'à faire mutiler les pauvres cultivateurs. Etait-il sage, enfin, d'arracher à la culture des bras qui la fructifiaient, pour grossir sans
besoin le nombre des troupes, qu'on ne voulait ni payer, ni nourrir
ni vêtir, lorsque déjà l'armée était sur un pied respectable ?
nerre, Mentor, J. Chanlatte et d'autres •. ce qui irritait Gérin contre eux, car Des salines en riait aussi. [1806] CHAPITRE x. 349 qu'à faire mutiler les pauvres cultivateurs. Etait-il sage, enfin, d'arracher à la culture des bras qui la fructifiaient, pour grossir sans
besoin le nombre des troupes, qu'on ne voulait ni payer, ni nourrir
ni vêtir, lorsque déjà l'armée était sur un pied respectable ? Tant de crimes, tant de forfaits, tant de vexations ne pouvaient
rester plus longtemps impunis : le peuple et l'armée, lassés du joug
odieux qu'on leur imposait, rappelant leur courage et leur énergie,
viennent enfin, par un mouvement spontané, de le briser. Oui,
nous avons rompu nos fers Soldats, vous serez payés, habillés.
Propriétaires,vous serez maintenus dans la possession de vos biens.
Une constitution sage va bientôt fixer les droits et les devoirs de
tous '. En attendant le moment où il sera possible de l'établir, nous déclarons que l'union, la fraternité et la bonne amitié étant la base de
notre réunion, nous ne déposerons les armes qu'après avoir abattu
l'arbre de notre servitude et de notre avilissement, et placé à la tête
du gouvernement un homme dont nous admirons depuis longtemps
le courage et les vertus, et qui, comme nous, était l'objet des humiliations du Tyran. Le peuple et l'armée dont nous sommes les organes, proclament le général Henry Christophe, chef provisoi? e du
gouvernement haïtien, en attendant que la constitution, en lui conférant définitivement ce titre auguste, en ait désigné la qualification. Donné en conseil, à notre quartier-général du Port-au-Prince,
le 16 octobre 1806, an 3e de l'Indépendance, et de la vraie Liberté,
le 1er. (Suivent les signatures de Gérin, Pétion, Yayou, Vaval, Bonnet,
Marion, Véret, Francisque, Lamarre, Sanglaou, et celles des autres
officiers supérieurs, des principaux fonctionnaires de l'ordre
civil, etc.) Ce manifeste révolutionnaire , en énumérant tous les
torts de Dessalines /tous les griefs que la nation avait » "Voilà ce passage qui nous fait penser que cet acte fut antidaté : on y parle
du joug de Dessalines qui vient d'être brisé ; la prise d'armes seule ne pouvait l'avoir brisé. On n'aurait pas songé à faire une nouvelle constitution
avant ce résultat. La lettre qu'on va lire bientôt, de Pétion à Christophe, porte
aussi la date du 16 octobre dans un imprimé de cette époque que nous possédons : si elle ne fut pas antidatée volontairement, ce fut alors une faute typographique, et il se peut qu'il en soit de même de cet acte. ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. contre son gouvernement, se terminait de manière à faire
réfléchir l'homme dont le courage et les vertus excitaient
l'admiration. On lui posait catégoriquement les conditions auxquelles il devait prétendre à succéder au tyran;
car en le proclamant chef provisoire du gouvernement
haïtien et réservant à la constitution projetée de déterminer le titre, la qualification qu'il aurait, c'était presque
lui dire qu'il ne serait pas Empereur, que l'État ne serait pas constitué en Empire. H. Christophe connaissait
trop bien les opinions politiques de Pétion , pour se méprendre sur cette déclaration. L'arbre de la servitude
qu'on se proposait d'abattre ne doit pas s'entendre de
la personne de Dessalines, mais des institutions despotiques, autocratiques, qu'il avait fondées pour asseoir son
pouvoir, son autorité.
ait, c'était presque
lui dire qu'il ne serait pas Empereur, que l'État ne serait pas constitué en Empire. H. Christophe connaissait
trop bien les opinions politiques de Pétion , pour se méprendre sur cette déclaration. L'arbre de la servitude
qu'on se proposait d'abattre ne doit pas s'entendre de
la personne de Dessalines, mais des institutions despotiques, autocratiques, qu'il avait fondées pour asseoir son
pouvoir, son autorité. Cette déclaration faite par la révolution triomphante,
renfermait en elle-même le germe de la gueri*e civile qui
éclata 75 jours après ; car Christophe n'était pas homme à
se relâcher sur ses prétentions à avoir le même]pouvoir que
Dessalines, sinon le même lilreque lui. Mais que faire dans
une telle situation? Courber lâchement ces têtes si fières
sous le joug d'un nouveau despote, lorsqu'elles venaient
de s'élever à la hauteur de la Liberté et de l'Égalité? On
n'expose pas sa vie en s'armant contre la Tyrannie, pour
la livrer ensuite au Despotisme. Ce langage énergique, cette
mâle attitude, étaient une conséquence du triomphe desarmes du Sud et de l'Ouest; mais cela ne prouve pas, comme
le pense M. Madiou, que : «presque tous les signataires
, « de cette pièce, qui fut publiée à l'époque, en procla-
« mant le général Christophe chef provisoire du gouver-
« nement, avaient déjà l'arrière-pensée de l'abattre à la
« première occasion favorable. Ils violentaient leurs sen- [1806] CHAPITRE X. 35* « tiraens en déclarant solennellement que depuis long-
« temps ils admiraient ses vertus, etc. * » Apprécier ainsi ce fait historique, c'est, ce nous semble, s'exposer à faire imputer à ces révolutionnaires de
1808 un caractère de perfidie qu'ils n'avaient pas, des intentions déloyales dont ils n'étaient pas animés : autant
vaudrait-il dire, que chaque fois qu'un peuple se donne
un chef, il se prépare à l'abattre. Quel est le chef qui puisse
ignorer qu'il est dans les attributions souveraines du peuple de le déposer, lorsqu'il méconnaît lui-même ses devoirs envers la société? C'est la condition nécessaire de
son élévation au rang suprême, à cette position où il est
placé pour faire preuve de vertus sur lesquelles on compte.
En parlant de celles de Christophe, on lui disait en d'autres termes : « Montrez-en à vos concitovens, vos éajaux
« en droits, et ils poseront sur votre tête la couronne civi-
« que, — celle qui fait jouir de l'amour du peuple, de la
« vraie gloire et de la célébrité, sinon de l'immortalité. » D'ailleurs, par quel motif les signataires de la Résistance à l 'Oppression auraient-ils eu l'arrière-pensée d'abattre Christophe ? S'ils avaient eu confiance en Dessalines pour se placer sous ses ordres, après tous les crimes
qu'il avait commis dans la guerre civile du Sud, pourquoi n'en auraient ils pas eu en Christophe qui en commit moins que lui? Depuis la lutte commune contre les
Français, tout le passé avait été oublié de part et d'autre dans l'intérêt général 2. Pendant le règne de Dessalines, Christophe ne s'entourait que des hommes éclairés; son langage était conforme à sa conduite ; il avait
'ils avaient eu confiance en Dessalines pour se placer sous ses ordres, après tous les crimes
qu'il avait commis dans la guerre civile du Sud, pourquoi n'en auraient ils pas eu en Christophe qui en commit moins que lui? Depuis la lutte commune contre les
Français, tout le passé avait été oublié de part et d'autre dans l'intérêt général 2. Pendant le règne de Dessalines, Christophe ne s'entourait que des hommes éclairés; son langage était conforme à sa conduite ; il avait • Hist. d'Haïti, t. 3, p. 317. 2 Pétion l'avait prouvé à Christophe, en l'entraînant contre les Français,
en le défendant contre Sans-Souci et les Congos du Nord. 352 ÉTODES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. lui-même provoqué le renversement de l'empereur : on
pouvait donc espérer qu'il reconnaîtrait la nécessité des
institutions politiques propres à garantir les droits de tous
les citoyens, et c'est pour cela qu'on en parla si fermement dans le manifeste révolutionnaire. Mais, dans le
cas où il ne le voudrait pas, on lui faisait entendre avec
franchise, par conséquent sans perfidie, qu'il ne serait
pas le chef définitif de l'Etat, sans avoir pour cela l'intention de l'abattre. En signant cet acte, le général Gérin prit la qualité de
ministre de la guerre et de la marine, probablement dans
l'espoir d'être maintenu à cette charge par le chef provisoire du gouvernement. Cependant, se renfermant dans
son rôle de révolutionnaire, et toujours belliqueux, il fît au
conseil des officiers et fonctionnaires assemblés au palais
impérial, une singulière proposition qui prouvait que son
esprit n'avait pas constamment un sens judicieux. Elle
tendait à partir avec toute l'armée réunie au Port-auPrince, pour se porter d'abord à Marchand, enlever les
trésors qui s'y trouvaient, et delà, aller au Cap et dans
tout le Nord, afin d'y installer la révolution. Le général Pétion fut d'un avis contraire ; il n'eut aucune peine à lui démontrer, qu'une telle résolution serait
inconséquente au but qu'on s'était proposé en prenant
les armes contre Dessalines ; que l'ayant atteint par sa
mort, et proclamé le général en chef de l'armée comme
le chef provisoire du gouvernement, il était à présumer
d'abord, que l'Artibonite et le Nord adhéreraient au renversement de l'empereur comme à la proclamation du
nouveau chef du pays; qu'alors, c'était à Christophe de
juger si les sommes existantes à Marchand devaient y [1806] CHAPITRE X. 355 rester ou non, jusqu'à l'achèvement de la constitution
qui organiserait le gouvernement; — qu'ensuite, il n'y
avait pas lieu d'aller imposer la révolution à des populations qui y étaient préparées plus ou moins, puisqu'elles
avaient souffert du régime impérial comme celles du Sud
et de l'Ouest; — qu'une telle démonstration, enfin, dans
la ville où siégeait le chef provisoire, même sur Marchand,
lui paraîtrait menaçante pour son autorité, ferait supposer des intentions qu'on n'avait pas, et aliénerait tous les
cœurs qu'il fallait au contraire réunir dans un commun
accord \
à des populations qui y étaient préparées plus ou moins, puisqu'elles
avaient souffert du régime impérial comme celles du Sud
et de l'Ouest; — qu'une telle démonstration, enfin, dans
la ville où siégeait le chef provisoire, même sur Marchand,
lui paraîtrait menaçante pour son autorité, ferait supposer des intentions qu'on n'avait pas, et aliénerait tous les
cœurs qu'il fallait au contraire réunir dans un commun
accord \ Le conseil approuva le raisonnement dePétion, basé
sur la sagesse. On décida alors que ces généraux adresseraient aussitôt à Christophe, des lettres pour lui notifier sa
nomination, en lui envoyant copie des actes rendus et
publiés, et en l'informant de tout ce qui avait été fait jusqu'alors. « Mais, dit M. Madiou à cette occasion, Vêtion, froid,
» adroit, qui déjà songeait à se saisir du pouvoir, fut
y d'un avis contraire (à la proposition de Gérin), et son
» opinion prévalut. C'était le plus sûr moyen d'éteindre
» l'influence de Gérin, qui ne pouvait briller que par des
» entreprises audacieuses2. » Comme nous serons nous-même souvent d'un avis
contraire à celui de M. Madiou, en jugeant les actes et la
conduite de Pétion , à partir de la mort de Dessalines, nous 1 A une époque postérieure, on vit ce que produisit de fâcheux sur l'esprit
des populations, une promenade révolutionnaire qui, partant du Sud, parcourut tout le pays. 2 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 332. Si Gérin ne pouvait briller que par l'audace, ce
n'est pas faire un grand éloge de lui. Lin chef révolutionnaire doit avoir d'autres qualités, pour rester influent sur le nouvel ordre de choses qu'il veut
établir. t. vi. 23 554 ÉTUDES SUR L'tfrSTOïRE d'hàÏTI. devons déclarer ici que, si nous n'avions pas trouvé dans
ïlHrstoire dlïaïti toutes les imputations dont Pétion fut
l'objet à cette époque, nous les eussions reproduites pour
avoir l'occasion de défendre sa mémoire. Ainsi, que no^
tre compatriote ne s'étonne pas si nous contestons les jugements qu'il aura portés à son égard, d'après les traditions qu'il a recueillies. Que Pétion fût froid et adroit, nous n'en disconvenons
pas : froid, par la raison qui dominait toujours en lui '* ;
adroit, ou plutôt habile, par ses talens politiques, par
son génie qui appréciait sainement une situation, et qui
le fit toujours réussir. Quand Gérin fît ses objections à Francisque, c'est que,
malgré sa témérité habituelle, il sentait que cette entreprise était des plus audacieuses : il fallait, en effet, de
V audace pour y réussir, et il remplit fort bien sa mission.
Mais, après la réussite, c'étaient la prudence, et la modération qu'elle 'Conseille, qu'il fallait pratiquer. Ï2h outre, de quel pouvoir Pétion songeait-il donc à se
saisir, lorsque ses objections à la proposition intempestive de ûériti tendaient à fortifier celui dont on venait de
revêtirChristophe? En s'y opposant, il restai! encore conséquent et fidèle à l'accord qui avait existé entre lui, le
général eu clief et -Geffrard, à la fête de l'indépendance ;
il était sincère *. fit puis, tous les antécédensde Pétion,
comparés à ceux de son collègue, ne parlaient-ils pas assez
lorsque ses objections à la proposition intempestive de ûériti tendaient à fortifier celui dont on venait de
revêtirChristophe? En s'y opposant, il restai! encore conséquent et fidèle à l'accord qui avait existé entre lui, le
général eu clief et -Geffrard, à la fête de l'indépendance ;
il était sincère *. fit puis, tous les antécédensde Pétion,
comparés à ceux de son collègue, ne parlaient-ils pas assez 1 '«'La 'frôifretir e^t la plus grande qualité d'un homme destiné à commander. » -^-iNapoléon. 2 Si l'on veut nier cet accord, celte conjuration, le mérite de Pétion n'en
iéru que plus grand, lorsqu'il repoussait Ta proposition deGefin ; et quant à
ce dernier, ilsuffit de lire ses lettres des 12 et 18 octobre à Christophe, pour
fécd n niai tre son inconséquence, lorsqu'il voulait empiéter sur TâUtorIté de ce
chef. I [1806] CHAWTfiE X. haut pour l'emporter sut lui en influence, pour qiueiPélion ne se donnât pas la peine d'éteindre celle que Gérin
avait acquise tout récemment ? Il est des hommes gui se démènent, qui se battent les
flancs pour arriver au pouvoir, qui réussissent quelquefois, sans grand honneur poureux (nous n'entendons pas
sans de grands 'honneurs). îl en est d'autres qui n'ont
besoin de faire aucun paspour y parvenir; le pouvoir vient à
eux, au contraire, comme parune attractioja irrésistible.
Pétion était de icette dernière catégorie. Malheureusement, Gérin, contrarié dans son projet,
dans ses vues, devint dès lors le rival jaloux de Pétion,
dont la sagesse fut mieux appréciée. C'est presque toujours le résultat des révolutions : à peine elles ont triomphé, que la désunion commence entre les vainqueurs, ill
était impossible qu'il n'en fût pas de même entre ces deux
généraux et le chef provisoire du gouvernement. *. Enfin, ils d«i écrivirent chacun urne lettre ; lisons-les : Au Port-au-Prince, le 1$ octobre 1806,fl'an Hï de l'indépendance. Le Ministre tde ,1a guerre et de la marine, À . S. E. le ^Général en chef de l'armée, et chef suprême du gouvernement d'Haïti. Excellence, Depuis longtemps nos vœux vous désirent à la tète du gouvernement de notre pays. Une foule d'actes arbitraires, un règne par la
terreur, des injustices sans nombre, et un gouvernement dont le but
était une destruction et une subversion totales, nécessitaient que
'indépendance. Le Ministre tde ,1a guerre et de la marine, À . S. E. le ^Général en chef de l'armée, et chef suprême du gouvernement d'Haïti. Excellence, Depuis longtemps nos vœux vous désirent à la tète du gouvernement de notre pays. Une foule d'actes arbitraires, un règne par la
terreur, des injustices sans nombre, et un gouvernement dont le but
était une destruction et une subversion totales, nécessitaient que 1 Tout chef de gouvernement qui est renversé du pouvoir, peut se eonsoler d'avance, par la certitude de ce résultat qui ne manquera pas de survenir
entre ses adversaires, sinon ses ennemis. 556 études sur l'histoire d'haïti. vous eussiez succédé au tyran, pour nous faire oublier, par vos vertus et vos talens, les excès de notre Néron. Le malheur du peuple
ayant été à son comble, il s'est levé en masse contre celui qui l'a occasionné, et préparait par la force, sa chute, quand la divine Providence, dirigeant cet événement, a conduit Dessalines au PontRouge, sur le chemin du Gul-de-Sac, près de cette ville, pour être
frappé à mort par le premier coup d} fusil qui a été tiré depuis cette
sainte insurrection. En commandant cette embuscade, j'avais donné
les ordres les plus positifs de ne le point tuer, mais bien de l'arrêter
pour qu'il fût jugé. Cependant, au moment que je criai : halte ! il
se saisit d'un de ses pistolets, en lâcha un coup, et fit des mouvemens pour rétrograder et se sauver. Alors partit ce coup de fusil
qui l'atteignit, ensuite une décharge ; et la fureur des soldats alla
au point de mutiler et d'écharper son corps inanimé. Le colonel
Marcadieu périt aussi en le défendant, et a excité bien des regrets. La
difficulté de contenir des esprits montés et exaspérés a empêché de
sauver cet homme estimable. Le reste de son état-major est en
grande partie ici 1. Ainsi, le tyran n'est plus, et l'allégresse publique applaudit à cet
événement, comme elle vous nomme pour nous gouverner. Le peuple et l'armée ne doutent pas, Excellence, que vous vouliez bien
agréer les fonctions dont ils vous chargent, par une volonté générale bien prononcée et spontanée. J'ai l'honneur de vous adresser sous ce pli, Excellence, une lettre
des chefs de la lre division du Sud ; une relation de la marche de
l'armée que j'ai commandée, et des heureux résultats qui en ont
été la suite ; des exemplaires de l'acte du peuple qui vous proclame
son chef; et le triplicata d'une lettre que je vous écrivis de l'Anseà-Veau, dont aucunes ne vous sont, je crois, parvenues, puisque
celle que j'ai l'honneur de vous remettre ci-joint m'a été rendue
ici. J'ai l'honneur d'être, avec respect, de votre Excellence,
Le très-humble et très-obéissant serviteur, Signé : Et. Gérin. 1 Gérin confirme ici ce que nous avons dit dans une note antérieure, que
tous les aides de camp de l'empereur n'entrèrent pas au Port-au-Prince. [1806] CHAPITRE X. 357 Au quartier -général du Port-au-Prince, le 18 octobre 1806. Le général de division Pétion, commandant en chef la 2e division
de l'Ouest,
A. S. E. le Général en chef de l'armée d'Haïti, Henry Christophe.
Général,
me ici ce que nous avons dit dans une note antérieure, que
tous les aides de camp de l'empereur n'entrèrent pas au Port-au-Prince. [1806] CHAPITRE X. 357 Au quartier -général du Port-au-Prince, le 18 octobre 1806. Le général de division Pétion, commandant en chef la 2e division
de l'Ouest,
A. S. E. le Général en chef de l'armée d'Haïti, Henry Christophe.
Général, Echappés des coups destructeurs que les agents d'un gouvernement ingrat et barbare frappaient sur les habitans de ce pays, nous
avions cru devoir confier les moyens de notre restauration entre les
mains d'un homme qui, par ses dangers personnels et sa propre
expérience, aurait pu, avec sagesse, fixer encore le bonheur parmi
nous. Lorsque abusant de notre patience, il força nos volontés, en
c ouvrant sa tête de l'éclat du diadème, nous pûmes penser qu'au
faîte des grandeurs et de la puissance, il aurait reconnu que son
p ouvoir était l'ouvrage de nos mains et le prix de notre courage ; il
paraissait même s'en être pénétré, et nous espérions qu'à l'abri
des lois, nous aurions pu jouir, dans un état paisible, de tous les sacrifices que nous n'avions cessé de faire depuis si longtemps. Quel
en a été le résultat, général? A peine a-t-il senti son autorité affermie, qu'il a oublié tous ses devoirs, et qu'au mépris des droits sacrés d'un peuple libre, il a cru qu'il n'y avait de véritable jouissance
que dans celle exercée par le pouvoir le plus despotique et la tyrannie la plus prononcée. Nos cœurs ont longtemps gémi, et nous n'avons employé que la soumission et la docilité pour le ramener aux
principes de justice et de modération avec lesquels il avait promis de
nous gouverner. Son dernier voyage dans la partie du Sud a enfin
dévoilé ses projets, même aux yeux les moins clairvoyans, et nous
a prouvé qu'il ne nous restait d'autres moyens de conservation pour
nous-mêmes, et pour nous opposer aux attaques de l'ennemi extérieur, que de nous lever en masse, si nous voulions éviter une destruction prochaine et résolue : ce mouvement spontané, l'élan de
nos cœurs opprimés, a produit un effet aussi prompt que celui de
l'éclair. Dans peu de jours, les deux divisions du Sud ont été debout;
rien ne devait arrêter cette irruption, puisqu'elle^était un mouvement aussi juste que sacré, celui des droits du citoyen impunément
violés. Nous avons joint nos armes à celles de nos frères du Sud.
Pénétrée des mêmes sentimens qu'eux, l'armée réunie s'est portée
au Port-au-Prince, dans l'état le plus admirable et la plus exacte 35$ ÉTUDES SUR L'tfltfTOffcE d'iIAÏTI. discipline, en respectant les propriétés, sans que lé travail! de l'agriculture ait été dérangé un seul moment, nique le sang- ait été
versé. La Providence,, qni est infinie dans ses décrets, s'est plue à se manifester dans une aussi juste cause, en conduisant notre oppresseur
au sort qui l'attendait, et lui a fait trouver le châtiment dé ses crimes aux pieds des remparts d'une ville où il venait avec des forces,
pour l'inonder du sang de ses semblables, puisque, pour nous servir de ses dernières expressions-, il voulait régner dans le sang.
dérangé un seul moment, nique le sang- ait été
versé. La Providence,, qni est infinie dans ses décrets, s'est plue à se manifester dans une aussi juste cause, en conduisant notre oppresseur
au sort qui l'attendait, et lui a fait trouver le châtiment dé ses crimes aux pieds des remparts d'une ville où il venait avec des forces,
pour l'inonder du sang de ses semblables, puisque, pour nous servir de ses dernières expressions-, il voulait régner dans le sang. Nous n'aurions pas achevé notre ouvrage, général, si nous n'avions été pénétrés qu'il existait un chef fait pour commander à
l'armée avec toute la latitude du pouvoir dont il n'avait
eu jusqu'à ce jour que le nom. C'est au nom de toute cette armée,
toujours fidèle, obéissante, disciplinée, que nous vous prions, général, de prendre les rênes du gouvernement et de nous faire jouir
de la plrnitude de nos droits, de la liberté, pour laquelle nous avons
si longtemps combattu,et d'être le dépositaire de nos lois, auxquelles
nous jurons d'obéir, puisqu'elles seront justes. J'ai l'honneur de vous saluer avec un respectueux attachement, Signé : Pétion. Si Pétion ne voulut pas consentir à la marche de l'armée dans l'Artibonite et le Nord, il termina sa lettre
néanmoins de manière à prouver au chef élu par elle,
qu'elle pourrait être facilement mise en mouvement.
Christophe dut se faire relire cette lettre plusieurs fois ; car
il suffit de la comparer à celle de Géiin, pour comprendre
l'extrême différence qui existait entre l'esprit et le jugement de ces deux généraux. Celle de Gérin, qui prend
toujours la qualité de ministre, nous semble d'un homme
qui vise à se faire maintenir dans cette charge éminente,
en prodiguant l'Excellence h. H. Christophe, tandis que
Pétion ne lui donne ce titre qu'une fois, et qu'il lui parle
sans cesse de lois, de droits sacrés du citoyen, d'un peuple libre, de liberté, qu'il jure d'obéir aux lois, etc. [1806] CHAPITRE x. 559 Indépendamment des antécédens militaires et politiques de ces deux citoyens, voilà la cause de l'influence
qu'exerça Pélion dans k révolution de 1808, dont il devint l'âme comme il en avait été l'un des promoteurs
secrets ; car ce mouvement des populations du Sud n'était
qu'une suite des préparatifs faits par Geffrard. Christophe
dut comprendre alors, que si Pétion s'était concerté avec
lui et ce brave défunt, pour sauver leurs jours menacés,
du moins en parvenant au but qu*ils s'étaient proposé
d'atteindre, Pélion n'entendait pas faire, comme lui, de
cet attentat inévitable, un objet d'ambition égoïste ; qu'il
voulait surtout, que le peuple entier en profilât pour asseoir
ses libertés sur des bases durables. Voilà quelle fut l'ambition de Pétion.
étion s'était concerté avec
lui et ce brave défunt, pour sauver leurs jours menacés,
du moins en parvenant au but qu*ils s'étaient proposé
d'atteindre, Pélion n'entendait pas faire, comme lui, de
cet attentat inévitable, un objet d'ambition égoïste ; qu'il
voulait surtout, que le peuple entier en profilât pour asseoir
ses libertés sur des bases durables. Voilà quelle fut l'ambition de Pétion. Après avoir rempli envers Christophe ce devoir militaire et politique, Pétion reconnut qu'il avait un devoir
de convenance à remplir aussi envers la Veuve de Dessalines, dont il admirait les vertus privées ; il lui adressa la
lettre suivante : Au quartier-général du Port-au-Prince, le 19 octobre 1 8Q6. Le général de division Pétion, A Madame Dessalines.
Madame, Toutes les lois de la nature les plus sacrées, violées par celui qui
porta le nom de votre époux ; la destruction générale des véritables
défenseurs de l'État, dont l'arrêt était sorti de sa bouche coupable ;
l'excès du crime, enfin, a fait courir aux armes tous les citoyens
opprimés, pour se délivrer de la tyrannie la plus insupportable. Le
sacrifice est consommé, et la mémorable journée du 17 avait été
fixée par la Providence pour le moment de la vengeance. Voilà, Madame, le tableau raccourci des derniers événemens, et la fin de celui
qui profana le titre qui l'unissait à vous. 360 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Quelle différence de la vertu au crime ! Quel contraste ! A peine
respirons-nous, après la grandeur de nos dangers, qu'en élevant
nos mains vers l'Essence suprême, votre nom, vos qualités inestimables, vos peines, votre patience à les supporter: tout vient se
retracer à nos cœurs et nous rappeler ce que le devoir, la reconnaissance, l'admiration nous inspirent pour vous. Consolez- vous, Madame; vous êtes au milieu d'un peuple qui consacrerait sa vie pour
votre bonheur : oubliez que vous fûtes la femme de Dessalines, pour
devenir l'épouse adoptive de la nation la plus généreuse, qui ne
connut de haine que contre son seul oppresseur. Vos biens, vos propriétés, tout ce qui vous appartient, ou sur quoi vous avez quelques
droits, sont un dépôt confié à nos soins pour vous le transmettre dans
toute son intégrité ; ils sont sous la sauve garde de l'amour de vos
concitoyens. C'est au nom de toute l'armée, dont je me glorifie
d'être aujourd'hui l'interprète, que je vous prie, Madame, d'agréer
l'assurance des sentimens qui l'animent pour vos vertus, et dont les
traits gravés dans tous les cœurs ne pourront jamais s'effacer. J'ai l'honneur de vous saluer avec respect, Signé : Petion l. La nouvelle de la mort de Dessalines avait franchi les
distances avec une rapidité extraordinaire : le 19 octobre,
Christophe en était informé par des lettres du colonel
Pierre Toussaint, de Saint-Marc, et du général Vernet,
de Marchand. Nous avons dit qu'instruit de l'insurrection du Sud par
l'empereur, il se prépara aussitôt à immoler Capois ; mais
il ne pouvait commettre cet attentat, que s'il apprenait
le succès des insurgés. Et nous croyons que M. Madiou se
trompe, en disant que : «Christophe, dès les premiers jours
« d'octobre, avait su qu'une révolte dut éclater contre
« Dessalines dans l'arrondissement des Cayes, etc. 2 »
'instruit de l'insurrection du Sud par
l'empereur, il se prépara aussitôt à immoler Capois ; mais
il ne pouvait commettre cet attentat, que s'il apprenait
le succès des insurgés. Et nous croyons que M. Madiou se
trompe, en disant que : «Christophe, dès les premiers jours
« d'octobre, avait su qu'une révolte dut éclater contre
« Dessalines dans l'arrondissement des Cayes, etc. 2 » i Cette lettre, celle à Christophe et la Résistance a l'Oppression fuient
écrites par Sabourin qui, dès lors, fut attaché à Pétion et à sa politique.
2 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 317. [1806] CHAPITRE x. 361 Qui se serait aventuré à lui donner un tel avis ? Il n'en
savait rien, de même quePétion. L'un et l'autre pouvaient
conjecturer à cet égard, mais sans avoir une certitude.
Mais, en apprenant la mort de Dessalines, il résolut de
mettre de suite à exécution ce qu'il avait médité. Pour
un tel acte, il avait besoin d'un homme dévoué, imbu
déjà de ses projets de conspiration avec Geffrard et Pétion :
le généralRomain était cet homme, par qui il avait éclairé
ces deux généraux à Marchand, le 1er janvier. Il le manda
auprès de lui, ainsi que le général Dartiguenave, commandant de l'arrondissement de la Grande-Rivière, sur
la docilité duquel il ne pouvait que compter en cette circonstance. Voici sa lettre à Romain : C'est avec des larmes de sang, général, que je vous apprends que
je viens d'être informé par S. E. le ministre des finances et par le
colonel Pierre Toussaint, que S. M. l'Empereur vient d'être assassiné;
il a commencé à se battre depuis l'habitation Sibert jusqu'au Portau-Prince, croyant que les troupes et les habitans de cette ville
étaient pour lui ; il y est arrivé, mais, hélas ! il n'y a trouvé que la
mort. En conséquence, au reçu de la présente, rendez-vous sans délai
auprès de moi, et laissez le commandement au général Guillaume.
Recommandez bien à Pourcely de faire maintenir Tordre dans cette
demi-brigade (la 9e). Je vous attends. Signé : Henry Christophe. Romain était au Port-de-Paix. On voit ce que craignait
Christophe, au moment où il allait faire tuer Capois ; il
s'appuyait surtout sur Pourcely, colonel de la 9e, pour
contenir ce corps qui aimait ce général et qui pouvait
s'exaspérer, quand il apprendrait sa mort.
.
Recommandez bien à Pourcely de faire maintenir Tordre dans cette
demi-brigade (la 9e). Je vous attends. Signé : Henry Christophe. Romain était au Port-de-Paix. On voit ce que craignait
Christophe, au moment où il allait faire tuer Capois ; il
s'appuyait surtout sur Pourcely, colonel de la 9e, pour
contenir ce corps qui aimait ce général et qui pouvait
s'exaspérer, quand il apprendrait sa mort. Capois était en ce moment en tournée vers Ouanaminthe. Christophe l'avisa de la mort de Dessalines, en 362 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hAITI. l'appelant au Cap, dès que Romain et Dartiguenave y furent rendus, afin de se réunir à lui pour aller venger cet
attentat. Mais il envoya ces deux généraux à la tête d'un
détachement de dragons et de leurs nombreux guides,
lui tendre une embuscade au Fossé-de-Limonade, avec
ordre de le mettre à mort. Capois y arriva avec ses guides
et ses aides de camp, Botlex, Placide Lebrun et Bélair ;
voyant Romain et Dartiguenave, à pied, sur la route, et
ne se doutant pas de leur mission, il s'arrêta pour s'informer d'eux des circonstances de la mort de l'empereur ;
ils s'y prêtèrent de bonne grâce, et Capois descendit de
cheval. Alors, à un signal de Romain, sa troupe parut,
en même temps que l'adjudant-général Gérard saisissait
le sabre de Capois. Celui-ci reconnut l'inutilité de la résistance ; mais il dit à Romain, que Christophe était heureux de lui avoir tendu ce piège ; car il lui aurait fait sentir la vigueur de son bras. Romain ordonna sa mort, et
on le tua à coups de pistolets et de sabres1. Ainsi périt le héros de Vertières, dont la bravoure
excita l'admiration de Rochambeau et des troupes françaises. Que d'événemens tragiques depuis cette mémorable journée du 18 novembre 1803 ! Que d'autres à raconter encore 1 Je relate la mort de Capois d'après des notes que j'ai sur cet événement.
M. Madiou prétend qu'il eut lieu le 8 octobre, et que Christophe fit répandre le bruit au Port-de-Paix, que c'était par ordre de Dessalines. L'écrit
publié par Pétion le 17 janvier 1807, semble admettre aussi cette version ; il
y dit : « Si vous n'avez pas été directement l'auteur de la mort du général
« Capois, qui venait de combattre les Espagnols à la frontière, au moins vous
« en avez été l'instrument ; et certes, vous pouviez le sauver.» Ce qu'en dit
PéUon prouve qu'on ne savait pas alors les vraies circonstances de cet assassinat ; mais la lettre de Christophe à Romain, qu'il appela au Cap ainsi que
Dartiguenave, m'a fait préférer la version qui assigne la mort de Capois après
celle de Dessalines. [4806] CHAPITRE X. En même temps qu'il appelait auprès de lui Bomain et
Dartiguenave, le i9octobre, Christophe adressa une lettre
à Pétion,, qu'il lui fit porter par deux officiers,, et où il lui
disait qu'il était inquiet sur son sort, qu'il attendait impatiemment des renseignement sur la mort de Dessalines,
Cette préoccupation se rattachait à leur projet avec Geffrard, dont il voyait un résultat identique ; et par l'intérêt
qu'il manifestait à Pétion pour sa personne, il voulait lui
dire : « Soyez fidèle à votre promesse, si vous avez survécu
« au drame consommé. »
,, qu'il lui fit porter par deux officiers,, et où il lui
disait qu'il était inquiet sur son sort, qu'il attendait impatiemment des renseignement sur la mort de Dessalines,
Cette préoccupation se rattachait à leur projet avec Geffrard, dont il voyait un résultat identique ; et par l'intérêt
qu'il manifestait à Pétion pour sa personne, il voulait lui
dire : « Soyez fidèle à votre promesse, si vous avez survécu
« au drame consommé. » Afin de s'attacher les troupes, il fît payer et habiller
celles pâu "Nord et écrivit au général Vernet d'agir de
même envers celles de l'Artibouite. Tous les magasins de
l'Etat, dans les chefs-lieux de division, étaient pourvus
d'habillemens confectionnés par ordre de Dessalines, et il
ne voulait pas les faire délivrer à ces malheureux soldats
qui étaient nus ! Les caisses publiques avaient, des sommes importantes, et il ne voulait pas les payer ! Au Portau-Prince seul, il y avait un million de piastres.
gNous avons produit la lettre de Pélion à Madame
Dessalines ; produisons aussi celle que lui adressa Christophe, le 21 octobre, avant d'avoir appris qu'il eût été
nommégchef provisoire du gouvernement : la postérité a
besoin de comparer. Il serait difficile à mon cœur, ma chère commère, de vous exprimer la sensation que j'ai éprouvée en apprenant la nouvelle des troubles qui ont eu lieu, et surtout V attentat inouï qui a été commis sur
la personne de S. M. l'Empereur, votre époux ; mon inquiétude est
sans égale sur son sorL Je n'ai pu parvenir à avoir aucun détail certain sur. ces malheureuses affaires ; f ignore absolument les chefs des
insurgés, leur plan ei leur but; je ne puis encore penser qu'ils aient
osé tremper leurs mains dans son sang. De crainte que l'insurrection 564 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. ne se propage dans le Nord, j'ai cru prudent de prendre, avant de
me déplacer, des mesures qui tendent au maintien de l'ordre dans
les deux divisions. J'ai ordonné l'habillement et la solde des troupes.
Du moment qu'il me sera permis de m'absenter, vous me verrez
voler auprès devons. Ne vous laissez pas, chère commère, accabler
par le chagrin. Vous me connaissez, ayez une entière confiance en
moi ; je ferai tout ce que l'honneur exige de moi pour éviter Y effusion du sang entre nous. Le grand projet de nos ennemis est donc
rempli! 1 Ils ont enfin réussi à mettre la division dans V Empire !
Et dans quel moment ? A la veille d'une pacification générale en
Europe, où nous ne devrions songer qu'à finir nos fortifications et
attendre l'ennemi. De grands coupables ont joué un rôle dans cette
affaire. Je ferai tout ce que mon devoir m'ordonnera de faire ; je prendrai
Dieu à témoin de mes actions. Ayez soin de vos enfans 2. J'ai écrit
au ministre des finances, s'il croyait que vous et votre intéressante
famille, couriez quelques risques, de me le faire savoir tout de suite;
je vous enverrais chercher ainsi que vos enfans, pour venir auprès
de mon épouse qui est dans les alarmes et qui gémit comme moi sur
ce cruel événement. Je vous embrasse de tout cœur et av^c un dévouement sans
bornes.
Dieu à témoin de mes actions. Ayez soin de vos enfans 2. J'ai écrit
au ministre des finances, s'il croyait que vous et votre intéressante
famille, couriez quelques risques, de me le faire savoir tout de suite;
je vous enverrais chercher ainsi que vos enfans, pour venir auprès
de mon épouse qui est dans les alarmes et qui gémit comme moi sur
ce cruel événement. Je vous embrasse de tout cœur et av^c un dévouement sans
bornes. Signé : Henry Christophe. Digne élève de Toussaint Louverture, H. Christophe
parlait de grands coupables, afin d'ôter jusqu'à l'ombre
du soupçon, dans l'esprit de la Veuve de Dessalines, qu'il
eût trempé ses mains dans eette affaire, dans le sang de
son mari; mais il venait de les tremper dans celui de Capois !
Jusqu'aux embrassades qu'il envoyait à cette vertueuse
femme, qui nous rappellent celles que son ancien chef en- ' Le projet des Français. 2 Madame Dessalines n'avait point d'enfans ; mais elle considérait comme
telles, déjeunes personnes qu'elle avait prises sous sa protection et qu'elle
faisait élever chez elle, tant son cœur était porté à la bienfaisance, à toutes les
vertus. [1806] CHAPITRE X. 565 voyait aussi à Laveaux, en le déportant par son élection au corps législatif. Mais, deux jours après sa lettre, le 25 octobre, ayant
reçu les lettres de Gérin et de Pélion, et les actes qu'ils
lui adressèrent, c'était un autre langage. Il était à Milot,
devenu son fameux Sans-Souci ; il y fit venir les autorités
civiles et militaires du Cap, pour leur donner connaissance de ces pièces, afin de prendre une résolution qu'on
devine d'avance. Voici l'acte qui sortit de cette assemblée: Aujourd'hui, 23 octobre 1808, an 3e de l'indépendance. Nous, soussignés, sur l'invitation à nous faite par le général
en chef ; Nous nous sommes rendus au quartier-général de Milot, à l'effet
de prendre connaissance des dépêches qui lui ont été adressées par
LL. EE. les généraux commandant les divisions du Sud et la 2e de
l'Ouest ; où étant, il nous a été donné lecture, etc., etc. Après. avoir mûrement réfléchi sur le contenu des lettres et de la
déclaration précitée, ainsi que sur les motifs qui ont déterminé l'armée
susdite à se réunir contre la tyrannie sous laquelle nous gémissions, nous restons pénétrés de reconnaissance pour» le courage et
l'énergie qu'elle a montrés en écrasant la tête de l'hydre qui allait
nous dévorer. Trompés par les fausses protestations de protéger
et d'assurer notre liberté, de respecter nos droits ; à peine avionsnous donné notre adhésion pleine, franche et loyale aux mesures
conservatrices qu'on nous annonçait, que le plus dur despotisme,
la tyrannie laplus révoltante ont pesé sur nous. 0 joug affreux et désespérant ! Enfin, il est brisé ! Les mêmes sentimens qui ont porté nos frères du Sud et de l'Ouest
à cet acte répressif, nous animent tous ; et comme eux, nous avons
senti que nous ne pouvions mieux placer le salut de notre pays,
qu'en déférant au général Henry Christophe, les rênes du gouvernement, sous quelque dénomination que ce puisse être. Nous nous sommes empressé sdelui manifester nos vœux à cet égard,
et après nos vives sollicitations, il a adhéré. Il ne nous reste maintenant qu'à nous féliciter sur un avenir plus doux. Sous la protection
des lois sages qui vont être faites et sous leur entière exécution, ce
avons
senti que nous ne pouvions mieux placer le salut de notre pays,
qu'en déférant au général Henry Christophe, les rênes du gouvernement, sous quelque dénomination que ce puisse être. Nous nous sommes empressé sdelui manifester nos vœux à cet égard,
et après nos vives sollicitations, il a adhéré. Il ne nous reste maintenant qu'à nous féliciter sur un avenir plus doux. Sous la protection
des lois sages qui vont être faites et sous leur entière exécution, ce ÉTUDES SUR L'ilISTOlfcE d'hâÏTI. ne sera point un tchef que nous aurons, ce sera un père entouré de
ses enfans, qui n'aspirera qu'à leur bonheur et à leur prospérité. Fait et clos les jour, mois et an que dessus. (Signé) P. -Romain, général de division; Dartignertave, .général
de brigade; Gérard, Campo Thabarres, adjudans-généraux ; Ch.
Tiphaine, chef de bataillon d'artillerie ; H. Barré, chef de bataillon
directeur du génie ; Roumage jeune, administrateur ; Cézar Télémaque, contrôleur ; Roumage aîné, directeur des domaines; L.
ffîaphaël, directeur de la douane; Leroy, garde-magasin; /Bertrand Lemoine, peseur .; Fleury, président du tribunal civil ; Baubert,')Uge; Bonniot, président du tribunal de commerce; J-B. Petit,
Almanjor père,juges; Jean haac, juge de paix ; Delon, assesseur;C
SreMe, curé; Vilton, F. F&rrier, Juste tHugonin, Ch. Leconte,
négocians, etc., etc. Si les signataires de la ^Résistance à l'Oppression vietentaient leurs (sentimens en déclarant qu'ils admiraient
les vertus de Christophe, nous ignorons si ceux de ce procès-verbal croyaient réellement à un avenir plus douxy
et que ce général, devenu <chef du gouvernement, serait
vraiment un père "entouré de 'ses enfans, lorsqu'ils déli-
*bëraieîit deux jours à peine après Tassassinat de Capois. Ce procès-verbal fut accompagné d'une lettre adressée
par Fleury, l'un d'eux, <« auministre de la guerre et de la
«marine et à ;tous nos frères des armées du Sudfel de
« l'Ouest v où il sleur disait ; « Frères et amis, nous vous
« serrons dans nos bras, et nous nous réunissons à vous
« de cœur et d'esprit. Comme vous, nous aimons la li-
«Jjerté et nous détestons l'oppression. Le général en chef
«s'est vendu à nos vœux qui sonlt conformes aux vôtres;
« il accepte la 'première magistrature de VÈtat que vous
« lui Offrez. »
du Sudfel de
« l'Ouest v où il sleur disait ; « Frères et amis, nous vous
« serrons dans nos bras, et nous nous réunissons à vous
« de cœur et d'esprit. Comme vous, nous aimons la li-
«Jjerté et nous détestons l'oppression. Le général en chef
«s'est vendu à nos vœux qui sonlt conformes aux vôtres;
« il accepte la 'première magistrature de VÈtat que vous
« lui Offrez. » Christophe lui-même répondit aux lettres de vGériu et
idePétioû. [1806] CHAPITRE X. Au quartier général de Milot, le 23 octobre 1806, an IIP
de l'indépendance. Henry Christophe, général en chef de l'armée d'Haïti, Au général Gérin, ministre de la guerre. Mon cher général, Vos lettres, sous les dates des 12 et 18 du courant, qui accompagnent la déclaration rédigée au noin des trois divisions de l'armée,
que vous m'avez adressées, viennent de me parvenir. L'événement
tragique qu'elles m'annoncent, et qu'une cruelle nécessité a amené,
m afflige. Jamais V orgueil et V ambition des emplois ne m'ont dominé, vous le savez; le bonheur dénies concitoyens a toujours été
mon unique désir. Effrayé du fardeau que le vœu unanime de mes
frères m'impose, en me confiant les rênes du gouvernement, ce ne
serait qu'avec peine que je l'accepterais, si je n'étais intimement
convaincu que vos lumières et vos conseils viendront toujours à
mon secours dans les cas urgens. J'accepte donc cet emploi aussi honorable que pénible et difficile.
Faites connaître ces sentimens à l'armée ; assurez-la que le sort du
soldat a'tou jours été et sera toujours l'objet principal de ma plus
vive sollicitude. J'approuve les mesures sages que vous avez prises, dès qu'elles
étaient nécessaires, particulièrement pour maintenir le bon ordre
et pourprocurer aux deux/livisions du Sud et à la seconde de l'Ouest,
les moyens d'habillement et de paiement dont elles avaient tant besoin : j'en ai usé ainsi pour le Nord et la première division de
l'Ouest. •Pour parvenir à l'établissement d'une constitution régénératrice,,
iPest néeessairequ-une assemblée, composée d'hommes les;plus notables, les plus éclairés et les îplus amis de la chose, se réunisse
pour travailler à ce grand œuvre. Je vous désignerai le temps, le
lieu où cette assemblée doit se tenir, et la quantité de membres qui
doivent y concourir. Vous me trouverez toujours disposé à seconder toutes les mesures
qui auront pour objet le salut commun.
tablissement d'une constitution régénératrice,,
iPest néeessairequ-une assemblée, composée d'hommes les;plus notables, les plus éclairés et les îplus amis de la chose, se réunisse
pour travailler à ce grand œuvre. Je vous désignerai le temps, le
lieu où cette assemblée doit se tenir, et la quantité de membres qui
doivent y concourir. Vous me trouverez toujours disposé à seconder toutes les mesures
qui auront pour objet le salut commun. J'ai l'honneur de vous saluer très-cordialement. Signé : Henry Christophe. 368 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hàÏTI. Il écrivit à Pétion : Mon camarade, Je m'empresse de répondre à votre lettre du 16 (18) courant, qui
vient de m'être remise avec les exemplaires de la déclaration faite
par les divisions du Sud et la 2e division de l'Ouest. Les griefs que vous exposez contre la conduite et les actes arbitraires dont nous avons été tes tristes témoins et les tristes victimes,
et qui nous plaçaient dans un état de nullité sous le règne qui
vient de passer, méritent la plus grande attention pour assurer
l'empire des lois dans le pays. Les mesures que vous avez prises
pour le maintien de l'ordre, dès qu elles étaient nécessaires, sont
sages. J'ai agi de même ici, en ordonnant, en ce moment, que les divisions du Nord et la première de l'Ouest fussent payées et habillées.
Faites connaître à tous nos frères d'armes de l'armée du Sud et de
l'Ouest, que j'approuve la bonne conduite qu'ils ont tenue en cette
circonstance, puisque Tordre n'a pas été troublé : ce qui doit toujours être la base de notre constitution. Le choix qu'ils ont fait de moi, en m'appelant à la place honorable et pénible du gouvernement, impose de grandes obligations.
Personne mieux que vous, mon camarade, ne connaît mes principes
et mon désintéressement pour toute espèce d'emplois ; il a ialiu un
aussi puissant motif pour me déterminer à accepter ce fardeau
énorme, avec la persuasion que f ai , que vous concourrez, en votre
particulier, à m aider de vos lumières lorsque le bien public V exigera. Je m'étends plus au long, par cette occasion, avec le général Gérin, à qui j'écris ; je vous prie de vous entendre avec lui pour
maintenir le bon ordre, jusqu'à ce que les lois soient définitivement organisées : ce qui ne doit pas éprouver de retard. J'ai l'honneur de vous saluer avec considération, Signé : Henry Christophe. Par ces deux lettres, il acquiesçait formellement à
l'événement tragique qui le plaçait au pouvoir : à chacun
des deux généraux, du reste, il tint un langage convena- [1806] CHAPITRE X. 369 ble en rapport avec cehti qu'ils lui avaient tenu euxmêmes; il ne montra aucune prétention à s'arroger une
autorité exorbitante, réservant à la constitution projetée
delà fixer, ainsi que l'entendaient les révolutionnaires.
Comme il avait toujours exislé, entre lui et Pétion, plus
de familiarité et d'échange de bons procédés, qu'entre
lui et Gérin, il n'est pas étonnant qu'il traitât ce dernier
de générai et l'autre de camarade; il est même probable
qu'antérieurement, c'était de ce terme, pris dans le sens
tfami, qu'il se servait envers Pétion. Ces lettres et l'acte
d'adhésion furent expédiés de suite au Port-au-Prince.1
toujours exislé, entre lui et Pétion, plus
de familiarité et d'échange de bons procédés, qu'entre
lui et Gérin, il n'est pas étonnant qu'il traitât ce dernier
de générai et l'autre de camarade; il est même probable
qu'antérieurement, c'était de ce terme, pris dans le sens
tfami, qu'il se servait envers Pétion. Ces lettres et l'acte
d'adhésion furent expédiés de suite au Port-au-Prince.1 Quoique ces deux généraux lui eussent écrit; officiellement pour l'informer des événemens accomplis et ce sa
nomination, le conseil des officiers supérieurs avait jugé
qu'il était encore convenable d'envoyer auprès de lui une
députation dans le même but. L'adjudant-général Bonnet,
chef de f état-major de la "2e division de l'Ouest, fut désigné pour la présider, et ce choix indique l'influence
qu'exerçait Pétion dans ces circonstances. Personne,
d'ailleurs, n'était plus apte que Bon net -à remplir une telle
mission, tant sous le rapport de la dignité qu'il fallait y
mettre, que sous celui de la capacité, du jugement et du
courage personnel, lorsqu'il allait pour déclarer dans tous
les lieux où il passerait, qu'on était bien résolu à se donner une constitution et des lois qui pussent garantir à la
nation entière tous les droits de l'homme dans la société
civile, et qu'il devait en même temps pressentir les idées
de Christophe à cet égard. « On ne pouvait mieux choisir que Bonnet pour remc plir cette mission délicate, et même périlleuse, à cause i Christophe les fit imprimer et répandre dans le Nord et t'Artibonite, en
envoyant des exemplaires aux deux généraux. t. vi. 24 ÉTUDES SCR L (ÎIÏST0I1VE D'HAÏTI. k du peu de sincérité qui existait entre l'Ouest et le
« Nord . * t> Présenter ainsi la position de l'Ouest particulièrement^
c'est-à-dire de PétiOO qui en personnifiait les idées politiques, c'est donc offrir" d'avance une excuse à tout ce
q[ue va foire H. Christophe , c'est approuver la conduite
<Ju'il a tenue. Lorsqu'une révolution a lieu, la société tout entière
devient méfiante envers le gouvernement nouveau qu'elle
veut établir ou celui qu'elle se borne à réformer. C'est un
sentirhent universel qui se reproduit dans tous les siècles
et cheiz toutes les nations, et il est d'autant plus vif qu'on
connaît déjà lés tintécéJehs de l'homme que les circonstances désignent au pouvoir ; on le voit même se manifester, alors que l'Opinion n'en a pas désigné un* Ce sont
des sûretés qu'on prend pour l'avenir, en raison du passé
avec lequel on vient dé rompre. Loin de manquer de sincérité, ce sentiment de méfiance est au contraire tfès*
sincère, parce qu'il est dans la nature des choses 9.
plus vif qu'on
connaît déjà lés tintécéJehs de l'homme que les circonstances désignent au pouvoir ; on le voit même se manifester, alors que l'Opinion n'en a pas désigné un* Ce sont
des sûretés qu'on prend pour l'avenir, en raison du passé
avec lequel on vient dé rompre. Loin de manquer de sincérité, ce sentiment de méfiance est au contraire tfès*
sincère, parce qu'il est dans la nature des choses 9. Bonnet et une trentaine d'autres officiers ou citoyens
quittèrent le Port-au-Prince, le 22 octobre, pour se ren*
dre par mer an Cap. Nous dirons dans un autre livre comment il accomplit sa mission. Lés ôffieiérS supérieurs des Cayes étaient arrivés au
Port-au-Prince, le 19 octobre, et avec eux, BOrgclîa, Dft1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 338. 2 Pour appuyer ces assertion?, faudrail-il citer la révolution d'Angleterre,
celle des Etats-Unis, celle de 1789 eh France, et d'autres encore dans te 'dernier pays? J'ai assisté à la discussion de sa constitution républicaine de 1848,
et j'ai vu, j'ai compris ce que j'avance ici. Mieux que moi ,]\n étais «m cachot,
M. Madiou a dû Voir et observer les mêmes choses dans la discussion de la
constitution de 1813, au Port-au-Prinee; [1806] CHAPITRE X. 371 vid-Troyet Faubert. Dans ces rnomens de fermentation
ées esprits, se joignant à ceux qui venaient de concourir
à la mort de Dessalines, ils s'étonnaient de trouver en
pleine liberté ses aides de camp qu'on avait vus récemment avec lui dans le Sud, et contre lesquels on était plus
ou moins prévenu, selon la part qu'on leur attribuait aux
mesures prises aux Cayes et qui occasionnèrent l'insurrection. Parmi ces aides de camp, Mentor et Boisrond
Tonnerre excitaient le plus ces préven lions, parce qu'on
avait pu constater l'influence pernicieuse qu'ils avaient
exercée sur l'esprit de Dessalines, non-seulement clans
cette dernière tournée, mais depuis longtemps, Nous
avons cité assez de faits transmis par la tradition, surtout
d'après l'Histoire d'Haïti par M. Madiou, pour expliquer
cet état de choses. ïl n'est donc pas étonnant que, lorsque les officiers des Cayes venaient de faire exécuter Moreau et G. Laflour, ils crussent à la nécessité de faire subir
le même sort à ces deux adjudans-généraux. Pavid-Troy
qui était ardent et qui, à Marchand, les voyait chaque jour
dans leur immoralité; tous les autres qui les avaient vus
de même aux Gaves, partagèrent ces idées. C'est le malheur des révolutions sanglantes, de vouloir
persévérer dans cette voie ; au Port-au-Prince, le général
Germain avait péri après son chef, on ne trouvait pas que
ce fût assez. On attribua à Mentor d'avoir dit h Madame
Germaiu, quit la protégerait, bietitôt. S'il tint réellement
ce propos, était-ce pour la suborner, ou bien en raison
de l'espoir qu'il aurait eu de devenir ministre de la
guerre? D'un autre côté, on lui imputa encore d'avoir
entretenu David-Troy de projets qui prouveraient son
ambition : peut-être ce dernier n'aura rapporté alors que
la proposition qu'il lui avait faite a Marchand, en 1805,
oir dit h Madame
Germaiu, quit la protégerait, bietitôt. S'il tint réellement
ce propos, était-ce pour la suborner, ou bien en raison
de l'espoir qu'il aurait eu de devenir ministre de la
guerre? D'un autre côté, on lui imputa encore d'avoir
entretenu David-Troy de projets qui prouveraient son
ambition : peut-être ce dernier n'aura rapporté alors que
la proposition qu'il lui avait faite a Marchand, en 1805, 372 ' ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. — d'entrer dans une conspiration contre l'empereur dont
il était un favori, — afin de prouver que cet homme, qui
venait de crier contre Dessalines aussitôt sa mort, était
un être dangereux, capable de tout, hors le bien. Quant à Boisrond Tonnerre, s'il est vrai, comme on le
disait généralement alors, qu'il se montra ingrat envers
Geffrard au point d'exciter Dessalines contre lui; s'il s'acharnait contre Pétion également, en le désignant à Dessalines comme jouant le rôle de Sixte-Quint ; s'il tournait
Gérin en ridicule, pour ses plans incessans, il ne pouvait
pas être mieux vu que Mentor. Ces deux hommes, enfin,
avaient trop de charges contre eux dans l'opinion publique, pour ne pas exciter le désir de s'en débarrasser violemment. Leur arrestation et celle de plusieurs autres aides de
camp de Dessaiines furent résolues dans un repas qui eut
lieu aux bains publics de la ville, et où se trouvèrent
Faubert, Francisque, Lys, David-Troy, Borgella, Voltaire, Lévêque, Beau regard, et plusieurs autres officiers
supérieurs. Mentor et Boisrond furent pris dans les rues
et conduits en prison. En apprenant ce fait, les autres se
cachèrent: le colonel Roux se sauva de chez lui où l'on
était allé pour l'arrêter ; Dupuy se rendit chez Pétion qui
facilita son départ pour le Nord.1 Dans la nuit qui suivit, Mentor et Boisrond Tonnerre
furent tués dans la prison. Le premier montra delà résignation à son funeste sort, tandis que le second invectiva les soldats exécuteurs. 1 Dupuy dut se déguiser pour se rendre chez Pétion qui le fit partir pour
les Gomïves, sur sa petite goëletie Vlwiien, commandée par L. Benjamin.
Roux se sauva à cheva! et alla se cacher sur une habitation delà plaine, d'où
il revint c]up|qu s jours après se placer sous la protection de Pétion. Ce sont là
des faits connus 'de tous les contemporains. [1806] CHAPITRE X. 375 Comme Bédouet y était encore détenu, Pétion envoya
un de ses aides de camp le prendre et l'amener chez lui,
pour qu'il ne pérît pas. Le lendemain, il le- renvoya à sa
demeure; mais, quelques jours après, on y fut pour l'arrêter pendant la nuit ; il se sauva et se cacha. Pétion dut
déclarer publiquement qu'il entendait le prendre sous sa
protection, afin de faire cesser ces persécutions.
APITRE X. 375 Comme Bédouet y était encore détenu, Pétion envoya
un de ses aides de camp le prendre et l'amener chez lui,
pour qu'il ne pérît pas. Le lendemain, il le- renvoya à sa
demeure; mais, quelques jours après, on y fut pour l'arrêter pendant la nuit ; il se sauva et se cacha. Pétion dut
déclarer publiquement qu'il entendait le prendre sous sa
protection, afin de faire cesser ces persécutions. En définitive, qui ordonna le meurtre de Mentor et de
Boisrond Tonnerre? Est-ce Gérin, est-ce Pétion, chefs
supérieurs? Sont-ce les officiers de la réunion des bains
publics? Il est probable que ces derniers, surtout ceux des
Cayes qui avaient des griefs récents contre eux, auront
demandé cette mesure aux deux généraux, et que ceux-ci
y auront consenti. Cependant, ces deux victimes étaient
restées en liberté, alors que Pétion ou Gérin, ou les deux
ensemble pouvaient ordonner leur arrestation et leur
mort après celle de Dessalines, comme ils l'ont fait par
rapport à Germain. Il faut donc supposer que Mentor et
Boisrond Tonnerre auront tenu quelques propos compromet} ans, ou auront paru réellement trop dangereux, à
cause de leurs antécédens connus de tout le monde, et
que leur mort aura été résolue par ces motifs. Quelles qu'aient été les vraies causes de leur sacrifice,
il faut les plaindre, en regrettant qu'ils n'aient pas fait
un meilleur usage de leurs lumières, auprès du chef qu'ils
pervertirent par leurs funestes conseils; qu'ils n'aient
pas eu plus de probité politique et de modération, pour
s'attirer l'estime publique. Mais en partageant les regrets
exprimés par l'auteur de l'Histoire d'Haïti, nous ne saurions attribuer leur mort à ce qu'il dit: « La cause réelle de leur arrestation était / envie qu'in-
« spiraieht leurs talents à plusieurs hommes influents, et 574 études sur l'histoire d'uaïti. « particulièrement àDavid-Troy. Ils n'eussent probablece ment jamais consenti à devenir les instrument des
a passions politiques des chefs rév(dutionnaires aux-
« quels ils se jugeaient supérieurs 1 La patrie perdit
« en ces deux hommes, victimes de la jalousie la plus
« odieuse, talent, courage et jeunesse Comme la po-
<t litique infâme et machiavélique de l'époque comman-
« dait que Mentor, noir, ne fut pas sacrifié seul, Bois-
« rond Tonnerre, qui avait été un des intimes del'em-
<r pereur, fut immolé pour prouver aux masses noires
« que les préjugés de castes ne dictaient pas les mesures
« révolutionnaires, etc. 2 » Les masses noires n'auraient qu'à tire tout ce que les
traditions rapportent et qui est transcrit dans cette Histoire, a la charge de. Mentor, pour se convaincre qu'il ne
fut pas sacrifié, parce qu il était noir; et à la charge de
Boisrond Tonnerre, qu'il ne périt pas uniquement pour
leur prouver que les révolutionnaires, en immolant un
mulâtre, n'étaient point mus par des idées de castes 5. Nous indiquons à ces lecteurs, à l'égard de Mentor, les
pages 212, 215, 257, 238, 245, 249,250, 256, du 3' volume de cette Histoire, pour voir comment ont été signalés
sa duplicité, sa perfidie, ses conseils astucieux h Dessalines, soit contre les généraux les plus influens de cette
époque dont il désirait, la mort ou la disgrâce pour parvenir à r Empire, soit contre ce chef lui-même pour le porter à se faire haïr par ses concitoyens, et le perdre. Et
les
pages 212, 215, 257, 238, 245, 249,250, 256, du 3' volume de cette Histoire, pour voir comment ont été signalés
sa duplicité, sa perfidie, ses conseils astucieux h Dessalines, soit contre les généraux les plus influens de cette
époque dont il désirait, la mort ou la disgrâce pour parvenir à r Empire, soit contre ce chef lui-même pour le porter à se faire haïr par ses concitoyens, et le perdre. Et 1 H'tst. d'Haïti, t. 3, p. 339. Mais, probablement, ils eussent consenti à sertir la fureur de Christophe, comme firent Vastey et J. Chanlalie. 2 Ibid., p. 340. s Si, malheureusement pour eux, on les trouva tous deux coupables, le mulâtre ne devait pas jouir d'un privilège. [1806] CHAPITRE X. 575 qu'où «'oublie pas que Stentor avoua à Des.saliijes, qu'il
avait paru accepter une mission perfide tendant ù ce but
qu'il parvint à atteindre ! A l'égard de Boisrond Tonnerre, qu'ils lisent aussi les
pages 258, 25G, WK &7<5, W et 28$ de.ceyoJ.gme, pour
reconnaître « qu'il était animé de mauvaises passions;
« qu'il conseillait des mesures violentes à Dessajines ;
$ q,u'il C excitait sans cesse contre ses principaux Ueide*
« na«s, notamment .Christophe, Pétion et (*e$rard ; qu'il
« était d'une profonde corruption ; qu il w hésitait pas $
« perdre, dans l'esprit de l'empereur, n'importe quel
« citoyen qy il soupçonnait fie conspirer ; qu'il fiu.i.l par
« dénoncer à Dessaliues, son propre frère Boisrond Canal,
« et .qu'en tenant celte infàwe conduite, c'était parce
,< qne ce frère avait refusé de faire honneur à plusieurs
« de sesniandats. » Quaiiidide tels hommes agissent ainsi, et qu'une révo^
lut ion sanglante survient, il esit difficile qu'ils échappent
à la haine publique ; mais, après avoir constaté, d'après
toutes fes traditions, leurjmmoralité,, jla dépravation de
leurccpur e,t de leur esprit, on doit évitei\d'attribuer leur
fin tragique à des passions basses, à des sentimens coupables. Il fa tt déplorer le. irs vices qui les y ont entraînés,
et plaiudre leur malheureux sort, y compatir; nutissans
accuser ceux qui y ont contribué dans un temps de violences politiques, et qui valaient mieux qu'eux. Iuginac a failli périr aussi dans ces circonstances;
mais, qui pourrait lui imputer les mauvaises passions,
l'immoralité, les perfides conseils des Mentor et des Boisrond Tonnerre? Ou n'a eu à ,liu' reprocher qUe son
excès de zèle dans l'examen des titres de propriété, sa ligueur envers les comptables. Pour cette époque de désor576 études sur l'histoire d'haïti. dres financiers, tracés par le chef du gouvernement luimême, il fut trop exalté dans son désir d'être utile à son
pays ; mais lorsque l'âge et l'expérience qu'il amène ont
eu modifié ses idées à cet égard, il a pu continuera le
servir honorablement pendant de longues années.
de zèle dans l'examen des titres de propriété, sa ligueur envers les comptables. Pour cette époque de désor576 études sur l'histoire d'haïti. dres financiers, tracés par le chef du gouvernement luimême, il fut trop exalté dans son désir d'être utile à son
pays ; mais lorsque l'âge et l'expérience qu'il amène ont
eu modifié ses idées à cet égard, il a pu continuera le
servir honorablement pendant de longues années. Tandis que ces deux infortunés subissaient la mort au
Port-au-Prince, — à Jérémie, le colonel Bazile, le chef
de bataillon René et le capitaine Figaro éprouvaient le
même sort. Dès que le général Férou eut reçu la lettre dePapalier,
qui lui annonçait que l'insurrection était proclamée aux
Cayes, il s'était rendu en ville et avait repris son commandement, afin d'y préparer l'adhésion de son arrondissement. Mais Bazile exerçait assez d'influence sur la
18e demi-brigade pour que celte adhésion ne pût s'effectuer sans des précautions. L'arrivée de Vancol et de la
17e, partis des Cayes le 15 octobre, devait la faciliter.
Fort de cet appui qui lui vint, le 22, Férou adressa une
lettre au chef de bataillon Pierre Henry, de la"5 18e, pour
qu'il prît le commandement de ce corps. « Personne
c mieux que vous, commandant, lui dit-il, ne peut comte mander la 18e, en raison des principes de son premier
« chef; et n'ayant point confiance en d'autres qu'en
« vous, dans le moment où l'on vient de prendre les ar-
<c mes contre le tyran Dessalines, etc. * » ' Lettre copiée aux archives du gouvernement. M. Madioti se trompe en disant que ce fut Bergerac Trichet qui eut le commandement de la 18e ; il fut
appelé par Férou, malade, pour l'aider dms celui de l'arrondissement : ce qui
fit qu'il resta le chef supé ieur à Jeiémie après la mort de Férou. Le général
Vaval y fui envoyé provisoirement ; ensuite le Sénat promut Francisque au
grade de génial pour commander cet arrondissement, et Bergerac Trichet
à celui de colonel de la 18<\ [1806] CHAPITRE X. 377 Bazile fut ainsi paralysé. Le courageux Férou se porta
sur la place d'armes, où il fit arrêter ce colonel et les autres
officiers qu'on consigna au bureau de l'arrondissement ;
puis, sous prétexte de les conduire aux Cayes, on les exécuta en différens lieux. Nous devons déplorer encore ces crimes révolutionnaires qui furent commis plusieurs jours après la mort
de Dessalines : en retenant ces hommes en prison quelque temps, ils eussent pu se soumettre franchement au
nouvel ordre de choses- Mais les révolutions, en général,
ne savent pas apprécier le dévouementaux gouvernemens
qu'elles renversent; elles redoutent toujours une réaction dans l'opinion, et alors, les hommes de quelque valeur personnelle leur paraissent presque toujours des victimes qu'elles doivent sacrifier.
*
encore ces crimes révolutionnaires qui furent commis plusieurs jours après la mort
de Dessalines : en retenant ces hommes en prison quelque temps, ils eussent pu se soumettre franchement au
nouvel ordre de choses- Mais les révolutions, en général,
ne savent pas apprécier le dévouementaux gouvernemens
qu'elles renversent; elles redoutent toujours une réaction dans l'opinion, et alors, les hommes de quelque valeur personnelle leur paraissent presque toujours des victimes qu'elles doivent sacrifier.
* Le chef provisoire du gouvernement avait fait porter
au Port-au-Prince, par son aide de camp Saint-George et
par Bertrand Lemoine, peseur de la douane du Cap,
l'acte d'adhésion des autorités de cette ville, représentant tout le Nord, et ses réponses à Gérin et à Pétion, en
date du 23 octobre. Le 26, il expédia auprès d'eux l'adjudant-général
Blanchet jeune, qui se trouvait alors au Cap, porteur de
nouvelles dépêches, par lesquelles il les invitait à faire retourner à leurs garnisons respectives les troupes réunies
au Port-au-Prince, pour maintenir l'ordre, afin de faciliter la formation de l'assemblée des notables qui devait
travailler à la nouvelle constitution, se réservant encore
de désigner le lieu de sa réunion. Il leur recommanda
d'envoyer auprès de lui les officiers de l'état-major de
.Dessalines. Ceux de l'Artibonite et du Nord s'empressèrent 378 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. de partir, avec quelques-uns de l'Ouest , parmi lesquels
étaient Léger, Souverain Brun (frère de Boyer), Borno
Déléard, etc. Enfin, il témoigna le désir de voir l'adjudantgénéral Papalier qui se rendit aussi au Gap où il resta pe*i
de jours S Il ne tarda pas à envoyer Vwikm d« faire partir également, pour aller auprès de lui, l'administrateur Ogé
qui avait vu avec deuil la mort de Dessalines., et les eolonels F roulis, delà IIe, et Apollon, de la iîe demi-brigades, dont la répulsion pour prendre part à l'insurrection avait été cause que Pétion dut les écarter de ces corps,
en les remplaçant provisoirement par les chefs de bataillon Métellus et Mentor, qui en devinrent les colonels.
envoyer Vwikm d« faire partir également, pour aller auprès de lui, l'administrateur Ogé
qui avait vu avec deuil la mort de Dessalines., et les eolonels F roulis, delà IIe, et Apollon, de la iîe demi-brigades, dont la répulsion pour prendre part à l'insurrection avait été cause que Pétion dut les écarter de ces corps,
en les remplaçant provisoirement par les chefs de bataillon Métellus et Mentor, qui en devinrent les colonels. Enfin, vers la mi-novenibre, Christophe ordonna tm*
core à Pétion de lui envoyer Bédouet, qui revint du Cap
peu de jours après3. * 1 Nous parlons ainsi de Papalier, d'après M. Madiou q.ui parait avoir tu une
lettre de Giristoj he à ce sujet. Cependant, on prétend, d'autre pari, que Papalier serait aite au Cap avec la députation présidée par Bonnet, cl qu'il en
sérail revenu en même temps; tandis que M. Madiou dit emore, t. % p. 354 :
« Papalier, qui avait été mandé au Cap par Christophe, revint au Port- -u-
« Prince peu de jours après la publication delà circulaire concernant les as-
« semblées électorales. Christophe avait produit sur lui une bonne impression ;
« il exprima qu'il le croyait animé des meilleures intentions. Son langage
« déplut à Gérin et à Pétion, et lui valut de leur part des reproches qui lui
« furent adressés en particulier. » — Nuus o*ons douter de cette tradition,
quand nous savons l'intimité qui existait pntre Papalier et Boyer, l'amitié
qu'avait Pétion pour le premier comme pour le second. Nous savons aussi que
Papalier eut des envieux, sinon des ennemis ; il était un homme distingué
par ses lumières et sous tous les rapports : ses envieux, aux Cayes surtout, ne
lui surent aucun gré de la protection qu'd accorda à Inginac. Ce fut ce motif
qui porta Pétion à l'engagera rester au Poit-au Prince. Dans le Sul, on ne
voulut pas le nommer membre de l'assemblée constituante, tant les passions
politiques savent peu gré aux hommes qui montrent de la modération, de la
générosité dans ces sortes de crises. Nous avons lu une lettre à ce ~ujet, signée
d'officiers supérieurs et de citoyens des Cayes, en réponse à une autre que leur
avait adressée Gérin, en date du 23 octobre. 2 Dans se* Mémoires de 1843, B. Inginac prétend que Christophe le manda [1806] CHAPITRE X. 579 On verra dans le livre suivant, les motifs de cet appel
au Cap, de tous ces officiers qui n'agréaient pas aux révolutionnaires du Sud et de l'Ouest, parce qu'ils étaient
opposés à la révolution. aussi, en lui faisant dire que bientôt il serait vengé des outrages qu'il avait
reçus dans te Sud; mais qu'il refusa d'aller au Cap.
de 1843, B. Inginac prétend que Christophe le manda [1806] CHAPITRE X. 579 On verra dans le livre suivant, les motifs de cet appel
au Cap, de tous ces officiers qui n'agréaient pas aux révolutionnaires du Sud et de l'Ouest, parce qu'ils étaient
opposés à la révolution. aussi, en lui faisant dire que bientôt il serait vengé des outrages qu'il avait
reçus dans te Sud; mais qu'il refusa d'aller au Cap. RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE ÉPOQUE. Les Indigènes noirs et mulâtres de la colonie de SaintDomingue, après leur succès contre l'armée que la Fiance
y avait envoyée, qui les rendit maîtres de l'ancienne partie française, n'avaient qu'une seule mesure à prendre
pour conserver la liberté qu'on avait tenté de leur ravir:
c'était de proclamer l'indépendance et la souveraineté
de l'île entière, à laquelle ils restituèrent son nom primitif d'H.4ÏTi pour en former un seul Etat; car, dans leur
pensée, l'ancienne colonie de l'Espagne, cédée à la
France, ne pouvait en être distraite. La sûreté politique
leur commandait de ne reconnaître à cette dernière puissance aucun droit sur le territoire de l'île, de conquérir
la partie encore occupée par ses troupes. Déjà un grand
nombre de ses habitans avaient fait leur soumission au
chef des indigènes ; l'origine africaine de la plupart
d'entre eux ajoutait encore à la convenance du projet de
conquête. Le 1er janvier 1804, l'Indépendance d'Haïti fut proclamée à la face du monde par le général en chef de l'armée,
entouré de ses généraux, au nom du peuple qui s'érigeait en puissance politique au milieu des Antilles. Ils
avaient guidé les efforts de leurs concitovens ; ils deve- [4806] CHAPITRE x. 381 naient leurs seuls représentais dans l'actualité, agissant
dans leurs intérêts. Les généraux, consi lérés dès lors comme des conseillers d'Etat nécessaires au chef du pays, lui déférèrent de
nouveau la dictature dont ils l'avaient investi durant la
guerre, sous la réserve, admise par lui-même, de l'assister dans son gouvernement, et son administration ; ils lui
déléguèrent tous les pouvoirs que comporte une telle institution, et même le droit de choisir et de désigner son
successeur, sous le titre de gouverneur général. Toutes
ces résolutions obtinrent l'assentiment du peuple, confiant en ses chefs. Malheureusement pour la nouvelle société, les crimes
affreux commis sur les indigènes pendant l'occupation de
l'armée française, exercèrent leur influence sur les idées
et les sentimensdu gouverneur général et sur quelquesuns des généraux et une portion du peuple haïtien. Ce
fut le motif delà proscription prononcée contre lesFrançais, colons ou autres, restés dans l'aucienne colonie.
Hommes, femmes et enfans subirent ces représailles sanglantes. Néanmoins, le gouverneur général ordonna des
exceptions en faveur des individus dont 1 industrie, Tétât ou la profession parurent utiles au pays, comme en
faveur des Polonais faits prisonniers dans la guerre, et
des anciens Allemands qui habitaient l'île depuis longtemps : eux tous devinrent Haïtiens, citoyens de l'État
et propriétaires de biens-fonds ou habiles à l'être.
subirent ces représailles sanglantes. Néanmoins, le gouverneur général ordonna des
exceptions en faveur des individus dont 1 industrie, Tétât ou la profession parurent utiles au pays, comme en
faveur des Polonais faits prisonniers dans la guerre, et
des anciens Allemands qui habitaient l'île depuis longtemps : eux tous devinrent Haïtiens, citoyens de l'État
et propriétaires de biens-fonds ou habiles à l'être. Comme des conséquences naturelles de la proscription
portée contre les Français, un acte juste et politique facilita la rentrée dans le pays de tous les indigènes que les
événemens antérieurs en avaient éloignés, et un autre
prononça la confiscation des propriétés des colons au pro382 études sxjk l'histoire d'haïti. fît du domaine publie. Enfin, les hommes delà race blanche, quelle que fût leur nation, moins ceux admis comme
Haïtiens, furent exclus de la nouvelle société et déclarés
inhabiles à posséder des biens-fonds en Haïti. Les préventions nées des faits précédens, la sécurité de l'État
commandèrent ces mesures extrêmes. L'organisation du pays commença alors sous les tristes
auspices de la violence. Le régime militaire, le système
agricole de Toussaint Louverture reparurent. L'administration des finances, qu'il avait organisée convenablement, confiée à un homme privé de lumières, se ressentit de son incapacité, au grand préjudice de la chose publique : l'immoralité, la corruption fut placée à ses côtés pour suppléer à son insuffisance ; elle ne pouvait
qu'influer sur la conduite des agents comptables. L'administration de la justice par des tribunaux, celle des communes par des notables, disparurent sous l'autorité des
chefs militaires investis de leurs attributions. Cependant,
dans cet état de choses, le dictateur manifesta une velléité de donner au pays une constitution et des lois organiques; mais elle n'eut pas de suite alors. En même temps que tout se rattachait aux nécessités de
l'état de guerre subsistant, parla construction de nombreuses forteresses sur la cime des hautes montagnes de
l'intérieur, boulevard de l'Indépendance, une mesure fut
prise à l'égard de toutes les propriétés afin de garantir au
domaine public l'intégralité des siennes; et les propriétaires furent soumis à un examen de leurs titres, à une vérification de leurs droits pour être envoyés en possession
de leurs biens et en jouir. Cette mesure, bonne par l'intention qui la dicta, juste dans son principe, mais appliquée par des fonctionnaires ignorons et corrompus, fut
es de
l'intérieur, boulevard de l'Indépendance, une mesure fut
prise à l'égard de toutes les propriétés afin de garantir au
domaine public l'intégralité des siennes; et les propriétaires furent soumis à un examen de leurs titres, à une vérification de leurs droits pour être envoyés en possession
de leurs biens et en jouir. Cette mesure, bonne par l'intention qui la dicta, juste dans son principe, mais appliquée par des fonctionnaires ignorons et corrompus, fut [1806] CHAPITRE X* 585 cause par la suite de violences déplorables envers de légitimes propriétaires, qui se virent dépossédés des biens
dont ils avaient joui sous tous les gouvernemens antérieurs. Legermed'une terrible catastrophe se trouva, non
dans cette mesure même, mais dans l'abus que fit le chef
du gouvernement, dans son pouvoir d'examen et de vérification du droit qui forme essentiellement la base de
l'ordre social. Les relations du commerce rétablies entre le nouvel
Etat et les puissances étrangères, dont les navires fréquentaient les ports, amenèrent de la part de la GrandeBretagne et des États-Unis une quasi-reconnaissance de
son indépendance, par l'envoi d'agents auprès du gouverneur général, dans le but d'assurer ces relations sur
un pied convenable. Ces deux puissances n'avaient
d'ailleurs qu'à admettre le fait réel, et n'étaient point fondées;) discuter le droit du peuple haïtien à être indépendant. Us'ensuivitdes rapports avantageux au pays comme
aux étrangers ; mais ceux-ci ayant dérogé à quelques lois
de police auxquelles ils étaient assujétis, et commisdes fraudes, par la facilité qu'ils trouvèrent dans la corruption de
bien des fonctionnaires préposés pour la perception des
droits fiscaux, il en résulta des mesures acerbes, inintelligentes, delà part du gouvernement envers le commerce,
des injustices, et enfin un crime monstrueux sur la personne de l'un des étrangers. Le général français, qui commandait dans l'Est d'Haïti,
ayant fait occuper divers points pour établir des frontières entre cette partie et le reste de l'île, le gouverneur
général proclama un acte impolitique dans lequel il menaçait les habitans de toute sa fureur. L'effet de cet acte
fut de les attacher forcément à l'administration qui les pro584 études sur l'histoire d'haïti. tégeait, même ceux qui avaient spontanément fait leur
soumission. Dans ces entrefaites, on apprit à Haïti l'élévation du
Premier Consul à la dignité impériale, et la restauration
de la monarchie eu France. Le gouverneur général, qui
avait plutôt pris ce titre qu'il ne lui fut donné par ses
compagnons d'armes, comprit alors qu'il n'était pas en
rapport avec sa position de chef d'un État indépendant;
il se résolut à prendre aussi le titre d'Empereur d'Haïti,
afin de mieux prouver à la France que l'indépendance
de son ancienne colonie était une mesure irrévocable à
son égard. Toutefois, il se refusa constamment à créer
une noblesse, malgré les conseils de son entourage et les
vives instances qu'on lui fit. C'est que, dans sa pensée,
ce nouveau titre n'était qu'un moyen de plus, de fixer
l'étranger sur la situation de son pays qu'il avait arraché au joug européen ; c'est qu'il considérait la dignité
impériale, en lui, comme la première magistrature de
l'État.
était une mesure irrévocable à
son égard. Toutefois, il se refusa constamment à créer
une noblesse, malgré les conseils de son entourage et les
vives instances qu'on lui fit. C'est que, dans sa pensée,
ce nouveau titre n'était qu'un moyen de plus, de fixer
l'étranger sur la situation de son pays qu'il avait arraché au joug européen ; c'est qu'il considérait la dignité
impériale, en lui, comme la première magistrature de
l'État. Aux éloges que l'histoire doit décerner à sa mémoire
en cette circonstance, elle a à regretter néanmoins
d'être forcée d'ajouter un blâme, pour les procédés inconvenans dont il usa envers ses compagnons d'armes :
conseillers d'Etat, ils devaient être consultés sur l'opportunité de ce changement de titre, ils devaient délibérer
entre eux pour le lui conférer. En s'abstenant de ces
formes, en leur ordonnant de signer un document à
cet effet, il les rendit secrètement mécontens. En déclarant, en outre, que dans le choix de son successeur il n'aurait point égard à leur ancienneté militaire, il provoqua
imprudemment l'hoslililé de H. Christophe qui, parmi les
anciens généraux, avait le plus de prétention à lui succé- [1806] CHAPITRE X. 5$5 der : aussi, ce dernier commença-t-il aussitôt à ourdir des
intrigues dans le but de l'abattre violemment. Peu après son avènement, il fut lui-même provoqué
par un infâme arrêté du général français dans l'Est du
pays, qui autorisait ses troupes et les habitans à capturer les jeunes Haïtiens, pour en faire des esclaves ou les
déporter à l'étranger. En décrétant ce nouveau trafic de
chair humaine, ce général devait exciter la colère de
l'Empereur d'Haïti. Une campagne contre cette partie du
pays fut aussitôt résolue et ouverte : le succès le plus facile fut obtenu jusque sous les murs de Sànto-Domingo.
Mais là, une résistance énergique, désespérée, fut opposée
à une confiance trop grande dans l'armée d'invasion ; elle
était dépourvue d'artillerie, elle ne put enlever la place qui,
en ce moment, reçut de la France des secours inespérés Jl
fallut renoncer à cette entreprise, parce que tout présageait une invasion française dans la partie occidentale. Désappointé par ces incidens, l'empereur fît retomber
le poids de sa colère sur les malheureux habitans. Il ordonna de détruire leurs villes, leurs moindres hameaux,
par le feu ; de ravager leurs plantations, de capturer
hommes, femmes, vieillards et enfans qu'on pouvait atteindre, ainsi que les animaux de toute espèce, pour les
traîner à la suite de son armée dévastatrice. Ces fureurs
inhumaines, et par conséquent impolitiquesi aliénèrent
pour longtemps la sympathie des indigènes de cette partie, au grand préjudice de la nationalité haïtienne : car,
on recueille toujours la haine, là où l'on a semé la violence.
ations, de capturer
hommes, femmes, vieillards et enfans qu'on pouvait atteindre, ainsi que les animaux de toute espèce, pour les
traîner à la suite de son armée dévastatrice. Ces fureurs
inhumaines, et par conséquent impolitiquesi aliénèrent
pour longtemps la sympathie des indigènes de cette partie, au grand préjudice de la nationalité haïtienne : car,
on recueille toujours la haine, là où l'on a semé la violence. Avant cette infructueuse campagne, deux agents secrets du gouvernement français étaient arrivés dans la
partie occidentale, avec la mission de pousser les Haïtiens
t. vi. 25 586 ÉTUDES SUR I/HISTOIRE d'îIAÏTI. à la haine les uns contre les autres, dans le but de faciliter
la restauration de l'autorité métropolitaine. Ce moyen,
qui avait réussi une fois, devait échouer devant la clair*
voyance des esprits, en présence de l'animosité des cœurs,
détachés pour toujours de la France. Découvert dans ces
ténébreuses menées, l'un de ces agents périt, avec justice, victime de ce rôle odieux. L'autre, pour le malheur
du fondateur de l'indépendance, déjà connu de lui, sut
capter sa bienveillance, devint officier de son état-major,
le poussa bientôt à des mesures violentes qui lui aliénèrent ses concitoyens: son sort était de périr avec l'empereur. En ce temps-là, arrivèrent aussi, de France, divers anciens officiersdeRigaud.Cettecoïncidence contribua à faire
naître des préventions dans l'esprit égaré de l'empereur,
contre les hommes de l'ancien parti politique de ce révolutionnaire, contre la généralité de la population de son
département natal. Ce fut dans de telles circonstances, que l'empereur,
conseillé par son entourage, léger, inconséquent, dépravé, octroya une constitution qui organisa l'autorité impériale d'une manière monstrueuse, en ne laissant point
assez de garanties à la nation, et principalement aux généraux et autres officiers de l'armée. Et cependant, il eut
encore la malencontreuse audace de faire apposer leurs
noms à cet acte, comme s'il avait été leur ouvrage ! C'était méconnaître ce que le bon sens conseille à la prudence
la plus vulgaire. Des lois organiques suivirent la constitution. Un code
pénal militaire, d'une sévérité extrême, renforça le régime, déjà trop dur, observé par l'armée. Une loi sur l'organisation des conseils spéciaux tendait à ladésorgani- [1806] CHAPITRE x. 587 saliondeja discipline qu'elle voulait maintenir, en créant
un système de délations des inférieurs contre leurs supérieurs. Deux autres sur les enfans naturels et le divorce
n'étaient propres qu'à perpétuer les vicieuses mœurs coloniales, érigées en principe politique par les anciens dominateurs du pays. Eniîn, une dernière sur l'organisation
judiciaire créa des tribunaux, en attribuant à l'empereur,
dans son tribunal suprême, l'autorité de celui de cassation : l'organisation promise de ce tribunal suprême
n'ayant pas été décrétée, il s'ensuivit que l'empereur absorbait à lui seul l'administration de la justice ; et si son
entourage y concourait, c'était encore pis ; car l'immoralité et la dépravation des principaux acteurs n'offraient
aucune garantie aux citoyens.
des tribunaux, en attribuant à l'empereur,
dans son tribunal suprême, l'autorité de celui de cassation : l'organisation promise de ce tribunal suprême
n'ayant pas été décrétée, il s'ensuivit que l'empereur absorbait à lui seul l'administration de la justice ; et si son
entourage y concourait, c'était encore pis ; car l'immoralité et la dépravation des principaux acteurs n'offraient
aucune garantie aux citoyens. La division du territoire en circonscriptions militaires,
prévue par la constitution, eut lieu ; et alors H. Christophe
devint le général en chef de l'armée, ce qui lui donnait
plus d'influence pour tramer contre l'empereur. Dans cet état de choses, ce dernier vint à suspecter la
fidélité d'une foule d'individus, notamment parmi les généraux de l'armée. Le soldat ne recevait ni paye, ni ration, ni habillement, et il était soumis à un service actif.
Le cultivateur des campagnes, condamné à des travaux
pénibles, y était contraint par la verge et le bâton. L'habitant des villes n'était pas à l'abri de ces instrumens de
supplice. Le mécontentement devint général, mais il se
concentra dans tous les coeurs: ce qui est encore plus
dangereux pour le pouvoir que lorsqu'il est expansif.Les
gens sensés voyaient avec deuil l'instruction publique,
non pas négligée, mais abandonnée, — le fusil, le sabre,
la baïonnette, paraissant devoir suffire à tout ; ils voyaient
la religion sans aucun empire sur les âmes, l'empereur 588 études sur l'histoire d'uaïtï. ayant osé créer, instituer des prêtres catholiques avec âeë
chantres de paroisses ; ils voyaient les mœurs de plus en
plus relâchées, par l'influence du scandale publie que
donnait l'empereur avec des courtisanes , décorées du nom
de maîtresses, d'amies de Sa Majesté; et cela, sans respect pour *son auguste et vertueuse épouse ! Enfin, ils
voyaient le trésor public, fournissant libéralement les
deniers de l'État à ces courtisanes, tandis que l'armée
était privée de tout. La révolution était dans tous les esprits, dans tous les cœurs ! Les choses en étaient déjà à ce point, quand l'empereur convoqua tous les généraux à la capitale de l'empire
pour solenniser avec lui le second anniversaire de l'indépendance nationale. C'est à cette réunion consacrée à
la joie, à la fraternité militaire qui l'unissait à ses lieutenans, qu'il conçut la coupable pensée d'immoler à ses injustes préventions deux des plus méritans, Pétion et Gef~
frard qui l'avaient tant aidé dans son œuvre glorieuse ,
par leur dévouement : il les suspectait de vouloir favoriser
le retour de Rigaud dans le pays, pour en faire un chef supérieur. Détourné dans ce projet barbare par H. Christophe, dont la vie n'était pas plus en sécurité, celui-ci
exploita cette circonstance au profit de son ambition, en
en donnant avis à ses frères d'armes. Il en résulta une
conjuration entre eux pour abattre le dictateur. Geffrard
se chargea de la mettre à exécution dans le Sud, où les
esprits étaient plus faciles à prédisposer à cet attentat,
l'empereur devant s'y rendre sous peu de temps. Mais
la mort prématurée de ce général, influent et énergique,
vint faire évanouir cette conjuration.
exploita cette circonstance au profit de son ambition, en
en donnant avis à ses frères d'armes. Il en résulta une
conjuration entre eux pour abattre le dictateur. Geffrard
se chargea de la mettre à exécution dans le Sud, où les
esprits étaient plus faciles à prédisposer à cet attentat,
l'empereur devant s'y rendre sous peu de temps. Mais
la mort prématurée de ce général, influent et énergique,
vint faire évanouir cette conjuration. dépendant, il avait déjà communiqué sa résolution à
des officiers secondaires, en leur faisant connaître son [1806] CHAPITRE X. 589 concert avec le général en chef de l'armée : ils restèrent
dépositaires fidèles de son secret et de ses vues. Satisfait de l'œuvre de la destinée, l'empereur se dirigea bientôt vers la ville du Sud, foyer de la conspiration
avortée. Mais là , il en ralluma le feu presque éteint,
; — par son mépris pour la mémoire de celui qui avait
guidé toute cette population inflammable, dans la soumission à son autorité, dans la conquête de l'indépendance,
— par des mesures vexatoires, — par des violences envers les propriétaires, dont beaucoup furent dépossédés de
leurs biens. La haine pour lui était à son comble : elle réveilla tous
les vieux souvenirs du régime de fer de Toussaint Louverture dont il avait été l'exécuteur impitoyable. A peine
était-il de retour à la ville impériale, qu'une explosion
eut lieu parmi les propriétaires dépossédés : leur révolte
entraîna celle des officiers imbus des idées de Geffrard,
celle des troupes et des populations ; et tous, en insurrection pour résister à l'oppression, proclamèrent H.
Christophe, chef du gouvernement. Ils déférèrent le commandement supérieur de leurs forces au général Gérin,
ministre de la guerre et de la marine, qui se trouvait
accidentellement dans le département. Acceptantcette mission périlleuse par un entraînement
irrésistible, Gérin exécuta une marche audacieuse dans
l'Ouest, en espérant le concours de Pétion dont les antécédens étaient pour lui une garantie. Ce concours ne lui fit pas défaut. Pétion entraîna dans
sa défection plusieurs généraux renommés, et avec eux
les troupes sous leurs ordres ; les populations qui souffraient du régime impérial, applaudirent à leur mâle résolution et les accompagnèrent de leurs vœux. Le Port590 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. aa-Prince, ville importante par sa situation, fut occupée
sans retard par l'armée insurrectionnelle. Dessalines, le valeureux Empereur d'Haïti, qui ignorait toutes ces défections successives, — parce que les
chefs qui deviennent tyrans n'ont plus d'amis, — partit
de sa capitale, vint se jeter au milieu de ceux que ses torts
avaient rendus ses ennemis : il reçut la mort, sous les
coups de ces vaillans soldats qu'il avait trop négligés. Des
individus qui l'avaient trop soutenu dans ses actes despotiques, qui lui avaient incessamment conseillé le
mal, périrent avec lui dans ces momensde violente exaltation.
que les
chefs qui deviennent tyrans n'ont plus d'amis, — partit
de sa capitale, vint se jeter au milieu de ceux que ses torts
avaient rendus ses ennemis : il reçut la mort, sous les
coups de ces vaillans soldats qu'il avait trop négligés. Des
individus qui l'avaient trop soutenu dans ses actes despotiques, qui lui avaient incessamment conseillé le
mal, périrent avec lui dans ces momensde violente exaltation. Les révolutionnaires s'empressèrent de proclamer H.
Christophe, chef provisoire du gouvernement, à la condition de travailler à une constitution et à des lois qui
assureraient au peuple, la jouissance de tous ses droits. H. Christophe adhéra à la révolution, en acceptant
la haute position où il fut placé. Ainsi se termina la carrière du fondateur de l'indépendance d'Haïti. C'est qu'après avoir accompli cette mission
glorieuse, il méconnut trop ses nouveaux devoirs envers
son pays. La nature l'avait créé pour conquérir, et non
pour gouverner. Trois années n'étaient pas encore écoulées,
que déjà, lui et sept autres signataires de l'acte qui donna
l'existence politique à un jeune peuple, avaient disparu
de ce sol qu'ils fécondèrent de leur sang. Et que de sang
haïtien y fut encore versé, par suite de la fin regrettable
de Jean-Jacques Dessalines ! C'est le propre des révolutions, d'engendrer des guerres civiles entre ceux qui les conduisent. Nous verrons
ce triste résultat dans l'epoquC suivante, TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME. PERIODE HAÏTIENNE PREMIÈRE EPOQUELIVRE PREMIER. CHAPITRE PREMIER. Après l'évacuation du Cap.— Dessalines se rend aux Gonaïves. — Il y convoque les généraux pour proclamer l'indépendance du pays, qui reprend son nom primitif d'HAlTI.
— Particularités relatives a la rédaction des actes. — Cérémonie militaire. — Proclamation du Général en chef au peuple d'Haïti : il prête", avec les officiers généraux,
l'armée et le peuple, le serment de renoncer a la France. — Acte constatant la déclaration de l'Indépendance d'Haïti, le 1" janvier 1804. — Acte des généraux conférant la
dictature a Dessalines, sous le titre de Gouverneur général, avec le droit de choisir
son successeur au pouvoir. — Réflexions a ce sujet. — L'armée et le peuple sanctionnent partout les actes précités et y applaudissent. — Conséquences de ces actes. —
Examen des opinions et de la conduite de Roisrond Tonnerre, rédacteur des actes.
