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*; ë ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI Si: I VI ES DE LA VIE du cÉN-ÉiiAL'J.-M. BORGELLÀ PAR B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE d'haÏTI PRÈS LE UOUVERNEMRNT FRANÇAIS, ancien secrétaire d'état de la justice, de l'instruction publique et des cultes. TOME CINQUIÈME. PARIS DEZOBRY ET E. MAGDELEINE, LÏB. -ÉDITEURS, RUE DU CLOÎTRE-SAINT-BENOÎT, 10. I SA 4 ■JÊM& m ÉTUDES L'HISTOIRE D'HAÏTI. Paris, imprimerie de moqimst, 9?, rue delà harn!. ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI SUIVIES DE LA VIE
du général J.-M. BORGELLA PAR B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE D'HAÏTI PRES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS,
ANCIEN SECRÉTAIRE d'ÉTAT DE LA JUSTICE, DE l' INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES. TOME CINQUIÈME. PARIS DEZOBRY ET E. MAGDELE1NE, L1B. -ÉDITEURS, RUB DU CLOÎTRE-SAINT- DBlNOh, 10. 18 54 : PÉRIODE FRANÇAISE. SIXIÈME ET DERNIÈRE ÉPOQUE, LIVRE SIXIÈME. T. V. CHAPITRE I. Expédition française contre Saint-Domingue. — Arrivée de la flotte au Cap?
Français. — Le général Henri Christophe lui en refuse l'entrée. *- Proclamation du Premier Consul aux habitons de la colonie. — Députation de la
municipalité auprès du capitaine-général Leclerc. — Sa lettre à H. Christophe. — Réponse, et dispositions de défense. — Le général Rochambeau
s'empare du Fort-Liberté. — Incendie et évacuation du Cap. — La flotte
entre dans la rade. — Débarquement de Leclerc à la baie de r\cul-duLimbé.— Réfutation des Mémoires de Sainte-Hélène, relativement aux
hommes de couleur. — Réflexions sur la conduite tenue par H Christophe. — Toussaint Louverture arrive de Santo-Domingo. — Il est forcé de fuir
devant les troupes françaises, et prend la résolution de résister à Leclerc. — Esprit général de la population. — Lettres de Toussaint Louverture à divers généraux.— Il se rend à Ennery pour rencontrer ses fils et leur pré?
«epteur. Les motifs qui ont déterminé le gouvernement consulaire à envoyer une armée contre Saint-Domingue ont été
amplement exposés dans notre cinquième livre. Il y a été
également démontré que cette mesure avait été conçue,
avant qu'on eût appris en France que T. Louverture avait
donné une constitution particulière à cette colonie, et
qu'on attendait la conclusion de la paix avec la GrandeBretagne pour l'effectuer. Les préliminaires de cette paix
ayant été signés le 1er octobre et faisant présager la paix
définitive, rien ne s'opposait plus au dessein conçu. Aussi
quième livre. Il y a été
également démontré que cette mesure avait été conçue,
avant qu'on eût appris en France que T. Louverture avait
donné une constitution particulière à cette colonie, et
qu'on attendait la conclusion de la paix avec la GrandeBretagne pour l'effectuer. Les préliminaires de cette paix
ayant été signés le 1er octobre et faisant présager la paix
définitive, rien ne s'opposait plus au dessein conçu. Aussi 4 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. les préparatifs de l'expédition étaient ordonnés déjà, quand
le colonel Vincent arriva à Paris, avec la mission de faire
agréer au gouvernement consulaire la constitution dont
il était porteur. Ce fut un motif de plus pour accélérer la
mesure. L'impatience du Premier Consul fut telle, qu'il voulait
que la flotte fût prête à mettre à la voile dans les premiers
jours de novembre. Toutes les troupes destinées à faire
partie de l'expédition furent dirigées sur les ports où elles
devaient s'embarquer. Brest, Lorient, Rochefort, Toulon,
le Havre, Cadix et Flessingue furent les lieux de ce rendez-vous général. Vingt-cinq mille des meilleurs soldats de la France,
pris parmi ceux qui avaient défendu son indépendance et
sa liberté contre les armées coalisées de l'Europe, et
jjorté ensuite ses principes libéraux et sa gloire en Allemagne, en Hollande, en Italie, en Suisse, en Egypte,
formèrent la première expédition, et plus de vingt mille
autres furent successivement envoyés dans la suite. Quarante vaisseaux, vingt-sept frégates, et dix-sept autres
corvettes ou bâtimens de transport, reçurent à leur bord
ces vieilles légions aguerries dans mille combats. Treize généraux de division, vingt-sept généraux de
brigade et une foule d'autres officiers des diverses armes,
qui avaient fait preuve de leur valeur sur tous les champs
de bataille, allaient diriger ces forces pour abattre le pou- ,
voir de T. Louverture, assurer l'empire de la France dans
sa colonie, et rétablir l'esclavage des noirs. A leur tête
était le général en chef Leclerc, beau-frère du Premier
Consul, nommé capitaine-général pour gouverner SaintDomingue, avec le concours de MM. Benezech, conseiller
d'Etat, préfet colonial, devant présider le conseil à for- [1801] CHAPl'fftE r. lè mer dans l'île; Desperoux, commissaire de justice ; et
Daure, commissaire ordonnateur en chef1. • La flotte entière fut placée sous le commandement supérieur de l'amiral Villaret- Joyeuse, marin expérimenté,
secondé par les contre-amiraux Latouche Tréville, Gantheaume, Linois, Delmothe, Gravina et Hartzinch. Les
premiers étaient français, les deux derniers étaient, l'un
Espagnol, l'autre Hollandais. Dans un tel appareil de forces de terre et de mer, dirigées et commandées par de tels officiers généraux, on
voit que le Premier Consul reconnaissait l'importance et
la difficulté de l'entreprise destinée à agir contre une population qui avait secoué le joug ignominieux de la servitude depuis dix ans, et dont les droits naturels avaient
été reconnus et proclamés solennellement par la France ;
car il n'ignorait pas qu'elle avait vaillamment défendu sa
liberté contre les Anglais, en maintenant les droits de la
métropole, et qu'elle s'était encore aguerrie dans une
guerre civile.
reconnaissait l'importance et
la difficulté de l'entreprise destinée à agir contre une population qui avait secoué le joug ignominieux de la servitude depuis dix ans, et dont les droits naturels avaient
été reconnus et proclamés solennellement par la France ;
car il n'ignorait pas qu'elle avait vaillamment défendu sa
liberté contre les Anglais, en maintenant les droits de la
métropole, et qu'elle s'était encore aguerrie dans une
guerre civile. Un écrivain français dont nous avons cité le texte, a
avancé que le Premier Consul portait un mépris haineux
à la race noire. On peut concevoir la haine qu'il lui portait, peut-être, par l'effet des préjugés coloniaux qu'il avait
évidemment adoptés ; mais on ne peut guère admettre
qu'il méprisait les hommes contre lesquels il employa des
moyens aussi formidables. Dans tous les cas, de tels hommes n'étaient pas méprisables, puisqu'il se vit contraint
d'ajouter à ces moyens toutes les ruses de la politique. Il a été dit aussi que le Premier Consul offrit le commandement de l'armée expéditionnaire au général Berna1 Daure avait rempli les mêmes fonctions en Egypte. 1) ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. dotle, qui le refusa '. Nous ne connaissons aucun auteur
français qui ait parlé d'un tel fait ; et nous en doutons,
par cela même que, comptant sur la valeur de ses troupes
pour assurer le succès de cette entreprise, le Premier Consul
dut vouloir que ce fût un de ses proches qui en recueillît la
gloire et le profit. Nous nous fondons à ce sujet sur les faits
successivement accomplis en Europe même. M. Thiers
assure, au contraire, que beaucoup de militaires demandèrent comme une faveur à aller à Saint-Domingue, la paix
générale ayant été conclue. On conçoit, en effet, que
des hommes habitués à faire la guerre, entrevoyaient un
état presque insupportable dans le repos ; ensuite, partageant eux-mêmes la confiance et l'espoir d'un succès facile,
ils devaient encore espérer de se créer des richesses immenses sur cette terre de Saint-Domingue qui en avait
tant produit, pour en jouir plus tard en France, comme
faisaient les colons dans l'ancien régime. Des alliances
avec leurs filles ou leurs veuves en auraient encore procuré.
Malenfant avoue qu'il donna ce conseil à des officiers
réunis à Brest. Un reproche, qui est probablement mal fondé et que
nous croyons même injuste, a été fait au chef du gouvernement français. On a prétendu qu'il profita de cette
circonstance pour envoyer dans l'expédition, principalement les officiera et les soldats qui avaient servi sous le
général Moreau. Dans ses mémoires, Fouchél'en accuse,
et divers autres auteurs ont répété cette accusation. Ordinairement, quand une entreprise ne réussit pas, chacun
cherche à y trouver des motifs particuliers ; et si celle-ci
eût eu le succès qu'on espérait généralement, cette accu-1
fait au chef du gouvernement français. On a prétendu qu'il profita de cette
circonstance pour envoyer dans l'expédition, principalement les officiera et les soldats qui avaient servi sous le
général Moreau. Dans ses mémoires, Fouchél'en accuse,
et divers autres auteurs ont répété cette accusation. Ordinairement, quand une entreprise ne réussit pas, chacun
cherche à y trouver des motifs particuliers ; et si celle-ci
eût eu le succès qu'on espérait généralement, cette accu-1 " Histoire d'Haïti, t. 2, p. 131, — Voyaye dans le Nord d'Haïti, p. 37-i [1801] CHAPITRE I. T sation n'aurait pas été produite. Le général Leclerc luimême avait servi sous les ordres de Moreau ; et M. Thiers,
en réfutant l'imputation faite au Premier Consul, d'avoir
voulu se débarrasser des militaires imbus des principes
de son émule, fait observer qu'il exigea que sa sœur Pauline, mariée au chef de l'expédition, l'accompagnât dans
ce climat meurtrier des Antilles *. Jérôme Bonaparte, le
plus jeune de leurs frères, employé alors dans la marine,
était aussi de l'expédition. Ces faits détruisent complètement, ce nous semble, la maligne intention prêtée au
Premier Consul. Ce qui nous paraît plus important à constater, c'est
que l'amiral Vil laret -Joyeuse fut choisi pour commander
la flotte, afin d'aider à l'établissement du gouvernement
militaire qu'il conseillait en 1797 ; c'est que le générât
Rochambeau, qui avait prédit qu'on serait forcé défaire
la guerre aux noires, pour les rendre à la culture et protéger les pauvres blancs vexés par eux, fut envoyé dans
cette expédition; c'est qu'enfin, les généraux Desfourneaux et Kerverseau, et l'ancien ordonnateur H. Perroud,
trois hommes dont on connaît les antécédens dans la colonie, furent aussi jugés dignes d'en faire partie. Il fallait
assurer le succès de l'entreprise ; les hommes qui connaissaient Saint-Domingue durent paraître propres à y
contribuer.
pour les rendre à la culture et protéger les pauvres blancs vexés par eux, fut envoyé dans
cette expédition; c'est qu'enfin, les généraux Desfourneaux et Kerverseau, et l'ancien ordonnateur H. Perroud,
trois hommes dont on connaît les antécédens dans la colonie, furent aussi jugés dignes d'en faire partie. Il fallait
assurer le succès de l'entreprise ; les hommes qui connaissaient Saint-Domingue durent paraître propres à y
contribuer. A la fin de 1799, une expédition, destinée pour TEgypte,
fut préparée à Brest, sous les ordres du général Sahuguet
et de l'amiral Gantheaume. Pour donner le change aux
Anglais, le Premier Consul fit courir le bruit qu'elle allait
à Saint-Domingue, et ordonna que des noirs et des mu- ! Madame Leclerc avait avec elle un enfant tout jeune, 8 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. la très des colonies fussent embarqués à bord des vaisseaux.
Placide Séraphin, beau-fils de T. Louverture ', se trouvait au collège de la Marche avec son frère utérin, Isaac
Louverture^ propre fils de ce général ; il fut envoyé aussi
à Brest, afin d'ajouter à cette ruse de guerre par sa présence dans la flotte : cette flotte partit de Brest en janvier
1800 et relâcha à Toulon. Le 29 octobre, Placide fut
promu au grade de sous-lieutenant, attaché à la légion
expéditionnaire et à l'état-major du général Sahuguet; il
était encore à Toulon le 1er septembre 1801, lorsque ce
général adressa une lettre au ministre de la marine
au sujet de ce jeune homme qu'il renvoyait à Paris,
d'après ses ordres : nouvel indice qu'alors l'expédition
contre Saint-Domingue était résolue, même avant que la
constitution de T. Louverture parvînt en France par les
Etats-Unis. En effet, Placide et Isaac devaient en faire
partie. Ces deux frères et M. Coisnon, leur précepteur,
furent présentés au Premier Consul qui les accueillit avec
bienveillance et leur annonça qu'ils iraient à Saint-Domingue, et qu'ils y précéderaient l'arrivée de la flotte 2.
Le lendemain de cette présentation, ils dînèrent chez le
ministre de la marine, l'amiral Decrès, dont ils reçurent 1 Placide était fils d'un mulâtre nommé Séraphin, et par conséquent griffe,
selon le vocabulaire colonial. Madame Louverture l'avait eu avant son mariage, et son mari adopta cet enfant , qu'il chérissait comme son propre fils. s Le Premier Consul dit à Isaac : « Votre père est un grand homme; il a
« rendu des services éminens à la France. Vous lui direz que moi, premier
« magistrat du peuple français, je lui promets protection, gloire et honneur.
« Ne croyez pas que la France ait l'intention de porter la guerre à Saint-Do-
« mingue : l'armée qu'elle y envoie est destinée, non à combattre les troupes
« du pays, mais à augmenter leurs forces. Voici le général Leclerc, mon beau-
« frère, que j'ai nommé capitaine-général, etqui commandera cette armée. Des
« ordres sont donnés afin que vous soyez quinze jours d'avance à Saint-Doit mingue, pour annoncer à votre père la venue de l'expédition. » — Extrai».
des Mémoires d'Isaac Louverture.
ée qu'elle y envoie est destinée, non à combattre les troupes
« du pays, mais à augmenter leurs forces. Voici le général Leclerc, mon beau-
« frère, que j'ai nommé capitaine-général, etqui commandera cette armée. Des
« ordres sont donnés afin que vous soyez quinze jours d'avance à Saint-Doit mingue, pour annoncer à votre père la venue de l'expédition. » — Extrai».
des Mémoires d'Isaac Louverture. [1801] CH AUTRE I. 9 ensuite un costume militaire et des armes. Isaae était
ainsi élevé au même grade que son frère aîné; Dans notre 4e livre, on a vu qu'André Rigaud était arrivé à Paris le 7 avril 1 801 . Il avait continué d'y résider.
Il a été dit que lui et les officiers du Sud expatriés avec
lui, avaient excité le gouvernement consulaire contre
T. Louverture? — comme s'ils pouvaient exercer la moindre influence sur la politique de ce gouvernement, qui aurait pu faire cesser la guerre civile du Sud en février 1 800,
et qui la laissa continuer d'après le plan adopté par le
Directoire exécutif! Le fait est, que le 24 août 1801 ,
plus de quatre mois après son arrivée à Paris, Rigaud n'avait pas encore eu l'honneur d'être présenté au Premier
Consul. Ce jour-là, il adressa une lettre au ministre de la
marine, où il sollicitait un emploi quelconque dans l'armée française, à cause de l'exiguité de ses ressources, et
la faveur d'être admis à offrir ses hommages au chef du
gouvernement français. Il paraît donc que si Rigaud lui fut présenté, ce ne fut
qu'après que l'expédition eut été résolue ! . Comme elle
allait pour enlever le pouvoir à T. Louverture, et qu'il
était présumable qu'il résisterait, Rigaud et ses officiers
devenaient un drapeau qui pouvait être utile, selon les
circonstances, afin d'obtenir la défection de tous les hommes qui avaient partagé leur manière de penser à l'égard ' A ce sujet, M. Hérard Dumesle rapporte que Rigaud lui a dit, qu'ayant
été admis à une séance privée du Premier Consul, celui-ci, après l'avoir entendu sur les circonstances de la guerre civile du Sud, prononça ces paroles :
« Général, je ne vous connais qu'un tort : c'est de n'avoir pas été vainqueur. »
— Voyage dans le Nord d'Haïli, p. 372. Rigaud a eu encore plus tort de croire à la sincérité de ces paroles : la politique du Premier Consul ne pouvait lui donner raison dans sa querelle avec
T. Louverture. 10 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. de T. Louverture. Dans ce dessein, ils reçurent l'ordre,
de même que d'autres officiers noirs et jaunes qui étaient
en France, de se rendre à Rochefort pour y être embarqués. Rigaud était encore à Paris le 50 octobre, et se
rendit à Rochefort le 1 7 novembre. La frégate la Vertu reçut tous ces officiers à son bord :
c'étaient Rigaud, Villatte, R. Léveillé, généraux de brigade ; Pétion et J. R. Relley, adjudans-généraux ; Rirot,
Rorno Déléard, chefs de brigade ; E. Saubate, Rrébillon,
Dupont, Rrunache, Dupuche, Gautras, Quayé Larivière,
Maurice Rienvenu, chefs de bataillon ou d'escadron ;
J. P. Royer, Florant Chevalier, capitaines, et plusieurs
autres. Madame Rigaud et ses enfans y prirent passage
aussi.
illé, généraux de brigade ; Pétion et J. R. Relley, adjudans-généraux ; Rirot,
Rorno Déléard, chefs de brigade ; E. Saubate, Rrébillon,
Dupont, Rrunache, Dupuche, Gautras, Quayé Larivière,
Maurice Rienvenu, chefs de bataillon ou d'escadron ;
J. P. Royer, Florant Chevalier, capitaines, et plusieurs
autres. Madame Rigaud et ses enfans y prirent passage
aussi. A Rrest, les fils de T. Louverture et M. Coisnon s'em*
Marquèrent sur la frégate la Syrène qui, loin de précéder
la flotte, partit en même temps qu'elle. Trente jours
après, ce navire allant porter des ordres à la Guadeloupe,
les passagers furent placés sur le vaisseau le Jean-Jacques
Rousseau. Les escadres de Rrest, de Lorient, de Rochefort, de
Toulon et de Cadix partirent le même jour, \ 4 décembre :
les deux dernières restèrent en arrière. La seconde escadre, sortie de Rrest, fit route en même temps que celle du
Havre et deFlessingue, quelques semaines après. Divers parages furent désignés pour le ralliement des,
trois premières : — le golfe de Gascogne, les îles Canaries, et en dernier lieu, le cap Samana, à l'est de l'île de
Saint-Domingue. A ce sujet, Pamphile de Lacroix a imputé au Premier
Consul « d'avoir lui-même tout dirigé, tout indiqué, dans
« un travail dressé dans son cabinet particulier, et de [1802] CHAPITRE I. H « n'avoir pas même appelé à donner son avis sur les dé-
« tails nautiques de l'expédition, l'homme de mer expéri-
« mente qui tenait à cette époque le porte-feuille de la
« marine et des colonies ; que ce dernier n'eut qu'à signer
« pour copie conforme, les instructions déjà revêtues de
« l'approbation et de la signature du Premier Consul. Ces
« instructions contenaient de vieilles idées Piqué de ce reproche d'un officier général qui faisait
partie de l'expédition et dont les assertions pouvaient
paraître fondées, l'empereur Napoléon, à Sainte-Hélène,
a daigné le réfuter et bien d'autres imputations consignées dans les mémoires de cet auteur : il a nié d'avoir
rédigé lui-même les instructions pour la flotte, en affirmant au contraire que ce fut l'amiral Decrès qui les prépara. On ne peut guère admettre, en effet, que le Premier
Consul n'eût pas fait participer le ministre de la marine,
à la rédaction des instructions qui devaient diriger les
amiraux chargés du commandement de la flotte. Qu'il ait
dicté lui-même celles qui avaient rapport aux opérations
militaires et à la direction politique, cela se conçoit, et
c'était même dans son droit : personne ne pouvait mieux
que lui rendre sa pensée, dans le but qu'il se proposait
d'atteindre. Le 29 janvier \ 802, les trois premières escadres se réunirent au cap Samana. Celle qui portait la division du général Rochambeau était destinée à opérer contre le FortLiberté ; — la division Hardy, contre le Cap-Français ; — 1 Mémoires, t. 1, p. 60. Cet ouvrage fut publié par P. de Lacroix, en 1819,
sous la Restauration, qui avait encore de plus vieilles idées à l'égard de l'ancienne colonie de la France.
802, les trois premières escadres se réunirent au cap Samana. Celle qui portait la division du général Rochambeau était destinée à opérer contre le FortLiberté ; — la division Hardy, contre le Cap-Français ; — 1 Mémoires, t. 1, p. 60. Cet ouvrage fut publié par P. de Lacroix, en 1819,
sous la Restauration, qui avait encore de plus vieilles idées à l'égard de l'ancienne colonie de la France. 12 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. la division Boudet, contre le Port-au-Prince. Le 50, deux
frégates en furent détachées, portant la brigade Kerverseau contre Santo -Domingo. On reconnaît dans ces dispositions le plan proposé par Kerverseau lui-même, d'après
son rapport que nous avons cité au 5e livre. Le capitaine-général Leclerc et l'amiral Villaret- Joyeuse
montaient sur le vaisseau l'Océan. Après avoir expédié
Kerverseau, — le 30 même, l'amiral fît mettre la flotte en
route. Le lendemain, vers le cap La Grange, des pilotes
de Monte-Christ lui apprirent que T. Louverturese trouvait en ce moment à Santo-Domingo. Le 1er février, la flotte
était devant le Cap-Français; mais elle ne pouvait y entrer
à cause du vent contraire ' . Suivant P. de Lacroix, il avait été ordonné au capitaine-général et à l'amiral « de ne souffrir aucune vacillation
« dans les principes de leurs instructions.» Cependant, il
affirme que Leclerc décida d'abord que la division Boudet,
arrivée la première à la tête de l'île, agirait contre le Cap ;
et qu'il s'ensuivit alors, entre le capitaine-général et l'amiral, une vive discussion pendant laquelle le premier
voulut faire arrêter le second ; mais que l'amiral finit par
l'emporter, parce que les instructions étaient précises. Ce début, il faut le reconnaître, était digne d'une entreprise conçue dans de telles vues ; la guerre commençait
entre les assaillans eux-mêmes : présage fâcheux ! Le même auteur a regretté que la rigueur des instructions ait empêché le capitaine-général de suivre son inspiration, en prétendant que la division Boudet eût pu
entrer dans la rade immédiatement; « que le général H, i Nous nous servirons très-souvent du mol Cap, mais il sera entendu que
c'est de la ville du Cap-Franrais qu'il s'agit. [1802] CHAPIT1ÏE I. 13 « Christophe, livré à lui seul, annonçait le désir de recèle voir l'expédition, et de lui donner des fêtes; que les rues
« étaient balayées, les casernes nettoyées, et que les ha-
< bitants et les troupes noires se livraient en ville à une
c satisfaction générale. L'arrivée secrète de T. Louvertu-
« re, ajoute-t-il, arrêta ces dispositions amicales. »
2] CHAPIT1ÏE I. 13 « Christophe, livré à lui seul, annonçait le désir de recèle voir l'expédition, et de lui donner des fêtes; que les rues
« étaient balayées, les casernes nettoyées, et que les ha-
< bitants et les troupes noires se livraient en ville à une
c satisfaction générale. L'arrivée secrète de T. Louvertu-
« re, ajoute-t-il, arrêta ces dispositions amicales. » Cette dernière assertion étant démentie par les faits,
les autres sont nécessairement suspectes d'invraisemblanoe. Au reste, ce n'est pas la première fois que nous trouvons cet auteur en défaut : d'autres erreurs de lui seront
signalées. T. Louverture n'arriva sur les lieux que le 5 février.
C'est donc à H. Christophe que revient l'honneur de la
résistance qui fut opposée à la flotte ; car le gouverneur
général n'avait donné ni à lui ni aux autres officiers supérieurs, l'ordre formel de résister aux volontés de la
France: au contraire, sa proclamation du 18 décembre
180i disait: « qu'il fallait recevoir les ordres et les en-
*. voyés de la métropole avec le respect de la piété filiale. »
Son mémoire adressé au Premier Consul confirme cette
disposition. La ville du Cap-Frauçais avait été relevée de ses ruines,
occasionnées par l'incendie des journées de juin 1795.
C'était encore le lieu du plus grand commerce de la colonie, ravivé par la restauration des cultures de son voisinage. Bien que sa prospérité, à cette époque, n'égalât
point celle dont elle avait joui dans l'ancien régime, on
trouvait de l'aisance parmi ses habitans. Ceux-ci avaient
toujours pour maire, le noir César Thélémaque, fort attaché à la France. H. Christophe, commandant de l'arrondissement, communiquait à ses administrés ce goût
pour le luxe qui le distinguait; son ton, ses manières 14 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. d'une grande politesse, et qui se ressentaient néanmoins
du despotisme de son caractère, faisaient du Cap une
ville de jouissances continuelles pour les blancs avec lesquels il vivait dans la plus étroite familiarité. Cependant, à la vue de ces nombreux vaisseaux qui parurent devant le Cap, des pavillons français et espagnol
qu'ils arboraient, Christophe comprit qu'ils recelaient
dans leurs flancs une armée qui ne pouvait venir à SaintDomingue, qu'en vue de renverser le pouvoir de T. Louverture à qui il était dévoué, et avec lui les principaux
chefs qui l'aidaient dans l'administration de la colonie.
Sans ordre précis du gouverneur général pour cette éventualité, il se rappela néanmoins qu'une ancienne disposition de la commission civile, depuis Sonthonax et renouvelée ensuite, défendait aux officiers supérieurs de laisser
entrer dans les ports des forces maritimes considérables,
sans qu'au préalable ou eût reconnu leur nationalité et leur
objet.1 On a vu qu'à l'arrivée, au Cap, des frégates venues avec Hédouville, il avait fallu une autorisation spéciale de J. Raymond pour les faire admettre par le
général B. Léveillé, alors commandant de l'arrondissement.
depuis Sonthonax et renouvelée ensuite, défendait aux officiers supérieurs de laisser
entrer dans les ports des forces maritimes considérables,
sans qu'au préalable ou eût reconnu leur nationalité et leur
objet.1 On a vu qu'à l'arrivée, au Cap, des frégates venues avec Hédouville, il avait fallu une autorisation spéciale de J. Raymond pour les faire admettre par le
général B. Léveillé, alors commandant de l'arrondissement. Christophe s'était donc porté au fort Picolet qui défend
principalement l'entrée du port, pour faire tirer sur les
vaisseaux s'ils essayaient d'y pénétrer, tandis que les habitans et la municipalité, dirigés par César Thélémaque,
ne soupiraient qu'après le débarquement des troupes, se
fondant surtout sur la proclamation de T. Louverture.
Voilà la vérité. Un bâtiment léger s'étant approché, Christophe or-* < Mémoire de T. Louverture au Premier Consul [1802] CHAPITRE I. 15 donna de tirer dessus; il envoya ensuite le capitaine du
port Sangos dire au vaisseau amiral qu'il ne pouvait permettre à la flotte d'entrer dans le port, avant d'avoir reçu les ordres du gouverneur général qui était à SantoDomingo. Ces faits se passèrent le 2 février1. L'amiral envoya alors son aide de camp Lebrun, par
le canot que montait Sangos2. Il joignit Christophe au fort
Picolet, et lui dit que l'amiral et le capitaine-général lui
ordonnaient de se préparer à recevoir la flotte et les
troupes. Christophe trouva étrange qu'on ne lui eût pas
écrit, et demanda à Lebrun s'il avait des dépêches pour
le gouverneur général. Il n'en avait pas plus pour ce dernier que pour le commandant de l'arrondissement ; mais
il était porteur de plusieurs paquets renfermant la proclamation imprimée du Premier Consul aux habitans de
Saint-Domingue, qu'il refusa de remettre à Christophe,
prétendant qu'il était chargé de les livrer en main propre au général T. Louverture. Son but, sa mission étaient
de trouver moyen de répandre cet acte parmi la population. Cette manière d'agir était diamétralement opposée à ce
que le Premier Consul aurait annoncé aux fils de T. Louverture. Elle prouvait une intention d'embaucher, et la
population et l'armée coloniale. Car, pourquoi le capitaine-général, envoyé par la métropole, ne signifiait-il
pas tout d'abord au commandant militaire du Cap, et par
écrit, l'ordre du gouvernement français? Néanmoins, Christophe, qui eut quelque indécision en 1 Mémoires de Boisrond Tonnerre. Ces faits sont encore constatés dans les
rapports de l'amiral et du capitaine- général au ministre de la marine, insérés
au Moniteur. a Mémoires de Pamphile de Lacroix, t. 2, p. 70. Mais Sangos fut retenu»
bord de l'Océan. K) ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DIIAÏTI. ce moment, invita Lebrun à monter à cheval avec lui pour
aller en ville: peut-être voulait-il se donner un otage. Dans le trajet, Lebrun laissa tomber un de ces paquets de proclamations qui fut bientôt après apporté à
Christophe. Celui-ci l'avait conduit à la maison du gouvernement ; là, il consentit à remettre les autres paquets,
à raison de cette circonstance.
'Océan. K) ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DIIAÏTI. ce moment, invita Lebrun à monter à cheval avec lui pour
aller en ville: peut-être voulait-il se donner un otage. Dans le trajet, Lebrun laissa tomber un de ces paquets de proclamations qui fut bientôt après apporté à
Christophe. Celui-ci l'avait conduit à la maison du gouvernement ; là, il consentit à remettre les autres paquets,
à raison de cette circonstance. Christophe passa dans une pièce du palais pour prendre
connaissance de la proclamation. Il déclara alors à Lebrun
qu'il ne recevrait pas la flotte, sans ordre formel du gouverneur général à qui il écrirait pour lui donner avis de
son arrivée. Lebrun essaya de le corrompre, en lui parlant des faveurs que lui réservait le gouvernement français. Mais Christophe lui répondit avec fierté, qu'il ne
souscrirait à rien, et que d'ailleurs la proclamation du
Premier Consul respirait le despotisme et la tyrannie ' .
Voici cet acte : LE PREMIER CONSUL,
Aux Habitans de Saint-Domingue. « Quelles que soient votre origine et votre couleur,
« vous êtes tous Français, vous êtes tous libres et
« égaux devant Dieu et devant les hommes. « La France a été, comme Saint-Domingue, en proie
« aux factions et déchirée par la guerre civile et par la
« guerre étrangère ; mais tout a changé : tous les peuples
« ont embrassé les Français, et leur ont juré la paix et 1 Pamphile de Lacroix affirme que T. Louverture arriva dans ces circonstances, et qu'il changea les bonnes dispositions de Christophe à recevoir la
Hotte. Mais c'est un conte fondé sur ce que, élevant la voix en parlant à Lebrun, celui-ci crut que le gouverneur général se tenait dans une pièce voisine ,
et que Christophe voulait lui taire entendre leur conversation. C'était l'habitude de ce général de parler ainsi : devenu fioi, il s'en fit une sorte de manie. [1802] CHAPITRE I. 17 « l'amitié; tous les Français se sont embrassés aussi, et
« ont juré d'être tous des amis et des frères. Venez aussi
« embrasser les Français, et vous réjouir de revoir vos
« amis et vos frères d'Europe. « Le gouvernement vous envoie le capitaine- général
« Leclerc ; il amène avec lui de grandes forces pour vous
« protéger contre vos ennemis et contre les ennemis de
« la République. Si l'on vous dit : Ces forces sont destinées
« à vous ravir la liberté; répondez : La République ne
« souffrira pas quelle nous soit enlevée. <i Ralliez-vous autour du eapitaine-général ; il vous ap-
« porte l'abondance et la paix ; ralliez-vous autour de lui.
« Qui osera se séparer du capitaine-général sera un traî-
« tre à la patrie, et la colère de la République le dévorera
« comme le feu dévore vos cannes desséchées. « Donné à Paris , au palais du gouvernement, le 17
« brumaire an X de la République française (8 novembre
« 1801.)
alliez-vous autour du eapitaine-général ; il vous ap-
« porte l'abondance et la paix ; ralliez-vous autour de lui.
« Qui osera se séparer du capitaine-général sera un traî-
« tre à la patrie, et la colère de la République le dévorera
« comme le feu dévore vos cannes desséchées. « Donné à Paris , au palais du gouvernement, le 17
« brumaire an X de la République française (8 novembre
« 1801.) « Le Premier Consul, Bonaparte. » Pamphile de Lacroix , qui a critiqué les instructions
données au capitaine-général et à l'amiral , loue cette
proclamation comme « un chef-d'œuvre de rédaction po-
« litique, en ce qu'elle alliait habilement les promesses
t et les menaces. » Voyons donc en quoi consistait cette habileté. D'abord, il était impossible de mieux confirmer le décret de la Convention sur la liberté générale , que ne le
semblait faire le premier paragraphe de cette proclamation. Cependant, la France qui n avait plus d'ennemis,
puisque tous les peuples avaient embrassé les Français,
envoyait néanmoins de grandes forces à Saint-Domingue
pour protéger ses habitans, également Français, contre
t. v. 2* 18 ÉTUDES SUR l'iUSTORE D'HAÏTI. leurs ennemis et contre tes ennemis de la République.
Puisqu'ils étaient Français, ils ne devaient pas en avoir
plus que ceux d'Europe. Et quels étaient donc ces ennemis de la République , lorsque le Premier Consul déclarait que tous les peuples avaient juré la paix et l'amitié
aux Français ? ' Si un chef-d'œuvre de rédaction politique consiste à
être obscur, inintelligible, Pamphile de Lacroix a eu raison
dans son appréciation. Mais la menaçante image du dernier paragraphe de cet acte ne l'expliquait-elle pas suffisamment ? Quand nos cannes sont desséchées par l'influence du
soleil brûlant des Antilles, qui engendre aussi la fièvre
jaune , il suffit en effet de la moindre étincelle, pour les
dévorer, — de même que cette terrible maladie moissonne
en peu de temps la plus nombreuse armée: les Anglais en
avaient fait la cruelle expérience, et peut-être le Premier
Consul ne se le rappelait pas. Et voyez encore comment le génie de l'homme est exposé à se trouver souvent en défaut ! Il est fort possible et
même probable, que ce soit cette image du feu dévorant
les cannes desséchées, qui aura inspiré à H. Christophe
l'idée d'incendier la ville du Cap, — en traçant ainsi un
exemple de résolution énergique à un autre général qui
l'imita dix années après, au préjudice d'une autre armée
française, dans une contrée dont la température est l'opposé de celle des Antilles 2. 1 Dans le langage colonial, on entend par habituas , — les propriétaires.
Comme c'est à eux seuls que la proclamation s'adressait, les ennemis contre lesquels on voulait les protéger étaient les noirs, destinés à être replacés dans
l'esclavage, à leur profit. a Dans son Histoire de France, Bignon dit que « Christophe est le Roslop-
• chin de Saint-Domingue. C'est un premier incendie de Moscou en 1802. » [1802] CHAPITRE I. 49
age colonial, on entend par habituas , — les propriétaires.
Comme c'est à eux seuls que la proclamation s'adressait, les ennemis contre lesquels on voulait les protéger étaient les noirs, destinés à être replacés dans
l'esclavage, à leur profit. a Dans son Histoire de France, Bignon dit que « Christophe est le Roslop-
• chin de Saint-Domingue. C'est un premier incendie de Moscou en 1802. » [1802] CHAPITRE I. 49 Quoi qu'il en fut, il n'est pas étonnant que H. Christophe, qui se connaissait assez bien en despotisme et en tyrannie, ait dit à l'officier Lebrun que la proclamation
consulaire respirait ces deux choses. Toutefois, comme la flotte louvoyait encore à cause du
vent contraire à son entrée dans le port, Christophe déclara à cet officier qu'il ne pouvait la rejoindre en ce moment, et qu'en attendant il resterait dans l'appartement
où il se trouvait. Le traitant d'ailleurs avec sa magnificence
ordinaire, il lui fit servir à souper sur de la vaisselle en
argent. Seul à table, Lebrun était servi par quatre domestiques revêtus de livrée, qui observèrent le silence lé plus
parfait. Le palais de T. Louverture, au Cap et au Portau-Prince, avait une tenue toute royale, qu'il relevait encore par sa dignité * . Voyant les dispositions militaires ordonnées par Christophe, la municipalité, le maire en tête, suivie de fonctionnaires publics et de citoyens, vint à minuit conjurer ce
général d'épargner à la ville du Cap les désastres qui la
menaçaient, s'il résistait à la flotte. Elle lui rappela les
termes de la proclamation du gouverneur général, du 18
décembre ; elle lui rappela même sa propre conduite dans
l'affaire de Moïse, où il avait donné des gages si sanglans
de son dévouement aux intérêts des colons et de la métropole; car Moïse avait été une victime immolée à ces intérêts. La triste fin de cet infortuné devait être imroquée,
en effet, par des hommes qui y avaient tant contribué par 1 Le président Boyer me dit un jour, qu'envoyé en mission par le général
Laplume auprès de T. Louverture, au Port-au-Prince, le général en chef le
retint à dîner, et qu'il fut frappé de la magnificence du palais et du service,
en même temps que de la dignité des manières de ce chef et du grand sens
de son esprit. 20 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. leurs dénonciations. La municipalité parla enfin des dispositions de la constitution coloniale qui faisaient de
Saint-Domingue un pays français, pour porter Christophe
à l'obéissance aux ordres de la métropole. Mais Christophe lui répliqua qu'il était militaire, soumis aux seuls ordres du gouverneur général; que le
gouvernement consulaire aurait dû faire transmettre les
siens par un aviso, et non par une flotte où l'on voyait
arboré un pavillon étranger à celui de la France -, que la
proclamation avait été sans doute fabriquée à bord des
vaisseaux ; et que La terre briderait avant que la flotte
mouillât dans la rade du Cap. Il permit cependant qu'une députation se rendît à bord
du vaisseau amiral, le .5. février, afin de dire au général
Leclerc d'attendre qu'il eût le temps d'en aviser T. Louverture. Cette députation fut formée du maire César Thélémaque, de deux autres membres delà municipalité, du
curé Corneille Brelle et de ïobias Lear, consul des ÉtatsUnis.
briderait avant que la flotte
mouillât dans la rade du Cap. Il permit cependant qu'une députation se rendît à bord
du vaisseau amiral, le .5. février, afin de dire au général
Leclerc d'attendre qu'il eût le temps d'en aviser T. Louverture. Cette députation fut formée du maire César Thélémaque, de deux autres membres delà municipalité, du
curé Corneille Brelle et de ïobias Lear, consul des ÉtatsUnis. En attendant son retour, Christophe dépêcha un officier auprès du gouverneur général, sur la route de SaintJean à Santo-Domingo. La démarche même de la municipalité et des fonctionnaires, que rapporte Pamphile de
Lacroix, aurait dû le convaincre que T. Louverture n'était pas au Cap, comme l'a cru Lebrun. Le capitaine-général accueillit la députation, en l'entretenant des bonnes dispositions de la France envers la
colonie, et envers T. Louverture lui-même, à qui elle
renvoyait ses enfans ; il lui dit qu'il était chargé de donner à Christophe des gages de la bienveillance du Premier
Consul. En cela, il pouvait être sincère ; car on a vu que
de Santo-Domingo, T. Louverture avait fait l'éloge de cet [1802] CHÀI'ITKE I. 21 officier, pour avoir préservé les jours des blancs contre la
fureur des partisans de Rigaud. Mais en même temps,
Leclerc déclara à la députation qu'il ne pouvait différer le
débarquement de ses troupes, parce qu'il y avait lieu de
craindre que Christophe ne voulût employer le temps
qu'il réclamait, à organiser une défense militaire ; qu'en
conséquence, le débarquement s'opérerait une demi-heure
après le retour de la députation. Il comptait sans le vent
qui restait contraire aux vaisseaux. Il envoya avec la députation un aide de camp porteur de la lettre suivante à
Christophe. A bord de l'Océan, le 14 pluviôse an X (5 février). J'apprends avec indignation, citoyen général, que vous refusez de
recevoir l'escadre et l'armée française que je commande, sous le prétexte que vous n'avez pas d'ordre du gouverneur général. La France a fait la paix avec l'Angleterre, et le gouvernement enVoie à Saint-Domingue des forces capables de soumettre des rebelles,
si toutefois on devait en trouver à Saint-Domingue. Quant à vous, citoyen général, je vous avoue qu'il m'en coûterait
de vous compter parmi les rebelles. Je vous préviens que si, aujourd'hui, vous ne m'avez pas fait remettre les forts Picolet, Belair et toutes les batteries de la côte, demain à la pointe du jour quinze mille
hommes seront débarqués. Quatre mille débarquent en ce moment au
Fort-Liberté, huit mille au Port-au-Prince. Vous trouverez ci-joint
ma proclamation; elle exprime les intentions du gouvernement français. Mais rappelez-vous que, quelque estime particulière que votre
conduite dans la colonie m'ait inspirée, je vous rends responsable de
tout ce qui arrivera.
forts Picolet, Belair et toutes les batteries de la côte, demain à la pointe du jour quinze mille
hommes seront débarqués. Quatre mille débarquent en ce moment au
Fort-Liberté, huit mille au Port-au-Prince. Vous trouverez ci-joint
ma proclamation; elle exprime les intentions du gouvernement français. Mais rappelez-vous que, quelque estime particulière que votre
conduite dans la colonie m'ait inspirée, je vous rends responsable de
tout ce qui arrivera. Le capitaine-général, etc. Leclerc. Ce langage delà force était calculé pour intimider Christophe. Mais en faisant un si grand étalage de ses troupes,
le capitaine-général oublia de mentionner celles qui étaient
sous les ordres de Kerverseau et de supposer une autre
division navale agissant aussi contre le Sud. 22 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. La députation, revenue au Cap, seconda cette lettre
en faisant à Christophe mille prières de ne pas résister à
Leclerc. Mais Christophe, encore plus indigné que le capitaine-général, par le ton menaçant qu'il avait pris,
apostropha un nommé Lagarde, commissaire du gouvernement près le tribunal civil, qui insistait davantage :
« Vous parlez comme un colon, lui dit-il, comme un pro-
« priétaire : je n'ai point confiance en vous. » Christophe voyait clair enftn à l'égard des colons ! . . „
Il répondit immédiatement à Leclerc, en renvoyant Lebrun et l'aide de camp avec sa réponse. La voici : Au quartier général du Cap, le 14 pluviôse an X (5 février) . Henri Christophe, général de brigade, commandant l'arrondissement
du Cap, Au général en chef Leclerc. Votre aide de camp, général, m'a remis votre lettre de ce jour. J'ai
eu l'honneur de vous faire savoir que je ne pouvais vous livrer les forts
et la place confiés à mon commandement, qu'au préalable j'aie reçu
les ordres du gouverneur Toussaint Louverture, mon chef immédiat,
de qui je liens les pouvoirs dont je suis revêtu. Je veux bien croire que
j'ai affaire à des Français, et que vous êtes le chef de l'armée appelée
expéditionnaire; mais j'attends les ordres du gouverneur, à qui j'ai
dépêché un de mes aides de camp pour lui annoncer votre arrivée et
celle de l'armée française; et jusqu'à ce que sa réponse me soit parvenue, je ne puis vous permettre de débarquer. Si vous avez la force
dont vous me menacez, je vous prêterai toute la résistance qui caractérise un général ; et si le sort des armes vous est favorable, vous
ri entrerez dans la ville du Cap que lorsqu'elle sera réduite en cendres, et même sur ces cendres, je vous combattrai encore. Vous dites que le gouvernement français a envoyé à Saint-Domingue des forces capables de soumettre des rebelles, si l'on devait y en
trouver : c'est vous qui venez pour en. créer parmi un peuple paisible
et soumis à la France, d'après les intentions hostiles que vous manifestez ; et c'est nous fournir des argutnens pour vous combattre, que de
nous parler de rébellion. [1802] CHAPITRE I. 23 Quant aux troupes qui, dites-vous, débarquent en ce moment, je
ne les considère que comme des châteaux de cartes que le vent doit
renverser.
l'on devait y en
trouver : c'est vous qui venez pour en. créer parmi un peuple paisible
et soumis à la France, d'après les intentions hostiles que vous manifestez ; et c'est nous fournir des argutnens pour vous combattre, que de
nous parler de rébellion. [1802] CHAPITRE I. 23 Quant aux troupes qui, dites-vous, débarquent en ce moment, je
ne les considère que comme des châteaux de cartes que le vent doit
renverser. Comment pouvez-vous me rendre responsable des événemens ? Vous
n'êtes point mon chef, je ne vous connais point, et par conséquent, je
n'ai aucun compte à vous rendre jusqu'à ce que le gouverneur vous
ait reconnu. Pour la perte de votre estime, général, je vous assure que je ne désire pas la mériter au prix que vous y attachez, puisqu'il faudrait agir
contre mon devoir pour l'obtenir. J'ai l'honneur de vous saluer, H. Christophe '. La députation avait reçu de Leclere des exemplaires
de la proclamation du Premier Consul et d'une autre qu'il
avait rendue lui-même, pour mieux expliquer les intention de la France 2. Il promettait à tous les militaires ta
conservation de Leurs grades, à tous les fonctionnaires
publics celle de leurs emplois : ce qui impliquait leur maintien dans la colonie, — tandis que les instructionsybrme/-
les dont il était porteur prescrivaient la déportation des
officiers supérieurs de l'armée coloniale, sous le mot de
services à rendre dans la métropole, et que bien certainement la plupart des fonctions publiques allaient être
remplies par les arrivans. Au reste, ceci ne doit pas surprendre : c'est le langage ordinaire à tout pouvoir qui
veut obtenir des succès. La municipalité s'empressa de répandre ces deux pro^
clamations, en les faisant même afficher.. 1 Cette lettre énergique fut écrite par un mulâtre du Sud, nommé Braquehais, qui était secrétaire de Christophe. Il avait été élevé en France. 3 L'une et l'autre proclamation avaient des exemplaires imprimés en langage
créole. Quelque colon s'était exercé à la traduire ainsi, afin d'assurer mv plein
succès à l'expédition. Le Moniteur contient une pièce qui fait mention de celle;
particularité. 24 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Durant ce temps, Christophe avait fait prêter à la 2m*
demi-brigade et aux autres soldats présens au Cap, le
serment de vaincre ou de mourir , d'après la finale de
la proclamation du gouverneur, du 18 décembre. Ainsi, tandis que les fonctionnaires civils invoquaient
une phraseclecet acte pour se soumettre au capitaine-général, le fonctionnaire militaire y trouvait une autre pour
électriser^ ses camarades d'armes. L'unité d'action manquait donc dans la proclamation de T. Louverture : par
sa faute, chacun était libre de choisir le parti qui paraissait mieux convenir à sa position personnelle, à ses idées,
à ses principes politiques, aux intérêts de la colonie. Aussi,
quand Christophe se rendit à la municipalité pour reprocher à ce corps l'usage qu'il faisait des proclamations
françaises, le maire lui répondit qu'il était dans son droit,
qu'il remplissait même un devoir dicté par l'obéissance
due à la métropole et prêchée par le gouverneur général
lui-même.
le parti qui paraissait mieux convenir à sa position personnelle, à ses idées,
à ses principes politiques, aux intérêts de la colonie. Aussi,
quand Christophe se rendit à la municipalité pour reprocher à ce corps l'usage qu'il faisait des proclamations
françaises, le maire lui répondit qu'il était dans son droit,
qu'il remplissait même un devoir dicté par l'obéissance
due à la métropole et prêchée par le gouverneur général
lui-même. On était au 4 février : la flotte louvoyait encore et ne
pouvait effectuer le débarquement des troupes. Christophe
avait expédié un nouvel officier auprès de T. Louverture*
Il annonça néanmoins à la municipalité, qu'il avait donné
l'ordre aux troupes coloniales , de contraindre les habitans à évacuer la ville qu'il allait faire incendier , afin de
se porter au village du Haut-du-Cap. Le maire résista encore. En ce moment, le bruit circula qu'une armée avait débarqué au Fort-Liberté ; il confirma ce que disait la lettre
de Leclercà ce sujet. C'était effectivement le général Rochambeau qui, amené là par les vaisseaux sous les ordres
du capitaine Magon, opérait contre cette ville, alors commandée par le chef de bataillon Charles Pierre. Aussitôt [1802] CHAPITRE I. 25 le débarquement de ses troupes, il fit attaquer la batterie
de l'Anse où il y avait peu de soldats de la 5toe demi- brigade. Après une résistance qui ne put être bien longue, ce
fort fut enlevé ; et tous les militaires noirs faits prisonniers furent massacrés par ordre de Rochambeau. En
même temps, le capitaine Magon faisait canonner le fort
Labouque, placé en tête du goulet qui conduit à la baie
du Fort-Liberté : il était défendu par le commandant Barthélémy. Cet officier se rendit, quand ilreconnut que la
ville elle-même était au pouvoir de l'ennemi . Rochambeau
n'en fit pas moins tuer toute la garnison. Un de ses aides
de camp, le fils du duc de la Châtre, avait péri dans l'attaque, avec quelques autres Français * . Ainsi, le cruel Rochambeau , qui était destiné à exercer plus longtemps que Leclerc l'autorité de la France
dans la colonie, inaugura l'arrivée de l'expédition par la
mort des prisonniers que les lois de la guerre ordonnent
cependant de respecter ! Il trouvait, il faut le dire, une
sorte d'excuse à ces forfaits, dans la proclamation du Premier Consul. Ne disait-elle pas que : « La colère de la Ré-
« publique française dévorerait quiconque oserait se sé-
« parer du capitaine-général ; » c'est-à-dire, tous ceux qui
résisteraient à l'armée expéditionnaire ? Le but criminel de cette entreprise se dévoile dans ces
horribles excès. Les hommes de la race blanche apportaient à Saint-Domingue, l'esclavage de ceux de la race
noire ; et, en cas de résistance de leur part : — la mort 2. 1 Le capitaine Magon fut promu au grade de contre-amiral, immédiatement
après la prise du Fort-Liberté. Le général Brunet agissait là sous Rochambeau
qui lui donnait d'excellentes leçons, comme on le verra par la suite.
se dévoile dans ces
horribles excès. Les hommes de la race blanche apportaient à Saint-Domingue, l'esclavage de ceux de la race
noire ; et, en cas de résistance de leur part : — la mort 2. 1 Le capitaine Magon fut promu au grade de contre-amiral, immédiatement
après la prise du Fort-Liberté. Le général Brunet agissait là sous Rochambeau
qui lui donnait d'excellentes leçons, comme on le verra par la suite. - «Et puisque les lois françaises sont les seules qui les reconnaissent pour libres
« et ciloyens,\\ fut convenable de leur rappeler celte considération, très-propre
« à leur faire rejeter les séductions étrangères* des offres pertidcs dont le résultat 2G ÉTUDES SLK l' HISTOIRE d'hAÏTI. Cependant, le 4 février, où ces faits se passaient au
Fort-Liberté, était l'anniversaire de l'équitable décret delà
Convention nationale sur la liberté générale des noirs ! Mais alors, quand Dessalines aura proclamé : guerre
pour guerre, crimes pour crimes, outrages pour outrages,
après avoir satisfait aux vengeances les plus cruelles, qui
osera accuser seulement ce Noir de tous les crimes commis
à Saint-Domingue , à cette époque dont l'historien n'aborde la relation qu'en frémissant Il est curieux de lire dans Pamphile de Lacroix : «Le gé-
« néral Rochambeau avait chassé à coups de fusil les noirs
« qui occupaient le fort Labouque et la batterie de l'An-
« se... Ces efforts qui ne coûtèrent la vie qu'à quatorze
« Français... avaient inauguré ta rébellion. » Oui, la rébellion commençait ; mais elle s'inaugura par
la perfidie, l'injustice et la violence de l'attaque, et parce
qu'après avoir élevé des hommes à la dignité de citoyens,
vous vouliez les replacer dans la servitude. Les noirs échappés du Fort-Liberté se vengèrent sur
tous les blancs qu'ils rencontrèrent dans la campagne,
en les massacrant, en incendiant leurs propriétés. La nouvelle de ces funestes événemens parvint au Cap
d'où le général Christophe contraignait les habitans de
sortir. Dans la soirée du 4 février, un vaisseau s'étant appro- « infaillible serait pour eux la mo ri ou l'esclavage.» Article du Moniteur du
15 nivôse an VIII, cité au t. 4 de cet ouvrage, p. 445. Le rapport du général Leclerc, du 9 février, inséré sur le Moniteur du 24
ventôse (15 mar»), dit de l'amiral Villaret-Joyeuse : «Il n'est animé que par une seule et unique pensée, — la réussite de notre
« expédition, qui doit arracher à l'influence de féroces Africains celte colonie,
« le fruit de 200 ans de travaux et de prospérité, qui sera longtemps pour les
« peuples une leçon frappante du danger des abstractions et des vaines thèo-
« ries en malière de gouvernement. »
24
ventôse (15 mar»), dit de l'amiral Villaret-Joyeuse : «Il n'est animé que par une seule et unique pensée, — la réussite de notre
« expédition, qui doit arracher à l'influence de féroces Africains celte colonie,
« le fruit de 200 ans de travaux et de prospérité, qui sera longtemps pour les
« peuples une leçon frappante du danger des abstractions et des vaines thèo-
« ries en malière de gouvernement. » [1802] CHAPITRE I. 27 ché du fort Picolet, reçut la décharge de son artillerie. Au
bruit du canon, Christophe ordonna de mettre le feu aux
maisons, en traçant lui-même l'exemple dans sa propre
demeure richement meublée. Les édifices publics, spécialement désignés aux flammes, disparurent cette fois,
cardans l'incendie de 1795, ils n'avaient pas été atteints.
Une grande partie des propriétés privées subirent le même
sort ; et les poudrières , auxquelles on mit le feu
en dernier lieu, furent détruites. Ce fut le signal delà sortie du Cap, de Christophe et de sa troupe , le 5 février
dans la matinée, pour se porter au Haut-du-Cap. De leur côté, les habitans s'étaient retirés dans tous
les environs de cette ville avec le peu d'effets qu'ils avaient
puenlever de leurs demeures. En vain Christophe essaya-t-il de les contraindre à se réunir pour le suivre :
César Thélémaque lui opposa ou à ses officiers, tantôt le
courage de la résistance, tantôt la force d'inertie. Après la sortie de la troupe et de son général, les vaisseaux de la flotte, que le vent favorisait alors, pénétrèrent
successivement dans la rade. En même temps, le général Leclerc débarquait avec le
général Hardy et sa division au port de l'Acul-du-Limbé,
à quelques lieues à l'ouest du Cap. Pendant qu'il marchait
contre.cette ville, le général Humbert y opérait sa descente
avec une partie des troupes restées à bord, et prenait possession des ruines fumantes de cet ancien Paris des AnSur sa route, le général Hardy fit enlever à la baïonnette un poste situé à la Rivière-Salée, que défendaient
des soldats de la 2me demi-brigade. Les prisonniers quit
fit furent encore sacrifiés. C'était la répétition des scènes de carnage du Fort-Li28 ÉTUDES SUR L'illSTOlKE d'hAÏTI. berté. Ces soldats noirs résistaient, il est vrai ; mais en
qualité de militaires, ils obéissaient à leur chef. Mais, le
même jour, au Port-au-Prince, le brave général Boudet
faisait aussi des prisonniers : les fit- il massacrer? Non I
c'est qu'il y avait au fond de son cœur un sentiment de
justice et d'humanité qui n'animait pas les généraux qui
agirent dans le Nord. Et le capitaine-général Leclerc avait-il fait précéder
l'arrivée de la flotte par les fils de T. Louverture, chargés de lui annoncer sa venue? S'il est vrai, comme l'a
affirmé Pamphile de Lacroix, que les ordres du Premier
Consul prescrivaient « de ne souffrir aucune vacillation
« dans les principes des instructions données au capitaine-
« général et à l'amiral, » il n'y avait donc aucune sincérité
de la part du chef du gouvernement français, lorsqu'il disait à ces jeunes gens en présence de son beau-frère, qu'ils
précéderaient la flotte ; car le général Leclerc aurait exécuté ses ordres.
comme l'a
affirmé Pamphile de Lacroix, que les ordres du Premier
Consul prescrivaient « de ne souffrir aucune vacillation
« dans les principes des instructions données au capitaine-
« général et à l'amiral, » il n'y avait donc aucune sincérité
de la part du chef du gouvernement français, lorsqu'il disait à ces jeunes gens en présence de son beau-frère, qu'ils
précéderaient la flotte ; car le général Leclerc aurait exécuté ses ordres. A ce moment» ils étaient encore à bord du vaisseau le.
Jean- Jacques, tandis que le capitaine-général était déjà
au Cap. Où se trouvaient Rigaud, Villatte, Léveillé» Pétion,
Boyer, et les autres officiers embarqués sur la Vertu? Cette
frégate louvoyait à la vue du Cap. « Leur sort dépendait
« des événements : on attendait l'ordre de les débarquer
« ou de les déporter à Madagascar i . » Pétion, qui avait éventé à Paris le secret qui leur importait, disait à ses compagnons, avant d'attérer sur SaintDomingue: « Si le gouverneur T. Louverture ne fait
« aucune résistance, nous irons tous à Madagascar. » Lorsqu'il entendit le canon du fortPicolet, et qu'il vit les flam1 Mémoires d'isaac Louverture, [1802] CHAPITRE I. 29 mes éclairer la nuit du 4 février, il leur dit : « Maintenant,
« nous n'irons plus à Madagascar i . » Jusque-là, les uns et les autres ne paraissaient pas nécessaires au succès de l'entreprise. Mais lorsqu'on se fut
assuré que la résistance allait continuer, le capitainegénéral ordonna qu'ils fussent tous débarqués au Cap. Suivant l'ouvrage publié par Montholon : «Le capitaine-
« général Leclerc avait reçu effectivement, en partant, de
« la propre main de Napoléon, des instructions secrètes
« sur la direction politique à suivre dans le gouvernement
« de la colonie. Ces instructions sont restées inconnues
« à la mort de Leclerc ; elles furent remises cachetéesh son
« successeur... (Roehambeau). L'autorité de la métropole
« dans la colonie ne pouvait se consolider que par l' in-
» fluence des hommes de couleur. » Précédemment, le même auteur avait dit, à propos de
la guerre civile du Sud, et pour expliquer l'objet de la
mission du colonel Vincent : « Les noirs étant plus
(f nombreux, et les mulâtres plus braves, il était facile de
% prévoir l'époque où ils succomberaient, et c'était sur
« eux que la métropole pouvait espérer de compter pour
« rétablir son autorité, en se servant de leur influence
« contre les noirs » Le Mémorial de Las Cases confirme ces assertions, en
disant de Leclerc : « S'il avait suivi les instructions secrè-
« tes que je lui avais adressées moi-même, il eût sauvé i Je tiens de Boyer les paroles prononcées par Pétion. — II y avait au ministère de la marine un chef de division nommé Chaudry, que Sonthonax
avait excité contre Bonnet, en mission à Paris en 1798. Ou raconte que Pétion étant allé auprès de lui pour un objet relatif à sa position, avant de se
rendre à Rochefort, Chaudry, ne sachant pas à quel homme il parlait, lui dit
que les épaulelles dont il était décoré n'étaient point faites pour les mulâtres
et les nègres. « Madagascar est le lieu qui leur convient, ajouta-t-il. » En
fallait-il davantage à Pétion?
ait excité contre Bonnet, en mission à Paris en 1798. Ou raconte que Pétion étant allé auprès de lui pour un objet relatif à sa position, avant de se
rendre à Rochefort, Chaudry, ne sachant pas à quel homme il parlait, lui dit
que les épaulelles dont il était décoré n'étaient point faites pour les mulâtres
et les nègres. « Madagascar est le lieu qui leur convient, ajouta-t-il. » En
fallait-il davantage à Pétion? 50 ÉTUDES SUR L'îITSTOIRE D'HAÏTI. « bien des malheurs, et se iût épargné de grands clm-
« grins. Je lui ordonnais, entre autres choses, des'asso-
« cier les hommes de couleur pour mieux contenir les
« noirs... Mais Leclerc fit tout le contraire ; il abattit le
« parti de couleur, et donna sa confiance aux généraux
u noirs. Il arriva ce qui devait arriver : il fut dupé par
« ceux-ci, se vit assailli d'embarras, et la colonie fut
« perdue » Mais, si ces instructions secrètes furent remises à Rochambeau, et que celui-ci enchérit sur les mesures acerbes
déjà prises contre les hommes de couleur, par la déportation de Rigaud avant celle de T. Louverture, etc., il faut
croire que Bignon a eu raison de dire que : « les Mémoires
« de Sainte-Hélène ont été écrits d'après des souvenirs
« plus ou moins exacts : » ce qui signifie, en d'autres
termes, quTîlscontiennent/orï peu de vérité historique. Cet état de choses doit donc faire admettre l'assertion
d'Isaac Louverture, confirmée parles données de Pétion,
concernant le dessein de la déportation à Madagascar,
de tous les officiers jaunes et noirs embarqués sur la Vertu:
mesure qui aurait été prise infailliblement, si H. Christophe n'eût pas fait tirer sur le vaisseau et incendier la ville
du Cap. Tant il est vrai de dire que, malgré eux, et quels
que soient leurs ressentimens mutuels, noirs et mulâtres
se soutiennent à leur insu, par la volonté de Dieu qui les
a créés pour s unir, afin d'arriver aux mêmes destinées. Ainsi, le 4 février restera une date mémorable pour la
race noire. Si 1794 vit proclamer ses droits à la liberté,
— 1 802 vit un décret encore plus solennel en faveur de ces
droits sacrés, par l'incendie du Cap; car cet événement
fut cause que l'homme qui devait éclairer, déterminer,
entraîner H. Christophe lui-même, Clervaux, Dossalines [1802] chapitre i. 51 et tant d'autres, dans la guerre de l'indépendance, —que
Pétion, enfin, put toucher de nouveau le solde son pays.
liberté,
— 1 802 vit un décret encore plus solennel en faveur de ces
droits sacrés, par l'incendie du Cap; car cet événement
fut cause que l'homme qui devait éclairer, déterminer,
entraîner H. Christophe lui-même, Clervaux, Dossalines [1802] chapitre i. 51 et tant d'autres, dans la guerre de l'indépendance, —que
Pétion, enfin, put toucher de nouveau le solde son pays. Nous sommes donc d'une opinion diamétralement opposée à celle émise par M. Saint-Rémy, dans sa Vie de
Toussaint Louverture. Cet auteur dit en parlant de ce
fait : « Christophe ne sut organiser, en l'absence de Lou-
« verture, aucun élément de défense : il ne vit point d'au-
« tre moyen de salut que l'incendie et la retraite honteuse
« dans les mornes, sans cartouches déchirées *. » D'abord, quelles forces Christophe pouvait-il opposer à
celles de la flotte? La2me demi-brigade, quelques artilleurs
et quelques hommes préposés à la police de la ville du
Cap. C'eût été une folie de sa part que de rester pour
combattre de pied ferme des milliers d'hommes aguerris
comme ceux qui arrivaient. N'avait-il pas fait la guerre à
Saint-Domingue contre dételles troupes? Ignorait-il qu'il
faut les harceler sans cesse, en les contraignant à des
marches et contre-marches qui hâtent le développement
de la fièvre jaune, dans notre climat si meurtrier pour
l'Européen ? Lorsque la guerre est malheureusement déclarée , chacun doit chercher à tirer parti des avantages
que lui donne la nature. Si l'Européen abuse de ses lumières au détriment de l'Africain, son frère devant Dieu, eh
bien ! que l'Africain use de tous les moyens que Dieu
lui donne pour conserver la liberté départie à tous les
hommes !
la fièvre jaune, dans notre climat si meurtrier pour
l'Européen ? Lorsque la guerre est malheureusement déclarée , chacun doit chercher à tirer parti des avantages
que lui donne la nature. Si l'Européen abuse de ses lumières au détriment de l'Africain, son frère devant Dieu, eh
bien ! que l'Africain use de tous les moyens que Dieu
lui donne pour conserver la liberté départie à tous les
hommes ! Ensuite, quant à l'incendie du Cap, ce fut sans doute une
mesure désastreuse que celle qui réduisit en cendres une
ville bien bâtie, dont les habitans étaient riches par leur
industrie ; mais ce fut aussi une mesure énergique qui 1 Pace 333. 32 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. prouvait une ferme résolution de la part de H. Christophe.
En mettant le feu à sa propre maison, en faisant cet immense sacrifice, il déploya le drapeau de la résistance,
dans l'espoir d'y entraîner la population noire ; il enveloppa dans sa ruine ces colons qui se montraient si satisfaits de l'arrivée de la flotte française, après avoir été les
adulateurs perfides de T. Louverture; il traça un exemple qui pouvait se répéter partout, dans les villes, dans
les campagnes, pour anéantir jusqu'aux vestiges de leurs
propriétés qu'on prétendait restaurer, mieux encore que
ne l'avait fait T. Louverture. Certes, Christophe était l'un
des officiers qui aidaient le plus le gouverneur général
dans son affreux système; mais quand on se proposait
de le déporter, ainsi que tous les autres officiers supérieurs
de la colonie qui avaient donné tant de gages de leur
dévouement aux intérêts de la France, n'était-ce pas pour
river encore plus les fers des malheureux que T. Louverture tenait sous le joug de son despotisme ? Alors, n'était-il
pas convenable de remuer toute cette population par une
de ces mesures grandes, audacieuses, qu'inspirent les
grandes situations? Quand le Russe Rostopchin livra
Moscou aux flammes, le dernier des serfs de l'empire de
Pierre-le-Grand ne fut-il pas animé d'une sainte ardeur
contre les étrangers qui l'avaient envahi En incendiant le Cap , Christophe obvia encore à la
perplexité dont était frappé T. Louverture, lorsqu'il apprit
les préparatifs de l'expédition ; il compromit son chef; il
le porta, il le contraignit à la résistance] il communiqua
son énergie à d'autres officiers supérieurs de l'armée coloniale; il inaugura une guerre de destruction, pour venger cette armée de la guerre à mort inaugurée par Rochambeau au Fort-Liberté; il répondit enfin, et d'une manière [1802] CHAPITRE I. 35 éloquente, à la menace insultante contenue dans la proclamation consulaire, en protestant d'ailleurs contre l'invasion de l'armée expéditionnaire, sans avis préalable,
sans avertissement, sans sommation convenable de se
soumettre à l'autorité de la métropole. Les services rendus
à la France et à ses colons par T. Louverture, par tous
ses généraux, ne leur méritaient-ils pas ces égards, cette
considération ? Quand on agissait ainsi envers T. Louverture qui, pour plaire aux colons, même au gouvernement
français, avait replacé ses frères dans une condition si
intolérable, que pouvaient espérer ces hommes ?
sans sommation convenable de se
soumettre à l'autorité de la métropole. Les services rendus
à la France et à ses colons par T. Louverture, par tous
ses généraux, ne leur méritaient-ils pas ces égards, cette
considération ? Quand on agissait ainsi envers T. Louverture qui, pour plaire aux colons, même au gouvernement
français, avait replacé ses frères dans une condition si
intolérable, que pouvaient espérer ces hommes ? Que ce soit donc par instinct de sa propre conservation, ou qu'il fût plutôt poussé par cette puissance invisible qui préside aux destinées des hommes, H. Christophe
réussit à réveiller le courage de T. Louverture; car
on voit que dans le mémoire de ce dernier, adressé du
fort de Joux au Premier Consul, il déclare qu'il blâma son
lieutenant d'avoir incendié le Cap ; ensuite, il avoue qu'il
a ordonné la même mesure pour le Port-de-Paix, pour
les Gonaïves : des lettres interceptées, adressées par lui à
d'autres généraux, contiennent la même prescription pour
d'autres villes. Quand T. Louverture, prisonnier, a avoué de tels faits,
il détruit lui-même les assertions des auteurs qui prétendent qu'avant l'arrivée de la flotte, il avait ordonné
l'incendie des villes de la colonie ; il prouve encore que
c'est la résolution de Christophe surtout qui le détermina
à cette mesure. C'est une des plus graves questions que celle qui nous
occupe en ce moment. Livrer aux flammes des villes entières, détruire des propriétés qui sont des richesses accumulées par toute une population qui y trouve un véhicule T. V. 54 études sun l'histoire d'haïti. à sa civilisation, c'est, sans contredit, un moyen de défense qu'on ne peut qualifier que de barbare, ainsi que
nous l'avons déjà fait en parlant de l'ordre donné par
Rigaud, après la prise de Jacmel. Nous l'en avons blâmé ;
mais ici la situation était, ce nous semble, bien différente»
Rigaud, se sentant vaincu, frappait ainsi ses propres partisans, les populations soumises à ses ordres ; on pouvait,
on devait espérer que l'administration de T. Louverture,
après son triomphe, eût été libérale envers les vaincus,
et ils avaient tous deux une autorité supérieure de laquelle
ils relevaient. Mais, après le régime établi dans la colonie
par T. Louverture, régime qui, certes, avait l'assentiment
du gouvernement français ; quand ce gouvernement y envoyait une flotte et une armée aussi considérables, en
déclarant qu'il maintiendrait V esclavage dans d'autres
possessions de la France, il décelait ses intentions ultérieures, sinon actuelles, contre toute la population noire
de Saint-Domingue. La ruine de cette colonie et des colons devenait donc une nécessité cruelle de la situation,
un moyen suprême de résistance. T, Louverture était effectivement à Santo-Domingo,
quand il eut avis de l'apparition de la flotte au cap Samana. Son mémoire au Premier Consul réfute l'assertion
de P. de Lacroix, qui prétend qu'il vint, à bride abattue,
reconnaître cette flotte sur les lieux mêmes, en traversant ainsi, à cheval, la baie de Samana. Par conséquent,
il n'a pas tenu le langage de désespoir que lui impute cet
auteur, si souvent inexact : pour revenir dans l'ancienne
partie française, il n'a pas pris non plus la route deSaintYague, en y laissant le général Clervaux sans instruction
précise.
. de Lacroix, qui prétend qu'il vint, à bride abattue,
reconnaître cette flotte sur les lieux mêmes, en traversant ainsi, à cheval, la baie de Samana. Par conséquent,
il n'a pas tenu le langage de désespoir que lui impute cet
auteur, si souvent inexact : pour revenir dans l'ancienne
partie française, il n'a pas pris non plus la route deSaintYague, en y laissant le général Clervaux sans instruction
précise. [1802] CHAPITRE I. TSSk Mais, voyageant en toute célérité par la route d'Azua
et de Saint- Jean, arrivé aux Papayes, entre Banica et
Hinche, il rencontra le premier officier envoyé par le général Christophe , et bientôt après le second officier, qui
lui apportaient la nouvelle de l'arrivée de la flotte devant
le Cap, et des mesures que prenait ce général pour s'opposer à son entrée dans le port. Entre Saint-Michel et
Saint-Raphaël, il joignit le général Dessalines à qui il
donna des ordres, par rapport à l'apparition devant SaintMarc, de l'escadre de l'amiral Latouche Tréville, qui portait la division Boudel au Port-au-Prince. Des hauteurs du Grand-Boucan, il aperçut l'incendie
du Cap, le 5 février, et se dirigea sur cette ville déjà évacuée, en allant jusqu'au fort Belair qui la domine. Rebroussant chemin, il ne tarda pas à rencontrer Christophe
qui le suivit au Haut-du-Cap et à la barrière de l'habitation Boulard, sur la route delà Plaine-du-Nord. Se dispo~
sant à se rendre à D'Héricourt, il ordonna à Christophe
de se porter avec sa troupe au Bonnet, canton de la Petite-Anse. Mais peu après, ce général reçut un feu des
troupes françaises du général Humbert, qui l'obligea à
abandonner son cheval pour se sauver à la nage dans la
rivière du Haut-du-Cap. Poursuivant sa route avec l'acljudant-général Fontaine (l'ancien commandant de place
à Jacmel, devenu son aide de camp), Marc Coupé et deux
autres officiers, T. Louverture lui-même reçut le feu des
troupes du général Hardy, qui marchaient sur le Cap : son
cheval fut blessé. Le gouverneur général de Saint-Domingue, qui y commandait en souverain, se vit ainsi contraint à fuir à travers champs, dans ce pays qu'il avait replacé sous l'autorité de la France, en restaurant ses colons dans tous leurs 56 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. privilèges ! . . . Que de réflexions durent alors l'assaillir !
Quelles déceptions pour son esprit et son cœur, l'un et
l'autre trop longtemps égarés ! Aura-t-il pensé en ce
moment au sort fait à Rigaud ?. . . . Parvenu à D'Héricourt, il reçut le lendemain, 6 février,
une lettre du général Rochambeau, qui lui apprenait
qu'il s'était emparé du Fort-Liberté, et qu'il en avait fait
passer la garnison au fil de l'épée, pour lui avoir fait résistance. Le cruel semblait se vanter de ce fait ! Mais T.
Louverture lui répondit en le lui reprochant : « Est-ce là
« la récompense que le gouvernement français avait pro-
« mise à ces braves soldats qui ont si bien concouru au
« bonheur de la colonie et au triomphe de la République?
u Je combattrai jusqu'à la mort pour venger ces braves^
« comme pour défendre ma liberté, et pour rétablir le
« calme et l'ordre dans la colonie. »
. Le cruel semblait se vanter de ce fait ! Mais T.
Louverture lui répondit en le lui reprochant : « Est-ce là
« la récompense que le gouvernement français avait pro-
« mise à ces braves soldats qui ont si bien concouru au
« bonheur de la colonie et au triomphe de la République?
u Je combattrai jusqu'à la mort pour venger ces braves^
« comme pour défendre ma liberté, et pour rétablir le
« calme et l'ordre dans la colonie. » « C'était effectivement le parti que je venais de pren-
« dre, après avoir mûrement réfléchi sur les différens rap-
<( ports que m'avait faits le général Christophe, sur le
« danger que je venais de courir, sur la lettre du général
« Rochambeau, et enfin sur la conduite du commandant
« de l'escadre l . » Ah! si ï. Louverture n'eût pas pris une fausse route
dans l'administration de son pays ; s'il eût su se garder
des passions sanguinaires qui le portèrent à assouvir
d'injustes vengeances sur les hommes de couleur, sur
les noirs; s'il n'eût pas appesanti son joug de fer sur les
uns et les autres, après avoir triomphé de Rigaud ; s'il
n'eût pas poussé son despotisme cruel jusqu'au sacrifice
de Moïse : comme il aurait été plus admirable, en ce mo1 Mémoire au Premier Consul, remis au général Cafarelli à la fin de septembre 18 2. [1804] CLIAP1T11E r. at ment où il prenait la résolution de résister à l'armée
française ! Mais, on reconnaît dans sa réponse à Rochambeau,
qu'il sentait lui-même la fausse position où il s'était placé ;
car il lui déclara qu'il allait combattre pour venger la
mort des militaires tués au Fort-Liberté, pour défendre
sa liberté personnelle, sans doute aussi sonpouvoir , pour
rétablir le calme et l'ordre dans la colonie. Le danger
personnel qu'il avait couru excitait encore son désir de se
venger. Mais fut-il inspiré par la grande et sainte idée
de la liberté de sa race tout entière? Non ! car il l'eût
exprimée. C'est qu'au fond de sa conscience, il sentait qu il n'avait pas le droit de tenir un langage aussi généreux, après
le" régime insensé qu'il avait rétabli à Saint-Domingue,
au détriment de ses frères. Ceux-ci ne pouvaient plus l'écouter, avoir foi dans ses promesses. L'héroïque effort
qu'il fit alors ne pouvait s'appuyer que sur l armée coloniale, par l'effet de la discipline militaire ; et cette armée
elle-même, malgré le courage et la bravoure qu'elle a montrés sur le champ de bataille, fut poussée à la résistance
plutôt par l 'honneur de son état, que par dévouement à
son chef dont le despotisme pesait également sur elle. 11
en fut de même d'une portion de la population des campagnes du Nord et de l'Artibonite, mais par la haine
qu'elle portait aux blancs : celle du Nord surtout avait
tant souffert par rapport à eux, dans le récent épisode
qui entraîna la mort de Moïse !
és sur le champ de bataille, fut poussée à la résistance
plutôt par l 'honneur de son état, que par dévouement à
son chef dont le despotisme pesait également sur elle. 11
en fut de même d'une portion de la population des campagnes du Nord et de l'Artibonite, mais par la haine
qu'elle portait aux blancs : celle du Nord surtout avait
tant souffert par rapport à eux, dans le récent épisode
qui entraîna la mort de Moïse ! On peut donc le dire: en majorité, la population de
toute l'île de Saint-Domingue était satisfaite de l'arrivée
de l'armée française : — les colons, en voyant les forces
européennes destinées à leur donner plus d'empire encore 58 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. que sous le gouvernement de T. Louverture ; — les hommes de couleur, en les croyant disposées à les protéger
contre de nouvelles atrocités; — les noirs, en pensant
que le régime de la vraie liberté allait être établi sous leurs
auspices ; — les anciens Espagnols, en les délivrant du
joug des noirs; — la plus grande partie de l'armée, enfin, en s'imaginant que ses services rendus à la France,
par la conquête du territoire sur les Anglais, allaient recevoir leur récompense. Vaine illusion qui ne tarda pas à se dissiper pour les
hommes de la race noire i Car les colons et les habitans
de l'Est, seuls, virent justifier leur espoir. Quoi qu'il en soit, résolu à guerroyer, T. Louverture
quitta D'Héricourt et se porta aux Gonaïves, le 8 février.
De cette ville, il envoya ses ordres au général Maurepas.
Nous n'avons pas sa lettre à ce brave ; mais, dans son
mémoire au Premier Consul, il dit : « Je donnai connais-
« sance au général Maurepas de mes intentions. Je lui or-
« donnai la plus vive résistance contre tous ceux qui
a se présenteraient devant le Port-de-Paix, où il corn-
(( mandait ; et dans le cas où il ne serait pas assez fort,
« n'ayant qu'une demi-brigade (la 9e) , d'imiter l'exempt pie du général Christophe, de se retirer ensuite dans la
« montagne, emmenant avec lui les munitions de tous les
« genres: là, de se défendre jusqu'à la mort. » Imiter l'exemple tracé par H. Christophe, c'est-à-dire,
incendier la ville du Port-de-Paix. Des Gonaïves, il écrivit aussi à Dessalines, le même
jour, la lettre qui suit et qui fut interceptée et apportée au
général Boudet : [1802] CHAPITRE 1. 39 Au quartier-général des Gonaïves, le 19 pluviôse an X (8 février).
Le gouverneur général de Saint-Domingue,
Au général Dessalines,commandant en chef l'armée de l'Ouest. Rien n'est désespéré, citoyen général, si vous pouvez parvenir à
enlever aux troupes de débarquement les ressources que leur offre le
Port -Républicain. Tâchez, par tous les moyens de force et d'adresse,
d'incendier cette place ; elle est construite tout en bois ; il ne s'agit
que d'y faire entrer quelques émissaires fidèles. Ne s'en trouvera- t-il
donc point sous vos ordres d'assez dévoués pour rendre ce service?
Ah ! mon cher général, quel malheur qu'il y ait eu un traître dans cette
ville, et qu'on n'y ait pas mis à exécution vos ordres et les miens !
publicain. Tâchez, par tous les moyens de force et d'adresse,
d'incendier cette place ; elle est construite tout en bois ; il ne s'agit
que d'y faire entrer quelques émissaires fidèles. Ne s'en trouvera- t-il
donc point sous vos ordres d'assez dévoués pour rendre ce service?
Ah ! mon cher général, quel malheur qu'il y ait eu un traître dans cette
ville, et qu'on n'y ait pas mis à exécution vos ordres et les miens ! Guettez le moment où la garnison s'affaiblira par des expéditions
dans les plaines, et tâchez alors de surprendre et d'enlever cette ville
par ses derrières. N'oubliez pas qu'en attendant la saison des pluies qui doit nous
débarrasser de nos ennemis \ nous n'avons pour ressource que
la destruction et le feu. Songez qu'il ne faut pas que la terre, baignée
de nossueurSj puisse fournir à nos ennemis le moindre aliment. Carabinez les chemins, faites jeter des cadavres de chevaux dans toutes les sources ; faites tout anéantir et tout brûler, pour que ceux
qui viennent pour nous remettre en esclavage rencontrent toujours
devant leurs yeux l'image de l'enfer qu'ils méritent. Salut et amitié, Toussaint Louverture. Il se rendit ensuite à Saint-Marc, où il donna l'ordre
relatif à la défense de cette ville. Etant là, il écrivit au
général Laplume et au colonel Dommage : la lettre^qui
suit, également interceptée, fait connaître la teneur principale de celle adressée à Laplume : Au quartier-général de Saint-Marc, le 20 pluviôse an X (9 février), Le gouverneur général de Saint-Domingue,
Au citoyen Dommage, général de brigade, commandant l'arrondissement de Jérémie \
J'envoie auprès de vous, mon cher général, mon aide de camp Chan1 La saison des pluies a lieu en été, et alors la fièvre jaune surgit. * En qualifiant ainsi Dommage, il relevait à ce grade. Laplume reçut le. 40 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. cy. Il est porteur de la présente, et il vous dira de ma part ce que je
lui ai chargé. Les blancs de France et de la colonie^ réunis ensemble, veulent
ôier la liberté. Il est arrivé beaucoup de vaisseaux et dé troupes qui
se sont emparés du Cap, du Port-Républicain et du Fort-Liberté. Le Cap, après une vigoureuse résistance, a succombé ; mais les ennemis n'ont trouvé qu'une ville et une plaine de cendres : les forts ont
sauté, et tout a été incendié. La ville du Port-Républicain leur a été livrée par le traître général
de brigade Agé, ainsi que le fort Bizoton, qui s'est rendu sans coup
férir, par la lâcheté et la trahison du chef de bataillon Bardet, ancien
officier du Sud. Le général de division Dessalines maintient dans ce
moment un cordon à la Croix-des-Bouquets, et toutes nos autres places sont sur la défensive. Comme la place de Jérémie est très-forte par les avantages de la nature, vous vous y maintiendrez et la défendrez avec le courage que je
vous connais. Méfiez-vous des blancs ; ils vous trahiront, s'ils le peuvent 5 leur désir bien manifestée est le retour à Vesclavage. En conséquence, je vous donne carte blanche; tout ce que vous
ferez sera bien fait. Levez en masse les cultivateurs *, et pénétrezles bien de cette vérité : — qu'il faut se méfier des gens adroits qu1
pourraient avoir reçu secrètement des proclamations de ces blancs dé
France^ et qui les feraient circuler sourdement pour séduire les amis
de la liberté.
ont, s'ils le peuvent 5 leur désir bien manifestée est le retour à Vesclavage. En conséquence, je vous donne carte blanche; tout ce que vous
ferez sera bien fait. Levez en masse les cultivateurs *, et pénétrezles bien de cette vérité : — qu'il faut se méfier des gens adroits qu1
pourraient avoir reçu secrètement des proclamations de ces blancs dé
France^ et qui les feraient circuler sourdement pour séduire les amis
de la liberté. Je donne l'ordre au général de brigade Laplume de brûler la ville
des Cayes, les autres villes et toutes les plaines, dans le cas qu'il ne
pourrait résister à la force de l'ennemi ; et alors toutes les troupes
des différentes garnisons, et tous les cultivateurs iraient vous grossir à
Jérémie. Vous vous entendrez parfaitement avec le général Laplume lettre qui lui fut adressée ; mais il l'envoya à Leclerc, d'après un rapport de
celui-ci au ministre de la marine, en date du 9 mars. • Les cultivateurs de la Grande- Anse étaient ceux du pays qui pouvaient
le moins défendre avec vigueur leur liberté ; car, depuis 1791, ils avaient été
tenus sous le joug des colons, aidés de Jean Kina. Sous les Anglais, ce noir
avait encore aidé à leur soumission. Ils n'avaient joui de leurs droits que
pendant le commandement du Sud par Rigaud; et en passant sous le joug de
T. Louverlure, si oppressif après la guerre civile, ils avaient repris leur ancienne condition. [1802] CHAPITRE I. 41 pour bien faire les choses ; vous emploierez à planter des Vivres en
grande quantité toutes les femmes cultivatrices. Tâchez, autant qu'il sera en votre pouvoir, de m'instruire de votre
position. Je compte entièrement sur vous, et vous laisse absolument le
niaître de tout faire pour nous soustraire au joug le plus affreux. Bonne santé je vous souhaite. Salut et amitié. Toussaint LouvEfeTURE. Une phrase de la lettre à Dessalines semble donner
créance aux assertions dés traditions populaires qui prétendent, qu'avant l'arrivée de l'expédition française,
T. Louverture avait donné l'ordre secret de lui résister et
d'incendier les villes de la colonie. Mais alors, pourquoi
a-t-il dit au Premier Consul, dans son mémoire : « Jeren-
« contrai le général Christophe et lui demandai qui avait
« ordonné qu'on mît le feu à la ville ? Il me répondit que
« c'était lui. Je le blâmai très-vigoureusement d'avoir
« employé ce moyen de rigueur. Pourquoi, lui dis-je, n'a-
« vez-vous pas plutôt fait des dispositions militaires pour
ff défendre la ville jusqu'à mon arrivée » Vainement dira-t-on que c'est sa position de prisonnier qui le porta à parler ainsi : il était sincère dans cette
déclaration; car plus loin il avoue sans hésitation l'ordre
donné à Maurepas,ef imiter l'exemple tracé par Christophe i
Plus loin encore, il dit : « Gonaïves n'étant pas défen-
« sive, j'ordonnai de la brûler, en cas qu'on fut forcé à la
« retraite... J'ordonnai de brûler la ville des Gonaïves
S'il a eu le courage de faire ces aveux, il aurait eu celui
de faire tous autres sur la question qui nous occupe ; car
alors il n'eût pas été plus coupable.
Maurepas,ef imiter l'exemple tracé par Christophe i
Plus loin encore, il dit : « Gonaïves n'étant pas défen-
« sive, j'ordonnai de la brûler, en cas qu'on fut forcé à la
« retraite... J'ordonnai de brûler la ville des Gonaïves
S'il a eu le courage de faire ces aveux, il aurait eu celui
de faire tous autres sur la question qui nous occupe ; car
alors il n'eût pas été plus coupable. L'a-t-il été, pour avoir prescrit à ses généraux les terribles mesures de destruction indiquées dans les deux lettres qu'on vient de lire? Non, dirons-nous ; car le but de fg ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. l'expédition française n'était nullement de protéger la
race noire à Saint-Domingue ; elle venait, au contraire,
pour la replacer dans l'esclavage, pour lui en faire subir
toutes les conséquences. Bien que nous reconnaissions
que T. Louverture fut guidé en cela, plutôt par un sentiment personnel afin de conserver son pouvoir, nous devons lui savoir gré d'avoir indiqué à ses lieutenans ce qu'il
fallait faire. Car, ces deux lettres prouvent de sa part une chose à
constater : c'est qu'il s'était enfin éclairé sur le compte
des blancs de France et de la colonie, en faveur desquels
il avait sacrifié les droits de ses frères ; mais il était trop
tard! A un autre que lui était désormais réservée la noble
mission de les affranchir dit joug des Européens. Son rôle
politique était achevé ; il ne lui restait plus qu'à jeter un
dernier éclat sur sa brillante carrière, par les opérations
militaires dont nous parlerons bientôt. Sur le point de quitter Saint-Marc pour se rendre aux
environs du Port-au-Prince et y rejoindre Dessaïines, il
reçut des lettres du général Paul Louverture qui lui mandaient l'apparition de la brigade Kerverseau devant SantoDomingo, et la sommation faite par ce général de le recevoir avec sa troupe. T. Louverture renvoya immédiatement les officiers venus en mission, avec deux dépêches
contenant des ordres contraires : dans l'une, il ordonnait,
à son frère de résister ; dans l'autre, il lui prescrivait de
prendre avec Kerverseau tous les arrangemens de conciliation possibles. La première devait être soigneusement
cachée par ces officiers, et la seconde exhibée au cas où
ils auraient été faits prisonniers. On verra ce qui en advint.
troupe. T. Louverture renvoya immédiatement les officiers venus en mission, avec deux dépêches
contenant des ordres contraires : dans l'une, il ordonnait,
à son frère de résister ; dans l'autre, il lui prescrivait de
prendre avec Kerverseau tous les arrangemens de conciliation possibles. La première devait être soigneusement
cachée par ces officiers, et la seconde exhibée au cas où
ils auraient été faits prisonniers. On verra ce qui en advint. Il allait de nouveau continuer sa route, quand il reçut [1802] CHAPITRE I. 43 du général Vernet et de Madame Louverture, des lettres
<qui lui annonçaient l'arrivée de Placide, d'Isaac et de leur
précepteur Coisnon, à Ennery, avec une dépêche du
Premier Consul à son adresse. Cette circonstance le porta
à se rendre dans ce bourg. CHAPITRE IL Leclerc envoie à T. Louverture ses fils et M. Coisnon.-- Arrivée de T. Louverture à Ennery. — Il reçoit une lettre du Premier Consul. — Examen de ce
document.— T. Louverture quitte Ennery et va aux Gonaïves. — Il écrit à
Leclerc. — Il va à Saint-Marc et revient aux Gonaïves. —Réponse de Leclerc.
— T. Louverture persiste aie combattre. — Scène entre lui et ses enfans. —
Conduite respective d'Isaac et de Placide.— Ce dernier est élevé en grade.
—Allocution à la garde d'honneur.— Réplique à Leclerc. — Dernière réponse
de Leclerc— Réflexions sur la résolution prise par T. Louverture.— Arrivée
delà division Boudet au Port-au-Prince. — Conduite des officiers supérieurs
de cette ville.— Débarquement des Français. — Bardet livre le fort Bizoton.
—Combat au Port-au-Prince. — Les troupes coloniales en sont chassées. —
Conduite modérée et habile du général Boudet— Soumission des populations
dans le voisinage du Port-au-Prince. — Découverte des papiers secrets de
T. Louverture.— Dessalines arrive au Cul-de-Sac et va à Léogane. — Incendie et évacuation de cette ville. — Massacre de blancs.— Dessalines va à Jacmel, retourne au Cul-de-Sac et se rend à la Petite-Rivière de TArtibonite.
— Les Français occupent la Crqix-des-Bouquets et l'Arcahaie. — Conduite de
Charles Bélair. — Défection de Laplume et de tout le département du Sud.
—Soumission de Jacmel. — Soumission de la partie espagnole. — Incendie du
Port-de-Paix et résistance de Maurepas. En prenant possession de la ville du Cap réduite en
cendres, le général Leclerc fit occuper aussi tout le territoire qui l'avoisine immédiatement: ses postes s'étendaient jusqu'aux Mornets, canton de la paroisse del'Aculdu-Limbé. Le général Desfourneaux les commandait de ce
côté-là. [4802] chapitre h. 45 Le général Rochambeau occupait le Fort-Liberté et ses
environs. Le 7 février, Leclerc envoya deux officiers d'étalnnaj or
à bord du Jean- Jacques, pour faire venir auprès de lui M.
Coisnon, Placide et Isaac Louverture. Il y avait 48 heures
que ce vaisseau était sur la rade du Cap, et ils n'étaient
pas encore débarqués ! Leclerc leur annonça son intention de les envoyer auprès de T. Louverture. « J'ai le
« plus grand espoir, dit-il aux jeunes gens, de m'enten-
« dre avec votre père ; il était absent, il n'a pu rien or-
« donner. Il est nécessaire que vous lui apportiez la lettre
« du Premier Consul, qu'il connaisse mes intentions et
« la haute opinion que j'ai de lui V. »
vaisseau était sur la rade du Cap, et ils n'étaient
pas encore débarqués ! Leclerc leur annonça son intention de les envoyer auprès de T. Louverture. « J'ai le
« plus grand espoir, dit-il aux jeunes gens, de m'enten-
« dre avec votre père ; il était absent, il n'a pu rien or-
« donner. Il est nécessaire que vous lui apportiez la lettre
« du Premier Consul, qu'il connaisse mes intentions et
« la haute opinion que j'ai de lui V. » M. Coisnon et ses élèves partirent dans la soirée et arrivèrent, le 8 dans la nuit, à Ennery, où se trouvaient madame Louverture et sa famille. Avis ayant été donné immédiatement à T. Louverture, de leur présence dans ce
bourg, il y arriva le 10, à deux heures du matin, ayant
quitté Saint-Marc dans la journée du 9. Si la femme de T. Louverture dut se réjouir du retour
de Placide et d'Isaac auprès d'elle, la joie du père qui revoyait ses enfans après six années de séparation ne fut
pas moins vive. Mais ce père était en même temps le chef
d'un pays qu'une armée venait d'envahir pour lui ravir
sa position. Après avoir témoigné à M. Coisnon sa reconnaissance pour les soins qu'il avait donnés à l'éducation
de ses fils, il leur demanda s'il était vrai, comme il l'avait
appris, qu'ils fussent porteurs d'une lettre du Premier
Consul pour lui. 1 Mémoires d'Isaac Louverture. Selon P. de Lacroix, la terre avait refusé des
pilotes à la frégate qui portait ces jeunes gens, et qui se présenta devant le
Cap le 4 février. C'est encore une excuse qu'il a inventée en faveur de Leclerc -..
Isaac dit le contraire 46 ÉP1I)FS sun l'histoire d'haïti. M. Coisnon lui remit alors cette lettre qui était renfermée
dans une boîte en vermeil ; le sceau de la République
française y était attaché par un cordon de soie. Cet appât était sans doute calculé pour faire impression sur l'esprit et le cœur de T. Louverture, en lui prouvant que le
Premier Consul le traitait avec une haute considération. « T. Louverture prit cette lettre et la parcourut rapi-
« dément, » suivant les mémoires de son fils. Et d'après
son propre mémoire : <r Le précepteur me remit effecti-
« vement une lettre que j'ouvris et lus jusqu'à moitié ;
« puis, je la refermai, en disant que je me réservais de
a la lire dans un moment où je serais plus tranquille. » Voilà la vérité sur ce fait, démentant la relation de P.
de Lacroix, qui prétend que T. Louverture lut et relut
cette lettre plusieurs fois, comme si elle était de nature à
absorber un esprit de sa trempe. IJ faut la produire ici. Au citoyen Toussaint Louverture, général en chef de l'armée de
Saint-Domingue '. Citoyen général, La paix avec l'Angleterre et toutes les puissances de l'Europe, qui
vient d'asseoir la République au premier degré de puissance et de grandeur, meta même le gouvernement de s'occuper de la colonie de SaintDomingue. Nous y envoyons le citoyen général Leclerc, notre beaufrère, en qualité de capitaine-général, comme premier magistrat de la
Colonie. Il est accompagné de forces convenables pour faire respecter
la souveraineté du peuple français. C'est dans ces circonstances que
nous nous plaisons à espérer que vous allez nous prouver, et à la
France entière, la sincérité des sentimens que vous avez constamment
exprimés dans les différentes lettres que vous nous avez écrites.
Domingue. Nous y envoyons le citoyen général Leclerc, notre beaufrère, en qualité de capitaine-général, comme premier magistrat de la
Colonie. Il est accompagné de forces convenables pour faire respecter
la souveraineté du peuple français. C'est dans ces circonstances que
nous nous plaisons à espérer que vous allez nous prouver, et à la
France entière, la sincérité des sentimens que vous avez constamment
exprimés dans les différentes lettres que vous nous avez écrites. ' Nous affirmons de nouveau avoir vu un arrêté du Premier Consul, du 17
pluviôse an 9 (6 février 1801), qui conférait à T. Louverture le titre de capitaine-général. Il paraît qu'il ne lui fut pas envoyé, probablement parce qu'on
aura appris, en France, la détention de Roume au Dondon, et la prise de possession de l'Est. Quant au titre de gouverneur général qu'il prit lui-même, il
est tout naturel qu'il ne dût pas être ainsi qualifié par le Premier Consul, [1802] CHAPITRE II. !" Nous avons conçu pour vous de V estime, et nous nous plaisons à
reconnaître et à proclamer les grands services que vous avez rendus
au peuple français; si son pavillon flotte sur Saint-Domingue, c'est à
vous et aux braves noirs quil le doit. Appelé par vos talens et la force des circonstances au premier commandement, vous avez détruit la guerre civile, mis un frein à la
persécution de quelques hommes féroces, remis en honneur la religion et le culte de Dieu de qui tout émane. La constitution que vous avez faite, en renfermant beaucoup de
bonnes choses, en contient qui sont contraires à la dignité et à la souveraineté du peuple français, dont Saint-Domingue ne forme qu'une
portion. Les circonstances où vous vous êtes trouvé, environné de tous côtés
d'ennemis, sans que la métropole puisse ni vous secourir, ni vous alimenter,oui rendu légitimes les articles de cette constitution qui pourraient ne pas l'être ; mais aujourd'hui que les circonstances ont si heureusement changé, vous serez le premier à rendre hommage à la souveraineté de la nation qui vous compte au nombre de ses plus illustres
citoyens par les services que vous lui avez rendus, et par les talens
et la force de caractère dont la nature vous a doué. Une conduite contraire serait inconciliable avec l'idée que nous avons conçue de vous.
Elle vous ferait perdre vos droits nombreux à la reconnaissance de
la République, et creuserait sous vus pas un précipice qui, en vous
engloutissant, pourrait contribuer au malheur de ces braves jioirs
dont nous aimons le courage, et dont nous nous verrions avec peine
obligé de punir la rébellion. Nous avons fait connaître à vos enfans et à leur précepteur les sentimens qui nous animaient, et nous vous les renvoyons. Assistez de vos conseils, de votre influence et de vos talens le capitaine-général. Que pouvez-vous désirer ? La liberté des noirs ? Vous
savez que dans tous les pays où nous avons été, nous l'avons donnée
aux peuples qui ne l'avaient pas * . De la considération, des honneurs, de la fortune ? Ce n'est pas après les services que vous avez
rendus, que vous pouvez rendre encore dans cette circonstance, avec
les sentimens particuliers que nous avons pour vous, que vous devez
les renvoyons. Assistez de vos conseils, de votre influence et de vos talens le capitaine-général. Que pouvez-vous désirer ? La liberté des noirs ? Vous
savez que dans tous les pays où nous avons été, nous l'avons donnée
aux peuples qui ne l'avaient pas * . De la considération, des honneurs, de la fortune ? Ce n'est pas après les services que vous avez
rendus, que vous pouvez rendre encore dans cette circonstance, avec
les sentimens particuliers que nous avons pour vous, que vous devez 1 Alors, comment expliquer l'assurance donnée ensuite, en 1803, au bon
amiral Truguet, qu'il eût été pendu à un màt, s'il fût allé en Egypte précheç
la liberté des Noirs on des Arabes ? (Voyez tome 4, page 464) 48 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. être incertain sur votre considération, votre fortune, et les honneurs
qui vous attendent. Faites connaître aux peuples de Saint-Domingue que la sollicitude
que la France a toujours portée à leur bonheur, a été souvent impuissante par les circonstances impérieuses de la guerre ; que les hommes
venus ducontinent pour l'agiter et alimenter les factions étaient le produit des factions qui elles-mêmes déchiraient la patrie1 ; que désormais la paix et la force du gouvernement assurent leur prospérité et
leur liberté. Dites-leur que, si la liberté est pour eux le premier des
biens, ils ne peuvent en jouir qu'avec le titre de citoyens français^ et
que tout acte contraire aux intérêts de la patrie, à l'obéissance qu'ils
doivent au gouvernement et au capitaine-général qui en est le délégué,
serait un crime contre la souveraineté nationale, qui éclipserait leurs
services et rendrait Saint-Domingue le théâtre d'une guerre malheureuse où des pères et des enfans s'entre-égorgeraient. Et vous, général, songez que si vous êtes le premier de votre couleur qui soit arrivé
à une si grande puissance, et qui se soit distingué par sa bravoure et
ses talens militaires, vous êtes aussi devant Dieu et nous, le principal
responsable de leur conduite. S'il était des malveillans qui disent aux individus qui ont joué le
principal rôle dans les troubles de Saint-Domingue, que nous venons
pour rechercher ce qu'ils ont fait pendant les temps d'anarchie, assurez-les que nous ne nous informerons que de leur conduite dans cette
dernière circonstance, et que nous ne rechercherons le passé que pour
connaître les traits qui les auraient distingués dans la guerre qu'ils
ont soutenue contre les Espagnols etlesAnglais,quiont été nos ennemis. Comptez sans réserve sur notre estime, et conduisez-vous comme
doit le faire un des principaux citoyens de la plus grande nation du
monde, Paris, le 27 brumaire an 10 (18 novembre 1801). Le Premier Consul, Bonaparte. P. de Lacroix a fait, à l'égard de cette lettre, la même
remarque qu'à l'égard de la proclamation : c'était assez 1 Polvérel elSonthonax, qui avaient été envoyés par les Girondins, qui
mécontentèrent les colons par la liberté générale, — les colons, qui eurent
tant d'influence sur l'expédition de 1802 : langage semblable au discours de
Bernard Rorgella. (Voir au t. 4, p. 375.)