— Dissidence manifestée parmi les officiers généraux sur le projet du massacre des
Français. — Le gouverneur général décrète le costume des officiers généraux, la résiliation des baux à ferme des habitations, et favorise la rentrée dans le pays des indigènes expatriés. — Les généraux retournent a leurs commandemens. — Le régime militaire est restauré, l'administration des finances rétablie. — Le siège du gouvernement est fixé a Marchand, dans l'Artibonite. — Réflexions a ce sujet. ... 19
raux sur le projet du massacre des
Français. — Le gouverneur général décrète le costume des officiers généraux, la résiliation des baux à ferme des habitations, et favorise la rentrée dans le pays des indigènes expatriés. — Les généraux retournent a leurs commandemens. — Le régime militaire est restauré, l'administration des finances rétablie. — Le siège du gouvernement est fixé a Marchand, dans l'Artibonite. — Réflexions a ce sujet. ... 19 CHAPITRE II. Dessalines se rend dans l'Ouest et le Sud. — Règlement du 7 février, sur le service militaire et l'administration des finances. — Trois citoyens des Cayes reçoivent l'ordre de
préparer un projet de constitution et de lois organiques. — Décret du 22 février, or392 TABLE DES MA'UÈUES. donnant de livrer au glaive de la justice, les personnes convaincues ou soupçonnées
d'avoir pris part aux massacrée et aux assassinats ordonnés par Leclerc et Rochambeau. — Exceptions portées dans ces actes de vengeance. — Le gouverneur général
en personne les fait exécuter dans le Sud, l'Ouest, l'Artibonite et le Nord, où il se
rend. — Il accorde des lettres de naturalité, comme Haïtiens, aux blancs exceptés du
massacre. — Acte du 1" avril relatif aux Français qui, naturalisés a l'étranger, voudraient entrer en Haïti. — Lettre du gouverneur général aux généraux, relative a
une adresse des colons en faveur de Rochambeau. — Le massacre des femmes et enfans des Français est ordonné et exécuté. — Proclamation du 28 avril aux habitans
d'Haïti, sur les représailles exercées contre les Français, et portant exclusion de tout
blanc de la société haïtienne, les individus naturalisés exceptés. — Réflexions sur
cet acte. 51 CHAPITRE 111. Le général Nugent, gouverneur de la Jamaïque, ouvre des négociations avec Dessalines
sur les bases des conventions prises avec Toussaint Louverture, en lui envoyant des
indigènes prisonniers. — Projet de convention non accepté par Nugent : reconnaissance tacite de l'indépendance d'Haïti, par laGrande-Rretagne. — L'amiral Duckworth
notifie l'intention de capturer les navires haïtiens qui seront rencontrés hors des eaux
de l'Ile. — Dessalines n'y souscrit point et promet de respecter les possessions britanniques.— Il envoie a la Jamaïque, 160 Polonais, pour être acheminés en Europe. —
Nugent les renvoie a Haïti. — Régime administratif. — Quelques faits du général Ferrand. — Proclamation aux habitans de la partie espagnole. — Les Français s'emparent de Saint-Yague où se porte le général Toussaint Rrave qui ne l'occupe pas. —
Les Français y retournent et s'établissent dans le Cibao. — Nouvelle parvenue a Haïti,
de l'élévation du Premier Consul a la dignité impériale. — Dessalines se décide aussi
a prendre le titre d'Empereur d'Haïti. — Actes a ce sujet et réflexions y relatives. 78
clamation aux habitans de la partie espagnole. — Les Français s'emparent de Saint-Yague où se porte le général Toussaint Rrave qui ne l'occupe pas. —
Les Français y retournent et s'établissent dans le Cibao. — Nouvelle parvenue a Haïti,
de l'élévation du Premier Consul a la dignité impériale. — Dessalines se décide aussi
a prendre le titre d'Empereur d'Haïti. — Actes a ce sujet et réflexions y relatives. 78 CHAPITRE IV. Un enyoyé des États-Unis vient offrir des approvisiunnemens de guerre et assurer les relations commerciales de ce pays avec Haïti. — Lettre de l'amiral Duckworth a Dessalines.— Sa réponse et ses dispositions envers les Anglais. — Ordonnances sur la vente
des marchandises importées et sur l'évasion des Haïtiens allant a l'étranger. — Ordonnance sur le recensement de la population des villes et bourgs, afin d'en expulser
les cultivateurs des campagnes. — Régime établi a leur égard, et réflexions a ce sujet. — Car'es de sûreté. — Ordonnance sur l'affermage des biens domaniaux. — Convocation des généraux et des fonctionnaires publics a Marchand, pour solenniser l'anniversaire de la proclamation de l'indépendance nationale. — Ce que fait le général
H. Christophe a cette occasion. — Arrêté provocateur du général Ferrand, ordonnant
la captée des Haïtiens pour être faits esclaves, ou vendus et déportés du pays. —
L'empereur se décide a marcher contre la partie de l'Est d'Haïti. — Mission de subversion envoyée a Haïti par le gouvernement français, dans la personne de DuCoudray
et d'Etienne Mentor. — Examen de cette conduite. — Arrestation et exécution de Dufoiulray. — E. Mentor arrive et dévoile sa mission a l'empereur qui le place dans son TABLE DES MATIÈRES. 595 yitat-major. — Arrivée de plusieurs anciens officiers .de Rigaud. — L'empereur se
transporte dans l'Ouest. — Il veut faire fusiller David-Troy, le dégrade et le place
soldat dans la 4e demi-brigade. — Le général Yayou est placé commandant de l'arrondissement de Léogane. — La campagne de l'Est est ouverte le 16 février. — L'armée haïtienne assiège Santo-Domingo. — Avis donné a l'empereur sur des escadres
françaises. — Des troupes françaises débarquent a Santo-Domingo. — Le siège en est
levé. — Sort fait aux habilans de l'Est faits prisonniers. — Réflexions a ce sujet. —
Adresse de l'empereur au peuple, à son retour a Marchand-Laville. — Les Français
réoccnpent les points abandonnés par les Haïtiens. — A. Franco de Médina a SaintYague ■ 107
vis donné a l'empereur sur des escadres
françaises. — Des troupes françaises débarquent a Santo-Domingo. — Le siège en est
levé. — Sort fait aux habilans de l'Est faits prisonniers. — Réflexions a ce sujet. —
Adresse de l'empereur au peuple, à son retour a Marchand-Laville. — Les Français
réoccnpent les points abandonnés par les Haïtiens. — A. Franco de Médina a SaintYague ■ 107 CHAPITRE V. Constitution de l'Empire d'Haïti. — Examen des principales dispositions de cet acte. —
Code pénal militaire. — Loi sur les enfans nés hors mariage. — Loi sur l'organisation
des conseils spéciaux militaires. — Loi sur le divorce. — Loi sur le mode de constater
l'état civil des citoyens. — Loi sur l'organisation judiciaire civile. — Décret fixant les
émolumens alloués aux officiers militaires et civils et aux soldats. — Arrêté du ministre des finances sur la nouvelle vérification des titres de propriété. — Décret sur la
distribution du territoire en six divisions militaires. — Décret sur la nomination du
général en chef de l'armée, sur l'organisation des ministères des finances et de la
guerre, et celles des divisions militaires. — Décret relatif a la consignation et au cautionnement des bâtimensde commerce étrangers arrivant dans les ports de l'empire»
— Décret portant tarif des droits curiaux, des frais judiciaires et divers autres droits
et frais. — Décret établissant un tour de rôle pour la consignation des bàtimens de
commerce aux négocians, suivant le numéro de leurs patentes. — Fête a Dessalines ,
à l'occasion de la proclamation de la constitution. — Installation des tribunaux, et
fête du général H. Christophe au Cap. — Fête de l'empereur dans la même ville. 144 CHAPITRE VI. Considérations générales sur les institutions, les actes, le régime et la situation de
l'Empire. — Faits relatifs a plusieurs individus, par suite de la mission de Ducoudray et de Mentor. — Conseils donnés par ce dernier a l'Empereur. — Révocation de
fonctionnaires. — Soupçons de l'Empereur contre le général Geffrard. — Mécontentement de ce dernier. — Vues et conduite du général en chef H. Christophe. — Son influence dans le Nord. — Il envoie Rruno Rlanchet auprès de Geffrard et de Pétion. —
Leurs dispositions envers l'Empereur. — Retour de B. Blanchet au Cap. — Mauvaises
dispositions de l'Empereur envers H. Christophe.—' Avis que lui donne A. Dupuy. —
Promotions de Guillaume Lafleur, Vaval et Dartiguenave au grade de général de brigade.— G. Lafleur est chargé de faire des remontrances à Geffrard surson administration.— Voyage de l'empereur au Port-au-Prince. — Il témoigne a Pétion son désir de
l'unir en mariage a sa fille Célimène. — Refus de Pétion et ses motifs. — Désappointement
de l'empereur et son irritation. — Paroles qu'il prononce au Port-au-Prince — Il retourne a Marchand et apprend la faiblesse de sa fille envers Chancy. — Conseils que lui
donnent Saget et Mentor. — Arrestation et emprisonnement de Chancy au Port-au»
l'empereur au Port-au-Prince. — Il témoigne a Pétion son désir de
l'unir en mariage a sa fille Célimène. — Refus de Pétion et ses motifs. — Désappointement
de l'empereur et son irritation. — Paroles qu'il prononce au Port-au-Prince — Il retourne a Marchand et apprend la faiblesse de sa fille envers Chancy. — Conseils que lui
donnent Saget et Mentor. — Arrestation et emprisonnement de Chancy au Port-au» 59 & TABLE DES MATIÈRES. Prince. — il se donne la mort. — Pétion fait procéder a ses funérailles. — Despotisme
du colonel Germain Frère. — Mort du général Gabart a Saint-Marc. 185 CHAPITRE VII. Actes despotiques de Germain Frère. — Sa conduite envers Pétion. — Conduite de Pétion. — Convocation des généraux a Marchand, pour la fête de l'indépendance.— Révolte de Germain Picot aux Platons et sa répression par Geffrard. — Geffrard se rend
ensuite a Marchand. — Conseil secret tenu par Dessalines pour faire tuer Geffrard et
Pétion. — Examen de ses motifs. — Roisrond Tonnerre. — Conseils donnés a Dessalines par H. Christophe. — Il fait avertir Geffrard et Pétion. — Ils concertent tous
trois la mort de Dessalines. — Examen de cette conjuration. — Décret sur le chargement des navires en café, sucre et coton. — Réclamation de J. Lewis contreT'administration. — Belle conduite de Pétion a cette occasion. — Divers faits de Dessalines,
expliquant les contrastes de son caractère. — Ses paroles a Miranda, général espagnol.— Décret sur l'organisation de la marine,'etc. — Mort de J.-L. François a l'Ansea-Veau. — Faits relatifs a Borgella. — Geffrard prépare la conspiration contre Dessalines. — Décret sur les guildives. — Mort de Geffrard aux Cayes. — Paroles et faits de
Dessalines a cette occasion. 217
a cette occasion. — Divers faits de Dessalines,
expliquant les contrastes de son caractère. — Ses paroles a Miranda, général espagnol.— Décret sur l'organisation de la marine,'etc. — Mort de J.-L. François a l'Ansea-Veau. — Faits relatifs a Borgella. — Geffrard prépare la conspiration contre Dessalines. — Décret sur les guildives. — Mort de Geffrard aux Cayes. — Paroles et faits de
Dessalines a cette occasion. 217 CHAPITRE VIII. Meurtre de Noblet et de Pujol. — Explosion de la salle d'artifice du Port-au-Prince et
ses causes. — Dessalines vient dans l'Ouest. — Plan perfide attribué a Boisrond Tonnerre, Mentor etBorno Déléard, a son égard. — Faits relatifs a T. Thuat; son assassinat et spoliation de sa fortune. — Nouvelle vérification des titres de propriété a Jacmel. — Dessalines va dans le Sud. — Il fait brûler les bois de campêche sur tout le
littoral. — Il confie provisoirement l'arrondissement de Jérémie a Bazile. — Il arrive
aux Cayes. — Le général Moreau lui dénonce une conspiration concertée entre Geffrard et H. Christophe. — Les papiers de Geffrard sont livrés a A.Dupuy qui n'y trouve
aucune trace de ce projet. — Assertions de B. Inginac a ce sujet, réfutées. — Conduite de Dessalines aux Cayes. — Il fait démolir plusieurs guildives. — Il mande Inginac aux Cayes. — Conciliabule entre B. Tonnerre, Mentor et B. Déléard, établissant
des indices de conspiration de leur part. — Inginac arrive aux Cayes. — Dessalincs
lui ordonne de vérifier les comptes de l'administration et les titres de propriété. —
Ce qu'il fait relativement a ces deux objets. — Examen de ce qui a rapport aux titres
de propriété. — Décret du 1" septembre y relatif. — Décret du 2 septembre sur les
douanes, etc. — Dessalines quitte les Cayes : ordre qu'il donne en partant. — Ses
paroles a Lamarre, au Petit-Goave. — Il élève Germain Frère au généralat. — Il ordonne d'incorporer les jeunes gens dans la 12" demi-brigade. — Nouvelle vérification
des titres de propriété. — Il retourne à Marchand. — Meurtre de Dalégrand. — Mort
de Poutu, en duel. ÏSS
. — Décret du 2 septembre sur les
douanes, etc. — Dessalines quitte les Cayes : ordre qu'il donne en partant. — Ses
paroles a Lamarre, au Petit-Goave. — Il élève Germain Frère au généralat. — Il ordonne d'incorporer les jeunes gens dans la 12" demi-brigade. — Nouvelle vérification
des titres de propriété. — Il retourne à Marchand. — Meurtre de Dalégrand. — Mort
de Poutu, en duel. ÏSS CHAPITRE IX. .Sifcialion des choses aux Cayes après le départ de Dessalincs. —Vraie caHse de l'insurTABLE DES MATIÈRES. 395 rection du Port-Salut. — Arrestation du général Moreau, le 8 octobre,, par les habitans sous la direction du juge de paix Messeroux. — Effet qu'elle produit aux Cayes. — L'insurrection se propage dans la campagne. — Papalier envoie le colonel Wagnac
pour délivrer Moreau; il prend parti avec les insurgés. — Perplexité et agitation des
esprits aux Cayes. — Le colonel Francisque adhère a l'insurrection et décide Bourdet,
Papalier et les autres officiers a s'y rallier. — Il part pour l'Anse-a-Veau. — Wagnac
vient aux portes des Cayes a la tête des insurgés. — Les chefs de la ville vont s'entendre avec lui et ils y rentrent tous ensemble. — Wagnac, chef de l'insurrection
parle aux troupes et proclame H. Christophe, chef du gouvernement. — Le général
G. Lafleur arrive aux Cayes et y est constitué prisonnier. — Messeroux transfère
Moreau au camp Gérard. — Il est appelé aux Cayes et s'y fait emprisonner par ses
extravagances. — A la nouvelle de l'insurrection, Gérin écrit a Dessalines, de l'Ansea-Veau, qu'il va la réprimer. — Francisque y entraîne la 13" et la 16° et va auprès
de Gérin. — Gérin se décide pour l'insurrection. — Examen de ses motifs. — Les
chefs des Cayes lui défèrent le commandement de tout le Sud. — Son plan militaire
et politique pour faire réussir l'insurrection. — Il écrit a H. Christophe. — Les chefs
des Cayes lui écrivent aussi. — Gérin marche sur l'Ouest avec les troupes de l'Ansea-Veau. — Opposition du colonel Lamarre au Petit-Goave. — Une lettre de Borgella
le rallie a l'insurrection. — Entretien de Gérin avec le général Yayou. — Gérin entre au Petit-Goave. — Pétion écrit a Dessalines et part a la tête des troupes du Portau-Prince. — A Léogane, il entraîne Magloire Ambroise a l'insurrection. — Il rencontre Yayou et l'y entraîne aussi. — Il entre au Petit-Goave et s'entend avec Gérin.
re au Petit-Goave. — Une lettre de Borgella
le rallie a l'insurrection. — Entretien de Gérin avec le général Yayou. — Gérin entre au Petit-Goave. — Pétion écrit a Dessalines et part a la tête des troupes du Portau-Prince. — A Léogane, il entraîne Magloire Ambroise a l'insurrection. — Il rencontre Yayou et l'y entraîne aussi. — Il entre au Petit-Goave et s'entend avec Gérin. — Les troupes du Sud et de l'Ouest marchent sur le Port-au-Prince, où elles arrivent
le 16 octobre. — Les chefs des Cayes décident la mort de Moreau et de G. Lafieur :
ils sont exécutés. — Les matelots assassinent Aoua, chef de division navale. — Réflexions sur les excès révolutionnaires. 29 CHAPITRE X. Dessalines part de Marchand pour venir au Port-au-Prince. — Il informe H. Christophe de
l'insurrection.— Meurtre de Delpech, près de Saint-Marc— A l'Arcahaie, Dessalines se
fait précéder par les compagnies d'élite de la 3" demi-brigade. — Défection de cette
troupe au Port-au-Prince.— Une députation de cultivateurs vient demander aux généraux la mort de Dessalines et de Germain Frère. — Dessalines arrive au Pont-Rouge où
il est tué. — Dévouement héroïque de Charlotin Marcadieu. — Excès blâmables commis
sur le cadavre de Dessalines. — Réflexions a ce sujet. — Conduite d'Etienne Mentor, en
ce moment. — Honneurs funèbres rendus a Charlotin Marcadieu. — Meurtre de Germain
Frère. — Acte de Résistance à l'Oppression, où H. Christophe est proclamé chef provisoire du gouvernement. — Gérin veut marcher sur l'Artibonite et le Nord. Pétion se refuse a cette mesure et obtient l'assentiment du conseil des officiers. — Origine de la
mésintelligence entre Gérin et Pétion. — Ils écrivent a H. Christophe et lui adressent
les actes publics.— Lettre de Pétion à Madame Dessalines.— H. Christophe apprend la
mort de Dessalines et écrit a Pétion pour avoir des renseignemens a ce sujet. — Il
mande auprès de lui les généraux Romain et Dartiguenave, et les envoie tendre une
embuscade a Capois qui est mandé aussi et mis a mort. — Mesures qu'il prend dans le
Nord et l'Artibonite. — Sa lettre a Madame Dessalines.— Les dépêches de Gérin et de
Pclion lui parviennent.— Il mande a Milot, les fonctionnaires'du Cap, représentant le 596 TABLE DES MATIERES • Nord, qui adhèrent a la révolution et le reconnaissent pour chef du gouvernement. —
II répond a Gérin et a Pétion et leur envoie l'acte d'adhésion.— Bonnet est envoyé en
députation auprès de lui.— Arrestation et meurtre d'Etienne Mentor et de B. Tonnerre.
—Examen des causes de ces faits.— Meurtre de Bazile et d'autres, a Jérémie.— H.
Christophe envoie Blanchet jeune porter des dépêches au Port-au-Prince, qui ordonnent le renvoi des troupes dans leurs cantonnemens , et mandent au Cap, Papalier
et les aides de camp de Dessalines. — D'autres officiers y sont ensuite mandés. — BéÊumé de la première Époque 332
ation et meurtre d'Etienne Mentor et de B. Tonnerre.
—Examen des causes de ces faits.— Meurtre de Bazile et d'autres, a Jérémie.— H.
Christophe envoie Blanchet jeune porter des dépêches au Port-au-Prince, qui ordonnent le renvoi des troupes dans leurs cantonnemens , et mandent au Cap, Papalier
et les aides de camp de Dessalines. — D'autres officiers y sont ensuite mandés. — BéÊumé de la première Époque 332 FM DE LA TABLE DES MATIERES, PÉRIODE HAÏTIENNE. DEUXIÈME ÉPOQUE. LIVRE DEUXIEME. AVIS AU LECTEUR. Les matières contenues dans le premier livre de la Période Haïtienne, n'ayant pas suffi pour former un bon volume, et celles qui
composent le second livre étant excessives pour un volume ordinaire, l'auteur s'est vu contraint de placer ici quatre chapitres du
second. Du reste, cette disposition a l'avantage de présenter au lecteur, les premiers événemens qui ont suivi immédiatement la mort
de l'Empereur Dessalines : par là, il saisira de suite les causes de
la guerre civile qui en a été le résultat, et qui a divisé Haïti en
deux États pendant quatorze années consécutives. CHAPITRE 1. Situation d'Haïti après la mort de Dessalines : prétentions élevées par toutes
les classes de citoyens. — Conduite des généraux H. Christophe, Gèrin et
Pétion, et réflexions à ce sujet. — Imputations contre Pétion et Gérin, réfutées par les faits. — Mission de Bonnet au Cap : examen de ce que lui dit
Christophe. — Retour de Bonnet au Port-au-Prince. — Attitude prise par
Pétion. — Proclamation de Christophe au peuple et à l'armée. — Ses insinuations à Yayou, à propos d'une cabale contre lui dans l'arrondissement de
Léogane. — Punitions subies par Lamarre et Quique ; Dieudonné se suicide. — Pétion rétablit l'ordre et l'autorité de Yayou àTéogane. — Lettre
de Christophe aux généraux, pour la formation de l'as emblée constituante
et sa réunion au Port-au-Prince. — Christophe fait communiquer à Pétion
ses vues sur l'autorité à attribuer au chef de l'Etat dans la constitution. —
Réponse de Pétion. — Origine de leurs divisions. — Dissimulation de Christophe et ses projets. — Il publie un acte pour rassurer le commerce étranger dans ses relations avec Haïti. —Il invite Pétion à contraindre les soldats déserteurs à rejoindre leurs corps. — Pétion élude cet ordre. — Mécontentement de Christophe. — Il envoie Dartiguenave en mission dans le
Sud pour y recevoir des plaintes et conférer des commandrmens en invitant Pétion à l'aider de ses conseils. — Pétion persuade Dartiguenave de ne
pas s'y rendre, et écritses motifs à Christophe.— Dartiguenave lui écrit aussi
et attend de nouveaux ordres au Port-au-Prince.— Irritation de Christophe;
il rappelle Dartiguenave au Cap, et écrit une lettre arrogante à Pétion. —
Fière réplique de Pétion expliquant ses motifs et ceux qu'il a eus pour ne
pas repousser du Port-au-Prince un bataillon de la 20e qui s'y est réfugié,
en lançant . des menaces à Christophe. —La guerre civile devient imminente.
à Christophe.— Dartiguenave lui écrit aussi
et attend de nouveaux ordres au Port-au-Prince.— Irritation de Christophe;
il rappelle Dartiguenave au Cap, et écrit une lettre arrogante à Pétion. —
Fière réplique de Pétion expliquant ses motifs et ceux qu'il a eus pour ne
pas repousser du Port-au-Prince un bataillon de la 20e qui s'y est réfugié,
en lançant . des menaces à Christophe. —La guerre civile devient imminente. Devenue veuve du Héros qui avait proclamé son indépendance politique, Haïti se trouva, immédiatement après
la révolution sanglante qui abrégea ses jours, dans une 400 ÉTUDES SDR L'HISTOIRE D'haÏTÏ. de ces situations critiques communes à toutes les nalioris
qui revendiquent leurs droits par la violence. Si les
hommes étaient moins imparfaits qu'ils ne le sont de leur
nature, les chefs du gouvernement comme les peuples *
pourraient profiter de ces expériences qui se reproduisent en vain dans tous les temps pour leur servir de leçon : les chefs de gouvernement surtout, parce que , lé
plus souvent, il dépend d'eux seuls d'éviter à leur pays
ces terribles catastrophes qui remuent l'ordre social jusque dans ses fondemens.1 Celle qui renversa le gouvernement de Dessalines, bien
que dirigée par des généraux influens et exécutée par
l'armée sous leurs ordres, présentait néanmoins un danger éminent par l'ambition qui allait se développer dans
son sein. Ce n'est pas sans péril pour l'autorité, si nécessaire aux sociétés humaines, que l'on soulève la force publique contre un chef qui l'exerce. Sitôt qu'il est abattu ,
les acteurs secondaires veulent obtenir le prix de leur
concours dans ce résultat ; les individus les plus obscurs
manifestent aussi leurs prétentions à recevoir une part
quelconque dans les dépouilles du pouvoir renversé. La
désorganisation s'introduit ainsi dans tous les rangs de la
société ; et les chefs qui ont dirigé l'entreprise se trouvent
souvent aux abois, ne pouvant satisfaire à toutes ces exigences. Heureux ceux dont la capacité, le caractère et
les antécédens suffisent pour se maintenir dans leur position ! Car, en général, ils sont bien vite débordés, 1 M. Thiersa dit avec raison: « Tous les gouvernemens périssent par l'excès
« de leur principe. » Celui de Dessalines s'était fondé sur la violence; il périt
pour avoir poussé trop loin son système contraire au bonheur de son pays. M. de Lamartine a dit avec non moins déraison : « Les gouvernemens doi-
« vent se constituer en révolution permanente, pour satisfaire aux besoins dé
« la société. » En effet, c'est en négligeant d'y satisfaire ou en les méconnaissant, qu'ils poussent les peuples à l'insurrection. [1806] CHAPITRE I. 401 La Résistance à l'Oppression, manifeste de la révolution, contenait un paragraphe relatif à chaque classe opprimée sous le régime impérial: chacune éleva immédiatement ses prétentions à être gouvernée différemment. Le militaire, dont on avait plaint le sort sous une discipline sévère et une subordination absolue, voulut s'en
affranchir sans mesure; il sentait qu'il était fort et que
ses chefs avaient besoin de lui.
[1806] CHAPITRE I. 401 La Résistance à l'Oppression, manifeste de la révolution, contenait un paragraphe relatif à chaque classe opprimée sous le régime impérial: chacune éleva immédiatement ses prétentions à être gouvernée différemment. Le militaire, dont on avait plaint le sort sous une discipline sévère et une subordination absolue, voulut s'en
affranchir sans mesure; il sentait qu'il était fort et que
ses chefs avaient besoin de lui. Le cultivateur, que la verge et le bâton contraignaient
au travail, avait certainement raison de ne vouloir plus
être mené par de tels moyens; il prit en haine ses gérans,
ses conducteurs, les officiers inspecteurs de culture ou
de gendarmerie qui, tous, lui faisaient administrer de dures corrections. Des fêtes et des réjouissances avaient lieu
dans les villes par la mort du tyran; il se relâcha de ses
travaux de culture pour danser et se réjouir aussi dans
les campagnes. L'habitant des villes voulut jouir d'une liberté illimitée,
presque sans police. Le propriétaire, dépossédé injustement, rentra en possession de son bien, sans autre autorité que sa volonté
personnelle. Même les individus qui avaient réclamé des
biens sans titres valables, crièrent contre l'injustice du
tyran et de ses fonctionnaires; ils prétendirent à occuper
ces biens. Le commerçant, qui avait souffert des vexations dans
son industrie, aspira à n'avoir désormais aucune entrave,
aucune restriction légale dans sa liberté d'action. Telle était la situation des choses et des esprits, au
lendemain de la révolution du 17 octobre. Dans un tel
conflit de prétentions diverses, d'intérêts privés à ménager, surtout dans les localités où avait éclaté l'insurrect. vi. 26 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. tibn, et où elle avait triomphé, il fallait beaucoup de prudence de la part des chefs révolutionnaires, pour empêcher
le bouleversement total de la société. Dans le Sud particulièrement, les esprits étaient dans
un état d'exaltation extraordinaire; et lorsque H. Christophe invita Gérin et Pétion de renvoyer les troupes à
leurs cantonriemens respectifs, il en était temps pour
y rétablir l'ordre : les chefs étant tous venus au Port-auPrince , on profita de leur absence pour s'agiter en tous
sens. Dans l'Ouest, l'exaltation fut moindre, sans doute, mais
elle existait également. Dans l'Arlibonite, où les populations sont presque aussi
remuantes que dans le Sud, il y eut alors aussi plus d'agitalion que dans le Nord, où se trouvait le chef provisoire
du gouvernement. En présence de ces difficultés, quel était, pour la société en général, pour chaque classe en particulier, le
meilleur système à adopter, afin de ramener la tranquillité
matérielle et le calme dans les esprits ? Fallait-il user de
contrainte, de moyens coërcitifs sur une large échelle ?
Ou bien, fallait-il user de l'influence de la raison, de la
douceur, de la modération, donner en quelque sorte un
langage aux anlécédens des hommes appelés à opérer
cette œuvre sociale? C'est dans une telle mission qu'on
doit reconnaître le véritable homme d'Etat, chargé de
pourvoir au salut public.
érielle et le calme dans les esprits ? Fallait-il user de
contrainte, de moyens coërcitifs sur une large échelle ?
Ou bien, fallait-il user de l'influence de la raison, de la
douceur, de la modération, donner en quelque sorte un
langage aux anlécédens des hommes appelés à opérer
cette œuvre sociale? C'est dans une telle mission qu'on
doit reconnaître le véritable homme d'Etat, chargé de
pourvoir au salut public. Oh ! nous entendons déjà ces grands politiques, qui
ne savent qu'employer la force, le pouvoir du sabre;
nous les entendons qui nous répondent : « La contrainte,
« les moyens coërcitifs, voilà ce dont il fallait user en
« cette circonstance. » [1806] ciiAriTRE i. 403 Nous ne nions pas l'efficacité de tels moyens ; mais
nous leur demandons seulement, ce qu'eussent gagné
toutes ces classes, qui avaient applaudi à la révolution,
qui espéraient en elle, à se voir traquer de nouveau? Et
puis, avec quels agents de la force publique on aurait
opéré ainsi? Avec l'armée, sans doute ; alors, il eût fallu
rétablir à sou préjudice toute la sévérité du code pénal
militaire qu'on venait de condamner. Autant eût valu
qu'elle fût restée sous le despotisme impérial, si le système du gouvernement ne devait pas changer : de même
pour le malheureux cultivateur, le commerçant, l'habitant des villes, le propriétaire évincé. Toutefois, les deux modes indiqués ci-dessus ont été
mis en usage, par trois des chefs les plus influens. Dans le Nord et l'Artibonite, où les troupes n'avaient
pas pris part à la levée de boucliers, où les populations
avaient toujours été contenues par le despotisme, H.
Christophe réussit par la contrainte; il ramena le calme...
par la terreur qu'il inspirait à ces esprits habitués au
joug. Et encore lui fallut-il payer, rationner, habiller les
troupes, tenir un langage en particulier où il blâmait la
mort de Dessalines, tandis que ses actes publics louaient
cet événement, décriaient son administration. Néanmoins,
dans l'Artibonite, où il n'atteignait pas immédiatement
les troupes, les soldats étaient plus portés à user de leur
liberté. C'est ainsi qu'on vit revenir au Port-au-Prince,
de leur propre mouvement, tous les jeunes gens de cette
ville qui avaient été incorporés dans la 4e demi-brigade,
à l'entrée de l'armée indigène, en 1803 '. Comme militaires, s'ils manquaient à leur devoir en désertant leurs 1 En ne citant que les principaux d'entre eux, nous désignerons Coutilien et
Rancy Coustard, Saladin, Souffrant, Bouzy.F. Thévenin, Constant Domingue, 404 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. drapeaux, — comme citoyens, regagner leurs foyers, rejoindre leurs familles, était pour eux une nécessité. Eloignés de leur lieu natal, ils savaient que H. Christophe
devenant chefdu gouvernement, ils ne feraient que changer de maître. Avaient-ils tort ou raison de penser ainsi?
Les phrases qui suivent répondent à celte question :
adin, Souffrant, Bouzy.F. Thévenin, Constant Domingue, 404 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. drapeaux, — comme citoyens, regagner leurs foyers, rejoindre leurs familles, était pour eux une nécessité. Eloignés de leur lieu natal, ils savaient que H. Christophe
devenant chefdu gouvernement, ils ne feraient que changer de maître. Avaient-ils tort ou raison de penser ainsi?
Les phrases qui suivent répondent à celte question : « Il faudra toute la cruelle énergie de Christophe pour
« la contenir (l'Artibonite) et l'isoler de l'esprit révolu-
« tionnaire *. » — « Vous ordonnerez de suite la convo-
« cation d'un conseil spécial militaire pour juger ce délit,
« et vous ferez fusiller ce grenadier à la tête du 1er balail-
« Ion, après le jugement qui aura été rendu. 2 » — « Au
« milieu de tant de difficultés, de tant de tentatives de
« révolte (de la part des troupes), Christophe faisait sen-
« tir son autorité, et maintenait, à force de rigueurs,\es
« populations qui rongeaient leur frein. 3 » Dans le Sud, Gérin eut aussi à lutter contre les populations et les troupes. La Résistance à l'Oppression avaitdit :
« Oui, nousavons rompu nosfers. Soldats, vous serez perdes,
« habillés; cultivateurs, vous serez protégés; propriétaires,
« vous serez maintenus dans la possession de vos biens.
« Une constitution sage va bientôt fixer les droits et les
« devoirs de tous. » Les troupes voulaient donc être
payées régulièrement, sans s'inquiéterde savoir si le trésor
public avait des fonds. A l'Anse-à-Veau, la 15e demi brigade se mutina à ce sujet, ses officiers en tête. Gérin fit
arrêter' les principaux de ces derniers, parmi lesquels se Horace, Morisseaux, J Tréméré, Pernier, Sannon et Petit Blain, M. Cébron,
M. Constant, Bellevue Dusseaux, Lapointe Aubas, G. Lorquet, etc. 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 332. 2 lbid. p. 353. Autant eût valu dire à Romain de fusiller ce grenadier
avant !e jugement. 5 lbid., p. 360. [18)6] CHAPITRE 1. 405 trouvait le lieutenant Solages * ; il les livra à un conseil
spécial présidé par Borgella, qui remplissait les fonctions
de chef d état-major de l'armée du Sud. Il prétendait obtenir le même résultat que Christophe, à l'égard du grenadier du Nord ; mais Borgella porta le conseil à les acquitter, et Gérin n'en devint que plusfortavec cette vaillante
troupe, pour maintenir l'ordre. Car, la résistance courageuse et intelligente de son chef d'état -major lui avait
fait comprendre que, dans ces circonstances, une extrême
rigueur, même fondée sur la loi, serait plus funeste que
profitable à son autorité et à la chose publique.
obtenir le même résultat que Christophe, à l'égard du grenadier du Nord ; mais Borgella porta le conseil à les acquitter, et Gérin n'en devint que plusfortavec cette vaillante
troupe, pour maintenir l'ordre. Car, la résistance courageuse et intelligente de son chef d'état -major lui avait
fait comprendre que, dans ces circonstances, une extrême
rigueur, même fondée sur la loi, serait plus funeste que
profitable à son autorité et à la chose publique. Dans l'Ojest, au Port-au-Prince, les 11e et 12e demibrigades se mutinèrent aussi pour avoir reçu une paye de
deux gourdes et demie par soldat, en prétendant qu'on
devait leur donner cinq gourdes, comme à la mort de
Dessalines. En vain le général Yayou fut-il aux casernes
pour les faire rentrer dans le devoir : il fut hué. Pétion
s'y rendit, et à son aspect les soldats poussèrent le cri
enthousiaste de : Vive le général Pétion ! « Mescamara-
« des, leur dit-il, si vous n'avez reçu que deux gourdes et
« demie, c'est d'après les ordres du général en chef Chris-
« tophe, auquel vous devez une obéissance absolue ; mais,
« d'une autre part, soyez convaincus que ma voix se fera
« toujours eutendre, toutes les fois qu'il s'agira de défen-
« dre vos droits. » Il sortit des casernes, au milieu des
« acclamations des troupes 2.» En produisant ces divers faits, nous mettons le lecteur
à même d'apprécier les difficultés qui s'offraient au pou1 Solages, devenu général de brigade, le même qui commandait l'avantgarde de I armée du Sud, et qui accu- illit Pétion vers le Tapion; l'un des plus
braves, des plus dignes officiers de la République d'Haïti. 2 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 349. 406 études sur l'histoire d'haïti. voir des chefs révolution uaires; car Christophe en était
un, et le principal, puisqu'il avait suggéré l'entreprise et
qu'il en recueillait les avantages. Entre ces trois généraux, lequel fut le plus conséquent
aux principes pisés comme base de la révolution de 1806;
lequel employa le meilleur moyen, non-seulement pour
le rétablissement de l'ordre, mais aussi pour le maintien
de la liberté du peuple haïîien? Qui d'entre eux rappela
mieux les militaires mutinés à l'observation de leur devoir, en maintenant le respect dû à l autorité? Si Christophe l'imposa par la force, parla terreur, c'est
qu'il agissait sur des esprits toujours asservis au joug d'un
despotisme brutal. Eu inaugurant ainsi l'exercice de son
pouvoir, il fut contraint lui -même de pousser son système
de gouvernement jusqu'à ses dernières limites, et l'on sait
d'avance quel fut son sort en définitive. Mais la liberté,
régna-t-elle avec lui? Ne pouvait-il pas opérer autrement
qu'il ne fit? Oui, sans doute, s'il avait au fond du cœur
cette bienveillance qui recommande un chef à famour de
ses concitoyens, et non cette cruauté qui le fait haïr, en
toute justice.
il fut contraint lui -même de pousser son système
de gouvernement jusqu'à ses dernières limites, et l'on sait
d'avance quel fut son sort en définitive. Mais la liberté,
régna-t-elle avec lui? Ne pouvait-il pas opérer autrement
qu'il ne fit? Oui, sans doute, s'il avait au fond du cœur
cette bienveillance qui recommande un chef à famour de
ses concitoyens, et non cette cruauté qui le fait haïr, en
toute justice. Si Gérin réussit dans le Sud, il ne dut peut-être son
succès qu'à la sagesse d'un officier dévoué au bonheur de
ses frères , désireux de lui faciliter sa tâche: eu lui résistant, il le rappela à l'observation des principes de la révolution; car il s'en était écarté, en méconnaissant encore l'esprit des populations sur lesquelles il agissait.
Néanmoins, on aperçoit tout d'abord pourquoi Gérin ne
conserva aucune influence réelle dans le Sud: son despotisme y était trop connu pour en obtenir. Pétion réussit également, dans l'Ouest, à calmer les esprits agités par la fougue révolutionnaire. Employa-t-il [1806] chapitre I. 407 d'autres moyens que ceux de la persuasion, de la modération? Ces acclamations chaleureuses des troupes qui
l'accueillirent à son arrivée dans les casernes, qui le saluèrent lorsqu'il en sortit, ne parlent-elles pas assez éloquemment, pour prou ver l'influence delà raison sui l'esprit
des hommes, et ce que peuvent aussi d'honorables antéeédens sur leurs cœurs? Mollissait il en présence de cette
mutinerie soldatesque, quand il disait à ces troupes, que
la solde qu'elles avaient reçue était ordonnée ainsi par le
chef du gouvernement; qu'elles lui devaient une obéissance absolue? Mais en même temps, en leur parlant de
leurs droits dont il leur promettait d'être toujours le défenseur, pour mieux calmer cette effervescence passagère,
était-ce un moyen indigne de l'autorité dont il était revêtu? Le soldat haïtien n'avait-il pas des droits comme
tous les autres citoyens du pays? Qui venait tout récem<-
ment de faire triompher la liberté sur la tyrannie, les droits
du peuple contre les injustices violentes du gouvernement
renversé, n'étaient-ce pas les soldats de l'armée? Christophe pouvait méconnaître ces services rendus à
la patrie, parce que ses procédés tendaient à reconstituer
la tyrannie de Dessalines. Gérin a pu les oublier un instant, parce qu'il procédait aussi par despotisme. Mais
Pétion ne pouvait que se les rappeler sans cesse, parce
que son but, en concourant à abattre Dessalines, n'était
pas seulement de soustraire sa tête aux licteurs d'un tel
dictateur; mais de fonder réellement la liberté et l'égalité
dans son pays. Aussi, son cercueil fut-il arrosé des larmes
du peuple à ses funérailles, tandis que Christophe et Gérin ne reçurent pas même les honneurs funèbres. Cependant, après avoir cité les faits relatifs à Christo408 études sur l'histoîre d'haïti. phe et à Pétioii, et que nous trouvons dans l'Histoire
d'Haïti, voyons comment son auteur parle de la disposition des soldats de l'Artibonite et du Nord, dans ces momens, d'après les traditions orales. » La désertion continuait loujours dans les troupes de
« l'Artibonite; les soldats abandonnaient leurs drapeaux
« et se rendaient au Port-au-Prince. Les autorités de cette
« ville qui, par des agents secrets, s'efforçaient de répan-
« drc le trouble dans le Nord et l'Artibonite, fa vorisaient
son auteur parle de la disposition des soldats de l'Artibonite et du Nord, dans ces momens, d'après les traditions orales. » La désertion continuait loujours dans les troupes de
« l'Artibonite; les soldats abandonnaient leurs drapeaux
« et se rendaient au Port-au-Prince. Les autorités de cette
« ville qui, par des agents secrets, s'efforçaient de répan-
« drc le trouble dans le Nord et l'Artibonite, fa vorisaient « ces désertions Du Sud et de l'Ouest il n'y avait « aucune désertion dans le Nord et l'Artibonite, parce
« que la licence que Pétion et Gérin toléraient, rendait
« le peuple et le soldat contents.1 »
~Voi!à sans doute une accusa!iou bien formulée, et contre les autorités du Port-au-Prince, et contre Pétion et
Gérin. Gérin tolérait la licence! C'est une grave erreur
de l'auteur que nous citons, sur ce caractère despotique
qu'une femme seule put dompter dans un moment suprême.2 Nous passerions condamnation encore à l'égard
de Pétion et des autorités qui étaient sous ses ordres, si
nous ne lisions pas, immédiatement après cette accusation, l'explication des causes de cette désertion: « En abandonnant le Nord et l'Artibonite, on fuyait les
« rigueurs de Christophe dont le caractère (farouche) ne
« souffrait aucune indiscipline. » S'il débuta par des rigueurs dans l'exercice de son autorité, an lieu d'user de modération comme fit Pétion, pour
calmer l'effervescence des esprits, la désertion des soldats
s'explique par cette différence même, et il n'est pas juste ' Hist. d'Haïti, t. 3, p. 355. 2 Le fait relatif aux officiers de la 15- prouve que Gérin ne pouvait tolérer
quoi que ce soit de contraire à la subordination. [1803] CHAPITRE I. 409 d'accuser les autorités du Port-au-Prince d'avoir répandu
le trouble dans le Nord et l'Artibonite, ni Pétion etGérin
d'avoir toléré la licence. En retraçant une autre époque (en 1799), nous avons
fait ressortir aussi l'injustice des accusations de Roume
contre Rigaud, à propos de désertions semblables, de
l'Ouest, — comprenant l'Artibonite, — pour passer dans
le Sud \ Aujourd'hui, c'est Pétion que nous sommes forcés de défendre contre la tradition orale; car les autorités du Port-au-Prince ne pouvaient rien faire sans son
agrément. Au reste, il s'est défendu lui-même de ces accusations injustes, et nous citerons bientôt une lettre de
lui à ce sujet. C'est aussi du manque de sincérité à l'égard
de Christophe, que nous croyons devoir le défendre :
cette imputation a été déjà repoussée, à l'occasion de
la mission de Bonnet; la voici reproduite : « Les émissaires (agents secrets !) que Christophe
« avait envoyés au Port-au-Prince, aussitôt après la iiou-
« velle delà chute de Dessalines, revinrent dans le Nord. « Ils annoncèrent au général en chef combien les « généraux du Sud et de l'Ouest étaient peu sincères à
« son égard 2. » Si le rapport de tels espions peut être admis comme
preuve, nous l'admettons volontiers. « Quoiqu'il y eût beaucoup de méconlens dans le Nord
« et l'Artibonite, les habitans de ces deux provinces de-
« meurèrent prêts à obéir à Christophe. La seconde di vice sion de l'Ouest et le Sud, bien que Christophe eût été
« proclamé chef provisoire du gouvernement, ne re-
« connaissaient que l'autorité de Pétion et de Gérin^ut
être admis comme
preuve, nous l'admettons volontiers. « Quoiqu'il y eût beaucoup de méconlens dans le Nord
« et l'Artibonite, les habitans de ces deux provinces de-
« meurèrent prêts à obéir à Christophe. La seconde di vice sion de l'Ouest et le Sud, bien que Christophe eût été
« proclamé chef provisoire du gouvernement, ne re-
« connaissaient que l'autorité de Pétion et de Gérin^ut 1 Voyez pages 39 et 40 du tome 4 de cet ouvrage. 2 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 347. 410 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. « agissaient sans sincérité à l'égard du général en chef,
« dont ils redoutaient l'humeur despoiique et cruelle.
« Dans cet état de choses, la guerre civile devait ne pas
« tarder à éclater *. » D'où il faudrait conclure que Pétion et Gérin, par manque de sincérité envers Christophe, furent les auteurs
de cette guerre civile. Cependant, nous trouvons ég lement écrit ce qui est vrai, — que Pétion s'opposa à la
marche inconvenante que voulait faire Gérin, pour enlever les trésors de Marchand, en donnant ces motifs :
« Il exposa que la guerre civile éclaterait, si les troupes
* de I'Artibonite s'opposaient au déplacement de cette
« somme ; que Christophe, proclamé chef de l'État, avait
« seul le droit de donner les ordres relatifs auxfinan-
« ces a. » C'est encore cette histoire qui nous dit que Pétion apaisa la mutinerie des ! lme et 12me demi-brigades,
en leur faisant comprendre qu'elles devaient une obéissance absolue à Christophe. Si c'est ainsi qu'on méconnaît l'autorité d'un chef,
qu'on agit sans sincérité à son égard, qu'on fait éclater
la guerre civile, alors nous avouons que nous ne pouvons comprendre les faits historiques, ni les apprécier.
Peut-être enfin, trouverons-nous d'autres faits qui nous
expliqueront les vraies causes de la désastreuse guerre
civile qui survint peu après. En attendant, parlons de
la mission de Bonnet au Cap et de ce qui s'ensuivit.
ît l'autorité d'un chef,
qu'on agit sans sincérité à son égard, qu'on fait éclater
la guerre civile, alors nous avouons que nous ne pouvons comprendre les faits historiques, ni les apprécier.
Peut-être enfin, trouverons-nous d'autres faits qui nous
expliqueront les vraies causes de la désastreuse guerre
civile qui survint peu après. En attendant, parlons de
la mission de Bonnet au Cap et de ce qui s'ensuivit. En y arrivant, cet officier général fut bien accueilli par
les autorités et la population de cette ville, parce que
l'adhésion formelle qui venait d'avoir lieu, de la part de ' Ibid., p. 349.
2 Ibid., p. 332. [1806] CHAPITRE I. 4H Christophe, à la révolution opérée au Port-au-Prince, leur
permettait de manifester les sentimeusqui les animaient.
Au fond de leurs cœurs, les citoyens éclairés du Nord,
comme ceux de l'Artibonite, étaient satisfaits de la fin
du régime tyrannique de Dessalines, tout en concevant
la crainte qu'il ne fût pire sous le gouvernement de Christophe. De son côté, Bonnet racontait à tous, avec enthousiasme, les circonstances des événemens survenus
dans le Sud et l'Ouest, et disais franchement quelles
étaient les espérances des populations de ces localités
dans la nouvelle constitution, pour organiser assez justement le pouvoir du chef de l'État, afin de ne plus être
exposé aux mêmes excès qu'avait offerts celui de Dessalines, et quelle était la volonté des chefs révolutionnaires
de parvenir à ce résultat. Il disait la vérité; car on n'avait
pas renversé Dessalines uniquement pour abattre un
homme, mais bien pour détruire les vicieuses institutions
qui avaient organisé une dictature épouvantable. Mais,
dit l'Histoire d'Haïti, « des espions de Christophe recueil-
« laieut toutes ses paroles et se hâtaient de les rapporter
« à l'autorité '. » Christophe, il faut l'avouer, montrait
ainsi beaucoup de sincérité dans ses rapports avec ceux
qui venaient de le proclamer chef du gouvernement. Il se trouvait en ce moment à la citadelle Henry % où
Bonnet dut se porter pour lui annoncer l'objet de sa mission. Si cette mission avait pour but de rendre à son autorité un hommage plus éclatant que celui renfermé dans
les lettres de Gérin et de Pétion, et de pressentir ses dispositions intimes, Bonnet dut être éclairé à ce dernier
égard ; car, lui ayant dit dans quel but il venait auprès 1 Tome 3, p 356. 2 Celle forteresse était déjà désignée sous ce nom. 412 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. de lui, « Chrislophe qui avait à ses côtés plusieurs office ciers, le prît à l'écart et lui demanda aussitôt ce que
« Ton avait fait de Mentor. Bonnet lui répondit qu'il Tact vail laissé au Port-au-Prince, sain et sauf. — Je suis
« fâché, répliqua Christophe, qu'on l'ait épargné; on
« eût dû l'exécuter ou le déporter. Eh bien ! je ne serai
« pas du reste plus méchant que vous ?.. » Ainsi, il sanctionnait d'avance le meurtre de Mentor!
prît à l'écart et lui demanda aussitôt ce que
« Ton avait fait de Mentor. Bonnet lui répondit qu'il Tact vail laissé au Port-au-Prince, sain et sauf. — Je suis
« fâché, répliqua Christophe, qu'on l'ait épargné; on
« eût dû l'exécuter ou le déporter. Eh bien ! je ne serai
« pas du reste plus méchant que vous ?.. » Ainsi, il sanctionnait d'avance le meurtre de Mentor! Sur son invitation, Bonnet retourna au Cap où il allait
se rendre lui-même. Cet officier y fut entouré des espions
que le général Richard, commandant de cette ville, envoyait chez lui pour épier ses moindres paroles et celles
des nombreux visiteurs qui y affluaient 2. C'est alors que les émissaires, envoyés au Port-auPrince, revinrent auprès de Christophe. Sur leur rapport
— « Christophe comprit que Ton ne s'était servi de son
« nom que pour donner de la consistance à l'insurrection.
« II se défia davantage de Pétion, de Géiin et des autres
« officiers de l'Ouest et du Sud. // ne songea plus qu'à
« déjouer leur projet... 5 » Comme cette tradition peut égarer et faire la partie
belle à H. Christophe, pour arriver enfin à la guerre civile ! Plus avant, pages -2H7 et 288, M. Mauiou a prouvé
(à notre pleine satisfaction), par des raisonnemens judicieux, qu'il y eut conspiration entre Christophe et Geffrard pour abattre Dessalines ; que cette trame devait recevoir son exécution aux Cayes, par Geffrard, s'il ne fût
pas mort ; mais ce général aurait-il pu, seul, accomplir
ce dessein ? N'était-il pas obligé d'y faire entrer d'autres • Hist. d'Haïti, t. 3, p. 346. 2 Ibid. 3 Ibid., l.a3, p. 347. [1806] CHAPITRE I. 413 officiers secondaires ? Si les chefs des Cayes proclamèrent
aussitôt Christophe, chef du gouvernement , c'est une
preuve démonstrative qu'ils étaient complices de Geffrard,
qu'ils restèrent^/è/es à sa pensée, à son accord avec le
général eu chef. Gomment donc celui-ci, sur le rapport
de ses espions, pouvait-il « comprendre qu'on ne s'était
« servi de son nom que pour donner de la consistance à
« l'insurrection ? »
. 413 officiers secondaires ? Si les chefs des Cayes proclamèrent
aussitôt Christophe, chef du gouvernement , c'est une
preuve démonstrative qu'ils étaient complices de Geffrard,
qu'ils restèrent^/è/es à sa pensée, à son accord avec le
général eu chef. Gomment donc celui-ci, sur le rapport
de ses espions, pouvait-il « comprendre qu'on ne s'était
« servi de son nom que pour donner de la consistance à
« l'insurrection ? » M. Madiou affirme encore (p. 517), qu'il était informé
d'avance, dans les premiers jours d'octobre, qu'une insurrection allait éclater contre Dessalines, dans l'arrondissement des Cayes. Si cet avis lui a été donné, il n'a pu le
recevoir que des officiers qui ont dirigé cette insurrection
et qui l'ont proclamé. Ils étaient donc conséquens avec
eux-mêmes, avec le but de cette entreprise ; ils ne se
servaient donc pas du nom de Christophe par hypocrisie !
Et quel pouvait être encore le projet à déjouer, de la
part de ces officiers, de Gérin et de Pétion, lorsqu'eux
tous avaient fait ce que désirait, ce qu'avait provoqué le
général en chef, dès 1805? — Était-ce le projet de donner
au pays une nouvelle constitution plus conforme aux
droits du peuple? Mais il avait adhéré à ce plan indispensable! — Était-ce le projet de l'assassiner ? Mais Pélion
et Gérin ne s'occupaient que des moyens de rétablir Tordre dans l'Ouest et le Sud; ils avaient obéi à ses ordres,
en renvoyant les troupes à leurs cantonnemens respectifs!— Serait-ce le meurtre de Mentor et de Boisrond Tonnerre, qu'il apprit par ses émissaires, qui lui aurait fait
craindre pour sa propre vie? Mais il venait de témoigner
à Bonnet, combien il aurait été satisfait delà mort de
Mentor ! Cependant, revenu au Cap, Christophe réunit dans son 414 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. palais les autorités et les principaux citoyens : Bonnet s'y
trouva aussi. Dans cette réunion, quelles paroles prononça-t-il, en prenant une attitude somhre? « L'insurrection
« du Sud et de l'Ouest, dit-il est le résultat de Cam-
« bidon. On en veut aux hommes éclairés, car on a assas-
« sîné Boisrond Tonnerre: on en veut aux noirs, car on
« a assassiné Mentor. Vous ne m'aviez pas parlé de ces
« crimes, général Bonnet ! » Mais Bonnet eut le noble
courage de lui rappeler ce qu'il lui avait dit à la citadelle,
à l'égard de Mentor. « Cette réponse déconcerta Chris-
« tophe qui ne s'y attendait nullement. Il se leva et se
«retira dans un autre appartement. » Nous passons sous silence les propos qu'il y tint à plusieurs officiers; mais le lendemain, il manda Bonnet au
palais et lui dit dans un entretien particulier : « On a bien
«fait d'avoir sacrifié Mentor; c'était un grand ambitieux.
« Mais je suis forcé de condamner ce fait en présence de
« ces briyands qui m'entourent: si, par mes paroles, je
« ne les contenais pas, ils se livreraient à toutes sortes
« d'excès et tenteraient de m' assassiner. Hier, je n'ai en-
« tendu blâmer, ni vous ni Pétiou.1 »
ais et lui dit dans un entretien particulier : « On a bien
«fait d'avoir sacrifié Mentor; c'était un grand ambitieux.
« Mais je suis forcé de condamner ce fait en présence de
« ces briyands qui m'entourent: si, par mes paroles, je
« ne les contenais pas, ils se livreraient à toutes sortes
« d'excès et tenteraient de m' assassiner. Hier, je n'ai en-
« tendu blâmer, ni vous ni Pétiou.1 » Il résulte clairement de toutes ces scènes machiavéliques, que Christophe était plus préoccupé de déjouer les
projets qu'il redoutait dans le Nord, qu'il n'avait de
crainte par rapport à Pétion et Gérin, et aux officiers du
Sud. Et si l'auteur dont nous discutons les appréciations,
n'a pas accusé Chrisiophe, textuellement, de manquer
de sincérité, d'être d'une mauvaise foi insigne, du moins
nous le remercions d'avoir fourni assez de preuves de
cette perfidie qui caractérisait ce cruel, pour nous mettre 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 348. [1806] CHAPITRE I. 415 à même de la faire ressortir. Si l'on veut apprécier davantage ce vice infâme en Christophe, qu'on lise encore la
même page de l'Histoire d'Haïti, pour apprendre quelles
embûches furent tendues à Bonnet, par ses ordres, pour
le faire assassiner, au moment où cet officier retournait
par terre au Port-au-Prince. Il avait eu pour mission, avons-nous dit, non-seulement de rendre hommage à l'autorité reconnue en Christophe; mais de lui déclarer avec fermeté, de le dire partout, que 1 Ouest et le Sud voulaient que le pays eût une
constitution et des lois qui pussent garantir à la nation
entière, toutes les libertés publiques, tous les droits de
l'homme en société, afin de pressentir les idées de Christophe à cet égard. Oui, de pressentir ses idées; et ce n'était pas manquer de sincérité envers lui. On peut être
très-sincère dans une situation politique, quoiqu'on ne
veuille pas être un niais. Or, Pélion, devenu l'âme delà
révolution, connaissait parfaitement Christophe, mieux
peut-être que celui-ci ne le connaissait lui-même; et c'aurait été de sa part une simplicité, que d'avoir une foi
aveugle en ses idées, en ses sentimens à l'égard des institutions qu'il fallait donner au pays. Bonnet avait bien rempli sa mission : le rapport qu'il
fit à Pétion ne put le fixer cependant à l'égard de la chose
principale; ce n'est qu'après, qu'il sut quelles étaient
les prétentions de Christophe. Mais ce que Bonnet rapporta de sa duplicité, prouva qu'il était toujours le même
homme, aux tendances despotiques, incapable de se corriger, prêta renouveler les scènes de fureur de 1799 où
il avait joué un si fameux rôle. Pétion prit alors l'attitude qui convenait à une telle situation : il épiait les actes
de Christophe.
principale; ce n'est qu'après, qu'il sut quelles étaient
les prétentions de Christophe. Mais ce que Bonnet rapporta de sa duplicité, prouva qu'il était toujours le même
homme, aux tendances despotiques, incapable de se corriger, prêta renouveler les scènes de fureur de 1799 où
il avait joué un si fameux rôle. Pétion prit alors l'attitude qui convenait à une telle situation : il épiait les actes
de Christophe. 416 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. Après le départ de Bonnet du Cap, le chef provisoire
du gouvernement senlit, de son côté, la nécessité de
parler au peuple et à l'armée : il le fît dans l'acte suivant,
daté du 2 novembre : L'événement qui vient de vous rendre à un sort plus digne de
vos sacrifices et de vos travaux, qui, en détruisant V arbitraire dont
vous aviez à vous plaindre, vous prépare un avenir heureux, doit
être le nœud indissoluble de notre union et le rempart de notre félicité. C'est n'avoir rien fait que de détruire une mauvaise administration l, sans lui en substituer une meilleure et sans se garder des
désordres de l'anarchie trop faciles à se glisser dans la transition
politique d'un régime à un autre. Souvenez-vous que le gouvernement qui va désormais garantir vos droits et assurer le prix de vos
privations, demande de vous l'obéissance, le maintien exact de l'ordre et de l'union, le respect de vos chefs, l'observation de la discipline militaire bt l'exécution des lois. Voilà les conditions sans lesquelles il lui est impossible défaire un pas dans la carrière qui vient
de lui être ouverte. Vous, militaires de tous grades, qui, depuis quatre ans, n'avez
cessé de soutenir, sous des chefs distingués, l'honneur du drapeau
d'Haïti, voudriez- vous perdre en un jour, et votre réputation et la
récompense qui vous est destinée ? voudriez-vous renverser sur
vos tei.es, l'édifice de notre indépendance et de notre liberté, et nous
exposer, par sa chute, à l'ironie des nations ? Avez-vous oublié les
préceptes de cette discipline qui a fait distinguer, même par nos
ennemis, votre mérite et votre bravoure ? Souvenez-vous que le
soldat n'est pas digne de ce nom, lorsqu'il s'écarte du sentier de ses
devoirs. Souvenez-voub que la sûreté de l'Etat, celle de vos familles,
des citoyens et des propriétés, dépendent de votre obéissance à vos
chefs. Le gouvernement a les yeux ouverts sur vous ; il sait quelles
ont été vos privations ; il s'occupe à chaque instant de pourvoir,
d'avance, aux moyens d'assurer votre équipement, votre paie et
at n'est pas digne de ce nom, lorsqu'il s'écarte du sentier de ses
devoirs. Souvenez-voub que la sûreté de l'Etat, celle de vos familles,
des citoyens et des propriétés, dépendent de votre obéissance à vos
chefs. Le gouvernement a les yeux ouverts sur vous ; il sait quelles
ont été vos privations ; il s'occupe à chaque instant de pourvoir,
d'avance, aux moyens d'assurer votre équipement, votre paie et « Ce mot d'administration pouvait s'entendre dans le sens de gouvernement;
mais c'était dans son sens propre qu'on l'employait ici, afin de réserver jésuiliquemonl la question du gouvernement, à résoudre par la nouvelle constitution. [4806] CHAPITRE I. 417 votre existence. Ne détruisez donc pas les soins qu'il consacre à assurer votre sort. Vous, cultivateurs et habitans, dont les bras laborieux soutiennent
les bases du gouvernement , votre bonheur est dans vos travaux,
votre richesse est le produit de votre culture ; sans Tordre le plus
exact, sans une tranquillité parfaite, vous perdrez tout le fruit de
vos sueurs. Votre bonheur et celui de votre famille occupent le gouvernement ; il ne cesse de travailler pour vous donner des règlemens dont la sagesse va vous garantir la jouissance du produit de
votre travail et assurer l'aisance dans le sein de vos familles. La régularité de votre conduite est essentiellement nécessaire pour assurer les effets de la bienfaisante sollicitude du gouvernement à votre
égard. Militaires de toutes armes, habitans de tous états, pénétrez-vous
bien de la nécessité d'une rigoureuse obéissance aux lois. S'il est au
milieu de vous des agitateurs, des stipendiés de nos ennemis, des
traîtres qui chercheraient à détruire vos principes, sachez les connaître ; mettez le gouvernement à même de détruire les pernicieux
effets de leurs perfides insinuations ; confiez sans détour à vos chefs,
avec la franchise du véritable Haïtien, leurs suggestions astucieuses.
Gardez dans vos âmes l'amour de votre patrie , celui de l'ordre;
imprimez-y, en caractères ineffaçables, que le gouvernement veut
le maintien de la plus parfaite union, et le sacrifice de toute haine,
ambition, de tout esprit de parti, et n'a d'autre but que le salut de
l'Etat. . Dans ses généralités, cette adresse ou proclamation
ne contenait que des conseils salutaires en cette circonstance ; car, après une révolution, l'autorité qui succède à
celle qui a été renversée, sent le besoin du rétablissement
de l'ordre pour pouvoir gouverner. Mais le dernier paragraphe avait pour but de combattre l'impression produite sur les esprits, par le langage tenu à tous par Bonnet, qui parlait incessamment, durant son séjour au
Cap, de liberté, légalité, de constitution : c'étaient là
de perfides insinuations, d'astucieuses suggestions.
t. vi. 27 418 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. « Tout en publiant de telles pièces par lesquelles il
« prêchait la discipline la plus sévère, Christophe seffor-
« çait de répandre la division parmi les officiers géné-
« raux de l'Ouest et du Sud, pour qu'il pût les écraser
« avec plus de facilité1. » Alors, il contraignait ces généraux à se prémunir contre sa perfidie, son manque de sincérité ; et si la guerre
civile survint à la suite de ces manœuvres coupables, on
ne peut leur reprocher d'en avoir été les auteurs.
la plus sévère, Christophe seffor-
« çait de répandre la division parmi les officiers géné-
« raux de l'Ouest et du Sud, pour qu'il pût les écraser
« avec plus de facilité1. » Alors, il contraignait ces généraux à se prémunir contre sa perfidie, son manque de sincérité ; et si la guerre
civile survint à la suite de ces manœuvres coupables, on
ne peut leur reprocher d'en avoir été les auteurs. Christophe profita, en effet, de quelques troubles arrivés dans l'arrondissement de Léogane, pour adresser
une lettre au général Yayou, par laquelle il lui suggérait
des craintes à l'égard des hommes de l'Ouest et du Sud
« qui, disait-il, n'aimaient pas les gens du Nord. » Cette
lettre fit d'abord une impression favorable sur l'esprit de
Yayou, bien qu'il put se ressouvenir de ses anciennes
querelles avec Christophe, et que ce fût par les exigences
de celui-ci que Dessalines l'avait retiré de la Grande-Rivière pour le placer à Léogane. H finit par envoyer cette
lettre à Pétipn, d'après les conseils d'Inginac et de plusieurs autres citoyens de Léogane, et Pétion put ainsi découvrir les intrigues du chef provisoire du gouvernement2. Il exerçait trop d'influence sur l'esprit de Yayou,
pour ne pas le persuader de se méfier de Christophe ; et
cette précieuse pièce à conviction servit à diriger sa propre conduite sur celle du chef qu'il avait proclamé avec
ses compagnons d'armes. 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 35t. 2 Inginac était resté à Léogane, son lieu natal, en revenant dans l'Ouest
avec Papalîer. 11 s'y occupait, au sein de sa famille, d'un petit commerce de
détail pour gagner honorablement son existence. On voit que, par ses conseils
à Yayou, il désirait le bonheur de son pays. Sous ce rapport, nous aurons à le
louer souvent. [1806] CHAPITRE I. 419 Dans l'arrondissement de Léogane, une cabale s'était
organisée contre Yayou: l'esprit de localité, joint à l'ambition, voulait l'exclure de cet arrondissement, parce
qu'en emprisonnant Germain Frère, Pétion lui avait donné
le commandement provisoire de celui du Port-au-Prince.
On prétendait qu'il devait conserver ce dernier seul. Le
colonel Dieudonné, natif de Léogane et aide de camp de
Pétion, était le chef principal de cette cabale, dans le but
de remplacer Yayou dans sa ville natale. Il commandait
la place du Port-au-Prince sous ses ordres, dès le jour de
l'entrée de l'armée en cette ville ; il le jalousait et supportait difficilement la subordination qu'il lui devait; car il
est vrai de dire que Yayou avait ope certaine brutalité
dans l'exercice de son autorité. Dieudonné, par ce motif
et par ambition, voulait s'y soustraire et devenir commandant de l'arrondissement de Léogane. Parent ou ami
de Lamarre, il l'entraîna dans cette cabale, ainsi que le
chef de bataillon Quique. D'un autre côté, Tadjudant-général Marion, qui était à Léogane, ne vivait pas en trèsbonne intelligence avec Yayou, bien^u'il ne participât
point à la cabale. Des propos furent rapportés à Yayou et
le portèrent à se méfier de beaucoup de citoyens : on le
persuada que Lamarre et Quique en voulaient à ses jours;
il les manda à Léogane, et ils refusèrent d'y venir. L'agitation fut à son comble dans tout l'arrondissement.
adjudant-général Marion, qui était à Léogane, ne vivait pas en trèsbonne intelligence avec Yayou, bien^u'il ne participât
point à la cabale. Des propos furent rapportés à Yayou et
le portèrent à se méfier de beaucoup de citoyens : on le
persuada que Lamarre et Quique en voulaient à ses jours;
il les manda à Léogane, et ils refusèrent d'y venir. L'agitation fut à son comble dans tout l'arrondissement. Cependant, après ce refus, etpourmieux narguer Yayou,
Lamarre passa à Léogane pour aller au Port-au-Prince:
il fut chez lui, l'injuria et le menaça de son poignard, en
présence de la garde qui était au bureau de l'arrondissement : de là il poursuivit sa route. La nouvelle de cette
scène de grossière insubordination envers Yayou parvint
de suite, fort dénaturée, au Petit-Goave; car on préten420 études sur l'histoire d'haïti. dit qu'il avait fait arrêter Lamarre. Aussitôt, Quique se
disposa à marcher sur Léogane à la tête de la 24e demibrigade pour le délivrer. Il revint sur sa détermination,
en apprenant le contraire; mais il avait manifesté contre
son chef une disposition militaire hostile. Yayou devait nécessairement se plaindre à Pétion de
la conduite tenue par Lamarre, en lui dénonçant ce colonel, Quique, Dieudonné et tous autres; car il fallait qu'il
fût respecté par ses subordonnés. Marion lui fit savoir
aussi le danger de cette situation tendue, Pétion donna l'ordre d'arrestation de Lamarre qui fut
livré au jugement d'un conseil spécial ; et il fut condamné
à deux ans de prison, conformément au code pénal militaire : il perdit ainsi le commandement de la 24e demibrigade.1 Après cet acte de justice rendu à Yayou, Pétion se
rendit à Léogane, emmenant Dieudonné avec lui afin de
vérifier les faits sur les lieux. Là, il se convainquit que ce
dernier était l'auteur de ces agitations, et le fit mettre en
prison ; il ordonna d'arrêter Quique, pour les faire juger
ensemble. Mécontent de cette décision, et dominé par l'orgueil ou par la crainte d'être condamné, Dieudonné se
fit sauter la cervelle dans la prison.2 Après avoir rétabli l'ordre et renforcé ainsi l'autorité
de Yayou, Pétion quitta Léogane et amena Marion avec 1 M. Madiou dit que Lamarre fut condamné à 4 ans de prison et à être dégradé : aucun article du code pénal n'était applicable à une telle peine. Ce
fut Caneaux qui défendit Lamarre au conseil ; mais les faits parlaient contre
la défense. Caneaux, on le sait, était un intime ami de Pétion. 2 Je relate ces événemens comme je les ai entendu raconter. Il est certain
que Dieudonné commandait la place du Port-au-Prince ; voyez son titre dans
la Résistance à l'Oppression. II ne pouvait donc pas se trouver à Léogane,
sans y être mené par Pétion. [1806] CHAPITRE I. 421 lui au Port-au-Prince. Quique y étant arrivé, fut livré
à un conseil spécial qui le jugea et le condamnai mort:
il fut exécuté. Ses dispositions militaires contre Yayou
l'avaient perdu, et il faut que le conseil ait jugé ainsi;
car Pétion n'était pas un chef à ordonner une sentence
de mort à des juges.1
se trouver à Léogane,
sans y être mené par Pétion. [1806] CHAPITRE I. 421 lui au Port-au-Prince. Quique y étant arrivé, fut livré
à un conseil spécial qui le jugea et le condamnai mort:
il fut exécuté. Ses dispositions militaires contre Yayou
l'avaient perdu, et il faut que le conseil ait jugé ainsi;
car Pétion n'était pas un chef à ordonner une sentence
de mort à des juges.1 Cette malheureuse affaire le navra de douleur, parce
qu'il estimait en Lamarre, un officier plein de mérites à
tous égards, il aimait Dieudonné qui était son aide de
camp: la preuve, c'est qu'il lui avait confié le commandement de la place du Port-au-Prince, le 16 octobre. Il considérait Quique comme un officier de valeur. Mais en présence rfe l'anarchie qui voulait se faire jour dans l'armée,
destinée à la réprimer, il fallait ces exemples de fermeté
légale, pour contenir les agitateurs. Évidemment, ces
trois officiers avaient fort mal agi, chacun respectivement,
envers le général Yayou, leur supérieur. Mollir devant
cette [cabale qui voulait l'expulser de Léogane, c'aurait
été encore légitimer les insinuations perfides de Christophe, consignées dans sa lettre à ce général. Il nous semble que, par ces faits et celui relatif à la mutinerie des 11e et 12e demi-brigades, Pétion prouva quil
ne tolérait pas la licence des militaires, dans l'acception de
ce mot comme insubordination, ainsi qu'on l'en accusait
à cette époque. Ce sont les chefs qui s'en plaignaient, par
rapport aux soldats ; mais ils voulaient avoir le privilège
de s'y livrer à leur aise, comme firent ces trois officiers
supérieurs envers le général Yayou. Bientôt nous expliquerons les motifs de sa conduite envers les militaires déserteurs qui se réfugièrent au Port-au-Prince . 1 Quique fut remplacé par le chef de bataillon Bigot. 42& ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. Il nous faut encore le défendre d'une autre accusation
non fondée, que nous trouvons ainsi rédigée: « Christophe avait fait dire à Pétion, par son aide de
« camp Doria qu'il avait expédié auprès de lui, qu'il avait
« eu tort de casser plusieurs officiers supérieurs dûment
« brevetés, sans les avoir Mt juger \)&v un conseil spécial;
« qu'il aurait dû ramener ces militaires dans les bonnes
« voies, par la douceur, afin qu'ils pussent être utiles un
« jour à leur pays; que la justice du gouvernement vou-
« lait tout oublier pour ne voir dans les militaires et les
« citoyens, que les enfans d'une même famille. En effet,
« ajoute l'auteur de l'Histoire d'Haïti, un brevet d'officier
« délivré par un chef d'État à un militaire, devient la
« propriété de celui-ci, et ne peut lui être enlevé que par
« un jugement portant dégradation. 1»
utiles un
« jour à leur pays; que la justice du gouvernement vou-
« lait tout oublier pour ne voir dans les militaires et les
« citoyens, que les enfans d'une même famille. En effet,
« ajoute l'auteur de l'Histoire d'Haïti, un brevet d'officier
« délivré par un chef d'État à un militaire, devient la
« propriété de celui-ci, et ne peut lui être enlevé que par
« un jugement portant dégradation. 1» Nous nous réunissons à la doctrine de cet auteur, puisque nous l'avons professée déjà maintes fois dans le cours
de notre ouvrage. Mais, lorsqu'on écrit l'histoire, on doit
s'assurer de l'exactitude d'une assertion produite par un
personnage contre un autre, afin de mettre le public qui
vous lit à même de juger l'accusé, et c'est ce qui n'est
pas dans ce passage. Le même auteur affirme que Lamarre fut condamné à
être dégradé par jugement d'une commission militaire, et non par Pétion. Cependant, en lisant le passage
que nous venons de transcrire, on dirait que Christophe
était fondé à reprochera Pétion un abus de pouvoir à cet
égard. Était-il encore fondé à parler de la douceur, comme
moyen de ramener les militaires dans les bonnes voies,
après tant de rigueurs signalées de sa part ? ' Hist. d'Haïti, t. 3, p. 355. [1806] CHAPITRE I. 423 Nous insistons sur la nécessité de produire les faits de
notre histoire nationale, avec impartialité envers tous nos;
devanciers ; mais aussi avec un esprit investigateur, pour
faire apprécier leur conduite et nos propres jugemens à
leur égard, parce que nos œuvres historiques ne sont encore que de vrais essais, et que ce serait exposer la jeunesse
de notre pays à s'égarer dans la voie qu'elle doit suivre. Venons au fait. Si Lamarre fut réellement dégradé, il
reste prouvé que Pétion n'usait pas de l'arbitraire dont
Christophe l'accusait, que la loi militaire était son guide.
Mais il est vrai que Pétion avait écarté de leurs commandemens, révoqué de leurs fonctions militaires, et non
cassé, dégradé, plusieurs officiers supérieurs, — les colonels Frontis et Apollon, les chefs de bataillon Bédouet
et Michel Tendant, peut-être d'autres encore, tels que le
colonel Thomas Jean, de la 5e, — parce qu'ils n'avaient
^omîadliéré à l'insurrection contre Dessalines, à la révolution opérée par sa mort.1 On les aurait laissés à la tête
de leurs corps respectifs avec de semblables dispositions! Ils s'honoraient, sans doute, en restant fidèles à la personne de|Dessalines ou à son pouvoir, si telles étaient
leurs convictions. Mais il est une loi suprême pour toute
révolutionjfqui s'accomplit , et elle est forcée de la subir
pour obtenir et garantir son succès : — c'est d'écarter de
leurs positions tous fonctionnaires qui n'adhèrent pas
franchement à un tel mouvement politique.1 Ce qu'on 1 « Si j'ai opéré le changement de certains officiers, c'était pour éloi-
• gner des hommes dangereux dont les projets visaient à la désunion, et qui
« avaient perdu la confiance du soldat à notre prise d'armes; j'ai laissé agir
« les lois pour la punition de quelques autres qui s'étaient rendus coupables.»
— Extrait de l'écrit publié par Pétion, le 17 janvier 1807.
ement à un tel mouvement politique.1 Ce qu'on 1 « Si j'ai opéré le changement de certains officiers, c'était pour éloi-
• gner des hommes dangereux dont les projets visaient à la désunion, et qui
« avaient perdu la confiance du soldat à notre prise d'armes; j'ai laissé agir
« les lois pour la punition de quelques autres qui s'étaient rendus coupables.»
— Extrait de l'écrit publié par Pétion, le 17 janvier 1807. 2 En Europe, nous avons assisté à une révolution, et nous avons pu observer des laits semblables : d'où nous concluons que c'est une loi suprême pour 424; ETUDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI. est fondé à attendre d'elle, c'est de ne pas persécuter ceux
qui ont été fidèles au gouvernement déchu, en remplissant leur devoir envers lui ; c'est de ne pas leur imputer
à crimes, les opinions qui les ont guidés en voulant le
soutenir. Les officiers que nous venons de citer ont-ils
été persécutés ? Bédouet, qui fut le seul emprisonné, n'a-t-il
pas été sauvé par Pétion ? * Que devint Capois dont Christophe redoutait l'opposition dans cette crise ? Que fit-il
de Cangé et de Dartiguenave, deux autres vaillans généraux de notre armée ? En attendant, disons ce qu'il fit de bien. Par sa lettre
du 23 octobre à Gérin , il avait promis de désigner le
temps, le lieu où une assemblée composée de citoyens
notables et éclairés devrait se réunir, et la quantité de
membres qui la composeraient, pour faire une constitution régénératrice. Le 3 novembre, il adressa une circuculaire aux généraux Romain et Toussaint Brave, pour
les deux divisions du Nord ; Vernet et Pétion, pour celles
de l'Ouest ; Gérin et Férou, pour celles du Sud, afin de
fixer le mode d'élection et les autres conditions nécessaires à la formation de cette assemblée ; la voici : « Étant inslant de travailler à la formation d'une cons-
« titution ; voulant, autant qu'il est en mon pouvoir, ac-
« célérer la conclusion de cette oeuvre nécessaire ; et at-
« tendu que le plus sûr moyen d'y parvenir est de réunir
« les plus sages de nos concitoyens et les plus éclairés sur
« leurs droits, pour, d'après les vœux du peuple, convexe nir d'un pacte qui établisse les devoirs de toutes les toutes. M. Madiou en a vu une à Haïti, en 1843 : elle procéda de la même
manière. 1 Bédouet, Michel Tendant ne furent-ils pas employés ensuite par Pétion ?
Thomas Jean, excellent citoyen, ne devint-il pas commandant de la place du
Port-au-Prince ? [1806] CHAPITRE I. 425 « branches du gouvernement ainsi que les obligations des
<r Haïtiens, je vous invite à donner des ordres dans chae que paroisse de la division que vous commandez, pour
« faire assembler, le 20 du présent mois, tous les habits, tans de chacune de ces paroisses à l'effet d'élire, dans
« chacune, un citoyen connu par sa moralité et son amour
« du bien public, pour la représenter et travailler à notre
« constitution. Ces citoyens se réuniront le 30 de ce
« mois dans la ville du Port-au-Prince pour faire, d'après
« les vœux de leurs commettans, une constitution ; et je
« n'ai pas besoin de vous recommander d'aider de vos
« lumières le choix du peuple, en lui indiquant au besoin
« les personnes qui, à votre connaissance, sont dignes de
« la confiance publique, et pouvant, par leur discerne-
« ment, concourir à la perfection de cetimportantouvrage.
oyens se réuniront le 30 de ce
« mois dans la ville du Port-au-Prince pour faire, d'après
« les vœux de leurs commettans, une constitution ; et je
« n'ai pas besoin de vous recommander d'aider de vos
« lumières le choix du peuple, en lui indiquant au besoin
« les personnes qui, à votre connaissance, sont dignes de
« la confiance publique, et pouvant, par leur discerne-
« ment, concourir à la perfection de cetimportantouvrage. « Vous voudrez bien leur faire observer, que la non-
« résidence dans la paroisse, n'est pas une qualité exclu-
« sive de l'élection : tout citoyen d'Haïti a droit à la
« nomination, partout où il sera reconnu digne.
ç :i « Lorsque les divers envoyés des paroisses seront ar-
« rivés dans le lieu qui leur est désigné, ils n'auront pas
« besoin'd'autre lettre de convocation que les procès-ver-
« baux de leurs paroisses respectives, pour procéder de
« suite, après que la légalité en sera reconnue, à termi-
« nerle plutôt possible leur travail. « Aidez de votre influence et de vos sages conseils,
«fautant qu'il sera en votre pouvoir, l'assemblée de nos
« concitoyens, afin qu'avec la nouvelle année nous puis-
« sions, s'il est possible, offrir au peuple l' étrenne pré-
« cieuse de la nouvelle constitution. » En l'absence de toutes dispositions légales antérieures,
on ne pouvait pas mieux faire pour parvenir à la forma426 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI. tion d'une assemblée délibérante. Celle qui eut lieu sous
Toussaint Louverture avait été choisie à deux degrés de
suffrages, — ■ celui des administrations municipales, nommant des députés, qui, réunis aux chefs-lieux de départemens, choisirent eux-mêmes dix autres membres pour
toute la colonie. Celle qui allait se former ne serait qu'à
un suffrage, tout populaire, directement par les paroisses, par Conséquent dans le sens d'une large démocratie,
tandis que l'assemblée centrale de 1801 était restreinte,
aristocratique. Autant le gouvernement d'alors put exercer de l'influence sur ses délibérations, son œuvre, autant il était présumâble que la nouvelle allait être indépendante du gouvernement provisoire d'Haïti. C'était tout
naturel, dans l'une comme dans l'autre circonstance : en
1801, le gouvernement donnait une constitution ; en
1806, le peuple la demandait et devait la faire. On voit que Christophe désigna le Port-au-Prince
comme siège de rassemblée. Telle n'était pas sa pensée
primitive, assure-t-on; il voulait la réunir au Cap. Mais,
dans ses communications avec Pétion par l'intermédiaire
de ses envoyés, il lui aura fait dire son désir à cet égard,
pour le consulter ou sonder ses dispositions. Alors Pétion
hii aura fait des observations : 1° sur ce que le Port-auPrince, étant la ville la plus centrale du pays, devait être
préféré au Cap, par rapport aux députés de toutes les localités : convenance que Toussaint Louverture lui-même
avait reconnue ; 2° sur ce qu'il l'engageait à éviter la faute
que commit l'ex-gouverneur, en transférant l'assemblée
centrale de 1801 au Cap où il se trouvait, ce qui le fît accuser de l'avoir influencée ; faute que commit à son tour
l'ex-empereur, en faisant faire la constitution de 1805 à
Marchand, par ses secrétaires, au nom des généraux de
convenance que Toussaint Louverture lui-même
avait reconnue ; 2° sur ce qu'il l'engageait à éviter la faute
que commit l'ex-gouverneur, en transférant l'assemblée
centrale de 1801 au Cap où il se trouvait, ce qui le fît accuser de l'avoir influencée ; faute que commit à son tour
l'ex-empereur, en faisant faire la constitution de 1805 à
Marchand, par ses secrétaires, au nom des généraux de [1806] CHAPITRE I. 427 l'armée, ce qui était encore plus mal, et ce qui rendrait
l'armée et les citoyens très-méfians, si l'assemblée se réunissait au Cap ; 5° enfin, que cette armée et ces citoyens
l'ayant proclamé chef provisoire du gouvernement jusqu'à la nouvelle constitution, l'acte de Résistance à l'Oppression n'entendait pas que d'autre que lui le fût définitivement ; que l'assemblée n'aurait que le pouvoir de
désigner sous quel titre ou qualification il exercerait l'autorité gouvernementale, tout en ayant celui d'adopter les
institutions que voudrait le pays par l'organe de ses mandataires. Ce serait donc après ces observations judicieuses, qui
suivirent sa lettre du 26 octobre, que Christophe se sera
décidé à désigner le Port-au-Prince, comme siège de l'assemblée \ Ils étaient encore, l'un et l'autre, dans la lune
de miel de la révolution ; et Christophe, en Cédant, put
espérer à son tour que Pétion userait de toute son influence
sur les députés réunis, afin de donner une organisation
vigoureuse à l'autorité du. chef du gouvernement, parce
qu'un militaire éclairé, comme il l'était, devait en sentir
la nécessité. Mais Bonnet revint du Cap, presque en même temps
qUe la circulaire fut adressée aux généraux pour la convocation des électeurs. Le compte qu'il rendit à Pétion,
de l'apostrophe qu'il reçut par rapporta la mort de Mentor et de Boisrond Tonnerre, ne dut pas le rassurer sur
les intentions de Christophe ; peu de jours après survint
la lettre de ce dernier à Yayou, en date du 10 novembre, 1 11 semble même, d'après l'écrit publié par Pétion le 17 janvier 1807, qu'il
aura conseillé à Christophe de convoquer « des représentans de toutes les
« communes, ou paroisses, » pour faire la constitution : d'où un pour chaque
pfaroisse. Cette lettre du 26 octobre, où il était question de l'assemblée, fut
apportée par Blanchet jeune. Hist. d'Haïti, t. 3, p. 345. 428 ÉTDDES SUR L HISTOIRE D'iIAÏTT. qui ajouta à ses réflexions. Alors commença réellement
entre eux, une méfiance réciproque. Christophe l'avait
provoquée en Pétion, par ses paroles à Bonnet, par sa lettre à Yayou. À son tour, il en conçut contre Pétion,
parce qu' après sa circulaire, ayant envoyé un officier auprès de lui pourluidire d'user de son influence sur l'assemblée, relativement à son autorité, cet officier lui rapporta une réponse de Pétion qui dut lui déplaire extrêmement. Lisons ce qu'en dit ce dernier lui-même dans l'écrit
justificatif de sa conduite, en date du 1 7 janvier 1807 :
oles à Bonnet, par sa lettre à Yayou. À son tour, il en conçut contre Pétion,
parce qu' après sa circulaire, ayant envoyé un officier auprès de lui pourluidire d'user de son influence sur l'assemblée, relativement à son autorité, cet officier lui rapporta une réponse de Pétion qui dut lui déplaire extrêmement. Lisons ce qu'en dit ce dernier lui-même dans l'écrit
justificatif de sa conduite, en date du 1 7 janvier 1807 : « Mais il était bien éloigné de ces sentimens (pour
« avoir une constitution qui rendrait le peuple aussi libre
« que possible), puisqu'il envoya auprès de moi un offi-
« cier de confiance pour me faire part de l'autorité qu'il
« voudrait s'attribuer par la constitution, laquelle ne nous
« aurait laissé que le choix de changer de fers ; car elle
« eût été égale à celle de Dessalines. Ma réponse positive
« ne dut pas le satisfaire; car je déclarai à son envoyé,
« — que s'il se présentait un homme assez audacieux
« pour aborder une pareille questionne monterais à la
« tribune pour le combattre; que le peuple voulait la li-
« berté, et que je le seconderais de tous mes efforts *.» C'était une bombe que le célèbre artilleur jetait ainsi
dans la redoutable citadelle Henry, nous en convenons ;
mais lorsqu'on en lance de semblables au nom du
peuple souverain, on est justifié aux yeux de la postérité ;
car on n'avait pas abattu un tyran pour reconstituer
la tyrannie. Cependant, Christophe dissimula en ce moment : il ' Ce n'est pas Dartiguenave, comme le dit M. Madiou, mais un autre officier
qui fut spécialement chargé de communiquer ces vues à Pétion. Voyez l'écrit
justificatif de Pétion, publié le 17 janvier 1807. [1806] CHAPITRE I. 429 avait émis sa circulaire, il ne pouvait pas la rétracter.
Pour user de sa propre influence sur l'assemblée, il eût
fallu venir s'installer au Port-au-Prince durant ses travaux. Il était le chef du gouvernement, il avait droit de
le faire. Mais le Pont-Rouge ne pouvait plus être traversé
qu'à la tête d'une armée : en amener une, c'aurait été
déceler ses desseins, après qu'il eût invité Gérin et Pétion
de renvoyer les troupes du Sud et de l'Ouest à leurs canton nemens, pour faciliter l'œuvre constitutionnelle dans
le calme de la méditation ; il fallait qu'il fût conséquent
avec lui-même. Restait un moyen à employer pour parvenir à ses fins, c'est celui dont il usa. Chaque paroisse
envoyant un député à l'assemblée, il y en aurait 33 pour
les deux divisions du Nord et la lre de l'Ouest, contre 23
pour la 2e division de l'Ouest et les deux du Sud : en influençant le choix des électeurs, comme il le recommanda
d'ailleurs à tous les généraux, il se persuadait d'avoir la
majorité des voix dans l'assemblée et d'y faire passer la
constitution telle qu'il le désirait. Elle fut préparée de
suite par Rouanez jeune, qui rédigeaittous ses actes.
33 pour
les deux divisions du Nord et la lre de l'Ouest, contre 23
pour la 2e division de l'Ouest et les deux du Sud : en influençant le choix des électeurs, comme il le recommanda
d'ailleurs à tous les généraux, il se persuadait d'avoir la
majorité des voix dans l'assemblée et d'y faire passer la
constitution telle qu'il le désirait. Elle fut préparée de
suite par Rouanez jeune, qui rédigeaittous ses actes. Arrêtons-nous un instant à ce plan parfaitement combiné, et parlons d'autres faits avant de dire comment il
fut déjoué. Les derniers procédés de Dessalines envers le commerce étranger, joints à l'assassinat de Thomas Thuat,
avaient porté un tel préjudice aux relations du pays, que
Christophe sentit la nécessité, en sa qualité de chef du
gouvernement, de rassurer les étrangers sur ce qu'ils
avaient à attendre désormais en venant à Haïti. Le 24
novembre, il publia une proclamation fort bien conçue
et rédigée dans ce but. On y remarque ces passages :
« Si un système défavorable aux progrès du commerce ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'h'AÏTI. « l'a jusqu'à ce jour empêché de réussir parmi nous, cette
« influence désastreuse cessera bientôt N'importe
« sous quel pavillon vous vous montrerez, le gouvernece ment s'engage à veiller attentivement à votre sûreté
« personnelle et à vos intérêts. Les taxes seront propor-
« tionnées aux difficultés que vous pourrez éprouver en
« gagnant nos ports — Le gouvernement a ordonné déjà
« la suppression des consignations exclusives, de la taxe
« sur le prix des marchandises, des privilèges accordés-
« pour la vente du café, et de la défense de prendre des
« cargaisons de sucre, etc. Chacun sera libre de vendre
« et d'acheter, aux conditions qu'il croira les plus avan-
« tageuses. Les anciens règlemens, enfantés par l'igno-
« rance, ne mettront plus d'obstacles à vos spéculations.
« Vous ne serez plus forcés d'accorder votre confiance à
'< des individus qui vous étaient étrangers, et qui n'en-
« tendaient pas même les intérêts de leur pays. Vos mar-
« chandises demeureront entre les mains de vos amis et
« de vos facteurs particuliers, et le gouvernement s'en-
« gage à leur accorder toute la protection qu'ils pourront
« désirer. Les horreurs qui n'ont que trop longtemps
« signalé le commencement d'un règne tyrannique, ne.
« se renouvelleront plus à l'avenir » En rassurant les étrangers pour leurs personnes et
leurs intérêts, Christophe ajoutait là une belle page à l'acte
de Résistance à l'Oppression. Il leur désigna le Cap, le
Fort-Dauphin( Fort-Liberté), le Poit-de-Paix, les Gonaïves, Saint-Marc, le Port-au-Prince, Jacmel, les Cayes
et Jérémie, çomm.e ports ouverts à leur commerce. Déjà, Christophe avait expédié auprès dePétion, Vadjudant-général Borno Déléard, i\ l'effet de le porter à con-
page à l'acte
de Résistance à l'Oppression. Il leur désigna le Cap, le
Fort-Dauphin( Fort-Liberté), le Poit-de-Paix, les Gonaïves, Saint-Marc, le Port-au-Prince, Jacmel, les Cayes
et Jérémie, çomm.e ports ouverts à leur commerce. Déjà, Christophe avait expédié auprès dePétion, Vadjudant-général Borno Déléard, i\ l'effet de le porter à con- [1806] CHAPITRE 1. 431 traindre les militaires de l'Artibonite, qui avaient déserté
dans l'Ouest, à rejoindre leurs corps. Dans ce nombre,
se trouvaient le lieutenant Boucher, chef de la musique
de la 4e demi-brigade, plusieurs autres musiciens de ce
corps et des ouvriers de l'arsenal de Marchand, tous
blancs franco-haïtiens ; ils avaient suivi les jeunes gens
du Port-au Prince, pour chercher comme eux dans cette
ville, un abri contre les rigueurs ordonnées par le chef
du gouvernement et exécutées par le général Martial
Besse (notre ancienne connaissance de 1794, nommé
commandant de Jacmel par Sonthonax), dont la brutalité
allait toujours au-delà même de ce qu'exigeaient ses chefs.1
On conçoit quel devait être l'embarras de Pétion, en
présence des pères et mères de famille du Port-au-Prince
qui réclamaient de lui, de ne pas éloigner de nouveau de
leur sein ces fils chéris qui leur avaient été enlevés depuis trois ans, qui pouvaient également servir leur patrie dans les troupes de cette ville : parmi eux se trouvait
ce brave Coutilien Goustard qui était destiné à s'immortaliser bientôt par un acte de dévouement héroïque. Le
vieux Jérôme Coustard, l'un de nos premiers révolutionnaires de 1791, intercédant pour avoir son fils auprès
de lui, Pétion pouvait-il être sourd à sa démarche paternelle ? Lui qui avait sauvé des colons du massacre de 1804,
pouvait-il user de contrainte envers Boucher et les autres musiciens, et ces ouvriers 6/aracs, débris de l'armée
française, qui venaient se placer sous l'égide de son humanité ? Non, il ne le pouvait pas ! Pour juger de sa conduite
en cette circonstance, comme en bien d'autres cas, il 4 Yoyez tome 2 de cet ouvrage, page 349, comment il s'entendait à faire
une barbe nationale et des corrections martiales aux individus placés sous
ses ordres. 452 ETDDES SUR l'hISTOIRE d'hàÏTI. faut se pénétrer du caractère de cet homme, de ses sentimens de bienveillance envers tous ses semblables.
Il éluda l'exécution de l'ordre que Christophe lui fit
donner. Dans ces momens-là, tout le 3e bataillon de la 20e demi-brigade déserta du Mirebalais et arriva au Port-auPrince: nouvel embarras pour Pétion. Ce bataillon avait
reçu l'ordre du général J.-P. Daut, d'aller relever un autre de la 10e, qui était en garnison à Las -Caobas. Daufr
s'était aperçu de quelques désertions partielles dans celte
troupe, il voulut l'éloigner pour ce motif ; et il y en avait
aussi dans la 10e.
20e demi-brigade déserta du Mirebalais et arriva au Port-auPrince: nouvel embarras pour Pétion. Ce bataillon avait
reçu l'ordre du général J.-P. Daut, d'aller relever un autre de la 10e, qui était en garnison à Las -Caobas. Daufr
s'était aperçu de quelques désertions partielles dans celte
troupe, il voulut l'éloigner pour ce motif ; et il y en avait
aussi dans la 10e. Pour comprendre la cause de ces désertions, indépendamment des rigueurs exercées par ordre de Christophe,
il faut savoir que, sous Toussaint Louverture, la 10e tenait garnison au Port-au-Prince et à la Croix-des-Bouquets ; et que, sous Dessalines, pendant quelque temps,
il en fut de même pour le 3e bataillon de la 20e : de là
vint que ces deux corps reçurent dans leurs rangs beaucoup déjeunes gens du Port-au-Prince et de la plaine
qui entoure la Croix-des-Bouquets. Ces militaires, apprenant la désertion de ceux de la 4e, les imitèrent et se
rendirent au foyer paternel, au lieu de leur naissance. Dans l'armée haïtienne, qui n'est pas organisée en tous
points comme celles des autres pays, ce sera toujours
une considération à garder par un gouvernement intelligent : le soldat de cette armée est attaché à ses habitudes
d'enfance, de jeunesse ; il aime à voir souvent le toit de
chaume qui abrite sa famille des intempéries du temps,
à recevoir les soins de ses parens. Tant pis pour Christophe qui n'avait pas un cœur assez bienveillant pour comprendre ces affections de la na- [\S06] chapitre [. 455 ture, et qui voulait reconstituer le despotisme antérieur !
Mais Pétion qui les comprenait, qui avait des entrailles
pour les pères, les mères et leurs enfans ; qui pensait à
faire d'abord, un citoyen de chaque soldat de son pays,
afin d'en finir avec les procédés et les horreurs du despotisme1 : Pétion ne contraignit pas plus les soldats déserteurs de la 10e et de la 20e à retourner au Mirebalais,
qu'il ne l'avait fait à l'égard des jeunes gens de familles
du Port-au-Prince* déserteurs de Marchand. A ses yeux,
un cultivateur de la plaine du Cul-de-Sac était l'égal de
Jérôme Goustard, et avait autant de droits à voir son fils
auprès de lui et de sa femme. Voilà les motifs de sa conduite envers tous ces déserteurs. Qui osera le désapprouver ? Christophe l'a osé cependant. Ces faits occasionnèrent
entre lui et Pétion une correspondance virulente de son
côté, modérée et habile du côté de Pétion. Il y joignit
des reproches amers, relativement à une mission qu'il
envoyait remplir dans le Sud parle général Dartiguenave,
et que Pétion paralysa, avec raison. Cette mission avait pour but apparent — « d'y prêcher
« l'ordre, la tranquillité, la subordination et l'obéissance
« au chef du gouvernement ; de recevoir toutes les plain-
« tes qui pourraient lui être faites ; de prendre à tâche de
« calmer les esprits et de les disposer à l'oubli de toute
« haine et de toute animosité de parti ; de ne travailler
« qu'à maintenir l'union, la fraternité, la bonne foi, qui
avec raison. Cette mission avait pour but apparent — « d'y prêcher
« l'ordre, la tranquillité, la subordination et l'obéissance
« au chef du gouvernement ; de recevoir toutes les plain-
« tes qui pourraient lui être faites ; de prendre à tâche de
« calmer les esprits et de les disposer à l'oubli de toute
« haine et de toute animosité de parti ; de ne travailler
« qu'à maintenir l'union, la fraternité, la bonne foi, qui 1 C'est par ce motif que Pétion ne voulut point avoir des casernes pour les
troupes : sa pensée fut d'en faire des milices organisées, une véritable garae
■nationale soldée, soumise cependant à un régime exceptionnel, mais qui pût
comprendre les institutions républicaines qu'il fonda et s'y attacher par leur
douceur. T. VI. 28 4^4 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. « pouvaient seules préserver le pays des horreurs de l'a-
« narchie et de sa ruine totale, auprès des généraux, des
« chefs de corps, des soldats, des habitans et des cultiva-
« teurs *» Le but réel de cette mission était d'opérer dans le SudT
encore dans une agitation fiévreuse qui occupait tous les
instans deGérin, ce que Christophe avait tenté auprès de
Yayou, — non que Dartiguenave l'eût fait sciemment,
mais ce qui serait résulté s'il y était allé pour recevoir
toutes les plaintes: car Dartiguenave, homme de bien et
citoyen du Sud , n'aurait pas voulu bouleverser ce département où il avait toutes ses affections de famille, tous ses
amis. Qui pouvait ne pas se plaindre deGérin, parmi
les soldats, etc., etc., lorsque chaque individu nourrissait
des prétentions exorbitantes, qu'il avait peine à contenir,
ne possédant pas le tact de Pétion ? Dartiguenave avait en outre le pouvoir de conférer des
commandemens, de faire tous les changemens qu'il jugerait nécessaires dans les fortifications ; et « le ministre
« Gérin s'adjoindrait à lui dans sa mission et l'aiderait
« de ses conseils.* » C'était l'annulation deGérin, l'anéantissement de son autorité dans le Sud, que voulait
le chef provisoire du gouvernement ; car conçoit-on qu'un
ministre, un général de division, à qui l'armée et la population avaient déféré de leur propre mouvement, le commandement supérieur pour les guider contre la tyrannie,
fût réduit au rôle passif de simple conseiller d'un général
de brigade, dans un temps d'effervescence politique ? Mais Pétion était là, qui veillait dans cette fameuse
ville du Port-au-Prince, pour la conservation de l'autorité ' Hist. d'Haïti, t. 3, p. 357.
Ibid. [1806] chapitre r. 455 de son collègue, — comme il avait été au Haut-du-Cap,
à Breda, illustrés à plus d'un titre, pour veiller à la conservation des jours de Clervaux, de ce même H. Christophe, et de ses compagnons d'armes de la 15e et de
la 10e1. En envoyant Dartiguenave dans le Sud, Christophe
avait écrit une lettre à Pétion, en date du 30 novembre,
où il lui disait : « Le général Dartiguenave est porteur de
« mes ordres, il est chargé de vous les communiquer ;
« je vous invite à l'assister de vos bons conseils. » C'était
renouveler ce qu'il lui avait déjà dit dans sa lettre du 23
octobre — « qu'il avait la persuasion que Pétion concour-
« rait, en son particulier, à l'aider de ses lumières lors-
« que le bien public l'exigerait. »
Pétion, en date du 30 novembre,
où il lui disait : « Le général Dartiguenave est porteur de
« mes ordres, il est chargé de vous les communiquer ;
« je vous invite à l'assister de vos bons conseils. » C'était
renouveler ce qu'il lui avait déjà dit dans sa lettre du 23
octobre — « qu'il avait la persuasion que Pétion concour-
« rait, en son particulier, à l'aider de ses lumières lors-
« que le bien public l'exigerait. » Ce cas était arrivé. Après avoir pris communication
des instructions de Dartiguenave, Pétion lui fit comprendre facilement que ce serait mettre le feu aux quatre coins
du Sud dont la population était si agitée ; et que le général Gérin avait plus de droits à la considération et aux
égards de Christophe, que celui-ci ne lui en montrait en
faisant faire une telle mission. Mais, laissons-le parler luimême à Christophe : Port-au-Prince, le 10 décembre 1806. Le général de division Pétion, commandant la 2me division de
l'Ouest, et membre de l'assemblée constituante,
Au général en chef Henry Christophe, chef provisoire du gouvernement. J'ai reçu, mon général, la lettre que vous m'avez écrite et que le
général Dartiguenave était chargé de me remettre. Ce général m'a • « De retour à Saint-Domingue avec l'expédition des Français, aussitôt que
«■ j'en ai pénétré le bal, je suis sorti du Cap ; et, en entraînant avec moi le 43G ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. ïait part de la mission dont vous l'avez chargé pour le Sud, et m5 a
communiqué, d'après vos oidres, les instructions dont il est porteur .
Comme, par votre lettre, vous m'invitez à V aider de mes conseils
relativement à cette mission, j'ai pensé qu'il était de mon devoir
de lui faire connaître tout le mauvais effet qne produirait dans ce
moment sa présence dans cette partie : lui-même en est convenu et
s'est décidé à vous faire part de nos réflexions, et d attendre ici vos
ordres.
chargé pour le Sud, et m5 a
communiqué, d'après vos oidres, les instructions dont il est porteur .
Comme, par votre lettre, vous m'invitez à V aider de mes conseils
relativement à cette mission, j'ai pensé qu'il était de mon devoir
de lui faire connaître tout le mauvais effet qne produirait dans ce
moment sa présence dans cette partie : lui-même en est convenu et
s'est décidé à vous faire part de nos réflexions, et d attendre ici vos
ordres. D'après la confiance que vous me témoignez, je dois, mon général, vous dire la vérité, et je suis trop ami de mon pays pour ne pas
vous éclairer sur Une démarche qui pourrait en troubler le repos. Le général Gérin est le premier qui s'est mis à la tête de la révolution qui nous a délivré de la tyrannie ; il n'a pas balancé à faire
le sacrifice de sa famille, exposée à la férocité de Dessalines, pour
défendre la cause du peuple. Ce général, depuis le commencement
de la révolution (en 1791) n'a cessé de combattre pour la liberté
dont on pourrait dire qu'il est le martyr ; dans ce moment même, il
se donne tous les mouvemen s possibles pour maintenir Tordre et la
tranquillité. En voyant arriver le général Dartiguenave, chargé
d'une mission particulière et revêtu du pouvoir de conférer des
commande mens, il regardera nécessairement cette démarche comme
une marque certaine du peu de confiance que vous avez en lui, et
comme un dessein formé d avilir son autorité aux yeux de ces mêmes hommes qui se sont volontairement rangés sous son comman^-
dement. Les officiers qui ont concouru avec ce général au renversement du tyran, croiraient voir un désaveu de leur conduite, et la
crainte des suites pourrait les réduire au désespoir. Il est de mon
devoir de ne pas vous laisser ignorer que V effervescence n'est pas
encore tout-à-fait apaisée dans cette partie ; tous les esprits sont tendus vers la constitution ; c'est le baume qui seul peut guérir toutes
les plaies que l'inquiétude fait;naître. N'est-il pas prudent, mon général, que nous attendions ce moment si désiré? Je vous yrie de réfléchir vous-même sur les conséquences qui pourraient en dériver.
Si une démarche, quoique innocente, était susceptible d'interprétation, le moindre des résultats serait de faire perdre au gouverne- * général Christophe, je puis me considérer comme le conservateur tic tes • jours. >. — Extrait .le I écrit publié par Pétion, le 17 janvier 1807. [Î806] CHAPITRE I. 457 ment la confiance du peuple ; alors l'harmonie serait détruite, la
défiance renaîtrait, et le progrès du bien serait retardé dans sa marche. Pesez, dans votre sagesse, mon général, toutes les raisons que
je viensde vous déduire, et je suis persuadé que vous les approuverez. Votre propre gloire exige impérieusement que vous fassiez le
bonheur de vos concitoyens, et vous manqueriez ce but qui doit vous
immortaliser.
la confiance du peuple ; alors l'harmonie serait détruite, la
défiance renaîtrait, et le progrès du bien serait retardé dans sa marche. Pesez, dans votre sagesse, mon général, toutes les raisons que
je viensde vous déduire, et je suis persuadé que vous les approuverez. Votre propre gloire exige impérieusement que vous fassiez le
bonheur de vos concitoyens, et vous manqueriez ce but qui doit vous
immortaliser. J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.
Signé : Pétion. Si cette lettre ne manquait pas d'habileté, elle disait
néanmoins des choses sérieuses à Christophe, des vérités dont il devait se pénétrer pour bien gouverner le
pays, des conseils utiles, enfin, pour faire le bonheur du
peuple; car , en définitive, c'était là la chose essentielle.
Et en quoi consiste donc la véritable habileté, sinon à
découvrir les moyens de réussir dans une œuvre aussi
glorieuse ? Des intrigans astucieux peuvent souvent réussir dans leurs desseins, en employant des supercheries ;
mais leurs succès sont toujours entachés des vues de leur
personnalité, de leur égoïsme : ils auront été adroits, ils
ne seront jamais considérés habiles, par les hommes qui
ont le sens moral. Il est évident que Pétion désirait éviter un conflit entre Gérin et Dartiguenave, et même entre cet officier du
Sud et ses autres camarades. D'après la connaissance qu'il
avait du caractère de chacun, de celui de Gérin en particulier, de la situation de ce département, il pouvait craindre que Dartiguenave, en voulant user des pouvoirs extraordinaires qu'il avait reçus, aurait été victime de son
zèle dans ces momens de sérieuse agitation, que sa présence eût encore augmentée *. Pensant ainsi, indépen1 « Quand Dartiguenave arriva au Port-au-Prince porteur de telles instruc-
« tions, il fui accueilli avec indignation. Comme représentant du chef du 438 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DT1AÏTI. damment de ce qu'il voyait quel était le but réel de Christ
tophe, ne devait-il pas faire usage des conseils que
celui-ci lui avait recommandé de donner à son en?
voyé? Pétion pouvait-il, devait-il laisser annuler l'autorité de
Gérin, lorsque celui-ci la tenait de la même source d'où
était; sortie celle de Christophe ? Si ce général-ministre
ne s'était pas mis à la tête de l'insurrection du Sud, eûtelle réussi contre Dessalines, et Christophe aurait-il été
chef du gouvernement ? La défection de Pétion lui-même
n'avait-elle pas assuré ce résultat ? Et ce serait après l'avoir proclamé, qu'ils auraient consenti à s'effacer devant
lui? Il faut se pénétrer de ces précédens et de la situation des choses, pour juger de la conduite de Pétion.
Elle fut habile, nous en convenons ; mais elle était également ferme et fondée sur le droit qu'ils avaient, Gérin et
Pétion, à la considération et au respect de Christophe. « gouvernement, il ne pouvait que contrarier Pétion et Gérin qui exerçaient
« véritablement la souveraineté dans l'Ouest et le Sud. » — Hist. d'Haïti., t. 3,
p. 358. On a pu être indigné contre Christophe, mais non pas contre Dartiguenave.
M. Madioua donc oublié que cet officier était un compagnon de Pétion dans
le Sud ? N'a-t-il pas lu le 1" paragraphe de la lettre de Pélion qui dit à Christophe, que Dartiguenave est convenu du mauvais effet que produirait sa mission dans le Sud ; qu'il lui écrivait aussi pour lui faire part de leurs réflexions P Dartiguenave fut donc persuadé, convaincu.
On a pu être indigné contre Christophe, mais non pas contre Dartiguenave.
M. Madioua donc oublié que cet officier était un compagnon de Pétion dans
le Sud ? N'a-t-il pas lu le 1" paragraphe de la lettre de Pélion qui dit à Christophe, que Dartiguenave est convenu du mauvais effet que produirait sa mission dans le Sud ; qu'il lui écrivait aussi pour lui faire part de leurs réflexions P Dartiguenave fut donc persuadé, convaincu. Et puis, quelle est donc cette souveraineté que Pétîon et Gérin exerçaient?
Commandans de l'Ouest et du Sud, ils ne devaient pas employer leur autorité
à maintenir ou rétablir l'ordre dans ces départemens ? Si la mission de Dartiguenave n'était propre qu'à agiter davantage le Sud, Pétion dut faire part à
Christophe de sa conviction à cet égard, et espérer qu'il comprendrait cela.
Chef provisoire du gouvernement, Christophe lui-même était-il un souverain ? Le Peuple seul l'était I M. Madiou n'a-t-il pas assisté à une révolution, en 1843, où ce principe était
dans toute sa force, et durant laquelle les généraux de l'armée durent néanmoins exercer leur autorité peur le maintien de l'ordre? Exerçaient-ils la souverainel'' ? [.1806] CHAPITRE I. 459 Puisqu'il l'oubliait si vite, il fallait le lui rappeler ; et
Pétion le fit avec sagacité, fermeté et franchise tout à la
fois, en mettant sous ses yeux les plus sérieuses réflexions. Mais Christophe ne lui tint pas compte de tout ce qu'il
lui disait par sa lettre, parce qu'il se croyait un tel droit
à la succession impériale de Dessalines, qu'il lui semblait
que tous ces hommes qui l'avaient reconnu comme chef
du gouvernement, n'avaient rempli que leur devoir et de-*
vaient maintenant courber devant son autorité. Il rappela Dartiguenave au Cap, mais pour le faire assassiner,
parce qu'il n'avait pas passé outre les conseils de Pétion,
ïl répondit à la lettre de ce dernier par celle qui suit : Au quartier-général du fort Henry, le 19 décembre 1806,
an 3e de l'indépendance. Henry Christophe, général en chef de l'armée d'Haïti, A. S. E. le général de division Pétion, commandant
la 2e division de l'Ouest. Je viens, général, de recevoir vos deux lettres du 9 et du 10 du
présent, celle du 9 sans signature. La première m'apprend que le 3e bataillon de la 20e demi-brigade,
en garnison au Mirebalais, a quitté sans ordre son poste pour se rendre au Port-au-Prince, où vous l'avez fait caserner dans la crainte
qu'il ne se fût répandu dans les bois, si vous l'eussiez renvoyé à son
poste. Il est étonnant, Monsieur le général, que, connaissant la conséquence de la démarche de ce bataillon, vous ne lui ayez pas prescrit sur le champ de retourner à son poste, au risque de le voir se
répandre dans les bois. Vous n'ignorez pas que l'exemple qu'il vient
de donner ne peut que produire les plus funestes effets, et l'on aurait trouvé bien promptement le moyen de le faire sortir du bois où
il se serait réfugié. Je ne puis donc que rn étonner que ce bataillon
soit jusqu'à ce moment au Port-au-Prince, dans vos casernes.
ce bataillon, vous ne lui ayez pas prescrit sur le champ de retourner à son poste, au risque de le voir se
répandre dans les bois. Vous n'ignorez pas que l'exemple qu'il vient
de donner ne peut que produire les plus funestes effets, et l'on aurait trouvé bien promptement le moyen de le faire sortir du bois où
il se serait réfugié. Je ne puis donc que rn étonner que ce bataillon
soit jusqu'à ce moment au Port-au-Prince, dans vos casernes. 440 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Votre seconde lettre, relativement à la mission du général Dartib
guenave que j'ai envoyé dans le Sud, m étonne aussi. Je ne pouvais
m'attendre, Monsieur le général, qu'un officier envoyé par le gou^
vernement, pût éprouver aucune difficulté à remplir la mission qui
lui était confiée, ni faire perdre au gouvernement la confiance du
peuple, faire naître la défiance, détruire l'harmonie, et retarder les
progrès du bien. Je désirerais savoir, et c'est ce dont vous ne m'avez
pas instruit, comment la mission du général Dartiguenave peut paraître au général Gérin, un dessein formé d'avilir son autorité aux
yeux de ces hommes qui se sont volontairement rangés sous son corn,
mandement. Le général Gérin, en se mettant le premier à la tête de ceux qui
ont contribué au renversement du gouvernement précédent, pouvait-il prétendre à la propriété des divisions du Sud? Espérait-il
que ce serait le prix de ses services ? Le général Gérin, d'après ce qu'il m'a écrit, est bien loin de penser comme vous me le donnez à entendre, il se plaint à moi des intrigues qu'ont employées les factieux pour troubler l'ordre, des
peines qu'il a eues pour réprimer l'ambition des places et la cupidité
dans les deux divisions du Sud. Et plût à Dieu qu'il pût y parvenir !
Je désire de tout mon cœur qu'il déjoue ces gens à partis qui poursuivent les grades et la fortune, et contre lesquels ce général est
obligé d'employer des voies de rigueur pour les réprimer. Je ne puis m'empêcher de vous avouer que je découvre de plus en
plus, Monsieur le général, le fil de toutes les trames, de toutes les
menées qui ont lieu dans l'Ouest et le Sud. Je n'ai jamais su tergiverser, j'aime qu'on me parle ouvertement, et qu'on s'explique catégoriquement ; si vous n'avez pas toujours réfléchi en m'écrivant
vos lettres, je n'ai jamais manqué de le faire en les recevant. Les esprits sont tendus, dites-vous, vers la constitution. Je l'attends aussi avec la plus grande impatience : j'espère qu'elle ne sera
pas uniquement consacrée à favoriser les intrigans, et à leur donner
les moyens d'alimenter leurs passions. Le bonheur de nos concitoyens sera toujours le but de toutes mes mesures, et ma gloire la
plus chère ; mais je ne ferai jamais consister cette gloire à favoriser
les factieux et à contribuer à leurs desseins.
recevant. Les esprits sont tendus, dites-vous, vers la constitution. Je l'attends aussi avec la plus grande impatience : j'espère qu'elle ne sera
pas uniquement consacrée à favoriser les intrigans, et à leur donner
les moyens d'alimenter leurs passions. Le bonheur de nos concitoyens sera toujours le but de toutes mes mesures, et ma gloire la
plus chère ; mais je ne ferai jamais consister cette gloire à favoriser
les factieux et à contribuer à leurs desseins. j'ai l'honneur de vous saluer. Signé: Henry Gfristophe, [1806J CHAPITRE I. 441 Il suffirait de cette lettre pour faire connaître le caractère de Christophe. On y voit prédominer cet orgueil
hautain qui le distingua dans tout le cours de sa carrière,
et qui le porta à la terminer avec une résolution qui ne
manqua pas de dignité. On y reconnaît cette présomption dans les moyens que donnent la force et la terreur,
et l'on comprend pourquoi il fut un tyran d'une impitoyable cruauté. Il y laisse percer cette prétention qu'il avait
constamment nourrie, de succéder au pouvoir intégral
de Dessalines, et dont son impatiente ambition devança
l'époque, par ses communications confidentielles à Geffrard et à Pétion. Selon lui, ce dernier avait tort de penser qu'il dût avoir des égards, et pour Gérin et pour l'ar^
mée et les populations du Sud qui l'avaient placé à leur
tête ; Gérin lui-même ne devait espérer d'y continuer son
haut commandement que par son bon plaisir ! C'étaient
bien là, des idées dignes du futur Roi qui régna souverainement sur le Nord et l'Artibonite. Mais dans les autres départemens d'Haïti, il y avait aussi un souverain
dont l'autorité devait l'emporter à la fin sur la sienne.
Ecoutons son langage par l'un de ses plus fermes soutiens,
de ses plus nobles organes : Port-au-Prince, le 24 décembre 1806. Le général de division Pétion, commandant la 2me division de
l'Ouest, et membre de l'assemblée constituante, Au général en chef Henry Christophe, chef provisoire du gouvernement. J'ai reçu, général, votre lettre du 19 courant, à laquelle je vais
répondre. A l'égard de ce que vous me dites relativement au 3me bataillon
de la 20me demi-brigade, j'avais senti aussi toute la conséquence de
sa démarche; mais je n'ai pas pensé que dans les circonstances où 442 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. nous sommes, la sévérité fût le seul remède auquel il fallut recourir ; et je suis loin de croire qu'elle aurait produit l'effet que
vous présumiez. Dans le passage d'un gouvernement à un autre, si
l'on peut s'opposer à ce que les lois soient entièrement suspendues,
il est difficile d'empêcher qu'elles ne perdent une partie de leur force
et de leur énergie. Quant à la mission du général Dartiguenave dans le Sud, je n'ai
fait que me conformer à votre lettre dont il était porteur et par la--
quelle vous m'invitiez à l'aider de mes conseils ; et si je me suis permis de vous faire quelques observations, ce n'est que parce que vous
m'avez autorisé à cela par plusieurs de vos lettres, entre autres celle
du 23 octobre où vous vous expliquez ainsi : « Personne mieux que
« vous, mon cher camarade, ne connaît mes principes et mon dé-
« sintéressement pour toute espèce d'emploi ; il m'a fallu un aussi
« puissant motif pour me déterminer à accepter ce fardeau énorme,
« avec la persuasion que j'ai, que vous concourrez en votre parti-
« culier à m'aider de vos lumières, lorsque le bien public l'exi-
« géra. »
tres, entre autres celle
du 23 octobre où vous vous expliquez ainsi : « Personne mieux que
« vous, mon cher camarade, ne connaît mes principes et mon dé-
« sintéressement pour toute espèce d'emploi ; il m'a fallu un aussi
« puissant motif pour me déterminer à accepter ce fardeau énorme,
« avec la persuasion que j'ai, que vous concourrez en votre parti-
« culier à m'aider de vos lumières, lorsque le bien public l'exi-
« géra. » Connaissant les principes du général Gérin, je suis persuadé, général, qu'il ne regarde pas plus les deux divisions du Sud comme sa
propriété, que je ne regarde celle de l'Ouest comme la mienne. Je
pense même qu'aucun autre fonctionnaire ne peut avoir une semblable idée. Le prix des services du général Gérin, comme le prix des
miens, est la gloire d'avoir reconquis la liberté de notre pays. Si
nous avions de V ambition, après la journée du 47 octobre, nousétions
les maîtres d'y donner un libre cours, tandis que notre démarche ,
au contraire, a prouvé quel était notre désintéressement. Le grade
de général de division que j'occupe en ce moment suffit à mon ambition, et je serai toujours prêt à m'en démettre, lorsque le bien
public l'exigera. J'ai prouvé plus d'une fois que je n'ai jamais connu
ni l'intrigue ni l'ambition ; la voix publique ne laisse aucim doute
à cet égard. C'est pourquoi j'eusse désiré que vous m'eussiez fait
connaître quels sont ceux qui tiennent le fil des trames que vous dites
qui s'ourdissent dans l'Ouest et dans le Sud; car j'aime aussi que
l'on me parle ouvertement et que l'on s'exprime catégoriquement :
alors, je pourrais y répondre. L'accusation que vous me faites, de ne pas réfléchir sur les lettres
que je vous écris, m'a fait beaucoup refléchir sur la vôtre et sur
votre dernière proclamation, et j'y ai vu un acte peu propre à ra- [1806] CHAPITRE I. 443 mener les esprits vers un même but. Je crois devoir vous dire que
j'ai l'habitude aussi de réfléchir sur mes actions ; et dans toutes, je
prends pour guide, V opinion publique et l'intérêt de mon pays. Enfin, citoyen général, la constitution va paraître ; et je suis
comme vous d'avis qu'elle ne sera point consacrée uniquement à favoriser les intrigans, ni à leur donner les moyens d'alimenter leurs
passions. Le peuple, en abattant le tyran à la journée à jamais mé^
morable du 17 octobre, n'a pas fait la guerre pour tuer un homme,
mais bien pour détruire la tyrannie et pour changer la forme d'un
gouvernement qui ne pouvait lui convenir en rien, et établir sa souveraineté. C'est au moment que cet acte de sa volonté suprême devra
recevoir son exécution, qu'on connaîtra les ambitieux et les intrigans. Pour moi, je suis prêt à déposer à ses pieds les pouvoirs que
je reconnais ne tenir que de lui, et à soumettre ma volonté particulière à la volonté générale. C'est alors que le peuple distinguera ses
vrais amis d'avec les ambitieux : malheur à ces derniers S'il
n'a pas craint d'abattre la tête de Dessalines, pourra-t-il trembler
devant des intrigans et des ambitieux subalternes ?
'on connaîtra les ambitieux et les intrigans. Pour moi, je suis prêt à déposer à ses pieds les pouvoirs que
je reconnais ne tenir que de lui, et à soumettre ma volonté particulière à la volonté générale. C'est alors que le peuple distinguera ses
vrais amis d'avec les ambitieux : malheur à ces derniers S'il
n'a pas craint d'abattre la tête de Dessalines, pourra-t-il trembler
devant des intrigans et des ambitieux subalternes ? J'ai l'honneur de vous saluer.
Signé : Pétion. Si Christophe fit preuve d'arrogance dans sa lettre,
Pétion sut l'en relever par un bien digne langage dans
les divers paragraphes de la sienne. Dans les deux premiers, il se justifie pleinement d'avoir
toléré la présence au Port-au-Prince du bataillon de la 20%
par cette profonde observation de l'homme d'Etat relative
aux conséquences naturelles de toute révolution, et d'à-*
voir conseillé Dartiguenave de surseoir à sa mission, par
la confiance même que Christophe semblait mettre en lui,
en l'invitant à l'aider de ses lumières. Dans les 3e et 4e paragraphes où il montre tant de modestie et de fierté en
même temps, comme il se sent fort de cette voix publique h laquelle il fait allusion, de cette opinion générale
avec laquelle il est en accord parfait ! Dans le dernier en.- 444 études sur l'histoire d'Haïti. core, comme il paraît convaincu de la Souveraineté et de la
Majesté du peuple, de la légitimité de ses droits, de /'06/igation où sont les chefs d'y rendre hommage ! Quelle
menace faite à l'ambition de Christophe, dans ces mots :
« Malheur à ces derniers S'il n'a pas craint d'abat-
« tre la tête de Dessalines, pourra-t-il trembler devant
« des iùtrigans et des ambitieux subalternes ? » Après ces deux lettres, de Christophe et de Pétion, on
voit poindre à l'horizon le nuage lugubre d'où sortira le
fléau d'une nouvelle guerre civile entre les infortunés
enfans d'Haïti, et qui commença huit jours après la lettre
de Pétion. Au 24 décembre où il l'écrivit, la tempête
s'amoncelait déjà ; car Pétion y parle d'une proclamation qu'il appelait la dernière, tandis que le même jour,
une autre, bien plus virulente, émanait de Christophe.
on
voit poindre à l'horizon le nuage lugubre d'où sortira le
fléau d'une nouvelle guerre civile entre les infortunés
enfans d'Haïti, et qui commença huit jours après la lettre
de Pétion. Au 24 décembre où il l'écrivit, la tempête
s'amoncelait déjà ; car Pétion y parle d'une proclamation qu'il appelait la dernière, tandis que le même jour,
une autre, bien plus virulente, émanait de Christophe. Dans le chapitre suivant, nous allons dire les motifs
de ces deux proclamations, parler enfin delà formation
de l'assemblée constituante, et revenir sur quelques faits
qui ont besoin d'être expliqués. CHAPITRÉ If. formation de l'assemblée constituante. — Pétion s'y fait élire pour instituer
la République. — Aveu que lui fait Roumage aîné, député du Cap, au sujet
de la constitution préparée par ordre de Christophe. — Pétion fait faire de
fausses élections dans l'Ouest et le Sud, pour avoir la majorité et déjouer ce
projet. — Examen de ce procédé. — Rapports confidentiels de J. Hugonin
et F. Ferrier à Christophe. — Sa proclamation du 18 décembre. — Examen
de cet acte par lequel il se prépare à la guerre civile. — L'assemblée constituante ouvre ses séances le 18 décembre. — Elle forme un comité de constitution présidé par Pétion. — Limitation extrême des attributions du pouvoir exécutif. — J. Hugonin en informe Christophe. — Sa proclamation du
24 décembre qui déclare Pétion et d'autres en étal de révolte. — Le 27,1e
comité présente un rapport et un projet de constitution à l'assemblée, qui le
vote à la majorité. — Examen du rapport du comité.— Analyse de la constitution. — Protestation contre elle, signée par 25 députés du Nord et de
l'Artibonite. —Joie publique au Port-au-Prince. — Christophe est élu Présisidcnl d'Haïti. — Election de 24 sénateurs. — Christophe en marche contre
le Port-au-Prince. — Il fait assassiner les généraux Dartiguenave et Cangé,
et plusieurs autres officiers. — Le général Bazelais vient annoncer sa marche
à Pétion. — Mesures que prend Pétion. — Il sort du Port-au-Prince contre
l'ennemi. — La majorité des sénateurs constitue et organise le Sénat, qui
se déclare en permanence et prend quelques mesures. En recevant la circulaire de Christophe, du 5 novembre, relative à la formation de l'assemblée qui devait donner une constitution au pays, Pétion, Gérin et Férou s'y
étaient Conformés loyalement, comme leurs collègues
dans l'Artibonite et le Nord. Ils reconnurent tous, de
même que Christophe, « la nécessité d'aider de leurs 4ÀS ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. « lumières le choix du peuple, en indiquant les persoti-
« nés qui étaient dignes de sa confiance et qui pouvaient
« mieux concourir à cette œuvre. » Dans l'état des choses, c'était, de leur part, un acte de patriotisme : ils avaient
guidé les efforts de la nation pour la conquête de l'indépendance, ils pouvaient, ils devaient diriger les élections.
Les lumières n'étaient pas assez avancées dans le pays.
d'haÏTI. « lumières le choix du peuple, en indiquant les persoti-
« nés qui étaient dignes de sa confiance et qui pouvaient
« mieux concourir à cette œuvre. » Dans l'état des choses, c'était, de leur part, un acte de patriotisme : ils avaient
guidé les efforts de la nation pour la conquête de l'indépendance, ils pouvaient, ils devaient diriger les élections.
Les lumières n'étaient pas assez avancées dans le pays. Elles eurent donc lieu dans toutes les paroisses reconnues comme telles, dans le sens de ce principe posé
dans la circulaire : — « Que la non-résidence dans la
« paroisse n'était pas une qualité exclusive de l'élection*
« tout ciloyen d'Haïti ayant droit à la nomination parce tout où il en serait jugé digne. » Si Christophe et les généraux du Nord et de l'Artibonite firent nommer les hommes qui leur parurent aptes à
remplir cette mission, Pétion, Gérin et Férou firent nommerjjégalement ceux qui présentaient la même aptitude,
dans l'Ouest et dans le Sud. Pétion et Gérin firent plus ;
ils se firent élire membres de l'assemblée. Férou, se mourant déjà, ne pouvait y songer. Pourquoi cette précaution, de la part de Pétion surtout? Parce qu'il connaissait Christophe à fond, que sa
lettre à Yayou et la mission de Bonnet au Cap l'avaient
encore éclairé sur ses sentimens intimes. Il voulait donc
faire partie de l'assemblée, pour y présenter ses opinions
politiques, faire constituer le pays en République, organiser le gouvernement de manière à ne pas voir se reproduire l'autocratie de Dessalines. C'est ce qui explique
sa réponse à l'officier de confiance que Christophe envoya auprès de lui, — ■ qu'il monterait à la tribune pour
repousser une semblable proposition. Gérin ne désirait certainement pas le renouvellement [1806] CHAPITRE II. 447 de la tyrannie de Dessalines ; mais par ses idées politiques, il n'était pas aussi républicain que Pétion ; il eût
voulu une forme de gouvernement en rapport avec son
caractère despotique. Soit qu'il craignît de se trouver en
dissidence avec Pétion et avec les autres membres de
l'Ouest et du Sud dont il connaissait les opinions, soit plutôt que les agitations incessantes du Sud le retinrent dans
ce département, toujours est-il qu'il ne se présenta pas
à l'assemblée constituante ; et ce fut heureux * . Pétion devait nécessairement y primer, ayant le concours d'hommes tels que les deux Blanchet, Théodat
Trichet, Bonnet, Lys, Boyer, Daumec, David-Troy, etc.,
certainement plus capables de manier la parole que la
plupart des députés du Nord et de l'Artibonite. Tel était
son espoir, en restant dans la légalité, en laissant à chacun la faculté de manifester ses opinions politiques, mais
en comptant en même temps sur l'influence des idées,
pour voter une constitution conforme aux siennes.
tels que les deux Blanchet, Théodat
Trichet, Bonnet, Lys, Boyer, Daumec, David-Troy, etc.,
certainement plus capables de manier la parole que la
plupart des députés du Nord et de l'Artibonite. Tel était
son espoir, en restant dans la légalité, en laissant à chacun la faculté de manifester ses opinions politiques, mais
en comptant en même temps sur l'influence des idées,
pour voter une constitution conforme aux siennes. Mais, les députés du Nord et de l'Artibonite étant successivement arrivés au Port-au-Prince dès le 50 novembre, conformément à la circulaire de Christophe, et tous
les députés du Sud ne Tétant pas encore, à cause des difficultés nées des agitations, Pétion vit le nombre des pre1 Le général Bonnet m'a dit, que lorsque Gérin vint au Port-au-Prince au
secours de cette ville attaquée par Christophe, étant au sénat après cela, Gérin fit à ses collègues, notamment à Bonnet, le reproche d'avoir constitué le
pays en République. Ses idées à cet égard étaient d'ériger un Etat sous le
nom de Caciquat, et de donner au chef du gouvernement une autorité analogue à celle des Caciques aborigènes d'Haïti. Il eût voulu aussi un privilège
en faveur des en/ans des signataires de l'acte d'indépendance. Bonnet soutenant qu'il eût été inconvenant de rappeler les formes primitives d'un peuple
qui n'existait plus depuis des siècles, et la nécessité de l'égalité entre tous les
citoyens, Gérin se fâcha, en disant : t Mais diable ! le fils du général Gérin
« ne peut pas être l'égal d'un premier venu ! » Voilà de ces idées qui l'empêchèrent d'exercer aucune influence, qui faisaient rire de lui. 448 études sur l'histoire d'haïti. miers, en même temps que Roumage aîné, député du
Cap et directeur des domaines, lui fit une confidence importante. Déjà, au Cap même, Roumage avait averti Ronnet, que Christophe allait faire tendre une embuscade au
Camp-Coq, entre Limbe et Plaisance, pour le faire assassiner avec les autres membres de la députation : ce qui
avait nécessité le prompt départ de Ronnet du Cap *. Roumage fit donc savoir à Pétion, que la constitution
que voulait Christophe, était toute faite ; qu'elle avait
été rédigée par Rouanez jeune d'après ses ordres ; que
tous les députés du Nord et de l'Artibonite avaient reçu
L'injonction de la proposer et de la voter : ce qui eût été
facile, puisqu'ils seraient en majorité dans l'assemblée.
Roumage se dévoua ainsi à une mort honorable 2. Il fut tout aussi facile à Pétion de s'assurer, par d'autres députés, delà véracité d'une information qui importait tant à la nation. L'estime générale dont il jouissait
dans toutes les parties du pays, l'accueil bienveillant et
distingué qu'il avait fait à ces concitoyens du Nord et de
l'Artibonite, lui firent obtenir cet aveu. Il était évident
que sa réponse à l'officier, transmise à Christophe, avait
motivé cette adroite manœuvre de sa part. Pour arriver
à ses fins, le chef provisoire du gouvernement n'avait pas
reculé devant la violation de la liberté du vote ; et cependant, il allait garder un semblant de légalité dans
l'œuvre constitutionnelle. Dans une telle occurence, fallait-il laisser à Christophe la faculté de miner les libertés
publiques, au profit du hideux despotisme qu'il développa
dans la suite ? Pétion était trop bon ingénieur politique,
cette adroite manœuvre de sa part. Pour arriver
à ses fins, le chef provisoire du gouvernement n'avait pas
reculé devant la violation de la liberté du vote ; et cependant, il allait garder un semblant de légalité dans
l'œuvre constitutionnelle. Dans une telle occurence, fallait-il laisser à Christophe la faculté de miner les libertés
publiques, au profit du hideux despotisme qu'il développa
dans la suite ? Pétion était trop bon ingénieur politique, 1 Hist. d'Haïti, t. 3. p. 348. 2 Roumage aîné avait adopté aussi les principes de la constitution de 1806
Il mourut par ces deux motifs. [1800] ciiAPiTUE il. 449 pour ne pas établir une contre-mine au profit du peuple
souverain. C'est alors qu'il fit commencer la rédaetion de la constitution de 1806, dont les bases étaient arrêtées dans
son esprit comme dans celui de ses collaborateurs intimes. Mais cela ne suffisait pas : il restait toujours une ma -
jorité parmi les députés, obligée, contrainte de voter la
constitution de Christophe, sons peine d assassinat. Pour
l'emporter dans l'assemblée, il fallut recourir à un surcroît de députés pour 1' 'Ouest et le Sud. Pétion dépêcha
immédiatement Lys et David-Troy auprès de Gérin et de
Férou, afin de leur communiquer l'informaliou qu'il
avait reçue, et de leur prouver l'impérieuse nécessité
d'en faire élire par les moindres bourgades du Sud, où il
y en avait tant, non classées comme paroisses '. L'Ouest
en fournit quelques-uns aussi, provenant de l'arrondissement de Jacmel. Voilà comment et pourquoi il y eut
majorité du côté de l'Ouest et du Sud, il y eut retard
dans les travaux de l'assemblée constituante. On dira, sans doute, que Pétion manquait de sincérité
en agissant ainsi ; qu'il violait lui-même la légalité, la
convention à laquelle il souscrivit, et qu'il paraît même
avoir proposée, de nommer un seul député pur paroisse. Nous répondons à cela, qu'il ne pouvait être un niais
politique; que Christophe lui ayant d'abord fait connaître son intention d'avoir une autorité exorbitante,
ayant ensuite rusé pour se la faire donner avec l'apparence de la légalité, et employé son pouvoir provisoire ' On ne nomma pas deux députés par paroissp, comire Ta dit M. Madiou ;
mais un dans chacune de ces bourgades qui n'étaient point reconnues comme
paroisses. Il eût été par trop absurde de venir présenter deux élections par
paroisse, lorsque chacune devait fournir un seul député. t. vi. 29 450 ÉTUDES SUR L HISTOIRE U HAÏTI. pour intimider les députés, Pétion eût mérité la risée de
la postérité, s'il se fût arrêté à un tel scrupule de conscience en présence des procédés du chef provisoire du
gouvernement ; car il s'agissait moins de l'enjeu de sa
personne en cette circonstance, que de la garantie individuelle de chaque citoyen, des droits du peuple entier,
aux prises avec les prétentions d'un despote ingrat. Il ne
pouvait user d'aucun autre moyen que de celui-là pour
déjouer le plan de Christophe, et il fit fort bien de l'employer.
é à un tel scrupule de conscience en présence des procédés du chef provisoire du
gouvernement ; car il s'agissait moins de l'enjeu de sa
personne en cette circonstance, que de la garantie individuelle de chaque citoyen, des droits du peuple entier,
aux prises avec les prétentions d'un despote ingrat. Il ne
pouvait user d'aucun autre moyen que de celui-là pour
déjouer le plan de Christophe, et il fit fort bien de l'employer. Mais, dira-t-on encore, une telle conduite de sa part
devait inévitablement amener la guerre civile. Eh bien ! oui, la guerre civile, préférable, pour les populations de l'Ouest, et du Sud, au joug ignominieux d'un
barbare qu'elles avaient honoré de leurs suffrages. Et
quel était donc le droit de H. Christophe, d'imposer sa
volonté personnelle à tous ces hommes qui l'avaient proclamé chef du gouvernement? Si Rigaud avait pu, avait
dû résister à celle de Toussaint Louverture, — à plus
forte raison Pétion devait-il résister à celle de Christophe, comme il avait dû concourir à abattre Dessalines. La guerre civile? Mais, pour l'expérience du peuple
haïtien, elle allait mettre en parallèle — l'arbitraire et
la loi, — la violence et la modération, — la cruauté et
l'humanité, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu d'assurer le triomphe de l'Occident sur le Nord, de la civilisation sur la
barbarie. Les nations peuvent-elles toujours éviter de
pareilles calamités ? Le plus souvent, c'est dans le sang
qu'elles se régénèrent. Honte à ceux dont l'ambition ou
l'injustice sont cause qu'il en soit versé ! Honneur à ceux
dont l'énergie accepte un défi semblable ! L'indépendance
d'Haïti ne fut-elle pas le résultat définitif de l'injustice \ [1808] cuapitre h. 451 de la France, attisant le feu des discordes civiles pour
ramener l'Esclavage sur ce sol qu'elle avait si généreusement légué à la Liberté ? Eh bien ! le triomphe des principes qui régissent les hommes dans la société civile, deait résulter aussi de l'ambition de Christophe, qui avait
provoqué la destruction de la tyrannie, et qui voulait la
reconstituer. C'est en vain que le despotisme espère étouffer toujours les idées ; il en jaillit de chaque goutte de
sang quiUait verser injustement : elles éclairent les peuples sur leurs droits imprescriptibles. Dartiguenave était arrivé au Port-au-Prince dans les
premiers jours de décembre, porteur de la lettre de Christophe à Pétion, du 30 novembre. Ce fut le 10 décembre
que ce dernier y répondit, pour faire ses observations sur
l'inopportunité delà mission que ce général allait remplir
dans le Sud. Les affidés de Christophe, parmi les députés du Nord, Juste Hugonin et Félix Ferrier, ne purent
ignorer le délai mis par Pétion à l'exécution de cette
mission, non plus que le consentement donné par Dartiguenave à attendre de nouveaux ordres : ils écrivirent
à leur maître, et envenimèrent cette situation. Probablement, ils l'informèrent aussi de l'envoi de Lys et de DavidTroy dans le Sud, sans savoir peut-être le but de leur
mission. C'est ce qui explique le passage de la lettre de
Christophe à Pétion, du 19 décembre, relatif aux trames
et aux menées qui avaient lieu, disait-il, dans l'Ouest et
le Sud. Mais cette lettre n'était que le résultat aussi d'une
proclamation qu'il avait publiée la veille, le 18 décembre, où on lisait ce paragraphe :
l'informèrent aussi de l'envoi de Lys et de DavidTroy dans le Sud, sans savoir peut-être le but de leur
mission. C'est ce qui explique le passage de la lettre de
Christophe à Pétion, du 19 décembre, relatif aux trames
et aux menées qui avaient lieu, disait-il, dans l'Ouest et
le Sud. Mais cette lettre n'était que le résultat aussi d'une
proclamation qu'il avait publiée la veille, le 18 décembre, où on lisait ce paragraphe : « D'après les agitations qui viennent de se manifester
« dans les brigades de plusieurs divisions, il n'est plus 4j2 études sur l'histoire d'haïti. « permis de douter que les agents secrets de quelques
« ambitieux n'aient été envoyés pour soulever lestrou-
« pes contre l'autorité légitime, et les porter à refuser
« la solde régulière que j'ai établie d'après l'état de nos
« ressources. Quel moment ont- ils choisi pour l'exécu-
« tionde leurs indignes projets? Celui où l'assemblée
« d'Haïti que j'ai convoquée doit commencer le travail
« delà constitution. Il est aisé de s'apercevoir quel est
« le but de ces ennemis de notre pays; tandis qu'ils re-
« tardent, d'un côté, l'arrivée des députés du Sud, pour
« avoir le temps d'intriguer et de se préparer le terrain,
« leurs émissaires se répandent parmi les troupes des
« brigades de la lre division de l'Ouest, pour les engager
« à la désertion. C'est ainsi que l'on a persuadé aux mu-
« siciens de la 4e demi-brigade de quitter leurs drapeaux,
« et qu'on a souffert que le 5e bataillon de la 20edemi-bri-
« gadeait abandonné sagarnisonduMirebalais, malgré les
« ordres formels de ses officiers. On s'est servi de quelques
« autres déserteurs, partis précédemment, qu'on a ren-
« voyés de leurs corps, pour tâcher de gagner leurs camara -
« des,etsoî^erparmieuxl'insurrection et la révolte, etc.»
M. Madiou dit aussi : « Pendant que Dartiguenave se
« trouvait dans l'impossibilité de remplir la mission que
« le chef du gouvernement lui avait confiée, par l'oppo-
« sition qu'il rencontrait en Pétion, les émissaires de
« l'Ouest et du Sud, répandus dans le Nord, y semaient
« toujours la discorde et l'insubordination. Le caractère
a de Christophe s'aigrissait de plus en plus, sa défiance
« était au comble, à l'égard des révolutionnaires du Sud et
« de l'Ouest... Le Sud était devenu pour lui un chaos
a dans lequel ses idées ne pouvaient plus pénétrer... ' »
-
« sition qu'il rencontrait en Pétion, les émissaires de
« l'Ouest et du Sud, répandus dans le Nord, y semaient
« toujours la discorde et l'insubordination. Le caractère
a de Christophe s'aigrissait de plus en plus, sa défiance
« était au comble, à l'égard des révolutionnaires du Sud et
« de l'Ouest... Le Sud était devenu pour lui un chaos
a dans lequel ses idées ne pouvaient plus pénétrer... ' » > Hist. d'Haïti, t. 3, p. 359. -Fort heureusement pour le Sud ! car tes idées [1800] CHAPITRE II. 455 Il est évident que cet auteur n'a fait que reproduire les
plaintes de Christophe, consignées dans sa proclamation,
à la seule différence que celui-ci fait entendre assez clairement que c'est de Pétion qu'il parle, et de quelques
autres citoyens alors au Port-au-Prince, et qu'il désigne
comme des ambitieux et des ennemis du pays, qui, selon
lui, ont envoyé des émissaires dans l'Artibonite (et non
dans le Nord : ambitieux qu'il a nommés dans sa proclamation du 24 décembre) ; tandis que M. Madiou parle
d'émissaires du Sud qui auraient aussi concouru à cetle
œuvre déloyale. Le Sud, agité dans son propre sein, devenu un chaos indébrouiliable, même pour Christophe,
aurait songé à envoyer des émissaires dans le Nord pour
y semer la discorde et l'insubordination ! S'il y avait
quelqu'un, dans ce département, qui eût pu concevoir
une telle idée, c'aurait été Gérin ; mais a-t-il été cité
parmi les autres ambitieux? Nous produirons bientôt
cette proclamation du 24 décembre, et voyez d'ailleurs
que, dans sa lettre du 19, Christophe en fait l'éloge1.
Mais disons : quelle foi la postérité, qui juge les homn 'avaient pas le cachet d'une Providence b enfaisante, comme celle qui débrouilla le chaos du monde. ' Ce qui n'est qu'allégations de la part de Christophe, intéressé à accuser
ses adversaires, deviendraitya«ir avères dans l'Histoire d'Haïti. Elle dit encore
que Férou mourut en décembre, il n'est mort que le 16 janvier 1807 ; qu'avant
sa mort, il avait nommé Bergerac Trichet adjudant-général. Le 25 janvier, le
Sénat qualifia cet officier de chef de bataillon, en l'élevant au grade de colonel •. donc Férou n'avait pas fait ce. qui fut rapporté à Christophe et qui
contribua à l'aigrir, à accroître sa défiance. (T. 3, p. 359.) Il eut tort de donner sa conliance seulement à des espions, à des flatteurs. Si nous ne critiquons pas nos traditions populaires, auxquelles il nous faut
souvent recourir pour notre histoire nationale ; si nous ne faisons pas la part de
l'exagération et des passions qui se produisent dans les documens, nous nous
exposerons à fausser le jugement de nos lecteurs. C'est par ce motif que j'ai
critiqué les notes d'Inginac, malgré toute l'estime que j'ai eue pour lui. La vérité avant tout ! 454 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI.
nos traditions populaires, auxquelles il nous faut
souvent recourir pour notre histoire nationale ; si nous ne faisons pas la part de
l'exagération et des passions qui se produisent dans les documens, nous nous
exposerons à fausser le jugement de nos lecteurs. C'est par ce motif que j'ai
critiqué les notes d'Inginac, malgré toute l'estime que j'ai eue pour lui. La vérité avant tout ! 454 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI. mes, peut-elle avoii' dans ces accusations de Christophe
contre ses adversaires ? Se voyant déjoué dans ses projets ;
ne voulant pas reconnaître que ses rigueurs despotiques
étaient la seule cause des désertions des soldais ; que les
troupes refusaient la solde ordonnée par lui, parce que
tout d'abord on leur avait donné une paye supérieure ;
que leur mutinerie, leur insubordination, n'étaient que
le résultat de la révolution qui les avait exaltées : il se plaisait à rejeter ses propres torts sur Pétion et d'autres.
Est-ce que Pétion n'avait pas persuadé les 11e et 12e demibrigades de recevoir la solde régulière ordonnée par lui,
en leur rappelant qu'elles lui devaient une obéissance
absolue ? Ayant agi ainsi à l'égard de deux corps qu'il
était de son intérêt de ménager, il ne pouvait envoyer des
agents secrets pour en soulever d'autres par ce motif.
Nous avons assez établi les causes de la désertion des
jeunes gens de la 4e, de ses musiciens et du bataillon de
la 20e, pour ne pas revenir ici sur ces incidens. Ce fut donc après avoir lancé sa proclamation du 18
décembre, que le 19 il écrivit sa lettre arrogante à Pétion.
Quelque ton de supériorité qu'il y prît, on reconnaît que,
se voyant déjoué, il se préparait à la guerre, car il ne
pouvait espérer que Pétion eût souffert patiemment de
telles paroles, après l'avoir signalé dans sa proclamation
par un langage aussi malveillant ; il connaissait son caractère résolu, malgré sa modération habituelle. Enfin, le 18 décembre les députés réguliers et irréguliers se réunirent à l'église du Port-au-Prince et ouvrirent les séances de l'assemblée constituante. La première
eut lieu sous la présidence de César Thélémaque, doyen
Ù'àge et député du Cap. La vérification des pouvoirs [1800] cuapitiie iî. 455 constata 7 i élections ou membres. La plupart des députés
du Nordetde l'Arlibonite prirent la résolution, entre eux
et sans doute par les instructions venues du Cap, de protester contre la tenue de l'assemblée, sa formation et
l'œuvre qu'elle allait faire : ils manifestèrent cependant
leurs observations à cet égard ; mais la majorité les rejeta.
Elle ne pouvait les admettre, en raison des nécessités
qui l'avaient créée ' .
. 455 constata 7 i élections ou membres. La plupart des députés
du Nordetde l'Arlibonite prirent la résolution, entre eux
et sans doute par les instructions venues du Cap, de protester contre la tenue de l'assemblée, sa formation et
l'œuvre qu'elle allait faire : ils manifestèrent cependant
leurs observations à cet égard ; mais la majorité les rejeta.
Elle ne pouvait les admettre, en raison des nécessités
qui l'avaient créée ' . On voulut continuer César Thélémaque dans la présidence définitive ; mais il déclina cet honneur qui fut alors
déféré à l'adjudant-général Blanchet jeune : Montbrun,
du Sud, Almanjor fils, du Nord, furent élus secrétaires. Chacun savait, au Port-au-Prince, que la République
d'Haïti serait proclamée, comme la seule institution jugée propre à assurer les droits de tous les citoyens.
Bruno Blanchet aîné et ïhéodat Trichet en avaient jeté
les bases déjà, d'accord avec Petion, Bonnet, Lys, DavidTroy, Daumec, Boyer et quelques autres. J. Hugonin et
F. Ferrier avisaient Christophe incessamment des moindres particularités parvenues à leur connaissance ; ces
renseignemens plus ou moins vrais, dictés par la bassesse, ne pouvaient qu'exciter son humeur cruelle : il se
faisait une si haute idée de son autorité légitime ! Comme dans toute assemblée nombreuse, un comité
de constitution fut formé, à l'effet de présenter un projet
que les députés auraient à examiner et à discuter en assemblée générale : il fut composé de Pétion, César Thélé1 On a dit cependant, que l'idée de la protestation ne vint qu'après le commencement de la guerre civile, qu'elle fut rédigée au Cap : nous l'admettons
comme antérieure à la guerre, par ce!a que Christophe était informé des élections irrégulières et qu'il dut donner ses instructions en conséquence. 4oG ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. maque, Théodat Trichet, Magloire Ambroise, Bruno
Blanchet, David-Troy, Manigat, Bonnet et Lys. Bruno
Blanchet fut le rédacteur de son rapport à l'assemblée. Pendant que le comité préparait son travail, la lettre
de Christophe à Pétion, du I9décembre, lui parvint avec
la proclamation du 18. On conçoit quelle influence elles
durent exercer sur la limitation des attributions du
pouvoir exécutif dans ce projet. Pétion fut surtout celui
qui porta, soit le comité, soit l'assemblée elle-même à les
restreindre *, Le 24 décembre, le projet de constitution touchait à
son achèvement, quand il expédia sa fière réplique à
Christophe. Mais le même jour, Christophe lançait aussi
sa proclamation qui le signalait comme un révolté. C'est
que, dès le 22, J. Hugonin lui avait écrit que, par la
constitution qu'on préparait, il naîtrait pas plus de pouvoir qu'un caporal. Lisons cette proclamation : « Pétion, Bonnet, Boyer, les deux frères Blanchet,
« Daumec, Lys, Caneauxet quelques autres de leurs infà-
« mes complices, viennent de lever le masque; ils ont mis
« au jour leurs projets. Ils sont en pleine révolte contre
« l'autorité', ils veulent établir une constitution qui mettra
« le pouvoir entre leurs mains, et livrera les finances et
« les places à leurs dispositions. Le général en chef vient
« de donner l'ordre de la marche pour soutenir vos droits
« et pour maintenir votre liberté que l'on veut vous ravir.
« Ces scélérats, une fois parvenus à leurs fins, ne vous
« laisseront pas seulement la faculté de vous plaindre.
projets. Ils sont en pleine révolte contre
« l'autorité', ils veulent établir une constitution qui mettra
« le pouvoir entre leurs mains, et livrera les finances et
« les places à leurs dispositions. Le général en chef vient
« de donner l'ordre de la marche pour soutenir vos droits
« et pour maintenir votre liberté que l'on veut vous ravir.
« Ces scélérats, une fois parvenus à leurs fins, ne vous
« laisseront pas seulement la faculté de vous plaindre. « Il faut marcher, notre devoir nous oblige de main1 Cela est constaté dans un document du Sénat, en juillet 1808, ayant pour
lilre : Remontrances au Président d'Haïti. «• Il doit vous en souvenir, vous
• les avez vous-iuème restreintes par vos observations judicieuses. » [1806] chapitre H. 457 « tenir l'ordre et l'exécution des lois. Que tous les maux
« qu'ils ont préparés retombent sur leurs têtes coupables !
« Votre général ne veut pas transiger avec les ennemis
« de la liberté; il ne veut point tergiverser avec eux. « Il attend de vous, militaires de tous grades, de remet plir votre devoir comme vous l'avez toujours fait; il
« compte sur tous les chefs et officiers des corps, et sur
« leur attention au service. Les factieux ont levé l'éten-
« dard de la révolte, il est juste qu'ils payent de leur for-
« tune, leurs complots funestes. Le pillage de tous les
« lieux où les rebelles seront trouvés, vous est abandonné
« sans restriction. Marchez, et la victoire va couronner la
« justice de notre cause. » Cette proclamation, qu'on n'aurait qu'à tourner contre
Christophe lui-même, pour peindre d'avance le tableau
de son gouvernement, n'était pas faite pour être portée
à la connaissance de Pétion et de ses collaborateurs à
l'assemblée constituante ; aussi ne la surent- ils qu'après
les événemens accomplis par la marche de l'armée du
Nord et de l'Artibonite. S'il y avait réellement des émissaires, des agents secrets de l'Ouest et du Sud, répandus
dans les lieux soumis immédiatement à Christophe, un
seul d'entre eux au moins eût pu s'empresser d'apporter
cet acte au Port-au-Prince : de tels agents sont ordinairement des hommes dévoués, et il fallait vraiment un dévouement à toute épreuve de leur part, pour qu'ils s'exposassent à aller semer la discorde et l'insubordination.
La proclamation même du 18 décembre ne parvint à Pétion, que parce que Christophe la lui adressa, ainsi qu'aux
députés du Nord '. i flbt. d'Haïti, t. 3, p. 3€0. 4£S ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. Enfin, le 27 décembre, le projet de constitution fut
prêt et présenté à l'assemblée constituante. Pétion, et
non Bonnet, comme le dit M. Madiou1, donna lecture du
rapport du comité dont il était le président 2. Bonnet aura
sans doute lu le projet de constitution. Yoici le rapport : Pour rendre une révolution utile, il faut, après s'être fait justice
d'un tyran, frapper encore sur la tyrannie et lui ôter tous moyens de
se reproduire. Tel a été le vœu ainsi que l'objet du peuple, en vous
nommant pour lui donner une constitution.
constituante. Pétion, et
non Bonnet, comme le dit M. Madiou1, donna lecture du
rapport du comité dont il était le président 2. Bonnet aura
sans doute lu le projet de constitution. Yoici le rapport : Pour rendre une révolution utile, il faut, après s'être fait justice
d'un tyran, frapper encore sur la tyrannie et lui ôter tous moyens de
se reproduire. Tel a été le vœu ainsi que l'objet du peuple, en vous
nommant pour lui donner une constitution. Chargés par vous, citoyens, de recueillir les principes et les institutions les plus propres à fonder et à assurer la liberté et le bonheur
de nos concitoyens, nous venons vous présenter le résultat de notre
travail. C'est une vérité incontestable, que le meilleur système de gouvernement est celui qui , étant le mieux adapté au caractère et aux
mœurs du peuple pour qui il est fait, doit lui procurer la plus grande
somme de bonheur. Mais il est également évident et certain , qu'il
est des principes communs à toute bonne constitution. Le plus essentiel de ces principes est la séparation des pouvoirs, puisque leur
concentration dans les mêmes mains est ce qui constitue et définit
le despotisme. Nous vous proposons donc, citoyens, d'établir un Sénat dont les
membres seront élus, pour cette fois, par l'assemblée constituante,
et seront pris, à l'avenir, parmi les fonctionnaires publics que le
peuple aura désignés. Ainsi le Sénat sera composé de militaires qui
se seront signalés par des services rendus à la patrie, et de citoyens
qui, par leurs talens et leurs vertus, auront mérité la confiance publique. Voyez quels avantages doivent résulter de cette institution. Nos
lois ne seront plus l'expression du caprice et de la volonté d'un in- ' Ibid.,p. 366. 2 Remontrances au Président d'Haïti : • Il nous suffira de citer ici ce pa-
« ragraphe du beau rapport de la constitution qui fut lu à la tribune, le 27
« décembre 1806, par Alexandre Pétion. » — Remontrances écrites par Daumcc ' ce document existe dans les archives du Sénat.Voyez aussi Voyage dans
te Nord d'ffàh', page 35. M. H Dumesle l'affirme comme le document du
Sénat. [1806] • chapitre n. 459 dividu toujours porté, par ses passions, à séparer son intérêt particulier de l'intérêt général ; elles seront l'ouvrage d'hommes intègres
et éclairés ; elles seront soumises à un examen sévère et à une discussion publique. Ceux qui les auront dictées Comme sénateurs, seront forcés d'y obéir comme citoyens. Le peuple n'aura plus à craindre que l'impôt pèse sur lui au-delà de ce qu'exigent les besoins de
l'État, parce qu'il aura dans ses représen tans des défenseurs d'autant
plus intéressés à le garantir à cet égard, que le poids porterait sur
eux et leur famille, C'est parla séparation des pouvoirs, citoyens, que les Américains
sont devenus nombreux et florissans dans une progression tellement
rapide, que les annales d'aucun peuple n'offrent un pareil exemple. La séparation des pouvoirs a jeté sur l'Angleterre un éclat que
n'ont pu ternir les défauts de son gouvernement. Nous avons cru devoir vous proposer de composer le Sénat de
vingt-quatre membres. Ce corps ne doit pas être trop nombreux,
l'expédition des affaires en souffrirait : il doit l'être suffisamment
pour que les lois se trouvent conformes, autant que possible, au désir et à la volonté du peuple.
uple n'offrent un pareil exemple. La séparation des pouvoirs a jeté sur l'Angleterre un éclat que
n'ont pu ternir les défauts de son gouvernement. Nous avons cru devoir vous proposer de composer le Sénat de
vingt-quatre membres. Ce corps ne doit pas être trop nombreux,
l'expédition des affaires en souffrirait : il doit l'être suffisamment
pour que les lois se trouvent conformes, autant que possible, au désir et à la volonté du peuple. La nomination aux emplois et aux fonctions de l'Etat, que nous
avons avons attribuée au Sénat, sera toujours un des articles les plus
essentiels dans toute constitution. C'est vouloir pervertir l'esprit public, c'est vouloir préparer l'esclavage de ses concitoyens, que de
reconnaître au pouvoir exécutif cette importante attribution. Les
fonctionnaires publics ne doivent point se considérer comme les créatures d'un individu ; tout doit au contraire leur rappeler qu'ils sont
les agents et les délégués du peuple ou de ses représentans. Ainsi
donc, en bonne théorie, et dans la pratique de tout gouvernement
bien ordonné, le droit de nommer les fonctionnaires publics appartient essentiellement à la puissance législative. Vous n'avez pas oublié ce que produisit sous Dessalines, cette prérogative de nommer aux places qui fut une de ses usurpations. L'ambition et la cupidité s'emparèrent de tous les cœurs ; des
hommes irréprochables jusqu'alors, consentirent, pour obtenir ou
conserver un emploi, à se faire les suppôts et les agents de la tyrannie : d'autres devinrent, à la volonté du tyran, les instrumens de sa
lérocité. Tous les chefs, il est vrai, ne ressemblent point à Dessalines ; mais
en législation, on compte sur les principes et jamais sur les hommes. 4G0 ÉTUDES SU il L'HISTOIRE d' HAÏTI. Celui qui est chargé de faire des lois pour son pays écarte de lui
toute passion, ainsi que toutes affections particulières ; le saint amour
de la patrie remplit son cœur tout entier ; le moment présent n'est
point tout pour lui ; son âme s'élance dans l'avenir ; il s'associe
aux générations qui doivent lui survivre ; il veut que les lois politiques et civiles soient en harmonie avec les lois de la nature, parce
qu'il se regarde comme l'organe et le ministre de cette Providence
divine qui a créé l'homme pour qu'il fût heureux dans tous les
temps. D'ailleurs, citoyens, si nous déléguions au chef du gouvernement
une portion seulement du pouvoir législatif, au lieu de travailler
pour la liberté, nous établirions le despotisme. L'expérience ne prouve-t-elle pas que le pouvoir législatif tend sans cesse au relâchement, tandis que le pouvoir exécutif acquiert sans cesse une plus
grande intensité de force? Nous vous proposons , citoyens , qu'aucune somme ne sorte du
trésor public sans la signature du secrétaire d'Etat qui, placé auprès
du Sénat, sera toujours prêt à lui rendre compte de ses opérations.
Il est juste que le peuple, dont les contributions forment les revenus
de l'Etat, soit instruit de l'emploi qui en a été fait. S'il en était autrement, si, comme dans les monarchies, le trésor public devenait
le trésor d'un individu, la corruption s'introduirait jusque dans le Sénat. Les hommes étant partout les mêmes, ayons la modestie de
croire que nous ne serons pas plus incorruptibles dans notre République, qu'ils ne le sont ailleurs.
est juste que le peuple, dont les contributions forment les revenus
de l'Etat, soit instruit de l'emploi qui en a été fait. S'il en était autrement, si, comme dans les monarchies, le trésor public devenait
le trésor d'un individu, la corruption s'introduirait jusque dans le Sénat. Les hommes étant partout les mêmes, ayons la modestie de
croire que nous ne serons pas plus incorruptibles dans notre République, qu'ils ne le sont ailleurs. Dans la situation où nous nous trouvons avec les autres gouvernemens, il est important de reconnaître au Sénat le droit d'entretenir
les relations extérieures et de conduire les négociations. Nous devons rechercher la bienveillance et cultiver l'amitié de tous les gouvernemens ; en leur payant les égards et le respect qui leur sont
dus, nous aurons droit d'espérer de leur part, un retour de procédés
nobles et généreux. En nous occupant du pouvoir exécutif, nous avons pensé que le
titre modeste de Président était celui qui convenait le plus au premier magistrat de la République. Nous vous proposons qu'il soit
élu pour quatre ans, et qu'il puisse être indéfiniment réélu. Nous
vous proposons aussi qu'il ait le commandement de l'armée et qu'il
nomme les commissaires près les tribunaux. Ces pouvoirs et ces attributions qui excèdent ceux que possédait [1806] CHAPITRE II. 461 le Directoire exécutif de France, rendent extrêmement importante la
carrière qu'il va parcourir. Déjà, nous entendons la voix du peuple
qui lui crie : « Nos représentans vous ont élu à la première magistrature de
« l'Etat; ils ont voulu que vous en fussiez le premier citoyen. Hon-
« neurs, dignités, fortune, ils ont tout accumulé sur votre tête. Si
« vous le méritez, vous serez toute votre vie environné de l'éclat du
« commandement; mais , contribuez à nous rendre heureux ! Rap-
« pelez-vous qu'il vient un moment où toutes les illusions des hommes
« se dissipent, et que lorsque vous serez arrivé à ce terme auquel la
« nature vous appelle, comme tout autre, vous ne trouverez alors de
« réel et de consolant que le témoignage d'une conscience irrépro-
« chable, ainsi que le souvenir des services rendus à la patrie. » Dans l'article qui traite de la justice civile, vous trouverez des
dispositions qui garantissent vos propriétés ; et dans l'article qui
traite de la justice criminelle, vous trouverez des dispositions qui
respirent l'humanité. En reconnaissant à tout citoyen, le droit d'émettre et de publier
ses pensées sur les matières de gouvernement, nous faisons de la
liberté de la presse, le palladium de la liberté publique. Gouvernés par de tels principes, obéissant à une constitution qui
sera la boussole qui nous empêchera de nous égarer dans la route
que nous avons à suivre, que nous manquer a -t-il pour être heureux ? Rien, citoyens, si nous savons user des bienfaits de cette Providence divine qui nous a protégés dans toutes nos entreprises, et
qui, en nous plaçant au centre de cet archipel, sous un ciel heureux, sur une terre de merveilleuse fertilité, semble nous avoir destinés à être le peuple le plus fortuné de l'univers.
sera la boussole qui nous empêchera de nous égarer dans la route
que nous avons à suivre, que nous manquer a -t-il pour être heureux ? Rien, citoyens, si nous savons user des bienfaits de cette Providence divine qui nous a protégés dans toutes nos entreprises, et
qui, en nous plaçant au centre de cet archipel, sous un ciel heureux, sur une terre de merveilleuse fertilité, semble nous avoir destinés à être le peuple le plus fortuné de l'univers. Ce rapport, écrit dansun si beau langage, lu par l'homme
qui inspirait une si grande confiance en ses sentimens,
qui exerçait tant d'influence sur ses concitoyens par ses
antécédens respectables, ne pouvait qu'entraîner la majorité des membres de l'assemblée, à accepter le projet de
constitution préparé par le comité; aussi fut-il voté dans
la même séance du 27 décembre. Là République d'Haïti
fut ainsi constituée. H n'y eut pas seulement que les dé46% ÉTUDES SUR L'HISTOtRE D'HAÏTI. pûtes de l'Ouest et du Sud qui acceptèrent cette forme de
gouvernement et sa constitution : des députés de l'Ariîbonite et du Nord y adhérèrent par conviction, parce
qu'ils avaient, comme les autres, abhorré le despotisme
brutal de Dessalines et qu'ils redoutaient encore plus
celui de Christophe * . Même parmi ceux qui signèrent la
protestation du même jour, il s'en trouva plusieurs qui
ne le firent que pour couvrir leurs familles restées sous le
pouvoir de Christophe, que pour leur épargner des persécutions. Cependant, il faut le dire, le rapport, en établissant que
la séparation des pouvoirs politiques était une disposition
essentielle danstoute bonne constitution, en citant l'exemple des bons effets qu'elle a produits aux Etats-Unis et en
Angleterre, ne les concentrait pas moins dans les mains du
Sénat. Il faisait le contraire de ce qui existe en Angleterre
et même dans la république américaine, en ce qui concerne la nomination aux emplois et aux fonctions de
l'Etat, les relations extérieures et les négociations à suivre. Ce ne sont pas là des attributions compétentes au
pouvoir législatif, mais bien celles naturelles au pouvoir
exécutif. Responsable envers la nation ou ses représentons, l'exécutif doit avoir le choix des agents qui l'aident
dans l'exercice de son autorité ; il en répond pour eux,
ils sont responsables eux-mêmes envers lui; il ne faut pas
qu'il puisse s'établir une lutte entre eux et lui, et c'est ce
qui arriverait infailliblement si ces agents tenaient leur
nomination du pouvoir législatif. Celui-ci fait les lois, en
contrôle l'exécution par l'exécutif et les fonctionnaires
qu'il nomme.
'exécutif doit avoir le choix des agents qui l'aident
dans l'exercice de son autorité ; il en répond pour eux,
ils sont responsables eux-mêmes envers lui; il ne faut pas
qu'il puisse s'établir une lutte entre eux et lui, et c'est ce
qui arriverait infailliblement si ces agents tenaient leur
nomination du pouvoir législatif. Celui-ci fait les lois, en
contrôle l'exécution par l'exécutif et les fonctionnaires
qu'il nomme. 1 La République française avait paru si belle, si glorieuse à tous ces hommes,
qu'il n'est pas étonnant qu'ils préférèrent cette forme de gouvernement ; ils
avaient tous servi sous cette République. [1806] CHAPITRE Iî. 405 Mais, ce n'est pas que le rédacteur du rapport, que ses
collègues avec lui, ignorassent ces choses; ils avaient
assez de science politique pour ne pas faire ainsi une
confusion des pouvoirs. Ils établirent ces principes erronés, sciemment, si l'on peut s'exprimer de cette sorte,
afin de couvrir la nécessité où l'on se trouvait de brider
l'autorité de Christophe, s'il acceptait la présidence qu'on
allait lui déférer. Il avait assez décelé ses intentions,
pour qu'on prît ces précautions. Leur pensée étant de
nommer sénateurs presque tous les généraux qui avaient
dirigé la révolution du 17 octobre, et la plupart des hommes qui prenaient une part active au vote de la constitution, il est clair que le Sénat allait diriger effectivement les affaires publiques, en nommant les moindres
officiers de l'armée et tous les fonctionnaires et employés. D'après la tournure qu'avaient prise les choses, il n'y
aurait eu aucune garantie pour leurs personnes, s'ils se
fussent tenus aux vrais principes de toute bonne constitution ; mais il ne fallait pas plus reculer devant cette
exigence de la situation, qu'on n'avait reculé devant
l'impérieuse nécessité défausser les élections de l'Ouest et
du Sud. Se conserver pour le pays était un devoir, une
obligation sacrée: sinon, il fût retombé tout entier sous
la puissance d'une tyrannie exécrable. L'Ouest et le Sud
n'ont échappé au sort de l'Artibonite et du Nord qu'à
cette condition ; et lorsque le temps marqué par la Providence est arrivé pour la délivrance de ces deux derniers
départemens, ils ont pu jouir aussi des heureux effets de
cette politique intelligente et patriotique. Les bonnes intentions des membres du comité de constitution et de ceux de l'assemblée qui la votèrent avec 4Gi études sur l'histoire d'haÏTT. eux, le résultat définitif qu'ils ont obtenu, doivent donc
les absoudre de leur conduite en 1806 : la postérité ne
peut pas juger autrement, nous le disons avec une ferme
conviction. N'eussent-ils pas même obtenu ce succès,
qu'elle devrait encore approuver leur résolution ; car la
violation des principes qui a pour but de favoriser le
crime, doit seule encourir son blâme, le succès, dans ce
cas, ne suffisant pas pour absoudre.
eux, le résultat définitif qu'ils ont obtenu, doivent donc
les absoudre de leur conduite en 1806 : la postérité ne
peut pas juger autrement, nous le disons avec une ferme
conviction. N'eussent-ils pas même obtenu ce succès,
qu'elle devrait encore approuver leur résolution ; car la
violation des principes qui a pour but de favoriser le
crime, doit seule encourir son blâme, le succès, dans ce
cas, ne suffisant pas pour absoudre. Au fait, l'assemblée constituante délégua la dictature
au Sénat pour sauver la liberté ; et l'on sait bien que la
nature de ce pouvoir extraordinaire est essentiellement
conservatrice, quoiqu'il suspende le cours des lois et
l'exercice des autres pouvoirs réguliers. Il faut distinguer
entre la dictature tat le despotisme, la tyrannie. La constitution du 27 décembre était basée en grande
partie sur celle de France qui créa le Directoire exécutif;
on voit même citer ce gouvernement dans le rapport du
comité. Les deux chambres législatives ne furent pas instituées, comme en France, parce qu'on voulait mieux
concentrer le pouvoir dictatorial dans le Sénat : la situation du pays ne le comportait pas d'ailleurs. Le premier des treize titres dont elle se composait,
contient des dispositions générales, où sont énoncés les
principes fondamentaux qui doivent régir la société civile,
et quelques-uns pour servir de règles à Haïti. Ainsi : « Art. 1er. Il ne peut exister d'esclaves sur le territoire
« de la République: l'esclavage y est à jamais aboli. « 2. La République d'Haïti ne formera jamais aucune
« entreprise dans les vues de faire des conquêtes, ni de
« troubler la paix et le régime intérieur des îles étran-
« gères. : 13061 CHAPITRE II. 465 « 27. Aucun blanc, quelle que soit sa nation, ne pourra
« mettre le pied sur ce territoire à titre de maître ou de
« propriétaire. « 28. Sont reconnus Haïtiens, les blancs qui font par-
« tie de l'armée, ceux qui exercent des fonctions civiles,
« et ceux qui sont admis dans la République à la publi-
« cation de la présente constitution. » Au fond, ces dispositions étaient semblables à celles
consignées dansla constitution impériale de 1805. Celle-ci
disait de plus, à l'égard des blancs, • — qu'aucun 'd'eux
ne 'pourrait, à l'avenir, acquérir aucune propriété en
Haïti. Cette suppression, dans l'article 27, paraît avoir
été déterminée pour réserver la question, en cas que des
puissances étrangères reconnussent formellement l'indépendance d'Haïti et entrassent avec elle en relations
internationales ; et alors, on eût peut-être fait'des concessions à leurs nationaux, sous le rapport [de la pro~
prié lé. Nous le disons ainsi, parce qu'il paraît que dans le sein
du comité, Bonnet aura proposé d'exclure les Français
seuls de la jouissance des droits civils et politiques, et
que Pétion combattit sa motion *. Il n'était pas rationnel, en effet, qu'on fît des concessions à cet égard aux
autres blancs, avant que les gouvernemens étrangers se
prononçassent sur l'état politique d'Haïti : la rédaction
de 1806 laissait la porte ouverte à une modification. Mais,
en 1816, lors de la révision de la constitution, aucun des
gouvernemens étrangers n'ayant agi comme on était en
droit de l'espérer de leur part, Pétion fit consacrer
l'exclusion des blancs d'une manière encore plus formelle
concessions à cet égard aux
autres blancs, avant que les gouvernemens étrangers se
prononçassent sur l'état politique d'Haïti : la rédaction
de 1806 laissait la porte ouverte à une modification. Mais,
en 1816, lors de la révision de la constitution, aucun des
gouvernemens étrangers n'ayant agi comme on était en
droit de l'espérer de leur part, Pétion fit consacrer
l'exclusion des blancs d'une manière encore plus formelle i Hist. d'Haïti, t. 3, p. 366. t. vi. 50 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. qu'en 1805. Par l'art. 28 de 1806, le mot admis n'était
applicable qu'à ceux qui, n'étant ni militaires ni fonctionnaires, avaient obtenu cependant de Dessalines des lettres de naturalité. Cette rédaction elliptique s'y rapportait; elle entendait admis comme Haïtiens, en vertu de
ces lettres. Le second titre de la constitution renouvela la disposition par laquelle l'île entière d'Haïti était considérée
comme formant un seul Etat, en y comprenant les petites îles adjacentes. Le territoire delà partie occidentale
fut divisé en quatre déparîemeus, comme sous l'empire
delà constitution de 1801, avec faculté, pour le Sénat,
de désigner les autres départemens dans l'Est, quand le
moment de la réunion serait arrivé \ Les départemens
furent subdivisés en arrondissemens et paroisses. Le troisième titre fut consacré à fixer l'étal politique
des citoyens, et les cas où il se perd ou est suspendu. Le quatrième, sur la religion et les mœurs, reconnut
la religion catholique apostolique et romaine comme celle
de l 'Etat, à cause de sa profession par tous les Haïtiens;
mais tout autre culte pouvait, s'y établir en se conformant
aux lois. Le mariage fut déclaré une institution civile et
religieuse, tendant à la pureté des mœurs, et devant être
protégée dans la personne des époux qui en pratiqueraient
les vertus. La loi devait fixer le sort, les droits des enfans nés hors mariage, de manière à encourager et cimenter les liens de famille. Nous examinerons plus tard
celle qui fut rendue à ce sujet en 1815. Dans le cinquième titre, le pouvoir législaiifîai défini 1 Le département appelé Louverture en 1801, prit le nom de VArlibonrte : les limites des quatre départemens restèrent les mêmes que celles fixées
par la loi du 1.1 juillet 1801. [1805] CHAPITRE II. 467 et ses attributions fixées. Un Sénat de 24 membres les
exerçait. On y remarque le droit de déclarer la guerre, de
former et entretenir l'-armée, de faire des lois et règlemens sur la manière de l'organiser et de la gouverner, de
pourvoir à la sûreté publique et de repousser les invasions, d'entretenir les relations extérieures, de faire tous
les traités de paix, d'alliance et de commerce, de nommer
tous les fonctionnaires civils et militaires, excepté les
commissaires près les tribunaux, de disposer, pour le
maintien du respect qui lui est dû, des forces qui sont,
de son consentement, dans le département où il tient ses
séances, de défendre au pouvoir exécutif d'y faire
passer ou séjourner aucun corps de troupes, s'il n'a pas
préalablement obtenu du Sénat une autorisation expresse
à ce sujet.
'alliance et de commerce, de nommer
tous les fonctionnaires civils et militaires, excepté les
commissaires près les tribunaux, de disposer, pour le
maintien du respect qui lui est dû, des forces qui sont,
de son consentement, dans le département où il tient ses
séances, de défendre au pouvoir exécutif d'y faire
passer ou séjourner aucun corps de troupes, s'il n'a pas
préalablement obtenu du Sénat une autorisation expresse
à ce sujet. Les premiers sénateurs devaient être nommés par l'assemblée constituante, en trois séries, pour trois, six et
neuf ans; mais à l'avenir, ils seraient nommés pour neuf
ans, par le Sénat existant et sur des listes de candidats
jyvispaLvmi les fonctionnaires, ou ceux qui l'auraient été, et
présentées parles collèges électoraux desdépartemens1.
Pour être sénateur, il fallait être âgé de 50 ans. Le siège du Sénat fut fixé au Port-au-Prince, comme
le lien le plus central: ce qui emportait nécessairement
la résidence du chef du pouvoir exécutif dans la même
ville. Le Sénat pouvait s'ajourner en laissant un comité
permanent, chargé seulement de recevoir les paquets
qui lui seraient adressés et de le convoquer, en cas d'affaires pressantes, etc., etc. 1 Les fonctions publiques devenaient ainsi un stage politique pour parvenir
au Sénat : les simples citoyens n'en pouvaient èire membres, à moins qu'ils
n'eussent déjà rempli une fonction civile ou militaire. 4G8 études sur l'histoire d'haïti. Le titre sixième fixait seulement la formule de la
'promulgation des lois et autres actes du Sénat, par le chef
du pouvoir exécutif. Le septième concernait le pouvoir exécutif : il était
délégué à un magistrat qui prenait le titre de Président
d'Haïti. L'assemblée constituante nommait ce chef,
mais à l'avenir ce serait le Sénat. Le président était élu
pour quatre années et pouvait être réélu indéfiniment,
en raison de sa bonne administration. Il prêtait serment
« de remplir fidèlement l'office de Président d'Haïti et de
« maintenir de tout son pouvoir la constitution.*» Mais
si, dans le délai de 15 jours, à compter du jour de son
élection, il ne l'avait pas fait, il était censé avoir refusé ;
et alors on procéderait à une nouvelle élection. Tout autre président que celui que l'assemblée constituante allait
élire, serait pris à l'avenir parmi les citoyens qui auraient
été ou seraient membres du Sénat ou secrétaires d'Etat.
En cas de vacance, ces derniers rempliraient provisoirement l'office du Président d'Haïti. Il devait pourvoir, d'après la loi, à la sûreté extérieure
et intérieure de la République : loi rendue par le Sénat
qui devait y pourvoir d'abord. Le président pouvait faire
des proclamations, conformément aux lois et pour leur
exécution. Il avait le commandement de la force armée
de terre et de mer. S'il était informé qu'il se tramât quelque conspiration contre la sûreté extérieure ou intérieure
de l'Etat, il avait le droit de décerner des mandats d'arrêt contre ceux qui en seraient prévenus ; mais il était
obligé deles renvoyer, dansledélaidedeuxjours,pardevant
lema gistrat chargé de poursuivre. Il devait dénoncer au
Sénat tous les abus qui parviendraient à sa connaissance ;
il lui donnait, par écrit, tous les renseignemens que le
se tramât quelque conspiration contre la sûreté extérieure ou intérieure
de l'Etat, il avait le droit de décerner des mandats d'arrêt contre ceux qui en seraient prévenus ; mais il était
obligé deles renvoyer, dansledélaidedeuxjours,pardevant
lema gistrat chargé de poursuivre. Il devait dénoncer au
Sénat tous les abus qui parviendraient à sa connaissance ;
il lui donnait, par écrit, tous les renseignemens que le [1806J CHAPITRE H. 409 Sénat lui demanderait ; il pouvait inviter le Sénat, par
écrit, à prendre un objet en considération, lui proposer
des mesures, mais non des projets rédigés en forme de
lois. Il était sujet à être mandé pardevant le Sénat, « en
« cas de flagrant délit d'un crime, ou pour faits de trahi-
« son, de dilapidations, de manœuvres pour renverser la
« constitution, et d'attentat contre la sûreté intérieure
« delà République. » Il recevait, enfin, une indemnité
annuelle de 24 mille gourdes ou piastres. Un caractère comme celui de H. Christophe ne pouvait accepter la présidence, avec un pouvoir aussi limité.
Il y avait trop d'orgueil en lui, trop de désir d'acquérir
la domination par une éclatante position, un trône enfin, pour être un modeste président. Obligé encore d'abandonner le Cap pour venir résider au Port-au-Prince,
sans pouvoir y amener les troupes du Nord, de se trouver placé au milieu de celles qui venaient d'abattre Dessalincs, près du Sénat tout-puissant, il y eût été à la merci
de ses adversaires. Mais à qui et à quoi imputer cette situation ? A luimême qui ne sut jamais réfréner ses passions, qui montra
toutes ses prétentions exorbitantes dès la mort de Dessalines, qui n'employa que des rigueurs au lieu de la modération. ; — à ses antécédens despotiques dont il réveilla
le souvenir, par la crainte qu'il fit naître dès qu'il fut
nommé chef provisoire du gouvernement. La guerre civile était donc la seule ressource d'un esprit aussi impérieux ; car il ne pouvait dominer sur l'Ouest
et le Sud. Le huitième titre de la constitution détermina les principes de l'organisation judiciaire, pour distribuer la justice civile et criminelle aux citoyens ; — le neuvième fut 470 ETDDES SUR l'bTSTOIRE d'iIAÏTI. pour définir les devoirs de la force armée et sa composition ; — le dixième, pour établir la protection et l'encouragement dus à l'agriculture et au commerce, sources de
richesses pour les Etats; — le onzième, pour instituer
un ou plusieurs secrétaires d'Etat dont les attributions seraient fixées par le Sénat ; — le douzième, pour prévoir
la révision de la constitution, afin d'en réformer les erreurs; — le treizième et dernier, enfin, pour régler la
mise en activité de cet acte. Parmi les 74 membres élus à la constituante, Géiïn
seul fit défaut étant retenu dans le Sud ; un autre du
Nord, nommé Boucanier, quoique présent, ne signa pas
la constitution, mais la protestation : 72 signatures furent donc apposées sur cet acte. Régulièrement, les deux
divisions du Sud et la 2e de l'Ouest auraient dû fournir
25 députés; elles en envoyèrent 41, parce qu'il y avait
5 bourgades dans l'0uestetl5 dans le Sud, qui n'étaient
point des paroisses \. La ire division de l'Ouest et les
deux du Nord en envoyèrent 35, tous élus par autant de
paroisses, mais désignés par les autorités comme ceux de
l'Ouest et du Sud.
. Régulièrement, les deux
divisions du Sud et la 2e de l'Ouest auraient dû fournir
25 députés; elles en envoyèrent 41, parce qu'il y avait
5 bourgades dans l'0uestetl5 dans le Sud, qui n'étaient
point des paroisses \. La ire division de l'Ouest et les
deux du Nord en envoyèrent 35, tous élus par autant de
paroisses, mais désignés par les autorités comme ceux de
l'Ouest et du Sud. D'après la réserve faite par les députés de l'Artibonite
et du Nord, 25 signèrent la protestation qui suit, 8 d'entre eux s'en étant abstenus : Aujourd'hui vingt-sept du mois de décembre mil huit cent six,
an III de l'indépendance d'Haïti ; Nous, députés soussignés des deux divisions du Nord et delà première de l'Ouest à l'assemblée constituante, pour former l'acte conx Dans l'Ouest, — Marigot, Saletrou, Côtes-de-fer; dans le Sud, -*- SaintMichel, Anse-d'Eynaud, Abricots, Corail, Pestel, Petite-Rivière de Dalniarie,
Irois, Petit-Trou des Rosesux, Trou-Bonbon, Anse-du-Clerc, Anglais, Cbardonnières, Porl-à-Pjmeul, Baradères et Petite-Rivière de Nippes. [4806] CHAPITRE II. 471 stitutionnel, nous nous sommes rendus au Port-au-Prince, lieu indiqué pour cette opération. Dès le trente du mois dernier, nous aurions commencé ce travail :
le général Potion, commandant la division, nous objecta que les députés du Sud n'étaient pas encore arrives, que nous ne pouvions pas
faire la constitution sans la participation de ceux de toutes les paroisses dé File. Pour prouver à nos compatriotes le désir que nous
avions de tout sacrifier au bonheur de notre pays, nous eûmes la
patience d'attendre jusqu'au 18 de ce mois, jour auquel on nous prévint pour commencer. Ce n'est pas cependant que nous manquassionsde témoigner tous les jours notre impatience au général Pétion,
qui remettait l'ouverture de l'assemblée de lundi en lundi, et refusait même d'indiquer le lieu où les séances devaient se tenir. Le jour enfin arrivé, quel fut notre éionnemenl, après la vérification des pouvoirs, de trouver 74 mandataires, au lieu de 56 que nous
devions è:re ! Dès lois, considérant cette assemblée comme illégale,
nous en finies l'observation, qui fut rejetée par la majorité absolue
qu'eurent les députés des divisions du Sud et de la deuxième de
l'Ouest. Nous fumes convaincus qu'il nous serait inutile d'émettre
aucun vœu tendant au bien de notre pays; nous nous réservâmes le
droit de protester contre tout ce qui se ferait dans l'assemblée, et
de ne faire connaître notre protestation que lorsque nous serions en
lieu de sûreté.
illégale,
nous en finies l'observation, qui fut rejetée par la majorité absolue
qu'eurent les députés des divisions du Sud et de la deuxième de
l'Ouest. Nous fumes convaincus qu'il nous serait inutile d'émettre
aucun vœu tendant au bien de notre pays; nous nous réservâmes le
droit de protester contre tout ce qui se ferait dans l'assemblée, et
de ne faire connaître notre protestation que lorsque nous serions en
lieu de sûreté. En conséquence, nous protestons contre notre signature apposée
sur Vacte soi-disant constitutionnel de ce jour, fruit de l'intrigue
et de la malveillance, et contre tout ce qui s'ensuivra, jusqu'à la
dissolution de l'assemblée, comme étant illégale, et contre tout principe de justice et d'équité. Fait au palais du Port-au-Prince, les jour, mois et an que ci-dessus. Signé : Juste Hugonin, Lagroue, Aug. Dufut, J. Isaac, H. Datty, Galbois, Déparloir, J. Simon, Rohm âge aîné, Baubert, Bonniot, G. Legonte, Pétigny fils, Boucanier, Bertrand Lemoine,
Almanjor fils, Thimoté Aubert, Lamothe-Aigron, Bataille, C.
Thélémaque,J. L. Larose, Pelage Varein, F. Ferrier, J. L. Dûgrieux, L. Dessalines. Cette pièce, rédigée àTirisu de l'assemblée constituante, 472 ETUDES SUR l'hISTOIRE d'hàÏTI. fut expédiée de suite à Christophe, par Juste Hugonin et
F. Ferrier. Elle ne fut connue au Port-au-Prince qu'après
le commencement de la guerre, par la publication qu'en
ordonna Christophe, pour prouver Yillégalité de la composition de l'assemblée et de son œuvre *. Si la majorité de l'assemblée constituante accepta franchement et avec enthousiasme la constitution préparée
par son comité, la population du Port-au-Prince accueillit
l'institution de la République avec joie: dans toutes les
rues, elle criait : Vive la République ! Le lendemain, 28 décembre, l'assemblée se réunit
pour procéder à l'élection du Président d'Haïti et des 24
sénateurs. Malgré les faits qu'elle connaissait déjà de
Christophe, mais ignorant l'existence de sa proclamation
du 24, elle se sentait liée par l'acte de Résistance à l'Oppression qui l'avait proclamé « chef provisoire du gou-
« vernement, en attendant que la constitution, en lui
«t conférant définitivement ce titre auguste, en ait dési-
« gné la qualification. » Il fallait être conséquent avec
ésident d'Haïti et des 24
sénateurs. Malgré les faits qu'elle connaissait déjà de
Christophe, mais ignorant l'existence de sa proclamation
du 24, elle se sentait liée par l'acte de Résistance à l'Oppression qui l'avait proclamé « chef provisoire du gou-
« vernement, en attendant que la constitution, en lui
«t conférant définitivement ce titre auguste, en ait dési-
« gné la qualification. » Il fallait être conséquent avec 1 Parmi ses 25 signataires, 6 restèrent au Port-au-Prince, malgré la faculté
qu'eurent les 33 députés du Nord et de l'Artibonite de se retirer dans leurs
foyers : ce sont C, Thélémaque, Larose, P. Varein, Bataille, Lamothe-Aigron
et F. Ferrier ; mais ce dernier s'évada environ un an après, criblé de dettes * .
8 autres, qui n'avaient pas signé la protestation, y restèrent aussi : ce sont
Simon, Barlatier, Basquiat, Saget, Rollin, Neptune, Lamontagne et Manigat.
Sur les 19 qui se retirèrent, 2 prirent parti en faveur de la République,
au Port-de-Paix : ce sont Thimoté Aubert et H. Datty. Roumage aîné périt
pour s'y être montré favorable. Ainsi donc, sur 33 députés, il n'y en eut que 17
qui adhérèrent au système de Christophe. Ces chiffres disent assez que, malgré
l'irrégularité des élections, les sentimens de la plupart des représentans du
Nord et de l'Artibonite étaient favorables à la République. 1 F. Ferrier, devenu sénateur, fit le commerce au Port-au-Prince; il y contracta des dettes,
Ct fut a Jacmel où il s'embarqua sur un navire des Etats-Unis ; de la il se rendit au Cap. Il
n'avait accepté le sénaloriat que pour continuer a être l'espion de Christophe : le 21 avril
i808, il donna sa démission au moment où il allait se sauver. [1806] CHAPITRE II. 475 cet acte, publié au nom de l'armée et du peuple. Sur 68
députés réunis, 55 votèrent en faveur de Christophe, 14
pour le général Romain, et 1 pour Pétion. En conséquence , Henry Christophe fut proclamé Président
d'Haïti. A ce sujet, M. Madiou dit : « Les députés du Sud et de
c la 2e division de l'Ouest, certains que Christophe n'eût
« pas accepté la constitution telle qu'elle avait été faite et
« eût pris les armes contre elle, s'étaient la plupart en-
« tendus pour voter en sa faveur, afin que l'occasion de
« le mettre hors la loi se présentât.1 » Cette assertion est hasardée, car ils firent ce à quoi
ils étaient obligés par l'acte que nous venons de citer ; et
d'autant plus, que la lettre du 19 décembre écrite par
Christophe à Pétion, disait « qu'il attendait la constitu-
« tion avec impatience. » De ce qu'il fut mis ensuite hors
la loi, il ne faut pas en conclure qu'on agissait d'avance
dans ce dessein; cette mesure ne fut prise que le 27 janvier, après que le Sénat eût eu connaissance d'une proclamation de Christophe, en date du 14 du même mois *.
l'acte que nous venons de citer ; et
d'autant plus, que la lettre du 19 décembre écrite par
Christophe à Pétion, disait « qu'il attendait la constitu-
« tion avec impatience. » De ce qu'il fut mis ensuite hors
la loi, il ne faut pas en conclure qu'on agissait d'avance
dans ce dessein; cette mesure ne fut prise que le 27 janvier, après que le Sénat eût eu connaissance d'une proclamation de Christophe, en date du 14 du même mois *. En lisant les actes avec attention et en les conférant
entre eux, on doit nécessairement mieux apprécier la
conduite tenue par les constituans de 1806. Selon nous,
ils n'ont pas eu cette mauvaise foi qui leur serait imputée,
si on la jugeait à ce point de vue. Comment pouvaient-ils
être certains des dispositions de Christophe? D'un autre
côté, nous croyons avoir prouvé que la limitation extrême
des attributions du pouvoir exécutif, la délégation de la
dictature au Sénat, n'ont été que le résultat de cette mé- ' Hist. d'Haïti, t. 3, p. 372. 2 Voyez l'arrêté du Sénat, n° 58, p. 204, dans le Reçue / des Jcles publié
par M. Linslant. 474 études sur l'histoire d'haïti. fiance naturelle à toute révolution, des prétentions exagérées du chef provisoire du gouvernement, et de la
crainte qu'il inspira en réveillant le souvenir de ses antécédens sanguinaires \ L'assemblée élut ensuite sénateurs, pour 5 ans, —
Daumec, Daguiîh, Simon, F. Ferrier, Bonnet, Théodat
Trichet, Manigat et Yayou : les sept premiers furent pris
dans son sein ; — pour 6 ans, C. Thélémaquc, Barlatier,
Depas Médina, Magloire Ambroise, Thimoté Aubert,
Blanchet jeune, pris dans son sein, et le général Magny
et Charéron, administrateur à Saint-Marc ; — pour 9 ans,
Pétion, Gérin, Lys, David-Troy, Fresnei, Lamolhe-Aigron, pris dans son sein, et les généraux Paul Romain
et Toussaint Brave. Ainsi, sur 24 élus, 19 sortaient du nombre des membres de l'assemblée constituante ; mais chacun des 4
départemens érigés par la constitution en fournit 6. Les
sénateurs étant les représentais de la nation entière
(art. j3'l), rien n'était plus juste et plus conforme à l'esprit de la constitution. Elle disposait aussi (art. 199) que
la constituante, après ces élections, se formerait en assemblée législative, jusqu'à la constitution du Sénat par la
présence de la majorité de ses membres. Quoiqu'il y en eût 18 présens au Port-au-Prince, on
attendait que les autres fussent informés de leur élection
pour le constituer ; et l'assemblée législative se disposait
à célébrer l'anniversaire prochain de l'indépendance
d'Haïti, afin d'offrir au peuple le spectacle intéressant 3 J'aime trop la vérité,pour ne pas dire ici que cette opinion de M.Madiou,
que je conteste, était partagée par mon propre frère C. ArJouiu, et que je
l'ai constamment contredit à ce sujet. C'est qu'en respedant les opinions des
personnes que j'aime et que j'estime, je ne crois pas devoir leur sacrifier les
er l'anniversaire prochain de l'indépendance
d'Haïti, afin d'offrir au peuple le spectacle intéressant 3 J'aime trop la vérité,pour ne pas dire ici que cette opinion de M.Madiou,
que je conteste, était partagée par mon propre frère C. ArJouiu, et que je
l'ai constamment contredit à ce sujet. C'est qu'en respedant les opinions des
personnes que j'aime et que j'estime, je ne crois pas devoir leur sacrifier les mienne». [1806] CHAPITRE II. 473 d'une assemblée nationale venant renouveler le serment
prêté le 1er janvier 1804, par les généraux de l'armée
réunis aux Gonaïves. Mais ce beau rêve, cette flatteuse
illusion devait être remplacée par une journée sanglante. En effet, Christophe n'avait pas émis en vain sa proclamation du 24 décembre. A l'occasion de la mutinerie
des troupes deTArtibonite par rapport à la solde, ilavait
fait venir la 4e demi-brigade à la citadelle Henry,, pour la
punir : résolu à marcher contrôle Port-au-Prince, il harangua ce corps à Milot où il le fit descendre, afin d'aller maintenant venger la mort de Dessaîines. Parmi ses
officiers, le colonel Jean-Louis Longueval et le capitaine
de grenadiers Savary étaient deux mulâtres renommés
depuis longtemps pour leurs cruautés; ils se mirent à
l'unisson des projets qui animaient le barbare qui avait
provoqué le renversement de Dessalines, et ils entraînèrent ce corps dans le même esprit1. L'ordre fut envoyé aux généraux Vernet, Martial Besse,
Magny, et au colonel Pierre Toussaint, de préparer les
autres troupes de l'Artibonite à la marche. Christophe
quitta le Cap avec celles du Nord, le général Romain et
d'autres officiers supérieurs, et se porta à Marchand, où il
fît arrêter Dartiguenave et Cangé, qui furent bientôt
assassinés par ses ordres. S'il avait à reprocher à Dartiguenave d'avoir écouté les conseils de Pétion, qu'avait-il
à reprocher à Cangé? Ce général n'avait d'autres torts à 1 « C'est pour mieux s'assurer du succès de cet horrible attentat (contre la
■ constitution), qu'il a retiré des carrières de Laferrière , les Savary, etc.,
« etc., etc., dont les noms trop fameux par leurs crimes, lui faisaient goûter
« les plaisirs avant-coureurs de sa vengeance Exirait de l'écrit publié par
Pétion, le 17 janvier 1807. 476 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. ses yeux que d'être un brave, originaire de l'Ouest et ancien officier sous Rigaud, comme Dartiguenave. Il fit encore arrêter à Marchand plusieurs autres officiers dont
il soupçonnait la fidélité1 : c'est dire qu'ils furent assassinés comme ces deux généraux.
ûter
« les plaisirs avant-coureurs de sa vengeance Exirait de l'écrit publié par
Pétion, le 17 janvier 1807. 476 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. ses yeux que d'être un brave, originaire de l'Ouest et ancien officier sous Rigaud, comme Dartiguenave. Il fit encore arrêter à Marchand plusieurs autres officiers dont
il soupçonnait la fidélité1 : c'est dire qu'ils furent assassinés comme ces deux généraux. Toussaint Louverture revivait tout entier en Christophe ! De Marchand, ce cruel se rendit à Saint-Marc où ses
troupes réunies formaient une armée de douze mille hommes. Il la fit défiler pour se porter contre le Port-auPrince : le 50 décembre, elle entra à l'Arcahaie où des
arrestations eurent lieu par ordre de son chef2. Il avait pris de telles mesures pour cacher la marche
de ces troupes, afin de surprend re l'assemblée constituante
au milieu de son œuvre, que pas un seul individu ne vint
en donner la nouvelle. Mais, depuis la mort de Dessalines,
le général Bazelais se tenait ou au bourg de l'Arcahaie,
ou sur une habitation voisine ; étant avisé de cet événement, il monta à cheval immédiatement et se rendit d'un
trait auprès de Pétion à qui il transmit cette information.
L'ancien chef de bataillon de la Légion de l'Ouest comprit
en cette circonstance, ce que Pétion lui-même avait compris à Léogane, en 1799, — qu'il devait se rallier à ceux
qui voulaient sincèrement le bonheur de leur pays, la
liberté de leurs concitoyens. Il suffisait du rapport de Bazelais, officier général ca1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 373. 2 Je dis ainsi d'après des notes que je tiens du colonel Cerisier, alors capitaine et aide de camp de Pétion. M. Madiou fait arriver Christophe à l'Arcahaie, dans la nuit du 27 au 28 décembre, avec ses troupes ; cela ne paraît
pas probable. Venant pour surprendre le Port-au-Prince, il ne serait pas
resté 4 jours dans ce bourg sans avancer,de crainte qu'on n'y fût averti. C'est
plutôt dans la nuit du 30 au 31 qu'il y sera arrivé. Le 31, il se sera mis en
marche pour arriver le Ie' janvier 1807 à Sibert. [1806] CHAPITRE II. 477 pable d'apprécier sainement les choses, pour que Pétion
reconnût le danger dont le Port-au-Prince était menacé,
et qu'il prît les mesures nécessaires dans l'actualité. C'est
alors qu'il expédia Théodat Trichet et Daumec auprès de
Gérin, à l'Anse-à-Veau, pour lui dire devenir au secours
de cette ville avec les troupes du Sud ; qu'il envoya l'ordre
aussi à Yayou d'y venir avec celles de l'arrondissement
de Léogane ; et à Jacmel, de faire marcher de suite les
22e et 23e demi-brigades. Au Port-au-Prince, se trouvaient un bataillon d'artillerie commandé par Caneaux, les 6 compagnies d'élite
de la 3e sous les ordres de Gédéon, la 11e sous ceux de
Métellus, la 12e sous ceux de Mentor, le bataillon de la 20e
commandé par Louis Lerebours, et un escadron de dragons parBastien. Mais les troupes n'y étaient plus rigoureusement casernées depuis le 17 octobre : le soldat avait
la faculté d'aller dans les campagnes voir sa famille ; et
sans l'approche du 1er de l'an qui le rappelait en ville, ces
troupes auraient été encore moins réunies qu'elles ne le
furent.
us, la 12e sous ceux de Mentor, le bataillon de la 20e
commandé par Louis Lerebours, et un escadron de dragons parBastien. Mais les troupes n'y étaient plus rigoureusement casernées depuis le 17 octobre : le soldat avait
la faculté d'aller dans les campagnes voir sa famille ; et
sans l'approche du 1er de l'an qui le rappelait en ville, ces
troupes auraient été encore moins réunies qu'elles ne le
furent. Pétion donna les ordres nécessaires pour se préparer
à sortir de la ville et aller au-devant de l'ennemi qui avançait; mais il avait fallu qu'il attendît l'arrivée du général Yayou avec ses troupes ; car la garnison était trèsfaible. Ce général entra au Port-au-Prince dans l'aprèsmidi du 51, et Pétion en sortit avec lui, en y laissant
l'artillerie, la 12° et 2 bataillons de la 24e. Il n'était guère
possible de mettre plus de célérité à ces préparatifs '. Cependant, nous lisons dans l'Histoire d'Haïti, t. 3,
p. 374 : 1 Bazelais était arrivé le 30 décembre : 21 heures a près, Pétion sortait avec
les troupes. 478 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. « Les citoyens du Port-au-Prince furent profondément
« émus de cette nouvelle. Beaucoup de familles effrayées
<r partirent pour le Sud, soit par terre, soit par mer l.
« Cependant, Péiion demeurait dans l'inaction, ne
« croyant pas que Christophe fût si près de la capitale
« Enfin, l'incrédulité de Péiion fut vaincue parle géné-
« rai Bonnet qui s'était longuement entretenu avec
« Bazclais, et qui venait d'apprendre par un canot sor-
« tant de l'Arcahaie, que Christophe occupait ce bourg.