. de Lacroix a fait, à l'égard de cette lettre, la même
remarque qu'à l'égard de la proclamation : c'était assez 1 Polvérel elSonthonax, qui avaient été envoyés par les Girondins, qui
mécontentèrent les colons par la liberté générale, — les colons, qui eurent
tant d'influence sur l'expédition de 1802 : langage semblable au discours de
Bernard Rorgella. (Voir au t. 4, p. 375.) [1802] CHAPITRE II. 49 naturel qu'il y trouvât encore un chef-d'œuvre de rédaction politique. Mais il paraît que T.Louverture ne partagea
point son admiration, puisqu'il ne s'empressa pas d'aller
se jeter dans les bras du capitaine-général. Pour nous qui sommes, comme lui, de la race noire,
nous y remarquons certains passages à indiquer à nos
lecteurs nationaux, et avec d'autant plus de raison,
que le temps a fait mettre au grand jour bien des particularités qui expliquent parfaitement la pensée secrète du
Premier Consul. D'abord, il reconnaissait les grands services rendus par
T. Louverture et les braves noirs qui le secondèrent, pour
assurer le triomphe du pavillon français à Saint-Domingue ; et cependant, non-seulement on lui enlevait la position que ces services lui avaient acquise et à laquelle le
gouvernement français l'avait porté et maintenu jusquelà ; mais on l'avertissait qu'en cas qu'il ne se soumît pas
à sa destitution ou révocation, il serait englouti dans un
précipice, en entraînant avec lui les braves noirs qui ne
seraient alors que des rebelles ! Y avait-il justice à rendre
les noirs responsables de la désobéissance que pourrait
montrer leur chef dans cette circonstance ? Qui ne voit
dans une telle déclaration, le prétexte que se donnait d'avance le Premier Consul pour rétablir l'esclavage à SaintDomingue, comme dans les autres possessions de la France? Qui n'y voit une suite d'idées conçues depuis qu'il fût
parvenu au suprême pouvoir et dont l'article du Moniteur
du 15 nivôse an 8 offrait déjà l'expression, deux mois
après le 18 brumaire? Il n'y avait donc aucune sincérité, lorsqu'on déclarait
que les noirs étaient des citoyens français; il n'y avait de sincère que la menace faite de considérer leurs services
t. y. 4 50 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. comme éclipsés, par le moindre acte de désobéissance au
capitaine-général ; et c'est sans doute parce que Leclerc
avait bien étudié ses instructions secrètes, qu'il agit comme
il a fait, pour porter et T. Louverture et les noirs à la ré^
sistance, afin d'en faciliter Je plan. Sous ce rapport, il
faut l'avouer, une telle conduite était vraiment un chefd'œuvre de politique l. Mais aussi, restait la part des
événemens imprévus et dirigés par la Providence, qui sait
si bien réduire au néant toutes les plus habiles conceptions humaines,
erc
avait bien étudié ses instructions secrètes, qu'il agit comme
il a fait, pour porter et T. Louverture et les noirs à la ré^
sistance, afin d'en faciliter Je plan. Sous ce rapport, il
faut l'avouer, une telle conduite était vraiment un chefd'œuvre de politique l. Mais aussi, restait la part des
événemens imprévus et dirigés par la Providence, qui sait
si bien réduire au néant toutes les plus habiles conceptions humaines, Nous remarquons encore un autre passage dans cette
lettre : c'est celui qui est relatif à la guerre civile que T.
Louverture avait détruite, en mettant un frein à la persécution de quelques hommes féroces. Il n'y avait eu à
Saint-Domingue de véritable guerre civile, que celle entre
T. Louverture et Rigaud ; car celle faite aux Anglais était
une guerre contre l'étranger, et la lutte soutenue contre
les colons ne constituait que des troubles, des agitations
politiques. En la détruisant, en réprimant ces hommes
féroces, il est donc entendu que cest de Rigaud et de son
parti qu'il s'agissait, puisque les vaincus avaient été souvent représentés en France, depuis 1796, comme persécutant les blancs, voulant égorger les Européens pour
assurer le triomphe de la couleur jaune, en asservissant
les noirs-. Cependant, Rigaud et ses officiers faisaient
partie de l'expédition française ! On verra bientôt que
d'autres ont été transportés de Cuba pour les rejoindre. Et
plus tard, l'on a dit que c'était sur les hommes de couleur i « Le gouvernement de France avait prescrit au général Leclerc jus.'
« qu aux plus petits détails de la conduite qu'il devait tenir en débarquant
P. de Lacroix, t. 2, p 113.) \ Voyez à ce sujet t. 3, p. 195 et suivantes. [1802] CHAPITRE II. ;>1 que la France comptait pour assurer son empire dans la
colonie contre les noirs Encore une fois, ne sommes -nous pas autorisé à accréditer l'assertion d'Isaac Louverture, à croire ce que la pénétration de Pétion lui fit découvrir, sur le projet formé
de déporter Rigaud et les autres à Madagascar ? Enfin, après avoir parcouru la lettre du Premier Consul,
T. Louverture s'entretint avec ses enfans et M. Goisnon,
qui lui rapportèrent les paroles proférées aux Tuileries et
celles que le général Leclerc avait prononcées au Cap.
Mais il observa judicieusement que les faits ne répondaient pointa toutes ces déclarations verbales et écrites.
M. Coisnon l'engagea à aller au Cap , auprès de Leclerc. Il repoussa ce conseil , par la raison que la conduite du capitaine-général ne lui inspirait aucune confiance ; d'ailleurs, Leclerc ne lui avait pas écrit pour appuyer les promesses du Premier Consul. C'eût été perdre
de sa dignité que de faire une telle démarche, il faut en
convenir; et il s'y connaissait trop pour s'abaisser à ce
point. Il promit cependant que, rendu aux Gonaïves, il
écrirait lui-même à Leclerc, en envoyant M. Granville,
Français d'une grande respectabilité, qui y dirigeait l'éducation de son jeune fils nommé Saint- Jean.
lui avait pas écrit pour appuyer les promesses du Premier Consul. C'eût été perdre
de sa dignité que de faire une telle démarche, il faut en
convenir; et il s'y connaissait trop pour s'abaisser à ce
point. Il promit cependant que, rendu aux Gonaïves, il
écrirait lui-même à Leclerc, en envoyant M. Granville,
Français d'une grande respectabilité, qui y dirigeait l'éducation de son jeune fils nommé Saint- Jean. T. Louverture ne resta que 2 heures avec sa famille.
Le 10 février, il se porta aux Gonaïves, d'où il expédia effectivement M. Granville , en le faisant accompagner à
Ennery par P. Fontaine. Ils y arrivèrent dans la nuit du
H au 12. MM. Granville et Coisnon, Placide et Isaac partirent pour le Cap. La lettre qu'ils remirent à Leclerc disait : « qu'il ne dépendait que de lui de perdre entièrement
« la colonie ou de la conserver à la France ; que T. Lou52 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE IMIAÏTI. « verture était prêt à se soumettre aux ordres du gouver-
« nement français, en entrant en arrangement avec le
« capitaine-général, mais à condition qu'il fît cesser toute
« espèce d'hostilités. » Dans l'intervalle, T. Lou verture se porta à Saint-Marc,
sur l'avis qu'il reçut, que deux vaisseaux avaient canonné
cette ville : ils avaient été repoussés par le colonel Gabart.
L'ex-gouverneur revint aux Gonaïves pour attendre la
réponse du capitaine-général. Le 14 , cette réponse lui fut apportée par Placide et
Isaac, l'âge de MM. Granville et Coisnon, et la crainte
d'événemens sinistres sur la route les ayant portés à resT
ter au Cap. Leclerc « invitait T. Louverture à venir auprès de lui ;
« il lui promettait d'oublier le passé, de le proclamer
«■le premier lieutenant du capitaine-général dans la
« colonie, s'il se soumettait à ses ordres, sinon qu'il le
« déclarerait ennemi du peuple français et le mettrait hors
« la loi. En lui accordant au surplus quatre jours pour se
< décider, il l'informait qu'il avait donné l'ordre à ses gér
« nérauxde marcher contre lui; mais que le général Boudet
« s'arrêterait à l'Artibonite, jusqu'à sa décision. » C'est alors que se passa une scène émouvante entre le
père et les deux fils, — l'un adoptif, — l'autre naturel.
Comme de raison, on n'en trouve la relation, ni dans
les mémoires publiés par Isaac, ni dans le mémoire adressé
au Premier Consul par T. Louverture : l'un et l'autre ne
pouvaient avouer ce qui eut lieu en cette circonstance. Mais il paraît que, résolu à se défendre, irrité par les
menaces de Leclerc, T. Louverture, en déclarant à ses
enfans sa détermination de combattre, leurlaissa la liberté
d'embrasser le parti qui leur plairait : — de rester au-
les mémoires publiés par Isaac, ni dans le mémoire adressé
au Premier Consul par T. Louverture : l'un et l'autre ne
pouvaient avouer ce qui eut lieu en cette circonstance. Mais il paraît que, résolu à se défendre, irrité par les
menaces de Leclerc, T. Louverture, en déclarant à ses
enfans sa détermination de combattre, leurlaissa la liberté
d'embrasser le parti qui leur plairait : — de rester au- [1802J CHAPITRE II. 55 près de lui pour partager son sort, — ou de retourner
auprès de Leclerc pour défendre la cause de la France à
laquelle ils devaient leur éducation. Il ajouta que, quel que
fût le parti qu'ils choisiraient, il les estimerait toujours. Placide et Isaac essayèrent, par des supplications, de le
porter à renoncer à sa résolution de combattre l'armée
française; mais ce fut en vain. Alors lsaac, son propre
fils, lui déclara qu'il ne porterait jamais les armes contre
la France, qu'il lui resterait toujours fidèle. Placide, au
contraire, simple fils d'adoption, reconnaissant des bontés
de T. Louverture, et se dévouant, s'identifiant avec lui ,
lui déclara qu'il le suivrait partout pour subir la même
destinée que lui. Ce dut être néanmoins un moment douloureux pour le
cœur de T. Louverture, de se voir abandonné par son
propre fils, dans une telle conjoncture ! Mais heureux et
fier du dévouement de Placide, il le promut immédiatement au grade de chef d'escadron. Réunissant aussitôt le bataillon et les deux escadrons
de sa garde d'honneur qui étaient aux Gonaïves, il leur
présenta Placide, avec cet orgueil qui sied si bien à un
père et un chef dans une circonstance semblable ; il leur
dit que la réponse qu'il avait reçue de Leclerc ne lui
laissait aucune alternative ; qu'il était résolu à combattre
pour défendre la liberté qu'on voulait ravir aux noirs.
A ces mots, tous ces braves répondirent : « Nous combattrons avec vous. » Encouragé par -l'attitude de cette poignée de défenseurs, T. Louverture répondit à Leclerc : « qu'il ne se
« rendrait pas auprès de lui au Cap ; que sa conduite ne
« lui inspirait pas assez de confiance ; qu'il était prêt à lui
« remettre le commandement de la colonie , mais qu'il ne 54 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. « voulait pas être son lieutenant-général. » Il ajouta
« qu'il contribuerait de tout son pouvoir au rétablisse-
« ment de l'ordre et de la tranquillité 5 mais que si Leclerc
« persistait à marcher contre lui, il se défendrait, quoi-
« qu'il eût peu de troupes. »
confiance ; qu'il était prêt à lui
« remettre le commandement de la colonie , mais qu'il ne 54 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. « voulait pas être son lieutenant-général. » Il ajouta
« qu'il contribuerait de tout son pouvoir au rétablisse-
« ment de l'ordre et de la tranquillité 5 mais que si Leclerc
« persistait à marcher contre lui, il se défendrait, quoi-
« qu'il eût peu de troupes. » Cette réplique fut apportée à Leclerc par une ordonnance qui revint dire de sa part à T. Louverture, « qu'il
« n'avait point de réponse à lui faire, et qu'il entrait en
« campagne. » On était alors au 16 février; Nous avons relaté tous les faits ci-dessus, d'après les
mémoires de T. Louverture et d'Isaac. Mais, en l'absence
d'un texte précis de l'un et de l'autre sur la scène qui eut
lieu entre l'ex-gouverneur et ses fils, le lecteur concevra
que nous avons dû nous en tenir à ce qu'il y a de vraisemblable, pour ne pas courir le risque de faire un roman, de même que Pamphile de Lacroix. Selon cet auteur, on avait su au Cap les détails de cette scène par
une lettre d'Isaac, annonçant que la tendresse de sa mère
s'opposait à son retour1. Et, entre autres motifs que T.
Louverture fît valoir pour autoriser la résistance qu'il
allait faire au capitaine-général, il aurait dit: « qu'entre
« la France et lui il y avait sa couleur (les noirs), dont il
« ne pouvait compromettre les destinées en se mettant à la
« merci d'une expédition dans laquelle figuraient plu-
« sieurs généraux blancs (Desfourneaux, Rochambeau,
« Kerverseau), ainsi que Rigaud, Pétion, Boyer, Chanlat-
« te, etc., tous ses ennemis personnels... et que, si l'on ne
« savait pas ménager les noirs lorsqu'ils avaient encore 1 Lettre adressée à Leclerc, d'après l'ouvrage de Thibaudcau, t. 3, p. 123. [1802] CHAPITRE II. 55 « quelque puissance, que serait-ce lorsque lui et les siens
« n'en auraient plus ? 4 . » Si tels furent les motifs qu'il allégua pour justifier sa résistance aux yeux de ses enfans, T. Louverture se présentait donc comme étant le chef d'un parti politique, de
celui des noirs, dont il se croyait appelé à sauvegarder la
liberté, menacée par l'expédition française. Car, autrement, sa résistance eût été illégitime, contraire à l'obéissance qu'il devait aux ordres de la France. Dans ce cas, sa
position à l'égard de Leclerc n'était-elle pas semblable
à celle de Rigaud envers lui, en 1799 ? Rigaud, chef d'un
parti politique, avait donc pu résister à ses ordres, afin
de sauvegarder aussi les hommes de son parti. Quoi qu'il en soit, il est constant qu'ïsaac ne fut pas
plus touché du dévouement que montra la garde d'honneur que de celui de Placide : il persista dans son idée de
rester au moins neutre entre son père représentant les
noirs, et Leclerc représentant les blancs. Nous respectons
trop les convictions des hommes, pour nous permettre la
moindre censure sur sa conduite en cette circonstance,
Quoique fils de T. Louverture, il ne conservait pas moins
le droit de choisir entre la France et lui. Probablement,
les paroles du Premier Consul l'avaient convaincu que
son gouvernement ne se proposait pas de rétablir l'esclavage des noirs.
ée de
rester au moins neutre entre son père représentant les
noirs, et Leclerc représentant les blancs. Nous respectons
trop les convictions des hommes, pour nous permettre la
moindre censure sur sa conduite en cette circonstance,
Quoique fils de T. Louverture, il ne conservait pas moins
le droit de choisir entre la France et lui. Probablement,
les paroles du Premier Consul l'avaient convaincu que
son gouvernement ne se proposait pas de rétablir l'esclavage des noirs. Mais toutefois, sa détermination nous fournit une nouvelle occasion de soutenir le droit qu'avaient Pétion, Du* 1 Nous doutons qu'il ait mentionné ni Rigaud ni les autres officiers de couleur ; A. Chanlatte n'était pas de l'expédition. Voyez au chap. IV ci-après, ce
que nous disons de son abstention à récriminer contre aucun d'eux, et les
paroles qu'ïsaac rapporte de fui à propos de Rigaud. P. de Lacroix brode souvent dans ses Mémoires. 56 ÉTUDES SUR l'hTSTOIRK d'haÏTI. pont, Bellegarde et Millet, exceptés de l'amnistie de i8007
de choisir eux-mêmes le parti politique qui leur parut
meilleur, d'après leurs convictions. En 1802, si T. Louverture laissa un libre choix à ses enfans, il eut tort d'en
vouloir à ces officiers à cette époque : ils n'étaient pas plus
obligés de soutenir sa cause contre Rigaud, que son propre fils contre l'autorité française qui venait lui enlever le
pouvoir. Ce ne fut pas la couleur de Rigaud qui porta Pétion et les autres à passer dans les rangs de son armée,
de même que ce ne fut pas la couleur de Leclerc qui détermina Isaac ; mais bien lesidées politiques qu'ils attachaient
à l'une et l'autre cause, dans ces deux circonstances. Néanmoins, Placide, fils d'un mulâtre, n'était pas le
seul de sa classe qui donnait alors à T. Louverture des témoignages de son attachement. Le général Vernet, qui
avait épousé sa nièce, femme de couleur aussi; le chef
d'escadron Morisset^ de sa garde d'honneur ; le capitaine
Marc Coupé, son aide de camp, et d'autres encore, restèrent attachés à l'ex-gouverneur de Saint-Domingue. En
les voyant autour de lui, en apprenant la conduite de
Gabart à Saint-Marc, celle de Lamartinière, ancien officier
du Sud, au Port-au-Prince, il dut se convaincre qu'il avait
eu tort de généraliser ses persécutions contre cette
classe ; et tout fait penser, en effet, qu'il reconnut alors
qu'il avait été la dupe de cette politique perverse qui l'arma contre elle. Les habitans des Gonaïves n'ignoraient pas la dernière
réponse faite par Leclerc à l'ex-gouverneur ; et le voyant
disposé à combattre, ils le supplièrent de permettre l'envoi d'une députation auprès du capitaine-général, pour
essayer de le détourner de son projet de marcher contre
lui. T. Louverture le permit 5 mais, parvenue au Cap, la [1802] CHAPITRE II. 57 dépulation n'obtint aucun succès dans sa démarche. Et il
faut convenir que dans la situation des choses, la guerre
seule devait décider entre Leclerc, qui était envoyé par la
France pour gouverner la colonie, et T. Louverture qui
ne voulait pas se soumettre à son autorité.
pour
essayer de le détourner de son projet de marcher contre
lui. T. Louverture le permit 5 mais, parvenue au Cap, la [1802] CHAPITRE II. 57 dépulation n'obtint aucun succès dans sa démarche. Et il
faut convenir que dans la situation des choses, la guerre
seule devait décider entre Leclerc, qui était envoyé par la
France pour gouverner la colonie, et T. Louverture qui
ne voulait pas se soumettre à son autorité. Laissons le Premier des Noirs se préparant aux combats,
pour relater les événemens qui eurent lieu au Port-auPrince, et dans tout l'Ouest et le Sud. Le 3 février dans l'après-midi, l'escadre commandée
par l'amiral Latouche Tréville avait paru devant cette
ville. Le général Boudet envoya le chef de brigade Sabès,
son aide de camp, dans un canot parlementaire sous les
ordres de l'officier de marine Gémont. Sabès était porteur
de la proclamation du Premier Consul, pour la remettre
aux autorités de la place et la répandre parmi les habitans. Chargé d'en prendre le commandement, Boudet fit
sommer les autorités militaires de la lui livrer. Le général Agé, commandant de l'arrondissement, le colonel
Dalban, commandant de la place, le chef de bataillon Lacombe, directeur de l'arsenal, tous trois Français, le voulaient bien : ils partageaient naturellement les sentimens
des colons et de tous les blancs qui habitaient le Port-auPrince, du préfet apostolique Lecun qui s'empressa de travailler les esprits, et disons-le, de la généralité des mulâtres
et des noirs : tous désiraient en finir avec le despotisme de
T. Louverture, et de Dessalines, commandant des départemens de l'Ouest et du Sud. La ville avait pour garnison un bataillon à pied de la
garde d'honneur, sous les ordres du chef de brigade Magny, un escadron sous ceux de Monpoint, un bataillon de
la 3e demi-brigade sous ceux de Lamartinière, et un autre o8 ÉTUDES SUR. L' HISTOIRE D' HAÏTI. delà 15e sous ceux de Bardet, ces deux derniers anciens
officiers du Sud. Magny, Monpoint et Lamartinière restèrent attachés à T . Louverture ; ils voulurent défendre
la place contre les troupes françaises; mais Bardet partageait les sentimens de son bataillon, composé des soldats
du Sud : il dissimula* pour agir en faveur des Français dans
le moment opportun. Lamartinière, d'un courage éprouvé, d'un caractère
fougueux, devint prépondérant dans cette circonstance ;
il communiqua son énergie aux soldats qu'il commandait
et à ceux de la garde d'honneur, retenus également dans
les rangs de ce corps d'élite par Magny et Monpoint. Magny avait ce courage calme, cette bravoure raisonnée qui
ne redoutent rien; doué d'une grande fermeté, mais modéré en même temps, il s'efforçait de tempérer la fougue
de Lamartinière.
caractère
fougueux, devint prépondérant dans cette circonstance ;
il communiqua son énergie aux soldats qu'il commandait
et à ceux de la garde d'honneur, retenus également dans
les rangs de ce corps d'élite par Magny et Monpoint. Magny avait ce courage calme, cette bravoure raisonnée qui
ne redoutent rien; doué d'une grande fermeté, mais modéré en même temps, il s'efforçait de tempérer la fougue
de Lamartinière. La résolution de ces trois officiers supérieurs en imposa
au général Agé et au colonel Dalban. Sabès et Gémont,
arrivés dans la soirée, avaient dû passer la nuit dans la
place. Le 4 février, Agé voulut les renvoyer ; mais les trois
officiers qui dominaient le contraignirent à les garder en
otages. C'était violer, et les lois de la guerre et le droit des
gens ; mais on verra qu'ils servirent ensuite à la soumission de T. Louverture. Agé dut envoyer un de ses aides de
camp avec une lettre adressée au général Boudet, pour
lui déclarer qu'en l'absence de T. Louverture et de Des-.
salines, on ne pouvait recevoir ni l'escadre ni les troupes
de débarquement. Cependant Agé chargea secrètement
cet officier de dire de vive voix à Boudet, que son autorité
était méconnue parce qu'il était blanc. C'était inviter
Boudet à brusquer une attaque contre la place. Néanmoins, le général Boudet, qui avait des sentimens [1802] CHAPITRE H. 59 élevés, et qui a fait preuve par la suite de beaucoup de modération, pensa qu'il était convenable d'adresser une lettre aux officiers supérieurs opposés à son débarquement,
pour les inviter à ne faire aucune résistance. Selon P. de
Lacroix qui était chef d'état-major de la division française ,
ils lui répondirent : « que d'après les services rendus par
« les noirs à la France et à la colonie, ils étaient indignés
« de voir que le nomde leur général en chef (T. Louverture)
« ne fût pas même cité dans la proclamation du Premier
« Consul ; que ce silence décelait de mauvaises intentions ;
« mais que des mesures pour conserver la liberté étaient
« prises depuis longtemps ; que si l'on brusquait un dé-
« barquemeht, sans les ordres du gouverneur général T.
« Louverture, il serait tiré trois coups de canon d'alarme,
« et que ce signal, répété de morne en morne, serait celui
« de l'incendie de la colonie et de regorgement de tous
« les blancs. » Si telle fut la réponse des officiers supérieurs, elle était
convenable par les menaces faites dans le but d'empêcher
le débarquement ; mais non avec le projet arrêté, quant
aux blancs, de les mettre réellement à exécution: car,
quoique les blancs fussent satisfaits de l'arrivée de l'expédition française, on n'avait pas plus le droit de les égorger,
que d'égorger les mulâtres et les noirs qui l'étaient aussi. Quand H. Christophe écrivit à Leclerc, il menaça d'incendierle Cap, mais non pas d'égorger les blancs ; il n en
fit pas tuer un seul, et il fit bien. Sa modération envers
eux mérite des éloges.
,
quoique les blancs fussent satisfaits de l'arrivée de l'expédition française, on n'avait pas plus le droit de les égorger,
que d'égorger les mulâtres et les noirs qui l'étaient aussi. Quand H. Christophe écrivit à Leclerc, il menaça d'incendierle Cap, mais non pas d'égorger les blancs ; il n en
fit pas tuer un seul, et il fit bien. Sa modération envers
eux mérite des éloges. Après la réponse faite au général Boudet, Lamartinière
se porta à l'arsenal pour avoir des munitions pour les
troupes ; et sur le refus opiniâtre du chef de bataillon
Lacombe, qui alléguait que le général Agé ne lui en avait GO ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. pas donné l'ordre, Lamartinière le tua d'un coup de pistolet et fît prendre les munitions. Cette violence nous
semble avoir été cruelle et inexcusable : avec les forces
dont il disposait, Lamartinière pouvait se saisir de la personne du directeur de l'arsenal et le paralyser. Mais il est
évident que par cette action énergique, il voulait produire
la terreur au Port-au-Prince, pour empêcher les défections.
Afin de compléter la mesure , il fit arrêter une certaine
quantité de blancs, qui furent gardés à vue dans les casernes, comme des otages. Bardet fut envoyé au fort Bizoton avec une partie de
son bataillon de la 13me, tandis que l'autre partie occupait
le blockhaus connu sous le nom de Dessources ou Reconquis, situé sur une position du morne L'Hôpital. Les deux
autres bataillons de cette demi-brigade, sous les ordres
de leurs commandans Jean-Louis François et Goco Herne,
tenaient alors garnison à Bayia-Hunda, dans la baie de
Neyba, où T. Louverture jetait les fondemens d'une ville ! .
Vendôme, son colonel, se trouvait dans le Sud. Il y avait au fort de Léogane, au sud du Port-au-Prince,
une compagnie de dragons de la garde d'honneur sous
les ordres de Barthélémy Marchand, et une autre de cette
garde à pied sous ceux d'Eloy Turbé. Le reste de ce corps
occupait le fort National, et les autres troupes de la 3mc
campaient en divers endroits dans l'enceinte de la ville.
Des artilleurs garnissaient les forts Sainte-Claire, SaintJoseph etdel'Ilet. Après la réponse des officiers supérieurs, le général
Boudet résolut d'opérer le débarquement de ses troupes, 1 C'est par erreur que P. de Lacroix dit que les trois bataillons de la lor
étaient au Port-au-Prince. Les Mémoires do Boisrond Tonnerre confirment
notre assertion. [1802] CHAPITRE II. (>! qui eut lieu le S février, dans la matinée, vers le Lamentin. A la vue de ce débarquement, le fort National tira trois
coups de canon d'alarme, comme on en avait menacé
le général français ; mais on ne tua aucun des blancs qui
étaient détenus aux casernes. Le général Boudet marcha sur le fort Bizoton, à la tête
de ses troupes. A son approche, Bardet envoya au-devant
de lui le capitaine noir Séraphin, ancien officier de la légion de l'Ouest, sous le prétexte de connaître ses intentions. Accueilli avec fermeté et modération en même temps
par le général Boudet, Séraphin rentra au fort et rapporta
ses paroles, tandis les Français avançaient aux cris de :
Vive la République ! Vive la Liberté ! Préparés tous à la
défection, officiers et soldats de la 1 5me y répondirent par
ceux de : Vive la France ! Vivent nos frères !
ancien officier de la légion de l'Ouest, sous le prétexte de connaître ses intentions. Accueilli avec fermeté et modération en même temps
par le général Boudet, Séraphin rentra au fort et rapporta
ses paroles, tandis les Français avançaient aux cris de :
Vive la République ! Vive la Liberté ! Préparés tous à la
défection, officiers et soldats de la 1 5me y répondirent par
ceux de : Vive la France ! Vivent nos frères ! Les hommes du département du Sud avaient trop souffert de la tyrannie de T. Louverture., pour ne pas saisir
cette occasion de s'en venger, en se soumettant aux^
Français * . Plaçant les militaires de la 1 5e dans les rangs de ses troupes, le général Boudet marcha sur le Port-au-Prince. Il envoya sommer le blockhausde se rendre à lui, on s'y refusa ;
il fit également sommer le fort Léogane de le recevoir en
ami, et reçut la même réponse. Alors la colonne fran1 A propos de cette défection, on lit le singulier passage suivant dans les
Mémoires de Boisrond Tonnerre, pour servir à l'histoire d'Haïti : « La presque totalité de la population (du Sudj avait ou croyait avoir la
« mort de quelques proches à venger; elle mettait sur le compte de T. Lou-
«■ verture tous les malheurs arrivés pendant le cours de la guerre que l'ambi-
« lion a" un chef (Rigaud) et la politique raffinée des blancs avaient suscités
« dans le Sud. • Dessalines ayant été l'exécuteur des ordres atroces de T. Louverture dans le
Sud, son secrétaire ne pouvait^ <; la vérité sur ces laits. Au reste, dans ses Mémoires, Boisrond Tonnerre se montre plutôt l'ami que l'ennemi de Rigaud. 62 études sur l'histoire d'haïti. çaise avançant toujours et détachant des bataillons sur la
droite pour contourner le fort, Magny , qui y était accouru ,
ordonna de tirer sur elle ; le feu de l'artillerie , delà mousqueterie étendit morts une centaine d'hommes et en blessa
le double : le général Pamphile de Lacroix fut du nombre
des blessés. Le blockhaus canonna la colonne, et en
même temps les forts du côté de la mer tirèrent sur
les vaisseaux: ceux-ci les réduisirent bientôt au silence,
tandis que les troupes françaises enlevaient le fort Léogane
à la baïonnette, en pénétrant dans l'enceinte du Port-auPrince. Il était nuit en ce moment. Force fut à Lamartinière, Magny et Monpoint d'abandonner la ville, après avoir opposé une faible résistance
au trésor, d'où ils enlevèrent quelques fonds. Ils se retirèrent à la Croix-des-Bouquets, en laissant des soldats qui
furent faits prisonniers et dont la vie fut respectée. Le chef
de brigade Sabès et l'officier de marine Gémont furent traînés, malgré eux, par les troupes coloniales : leurs jours
furent aussi respectés. Il en fut de même des autres blancs
qui avaient été détenus dans les casernes * .
faible résistance
au trésor, d'où ils enlevèrent quelques fonds. Ils se retirèrent à la Croix-des-Bouquets, en laissant des soldats qui
furent faits prisonniers et dont la vie fut respectée. Le chef
de brigade Sabès et l'officier de marine Gémont furent traînés, malgré eux, par les troupes coloniales : leurs jours
furent aussi respectés. Il en fut de même des autres blancs
qui avaient été détenus dans les casernes * . 1 M. Madiou affirme que tous ces hommes, déjà arrêtés, furent conduits dans
la savanne Valembrun et à Saint-Martin, où ils furent impitoyablement massacrés. (T. 2, p. 148.) Mais P. de Lacroix dit, au contraire, que la majeure partie
de ia population blanche fut traînée dans les mornes avec les deux officiers, en
ajoutant que plusieurs blancs, ayant refusé d'obéir aux révoltés et de les
suivre, furent tués sur la place. (T. 2, p. 97 et 98.) Il dit bien, ensuite, que :
« à l'affreux signal des trois coups de canon, les blancs n'avaient pas été tous
« égorgés. » Mais, en faisant intervenir de nouveaux ordres de T. Lojverturer
il avoue qu'ils furent réunis et conduits en otages dans l'intérieur des terres.
Il ne peut donc être question que de faits postérieurs à la prise du Port-auPrince. Eh bien ! nous avons lu, sur le Moniteur, un rapport de Leclerc au minisire
de la marine, où il est dit que les blancs furent emmenés avec les troupes coloniales, et une lettre d'un colon du Port-au-Prince, en date du 24 pluviôse (13
février), qui ne mentionne aucun meurtre de blancs dans cette ville; il y
est dit que ces hommes furent amenés au Mirebalais et égorgés sur l'habita- ! 1802] chapitre n. 03 Le général Boudet ne tarda pas à prendre des mesures
de police qui inspirèrent de la confiance, non-seulement
aux habitans du Port-au-Prince, mais aux cultivateurs des
campagnes qui l'a voisinent, et même aux officiers et soldats de l'armée coloniale. Par ses ordres, les officiers et
les soldats français firent bon accueil à tous sans distinction de couleur: ils trouvèrent réciprocité de leur part. Il faut dire aussi que si l'antagonisme entre le Sud
et le Nord éclata avec fureur dans la guerre civile, les
hommes de l'Ouest étaient eux-mêmes impatiens de la
domination de ceux du Nord, depuis l'évacuation des Anglais du Port-au-Prince. Les horreurs commises dans cette
ville par ordre de T. Louverture,exécutées par Dessalines
et d'autres inférieurs, avaient rendu excessivement odieux
le joug imposé aux hommes de couleur et aux cultivateurs. Dans cette disposition d'esprit, peu de jours après la
prise de possession du Port-au-Prince par les Français,
tous les officiers des environs firent leur soumission au
général Boudet, en qui l'on trouvait une grande modération et des formes propres à faciliter sa tâche. Cet officier
avait servi à la Guadeloupe, et avait été à même d'apprécier la valeur et le dévouement à la France, des noirs et
des mulâtres de cette colonie, qui la défendirent si bien
contre les Anglais ; et sachant que ceux de Saint-Domingue avaient agi de même, doué d'un sentiment de justice,
il était naturellement porté à vouloir assurer l'empire de
la métropole, plus par la persuasion et les bons procédés
que par la rigueur.
avait servi à la Guadeloupe, et avait été à même d'apprécier la valeur et le dévouement à la France, des noirs et
des mulâtres de cette colonie, qui la défendirent si bien
contre les Anglais ; et sachant que ceux de Saint-Domingue avaient agi de même, doué d'un sentiment de justice,
il était naturellement porté à vouloir assurer l'empire de
la métropole, plus par la persuasion et les bons procédés
que par la rigueur. lion Chitry. Là, en effet, fut un champ de carnage dont il sera question plus
avant; et ce fut par ordre de Dessalines, d'après les instructions de T. Louverture. 64 ÉTUDES SUR L'ilïSTOïRE DIIAÏTI. Et c'est encore une chose à remarquer, dans cette sorte
de destinée qui échut aux anciennes provinces de SaintDomingue. Nous avons déjà signalé la différence qui existait entre le caractère et les idées respectives de Sonthonax et de Polvérel, et l'influence qu'ils exercèrent sur la
marche de la révolution, le premier dans le Nord, — le
second dans l'Ouest et le Sud. On avait ensuite vuLaveaux,
Perroud, Sonthonax, ce dernier revenu dans la colonie,
continuer dans le Nord le système d'une administration
despotique, exciter par leur exemple les chefs militaires
au même système qui, d'ailleurs, était en rapport avec les
idées régnantes dans cette province. Eh bien! l'armée française arrive dans la colonie, et le
sort envoie encore dans le Nord ce Rocharnbeau, qui y
avait servi sous Sonthonax, Leclerc et d'autres généraux,
agissant immédiatement sous lui, qui croient, qui s'imaginent que le meilleur moyen de réussir est d'employer la
rigueur, — tandis que la destinée de l'Ouest et du Sud
y amène le général Boudet, d'un caractère et de sentimens tout opposés, et qui réussit complètement par des
mesures de persuasion qui lui concilient les esprits. Les deux bataillons de la 15e qui étaient à Bayia-Hunda, apprenant ces faits, vinrent aussi se réunir aux détachemens français qui ne tardèrent pas à occuper la Croixdes-Bouquets. Ce fut surtout Jean-Louis François qui les
entraîna, Coco Herne ayant vainement essayé de résisterau torrent. Le général Agé et le colonel Dalban avaient fait leur
soumission à leurs compatriotes, comme il était naturel de l'attendre de leur part : militaires, ils devaient reconnaître l'autorité de leur patrie. Mais Lecun, préfet apostolique et curé du Port-au- [1805] CHAPITRE IF. (j5 Prince, qui devait à T. Louverture d'avoir repris sa charge
après le départ d'Hédouville , qui avait contribué à le perdre par ses basses flatteries ; qui aurait dû se ressouvenir
que la fonction du prêtre est de se tenir en dehors des
choses politiques, Lecun se transporta auprès du général
Boudet, suivi de son clergé et de dévots et dévotes, pour
le féliciter du succès de ses armes contre le monstre dont
le despotisme opprimait la colonie : ainsi il parla de l'exgouverneur. Pouvait-on attendre autre chose de ce prêtre
dont les mœurs déréglées occasionnèrent plus d'une fois
le scandale le plus dégoûtant parmi ses ouailles? Que de
torts n'aurait pas faits à la religion catholique, la conduite d'une grande partie de ses prêtres, si les sentimens
religieux des populations de ce pays avaient été moins
sincères, moins fervens !
le despotisme opprimait la colonie : ainsi il parla de l'exgouverneur. Pouvait-on attendre autre chose de ce prêtre
dont les mœurs déréglées occasionnèrent plus d'une fois
le scandale le plus dégoûtant parmi ses ouailles? Que de
torts n'aurait pas faits à la religion catholique, la conduite d'une grande partie de ses prêtres, si les sentimens
religieux des populations de ce pays avaient été moins
sincères, moins fervens ! Une autre preuve de la loyauté et de la générosité du
général Boudet est attestée par son chef d'état-major,
Pamphile de Lacroix. Nous avons déjà cité le passage de
son livre, concernant la découverte faite par eux, dans
les papiers secrets de T. Louverture, au palais du Portau-Prince, de ce qui avait rapport à ses relations amoureuses avec des femmes blanches surtout. Cet auteur dit
à ce sujet : « En acquérant la preuve irréfragable des écarts de la
« faiblesse humaine, le général Boudet se sentit inspiré
« d'un mouvement généreux. Avant d'avoir fait ici aucune
« connaissance , s'écria-t-il, perdons toute trace de ces
« honteux souvenirs, afin de ne pas mésestimer les per-
« sonnes au milieu desquelles nous sommes destinés à vi-
« vre ; et en faisant de tristes réflexions, nous allâmes
« ensemble jeter au feu et à la mer tout ce qui pouvait
« rappeler notre pénible découverte. » T. V. O Gf> études sur l'histoire d'haïti. Cetauteur continue ainsi à l'occasion de cette découverte: « Il y avait de la grandeur d'âme dans la conduite du
« général Boudet. Le capitaine-général Leclerc lui avait
« communiqué une partie des instructions secrètes qui lui
« avaient été données. Ces instructions, dont j'ai déjà
« parlé, classaient les noirs et les blancs en catégories.
« Le temps même n'avait pas échappé au classement. De
« telle époque à telle époque on devait se conduire ainsi,
« de telle époque à telle époque on devait se conduire au-
« trernent. Comme si les prostitutions pouvaient avoir des
« témoins, un dernier paragraphe du troisième chapitre
« de ces instructions déplorables portait textuellement :
« Les femmes blanches qui se sont prostituées aux nègres,
« quel que soit leur rang, seront envoyées en France.» Nous avons signalé diverses erreurs commises par
P. de Lacroix; mais toutes les fois qu'il affirme avoir
/«des documens ou su par lui-même ce qu'il relate, nous
ne pouvons révoquer en doute ses assertions. Or, ici, s'il
affirme aussi positivement ce qui a rapport aux instructions secrètes, c'est en vain que les mémoires de SainteHélène prétendent qu'elles sont restées inconnues après
la mort de Leclerc ; et l'on ne doit point s'étonner qu'ils
aient cherché à relever les indiscrétions de P. de Lacroix. Et est-il encore étonnant que ces instructions secrètes
contenaient de telles prescriptions, de telles catégories,
quand Malouet y avait contribué? Lorsque nous arriverons à l'année 1814, on verra celles qu'il donna à ses trois
agens envoyés à Haïti, en sa qualité de ministre de
Louis XVIII. C'était toujours le même homme, encroûté
de préjugés. On a vu que le 5 février, entre Saint-Michel et Saint- [1802] CHAPITRE (I. 07
nant que ces instructions secrètes
contenaient de telles prescriptions, de telles catégories,
quand Malouet y avait contribué? Lorsque nous arriverons à l'année 1814, on verra celles qu'il donna à ses trois
agens envoyés à Haïti, en sa qualité de ministre de
Louis XVIII. C'était toujours le même homme, encroûté
de préjugés. On a vu que le 5 février, entre Saint-Michel et Saint- [1802] CHAPITRE (I. 07 Raphaël, T. Louverture avait donné l'ordre à Dessalines
de se rendre en toute hâte au Port-au-Prince, par rapport
à l'escadre de l'amiral Latouche Tré ville qui y portait la
division Boudet. Dessalines ne mit que vingt-quatre heures
pour arriver dans la plaine du Cul-de-Sac, en passant à
Saint-Marc, où il en ordonna la défense en cas d'attaque :
le colonel Gabart y commandait,, Il n'arriva donc qu'après
la prise du Port-au-Prince, et joignit Magny, Lamartinière et Monpoint à la Croix-des-Bouquets. De l'Arcahaie,
où était le général Charles Bélair, il emmena avec lui un
bataillon de la 7e demi-brigade. Regrettant de n'avoir
pu être à môme de défendre le Port-au-Prince ou de l'incendier, il donna l'ordre à ses officiers de l'attendre au
Cul-de-Sac, après avoir abandonné la Croix-des-Bouquets, à l'approche d'un détachement français que le
général Boudet y envoya, en apprenant son apparition
dans ce bourg. C'était le 9 février. Dans la marche de la garde d'honneur, O'Gorman,
Saint- James et les autres émigrés, qui servaient dans ses
rangs, et qui avaient été contraints à suivre ce corps, se
sauvèrent et allèrent joindre les Français, « heureux, dit
« P. de Lacroix, de se séparer des cannibales qui nelais-
« saient pour trace que l'assassinat et le feu. » Heureusement encore, cet auteur ajoute que ce fut
à l'humanité du capitaine noir Patience, qu'ils durent de
pouvoir prendre la fuite ; car il prouve ainsi lui-même que
les noirs ne sont pas tous des cannibales. Or, ces émigrés avaient été au service des Anglais qu'ils aidaient
pour remettre les noirs dans l'esclavage ; ils avaient aidé
T. Louverture dans son système, si contraire aux noirs;
ils le flattaient du temps de sa puissance; ils rejoignaient
lesFrançais venus dans la colonie pour rétablir l'esclavage 68 ÉTUDES SUll L'HISTOIRE d' HAÏTI. des noirs; et ce fut un noir, ce Patience, ancien esclave
d'O'Gorman, qui facilita leur évasion ! Entre eux et ce
noir, de quel côté étaient la vertu et les sentimens que
l'homme doit nourrir pour ses semblables? P. de Lacroix
ne devait-il pas songer à tout cela, avant d'avoir appliqué
cette expression aux noirs de Saint-Domingue ? Prenant avec lui 150 grenadiers, escorté du chef d'escadron Bazelais, devenu son aide de camp, Dessalines passa
par la colline de la Rivière-Froide, derrière le Port-auPrince, pour se rendre à Léogane par la grande route.
Mais il dut continuer par les montagnes, attendu que
des postes français avaient été déjà établis jusqu'à l'habitation Gressier.
tout cela, avant d'avoir appliqué
cette expression aux noirs de Saint-Domingue ? Prenant avec lui 150 grenadiers, escorté du chef d'escadron Bazelais, devenu son aide de camp, Dessalines passa
par la colline de la Rivière-Froide, derrière le Port-auPrince, pour se rendre à Léogane par la grande route.
Mais il dut continuer par les montagnes, attendu que
des postes français avaient été déjà établis jusqu'à l'habitation Gressier. Parvenu à Léogane, il ordonna au colonel PierreLouis Diane, qui commandait cet arrondissement et la 8e
demi-brigade, d'exécuter les instructions qu'il avait luimême reçues de T. Louverture, et qui lui avaient été
transmises verbalement (la lettre de ce dernier, du 8 février, ayant été interceptée) — d'incendier Léogane, d'en
transporter les munitions dans la montagne., et d'égorger
tous les blancs : ce qui fut exécuté littéralement1. Ces
malheureux furent baïonnettes dans les mêmes lieux où x Dans son Mémoire au Premier Consul, T. Louverture, se défendant du
massacre opéré sur les blancs, à la Petite- Rivière de l'Artibonite, rejette ce
crime sur Dessalines. Il avoue qu'étant aux Gonai'ves , il avait envoyé Marc
Coupé auprès de lui pour transmettre ses ordres relatifs à Léogane, et que cet
officier revint lui dire qu'il n'avait pas rencontré Dessalines, mais qu'il avait
appris l'incendie de cette ville. Or, lorsqu'on lit ses lettres interceptées, on reconnaît que le massacre des blancs était sous-entendu : celle adressée à Dommage, de Saint-Marc, le 9 février, lui dit que Dessalines formait un cordon à
la Croix-des-Bouquets; il avait donc communiqué avec lui par ses officiers 1
C'est le 9 aussi que Dessalines abandonna ce bourg au détachement français;
c'est le 12 que Léogane fut incendié et que les blancs furent massacrés. 11 y a
donc lieu de croire que ce fut par les instructions verbales de T. Louverture,
transmises à Dessalines. [1802] CHAPITRE II. 09 les prisonniers du Sud l'avaient été après la guerre civile.
Ces faits se passèrent le 12 février. Ainsi, T. Louverture arrivait au dernier acte du drame
sanglant qu'il avait commencé par les anciens libres,
mulâtres et noirs. Les nouveaux libres noirs avaient eu
leur tour ; en ce moment, c'était celui des blancs qui
avaient tant applaudi aux deux premiers actes. Quelle preuve plus convaincante pourrions-nous ajouter à nos démonstrations consignées dans les deux époques précédentes, concernant la guerre de couleur et de
caste, que ces ordres barbares donnés en 1802 contre
les blancs colons ? Verra-t-on encore ici une proscription
contre la couleur ou la caste de ces derniers ? Est-il donc
possible que T. Louverture ait proscrit successivement
la couleur ou la caste jaune, la couleur ou la caste noire,
la couleur ou la caste blanche ? Non ! Mais il immola tour
à tour les hommes qui faisaient obstacle à ses vues politiques, qui résistaient à ses volontés, qui contrariaient
son pouvoir dominateur : sa vanité, son orgueil, son ambition démesurée, voilà les causes de toutes ses fureurs.
Nous l'avons déjà dit : à ses yeux les hommes, n'importe
leur couleur, ii étaient que des instrumens, des machines ;
cette fausse politique conduit toujours et fatalement aux
plus grands crimes.
la couleur ou la caste blanche ? Non ! Mais il immola tour
à tour les hommes qui faisaient obstacle à ses vues politiques, qui résistaient à ses volontés, qui contrariaient
son pouvoir dominateur : sa vanité, son orgueil, son ambition démesurée, voilà les causes de toutes ses fureurs.
Nous l'avons déjà dit : à ses yeux les hommes, n'importe
leur couleur, ii étaient que des instrumens, des machines ;
cette fausse politique conduit toujours et fatalement aux
plus grands crimes. Cependant, on peut encore dire que le massacre des
blancs fut ordonné par lui, en représailles de celui des
militaires du Fort-Liberté et de la Rivière-Salée, par Rochambeau et Hardy ; car, en répondant au premier :
« qu'il allait combattre jusqu'à la mort pour venger la
« mort de ces braves soldats, » T. Louverture n'était
pas homme à ne se venger que par la guerre. Il l'avait
prouvé lors de sa soumission à Laveaux, en massacrant 70 ÉTUDES SLR L HISTOIRE D'HAÏTI. les Espagnols et les émigrés français réunis aux Gonaïves. Toutefois, si c'est là une excuse à présenter pour lui,
ce n'est point une justification : les représailles sanglantes, comme les crimes qui les provoquent, sont du
domaine de la barbarie. Au Grand-Goave, Pierre Tony ne fît fusiller qu'un
blanc qui lisait la proclamation du Premier Consul : c'était une grande modération dans la circonstance. Mais
Delpech, au Petit-Goave, refusa d'exercer aucun acte de
violence sur les blancs. Secondé par le chef de bataillon Larose, de la 8e, P.-L.
Diane n'avait pu faire transporter les munitions et l'artillerie qu'au Cabaret-Carde, position au pied des mornes. Pendant ces opérations, Dessalines s'efforçait de persuader les cultivateurs de la plaine et des montagnes environnantes, de la nécessité de résister aux Français pour
défendre leur liberté ; mais ces hommes qui avaient souffert du régime de T. Louverture, dont il n'avait été luimême qu'un instrument passif, ne l'écoutèrent pas. Il se
dirigea alors sur Jacmel avec son détachement de la 7e,
afin d'y organiser la résistance par Dieudonné Jambon
qui, déjà, se laissait influencer pour se soumettre aux
Français. Reconnaissant que la population de cette ville
lui était hostile, il se hâta d'en sortir et de prendre la
route du Cul-de-Sac par les montagnes. Dans ce trajet, il
fut encore en butte à la haine des cultivateurs, et dut
faire tirer sur des rassemblemens qui voulaient s'emparer de lui. Trois jours après son départ du Cul-de-Sac, il
y était rendu ; il ordonna alors à Magny, Monpoint et Lamartinière de le suivre avec leurs troupes à la Petite-Rivière, en passant par le Mirebalais. Ces faits prouvent combien le despotisme sanguinaire [1802] CHAPITRE n. 71 de T. Louverture et de son lieutenant avait été inintelligent et contraire aux noirs. Dessalines avait raison de
leur dire que l'armée française venait dans l'intention de
rétablir réellement l'esclavage, et qu'ils devaient s'armer
pour la combattre; mais, comme lui et son chef n'avaient
fait autre chose par les règlemens sur la culture, par leur
exécution barbare, leurs frères devenaient sourds à leur
voix, en espérant mieux des agens de la France.
verture et de son lieutenant avait été inintelligent et contraire aux noirs. Dessalines avait raison de
leur dire que l'armée française venait dans l'intention de
rétablir réellement l'esclavage, et qu'ils devaient s'armer
pour la combattre; mais, comme lui et son chef n'avaient
fait autre chose par les règlemens sur la culture, par leur
exécution barbare, leurs frères devenaient sourds à leur
voix, en espérant mieux des agens de la France. Ainsi, les chefs d'un pays quelconque doivent donc
gouverner leurs semblables d'après lesrègles de la justice,
et non en les violant ! C'est en identifiant les populations au sort de leur gouvernement, qu'ils peuvent et
doivent espérer d'en être soutenus au jour du danger.
Certes, la dépendance deSaint-Domingue envers la France
devait contribuer à ce résultat, par l'espoir qu'on mettait
généralement dans la protection de la métropole ; mais
on a vu aussi plus d'une fois, dans l'histoire des nations,
que dans une guerre purement étrangère, le peuple abandonne son gouvernement despotique, pour accepter le
joug de l'étranger qui paraît lui offrir au moins du repos. Après l'occupation de la Croix-des-Bouquets, le général
Boudet n'avait pas tardé à envoyer prendre possession
aussi de l'Arcahaie, par un détachement sous les ordres
du colonel Valabrègue. A son approche, Charles Béîair
évacua ce bourg après l'avoir incendié; et il contraignit les
blancs à le suivre dans les montagnes des Matheux. Laraque, qui commandait la place, fut bientôt assassiné par
quelques individus dont il avait lui-même assassiné les parensen 1799. Le temps des vengeances était arrivé, et
chacun en profitait. D'autres détachemens furent envoyés dans les mornes 72 ÉTUDES SUR LUIST0ME d'hAÏTI. de la Charbonnière, afin de paralyser les efforts de Dessalines de ce côté-là, et d'aider aux bonnes dispositions des
cultivateurs en faveur des Français. En apprenant l'incendie de Léogane, le général Boudet
jugea important de faire poursuivre P.-L. Diane, et de
s'assurer aussi de la soumission du département du Sud,
contre lequel aucune force navale n'avait été dirigée, probablement parce que le gouvernement consulaire , bien
renseigné sur les rigueurs et les barbaries exercées dans
ce département, avait présumé de sa défection, dès que
les autres points attaqués auraient été en possession de
l'armée expéditionnaire. Mais, afin de rendre cette défection plus facile , il était convenable de gagner les chefs
qui y commandaient et qui, tous, avaient servi T. Louverture avec zèle. Dans ce dessein, le général Laplume surtout, qui commandait le Sud sous la haute direction de Dessalines ,
était celui qu'il fallait gagner le premier : en le décidant
à la défection, on devait espérer que son exemple serait
suivi par les autres officiers supérieurs. Un capitaine noir,
nommé Célestin, qui se trouvait au Port-au-Prince, ayant
été bien accueilli par le général Boudet comme tous ceux
qui y étaient, fut chargé de ses dépêches pour Laplume,
et de le persuader de se soumettre. En passant au PetitGoave, il obtint de Delpech une défection facile. A Aquin,
il rencontra le colonel Néret, commandant de cet arrondissement, qui s'y détermina également, et qui contribua,
par ses conseils, à entraîner Laplume dans cette voie. Néret avait servi dans la 1 lme demi-brigade avec ce général;
il était colonel de ce corps , et sa conduite influa sur ses
officiers et les soldats.
ume,
et de le persuader de se soumettre. En passant au PetitGoave, il obtint de Delpech une défection facile. A Aquin,
il rencontra le colonel Néret, commandant de cet arrondissement, qui s'y détermina également, et qui contribua,
par ses conseils, à entraîner Laplume dans cette voie. Néret avait servi dans la 1 lme demi-brigade avec ce général;
il était colonel de ce corps , et sa conduite influa sur ses
officiers et les soldats. Il faut dire aussi que le manque d'instructions précises [1802] CHAPITRE II. 75 de T. Louverture, avant l'arrivée de la flotte, que sa proclamation du 18 décembre et le décousu qui en résulta,
jetèrent de l'irrésolution dans leur esprit et empêchèrent
des mesures de résistance de leur part. Dans une telle situation, apprenant la prise du Cap et du Port-au-Prince,
la défection de la 13me demi-brigade, et les bons procédés
du général Boudet envers les troupes coloniales et tous
les citoyens, il n'était guère possible que ces officiers ne
suivissent pas le torrent de la défection, lorsque d'ailleurs
la population entière du département du Sud désirait de
secouer le joug de T. Louverture et de Dessalines. Laplume s'empressa de donner ses ordres, d'inviter les
autres commandans d'arrondissement à agir comme lui.
Desravines, à Tiburon, — Mamzelle, à l'Anse-à-Veau, —
Gilles Bambara, à Dalmarie, obéirent. Cependant, à Jérémie, Dommage voulut résister, incendier, mais sans massacrer les blancs: il avait reçu des ordres verbaux de Dessalines qui, de Saint-Marc, les lui avait transmis par deux
officiers expédiés par mer. Ayant confié ses intentions au
chef de bataillon Ferbos, de la 4me demi-brigade, celui-ci
en parla à l'adjudant-général Bernard qui commandait
la place. Ce dernier était Européen ; aidé de Ferbos et de
Désiré, autre chef d'un bataillon de la lJ2me qui y était en
garnison, il paralysa les efforts de Dommage. Jérémie reçut donc l'impulsion des Cayes et des autres villes et
bourgs du Sud. Dans ces entrefaites, le général Boudet avait envoyé un
corps de 1400 hommes pour se rendre dans le Sud, sous
les ordres de l'adjudant-général Darbois. Arrivé à Léogane, il y laissa un détachement qui marcha contre P.-L.
Diane, au Cabaret-Carde ; ce colonel en fut chassé après
une faible résistance. Vainement revint-i! attaquer les 74 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Français dans la plaine : il fut repoussé, et se retira dans
les montagnes. Darbois continua avec sa colonne et arriva aux Cayes :
il en partit bientôt pour Jérémie, où de nouvelles troupes
lui furent envoyées parle vaisseau le Duguay-Trouin. A
son arrivée, il obtint la plus parfaite soumission des troupes et des habitans. Apprenant que Dommage avait voulu
résister, il se disposait à le faire arrêter ; mais Ferbos et
Désiré s'y opposèrent à cause de l'attachement qu'ils portaient à ce colonel ; ils furent secondés par la 4me et la
42me. Dommage était dévoué à T. Louverture, sous les ordres duquel il avait fait la guerre contre les Anglais : c'était un homme modéré. Les deux chefs de bataillon furent
dès-lors signalés, ainsi que lui, aux violences qu'on se promettait d'exercer plus tard : aussi, ils périrent tous
trois.
Désiré s'y opposèrent à cause de l'attachement qu'ils portaient à ce colonel ; ils furent secondés par la 4me et la
42me. Dommage était dévoué à T. Louverture, sous les ordres duquel il avait fait la guerre contre les Anglais : c'était un homme modéré. Les deux chefs de bataillon furent
dès-lors signalés, ainsi que lui, aux violences qu'on se promettait d'exercer plus tard : aussi, ils périrent tous
trois. Pendant que ces faits s'accomplissaient dans le Sud,
Dieudonné Jambon faisait sa soumission à Jacmel, en
recevant des blancs de cette ville une. somme de dix mille
piastres. Cet infâme, qui avait commis des atrocités sur les
hommes de couleur pendant la guerre civile, consentit h
s'avilir ainsi ! On applaudit à une défection produite par
la conviction des idées politiques ; mais on ne peut que
mépriser celle qui se vend au poids de l'or. Plus tard, on
verra Dieudonné Jambon retiré à Porto-Rico, y acheter
une propriété rurale et des noirs devenus ses esclaves-,
qu'il maltraita comme faisaient les blancs des leurs. MimiBaude, ancien officier de la légion de l'Ouest, et
le capitaine d'artillerie Langlade, deux hommes de couleur, avaient contribué à cette soumission de Dieudonné
Jambon, en s'opposant à ce qu'il commît aucun assassinat sur les blancs de Jacmel. Ferrani, noir, commandant [1802] CHAPITRE II. 75 de la place, suivit le mouvement : il avait été aide de camp
de T. Louverture. Bientôt le général Pageot, envoyé dans
cette ville, le fit arrêter ainsi que plusieurs autres, sur la
dénonciation de Dieudonné Jambon qui, par tous ces
témoignages de servilité, conserva le commandement de
l'arrondissement de Jacmel '. En ce moment, P.-L. Diane et Larose se virent forcés
de quitter les montagnes de Jacmel pour se porter dans
la plaine du Cul-de-Sac. Les départemens de l'Ouest et du Sud se trouvaient donc
soumis à l'autorité du général Boudet, dont la conduite
modérée fut une cause de succès, indépendamment des
circonstances accessoires qui prédisposaient les esprits à
la soumission envers la France. Tandis que tous ces événemens se passaient dans
l'Ouest et dans le Sud, l'ancienne partie espagnole faisait
aussi sa soumission à l'armée française. On a vu que le général Kerverseau avait sommé les
autorités militaires de Santo-Domingo de le recevoir avec
ses troupes, et que le général Paul Louverture s'y était
refusé, en attendant les ordres de son frère qu'il avait
tenu avisé de l'apparition des Français. C'est la preuve la
plus évidente que T. Louverture n'avait voulu organiser
aucune résistance à l'autorité de la métropole. Il se trouvait dans cette ville, quand il apprit l'arrivée de la flotte
au cap Samana ; et en partant de-là pour se rendre au
Cap-Français, il avait laissé son frère sans instructions
précises sur la conduite qu'il avait à tenir : il n'en avait pas
tenu avisé de l'apparition des Français. C'est la preuve la
plus évidente que T. Louverture n'avait voulu organiser
aucune résistance à l'autorité de la métropole. Il se trouvait dans cette ville, quand il apprit l'arrivée de la flotte
au cap Samana ; et en partant de-là pour se rendre au
Cap-Français, il avait laissé son frère sans instructions
précises sur la conduite qu'il avait à tenir : il n'en avait pas 1 Ferrand, Guillaume Prunier, Jean Turgeau, Talco et Conflans, envoyés an
Port-au-Prince, furent déportés en France par Rochambeau, et envoyés
plus tard aux bagnes d'Ajaccio, dans l'île de C ifsé. 76 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. plus envoyé au général Clervaux. C'est que jusqu'alors, il
n'avait pris aucune détermination, et qu'il espérait peutêtre une décision favorable, ou à son pouvoir ou à sa personne, de la part du Premier Consul. Il a fallu les procédés du capitaine-général envers Christophe, la résistance
énergique de ce général, les coups de fusil tirés sur lui-même
par la division Hardy, la prise du Fort-Liberté et les crimes commis par Rochambeau sur les militaires qui défendaient cette place, pour le décider à l'insoumission envers
Leclerc. Ces circonstances réunies, jointes à sa proclamation du 18 décembre, doivent donc faire admettre la sinèérité des aveux consignés dans son mémoire écrit au
fort de Joux. Pendant que les courriers de Paul Louverture se rendaient auprès de lui à Saint-Marc, des habitans de SantoDomingo, excités surtout par l'évêque Mauvielle, et jaloux
de la domination des noirs, avaient tenté un mouvement
dans cette ville pour favoriser la descente des troupes de
Kerverseau. Ils réussirent, dans la nuit du 8 février, à s'emparer du fort San-Gilles, situé sur le bord de la mer, à
l'extrémité opposée de la Force, batterie placée à l'embouchure de l'Ozama, où se trouve l'arsenal. Toute la côte
où est bâti Santo-Domingo est hérissée de rochers escarpés ; mais près de San-Gilles est une petite anse où Kerverseau, avisé de leurs desseins, essaya en vain le débarquement de quelques soldats pour seconder le mouvement:
la mer trop houleuse sur cette côte y avait fait renoncer.
Le lendemain au jour, Paul Louverture fît reprendre SanGilles aux mains des habitans, qui s'enfuirent dans la
campagne en appelant la population aux armes. Ils se
réunirent tous sous les ordres de Juan Baron, qui prenait
alors la revanche de sa défaite à Nisao, en janvier 1801,
desseins, essaya en vain le débarquement de quelques soldats pour seconder le mouvement:
la mer trop houleuse sur cette côte y avait fait renoncer.
Le lendemain au jour, Paul Louverture fît reprendre SanGilles aux mains des habitans, qui s'enfuirent dans la
campagne en appelant la population aux armes. Ils se
réunirent tous sous les ordres de Juan Baron, qui prenait
alors la revanche de sa défaite à Nisao, en janvier 1801, [1802] chapitre il. 77 en compagnie de Kerverseau etd'A. Chanlatte. PaulLouverture se trouva ainsi renfermé dans les murs de SantoDomingo, avec la 10e demi-brigade. En y revenant, porteurs des dépêches de T. Louverture, les officiers envoyés par Paul Louverture furent faits
prisonniers par les habitans qui eurent l'indignité de les
assassiner. Les dépêches furent trouvées en leur possession ; elles furent expédiées au général Kerverseau. Celuici avait déjà opéré le débarquement de ses troupes à l'embouchure de la rivière Jayna, à trois ou quatre lieues de
Santo-Domingo : le soulèvement des campagnes l'avait
facilité. Peu après, le fort Saint- Jérôme, situé à un tiers
de lieue de la ville, tomba au pouvoir des habitans et des
troupes françaises. Alors, Kerverseau envoya à Paul Louverture la dépêche par laquelle l'ex-gouverneur lui enjoignait de prendre des mesures de conciliation avec ce
général français. Après quelque pour parler, étant convaincu que cette dépêche était réellement de son frère,
mais ignorant la teneur de celle qui lui ordonnait de résister, Paul Louverture se décida à admettre les troupes françaises dans la place. Comprenant la portée de cette soumission du frère de T. Louverture, Kerverseau le persuada
de rendre une proclamation où il exprimait des sentimens
favorables à la France; elle était datée du 20 février. Quelques jours auparavant , le général Clervaux s'était
lui-même décidé à reconnaître l'autorité du capitaine-général, à la suggestion del'évêque Mau vielle. Ce prélat,
qui avait en ce moment autant de zèle politique que religieux, s'était porté à Saint- Yague, dans ce but, peu après
le départ de T . Louverture de Santo-Domingo ' . Une 1 Cet cvêque montra encore plus de zèle : le G mars, il vint au Cap, cl se 'o ETUDES SUR L HISTOIRE DHAÏTI. dépêche, écrite par ce dernier des Gonaïves, enjoignait
à Clervaux de se rendre à Saint-Raphaël avec ses troupes ;
mais elle fut interceptée. Si 1 evêque Mauvielle fut accueilli avec égards et considération par T. Louverture, il faut convenir aussi qu'en sa
qualité de Français, son dévouement à sa patrie était bien
naturel. D'ailleurs, cet ami de H. Grégoire pouvait-il ne
pas reconnaître ce qu'il y avait d'affreux dans le gouvernement de T . Louverture , lorsqu'aussitôt son arrivée à
Santo-Domingo, il assista, pour ainsi dire, à l'assassinat du
colonel Gautier? Nous serions donc porté à excuser son
zèle en faveur de l'armée française, tandis que nous blâmons la conduite du préfet Lecun, s'il n'était pas du devoir
de tout prêtre de s'abstenir des choses politiques.
pas reconnaître ce qu'il y avait d'affreux dans le gouvernement de T . Louverture , lorsqu'aussitôt son arrivée à
Santo-Domingo, il assista, pour ainsi dire, à l'assassinat du
colonel Gautier? Nous serions donc porté à excuser son
zèle en faveur de l'armée française, tandis que nous blâmons la conduite du préfet Lecun, s'il n'était pas du devoir
de tout prêtre de s'abstenir des choses politiques. Dans le Nord, un autre officier général signala sa soumission à T. Louverture par une résistance glorieuse. Maurepas, d'une bravoure éprouvée dans toutes les
guerres qui se passèrent dans la colonie , avait reçu la
lettre de l'ex-gouverneur, du 8 février, qui lui ordonnait
d'imiter l'exemple tracé par H. Christophe. Le 10, un vaisseau, deux frégates et des bâtimens de
transport, parurent devant le Port-de-Paix. Une goélette
parlementaire pénétra dans la rade et fut repoussée à
coups de canon. Les autres navires s'y étant présentés
pour opérer le débarquement de 1200 hommes commandés par le général Humbert, les forts de la place les canonnèrent et reçurent aussi la décharge de leurs batteries : trop endommagés par l'artillerie des forts , ils se transporta à Saint-Marc auprès de Leclerc, pour lui offrir le concours de
7,000 indigènes de l'Est, qu'il espérait d'embrigader contre T. Louverture,
Nous avons lu un document à ce sujet, au ministère de la marine. [1802] CHAPITRE II. 79 retirèrent pour se rendre à l'embouchure des Trois-Rivières. Cette manœuvre décida Maurepas à faire évacuer
la ville par la population de toutes couleurs , afin de se
porter dans la montagne : il y fit transporter les munitions de guerre et l'artillerie de campagne. Le débarquement des troupes françaises s'étant opéré,
elles eurent à combattre un bataillon de la 9e demi-brigade que Maurepas avait envoyé pour s'opposer au passage des Trois-Rivières , dont les eaux avaient grossi par
les pluies qui tombaient depuis plusieurs jours. Ne pouvant forcer le passage en cet endroit, les Français passèrent a un autre gué au-dessus, sur l'habitation Paulin.
Là encore, une embuscade dirigée par le capitaine Capois,
de la 9e, leur opposa quelque résistance. Capois , dont
la renommée allait grandir dans cette guerre, y fut
blessé. En voyant le débarquement s'effectuer, Maurepas donna le signal de l'incendie du Port-de-Paix , en mettant le
feu à sa propre maison, imitant H. Christophe, exécutant
Tordre de T. Louverture. Il se retira au fort des TroisPavillons, situé dans la montagne, à trois lieues de la ville,
se préparant au combat et ordonnant de respecter les
familles réfugiées dans les mornes environnans : les
blancs eux-mêmes furent respectés , comme au Cap ,
comme on devait le faire partout. Le général Humbert , ayant pris possession des ruines
du Port-de-Paix , le 12 février, marcha contre les TroisPavillons qu'il attaqua avec vigueur. Repoussé avec non
moins de vigueur par les troupes et la garde nationale r
sous les ordres de Maurepas, il dut retourner au Port-dePaix. Divers officiers , devenus fameux par la suite, se
distinguèrent parmi les troupes coloniales : c'étaient René 80 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI.
Port-de-Paix , le 12 février, marcha contre les TroisPavillons qu'il attaqua avec vigueur. Repoussé avec non
moins de vigueur par les troupes et la garde nationale r
sous les ordres de Maurepas, il dut retourner au Port-dePaix. Divers officiers , devenus fameux par la suite, se
distinguèrent parmi les troupes coloniales : c'étaient René 80 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Vincent, Jacques Louis , Placide Lebrun , Nicolas Louis ,
E. Beauvoir, etc. « Sans un renfort de 400 hommes que lui porta (à
« Humbert) le 14 février, le vaisseau le Jean-Bart, il eût
« peut-être été rembarqué. » Tel est le court résumé que
fait P. de Lacroix de ce combat. Avec ce renfort, le général Humbert voulut de nouveau
débusquer Maurepas de la forte position qu'il occupait.
Le 1 5 février, il marcha contre lui ; mais battu de nouveau, poursuivi, il rentra encore au Port-de-Paix , après
avoir perdu plusieurs centaines d'hommes. Maurepas reprit sa position , pour se donner le temps
de recruter ses forces par la garde nationale des montagnes, afin de chasser les Français du Port-de-Paix. Ces faits coïncidant avec le renvoi de l'ordonnance
expédiée par T. Louverture auprès de Leclerc , nous allons voir à quoi se décidait le capitaine-général français. CHAPITRE III, Proclamation de Leclerc qui met T. Louverture et H. Christophe hors la
loi, en entrant en campagne. — Arrivée au Cap des escadres de Toulon et
de Cadix. — Combats en divers lieux. — T. Louverture bat Rochambeau à
la Ravine-à-CouIeuvre. — Résistance et soumission de Maurepas. — Incendie et évacuation de Saint-Marc par Dessalines. — Boudet en prend possession. — Lamour Dérance et Lafortune se soumettent. — Marche des divisions Hardy et Rochambeau aux Cahos. — Leclerc se rend au Port-auPrince avec Rigaud, Pétion et d'autres officiers du Sud. -r- Pétion reçoit
le commandement de la 13e demi-brigade. — La division Debelle est battue à la Crête-à-Pierrot. — Massacre de noirs par Hardy. — Rochambeau
enlève le trésor placé aux Cahos. — Marche de ladivison Boudet contre la
Crête-à-Pierrot. — Massacre de blancs aux "Verrettes, par Dessalines. — Il
bat les divisions Boudet et Dugua à la Crête-à-Pierrot, et en laisse le commandement à Magny et Lamartinière. — Siège de ce fort. — Pétion y lance
des bombes : réflexions à ce sujet. — Évacuation hardie du fort, par Magny
et Lamartinière, — Ils rejoignent Dessalines au Calvaire. — Combats livrés
par Christophe dans le Nord. — T. Louverture y enlève divers bourgs et
revient dans l'Artibonite. — Il se porte aux Cahos après l'évacuation de la
Crête-à -Pierrot. — Dessalines l'y rejoint. — La division Hardy retourne au
Cap, celle de Rochambeau aux Gonaïves. — Les escadres de Brest, du Havre
et de Flessingue arrivent au Cap. — Leclerc va à Saint-Marc. — La division Boudet retourne au Port-au-Prince.
. — T. Louverture y enlève divers bourgs et
revient dans l'Artibonite. — Il se porte aux Cahos après l'évacuation de la
Crête-à -Pierrot. — Dessalines l'y rejoint. — La division Hardy retourne au
Cap, celle de Rochambeau aux Gonaïves. — Les escadres de Brest, du Havre
et de Flessingue arrivent au Cap. — Leclerc va à Saint-Marc. — La division Boudet retourne au Port-au-Prince. L,a guerre devant décider entre le capitaine-général
Leclerc et l'ex-gouverneur T. Louverture, le premier résolut d'entrer sérieusement en campagne , après avoir
renvoyé l'ordonnance qui lui avait apporté une dernière
lettre du célèbre rebelle. Il rendit alors la proclamation
suivante : t. v. 6 82 ÉTUDES SUR L'nïSTOïRE d'hAÏTI. Au quartier-général du Cap, le 28 pluviôse an X(17 février). Habitans de Saint-Domingue , Je suis venu ici, au nom du gouvernement français , vous apporter
la paix et le bonheur. Je craignais de rencontrer des obstacles dans
les vues ambitieuses des chefs de la colonie ; je ne me suis pas trompé. Ces chefs, qui annonçaient leur dévouement à la France dans leurs
proclamations, ne pensaient à rien moins qu'à être Français; s'ils parlaient quelquefois de la France, c'est qu'ils ne se croyaient pas en mesure de la mécontenter ouvertement. Aujourd'hui leurs intentions perfides sont démasquées. Le général
Toussaint m'avait renvoyé ses enfans avec une lettre dans laquelle il
assurait qu'il ne désirait rien tant que le bonheur de la colonie, et qu'il
était prêt à obéir à tous les ordres que je lui donnerais. Je lui ai ordonné de se rendre auprès de moi , je lui ai donné ma
parole de l'employer comme mon lieutenant- général : il n'a répondu
à cet ordre que par des phrases ; il ne cherche qu'à gagner du temps. J'ai ordre du gouvernement français de faire régner promptement
la prospérité et l'abondance ici ; si je me laissais amuser par des détours astucieux et perfides , la colonie serait le théâtre d'une longue
guerre civile. J'entre en campagne, et je vais apprendre à ce rebelle quelle est
la force du gouvernement français. Dès ce moment, il ne doit plus être aux yeux de tous les bons Français qui habitent Saint-Domingue, qu'un monstre insensé. J'ai promis aux habitans de Saint-Domingue la liberté; je saurai
les en faire jouir. Je ferai respecter les personnes et les propriétés. J'ordonne ce qui suit : Art. 1er. Le général Toussaint et le général Christophe sont mis hors
la loi, et il est ordonné à tout citoyen de leur courir sus et de les traiter comme des rebelles à la République française. 2. A dater du jour où l'armée française aura occupé un quartier,
tout officier, soit civil, soit militaire, qui obéira à d'autres ordres qu'à
ceux des généraux de l'armée de la République française, que je commande , sera traité comme rebelle. 3. Les cultivateurs qui ont été induits en erreur, et qui , trompés
par les perfides insinuations des généraux rebelles , auraient pris les
armes, seront traités Comme des enfans égarés, et renvoyés à la culture, si toutefois ils n'ont pas cherché à exciter de soulèvement. [1802] CHAPITRE III. 85 h. Les soldais des demi-brigades , qui abandonneront l'armée de
Toussaint, feront partie de l'armée française.
. Les cultivateurs qui ont été induits en erreur, et qui , trompés
par les perfides insinuations des généraux rebelles , auraient pris les
armes, seront traités Comme des enfans égarés, et renvoyés à la culture, si toutefois ils n'ont pas cherché à exciter de soulèvement. [1802] CHAPITRE III. 85 h. Les soldais des demi-brigades , qui abandonneront l'armée de
Toussaint, feront partie de l'armée française. 5. Le général Augustin Clervaux qui commande le département de
Cibao, ayant reconnu le gouvernement français et l'autorité du capitaine-général, est maintenu dans son grade et son commandement. 6. Le général chef de l'état-major fera imprimer et publier la présente proclamation. Le capitaine-général commandant l'armée de Saint-Domingue, Leclerc *. En ne mettant hors la loi que T. Louverture et H.
Christophe, le général Leclerc voulait évidemment faciliter la défection des autres généraux qui ne s'étaient pas
encore soumis ; son intention perce dans la disposition
relative à Clervaux. Car, au 1 7 février , Maurepas
combattait encore ; Paul Louverture , Dessalines ,
Charles Bélair, Vernet, obéissaient aux ordres de T. Louverture. Le capitaine-général promettait la liberté aux habitans; c'était confirmer la déclaration contenue dans la
proclamation du Premier Consul , qui leur disait qu'ils
étaient tous Français, libres et égaux, quelles que fussent
leur origine et leur couleur. Mais , si l'on ne considère
ce terme à'habitans que dans son acception coloniale , il
ne s'agissait que des propriétaires , et non pas des cultivateurs. Aussi voyons-nous ces derniers mentionnés dans
un article spécial et destinés à la culture, s'ils se soumettaient passivement. En ce moment, sept mille hommes venaient d'arriver
au Cap, par les escadres de Toulon et de Cadix, sous les
ordres des contre-amiraux Gantheaume et Linois. Ces
forces arrivaient à souhait pour le projet de Leclerc. 1 Un autre acte du capitaine-général déclara tous les ports de l'ancienne
partie française en élat de blocus, excepté le Cap et le Port-au-Prince. 84 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Trois divisions furent formées alors : — celle de droite,
sous les ordres du général Desfourneaux, débouchant par
îimbé et Plaisance ; — celle de gauche, sous ceux du général Rochambeau, par tant du Fort-Liberté et se dirigeant
par Saint-Raphaël et Saint-Michel pour traverser les Cahos ..; — celle du centre, sous ceux du général Hardy, sortant du Cap pour passer au Dondon et à la Marmelade. Le
capitaine- général était lui-même dans cette dernière division. En même temps, le général Boudet devait marcher
du Port-au-Prince pour se porter par Saint-Marc, dans
l'Artibonite ; et le général Debelle avec 1500 hommes ,
allait du Cap par mer pour renforcer le général Humbert
contre Maurepas. Les trois divisions du Nord convergeaient'sur les Gonaïves où se tenait T. Louverture, tandis que celle de l'Ouest
marchait dans le même but. Ainsi, T. Louverture devait
se trouver renfermé dans la plaine des Gonaïves, sinon
dans cette ville même, qui n'était pas fortifiée. Le général Desfourneaux parvint facilement à Plaisance, d'où le colonel Jean-Pierre Duménil alla au-devant de
lui avec les forces qui étaient sous son commandement,
abandonnant ainsi la cause de T. Louverture, sans combattre.
ait T. Louverture, tandis que celle de l'Ouest
marchait dans le même but. Ainsi, T. Louverture devait
se trouver renfermé dans la plaine des Gonaïves, sinon
dans cette ville même, qui n'était pas fortifiée. Le général Desfourneaux parvint facilement à Plaisance, d'où le colonel Jean-Pierre Duménil alla au-devant de
lui avec les forces qui étaient sous son commandement,
abandonnant ainsi la cause de T. Louverture, sans combattre. Rochambeau s'empara de Saint- Raphaël et de SaintMichel, après avoir enlevé à la baïonnette la position de
la Mare-à-la-Roche, canton du Dondon, que défendaient
400 hommes. Hardy enleva le Dondon en chassant Christophe qui y
était posté. Christophe se retira à la Marmelade, où il laissa
une partie de ses troupes, en se portant à Ennery. Marmelade fut aussi enlevée, après un combat au Morne-àRoispin. [1802] chapitre m. 85 T. Louverture, qui savait qu'il ne pouvait défendre les
Gonaïves, quitta cette ville pour se rendre à Ennery, en
ordonnant au général Vernet de l'incendier à l'approche
des Français, pour se porter au Pont-de-TEster. Il fit occuper par Christophe la position de Bayonnet. Etant à Ennery avec sa garde d'honneur, à laquelle Magny s'était
rallié, il apprit la soumission du Gros-Morne à Desfourneaux : ce qui facilitait à ce dernier sa marche sur les Gonaïves. Bientôt après, Christophe se vit encore chassé de Bayonnet par le général Salm, de la division Hardy : il se
retira dans la plaine des Gonaïves, après avoir montré
une grande bravoure personnelle. Cette affaire eut lieu
le 22 février. Desfourneaux, marchant sur les Gonaïves, combattit
au Poteau contre Vernet qu'il repoussa, et qui, rentrant
dans cette ville, la livra aux flammes et se dirigea au
Pont-de -l'Ester. Le général Leclerc se rendit aux Gonaïves, le 24 février, avec les divisions Desfourneaux et
Hardy. Ayant appris déjà que Rochambeau avançait pour passer par les montagnes, descendre par le canton de Lacroix,
et lui couper en même temps toutes communications avec
les Gonaïves et le Pont-de-1'Ester, T. Louverture avait
pris la résolution de marcher contre lui. Il n'avait sous sa
main que 400 grenadiers de sa garde, commandés par
Magny, et 200 dragons sous les ordres de Monpoint, ayant
laissé au général Vernet le reste de cette garde à pied et à
cheval : un millier de cultivateurs complétait ses forces. Il
rencqàitra Rochambeau dans la gorge appelée la Ravineà-Couleuvre, qui débouche à Lacroix. Là eut lieu un combat acharné qui dura depuis six heures du matin jusqu'à 86 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. midi, le 25 février d. T. Louverture donna des preuves
multipliées d'une rare bravoure, en combattant comme
un soldat au milieu de sa garde d'honneur. Guidée par
son exemple et celui de Magny, qui ne montra pas moins
de valeur, cette garde repoussa la division Rochambeau,
et lui occasionna la perte de beaucoup de ses soldats: des
prisonniers tombèrent au pouvoir de l'ex-gouverneur,
et le champ de bataille lui resta, quoi qu'en dise P. de
Lacroix2.
verture donna des preuves
multipliées d'une rare bravoure, en combattant comme
un soldat au milieu de sa garde d'honneur. Guidée par
son exemple et celui de Magny, qui ne montra pas moins
de valeur, cette garde repoussa la division Rochambeau,
et lui occasionna la perte de beaucoup de ses soldats: des
prisonniers tombèrent au pouvoir de l'ex-gouverneur,
et le champ de bataille lui resta, quoi qu'en dise P. de
Lacroix2. La nouvelle lui étant parvenue de l'incendie et de l'évacuation des Gonaïves par Vernet, qui était déjà au Pontde-1'Ester avec Madame Louverture et sa famille, T. Louverture s'y rendit dans l'intention de se porter à SaintMarc pour occuper cette ville et la défendre. Mais il apprit
qu'elle avait été également incendiée et évacuée par Dessalines, qui se trouvait en ce moment à la Petite-Rivière.
Il se porta alors sur l'habitation Couriotte, dans la plaine
de l'Artibonite, où il établit son quartier-général. Y laissant sa troupe, il alla à la Petite-Rivière et n'y rencontra
pas Dessalines qui avait été aux Cahos. En attendant qu'il
revînt d'après ses ordres, T. Louverture fit approvisionner de munitions le fort de la Crête-à-Pierrot et ordonna
qu'on le garnît de canons, pour qu'il fut défendu par Des1 Dans cette relation de faits, nous nous sommes tenu à celle consignée dans
Je Mémoire de T. Louverture adressé au Premier Consul, et dans ceux publiés
par son fils. Nous n'avons pas trouvé dans ces documens la mention du combat
de nuit que relate M. Madiou, dans son Histoire d Haïti, t. 2, p. 189. 2 P. de Lacroix a obéi, en cela, aux ordres de Leclerc, qui prescrivait de
dissimuler les échecs et les pertes subis par l'armée française; il a donné luimême ce mot d'ordre en parlant des assauts donnés à la Crêle-à-Pierrot. Un
rapport de Leclerc, inséré sur le Moniteur, porte les forces de T. Louverture,
à la Ravine-à-Couleuvre, à 1500 grenadiers de sa garde, 1200 autres soldats
coloniaux, 400 dragons et 2400 cultivateurs, et dit qu'il perdit 800 morts dans
ce combat, où, bien entendu, Rochambeau fut !evaiv<iuew. [1802] CHAPITRE III. 87 salines '. Il envoya sa famille au Grand-Cahos, afin de la
mettre à l'abri de l'ennemi. Le résultat du combat de la Ravine-à-Couleuvre fut
important, et tout à l'avantage de la résistance qu'opposait T. Louverture à Leclerc: il lui permit de rallier les
généraux qui combattaient avec lui, ainsi que le peu de
troupes qu'ils avaient sous leurs ordres, et facilita les opérations qu'il méditait dès-lors pour faire diversion à la
concentration des troupes françaises aux Gonaïves ; car,
après sa défaite à la Ravine-à-Couleuvre, Rochambeau,
au lieu de se porter au Pont-de-1'Ester comme il en avait
eu le projet, se rendit dans cette ville auprès du capitainegénéral, qui se préoccupait de la résistance que faisait
Maurepas aux Trois-Pavillons.
'ils avaient sous leurs ordres, et facilita les opérations qu'il méditait dès-lors pour faire diversion à la
concentration des troupes françaises aux Gonaïves ; car,
après sa défaite à la Ravine-à-Couleuvre, Rochambeau,
au lieu de se porter au Pont-de-1'Ester comme il en avait
eu le projet, se rendit dans cette ville auprès du capitainegénéral, qui se préoccupait de la résistance que faisait
Maurepas aux Trois-Pavillons. Le général Debelle, en arrivant au Port-de-Paix le 17
février, s'était empressé de marcher contre Maurepas sur
deux colonnes, composées des troupes qu'il avait emmenées
et de celles du général Humbert. « Il était temps, dit P.
« de Lacroix ; Maurepas avait réuni à ses 2000 hommes
« de troupes coloniales plus de 5000 cultivateurs, et était
« au moment de rentrer au Port-de-Paix... Les troupes
« du général Humbert, qui étaient harassées de fatigue,
« ne purent réussir ; celles de renfort qui devaient tour-
« ner la position et la prendre par ses derrières furent
« arrêtées dans leur marche par les torrens et les mauvais
« chemins. Maurepas les assaillit dans des défilés, réunit 1 Isaac Louverture prétend que Dessalines avait donné l'ordre de raser ce
fort : le Mémoire de son père semble confirmer cette assertion, tandis que ceux
de Boisrond Tonnerre avancent que le fort fut rasé par Vernet, et que ce fut
Dessalines qui rétablit sa défense. Mais nous avons lieu de suspecter la véracité
de ce secrétaire de Dessalines, qui a attribué à lui seul tout le mérite de la
résistance faite aux Français dans l'Artibonite. 88 études sur l'histoire d'haïti. « contre elles toutes ses forces et les replia vigoureuse-
« ment dans la place, sans pouvoir toutefois l'emporter. »
Telle est la justice rendue au courage, à la valeur et à la
ténacité de ce général noir qu'on noya plus tard, sans
doute pour l'en punir. Apprenant sa résistance héroïque, le capitaine-général
ordonna aux généraux Hardy et Desfourneaux de marcher
par le Gros-Morne pour aider Debelle et Humbert. Déjà,
le Môle s'était soumis à la simple apparition d'une frégate,
et Lubin Golard, sorti des bois du Moustique, était venu
décider la soumission de Jean-Rabel aux Français, dans
l'espoir de se venger de Maurepas. Informé de tous ces événemens, redoutant la haine
énergique de Lubin Golard, sachant que Christophe n'avait pu tenir dans le Nord, et pensant enfin que T. Louverture était dans l'impossibilité de résister plus longtemps
aux troupes qui avaient marché contre lui, Maurepas offrit
dé se ranger sOus les ordres de Leclerc, aux conditions
portées dans la proclamation qu'il avait publiée à son arrivée, et qui garantissait aux officiers de l'armée coloniale
la conservation de leurs grades. La soumission de ce général, qui jouissait déjà d'une
haute réputation et qui venait d'y ajouter par sa glorieuse
résistance, était trop importante dans la circonstance
pour que Leclerc n'acceptât pas ses offres. Il lui fut répondu qu'on souscrivait à ce qu'il demandait, et ce brave
se rendit avec ses troupes au Port-de-Paix auprès de
Debelle . Il vint ensuite au Gros-Morne , où il trouva Leclerc
qui lui fit un accueil distingué, en le maintenant au commandement de l'arrondissement du Port-de-Paix. Cette
conduite du capitaine-général était habile, en même temps
que la défection de Maurepas était d'un effet immense
pas ses offres. Il lui fut répondu qu'on souscrivait à ce qu'il demandait, et ce brave
se rendit avec ses troupes au Port-de-Paix auprès de
Debelle . Il vint ensuite au Gros-Morne , où il trouva Leclerc
qui lui fit un accueil distingué, en le maintenant au commandement de l'arrondissement du Port-de-Paix. Cette
conduite du capitaine-général était habile, en même temps
que la défection de Maurepas était d'un effet immense [1802] CHAPITRE 111. 89 sur l'opinion des populations qui connaissaient son dévouement personnel à T. Louverture. On a vu que l'ex-gouverneur s'était porté un instant à
Saint-Marc, en apprenant qu'on y avait repoussé des vaisseaux français. Ce fait eut lieu le 13 février, alors que T.
Louverture attendait aux Gonaïves la réponse à sa lettre
adressée à Leclerc. Le général Boudet avait envoyé ces
vaisseaux, pour opérer le débarquement de quelques troupes et prendre possession de Saint-Mârc. Mais le colonel
Gabart, commandant de cette place, avait communiqué
sa résolution aux troupes qui étaient sous ses ordres; et
les vaisseaux, canonnés avec avantage, durent se retirer
de la baie. Boudet ayant ensuite reçu l'ordre du capitaine-général
de se porter dans l'Artibomte, partit du Port-au-Prince le
22 février, sur des vaisseaux qui le débarquèrent au MontRouis où était déjà parvenu le colonel Valabrègue, sorti
de l'Arcahaie, après avoir combattu sur toute la route. Le
24, Boudet se mit en marche contre Saint-Marc. Mais Dessalines s'était rendu dans cette ville, venant
de la Petite-Rivière. Avisé de la marche de Boudet, le 24, il
incendia Saint-Marc en mettant le feu lui-même à sa propre maison, aussi bien meublée que l'avait été celle de
Christophe au Cap, quoique personnellement il eût moins
de luxe que son collègue. En évacuant la ville après cela,
et dirigeant la population sur la Petite-Rivière pour se
rendre aux Cahos, il fit massacrer environ « deux cents
« blancs, de tout sexe, parmi lesquels se trouvaient quelce ques hommes de couleur, » suivant l'assertion de P.
de Lacroix. S'il y eut réellement de ces derniers parmi
les victimes de cette fureur atroce, ce fut sans doute parce
qu'ils se montrèrent satisfaits de l'arrivée des Français. 90 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Dans tous les cas, ni eux ni ces blancs ne méritaient ce
sort malheureux ; mais comment Dessalines n'aurait-il
pas commis ce crime, quand son chef l'avait ordonné et
qu'il était enclin lui-même à tous les excès ? On verra encore la mention d'autres massacres. Le même jour, le général Boudet prit possession de
Saint-Marc. Il poussa ensuite des reconnaissances dans
la plaine de l'Artibonite, sans y combattre. Dans la pensée
que Dessalines s'était porté au Cul-de-Sac, pour attaquer
le Port-au-Prince qu'il avait laissé avec peu de troupes,
Boudet se disposa à y retourner, en engageant le capitainegénéral à s'y rendre aussi.
excès ? On verra encore la mention d'autres massacres. Le même jour, le général Boudet prit possession de
Saint-Marc. Il poussa ensuite des reconnaissances dans
la plaine de l'Artibonite, sans y combattre. Dans la pensée
que Dessalines s'était porté au Cul-de-Sac, pour attaquer
le Port-au-Prince qu'il avait laissé avec peu de troupes,
Boudet se disposa à y retourner, en engageant le capitainegénéral à s'y rendre aussi. Une circonstance qui aurait nui à toute opération de
Dessalines contre le Port-au-Prince, s'il y était allé, venait de se passer dans cette ville. C'était la soumission de
Lamour Dérance et de Lafortune , qui dirigeaient les
noirs du Bahoruco ou Doco et qui n'étaient pas sans influence sur ceux des montagnes du Port-au-Prince. Ayant
appris que Rigaud et ses officiers étaient revenus avec
l'armée française, ils vinrent avec leurs bandes jurer fidélité à la France, en reconnaissant l'autorité du général
Pamphile de Lacroix, resté commandant de la ville après
le départ du général Boudet pour Saint -Marc. Ils furent
immédiatement utiles à la cause française. Dans ce moment, le colonel P.-L. Diane, qui se tenait
dans le haut de la plaine du Cul-de-Sac, conçut l'idée démarcher contre le Port-au-Prince avec une partie des soldats de la 8e qu'il commandait, dans l'espoir qu'il soulèverait facilement les cultivateurs de cette plaine, tandis
que son chef de bataillon Larose, mécontent de sa témérité, quittait la plaine, passait par le Mirebalais pour se
rendre à la Petite-Rivière auprès de Dessalines. P.-L. [1802] CHAPITRE III. 91 Diane parvint à l'habitation Goureau, à deux lieues du
Port-au-Prince ; mais un détachement français sortit de
la Croix-des^Bouquets à sa poursuite, pendant que Pamphile de Lacroix dirigeait contre lui Lamour Dérance et
Lafortune. Aidés des cultivateurs * ils ne tardèrent pas à
disperser ses soldats et à le faire prisonnier avec un grand
nombre des siens, après un combat sanglant où il fit
preuve de bravoure. Pamphile de Lacroix avoue avoir
fait embarquer un millier d'hommes sur l'escadre de l'amiral Latouche Tréville qui était dans la rade du Portau-Prince. Le capitaine-général, étant encore au Gros-Morne,
avait fait occuper Plaisance par le général Desfourneaux,
pour entretenir la communication de ses troupes avec le
Nord : un bataillon de la 9e coloniale fut placé sous ses
ordres. Leclerc revint ensuite aux Gonaïves où un autre
bataillon de ce corps se rendit avec les Français ; il était
Commandé par son colonel Bodin •' le troisième resta au
Port-de-Paix avec Maurepas. Le 2 mars, Leclerc fit partir Hardy des Gonaïves pour
se rendre aux Cahos par la Coupe-à-llnde, et Rochambeau pour s'y rendre également par la rive gauche de la
rivière du Cabeuil. Le but de cette expédition était d'enlever dans ces hautes montagnes les dépôts d'armes et les
sommes que T. Louverture y avait fait mettre.
il était
Commandé par son colonel Bodin •' le troisième resta au
Port-de-Paix avec Maurepas. Le 2 mars, Leclerc fit partir Hardy des Gonaïves pour
se rendre aux Cahos par la Coupe-à-llnde, et Rochambeau pour s'y rendre également par la rive gauche de la
rivière du Cabeuil. Le but de cette expédition était d'enlever dans ces hautes montagnes les dépôts d'armes et les
sommes que T. Louverture y avait fait mettre. A propos de ce trésor, P. de Lacroix rapporte que,
d'après l'opinion des citoyens des États-Unis qui étaient
à Saint-Domingue, il y aurait eu 40 millions de dollars ou
piastres, faisant 220 millions de francs, que T. Louverture y avait enfouis. Il dit aussi que, suivant les rensei*
gnemens pris dans la colonie, ce trésor n'aura été que de 92 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. 80,000 portugaises, qu'il évalue de 32 à 55 millions de
francs. Mais, à moins que ce ne soit une faute de son
texte, lui-même aurait commis une grosse erreur en faisant une telle évaluation ; il aurait fallu 800,000 portugaises au lieu de 80,000, pour faire ses 55 millions de
francs * . « Au surplus, dit cet auteur, tout ceci n'est encore
« qu hypothétique : le trésor enfoui dans les mornes du
« Cahos peut avoir une valeur plus forte, parce que T.
«^Louverture, malgré l'ordre qui régnait dans son^admi-
« nistration, dont à notre approche il a fait brûler la
«"majeure partie des registres, a pu se ménager, par des
« traités et des franchises, des recettes inconnues. La
«• valeur des sommes enfouies peut enfin être beaucoup
« plus faible, quand on calcule les achats immenses d'art mes et de munitions qu'il avait contractées d'une ma-
« nière clandestine, à des prix exorbitans. Il est possible
« aussi qu'ayant envoyé des fonds aux États-Unis, ces
« fonds soient restés après sa mort entre les mains de
« ceux^à qui il les avait confiés. » Le mystère qui entourait souvent les actes politiques
de T. Louverture, en a fait imaginer autant pour ses actes administratifs. Or, si P. de Lacroix convient qu'il y
avait de l'ordre dans son administration, comment supposer que les fonctionnaires de cette branche de service
n'auraient pas su au juste la valeur de toutes ces réser1 La portugaise valant 8 piastres, 80,000 portugaises ne font que 640,000
piastres, ou environ 3,300,000 f. et non pas 33,000,000 de francs. 11 faut, pour
avoir une telle somme, 6,400,000 piastres, ou 800,000 portugaises. Voyez Painphile de Lacroix, t. 2, p. 122. M. Madiou adopte le chiffre de cet auteur, sans
avoir remarqué son erreur : il est vrai qu'il le fait sous la forme dubitative
du peut-être. Voyez Histoire d'Haïti, t. 2, p. 172. [1802] CHAPITRE HT. 93 ves ? Et quels sont ces traités et ces franchises qui auraient pu donner à T. Louverture, des recettes inconnues?
Sont-ce les Américains, qui ont pu garder les sommes
qu'il leur confia, qui lui auraient donné leur argent pour
rien, sans recevoir des produits de la colonie, eux si portés au lucre ? Tous ces faux raisonnemens de P. de Lacroix
ne sont que la conséquence de l'erreur que nous avons
signalée de sa part dans notre 5e livre, reposant sur de
fausses données et sur ses appréciations personnelles non
moins fausses.
Louverture, des recettes inconnues?
Sont-ce les Américains, qui ont pu garder les sommes
qu'il leur confia, qui lui auraient donné leur argent pour
rien, sans recevoir des produits de la colonie, eux si portés au lucre ? Tous ces faux raisonnemens de P. de Lacroix
ne sont que la conséquence de l'erreur que nous avons
signalée de sa part dans notre 5e livre, reposant sur de
fausses données et sur ses appréciations personnelles non
moins fausses. Il ajoute que : « S'il faut en croire la voix publique, il
« (T. Louverture) fit fusiller ceux qu'il avait chargés de
« cette opération (l'enfouissement des trésors), afin de
« rester maître de son secret. » Mais, interrogé à ce sujet par le général Cafarelli, T. Louverture lui répondit :
« que c'est à tort qu'on l'a accusé d'avoir fait tuer des
« soldats de sa garde qui auraient enfoui de prétendus
« trésors ; que ce fut une calomnie ; que dans le temps
« où il Tapprit, il fit faire un appel général des hommes
« de sa garde pour prouver le contraire. » Nous avons déjà dit qu'il déclara à Cafarelli, qu'à l'arrivée de l'armée française, il y avait \ 1,700,000 francs
dans toutes les caisses publiques de la colonie. Le trésor qu'il fit placer aux Cahos ne peut avoir été formé que
des sommes provenant des administrations desGonaïves,
de Saint-Marc, deux ports ouverts au commerce extérieur, et de celles des Verrettes et de la Petite-Rivière,
communes de l'intérieur, dont les recettes ne pouvaient
être considérables * ; car les revenus publics se perces T. Louverture a déclaré à Cafarelli qu'il n'y avait que 200 mille francs
aux Gonaïves. 94 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. vaient surtout dans les ports ouverts,où les douanes étaient
établies, pour les recevoir, tant sur l'importation des marchandises que sur l'exportation des produits agricoles.