« Pétion se résolut enfin à marcher à la rencontre de
« l'ennemi, ne perdant pas l'espoir de vaincre, quoiqu'il
« n'eût alors sous ses ordres, que 5 mille hommes, il fit
« aussitôt battre la générale, releva le courage des ci-
« toyens, dépêcha de nouveau des courriers auprès des
« généraux du Sud, les invitant à atteindre, le plus tôt
« possible, le Port-au-Prince, à la tête des troupes sous
« leurs ordres. » Mais à la page 572, il avait été déjà dit : « Mais comme
« Péiion appréhendait un coup d'Etal de la part de Chris-
« tophe, il avait envoyé dans le Sud (avant le 2Sdécem-
« bre) ïhéodat Trichet et Baumec, avec mission d'aver-
<l tir Gérin qu'il eût à se tenir prêt à monter au Port-
« au-Prince à la tête de ses troupes. » S'il avait appréhendé un tel acte de la part de Christophe, avant le 28, Bazelais venant lui apprendre sa marche avec des troupes, c'était bien là le cas de reconnaître
que le coup d'Etat allait s'exécuter; et alors, il n'aurait
pas pu être si incrédule sur une chose qu'il aurait pré*
vue. Bonnet a pu lui confirmer le rapport de Bazclais,
par celui des hommes venus dans le canot ; mais Péiion
. » S'il avait appréhendé un tel acte de la part de Christophe, avant le 28, Bazelais venant lui apprendre sa marche avec des troupes, c'était bien là le cas de reconnaître
que le coup d'Etat allait s'exécuter; et alors, il n'aurait
pas pu être si incrédule sur une chose qu'il aurait pré*
vue. Bonnet a pu lui confirmer le rapport de Bazclais,
par celui des hommes venus dans le canot ; mais Péiion 1 C'est une erreur : cette débâcle n'eut lieu que le 1er janvier 1807, pendant ia bataille de Sibert. [1806] CHAPITRE II. 479 ne pouvait pas douter de ce que lui avait déjà dit ce général, dont il connaissait assez le courage pour ne pas admettre qu'il se fût alarmé sans raison. L'avis qu'il vint
lui donner de la marche de Christophe, ajoutait au contraire à cette qualité militaire que possédait Bazelais,
parce que ce fut de sa part un acte de dévouement patriotique bien rare dans les crises civiles. L'approche de Christophe en ennemi contre le Portau-Prince obligea les sénateurs élus à constituer le Sénat
dans la journée du 51 décembre. Ce corps procéda à son
organisation en élisant César Thélémaque, président, Depas Médina et Daguilh, secrétaires. Ses membres prêtèrent
le serment « d'être fidèles à la constitution , et de la
« maintenir et de faire exécuter de tout leur pouvoir les
« lois delà République, au péril de leur vie. » Le Sénat se déclara en permanence; il écrivit à l'assemblée législative pour l'aviser de son organisation et
qu'elle eût à se dissoudre, au terme de la constitution l. 11 donna le même avis au général Pétion, en l'invitant
à lui communiquer les dispositions militaires qu'il faisait
dans l'attente de l'ennemi. A l'instant où le Sénat prenait
cette résolution, il reçut de ce général une lettre pariaquelle ce dernier venait au devant de ses vœux, en l'informant de l'arrivée de Christophe au bourg de l'Arcahaie
et des mesures qu'il avait prises dans le but de s'opposer
à son agression. Pétion ayant déféré le commandement de sa division
militaire au général Magloire Àmbroise , pour marcher i Le procès-vcrba! de celte séance est signé de Gérin, de Th. Trichet et de
Daunnec : com;ne ils étaient tous trois absens du Port-au-Prince, le 31 décembre, on doit considérer leurs signatures comme une adhésion donnée aui
mesures prises par les autres sénateurs. ÉTUDES SUR L'HisTOIRE D'uAÏTr. lui-même contre l'ennemi, le Sénat écrivit à ce dernier
en l'invitant à faire acheter toutes les farines qui étaient
dans la ville, pour servir à l'approvisionnement des troupes. Il écrivit aussi au général Yayou de se presser de venir avec les troupes de son arrondissement.1 L'une et l'autre autorité , politique et militaire, faisaient donc en ce moment de suprême résolution, ce que
commandaient leurs devoirs envers la jeune République
d'Haïti. Elles se confiaient en la Providence pour décider
de son sort, et la Providence justifia leur espoir !
dans la ville, pour servir à l'approvisionnement des troupes. Il écrivit aussi au général Yayou de se presser de venir avec les troupes de son arrondissement.1 L'une et l'autre autorité , politique et militaire, faisaient donc en ce moment de suprême résolution, ce que
commandaient leurs devoirs envers la jeune République
d'Haïti. Elles se confiaient en la Providence pour décider
de son sort, et la Providence justifia leur espoir ! 1 Yayou arriva avec la 21e, la 24° et un escadron de dragons sous les ordres
de Baude. La 21e était sous les ordres de Sanglaou, son colonel ; la 24e n'avait point
de colonel depuis la condamnation de Lamarre : ce qui indique que Pétion
réservait ce commandement pour ce brave, après quelques mois de punition.
Lamarre était trop distingué parmi les officiers de cette époque, pour que Pétion n'eût pas cette arrière-pensée à son égard. Clermont, son frère, Démaratte et Bigot commandaient les trois bataillons de ce corps. Depuis la mort de Dieudonné, Lys commandait la place du Port-au-Prince
et provisoirement l'arrondissement, quand Yayou était à Léogane. CHAPITRE III. Vraie cause de la guerre civile entre H. Christophe et A. Pétion, personnifiant
l'un et l'autre des systèmes politiques opposés. — Bataille de Sibert où Pétion est défait : danger qu'il court. — Dévouement de Coutilien Coustard
qui est cause de son salut et qui périt. — Pétion s'embarque sur un canot
du littoral. — Le général Yayou rallie l'armée républicaine pour défendre
le Port-au-Prince. —Fuite des familles de celte ville. —Le Sénat transporte
son siège à Léogane , et donne l'ordre au général Magloire Ambroise d'évacuer la ville, dans la pensée que Pétion est mort ou prisonnier. —Magloire enjoint au colonel Lys d'exécuter cet ordre en le transmettant à Yayou. Lys le laisse ignorer et aide Yayou à défendre la ville. — Lamarre s'échappe
delà prison et va contribuer à la défense. — La 24e demi-brigade le replace à sa tête : il se réhabilite sur le champ de bataille. — Sa réconciliation
avec Yayou.— Les assauts de l'ennemi sont repoussés sur tous les points. —
Le chef de bataillon Frédéric se distingue au fort Naiional. — Pétion, débarqué au Carrefour, rentre au Port-au-Prince aux acclamations des troupes
et des citoyens. — II fait recueillir les blessés de l'ennemi pour les soigner. — Arrivée des troupes de Jacmel, et de celles du Sud sous les ordres de Gérin. — Les sénateurs reviennent au Port-au-Prince. — Nouveaux assauts de
l'ennemi toujours repoussés. — Le 8 janvier, Christophe retourne à l'Artibonile. après avoir fait incendier le Cul-de-Sac. — Une insurrection contre
la République éclate dans la Grande-Anse. — Goman en est le chef reconnu. — Examen de la situation. — Opinion de Gérin sur les mesures à prendre. — Opinion de Pétion. — Ils ne s'accordent pas. — Réfutation des motifs
personnels attribués à Pétion. — Ils vont au Boucassin avec l'armée et rentrent ensuite au Port-au-Prince. Après le récit des faits et la mention des actes qui eurent lieu à partir du 17 octobre 1806, il est impossible
qu'un lecteur éclairé et de bonne foi n'ait passaisi la vraie T. YI. 51 482 ÉTUDES sur i/iiistoire d'haïti.
étion. — Ils ne s'accordent pas. — Réfutation des motifs
personnels attribués à Pétion. — Ils vont au Boucassin avec l'armée et rentrent ensuite au Port-au-Prince. Après le récit des faits et la mention des actes qui eurent lieu à partir du 17 octobre 1806, il est impossible
qu'un lecteur éclairé et de bonne foi n'ait passaisi la vraie T. YI. 51 482 ÉTUDES sur i/iiistoire d'haïti. cause de la guerre civile qui éclata entre les Haïtiens, dans la journée du 1er janvier 1807. En effet, on a dû voir — d'un côté, de' légitimes aspirations à la jouissance de tous les droits de l'homme en société ; — de l'autre, d'injustes prétentions à la domination, au pouvoir absolu, guidé par le seul caprice de
l'individu. Voilà la cause unique àe cette guerre. Ce fut la lutte
de la Liberté contre le Despotisme, de la Démocratie
contre l'Autocratie, des idées progressives contre les idées
stationn aires, rétrogrades. SiPétion personnifiait le système politique qui] avait
pour but de garantir au peuple la jouissance de ses droits,
— Christophe était le représentant du système absolument contraire : on le comprendra encore mieux en comparant leur gouvernement, leur administration, leur conduite respective. Après l'énergique attentat contre Dessalines, Pétion voulait substituer des institutions libérales à celles qui avaient régi le pays depuis la déclaration
de l'indépendance. Christophe ne voulait qu'une .simple
substitution de personne au pouvoir. Dans celte opposition de vues, dans cet antagonisme
d'idées purement politiques, on ne peut pas apercevoir
la moindre pensée de couleur ni de caste, comme cela a
été si souvent répété, peut-être par l'ignorance des faits.
En proposant à Geffrard et à Pétion de se défaire de Dessalines, Christophe n'était pas mu, certainement, par une
telle pensée : alors, pourquoi voudrait-on la reconnaître,
de leur part, dans l'acquiescement à ce projet? En proclamant Christophe chef du gouvernementales complices
de Geffrard, aux Cayes, Gérin et Pétion lui-même ont
tous agi de manière à prouver le contraire de ce qu'on [1807] CHAPITRE III. 483 leur a imputé. Si l'on persistait dans cette interprétation
banale, ce serait vouloir classer les hommes, par rapport
à leurs opinions, à raison de leur couleur. Les opinions
politiques surtout dérivent de l'éducation qu'on reçoit,
du milieu où l'on vit, des habitudes que l'on a contractées.
Cependant, dans les pays où il y a réellement des castes
distinctes, on trouve des hommes de caste nobiliaire, plus
libéraux par leurs opinions que d'autres nés dans la caste
populaire ; mais ce sont des exceptions. Le caractère personnel de Christophe était despotique,
son éducation politique s'était faite dans le Nord où l'absolutisme avait toujours eu son empire : de là ses idées,
ses opinions, ses prétentions à la Royauté qu'il finit par
établir. Le caractère personnel de Pétion était libéral, modéré,
conciliant; il avait fait son éducation politique dansl'Ouest
où le républicanisme s'était implanté : de là ses idées,
ses opinions, sa ferme volonté d'instituer la République
qu'il fonda, d'accord en cela avec les idées régnantes dans
le Sud.
où l'absolutisme avait toujours eu son empire : de là ses idées,
ses opinions, ses prétentions à la Royauté qu'il finit par
établir. Le caractère personnel de Pétion était libéral, modéré,
conciliant; il avait fait son éducation politique dansl'Ouest
où le républicanisme s'était implanté : de là ses idées,
ses opinions, sa ferme volonté d'instituer la République
qu'il fonda, d'accord en cela avec les idées régnantes dans
le Sud. Cette opposition de systèmes politiques entre ces deux
généraux, expliquant parfaitement la vraie cause de la
guerre civile, entrons maintenant dans le narré des faits*. ■ C'est avec satisfaction que j'ai vu M. Madiou arriver enfin à la même conclusion que moi ; il dit à la page 386 de son 3e volume : a Aussitôt après la chute de l'empereur, le Nord et l'Arttbonite voulurent
« faire dominer leurs principes monarchiques; l'Ouest et le Sud, au con-
« traire, proclamèrent les institutions démocratiques les plus larges, Comme
« les partis étaient de forces égales, on en vint à une rupture. Quoique
«i Toussaint et Rigaud re fussent plus sur le champ de bataille, leurs pnn-ipes
« entrèrent en lutte : aristocratie, d'une part, personnifiée en Christophe ;
« démocratie, d'autre part, personnifiée en Pétion. s Donc, nos deux guerres civiles furent des luttes de principes politiques
opposés, et non pas des guerres de couleur ni de caste. 484 études sur l'histoire d'haïti. Les forces sous les ordres de Pétion s'élevaient au plus
à 3 mille hommes. Dans celte petite armée se trouvaient
les généraux Bazelais, Yayou et Lamothe Aigron ; les
adjudans-généraux Bonnet, Blanchet jeune, Papalier et
d'autres officiers supérieurs et subalternes, outre ceux qui
commandaient les divers corps de troupes. A 10 heures
du soir, on était rendu sur l'habitation Sibert, située à
environ 3 lieues du Port-au-Prince, dans le canton de la
plaine du Cul-de-Sac, appelé les Varreux. Cette habitation est placée à l'ouest de la grande route
qui va à l'Arcahaie, celle de Montléard étant à l'est de
cette route, toutes deux établies entre la Grande-Rivière
de la plaine et le cours d'eau des Orangers. Au-delà, en
allant à l'Arcahaie, on trouve la rivière du Boucan-Brou
qui coule dans un terrain marécageux dépendant du canton de la Saline, appelé ainsi par la nature des lieux. Un
pont en maçonnerie est placé sur la rivière du BoucanBrou et sur la grande route. Plus loin se trouvent les
Sources-Puantes qui recèlent du soufre dans leurs eaux ;
celles-ci se jettent dans la mer, à travers un terrain rocailleux. Là vient passer la grande route, tout près du
rivage ; mais à droite, en sortant de l'Arcahaie, il y a un
chemin qui traverse plusieurs habitations, Bernadon,
Lerebours, etc., situées prèsde la mer au nord ou à l'ouest
de Sibert, et qui arrive à celle-ci en passant le cours
d'eau des Orangers, dans un endroit appelé le Batardeau
de Sibert, où il y avait un pont.
la mer, à travers un terrain rocailleux. Là vient passer la grande route, tout près du
rivage ; mais à droite, en sortant de l'Arcahaie, il y a un
chemin qui traverse plusieurs habitations, Bernadon,
Lerebours, etc., situées prèsde la mer au nord ou à l'ouest
de Sibert, et qui arrive à celle-ci en passant le cours
d'eau des Orangers, dans un endroit appelé le Batardeau
de Sibert, où il y avait un pont. Connaissant toutes ces localités, Pétion voulut faire
prendre position par ses troupes, à Sibert et Montléard, en les plaçant à cheval sur la grande route, afin
de voir arriver sur leur front celles venant avec Christophe. Mais des officiers supérieurs émirent l'opinion [1807] CHAPITRE III. 485 qu'il était préférable d'atteindre les Sources-Puantes, où
la route est resserrée, et il céda à leur désir '. L'avant-garde atteignait à peine le pont de BoucanBrou, au milieu des salines, quand elle cria : Qui vive !
C'étaient des soldats de la 7e demi-brigade qu'elle avait
aperçus ; ils venaient d'eux-mêmes se ranger dans l'armée
de la Bépublique, comme fit ce brave corps tout entier
en 1812, sous les murs du Port-au-Prince. Pétion les fit
venir auprès de lui, au centre des troupes en marche :
les accueillant avec cette bienveillance qui le caractérisait,
il les interrogea et apprit d'eux que l'armée de Christophe
venait et avait eu ordre de marcher toute la nuit, pour
mieux surprendre le Port-au-Prince. Sur leurs renseignemens, il jugea qu'elle pouvait être forte d'environ 12,000
hommes 2. Il ordonna alors de faire rétrograder ses
troupes pour les placer a Sibert et Montléard, ainsi qu'il
l'avait d'abord voulu : il eût été imprudent de continuer
plus avant, puisqu'on aurait pu rencontrer l'ennemi sans
pouvoir se déployer. En ce moment, il expédia le chef
d'escadron Boyer, son premier aide de camp, et Chervain,
commissaire des guerres, pour faire venir du Port-au*
Prince des pièces de campagne 3. N'en ayant pas amené
avec ses troupes, quoique artilleur, il faut supposer qu'il
présumait que Christophe venait avec une armée moins
forte, ou que l'état des routes, défoncées par les grandes pluies de cette année , lui en avait fait rejeter
l'idée. Il était 11 heures, quand l'armée républicaine prit position. La 11e était rangée en bataille sur l'habitation Si- * Note de Cerisier. 2 Voyez son écrit justificatif, du 17 janvier 1807, p. 3.
s Note de Cerisier, 486 études sur l'histoire d'hàïti. bert, faisant face à la grande route; la 21e sur la butte
du moulin ; la 3e à Montléard, et le bataillon de la 20e à
la gauche de la 21e, gardant lepassage du Batardeau contre toute troupe qui viendrait par le chemin dont il a été
parlé et qui part des Sources-Puantes : le bataillon de la
24e était placé entre la 11e et la 21e, et la cavalerie au
milieu de la grande route. Les officiers généraux se tenaient dans la cour de Sibert l.
te
du moulin ; la 3e à Montléard, et le bataillon de la 20e à
la gauche de la 21e, gardant lepassage du Batardeau contre toute troupe qui viendrait par le chemin dont il a été
parlé et qui part des Sources-Puantes : le bataillon de la
24e était placé entre la 11e et la 21e, et la cavalerie au
milieu de la grande route. Les officiers généraux se tenaient dans la cour de Sibert l. De son côté, Christophe était parti duBoucassin, le 31,
avec toutes ses forces, espérant surprendre le Port-auPrince sans défense; car il était bien renseigné sur le peu
de troupes qu'il y avait, Pétion et Gérin ayant obéi à ses
ordres et renvoyé à leurs cantonnemens respectifs, celles
qui n'en formaient pas la garnison habituelle. Les demibrigades venaient dans l'ordre de leurs numéros, la 4e en
tête : elle avait été prédisposée à la vengeance, et le féroce Savary, capitaine de grenadiers, marchait dans ce
but, de même que son colonelJ.-L. Longueval. Arrivés aux Sources-Puantes, la 8e demi-brigade sous
les ordres de Larose et les deux bataillons de la 20e restés
aux VerretteSj passèrent par le chemin à droite de la
grande route* pour traverser les habitations Bernadon,
Lerebours, etc., et parvenir à Sibert par le Batardeau.
Les autres corps suivirent la grande route. Le 1er janvier, au jour, les troupes de la République
voyaient venir celles de Christophe par cette route : celles-ci s'arrêtèrent à demi-portée de fusil de la ile. En ce moment, Pétion et les autres officiers supérieurs
étaient à cheval derrière les rangs de ce corps placé en ' Note de Cerisier. [1807] CHAPITRE III. • 487 ligne de bataille. Le colonel Métellus interpella les militaires de la 4e, en leur demandant où ils allaient. Le colonel Guerrier, qui commandait l'avant-garde ennemie (la
7e suivant immédiatement la 4e),lui réponditqu'ils allaient
au Port-au-Prince. Alors Pétion, d'une voix accentuée,
lui demanda dans quelle intention ils entraient ainsi sur le
territoire de sa division militaire ? Guerrier lui dit que le
chef du gouvernement leur avait donné l'ordre d'entrer
au Port-au-Prince. Pétion tenait un de ses pistolets à la
main; il répliqua à son interlocuteur : « Si vous avancez,
« je ferai feu sur vous. — Si vous tirez, nous vous ripos-
« terons, répondit Guerrier.1 » Haranguant alors la vaillante IIe, Pétion dit : « Soldats,
« pourriez- vous supporter le joug d'un nouveau tyran?
« Vive la liberté ! » Électrisés par ces paroles et animés
encore par les valeureux Yayou, Métellus, Confident,
Adam, etc.,8 ils répondent: « Vive la liberté ! Vive le gé-
« néral Pétion ! » associant ainsi l'idée de leurs droits à
l'existence de l'homme qui les soutenait. A ce dernier
cri, Pétion leur dit : « Eh bien ! Feu \ » en tirant le premier de son pistolet. Une décharge générale eut lieu sur
toute la ligne de ce corps ; elle fit chanceler la 4e. Savary
fut la première victime tombée dans ses rangs : le crime
reçut enfin sa juste punition ! 3
é ! Vive le gé-
« néral Pétion ! » associant ainsi l'idée de leurs droits à
l'existence de l'homme qui les soutenait. A ce dernier
cri, Pétion leur dit : « Eh bien ! Feu \ » en tirant le premier de son pistolet. Une décharge générale eut lieu sur
toute la ligne de ce corps ; elle fit chanceler la 4e. Savary
fut la première victime tombée dans ses rangs : le crime
reçut enfin sa juste punition ! 3 1 Note de Cerisier. « La IIe avait encore une foule de braves officiers, Sannon Ferlé, Boulonnais, Versailles, Spady, Aquerxe, Doisan, Gnrdel, Lamitié, Coudé, etc. 3 Je relaie tous les faits ci-dessus ainsi que je les ai entendu raconter dans,
ma, jeunesse, et d'après les notes du colonel Cerisier. L'Histoire d'Haïti (t. 3,
376) en fait une autre relation d'après des traditions différentes. Ella, prête des
paroles injurieuses pour Pétion, aux officiers et grenadiers de la 4e, sur l'interpellation que leur adressa le colonel Métellus et l'injonction que leur aurait
faite le général Yayou de rétrograder. Tout cela a pu avoir lieu dans ce moment d'animation de part et d'autre. Mais on ne peut admettre que Pétion ait 488 études sur l'histoire d'haïti. Arrêtons-nous là un instant, car nous entendons chuchoter. « Mais, se dit-on, Pélion fut donc le premier qui
« commença la guerre civile, par son coup de pistolet ? » A ceux qui tiennent ce langage, nous répondons:
« Qu'avait-il de mieux à faire en ce moment? La guerre
«c civile venait audacieusement se présenter en face de
« lui ; il l'aborda avec sa mâle résolution ! Avait-il été
« irrésolu à Léogane, quand il fallut qu'il se joignît à
« Rigaud ? Avait-il été irrésolu au Haut-du-Cap, quand il
« était nécessaire de commencer la guerre de l'indépen-
« dance? Avait-il été irrésolu, quand il dut se joindre à
« Gérin pour abattre Dessalines? Le 1er janvier 1807, il
t fit encore ce que la Liberté attendait de lui ! » Reprenons notre récit. Au feu de la 11e, la 4e, se remettantd'abord, avait répondu assez bien ; mais elle dut céder sous cette grêle de
balles qui continua à tomber sur elle. En ce moment,
Christophe, qui se tenait sur le pont du Boucan-Rrou,
ordonna au brave colonel Guerrier de l'appuyer avec la
7e qu'il commandait ; et la 11e, à son tour, finit par sentir la supériorité des deux corps qui lui étaient opposés. Apercevant cela, Pétion' fit donner la 3e dont le vaillant colonel s'impatientait de n'avoir encore brûlé auentendu ces paroles injurieuses, sans prononcer autre chose que l'ordre de
commencer le feu. J'admets encore moins ce qui suit : « Ces paroles commençaient à ébranler les soldats de la 11e Pétion or-
« donna de commencer le feu. Mais la 11e hésitait à tirer, ne sachant où
* était la patrie ; cependant, subissant l'ascendant de Métellus, son colo-
< nel, etc. »
'avoir encore brûlé auentendu ces paroles injurieuses, sans prononcer autre chose que l'ordre de
commencer le feu. J'admets encore moins ce qui suit : « Ces paroles commençaient à ébranler les soldats de la 11e Pétion or-
« donna de commencer le feu. Mais la 11e hésitait à tirer, ne sachant où
* était la patrie ; cependant, subissant l'ascendant de Métellus, son colo-
< nel, etc. » La 11« hésitait ! A ses yeux, la patrie était du côté de Pétion : le brave
Métellus et ses officiers lui en traçaient si bien l'exemple ! M. Madiou n'a pu
connaître le dévouement de ces vaillans soldats pour Pétion. J'en appelle à
ceux qui, comme moi, ont été à même de le savoir au Port-au-Prince. [1807] CHAPITRE m. 489 cune amorce1. Gédéon s'avança avec une telle impétuosité, que l'héroïque 4e fut forcée de se jeter en désordre sur la 7e qui, elle aussi, quoique guidée par Guerrier,
replia en arrière. Ce mouvement s'étendit jusqu'au pont
où était Christophe. Il l'abandonna, et fît avancer sa cavalerie, commandée par Barthélémy Mirault et Etienne
Albert, afin de protéger la retraite de ses troupes qui n'avaient pu se déployer dans ces lieux pour entrer toutes
en ligne. Gédéon poursuivait fougueusement les fuyards , lorsqu'un mouvement sur la gauche vint décider de la victoire en faveur de Christophe. C'était Larose qui, arrivé
au pont du Batardeau, le trouva sans défense. Louis Lerebours, a-t-on dit pour son excuse, s'était retiré de cette
position en croyant la bataille gagnée par la fuite de la
4* et de la 7e 2. Attaqué avec vigueur par la 8e, appuyée
par les deux autres bataillons de la 20e restés dans l'Artibonite, le 5e bataillon républicain replia sur la 21e. Le
colonel Sanglaou ne sut pas soutenir ce bataillon : au
contraire, ces troupes se mirent à fuir, tombant sur la
11e et le bataillon de la 24e qui furent entraînés dans leur
déroute3. Pétion fit rappeler Gédéon dont les soldats cédaient i Dans les rangs de ce corps se trouvaient Nazère, Thélémaque, Valembrun,
Victor Poil, Moizeau, Guilloux, Bertrand Jean, Laville, Cotia, Pantaléon,
Laruîne Leroux, tous officiers éprouvés. Coutilien Coustard et presque tous
ses compagnons de la 4e y avaient été incorporés. 2 A cette époque, on soupçonna Louis Lerebours d'avoir trahi la République,
un officier ne devant pas abandonner ainsi le poste qui lui a été confié. Cette
marche de Larose sur le Batardeau semblerait donner créance à ces soupçons ;
mais il faut alors supposer que L. Lerebours avait envoyé cet avis dans la nuit
même, et aussitôt qu'il fut placé en cet endroit.
ses compagnons de la 4e y avaient été incorporés. 2 A cette époque, on soupçonna Louis Lerebours d'avoir trahi la République,
un officier ne devant pas abandonner ainsi le poste qui lui a été confié. Cette
marche de Larose sur le Batardeau semblerait donner créance à ces soupçons ;
mais il faut alors supposer que L. Lerebours avait envoyé cet avis dans la nuit
même, et aussitôt qu'il fut placé en cet endroit. 3 Pendant longtemps, la 21e fut l'objet des sarcasmes des soldats des autres
corps du Port-au-Prince, à cause de cette conduite : chaque fois qu'elle y
venait en garnison, des coups de sabre s'échangeaient entre ces militaires. 490 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'HjVÏTI. déjà au choc des dragons de l'Artibonite et du Nord. En
vain il ordonna de leur opposer Bastien et Baude avec
leurs escadrons ; cette cavalerie, qui devait protéger sa
retraite, participa à la déroute de l'infanterie. Yayou luimême avait fait d'inutiles efforts pour contenir les républicains et rétablir le combat. En un instant, généraux,
officiers et soldats se trouvaient contraints de fuir dans
la grande route, devant la cavalerie ennemie. Christophe put alors arriver à Sibert, suivi des corps
du Nord sous les ordres du général Romain. On a dit
qu'au moment où il voyait fuir la 4e et la 7e, chassées par
Gédéon, il avait pris la giberne et le fusil d'un grenadier,
en descendant de son cheval, sans doute pour inspirer de
la confiance aux soldats. Si le fait est vrai , il l'honore. Pendant la déroule des républicains, se jetant les uns
sur les autres, Pétion, monté sur un pauvre cheval, peu
cavalier d'ailleurs, ne put aller aussi vite que les autres
officiers supérieurs qui réussirent bientôt à gagner le
Port-au-Prince. Sou chapeau galonné, surmonté d'un
panache rouge selon le costume décrété le 2 janvier
1804, attirait l'attention de la cavalerie ennemie; les
officiers criaient: « Prenez ce générall » En ce moment, Pétion était entouré de David-Troy,
Bédouet, Bouzy, Covin et Goutilien Coustard. Au cri
poussé par l'ennemi, Coutilien vit, comme ses compagnons, le danger qui menaçait son général ; il se dit sans
doute : « La République va périr avec lui ! » Le cœur de
ce brave jeune homme n'éprouva plus qu'un sentiment:
ce fut de se dévouer généreusement au salut de l'un et de
l'autre* Dans ce noble but, il s'approcha de Pétion, jeta
son propre chapeau et lui enleva le sien dont il se coiffa,
par l'ennemi, Coutilien vit, comme ses compagnons, le danger qui menaçait son général ; il se dit sans
doute : « La République va périr avec lui ! » Le cœur de
ce brave jeune homme n'éprouva plus qu'un sentiment:
ce fut de se dévouer généreusement au salut de l'un et de
l'autre* Dans ce noble but, il s'approcha de Pétion, jeta
son propre chapeau et lui enleva le sien dont il se coiffa, [J807] CHAPITRE III. 491 en s'éloignant de ce groupe pour se mêler dans la foule
des autres fuyards. Ayant ainsi donné le change aux cavaliers ennemis,
ceux-ci ne s'acharnèrent plus que contre lui: ils le poursuivirent, tandis qu'il s'efforçait de leur échapper. Son action, d'un héroïsme si magnanime, ne pouvait
irriter Pétion dont l'âme était accessible à tous les sentimens généreux. En cet instant, ses autres compagnons,
résolus à périr avec lui, virent cependant une chance de
salut : ils l'engagèrent à entrer dans le bois qui bordait la route, afin d'atteindre l'embarcadère de l'habitation Truitier, dans l'espoir d'y trouver un canot qui les
porterait en ville. Ils abandonnèrent leurs chevaux; et,
comme eux, Pétion tira ses pistolets de ses fontes. Un
militaire, nommé Roch, les suivit '. Examinons cette partie de la narration de l'Histoire
d'Haïti, t. 3, p. 378. « Pétion, portant un chapeau galonné et poursuivi
« par la cavalerie ennemie, se voyait sur le point d'être
« fait prisonnier; il voulut se donner la mort ; mais
« Meyronnet, son neveu et son aide de camp, qui mar-
« chait à ses côtés, avait enlevé ses pistolets de sesfon-
« tes et pressait son cheval par le fouet. » Ce serait un singulier rôle que celte tradition ferait
jouer là à Pétion. D'abord, il n'est pas vrai qu'il voulut se
donner la mort; s'il avait eu ce dessein, ce désespoir, il * Je relate ces faits d'après Bouzy qui me les raconta. Ce Roch devint officier dans la 10e où passa Bouzy en qualité de capitaine adjudant-major, sous
les ordres g«j Bédouet devenu colonel de ce régiment. Govin, ancien cavalier
de la Légion de l'Ouest et de l'escorte de Bauvais, était devenu cavalier dans
les guides de Toussaint Louverlure. Sous Dessalines, il éiait adjudant-major
du 2e escadron de dragons de l'Ouest sous les ordres de Bastien ; dans la déroute, il resta auprès de Pétion. 492 études sur l'histoire d'haïti. l'eût exécuté avec un de ses pistolets avant qu'on s'en
fût aperçu. Il n'est pas vrai non plus que Méroné les lui
ait enlevés de ses fontes : il n'aurait pas pu le faire pendant qu'ils étaient tous au galop sur la route ; il n'aurait
pas voulu désarmer son oncle dans un moment semblable;
et il faut d'ailleurs n'avoir aucune idée du caractère de
Pétion pour admettre cette tradition, et croire que Méroné eût osé tenter une telle chose.
ses pistolets avant qu'on s'en
fût aperçu. Il n'est pas vrai non plus que Méroné les lui
ait enlevés de ses fontes : il n'aurait pas pu le faire pendant qu'ils étaient tous au galop sur la route ; il n'aurait
pas voulu désarmer son oncle dans un moment semblable;
et il faut d'ailleurs n'avoir aucune idée du caractère de
Pétion pour admettre cette tradition, et croire que Méroné eût osé tenter une telle chose. Le fait vrai, est que Méroné et Antoine Pierroux, neveux de Pétion, étaient auprès de lui jusqu'au passagede
la Grande-Rivière. Arrivés là, Antoine continua à courir
sur la route et parvint en ville ; et Méroné pénétra dans
une pièce de cannes sur le bord de la route, lorsque la
confusion fut trop grande parmi les fuyards. Un cultivateur, qu'il découvrit sur cette habitation, le conduisit en
ville par des chemins détournés *. Ce qui a donné lieu à dire que Pétion voulait se donner la mort, c'est qu'en pénétrant dans le bois, en marchant pour aller à l'embarcadère, tenant ses pistolets dans
ses mains et son sabre au côté, il fit quelques réflexions
amères sur l'ambition insatiable de Christophe, qui jetait
le pays dans une guerre civile dont on ne pouvait prévoir la fin. A ces paroles , David-Troy , alarmé, et
croyant que Pétion eût voulu mettre un terme à ses
jours, lui dit : « Général, laissez-moi porter vos pisto-
« lets. » Pétion , le comprenant, lui répondit : « Vous
« me croyez donc disposé à me tuer ? Rassurez -vous.
« Devons-nous abandonner la République ? Si nous ne
« trouvons pas un canot à l'embarcadère, je vous con-
« duirai au Port-au-Prince par le rivage; car je connais ' Relation d'après des renseignemcns fournis par Antoine Pierroux. [1807] chapitre m. 493 « tout ce littoral, pour y avoir souvent chassé dans ma
« jeunesse. ' » Ils arrivèrent à l'embarcadère au moment où un canot
venait d'en sortir ; il était encore à peu de distance. Ils
le hélèrent pour revenir les prendre ; mais le patron ne
voulait pas retourner, dans la crainte que ce ne fût l'ennemi. Une femme noire se trouvait à bord ; elle reconnut Bédouet qui s'époumonait en criant : « Revenez ;
« c'est le général Pétion ! » Bédouet, impatient du refus
du patron, marchait sur le rivage, et ce fut ce qui le fit
reconnaître par cette femme. A l'arrivée des Français,
étant chef d'un bataillon de la 10e demi-brigade en garnison à Sanlo-Domingo, il y avait reçu une blessure à la
jambe qui le faisait boiter. Cette femme communiqua sa
confiance, son assurance au patron qui revint alors à
l'embarcadère. Pétion monta sur le canot, avec DavidTroy, Bédouet, Bouzy, Covin et le militaire Roch. Quand
ils arrivèrent au large, ils virent toutes les embarcations
et les navires qui sortaient de la rade du Port-au-Prince.
Cela semblait être une évacuation de la ville : il était donc
prudent de ne pas s'y rendre directement. Bédouet conseilla à Pétion d'aller débarquera l'habitation Truitier de
Vaucresson, près du Carrefour, qu'il tenait de ferme et
où ils trouveraient tous des chevaux. Le patron dirigea
son canot à cette fin 2.
virent toutes les embarcations
et les navires qui sortaient de la rade du Port-au-Prince.
Cela semblait être une évacuation de la ville : il était donc
prudent de ne pas s'y rendre directement. Bédouet conseilla à Pétion d'aller débarquera l'habitation Truitier de
Vaucresson, près du Carrefour, qu'il tenait de ferme et
où ils trouveraient tous des chevaux. Le patron dirigea
son canot à cette fin 2. Quant àCoutilien Coustard, poursuivi par la cavalerie
ennemie, lorsqu'il parvint au pont de l'habitation Blanchard, près deDrouillard, son cheval s'abattit. Il y fut tué 1 Relation d'après Bouzy. Voyez l'excellent livre de M. Saint-Rémy, intitulé Pétion et Haïti, t. pages 34 et 35, pour ces habitudes de chasse. » Inutile de dire que ce patron et celle femme devinrent l'objet de la sollicitude de Pétion. Toujours une femme dans les moments solennels! ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. à coups de sabre : ces dragons le reconnurent alors ; il
avait servi si longtemps dans l'Artibonite ! Plusieurs des
officiers qui avaient été ses amis regrettèrent ce valeureux jeune homme de 28 ans. Son dévouement, marqué
au coin d'un patriotisme si intelligent, méritait ces regrets,
comme celui de Charlolin Marcadieu en avait obtenu au
Port-au-Prince *. Entre ces deux officiers, on ne sait lequel louer et
admirer le plus. En secourant Dessalines, fondateur de
l'Indépendance, Charlolin s'exposa au danger imminent
de perdre la vie. En prenant le chapeau de Pétion, foudateur de la République, Couîilien ne s'exposa pas moins
à succomber immédiatement, bien qu'il y eût pour lui
quelque chance d'échapper à l'ennemi. Chacun avait la
conscience d'un devoir sacré à remplir. Charlotin mourut, pour être resté fidèle à un chef qu'il aimait et dont la
carrière était finie : il y eut courage, résignation sublime
de sa part. Coutilien mourut, en se montrant également
attaché à la République, lorsqu'il sauva le général qu'il
estimait et qui en était l'espoir : il y eut courage, dévouement héroïque de sa part. On ne peut dire que ce dernier montra plus de patriotisme que son devancier; car
l'un et l'autre servirent leur patrie, en offrant l'exemple
de vertus militaires aussi rares. Pétion le comprit ainsi, en honorant de sa présence les
funérailles de ces deux Héros. Le peuple et l'armée pen- • Le cadavre mutilé de Coutilien fut trouvé là, après la retraite de Christophe dans le Nord : il fut apporté en ville où Pétion lui tit faire des funérailles dignes de sa belle actiun. On lisait enrore récemment sur la pierre de sa trop modeste tombe ces mots : « Philippe Mac Jérôme Coustard né • le 10 novembre 1778, met le 1er janvier 1807 si n civisme immorta-
ces deux Héros. Le peuple et l'armée pen- • Le cadavre mutilé de Coutilien fut trouvé là, après la retraite de Christophe dans le Nord : il fut apporté en ville où Pétion lui tit faire des funérailles dignes de sa belle actiun. On lisait enrore récemment sur la pierre de sa trop modeste tombe ces mots : « Philippe Mac Jérôme Coustard né • le 10 novembre 1778, met le 1er janvier 1807 si n civisme immorta- « liser — vaillance. » Le temps n'a pas respecté celte épilaphe ; mais son
nom et son action peuvent-ils être oubliés ? [1807] chapitre m. 495 sèrent de même, car ils furent sensibles à leur mort. La
Nation haïtienne doit donc à leur mémoire, l'érection de
deux colonnes dans le cimetière où sont leurs restes, afin
d'éterniser le souvenir de leurs belles actions. La cavalerie ennemie n'avait pas dépassé le pont de
Blanchard où périt Coutilien. Heureux du trophée que
ses dragons avaient recueilli, Barthélémy Mirault s'empressa d'apporter à Christophe le chapeau galonné de
Pétion, en lui disant: « Général en chef, voici l'étrenne
« que je vous offre. » Christophe, joyeux et triomphant,
était alors près de l'habitation Duvivier avec ses troupes.
Il n'y avait qu'à les faire avancer contre le Port-au-Prince
pour l'enlever de vive force» puisqu'il dut apprendre par
les prisonniers, qu'il venait de battre toute la garnison
de cette ville. C'est à cet instant que, suivant l'Histoire d'Haïti, « l'ad-
« judant-général Papalier, reconnaissant l'impossibilité
« de fuir, se tenait immobile le long de la route ; il fut
« fait prisonnier et conduit à Christophe. Celui-ci l'ac-
« cueillit avec distinction et lui promit de l'employer au-
« près de sa personne. *» Mais, une autre tradition rapporte que, dans la déroute,
le cheval de Papalier s'étant abattu dans un bourbier, il
allait pénétrer dans les bois environnans, lorsqu'il fut fait
prisonnier. Amené à Christophe, il l'accueillit effectivement et l'employa auprès de lui pour le faire assassiner plus tard.2 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 378. 2 A celle époque, les ennemis de Papalier accréditèrent le bruit, qu'il avait
volontairement passé auprès de Christophe, comme s'il n'était pas possible
qu'il fût fait prisonnier. Je ne puis croire à ces calomnies, après avoir à sou496 études sur l'histoire d'haïti. Yayou, Bonnet, Blanchet jeune, Bazelais, etc., avaient
fait tous leurs efforts pour rallier les républicains dans la
déroute. Yayou surtout se multiplia dans ce but patriotique. La plupart des militaires, blessés ou non, parvinrent
en ville par les habitations du voisinage. Ce n'est qu'au bruit de la batailje, que le général Magloire fit sortir la 12e demi-brigade avec des pièces de
campagne, pour aller au secours de l'armée. Yayou fit
rentrer ce corps dont une partie occupa le fort SaintJoseph avec la 24e: il fit placer le long de la ligne du BelAir tous les fuyards à mesure qu'ils arrivaient, tous les
hommes valides de la ville accourus pour sa défense. Il
fut secondé par Lys, Caneaux, Bonnet et Blanchet jeune,
ce dernier se tenant au fort Saint- Joseph. Yayou était
commandant de l'arrondissement du Port-au-Prince.
, pour aller au secours de l'armée. Yayou fit
rentrer ce corps dont une partie occupa le fort SaintJoseph avec la 24e: il fit placer le long de la ligne du BelAir tous les fuyards à mesure qu'ils arrivaient, tous les
hommes valides de la ville accourus pour sa défense. Il
fut secondé par Lys, Caneaux, Bonnet et Blanchet jeune,
ce dernier se tenant au fort Saint- Joseph. Yayou était
commandant de l'arrondissement du Port-au-Prince. Dans ces momens d'alarme, les familles de la ville évacuèrent en foule par la route de Léogane, presque toutes
à pied avec leurs enfans, emportant ce qu'elles avaient de
plus précieux, comme dans un jour d'incendie. D'autres
s'embarquèrent sur les navires dans le port, sur les plus
petits canots. Quand l'assaut fut donné ensuite, on vit
même quelques hommes épouvantés disputer aux femmes
et aux enfans cet asile flottant; il y en eut qui, à leur
honte, pénétrèrent dans la mer, à cheval, pour atteindre
les embarcations. Et sur la route de Léogane, que d'autres se rallièrent aussi à la troupe féminine ! Ceux des membres de l'assemblée constituante, devenue législative, qui n'étaient pas encore partis, comme
firent d'autres dès le 31 décembre, à l'organisation du
Sénat, s'empressèrent de se mettre en route en apprenant ▼ent entendu Boyer exprimer des regrets sur son sort à la bataille de Sibert
et sur son assassinat par Christophe. [1807] chapitre ni. 497 que le général Pétion avait été, ou tue ou fait prisonnier
dans la bataille ; car on était incertain de son sort, plusieurs heures s 'étant écoulées sans qu'il eût paru. Cette nouvelle désastreuse occasionna une vraie panique parmi eux, et même parmi les sénateurs de la classe
civile qui n'avaient pas en ce moment le concours de
leurs collègues militaires, pour les encourager, les engager à se conduire en véritables pères conscrits : il y en
avait une dizaine. Considérant la République frappée au
cœur, par la mort supposée de Pétion, ils arrêtèrent entre eux, qui formaient la majorité du Sénat, de transporter
son siège à Léogane, en vertu de l'article 69 de la constitution. Ils écrivirent en conséquence au général Magloire
Ambroise, de faire ses dispositions militaires à cet effet,
et eux-mêmes se mirent en route.1 Plusieurs desprolestans contre la constitution profitèrent de ce moment
pour s'évader par nier. Magloire transmit cette décision au colonel Lys, en lui
enjoignant d'y obéir et d'aller porter le même ordre au
général Yayouet aux autres officiers supérieurs. Ensuite,
il se rendit de sa personne au poste Léogane, barrière
d'entrée au sud du Port-au-Prince, pour y attendre les
troupes et les citoyens, et défiler avec eux. Lys arriva auprès de Yayou, qu'il trouva sur la ligne
du Bel-Air, au moment où les troupes du Nord donnaient
l'assaut, là et au fort Saint-Joseph. Yayou montrait tant
de valeur, en encourageant les militaires et les citoyens
à défendre la ville, ceux-ci étaient si animés et si pleins
ane, barrière
d'entrée au sud du Port-au-Prince, pour y attendre les
troupes et les citoyens, et défiler avec eux. Lys arriva auprès de Yayou, qu'il trouva sur la ligne
du Bel-Air, au moment où les troupes du Nord donnaient
l'assaut, là et au fort Saint-Joseph. Yayou montrait tant
de valeur, en encourageant les militaires et les citoyens
à défendre la ville, ceux-ci étaient si animés et si pleins • La veille, le Sénat s'était déclaré en permanence : il fallait persister dans
cette résolution, pour tracer l'exemple aux militaires. En mars 1812, il évita
la faute commise le 1" janvier 1807, en restant à son posle.Les corps politiques
sont tenus à montrer autant de courage et de fermeté que l'armée. t. vi. 32 498 études sun l'histoire d'iluti. d'espoir, qu'au lieu de communiquer l'ordre d'évacuation,
Lys se joignit à ce brave général en le secondant de si
propre vaillance. En vain l'ennemi s'opiniàtrait à renouveler ses attaques, il fut toujours repoussé sur toute la ligne du Bel-Air, à partir du fort Saint-Joseph. Là, le bouillant Lamarre vint, de la prison, prendre
part au succès des républicains, non parce qu'il fut mis
en liberté avec les autres prisonniers, mais pour s'être mis
lui-même en liberté. Dès la bataille de Sibert, il ne se
possédait pas dans cette prison ; au moment où eut lieu
l'attaque de la ville, il appela le concierge, sous prétexte
de lui communiquer un avis ; celui-ci ayant ouvert la porte
pour lui parler, Lamarre le saisit au corps et le lança dans
l'une des chambres, puis sortit en courant ; la garde le
laissa passer, et tous les autres prisonniers l'imitèrent.
Lamarre ne s'arrêta qu'au fort Saint-Joseph où était la
24e: ce brave corps le replaça à sa tête, et il fît de suite
une sortie contre l'ennemi jusqu'au Pont-Rouge. Yayou
ne put résister au plaisir de se réconcilier avec lui ; appréciant sa valeur, il fut à lui, l'embrassa et lui déclara
qu'il oubliait le passé: il trouva réciprocité de sentimens
en Lamarre. Ces faits honorent l'un et l'autre : c'est surtout en présence de l'ennemi, que des militaires doivent abjurer mutuellement tout ressentiment. La Patrie à défendre devient alors si belle, si respectable, qu'il ne leur est pas
permis d'en conserver. Pendant que l'ennemi s'acharnait contre la ligne du
Bel- Air, une de ses colonnes était guidée par Apollon,
naguère colonel de la 12e demi-brigade, que Christophe
avait mandé au Cap avec Frontis ; elle se dirigeait contré
le fort National pour enlever cette position qui domine [1807] chapitre m. 499 la ville. Jusque-là le fort n'était pas gardé, tant il y avait
peu de troupes à opposer à l'ennemi sur la ligne où il
donnait ses assauts. Mais Yayou qui veillait à tout , détacha promptement le brave Frédéric avec son seul
bataillon de la 12e pour occuper ce point et le défendre.
Cet officier gravit au pas de course la montée qui y conduit; et avant même de pénétrer dans le fort, il fit un
feu plongeant sur la colonne ennemie, qui en arrêta la
marche un instant; mais il dut ensuite déployer la plus
grande valeur, avec son bataillon , pour repousser l'assaut donné au fort.
ait à tout , détacha promptement le brave Frédéric avec son seul
bataillon de la 12e pour occuper ce point et le défendre.
Cet officier gravit au pas de course la montée qui y conduit; et avant même de pénétrer dans le fort, il fit un
feu plongeant sur la colonne ennemie, qui en arrêta la
marche un instant; mais il dut ensuite déployer la plus
grande valeur, avec son bataillon , pour repousser l'assaut donné au fort. Les troupes de Christophe furent ainsi refoulées sur
tous les points. Le désastre de Sibert était réparé peu
d'heures après, en' grande partie par le courage des officiers, la bravoure des soldais qui l'avaient subi : preuve
évidente que ce ne fuient pas ces qualités militaires qui
leur firent défaut, mais la faute commise par le commandant Louis Lerebours, et la surprise qu'éprouva le colonel Sangîaou et la 21e, de l'attaque inopinée de Larose;
car la 2 Ie, ralliée sur la ligne du Bel-Air, contribua efficacement à sa défense. L'ennemi était déjà battu, quand un citoyen de l'habitation Truitier arriva à toijte bride au Port-au-Prince,
et remit au général Yayou un billet de Bédouet, écrit au
crayon; il lui annonçait l'heureuse arrivée de Pétion qui
allait se rendre en ville, en lui disant de sa part de tenir
ferme dans sa glorieuse défense. Cette nouvelle inattendue, annoncée par le courrier sur toute la route du Carrefour au Port-au-Prince, encombrée de femmes et d'enfans, au général Magloire qui était au poste Léogane, et
par toute la ville, raffermit les coeurs en les réjouissant ; 500 ÉTUDES SU lï L*HIST01RSi d' HAÏTI. eile se communiqua avec la rapidité de l'éclair parmi les
braves défenseurs de la République. Chacun sentait qu'elle
ne pouvait plus périr, puisque la Providence avait sauvé
son fondateur. Quelques instans après, il arrivait au grand galop, entouré de ses compagnons, moins .Bédouet qu'il avait
expédié de suite pour donner l'ordre aux colonels des
22e et 25e demi-brigades, sortant de Jacmel, d'arriver à
marche forcée au secours de la ville !. Ce fut au cri de : Vive le général Pétion! mille fois
répété, que le divisionnaire illustre fut reçu dans sa
ville natale, envahie parle tumulte des armes. S'il éprouva
une satisfaction indicible du courage qu'avaient montré
ses compagnons d'armes en la défendant si glorieusement
contre le despotisme, en ne désespérant pas de la jeune
République, il eut cependant le cœur affligé par l'aspect
qu'offrait cette cité : les rues étaient presque désertes,
les maisons ouvertes et abandonnées par leurs habilans.
Déjà, après avoir d'abord repoussé l'ennemi et non auparavant, comme le dit l'Histoire d'Haïti % des soldats
se mêlaient à des pillards qui en profitaient pour prendre
ce qui était à leur convenance ou à celle de leurs familles.
République, il eut cependant le cœur affligé par l'aspect
qu'offrait cette cité : les rues étaient presque désertes,
les maisons ouvertes et abandonnées par leurs habilans.
Déjà, après avoir d'abord repoussé l'ennemi et non auparavant, comme le dit l'Histoire d'Haïti % des soldats
se mêlaient à des pillards qui en profitaient pour prendre
ce qui était à leur convenance ou à celle de leurs familles. Parcourant les lignes de la place et semant des éloges
chaleureux à ces militaires, Pétion les autorisa à continuer de faire leur butin, mais à condition de le porter aux
postes, afin d'être toujours prêts à repousser l'ennemi. 1 Agé alors d'environ 10 ans, je roe trouvais sur la route de Léogane, à côté
de ma mère qui fuyait comme toutes les femmes. J'ai vu Pétion escorté de
ses compagnons, se rendant en ville. Les femmes lui criaient : « Courage,
« général, Dieu est avec vous! Il vous conservera pour nous et nos enfans. »
Et lui, répondant à ces témoignages d'une sympathie confiante en la Providence, les remerciait de leurs voeux, en leur assurant que bientôt elles pourraient revenir dans leurs foyers. 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 379. [4807] chapitre in. j,oi Il disait à Yayoa, le héros de cette journée, qu'il embrassa
et félicita pour sa belle conduite, et qui s'excusait de
n'avoir pu empêcher le pillage : « Mon cher général,
« vous n'auriez pas pu vous y opposer; laissons-les faire,
« mais exigeons d'eux qu'ils restent à leurs postes; pour
« recueillir ce butin, leurs femmes viendront leur appor-
« ter de la nourriture. Au fait, les habitans de la ville
« perdront peu de chose et seront heureux de retrouver
* leurs demeures bien défendues par ces braves sol-
« dats *. » Et les habitans applaudirent ensuite à cette intelligente décision de Pétion ; ils se pénétrèrent de sa pensée
conservatrice, au milieu d'un désordre inévitable ; ils l'en
remercièrent. Néanmoins, on ne peut que déplorer la fâcheuse nécessité qu'il subit en cette circonstance, et regretter en
même temps d'être forcé à mentionner ce fait , après
l'éloge justement mérité par les troupes qui défendirent
cette ville. Les militaires qui participèrent à ce pillage
auraient dû se rappeler que le butin qu'ils faisaient ainsi,
se composait d'objets appartenant à leurs concitoyens,
et que leur devoir, au contraire, était de réprimer le désordre commis par les premiers pillards étrangers à leurs
corps. Mais on conçoit qu'il y avait pour eux une double
tentation dans cet exemple tracé et dans toutes ces maisons ouvertes et abandonnées. La discipline du régime
despotique précédent avait déjà éprouvé une grande
réaction. 1 Qu'on n'oublie pas que Pétion avait 3 mille hommes au plus en ce moment pour défendre une vilie d'un développement aussi vaste, contre une ar-
- mée de 12 mille hommrs. Et pour pouvoir entraîner ceux-ci dans sa coupable
entreprise, Christophe ne leur avait-il pss promis le pillage des habitans du
Port-au-Prince, par sa proclamation du 24 décembre ? 502 études suit iAhistoirë d'haïti. Dans cet ordre d'idées, empruntons une citation à l'Histoire d'Haïti, que nous réfutons souvent, mais dont nous
reconnaissons sincèrement le haut mérite aux yeux de
notre patrie commune :
mille hommrs. Et pour pouvoir entraîner ceux-ci dans sa coupable
entreprise, Christophe ne leur avait-il pss promis le pillage des habitans du
Port-au-Prince, par sa proclamation du 24 décembre ? 502 études suit iAhistoirë d'haïti. Dans cet ordre d'idées, empruntons une citation à l'Histoire d'Haïti, que nous réfutons souvent, mais dont nous
reconnaissons sincèrement le haut mérite aux yeux de
notre patrie commune : « Le général Pélion apprit que la plupart des blessés
« ennemis, demeurés le long des fossés, étaient sacrifiés
« par les soldats républicains. ÎI enjoignit aux comman-
« dans de tous les postes de les faire enlever et de les
« faire transporter à l'hôpital. Cet ordre ne fut nulle part
« exécuté... (parla faute des officiers). Comme l'anarchie
« était profonde dans la place, qui n'était défendue
« que par l'élan des troupes et des citoyens, Pétion fut
« obligé de promettre quatre piastres pour chaque pri-
« sonnier qu'on lui amènerait. . . , Le gouvernement sauva
« ainsi un grand nombre de prisonniers qui, plus tard,
« servirent la cause de la République avec le plus grand
« dévouement *. » Ne contestons pas ce qu'il y a d'exagéré dans ces traditions ; car les soldats de la République se montrèrent
toujours, durant cette guerre civile de 14 années, beaucoup plus généreux envers leurs camarades de l'Artibonite et du Nord, que ceux-ci envers eux. Mais voyons et
admirons seulement la grandeur d'âme de Pétion, qui
intéressa ses soldats à recueillir leurs malheureux frères,
victimes d'une ambition inexorable, pour les faire soigner.
C'est qu'à ses yeux, tous avaient droit à sa sollicitude;
c'est qu'il n'accepta pas la guerre civile pour satisfaire à
d'autre ambition, qu'à celle de servir utilement son pays,
en humanisant les cœurs, en excitant en eux de nobles
sentimens par son exemple. 1 ilist. d'Haïti, t. 3, p. 381. [1807] CHAPITRE III. 805 Avertis qu'il avait échappé au danger, et qu'il était rentré au Port-au-Prince, les sénateurs y revinrent; mais le
Sénat ne tint aucune séance pendant ces jours de combats. Les deux demi-brigades de Jacmel n'avaient pas tardé
à y arriver ; et le général Gérin s'y rendit bientôt, en
toute hâte, avec les 15e et 16e ; les 15e et 17e vinrent ensuite. Sa présence avec ces troupes permit de garnir le
pourtour de la place : celles du Sud occupèrent la ligne
de l'est1. La 12e tout entière monta au fort National:
celui de Saint-Joseph fut confié principalement à la 38 ;
les autres corps furent placés sur la ligne du Bel-Air.
arriver ; et le général Gérin s'y rendit bientôt, en
toute hâte, avec les 15e et 16e ; les 15e et 17e vinrent ensuite. Sa présence avec ces troupes permit de garnir le
pourtour de la place : celles du Sud occupèrent la ligne
de l'est1. La 12e tout entière monta au fort National:
celui de Saint-Joseph fut confié principalement à la 38 ;
les autres corps furent placés sur la ligne du Bel-Air. Pendant plusieurs jours après le 1er janvier, Christophe
fît renouveler des assauts contre la ville; ils furent toujours repoussés. ïl n'y avait pas le même élan dans ses
troupes que dans celles de la République : ces dernières
avaient l'avantage d'être placées derrière des remparts,
car les autres firent preuve de bravoure. Le 7, Christophe ordonna un assaut général sur toutes
les lignes de la place. Le combat commença de bonne
heure, et dura jusqu'à 9 heures du matin. Maissurtousles
points, l'ennemi fut battu complètement. Au fort National,
attaqué vivement par des forces que dirigeait le général
J.-P. Daut, les soldats de la République ne se contentèrent pas de repousser l'ennemi avec vigueur ; ils criaient
à chaque instant, à la manière créole : « Charivari pour
« eux ! Ce sont des lâclies ! » Et ces malheureux soldats
ennemis, dignes d'un meilleur sort, irrités par ces cris,
revenaient incessamment à la charge sans obtenir aucun succès. 1 En visitant ses postes dans une nuit, le colonel ïernier, de la 22,, fut
tué par une sentinelle de son corps qui ne le reconnut pas. Ce coung^ux officier /ut alors remplacé par David-Troy. £04 études sur l'histoire d'haïti, Convaincu de l'inutilité de ses efforts pour enlever îe
Port-au-Prince, Christophe, non moins irrité que ses
soldats, se décida à retourner dans ses Etals. Mais il se
vengea sur les propriétés, en faisant incendier la plupart
des usines et les champs de cannes de la plaine du Culde-Sac, afin de pouvoir dire comme Dessalines, à son
retour delà campagne contre Santo-Domingo : <( Il est
« une vérité bien constante : point de campagnes, point a de cités considération puissante, qui ajoute aux « autres fruits que nous avons recueillis de cette expé-
« dition. » Tandis que la République sortait avec succès de l'audacieuse entreprise de Christophe contre elle, une révolte
inattendue éclatait à une extrémité opposée, pour durer
presque autant que cette guerre civile, et arriver à un
terme qui devint le précurseur de la fin de celle-ci. Nous
voulons parler de ce qui a été appelé depuis, l'insurrection delà Grande-Anse. Ici encore, nous allons nous trouver en désaccord avec
l'Histoire d'Haïti, qui cite les personnes dont son auteur a tenu les renseignemens qu'il a publiés. Selon elles, cet événement, désastreux pour le département du Sud surtout, aurait été une combinaison perverseïde Bergerac ïrichet, l'un de ses courageux citoyens,
qui mérita de l'estime publique dans la guerre de l'Indépendance. Il y aurait été déterminé, et aurait entraîné
Thomas Durocher dans son projet, par son ambition jalouse, et froissée de ce que Pétion et Gérin se proposaient
de confier au colonel Francisque, le commandement de
la Grande-Ânse. Thomas Durocîier, autre citoyen du
Sud, aux sentimens humains envers des colons, aurait
de ses courageux citoyens,
qui mérita de l'estime publique dans la guerre de l'Indépendance. Il y aurait été déterminé, et aurait entraîné
Thomas Durocher dans son projet, par son ambition jalouse, et froissée de ce que Pétion et Gérin se proposaient
de confier au colonel Francisque, le commandement de
la Grande-Ânse. Thomas Durocîier, autre citoyen du
Sud, aux sentimens humains envers des colons, aurait [1807] chapitre ni. 505 consenti à être l'instrument de cette perfidie, pour faire
couler le sang de ses propres compatriotes. Ils auraient
organisé la révolte dans les vues, l'un et l'autre, de servir
la cause de Christophe ; et finalement, Bergerac devait
fuir à l'étranger, en emportant des sommes assez importantes, et laissant Thomas, chef de la Grande- Anse1.
Cette accusation portée contre eux repose sur diverses
erreurs, sinon sur la malveillance. D'abord, il n'est pas
vrai que Bergerac eût pris le commandement de la 18e à
la mort de Bazile, puisque la lettre de Férou, du 22 octobre, au chef de bataillon Henry, citée plus avant, prouve
le contraire ; mais il assistait ce général, malade, dans
celui de l'arrondissement. Ce dernier ne mourut que le
16 janvier, huit jours après la naissance de l'insurrection.
C'est le général Vaval qui fut d'abord envoyé pour le remplacer ; mais avant son arrivée à Jérémie, Bergerac, encore simple chef de bataillon, dut avoir le commandement
supérieur. A ce grade, il ne pouvait avoir la prétention
de commander cet arrondissement. Les militaires de
cette époque ne prétendaient pas devenir d'emblée, général
de brigade ou de division, parce qu'ils auraient pris la plus
mince part à un mouvement révolutionnaire ; ils voulaient tous gagner leurs grades, ou sur le champ de bataille ou par de longs services. Bergerac ne pouvait donc
pas être mécontent, en apprenant par son frère Théodat,
l'intention qu'avaient Pétion et Gérin d'envoyer à Jérémie,
Francisque, vieux colonel, pour commander l'arrondis- ' M. Madiou déclare tenir ces renseignemens de Michel Merlet aîné et de
plusieurs autres vieillards de Jérémie. Nous ne pouvons reproduire tous les
faits relatés dans les pages 383 et 384 de son 3c volume, à la charge de Bergerac Trichetet de Thomas Durocher : peut-être suffit-il de l'intention prêtée au premier, de fuir à Vétranstr, pour démontrer l'injustice de ces imputations. 506 études sur l'histoire d'haïti. sèment, — mécontent, au point de concevoir l'idée de
trahir la République pour servir la cause de Christophe,
en organisant une révolte dans la Grande-Anse. Lorsque Gérin fut appelé par Pétion au secours du
Port-au-Prince, il envoya l'ordre à Bergerac de venir
avec la 18e, afin d'avoir un brave officier de plus pour
la défense de cette ville. De tous les corps du Sud, la 19e
seule, échelonnée dans l'arrondissement de Tiburon,
ne fut point mandée. La 18e était arrivée seulement
à l'habitation Bézin, entre Miragoane et l'Anse-à-Veau,
quand Férou fit rappeler ce corps à Jérémie à cause de
l'affaire qui y eut lieu et qui inaugura l'insurrection dans î *
Grande-Anse. Cette insurrection se fit par Goman personnellement, et voici comment :
. De tous les corps du Sud, la 19e
seule, échelonnée dans l'arrondissement de Tiburon,
ne fut point mandée. La 18e était arrivée seulement
à l'habitation Bézin, entre Miragoane et l'Anse-à-Veau,
quand Férou fit rappeler ce corps à Jérémie à cause de
l'affaire qui y eut lieu et qui inaugura l'insurrection dans î *
Grande-Anse. Cette insurrection se fit par Goman personnellement, et voici comment : Chef du 2e bataillon de la 19e, en garnison à l'Aned'Eynaud, et prétendant qu'on négligeait de l'habiller et
de le solder, sachant d'ailleurs que la 18e était en roule
pour le Port-au-Prince, il partit de son poste avec tout
ce bataillon pour venir à Jérémie réclamer, disait-il, solde
et habillement. On fut bientôt informé en cette ville de
sa marche sans ordre supérieur ; cela parut étrange et
fit suspecter en Goman de mauvais desseins, parce qu'on
connaissaittous les mauvais antécédens de ce singulier personnage, de ce Congo (il était Africain) qui avait toujours
été marron dans les bois durant l'ancien régime colonial,
du temps de Toussaint Louverture et des Français, et
qui était d'un caractère indocile, luttant incessamment
avec ses chefs. Goman, enfin, était loin d'être « un offi-
« cier distingué par son courage et ses longs services,
« etc., » ainsi que le dit M. Madiou ; mais il était entreprenant, par ses habitudes farouches contractées dans les
bois. On conçut donc des craintes à Jérémie ; on s'arma [4807] chapitre m. 507 pour s'opposera l'entrée de Goman et de son bataillon,
on mena une pièce de campagne là où ils devaient arriver.
Lorsqu'ils parurent, ils furent étonnés et mécontens de
cette, attitude ; et se voyant refuser l'entrée de la ville,
Goman se mit en fureur et tenta d'y pénétrer,de vive force.
Il fut mitraillé avec sa troupe, chargé parla garde nationale à cheval, repoussé à coups de fusil, non sans avoir
riposté. Battu, il se jeta dans les mornes environnans avec
son bataillon, dr*apeau déployé, en appelant les cultivateurs aux armes. Parmi eux, il s'en trouvait beaucoup
qui étaient déjà mécontens du meurtre de Bazile et des
autres victimes qui périrent avec lui, et d'anciens instrumens des colons dans la Grande-Anse, des hommes
énergiques, tels que Jason Domingon, César Novelet,
Saint-Louis Boteaux, Say Désormeaux, J.-B. Lagarde,
etc. Tous saisirent cette occasion de se rebeller, et reconnurent Goman pour le chef de l'insurrection, avec l'espoir d'aller piller Jérémie et les bourgs de la côte l.
de Bazile et des
autres victimes qui périrent avec lui, et d'anciens instrumens des colons dans la Grande-Anse, des hommes
énergiques, tels que Jason Domingon, César Novelet,
Saint-Louis Boteaux, Say Désormeaux, J.-B. Lagarde,
etc. Tous saisirent cette occasion de se rebeller, et reconnurent Goman pour le chef de l'insurrection, avec l'espoir d'aller piller Jérémie et les bourgs de la côte l. Voilà la vraie cause de cette insurrection, qui devint
formidable, parce qu'une foule de circonstances concoururent à son extension, à sa durée : elles seront successivement mentionnées. Christophe lui donna bientôt une
organisation et une direction selon ses vues et ses senti1 M. Madiou prétend que « Goman fit de vains efforts pour entraîner son
« bataillon dans la révolte : » c'est une erreur. Pendant la campagne de 1819
qui y mit fin, on surprit Goman dans une de ses retraites; en se sauvant, il
laissa tous ses effets et ses papiers; le drapeau du 2" bataillon de la 19e était
parmi ses effets. Je Val vu ; je faisais celte campagne en qualité de secrétaire
du général Borgella. Je fus chargé d'examiner ses papiers, où se trouvaient
toute sa correspondance avec Christophe et son journal de campagne depuis
janvier 1807 ; les causes de sa révolte n'y étaient pas mentionnées. J'en parle
d'après des notes biographiques que Bruno Picdeper m'a fournies sur Goman.
Tous ces papiers que j'ai lus furent envoyés au président Boyer. 508 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. meus, eu envoyant à Goman le brevet de général de brigade, en lui faisant dire par ses émissaires qu'il fallait
venger la. mort de Dessalines que les mulâtres avaient
tué, parce quils ne voulaient pas obéir aux noirs. Il réveilla ainsi tous les vieux levains de discorde que Içs colons avaient fait fermenter dans la Grande-Anse. Bergerac Trichet et Thomas Durocher combattirent
contre les insurgés, comme tous les autres officiers, lis ne
furent pas les auteurs de cette insurrection ; mais d'autres
faits subséquens seront produits à leur charge, et ce sont
ces faits qui auront probablement motivé l'imputation
que nous réfutons. Presque toutes les familles du Port-au-Prince s'empressèrent d'y retourner après la retraite de Christophe.
Ceux des députés du Nord et de l'Artibonite,qui n'avaient
pas voulu fuir le lerjanvier, exposant leur séparation des
leurs par la guerre, eurent la faculté de partir et de se
rendre dans leurs foyers. Rien n'était plus juste, la République n'ayant pas été fondée pour opprimer les hommes,
mais bien pour qu'ils jouissent de leur entière liberté. Cette faculté qu'ils réclamèrent fit naître en même
temps de graves questions, qu'il fallait résoudre au plus
grand avantage de la République naissante. Le militaire avait rempli son devoir avec honneur,
en résistant à l'invasion, en repoussant l'ennemi du siège
de la représentation nationale. Le rôle de l'homme d'Etat
commençait maintenant; il avait à remplir aussi son devoir envers la patrie. Le premier n'avait eu qu'à dégainer le sabre, qu'à bien diriger son fusil et sa pièce de
cauon, qu'à développer du courage sur le champ de bataille. Le second avait à concevoir des Mées judicieuses,
devoir avec honneur,
en résistant à l'invasion, en repoussant l'ennemi du siège
de la représentation nationale. Le rôle de l'homme d'Etat
commençait maintenant; il avait à remplir aussi son devoir envers la patrie. Le premier n'avait eu qu'à dégainer le sabre, qu'à bien diriger son fusil et sa pièce de
cauon, qu'à développer du courage sur le champ de bataille. Le second avait à concevoir des Mées judicieuses, [1807] CHAPITRE Iïl. 509 à les mûrir, à les combiner avec la situation des choses,
pour pouvoir produire un heureux résultat. Entre l'œii- '
vre de la force, et celle de l'intelligence, laquelle est la
plus difficile ? Ce n'est pas tout que de se faire historien d'une époque, *
que de relater des faits ; il faut aussi se reporter, par la
pensée, à cette époque même, pour apprécier la cause
de ces faits, et juger la conduite des acteurs, surtout lorsqu'on est réduit à se guider sur des traditions orales plus
ou moins exactes. Quelle était la situation , au lendemain de la retraite
de Christophe ? Une constitution avait été proclamée pour tout le pays ;
en vertu de cet acte et des événemens précédens, le chef
du gouvernement avait été nommé, et la représentation
nationale installée. Mais ce chef venait d'agir à force ouverte contre l'acte qui l'appelait au pouvoir ; peu avait
fallu qu'il ne l'anéantît, qu'il n'étouffât la République à sa
naissance. Il disposait donc de grandes forces; il avait
donc sous ses ordres des populations et une armée obéissantes, et d'autant plus à ménager, qu'elles étaient mues
par des idées et des principes contraires à l'ordre de
choses établi par la constitution.1 La représentation nationale existait, intacte ; elle pouvait fonctionner ; mais le
gouvernement était suspendu par la guerre. Devait-elle,
à son tour, employer la force pour imposer la constitution
à cette armée et à ces populations d'un esprit hostile aux 1 M. Madiou a reconnu cet état de choses à la page 386 de son 3e volume ;
il a admis l'hostilité des principes régnant dans le Nord et i'Artibonite, contre
ceux établis par la constitution de 1806. Christophe n'était pas le seul qui
pensait ainsi : au contraire, il s'était identifié avec l'esprit de ors localités et
t'était tout naturel. 510 ÉTUDES SUR -L'HISTOIRE d'haÏîT. institutions qui avaient été créées, qu'on voulait fonder
sur la conviction, avant d'avoir avisé aux moyens de réorganiser le gouvernement? Encore une considération. Notre devancier a représenté le Port-au-Prince dans un état « d'anarchie pro-
« fonde, n'étant défendu que par l'élan des troupes et
* des citoyens. » Le pouvoir des généraux dirigeant, de
Pétion surtout, était donc à peu près nul, même pendant
la défense où chacun sent la nécessité d'obéir à une volonté unique pour mieux résister. Ce devait être pire,
après le danger. Ensuite, nous venons de voir éclater
une insurrection à l'extrémité de la République, dans un
département dégarni de troupes qui, seules, sont aptes à
en étouffer de semblables. Ces troupes du Sud et tous
leurs chefs les plus capables étaient alors au Port-auPrince. Fallait-il les porter contre l'Artibonite et le Nord
pour en entreprendre la conquête, ou bien était-il plus
sage de les renvoyer dans le Sud pour s'opposer à l'irruption de l'insurrection?
une insurrection à l'extrémité de la République, dans un
département dégarni de troupes qui, seules, sont aptes à
en étouffer de semblables. Ces troupes du Sud et tous
leurs chefs les plus capables étaient alors au Port-auPrince. Fallait-il les porter contre l'Artibonite et le Nord
pour en entreprendre la conquête, ou bien était-il plus
sage de les renvoyer dans le Sud pour s'opposer à l'irruption de l'insurrection? Ce sont autant de questions qu'il faut examiner et résoudre, pour bien juger la conduite des hommes appelés,
par leur position, à donner une direction aux affaires. Dans le Sénat, il s'en trouvait de fort capables par leur
instruction, pour rédiger des lois ou tous autres actes,
pour délibérer sur les décisions à prendre dans l'actualité.
Mais on a vu à quelle résolution s'étaient arrêtés ceux-là,
après la bataille de Sibert, alors qu'on croyait Pétion
mort ou prisonnier. Les sénateurs militaires étaient donc
ceux qui devaient influer sur les déterminations convenables dans la situation. Entre eux, deux généraux dominaientpar leur grade, par
leur ancienneté, par leurs fonctions militaires, — Pétion [1807] CHAPITRE M. 514 etGériu. L'un n'avait aucune autorité sur l'autre ; tous
deux sénateurs et commandans de départernens, ils étaient
parfaitement égaux, La seule autorité à exercer par l'un
ou l'autre, devait résulter de la justesse de vues, de l'appréciation politique de la situation ; car la conduite de
la guerre était subordonnée à la direction politique. Ils
pouvaient s'entendre néanmoins, délibérer entre eux et
convenir des meilleures mesures à prendre, entraîner
leurs autres collègues militaires et ceux de la classe civile,
à adopter ce qu'ils auraient jugé utile dansla circonstance.
Maison les a vus déjà divisés d'opinions le lendemain
du 17 octobre : il n'est donc pas étonnant qu'après la
retraite de Christophe, ils aient été encore d'opinions contraires sur ce qu'il y avait à faire. C'était au Sénat à approuver celles qui lui paraîtraient les plus judicieuses, en
raison des circonstances. Cela posé, voyons et examinons les opinions de Gérin
et de Pétion, afin de pouvoir porter un jugement impartiale leur égard. Il est certain, d'après toutes les traditions (rien n'ayant
été écrit), que Gérin voulait marcher avec toute l'armée
à la poursuite de Christophe, pour s'emparer, disait-il,
de Saint-Marc, puis de Marchand, des Gonaïves, avec
l'espoir de s'emparer même du Cap et de tout le Nord,
d'anéantir ce fameux ennemi. Il ne doutait d'aucun succès dans cette vaste entreprise ; les troupes de l'Artibonite et du Nord qu'on venait de repousser il est vrai, mais
qu'on n'avait pas défaites, devaient être vaincues ou
mettraient bas les armes; les généraux de ces départernens feraient défection ou se soumettraient de force ;
les populations elles-mêmes accourraient au-devant de
l'armée républicaine envahissant leurs territoires, sans 512 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. éprouver la moindre répugnance. Tous enfin, moins
Christophe, renonceraient comme par enchantement à
leurs idées, à leurs principes d'absolutisme plutôt que
monarchiques, en voyant seulement des exemplaires
de la constitution au bout des baïonnettes. Et pendant
cette marche triomphale, il était probable, sans doute,
que Goman et son monde des montagnes de la GrandeAnse, revenus à de meilleurs sentimens, rentreraient dans
le devoir.
. éprouver la moindre répugnance. Tous enfin, moins
Christophe, renonceraient comme par enchantement à
leurs idées, à leurs principes d'absolutisme plutôt que
monarchiques, en voyant seulement des exemplaires
de la constitution au bout des baïonnettes. Et pendant
cette marche triomphale, il était probable, sans doute,
que Goman et son monde des montagnes de la GrandeAnse, revenus à de meilleurs sentimens, rentreraient dans
le devoir. Voilà à quoi tendaient les opinions de Gérin dans la
situation des choses. Quant à Pétion, un peu moins confiant dans un si beau
résultat, il pensait d'abord à une chose essentielle dans
tout pays, et surtout dans les circonstances du moment :
la réorganisation du gouvernement pour donner une
direction unique à la chose publique. Il désirait faire cesser cet état provisoire, sans chef réel, sans direction des
finances, autre chose essentielle dans la guerre. Il pensait aussi qu'il était utile de satisfaire la juste ambition
de tous les militaires qui avaient pris part à la révolution;
car tous avaient des grades provisoires ou seulement
désignés. Pour faire la guerre utilement, il faut organiser
son armée, en déterminant la position de chaque officier :
l'organisation des départemens, des arrondissemens, de
la plupart des communes ou paroisses était à faire selon
la constitution % Ensuite, il connaissait trop bien l'esprit
de l'Artibonite et du Nord, pour croire aussi facile que le
jugeait son collègue, l'occupation de Saint-Marc, de Marchand, des Gonaïves, du Cap et de tout le Nord, à moins 1 En ce moment-là, Gérin n'avait encore le commandement du Sud et de
son armée, <]u'en vertu de la prise d'armes des Cayes ; Pétion n'avait celui de
l'Oufsl et de son armée, que par la tradition impériale. [1807] CHAPITRE III. 513 d'admettre la soumission volontaire des troupes et des
populations. Dans le cas contraire, où il faudrait vaincre
l'ennemi et conquérir son territoire, l'armée républicaine
eût-elle suffi ? Christophe était-il donc un adversaire à dédaigner ainsi ? Et le Sud, n'avait-il pas besoin déjà d'être
défendu contre l'insurrection de la Grande-Anse, qui pouvait se propager dans ce département livré naguère à
l'agitation ? Voilà quelle était la pensée de Pétion, considérant la
situation dans son ensemble. On avait vu Dessalines, dictateur unique, qui ne respirait que la guerre, à la tête de plus de 20 mille hommes
au Cap en décembre 1803, pouvant pénétrer facilement
dans la partie de l'Est et arriver à Santo-Domingo ; on
l'avait vu surseoir à tout projet de conquête, non à cause
de la soumission du Cibao, mais parce qu'il avait reconnu
la nécessité de proclamer d'abord l'indépendance du
pays et de l'organiser, avant de rien entreprendre ; et on
aurait voulu entreprendre une marche contre l'Àrtibonite
et le Nord, sans organisation préalable? Gérin, aux
idées extravagantes, pouvait concevoir une telle pensée ;
mais Pétion, aux idées sages et prudentes, devait penser
autrement.
soumission du Cibao, mais parce qu'il avait reconnu
la nécessité de proclamer d'abord l'indépendance du
pays et de l'organiser, avant de rien entreprendre ; et on
aurait voulu entreprendre une marche contre l'Àrtibonite
et le Nord, sans organisation préalable? Gérin, aux
idées extravagantes, pouvait concevoir une telle pensée ;
mais Pétion, aux idées sages et prudentes, devait penser
autrement. Cependant, voyons quelle interprétation a été donnée à
la conduite de Pétion dans ces circonstances, quels motifs
on lui a attribués. Christophe venait de se retirer, en passant à l'Arcahaie
et à Saint-Marc ; il s'était arrêté à Marchand avec le gros
de son armée. « De son côté, Pétion ne sortit du Port-au-Prince que
« plusieurs jours après la levée du siège. C'eût été une
« Jaute grave, s'il n'avait pas, à dessein, laissé à Christ. vi. 35 544 études sur l'histoire d'haïti. « tophe le temps de fortifier Saint-Marc où il eût pu en-
« trer en même temps que lui, en le talonnant. Mais,
« iqnorant les véritables pi*ojets des révolutionnaires du
« Sud, et de Gérin particulièrement, dont il redoutait
« l'ambition, il hésitait à s'éloigner du Port-au-Prince,
« et surtout à se dégarnir d'une partie des troupes qui
« avaient sa confiance, en occupant Saint-Marc... mais
« il mettra dans ses opérations toutes sortes de lenteurs...
« Pétion, après avoir confié au général Gérin l'armée
« campée à Labarre, se rendit à Drouet... et revint au
« quartier-général... On apprit en même temps, avec
€ certitude, que la ville de Saint-Marc était dégarnie de
« troupes. Gérin conseilla en vain à Pétion d'aller s en
« emparer et de porter ensuite son quartier-général à
€ Marchand. X*éï\oii, voulant lui enlever l'occasion d'ac-
« quérir de l'influence sur les troupes de l'Ouest, n'ac-
« cueillit pas ses conseils. — Christophe était encore à
€ Marchand. Comme il croyait que Pétion l'eût poursuivi
« à outrance, il n'était demeuré que peu de jours à
« Saint-Marc... Mais quand il apprit que l'aimée de la
« République paraissait hésitera pénétrer dans le Nord,
« il envoya des troupes à Saint-Marc, et ordonna aux
c généraux Romain, Daut Brave etMagny, démarcher
« contre Pétion, à la tête des lre, 2me, 6e, 9e et 14« demi-
« brigades... i » Tous les reproches faits à Pétion dans ce passage étaient
répétés à satiété à l'époque; ils lui étaient adressés par l Hist. d'Haïti, t. 3, p. 388 et 389. Il envoya ces troupes, en apprenant que
Pétion et Gérin étaient au Boucassin. En supposant Saint-Marc sans troupes, de Marchand il en aurait pu y arriver pour le défendre, plus promptement que celles venant du Port-au-Prince ; et ces corps et ces généraux sont
arrivés jusqu'à l'Arcahaie !
iété à l'époque; ils lui étaient adressés par l Hist. d'Haïti, t. 3, p. 388 et 389. Il envoya ces troupes, en apprenant que
Pétion et Gérin étaient au Boucassin. En supposant Saint-Marc sans troupes, de Marchand il en aurait pu y arriver pour le défendre, plus promptement que celles venant du Port-au-Prince ; et ces corps et ces généraux sont
arrivés jusqu'à l'Arcahaie ! [1807] CHAPITRE III. 515 l'opposition à la tête de laquelle était, Gérin : dans notre
jeunesse, nous les avons entendus encore. Comme on ne
pouvait comprendre Pétion, on lui supposait des vues personnelles. Que M. Madiou veuille bien souffrir quelques
observations de notre part, à l'adresse des traditions. D'abord, comment a-t-on pu croire que le dessein secret de Pétion était de laisser à Christophe, l'ennemi
commun, le temps de fortifier Saint-Marc ? Et de ce qu'on
avait repoussé les assauts donnés au Port-au-Prince, il
était donc dit que les troupes de l'Artibonite et du Nord
étaient sans valeur? A Sibert, dans ces assauts, n'en
avaient-elles pas montré? Et Pétion pouvait entrer à
Saint-Marc en même temps que Christophe ! Pourquoi
celui-ci n'était-il pas entré au Port-au-Prince, en talonnant, en sabrant les troupes républicaines vaincues à
Sibert ? Soyons justes envers tous, et ne méprisons ni
Christophe lui-même, toujours plein de courage, ni ses
troupes malheureusement égarées par lui. Ensuite, Pétion ignorait les projets des révolutionnaires du Sud ! Quels projets pouvaient-ils avoir, sinon
de vaincre Christophe? ce qu'ils croyaient très-facile,
contrairement à l'opinion de Pétion, mais, peut-être,
d'accord en cela avec celle de Gérin. Pétion redoutait
l'ambition de ce dernier ; il hésita à cause de cela à sortir
du Port-au-Prince; il mit des lenteurs dans ses opérations,
très-propres à mécontenter son émule ; et arrivé à Labarre, quartier-général, il lui confia le commandement
de toute l'armée, moins quelques bataillons, pour se
rendre à Drouet ! Pétion était donc d'une simplicité bien
grande pour agir de la sorte envers un général dont
l'ambition l'effrayait. Quelle certitude pouvait-on avoir
que Saint-Marc fût dégarni de troupes, lorsque Pétion 516 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. avait, à dessein, laissé à Christophe le temps de fortifier
cette ville, lorsqu'on voit ensuite ce dernier y envoyer
des troupes de Marchand, à dix lieues de distance? Mais
Gérin, sur cet avis, conseille en vain d'aller s'en emparer ; ce n'est pas tout, de porter ensuite son quartiergénéral à Marchand. Et Christophe qui s'y trouvait avec
des généraux tels que Romain, Daut, Magny, Martial
Besse, Christophe aurait laissé faire1? Il se serait enfui
probablement.
fortifier
cette ville, lorsqu'on voit ensuite ce dernier y envoyer
des troupes de Marchand, à dix lieues de distance? Mais
Gérin, sur cet avis, conseille en vain d'aller s'en emparer ; ce n'est pas tout, de porter ensuite son quartiergénéral à Marchand. Et Christophe qui s'y trouvait avec
des généraux tels que Romain, Daut, Magny, Martial
Besse, Christophe aurait laissé faire1? Il se serait enfui
probablement. Sans être militaire, on peut se permettre un raisonnement sous ce rapport, en jetant seulement les yeux sur
la carte d'Haïti. Supposons Pélion et Gérin en possession de SaintMarc avec toute l'armée de la République, bien faible
alors ; le Port-au-Prince se serait trouvé dégarni de troupes. Christophe étant à Marchand avec le gros de son
armée plus forte, n'aurait-il pas pu, par une marche vive
et hardie, la porter par la route des Verrettes et les
montagnes de l'Arcahaie, venir déboucher dans la plaine
du Cul-de-Sac et s'emparer à son tour du Port-au-Prince ?
Entre les deux villes, laquelle était la plus importante
pour la République? Remarquons encore que l'insurrection du Port-de-Paix
n'avait pas encore éclaté, que celle de la Grande-Anse
commençait ses ravages, et que Christophe était toujours
le général en chef àe l'armée haïtienne, chef provisoire
du gouvernement, et de plus le Président d'Haïti nommé
par l'assemblée constituante : ce qui lui donnait une belle
position aux yeux des'populations dans le Nord, dans l'Artibonite, même dans l'Ouest, malgré sa marche contre le
Port-au-Prince. Il suffit peut-être de ces réflexions pour reconnaître [1807] CHAPITRE III. 517 que la conduite de la guerre était subordonnée à l'organisation politique de la République , à laquelle il fallait
pourvoir d'abord. Les motifs de Pétion, pour ne pas suivre les conseils
de Gérin, étaient qu'il voulait enlever à ce dernier l'occasion d'acquérir de l'influence sur les troupes de l'Ouest !
Il n'en avait même pas sur celles du Sud ; elles lui obéissaient par devoir militaire, mais non pas à raison de cet
ascendant qu'un chef exerce sur des troupes, et qu'on
appelle de l'influence. Ou le commandement supérieur
attribué à Pétion dans le passage cité, était le résultat
de la haute influence qu'il exerçait, ou nous ne comprenons rien ; car, alors, il n'était pas le chef de Gérin. Le
fait est qu'ils agirent eusemble, comme collègues, en leurs
qualités de général et de sénateur : seulement, ils ne
furent pas d'accord sur les mesures à prendre.
exerce sur des troupes, et qu'on
appelle de l'influence. Ou le commandement supérieur
attribué à Pétion dans le passage cité, était le résultat
de la haute influence qu'il exerçait, ou nous ne comprenons rien ; car, alors, il n'était pas le chef de Gérin. Le
fait est qu'ils agirent eusemble, comme collègues, en leurs
qualités de général et de sénateur : seulement, ils ne
furent pas d'accord sur les mesures à prendre. Par cette raison, après avoir échangé des coups de
fusil avec les troupes envoyées par Christophe, l'armée
revint au Port-au-Prince. «• Pétion rentra au Port-au-Prince, et le quartier de
« l'Arcahaie, généralement dévoué à la République, se
« trouva abandonné. Le général Gérin blâma sévèrement
« la conduite qu'il avait tenue dans cette campagne, lui
« reprocha ouvertement de ne s'être pas emparé de Saint-
« Marc et de n'avoir pas marché sur le Cap, les popula-
« tions étant, de toutes parts, favorables à la République.
« Il était d'autant plus indigné contre Pétion, que ce
« général venait de s'attacher deux officiers influens
« du Sud, en exhortant le Sénat à nommer Francisque
« général de brigade, et Borgella, colonel. — Pétion,
« pour se justifier, disait que Christophe se perdrait tôt
« ou tard par sa férocité, et qu'il était inutile, par consé518 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. « quent, de verser du sang, en portant la guerre dans
« le Nord. — Gérin répliquait que Christophe, avant de
« succomber, se baignerait dans le sang des populations,
« et qu'on devait ne pas laisser échapper l'occasion favo-
« rable de l'abattre d'un seul coup. Les officiers du Sud
« se montraient convaincus que Pétion sacrifiait l intérêt
« général à des vues ultérieures d'ambition person-
« nelle '. » Nous répétons ici, que nous eussions reproduit nousmême toutes ces accusations lancées contre Pétion, à
cette époque, si elles n'étaient pas dans l'Histoire d'Haïti. S'il abandonna VArcahaie, c'est qu'il n'y a guère dans
cette commune de points militaires par rapport au Portau-Prince, c'est qu'il y avait des choses plus essentielles
à faire dans cette ville : plus tard, le Boucassin, plus défendable, plus rapproché, fut pendant longtemps occupé par Gérin lui-même, d'après l'ordre de Pétion, devenu chef du gouvernement. Les reproches de Gérin
n'étaient que le résultat de ses idées, de ses conceptions
gigantesques, chevaleresques, qui ne lui faisaient douter
de rien. Et comment se pouvait-il que les populations du Nord
et de l'Artibonite fussent favorables à la République,
lorsque la nouvelle guerre civile ravivait l'ancienne antipathie entre elles et celles de l'Ouest et du Sud, qui exista
dans la première guerre entre Toussaint Louverture et
Rigaud ; lorsque Christophe l'excitait par toutes sortes
de ruses, en prétendant alors qu'il vengeait la mort de
Dessalines, si aimé dans l'Artibonite, si respecté dans le
Nord? Gérin surtout qui avait été à la tête du mouvement
République,
lorsque la nouvelle guerre civile ravivait l'ancienne antipathie entre elles et celles de l'Ouest et du Sud, qui exista
dans la première guerre entre Toussaint Louverture et
Rigaud ; lorsque Christophe l'excitait par toutes sortes
de ruses, en prétendant alors qu'il vengeait la mort de
Dessalines, si aimé dans l'Artibonite, si respecté dans le
Nord? Gérin surtout qui avait été à la tête du mouvement 1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 389 et 390. [1807] CHAPITRE III. 519 dans le Sud, était le plus exécré dans ces départemens;
mais il était presque toujours dans les illusions qui font
croire que la force est le plus puissant moyen. Il était indigné contre Pétion, à raison de la promotion
de Francisque et de Borgella, deux officiers aussi méritans! Mais alors il décelait des sentimens peu dignes
de lui-même. Ne fut-ce pas Francisque qui fit prendre aux
Cayes un caractère décisif à l'insurrection du Port-Salut,
qui contribua h entraîner Gérin à prendre la direction du
mouvement? Ne fut-ce pas Borgella qui, par sa lettre
à Lamarre, lui ouvrit la route et les portes du PetitGoave? — Francisque avait été l'un des braves capitaines
de la loe, lorsque Pétion prit les armes contre les Français au Haut-du-Cap : de là son attachement à son ancien
chef, et puis, Férou venait de mourir, il fallait un officier général de cette trempe à Jérémie ; il fut nommé pour
ce commandement *. Borgella était un ancien légionnaire de l'Ouest, comme
Pétion, à Léogane. On a vu la conduite de Pétion à son
égard et celui de David-Troy, lorsque Bauvais les fit incarcérer; on a vu que Pétion le jugea digne de la plus
dangereuse confidence, pour porter ses avis à Geffrard :
de là la sympathie existante entre eux. On la vit mieux
encore en 1812, époque si honorable pour l'un et l'autre.
Borgella fut nommé colonel delà \ oe en remplacement de
Francisque, parce que ce corps était du cantonnement
d'Aquin où il était commandant de place, et qu'il venait
récemment de sauver plusieurs de ses officiers dans le
jugement du conseil spécial ; ce qui lui donnait sur eux et 1 A la page 382, t. 3, de l'Hisl. d'Haïli, il est dit que Pétion et Gérin se proposaient de confier cet arrondissement à Francisque. Pourquoi donc Gérin
fut-il fâché <ie sa nomination ? 520 études sur l'histoire d' HAÏTI, leur corps une influence dictée par l'estime, justifiée d'ailleurs par toute sa conduite antérieure. Quels étaient ensuite ces officiers du Sud qui pensaient
que Pétion sacrifiait l'intérêt général à ses vues d'ambition personnelle ? Ce n'étaient pas, certainement, Wagnac, Vaval, Bruny Leblanc et Véret, aussi méritans que
Francisque et Borgella ; car ils furent tous attachés à
Pétion, en qui ils reconnaissaient plus de qualités qu'en
Gérin.
par l'estime, justifiée d'ailleurs par toute sa conduite antérieure. Quels étaient ensuite ces officiers du Sud qui pensaient
que Pétion sacrifiait l'intérêt général à ses vues d'ambition personnelle ? Ce n'étaient pas, certainement, Wagnac, Vaval, Bruny Leblanc et Véret, aussi méritans que
Francisque et Borgella ; car ils furent tous attachés à
Pétion, en qui ils reconnaissaient plus de qualités qu'en
Gérin. Dans le chapitre suivant, nous examinerons le dernier
reproche fait par Gérin à Pétion, — de ne pas vouloir
abattre Christophe d'un seul coup ; — et nous essayerons
aussi d'expliquer le système politique du, fondateur de la
République, par rapport à son ennemi. CHAPITRE IY. Divers actes du Sénat procédant à l'organisation de l'administration publique,
— appelant à la prestation de serment des sénateurs élus pour le Nord et l'Artibonite, — se justifiant à propos de la guerre civile, imputée à Christophe
seul, — le mettant ensuite hors la loi, en accordant amnistie aux troupes
et aux populations qu'il a égarées. — Nouvelle campagne à l'Arcahaie et
retour de l'armée au Port-au-Prince. — Examen des reproches adressés à
Pétion à ce sujet. — Sa lettre au Sénat, demandant le recrutement de l'armée et arrêté pris à cet effet. — Ses vues politiques pour ne pas faire une
guerre active a Christophe. — Départ du général Francisque et du colonel
Borgella avec la 15e demi-brigade, pour Jérémie — Arrêtés du Sénat sur
les formalités à remplir parles propriétaires dépossédés de leurs biens sous
Dessalmes, — sur les administrateurs des finances, — sur le costume de
ses membres,— sur les emplois à accorder aux députés du Nord et de l'Artibonite restés au Port-au-Prince. — Lettre de Pélion au Sénat, lui demandant la réforme du code pénal militaire de 1805, et arrêté sur lesamendemens portés à ce code et à la loi sur les conseils spéciaux. — Communications qu'il fait au Sénat de lettres reçues du général français Ferrand et de
l'étranger. — Actes de Christophe : il fait des promotions dans son armée,
ordonne le meurtre du général Larose après qu'il eut ravagé l'Arcahaie par
ses ordres. — Il fait faire une constitution, en date du 17 février ; principales
dispositions de cet acte qui crée l'Etal d'Haïti dans le Nord et TArtibonite
et le nomme président el généralissime des forces de l erre et de mer, en
instituant un conseil d'Etat législatif. — Loi rendue par ce corps sur la division du territoire de l'île d'Haïti. — Proclamation qui met hors la loi,
Pétion, Gérin et leurs complices.
. — Il fait faire une constitution, en date du 17 février ; principales
dispositions de cet acte qui crée l'Etal d'Haïti dans le Nord et TArtibonite
et le nomme président el généralissime des forces de l erre et de mer, en
instituant un conseil d'Etat législatif. — Loi rendue par ce corps sur la division du territoire de l'île d'Haïti. — Proclamation qui met hors la loi,
Pétion, Gérin et leurs complices. Le retour de l'armée au Port-au-Prince permit au Sénat
de fonctionner ; car plusieurs de ses membres s'y trouvaient. 522 études sur l'histoire d'haïti. Son premier acte, tant il sentait la nécessité d'une organisation quelconque dans la situation provisoire où
l'on était, fut un arrêté rendu le 18 janvier, par lequel il
nomma Pétion commandant du département de l'Ouest,
et Gérin commandant de celui du Sud. Au terme delà
constitution, les limites de ces départemens étaient les
mêmes que celles assignées par l'assemblée centrale de
1801. Celui de l'Ouest s'étendait donc jusqu'à la rive
gauche de l'Artibonite, enclavant ainsi les communes
de Saint-Marc, des Verrettes, du Mirebaîais et Las Caobas, toutes soumises aux ordres de Christophe. Le Sénat
décida que le général Pétion « se mettrait, sous le plus
« bref délai, en possession des limites de l'Ouest : » ce qui
équivalait à un ordre de marcher contre l'ennemi, pour
le repousser, s'il était possible, de toutes ces communes. Le 19, un autre arrêté nomma Bruno Blanchet aîné,
secrétaire d'État de la République, parce qu'il était urgent,
disait cet acte, cl organiser le service et de centraliser
les opérations de l'administration, — en général s'entend,
— et non pas seulement des finances ; car le secrétaire
d'État devait cumuler toutes les anciennes attributions
de l'intendant du régime colonial, jusqu'à ce qu'on en
créât d'autres ; et en attendant la nomination d'un autre Président d'Haïti, il allait en remplir les fonctions. Le 21, vu l'état de guerre, un nouvel arrêté chargea
les généraux commandant les départemens, de maintenir l'ordre dans les villes et les campagnes, et de veiller
à ce qu'aucun malveillant ne s'y introduisît pour troubler
le repos public. On aperçoit dans ces actes l'influence des idées de Pétion : comme lui, le Sénat pensa qu'il fallait organiser,
rétablir l'ordre chez soi, avant de se livrer aux entrepri- [1807] CHAPITRE IV. ses aventureuses de la guerre sur un territoire devenu
ennemi. Le même jour, il arrêta qu'une somme de mille gourdes
serait tenue à la disposition de ceux des députés du Nord
à l'assemblée constituante qui étaient restés au Port-auPrince. Le 25, Gérin présenta à ce corps un compte-rendu de
sa mission dans le Sud, depuis la mort de Dessalines, en
présentant les divers officiers qu'il avait promus provisoirement à des grades, pour en recevoir la confirmation.
Le peu d'ordre qu'il y avait dans les archives du Sénat,
dans ces premiers momens, a empêché que cette pièce
ne fût conservée : peut-être aussi ne fit-il que la lire.
Deux jours après , le Sénat rendit un arrêté à ce sujet
pour organiser l'armée du Sud, dit cet acte. Pétion avait
conféré aussi des grades provisoires, pour être confirmés
par Christophe, disaient ses lettres de service: il paraîtrait qu'ils le furent avant la guerre, puisqu'on ne trouve
pas d'acte du Sénat à cet égard.1
ens, a empêché que cette pièce
ne fût conservée : peut-être aussi ne fit-il que la lire.
Deux jours après , le Sénat rendit un arrêté à ce sujet
pour organiser l'armée du Sud, dit cet acte. Pétion avait
conféré aussi des grades provisoires, pour être confirmés
par Christophe, disaient ses lettres de service: il paraîtrait qu'ils le furent avant la guerre, puisqu'on ne trouve
pas d'acte du Sénat à cet égard.1 On peut remarquer que, dans l'arrêté du 25 janvier,
cinq officiers supérieurs étaient en dehors des promotions
faites par Gérin ; ce furent : Blanchet jeune, nommé général de brigade pour être en activité de service dans le
déparlement du Sud, sous ses ordres ; Francisque, général de brigade pour commander l'arrondissement de la
Grande-Anse; Wagnac, général de brigade pour commander celui des Cayes; les trois, à prendre gran au
25 janvier. Vaval fut nommé à son grade de général,
commandant de l'arrondissement d'Aquin, et BrunyLe- * Parmi ces officiers promus à des grades supérieurs, étaient Gédéon,MételIus,
Mentor, Boyer, Lys, etc. 524 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. blanc à son grade de colonel, commandant de celui de
l'Anse-à-Veau. 35 autres officiers furent confirmés dans
leurs grades, et Borgella promu à celui de colonel de la
15e demi-brigade.1 Parmi ces 35, Faubert, Segrettier,
Bergerac Trichet , Véret, Morancy, Racolier, Boisrond
Laurent, Bois-Quenez, Prou, Lhérisson, Lévêque, Momus, étaient les plus remarquables. Le même jour, 25 janvier, le Sénat arrêta que, jusqu'à
ce qu'il nommât un secrétaire d'État de la guerre, les généraux de division commandant les départemens feraient
faire par les administrateurs de finances, toutes les acquisitions des objets de guerre nécessaires aux besoins
de l'armée. Le secrétaire d'État Blanchet régulariserait les
délégations de payement, et ces généraux seraient tenus
de rendre compte de l'emploi des objets achetés, à celui
qui serait ultérieurement nommé pour la guerre, ou au
Sénat même, en cas qu'il n'en nommât point. Déjà, par un arrêté dont on ne trouve la mention que
dans un procès-verbal, il avait invité les généraux Romain, Toussaint Brave et Magny, et Charéron, élus sénateurs, à venir au Port-au-Prince pour prêter leur
serment. Ce n'était qu'une pure formalité , car il n'était
pas présumable qu'ils se rendraient à cette invitation. Il
sentit ensuite la convenance d'une adresse au peuple et
à l'armée, pour expliquer la cause de la guerre civile ; le
24 janvier, elle fut publiée. On y remarque ces passages : « Le général Christophe qui, pendant le règne de Des- ' Gérin avait voulu nommer Borgella, adjudant-général de l'armée du Sud,
au lieu de Véret; mais il refusa, me dit-il, pour ne pas servir dans rélat-major,
ayant toujours remarqué que les troupes ont peu d'estime pour les officiers de
ce corps, qui est cependant fort utile dans toute armée. De plus, il lui aurait
fallu servir toujours à côté de Gérin dont les allures ne lui convenaient pas :
ce fut peut-être ce qui fâcha ce dernier.
érin avait voulu nommer Borgella, adjudant-général de l'armée du Sud,
au lieu de Véret; mais il refusa, me dit-il, pour ne pas servir dans rélat-major,
ayant toujours remarqué que les troupes ont peu d'estime pour les officiers de
ce corps, qui est cependant fort utile dans toute armée. De plus, il lui aurait
fallu servir toujours à côté de Gérin dont les allures ne lui convenaient pas :
ce fut peut-être ce qui fâcha ce dernier. [1807] CHAPITRE IV. 525 « salines, ne parlait que de modération et invitait, par
€ ses envoyés, les chefs de l'Ouest et du Sud à opérer un
« changement dans le gouvernement, se persuada qu'il « pouvait se mettre à sa place Le général Christophe « voulait en outre (de la nomination aux emplois, etc.)
« la manutention des deniers publics; un pouvoir à vie « et le droit de nommer son successeur Peuple « d'Haïti, le général Christophe atteste le ciel qu'il n'en
« veut point aux couleurs; s'il n'en conservait point le
c préjugé dans son cœur, oserait-il en parler? Des cou-
« leurs ! depuis longtemps il n'en existe point dans
k l'Ouest ni dans le Sud; on n'y connaît que des frères « et de vrais Haïtiens Le Sénat ne veut point pourc tant voir encore de-coupables dans la troupe du Nord
c qu'on a égarée; une amnistie lui est offerte ; nous ne
« voulons pas verser le sang de nos frères. Le général
« Christophe même n'a qu'à se soumettre à la constitu-
« tion, et il éprouvera l'indulgence d'une nation géné-
« reuse ; mais s'il persiste dans sa rébellion, peuple, ral-
« liez- vous à la constitution. » C'était encore une formalité politique ; car Christophe,
traité de rebelle et de révolté, chargé de toutes les accusations qu'il avait encourues, ne se serait pas soumis à
ses ennemis. On voit affirmer encore que ce fut à sa suggestion, que Geffrard et Pétion conçurent le projet d'abattre Dessalines , et ce qu'a prétendu Pétion , sur la
communication qu'il lui fit faire relativement à l'autorité
qu'il désirait avoir par la constitution. En parlant de couleurs, Christophe voulait surtout
détourner l'attention publique de la vraie cause de la guerre
civile ; car son despotisme réclamait cette sottise de l'ignorance pour régner. Ce sont ces absurdités, imitées 526 études sur l'histoire d'iiaïti. du langage hypocrite de Toussaint Louverture, qui ont
fait croire et répéter que cette guerre ne fut qu'une
opposition entre noirs et mulâtres, une lutte de couleurs et de castes. Des étrangers, imbus des principes du système colonial qui tend toujours à diviser ces
deux branches de la race noire, intéressés par conséquent à les voir admis en Haïti pour l'énerver et empêcher
son développement, se seraient bien gardés de ne pas
accréditer cette erreur. Des Haïtiens même l'ont accueillie
sans réflexion, lorsqu'ils devraient se pénétrer des causes
réelles des luttes antérieures de leur pays, pour ne pas
devenir les instrumens ou les victimes de cette politique
toute coloniale.
tend toujours à diviser ces
deux branches de la race noire, intéressés par conséquent à les voir admis en Haïti pour l'énerver et empêcher
son développement, se seraient bien gardés de ne pas
accréditer cette erreur. Des Haïtiens même l'ont accueillie
sans réflexion, lorsqu'ils devraient se pénétrer des causes
réelles des luttes antérieures de leur pays, pour ne pas
devenir les instrumens ou les victimes de cette politique
toute coloniale. Cette adresse du Sénat fut signée par 20 membres présens au Port-au-Prince, y compris Thimoté qui ne tarda
pas à partir pour se rendre au Port de-Paix, son domicile, afin d'y exciter une insurrection contre Christophe.
Pétion s'entendit avec lui à ce sujet, pour réveiller dans
toute la péninsule du Nord les anciens principes que
Lubin Golard y avait semés, en 1799, en faveur du parti
de Rigaud ; et il fut convenu qu'aussitôt son départ, le
Sénat le déclarerait déchu, par sa fuite apparente, et le
remplacerait. Le 27 janvier, trois jours après la publication de cette
adresse, le Sénat se vit dans la nécessité d'agir dans le vrai
de la situation des choses. Une proclamation de Christophe, en date du 14, était parvenue au Port-au-Prince; elle
essayait de fomenter la division parmi les républicains.
Le Sénat publia un arrêté qui le mit hors la loi, en invitant tous les citoyens à lui courir sus, après l'avoir destitué de toutes fonctions civiles et militaires : il déclara les
citoyens, en général, dégagés de toute obéissance envers [1807] CHAPITRE IV. 527 lui, en offrant amnistie à tous ceux qui se rangeraient sous
les bannières de la République, et promettant aux généraux, aux officiers et aux fonctionnaires publics de leur
conserver leurs gracies et positions. Parsuitedel'arrêtédu 18, l'armée se mit en marche, le 29,
contre le territoire de l'Ouest en possession de Christophe.
Agissant dans ce département, Pétion en eut naturellement le commandement supérieur ; et disons la vérité,
parce que le Sénat lui reconnaissait plus d'aptitude, à raison de son influence sur les troupes. L'armée, composée
decelles de TOuest et du Sud, fut divisée en deux colonnes :
la première, commandée par le général Yayou, la seconde,
par le général Gérin. Elle se porta au Boucassin, où Yayou enleva sur l'ennemi le monticule qu'il occupait sur
l'habitation Sabourin. Larose, qui était à l'Arcahaie et
qui s'était avancé contre les républicains, se retira par
les montagnes avec ses troupes. A Labarre, habitation
delà plaine des Vases au-delà du bourg, se trouvait un
poste occupé par un bataillon de la 8e ; Pétion s'y porta,
le surprit et le fit prisonnier : traités avec douceur, ces
braves soldats consentirent à servir la République. Il
en fut de même de ceux de la 3e qui se trouvaient au
bourg de l'Arcahaie et qui furent forcés de mettre bas les
armes. Pétion y établit son quartier-général et envoya les généraux Yayou et Francisque à la tête des 15e, 15e, 22e et
2-4e demi-brigades, commandées par Bourdet, Borgella,
David-Troy et Lamarre, quatre colonels aussi braves que
leurschefs, pour chasser l'ennemi du canton de Mont-Roui :
ils allèrent jusqu'à l'habitation Déluge, à 5 ou 6 lieues
de Saint-Marc, après avoir repoussé deux bataillons de la
quartier-général et envoya les généraux Yayou et Francisque à la tête des 15e, 15e, 22e et
2-4e demi-brigades, commandées par Bourdet, Borgella,
David-Troy et Lamarre, quatre colonels aussi braves que
leurschefs, pour chasser l'ennemi du canton de Mont-Roui :
ils allèrent jusqu'à l'habitation Déluge, à 5 ou 6 lieues
de Saint-Marc, après avoir repoussé deux bataillons de la 528 études sur l'histoire d'haïti. 7e et de la 14e. Là, les colonels opinèrent pour marcher
sur Saint-Marc ; mais Yayou, qui était le chef supérieur,
s'y opposa, sans doute par les instructions de Pétion. Au
contraire, il revint avec ces quatre corps à l'Arcahaie,
ou à l'habitation Poix-la-générale qui touche à ce bourg1.
Pétion essaya de gagner Larose au parti républicain ;
mais ce farouche brûla, sans la lire, l'adresse du Sénat
qu'il lui avait envoyée2. Il méconnaissait son intérêt,
comme en 1802. Lisons nous-même ce que dit M. Madiou, à propos de
cette campagne. Il a porté la force des 6 demi-brigades
de l'Ouest à 6 mille hommes, et celle des4 demi-brigades
du Sud à 2500. Nous ignorons s'il a trouvé des documens officiels pour constater ces chiffres élevés aussi
positivement, ou si c'est par la tradition orale toujours
suspecte d'exagération en pareil cas. « Ces dix mille cinq cents hommes (lisez 8500), au-
« dacieusement commandés, eussent pu ne s'arrêter
« qu'aux Gonaïves... Mais, apprenant (au Mont-Roui)
« que le général Pierre Toussaint, officier d'une audace
« prodigieuse, le tournait par les montagnes, Francisque
« rétrograda jusqu'à l'Arcahaie3. » Pierre Toussaint était chargé de la défense de SaintMarc. Si, en apprenant la présence des républicains au
Mont-Roui, à 6 lieues de cette ville, il la quitta pour les
tourner parles montagnes, c'est une preuve qu'il y laissait encore assez de troupes pour la défendre, au moyen
de ses fortifications. Et comment admettre alors qu'il eût 1 Note de Borgella. —M. Madiou ne parle que de Francisque, mais Yayou
y était.
Pierre Toussaint était chargé de la défense de SaintMarc. Si, en apprenant la présence des républicains au
Mont-Roui, à 6 lieues de cette ville, il la quitta pour les
tourner parles montagnes, c'est une preuve qu'il y laissait encore assez de troupes pour la défendre, au moyen
de ses fortifications. Et comment admettre alors qu'il eût 1 Note de Borgella. —M. Madiou ne parle que de Francisque, mais Yayou
y était. 2 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 395.
» lbid. p. 394 et 395. [1807] chapitre iv. 529 été si facile de ne s'arrêter qu'aux Gonaïves, lorsqu'il fallait d'abord enlever Saint-Marc de vive force? Ordinal*
rement, on ne fait pas de pareilles conquêtes sur le terrain, comme on écrit une phrase sur le papier. « L'armée demeurait dans l'inaction (à l'Arcahaie) ;
» cependant, pleine d'ardeur, elle demandait à marcher
« contre Saint-Marc. Le général Pierre Toussaint
<« qui commandait en cette ville dont la garnison s'éle-
« vait à peine à 3000 hommes, ri eût pu résister à Cim-
« pétuosité de plus de 8000 hommes. Les généraux étaient
« d'opinion qu'on allât en faire le siège. Mais Pétion,
« général en chef de l'armée, ne voulait pas s'éloigner
« davantage du Port-au-Prince, avant qu'on eût nommé
« un Président d'Haïti. Enfin, vers le milieu de février,
« sans avoir consulté ;ses généraux , profitant delà nou-
« velle qui lui était parvenue, que la révolte se développait
« de plus en plus dans la Grande-Anse, il ordonna i'é-
« vacuation de l'Arcahaie. Il n'y laissa pas même une
« garnison. L'armée rentra au Port-au-Prince, après
« avoir l'ait une campagne sans résultat. * » Cette campagne avait été ordonnée par le Sénat, pour
que Pétion prît possession des limites de son département de l'Ouest*. Pour obtenir ce résultat, il lui aurait
fallu conquérir, avec 8503 hommes (en supposant ce
chiffre exact), Saint-Marc, les Verrettes, le Mirebalais,
Las Caobas et toute la rive gauche de l'Artibonite correspondante à ces communes, à moins qu'il n'eût voulu 1 Hist. d'Haïti, t, 3, p. 395. 2 • Sur la proposition d'urr membre, dit Je procès-verbal du 18 janvier, le
« Sénat arrête que le général Pétion se mtlt-a en possession des limites du dé-
« parlement qu'il commande, sous Le plus bref né ai possible. » Il est à présumer que celte motion fût faite par un sénateur de la elasse
civile, qui jugeait la chuse aussi facile que de faire sa motion. t. vi. 34 550 études sur l'histoire d'haïti. aller guerroyer aussi contre les Français dans l'Est, pour
leur enlever Las Matas, Saint-Jean, Neyba, etc., compris
dans les limites de l'Ouest.
du dé-
« parlement qu'il commande, sous Le plus bref né ai possible. » Il est à présumer que celte motion fût faite par un sénateur de la elasse
civile, qui jugeait la chuse aussi facile que de faire sa motion. t. vi. 34 550 études sur l'histoire d'haïti. aller guerroyer aussi contre les Français dans l'Est, pour
leur enlever Las Matas, Saint-Jean, Neyba, etc., compris
dans les limites de l'Ouest. Mais, arrêtons-nous seulement à Saint-Marc. N'avait-il
pas vu tout récemment environ 5000 hommes défendre
le Port-au-Prince, d'un développement plus considérable que cette ville, contre une armée 4 fois plus forte qui
venait de les battre à Siberl? ïl lui était donc permis de
croire, en opposition à ses généraux et ses soldats, que
Pierre Toussaint, ayant aussi 5000 hommes soi:s ses ordres, eût pu résister à ses 8500, et d'autant mieux, qu'il
était un officier d'une audace prodigieuse. Pélion était-il
d'ailleurs dans l'obligation de consulter ses généraux,
pour savoir ce qu'il était plus raisonnable de faire dans
la circonstance ? Un général n'obtient pas le commandement en chef d'une armée, s'il est reconnu tellement incapable de la diriger, qu'il lui faille recourir aux conseils
de ses subordonnés. Mais les motifsdePétion, en agissant ainsi, en ne voulant
pas s'éloigner du Port-au-Prince, étaient de voir nommer
un nouveau Président cŒaili, puisqu'on venait de déclarer la déchéance de Christophe. Il est sous-entendu
au il aspirait à cette charge, et que ses motifs furent tout
personnels. Eh bien ! admettons cela. Si l'on n'envisage que son
ancienneté militaire, on reconnaîtra qu'il avait plus de
droits que Gérin, à y être appelé. Il devint général de
brigade en novembre 1802, général de division en janvier
1805, en même temps que Christophe. — Gérin ne fut
promu général de brigade qu'en juillet 1805, général de
division en juillet 1805. Mais, si Ton examine ses qualités
et ses anlécédens, en les comparant à ceux de son corn* [1807] CHAPITRE IV. 531 pétiteur, on lui trouvera encore plus de droits à cette
première magistrature de la République. Ensuite, dès 1802, Pétion n'était-il pas devenu le chef
du parti politique qu'avait dirigé Rigand après Pinehinat ?
N'est-ce pas à ce titre qu'il s'allia avec Dessalines, qu'il
entraîna Christophe etClervaux, qu'il persuada Geffrard
de seconder Dessalines dans la guerre de l'indépendance?
Le rôle de Gérin, alors, n'élait-il pas tout-à-fait secondaire? De là les justes prétentions que Pélion était autorisera
nourrir dans son noble cœur, pour devenir Président
d'Haïti après la déchéance de Christophe. Mais, avait-il
besoin de s'en préoccuper, lorsque l'opinion publique le
désignait déjà ? Cependant, il avait un autre motif pour revenir au Portau-Prince avec l'armée. La révolte de la Grande-Anse se
développait de plus en plus ; il profila de cette nouvelle
pour évacuer l'Arcahaie.
élion était autorisera
nourrir dans son noble cœur, pour devenir Président
d'Haïti après la déchéance de Christophe. Mais, avait-il
besoin de s'en préoccuper, lorsque l'opinion publique le
désignait déjà ? Cependant, il avait un autre motif pour revenir au Portau-Prince avec l'armée. La révolte de la Grande-Anse se
développait de plus en plus ; il profila de cette nouvelle
pour évacuer l'Arcahaie. Eût-il donc mieux fait d'aller donner des assauts à
Saint-Marc, que de retourner pour mettre le Sénat en
mesure d'envoyer secourir les familles du Sud, que menaçait cette révolte de pillards sanguinaires? D'autres causes contribuèrent à son retour au Port-auPrince avec l'armée : voyons-les dans la lettre suivante
qu'il adressa au Sénat : Port-au-Prince, le 13 février 1807. Le général de division Pétion, sénateur, aux membres du
Sénat.
Citoyens collègues, — Il me semble, dans les circonstances présentes,qu'il serait plus que jamais convenable que le Sénat prit une
résolution tendante à faire une levée de jeunes gens, pour compléter
les différentes demi-brigades de la division sous mes ordres. Deux 532 études sur l'histoire d'haïti. mille hommes, selon moi, suffiraient pour cette opération. — Privé,
par mon état de maladie, de la faculté de pouvoir me rendre dans
votre sein pour l'aire cette proposition, j'ai cru devoir vous l'adresser ici, vous priant de vouloir la prendre en considération.
Agréez, citoyens, l'assurance de messentimens affectueux, Signé : Pétion. * Et le même jour, vu l'urgence, le Sénat rendit un arrêté qui ordonna une levée de 4000 hommes, au lieu de
2000, tant dans l'Ouest que dans le Sud, attendu que les
covps du Sud avaient autant besoin de se compléter. Si Pétion et le Sénat reconnurent cette nécessité, nous
sommes porté dès lors à douter de l'exactitude du chiffre
de 8500 hommes impatients de prendre Saint-Marc et
de ne s'arrêter qu'aux Gonaïves. Si la maladie de ce général, commandant en chef, l'empêcha d'aller au Sénat,
nous comprenons encore mieux qu'il ne put ontreprendre la c miquête des communes de l'Ouest qui étaient sous
le pouvoir de Christophe; car ce n'était pas au général
du Sud à le faire pour lui ; ce dernier avait un autre devoir urgent à remplir en ce moment-là : c'était d'aller
préserver son département de l'irruption d'une révolte
qui s'organisa si bien, qu'elle dura treize années entières. On a dit que Gérin reprocha à Pétion « de ne pas vouloir saisir l'occasion favorable d'abattre Christophe d'un
seul coup. »
Ne prenons pas avantage des faits que nous venons 1 Voyez celle lettre dans le Recueil des actes publié par M. Linstant. tome
Ie', page 908. l.a maladie de Pétion était si réelle, qu'il ne ont assister, le 9 mars
suivant, à la «éanee du Sénat où il fut élu Présideni d Haïti, et que le lendemain il dut s'y présenter avec des béquilles pour prêter son serment.
seul coup. »
Ne prenons pas avantage des faits que nous venons 1 Voyez celle lettre dans le Recueil des actes publié par M. Linstant. tome
Ie', page 908. l.a maladie de Pétion était si réelle, qu'il ne ont assister, le 9 mars
suivant, à la «éanee du Sénat où il fut élu Présideni d Haïti, et que le lendemain il dut s'y présenter avec des béquilles pour prêter son serment. [1807] CHAPITRE IV. 535 de relater, pour faire juger de l'injustice, nous pourrions
même dire du ridicule de ce reproche de Gérin ; car il est
vrai qu'il le fit. Examinons la situation où la guerre civile plaça le pays, afin de bien apprécier les idées et les
vues de ces deux généraux, influens sur les destinées de
la jeune République d'Haïti. Les deux anciens partis politiques qui étaient entrés
en lutte en 1799, — ceux de Toussaint Louverture et de
Rigaud, — qui avaient opéré leur réconciliation, leur
fusion, en 1802, pour rendre le pays indépendant de la
France , ces deux partis se relevaient debout avec leurs
principesopposés, dans leurs personnifications nouvelles,
— Christophe et Pétion. Le résultat désastreux de la première guerre civile avait
fait passer toute l'ancienne colonie sous le niveau d'un
despotisme sanguinaire; peu après survint le régime non
moins atroce de 1802 et 1803 ; celui-ci fut remplacé par
une administration dictatoriale tellement injuste et vexatoire, qu'il fallut en venir à briser son joug dans le sang.
En 1807, la nouvelle guerre civile éclata, parce que
Christophe voulait la reconstituer et que Pétion, revenant
aux idées et aux principes de Rigaud, son ancien chef,
voulait enfin leur réalisation sur ce sol si déplorablement
ensanglanté. Certainement, s'il avait été possible d'abattre Christophe d'un seul coup, Pétion eût dû le faire, dans l'intérêt même des populations qu'il égarait, comme l'avait fait son ancien chef, Toussaint Louverture ; mais il
y avait une très-grande différence entre exprimer un tel
désir, un tel vœu, et l'accomplir. Revenir sur les considérations qui appuient cette assertion, serait, de notre
part, un manque de confiance dans la sagacité du lecteur. 554 études sur l'histoire d'iuïït. Dans une telle situation, que fallait-il entreprendre
pour faire prévaloir, aux yeux des populations, les avantages du système républicain sur celui qui allait être
régularisé, qui était déjà établi dans le Nord et l'Àrtibonite? La guerre était -elle le meilleur moyen de persuasion et de conviction sur les esprits? Elle entraîne
toujours des violences qui soulèvent l'indignation de ceux
qu'on attaque ; leur amour-propre s'en irrite, et ils résistent : s'ils sont vaincus, ils restent subjugués, mais non
pas soumis par une obéissance raisonnée. Vienne une
circonstance imprévue, et ils détruisent en un jour tout
le fruit obtenu par la conquête. Exemple : — en 1802,
que fit le Sud subjugué en 1800? La guerre, la conquête
l'avaient-elles convaincu que le système politique de
Toussaint Louverture était meilleur que celui de Rigaud ?
pre s'en irrite, et ils résistent : s'ils sont vaincus, ils restent subjugués, mais non
pas soumis par une obéissance raisonnée. Vienne une
circonstance imprévue, et ils détruisent en un jour tout
le fruit obtenu par la conquête. Exemple : — en 1802,
que fit le Sud subjugué en 1800? La guerre, la conquête
l'avaient-elles convaincu que le système politique de
Toussaint Louverture était meilleur que celui de Rigaud ? Gérin voulait une guerre active, une invasion subite
dans les départemens soumis à Christophe, prétendant
que partout les troupes et les populations mettraient bas
les armes, accourraient au-devant de l'armée républicaine, parce qu'elles étaient favorables à la République.
Mais les faits prouvaient le contraire : les troupes venaient d'attaquer le Port-au-Prince, de résister dans la
commune de l'Àrcahaie ; elles étaient donc obéissantes
aux ordres de Christophe et de ses généraux? Elles
avaient d'ailleurs, comme leurs adversaires, leur amourpropre de militaires, leur réputation à conserver; il est
donc plus que probable qu'elles eussent fait une résistance acharnée. Les populations avaient été surexcitées
par des moyens captieux, qui leur représentaient Dessalines comme victime d'une odieuse trahison de la part
de ses anciens ennemis de la première guerre civile.
Toutes les passions de cette époque antérieure reparaissaient sur la scène politique. Enfin, Gérin voyait, en [1807] CHAPITRE IV. 555 1807, une situation identique à celle de 1799, et il n'était
pas/e seul, il faut le dire pour son excuse; bien d'autres
membres du Sénat et la plupart des militaires pensaient
comme lui. Ils faisaient tous à Pétion, quant à la conduite
de la guerre, les mêmes reproches qu'on avait adressés à
Rigaud : reproches que nous avons nous-même accueillis
contre celui-ci. Mais ils confondaient deux situations entièrement différentes, selon nous. En 1799, îe pays était une colonie dépendante; le gouvernement de la métropole était le supérieur de Rigaud
et de Toussaint Louverture, qui, tous deux, étaient dans
la nécessité de lui complaire. Or, ce gouvernement favorisait le système de Toussaint et ce chef lui-même, parce
qu'il convenait mieux à ses vues, sinon de restauration
de l'esclavage, du moins d'une certaine réaction contre
la liberté générale. Et lorsque son agent, brouillé avec
Toussaint, chassé par lui, dégagea Rigaud de toute obéis*
sance envers ce général eu chef de l'armée, que la guerre
civile survint entre eux, aux grands applaudissemens
des colons, à la satisfaction non équivoque du gouvernement de la métropole, — pour se justifier aux yeux de
ce dernier, Rigaud devait tout tenter, tout faire pour rester
vainqueur, en conquérant par la ^Merre le territoire soumis
à son adversaire. La politique européenne lui eût pardonné
son succès, s'il avait pu l'obtenir, momentanément du
moins, et pour agir ensuite contre lui, de même qu'on le fit
envers Toussaint. Cependant , supposons Rigaud resté
vainqueur sur le champ de bataille, la liberté se fût consolidée,^ terreur n'aurait pas régné pour désaffection ner les
populations au point qu'elles virent avec joie paraître la
flotte et l'armée françaises. C'était ce résultat prévu ou
entrevu qui légitimait les reproches faits à Rigaud.
moins, et pour agir ensuite contre lui, de même qu'on le fit
envers Toussaint. Cependant , supposons Rigaud resté
vainqueur sur le champ de bataille, la liberté se fût consolidée,^ terreur n'aurait pas régné pour désaffection ner les
populations au point qu'elles virent avec joie paraître la
flotte et l'armée françaises. C'était ce résultat prévu ou
entrevu qui légitimait les reproches faits à Rigaud. 556 études sur l'histoire d'iiaïti. Mais dans la situation de 1807, c'était autre chose.
Le pays était déjà indépendant depuis trois ans. Quel
était, quel pouvait être le supérieures Christophe et de
Pétion, que l'un et l'autre devaient chercher à satisfaire?
Le Peuple haïtien, cette jeune nation qui avait proclamé
ses droits avec son indépendance. C'était là le souverain
qui était appelé à juger, à décider entre eux et leurs
systèmes politiques différant comme la nuit et le jour. Christophe voulait rester dans les ornières .du passé;
il avait, pour son système, l'avantage d'agir sur l'esprit
conforme des populations soumises à ses ordres, et encore, il les remuait par des mensonges qu'elles ne pouvaient pas réfuter, par des passions qu'elles avaient déjà
éprouvées et qu'il ravivait. Pétion, au contraire, voulait les éclairer sur leurs
vrais intérêts, comme celles soumises à^es ordres, ou
plutôt aux lois de la République. Ses moyens étaient la
persuasion pour les cœurs, la conviction pour les esprits,
en conformité même du système républicain qui ne peut,
qui ne doit pas être fondé sur la violence. Dès lors, n'aperçoit-on pas une opposition de procédés
entre ces deux rivaux, nécessaire pour parvenir à leurs
fins? Christophe devait vouloir la guerre, qui est un état
de violences en tous genres, pour subordonner hommes
et choses à sa volonté orgueilleuse. Pétion devait s'abstenir de la guerre autant que possible, pour éviter les violences et faire comprendre la volonté de la loi qui garantit la sûreté des hommes et des
choses. Nous disons autant que possible, car en acceptant
la guerre civile à Sibert, en tirant le premier son coup de
pistolet, il subissait une nécessité du moment pour obtenir [1807] chapitre iy. 557 cette garantie. On le vit ensuite porter la guerre dans le
sein du Nord ; mais ce fut quand des portions de la population eurent fait d'elles-mêmes acte de résistance à l'oppression qu'elles enduraient, et pour essayer de les secourir et de les aider. Cela ne dérogeait pas à ses vues, à son système général. Il disait qu'il était inutile de verser du sang, parce
que Christophe se perdrait tôt ou tard par sa férocité :
nous répétons ici ce qui a été dit et ce qui est vrai» Inutile
de tirer avantage des événemensde 1820 qui justifièrent
les prévisions de ce génie politique : parlons comme il
parlait en 1807.
et pour essayer de les secourir et de les aider. Cela ne dérogeait pas à ses vues, à son système général. Il disait qu'il était inutile de verser du sang, parce
que Christophe se perdrait tôt ou tard par sa férocité :
nous répétons ici ce qui a été dit et ce qui est vrai» Inutile
de tirer avantage des événemensde 1820 qui justifièrent
les prévisions de ce génie politique : parlons comme il
parlait en 1807. Gérin répliquait que Christophe, avant de succomber,
se baignerait dans le sang des populations. C'est parla qu'il prouverait sa férocité ; mais s'il avait
été possible de l'abattre, on eût dû le faire, nous le répétons. C'était là la question, et nous ne voyons pas
dans l'état des choses, qu'elle fût très-facile à résoudre. En attendant, Pétion pensait, dans sa seconde campagne à l'Arcahaie, qu'au lieu de la poursuivre pour
s'engager dans une lutte qui pouvait être plus ou moins
longue sur le territoire ennemi, il valait mieux retourner
au Port-au-Prince, afin de compléter l'organisation de la
République par celle de son gouvernement. Cette pensée
si importante coïncidant avec sa maladie et la nouvelle
du progrès de la révolte dans la Grande-Anse, rien ne
devait l'arrêter. Ses vues politiques, enfin, consistaient: — à faire
procéder à la nomination d'un Président de la République
en remplacement de Christophe, pour obtenir l'unité
d'action dans ses affaires; — à ce que le Sénat rendît les
principales lois nécessaires à l'administration du pays, 558 études sur l'histoire d'huti. selon l'esprit -de la constitution, afin que tous les citoyens
de l'Ouest et du Sud, sans distinction, pussent jouir,
après dix-huit années de révolutions et de despotisme,
de tous leurs droits, et comprissent l'immense différence
existante entre le passé et le présent; — à mettre en
pratique la justice envers tous, la modération dans les
procédés et l humanité dans les actes du chef de l'État et
de ses subordonnés, pour attacher les cœurs à la République, convaincre les esprits de l excellence de ce régime,
de la préférence à lui accorder sur le régime opposé; —
à obtenir, par ce moyen, des résultats si heureux pour
l'Ouest et le Sud, que l'Artibonite et le Nord, par la
comparaison de leur malheureux sort, reconnussent à
leur tour lexcellence du régime républicain et brisassent
le joug sous lequel ils allaient gémir, afin de se réunir
aux deux premiers départemens et de reconstituer l'unité
haïtienne, sans effusion de sang. Cet immense résultat
qu'il espérait obtenir, qu'il annonçait à tous, devait mettre
la République en mesure de résister aux Français établis
dans l'Est d'Haïti, et même amener à la fin limité politique par limité territoriale. Il n'en doutait pas, il le disait journellement pour fermer la bouche à ses détracteurs. Voilà tout le système de Pétion et ses préoccupations
incessantes. Voilà comment il comprenait ce pouvoir auquel il aspirait, et que le pays fut heureux de voir confier
à sa sagesse, parce qu'il justifia son attente, en prouvant
encore aux peuples civilisés, que les hommes de la race
noire sont capables aussi de se gouverner régulièrement
et de respecter les droits des autres. Il était ambitieux,
sans doute; mais son ambition, qui obtint de tels résultats, fut-elle nuisible ou profitable à son pays?
ses préoccupations
incessantes. Voilà comment il comprenait ce pouvoir auquel il aspirait, et que le pays fut heureux de voir confier
à sa sagesse, parce qu'il justifia son attente, en prouvant
encore aux peuples civilisés, que les hommes de la race
noire sont capables aussi de se gouverner régulièrement
et de respecter les droits des autres. Il était ambitieux,
sans doute; mais son ambition, qui obtint de tels résultats, fut-elle nuisible ou profitable à son pays? [1807] 'CHAPITRE IV. 559 Parmi ses contemporains, ses collaborateurs dans
l'œuvre républicaine, même ses meilleurs amis, peu le
comprirent au début de cette carrière glorieuse dans laquelle il entrait. Mais lorsque le temps fut arrivé pour
faire triompher sa pensée politique, alors qu'il dormait
déjàdans sa tombe vénérée, ils reconnurent la profondeur
de ce génie qu'anima la bienfaisance; ils lui rendirent
justice. Excusons-les, excusons surtout ce brave et infortuné
Gérin, qu'une déplorable fatalité entraîna dans l'abîme1. I A son retour du Cap, à la fin de 1820, le généra! Borgella me dit : « Quand
«nous blâmions Pétion de ne pas vouloir faire une guerre continue à Chris-
« tophe, nous ne comprenions ni sa sagesse ni l'esprit de l'Artibonite et du
« Nord. Aujourd'hui, après avoir parcouru ces deux dépsrtemens, et vu les
« forces dont ils disposent et qui sont désormais ralliées à la République, je
« rends justice à sa mémoire. Pétion voyait mieux qu'aucun de nous, et nous
« pouvons dire qu'il fut un grand politique. » Et que ne pensa pas Borgella, quand, une année après, il allait concourir à
effectuer Vunité terriloriule à Sanlo-Domingo ! A côté du jugement porté par ce général, mettons les appréciations de
Charles Mackensie, consul général de la Grande-Bretagne, envoyé en 1826 à
Haïti, principalement pour recueillir des renseignemens sur ses progrès et les
conséquences de l'abolition de l'esclavage dans ce-pays. « Le grand objet de la vie de Pétion, dit-il, paraît avoir été la consolidais tion de la République et le renversement de l'autorité rivale du Nord. Les
« matériaux avec lesquels il a opéré, rendirent excessivement difficile l'ac-
« complissement de sa tâche. II était le chef d'une caste très petite en nombre,
« Conséquemment il n'osait pas agir avec la vigueur de son opposant. Il fal-
« lait s'attacher tes noirs, et pour accomplir cet important succès, il était ré-
« duit à des mesures de temporisation : ta nécessité paraît favoir forcé à
« adopter un système d'opposition à celui de Christophe... » Voilà un spécimen de tous les jugemens portés par les étrangers sur le
gouvernement politique de Pétion, et que des Haïtiens ont aveuglément adoptés. Toujours ce détestable système colonial égarant les esprits les plus éclairés ! II est à présumer que, si Pétion eût été un blanc, ces étrangers n'auraient
vu dans sa politique que des actes de haute intelligence, de générosité ; — un
noir, des actes de justice envers ses semblables. Mais, comme il était un mulâtre, il n'y eut de sa part qu'un calcul basé sur le chiffre inférieur de sa caste!
que des Haïtiens ont aveuglément adoptés. Toujours ce détestable système colonial égarant les esprits les plus éclairés ! II est à présumer que, si Pétion eût été un blanc, ces étrangers n'auraient
vu dans sa politique que des actes de haute intelligence, de générosité ; — un
noir, des actes de justice envers ses semblables. Mais, comme il était un mulâtre, il n'y eut de sa part qu'un calcul basé sur le chiffre inférieur de sa caste! Les noirs n'étaient donc pas ses concitoyens, ses frères ! Il n'était donc pas
tenu par devoir, de faire ce qui pouvait les rendre heureux ! Mulâtre, il ne
pouvait donc pas être intelligent, généreux, juste, bienveillant envers tous les Ji40 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI. Immédiatement après la mort de Férou, le général Vaval avait été chargé de commander provisoirement l'arrondissemenlde la Grande-Anse. Francisque étant nommé
à ce poste, partit du Port-au-Prince le 14 février, pour
s'y rendre par terre, en même temps que la 15e demibrigade, sous les ordres de Borgella, allait par mer. Ce
corps débarqua au Corail, et entra de suite en campagne. Quelques jours avant d'avoir décrété la levée d'hommes
pour compléter l'armée, le Sénat avait rendu deux arrêtés. L'un portait résiliation des baux à ferme des habitations qui étaient exploitées pour le compte de Dessalines, en exceptant de cette disposition celles qui l'étaient
au profit de sa vertueuse épouse: c'était un nouvel hommage rendu à ses qualités personnelles. L'autre avait
pour but de prescrire les formalités à remplir par les propriétaires dépossédés dehuvsbiens sous le régime impérial,
pour rentrer en possession de ces biens. Cette question
vitale de la propriété ayant été la cause déterminante de
la révolution du 17 octobre, il est bon de connaître les
principes adoptés à cet égard par le Sénat, le 9 février. Le Sénat, considérant que s'il est juste de remettre en possession de leurs biens ceux qui en ont été dépossédés arbitrairement,
il est également juste de rendre à l'État les biens dont certaines personnes se sont emparées, sans aucun titre ; après avoir déclaré l'urgence, décrète ce qui suit : \ . Toutes personnes dépossédées de leurs biens, et dont les titres
de propriété ont été perdus, ou incendiés dans les événemens qui se
sont succédé dans cette île, pourront y suppléer de la manière suivante : 2. Elles se présenteront par-devant le tribunal de paix de leur Haïtiens ! Et parmi eux, quels sont ceux qui « rendirent excessivement diffi-
« cite l'accomplissement de sa tâche? »Gérin, Rigaud, Blanchet aîné, etc., etc.,
étaient-ils des noirs ? Qu'on attende le volume suivant pour en juger. [1807] CHAPITRE IV. 541 commune, à l'effet de procéder à une enquête, pour constater la validité de leurs prétentions. 3. Le juge de paix ou l'un de ses assesseurs se transportera
sur les lieux, et s'assurera des habitans voisins, ou, à défaut, de
trois notables de la commune, si la personne réclamante est légitime propriétaire du bien réclamé, et si elle en a joui sans interruption. 4. Il s'assurera aussi si le réclamant est propriétaire par droit
d'héritage ou par acquisition, et en fera mention dans le procès-verbal qui sera dressé à ce sujet.
ix ou l'un de ses assesseurs se transportera
sur les lieux, et s'assurera des habitans voisins, ou, à défaut, de
trois notables de la commune, si la personne réclamante est légitime propriétaire du bien réclamé, et si elle en a joui sans interruption. 4. Il s'assurera aussi si le réclamant est propriétaire par droit
d'héritage ou par acquisition, et en fera mention dans le procès-verbal qui sera dressé à ce sujet. 5. Ledit procès-verbal sera présenté au préposé d'administration
du lieu, qui sera tenu d'y mettre son avis et de l'adresser, sous le
plus bref délai, au secrétaire d'État, qui, vu ia vacance de la présidence, prononcera définitivement la mise en possession, s'il y a
lieu. 6. Lorsqu'un propriétaire sera réintégré sur ses biens, le bail à
ferme est résilié de droit. 7. Toutes personnes convaincues de s'être fait mettre en possession de divers biens, par de fausses a'testations, des ventes simulées ,
testamens dont les testateurs sont existans en pays étranger, actes contrefaits dont, les minutes des notaires, compulsées,
n'offrent aucun dépôt, ou par d'autres moyens illégaux, seront dépossédées desdits biens, lesquels seront réunis au domaine et affermés au profit de la République. 8. Les préposés d'administration, les juges de paix et leurs assesseurs, soit responsables envers l'État des abus qui pourraient se
glisser dans leurs recherches ; et les faux attestons seront poursuivis par les tribunaux, et punis suivant toute la rigueur des
lois. 9. Les administrateurs et leurs préposés seront ternie, sous peine
de destitution, de faire connaître au secrétaire d'État toutce qui parviendrai! à leur connaissance relativement aux personnes qui, sans
aucun droit, se sont fait mettre en possession des biens des absens.
Tous les citoyens sont invités, au nom du bien public, à les dénoncer. 10. Lesecrétaire d'Etat pourra demander la représentatior: des titres de propriété dont les droits du possesseur paraîtront douteux,
pour être statué définitivement. 542 études sur l'histoire d'haïti. ■14. L'article 19 de l'arrêté du 7 février 1804, continuera d'avoir
son plein et entier effet. 42. Les juges de paix recevront, pour leurs vacations,une gourde
en ville, et quatre gourdes par jour pour la campagne. Ainsi, le Sénat conciliait le droit de propriété des particuliers avec celui du domaine public. La constatation de ce
droit était confiée au magistrat de la justice de paix ; mais
les agents du fisc devaient veiller sur les abus, et Je plus
haut fonctionnaire de l'État prononçait en dernier lieu.
Les fraudeurs de ces droits étaient punis par les tribunaux; fonctionnaires et citoyens étaient appelés à les désigner à l'autorité. Les sages dispositions prises en premier lieu par Dessaîines, pour conserver les droits de
l'État, furent maintenues avec raison; maison évita de
laisser à l'arbitraire la faculté d'en abuser.
du fisc devaient veiller sur les abus, et Je plus
haut fonctionnaire de l'État prononçait en dernier lieu.
Les fraudeurs de ces droits étaient punis par les tribunaux; fonctionnaires et citoyens étaient appelés à les désigner à l'autorité. Les sages dispositions prises en premier lieu par Dessaîines, pour conserver les droits de
l'État, furent maintenues avec raison; maison évita de
laisser à l'arbitraire la faculté d'en abuser. Le 19 février, le Sénat rendit un autre arrêté par lequel
il s'autorisa à réprimer les fraudes des administrateurs. La
corruplion du régime impérial redressait la tête pour
continuer les mêmes abus. — Le 21, il fit une|loi pour
fixer le costume de ses membres. — Le même jour, il
arrêta que ceux des députés du Nord et de 1 Artibonite,
à l'assemblée constituante, restés au Port-au Prince, seraient appelés aux fonctions publiques vacantes et recevraient, en attendant, une indemnité pour subvenir à
leurs besoins. La justice dicta cette mesure. Pétion, à qui ses contemporains reprochaient de tolérer la licence el l'anarchie, méditait eh ce moment, quoique malade, sur les moyens n'établir l'ordre ; mais il voulait que ce fût par des lois humaines, et non par le pouvoir arbitraire du sabre et de la baïonnette. Ne pouvant [1807] CHAPITRE IV. 54-5 se rendre au milieu de ses collègues, il leur adressa la
lettre suivante : Port-au-Prince, le 17 février 1807.
Le général de division Pétion, sénateur, aux membres du Sénat. Il se commet chaque jour, citoyens collègues, des délits militaires que le bien public exige de dénoncer à un tribunal qui, d'après
la loi, devait être établi pour en connaître et prononcer ce que de
droit. Ces délits, souvent restent la plupart impunis, attendu le défaut de règlement établi pour cet objet essentiel, et surtout parce
que celui fait sous le dernier gouvernement est si atroce, qu'on ne
saurait s'y conformer, dans différens cas, sans s' exposer à prononcer contre sa propre conscience. Je crois, en conséquence, devoir vous proposer, par cette lettre,
de vouloir bien vous occuper de l'établissement d'un code uty les
peines seront proportionnées aux délits, vous priant, en raison de l'urgence d'une pareille loi, de prendre ma proposition, aussitôt que
possible, en considération. Signé : Pétion. Voilà un homme qui suivait la carrière militaire depuis l'âge de 21 ans, et qui était parvenu au plus haut
grade dans l'armée ; il avait un pouvoir, une autorité presque illimitée, par la rigoureuse discipline imposée à cette
armée d'après le code péual de 1805: songeait-il à conserver celte domination absolue sur ses compagnons
d'armes? Non. Mais, s'élevantàla hauteur du législateur
humain qui veut fonder des institutions durables, que ses
semblables puissent accueillir comme protection de leurs
droits, que la société puisse envisager comme garantie
de l'ordre qui lui est si nécessaire ; sachant que le juge
répugne à appliquer des lois trop sévères, et que le plus
sain principe en jurisprudence consiste à proportionner
la punition au délit : le voilà, cet homme, qui provoque
de ses collaborateurs à la fondation de la République, des
adoucissemens à une législation atroce, comme il l'appelle
accueillir comme protection de leurs
droits, que la société puisse envisager comme garantie
de l'ordre qui lui est si nécessaire ; sachant que le juge
répugne à appliquer des lois trop sévères, et que le plus
sain principe en jurisprudence consiste à proportionner
la punition au délit : le voilà, cet homme, qui provoque
de ses collaborateurs à la fondation de la République, des
adoucissemens à une législation atroce, comme il l'appelle 544 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DIIAÏ'tI. justement, afin de s'assurer de la répression des délits.
Voilà Tune des causes de l'influence qu'il exerça sur son
pays et qui le fît paraître digne de parvenir au pouvoir. Dix jours après sa lettre, le Sénat rendit un arrêté, sur
la proposition d'un comiié lire de son sein et composé de
Yayou, Lys et Daumec, par lequel il obviait aux inconvéniens signalés par Pétion. Le rapport de ce comité, rédigé par Daumec, est un modèle de raisonnement pour
faire apprécier la nécessité de cette réforme salutaire.
Pressé par les circonstances, ainsi qu'il le disait, le comité ne put que présenter un amendement au code pénal militaire de 1805 et à la loi sur les conseils spéciaux : son projet fut adopté par le Sénat. Les 28 cas où la peine de mort était applicable dans ce
code, furent réduits à 8 : — « L'espionnage, la trahi-
« son, l'assassinat et meurtre quelconque, l'incendie, la
« révolte à main armée, le viol, lorsqu'il aurait occasionné
« la mort oe la personne violée, et contre Je subor-
« donné qui aurait porté la main sur son supérieur. »
Tous les vingt autres cas furent punissables de 5, 4 et
5 années de gêne, pour être, les condamnés, livrés aux
travaux publics. » Art. 8. Le Sénat abolit pour toujours la peine des
« verges; elle est remplacée par six mois de détention.
« Il abolit également le genre de mort à la baïonnette:
« ceux qui l'ordonneront, exécuteront, seront pour-
« suivis et punis comme assassins. » Les conseils spéciaux furent remplacés par des commissions militaires permanentes pendant la durée de la
guerre civile, elles connaissaient de tous les délits criminels, militaires et autres. C était une pressante nécessité du
moment, pour arrêter promptement les actes désordon- [1807] CHAPITRE IV. 545 nés ; mais du moins la permanence de ces tribunaux les
assimilait aux tribunaux civils, — les juges militaires,
une fois nommés, n'étant pas changés pour chaque affaire
comme le sont les conseils spéciaux. Quelque temps après,
les tribunaux civils reprirent leurs attributions pour juger les délits non militaires, en vertu de la loi organique
de 1808. Des conseils de révision, composés aussi de militaires,
furent institués pour réformer les jugemens rendus par
les commissions permanentes, lorsqu'il y aurait lieu. Les
généraux commandansde départemens furent chargés de .
les former, de même que les commissions permanentes;
mais « les juges ne pouvaient être influencés par aucune
« autorité. »
tribunaux civils reprirent leurs attributions pour juger les délits non militaires, en vertu de la loi organique
de 1808. Des conseils de révision, composés aussi de militaires,
furent institués pour réformer les jugemens rendus par
les commissions permanentes, lorsqu'il y aurait lieu. Les
généraux commandansde départemens furent chargés de .
les former, de même que les commissions permanentes;
mais « les juges ne pouvaient être influencés par aucune
« autorité. » Cet arrêté fait honneur à la mémoire de Daumec, son
rédacteur, plus versé dans la science du droit que ses deux
collègues. Ces trois membres du Sénat méritèrent de
l'humanité, en proposant à ce corps d'abolir la peine des
verges et la mort à la baïonnette ; et le Sénat républicain
honora son pays en les proscrivant. - Dans l'intervalle de la proposition faite par Pétion au
Sénat pour réformer le code pénal militaire, et de l'émission de cet arrêté, il envoya à ce corps, le 24 février, un
paquet que le général français Ferrand venait de lui
adresser de Santo-Domingo. Nous n'avons pas vu ce document dans les archives du Sénat, si mal tenues à cette
époque ; mais par sa lettre qui l'accompagnait, Pétion
disait à ce corps « qu'il verrait, comme lui, que les pro-
« positions que lui faisait Ferrand, ne méritaient que
« le plus profond mépris. » Il est probable que ce général
lui offrait des secours contre Christophe, et l'engageait à
se soumettre à la France, dans l'intérêt des mulâtres,
t. vi. 35 546 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. menacés selon lui, par cette guerre. F errand devait voir
avec plaisir, néanmoins, cette nouvelle guerre civile entre les Haïtiens, ne pouvant présumer que de cette lutte
sortirait la réunion des populations de l'Est d'Haïti, à la
République que fondait Pétion en ce moment ; car son
cœur en jeta les bases aussi bien que pour la réunion du
Nord et de l'Artibonite ' . Quelques jours après, le 5 mars, il envoya encore au
Sénat un paquet adressé « au chef de l'île d'Haïti, » qui
venait de lui être remis, le même jour, par le subrécargue
d'un navire entré au Port-au-Prince. Nous en ignorons
aussi le contenu et de quelle source venait celui-ci. Dans
tous les cas, le sénateur haïtien remplissait son devoir envers l'autorité chargée des relations extérieures par la
constitution.
jours après, le 5 mars, il envoya encore au
Sénat un paquet adressé « au chef de l'île d'Haïti, » qui
venait de lui être remis, le même jour, par le subrécargue
d'un navire entré au Port-au-Prince. Nous en ignorons
aussi le contenu et de quelle source venait celui-ci. Dans
tous les cas, le sénateur haïtien remplissait son devoir envers l'autorité chargée des relations extérieures par la
constitution. Après la première marche de Pétion à l'Arcahaie ,
Christophe étant encore à Marchand et bien résolu à défendre le territoire qui lui était soumis, songea à fîxerla fidélité
des officiers supérieurs qui devaient y contribuer. Dans
ces vues, il fit de nombreuses promotions, parmi lesquelles
on remarque celles des colonels Pierre Toussaint et La1 Aussitôt la mort de Dessalines, Pétion permit à teus les indigènes de la
partie de l'Est qui se trouvaient dans son département, de retourner dans
leurs foyers, après les avoir comblés de présents. 18 mois après, le soulèvement
de toute cette population eut lieu contre les Français, par des causes qui seront
déduites : et les habitans des communes limitrophes de la partie occidentale
manifestèrent dès lors le désir de se réunir sous l'autorité de la République
d'Haïti. Pétion annonça immédiatement aussi aux Polonais qui étaient dans
l'Ouest et le Sud, qu'ils avaient la faculté de retourner en Europe : on verra
un acte du Sénat qui constate cette disposition. Les uns quittèrent Haïti, d'autres y restèrent. Plusieurs Français même partirent pour les Etats-Unis : nous
pouvons citer l'imprimeur Fourcand qui était établi au Port-au-Prince. La
bienfaisance et la modération sont les seuls moyens de gagner l'affection des
hommes. [1807] CHAPITRE IV. 547 rose au grade de général de brigade, et des colonels Pierre
Cotereauet Guerrier à celui d'adjudant-général. C'étaient
quatre vaillans officiers déjà connus par leurs services
dans l'armée. Pierre Toussaint alla commander SaintMarc où il était déjà,*et Larose, qui était connu à l'Àrcahaie durant la guerre de l'indépendance , eut ordre d'occuper cette commune. On a vu qu'à la seconde marche
de Pétion, il avait dû se retirer de là en présence des forces républicaines. Mais, déjà il avait usé de moyens brutaux envers les cultivateurs de cette commune, en les pillant et les maltraitant.
leurs services
dans l'armée. Pierre Toussaint alla commander SaintMarc où il était déjà,*et Larose, qui était connu à l'Àrcahaie durant la guerre de l'indépendance , eut ordre d'occuper cette commune. On a vu qu'à la seconde marche
de Pétion, il avait dû se retirer de là en présence des forces républicaines. Mais, déjà il avait usé de moyens brutaux envers les cultivateurs de cette commune, en les pillant et les maltraitant. Quand Christophe fut rassuré sur les desseins de Pétion
par son retour au Port-au-Prince, il se rendit au Cap.
C'est alors qu'il fit arrêter Roumage aîné qui fut tué,
quelques semaines après -une dure détention. Il publia
une proclamation le 22 janvier, adressée aux habitans et
aux cultivateurs pour les entretenir de la nécessité de se livrer aux travaux agricoles. Il disait aux uns et aux autres:
« Les jouissances d'un peuple libre ne consistent pas dans
« le vain appareil d'un luxe extérieur. L'union des ci-
<r toyens, la valeur des soldats, la fertilité des champs et
« la richesse du commerce, voilà le luxe qu'il faut étaler
« aux yeux des nations,» — sauf à faire différemment luimême, toujours ostentateur dans sa mise et la tenue de
son palais. Aux cultivateurs, il disait: « que tous les cul-
« tivaîeurs se réunissent sur les habitations qui leur ont
« été désignées', » c'est-à-dire: Rentrez promptement
sur celles de vos anciens maîtres, comme sous le règne de
Toussaint Louverture et celui de Dessalines ; car tel fut
le régime agricole dans le Nord et l'Artibonite durant
quatorze années. En apprenant ensuite la seconde marche de Pétion à 5 M études sur l'histoire d'haïti. l'Arcahaie et son retour au Port-au-Prince, il ordonna de
renforcer les troupes de Larose, d'un bataillon de la 4e
sous les ordres de J.-L. Longueval, et d'un autre de la 14e
sous ceux d'Éloy ïurbet, afin d'aller réduire cette commune en cendres, pour qu'elle ne pût pas profiter de sa
proximité du Port-au-Prince et y porter ses produits. Larose ne suivit que trop ces barbares instructions: les habitans et les cultivateurs s'enfuirent dans les bois, ou
passèrent au Cul-de-Sac pour éviter d'être égorgés. JeanCharles Courjolles lui-même, ce bandit qui était sous ses
ordres dans la guerre de l'indépendance et encore en ce
moment, ne put endurer la vue de tant d'excès ; il tua le
colonel ÉloyJeanton, de la 8% l'un des féroces exécuteurs,
et Larose le fit tuera son tour. Ces faits se passèrent dans
le courant de février. Ce sont ces abominables cruautés qui révoltèrent le
brave Jean Dugotier , inspecteur des cultures dans le canton du Fond-Blanc. Il se décida à s'armer en faveur de la
République, à laquelle il rendit les services les plus signalés jusqu'en 1820. C'était un Africain d'un courage remarquable ; par la suite, il attira au parti républicain une
foule de cultivateurs des montagnes de Saint-Marc , des
Verrettes et de la plaine de l'Artibonite, et il devint le colonel d'un 25e régiment formé de la plupartde ces hommes.
Fond-Blanc. Il se décida à s'armer en faveur de la
République, à laquelle il rendit les services les plus signalés jusqu'en 1820. C'était un Africain d'un courage remarquable ; par la suite, il attira au parti républicain une
foule de cultivateurs des montagnes de Saint-Marc , des
Verrettes et de la plaine de l'Artibonite, et il devint le colonel d'un 25e régiment formé de la plupartde ces hommes. Malgré les actes criminels et de basse servilité de Larose, Christophe envoya Barthélémy Mirault avec mission de le faire égorger: ce qui eut lieu. Dessalines lui
avait pardonné son insubordination envers lui en 1802
et 1805, à raison de sa conduite à la Crête-à -Pierrot et
antérieurement : Christophe le fit mourir pour avoir été
d'une obéissance passive. Ce seul fait suffirait pour justifier Pétion d'avoir brisé avec cet ingrat et accepté la [18071 chapitre iv. 540 guerre ; car, quelle garantie aurait-on pu avoir sous le
gouvernement d'un chef semblable? La nouvelle des barbaries commises dans la commune
de l'Arcahaie, parvenue au PQrt-au-Prince, dut y occasionner une sensation pénible, de même qu'on y gémit
toujours de tout ce qu'on apprit par la suite, de la férocité
de Christophe. (( Les partisans de Gérin en jetèrent tonte la faute sur
« le général Pétion ; ils dirent que celui-ci, à la tête de
« 10,000 hommes réunis au Port-au-Prince, distant de
« douze lieues de l'Arcahaie, avait laissé égorger des
« malheureux dont le crime avait été d'être dévoués à
« la République. Cette attitude d'observation, prise par
« Pétion, eût pu être taxée de complète inhabileté, si la
« crainte des projets ambitieux de Gérin ne l'avait pas
« contraint à ne pas s'éloigner de la capitale \ » Nous pensons que cette excuse ainsi présentée, pourrait
ajouter à ces accusations injustes. Nous avons prouvé
par un précédent document, qu'indépendamment des
bonnes raisons politiques qu'il avait pour ne pas entreprendre sérieusementunecampagne, Pétion était malade ;
que de plus, tous ces zéros ajoutés hardiment aux chiffres
de l'armée, tombent devant la demande pressante qu'il
adressaau Sénat, pour qu'il ordonnât un recrutement dont
la force fut augmentée par ce corps. En outre, pouvait-il
plus empêcher les actes barbares de Christophe ou de ses
agents, que ne l'avait pu Rigaud, quand Toussaint Louverture et les siens en commettaient de semblables? Gérin et ses partisans formaient l'opposition de cette époque,
et l'on sait par expérience, que la manie de toute oppo1 Hist. d'Haïti, t. 3, p, 400 550 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. sition est de reprocher sans cesse, de tout imputer à fautes sinon à crimes. Gérin avait déjà prétendu qu'il eût
été facile d'abattre Christophe d'un seul coup ; le succès
inespéré qu'on avait obtenu contre Dessalines l'avait enivré, il se persuadait cela: naturellement, suivant son
opinion, tout le mal que ferait Christophe devait être
imputé à Pétion qui, selon lui, s'obstinait à le laisser
faire, et ses partisans partageaient ses idées. Quand à
Pétion, toute son inhabileté consistait, en ce moment, à
voir organiser définitivement le gouvernement, car il
était temps d'en finir avec ce provisoire.
obtenu contre Dessalines l'avait enivré, il se persuadait cela: naturellement, suivant son
opinion, tout le mal que ferait Christophe devait être
imputé à Pétion qui, selon lui, s'obstinait à le laisser
faire, et ses partisans partageaient ses idées. Quand à
Pétion, toute son inhabileté consistait, en ce moment, à
voir organiser définitivement le gouvernement, car il
était temps d'en finir avec ce provisoire. Revenons à leur commun ennemi. Christophe aussi reconnaissait l'extrême nécessité de
l'organisation politique et administrative du territoire
soumis à sa domination absolue. En se retirant au Cap,
c'est qu'il pensait qu'il fallait faire trêve à la guerre, pour
fixer les attributions de son pouvoir.1 Il composa, dans
ces vues, un conseil d'État où figurèrent les généraux
Romain, Vernet, Toussaint Brave, Martial Besse, Daut,
Raphaël et Magny, et les citoyens Fleury et Jean Baptiste, afin de publier une constitution: elle était toute
faite. C'était celle qui fut rédigée par Rouanez jeune et
confiée aux députés du Nord à l'assemblée constituante,
pour être votée par leur majorité. Le conseil d'État n'avait donc qu'à remplir la besogne de ces derniers. Voici
un extrait de cet acte. « Les mandataires soussignés, chargés des pouvoirs du
« peuple d'Haïti, légalement convoqués par son Excel1 Si le despote qui pouvait tout, qui avait marché, le premier, avec des troupes centre le Port-au-Prince, reconnut la nécessité de suspendre la guerre pour
organiser son gouvernement, comment peut-on blâmer Pétion de l'avoir sus<
pendue aussi dans le même but ? [1807] CHAPITRE IV. 351 « lence le général en chef de l'armée, pénétrés de la né-
« cessitéde faire jouir leurs commettans des droits sacrés,
« imprescriptibles et inaliénables de l'homme; procla-
« ment, en présence et sousles auspices du Tout-Puissant,
« les articles contenus dans la présente loi constitution-
« nelle:
organiser son gouvernement, comment peut-on blâmer Pétion de l'avoir sus<
pendue aussi dans le même but ? [1807] CHAPITRE IV. 351 « lence le général en chef de l'armée, pénétrés de la né-
« cessitéde faire jouir leurs commettans des droits sacrés,
« imprescriptibles et inaliénables de l'homme; procla-
« ment, en présence et sousles auspices du Tout-Puissant,
« les articles contenus dans la présente loi constitution-
« nelle: « Toute personne résidant sur le territoire d'Haïti est
« libre, dans toute l'étendue du mot. — L'esclavage est
« aboli à jamais dans Haïti. — Nul n'a le droit de violer
« l'asile d'un citoyen, ni d'entrer par la force dans son
« domicile, sans un ordre émané de l'autorité supérieure
« et compétente. — Toute propriété est sous la protec-
« tion du gouvernement. Toute attaque contre les pro-
» priétés d'un citoyen est un crime que la loi punit. —
« La loi punit de mort l'assassinat. — Le gouvernement
« d'Haïti est composé: premièrement, d'un magistrat en
«t chef qui prend le titre et la qualité de Président et de
« Généralissime des forces d'Haiti, soit de terre, soit
« de mer; toute antre dénomination est pour jamais
« proscrite dans Haïti: secondement, d'unconseild'Etat.
« — Le gouvernement d'Haïti prend le titre et sera re-
« connu sous la dénomination d'État d'Haïti. — La
« constitution nomme le général en chef Henry Chius-
« tophe, Président et Généralissime des forces de terre
« et de mer de l'Etat d'Haïti. — Le titre de président et
« de généralissime est à vie. — Le président a le droit
« de choisir son successeur, mais seulement parmi les
« généraux, et de la manière ci-après prescrite. Ce choix
« doit être secret et contenu dans un paquet scellé, qui
« ne sera ouvert que par le conseil d'Etat solennellement
« assemblé à cet effet. — Le président prendra toutes
<r les précautions nécessaires pour informer le conseil
Etat d'Haïti. — Le titre de président et
« de généralissime est à vie. — Le président a le droit
« de choisir son successeur, mais seulement parmi les
« généraux, et de la manière ci-après prescrite. Ce choix
« doit être secret et contenu dans un paquet scellé, qui
« ne sera ouvert que par le conseil d'Etat solennellement
« assemblé à cet effet. — Le président prendra toutes
<r les précautions nécessaires pour informer le conseil 552 études sur l'histoire d'haïti. « d'Etat où ce paquet sera déposé. — La force armée et
« l'administration des finances seront sous la direction
« du président. —Le président a le pouvoir de faire des
« traités avec les nations étrangères, pour l'établissement
« des relations commerciales, et la sûreté del'indépen-
« dance de l'Etat. — Il peut faire la paix et déclarer la
« guerre pour maintenir le droit du peuple d'Haïti. Il a
« aussi le droit d'aviser aux moyens de favoriser et d'aug-
« menter la population du pays. — Il propose les lois au
« conseil d'Etat qui, après les avoir rédigées et adoptées,
« les renvoie à sa sanction, sans quoi elles ne sont pas
« exécutoires. -*• La dotation du président est fixée à 40
« mille gourdes par an. — Le conseil d'Etat est com-
« posé de neuf membres nommés par le président, dont
« les deux tiers au moins parmi les généraux. — Les
« fonctions du conseil d'Etat sont de recevoir les profit positions de lois du président, et de les rédiger de la
« manière qu'il juge convenable ; de fixer le montant
« des taxes, et le mode de les recueillir ; de sanctionner
« les traités conclus par le président et de fixer le mode
« de recruter l'armée. Le compte annuel des recettes et
« des dépenses lui sera présenté, aussi bien que celui
<r des ressources du pays. — La religion catholique
« apostolique et romaine est la seule reconnue par
« le gouvernement. — L'exercice des autres religions
« est toléré, mais non publiquement. — Il sera établi
« une école centrale dans chaque division, et des écoles
« particulières dans chaque subdivision. — Le gouver-
« nement d'Haïti déclare aux autres puissances qui ont
« des colonies dans son voisinage, qu'il a résolu de ne
« point troubler le gouvernement de ces colonies. — Le
« peuple haïtien ne fait point de conquêtes hors de son [1807] CHAPITRE IV. <&ù « île, et il se borne à la conservation de son territoire.
« — Le gouvernement garantit aux marchands étran-
* gers la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés.
« — Le divorce est strictement défendu, etc. * » En outre, cette constitution créa des surintendans
généraux de finances, de la marine, et de l'intérieur et
un secrétaire d'Etat et des tribunaux. Il y avait d'autres
dispositions sur4'armée, sur l'agriculture, etc.
et il se borne à la conservation de son territoire.
« — Le gouvernement garantit aux marchands étran-
* gers la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés.
« — Le divorce est strictement défendu, etc. * » En outre, cette constitution créa des surintendans
généraux de finances, de la marine, et de l'intérieur et
un secrétaire d'Etat et des tribunaux. Il y avait d'autres
dispositions sur4'armée, sur l'agriculture, etc. Cet acte ne différait guère de la constitution impériale
de 1805. En provoquant la mort de Dessalines, Christophe n'avait donc voulu que se substituer à sa place. Si
son caractère et ses antécédens sanguinaires n'étaient
pas si connus ; s'il n'avait pas manœuvré comme il a fait et
émis sa proclamation du 18 décembre, il est probable que
la constitution républicaine eût fait une plus large part
à l'autorité du Président d'Haïti ; car on verra bientôt
le Sénat déléguer à Pétion plusieurs de ses attributions,
inhérentes au pouvoir exécutif, par la confiance qu'il
inspirait par son caractère et ses antécédens : confiance
qu'on n'aurait pas eue en Gérin, s'il avait pu être élu. Une seule remarque est à faire dans l'œuvre constitutionnelle du Cap : c'est qu'elle 'proscrivit à jamais toute
autre dénomination que celle de Président, etc., pour le
chef de l'État. Cette déclaration n'interdisait pas la restriction mentale attribuée à tort ou à raison à un fameux
ordre religieux : Christophe se la fit, en se réservant de 1 Le lecteur n'aura remarqué dans celte constitution aucune disposition concernant l'exclusion des blancs des droits de cité et de propriété. Ne la connaissant nous-même que par l'ouvrage de sir James Barskett, agent anglais dans
les Antilles, nous ignorons s'il l'avait supprimée, ou si Christophe et son conseil
d'Etat s'en référaient à cet égard aux actes de 1804 et de 1805. Quant aux
dispositions concernant te divorce el le culte, elles étaient les mêmes que celles
de la constitution de Toussaint Louverture. 854 eïddes sta l'histoire d'iiaïti. céder en temps et lieu au vœu du peuple, pour prendre
le titre de Roi; mais en commençant par substituer la qualification de Monseigneur à celle de Son Excellence. Sous
ce rapport, il ne fut pas plus coupable que certains chefs
d'Etat dans d'autres pays ; on en a vu qui ont procédé
de la même manière, ou à peu près. La publication de cet acte eut lieu avec pompe:
salves d'artillerie, discours, cérémonies ftligieuses, banquet splendide, rien n'y manqua '. Les proclamations suivirent les discours i l'une d'elles*
du 19 février, mit hors la loi Pétion, Gérin, et leurs complices dans leurs complots et révolte contre l'autorité
légitime, en offrant amnistie, oubli dupasse à tous ceux
qui n'y auraient point trempé et qui se rallieraient à cette
autorité. C'était répondre aux actes du Sénat ayant le
même objet en vue. Une loi du 25 février divisa le territoire de l'île entière
d'Haïti, avec ses petites îles adjacentes, en cinq provinces
au lieu des six divisions militaires de 1805, et les provinces en arrondissemens. Chacune était commandée
par un lieutenant-général, et chaque arrondissement
par un maréchal de camp. Les formes monarchiques apparaissaient dans cette seule dénomination des généraux,
comme dans les provinces au lieu de départemens, dans
lessurintendans généraux au lieu de secrétaires d'Etat
ou ministres.
ière
d'Haïti, avec ses petites îles adjacentes, en cinq provinces
au lieu des six divisions militaires de 1805, et les provinces en arrondissemens. Chacune était commandée
par un lieutenant-général, et chaque arrondissement
par un maréchal de camp. Les formes monarchiques apparaissaient dans cette seule dénomination des généraux,
comme dans les provinces au lieu de départemens, dans
lessurintendans généraux au lieu de secrétaires d'Etat
ou ministres. Arrêtons-nous à ces actes d'organisation. Dans les
chapitres suivans, on verra la suite de ceux du Sénat
républicain, la nomination de Pétion comme Président
d'Haïti, la continuation delà guerre civile jusqu'en 1812. 1 Voyez l'Hist. d'Haïti, t. 3, p. 40? à 40 i. [1807] chapitre iv. 555 Pendant cette lutte fratricide, les habitans de l'Est se
soulèvent contre les Français et les expulsent de leur
territoire, A. Rigaud retourne dans son pays natal et divise le Sud avec l'Ouest, H. Christophe se fait Roi. Tous ces graves événemens influent sur les destinées
d'Haïti; et l'administration bienfaisante de Pétion, comparée à celle de ses compétiteurs, rehaussera de plus en
plus son mérite aux yeux de la postérité. FIN. MJ SIXIIÏME VOLUME. jAi.ii. isn-.iM. vt uovi'tï, *>t'E "* iA i»*in/i)t'. f**Cw»3w3»rrrre»rrrc •accc$>- PAR1S, IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE. $C=X$ &Qœ$QCZ&acSZ8&ZZS&£Z3$&ZZ9^ BOSTON PUBLIC LIBRARY R 09904687 406 9 ». ; S^:« itt *«tf^ * # 'w k> H5fc* ■ < ^
lisant le
en
passage
taire, et non par Pétion. Cependant,
venons de transcrire, on dirait que Christophe
que nous
Pélion un abus de pouvoir a cet
était fondé à reprocherà
comme
égard. Était-il encore fondé à parlerdel ela douceur,
de ramener Tes militaires dans les bonnes voies;
moyen
de sa part ?
après tant de rigueurs signalées
1 Hist. d'Haiti, t. 3, p. 355. --- Page 435 ---
CHAPITRE I.
[1806]
nécessité de
les faits de
Nous insistons sur la
produire
avec impartialité envers tous nos
notre histoire nationale,
devanciers; mais aussi avec un espritinvestignateur, pour
à
leur conduité et nos propres jugemens
faire apprécier
ne sont enleur égard, parce que nos ceuvres historiques
coreque de vrais essais, et que ce serait exposerlajeunesse
à
dans la voie qu'elle doit suivre.
de notre pays s'égarer
il
Venons au fait. Si Lamarre fut réellement dégradé,
Pétion n'usait pas de l'arbitraire dont
reste prouvé que
la loi militaire était son guide.
Christophe l'accusait, que
écarté de leurs commanMais il est vrai que Pétion avait
militaires, et non
demens, révoqué de leurs fonctions
officiers supérieurs, - les COcassé, dégradé, plusieurs
de bataillon Bédouet
lonels Frontis et Apollon, les chefs
le
d'autres encore, tels que
et Michel Tendant, peut-être
n'avaient
colonel Thomas Jean, de la 5,- parce qu'ils
révocontre Dessalines, à la
pointadhéré à l'insurrection
aurait laissés à la tête
lution opérée par sa mort." On les
avec de semblables dispositions!
de leurs corps respectifs
à la peren restant fidèles
Ils s'honoraient, sansdoute,
si telles étaient
sonne delDessalines ou à son pouvoir,
toute
Mais il est une loi suprême pour
leurs convictions.
et elle est forcée de la subir
révolutioniqui s'accomplit,
de
son succès: 1 c'est d' 'écarter
pour obtenir et garantir
n'adhèrent pas
leurs positions tous fonctionnaires qui
Ce qu'on
franchement à un tel mouvement politique."
de cerlains officiers, c'était pour éloi1 Sij j'ai opéré le changement dont les projets visaient à la désunion. et qui
gner des hommes dangereux du soldat à notre prise d'armes ; j'ai laissé agir
avaient perdu la confiance:
autres qui s'élaient rendus coupables..
les lois pour la punition de quelques Pélion, le 17 janvier 1807.
Extrait de l'écrit publié par assisté à une révolution, et nous avons pu obser2 En Europe, nous avons d'oà nous concluons que c'est une loi suprème pour
ver des faits semblables :
à la désunion. et qui
gner des hommes dangereux du soldat à notre prise d'armes ; j'ai laissé agir
avaient perdu la confiance:
autres qui s'élaient rendus coupables..
les lois pour la punition de quelques Pélion, le 17 janvier 1807.
Extrait de l'écrit publié par assisté à une révolution, et nous avons pu obser2 En Europe, nous avons d'oà nous concluons que c'est une loi suprème pour
ver des faits semblables : --- Page 436 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
42k
ceux
fondé à attendre d'elle, c'est de ne pas persécuter
est
déchu, en remplisqui ont élé fidèles au gouvernement
devoir envers lui; c'est de ne pas leur imputer
sant leur
les ont guidés en voulant le
à crimes, les opinions qui
de citer ont-ils
soutenir. Les officiers que nous venons
seul emprisonné, ,n'a-t-il
été prdkcatanbesetigeaire Quedevint Capois dont Chrispas été sauvé par Pétion ?1
crise ? Que fit-il
redoutait lopposition dans cette
tophe
deux autres vaillans généde Cangé et de Dartiguenave,
raux de notre armée?
fit de bien. Par sa lettre
En attendant, disons ce qu'il
le
23 octobre à Gérin, il avait promis de désigner
du
composée de citoyens
temps, le lieu où une assemblée
de
éclairés devrait se réunir, et la quantité
notables et
faire une constitumembres qui la composeraient, pour
circuLe 5 novembre, il adressa une
tion régénératrice. Romain et Toussaint Brave, pour
culaire aux généraux
celles
les deux divisions du Nord ; Vernet et Pétion, pour
celles du Sud, afin de
de l'Ouest ; Gérin et Férou, pour
nécesfixer le mode d'élection et les autres conditions
saires à la formation de cette assemblée; la voici:
Étant instant de travailler à la formation d'une consC
autant qu'il est en mon pouvoir, aca titution ; voulant,
nécessaire; et atla conclusion de cette oeuvre
a célérer
est de réunir
le
sûr moyen d'y parvenir
( tendu que plus
et les plus éclairés sur
C les plus sages de nos concitoyens
conved'après les voeux du peuple,
C leurs droits, pour,
devoirs de toutes les
C nir d'un pacte qui établisse les
en 1843 : elle procéda de la même
toutes. M. Madiou en a vu une à Haili,
manière.
ensuite par Pélion ?
1 Bédouet, Michel Tendant ne furent-ils pas employés commandant de la place du
Thomas Jean, excellent citoyen, ne devint-il pas
Port-au-Prince?
de nos concitoyens
conved'après les voeux du peuple,
C leurs droits, pour,
devoirs de toutes les
C nir d'un pacte qui établisse les
en 1843 : elle procéda de la même
toutes. M. Madiou en a vu une à Haili,
manière.
ensuite par Pélion ?
1 Bédouet, Michel Tendant ne furent-ils pas employés commandant de la place du
Thomas Jean, excellent citoyen, ne devint-il pas
Port-au-Prince? --- Page 437 ---
CHAPITRE I. :
o
[4806]
ainsi que les obligations des
C branches du gouvernement
des ordres dans chavous invite à donner
€ Haîtiens, je
vous commandez, pour
de la division que
a que paroisse
mois, tous les habiassembler, le 20 du présent
( faire
à l'effet d'élire, dans
C tans de chacune de ces paroisses moralité et son amour
a chacune, un citoyen connu par sa
à notre
la représenter et travailler
C du bien public, pour
réuniront le 30 de ce
A constitution. Ces citoyens se
faire, d'après
la ville du Port-ax-Princé pour
a mois dans
une constitution ; et je
a les veux de leurs commettans,
d'aider de vOs
besoin de vous recommander
E n'ai pas
en lui indiquant au besoin
C lumières le choix du peuple,
de
à votre connaissance, sont dignes
( les personnes qui,
leur discerneconfiance
et pouvant, par
C la
publique,
cetimportantouvrage
C ment, conrontralaspetécisader leur faire observer, que la nonG Vous voudrez bien
ezcludans la
n'est pas une qualité
(( résidence
paroisse,
d'Haiti a droit à la
A sive de l'élection : tout citoyen
où il sera reconnu digne.
(( nomination, partout
des paroisses seront arRie Lorsque les divers envoyés
ils n'auront pas
C rivés dans le lieu qui leur est désigné,
lettre de convocation queles procès-vera besoin'd'autre
pour procéder de
C baux de leurs paroisses respectives,
à termila légalité en sera reconnue,
( suite, après que
leur travail.
(( nerle plutôt possible
conseils,
de votre influence et de 0OS sages
C Aidez
l'assemblée de nos
e"autant qu'il sera en votre pouvoir,
afin
la nouvelle année nous puisA concitoyens,
qu'avec
l'étrenne prés'il est
offrir au peuple
A sions,
possible,
D
( cieuse de la nouvelle constitution.
légalesantérieures,
En l'absence de toutes dispositions
formamieua faire pour parvenir à la
on ne pouvait pas
(( nerle plutôt possible
conseils,
de votre influence et de 0OS sages
C Aidez
l'assemblée de nos
e"autant qu'il sera en votre pouvoir,
afin
la nouvelle année nous puisA concitoyens,
qu'avec
l'étrenne prés'il est
offrir au peuple
A sions,
possible,
D
( cieuse de la nouvelle constitution.
légalesantérieures,
En l'absence de toutes dispositions
formamieua faire pour parvenir à la
on ne pouvait pas --- Page 438 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
délibérante. Celle qui eut lieu sous
tion d'une assemblée avait été choisie à deux degrés de
Toussaint Louverture
municipales, nomsuffrages, - celui des administrations
qui, réunis aux chefs-lieux de départemant des députés,
dix autres membres pour
mens, choisirent eux-mêmes
serait
la colonie. Celle qui allait se former ne
qu'à
toute
directement par les paroisun suffrage, tout populaire,
démocratie,
conséquent dans le sens d'une large
ses, par
centrale de 1801 était restreinte,
tandis que l'assemblée
d'alors put exeraristocratique. Autant le gouvernement
aude
sur ses délibérations, son ceuvre,
cer
l'influence
la nouvelle allait être indétant il était présumable que
d'Haiti.C'était tout
pendante du gouvernement provisoire circonstance : en
naturel, dans l'une comme dans l'autre
donnait une constitution; en
1801, le gouvernement
devait la faire.
1806, le peuple la demandait et
Christophe désigna le Port-an-Prince
On voit que
Telle n'était pas sa pensée
comme siége de l'assemblée.
Mais,
assure-t-on; il voulait la réunir au Cap.
primitive,
Pétion
l'intermédiaire
dans ses communications avec
par
il lui aura fait dire son désir à cet égard,
de ses envoyés,
Alors Pétion
le consulter ou sonder ses dispositions.
pour
fait des observations : 1° sur ce que le Port-aului aura
centraledu pays, devait être
Prince, étant la ville la plus
les loaux députés de toutes
préféré au Cap, par rapport
lui-même
Toussaiut Louverture
calités : convenance que
à éviter la faute
avait reconnue; 2° sur ce qu'ill'engagenit
l'assemblée
commit l'ex-gouverneur, en transférant
que
où il se trouvait, ce qui le fit accentrale de 1801 au Cap
commit à son tour
cuser de l'avoir influentée; faute que
de 1805 à
l'ex-empereur, en faisant faire la constitution
au nom des généraux de
Marchand, par ses secrétaires,
ance que
à éviter la faute
avait reconnue; 2° sur ce qu'ill'engagenit
l'assemblée
commit l'ex-gouverneur, en transférant
que
où il se trouvait, ce qui le fit accentrale de 1801 au Cap
commit à son tour
cuser de l'avoir influentée; faute que
de 1805 à
l'ex-empereur, en faisant faire la constitution
au nom des généraux de
Marchand, par ses secrétaires, --- Page 439 ---
CHAPITRE I.
[1806]
mal, et ce qui rendrait
l'armée, cequi était encore plus
sil'assemblée se réul'armée et les eitoyens tres-méfians,
3 cnfin, que cètte armée et ces citoyens
nissait au Cap:
du
juschef provisoire
gouvernement
Y'ayant proclamé
l'acte de Résistance à rop
qu'à la nouvelle constitution,
lui le fût défipression n'entendait pas que d'autre que
de
l'assemblée n'aurait que le pouvoir
nitivement ; que
il exercerait l'audésigner sous quel titre ou qualification
lès
tout en ayant celui d'adopter
torité goovernementale,
l'organe de ses maninstitutions que voudrait le pays par
dataires.
observations judiciensés, qui
Ce serait donc après ces'
se sera
suivirent sa lettre du 26 octobre, qué Christophe de l'asle
comme siége
décidé à désigner Port-an-Prince,
dans la lune
semblée. Ils étaient encore, lun et l'autre,
de miel dela révolution ; et Christophe, en cédant, put
Pétion userait de toute soni influencé
espérer à son tour que
afin de donner une organisation
sur les députés réunis,
parce
vigoureuse à l'autorité du. chef du gouvernement,
comme il l'était, devait en sentir
qu'on militaire éclairé,
la nécessité.
en même temps
Mais Bonnet revint du Cap, presqué
la conla circulaire fut adressée aux généraux pour!
que
rendit à Pétion,
votation des électeurs. Le compte qu'il
de Menreçut par rapportà la mort
de l'apostrophé qu'il
dut
le rassurer sur
tor' et de Boisrond Tonnerre, ne
pas
survint
de Chtistophe; peu de jotirs après
les intentions
en date du 10 novembré,
la lettre de ce dernier à Yayou,
l'écrit publié par Pétion le 17 janvier 1807,qu'il
1 1l semble mème, d'après de convoquer a des représentans de toutes les
aura conseillé à Christophe
faire la constitttion : d'ou un pour chaque
A communes, ou paroisses, D pour
où il était question de l'assemblée, fot
paroisse. Cette lettre du 26 octobre, Hist. d'Haiti, t. 3, p. 345.
apportée par Blanchetjeune.
écrit publié par Pétion le 17 janvier 1807,qu'il
1 1l semble mème, d'après de convoquer a des représentans de toutes les
aura conseillé à Christophe
faire la constitttion : d'ou un pour chaque
A communes, ou paroisses, D pour
où il était question de l'assemblée, fot
paroisse. Cette lettre du 26 octobre, Hist. d'Haiti, t. 3, p. 345.
apportée par Blanchetjeune. --- Page 440 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
quiajouta à ses réflexions. Alors
entre eux, une méfiance
commença réellement
réciproque. Christophe l'avait
provoquée en Pétion, par ses paroles à
tre à Yayou. A son tour, il
Bonnet, par sa leten conçut contre
parce qu'après sa circulaire,
Pétion,
près de lui
ayant envoyé un officier aupourlui dire d'user de son influence sur
semblée,
l'asrelativement à son autorité, cet officier
porta une réponse de Pétion
lui rapqui dut lui
ment. Lisons ce qu'en dit ce dernier
déplaire extrêmelui-même dans l'écrit
justificatif de sa conduite, en date du
a Mais il était bien
17janvier 1807 :
éloigné de ces
C avoir une constitution
sentimens (pour
qui rendrait
A
le peuple aussi libre
que possible), puisqu'il envoya
A cier de confance
auprès de moi un offipour me faire
A
part de L'autorité qu'il
voudraits'attibuery par la
a aurait laissé
constitution, laquelle ne nous
que le choix de
a eût été
à
changer de fers; car elle
égale celle de Dessalines. Ma
C ne dut pas le satisfaire;
réponse positive
déclaraià
carje
son
- que s'il se présentait un homme
envoyé,
A pour aborder une
assez audacieuz
pareille
A tribune
le
question,je monterais à la
pour combattre; ; que le
A berté, et
le
peuple voulait la lique, je seconderais de tous mes
1,D
C'était une bombe que le célèbre artilleur efforts
dans la redoutable
jetait ainsi
mais
citadelle Henry, nous en convenons ;
lorsqu'on en lance de semblables au nom du
peuple souverain, on
car on n'avait
estjustifié aux yeux de la postérité;
pas abattu un tyran
la tyrannie.
pour reconstituer
Cependant, Christophe dissimula en ce moment: il
qui fut Ce n'est spécialement pas Dartiguenave, comme le dit M. Madiou, mais un autre
justificatif de Pétion, chargé de communiquer ces vues à Pétion.
officier
publié le 17 janvier 1807.
Voyez l'écrit
souverain, on
car on n'avait
estjustifié aux yeux de la postérité;
pas abattu un tyran
la tyrannie.
pour reconstituer
Cependant, Christophe dissimula en ce moment: il
qui fut Ce n'est spécialement pas Dartiguenave, comme le dit M. Madiou, mais un autre
justificatif de Pétion, chargé de communiquer ces vues à Pétion.
officier
publié le 17 janvier 1807.
Voyez l'écrit --- Page 441 ---
CHAPITRE I.
[1806]
la rétracter.
avait émis sa circulaire, il ne pouvait pas
influence sur l'assemblée, il eût
Pour user de sa propre
durant ses trafallu venir s'installer au Port-au-Prince
droit de
vaux. Il était le chef du gouvernement, il avait
ne
plus être traversé
le faire. Mais le Pont-Rouge pouvait
été
la tête d'une armée : en amener une, ç'aurait
qu'à
eût invité Gérin et Pétion
déceler ses desseins, aprèsqu'il de l'Ouest à leurs cande renvoyer les troupes du Sud et
faciliter l'oeuvre constitutionnelle dans
tonnemens, pour
; il fallait qu'il fàt conséquent
le calme de la méditation
lui-même. Restait un moyen à employer pour paravec
c'est celui dont il usa. Chaque paroisse
venir à ses fins,
ily en aurait 35 pour
envoyant un député à T'assemblée,
contre 23
deux divisions du Nord et la Are de l'Ouest,
les
de l'Ouest et les deux du Sud : en inpourla 2 division
le choix des électeurs, comme il le recommanda
fluençant
d'avoir la
d'aillenrsà tous les généraux, il se persuadait
des voia dans l'assemblée et d'y faire passer la
majorité
le désirait. Elle fut préparée de
constitution telle qu'il
qui rédigeaittous ses actes.
suite par Rouanezjeune,
comArrétons-nous un instant à ceplan parfaitement
d'autres faits avant de dire comment il
biné, et parlons
fut déjoué.
de Dessalines envers le comLes derniers procédés
Thuat,
étranger, joints à T'assassinat de Thomas
merce
tel
aux relations du pays, que
avaient porté un
préjudice
de chefdu
Christophe sentit la nécessité, en sa qualité
de rassurer les étrangers sur ce qu'ils
gouvernement,
venant à Haiti. Le 24
avaient à attendre désormais en
fort bien conçue
novembre, il publia une proclamation
dans ce but. On y remarque ces passages :
et rédigée
du commerce
défavorable aux progrès
C Si un système
assassinat de Thomas
merce
tel
aux relations du pays, que
avaient porté un
préjudice
de chefdu
Christophe sentit la nécessité, en sa qualité
de rassurer les étrangers sur ce qu'ils
gouvernement,
venant à Haiti. Le 24
avaient à attendre désormais en
fort bien conçue
novembre, il publia une proclamation
dans ce but. On y remarque ces passages :
et rédigée
du commerce
défavorable aux progrès
C Si un système --- Page 442 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
a T'ajnsqu'a cejour empéchéde
G influence désastreuse
réussirparmi nous, cette
cessera bientôt
C sous quel pavillon vous vous
N'importe
C ment s'engage à veiller
montrerez, le gouverneattentivement à
(( personnelle et à vOS intérêts. Les
votre sûreté
G tionnées aux difficultés
taxes seront proporque vous
a gagnantnos ports..
pourrez éprouver en
C la suppression des
Legouvernement a ordonné déjà
consignations
( sur le prix des marchandises, exclusives, de la taxe
des
C pour la vente du café, et de la défense priviléges accordés
(( cargaisons de
de prendre des
sucre, etc. Chacun sera
( et
libre de vendre
d'acheter, aux conditions qu'il croira les
a tageuses. Les anciens
plus avanrèglemens,
a rance, ne mettront plus d'obstaclesà enfantés par l'ignoC Vous ne serez plus forcés d'accorder vOS spéculations.
votre
4 des individus
confiance à
qui vous étaient
G tendaient
étrangers, et qui n'enpas même lesintérêts de leur
A chandises demeureront
pays. Vos marentre les mains de
C de VOS facteurs
vOS amis et
particuliers, et le
C gageà leur accorder toute la
gouvernement s'enA
désirer. Les horreurs
protection qu'ils pourront
qui n'ont
A signalé le commencement
que trop longtemps
d'un
C se renouvelleront plus à
règne tyrannique, ne
l'avenir )
En rassurant les étrangers pour leurs
leursintérêts, Christophe
personnes et
de
ajoutait là une belle
Résistance à
pageàlacte
L'Oppression. Il leur désigna le Cap, le
Fort-Dauphin( Fort-Liberté), le
Port-de-Paix, les
ves, Saint-Marc, le Port-au-Prince,
Gonai:
et Jérémie,
Jacmel, les Cayes
comme ports ouverts à leur commerce.
Déjà, Christophe avait expédié auprès de Pétion, l'adjudant-général Borno Déléard, à l'effet de le porter à con-
ésistance à
pageàlacte
L'Oppression. Il leur désigna le Cap, le
Fort-Dauphin( Fort-Liberté), le
Port-de-Paix, les
ves, Saint-Marc, le Port-au-Prince,
Gonai:
et Jérémie,
Jacmel, les Cayes
comme ports ouverts à leur commerce.
Déjà, Christophe avait expédié auprès de Pétion, l'adjudant-général Borno Déléard, à l'effet de le porter à con- --- Page 443 ---
CHAPITRE 1.
[1806]
quiavaient déserté
traindre les militaires del'Artibonite,
à
leurs corps. Dans ce nombre,
dans l'Ouest, , rejoindre Boucher, chef de la musique
se trouvaient le lieutenant
de ce
plusieurs autres musiciens
de la 4 demi-brigade,
l'arsenal de Marchand, tous
corps et des ouvriers de
ils avaient suivi les jeunes gens
Banctfianco-hatiens: chercher comme eux dans cette
du Port-au Prince, pour
ordonnées par le chef
ville, un abri contre les rigueurs
Martial
et exécutées par le général
du gouvernement
connaissance de 1794, nommé
Besse (notre ancienne
dontla brutalité
commandant de Jacmel par Sonthonax),
au-delà même decequ'exigeaient ses chefs.'
allait toujours
devait être l'embarras de Pétion, en
On conçoit quel
des pères et mères de famille du Port-au-Prince
présence
de nouveau de
qui réclamaient de lui, de ne pas éloigner
fils chéris
leur avaient été enlevés de
leur sein ces
qui
servir leur papuis trois ans, qui pouvaient également
les
de cette ville: parmi eux se trouyait
trie dans
troupes
était destiné à s'immorcebrave Coutilien Coustard qui
Le
taliser bientôt par un acte de dévouement héroique.
Jérôme Coustard, l'un de nos premiers révolutionvieux
intercédant
avoir son fils auprès
naires de 1791,
pour
Pétion
être sourd à sa démarche paterde lui,
pouvait-il
1804,
nelle? Luiquiayait sauvé des colons du massacrede
envers Boucher et les au.
pouvait-il user de contrainte
débris de l'armée
tres musiciens, et ces ouvriers blancs,
venaient se placer sous l'égide de son humafrançaise, qui
Pourjuger de sa conduite
nité ? Non, il nele pouvait pas!
d'autres ças, il
en cette circonstance, comme en bien
page 349, comment il s'entendait à faire
1 Voyez tome 2 de cet ouvrage, correclions martiales aux individus placés sous
une barbe nalionale el. L des
ses ordres.
armée
tres musiciens, et ces ouvriers blancs,
venaient se placer sous l'égide de son humafrançaise, qui
Pourjuger de sa conduite
nité ? Non, il nele pouvait pas!
d'autres ças, il
en cette circonstance, comme en bien
page 349, comment il s'entendait à faire
1 Voyez tome 2 de cet ouvrage, correclions martiales aux individus placés sous
une barbe nalionale el. L des
ses ordres. --- Page 444 ---
ETUDES SUR I'BISTOIRE D'HAITI.
de cet homme, de ses senfaut se pénétrer du caractère
bienveillance envers tous ses semblables.
timens de
l'ordre
Christophe lui fit
1L éluda l'exécution de
que
donner.
tout le 50 bataillon de la 20€ deDans ces momens-là,
et arriva au Port-audéserta du Mirebalais
mi-brigade
Pétion. Ce bataillon avait
Prince: nouvel embarras pour
d'aller relever un aul'ordre du général J.-P.Daut,
reçu
à Las -Caobas. Daut
tre de la 10°, qui était en garnison
dans cette
de quelques désertions partielles
s'était aperçu
ce motif; et ily en avait
troupe, il voulutl'éloigner pour
aussi dans la 10.
indépenla cause de ces désertions,
Pour comprendre
ordre de Christophe,
damment des rigueurs exercées par
la 10- teil faut savoir que, sous Tousaintlouvertures
Port-au-Prince et à la Croix-des-Bounait garnison au
pendant quelque temps,
quets ; et que, sous Dessalines, 3- bataillon de la 20:: de là
il en fut de même pour le
dans leurs rangs beauvint que ces deux corps reçurent
et de la plaine
dejeunes gens du Port-au-Prince
coup
Ces militaires, apprequi entoure la Croix-des-Bonquets. de la ", les imitèrent et se
nant la désertion de ceux
lieu de leur naissance.
rendirent au foyer paternel, au
organisée en tous
l'armée haîtienne, qui n'est pas
Dans
celles des autres pays, ce sera toujours
points comme
intelliconsidération à garder par un gouvernement
une
de cette armée est attaché à ses habitudes
gent: lesoldat
il aime à voir souvent le toit de
d'enfance, de jeunesse;
du temps,
abrite sa famille des intempéries
chaume qui
à recevoir les soins de ses parens.
un coeur asChristophe qui n'avait pas
Tant pis pour
de la nacomprendre ces affections
sez bienveillant pour
Dans
celles des autres pays, ce sera toujours
points comme
intelliconsidération à garder par un gouvernement
une
de cette armée est attaché à ses habitudes
gent: lesoldat
il aime à voir souvent le toit de
d'enfance, de jeunesse;
du temps,
abrite sa famille des intempéries
chaume qui
à recevoir les soins de ses parens.
un coeur asChristophe qui n'avait pas
Tant pis pour
de la nacomprendre ces affections
sez bienveillant pour --- Page 445 ---
CIAPITRE I.
11806]
antérienr!
voulait reconstituer le despotisme
ture, et qui
qui avait des entrailles
Mais Pétion qui les comprenait,
à
les mères et leurs enfans; qui pensait
pour les pères,
de chaque soldat de son pays,
faire d'abord, un citoyen
les horreurs du despoafin d'en finiravec les procédés et
déserpas plusles soldats
tisme': Pétion ne contraignit
Mirebalais,
teurs de la 10 et de la 20 à retourner au
l'avait fait à l'égard des jeunes gens de familles
qu'il ne
déserteurs de Marchand. A ses yeux,
du Port-au-Prince,
Cul-de-Sac était légal de
un cultivateur de la plaine du
droits à voir son fils
Jérôme Coustard, et avait autant de
auprès de lui et de sa femme.
déserVoilà les motifs de sa conduite envers tous ces
teurs. Qui osera le désapprouver?
l'a osé cependant. Ces faits occasionnèrent
Christophe
virulente de son
entre lui et Pétion une correspondance
et habile du côté de Pétion. Il y joignit
côté, modérée
relativement à une mission qu'il
des reproches amers,
Dartiguenave,
envoyait remplir dans le Sud parle général
et que Pétion paralysa, avec raison.
Cette mission avait pour but apparent - C d'y précher
la subordination et Lobéissance
4 l'ordre, la tranquillité,
recevoir toutes les plain-
; de
d au chef du gouvernement:
de prendre à tâche de
lui être faites;
A tes qui pourraient
à l'oubli de toute
a calmer les esprits et de les disposer
haine et de toute animosité de parti; de ne travailler
(
la fraternité, la bonne foi, qui
( qu'à maintenir l'union,
Pétion ne voulut point avoir des sasernes pour les
I Cest par cé motif que faire des milices organistes, une vérituble garae
troupes : sa pensée fut d'en
mais qui pat
nationale soldée, soumise cependant a un régime fonda exceptionnel, et s'y attacher par lear
comprendre les institutions républicaines qu'il
douceur.
T. vI.
de ne travailler
(
la fraternité, la bonne foi, qui
( qu'à maintenir l'union,
Pétion ne voulut point avoir des sasernes pour les
I Cest par cé motif que faire des milices organistes, une vérituble garae
troupes : sa pensée fut d'en
mais qui pat
nationale soldée, soumise cependant a un régime fonda exceptionnel, et s'y attacher par lear
comprendre les institutions républicaines qu'il
douceur.