Cette digression n'est pas inutile ; car on a trop longtemps accusé T. Louverture d'avoir fait massacrer les
hommes qui furent employés à l'enfouissement de ces
sommes fabuleuses. Les paroles que nous venons de rapporter de lui , prononcées au cachot de Joux , font voir
qu'il s'agissait des soldats de sa garde. Une autre version
que rapporte M. Madiou *, lui impute d'avoir îait sacrifier
« 400 Espagnols qui avaient été arrachés de leurs de-
« meures, et qui conduisirent les mulets chargés de ces
« sommes ; » et cela, au moment où il prenait la résolution de résister au capitaine - général envoyé par la
France2. Tandis que les généraux Hardy et Rochambeau se dirigeaient sur les Cahos , le général Debelle partait aussi
des Gonaïves, pour se porter à la Petite-Rivière. Après ces dispositions prises pour anéantir la résistance
de T. Louverture, le capitaine-général quitta les Gonaïves 1 Histoire d Haïti, t. 2, p. 171. — Les colons avaient tant vanté l'administration de T. louverture, qu'il était permis de supposer qu'il avait des réserves énormes. Lui-même, dans sa correspondance avec le gouvernement
français, donnait lieu à le croire en prônant la grande prospérité de la colonie.
Dans son Mémoire, il dit encore : « L'île était parvenue à un degré desplen-
« deur où on ne Pavait pas encore vue. Et tout cela , j'ose le dire , était
« mon ouvrage. » Mais qui croira qu'après tant de révolutions et de guerres
Saint-Domingue était plus prospère en 1801 qu'en 1789?
correspondance avec le gouvernement
français, donnait lieu à le croire en prônant la grande prospérité de la colonie.
Dans son Mémoire, il dit encore : « L'île était parvenue à un degré desplen-
« deur où on ne Pavait pas encore vue. Et tout cela , j'ose le dire , était
« mon ouvrage. » Mais qui croira qu'après tant de révolutions et de guerres
Saint-Domingue était plus prospère en 1801 qu'en 1789? a Nous avons sous les yeux l'ouvrage d'un colon, qui impute à T. Louverture l'assassinat de 60 à 80 noirs sur l'habitation D'Héricourt, où ils avaient
eharroyé plusieurs millions enfouis dans les montagnes. Toutes ces accusations décousues ne reposent que sur l'erreur. T. Louverture a commis tant de
crimes, qu'il était facile à chacun d'en supposer encore à sa charge. Mais
quand le diable a raison, il ne faut pas lui donner tort. [1802] chapitre m. 95 et se rendit par mer au Port-au-Prince où le généra] Boudet était déjà revenu. Il y fut accueilli avec des démonstrations de joie. Sa femme, Pauline Bonaparte, partit en
même temps du Cap et vint l'y joindre. Sa présence fît
naître des fêtes que n'avaient pu donner les colons du
Cap dont les propriétés avaient été incendiées. Villatte, Léveillé et les autres officiers natifs du Nord,
restèrent au Cap, tandis que Rigaud , Pétion et ceux qui ,
comme eux, étaient de l'Ouest et du Sud, furent amenés
par mer au Port-au-Prince dans le même temps que
Leclerc y arrivait ; et peu de jours après, 350 officiers ou
citoyens du Sud y furent portés de Saint- Yague de Cuba,
où l'amiral Villa ret- Joyeuse les avait envoyé prendre. L'arrivée de ces officiers fut accueillie par la 13e demibrigade surtout avec une joie peu commune : ces vieux
soldats, qui avaient combattu sous eux dans tous les temps
de la révolution, revoyaient en eux leurs vrais chefs. Le
général Boudetdont l'âme était accessible à tous les sentimens généreux, ayant remarqué l'enthousiasme et
l'estime qu'inspirait Pétion , lui donna le commandement
de ce corps : ce qui augmenta la satisfaction de ces braves
militaires. En ce moment , Leclerc apprit l'échec que venait de
subir le général Debelle à la Crête-à-Pierrot ; il se disposa
à se rendre sur le théâtre de cet événement. Dans sa marche sur la Petite-Rivière, Debelle avait rencontré quelques soldats, que sa colonne poursuivit, et qui
pénétrèrent dans le fort construit sur ce monticule depuis
longtemps. Là, se trouvaient Magny, Lamartinière , Morisset, Monpoint et Larose. T. Louverture, après avoir ordonné à Dessalines de le
défendre, était parti pour le Nord. Il avait laissé Magny, 96 ÉTUDES SUA L'HISTOIRE D'HAÏTI. Morisset et Monpoint, avec une partie de sa garde d'honneur sous les ordres de Dessalines, en prenant avec lui Gabart, le chef de bataillon Pourcely et les grenadiers de la
4e demi-brigade. Dessalines, apprenant que la colonne de
Rochambeau se dirigeait sur les Cahos , prit la résolution
de marcher sur ses traces pour défendre les dépôts qui
s'y trouvaient : il laissa le commandement du fort de la
Crête-à-Pierrot à Magny, secondé par Lamartinière et
les autres officiers supérieurs.
ines, en prenant avec lui Gabart, le chef de bataillon Pourcely et les grenadiers de la
4e demi-brigade. Dessalines, apprenant que la colonne de
Rochambeau se dirigeait sur les Cahos , prit la résolution
de marcher sur ses traces pour défendre les dépôts qui
s'y trouvaient : il laissa le commandement du fort de la
Crête-à-Pierrot à Magny, secondé par Lamartinière et
les autres officiers supérieurs. Debelle, ne pensant pas que les troupes coloniales pussent soutenir le choc de sa colonne , attaqua le fort avec
résolution , à la suite des fuyards qu'il avait rencontrés.
Mais, contre son attente, Magny et Lamartinière lui opposèrent une vigoureuse résistance, Debelle et le général
de brigade Devaux furent tous deux grièvement blessés :
sa colonne perdit quatre cents hommes, par le feu trèsbien nourri de la mousqueterie et de l'artillerie du fort
où se trouvaient quelques centaines d'hommes. Les Français furent contraints de battre en retraite au-delà de la
Petite-Rivière , sous les ordres du chef de brigade d'artillerie Pambour. Ce fait eut lieu le 4 mars. Ce brave général Debelle était malheureux , il faut en
convenir : il y avait peu de jours que Maurepas l'avait
contraint à fuir, et alors c'était un simple colonel qui contraignait sa division à reculer en arrière. Mais c'était Magny, c'était ce brave noir qui, comme Maurepas, prouvait
que la couleur des hommes ne fait rien à la guerre , non
plus que dans toutes autres situations de la vie : c'était
aussi le mulâtre Lamartinière, à l'âme ardente, qui secondait son frère par son courage exemplaire. Tandis que ce fait se passait glorieusement pour les enfans de Saint-Domingue , « le général Hardy (dans sa [1802] CHAPITRE III. 97 « marche sur les Cahos) cerna, dit P. de Lacroix, sur la
« Coupe -à-l'Inde , 600 noirs qui ne reçurent pas de
« quartier, farce qu'Us avaient encore leurs baïonnettes
« teintes du sang d'une centaine de blancs, qu'ils venaient
« d'égorger. » C'est là le langage de l'historien français , cherchant à atténuer l'horreur d'une pareille boucherie d'hommes; mais quand Hardy fît tuer les prisonniers noirs delà Rivière -Salée, ces infortunés avaientils égorgé des blancs ? Rochambeau était lui-même parvenu aux Cahos. Au
Morne-à-Pipe il délivra des blancs qui avaient été contraints de s'y réfugier , lors de l'évacuation des villes et
des bourgs. Il enleva le trésor qui fut placé dans ces lieux,
le fit acheminer aux Gonaïves et poursuivit sa route jusqu'au Mirebalais. Dessalines, qui avait quitté la Crête-à-Pierrot pour empêcher ce résultat, en ayant eu avis en même temps que
de l'attaque infructueuse de Debelle, revint à ce fort : la
troupe qu'il emmena avec lui renforça la brave garnison
qui venait de se signaler et qui n'eut que plus de résolution
sous un tel chef. Prévoyant bien que les Français ne tarderaient pas à revenir pour réparer l'échec du général
Debelle, il donna une nouvelle activité aux mesures nécessaires à la défense du fort. Secondé par Magny, Lamartinière , Monpoint , Morisset , Bazelais , Loret , Larose ,
Roux et Cottereau, Dessalines pouvait espérer de repousser encore toute attaque dirigée par les généraux ennemis.
et qui n'eut que plus de résolution
sous un tel chef. Prévoyant bien que les Français ne tarderaient pas à revenir pour réparer l'échec du général
Debelle, il donna une nouvelle activité aux mesures nécessaires à la défense du fort. Secondé par Magny, Lamartinière , Monpoint , Morisset , Bazelais , Loret , Larose ,
Roux et Cottereau, Dessalines pouvait espérer de repousser encore toute attaque dirigée par les généraux ennemis. Le capitaine-général avait fait partir du Port-au-Prince
le général de division Dugua, chef de l'état-major général
de l'armée expéditionnaire , pour aller prendre le comt. v. 7 98 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. mandement de la division Debelle. Dugua se rendit par
mer à Saint-Marc où était Debelle, blessé à la Crête-àPierrot. En même temps, les généraux Boudet et Pamphile de
Lacroix partirent aussi du Port-au-Prince, passant par la
montagne du Pensez-y-bien pour descendre aux Verrettes,
etde-là se rendre à la Petite-Rivière. Un détachement de
cette division passa par la route de ïrianon, sous les ordres
du chef de brigade D'Henin : ce dernier eut à combattre à
Trianon, et chassa les troupes coloniales et les cultivateurs
qui occupaient cette position. Parvenu au Mirebalais,
déjà incendié par Dessalines , on trouva sur l'habitation
Chitry, dans son voisinage, les cadavres de 2 à 300 blancs
qu'il y avait fait massacrer : c'étaient , la plupart , ceux
emmenés du Port-au-Prince. Le général Boudet arriva aux Verrettes le 9 Mars. Charles
Bélair, qui se tenait dans les montagnes des Matheux ,
échangea quelques coups de fusil avec cette division. Le
bourg des Verrettes avait été incendié par ordre de Dessalines, qui y fît massacrer environ 800 blancs. Ce fut un
spectacle douloureux pour les généraux français et toutn
leur troupe, que de voir ce champ de carnage. Pamphile
de Lacroix en parle ainsi : « Les cadavres amoncelés présentaient encore l'atti-
« tude de leurs derniers momens : on en voyait d'age-
« nouilles , les mains tendues et suppliantes ; les glaces
« de la mort n'avaient pas effacé l'empreinte de leur phy-
« sionomie : leurs traits peignaient autant la prière que la
« douleur. Des filles , le sein déchiré , avaient l'air de det< mander quartier pour leurs mères ; des mères couvraient
« de leurs bras percés les enfans égorgés sur leur sein.
« On apercevait des jeunes gens en avant de leurs pères ,
illes , les mains tendues et suppliantes ; les glaces
« de la mort n'avaient pas effacé l'empreinte de leur phy-
« sionomie : leurs traits peignaient autant la prière que la
« douleur. Des filles , le sein déchiré , avaient l'air de det< mander quartier pour leurs mères ; des mères couvraient
« de leurs bras percés les enfans égorgés sur leur sein.
« On apercevait des jeunes gens en avant de leurs pères , [1802] CHAPITRE «I. 00 « percés du coup qu'ils voulaient leur épargner et qui les
« avait atteints; on reconnaissait aussi de jeunes femmes
« massacrées en serrant dans leurs bras leurs pères ou
« leurs époux ; les amis et les familles pouvaient se dis-
« tinguer, ils se tenaient par la main ; plusieurs d'entre
« eux étaient morts en s'embrassant , et la mort avait
« respecté leur attitude. » Nous nous associons de cœur à l'horreur que dut inspirer à ce général français, la vue de tant de victimes tombées sous les coups d'une vengeance barbare : son'récit
est fait pour indigner tout homme qui sent qu'il doit aimer
ses semblables et s'apitoyer sur leur sort. Mais nous
espérons aussi que, lorsque nous arriverons aux actes affreux commis sur les noirs et les mulâtres i que l'on
combattait en ce moment pour les réduire à l'état
humiliant de la servitude, nous trouverons également
dans le même livre le récit de ces atrocités ; et si notre
espoir est déçu, nous dirons alors : — Le général Pamphile de Lacroix ne fut pas un auteur impartial. Le 10 mars, dans la nuit, la division Boudet passa
l'Artibonite au gué qui se trouve en face de l'habitation
Labadie , située sur la rive droite* au pied du morne de
Plassac , jadis le lieu de rassemblement des affranchis
réclamant leurs droits politiques. Un chemin part de-là
et conduit à la Petite-Rivière, en passant au nord et tout
près de la Crête-à-Pierrot. La 13e demi-brigade était placée à la tête de la division qui allait droit à ce fort : dans
la nuit , des grenadiers de ce corps se plaignirent de cette
disposition qui les exposait au premier feu de l'ennemi, —
de leurs frères qu'ils allaient combattre. Mais Pétion, leur
colonel, ayant entendu ces plaintes, prononça ces paroles
que P. de Lacroix dit avoir entendues : « Misérables ! 400 études sur l'histoire d'haïti. « comment n'êtes-vous pas honorés de marcher les pre-
« rniers? Taisez-vous et suivez-moi. » Cet auteur ajoute cette réflexion : « Un chef qui prêche
« d'exemple dans le danger est toujours sûr d'être obéi ,
« surtout lorsqu'il parle à des noirs, si faciles à respecter
« l'autorité, » Ce ne serait pas faire un éloge des blancs que de supposer qu'en pareille circonstance, ils n'eussent pas obéi à
leur chef. Dans la même année , les circonstances ayant
changé , Pétion tint un autre langage à ces mêmes soldats , en leur traçant encore un exemple de résolution
audacieuse , qu'ils imitèrent pour arriver à d'autres fins.
obéi ,
« surtout lorsqu'il parle à des noirs, si faciles à respecter
« l'autorité, » Ce ne serait pas faire un éloge des blancs que de supposer qu'en pareille circonstance, ils n'eussent pas obéi à
leur chef. Dans la même année , les circonstances ayant
changé , Pétion tint un autre langage à ces mêmes soldats , en leur traçant encore un exemple de résolution
audacieuse , qu'ils imitèrent pour arriver à d'autres fins. Le 11 mars, à l'aube du jour, la division Boudet se
trouvait tout près de la Crête-à-Pierrot. Les soldats
qui occupaient un poste avancé ayant été surpris ,
s'enfuirent pour rentrer dans le fort ou se jeter dans le
fossé qui l'entourait : c'était la même manœuvre qu'avaient
exécutée ceux qui furent poursuivis par la division Debelle. Bans le fort , Dessalines , tenant à la main un tison
ardent, menaçait la garnison de faire sauter la poudrière,
si elle ne faisait pas une résistance énergique aux Français. Animant ces braves soldats, secondé par les officiers
supérieurs qui suivaient son exemple , il les vit tous répondre à ses vœux, de mourir plutôt que de céder à l'impétuosité de l'ennemi. En cet instant , le général Boudet
envoya un parlementaire qui s'approcha du fort avec une
lettre à la main. C était sans doute pour sommer la garnison de se rendre ; mais Dessalines ordonna qu'on dirigeât le feu d'un canon contre le parlementaire qui fut
emporté. Les Français s'avancèrent alors avec leur résolution ordinaire : l'artillerie, la niousqueterie du fort ba- [1802] CHAPITRE III. 101 îayèrent leurs rangs. Revenant constamment à la charge,
ils étaient toujours repoussés , et des soldats du fort en
sortaient pour les poursuivre avec ardeur. Le général
Boudetful blessé au talon par une mitraille, et dut laisser
le commandement de sa division au général Pamphile de
Lacroix : celui-ci avoue que cette division eut près de
500 hommes tués ou blessés dans cette attaque. Il fut
contraint de sonner la retraite. En ce moment arriva la division Dugua, débouchant
de la Petite-Rivière, qui attaqua le fort à son tour. 'Marchant à la tête de sa troupe, ce général reçut deux balles
qui le mirent hors de combat : il perdit 2 à 300 hommes,
sans pouvoir réussir, plus que Boudet, à ébranler la fermeté de la garnison. Les deux divisions passèrent sous
les ordres de Pamphile de Lacroix qui se retira avec elles
au Bac-du-Centre, placé en face de l'habitation Coursin,
à plus dé trois lieues du bourg de la Petite-Rivière. Le général Leclerc, qui était arrivé sur les lieux avec
la division Dugua, fut blessé lui-même au bas ventre, en
donnant ses ordres à Pamphile de Lacroix. C'était le cinquième général français atteint par la garnison de la Crêteà-Pierrot. Cette journée, fameuse dans nos fastes militaires, fît le
plus grand honneur au courage, à la bravoure, à la résolution du général Dessalines : dès-lors l'opinion de l'armée
et de la population indigène fut fixée sur lui. Dans la guerre
contre les Anglais, dans celle du Sud, on avait déjà reconnu en lui les qualités du militaire actif; dans cette affaire du 11 mars, qui eut du retentissement dans la colonie, on reconnut la ténacité du guerrier qui ne cède pas :
la haute opinion même qu'on avait de la valeur des généraux français et de leurs troupes, servit à rehausser son
-lors l'opinion de l'armée
et de la population indigène fut fixée sur lui. Dans la guerre
contre les Anglais, dans celle du Sud, on avait déjà reconnu en lui les qualités du militaire actif; dans cette affaire du 11 mars, qui eut du retentissement dans la colonie, on reconnut la ténacité du guerrier qui ne cède pas :
la haute opinion même qu'on avait de la valeur des généraux français et de leurs troupes, servit à rehausser son 102 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. mérite. Go n sidéré déjà comme le général en chef de l'armée coloniale, quoiqu'il n'en eût pas le titre, il parut digne
de remplacer T. Louverture dont l'étoile avait pâli avant
l'arrivée ç|e l'expédition. Sa haine pour les blancs,les humiliations qu'il leur faisait subir souvent sous l'ex-gouverneur, les massacres qu'il avait fait exécuter sur eux en divers lieux, quoique ce fût par les instructions de T. Louverture : tout servit à rallier les Indigènes à son autorité,
lorsque survint la prise d'armes contre les Français. Mais
ce fut surtout dans l'Artibonite et dans le Nord que cette
appréciation lui conquit les suffrages des populations ; car
le concours de Pétion et de Geffrard lui fut indispensable
pour y rallier les populations de l'Ouest et du Sud, Cette
vérité sera démontrée plus tard. Durant l'attaque de la division Boudet, Dessalines avait
reconnu l'avantage qu'avaient tiré les troupes françaises,
d'une petite éminence qui domine le fort de la Crête-àPierrot : leur feu atteignait surtout les artilleurs. Il y fît
construire immédiatement une redoute entourée de fossés,
qu'il confia au commandement de Lamartinière, en y mettant des pièces de campagne. Il fit réparer les parapets
du fort principal qui avaient souffert pendant le combat,
prévoyant avec raison que l'armée française reviendrait,
sinon pour tenter de nouveau de l'enlever de vive force,
du moins pour en faire le siège. C'était justement l'idée
qu'avaient conçue le capitaine-général Leclerc et les généraux sous ses ordres ; et dans cette pensée qu'il saisissait parfaitement, Dessalines jugea qu'il serait plus utile
à la garnison qui serait assiégée, en quittant le fort pour
aller réunir le plus de forces possibles afin d'inquiéter
les assiégeans. Il en sortit avec ses aides de camp, re_
commandant à Magny, à Lamartinière et aux autres offi- [ 1 802] C II A P1TR E III . 1 0r> ciers supérieurs, de continuer l'œuvre glorieuse" qu'ils
avaient si bien commencée : eux tous et leurs soldats lui
promirent de justifier sa confiance. Avant de revenir avec le matériel d'artillerie nécessaire
au siège de la Crête-à-Pierrot, le général Leclerc envoya
l'ordre aux généraux Hardy et Rochambeau de retourner
sur les lieux, pour y prendre part en investissant le fort
complètement. Hardy rencontra Dessalines sur le morne Nolo et le
chassa devant lui : Dessalines ne pouvait résister longtemps, n'ayant réussi à réunir que fort peu de cultivateurs
armés. Le général Salm, de la même division habituée
au massacre des noirs depuis son débarquement, « en
« passa deux cents au fil de l'épéedans un camp, » selon
l'expression de P. de Lacroix. Cette division, réunie, vint
se placer au bas du morne de l'Acul-du-Parc, au nordest de Ja Crête-à-Pierrot.
ines ne pouvait résister longtemps, n'ayant réussi à réunir que fort peu de cultivateurs
armés. Le général Salm, de la même division habituée
au massacre des noirs depuis son débarquement, « en
« passa deux cents au fil de l'épéedans un camp, » selon
l'expression de P. de Lacroix. Cette division, réunie, vint
se placer au bas du morne de l'Acul-du-Parc, au nordest de Ja Crête-à-Pierrot. Le 22 mars, Rochambeau arriva du Mirebalais par la
rive droite de l'Artibonite et se plaça au bas du morne de
la Tranquillité, au sud-est du fort, ayant sa droite appuyée
à la division Hardy et sa gauche à l'Artibonite. Le chef d'escadron Rourkefut placé avec quelques troupes, sur la rive gauche de ce fleuve, assez près d'un gué
qui pouvait offrir un passage à la garnison du fort, en
cas d'évacuation. Pamphile de Lacroix, avec les divisions DuguaetRoudet, se posta en avant du bourg de la Petite-Rivière, au
nord-ouest du fort. Le capitaine-général Leclerc était
dans ce bourg. Le général Rigaud l'avait suivi à Saint-Marc, où il
débarqua pour se rendre à l'armée, et se trouva dans la. 104 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. division Dugua ; Geffrard, Bonnet et la plupart des autres
officiers venus de Saint-Yague, arrivèrent aussi à SaintMarc et marchèrent contre la Crête-à-Pierrot. J. P. Boyer
était employé à l'état-major du général P. de Lacroix *. Tout près de la Petite-Rivière et de la rive droite de
l'Artibonite, était un autre champ de carnage où Dessalines avait fait massacrer environ deux cents blancs, immédiatement après le départ de T. Louverture pour le
Nord : nouvel indice que ce fut par ses ordres. C'est pendant qu'on opérait cet acte de cruauté, que le naturaliste
Descourtilz réussit à sauver sa vie, en se précipitant chez
ce général même, afin d'implorer l'intervention de Madame
Dessalines. Cette femme humaine dut employer les larmes, les supplications, se jeter aux genoux de son inexorable mari, pour obtenir la grâce de ce jeune homme, en
lui représentant qu'étant médecin, il pourrait être utile
aux blessés : il fallut néanmoins le concours de ses aides
de camp présens à cette scène, où la vertu le disputait au
crime, pour qu'elle réussît à épargner la vie de ce malheureux. Comme elle l'avait prévu, Descourtilz, renfermé au
fort de la Crête-à-Pierrot, donna ses soins aux militaires
blessés dans les diverses attaques. La vertu a donc toujours raison dans ses appréciations
favorables à l'humanité ! Le crime n'est donc pas nécessaire, même dans une situation politique ! L'investissement du fort étant consommé avec tout
l'art du génie militaire, par les soins du chef de brigade
Bachelu, des canons, des obusiers et des mortiers lan1 Boyer m'a dit que ce général lui témoignait beaucoup d'égards. On ne doi*
pas alors s'étonner de ce que P. de Lacroix dit de lui, à la page '266 du tome
12 de ses Mémoires.
ables à l'humanité ! Le crime n'est donc pas nécessaire, même dans une situation politique ! L'investissement du fort étant consommé avec tout
l'art du génie militaire, par les soins du chef de brigade
Bachelu, des canons, des obusiers et des mortiers lan1 Boyer m'a dit que ce général lui témoignait beaucoup d'égards. On ne doi*
pas alors s'étonner de ce que P. de Lacroix dit de lui, à la page '266 du tome
12 de ses Mémoires. [1802] CHAPITRE III. J03 çaient leurs projectiles contre les braves assiégés, dont
l'artillerie ne pouvait guère servir qu'à repousser les
attaques comme celles qui avaient eu lieu. Mais le général Rochambeau, dont la batterie de sept pièces avait
éteint le feu de celles de la redoute commandée par Lamartinière, crut alors pouvoir emporter d'assaut cette redoute:
il l'attaqua, perdit 500 hommes et fut repoussé victorieusement. Lamartinière jugea cependant qu'il était utile de
l'abandonner, pour rentrer dans le fort, et joindre ses
efforts à ceux de Magny. Cette redoute était démantelée. Durant la canonnade et le bombardement du fort,
Pétion y jeta plusieurs bombes, au dire de Pamphile de
Lacroix, sous les ordres de qui il servait. M. Madiou a cherché à l'en excuser en quelque sortey
en disant: « Pétion, quoiqu'il eût la réputation d'une
« grande bravoure, donnait mollement, à la tête delà 15e
« coloniale, depuis le commencement du siège. LesFran-
« çais virent sur sa physionomie combien il lui répugnait
« de combattre contre ses frères noirs et jaunes Pétion
« désirait la prise de la Crête-à-Pierrot qui devait porter
« le dernier coup à la puissance de T. Louverture il
« voulait que les indigènes lui sussent gré un jour d'avoir
« ménagé le sang de ses frères 1 » Nous ne partageons pas entièrement cette appréciation
de la conduite de Pétion en cette circonstance ; et c'est
parce que nous croyons aussi qu'il désirait, et qu'il devait
désirer que la résistance de T. Louverture fût anéantie
une fois, que nous pensons qu'il n'agit pas mollement. Et pourquoi n'eût-il pas eu sincèrement ce désir ? Qui
souhaitait, dans toute la colonie, que T. Louverture pût 1 Histoire d'Haïti, t. 2, p. 222 106 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. devenir vainqueur de l'armée française ? Dessalines luimême ne formait pas ce vœu : il combattait comme tous
les autres officiers supérieurs, comme le dernier des soldats, par honneur militaire. T. Louverture était à bout
de son prestige et de sa puissance, depuis qu'il avait immolé Moïse pour plaire aux colons, pour satisfaire sa vengeance personnelle * ; son rôle politique était fini ; il ne
pouvait organiser une guerre qui eût pour but l'expulsion
des Français, d'un pays qu'il avait rendu français plus que
jamais, par son alliance avec les colons.
attait comme tous
les autres officiers supérieurs, comme le dernier des soldats, par honneur militaire. T. Louverture était à bout
de son prestige et de sa puissance, depuis qu'il avait immolé Moïse pour plaire aux colons, pour satisfaire sa vengeance personnelle * ; son rôle politique était fini ; il ne
pouvait organiser une guerre qui eût pour but l'expulsion
des Français, d'un pays qu'il avait rendu français plus que
jamais, par son alliance avec les colons. Il fallait donc l'anéantir par les armes, pour arriver à une
situation qui ne pouvait se dessiner que lorsqu'on aurait vu
le capitaine-général Leclercet ses généraux à l'œuvre,
dans l'administration du pays. Le gouvernement consulaire avait déclaré que la liberté générale subsisterait
à Saint-Domingue et à la Guadeloupe ; il fallait attendre
pour reconnaître jusqu'à quel point cette déclaration
était sincère. Certes, on peut croire que l'opinion de
Pétion, personnellement, était assez fixée à ce sujet, depuis qu'à Paris il avait compris l'intention que ce gouvernement avait d'envoyer à Madagascar, tous les officiers
jaunes et noirs qu'on envoya à Saint-Domingue; mais il
fallait des faits visibles à tous les yeux, pour arriver à 1 Le 1er septembre 1799, le jour même où Moïse entrait au Môle, abandonné
par R. Desruisseaux et Bellegarde, il adressa à T. Louverture une lettre où il
.lui reprochait de ne pas faire payer ses lioupes, comme faisait Rigaud ; de
ne pas écouler ses conseils, en lui disant toujours qu'il est une jeune tète ; que
lui, Moïse, est toujours en avant pour son service, et exposé au mécontentement des soldats , etc. Entin , il termina cette lettre en demandant sa retraite à T. Louverture, afin de travailler pour nourrir sa famille et donner de
l'éducation à ses enfans. Nous avons vu cette lettre au ministère de la marine. On conçoit alors
pourquoi, avec tant d'aulres motifs, T. Louverture fil périr son neveu à la lia
de 1801. [1802] CHAPITRE III, 107 une transformation dans les idées de la population indigène, qui voyait dans les Français, des libérateurs du joug
despotique de l'ex-gouverneur. Au fond, la résistance de T. Louverture n'était qu'une
inconséquence à sa conduite antérieure, bien qu'on n'eût
pas rempli envers lui ce que prescrivaient les égards
qu'elle lui méritait. Après avoir vaincu Rigaud et son parti,
il avait constitué Saint-Domingue comme une colonie
dépendante de la France, avec la prétention de la gouverner ; en apprenant les préparatifs de l'expédition, il avait
proclamé qu'il fallait recevoir les envoyés de la France
avec le respect de la piété filiale; et pour un manque déformes dans ses rapports avec le capitaine-général, il méconnaissait cette autorité envoyée par la France ! Certainement, on ne peut qu'admirer les efforts héroïques qu'il
fit pour se maintenir au pouvoir ; mais avait-il un droit
légitime pour y rester, quand la France avait décidé le
contraire? S'il eût triomphé, le sort de ses frères se seraitil amélioré, lorsque dans sa toute-puissance il l'avait
empiré ?
pour un manque déformes dans ses rapports avec le capitaine-général, il méconnaissait cette autorité envoyée par la France ! Certainement, on ne peut qu'admirer les efforts héroïques qu'il
fit pour se maintenir au pouvoir ; mais avait-il un droit
légitime pour y rester, quand la France avait décidé le
contraire? S'il eût triomphé, le sort de ses frères se seraitil amélioré, lorsque dans sa toute-puissance il l'avait
empiré ? Tout concourait donc à faire désirer qu'il fût vaincu ;
et ceux qui contribuaient à ce résultat politique, comme
Pétion, agissaient dans l'intérêt d'un avenir jusqu'alors
inconnu y mais qui devait être préféré à l'état présent des
choses. Au surplus, quand T. Louverture et Dessalines faisaient
canonner et bombarder Jacmel où se trouvait Pétion,
en 1800, n'était-ce pas au nom de la France qu'ils agissaient ainsi? En mars 1802, c'était aussi au nom de la
France que Pétion bombardait la Crête-à-Pierrot : la colonie était française, militaires et citoyens étaient français; ils ne pouvaient agir qu'en cette qualité. Mais, 108 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. de même que Dessalines avait conçu une haute estime
pour la valeur et les talens militaires de Pétion au siège
de Jacmel, de même Pétion en conçut pour la bravoure
et l'énergie que Dessalines déploya à la Crête-à-Pierrot.
C'est ce sentiment mutuel qui les rapprocha peu de mois
après, et qui les unit pour commencer la guerre sacrée de
l'indépendance. Remarquons néanmoins que lorsque le bombardement
eut lieu, Dessalines n'était plus dans le fort : c'était Ma -
gny, destiné à estimer, à aimer, à chérir Pétion un jour,
en recevant de sa part les témoignages de la plus sincère
amitié ; c'était Lamartinière,l'un de ces braves officiers de la
légion de l'Ouest qui, avec Pétion, avait si bien défendu la
cause que soutenait Rigaud dans la guerre du Sud. La
haine, la vengeance n'existaient donc pas dans le cœur de
Pétion : le devoir militaire seul dirigeait sa conduite,
d'accord avec les idées politiques. Enfin, après deux jours de canonnade et de bombardement continus, les parapets du fort de la Crête-à-Pierrot
n'offraient plus qu'un faible abri aux assiégés ; ils manquaient d'eau, de nourriture, ayant encore des munitions.
Ils avaient satisfait à l'honneur militaire, en défendant ce
point avec toute la vigueur possible ; ils avaient repoussé
les attaques successives de quatre divisions françaises ,
composées des meilleurs soldats de cette République qui
avait fait trembler les rois en Europe ; ils avaient blessé
plusieurs braves généraux , même le capitaine-général :
la perte des Français était considérable. En avouant le
chiffre de 1500 hommes tués dans les divers assauts, P.
de Lacroix dit d'un autre côté : « Notre perte avait été si
« considérable qu'elle affligea vivement le capitaine-géné-
« rai Leclerc : il nous engagea, par politique, à la pallier [1802] CHAPITRE III. 109 << comme il la palliait lui-même dans ses rapports offi-
« ciels. » Un tel aveu doit donc faire supposer que la perte
réelle était supérieure au chiffre de 1500 hommes1. Lorsqu'un millier de braves avaient ainsi résisté à plus
de douze mille homme aguerris , pourvus de toutes les
connaissances militaires , de tous les moyens de destruction que donne la guerre, ils pouvaient considérer qu'ils
avaient assez fait pour leur gloire ; mais pas un ne songea
à capituler !
-même dans ses rapports offi-
« ciels. » Un tel aveu doit donc faire supposer que la perte
réelle était supérieure au chiffre de 1500 hommes1. Lorsqu'un millier de braves avaient ainsi résisté à plus
de douze mille homme aguerris , pourvus de toutes les
connaissances militaires , de tous les moyens de destruction que donne la guerre, ils pouvaient considérer qu'ils
avaient assez fait pour leur gloire ; mais pas un ne songea
à capituler ! En quittant la Crête-à-Pierrot , Dessalines avait prévu
qu'il lui serait peut-être impossible de secourir efficacement la garnison, contre toute l'armée française concentrée sur ce point. Dans cette pensée , il fit remarquer à
Magny et à Lamartinière un anneau qu'il portait au doigt,
comme devant être le signe de l'ordre d'évacuation qu'il
pourrait leur envoyer. En effet, dans la nuit du 25 mars,
un vieil officier noir et une vieille femme de la même
couleur avaient réussi à tromper la vigilance des assiégeans , en pénétrant dans le fort : l'officier exhiba l'anneau de Dessalines aux deux chefs qui le défendaient , et
qui se préparèrent dès ce moment à l'évacuation qu'ils ne
pouvaient effectuer que dans la nuit suivante. Au jour, les deux émissaires sortirent du fort et furent
aperçus par un officier d'état-major du nom d'Hédouville,
qui était déjà venu dans la colonie avec l'ancien agent :
il les fit arrêter et les questionna. Résolus à subir tout ,
même la mort, plutôt que d'avouer l'objet de leur mission,
ils nièrent d'être sortis du fort : on les assomma à coups 1 Nous avons lu sur le Moniteur un rapport de Leclerc au ministre de la marine, où il avoue le chiffre de 500 hommes ; mai?, par contre, il y dit que les
indigènes perdirent plus de 3000 hommes. Voilà comme on trompe les gouvernemens ! HO ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. de bâton. Le vieil officier joua le rôle d'aveugle, s'appuyant sur le bras de la vieille femme qui , de son côté ,
faisait la sourde. Le général Pamphile de Lacroix intervint, et fit cesser les mauvais traitemens dont on les accablait : ce dont nous ne pouvons que le louer. Il ne put
soupçonner qu'ils étaient venus remplir une telle mission,
et les fît relâcher. « On les avait tellement battus , dit cet
« auteur, qu'ils avaient l'air de ne plus pouvoir se soute-
« nir. Ce ne fut qu'en les menaçant de les faire fusiller
« qu'ils se décidèrent à marcher, On les conduisit en dew hors de nos sentinelles volantes : nous observions leurs
« mouvemens ; ils étaient lents et paraissaient pénibles ;
« tout-à-coup nous voyons nos vieux nègres s'élancer à la
« course el danser cliica (la danse favorite des noirs) ; je
« fus anéanti »
'ils avaient l'air de ne plus pouvoir se soute-
« nir. Ce ne fut qu'en les menaçant de les faire fusiller
« qu'ils se décidèrent à marcher, On les conduisit en dew hors de nos sentinelles volantes : nous observions leurs
« mouvemens ; ils étaient lents et paraissaient pénibles ;
« tout-à-coup nous voyons nos vieux nègres s'élancer à la
« course el danser cliica (la danse favorite des noirs) ; je
« fus anéanti » Après avoir terminé leur importante mission par cette
scène comique, nos vieilles gens rejoignirent bientôt Dessalines qui, de son côté , se prépara à recevoir les braves
auxquels il avait fait transmettre ses. ordres. Dans la soirée du 24 mars , la garnison du fort sortit
dans le plus profond silence, en y laissant ses blessés et
quelques canonniers blancs qui ne la suivirent pas ! . Elle
essaya de passer à travers la ligne des divisions Dugua et
Boudet devenues celle de Pamphile de Lacroix : repoussée
de ce côté , elle se dirigea sur la gauche de la division
Rochambeau, où elle s'ouvrit un passage à la baïonnette,
avec la plus grande intrépidité. Magny, Lamartinière et
leurs courageux compagnons rejoignirent Dessalines au
morne du Calvaire, sur la route du Petit-Cahos. 1 Descourlilz , le naturaliste , s'évada dans la retraite et fut joindre les
Français. [1802] CHAPITRE III. M « La retraite qu'osa concevoir et exécuter le comman-
« dant de la Crête-à-Pierrot , dit P. de Lacroix , est un
« fait d'armes remarquable. Nous entourions son poste
« au nombre de plus de 12 mille hommes ; il se sauva ,
« ne perdit pas la moitié de sa garnison, et ne nous laissa
« que ses morts et ses blessés. Cet homme était un quarteron à qui la nature avait donné une âme de la plus
m forte trempe; c'était le chef de brigade Lamartinière. »
Cet auteur s'est trompé en n'attribuant cette retraite qu'à
Lamartinière , en le considérant comme le commandant
de cette héroïque garnison. Magny était ce chef, en sa
qualité de chef de brigade plus ancien que son brave compagnon : tout aussi résolu que Lamartinière, Magny fut
secondé par lui ; ils firent ce prodigieux fait d'armes qui
ne les honora pas moins que la belle défense qu'ils avaient
faite du fort contre toutes les troupes françaises. Cette
évacuation , au milieu de tant d'ennemis , est digne de
figurer à côté de celle de Jacmel par Pétion , en 1800. De tels faits immortalisent les noms de ces héros ; ils
donnent le droit aux Haïtiens de s'enorgueillir de leurs
devanciers , en dépit de tous les préjugés subsistant
encore. Et pourtant, Pétion., Magny, Lamartinière, étaient tous
trois de cette classe d'hommes , que le gouvernement
français fît traquer par ses agens , dès 1 796, pour leur
enlever une position acquise par leur valeur, par des services rendus à la France Quel parti n'aurait-il pas pu
tirer de cette classe intelligente et courageuse , pour la
conservation de sa colonie ? Mais que venait-il faire encore
en 1802
préjugés subsistant
encore. Et pourtant, Pétion., Magny, Lamartinière, étaient tous
trois de cette classe d'hommes , que le gouvernement
français fît traquer par ses agens , dès 1 796, pour leur
enlever une position acquise par leur valeur, par des services rendus à la France Quel parti n'aurait-il pas pu
tirer de cette classe intelligente et courageuse , pour la
conservation de sa colonie ? Mais que venait-il faire encore
en 1802 Nous avons dit que T. Louverture était parti pour le 112 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. Nord , en laissant Dessalines chargé de la défense de la
Crête-à-Pierrot. Son but était d'opérer dans ce département , de telle sorte qu'il espérait inquiéter le capitainegénéral et l'empêcher de concentrer toutes ses forces sur
l'Artibonite. En réussissant dans ce plan, il eût divisé ces
forces, et donné à Dessalines le moyen de guerroyer plus
longtemps : la guerre eût été prolongée. Mais , avec la
poignée d'hommes qu'il emmenait avec lui , il comptait ,
au 24 ou 25 février où il prenait cette résolution , sur la
continuation de la résistance que faisait alors Maurepas ,
sur la reprise des hostilités par Christophe qui , battu à
Bayonnet en dernier lieu, était venu le joindre sur l'habitation Couriotte avec le chef de brigade Barada, Européen
et ancien commandant de place au Cap , et le chef de
brigade Jasmin, commandant de la 2e demi-brigade. Ces
officiers retournaient avec lui pour essayer de soulever
les cultivateurs. Déjà, le chef de brigade Romain, dans
les mornes du Limbe , — Sylla , dans ceux de Plaisance ,
guerroyaient avec des cultivateurs. Mais, à peine T. Louverture était-il parti de Couriotte,
que Maurepas faisait sa soumission à l'armée française.
Cet événement nuisit considérablement au plan de l'exgouverneur ; car Maurepas , fidèle à la nouvelle autorité
qu'il avait reconnue, seconda Desfourneaux, qui se tenait
à Plaisance , en paralysant les efforts de Romain et de
Sylla. Tandis que Christophe et ses deux officiers supérieurs
se portaient à la Grande-Rivière, et soulevaient les cultivateurs de tous les quartiers environnans jusque près du
Fort-Liberté et du Cap, en inquiétant le général Royer
dans cette dernière ville et le contre-amiral Magon dans
î'autre,T. Louverture se rendit à Ennery dont la garnison
fourneaux, qui se tenait
à Plaisance , en paralysant les efforts de Romain et de
Sylla. Tandis que Christophe et ses deux officiers supérieurs
se portaient à la Grande-Rivière, et soulevaient les cultivateurs de tous les quartiers environnans jusque près du
Fort-Liberté et du Cap, en inquiétant le général Royer
dans cette dernière ville et le contre-amiral Magon dans
î'autre,T. Louverture se rendit à Ennery dont la garnison [1802] CHAPITRE III. 115 évacua à son approche et se retira aux Gonaïves. D'Ennery
il fut s'emparer sans combat, de Saint-Michel , de SaintRaphaël, du Dondon et de la Marmelade. Là, il reçut une
lettre de Dessalines qui l'avisait de la marche de Hardy
et de Rochambeau sur les Câhos , de l'enlèvement du
trésor par ce dernier, de la première attaque de la Crêtea-Pierrot par Debelle, et de la seconde par Boudet et Dugua. Cet avis le fît aller à Plaisance où il enleva le poste
Bidouret qui domine ce bourg. Il se disposait à continuer
ses opérations contre Desfourneaux , lorsqu'il eut connaissance , par le commandant de la Marmelade , qu'une
colonne française arrivait sur ce bourg ; il s'y porta en
vain, et alla jusqu'à Hinche, où il espérait l'atteindre pour
le combattre. C'était s'éloigner beaucoup du champ de
bataille des bords de l'Artibonite ; mais il quitta Hinche
presque aussitôt pour se rendre dans la plaine des Gonaïves et de-là se porter au Gros-Morne, ignorant encore
la soumission de Maurepas. Dans cette plaine , il reçut
une nouvelle lettre de Dessalines qui l'informait du siège
de la Crête-à-Pierrot. C'est alors qu'il vint sur les derrières
de la division Pamphile de Lacroix , au moment même
que s'effectuait l'évacuation du fort *. Le fort étant en possession des Français qui avaient
toutes leurs troupes réunies dans l'Artibonite, T. Louverture ne pouvait pas se tenir dans cette plaine avec si
peu de forces. Il monta aux Cahos, et établit son quartiergénéral sur l'habitation Chassériaux, au Grand-Fond Magnan, à peu de distance de celle de Vincendière ou Vincen- • Nous relatons tous ces faits d'après le Mémoire de T. Louverture : il est
prèsumable qu'il a dû mieux narrer ce qu'il fit que son fils Is/jac, qui se trouvait auprès de sa nièie, et qui a raconté les choses autrement dans ses Mémoires, écrits longtemps après. T, V, 8 114 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE b'HAÏTI. guerra , où se tenaient Madame Louverture , sa famille ,
Madame Dessalines et d'autres personnes , depuis l'issue
du combat de la Ravine-à-Couleuvre. Il envoya l'ordre à
Dessalines de venir l'y joindre avec Magny, Lamartinière,
les autres officiers supérieurs et les débris de la garnison
de la Crête-à-Pierrot. Après l'évacuation de ce fort, le général Leclerc, sachant
que l'on guerroyait du côté du Cap et du Fort-Liberté,
fit partir la division Hardy pour se rendre au Cap, tandis
que Rochambeau se portait aux Gonaïves pour rétablir les
communications avec le Nord et le général Desfourneaux
qui était toujours à Plaisance,
joindre avec Magny, Lamartinière,
les autres officiers supérieurs et les débris de la garnison
de la Crête-à-Pierrot. Après l'évacuation de ce fort, le général Leclerc, sachant
que l'on guerroyait du côté du Cap et du Fort-Liberté,
fit partir la division Hardy pour se rendre au Cap, tandis
que Rochambeau se portait aux Gonaïves pour rétablir les
communications avec le Nord et le général Desfourneaux
qui était toujours à Plaisance, Hardy fut assailli dans sa route par Christophe et T. Louverture, qui, desCahos, marcha contre lui jusqu'au Dondon. Il arriva au Cap, mais après avoir perdu cinq cents
hommes. Au Cap même, cette division dut être aidée par les
matelots de l'escadre que l'amiral Villaret-Joyeuse fît débarquer. Mais bientôt cette situation changea à l'avantage
des Français, Le 29 mars, la secondé escadre de Brest et
celle du Havre arrivèrent au Cap ; et le 5 avril, celle de
Flessinguey mouilla également: elles apportèrent plus de
5000 hommes de troupes fraîches. Avec ce renfort, les
opérations de Christophe et de T. Louverture n'étaient
plus à craindre, et ils devaient même venir à composition. En quittant l'Artibonite, le général Leclerc se rendit
à Saint-Marc. Boudet, après sa blessure, était retourné
au Port-au-Prince. Sa division, sous les ordres de Pamphile de Lacroix, avait suivi le capitaine-général à SaintMarc, d'où elle partit, en passant par Mont-Rouis, pour
aller déloger Charles Bélair des montagnes des Matheux, [1802] chapitre m. 115 Mais CharlesBélair s'était déjà rendu aux Cahos, où T. Louverture l'avait mandé, afin d'y rester en place de Dessalines; celui-ci eut ordre de se porter sur l'habitation Marchand, dans la plaine de l'Artibonite, tandis queTex-gouverneur se rendait de nouveau dans le Nord. Des Matheux, Pamphile de Lacroix adressa une lettre à Charles
Bélair, en lui proposant de se soumettre et d'imiter les
généraux Clervaux, Paul Louverture et Maurepas ; mais
il en reçut une réponse par laquelle ce général jurait de
nouveau fidélité à T. Louverture. P. de Lacroix s'achemina ensuite pour le Port-au-Prince^
où il fît une rentrée solennelle^ afin d'effacer les fâcheuses
impressions que la population de couleur avait reçues, ditil, par les pertes subies par les Français à la Crête-à-Pierrot .
C'est un de ces stratagèmes permis en temps de guerre ;
il avait été ordonné par le général Boudet. Pamphile de
Lacroix, qui le raconte avec naïveté, fit mettre ses troupes
sur deux rangs au lieu de trois ; il fit marcher les sections
à grandes distances; les officiers étaient à cheval ; on lui
envoya de l'artillerie attelée ; il la distribua dans sa colonne
avec des équipages. « Et notre rentrée au Port-au-Prince
« eut l'effet moral que nous en attendions.»
en temps de guerre ;
il avait été ordonné par le général Boudet. Pamphile de
Lacroix, qui le raconte avec naïveté, fit mettre ses troupes
sur deux rangs au lieu de trois ; il fit marcher les sections
à grandes distances; les officiers étaient à cheval ; on lui
envoya de l'artillerie attelée ; il la distribua dans sa colonne
avec des équipages. « Et notre rentrée au Port-au-Prince
« eut l'effet moral que nous en attendions.» Une telle rentrée devait être admirable, il faut en convenir. CHAPITRE IV. Déportation d'André Rigaud. — Son sort en France. — Proclamation de Leclerc sur cette déportation. — Pensées de Pétion et de Lamour Dérance à
cette occasion. — Arrêté de Leclerc sur le commerce français et étranger.
— Correspondance entre les amiraux VillaretJoyeuse et Duckworth. — Disposition de Toussaint Louverture à la soumission. — 11 correspond avec
Boudet. — Assassinat de Voilée. — Positions occupées par Toussaint Louverture et ses généraux. — Leclerc fait proposer à Christophe de se soumettre. — Correspondance à ce sujet. — Toussaint Louverture autorise
Christophe à des entrevues avec les généraux français. — Soumission de
Christophe et de ses troupes au Haut-du-Cap. — Correspondance entre Leclerc et Toussaint Louverture. — Ce dernier fait sa soumission au Cap. —
Il porte Dessalines et Charles Bélair à se soumettre. — Réflexions à cette
occasion. Tandis que le général Boudet prenait au Port-au-Prince,
dans les vues les plus sages, une mesure militaire pour
produire un effet moral sur l'esprit de la population de
couleur, — à Saint-Marc, le capitaine-général Leclei'c
prenait une mesure politique qui devait détruire cette impression favorable, et saper définitivement le crédit de la
France dans son esprit. C'était, non son génie, mais le
génie de la Liberté qui la lui inspirait : instrument aveugle,
comme plusieurs de ses prédécesseurs, agens de son pays,
il y obéissait à son insu. Rigaud était retourné à Saint-Marc avec le capitainegénéral. Dès son arrivée au Port-au-Prince, il avait écrit [1802] CHAPITRE IV. M" une lettre au général Laplume, par laquelle il réclamait
de lui la restitution de sa maison, que Laplume occupait
depuis son entrée aux Cayes, et des meubles qui la garnissaient. Il avait chargé un fondé de pouvoirs de poursuivre
en même temps la réclamation de la main-levée du séquestre mis sur ses autres propriétés, par T. Louverture
et son administration des domaines. Or, selon les Mémoires deBoisrond Tonnerre, « Laplu-
« me n'avait jamais pu comprendre le mot de restitution.))
Maintenu par les Français dans son commandement supérieur du département du Sud, il voyait déjà avec dépit
l'arrivée de Rigaud dans la colonie, et sa bonhomie le portait à croire que l'ancien général du Sud pourrait y être
replacé: il le croyait d'autant plus, que noirs et mulâtres
dans le Sud, aux Cayes surtout, avaient manifesté une vive
joie du retour de Rigaud. Le commandement de la 13e
demi-brigade donné à Pétion semblait, pour Laplume, un
acheminement à cette mesure qui l'eût dépossédé de sa
place. C'est la question vivace qui occasionne toujours
les plaintes des hommes et leur animosité.
ancien général du Sud pourrait y être
replacé: il le croyait d'autant plus, que noirs et mulâtres
dans le Sud, aux Cayes surtout, avaient manifesté une vive
joie du retour de Rigaud. Le commandement de la 13e
demi-brigade donné à Pétion semblait, pour Laplume, un
acheminement à cette mesure qui l'eût dépossédé de sa
place. C'est la question vivace qui occasionne toujours
les plaintes des hommes et leur animosité. D'un autre côté, les colons des Cayes, qui avaient tant
déblatéré contre Rigaud après sa fuite, en 1800, redoutaient sa vengeance s'il venait à être replacé dans le Sud.
Entourant Laplume de leurs conseils intéressés, ils firent
cause commune avec la sienne, et le portèrent à écrire à
Leclerc , pour dénoncer Rigaud de violence envers un
général noir, qui venait de donner à la France des preuves
signalées de son dévouement par sa prompte soumission,
et représenter le général mulâtre comme dangereux par
l'influence qu'il exerçait sur les esprits ' . 1 A celle époque, Leclerc excepta du blocus le port des Cayes, sur la de118 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. Les colons du Port-au-Prince, qui avaient été témoins
de l'enthousiasme excité dans la population indigène par
l'arrivée de Rigaud en cette ville, se joignirent à ceux des
Cayes. Enfin, le général Rochambeau paraît avoir contribué aussi, par ses conseils, à la mesure que prit Leclerc. Pamphile de Lacroix , qui avance cette assertion en citant une ancienne lettre de Rochambeau^ au conseil exécutif provisoire de France, datée de Philadelphie le 26 novembre 1794, où il exprimait une opinion défavorable
aux mulâtres, dit aussi : « En même temps, T. Louver-
<( ture se 'plaignit amèrement de l'arrivée et de la pré*
« sence, dans la colonie, d'un homme qu'il accusait
« d'avoir été injustement son antagoniste. Circonvenu
« de tous côtés , le général Leclerc prit un arrêté pour
« ordonner le rembarquement du général Rigaud. » Nous admettons son assertion relative à Rochambeau ,
qui n'avait pas une meilleure opinion des noirs que des
mulâtres : nous l'avons prouvé par sa lettre citée à la
page 219 de notre 5e volume. Mais nous repoussons celle
qui concerne T. Louverture, qui, en ce moment, était
encore insoumis. A cet égard , les dates sont la meilleure
preuve des faits. Or, la soumission de l'ex-gouverneur n'a
eu lieu, comme on le verra bientôt, que dans les premiers
jours de mai, et la déportation de Rigaud s'effectua dans
les derniers jours de mars*. Mais il convenait à cet auteur
d'arranger les choses ainsi. Il est probable , au contraire , qu'aux considérations mande de Laplume, et pour lui donner un nouveau témoignage de considération. a B. Tonnerre dit aussi que Rigaud fut déporté après la soumission de
T. Louverture. On pourrait s'étonner d'une telle erreur dans ses Mémoires
écrits peu de temps après tous ces événement, si cet auteur national n'avait
pas été encore plus inexact sur une foule de faits relatés par lui. [1802] CHAPITRE IV. 119
probable , au contraire , qu'aux considérations mande de Laplume, et pour lui donner un nouveau témoignage de considération. a B. Tonnerre dit aussi que Rigaud fut déporté après la soumission de
T. Louverture. On pourrait s'étonner d'une telle erreur dans ses Mémoires
écrits peu de temps après tous ces événement, si cet auteur national n'avait
pas été encore plus inexact sur une foule de faits relatés par lui. [1802] CHAPITRE IV. 119 exposées à Leclerc par la tourbe des colons et Rochambeau, le désir qu'il avait de porter T . Louverture , Dessalines et les autres généraux qui résistaient, à se soumettre
à son autorité, entra pour beaucoup dans sa résolution.
Ce serait une excuse qu'on pourrait donner à la déportalion de Rigaud, pour atténuer la faute politique commise
par Leclerc, si d'ailleurs ses instructions secrètes n'avaient
pas prescrit cette mesure , non-seulement par rapport à
Rigaud , mais à l'égard de tous les autres officiers venus
avec lui de France. Quoi qu'il en soit , étant à Saint-Marc , Leclerc manda
Rigaud, et lui dit , avec cette perfidie caractéristique de
presque tous les actes de cette époque : « Général, je vais
« faire une tournée dans le Sud , vous viendrez avec
« moi. » Plein de confiance et de joie , en pensant qu'il allait
revoir son lieu natal, cette ville des Cayes, berceau de son
enfance , ce département du Sud où il avait donné à la
France tant de gages d'un dévouement inaltérable , Rigaud s'empressa d'expédier un de ses aides de camp au
Cap pour en aviser sa femme , qu'il espérait y amener
aussi avec ses enfans : car il devait croire que le but final
de ce voyage était de l'employer dans le Sud. Deux frégates se trouvaient sur la rade de Saint-Marc,
la Guerrière et la Cornélie. Leclerc s'embarqua sur la
première pour se rendre au Port-au-Prince. Rigaud passa
sur l'autre , après avoir serré la main aux officiers du Sud
qui se trouvaient à Saint-Marc, et qui l'accompagnèrent
au rivage. Mais , à son grand étonnement , tandis que la
Guerrière faisait voile pour le .golfe de l'Ouest , la Cornélie mettait cap au Nord. Il demande au capitaine du
navire l'explication de cette manœuvre , et celui-ci lui 1:20 études suu l'histoire d'iiaïti. répond avec hauteur : « Vous êtes prisonnier : remettez- « moi votre épée ! » Cette vaillante épée qui avait repris Léogane et Tiburon
sur les Anglais Indigné de cette insolence, Rigaud
lance son épée à la mer, et un regard méprisant à cet
officier. Je reconnais mon sang à ce noble courroux. Comment qualifier, en effet , cette parole de l'officier
de marine, cet acte de Leclerc, empreint de tant de déloyauté ? Chef suprême de la colonie , devait-il descendre
à une ruse aussi indigne de l'autorité ? Que n'appelât-il
Rigaud pour lui dire avec sévérité : « Vous avez compro-
« mis le succès de l'expédition, par votre lettre au général
« Laplume. Mon devoir est de vous renvoyer en France. »
courroux. Comment qualifier, en effet , cette parole de l'officier
de marine, cet acte de Leclerc, empreint de tant de déloyauté ? Chef suprême de la colonie , devait-il descendre
à une ruse aussi indigne de l'autorité ? Que n'appelât-il
Rigaud pour lui dire avec sévérité : « Vous avez compro-
« mis le succès de l'expédition, par votre lettre au général
« Laplume. Mon devoir est de vous renvoyer en France. » Lorsque l'autorité supérieure s'abaisse à employer la
ruse de la faiblesse, elle se déconsidère aux yeux de tous,
elle encourt leur mépris et même leur haine. Tels furent
les sentimens qui se propagèrent , comme une étincelle
électrique , dans le cœur de tous les hommes de bien ,
principalement dans celui de tous les mulâtres de SaintDomingue. De ce jour, la puissance morale de la France
s'évanouit à leurs yeux comme par enchantement. Il ne
restait plus qu'à la faire évanouir aux yeux des noirs : la
déportation de T. Louverture, non moins déloyale, vint
bientôt après achever l'œuvre injuste commencée sur son
ancien rival. Arrivé dans la rade du Cap, Rigaud apprit là seulement
le motif de sa déportation , par une lettre que lui écrivit
le général Boyer. Il fut transbordé sur la flûte le Rhinocéros. On y envoya sa femme et ses enfans. Son fils
aîné, Louis Rigaud , et deux aides de camp étaient avec [1802] CHAPITRE IV. 121 lui, Dix autres officiers furent embarqués au Cap , sur le
vaisseau le Jean-Bart, qui partit en même temps que le
Rhinocéros : c'étaient F. Chevalier, M. Bienvenu , Birot,
Geoffroi, Papilleau, E. Saubate, Brunache, J. B. Belley,
Blanchet jeune, et Borno Déléard. $i la lettre de Bigaud à Laplume était réellement la
seule cause de sa déportation, cette faute, si c'en fut une,
lui était personnelle : sa femme et ses enfans devaient
seuls l'accompagner. Mais à quoi attribuer la déportation
de ces officiers , sinon aux instructions secrètes du Premier Consul? Les effets de Rigaud, chargés sur une chaloupe , furent
pillés par les matelots : ils chavirèrent ensuite cette
barque pour avoir le prétexte de dire que ces effets s'étaient perdus dans la mer. Ainsi les effets de T. Louverture furent aussi pillés, après son arrestation. Quand
l'autorité supérieure agissait avec déloyauté , il n'est pas
étonnant que les agens secondaires se crussent autorisés
à agir sans honte. Des femmes indigènes du Cap, apprenant le dénûment
de Rigaud et de sa famille, et celui des officiers embarqués
là , s'empressèrent de leur porter de faibles secours en
argent et en linge. Et ce n'est pas le seul trait de bonté
que nous ayons à constater de leur part : bientôt, nous
aurons à dire quelle sollicitude ces nobles cœurs montrèrent pour les Français atteints de la fièvre jaune. Les deux navires de guerre arrivèrent à Brest le 2 prairial (22 mai). Rigaud s'empressa d'adresser une lettre au
ministre de la marine, le jour même de son arrivée, pour
lui exposer sa situation et celle des officiers venus avec
lui. Il insista davantage sur celle de ses compagnons
à constater de leur part : bientôt, nous
aurons à dire quelle sollicitude ces nobles cœurs montrèrent pour les Français atteints de la fièvre jaune. Les deux navires de guerre arrivèrent à Brest le 2 prairial (22 mai). Rigaud s'empressa d'adresser une lettre au
ministre de la marine, le jour même de son arrivée, pour
lui exposer sa situation et celle des officiers venus avec
lui. Il insista davantage sur celle de ses compagnons 12:2 études sur l'histoire d'haïti. d'infortune, qui réclamait au moins la justice du gouvernement français ; et dans ce but , il demandait la faculté
de venir à Paris. Mais, le 28 mai, le ministre lui répondit
que le Premier Consul avait ordonné qu'il se rendrait à
Poitiers avec sa famille et ses domestiques seulement;
qu'il jouirait de son traitement de réforme, et que le chef
du gouvernement ne préjugeait rien sur les causes de
son retour en France. L'ordre fut donné de le transférer
à Poitiers , et on pourvut au sort des officiers. C'était
adoucir celui de Rigaud* À Poitiers, Rigaud était sous la surveillance du colonel
Lacuée , de la 63e demi^brigade. Rendant compte au ministre de la marine de la conduite de Rigaud , Lacuée lui
dit : « Il parle de Toussaint Louverture avec beaucoup
« de modération, vantant ses moyens naturels et l'extrême
« facilité de ses moyens physiques et intellectuels. Il pats raît peu dissimulé; il est néanmoins circonspect. »
Cette lettre est du 29 juin l . Telle fut la justice rendue aux qualités de T. Louverture par Rigaud, au moment où son ancien ennemi était
prisonnier à bord du Héros, voguant vers les rives de la
France, avant de s'être trouvé comme lui prisonnier au
fort de Joux, pour lui donner personnellement des témoignages de sympathie dans leur commun malheur. Nous ne pouvons que louer ici la mémoire de ce mulâtre , qui comprit ce que lui prescrivait le devoir moral
envers son frère noir, après leur sanglante querelle allumée par une politique inintelligente. Rendons justice aussi à la mémoire de Toussaint Lou1 Nous avons puisé tous ces renseignemens, relatifs à Rigaud, dans un carton du ministère de la marine, qu'il nous a été permis de consulter. [1802] CHAPITRE IV. 123 verture, à ce noir qui eut des torts envers Rigaud, envers
ses frères mulâtres et noirs anciens libres, mais qui comprit, malheureusement trop tard pour sa gloire, qu'il devait s'abstenir de toute récrimination contre îligaud et ses
officiers venus avec l'expédition française. En effet , étant
à la Petite-Rivière de TArtibonite , il avait réfuté la proclamation de Leclerc , du \ 7 février, par une autre proclamation : on y remarque une louable abstention de toute
aigreur contre Rigaud , Villatte i B, Léveillé , Pétion et
leurs compagnons , en même temps qu'il se plaint du
renvoi à Saint-Domingue de généraux blancs qui y avaient
servi.
officiers venus avec l'expédition française. En effet , étant
à la Petite-Rivière de TArtibonite , il avait réfuté la proclamation de Leclerc , du \ 7 février, par une autre proclamation : on y remarque une louable abstention de toute
aigreur contre Rigaud , Villatte i B, Léveillé , Pétion et
leurs compagnons , en même temps qu'il se plaint du
renvoi à Saint-Domingue de généraux blancs qui y avaient
servi. « Car enfin, y dit-il, comment se fier à un homme
« (Leclerc) qui emmenait avec lui une armée nombreuse. . .
« Quelle confiance leshabitans de cette colonie pouvaient -
« ils et peuvent-ils encore avoir dans les chefs qui cornet mandent cette armée ? Rochambeau , Kerverseau et
« Desfourneaux, n'ont-ils pas été dans le Nord, l'Ouest et
« le Sud , les tyrans les plus acharnés de la liberté des
« noirs et des hommes de couleur? Aux îles du Vent, Ro-
« chambeau n'a-t-il pas été le destructeur des hommes
« de couleur et des noirs? N'a-t-il pas prédit, il y a cinq
« ans (en \ 796), qu'il fallait envoyer à Saint-Domingue
« des troupes pour désarmer les cultivateurs ?. . . » Et dans son mémoire adressé au Premier Consul , on
ne trouve pas un mot qui décèle la moindre animosité
contre Rigaud ni contre les autres. Le malheur, les persécutions politiques ont cet avantage , qu'ils produisent dans les hommes faits pour s'estimer, un retour aux nobles sentimens qu'ils devraient
nourrir les uns pour les autres dans les temps de leur
prospérité , alors que leur bonne entente pourrait con™ f 24 études sur l'histoire d'haïti. tribuer à celle des peuples dont la destinée leur a été
confiée par la Providence * . Rigaud passa quelque temps à Montpellier, où il fut
transféré de Poitiers , avant d'avoir été arrêté et conduit
par quatre gendarmes et un officier au fort de Joux , sur
l'ordre donné au préfet Nogaret par le grand-juge Régnier. On apposa le scellé sur ses papiers ; et ce préfet ,
en rendant compte de cette opération , déclara qu'aucun
de ces papiers n'avait rapport au délit dont il était prévenu, sans mentionner l'imputation qui lui avait été faite.
Ce préfet s'honora en exposant au grand-juge la malheureuse situation de la famille de Rigaud , privée de tous
moyens d'existence , en réclamant la sollicitude et l'humanité du gouvernement français pour lui accorder des
secours2. Arrivé au Port-au-Prince, le capitaine-général Leclerc
rendit une proclamation pour annoncer la déportation de
Rigaud. Il y donna pour motif de cette mesure, que ce
général voulait troubler l'ordre public en satisfaisant son
ambition. Cet acte fut affiché , ainsi que la lettre écrite
par Rigaud à son fondé de pouvoirs aux Cayes. En relatant cette particularité , P. de Lacroix fait savoir que Pétion et les officiers de la 13e se trouvaient en 1 Dans ses Mémoires, Isaac Louverture raconte qu'un officier supérieur,
ayant appris à Toussaint Louverture, de la part de Leclerc, que Rigaud avait
été embarqué, reçut cette réponse qui honore sa mémoire : « C'était contre
« moi qu'on avait amené ici ce général, ce n'est pas pour moi qu'on l'a cm-
« barque: je plains son sort. » Cette réponse est d'autant plus digne, que
dans sa proclamation et dans son Mémoire, il ne dit rien de Rigaud. Ah ! s'ils
avaient pu s'entendre sur celte terre de Saint-Domingue
appris à Toussaint Louverture, de la part de Leclerc, que Rigaud avait
été embarqué, reçut cette réponse qui honore sa mémoire : « C'était contre
« moi qu'on avait amené ici ce général, ce n'est pas pour moi qu'on l'a cm-
« barque: je plains son sort. » Cette réponse est d'autant plus digne, que
dans sa proclamation et dans son Mémoire, il ne dit rien de Rigaud. Ah ! s'ils
avaient pu s'entendre sur celte terre de Saint-Domingue 2 Augustin Rigaud avait rejoint son frère à Montpellier : prisonnier à la Jamaïque, la paix lui donna la liberté ; arrivé au Cap en juillet 1803, il fut déporté en France, et arriva à Brest le 2? août. Il était dans le dcnumenl le plus
complet. [1802] CHAPITRE IV. 12;> visite chez lui , pendant qu'on affichait sur sa porte la
proclamation de Leclerc; qu'il leur annonça cette mesure,
« qu'à l'instant, un voile sérieux éteignit sur leur phyv sionomie l'air de confiance qui l'animait. Leurs yeux
« devinrent mornes, leurs bouches silencieuses. Ils prirent
« tous l'attitude froide du respect. » Après leur sortie de
ses appartenons, il les observa à travers les jalousies qui
ferment les fenêtres des maisons. « Le chef de brigade Pétion , dit encore cet auteur,
« s'arrêta pour lire l'arrêté du général en chef. Il était en
« face de moi, entouré de ses officiers. Les gestes et les
« soupirs de quelques jeunes subalternes décelaient leur
« sombre douleur. Le chef de brigade Pétion lut l'arrêté
« sans que ses traits perdissent rien de leur impassibilité ;
« je l'entendis murmurer avec mépris : — // valait bien
« la peine de le faire venir pour lui donner, ainsi qu'à
« nous, ce déboire1, » Cette impassibilité que montra Pétion en cette occasion,
comme en tant d'autres, est le partage des hommes supérieurs par leur génie, fixes dans leurs opinions, capables
de résolutions énergiques. A quoi bon eût-il montré les
mêmes impressions que ses jeunes officiers? Rigaud, chef
des hommes de couleur, venait d'être sacrifié à la violente
injustice du gouvernement consulaire , à sa politique :
dans les révolutions des peuples , il faut qu'il y ait de
semblables victimes, des martyrs voués d'avance à toutes
les ignominies. Déceler sa sensibilité par l'altération de
ses traits, n'est que de la faiblesse. 1 Mémoires, etc. t. 2, p. 191. Nous sommes étonné qu'après ce récit, M. Madiou ait pu dire que — «Pétion ne put contenir son émotion, et dit avec ha- «meurh ses compagnons d'armes qui l'entouraient Histoire d'Haïti, t. 2, p. 233. Cela prouverait que M. Madiou n'a pas bien étudié le caractère politique de Pétion. 126 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. C'était la vengeance qu'il fallait concevoir en ce moment ; et la vengeance, pour être efficace, doit être calme
et réfléchie ; il fallait surtout ennoblir ce sentiment. L'insurrection comme moyen , — l'indépendance de la colonie comme but à atteindre, voilà quelle était la seule vengeance digne de Pétion, de cet esprit méditatif qui ne
sut toujours que remplir son devoir envers son pays , ses
frères, la race noire tout entière. Excusons ensuite le général Pamphile de Lacroix d'avoir
signalé Pétion à Leclerc « comme l'officier de couleur qui
« devait le plus fixer son attention, parce qu'il avait au-
« tant de moyens que de courage , et qu'il avait surtout
« la réserve étudiée des grands ambitieux1. »
la seule vengeance digne de Pétion, de cet esprit méditatif qui ne
sut toujours que remplir son devoir envers son pays , ses
frères, la race noire tout entière. Excusons ensuite le général Pamphile de Lacroix d'avoir
signalé Pétion à Leclerc « comme l'officier de couleur qui
« devait le plus fixer son attention, parce qu'il avait au-
« tant de moyens que de courage , et qu'il avait surtout
« la réserve étudiée des grands ambitieux1. » Excusons-le , à raison de ce qu'il en a dit après :
« Quant à Pétion , il avait été trop longtemps sous mes
« ordres pour que je ne le connusse pas à fond ; je prête dis alors ses destinées; il les a remplies*, » Et cet auteur a écrit ses pages après la mort de Pétion , sachant ,
peut-être imparfaitement , ce qu'il a exécuté. Oui, Pétion fut un grand ambitieux ! Mais, quelle ambition noble et désintéressée N'anticipons pas sur les
événemens : nous verrons ce mulâtre dans son œuvre
politique. Si Pétion et ses officiers conçurent ce qu'il y avait
d'inique dans la déportation de Rigaud,— un autre homme,
moins éclairé qu'eux par son esprit , mais éclairé par son
cœur, sentit aussi ce qu'il y avait de coupable dans l'arrêté de Leclerc, Lamour Dérance , ce noir toujours attaché à Rigaud et aux mulâtres, qui n'avait fait sa soumisv Mémoires, elc, t. 2, p. 234.
I Ibid., t. 2, p. 265. [1802] CHAPITRE IV, 427 sion aux Français qu'à cause de lui , se trouvait alors au
Port-au-Prince : en entendant publier cet arrêté, il dit au
colonel Borno Déléard, à qui il parlait dans le moment :
« Mon fils, les blancs sont des scélérats. Je vais dans mes
« montagnes ; ils sauront ce qu'est Lamour Dérance * . » Ainsi, hommes éclairés et ignorans, mulâtres et noirs
se comprenaient , et savaient quel était le parti qu'il leur
convenait de prendre. En politique , il faut de ces fautes
pour donner naissance aux nations. Mais il fallait attendre encore l'instant propice à l'explosion : la fièvre jaune
n'avait pas commencé ses terribles ravages. C'est sans doute une spéculation inhumaine , cruelle ,
que de calculer ainsi sur la mort de ses semblables ; mais
lorsque des hommes civilisés abusaient de leurs lumières
et de leur force contre des êtres qu'ils n'estimaient pas
leurs égaux, même devant Dieu, tandis qu'ils eussent pu
s'en faire les loyaux, les glorieux protecteurs, que restaitil à ces infortunés ?. . . . Le 5i mars , le capitaine^général rendit un autre arrêté, sur les représentations des négocians français. Le
voici : Le général en chef ordonne : Art. Ie". Tous les bâtiments jrancais arrivant directement de
France , et chargés de marchandises françaises ne seront assujétis ,
pour les droits d'importation et d'exportation, qu'à payer la moitié de
ceux qui sont exigés pour les navires étrangers. 2. Tous les bâtiments qui apporteront des marchandises sèches, 1 II est entendu que c'est le sens des paroles prononcées par Lamour Dé-^
rance, en langage créole. Il était Africain. — Peu de jours après, Borno Déléard fut envoyé au Cap, et embarqué sur le Jean-Ban avec les autres officiers.
pour les droits d'importation et d'exportation, qu'à payer la moitié de
ceux qui sont exigés pour les navires étrangers. 2. Tous les bâtiments qui apporteront des marchandises sèches, 1 II est entendu que c'est le sens des paroles prononcées par Lamour Dé-^
rance, en langage créole. Il était Africain. — Peu de jours après, Borno Déléard fut envoyé au Cap, et embarqué sur le Jean-Ban avec les autres officiers. 1128 ÉTUDES SUR l'bISTOME d'iUÏTI. fabriquées ailleurs qu'en France, paieront pour droit d'importation ,
vingt pour cent. Cet acte prescrivait une disposition toute naturelle et
bien légitime : le commerce national devait être privilégié
dans une colonie française. Mais cet arrêté remédiait aux
ordonnances rendues par T. Louverture, les 12 et 31 décembre 1800, que nous avons citées dans les pages 282 à
'285 de notre 4e volume : il n'avait fait aucune distinction
entre les navires et les marchandises qui arrivaient dans
les ports de la colonie, parce qu'il favorisait le commerce
des Etats-Unis, et celui des Anglais qui empruntaient
leur pavillon. Leclerc ne pouvait pas maintenir un tel état
de choses. Le droit d'importation avait été réduit, de 20
à 10 pour cent, par l'ordonnance du 31 décembre 1800 ;
il se trouvait alors maintenu à \ 0 pour cent , pour les
marchandises françaises , d'après l'arrêté de Leclerc ,
puisque celles de toutes les autres nations payaient 20
pour cent. Ainsi, les Américains et les Anglais perdaient les avantages qu'ils avaient obtenus sous T. Louverture. Ils en
prirent bonne note, comme on le verra plus tard. Un motif non avoué existait dans l'arrêté du capitainegénéral. En même temps qufil entrait en campagne contre
T. Louverture, en le mettant hors la loi, l'amiral VillaretJoyeuse écrivit, le 15 février, à sir J. T. Duckworth, commandant de la station navale à la Jamaïque, pour lui faire
connaître que Saint-Domingue était en état de blocus ,
qu'aucun navire étranger ne pourrait entrer dans les
ports occupés par les rebelles, et qu'enfin il était possible
qu'il se trouvât dans la nécessité de lui demander des
approvisionnemens de bouche pour les troupes françaises
qui allaient agir ou pour les équipages des navires de [1802] CHAPITRE IV. 129 guerre. Pareilles dépêches furent adressées aux divers
gouverneurs des Antilles. Pour mieux déterminer l'amiral anglais, Villaret- Joyeuse
lui disait : — « que l'armée française venait protéger les
« principes conservateurs sur lesquels reposait l'intérêt
« commun de toutes les puissances européennes dans
« leurs établissemens des Antilles *. » C'était un langage digne du législateur de 1797, siégeant au conseil des Cinq-Cents. Mais lisons la réponse
de l'amiral anglais : Monsieur, J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'ér
crire, pour me communiquer l'arrivée au Cap des forces françaises qui
sont sous son commandement , et je suis flatté de la confiance dont
V. E. m'honore , en me faisant connaître l'état de ces forces et leur
destination. Ces informations sont parfaitement conformes à celles
que j'ai reçues des ministres de S M. et qui me transmettent en même
temps les ordres du Roi, mon maître , pour traiter la nation française
avec tous les égards possibles.
m'ér
crire, pour me communiquer l'arrivée au Cap des forces françaises qui
sont sous son commandement , et je suis flatté de la confiance dont
V. E. m'honore , en me faisant connaître l'état de ces forces et leur
destination. Ces informations sont parfaitement conformes à celles
que j'ai reçues des ministres de S M. et qui me transmettent en même
temps les ordres du Roi, mon maître , pour traiter la nation française
avec tous les égards possibles. Mais, quant à ce qui concerne les secours en vivres que V. E. paraît craindre d'être dans le cas de réclamer, je vois avec un véritable
regret que notre situation présente , causée par l'arrivée inattendue
de très-grandes forces de mer et de terre, me met dans V impossibilité
de vous présenter même aucun espoir d'assistance. Nos propres ressources sont tellement bornées, que j'ai été obligé de détacher des frégates sur différens points pour chercher les moyens de nous mettre à
l'abri d'une détresse entière , et j'ai dû, ainsi que V. E. , chercher à
tirer ces secours du continent américain en attendant qu'il puisse nous
en arriver d'Europe. C'est avec un sentiment pénible que j'ai appris la réception hostile
faite à V. E., et cette violation directe de tous les devoirs des colonies
envers leur métropole. 1 Thibaudeau, histoire du consulat et de l'empire. Cet auteur fait la réflexion suivante, à propos de cette phrase : G était annoncer le retour de fesr
clavage. Il dit ainsi, par opposition à la proclamation deLeclerc, qui promettait le maintien de la liberté aux habitans. j. v. 9 loi) ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. Je suis parfaitement d'accord avec vous sur les conséquences d'une
pareille conduite, et je pense qu'elle intéresse véritablement toutes les
puissances de l'Europe ; mais, avec des forces aussi considérables que
celles sous les ordres de V. E., cette révolte ne peut être de longue
durée, et les dévastations commises par les rebelles, en incendiant les
récoltes, ne pourront produire quun mal temporaire. J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération, de V. E., le
très-humble et très-obéissant serviteur, John-Thomas Duckworth. A bord du vaisseau de S. M. B. le Leviathan, le 19 février 1802. Il y a quelque chose d'admirable dans la courtoisie réciproque des hommes civilisés : cette lettre en est un
exemple. Mais l'amiral anglais paraît avoir été pénétré
de ïa convenance de ce proverbe : Charité bien ordonnée
commence par soi-même. Que devenaient alors les belles
promesses faites par les Anglais? « de mettre toutes les
« ressources de la Jamaïque, en vivres et munitions, à la
« disposition de l'armée française , moyennant , bien en-
« tendu, le paiement de ce qui serait fourni. » Nous les
avons déjà citées , d'après M. Thiers. La lettre de l'amiral anglais n'est-elle pas la reproduction de la réponse que fît Lord Effingham, gouverneur
de cette île, à l'assemblée générale du Cap, lorsqu'elle lui
demanda des secours contre les noirs insurgés en 1791 ?
Elle est encore empreinte, dans son dernier paragraphe,
d'une fine ironie qui rappelle aussi celle de Pilt, lorsqu'il
dit, en apprenant l'incendie des sucreries de la belle plaine
du Nord par ces noirs :« // paraît que les Français pren-
« dront leur café au caramel. »
ît Lord Effingham, gouverneur
de cette île, à l'assemblée générale du Cap, lorsqu'elle lui
demanda des secours contre les noirs insurgés en 1791 ?
Elle est encore empreinte, dans son dernier paragraphe,
d'une fine ironie qui rappelle aussi celle de Pilt, lorsqu'il
dit, en apprenant l'incendie des sucreries de la belle plaine
du Nord par ces noirs :« // paraît que les Français pren-
« dront leur café au caramel. » L'arrêté de Leclerc, en mettant un droit de 20 pour
cent sur l'importation des marchandises anglaises, comme
sur les autres, qui n'en payaient que 10, se vengeait de
l'indifférence , du manque de parole des Anglais. C'est [1802] CHAPITRE IV. 151 là le motif non avoué que nous y voyons. Nous verrons
comment ils se vengèrent à leur tour. Heureusement pour les Français , — « Les Espagnols
« nous en fournirent (des secours) avec une générosité
« chevaleresque, » dit P. de Lacroix. Le gouverneur de
la Havane envoya, en effet, 500 mille piastres et des habillemens de troupes. Il paraît que les Américains agirent en cette circonstance comme leurs pères, les Anglais; car le même auteur l'affirme et dit en outre : « Les réticences politiques
« de ces gouvernemens auraient dû, de suite, nous ren-
« dre attentifs; mais nous sommes si confians qu'on y
« prit à peine garde. » Cela prouverait encore que les
Français avaient peu de mémoire, pour avoir compté sur
l'assistance de leurs adversaires naturels. Les États-Unis
sont aussi jaloux de leurs intérêts que la Grande-Bretagne
des siens *. Quand T. Louverture se fut retiré aux Cahos , après
l'évacuation de la Crête-à-Pierrot , il s'était décidé à se
soumettre à Leclerc , en gardant envers lui tout ce qui
pouvait maintenir la dignité de son ancienne position de
gouverneur général. Dans ce but, il répondit à la lettre
du Premier Consul : « J'assurai le Premier Consul, dit-il dans son mémoi-
« re, de ma soumission et de mon entier dévouement à
« ses ordres, en lui annonçant que s'il n'envoyait pas
« un autre officier général prendre le commandement,
« j'aiderais le général Leclerc à faire tout le mal possible
« par la résistance que je lui opposerais. » ' 11 est entendu que nous parlons d'une époque déjà fort éloignée. 152 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Telle est, en substance, la lettre qu'il écrivit. Plusieurs
auteurs lui en ont attribué une autre qui n'est nullement
en rapport avec les circonstances qui se passaient alors.
Il est évident qu'en tenant ce langage au Premier Consul,
il pensait bien que Leclerc n'enverrait pas sa lettre sans
l'avoir lue ; il voulait le porter de son côté à se prêter à
un arrangement qui lui eût permis de déposer les armes
sans déshonneur. Car, pouvait-il donner l'assurance de
sa soumission et de son dévouement, sans être disposé à
reconnaître l'autorité de Leclerc ?
constances qui se passaient alors.
Il est évident qu'en tenant ce langage au Premier Consul,
il pensait bien que Leclerc n'enverrait pas sa lettre sans
l'avoir lue ; il voulait le porter de son côté à se prêter à
un arrangement qui lui eût permis de déposer les armes
sans déshonneur. Car, pouvait-il donner l'assurance de
sa soumission et de son dévouement, sans être disposé à
reconnaître l'autorité de Leclerc ? Il s'agissait de trouver un intermédiaire pour lui faire
parvenir cette lettre, son juste orgueil ne lui permettant
pas de la lui envoyer directement. Il s'y prit avec son
tact ordinaire. Sachant la conduite modérée qu'avait tenue le général Boudet depuis son arrivée, ce fut à lui qu'il
s'adressa pour être cet intermédiaire. Il lui écrivit aussi
une lettre qui accompagnait celle au Premier Consul. Aux
Cahos se trouvaient le chef de brigade Sabès, aide de camp
de Boudet, et l'officier de marine Gémont ; ces deux hommes qui avaient été envoyés en parlementaire au Port-auPrince , furent traînés jusque-là, après avoir couru mille
fois le risque d'être tués par des forcenés, malgré les ordres spéciaux de T. Louverture à leur égard : ils convenaient fort bien pour être les porteurs des deux dépêches. T. Louverture les fit amener pardevant lui à cet effet.
Il se plaignit à eux de la nécessité où le capitaine-général
l'avait mis de résister par les armes ; mais Sabès eut le
courage de lui répondre que le tort était de son côté, pour
avoir méconnu l'autorité de la France. A ces mots hardis, T. Louverture , étonné et dédaigneux, s'adressa à
Gémont : « Vous êtes un officier de marine, Monsieur ; eh bien! [1802] CHAPITRE IV. 155 « si vous commandiez un vaisseau de l'État, et que, sans
« vous en donner avis, un autre officier vînt vous rem-
« placer en sautant à l'abordage parle gaillard d'avant,
« avec un équipage double du vôtre, pourriez- vous être
« blâmé de chercher à vous défendre sur le gaillard d'ar-
« rière? Telle est ma situation vis-à-vis de la France. »
Il était impossible de trouver une comparaison plus
propre que celle-là à peindre sa situation, à expliquer sa
conduite, à réfuter les observations de Sabès, à condamner la conduite de Leclerc. Cet argument est une des mille
preuves de la vivacité des reparties de T. Louverture,de
la justesse de son esprit, de son génie enfin ; car il n'est
donné qu'aux hommes supérieurs d'en employer de semblables. Ces officiers partirent avec les dépêches et des dragons
pour les escorter et les protéger dans leur route: ils se
rendirent auprès du général Boudet, au Port-au-Prince,
où était aussi le général Leclerc * . C'est ce qui- peut
expliquer l'assertion de P. de Lacroix, qui prétend que
ce fut à ce dernier que les deux officiers furent renvoyés :
c'est une erreur de sa part. Toutefois , il donne une idée
du contenu delà lettre adressée à Boudet, en disant : « T. Louverture laissait entrevoir que si l'on s'y pre-
« nait bien, il était encore possible d'entrer avec lui en
4 pourparler. » C'est après avoir expédié ces deux dépêches au général
Boudet, qu'apprenant que, dans sa marche par la Coupe*
à-l'Inde, la division du général Hardy avait ravagé ses
propriétés , enlevé ses animaux , « et surtout , dit-il , « Ils furent d'abord à la Crcte-à'Pierrol , où se trouvaitjine garnison française.
'on s'y pre-
« nait bien, il était encore possible d'entrer avec lui en
4 pourparler. » C'est après avoir expédié ces deux dépêches au général
Boudet, qu'apprenant que, dans sa marche par la Coupe*
à-l'Inde, la division du général Hardy avait ravagé ses
propriétés , enlevé ses animaux , « et surtout , dit-il , « Ils furent d'abord à la Crcte-à'Pierrol , où se trouvaitjine garnison française. 154 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. « un cheval nommé Bel-Argent, dont je faisais le plus
« grand cas,» T. Louverture se mit à la poursuite de cette
division, qui se rendait au Cap, et qu'il atteignit au Dondon. « L'affaire s'engagea et dura, avec le plus grand
« acharnement , depuis 1 1 heures du matin jusqu'à 6
« heures du soir i . » Après ce combat , il se retira à la
Marmelade. On voit, dans ces faits, qu'il a fallu les excès commis
par Hardy sur ses propriétés, pour décider T. Louverture
à rompre les avances de négociations qu'il venait de faire
au général Boudet. C'est alors aussi que, soit pour en tirer vengeance,
soit pour ôter aux Français tous moyens de connaître à
fond les particularités de son administration financière et
celles de sa vie politique, au moment où il allait se soumettre, soit, enfin, qu'il fût guidé par cet instinct sanguinaire qui souilla trop souvent son pouvoir, il fît fusiller
l'administrateur Voilée, à qui il avait paru jusque-là toujours si attaché, avec des circonstances qui doivent le
ranger parmi les plus affreux tyrans. Il déclara à cet infortuné , qui l'avait servi avec fidélité , qui avait mis de
l'ordre dans ses finances, qu'il était urgent qu'il mourût ;
et comme Voilée se récriait avec douleur contre cette
horrible sentence de mort, non méritée, puisque, loin de
chercher à s'évader pour aller joindre ses compatriotes, il
était resté auprès de lui, T. Louverture eut l'air de s'apitoyer sur cette cruelle nécessité, en promettant à sa victime innocente de lui faire rendre tous les honneurs militaires et funèbres compatibles dans la circonstance. s i Mémoire au Premier Consul. » J'ai entendu raconter cet assassinat ainsi que je le relate, En supposant [1802] CIUIUT11E IV. I3,> Voilée subit son malheureux sort ! Ce fut le dernier crime
politique de T. Louverture, mais, sans contredit, le plus
odieux, le plus infâme. Leclerc s'était empressé de retourner au Cap, pour être
plus à portée de'suivre les'négociations de la soumission de
l'ex-gouverneur. On était dans les premiers jours d'avril. A la Marmelade, T. Louverture reçut la réponse du
général Boudet, qui la lui fît parvenir par son neveu
Chancy, jeune homme de couleur, qui avait été arrêté
dans les montagnes du Petit-Goave, lorsqu'il portait au
colonel Dommage la lettre écrite de Saint-Marc par son
oncle. Depuis lors, Chancy était resté prisonnier au Portau-Prince. Le retour de Sabès et de Gémont permettait
de le renvoyer auprès de l'ex-gouverneur, et, sans doute
aussi, dans l'espoir de le décider à se soumettre ■ . Ce procédé du général Boudet lui occasionna de la satisfaction.
é
dans les montagnes du Petit-Goave, lorsqu'il portait au
colonel Dommage la lettre écrite de Saint-Marc par son
oncle. Depuis lors, Chancy était resté prisonnier au Portau-Prince. Le retour de Sabès et de Gémont permettait
de le renvoyer auprès de l'ex-gouverneur, et, sans doute
aussi, dans l'espoir de le décider à se soumettre ■ . Ce procédé du général Boudet lui occasionna de la satisfaction. « Sur le rapport de mon neveu, et après la lecture de la
« lettre du général Boudet, je crus reconnaître en lui un
« caractère d'honnêteté et de franchise, digne d'un offi-
« cier français fait pour commander. Je m'adressai, en
« conséquence, à lui avec confiance pour le prier d'enga-
« ger le général Leclerc à entrer avec moi dans des
« moyens de conciliation1. » Chancy fut renvoyé auprès de lui, porteur d'une seconde lettre de T. Louverture. Il fut retenu de nouveau
au Port-au-Prince, probablement comme un otage de la
soumission de son oncle. Une ordonnance fut expédiée qu'il n'ait pas eu lieu de cette manière, la mort de Voilée, toujours l'ami do
T. Louverture, n'en est pas moins un crime affreux de sa part. Dans ses Mémoires, Isaac dit que son père réclama Chancy, de Boudet, en
lui renvoyant les deux officiers^
1 Mémoire au Premier Consul. 150 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏïÏ. avec la réplique de Boudet, qui lui disait que Leclerc était
prêt à entrer en arrangement avec lui, et qu'il pouvait
compter sur les bonnes intentions du gouvernement français à son égard. Dans l'intervalle, rendu au Cap, Leclerc employait
d'autres intermédiaires pour entraîner Christophe à la défection , et annihiler les ressources de T. Louverture*
Christophe occupait le Grand-Boucan, et couvrait le
quartier-général de la Marmelade de ce côté-là. A Saint-Michel était le général Vernet qui ,- placé
d'abord à Ennery, avait cédé ce poste au général Charles
Bélair, que l'ex-gouverneur y fit venir des Cahos, en envoyant à sa place le colonel Montauban, La mésintelligence avait éclaté entre Charles Bélair et Dessalines ,
qui occupait la position de Marchand, située au pied de
k chaîne des Cahos ; ou plutôt, la jalousie que Dessalines
nourrissait depuis assez longtemps contre ce jeune général, l'ayant porté à le dénoncer à T. Louverture, comme
entretenant des intelligences avec les Français, en menaçant même de se porter dans son camp et de le faire/wsiller, l'ex-gouverneur avait dû le rapprocher de son
quartier-général. Charles Bélair avait de l'instruction et
des manières polies : jeune officier favori de T. Louverture, il avait toute la fatuité de son âge et d'une telle faveur ; depuis la fin de Moïse, on pensait que T. Louverture
le destinait au gouvernement, après sa mort ' . C'étaient
là les causes de la jalousie de Dessalines contre lui : on
verra comment il le fit mourir. Dans les montagnes du Dondon se tenait Petit-Noël ; 1 On a dit qu'il était neveu de T. Louverture ; mais les Mémoires d'Isaac
ne le disent pas ; il en parle seulement comme d'unjoune militaire dévoué à son
père, dont il avait été l'aide de camp. [1802] CHAPITRE IV. 157 dans celles du Limbe, Macaya; dans celles de Plaisance,
Sylla et Comices ; et Sans-Souci occupait la MontagneNoire. Tous ces hommes étaient des chefs de partisans,
qui exerçaient une grande influence sur les cultivateurs.
T. Louverture ; mais les Mémoires d'Isaac
ne le disent pas ; il en parle seulement comme d'unjoune militaire dévoué à son
père, dont il avait été l'aide de camp. [1802] CHAPITRE IV. 157 dans celles du Limbe, Macaya; dans celles de Plaisance,
Sylla et Comices ; et Sans-Souci occupait la MontagneNoire. Tous ces hommes étaient des chefs de partisans,
qui exerçaient une grande influence sur les cultivateurs. Ainsi, T. Louverture, placé à la Marmelade, était au
centre des opérations qu'il eût pu ordonner, s'il y avait
lieu de continuer la guerre. Dans une pareille situation , obtenir la défection de
Christophe, c'était une mesure décisive pour entraîner la
soumission de T. Louverture. Leclerc ne négligea rien
pour réussir dans ce plan ; car il était temps qu'il arrivât
à ce résultat : déjà, au dire de P. de Lacroix, l'armée française avait perdu 5000 hommes, et il était à craindre que la
guerre fût interminable, si T. Louverture voulait la continuer. Mais, d'un autre côté, l'arrivée récente de troupes
fraîches au Cap par les escadres de Brest, du Havre et de
Flessingue , avait permis quelques attaques contre les
points occupés par les forces de Christophe , et elles
avaient eu du succès. Ces succès agirent sur l'esprit de Christophe, en même
temps que des pi*opositions lui furent faites. Ce général,
qui aimait le luxe et toutes ses douceurs, était fatigué de
cette lutte, dans laquelle il ne trouvait pas ses anciennes
jouissances. Il savait que Maurepas, Clervaux et Laplume avaient été conservés dans leurs commandemens,
que Paul Louverture lui-même n'avait pas été maltraité ;
leurs troupes, réunies aux troupes françaises, étaient jusque-là bien entretenues. Toutes ces considérations étaient
faites pour ébranler sa foi dans la résistance de l'ex-gouverneur ; et ses soldats eux-mêmes, sachant ces choses,
désertaient leurs drapeaux. Dans cette situation , il reçut une lettre, datée de la 138 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Petite-Anse le 16 avril, qui lui fut adressée par son ami
Vilton , homme de couleur, qui y commandait. Vilton
avait fait sa soumission dès les premiers momens de l'arrivée de l'expédition, et avait été conservé dans sa place.
Il rappelait à Christophe les anciens sentimens qu'il lui
avait toujours manifestés en faveur de la France , et lui
donnait l'assurance d'être bien traité par Leclerc , ainsi
que ses officiers et ses soldats; il lui disait que le capitaine-général avait déclaré qu'il ne l'aurait pas mis hors
la loi, s'il avait pu l'apprécier, mais que cet acte serait
annulé dès qu'il voudrait se soumettre. « Voilà, mon cher
« compère, ce que ma tendre amitié pour vous et votre fa-
« mille m'engage à vous écrire. Je jouirai de votre bon-
« heur, si je puis contribuer à le faire. Il ne dépend que
« de vous de me donner cette satisfaction , en suivant
« les avis de votre ancien ami. Répondez-moi, etfaites-
« moi savoir vos intentions, pour les faire réussir de la
« manière qui vous paraîtra le plus convenable. »
se soumettre. « Voilà, mon cher
« compère, ce que ma tendre amitié pour vous et votre fa-
« mille m'engage à vous écrire. Je jouirai de votre bon-
« heur, si je puis contribuer à le faire. Il ne dépend que
« de vous de me donner cette satisfaction , en suivant
« les avis de votre ancien ami. Répondez-moi, etfaites-
« moi savoir vos intentions, pour les faire réussir de la
« manière qui vous paraîtra le plus convenable. » Ce passage suffît pour prouver que les ouvertures de
propositions, pour la soumission de Christophe , furent
faites du camp français, et non par lui, comme l'avancent
P. de Lacroix et M. Madiou ; et il n'est nullement à présumer que Vilton fut contraint de signer cette lettre,
comme le dit ce dernier auteur. Étant soumis lui-même
aux Français, rien n'était plus naturel qu'il désirât la soumission de son ami. Trois jours après, le 19 avril, ne voyant arriver aucune réponse de sa part, Leclerc sentit la nécessité d'inspirer de la confiance à Christophe; il lui adressa la courte
lettre qui suit : « Le général en chef au général Christophe. « Vous pouvez ajouter foi, citoyen général , à tout ce [1802] CHAPITRE IV. 159 « que le citoyen Vilton vous a écrit de la part du général
« Hardy. Je tiendrai les promesses qui vous ont été faites ;
« mais, si vous avez intention de vous soumettre à la Ré-
« publique, songez qu'un grand service, que vous pouvez
« lui rendre, serait de nous fournir les moyens de nous
« assurer de la personne du général Toussaint. «Leclerc.» Il ne pouvait terminer cette lettre d'une manière
plus honteuse. On conçoit que Leclerc ait voulu obtenir
la défection de Christophe, pour annuler T. Louverture et
le contraindre à la soumission ; mais on s'indigne contre
cette proposition de livrer son chef à ses ennemis. Le général Leclerc eût-il été capable d'une action aussi basse?
Non, sans doute ; mais alors, pourquoi supposait-il Christophe susceptible d'un tel déshonneur? Le 20 avril, ce dernier répondit à la lettre de Vilton :
il expliquait sa conduite depuis l'arrivée de l'expédition,
fondée sur les craintes qu'il avait qu'elle ne fût venue que
pour rétablir l'esclavage des noirs. « Sentinelle placée par
« mes concitoyens au poste où je dois veiller a la sûreté
« de leur liberté, plus chère pour eux que leur existence ,
« j'ai dû les réveiller h l'approche du coup qui allait
« l'anéantir. » Sa lettre se terminait en demandant des
garanties à ce sujet : « Il n'est point de sacrifices que je ne
« fasse pour la paix et pour le bonheur de mes conci-
« toyens, si j'obtiens la conviction qu'Us seront tous libres
« et heureux. » On voit, par cette lettre, que Christophe séparait déjà
la cause de T. Louverture personnellement de celle de la
population noire : il se considère comme une sentinelle,
non placée par l'ex-gouverneur, mais par cette population
aux intérêts de laquelle il doit veiller. Il a dès-lors , et j 40 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. probablement depuis longtemps, ta conviction que T. Lou^
verture est un homme usé, qiïil n'est plus le drapeau de
ses frères.
que Christophe séparait déjà
la cause de T. Louverture personnellement de celle de la
population noire : il se considère comme une sentinelle,
non placée par l'ex-gouverneur, mais par cette population
aux intérêts de laquelle il doit veiller. Il a dès-lors , et j 40 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. probablement depuis longtemps, ta conviction que T. Lou^
verture est un homme usé, qiïil n'est plus le drapeau de
ses frères. Le même jour, 20 avril, Vilton adressa une nouvelle
lettre à Christophe, en lui renouvelant l'assurance qu'il
serait bien accueilli, bien traité par Leclerc ; il lui disait
qu'il avait communiqué sa réponse à ce dernier et au général Hardy. Hardy lui écrivit aussi ce jour-là, et lui dit:
« qu'après avoir combattu pendant douze ans pour la li~
« berté, les Français ne seraient pas assez vils, à leurs
« propres yeux, pour ternir leur gloire en rétablissant
« l'esclavage.n Il finissait sa lettre en proposant un rendez-vous à Christophe sur l'habitation Vaudreuil, près du
Haut-du-Cap. Christophe envoya ces lettres en communication à T.