T. vI. --- Page 446 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'nairi.
le pays des horreurs de l'aseules préserver
4 pouvaient
ruine totale, auprès des généraux, des
C narchie et de sa
hahitans et des cultiva-
( chefs de corps, des soldats, des
A teurs 1s
était
dans le Sud,
Le but réel de cette mission
d'opérer
tous les
fiévreuse qui occupait
encore dans une agitation
avait tenté auprès de
instans de Gérin, ce que Christophe
T'eût fait sciemment,
Yayou, - - non que Dartiguenave
allé
recevoir
mais ce qui serait résulté s'il y était
pour bien et
homme de
toutes les plaintes: car Dartiguenave,
n'aurait
voulu bouleverser ce déparcitoyen du Sud,
pas affections de famille, tous ses
tement où il avait toutes ses
ne pas se plaindre de Gérin, parmi
amis. Qui pouvait
individu nourrissait
les soldats, etc., etc., lorsque chaque
contenir,
des prétentions - exorbitantes, qu'il avait peineà
le tact de Pétion ?
ne possédant pas
le
de conférer des
Dartiguenave avait en outre pouvoir
commandemens, de faire tous les changemens qu'iljugenécessaires dans les fortifications ; et € le ministre
rait
dans sa mission ell'aiderait
a Gérin S adjoindrait à lui
de Gérin, l'a-
* de ses conseils." D C'était Vannulation
voulait
néantissement de son autorité dans le Sud, que
du
; car conçoit-on qu' un
le chefprovisoire gouvernement division, à qui l'armée et la popuministre, un général de
le comlation avaient déféré de leur propre mouvement,
supérieur
les guider contre la tyrannie,
mandement
pour
conseiller d'un général
fàt réduit au rôle passifde simple
dans un
d'effervescence
politique?
de brigade,
temps veillait dans cette fameuse
Mais Pétion était là, qui
la conservation de T'autorité
ville du Port-au-Prince, pour
I Hist. d'Haiti,t. 3,p. 357.
Ihid.
uministre, un général de
le comlation avaient déféré de leur propre mouvement,
supérieur
les guider contre la tyrannie,
mandement
pour
conseiller d'un général
fàt réduit au rôle passifde simple
dans un
d'effervescence
politique?
de brigade,
temps veillait dans cette fameuse
Mais Pétion était là, qui
la conservation de T'autorité
ville du Port-au-Prince, pour
I Hist. d'Haiti,t. 3,p. 357.
Ihid. --- Page 447 ---
CHAPITRE I.
11806]
comme il avait été au Haut-du-Cap,
de son collègue,
d'un titre, pour veiller à la conà Breda, illustrés à plus
même H. Chrisservation des jours de Clervaux, de ce
d'armes de la 13° et de
tophe, et de ses compagnons
la 10-1.
dans le Sud, Christophe
En envoyant Dartiguenave
lettre à Pétion, en date du 50 novembre,
avait écrit une
est porteurde
où illui disait : ( Le généralDartiguenave
il est chargé de vous les commumniquer;
A mes ordres,
bons conseils. D C'était
invite à l'assister de vOS
C je vous
avait
dit dans sa lettre du 23
renouveler ce qu'il lui
déjà
Pétion concour-
-
que
octobre - C qu'ilavaitla persuasion
lumières lorsà l'aider de ses
(( rait, en's son particulier,
))
A
que le bien public l'exigerait.
communication
Ce cas était arrivé. Après avoir pris
de Dartiguenave, Pétion lui fit comprendesinstructions
serait mettre le feu aux quatre coins
dre facilement que ce
le
du Sud dont la population était si agitée ; et que généGérin avait
de droits à la considération et aux
ral
plus
celui-ci ne lui en montrait en
égards de Christophe, que
luifaisant faire une telle mission. Mais, laissons-le parler
même à Christophe:
Port-au-Prince, le 10 décembre 1806.
commandant la Ome division de
Le général de division Pétion,
l'Ouest, et membre de l'assemblée constituante,
Christophe, chef provisoire du gouAu général en chefHenry
vernement.
la lettre que VOUS m'avez écrite et que le
J'ai reçu, mon général,
de me remettre. Ce général m'a
général Dartiguenave était chargé
avec l'expédition des Français, aussitôt que
1.1 De retour à Saint-Domingue suis sorti du Cap ; et, en entrainanl avec moi lc
e j'en ai pénétré le bal, je
et membre de l'assemblée constituante,
Christophe, chef provisoire du gouAu général en chefHenry
vernement.
la lettre que VOUS m'avez écrite et que le
J'ai reçu, mon général,
de me remettre. Ce général m'a
général Dartiguenave était chargé
avec l'expédition des Français, aussitôt que
1.1 De retour à Saint-Domingue suis sorti du Cap ; et, en entrainanl avec moi lc
e j'en ai pénétré le bal, je --- Page 448 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITi.
Tait part de la mission dont vous l'avez
communiqué, d'après vOS 07 dres, les
chargé pour le Sud, et m'a
Comme, par votre
instructions dont il est porteur.
lettre, vous m'invitez d l'aider de
relativement à cette mission, j'ai pensé
mes conseils
de lui faire connaître tout le
qu'il était de mon devoir
mauvais effet
moment sa présence dans cette
que produirait dans ce
s'est décidé à vous faire
de partie : lui-même en est convenu et
ordres.
part nos réflezions, et d'attendre ici vOS
D'après la confiance que vous me témoignez,
ral, vous dire la vérité, et je suis trop ami de je dois, mon génévous éclairer sur une démarche
mon pays pour ne pas
qui pourrait en troubler le
Le général Gérin est le premier qui s'est mis à la tête
repos.
lution qui nous a délivré de la tyrannie;
de la révole sacrifice de sa famille,
iln'a pas balancé à faire
exposée à la férocité de
défendre la cause du peuple. Ce général,
Dessalines, pour
de la révolution (en
n'a
depuis le commencement
1791)
cessé de
dont on pourrait dire qu'il est le
combattre pour la liberté
se donne tous les mouvemens marlyr; dans ce moment même, il
possibles pour maintenir
tranquillité, En voyant arriver le
l'ordre et la
d'une mission particulière et revêtu général Dartiguenave, chargé
du pouvoir de
commandemens, il regardera nécessairement
conférer des
une marque certaine du peu de confiance
cette démarche comme
comme un dessein formé d'avilir
que vous avez en lui, et
son autorité aux
mes hommes qui se sont volontairement
yeux de ces mé
dement. Les officiers qui ont
rangés sous son commansement du tyran, croiraient concouru avec ce général au renvervoir un désaveu de leur
crainte des suites pourrait les réduire
conduite, et la
devoir de ne pas vous laisser
au désespoir. Il est de mon
ignorer que
encore tout-à-fait apaisée dans cette
l'efernescence n'est pas
dus vets la constitution; c'est le partie; tous les esprits sont tenles plaies
baume qui seul peut guérir
que l'inquiétude fait/naitre. N'est-il
toutes
néral, que nous attendions cè moment si désiré? pas prudent, mon géféchir vous-même sur les
Je vous prie de réSi une démarche,
conséquences qui pourraient en dériver.
quoique innocente, était
tion, le moindre des résultats serait de faire susceptible d'interprétaperdre au gouvernea général Christophe, je puis me considérer comme
jours. > Estrait de l'écrit publié par Pétion, le 17 le conservateur de SCS
janvier 1807.
-il
toutes
néral, que nous attendions cè moment si désiré? pas prudent, mon géféchir vous-même sur les
Je vous prie de réSi une démarche,
conséquences qui pourraient en dériver.
quoique innocente, était
tion, le moindre des résultats serait de faire susceptible d'interprétaperdre au gouvernea général Christophe, je puis me considérer comme
jours. > Estrait de l'écrit publié par Pétion, le 17 le conservateur de SCS
janvier 1807. --- Page 449 ---
[1806]
CHAPITRE I.
ment la confiance du peuple; alors l'harmonie
défiance renaitrait, et le progrès du bien serait serait détruite, la
che. Pesez, dans votre
retardédans sa marje viensde vous déduire, sagesse, mon général, toutes les raisons que
etje suis persuadé
rez. Votre propre gloire ecige
que vous les approuvebonheur de vos concitoyens, et vous impérieusement que vous fassiez le
immortaliser.
manqueriez ce but qui doit vous
J'ai l'honneur de vous saluer
respectueusement.
Signé : PÉTION.
Si cette lettre ne manquait
néanmoins des choses
pas d'habileté, elle disait
sérieuses à
tés dont il devait
Christophe, des vérise pénétrer pour bien
pays, des conseils - utiles, enfin,
gouverner le
peuple;
pour faire le bonheur du
car, en définitive, c'était là la chose
Et en quoi consiste donc la véritable
essentielle.
découvrir les moyens de réussir
habileté, sinon à
glorieuse ? Des
dans une aeuvre aussi
intrigans astucieux peuvent
sir dans leurs desseins,
souvent réusen employant des
mais leurs succès sont toujours entachés supercheries;
personnalité, deleur
des vues deleur
égoisme : ils auront été
ne seront jamais considérés
adroits, ils
habiles, par les
ont le sens moral.
hommes qui
Il est évident que Pétion désirait éviter
tre Gérin et
un conflit enDartiguenave, et même entre cet
Sud et ses autres
officier du
camarades.D'après la
avait du caractère de
connaissance qu'il
chacun, de celui de Gérin en
culier, dela situation de ce
partidre
département, il pouvait crainque Dartiguenave, en voulant user des
traordinaires qu'il avait
pouvoirs exzèle dans
reçus, aurait été victime de son
ces momens de sérieuse agitation,
sence eût encore
que sa préaugmentée 1 e Pensant ainsi, indépen1e Quand Dartiguenave arriva au
a tions, il ful accueulli avec indignation. Port-au-Prince porteur de telles instrucComme représentant du chef du
re
département, il pouvait crainque Dartiguenave, en voulant user des
traordinaires qu'il avait
pouvoirs exzèle dans
reçus, aurait été victime de son
ces momens de sérieuse agitation,
sence eût encore
que sa préaugmentée 1 e Pensant ainsi, indépen1e Quand Dartiguenave arriva au
a tions, il ful accueulli avec indignation. Port-au-Prince porteur de telles instrucComme représentant du chef du --- Page 450 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nAiTI.
quel était le but réel de Chrisdamment de ce qu'il voyait
faire usage des conseils que
tophe, ne devait-il pas
enrecommandé de donner à son
celui-ci lui avait
voyé?
amnulerT'autorité de
Pétion pouvait-il, devait-illaisser
celui-ci la tenait de la même source d'où
Gérin, lorsque
? Si ce général-ministre
était sortie celle de Christophe
mis à la tête de l'insurrection du Sud, eûtne s'était pas
aurait-il été
elle réussi contre Dessalines, et Christophe
? La défection de Pétion lui-même
chefdu gouvernement'
l'aassuré ce résultat? Et ce serait après
n'avait-elle pas
devant
auraient consenti id s'effacer
voir proclamé, qu'ils
et de la situalui? Il faut se pénétrer de ces précédens
de la conduite de Pétion.
tion des choses, pour juger
: mais elle était égaleElle fut habile, nous en convenons
Gérin et
avaient,
ment ferme et fondée sur le droit qu'ils
de Christophe.
Pétion, à la considération et au respect
Pétion et Gérin qui exerçaient
e gouvernement, il ne pouvait que contrarier le Sud. - Hist. d'Haiti., t. 3,
véritablement la souverainelé dans l'Ouest et
p. 358.
mais non pas contre Dartiguenave.
On a pu être indigné contre Christophe, officier était un compagnon de Pétion dans
M. Madiou a donc oublié que cet
de la lettre de Pélion qui dit à Chrisle Sud ? N'a-t-il pas lu le ler paragraphe mauvais effet que produirait sa mistophe, que Dartiguenave est convenu du
lui faire part de leurs réflesion dans le Sud ; qu'il lui écrivait aussi pour
xions P Dartiguenave fut donc persuadé, convaincu.
Gérin
est donc cette souverainelé que Pélion et
exerçaient?
Et puis, quelle
employer leur aulorilé
Commandans de T'Ouest et du Sud, ils ne devaient pas ? Si la mission de Dartià maintenir ou rétablir l'ordre dans ces départemens Pétion dut faire part à
guenave n'était propre qu'à agiter davantage le Sud,
cela.
Christophe de sa conviction à cet égard, et espérer qu'il comprendrait était-il un souveChef provisoire du gouvernement, Christophe lui-mème
rain P Le Peuple seul l'était 1
où ce
était
M. Madiou n'a-t-il pas assisté d une révolalion, en 1843,
durent principe néandans toute sa force, et durant laquelle les généraux de ? l'armée
la soumoins exercer leur autorité pcur le maintien de l'ordre Esergsient-ils
veraineté ?
égard, et espérer qu'il comprendrait était-il un souveChef provisoire du gouvernement, Christophe lui-mème
rain P Le Peuple seul l'était 1
où ce
était
M. Madiou n'a-t-il pas assisté d une révolalion, en 1843,
durent principe néandans toute sa force, et durant laquelle les généraux de ? l'armée
la soumoins exercer leur autorité pcur le maintien de l'ordre Esergsient-ils
veraineté ? --- Page 451 ---
CHAPITRE f.
[1806]
si vite, il fallait le lui rappeler ; et
Poisqu'il l'oubliait
tout à la
Pétion le fit avec sagacité, fermeté etfranchise
rémettant sous ses yeux les plus sérieuses
fois, en
flexions.
lui tint
compte de tout cequ'il
Mais Christophe ne
pas
tel droit
lui disait par sa lettre, parce qu'il se croyait un
semblait
de Dessalines, qu'illui
à la succession impériale
comme chef
tous ces hommes qui l'avaient reconnu
que
n'avaient rempli que leur devoir et dedu gouvernement,
devant son autorité. Il rapvaient maintenant courber
mais
le faire assassiner,
pela Dartiguenave au Cap,
pour
passé outre les conseils de Pétion.
parce qu'iln'avait pas
celle
suit:
Il répondit à la lettre de ce dernier par
qui
du fort Henry, le 49 décembre 1806,
Au quartier-général
an 3de lindépendance.
Christophe, général en chef de l'armée d'Haiti,
Henry
A. S. E. le général de division Pétion, commandant
la 2o division de l'Ouest.
lettres du 9 et du 10 du
Je viens, général, de recevoir VOS deux
présent, celle du 9 sans signature. bataillon de la 20* demi-brigade,
La première m'apprend que le3
ordre son poste pour se renen garnison au Mirebalais, a quitté sans
dans la crainte
où vous l'avez fait caserner
dre au Port-au-Prince, dans les bois, si vous l'eussiez renvoyé à SOII
qu'il ne se fat répandu
poste.
Monsieur le général, que, connaissant la conséIl est étonnant,
vous ne lui ayez pas presquence de la démarche de ce bataillon,
de le voir se
crit sur le champ de retourner à son poste, au risque qu'il vient
répandre dans les bois. Vous n'ignorez pas quel'exemple effets, et l'on aules plus funestes
de donner ne peut que produire
de le faire sortir du bois où
rait trouvé bien promptement le moyen m'étonner que ce bataillon
il se serait réfugié. Je ne puis donc que dans vOS casernes.
soit jusqu'à ce moment au Port-au-Prince,
de la démarche de ce bataillon,
de le voir se
crit sur le champ de retourner à son poste, au risque qu'il vient
répandre dans les bois. Vous n'ignorez pas quel'exemple effets, et l'on aules plus funestes
de donner ne peut que produire
de le faire sortir du bois où
rait trouvé bien promptement le moyen m'étonner que ce bataillon
il se serait réfugié. Je ne puis donc que dans vOS casernes.
soit jusqu'à ce moment au Port-au-Prince, --- Page 452 ---
ÉTUDES SUR L'RISTOIRE D'HAITI.
relativement à la mission du général DartiVotre seconde lettre,
aussi.Je ne pouvais
envoyé dans le Sud, m'étonne
guenave que. j'ai
officier envoyé par le goum'attendre, Monsieur le général, qu'un
la mission qui
pût éprouver aucune difficulté à remplir
vernement,
la confiance du
lui était confiée, ni faire perdre au gouvernement
les
détruire T'harmonie, et retarder
peuple, faire naître la défiance,
ce dont vous ne m'avez
du bien.Je désirerais savoir, et c'est
progrès
la mission du général Dartiguenave peut papas instruit, comment
dessein formé d'avilir son autorité aux
raitre au général Gérin, un
rangés sous son com.
yeux de ces hommes qui se sont volontairement
mandement.
mettant le
à la tête de ceux qui
Le général Gérin, en se
premier
poudu
précédent,
ont contribué au renversement gouvernement du Sud? Espérait-il
vait-il prétendre à la propriété des divisions
ce serait le prix de ses services ?
que
m'a
est bien loin de penLe général Gérin, d'après ce qu'il
écrit,
à moi des invous me le donnez à entendre, il se plaint
ser comme
troubler l'ordre, des
trigues qu'ont employées les factieux pour
et la
l'ambition des places
cupidité
peines qu'il a eues pour réprimer Et
à Dieu qu'il pûty parvenir!
dans les deux divisions du Sud. plut
désire de tout mon coeur qu'il déjoue ces gens à partis qui pourJe
et contre lesquels ce général est
suivent les grades et la fortune,
d'employer des voies de rigueur pour les réprimer.
obligé
de vous avouer que je découure de plus en
Je ne puis m'empécher le fil de toutes les trames, de toutes les
plus, Monsieur le général, l'Ouest et le Sud. Je n'ai jamais su tergimenées qui ont lieu dans
et qu'on s'explique caverser, j'aime qu'on me parle ouvertement, réfléchi en m'écrivant
tégoriquement; si vous n'avez pas toujours
de le faire en les recevant.
vos lettres, je n'ai jamais manqué
la constitution. Je l'atLes esprits sont tendus, dites-vous, vers
qu'elle ne sera
tends aussi avecla plus grande impatience : j'espère et à leurdonner
uniquement consacrée d faveriser les intrigans,
pas
leurs passions. Le bonheur de nos conciles moyens d'alimenter le but de toutes mes mesures, et ma gloire la
toyens sera toujours
consister cette gloire à favoriser
plus chère; mais je ne ferai jamais
les factieuz et à contribuer à leurs desseins.
J'ai l'honneur de vous saluer.
Signé: HENRY CHRISTOPHE.
tends aussi avecla plus grande impatience : j'espère et à leurdonner
uniquement consacrée d faveriser les intrigans,
pas
leurs passions. Le bonheur de nos conciles moyens d'alimenter le but de toutes mes mesures, et ma gloire la
toyens sera toujours
consister cette gloire à favoriser
plus chère; mais je ne ferai jamais
les factieuz et à contribuer à leurs desseins.
J'ai l'honneur de vous saluer.
Signé: HENRY CHRISTOPHE. --- Page 453 ---
CHAPITRE 1.
[1806]
faire connaltre le caracIlsuffirait de cettelettre pour
On y voit prédominer cet orgueil
tère de Christophe.
dans tout le cours de sa carrière,
hautain qui le distingua
ne
à la terminer avec une résolution qui
et qui le porta
reconnait cette présompmanqua pas de dignité. On y
donnent la force et la terreur,
tion dans les moyens que
iil fut un tyran d'uneimpitoyaet l'on comprend pourquoii
qu'il avait
ble cruauté. Il y laisse percer cette prétention
nourrie, de succéder au pouvoir intégral
constamment
ambition devança
de Dessalines, et dont son impatiente
à Gefconfidentielles
l'époque, par ses communications dernier avait tort de penfrard et à Pétion. Selon lui, ce
l'ardût avoir des égards, et pour Gérin et pour
ser qu'il
l'avaient placé à leur
mée et les populations du Sud qui
continuer son
tête ; Gérin lui-même nedevait espérer d'y
C'étaient
par son bon plaisir !
haut commandement que
souvebien là, des idées dignes du futur Roi qui régna
Mais dans les aurainement sur le Nord et T'Artibonite.
d'Haiti, il y avait aussi aene souverain
tres départemens
à la fin sur la sienne.
dont l'autorité devait l'emporter
soutiens,
de ses plus fermes
Ecoutons sonlangage parlun
de ses plus nobles organes :
Port-au-Prince, le 24 décembre 1806.
commandant la 2me division de
Le général de division Pétion,
l'Ouest, et membre del'assemblée constituante,
Christophe, chef provisoire du gouAu général en chef Henry
vernement.
votre lettre du 19 courant, à laquelle je vais
J'ai reçu, général,
répondre.
vous me dites relativement au 3me bataillon
A l'égard de ce que
senti aussi toute la conséquence de
de la 20me demi-brigade, j'avais
dans les circonstances oû
sa démarche; mais je n'ai pas pensé que
l'Ouest, et membre del'assemblée constituante,
Christophe, chef provisoire du gouAu général en chef Henry
vernement.
votre lettre du 19 courant, à laquelle je vais
J'ai reçu, général,
répondre.
vous me dites relativement au 3me bataillon
A l'égard de ce que
senti aussi toute la conséquence de
de la 20me demi-brigade, j'avais
dans les circonstances oû
sa démarche; mais je n'ai pas pensé que --- Page 454 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
sévérité fût le seul remède auquel il fallut renous sommes, la
croire
aurait produit l'effet que
courir; et je suis loin de
qu'elle
à un autre, si
Dans le passage d'un gouvernement
vous présumiez.
à ce que les lois soient entièrement suspendues,
l'on peut s'opposer
une
de leur force
il est difficile d'empècher qu'elles ne perdent
partie
et de leur énergie.
dans le Sud, je n'ai
Quant à la mission du général Dartiguenave
et
lavotre lettre dont il était porteur par
fait que me conformerà àl'aider de mes conseils ; et si je me suis perquelle vous m'invitiez
observations, cen'est que parce que vous
mis de vous faire quelques
lettres, entre autres celle
m'avez autorisé à cela par plusieurs de vos
mieux
ainsi: C Personne
que
du 25 octobre où vous vous expliquez
et mon démon cher camarade, ne connait mes principes
( vous,
il m'a fallu un aussi
toute espèce d'emploi;
a sintéressement pour déterminer à accepter ce fardeau énorme,
( puissant motif pour me
en votre partila
j'ai, que vous concourrez
( avec persuasion que.
le bien public l'exi-
( culier à m'aider de VOS lumières, Jorsque
( gera. >
du général Gérin, je suis persuadé, géConnaissant les principes
du Sud comme sa
plus les deux divisions
néral, qu'il ne regarde pas celle de l'Ouest comme la mienne. Je
propriété, que je ne regarde
avoir une semblamême qu'aucun autre fonctionnaire ne peut
pense
des services du général Gérin, comme le prix des
ble idée. Le prix
la liberté de notre pays. Si
miens, est la gloire d'avoir reconquis
nousétions
avions de l'ambition, après lajournée du 17 octobre,
nous
donner un libre cours, tandis que notre démarche,
les maitres d'y
était notre désintéressement. Le grade
au contraire, a prouvé quel
suffit à mon amde général de division que j'occupe en ce moment lorsque le bien
bition, et je serai toujours prêt à m'en démettre,
connu
J'ai prouvé plus d'une fois que je n'ai janais
public l'exigera. l'ambition la voir publique ne laisse aucun doute
ni l'intrigue ni
;
désiré que vous m'eussiez fait
à cet égard. C'est pourquoi tiennent j'eusse le fil des trames que vous dites
connaitre quels sent ceur qui
le
car j'aime aussi que
s'ourdissent dans l'Ouest et dans Sud;
qui
ouvertement et que l'on s'exprime catégoriquement:
l'on me parle
alors, je pourrais y répondre.
sur les lettres
L'accusation que vous me faites, de ne pas réfléchir la vôtre et sur
queje vous écris. m'a fait beaucoup reféchir sur
à raet j'y ai vu un acte peu propre
votre dernière proclamation,
connaitre quels sent ceur qui
le
car j'aime aussi que
s'ourdissent dans l'Ouest et dans Sud;
qui
ouvertement et que l'on s'exprime catégoriquement:
l'on me parle
alors, je pourrais y répondre.
sur les lettres
L'accusation que vous me faites, de ne pas réfléchir la vôtre et sur
queje vous écris. m'a fait beaucoup reféchir sur
à raet j'y ai vu un acte peu propre
votre dernière proclamation, --- Page 455 ---
CHAPITRE I.
[1806]
but. Je crois devoir vous dire que
mener les esprits vers un même
actions ; et dans toutes, je
j'ai l'habitude aussi de réfléchir sur mes
de mon pays.
guide, l'opinion publique et V'intérêt
prends pour
la constitution va paraitre; et je suis
Enfin, citoyen général,
consacrée uniquement à facomme vous d'avis qu'elle ne sera point
d'alimenter leurs
voriser les intrigans, ni à leur donnerles moyens
à
méle
à la journée jamais
passions. Le peuple, en abattant tyran
tuer zne homme,
morable du 17 octobre, n'a pas fait la guerre pour la forme d'un
mais bien pour détruire la tyrannie et pour changer et établir sa sougovvernement qui ne powvait lui convenir en rien,
devra
cet acte de sa volonté suprème
veraineté. C'est au moment que
les ambitieuz et les intriconnaitra
receveir son exécution, qu'on
à ses pieds les pouvoirs que
gans. Pour moi, je suis prèt à déposer
volonté particuje reconnais ne tenir que de lui, et à soumettre ma
ses
lière à la volonté générale. C'est alors que le peuple derniers distinguera S'il
vrais amis d'avec les ambitieux : malheur à ces
trembler
craint d'abattre la tête de Dessalines, pourra-t-il
n'a pas
et des ambitieux subalternes?
devant des intrigans
J'ai l'honneur de vous saluer.
Signé : PÉTION.
dans sa lettre,
Si Christophe fit preuve d'arrogance
l'en relever
un bien digne langage dans
Pétion sut
par
les divers paragraphes de la sienne.
d'avoir
Dans les deux premiers, il se justifie pleinement
du bataillon de la 20,
toléréla présence: eau Port-au-Prince
relative
observation de l'homme d'Etat
par cette profonde
et d'anaturelles de toute révolution,
aux conséquences
de surseoir à sa mission, par
voir conseillé Dartiguenave
semblait mettre en lui,
la confiance même que Christophe
àl'aider de seslumières. Dans les 50 et 4e paenl'invitant
tant de modestie et de fierté en
ragraphes où il montre
voix
comme il se sent fort de cette
publimême temps,
il fait allusion, de cette opinion générale
queà laquelle
! Dans le dernier enavec laquelle il est en accord parfait
aux conséquences
de surseoir à sa mission, par
voir conseillé Dartiguenave
semblait mettre en lui,
la confiance même que Christophe
àl'aider de seslumières. Dans les 50 et 4e paenl'invitant
tant de modestie et de fierté en
ragraphes où il montre
voix
comme il se sent fort de cette
publimême temps,
il fait allusion, de cette opinion générale
queà laquelle
! Dans le dernier enavec laquelle il est en accord parfait --- Page 456 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
core, commeil parait convaincu de la
Majesté du peuple, de la légitimité Souveraineté et dela
gation où sont les
de ses droits, de l'oblichefs d'y rendre
I .
menace faite à l'ambition de
hommage! Quelle
e Malheur à ces derniers Christophe, dans ces mots :
S'il n'a
A tre la tête de Dessalines,
pas craint d'abatE desi intrigans et des ambitieux pourra-t-il trembler devant
Après ces deux lettres, de
subalternes? >
voit poindreà l'horizon
Christophe et de Pétion, on
fléau d'une
le nuage lugubre d'où sortira le
nouvelle guerre civile entre les
enfans d'Haiti, et qui commença
infortunés
de Pétion. Au 24 décembre
huitjours après la lettre
où il l'écrivit, la
s'amoncelait
tempête
déjà ; car Pétion y parle
tion qu'il appelait la dérnière,
d'une proclamaune autre, bien
tandis que le mêmejour,
plus virulente, émanait de
Dans le chapitre suivant,
Christophe.
de ces deux
nous allons dire les motifs
de l'assemblée proclamations, parler enfin de la formation
constituante, et revenir sur
qui ont besoin d'être
quelques faits
expliqués.
it, la
s'amoncelait
tempête
déjà ; car Pétion y parle
tion qu'il appelait la dérnière,
d'une proclamaune autre, bien
tandis que le mêmejour,
plus virulente, émanait de
Dans le chapitre suivant,
Christophe.
de ces deux
nous allons dire les motifs
de l'assemblée proclamations, parler enfin de la formation
constituante, et revenir sur
qui ont besoin d'être
quelques faits
expliqués. --- Page 457 ---
CHAPITRE II.
l'assemblée constituante. Pélion s'y fait élire pour instituer
Formation de
lui fait Roumage ainé, député du Cap, au sujet
la République. Aveu que
Pétion fait faire de
de la constitution préparée par ordre de Christophe.
et déjouer ce
éleclions dans l'Ouest et le Sud. pour avoir la majorité
Fausses
de J. Hugonin
de ce
- Rapports confidentiels
projet. - Examen
procédé.
du 18 décembre. 1 Examen
et F. Ferrier à Christophe. - Sa proclamation
lequel il se prépare à la guerre civile. - L'assemblée consde cet acte par
le 18 décembre. - Elle forme un comité de constituante ouvre ses séances
des attributions du pouPétion. - Limitation extrême
titution présidé par
informe Christophe. Sa proclamation du
voir exécutif. 1 J. Hugonin en
en elal de révolle. - Le 27,le
24 décembre qui déclare Pétion et d'autres constitution à l'assemblée, qui le
comité présente un rapport et un projet de comité.- Analyse de la consvote à la majorité. Examen du rapport du 25 députés du Nord et de
contre elle, signée par
titution. - Protestation
- Christophe est élu PrésiFArtibonite. Joie publique au Port-au-Prince.
marche contre
de 24 sénateurs. - Chtistophe en
sidenl d'Haili. - Election
les
Darliguenave et Cangé,
- Il fait assassiner généraux
le Port-au-Prince.
Bazelais vient annoncer sa marche
autres officiers. - Le général
et plusieurs
prend Pétion. - Il sort du Port-au-Prince contre
à Pétion. Mesures que
sénateurs constitue et organise le Sénat, qui
r'ennemi. - La majorité des
mesures.
déclare en permanence et prend quelques
se
de Christophe, du 5 novemEn recevant la circulaire
de l'assemblée quidevait donbre, relative à la formation
Pétion, Gérin et Férou s'y
ner une constitution au pays,
comme leurs collègues
étaient conformés loyalement,
le Nord. Ils reconnurent tous, de
dans l'Artibonite et
de leurs
d'aider
Christophe, e la nécessité
même que
La majorité des
mesures.
déclare en permanence et prend quelques
se
de Christophe, du 5 novemEn recevant la circulaire
de l'assemblée quidevait donbre, relative à la formation
Pétion, Gérin et Férou s'y
ner une constitution au pays,
comme leurs collègues
étaient conformés loyalement,
le Nord. Ils reconnurent tous, de
dans l'Artibonite et
de leurs
d'aider
Christophe, e la nécessité
même que --- Page 458 ---
ÉTUDES SUR L'RISTOIRE D'uAift.
le choix du peuple, en indiquant les persoilumières
de sa confiance et qui pouvaient
étaient dignes
G nes qui
à cette oeuvre. D Dans l'état des choconcourir
C mieux
: ils savaient
c'était, de leur part, un actedej patriotisme
ses,
efforts de la nation pour la conquête de l'indéguidé les
les élections.
ils pouvaient, ils devaient diriger
pendance, n'étaient pas assez avancées dans le pays.
Les lumières
donc lieu dans toutes les paroisses reElles eurent
telles, dans le sens de ce principe posé
connues comme
la non-résidence dans la
dans la circulaire: 1 C Que
exclusive de l'élection,
(( paroisse n'était pas une qualité
d'Haiti ayant droit à la nomination para tout citoyen
A tout où il en serait jugé digne. D
l'Artiboet les généraux du Nord et de
Si Christophe
leur
aptes à
nite firent nommer les hommes qui
parurent
Pétion, Gérin et Férou firent nomremplir cette mission,
la même aptitude,
meriégalement ceux qui présentaient
dans le Sud. Pétion et Gérin firent plus ;
dans l'Ouest et
Férou, se mouils se firent élire membres de l'assemblée.
rant déjà, ne pouvait y songer.
de Pétion surPourquoi cette précaution, de la part
connaissait Christophe à fond, que sa
tout? Parce qu'il
l'avaient
lettre à Yayou et la mission de Bonnet au Cap
donc
intimes. Il voulait
encore éclairé sur ses sentimens
y présenter ses opinions
faire partie de l'assemblée, pour
orgafaire constituer le pays en République,
politiques,
de manière à ne pas voir se reniser le gouvernement
l'autocratie de Dessalines. C'est ce qui explique
produire
Christophe ensa réponse à l'officier de confiance que
tribune
monterait à la
pour
voya auprès de lui, - qu'il
repousser une semblable proposition.
certainement pas le renouvellement
Gérin ne désirait
enter ses opinions
faire partie de l'assemblée, pour
orgafaire constituer le pays en République,
politiques,
de manière à ne pas voir se reniser le gouvernement
l'autocratie de Dessalines. C'est ce qui explique
produire
Christophe ensa réponse à l'officier de confiance que
tribune
monterait à la
pour
voya auprès de lui, - qu'il
repousser une semblable proposition.
certainement pas le renouvellement
Gérin ne désirait --- Page 459 ---
CHAPITRE II.
[1806]
Dessalines ; mais par ses idées politide la tyrannie de
Pétion; il eût
aussi républicain que
ques, il n'était pas
avec son
forme de
en rapport
voulu une
gouvernement
de se trouver en
caractère despotique. Soit qu'il craignit
Pétion et avec les autres membres de
dissidence avec
connaissait les opinions, soit plul'Ouest et du Sud dontil
retinrent dans
incessantes du Sud le
tôt queles agitations
est-il qu'il ne se présenta pas
toujours
ce département,
futl heureux :
à l'assemblée constituante; et ce
nécessairementy primer, ayant le conPétion devait
Théodat
d'hommes tels que les deux Blanchet,
cours
Daumec, David-Troy, etc.,
Trichet, Bonnet, Lys, Boyer,
la
capables de manier la parole que
certainement plus
Tel était
des députés du Nord et de Y'Artibonite.
plupart
dans la légalité, en laissant à chason espoir, en restant
mais
la faculté de manifester ses opinions politiques,
cun
l'influence des idées,
en comptant en même temps sur
conforme aux siennes.
pour voter une constitution
étant sucMais, les députés du Nord et del'Artibonite
dès le 50 novemcessivement arrivés au Port-au-Prince
à la circulaire de Christophe, et tous
bre, conformément
à cause des difles députés du Sud ne l'étant pas encore,
Pétion vit le nombre des preficultés nées des agitations,
Bonnet m'a dit, que lorsque Gérin vint au Port-au-Prince au
1 Le général
Christophe, étant au sénat après cela, Gésecours de cette ville attaquée par à Bonnet, le reproche d'avoir constitué le
rin fit à ses collègues, notamment à cet
étaient d'ériger un Etat sous le
pays en République. Ses idées
chef égard du
une autorité ananom de Caciqual, et de donner au d'Haiti. gouvernement II eût voulu aussi un privilige
logue à celle des Caciques aborigènes de l'acte d'indépendance. Bonnet souen faveur des enfans des signalaires
les formes primitives d'un peuple
tenant qu'il eût été inconvenant de rappeler la nécessité de Négalilé entre tous les
qui n'existait plus depuis des siècles, et
diable ! le fils du général Gérin
tiloyens, Gérin se fâcha, en disant : . venu Mais ! s Voilà de ces idées qui l'empès ne peut pas être Cégald'un influence, premier qui faisaient rire de lui.
chèrent d'exercer aucune
des enfans des signalaires
les formes primitives d'un peuple
tenant qu'il eût été inconvenant de rappeler la nécessité de Négalilé entre tous les
qui n'existait plus depuis des siècles, et
diable ! le fils du général Gérin
tiloyens, Gérin se fâcha, en disant : . venu Mais ! s Voilà de ces idées qui l'empès ne peut pas être Cégald'un influence, premier qui faisaient rire de lui.
chèrent d'exercer aucune --- Page 460 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nairi.
Roumage ainé, député du
miers, en même temps que
imdes domaines, lui fit une confidence
Cap et directeur
avaitaverti Bonportante. Déjà, au Cap même, Roumage
allait faire tendre une embuscade au
net, que Christophe
le faire assasCamp-Coq, entre Limbé et Plaisance, pour
autres membres de la députation : ce qui
siner avec les
de Bonnet du Cap'.
avait nécessité le prompt départ
fit donc savoir à Pétion, que la constitution
Roumage
était toute faite ; qu'elle avait
que voulait Christophe,
Rouanez jeune d'après ses ordres ; que
été rédigée par
avaient reçu
tous les députés du Nord et de l'Artibonite
été
de la proposer et de la voter : ce qui eût
l'injonction
dans l'assemblée.
facile, puisqu'ils seraient en majorité
se dévoua ainsi à une mort honorable .
Roumage
aussi facile à Pétion de s'assurer, par d'auIlfut tout
d'uneinformation qui importres députés, de la véracité
dont il jouissait
tait tant à la nation. L'estime générale bienveillant et
dans toutes les parties du pays, l'accueil
et de
qu'ilavait faità ces concitoyens du Nord
distingué
lui firent obtenir cet aveu. Il était évident
l'Artibonite,
transmise à Christophe, avait
que sa réponse à l'officier,
motivé cette adroite manoeuvre de sa part. Pourarriver
du
n'avait pas
à ses fins, le chef provisoire gouvernement du vote; et cereculé devant la violation de la liberté
il allait garder un semblant de légalité dans
pendant,
Dans une telle occurence, fall'oeuvre constitutionnelle. la faculté de miner les libertés
lait-il laisser à Christophe
publiques, au profit du hideux despotisme qu'ildéveloppa
dans la suite ?1 Pétion était trop bon ingénieur politique,
1 Hist. d'Haili, t. 3. p. 348.
de la conslitution de 1806.
21 Roumage ainé avait adopté aussi les principes
II mourut par ces deux motifs. --- Page 461 ---
[1806]
CHAPITRE II. pour ne pas établir une contre-mine au
souverain. profit du peuple
C'est alors qu'ilfit commencer la
stitution de 1806, dont
rédaction de la conles bases élaient
son esprit comme daus celui de
arrêtées dans
ses
mes. Mais
collaborateurs
cela ne suffisait pas: ili restait
intijorité parmi les députés,
toujours ue maconstitution
obligée, contrainte de voter la
de Christophe, sous peined'assassinat. l'emporter dans l'assemblée, il fallut
Pour
croût de députés
recourir à un surpour l'Ouest et le Sud. Pétion
immédiatement Lys et David-Troy
dépécha
Férou, afin de leur
auprès de Gérin et de
communiquer l'information
avait reçue, et de leur
qu'il
prouver
d'en faire élire par les moindres l'impérieuse nécessité
bourgades du
y en avait tant, non classées
Sud, où il
en fournit
comme paroisses 1 .
recourir à un surpour l'Ouest et le Sud. Pétion
immédiatement Lys et David-Troy
dépécha
Férou, afin de leur
auprès de Gérin et de
communiquer l'information
avait reçue, et de leur
qu'il
prouver
d'en faire élire par les moindres l'impérieuse nécessité
bourgades du
y en avait tant, non classées
Sud, où il
en fournit
comme paroisses 1 . L'Ouest
quelques-uns aussi, provenant de
sement de Jacmel. Voilà
l'arrondiscomment et
majorité du côté de l'Ouest
pourquoi ily eut
et du Sud, il
eut
dans les travaux del'assemblée
y
retard
constituante. On dira, sans doute, que Pétion
en agissant ainsi;
manquait de sincérité
; qu'il violait lui-même la
convention à laquelle il souscrivit,
légalité, la
et
avoir proposée, de
qu'il parait même
nommer un seul
Nous répondons à cela,
députépar paroisse. qu'il ne pouvait être un niais
politique; que Christophe lui ayant d'abord
naitre son intention d'avoir
fait COnune autorité
ayant ensuite rusé
exorbitante,
pour se la faire donnera avec
rence de la légalité, et
l'appaemployé son pouvoir provisoire
I On ne nomma pas deux députés
mais un dans chacune de ces bourgades par paroisse, comi e l'a dit M. Madion :
paroisses. II eôt été par trop absurde de qui venir n'étaient point reconnues comme
paroisse, lorsque chacune devait fournir un seul présenter deuz elections par
T. VI. député. --- Page 462 ---
ÉTUDES SUR L'ISTOIRE D'uxîri. Pétion eût mérité la risée de
intimider les députés,
pour
s'il se fàt arrêté à un tel scrupule de consla postérité,
des procédés du chef provisoire du
cience en présence
moins de l'enjeu de sa
gouvernement: car il s'agissait
indicette circonstance, que de la garantie
personne en
des droits du peuple entier,
viduelle de chaque citoyen,
ingrat. Il ne
avec les prétentions d'un despote
aux prises
d'aucun autre moyen que de celui-là pour
pouvait user
et il fit fort bien de l'emdéjouer le plan de Christophe,
ployer. une telle conduite de sa part
Mais, dira-t-on encore,
devait inévitablement amener la guerre civile. Eh bien ! oui, la guerre civile, préférable, pourles pod'un
pulations de l'Ouest et du Sud, aujoug ignominieux
avaient honoré de leurs suffrages. Et
barbare qu'elles
sa
était donc le droit de H. Christophe, d'imposer
quel
à tous ces hommes qui l'avaient provolonté personnelle
Si Rigaud avait pu, avait
elamé chef du gouvernement? de Toussaint Louverture, - - à plus
dû résister à celle
résisterà celle de Christoforte raison Pétion devait-il
comme il avait dà concourir à abattreDessalines. phe,
civile? Mais, pour l'expérience du peuple
La guerre
- l'arbitraire et
haitien, elle allait mettre en parallèle
et
la
et la modération, - la cruauté
la loi, -
violence
à Dieu d'assurer le triomThumanité,jusqu'a àcequilplet de la civilisation sur la
phe de l'Occident sur le Nord,
éviter de
barbarie.
me il avait dà concourir à abattreDessalines. phe,
civile? Mais, pour l'expérience du peuple
La guerre
- l'arbitraire et
haitien, elle allait mettre en parallèle
et
la
et la modération, - la cruauté
la loi, -
violence
à Dieu d'assurer le triomThumanité,jusqu'a àcequilplet de la civilisation sur la
phe de l'Occident sur le Nord,
éviter de
barbarie. Les nations peuvent-elles toujours
calamités? Le plus souvent, c'est dans le sang
pareilles
Honteà ceux dont l'ambition ou
qu'elles se régénèrent. soit versé ! Honneur à ceux
l'injustice sont cause qu'il en
dont l'énergie accepte un défi semblable! L'indépendance
fut-elle
le résultat définitif de l'injustice
d'Haiti ne
pas --- Page 463 ---
CIAPITRE II.
[4806]
attisant le feu des discordes civiles pour
de la France,
sol
avait si généreuseramener'Eseclavages sur' ce
qu'elle
la Liberté? Eh bien lle triomphe des prinment léguéà
les hommes dans la société civile, decipes qui régissent lambition de Christophe, qui avait
vait résulter aussi de
voulait la
la destruction de la tyrannie, el qui
provoqué
vain
despotisme espère étoufreconstituer. C'est en
quele
de
les idées ; il en jaillit de chaque goutte
fer toujours
: elles éclairent les peusang qu'ilfait verser injustement
ples sur leurs droits impreseriptibles.
dans les
Dartiguenave était arrivé au Port-au-Prince
de la lettre de Chrispremiers jours de décembre, porteur Ce fut le 10 décembre
tophe à Pétion, du 50 novembre.
sur
dernier
pour faire ses observations
que ce
y répondit,
allait remplir
Tinopportunité de la mission que ce général
dans le Sud. Les affidés de Christophe, parmi les dépuJuste Hugonin et Félix Ferrier, ne purent
tés du Nord,
Pétion à l'exécution de cette
ignorer le délai mis par
Dartile consentement donné par
mission, non plus que
ordres : ils écrivirent
guenave à attendre de nouveaux
Probableà leur maitre, et envenimèrent cette situation.
Davidilsl'informèrent aussidel'envoi de Lys etc de
ment,
savoir
le but de leur
Troy dans le Sud, sans
peut-être de la lettre de
mission. C'est ce qui explique le passage
à Pétion, du 19 décembre, relatif aux trames
Christophe
avaient lieu, disait-il, dans l'Ouest et
etd aux menées qui
le résultat aussi id'une
le Sud. Mais cette lettre n'élait que
le 18 décemproclamation qu'il avait publiée la veille,
bre, où on lisait ce parographe:
manifester
viennent de se
e D'après les agitations qui
il n'est plus
( dans les brigades de plusieurs divisions,
ce qui explique le passage
à Pétion, du 19 décembre, relatif aux trames
Christophe
avaient lieu, disait-il, dans l'Ouest et
etd aux menées qui
le résultat aussi id'une
le Sud. Mais cette lettre n'élait que
le 18 décemproclamation qu'il avait publiée la veille,
bre, où on lisait ce parographe:
manifester
viennent de se
e D'après les agitations qui
il n'est plus
( dans les brigades de plusieurs divisions, --- Page 464 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'nsirt.
les
secrels de quelques
A
permis de douter que
agents soulever les troun'aient été envoyés pour
( ambitieuz
et les porter à refuser
l'autorité légitime,
C pes contre
j'ai établie d'après l'état de nos
C la solde réqulière que
choisi
l'exécuQuel moment ont-ils
pour
A ressources.
Celui où l'assemblée
a tion de leurs indignes projets?
le travail
doit commencer
A
d'Haiti que j'ai convoquée
est
Il est aisé de s'apercevoir quel
A de la constitution.
tandis
rebut de ces ennemis de notre pays;
qu'ils
( le
d'un côté, l'arrivée des députés du Sud, pour
( tardent,
et de se préparer le terrain,
a avoir le temps d'intriguer
les troupes des
émissaires se répandent parmi
(( leurs
de la Ire division de l'Ouest, pourles engager
a brigades
C'est ainsi que l'on a persuadé aux mu4 à la désertion.
leurs
la e
de quitter
drapeanx,
A siciens de
demi-brigade le 5 bataillon de la 20'demi-bri-
(I et qu'on a souffert que
malgréles
abandonné sa garnison du Mirebalais,
(i gadeait
Ons'est servide quelques
( ordres formels de ses officiers.
précédemment, qu'on a rena autres déserteurs, partis
leurs camaraa voyés de leurs sompm.pentiderdegegnnd
et la révolte,etc.,
C des,et souffler paimieustiosurecione
se
M. Madiou dit aussi: a Pendant que Dartiguenave
de remplir la mission que
(l trouvait dans l'impossibilité
lui avait confiée, par l'oppoa le chef du gouvernement
les émissaires de
en Pétion,
sition qu'il rencontrait
semaient
et du
dans le Nord,y
a lOuest
Sud, répandus
Le caractère
( TOUJOURS la discorde et tinsubordination.
de plus en plus, sa défiance
a de Christophe s'aigrissait
duSud et
(( était au comble, àl'égard des révolutionnaires chaos
Le Sud était devenu pour lui un
( de l'Ouest...
plus pénétrer... ))
a dans lequel ses idées ne pouvaient
359.-Fort beureusement pour le Sud ! car ses idées
1 Ilist. d'Haiti, t. 3, P.
pandus
Le caractère
( TOUJOURS la discorde et tinsubordination.
de plus en plus, sa défiance
a de Christophe s'aigrissait
duSud et
(( était au comble, àl'égard des révolutionnaires chaos
Le Sud était devenu pour lui un
( de l'Ouest...
plus pénétrer... ))
a dans lequel ses idées ne pouvaient
359.-Fort beureusement pour le Sud ! car ses idées
1 Ilist. d'Haiti, t. 3, P. --- Page 465 ---
CHAPITRE 11.
[1805]
les
évident que cet auteur n'a fait que reproduire
Ilest
consignées dans sa proclamation,
plaintes de Christophe,
entendre assez claià la seule différence que celui-ci fait
c'est de Pétion qu'il parle, et de quelques
rement que
et qu'il désigne
autres citoyens alors au Port-au-Prince,
selon
et des ennemis du pays, qui,
comme des ambitieux
PArtibonite (et non
des émissaires dans
lui, ont envoyé
nommés dans sa prodans le Nord : ambitieux qu'il a
tandis que M. Madiou parle
clamation du 24 décembre);
à cetle
d'émissaires du Sud qui auraient aussi concouru
dans son propre sein, deceuvre déloyale. Le Sud, agité
même pour Christophe,
venu un chaos indébrouillable,
dans le Nord pour
aurait songé à envoyer des émissaires
avait
S'il y
semer la discorde et Tinsubordination!
y
qui eût pu concevoir
quelqu'un, dans ce département,
a-t-il été cité
telle idée, ç'aurait été Gérin; mais
une
bientôt
les autres ambitieuz ? Nous produirons
parmi
décembre, et voyez d'ailleurs
cette proclamation du 24
lettre du 19, Christophe en fait l'éloge'.
que, dans sa
-
les homMais disons : quelle foi la postérité, qui juge
Providence b'enfaisante, comme celle qui dén'avaient pas le cachet d'une
brouilla le chaos du monde.
de Christophe, intéressé à accuser
1 Ce qui n'est qu'alligations de la part dans T'Histoire d'Haili. Elle dit encore
avéres
ses adversaires, deviendrait/aits il n'est mort que le 16 janvier 1807 : qu'avant
que Férou mourut en décembre, Trichet adjadant-géneral. Le 25janvier, le
sa mort, il avait nommé Bergerac de balaillon, en l'élevant au grade de coSénat qualifia cel officier de chef
fut rapporté a Christophe et qui
lonel : donc Férou n'avait pas fait ce. qui
p. 359.) II eut tort de doncontribua à l'aigrir, à accroitre sa défiance. (T. 3, flatteurs.
conliance seulementà à des espions, à des
ner sa
auxquelles il nous faut
Si nous ne criliquons pas nos traditions nationale populaires, ; si nous ne faisons pas la part de
souvent recourir pour notre histoire
dans les documens, nous nous
l'exagération et des passions qui se produisent
C'est par ce motif que j'ai
exposerons à fausser le jugement de nos lecteurs. l'estime que j'ai eue pour lui. La vécritiqué les notes d'Inginac, malgré toute
rité avant tout !
des
ner sa
auxquelles il nous faut
Si nous ne criliquons pas nos traditions nationale populaires, ; si nous ne faisons pas la part de
souvent recourir pour notre histoire
dans les documens, nous nous
l'exagération et des passions qui se produisent
C'est par ce motif que j'ai
exposerons à fausser le jugement de nos lecteurs. l'estime que j'ai eue pour lui. La vécritiqué les notes d'Inginac, malgré toute
rité avant tout ! --- Page 466 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'RAITI.
avoir dans ces accusations de Christophe
mes, peut-elle adversaires' ? Se voyant déjoué dans ses projets;
contre ses
voulant
reconnaitre que ses rigueurs despotiques
ne
pas
des désertions des soldats; que les
étaient la seule cause
refusaient la solde ordonnée par lui, parce que
tronpes d'abord on leur avait donné une paye supérieure;
tout
n'étaient que
leur mutinerie, leur insubordination,
que
delarévolution qui les avait exaltées : il se plaile résultat
torts sur Pétion et d'autres.
sait à rejeter ses propres
les 11 et 12* demiEst-ce que Pétion n'avait pas persuadé
lui,
de recevoir la solde réqulière ordonnée par
brigades
lui devaient une obéissance
en leur rappelant qu'elles
absolue? Ayant agi ainsi à T'égard de deux corps qu'il
intérêt de ménager, il ne pouvait envoyer des
était de son
soulever d'autres par ce motif.
agents secrets pour en
de la désertion des
Nous avons assez établi les causes
bataillon de
de la 4, de ses musiciens et du
jeunes gens
revenir ici sur ces incidens.
la 20°, pour ne pas
du 18
Cef fut donc après avoir lancé sa proclamation
le 19 il écrivit sa lettre arrogante à Pétion.
décembre, que
prit, on reconnait que,
Quelque ton de supériorité qu'il y
car il ne
il se préparait d la guerre;
se voyant déjoué,
Pétion eût souffert patiemment de
pouvait espérer que
après l'avoir signalé dans sa proclamation
telles paroles,
il connaissait son caracpar un langage aussi malveillant;
tère résolu, malgré sa modération habituelle.
le 18 décembre les députés réguliers et irréguEnfin,
du Port-au-Prince et ouvriliers se réunirent à l'église
séancesde l'assemblée constituante. La première
rentles
de César Thélémaque, doyen
eut lieu sous la présidence
des pouvoirs
d'age et député du Cap. La vérification
paroles,
il connaissait son caracpar un langage aussi malveillant;
tère résolu, malgré sa modération habituelle.
le 18 décembre les députés réguliers et irréguEnfin,
du Port-au-Prince et ouvriliers se réunirent à l'église
séancesde l'assemblée constituante. La première
rentles
de César Thélémaque, doyen
eut lieu sous la présidence
des pouvoirs
d'age et député du Cap. La vérification --- Page 467 ---
[1806]
CUAPITRE I1.
constata 74 élections ou membres. La
du Nord etde l'Artibonite
plupart des députés
prirent la
el sans doute par lesinstructions résolution, entre eux
lester contre la
venues du Cap, de
tenue de
prol'oeuvre
l'assemblée, sa formation et
qu'elle allait faire : ils manifestèrent
leurs observations à cet égard ; mais la
cependant
Elle ne pouvait les
majorité les rejeta.
admeitre, en raison des
quil'avaient créée 1
nécessités
.
On voulut continuer César
dence définitive;
Thélémaque dans la présimaisil déclina cet honneur
fut
déféré à T'adjudant-général
qui
alors
du Sud,
Blanchet jeune : Montbrun,
Almanjor fils, du Nord, furent
taires.
élus secréChacun savait, au Port-au-Prince,
la
d'Haiti serait proclamée,
que
République
comme la seule institution
gée propre à assurer les droits de
juBruno Blanchet ainé
tous les citoyens.
et Théodat Trichet en
les bases déjà, d'accord
avaient jeté
avec Pétion, Bonnet, Lys, DavidTroy, Daumec, Boyer et quelques autres. J.
F. Ferrier avisaient
Hugonin et
Christophe incessamment
dres particularités
des moinparvenues à leur
renseignemens
connaissance; ces
plus ou moins vrais, dictés
la bassesse, ne pouvaient
par
faisait
qu'exciter son humeur cruelle : il
une si haute idée de son autorité
se
Comme dans toute
légitime !
assemblée
de
nombreuse, un comité
constitution fut formé, àl'effet de
queles députés auraient à
présenter un projet
semblée
examiner et à discuter en asgénérale: il fut composé de Pétion, César Thélé-
- Ona dit cependant, que l'idée de la proteslalion
mencement de la guerre civile, qu'elle fut
ne vint qu'après le comcomme antérieure à la guerre, par cela rédigée au Cap : nous l'admeltons
tions irrégulières et qu'il dutdonner ses que instructions Christophe était informé des élecen conséquenee.
semblée
examiner et à discuter en asgénérale: il fut composé de Pétion, César Thélé-
- Ona dit cependant, que l'idée de la proteslalion
mencement de la guerre civile, qu'elle fut
ne vint qu'après le comcomme antérieure à la guerre, par cela rédigée au Cap : nous l'admeltons
tions irrégulières et qu'il dutdonner ses que instructions Christophe était informé des élecen conséquenee. --- Page 468 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
Ambroise, Bruno
Théodat Trichet, Magloire
maque,
Manigat, Bonnet et Lys. Bruno
Blanchet, David-Troy,
à l'assemblée.
Blanchet fut le rédacteur de son rapport
lettre
le comité préparait son travail, la
Pendant que
lui parvint avec
à Pétion, du 49décembre,
de Christophe
quelle influence elles
du 18. On conçoit
la proclamation
linitation des attributions du
durent exercer sur la
fut surtout celui
exécutif dans ce projet. Pétion
pouvoir
soit l'assemblée elle-même à les
qui porta, soit le comité,
restreindre".
touchait à
Le 24 décembre, le projet de constitution
à
quand il expédia sa fière réplique
son achèvement,
Christophe lançait aussi
Christophe. Mais le même jour,
révolté. C'est
qui le signalait comme un
sa proclamation
lui avait écrit que, par la
que, dès le 22, J. Hugonin
plus de pouil n'aurail pas
constitution qu'on préparait,
caporal. Lisons cette proclamation:
voir qu'un
les deux frères Blanchet,
G Pétion, Bonnet, Boyer,
Caneaux et quelques autres de leursinfàa Daumec, Lys,
de lever le masque; ils ont mis
viennent
A mes complices,
révolte contre
leurs
Ils sont en pleine
a auj jour
projets.
constitution
veulent établir rune
quimettra
( lautorité,ils
et livrera les finances et
a le pouvoir entre leurs mains,
chefvient
à leurs
Le général en
a
les places
dispositions.
soutenir vos droits
l'ordre de la marche pour
a de donner
veut vous ravir.
votre liberté
(
et pour maintenir
quel'on
ne vous
une fois
à leurs fins,
a Ces scélérals,
parvenus
la
vous plaindre.
a laisseront pas seulement faculiéde
de mainnotre devoir nous oblige
C Il faut marcher,
document du Sénat, en juillet 1808, ayant pour
I Cela est constaté dans un
d'Haili. a II doit vous en souvenir, vous
titre : Remontrances au Président
judicicoses.
. les avez vous-nème restreinles par vOs observations
quel'on
ne vous
une fois
à leurs fins,
a Ces scélérals,
parvenus
la
vous plaindre.
a laisseront pas seulement faculiéde
de mainnotre devoir nous oblige
C Il faut marcher,
document du Sénat, en juillet 1808, ayant pour
I Cela est constaté dans un
d'Haili. a II doit vous en souvenir, vous
titre : Remontrances au Président
judicicoses.
. les avez vous-nème restreinles par vOs observations --- Page 469 ---
CIAPITRE 11.
[18061
des lois. Que tous les maux
a tenir l'ordre et l'exécution
retombent tsurleurs têtes coupables!
4 quilsontp préparés
avec les ennemis
q Votre général ne veut pas transiger
il ne veut
tergiverser avec eux.
( de la liberté;
point
de rema Ilattend de vous, militaires de tous grades,
toujours fait; il
devoir comme vousl'avez
A plir votre
les chefs et officiers des corps, et sur
K compte sur tous
ont levé T'étenC leur attention au service. Les facticuz
leur foril
payent de
A dard de la révolte, estjuste qu'ils
de tous les
funestes. Le pillage
C tune, leurs complots
est abandonné
seront trouvés, vous
a lieux où les rebelles
la
etla victoire va couronner
sans restriction.Marchez,
A justice de notre cause. D
tourner contre
Cette proclamation, qu'on n'aurait qu'à
peindre d'avance le tableau
Christophe lui-méme, pour
n'était pas faite pour être portée
de son gouvernement,
à
de Pétion et de ses collaborateurs
à la connaissance
l'assemblée constituante ; aussi ne la surent-ilsqu'après
la marche de l'armée du
les événemens accomplis par
des émisavait réellement
Nord et deTAntibonite.Sily
des
secrets de l'Ouest et du Sud, répandus
saires,
agents
immédiatement à Christophe, un
dans les lieux soumis
d'apporter
seul d'entre eux au moins eût pu s'empresser
ordinai-
: de tels agents sont
cet acte au Port-au-Prince
il fallait vraiment un dérement des shommes dévoués, et
s'exvouement à toute épreuve de leur part, pour qu'ils
à aller semer la discorde et Tinsnbordination.
posassent
même du 18 décembre ne parvint à PéLa proclamation
la lui adressa, ainsi qu'aux
tion, que parce que Christophe
députés du Nord 1 .
1 Hist. d'Haiti, t.3, p. 300.
tels agents sont
cet acte au Port-au-Prince
il fallait vraiment un dérement des shommes dévoués, et
s'exvouement à toute épreuve de leur part, pour qu'ils
à aller semer la discorde et Tinsnbordination.
posassent
même du 18 décembre ne parvint à PéLa proclamation
la lui adressa, ainsi qu'aux
tion, que parce que Christophe
députés du Nord 1 .
1 Hist. d'Haiti, t.3, p. 300. --- Page 470 ---
ÉTUDES sUR L'HISTOIRE D'HAITI.
fut
le 27 décembre, le projet de constitution
Enfin,
l'assemblée constituante. Pétion, et
prêt et présenté à
1 donna lecture du
comme le dit M. Madiou' 2
non Bonnet,
était le
*. Bonnet aura
du comité dontil
président
rapport
Voici le rapport:
sans doute lu le projet de constitution.
utile, il faut, après s'être fait justice
Pour rendre une révolution
et lui ôter tous moyens de
d'un tyran,frapper encore surla tyrannie
du peuple, en vous
Tel a été le veu ainsi que l'objet
se reproduire.
nommant pour lui donner une constitution.
et les instivous, citoyens, de recueillir les principes
Chargés par
à fonder et à assurer la liberté et le bonheur
tutions les plus propres
le résultat de notre
de nos concitoyens, nous venons vous présenter
travail.
que le meilleur système de gouverC'est une vérité incontestable,
au caractère et aux
nement est celui qui, étant le mieux adapté
grande
est fait, doit lui procurerla plus
moeursdu peuple pour quiil
évident et certain, qu'il
somme de bonheur. Mais il est également constitution. Le plus esest des principes communs à toute bonne
leur
est la séparation des pouvoirs, puisque
sentiel de ces principes
mains est ce
constitue et définit
concentration dans les mêmes
qui
le despotisme.
citoyens, d'établir un Sénat dont les
Nous vous proposons donc,
l'assemblée constituante,
membres seront élus, pour cette fois, par
publics que le
et seront pris, à V'avenir, parmi les fonctionnaires de militaires qui
peuple aura désignés. Ainsi le Sénat sera composé
des services rendus à la patrie, et de citoyens
se seront signalés par
auront mérité la confiance puqui, par leurs talens et leurs vertus,
blique.
doivent résulter de cette institution. Nos
Voyez quels avantages
et de la volonté d'un inlois ne seront plus l'expression du caprice
- Ibid., p. 366.
d'laiti: € II nous suffira de citer ici ce pa2 Remontrances au Président
ful lu à la tribune, le 27
ragraphe du beau rapport de la constitution qai
écrites
DauPétion. > - Remontrances
par
e décembre 1806, par Alexandre
du Sénat.Voyez aussi r'oyage dans
mcc : ce document existe dans les archives Taflirme comme le dorument du
le Nord d'llait', page 35. M. H. Dumesle
Sénat.
: € II nous suffira de citer ici ce pa2 Remontrances au Président
ful lu à la tribune, le 27
ragraphe du beau rapport de la constitution qai
écrites
DauPétion. > - Remontrances
par
e décembre 1806, par Alexandre
du Sénat.Voyez aussi r'oyage dans
mcc : ce document existe dans les archives Taflirme comme le dorument du
le Nord d'llait', page 35. M. H. Dumesle
Sénat. --- Page 471 ---
CHATITRE 11.
[1806]
à séparer son intérêt partidividu toujours porté, par ses passions,
d'hommesintègres
culier de l'intérêt général; elles serontl'ouvrage sévère et à une diset éclairés; elles seront soumises à un examen
seCeux qui les auront dictées comme sénateurs,
cussion publique.
Le peuple n'aura plus à crainront forcés d'y obéir comme citoyens.
les besoins de
dre
l'impôt pèse sur lui au-delà de ce qu'exigent
que
des défenseurs d'autant
l'État, parce qu'il aura dans ses représentans le poids porterait sur
plus intéressés à le garantir à cet égard, que
eux et leur famille.
que les Américains
des pouvoirs, citoyens,
C'est parla séparation
tellement
devenus nombreux et florissans dans une progression
sont
annales d'aucun peuple n'offrent un pareil exemple.
rapide, que les
sur
un éclat que
La séparation des pouvoirs a jeté
l'Angleterre
n'ont pa ternir les défauts de son gouvernement.
le Sénat de
Nous avons cru devoir vous proposer de composer
membres. Ce corps ne doit pas être trop nombreux,
vingt-quatre
il doit l'être suffisamment
l'expédition des affaires en souffrirait:
au déautant que possible,
pour que les lois se trouvent conformes,
sir et à la volonté du peuple.
de l'Etat, que nous
La nomination aux emplois et aux fonctions des articles les plus
avons avons attribuée au Sénat, sera toujours un
constitution. C'est vouloir pervertir l'esprit puessentiels dans toute
de
l'esclavage de ses concitoyens, que
blic, c'est vouloir préparer
attribution. Les
cette importante
reconnaître au pouvoir exécutif
comme les créafonctionnaires publics ne doivent point se considérer
sont
d'un individu ; tout doit au contraire leur rappeler qu'ils
tures
du peuple ou de ses représentans. Ainsi
les agents et les délégués
de tout
bonne théorie, et dans la pratique
gouvernement
denc, en
le droit de nommer les fonctionnaires publics apparbien ordonné,
législative.
tient essentiellement à la puissance
cette préVous n'avez pas oublié ce que produisit sous Dessalines,
aux
fut une de ses usurpations.
rogative de nommer
places qui
de tous les coeurs ; des
L'ambition et la cupidité s'emparèrent
obtenir ou
jusqu'alors, consentirent, pour
hommes irréprochables
les
et les agents de la tyranconserver un emploi,à se faire
suppôts
les instrumens de sa
d'autres devinrent, à la volonté du tyran,
nie:
férocité.
point à Dessalines ; mais
Tous les chefs, il est vrai, ne ressemblent
les hommes.
on compte sur les principes et jamais sur
en législation,
L'ambition et la cupidité s'emparèrent
obtenir ou
jusqu'alors, consentirent, pour
hommes irréprochables
les
et les agents de la tyranconserver un emploi,à se faire
suppôts
les instrumens de sa
d'autres devinrent, à la volonté du tyran,
nie:
férocité.
point à Dessalines ; mais
Tous les chefs, il est vrai, ne ressemblent
les hommes.
on compte sur les principes et jamais sur
en législation, --- Page 472 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
Celui qui est chargé de faire des lois
toute passion, ainsi que toutes affections pour son pays écarfe de lui
de la patrie remplit son coeur tout
particulières; le saint amour
point tout
entier; le moment
pour lui; son âme s'élance dans
présent n'est
aux générations qui doivent lui
l'avenir; il s'associe
tiques et civiles soient
survivre; il veut que les lois
en harmonie avec les lois de
poliqu'il se regarde comme l'organe et le ministre
la nature, parce
divine qui a créé l'homme
de cette Providence
temps.
pour qu'il fut heureux dans tous les
D'ailleurs, citoyens, si nous déléguions au chef
une portion seulement du pouvoir
du gouvernement
pour la liberté, nous établirions
législatif, au lieu de travailler
ve-t-elle pas que le pouvoir législatif ledespotisme. tend L'expérience ne proument, tandis que le pouvoir exécutif
sans cesse au relâchegrande intensité de force?
acquiert sans cesse une plus
Nous vous proposons , citoyens,
trésor public sans la signature du qu'aucune somme ne sorte du
secrétaire
du Sénat, sera toujours prêt à lui rendre d'Etat qui, placé auprès
Il est juste que le peuple, dont les
compte de ses opérations.
de l'Etat, soit instruit de
contributions forment les revenus
trement, si,
l'emploi qui en a été fait. S'il en était
comme dans les monarchies, le trésor
aule trésor d'un individu, la corruption
public devenait
nat. Les hommes étant
s'introduirait jusque dans le Sépartout les mémes,
croire que nous ne serons
ayons la modestie de
blique,
pas plus incorruptibles dans notre
qu'ils ne le sont ailleurs.
RépuDans la situation où nous nous trouvons avec les autres
mens, il est important de reconnaître au Sénat le
gouverreles relations extérieures et de conduire
droit d'entretenir
les
vons rechercher la bienveillance et cultiver négociations. Nous devernemens ; en leur payant les
l'amitié de tous les gouégards et le
dus, nous aurons droit d'espérer de leur
respect qui leur sont
nobles et généreux.
part, un retour de procédés
En nous occupant du pouvoir
titre modeste de Président était exécutif, nous avons pensé que le
mier magistrat de la
celui qui convenait le plus au preélu
République. Nous vous proposons
pour quatre ans, et qu'il puisse être
qu'il soit
vous proposons aussi qu'il ait le
indéfiniment réélu. Nous
nomme les commissaires
cotomandement de l'armée et qu'il
près les tribunaux.
Ces pouvoirs et ces attributions qui excèdent
ceux que possédait
de Président était exécutif, nous avons pensé que le
mier magistrat de la
celui qui convenait le plus au preélu
République. Nous vous proposons
pour quatre ans, et qu'il puisse être
qu'il soit
vous proposons aussi qu'il ait le
indéfiniment réélu. Nous
nomme les commissaires
cotomandement de l'armée et qu'il
près les tribunaux.
Ces pouvoirs et ces attributions qui excèdent
ceux que possédait --- Page 473 ---
CIAPITRE 11.
11806]
rendent extrémement importante la
le Directoire exécutif de France,
entendons la voix du peuple
carrière qu'il va parcourir. Déjà, nous
quilui crie:
magistrature de
vous ont élu à la première
d Nos représentans
fussiez le
citoyen. Hon-
( l'Etat; ils ont voulu que vous en
premier sur votre tête. Si
fortune, ils ont tout accumulé
a neurs, dignités,
toute votre vie environné de l'éclat du
(( vous le méritez, vous serez
rendre heureux ! Rapmais, contribuez à nous
( commandement:
où toutes les illusionsdes hommes
vient un moment
G pelez-vous qu'il
vous serez arrivé à ce terme auquel la
( se dissipent, et quelorsque
vous ne trouverez alors de
( nature vous appelle, conme tout autre, d'une conscience irréproG réel et de consolant que le témoignage rendus à la patrie. )
ainsi
le souvenir des services
C chable,
que traite de la justice civile, vous trouverez des
Dans l'article qui
et dans l'article qui
dispositions qui garantissent vOS propriétés ;
vous trouverez des dispositions qui
traite de la justice criminelle,
respirent Thumanité.
le droit d'émettre et de publier
En reconnaissant à tout citoyen,
nous faisons de la
sur les matières de gouvernement,
ses pensées
le palladium de la liberté publique.
liberté de la presse,
obéissant à une constitution qui
Gouvernés par de tels principes,
dans la route
boussole
nous empêchera de nous égarer
sera la
qui
pour être heunous avons à suivre, que nous manquera-t-il
Proque
si nous savons user des bienfaits decette
reux ? Rien, citoyens,
dans toutes nos entreprises, et
vidence divine qui nous a protégés
sous un ciel heuau centre de cet archipel,
qui, en nous plaçant
fertilité, semble nous avoir desreux, sur une terre de merveilleuse
l'univers.
tinés à être le peuple le plus fortuné de
,luparlhomme
Ce rapport, écrit dansun sibeaulangage,
confiance en ses sentimens,
une si grande
quiinspirait
sur ses concitoyens par ses
qui exerçait tant d'influence
la marespectables, ne pouvait qu'entrainer
antécédens
à accepter le projet de
jorité des membres del'assemblée, aussi fut-il voté dans
constitution préparé par le comité;
d'Haiti
séance du 27 décembre. La République
la même
sculement que les défut ainsi constituée. Il n'y eut pas
confiance en ses sentimens,
une si grande
quiinspirait
sur ses concitoyens par ses
qui exerçait tant d'influence
la marespectables, ne pouvait qu'entrainer
antécédens
à accepter le projet de
jorité des membres del'assemblée, aussi fut-il voté dans
constitution préparé par le comité;
d'Haiti
séance du 27 décembre. La République
la même
sculement que les défut ainsi constituée. Il n'y eut pas --- Page 474 ---
ÉTUDES SUR L'SISTOIRE D'HAITI.
cette forme de
putés de l'Ouest et du Sud qui acceptèrent
et sa constitution : des députés de l'Artigouvernement
adhérèrent par conviction, parce
bonite et du Nord y
comme les autres, abhorré le despotisme
qu'ils avaient,
redoutaient encore plus
brutal de Dessalines et qu'ils
la
Même parmi ceux qui signèrent
celuide Christophe'.
du même jour, il s'en trouva plusieurs qui
protestation
couvrir leurs familles restées sous le
ne le firent que pour
des
de Christophe, que pour leur épargner
perpouvoir
sécutions.
il faut le dire, le rapport, en établissant que
Cependant,
était une disposition
la séparation des pouvoirs politiques
citantl'exemdanstoutel bonne constitution, en
essentielle
aux Etats-Unis et en
ple des bons effets qu'elle a produits
les concentrait pas moins dans les mainsdu
Angleterre, ne
Il faisaitle contraire de ce qui existe en Angleterre
Sénat.
américaine, en ce qui conet même dans la république
de
la nomination aux emplois et aux fonctions
cerne
extérieures et les négociations à suil'Etat, les relations
compétentes au
vre. Ce ne sont pas là des attributions
mais bien celles naturelles au pouvoir
pouroir législatif,
Responsable envers la nation ou ses représenezécutif. l'exécutif doita avoir lechoix des agents quil'aident
tans, l'exercice de son autorité ; il en répond pour eux,
dans
eux-mêmes envers lui; il ne fautpas
ils sont responsables
lutte entre eux et lui, et c'est ce
qu'il puisse s'établir une
tenaient leur
arriverait infailliblement si ces agents
qui
législatif. Celui-ci fait les lois, en
nomination du pouvoir
T'exécution par l'exécutif et les fonctionnaires
contrôle
qu'il nomme.
avait paru si belle, si glorieuse à tous ces hommes,
1 La République française préférérent cette forme de gouvernement : ils
qu'iln'est pas étonnant qu'ils
avaient tous servi sous ceite République.
'il puisse s'établir une
tenaient leur
arriverait infailliblement si ces agents
qui
législatif. Celui-ci fait les lois, en
nomination du pouvoir
T'exécution par l'exécutif et les fonctionnaires
contrôle
qu'il nomme.
avait paru si belle, si glorieuse à tous ces hommes,
1 La République française préférérent cette forme de gouvernement : ils
qu'iln'est pas étonnant qu'ils
avaient tous servi sous ceite République. --- Page 475 ---
CHAPITRE I1.
[1806]
le rédacteur du rapport, que ses
Mais, ce n'est pas quel
ils avaient
ces choses;
collègues avec lui, ignorassent
faire ainsi une
assez de science politique pour ne pas
Ils établirent ces principes erconfusion des pouvoirs.
s'exprimer de cette sorte,
ronés, sciemment, sil'on peut
trouvait de brider
afin de couvrir la nécessité où l'on se
s'il acceptait la présidence qu'on
Tautorité de Christophe,
lui déférer. Il avait assez décelé ses intentions,
allait
Leur pensée étant de
pour qu'on prit ces précautions.
avaient
sénateurs presque tous les généraux qui
nommer
du 17 octobre, et la plupart des homdirigé éla révolution
active au vote de la constimes qui prenaient une part
effectivetution, il est clair que le Sénat allait diriger
en nommant les moindres
ment les affaires publiques,
fonctionnaires et emofficiers de l'armée et tous les
ployés.
prise les choses, il n'y
D'après la tournure qu'avaient
s'ils se
pour leurs personnes,
aurait eu aucune garantie
de toute bonne constifussent tenus aux vrais principes
devant cette
tution; mais il ne fallait pas plus reculer
devant
n'avait reculé
exigence de la situation, qu'on
et
nécessité defausser les électionsdel'Ouest
l'impérieuse
le pays était un devoir, une
du Sud. Se conserver pour
tout entier sous
obligation sacrée: sinou, il fût retombé
exécrable. L'Ouest et le Sud
la puissance d'une tyrannie l'Artibonite et du Nord qu'à
n'ont échappé au sort de
la Procette condition ; et lorsque le temps marqué par derniers
vidence est arrivé pour ladélivrance de ces deux
aussi des heureux effets de
départemens, ils ont pu jouir
cette politique intelligente et patriotique. du comité de conLes bonnes intentions des membres
stitution et de ceux de l'assembléc qui la votèrent avee
exécrable. L'Ouest et le Sud
la puissance d'une tyrannie l'Artibonite et du Nord qu'à
n'ont échappé au sort de
la Procette condition ; et lorsque le temps marqué par derniers
vidence est arrivé pour ladélivrance de ces deux
aussi des heureux effets de
départemens, ils ont pu jouir
cette politique intelligente et patriotique. du comité de conLes bonnes intentions des membres
stitution et de ceux de l'assembléc qui la votèrent avee --- Page 476 ---
ÉTUDES SUR L'DISTOIRE D'nairr.
eux, le résultat définitif qu'ils ont obtenu,
les absoudre de leur conduite
doivent donc
en 1806: la
peut pas juger autrement, nous le disons
postérité ne
conviction. N'eussent-ils
avec une ferme
pas même obtenu ce
qu'elle devrait encore
succès,
approuver leur résolution;
violation des principes
; car la
qui a pour but de
crime, doit seule encourir
favoriser le
son blâme, le
cas, ne suffisant
succès, dans ce
pas pour absoudre.
Au fait, l'assemblée constituante
au Sénat
délégua la dictature
pour sauver la liberté;et l'on sait bien
nature de ce pouvoir extraordinaire
que la
est essentiellement
conservatrice, quoiqu'il suspende le cours des lois
l'exercice des autres pouvoirs
et
entre la
réguliers. Il faut distinguer
dictature,et le despotisme, la tyrannie.
La constitution du 27 décembre était basée
partie sur celle de France qui créa le
en grande
Directoire
on voit même citer ce
exécutif;
comité. Les deux
gouvernement dans le rapport du
chambres
tituées, comme
législatives ne furent pas insen France, parce qu'on voulait
concentrer le pouvoir dictatorial dans le
mieux
tion du pays ne le
Sénat : la situacomportait pas d'ailleurs.
Le premier des treize titres dont elle
contient des
se composait,
dispositions générales, où sont énoncés les
principes fondamentaux qui doivent régirla société
et quelques-uns pour servir de règles à Haîti.
civile,
4 Art.1e, II ne peut exister
Ainsi:
a
de la
d'esclaves sur le territoire
République : l'esclavage y
a 2. La République d'Haiti
estàjamais aboli.
ne
A entreprise dans les
formera jamais aucune
vues de faire
a troubler la
des conquêtes, ni de
paix et le régime
a gères.
intérienr des iles étran-
-uns pour servir de règles à Haîti.
civile,
4 Art.1e, II ne peut exister
Ainsi:
a
de la
d'esclaves sur le territoire
République : l'esclavage y
a 2. La République d'Haiti
estàjamais aboli.
ne
A entreprise dans les
formera jamais aucune
vues de faire
a troubler la
des conquêtes, ni de
paix et le régime
a gères.
intérienr des iles étran- --- Page 477 ---
CHAPITRE II.
[1806]
blanc, quelle que soit sa nation, ne pourra
A 27. Aucun
territoire à titre de maitre ou de
le
sur ce
( mettre pied
d propriétaire.
Haitiens, les blancs qui font par-
(( 28. Sont reconnus
des fonctions civiles,
a tie de l'armée, ceux qui exercent
à la publisont admis dans la République
( et ceux qui
constitution. D
(( cation de la présente
semblables à celles
étaient
Au fond, ces dispositions
de 1805. Celle-ci
consitutionimpériale
cousignfesdansla
à T'égard des blancs, - qu'aucun "d'euz
disait de plus,
aucune propriété en
à lavenir, acquérir
ne pourrait,
dans l'article 27, parait avoir
Haiti. Cette suppression,
la
en cas que des
été déterminée pour réserver question, formellement l'inpuissances étrangères reconnussent
relations
d'Haiti et entrassent avec elle en
dépendance
on eût peut-être fait'des coninternationales: ; et alors,
la
sous le rapport'de
processions à leurs nationaux,
priété.
qu'il paraitque dans les sein
Nous le disons ainsi, parce
d'ezclure les Français
du comité, Bonnet aura proposé
et
seuls de la jouissance des droits civils et politiques,
Pétion combattit sa motion ' Il1 n'était pas rationque
fit des concessions à cet égard aux
nel, en effet, qu'on
étrangers se
autres blancs, avant que les gouvernemens
sur l'état politique d'Haiti : la rédaction
prononçassent
ouverte à une modification. Mais,
de 1806 laissait la porte
aucun des
en 1816, lors de la révision de la constitution,
étrangers n'ayant agi comme on élait en
gouvernemens
de leur
Pétion fit consacrer
droit de l'espérer
part,
formelle
l'exclusion des blancs d'une manière encore plus
I Hist. d'Haiti, t.3, p. 366.
T. VI.
'Haiti : la rédaction
prononçassent
ouverte à une modification. Mais,
de 1806 laissait la porte
aucun des
en 1816, lors de la révision de la constitution,
étrangers n'ayant agi comme on élait en
gouvernemens
de leur
Pétion fit consacrer
droit de l'espérer
part,
formelle
l'exclusion des blancs d'une manière encore plus
I Hist. d'Haiti, t.3, p. 366.
T. VI. --- Page 478 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
qu'en 1805. Par l'art. 28 de 1806, le mot admis
applicable qu'à ceux qui, n'élant ni militaires
n'était
naires, avaient obtenu
ni fonctioncependant de Dessalines
tres de naturalité. Cette
des letrédaction
tait; elle entendait admis
elliptique s'y rapporcomme
ces lettres.
Haitiens, en vertu de
Le second titre de la constitution
sition
renouvela la
par laquelle l'ile entière d'Haiti était
dispocomme formant 2112 seul Etat, en
cousidérée
tes iles adjacentes. Le
y comprenant les petiterritoire de la
fut divisé en quatre
partie occidentale
dela constitution
départemens, comme sous
de 1801, avec faculté,
T'empire
de désiguer les autres
pour le Sénat,
départemens dans
moment de la réunion serait
l'Est, quand le
arrivé', Les
furent subdivisés en arrondissemens
départemens
et
Le troisième titre fut consacré à fixer paroisses.
des
l'état
citoyens, et les cas Où il se perd ou est
politique
Le quatrième, sur la religion el les
suspendu.
la religion catholique
moeurs, recounut
apostolique et romaine
de LEtat,à cause de sa profession
comme celle
mais tout autre culte
par tous les Haîtiens;
pouvait s'yétabliren se
aux lois. Le mariage fut déclaré
conformant
religieuse,
une institution civileet
tendantà la pureté des moeurs, et devant être
protégéc dans la personne des époux quien
les vertus. La loi devait fixer le
pratiqueraient
fans nés hors
sort, les droits des enmariage, de manière à
et
menter les liens de famille. Nous
encourager
cicellequi fut rendue à
examinerons plus tard
ce sujet en 1815.
Dans le cinquième titre, le pouvoir
législatiffut défini
nite 1Le : les département limites des appelé Louvertare en 1801, prit le nom de PArtibopar la loi da 13 juillet quatre 1801. départemens restèrent les mêmes que celles fixées
, les droits des enmariage, de manière à
et
menter les liens de famille. Nous
encourager
cicellequi fut rendue à
examinerons plus tard
ce sujet en 1815.
Dans le cinquième titre, le pouvoir
législatiffut défini
nite 1Le : les département limites des appelé Louvertare en 1801, prit le nom de PArtibopar la loi da 13 juillet quatre 1801. départemens restèrent les mêmes que celles fixées --- Page 479 ---
CHAPITRE II.
[4806]
fixées. Un Sénat de 24 membresles
et ses attributions
de
Ony remarque le droit de déclarerla guerre,
exerçail.
l'armée, de faire des lois et règleformer et entretenir
la
de
sur la manière de l'organiser et del gouverner,
mens
sûreté
et de repousser les invapourvoir à la
publique
de faire tous
d'entretenir les rélations extérieures,
sions,
d'alliance et de commerce, de nommer
les traités de paix,
excepté les
civils et militaires,
tous les fonetionnaires
le
commissaires près les tribunaux, de disposer, pour
maintien du respect qui lui est dû, des forces qui sont,
dans le département où il tient ses
de son consentement,
exéculif d'y faire
séances, de défendre au pouvoir
aucun corps de troupes, s'il n'a pas
passer ou séjourner
expresse
préalablement obtenu du Sénat une autorisalion
à cesujet.
devaient être nommés par l'asLes premiers sénateurs
trois, six et
semblée constituonte, en trois séries, pour
neufans; mais à l'avenir, ils seraient tnommés pour neuf
le Sénat existant ct sur des listes de candidats
ans, par
et
priaparniteofasisemaies ou ceux qail'auraientété,
les colléges éiectoraux des départemens".
présentécs par
il fallait être àgé de50 ans.
Pour être sénateur,
comme
Le siége du Sénat fat fixé au Port-au-Prince,
nécessairement
le lieu leplus central: ce qui emportait
exécutif dans la même
la résidence du chefdu pouvoir
comité
en laissant un
ville. Le Sénat pouvait s'ajourner
chargé seulement de recevoir les paquets
permanent, seraient adressés et de le convoquer, en cas d'afqui lui
faires pressantes, etc., etc.
devenaient ainsi uni stage politique pour parvenir
1 Les fonctions publiques
n'en pouvaient être membres, à moins qu'ils
au Sénat : les simples citoyens civile ou militatre.
n'eussent déjà rempli une fonction
la résidence du chefdu pouvoir
comité
en laissant un
ville. Le Sénat pouvait s'ajourner
chargé seulement de recevoir les paquets
permanent, seraient adressés et de le convoquer, en cas d'afqui lui
faires pressantes, etc., etc.
devenaient ainsi uni stage politique pour parvenir
1 Les fonctions publiques
n'en pouvaient être membres, à moins qu'ils
au Sénat : les simples citoyens civile ou militatre.
n'eussent déjà rempli une fonction --- Page 480 ---
ÉTUDES SUR L'BISTOINE D'RAÎTI.
fixait seulement la formule de la
Le titre sixième
autres actes du Sénat, par le chef
promulgation des lois et
du pouvoir exécutif.
le pouvoir ezécutif : il était
Le septième concernait
le titre de Président
délégué à un magistrat qui prenait
L'assemblée constituante nommait ce chef,
d'Haiti.
serait le Sénat. Le président était élu
mais àl'avenir ce
être réélu indéfiniment,
pour quatre années et pouvait
serment
raison de sa bonne administration. Il prétait
en
l'office de Président d'Haiti et de
e de remplir fidèlement
Mais
de tout son pouvoir la constitution.
A maintenir
à compter du jour de son
si, dans le délai de
jours,
censé avoir refusé;
élection, il ne l'avait pas fait, il était
Tout auà une nouvelle élection.
et alors on procéderait
l'assemblée constituante allait
tre président que celui que
citoyens qui auraient
élire, serait pris à l'avenir parmiles
d'Etat.
seraient membres du Sénat ou secrétaires
été ou
ces derniers rempliraient provisoireEn cas de vacance,
ment l'office du Président d'Haiti.
extérieure
d'après la loi, à la sûreté
Il devait pourvoir,
loi rendue
le Sénat
et intérieure de la République: :
par
faire
d'abord. Le président pouvait
qui devait y pourvoir conformément aux lois et pour leur
des proclamations, commandement de la force armée
exécution. Il avaitle
terre et de mer. S'il était informé qu'il se tramât quelde
contre la sûreté extérieure ouintérieure
que conspiration droit de décerner des mandats d'arde l'Etat, il avaitle
mais il était
rêt contre ceux qui en seraient prévenus;
dansleddaidedensjpur, pardevant
obligédelesrenvoyer,
Il devait dénoncer au
lema gistrat chargé de poursuivre,
Sénat tous les abus qui parviendraient à sa connaissance;
il lui donnait, par écrit, tous les renseignemens que le
la sûreté extérieure ouintérieure
que conspiration droit de décerner des mandats d'arde l'Etat, il avaitle
mais il était
rêt contre ceux qui en seraient prévenus;
dansleddaidedensjpur, pardevant
obligédelesrenvoyer,
Il devait dénoncer au
lema gistrat chargé de poursuivre,
Sénat tous les abus qui parviendraient à sa connaissance;
il lui donnait, par écrit, tous les renseignemens que le --- Page 481 ---
CHAPITRE Il.
[1806]
il pouvait inviter le Sénat, par
Sénat lui demanderait;
lui proposer
écrit, à prendre un objet en considération,
forme de
des mesures, mais non des projets rédigés en
à être mandé pardevant le Sénat, C en
lois. Il était sujet
faits de trahide
délit d'un crime, ou pour
(C cas
flagrant
renverser la
de manceuvres pour
A son, de dilapidations,
Ia sûreté intérieure
d'attentat contre
A constitution, et
> Il recevait,
enfin, une indemnité
( de la République.
annuelle de 24 mille gourdes ou piastres.
caractère comme celui de H. Christophe ne pouUn
aussi limité.
vait accepter la présidence, avec un pouvoir
avait trop d'orgueil en lui, trop de désir d'acquérir
Ily
éclatante
un trône enla domination par une
position,
d'aêtre un modeste président. Obligé encore
fin, pour
venir résider au Port-au-Prince,
bandonner le Cap pour
du Nord, de se trousans pouvoir y amener les troupes
d'abattre Desver placé au milieu de celles qui venaient été à la merci
salines, près du Sénat tout-puissant, ily eût
de ses adversaires.
cette situation ? A luiMais à qui et à quoi imputer
montra
réfréner ses passions, qui
même qui ne sutj tjamais
dès la mort de Desexorbitantes
toutes ses prétentions
des rigueurs au lieu de la mosalines, qui n'employa que
dont il réveilla
dération.; 1 ù ses antécédenudepatiquer dès
fut
le souvenir, par la crainte qu'il fit naitre
qu'il
nommé chefprovisoire du gouvernement.
d'un esLa guerre civile était donc la seule ressource
dominersur'Ouest
pritausstimpérieux: ; caril ne pouvait
et le Sud.
détermina les prinLe huitième titrede la constitution
la
judiciaire, pour distribuer juscipes de l'organisation
le neuvième fut
tice civile et criminelle aux citoyens;-
udepatiquer dès
fut
le souvenir, par la crainte qu'il fit naitre
qu'il
nommé chefprovisoire du gouvernement.
d'un esLa guerre civile était donc la seule ressource
dominersur'Ouest
pritausstimpérieux: ; caril ne pouvait
et le Sud.
détermina les prinLe huitième titrede la constitution
la
judiciaire, pour distribuer juscipes de l'organisation
le neuvième fut
tice civile et criminelle aux citoyens;- --- Page 482 ---
ETUDES SUR L'BISTOIRE D'TIAYTI.
pour définir les devoirs de la force armée
et sa
tion; - le dixième, pour établir la
composiprotection etl'encouragement dus à l'agriculture et au commerce,
richesses pour les Etats; - le onzième,
sources de
un ou plusieurs secrétaires d'Etat
pour instituer
dontles
raient fixées
le
attribations separ Sénat; - le douzième,
la révision de la
pour prévoir
constitution, afin d'en réformer
reurs; 1 le treizième et dernier,
les ermise en activité de cet acte.
enfin, pour régler la
Parmiles 74 membres élus à la
seul fit défaut étant retenu
constituante, Gérin
dans le Sud; un autre
Nord, nommé Boucanier,
du
la
quoique présent, ne signa
constitution, mais la protestation : 72
pas
rent donc apposées sur cet acte.
signatures fuRégulièrement,
divisions du Sud et la 2e de l'Ouest
lesdeux
25 députés; elles
auraient dà fournir
en envoyèrent 41, parce
5 bourgades dans
qu'il y avait
T'Ouestet 15 dans le Sud, qui
point des paroisses : La 1re division de
in'étaient
deux du Nord en
l'Ouest et les
envoyèrent 55, tous élus par autant de
paroisses, mais désignés par les autorités
l'Ouest et du Sud.
comme ceux de e
D'après la réserve faite par les
de
el du Nord, 25
députés
T'Artibonite
signèrent la protestation
tre eux s'en étant
qui suit, 8d'enabstenus:
Aujourd'hui vingt-sept du mois de
an III de l'indépeudance d'Haiti
décembre mil huit cent six,
Nous, députés soussignés des deux ; divisions
mière de l'Ouest à l'assemblée
du Nord et del la preconstituante, pour former l'acte cont Dans l'Ouest, - Marigot, Saletrou,
Michel, Anse-d'Eynand, Abricots, Corail, Coles-de-fer; dans le Sud, + SaintIrvis, Petit-Trou des Rosesux,
Pestel, Petite-Rivière de Dalmarie,
dounières, Port-a-Piment, Baradères Trou-Bonbon, Anse-du-Clerc, Anglais, CharetPetite-Rivière de Nippes.
'assemblée
du Nord et del la preconstituante, pour former l'acte cont Dans l'Ouest, - Marigot, Saletrou,
Michel, Anse-d'Eynand, Abricots, Corail, Coles-de-fer; dans le Sud, + SaintIrvis, Petit-Trou des Rosesux,
Pestel, Petite-Rivière de Dalmarie,
dounières, Port-a-Piment, Baradères Trou-Bonbon, Anse-du-Clerc, Anglais, CharetPetite-Rivière de Nippes. --- Page 483 ---
CHAPITRE II.
[1806]
lieu institutionnel, nous nous sommes rendus au Port-au-Prince,
diqué pour cette opération.
aurions commencé ce travail:
Dès le trentedu mois dernier, nous
que les déPétioa, commandant! la division, nous objecta
le général
nous ne pouvions pas
putésdu Sud n'étaient pas encore arrivés, que
de toutes les pafaire la constitution sans la participation de ceux le désir que nous
roisses de l'ile. Pour prouver à nos compatriotes nous eûmes la
avions de tout sacrifier au bonheur de notre pays,
d'attendrejusqu'au 18 de ce mois,jour auquel on nous prépatience
Ce n'est pas cependant que nous manquasvint pour commencer.
au général Pétion,
sionsde témoigner tous les sjours notre inpatience
et reful'ouverture de l'assemblée de lundi en lundi,
qui remettait
le lieu où les séances devaient se tenir.
sqit même d'indiquer
notre ctonnemenl, après la vérificaLejour enfin arrivé, quel fut
au lieu de 56 que nous
tion des pouvoirs, de trouver 74 mandlataires,
comme illigale,
devions êire! Dès lors, considérant cette assemblée
absolue
fimes
qui fut rejetée par la majorité
nous en
T'observation,
du Sud et de la deuxième de
qu'eurent les députés des divisions
serait inutile d'émettre
TOuest. Nous fàmes convaincus qu'il nous
réservàmes le
voeu teniant au bien de notre pays; nous nous
aucun
contre tout ce qui se ferait dans l'assemblée, et
droit de protester
nous serions en
connaitre notre protestation quelorsque
de ne faire
lieu de sturcté.
contre notre signature apposée
En conséquence, nous protestons
fruit de Tintrigue
soi-disant constitutionnel de ce jour,
sur l'acte
jusqu'a la
et contre tout ce qui s'ensuivra,
et de la malveillance,
étant illégale, et contre tout prindissolution de l'assemblée, comme
cipe de justice et d'équité.
les jour, mois et an que ci-desFait au palais du Port-au-Prince,
sus.
LAGROUE, AUG. DUPUT, J. ISAAC, H. DATSigné: : JUSTE HUGONIN,
ROUMAGE ainé, BAUBENT, BoNDÉPARLOIR, J. SINON,
TY, GALBOIS,
PÉTIGNY fils, BOUGANIER, BERTRAND LEMOINE,
NIOT, C. LECONTE,
LAMOTHE-AtGRoN. BATAILLE, C.
ALMANIOR fils, THIMOTÉ AUBERT, VAREIN, F. FERRIER, J. L. DàTaÉLÉNAQUE,J. L. LAROSE, PELAGE
GRIEUX, L. DESSALINES.
eàlinso del'assemblée constituanie,
Cetlepièce, rédigée
,
PÉTIGNY fils, BOUGANIER, BERTRAND LEMOINE,
NIOT, C. LECONTE,
LAMOTHE-AtGRoN. BATAILLE, C.
ALMANIOR fils, THIMOTÉ AUBERT, VAREIN, F. FERRIER, J. L. DàTaÉLÉNAQUE,J. L. LAROSE, PELAGE
GRIEUX, L. DESSALINES.
eàlinso del'assemblée constituanie,
Cetlepièce, rédigée --- Page 484 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
rJuste Hugonin et
de suite à Christophe, par
fut expédiée
F.Ferrier. Elle ne fut connue au Port-au-Prince qu'après
de la guerre, par la publication qu'en
le commencement
Tillégalité de la comordonna Christophe, pour prouver
de l'assemblée et de son ceuvre 1 e
position
constituante accepta franSi la majorité de l'assemblée
la constitution préparée
chement et avec enthousiasme
accueillit
la
du Port-au-Prince
par son comité, population
dans toutes les
l'institution de la République avee joie:
elle criait: Vive la République !
rues,
l'assemblée se réunit
Le lendemain, 28 décembre,
des 24
al'élection du Président d'Haiti et
pour procéder
connaissait déjà de
sénateurs. Malgré les faits qu'elle
l'existence desa proclamation
Christophe, mais ignorant
sentait liée
l'acte de Résistance àlOpdu 24, elle se
par
du gouqui l'avait proclamé C chef provisoire
pression
en lui
en attendant que la constitution,
vernement,
en ait désice titre auguste,
conférant définitivement
avec
> Il fallait être conséquent
A gné la qualification.
malgré la faculté
1 Parmi ses 25 signataires, 6 restèrent au Port-au-Prince,
dans leurs
les 33 députés du Nord et de I'Artibonite de se retirer
qu'eurent!
Larose, P. Varein, Bataille, Lamothe-Aigron
foyers : ce- sont C. Thélémaque, sévada environ un an après, criblé de dettes 1.
et F. Ferrier ; mais ce dernier
restèrent aussi : ce sont
8 autres, qui n'avaient pas signé la protestation, y Lamontagne et Manigat.
Simon, Barlatier, Basquiat, Saget, Rollin, Neptune, faveur de la République,
Sur les 19 qui se retirèrent, 2 prirent parti en
ainé périt
Port-de-Paix : ce sont Thimolé Aubert et H. Datty. Roumage
au
favorable. Ainsi donc, sur 33 députés, il n'y en eut que 17
pours'y être montré
Ces chiffres disent assez que, malgré
qui adhérèrent au système de Christophe. de la plupart des représentans du
l'irrégularité des élections, les sentimens
Nord et de l'Artibonite étaient favorables à la République.
çontracta des dettes,
1F. Ferrier, devenu sénateur, fit le commerce au Port-au-Prince;lly Etats-Unis; ; de la il se rendit au Cap. II
rl fut a Jacmel où il s'embarqua sur un navire des être l'espion de Christophe : le 21 avril
n'avait acceplé le sénatoriat que pour continuer a
1808, il donna sa démission au moment où ilal' ait se sauver.
Artibonite étaient favorables à la République.
çontracta des dettes,
1F. Ferrier, devenu sénateur, fit le commerce au Port-au-Prince;lly Etats-Unis; ; de la il se rendit au Cap. II
rl fut a Jacmel où il s'embarqua sur un navire des être l'espion de Christophe : le 21 avril
n'avait acceplé le sénatoriat que pour continuer a
1808, il donna sa démission au moment où ilal' ait se sauver. --- Page 485 ---
CHAPITRE II.