Louverture qui l'autorisa à avoir cette entrevue, en lui recommandant d'être très-circonspect l. Le colonel Barada,
qui était auprès de Christophe, le voyant disposé à traiter
de sa soumission, séparément de celle de l'ex-gouverneur,
et voulant sans doute ménager à celui-ci des conditions
honorables , lui avait fait tout savoir en l'engageant à
mander son général près de lui2. Mais T. Louverture
lui-même désirait en finir : ce fut le motif de son autorisation pour l'entrevue. Le 22 avril, Christophe répondit à Hardy, qu'il ne pouvait consentir à s'y rendre, parce que le général Leclerc
excitait sa défiance, par la proposition qu'il lui avait faite
de livrer T. Louverture : ce qui , du reste , eût été une ' Mémoire au Premier Consul. 2 Barada était Français; il servait dans la colonie depuis longtemps, et il
avait apprécié les services rendus à la France et à ses colons par T. Louverture : de là son attachement à celui-ci, Nous le verrons maltraité à Brest, où
il fut déporté. [1802] CHAPITRE IV. 1 il lâche perfidie de sa part , s'il pouvait s'y résoudre. Il proposa au contraire à Hardy de se rendre sur l'habitation
Montalibon , située au centre des positions occupées par
ses troupes et les troupes françaises. Le même jour, il répondit à la lettre de Leclerc, du 1 9 : J'ai reçu votre lettre du 29 du mois expiré (germinal). Désirant
ajouter foi à ce que m'a écrit le citoyen Villon , je n'attends que la
preuve qui doit me convaincre du maintien de la liberté et de Vénalité, en faveur de la population de cette colonie. Les lois qui consacrent
ces principes, et que la mère-patrie a sans doute rendues, porteraient
dans mon cœur cette conviction , et je vous proteste qu'en obtenant
cette preuve désirée, je m'y soumettrai immédiatement. Vous me proposez , citoyen général, de vous fournir les moyens
de vous assurer de la personne du général Toussaint Louverture.
Ce serait de ma part une perfidie, une trahison, et cette proposition,
dégradante pour moi , est à mes y eux une marque de l'invincible répugnance que vous éprouvez à me croire susceptible des moindres
sentimens de délicatesse et d'honneur. Il est mon chef et mon ami.
V amitié, citoyen général, est- elle compatible avec une aussi monstrueuse lâcheté"!
de vous fournir les moyens
de vous assurer de la personne du général Toussaint Louverture.
Ce serait de ma part une perfidie, une trahison, et cette proposition,
dégradante pour moi , est à mes y eux une marque de l'invincible répugnance que vous éprouvez à me croire susceptible des moindres
sentimens de délicatesse et d'honneur. Il est mon chef et mon ami.
V amitié, citoyen général, est- elle compatible avec une aussi monstrueuse lâcheté"! Les lois dont je viens de vous parler nous ont été promises par la
mère-patrie, par la proclamation que ses Consuls nous ont adressée ,
en nous faisant l'envoi de la constitution de l'an 8. Remplissez, citoyen
général, remplissez cette promesse maternelle, en ouvrant à nos yeux
le code qui les renferme , et vous verrez accourir près de cette mère
bienfaisante tous ses enfans, et avec eux le général Toussaint Louverture qui , alors éclairé comme eux, reviendra de l'erreur où il peut
être. Ce ne sera qu'alors que cette erreur aura été ainsi détruite, qu'il
pourra, s'il persiste, malgré l'évidence, être considéré comme criminel
et encourir justement l'anathème que vous lancez contre lui , et dont
vous me proposez l'exécution. Considérez, citoyen général, les heureux effets qui résulteront de la
plus simple exposition de ces lois aux yeux d'un peuple jadis écrasé
sous le poids des fers, déchiré par le fouet d'un barbare esclavage,
excusable sans doute d'appréhender les horreurs d'un pareil sort ; d'un
peuple enfin qui, après avoir goûté les douceurs de la liberté et de 142 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. l'égalité, n'ambitionne d'être heureux que par elles, et par l'assurance
de n'avoir plus à redouter les chaînes qu'il a brisées. L'exhibition de
ces lois à ses yeux arrêtera l'effusion du sang français versé par des
Français, rendra à la République des enfans qui peuvent la servir encore, et fera succéder aux horreurs de la guerre civile la tranquillité,
la paix et la prospérité au sein de cette malheureuse colonie. Ce but
est digne sans doute de la grandeur de la mère-patrie ; et l'atteindre,
citoyen général, ce serait vous couvrir de gloire et mériter les bénédictions d'un peuple qui se complairait à oublier les maux que lui a
déjà fait éprouver le retard dé leur promulgation. Songez que ce serait perpétuer ces maux jusqu'à la destruction entière de ce peuple, que de lui refuser la participation de ces lois nécessaires au salut de ces contrées. Au nom de mon pays, au nom de la
mère-patrie , je les réclame, ces lois salutaires , et Saint-Domingue
est sauvé. J'ai l'honneur de vous saluer, Christophe x. Cette lettre pleine de raison , d'honorables sentimens
et de dignité , occasionna une réponse de Leclerc , du
24 avril, où il disait à Christophe « de ne pas douter des
« vues bienveillantes du gouvernement français à l'égard
« des habitans de Saint-Domingue ; que ce gouvernement
« travaillait, en ce moment, à un code qui assurerait pour
« toujours la liberté aux noirs. Il l'exhorta à se fier à sa
« parole, s'il ne voulait pas être considéré comme l'enne-
« mi du nom français, et à se rendre à une entrevue qu'il
« lui offrait au Haut-du-Cap. Il lui donnait sa parole
de ne pas douter des
« vues bienveillantes du gouvernement français à l'égard
« des habitans de Saint-Domingue ; que ce gouvernement
« travaillait, en ce moment, à un code qui assurerait pour
« toujours la liberté aux noirs. Il l'exhorta à se fier à sa
« parole, s'il ne voulait pas être considéré comme l'enne-
« mi du nom français, et à se rendre à une entrevue qu'il
« lui offrait au Haut-du-Cap. Il lui donnait sa parole i Cette lettre et toutes les autres furent écrites encore par Braquehais. Si
elles font honneur à H. Christophe, elles ne font pas moins honneur a ce mulâtre, qui consacra sa plume à plaider éloquemment la cause des noirs, jadis
esclaves. Il en découle cette vérité incontestable : — que l'union du noir et du
mulâtre pcul seule garantir a l'un et a l'autre une existence honorable dans
le monde. La Liberté réconcilia ainsi le Sud avec le Nord, tandis que le Despotisme
les avait armés l'un contre l'autre. Le secrétaire représentait le Sud, — le général personnifiait le Nord. [1802] chapitre iv. 445 « d'honneur, que s'ils ne parvenaient pas à s'entendre
a définitivement , il aurait la liberté d'aller se mettre de
« nouveau à la tête de ses troupes ; il terminait sa lettre
« en lui disant, que le refus qu'il lui avait fait de lui livrer
« Toussaint Louverture , ajoutait encore à la haute idée
« qu'il s'était formée de son caractère l . » Avant de souscrire à l'entrevue proposée par Leclerc,
Christophe envoya à T. Louverture copie de sa propre
lettre et de celle du général français, en lui demandant
l'autorisation de se rendre au Haut-du-Cap. L'ex-gouverneur la lui accorda ; il y fut le 26 avril. Dans cette entrevue , il fît sa soumission , et Leclerc rendit un arrêté
qui rapporta sa mise hors la loi. Christophe obtint alors
de Leclerc qu'il écrivît à T. Louverture. Sa lettre disait à
ce dernier « que ce serait pour lui une belle journée, s'il
« pouvait l'engager à se concerter avec lui et à se sou-
« mettre aux ordres de la République. » Christophe l'apporta au quartier-général où T. Louverture le blâma de
s'être soumis sans ordre de sa part 2; et il le renvoya à
son poste. Il fit réponse à la lettre de Leclerc , en lui témoignant
le mécontentement qu'il éprouvait de la soumission de
Christophe, et lui disant en outre : « qu'il avait toujours
« été soumis (lui-même) au gouvernement français, puis-
« qu'il avait constamment porté les armes pour lui ; que
« si, dès le principe, on s était comporté avec lui comme
« on devait le faire, il n'y eût pas eu un seul coup de fusil
« de tiré; que la paix n'eût pas même été troublée dans 1 Histoire d'Haïti, t. 2, p. 245. s Mémoire au Premier Consul. Mais en autorisant Christophe à avoir deux
entrevues avec les généraux français, c'était préparer sa soumission ; c était
presque l'y inviter, peut-être pour se ménager de dire quil avait été forcé luimême de se soumettre. T. Louverture était adroit et plein de tact. 144 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. « l'île , et que l'intention du gouvernement eût été rem-
« plie. »
. 245. s Mémoire au Premier Consul. Mais en autorisant Christophe à avoir deux
entrevues avec les généraux français, c'était préparer sa soumission ; c était
presque l'y inviter, peut-être pour se ménager de dire quil avait été forcé luimême de se soumettre. T. Louverture était adroit et plein de tact. 144 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. « l'île , et que l'intention du gouvernement eût été rem-
« plie. » Telle est la version que nous trouvons dans le mémoire
adressé au Premier Consul ; mais une lettre de Leclerc
au ministre de la marine , en date du 18 floréal (8 mai),
lui dit : « La soumission de Christophe acheva de cons-
« temer Toussaint... Il m'écrivit que des circonstances
« très-malheureuses avaient déjà causé bien des maux ;
« mais que, quelle que fût la force de l'armée française, il
« serait toujours assez fort et assez puissant pour brûler,
« ravager et vendre chèrement une vie qui avait été quel-
« fois utile à la mère-patrie. » En retournant à son poste, Christophe, qui avait encouru le blâme de T. Louverture, fit arrêter le colonel
Barada dont il avait su les rapports à l'ex-gouverneur,
et s'empressa de réunir sa troupe pour la conduire au
Haut-du-Cap. En cet instant, arriva auprès de lui l'aide
de camp César, que T. Louverture envoya lui dire de
se rendre à la Marmelade : il s'était sans doute ravisé.
Mais Christophe se garda d'obéir ; il chargea César de dire
à l'ex-gouverneur : « qu'il était las de vivre comme un
« misérable, et qu'il se rendait au Haut-du-Cap. » Il partit immédiatement avec les débris des lre, 2me, 5me et
5me demi-brigades, s'élevant à environ 1200 hommes ,
et des pièces d'artillerie, après avoir congédié les cultivateurs armés qui étaient dans son camp. T. Louverture se trouvait ainsi presque sans défense
de ce côté-là : les Français firent occuper le Morne-Boispin,
à 3 lieues de la Marmelade, par la 10e coloniale venue de
Santo-Domingo avec Paul Louverture. La proximité de
cette position facilitait une sorte d'embauchage parmi les
troupes qui étaient avec T. Louverture. [1802] CHAPITRE IV. 145 Avisé par son aide de camp César, que Christophe s'était
rendu avec ses troupes , il écrivit une seconde lettre à Leclerc qu'il lui fît porter par l'adjudant-général Fontaine:
elle avait pour but de demander au capitaine-général une
entrevue à l'habitation D'Héricourt. Leclerc accueillit
Fontaine avec beaucoup de bienveillance, mais il refusa
l'entrevue. Ce que voyant, T. Louverture lui écrivit une
troisième lettre qu'il envoya par Marc Coupé et son secrétaire Nathan, pour lui donner l'assurance au il était prêt
à lui rendre le commandement.
lui fît porter par l'adjudant-général Fontaine:
elle avait pour but de demander au capitaine-général une
entrevue à l'habitation D'Héricourt. Leclerc accueillit
Fontaine avec beaucoup de bienveillance, mais il refusa
l'entrevue. Ce que voyant, T. Louverture lui écrivit une
troisième lettre qu'il envoya par Marc Coupé et son secrétaire Nathan, pour lui donner l'assurance au il était prêt
à lui rendre le commandement. Le 3 mai , le capitaine-général répondit à T„ Louverture : Au nom du gouvernement français. Je vois avec plaisir, citoyen général , Je parti que vous prenez de
vous soumettre aux armes de la République. Ceux qui ont cherché à
vous tromper sur les véritables intentions du gouvernement français
sont bien coupables. Aujourd'hui , il ne faut plus nous occuper à rechercher les maux passés : je ne dois plus m 'occuper que des moyens
de rendre, le plus promptement possible, la colonie à son ancienne
splendeur, Vous, les généraux et les troupes sous vos ordres, ainsi
que les habitans de celte colonie qui sont avec vous, ne craignez point
que je recherche personne sur sa conduite passée : je jette le voile de
Voubli sur tout ce qui a eu lieu à Saint-Domingue avant mon arrivée,
J'imite en cela l'exemple que le Premier Consul a donné à la France,
après le 18 brumaire. Tous ceux qui sont ici ont une nouvelle carrière^à parcourir, et à
l'avenir je ne connaîtrai plus que de bons ou de mauvais citoyens.
Vos généraux et vos troupes seront employés et traités comme le
reste de mon armée. Quant à vous, vous désirez du repos ? Le repos
vous est dû : quand on a supporté pendant plusieurs années le gouvernement de Saint-Domingue, je conçois qu'on en ait besoin. Je vous
laisse le maître de vous retirer sur celle de vos habitations qui vous
conviendra le mieux. Je compie assez sur l'attachement que vous portez à la colonie de Saint-Domingue, pour croire que vous emploierez
les momens de loisir que vous aurez dans votre retraite, à me commuT. V. 10 146 ÉTUDES SUR I* HISTOIRE d' HAÏTI. niquer vos vues sur les moyens propres à faire refleurir dans ce pays
l'agriculture et le commerce. Aussitôt que l'état de situation des troupes aux ordres du général
Dessalines me sera parvenue , je ferai connaître mes intentions sur la
position qu'elles doivent occuper. Vous trouverez à la suite de cette lettre, l'arrêté que j'ai pris pour
détruire les dispositions de celui du 28 pluviôse (17 février) qui vous
était personnel.
�TI. niquer vos vues sur les moyens propres à faire refleurir dans ce pays
l'agriculture et le commerce. Aussitôt que l'état de situation des troupes aux ordres du général
Dessalines me sera parvenue , je ferai connaître mes intentions sur la
position qu'elles doivent occuper. Vous trouverez à la suite de cette lettre, l'arrêté que j'ai pris pour
détruire les dispositions de celui du 28 pluviôse (17 février) qui vous
était personnel. Leclerc. Arrêté du 11 floréal an X (1er mai).
Le général en chef ordonne : Les dispositions de l'article Ie' de l'arrêté du 28 pluviôse dernier,
qui mettent le général Toussaint Louverture hors la loi, sont rapportées. En conséquence , il est ordonné à tous les citoyens et militaires
de regarder comme nul tt non avenu cet article. Leclerc. Cette lettre du capitaine-général ayant satisfait l'honneur et la dignité de T. Louverture, l'arrêté lui faisant
recouvrer sa qualité de citoyen et de général jA n'avait plus
de motifs de retarder une démarche pour prouver à Leclerc
que sa soumission était sincère, ou du moins pour paraître soumis ; car, en lui-même, il nourrissait probablement l'espoir de reprendre un jour les armes, si les circonstances le favorisaient. En cela il pensait du reste comme
pensait Leclerc à son égard : sa déportation était résolue; il n'était pas possible que le gouvernement consulaire
voulût qu'il continuât de résider à Saint-Domingue. Il
en était de même des généraux et autres officiers supérieurs qui avaient combattu avec lui, même de ceux qui
s'étaient soumis les premiers. Les précédentes publications que nous avons faites à ce sujet établissent clairement ces dispositions. Le 6 mai, T. Louverture partit donc de la Marmelade
et se rendit aux avant-postes où était le général Fressinet, [1802] CHAPITRE IV. 147 jadis employé dans la colonie sous le gouvernement de
Laveaux : ils s'étaient connus et avaient même été liés,
d'amitié. Il en fut accueilli avec joie '. T. Louverture
était accompagné du colonel Gabart, de Morisset, avec
un escadron des dragons de la garde d'honneur, de Fontaine, M. Coupé, César et autres aides de camp, de Placide,
et d'Isaac qui avait enfin rejoint son père. Ce dernier
passa quelques heures et déjeuna avec le général Fressinet. Là, il apprit des officiers de la 10e coloniale les circonstances de la soumission de Paul Louverture : il reçut
de ces officiers et de leurs soldats des témoignages, de
respect et de sympathie. Il en fut de même au Haut-du-.Cap, où il rencontra
le général Clervaux et la 6e coloniale, et des habitans du
Cap, où il entra dans l'après-midi. Arrivé à la maison qu'occupait le capitaine-général,
il fut reçu avec distinction par les généraux Debelle et
Hardy. Leclerc dînait et se trouvait à bord du vaisseau du
contre-amiral Magon. Ces généraux donnèrent l'ordre de
faire tirer une salve d'artillerie par les forts, que répétèrent les vaisseaux dans la rade, pour célébrer l'entrée
et la soumission de celui qui fut le chef de la colonie
durant cinq années: ces honneurs lui étaient dus, car il
avait rendu d'immenses services à la France et à la politique machiavélique de sesgouvernemens.
ait à bord du vaisseau du
contre-amiral Magon. Ces généraux donnèrent l'ordre de
faire tirer une salve d'artillerie par les forts, que répétèrent les vaisseaux dans la rade, pour célébrer l'entrée
et la soumission de celui qui fut le chef de la colonie
durant cinq années: ces honneurs lui étaient dus, car il
avait rendu d'immenses services à la France et à la politique machiavélique de sesgouvernemens. Avisé de son arrivée, le capitaine-général revint chez
lui, alors que l'ex-gouverneur y avait déjà pris un léger
repas. Il l'embrassa, en lui témoignant toute sa joie de
l'issue de la lutte qui durait depuis trois mois. Le faisant 1 Fressinel lui avait écrit aussi pour rengager à se soumettre. Il arriva avec
l'escadre de Flessingue. 1,'entrée de T. Louverture au Cap, le G mai, est constate par une lettre de Benezecli, du 7, adressée au ministre de la marine. 148 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. passer dans une pièce particulière, ils eurent une conférence entre eux seuls, dans laquelle ils expliquèrent leur
conduite mutuelle, avant d'admettre dans cette pièce la
foule des généraux, des autres officiers et des citoyens
accourus pour voir le Premier des Noirs. « Je fis au général Leclerc ma soumission, dit T. Louver-
« ture, conformément à l'intention du Premier Consul; je
« lui parlai ensuite avec toute la franchise et la cordialité
« d'un militaire qui aime et estime son camarade. Il me
i promit l'oubli du passé et la protection du gouverne-
<? ment français. Il convint avec moi que nous avions tous
« deux nos torts. — « Vous pouvez, général, me dit-il,
<c vous retirer chez vous en toute sûreté. Mais, dites-rnoi
« si le général Dessalines obéira à mes ordres, et si je peux
«. compter sur lui. » — Je lui répondis que oui, que le
« général Dessalines peut avoir des défauts comme tout
« homme, mais qu'il connaît la subordination militaire. Je
« lui observai cependant que pour le bien public et pour
« rétablir les cultivateurs dans leurs travaux, comme à
« son arrivée dans l'île, il était nécessaire que le général
« Dessalines fût rappelé à son commandement à Saintce Marc, et le général Charles Bélair à l'Arcahaie : ce qu'il
« me promit *-. » ï . Louverture prit congé de Leclerc et quitta le Cap à
onze heures de la nuit : il fut se coucher sur l'habitation 1 Mémoire au Premier Consul. — En entrant au Cap, il éprouva une vive
indignation en voyant le colonel noir, Louis Labelinais, monté sur son beau
cheval, nommé Bel-Argenl. Le général Hardy le lui avait donné, pour le récompenser de sa prompte défection à Limonade, où Labelinais commandait à
l'arrivée de l'armée française. Il ne fut pas moins déporté en Fiance, d'où il
revint à Haïti, en 1816-, mais il se garda d'aller auprès de H.Christophe. Pélion l'accueillit.
le colonel noir, Louis Labelinais, monté sur son beau
cheval, nommé Bel-Argenl. Le général Hardy le lui avait donné, pour le récompenser de sa prompte défection à Limonade, où Labelinais commandait à
l'arrivée de l'armée française. Il ne fut pas moins déporté en Fiance, d'où il
revint à Haïti, en 1816-, mais il se garda d'aller auprès de H.Christophe. Pélion l'accueillit. [1802] CHAPITRE IV. 149 D'Héricourt, dans la Plaine-du-Nord, en compagnie du
général Fressinet, et le lendemain il retourna à la Marmelade. Le 8 mai, il reçut l'ordre de Leclerc d'envoyer au
Cap sa garde à pied et à cheval. Une scène attendrissante eut lieu à cette occasion : passant cette garde en revue pour la dernière fois, il exprima en termes touchans aux officiers et aux soldats
qui avaient si bien défendu sa cause , la reconnaissance
dont il était pénétré pour leur dévouement; et en leur
rappelant qu'ils avaient toujours eu une discipline exemplaire, un respect parfait pour son gouvernement, il leur
recommanda d'avoir la même conduite à l'égard de l'autorité nouvelle à laquelle ils allaient obéir désormais.
Magny, au cœur si noble, Morisset et Monpoint, d'un attachement si constant, versèrent des larmes comme tous
leurs officiers inférieurs et leurs soldats. Cette expression
de leurs regrets émut profondément T. Louverture. Cette scène militaire n'est-elle pas comparable à celle
dont le château de Fontainebleau fut le théâtre douze années plus tard? Entre les deux Héros qui figurèrent dans
l'une et l'autre, quelle différence y eut-il quant à la circonstance que nous relatons? Que de rapprochemens
d'ailleurs n'a-t-il pas existé entre ces deux destinées supérieures, relativement aux lieux qu'elles remplirent de
leur renommée, qu'elles gouvernèrent, et encore par certains actes d'administration, par l'adversité de leur fortune
château de Fontainebleau fut le théâtre douze années plus tard? Entre les deux Héros qui figurèrent dans
l'une et l'autre, quelle différence y eut-il quant à la circonstance que nous relatons? Que de rapprochemens
d'ailleurs n'a-t-il pas existé entre ces deux destinées supérieures, relativement aux lieux qu'elles remplirent de
leur renommée, qu'elles gouvernèrent, et encore par certains actes d'administration, par l'adversité de leur fortune Le capitaine-général avait envoyé en même temps à
T. Louverture, un ordre pour le général Dessalines. Il
s'agissait de le lui faire agréer, de le porter à y obéir, pour
réunir ses troupes et les conduire à Saint-Marc. Ce gêné -
raine s était pas prononcé, et Leclerc avait douté, d'après Î50 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. la relation que nous avons citée plus haut, de sa volonté
à se soumettre. T. Louverture ayant traité à cet égard
pour lui, pour les généraux Charles Bélair et Vernet, ayant
d'ailleurs répondu spécialement de la soumission de Dessalines, c'était à lui que revenait cette mission envers ce
caractère farouche. Après avoir pris lecture de l'ordre dont
s'agit, il le lui envoya en rengageant à s'y conformer.
Mais, sachant à quel homme il avait affaire, il jugea convenable de l'inviter à venir h sa rencontre à mi-chemin
de la Marmelade. « Je le persuadai de se soumettre, ainsi
« que moi, dit-il ; je lui dis que l'intérêt public exigeait que
« je fisse de grands sacrifices, que je voulais les faire bien :
« mais que pour lui, il conserverait son commandement.
« J'en dis autant au général Charles , ainsi qu'à tous les
« officiers qui étaient avec eux 'r et je vins à bout de les
« persuader, malgré toute la répugnance, les regrets qu'ils
« me témoignèrent de me quitter et de se séparer de moi,
« Ils versèrent même des larmes. Après cette entrevue,
« chacun se rendit à sa demeure respective. — L'adju-
« dant-général Perrin , que le général Leclerc avait en~
« voyé à Dessalines pour lui porter ses ordres (en second
« lieu sans doute) le trouva très-bien disposé à les remplir,
« puisque je l'y avais engagé précédemment par mon en-
« trevue. » Tel est le narré simple, naturel, que nous trouvons dans
le mémoire de T. Louverture adressé au Premier Consul.
Nous avons préféré le suivre plutôt que toutes autres relations , quant à ce qui concerne la soumission de H.
Christophe, celle de Dessalines et la sienne propre, sauf
quelques circonstances accessoires qui nous ont paru avérées, d'après les actes et les documens. Ainsi, nous trouvons erronée l'assertion fie Pamphile [1802J CHAPITRE IV. 451
naturel, que nous trouvons dans
le mémoire de T. Louverture adressé au Premier Consul.
Nous avons préféré le suivre plutôt que toutes autres relations , quant à ce qui concerne la soumission de H.
Christophe, celle de Dessalines et la sienne propre, sauf
quelques circonstances accessoires qui nous ont paru avérées, d'après les actes et les documens. Ainsi, nous trouvons erronée l'assertion fie Pamphile [1802J CHAPITRE IV. 451 de Lacroix disant : « La soumission de Christophe en-
« traîna celle de Dessalines, qui, à son tour, amena celle
« de Toussaint Louverture ' . » ' Nous croyons également inexacte la relation donnée
par Boisrond Tonnerre, de la soumission personnelle de
Dessalines2. Cet auteur national, secrétaire de Dessalines, est trop suspect de partialité pour son chef, pour
qu'on doive donner créance à toutes ses assertions. Il a
évidemment rabaissé le caractère de T. Louverture dans
toute cette lutte de trois mois, afin de mieux faire ressortir le mérite de Dessalines; et en cela, il a eu d'autant
plus tort, que son héros, lieutenant principal de l'ex-gouverneur , n'avait pas besoin qu'on fût injuste envers un
chef qu'il n'osait pas regarder en face, pour briller dans
le rôle militaire qu'il a rempli dans ces circonstances. Si
Dessalines s'est conduit avec courage, bravoure et intrépidité ; s'il a fait preuve d'une activité peu commune pour
se multiplier et faire face aux événement, — - T. Louverture n'a pas moins montré une activité prodigieuse, une
grande résolution, une rare énergie , et sa sagacité habituelle pour combiner les moyens de résister plus longtemps. On peut dire aussi qu'il est tombé de sa position suprême avec honneur et dignité, tant sous le rapport militaire que sous le rapport politique : il se le devait à luimême et à la race noire. Sans doute, on doit regretter
pour sa propre gloire, qu'il ait ordonné le massacré de
tant de blancs dans divers lieux indiqués, qu'il ait immolé Voilée, son ami, avec non moins d'injustice. Mais 1 Mémoires, etc., t. 2, p. 180. J Mémoires de B, Tonnerre, édités par M. SaintRémy, en 1851, p. 40 à 152 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.' quand on considère, d'un autre côté, la boucherie également injuste et odieuse commise par Rochambeau sur les
soldats et officiers du Fort-Liberté, celle de Hardy sur
les soldats et officiers de la Rivière-Salée, et les massacres
des noirs relatés par Pamphile de Lacroix lui-même, l'esprit de tout narrateur de cette époque désastreuse resterait en suspens, pour décider entre les auteurs de toutes
ces atrocités, si son cœur ne l'avertissait qu'il doit les condamner, les flétrir de part et d'autre. La carrière politique et militaire de T. Louverture fut
terminée, par sa soumission au capitaine-général envoyé
par la France pour gouverner Saint-Domingue. Il se retira sur l'une des quatre propriétés qu'il possédait dans la
commune d'Ennery , pour y vivre en citoyen, livré à ses
travaux champêtres. Mais là a commencé son rôle de
martyr, pour aller finir ses jours dans un cachot, situé
sur une haute montagne d'un pays éloigné du sien. Notre
tâehe alors sera d'examiner si , frappé par la main des
hommes, il n'a pas été l'une de ces grandes victimes réservées par la Providence , pour sceller par leur mort la
liberté d'un peuple, pour manifester surtout sa justice di*
vine.
en, livré à ses
travaux champêtres. Mais là a commencé son rôle de
martyr, pour aller finir ses jours dans un cachot, situé
sur une haute montagne d'un pays éloigné du sien. Notre
tâehe alors sera d'examiner si , frappé par la main des
hommes, il n'a pas été l'une de ces grandes victimes réservées par la Providence , pour sceller par leur mort la
liberté d'un peuple, pour manifester surtout sa justice di*
vine. CHAPITRE V. travaux de réédification au Gap. — Départ de Villaret-Joyeuse pour France. — Acte d'organisation provisoire de la colonie. — Mort de V illatte. — Dessalines et Charles Bélair entrent à Saint-Marc. — Mesures prises à regard
des troupes coloniales. — Annullation des promotions faites par T. Louverture. — Germes d'insurrection dans le Nord, l'Ouest et le Sud. — Loi décrétée en France pour rétablir la Imite des noirs et leur esclavage. — Boude t
est envoyé à la Guadeloupe. — Rochambéau le remplace. — Les colons
poussent aux excès. — La fièvre jaune se manifeste. — Désarmement dés
cultivateurs. — Résistance de Sylla à Plaisance — Il est chassé par Clauzel. — Leclerc soupçonne T. Louverture de conjurer. — Il ordonne des mesures
militaires au bourg d'Ënnery.— Christophe, Clervaux, Maurepas et Dessalines lui conseillent de déporter T. Louverture : leurs motifs. — Molifs particuliers de Dessâlines, et réflexions à ce sujet. — Occupations dé T. Louverture sur ses propriétés. — Il y est surveillé et tracassé. — Ses plaintes à
Leclerc et correspondance entre eux. — Leclerc ordonne à Brunet de l'arrêter. — Brunet l'invite à se rendre auprès de lui. — Sourdes menées et lettres
attribuées à T. Louverture. — Il est arrêté, garotté et conduit à bord de la
frégate la Créole. — Sa famille et divers officiers sont arrêtés et embarqués
sur la Guerrière. — Paroles prononcées par T. Louverture à bord du Héros.— Son arrivée à Brest. — Déportation d'autres officiers sur C Aigle et
le Muiron. Aussitôt son retour au Cap, dans les premiers jours
d'avril, le général Leclerc avait ordonné d'activer les travaux de reconstruction des maisons de cette ville. Le rôle
de l'administrateur coïncidait avec celui du pacificateur,
car alors il s'occupait des moyens d'obtenir la soumission
de Christophe et de T. Louverture. 151 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Le 10 «avril, l'amiral Villaret- Joyeuse partit pour Brest
avec huit vaisseaux \ Il paraît que c'est alors que partirent aussi le Jean-Bart et le Rhinocéros qui ramenaient
en France Rigaud et plusieurs de ses anciens officiers. Assuré déjà du succès de ses négociations pacifiques
avec T. Louverture et Christophe, et pour les y déterminer encore plus par la perspective d'une administration
modérée, le 25 avril le général Leclerc proclama l'acte
suivant : Au nom du gouvernement français.
Le général en chef, aux habitans de Saint-Domingue. Citoyens , Le temps est venu où la tranquillité va succéder au désordre qui est
naturellement résulté de l'opposition mise par les rebelles au débarquement de l'armée de Saint-Domingue.
iques
avec T. Louverture et Christophe, et pour les y déterminer encore plus par la perspective d'une administration
modérée, le 25 avril le général Leclerc proclama l'acte
suivant : Au nom du gouvernement français.
Le général en chef, aux habitans de Saint-Domingue. Citoyens , Le temps est venu où la tranquillité va succéder au désordre qui est
naturellement résulté de l'opposition mise par les rebelles au débarquement de l'armée de Saint-Domingue. La rapidité des opérations, et la nécessité de pourvoir à la subsistance
de l'armée, m'ont empêché jusqu'ici de m'occuper de l'organisation
définitive de la colonie. D'ailleurs , je ne pouvais avoir qu'une idée
très-imparfaite d'un pays que je n'avais jamais vu, et il m'était impossible de juger, sans un mûr examen , d'un peuple qui , pendant dix
ans, avait été en proie aux révolutions. La constitution provisoire que je donnerai à la colonie , mais qui
ne sera définitive que lorsqu'elle aura été approuvée par le gouvernement français , aura pour base la liberté et Vénalité de tous les habitans de Saint-Domingue, sans aucune distinction de couleur ; cette
constitution comprendra : 1° L'administration de la justice; 2° l'administration intérieure de
la colonie , et les mesures nécessaires pour sa défense intérieure et
extérieure ; 3° les impôts , leur emploi , et le mode de perception à
adopter ; — 4° les règlemens et ordonnances relatives au commerce et
à l'agriculture ; — 5° l'administration des domaines nationaux, et le ' Dans la même année, il fut nomme capitaine-général de la Martinique,
où il arriva le 13 septembre. D'apurés ses idées de 1707, il deyait s'y trouver m
son aise. [1802] CHAPITRE v. 155 moyen de les rendre plus avantageux à l'Etat , et, en même temps,
moins à charge à l'agriculture et au commerce. Comme il est de votre intérêt, citoyens, que toutes les institutions
protègent également l'agriculture et le commerce , je n'ai entrepris
cette tâche importante qu'après avoir consulté les hommes les plus
distingués et les plus instruits de la colonie. J'ai, en conséquence, donné ordre aux généraux des divisions du
Sud et de l'Ouest, de choisir, pour chacun de ces départemens, sept ci.
toyens, propriétaires et négocians (sans égard à leur couleur), qui ,
avec huit autres que je choisirai moi-même , pour le département du
Nord, devront s'assembler au Cap, dans le courant de ce mois, et me
communiquer leurs observations sur les plans, que je soumettrai à leur
examen. Ce n'est pas une assemblée délibérante que j'établis. Je sais trop bien
quels maux les réunions de cette nature ont attirés sur la colonie. On
fera choix de citoyens probes et éclairés ; je leur ferai connaître mes
desseins; ils me communiqueront leurs observât ions, et pourront
inspirer à leurs compatriotes les senlimens libéraux dont le gouvernement est animé. Que ceux que l'on convoquera de la sorte, considèrent leur nomination comme une marque flatteuse de l'estime que j'ai pour eux.
Qu'ils songent que, sans leurs conseils et leurs avis, je pourrais adopter des mesures désastreuses pour la colonie , dont ils souffriraient
eux-mêmes tôt ou tard. S'ils font ces réflexions , ils se décideront volontiers à quitter, pour quelque temps, leurs occupations.
er à leurs compatriotes les senlimens libéraux dont le gouvernement est animé. Que ceux que l'on convoquera de la sorte, considèrent leur nomination comme une marque flatteuse de l'estime que j'ai pour eux.
Qu'ils songent que, sans leurs conseils et leurs avis, je pourrais adopter des mesures désastreuses pour la colonie , dont ils souffriraient
eux-mêmes tôt ou tard. S'ils font ces réflexions , ils se décideront volontiers à quitter, pour quelque temps, leurs occupations. Donné au quartier-général du Cap , le 5 floréal an X (25 avril).
Le général en chef, Leclerc. Le lecteur remarquera que ce n'est pas le capitainegénéral qui s'adressait aux habitans , mais le général en
chef. La première qualité faisait de Leclerc un gouverneur, un administrateur; la seconde, le chef de l'armée.
Ainsi, c'est l'autorité militaire qui Concédait la faculté de
lui donner des avis, des conseils ; l'expérience acquise
des prétentions des colons la mettait en garde, et elle les
avertissait qu'ils ne seraient que consultés, qu'ils ne délibéreraient point; c'est-à-dire, qu'ils ne décideraient ïoQ ÉTUDES SUli l'iUSTOIHE d'iIAÏTI. ?ien. Leclerc avait raison de prendre ces précautions
avec les colons de Saint-Domingue : néanmoins ils réparèrent» Cette espèce de conseil colonial devait donc être composé de 22 membres, clans les trois nuances d'épidémie
des liabitans propriétaires. On remarquera encore cette
expression, lorsqu'il fut dit que cette organisation provisoire devait avoir pour base — la liberté et l'égalité de
tous les liabitans. Par là, le général en chef entendait les
propriétaires , et non pas les cultivateurs destinés à l'esclavage. Aussi verra-t-on bientôt qu'il ordonna leur désarmement. Un événement eut lieu au Cap, le lendemain du jour
où T. Louverture y vint faire sa soumission : le général
Villatte mourut subitement. On pensa qu'il avait été empoisonné, parce qu'il ne lui fut rendu aucun des honneurs
militaires dus à son grade ; mais il a pu mourir d'apoplexie. Au reste , Leclerc était conséquent : n'était-ce pas
par ce général qu'on avait commencé la série des injustices contre les mulâtres ? Quand il venait de déporter
Rigaud et d'autres officiers de cette couleur, pouvait-il
honorer les restes mortels de Villatte? Il achevait l'œuvre
commencée par Laveaux et Sonthonax. Victime de ces
derniers, Villatte a du moins trouvé la sépulture dans
cette ville du Cap qu'il avait si bien défendue contre les
Anglais et les Espagnols ; ses frères ont pu pleurer à ses modestes funérailles. En cela , n'a-t-il pas été plus heureux
que Pinchinat, que T. Louverture lui-même, qui avait
contribué à ses persécutions, et dont les cadavres ont été
inhumés loin de leur sol natal , sans qu'une seule larme
ait été versée sur leur fosse?
derniers, Villatte a du moins trouvé la sépulture dans
cette ville du Cap qu'il avait si bien défendue contre les
Anglais et les Espagnols ; ses frères ont pu pleurer à ses modestes funérailles. En cela , n'a-t-il pas été plus heureux
que Pinchinat, que T. Louverture lui-même, qui avait
contribué à ses persécutions, et dont les cadavres ont été
inhumés loin de leur sol natal , sans qu'une seule larme
ait été versée sur leur fosse? [1802] CHANTRE V. 157 Comme on l'a vu dans le chapitre précédent, l'adjudant-général Perrin avait transmis à Dessalines les ordres
du général en chef. Le 23 mai , Dessalines et Charles
Bélair, suivis de Lamartinière et de Gabart , et des débris
des 5e, 4e, 7e et 8e demi-brigades, se rendirent à SaintMarc. L'entrée de Dessalines dans cette ville, qu'il avait
incendiée , fut une sorte de triomphe : indigènes et Français l'accueillirent ; les généraux qui s'y trouvaient le
fêtèrent, le complimentèrent sur la défense de la Crêteà-Pierrot , car les braves militaires savent apprécier leurs
semblables. Mais ils lui témoignèrent aussi l'espoir qu'ils
avaient, qu'il aiderait le général Leclerc à rétablir l'ordre
dans les campagnes : il promit, dit Boisrond Tonnerre,
tout en conservant l'inquiétude de la pintade l. La
soumission de T. Louverture , dont le rôle était fini , lui
donnait de l'avenir. Cette réception, cet espoir qu'on mettait en lui, durentdonner naissance dès-lors à son ambition de remplacer l'ancien gouverneur dans l'opinion des
masses ; et cette opinion l'avait devancé. Lamartinière dut retourner au Port-au-Prince où il fut
rétabli dans le commandement de la 5e coloniale : il fut
accueilli parles généraux Boudet et Pamphile de Lacroix. Le général en chef ne tarda pas à ordonner un amalgame des troupes coloniales avec les troupes françaises.
Chacun de ces premiers corps fut placé dans l'un des autres : c'était pour leur ôtertout moyen d'ensemble, toute
possibilité de résistance ; mais ces soldats et leurs officiers
considéraient toujours leurs anciens numéros d'ordre 1 La pintade est un oiseau originaire d'Afrique, vif, inquiet, turbulent, et
qui ne reste jamais en place. Dessalines avait bien de ce tempérament : après
avoir ma>sacré tant de blancs, il devait, effectivement, être sur le qui-vive avec
les Français. \ 58 études sur, l'histoire d'haïr. comme conservés. Pour ne citer qu'un exemple, la 4e coloniale , commandée par Gabart, devint un bataillon de la
5e légère française ; mais ces militaires se disaient encore
la 4e.
quiet, turbulent, et
qui ne reste jamais en place. Dessalines avait bien de ce tempérament : après
avoir ma>sacré tant de blancs, il devait, effectivement, être sur le qui-vive avec
les Français. \ 58 études sur, l'histoire d'haïr. comme conservés. Pour ne citer qu'un exemple, la 4e coloniale , commandée par Gabart, devint un bataillon de la
5e légère française ; mais ces militaires se disaient encore
la 4e. Déjà, les dragons de la garde de T. Louverture avaient
été licenciés, pour s'être refusés à servir dans la gendarmerie où l'on voulait les incorporer. Il est présumable
que ce fut à son instigation secrète, et qu'il voulait avoir
cette ancienne cavalerie autour de lui ; car ces dragons
se firent presque tous cultivateurs dans le canton d'Ennery
où il avait ses habitations. Les soldats de sa garde à pied,
au nombre de 500, furent appelés guides du Nord, et
placés sous les ordres du chef de brigade Magny, leur
ancien chef, à Plaisance où commandait le général Clauzel. Les rapprocher ainsi d'Ennery, après le refus des
dragons, c'était, de la part de Leclerc, vouloir donner à
T. Louverture la tentation de s'en servir, ou se ménager
la faculté de l'en accuser, alors qu'on se proposait de
l'arrêter. Afin de l'exciter davantage, Leclerc déclara nulles toutes
les promotions qu'il avait faites depuis le 6 février, à raison
de sa résistance. Cependant, Leclerc avait promis l'oubli
du passé, mais bien entendu sur ce qui avait eu lieu avant
son arrivée. Nous avons souligné ces mots dans sa lettre
du 3 mai : «Vos généraux et vos troupes, y disait-il, seront
« employés et traités comme le reste de mon armée. »,
Cela s'entendait donc selon l'ordre de choses qui avait précédé l'arrivée de Leclerc, et non pas pendant la résistance. Plus tard et dans l'ordre chronologique, on verra un
arrêté consulaire autrement rétroactif à cet égard. L'île de Saint-Domingue était entièrement soumise [1802] CHAPITI5E V. 150 aux Français; mais l'espérance ne renaissait pas pour
les hommes réfléchis : il fallait voir les actes de la nouvelle administration dont les bases venaient d'être proclamées. Dans les montagnes de Plaisance , le chef de bataillon
Sylla , dévoué à T. Louverture , n'avait pas fait sa soumission avec ses petites bandes de cultivateurs. Dans celles du Port-au-Prince , Lamour Devance s'était retiré , le cœur gros de la déportation de Rigaud. Dans celles de Tiburon , un homme obscur alors , mais
qui était destiné à jouer pendant longtemps un rôle fameux dans le pays, Goman, ancien chef de bataillon sous
Rigaud, s'était réuni à Jean Panier qui venait de se jeter
dans les bois de la Grande-Anse , pour ne pas obéir au
nouvel ordre de choses • . Ces quatre hommes, tous Africains, protestaient passivement contre la domination française. Excepté Sylla
qui attira quelque attention , les autres furent à peine
aperçus ; mais ils formaient déjà un noyau d'insurrection
qui devait se grossir de tous les mécontens.
Goman, ancien chef de bataillon sous
Rigaud, s'était réuni à Jean Panier qui venait de se jeter
dans les bois de la Grande-Anse , pour ne pas obéir au
nouvel ordre de choses • . Ces quatre hommes, tous Africains, protestaient passivement contre la domination française. Excepté Sylla
qui attira quelque attention , les autres furent à peine
aperçus ; mais ils formaient déjà un noyau d'insurrection
qui devait se grossir de tous les mécontens. Il semble que ces enfans de l'Afrique devinaient la conjuration qui se tramait publiquement en France contre
eux, dans le même mois. Le 17 mai , le gouvernement consulaire fit proposer au
corps législatif sa fameuse loi sur les colonies françaises.
Elle maintenait, conformément aux lois et règlemens antérieurs à 4 789, la traite des noirs et l'esclavage dans
celles de ces colonies restituées à la France, en exécution
du traité de paix d'Amiens conclu définitivement le 27 1 Jean Panier se fit insurgé dés le mois de mai, du côté des Iroîs et de Tiburon. 460 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iïAÏTI. mars précédent, et dans les autres colonies situées audelà du cap de Bonne-Espérance. Elle soumettait, pendant
dix ans , le régime de toutes aux règlemens qui seraient
faits par le gouvernement. Quoique précédemment, le 25 novembre 1801, dans
l'exposé de la situation de la République , l'orateur du
gouvernement eût annoncé ces dispositions, en disant en
outre : « A Saint-Domingue et à la Guadeloupe , il n'est
« plus d'esclaves ; tout y est libre , tout y restera libre; »
le projet de loi ne contenait aucune disposition confirmative de ces promesses. Cependant , il était convenable de
consacrer cette exception d'une manière formelle. Le projet fut non-seulement muet à cet égard, mais l'orateur du
gouvernement déclara dans l'exposé des motifs , que :
« Dans les colonies où les lois révolutionnaires ont été
« mises à exécution (Saint-Domingue et la Guadeloupe^,
« il faut se hâter de substituer aux séduisantes théories,
« un système réparateur dont les combinaisons se lient
« aux circonstances, varient avec elles, et soient con-
« fiées à la sagesse du gouvernement l . » La pensée du gouvernement à l'égard de ces deux îles
fut tellement comprise, que, suivant Thibaudeau : « Dans
« tous les discours prononcés sur cette loi (au tribunat et
« au corps législatif) , on parla avec autant de chaleur
« pour l'esclavage des noirs, que, quelques années aupa-
« ravant, on avait parlé pour leur liberté. » La loi fut décrétée par 54 voix contre 27 au tribunat , ' Peut-on admettre qu'en rétablissant la traite des noirs, le gouvernement
français n'eût pas permis qu'il en fût introduit à Saint-Domingue , lorsque
T. Louverluie lui-même, poussé par son égoïsme, avait décréié cette mesure
pour sun pays? Il y en serait introduit nécessairement pour réparer les perles
«les ateliers; et alors, ronçoit-on qu'il y aurait eu des ateliers mi - partie esHâves, mi-partie libics?
tre qu'en rétablissant la traite des noirs, le gouvernement
français n'eût pas permis qu'il en fût introduit à Saint-Domingue , lorsque
T. Louverluie lui-même, poussé par son égoïsme, avait décréié cette mesure
pour sun pays? Il y en serait introduit nécessairement pour réparer les perles
«les ateliers; et alors, ronçoit-on qu'il y aurait eu des ateliers mi - partie esHâves, mi-partie libics? [1802] CHAPITRE V. 161 — par 211 contre 65 au corps législatif. Honneur à ceux
qui refusèrent leur concours à cette mesure inique ! Aucun des votans dans le sens de son adoption ne
douta, probablement, du succès de la mesure à Sain t?
Domingue comme dans les autres colonies françaises : les
forces de l'expédition étaient si considérables , il était si
facile d'en envoyer de nouvelles , et par-dessus tout , le
génie du Premier Consul inspirait tant de confiance Dans le même temps, ies noirs de la Guadeloupe,
ayant à leur tête les mulâtresVéhge et Delgresse, résistaient au contre-amiral Lacrosse et au général Riches
panse. Lacrosse allait vite en besogne. Sur la demande de
secours que lui fit Richepanse, le capitaine-général Leclerc eut la pensée, fort raisonnable, d'envoyer à la Guadeloupe le général Roudet qui y avait commandé et qui
avait conquis l'estime des noirs et des hommes de couleur, comme il venait de le faire à Saint-Domingue : son
influence contribua, à ce qu'il paraît, au succès qu'on désirait. Mais, en se réinstallant, Lacrosse profita des dispositions de la loi qui venait d'être décrétée : il rendit un
arrêté qui rétablissait à la Guadeloupe l'ancien régime
colonial, — pour museler les tigr-es, selon l'expression de
Rignon. « Le gouvernement ne réforma pas cet arrêté,
« dit Thibaudeau , et prouva ainsi qu'en gardant dans la
« loi le silence sur la Guadeloupe et Saint-Domingue, il
« avait résolu d'y rétablir l'esclavage *. » Si Leclerc prit une mesure dictée par la raison, en envoyant le général Roudet à la Guadeloupe, il fit aussi un
tort considérable à l'influence française dans l'Ouest et le 1 Le général Richepanse ne jouit pas longtemps de son triomphe : le 3 septembre, la fièvre jaune remporta. T, V. 11 162 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTÎ. Sud de Saint-Domingue par cette mesure, surtout en le
faisant remplacer au Port-au-Prince par Rochambeau. La
population indigène était aussi prévenue contre Rochambeau, qu'elle était bien disposée en faveur de Roudet. Les
colons de cette ville l'entourèrent pour le pousser aux
vexations contre les mulâtres et les noirs. Aveugles qu'ils étaient! ils ne s'apercevaient pas des
progrès que la fièvre jaune faisait déjà , au mois de mai ,
sur les troupes européennes ! Au Port-au-Prince, c'étaient, parmi eux (selon R. Tonnerre), les nommés Desrivières, Guieu, Rion, Ango, Raudamant, Saint-Cyr, Gotelle, le curé Lecun, qui excitaient
les féroces instincts de Rochambeau. Mais il s'était empressé , dès son arrivée en cette ville , de déporter en
France Rernard Rorgella, Collet, Viart et Gaston Nogérée,
pour avoir été membres de l'assemblée centrale de 4801.
c'étaient, parmi eux (selon R. Tonnerre), les nommés Desrivières, Guieu, Rion, Ango, Raudamant, Saint-Cyr, Gotelle, le curé Lecun, qui excitaient
les féroces instincts de Rochambeau. Mais il s'était empressé , dès son arrivée en cette ville , de déporter en
France Rernard Rorgella, Collet, Viart et Gaston Nogérée,
pour avoir été membres de l'assemblée centrale de 4801. Aux Cayes, c'étaient Mangin, Labiche, Lothon, Desongards, qui avaient la haute main dans les mesures acerbes
dirigées contre les indigènes. Au Cap, Dumas, Relin de Villeneuve, Domergue, Camfrancq et O'Gorman formaient le conseil privé du capitaine-général. Tous ces colons avaient joué un rôle infâme depuis le
commencement de la révolution. En correspondance
entre eux , d'un bout à l'autre de la partie française , et
avec ceux qui agissaient à Paris auprès du gouvernement,
ils se prévalaient de la loi qu'ils savaient devoir être rendue sur les colonies, et qui, en effet, venait de passer au
tribunat et au corps législatif. Avec les anciennes habitudes contractées par eux , d'être obéis sans la moindre
résistance, il était impossible qu'ils ne crussent pas au
plein succès de l'expédition pour remettre leurs nègres [1802] CHAPITRE V. 105 dans l'esclavage, leurs mulâtres sous le joug des anciens,
préjugés de la peau. Leclerc , non moins présomptueux , ayant d'ailleurs à
exécuter ses instructions secrètes , avait déporté Rigaud
avec tant de facilité , qu'il ne pouvait s'arrêter dans sa
marche vers la restauration de l'ancien régime. Après avoir disséminé les troupes coloniales, en les incorporant à la suite des régimens français, il ordonna le
désarmement des cultivateurs qui, en qualité de gardes
nationaux, étaient armés sous T. Louverture. Il leur était
enjoint de déposer leurs armes au chef-lieu des communes.
Leclerc saisit ce moment pour aller respirer l'air salubre
delà Tortue et s'y délasser : c'était le 17 mai. Les cultivateurs de la montagne de Plaisance , excités
par Sylla, parurent les moins disposés au désarmement :
des mesures militaires furent prises à leur égard. Cette
situation porta Leclerc à écrire à T. Louverture, pour se
plaindre de ce qu'il n'avait pas, probablement, ordonné à
Sylla de se soumettre : en même temps, il avait prescrit
de le poursuivre. Dans ce but, il fit marcher sur Plaisance un bataillon de la 9e, que commandait Lubin Golard, et un autre des Gonaïves, afin d'agir de concert avec
les troupes françaises qui s'y trouvaient sous le général
Clauzel. T. Louverture répondit à Leclerc qu'il avait ordonné
à Sylla, comme à tous les autres officiers , de reconnaître
l'autorité du capitaine-général; mais qu'il pensait que la
persuasion réussirait mieux que la force dans cette occurence ; et pour donner une preuve de son désir d'y concourir, il offrit d'écrire à Sylla. Mais déjà , le général Clauzel avait marché contre lui»
Sylla se battit vaillamment, et il ne fut chassé de la posj1G4 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DIIAÏTI.
, comme à tous les autres officiers , de reconnaître
l'autorité du capitaine-général; mais qu'il pensait que la
persuasion réussirait mieux que la force dans cette occurence ; et pour donner une preuve de son désir d'y concourir, il offrit d'écrire à Sylla. Mais déjà , le général Clauzel avait marché contre lui»
Sylla se battit vaillamment, et il ne fut chassé de la posj1G4 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DIIAÏTI. tion qu'il occupait que par le bataillon de la 9e : celui des
Gonaïves s'était dispersé dans les bois pour ne pas agir
contre les révoltés. Lubin Golard mourut de maladie à
Plaisance dans cette expédition : on soupçonna qu'il fut
empoisonné, mais il paraît qu'il périt d'une pleurésie. Leclerc était revenu au Cap. L'affaire de Plaisance le
porta à soupçonner T. Louverture d'être le machinateur
secret de la résistance de Sylla. Autant par ce motif que
pour garantir la communication du Nord avec l'Artibonite
et l'Ouest, par Plaisance et Ennery, il fit occuper ce dernier bourg par la 31e demi-brigade légère, que commandait le chef de bataillon Pesquidon, au nombre d'environ
500 hommes. C'était une garnison considérable pour ce
lieu1; mais au fait, c'était dans les vues de parvenir à l'arrestation de T. Louverture. En même temps, un autre
gros détachement de troupes occupa Saint-Michel. Ces
forces inquiétèrent l'ex-gouverneur *. Déjà , à ce qu'il paraît , les généraux Christophe , Clervaux et Maurepas , avaient émis à Leclerc une opinion
favorable à la déportation de T. Louverture en France.
Ces généraux s'étant soumis avant lui et sans ordre de sa
part , devaient redouter la vengeance d'un chef qui n'avait pas reculé devant le sacrifice de son propre neveu ,
si, par des événemens imprévus , il réussissait à ressaisir
V autorité : ils le savaient capable de tout. De son côté,
Dessalines avait adressé des lettres au capitaine-général ,
où il lui attribuait la résistance de Sylla et le mauvais vouloir du bataillon des Gonaïves. Mais il importait a Leclerc
de connaître l'opinion personnelle de Dessalines sur la
mesure qu'il projetait : il ne l'avait pas encore vu depuis ' Voyez son Mémoire au Premier Consul. [1802] CHAPITRE Y. 16?> sa soumission ; il le manda au Cap , où il l'accueillit avec
égards. Sondant son sentiment sur la déportation, Leclerc obtint facilement une déclaration semblable à celle des autres
généraux. Quoiqu'il ne se fût soumis que sur les instances
de T. Louverture , Dessalines ne le redoutait pas moins
que ses collègues. Ne devait -il pas redouter également la
vengeance des Français, par rapport à sa résistance, aux
incendies qu'il avait effectués , et surtout après avoir
massacré tant de blancs à leur arrivée? Car il ne pouvait
s'imaginer qu'on n'attribuait ces assassinats qu'à T. Louverture ' .
autres
généraux. Quoiqu'il ne se fût soumis que sur les instances
de T. Louverture , Dessalines ne le redoutait pas moins
que ses collègues. Ne devait -il pas redouter également la
vengeance des Français, par rapport à sa résistance, aux
incendies qu'il avait effectués , et surtout après avoir
massacré tant de blancs à leur arrivée? Car il ne pouvait
s'imaginer qu'on n'attribuait ces assassinats qu'à T. Louverture ' . De plus, Dessalines était le seul général de division de
l'armée coloniale , le premier lieutenant de l'ex-gouverneur; mieux que ses collègues, il était donc placé pour
prétendre à l'héritage du pouvoir tombé de ses mains :
son ambition a dû lui faire entrevoir la possibilité d'y arriver par le moyen de l'armée. Ainsi, tout concourait à déterminer Dessalines à adopter l'opinion déjà émise par les autres généraux. Sa propre
conservation devait le porter à souscrire à la déportation,
de T. Louverture : il ne pouvait que donner à Leclerc ce
gage d'une soumission, plutôt apparente que réelle, à sa
volonté, à la politique du gouvernement consulaire. On a dit que c'était trahir son ancien chef qui l'avait
comblé de toutes sortes de faveurs. Non,, ce ne fut pas une
trahison, mais un acquiescement commandé par sa position personnelle et par la situation des choses. Il est évident que T. Louverture s'était usé à la tâche 1 En cet instant, Pamphile de Lacroix se trouvant au Cap, lui témoigna une
invincible répugnance. (Mémoires, t, 2, p. 192). Et cependant, cet auteur
attribue ces massacres à l'ordre donné par T. Louverture I (même vol., p. 182.} 166 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. qu'il avait entreprise : — de restaurer l'ancien régime colonial , sous le patronage de la France , en contraignant
ses frères à travailler aussi péniblement que par le passé,
en s'alliant intimement avec les colons , en rétablissant
leurs privilèges. Les déceptions étant arrivées pour lui, il
avait vainement essayé de résister à l'invasion de l'armée
expéditionnaire. La population indigène, fatiguée de son
joug, n'avait désiré que l'intervention de l'autorité tutéîaire de la France pour le faire cesser, et déjà les déceptions commençaient pour elle-même. C'était donc, de la part de Dessalines, un sacrifice
utile plutôt qu'une trahison perfide, quand il concourait
par son assentiment à la déportation de T. Louverture.
Quoiqu'il eût été un instrument aveugle et terrible dans
les mains de son chef contre toute cette population, il
venait de se racheter en quelque sorte à ses yélix, par
l'héroïque défense de la Crête-à-Pierrot, par la vigueur
qu'il avait montrée jusqu'à sa soumission. En général, les
hommes aiment à voir déployer une. grande énergie par
un militaire ; elle conquiert leurs suffrages en faveur de
tels caractères. Les officiers, les soldats de l'armée coloniale étaient
plus sympathiques à Dessalines qu'à T. Louverture ; ils
préféraient la brusquerie violente du premier à la
fureur hypocrite de l'autre : l'un faisait tomber ouvertement une tête, l'autre ordonnait secrètement qu'elle fût
tranchée et rejetait ensuite l'odieux sur les exécuteurs.
Dessalines plaisantait avec le soldat, il le cajolait. T. Louverture, toujours retranché dans sa dignité, ne lui apparaissait que comme une divinité terrible. Et pour remédier au mal qui naîtrait infailliblement, c'était l'armée
surtout qui devait soutenir les efforts de la population
ait tomber ouvertement une tête, l'autre ordonnait secrètement qu'elle fût
tranchée et rejetait ensuite l'odieux sur les exécuteurs.
Dessalines plaisantait avec le soldat, il le cajolait. T. Louverture, toujours retranché dans sa dignité, ne lui apparaissait que comme une divinité terrible. Et pour remédier au mal qui naîtrait infailliblement, c'était l'armée
surtout qui devait soutenir les efforts de la population [1802] CHAPITRE V. 167 indigène, si elle venait à s'insurger contre les Français.
L'armée était donc acquise de droit à la direction que lui
donnerait Dessalines, s'il trouvait un franc concours de
la part de ses divers chefs. Il pouvait, il devait y compter,
en sacrifiant T. Louverture. D'un autre côté, et sans nul doute Dessalines ne fît pas
cette réflexion, — la déportation de T. Louverture après
celle de Rigaud, devait nécessairement amener une fusion
entre les hommes des deux partis qu'ils dirigèrent, pour
parvenir à harmoniser leur résistance commune contre
l'armée française. C'est ce qui arriva, c'est ce qui produisit l'indépendance d'Haïti. Le parti de Rigaud se prononçait déjà, et par rapport à
lui et par rapport au rétablissement de l'esclavage qu'il
savait être dans les desseins du gouvernement consulaire.
Celui de T. Louverture ne pouvait manquer de se prononcer aussi par rapport à l'esclavage et à cause de l'ingratitude dont ce gouvernement paierait ses services par sa
déportation : cette mesure devait le porter à réfléchir. Qui
peut nier, en effet, que la déportation de ces deux chefs,
si attachés à la France par des considérations différentes,
n'ait été le complément de l'expérience dont les hommes
de la race noire avaient besoin, pour s'affranchir de son
joug? Si l'on considère, d'une autre part, que Rigaud et T„
Louverture avaient fourni leur carrière, terminé leur mission, on reconnaîtra que le sacrifice de ces deux personnages devenait aussi d'une utilité capitale au salut de
leurs frères1. Voyez ce que nous avons dit de l'un el de l'autre, au 4- volume, p. 210,
438 et 479.
Le gouvernement consulaire ayant le dessein de rétablir l'esclavage, devait 168 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Il faut que les chefs, que les hommes placés dans une position politique, sachent se résigner à un tel holocauste,
quand il est commandé par les circonstances. Iï faut qu'ils
se pénètrent, en arrivant au pouvoir, qu'ils sont les serviteurs'du peuple et non pas ses maîtres; qu'ils doivent se
dévouer généreusement à l'accomplissement de ses destinées. Il semble que tant qu'ils sont utiles aux vues de la
Providence, ils restent inébranlables ; mais lorsque leur
mission est finie, le moindre souffle les emporte.
à un tel holocauste,
quand il est commandé par les circonstances. Iï faut qu'ils
se pénètrent, en arrivant au pouvoir, qu'ils sont les serviteurs'du peuple et non pas ses maîtres; qu'ils doivent se
dévouer généreusement à l'accomplissement de ses destinées. Il semble que tant qu'ils sont utiles aux vues de la
Providence, ils restent inébranlables ; mais lorsque leur
mission est finie, le moindre souffle les emporte. Ainsi Ton a vu Dessalines lui-même emporté aussi parle souffle révolutionnaire, lorsqu'il fut utile quil disparût
de la scène politique où il avait achevé son rôle, pour s'être
usé par son despotisme, et parce qu'il menaçait toutes les
existences. Ce n'est point ici, de notre part, prêcher la sèche morale de l'utilité. Pour juger sainement de pareils événemens, de telles révolutions parmi les peuples, il faut examiner si leur sort s'améliore ou s il empire. Si leur bonheur
en résulte, le sacrifice de leurs sommités a été utile et nécessaire : sinon, non. Or, si la déportation de Rigaud et
de T. Louverture a contribué à notre indépendance, quelles que soient les vicissitudes qu'Haïti ait éprouvées ensuite, n'avons-nous pas gagné à cet état de choses? Et notre déporter ces deux chefs Ce ne fut pas moins une faute politique qui lui aliéna
les hommes de couleur et les noirs qu'ils avaient dirigés. Mais au point de vu»
des intérêts mêmes de ces deux partis, leur déportation était aussi une nécessité
politique : sans cette mesure, la fusion de ces deux partis n'aurait pas pu
s'effectuer, et l'indépendance delà colonie n'aurait pas eu lieu. La plus grande faute commise par le gouvernement consulaire fut l'expédition elle-même : en laissant T. Louverture gouverner la colonie, il l'eût conservée à la France. L'empereur Napoléon a reconnu cette faute à Sainte-Hélène; mais, en la commettant, il a rendu un immense service à toute la race
noire, sous tous les rapports. Les hommes de génie sont les vrais interprèles
de la volonté de Dieu, alors même qu'ils s'égarent. [1802] CHAPITRE V. 169 indépendance n'a-t-elle pas grandement contribué à accélérer l'émancipation des noirs dans les Antilles? Dans ses mémoires, Isaac Louverture affirme avoir vu
des lettres signées Dessalines qui accusaient T. Louverture
d'avoir été l'instigateur de la résistance de Sylla, de la dispersion du bataillon des Gonaïves. Il rappelle à cette occasion les faveurs accordées à Dessalines par son ancien
chef; il ajoute : « Le général Dessalines qui lui devait tout,
« fut, sans pudeur et sans remords, son accusateur et son
« calomniateur.» Il dit, enfin, que Leclerc, qui lui avait
montré ces lettres, le chargea d'en aviser son père, Le
capitaine-général aurait alors parfaitement joué son rôle.
Isaac nous paraît excusable de s'être indigné de celui que
joua Dessalines; mais nous en jugeons à un autre point
de vue que le sien. A ses yeux, naturellement, T. Louverture était, un homme utile, nécessaire, indispensable à
Saint-Domingue. Nous pensons tout-à-fait le contraire*
comme à l'égard de Rigaud .
ces lettres, le chargea d'en aviser son père, Le
capitaine-général aurait alors parfaitement joué son rôle.
Isaac nous paraît excusable de s'être indigné de celui que
joua Dessalines; mais nous en jugeons à un autre point
de vue que le sien. A ses yeux, naturellement, T. Louverture était, un homme utile, nécessaire, indispensable à
Saint-Domingue. Nous pensons tout-à-fait le contraire*
comme à l'égard de Rigaud . Boisrond Tonnerre donne une autre version que la notre, auxmotifs qui portèrent Dessalines à paraître entrer
dans les vues de Leclerc. Selon lui, dans l'entretien qu'ils
eurent au Cap, Leclerc n'aurait point parlé de T. Louverture à Dessalines, mais bien des mulâtres qu'il désirait exterminer ; que Dessalines parut y consentir; qu alors Leclerc lui aurait proposé de lever une armée de
5000 hommes du pays (des noirs sans doute) pour l'exécution de leur massacre % et qu'il l'autoriserait à prendre ' B. Tonnerre prétend que Dessalines reçut de Leclerc 500 doubles louis
d'or pour les frais de cette expédition; Isaac affirme qu'il n'en reçut que 100
portugaises, outre une paire de pistolets et un sabre, mais pour le récompenser
d'avoir dénoncé T. Louverture. Ces présens peuvent lui avoir été faits pour
mieux le capter et le porter à servir les vues du gouvernement consulaire, i'O ÉTUDES SUR l'iUSTOIHE D' HAÏTI. la quantité d'armes et de munitions qui lui seraient nécessaires. Enfin , il fait rester Dessalines au Cap jusqu'à
l'arrestation et l'embarquement de T. Louverture. « Ce
« fut le coup de lumière pour Dessalines, » dit son panégyriste. En présence de l'affirmation d'Isaac Louverture, concernant les lettres qui étaient en possession de Leclerc,
on ne peut donner une entière créance aux assertions de
Boisrond Tonnerre. 11 est fort probable que Leclerc aura
entretenu Dessalines , des mulâtres et de ses desseins
contre eux; car il n'avait pas déporté Rigaud et d'autres
officiers de cette classe, sans avoir des vues déloyales
contre elle l . Mais il est impossible qu'il ne lui ait pas parlé de T. Louverture, alors que les autres généraux désiraient sa déportation, et pour lui faire voirie danger de sa
présence dans la colonie, inspirer par-là plus de confiance
à Dessalines qu'il avait employé, et dont il voulait se servir pour opérer le désarmement des cultivateurs et les
contraindre à la culture. Boisrond Tonnerre n'a voulu,
enfin, que soustraire Dessalines à l'accusation de trahison envers T. Louverture : accusation vulgaire, sans discernement de la vraie situation politique où était alors
Saint-Domingue. Quoi qu'il en soit, depuis sa soumission, T. Louverture,
retiré sur son habitation Descahaux % dans la montagne 1 « Mais Leclerc fit tout le contraire ; il abattit le parti de couleur, et donna
« sa confiance aux généraux noirs » Mémorial de Las Cases. a Dans nos autres volumes, nous avons mal orthographié le nom de cette
habitation, en l'écrivant Descahos. C'est celle où il aimait à aller méditer
dans le temps de sa toute-puissance. Les autres habitations qu'il possédait près
d'Ennery se nommaient Sancey, la première qu'il acheta en 1795, Beaumont
Çl Rouffelier.
; il abattit le parti de couleur, et donna
« sa confiance aux généraux noirs » Mémorial de Las Cases. a Dans nos autres volumes, nous avons mal orthographié le nom de cette
habitation, en l'écrivant Descahos. C'est celle où il aimait à aller méditer
dans le temps de sa toute-puissance. Les autres habitations qu'il possédait près
d'Ennery se nommaient Sancey, la première qu'il acheta en 1795, Beaumont
Çl Rouffelier. [1802] CHAPITRE V. J 7 f près d'Ennery, s'y livrait réellement à des travaux conformes à sa nouvelle position : il y faisait construire une
maison pour le logement de sa famille qui, jusque-là, était
restée sur l'habitation Vincendière. En apprenant l'arrivée
à Ennery de la 51e demi-brigade, il y vint et trouva que
les soldats de ce corps avaient commis des dégâts, des
violences sur ses autres habitations situées tout près du
bourg. C'était une chose commandée par l'autorité française, pour le porter à des actes qui pussent donner l'occasion de se saisir de sa personne. Il se borna à se plaindre de ces vexations au chef de bataillon Pesquidon, et à
en informer Leclerc par une lettre qu'il lui adressa : il
observait au capitaine-général que cette garnison de 500
hommes était beaucoup trop considérable pour la localité.
Après cela, il remonta à Descahaux. Le lendemain, Pesquidon s'y rendit comme pour lui
faire visite ; mais T. Louverture était trop perspicace pour
ne pas découvrir son but , qui était de voir les lieux. En
ce moment , il apprit que des soldats de la 51e s'étaient
rendus avec des bêtes de charge sur l'une de ses autres
habitations , et qu'ils enlevaient des cafés et autres denrées. 11 renouvela ses plaintes à Pesquidon qui lui promit
de réprimer ces brigandages ; cet officier se retira ensuite. Le soupçon qu'il avait conçu de la visite inquisitoriale
de Pesquidon le porta à quitter Descahaux pour venir se
fixer àBeaumont où ces vols de cafés avaient eu lieu. Sa
famille resta à Descahaux. A Beaumont, il s'occupa de
travaux de culture. Chaque jour, il éprouvait de nouvelles
vexations dans sa propriété : les soldats français s'y rendaient en foule. Il se décida à adresser une nouvelle lettre
à Leclerc, qui n'avait pas répondu à la première, et il
l'envoya par Placide. Le général Dugua lui fit dire qu'il 172 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. ferait son rapport à Leclerc ; la lettre lui avait été remise»
Placide ne put voir Leclerc, parce qu'il n'était plus agréé
depuis qu'il avait pris parti avec son père adoptif. Pesquidon fut encore visiter T. Louverture à Beaumont : il le trouva à la tête de ses cultivateurs travaillant
dans ses champs. En présence de cet officier, des soldats
de son corps vinrent enlever des vivres sur cette habitation : T. Louverture s'en plaignit à lui, et loin d'y mettre
ordre, Pesquidon lui promit d'empêcher ces vexations à
l'avenir.
qu'il n'était plus agréé
depuis qu'il avait pris parti avec son père adoptif. Pesquidon fut encore visiter T. Louverture à Beaumont : il le trouva à la tête de ses cultivateurs travaillant
dans ses champs. En présence de cet officier, des soldats
de son corps vinrent enlever des vivres sur cette habitation : T. Louverture s'en plaignit à lui, et loin d'y mettre
ordre, Pesquidon lui promit d'empêcher ces vexations à
l'avenir. Le général Brunet qui commandait aux Gonaïves,
ayant le général Vernet sous ses ordres, vint aussi à
Beaumont visiter l'ancien gouverneur ; d'autres officiers
français y furent également, toujours dans le but de s'assurer de ce qu'il y faisait. Cette inquisition, cet espionnage
officiel, en même temps que les soldats de la 51e renouvelaient continuellement l'enlèvement de force des denrées
sur cette habitation, fut suivi d'une lettre de Leclerc à T.
Louverture, par laquelle il l'accusait de garder auprès de
lui des hommes armés, en lui ordonnant de les renvoyer.
Il s'agissait sans doute des dragons de sa garde d'honneur,
qui s'étaient réfugiés sur ses habitations en qualité de cultivateurs. Il paraît, d'ailleurs, que Leclerc était alors sur
la voie de menées entre T. Louverture et P. Fontaine,
qui était au Cap. Il répondit à la lettre de Leclerc , en lui renouvelant
l'assurance de sa parfaite et sincère soumission, en niant
qu'il eût des hommes armés auprès de lui , en lui disant
qu'il ne s'occupait que de la culture des champs. Il ajouta
un exposé des vexations dont il était l'objet de la part des
soldats de la 31e, en trop grand nombre à Ennery, et que
si le capitaine -général n'y faisait pas remédier, il se ver- [1802] CHAPITRE v. 175 rait contraint d'abandonner ses habitations d'Ennery
pour se réfugier sur la hatte qu'il possédait dans la partie
espagnole. Isaac fut porteur de sa réponse . Cette idée de quitter le lieu où H était si bien surveillé
décida Leclerc à ordonner son arrestation. La présence
d'Isaac au Cap coïncidait avec celle de Dessalines. Ce jeune
homme , qui était agréable à Leclerc pour n'avoir point
voulu combattre contre les Français, était retenu par des
politesses et des caresses, pour qu'on eût le temps de
préparer l'arrestation de son père. Leclerc lui fit voir alors
les lettres de Dessalines dont nous avons parlé, le chargea
d'en instruire l'ex-gouverneur, et de lui dire que le général Christophe avait de meilleurs sentimens à son égard. Mais il avait expédié son aide de camp Ferrari, porteur
de l'ordre d'arrestation envoyé au général Brunet. Cet officier, en passant à Ennery, dit à Pesquidon quel était
l'objet de sa mission. Cette déclaration parvint à T. Louverture : on était si assuré de l'exécution de cet ordre,
qu'on fut indiscret. En même temps, les généraux Vernet
et Paul Louverture lui firent donner le même avis : Vernet, son neveu par alliance, devait même venir auprès de
lui à ce sujet. On apprit encore à Beaumont , que deux
frégates venaient d'arriver aux Gonaïves avec des troupes,
et que ces troupes devaient coopérer à l'arrestation ordonnée.
T. Louverture : on était si assuré de l'exécution de cet ordre,
qu'on fut indiscret. En même temps, les généraux Vernet
et Paul Louverture lui firent donner le même avis : Vernet, son neveu par alliance, devait même venir auprès de
lui à ce sujet. On apprit encore à Beaumont , que deux
frégates venaient d'arriver aux Gonaïves avec des troupes,
et que ces troupes devaient coopérer à l'arrestation ordonnée. Isaac revint alors du Cap avec une lettre de Leclerc à
T. Louverture. La confidence que le capitaine-général
lui avait faite des dénonciations écrites de Dessalines ,
était propre à calmer les inquiétudes de l'ex-gouverneur.
Isaac avait trop de confiance dans les Français , pour
n'avoir pas, probablement, ajouté ses conseils à ce qui
n'était qu'une ruse machiavélique de Leclerc : se voyant 174 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. choyé par celui-ci, lorsque Placide n'avait pas été admis
à l'honneur de le voir, son inexpérience de jeune homme
a pu être égale, en cette circonstance, à la confiance aveugle que T. Louverture avait toujours eue dans les colons
et tous les blancs, jusqu'à l'arrivée de l'expédition. Malgré le conseil que ï, Louverture avoue, dans son
mémoire, lui avoir été donné de quitter Beaumont, il y
était resté : c'est qu'une lueur d'espérance était entrée
dans son âme, et qu'il comptait, comme il le dit lui-même, sur la parole d'honneur de Leclerc et la protection du
gouvernement français, La lettre qu'on va lire était faite
pour lui inspirer de la confiance, à lui toujours si méfiant:
il oublia alors, probablement, ce proverbe qu'il avait cité
dans une occasion où tout souriait à son ambition : La
méfiance est toujours la mère de toute sûreté. Voici la
lettre de Leclerc : Armée de Saint-Domingue.
Au quartier-général du Cap- Français, le 16 prairial an X de la
République (5 juin)..
Le général en chef, au général Toussaint.
Puisque vous persistez , citoyen général , à penser que le grand
nombre de troupes qui se trouve à Ennery effraie les cultivateurs de
cette paroisse , je charge le général Brunet de se concerter avec vous
pour le placement d'une partie de ces troupes en arrière des Gonaïves
et d'un détachement à Plaisance. Prévenez bien les cultivateurs que
cette mesure une fois prise, je ferai punir ceux qui abandonneraient
leurs habitations pour aller dans la montagne. Faites-moi connaître ,
aussitôt que celte mesure sera exécutée, les résultats qu'elle aura produits, parce que si les moyens de persuasion que vous emploierez ne
réussissent pas , j'emploierai les moyens militaires.
placement d'une partie de ces troupes en arrière des Gonaïves
et d'un détachement à Plaisance. Prévenez bien les cultivateurs que
cette mesure une fois prise, je ferai punir ceux qui abandonneraient
leurs habitations pour aller dans la montagne. Faites-moi connaître ,
aussitôt que celte mesure sera exécutée, les résultats qu'elle aura produits, parce que si les moyens de persuasion que vous emploierez ne
réussissent pas , j'emploierai les moyens militaires. Je vous salue , Leclerc. Le même jour, Toussaint Louverture reçut du général
Brunet celle qui suit : [4802] CHAPITRE v. 175 Armée de Saint-Domingue. Au quartier-général de l'habitation Georges, le 18 prairial an X de la République (7 juin). Brunet, général de division , au général de division T. Louverture, Voici le moment, citoyen-général, de faire connaître d'une manière
incontestable au général en chef, que ceux qui peuvent le tromper sur
votre bonne foi, sont de malheureux calomniateurs , et que vos sentimens ne tendent qu'à ramener l'ordre et la tranquillité dans le quartier que vous habitez. Il faut me seconder pour assurer la libre communication de la route du Cap qui, depuis hier, ne Test pas, puisque
trois personnes ont été égorgées par une cinquantaine de brigands ,
entre Ennery et la Coupe-à-Pintade. Envoyez auprès de ces hommes
sanguinaires des hommes dignes de votre confiance, que vous paierez
bien ; je vous tiendrai compte de votre déboursé. Nous avons, mon cher général, des arrangemens à prendre ensemble,
qu'il est impossible de traiter par lettres, mais qu'une conférence d'une
heure terminerait. Si je n'étais pas excédé de travail, de tracas minutieux , j'aurais été aujourd'hui le porteur de ma réponse ' 5 mais, ne
pouvant sortir ces jours-ci, faites-le vous-même : si vous.êtes rétabli de
votre indisposition, que ce soit demain; quand il s'agit de faire le bien,
on ne doit jamais retarder. Vous ne trouverez pas dans mon habitation
champêtre tous les agrémens que j'eusse désiré réunir pour vous y
recevoir; mais vous y trouverez la franchise d'un galant homme qui
ne fait d'autres vœux que pour la prospérité de la colonie et votre bonheur personnelSi Madame Toussaint, dont je désire infiniment faire la connaissance, voulait être du voyage, je serais content. Si elle a besoin de
chevaux, je lui enverrai les miens. Je vous le répète, général, jamais vous ne trouverez d'ami plus sincère que moi. De la confiance dans le capitaine-général, de l'amitié
pour tout ce qui lui est subordonné, et vous jouirez de la tranquillité. Je vous salue cordialement, Brunet. P. S. Votre domestique qui va au Port-au-Prince, a passé ici ce
matin : il est parti avec sa passe en règle 3. 1 II parait que T. Louverture lui avait écrit une lettre, sans doute au sujeê
des désordres que les soldats français commettaient sur ses habitations, peutêtre aussi sur la trop grande force de cette garnison à Ennery.
itié
pour tout ce qui lui est subordonné, et vous jouirez de la tranquillité. Je vous salue cordialement, Brunet. P. S. Votre domestique qui va au Port-au-Prince, a passé ici ce
matin : il est parti avec sa passe en règle 3. 1 II parait que T. Louverture lui avait écrit une lettre, sans doute au sujeê
des désordres que les soldats français commettaient sur ses habitations, peutêtre aussi sur la trop grande force de cette garnison à Ennery. » Ce domestique se nommait Mars Plaisir : loin d'être parti, il avait été
arrêté. 176 ÉTUDES SUR L^IISTOIKE d'hAÏTI. Nous avons relaté toutes les circonstances relatives au
séjour de T. Louverture sur ses propriétés jusqu'à ces
deux lettres, d'après son mémoire adressé au Premier
Consul et ceux publiés par son fils Isaac. Si l'on s'y rapporte uniquement, on reconnaît une insigne perfidie de
la part de Leclerc , après avoir promis à T. Louverture
l'oubli du passé et la protection du gouvernement. Mais,
avant de porter notre jugement à cet égard, avant de dire
comment T. Louverture tomba dans le piège qui lui fut
tendu, nous devons à nous-même et à nos lecteurs, de
mentionner d'autres circonstances, d'autres documens
produits par Leclerc, pour expliquer les motifs qu'il a eus
d'ordonner l'arrestation et la déportation de T. Louverture. Nous les jugerons également. Suivant les mémoires de Pamphile de Lacroix , qui a
été un écrivain presque officiel de l'expédition de SaintDomingue , — des subalternes soumis immédiatement à
T.. Louverture tenaient des propos indiscrets journellement , des cultivateurs répétaient que leur soumission
n'était qu une suspension d'armes jusqu'au mois d'août,
époque des pluies et des fortes chaleurs qui les produisent,
et du développement complet de la fièvre jaune sur toute
armée européenne, occupant la colonie. L'expérience du passé l'avait prouvé , effectivement ,
tant sur les troupes françaises envoyées dans les premières années de la révolution , que sur celles de la
Grande-Bretagne, En citant la lettre de T. Louverture
à Dessalines, écrite des Gonaïves le 8 février, nous avons
relevé cette observation à propos de cette phrase :
<< N'oubliez pas qu'en attendant la saison des pluies qui
« doit nous débarrasser de nos ennemis » par la fièvre
jaune. Si cette idée a été émise alors par l'ex-gouverneur, [1802] CHAPITRE V. 477 il se peut fort bien qu'il l'ait répétée encore à ceux qui
l'entouraient, pour entretenir leur espoir dans l'avenir. Cet auteur prétend de plus, que la police du capitainegénéral réussit à saisir, à intercepter deux lettres écrites
par T. Louverture à l'adjudant-général P. Fontaine , son
ancien aide de camp, qui était resté au Cap son agent
secret. Dans la première, dont on ne donne pas la date, T..
Louverture se serait emporté en invectives contre Christophe , et se serait plaint que Dessalines Ta abandonné.
Il y exprimait en outre, suivant P. de Lacroix , le plaisir
qu'il éprouvait d'apprendre que la Providence venait enfin à son secours, en faisant allusion à l'hôpital de la Providence situé au Cap, où mouraient de nombreux soldats
français par la fièvre jaune. Il demandait à Fontaine
combien on faisait par nuit de voyages à la Fossette, cir
metière où ces morts étaient enterrés. Il recommandait
enfin à Fontaine , de le prévenir aussitôt que Leclerc lui-*
même tomberait atteint de cette cruelle épidémie.
la Providence venait enfin à son secours, en faisant allusion à l'hôpital de la Providence situé au Cap, où mouraient de nombreux soldats
français par la fièvre jaune. Il demandait à Fontaine
combien on faisait par nuit de voyages à la Fossette, cir
metière où ces morts étaient enterrés. Il recommandait
enfin à Fontaine , de le prévenir aussitôt que Leclerc lui-*
même tomberait atteint de cette cruelle épidémie. La seconde était ainsi conçue : Au quartier Louveriure (Ennery), le 7 prairial an X (27 mai).
Le général Toussaint Louverture, au citoyen Fontaine. Vous ne me donnez pas de nouvelles, citoyen. Tâchez de rester au
Gap le plus longtemps que vous pourrez. On dit la santé du général Leclerc mauvaise à la Tortue, dont il faut
avoir grand soin de m'instruire. Il faudrait voir : : pour des a de la Nouvelle. Quant à la farine,
dont il nous en faudrait comme de cette dernière, on ne l'enverrait
pas sans avoir passé à la Saona1, pour connaître le point où l'on pourrait
en sûreté les mettre. 1 La Saona, petite île située près des côtes de l'Est d'Haïti. Il est assez singulier que des agents secrets de T. Louverture s'y seraient trouvés pour indiquer
T. v. 12 178 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. Si vous voyez le général en chef (Leclerc), dites bien que les cultivateurs ne veulent plus m'obéir. On voudrait faire travailler à Héricourt, dont le gérant ne doit pas le faire. Je vous demande si on peut gagner quelqu'un près du général en
chef, afin de rendre D libre : il me serait bien utile, par son crédit, à la Nouvelle et ailleurs. Faites dire à Gingembre qu'il ne doit pas quitter le Borgne, où il ne
faut pas que les cultivateurs travaillent. Ecrivez-moi à l'habitation Najac. Toussaint Louverture,, Cette seconde lettre est la seule que Leclerc ait fait publier, à la suite d'une proclamation qu'il rendit le 11 juin,
et que nous citerons bientôt. Il y parle de la première, et
l'on ne conçoit pas qu'il ait soustrait ce document à la
connaissance des habitans auxquels il s'adressait : il semble
cependant qu'elle aurait dû être publiée aussi, si elle existait réellement. C'est à raison de ces lettres et des déclarations faites à
Leclerc parles généraux Christophe, Clervaux, Maurepas
et Dessalines, dit P. de Lacroix, que. le capitaine-général
médita l'arrestation de T. Louverture et l'ordonna à
Brunet. Il fait une analyse de la lettre de ce dernier, bien
opposée à ce qu'elle fut réellement. Il ajoute, qu'en la recevant, T. Louverture sentit se réveiller son amour-propre,
et qu'il s'écria : « Voyez ces blancs , ils ne doutent de
« rien, ils savent tout, et pourtant ils sont obligés de ve-
« nir consulter le vieux Toussaint. »
aine-général
médita l'arrestation de T. Louverture et l'ordonna à
Brunet. Il fait une analyse de la lettre de ce dernier, bien
opposée à ce qu'elle fut réellement. Il ajoute, qu'en la recevant, T. Louverture sentit se réveiller son amour-propre,
et qu'il s'écria : « Voyez ces blancs , ils ne doutent de
« rien, ils savent tout, et pourtant ils sont obligés de ve-
« nir consulter le vieux Toussaint. » Mais, ce que nous avons rapporté ci-dessus du mémoire
de ce dernier et de ceux de son fils , détruit ces paroles. aux navires américains dans quel lie» il faudrait débarquer de ta farine et
des armes, alors que tout le pays était soumis aux Français. La mention de
cette île n'est-elle pas un indice que cette lettre a été fabriquée pour motiver
son arrestation? [1802] CHAPITRE v. 479 Nous remarquons que P. de Lacroix ne cite aucune lettre
de Leclerc à T. Louverture; et c'est cependant, par suite
de celle que lui apporta Isaac, que l'ex-gouverneur accepta
la proposition deBrunet, d'aller sur l'habitation Georges.
Le fait est, que P. de Lacroix a voulu, et pour cause, ôter
toute apparence de perfidie de la part de son général en
chef, dans l'arrestation du Premier des Noirs , pour n'en
attribuer qu'à celui-ci. Selon nous, l'un et l'autre général en étaient capables.
Nous avons assez prouvé, ce nous semble, dans notre
5e livre, que la déportation de T. Louverture avait été
prescrite à Leclerc par ses instructions; et nul homme
de bon sens ne peut admettre que ce capitaine-général
voulait le laisser dans la colonie , après la résistance qu'il
avait faite à l'armée française. Pour parvenir à l'exécution
de cette mesure contre un homme aussi méfiant , il fallait
nécessairement mettre de la perfidie dans les procédés
usés envers lui. « La méfiance de Toussaint Louverture*
« dit P. de Lacroix, rendait son arrestation difficile. Elle
« fut méditée et exécutée avec succès.» Par ces mots, il a
qualifié lui-même les moyens qui ont été employés pour
arriver à ce résultat. Quant à T. Louverture, nous devons le reconnaître:
il était trop coutumier du fait de perfidie pour qu'on admette, qu'en se soumettant à Leclerc, il ne se réservait
pas de saisir la première occasion de reprendre les armes, si elle s'offrait à lui. Nous croyons qu'il n'avait effectivement fait quune suspension d'hostilités , en paraissant résigné et soumis. Au point de vue de cette arm
bition qu'il avait eue constamment de gouverner SaintDomingue, ayant été le gouverneur général de cette colonie, il était impossible qu'il n'eût pas la velléité de le re180 ÉTUDES SUR L'iIlSTOIKE D'HAÏTI. devenir après sa lutte. Il est fort probable, au contraire,
que si, à l'arrivée de l'expédition, Leclerc lui eût envoyé
ses fils et leur précepteur, avec la lettre du Premier Consul, si flatteuse pour lui à certains égards, en l'accompagnant d'une autre de lui-même contenant des témoignages d'une haute considération, il eût cédé le pouvoir sans
résistance; car T. Louverture était trop perspicace pour
n'avoir pas apprécié sa situation , pour n'avoir pas reconnu qu'il était clans une impasse, que sa puissante autorité morale sur ses frères avait perdu tout son prestige,
immédiatement après l'assassinat de Moïse et la cruelle
vengeance exercée sur les noirs du Nord.
en l'accompagnant d'une autre de lui-même contenant des témoignages d'une haute considération, il eût cédé le pouvoir sans
résistance; car T. Louverture était trop perspicace pour
n'avoir pas apprécié sa situation , pour n'avoir pas reconnu qu'il était clans une impasse, que sa puissante autorité morale sur ses frères avait perdu tout son prestige,
immédiatement après l'assassinat de Moïse et la cruelle
vengeance exercée sur les noirs du Nord. Mais son amour-propre, sa vanité , son orgueil s'étant
révoltés contre le manque de tous bons procédés à son
égard ; la résistance faite par Christophe en incendiant
le Cap, la décharge qu'il essuya en allant au-devant de la
colonne de Hardy, avaient décidé de son sort. En voyant
ensuite la coopération qu'il reçut de plusieurs de ses généraux, de ses troupes et même des cultivateurs du Nord
et de l'Artibonite , il s'aveugla sur les causes réelles de
leur résistance, et il dut croire que l'opinion était revenue
en sa faveur. De là son espoir de remonter au pouvoir, et
les manœuvres secrètes qu'il préparait et dont ses deux
lettres à Fontaine seraient la preuve. On conçoit que s'adressant ensuite au Premier Consul, il ne pouvait que se
présenter comme une victime de la mauvaise foi ou des
préventions injustes du général Leclerc. Par la même raison, Isaac, qui a pu néanmoins ignorer ce que faisait son
père en secret, ne l'aurait pas dévoilé dans ses mémoires
publiés pour sa justification. Quoi qu'il en soit, voyons-le se dirigeant sur l'habita- [1802] CHAPITRE V. 181 tion Georges poury joindre le général Brunet. Différentes
versions ont été faites sur les circonstances de son arrestation: laissons-le parler lui-même, d'après son mémoire. « Après ces deux lettres, dit-il, quoique indisposé, je
« me rendis aux sollicitations de mes fils et d'autres per-
« sonnes, et partis pendant la nuit même pour voir le
« général Brunet, accompagné de deux officiers seule-
« ment. A 8 heures du soir, j'arrivai chez ce général \
« Quand il m'eut introduit dans sa chambre, je lui dis
« que j'avais reçu sa lettre, ainsi que celle du général en
« chef qui m'invitait à me concerter avec lui, et que je
« venais pour cet objet ; que je n'avais pas pu emmener
« mon épouse, suivant ses désirs, parce qu'elle ne sortait
« jamais, ne voyant aucune société et ne s'occupant
« uniquement que de ses affaires domestiques ; que si,"
« lorsqu'il serait en tournée, il voulait bien lui faire l'hon-
« neur de la visiter, elle le recevrait avec plaisir. Je lui
« observai qu'étant malade, je ne pouvais pas rester long-
« temps avec lui, que je le priais en conséquence de ter-
« miner le plus tôt possible nos affaires, afin de pouvoir
« m'en retourner. Je lui communiquai la lettre du gêné-
« rai Leclerc. Après en avoir pris lecture, il me dit qu'il
« n'avait encore reçu aucun ordre de se concerter avec
« moi sur l'objet de cette lettre ; il me fit ensuite des excu-
« ses sur ce qu'il était obligé de sortir un instant ; il sortit
« en effet, après avoir appelé un officier pour me tenir
« compagnie. A peine était-il sorti, qu'un aide de camp
« du général Leclerc entra accompagné d'un très-grand
la lettre du gêné-
« rai Leclerc. Après en avoir pris lecture, il me dit qu'il
« n'avait encore reçu aucun ordre de se concerter avec
« moi sur l'objet de cette lettre ; il me fit ensuite des excu-
« ses sur ce qu'il était obligé de sortir un instant ; il sortit
« en effet, après avoir appelé un officier pour me tenir
« compagnie. A peine était-il sorti, qu'un aide de camp
« du général Leclerc entra accompagné d'un très-grand 1 Le 7 juin, jour de la date de la lettre de Brunet. Les deux officiers qui accompagnaient T. Louverture, étaient Placide et César. 182 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. « nombre de grenadiers, qui m'environnèrent, s'emparè-
« rent de moi, me garottèrent comme un criminel, et me
« conduisirent abord de la frégate la Créole. Je réclamai
« la parole du général Brunet et les promesses qu'il m'a-
«t|yait faites, mais inutilement ; je ne le revis plus. 11 s'était
« probablement caché pour se soustraire aux reproches
« bien mérités que je pouvais lui faire, a Oui, Brunet se cacha, parce qu'il venait d'être l'instrument d'une action perfide ; mais il ne put se soustraire
au plaisant et flétrissant sobriquet de gendarme, que lui
appliquèrent les soldats français de l'expédition, et qu'il
mérita bien mieux encore par les mesures de rigueur qu'il
exerça sur les noirs du Nord, par l'arrestation injuste du
brave Maurepas. Toujours malin et spirituel, le Français
plaisante de tout ; en cette occasion, ces braves soldats
firent plus qu'une plaisanterie : ils prononcèrent un jugement basé sur les principes de la justice, ils vengèrent
T. Louverture. Nous ajoutons ici ce que ne contient pas son récit. Pendant son séjour à Beaumont, T. Louverture allait
quelquefois dans ïe bourg d'Ennery : toujours les soldats
des postes lui rendaient les honneurs dus à un officier
général. Lorsqu'il y passa pour aller auprès de Brunet, ces
honneurs ne lui furent pas rendus : Pesquidon l'avait empêché,car il étaitdansle secret de ce qu'on préparait àl'exgouverneur.C'était presque un avertissement pour ce dernier, il n'y prit pas garde l . — Arrivé à la Coupe-à-Pintade, ' Nous avons entendu raconter qu'en passant à Ennery, T. Louverture ren*
contra un vieux noir, ancien militaire, qu'il connaissait. Cet homme ne lui
ayant pas marqué le respect auquel il était habitué, il le menaça de le l'aire arrêter; mais le vieux noir lui répondit en créole : Rêtê-' Rétè ! nous toutes pas
rété dijàl (M'arrêter ! ne sommes-nous pas tous arrêtés déjà ?) C'était un avertissement qu'il voulait donner à son ancien chef, qui ne le comprit pas. '1802] CHAPITRE V. 183 Placide ne put continuer la route avec son père, son cheval ayant fléchi. César se trouva seul officier avec lui. L'aide de camp de Leclerc qui entra dans la chambre
avec les grenadiers, était Ferrari qui avait apporté à Brunet l'ordre d'arrestation. En les voyant, T. Louverturese
leva, dégaina son sabre pour se défendre ; mais, — « Ferrari
« s'avança vers lui, l'arme baissée, et lui dit: — Général,
« nous ne sommes point venus ici pour attenter à vos
c jours. Nous avons seulement Tordre de nous assurer de
« votre personne » l . A ces mots , T. Louverture remit
son sabre dans le fourreau.
qui avait apporté à Brunet l'ordre d'arrestation. En les voyant, T. Louverturese
leva, dégaina son sabre pour se défendre ; mais, — « Ferrari
« s'avança vers lui, l'arme baissée, et lui dit: — Général,
« nous ne sommes point venus ici pour attenter à vos
c jours. Nous avons seulement Tordre de nous assurer de
« votre personne » l . A ces mots , T. Louverture remit
son sabre dans le fourreau. Il ne paraît pas que jusque-là, il ait proféré aucune parole, ni de colère, ni d'indignation. Ce n'est que lorsqu'on
eut porté la main sur lui pour le garotter, qu'il en appela
à la parole d'honneur de Brunet et aux promesses qu'il
lui avait faites par sa lettre. Doit-on regretter que T. Louverture n'ait pas subi en
cette circonstance, de même que Bigaud, l'impulsion de
la colère, de l'indignation, pour jeter son sabre avec mépris à ceux qui vinrent l'arrêter? Il faut distinguer entre le caractère de ces deux chefs,
et les circonstances qui accompagnèrent leur arrestation.
Bigaud, souvent impétueux, n'était pas capable de feindre
son indignation, lorsque le capitaine de la Cornélie lui
demanda son épée avec insolence : il devait la jeter à la
mer. T. Louverture, toujours plus maître de lui-mêmey
dut être encore calme par les paroles que lui adressa
Ferrari : elles ne respiraient point le ton arrogant qu'avait
pris l'autre officier. Il devait penser qu'en l'arrêtant, on
userait du moins du respect et des égards qu'on lui devait, 1 Mémoires d'Isaac— P. de Lacroix a largement brodé sur les circonstances
de cette arrestation, T. 2, p. 203. 484 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏT[. Mais, en se voyant lier comme un criminel, il put, il dut
en appeler à L'honneur de Brunet, qui lui avait tendu ce
piège. Son récit ne dit pas de quels termes il se servit. Eh
bien ! cet appel à l'honneur du général français, est à
nos yeux, la protestation ta plus digne qu'il pût faire
dans cette circonstance. Ce fut une infamie que d'avoir garotté , comme un vil
criminel, ce Noir dont la Convention nationale avait fait
un général français ; — que le Directoire exécutif avait
confirmé au grade de général de division, au rang de général en chef; — qui fut encore confirmé à ce dernier
poste par le Premier Consul, et élevé par lui à la dignité
de capitaine- général , bien que le brevet ne lui en fut pas
envoyé. Quels que soient les torts qu'il eut , au point de
vue de la souveraineté de la France, T. Louverture ne lui
avait pas moins rendu des services éminens à Saint-Domingue. Nous admettonsque le principe de cette souveraineté,que
la politique du gouvernement consulaire , exigeaient son
arrestation et sa déportation de la colonie. Nous l'admettons d'autant plus, que nous considérons cet acte comme
ayant été extrêmement utile à la complète liberté de la
race noire. Mais on pouvait s'assurer de sa personne, sans
employer à son égard les formes indignes qui ont été
mises en pratique. Le général Brunet avait un nombreux
détachement de troupes sur l'habitation Georges, située
à une lieue des Gonaïves ; il en avait échelonné d'autres
sur la route qui y conduit, au moyen des forces que les
deux frégates avaient amenées dans ce port ; il pouvait y
faire conduire son prisonnier avec d'autant plus de sûreté, que ce dernier n'avait qu'un seul officier auprès de
lui, devenu également prisonnier.
mises en pratique. Le général Brunet avait un nombreux
détachement de troupes sur l'habitation Georges, située
à une lieue des Gonaïves ; il en avait échelonné d'autres
sur la route qui y conduit, au moyen des forces que les
deux frégates avaient amenées dans ce port ; il pouvait y
faire conduire son prisonnier avec d'autant plus de sûreté, que ce dernier n'avait qu'un seul officier auprès de
lui, devenu également prisonnier. [1802] CHAPITRE V. 185 A minuit du 7 au 8 juin, T. Louverture arriva aux Gonaïves où il fut de suite embarqué sur la frégate la Créole.
César le fut sur la Guerrière, où vinrent le joindre Morisset et J. B. Dupuy, arrêtés le même soir aux Gonaïves.