[1806]
de l'armée et du peuple. Sur 68
cet acte, publié au nom
de
réunis, 55 votèrent en faveur
Christophe,
députés
Pétion. En conséle général Romain, et 1 pour
pour
Christophe fut proclamé Président
quence, Henry
d'Haiti.
du Sud et de
A ce sujet, M. Madiou dit: G Les députés
n'eût
de
certains que Christophe
a la 2e division
l'Ouest,
avait été faite et
constitution telle qu'elle
a pas acceptéla
elle, s'étaient la plupart enA eût pris les armes contre
l'occasion de
voter en sa faveur, afin que
A tendus pour
hors la loi se présentât." )
A le mettre
car ils firent ce à quoi
Cette assertion est hasardée,
et
l'acte que nous venons de citer;
ils élaient obligés parl
écrite par
la lettre du 19 décembre
d'autant plus, que
attendait la constituChristophe à Pétion, disait a qu'il
hors
D De ce
fut mis ensuite
A
tion avec impatience.
qu'il
d'avance
la loi, il ne faut pas en conclure qu'on agissait
cette mesure ne fut prise que le 27jandans ce dessein;
d'une provier, après que le Sénat eût eu connaissance
mois*.
clamation de Christophe, en date du 14 du même
En lisant les actes avec attention et en les conférant
mieux apprécier la
entre eux, on doit nécessairement
Selon nous,
conduite tenue par les constituans de 1806.
cette mauvaise foi qui leur serait imputée,
ils n'ont pas eu
si on lajugeait à ce point de vue. Comment pouvaient-ils
de Christophe? D'un autre
être certains des dispositions
limitation extrême
côté, nous croyons avoir prouvéque la
de la
du pouvoir exécutif, la délégation
des attributions
résultat de cette médictature au Sénat, n'ont été que le
1 Hist. d'Haiti, t. 3, p. 372.
204, dans le Recueil des .1cles publié
2 Voyez l'arrèté du Sénat, n" 58, p.
par M. Linstant.
'un autre
être certains des dispositions
limitation extrême
côté, nous croyons avoir prouvéque la
de la
du pouvoir exécutif, la délégation
des attributions
résultat de cette médictature au Sénat, n'ont été que le
1 Hist. d'Haiti, t. 3, p. 372.
204, dans le Recueil des .1cles publié
2 Voyez l'arrèté du Sénat, n" 58, p.
par M. Linstant. --- Page 486 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
des prétentions exafiance naturelle à toute révolution,
et de la
gérées du chef provisoire du gouvemnement,
réveillantle souvenir de ses antécrainte qu'ilinspira en
cédens sanguinaires".
3 ans, -
L'assemblée élut ensuite sénatcurs, pour
Daguilh, Simon, F. Ferrier, Bonnet, Théodat
Daumec, Manigat et Yayou : les sept premiers furent pris
Trichet,
C. Thélémaque, Barlatier,
dans son sein; - pour6ans,
Thimoté Aubert,
Depas Médina, Magloire Ambroise,
dans son sein, ct le général Magny
Blanchet jeune, pris
9ans,
administrateur à Saint-Mare;- pour
et Charéron,
Fresnel, Lamothe-AiPétion, Gérin, Lys, David-Troy,
Paul Romain
gron, pris dans son sein, et les généraux
et Toussaint Brave.
sortaient du nombre des memAinsi, sur 24 élus, 19
chacun des 4
bres de l'assemblée constituante; mais fournit 6. Les
départemens érigés par la constitution en
de la nation entière
sénateurs étant les représentans
conforme à l'es-
(art. 61), rien n'était plus juste et plus
Elle disposait aussi (art. 199) que
prit de la constitution.
se formerait en assemla constituante, après cesé sélections,
la
la constitution du Sénat par
blée législative, jusqu'à
présence de la majorité de ses membres.
on
Quoiqu'il y en eût 18 présens au Port-au-Prince,
lesautres fussent informés deleur élection
attendait que
législative se disposait
pour le constituer ; et l'assemblée
célébrer l'anniversaire prochain de l'indépendance
à
le
intéressant
d'Haiti, afin d'offrir au peuple spectacle
5 J'aime trop la vérité,pour ne pas dire ici que frère cette C. opinion Ardouin, de M.Madiou, et que je
que je conteste, était partagée par mon C'est propre qu'en respectant les opinions des
J'ai constamment contredit à ce sujet. je ne crois pas devoir leur sacritier les'
personnes quej j'aime et que j'estime,
miennes.
l'indépendance
à
le
intéressant
d'Haiti, afin d'offrir au peuple spectacle
5 J'aime trop la vérité,pour ne pas dire ici que frère cette C. opinion Ardouin, de M.Madiou, et que je
que je conteste, était partagée par mon C'est propre qu'en respectant les opinions des
J'ai constamment contredit à ce sujet. je ne crois pas devoir leur sacritier les'
personnes quej j'aime et que j'estime,
miennes. --- Page 487 ---
CHAPITRE II.
[1806]
renouveler le serment
d'une assemblée nationale venant
de l'armée
prété le ler janvier 1804, par les généraux
flatteuse
Gonaives. Mais ce beau rêve, cette
réunis aux
sanillusion devait être remplacée par une journée
glante.
n'avait pas émis en vain sa proEn effet, Christophe
de la mutinerie
clamation du 24 décembre. Al'occasion
ilavait
de T'Artibonite par rapport à la solde,
des troupes
à la citadelle Henry.pour la
fait venir la 4o demi-brigade
il hapunir : résolu à marcher contre le Port-au-Prince, d'alà Milot où il le fit descendre, afin
rangua ce corps
Parmi ses
ler maintenant venger la mort de Dessalines.
colonel Jean-Louis Longueval et le capitaine
officiers, le
deux mulâtres renommés
de grenadiers Savary étaient
à
leurs cruautés; ils se mirent
depuis longtemps pour animaient le barbare qui avait
l'unisson des projets qui
et ils entrainèprovoqué le renversement de Dessalines,
rent ce corps dans le même esprit'.
Besse,
Vernet, Martial
L'ordre fut envoyéaux généraux
les
colonel Pierre Toussaint, de préparer
Magny, et au
de l'Artibonite à la marche. Christophe
autres troupes
le
Romain et
quitta le Cap avec celles du Nord,
général
où il
officiers
et se porta à Marchand,
d'autres
supérieurs,
furent bientôt
fit arrêter Dartiguenave et Cangé, qui
Dartises ordres. S'il avait à reprocher à
assassinés par
d'avoir écouté les conseils de Pétion, qu'avait-il
guenave
n'avait d'autres torts à
à reprocher rà Cangé? Ce général
du succès de cet horrible attentat (contre la
1 e C'est pour mieux s'assurer retiré des carrières de Laferrière, les Savary, etc.,
constitution), qu'il a
leurs erimes,lui faisaient goûter
elc., dont les noms trop fameuz par a Extrait de l'écrit publié par
: plaisirs avant-coureurs de sa vengeance...
Pélion, le 17 janvier 1807.
guenave
n'avait d'autres torts à
à reprocher rà Cangé? Ce général
du succès de cet horrible attentat (contre la
1 e C'est pour mieux s'assurer retiré des carrières de Laferrière, les Savary, etc.,
constitution), qu'il a
leurs erimes,lui faisaient goûter
elc., dont les noms trop fameuz par a Extrait de l'écrit publié par
: plaisirs avant-coureurs de sa vengeance...
Pélion, le 17 janvier 1807. --- Page 488 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
ses yeux que d'être un brave,
originaire de
cien officier sous Rigaud,
l'Ouest et ancomme
Il
core
arrêter à Marchand
Dartiguenave. fit enplusieurs autres
il soupçonnait
officiers dont
lafidélité c'est dire
sinés comme
qu'ils furent assasces deux généraux.
Toussaint Louverture revivait tout entier
tophe !
en ChrisDe Marchand, ce cruel se rendit à
troupes réunies formaient
Saint-Marc où ses
une armée de douze
mes. Il la fit défiler
mille hompour se porter contre le
Prince : le 30 décembre, elle
Port-auarrestations
entra à l'Arcahaie où des
eurent lieu par ordrede son chef*.
Il avait pris de telles mesures
decest
pour cacher la marche
troupes, afin de surprendre l'assemblée
au milieu de son ceuvre,
constituante
que pas un seulindividu
en donner] la nouvelle. Mais,
ne vint
le
depuisla mort de
général Bazelais se tenait
Dessalines,
ou au
de
ou
bourg
sur une habitation voisine;
l'Arcahaie,
étant avisé de cet
ment, il monta à
événechevalinmi6diatement et se
trait auprès de Pétion à qui il transmit
rendit d'un
eette
L'ancien chefde bataillon de la
information.
Légion de l'Ouest
en cette
comprit
circonstance, ce que Pétion lui-même avait
pris à
en
comLéogane,
1799, - qu'il devait se rallier à ceux
qui voulaient sincèrement le bonheur de leur
liberté de leurs
pays, la
concitoyens.
Il suffisait du rapport de Bazelais, officier
général ca1 Hist. d'Haiti, t. 3, p. 373.
2Je dis ainsi d'après des notes que tiens
taine et aide de camp de Pétion. M. je
du colonel Cerisier, alors capicabaie, dans la nuit du 27 au 28
Madiou fait arriver Christophe à l'Arpas probable. Venant pour
décembre, avec ses troupes ; cela ne parait
resté 4 jours dans ce bourg sans surprendre le Port-au-Prince, il ne serait pas
plutôt dans la nuit du 30 au 31 avancer,de crainte qu'on n'y fot averti. C'est
marche pour arriver le (er janvier qu'ily 1807 sera arrivé. Le31, il se sera mis en
à Sibert.
27 au 28
Madiou fait arriver Christophe à l'Arpas probable. Venant pour
décembre, avec ses troupes ; cela ne parait
resté 4 jours dans ce bourg sans surprendre le Port-au-Prince, il ne serait pas
plutôt dans la nuit du 30 au 31 avancer,de crainte qu'on n'y fot averti. C'est
marche pour arriver le (er janvier qu'ily 1807 sera arrivé. Le31, il se sera mis en
à Sibert. --- Page 489 ---
[1806]
CHAPITRE 11.
pable d'apprécier sainement les choses,
reconnûtle danger dont le
pour que Pétion
Port-au-Prince était
et qu'il prit les mesures nécessaires dans
menacé,
alors qu'il expédia Théodat Trichet
l'actualité.Cest
et Daumec
Gérin, à l'Anse-à-Vean,
lui
auprès de
de cette ville
pour
dire de venir au secours
avec les troupes du Sud; ;
aussi à Yayou d'y venir
qu'il envoya l'ordre
avec celles de
de Léogane; et à Jacmel, de faire marcher l'arrondissement
22e et 23- demi-brigades.
de suite les
Au Port-au-Prince, se trouvaient un bataillon
lerie commandé
d'artilpar Caneaux, les 6
de la 5 sous les ordres de Gédéon, compagnies d'élite
Métellus, la 12s
la 11° sous ceux de
sous ceux de Mentor, le bataillon de la
commandé par Louis Lerebours, et un eseadron
20gons par Bastien. Mais les
de dratroupes n'y étaient
reusement casernées depuis lei 17 octobre
plus rigoula faculté d'aller dans
: les soldat avait
les campagnes voir sa
sans l'approche du 1"de l'an quile
famille; et
troupes auraient été
rappelait en ville, ces
encore moins réunies
furent.
qu'elles ne le
Pétion donna les ordres nécessaires
à sortir de la ville et
pour se préparer
allerau-devantdel
çait; mais il avait fallu
l'ennemiqui avanral
qu'il attendit l'arrivée du
Yayou avec ses troupes; ; car la
généfaible. Ce général entra
garnison était trèsmidi du 51,
au Port-au-Prince dans
et Pétion en sortit avec lui, en
l'aprèsl'artillerie, la 12- et2 bataillons de la 24. Il y laissant
possible de mettre plus de célérité à
n'était guère
ces préparatifs 1 .
Cependant, nous lisons dans l'Histoire
p. 374:
d'Haiti, t. 5,
les 1 troupes. Bazelais était arrivé le 30 décembre : 21 heures a près, Pétion
sortait avec
dans
et Pétion en sortit avec lui, en
l'aprèsl'artillerie, la 12- et2 bataillons de la 24. Il y laissant
possible de mettre plus de célérité à
n'était guère
ces préparatifs 1 .
Cependant, nous lisons dans l'Histoire
p. 374:
d'Haiti, t. 5,
les 1 troupes. Bazelais était arrivé le 30 décembre : 21 heures a près, Pétion
sortait avec --- Page 490 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'TAITI,
duPort-an-Prince furent profondément
(( Les citoyens
de cette nouvelle. Beaucoup de familles effrayées
a émus
soit
terre, soit par mer 1.
le Sud,
par
C partirent pour
demeurait dans linaction, ne
C Cependant, Pétion
fàt si près de la capitale
C
croyant pas que Christophe
le
de Pétion fut vaincue par généa Enfin, lincrédulité
entretenu avec
s'était longuement
( ral Bonnet qui
SOTet
venail d'apprendre par un canot
a Bazelais, qui
Christophe occupait ce bourgA tant de l'Arcahaie, que
de
résolut
à marcher à la rencontre
a Pétion se
enfin
de vaincre, quoiqu'il
a l'ennemi, ne perdant pas l'espoir
hommes. Il fit
alors sous ses ordres,
5 mille
a n'edt
que releva le courage des cia aussitôt batire la générale,
des
de nouveau des courriers auprès
C toyens, dépécha
le
tôt
du
les invilant à atteindre,
plus
a généraux
Sud,
à la tête des troupes sous
C possible, le Port-au-Prince,
a leurs ordres. >
comme
Mais à la page 572, ilavait été déjà dit: a Mais
21n
d'Etal de la partde ChrisC Pétion appréhexdait coup
le 23 décemdans le Sud (avant
C tophe, ilavait envoyé
mission d'averThéodat Trichet et Daumec, avec
C bre)
tenir
à monter au PortC tir Gérin qu'il ent à se
prêt
C an-Princeà la tête de ses troupes. >
un tel acte de la part de ChrisS'il avait appréhendé
lui
sa martophe, avantle 28, Bazelais venant
apprendre
e'était bien la le cas de reconnaitre
che avee des troupes,
il n'aurait
le coup d'Etat allait s'exécuter; et alors,
que
si incrédule sur une chose qu'il aurait prépas pu être
le
de Bazelais,
vue. Bonnet a pu lui confirmer
rapport mais Pétion
celui des hommes venus dans le canot;
par
1 C'est une erreur : cette débâcle n'eut lieu que le ier janvier 1807, pendantia bataille de Sibert.
de reconnaitre
che avee des troupes,
il n'aurait
le coup d'Etat allait s'exécuter; et alors,
que
si incrédule sur une chose qu'il aurait prépas pu être
le
de Bazelais,
vue. Bonnet a pu lui confirmer
rapport mais Pétion
celui des hommes venus dans le canot;
par
1 C'est une erreur : cette débâcle n'eut lieu que le ier janvier 1807, pendantia bataille de Sibert. --- Page 491 ---
CHAPITRE II.
[1806]
douter de ce que lui avait déjà dit ce géne pouvait pas
assez le courage pour ne pas adnéral, dont il connaissait
raison. L'avis qu'il vint
mettre qu'il se fàt alarmé sans
ajoutait au conlui donner de la marche de Caristophe,
militaire que possédait Bazelais,
traire à cette qualité
acte de dévouement paparce que ce fut de sa part un
triotique bien rare dans les crises civiles.
en ennemi contre le PortL'approche de Christophe
élus à constituer le Sénat
au-Priuce obligea les sénateurs
Ce corps procéda à son
dans la journée du 51décembre.
Deen élisant César Thélémaque, président,
organisation
secrétaires. Ses membres prétèrent
pas! Médina et Daguilh,
et de la
fidèles à la constitution,
le serment C d'être
de tout leur pouvoir les
C maintenir et de faire exécuter
au péril de leur vie. D
a lois dela République,
il écrivit àl'asLe Sénat se déclara en permanence;
et
l'aviser de son organisation
semblée législative pour
au térme de la constitution*.
qu'elle eût à se dissoudre,
l'invitant
Il douna le même avis au général Pétion, en
militaires qu'il faisait
à lui communiquer les dispositions
A l'instant où le Sénat prenait
dans l'attente de l'ennemi.
lettre par lacette résolution, il reçut de ce général une
l'indernier venait au devant de ses voeux, en
quelle ce
au bourg de l'Arcahaie
formantde l'arrivée de Christophe
avait prises dans le but de s'opposer
et des mesures qu'il
à son agression.
de sa division
Pétion ayant déféré le commandement
marcher
Magloire Ambroise, pour
militaire au général
cette séance est signé de Gérin, de Th. Trichet et de
1 Le procés-verbal de
tous trois absens du Port-au-Prince, le 31 deDaumec : comine ils étaient
signatures comme une adhésion donnée aux
cembre, on doit considérerleurs
mesures prises par les autres sénateurs.
mesures qu'il
à son agression.
de sa division
Pétion ayant déféré le commandement
marcher
Magloire Ambroise, pour
militaire au général
cette séance est signé de Gérin, de Th. Trichet et de
1 Le procés-verbal de
tous trois absens du Port-au-Prince, le 31 deDaumec : comine ils étaient
signatures comme une adhésion donnée aux
cembre, on doit considérerleurs
mesures prises par les autres sénateurs. --- Page 492 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTr.
lui-même contre l'ennemi, le Sénat écrivit à
en l'invitant à faire acheter
ce dernier
toutes les farines
dans la ville, pour servir à
qui étaient
T'approvisionnement des
pes. Il écrivit aussiau général
trouYayou de se
nir avec les
de
presser de vetroupes
son arrondisement."
L'une et l'autre autorité,
politique et
saient donc en ce moment de
militaire, faicommandaient
suprême résolution, ce que
leurs devoirs envers la jeune
d'Haïti. Elles se confiaient
République
en la Providence
de son sort, et la Providence
pour décider
justifia leur espoir!
1 Yayou arriva avec la 21., la 24° et un
de Baude.
escadron de dragons sous les ordres
La 21était sous les ordres de
de colonel depuis la condamnation Sanglaou, son colonel ; la 24e n'avait
réservait ce commandement
de Lamarre : ce qui indique que Pétion point
Lamarre était trop distingné pour ce brave, après quelques mois de
tion n'eat pas cette
parmi les officiers de cette époque, pour punition. que Pératte et Bigot commandaient arrière-pensée les à son égard. Clermont, son frère, DémaDepuis la mort de Dieudonné, trois bataillons de ce corps.
et provisoirement l'arrondissement, Lys commandait la place du Port-au-Prince
quand Yayou était à Léogane.
que Pétion point
Lamarre était trop distingné pour ce brave, après quelques mois de
tion n'eat pas cette
parmi les officiers de cette époque, pour punition. que Pératte et Bigot commandaient arrière-pensée les à son égard. Clermont, son frère, DémaDepuis la mort de Dieudonné, trois bataillons de ce corps.
et provisoirement l'arrondissement, Lys commandait la place du Port-au-Prince
quand Yayou était à Léogane. --- Page 493 ---
CHAPITRE III.
civile entre H. Christophe et A. Pétion, personnifiant
Vraie cause de la guerre
opposés. - Bataille de Sibert où PéTun et l'autre des systèmes politiques
de Coutilien Coustard
:
qu'il court. - Dévouement
tion est défait danger
sur un canot
est cause de son salut et qui périt. - Pétion s'embarque
défendre
qui
Yayou rallie T'armée républicaine pour
du littoral. - Le général
familles de cette ville. -Le Sénat transporte
le Port-au-Prince. --Fuite des
Magloire Ambroise d'évaà
et donne l'ordre au général
son siege Léogane,
Pétion est mort ou prisonnier. Magloire
cuer la ville, dans la pensée que
ordrè en le transmeltant à Yayou.-
enjoint au culonel Lys d'exécuter cet défendre la ville. Lamarre s'échappe
Lys le laisse ignorer et aide Yayou à
le reà la défense. - La 24c demi-brigade
del la prison et va contribuer
le
de bataille. Sa réconciliation
place à sa tête : il se réhabilite sur champ
sur lous les points. -
Les assauts de l'ennemi sont repoussés
avec Yayou.-
au fort National. - Pétion, déLe chef de bataillon Frédéric se distingue
des troupes
rentre au Port-au-Prince aux acclamations
barqué au Carrefour,
les blessés de l'ennemi pour les soigner.
et des citoyens. 1l fait recueillir et de celles du Sud sous les ordres de Géde Jacmel,
- Arrivée des troupes
Port-au-Prince. Nouveaux assauts de
reviennent au
rin. - Les sénateurs
Le 8 janvier, Christophe retourne àl PArtil'ennemi toujours repoussés. incendier le Cul-de- Sac. - Uneinsurrection contre
bonile. après avoir fait
Goman en est le chefreconnu.
éclate dans la Grande-Anse.
la République
de Gérin sur les mesuresà prendre.
Exanien de la situation. - Opinion
Refulation des motifs
Opinion de Pétion. Ils ne s'accordent pas.
avec l'armée et renattribués à Pétion.- Ils vont au Boucassin
personnels
trent ensuile au Port-au-Prince.
faits et la mention des actes qui euAprès le récit des
du 17 octobre 1806, il est impossible
rent lieu à partir
la vraie
éclairé et debonne foi n'aitpassaisi
qu'un lecteur
T. VI.
anien de la situation. - Opinion
Refulation des motifs
Opinion de Pétion. Ils ne s'accordent pas.
avec l'armée et renattribués à Pétion.- Ils vont au Boucassin
personnels
trent ensuile au Port-au-Prince.
faits et la mention des actes qui euAprès le récit des
du 17 octobre 1806, il est impossible
rent lieu à partir
la vraie
éclairé et debonne foi n'aitpassaisi
qu'un lecteur
T. VI. --- Page 494 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAITI.
civile qui éclata entre les Haitiens,
cause de la guerre
dans la journée du 1"janvier 1807.
on a dû voir-d'un côté, de"légitimes aspiEn effet,
de tous) les droitsde l'homme en SOrationsà lajouissance
à la domina-
-
ciété ;
de l'autre, d'injustes prétentions
de
absolu, guidé par le seul caprice
tion, au pouvoir
l'individu.
de cette guerre. Ce fut'la lutte
Voilà la cause unique
de la Démocratie
de la Liberté contre le Despotisme,
contreles idées
contre T'Autocratie, des idées progressives
stationnaires, rétrogrades.
qui; avait
Si Pétion personnifisit le système politique
de ses droits,
but de garantir au peuple lajouissance
pour
était le représentant du système absoluChristophe
le
encore mieux en comment contraire : OIL comprendra
leur conleuradministration,
parant leur gouvernement,
attentat contre Desduite respective. Après l'énergique
institutions libésalines, Pétion voulait substituer des
la déclaration
rales à celles qui avaient régilepaysdepuis
.simple
Christophe ne voulait qu'une
delindépendance.
substitution de personne au pouvoir.
Dans cette opposition de vues, dans cet antagonisme
d'idées purement politiques, on ne peut pas apercevoir
de couleur ni de caste, comme cela a
la moindre pensée
l'ignorance des faits.
été si souvent répété, peut-être par
défaire de DesEn proposant à Geffrard età Pétion de se
Christophe n'était pas mu, certainement, par une
salines,
voudrait-on la reconnaitre,
telle pensée : alors, pourquoi
? En prode leur part, dans l'aequiescement à ce projet
chef du
les complices
clamant Christophe
gouvernement, lui-mème ont
de Geffrard, aux Cayes, Gérin et Pétion
de manière à
le contraire de ce qu'on
tous agi
prouver
ant à Geffrard età Pétion de se
Christophe n'était pas mu, certainement, par une
salines,
voudrait-on la reconnaitre,
telle pensée : alors, pourquoi
? En prode leur part, dans l'aequiescement à ce projet
chef du
les complices
clamant Christophe
gouvernement, lui-mème ont
de Geffrard, aux Cayes, Gérin et Pétion
de manière à
le contraire de ce qu'on
tous agi
prouver --- Page 495 ---
CHAPITRE III.
[1807]
Sil'on persistait dans cette interprétation
leur aimputé.
serait vouloir classer les hommes, par rapport
banale, ce
de leur couleur. Les opinions
à leurs opinions, à raison
dérivent de l'éducation qu'on reçoit,
politiques surtout
contractées.
du milieu où l'on vit, deshabitudes quel'ona
dans les pays où il y a réellement des castes
Cependant,
trouve des hommes de caste nobiliaire, plus
distinctes, on
d'autres nés dans la caste
libéraux par leurs opinions que
populaire ; mais ce sont des exceptions.
de Christophe était despotique,
Le caractère personnel
faite dans le Nord où l'abs'était
son éducation politique
toujours eu son empire: de là ses idées,
solutismeavait
à la Royauté qu'il fnit par
ses opinions, ses prétentions
établir.
de Pétion était libéral, modéré,
Le caractère personnel
coneiliant;ilavait fait son éducation polliquedansT-Ouest
s'était implanté : de là ses idées,
où le républicanisme
volonté d'instituer la République
ses opinions, sa ferme
régnantes dans
qu'il fonda, d'accord en cela aveclesidées
le Sud.
entre ces deux
Cette opposition de systèmes politiques
parfaitement la vraie cause de la
généraux, expliquant
dans le narré des faits'.
guerre civile, entrons maintenant
Madiou arriver enfin à la même con-
- C'est avec satisfaction quej j'ai 386 vu M. de son 3e volume :
clusion que moi ; il dit à la page
PArtibonite voulurent
la chute de l'empereur, le Nord et
a Aussitôt après
TOuest et le Sud, au confaire dominer leurs principes monaichiques:
les plus larges. Comme
traire, proclamérent les instilutions demorratiques on en vint à une rupture. Quoique
les parlis étaient de forces égules, sur le champ de bataille, leurs prn-ipes
4 Toussaint et Rigaud re fussent plus d'une part, personnifiée en Christophe $
entrèrent en lutte : arislocralie,
Pétion.
démuerntie, d'autre part, personnifiée furent en des luttes de principes poliliques
Donc, nos deux guerres civiles de couleur ni de casle.
opposts, et non pas des guerres
en vint à une rupture. Quoique
les parlis étaient de forces égules, sur le champ de bataille, leurs prn-ipes
4 Toussaint et Rigaud re fussent plus d'une part, personnifiée en Christophe $
entrèrent en lutte : arislocralie,
Pétion.
démuerntie, d'autre part, personnifiée furent en des luttes de principes poliliques
Donc, nos deux guerres civiles de couleur ni de casle.
opposts, et non pas des guerres --- Page 496 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
Les forces sous les ordres de Pétion s'élevaient au plus
Dans cette petite armée se trouvaient
à3 mille hommes.
les
Bazelais, Yayou et Lamothe Aigron ;
les généraux
Blanchet jeune, Papalier et
adjudans-généraux Bonnet,
officiers supérieurs et subalternes, outre ceux qui
d'autres
de
A 10 heures
commandaient les divers corps
troupes.
l'habitation Sibert, située à
du soir, on était rendu sur
dans le canton de la
environ 5 lieues du Port-au-Prince,
du Cul-de-Sac, appelé les Varreux.
plaine habitationest placée àl'ouest de la grande route
Cette
celle de Montléard étant à l'est de
qui va à l'Arcahaie,
cette route, toutes deux établies entre la Grande-Rivière
de la plaine et le cours d'eau des Orangers. Au-delà, en
on trouve la rivière du Boucan-Brou
allant àl'Arcahaie,
dépendant du canqui coule dans un terrain marécageux
des lieux. Un
nature
ton de la Saline, appeléainsi parla
est placé sur la rivière du Boucanpont en maçonnerie
Plus loin se trouvent les
Brou et sur la grande route.
dans leurs eaux ;
Sources-Puantes qui recèlent du soufre
dans la mer, à travers un terrain rocelles-ci se jettent
route, tout près du
cailleux. Là vient passer la grande
un
mais à droite, en sortant de l'Areahaie, ilya
rivage;
habitations, Bernadon,
chemin qui traverse plusieurs
situées prèsde la mer au nord ouâl'ouest
Lerebours, etc.,
le cours
de Sibert, et qui arrive à celle-ci en passant
dans un endroit appelé le Batardeau
d'eau des Orangers,
de Sibert, où il y avait un pont.
vonlut faire
Connaissant toutes ces localités, Pétion
Montà Sibert et
prendre position par ses troupes,
route, afin
léard, en les plaçant à cheval sur la grande
Chrisde voir arriver sur leur front celles venant avec
émirent l'opinion
tophe. Mais des officiers supérieurs
Sibert, et qui arrive à celle-ci en passant
dans un endroit appelé le Batardeau
d'eau des Orangers,
de Sibert, où il y avait un pont.
vonlut faire
Connaissant toutes ces localités, Pétion
Montà Sibert et
prendre position par ses troupes,
route, afin
léard, en les plaçant à cheval sur la grande
Chrisde voir arriver sur leur front celles venant avec
émirent l'opinion
tophe. Mais des officiers supérieurs --- Page 497 ---
CHAPITRE III.
[4807]
où
d'atteindre les Sources-Puantes,
qu'il était préférable
et il céda à leur désir'.
la route est resserrée,
le
de BoucanL'avant-garde atteignait à peine
pont
elle cria : Qui vive!
Brou, au milieu des salines, quand
avait
C'étaient des soldats de la 7 demi-brigade qu'elle
d'eux-mémes se ranger dansl'armée
aperçus: ; ils venaient
brave
tout entier
de la République, comme fit ce
corps Pétion les fit
en 1812, sous les murs du Port-au-Prince.
marche:
de lui, au centre des troupes en
venir auprès
les accueillant avec cette bienveillance quilecaractérisit,
d'eux
de Christophe
il les interrogea et apprit
quel'armée la
venait et avait eu ordre de marcher toute
nuit, pour
le Port-au-Prince. Sur leurs renseignemieux surprendre
être forte d'environ 12,000
mens, iljugea qu'elle pouvait
ses
hommes :. Il ordonna alors de faire rétrograder
les placer à Sibert et Montléard, ainsi qu'il .
troupes pour
eût été
de continuer
l'avait d'abord voulu : il
imprudent
aurait pu rencontrer l'ennemi sans
plus avant, puisqu'on
il
le chef
pouvoir se déployer. En ce moment, expédia
d'escadron Boyer, son premier aide de camp,et Chervain,
faire venir du Port-aucommissaire des guerres, pour
amené
Prince des pièces de campagne 3, N'en ayant pas
artilleur, il faut supposer qu'il
avec ses troupes, quoique
une armée moins
présumait que Christophe venait avec
l'état des routes, défoncées par les granforte, ou que
des e
pluies de cette année, lui en avait fait rejeter
l'idée.
l'armée républicaine prit poIl était 11 heures, quand
Sisition. La 11° était rangée en bataille sur T'habitation
1 Note de Cerisier. écrit justificatif, du 17 janvier 1807, p. .3.
2 Voyezson
3 Note de Cerisier,
présumait que Christophe venait avec
l'état des routes, défoncées par les granforte, ou que
des e
pluies de cette année, lui en avait fait rejeter
l'idée.
l'armée républicaine prit poIl était 11 heures, quand
Sisition. La 11° était rangée en bataille sur T'habitation
1 Note de Cerisier. écrit justificatif, du 17 janvier 1807, p. .3.
2 Voyezson
3 Note de Cerisier, --- Page 498 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
à la
route; la 21€ sur la butte
bert, faisant face
grande
le bataillon de la 20- à
du moulin; ; la 5 à Montléard, et
condu Batardeau
la gauche de la 21, gardantlepassage chemin dont il a été
viendrait par le
tre toute troupe qui
: le bataillon de la
parlé et qui part des Sources-Puantes
cavalerie au
était
entre la 110 et la 21, et la
placé
officiers
se temilieu de la grande route. Les
généraux
naient dans la cour de Sibert '
était partidu Boucassin, le 51,
De son côté, Christophe
le Port-ausurprendre
avec toutes ses forces, espérant
le
défense; car il était bien renseigné sur peu
Prince sans
Pétion et Gérin ayant obéi à ses
de troupes qu'il y avait,
celles
leurs cantonnemens respectifs,
ordres et renvoyéà
habituelle. Les demiqui n'ent formaient pas la garnison
dans l'ordre de leurs numéros, la 4e en
brigades venaient
à la vengeance, et le fétête: elle avait été prédisposée
marchait dans ce
de grenadiers,
roce Savary, capitaine
but, de même que son colonel J.-L. Longueval.
la 8 demi-brigade sous
Arrivés aux Sources-Puantes, bataillons de la 20: restés
les ordres de Larose et les deux
de la
par le chemin à droite
aux Verrettes, passèrent
Bernadon,
grande route, pour traverser les habitations
Lerebours, etc., et parvenir à Sibert par le Batardeau.
Les autres corps suivirent la grande route.
au
les troupes de la République
Le 1"janvier,
jour,
route: celvoyaient venir celles de Christophe par cette
à
de fusil de la 11e.
les-ci s'arrêtèrent demi-portée
Pélion et les autres officiers supérieurs
En ce moment,
en
étaient à cheval derrière les rangs de ce corps placé
1 Note de Cerisier.
ours, etc., et parvenir à Sibert par le Batardeau.
Les autres corps suivirent la grande route.
au
les troupes de la République
Le 1"janvier,
jour,
route: celvoyaient venir celles de Christophe par cette
à
de fusil de la 11e.
les-ci s'arrêtèrent demi-portée
Pélion et les autres officiers supérieurs
En ce moment,
en
étaient à cheval derrière les rangs de ce corps placé
1 Note de Cerisier. --- Page 499 ---
[1807]
CHAPITRE III.
ligne de bataille. Le colonel Métellus
taires de la 4, en leur demandant
interpella les mililonel
où ils allaient. Le COGuerrier, quicommandait l'avant-garde
7e suivantiumédiatement
ennemie (la
la 4),lui
au
réponditqu'ils allaient
Port-au-Prince. Alors Pétion, d'une voix
luidemanda dans quelleintention
accentuée,
territoire de
ils entraient ainsi sur le
sa division militaire? Guerrier lui dit
chef du
que le
gouvernement leur avait donné l'ordre
au Port-au-Prince. Pétion
d'entrer
tenait un de ses pistolets à la
main; il répliqua à soninterlocuteur
a je ferai feu
: a Si vous avancez,
sur vous.- Si vous
A terons,
tirez, nous vous riposrépondit Guerrier.",
Haranguant alors la vaillante 11°, Pétion dit:
a pourriez-vous
C Soldats,
supporter le joug d'un
C Vive la liberté! D Électrisés
nouveau tyran?
encore
par ces paroles et animés
par les valeureux Yayou, Métellus,
Adam, etc.,* ils
Confident,
répondent: a Vive la liberté!
a néral Pétion!
Vive le gé.
) associant ainsi l'idée de leurs droits à
l'existence de l'homme qui les soutenait. A
cri, Pétion leur
ce dernier
dit: C Eh bien! Feu! D en tirant le
mier de son pistolet. Une
pretoute la
décharge générale eut lieu sur
ligne de ce corps : elle fit chanceler la
fut la première victime
4o. Savary
tombée dans ses rangs: : le
reçut enfin sa juste punition!:
crime
- Note de Cerisier.
3 La 11€ avait encore une foule de braves
nais, Versailles, Spady, Aquerre, Doisan, officiers, Sannon Ferté, Boulon3. Je relate tous les faits ci-dessus ainsi Gardel, Lamitié, Condé, etc.
ma.jeunesse, et d'après les notes du colonel que je les ai entendu ruconter dans
376) en fait une autre relation d'après des traditions Cerisier. L'Histoire d'Haiti(h. 3,
paroles injurieuses pour Pétion, aux officiers et différentes. Elle. prôle des.
pellation que. leur adressa le colonel Métellus grenadiers dela. 4e, sur l'interfaite le général Yayou. de rétrograder. Tout et l'injonction que leur aurait
ment d'animation de part et d'autre. Mais cela a pu avoir lieu dans ce mor
on ne peut admettre que Pélion ait
après des traditions Cerisier. L'Histoire d'Haiti(h. 3,
paroles injurieuses pour Pétion, aux officiers et différentes. Elle. prôle des.
pellation que. leur adressa le colonel Métellus grenadiers dela. 4e, sur l'interfaite le général Yayou. de rétrograder. Tout et l'injonction que leur aurait
ment d'animation de part et d'autre. Mais cela a pu avoir lieu dans ce mor
on ne peut admettre que Pélion ait --- Page 500 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
Arrétons-nous là un instant, car nous
C
choter.
entendons chuMais, se dit-on, Pétion fut donc le
commença la guerre civile,
premier qui
A
par son coup de
ceux qui tiennent
pistolet ? >
ce
nous
A
langage,
Qu'avait-il Ide mieux à faire en ce
répondons:
A
civile venait
moment? La guerre
audacieusement se
(C lui; il l'aborda
présenter en face de
avec sa mâle
A
irrésolu à
résolution! Avait-il été
Léogane, quand il fallut
C Rigaud? Avait-il été
qu'il se joignit à
irrésolu au
C était nécessaire de
Haut-du-Cap,q quand il
commencer la
C dance? Avait-il été
guerre de Tindépenirrésolu, quand il dut
(( Gérin pour abattre Dessalines?
se joindre à
Le
(
1er
fit encore ce que la Liberté
janvier 1807, il
attendait de lui! >
Reprenons notre récit.
Au feu de la 11, la 4°, se
remettantd'abord, avait répondu assez bien; mais elle dut céder
balles qui continua à
sous cette gréle de
tomber sur elle. En ce moment,
Christophe, qui se tenait sur le pont du
ordonna au brave colonel Guerrier
Boucan-Brou,
7e
de T'appuyer avec la
qu'ilcommandait; et la 11°, à son
tir la
tour, finit par sensupériorité des deux corps qui lui étaient
Apercevant cela, Pétion' fit donner la 30
opposés.
lant colonel
dont le vails'impatientait de n'avoir encore brûlé auentendu ces paroles injurieuses, sans
commencer le feu.
prononcer autre chose que
&
Ces paroles J'admets encore moins ce qui suit :
Lordre de
donna de
commençaient à ébranler les soldats de la 11 Pétion
élait la commencer le feu. Mais la 11€ hésitait à
ne
orpatric; cependant, subissant
lirer, sachant oi
nel, etc. a
l'ascendant de Métellus, son coloLa 1t-hésitait! A ses yeux, la palrie était du
Métellus et ses officiers lui en traçaient si
côté de Pétion : le brave
connaitre le dévouement de ces vaillans bien l'exemple ! M. Madiou n'a pu
ceux qui, comme moi, ont été à même de le soldats savoir pour Pétion. J'en appelle à
au Port-au-Prince.
sachant oi
nel, etc. a
l'ascendant de Métellus, son coloLa 1t-hésitait! A ses yeux, la palrie était du
Métellus et ses officiers lui en traçaient si
côté de Pétion : le brave
connaitre le dévouement de ces vaillans bien l'exemple ! M. Madiou n'a pu
ceux qui, comme moi, ont été à même de le soldats savoir pour Pétion. J'en appelle à
au Port-au-Prince. --- Page 501 ---
CHAPITRE 111.
[1807]
avec une telle impéamorce . Gédéon s'avança
cune
4 fut forcée de sejeter en désortuosité, que T'héroique
Guerrier,
la 7.
elle aussi, quoique guidée par
dre sur
qui,
s'étendit jusqu'au pont
replia en arrière. Ce mouvement
fit avancer sa caIl'abandonna, et
où était Christophe.
Mirault et Etienne
valerie, commandée par Barthélemy
n'ala retraite de ses troupes qui
Albert, afin de protéger
entrer toutes
vaient pu se déployer dans ces lieux pour
en ligne.
les fuyards, lorsGédéon poursuivait fougueusement décider de la vicmouvement sur la gauche vint
qu'un
C'était Larose qui, arrivé
toire en faveur de Christophe.
Louis Ledu Batardeau, le trouva sans défense.
au pont
s'était retiré de cette
rebours, a-t-on dit pour son excuse,
de la
la bataille gagnée par la fuite
position en croyant
la 8, appuyée
4-et de la 7.*. Attaqué a vec vigueur par
T'Ardeux autres bataillons de la 20 restés dans
par les
replia sur la 21. Le
tibonite, le 5 bataillon républicain
bataillon : au
colonel Sanglaou ne sut pas soutenir ce
la
à fuir, tombant sur
contraire, ces troupes se mirent
dans leur
11 et le bataillon de la 24 qui furent entrainés
déroute*.
dont les soldats cédaient
Pétion fit rappeler Gédéon
se trouvaient Nazère, Thélémaque, Valembrun,
1 Dans les rangs de ce corps Bertrand Jean, Laville, Colia, Pantaléon,
Victor Poil, Moizeau, Guilloux,
Coutilien Coustard et presque tous
Laruine Leroux, tous officiers éprouvés.
ses compagnons de la 4e y avaient été incorporés. Lerebours d'avoir trahi la République,
2 A cette époque, on soupçonna Louis ainsi le poste qui lui a été confié. Cetle
un officier ne devant pas abandonner semblerait donner créance à ces soupçons;
marche de Larose sur le Batardeau
avait envoyé cet avis dans la nuit
mais il faut alors supposer que L. Lerebours endroit.
même, et aussitôt qu'il fut placé en cet des sarcasmes des soldats des autres
3 Pendant longtemps, la 21e fut l'objet cette eonduite : chaque fois qu'elle J
corps du Port-au-Prince, à cause de
entre ces militaires.
venait en garnison, des coups de sabre s'échangeaient
ces soupçons;
marche de Larose sur le Batardeau
avait envoyé cet avis dans la nuit
mais il faut alors supposer que L. Lerebours endroit.
même, et aussitôt qu'il fut placé en cet des sarcasmes des soldats des autres
3 Pendant longtemps, la 21e fut l'objet cette eonduite : chaque fois qu'elle J
corps du Port-au-Prince, à cause de
entre ces militaires.
venait en garnison, des coups de sabre s'échangeaient --- Page 502 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
déjà au choc des dragons de l'Artibonite
vain il ordonna de leur
et du Nord. En
leurs
opposer Bastien et Baude avec
escadrons; cette cavalerie, qui devait
retraite, partieipa à la déroute de l'infanterie. protéger sa
mémeavait fait d'inutiles efforts
Yayou luiblicains et rétablir le combat.
pour contenir les répuofficiers
En un instant,
et soldats se trouvaient contraints généraux,
la grande route, devant la cavalerie
de fuir dans
ennemie.
Christophe put alors arriver à Sibert,
du Nord sous les ordres du
suivi des corps
qu'au moment
général Romain. On a dit
où il voyait fuir la 4e etla 7e, chassées
Gédéon, il avait pris la giberne et le fusild'un
par
en descendant de son cheval, sans doute
grenadier,
la confiance aux soldats. Si le fait
pour inspirer de
est vrai, il l'honore.
Pendant la déroute des
républicains, se
sur les autres, Pétion, monté
jetant les uns
cavalier
sur un pauvre cheval, peur
d'ailleurs, ne put aller aussi vite que les
officiers supérieurs qui réussirent bientôt à
autres
Port-au-Prince. Son
gagner le
panache
chapeau galonné, surmonté d'un
rouge selon le costume décrété le 2
1804, attirait l'attention de la cavalerie
janvier
officiers criaient:
ennemie; les:
C. Prenez ce général! >
En ce moment, Pétion était entouré de
Bédouet, Bouzy; Covin et Coutilien
David-Troy,
poussé
Coustard. Au cri
par l'ennemi, Coutilien vit, comme ses
gnons, le danger qui menaçait son
compadoute : C La
général: ilse dit sans
République va périr avec lui!s Le coeur de
oo-bravejeune homme n'éprouva plus
ce futde se dévouer
qu'un sentiment:
Tautre. Dans
généreusement au salut de lun etde
ce noble but, il
de
son propre
s'approcha
Pétion, jeta
chapeau et lui enleva le sien dont il se coiffa,
ons, le danger qui menaçait son
compadoute : C La
général: ilse dit sans
République va périr avec lui!s Le coeur de
oo-bravejeune homme n'éprouva plus
ce futde se dévouer
qu'un sentiment:
Tautre. Dans
généreusement au salut de lun etde
ce noble but, il
de
son propre
s'approcha
Pétion, jeta
chapeau et lui enleva le sien dont il se coiffa, --- Page 503 ---
CHAPITRE III.
[1807]
méler dans la foule
s'éloignant de ce groupe pour se
en
des autres fuyards.
cavaliers ennemis,
ainsi donné le change aux
Ayant
contre lui: ils le poureeux-ci ne s'acharnèrent plus que
s'efforçait de leur échapper.
suivirent, tandis qu'ils
d'un héroisme si magnanime, ne pouvait
Son action,
était accessible à tous les sentiirriter Pétion dont l'âme
En cet instant, ses autres compagnons,
mens généreux.
une chance de
résolus à périr avec lui, virent cependant
borà entrer dans le bois qui
salut : ils T'engagèrent
l'embarcadère de l'habitadait la route, afin d'atteindre
canot
les
dans l'espoir d'y trouver un
qui
tion Truitier,
leurs chevaux; et,
porterait en ville. Ils abandonnèrent
fontes. Un
Pétion tira ses pistolets de ses
comme eux,
militaire, nommé Roch, les suivit'.
de la narration de l'Histoire
Examinons cette partie
d'Haiti, t. 3, p. 578.
et poursuivi
un chapeau galonné
C Pétion, portant
sur le point d'être
ennemie, se voyait
A par! la cavalerie
donnér la morl ; mais
il voulut se
a fait prisonnier;
aide de camp, qui marson neveu et son
<: Meyronnet,
avait enlevé ses pistolets de sesj fonA chait à ses côtés,
son cheval par le fouet. >
4 tes et pressait
tradition ferait
Ce serait un singulier rôle que cette
D'abord, iln'est pas vrai iqu'ilvoulut se
jouer là à Pétion.
il
donner la mort; s'il avait eu ce dessein, ce désespoir,
qui me les raconta. Ce Roch devintioffi1 Je relate ces faits d'après Bouzy
de capilaine adjudant-major, sous
cier dans la 10- où passa Bouzy en qualité
Covin, ancien cavalier
les ordrex Ge Bédouet devenu colonel de ce régiment. était devenu cavalier dans
de la Legion de l'Ouest et de l'escorte de Bauvais, il éiait adjudant-major
les guides de Toussaint Louverture. Sous Dessalines, les ordres de Bastien; dans la dédu 2. escadron de dragons de l'Ouest sous
route, il resta auprès de Pétion.
sous
cier dans la 10- où passa Bouzy en qualité
Covin, ancien cavalier
les ordrex Ge Bédouet devenu colonel de ce régiment. était devenu cavalier dans
de la Legion de l'Ouest et de l'escorte de Bauvais, il éiait adjudant-major
les guides de Toussaint Louverture. Sous Dessalines, les ordres de Bastien; dans la dédu 2. escadron de dragons de l'Ouest sous
route, il resta auprès de Pétion. --- Page 504 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
Teût exécuté avec un de ses pistolets avant
fàt aperçu. Iln'est pas vrai non
qu'on s'en
ait enlevés de
plus que Méroné les lui
ses fontes: il n'aurait pas pu le faire
dant qu'ils étaient tous au
pengalop sur la route; il
pas voulu désarmer son oncle dans
n'aurait
et il faut d'ailleurs
un moment semblable;
Pétion
n'avoir aucune idée du caractère de
pour admettre cette tradition, et croire
roné eût Osé tenter une telle chose.
que MéLe fait vrai, est que Méroné et Antoine
veux de Pétion, étaient
Pierroux, nela
auprès de luijusqu'au passagede
Grande-Rivière. Arrivés là, Antoine
sur la route et
continua à courir
parvint en ville; ; et Méroné
une pièce de cannes sur le bord de la
pénétra dans
confusion fut
route, lorsque la
trop grande parmi les fuyards. Un
teur, qu'il découvrit sur cette
cultivaville par des chemins
habitation, le conduisit en
détournés'.
Ce qui a donné lieu à dire
que Pétion
ner la mort, c'est qu'en
voulait se donchant
pénétrant dans le bois, en marpour aller ràlembareadère, tenant
ses mains et son sabre au côté, il fit
ses pistoletsdans
amères sur l'ambition
quelques réflexions
insatiable de
le pays dans une
Christophe, qui jetait
voir
guerre civile dont on ne
la fin. A ces paroles,
pouvait précroyant
David-Troy, alarmé, et
que Pétion eût voulu mettre un terme à
jours, lui dit: C Général, laissez-moi
ses
A lets. D Pétion, le
porter VOS pistocomprenant, lui
( me croyez donc
répondit : A Vous
disposé à me tuer ?
(( Devons-nous abandonner
Rassurez-vous.
la
a trouvons
République ? Si nous ne
pas un canot à l'embarcadère,
duirai au Port-au-Prince
je vous conpar le rivage; car je connais
- Relation d'aprés des renseignemens fournis
par Antoine Pierroux.
ses
A lets. D Pétion, le
porter VOS pistocomprenant, lui
( me croyez donc
répondit : A Vous
disposé à me tuer ?
(( Devons-nous abandonner
Rassurez-vous.
la
a trouvons
République ? Si nous ne
pas un canot à l'embarcadère,
duirai au Port-au-Prince
je vous conpar le rivage; car je connais
- Relation d'aprés des renseignemens fournis
par Antoine Pierroux. --- Page 505 ---
[4807]
CHAPITRE III.
tout ce littoral,
pour yavoir souvent chassé dans
jeunesse. : D
ma
Ils arrivèrent àl'embarcadère
venait d'en sortir il
au moment où un canot
; était encore à peu de
le hélèrent
distance. Ils
pour revenir les prendre; mais le
voulait pas retourner, dans la crainte
patron ne
nemi. Une femme noire
que ce ne fotl'ense trouvaità
elle
nut Bédouet qui
bord;
recons'époumonait en criant : C
€ c'est le général Pétion ! D Bédouet,
Revenez;
du patron, marchait
impatient du refus
sur le rivage, et ce fut ce
reconnaître par cette femme. A l'arrivée
qui le fit
étant chefd'un bataillon de la 10e
des Français,
nison à Santo-Domingo,
demi-brigade en garily avait reçu une blessure à la
jambe qui le faisait boiter. Cette femme
confiance, son assurance au
communiqua sa
l'embarcadère.
patron qui revint alors à
Pétion monta sur le canot, avec DavidTroy, Bédouet, Bouzy, Covin etle militaire Roch.
ils arrivèrent au large, ils virent
Quand
toutes les
et les navires qui sortaient de la rade du embarcations
Cela semblait être une évacuation de
Port-au-Prince.
la-ville: : il était
prudent de ne pas s'y rendre directement.
donc
seilla à Pétion d'aller
Bédouet condébarquerà T'habitation Truitier de
Vaucresson, près du Carrefour, qu'il tenait de
oà ils trouveraient tous des
ferme et
chevaux. Le
son canot à cette fin :
patron dirigea
Quant à Coutilien Coustard,
ennemie,
poursuivi par la cavalerie
lorsqu'il parvint au pont de l'habitation Blanchard,près de Drouillard, son cheval s'abattit.
Ily fut tué
1 Relation d'après Bouzy. Voyez l'excellent
tulé Pétion el Haili, L. ler, pages 34 et
livre de M. Saint-Rémy, intia Inutile de dire que ce patron et celte 35, femme pour ces babitudes de chasse.
cilude de Pétion. Toujours une femme dans les devinrent T'objet de la sollimoments sulennels!
l'habitation Blanchard,près de Drouillard, son cheval s'abattit.
Ily fut tué
1 Relation d'après Bouzy. Voyez l'excellent
tulé Pétion el Haili, L. ler, pages 34 et
livre de M. Saint-Rémy, intia Inutile de dire que ce patron et celte 35, femme pour ces babitudes de chasse.
cilude de Pétion. Toujours une femme dans les devinrent T'objet de la sollimoments sulennels! --- Page 506 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
le reconnurent alors; il
à coups de sabre : ces dragons
Plusieurs des
dansT'Artibonite!
avait servi silongtemps
avaient été ses amis regrettèrent ce valeuofficiers qui
homme de 28 ans. Son dévouement, marqué
reux jeune
siintelligent, méritait ces regrets,
au coin d'un patriotisme
avait obtenu au
comme celui de Charlotin Marcadieu en
Port-au-Prince'.
on ne sait lequel louer et
Entre ces deux officiers,
fondateur de
admirer le plus. En secourant Dessalines,
Charlotin s'exposa au danger imminent
lIndépendance,
le chapeau de Pétion, fonde perdre la vie. En prenant
moins
Coutilien nes s'exposa pas
dateur de la République,
eût
lui
immédiatement, bien qu'ily
pour
à succomber
Chacun avait la
chance d'échapper à l'ennemi.
quelque
devoir sacré à remplir. CHARLOTIN mouconscience d'un
aimait et dont la
être resté fidèle à un chefqu'il
rut,pour
sublime
carrière était finie : ily eut courage, résignation
COUTILIEN mourut, en se montrant également
de sa part.
sauva le général qu'il
attaché à la République, lorsquil
dévoueestimait et qui en était T'espoir:ily eut courage,
derde sa part. On ne peut dire que ce
ment héroique
car
de
que son devancier;
nier montra plus
patriotisme
l'autre servirent leur patrie, en offrant l'exemple
l'un et
de vertus militaires aussi rares.
les
ainsi, en honorant de sa présence
Pétion le comprit
Héros. Le
eil'armée penfunérailles de ces deux
peuple
fut trouvé 1a, après la retraite de Chris:
Le cadavre mutilé de Coutilien ville oû Pétion lui tit faire des funétophe dans le Nord : il fut apporté en
enrore réremment sur la pierre de
railles dignes de sa belle action. On lisait
Ma:c Jirome COUSTAND.. né
sa trop modeste tombe. ces mots : a Philipr 1807 e
sin civisme... immorlale 10 novembre 1778, mort le ler janvier
celte épitaphe ; mais son
liser vaillance. > Le temps n'a pas respecté
nom et son aclion peuvent-ils être oubliés ?
faire des funétophe dans le Nord : il fut apporté en
enrore réremment sur la pierre de
railles dignes de sa belle action. On lisait
Ma:c Jirome COUSTAND.. né
sa trop modeste tombe. ces mots : a Philipr 1807 e
sin civisme... immorlale 10 novembre 1778, mort le ler janvier
celte épitaphe ; mais son
liser vaillance. > Le temps n'a pas respecté
nom et son aclion peuvent-ils être oubliés ? --- Page 507 ---
CHAPITRE Ill.
[1807]
sensibles à leur mort. La
sèrent de même, car ils furent
haîtienne doit donc à leur mémoire, l'érection de
Nation
dans le cimetière où sont leurs restes, afin
deuz colonnes
d'éterniser le souvenir de leurs belles actions.
ennemie n'avait pas dépassé le pont de
La cavalerie
Coutilien. Heureux du trophée que
Blanchard où périt
Mirault s'emavaient recueilli, Barthélemy
ses dragons
le chapeau golonné de
pressa d'apporter à Christophe
l'étrenne
Pétion, en lui disant: ( Général en chef, voici
et triomphant,
( queje vous offre. D Christophe, joyeux
de l'habitation Duvivier avec ses troupes.
était alors près
Iln'y yavait qu'à les faireavancer contre lePort-an-Prince
de vive force, puisqu'il dut apprendre par
pourl'enlever
venait de battre toute la garnison
les prisonniers, qu'il
de cette ville.
suivantl'Histoire d'Haiti, a l'adC'est àcet instant que,
reconnaissant l'impossibilité
a judant-général Papalier,
le long de la route; il fut
a de fuir, se tenait immobile
Celui-ci l'acet conduit à Christophe.
A fait prisonnier
et lui promit de l'employer auA cueillit avec distinction
€ près de sa personne. 1p
dans la déroute,
Mais, une autre tradition rapporteque,
il
s'étant abattu dans un bourbier,
le cheval de Papalier
lorsqu'il fut fait
allait pénétrer dans les bois environnans,
effectiveprisonnier. Amené à Christophe, ill'accueillit
de lui pour le faire assassiment et l'emplo ya auprès
ner plus tard.*
1 Hist. d'Haiti, t. 3, p. 378.
accrèditèrent le bruit, qu'il avait
2A cetle époque, les ennemis de Papalier comme s'il n'était pas possible
volontnirement passé auprès de Christophe, croire à ces calomnies, après avoir si souqu'il fat fait prisonnier. Je ne puis
effectiveprisonnier. Amené à Christophe, ill'accueillit
de lui pour le faire assassiment et l'emplo ya auprès
ner plus tard.*
1 Hist. d'Haiti, t. 3, p. 378.
accrèditèrent le bruit, qu'il avait
2A cetle époque, les ennemis de Papalier comme s'il n'était pas possible
volontnirement passé auprès de Christophe, croire à ces calomnies, après avoir si souqu'il fat fait prisonnier. Je ne puis --- Page 508 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
Yayou, Bonnet, Blanchet jeune,
fait tous leurs efforts
rallier Bazelais, etc., avaient
pour
les
déroute. Yayou surtout se multiplia républicains dansla
La
dans ce but
que.
plupart des militaires, blessés
patriotien ville par les habitations du
ou non, parvinrent
Cen'est
voisinage.
qu'au bruit de la bataille, que le
gloire fit sortir la 12
général Mademi-brigade avec des pièces de
campagne, pour aller au secours de l'armée.
rentrer ce corps dont une partie
Yayou fit
Joseph avec la 240: il fit
occupa le fort SaintAir
placer le long de la
tous les fuyards à mesure
lignedu Belhommes valides de la ville
qu'ils arrivaient, tous les
fut secondé
accourus pour sa défense. Il
par Lys, Caneaux, Bonnet et
ce dernier se tenant au fort
Blanchetjeune,
commandant de
Saint-Joseph. Yayou était
l'arrondissement du
Dans ces momens d'alarme, les
Port-au-Prince.
cuèrent
familles de la ville évaen foule par la route de
à pied avec leurs enfans,
Léogane, presque toutes
plus
emportant ce qu'elles avaient de
précieux, comme dans un jour d'iucendie. D'autres
s'embarquèrent sur les navires dans le
petits canots. Quand l'assaut
port, sur les plus
fut donné
même quelques hommes
ensuite, on vit
épouvantés
et aux enfans cet asile
disputeraux femmes
honte,
flottant; il y en eut qui, à leur
pénétrèrent dans la mer, à cheval,
les embarcations. Et
pour atteindre
sur la route de
tres se rallièrent aussi à la
Léogane,-que d'autroupe féminine!
Ceux des membres de l'assemblée
nue législative, qui n'étaient
constituante, devefirent d'autres dès le 51
pas encore partis, comme
décembre, à T'organisation du
Sénat,s'empressbrent de se mettre en route en apprenant
vent entendu Boyer exprimer des
et sur son assassinat par Christophe. regrets sur son sort à la balaille de Sibert --- Page 509 ---
[1807]
CHAPITHE III. que le général Pétion avait
dans la
été, ou tué ou fait
bataille; ; car on était incertain de
prisonnier
sieurs heures s'étant écoulées
son sort, plusans qu'il eût
Cette nouvelle désastreuse
paru. occasionna une vraie
que parmi eux, et même parmi les sénateurs
panicivile qui n'avaiént
de la classe
pas en ce moment le
leurs collègues militaires,
concours de
pour les encourager, les
gerà se conduire en véritables
engaavait une dizaine.
, ou tué ou fait
bataille; ; car on était incertain de
prisonnier
sieurs heures s'étant écoulées
son sort, plusans qu'il eût
Cette nouvelle désastreuse
paru. occasionna une vraie
que parmi eux, et même parmi les sénateurs
panicivile qui n'avaiént
de la classe
pas en ce moment le
leurs collègues militaires,
concours de
pour les encourager, les
gerà se conduire en véritables
engaavait une dizaine. Considérant pères conscrits: : il y en
la République
coeur, par la mort supposée de
frappée au
Pétion, ils
tre eux, qui formaient la
arrêtèrent enmajorité du Sénat, de
son siége à Léogane, en vertu de l'article
transporter
titution.Ils écrivirent
69 de la consen conséquence au général
Ambroise, de faire ses dispositions
Magloire
et eux-mêmes
militaires à cet
se mirent en route. Plusieurs
effet,
tans contre la constitution
des protesprofitèrent de ce
pours'évader par mer. moment
Magloire transmit cette décision au colonel
enjoignant d'y obéir et d'aller
Lys, en lui
général
porter le même ordre au
Yayou et aux autres officiers
il se rendit de sa
supérieurs. Ensuite,
personne au poste Léogane,
d'entrée au sud du Port-au-Prince,
barrière
troupes et les
pour y attendre les
citoyens, et défiler avec eux. Lys arriva auprès de Yayou, qu'il trouva
du
sur la
Bel-Air, au moment où les troupes du Nord
ligne
l'assaut, là et au fort Saint-Joseph. donnaient
de valeur, en
Yayou montrait tant
encourageant les militaires et les
à défendre la ville, ceux-ci
citoyeus
étaient si animés et si pleins
'La veille, le Sénat s'élait déclaré en
cette résolution, pour tracer
permanence : il fallait persister dans
la faute commise le lejanvier l'exemple aux militaires. En mars 1812, il évita
sont tenus à montrer autant de 1807, en restant à son posie.Les corps politiques
T. v1. courage et de fermeté que l'armée. --- Page 510 ---
ÉTUDES sUN L'HISTOIRE D'HAITt. d'espoir,qu'an lieu de communiquer l'ordre
Lys se joignit à ce brave général
d'évacuation,
en le secondant de
propre vaillance. En vain l'ennemi
sa
veler ses attaques, il fat
s'opiniàtrait à renougne du Bel-Air, à
toujours repoussé Sur toute la lipartir du fort Saint-Joseph. Lh, le bouillant Lamarre vint, de la
part au succès des républicains,
prison, prendre
en libertéavec les
non parce qu'il fut mis
autres prisonniers, mais
lui-même en liberté. Dès la bataille
pours'être mis
possédait pas dans cette
de Sibert, il ne se
prison ; au moment où eut lieu
l'attaque de la ville, il appela le concierge,
de lui
sous prétexte
communiquerun: avis; celui-ci ayant ouvert
pour lui parler, Lamarre le saisit au
la porte
I'une des chambres,
corps et le lança dans
puis sortit en
la
laissa passer, et tous les
courant; garde le
autres prisonniers
Lamarre ne s'arrêta qu'au fort
l'imitèrent.
ne se
prison ; au moment où eut lieu
l'attaque de la ville, il appela le concierge,
de lui
sous prétexte
communiquerun: avis; celui-ci ayant ouvert
pour lui parler, Lamarre le saisit au
la porte
I'une des chambres,
corps et le lança dans
puis sortit en
la
laissa passer, et tous les
courant; garde le
autres prisonniers
Lamarre ne s'arrêta qu'au fort
l'imitèrent. 24: ce brave
Saint-Joseph où était la
corps le replaça à sa tête, et il fit
une sortie contre l'ennemi
de suite
jusqu'au
ne put résister au plaisir de se réconcilier Pout-Rouge. Yayou
avec
préciant sa valeur, il fut à lui, l'embrassa
lui; apqu'il oubliait le
et lui déclara
passé: il trouva réciprocité de
en Lamarre. sentimens
Ces faits honorent l'un etl'autre: c'est
sence de l'ennemi,
surtout en prétuellement
que des militaires doivent abjurer mutout ressentiment. La Patrie à
vient alors si belle, si
défendre depermis d'en
respectable, qu'il ne leur est pas
conserver. Pendant que l'ennemi s'acharnait contre la ligne du
Bel-Air, une de ses colonnes était guidée
naguère colonel de la 12e
par Apollon,
avait mandé
demi-brigade, que Christophe
au Capavec Frontis; elle se
le fort National
dirigeait contré
pour enlever cette position qui domine --- Page 511 ---
[1807]
CHAPITRE JII.
la ville. Jusque-là le fort n'était
peu de troupes à
pas gardé, tant ily avait
opposer à l'ennemi sur la
donnait ses assauts. Mais
ligne où il
tacha
Yayou qui veillait à tout, dépromptement le brave Frédéric
bataillon de la 12e
avec son seul
Cet oflicier
pour occuper ce point et le défendre.
gravit au pas de course la montée
duit; et avant même de pénétrer
quiy confeu
dans le fort, il fit un
plongeant sur la colonne ennemie,
marche un instant; mais il dut
qui en arrêta la
grande valeur,
ensuite déployer la plus
avec son bataillon, pour
saut donné au fort.
repousser l'asLes troupes de Christophe furent ainsi refoulées
tous les points. Le désastre de Sibert était
sur
d'heures après, en grande partie
réparé peu
ciers, la bravoure
par le courage des offides soldats qui l'avaient
évidente
subi:
que ce ne furent pas ces qualités
preuve
leur firent défaut, mais la faute
militaires qui
dant Louis
commise par le commanLerebours, et la surprise
nel Sanglaou et la 21, de
qu'éprouva le colol'attaque
de
car la 21c, ralliée sur la ligne du
inopinée Larose;
cacement à sa défense.
Bel-Air, contribua effiL'ennemi était déjà battu,
tation Truitier
quand un citoyen de l'habiarriva à toule bride au
et remit au général
Port-au-Prince,
Yayou un billet de Bédouet, écrit
crayon; ill lui annonçait l'heureuse arrivée
au
allait se rendre en
de Pétion qui
ville, en lui disant de sa
de
ferme dans sa glorieuse défense.
part
tenir
due, annoncée
Cette nouvelle inattenpar le courrier sur toute la route du
refour au Port-au-Prince,
Carencombrée de femmes et
fans, au général Magloire qui était
d'enpar toute la ville, raffermit
au poste Léogane, et
les coeurs en les réjonissant;
ill lui annonçait l'heureuse arrivée
au
allait se rendre en
de Pétion qui
ville, en lui disant de sa
de
ferme dans sa glorieuse défense.
part
tenir
due, annoncée
Cette nouvelle inattenpar le courrier sur toute la route du
refour au Port-au-Prince,
Carencombrée de femmes et
fans, au général Magloire qui était
d'enpar toute la ville, raffermit
au poste Léogane, et
les coeurs en les réjonissant; --- Page 512 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'HAITI.
la
de l'éclair parmi les
ellese commaniqua avec
rapidité
bravesdéfenseurs de la République. Chacun sentaitqu'elle
pnisque la Providence avait sauvé
ne pouvait plus périr,
son fondateur.
eninstans après, il arrivait au grand galop,
Quelques
moins. Bédouet qu'il avait
touré de ses compagnons,
colonels des
de suite pour donner l'ordre aux
expédié
sortant de Jacmel, d'arriver à
220 et 25, demi-brigades,
marche forcée au secours de la ville :
cri de : Vive le général Pétion! mille fois
Ce fut au
illustre fut reçu dans sa
répété, que le divisionnaire
éprouva
tumulte des armes.S'il
ville natale, envahie parle
montré
satisfaction indicible du courage qu'avaient
une
d'armes en la défendant si glorieusement
ses compagnons
pas de la jeune
contre le despotisme, en ne désespérant
l'aspect
ileut cependant le coeur affligé par
République,
étaient
désertes,
qu'offirait cette cité: les rues
presque
ouvertes et abandonnées par leurs habitans.
les maisons
l'ennemi et non auDéjà, après avoir d'abord repoussé
le dit l'Histoire d'Haiti 2 > des soldats
paravant, comme
prendre
mélaient à des pillards qui en profitaient pour
se
convenance ou à celle de leurs familles.
ce qui était à leur
semant des éloges
Parcourant les lignes de la place et
Pétion les autorisa à contichaleureux à ces militaires,
de le porter aux
nuerde faire leurbutin, mais à condition
à repousser l'ennemi.
postes, afin d'être toujours prêts
me trouvais sur la route de Léogane, à côté
1 Agé alors d'environ 10 ans, je toutes les femmes. J'ai vu Pétion escorté de
de ma mère qui fuyait comme ville. Les femmes lai criaient : e Courage,
ses compagnons, se rendant en
conservera pour nous et nos enfans. a
et général, Dieu est avec voustIl vous
confiante en la ProviEt lui, répondant à ces témoignages d'une leur sympathie assurant que bientôt elles pourdence, les remerciait de leurs VOPUX, en
raient revenir dans leurs foyers.
1 Hist.d'Haiti, t. 3, p. 379.
ma mère qui fuyait comme ville. Les femmes lai criaient : e Courage,
ses compagnons, se rendant en
conservera pour nous et nos enfans. a
et général, Dieu est avec voustIl vous
confiante en la ProviEt lui, répondant à ces témoignages d'une leur sympathie assurant que bientôt elles pourdence, les remerciait de leurs VOPUX, en
raient revenir dans leurs foyers.
1 Hist.d'Haiti, t. 3, p. 379. --- Page 513 ---
CAAPITRE III.
[4807]
Il disait à Yayou, lehéros de cettejournée, qu'ilembrassa
sa belle conduite, et qui s'excusait de
et félicita pour
cher
empécher le pillage e: a Mon
général,
n'avoir pu
laissons-les faire,
(( vous n'auriez pas pu vous y opposer;
d'eux
restent à leurs postes; pour
41 mnais exigeons
qu'ils
leur
recueillir ce butin, leurs femmes viendront
apporAu fait, les habitans de la ville
4 ter de la nourriture.
heureux de retrouver
de chose et seront
a perdront peu
ces braves solbien défendues par
I leurs demeures
A dats : ))
ensuite à cette intelliEt les habitans applaudirent
décision de Pétion; ils se pénétrèrent de sa pensée
gente
milieu d'un désordre inévitable; ilsl'en
conservatrice, au
remercièrent.
déplorer la facheuse nécesNéanmoins, on ne peut que
en
sité qu'il suhit en cette circonstance, et regretter
d'être forcé à mentionner ce fait, après
même temps
défendirent
T'éloge justement mérité par les troupes qui
ville. Les militaires qui participèrent à ce pillage
ceite
le butin qu'ils faisaient ainsi,
auraient dà se rappeler que
d'objets appartenant à leurs concitoyens,
se composait
était de réprimerle déset que leur devoir, au contraire,
étrangers à leurs
ordre commis par les premiers pillards
avait pour eux une double
corps. Mais on conçoit qu'ily
dans toutes ces maitentation dans cet exemple tracé et
abandonnées. La discipline du régime
sons ouvertes et
une grande
précédent avait déjà éprouvé
despotique
réaction.
Pétion avait 3 mille hommes au plus en ce mo1 Qu'on n'cublie pas que d'un
aussi vaste, contre une arment pour défendre une ville
développement entrainer ceux-ci danssa coupable
mée de 12 mille hommes. Et pour pouvoir promis le pillage des habitans du
entreprise, Christophe ne leur avait-il du pas 24 décembre ?
Port-au-Prince, par sa proclamation
sons ouvertes et
une grande
précédent avait déjà éprouvé
despotique
réaction.
Pétion avait 3 mille hommes au plus en ce mo1 Qu'on n'cublie pas que d'un
aussi vaste, contre une arment pour défendre une ville
développement entrainer ceux-ci danssa coupable
mée de 12 mille hommes. Et pour pouvoir promis le pillage des habitans du
entreprise, Christophe ne leur avait-il du pas 24 décembre ?
Port-au-Prince, par sa proclamation --- Page 514 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAiTl.
une citationà l'HisDans cet ordred'idées, empruntons
mais dont nous
toire d'Haiti, -
que nous réfutons souvent,
de
sincèrement le haut mérite aux yeux
reconnaissons
notre patrie commune :
des blessés
Pétion apprit que la plupart
a Le général
étaient sacrifiés
demeurés le long des fossés,
C ennemis,
II enjoignit aux comman-
(( parles soldats républicains. faire enlever et de les
C dans de tous les postes de les
nulle
à
Cet ordre ne fut
part
(
faire transporter Thôpital.
l'anarchie
fautedes officiers). Comme
A exécuté... (parla
n'était défendue
dans la place, qui
A était profonde
des
Pétion fut
l'élan des troupes et
citoyens,
C que par
piastres pour chaque pria obligé de promettre quatre
sauva
lui amènerait... Le gouvernement
(C sonnier qu'on
tard,
nombre de prisonniers qui, plus
A ainsi un grand
la cause de la République avec le plus grand
( servirent
a dévouement t4. D
dans ces traNe contestons pas ce qu'ily a d'exagéré
car les soldats de la République se montrèrent
ditions;
civile de 14 années, beautoujours, durant cette guerre
camarades de l'Artibocoup plus généreux envers leurs
Mais
et
ceux-ci envers eux.
voyons
nite et du Nord, que
d'âme de Pétion, qui
admirons seulement la grandeur
frères,
recueillir leurs malheureux
intéressa ses soldatsà
faire soigner.
andenterratoral-aaeg pourles
tous avaient droit à sa sollicitude;
C'est qu'à ses yeux,
satisfaireà
c'est qu'il n'accepta pas la guerre civile pour
d'autre ambition, qu'à celle de servirutilement son pays,
les coeurs, en excitant en eux de nobles
en humanisant
sentimens par son exemple.
I Hist. d'Haiti, t.3, p. 381.
leurs malheureux
intéressa ses soldatsà
faire soigner.
andenterratoral-aaeg pourles
tous avaient droit à sa sollicitude;
C'est qu'à ses yeux,
satisfaireà
c'est qu'il n'accepta pas la guerre civile pour
d'autre ambition, qu'à celle de servirutilement son pays,
les coeurs, en excitant en eux de nobles
en humanisant
sentimens par son exemple.
I Hist. d'Haiti, t.3, p. 381. --- Page 515 ---
8OS
CUAPITRE III.
[1807]
danger, et qu'il était renAvertis quilavait échappéau
revinrent; mais le
les sénateurs y
tré au Port-an-Prince,
combats.
séance pendant cesjoursde
Sénat tne tintaucune
Jacmel n'avaient pas tardé
Les deux demi-brigades de
rendit bientôt, en
à y arriver; et le général Gérin s'y
vinrent enavec les 15 et 16 ; les 13° et 17€
toute hâte,
de garnirle
suite. Sa présence avec ces troupes permit
de la place : celles du Sud occupèrent la ligne
pourtour
12e tout entière monta au fort National:
del'est. La
à la 3;
fut confié prineipalement
celuide Saint-Joseph
la
du Bel-Air.
les autres corps furentp placés sur ligne
Christophe
après le 1"janvier,
Pendant plusieurs, jours
ils furent toudes assauts contre la ville;
fit renouveler
le même élan dans ses
jours repoussés. Il n'y avait pas
dernières
dans celles de la République : ces
troupes que
derrière des remparts,
avaient l'avantage d'être placées
carles autres firent preuve de bravoure.
ordonna un assaut général sur toutes
Le 7, Christophe
de boune
les lignes de la place. Le combat commença
9 heures du matin. Maissurtousles
heure, et dura jusqu'à
fort National,
points,l'ennemi fut battu scomplètement.Au
des forces que dirigeait le général
attaqué vivement par
ne se contentèJ.-P. Daut, les soldats de la République
criaient
avec vigueur ; ils
rent pas de repousserTennemi
instant, à la manière créole: a Charivari ipour
à chaque
malheureux soldats
Ce sont des làches ! D Et ces
(( eux !
irrilés par ces cris,
ennemis, dignes d'un meilleur sort,
obtenir aurevenaient incessamment à la charge sans
cun succès.
dans une nuit, le colonel Ternier, de la 22r, ft
1 En visitant ses postes
ne le recoonut pas. Ce courogeux offtué par une sentinelle de son corps qui
eier fut alors remplacé par David-Troy.
ivari ipour
à chaque
malheureux soldats
Ce sont des làches ! D Et ces
(( eux !
irrilés par ces cris,
ennemis, dignes d'un meilleur sort,
obtenir aurevenaient incessamment à la charge sans
cun succès.
dans une nuit, le colonel Ternier, de la 22r, ft
1 En visitant ses postes
ne le recoonut pas. Ce courogeux offtué par une sentinelle de son corps qui
eier fut alors remplacé par David-Troy. --- Page 516 ---
804ÉTUDES SUR L'BISTOIRE D'HAITI,
Convaincu de l'inutilité de ses efforts
Port-au-Prince,
pour enlever le
Christophe, non moins irrité
soldats, se décida à retourner dans
que ses
ses Etats. Mais il
vengea sur-les propriétés, en faisant incendier
se
des usines et les champs de
la plupart
de-Sac, afin de
cannes de la plaine du Culpouvoir dire comme
retour de la
Dessalines, à son
campagne contre
a une vérité bien
Santo-Domingo : 4 Il est
constante : point de
(( de cités considération
campagnes, point
A
autres fruits
puissante, qui ajoute aux
que nous avons recueillis
A dition. D
de cette expéTandis que la République sortait avec succès de
dacieuse entreprise de Christophe
l'auinattendue éclatait
contre elle, une révolte
à une extrémité opposée, pour durer
presque autant que cette guerre civile, et arriver
terme quidevint le
à un
précurseur de la fin de celle-ci.
voulons parler de ce qui a été appelé depuis,
Nous
lion de la Grande-Anse.
l'insurrecTei encore, nous allons nous trouver
l'Histoire d'Haiti,
en désaccord avec
qui cite les personnes dont
teur a tenu les renseignemens
son auSelon
qu'il a publiés.
elles, cet événement, désastreux
tement du Sud surtout,
pour le déparaurait été une combinaison
verse/del Bergerac Trichet, l'un de ses coura;
perqui mérita de l'estime
geux citoyens,
publique dans la guerre de l'Indépendance. Ily aurait été déterminé, et aurait
Thomas Durocher dans
entrainé
son projel, par son ambition
louse, el froissée de ce que Pétion et Gérin
jade confier au colonel
se proposaient
la Grande-Anse.
Francisque, le commandement de
Thomas Darocher, autre
Sad, aux sentimens humains
citoyen du
envers des colons, aurait
de l'estime
geux citoyens,
publique dans la guerre de l'Indépendance. Ily aurait été déterminé, et aurait
Thomas Durocher dans
entrainé
son projel, par son ambition
louse, el froissée de ce que Pétion et Gérin
jade confier au colonel
se proposaient
la Grande-Anse.
Francisque, le commandement de
Thomas Darocher, autre
Sad, aux sentimens humains
citoyen du
envers des colons, aurait --- Page 517 ---
CHAPITRE III.
[1807]
l'instrument de cette perfidie, pour faire
consenti à être
Ils auraient
couler le saug de ses propres compatriotes.
de servir
la révolte dans les vues, lun et l'autre,
organisé
Bergerac devait
la cause de Christophe; et finalement,
imdes sommes assez
fuir à l'étranger, en emportant
chef de la Grande-Anse'.
portantes, et laissant Thomas,
diverses
contre eux repose sur
Cette accusation portée
D'abord, il n'est pas
erreurs, sinon sur la malveillance.
de la 18-à
vrai que Bergerac eût pris le commandement du 22 OCla lettre de Férou,
la mort de Bazile, puisque
Henry, citée plus avant, prouve
tobre, au chefdebataillon
malade, dans
le contraire; mais il assistait ce général,
le
l'arrondissement. Ce dernier ne mourut que
celui de
de l'insurrection.
46janvier, huit jours après la naissance
Vaval qui fut d'abord envoyé pour le remC'est le général
enmais avant son arrivée à Jérémie, Bergerac,
placer ;
dut avoirle commandement
coresimple chefde bataillon,
il ne
avoir la prétention
supérieur. A ce grade,
pouvait
de
Les militaires
de commander cet arrondissement.
deverinfonblen.gpnéral
cette époque ne prétendaient pas
pris la plus
de brigade ou de division, pareequilsaursienty ils vourévolutionnaire;
mince part à un mouvement
le champ de balaient tous gagner leurs grades, ou sur
donc
de
services. Bergerac ne pouvait
taille ou par
longs
frère Théodat,
être mécontent, en apprenant par son
pas
Jérémie,
l'intention qu'avaient Pétion et Gérind'envoyerà.
commander l'arrondisFrancisque, vieux colonel, pour
de Michet Merlet ainé et de
1 M. Madiou déclare tenir ces renseignemens Nous ne pouvons reproduire tous les
plusieurs autres vieillards de Jérémie. de son 3c volume, à la charge de Berfaits relatés dans les pages 383 et 384
suffit-il de lintention prègerac Trichet et de Thomas Durocher : peut-être démontrer l'injustice de ces imtée au premier, de fair d relranger, pour
putations.
, vieux colonel, pour
de Michet Merlet ainé et de
1 M. Madiou déclare tenir ces renseignemens Nous ne pouvons reproduire tous les
plusieurs autres vieillards de Jérémie. de son 3c volume, à la charge de Berfaits relatés dans les pages 383 et 384
suffit-il de lintention prègerac Trichet et de Thomas Durocher : peut-être démontrer l'injustice de ces imtée au premier, de fair d relranger, pour
putations. --- Page 518 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIE D'HAiTI.
sement, - mécontent, au point de concevoir
trahir la République
l'idée de
pour servir la cause de
en organisant une révolte dans la Grande-Anse. Christophe,
Lorsque Gérin fut appelé par Pétion au
Port-au-Prince, il
secours du
envoya l'ordre à
avec la 18, afin d'avoir
Bergerac de venir
la défense
un brave officier de
de cette ville. De tous les
plus pour
seule, échelonnée
corps du Sud, la 19
dans T'arrondissement de
ne fut point mandée. La 18 était
Tiburon,
à T'habitation
arrivée seulement
Bézin, entre Miragoane et
quand Férou fit
T'Anse-à-Veau,
l'affaire
rappeler ce corps à Jérémie à cause de
quiy y eut lieu et qinauguraliasrection
Grande-Anse.Cette
dans la
insurrection se fit par GOMAN
nellement, et voici comment :
personChefdu 2 bataillon de la 19, en garnison à
d'Eynaud, et prétendant qu'on
l'Anede le solder, sachant
négligenit de l'habiller et
le
d'ailleurs que la 18. était en
pour Port-au-Prince, il partit de son
route
ce bataillon
poste avec tout
pour veniràJérémie
et habillement. On fut
réclamer, disait-il, solde
sa marche
bientôt informé en cette ville de
sans ordre supérieur ; cela
fit
parut étrange et
suspecter en Goman de mauvais desseins,
connaissaittous
parce qu'on
lesmauvaisantéo6dlens de ce
sonnage, de ce Congo (il était Africain)
singulier perété marron dans les bois
quiavait toujours
durantlancien
du temps de Toussaint
régime colonial,
Louverture et des
qui était d'un caractère
Français, et
indocile, luttant
avec ses chefs. Goman, enfin, était loin incessamment
( cier
d'être (, un offidistingué par son courage et ses
A etc., D ainsi quele dit M. Madiou
longs services,
; mais il était entreprenant, par ses habitudes farouches contractées dans
bois. On conçut donc des craintes à
les
Jérémic; on s'arma
régime colonial,
Louverture et des
qui était d'un caractère
Français, et
indocile, luttant
avec ses chefs. Goman, enfin, était loin incessamment
( cier
d'être (, un offidistingué par son courage et ses
A etc., D ainsi quele dit M. Madiou
longs services,
; mais il était entreprenant, par ses habitudes farouches contractées dans
bois. On conçut donc des craintes à
les
Jérémic; on s'arma --- Page 519 ---
CHAPITRE III.
[1807]
l'entrée de Goman et de son bataillon,
pour s'opposeràl
où ils devaient arriver.
mena
campagnela
on
unepiècede
étonnés et mécontens de
Lorsqu'ils parurent, ils furent
refuser l'entrée de la ville,
cette. attitude; et se voyant
vive force.
Goman se mit en fureur et tenta d'ypénétrer.de
chargé parla garde natioIl fut mitraillé avec sa troupe,
avoir
à coups de fusil, non sans
nale à cheval, repoussé
riposté.
environnans avec
Battu, il se jeta dans les mornes
cultivadrapeau déployé, en appelant les
son bataillon,
il s'en trouvait beaucoup
teurs aux armes. Parmi eux,
de Bazile et des
étaient déjà mécontens du meurtre
qui
et d'anciens insautres victimes qui périrent avee lui,
des colons dans la Grande-Anse, des hommes
trumens
César Novelet,
énergiques, tels que Jason Domingon,
Désormeaux, J.-B. Lagarde,
Saint-Louis Boteaux, Say
saisirent cette occasion de se rebeller, et reconetc. Tous
avec l'esnurent Goman pour le chefde l'insurreetion,
Jérémie et les bourgs de la côte'.
poir d'aller piller
qui devint
Voila la vraie cause de cette insurrection,
foule de circonstances concouformidable, parce qu'une
à sa durée: : elles serontsuccessirurent à son extension,
bientôt une
mentionnées. Christophe lui donna
vement
direction selon ses vues et ses sentiorganisation et une
fit de vains efforts pour entrainer son
I M. Madiou prélend que e Goman
Pendant la campagne de 1819
e bâtaillon dans la révolte : 1 c'est une erreur. de ses retraites ; en se sauvant,il
qui y mit fin, on surprit Goman dans une
du 2. bataillon de la 19- était
laissa tous ses effets et ses papiers; le drapeau
en qualité de secrétaire
parmi ses effets. Je Tai vu ; je faisais celte d'examiner campagne ses papiers, où se trouvaient
du général Borgella. Je fus chargé
et son journal de campagne depuis
toute sa correspondance avec Christophe étaient pas mentionnées. J'en parle
janvier 1807 ; les causes de sa révolte Bruno n'y Picdeper m'a fournies sur Gonian,
d'après des notes biographiques furent que envoyés au président Boyer.
Tous ces papiers que jai lus
étaire
parmi ses effets. Je Tai vu ; je faisais celte d'examiner campagne ses papiers, où se trouvaient
du général Borgella. Je fus chargé
et son journal de campagne depuis
toute sa correspondance avec Christophe étaient pas mentionnées. J'en parle
janvier 1807 ; les causes de sa révolte Bruno n'y Picdeper m'a fournies sur Gonian,
d'après des notes biographiques furent que envoyés au président Boyer.
Tous ces papiers que jai lus --- Page 520 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
à Goman le brevet de général de brimens, en envoyant
émissaires
fallait
gade, en lui faisant dire par ses
qu'il
la mort de Dessalines que les muldtres avaient
venger
voulaient
obéir aux noirs. Il rétué, parce qu'ils ne
levains pas de discorde que les COveilla ainsi tous les vieux
lons avaient fait fermenter dans la Grande-Anse.
Trichet et Thomas Durocher combattirent
Bergerac
comme tous les autres officiers. Ils ne
contre les insurgés,
insurrection ; mais d'autres
furent pas les auteurs de cette
seront produits a leur charge, et ce sont
faits subséquens
motivé l'imputation
ces faits qui auront probablement
que nous réfutons.
toutes les familles du Port-au-Prince s'empresPresque
la retraite de Christophe.
sèrent d'y retourner après
n'avaient
Ceux des députés du Nord et de T'Artibonite,qui
des
voulu fuir le 1"janvier, exposant leur séparation
pas
eurent la faculté de partir et de se
leurs par la guerre,
Rien n'était plus juste, la Répurendre dans leurs foyers.
rles hommes,
blique n'ayant pas été fondée pour opprimer liberté.
de leur entière
mais bien pour qu'ils jouissent
fit naitre en même
Cette faculté qu'ils réclamèrent
qu'il fallait résoudre au plus
temps de graves questions,
grand avantage dela République naissante.
militaire avait rempli son devoir avec honneur,
Le
l'ennemi idu siége
en résistant à l'invasion, en repoussant
d'Etat
nationale. Le rôle de l'homme
de la représentation
il avait à remplir aussi son decommençait maintenant;
la
Le premier n'avait eu qu'à dégaivoir envers patrie.
son fusil et sa pièce de
ner le sabre, qu'à bien diriger
le
de badévelopper du courage sur
champ
eanon, qu'à
des ilées judicieuses,
taillc. Le second avait à concevoir
ége
en résistant à l'invasion, en repoussant
d'Etat
nationale. Le rôle de l'homme
de la représentation
il avait à remplir aussi son decommençait maintenant;
la
Le premier n'avait eu qu'à dégaivoir envers patrie.
son fusil et sa pièce de
ner le sabre, qu'à bien diriger
le
de badévelopper du courage sur
champ
eanon, qu'à
des ilées judicieuses,
taillc. Le second avait à concevoir --- Page 521 ---
CHAPITRE IIJ.
[4807]
la situation des choses,
à les màrir, à les combiner avec
Entre I'oeuproduire un heureux résultat.
pour pouvoir
laquelle est la
et celle de Tintelligence,
vre de la force
plus difficile ?
e
tout que de se faire historien d'une époque,
Cen'est pas
la
de relater des faits ; il faut aussi se reporter, par
que
mème, pour apprécier la cause
pensée, à cette époque
surtout lorsla conduite des acteurs,
de ces faits, etjuger
des traditions orales plus
qu'on est réduit à se guider sur
ou moins exactes.
lendemain de la retraite
Quelle était la situation, au
de Christophe ?
avait été proclamée pour tout le pays;
Une constitution
le chef
en vertu de cet acte et des événemens précédens,
avait été nommé, et la représentation
du gouvernement
venait d'agir à force ounationale installée. Mais ce chef
au pouvoir; peu avait
verte contre l'acte qui l'appelait
à sa
qu'il In'étouffàt la République
fallu qu'il ne l'anéantit,
forces; il avait
naissance. Il disposait donc de grandes
des
et une armée obéisdonc sous ses ordres
populations
étaient mues
santes, et d'autant plus à ménager, qu'elles
de
contraires à l'ordre
par des idées et des principes
la
La représentation nachoses établi par constitution.'
mais le
tionale existait intacte; elle pouvait fonctionner;
guerre. Devait-elle,
gouvernement était suspendau parla
imposerla constitution
à son tour, employer laforce pour
hostile aux
d'un esprit
à cette armée et à ces populations
choses à la
386 de son 3e volume :
I M. Madiou a reconnu cet état de
dans le page Nord etl'Artibonite, contre
il a admis l'hostilité des principes régnant
n'était pas le seul qui
ceux établis par la constitution de 1806. Christophe
de ces localites et
pensait ainsi : au contraire, il s'était identifié avec V'esprit
c'élait tout naturel.
'un esprit
à cette armée et à ces populations
choses à la
386 de son 3e volume :
I M. Madiou a reconnu cet état de
dans le page Nord etl'Artibonite, contre
il a admis l'hostilité des principes régnant
n'était pas le seul qui
ceux établis par la constitution de 1806. Christophe
de ces localites et
pensait ainsi : au contraire, il s'était identifié avec V'esprit
c'élait tout naturel. --- Page 522 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
avaient été eréées, qu'on voulait fonder
institutions qui
surlaeonviction, avant d'avoir avisé aux moyensderéorganiser le gouvernement?
Notre devancier a repréEncore une considération,
dans un état C d'anarchie prosenté le Port-au-Prince
l'élan des troupes et
C fonde, n'étant défendu que par
de
D Le
des généraux dirigeans,
a des citoyens.
pouvoir
même pendant
Pétion surtout, était donc à peu près nul,
où chacun sent la nécessité d'obéir à une vOla défense
résister. Ce devait être pire,
lonté unique pour mieux
de voir éclater
après le danger. Ensuite, nous venons
dans un
insurrection à l'extrémité de la République,
une
seules, sont aptes à
département dégarni de troupes qui,
Ces troupes du Sud et tous
en étouffer de semblables.
Port-auleurs chefs les plus capables étaient alors au
contre l'Artibonite et le Nord
Prince. Fallait-il les porter
était-il plus
la conquête, ou bien
pour en entreprendre
à l'irrupsage de les renvoyer dans le Sud pour s'opposer
tion de l'insurrection?
faut examiner et réCe sont autant de questions qu'il
bien juger la conduite des hommes appelés,
soudre, pour
une direction aux affaires.
parleur position, à donner
leur
Dans le Sénat, il s'en trouvait de fort capables par
rédiger des lois ou tous autres actes,
instruction, pour
dans I l'actualité.
délibérer sur les décisionsà prendre
pour
résolution s'étaient arrêtés ceux-là,
Mais on a vu à quelle
Pétion
la bataille de Sibert, alors qu'on croyait
après
militaires étaient donc
mort ou prisonnier. Les sénateurs
convenadevaient influer sur les déterminations
ceux qui
bles dansla situation.
dominaientparleurg grade,par 2
Eatreen,deuxginéraus fonctions militaires, 1 Pétion
leurancienneté, par leurs
décisionsà prendre
pour
résolution s'étaient arrêtés ceux-là,
Mais on a vu à quelle
Pétion
la bataille de Sibert, alors qu'on croyait
après
militaires étaient donc
mort ou prisonnier. Les sénateurs
convenadevaient influer sur les déterminations
ceux qui
bles dansla situation.
dominaientparleurg grade,par 2
Eatreen,deuxginéraus fonctions militaires, 1 Pétion
leurancienneté, par leurs --- Page 523 ---
CIAPITRE 111.
[1807]
n'avait aucune autorité sur l'autre ; tous
et Gérin. L'un
étaient
deux sénateurs et Lemmebadodpmtememde l'un
égaux. La seule autorité à exercer par
parfaitement
résulter de lajustesse de vues,de lapou l'autre, devait
car la conduite de
préciation politique de la situation;
Ils
était subordonnée à la direction politique.
la guerre
néanmoins, délibérer entre eux et
pouvaient s'entendre
à
entrainer
convenir des meilleures mesures
prendre,
militaires et ceux dela classe civile,
Jeurs autres collègues
utile dansla circonstance.
hadopter cec qu'ils auraient jugé
le lendemain
Mais on les a vus déjà divisés d'opinions
la
du 17 octobre : iln'est donc pas étonnant qu'après
ils aient tétéencore d'opinions conretraite de Christophe, avait à faire. C'était au Sénat à aptraires sur ce qu'ily
les plus judicieuses, en
prouver celles qui lui paraitraient
raison des circonstances.
les opinions de Gérin
Cela posé, voyons et examinons
de
afin de pouvoir porter un jugement imparet
Pétiou,
tialà leur égard.
d'après toutesl sles traditions (rien n'ayant
Il est certain,
marcher avec toute l'armée
été écrit), que Gérin voulait
disait-il,
à la poursuite de Christophe, pour s'emparer,
de Marchand, des Gonaives, avec
de Saint-Marc, puis même du Cap et de tout le Nord,
l'espoir de s'emparer ennemi. II ne doûtait d'aucun sucd'anéantir ce fameux
de l'Artibocès dans cette vaste entreprise; ; les troupes
mais
venait de repousser il est vrai,
nite et du Nordqu'on
devaient être vaincues ou
qu'on n'avait pas défaites,
mettraient basles armes: ; les généraux de ces départede force;
mens feraient défection ou se soumettraient
de
elles-mêmes accourraient au-devant
les populations
envahissant leurs territoires, sans
l'armée républicaine
fameux
de l'Artibocès dans cette vaste entreprise; ; les troupes
mais
venait de repousser il est vrai,
nite et du Nordqu'on
devaient être vaincues ou
qu'on n'avait pas défaites,
mettraient basles armes: ; les généraux de ces départede force;
mens feraient défection ou se soumettraient
de
elles-mêmes accourraient au-devant
les populations
envahissant leurs territoires, sans
l'armée républicaine --- Page 524 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nAiTI.
la moindre répugnance. Tous enfin, moins
éprouver renonceraient comme par enchantement à
Christophe,
d'absolutisme plutôt que
leurs idées, à leurs principes
seulement des ezemplaires
monarchiques, en voyant
au bout des baïonnettes. Et pendant
de la constitution
sans doute,
cette marche triomphale, il était probable,
monde des montagnes de la Grandeque Goman et son
rentreraient dans
Anse, revenusà de meilleurs sentimens,
le devoir.
de Gérin dans la
Voilà à quoi tendaient les opinions
situation des choses.
confiant dans un si beau
Quant à Pétion,un peu moins
essentielle dans
résultat, il pensait d'abord à une chose
surtout dans les circonstances du moment:
tout pays, et
donner une
la réorganisation du gouvernement pour
faire cesdirection unique à la chose publique. Il désirait
sans chefréel, sans direction des
ser cet état provisoire,
dans la guerre. Ilpenfinances, autre chose essentielle
ambition
aussi
était utile de satisfaire la juste
sait
qu'il
pris part à la révolution;
de tous les militaires quiavaient
seulement
tous avaient des grades provisoires ou
car
utilement, il faut organiser
désignés. Pour faire la guerre
positionde chaqueoflicier:
son armée, en déterminantla
de
des départemens, des arrondissemens,
T'organisation
était à faire selon
la plupart des communes ou paroisses
bienl'esprit
la constitution ' Ensuite, il connaissait trop
Nord,
croire aussi facile quele
de l'Artibonite et du
pour
de Marl'occupation de Saint-Marc,
jugeait son collègue,
et de tout le Nord, à moins
chand, des Gonaives, du Cap
Gérin n'avait encore le commandement du Sudet de
1 En ce moment-la,
d'armes des Cayes ; Pétion n'avait celui de
son armée, qu'en vertu de la prise la tradition impériale.
l'Ouest ct de son arméc, que par
ait trop
Nord,
croire aussi facile quele
de l'Artibonite et du
pour
de Marl'occupation de Saint-Marc,
jugeait son collègue,
et de tout le Nord, à moins
chand, des Gonaives, du Cap
Gérin n'avait encore le commandement du Sudet de
1 En ce moment-la,
d'armes des Cayes ; Pétion n'avait celui de
son armée, qu'en vertu de la prise la tradition impériale.
l'Ouest ct de son arméc, que par --- Page 525 ---
[1807]
CHAPITRE IlI.
d'admettre la soumission
populations. Dans le
volontaire des troupes et des
cas contraire, où il faudrait
l'ennemi et conquérir son territoire, l'armée
vaincre
edt-ellesuffi? Christophe était-il donc
républicaine
daigner ainsi? Etle Sud, n'avait-il
un adversairend dédéfendu
pas besoin déjà d'être
contrelinsurrection de la
vait se propager dans ce
Grande-Anse, quipoudépartement livré
l'agitation ?
naguère à
Voilà quelle était la pensée de Pétion,
situation dans son ensemble.
considérant la
On avait vu Dessalines, dictateur
rait que la guerre, à la tête de
unique, qui ine respiplus de 20
au Cap en décembre 1803,
mille hommes
dans la partie de l'Est et arriver pouvant à pénétrer facilement
l'avait vu surseoir à tout projet de Santo-Domingo ; on
de la soumission du Cibao, mais conquête, non à cause
la nécessité de
parce qu'ilavait reconnu
proclamer d'abord
pays et de l'organiser, avantde rien Tindépendance du
aurait voulu
entreprendre; ; eton
entreprendre une marche contre
et le Nord, sans organisation
l'Artibonite
idées extravagantes,
préalable ? Gérin, aux
mais
pouvait concevoir une telle
;
Pétion, aux idées sages et prudentes, devait pensée
autrement.
penser
Cependant, voyons quelle interprétation a
la conduite de Pétion dans
été donnéeà
ces
on lui a attribués.
circonstances, quels motifs
Christophe venait de se retirer, en
à
et à Saint-Marc; il s'était arrêté à
passant I'Arcahaie
de son armée.