Le lendemain, Placide Louverture et Michel, qui avaient
été arrêtés à la Coupe-à-Pintade, furent aussi amenés aux
Gonaïves et embarqués sur cette frégate. Enfin, Madame
Louverture, son fils Isaac, sa nièce (MUe Ghancy, devenue
Madame Isaac) et Monpoint, arrêtés sur leurs habitations
ou à Ennery, furent également conduits sous une forte
escorte de troupes et placés à bord de la Guerrière, ainsi
que Mars Plaisir. T. Louverture se trouva sur la Créole avec les seuls
vêtemens qu'il avait sur lui. Son fils raconte que le capitaine de cette frégate eut pour son illustre prisonnier les
attentions les plus délicates. Nous regrettons qu'il n'ait
pas fait connaître le nom de ce brave marin, pour le consigner dans ces pages, et le recommander à l'estime de la
race noire. L'ordre d'arrestation de Madame Louverture et de sa
famille fut apporté par l'aide de camp Granseigne à Pesquidon. Ces officiers firent assaillir leur paisible demeure
à coups de fusil, par quatre cents soldats ; ils pillèrent
eux-mêmes ou laissèrent piller les effets de cette famille,
irresponsable des faits imputés à l'ex-gouverneur de
Saint-Domingue. On se sent entraîné à excuser en quelque sorte une soldatesque effrénée, dans certaines circonstances de la guerre , qui se livre au pillage des
vaincus; mais, qu'à l'occasion de l'arrestation d'une
famille, de femmes inoffensives, des officiers supérieurs
souffrent un tel désordre ; que ces officiers eux-mêmes,
des officiers français surtout, y prennent part, en souil186 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. tant ainsi les nobles épaulettes du commandement qu'ils
ont bravement gagnées sur le champ de bataille, c'est
ce que l'historien, interprète de la postérité, doit flétrir
avec énergie. La Créole avait immédiatement fait voile pour le Cap.
La Guerrière attendit, pour s'y rendre, qu'on apportât
les effets de la famille de T. Louverture et ceux dont il
avait besoin lui-même ; il les avait demandés par une lettre
adressée à sa femme et remise à Ferrari ; mais, après
quatre jours de vaine attente, cette frégate quitta le port
des Gonaïves pour se rendre au Cap.
prète de la postérité, doit flétrir
avec énergie. La Créole avait immédiatement fait voile pour le Cap.
La Guerrière attendit, pour s'y rendre, qu'on apportât
les effets de la famille de T. Louverture et ceux dont il
avait besoin lui-même ; il les avait demandés par une lettre
adressée à sa femme et remise à Ferrari ; mais, après
quatre jours de vaine attente, cette frégate quitta le port
des Gonaïves pour se rendre au Cap. Dans cette ville se trouvait le jeune fils de T. Louverture, nommé Saint-Jean , âgé d'environ onze ans. Confié
à M. Granville, son précepteur, cet enfant était avec sa
dame du côté des Gonaïves, le jour où le général Leclerc
y entra au mois de février. Emmené avec cette dame au
capitaine-général par les troupes françaises, ils avaient été
envoyés au Cap. Quand T. Louverture y fut faire sa soumission, Leclerc avait fait venir cet enfant auprès de son
père, qui le laissa avec son précepteur. Dès qu'il apprit
l'arrestation qu'il avait ordonné, Leclerc fit mettre SaintJean à bord du vaisseau le Héros, destiné à aller en
France. Ce vaisseau louvoyait en vue du Cap et à quatre
lieues au large, lorsque la Créole l'aborda pour y mettre son prisonnier. En montant sur le Héros, T. Louverture s'adressa au chef de division Savari qui le commanr
dait et lui dit avec calme et fermeté : « En me renver-
» sant, on na abattu à Saint-Domingue que le tronc de
s> l'arbre de la liberté des Noirs; il repoussera par les rat> cines, parce qu'elles sont profondes et nombreuses. ' » 1- Pamphile de Lacroix, t. 2> |>. 903. [1802] CHAPITRE v. 187 L'auteur à qui nous empruntons cette particularité,
qualifie ces paroles de mémorables. M. Thiers^ dans son
Histoire du consulat et de l'empire, les qualifie de grandes.
Elles sont grandes et mémorables , en effet ; elles portent
l'empreinte du bon sens qui distinguait T. Louverture
parmi tous ses contemporains ; elles sont une preuve
de plus du génie qu'il montra dans la direction des affaires publiques de son pays ; elles sont, enfin, l'expression
de la dignité qu'il mettait toujours dans l'exercice du pouvoir, et surtout une noble protestation contre sa déportation, contre le but coupable qui fît concevoir l'expédition commandée par le général Leclerc. N'examinons pas, en ce moment, s'il ne contribua point
à faire naître la pensée de cette entreprise, par les erreurs
de ses vues politiques, par les rigueurs insensées de son
administration despotique* Bientôt, nous porterons notre
dernier jugement sur sa vie publique. Qu'il nous suffise
de faire remarquer le grand sens decesjudicieuses paroles,
qui lui furent sans doute inspirées par cette divine Providence qui n'a pu créer les hommes de la race noire, pour
qu'ils fussent éternellement les esclaves de ceux de la race
blanche. Oui, T. Louverture avait raison de penser et dédire,
que la liberté ne -périrait point à Saint-Domingue ; car,
s'il porta lui-même une main sacrilège sur cet arbre élevé
sans sa participation l , il savait, il devait savoir qu'en
dépit des gouvernemens, sa sève était trop vigoureuse pour
n'en pas produire les fruits tôt ou tard . Les racines qu'il
enfonce dans le sol, c'est le peuple aux cent mille voix qui 1 Au 29 aoûl 1793, quand Sonthonax prononça la liberté générale des noirs%
T. Louverture refusait de se su mettre à la République française et servait
l'Espagne, qui maintenait leur esclavage.
savait, il devait savoir qu'en
dépit des gouvernemens, sa sève était trop vigoureuse pour
n'en pas produire les fruits tôt ou tard . Les racines qu'il
enfonce dans le sol, c'est le peuple aux cent mille voix qui 1 Au 29 aoûl 1793, quand Sonthonax prononça la liberté générale des noirs%
T. Louverture refusait de se su mettre à la République française et servait
l'Espagne, qui maintenait leur esclavage. 188 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. se fait entendre lorsque l'occasion le nécessite; ce sont
ses volontés qui savent se réunir, sous une direction suprême, afin de se forger des armes pour conquérir des droits
méconnus, et balayer en quelques heures les gouvernemens les mieux assis. Il y a de plus dans ces paroles du Premier des Noirs,
quelque chose de flatteur pour les hommes de sa race,
pour ceux de son pays : c'est cet hommage qu'il rendit,
tardivement, à la vigueur qu'il leur connaissait ; c'est cet
aveu qu'il fait, de n'être pas nécessaire, indispensable au
triomphe final de ses frères. Sachons tenir compte à sa
mémoire de cette prophétie remarquable, prononcée en
face de ses oppresseurs, en face du ciel et de la postérité. A l'arrivée de la Guerrière devant le Cap, la famille
de T. Louverture fut transbordée sur le Héros, avec Mars
Plaisir : les officiers , y compris Gingembre arrêté au
Borgne, passèrent à bord de la Nathalie. Ces deux navires partirent le 16 juin pour se rendre en France. Le 12
juillet, ils mouillèrent dans la rade de Brest où ils durent
faire quarantaine, à cause de la mort de quelques hommes
de leur équipage pendant la traversée. Peu de jours après , le vaisseau l'Aigle y arriva aussi,
ayant à son bord le jeune Chancy qui fut embarqué au
Cap1. D'autres officiers, soit de l'ancien parti de T. Louver- ' Chancy, âgé de 20 ans et chef d'escadron, avait passé à létat-major de Leclerc. Le 30 avril, étant au Cap, Leclerc lui permit daller aux Cayes pour régler quelques intérêts. Laplume s'était emparé d'un moulin et de quelques
chevaux qui lui appartenaient : ne voulant pas les lui remettre, il signifia à
Chancy l'ordre de quitter les Cayes, et le dénonça à Leclerc. C'était la même
manœuvre qu'à l'égard de Rigaud. De retour au Cap au moment où T. [.ouverture venait d'être déporté, Chancy le lut aussi. Nous avons vu des documensqui constatent ces faits, des lettres deChancy lui-même, datées de Toulon. [1802] CHAPITRE v. 189 ture, soit de celui de Rigaud, furent encore déportés à la
même époque, sur la frégate le Muiron qui les amena à
Toulon. Le chef de division Savari n'eut point pour T. Louverture, ni même pour sa femme, sa nièce et ses fils, les
égards que réclamait leur position : le mémoire au Premier
Consul se plaint de ses procédés. Le général Leclerc lui
aura sans doute donné des ordres à cet effet.
APITRE v. 189 ture, soit de celui de Rigaud, furent encore déportés à la
même époque, sur la frégate le Muiron qui les amena à
Toulon. Le chef de division Savari n'eut point pour T. Louverture, ni même pour sa femme, sa nièce et ses fils, les
égards que réclamait leur position : le mémoire au Premier
Consul se plaint de ses procédés. Le général Leclerc lui
aura sans doute donné des ordres à cet effet. CHAPITRE VI. Jugement et exécution à mort de P. Fontaine. — T. Louverture réfute le
projet qui lui fut attribué. — Proclamation du capitaine-général sur sa
déportation. — Lettre au ministre de la marine. — Séquestre des biens
de T. Louverture.— Il écrit de Brest au Premier Consul et au ministre de la
marine. —Dégradation et' déportation de Placide à Belle-Ile-en-Mer.— Sa
lettre d'adieux à ses parens. — T. Louverture est débarqué du Héros et
amené au fort de Joux. — Chancy à Ajaccio. — Le reste de la famille à
Bayonne. — Beau trait du général français Ducos. — Mission du général
Cafarelli au fort de Joux, ses entreliens avec le prisonnier, interrogations
qu'il lui fait, et réponses. — Jugemens portés par T. Louverture sur ses
généraux et autres officiers. — Défense pour T. Louverture contre les imputations qui lui ont été faites. — Il n'était responsable que de ses actes
depuis sa soumission. — Citations de quelques passages de son Mémoire au
Premier Consul. — Il lui adresse deux autres lettres. — Sa maladie, et enlèvement de Mars Plaisir du fort de Joux. — Mort de T. Louverture racontée
par Antoine Métrai. — Examen de celte relation. — Jugement sur la vie
politique et militaire de T. Louverture. — Sa famille est transférée à Agen.
— André Bigaud s'y trouve avec elle. — Évasion de Chancy, d'Ajaccio. —
Mort dePinchinat à l'infirmerie de |a Force, à Paris. Dès qu'il eut appris l'arrestation de T. Louverture, le
général Leclerc fit aussi arrêter P. Fontaine, qui fut livré
au jugement d'une commission militaire. Vraies ou fausses , les deux lettres qui servirent de base à l'accusation
portée contre l'ex-gouverneur, motivèrent la condamnation à mort de son ancien aide de camp, considéré comme
son complice. Ce brave officier subit sa peine avec un [1802] CHAPiTttE vi. 191 grand courage : « Un instant avant sa mort, dit P. de Lace croix , il fît par écrit ses adieux à sa famille dans les
« termes les plus touchans. Cet écrit était un chef-d'œuvre
« d'éloquence et de résignation ' , » Nous regrettons de ne pouvoir le produire ici , pour
honorer la mémoire de Fontaine; mais du moins, ces deux
lignes que nous empruntons à l'historien français y sup
pléent en partie. Nous eussions aimé à savoir si , pardevant ses juges , l'accusé aura protesté ou non de son
innocence ; car, c'aurait été un moyen d'éclaircir le fait
imputé à T. Louverture.
-d'œuvre
« d'éloquence et de résignation ' , » Nous regrettons de ne pouvoir le produire ici , pour
honorer la mémoire de Fontaine; mais du moins, ces deux
lignes que nous empruntons à l'historien français y sup
pléent en partie. Nous eussions aimé à savoir si , pardevant ses juges , l'accusé aura protesté ou non de son
innocence ; car, c'aurait été un moyen d'éclaircir le fait
imputé à T. Louverture. Celui-ci, rendu en France , eut l'occasion de lire dans
les journaux ce qui lui était attribué à cet égard , et il a
ajouté un paragraphe à son mémoire adressé au Premier
Consul, pour repousser cette accusation : « Je ri ai jamais
« écrit de pareille lettre , dit-il , et mets au défi qui que
« ce soit de la produire, de me citer à qui je l'ai adressée,
« et de faire paraître cette personne. Au reste, cette ca^
« lomnie tombe d'elle-même : si j'avais eu l'intention de
« reprendre les armes, les aurais-je déposées, et aurais-je
« fait ma soumission ? Un homme raisonnable , encore
« moins un militaire , ne peut supposer une pareille ab-
« surdité, » Ayant lu encore une lettre de Leclerc au ministre de la
marine, concernant son intention de reprendre les armes
et le commandement de la colonie, quand la fièvre jaune 1 Leclerc eut la pensée de déporter Fontaine en France. Une liste, signée
de lui, porte le nom de Fontaine parmi ceux des autres officiers embarqués
sur la Nathalie; mais il se ravisa, sans doute, et le fit juger. Cette liste dit de
tous ces officiers : « Ce sont desaffidés de T. Louverture, couverts de crimes.
« Aucun de ces scélérats ne mérite le moindre ménagement. » Est-il alors
étonnant que le chef de division Savari ait eu de mauvais procédés pour les
prisonniers du Héros P 192 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. aurait complètement paralysé les troupes françaises , T.
Louverture a repoussé cette imputation en prétendant
qu'il avait dit plusieurs fois que, Leclerc marchant contre
lui, il se bornerait à se défendre jusqu'au mois de juillet
ou août, et qu'alors il eût commencé à son tour ; c'est-àdire , qu'à cette époque il aurait pris lui-même la guerre
offensive ; mais qu'il avait réfléchi ensuite sur les malheurs de la colonie et sur la lettre du Premier Consul , et
qu'il fit sa soumission. Cette manière de se défendre est en quelque sorte un
aveu des intentions qu'on lui a prêtées, surtout lorsqu'on
envisage sa lettre à Dessalines , datée des Gonaïves , et
qu'on se rappelle à quel point il aimait son pouvoir. Il est
d'ailleurs peu de chefs qui, dans de pareilles circonstances , n'auraient pas songé à y remonter. Quand on a
bu à cette coupe délicieuse de l'autorité , il est difficile de
la rejeter ensuite. Prisonnier, réclamant un adoucissement à son état, il n'aurait pu convenir au surplus d'une
intention coupable contre la souveraineté de la France
qu'il avait déjà méconnue.
'on se rappelle à quel point il aimait son pouvoir. Il est
d'ailleurs peu de chefs qui, dans de pareilles circonstances , n'auraient pas songé à y remonter. Quand on a
bu à cette coupe délicieuse de l'autorité , il est difficile de
la rejeter ensuite. Prisonnier, réclamant un adoucissement à son état, il n'aurait pu convenir au surplus d'une
intention coupable contre la souveraineté de la France
qu'il avait déjà méconnue. Après l'exécution de l'infortuné Fontaine , le général
Leclerc publia la proclamation suivante : Au quartier-général du Cap, le 22 prairial an X (11 juin).
Le général en chef, capitaine-général de la colonie de Saint-Domingue,
Aux habitans de Saint-Domingue.
Citoyens,
Toussaint conspirait ; vous en jugerez par une lettre ci-joipte adressée au citoyen Fontaine. Je n'ai pas dû compromettre la tranquillité
de la colonie. Je l'ai fait arrêter, embarquer, et je l'envoie en France,
où il rendra compte de sa conduite au gouvernement français. Dans
une autre lettre adressée au citoyen Fontaine , il s'emporte en invectives contre le général Christophe, et il se plaint que le général Des*
salines l'a abandonné. [ 1 802 j CHAPITRE VI. 195 Il avait défendu à Sylla de mettre bas les armes, et aux cultivateurs
de ne travailler à d'autres plantations qu'à celles de leurs vivres. Il avait envoyé un de ses complices au général Dessalines, pour l'engager à ne pas se soumettre de bonne foi : le général Dessalines me Va
déclaré. Il comptait beaucoup, à Saint-Marc, sur Manisset : il est arrêté \ J'ai sévi contre ce grand coupable, et j'ordonne aux généraux de
division de l'armée de faire rentrer de vive force , tous les cultivateurs qui sont encore en armes dans les campagnes. Les cultivateurs ne sont pas les plus coupables : ce sont ceux qui les
égarent. En conséquence, tout commandant de garde nationale, tout
officier, tout gérant ou propriétaire qui sera trouvé dans un rassemblement armé, sera fusillé de suite. Quant à la commune d'Ennery, j'ordonne qu'elle soit désarmée surle-champ, pour avoir été si longtemps à se soumettre. Le général Brunet fera de suite exécuter cet ordre. Le chef de l'état-major fera imprimer, publier et afficher le présent
ordre avec la lettre du général Toussaint, et l'enverra de suite à toute
l'armée et dans toute la colonie, Leclerc. Le dernier paragraphe de cet ordre du jour implique
nécessairement un machiavélisme de la part du capitainegénéral, puisqu'il n'ordonna que l'impression de la lettre
de T. Louverture, tandis qu'il lui en a attribué deux: ce
machiavélisme consistait à gagner Dessalines et Christophe à la cause française, en leur faisant accroire que
leur ancien chef s'était plaint de l'un, avait lancé des invectives contre l'autre. En même temps, il y ajoutait en
signalant Dessalines comme lui ayant dénoncé le malheureux prisonnier du Héros. Il croyait sans doute désigner
ainsi Dessalines à l animadversion de l'armée et de la
population indigènes : il le leur recommandait au con- < Manisset fut aussi, comme Fontaine, condamné à raoTt et exécuté.
T. V. lo 194 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'flAÏTI. traire, en leur apprenant qu'il avait contribué à l'éloignement de l'homme qu'elles redoutaient. Admirable effet
d'un système de gouvernement en opposition avec les principes de la morale ! Ceux qui s'en servent réussissent
d'abord ; mais cette arme déloyale finit toujours par tourner contre eux pour les abattre.
Fontaine, condamné à raoTt et exécuté.
T. V. lo 194 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'flAÏTI. traire, en leur apprenant qu'il avait contribué à l'éloignement de l'homme qu'elles redoutaient. Admirable effet
d'un système de gouvernement en opposition avec les principes de la morale ! Ceux qui s'en servent réussissent
d'abord ; mais cette arme déloyale finit toujours par tourner contre eux pour les abattre. Nous lisons dans l'ouvrage de Thibaudeau que, le
même jour, 1 1 juin , le général Leclerc écrivit une lettre
au ministre de la marine, où il lui disait: « J'envoie en
« France , avec toute sa famille, cet homme si profondé-
« ment perfide , qui , avec tant d'hypocrisie , nous a fait
« tant de mal. Le gouvernement verra ce qu'il doit en
« faire. » Cet auteur ajoute cette réflexion , dont nous lui
savons bon gré : « C'était une recommandation peu génépi reuse de la part du vainqueur. Un ennemi malheureux,
« le Premier des Noirs, méritait plus d'égards i . » Enfin, le 15 juin le capitaine-général rendit un arrêté
par lequel il ordonna le séquestre des biens de T. Louverture ; mais il décida en même temps que cet acte ne serait
pas imprimé , pour qu'il n'acquît pas de la publicité. Cependant , le prisonnier du Héros a pu apprendre cette
mesure ; car il s'est plaint dans son mémoire de la saisie
de ses propriétés et de ses papiers. Complétons une fois tous les renseignemens que nous 1 T. 3, p. 134. — Le 6 juillet, Leclerc écrivit une autre lettre où l'on voit ce qui suit : « Vous ne sauriez tenir Toussaint à une trop grande dislance de la mer, et
« le mettre dans une prison Irop sûre. Cet homme avait fanatisé ce pays à tel
« point, que sa présence le mettrait encore en combustion. J'ai demandé au
« gouvernement ce qu'il fallait faire de ses biens. Je pense qu'il faut les confis-
« quer ; je les ai fait séquestrer provisoirement. » Ainsi, la détention rigoureuse de T. Louverture, loin de la mer, a été provoquée par Leclerc. [1802] CHAPITRE VI. 195 avons sur le sort fait à T. Louverture et à sa famille.
Huit jours après son arrivée à Brest , étant encore en
quarantaine , il adressa au Premier Consul la lettre suivante : A bord du vaisseau le Héros, 1er thermidor an X (20 juillet).
Le général Toussaint Louverture,
Au général Bonaparte, Premier Consul de la République française.
Citoyen Premier Consul ,
de la mer, a été provoquée par Leclerc. [1802] CHAPITRE VI. 195 avons sur le sort fait à T. Louverture et à sa famille.
Huit jours après son arrivée à Brest , étant encore en
quarantaine , il adressa au Premier Consul la lettre suivante : A bord du vaisseau le Héros, 1er thermidor an X (20 juillet).
Le général Toussaint Louverture,
Au général Bonaparte, Premier Consul de la République française.
Citoyen Premier Consul , Je ne vous dissimulerai pas mes fautes : j'en ai fait quelques-unes.
Quel homme en est exempt ? Je suis prêt à les avouer. Après la parole d'honneur du capitaine-général qui représente le
gouvernement français , après une proclamation promulguée à la face
de la colonie, dans laquelle il promettait de jeter le voile de l'oubli sur
les événemens qui ont eu lieu à Saint-Domingue, comme vous avez
fait le 18 brumaire, je me suis retiré au sein de ma famille. A peine un
mois s'est écoulé , que des malveillans , à force d'intrigues , ont su me
perdre dans l'esprit du général en chef, en lui inspirant de la méfiance
contre moi. J'ai reçu une lettre de lui qui m'ordonnait de me concerter
avec le général Brunet : j'ai obéi. Je me rendis, accompagné de deux
personnes, aux Gonaïves, où l'on m'arrêta. L'on me conduisit à bord
de la frégate la Créole, j'ignore pour quel motif, sans d'autres vêtemens que ceux que j'avais sur moi. Le lendemain ma maison fut en
proie aupillage ; mon épouse et mes enfanssont arrêtés: ils ri ont rien,
pas même de quoi se vêtir. Citoyen Premier Consul, une mère de famille, à 53 ans, peut mériter l'indulgence et la bienveillance d'une nation généreuse et libérale ;
elle n'a aucun compte à rendre ; moi seul dois être responsable de ma
conduite auprès de mon gouvernement. J'ai une trop haute idée de la
grandeur et de la justice du premier magistrat du peuple français ,
pour douter un moment de son impartialité. J'aime à croire que la balance, dans sa main , ne penchera pas plus d'un côté que de l'autre. Je
réclame sa générosité. Salut et respect , Toussaint Louverture. Il écrivit en même temps celle qui suit , au ministre de
la marine : 196 études sur l'histoire d'haïti. Citoyen ministre , Je fus arrêté avec toute ma famille par l'ordre du capitaine-général,
qui m'avait cependant donné sa parole d'honneur, et qui m'avait promis la protection du gouvernement français. J'ose réclamer et sa justice et sa bienveillance. Si j'ai commis des fautes, moi seul en dois
sabir les peines. Je vous prie, citoyen ministre, de vous intéresser auprès du Premier
Consul pour ma famille et pour moi. Salut et respect , Toussaint Louverture. Ces deux lettres, d'un style simple, font déjà pressentir
le mémoire qu'il adressa ensuite au Premier Consul, pour
exposer sa situation et les motifs de sa conduite politique
et militaire * . Nous aimons à trouver dans ces lettres cette
sollicitude du père de famille , qui cherche à intéresser le
gouvernement français en faveur de la sienne, irresponsable de tout ce qu'il pouvait lui reprocher à lui-même ,
— de même que nous avons aimé à trouver dans la lettre
de Rigaud au ministre de la marine, à son arrivée à Brest,
une sollicitude semblable pour les officiers déportés avec
lui. Mais T. Louverture s'adressait à la politique, qu'il
avait si mal comprise lui-même , et la politique n'a pas
toujours des entrailles paternelles. Le Premier Consul était
destiné à le savoir aussi un jour.
sienne, irresponsable de tout ce qu'il pouvait lui reprocher à lui-même ,
— de même que nous avons aimé à trouver dans la lettre
de Rigaud au ministre de la marine, à son arrivée à Brest,
une sollicitude semblable pour les officiers déportés avec
lui. Mais T. Louverture s'adressait à la politique, qu'il
avait si mal comprise lui-même , et la politique n'a pas
toujours des entrailles paternelles. Le Premier Consul était
destiné à le savoir aussi un jour. La quarantaine du Héros continua; et à sa fin , le premier d'entre ses passagers, nous voulons dire ses prisonniers, qui eut à souffrir des rigueurs du gouvernement
français , fut ce Placide au noble cœur, qui crut devoir à
son père adoptif le sacrifice de tout l'attachement qu'il
avait pour la France, à qui il devait son éducation. Dès le
23 juillet, trois jours après les lettres de T. Louverture, le 1 Les deux lettres ont été écrites par Placide, sous la dictée de T. Louverture [1802] CHAPITRE VI. 197 Premier Consul rendit un arrêté qui lui enleva le grade
de sous-lieutenant, auquel il avait été promu en 1800. La
distinction entre le grade et remploi fut ainsi méconnue,
violée à son égard : cette violation de la loi n'avait d'autre
motif que la conduite de ce jeune homme à Saint-Domingue. On l'honora ainsi d'un signe de réprobation.
Aussi fut-il bientôt enlevé du Héros , par le brig la
Naïade qui le porta à Belle-Ile-en-Mer, où il rencontra
le brave J.-B. Belley, ancien membre de la Convention
nationale et des Cinq-Cents, adjudant-général, récemment déporté du Cap avec Rigaud. Ce vieillard y mourut en exil : il avait commencé à servir la France dans
l'expédition de Savannah, en 1 779. Avant de s'y rendre , étant encore dans la rade de
Brest, Placide adressa à T. Louverture , à sa mère, à se*
parens, la touchante lettre qui suit : Rade de Brest, 24 thermidor (12 août).
Mon cher papa et chère maman ,
Je suis à bord du brig la Naïade; j'ignore encore mon sort ; peutêtre je ne vous reverrai jamais : en cela je n'accuse que mon destin.
N'importe où je serai , je vous prie de prendre courage, de penser
quelquefois à moi. Je vous donnerai de mes nouvelles , si je le puis :
donnez-moi des vôtres, si vous en trouvez l'occasion. Je suis très-bien ;
je suis avec des personnes qui ont beaucoup de bontés pour moi, qui
m'ont promis de me les continuer. — Isaac et Saint-Jean, n oubliez
pas votre frère : je vous aimerai toujours. Bien des choses à vous
tous : embrassez pour moi ma cousine. Je vous embrasse comme je
vous aime. Votre fils y. Placide Louverture,. C'est le sentiment filial, c'est la consolation adressée à
l'homme malheureux alors, qui prit soin de Placide, de
son éducation, qu'il faut chercher dans cette lettre : elle 198 études sur l'histoire d'iiaÏti. lui fait honneur, autant que le dévouement qu'il lui
montra dans les récentes circonstances qui venaient de
se passer. On aime à trouver la gratitude dans le cœur
d'un jeune homme. Placide resta à Belle-Ile-en-Mer jusque dans le courant de 1804.
adressée à
l'homme malheureux alors, qui prit soin de Placide, de
son éducation, qu'il faut chercher dans cette lettre : elle 198 études sur l'histoire d'iiaÏti. lui fait honneur, autant que le dévouement qu'il lui
montra dans les récentes circonstances qui venaient de
se passer. On aime à trouver la gratitude dans le cœur
d'un jeune homme. Placide resta à Belle-Ile-en-Mer jusque dans le courant de 1804. Le 13 août , à 5 heures du matin , un officier de gendarmerie et quatre gendarmes vinrent prendre à son tour
T. Louverture et son domestique, Mars Plaisir, abord du
Héros : ils furent débarqués à Landerneau , petite ville
près de Brest , où se trouvait une forte escorte de cavalerie attendant ce prisonnier d'État. Celui-ci voyagea en
voiture jusqu'à Besançon, où il arriva dans la nuit du 22
au 23 août : il y fut mis en prison durant une journée ;
et le 24, à 2 heures du matin , on le conduisit au fort de
Joux , où il fut enfermé dans un cachot. Chancy, prisonnier à bord de l'Aigle , fut envoyé à
Toulon où l'amiral Gantheaume eut des bontés pour lui.
Le 2 novembre , avant de l'expédier à Ajaccio , avec
d'autres officiers de Saint-Domingue, cet amiral s'honora
en réclamant du ministre de la marine , qu'il n'y fût pas
placé aux bagnes comme les autres. Au retour de la Naïade , Madame Louverture , ses fils,
Isaac et Saint- Jean , Madlle Chancy, sœur du jeune officier1, et leurs domestiques, furent embarqués pour 1 Chancy, un autre frère, Madame Vernet et Mademoiselle Chancy, étaient
les enfans de couleur de Mademoiselle Coco Chancy, femme noire, et du colon
Chancy, habitant des Cayes. Mademoiselle Coco était nièce de T. Louverture,
étant fille de sa sœur noire nommée Geneviève, qu'il retrouva aux Cayes, en
août 1800. On raconte qu'à son entrée aux Cayes, T. Louverture fit savoir qu'il avait
une sœur nommée Geneviève, anciennement esclave comme lui de l'habitation
Breda, qui fut vendue fort jeune à un blanc, lequel l'amena dans cette ville.
Comme on connaissait une femme noire de ce nom, demeurant dans le lieu des
Cayes appelé fa Savannc, des colons allèrent auprès d'elle s'informer de son [1802] CHAPITRE VI. 199 Bayonne. Cette famille fut accueillie avec beaucoup de
bienveillance par les autorités de cette ville : elle y arriva
le 1er septembre, dans le plus grand dénûment de toutes
choses. Le 4, le général de brigade Ducos, commandant
de la place , écrivit une lettre au ministre de la marine ,
où se trouvait cette expression d'un cœur compatissant :
« Si fêtais plus fortuné , je viendrais à leur secours. »
Il faisait savoir à quelle misère étaient réduites ces personnes. De même que le préfet Nogaret, qui réclama la
sollicitude du gouvernement en faveur de la famille de
Rigaud, le général Ducos honora son pays en s'honorant
lui-même. La famille de T. Louverture reçut du gouvernement une allocation de 150 francs par mois.
ù se trouvait cette expression d'un cœur compatissant :
« Si fêtais plus fortuné , je viendrais à leur secours. »
Il faisait savoir à quelle misère étaient réduites ces personnes. De même que le préfet Nogaret, qui réclama la
sollicitude du gouvernement en faveur de la famille de
Rigaud, le général Ducos honora son pays en s'honorant
lui-même. La famille de T. Louverture reçut du gouvernement une allocation de 150 francs par mois. Revenons à T. Louverture. Il paraît qu'aussitôt son entrée au cachot , il sentit la
nécessité ou la convenance de rédiger son mémoire, — ses
lettres au Premier Consul et au ministre de la marine
n'ayant pas empêché qu'il fût relégué à l'extrémité de la
France, dans une vallée élevée où il dut ressentir le froid
dès son arrivée. Il l'écrivit lui-même ; et plusieurs copies origine, et lui parlèrent du générai en chef; elle se ressouvenait d'être sortie
de l'habitation Breda, et d'avoir eu un jeune frère. Ces colons se virent alors
sur la trace d'une découverte qui ferait plaisir à T. Louverture. « Mais, dit
« Geneviève, ce ne peut être ce petit garçon qui serait devenu le chef de la
« colonie! » Cependant, elle déclara que son jeune frère avait eu un doigt de la main
gauche brisé dans une circonstance qu'elle relata. Aussitôt, les colons accoururent chez T. Louverture, à qui ils dirent cette particularité. 11 se transporta
de suite chez Geneviève; et là, se rappelant mutuellement d'autres circonstances, le doute n'était plus permis : le général en chef avait retrouvé sa sœur !
Il la combla de caresses, ainsi que sa fille Coco et les enfans de couleur de
celle-ci ; il leur fit du bien immédiatement, prit Chancy à son état-major, et
amena ses sœurs auprès de Madame Louverture. Cette conduite fait honneur à T. Louverture. 200 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. ont été faites de ce document, remarquable par le style,
par la vigueur et l'élévation des pensées. Quelques jours après, le général Cafarelli fut envoyé au
fort de Joux par ordre du gouvernement. Sa mission avait
pour but, — « de se rendre auprès de T. Louverture pour
« entendre les révélations qu'il avait annoncé vouloir
« faire au gouvernement ', — de savoir de lui quels
« traités il avait faits avec les agens de l'Angleterre, — -
« de pénétrer ses vues politiques, — et d'obtenir des
« renseignemens sur l'existence de ses trésors. » Tel fut l'objet de cette mission , d'après le rapport du
général Cafarelli , daté de Paris le 2 vendémiaire an XI
(24 septembre 1802), que nous avons lu aux archives.
Mais ce général ajoute dès le début : — « qu'il n'y est
« pas parvenu, parce que cet homme , profondément
« fourbe et dissimidé, maître de lui, fin et adroit, met-
» tant dans ses discours une grande apparence defranu chise, avait son thème préparé , et n'a dit que ce qu'il
« voulait bien dire. » On ne peut disconvenir que ce portrait moral du prisonnier de Joux ne soit basé sur son caractère bien connu.
Néanmoins, nous pensons qu'il a parlé avec une extrême franchise au général Cafarelli , d'après la lecture
attentive que nous avons faite du rapport de ce dernier et
du mémoire qui lui a été remis par T. Louverture, pour
être présenté au Premier Consul. Mais, son caractère et -
ses actes ayant fait naître des préventions contre lui, le
général Cafarelli les partageant sans doute, il n'est pas
étonnant qu'il ait conclu ainsi.
bien connu.
Néanmoins, nous pensons qu'il a parlé avec une extrême franchise au général Cafarelli , d'après la lecture
attentive que nous avons faite du rapport de ce dernier et
du mémoire qui lui a été remis par T. Louverture, pour
être présenté au Premier Consul. Mais, son caractère et -
ses actes ayant fait naître des préventions contre lui, le
général Cafarelli les partageant sans doute, il n'est pas
étonnant qu'il ait conclu ainsi. ■ Sa lettre du 20 juillet, de Brest, disait au Premier Consul quVV était prêt
a avouer ses fautes : de là la pensée qu'il voulait faire des révélations sur
toutes les imputations dont il avait été l'objet. [1802] CHAPITRE VI. 201 Pour arriver au pouvoir dans la colonie et s'y maintenir
en dépit du gouvernement français, T. Louverture avait
dû constamment ruser avec lui et ses agens, et expulser
ceux-ci successivement. Ses relations avec les agens des
Etats-Unis et de la Grande-Bretagne firent croire ensuite
qu'il visait à l'indépendance absolue de Saint-Domingue :
de là les préventions qui firent son malheur et qui furent
cause de la détention rigoureuse qu'il a subie *. L'empereur Napoléon paraît avoir été convaincu plus
tard, du contraire de ce que croyait le Premier Consul.
S'il n'en était pas ainsi, pourquoi aurait-il dit au comte de
Las Cases? « J'ai à me reprocher une tentative sur cette
a colonie lors du consulat. C'était une grande faute que
m d'avoir voulu la soumettre par la force; je devais me
« contenter de la gouverner par l'intermédiaire de Tous- « saint y> C'est qu'il avait acquis la certitude que T. Louverture s'était franchement allié avec les colons, qu'il
avait adopté leurs vues pour placer Saint-Domingue sous
le protectorat de la France , en y établissant défait l'ancien régime colonial, ainsi qu'il résulte de la constitution i Nous avons lu, dans les archives du ministère de la marine, deux lettres
de T. Louverture à Roume, écrites de Léogane, les 12 et 13 janvier 1800.
Roume l'avait invité à faire une proclamation contre les Anglais, afin de réfuter l'accusation portée contre lui, de s'être entendu avec eux pour déclarer
l'indépendance de la colonie. Il s'y refusa, vu les circonstances où se trouvait
Saint-Domingue : « J'agis avec les Anglais par politique, dit— il» Oui, citoyen agent, je vie ser~
« virai d'eux tant que je les croirai utiles au. salut de la colonie. Je serai, en
« cela, plus adroit et plus politique qu'eux. Je n'emploierai pas le machiavé-
• lisme, parce que je ne le connais pas; mais je les ménagerai, j'agirai avec eux
« de manière a les persuader que je suis leur dupe, parce que je n'ai ni ne peux
« employer de moyens de représailles. Ceux que j'emploie les vaudront bien
« J'agis, enfin, pour conserver la colonie a la France, et j'espère quelle in en
« saura bon gré. »
politique qu'eux. Je n'emploierai pas le machiavé-
• lisme, parce que je ne le connais pas; mais je les ménagerai, j'agirai avec eux
« de manière a les persuader que je suis leur dupe, parce que je n'ai ni ne peux
« employer de moyens de représailles. Ceux que j'emploie les vaudront bien
« J'agis, enfin, pour conserver la colonie a la France, et j'espère quelle in en
« saura bon gré. » Il fit effectivement" ce qu'il a dit à Roume: mais les préventions subsistèrent
contre lui. ^01 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. de 1801 ; c'est que l'Empereur pensa alors qu'il eût suffi
de maintenir T. Louverture au poste de gouverneur général, pour annuler cet acte et retenir la colonie dans une
complète dépendance de la métropole. Heureusement , il
fit le contraire. Quoi qu'il en soit, le général Cafarelli eut sept entretiens successifs avec le prisonnier *. Dans le premier, qu'il
déclare avoir été fort long, T. Louverture lui exposa sa
conduite comme il l'a fait dans son mémoire. Le lendemain dans la matinée, quand il le revit, T. Louverture
tremblait tellement par le froid , dit-il, qiiil en était malade, et avait de la peine à parler; c'est alors qu'il remit à
Cafarelli son mémoire, en lui disant que ce document contenait tout ce qu'il avait à dire. En ayant pris lecture,
Cafarelli retourna auprès de lui et lui rendit le mémoire,
en ajoutant qu'il n'y avait trouvé rien d'intéressant , et
qu'il lui fallait des aveux plus positifs et plus vrais. Piqué
de ces paroles, T. Louverture lui demanda avec vivacité ,
dit le narrateur, ce qu'il exigeait de lui, puisqu'il doutait
de sa franchise? Le général français lui parla alors, 1° de l'expulsion
successive de tous les agens de la métropole ; 2° de ses
relations avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis;
5° de son projet d'indépendance et de la constitution de
1801; 4° de l'incendie du Cap et de la résistance faite à
l'armée expéditionnaire, en lui demandant des explications sur tous ces faits. 1 Pamphile de Lacroix, qui n'a pas été à la source des renseignemens, prétend que le général Cafarelli fut envoyé plusieurs fois auprès de T. Louverture, pour acquérir seulement des notions sur la valeur des trésors cachés
à Saint-Domingue , et que la seule réponse que fit toujours le prisonnier fut:
J'ai bien perdu nuire chose que des h e' sors. Il n'y a rien de vrai dans ce
récit. [1802] CHAPITRE Vf. 20Ô Sur le premier point, T. Louverture répondit avoir successivement rendu compte au gouvernement français,
des causes qui portèrent ses agens à se retirer de la colonie, de même que pour ce qui concernait Roume, interné
au Dondon. Sur le second, il lui dit , relativement aux Etats-Unis,
qu'il n'y avait eu d'autre convention avec eux, que celle
passée par Roume et approuvée par le Directoire exécutif. Quant à la Grande-Rretagne, il dit n'avoir fait que la
convention avec Maitland, dont nous avons déjà donné
les stipulations à la page 140 de notre ¥ volume ; à la
page 174, en note, se trouve aussi mentionné le motif de
l'envoi de Runel à la Jamaïque, en deux circonstances.
lui dit , relativement aux Etats-Unis,
qu'il n'y avait eu d'autre convention avec eux, que celle
passée par Roume et approuvée par le Directoire exécutif. Quant à la Grande-Rretagne, il dit n'avoir fait que la
convention avec Maitland, dont nous avons déjà donné
les stipulations à la page 140 de notre ¥ volume ; à la
page 174, en note, se trouve aussi mentionné le motif de
l'envoi de Runel à la Jamaïque, en deux circonstances. Il repoussa toute idée, tout projet de sa part pour l'indépendance de Saint-Domingue ; mais il dit qu'en faisant
la constitution de 1801, c'était une nécessité de la situation de cette colonie, alors que la guerre maritime existait et entravait toutes les relations avec la métropole ;
que cet acte avait été l'expression de l'opinion libre des
élus du peuple, bien qu'ils fussent des hommes à sa dévotion. Néanmoins, il reconnut qu'il avait fait une faute
en proclamant, en publiant la constitution; qu'il le reconnaissait bien , mais que le désir de rendre la colonie
florissante, /' amour "propre, l'ambition, et surtout l'espérance d'être approuvé par le gouvernement français l'y
avaient décidé ; qu'il était loin de prévoir les suites que
cette faute pourrait avoir, mais que ses intentions étaient
droites, et qu'il avait fait le mal sans le savoir. Relativement à l'incendie du Cap et à la résistance faite
à l'armée française, il en parla comme dans son mémoire,
d'après une disposition antérieure de la commission civile
sur l'admission des escadres dans les ports de la colonie; 204 études sur l'histoire d'hàïti. que Christophe avait été forcé de suivre cet ordre, mais
qu'il eut tort de brûler le Cap; qu'aucune lettre, aucune
mesure n'ayant été écrite ou prise pour l'avertir des intentions du gouvernement, il avait résisté, surtout en apprenant ce qu'avait fait le général Rochambeau au FortLiberté. Toutefois, il avoua avoir donné l'ordre d'incendier
le Port-au-Prince et les Gonaïves , et non les autres
lieux. Dans un autre entretien, le général Cafarelli l'interrogea sur l'administration de la colonie , en lui disant : que
son système peu éclairé était sévère pour les employés ,
vexatoire pour les cultivateurs. Il prétendit le justifier à raison des circonstances ;
qu'étant chargé de conserver la colonie à la France et de
prendre toutes les mesures nécessaires, — toutes les atrocités qu'on lui reproche n'ont été que l'effet de ces circonstances et l'ouvrage même delà colonie. Il parla notamment de la mort d'Hilarion , qui fut fusillé , dit-il , pour
avoir cherché à débaucher ses domestiques et ses gardes.
Il dit que son système avait ramené l'ordre et fait prospérer Saint-Domingue , puisqu'à l'arrivée de l'expédition ,
tous les cultivateurs travaillaient activement; et qu'il y
avait dans toutes les caisses publiques 1 1 millions 700 mille
francs, en indiquant les sommes existantes dans chacune '. Il nia d'avoir jamais fait enfouir aucune somme quelconque , et repoussa à ce sujet la calomnie répandue sur
l'assassinat des soldats de sa garde qui auraient été employés à cette opération ; que , lorsqu'il apprit cette im - ■ Au Cap, 900,000 f.;— auxGouaïves, 200,000,— au Port-au-Priuce, 3,600,000; — à Léogane, 700,000;- à .lacmel, 500,000; —à l'Anse-à-Yeau, 1,100,000;
et repoussa à ce sujet la calomnie répandue sur
l'assassinat des soldats de sa garde qui auraient été employés à cette opération ; que , lorsqu'il apprit cette im - ■ Au Cap, 900,000 f.;— auxGouaïves, 200,000,— au Port-au-Priuce, 3,600,000; — à Léogane, 700,000;- à .lacmel, 500,000; —à l'Anse-à-Yeau, 1,100,000; — à Jéréraie, 600,000 ;— aux Cayes, 3,200,000 ; — A Sanlo-Domingo, 900,000. [1802] CHAPITRE VI. 20"> putation, il ordonna un appei général de tous les hommes
qui composaient cette garde, afin de prouver le contraire.
Il nia également qu'il eût des fonds soit aux États-Unis ,
soit en Angleterre, en ajoutant que lui et sa femme possédaient, pour toute fortune, 250 mille francs dont une partie fut prise par Rochambeau avec les fonds publics qu'il
avait fait porter aux Cahos, et l'autre livrée à Leclerc, au
Bayonnet , par un homme de couleur qui gardait là les
fonds de la caisse du Cap , s'élevant à 900 mille francs ;
mais que Christophe eut le temps d'en prendre la majeure partie pour lui-même d . Continuant sur cet article des investigations du général Cafarelli, il déclara que depuis quatre ans, il n'avait jamais louché ses appointemens ; qu'il ne prenait
point les fonds du trésor pour donner à ses proches; qu'il
était riche en terres et en bestiaux; qu'il était honnête
homme, et qu'il défiait qui que ce soit de lui prouver qu'il
se fut écarté en rien de la plus stricte probité : enfin , il
cita les noms des diverses propriétés que lui et sa femme
possédaient, pour appuyer ses assertions. En parlant de son administration , il fut naturellement
amené à citer les hommes qui le secondaient; et le jugement qu'il porta sur eux est fort intéressant à savoir. Selon
ce qu'il a dit au général Cafarelli : Voilée était un administrateur actif, éclairé et probe. Bunel, trésorier général, était probe, mais peu éclairé. Dessalines , — un général propre à l'administration ,
à la direction de la culture , comme à la conduite de la
guerre. 1 Tout en combattant contre les Français, H. Christophe ne s'oubliait donc.
pas ! Ceci est très-curieux à savoir. 206 ÉTUDES SUR îThISTOHVE D'HAÏTI. Matwepas avait également des talens pour l'administration et la guerre. Paul Louverture était actif, brave et intelligent. Henri Christophe était paresseux, mais propre à la
guerre. Charles Bélair, Moïse , Ver net et les autres généraux
n'étaient propres qu'à la guerre, et il en faisait peu de
cas * . Le reste des officiers supérieurs n'étaient que des machines. Après ces divers entretiens, le général Cafarelli voyant,
dit-il, que T. Louverture n avouait rien de tout ce qu'on
lui imputait, imagina de piquer son amour-propre pour
l'y porter. Il lui dit : — que ce serait montrer du courage,
« acquérir une nouvelle gloire , lui, le premier de sa cou-
« leur, que de convenir — qu'il avait chassé les agens de la
« France , organisé une armée , une administration , fait
« des traités, accumulé des trésors, rempli ses arsenaux
« et ses magasins, pour assurer son indépendance. — Il
« parut s'étonner de ce langage , ajoute ce général; mais
« il protesta de son dévouement, de sa fidélité à la France.
« Il me fut aisé de juger que cet homme avait pris son
« parti , et ne voulait rien avouer. »
agens de la
« France , organisé une armée , une administration , fait
« des traités, accumulé des trésors, rempli ses arsenaux
« et ses magasins, pour assurer son indépendance. — Il
« parut s'étonner de ce langage , ajoute ce général; mais
« il protesta de son dévouement, de sa fidélité à la France.
« Il me fut aisé de juger que cet homme avait pris son
« parti , et ne voulait rien avouer. » Cafarelli a signalé deux circonstances où, dit-il, T. Louverture a montré une grande élévation d'âme : la première, — lorsqu'on lui apporta, en sa présence, du linge
qu'il avait fait faire ; il le trouva au-dessous de lui, même
dans sa position 2 ; la seconde , — lorsqu'on lui demanda 1 II faut entendre ce jugement sous le rapport administratif : l'administrateur, l'organisateur dominait en T. Louverture. Il affecta de ne citer nomimément ni Clervaux, ni Agé, ni Laplume. 2 Dans son Mémoire, on lit aussi cette phrase : « On m'a envoyé de [1802] CHAPITRE vu 207 son rasoir. « Il faut, a-t-il dit, que ceux qui ordonnent
« de m'enlever cet instrument, méjugent bien mal, puis-
« qu'ils soupçonnent que je manque du courage né-
« cessaire pour supporter mon malheur. J'ai une famille ,
« et d'ailleurs , ma religion me défend d'attenter à mes
«jours. » Enfin, le général Cafarelli a déclaré que T. Louverture
lui a paru patient, résigné, et attendant du Premier Consul l'indulgence qu'il croit mériter. Il lui a dit en dernier
lieu , qu'il n'avait qu'un seul reproche à se faire : c'était
d'avoir fait publier la constitution de 1801, avant la
sanction du gouvernement français. Son espoir était que
le Premier Consul lui permettrait de vivre tranquillement
sur ses propriétés. Le rapport se termine en disant : « Sa prison est saine
« et sûre : il ne communique avec personne. J'ai recom-
« mandé la plus scrupuleuse vigilance à son égard. » Il y a déjà longtemps que la postérité est arrivée pour
Toussaint Louverture. Des jugemens divers ont été portés sur ce noir célèbre qui , du sein de l'esclavage , a su
se frayer une route pour arriver au pouvoir suprême dans
la colonie française de Saint-Domingue, toujours gouvernée par des blancs européens. Ces jugemens ont envisagé sa conduite politique , relativement à la France surtout, et sur ce point ils ont été plus ou moins passionnés :
relativement à son pays et à la race noire dont il était « vieux haillons de soldats, déjà à moitié pourris, et des souliers de mètne.
« Avais-je besoin que l'on ajoutât cette humiliation à mon malheur ? » Digne
et éloquente protestation contre la méconnaissance des immenses services qu'il
rendit à la France ! T. Louverture était d'une propreté recherchée dans ses
vètemens : il dut réellement souffrir de cette lésinerie exercée à son égard, 208 ÉTUDES SDR L 'ilISTOIKE D'HAÏTI. le chef, peut-être n'ont-ils pas été moins erronés. Nous
qui nous sommes efforcé , dans nos précédens livres , de
présenter sa conduite sous ces deux rapports , nous nous
devons à nous-même de compléter ici ce que nous avons à
en dire de nouveau. Mais auparavant, examinons ce qui
ressort du rapport fait au gouvernement consulaire par le
général Cafarelli, afin de passer ensuite à l'examen du
mémoire rédigé par le prisonnier du fort de Joux , pour
être présenté au chef de ce gouvernement.
onés. Nous
qui nous sommes efforcé , dans nos précédens livres , de
présenter sa conduite sous ces deux rapports , nous nous
devons à nous-même de compléter ici ce que nous avons à
en dire de nouveau. Mais auparavant, examinons ce qui
ressort du rapport fait au gouvernement consulaire par le
général Cafarelli, afin de passer ensuite à l'examen du
mémoire rédigé par le prisonnier du fort de Joux , pour
être présenté au chef de ce gouvernement. Ce qui ressort du rapport dont s'agit, c'est l'erreur où
jette la prévention , c'est l'injustice qui en est l'infaillible
résultat. Ce rapport , que nous assurons avoir bien examiné , ne nous a pas paru empreint d'aucune animosité,
encore moins de haine pour T. Louverture. L'homme supérieur qui a été mis en présence du prisonnier pour l'interroger et faire jaillir la vérité par sa bouche, dominé
sans nul doute par tout ce qu'il en avait entendu dire ,
n'a pu ajouter foi aux explications qu'il a données des
faits de son administration, de son gouvernement , suivant le système qu'il avait malheureusement adopté pour
diriger sa conduite : de là, la conclusion du rapporteur ,
au grand désavantage de l'inculpé. Supposons le général Cafarelli dégagé de toute prévention antérieure , et surtout bien informé des faits qui se
passèrent réellement à Saint-Domingue et imputables à
T. Louverture , il aurait vu en lui un homme dont l'ambition était à la hauteur de son génie, qui profita habilement
des dispositions et des tendances du Directoire exécutif et
même du gouvernement consulaire, pour se maintenir au
pouvoir où il était parvenu, par l'ascendant de sa couleur
sur les masses , par ses services rendus aux colons et à la
France, tels qu on l'avait désiré de lui. Sans doute , dans [1802] CHAPITRE VI. 209 la moralité de ses sentimens , le général Cafarelli eût blâmé bien des actes commis par T. Louverture ; mais il l'en
eût absous sous le rapport politique , à raison des avantages qu'en retirèrent les colons français et la France
elle-même. La politique des intérêts matériels ne fait-elle
pas absoudre de bien des faits coupables aux yeux de la
morale , même dans l'Europe civilisée? Le général Cafarelli eût pris en considération, par cette raison, le théâtre
où agit T. Louverture , et son rapport eût eu une autre
conclusion • . Et d'abord, quant à l'expulsion des agens de la France,
T. Louverture n'avait-il pas obtenu des bill d'indemnité duDireetoire exécutif et du gouvernement consulaire?
Quand on le maintenait au rang de général en chef de
l'armée, quand le Premier Consul lui conféra la qualité de
capitaine-général , bien que son arrêté à ce sujet ne lui
fût pas expédié, n'était-ce pas approuver tacitement toutes
ces violations successives de l'autorité de la métropole ?
N'était-ce pas lui dire qu'il pouvait en quelque sorte oser
davantage, pourvu qu'il restât soumis à la France ?
cutif et du gouvernement consulaire?
Quand on le maintenait au rang de général en chef de
l'armée, quand le Premier Consul lui conféra la qualité de
capitaine-général , bien que son arrêté à ce sujet ne lui
fût pas expédié, n'était-ce pas approuver tacitement toutes
ces violations successives de l'autorité de la métropole ?
N'était-ce pas lui dire qu'il pouvait en quelque sorte oser
davantage, pourvu qu'il restât soumis à la France ? Eh bien ! qu'est-ce, au fond, que cette constitution de
4801 dont on se prévalait contre lui ? Un dernier empiétement sur la souveraineté de la France , il est vrai ; 1 « Leclerc ne voulut pas envoyer en France dans le principe Toussaint, qui
« y eût occupé un poste éminent ; et à quelque temps de là, il se vit contraint
« à le faire arrêter et à nous l'envoyer comme prisonnier, ce que la malveil-
« lance ne manqua pas de peindre sous les couleurs odieuses de la tyrannie et
« de la déloyauté, représentant Toussaint comme une innocente victime digne
« du plus vif intérêt, et pourtant, il était éminemment criminel. » — Mémorial
de Las Cases. Or> l'empereur Napoléon a reconnu qu'il avait fait une faute; il s'est reproché
l'expédition contre Saint-Domingue : « Je devais me contenter de le gouverner
« par l'intermédiaire de Toussaint. » Le Premier Consui eût donc absous Toussaint, s'il avait été mieux avisé, si même on l'avait envoyé dans le principe, T. v. i4 210 ÉTUDES SUR l/llISTOIKE d'iIAÏTI. mais un acte qui consolidait les rapports de cette puissance avec sa colonie ; qui donnait plus de droits et de
garanties à ses colons , influens dans les conseils de T.
Louverture ; qui recréait la traite des esclaves noirs à
leur profit , avant que le gouvernement consulaire l'eût
fait décréter. On a voulu y voir un acte d'indépendance , ou tendant
à l'indépendance de la colonie, parce qu'on s'était imaginé
qu'il était le résultat des relations de T. Louverture avec
la Grande-Bretagne ; mais la convention secrète qu'il conclut avec le général Maitland n'avait pas pour but cette
indépendance ; l'original de cet acte était en sa possession
au fort de Joux, Cafarelli l'a vu. Les propositions faites
ensuite par le général anglais aux conférences des Gonaïves , et découvertes par le général Boudet , n'avaient
pas été acceptées par T. Louverture; en proclamant sa
constitution, il n'avait fait , enfin , que ce que les colons
avaient toujours désiré. Il eut sans doute tort , en la publiant avant d'avoir reçu la sanction du gouvernement
consulaire, réservée cependant par cet acte ; mais ce tort
était réparable , et les aveux de Sainte-Hélène le prouvent. Sur ces trois actes principaux, T. Louverture parla
donc avec franchise au général Cafarelli ; mais celui-ci
douta de sa sincérité , à cause de l'hypocrisie de son caractère : ce vice qui avait fait sa fortune politique , fit sa
perte en cette circonstance. A l'égard de l'incendie du Cap et de la 'résistance qui
en fut la suite , il est positivement vrai que depuis longtemps , à cause de la guerre maritime , il avait été résolu
que des forces navales ne pourraient pénétrer dans les
ports delà colonie, que d'après l'ordre de l'autorité qui la
sincérité , à cause de l'hypocrisie de son caractère : ce vice qui avait fait sa fortune politique , fit sa
perte en cette circonstance. A l'égard de l'incendie du Cap et de la 'résistance qui
en fut la suite , il est positivement vrai que depuis longtemps , à cause de la guerre maritime , il avait été résolu
que des forces navales ne pourraient pénétrer dans les
ports delà colonie, que d'après l'ordre de l'autorité qui la [1802] CHAPITRE VI. 2 M gouvernerait. Or, T. Louverture était absent de la partie
française quand la flotte parut devant le Cap : Christophe
ne pouvait l'admettre sans ordre du gouverneur général.
Et puis , nous le répétons , pourquoi le général Leclerc
n'avait-il pas fait précéder cette flotte par les fils de T.
Louverture et leur précepteur, porteur de la lettre du
Premier Consul? Christophe a été blâmé pour L'incendie
du Cap, mais non pas pour s'être refusé à l'admission de
la flotte. Quant aux autres villes incendiées, c'était le résultat de la guerre de destruction , opposée à la guerre
d'extermination inaugurée au Fort-Liberté et à la Rivière-Salée. Il est une autre objection présentée par le général Cafarelli que nous avons lue avec plaisir : c'est le reproche
qu'il a fait à T. Louverture sur son système d'administration , peu éclairé , sévère et vexatoire, A notre point de vue, comme homme de la race noire,
n'ayant nous-même épargné à sa mémoire aucun reproche
à ce sujet, nous sommes en quelque sorte heureux de cette
conformité d'appréciation entre le général français et
nous ; et nous trouvons peu concluante la réponse faite
par le prisonnier de Joux. Les atrocités qu'il commit à
l'occasion de la guerre civile du Sud , ne peuvent se justifier par les circonstances , de même que bien d'autres
avant et après cette guerre : ainsi de l'assassinat des offi*
ciers français revenant du Sud auprès d'Hédouville , de
l'assassinat juridique d'Hilarion, de Moïse, de Gautier, etc. Mais , au point de vue du gouvernement consulaire ,
dont il était l'agent en allant au fort de Joux , le général
Cafarelli eut un grand tort de reprocher à T. Louverture
sa sévérité, ses vexations; car ce qui se passait alors à
Saint-Domingue (en septembre), avait un caractère bien 212 ÉTUDES SUR l/niSTOIKE D 'HAÏTI . plus odieux : bientôt nous en parlerons. Et puis , nous
avons déjà fait remarquer que la lettre du Premier Consul
à l'ex-gouverneur de cette colonie, contenait des éloges,
— « pour avoir fait cesser la guerre civile et avoir mis
« un frein à la persécution de quelques hommes féroces ,
« pour avoir remis en honneur la religion et le culte de
« Dieu, et enfin, pour avoir rendu de grands services au
« peuple français. » La constitution coloniale seule reçut
quelques reproches dans cette lettre; et encore , T. Louverture fut-il excusé — « par les circonstances où il s'était
« trouvé, environné d'ennemis sans que la métropole pût
« le secourir. »
ile et avoir mis
« un frein à la persécution de quelques hommes féroces ,
« pour avoir remis en honneur la religion et le culte de
« Dieu, et enfin, pour avoir rendu de grands services au
« peuple français. » La constitution coloniale seule reçut
quelques reproches dans cette lettre; et encore , T. Louverture fut-il excusé — « par les circonstances où il s'était
« trouvé, environné d'ennemis sans que la métropole pût
« le secourir. » Tous les faits antérieurs à l'apparition de la flotte se
trouvaient donc, sinon approuvés, du moins amnistiés
par le chef du gouvernement consulaire. H n'était pas
juste d'y revenir pour accuser de nouveau le prisonnier
détenu au fort de Joux * . En droit et en raison , il n'avait à répondre que de sa
conduite depuis sa soumission au général Leclerc ; car le
capitaine-général , en obtenant cette soumission , avait
rapporté la disposition de son arrêté qui le mit hors la
loi. La lettre qu'il lui adressa à cette occasion , lui disait:
« Vous, les généraux et les troupes sous vos ordres, ainsi
« que les habitans de cette colonie qui sont avec vous , ne
« craignez point que je recherche personne sur sa con-
« duite passée. » Cela impliquait une amnistie des faits
qui avaient eu lieu jusqu'au S mai , date de cette lettre.
Il est vrai qu'elle contenait aussi cette phrase: « Je jette 1 11 est entendu que nous raisonnons ainsi au point de vue de la France
elle-même, de la justiee qu'elle devait à T. Louverture, qui avait réellement
servi ses intérêts ; mais nous réservons les reproches que la race noire avait le
droit de lui faire. [1802] CHAPITRE VI. 215 « le voile de l'oubli sur tout ce qui a eu lieu à Saint-Do-
« mingue avant mon arrivée. » C'était escobarder l'amnistie, évidemment avec l'arrière-pensée d'agir ensuite, non-seulement contre T. Louverture , mais aussi contre ses généraux , ses troupes ,
même contre les habitans qu'il avait avec lui : déjà nous
avons fait remarquer cette intention déloyale, à propos
de l'annullation des promotions faites par l'ex-gouverneur pendant sa lutte de trois mois. Aussi avait-on déjà
déporté Rigaud et plusieurs autres officiers qui, cependant, n'avaient pas été mêlés dans cette lutte.Vainement,
le capitaine-général ajouta-t-il : « J'imite en cela l'exemple
« que le Premier Consul a donné à la France , après le
« 18 brumaire. » Cette déclaration , fondée sur des actes
généreux d'un grand homme , n'était , dans la pensée de
son pâle imitateur, qu'un moyen d'inspirer plus de confiance en des promesses qu'il se réservait de fouler aux
pieds. S'il résulte , comme nous lé pensons , de tout ce que
nous venons de rappeler, que T. Louverture n'avait à se
justifier que des faits qu'on lui imputait depuis sa soumission , il est clair pour tout esprit non prévenu , qu'il
eût été très-difficile , sinon impossible , de l'accuser avec
justice; car il était resté paisible sur ses propriétés : aucun fait apparent n'existait à sa charge, mais seulement
des intentions, si réellement'les lettres qu'on disait adressées à Fontaine avaient été écrites par lui. Dans tous les
cas , nous avons admis et nous admettons encore , que
l'ostracisme était une mesure politique de convenance \\
son égard. Eh bien ! cette mesure pouvait s'effectuer en
le déportant de Saint-Domingue , comme Rigaud , sans
nécessiter son emprisonnement dans l'un des cachots du
ses propriétés : aucun fait apparent n'existait à sa charge, mais seulement
des intentions, si réellement'les lettres qu'on disait adressées à Fontaine avaient été écrites par lui. Dans tous les
cas , nous avons admis et nous admettons encore , que
l'ostracisme était une mesure politique de convenance \\
son égard. Eh bien ! cette mesure pouvait s'effectuer en
le déportant de Saint-Domingue , comme Rigaud , sans
nécessiter son emprisonnement dans l'un des cachots du 214 ÉTUDES SUR L'iUSTOIRE D'HAÏTI. fort de Joux, situé sur l'une des chaînes du Jura, dans une
température glaciale qui devait abréger infailliblement
les jours de ce vieillard. Même dans ce fort, il pouvait être
traité à l'égal de Rigaud et de Martial Besse , qui ne furent pas mis dans des cachots. Dispensé , par les actes mêmes du gouvernement con*
sulaire, de se justifier' sur sa conduite politique antérieure
à l'expédition française, — par les actes du capitaine-général , sur sa conduite militaire depuis l'apparition de
cette expédition , T. Louverture , qui n'avait aucune illusion sur les vrais motifs de sa déportation et de son emprisonnement rigoureux , a cru devoir le faire tant en
parlant au général Cafarelli que par le mémoire qu'il lui
remit, adressé au Premier Consul. Ce document contient en outre des passages, où la vigueur du raisonnement ne le cède en rien à la dignité des
sentimens et à la fierté du personnage qui avait exercé
un haut commandement dans son pays. Nous signalerons
ceux qui suivent : « Le général Leclerc a agi envers moi avec des moyens
« qu'on n'a jamais employés, même à l'égard des plus
« grands criminels. Sans doute, je dois ce traitement à
« ma couleur; mais ma couleur... ma couleur ma-t-elle
« empêché de servir ma patrie avec zèle et fidélité ? La
« couleur de mon corps nuit-elle à mon honneur et à ma
« bravoure J'ai été esclave, f ose l'avouer; mais je
« n'ai jamais essuyé même des reproches de la part de
« mes maîtres. . . Le général Leclerc doit être franc : avait-
« il craint d'avoir un rival? Je le compare au sénat romain
« qui poursuivit Annibal jiisqu au fond de sa retraite ' . . . » 1 La même comparaison a clé faite a Sainte. Hélène, le 29 septembre 1816, [1802] CHAPITRE VI. 215 «c Si je voulais compter tous les services que j'ai ren-
« dus dans tous les genres au gouvernement , il me fau-
« drait plusieurs volumes; encore n'en finirais-je pas.
« Et pour me récompenser de tous ces services , on m'a
« arrêté arbitrairement à Saint-Domingue ; on m'a ga-
« rotté et conduit abord comme un criminel, sans égard
« pour mon rang, sans aucun ménagement. Est-ce là la
« récompense due à mes travaux ? Ma conduite mefai-
« sait-elle attendre un pareil traitement ? »
« dus dans tous les genres au gouvernement , il me fau-
« drait plusieurs volumes; encore n'en finirais-je pas.
« Et pour me récompenser de tous ces services , on m'a
« arrêté arbitrairement à Saint-Domingue ; on m'a ga-
« rotté et conduit abord comme un criminel, sans égard
« pour mon rang, sans aucun ménagement. Est-ce là la
« récompense due à mes travaux ? Ma conduite mefai-
« sait-elle attendre un pareil traitement ? » Il n'a pas oublié de plaider aussi la cause de sa famille ,
aussi maltraitée que lui, ni celle de ses officiers arrêtés en
même temps : « A supposer même que je fusse criminel et qu'il y eût
« des ordres du gouvernement pour me faire arrêter,
« était-il besoin d'employer cent carabiniers pour arrêter
« ma femme et mes enfans sur leurs propriétés, sans res-
« pect et sans égard pour le sexe , l'âge et le rang , sans
« humanité et sans charité ? Fallait-il faire feu sur mes
« habitations , sur ma famille, et faire piller et saccager
« toutes mes propriétés ? Non ! Ma femme , mes enfans ,
« ma famille ne sont chargés d'aucune responsabilité. Ils
« n'avaient aucun compte à rendre au gouvernement ; on
« n'avait pas même le droit de les faire arrêter (( Aujourd'hui, malgré mon désintéressement, on chérie che à me couvrir d'opprobre et d'infamie ; on me rend
« le plus malheureux des hommes , en me privant de la
« liberté , en me séparant de ce que j'ai de plus cher au
« monde , d'un père respectable , âgé de 1 05 ans , qui a
< besoin de mes secours \ d'une femme adorée qui, sans d'après le Mémorial de Las Cases. » Les Romains poursuivirent Annibal jus»
« qu'au fond de la Bithynie. »
1 Suivant les Noies diverses d'Isaac sur la vie de T. Louvevture, qui font de 216 études sur l'histoire d'haïti. « doute, ne pourra pas supporter les maux dont elle sera
« accablée, loin de moi, et d'une famille chérie qui faisait
« le bonheur de ma vie. . . . « Toutes les personnes qui avaient versé leur sang pour
« conserver la colonie à la France , les officiers de mon
« état-major, mes secrétaires, n'ont jamais rien fait que
« par mes ordres ; tous ont donc été arrêtés sans mo-
« tif. » T. Louverture demanda, à la fin de son mémoire, à être
traduit pardevant un tribunal où il pourrait justifier sa conduite au grand jour. Il invoqua la justice du Premier Consul , dans un dernier paragraphe que nous donnons ici
comme une sorte de fac-similé , non de son écriture ,
mais de son orthographe : on y verra la preuve que l'intelligence de l'homme, son génie même, n'ont pas besoin
d'une instruction classique pour se développer. Le voici
dans toutes ses incorrections , tel que nous l'avons vu et
lu: Premire Consul,
Père de toute les militre, Defanseur des innosantt
juige intègre , prononcé dont sure un homme quie plus
mal heure que couppable. Gairice mes plai, illé tre pro
fond, vous seul pourret porter les remède saluter, et l an
pé ché de ne jamai ouver, vous sete medecien , ma
po sition , et mes service mérite toute votre a tantion, et
je conte an tier ment sure votre justice et votre balance. Salut et respec.
Consul,
Père de toute les militre, Defanseur des innosantt
juige intègre , prononcé dont sure un homme quie plus
mal heure que couppable. Gairice mes plai, illé tre pro
fond, vous seul pourret porter les remède saluter, et l an
pé ché de ne jamai ouver, vous sete medecien , ma
po sition , et mes service mérite toute votre a tantion, et
je conte an tier ment sure votre justice et votre balance. Salut et respec. ce dernier Je descendant d'un Roi d'Afrique , de la nation des Aradas, le
prince africain, père de T. Louverture, serait mort esclave du comte de Noé,
avant la révolution de Saint-Domingue ; et voilà un passage qui parle de cet
homme comme existant encore dans la colonie, en 1802. Est-ce à Isaac ou à
T. Louverture qu'il faut plutôt croire ? [1802] CHAPITRE VI. 217 Quand nous considérons les services réels que rendit
T. Louverture aux colons et à la France, nous ne craignons pas de dire , en réfléchissant au sort qui lui a été
fait , que , d'accusé , le prisonnier d'État du fort de Joux
est devenu accusateur devant l'inévitable et sévère postérité : elle ne peut que condamner l'injustice commise envers lui. Il s'est donc honoré aux yeux de la postérité , en protestant comme il a fait contre l'indigne traitement qu'il
a subi ; il s'est honoré par les sentimens qu'il a exprimés,
dans sa douleur de père de famille, en faveur de sa femme,
de ses enfans, de son vieux père, tous séparés de lui pour
toujours ! Il n'a pas moins montré une sollicitude honorable en faveur de ses officiers injustement arrêtés et déportés. Les hommes de sa race ne peuvent qu'applaudir
à une telle conduite , à de tels sentimens. Le 1 7 septembre, T. Louverture avait remis au général
Cafarelli , avec son mémoire , une lettre qui l'accompagnait, adressée également au Premier Consul ; le 29, il
lui en adressa encore une autre , et ce fut la dernière*
Les voici : Au cachot du fort de Joux, ce 50 fructidor an X (17 septembre).
Général et Premier Consul , Le respect et la soumission que je voudrais être toujours gravés dans
le fond de mon cœur... Si j'ai péché en faisant mon devoir, c'est sans
le vouloir; si j'ai manqué en faisant la constitution, c'est par le grand
désir de faire le bien , c'est d'avoir mis trop de zèle , d'amour-propre ,
croyant de plaire à mon gouvernement ; si les formalités que je devais
prendre n'ont pas été faites, c'est par mégarde. J'ai eu le malheur d'essuyer votre courroux ; mais quant à h fidélité et à la probité, je suis
fort de ma conscience, et j'ose dire avec vérité, dans tous les hommes
d'État, personne n'est plus probe que moi. Je suis un de vos soldats et
premier serviteur de la République à Saint-Domingue. Je suis aujour218 ÉTUDES SUR LH1ST0IRE d'hAÏTI. d'hui malheureux , ruiné, déshonoré et victime de mes services ; que
votre sensibilité touche à ma position, fous êtes trop grand de sentiment et trop juste , pour ne pas prononcer sur mon sort. Je charge
le général Cafarelli, votre aide de camp, de vous remettre mon rapport
(le mémoire). Je vous prie de le prendre en grande considération. Son
Honnêteté, sa franchise, m'ont forcé de lui ouvrir mon cœur. Salut et respect , Toussaint louverture. .
d'hui malheureux , ruiné, déshonoré et victime de mes services ; que
votre sensibilité touche à ma position, fous êtes trop grand de sentiment et trop juste , pour ne pas prononcer sur mon sort. Je charge
le général Cafarelli, votre aide de camp, de vous remettre mon rapport
(le mémoire). Je vous prie de le prendre en grande considération. Son
Honnêteté, sa franchise, m'ont forcé de lui ouvrir mon cœur. Salut et respect , Toussaint louverture. . Au cachot du fort de Joux , ce 7 vendémiaire an XI (29 septembre). Général et Premier Consul , Je vous prie , au nom de Dieu , au nom de l'humanité, de jeter un
coup-d'œil favorable sur ma réclamation, sur ma position et ma famille ;
employez donc votre grand génie sur ma conduite et la manière dont
j'ai servi ma patrie, sur tous les dangers que j'ai courus en faisant mon
devoir. J'ai servi ma patrie avec fidélité et probité .- je l'ai servie avec
zèle et courage; et j'ai été dévoué à mon gouvernement. J'ai sacrifié
mon sang et une partie de ce que je possédais pour la servir, et malgré
mes efforts, tous mes travaux ont été en vain. Vous me permettrez, Premier Consul, de vous dire avec tout le respect et la soumission que je vous dois, que le gouvernement a été trompé entièrement sur le compte de Toussaint Louverture , sur un de ses
plus zélés et courageux serviteurs à Saint-Domingue. J'ai travaillé
longtemps pour acquérir l'honneur et la gloire de mon gouvernement
et pour attirer l'estime de mes concitoyens, et je suis aujourd'hui couronné d'épines et de l'ingratitude la plus marquée, pour récompense*
Je ne désavoue pas les fautes que j'ai pu faire et je vous en fais mes
excuses. Mais , ces fautes ne valent pas le quart de la punition que j'ai
reçue, ni les traitemens que j'ai essuyés. Premier Consul, il est malheureux pour moi de n'être pas connu de
vous-, si vous m'aviez connu à fond, pendant que j'étais à Saint-Domingue, vous in auriez rendu plus de justice; mon intérieur est bon."
Je ne suis pas instruit, je suis ignorant ; mais mon père qui est aveugle
maintenant, m'a montré le chemin de la vertu el de la probité, et je
suis très-fort de ma conscience à cet égard, et si je n'avais pas eu l'honneur d'être dévoué à mon gouvernement, je ne serais pas ici, et c'est
une vérité! Je suis malheureux, misérable et victime de tous mes services. J'ai
été toute ma vie eu activité de service , et depuis la révolution du [1802] CHAPITRE VI. 219 10 août 1792, je suis de même consécutivement au service de ma patrie. Aujourd'hui je suis renfermé sansne pouvoir rien faire , couvert
de chagrin ; ma santé est altérée. J'ai réclamé auprès de vous ma liberté pour pouvoir travailler, gagner ma vie et nourrir ma malheureuse
famille. Je réclame votre grandeur, votre génie pour prononcer sur
mon sort ; que voire cœur soit attendri et touché sur ma position et
mes malheurs.
août 1792, je suis de même consécutivement au service de ma patrie. Aujourd'hui je suis renfermé sansne pouvoir rien faire , couvert
de chagrin ; ma santé est altérée. J'ai réclamé auprès de vous ma liberté pour pouvoir travailler, gagner ma vie et nourrir ma malheureuse
famille. Je réclame votre grandeur, votre génie pour prononcer sur
mon sort ; que voire cœur soit attendri et touché sur ma position et
mes malheurs. Je vous salue avec un profond respect , Toussaint Louverture. Ces lettres ne produisirent aucun effet. Lorsque la population noire était condamnée , dans la pensée du Premier Consul , à subir de nouveau les ignominies de l'esclavage , pouvait-il avoir aucun égard aux sollicitations
douloureuses du Premier des Noirs? Il ne prévoyait pas alors qu'un jour arriverait où d'autres chefs d'État, non moins inflexibles dans leurs rigueurs , le condamneraient à une longue agonie sur un
rocher brûlant , en face de cette Afrique dont les enfans
infortunés étaient comptés parmi le bétail ; que ces chefs,
eux aussi, auraient l'inhumanité de séparer un fils de son
père ! Qui n'a pas été ému, au récit d'O'méara sur la joie
qu'éprouva le prisonnier de Sainte-Hélène à la vue du buste
de son enfant? Si le marbre a occasionné de telles sensations dans son cœur paternel , la présence de cet enfant
lui-même n'aurait-elle pas compensé la dure nécessité
dictée par la politique ? Est-ce donc à dire qu'im noir ne
doit pas souffrir autant qu'un blanc , de la violente séparation d'un enfant, d'une femme qu'il aime Nous nous garderons bien d'accueillir tous les bruits
qui ont circulé relativement à la mort de T. Louverture
au cachot de Joux ; mais il est positif que son emprisonnement prolongé dans ce lieu devait nécessairement in- ±20 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D* HAÏTI. fluer sur son existence , et l'abréger plus tôt que n'eût fait
la nature s'il avait été détenu ailleurs , sous une température moins humide , moins exposée au froid rigoureux
qu'il ressentit sur le Jura. Une lettre du chef de bataillon Gazagnaire, du 69e régiment en garnison au fort de Joux , en date du 5 décembre , faisait savoir au ministre de la marine : « que
«f T. Louverture était toujours inquiet sur son sort; qu'il
« se plaignait, comme à l'ordinaire, de maux de tête et
« de douleurs aux jambes ; qu'il se médicamentait luis' même , etc. » Ce rapport aurait dû éclairer le gouvernement français , et le porter à ordonner sa translation dans un autre
lieu, dans le midi de la France, par exemple. On avait eu
ces égards pour Rigaud, en le transférant avec sa famille,
de Poitiers à Montpellier : on pouvait, on devait agir de
même envers Toussaint Louverture ; et en le laissant sur
le Jura, c'est qu'on voulait que sa détention fût plus horrible, sinon qu'il y mourût l, — de même qu'en assignant,
à Sainte-Hélène , le lieu le moins sain de cette île pour
être habité par l'homme qui avait fait trembler l'Europe,
on voulait aussi que son existence fût abrégée2.
avec sa famille,
de Poitiers à Montpellier : on pouvait, on devait agir de
même envers Toussaint Louverture ; et en le laissant sur
le Jura, c'est qu'on voulait que sa détention fût plus horrible, sinon qu'il y mourût l, — de même qu'en assignant,
à Sainte-Hélène , le lieu le moins sain de cette île pour
être habité par l'homme qui avait fait trembler l'Europe,
on voulait aussi que son existence fût abrégée2. 1 Nous avons sous les yeux une brochure publiée à Paris, en 1810, par des
colons de Saint-Domingue, intitulée Cri des colons, en réfutation de l'ouvrage
de H. Grégoire sur la Lillérature des Nègres. Voici ce qu'ils disent de T. Louverture : « Nous nous croyons en droit de prononcer et de dire, que si les Français
« lui eussent rendu la justice qu'il méritait, il devait être enchaîné vivant à
« un poteau, exposé dans une voierie, pour que les corbeaux et les vautours,
« chargés de la vengeance des colons, vinssent dévorer chaque jour, non pas le
« cœur, car il n'en eut jamais, mais le foie renaissant de ce nouveau Pro-
« méthée, » Page 243. O colons de Saint-Domingue , « Tantôt il lait un vent furieux mêlé de brouillard (à Longwood) qui
« m'enfle le visage lorsque je sors , tantôt un soleil qui me brûle le cerveau [1802] CHAPITRE Vf. ï±i C'est à peu près dans le temps où Gazagnaire faisait
savoir le triste état du malheureux prisonnier, alors qu'il
avait le plus besoin de l'assistance du fidèle compagnon
de sa captivité, que le gouvernement français donna
l'ordre d'enlever du fort de Joux son domestique , Mars
Plaisir i . Ce fut une poignante douleur pour T. Louverture qui , malade et souffrant, avait du moins la consolation de causer dans l'intimité avec un homme de son payss
avec un frère de sa race : il l'embrassa , en le chargeant
de transmettre ses derniers adieux à sa famille, en le remerciant de ses services et de son dévouement. Cet homme, qui n'était coupable que d'un attachement
sans bornes à son maître , à son ancien chef, fut chargé
de chaînes et conduit de brigade en brigade jusqu'àNantes,
où il fut mis en prison et an secret. Il y resta plusieurs
mois avant d'être mis en liberté dans cette ville , mais
placé sous la surveillance de la police. Un écrivain français , Antoine Métrai , qui a publié en
\ 825 une Histoire de l'expédition des Français à Saint- « faute d'ombre. Ils continuent exprès de me faire habiter la plus mauvaise
« partie de Vile. Lorsque j'étais aux Briars, j'avais du moins l'avantage d'une
« promenade ombragée et d'un climat doux ; mais ici, on arrivera plus vite
« au but qu'on se propose (O'méara.)
police. Un écrivain français , Antoine Métrai , qui a publié en
\ 825 une Histoire de l'expédition des Français à Saint- « faute d'ombre. Ils continuent exprès de me faire habiter la plus mauvaise
« partie de Vile. Lorsque j'étais aux Briars, j'avais du moins l'avantage d'une
« promenade ombragée et d'un climat doux ; mais ici, on arrivera plus vite
« au but qu'on se propose (O'méara.) ' .Chaque jour il (le gouverneur) imagine de nouveaux moyens de me tourci menter, de m'insuller et de me faire souffrir de nouvelles privations. Il veut
« abréger ma vie en m'irritant tous les jours. D'après ses dernières restric-
« lions, il ne m'est pas permis de parler à ceux que je rencontre. Cette liberté
< n'est même pas refusée aux criminels condamnés à mort. On peut tenir un
« homme enchaîné, renfermé dans un cachot, au pain et à l'eau, mais on ne
« lui refuse pas la liberté déparier Moi, j'ai été condamné sans être en-
« tendu et sans Jugement, au mépris de toutes les lois divines et humaines ;
« on me retient prisonnier séparé de ma femme et de mon fils (O'méara,
Napoléon dans l'exil.) Qui peut lire de telles choses sans plaindre le sort du prisonnier, de l'époux
et du père, sans y compatir sincèrement, çans éprouver de l'indignation ? 222 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Domingue, rapporte, sur le récit à lui fait par le capitaine
Colomier, qui se trouvait à Pontarlier pour la remonte
de l'artillerie : — que T. Louverture recevait d'abord cinq
francs par jour pour pourvoir à sa subsistance et à tous
ses besoins, et que par ordre du gouvernement cette allocation, déjà bien faible, fut réduite à trois francs; qu'après l'enlèvement de son domestique , le prisonnier n'eut
plus la faculté de sortir du cachot pour se promener dans
les cours de la prison ; qu'il était privé de boire du café
auquel il était habitué, comme tous les habitans des Antilles ; que le gouverneur du fort de Joux , dont le nom
n'est pas cité , fit un premier voyage à Neufchâtel , en
Suisse, en chargeant Colomier de le remplacer durant cette
absence, et lui confiant les clés des cachots : ce qui donna
à ce dernier l'occasion de voir T. Louverture, de lui parler, de lui procurer du café, de s'assurer qu'il n'avait pour
toute batterie de cuisine qu'un vase de fonte, dans lequel
il préparait lui-même un peu d'aliment farineux ; que le
gouverneur du fort fît un second voyage à Neufchâtel, en
laissant encore Colomier chargé de son poste ; que cette
fois il lui dit d'un air inquiet , quil ne lui remettait pas
les clés des cachots , parce que les prisonniers n'avaient
besoin de rien ; qu'il revint après une absence de quatre
jours, qu'alors Toussaint n'était plus et qu'il le savait;
« que l'on voyait Toussaint sans vie, assis à côté d'une
« cheminée, ayant les deux mains sur ses jambes éten-
« dues , et la tête penchée du côté droit. On remarquait
« dans ses traits les traces de la mort , arrivée par suite
« d'une douleur dévorante ; mais l'attitude seule de son
« corps accusait le coupable et indiquait le crime. Le ca-
« pitaine (Colomier) et le maire du pays refusèrent de
« rendre par écrit témoignage de la mort de Toussaint
vie, assis à côté d'une
« cheminée, ayant les deux mains sur ses jambes éten-
« dues , et la tête penchée du côté droit. On remarquait
« dans ses traits les traces de la mort , arrivée par suite
« d'une douleur dévorante ; mais l'attitude seule de son
« corps accusait le coupable et indiquait le crime. Le ca-
« pitaine (Colomier) et le maire du pays refusèrent de
« rendre par écrit témoignage de la mort de Toussaint [1802] CHAPITRE VI. 225 « survenue autrement que par la faim. Ils restèrent ainsi
« étrangers à l'attentat. Après ce refus , le gouverneur
« supposa quelque mal violent. Il fît appeler des chirur-
« giens pour ouvrir le cerveau ; et dans l'acte de décès, on
« inscrivit qu'il avait été frappé d'apoplexie séreuse, ma -
i ladie prompte, mais obscure dans ses traces * . » Tel est le récit d'un témoin oculaire des faits , au dire
de l'écrivain que nous citons. Mais il ajoute : « Le crime
« que nulle part on ne peut cacher, fut connu dans les
« deux mondes. Seulement on ignorait de quelle manière
« il avait été exécuté; les uns attribuèrent cette mort au
« poison, les autres à la corde, d'autres au froid : lèpeu-
« pie , dont la voix égale celle de la divinité (et qui sou-
« vent aussi est d'une crédulité pitoyable), ne la crut point
« naturelle. » Enfin , cet écrivain fait cette réflexion :
« Quoi qu'il en soit , Toussaint devait finir par périr sous
« les neiges du Jura, non moins mortelles pour lui, que la
« faim, le fer ou le poison. » A. Métrai termine ainsi par où il devait commencer ;
car, à moins de vouloir lire avec les yeux de la prévention
le récit qu'il a donné dans son livre, quel lecteur judicieux
peut se dire convaincu de l'existence d'un crime dans la
mort de T. Louverture ainsi relatée? Il ressort de tout ce
qu'aurait dit Colomier, que rien n'est bien prouvé à la
charge d'une intention coupable de la part du gouverneur
du fort de Joux. Et nous observons que , s'il est vrai qu'il
pût ainsi s'absenter de son poste, déléguer ses fonctions à
un capitaine de cavalerie qui n'était à Pontarlier que i Pages 201 à 208 de l'édition de 1825 ; Paris, chez Fanjat aîné , libraireéditeur. Le gouverneur ou commandant du fort de Joux se nommait Baille : c'était
un chef de bataillon. 224 ÉTUDES SUR L'iHSTOIRE D'HAÏTI. pour la remonte de L'artillerie , — en s'absentant la seconde fois , ce ne serait pas la clé du seul cachot où était
renfermé T. Louverture qu'il aurait emportée avec lui ou
soustraite à Colomier ; mais bien les clés des cachots où
se trouvaient d'autres prisonniers, lesquels auraient été,
dans ce cas, également privés de toute nourriture pendant
ces quatre jours. Pourquoi n'y eut-il pas alors d'autres
victimes parmi ces prisonniers ? Il faudrait donc admettre, pour trouver coupable ce gouverneur, qu'il aurait eu
la précaution de pourvoir les autres prisonniers des alimens dont ils auraient besoin pour le temps de son absence.
soustraite à Colomier ; mais bien les clés des cachots où
se trouvaient d'autres prisonniers, lesquels auraient été,
dans ce cas, également privés de toute nourriture pendant
ces quatre jours. Pourquoi n'y eut-il pas alors d'autres
victimes parmi ces prisonniers ? Il faudrait donc admettre, pour trouver coupable ce gouverneur, qu'il aurait eu
la précaution de pourvoir les autres prisonniers des alimens dont ils auraient besoin pour le temps de son absence. De tels faits ne se supposent pas : il faut des preuves ,
autres que les simples inductions dont s'agit. Est-ce à dire que T. Louverture ne pouvait pas être
frappé d'apoplexie à son âge ? Étant né , a-t-on dit , en
mai 1 743 , il est mort le 7 floréal an XI (27 avril 4803) ;
il avait donc près de 60 ans révolus. Ne remarque-t-on
pas en Europe, que beaucoup d'individus meurent ainsi
ou d'autres maladies, dans le cours de l'hiver ou à sa fin,
lorsqu'ils sont parvenus à un âge avancé ? On conçoit
d'ailleurs ce qu'a dû exercer sur sa constitution l'influence
d'une saison aussi rigoureuse, alors que dans ce triste réduit il n'avait pas de quoi pourvoir au chauffage de son
cachot ; ce que le chagrin a dû occasionner sur son âme,
brisée par la perte de la position suprême où il était parvenu, surtout par la violente séparation opérée entre lui et
sa famille qu'il aimait, dont il ignorait le sort, par l'enlèvement de son domestique. Quelle qu'ait été la force d'âme
qu'il avait toujours montrée au temps de sa prospérité, en
reconnaissant combien ses services avaient été méconnus,
que tout ce qu'il avait fait pour les colons français , les [1802] CHAPITRE Vf. 2f& émigrés et ta France , n'avait abouti qu'à l'amener dans
un cachot humide, à deux mille lieues de son pays qu'il
avait rendu florissant, dans leur intérêt, il a pu se laisser
aller à l'abattement, au dégoût de la vie : de là sa mort
'prématurée , car il eût pu vivre plus longtemps sous un
autre ciel, dans une autre atmosphère ' . A notre avis, Toussaint Louverture n'a pas été frappé
seulement par la main des hommes ; il l'a été surtout par
la main de cette Providence divine dont il avait si souvent méconnu les saintes lois. En dotant l'homme de la raison , en lui laissant son
libre arbitre pour se diriger dans sa conduite , elle lui a
donné en même temps la conscience pour l'avertir qu'il
ne doit pas se laisser maîtriser par les mauvaises passions
de sa nature, tandis que cette nature en renferme de si
belles, de si nobles : en faisant ainsi un usage raisonné de
ses facultés , le mérite lui reste s'il suit les voies tracées
par Dieu , ou il encourt sa punition en les abandonnant. Tel a été le sort de Toussaint Louverture, dicté par la
Providence elle-même. Elle a voulu qu'il expiât dans un
cachot tous les torts qu'il avait eus , tous les crimes
qu'il avait commis dans sa toute-puissance , pour l'offrir
en exemple à ses contemporains , à la postérité. Dans sa
sagesse infinie, elle se plaît quelquefois à permettre que
l'orgueil humain se développe dans une grande situation
qu'entourent toutes les joies, toutes les satisfactions,
de Toussaint Louverture, dicté par la
Providence elle-même. Elle a voulu qu'il expiât dans un
cachot tous les torts qu'il avait eus , tous les crimes
qu'il avait commis dans sa toute-puissance , pour l'offrir
en exemple à ses contemporains , à la postérité. Dans sa
sagesse infinie, elle se plaît quelquefois à permettre que
l'orgueil humain se développe dans une grande situation
qu'entourent toutes les joies, toutes les satisfactions, i Le Premier des Noirs a été enferré au village de Saint Pierre, situé au pied
du fort de Joux, comme le plus obscur prisonnier ! Nous connaissons, à Paris,
un anatomiste qui nous a dit avoir fait de vaines recherches pour savoir le
lieu de son inhumation. T. v. J5 1>2G ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. \ outes les prospérités mondaines, afin de l'humilier ensuite
en le précipitant du faîte des honneurs où il était parvenu.
Elle n'agit ainsi que pour l'instruction des peuples, que
pour apprendre surtout à leurs chefs, qu'il est de leur devoir de conformer leurs actions aux principes de la morale
qu'elle a gravés dans tous les cœurs, aux préceptes de la
religion qu'elle a révélée au monde ; que c'est en vain
qu'ils espèrent échapper à la sévérité de sa justice, s'ils
ont foulé aux pieds les sentimens qu'ils sont tenus d'entretenir pour leurs semblables. Qu'on ne vienne pas nous reprocher ici de soutenir
une thèse de théologie, à propos des humbles Etudes que
nous faisons sur l'histoire de notre pays. Si nous reconnaissons la faiblesse de notre esprit, nous croyons aussi
qu'il est de notre devoir de faire ressortir, autant qu'il
dépend de nous, de toutes les questions que nous traitons,
tout ce qui tend à moraliser la solution que nous en tirons. Il faut une conscience à l'histoire pour quelle mérite ce nom, a dit un grand écrivain *. Quelque médiocre que soit l'œuvre que nous avons entreprise, nous pensons donc qu'il faut en déduire toutes les vérités morales
qui s'offrent successivement dans ce travail. Jetons un coup d'œil rétrospectif sur la carrière qu'a
parcourue Toussaint Louverture,afin d'examiner s'il a observé les préceptes de morale et de religion dont il faisait
constamment un si grand étalage aux yeux de la multitude, pour mieux la dominer et assurer le succès de ses
vues contre ses adversaires. Cet homme que la nature avait doué de talens incontestables, d'un vrai génie, que les circonstances du temps ont • Lamartine. [1802] CHAPITRE VI. 227 si bien favorisé, a-t-il réellement suivi les meilleures voies
pour parvenir à la haute position qu'il occupait dans son
pays? Nous disons que non ; car à nos yeux, le succès ne suffit pas pour légitimer la marche d'un homme vers le pouvoir suprême ; il ne saurait justifier les moyens qu'emploie un tel homme , s'ils sont visiblement en désaccord
avec les principes de la morale. Nous considérons celleci bien au-dessus de ce que le vulgaire considère comme
la politique. Nous l'avons déjà dit, d'après des esprits
éminens : La base de la politique ou art social doit être
l'honnête et le juste; et cet art, par cette définition même,
doit consister en préceptes , en pratiques dont la source
est la morale. Tout ce qui est contraire à l'honnête et au
juste est une violation de la morale; et quel que soit le
succès que l'on obtient, ce succès est impur. On a réussi,
il est vrai ; mais on ne s'est pas conformé à la loi du
devoir, on l'a violée , et tôt ou tard on subit la peine encourue pour un tel oubli de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes.
doit consister en préceptes , en pratiques dont la source
est la morale. Tout ce qui est contraire à l'honnête et au
juste est une violation de la morale; et quel que soit le
succès que l'on obtient, ce succès est impur. On a réussi,
il est vrai ; mais on ne s'est pas conformé à la loi du
devoir, on l'a violée , et tôt ou tard on subit la peine encourue pour un tel oubli de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes. Appliquons ces principes à la vie politique de Toussaint
Louverture. La condition malheureuse où il naquit, — celle de l'esclavage imposé à la race noire par la race blanche, —
comporte avec elle des vices pour ainsi dire naturels :
parmi eux, la dissimulation tient le premier rang, à raison de la sujétion de l'esclave envers son maître. Toussaint Louverture apprit à lire et à écrire de son parrain,
Pierre Baptiste, un noir duHaut-du-Cap, qui, lui, avait
été élevé à l'école des Jésuites établis anciennement au
Cap. « Pierre Baptiste lui enseigna ce qu'il avait appris à
« l'école de ces missionnaires qui, en prêchant la morale ±28 études sot l'histoire d'iiaïti. « d'une religion divine, éclairaient eragrandissaient l'es-
(f prit humain dans les diverses contrées qu'ils ont par-
« courues '. » Il paraît que le néophyte adopta en même temps ce
qu'on a toujours reproché aux Jésuites : — une hypocrisie consommée, qui affecte les dehors de la religion, de
la dévotion, afin de mieux cacher ses vues. Qui mieux que
Toussaint Louverture réunit la dissimulation et l'hypocrisie ? Ces vices étaient sans doute l'effet de sa condition
antérieure à la révolution et de son éducation ; il n'est pas
moins vrai qu'il se distingua sous ce rapport. La révolution éclate à Saint-Domingue , et c'est à cet
homme, âgé alors de 48 ans, sachant lire et écrire, quoique imparfaitement , possédant déjà une expérience acquise par l'attention que son esprit méditatif donnait aux
conversations journalières des nobles contre-révolutionnaires entre eux , sous le toit de ses maîtres ; c'est à lui
qu'ils s'adressent pour remuer les ateliers d'esclaves
dans des vues de contre - révolution. Alors commence
son éducation politique. Inutile de répéter ici ce que
nous avons successivement relaté de lui dans tout le cours
de sa carrière, et que nous avons résumé, en présentant
ses antécédens dans notre 4e livre. On a vu aussi, dans le
5e, comment il a donné suite à toutes ses idées antérieures, pour réaliser le plan des contre-révolutionnaires dont
il fut le premier agent. C'est à ce plan , exécuté avec une audace et une résolution peu communes , qu'on doit attribuer son renversement du pouvoir. Il est évident que l'organisation politique de son gouvernement et surtout l'abus qu'il fit de sa
puissante autorité , étaient trop contraires aux intérêts I Notes diverses sur la vie de Tou«aiht Louverture, par son (ils ïsaac. [1802] CHAPITRE VI. 229 réels de la race noire pour ne pas susciter d'invincibles
répugnances à ses frères : son propre neveu Moïse fut celui qui osa en manifester le plus ; il périt. D'un autre côté,
cette organisation, et non pas l'abus de son autorité, était
trop contraire à la souveraineté de la France sur sa colonie, pour ne pas attirer sur sa tête la foudre que lui lança
le gouvernement consulaire, dans les circonstances les
plus favorables. Sans appui du côté de la race noire qu'il
avait violentée, il devait succomber dans cette lutte.
propre neveu Moïse fut celui qui osa en manifester le plus ; il périt. D'un autre côté,
cette organisation, et non pas l'abus de son autorité, était
trop contraire à la souveraineté de la France sur sa colonie, pour ne pas attirer sur sa tête la foudre que lui lança
le gouvernement consulaire, dans les circonstances les
plus favorables. Sans appui du côté de la race noire qu'il
avait violentée, il devait succomber dans cette lutte. Nous avons déjà reconnu tous les vices et toutes les qualités qui distinguaient Toussaint Louverture. Ses vices ont
été : la dissimulation, l'hypocrisie, l'astuce, la fourberie,
le machiavélisme, la vanité, l'orgueil, la méfiance, 1 egoïsme. Ses qualités furent : l'audace, l'énergie, la résolution, la fermeté, la prudence, l'intégrité dans le maniement des deniers publics, une grande intelligence des
choses, l'amour de l'ordre, une activité prodigieuse, une
ambition insatiable qui fut à la hauteur de son génie. Avec
une telle nature, favorisé comme il l'a été par la politique
réactionnaire du gouvernement français, il était impossible que dans les circonstances où il se trouva, il ne réussît pas dans toutes ses vues personnelles. Mais , malheureusement pour sa gloire , il joignit à tous ses vices , à
toutes ses qualités, un cœur de bronzepour quiconque contrariait ses desseins. En se montrant inexorable, il fît ressortir surtout les vices de son caractère ; car les hommes
ne les pardonnent point dans ceux qui les gouvernent et
qui se prévalent de leur autorité pour assouvir leurs pas~
sions, tandis qu'ils ont droit de compter sur les qualités,
sur les vertus de quiconque devient chef. Aussi, l'opinion
qui fait la force réelle des gouvernemens, manqua-t-elle
à Toussaint Louverture dans le moment où il en avait le 250 ÉTUDES SUR L'iïISTOIRE d' HAÏTI. plus besoin : il n'avait pas même celle de la portion de
l'armée qui combattit avec lui. Toutefois, si nous avons reconnu les fautes qu'il commit, les torts qu'il eut ; si nous avons dû flétrir ses crimes,
reconnaissons aussi ce que son passage au pouvoir a laissé
de bien et de remarquable dans son pays. Les peuples ne
sont-ils pas réduits à accepter presque toujours leurs gouvernans, 'comme un composé de bien et de mal ? Où trouver un seul homme parfait ? Toussaint Louverture a légué à son pays une organisation militaire et un système d'administration civile, financière et judiciaire, qui, à quelque chose près, ont dû
être conservés par les divers gouvernemens qui y ont
succédé au sien , depuis son indépendance de la France. Dans sa constitution, dans les lois qui en ont été la
conséquence, dans la division administrative du territoire,
ils ont également puisé des principes de vigueur pour diriger la force nationale. Sans doute, toutes ces institutions dérivaient de celles
de la France, mais il les appliqua avec intelligence. Comme homme éclairé , il fit sentir à ses frères que ,
quoiqu'ils descendent des Africains et doivent s'honorer
de cette origine , ils doivent aussi s'affranchir de toutes
leurs grossières superstitions , notamment du Vaudoux ,
parce que, si elles existent en Afrique, plongée dans une
profonde ignorance, ce n'est pas une raison pour adopter
de telles croyances qui dégradent l'homme et l'abrutissent,
et qui ne peuvent que le faire mépriser. En faisant prévaloir sur ces ridicules croyances le culte du vrai Dieu , en
honorant la religion chrétienne que, malheureusement,
il n'observait pas assez lui-même, il leur a indiqué néan-
ières superstitions , notamment du Vaudoux ,
parce que, si elles existent en Afrique, plongée dans une
profonde ignorance, ce n'est pas une raison pour adopter
de telles croyances qui dégradent l'homme et l'abrutissent,
et qui ne peuvent que le faire mépriser. En faisant prévaloir sur ces ridicules croyances le culte du vrai Dieu , en
honorant la religion chrétienne que, malheureusement,
il n'observait pas assez lui-même, il leur a indiqué néan- [1802] CHAPITRE VI. 251 moins que c'est par elle qu'ils pourront parvenir à un étatsocial en rapport avec la civilisation des nations de l'ancien monde. En contraignant ses frères au travail , par des mesures d'une trop grande sévérité, il a voulu leur apprendre
encore que cette obligation imposée à l'homme par ses
besoins, est l'un des moyens et le plus essentiel, de prospérité, de stabilité, d'ordre et de liberté , que les peuples
doivent pratiquer pour ne pas croupir dans la barbarie.
Ses mesures à cet égard ont encouru de vifs reproches de
notre part : nous les maintenons, tout en reconnaissant
que ses torts peuvent être atténués , en considération de
l'influence que son âge a pu exercer sur ses idées, de l'influence de l'éducation despotique qu'il avait reçue dans le
Nord où il prit naissance, et surtout de l'état de démoralisation où se trouvait alors la population laborieuse, par
suite des révolutions, des agitations incessantes, de l'habitude vicieuse qu'elle avait contractée pour le brigandage. Le despotisme qui ne se modère point lui-même , afin
de ne pas dégénérer en tyrannie, arrive presque toujours
à un résultat contraire à ses meilleures intentions en faveur des hommes qu'il gouverne. L'énergie et la rigueur
qu'il emploie dans ses procédés, en lui aliénant les cœurs,
sapent ses institutions par leurs bases et produisent souvent une réaction désastreuse. Il faut sans doute être
ferme dans l'exercice de tout pouvoir, de toute autorité ;
mais il faut aussi de la modération pour en assurer la
durée. N'oublions pas à ce sujet , pour expliquer, et non pas
justifier, pas même excuser les actes cruels de la domination de Toussaint Louverture, ce qu'a dû exercer sur ses ÉTUDES SUR l'iIIETOIKE d'hAÏTI. idées, l'exemple tracé aux révolutionnaires de Saint-Domingue par ceux qui dirigèrent la révolution française
dans la funeste et horrible période de la Terreur.Avec cet
esprit d'imitation qu'il montra ensuite, en se modelant à
certains égards sur la personne du Premier Consul , —
tant les colons lui avaient persuadé qu'il était le Bonaparte de Saint-Domingue, — il est permis de croire qu'il
s'était imaginé aussi, qu'il fallait adopter le système cruel
des Terroristes, pour vaincre toutes les résistances et ramener l'ordre et la tranquillité dans la colonie. S'il a réuni
ces idées à celles que lui fournissait son caractère naturellement absolu , il n'est pas étonnant qu'il ait abusé de
son pouvoir.
ul , —
tant les colons lui avaient persuadé qu'il était le Bonaparte de Saint-Domingue, — il est permis de croire qu'il
s'était imaginé aussi, qu'il fallait adopter le système cruel
des Terroristes, pour vaincre toutes les résistances et ramener l'ordre et la tranquillité dans la colonie. S'il a réuni
ces idées à celles que lui fournissait son caractère naturellement absolu , il n'est pas étonnant qu'il ait abusé de
son pouvoir. Enfin, la guerre qu'il fit aux Français, par un sentiment
d'orgueil et pour conserver surtout sa position , servit
d'exemple aux hommes de sa race pour entreprendre celle
qui les délivra de leur joug : en cela, il rendit un immense
service à son pays. Même en devenant victime de la tâche
qu'il avait entreprise de reconstituer l'ancien ordre colonial, il le servit; car, s'il fut sacrifié par la France , l'injustice qu'elle commit envers lui, eu égard à ce qu'il avait
accompli pour elle et ses colons, son agonie, sa triste fin,
contribuèrent à éclairer ses frères sur la conduite qu'ils
avaient à tenir. Désormais, ils savaient qu'ils ne pouvaient
plus compter sur les sentimens de cette métropole, qu'une
lutte à mort était ouverte contre eux , et que pour conserver leur liberté, il fallait de toute nécessité s'affranchir
complètement de sa domination. Respectons donc, par toutes ces considérations, le jugement de la Providence dans la chute de Toussaint Louverture. Mais, comme hommes sujets aux faiblesses et aux
erreurs de notre nature, soyons généreux envers sa mé- [1802] CHAPITRE VI. 2Ô5 moire, oublions tous les torts de celui qui brilla d'un vif
éclat dans notre pays , qui y jeta des semences de bien à
côté du mal, et qui contribua puissamment, par ses talens et son génie, à relever la race noire de la condamnation injuste portée contre elle , par la race blanche intéressée à la mésestimer. Après la mort de Toussaint Louverture, sa famille fut
transférée de Bayonne à Agen, au mois d'août 1805. Elle
continua de recevoir une pension du gouvernement français. Le 8 janvier 1804, le jeune Saint- Jean mourut à
Agen : cet enfant de 13 ans avait conçu un vif chagrin
de la fin déplorable de son père. Dans la même année , Madame Louverture obtint du gouvernement que
Placide vînt résider auprès d'elle. Cette dame mourut
en 1846, à l'âge de 67 ans. Ses vertus la rendirent
toujours respectable, en France comme à Saint-Domingue. C'est à Agen que vinrent aussi résider André Rigaud
et sa famille, après qu'il eut été retiré du fort de Joux, par
la protection de Louis Bonaparte. Il se fît un devoir de
témoigner toujours la plus vive sympathie à la famille de
son ancien rival. Cette famille, qui était jusque-là dans le département
du ministère delà marine et des colonies, passa, le 1er janvier 4807, dans celui de la police générale et fut soumise
à sa surveillance. Chancy avait eu le bonheur de s'évader d'Ajaccio , et
retourna dans son pays après son indépendance.
Joux, par
la protection de Louis Bonaparte. Il se fît un devoir de
témoigner toujours la plus vive sympathie à la famille de
son ancien rival. Cette famille, qui était jusque-là dans le département
du ministère delà marine et des colonies, passa, le 1er janvier 4807, dans celui de la police générale et fut soumise
à sa surveillance. Chancy avait eu le bonheur de s'évader d'Ajaccio , et
retourna dans son pays après son indépendance. Pendant que Toussaint Louverture approchait dans son
cachot du terme de son existence, le malheureux Pinchi254 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. nat , qui avait déjà subi un emprisonnement au Temple,
en 1801, était de nouveau jeté, le 9 mars 1803, dans la
prison de Sainte-Pélagie , par ordre du gouvernement.
Nous avons déjà dit comment ce mulâtre , distingué par
son esprit supérieur, par des services rendus à son pays,
fut successivement traîné de Sainte-Pélagie à la Conciergerie, et de la Conciergerie à Sainte-Pélagie , pour aboutir à la mort , sur un grabat , à l'infirmerie de la Force ,
autre prison de Paris. Cet événement arriva le 30 avril
1804, un an après le décès de Toussaint Louverture qui,
lui, rendit le dernier soupir sur la paille CHAPITRE VII. Invasion de la fièvre jaune et ses cruels effets. —Réunion du conseil colonial. — Senlimens libéraux du préfet colonial Benezech, sa mort. — Projets manifestés par les colons. — Conduite courageuse de H. Christophe. — Leclerc
maintient en vigueur les règiemensde T. Louverture sur la culture. — La
fièvre jaune dissout le conseil colonial. — Leclerc organise le gouvernement
colonial. —Mesures fiscales. — Défense faite aux notaires de passer des
actes de vente de moins de 50 carreaux de terre. — Mesures de police. —
Pendaisons, noyades et fusillades contre la population indigène. — Règlement
sur les délits et les peines. — Arrêté des Consuls défendant aux noirs et aux
mulâtres d'entrer en France. — Réflexions à ce sujet. — Règlement de Leclerc sur Tordre judiciaire et sur le culte catholique. — Arrivée de troupes
de France. — Leclerc ordonne le désarmement général des cultivateurs. — Vues secrètes des chefs de l'armée coloniale en y donnant leur concours. — Mouvemens insurrectionnels qu'il occasionne. — Noble conduite du général Devaux. — Révolte de Charles Bélair. — Révolte d'autres chefs de
bandes dans le Nord. — Pétion et Dessalines agissent contre eux. — Conférences entre ces deux chefs, leurs vues, leur entente. — Charles Kélair se
rend après la capture de sa femme. — Dessalines les dénonce et les envoie à
Leclerc. — Une commission militaire est formée pour les juger au Cap. —
Arrivée de nouvelles troupes de France.
occasionne. — Noble conduite du général Devaux. — Révolte de Charles Bélair. — Révolte d'autres chefs de
bandes dans le Nord. — Pétion et Dessalines agissent contre eux. — Conférences entre ces deux chefs, leurs vues, leur entente. — Charles Kélair se
rend après la capture de sa femme. — Dessalines les dénonce et les envoie à
Leclerc. — Une commission militaire est formée pour les juger au Cap. —
Arrivée de nouvelles troupes de France. Lorsqu'à la fin d'avril, Leclerc se décidait à traiter sérieusement de la soumission de Christophe et de T. Louverture, l'armée française avait déjà perdu 5000 hommes
dans les combats et en avait autant dans les hôpitaux,
blessés ou malades. Alors il n'en était arrivé de France
que 23 mille : c'était donc près de la moitié de cette force
hors de ligne. 256 ÉTUDES SUR l'hISTOME D HAÏTI. Dans le courant du mois de mai, la fièvre jaune fit invasion en même temps au Cap et au Port-au-Prince, où
se trouvaient réunis un plus grand nombre de troupes et
d'Européens venus avec elles dans la colonie. Les ravages
de cette peste furent tels dès le début, qu'on a vu, à tort
ou à raison, imputer à T. Louverture le plus grand espoir d'en profiter pour reprendre les armes. Au moment
où il était arrêté et déporté, l'épidémie enlevait les généraux Debelle et Hardy, une foule d'officiers et de soldats.
C'était dans les premiers jours dejuin, dans ce mois où la
chaleur devient intense dans le pays. On était réduit à ne
plus rendre les derniers honneurs aux militaires et aux
particuliers. « Des tomberaux, dit P. de Lacroix, fai-
« saientà minuit leurs rondes lugubres. Ils ramassaient,
« dans chaque rue, les morts qu'on mettait aux portes
« des maisons. » Il en était de même dans les hôpitaux
où les militaires étaient soignés. Dans le même temps, le capitaine-général Leclerc, débarrassé de T. Louverture, convoqua au Cap le conseil
colonial dont nous avons vu la formation par sa proclamation précitée du 25 avril, pour aviser aux moyens de
restauration des cultures principalement, pour l'aider
de ses conseils dans l'administration générale. Ce corps
fut présidé d'abord par le préfet colonial Benezech,
homme vertueux qui n'avait que des vues honnêtes et qui
eut la bonhomie de croire à la sincérité des déclarations
faites au corps législatif, au nom du gouvernement français ; il pensait qu'il ne s'agissait pas de rétablir l'esclavage à Saint-Domingue comme ailleurs. Mais, dès les
premières séances du conseil, les colons grands propriétaires, qui presque tous avaient été influens auprès de T.
Louverture, laissèrent percer leur vues pour seconder la
que des vues honnêtes et qui
eut la bonhomie de croire à la sincérité des déclarations
faites au corps législatif, au nom du gouvernement français ; il pensait qu'il ne s'agissait pas de rétablir l'esclavage à Saint-Domingue comme ailleurs. Mais, dès les
premières séances du conseil, les colons grands propriétaires, qui presque tous avaient été influens auprès de T.
Louverture, laissèrent percer leur vues pour seconder la [1802] CHAPITRE VII. 257 pensée intime du gouvernement. Benezech, et H.Christophe qui était membre du conseil, les combattirent et
réussirent à faire rejeter toutes autres propositions que
celle relative au maintien du fermage des habitations séquestrées, tel qu'il s'observait sous le régime de T. Louverture. Aussitôt l'adoption de cette mesure, Benezech
mourut, le 12 juin, de la fièvre jaune. L'intérim de sa préfecture fut donné à Deraime, souspréfet du département du Nord, qui hérita de ses fonctions, mais non pas des sentimens philantropiques qui
le distinguaient; et d'ailleurs, comment s'opposer aux
vues du gouvernement? Les colons, Belin de Villeneuve
en tête, donnèrent pleine carrière à leur désir de voir
rétablir promptement l'ancien régime colonial *. Dans
une séance du conseil, ils s'écrièrent tous : Point d'esclavage, point de colonies! Dans leur plan, cependant,
les anciens libres devaient jouir, disaient-ils, des mêmes
droits politiques que les blancs. C'était un leurre offert
aux députés noirs et jaunes du conseil, pour qu'ils aidassent, ainsi que leur classe, au rétablissement de l'esclavage. H. Christophe eut le courage de repousser ces propositions, en s'écriant à son tour : « Point de liberté, point
de colonies ! » ïl attaqua ensuite tout le plan des colons,
qui, voyant que la poire n'était pas mûre, eurent l'air de
le retirer. Il paraît que Christophe eut la franchise de
faire des observations à ce sujet à Leclerc, pour le prémunir contre les colons. On doit lui tenir compte de ce dévouement généreux ; car c'était s'exposer à une subite
déportation en France. 1 Belin de Villeneuve était propriétaire d'une grande sucrerie au Limbe :
peu avant la révolution, en 1777, il reçut des lettres de noblesse de Louis XVI,
pour avoir introduit des améliorations importantes dans la fabrication du sucre. 238 études sur l'histoire d'hàïti. Cette opposition porta Leclerc à prendre un mezzo-termine, en attendant qu'il pût mieux faire. Le 1er juillet,
il rendit un arrêté qui maintint, à peu de chose près, les
règlemens publiés par T. Louverture, notamment celui
du 12 octobre 1800. A ce sujet, nous lisons dans l'ouvrage
de Thibaudeau : « Quant à l'état des noirs, la guerre avait résolu le
« problème. Il était évident qu'on n'avait l'intention de
« leur laisser que la portion de leur liberté qu'on ne pour-
« rait plus leur reprendre. Les noirs n'étaient pas sous
« Leclerc plus malheureux que sous le sceptre de fer de
« Toussaint Louverture; mais ils obéissaient avec repues gnance à un chef qui n'était pas de leur couleur * . » Ils obéissaient avec autant de répugnance sous T. Louverture ; mais ce chef de leur couleur était dans une position telle , après ses succès contre Rigaud, que les noirs
étaient contraints d'obéir sous la verge et le bâton, aidés
de la féroce baïonnette.
pas sous
« Leclerc plus malheureux que sous le sceptre de fer de
« Toussaint Louverture; mais ils obéissaient avec repues gnance à un chef qui n'était pas de leur couleur * . » Ils obéissaient avec autant de répugnance sous T. Louverture ; mais ce chef de leur couleur était dans une position telle , après ses succès contre Rigaud, que les noirs
étaient contraints d'obéir sous la verge et le bâton, aidés
de la féroce baïonnette. Le développement de la fièvre jaune fut si grand, que
le conseil colonial perdit plusieurs de ses membres et fut
dissous par l'épidémie elle-même. Le commissaire de justice Desperoux était mort aussi le 5 juin 2. Des trois grands
fonctionnaires de la colonie, il ne restait que le capitainegénéral qui devait bientôt payer le même tribut au climat
des iintilles. En attendant, il fit remplacer en titre Benezech par Mongirault, qui était commissaire du gouvernement à Santo-Domingo, et Desperoux par Minuty, qui
remplissait les mêmes fonctions au Cap. « Tome 3, p. 335. * Le lendemain, Benezech déjà atteint de la maladie depuis six jours, écrivit
au ministre de la marine; il lui annonça la mort de Desperoux en prévoyant
la sienne avec un sang-froid étonnant : sa veuve et une de ses filles moururent
en mer, à leur reloua, par la même maladie. [1802] CHAPITRE VII. 239 On a vu dans notre 5e livre, que cette organisation du
pouvoir dans les colonies avait été adoptée en 1801, par
rapport à la Guadeloupe s . Le capitaine-général réunissait toutes les attributions
des anciens gouverneurs généraux, qui étaient fort étendues. Après avoir consulté le préfet colonial et le commissaire de justice, sans être astreint à suivre leurs avis, il
pouvait à volonté, suspendre l'exécution des lois et règlemens existans. Le préfet avait dans ses attributions l'administration
civile et la haute police intérieure, l'instruction publique,
les cultes, etc., de même que les anciens intendans. , Le commissaire de justice exerçait les anciennes attributions de ces derniers, relativement aux tribunaux et
à tout l'ordre judiciaire. Mais cette organisation avait été fixée dans la supposition d'un temps calme : il est clair que dans un temps de
guerre, le capitaine-général, général en chef de l'armée,
devait encore primer sur les deux autres fonctionnaires,
en absorbant leurs attributions. C'est ce qui arriva. Par un arrêté du 20 juin, le capitainegénéral, considérant que la colonie était encore en état de
siège par suite de la guerre à peine achevée, conféra cà
l'autorité militaire la plupart des attributions respectives
du préfet colonial et du commissaire de justice. Le gouvernement militaire fut ainsi institué sur une large
échelle. Il faut aussi reconnaître que dans les vues du rétablissement de l'esclavage , cette décision devenait une
nécessité de la situation.
du 20 juin, le capitainegénéral, considérant que la colonie était encore en état de
siège par suite de la guerre à peine achevée, conféra cà
l'autorité militaire la plupart des attributions respectives
du préfet colonial et du commissaire de justice. Le gouvernement militaire fut ainsi institué sur une large
échelle. Il faut aussi reconnaître que dans les vues du rétablissement de l'esclavage , cette décision devenait une
nécessité de la situation. Le conseil colonial étant dissous, le capitaine-général 1 Un arrêté consulaire, concernant l'administration de Saint Domingue, fut
rendu le 4 novembre 1801. 240 études sur l'histoire d'haiti. devenait sous un tel régime le législateur unique de la colonie. Le 21 juin, il rendit un arrêté qui divisa le territoire en deux parties : — celle de l'Ouest , comprenant
l'ancienne colonie française subdivisée en trois départemens : du Nord, de l'Ouest et du Sud, ayant pour chefslieux le Cap , le Port-au-Prince et les Cayes : — celle de
l'Est , comprenant l'ancienne colonie espagnole subdivisée en deux départemens : l'Ozama et le Cibao, chefslieux Santo-Domingo et Saint- Yague. Le département de
Louverture (Artibonite) se trouva ainsi supprimé. Les
quartiers, comme dans l'ancien régime, remplacèrent les
arrondissemens; les paroisses conservèrent leurs limites. Les quartiers et les paroisses furent commandés par des
officiers militaires , et dans chaque paroisse il y eut des
conseils de notables en place des administrations municipales. Chaque département eut un sous-préfet, sous
les ordres du préfet colonial qui nommait les membres des
conseils de notables : leurs attributions furent à peu près
celles qu'avaient les administrations municipales sous le
régime précédent. Le service des postes fut rétabli sur le
même pied, celui des ports également. Outre l'ordonnateur en chef venu de France, qui avait
pour attributions le casernement, la solde, l'entretien et
la nourriture des troupes, et le service des hôpitaux, le
capitaine-général confia encore au fameux Idlinger, l'administration des domaines et des revenus financiers qu'il
avait eue sous T. Louverture. Il modifia son arrêté du 5î
mars, en affranchissant de tous droits à l'importation les
navires français et les marchandises de toutes sortes
qu'ils apportaient de la métropole. Un nouveau tarif établit des droits à l'exportation sur tous les produits de la
colonie , pour tous les navires , nationaux ou étrangers- [1802] CHAPITRE VIÏ. 241 Six ports seulement furent ouverts au commerce : — le
Cap, le Port-au-Prince, Santo-Domingo, les Cayes, Jacmel et Jérémie1. L'importation, par tous les navires
quelconques, de bœufs, de mulets et de bois de construction, fut permise/nmc/je de droits dans les ports du Cap,
du Môle, du Port-au-Prince et de Jacmel. Les biens des émigrés et des absens, et ceux que T.
Louverture avait fait séquestrer, passèrent aux domaines
coloniaux ou nationaux.
le
Cap, le Port-au-Prince, Santo-Domingo, les Cayes, Jacmel et Jérémie1. L'importation, par tous les navires
quelconques, de bœufs, de mulets et de bois de construction, fut permise/nmc/je de droits dans les ports du Cap,
du Môle, du Port-au-Prince et de Jacmel. Les biens des émigrés et des absens, et ceux que T.
Louverture avait fait séquestrer, passèrent aux domaines
coloniaux ou nationaux. Le système des douanes dans les ports ouverts au
commerce extérieur fut maintenu comme dans le régime
précédent. Il est à remarquer que le département du Sud
était le plus florissant , non-seulement parce qu'il avait
été préservé des ravages de la guerre de trois mois, mais
par suite de l'ordre que Rigaud y avait établi ; car à l'arrivée de l'expédition , les Français y trouvèrent , dans les
magasins de l'État, plus de douze millions de valeurs en
denrées du pays2. C'est ainsi qu'on a vu le chiffre du numéraire existant dans les caisses du Sud, déclaré supérieur
à celui du Nord et de l'Artibonite, par T. Louverture luimême dans l'un de ses entretiens avec le général Cafarelli. On conçoit que la nouvelle du succès de l'expédition , 1 Les trois premiers ports furent ouverts au commerce national et étranger,
les trois derniers au commerce national seulement. Rochambeau ouvrit ensuite celui des Cayes aux deux commerces : il permit, en même temps, aux
étrangers d'exporter toutes sortes de denrées, tandis que Leclerc avait restreint
leurs exportations à quelques-unes seulement. 2 Pamphile de Lacroix, t. 2, p. 109. — Ces denrées provenaient, sans doute,
des biens de tous les proscrits du Sud; mais nous avons prouvé, dans notre
3" volume, que, sous l'administration de Bauvais et de Rigaud. une partie de
l'Ouest et du Sud était mieux cultivée que l'Artibonite et le Nord : le régime modéré qu'ils y établirent obtenait plus du noir cultivateur que le
despotisme brutal établi dans les autres département. Qu'on se rappelle les
cris de détresse poussés par Sonthonax ! t. v. i6 242 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. étant parvenue en France et aux États-Unis, dut faire affluer les navires de commerce dans les ports de la colonie.
Aussi l'abondance y régnait à cette époque, et ces navires
trouvaient des produits qu'ils exportaient avec avantage. Tout souriait donc à l'autorité du capitaine-général. Et
comme, dans son aveuglement et son engouement pour
les colons grands propriétaires, de même que dans l'intérêt de son aristocratie militaire , T. Louverture avait
tracé des précédens contraires aux intérêts des noirs
cultivateurs, Leclerc ne trouva rien de mieux à faire que
de les adopter, puisqu'il poursuivait le même but.
vaient des produits qu'ils exportaient avec avantage. Tout souriait donc à l'autorité du capitaine-général. Et
comme, dans son aveuglement et son engouement pour
les colons grands propriétaires, de même que dans l'intérêt de son aristocratie militaire , T. Louverture avait
tracé des précédens contraires aux intérêts des noirs
cultivateurs, Leclerc ne trouva rien de mieux à faire que
de les adopter, puisqu'il poursuivait le même but. Ainsi, après avoir proclamé son règlement de culture ,
en donnant une très-grande force d'action aux autorités
militaires et à la gendarmerie , Leclerc défendit aux notaires, ainsi que son prédécesseur, de passer des actes de
vente de moins de 50 carreaux de terre. C'était encore pour
empêcher que les cultivateurs ne devinssent petits propriétaires, et pour les contraindre à exploiter les grandes
habitations. Il y ajouta, en défendant à ceux d'une habitation , de se marier aux femmes d'une autre habitation
que celle où ils travaillaient. Se marier était le terme légal employé par respect pour les bonnes mœurs ; mais
comme généralement les rapports des deux sexes étaient
fondés sur le concubinage , les officiers militaires savaient
qu'en vertu de cet acte ; il fallait également les empêcher. Les passeports et les cartes de sûreté, adoptés par le
régime de fer de T. Louverture sur le modèle tracé par
le régime révolutionnaire de la France, vinrent ajouter à
ces mesures et les compléter. Aussi, quand la gendarmerie rencontrait des cultivateurs sur les grandes routes,
non munis de ces choses, elle, ne se faisait aucun scrupule [1802] CHAPITRE VII. 243 de les sabrer vigoureusement. Afin de donner une direction intelligente au service de cette gendarmerie , Leclerc
nomma le général Clauzel inspecteur de ce corps. Il eut
tort de placer à ce poste le brave Clauzel, et il méconnut
en cela le vœu de son armée ; car les soldats français y
avaient élu le général Brunet. Tant de mesures prises contre les cultivateurs devaient
inévitablement exciter un sourd mécontentement parmi
eux. Au moindre signe de leur indignation contre les nouveaux venus , en qui ils avaient tant espéré , on les arrêtait, on les hissait aux arbres dans les campagnes, ou aux
-potences que le capitaine-général fit dresser dans les villes
et bourgs; on les fusillait, on les noyait, à bord des bâtimens de guerre. Il faut ici rendre à César ce qui est à César, en disant
que Rochambeau eut l'honneur de cette initiative. Cette rage de destruction semblait être une vengeance
exercée en raison de la mortalité occasionnée par la fièvre
jaune : elle avait bientôt enlevé les généraux Clément,
Pambour, Tholozé, Ledoyen, l'adjudant-général Perrin,
le colonel du génie Maubert , sans compter d'autres officiers de moindre importance et les soldats * . Des
troupes arrivées en juin et au commencement du mois
d'août , ne tardèrent pas à alimenter le terrible fléau qui
les accablait. Le 29 juillet, le capitaine-général publia un règlement
portant classification des délits et des peines, en matière 1 Tholozé et Maubert moururent six jours après leur arrivée au Cap, à la
fin de juin. A cette époque, Desfourneaux fut renvoyé en France après avoir
été employé peu de temps à Saint-Yague. Que d'ostracismes successifs ce général n'a-t-il pas subis à Saint-Domingue l II est vrai qu'il fut toujours le même
homme,
Le 29 juillet, le capitaine-général publia un règlement
portant classification des délits et des peines, en matière 1 Tholozé et Maubert moururent six jours après leur arrivée au Cap, à la
fin de juin. A cette époque, Desfourneaux fut renvoyé en France après avoir
été employé peu de temps à Saint-Yague. Que d'ostracismes successifs ce général n'a-t-il pas subis à Saint-Domingue l II est vrai qu'il fut toujours le même
homme, 244 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. de simple police, de police correctionnelle et criminelle :
il était basé sur les lois de la métropole. Mais dans ses
dispositions additionnelles , se trouvaient des articles qui
défendaient à tout citoyen de porter ni nom , ni prénom ,
autres que ceux exprimés dans son acte de naissance ou
de reconnaissance de sa filiation, et d'ajouter aucun surnom au nom propre sous lequel il était distingué avant le
premier janvier 1793, à moins qu'une reconnaissance de
filiation légale et authentique n'eût été faite postérieurement à cette époque. Ceux qui enfreindraient cette défense,
devaient être condamnés à 6 mois d'emprisonnement et
à une amende de 66 francs : en cas de récidive , la peine
était double. La même défense était faite aux fonctionnaires publics , de désigner de tels individus autrement
que ne le prescrivaient les dispositions précitées , sous
peine d'être interdits de leurs fonctions pendant 6 mois ,
destitués en cas de récidive et condamnés à une amende
de 100 francs. Tout citoyen pouvait dénoncer de telles
contraventions , justiciables en police correctionnelle la
première fois, et au criminel en cas de récidive. îî est entendu que c'étaient des commissions militaires qui formaient ces deux juridictions. T. Louverture en avait tracé
si bien l'exemple , que son successeur n'avait qu'à l'imiter. On conçoit dans quel but cet arrêté fut pris et contre
qui il était dirigé. Nous avons parlé des lois ou ordonnances coloniales qui défendaient aux mulâtres de porter
les noms de leurs pères blancs, alors même que ceux-ci
les faisaient élever et prenaient soin d'eux ; et nous avons
dit aussi qu'après le décret de l'assemblée législative , du
h avril 179$, qui reconnaissait l'égalité politique des
hommes de couleur, mulâtres et noirs affranchis, avec les [1802] ciiAPixiiE vu. 248 blancs , bien des mulâtres avaient pris le nom de leurs
pères. D'un autre côté, parmi les noirs déclarés libres dès
le 29 août 1 793 et confirmés dans ce droit par le décret
de la convention nationale , du 4 février 1 794 , il y en
avait qui ajoutaient à leurs noms propres , ceux de leurs
anciens maîtres, depuis ces actes qui les admettaient au
rang de citoyens français. Or, dans le Nord, selon l'usage
créole, on disait, par exemple, avant la révolution, Pierre
à Gallifet , pour désigner un esclave du colon Gallifet ;
dans l'Ouest et le Sud, l'usage créole supprimait la préposition à, et l'on y aurait dit simplement Pierre Gallifet.
Cette habitude avait donc été maintenue. Le règlement
deLeclerc fut ainsi dirigé contre les mulâtres et les noirs,
pour qu'ils ne portassent pas le nom des blancs. Il acheminait tout doucement de cette manière vers l'ancien
régime.
avant la révolution, Pierre
à Gallifet , pour désigner un esclave du colon Gallifet ;
dans l'Ouest et le Sud, l'usage créole supprimait la préposition à, et l'on y aurait dit simplement Pierre Gallifet.
Cette habitude avait donc été maintenue. Le règlement
deLeclerc fut ainsi dirigé contre les mulâtres et les noirs,
pour qu'ils ne portassent pas le nom des blancs. Il acheminait tout doucement de cette manière vers l'ancien
régime. Mais, ce qu'il y a de singulier et ce qui explique fort
bien les instructions qu'il avait reçues du Premier Consul,
c'est que , dans ce même mois, le 2 juillet , le gouvernement français avait déjà pris un arrêté ainsi conçu : Les Consuls de la République, sur le rapport du ministre de la marine et des colonies; le conseil d'État entendu , Arrêtent : 1 . Il est défendu à tous étrangers d'amener sur le territoire continental de la République (en France) aucun noir, mulâtre, ou autres
gens de couleur, de l'un et de Vautre sexe. 2. Il est pareillement défendu à tout noir, mulâtre, ou autres gens
de couleur, de l'un et de Vautre sexe , qui ne seraient point au service, {militaire, sans doute), d'entrer à Vavenir sur le territoire continental de la République, sous quelque cause et prétexte que ce soit,
à moins qu'ils ne soient munis d'une autorisation spéciale des magistrats des colonies d'où ils' seraient partis, ou, s'ils ne sont pas partis 246 ÉTUDES SUlt L HISTOIRE D HAÏTI. des colonies , sans autorisation du ministre de la marine et des colonies. 3. Tous les noirs ou mulâtres qui s'introduiront, après la publication du présent arrêté, sur le territoire continental de la République ,
sans être munis de l'autorisation désignée à l'article précédent, seront
arrêtés et détenus jusqu'à leur déportation. k. Le ministre de la marine et des colonies est chargé de l'exécution du présent arrêté, qui sera inséré au Bulletin des lois. Le Premier Consul, Bonaparte. Comme on voit, il y avait corrélation parfaite entre le
règlement du capitaine-général de Saint-Domingue et
l'arrêté des Consuls. Au 29 juillet , il ne pouvait guère
avoir appris l'arrêté du 2 : à cette époque , il n'y avait
point de steamers transatlantiques ; c'était donc par suite
de ses instructions qu'il avait publié son règlement. Le gouvernement consulaire , poussé par la faction coloniale , revenait ainsi aux fameuses ordonnances de
Louis XVI, que nous avons signalées dans notre Ier livre.
Tandis que le capitaine-général déportait en France, des
noirs et des mulâtres, militaires il est vrai, — le ministre
de la marine déportait de France les hommes de même
couleur qui se seraient aventurés à y venir sans autorisation 4. Cette condition, du moins, était déjà une dérogation aux anciennes ordonnances royales qui n'en admettaient pas du tout. Le progrès des lumières , les sentimens d'une douce
philanthropie ont encore mieux fait à cet égard ; car, depuis longtemps déjà, noirs et mulâtres ont la faculté de 1 Devenu capitaine-général, Rochambeau lit un arrêté, le 28 décembre, par
lequel il déclara ne pouvoir observer celui des Consuls, attendu qu'il aurait
une foule de mulâtres et de noirs à envoyer en France. Il paraît, cependant,
qu'il se ravisa ensuite , car il aima mieux les faite pendre ou noyer, pour en
débarrasser Saint-Domingue.
; car, depuis longtemps déjà, noirs et mulâtres ont la faculté de 1 Devenu capitaine-général, Rochambeau lit un arrêté, le 28 décembre, par
lequel il déclara ne pouvoir observer celui des Consuls, attendu qu'il aurait
une foule de mulâtres et de noirs à envoyer en France. Il paraît, cependant,
qu'il se ravisa ensuite , car il aima mieux les faite pendre ou noyer, pour en
débarrasser Saint-Domingue. [1802] CHAPITRE VII. 217 venir admirer les merveilles de la civilisation , dans cette
France toujours si libérale , si généreuse , lorsqu'elle est
laissée à ses propres instincts ; de venir y séjourner, y résider sous la protection de ses lois, en jouissant de l'exquise urbanité de ses mœurs. Une réflexion naît cependant de l'acte des Consuls que
nous venons de citer. Conçoit-on l'influence qu'il a dû
exercer à Saint-Domingue, de même que la loi du 20 mai
sur le rétablissement de l'esclavage, quand on en eut connaissance ? Capitaine-général , généraux, amiraux, officiers de tous grades, soldats, marins, et surtout colons de
tous rangs, n'étaient-ils pas en quelque sorte invités, par
ces actes, à mettre en pratique toutes les rigueurs, toutes
les horreurs susceptibles d'en aggraver les dispositions ?
Désormais , que devenaient à leurs yeux les noirs et les
mulâtres de cette colonie , sinon des bêtes féroces qu'il
fallait à tout prix subjuguer ou détruire? Nous savons déjà, par Pamphile de Lacroix, que Leclerc
avait communiqué ses instructions au général Boudet ;
mais est-il possible qu'il ne les ait pas communiquées aussi
à Rochambeau et aux autres principaux généraux? Les
mesures qu'il avait déjà prises à l'égard de Rigaud,deT.
Louverture et des officiers subalternes , se trouvant confirmées par des actes où la colère du gouvernement de
la métropole se montrait inexorable, la chasse aux tigres
(de M. Bignon) devenait un moyen de se recommander à
son estime. Les Rochambeau , Lavalette et Panis , dans
l'Ouest ; les Darbois et Berger, dans le Sud ; les Brunet et
Boyer, dans le Nord , sans compter d'autres individus
moins importans, le comprirent ainsi. Mais il était réservé à des âmes d'élite, à des coeurs généreux, de comprendre autrement leur devoir envers 248 ETUDES SUR L 'HISTOIRE d'hâÏTI. l'humanité et même leur pairie : de ce nombre étaient
les généraux Desbureaux , Boudet , Devaux , Pamphile de
Lacroix, Clauzel, Thouvenot , Claparède , Jacques Boyé
et d'autres encore. Ceux-ci honorèrent le nom français ,
dans cette lutte à mort entreprise contre des hommes
auxquels la France avait reconnu tous les droits qu'ils
tiennent de la nature.
voir envers 248 ETUDES SUR L 'HISTOIRE d'hâÏTI. l'humanité et même leur pairie : de ce nombre étaient
les généraux Desbureaux , Boudet , Devaux , Pamphile de
Lacroix, Clauzel, Thouvenot , Claparède , Jacques Boyé
et d'autres encore. Ceux-ci honorèrent le nom français ,
dans cette lutte à mort entreprise contre des hommes
auxquels la France avait reconnu tous les droits qu'ils
tiennent de la nature. Quoi qu'il en soit , suivons le capitaine-général Leclerc
dans son organisation de la colonie confiée à son autorité. Le 24 juillet, il fit un règlement sur le notariat. Déjà , il
en avait fait un autre sur l'ordre judiciaire, en créant des
tribunaux d'appel au Cap, au Port-au-Prince, aux Cayes,
à Santo-Domingo. Des tribunaux de première instance
furent également établis dans diverses villes, et leur composition fut la même que celle des tribunaux créés par le
régime de T. Louverture. Mais, comme on avait besoin
de fonds, les officiers ministériels militant près d'eux furent taxés à payer des rétributions à la caisse publique.
C'était arriver à une sorte de vénalité pour ces offices qui
devenaient ainsi une propriété pour les occupans. Il est
entendu que d'anciens juges colons et d'autres Européens
occupèrent seuls toutes ces charges. Le 18 août, un nouvel arrêté modifia celui du 21 juin,
en donnant la dénomination de l'Artibonite au département qui s'appelait l'Ouest. Comme avait fait T. Louverture, la religion catholique
apostolique et romaine fut le seul culte autorisé dans la
colonie , tout en y permettant la liberté de conscience. Un vicaire apostolique, l'abbé Cibot, fut établi dans le
Nord, un autre, l'ancien préfet Lecun, fut reconnu pour [1802] chapitre vu. 249 les deux autres départemens de l'Artibonite et du Sud.
L'ancienne partie espagnole continua d'être sous la juridiction spirituelle de l'évêque Mauvielle. A propos de toute cette organisation , il est convenable
de citer ici une appréciation du général Pampbile de Lacroix : « S'adonnant sans relâche , dit-il, à l'établissement du
« nouveau mode d'administration et à l'organisation du
« nouvel ordre judiciaire, le capitaine-général Leclerc crut
« trouver dans un grand nombre d'agens une digue pour
« contenir la masse entière des noirs; mais ces agens ,
« moissonnés parle climat, ou inactifs par son influence,
« laissaient tomber en désuétude l'action de leur autorité,
« et chaque jour voyait naître des arrêtés dont l'inexécu-
« tion n'était pas assez remarquée par nous » Cependant, à la mi-août, environ 4000 hommes arrivèrent de France. Ce renfort eût pu sans doute suppléer
un peu à la désuétude des arrêtés, à l'inaction forcée des
agens , si ces malheureux soldats envoyés si loin de leur
pays, dans un but si coupable, n'étaient destinés eux-mêmes
à subir l'influence mortelle de ce climat destructeur : la
plupart allèrent grossir le nombre des moribonds dans
les hôpitaux du Cap. On vit alors les femmes indigènes de cette ville , oubliant généreusement tout le mal qu'on faisait déjà à leurs
frères, se dévouer avec une énergie surhumaine pour soigner les malades dans ces hôpitaux et dans la ville , leur
prodiguer tout leur temps pour aider les médecins, les chirurgiens dans leur œuvre. Leclerc ne put se soustraire au
devoir de leur adresser des félicitations et des remercîmens , en même temps qu'il témoignait sa satisfaction
aux officiers de santé.
igènes de cette ville , oubliant généreusement tout le mal qu'on faisait déjà à leurs
frères, se dévouer avec une énergie surhumaine pour soigner les malades dans ces hôpitaux et dans la ville , leur
prodiguer tout leur temps pour aider les médecins, les chirurgiens dans leur œuvre. Leclerc ne put se soustraire au
devoir de leur adresser des félicitations et des remercîmens , en même temps qu'il témoignait sa satisfaction
aux officiers de santé. 250 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. Néanmoins , les arrestations , les pendaisons , les
noyades , les fusillades continuèrent leur train : il fallait
atteindre le but! Le capitaine-général avait déjà ordonné aux cultivateurs de venir livrer leurs armes aux chefs-lieux des cantons, et peu d'entre eux avaient obéi à cet ordre. Au plus
fort de l'épidémie , il nosa , dit P. de Lacroix , brusquer
leur désarmement par des moyens violens ; mais quand il
eut vu que l'auxiliaire des noirs continuait ses ravages,
il s'y résolut. Comment faire cependant avec si peu de
troupes européennes? Il fallut recourir aux troupes coloniales, — « pour tirer parti, dit le même auteur, du bon
« esprit dans lequel paraissait être encore la masse des
« chefs de couleur » c'est-à-dire noirs ou jaunes. On
était alors aux premiers jours de juillet. En conséquence, le capitaine-général augmenta considérablement la composition du corps de la gendarmerie ,
afin d'y faire entrer ces troupes coloniales pour un tiers ;
et, pour se les affectionner, il décida que chaque homme
recevrait, par jour, une demi-piastre de haute paye. Mais,
dit l'historien de l'expédition : « On n'eut jamais les
« moyens d'alimenter en Européens le cadre de cette
« gendarmerie ; un soldat admis la veille dans ce corps
« était porté le lendemain au cimetière. Quel calcul hu-
« main n'aurait pas été mis en défaut par une mortalité
« semblable ! » Comment! on ignorait donc en France en quel peu de
temps, les 6000 hommes envoyés de-là avec les commissaires civils Polvérel et Sonthonax avaient été la plupart
moissonnés par la fièvre jaune ! On y ignorait encore comment les troupes anglaises avaient péri promptementpar
cette maladie, que si la Grande-Bretagne avait tenu [1802] CHAPITRE VII. 251 en sa possession quelques villes durant cinq ans, c'était
au moyen des troupes noires et de couleur que ses généraux avaient formées dans la colonie ! Non, on n'a pu
l'ignorer; mais on était d'abord si certain du mécontentement de la population indigène sous T. Louverture, et
ensuite si persuadé de la puissance magique du nom de
la France sur son imagination, que l'expédition de la fin
de 1801 fut jugée infaillible dans ses succès. Oui, elle l'eût
été, mais à une condition: c'était d'apporter la vraie liberté, la bonne foi, une sincérité sans bornes envers cette
population qui n'avait soupiré qu'après l'apparition des
forces protectrices de la France, pour être débarrassée
du dictateur qui l'opprimait.
adé de la puissance magique du nom de
la France sur son imagination, que l'expédition de la fin
de 1801 fut jugée infaillible dans ses succès. Oui, elle l'eût
été, mais à une condition: c'était d'apporter la vraie liberté, la bonne foi, une sincérité sans bornes envers cette
population qui n'avait soupiré qu'après l'apparition des
forces protectrices de la France, pour être débarrassée
du dictateur qui l'opprimait. Toutefois, certains chefs de l'armée coloniale,| qui
avaient leurs vues secrètes, ne refusèrent point leur concours au désarmement des cultivateurs. Ils savaient qu'il
fallait faire pénétrer dans ces masses, la certitude qu'on
voulait les replacer réellement dans l'esclavage : en leur
ôtantles armes qu'elles tenaient en leurs mains depuis dix
ans, c'était le meilleur moyen de les convaincre. Comme
les exécutions à mort déjà commencées n'atteignaient encore que des individus, cela ne suffisait point; et pour
parvenir à la réalisation de leurs vues secrètes, ces chefs
avaient nécessairement besoin du concours des cultivateurs des campagnes : delà leur dévouement apparent
aux intentions du capitaine-général. Sans parler de Pétion, Dessalines, qui a montré de si grandes rigueurs
dans ce désarmement, ne s'était-il pas vu pourchasser
dans les montagnes de Jacmel, à l'arrivée de l'expédition,
quoiqu'il employât tous les moyens pour persuader les
cultivateurs de ces cantons, qu'elle venait dans le but du
rétablissement de l'esclavage ? 252 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. Les officiers supérieurs qui exécutèrent le désarmement furent Dessalines, Christophe, Clervaux, Maurepas,
Pétion, Macajoux, Magny et Jean-Louis Louverture, neveu de Toussaint, dans les diverses localités où ils se trouvaient, — dans l'Ouest, l'Artibonite et le Nord. Us réussirent à faire rentrer dans les arsenaux plus de trente mille
fusils, d'après P. de Lacroix. Cet auteur fait la remarque
que, dans l'Ouest, il n'y eut que les villes et quelques
quartiers des campagnes qui remirent leurs armes. L'opération n'avait donc pas été dirigée seulement contre
les cultivateurs: elle le fut aussi contre les noirs et les
mulâtres des villes, qui formaient la garde nationale. Pétion était au Port-au-Prince avec la 1 3e, lorsqu'il
reçut l'ordre d'aller dans les montagnes de l'Arcahaie
pour cette opération. Dans le Sud, elle réussit complètement par les soins de
Laplume, Néret et d'autres chefs secondaires. Leclerc fut si joyeux du résultat obtenu, qu'il adressa
des félicitations publiques à tous ces officiers de l'armée
coloniale. Il y comprit le général Boyer et les chefs de bataillon Grandseigne, Erré et Mouchet, quatre Européens.
Boyer, dans la péninsule du Môle, mit tant d'atrocités
dans l'exécution de cette mesure, que les soldats français
eux-mêmes le surnommèrent le cruel. Christophe ne mérita pas moins ce surnom, pour la fureur qu'il déploya
dans les campagnes du Nord : de même que ce général
français, il faisait pendre sans pitié tous les cultivateurs
qu'il soupçonnait avoir caché leurs armes.
et, quatre Européens.
Boyer, dans la péninsule du Môle, mit tant d'atrocités
dans l'exécution de cette mesure, que les soldats français
eux-mêmes le surnommèrent le cruel. Christophe ne mérita pas moins ce surnom, pour la fureur qu'il déploya
dans les campagnes du Nord : de même que ce général
français, il faisait pendre sans pitié tous les cultivateurs
qu'il soupçonnait avoir caché leurs armes. Bassuréparle succès obtenu, le capitaine général se
rendit à la Tortue avec sa femme et sa maison militaire.
Il avait pris en passion le séjour enchanteur de cette petite île où la température est si douce. Baignée de tous [1802] CHAPITRE VII. 253 côtés par la mer, exposée aux vents alises durant l'été
qui brûle Saint-Domingue, elle offrait au couple uni pour
de si hautes destinées, un asile contre la peste qui enlevait journellement des officiers supérieurs. Là, Leclerc
se reposait des fatigues de son laborieux gouvernement. Tandis qu'il y était, des mouvemens insurrectionnels
se manifestèrent sur divers points à la fois, occasionnés
par le désarmement. — A.uxBavaâeres, Janvier Thomas; à
Saint-Louis du Sud, Auguste ; à Torbec, Samedi Smith,
essayèrent vainement de s'organiser; ils furent refoulés
dans les bois par Laplume et Néret. — Dans l'Ouest,
Lamour Devance et Lafortune réussirent mieux avec
leurs grosses bandes, déjà organisées et habituées à guerroyer, puisqu'ils ne s'étaient jamais soumis à T. Louverture : ils vinrent faire des incursions du côté de Léogane^
et même jusqu'au Petit-Goave. — Dans l'Artibonite, il
n'y eut d'abord que de simples mouvemens sans suite. —
Dans le Nord, aux Moustiques, d'autres mouvemens eurent lieu. A Plaisance, Sylla, qui s'était manifesté dès
l'arrestation de T. Louverture et qui avait été pourchassé,
remua de nouveau. Tous ces chefs de bandes étaient des
noirs. « îl est pénible de penser, dit P. de Lacroix, que les
« tentatives insurrectionnelles qui rallumaient laguerre à
« mort à Saint- Domingue, furent attisées par l'instiga-
« ligation d'une politique étrangère occupée alors de re-
« nouveler les discussions en Europe... Une frégate an-
« glaise avait plusieurs fois rangé de près la côte du
«Sud, et l'on apprit qu'elle avait communiqué avec la
« bande de Lafortune peu de jours avant sa levée de
«^bouclier.*» L'accusation portée contre les Anglais, d'avoir été les 254 études sur l'histoire d'haïti. auteurs de tous les maux de Saint-Domingue, est devenue
une vraie manie sous la plume des écrivains français, ou
plutôt un calcul pour dissimuler les fautes de leurs divers
gouvernemens et des agens qu'ils employaient dans cette
colonie. L'administration inintelligente et barbare de ces
derniers, pénétrés d'ailleurs des instructions qu'ils recevaient, soulevèrent la population noire , et ces écrivains
ont toujours voulu nier ce résultat. Est-ce que des hommes qu'on opprimait par toutes sortes de mesures vexatoires et cruelles, avaient besoin d'aucune suggestion
étrangère pour reconnaître les mauvais desseins conçus
contre eux? Quand des noirs de la Jamaïque se soulevèrent contre l'oppression anglaise et campèrent dans ses
montagnes Bleues, furent-ils instigués à cela par une politique étrangère ? Ils ne virent, comme ceux de SaintDomingue, que la méchanceté exercée à leur égard par
l'affreuse cupidité de la race blanche.
atoires et cruelles, avaient besoin d'aucune suggestion
étrangère pour reconnaître les mauvais desseins conçus
contre eux? Quand des noirs de la Jamaïque se soulevèrent contre l'oppression anglaise et campèrent dans ses
montagnes Bleues, furent-ils instigués à cela par une politique étrangère ? Ils ne virent, comme ceux de SaintDomingue, que la méchanceté exercée à leur égard par
l'affreuse cupidité de la race blanche. Lamour Dérance et Lafortune, restés partisans de Rigaud sous le règne de T. Louverture, ne se soumirent
aux Français qu'en apprenant le retour de Rigaud. Mais,
lorsqu'ils apprirent sa déportation pour de si puérils motifs et avec des circonstances si déloyales, ils se retirèrent
dans leurs montagnes pour recommencer la lutte au moment opportun. Et quel moment était plus convenable
que celui où ils savaient les troupes blanches moissonnées par la fièvre jaune ? C'est alors qu'ils agirent, -
alors que Leclerc faisait encore désarmer les cultivateurs,
évidemment pour pouvoir les replacer dans l'esclavage.
Ils n'avaient donc pas besoin des insinuations des Anglais, non plus que les autres chefs de bandes dans d'autres localités; et d'ailleurs, Lamour Dérance et Lafortune
avaient vu accourir vers eux des hommes de couleur du [1802] CHAPITRE vit. 255 Port-au-Prince et de la Croix-des-Bouquets, qui se virent
contraints de fuir de ceslieux, pour ne pas être pendus ou
noyés par Rochambeau. Au Port-au-Prince se trouvait le général Devaux, en
qualité de commandant de l'arrondissement. Ce loyal
Français, ayant des sentimens bien différens de ceux de
Rochambeau, son chef immédiat, accueillait avec fraternité la population indigène: il se dégoûta bien vite des
horreurs que faisait commettre son chef, et demanda au
capitaine-général l'autorisation de retourner en France.
Rochambeau lui-même n'était pas satisfait d'avoir sous
ses ordres un officier dont les sentimens et la conduite
contrastaient tant avec les siens . Leclerc consentit à l'éloignement de Devaux, de la colonie. Un tel homme gênait le plan de l'expédition. Devaux se rendit d'abord aux
Gonaïves. Pétion, qui avait opéré le désarmement des cultivateurs dans les montagnes de TÀrcahaie, s'y trouvait encore avec la \ 3e demi-brigade, quand il reçut l'ordre de
Rochambeau de se porter à Plaisance, où les mouvemens
insurrectionnels de Sylla faisaient concentrer d'autres
troupes coloniales. Lorsqu'il passa près des Gonaïves,
le général Devaux vint le joindre et arriva avec lui et son
corps à Plaisance. Là se trouvait Brunet, et Pétion y prit
cantonnement. Il paraît que le général Devaux, en prenant congé de cette troupe d'élite, pour aller s'embarquer au Cap, lui adressa un discours énergique où il l'engageait à conserver soigneusement ses armes, pour défendre sa liberté menacée par le nouvel ordre de choses.
C'était dire à chacun de ces anciens soldats de Rigaud, ce
qui était déjà dans leur pensée et dans celle de leur chef
actuel. On était alors aux derniers jours de juillet.
prit
cantonnement. Il paraît que le général Devaux, en prenant congé de cette troupe d'élite, pour aller s'embarquer au Cap, lui adressa un discours énergique où il l'engageait à conserver soigneusement ses armes, pour défendre sa liberté menacée par le nouvel ordre de choses.
C'était dire à chacun de ces anciens soldats de Rigaud, ce
qui était déjà dans leur pensée et dans celle de leur chef
actuel. On était alors aux derniers jours de juillet. 256 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'[IAÏTI. Dans cet intervalle, Leclerc était retourné au Cap.
A peine il avait quitté la Tortue, qu'une insurrection s'y
manifesta par l'incendie des habitations et le meurtre
des blancs. Le colonel Labattut, qui y commandait, réussit à ramener l'ordre, parce qu'il était aimé de cette population qu'il administrait avec douceur : il ménagea le sang
des insurgés, encourut la disgrâce de Leclerc et fut dégradé. Les noirs furent condamnés à payer une somme
assez importante, pour être employée aux reconstructions
des propriétés qu'ils avaient incendiées *. Depuis la déportation de T. Louverture, Charles Bélair
songeait à le venger en se plaçant à la tête d'une insurrection. Retiré dans la commune des Verrettes, il s'y
prépara en se mettant en rapport avec des hommes qui
devaient seconder cette entreprise. C'étaient Jérôme, aux
Verrettes, Destrade, Jean-Charles Courjolles, Jean-Toussaint Labarre, Jean Dugotier, à l'Arcahaie, tous noirs,
etLarose, homme de couleur, chef de bataillon de la 8e :
ce dernier réunit des soldats de ce corps, et les autres
des cultivateurs des montagnes des Verrettes et de l'Arcahaie. En s' organisant, C. Bélair avait la prétention
d'être le général en chef des indigènes, et il en prit le titre.
Or, c'était cette prétention qui devait lui attirer les foudres de Dessalines, son ennemi personnel, qui se réservait lui-même ce rôle, et qui, il faut le dire, Tétait réellement de fait depuis la mort de Moïse. Ce mouvement eut
lieu dans le mois d'août. 1 Labattut., ancien négociant du Cap, était devenu propriétaire de toute
l'île de la Tortue en 1785, en l'achetant du duc de Praslin. Voyez Moreau de
Saint-Méry, t. 1er, p. 731. Les noirs de cette île étaient donc ses anciens esclaves : de là les ménagemens qu'il eut pour eux. C'était an bon colon, chose
assez rare. [1802J CHAPITRE vu. 257 Mais bientôt la désunion survint entre lui et Larose,
qui se sépara de lui pour agir de son côté. Sa femme, d'un
caractère impérieux, avait contribué à cette désunion ;
elle dominait le caractère faible de Charles Bélair. Malgré
cette circonstance, Jérôme attaqua le bourg des Verrettes
d'où il fut repoussé vigoureusement parFaustin Repussard, homme de couleur qui y commandait pour les Français. Cet insuccès contraignit Charles Bélair à passer sur
la rive droite de l'Artibonite, dans la paroisse de la PetiteRivière où se tenait Dessalines. Larose lui-même y passa
aussi, abandonnant les montagnes de l'Àrcahaie. Ce fut
une bonne fortune poar Dessalines qui, avisé tout d'abord
des projets de Charles Bélair, les laissait continuer par
celui dont il était jaloux, les encourageait même secrètement, dit-on, pour pouvoir le perdre et se débarrasser
d'un concurrent.
ite de l'Artibonite, dans la paroisse de la PetiteRivière où se tenait Dessalines. Larose lui-même y passa
aussi, abandonnant les montagnes de l'Àrcahaie. Ce fut
une bonne fortune poar Dessalines qui, avisé tout d'abord
des projets de Charles Bélair, les laissait continuer par
celui dont il était jaloux, les encourageait même secrètement, dit-on, pour pouvoir le perdre et se débarrasser
d'un concurrent. Mais tandis que l'insurrection de Charles Bélair éclatait,
d'autres insurgés étaient dirigés dans le Nord , par SansSonci, Sylla , Macaya , Mav.ougou, Va-Malheureux et
Petit-Noël Prieur, tous noirs, anciens affîdés de T. Louverture, qui avaient plus ou moins pris part dans sa lutte
de trois mois ou qui étaient habitués à obéir à sa voix ,
dans les mouvemens insurrectionnels qu'il ordonna successivement contre Sonthonax, Hédouville et Roume1.
Cette fois, le désarmement des cultivateurs et les rigueurs
employées à cette occasion furent cause de leur influence
sur ces campagnards qu'ils soulevèrent. Après avoir agi du
côté du Dondon , ils se concentrèrent vers le massif des 1 On se rappelle te post-scriptum de la lettre de T. Louverture, du 17 juillet
1799, écrite à H. Christophe (t. 4, p. 107), où il est fait mention de Noël
Prieur. Celui-ci était un ancien esclave du colon Prieur, de la paroisse du
Dondon. T. v. 17 ÉTUDES SUR LHISTOIRE d'hàÏTI. montagnes qui forment les paroisses de Plaisance , d'Ennery, du Limbe, du Borgne et du Gros-Morne, en laissant
quelques-uns de leurs lieutenans pour agir vers la Marmelade, la Grande-Rivière et le Dondon. Ce mouvement de concentration, qui consistait à faire
de Plaisance la base de leurs opérations, prouvait l'intelligence qui les guidait; car, ainsi que le dit Moreau de
Saint-Méry, — « Plaisance est l'une des paroisses les
« plus importantes de la partie française, parce qu'elle est
« située dans un point destiné, par sa nature, à servir de
<c moyen de communication entre la partie du Nord , la
« partie de l'Ouest et le reste de la colonie , et même à
« assurer à divers points de la partie du Nord une com-
« munication entre eux. » Le général Leclerc l'avait compris ainsi, quand , dès l'ouverture de sa campagne contre
T. Louverture, il fit occuper Plaisance par Desfourneaux,
et ensuite par Clauzel et Brunet. T. Louverture lui-même
avait conçu l'idée de se rendre maître de ces montagnes,
dans son plan de diversion pendant que les Français se
concentraient contre la Crête-à-Pierrot. On a vu que
Sylla , par ses ordres évidemment , s'y tenait toujours. Il
est donc permis de croire que les chefs des bandes insurgées, en prenant les armes au mois d'août , époque que
T. Louverture avait assignée pour être celle de mouvemens offensifs de sa part , et convergeant tous sur Plaisance, suivaient en cela îe plan qu'il avait médité, et dont
il fut accusé avec quelque apparence de vérité.
Crête-à-Pierrot. On a vu que
Sylla , par ses ordres évidemment , s'y tenait toujours. Il
est donc permis de croire que les chefs des bandes insurgées, en prenant les armes au mois d'août , époque que
T. Louverture avait assignée pour être celle de mouvemens offensifs de sa part , et convergeant tous sur Plaisance, suivaient en cela îe plan qu'il avait médité, et dont
il fut accusé avec quelque apparence de vérité. Quoi qu'il en soit , le général Brunet ordonna à Pétion
de combattre les insurgés. Il obtint bientôt quelques succès contre Sans-Souci qu'il chassa du Pilate ou Bas Plaisance; mais en faisant des prisonniers parmi eux, Pétion
agit avec cette humanité qui le caractérisait, et qui, dans [1802] CHAPITRE VII. 259 cette circonstance comme toujours, est de la meilleure politique : Pétion respecta leur vie, et permit même à la plupart de se sauver. Cette conduite contrastait trop avec les
rigueurs exercées précédemment par Brun et sur les malheureux qu'il atteignit, pour n'avoir pas été appréciée par
eux tous ; et c'est ce qui explique le respect que les noirs
du Nord montrèrent ensuite pour Pétion , quand il eut
pris les armes à son tour contre les Français. En ce moment le général Dessalines arrivait aussi dans
la paroisse de Plaisance avec des troupes coloniales, pour
aider à la répression des insurgés : il en avait reçu l'ordre.
Là, pour la première fois depuis l'arrivée de l'expédition
française, il se rencontrait avec Pétion. Ce n'est pas ce que prétend Boisrond Tonnerre , dans
ses mémoires : il affirme que leur première entrevue eut
lieu à la Petite-Anse, immédiatement après la déportation
de T. Louverture, lorsqu'il est certain que Pétion était encore au Port-au-Prince avec la 15e ; et il fait l'honneur à
Dessalines d'avoir pris l'initiative pour conseiller à Pétion
de prendre son parti , de même qu'il aurait tenu ensuite
le même langage à Clervaux et à Christophe. Cependant,
cet auteur convient après que Dessalines et Pétion se virent
à Plaisance, « que les malheurs communs avaient rap-
« proche ces deux hommes ; que là, ils se communiquent
« l'un à l'autre leurs sentimens sur ce qui se passait, et
« Dessalines crut devoir prévenir Pétion sur les dan-
« gers qu'il courait, s'il rentrait au Cap avec sa troupe. »
L'une des deux assertions détruit nécessairement l'autre ;
car si, déjà à la Petite-Anse, Dessalines avait engagé Pétion à prendre son parti, c'est qu'alors ils se seraient entendus. Le fait est, que c'est dans l'entrevue de Plaisance qu'ils 260 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. se communiquèrent réciproquement leurs pensées. Pétion , encore adjudant-général comme au moment qu'il
abandonna l'armée de T. Louverture pour passer auprès
de Rigaud, reconnaissant en Dessalines un officier supérieur sur qui désormais l'armée coloniale devait fixer les
yeux, sentait d'ailleurs le besoin de justifier sa conduite
politique dans la guerre civile du Sud, pour pouvoir opérer
son rapprochement de Dessalines. A cet effet, il fit les
premières avances. Comme homme plus éclairé , décidé à
agir avec tout le désintéressement que nécessitait le salut
de la race noire , il devait les faire pour amener la conviction dans l'esprit de l'ancien ennemi qu'il avait combattu lors de sa défection , et qu'il venait tout récemment
encore de combattre à la Crête-à-Pierrot.
du Sud, pour pouvoir opérer
son rapprochement de Dessalines. A cet effet, il fit les
premières avances. Comme homme plus éclairé , décidé à
agir avec tout le désintéressement que nécessitait le salut
de la race noire , il devait les faire pour amener la conviction dans l'esprit de l'ancien ennemi qu'il avait combattu lors de sa défection , et qu'il venait tout récemment
encore de combattre à la Crête-à-Pierrot. Pétion entama la conversation sans hésiter sur les circonstances et les motifs qui l'avaient forcé à abandonner
l'armée de T. Louverture, rejetant sur celui-ci, comme de
raison , les malheurs de cette époque déplorable , par son
engouement pour les colons et les émigrés qui l'avaient
ensuite payé d'une si horrible ingratitude. Le raisonnement de Pétion fut d'autant plus goûté par Dessalines ,
qu'il lui dit encore : « Mais , le général Toussaint pouvait-
« il, devait-il plus compter sur la sincérité des blancs, lui,
« leur ancien esclave, quand moi, je ne pus obtenir l'ami-
« tié de mon père , parce qu'il trouvait que ma couleur
« portait trop le signe de la couleur noire ? » A ces paroles facilement comprises, Dessalines saisit sa main avec
effusion, et lui dit: Tu as raison, mon fils1. 1 Pétion, quoique quarteron, étant fils d'un blanc et d'une mulâtresse, avait
la couleur d'un brun foncé; mais les plus beaux cheveux noirs tombant en
boucles indiquaient bien sa Citation européenne. Son père, Sabès, ne l'aimait pas et lui préférait sa sœur, qui avait une peau très-blanche : ce qui le [1802] CHAPITRE VII. 261 Le pacte d'alliance était clès-îors signé entre ces deux
hommes. Mais , restait à savoir quelles étaient les vues de
Pétion sur l'avenir. Il importait à Dessalines , qui nourrissait des desseins secrets comme nous l'avons déjà dit,
de s'assurer si Pétion le considérerait comme devant être
le chef suprême qui remplacerait T. Louverture , à la déportation duquel il avait tant contribué. Il ne fut pas difficile à Pétion de pressentir ce qu'il désirait savoir, à propos
des obstacles qu'il entrevoyait dans l'ambition de quelques généraux, pour un concert entre eux tous, si, comme
ils s'y préparaient déjà , comme les noirs des campagnes
leur traçaient l'exemple , il fallait enfin reprendre les
armes contre les Français pour aboutir à un résultat qui
ne pouvait être que l'indépendance. Pétion le rassura,
en le persuadant que nul autre que lui ne réunissait
autant de titres au choix de l'armée coloniale et de la population indigène. Étant ainsi d'accord , ils durent néanmoins remettre
l'exécution de leurs projets à un moment plus opportun ,
pour avoir le temps de s'aboucher avec les autres généraux ; de nouvelles circonstances devenaient nécessaires.
En attendant , ils résolurent de continuer à combattre les
chefs de bandes qui , par la prétention de leur priorité
dans la lutte , allaient être un grand embarras pour la
réalisation de ces projets. On verra en effet, qu'il fallut
les soumettre par la force ou se défaire de quelques-uns,
parce que chacun d'eux représentait en quelque sorte une
pour avoir le temps de s'aboucher avec les autres généraux ; de nouvelles circonstances devenaient nécessaires.
En attendant , ils résolurent de continuer à combattre les
chefs de bandes qui , par la prétention de leur priorité
dans la lutte , allaient être un grand embarras pour la
réalisation de ces projets. On verra en effet, qu'il fallut
les soumettre par la force ou se défaire de quelques-uns,
parce que chacun d'eux représentait en quelque sorte une porta à ne jamais prendre son nom, comme firenl beaucoup d'autres mulâtres,
pour celui de leurs pères. Les particularités de son entrevue avec Dessalines, à Plaisance, furent racontées à des citoyens du Sud par Jean-Louis François, chef de bataillon de
la 13'. Francisque, l'un des capitaines de ce corps, a confirmé ce récit. 21)2 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏïI. tribu africaine , et ne pensait à organiser l'insurrection
que sous cet aspect barbare. Ce que nous disons ici se trouve confirmé par Boisrond
Tonnerre , quoiqu'il ait placé la défection de Dessalines
avant celle de Pétion : ce qui est contraire à la vérité.
Voici ce qu'il dit de ce qui survint après leur prise
d'armes : « Pétion , qui sentait tout l'embarras de sa position et
a de celle de sa troupe ( dans le Nord ) , résolut de se
« joindre au général Dessalines , qu'il regardait comme
« le général en chef, depuis l'embarquement de Toussaint
<r Louverture. Il n'en était pas de même de tous les chefs
« qui, dans une calamité semblable, prêtaient à l'ambition
« du commandement une oreille assez complaisante pour
« s'abuser sur les résultats qu'entraînerait le choix d'un
« chef autre que Dessalines. D'ailleurs , Dessalines possé-
« dait seul ce qu'on pouvait appeler la force armée; lui
« seul encore était capable de discipliner des hommes qui,
« déjà terrorisés par les supplices et les noyades 3 ne sa-*
« vaient plus que combattre dans les bois , où ils se défen-
« daient en cherchant à vendre cher une vie pleine d'a-
« mertumes et d'opprobres , et qui ne survivaient à la li-
« berté que pour se venger. Toutes ces considérations,
« jointes au peu d'ensemble et d'accord qui régnaient dans
« les troupes nouvellement soulevées , engagèrent Pétion
ce à se réunir aux forces commandées par Dessalines. Par
« une suite de l'ambition qui dévorait déjà les comman-
« dans de l'insurrection du Nord , plusieurs d'entre eux
« avaient fait scission avec les généraux Christophe et
« Clervaux ; les malheureux se divisaient avant d'avoir
« pu se réunir. Les Congos et presque la généralité des
« noirs de la Guinée , étaient maîtres des quartiers de la [1802] CHAPITRE VII. 265 « Grande-Rivière, du Dondon et de la Marmelade , et dis-
« posés à combattre également les troupes du pays qui ve-
« naient d'abandonner les Français , et les Français eux-
« mêmes. Pétion n'ignorait pas qu'il aurait à combattre ce
« parti qui prétendait avoir à sa tête le seul général en
« chef. Ils prétendaient avoir à leur tête le seul général en
« chef, et Sans-Souci, Noël (Prieur), Jacques Tellier, chefs
« de bandes , se disputaient entre eux ce titre. »
posés à combattre également les troupes du pays qui ve-
« naient d'abandonner les Français , et les Français eux-
« mêmes. Pétion n'ignorait pas qu'il aurait à combattre ce
« parti qui prétendait avoir à sa tête le seul général en
« chef. Ils prétendaient avoir à leur tête le seul général en
« chef, et Sans-Souci, Noël (Prieur), Jacques Tellier, chefs
« de bandes , se disputaient entre eux ce titre. » A part l'antériorité que donne Boisrond Tonnerre à la
défection de Dessalines sur celle de Pétion , tout ce qu'il
relate dans ce passage est vrai. Mais c'est à Plaisance
qu'ils arrêtèrent entre eux le concert qui a donné l'impulsion à la guerre de l'indépendance. Pétion n'avait rien à
redouter de Dessalines, du moment qu'il lui eût manifesté
sa pensée de le reconnaître pour général en chef de cette
entreprise. On verra bientôt que ce fut lui qui décida Clervaux et Christophe à la défection , comme à reconnaître
aussi l'autorité de Dessalines : par la suite , il entraîna
d'autres officiers supérieurs dans les mêmes vues ; son
exemple , ses antécédens , la grande réputation militaire
dont il jouissait , tout concourut à ce résultat salutaire. Ce point historique étant fixé , reprenons la suite des
événemens. Dessalines , peu après cette entrevue , poursuivit luimême Sans-Souci, et fit poursuivre Petit-Noël Prieur par
les 4e et 7e coloniales du côté du Limbe. Tous ces chefs
de bandes qui avaient gravité sur Plaisance, furent refoulés en ce moment. Mais, Charles Bélair et Larose étaient encore dans la paroisse de la Petite-Rivière. On était alors à la fin du mois
d'août. Dessalines y retourna pour avoir raison de celui
qu'il jalousait. 264 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. Le général français Quentin , qui commandait à SaintMarc , donna l'ordre à Faustin Répussard de poursuivre
les deux chefs insurgés , et requit Dessalines de le seconder. Ils se mirent en campagne contre eux. Tandis que Faustin Répussard capturait Madame Charles
Bélair sur le Corail-Miraut où son mari l'avait laissée, Dessalines atteignait Larose à Plassac, au-dessus de la Crêteà-Pierrot , et réussissait à gagner tous les soldats de la 8e
qui étaient avec lui. Larose se jeta dans les bois. Dessalines le ménagea, en souvenir de sa conduite à Léogane et
à la Crête- à-Pierrot. Désolé delà capture de sa femme, Charles Bélair se décida à venir se livrer à Faustin Répussard, dans la crainte
aussi de tomber au pouvoir de Dessalines qui le poursuivait, après avoir chassé Larose. Lui et sa femme furent
assez crédules pour espérer leur pardon du capitaine-général. Ils furent envoyés à la Petite-Rivière, auprès de
Dessaiines qui s'y était rendu , et qui les fit escorter aux
Gonaïves , d'où ils furent envoyés au Cap , quelques semaines après.
décida à venir se livrer à Faustin Répussard, dans la crainte
aussi de tomber au pouvoir de Dessalines qui le poursuivait, après avoir chassé Larose. Lui et sa femme furent
assez crédules pour espérer leur pardon du capitaine-général. Ils furent envoyés à la Petite-Rivière, auprès de
Dessaiines qui s'y était rendu , et qui les fit escorter aux
Gonaïves , d'où ils furent envoyés au Cap , quelques semaines après. Heureux de cette capture , Dessalines adressa la lettre
suivante au capitaine-général : Au quartier-général de l'Artibonite, le 23 fructidor, an X (10 septembre). Le général de division Dessalines , au capitaine-général Leclerc. Mon général,
J'ai actuellement les preuves certaines que Charles Bélair était le
chef de la dernière insurrection : ces preuves viennent de m'être ren«
dues évidentes par les officiers de la 8e, qui me paraissent plus malheureux que coupables dans ces événemens. A Dieu ne plaise , cependant, que j'excuse aucun de ceux qui ont osé se révolter contre le
gouvernement. J'ai pour tous ceux qui ont suivi le scélérat Charles
Bélair dans sa criminelle révolte la plus profonde indignation.Ccsl [1802] CHAPITRE VII. 265 Charles qui a fait assassiner son secrétaire chez lui *, et sa féroce
femme n'a pas peu contribué aux actes de barbarie qui se sont commis sur nos malheureux camarades. Que Charles et sa femme soient
donc punis. Charles ne s'est séparé de Larose, que parce qu'il voulait
aller au Doco , et que Larose ne le voulait pas : tels sont les motifs de
leur division2. Charles doit être regardé comme chef de brigands et
puni comme tel. Ce n'est qu'à nos marches et manoeuvres, et au zèle
infatigable des officiers et des troupes que je commandais, que nous
devons V arrestation de ce scélérat , qui est indigne de votre clé'-
mence. Je vous envoie la présente lettre par un courrier extraordinaire.
Tout au gouvernement et à vous, avec le plus profond respect. Dessalines. On le voit : les erremens de la politique cruelle de T.
Louverture étaient dès-lors adoptés par son terrible lieutenant. Se frayer la route du pouvoir suprême, en immolant tous les concurrens qui peuvent l'entraver, c'est un
procédé devant lequel l'ambition ne recule pas. Charles
Bélair ne pouvait échapper à son malheureux sort ; s'il ne
fût pas pris alors , il aurait toujours succombé par la
suite, parce qu'entre lui et Dessalines il y avait une
rivalité insurmontable. Il est certain qu'il avait aspiré au
rôle de général en chef et qu'il en prit le titre éphémère,
à la naissance de son insurrection : or, ce rôle était plus
légitime en Dessalines, d'après le principe de l'ancienneté
militaire établi par T. Louverture lui-même, dans sa constitution de 1801 : nous l'avons fait remarquer alors. 1 Ce secrétaire de Charles Bélair était un jeune blanc qui tomba malade.
Sous prétexte qu'elle ne pouvait continuer à en prendre soin, Sannite, femme
de ce général, le fit sacrifier par des soldats de la 8° qui suivaient Larose et
son mari. Cette femme dominait ce dernier, qui, à l'arrivée de l'expédition
française, avait sauvé la vie à bien des blancs qui sortirent avec lui de l'Arcahaie. a C'est Larose, au contraire, qui voulait aller au Doco ou Bahoruco.
Sous prétexte qu'elle ne pouvait continuer à en prendre soin, Sannite, femme
de ce général, le fit sacrifier par des soldats de la 8° qui suivaient Larose et
son mari. Cette femme dominait ce dernier, qui, à l'arrivée de l'expédition
française, avait sauvé la vie à bien des blancs qui sortirent avec lui de l'Arcahaie. a C'est Larose, au contraire, qui voulait aller au Doco ou Bahoruco. 26G ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D' HAÏTI. C'est pour cette raison que périrent, dans l'année 1 803,
Sans-Souci et Lamour Dérance, qui essayèrent de se constituer les chefs de la guerre de l'indépendance, outre que
l'organisation africaine qu'ils prétendaient donner à cette
lutte, en faisait une nécessité de suprême détermination
politique. La lettre de Dessalines fut de suite publiée par ordre du
capitaine-général , qui pensait ainsi le compromettre aux
yeux de l'armée coloniale , comme il s'agissait lors de la
déportation de T. Louverture, afin de lui ôter toute influence sur cette armée ; mais Charles Bélair n'exerçait
aucun prestige ; il avait trop paru être un jeune favori de
l'ancien gouverneur : d'ailleurs sa révolte était évidente.
Une commission militaire fut immédiatement formée au
Cap pour le juger ainsi que sa femme, aussitôt qu'ils y arriveraient. Nous avons dit qu'environ 4000 hommes étaient arrivés de France dans le courant du mois d'août ; mais ils
n'avaient pas tardé à gagner les hôpitaux. En septembre,
il en arriva d'autres qui subirent le même sort. On conçoit
que de malheureux soldats, qui avaient plus ou moins
souffert des fatigues de la mer, et qui étaient forcés de
combattre des insurgés fuyant souvent de morne en
morne, ne pouvaient conserver leur santé au milieu d'une
atmosphère empestée. Le capitaine-général Leclerc était
donc réduit à compter davantage sur le concours des
chefs de l'armée coloniale et de leurs troupes, pour la répression des insurrections. Leur dévouement apparent le
fortifiait dans cet espoir ; le sacrifice de Charles Bélair par
Dessalines y ajouta. Mais nous arrivons au moment où
toutes ses illusions allaient s'évanouir.
ne pouvaient conserver leur santé au milieu d'une
atmosphère empestée. Le capitaine-général Leclerc était
donc réduit à compter davantage sur le concours des
chefs de l'armée coloniale et de leurs troupes, pour la répression des insurrections. Leur dévouement apparent le
fortifiait dans cet espoir ; le sacrifice de Charles Bélair par
Dessalines y ajouta. Mais nous arrivons au moment où
toutes ses illusions allaient s'évanouir. CHAPITRE VIII. Leclerc se rend à D'Héricourt et envoie Pétion au Dotidon. — il y combat contre les insurgés, qui le fCrcent à entrer à la Petite- Anse avec
Christophe. — Actions dans l'Ouest contre les insurgés. — Mort de Lamartinière. — Prise de l'Arcahaie par Larose. — Les insurgés de cette partie
reconnaissent l'autorité de Lamour Dérance. — Réflexions sur les prétentions des Africains. — Crimes commis par Rdchambeau. — Les insurgés
du Nord sont victorieux. — Révolte de Capois au Port-dePaix. — Il
rallie les insurgés de cette partie. — Lettre de Brunet à Leclerc , sur
Dessalinés et Maurepas. — Supplices au Cap. — Charles Bëlair et sa
femme y sont fusillés. — Proclamation de Leclerc. — Le général Boudet
est envoyé en France. — Christophe lui confie son fils. — Ses dispositions.
— Dessalinës va au Cap. — Son entretien avec Leclerc. — Clervaux et Pétion au Haut-du-Cap. — Paroles de Christophe et de Clervaux. — Leclerc
fait entrer la 6e au Cap. — Défection de Pétion. — II entraîne Clervaux et
Christophe. — Belle conduite de Pétion. — Il va avec Clervaux au MorneRouge et à D'Héricourt. — 11 y rallie Petit-Noël Prieur. — Marche contre
le Haut-du-Cap. — La 6e est désarmée et embarquée. — Attaque et prise
du Haut-du-Cap. — Défection de Christophe. — 1200 hommes de la 6° sont
noyés. — Réflexions à ce sujet. — Geffrard s'échappe du Cap et va joindre
Pétioni — Mort du général Dugua. Pendant que Dessalines et Pétion refoulaient lesinsur*
gés des montagnes de Plaisance, le général Leclerc était
venu sur l'habitation D'Héricourt avec deux régimens européens et la 4 0e coloniale, pour être plus à proximité du
théâtre où ils agissaient. Il manda Pétion avec la 43% et
leur fit le meilleur accueil. Ensuite , il envoya Pétion au
Dondon , où d'autres insurgés de la bande de Sans-Souci
. Pendant que Dessalines et Pétion refoulaient lesinsur*
gés des montagnes de Plaisance, le général Leclerc était
venu sur l'habitation D'Héricourt avec deux régimens européens et la 4 0e coloniale, pour être plus à proximité du
théâtre où ils agissaient. Il manda Pétion avec la 43% et
leur fit le meilleur accueil. Ensuite , il envoya Pétion au
Dondon , où d'autres insurgés de la bande de Sans-Souci 268 ÉTUDES SLR i/HISTOIRE D'HAÏTI. tenaient les troupes françaises en échec. Yayou les commandait ; il guerroyait dans les montagnes entre le Dondon et la Grande-Rivière. Après avoir rencontré Christophe qui était campé à Grand-Pré , entre Limonade et le
Quartier-Morin , avec les lre, 2e et 5e coloniales , Pétion
se rendit au Dondon, puis dans les montagnes de la GrandeRivière , où il dut combattre contre Yayou : il revint de
nouveau au Dondon. Assailli dans ce bourg par les insurgés, n'ayant point de nourriture pour sa troupe, il fut forcé
de rejoindre Christophe à Grand-Pré, où ce dernier était
dans les mêmes privations. Cette circonstance les contraignit tous deux à gagner le bourg de la Petite- An se. Mais
ils laissèrent ainsi les insurgés maîtres de ces quartiers.
Sans-Souci et d'autres chefs de bandes s'enhardissaient
dans la latte : ils finirent par chasser entièrement toutes
les troupes qui occupaient les bourgades de l'intérieur, et
à les refouler au Cap. De leur côté, ceux qui avaient été un moment sous les
ordres de Charles Bélair, s'étaient de nouveau réunis dans
les montagnes de l'Arcahaie sous la direction de Destrade.
En vain Rochambeau les fit-il attaquer par le général Pageot qu'il avait mandé de Jacmel : Pageot ne fut pas plus
heureux que Lavalette qui , d'abord , les avait poursuivis
pendant la présence de Charles Bélair ; il dut retourner
au Port-au-Prince en déconfiture. En ce moment de nouveaux insurgés se levaient dans
les montagnes de Léogane.Lamartinièrefut envoyé contre
eux avec la 3e coloniale ; il les refoula du côté de Jacmel
et revint au Port-au-Prince. Mais ils se placèrent sous les
ordres de Métellus, ce brave noir sergent du régiment de
Faubert , devenu officier dans ce corps pendant la guerre
civile du Sud. Métellus leur donna une direction intelli- [1802] CHAPITRE VIII;! 2(î9 genteet campa dans les montagnes entre Léogane et Jacmel. Sanglaou et Cangé, nouveaux chefs d'insurgés dans
la plaine de Léogane et dans les montagnes du GrandGoave , parurent dans ces circonstances. Sanglaou était
un noir, et Cangé un mulâtre. Rochambeau, Lavalette et Pageot sortirent du Port-auPrince pour aller les combattre et se diriger à Jacmel, dont
l'arrondissement ne tarda pas à se mettre aussi en insurrection, par les excès commis par Dieudonné Jambon.
Après avoir repoussé une attaque contre la ville de Léogane, Rochambeau renvoya Lavalette au Port-au-Prince
et continua avec Pageot pour Jacmel où ils arrivèrent ,
non sans avoir été harcelés par les insurgés.
. Rochambeau, Lavalette et Pageot sortirent du Port-auPrince pour aller les combattre et se diriger à Jacmel, dont
l'arrondissement ne tarda pas à se mettre aussi en insurrection, par les excès commis par Dieudonné Jambon.
Après avoir repoussé une attaque contre la ville de Léogane, Rochambeau renvoya Lavalette au Port-au-Prince
et continua avec Pageot pour Jacmel où ils arrivèrent ,
non sans avoir été harcelés par les insurgés. De cette ville, Rochambeau se rendit par mer aux Cayes
pour stimuler Laplume, Néret et Berger, en leur communiquant ses fureurs. Laplume et Néret ne voyaient qu'une
chose : obéir aveuglément aux autorités françaises. Sans
portée politique , isolés dans le Sud du contact des chefs
qui, dans le Nord et l'Ai'tibonite, visaient à une prochaine
levée de boucliers, ils ne prévoyaient rien au-delà de leur
devoir actuel. Rochambeau revint bientôt au Port-au-Prince : il avait
signalé sa présence à Jacmel par une action atroce , en
faisant mourir une centaine d'hommes de la 8e dont Dieudonné Jambon suspectait la fidélité. Rochambeau les fit
embarquer sur un navire de guerre : on les plaça dans la
cale en fermant hermétiquement les écoutilles , après y
avoir allumé du soufre ; ces malheureux furent asphixiés
et leurs cadavres jetés ensuite dans la mer. C'est à ce
barbare qu'on doit imputer ce genre [de mort, qu'il inventa dans sa rage d'extermination et qui fut employé
si souvent sous son gouvernement. 270 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DHAÏTI. De retour au Port-au-Prince, il envoya Lamartinière avec
la 3e contre Lamour Dérance. Celui-ci ayant échappé aux
poursuites dirigées contre lui, Lamartinière revint en
ville et fut de nouveau expédié avec son corps à l'Arcahaie, pour combattre Destrade qui menaçait ce bourg.
C'est dans cette campagne que ce brave officier prouva
une mort obscure , en poursuivant des hommes qu'il affectionnait au fond du cœur, en servant un gouvernement qu'il haïssait : séparé de sa troupe dans les montagnes de l'Arcahaie, il eut la tête tranchée de la main de
Jean-Charles Courjolles, l'un des lieutenans de Destrade. Il paraît que Lamartinière avait reçu avis de Dessalines,
pour s'insurger au moment où il prendrait les armes luimême : trop fidèle à sa parole donnée, d'attendre le mouvement de ce général , il se vit contraint d'agir d'après les
ordres qu'il recevait de Rochambeau. Il manqua de tact
néanmoins ; car il aurait dû envoyer un émissaire auprès
de DestradeV pour l'avertir de ses intentions, l'engagera
ne pas résister sérieusement, à éviter sa troupe pour couvrir sa responsabilité , jusqu'au moment où ils auraient
pu se joindre dans un but commun. Une pareille conduite
eût été légitime en considération de la férocité que montrait Rochambeau ; elle eût conservé pour la guerre de
l'indépendance, l'un des plus courageux officiers de cette
époque.
oyer un émissaire auprès
de DestradeV pour l'avertir de ses intentions, l'engagera
ne pas résister sérieusement, à éviter sa troupe pour couvrir sa responsabilité , jusqu'au moment où ils auraient
pu se joindre dans un but commun. Une pareille conduite
eût été légitime en considération de la férocité que montrait Rochambeau ; elle eût conservé pour la guerre de
l'indépendance, l'un des plus courageux officiers de cette
époque. Quand on se rappellera valeur qu'il montra dans la défense de laCrête-à-Pierrot et dans l'évacuation de ce fort,
on ne peut refuser des larmes à la mémoire de ce jeune
héros qui périt misérablement , après avoir bravé les efforts de toute l'armée française. N'est-ce pas une cruelle
ironie de la part du Destin , que de protéger la vie de tels [1802] CHAPITRE VIII. 271 guerriers contre mille dangers, contre mille morts sur le
champ de bataille, pour les condamner ensuite à finir si
tristement leurs jours? Avant la mort de Lamartinière , Larose , qui avait dû
se retirer du côté du Mirebalais, après avoir été chassé de
Plassac par Dessalines , était venu offrir son concours à
Destrade, en l'engageant toutefois à aller grossir lesbandes
de Lamour Dérance 3 qu'ils reconnaîtraient pour général
en chef. Cette proposition, accueillie par Destrade, ne fut
pas goûtée par ses gens qui ne voulaient pas abandonner
leurs pénates : son acquiescement lui nuisit dans leur esprit , et il les vit déférer le commandement à Larosè qui ,
en sa qualité d'ancien militaire, leur inspirait plus de confiance pour la conduite de cette guerre. Larose ne put
cependant les porter à suivre ses idées de réunion à Lamour Dérance ; mais il organisa ces bandes , résista à
Lamartinière , et , après sa mort , finit par s'emparer du
bourg de l'Arcahaie : toute la 3e coloniale passa dans ses
rangs. La prise de ce bourg intercepta toutes communications entre le Port-au-Prince et Saint-Marc *. Ce résultat
accrut la hardiesse des insurgés , qui se recrutèrent dans
la commune des Verrettes. De leur côté , Métellus, Thomas Marie-Jeanne , Adam ,
Mathieu Fourmi , nouveaux chefs d'insurgés , Sanglaou ,
Lamour Dérance , se répandirent dans les montagnes du
voisinage du Port-au-Prince , dans la plaine du Cul-deSac , dans celle de Léogane , pendant que les cultivateurs
de Marigot se soulevaient à leur tour. Tous ces chefs de
bandes reconnurent l'autorité de Lamour Dérance , de 1 L'Arcahaie lomba au pouvoir de Larose, le 25 octobre. Robes, qui s'était
signalé là, en 1799, par ses cruautés contre les hommes de couleur, fut tué
dans cette affaire. 272 études smi l'histoire D HAÏTI. même que Larose , et Gange et Gilles Bambara dans les montagnes du Petit-Goave. Cette soumission devait nécessairement nuire à la direction à laquelle prétendait Dessalines, dès qu'il se serait
décidé à se mettre à la tête des indigènes contre les Français. Aussi , pour parvenir à triompher de la résistance
qu'il trouva en Lamour Dérance et en ses subordonnés,
lui a-t-il fallu le concours du dévouement éclairé' de Pétion , lorsque celui-ci passa dans l'Ouest. Pétion réussit à
l'y faire reconnaître comme le véritable et unique général
en chef.
à laquelle prétendait Dessalines, dès qu'il se serait
décidé à se mettre à la tête des indigènes contre les Français. Aussi , pour parvenir à triompher de la résistance
qu'il trouva en Lamour Dérance et en ses subordonnés,
lui a-t-il fallu le concours du dévouement éclairé' de Pétion , lorsque celui-ci passa dans l'Ouest. Pétion réussit à
l'y faire reconnaître comme le véritable et unique général
en chef. C'était, d'ailleurs, l'obligation imposée aux anciens
chefs militaires de l'armée régulière, de reconnaître et de
faire admettre par la population en armes, celui qui avait
le plus haut grade dans cette armée, qui était connu par
ses talens militaires et par son courage éprouvé. Nous les
verrons tous comprendre leurs devoirs envers la patrie
qu'ils fondèrent pour la race noire ; et ils furent d'autant
plus méritans envers elle, que Lamour Dérance, de même
que les chefs de bandes dans le Nord, répugnaient à reconnaître aucune supériorité , non-seulement dans les
mulâtres, mais même dans les noirs qui n'étaient pas nés
comme eux en Afrique. Tout créole, à leurs yeux, était
indigne de commander en chef. Sous un certain rapport, on doit excuser ces hommes
ignorans ; car, tandis qu'ils se levaient partout contre les
Français, les chefs et les troupes coloniales servaient
d'auxiliaires à ceux-ci et les traquaient dans les bois, sans
qu'ils pussent comprendre leurs motifs secrets. L'initiative de la résistance à l'oppression européenne leur étant
due, il était naturel qu'ils eussent cette ambitieuse prétention. Mais, il est évident que chacun d'eux voulant [1802] CHAPITRE VIII. 273 l'organiser, selon les idées bornées qu'ils tenaient de la
tribu africaine à laquelle ils appartenaient dans leur pays
natal, ils ne seraient jamais parvenus à s'entendre : ils
devaient donc subir le joug que les lumières doivent toujours imposer à l'ignorance , dans ses propres intérêts. Il ne s'agit pas en cela de la couleur des hommes, mais
de leur capacité. En Afrique même, ce sont les plus capables qui gouvernent. Dieu n'a pas destiné un homme éclairé, intelligent, à se
soumettre à celui qui ne l'est pas. L'esprit doit commander au corps ; c'est dans la tête que résident toutes les
facultés qui font de l'homme un être supérieur parmi tous
ceux de la création. Les hommes instruits, éclairés d'une
nation quelconque, doivent donc avoir la direction de ses
affaires : ils forment la tête du corps social, les masses
n'en sont que les membres qui exécutent les déterminations de la volonté. Renversez cet ordre naturel, dicté
par la raison, et il n'y aura qu'une confusion anarchique
dans la société civile. Ainsi l'on vit les plébéiens de l'ancienne Rome se retirer sur le Mont-Sacré, par une funeste jalousie contre
l'ordre des patriciens, mais ramenés ensuite à l'obéissance
par l'ingénieux apologue de l'estomac et des membres du
corps humain, qui fut exposé à leur raison et à leur pa^
triotisme. Si les insurgés commettaient des atrocités contre les
blancs qui tombaient en leur pouvoir, de leur côté les
Français placés sous les ordres de Rochambeau n'en commettaient pas moins. Le Port-au-Prince surtout vit organiser sur une large échelle l'assassinat des indigènes
sous les formes les plus hideuses. Les gibets étaient tout. v. 18
l'estomac et des membres du
corps humain, qui fut exposé à leur raison et à leur pa^
triotisme. Si les insurgés commettaient des atrocités contre les
blancs qui tombaient en leur pouvoir, de leur côté les
Français placés sous les ordres de Rochambeau n'en commettaient pas moins. Le Port-au-Prince surtout vit organiser sur une large échelle l'assassinat des indigènes
sous les formes les plus hideuses. Les gibets étaient tout. v. 18 £74 ÉTUDES SUK L HISTOIHË D HAÏTI. jours garniç d'individus ; à bord des navires de guerre on
noyait, on étouffait de nuit des centaines de malheureux. À cette époque, une femme mulâtresse, nommée Henriette Saint-Marc, fut accusée de connivences avec les insurgés de l'Areahaie et pendue sur la place du marché près
de l'église. Peu après, un mulâtre du nom de Mahotière,
le fut également pour avoir refusé de fournir au service
de la gendarmerie un cheval qui lui servait de monture :
afin de colorer ce crime d'un prétexte, on l'accusa d'être
l'espion de Lamour Dérance. Toutes ces victimes de la fureur de Rochambeau montrèrent un courage digne de la cause dont elles étaient de
vrais martyrs, et n'inspirèrent que plus de haine à celle
de la France. Si la scélératesse ne caractérisait pas l'âme
de Rochambeau, on pourrait se demander s'il n'avait pas
le dessein secret d'exaspérer cette population, pour la
porter à rompre définitivement avec la métropole. Il eut
encore l'indignité de donner un bal dans la soirée du jour
de l'exécution de l'infortunée Henriette, et d'y inviter
des femmes indigènes. C'était ajouter le sarcasme au
crime. Aussi, à son exemple et par ses ordres, Lavalette, commandant de l'arrondissement du Port-au-Prince, —
Panis, commandant de la place, l'un des affreux septembriseurs qui souillèrent la révolution française, en
1 792, en immolant de nombreuses victimes dans les prisons de Paris, rivalisaient-ils de rigueurs et de cruautés
avec le commandant en chef des départemens de l'Ouest
et du Sud. AuxCayes, Berger, commandant de la place,
— à Jérémie, Darbois, commandant de l'arrondissement,
ajoutaient chaque jour de nouveaux crimes aux crimes
de la veille. [4802] CHAPITRE vin. 275 Entre les noirs, défendant leur liberté, et les blancs,
voulant les remettre dans l'esclavage, de quel côté étaient
la raison et l'excuse de toutes les horreurs commises de
part et d'autre Tandis que Christophe faisait de vains efforts pour dissiper les bandes de Sans-Souci du côté du Dondon et de
la Grande-Rivière, et qu'il était, au contraire, refoulé en
désordre jusqu'au Cap, — aux Moustiques, dans la péninsule du Nord, les insurgés obtenaient les mêmes avantages contre Brunel, Boyer, et Maurepas qui servait la
France avec zèle : une nouvelle insurrection éclatait aussi
dans la commune des Gonaïves.
Tandis que Christophe faisait de vains efforts pour dissiper les bandes de Sans-Souci du côté du Dondon et de
la Grande-Rivière, et qu'il était, au contraire, refoulé en
désordre jusqu'au Cap, — aux Moustiques, dans la péninsule du Nord, les insurgés obtenaient les mêmes avantages contre Brunel, Boyer, et Maurepas qui servait la
France avec zèle : une nouvelle insurrection éclatait aussi
dans la commune des Gonaïves. Brunet, revenu au Pendu, canton du Gros-Morne, y
fit pendre des cultivateurs sans même s'assurer s'ils
étaient insurgés : c'était le moyen de les contraindre à
l'être. Resserré par eux, il appella Maurepas à son secours.
Ce dernier vint en effet avec des soldats delà 9e coloniale.
Mais en son absence de la commune du Port-de-Paix,
Capois prit les armes à son tour et alla s'emparer de cette
ville, où il massacra tous les blancs qui tombèrent sous sa
main : les femmes et les enfans seuls furent épargnés.
Brunet et Maurepas, secondés par le commandant René
Vincent, marchèrent sur le Port-de-Paix pour le reprendre. Ils réussirent à se rendre maîtres du fort Laveaux
et d'une partie de la ville; mais Capois tint ferme au
Grand-Fort, jusqu'au moment où le général Dugua fut envoyé par le capitaine-général avec quelques centaines
d'hommes, au secours de Brunet. Capois évacua la position en emportant les munitions
qui s'y trouvaient. Il devint dès-lors le chef des insurgés
de toute la péninsule du Nord. Après la soumission de 276 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. Maurepas, il avait passé à l'état-major du eapitaine-général qui l'autorisa cependant à résider au Port-de-Paix.
En prenant les armes, il le fit de concert avec Nicolas
Louis, qui abandonna Maurepas. Lorsqu'il évacua le
Grand-Fort, Etienne Bauvoir, Jacques Louis et Alain,
deux frères de Nicolas Louis, tous officiers delà 9e, saisirent ce moment pour aller joindre leur ancien camarade
d'armes du même corps. Cette défection servit de prétexte à Brune t pour opérer,
quelques jours après, l'arrestation de Maurepas, de
Bodin,de René Vincent et de nombre de militaires de la 9e
qu'il voulut bien soupçonner de connivence avec les insurgés ; la plupart furent noyés dans la rade du Cap.
Mais comme la défection de Capois ne s'effectua que dans
les derniers jours de septembre, il est convenable de
rapporter ici le projet que ce général nourrissait auparavant contre Maurepas, et qui est produit dans une lettre
de lui à Leclerc : elle fut écrite du Gros-Morne, avantYinsurrection de Capois, et alors que Brunet appelait Maurepas auprès de lui, pour l'aider contre les insurgés de
cette commune. Cette lettre est du 20 septembre ; la voici: « Ne croyez pas, mon général, quej'aie en Dessalines
« une confiance aveugle; je sens que vous avez besoin de
« lui, et que si vous n'aviez pas un homme de sa trempe
« et de son caractère, il faudrait en chercher ou enfor-
« mer un, afin de tout terminer (exterminer s'entend
a mieux) dans la colonie : voilàmon opinion surson compte.
« lia mis en moi toute sa confiance, et son appui près de
« vous. Je lui ferai tout faire : il a beaucoup d'amour-
« propre; il aime son pays, il veut la liberté, ou ce qu'il
* croit être la liberté de sa couleur (des noirs) : le mot es-
trempe
« et de son caractère, il faudrait en chercher ou enfor-
« mer un, afin de tout terminer (exterminer s'entend
a mieux) dans la colonie : voilàmon opinion surson compte.
« lia mis en moi toute sa confiance, et son appui près de
« vous. Je lui ferai tout faire : il a beaucoup d'amour-
« propre; il aime son pays, il veut la liberté, ou ce qu'il
* croit être la liberté de sa couleur (des noirs) : le mot es- [1802] CHAPITRE VIII. 277 k clavage le révolterait immanquablement. J'approuve
« tout ce qu'il me propose. Mais je sais lui faire faire ce
« que je veux, surtout quand il est avec moi. Si vouspou-
« vez vous passer de lui huit jours, je le ferai venir près
« de moi; je lui démontrerai la perfidie de Maurepas; il
« en sera convaincu et me proposera lui-même de tarrè-
« ter et de vous l'envoyer pour le faire juger. Alors il se
«; lie lui-même plus fortement au but de notre campa-
« gne, et il devient de plus en plus la terreur des traîtres
« et un épouvantail plus efficace pour les cultivateurs. »
Il résulte de cette lettre que, si Dessalines parut à Brunet
avoir beaucoup d'amour-propre, ce dernier prouve qu'il
avait lui-même une extrême présomption, en pensant que
Dessalines était sa dupe. C'est lui au contraire qui était
celle de Dessalines ; car celui-ci alimentait l'insurrection
du Gros-Morne et du voisinage, en envoyant parmi les insurgés des militaires de la 4e coloniale pour les diriger.
Brunet prouve encore toute la perfidie de son caractère,
par le projet qu'il avait conçu dès-lors de faire arrêter
l'infortuné Maurepas, sans motif, puisqu'il l'aidait avec
zèle et dévouement. Il prouve enfin la duplicité de Leclerc à l'égard de Dessalines, par les conseils qu'il donnait à Brunet, de n'avoir point confiance en lui. Mais nous aimons toutefois à trouver dans cette lettre,
le témoignage rendu à l'amour de Dessalines pour son
pays et ses frères, quoique, à vrai dire, il considérait la
liberté au point de vue des despotes. Nous aimerions à savoir aussi ce que pensa Brunet, quand Dessalines eut pris
les armes contre les Français. Cet événement, qui fît connaître son caractère, dut dégriser Brunet de l'illusion où
il était 1 .