Marchand avec le gros
A De son côté, Pétion ne sortit du
a plusieurs jours après la levée du Port-au-Prince que
( faute grave, s'il n'avait
siége. C'edt été une
pas, à dessein,
T. VI.
laissé à Chris35
on lui a attribués.
circonstances, quels motifs
Christophe venait de se retirer, en
à
et à Saint-Marc; il s'était arrêté à
passant I'Arcahaie
de son armée.
Marchand avec le gros
A De son côté, Pétion ne sortit du
a plusieurs jours après la levée du Port-au-Prince que
( faute grave, s'il n'avait
siége. C'edt été une
pas, à dessein,
T. VI.
laissé à Chris35 --- Page 526 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'BAITI.
Saint-Mare où il eût pu entophe le temps de fortifier
le talonnant. Mais,
même temps que lui, en
A trer en
des révolutionnaires du
les véritables projets
C iqnorant
dont il redoutait
et de Gérin particulitrement,
A Sud,
il hésitait à s'éloigner du Port-au-Prince,
(( l'ambition,
d'une partie des troupes qui
à se dégarnir
A et surtout
Saint-Marc... mais
en occupant
C avaient sa confiance,
sortes delenteurs...
dans ses opérations toutes
A il mettra
Gérin l'armée
avoir confié au général
A Pétion, après
rendit à Drouet... et revint au
(( campée à Labarre, se
même
avec
quartier-ginéra.. On apprit en
temps,
la ville de Saint-Marc étail dégarnie de
certitude, que
vain à Pétion d'aller s'en
Gérin conseilla en
( troupes.
ensuite son quartier-général d
emparer et de porter
d'acMarchand.Pation, voulant lui enleverl'occasion
de l'influence sur les troupes de L'Ouest, n'aca quérir
était encore à
ses conseils. - Christophe
(t cueillit pas
Pétion l'edtpoursuivi
que
<
Marchand. Commeil croyait
de jours à
il n'était demeuré que peu
A à outrance,
l'armée de la
Mais
il apprit que
A Saint-Marc...
quand
dans le Nord,
hésiterà pénétrer
a République paraissait
et ordonna aux
des troupes à Saint-Marc,
( il envoya
Daut Brave et Magny, de marcher
généraux Romain,
des
2me, ,6, 9e et 140 demià la tête
1re,
( contre Pétion,
brigades D
étaient
Tousles reproches faitsà Pétion dans ce passage
satiété à
ils lui étaient adressés par
répétés à
l'époque;
Hist. d'Haiti, t. 3, p. 388 et 389. 11 envoya ces troupes, en apprenant sans trou- que
Pétion 1 et Gérin étaient au Boucassin. En supposant Saint-Marc
prompde Marchand il en aurait pu y arriver pour le défendre, plus
pes,
celles venant du Port-au-Prince; et ces corps et ces généraux sont
tement arrivés que jusqu'à l'Arcahaie !
répétés à
l'époque;
Hist. d'Haiti, t. 3, p. 388 et 389. 11 envoya ces troupes, en apprenant sans trou- que
Pétion 1 et Gérin étaient au Boucassin. En supposant Saint-Marc
prompde Marchand il en aurait pu y arriver pour le défendre, plus
pes,
celles venant du Port-au-Prince; et ces corps et ces généraux sont
tement arrivés que jusqu'à l'Arcahaie ! --- Page 527 ---
CHAPITRE IlI.
[4807]
était Gérin: dans notre
Copposition à la tête de laquelle
les avons entendus encore. Comme on ne
jeunesse, nous
Pétion, on luisupposait des vues perpouvait comprendre Madiou veuille bien souffrir quelques
sonnelles. Que M.
l'adresse des traditions.
observations de notre part, à
comment a-t-on pa croire que le dessein seD'abord,
était de laisser à Christophe, l'ennemi
cret de Pétion
ce qu'on
commun, le temps de
farifersain-auresprde
les assauts donnés au Port-au-Prince, il
avait repoussé
de l'Artibonite et du Nord
était donc dit que les troupes
n'en
A Sibert, dans ces assauts,
étaient sans valeur?
entrer à
avaient-elles pas montré? Et Pétion pouvait
en même temps que
ChristephelPonquoj
Saint-Marc
en taloncelui-ci n'était-il pas entré au Port-au-Prince, vaincues a
nant, en sabrant les troupes républicaines
ni
Sibert ? Soyons justes envers tous, et ne méprisons
elui-même, toujours plein de courage, ni ses
Christophel
malheureusement égarées par lui.
troupes
les
des révolutionEnsuite, Pétion ignorait
projets
sinon
avoir,
naires du Sud ! Quels projets pouvaient-ils
très-facile,
de vaincre Christophe? ce qu'ils croyaient
contrairement à T'opinion de Pétion, mais, peut-être,
d'accord en cela avec celle de Gérin. Pétion redoutait
il hésita à cause de cela à sortir
l'ambition de ce dernier ;
il mit des lenteurs dans ses opérations,
du Port-au-Prince;
émule; et arrivé à Latrès-propres à mécontenter son
il lui confia le commandement
barre, quartier-général,
bataillons, pour se
de toute l'armée, moins quelques
bien
rendre à Drouet ! Pétion était donc d'une simplicité
agir de la sorte envers un général dont
grande pour
certitude ponvait-on avoir
l'ambition l'effrayait. Quelle
lorsque Pétion
Saint-Marc fût dégarni de froupes,
que
arrivé à Latrès-propres à mécontenter son
il lui confia le commandement
barre, quartier-général,
bataillons, pour se
de toute l'armée, moins quelques
bien
rendre à Drouet ! Pétion était donc d'une simplicité
agir de la sorte envers un général dont
grande pour
certitude ponvait-on avoir
l'ambition l'effrayait. Quelle
lorsque Pétion
Saint-Marc fût dégarni de froupes,
que --- Page 528 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
laissé à Christophe le temps de fortifier
avait, à dessein,
voit ensuite ce dernier y envoyer
cette ville, lorsqu'on
à dix lieues de distance? Mais
des troupes de Marchand,
vain d'aller s'en empaGérin, sur cet avis, conseille en
n'est
tout, de porter ensuite son quartierrer; ce
pas
trouvait avec
à Marchand. Et Christophe qui s'y
général
tels
Romain, Daut, Magny, Martial
des généraux
que.
aurait laissé faire? Il se serait enfui
Besse, Christophe
probablement.
se
un raisonSans être militaire, on peut
permettre
en jetant seulement les yeux sur
nement sous ce rapport,
la carted'Haiti.
de SaintSupposons Pétion et Gérin en possession
toute l'armée de la Républiqne, bien faible
Marc avec
se serait trouvé dégarni de troualors; le Port-au-Prince
avec le gros de son
Christophe étant à Marchand
pes.
n'aurait-il pas pu, par une marche vive
armée plus forte,
la route des Verrettes et les
et hardie, la porter par
déboucher dans la plaine
montagnes de T'Arcahaie, venir
du Cul-de-Sac et s'emparer à son tour du Port-au-Prince?
était la plus importante
Entre les deux villes, laquelle
pour la République?
l'insurrection du Port-de-Paix
Remarquons encore que
que celle de la Grande-Anse
n'avait pas encore éclaté,
était toujours
commençait ses ravages, et que Christophe
de l'armée haîtienne, chef provisoire
le général en chef
d'Haiti nommé
du gouvernement, et de plus le Président
constituante : ce qui lui donnait une belle
parl'assemblée
dans le Nord,dans l'Arposition aux yeux des'populations
contre le
tibonite, même dans rOuest, malgré sa marche
Port-au-Prince.
reconnaitre
Il suffit peut-être de ces réflexions pour
çait ses ravages, et que Christophe
de l'armée haîtienne, chef provisoire
le général en chef
d'Haiti nommé
du gouvernement, et de plus le Président
constituante : ce qui lui donnait une belle
parl'assemblée
dans le Nord,dans l'Arposition aux yeux des'populations
contre le
tibonite, même dans rOuest, malgré sa marche
Port-au-Prince.
reconnaitre
Il suffit peut-être de ces réflexions pour --- Page 529 ---
CHAPITRE IlI.
[1807]
était subordonnée à l'organique la conduite de la guerre
il fallait
de la République, à laquelle
sation politique
pourvoir d'abord.
suivre les conseils
Les motifs de Pétion, pour ne pas
l'occaétaient
voulait enlever à ce dernier
de Gérin,
qu'il
les
de l'Ouest!
sion d'acquérir de l'influence sur
troupes elles lui obéisIl n'en avait même pas sur celles du Sud;
mais non pas à raison de cet
saient par devoir militaire,
chef exerce sur des troupes, , et qu'on
ascendant qu'un
supérieur
appelle de linfluence. Ou le commandement
attribué à Pétion dans le passage cité, était le résultat
de la haute influence qu'il exerçait, ou nous ne comprealors, iln'était pas le chef de Gérin. Le
nons rien ; car,
en leurs
fait estqu'ils agirent ensemble, comme collègues,
de général et de sénateur : seulement, ils ne
qualités d'accord sur les mesures à prendre.
furent pas
avoir échangé des coups de
Par cette raison, après
l'armée
fusil avec les troupes envoyées par Christophe,
revint au Port-au-Prince.
et le quartier de
(( Pétion rentra au Port-au-Prince,
dévoué à la République, se
4 l'Arcahaie, généralement
Gérin blâma sévèrement
A trouva abandonné. Le général
lui
conduite
avait tenue dans cette campagne,
A la
qu'il
de Saintde ne s'être pas emparé
A reprocha ouvertement marché sur le Cap, les populaC Marc et de n'avoir pas
sàl la République.
a tions étant, de toutes parts.farorablesi Pétion, que ce
C Il était d'autant plus indigné contre officiers influens
venait de s'attacher deux
A général
exhortant le Sénat à nommer Francisque
€ du Sud, en
colonel. 1 Pétion,
( général de brigade, et Borgella,
tôt
disait que Christophe se perdrait
(( pour se justifier,
élait inutile, par conséet qu'il
€ ou tard par sa férocité,
publique.
a tions étant, de toutes parts.farorablesi Pétion, que ce
C Il était d'autant plus indigné contre officiers influens
venait de s'attacher deux
A général
exhortant le Sénat à nommer Francisque
€ du Sud, en
colonel. 1 Pétion,
( général de brigade, et Borgella,
tôt
disait que Christophe se perdrait
(( pour se justifier,
élait inutile, par conséet qu'il
€ ou tard par sa férocité, --- Page 530 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
(( quent, de verser du sang, en portant la
( le Nord. - - Gérin répliquait
guerre dans
que
a
succomber, se baignerait dans le Christophe, avant de
a et qu'on devait ne
sang des populations,
pas laisser échapper
C rable de l'abatre d'un seul
l'occasion favocoup. Les
C se montraient convaincus
officiers du Sud
quePétion
( généralà des vues ultérieures
sacrifiait l'intérêt
C nelle '. ))
d'ambition personNous répétons ici, que nous eussions
même loutes ces accusations
reproduit nouslancées contre
cette époque, sielles n'étaient
Pétion, à
S'ilabandonna
pas dansl'Histoire d'Haiti,
L'Arcahaie, c'est
a
cette commune de points militaires qu'iln'y guère dans
au-Prince, c'est
par rapport au Portqu'ily avait des choses
à faire dans cette ville : plus
plus essentielles
tard, le Boucassin,
fendable, plus rapproché, fut
plus décupé par Gérin lui-méme,
pendant longtemps OCd'après l'ordre de
venu chef du
Pétion, den'étaient
gouvernement. Les reproches de Gérin
que le résultat de ses idées, de ses
gigantesques, chevaleresques,
conceptions
de rien.
qui ne lui faisaient douter
Et comment se pouvait-il que les
et de l'Artibonite fussent
popnlations du Nord
favorables à la
lorsque la nouvelle
République,
guerre civile ravivait l'ancienne antipathie entre elles et celles delOuest et du
dans la première
Sud, qui exista
guerre entre Toussaint Louverture et
Rigaud; lorsque Christophe l'excitait
de ruses, en prétendant alors
par toutes sortes
Dessalines, si aimé dans
qu'il vengeait la mort de
Nord? Gérin
l'Artibonite, si respecté dans le
surtout qui avait étéàl la tête du mouvement
13 Hist. d'Heiti, t. 3, p. 389 et 390.
uest et du
dans la première
Sud, qui exista
guerre entre Toussaint Louverture et
Rigaud; lorsque Christophe l'excitait
de ruses, en prétendant alors
par toutes sortes
Dessalines, si aimé dans
qu'il vengeait la mort de
Nord? Gérin
l'Artibonite, si respecté dans le
surtout qui avait étéàl la tête du mouvement
13 Hist. d'Heiti, t. 3, p. 389 et 390. --- Page 531 ---
CHAPITRE III.
[1807]
dans le Sud, était le plus exécré dans ces départemens;
dans les illusions qui font
mais il était presque toujours
croire que laj force gestle plus puissant moyen.
Pétion, à raison de la promotion
Il était indignécontre
officiers aussi méride Francisque et de Borgella, deux
tans! Mais alors il décelait des sentimens peu dignes
de lui-même. Ne fut-ce pas Francisque qui fit prendreaux
décisifà l'insurrection du Port-Salut,
Cayes un caractère
la direction du
quicontribua à entrainer Gérin à prendre
mouvement? Ne fut-ce pas Borgella qui, par sa lettre
lui ouvrit la route et les portes du Petità Lamarre,
eavait été l'un des braves eapitaines
Goave? ?-Francisque:
contre les Frande la 150 lorsque Pétion prit les armes
ancien
: de la son attachement à son
çais au Haut-du-Cap
il fallait un offichef, et puis, Férou venait de mourir,
à Jérémie; il fut nommépour
cier général de cette trempe
ce commandement 1.
de T'Ouest, comme
Borgella étaitun ancien légionnaire
de Pétion à son
Pétion, à Léogane. On a vu la conduite
lorsque Bauvais les fit inégard et celui de David-Troy,
de la plus
carcérer; on a vu que Pétion le jugea digne
:
porter ses avis à Geffrard
dangereuse confidence, pour
On la vit mieux
de là la sympathie existante entre eux.
l'autre.
si honorable pour l'un et
encore en 1812, époque
de
fut nommé colonel dela 43 en remplacement
Borgella
était du cantonnement
Francisque, parce que ce corps
venait
où il était commandant de place, et qu'il
d'Aquin
dans le
de ses officiers
récemment de sauver plusieurs lui donnait sur eux et
jugement du conseil spécial; ce qui
de I'Hist. d'Haili, il est dit que Pélion el Gérin se pro1 A la page 382, t. 3, arrondissement à Francisque. Pourquoi donc Gérin
posaient de confier cet
fut-il fàcbé de sa nomination ? --- Page 532 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HIAïTI.
leur corps une influence dictée parl'estime,
leurs par toute sa conduite antérieurc.
justifiée d'ailQuels étaient ensuite ces officiers du Sud
que Pétion sacrifiait l'intérêt
qui pensaient
tion
général à ses vues d'ambipersonnelle? Ce n'étaient pas,
gnac, Vaval, Bruny Leblanc et
certainement, WaVéret, aussi méritans
Francisque et Borgella; car ils furent tous
que
Pétion, en qui ils reconnaissaient
attachés à
Gérin.
plus de qualités qu'en
Dans le chapitre suivant, nous examinerons le
reproche fait par Gérin à
dernier
abattre
Pétion, - de ne pas vouloir
Christophe d'un seul coup; - - et nous
aussi d'expliquer le système
essayerons
République,
politique du fondateur de la
par rapport à son ennemi.
Francisque et Borgella; car ils furent tous
que
Pétion, en qui ils reconnaissaient
attachés à
Gérin.
plus de qualités qu'en
Dans le chapitre suivant, nous examinerons le
reproche fait par Gérin à
dernier
abattre
Pétion, - de ne pas vouloir
Christophe d'un seul coup; - - et nous
aussi d'expliquer le système
essayerons
République,
politique du fondateur de la
par rapport à son ennemi. --- Page 533 ---
CHAPITRE IV.
de r'administration publique,
Divers actes du Sénat procédant à Torganisation sénateurs élus pour le Nord etl'Ar-
-appelant à la prestation de serment des
civile, imputée à Christophe
de la guerre
tibonite, - - se justifiant à propos
accordant amnistie aux troupes
le mettant ensuite hors la loi, en
seul, -
Nouvelle campagne à l'Arcahaie et
et aux populations qu'il a égarées.
Examen des reproches adressés à
retour de l'armée au Port-au-Prince. demandant le recrutement de l'arPétion à ce sujet. - Sa lettre au Sénat,
pour ne pas faire une
mée et arrêté pris à cet effet. Ses vues politiques
et du colonel
-
Départ du général Francisque
active a Christophe.
du Sénat sur
guerre
pour Jérémie - Arrêtés
Borgella avec la 15- demi-brigade,
dépossédés de leurs biens sous
les formalités à remplir par les propriétaires
sur le costume de
Dessalines, sur les administrateurs des finances, du Nord et de l'Artises membres,- sur les emplois a accorder.aux députés Pétion au Sénat, lui demanbonite restés au Port-au-Prince. - Lettre de
el arrêté sur les amendedant la réforme du code penal militaire de 1805,
Communicaà ce code et à la loi sur les conseils spéciaux.
et de
mens portés
Sénat de lettres reçues du général français Ferrand
tions qu'il fait au
il fait des promotions dans son armée,
l'étranger. Actes de Christophe :
eut ravagé l'Arcahaie par
ordonne le meurtre du général Larose après qu'il 17 février; principales
faire une constitution. en date du
ses ordres. 1 Ilfait
CElal d'Baiti daus le Nord et I Artibonite
dispositions de cet acte qui crée
forces de lerre et de mer, en
el géneralissime des
et le nomme président
ce corps sur la diconseil d'Etat législatif. - Loi rendue par
instituant un
met hors la loi,
territoire de l'ile d'Haiti. 1 Proclamation qui
vision du
Pélion, Gérin et leurs complices.
permitau Sénat
Le retour de l'armée au Port-au-Prince
de ses membres s'y troude fonctionner; car plusieurs
vaient.
ée
forces de lerre et de mer, en
el géneralissime des
et le nomme président
ce corps sur la diconseil d'Etat législatif. - Loi rendue par
instituant un
met hors la loi,
territoire de l'ile d'Haiti. 1 Proclamation qui
vision du
Pélion, Gérin et leurs complices.
permitau Sénat
Le retour de l'armée au Port-au-Prince
de ses membres s'y troude fonctionner; car plusieurs
vaient. --- Page 534 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI,
Son premier acte, tant il sentait la
ganisation quelconque dans la situation nécessitéd'une Orl'on était, fut un arrêté rendu le 18
provisoire où
nomma Pétion commandant
janvier, par lequel il
du
et Gérin commandant de celui département de l'Ouest,
du Sud. Au terme
constitution, les limites de ces
de la
mêmes que celles assignées
départemens étaient les
1801. Celui de l'Ouest
par l'assemblée centrale de
s'étendait donc
gauche de TArtibonite,
jusqu'à la rive
de Saint-Marc,
enclavant ainsi les communes
des Verrettes, du Mirebalais et
bas, toutes soumises
Las Caoaux ordres de
décida que le général Pétion
Christophe. Le Sénat
a
( se mettrait, sous le
brefdélai, en possession des limites de
plus
équivalait à un ordre de marcher
l'Ouest: )) ce.qui
le repousser, s'il était
contre l'ennemi, pour
Le 19,
possible, de toutes ces
un autre arrêté nomma Bruno
communes.
secrétaire d'Etat de la
Blanchet ainé,
disait cet acte,
République.,parce qu'il était urgent,
les
d'organiser le service et de centraliser
opérationsde Talministration,
et non pas seulement des
-en générals'entend,
d'Etat devait
Ainances; car le secrétaire
cumuler toutes les
de T'intendant du
anciennes attributions
régime colonial,
eréât d'autres ; et en attendant
jusqu'à ce qu'on en
tre Président
la nomination d'un aud'Haiti, il allait en remplir les
Le 21, vul'état de
fonctions.
les généraux
guerre, un nouvel arrêté chargea
commandant les
de
nir l'ordre dans les villes
départemens,
mainteà ce qu'aucun
et les campagnes, et de veiller
malveillant ne s'y introduisit
le repos public.
pour troubler
On aperçoit dans ces actes l'influence des idées de Pétion: comme lui, le Sénat
pensa
I
rétablir l'ordre chez
qu'il fallait organiser,
soi, avant de se livrer aux entrepri-
arrêté chargea
commandant les
de
nir l'ordre dans les villes
départemens,
mainteà ce qu'aucun
et les campagnes, et de veiller
malveillant ne s'y introduisit
le repos public.
pour troubler
On aperçoit dans ces actes l'influence des idées de Pétion: comme lui, le Sénat
pensa
I
rétablir l'ordre chez
qu'il fallait organiser,
soi, avant de se livrer aux entrepri- --- Page 535 ---
CHAPITRE IV.
[1807]
de la guerre sur un territoire devenu
ses aventureuses
ennemi.
il arrêta qu'une somme de mille gourdes
Le même jour,
des
du Nord
serait tenue à la disposition de ceux
députés
constituante qui étaient restés au Port-auàl'assemblée
Prince.
de
Le 25, Gérin présenta à ce corps un compte-rendu
mission dans le Sud, depuis la mort de Dessalines, en
sa
officiers
avait promus proviprésentant les divers
qu'il
en recevoir la confirmation.
soirement à des grades, pour
avait dans les archives du Sénat,
Le peu d'ordre qu'il y
cette pièce
dans ces premiers momens, a empéché que
lire.
aussi ne fit-il que la
ne fàt conservée: peut-être rendit un arrêté à ce sujet
Deux jours après, le Sénat
avait
l'armée du Sud, dit cet acte. Pétion
pour organiser
être confirmés
conféré aussi des grades provisoires, pour
disaient ses lettres de service: il paraipar Christophe,
ne trouve
trait qu'ils le furent avant la guerre, puisqu'on
pas d'acte du Sénat à cet égard.'
dans l'arrêté du 25 janvier,
On peut remarquer que,
étaient en dehors des promotions
cing officiers supérieurs
nommé g6faites par Gérin; ce furent: Blanchet jeune,
dans le
néral de brigade pour être en activité de service
génédépartement du Sud, sous ses ordres; Francisque, de la
commander l'arrondissement
ral de brigade pour
comGrande-Anse; Wagnac, général de brigade pour
mander celui des Cayes; les trois, à prendre gran au
25 janvier. Vaval fut nommé à son grade de général,
d'Aquin, et Bruny Lecommandant de l'arrondissement
étaient Gédéon,Métellas,
a Parmi ces officiers promus à des grades supérieurs,
Menlor, Boyer, Lys, etc.
partement du Sud, sous ses ordres; Francisque, de la
commander l'arrondissement
ral de brigade pour
comGrande-Anse; Wagnac, général de brigade pour
mander celui des Cayes; les trois, à prendre gran au
25 janvier. Vaval fut nommé à son grade de général,
d'Aquin, et Bruny Lecommandant de l'arrondissement
étaient Gédéon,Métellas,
a Parmi ces officiers promus à des grades supérieurs,
Menlor, Boyer, Lys, etc. --- Page 536 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
commandant de celui de
blanc à son grade de colonel,
confirmés dans
l'Anse-à-Veau. 55 autres officiers furent
à celui de colonel de la
leurs grades, et Borgella promu
Parmi ces 35, Faubert, Segrettier,
15 demi-brigade.'
Racolier, Boisrond
Bergerac Trichet, Véret, Morancy,
MoBois-Quenez, Prou, Lhérisson, Lévèque,
Laurent,
mus, étaient les plus remarquables.
25 janvier, le Sénat arrêta que, jusqu'à
Le même jour,
secrétaire d'Etat de la guerre, les g6ce qu'il nommât un
feraient
départemens
néraux de division commandantlese
toutes les acfaire
les administrateurs de finances,
par
de
nécessaires aux besoins
quisitions des objets
guerre
tles
de l'armée. Le secrétaire d'État Blanchet régulariserait)
de payement, et ces généraux seraient tenus
délégations
des objets achetés, à celui
de rendre compte de l'emploi
ou au
serait ultérieurement nommé pour la guerre,
qui
nommât point.
Sénat même, en cas qu'iln'en
trouve la mention que
Déjà, par un arrêté dont on ne
Roil avait invité les généraux
dans un procès-verbal,
élus séToussaint Brave et Magny, et Charéron,
main,
Port-au-Prince pour prêter leur
nateurs, à venir au
formalité, caril n'était
serment. Ce n'était qu'une pure
invitation. Il
qu'ils se rendraient à cette
pas présumable
d'une adresse au peuple et
sentit ensuite la convenance
de la
civile; le
expliquer la cause
guerre
à l'armée, pour
On remarque ces passages:
24janvier, elle fut publiée.
y
de Desqui, pendant le règne
A Le général Christophe
adjudant-général de T'armée du Sud,
' Gérin avait voulu nommer Borgella,
ne pas servir dans Celal-major,
au lieu de Vérel; mais il refusa, me dit-il,pour ont peu d'estime pour les officiers de
ayant toujours remarqué que fort les troupes utile dans toute armée. De plus, il lui aurait
ce corps, qui est cependant côté de Gérin dont les allures ne lui convenaient pas :
fallu servir toujours à
ce fut peut-être ce qui fàcha ce dernier.
énéral de T'armée du Sud,
' Gérin avait voulu nommer Borgella,
ne pas servir dans Celal-major,
au lieu de Vérel; mais il refusa, me dit-il,pour ont peu d'estime pour les officiers de
ayant toujours remarqué que fort les troupes utile dans toute armée. De plus, il lui aurait
ce corps, qui est cependant côté de Gérin dont les allures ne lui convenaient pas :
fallu servir toujours à
ce fut peut-être ce qui fàcha ce dernier. --- Page 537 ---
CHAPITRE 1V.
[4807]
de modération et invitail, par
salines, ne parlait que de LOuest et du Sud à opérer un
ses envoyés, les chefs
dans le gouvernement, se persuada qu'il
t changement
à
Le général Christophe
pouvait se mettre sa place
outre
la nomination aux emplois, etc.)
(( voulait en
(de
à vie
des deniers publics; un pouvoir
A la manutention
Peuple
K et le droit de nommer son successeur.
atteste le ciel qu'il n'en
A d'Haiti, le général Christophe
le
couleurs; s'il n'en conservait point
A veut point aux
Des couson coeur', oserait-il en parler?
( préjugé dans
il n'en existe point dans
A leurs! depuis longtemps
l'Ouest ni dans le Sud; on n'y connait que desfrères
(
Haitiens Le Sénat ne veut point pourA et de vrais
dans la troupe du Nord
tant voir encore de-coupables
nous ne
une amnistie lui est offerte;
A qu'on a égarée;
frères. Le
verser le sang de nos
général
A voulons pas
à la constitumême n'a qu'à se soumettre
(( Christophe
l'indulgence d'une nation généA tion, et il éprouvera
ralmais s'il persiste dans sa rebellion, peuple,
reuse:
la constitution. D
A liez-vous à
car Christophe,
C'était encore une formalité politique;
traité de rebelle et de révolté, chargé de toutes les accuavait encourues, ne se serait pas soumis à
sations qu'il
voit affirmer encore que ce fut à sa sugses ennemis. On
le projet d'agestion, que Geffrard et Pétion conçurent
la
Pétion, sur
battre Dessalines, et ce qu'a prétendu
l'autorité
communication qu'il lui fit faire relativement à
qu'il désirait avoir par la constitution.
surtout
En parlant de couleurs, Christophe voulait
publique dela vraie cause dela guerre
détournerlattention
réclamait cette sottise del'ignocivile ; car son despotisme
imitées
Ce sont ces absurdités,
rance pour régner.
rard et Pétion conçurent
la
Pétion, sur
battre Dessalines, et ce qu'a prétendu
l'autorité
communication qu'il lui fit faire relativement à
qu'il désirait avoir par la constitution.
surtout
En parlant de couleurs, Christophe voulait
publique dela vraie cause dela guerre
détournerlattention
réclamait cette sottise del'ignocivile ; car son despotisme
imitées
Ce sont ces absurdités,
rance pour régner. --- Page 538 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
du langage hypocrite de Toussaint
fait croire et répéter
Louverture, qui ont
que cette guerre ne fut
opposition entre noirs el
qu'une
leurs et de castes.
muldtres, une lutte de couDes étrangers, imbus des
pes du système colonial qui tend
princideux branches de la
toujours à diviser ces
race noire, intéressés
quentà les voiradmis en Haiti
par consépour
son
se
Ténereeretempécher
développement,
seraient bien
accréditer cette erreur. Des
gardés de ne pas
Haitiens même l'ont
sans réflexion, lorsqu'ils devraient
accueillie
réelles des luttes
se pénétrer des causes
antérieures de leur
devenir les instrumens ou les
pays, pour ne pas
victimes de cette
toute coloniale.
politique
Cette adresse du Sénat fut signée
par
sens
membres
au Port-au-Prince, y compris Thimoté
prépas à partir pour se rendre
qui ne tarda
au Port de-Paix, son domicile, afin d'y exciter une insurrection
contre
Pétion s'entendit avec lui à ce sujet,
Christophe.
toute la péninsule du Nord les
pour réveiller dans
anciens
Lubin Golard yavait semés,
principes que
de
en 1799, en faveur du
Rigaud ; et il fut convenu qu'aussitôt
parti
Sénat le déclarerait
son départ, le
déchu, par sa fuite apparente, et le
remplacerait.
Le 27 janvier, trois jours après la
adresse, le Sénat se vit dans la nécessité publication de cette
de la situation des choses.
d'agir dans le vrai
Une proclamation de Christophe, en date du 14, était
parvenue au Port-au-Prince; elle
essayait de fomenter la division parmi les
Le Sénat publia un arrêté qui le mit hors la républicains.
tant tous les citoyens à lui courir
loi, en invitué de toutes
sus, après l'avoir destifonctions civiles et militaires : il déclara les
citoyens, en général, dégagés de toute obéissance
envers
situation des choses.
d'agir dans le vrai
Une proclamation de Christophe, en date du 14, était
parvenue au Port-au-Prince; elle
essayait de fomenter la division parmi les
Le Sénat publia un arrêté qui le mit hors la républicains.
tant tous les citoyens à lui courir
loi, en invitué de toutes
sus, après l'avoir destifonctions civiles et militaires : il déclara les
citoyens, en général, dégagés de toute obéissance
envers --- Page 539 ---
CHAPITRE 1V.
[4807]
amnistie à tous ceux qui se rangeraient sous
lui, en offrant
et promettant aux généles bannières de la République,
de leur
aux officiers et aux fonctionnaires publics
raux,
conserver leurs grades et positions.
Parsnitedel'arrdtéda 18,Tarmée semiten marche,le20,
leterritoire de l'Onest en possession de Christophe.
contre
Pétion en eut naturelleAgissant dans ee département,
disons la vérité,
ment le commandement supérieur ; et
lui reconnaissait plus d'aptitude, à raiparce que le Sénat
L'armée, composée
son de son influence surles troupes.
colonnes:
decelles de TOuest et du Sud, fut divisée en deux
généralYayou, la seconde, -
la première, commandée parle
où Yale général Gérin. Elle se porta au Boucassin,
par
l'ennemi le monticule qu'il occupait sur
you enleva sur
était à l'Arcahaie et
l'habitation Sabourin. Larose, qui
avancé contre les républieains, se retira par
quis'était
A Labarre, habitation
les montagnes avec ses troupes.
trouvait un
dela plaine des Vases au-delà du bourg, se
un bataillon de la 8; Pétion s'y porta,
poste occupé par
: traités avec douceur, ces
le surprit et le fit prisonnier
Il
à servir la République.
braves soldats consentirent
au
fut de même de ceux de la 3e qui se trouvaient
en
furent forcés de mettre bas les
bourg de l'Arcahaie et qui
armes.
et envoya les g6Pétion y établit son quartier-général
220 et
et
à la têle des 15, 15,
néraux Yayou Francisque
Bourdet, Borgella,
24e demi-brigades, commandées par
aussi braves que
David-Troy et Lamarre, quatre colonels
canton de Mont-Roui:
Lamareademnuomes l'habitation Délugé, à5 ou 6 lieues
ils allèrent jusqu'à
deux bataillons de la
de Saint-Marc, après avoirrepoussé
établit son quartier-général
220 et
et
à la têle des 15, 15,
néraux Yayou Francisque
Bourdet, Borgella,
24e demi-brigades, commandées par
aussi braves que
David-Troy et Lamarre, quatre colonels
canton de Mont-Roui:
Lamareademnuomes l'habitation Délugé, à5 ou 6 lieues
ils allèrent jusqu'à
deux bataillons de la
de Saint-Marc, après avoirrepoussé --- Page 540 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
7e et de la 140. Là, les colonels
sur Saint-Marc; mais
opinèrent pour marcher
Yayou, qui était le chef
s'y opposa, sans doute par lesinstructions
supérieur,
contraire, il revint
de Pétion. Au
avec ces quatre
à
ou à l'habitation
corps l'Arcahaie,
Pétion
Poix-la-générale qui toucheà ce
essaya de gagner Larose au parti
bourg'.
mais ce farouche brûla, sans la lire,
républicain 1;
qu'il lui avait
l'adresse du Sénat.
envoyée. Il méconnaissait
comme en 1802.
son intérêt,
Lisons nous-même ce que dit M. Madiou, à
cette campagne. Ila porté la force des 6
propos de
de l'Ouest à 6mille hommes,
demi-brigades
et celle des 4
du Sud à 2500. Nous ignorons s'il
demi-brigades
a trouvé
mens officiels
des doeupour constater ces chiffres élevés aussi
positivement, ou sic'est par la tradition orale
suspecte d'exagération en pareil cas.
toujours
A Ces dix mille cinq cents hommes
A dacieusement
(lisez 8500), aucommandés, eussent
a qu'aux Gonaives...
pu ne s'arrêter
Mais, apprenant
(I que le général Pierre
(au Mont-Roui)
Toussaint, officier
C prodigieuse, le tournait
d'une audace
par les
A rétrograda jusqu'à
montagnes, Francisque
l'Arcahaie 5. D
Pierre Toussaint était chargé de la défense de
Marc. Si, en apprenant la présence des
SaintMont-Roui, à 6 lieues de cette ville, il la républieains au
tourner parles
quitta pour les
montagnes, c'est une
sait encore assez de
preuve qu'ily laisde
troupes pour la défendre, au
ses fortifications. Et comment admettre
moyen
alors qu'il eût
I Note de Borgella. M. Madiou ne
de
y était.
parle que Francisque, mais Yayou
21 Hist. d'Haiti, t. 3, p. 395.
3 Ibid.
p. 394 et 395. --- Page 541 ---
[1807]
CHAPITRE IV. été si fncile de nes'arréterqu'anx
lait d'abord enlever
Gonaives, lorsqu'il falSaint-Marc de vive force? Ordinairement, On ne fait pas de pareilles
rain, comme on écrit
conquêles sur le terune phrase sur le
a L'armée demeurait dans
papier. l'inaction
4 cependant, pleine d'ardeur,
(à l'Areabaie);
elle demandait à
contre Saint-Marc.
[1807]
CHAPITRE IV. été si fncile de nes'arréterqu'anx
lait d'abord enlever
Gonaives, lorsqu'il falSaint-Marc de vive force? Ordinairement, On ne fait pas de pareilles
rain, comme on écrit
conquêles sur le terune phrase sur le
a L'armée demeurait dans
papier. l'inaction
4 cependant, pleine d'ardeur,
(à l'Areabaie);
elle demandait à
contre Saint-Marc. Le
marcher
général Pierre
(e qui commandait en cette ville dont la
Toussaint
A vait à peine à 5000 hommes,
garnison s'éle-
<
n'eitpr résister à l'impétuositédeplus de 8000hommes. E d'opinion qu'on allat
Lesgénéraux étaient
en faire le
<
siége. Mais
général en chef de T'armée, ne voulait
Pétion,
(r davantage du Port-an-Prinee,
pas s'éloigner
( un Président d'Haiti,
avantqu'on eût nommé
Enfin, vers le
e sans avoir consulté
milieu de février,
ses généraux,
< velle quiluiétait
profitant de la nouparvenue, que la
K
de
révolte se
plas en plus dans la
développait
C vacuation de
Grande-Anse, il ordonna l'éT'Arcahaie. [I n'y laissa
< garnison. L'armée
pas même une
rentra au
< avoir fait une
Port-au-Prince, après
campagne sansrésultat. 1 D
Celte campagne avait été ordonnée
que Pétion prit
par le Sénat, pour
possession des limites de son
ment de l'O.est * : Pour obtenir
départefalla
ce résultat, il lui aurait
conquérir, avec 8500 hommes (en
chiffre exact),
supposant ce
Saint-Marc, les
le
Las Caobas et toute la rive
Verrettes,
Mirebalais,
gauche de l'Artibonite correspondaute à ces communes, à moins
qu'il n'eût voulu
1 Hist. d'Haiti, t, 3, p. 395. 2. Sur la proposition d'um
e Sénat arrête que le genéral Pélion membre, dit le procès-verbal du 18 janvier, le
partement qu'il
se meltra en possession des limites du
Il est à
commande, sols le plus brefnéai possible. a
décivile, qui présumer jugeait la que chuse ceite aussi motion ful faite par un sénateur de la
facile que de faire sa
elasse
T. VI. motion. --- Page 542 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI. aussi contre les Français dans l'Est, pour
aller guerroyer
Saint-Jean, Neyba, etc., compris
leur enlever LasMatas,
dans les limites de l'Ouest. N'avait-il
arrêtons-nous seulement à Saint-Marc. Mais,
environ 5000 hommes défendre
pas vu tout récemment
plus considérad'un développement
le Port-au-Prince,
une armée 4 foisplus forte qui
ble que cette ville, contre
Il lui était donc permis de
venait de les battre à Sibert? à ses généranx et ses soldats, que
croire, en opposition
aussi 5000 hommes SOtS ses orPierre Toussaint, ayant
et d'autant mieux, qu'il
dres, cûl pr résister à ses 8500,
Pétion était-il
était 2L12 oficier d'une audaceprodigieuse. d'aillenrs dans l'obligation de consulter ses générana,
'il était
raisonnable de faire dans
pour savoir ce qu
plus n'obtient
le commandela circonstance ?
x et ses soldats, que
croire, en opposition
aussi 5000 hommes SOtS ses orPierre Toussaint, ayant
et d'autant mieux, qu'il
dres, cûl pr résister à ses 8500,
Pétion était-il
était 2L12 oficier d'une audaceprodigieuse. d'aillenrs dans l'obligation de consulter ses générana,
'il était
raisonnable de faire dans
pour savoir ce qu
plus n'obtient
le commandela circonstance ? Un général
pas tellement inment en chef d'une armée, s'il est reconnu
conseils
faille recourir aux
capahle de la diriger, qu'illui
de ses subordonnés. enagissnntainsi, en ne voulant
Mais les motifsdePétion,
étaient de voir nommer
pas S éloigner du Port-au-Prince,
venait de déPrésident d'Haiti, puisqu'on
un nouveau
de Christophe. Il est sous-entendu
clarer la déchéance
ses motifs furent tout
qu'il aspirait à cette charge, et que
personnels. a-lmettons cela. Si l'on n'envisage que son
Eh bien ! avait plus de
ancienneté militaire, on reconnaitra qu'il
de
Gérin, à y être appelé. Il devint général
droits que
1802, général de division enjanvier
brigade en novembre
Christophe. - Gérin ne fut
1803, en même temps que
1803, général de
général de brigade qu'en juillet
promu
1805. Mais, si l'on examine ses qualités
division en juillet
à ceux de sOD comet ses antécédens, en les comparant --- Page 543 ---
CHAPITRE IV.
[1807]
trouvera encore plus de droits à cette
pétiteur, on lui
magistrature de la République.
première dès 1802, Pétion n'était-il pas devenu le chef
Ensuite,
dirigé Rigand après Pinehinat ?
du parti politiqueqr'avait
à ce titre qu'il s'allia avec Dessalines, qu'il
N'est-ce pas
qu'il
Geffrard
et Clervaux.
persuada
entraina Christophe
seconder Dessalines dans la guerre de l'indépendance?
de
alors, n'était-il pas tout-à-fait seconLe rôle de Gérin,
daire?
Pétion était autorisé*à
De la les justes prétentions que
Président
nourrir dans son noble coeur, pour devenir
la déchéance de Christophe. Mais, avait-il
d'Haiti après
l'opinion publique le
besoin de s'en préoccuper, lorsque
désignait déjà ?
revenirau PortCependant, il avait un autre motifpour
l'armée. La rérolte de la Grande-Anse se
au-Prince avec
il profita de cette nouvelle
développait de plus en plus ;
pour évacuer T'Arcahaie.
donner des assauts à
Eàt-il donc mieux fait d'aller
de retourner pour mettre le Sénat en
Saint-Marc, que secourir les familles du Sud, que memesure d'envoyer
naçait cette révolte de pillards sanguinaires?
contribuèrent à son retour au Port-auD'autres causes
dans la lettre suivante
Prince avec l'armée : voyons-les
qu'il adressa au Sénat:
Port-au-Prince, le 13 févriér 1807.
Le général de division Pétion, sénateur, aux membres du
Sénat.
dans les circonstances préCitoyens collègues, - - Il me semble,
le Sénat prit une
sentes.qu'il serait plus que jamais convenable que
compléter
résolution tendante à faire une levée de jeunes gens, pour ordres. Deur
de la division sous mes
les différentes demi-brigades
ons-les
qu'il adressa au Sénat:
Port-au-Prince, le 13 févriér 1807.
Le général de division Pétion, sénateur, aux membres du
Sénat.
dans les circonstances préCitoyens collègues, - - Il me semble,
le Sénat prit une
sentes.qu'il serait plus que jamais convenable que
compléter
résolution tendante à faire une levée de jeunes gens, pour ordres. Deur
de la division sous mes
les différentes demi-brigades --- Page 544 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
selon moi, suffiraient pour cette opération.
Privé,
mille hommes,
de la faculté de pouvoir me rendre dans
par mon élat de maladie,
cru devoir vous l'adresvotre sein pour faire celte proposition, j'ai
vous priant de vouloir la prendre en considération.
ser ici,
de mes sentimens affertueux,
Agréez, citoyens,T'asurance
Signé : PÈTION.1
le Sénat rendit un arEt le même jour, vl f'urgence,
lieu de
ordonna une levée de 4000 hommes, au
rêté qui
dans le Sud. attendu que les
2000, tant dans l'Ouest que
du Sud avaient autant besoin de se compléter.
corps
cette nécessité, nous
Si Pétion etle Sénat reconnurent
chiffre
dès lors à douter de l'exactitude du
sommes porté
Saint-Marc et
hommes
de prendre
de 8500
impatients
Si la maladie de ce géI
de ne s'arrêter qu'aux Gonaives.
d'aller au Sénat,
néral, commandant en chef, l'empêcha
encore mieux qu'il ne put entreprennous comprenons
del l'Ouest qui étaient sous
dre la cmquête des communes
de Christophe ; car ce n'était pas au général
le pouvoir
dernier avait un autre dedu Sud à le faire pour lui; ce
c'était d'aller
voir urgent à remplir en ce moment-là :
de l'irruption d'une révolte
préserver son département
dura treize aunées enqui s'organisa si bien, qu'elle
tières.
Gérin
à Pétiou C de ne pas vouOn a dit que
reprocha
Christophe d'un
saisir l'oceasion favorable d'abattre
€ loir
seul coup. D
des faits que nous venons
Ne prenons pas avantage
dans le Recueil des arles publié par M. Linstant, tome
I Voyez retle lettre
Pétion était si réelle, qu'il ne out assister, ,le9 mars
1er, page 208. La maladie de ou il fut éln Président d Haiti, et que le lendesuivant, à la -éance du Sénat béquilles pour prèter son serment.
main il duts'y présenter avec des
seul coup. D
des faits que nous venons
Ne prenons pas avantage
dans le Recueil des arles publié par M. Linstant, tome
I Voyez retle lettre
Pétion était si réelle, qu'il ne out assister, ,le9 mars
1er, page 208. La maladie de ou il fut éln Président d Haiti, et que le lendesuivant, à la -éance du Sénat béquilles pour prèter son serment.
main il duts'y présenter avec des --- Page 545 ---
CHAPITRE 1V.
[1807]
faire juger de linjustice, nous pourrions
de relater, pour
de Gérin; caril est
même dire du ridicule de ce reproche
cile fit. Examinons la situation où la guerre
vrai qu'il
afin de bien apprécier les idées et les
vile plaça le pays,
influens sur les destinées de
vues de ces deux généraux,
d'Haiti.
la jeune République
qui étaient entrés
Les deux anciens partis politiques Louverture et de
en lutte en 1799, - ceux de Toussaint
leur
avaient
leur réconciliation,
Rigaud, - qui
opéré
de la
fusion, en 1802, pour rendre le pays indépendant
deux
se relevaient debout avec leurs
France, ces
partis
nouvelles,
prineipesopposés, dans leurs personnifications
CHRISTOPHE et PÉTION.
civileavait
Le résultat désastreux dela première guerre
l'ancienne colonie sous le niveau d'un
fait passer toute
après survint le régime non
despotisme sanguinaire; peu
atroce de 1802 et 1805; celui-ci fut remplacé par
moins
dictatoriale tellement injuste et vexaune administration venir à briser sonjoug dans le sang.
toire, qu'ilf fallut en
En 1807, la nouvelle guerre civile éclata, parce que
Pétion, revenant
Christophe voulait la reconstituer etque
chef,
de Rigaud, son ancien
aux idées et aux principes
voulait enfin leur réalisation sur ce sol si déplorablement
ensanglanté.
d'abattre ChrisCertainement, s'il avait été possible
Pétion eût dà le faire, dans l'intophe d'un seul coup,
comme l'atérêt même des populations qu'il égarait,
mais il
vait fait son ancien chef, Toussaint Louverture;
tel
différence entre exprimer un
y avait une très-grande
Revenir sur les considésir, un tel voeu, et laccomplir.
serait, de notre
dérations qui appuient cette assertion,
du lecteur.
de confiance dans la sagacité
part, un manque
'il avait été possible
Pétion eût dà le faire, dans l'intophe d'un seul coup,
comme l'atérêt même des populations qu'il égarait,
mais il
vait fait son ancien chef, Toussaint Louverture;
tel
différence entre exprimer un
y avait une très-grande
Revenir sur les considésir, un tel voeu, et laccomplir.
serait, de notre
dérations qui appuient cette assertion,
du lecteur.
de confiance dans la sagacité
part, un manque --- Page 546 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'isiTI.
Dans une telle situation, que fallait-il entreprendre
aux yeux des populations, les avanpour faire prévaloir,
celui
allait être
du système républicain sur
qui
tages
était déjà établi dans le Nord et l'Arrégularisé, qui
était-elle le meilleur moyen de pertibonite? La guerre
Elle entraine
suasion et de conviction sur les esprits?
des violences qui soulèvent l'indignation de ceux
toujours
s'en irrite, et ils résisqu'on attaque; leur amour-propre
mais non
tent : s'ils sont vaincus, ils restent subjugués, Vienne une
soumis par une obéissance raisonnée.
pas
imprévue, et ils détruisent en un jour tout
cireonstance
la
Exemple : 1 en 1802,
le fruit obtenu par conquête.
la conquête
fit le Sud subjugué en 1800? La guerre,
que
convaincu que le système politique de
l'avaient-elles Louverture était meilleur que celui de Rigaud?
Toussaint
active, une invasion subite
Gérin voulait une guerre
soumis à Christophe, prétendant
dans les départemens
mettraient bas
que partout les troupes et les populations
accourrnient au-devant de l'armée républiles armes,
étsientfarorablesi la République.
caine, parce qu'elles
le contraire : les troupes veMais les faits prouvaient
de résister dans la
naient d'attaquer le Port-au-Prince,
obéissantes
de T'Arcahaie; elles étaient donc
commune
Elles
ordres de Christophe et de ses généraux?
aux
leurs adversaires, leur amouravaient d'ailleurs, comme
à conserver; il est
de militaires, leur réputation
propre
qu'elles eussent fait une résisdone plus que probable
avaient été surexcitées
tance acharnée. Les populations
Dessaqui leur représentaient
par des moyens captieux, odieuse trahison de la part
lines comme victime d'une
eivile.
anciens ennemis de la première guerre
de ses
antérieure reparaisToutes les passions de eette époque
en
scène
Enfin, Gérin voyait,
saient sur la
politique.
leur réputation
propre
qu'elles eussent fait une résisdone plus que probable
avaient été surexcitées
tance acharnée. Les populations
Dessaqui leur représentaient
par des moyens captieux, odieuse trahison de la part
lines comme victime d'une
eivile.
anciens ennemis de la première guerre
de ses
antérieure reparaisToutes les passions de eette époque
en
scène
Enfin, Gérin voyait,
saient sur la
politique. --- Page 547 ---
CHAPITRE IV.
[1807]
à celle de 1799, etil n'était
1807, une situation identique
bien d'autres
pasle seul, il fautle dire pour son excuse ;
membres du Sénat et la plupart des militaires pensaient
lui. lls faisaient tous à Pétion, quant à la conduite
comme
avait adressés à
de la guerre, les mêmes reproches qu'on
accueillis
Rigaud: : reproches que nous avons nous-même situations encontre celui-ci. Mais ils confondaient deux
tièrement différentes, selon nous.
était une colonie dépendante; le gouEn 1799,le pays
de Rigaud
vernement de la métropole était le supérieur
dans
tous deux, étaient
et de Toussaint Louverture, qui,
favola nécessité de lui complaire. Or, ce gouvernement
risait le système de Toussaint et ce cheflui-même, parce
convenait mieux à ses vues, sinon de restauration
qu'il
du moins d'une certaine réaction contre
de l'esclavage,
brouillé avee
la liberté générale. Et lorsque son agent,
obéisToussaint, chassé parlui, dégagea Rigaud de toute
ce
en chef de l'armée, que la guerre
sance envers
général
civile survint entre eux, aux grands applaudissemens
à la satisfaction non équivoque du gouvernedes colons,
aux
de
ment de la métropole, - - pour se justifier
yeux
Rigaud devait tout tenter,toufaire pour rester
cedernier,
soumis
vainqueur,en conquérant parl la querreleterritoire
européenne lui eût pardonné
à son adversaire.La politique
momentanément du
son succès, s'il avait pul'obtenir,
même
le fit
agir ensuite contre lui, de
qu'on
moins, et pourd
Rigaud resté
envers Toussaint. Cependant , supposons fàt consolisur le champ de bataille,la liberté se
vainqueur
désaffectionner les
dée, la terreur n'aurait pas régné pour
la
virent avec joie paraitre
populations au point qu'elles
résultat
ou
flotte et l'armée françaises. C'était ce
prévu
les reproches faits à Rigaud.
entrevu qui légitimait
Rigaud resté
envers Toussaint. Cependant , supposons fàt consolisur le champ de bataille,la liberté se
vainqueur
désaffectionner les
dée, la terreur n'aurait pas régné pour
la
virent avec joie paraitre
populations au point qu'elles
résultat
ou
flotte et l'armée françaises. C'était ce
prévu
les reproches faits à Rigaud.
entrevu qui légitimait --- Page 548 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIE D'TsITI.
la situation de 1807, c'élait autre chose.
Mais dans
depuis trois ans. Quel
Le pays était déjà indépendant
de Christophe et de
était, quel pouvait être le supérieur
et l'autre devaient chercher à satisfaire?
Pétion, quel'un
nation qui avait proclamé
Le Peuple haitien, cette jeune
C'était lh le souverain
ses droits avec son indépendance.
entre eux et leurs
qui était appelé à juger, à décider
nuit et le
différant comme la
jour.
systèmes politiques rester dans les ornières s.du passé:
Christophe voulait
T'avantage d'agir sur l'esprit
il avait, pour son système, soumises à ses ordres, et enconforme des populations
ne poucore, il les remuait par des mensonges qu'elles
avaient déjà
vaient pas réfuter, par des passions qu'elles
éprouvées et qu'il ravivait.
les éclairer sur leurs
Pétion, au contraire, voulait
ordres, ou
comme celles soumises à ges
vrais intérêts,
Ses moyens étaient la
plutôt aux lois de la République.
les esprits,
persuasion pour les coeurs, la conviction pour
même du système républicain qui ne peut,
en conformité être fondé sur la violence.
qui ne doit pas
de procédés
Dès lors, n'aperçoit-on pas une opposition
leurs
entre ces deux rivaux, nécessaire pour parvenirà
fins ?
vouloir la
qui est un état
Christophe devait
querre,
hommes
subordonner
de violences en tous genres, pour
et choses à sa volonté orgueilleuse.
devait s'abstenir de la guerre autant que posPétion
les violences et faire comprendre la vOsible, pour éviter
la sûreté des hommes et des
lonté de la loi qui garantit
choses. Nous disons autant que possible, car en acceptant de
civileà Sibert, en tirant le premier son coup
la guerre
moment pour obtenir
pistolet, il subissait une nécessitédu
de violences en tous genres, pour
et choses à sa volonté orgueilleuse.
devait s'abstenir de la guerre autant que posPétion
les violences et faire comprendre la vOsible, pour éviter
la sûreté des hommes et des
lonté de la loi qui garantit
choses. Nous disons autant que possible, car en acceptant de
civileà Sibert, en tirant le premier son coup
la guerre
moment pour obtenir
pistolet, il subissait une nécessitédu --- Page 549 ---
N37
CHAPITRE 1V.
[1807]
On le vit ensuite porter la guerre dans le
cette garantie.
des portions de la popusein du Nord; mais ce fut quand
à
acte de résistance l'oplation eurent faitd d'elles-mêmes
de les secouqu'elles enduraient, et pour essayer
pression
rir et de les aider.
généà ses vues, à son système
Cela ne dérogeait pas inutile de verser du sang, parce
ral. Il disait qu'il était
tard
sa férocité :
Christophe se perdrait tôt ou
par
que
a étédit et ce qui est vrai. Inutile
nous répétons ici ce qui
des événemens de 1820 quijustifièrent
de tirer avantage
comme il
les prévisions de ce génie politique : parlons
parlait en 1807.
avant de succomber,
Gérin répliquait que Christophe,
daus le sang des populations.
se baignerait
; mais s'il avait
C'est parlà qu'il prouverait sa férocité
le réde l'abattre, o1l eût dà le faire, nous
été possible
et nous ne voyons pas
pétons. : C'était là la question, très-facile à résoudre.
dans l'état des choses, qu'elle fût
seconde camPétion pensait, dans sa
En attendant,
qu'au lieu de la poursuivre pour
pagne à l'Arcahaie,
être plus ou moins
s'engager dans une lutte qui pouvait
retourner
sur le territoire enuemi, il valait mieux
longue
l'organisation de la
afin de compléter
au Port-au-Prince,
Cette pensée
République par celle de son gouvernement. la nouvelle
coincidant avec sa maladie et
siimportante de la révolte dans la Grande-Anse, rien ne
du progrès
devait l'arrêter.
consistaient : - a faire
Ses vues politiques, enfin,
d'un Président de la République
procéder à la nomination
obtenir l'unité
en remplacement de Christophe, pour
rendit les
d'action dans ses affaires; - à ce que le Sénat
lois nécessaires à l'administration du pays,
principales
coincidant avec sa maladie et
siimportante de la révolte dans la Grande-Anse, rien ne
du progrès
devait l'arrêter.
consistaient : - a faire
Ses vues politiques, enfin,
d'un Président de la République
procéder à la nomination
obtenir l'unité
en remplacement de Christophe, pour
rendit les
d'action dans ses affaires; - à ce que le Sénat
lois nécessaires à l'administration du pays,
principales --- Page 550 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAITI..
selon Lesprit de la constitution, afin
de l'Ouest et du
que tous les citoyens
Sud, sans distinction,
après dix-huit années de révolations
pussent jouir,
de tous leurs droits, et
et de despotisme,
comprissent l'immense
existante entre le passé et le
différence
pratique la justice
présent; - à mettre en
procédés
envers tous, la modération dans les
et Chumanité dans les actes du
de ses subordonnés,
chefde l'Etat et
pour attacher les coeurs à la
blique, convainere les esprits de
Répude la préférenceà lui
l'ezcellencede ce régime,
à obtenir,
accorder sur le régime opposé;
par ce moyen, des résultats si heureux
l'Ouest et le Sud, que l'Artibonite et le
pour
comparaison de leur malheureux
Nord, par la
leur tour l'excellence du
sort, reconnussent à
le
régime républicain et brisassent
joug sous lequel ils allaient gémir, afin de
aux deux premiers
se réunir
départemens etc dereconstituer l'unité
haitienne, sans effusion de sang. Cet immense résultat
qu'ilespérait obtenir, qu'ilannonçait à tous,
la République en mesure de résister
devait mettre
dans l'Est
aux Français établis
d'Haiti, et même amener à la fin l'unité
tique par l'unité territoriale. Il n'en doutait
polisait journellement
pas, il le dipour fermer la bouche à ses
teurs.
détracVoilà tout le système de Pétion et ses
incessantes. Voilà comment il
préoccupations
quel il aspirait, et
comprenait ce pouvoir auà
que le pays fut heureux de
sa sagesse,
voir confier
parce qu'il justifia son attente,
encore aux peuples civilisés,
en prouvant
noire sont
que les hommes de la race
capables aussi de se
et de respecter les droits des gouverner régulièrement
sans doute; mais
autres. Il était ambitieuz,
sultats, fut-elle
son ambition, qui obtint de tels rénuisible ou profitable à son pays?
quel il aspirait, et
comprenait ce pouvoir auà
que le pays fut heureux de
sa sagesse,
voir confier
parce qu'il justifia son attente,
encore aux peuples civilisés,
en prouvant
noire sont
que les hommes de la race
capables aussi de se
et de respecter les droits des gouverner régulièrement
sans doute; mais
autres. Il était ambitieuz,
sultats, fut-elle
son ambition, qui obtint de tels rénuisible ou profitable à son pays? --- Page 551 ---
CHAPITRE IV.
[1807]
collaborateurs dans
ses
Parmi ses contemporains,
le
même ses meilleurs amis, peu
l'oeuvre républicoine,
dans slaau début de cette carrière glorieuse
comprirent
le temps fut arrivé pour
quelle il entrait. Mais lorsque
alors qu'il dormait
faire triompher sa pensée politique,
sa tombe vénérée, ils meomurontiagrooader
déjàdans
ils lui rendirent
la bienfaisance;
de ce génie qu'anima
justice.
surtout ce brave et infortuné
Exensons-les, excusons
fatalité entraina dans l'abime".
Gérin, qu'une déplorable
h la fin de 1820, le général Borgella me dit t: e Quand
1 A son retour du Cap,
vouloir faire une guerrc continue à Chrisnous blâmions Pétion de ne pas
de l'Artibonite et du
ni sa sagesse ni l'esprit
a tophe, nous ne comprenions
ces deux départemens, et vu les
Nord. Aujourd'hui, après avoir parcouru désormais ralliées à la République, je
forces dont ils disposent et qui sont
mieux qu'aucun de nous, et nous
rends justice à sa mémoire. Pétion voyait
pouvons dire qu'il fut un grand politique. D année après, il allait concourir à
Et que ne pensa pas Borgella, quand, une !
effectuer Punile territoriale à Santo-Domingo mettons les appréciations de
A côté du jugement porté par ce général,
envoyé en 1826 à
Charles Mackensie, consul général de la Grande-Bretagne, sur ses progrès et les
pour recueillir des renseignemens
Haiti, principalement
de l'esclavage dans ce-1 pays.
conséquences de l'abolition
dit-il, parait avoir été la consolidaLe grand objet de la vie de Pélion,
rivale du Nord. Les
tion de la République et le renversement de l'autorité excessivement difficile l'acmatériaux avec lesquels il a opérê, rendirent casle lrès petite en nombre,
de sa tàche. I était le chefd'une
Il falcomplissement
agir avec la vigueur de son opposant.
conséquemment il n'osail pas
succès, il était rélait s'attacher les noirs, et pour accomplir cet important Pavoir forcé à
à des mesures de temporisation : la nécessile parait
duit
à celui dé Christophe... a
adopter un système d'opposition
par les élrangers sur le
de tous les jugemens portés
Voilà un specimen
et
des Haitiens ont aveuglément adopgouvernement politique de Pélion, que
les esprits les plus éclairés!
ce détestable système colonial égarant
tés. Toujours
si Pélion eût été un blanc, ces étrangers n'auraient
Il est à présumer que,
actes de haule intelligence, de générosité ; - un
vu dans sa politique que des
Mais, comme il était un munoir, des actes de justice envers ses semblables. le
de sa casle!
calculbasé sur chiffre inférieur
lalre,il n'y eutde sa part qu'un
ses frères ! Il n'était donc pas
Les noirs n'étaient donc pas ses concitoyens, les rendre heureux ! Mulatre, il ne
lenu par devoir, de faire ce qui pouvait
bienveillant envers tous les
pouvait donc pas être intelligent, genereuz, jusle,
que des
Mais, comme il était un munoir, des actes de justice envers ses semblables. le
de sa casle!
calculbasé sur chiffre inférieur
lalre,il n'y eutde sa part qu'un
ses frères ! Il n'était donc pas
Les noirs n'étaient donc pas ses concitoyens, les rendre heureux ! Mulatre, il ne
lenu par devoir, de faire ce qui pouvait
bienveillant envers tous les
pouvait donc pas être intelligent, genereuz, jusle, --- Page 552 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
la mort de Férou, le général VaImmédiatement après
Tarval avait été chargé de commander provisoirement
Francisqueétant nommé
Kasmrmabbceek-desd
du Port-au-Prince le 14 février, pour
à ce poste, partit
la 15 demis'y rendre par terre, en même temps que
Ce
les ordres de Borgella, allait par mer.
brigade, sous
et entra de suite en campagne.
corps débarqua au Corail,
d'hommes
savantd'avoir décrété la levée
Quelques jours
le Sénat avait rendu deux arrêpour compléter l'armée,
des habités. L'on portait résiliation des baux àferme
le compte de Dessalitations qui étaient exploitées pour
l'élaient
de cette disposition celles qui
nes, en exceptant
c'était un nouvel homau profit de sa vertueuse épouse:
avait
L'autre
mage rendu à ses qualités personnelles.
les formalités à remplir parfles propour but de prescrire
sous lerégimeimpérial,
priétaires dejsonaidésdeleurabiens:
de ces biens. Cette question
pour rentrer en possession
déterminante de
vitale de la propriété ayant été la cause
les
la révolution du 17 octobre, il est bon de connaitre
le Sénat, le 9 février.
principes adoptés à cet égard par
considérant que s'il est juste de remettre en possesLe Sénat,
arhitrairement,
sion de leurs biens ceux qui en ont été dépossédés certaines perde rendre à T'Etat les biens dont
il est également juste
titre
avoir déclaré l'ursans aucun
; après
sonnes se sont emparées,
gence, décrète ce qui suit :
de leurs biens, et dont les titres
1. Toutes personnes dépossédées
dans les événemens qui se
de propriété ont été perdus, ou incendiés
de la manière suisont succédé dans cette ile, pourront y suppléer
vante :
le tribunal de paix de leur
2. Elles se présenteront par-devant
Haitiens ! Et parmi eux, quels sont ceux qui e rendirent Blanchet excessivement ainé, etc., diffi- etc.,
de sa lâche? * Gérin, Rigaud,
e cile Taccomplissement noirs P
atlende le volume suivant pour en juger.
étaient-ils des
Qu'on
ont été perdus, ou incendiés
de la manière suisont succédé dans cette ile, pourront y suppléer
vante :
le tribunal de paix de leur
2. Elles se présenteront par-devant
Haitiens ! Et parmi eux, quels sont ceux qui e rendirent Blanchet excessivement ainé, etc., diffi- etc.,
de sa lâche? * Gérin, Rigaud,
e cile Taccomplissement noirs P
atlende le volume suivant pour en juger.
étaient-ils des
Qu'on --- Page 553 ---
CHAPITRE IV.
[4807]
constater la vacommune, à l'effet de procéder à une enquéte, pour
lidité de leurs prétentions.
assesseurs se transportera
3. Le juge de paix ou lun de ses
à défaut, de
les
et s'assurera des habitans voisins, Ou,
sur lieux,
si la personne réclanante est lég:-
trois notables de la commune,
sans interdu bien réclamé, et si elle en a joui
time propriétaire
ruption.
aussi si le réclamant est propriétaire par droit
4. Il s'assurera
mention dans le procès-verd'héritage Ou par acquisition, et en fera
bal qui sera dressé à ce sujet.
d'administration
5. Ledit procès-verhal sera présenté au préposé de l'adresser, sous le
du lieu, qui sera tenu d'y mettre son avis et
de la
secrétaire d'Etat, qui, vu ia vacance
préplus bref délai, au
la mise en possession, s'il y a
sidence, promoncera définitivement
lieu.
sur ses biens, le bail à
6. Lorsqu'un propriétaire sera réintégré
ferme est résilié de droit.
de s'être fait mettre en posses S7. Toutes personnes convaincues a'testations, des ventes simulées,
sion de divers biens, par de fnusses
les testateurs sont eicistans en pays étrantestamens dont
dont les minutes des notaires. corppulsées,
ger, actes contrefaits
d'antres moyens illégaz, seront dén'offrent aucun dépôt, ou par seront réunis au domaine et afferpossédées desdits biens, lesquels
més au profit de la République.
de
et leurs assesd'administration, les juges paix
8. Les préposés
l'État des abus qui pourraient se
seurs, soat responsables envers et les faux atteslans seront pourglisser dans leurs recherches;
suivant toute la rigueur des
suivis par les tribunaux, et punis
lois.
administrateurs et leurs préposés seront tenus, sous peine
9. Les
d'Etettoutce qui parde destitution, de faire connaitre au secrétaire
sans
relativement aux personnes qui,
viendrail à leur connaissance
des biens des absens.
aucun droit, se sont fait mettre en possession bien
à les déles citoyens sont invités, au nom du
public,
Tous
noncer.
demander la représentation des ti10. Lesecrétaire d'Etat pourra
douleuz,
de
dont les droits du possesseur paraitront
tres propriété
pour être statué définitivement.
outce qui parde destitution, de faire connaitre au secrétaire
sans
relativement aux personnes qui,
viendrail à leur connaissance
des biens des absens.
aucun droit, se sont fait mettre en possession bien
à les déles citoyens sont invités, au nom du
public,
Tous
noncer.
demander la représentation des ti10. Lesecrétaire d'Etat pourra
douleuz,
de
dont les droits du possesseur paraitront
tres propriété
pour être statué définitivement. --- Page 554 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'HAYTI.
11.1 L'article 19 de l'arrêté du 7 février 1804,
son plein et entier effet.
continuera d'avoir
12. Les jugesde paix recevront,
en ville, et quatre gourdes par jour pourleurs la vacations,une gourde
pour campagne.
Ainsi, leSénat conciliait le droit de
culiersavec celui du domaine
propriété des partipublic. La
droit était confiée au
conslatation de ce
magistrat de la justice de
les agents du fise devaient veiller
paix ; mais
haut fonctionnaire
sur les abus, et le
de TEtat
plus
Les fraudeurs de
prononçait en dernier lieu.
ces droits étaient punis par les
naux; fonctionnaires et citoyens étaient
tribusigner à l'autorité. Les
appelés à les désages
mier lien par Dessalines,
dispositions priscs en prel'Etat, furent
pour conserver les droits de
maintenues avec raison; mais
laisser à l'arbitraire la faculté
On évita de
d'en abuser.
Le 19 février, le Sénat rendit un autre
arrêté
ils'autogisa à réprimer les fraudes des
parlequel
corruption du régime impérial
admiuistrateurs.La
continuer les mêmes
redressait la tête pour
fixer le
abus. - Le 21, il ft
costume de ses
unelloi pour
arrêta
membres. - Le même
il
que ceux des députés du Nord
jour,
à Tassembléc
et de 1Artibonite,
constituante, restés au Port-au
raient appelés aux fonctions
Prince, sevraient, en
publiques vacantes et receattendant, une indemnité
leurs besoins. La justice dicta
pour subvenir à
cette mesure.
Pétion, à qui Ses contemporains
rer la licence el lanarchie,
reprochaient de toléméuitait en ce
que malade, sur les moyens u'établir
moment, quoilait que ce fàt par des lois
T'ordre; mais il vouvoir arbitraire du sabre
humaines, et non par le pouel de la baionnette. Ne
pouvant
publiques vacantes et receattendant, une indemnité
leurs besoins. La justice dicta
pour subvenir à
cette mesure.
Pétion, à qui Ses contemporains
rer la licence el lanarchie,
reprochaient de toléméuitait en ce
que malade, sur les moyens u'établir
moment, quoilait que ce fàt par des lois
T'ordre; mais il vouvoir arbitraire du sabre
humaines, et non par le pouel de la baionnette. Ne
pouvant --- Page 555 ---
CHAPITRE IV.
[1807]
il leur adressa la
se rendre au milieu de ses collègues,
lettre suivante:
Port-au-Prince, le 17 février 1807.
de division Pétion, sénateur,aux membres du Sénat.
LE général
jour, citoyens collègues, des délits militaiIl se commet chaque
de dinoncer à un tribunal qui, d'après
res quele hien public exige
connaitre et
ce que de
la loi, devait être établi pour en
prononcer attendu le dédroit. Ces délits, souvent restent la plupart impunis,
établi pour cet objet essentiel, et surtout parce
faut de règlement dernier
est si atroce, qu'on ne
que celui fait sous le
gouvernement
à
saurait s'y conformer, dans différens cas, sans s'ezposer prononcer contre Sa propre conscience.
cette lettre,
Je crois, en conséquence, devoir vous proposer, par d'un code rit les
de vouloir bien vous occuper de l'établissement
raison de lurseront proportionmées aur délits, vous priant,en
peines
loi, de prendre ma proposition, aussitôt que
gence d'une pareille
Signé : PÂTION.
possible, en considération.
homme
suivait la carrière militaire deVoilh un
qui
haut
l'àge de 21 ans, et qui était parvenu au plus
puis dansl'armée;ila avait un pouvoir, uneautorité presgrade
imposée à cette
illimitée. par la rigoureusediscipfine
que
le code pénal de 1805: songeait-il à conarmée d'après
domination absolue sur ses compagnons
servei celte
s'élevant à la hauteurdu législateur
d'armes ? Non. Mais,
veut fonder des institutions durables, que ses
humain qui
de leurs
accueillir comme protection
semblables puissent
la société puisse envisager comme garantie
droits, que
nécessaire ; sachant que le juge
del'ordre qui lui est si
des lois trop sévères, et que le plus
répugne à appliquer
consiste à proportionner
sain principe en jurisprudence
la punition au délit : le voila, cet homme, qui provoque
à la fondation de la Républiqne, des
de ses collaborateurs
adoucissemensà une législation alroce, comme ill'appelle
puissent
la société puisse envisager comme garantie
droits, que
nécessaire ; sachant que le juge
del'ordre qui lui est si
des lois trop sévères, et que le plus
répugne à appliquer
consiste à proportionner
sain principe en jurisprudence
la punition au délit : le voila, cet homme, qui provoque
à la fondation de la Républiqne, des
de ses collaborateurs
adoucissemensà une législation alroce, comme ill'appelle --- Page 556 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'IAYTI.
justement, afin de s'assurer de la
Voilà l'une des causes de l'influence répression des délits.
pays et qui le fit paraitre
qu'il exerça sur son
digne de parvenir au pouvoir.
Dixjours après sa lettre, le Sénat rendit
la proposition d'un comité tiré
un arrélé, sur
de son sein et
Yayou, Lys et Daumec,
composé de
véniens
par lequel il obviait aux inconsignalés par Pétion. Le
de
digé par
rapport
ce comité, réDaumec, est un modèle de
faire apprécier la nécessité
raisonnement pour
Pressé
de cette réforme salutaire.
par les circonstances, ainsi qu'il le
mité ne put que présenter
disait, le COnal militaire de
un amendement au code pé1805 et à la loi sur les conseils
ciaux: son projet fut adopté
le
spéLes23
par Sénat.
cas où la peine de mort était
code, furent
applicable dans ce
réduits à 8: -
(
A son, l'assassinat et
L'espionnage, la trahimeurtre
a révolteà main armée, le
quelconque, l'incendie, la
A
viol,lorsqu'ilaurait
la mort Qe la persoune violée,
occasionné
a douné qui aurait
et contre le suborporté la main sur son
Tous les vingt autres cas furent
supérieur. D
5années de
punissables de 5, 4 et
gêne, pour être, les condamnés, livrés
travaux publics.
aux
C Art. 8. Le Sénat abolit
pour toujours la peine des
verges; elle est remplacée par six mois de détention.
Ilabolit également le genre de mort à la
(( ceux qui lordonneront,
baionnette:
suivis et punis
exécuteront, seront pourcomme assassins. D
Les conseils spécianx furent
missions militaires
remplacés par des compermanentes pendant la durée de la
guerre civile, elles connaissaient de tous les délits criminels,militaires et tautres.cétaitunep
momeut, pour arrêter
presantenéorssitéda
promptement les actes désordon-
it également le genre de mort à la
(( ceux qui lordonneront,
baionnette:
suivis et punis
exécuteront, seront pourcomme assassins. D
Les conseils spécianx furent
missions militaires
remplacés par des compermanentes pendant la durée de la
guerre civile, elles connaissaient de tous les délits criminels,militaires et tautres.cétaitunep
momeut, pour arrêter
presantenéorssitéda
promptement les actes désordon- --- Page 557 ---
CHAPITRE IV.
[4807]
de ces tribunaux les
nés; ; mais du moins la permanence
tribunaux civils, 1 les juges militaires,
assimilait aux
chaque affaire
une fois nommés, n'étant pas changés pour
commele sont les conseils spéciaux. Quelque temps après,
tribunaux civils reprirent leurs attributions pour jules
en vertu de laloi organique
ger les délits non militaires,
de 1808.
composés aussi de militaires,
Des conseils de révision,
réformer les jugemens rendus par
furent institués pour
lorsqu'ily aurait lieu. Les
les commissions permanentes,
furent chargés de.
généraux commandansde départemens
les former, de même que les commissions permanentes;
être influencés par aucune
mais C les juges ne pouvaient
a autorité. >
honneur à la mémoire de Daumec, son
Cet arrêté fait
versé dans la science du droit que ses deux
rédacteur, plus
membres du Sénat méritèrent de
collègues. Ces trois
d'abolir la peine des
T'humanité, en proposant: à ce corps
et la mort à la baionnette ; etle Sénat républicain
verges
honora son pays en les proscrivant.
Pétion au
Dans l'intervalle de la proposition faite par
réformer le code pénal militaire, et de l'émisSénat pour
il
à ce corps, le 24 février, un
sion de cet arrêté, envoya
Ferrand venait de lui
paquet que le général français n'avons
vu ce doadresser de Santo-Domingo. Nous
pas
dans les archives du Sénat, si mal tenues à cette
cument
Pétion
époque; mais par sa lettre qui l'accompagnait,
comme lui, que les prodisait à ce corps < qu'il verrait,
lui faisait Ferrand, ne méritaient que
a positions que
ce
> Il est probable que général
(C le plus profond mépris.
etl'engageait à
lui offrait des secouis contre Christophe,
soumettre à la France, dans l'intérêt des muldtres,
se
T. v1.
at, si mal tenues à cette
cument
Pétion
époque; mais par sa lettre qui l'accompagnait,
comme lui, que les prodisait à ce corps < qu'il verrait,
lui faisait Ferrand, ne méritaient que
a positions que
ce
> Il est probable que général
(C le plus profond mépris.
etl'engageait à
lui offrait des secouis contre Christophe,
soumettre à la France, dans l'intérêt des muldtres,
se
T. v1. --- Page 558 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
Ferrand devait voir
menacés selon lui, par cette guerre.
néanmoins, cette nouvelle guerre civile enavec plaisir,
que de cette lutte
tre les Haitiens, ne pouvant présumer l'Est
à la
la réunion des populations de
d'Haiti,
sortirait
fondait Pétion en ce moment; car son
République que les bases aussi bien que pour la réunion du
coeur en jeta
Nord et de l'Artibonite :
encore au
jours après, le 3 mars, il envoya
Quelques
adressé a au chef de l'ile d'Haiti, D qui
Sénat un paquet
le subrécargue
venait de lui être remis, le même jour, par
Nous en ignorons
d'un navire entré au Port-au-Prince.
celui-ci. Dans
aussi le contenu et de quelle source venait
sénateur haitien remplissait son devoir entous les cas, le
relations extérieures par la
vers Tautorité chargée des
constitution.
marche de Pétion à l'Arcahaie a 7
Après la première
et bien résolui à défenétant encore à Marchand
Christophe
songea à fixerla fidélité
drele territoire quilui était soumis,
Dans
qui devaient y contribuer.
des officiers supérieurs
parmilesquelles
il Ifitde nombreuses promotions,
ces vues,
colonels Pierre Toussaint et Lacelles des
on remarque
Pétion permit à tous les indigènes de la
1 Aussitôt la mort de Dessalines,
de retourner dans
partie de l'Est qui se trouvaient dans son département, 18 mois après, le soulévement
leurs foyers, après les avoir comblés de présents.
par des causes qui seront
de toute cette population eut lieu contre les limitrophes Français, de la partie occidentale
déduites : et les habitans des communes de se réunir sous l'autorité de la République
manifestérent dès lors le désir
aussi aux Polonais qui étaient dans
d'Haili. Pétion annonça immnédiatement de retourner en Europe : on verra
l'Ouest et le Sud, qu'ils avaient la faculté
Les uns quittérent Haiti, d'auun acte du Sénat qui constate cette disposition.
pour les Etats-Unis : nous
restèrent. Plusieurs Français même partirent
La
tres y
Fourcand qui était établi au Port-au-Prince.
pouvons citer Timprimeur sont les seuls moyens de gagner l'affection des
bienfaisance et la modération
hommes.
nédiatement de retourner en Europe : on verra
l'Ouest et le Sud, qu'ils avaient la faculté
Les uns quittérent Haiti, d'auun acte du Sénat qui constate cette disposition.
pour les Etats-Unis : nous
restèrent. Plusieurs Français même partirent
La
tres y
Fourcand qui était établi au Port-au-Prince.
pouvons citer Timprimeur sont les seuls moyens de gagner l'affection des
bienfaisance et la modération
hommes. --- Page 559 ---
[1807]
CHAPITRE IV.
rose au grade de général del brigade,
Cotereau et Guerrierà
etdes colonels Pierre
celui
quatre vaillans officiers d'adjudant-général,. C'étaient
dans l'armée.
déjà connus par leurs services
Pierre Toussaint alla
Marc où il était déjà, "et Larose,
commander Sainthaie durant la
qui était connu à l'Areaguerre de Tindépendance, eut ordre
cuper cette commune. On a vu qu'à la seconde
d'ocde Pétion, il avait dà se retirer de là
marche
ces républicaines.
en présence des forMais, déjà il avait usé de
taux envers les cultivateurs de
moyens brucette
lant et les maltraitant.
commune, en les pilQuand Christophe fut rassuré sur les desseins de
par son retour au
Pétion
C'est alors
Port-au-Prince, il se rendit au
qu'il fit arrêter
Cap.
quelques semaines
Roumage ainé qui fut tué,
après une dure détention.
une proclamation le 2janvior,
Il publia
aux cultivateurs
adressée aux habitans et
pourles entretenir de la nécessité
vrer aux travaux agricoles. Il disait
de se liC
aux uns et aux autres:
Lesjouissances d'un peuple libre ne
(I le vain appareil d'un luze
consistent pas dans
extérier.
a toyens, la valeur des
L'union des cisoldats, la fertilité
(( la richesse du
des champs et
commerce, voilà le luze
(( aux yeux des
qu'il faut étaler
nations,-saufa faire
même, toujours ostentateur dans
différemmentluisa mise et la
son palais. Aux cultivateurs, il disait:
tenue de
C tivateurs se réunissent
a que tous les culsur les habitations
( été
qui leur ont
désignées; D c'est-à-dire: Rentrez
sur celles de vOs anciens maitres,
promptement
Toussaint
comme sous le règne de
Louverture et celui de Dessalines; car
le régime agricole dans le Nord
tel fut
et T'Artibonite durant
quatorze années.
En apprenant ensuite la seconde marche de Pétion
à
de
C tivateurs se réunissent
a que tous les culsur les habitations
( été
qui leur ont
désignées; D c'est-à-dire: Rentrez
sur celles de vOs anciens maitres,
promptement
Toussaint
comme sous le règne de
Louverture et celui de Dessalines; car
le régime agricole dans le Nord
tel fut
et T'Artibonite durant
quatorze années.
En apprenant ensuite la seconde marche de Pétion
à --- Page 560 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'DAïTI.
l'Arcahaie et son retour au
renforcer les
Port-au-Prince, il ordonna de
troupes de Larose, d'un
sous les ordres de J.-L.
bataillon de la 40
Longueval, et d'un autre
sous ceux d'Eloy Turbet, afin d'aller
de la 14*
réduire
mune en cendres,
cette compour qu'elle ne pat pas profiter de
proximité du Port-au-Prince et
sa
rose ne suivit
y porter ses produits. Laque trop ces barbares
bitans et les cultivateurs
instruetions: : les has'enfuirent dans les
passèrent au Cal-de-Sac
bois, ou
pour éviter rd'être
Charles Courjolles
égorgés. Jeanlui-méme, ce bandit
était
ordres dans la guerre de
qui
sous ses
mnoment, ne put endurer la l'indépendance et encore en ce
colonel
vue de tant d'excès; ; il tua le
EloyJeanton, de la 8,l'un des féroces
et Larose le Gt tuerà son tour. Ces faits
exécuteurs,
le courant de février.
se passèrent dans
Ce sont ces abominables cruautés
braveJean
qui révoltèrent le
Dugotier, inspecteur des cultures dans
ton du Fond-Blanc. Il se décida à
le cans'armer en faveur de la
République, à laquelle il rendit les services les
lés jusqu'en 1820. C'était
plus signaun Africain d'un
marquable; parl la suite, il attira au parti
courage refoule de cultivateurs des
républicain une
montagnes de
Verrettes et de la plaine de
Saint-Marc, des
lonel d'un
l'Artibonite, et il devint le CO2serégiment formédela plupartde ces hommes.
Malgré les actes criminels et de hasse servilité de
rose, Christophe
Lasion de le faire envoya Barthélemy Mirault avec misavait
égorger: ce qui eut lieu. Dessalines lui
pardonné son insubordination envers
et 1805, à raison de
lui en 1802
Sa conduite à la Créte-à-Pierrot et
antérieurement: Christophe le fit mourir
d'une obéissance
pouravoir été
passive. Ce seul fait suffirait
fier Pétion d'avoir brisé
pour justiavec cet ingrat et accepté la
Lasion de le faire envoya Barthélemy Mirault avec misavait
égorger: ce qui eut lieu. Dessalines lui
pardonné son insubordination envers
et 1805, à raison de
lui en 1802
Sa conduite à la Créte-à-Pierrot et
antérieurement: Christophe le fit mourir
d'une obéissance
pouravoir été
passive. Ce seul fait suffirait
fier Pétion d'avoir brisé
pour justiavec cet ingrat et accepté la --- Page 561 ---
CHAPITRE IV.
[1807]
aurait-on pu avoir sous le
guerre; car, quelle garantie
gouvernement d'un chefsemblable?
des barbaries commises dans la commune
La nouvelle
dut y occade T'Arcahaie, parvenue au Part-au-Prince,
de même qu'on y gémit
sionner une sensation pénible,
la suite, de la férocité
toujours de tout cequ'on apprit par
de Christophe.
toute la faute sur
de Gérin en jetèrent
(C Les partisans
celui-ci, à la tête de
4 le général Pétion; ; ils dirent que
distant de
hommes réunis au Port-au-Prince,
a 40,000
avait laissé égorger des
a douze lieues de l'Arcahaie,
d'être dévoués à
dout le crime avait été
a malheureux
Cette attitude d'observation, prise par
G la République.
inhabileté, si la
eûil
être tarée de complète
a Pétion,
pu
ambitieux de Gérin ne l'avait pas
A crainte des projets
de la capitale '. D
a contraint à ne pas s'éloigner
cette excuse ainsi présentée.pourrait
Nous pensons que
Nous avons prouvé
ajouter à ces accusations injustes.
des
document, qwindépendamment
par un précédent
qu'il avait pour ne pas entrebonnes raisons politiques
Pétionétaitmalade;
prendre atidienementenecampmpe. hardiment aux chiffres
que de plus, tous ces zéros ajoutés
qu'il
tombent devant la demande pressante
de l'armée,
ordonnât tun recrutement dont
adressaaul Sénat, pour qu'il
ce corps. En outre, pouvait-il
la force fut augmentée par
ou de ses
empêcher les actes barbares de Christophe
plus
Rigaud, quand Toussaint Louagents, que ne l'avait pu
Géde semblables?
verture et les siens en commettaient
de cette époque,
rin et ses
partisans formsientfoppesition
que la manie de toute oppoet l'on sail par expérience,
1Hist. d'Haili, t. 3, p. 400.
pour qu'il
ce corps. En outre, pouvait-il
la force fut augmentée par
ou de ses
empêcher les actes barbares de Christophe
plus
Rigaud, quand Toussaint Louagents, que ne l'avait pu
Géde semblables?
verture et les siens en commettaient
de cette époque,
rin et ses
partisans formsientfoppesition
que la manie de toute oppoet l'on sail par expérience,
1Hist. d'Haili, t. 3, p. 400. --- Page 562 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'HAIrr.
sition est de reprocher sans cesse, de tout
tes sinon à crimes. Gérin
imputer à fauavait déjà
été facile d'abattre
prétendu qu'il eût
Christophe d'un seul coup; le succès
inespéréqu'on avait obtenu contre Dessalines
vré, il se persuadait cela:
l'avait eniopinion, tout le mal
naturellement, suivant son
que ferait Christophe devait
imputé à Pétion qui, selon lui,
être
faire, et ses
s'obstinait à le laisser
Pétion,
partisans partageaient ses idées.
toute son inhabileté
Quand à
voir organiser
consistait, en ce moment, à
définitivement le
était temps d'en finir
gouvernement, car il
avec ce provisoire.
Revenons à leur commun ennemi.
Christophe aussi reconnaissait l'extrême
Torganisation
nécessité de
politique et administrative du
soumis à sa domination absolue.
territoire
c'est qu'il pensait
En se retirant au Cap,
qu'il fallait faire trève à la
fixer les attributions de
guerre, pour
son pouvoir. Il
ces vues, un conseil d'Etat où
composa, dans
Romain,
figurèrent les généraux
Vernet, Toussaint Brave, Martial Besse,
Raphaël et Magny, et les citoyens
Daut,
tiste, afin de
Fleury et Jean Bappublier une constitution: elle
faite. C'était celle
était toute
qui fut rédigée par Rouanez
confiée aux députés du Nord à
jeune et
l'assemblée
pour être votée par leur
constituante,
vait donc
majorité, Le conseil d'État n'aqu'à remplir la besogne de ces derniers.
un extrait de cet acte.
Voici
( Les mandataires
soussignés,
a peuple d'Haiti,
chargés des pouvoirs du
légalement convoqués par son ExcelI Si le despote qui pouvait tout, qui avait
pes contre le Port-au-Prince, reconnut la marché, le premier, avec des trouorganiser son gouvernement, comment nécessité de suspendre la guerre pour
pendue aussi dans le même but P
peut-on blàmer Pétion de l'avoir sus-
besogne de ces derniers.
un extrait de cet acte.
Voici
( Les mandataires
soussignés,
a peuple d'Haiti,
chargés des pouvoirs du
légalement convoqués par son ExcelI Si le despote qui pouvait tout, qui avait
pes contre le Port-au-Prince, reconnut la marché, le premier, avec des trouorganiser son gouvernement, comment nécessité de suspendre la guerre pour
pendue aussi dans le même but P
peut-on blàmer Pétion de l'avoir sus- --- Page 563 ---
S1
CHAPITRE IV.
[1807]
de la néle
en chef de l'armée, pénétrés
a lence général
commettans des droits sacrés,
faire
leurs
C cessitéde
jouir
inaliénables de l'homme; proclaet
C impreseriptibles
et sousles auspices duTout-Puissant,
C ment, en présence
loi constitutionarticles contenus dans la présente
a les
a nelle:
le territoire d'Haiti est
résidant sur
( Toute personne l'étendue du mot. 1 L'esclavage est
C libre, dans toute
le droit de violer
à
dans Haiti. - Nuln'a
G aboli jamais
la force dans son
d'un citoyen, ni d'entrer par
( l'asile
ordre émané de l'autorité supérieure
G domicile, sans un
est sous la protec-
- Toute propriété
C et compétente.
contre les proToute attaque
(( tion du gouvernement.
crime
la loi punit. -
(r priétés d'un citoyen est un
que
de mort l'assassinat. - - Le gouvernement
( La loi punit
d'un magistrat en
C
est
d'Haiti
composé: premièrement,
et de
le titre et la qualité de Président
d chefqui prend
d'Haiti, soit de terre, soit
( Généralissime des forces
dénomination est pour jamais
a de mer; toule autre
d'un conseild'Etat.
(
secondement,
proscritedansHlantis
le titre et sera red'Haiti prend
G 1 Le gouvernement
d'Etal d'Haiti. - - La
( connu sous la dénomination
HeNRY Cansnomme le général en chef
a constitution
des forces de terre
et Généralissime
a TOPHE, Président
de
et
de mer de l'Etat d'Haiti. 1 Le titre
président
G et
a le droit
est à vie. 1 Le président
C de généralissime
seulement parmi les
(( de choisir son successeur, mais
Ce choix
et de la manière ci-après prescrite.
G généraua,
scellé, qui
C doit être secret et contenu dans un paquet
le conseil d'Etat solennellement
(( ne sera ouvert que par
toutes
à cet effet. - Le
prendra.
a
assemblé
président
nécessaires pour informer le conseil
a les précautions
est à vie. 1 Le président
C de généralissime
seulement parmi les
(( de choisir son successeur, mais
Ce choix
et de la manière ci-après prescrite.
G généraua,
scellé, qui
C doit être secret et contenu dans un paquet
le conseil d'Etat solennellement
(( ne sera ouvert que par
toutes
à cet effet. - Le
prendra.
a
assemblé
président
nécessaires pour informer le conseil
a les précautions --- Page 564 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI,
a d'Etat où ce paquet sera déposé. - - La
e Tadministration des finances
force armée et
C du
seront sous la direction
président. -Le président a le
A traités avec les nations
pouvoir de faire des
étrangères,
a des relations
pourlétablissement
commerciales, et la sûreté
a dance de l'Etat. - - Il
de l'indépenpeut faire la
et
C guerre pour maintenir le droit
paix
déclarer la
du
C aussile droit d'aviseraux
peuple d'Haiti. Il a
moyens de
C menter la
favoriser et d'augpopulation du pays. - Il
A conseil d'Etat qui, après les
propose les loisau
avoir
A les renvoie à sa
rédigées et adoptées,
sanction, sans
C
quoi elles ne sont
exécutoires. - La dotation du
pas
a mille gourdes
président est fixée à 40
par an.
Le conseil
a posé de neuf membres
d'Etat est comnommés
a les deur tiers
parle président, dont
au moins parmi les
a fonctions du conseil d'Etat
généraux. - Les
sont de
A positions de lois du
recevoir les proprésident, et de
a
manière
les rédiger de la
qu'il juge convenable; de
A
des taxes, et le mode de les
fixer le montant
recueillir de
( les traités conclus
;
sanctionner
parle président et de
( de recruter l'armée. Le
fixer le mode
compte annuel des
a des dépenses lui sera
recettes et
présenté,
A
des ressources du
aussibien que celui
pays. - La religion
( apostolique et romaine est la seule
catholique
C le
reconnue
gouvernement. - - L'exercice des autres
par
A est toléré, mais non publiquement.
religions
( une école centrale dans
Il sera établi
chaque
et
C
division, des écoles
particulières dans chaque subdivision. - Le
a nement d'Haïti déclare aux autres
gouverA des colonies dans
puissances qui ont
son voisinage,
a
point troubler le
qu'il résolu de ne
gouvernement de ces
a peuple haitien ne fait point de
colonies.
Le
conquêtes hors de son
par
A est toléré, mais non publiquement.
religions
( une école centrale dans
Il sera établi
chaque
et
C
division, des écoles
particulières dans chaque subdivision. - Le
a nement d'Haïti déclare aux autres
gouverA des colonies dans
puissances qui ont
son voisinage,
a
point troubler le
qu'il résolu de ne
gouvernement de ces
a peuple haitien ne fait point de
colonies.
Le
conquêtes hors de son --- Page 565 ---
S55
CHAPITRE IV.
[1807]
de son territoire.
et il se borne à la conservation
A ile,
aux marchands étrangarantit
A - Le gouvernement
et de leurs propriétés.
la sûreté de leurs personnes
4 gers
strictement défendu, etc. 1 D
1 Le divorce est
constitution créa des surintendans
En outre, cette
la
et de l'intérieur et
généraux de finances, de
marine,
d'autres
d'Etat et des tribunaux. Ily avait
un secrétaire
etc.
surd'armée, sur l'agriculture,
disposilions
différait
de la constitution impériale
Cet acte ne
guère
Christola mort de Dessalines,
de 1805. En provoquant
substituer à sa place. Si
phe n'avait donc voulu que se
n'étaient
ses
caractère et
antécédens sanguinaires
son
manceuvré comme il a fait et
passi connus; s'iln'avait pas
du 18 décembre, il est probable que
émis sa proclamation
eût fait une plus large part
la constitution républicaine
bientôt
l'autorité du Président d'Haiti; car on verra
à
à Pétion plusieurs de ses attributions,
le Sénatdéléguer
exécutif, par la confiance qu'il
inhérentes au pouvoir
confiance
et ses antécédens :
inspirait par son caractère
s'il avait pu être élu.
qu'on n'aurail pas eue en Gérin,
constituUne seule remarque est à faire dans Y'oeuvre
djamais toute
tionnelle du Cap: c'est qu'elle proscrivit
le
dénomination
celle de Président, etc., pour
autre
que
n'interdisait pas la reschefde l'État. Cette déclaration
fameux
mentale attribuéeà tort ou à raison à un
triction
se la fit, en se réservant de
ordre religieux : Christophe
aucune disposition con-
- Le lecteur n'aura remarqué dans droits cetteconstitution: de cité et de propriété. Ne la connaiscernant Pezclusion des blancs des de sir James Barskett, agent anglais dans
sant nous-même que par l'ouvrage l'avait
ou si Christophe et son conseil
les Antilles, nous ignorons s'il
supprimée, de 1804 et de 1805. Quant aux
d'Etat s'en référaient à cet égard aux actes elles étaient les mèmes que celles
dispositions concernant/e divorce el le culte,
de la constitution de Toussaint Louyerlure.
et de propriété. Ne la connaiscernant Pezclusion des blancs des de sir James Barskett, agent anglais dans
sant nous-même que par l'ouvrage l'avait
ou si Christophe et son conseil
les Antilles, nous ignorons s'il
supprimée, de 1804 et de 1805. Quant aux
d'Etat s'en référaient à cet égard aux actes elles étaient les mèmes que celles
dispositions concernant/e divorce el le culte,
de la constitution de Toussaint Louyerlure. --- Page 566 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'nxini.
et lieu au voeu du peuple, pour prendre
céder en temps
par substituer la quale titre de Roi; mais en commençant Son Eacellence. Sous
lification de Monseigneur à celle de
chefs
il ne fut pas plus coupable que certains
ce rapport, d'autres pays; on en a vu qui ont procédé
d'Etat dans
de la même manière, ou à peu près.
de cet acte eut lieu avec pompe:
La publication
cérémonies Meligieuses, bansalves d'artillerie, discours,
splendide, rien n'y manqua :
quet
suivirent les discours: : l'une d'elles,
Les proclamations hors la loi Pétion, Gérin, et leurs comdu 19 février, mit
contre l'autorité
dans leurs complots et révolte
plices
offrant ammistie, oubli du passé à tous ceux
légitime, en
trempé et qui se rallieraient à cette
qui n'y auraient point
actes du Sénat ayant le
autorité. C'était répondre aux
même objet en vue.
le territoire del'ile entière
Une loi du 25 février divisa
d'Haiti, avec ses petites iles adjacentes, en cinqprovinces
divisions militaires de 1805, et les proau lieu des six
Chacune était commandée
vinces en arrondissemens.
arrondissement
et chaque
par un lieutenant-général, Les formes monarchiques appar un maréchal de camp.
des généraux,
paraissaient dans cette seule dénomination
dans
dans les
au lieu de départemens,
comme
provinces
lieu de secrétaires d'Etat
les surintendans généraux au
ou ministres.
Dans les
Arrêtons-nous à ces actes d'organisation.
Sénat
suivans, on verra la suite de ceux du
chapitres
de Pétion comme Président
républicain, la nomination
1812.
d'Haiti, la continuation del la guerre civilejusqu'en
I Voyez T'Hist. d'Haiti, t. 3, p. 402 à 401. --- Page 567 ---
[1807]
CHAPITRE IV.
Pendant cette lutte fratricide, les habitans de l'Est se
soulèvent contre les Français et les expulsent de leur
territoire, A. Rigaud retourne dans son pays natal et divise le Sud avec l'Ouest, H. Christophe se fait Roi.
Tous ces graves événemens influent sur les destinées
d'Haiti; et l'administration bienfaisante de Pétion, comparée à celle de ses compétiteurs, rehaussera de plus en
plus son mérite aux yeux de la postérité.
FIN. DU SIXIENE VOLUME.
I4his. IThia. LE sOgUL'T, ACE DE ià BAIFK,.. --- Page 568 --- --- Page 569 --- --- Page 570 ---
aa
PARIS, IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE.
--- Page 571 --- --- Page 572 --- --- Page 573 --- --- Page 574 --- --- Page 575 ---
BOSTON PUBLIC LIBRARY
3r
DEC 6 1882
3 9999 04687 406 9 --- Page 576 ---