1 Longtemps après les éyéneinens accomplis, l'empereur Napoléon a vu 278 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Après le succès de Capois au Port-de~Paix , l'insurrection devint générale dans tout le Nord : les cultivateurs
des plaines se joignirent à ceux des montagnes. Les Français ne pouvaient plus se tenir que dans les villes et les
bourgs du littoral. Le capitaine-général prit alors la résolution d'y concentrer les troupes valides, et d'organiser
la garde nationale, pour les défendre. Le général Boudet, revenu de la Guadeloupe, avait le commandement du
département du Nord.
ix , l'insurrection devint générale dans tout le Nord : les cultivateurs
des plaines se joignirent à ceux des montagnes. Les Français ne pouvaient plus se tenir que dans les villes et les
bourgs du littoral. Le capitaine-général prit alors la résolution d'y concentrer les troupes valides, et d'organiser
la garde nationale, pour les défendre. Le général Boudet, revenu de la Guadeloupe, avait le commandement du
département du Nord. Pendant que Brunet, en possession du Port-de-Paix ,
ordonnait des exécutions à mort comme faisait Rochambeau au Port-au-Prince, — au Gap , le capitaine-général
lui-même agissait comme ses lieutenans . « On recourut alors, dit P. de Lacroix , aux expédiens
« de la faiblesse ; on adopta le faux système des supplices
« pratiqués dans l'Ouest. Les exécutions se renouvelant
« chaque jour, chaque jour éclaira de nouvelles déser-
« lions. La preuve qu'on abusait des exécutions, c'est que
« plus elles se multipliaient, moins on imposait aux révol-
« tés. Les noirs montraient à la potence le courage avec
« lequel affrontent la mort les martyrs d'une secte ou
« d'une opinion qu'on opprime. » Le faux système des supplices régnait déjà au Cap ;
mais, dans les circonstances où l'insurrection se généralisait dans le Nord, on lui donna plus d'activité : voilà la
vérité. « Effrayé sur l'avenir, dit encore le même auteur , on
« s'abandonnait à des propos indiscrets et à des regrets
« inutiles. On osait dire que le capitaine-général avait
« eu tort de ne pas se débarrasser , avec Toussaint clair, quand il a dit de Leclerc : • // fat dupé par les généraux noirs. »
D'après cette lettre de Brunet, n'eurent ils pus raison ? [1802] CHAPITRE vin. 279 « Louverture , de tous les chefs noirs et de couleur. » Ce fut dans cette situation des choses et des esprits que
le couple infortuné, Charles Bélair et sa femme, arriva au
Cap. L'ordre du capitaine-général était qu'ils fussent jugés six heures après. La commission militaire était présidée par le général de division Dugua, chef de Tétatmajor de l'armée, et avait pour ses autres membres les
généraux de brigade Clervaux , Dubarquier et Claparède, et le chef de brigade Abbé, commandant de la garde
d'honneur de Leclerc. L'adjudant-général Jacques Boyé
remplissait les fonctions de rapporteur ou accusateur public. Ainsi, sur 6 membres concourant au jugement, un
seul, Clervaux, était indigène, mulâtre. Les accusés, d'ailleurs convaincus par le fait de révolte
à main armée contre l'autorité de la France, furent condamnés,— Charles Bélair, comme auteur principal de la
révolte, hêtre fusillé en sa qualité de militaire, et Sannite, son épouse, comme complice et vu son sexe, à être
décapitée. Ce jugement porte la date du 15 vendémiaire
an XI, ou 5 octobre \ 802. Dans la journée même, il reçut son exécution derrière
le cimetière du Cap, à la Fossette. Charles Bélair reçut la
mort avec calme et courage * . Son épouse, présente à ce
moment suprême, l'exhorta à mourir en brave. C'était
une femme énergique. Lorsqu'on voulut lui bander les
yeux, elle s'y refusa : on ne put davantage la contraini « Charles n'eut pas assez de résolution pour se retirer au Bahoruco, d'où i
« eût pu se ruer dans les plaines.» Histoire d'Haïti par M. Madiou, t. 2, p. 330.
courage * . Son épouse, présente à ce
moment suprême, l'exhorta à mourir en brave. C'était
une femme énergique. Lorsqu'on voulut lui bander les
yeux, elle s'y refusa : on ne put davantage la contraini « Charles n'eut pas assez de résolution pour se retirer au Bahoruco, d'où i
« eût pu se ruer dans les plaines.» Histoire d'Haïti par M. Madiou, t. 2, p. 330. Notre compatriote a oublié, sans doute, qu'il y eût rencontré Lamour Dérance et Lafortune, ennemis acharnés de T. Louverture et de tous ses lieutenans. Charles Bélair, déjà jalousé par Dessaiines, eut tort de prétendre à être
général en chef: il ne pouvait plus se sauver. 280 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. dre à subir le supplice de la décapitation ; il fallut la fusiller comme son mari. Elle fut tout aussi courageuse que
lui à supporter sa peine. Cette exécution, celle de cette femme surtout , excita
un sentiment de pitié mêlé d'horreur, comme à l'exécucution d'Henriette Saint-Marc au Port-au-Prince, comme
à celle de Victoire dans la même ville, sous T. Louverture. Les mœurs du pays ont toujours répugné au supplice des femmes. Cependant, en plaignant le malheureux sort de Charles Bélair et de sa femme, on ne peut
que reconnaître qu'il était basé sur la loi, et que Sannite,
d'un caractère hautain, influençait, dominait l'esprit faible de son mari : elle avait eu le tort aussi de commettre
un crime inexcusable, en faisant sacrifier le jeune Français qui était secrétaire de Charles Bélair. Malgré le texte du jugement publié alors dans la Gazette officielle de Saint-Domingue, et ensuite dans le Moniteur universel de France, on lit dans les Mémoires de
Pamphile de Lacroix, tome 2 , pages 217 et 21 8. « Charles Bélair, traduit devant une commission mili-
« taire présidée parle général Ciervaux, et toute composée
« d'officiers noirs ou de couleur, fut condamné à l'una-
« nimité, ainsi que sa femme, à être fusillé. Le jugement
« fut mis à exécution par des troupes coloniales qui sem-
« blaient remplir avec joie une si pénible corvée. » Est-ce à l'inexactitude des renseignemens recueillis
par cet auteur, qu'il faut attribuer une si grande altération de la vérité historique, ou bien à cette partialité que
nous avons si souvent signalée de sa part, dans le but évident d'essayer toujours de détourner de la tête de ses compatriotes, la responsabilité et l'odieux de tous les actes
commis par eux? Celte commission militaire eût-elle été [1802] CHAPITRE VIII. 281 composée comme il le dit, qu'elle eût dû remplir son devoir en présence du fait existant d'une révolte à main
armée contre la domination française ; les juges blancs
qui la formaient réellement en majorité ne pouvaient faire
eux-mêmes autrement. Pamphile de Lacroix n'a pu ignorer les particularités vraies de la fin tragique de Charles
Bélair et de son épouse, puisque quelques pages plus loin
il avoue être venu au Cap peu de jours après, sortant du
Fort-Liberté, où il commandait. Il y a [donc eu intention
et intention coupable, dans la manière dont il a narré cet
épisode : il fallait représenter noirs et mulâtres comme
une espèce d'assassins juridiques , exerçant leur fureur
contre l'un d'entre eux.
particularités vraies de la fin tragique de Charles
Bélair et de son épouse, puisque quelques pages plus loin
il avoue être venu au Cap peu de jours après, sortant du
Fort-Liberté, où il commandait. Il y a [donc eu intention
et intention coupable, dans la manière dont il a narré cet
épisode : il fallait représenter noirs et mulâtres comme
une espèce d'assassins juridiques , exerçant leur fureur
contre l'un d'entre eux. Quand on ose se faire historien et qu'on trouve des documens certains sur les faits, il faut dire la vérité, même
contre le parti politique dont on soutient les droits ' . Le lendemain de l'exécution de Charles Bélair et de sa
femme, le général Leclerc fit publier une proclamation
dont nous donnons ici un extrait : tne insurrection a éclaté dans le Nord de Saint-Domingue ; des
commandant de quartiers, regrettant l'autorité et le pouvoir dont
ils ne se sont servis que pour commettre des injustices, ont fait naître
des inquiétudes aux cultivateurs sur leur sort futur. Ils ont profité de l'époque où une maladie cruelle exerçait ses ravages dans l'armée de Saint-Domingue, et ils ont renouvelé les incencendies et les assassinats qui ont signalé notre entrée à Saint-Domin1 On peut trouver étonnant que nous aecusions si souvent P. de Lacroix de
partialité, quand nous l'avons présenté comme l'un des généraux qui mon»
trèrent de la modétalion ; mais nos reproches s'adressent a l'auteur d'un
livre, qui adopta un mauvais système afin de dissimuler souvent les torts de
ses compatriotes. 282 ÉTUDES SLR l'hISTOME D'HAÏTI. gue. Les insensés! Ils ne connaissent pas la force de la France. Ils ont
donc oublié comment le torrent français a envahi Saint-Domingue, il
n'y a pas un an ; ils ne savent donc pas que cette maladie cruelle sur
laquelle ils ont fondé leur espoir a cessé ses ravages; que ces braves
devant qui ils ont fui tant de fois vont bientôt être en état de courir à
de nouveaux lauriers ; ils ne savent pas qu'une armée nouvelle , égale
à celle déjà venue à Saint-Domingue, est en route pour les écraser,
s'ils sont rebelles, et les protéger, s'ils sont soumis 0 vous qui sacrifiez une population nombreuse à votre ambition, calculez-vous
vos moyens Si vous persistez dans vos projets criminels , craignez la vengeance nationale : vous aurez le sort de Charles Bélair
et de son infâme épouse. Troupes coloniales, je sais que des scélérats ont cherché à vous séduire. . . . Soldats de l'armée , marins de l'escadre , vous voilà arrivés bientôt
au terme de vos peines. La maladie cruelle qui a moissonné vos compagnons d'armes va cesser ses ravages. Une armée sortie des ports de
France va se réunir à vous. La saison vous permettra d'agir, et malheur à ceux qui ne seront pas soumis. Quant à moi , je justifierai la confiance du gouvernement français ;
et avec le concours de la brave armée que j'ai l'honneur de commander, je remplirai fattente de la nation française. Quelles que fussent les assurances qu'il s'efforçait de
donnera ses soldats et aux marins de l'escadre, le capitaine-général ne pouvait pas parler aussi éloquemment
à leur imagination, que la fièvre jaune qui continuait ses
ravages: tantôt il leur disait quelle avait cessé, tantôt il
disait seulement qu'elle allait cesser. Cette effroyable
maladie était si loin de terminer son cours, que trois semaines après elle enlevait le capitaine-général lui-même.
les assurances qu'il s'efforçait de
donnera ses soldats et aux marins de l'escadre, le capitaine-général ne pouvait pas parler aussi éloquemment
à leur imagination, que la fièvre jaune qui continuait ses
ravages: tantôt il leur disait quelle avait cessé, tantôt il
disait seulement qu'elle allait cesser. Cette effroyable
maladie était si loin de terminer son cours, que trois semaines après elle enlevait le capitaine-général lui-même. Cette proclamation, mal digérée, en s'adressant aux
troupes coloniales, contenait contre les séducteurs une
menace qui devait hâter l'explosion retardée jusque-là. Déjà, soit pour éloigner de la colonie le général Boudet
qui était regretté dans l'Ouest et le Sud depuis que Ro- [1802] CHAPITRE VIII. 285 chambeau l'avait remplacé, soit pour utiliser réellement
la capacité d'un militaire qui, par la connaissance qu'il
avait des colonies, pourrait mieux exposer la situation des
choses au Premier Consul , Leclerc s'était décidé à faire
partir ce général pour France, le 27 septembre. Christophe avait saisi l'occasion de son départ pour
lui confier son fils Ferdinand, afin de le faire élever convenablement : nouvelle preuve que la loyauté du général
Boudet avait commandé l'estime générale. Jusque-là,
Christophe, de même que Clervaux , était irrésolu sur le
parti qu'il fallait prendre. Il savait que Sans-Souci, PetitNoël Prieur et les autres chefs des insurgés le haïssaient ;
il ne songeait pas à s'insurger lui-même pour se trouver
exposé à leur brutalité et à leur vengeance; car, hautain et
orgueilleux, il méprisait ces hommes ignorans qu'il venait
de poursuivre à outrance, comme s'il ne se ressouvenait
plus de sa belle lettre du 22 avril où il plaida leur cause.
Aimant le luxe et toutes les commodités d'une vie sensuelle, il lui répugnait encore de se jeter dans les bois,
pour recommencer la guerre pleine de difficultés et de
privations qu'il avait faite avec T. Louverlure * ; son at1 On se rappelle que T. Louverture Ta accusé d'avoir enlevé à son profit la
majeure partie des 900 raille francs de la caisse du Cap ; ayant ainsi refait sa
fortune, il ne pensait qu'à jouir. Son fils Ferdinand fut placé à l'hospice des Orphelins, à Paris, le 23 décembre 1803 ; étant malade, il fut envoyé à l'hôpital de cet établissement,
situé à la barrière de Sèvres, et il y mourut le 5 octobre 1805. Sa tante,
nommée Marie, qui l'avait accompagné, mourut à la Salpétrière. Dans la même
année 1805, Christophe avait chargé un capitaine américain d'enlever Ferdinand et de le lui ramener ; ce marin vint à Paris , mais sachant que la police
le recherchait, il se sauva. Clervaux avait confié aussi son fils Rémi à M. Coisnon. Ces deux enfans
furent d'abord placés au collège de la Marche : l'insurrection de leurs pères
les en fit retirer; cependant, on prit soin de celui de Clervaux comme de celui de Christophe. Nous aimons à rendre ce témoignage, d'après les documens
que nous avons lus. 284 études sur l'histoire d'haïti. tachement obligé à la France n'avait que ces motifs. Quoi
qu'en ait dit Boisrond Tonnerre, il ne paraît pas que
Dessalines lui ait communiqué les projets qu'il avait conçus avec Pétion ; c'est ce dernier qui eut la franchise
de s'ouvrir à lui, et qui l'entraîna, comme il entraîna
Clervaux.
, d'après les documens
que nous avons lus. 284 études sur l'histoire d'haïti. tachement obligé à la France n'avait que ces motifs. Quoi
qu'en ait dit Boisrond Tonnerre, il ne paraît pas que
Dessalines lui ait communiqué les projets qu'il avait conçus avec Pétion ; c'est ce dernier qui eut la franchise
de s'ouvrir à lui, et qui l'entraîna, comme il entraîna
Clervaux. Dans les premiers jours du mois d'octobre, mais après
l'exécution de Charles Bélair, il paraît, selon P. de Lacroix, que « Dessalines vint au Cap renouveler au ca-
« pitaine-général Leclerc ses protestations de fidélité et
« de dévouement. Cet homme, dit cet auteur, aussi faux
« que cruel, ne cessa, durant son séjour, de parler avec
« horreur des révoltés et d'annoncer qu'il avait soif de
« leur sang. Dans un moment d'essor de toute son indicé gnation, où l'agitation de ses membres peignait encore
«plus de rage que ses paroles, le général en chef lui dit
« avec transport : que les troupes qu'il attendait de
« France allaient le mettre à même de porter un coup ter-
« rible. — Il faut, s'écria Dessalines en fureur, quece soit
« un tremblement de terre général. » S'il est vrai que cet entretien eut lieu entre Leclerc et
Dessalines , nous ne trouvons pas moins de fausseté et de
cruauté dans les paroles du capitaine-général que dans
celles de son interlocuteur. La lettre précitée de Brune l ,
du 20 septembre, a déjà prouvé à quel point Leclerc était
faux envers Dessalines qu'il caressait , pour le porter à
des actes barbares. Maintenant , quelle était la cause du transport qu'il
éprouva à l'idée de la prochaine arrivée de troupes françaises? Quel était ce coup terrible qu'il comptait porter, et
contre qui ? Contre les insurgés seulement ? On aurait
tort de croire qu'il ne pensait qu'à eux : les chefs prin- [1802] CHAPITRE VIT!. 285 cipaux de l'armée coloniale eussent passé comme les
autres ' . Dessalines eut donc raison de l'endormir par ses paroles véhémentes ; car, c'est dans ce dernier voyage au
Cap qu'il convint avec Pétion de commencer immédiatement leur levée de boucliers. Il se rendit ensuite dans
i'Artibonite pour agir sur son terrain le plus convenable,
où il avait préparé ses mesures. Clervaux et Pétion occupaient alors le bourg du Hautdu-Cap , avec les 6e, 10e et 13e demi-brigades coloniales.
Christophe était cantonné sur l'habitation Saint-Michel ,
près de la Petite- Anse, où il y avait un fort , avec les ÏT€,
2e et 5e demi-brigades. Tous ces corps de troupes étaient
peu nombreux. Selon P. de Lacroix , venu au Haut-du-Cap pour voir
le général Boudet avant son départ , il y aurait rencontré
chez lui Clervaux et Christophe , et ce dernier lui aurait
parlé avec une extrême franchise sur la cause de l'insurrection du Nord et des autres localités. Il l'aurait attribuée aux inquiétudes conçues , depuis qu'on avait connaissance de la loi sur le rétablissement de l'esclavage et
de la traite, aux propos qui se tenaient publiquement par
les colons et d'autres Français , et à la juste défiance que
faisait naître cet état de choses dans l'esprit de la population noire. P. de Lacroix « ayant cherché à le rassurer ,
« il lui répondit que, s'il ne croyait pas à la sincérité des
« sentimens du général Leclerc et des autres généraux, il
« ne serait pas parmi eux. »
rétablissement de l'esclavage et
de la traite, aux propos qui se tenaient publiquement par
les colons et d'autres Français , et à la juste défiance que
faisait naître cet état de choses dans l'esprit de la population noire. P. de Lacroix « ayant cherché à le rassurer ,
« il lui répondit que, s'il ne croyait pas à la sincérité des
« sentimens du général Leclerc et des autres généraux, il
« ne serait pas parmi eux. » 1 Est-ce que des regrets, au dire de P. de Lacroix, ne furent pas exprimés,
de ce que Leclerc ne se fût pas débarrassé de Ions les chefs noirs el de conteur? Soumis à l'influence des colons et de ses alentours, Leclerc se livrait
avec transport à l'idée de profiter des troupes attendues de France pour exécuter ce plan. Il eût d'ailleurs rempli le devoir qui lui avait été prescris. 286 études sur l'histoire d'haïtj. On ne pouvait parler plus catégoriquement , pour nous
servir d'un terme que Christophe employait souvent , et
qui peignait bien son caractère, car il ne savait pas feindre.
Lui et Clervaux donnèrent des conseils au général français , pour le moment où il retournerait à son commandement au Fort-Liberté , afin de ne pas tomber au pouvoir des insurgés répandus sur toute la route du Cap à
cette ville : Christophe le fit même accompagner par plusieurs de ses guides, et bien lui en valut, car il fut attaqué
pendant la nuit. On lui devait ce témoignage d'estime. P. de Lacroix rapporte encore que dans ce même temps,
la frégate la Cocarde arriva au Cap avec des noirs déportés de la Guadeloupe, et que plusieurs d'entre eux se jetèrent à la mer et allèrent augmenter la défiance de la population ; que des mulâtres , également déportés de la
Guadeloupe à Santo-Domingo, y furent vendus publiquement1. Il ne garantit pas toutefois ce dernier fait, qui
nous étonnerait de la part du général Kerverseau qui se
montra toujours si libéral : néanmoins, la nouvelle en parvint au Cap alors que l'esprit des chefs noirs et mulâtres
était en fermentation. C'est ce qui expliquerait ces paroles prononcées par
Clervaux , au dire de P. de Lacroix : « La veille (de sa prise d'armes), étant chez Madame
« Leclerc, il s'était écrié , dans un accès d'emportement :
« — J'étais libre autrefois , je ne dois aux circonstances
« nouvelles que d'avoir relevé ma couleur avilie ; mais si
« je croyais qu'il fût jamais ici question d'esclavage , à
« l'instant même je me ferais brigand. » • La Cocarde avait à son bord 232 noirs et mulâtres; 2,000 autres furent
nussi déportés sur cinq frégates, dont le capitaine Lebozec avait le commandement supérieur. (Documens du ministère de la marine.) [1802] CHAPITRE VIII. 287 Brigand était le terme dont se servaient les Français
pour qualifier les insurgés. Il disait vrai à certains égards,
à raison des actes de brigandage qu'ils commettaient.
Mais, de quelle expression ces brigands auraient-ils pu se
servir pour qualifier les Français, leurs ennemis , qui les
noyaient, les pendaient , les fusillaient , les étouffaient
dans la cale des navires, et qui, plus tard, les firent dévorer par des chiens amenés de Cuba ? Il est probable que ,
ne sachant pas mieux que nous la langue française , ils
auraient été fort embarrassés de trouver une expression
convenable * .
des actes de brigandage qu'ils commettaient.
Mais, de quelle expression ces brigands auraient-ils pu se
servir pour qualifier les Français, leurs ennemis , qui les
noyaient, les pendaient , les fusillaient , les étouffaient
dans la cale des navires, et qui, plus tard, les firent dévorer par des chiens amenés de Cuba ? Il est probable que ,
ne sachant pas mieux que nous la langue française , ils
auraient été fort embarrassés de trouver une expression
convenable * . Toutefois , remarquons , à la louange de Clervaux, que
ce mulâtre n'entendait pas séparer sa cause de celle des
noirs, ses frères. Ancien libre de Saint-Domingue, que
lui importait , non plus qu'à Christophe et à Pétion , la
considération dont il eût joui dans cette colonie , si les
noirs qu'ils avaient guidés dans la conquête de la liberté,
devaient redevenir esclaves? Nous aimons ensuite à consigner dans nos pages cette exclamation courageuse, non
moins hardie dans la circonstance que les déclarations
positives de Christophe ; car elles les exposaient tous deux
à une arrestation immédiate. C'est ce qui serait arrivé probablement, si l'homme qui
devait exercer une grande influence sur les destinées de
son pays , et qui était aussi maître de sa parole que de
ses actions, si Pétion, audacieux autant que résolu, n'eût
précipité la levée de boucliers qui les sauva tous. « D'après le dictionnaire de Bpscherelle , nous voyons qu'en 1815: « On
• donna le nom de Brigands de la Loire aux glorieux débris de nos armées,
« qui, après la défaite de Waterloo, s'étaient retirés derrière la Loire. » Ainsi,
les passions politiques sont toujours les mêmes, soit qu'i! s'agisse pour elles de
flétrir, à leur point de vue, les blancs ou les noirs. 288 ÉTUDES SUll L'HISTOIRE d' HAÏTI. Avisé des paroles prononcées par Clervaux , le capitaine-général donna Tordre de faire entrer au Gap tout le
corps de la 6e coloniale, fort de 1200 hommes, qu'il avait
commandé comme colonel, et sur lequel il exerçait de
l'influence. Il y fit entrer aussi le chef de bataillon Jacques
Clervaux , frère du général , qui était employé au Hautdu-Cap. C'était annoncer des dispositions hostiles contre
le général Clervaux lui-même. Revenu au Haut-du-Cap,
où étaient sa famille et tous ses effets , Clervaux ne semblait pas apercevoir le dessein formé évidemment contre
lui. Mais Pétion veillait pour lui et pour eux tous.
el, et sur lequel il exerçait de
l'influence. Il y fit entrer aussi le chef de bataillon Jacques
Clervaux , frère du général , qui était employé au Hautdu-Cap. C'était annoncer des dispositions hostiles contre
le général Clervaux lui-même. Revenu au Haut-du-Cap,
où étaient sa famille et tous ses effets , Clervaux ne semblait pas apercevoir le dessein formé évidemment contre
lui. Mais Pétion veillait pour lui et pour eux tous. « Malgré la véhémence du propos du général Cler-
« vaux, dit P. de Lacroix, il paraît avéré qu'il hésitait,
« et que sa désertion ne fut entraînée que par les menées
« du chef de brigade Pétion. Ce chef, froidement auda-
« deux, ordonna, dans la nuit du 26 au 27 fructidor (il
« faut lire plutôt 21 au 22 vendémiaire) \ aux troupes
«coloniales (10e et 15e), de chavirer et d'enclouer l'ar-
« tillerie du Haut-du-Cap ; de désarmer et de renvoyer en
« ville les canonniers européens. Après avoir tout mis en
« en marche, il se rendit auprès du général Clervaux ,
« et lui annonça que les troupes coloniales étaient en dé-
* fection, qu'on en avait l'avis au Cap, et que pour ne
« pas s'exposer à payer de leur tête cette défection, il ne
« leur restait rien de mieux à faire que de la partager
« Cette défection spontanée affecta d'autant plus le gé-
« néral Lecierc, qu'il apprit qu'elle était l'œuvre de Pé-
« tion ; il le connaissait homme à ne pas s'être jeté dans
« le parti des insurgens en étourdi ou en désespéré. » 1 P. de Lacroiv s'est trompé en fixant cette défection dans la nuit du 13 au
H septembre : elle eut lieu du 13 au 14 octobre. Nous avons lu des documens
(officiels à ce sujet. [1802] CHAPITRE VIII. 289 Ce jugement porté par Leclerc sur Pétion était fondé ;
ses propres observations sur ce caractère froid qui pesait
tout avec une haute intelligence, qui était aussi résolu
qu'impassible ; la connaissance qu'il avait sans doute de
tous ses antécédens révolutionnaires ; celle qu'il avait acquise de sa conduite depuis l'arrivée de l'expédition, par
les rapports obligés des officiers généraux sous lesquels il
servait, notamment Boudet et Pamphile de Lacroix : tout
concourait à lui démontrer que la défection de Pétion ne
pouvait être que le résultat d'un accord entre lui et les autres chefs de l'armée coloniale qui se trouvaient dans le
Nord. Cependant, comme nous l'avons dit, ce n'est
qu'entre Pétion et Dessalines qu'il y eut concert préalable pour la prise d'armes qui devait décider des destinées
de Saint-Domingue. Pétion était assez fixé sur les intentions du gouvernement consulaire à l'égard de la race
noire tout entière, depuis qu'à Paris il avait pénétré, que
l'envoi de Rigaud et des autres officiers dans l'armée expéditionnaire n'avait d'autre but que d'en faire un drapeau de défection contre T. Louverture ; les paroles qu'il
adressait à ses camarades dans la traversée, sans s'ouvrir
complètement à eux ; celles qu'il prononça à la vue de
l'incendie du Cap ; celles qu'il prononça encore après
avoir lu l'acte de Leclerc relatif à la déportation de Rigaud, prouvent évidemment les idées qu'il mûrissait dans
son esprit.
'avait d'autre but que d'en faire un drapeau de défection contre T. Louverture ; les paroles qu'il
adressait à ses camarades dans la traversée, sans s'ouvrir
complètement à eux ; celles qu'il prononça à la vue de
l'incendie du Cap ; celles qu'il prononça encore après
avoir lu l'acte de Leclerc relatif à la déportation de Rigaud, prouvent évidemment les idées qu'il mûrissait dans
son esprit. Rigaud ayant été déporté, Pétion se voyait désormais
le chef de l'ancien parti politique qu'il avait dirigé ; car il
savait que nul autre que lui ne pouvait prétendre à ce rôle.
Mais, en ce moment, T. Louverture n'était pas encore
soumis, quoique la prise de la Crête-à-Pierrot faisait prévoir sa prochaine soumission. Cet événement étant cont. v. 19 290 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. sommé peu après, Pétion avait trop de perspicacité pour
ne pas reconnaître que le rôle politique de T. Louverture
était aussi bien fini que celui de Rigaud. Et alors, à qui
mieux qu'à Dessalines était réservée la direction du parti
politique de l'ex-gouverneur ? Nous avons déjà énuméré
tous ses titres à cette position ; ils ne pouvaient échapper
à la clairvoyance de Pétion. La déportation de T. Louverture vint confirmer cette appréciation. Les deux anciens chefs n'étant plus dans la colonie, les deux nouveaux se trouvaient avantageusement placés pour guider
le mécontentement des deux partis qu'ils représentaient.
Ayant eu occasion de s'estimer mutuellement, tant dans
la guerre civile du Sud que dans celle qui venait d'avoir
lieu, il ne leur restait plus qu'à se voir pour s'entendre
dans un but commun. La circonstance de leur réunion à
Plaisance fut une occasion toute favorable : Pétion sentit
que c'était à lui de prendre l'iniatitive à cet égard ; il le
fit avec un généreux dévouement à la race noire, et, dironsnous, une pieuse abnégation. Il le devait à son pays, à ses
frères ; et il porta la conviction dans l'esprit de Dessalines,
la persuasion dans son cœur qu'animait déjà une noble
ambition. Dès-lors, l'unité haïtienne était en germe : les
injustices, les crimes que commettait journellement la
race blanche devaient développer cette précieuse semence
sur le sol fécond de la Liberté. Etait-ce ensuite à Clervaux, à H. Christophe, que Pétion ou Dessalines devait s'ouvrir prématurément? Quoique ces deux généraux fussent aussi bien disposés à servir la cause de leur race, leur caractère, plus encore que
leurs idées politiques, devait mettre Dessalines et Pétion
dans une sorte de défiance vis-à-vis d'eux. Clervaux n'était qu'un brave soldat. Christophe avait une morgue qui [1802] CHAPITRE TOI'. 29 î
-ce ensuite à Clervaux, à H. Christophe, que Pétion ou Dessalines devait s'ouvrir prématurément? Quoique ces deux généraux fussent aussi bien disposés à servir la cause de leur race, leur caractère, plus encore que
leurs idées politiques, devait mettre Dessalines et Pétion
dans une sorte de défiance vis-à-vis d'eux. Clervaux n'était qu'un brave soldat. Christophe avait une morgue qui [1802] CHAPITRE TOI'. 29 î le rendait quelquefois intraitable ; plus éclairé que Dessalines, ayant plus de formes et d'habitudes sociables que
lui, il se croyait un homme bien supérieur à lui : au siège
de Jacmel, en \ 800, quoique colonel soumis au général
Dessalines qui dirigeait cette guerre, il lui avait plus
d'une fois fait sentir ses prétentions à cet égard. T. Louverture dut alors intervenir souvent entre eux. Il n'y avait donc réellement que Pétion qui pût entraîner Christophe. La douceur de ses manières, son affabilité, sa physionomie bienveillante , la supériorité de
son esprit qui savait si bien ménager l'amour-propre de
tous, ses talens militaires, la grande réputation qu'il s'était faite par ses exploits guerriers, son attachement bien
connu pour tous ses frères noirs et jaunes : tout contribuait à lui donner une influence décisive sur l'esprit de
Clervaux et de Christophe. A l'égard du premier , le témoignage de Pamphile de Lacroix parle assez haut ; cet
auteur n'a rien avancé dans cette circonstance qui ne soit
fondé sur la vérité historique. Quant à Christophe, c'est
Pétion lui-même qui va nous donner la preuve de son
influence sur la détermination qu'il prit ; et ici, nous sommes forcé de devancer ce que nous aurons à dire plus
tard. En 1815, Christophe ayant envoyé des députés auprès
de Pétion, à l'occasion d'une mission française à Haïti,
Pétion répondit au général Prévost qui lui avait adressé
une lettre au nom de son Roi et maître : « Vous me parlez, Monsieur le général, d'amnistie, de
« pardon, d'oubli du passé, d'autorité paternelle, de mo-
« narque, de grades, de distinctions, de titres de noblesse
« héréditaire ! Nous étions bien éloignés de ces idées bi-
« zarres et inconvenantes, quand je sollicitai le général 292 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D* HAÏTI. « Christophe à sortir du Cap, pour se soustraire à la po-
« tence, et quand je réveillai sa méfiance contre les Fran-
« çais quil connaissait si mal, que peu de temps avant
« il avait confié son fils au général Boudet pour le con-
* duire en France * . » Une telle assertion de la part de Pétion ne peut être
révoquée en doute : un homme de sa trempe ne se vante
jamais de ce qu'il n'a pas réellement fait.
TI. « Christophe à sortir du Cap, pour se soustraire à la po-
« tence, et quand je réveillai sa méfiance contre les Fran-
« çais quil connaissait si mal, que peu de temps avant
« il avait confié son fils au général Boudet pour le con-
* duire en France * . » Une telle assertion de la part de Pétion ne peut être
révoquée en doute : un homme de sa trempe ne se vante
jamais de ce qu'il n'a pas réellement fait. Mais, ce n'est point avec ces généraux seuls qu'il prépara sa défection. La 4 3e avait pour chefs de bataillon
Jean-Louis François, ce noir si honorable, et CocoHerne;
des officiers tels que Papalier, Francisque, etc., partageaient avec ces chefs de bataillon toute la confiance de
Pétion, et ils furent initiés à son projet dès que l'instant
fût arrivé de l'exécuter. Il n'est pas un seul de ces anciens
soldats de Rigaud qui n'eût été digne d'une confidence
à ce sujet. Et croit-on qu'il ait fallu beaucoup de peine à
Pétion pour persuader également Jean-Philippe Daut, colonel de la 10e, et ses officiers et tout son corps, de là
nécessité de lever l'étendard de l'insurrection contre les
Français? Il eût suffi de l'exemple tracé par la 15e pour
les entraîner; mais, accessible à tous ses compagnons
d'armes, partageant avec eux tout ce qu'il possédait ;
d'une douceur sans égale dans son commandement, Pétion savait obtenir de ses subordonnés une obéissance qui
allait même au-devant de ses vœux ; car elle était inspirée
par l'estime, la confiance et l'amour que ses procédés ' Il résulte de ces paroles de Pétion, que c'est peu de jouis avant sa levée
de boucliers du 13 octobre qu'il s'ouvrit à Christophe, puisque Boudet partit le
27 septembre. Ce fut, sans doute, immédiatement après la proclamation menaçante de Leclerc, qui suivit la mort de Charles Bélair; elle ne pouvait échapper à la pénétration de Pétion, lorsqu'il avait tiré si bon parti du mot prononcé
par l'estimable Chaudry. [1802] CHAPITRE VIII. 295 faisaient naître pour sa personne. C'était moins au chef
qu'on obéissait, qu'au frère qu'on avait à sa tête. Aussi, voyez avec quelle magnanimité il agit à l'égard
des canonniers européens et d'autres Français qui servaient dans les rangs de la 15e ! Après avoir harangué les
noirs et les mulâtres, pour leur démontrer la justice de la
cause qu'ils allaient défendre, en se ralliant aux premiers
insurgés que la Liberté avait armés, il s'adressa à ces
blancs : « Quant à vous, leur dit-il, cette cause n'est pas
« la vôtre. Après avoir reconnu et proclamé nos droits,
« les droits que nous tenons de Dieu, la France veut nous
i( replacer dans l'esclavage et dans toutes les ignominies
« que comporte la servitude. Noîis l'abjurons dès aujour-
« (Thui : elle n'est plus notre patrie ! Le sort des armes en
« décidera. Dieu nous soutiendra dans notre entreprise,
« nous la plaçons sous sa suprême protection. Vous re-
« tournerez auprès du général Leclerc : c'est là qu'est
« votre drapeau. »
droits que nous tenons de Dieu, la France veut nous
i( replacer dans l'esclavage et dans toutes les ignominies
« que comporte la servitude. Noîis l'abjurons dès aujour-
« (Thui : elle n'est plus notre patrie ! Le sort des armes en
« décidera. Dieu nous soutiendra dans notre entreprise,
« nous la plaçons sous sa suprême protection. Vous re-
« tournerez auprès du général Leclerc : c'est là qu'est
« votre drapeau. » On vit alors un trait de dévouement sublime aux droits
de l'homme, de la part d'un Français qui était capi*-
taine dans la \ 3e. Gabriel Véret, né à Beauvais, chef-lieu
du département de l'Oise, (cette ville où la valeur d'une
Héroïne honora toutes les femmes de son pays l), était
venu à Saint-Domingue avec les troupes qui accompagnèrent Polvérel et Sonthonax. Véret avait servi dans le Sud
où Polvérel proclama la liberté générale : il était parvenu
au grade d'officier dans la 5e demi-brigade que commandait Dartiguenave, et dans ce corps il avait pris part
à la guerre entre Rigaud et T. Louverture ; ilsetrou1 Jeanne Hachette, qui contribua à la défense de Beauvais, en 147:?, contre
le duc de Bourgogne. Heureux pays, belliqueuse nation, qui compte mèms
les femmes parmi ses guerriers! 294 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. vait capitaine dans le bataillon de Bardet qui fît défection
au fort Bizoton. Lorsque Pétion eut fait son allocution
aux Français qu'il allait renvoyer au Cap , Véret lui dit :
« Votre cause est celle de l'humanité ; je l'ai toujours dé-
« fendue avec vous tous. Moi aussi, je suis un soldat de
« la Liberté, et j'abjure la France comme vous, puisqu'elle
« est devenue injuste envers vous. Recevez-moi dans
« vos rangs. » Emu, transporté de joie, Pétion le prit dans ses bras,
le pressa contre son cœur, aux grands applaudissemens
de toute la 13e où Véret comptait un ami dans chaque officier, dans chaque soldat. Quelque temps après, Dessalines, général en chef des indigènes, le promut au grade
de chef de bataillon dans la 16e demi-brigade, et ensuite
adjudant-général r. Si Pétion ennoblit la cause des noirs et des mulâtres,
par l'admission de Véret dans leurs rangs, par le respect
qu'il montra pour le droit des gens, pour la cause contraire, en renvoyant les autres Français à Leclerc, — Dessalines ne prouva pas moins, par l'estime qu'il eut pour
Véret, et malgré ses regrettables fureurs contre les blancs,
qu'il n'entendait pas exclure à jamais de son pays les
hommes de la race européenne : d'autres faits démontreront notre assertion. Après avoir si noblement relevé le défi méprisant jeté à
toute la race noire depuis six ans , Pétion fit enclouer les
canons qui garnissaient les postes du Haut-du-Cap , en 1 Véret devint général de brigade sous Boyer, et mourut aux Cayes le 13
mai 1833, toujours aimé et honoré de ses compagnons d'armes et de tous les
citoyens. Borgella, alors commandant de cet arrondissement, lui fit faire de
magnifiques funérailles.
noblement relevé le défi méprisant jeté à
toute la race noire depuis six ans , Pétion fit enclouer les
canons qui garnissaient les postes du Haut-du-Cap , en 1 Véret devint général de brigade sous Boyer, et mourut aux Cayes le 13
mai 1833, toujours aimé et honoré de ses compagnons d'armes et de tous les
citoyens. Borgella, alors commandant de cet arrondissement, lui fit faire de
magnifiques funérailles. [1802] CHAPITRE VIII. 295 prenant seulement un obusier et deux pièces de campagne:
artilleur, il savait l'avantage qu'il pouvait tirer de ces
bouches à feu. Il fit défiler ses troupes pour se rendre au
Morne-Rouge, ce canton de la paroisse de l'Acul , qui fut
le foyer de la conjuration de Boukman, en 1791. Dans
la journée du \ 4 octobre , il se porta sur l'habitation
D'Héricourt, dépendante de celle de Noé, située dans la
paroisse de la Plaine-du-Nord. C'était là que T. Louverture avait pris la résolution de
résister à l'armée française , en recevant l'étrange lettre
de Rochambeau qui lui apprenait qu'il avait passé au fit
de l'épée les soldats de la garnison du Fort-Liberté : là ,
il lui avait répondu aussi : « Je combattrai jusqu'à la mort
« pour venger celle de ces braves soldats. » N'est-ce pas
une singularité remarquable, que les circonstances y
amenèrent Pétion pour le porter aux mêmes résolutions?
Car son dessein primitif était alors de se rendre de-là
dans FArtibonite , afin de rejoindre Dessalines qui avait
dû se prononcer déjà, et d'agir de concert avec lui. Mais, aussitôt son arrivée à D'Héricourt, Petit-Noël
Prieur y vint avec ses bandes de Congos , sortant des
montagnes du voisinage. Furieux de la guerre que les
troupes coloniales leur avaient faite, il les apostropha en
leur reprochant le concours qu'elles avaient prêté aux
Français. A son point de vue , il avait raison de s'en
plaindre. Il fallut toute l'énergie de Pétion et l'attitude
martiale de la 1 0e et de la 13e pour en imposer à ces barbares. Mais Pétion les rassura néanmoins , en leur disant
que désormais leur cause était une et indivisible ; et pour
leur en donner la preuve , il proposa à Petit-Noël de se
joindre à lui et Clervaux afin de marcher contre le Cap.
C'était le moyen le plus efficace de l'endoctriner; il fut 298 études sur l'histoire d'haïti. fasciné par Pétion. Celui-ci déféra dès-lors le commande»
ment supérieur à Clervaux qui était général de brigade.
La haine de ces Congos pour Christophe était telle , que
Pétion leur ayant dit qu'ils réuniraient leurs forces à celles
de ce général, ils accueillirent ses paroles avec des hurlemens affreux ; et Petit-Noël promit de le tuer à la première rencontre. Le général Clauzel, qui avait remplacé le général Boudet dans le commandement du département du Nord ,
était au Haut-du-Cap dans la nuit du 15 au 44 octobre.
Pétion ne pouvait tenter de lui faire aucun mal , lorsqu'il
renvoyait au Cap d'autres Français ; et d'ailleurs, Claudel
avait su lui inspirer de l'estime par sa conduite, de même
que le général Claparède qui commandait la place du
Cap1.
de le tuer à la première rencontre. Le général Clauzel, qui avait remplacé le général Boudet dans le commandement du département du Nord ,
était au Haut-du-Cap dans la nuit du 15 au 44 octobre.
Pétion ne pouvait tenter de lui faire aucun mal , lorsqu'il
renvoyait au Cap d'autres Français ; et d'ailleurs, Claudel
avait su lui inspirer de l'estime par sa conduite, de même
que le général Claparède qui commandait la place du
Cap1. Dans la matinée du \ 4 octobre, le capitaine-général
Leclerc se porta au Haut-du-Cap pour ordonner des dispositions de défense , dans la prévoyance que Pétion et
Clervaux pourraient y revenir. En ce moment , il fit occuper tant dans ce bourg qu'aux environs du Cap, dans la
Bande du Nord , divers postes , et notamment ceux de
leantot et de Pierre-Michel. La réserve fut placée à l'hôpital des Pères. Les forces dont il pouvait disposer consistaient en 2000 hommes environ , y compris la garde 1 En 1838, j'eus l'occasion de faire la connaissance du maréchal Clauzel, à
Maisons-Lafitte où je dînai avec lui. Je lui parlai de l'opinion favorable
qu'avait Pétion de lui et du général Claparède, et il me témoigna lui-même
la plus haute estime pour Pétion, en me disant que tous les généraux français de l'expédition avaient remarqué en lui un officier distingué. Noua causâmes beaucoup de cette époque. A quelques jours de là, je rencontrai le général Claparède dans les salons du général Bernard, ministre de la guerre : il
vint à moi et me serra la main; il avait su du maréchal Clauzel ce que j'avais
dit à ce dernier. Lui aussi m'exprima toute son estime pour Pétion. [1802] CHAPITRE VIII. 297 nationale. Le général D'Henin commandait les dragons
de cette garde nationale. Christophe n'avait pas bougé de la position de SaintMichel qu'il occupait près de la Petite-Anse, sur la route
qui conduit au Cap. Le général Leclerc envoya auprès de
lui un officier porteur de Tordre de marcher contre Ciervaux et Pétion, et reçut pour réponse qu'il pouvait compter sur lui, « qu'il allait se mettre en mesure de ne point
« obéir aux mulâtres qui paraissaient vouloir profiter des
« troubles de la colonie pour en usurper le gouvernement.
k II ajouta qu'il allait aussi prendre les moyens de se défi faire de Sans-Souci et de Macaya , dont les bandes reste serraient le Cap1. » Mais Leclerc apprit bientôt que
quelques heures après, Christophe avait dit qu'il avait les
moyens de rabaisser sa fierté, et qu'en attendant il resterait spectateur bénévole des événemens. Le fait est, qu'il
redoutait Sans-Souci, Macaya et Petit-Noël. On a vu que
ce n'était pas sans raison : il ne se sentait pas de force à
braver leur haine dans ce premier moment. Du reste 7 il
trompait Leclerc. Ces paroles de Christophe et la défection de Pétion et
de Clervaux, portèrent Leclerc à désarmer la 6e coloniale
et à embarquer ces 1200 hommes sur les navires de
guerre. L'amiral Latouche ïréville les commandait. Leclerc avait déjà soustrait ce corps à l'influence de Clervaux ; maintenant, en le désarmant et l'embarquant tout
entier à bord des navires de guerre qui servaient aux
noyades, ce n'était pas seulement une mesure de précaution; c'était annoncer une arrière-pensée détestable. On
va voir bientôt ce qui advint à tous ces braves officiers et
embarquer ces 1200 hommes sur les navires de
guerre. L'amiral Latouche ïréville les commandait. Leclerc avait déjà soustrait ce corps à l'influence de Clervaux ; maintenant, en le désarmant et l'embarquant tout
entier à bord des navires de guerre qui servaient aux
noyades, ce n'était pas seulement une mesure de précaution; c'était annoncer une arrière-pensée détestable. On
va voir bientôt ce qui advint à tous ces braves officiers et 1 Pamphile de Lacroix, t 2, p. 235. 298 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. soldats qui s'étaient soumis des premiers aux Français
avec Clervaux, à Saint- Yague, et qui ne les avaient jamais
combattus. Le 1 5 octobre, Glervaux, Pétion et leurs troupes avaient
repris la route du Haut-du-Cap, avec Petit-Noël et ses
bandes. 5000 hommes, dit-on, se trouvaient réunis pour
attaquer ce point ; mais la plupart d'entre eux étaient
mal armés, indisciplinés et disposés à n'obéir qu'à leur
chef, impatient lui-même de l'autorité militaire de Clervaux. A onze heures de la nuit , le combat s'engagea et
dura jusqu'à quatre heures du matin, le 16. Quoique les Français , commandés par le général Clauzel, combattissent avec courage , ils ne purent empêcher
que le Haut-du-Cap, les forts Pierre-Michel et Jeantot ne
restassent au pouvoir des indigènes. Dans ce dernier fort,
leur résistance avait été plus longue : il était commandé
par le chef de brigade Anhouil \ Les Français rentrèrent
au Cap ou occupèrent les positions qui avoisinent le plus
cette place. C'est alors seulement que Christophe se prononça.
Laissant une partie de ses troupes à Saint-Michel, il vint
au Haut-du-Cap avec l'autre , et se joignit à Clervaux et
Pétion. En le voyant, Petit-Noël entra en fureur, l'accabla d'injures et lui fit des menaces. Mais Christophe était
aussi brave qu'il méprisait Petit-Noël et ses gens : il leur ' J'ai lu des pièces authentiques, officielles, qui établissent ces faits, et parlent
de l'heure de l'attaque et de la durée du combat. P. de Lacroix s'est trompé, en
disant que l'attaque commença à une heure du matin, et que les indigènes furent,
tout-à- fait repoussés du fort Jeantot: ils en restèrent maîtres à la fin. 11 con.
vient, du reste, qu'ils replièrent les troupes françaises du Haut-du-Cap, et
s'emparèrent du fort Pierre-Michel, et finit par dire qu'ils se déterminèrent a la retraite, en laissant sur le terrain un assez grand nombre de morts. — T. 2, p. 235 à 237. [1802] CHAPITRE VIII. 299 en imposa par son attitude. Clervaux et Pétion surtout
réussirent à calmer ces barbares, en leur démontrant que
le temps des rancunes était passé , qu'il fallait unir leurs
efforts contre l'ennemi commun qui ne manquerait pas
de profiter de leurs divisions : ces paroles sensées furent
comprises. Le Cap fut cerné de tous côtés, et Christophe
agit contre la Petite-Anse qu'il bloqua aussi. Au moment de l'attaque du Haut-du-Cap, ou alors que
les Français étaient repoussés de ce point , on se livra à
bord des navires de guerre à un acte affreux : les
1200 hommes de la 6e furent tous noyés, et Jacques Clervaux subit aussi le même sort ou fut poignardé. Examinons comment P. de Lacroix relate ce fait horrible : « Dans un écart produit par le sentiment de lafai- « blesse , la terreur de succomber sous le poids du nom-
attaque du Haut-du-Cap, ou alors que
les Français étaient repoussés de ce point , on se livra à
bord des navires de guerre à un acte affreux : les
1200 hommes de la 6e furent tous noyés, et Jacques Clervaux subit aussi le même sort ou fut poignardé. Examinons comment P. de Lacroix relate ce fait horrible : « Dans un écart produit par le sentiment de lafai- « blesse , la terreur de succomber sous le poids du nom- « bre fit recourir , à bord des bâtimens , à une mesure « atroce dont le général Leclerc avait repoussé l'idée « avec horreur y en apprenant l'exécution qu'on s'en était « déjà permise dans l'Ouest Les équipages étaient « tellement affaiblis ou encombrés de malades , que la « vue de ces détachemens noirs , bien plus nombreux « qu'eux, les fit frémir. Ce ne fut qu'un cri de terreur « au moment où les insurgés replièrent nos troupes du »< Haut-du-Cap ; on crut à bord tout perdu. Dans un pre- « mier mouvement de terreur, le sentiment de la conser- « vation fit retentir la rade de ce cri du désespoir : — « Tuons ce qui peut nous tuer. Les droits de l'humanité « furent impitoyablement outragés. Dans la cruelle alter- « native d'être dévorés par des tigres, les matelots le de- « vinrent eux-mêmes. Les flots engloutirent en un in- « stant mille à douze cents malheureux qu'un sort parti500 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. « culièrement contraire avait isolés des leurs* La guerre
« des couleurs fut dès4ors et pour longtemps réinaugurée
« à Saint-Domingue. Elle y avait toujours été une guerre
« à mort, — les noirs n'ayant pas pour habitude défaire
« quartier à leurs prisonniers. 1 » Le général Rochambeau et ses troupes qui s'emparèdu Fort-Liberté , le 4 février, étaient-ils des noirs , et
firent-ils quartier aux soldats et officiers faits prisonniers
alors ? Le général Hardy , qui enleva le poste de la Rivière-Salée , le 5 février, en marchant sur le Cap, était-il
un noir et fit-il non plus quartier aux prisonniers ? Plus
tard , ce même général était-il devenu un noir quand il
passait au fil de l'épée , tantôt 200 , tantôt 600 prisonniers , d'après le témoignage même de P. de Lacroix?
Cette guerre des couleurs n'existait-elle pas dès-lors ?
Pourquoi ce mot de tigres appliqué aux noirs, si on les
considérait comme des hommes , sans faire attention à
leur couleur ? C'est encore la même expression que nous
avons relevée dans l'ouvrage de Rignon. Et qui peut faire accroire qu'en ordonnant l'embarquement de toute la 6% le général Leclerc ou l'amiral Latouche Tréville n'avait pas fait museler ces tigres ? On
les aurait laissés libres à bord des navires de guerre !
Cette terreur des équipages , dont nous voyons trois fois
l'expression, fut-elle bien réelle, et l'amiral et ses officiers
ne participèrent point à ce crime qui engloutit 1200 hommes à la fois ? Si le général Leclerc lui-même avait d'abord repoussé l'idée des noyades de Rochambeau , il est
certain qu'on noyait au Cap avant cet effroyable événement : en envoyant ces infortunés à bord , c'était dire ce
des navires de guerre !
Cette terreur des équipages , dont nous voyons trois fois
l'expression, fut-elle bien réelle, et l'amiral et ses officiers
ne participèrent point à ce crime qui engloutit 1200 hommes à la fois ? Si le général Leclerc lui-même avait d'abord repoussé l'idée des noyades de Rochambeau , il est
certain qu'on noyait au Cap avant cet effroyable événement : en envoyant ces infortunés à bord , c'était dire ce 1 Mémoires, t. 2, p. 237 et 238. [1802] CHAPITRE VIII. 501 qu'on devait en faire ; et cela , au moment où Pétion
venait de renvoyer au Cap les canonniers français ! . . . Quand vous retracez l'histoire, avouez donc et flétrissez les crimes commis par n'importe qui Excusons
toutefois le général Pamphile de Lacroix ; car sa tâche était
plus que pénible, plus que difficile ; et s'il s'efforça de dissimuler le crime, du moins il n'en commit pas lui-même.
Nous le disons à sa louange. C'est après l'expulsion des Français du Haut-du-Cap,
que Pétion vit arriver auprès de lui l'un des plus valeureux officiers de Rigaud, — Nicolas Geffrard, destiné à
être le héros de l'indépendance dans le Sud. Après la prise de la Crête-à-Pierrot, il s'était rendu au
Port-au-Prince et de-là à l'Anse-à-Veau, dans l'intention
d'aller aux Cayes. Mais, apprenant que pour lever le séquestre apposé sur ses biens depuis la fin de la guerre civile, il fallait une décision du préfet colonial, il se rendit
au Cap afin de l'obtenir. Là, se trouvaient Courroy et Cariot, deux blancs qui avaient servi aux Cayes et qui
le connaissaient : ils le dénoncèrent, dans ce moment de
l'insurrection générale du Nord. Prévenu à temps, Geffrard fut se cacher à bord d'un caboteur et y rencontra
Lys jeune et N. Brouard, ses amis du Sud. Ne prévoyant
pas pouvoir éviter son arrestation, causant avec eux de
cette probabilité, il eut un moment de désespoir ; il saisit
un pistolet pour se faire sauter la cervelle. Heureusement,
Lys accourut et arracha cette arme de ses mains. Ces
deux amis le persuadèrent de venir à terre ,pour rester
avec eux dans la même maison qu'ils occupaient : déguisé
en matelot, il s'y rendit dans la soirée et s'y tint renfermé.
On le cherchait de tous côtés. Sur ces entrefaites arriva
la prise d'armes du Haut-du-Cap ; et dans le tumulte qui 502 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. survint lors du combat du 15 au 16 octobre, il se déguisa
encore et réussit à rejoindre Pétion *. Celui-ci avait dèslors un autre lui-même à ses côtés : c'est assez dire, pour
exprimer l'heureuse acquisition que faisait la cause indigène. Le général Dugua, chef de l'état-major de l'armée française, fut emporté par la fièvre jaune le 47 octobre. Ce
brave militaire, qui avait fait les campagnes d'Italie et
d'Egypte, blâmait à ses derniers momens les erreurs et
les torts de son gouvernement.
rejoindre Pétion *. Celui-ci avait dèslors un autre lui-même à ses côtés : c'est assez dire, pour
exprimer l'heureuse acquisition que faisait la cause indigène. Le général Dugua, chef de l'état-major de l'armée française, fut emporté par la fièvre jaune le 47 octobre. Ce
brave militaire, qui avait fait les campagnes d'Italie et
d'Egypte, blâmait à ses derniers momens les erreurs et
les torts de son gouvernement. ' Bonnet était au Cap aussi : dans la crainte d'être arrêté, il partit pour
Saint-Yague de Cuba. CHAPITRE IX. Situation de l'armée française à la mi-octobre. — Proclamation de Leclerc sur
la prise d'armes du Haut-du- Cap. —Mesures ordonnées par lui. — Arrestation de Maurepas, etc., au Port-de-Paix. — Mort de Dommage au Cap. —
Pamphile de Lacroix évacue le Fort-Liberté.— Conduite de Toussaint Brave
en celte circonstance. — Dessalines se déclare contre les Français, et s'empare de la Crête-à-Pierrot. — Massacre d'un bataillon de la 12e coloniale à
Saint-Marc. — Dessalines prend les Gonaïves. — Il attaque Saint-Marc infructueusement. — Il établit son quartier-général à l'Artibonite. — Il réorganise ses troupes. — Mort de Leclerc au Cap. — Ses dernières volontés. —
Il désigne Rocbambeau pour lui succéder. — Daure, préfet colonial, prend
l'intérim du gouvernement colonial. — Ses actes. — Évacuation du Portde-Paix par Brunet. — Rochambeau se fait installer au Port-au-Prince. —
— Combats des indigènes contre le Cap , leurs succès et leurs revers. —
Ils abandonnent le Haut-du-Cap. — Modération du préfet Daure. — Arrivée
de Rochambeau au Cap. — Il fait noyer Maurepas et d'autres indigènes. —
Danger couru par J.-P. Boyer sur le vaisseau le Duguay- Tiouin. —
J. Boyé obtient qu'il soit mis en liberté. Renfermé dans la ville du Cap, par le succès des indigènes à la bourgade qui en est éloignée d'une lieue, le général Leclerc, qui était aussi courageux que brave, dut
aviser aux mesures que nécessitait sa position. Ses troupes, décimées par la fièvre jaune, étaient réduites à un
petit nombre de combattans , dans un moment où le
Nord, l'Artibonite et l'Ouest étaient livrés à une insurrection générale, — le Sud seul étant alors à peu près soumis à son autorité ; car les quelques chefs de bandes qui 304 études sur l'histoire d'haïti. étaient dans les bois n'exerçaient aucune influence sur la
population. Dans le Nord, il y avait 5500 hommes valides, 1200
malades au Môle et 4000 à la Tortue. Dans l'Ouest, 2400
valides et 2000 malades tant au Port-au-Prince qu'à Jacmel. Dans le Sud, 1300 valides, peu de malades. Dans
l'Est, 1300 valides et point de malades. Des renforts
étaient attendus de France, mais ils n'arrivèrent qu'un
mois après. Heureusement pour les Français, la population noire et jaune des villes et bourgs du littoral les soutenait alors, malgré les fureurs exercées contre elle : ils
durent encore à son concours d'avoir pu prolonger la
lutte jusqu'à la fin de 1803.
Dans le Sud, 1300 valides, peu de malades. Dans
l'Est, 1300 valides et point de malades. Des renforts
étaient attendus de France, mais ils n'arrivèrent qu'un
mois après. Heureusement pour les Français, la population noire et jaune des villes et bourgs du littoral les soutenait alors, malgré les fureurs exercées contre elle : ils
durent encore à son concours d'avoir pu prolonger la
lutte jusqu'à la fin de 1803. Ce peu de forces européennes exigeait donc leur concentration dans les principaux points à conserver, en attendant l'arrivée des nouvelles troupes qui étaient en mer,
et qui permettraient des mesures offensives. Le capitaine-général ordonna l'évacuation des points
secondaires sur les autres. On se concentra au Cap , au
Môle et à la Tortue , dans le Nord. Le Fort-Liberté dut
être évacué par le général Pamphile de Lacroix. Le général Brunet reçut l'ordre d'abandonner le Port-de-Paix :
ce qu'il ne fit pas de suite. Au Môle se trouvait le général
Thouvenot : il continua à garder cette ville. Le général
Dubarquier fut envoyé à la Tortue. Au Cap se trouvaient réunis, auprès de Leclerc, l'amiral
Latouche Tréville , et les généraux Clauzel , Claparède ,
D'Henin , Watrin et Boyer, ce dernier devenu chef de
l'état-major après la mort de Dugua. Les généraux Bochambeau et Lavalette étaient au
Port-au-Prince ;Pageot à Jacmel; Queutin à Saint-Marc.
La ville de Léogane , les bourgs de la Croix-des-Bouquets [1802] CHAPITRE IX. 305 et du Mirebalais étaient aussi en possession des Français,
ainsi que le Grand-Goave , le Petit-Goave et tout le Sud.
Le général Desbureaux , qui était aux Cayes , nommé inspecteur-général des troupes, quitta cette ville aux ordres
de Laplume pour se rendre au Cap, mais dans le courant
de novembre. Le général Kerverseau se tenait toujours à Santo-Domingo. Toute la partie de l'Est était restée paisible depuis
l'arrivée de l'expédition : 1 5 à 20 mille noirs ne furent
pas un obstacle; ils n'avaient rien à démêler avec les
Français, non plus que les autres habitans. 18,000 hommes étaient morts ou de maladie, ou dans
les combats, environ 8,000 étaient dans les hôpitaux.
Près de 8,500 restaient encore , disséminés sur toute la
surface de Saint-Domingue ' . Dans cette situation, le capitaine-général publia la proclamation suivante : Au quartier-général du Cap, le 28 vendémiaire an XI (20 octobre).
Le général en chef, capitaine-général ,
Auxhabilansde Saint-Domingue. Une insurrection inouie a été commise. Des lâches comblés des
bienfaits do gouvernement ont abandonné leurs postes pour se rendre
aux rebelles ; ils ont osé attaquer la capitale de la colonie ; et déjà ils
avaient calculé le pillage qu'ils devaient faire et désigné les victimes
qu'ils devaient immoler'. Ils ont été trompés dans leurs criminelles
espérances. Tous les citoyens sont devenus soldats ; ils se sont réunis
aux braves de l'armée de Saint-Domingue, et les rebelles ont été repoussés avec une perte considérable.
né leurs postes pour se rendre
aux rebelles ; ils ont osé attaquer la capitale de la colonie ; et déjà ils
avaient calculé le pillage qu'ils devaient faire et désigné les victimes
qu'ils devaient immoler'. Ils ont été trompés dans leurs criminelles
espérances. Tous les citoyens sont devenus soldats ; ils se sont réunis
aux braves de l'armée de Saint-Domingue, et les rebelles ont été repoussés avec une perte considérable. 1 Nous donnons ces chiffres d'après des documens officiels. P. de Lacroix
s'est trompé en portant celui des morts à 24,000 hommes, et celui des combattans seulement à 2 mille et quelques cents, sur toute la surface de Saint
Domingue. T. 2, p. 239. a Le pillage qu'enviaient ces lâches était celui des bouches a feu : les victimes qu'ils devaient immoler arrivèrent sans accident au Cap, par leurs
soins généreux. Et que devinrent les 1200 hommes de la 6 t. v. 20 -506 ÉTLbES SUR L'HISTOIRE d" HAÏTI. Dans ces circonstances, pour ne point compromettre la possession de
la colonie, j'ai ordonné que l'armée se réunît dans les places principales, que les hôpitaux et les poudres fussent évacués sur les points où
ils peuvent être à l'abri de toute insulte. J'ai ordonné que les citoyens
fidèles à la France (noirs et jaunes) fussent admis dans les villes où se
rassemble l'armée : c'est là que nous attendrons les troupes qui nous
sont annoncées de France et qui nous serviront à reconquérir la colonie
et à punir les traîtres et les rebelles. Maïs, de ce que l'armée se concentrait, de ce que les malades étaient
évacués sur la Tortue , de ce que des munitions et des vivres étaient
embarqués, des malintentionnés ont cherché à induire que l'année allait évacuer Saint-Domingue, et ils ont répandu ce bruit. Si l'armée
se concentre, je vous en ai déduit les motifs; si les malades sont évacués sur la Tortue , c'est que la tranquillité, si utile à leur rétablissement, leur est refusée au milieu du tumulte des armes, et que d'ailleurs
le local des hôpitaux était nécessaire pour l'établissement des troupes
et des manutentions; si les munitions sont embarquées, c'est qu'il
n'existe pas au Cap un seul magasin à poudre, et que dans des circonstances comme celles où nous sommes on ne doit pas laisser l'existence
de la ville à la merci d'un furieux ; si on embarque des vivres , c'est
qu'il faut fournir des alimens aux malades et aux convalescens qui sont
eu grand nombre à la Tortue. Citoyens, soyez calmes. Confiance et ralliement au gouvernement :
voilà quelle doit être votre devise. L'armée vous a promis de ne point
vous abandonner -, elle tiendra parole . Leclerc. C'est toujours une fâcheuse position pour un gouvernement , d'être forcé à expliquer, à justifier ses mesures
contre les bruits semés par la malveillance. Cette proclamation prouve que le capitaine-général n'avait plus luimême une grande confiance dans le résultat de cette lutte,
ouverte si injustement contre la race noire ; et elle justifie
l'assertion de P. de Lacroix, sur l'impression produite en
son esprit par la défection de Pétion surtout. Il y a en
effet des hommes dont la valeur personnelle détermine
toute une situation.
'être forcé à expliquer, à justifier ses mesures
contre les bruits semés par la malveillance. Cette proclamation prouve que le capitaine-général n'avait plus luimême une grande confiance dans le résultat de cette lutte,
ouverte si injustement contre la race noire ; et elle justifie
l'assertion de P. de Lacroix, sur l'impression produite en
son esprit par la défection de Pétion surtout. Il y a en
effet des hommes dont la valeur personnelle détermine
toute une situation. [1802J CHAPITRE IX. "07 Cependant , Leclerc , soit de sa propre initiative, soit
par les conseils des colons , prit une mesure dont il espérait quelque fruit. Sachant la haine que les premiers insurgés portaient à Christophe et aux autres chefs de l'armée coloniale qui les avaient récemment combattus, que
chacun de ces chefs de bandes prétendait à diriger les
choses à l'africaine, il crut qu'il parviendrait à semer la
division entre les rebelles et les traîtres , et entre les rebelles eux-mêmes. Les rebelles étaient les premiers insurgés, les traîtres étaient Pétion , Clervaux , Christophe
et les troupes qui leur obéissaient. Comptant sur la simplicité des premiers , il publia un acte en vertu duquel il
garantissait la liberté à tous les noirs émancipés déjà en
1795 et 1794, et qui se réuniraient aux Français pour
combattre l'insurrection. Afin de seconder la mesure ,
des colons offrirent à des noirs qui leur avaient jadis appartenu, et leur firent passer gratuitement des actes notariés, par lesquels ils leur donnaient la liberté. Mais c'était déclarer implicitement , que l'intention du
gouvernement de la métropole avait été et était encore
de rétablir l'esclavage , puisque les actes des anciens
commissaires civils et le décret de la convention nationale ne suffisaient pas pour garantir la liberté des noirs.
Leclerc sanctionna les quelques actes notariés qui furent
passés , en 'promettant à ces prétendus nouveaux libres
de leur donner à chacun, au rétablissement de l'ordre,
quatre carreaux de terre en propriété. C'était une vraie
folie, qui ne peut s'expliquer que par les embarras de sa
position. Les noirs ne furent pas si fous pour compter sur
l'efficacité de tels actes : ils continuèrent à guerroyer. La promesse captieuse que fit le général Leclerc , relativement à la délivrance des concessions de terre aux 308 ÉTUDES SUK L HISTOIRE D HAÏTI. noirs, avait deux torts: le premier, de vouloir susciter
des ennemis à Pétion , auteur de la défection de Clervaux
et de Christophe ; le second, d'être prématurée, et surtout
sans sincérité. Il était réservé à ce mulâtre de réaliser les
vues de Polvérel à cet égard ; et il fut plus sincèrement
juste et plus libéral que le capitaine-général , en délivrant au moins cinq carreaux de terre à chacun des noirs
concessionnaires , dans la République qu'il fonda quatre
ans après. Avant de se rendre au Cap , le général Brunet arrêta et
y envoya Maurepas et sa famille , Bodin, colonel de la 9e,
d'autres officiers et soldats de ce corps, et le chef de bataillon René Vincent. Ces hommes l'avaient aidé contre
Capois , mais il les accusa de rester dans une inaction
coupable. Maurepas et sa famille furent placés sur la frégate la
Guerrière : il en était de même des officiers supérieurs
de la 9e : les autres et les soldats furent jetés sur d'autres
navires.
envoya Maurepas et sa famille , Bodin, colonel de la 9e,
d'autres officiers et soldats de ce corps, et le chef de bataillon René Vincent. Ces hommes l'avaient aidé contre
Capois , mais il les accusa de rester dans une inaction
coupable. Maurepas et sa famille furent placés sur la frégate la
Guerrière : il en était de même des officiers supérieurs
de la 9e : les autres et les soldats furent jetés sur d'autres
navires. Dans ces circonstances, ou peut-être auparavant, arriva de Jérémie le colonel Dommage qui avait été arrêté
par Darbois, et qui fut accusé de conspiration. Il fut livre
au jugement d'une commission militaire qui le condamna
à être fendu, pour avoir été pris, dit le jugement, les
armes à la main: rien n'était plus faux. Dommage était
paisible à Jérémie où il avait respecté la vie des colons à
l'arrivée de l'expédition ; mais son ancien secrétaire, un
blanc nommé Savary, l'avait dénoncé à Darbois comme
ayant le projet d'organiser une insurrection. Si cette intention existait de sa part , Darbois qui , fidèle aux pratiques de Roehambeau , agissait sans gêne à Jérémie, I/1802J CHAPITRE IX. 10Q l'eût fait juger sur les lieux. L'infortuné Dommage ne fut
pendu qu'après la mort de Leclerc ; mais il avait donné
l'ordre d'exécution. C'est le préfet colonial Daure qui
reçut cette mission , désagréable pour lui. En évacuant le Fort-Liberté , le général Pamphile de
Lacroix put reconnaître que les noirs sont accessibles ,
comme tous autres hommes, à tous les sentimens d'honneur et de générosité , lorsqu'on sait leur inspirer de la
confiance par une conduite honorable : telle avait été la
sienne, et à cette occasion il leur a rendu justice dans la
personne du chef de brigade Toussaint Brave et des troupes noires qui servaient sous lui au Fort- Liberté. Il
avait une garnison de 80 hommes blancs de la 77e demibrigade , au fort Delpuech , situé près de Vallière , à huit
lieues du Fort-Liberté : ne voulant pas les abandonner, il
envoya Toussaint Brave les dégager pour les ramener auprès de lui. Ce noir remplit son attente, après avoir guerroyé en route contre les bandes de Sans-Souci, et en perdant une centaine d'hommes des lre, 5e, 6e et 7e coloniales , qu'il commandait dans cette expédition. Mais , de
retour au Fort-Liberté, Toussaint Brave apprit l'affreuse
noyade de la 6e dans la rade du Cap; comme de raison, il
ne voulut pas suivre Pamphile de Lacroix dans cette ville :
ayant plus de 800 hommes sous ses ordres , il le laissa
effectuer son embarquement avec environ 200 soldats
français et la majeure partie de la population du FortLiberté. Sans doute, le général français eût pu se défendre
vaillamment, mais l'abstention de Toussaint Brave prouve
notre assertion : il ne chercha pas à venger ses camarades d'armes.
Cap; comme de raison, il
ne voulut pas suivre Pamphile de Lacroix dans cette ville :
ayant plus de 800 hommes sous ses ordres , il le laissa
effectuer son embarquement avec environ 200 soldats
français et la majeure partie de la population du FortLiberté. Sans doute, le général français eût pu se défendre
vaillamment, mais l'abstention de Toussaint Brave prouve
notre assertion : il ne chercha pas à venger ses camarades d'armes. Pamphile de Lacroix avait détruit ou avarié le plus
qu'il put, des 80 milliers de poudre, et des provisions 310 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. cf eau-de-vie , de viande et de biscuit qui existaient dans
la citadelle appelée anciennement Fort-Dauphin, puis
Fort-Liberté , et alors désignée sous le nom de FortDampierre, pour avoir reçu les restes mortels de l'un des
généraux français de l'expédition , mort en cette ville de
la fièvre jaune. Rendu au Cap avec la population indigène
qui l'avait suivi (la plupart des mulâtres et des noirs étant
restés avec Toussaint Brave) , il reçut un bon accueil du
général Leclerc ; mais celui-ci lui dit ces paroles qui firent
saigner son cœur : « Général , qu'avez-vous fait ? vous
« arrivez avec une population de couleur quatre fois plus
« nombreuse que les détachemens européens que vous me
« ramenez. Vous ne savez donc pasqrwe ce sont des tigres,
« des serpens que vous apportez dans notre sein * ? » Et ce capitaine-général venait d'offrir aux noirs la
garantie de leur liberté, s'ils voulaient unir leurs forces
aux siennes ! Des femmes, des enfans devenaient à ses
yeux des tigres, des serpens, parce qu'ils avaient la peau
jaune ou noire Pamphile de Lacroix, qui avait d'autres sentimens
à Tégard de cette population et qui venait d'éprouver la
loyauté de Toussaint Brave, dut gémir vraiment des étranges paroles prononcées par son chef! Excusons ce malheureux capitaine-général ; car au 20 octobre, il était sur
le point d'être atteint par la fièvre jaune : ses déceptions
étaient d'ailleurs si grandes ! A peine P. de Lacroix était-il arrivé au Cap, qu'il dut
repartir pour se rendre à Saint- Yague qu'on croyait menacé par Clervaux, d'après un faux avis parvenu à Leclerc. Toussaint Brave, maître du Fort-Liberté, reconnut 1 Pamphile de Lacroix, t. 2, p. ?iS. [1802] CHAPITRE IX. 311 l'autorité de Sans-Souci : c'était une nécessité de sa position et que commandait la défense commune. II ne tarda
pas à faire une tentative du côté de Monte-Christ ; il fut
repoussé par la population de ce quartier, aidée d'une
partie des mêmes soldats de la 77e demi-brigade que, peu
avant, il avait retiré du fort Delpuech.
ile de Lacroix, t. 2, p. ?iS. [1802] CHAPITRE IX. 311 l'autorité de Sans-Souci : c'était une nécessité de sa position et que commandait la défense commune. II ne tarda
pas à faire une tentative du côté de Monte-Christ ; il fut
repoussé par la population de ce quartier, aidée d'une
partie des mêmes soldats de la 77e demi-brigade que, peu
avant, il avait retiré du fort Delpuech. En quittant le Cap, Dessalines avait passé à Plaisance
et au Gros -Morne. Dans cette dernière commune il rallia
Paul Prompt et Magnyqui avaient soulevé les cultivateurs.
Rendu dans la plaine des Gonaïves, près de cette ville, il
vit le général Vernet qui en commandait l'arrondissement, et lui donna ses instructions pour agir contre les
Français, d'accord avec les insurgés sous les ordres de
Cornus et de Julien Labarrière, dès que lui-même aurait
enlevé la Petite-Rivière et la Crête-à-Pierrot. Passant
un instant aux Gonaïves, il apprit d'un homme de couleur nommé Simon Duvrai, que l'adjudant-général Huin
avait l'intention de l'arrêter. Il fut audacieusement s'en
plaindre à lui-même : Huin prétendit le contraire, et Dessalines sortit de la place. Se dirigeant à la Petite-Rivière,
il fît réunir des cultivateurs sous les ordres de Cottereau,
ce noir qui s'était trouvé avec lui à la Crête-à-Pierrot,
afin de l'assister dans son entreprise. En entrant à la Petite-Rivière, il y trouva le chef de
bataillon Andrieux qui commandait ce bourg et le fort
de la Crête-à-Pierrot, ayant avec lui quelques centaines
d'hommes de troupes françaises. Cet officier avait l'ordre
de l'arrêter s'il s'y présentait, car on savait déjà la prise
d'armes du Haut-du-Cap. On était alors au dimanche
\ 7 octobre. Un mulâtre de ce bourg, nommé Saget, avait
appris ces dispositions, et il l'en avertit. 312 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Dès son arrivée, l'abbé Videau, curé de la paroisse,
l'invita à déjeûner au presbytère : c'était là que son arrestation devait s'effectuer. Dessalines, ne pensant pas
sans doute que ce prêtre était d'intelligence avec Andrieux, accepta son invitation et alla chez lui : cet officier
y était. Au moment de se mettre à table, une femme de
couleur nommée Madame Pageot, servante du curé, vint
servir de l'eau à Dessalines pour se laver les mains : il
la connaissait depuis longtemps et la traitait de commère. Cette femme savait également le projet d'arrestation, puisque des soldats français étaient cachés dans les
appartemens du curé * ; elle saisit ce moment pour faire à
Dessalines un signe significatif, exécuté avec la plus
grande dextérité : ce signe consistait à retirer ses deux
bras en arrière par un mouvement subit. C'était pour faire
entendre à Dessalines qu'on allait le garotter comme un
criminel, les bras liés derrière le dos.
ère. Cette femme savait également le projet d'arrestation, puisque des soldats français étaient cachés dans les
appartemens du curé * ; elle saisit ce moment pour faire à
Dessalines un signe significatif, exécuté avec la plus
grande dextérité : ce signe consistait à retirer ses deux
bras en arrière par un mouvement subit. C'était pour faire
entendre à Dessalines qu'on allait le garotter comme un
criminel, les bras liés derrière le dos. Fin Renard, toujours éveillé comme la Pintade, ainsi
que le dit Boisrond Tonnerre, d'ailleurs avisé déjà par
Saget, Dessalines comprit sa commère, et au lieu de se
mettre à table, il feignit d'avoir besoin de donner un ordre
à l'un de ses officiers et sortit précipitamment du presbytère : ses mouvemens étaient toujours brusques. Le
curé l'appelle ; il lui répond qu'il va revenir à l'instant.
Mais il a déjà monté sur son cheval que des guides tenaient à la porte du presbytère, et ceux-ci le suivent. La
place d'armes était en face : rendu là , Dessalines tire
deux coups de pistolet en appelant les indigènes aux armes ! A ce signal, Cottereau envahit le bourg avec ses
cultivateurs 2. 1 L'église et le presbytère sont situés à l'extrémité occidentale du morne
de la Crête à-Pierrot, et non loin de ce fort. » T'ai entendu raconter ainsi tous ces faits par le respectable Simon, noir [1802] CHAPITRE IX. 315 Cette journée du dimanche 1 7 octobre était des plus
propices à la réunion de ces cultivateurs, leur habitude
étant de se rendre dans les villes et bourgs à un pareil
jour. Tandis que le chef de bataillon Àndrieux montait avec
précipitation au fort de la Crête-à-Pierrot, l'abbé Videau
était à cheval gagnant à franc étrier le bourg des Verrettes qui en est éloigné de deux lieues. À chacun son affaire : celle d'Àndrieux était d'être au milieu de sa troupe,
pour résister si c'était possible ; celle de M. l'abbé, de fuir
au plus vite le terrible Jean-Jacques qui, quelques mois
auparavant, avait opéré sous ses yeux le massacre de 200
blancs dont il a déjà été question. Dessalines, appuyé de quelques soldats venus avec lui
et desnuées de cultivateurs rassemblés par Cottereau, se
porte au pied de la Crête-à-Pierrot dont les canons avaient
sonné l'alarme. Il enjoint à Andrieux de l'abandonner
sur-le-champ. Malgré sa bravoure, les dispositions du capitaine-général, de concentrer toutes les forces dans les
villes du littoral, lui étant connues, Andrieux se vit à regret forcé de quitter ce fort pour se rendre à Saint-Marc.
Dessalines ne l'attaqua point ; mais, sur sa route, il eut à
combattre contre un détachement de la 8e coloniale, déjà
placé en embuscade par ordre de ce général qui, en venant dans ce but, avait tout prévu. Andrieux parvint à
Saint-Marc d'où le général Quentin avait envoyé un escadron de dragons à son secours, en entendant le canon
d'alarme.
se vit à regret forcé de quitter ce fort pour se rendre à Saint-Marc.
Dessalines ne l'attaqua point ; mais, sur sa route, il eut à
combattre contre un détachement de la 8e coloniale, déjà
placé en embuscade par ordre de ce général qui, en venant dans ce but, avait tout prévu. Andrieux parvint à
Saint-Marc d'où le général Quentin avait envoyé un escadron de dragons à son secours, en entendant le canon
d'alarme. L'arrivée de l'abbé Videau aux Verrettes y avait sonné de l'Artibonite, qui fut trésorier à Saint-Marc sous le règne de Dessalines, et
ensuite sénateur de la République d'Haïti. 314 ÉTUDES SUR LHISTOIRE D'HAÏTI. l'alarme aussi, par le récit qu'il fît de ce qui venait de se
passer à la Petite-Rivière. Aussitôt, Faustin Répussard
prit la résolution de se rendre à Saint-Marc. Il avait sous
ses ordres un bataillon de Polonais et un autre de la i2ô
coloniale commandé par Désiré, ce même noir qui était à
Jérémie avec Dommage. Les soldats de la 12e laissèrent
percer leur satisfaction de la nouvelle des événemens de
la Petite-Rivière et leur désir de prendre parti avec Dessalines; mais leur commandant montra de l'hésitation.
Lorsque Faustin Répussard arriva à Saint-Marc avec la
garnison des Verrettes, le rapport fut fait au général
Quentin des dispositions des militaires de la 12e à s'insurger; et tout ce bataillon, y compris son chef, fut mis
à mort dans cette ville. Le capitaine Apollon, qui devint
plus tard colonel de ce corps, fut le seul qui réussit à s'évader en se précipitant dans la mer : il nagea et gagna la
rive hors de l'enceinte de la place. En possession de la Grête-à-Pierrot et des munitions
qu'il y trouva, Dessalines envoya l'ordre à Vernet d'attaquer les Gonaïves, tandis qu'il se disposait à venir l'appuyer. Vernet voulut user d'un stratagème, en y faisant
pénétrer le colonel Gabart avec la 4e coloniale pour agir
contre les Français, pendant que les insurgés de Cornus et
de Jean Labarrière attaqueraient la place. Mais ces derniers ne donnèrent pas le temps à Gabart d'exécuter cette
manœuvre ; ils allèrent se faire battre et se débandèrent.
A son tour, Gabart se présente en répondant au qui vive :
5e demi-brigade légère ! parce que la 4e avait été incorporée dans cette troupe française. Sur le point d'entrer
dans la place, un de ses officiers prononça un mot qui
donna l'éveil aux Français : ils tirèrent sur la 4e qui fut
mise un instant en déroute. Gabart, bouillant d'ardeur, [1802] chapitre ix. 315 rétablit le combat en prenant un des drapeaux qu'il planta
sur les remparts ; ses soldats le suivant, les Français furent acculés à la mer : il était nuit. Ils finirent par évacuer la place en s'embarquant sur les navires qui étaient
dans le port. Huin ne leva pas l'ancre sans faire canonner les indigènes. Dessalines, qui avait été retardé dans la route par un
excès de fatigue, arriva alors aux Go naïves. Là, il reçut
une lettre du général Quentin qui lui disait : « Qu'il avait
« appris son insurrection contre les Français, mais qu'il
« ne pouvait ajouter foi à une telle nouvelle, ne pensant
« pas qu'il pût tenir une conduite aussi opposée à ses
« vrais intérêts et à ceux de ses frères. »
cre sans faire canonner les indigènes. Dessalines, qui avait été retardé dans la route par un
excès de fatigue, arriva alors aux Go naïves. Là, il reçut
une lettre du général Quentin qui lui disait : « Qu'il avait
« appris son insurrection contre les Français, mais qu'il
« ne pouvait ajouter foi à une telle nouvelle, ne pensant
« pas qu'il pût tenir une conduite aussi opposée à ses
« vrais intérêts et à ceux de ses frères. » Dessalines lui répondit : « J'ai arboré l'étendard de la
« révolte, parce qu'il est temps d'apprendre aux Fran-
« çais , qu'Us sont des monstres que cette terre dévore
« trop lentement pour le bonheur de l'humanité. .Fai
« pris la Petite-Rivière et les Gonaïves, demain je mar-
« che contre Saint-Marc * . » C'est aux Gonaïves, où T. Louverture fut embarqué, où
son brave lieutenant proclama l'indépendance de son pays
de la France, que le hasard l'amena à faire cette réponse ! Le gant avait été jeté à toute la race noire : il venait
d'être relevé avec énergie et fierté, à trois jours d'intervalle, par deux de ses vaillans défenseurs. Au Haut-duCap, — à une lieue de cette ville où commença, six ans
auparavant, l'injuste système de réaction perfidement
conçu pour amener la ruine commune des deux branches ' Mémoires de Iîoisrond Tonnerre. 316 ÉTUDES SUR L'niSTOlKE D*HAÏTI. de cette race, — un mulâtre, représentant sa classe et
devenu son chef, accepta résolument cette responsabilité
devant la postérité. A la Crête-à-Pierrot, — dans le lieu
même qu'il avait illustré tout récemment par sa bravoure
et son courage, — un noir, représentant sa classe aussi
et devenu son chef également, accepta avec non moins
de résolution que son frère la même responsabilité. Et cependant, ces deux hommes avaient été ennemis ;
une politique machiavélique les avait armés l'un contre
l'autre , ils s'étaient fait une guerre acharnée! Mais, dans
cette guerre même, ils avaient appris à se connaître, à
s'estimer mutuellement. Devenus l'un et l'autre les nouveaux chefs de ces anciens partis politiques, ils se réunissaient maintenant pour accabler l'ennemi commun qui
avait trop compté sur la perpétuité de leurs divisions. Sont-ce là des faits imputables uniquement aux hommes ? Peut-on ne pas y reconnaître une volonté providentielle qui inspirait Dessalines et Pétion, afin que leur
union produisît le salut de leur race? . Et quel enseignement pour les gouvernemens qui s'imaginent que le meilleur moyen de dominer les peuples
qu'ils dirigent, est de les diviser! Il est un temps pour le
succès d'un pareil système ; mais, à la fin, il s'écroule devant la clairvoyance des peuples. Dirigez , administrez,
gouvernez les hommes dont Dieu vous a confié les destinées, en les réunissant autour de vous : voilà votre œuvre,
votre tâche, la seule qui vous soit dévolue ; leur gratitude
vous récompensera de toutes vos peines. Mais si vous
adoptez le système contraire, vous ne recueillerez que leur
haine, et une haine implacable.
'un pareil système ; mais, à la fin, il s'écroule devant la clairvoyance des peuples. Dirigez , administrez,
gouvernez les hommes dont Dieu vous a confié les destinées, en les réunissant autour de vous : voilà votre œuvre,
votre tâche, la seule qui vous soit dévolue ; leur gratitude
vous récompensera de toutes vos peines. Mais si vous
adoptez le système contraire, vous ne recueillerez que leur
haine, et une haine implacable. Voilà, en définitive, le résultat de la guerre civile allumée entre Rigaud et Toussaint Louverture. Les lieute- [4802] CHAPITRE SX. 517 nans de ces deux chefs sont réunis : ils vont maintenant
diviser tous les efforts de leurs frères, et des circonstances extérieures faciliteront bientôt leur œuvre patriotique. Comme il l'avait annoncé au général Quentin, Dessalines marcha contre Saint-Marc avec peu de troupes régulières et des cultivateurs mal armés. Avec de telles forces, il n'était pas possible d'enlever cette place : c'était
ce qui se passait autour du Cap. Il avait écrit à Larose
qui était à l'Arcahaie, de venir l'assister avec ses gens;
mais cet indocile lui refusa tout concours, ayant encore le
ressentiment de ce qu'il avait essuyé à Plassac et ne voyant
en lui qu'mi traître, pour avoir livré Charles Bélair à Leclerc : du reste, il obéissait à Lamour Dérance. Après avoir
passé huit jours devant Saint-Marc et avoir combattu,
Dessalînes fut contraint de se retirer à la Petite-Rivière. Cet insuccès le porta naturellement à réfléchir sur la
nécessité de réorganiser des troupes. Celles qui existaient
sous T. Louverture avaient subi des pertes successives
depuis l'arrivée de l'expédition française ; les défections,
la dissémination de ces corps anciens dans les divers départemens , avaient introduit une véritable anarchie dans
l'armée coloniale ; et les prétentions élevées par les chefs
de bandes constituaient une nouvelle anarchie encore plus
déplorable. Pour les dompter et donner une direction unique à la guerre qui allait aboutir à l'indépendance du pays,
il fallait donc qu'il soumît à la discipline militaire toutes
les forces vives qu'il réunirait sous ses ordres. C'est la
condition nécessaire, indispensable, de tout succès. Des
cadres subsistaient, d'anciens officiers étaient là tout
prêts ; il n'y avait qu'à garnir les uns, à employer les au318 ÉTUDES SUR L'ilISTOHlE d'hAÏTI. très. Mais il fallait aussi une volonté de fer, pour ainsi
parler, afin de réussir dans cette œuvre, et Dessalines
seul pouvait l'avoir. « La terreur qu'avait inspirée le nom français, dit à ce
« sujet B. Tonnerre, régnait encore dans les campagnes;
«. les anciens soldats et les cultivateurs ne sortaient pas
« encore de leurs retraites ; Dessalines avait peu de mu-
« nitions. Il prend la résolution la plus patriotique, ne
« balance pas entre le salut public et la mort de quelques
« lâches. Il ordonne que de nombreuses patrouilles par-
« courent la plaine et les mornes pour y rassembler les
« hommes en état de porter les armes, fait faire feu sur
« tous ceux qui refusent de marcher, et parvient, en
« moins de huit jours, à former quatre demi-brigades
« qu'il exerce tous les jours au maniement des armes. »
itions. Il prend la résolution la plus patriotique, ne
« balance pas entre le salut public et la mort de quelques
« lâches. Il ordonne que de nombreuses patrouilles par-
« courent la plaine et les mornes pour y rassembler les
« hommes en état de porter les armes, fait faire feu sur
« tous ceux qui refusent de marcher, et parvient, en
« moins de huit jours, à former quatre demi-brigades
« qu'il exerce tous les jours au maniement des armes. » Que Ton s'imagine ce que durent produire de pareils
moyens, avec les antécédens connus de l'homme qui les
ordonnait ! Les 4e, 7e et 8e coloniales furent ainsi réorganisées ; la
1 4e demi-brigade créée ', ainsi qu'un corps spécial, devenu plus tard la 20e demi-brigade, qui fut nommé les
polonais, parce qu'il entra dans sa formation beaucoup
de vrais africains qui parlaient le langage créole le plus
grossier, et par allusion aux Polonais venus avec l'armée
française, dont les indigènes ne pouvaient comprendre le
langage : idée bizarre qui caractérise bien l'esprit de Dessalines, mais qui fut cause en grande partie que les Polonais restés dans le pays furent préservés du massacre de
480-4 et reconnus Haïtiens. Il avait un autre motif: tout
récemment, dans l'assassinat des soldats de la i"2e à 1 Sous T. Louverture, la l'i" demi-brigade fut le dernier corps créé après
la guerre civile du Sud. [1802] CHAPITRE IX. 319 Saint-Marc, les Polonais avaient montré une répugnance
louable à exécuter les ordres barbares du général Quentin.
Créer un corps de polonais noirs, c'était donc, de la part
de Dessalines, un témoignage d'estime et de bienveillance
donné aux infortunés enfans de la Vistule. Gabart, Montauban, Cottereau, Magny furent reconnus
colonels des 4e, 7e, 8e et 14e demi-brigades, Joseph Jérôme celui des polonais. Des officiers de mérite, PierreToussaint, Jean-Louis Longuevalle, Jean-Louis Boisneuf,
Marinier, Pierrot Michel, Philippe Guerrier, Jean Charles,
les uns mulâtres, les autres noirs, devinrent les chefs de
bataillon de ces corps. Charlotin Marcadieu, destiné à
donner un jour le bel exemple d'un dévouement rare, fut
fait colonel d'un régiment de cavalerie, et eut Paul Prompt
pour chef d'escadron, en attendant l'organisation complète de ce corps. Des postes furent confiés à ces divers
chefs pour se garder de toute entreprise de la part des
Français. Naturellement, cette première organisation, ce noyau
de l'armée nationale, reconnut en Dessalines, le général
en chef unique qui devait désormais diriger toutes les
opérations de la guerre : ses titres à cette haute position
étaient visibles à tous les yeux. Bientôt après, la jonction
de Pétion avec lui vint confirmer et sanctionner cette qualité de Chef suprême des Indigènes, en l'homme qu'il
avait déjà reconnu pour tel. Dessalines fixa son quartier-général dans l'Artibonite,
sur le théâtre où la plus grande résistance avait été faite
à toute l'armée française réunie, où sa valeur héroïque lui
avait conquis sa position actuelle. Il se tenait tantôt à la
Petite-Rivière, pour ainsi dire à la Crête-à-Pierrot, tantôt
sur l'habitation Laville ou sur celle de Marchand, dont il
, en l'homme qu'il
avait déjà reconnu pour tel. Dessalines fixa son quartier-général dans l'Artibonite,
sur le théâtre où la plus grande résistance avait été faite
à toute l'armée française réunie, où sa valeur héroïque lui
avait conquis sa position actuelle. Il se tenait tantôt à la
Petite-Rivière, pour ainsi dire à la Crête-à-Pierrot, tantôt
sur l'habitation Laville ou sur celle de Marchand, dont il 520 ÉTUDES SUR LHISTOME D HAÏTI. fît plus tard le siège de son gouvernement, en jetant les
fondemens de sa ville impériale : ces deux habitations sont
limitrophes. Retournons au Cap. On conçoit que les fatigues d'un gouvernement aussi
pénible que celui de Saint-Domingue, surtout dans ces
derniers temps ; les mécomptes qui survinrent et le peu
d'espoir qu'ils laissèrent de vaincre et de soumettre désormais toute une population qui allait recevoir l'impulsion de la résistance de ses chefs naturels, durent contribuer à prédisposer la constitution du général Leclerc, à
subir l'influence de la peste qui régnait autour de lui. En
effet, le 30 vendémiaire an Xï (22 octobre), il ressentit un
violent mal de tête accompagné de fièvre : la maladie parut se calmer au bout de cinq jours, il reprit le travail ;
alors parurent tous les symptômes du mal de Siam, et le
11 brumaire (2 novembre), à une heure du matin, il expira, à l'âge de 30 ans. Il avait conservé tout son courage et toute sa présence
d'esprit jusqu'au dernier moment. Le colonel Neterwood,
son premier aide de camp, et le médecin Peyre reçurent
ses dernières volontés. Elles portaient: 1° que le général Rochambeau le remplacerait comme général en chef
et capitaine-général, en attendant les ordres ultérieurs
du Premier Consul; 2° que le général Watrin succéderait à Rochambeau dans le commandement des départemens de l'Ouest et du Sud ; 5° que le général Clauzel
continuerait à commander celui du Nord ; -4° que le général Brunet irait relever le général Thouvenot au Môle
et que ce dernier viendrait au Cap; 5° enfin, que Madame
Leclerc partirait pour la France aussitôt après sa mort, [4802] CHAPITRE IX. 521 sur le vaisseau le Swiftshure, et qu'elle serait accompagnée du médecin Peyre et de ses aides de camp. Nous admirons cette force morale dans un homme, un
chef qui se sent mourir et qui pourvoit ainsi à la sécurité
du pays et de l'armée qui ont été confiés à son commandement ; mais quel legs ce testament militaire et politique
faisait à la colonie de Saint-Domingue, en désignant Rochambeau pour y succéder ! Nous le disons ainsi au point
de vue de la France elle-même ; car si, d'un côté, il avait
toute la vigueur nécessaire pour prendre les rênes du
gouvernement colonial, de l'autre, il était celui des gêné
raux français qui pouvait le mieux inspirer aux indigènes
le désir de se séparer de la France. Au reste, cette résolution était déjà prise par les chefs qui venaient
de se prononcer : peu importait donc que ce fût Rochambeau ou tout autre à sa place. Probablement, il
était lé plus ancien des généraux de division après Leclerc.
il avait
toute la vigueur nécessaire pour prendre les rênes du
gouvernement colonial, de l'autre, il était celui des gêné
raux français qui pouvait le mieux inspirer aux indigènes
le désir de se séparer de la France. Au reste, cette résolution était déjà prise par les chefs qui venaient
de se prononcer : peu importait donc que ce fût Rochambeau ou tout autre à sa place. Probablement, il
était lé plus ancien des généraux de division après Leclerc. On lit dans Pamphile de Lacroix : « Peu avant sa mort,
« il exprima des regrets sur les faux erremens qui avaient
« dirigé les conseils du gouvernement dans le but de son
a expédition. Il gémit d'une entreprise faite sur des
« hommes et par des hommes dignes d'un meilleur sort,
a à raison des services qu'ils avaient déjà rendus et qu'ils
« auraient pu rendre encore à la France. Ces regrets fu-
« rent touchans. » Il y a lieu de croire à la véracité de ces paroles, quand
on a vu que d'autres regrets, suscités par un sentiment
de justice qui honore la mémoire d'un haut personnage,
ont été exprimés à ce sujet sur une île, en face de l'Afrique et de ses enfans. Abjurons donc aussi tout ressentiment envers la mémoire du général Leclerc : un cert. v. 21 522 ÉTUDES SUll L'HISTOIRE D'HAÏTI. cueil couvert du crêpe funèbre doit exercer son influence
sur le souvenir et le cœur des hommes. Le Stviftshure partit du Cap le 10 novembre avec le
corps embaumé du défunt, Madame Leclerc et les aides
de camp de son mari. Il arriva à Toulon où de grands
honneurs funèbres furent rendus aux restes mortels du
capitaine-général de Saint-Domingue. Il en fut de même
à Marseille où ils furent transportés, à Lyon et à Paris, et
là, placés au Panthéon. Au Cap se trouvait l'ordonnateur en chef Daure qui, le
27 septembre, avait reçu sa nomination de préfet colonial
par le gouvernement consulaire. Dans la circonstance et
vu l'absence du général Rochambeau qui était au Portau-Prince, il eut au Cap l'intérim de la capitainerie-générale. Son premier soin fut d'expédier un navire de guerre
annoncer la mort de Leclerc à ce général, en lui notifiant ses dernières volontés qui le désignaient comme son
successeur. Il expédia en même temps le chef de brigade
du génie Bachelu, en France, avec des dépêches pour le
ministre de la marine et des colonies, en mettant l'embargo sur tous les navires de commerce durant quinze
jours. Se faisant assister par le général Clauzel et l'amiral
Latouche Tréville, pour donner plus de poids à son autorité intérimaire , Daure et eux publièrent une proclamation , le 2 novembre , qui annonçait la mort du général
Leclerc et l'avènement de Rochambeau à sa place. A cette nouvelle, le cœur des colons s'épanouit de joie :
Leclerc n'était pas l'homme qu'il leur fallait, croyaient-ils;
c'était Rochambeau ! Les Français , vrais amis de leur
pays, conçurent des craintes pour l'avenir de la colonie ,
d'après les précédens de ce général et en voyant les prin-
, le 2 novembre , qui annonçait la mort du général
Leclerc et l'avènement de Rochambeau à sa place. A cette nouvelle, le cœur des colons s'épanouit de joie :
Leclerc n'était pas l'homme qu'il leur fallait, croyaient-ils;
c'était Rochambeau ! Les Français , vrais amis de leur
pays, conçurent des craintes pour l'avenir de la colonie ,
d'après les précédens de ce général et en voyant les prin- [1802] CHAPITRE IX. 325 cipaux chefs noirs et mulâtres dans l'insurrection. La
population de ces deux couleurs comprit que de nouvelles
fureurs allaient éclater contre elle; mais les hommes politiuqes qui avaient arboré l'étendard de la résistance , purent calculer dès-lors qu'une partie de leur œuvre était
accomplie par le Destin, qui investissait Rochambeau du
commandement en chef. Le Premier Consul sanctionna
son décret , le 1 3 nivôse an XI (3 janvier 1 803) , en apprenant la désignation faite par Leclerc ' . Quant au nouveau capitaine-général, en l'apprenant
aussi, il se fît installer à l'église du Port-au-Prince , dans
une cérémonie où Lecun déploya toutes les pompes de la
religion catholique. Inutile de dire que ce prêtre, qui
avait eu des paroles si louangeuses pour T. Louverture,
ancien esclave et noir, en trouva bien d'autres pour célébrer, exalter l'avènement d'un blanc qui était le fils d'un
maréchal de France. A l'exception de la couleur et du
génie, Lecun voyait sans doute en lui bien des traits de
ressemblance avec T. Louverture ; car il était de petite
taille et maigre , et avait beaucoup de vivacité dans les
yeux. Il en avait encore d'autres , que sa conduite jusqu'alors a pu faire apprécier déjà, et que ses actes, comme
chef de la colonie, firent encore mieux découvrir. Le préfet colonial continua l'intérim, en attendant l'arrivée au Cap de Rochambeau. Ordonnateur en chef en
même temps , il put constater en quel état se trouvaient
les finances. La recette, dans ces derniers temps , n'allait
pas à 500 mille francs par mois ; la dépense était de
5 millions. On devait trois mois de solde aux troupes ; il 1 Son arrêté qui confirma Rochambeau arriva au Cap le 5 ventôse (24 lévrier 1803.) ô2i ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAITI. n'y avait pas S00 mille francs dans toutes les caisses publiques. De là, la nécessité de se créer des ressources , en
frappant à toutes les portes dans les îles, notamment à la
Jamaïque , pour avoir de l'argent en donnant des traites
sur la France. Ce fut le nouveau capitaine-général qui
eut à remplir cette tâche ; le précédent en avait déjà tiré
pour 16 millions, son successeur en tira pour 44 millions
successivement. Ce ne fut que le 4 novembre qu'on apprit au €ap, que
Dessalines avait levé l'étendard de 1 insurrection. Le 4 aussi, Clervaux, Christophe, Pétion, et PaulLouverture qui avait réussi à se joindre à eux en abandonnant les Français au Port-Margot, attaquèrent les avantpostes du Cap et y refoulèrent le général Clauzel. « Malgré
« le feu soutenu de notre artillerie , les révoltés s'établic rent et se maintinrent en position Le général D'He-
« nin fut blessé , et l'on fut réduit à une défensive res-
« serrée qui n'embrassait entièrement que l'enceinte de
« la ville * . »
, et PaulLouverture qui avait réussi à se joindre à eux en abandonnant les Français au Port-Margot, attaquèrent les avantpostes du Cap et y refoulèrent le général Clauzel. « Malgré
« le feu soutenu de notre artillerie , les révoltés s'établic rent et se maintinrent en position Le général D'He-
« nin fut blessé , et l'on fut réduit à une défensive res-
« serrée qui n'embrassait entièrement que l'enceinte de
« la ville * . » Mais le 2 , le général Brunet y était arrivé avec
4,600 hommes des garnisons du Port -de -Paix et du
Borgne. Il repartit de suite pour le Môle, d'où le général
Thouvenot vint diriger l'artillerie du Cap. Le général
Watrin en partit le 5 pour le Port-au-Prince. Dans la nuit du 7 au 8 , les indigènes voulurent tenter
d'enlever le Cap : ils n'avaient pas beaucoup de munitions,
et la place avait alors 4,200 hommes ; force considérable
dans une telle circonstance2. Ils furent complètement ' P. de Lacroix , t. 2 , p. 250. Cet auteur s'est trompé en fixant cette
a flaire au 28 octobre : nous avons lu des pièces officielles qui la portent au 4
novembre. Il y eut des escarmouches le 26 octobre, le 1" et le 2 novembre. 2 Nous avons également lu des pièces officielles à ce sujet. P. de Lacroix dit
même que les transports, le Jeune -Edouard et V Aristide, arrivèrent le 29 [1802] CHAPITRE ix. 525 repousses et battus , et abandonnèrent les forts PierreMichel et Jeantot, en brûlant le bourg du Haut-du-Cap dans
leur retraite. Le 5 novembre , Daure avait pris un arrêté qui créa des
compagnies franches, composées de noirs et de mulâtres
du Cap, pour aidera la défense de cette ville. A cette occasion, il fit mettre en liberté Carbonne, homme de couleur,
qui devint plus tard secrétaire ou aide de camp de Dessalines : il avait été arrêté et mis en prison. Daure en fit
autant à l'égard de René Vincent , et ils furent tous deux
placés dans les compagnies franches , comme sous- officiers, parce que l'arrêté du préfet s'opposait à ce que ces
hommes fussent officiers. Au moment où le Swiftshure partait pour la France ,
Daure écrivit au ministre de la marine : il était disposé à
y envoyer Maurepas, et fut retenu par un scrupule regrettable ; if différa pour attendre la décision de Rochambeau. Ce que nous venons de dire à l'égard de la droiture des
sentimens du préfet Daure, repose sur des pièces officielles que nous avons lues. Mais citons ici un auteur qui
appuie nos assertions, et qui, certes, n'est pas suspect
de trop de modération à l'égard des Français : c'est de
Boisrond Tonnerre qu'il s'agit. « Daure, dit-il, était plus fait pour ramener les esprits;
« U avait des talens et plus de mœurs que Rochambeau ;
« il n aimait pas le sang, et en épargnant celui des noirs,
« il eût rendu ceux-ci plus avares de celui de ses compa-
« triotes. » vendémiaire (21 octobre), avec 522 hommes de la 83e de ligne. Ce serait donc
2,200 hommes de renfort qui seraient arrivés au Cap, car le général Watrin y
vint avec 100. Un état porte à 614 hommes seulement la force de la 10" et de
la 13« demi-brigades au moment où Pction et Clervaux se prononcèrent aut
Haut-du-Cap.
irs,
« il eût rendu ceux-ci plus avares de celui de ses compa-
« triotes. » vendémiaire (21 octobre), avec 522 hommes de la 83e de ligne. Ce serait donc
2,200 hommes de renfort qui seraient arrivés au Cap, car le général Watrin y
vint avec 100. Un état porte à 614 hommes seulement la force de la 10" et de
la 13« demi-brigades au moment où Pction et Clervaux se prononcèrent aut
Haut-du-Cap. 526 ÉTUDES SLTl L HISTOIRE D HAÏTI. En effet, Daure eut des égards pour Maurepas et sa famille détenus à bord de la Guerrière , de même que pour
René Vincent et Carbonne. Mais Rochambeau arriva au Cap le \ 7 novembre : dèslors il n'y avait plus d'espoir pour eux , ni pour les autres
militaires indigènes embarqués sur les divers navires de
guerre. Il fît transférer Maurepas et sa famille sur le vaisseau le Duguay-Trouin , et arrêter René Vincent qu'on y
mit aussi. On a raconté la fin tragique de Maurepas de différentes
manières; mais disons ce que nous en savons, d'après
J.-P. Boyer qui faillit mourir en même temps que lui , et
qui nous le raconta. Quelques semaines après la prise d'armes de Pétion ,
Boyer fut arrêté au Port-au Prince où il était sans emploi :
son intimité avec Pétion en était la seule cause. Il fut mis
en prison et dans la nuit, on le conduisit à bord de la frégate la Poursuivante où il rencontra , également arrêtés ,
Moreau et Marc Coupé : ce dernier, ex -aide de camp de
T. Louverture , revenait du Sud où des affaires de famille
l'avaient appelé. De la frégate, tous les trois furent embarqués sur une petite goélette qui les amena au Cap :
Rochambeau y était déjà rendu. Le capitaine de cette
goélette eut des égards pour Boyer et Moreau , mais non
pas pour M. Coupé qui, probablement, lui avait été désigné comme ayant servi près de T. Louverture. Au Cap,
ils furent conduits au bureau de la place et de-là en prison
et mis au cachot : peu d'heures après, on les transféra à
bord du Duguay-Trouin que montait l'amiral Latouche
Tréville, et ils y trouvèrent Maurepas, sa famille et d'autres prisonniers. Étant en prison, Boyer avait écrit à Jacques Boyé , ad- [1802] CHAPiTiiK îx. 527 judant-géiiéral , ancien colonel de la légion de l'Ouest ;
cet officier aimait tous les hommes de couleur et les noirs,
ayant servi avec eux : il apprit ainsi la triste position de
Boyer. Il vint sur le vaisseau , le vit , lui apprit que sa détention n'avait eu lieu que par rapport à ses liaisons avec
Pétion. Il le recommanda aux officiers du vaisseau et
même à l'amiral, en lui promettant d'agir pour qu'il fût
relaxé. Mais pendant une nuit, Boyer entendit appeler un
nommé Pierrette qu'on fit monter sur le pont pour y
joindre Maurepas : il fut excessivement agité par ce sinistre appel , puisque c'était habituellement le signal des
noyades. Dans son inquiétude , il monta aussi sur le pont
sans être appelé et se dirigea sur le devant du vaisseau :
en ce moment , on noyait Pierrette , Maurepas et sa famille.
promettant d'agir pour qu'il fût
relaxé. Mais pendant une nuit, Boyer entendit appeler un
nommé Pierrette qu'on fit monter sur le pont pour y
joindre Maurepas : il fut excessivement agité par ce sinistre appel , puisque c'était habituellement le signal des
noyades. Dans son inquiétude , il monta aussi sur le pont
sans être appelé et se dirigea sur le devant du vaisseau :
en ce moment , on noyait Pierrette , Maurepas et sa famille. Un de ces bourreaux de mer vint alors appeler Boyer
à son tour ; comme il ne répondait pas , étant encore sur
le pont, le bourreau s'approcha de la place où il se tenait
toujours à côté de M. Coupé , et demanda à celui-ci : Où
est Boyer? M. Coupé lui répondit qu'il ne savait où il avait
passé. Eh bien ! monte toi-même. Le malheureux Coupé
le suivit et fut noyé peu d'instans après Maurepas ■ . On en avait assez pour cette nuit. Boyer revient à sa
place et ne voit pas son voisin habituel; il demande tout » Dans son manifeste de 1814, H. Christophe relate les circonstances de la
mort de Maurepas de la même manière que M. Madiou (Histoire d'Haïti, t. 2,
p. 355 et 356) ; mais il l'attribue à Leclerc, tandis que cet auteur l'impute à
Brunet, et dit que ce fait eut lieu dans le canal de la Tortue. Boisrond Tonnerre, dont les mémoires ont été écrits en 1804, l'attribue aussi à Brunet, en
disant : « Ce tigre l'arrêta, et ce malheureux fat noyé dans la rade du Cap
« avec une partie de sa famille. » Nous avons lu des pièces officielles émanées du préfet Daure, qui disent que
Maurepas fut embarqué et noyé à bord du Duguay- Trouai, confirmant ainsi le
récit de Boyer. 328 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. bas aux autres prisonniers ce qu'est devenu M. Coupé ; ils
lui répondent qu'on l'a fait monter sur le pont , après l'avoir appelé lui-même. Ce qui avait été une imprudence de
sa part, devint ainsi la cause de son salut. Des femmes
indigènes du Cap venaient assez souvent à bord du 'vaisseau apporter des provisions aux prisonniers ; Boyer pria
l'une d'elles d'aller raconter ces faits à J. Boyé : elle revint
lui dire qu'il allait s'occuper de suite de le faire mettre en
liberté : ce qui eut lieu dans la journée. En descendant
au Cap , son premier soin fut d'aller remercier son protecteur, son ancien ami , qui le fit loger chez un officier
du génie, en lui recommandant de ne pas trop se produire dans la ville. Cet officier le présenta au colonel
Moulut , chef de ce corps , qui l'accueillit : c'était un
homme fort éclairé et de beaucoup d'humanité. Boyer
continua de résider au Cap sans être inquiété ' . Mais le colonel Bodin , de la 9e coloniale et les autres
militaires de ce corps qui étaient détenus sur les navires
de guerre, furent tous noyés à cette époque dans la rade
du Cap , de même que Bené Vincent , par ordre de Bochambeau. Ce barbare semblait , par tous ces crimes , tirer vengeance des ravages de la fièvre jaune ; car dans le même
temps , elle enleva les généraux Jablonoski et Mayer, et
l'adjudant-général Guibal.
, de la 9e coloniale et les autres
militaires de ce corps qui étaient détenus sur les navires
de guerre, furent tous noyés à cette époque dans la rade
du Cap , de même que Bené Vincent , par ordre de Bochambeau. Ce barbare semblait , par tous ces crimes , tirer vengeance des ravages de la fièvre jaune ; car dans le même
temps , elle enleva les généraux Jablonoski et Mayer, et
l'adjudant-général Guibal. 1 On voit dans ces faits, les motifs de l'estime qu'eut J.-P. Boyer, président
d'Haïti, pour J. Boyé, de la confiance qu'il eut en lui lorsqu'il le chargea
d'une mission diplomatique, en 1823, auprès du gouvernement de Louis XVIII,
et dans laquelle ce digne Français discuta si bien les intérêts des Haïtiens : il
était alors au service de la Russie. Boyer correspondait avec lui, et l'avait
engagé à venir en Haïti ; il lui donna des témoignages de considération et de
gratitude. Etant au Port-au-Prince, J. Boyé était logé chez Ale Nau, trésorier
général de la République, qui avait été quartier-maître dans la légion de
lOuest. CHAPITRE X. Premières mesures prises par Rochambeau. — II publie deux arrêtés consulaires, et fait reprendre le Fort-Liberté par le général Clauzel. — II envoie
le général Noailles chercher des chiens à Cuba. — Le général Desbureaux
retourne en France. — Conduite de Pétion dans le Nord. — Attitude courageuse de Christophe envers Sans-Souci. — Pétion rejoint Dessalines à l'Artibonite. — II est nommé général de brigade , ainsi que Gabart. — Faits
d'armes de Capois, de Toussaint Brave, de Larose et d'autres chefs insurgés.
-r-Cangé reconnu général de brigade par Lamour Dérance. — Crimes commis dans le Sud et tentatives infructueuses d'insurrection. — Pétion en
marche dans l'Ouest. — Il prend le Mirebalais. — Combat de Pierroux, au
Cul-de-Sac, où il est battu. — Il rencontre Lamour Dérance dans la plaine
de Léogane. — Gérin y accourt auprès de Pétion et de Geffrard. — Siège
de Léogane et combats. — Geffrard part pour le Sud avec la 13e — Pétion
persuade Cangé et ses officiers en faveur de l'autorité supérieure de Dessalines. — Il retourne auprès du général en chef. — Sa conduite à l'Arcahaie
envers Larose. — 11 trace les fortifications de Marchand. — Position respective des Français et des indigènes insurgés, à la fin de décembre 1802. Jusqu'ici, nous avons relaté bien des crimes commis
depuis l'arrivée de l'expédition française à Saint-Domingue ; mais notre plume est-elle assez exercée, assez puissante, pour retracer ceux qui eurent encore lieu sous le
règne de la barbarie, de la cruauté, de la férocité, qui
s'inaugura par l'avènement de Rochambeau au gouvernement de cette colonie? * 1 « Les sauvages sont barbares quand ils ne laissent la vie a aucun de leurs
ici, nous avons relaté bien des crimes commis
depuis l'arrivée de l'expédition française à Saint-Domingue ; mais notre plume est-elle assez exercée, assez puissante, pour retracer ceux qui eurent encore lieu sous le
règne de la barbarie, de la cruauté, de la férocité, qui
s'inaugura par l'avènement de Rochambeau au gouvernement de cette colonie? * 1 « Les sauvages sont barbares quand ils ne laissent la vie a aucun de leurs 350 études sur l'histoire d'uaïti. Dans les deux époques précédentes, nous avons flétri
ceux que nous nous sommes cru en droit de reprocher
aux fureurs injustes de Toussaint Louverture ; mais de
quel terme nous servirons-nous pour vouer à l'exécration
de la postérité les faits imputables à Rochambeau, sorti
d'un pays civilisé dont les mœurs sont si douces, dont les
instincts sont si généreux? Impuissant à trouver le terme
le plus convenable, nous nous efforcerons de les stigmatiser, pour imprimer à sa mémoire la honte qu'il encourut par la noirceur de son âme. Et qu'on ne croie pas que le sentiment national nous
égare dans la sévérité de notre langage ; car nous aurons
à produire des actions abominables de cet homme, même
au détriment de ses propres compatriotes. Sa conduite
fut telle, qu'elle fit naître l'idée d'une conjuration parmi
des généraux français dont le but était de l'arrêter et de
le déporter en France *. Toutefois, rendons justice à ses talens militaires, à son
activité, son courage, sa bravoure, son énergie. Dans les
circonstances où il prit les rênes du gouvernement colonial, il fit preuve de toutes ces qualités pour répondre à
ce qu'elles exigeaient de lui ; il continua de les montrer
jusqu'à la fin, mais aussi il montra tous les vices qui les
ternissaient. Il se rendit au Cap le 17 novembre. Le 1 9, de nouvelles * prisonniers ; — cruels, quand ils leur font endurer des lourmens horribles;
« —féroces, quand ils dansent autour de leurs bûchers. » Dict. des synonymes, par M. Guizot. Rochambeau agit comme les sauvages : on verra ce qu'il fit à Saint-Domingue, dans la plénitude de sa puissance. 1 Dans mon entretien avec le digne maréchal Clauzel, à Maisons-Ladite , il
me parla de cette conjuration dont il était le chef, et le général Thouvenot le
complice. [1802] CHAPITRE X. 531 troupes y arrivèrent de France. Ces renforts, si impatiemment attendus par Leclerc, portèrent son successeur
à réorganiser les demi-brigades mutilées dans les combats,
ou décimées par la fièvre jaune qui perdait depuis peu
de son intensité; il les fondit les unes dans les autres. Il
choisit pour commandant de sa garde d'honneur le colonel Neterwood qui avait été le premier aide de camp de
Leclerc : c'était un Suédois au service de la France. * Le
colonel Sabès, ancien aide de camp de Boudet, remplaça
dans le commandement de la place du Cap, le général
Claparède qui passa à celui des troupes destinées à agir
hors de cette ville. Le général Watrin étant mort de la
fièvre jaune, le 22 novembre, quinze jours après son arrivée au Port-au-Prince, le général Brunet quitta le Môle
à la mi-décembre pour s'y rendre et le remplacer dans le
commandement des départemens de l'Ouest et du Sud.
ien aide de camp de Boudet, remplaça
dans le commandement de la place du Cap, le général
Claparède qui passa à celui des troupes destinées à agir
hors de cette ville. Le général Watrin étant mort de la
fièvre jaune, le 22 novembre, quinze jours après son arrivée au Port-au-Prince, le général Brunet quitta le Môle
à la mi-décembre pour s'y rendre et le remplacer dans le
commandement des départemens de l'Ouest et du Sud. Rochambeau étendit sur tous les points l'organisation
des compagnies franches créées au Cap par le préfet
Daure : il se donna ainsi une force nouvelle composée de
noirs et de mulâtres. Ceux-ci ne voyaient pas encore,
parmi les brigands, une direction unique capable de leur
inspirer le désir de se faire eux-mêmes brigands; beaucoup d'entre eux le firent plus tard, quand ils virent des
hommes tels que Pétion et Geffrard seconder Dessalines
dont l'autorité était si redoutée, en souvenir de sa conduite sous T. Louverture. Ces mesures de réorganisation portèrent Rochambeau
à annoncer à l'armée que son devoir était de reconquérir
les divers points qui avaient été abandonnés dans le Nord,
l'Artibonite et l'Ouest, car le Sud était encore intact. 1 Le chef de brigade Abbé, qui avait commandé celle de Leclerc, venait de
partir pour France, envoyé en mission par Daurc. 352 ÉTUDES SUR L'iliSTOIRE d'hAÎTI. Successivement et jusqu'en avril 1805, de nouvelles troupes arrivèrent de France et renforcèrent cette armée de
12 mille hommes depuis la mort de Leclerc, car la rupture de la paix d'Amiens, au mois de mai, ne permit plus
à la France d'en envoyer. * Des officiers de tous grades, des fonctionnaires publics, étaient déjà retournés en France avec la permission de Leclerc ; en conséquence de l'état des choses ,
Rochambeau décida que les militaires réellement invalides auraient seuls cette faculté. Il fallait pourvoir à la subsistance de la garnison et des
habitans du Cap : le droit établi de tout temps, et encore
sous T. Louverture, sur les bêtes à cornes qu'on introduisait de la partie espagnole dans l'ancienne colonie française, avait été maintenu jusque-là ; Daure venait de le
supprimer. Mais afin de faire de Monte-Christ, voisin du
Cap, l'entrepôt de cet approvisionnement, le capitainegénéral plaça ce bourg et tout son territoire dans le département du Nord. Par les soins du général Pamphile
de Lacroix, le Cap reçut beaucoup de ces bestiaux. Comme nous l'avons déjà dit, l'état des finances était
déplorable. Excepté le Sud, les autres départemens étant
en insurrection, fort peu de denrées entraient dans leurs
villes : de là peu d'exportations, et avec cela le pillage
organisé dans les douanes. Des mesures administratives
furent prises, dans le but principal de diminuer ces frau-.
des et la contrebande. Un nommé Deneyre, administrateur à Jérémie, fut sans doute moins adroit que d'autres :
pris en flagrant délit, il fut arrêté par ordre de Rocham- * Pamphile de Lacroix a donné un état général des troupes venues sous
Leclerc, s'élevant à 35, i 3 1 hommes. Nous avons vu un autre état portant ce
chiffre à il "86 en tout, sous les deux gbuvernemcns. [1802] CHAPITRE X. 335 beau, mis en prison aux Caves et jugé. Non-seulement
le capitaine-général ne put arrêter ce désordre financier*
mais il finit lui-même par s'y livrer tout à son aise, et
pour favoriser ses concubines * .
es venues sous
Leclerc, s'élevant à 35, i 3 1 hommes. Nous avons vu un autre état portant ce
chiffre à il "86 en tout, sous les deux gbuvernemcns. [1802] CHAPITRE X. 335 beau, mis en prison aux Caves et jugé. Non-seulement
le capitaine-général ne put arrêter ce désordre financier*
mais il finit lui-même par s'y livrer tout à son aise, et
pour favoriser ses concubines * . Leclerc n'avait permis l'exportation, par navires étrangers, que de certaines denrées, telles que sirop, mélasses,
rhum, etc., comme dans l'ancien régime. Ces navires
étaient forcés d'enlever le numéraire pour compléter
leur retour, dans un moment où l'on en avait le plus
grand besoin, et où l'insurrection entravait la production
des choses exportables. Rochambeau fut amené à leur
accorder les mêmes facultés qu'aux navires français
qui exportaient tout ce qui était à leur convenance. S'il prenait des mesures qui durent paraître vigoureuses aux yeux du gouvernement consulaire, ce gouvernement en prenait aussi en France, qui devaient réagir
sur son esprit violent. Aux officiers de l'armée coloniale déjà déportés, Leclerc avait joint le général Martial Besse, embarqué sur
la Comète, et de nombreux noirs et mulâtres qui arrivèrent à Brest, presque en même temps que Richepanse
y envoya Magloire Pelage, et beaucoup d'autres de la
Guadeloupe. Il y avait encombrement dans ce port, de
ces infortunés éloignés de leur pays respectifs; et des
lettres de Leclerc, de la fin d'août, en annonçaient encore 1500 à 2000, qu'il se proposait de déporter, tandis
qu'on en attendait autant delà Guadeloupe. Il est juste de dire que parmi ces déportés à Brest, se
trouvaient des prêtres de Saint-Domingue et d'autres i Madame Valabrègue, Madame et Mademoiselle Larligue, et d'autres encore, passaient pour telles. 354 ÉTUDES sur l'histoire d'iiaÏti. blancs qui avaient paru trop inféodés à T.Louverture, tels
que Noblet, Figeac, Bernard, Barada, etc. : là se trouvaient aussi Bernard Borgella, Collet, Gaston Nogérée,
Viart; ils étaient tous en détention, comme les noirs et
les mulâtres, Leclerc désigna Bernard Borgella comme
« un vil adulateur de T. Louverture, et un traître à son
« pays. » Des colons du Port-au-Prince envoyèrent une
adresse qui le peignait au contraire comme « un bon et
« excellent citoyen, qui avait sauvé les blancs par sa con-
« descendance envers lui. » Dans cet état de choses, le conseiller d'Etat Joseph
Cafarelli, préfet maritime, appela l'attention du ministre
de la marine sur tous les déportés, en les classant par
catégories, selon les lettres d'envoi. Le 49 vendémiaire, an XI (1 1 octobre), un arrêté consulaire prescrivit d'envoyer la plupart des noirs et mulâtres désignés comme brigands, aux bagnes des îles de
Corse et d'Elbe, pour y être employés aux travaux 'publics. En 4803, il y fut créé des compagnies attachées
au génie, où les officiers des deux couleurs, presque brigands, furent employés : ce fut surtout à Ajaccio et à
Porto-Ferrajo ' .
ire, an XI (1 1 octobre), un arrêté consulaire prescrivit d'envoyer la plupart des noirs et mulâtres désignés comme brigands, aux bagnes des îles de
Corse et d'Elbe, pour y être employés aux travaux 'publics. En 4803, il y fut créé des compagnies attachées
au génie, où les officiers des deux couleurs, presque brigands, furent employés : ce fut surtout à Ajaccio et à
Porto-Ferrajo ' . Si ces rigueurs étaient provoquées, il faut le dire, par
les généraux Leclerc et Richepanse, et par cette qualifil C'est pour s'être trouvés dans ces deux îles que plusieurs d'entre eux purent ensuite s'évader sur des navires américains et se rendre à Haïti : de ce
nombre furent Dupuche, Quayé Larivière , Chancy, Brunache, Borno Déléard, Papilleau, Bellegarde, Dupont, etc. Dupuche fut signalé comme « ayant des moyens, grand ami de Pélion, qui
« est le chef et l'âme de la dernière insurrection ; mais, c'est un scélérat. » —
Dupont, « grand partisan de la liberté des noirs. » — Quayé Larivière, >< a des
« moyens, mais il est dangereux. » Tous ces hommes s'honoraient d'être citoyens français ; mais ils avaient
pris la liberté au sérieux. [1802] CHAPITRE x. 555 cation de brigands, on doit rendre justice d'un autre côté
aux sentimens d'humanité que montrèrent plusieurs
fonctionnaires dans la métropole. En parlant au ministre de la marine, de treize négresses
et de quatre de leurs enfans, le préfet Joseph Cafarelli
lui disait : « Ces gens sont sans vêtemens , sans res-
« sources, et vraiment leur sort fait pitié. » De B. Borgella, il disait : « C'est un vieillard infirme , accablé de
« chagrins, dont lage et la situation excitent la pitié et
« l'intérêt. » On reconnaît ensuite qu'il se faisait un
plaisir de transmettre au ministre, des mémoires adressés par ce vieillard, par Collet, Martial Besse, Magloire
Pelage, dans lesquels ils exposaient leur conduite. Le brave général Devaux, arrivé alors avec deux vaisseaux sur lesquels se trouvaient des noirs, attesta chaleureusement que ces hommes avaient été ramassés dans
les rues et sur les quais du Cap, pour compléter les équipages de ces vaisseaux, qu'ils n'avaient commis aucun crime ; il réclama qu'ils fussent traités avec humanité : parmi eux étaient plusieurs, âgés de seize ans au
plus. Le ministre. Decrès lui-même, dans un rapport aux
consuls, du 25 vendémiaire (15 octobre), leur disait:
« que la plupart des déportés étaient sans vêtemens, sans
« ressources, qu'il était nécessaire de leur en donner vu
« l'approche de l'hiver. » A Porto-Ferrajo, dans l'île d'Elbe, le commissaire général Briot, écrivait à ce ministre, le \ 0 thermidor, an XI
(29 juillet 1803), un rapport en faveur d'Annecy, exdéputé au Conseil des Anciens, qui était aux bagnes, les
fers aux pieds. Ce noir, si recommandable, avait subi
au Cap les persécutions de T. Louverture, et Leclerc 556 études sur l'histoire d'haïti.
-Ferrajo, dans l'île d'Elbe, le commissaire général Briot, écrivait à ce ministre, le \ 0 thermidor, an XI
(29 juillet 1803), un rapport en faveur d'Annecy, exdéputé au Conseil des Anciens, qui était aux bagnes, les
fers aux pieds. Ce noir, si recommandable, avait subi
au Cap les persécutions de T. Louverture, et Leclerc 556 études sur l'histoire d'haïti. l'avait déporté comme brigand; il avait pour compagnon d'infortune, le chef d'escadron Desruisseaux, ancien commandant de place à la Croix-d es -Bouquets.
Briot les recommanda au ministre, et il ajouta « que tous
« les noirs détenus à Porto-Ferrajo faisaient preuve d'une
« patience, d'une douceur dignes d'intérêt. » L'historien éprouve une grande satisfaction, son cœur
est soulagé, en relatant de tels faits : ils honorent leurs
auteurs ! Mais retournons auprès de Rochambeau. Voyons ce
qu'il faisait au Cap. Un arrêté consulaire lui parvint à cette époque : il le
fit publier avec pompe. Cet acte portait la date du
30 vendémiaire, an XI (22 octobre) ; en voici le dispositif : Art. 1er. Tout grade, titre, appointement , qui n'a pas été donné
ou reconnu par le gouvernement , est nul et ne peut motiver aucun
règlement de compte. 2. La colonie de Saint-Domingue s'étant mise en rébellion contre
la métropole, depuis le 50 vendémiaire an VII (21 octobre 1798), lors
de la retraite forcée du général Hédouville de cette colonie * , aucun
individu qui a été employé ne peut , depuis cette époque jusqu'au
jour où il a été rétabli dans ses fonctions par le général Leclerc, compter ses grades, emplois ou services dans la colonie, soit pour traitement d'activité, soit pour retraite ou pension de retraite. 5. (Cet article concernait la Guadeloupe : cette île fut aussi considérée comme s'étant mise en rébellion contre la métropole, le 29 ven-v
démiaire an X (21 octobre 1801), par le renvoi du capitaine -général
Lacrosse). 1 On se rappelle que le rapport du général Cafarelli, sur ses entretiens avec
T. Louverture, est du 24 septembre, et qu'il a dit avoir lu Confinai de la
convention prise entre ce dernier et Maiiland, à la Pointe-Bourgeoise , peu
avant l'expulsion d'Hédouville. C'est donc ù raison de ces toits qu'il était m
rébellion. [1802] CHAPITRE x. 537 4. Aucun individu breveté par le gouvernement, étant rssté soit à
Saint-Domingue , soit à la Guadeloupe , pendant les deux époques indiquées aux articles 2 et 5, ne peut prétendre à des décomptes pour
services antérieurs aux époques fixées aux articles précédens, s'il n'est
muni d'un certificat des généraux en chef, qui atteste sa fidélité à
la métropole lors du débarquement de l'armée dans les deux colonies
respectives.
u breveté par le gouvernement, étant rssté soit à
Saint-Domingue , soit à la Guadeloupe , pendant les deux époques indiquées aux articles 2 et 5, ne peut prétendre à des décomptes pour
services antérieurs aux époques fixées aux articles précédens, s'il n'est
muni d'un certificat des généraux en chef, qui atteste sa fidélité à
la métropole lors du débarquement de l'armée dans les deux colonies
respectives. Cet arrêté avait le singulier mérite d'avoir été rendu
le jour anniversaire de la fuite, et du général Hédouville
et du capitaine-général Lacrosse, dans les deux colonies.
Il était en parfait accord avec celui par lequel Leclerc
avait annulé tous les grades conférés par T. Louvèrture
pendant sa lutte de trois mois; mais, rendu par le
gouvernement consulaire, il devait être encore plus
étendu. En considérant Saint-Domingue en rébellion depuis le
congé donné à Hédouville, cet arrêté rendait victimes de
ce fait, commis par T. Louvèrture, tous les militaires,
tous les fonctionnaires civils employés dans la colonie,
comme s'ils pouvaient et devaient en être responsables ;
il avertissait d'ailleurs admirablement, qu'on ne devaitavoir aucune foi dans les paroles et les promesses du
gouvernement et de ses agens ; car, ce gouvernement
avait maintenu T. Louvèrture en fonction, approuvé ses
actes, secondé ses moyens d'action contre Rigaud, pendant leur guerre civile, et tout récemment encore il venait de louer T. Louvèrture, à propos de cette guerre,
par la lettre à lui adressée. Et maintenant, il revenait
sur tout ce passé, il donnait un effet rétroactif à sa mesure l ! Que cette mesure eût été dirigée contre les noirs et les 1 Dès le 24 mai 1801, Forfait, minisire de la marine et des colonie?, éerivit T. v. oo 558 études sur l'histoire d'haïti. mulâtres, cela eût paru tout naturel ; mais elle l'était aussi
contre les blancs qui avaient servi sous T. Louverture
depuis quatre ans, et qui, le voyant dans les bonnes grâces
(apparentes) du gouvernement de la métropole, s'imaginaient qu'ils servaient aussi les vues de ce gouvernement.
En cela, l'arrêté avait un caractère d'impartialité dont il
faut lui tenir compte ; mais, il faut le dire, ce n'est pas la
vraie politique qui l'avait dicté, c'est l'injustice. Et
comme, au 22 octobre, le général Cafarelli venait de faire
son rapport sur ses entretiens avec le malheureux prisonnier du fort de Joux, on peut juger, par cet acte que
nous venons d'analyser, s'il était possible que son sort
s'adoucît. Un autre arrêté du même gouvernement avait précédé
celui-là : daté du 6 septembre, il était tout favorable à la
restauration des colons sur leurs biens. Un sursis de cinq
années leur fut accordé, contre toutes poursuites en paiement des dettes énormes qu'ils avaient contractées envers le commerce national ; il fut fixé jusqu'au 1 er vendémiaire an XVI (24 septembre 1807). Sage et conciliant
dans ses motifs, il n'avait que le tort de compter sans les
éventualités du temps. Rochambeau s'empressa de le publier aussi pour fortifier l'espoir des colons présens à
Saint-Domingue, faire naître celui des absens et les attirer dans la colonie.
toutes poursuites en paiement des dettes énormes qu'ils avaient contractées envers le commerce national ; il fut fixé jusqu'au 1 er vendémiaire an XVI (24 septembre 1807). Sage et conciliant
dans ses motifs, il n'avait que le tort de compter sans les
éventualités du temps. Rochambeau s'empressa de le publier aussi pour fortifier l'espoir des colons présens à
Saint-Domingue, faire naître celui des absens et les attirer dans la colonie. Éprouvant lui-même l'espoir d'y assurer la dominatioa
de la France, par l'arrivée des troupes au Cap deux jours de sa propre main, au bas du rapport fait sur une demande que présenta Pétion, alors à Paris, pour obtenir la confirmation de son grade d'adjudant-général, conféré par Sonlhonax en 1797 : « L'intention du Premier Consul est
de ne confirmer aucun de ces grades. » L'arrêté du 22 octobre 1802 était donc
conçu depuis longtemps ! Il n'est pas élonnant alors que Chaudry ait conçu
lui-même l'idée d'envoyer Pétion à Madagascar. [1802] CHAPITRE x. 539 après lui, le capitaine-général résolut d'ouvrir la campagne pour reprendre les points occupés par les indigènes
sur le littoral. Les généraux Clauzel et Lavalette partirent du Gap
avec plusieurs bataillons d'infanterie et un d'artillerie sur
un vaisseau, deux frégates et une corvette. Le 4£r décembre, cette flotille pénétra dans la baie du Fort-Liberté. Toussaint Brave n'y avait qu'un bataillon de la
1eie demi-brigade et des cultivateurs armés; il fît toute la
résistance possible, mais il dut céder aux forces supérieures qui l'attaquèrent, aidées de la canonnade des
navires de guerre : en se retirant, les indigènes mirent le feu aux maisons jusque-là préservées de l'incendie. On conçoit que Rochambeau dut s'empresser d'annoncer ce succès de son gouvernement. Sa proclamation à
ce sujet parla avec emphase de la puissance de la France
(ce qui était fondé) et de son intention de renforcer l'armée expéditionnaire par de nouveaux envois de troupes.
Mais, un mois après, les bruits de rupture de la paix avec
la Grande-Bretagne parvinrent au Cap ; ils refroidirent
cet enthousiasme, — la guerre avec ce colosse maritime
devant, sinon supprimer toute autre expédition, du moins
entraver considérablement les bonnes dispositions du
gouvernement à cet égard. C'est immédiatement après la prise du Fort-Liberté
que le capitaine-général résolut de faire remplir une mission à la Jamaïque et à la Havane, par le général Noailles
(Louis-Marie de) : elle avait un double but. Rochambeau
voulait d'abord se procurer de l'argent à quelque prix
que ce fût. A la Jamaïque, Noailles devait négocier un
énorme emprunt de plusieurs millions, au moyen de 540 ÉTUDES SUlt L'iilSTOlltE d' HAÏTI.
iberté
que le capitaine-général résolut de faire remplir une mission à la Jamaïque et à la Havane, par le général Noailles
(Louis-Marie de) : elle avait un double but. Rochambeau
voulait d'abord se procurer de l'argent à quelque prix
que ce fût. A la Jamaïque, Noailles devait négocier un
énorme emprunt de plusieurs millions, au moyen de 540 ÉTUDES SUlt L'iilSTOlltE d' HAÏTI. lettres de change sur la France : elles furent données en
blanc par l'ordonnateur en chef et visées par le capitaine-général. Le négociateur contracta effectivement
avec un négociant de cette île, lui délivra ces lettres de
change comme si l'argent avait été reçu intégralement,
tandis que les versemens ne devaient commencer qu'au
mois de juillet 1803; la prime accordée s'élevait à 12
pour cent. Il est facile de concevoir qu'un ordonnateur
aussi intègre que Tétait Daure eut la main forcée par
Rochambeau pour une telle affaire. Cet emprunt parut si
étrange au Premier Consul, bon administrateur des deniers publics, qu'il ordonna de refuser le paiement de ces
lettres de change * . Le second objet de la mission de Noailles était de se
rendre à la Havane, pour y réclamer une somme de 400
mille piastres qui y était déposée, provenant d'un prêt fait
peu auparavant par le Vice-Roi du Mexique au général
Leclerc, qui lui avait envoyé à cet effet un fonctionnaire,
lequel mourut à la Havane. Mais, en même temps, Noailles
était chargé d'y acheter des chevaux pour la cavalerie, et
des chiens destinés à faire la chasse aux indigènes en insurrection, qui tendaient de fréquentes embuscades aux
Français. Le fils d'un maréchal de France conçut l'idée de se
mettre en rapport avec des éleveurs de chiens, par l'intermédiaire d'un noble descendant des Noailles ! Et ce
Noailles oublia ainsi son origine, celle de son illustre famille, datant déjà de plus de trois cents ans; il consentit
à aller débattre avec de tels êtres le prix de ces animaux • Voyez le mémorial de Sainte-Hélène, au 21 septembre 1816. L'empereur
Napoléon a victorieusement démontré les raisons qu'eut le Premier Consul
pour agir ainsi. Il s'agissait de 60 millions de franc*. [1802] CHAPITRE x. 544 qu'il accompagna lui-même à Saint-Domingue , pour
traquer des hommes qui défendaient leur liberté naturelle ! Quelle dégradation ! quelle ignominie Renouveler au 19e siècle le spectacle des cruautés commises dans
le 16e par les conquérans espagnols, sur les infortunés
aborigènes de l'île d'Haïti Noailles toucha la somme déposée à la Havane ; mais
il prouva qu'il avait dépensé près d'un million de francs*
tant pour ses dépenses personnelles dans le cours de ce
voyage, que pour l'achat de 1 06 chevaux et de quelques
centaines de chiens * . Rochambeau lui avait recommandé
de choisir ces chiens parmi ceux de la race la plusfavo
rable pour faire la guerre aux nègres. Il n'est donc pas
étonnant qu'ils aient été payés si cher : ils étaient destinés
à rendre tant de services !
; mais
il prouva qu'il avait dépensé près d'un million de francs*
tant pour ses dépenses personnelles dans le cours de ce
voyage, que pour l'achat de 1 06 chevaux et de quelques
centaines de chiens * . Rochambeau lui avait recommandé
de choisir ces chiens parmi ceux de la race la plusfavo
rable pour faire la guerre aux nègres. Il n'est donc pas
étonnant qu'ils aient été payés si cher : ils étaient destinés
à rendre tant de services ! Cette honteuse affaire, ce marché inhumain prouve
combien les hommes tiennent à leurs antécédens, à leurs
anciennes opinions. On se rappelle la lettre de Rochambeau, que nous avons produite dans notre 3e livre (page
218 et 219), où il disait au ministre de la marine, en 1796:
« Je ne crains pas de prédire, qu'après avoir donné la
« liberté aux noirs, on sera obligé de leur faire la guerre
« pourles rendre un jour à la culture. » Ce jour étant arrivé,
se trouvant le chef de la colonie, il mettait à exécution
ses idées antérieures. Dans cette même lettre, il accusait
aussi ceux qu'il appelait les dilapidateurs, — « de vouloir i « Dans sa rage insensée, il fit venir de Cuba, h grands frais, une multi-
• tude de dogues ; ils furent amenés par un Français, nommé Noailles, d'une
" illustre famille..- ' — Manifeste de H. Christophe, en 1814. Noailles, devenu négociant, envoya au Cap une cargaison de cette marchandise en février 1803, et apporta le reste] au Port-au-Prince, dans le mois de
mai. C'est le 6 février qu'il signa, à la Havane, le marché qu'il conclut avec
l*s éleveurs de ces chiens : la somme dépensé s'éleva à 927^000 franco 542 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. <( dégoûter les officiers blancs venus d'Europe , afin de
« travailler plus sûrement le pays en finances; » et
maintenant, il faisait lui-même ce qu'il leur reprochait. Aussi, le général Desbureaux, qui se montra si humain,
si honnête homme aux Cayes, dégoûté de ce qu'il voyait,
demanda-t-il à partir pour la France : il agit comme le
général Devaux, qui ne put supporter au Port-au-Prince
ce qui se passait sous ses yeux. Aussi, a-t-on prétendu que l'intègre préfet Daure, ordonnateur en même temps, écrivit à son tour au ministre
de la marine, pour lui prédire la perte de Saint-Domingue. Mais les colons pensèrent autrement que ces hommes
honorables : aussitôt la prise du Fort-Liberté , ils écrivirent à ceux de Paris, pour les porter à obtenir du Premier
Consul de maintenir Rochambeau. Voici un extrait de
leur adresse, trouvée en 1804, dans les minutes du notaire Cyr-Prévost , au Port-au-Prince : Messieurs et chers concitoyens , Lorsque la France, comblant enfin nos vœux les plus chers, envoya à Saint-Domingue ses vaisseaux et ses soldats , pour reconquérir
cette infortunée colonie, elle était loin de croire qu'il fût possible que
le succès le plus éclatant ne couronnât pas cette entreprise. Vous aurez
cependant appris dans quel excès de calamités et de désolation nous
nous sommes encore vus successivement entraînés. Notre position a
été telle , que nous avons pu craindre l'évacuation et un nouvel abandon de la part de la France.
chers, envoya à Saint-Domingue ses vaisseaux et ses soldats , pour reconquérir
cette infortunée colonie, elle était loin de croire qu'il fût possible que
le succès le plus éclatant ne couronnât pas cette entreprise. Vous aurez
cependant appris dans quel excès de calamités et de désolation nous
nous sommes encore vus successivement entraînés. Notre position a
été telle , que nous avons pu craindre l'évacuation et un nouvel abandon de la part de la France. C'est dans ces circonstances affreuses que la mort du capitaine-général Leclerc a mis les rênes du gouvernement de Saint-Domingue entre
les mains du général Rochambeau. Dès ce moment, la confiance renaît, les colons se regardent comme
sauvés. Il semble que chacun d'eux vient de renouer un nouveau
pacte dans son cœur avec la mcrc-patrie. Saint-Marc , place impor- [1802] chapitre x. 545 tante de l'Ouest , qui allait être évacuée, non-seulement se raffermit ,
mais même encore, sur les ordres subits du général Rochambeau , envoie des secours en hommes au Port-au-Prince, dont tous les environs
étaient infestés de brigands. Le Sud éprouve les mêmes impulsions,
et les plans des malveillans y sont déconcertés. Le général en chef ne
tarde pas à se rendre au Cap; à peine il y paraît... l'armée prend une
attitude plus militaire , la garde nationale se multiplie et trouve de
nouvelles forces. Le Fort-Dauphin est repris ; le nom seul de Rochambeau fait trembler les brigands ; partout ils abandonnent leurs
postes, et ils laissent enfin respirer la partie du Nord. Alors la colonie
entière a reconnu , dans le général Rochambeau , l'homme qui a défendu la Martinique contre les Anglais, l'homme qui fut embarqué par
Sonthonax et ses adhérens , à cause de ses vues favorables au système indispensable à Saint-Domingue ; l'homme, enfin, qui ,' depuis
son arrivée avec cette dernière expédition , n'a cessé d'émettre les
opinions les plus saines et les plus conséquentes ; tous les colons s'écrient donc d'une voix unanime : « Rochambeau est le chef qu'il faut <<■ à Saint-Domingue, et que réclame la chose publique » Un chef éloigné par ses principes et sa moralité , de ces vaines abstractions
d'une fausse philosophie, inapplicables dans un pays dont le sol ne
peut être fécondé que par des Africains , qiCune discipline sévère
doit comprimer Obtenez, Messieurs et chers concitoyens, du Premier Consul Bonaparte ce que nous désirons avec tant d'ardeur, et
nous osons vous promettre que Saint-Domingue renaîtra de ses cendres, et versera encore, dans le sein de la métropole, des produits qui
augmenteront son commerce , et seront pour elle une nouvelle source
d'abondance et de ros péri té. Après avoir dit ce que fît ce nouveau chef de la colonie,
de la mi-novembre à la fin de décembre, voyons ce que
firent les indigènes en divers lieux : Quand Pétion, Clervauxet Christophe abandonnèrent
le Haut-du-Cap, le 8 novembre , leurs munitions étaient
épuisées. En vain Pétion en avait fait demander à SansSouci qui possédait quelques milliers de poudre , et qui
se tenait vers la Grande-Rivière sans prendre part à leur
lutte autour du Cap. Pétion s'était vu contraint d'aller en
mi-novembre à la fin de décembre, voyons ce que
firent les indigènes en divers lieux : Quand Pétion, Clervauxet Christophe abandonnèrent
le Haut-du-Cap, le 8 novembre , leurs munitions étaient
épuisées. En vain Pétion en avait fait demander à SansSouci qui possédait quelques milliers de poudre , et qui
se tenait vers la Grande-Rivière sans prendre part à leur
lutte autour du Cap. Pétion s'était vu contraint d'aller en 344 études sur l'histoire d'iiaïtï. personne au Fort-Liberté pour en demander à Toussaint
Brave, qui l'accueillit et lui en donna un millier de livres.
Ces difficultés incessantes et toujours à prévoir avec SansSouci, Petit-Noël etles autres chefs deCongos, le décidèrent à quitter le Nord pour se réunir à Dessalines. Néanmoins, afin de témoigner d'une manière toute particulière
à Petit-Noël , sa satisfaction personnelle de ce qu'il avait
cédé à ses avis , à D'Héricourt , il lui fit cadeau de l'obusier et des deux pièces de 4 qu'il avait pris au Haut-duCap dans la nuit du 13 octobre. Ce don lui concilia tous
ces hommes que l'ignorance égarait. Il dut encore user de son esprit conciliant pour arrêter
la fureur de ces Congos. Au moment de se séparer de
Clervaux et de Christophe , vers la Grande-Rivière , il vit
arriver Sans-Souci avec ses nombreuses bandes. Cet
homme voulut contraindre ces trois chefs et leurs troupes
à le reconnaître pour général en chef. Faire un refus catégorique , c'eût été commencer le combat. Clervaux et
Christophe n'étaient pas éloignés de cette résolution ;
mais, plus sage et plus adroit qu'eux , Pétion feignit de
se soumettre à l'autorité de Sans-Souci , en lui montrant
une figure sereine, et ne paraissant pas s'émouvoir nullement de cette ridicule prétention : c'était le seul moyen
d'empêcher ce qui eût été un malheur déplorable; et parlà , il sembla stipuler pour ses deux camarades. Dans
l'excès de son orgueil et de sa vanité, Sans-Souci, jouant
tout de bon le rôle qu'il s'était donné , proclama Pétion
général de brigade, croyant le gagner mieux aux intérêts
de son ambition, et avec lui tout le corps de la 13<\ Mais,
en même temps , il déclara qu'il voulait la tête de Christophe qui , prétendait-il , était encore dévoué aux Français; et il ordonna à ses bandes d'envelopper les 1re,
de son orgueil et de sa vanité, Sans-Souci, jouant
tout de bon le rôle qu'il s'était donné , proclama Pétion
général de brigade, croyant le gagner mieux aux intérêts
de son ambition, et avec lui tout le corps de la 13<\ Mais,
en même temps , il déclara qu'il voulait la tête de Christophe qui , prétendait-il , était encore dévoué aux Français; et il ordonna à ses bandes d'envelopper les 1re, [1802] CHAPITRE x. 3 15 2e et 5e demi-brigades , très-affaiblies par la guerre et les
désertions : ces corps étaient placés sous les ordres directs de Christophe, et c'était avec eux qu'il avait traqué
Sans-Souci avant sa défection. Ce barbare voulait immoler tous ces soldats et leurs officiers , comme leur général. Pétion intervint encore pour le calmer. Avec ce ton qui
persuadait toujours, il lui fit sentir que si, de part et d'autre, les indigènes n'oubliaient pas leurs luttes antérieures
pour se rapprocher les uns des autres et combattre les
blancs , ce serait assurer le triomphe de ces derniers ; il
se donna en exemple , en rappelant qu'il avait été du
parti de Rigaud , qu'il avait combattu alors contre Christophe et Clervaux; mais que maintenant il se réunissait à
eux pour résister aux blancs et assurer la liberté de tous
ses frères. Ces paroles sensées, prononcées bien entendu
en créole pour être comprises par Sans-Souci , Africain
comme la plupart des siens , réussirent à le calmer. On
prétend qu'il dit ensuite à Pétion, dans son langage semibarbare : « Vous regretterez un jour de m 'avoir empêché
« de tuer Christophe. » Nous ne savons pas s'il faut ajouter foi à une telle prédiction, qui aurait été un remarquable pressentiment de
la part de Sans-Souci ; mais , quoi qu'ait fait Christophe
par la suite , ce ne pouvait être pour Pétion une cause de
regrets. Lorsqu'un homme fait ce qui est actuellement
juste, il n'en éprouve, il ne doit jamais en éprouver, puisqu'il a rempli son devoir : à chacun la responsabilité de
ses actes devant l'histoire et la postérité. Certes, Pétion n'ignorait pas les antécédens de Christophe, notamment au siège de Jacmel ; mais en 4 802, il
s'agissait d'un oubli général du passé de tous pour triom546 études sur l'histoire d'haïti. plier de leurs puissans ennemis, et ce n'est pas un esprit
aussi supérieur, un cœur aussi généreux , qui pouvait se
rappeler les faits antérieurs pour agir contrairement au
bien public. Même en 1 815, quand il rappela à Christophe,
dans sa lettre au général Prévôt, qu'il l'avait soustrait à
la potence en réveillant sa méfiance contre les Français ,
on ne trouve pas un mot de regret; il se borna à lui démontrer l'absurdité de sa fatuité et de ses ridicules prétentions royales. Nous aimons d'ailleurs à voir Pétion intervenir si loyalement pour désarmer la haine de Sans-Souci ; car c'est à
l'incendie du Cap ordonné par Christophe qu'il faut attribuer le salut des officiers que portait la frégate la Vertu :
sans cet événement , ils eussent tous péri à Madagascar.
Les paroles prononcées par Pétion à la vue de ce saisissant
spectacle, prouvent qu'il reconnaissait l'immense service
que leur rendait Christophe. A une autre époque, d'autres
faits seront produits de la part de ces deux hommes, qui
prouveront que l'accomplissement d'un devoir actuel est
toujours une chose profitable au bien public.
le salut des officiers que portait la frégate la Vertu :
sans cet événement , ils eussent tous péri à Madagascar.
Les paroles prononcées par Pétion à la vue de ce saisissant
spectacle, prouvent qu'il reconnaissait l'immense service
que leur rendait Christophe. A une autre époque, d'autres
faits seront produits de la part de ces deux hommes, qui
prouveront que l'accomplissement d'un devoir actuel est
toujours une chose profitable au bien public. Cependant, Christophe qui était aussi courageux qu'énergiquefjet qui savait se faire respecter, se sentant supérieur à Sans-Souci , et par son rang et par son intelligence , violent d'ailleurs , ne put supporter davantage
l'arrogance de cet Africain : brandissant son sabre, il
s'avança sur lui en l'interpellant de déclarer s'il ne le reconnaissait pas comme général, au-dessus de lui. Christophe avait un port majestueux, une belle stature ; c'était
l'un des plus beaux officiers de l'armée coloniale ; à ces
avantages physiques , il réunissait des manières aisées et
ce ton du commandement qui a toujours distingué les officiers du Nord. Par cette sortie vigoureuse, il interdit [4802] CHAPITRE X. 547 Sans-Souci : subjugué par l'ascendant d'un homme civilisé
et d'un ancien supérieur, l'Africain lui dit : « Général ,
« que voulez-vous faire ? — Tu m'appelles général , tu
« me reconnais donc pour ton chef, car tu ne Tes pas toi-
« même. » Sans-Souci n'osa pas répliquer, malgré la présence de ses bandes ; car il craignit, non sans raison, que
Pétion, Clervaux et leurs troupes soutiendraient l'autorité dans la personne de Christophe : le barbare fut
vaincu. En ce moment, le colonel J.-P. Daut engagea Pétion à
quitter une fois le Nord pour se rendre dans l'Ouest , leur
lieu natal. « Laissons, lui dit-il, les gens du Nord s'arran-
« ger entre eux ; allons dans notre pays pour y combattre
« les blancs. » Il ordonna aussitôt à la 10e de défiler. Passant par la Ravine-à-Couleuvre , il se rendit auprès de
Dessalines qui l'accueillit et dont il reconnut l'autorité
supérieure. Quant à Pétion , qui n'avait pas cet esprit de localité ,
il ne voulut pas partir sans avoir préalablement obtenu
de Sans-Souci , la promesse formelle de ne plus chercher
querelle au général Christophe, en lui représentant d'ailleurs tout le mal qui résulterait de ces divisions dangereuses. Il lui inspira tant d'estime et de confiance , que
Sans-Souci lui fit de vives instances pour rester encore
dans le Nord ; mais Pétion lui déclara qu'il fallait de toute
nécessité qu'il joignît le général Dessalines. Ne fut-ce pas un triomphe bien honorable pour cet
homme, si célèbre dans nos fastes, d'avoir su commander
le respect , l'estime et la confiance de tous ces anciens
ennemis contre lesquels il avait lutté sous les ordres de
Rigaud? Par son ascendant, il domina , il entraîna Clervaux et Christophe, deux généraux de T. Louverture, en 548 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D' HAÏTI. les convainquant de la nécessité de reconnaître l'autorité
suprême de Dessalines ; il persuada Petit-Noël , il agit
non moins efficacement sur l'esprit de Sans-Souci et de
tous leurs officiers secondaires , parmi lesquels était
Yayou, qui devait un jour subir lui-même l'influence de ce
caractère supérieur. Bientôt on le verra encore dans
l'Ouest, entraîner les convictions et inspirer Geffrard
pour aller les réunir dans le Sud.
convainquant de la nécessité de reconnaître l'autorité
suprême de Dessalines ; il persuada Petit-Noël , il agit
non moins efficacement sur l'esprit de Sans-Souci et de
tous leurs officiers secondaires , parmi lesquels était
Yayou, qui devait un jour subir lui-même l'influence de ce
caractère supérieur. Bientôt on le verra encore dans
l'Ouest, entraîner les convictions et inspirer Geffrard
pour aller les réunir dans le Sud. Après s'être séparé en paix de ses compagnons d'armes et des Congos, Pétion se rendit avec la 13e à la Petite-Rivière, où il trouva Dessalines : on était dans les
derniers jours de novembre. Dessalines, on le comprend,
lui fît l'accueil le plus cordial : ils se racontèrent mutuellement les événemens qui avaient eu lieu depuis leur dernière entrevue; et Pétion ne négligea pas de lui exposer
le péril qui existait dans les prétentions des premiers insurgés du Nord. J.-P. Daut lui avait déjà dit ce qui s'était
passé en sa présence. Reconnaissant en Dessalines, le général en chef des
indigènes armés pour assurer la liberté de tous , Pétion
fut promu par lui au grade de général de brigade , dû
bien légitimement aux services qu'il venait de rendre.
L'acte de Sans-Souci n'influa en rien sur cette promotion ;
elle était la conséquence de ces services et de leur entente
depuis l'entrevue de Plaisance. Dès-lors, la fusion s'opéra entre les deux anciens partis
politiques qui avaient ensanglanté Saint-Domingue, mais
qui allaient désormais féconder ce sol d'un sang plus
judicieusement versé. L'exemple tracé par Pétion dans
le Nord et l'Artibonite, et bientôt après dans l'Ouest, ne
pouvait qu'être imité dans le Sud, puisque Geffrard,
Jean-Louis François, Coco Herne, Papalier, Francisque [1802] chapitre x. 349 et tant d'autres officiers, et toute cette fameuse 1 5e demibrigade, composée des débris des troupes de ce département, étaient présens à la Petite-Rivière. Récompensant aussi les services de Gabart, cet autre
brave qui mérita le surnom de Vaillant, Dessalines le
promut au grade de général de brigade, le même jour
que Pétion y fut élevé. Pendant que ces choses se passaient dans le Nord et
l'Àrtibonite, Capois réorganisait la 9e demi-brigade au
Port-de-Paix. Chef reconnu de tous les insurgés de cette
péninsule, il fit faire une tentative contre la ville du Môle,
dont on ne put s'emparer. L'insuccès des insurgés porta
le général Brunet à envoyer l'adjudant-général Grandseigne contre le bourg de Bombarde, afin de dégager les
blancs de cette paroisse. Cet officier réussit, et il les
achemina sur le Môle : assailli ensuite par une foule de
cultivateurs, il fut contraint à y retourner lui-même avec
ses troupes, dans le plus grand désordre. De son côté, après avoir été chassé du Fort-Liberté,
Toussaint Brave s'était placé dans la baie de Mancenille ;
de-là, il lançait des barges armées contre les caboteurs
qui apportaient du Cap des approvisionnemens à la garnison du Fort-Liberté. Rochambeau envoya une frégate
avec des troupes, qui chassèrent les indigènes de ce point,
et brûlèrent leurs barges. Revenu dans la plaine qui
avoisine cette ville, Toussaint Brave fut encore attaqué
par la garnison ; après un combat où il montra toute son
intrépidité, il fut forcé d'abandonner la plaine et de se retirer vers les montagnes.
ient du Cap des approvisionnemens à la garnison du Fort-Liberté. Rochambeau envoya une frégate
avec des troupes, qui chassèrent les indigènes de ce point,
et brûlèrent leurs barges. Revenu dans la plaine qui
avoisine cette ville, Toussaint Brave fut encore attaqué
par la garnison ; après un combat où il montra toute son
intrépidité, il fut forcé d'abandonner la plaine et de se retirer vers les montagnes. A l'Arcahaie, Larose faisait preuve d'une énergie remarquable. Persistant dans sa résolution de méconnaître
l'autorité de Dessalines, il organisa ses troupes et fit des 350 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. t promotions, comme s'il était un général. C'était du reste
une nécessité, car on ne fait pas la guerre convenablement avec des bandes indisciplinées. Le canton de Boucassin était encore occupé par les Français, sous les ordres
d'un brave officier , nommé Poix, qui s'y était retiré
quand Larose s'empara de l'Arcahaie. Celui-ci entreprit
de l'en déloger : il y réussit, mais après avoir essuyé une
vive résistance. Toutes ses mesures avaient été prises
pour couper la retraite de Poix sur le Port-au-Prince :
Poix se vit contraint de passer par les montagnes pour se
rendre au bourg du Mirebalais, commandé par le vieux
noir Paul Lafrance, qui avait sous ses ordres le chef
d'escadron David-Troy , commandant de la gendarmerie. De l'Artibonite, Dessalines envoyait des émissaires qui
travaillaient l'esprit des soldats de Larose ; les relations
établies entre cette plaine et l'Arcahaie facilitaient ces
manœuvres. Jean-Charles Courjolles, l'un des lieutenans
de Larose, les secondait ; craignant de tomber victime de
son zèle , il s'enfuit et se retira auprès du général en
ehef. Son exemple fut suivi par un officier de quelque influence, nommé Robert : ce fut assez pour déterminer
des défections parmi les anciens soldats de l'armée coloniale, qui, ainsi qu'eux, devaient naturellement préférer
le commandement supérieur de Dessalines à celui de Lamour Dérance, ce nègre marron qu'ils avaient toujours
traqué sous ses ordres, du temps de T. Louverture. Larose, égaré par l'orgueil et la rancune, ne put reconnaître sa fausse position. Afin de se donner un nouveau
relief par les armes aux yeux de ses troupes, il les dirigea
contre la plaine du Cul-de-Sac, d'abord en attaquant un
poste français établi sur l'habitation Robert, située dans [1802] chapitre x. 551 le canton des Varreux; il l'enleva. Mais aussitôt, il en
fut chassé par le chef de brigade Gilbert Néraud, qui
commandait la Croix-des-Bouquets. Revenant à la charge,
Larose s'empara encore du poste établi sur l'habitation
Sibert, destinée à une célébrité malheureuse : attaqué de
nouveau par Néraud et Saint-James, il fut refoulé avec
de grandes pertes dans la paroisse de l'Arcahaie. Ces
revers firent tomber son prestige : d'autres de ses lieutenans, Auguste et Jean-Toussaint Labarre, allèrent se
soumettre à Dessalines, et des soldats les suivirent. En
vain Larose faisait bonne contenance contre la fortune
du général en chef; son pouvoir d'opinion chancelait :
peu après, Pétion vint y mettre un terme.
ud et Saint-James, il fut refoulé avec
de grandes pertes dans la paroisse de l'Arcahaie. Ces
revers firent tomber son prestige : d'autres de ses lieutenans, Auguste et Jean-Toussaint Labarre, allèrent se
soumettre à Dessalines, et des soldats les suivirent. En
vain Larose faisait bonne contenance contre la fortune
du général en chef; son pouvoir d'opinion chancelait :
peu après, Pétion vint y mettre un terme. Les insurgés des autres quartiers de l'Ouest agissaient
également dans les mois de novembre et de décembre. Au pied du morne de la Coupe, sur l'habitation Frère,
deux nouveaux chefs de bandes, Germain Frère et Caradeux, établirent un camp où vinrent se réfugier des cultivateurs de la plaine du Cul-de-Sac. Ils reliaient leurs
opérations à celles d'Adam, dans le morne l'Hôpital.
S'étant postés à la source Turgeau, qui fournit l'eau aux
fontaines du Port-au-Prince, ils en détournèrent le cours :
ce qui nécessita une sortie contre eux par la garnison et
la garde nationale de cette ville ; ils en furent chassés, et
les Français y établirent à leur tour un poste pour assurer
à la ville ce besoin de première nécessité. Du côté de Léogane, Sanglaou, Beauséjour , Pierre
Louis et Mathieu Fourmi se réunissaient de manière à
resserrer les Français dans l'enceinte de cette ville.
Cangé, ancien chef de bataillon dans les troupes du Sud,
quitta les montagnes du Grand-Goave et vint se placer
dans la plaine de Léogane, sur l'habitation Sarrebousse, 552 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. dans le but de donner une direction à ces chefs de bandes
qui obéissaient comme lui àLamour Dérance.En sa qualité de militaire, il reconnut qu'il fallait organiser des
troupes et les discipliner pour faire la guerre : ce à quoi
ne songeaient pas les autres chefs de bandes qui, du reste,
étaient placés sous l'influence des idées étroites de Lamour Dérance ; celui-ci espérait lui-même plus d'efficacité dans les fétiches dont se servaient ses sorciers africains. Pendant une absence momentanée de Beauséjour, premier chef des insurgés de la plaine de Léogane, Cangé
donna un grand repas où il prodigua le bœuf, le mouton,
le porc rôtis, les vivres du pays, et surtout le tafia ; tous
les insurgés y furent conviés, et les danses créoles et
africaines vinrent ajouter aux plaisirs de la table. Cangé avait son plan : il laissa son monde s'amuser et
s'enivrer ; alors il fit sonner le lambi pour réunir autour
de lui ces bandes déjà préparées à tout accepter de sa
part. Se faisant orateur, il les harangua et leur dit : Que
sans organisation militaire, sans tactique, elles feraient
difficilement la guerre aux blancs. L'exemple des Français
servait de terme de comparaison, et d'ailleurs, les insurgés étaient enchantés de leur hôte : ils applaudirent à ses
judicieuses observations. Cangé nomma immédiatement
Sanglaou et Mathieu Fourmi, colonels de deux demi-brigades qu'il forma, en leur laissant le choix des officiers :
ce qui était aussi adroit que juste, car ces deux chefs de
bandes devaient avoir leurs créatures à satisfaire. Il forma
aussi un corps de cavalerie dont il confia le commandement à Pierre Louis. Des acclamations bruyantes couvrirent ces choix qui étaient agréables.
ôte : ils applaudirent à ses
judicieuses observations. Cangé nomma immédiatement
Sanglaou et Mathieu Fourmi, colonels de deux demi-brigades qu'il forma, en leur laissant le choix des officiers :
ce qui était aussi adroit que juste, car ces deux chefs de
bandes devaient avoir leurs créatures à satisfaire. Il forma
aussi un corps de cavalerie dont il confia le commandement à Pierre Louis. Des acclamations bruyantes couvrirent ces choix qui étaient agréables. Mais ce n'était pas le seul but de Cangé : ce mulâtre [1802] chapitre x. 555 avait espéré de la part de ses joyeux convives un acte de
convenance, et ils ne le comprenaient pas. Le lamhi se
fit entendre de nouveau, on se réunit autour de l'organisateur : « Mais, dit-il, j'ai formé des régimens, j'ai nommé
« des colonels, que suis-je donc moi-même? — Vous êtes
« général, répondit une voix dans la foule. — Eh bien !
« criez donc : Vive le général Cangé ! » Et les insurgés
de crier selon ses désirs. Chacun était satisfait, depuis le général jusqu'au dernier soldat ; mais Beauséjour avait été oublié : les absens
ont tort. Dans son dépit, il prit la résolution de ne plus se
mêler de rien et se confina dans les mornes. Peu de jours
après cette scène militaire où Cangé joua si bien son rôle,
Lamour Dérance vint dans la plaine de Léogane : il le
confirma dans le grade qu'il s'était fait donner par les insurgés. Il paraît cependant que ce général en chef n'avait
pas été bien satisfait de cette promotion faite en dehors
de ses attributions ; mais Cangé était trop fin pour ne pas
se faire pardonner cette licence : il se rendit nécessaire
et devint le conseiller de Lamour Dérance * . En retournant du côté de Jacmel d'où il était venu, il ordonna à
Cangé d'attaquer Léogane. Lamour Dérance voulait enlever Jacmel : le 10 décembre, il y donna un assaut, mais
ses bandes, que dirigeaient Magloire Ambroise, Lacroix
et Macaque, furent repoussées, malgré le courage qu'elles
montrèrent dans cette affaire. Cangé contraignit les Français à se renfermer dans la
place de Léogane qu'il bloqua. Mais, au lieu de poursuivre i Boisrond Tonnerre dit de Cangé : « 11 est peu d'hommes qui se fussent
« tirés aussi heureusement d'une position aussi critique que l'était la sienne;
« et il lui a fallu la politique la plus adroite pour ne donner aucune prise sur
« lui de la part d'un homme aussi soupçonneux que Lamour Dfrance. »
T. T. 25 354 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. cette entreprise, il laissa une partie de ses gens autour
de cette place et se porta avec l'autre jusqu'au Pont-deMiragoane, après avoir guerroyé dans les mornes du
Petit-Goave contre Delpech, commandant de cette ville,
qui voulait l'empêcher de passer. Il paraît qu'il avait le
dessein d'insurger le département du Sud, où des crimes
avaient été commis tout récemment ; mais, par sa faute,
il fut battu au Pont par un détachement de troupes françaises et un autre de compagnies franches, composé de
mulâtres et de noirs que commandait Pérou, noir ancien
libre. Ces derniers étaient disposés à faire défection pour
se joindre à lui : ils lui envoyèrent l'un d'eux qu'il fît
sacrifier dans un moment d'ivresse ; ils se vengèrent en
aidant les Français à l'assaillir. Cangé s'enfuit et ne s'arrêta que dans la plaine de Léogane.
de troupes françaises et un autre de compagnies franches, composé de
mulâtres et de noirs que commandait Pérou, noir ancien
libre. Ces derniers étaient disposés à faire défection pour
se joindre à lui : ils lui envoyèrent l'un d'eux qu'il fît
sacrifier dans un moment d'ivresse ; ils se vengèrent en
aidant les Français à l'assaillir. Cangé s'enfuit et ne s'arrêta que dans la plaine de Léogane. Lorsque Rochambeau n'était que commandant en chef
de l'Ouest et du Sud, ce dernier département souffrait
déjà des crimes de Darbois et de Berger. Laplume, aux
Cayes, — Néret, à Aquin, isolés du contact des hommes
supérieurs qui agissaient dans l'Artibonite , subissant
d'ailleurs la pression des colons et des officiers français,
ne pouvaient que satisfaire à leurs vues de destruction des
indigènes * . Peu avant que Cangé vînt au Pont-de-Miragoane, Laplume avait ordonné l'arrestation, au PelitTrou des Baradères, de Lemoine, commandant de ce
bourg, de Bardet, qui y commandait la gendarmerie, de
Gérin et d'autres hommes de couleur, sous le prétexte « Quoique Boisrond Tonnerre les ait accusés d'avoir trop suivi les inspira
lions de Rochambeau, il a atténué ces accusations en disant : « On sut, dans
« plusieurs occasions, faire de Laplume et de Néret les assassins de leurs com-
« patriotes.» [1802] CHAPITRE X. 555 qu'ils conspiraient. Lemoine, Bardet et les autres furent
noyés à l'Anse-à-Veau : Gérin ne dut qu'à la protection de Segrettier qui s'y trouvait, d'avoir échappé à la
mort ; il se sauva et se cacha dans les mornes. Telle fut la récompense accordée à Bardet qui, au fort
Bizoton, s'était rangé avec son bataillon de la 15e du côté
des troupes du général Boudet. Ainsi il en eût été de Clervaux au Cap, ainsi il en fut de toute la 6e. On conçoit que
l'avènement de Bochambeau au gouvernement colonial
dut ranimer le zèle de ses sicaires dans le Sud, qu'il ne
dut pas manquer d'y envoyer de nouveaux ordres sanguinaires, puisqu'au Cap même il fît noyer Maurepas, Bodin
et les officiers et soldats (Je la 9e. Berger, commandant de
la place des Cayes, avait rempli la prison de noirs et de
mulâtres qu'on noyait successivement ou qu'on pendait. Ces atrocités portèrent une cinquantaine d'indigènes,
commandés par un noir nommé Joseph Darmagnac, à se
révolter aux Cayes mêmes : ils s'emparèrent du quartier
de Filet où ils se retranchèrent. Cet effort ne pouvait
réussir : ils furent tous faits prisonniers et périrent. Ce
fut un motif pour Berger, si cruel, de supposer que la majeure partie des indigènes de la ville étaient de connivence avec ceux que le désespoir seul avait armés : les
noyades, la potence vidèrent la prison, et des arrestations eurent lieu sur ceux qui ne s'y trouvaient pas : c'est
alors que périt le brave Vendôme qui fut pendu.
se retranchèrent. Cet effort ne pouvait
réussir : ils furent tous faits prisonniers et périrent. Ce
fut un motif pour Berger, si cruel, de supposer que la majeure partie des indigènes de la ville étaient de connivence avec ceux que le désespoir seul avait armés : les
noyades, la potence vidèrent la prison, et des arrestations eurent lieu sur ceux qui ne s'y trouvaient pas : c'est
alors que périt le brave Vendôme qui fut pendu. Braquehais, natif des Cayes, s'y était rendu après la
soumission de Christophe : il fut noyé dans ces circonstances. Mais les lettres énergiques qu'il écrivit pour ce
général perpétueront sa mémoire, car les tyrans ne sauraient anéantir la pensée qui exprime des sentimens honorables. Les tyrans persécutent, proscrivent, immolent ÔOD ÉTUDES SM L HISTOIRE D HAÏTI. leurs victimes ; mais l'esprit, les idées de ces martyrs!
leur survivent ! ! A Saint-Louis, vingt-deux officiers noirs et mulâtres,
parmi lesquels était Lefranc, cet ancien colonel sous Rigaud, avaient été embarques sur la frégate la Clorinde
mouillée dans la rade : ce navire était commandé par un
digne Français nommé Lebozec. Berger y envoya un de
ses infâmes exécuteurs, Kerpoisson, lieutenant de port
aux Cayes, avec ordre « de prendre les dix-neuf prison-
« niers qui doivent se trouver sur la frégate et de les
« noyer. » Lebozec ne voyant pas portés les noms de
ceux qu'il était tenu de livrer d'après cet ordre, oppose
cette fin de non-recevoir à Kerpoisson : « J'ai reçu 22 pri-
« sonniers et non pas 19 ; lesquels demandez-vous? —
« Tous, répond le bourreau, et surtout Lefranc. — Je
« ne suis pas un bourreau ; je ne me joue pas de la vie de
« mes semblables. Allez prendre de nouveaux ordres qui
« m'indiquent les personnes qu'on demande, et je vous
« les remettrai. Quant à Lefranc, il est ici par les ordres
'< du général Laplume, et je ne le remettrai qu'à son
« ordre. » 2 Kerpoisson s'empressa de retourner aux Cayes pour
faire son rapport : un nouvel ordre lui fut donné pour
prendre les 22 prisonniers, y compris Lefranc ; Laplume
céda à ce que voulait Berger. Cette fois, Lebozec ne pouvait refuser, et ces hommes furent tous noyés. La tentative infructueuse de Cangé au Pont-de-Miragoane avait porté Laplume et Néret à renforcer la garnison de ce bourg pour s'opposer à une nouvelle irruption des insurgés de l'Ouest dans le Sud. Un homme de
rapport : un nouvel ordre lui fut donné pour
prendre les 22 prisonniers, y compris Lefranc ; Laplume
céda à ce que voulait Berger. Cette fois, Lebozec ne pouvait refuser, et ces hommes furent tous noyés. La tentative infructueuse de Cangé au Pont-de-Miragoane avait porté Laplume et Néret à renforcer la garnison de ce bourg pour s'opposer à une nouvelle irruption des insurgés de l'Ouest dans le Sud. Un homme de i Braqaehais élait aide de camp de Martial Bosse en 1797.
» Mémoires de Boisrond Tonnerre. [18Ô2] CHAPITRE X. 557 couleur, du nom de Bellegarde Baudoin, commandant de
la garde nationale du canton de Belle- Rivière, dans cette
paroisse, reçut Tordre de s'y transporter avec ses gens.
Mais il les porta à se révolter et s'entendit à cet effet avec
Gilbon, chef des insurgés de Baynet : réunissant leurs
troupes, ils vinrent à Miragoane, s'en emparèrent, prirent des munitions et se retirèrent sans faire aucun mal
à qui que ce soit. C'était une belle action dans un temps
si fertile en cruautés, et d'autant plus méritoire, que
Pierre Viallet, commandant de ce bourg, se montrait
cruel envers ses frères noirs et mulâtres. Néret, apprenant ce fait, employa tous ses soins pour gagner Bellegarde Baudoin à la cause française ; celui-ci fut assez faible pour s'y laisser prendre, il alla le joindre. Après son
départ, les insurgés choisirent un noir pour les commander; il se nommait Léveillé : la plupart d'entre eux étaient
des mulâtres propriétaires à la Belle-Rivière. Néret vint les attaquer et fut battu : il accusa Bellegarde, qui était avec lui, d'être d'intelligence avec ses anciens compagnons, et il voulut le faire arrêter. Nouveau
transfuge, Bellegarde prit la fuite et revint se faire pardonner la faute qu'il avait commise. Léveillé se porta à la
montagne du Rochelois où il recruta les cultivateurs pour
se renforcer et s'établit près du Pont-de-Miragoane. Retournant de nouveau au Rochelois, il combattit contre le
chef de bataillon Ferbos, de l'ancienne garnison de Jérémie, que Néret avait détaché d'Aquin contre les insurgés:
vaincu et blessé, Ferbos se retira à Aquin. On eut l'indignité de l'accuser d'avoir ménagé les insurgés, et, tout
blessé qu'il était, il fut noyé à Aquin. Néret laissa consommer cet horrible crime, s'il ne l'ordonna pas luimême. Ainsi mourut ce brave officier qui lit la guerre 558 ÉTUDES sur l'histoire d'iiaïti. contre Rigaud avec ce même Néret, dans l'armée de
T. Louverture; qui, à l'arrivée des Français, avait contribué, à Jérémie, à préserver les blancs de cette ville de
tout excès ! Désiré, noir qui l'avait aidé en cela, était déjà
assassiné à Saint-Marc avec le bataillon de la 12e. Le succès de Léveillé lui rallia Géiin qui, après sa fuite
de l'Anse-à-Veau, avait gagné des noirs et des mulâtres
de ce quartier à la cause de l'insurrection. Ancien chef
de bataillon, intrépide et sachant faire la guerre, il était
une acquisition utile pour Léveillé et ses bandes. Mais
alors, il n'était pas possible de pénétrer de nouveau dans
le Sud : ils se réfugièrent dans les montagnes entre le
Petit-Goave et le Fond-des-Nègres.
fuite
de l'Anse-à-Veau, avait gagné des noirs et des mulâtres
de ce quartier à la cause de l'insurrection. Ancien chef
de bataillon, intrépide et sachant faire la guerre, il était
une acquisition utile pour Léveillé et ses bandes. Mais
alors, il n'était pas possible de pénétrer de nouveau dans
le Sud : ils se réfugièrent dans les montagnes entre le
Petit-Goave et le Fond-des-Nègres. Le Mirebalais, placé sous les ordres de Paul Lafrance?
que soutenait David-Troy, servait aux Français à entretenir les communications entre le Port-au-Prince et l'ancienne colonie espagnole. Las Caobas était occupé par
un officier européen nommé Luthier. Jusqu'alors, aucune insurrection n'avait eu lieu dans ces quartiers; mais
Dessalines avait fait garder la Petite-Montagne, par un
noir du nom de Guillaume Fontaine. Paul Lafrance essaya
de l'en déloger, fut battu complètement, et perdit la vie
dans la déroute : sa tête fut tranchée et envoyée à Dessalines, à la Petite-Rivière. David-Troy prit alors le commandement du Mirebalais. Ancien officier sous Rigaud,
il n'avait pas émigré avec ses compagnons; il avait été
témoin de toutes les horreurs commises après la guerre
civile du Sud, et se trouvait au Port-au-Prince à l'arrivée
du général Roudet : conservant une profonde rancune
contre T. Louverture et Dessalines, il servait les Français
avec zèle. 11 était employé au Mirabelais, parce qu'il na- [1802] CHAPITRE X. 559 quit dans ce quartier et qu'il pouvait exercer de l'influence sur les indigènes; il les retint en effet sous l'obéissance de la métropole, car la population des anciens
libres avait beaucoup souffert des crimes commis à l'occasion de la guerre civile. Toutefois, Pétion pouvait conserver l'espoir de l'entraîner par son exemple, celui de Geffrard, de Jean-Louis
François et de toute la \ 3e, à se rallier sous l'autorité de
Dessalines. En quittant le Nord pour se réunir au général en chef, Pétion avait certainement l'intention de venir dans l'Ouest user de toute son influence sur les anciens officiers de l'armée coloniale, sur la population indigène dont il était connu par ses antécédens : dans sa
pensée, Geffrard était l'homme qui devait rallier le Sud
à Dessalines, car le général en chef n'y était connu que
par des excès. C'eût été ne rien faire pour la cause indigène, que de se borner à rester dans l'Artibonite, lorsque,
d'une part, les Congos du Nord refusaient obéissance à
Dessalines, et que, de l'autre, Lamour Dérance s'érigeait
aussi en général en chef, et était obéi par tous les chefs
de bandes de l'Ouest. C'était à Dessalines à briser les résistances du Nord, où son influence personnelle pouvait
mieux s'exercer, comme ancien officier de cette partie,,
et à Pétion et Geffrard à briser celles de l'Ouest et du
Sud. D'accord entre eux sur tous ces points, l'opération essentielle que leur indiquaient les circonstances, consistait à ce que Pétion pénétrât dans l'Ouest pour ouvrir la
route du Sud à Geffrard. Si Dessalines lui-même y venait,
il se serait trouvé immédiatement en face de Lamour
Dérance. Pétion avait l'avantage sur lui d'être connu de
cet Africain, comme un ancien officier de Rigaud, dont 560 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.
ces points, l'opération essentielle que leur indiquaient les circonstances, consistait à ce que Pétion pénétrât dans l'Ouest pour ouvrir la
route du Sud à Geffrard. Si Dessalines lui-même y venait,
il se serait trouvé immédiatement en face de Lamour
Dérance. Pétion avait l'avantage sur lui d'être connu de
cet Africain, comme un ancien officier de Rigaud, dont 560 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. la déportation l'avait porté à reprendre les armes contrôles
Français; sa présence ne pouvait donc offusquer cet
homme qui avait grandi. En conséquence de cet état de choses, Pétion partit
de la Petite-Rivière en décembre, ayant sous ses ordres
la 4 3e, commandée par Geffrard, la 10e, commandée par
Jean-Philippe Daut, et un bataillon de la 7e, commandé
par Marinier. Les militaires de la 10e et leur colonel
étaient tous des hommes du Mirebalais, où il fallait d'abord
agir. Ce bourg était fortifié depuis l'occupation anglaise :
deux forts le dominaient. En arrivant dans son voisinage,
Pétion envoya le capitaine Francisque auprès de DavidTroy, pour lui proposer de se réunir à lui, sous l'autorité
de Dessalines. Aucun parlementaire ne pouvait être plus
agréable à David-Troy, que Francisque; mais à sa répugnance personnelle se joignait celle des indigènes, et
l'opposition des Français qui étaient là : cette mission
échoua. David-Troy répondit à Francisque, qu'il ne
pouvait pas se soumettre à Dessalines, qui avait exécuté
avec tant de zèle les ordres barbares de T. Louverture, à
l'occasion de la guerre civile du Sud. Il ne comprenait pas
la position de son pays ni l'avenir de sa race; car, que
faisaient les Français depuis leur arrivée? Quel espoir pouvait-on avoir en eux? Ensuite, il y avait injustice à tout
reprocher à Dessalines, lorsqu'il était prouvé qu'il avait
épargné bien des hommes qui fussent tombés victimes.
Ces reproches démontraient une faible portée politique en
David-Troy, et qu'il se laissait dominer par une aveugle
rancune. Au retour de Francisque, Pétion disposa l'attaque.
Geffrard eut Tordre d'enlever le fort David avec la 15e,
Jean-Philippe Daut celui de la Crête avec la i 0e, tandis [1802] CHAPITRE X. 301 que Pétion était à la réserve, formée de la 7". Après une
vive résistance, les deux forts furent pris, et le bourg
lui-même resta au pouvoir de Pétion. David-Troy rallia
sa troupe et se retira à Las Caobas.
disposa l'attaque.
Geffrard eut Tordre d'enlever le fort David avec la 15e,
Jean-Philippe Daut celui de la Crête avec la i 0e, tandis [1802] CHAPITRE X. 301 que Pétion était à la réserve, formée de la 7". Après une
vive résistance, les deux forts furent pris, et le bourg
lui-même resta au pouvoir de Pétion. David-Troy rallia
sa troupe et se retira à Las Caobas. Dirigeant sa marche par le canton des Grands-Bois,
Pétion descendit au Cul-de-Sac, sur l'habitation Thomazeau, située dans le canton de la Grande-Plaine : son but
n'était pas de perdre son temps à attaquer les nombreux
postes français qui couvraient cette plaine. Il était parvenu du côté opposé, sur l'habitation Lamardelle ; mais
un détachement ennemi y étant venu en reconnaissance, il alla occuper l'habitation Pierroux dont la position était plus défendable. L'alarme avait sonné à la
Croix-des-Bouquets et au Port-au-Prince; il était à
craindre que Pétion ne parvînt à soulever les cultivateurs du Cul-de-Sac, jusque-là soumis aux Français : infanterie , cavalerie, artillerie légère, furent déployées
contre lui ; environ mille hommes de cette première
arme, plus de quatre cents cavaliers et quatre pièces de
canon. Dans le premier choc, les indigènes repoussèrent
l'ennemi; mais n'ayant plus de munitions, écrasés par
la mitraille, ils furent défaits et mis en déroute. Pétion
ne put rallier sa troupe qu'au pied des mornes. On peut comprendre facilement cette pénurie de munitions chez les indigènes : où en auraient-ils pris en suffisante quantité pour en être toujours pourvus? Et comment faire la guerre avantageusement sans poudre? Si
les Français se montraient braves sur tous les champs
de bataille, c'est une qualité qu'on ne saurait jamais dénier à cette nation belliqueuse; mais ils avaient encore
sur les indigènes ce grand avantage d'être toujours
bien pourvus de tout , d'être disciplinés et d'avoir une ^62 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. tactique supérieure : de là, leurs succès. Pamphile de Lacroix qui a eu des troupes coloniales sous ses ordres, leur
a assez rendu justice pour qu'on ne doute pas de leur
courage à la guerre ; et d'ailleurs la Ravine-à-Couleuvre,
la Crête-à-Pierrot , les Trois-Pavillons , le Haut-du-Cap
et le Cap même , l'attestent suffisamment. Boisrond Tonnerre raconte ainsi les procédés de Dessaîines manquant de cartouches pour ses troupes: « C'é-
« tait dans ces momens que son génie lui faisait trouver
« des ressources et de l'encouragement dans le sein de la
« pénurie même. Il parcourait les rangs, choisissait les
« anciens militaires dont la témérité lui était connue ,
« donnait deux cartouches à chacun en les exhortant
c d'aller vider la giberne d'un blanc. C'est ainsi que
« l'homme fait pour commander , sait tirer parti de la
« gêne et faire un point d'honneur d'un acte de néces-
« site. »
ressources et de l'encouragement dans le sein de la
« pénurie même. Il parcourait les rangs, choisissait les
« anciens militaires dont la témérité lui était connue ,
« donnait deux cartouches à chacun en les exhortant
c d'aller vider la giberne d'un blanc. C'est ainsi que
« l'homme fait pour commander , sait tirer parti de la
« gêne et faire un point d'honneur d'un acte de néces-
« site. » Parmi les troupes françaises qui chassèrent Pétion du
Cul-de-Sac, se trouvaient des indigènes du Port-au-Prince
et de la Croix-des-Bouquets : ils ne furent pas les moins
brillans dans cette affaire. L'un d'eux, dans la déroute de
la 13e, prit l'un des drapeaux de ce corps: ils étaient encore tricolores comme ceux des Français ; seulement on
en avait arraché le coq gaulois qui les décorait. Ce drapeau porté en triomphe au Port-au-Prince, fit penser que
les indigènes sous les ordres de Dessalines, n'avaient nulle
idée d'indépendance, de nationalité distincte; on publia
cette opinion : bientôt on verra ce qu'elle produisit. Pétion s'étant rendu au camp Frère , y trouva Germain et Caradeux , qui l'accueillirent avec sa troupe.
Il se dirigea ensuite dans la plaine de Léogane , par la
colline de la Rivière-Froide et le Morne-à-Bateau. [1802] CHAPITRE x. 060 Comme le Mirebalais n'avait pas été gardé, DavidTroy y revint et s'établit de nouveau dans ce quartier.
Le général Brunet , déjà rendu au Port-au-Prince , envoya le général Fressinet avec une forte colonne contre
les insurgés des environs de cette ville : ils furent chassés
du camp Frère et des autres positions où ils se trouvaient,
mais qui ne furent pas occupées par les Français. Cependant, le bourg de la Croix-des-Bouquets étant bien fortifié , quelques postes suffisaient dans les points importais pour garder la plaine du Cul-de-Sac ; des blockhaus,
fortement construits , en assuraient la défense. Peu après le retour de Cangé à Sarrebousse , de son
expédition vers le Pont-de-Miragoane, plusieurs des mulâtres et des noirs qui servaient les Français à Léogane
sous le commandant de la place Laucoste , étaient venus
le joindre : c'étaient Marion, ancien capitaine de la légion
de l'Ouest , Mimi Baude , Heurtelou , les deux Brisson et
Colin. Lamour Dérance y étant venu, promut Marion au
grade d'adjudant-général, et Mimi Baude à celui de colonel ; il reconnaissait en eux, comme en Cangé, d'anciens
officiers sous Bauvais et Bigaud '.Le 14 décembre , Lamour Dérance fît attaquer Léogane : les indigènes ne
purent prendre la place , mais ils s'emparèrent du poste
Bineau et du fort Ça-Ira , qui leur fut livré par Banglo ,
capitaine noir qui le commandait. Ce résultat tint la ville
entièrement cernée.
En arrivant dans la plaine, Pétion se rendit sur l'habi- ' C'est ici l'occasion, pour nous, d'exprimer un sincère regret d'avoir omis
de citer les noms de Cangé, Marion, Mimi Baude, Lamartinière, Ale Nau ,
Brice Noailles, Labée, Ducroc, D. Martin, Langlade, Zenon, Desvallons, parmi
les mulâtres qui servaient sous Bauvais et Bigaud , et dont la page 131 de notre
•ic volume fait mention. Ils méritaient de figurer à côté des autres ; et parmi
les noirs : Taco, Badiau^jGilard, Ulysse, Barre Pérac, Coco Pouillac, Dharan.
Cangé, Marion, Mimi Baude, Lamartinière, Ale Nau ,
Brice Noailles, Labée, Ducroc, D. Martin, Langlade, Zenon, Desvallons, parmi
les mulâtres qui servaient sous Bauvais et Bigaud , et dont la page 131 de notre
•ic volume fait mention. Ils méritaient de figurer à côté des autres ; et parmi
les noirs : Taco, Badiau^jGilard, Ulysse, Barre Pérac, Coco Pouillac, Dharan. 564 études sur l'histoire d'haïti. tation Darbonne où Lamour Dérance tenait son quartiergénéral. Ce chef lui fit bon accueil ainsi qu'à ses officiers
et à leurs troupes : c'étaient encore d'anciens partisans
de Rigaud en faveur duquel il avait constamment résisté
à T. Louverture1. Pétion s'attacha à se faire bien venir
dans l'esprit de Lamour Dérance, pour ne pas être contrarié dans son projet de faire passer Geffrard dans le Sud.
On a prétendu qu'il essaya de le porter à reconnaître
l'autorité de Dessalines ; mais nous doutons qu'un homme
expérimenté comme l'était Pétion , eût compromis son
œuvre par une telle démarche. Il n'ignorait pas que sous
T. Louverture, Dessalines étant commandant en chef du
département de l'Ouest, il avait eu plus d'une fois l'occasion de faire traquer Lamour Dérance dans les montagnes
du Port-au-Prince ou dans celles de Jacmel 2 : lui proposer, dans la plaine de Léogane, alors qu'il était tout-puissant, de reconnaître un supérieur en son ancien ennemi ,
c'eût été , de la part de Pétion , plus qu'une imprudence ;
car il aurait pu périr. Il est probable qu'il lui aura parlé,
comme à Sans-Souci, de la nécessité de ne pas se heurter
les uns et les autres dans une guerre entreprise pour résister aux Français. Pétion avait mieux à faire , et c'est
ce qu'il fit : il prépara Cangé, Marion, Mimi Baude , etc.,
ses anciens compagnons d'armes du Sud, à ne reconnaître 1 Ces faits et la promotion deMarion et de Mimi Baude nous portent à croire
qu'il y a eu erreur ou passion de la part de Boisrond Tonnerre, quand il dit de
Cangé : « Il parvint par une feinte condescendance aux ordres de Lamour
« Dérance, à préserver (es hommes de couleur comme lui et les noirs créoles,
« de l'extermination des Africains. » Lamour, ainsi que les autres chefs africains , ne prétendait céder sa priorité , dans la prise d'armes contre les Français, ni aux mulâtres ni aux noirs créoles; mais nous ne pensons pas qu'il
voulait les exterminer, à moins qu'ils ne voulussent méconnaître son autorité;
ce qu'a fait Dessalines lui-même envers ceux qui lui résistèrent : c'est-à-dire le»
Africains, car les autres lui obéirent. » Voyez tome 4, p. 336 et 337 de cet ouvrage. [i802] CHAPITRE X. 565 que Dessalines pour général en chef des indigènes , dès
que les circonstances leur permettraient de secouer le
joug de l'autorité qu'exerçait Lamour Dérance. L'exemple
qu'il avait tracé, la présence de Geffrard , de Jean-Louis
François et de toute la 15e qui allaient opérer dans ce
sens sur tous les esprits du Sud, ne pouvaient que les entraîner. Personnellement, Cangé avait un autre motif qui
devait influer sur lui : après la guerre civile du Sud , « il
« avait dû son salut à Dessalines qui l'avait reçu comme
« simple grenadier dans son régiment (la 4e demi-bri-
« gade). * »
acé, la présence de Geffrard , de Jean-Louis
François et de toute la 15e qui allaient opérer dans ce
sens sur tous les esprits du Sud, ne pouvaient que les entraîner. Personnellement, Cangé avait un autre motif qui
devait influer sur lui : après la guerre civile du Sud , « il
« avait dû son salut à Dessalines qui l'avait reçu comme
« simple grenadier dans son régiment (la 4e demi-bri-
« gade). * » En ce moment , Gérin, qui avait été sauvé aussi par
Dessalines, ayant appris dans les hauteurs du Petit-Goave
où il se trouvait avec Léveillé, que Pétion, Geffrard et les
autres militaires du Sud étaient dans la plaine de Léogane,
vint les y rencontrer. Comme eux , il se pénétra dejla
nécessité d'une franche soumission aux ordres du général
en chef qu'ils avaient reconnu : l'accession d'un tel officier ne pouvait qu'être d'un grand poids aux yeux des
indigènes du Sud. Dessalines recueillait donc le prix des
actes d'humanité qu'il avait exercés envers les vaincus !
Pourquoi faut-il que nous ayons à constater plus tard ,
qu'il oublia les services de tous ces hommes qui lui prêtèrent un concours dévoué, dans l'œuvre nationale qu'il
entreprit en 1802 avec tant de gloire î... En bloquant les Français dans la ville de Léogane, Cangé avait établi plusieurs postes retranchés autour de cette
ville, sur les habitations Cassagne, Dampuce et Petit. Ce
dernier poste étant le principal, Pétion utilisa ses connaissances comme ingénieur en le fortifiant ; il fit oeçu1 Mémoires de Boisrond Tonnerre. 566 études sur l'histoire d'iïaïti. per le fort Ça-ïra par Geffrard avec la 1 5e, car il était à
prévoir que la prise de ce fort , tandis que Léogane était
cerné , déterminerait les Français à envoyer des troupes
à son secours : ce qui eut lieu en effet. Avant leur arrivée , une goélette canonna le fort à boulet et mitraille :
Geffrard reçut une blessure au bras, et le commandement
passa à Gérin. Bientôt arrivèrent dans la rade de Léogane une frégate,
un brig, et trois goélettes portant des troupes qui débarquèrent. Cette fîotille était sous les ordres du capitaine de
vaisseau Jurien (de la Gravière)1 : elle canonna le fort
Ça-Ira, tandis que les troupes l'attaquaient et que la garnison de Léogane faisait une sortie. Les indigènes furent
chassés du fort ; mais Pétion accourut à leur secours avec
des troupes de Cangé , rallia la 1 3e, et réussit à refouler
une partie des Français dans la ville de Léogane : les autres périrent ou gagnèrent les navires qui se retirèrent
au Port-au-Prince. Dans cette affaire, Jean-Louis François, Coco Berne, Gérin, Sanglaou etïsidor, montrèrent
une grande bravoure. Geffrard, rétabli de sa blessure, se mit enroule pour
le Sud avec Gérin et la 15e, en passant dans les mornes du
Petit-Goave où ils rallièrent Lé veillé et ses bandes. Geffrard avait reçu de Dessalines un paquet qu'il ne devait
décacheter que lorsqu'il aurait enlevé l'un des bourgs du
littoral du Sud : c'était son brevet de général de brigade
qu'il devait ainsi gagner à la pointe de son épée.
li de sa blessure, se mit enroule pour
le Sud avec Gérin et la 15e, en passant dans les mornes du
Petit-Goave où ils rallièrent Lé veillé et ses bandes. Geffrard avait reçu de Dessalines un paquet qu'il ne devait
décacheter que lorsqu'il aurait enlevé l'un des bourgs du
littoral du Sud : c'était son brevet de général de brigade
qu'il devait ainsi gagner à la pointe de son épée. Immédiatement après son départ , Pétion se mit aussi
en route pour retourner auprès de Dessalines. Pendant 'Le même qui vint à Haïti, en 1825, avec le baron de Mackau, en qualité
d'amiral. Il fut l'un des officiers de marine qui se montrèrent modérés pendant l'occupation française. [1802] CHAPITRE x. 3g7 son court séjour dans la plaine de Léogane, il avait embauché tous les officiers supérieurs qui obéissaient à Lamour Dérance. En revoyant Germain Frère et Caradeux
à la Coupe, il opéra la même conversion dans leur esprit.
Magloire Ambroise et Lacroix, du côté de Jacmel, ne pouvaient qu'imiter Cangé lorsque le moment serait arrivé
de se prononcer. Il ne restait plus que le farouche Larose à convaincre
de la nécessité d'une soumission parfaite à Dessalines ;
mais ce n'était pas chose facile. A peine arrivé à l'Arcahaie , Pétion essaya un moyen pour connaître ses dispositions : il lui dit qu'il avait reçu l'ordre du général en
chef d'occuper ce bourg. Mais Larose, qui l'avait accueilli
avec beaucoup d'égards, se révolta contre cet. ordre , en
reprochant à Dessalines toutes les exécutions à mort
faites après la guerre civile du Sud , d'avoir concouru à
la déportation de T. Louverture et livré Charles Bélair à
Leclerc. Vainement Pétion voulut-il le ramener à des
sentimens plus modérés ; il fit battre la générale , mit sa
troupe sous les armes pour chasser Pétion de l'Arcahaie.
Ce dernier prit le parti d'en sortir avec les troupes qui
l'accompagnaient ; mais ses paroles avaient frappé tous
les hommes soumis «à Larose. Rendu à la Petite-Rivière, il fit son rapport à Dessalines qui se promit de punir Larose dune manière exemplaire, après qu'il se serait assuré la soumission des Congos du Nord. Sa confiance en Pétion ne fut que plus
grande, en apprenant que Cangé et les autres chefs de
bandes avaient écouté ses conseils : désormais il pouvait
espérer de réussir complètement à se faire agréer comme
général en chef, puisque Geffrard allait dans les mêmes
vues dans le Sud. 368 études sur l'histoire d'haïti. La position des habitations Marchand et Laville, au
pied de la chaîne des montagnes des Cahos, présentant
des monticules faciles à défendre , le général en chef
ordonna à Pétion d'en tracer les fortifications qui furent
commencées dès-lors. Si Pétion y mit les règles du génie
militaire qu'il possédait, Dessalines leur donna des noms
qui portaient l'empreinte de son génie particulier : il y
eut les forts Décidé, Culbuté, la Fin du Monde, Résolu,
la Source et Innocent, ce dernier nom étant celui de l'un
de ses fils naturels.
ules faciles à défendre , le général en chef
ordonna à Pétion d'en tracer les fortifications qui furent
commencées dès-lors. Si Pétion y mit les règles du génie
militaire qu'il possédait, Dessalines leur donna des noms
qui portaient l'empreinte de son génie particulier : il y
eut les forts Décidé, Culbuté, la Fin du Monde, Résolu,
la Source et Innocent, ce dernier nom étant celui de l'un
de ses fils naturels. Examinons ici la position respective des Français et
des Indigènes, au moment où finissait l'année 1802. Toute l'ancienne partie espagnole était au pouvoir des
Français. Dans le Nord, ils possédaient le Cap, le Môle, le FortLiberté et la Tortue. Tout l'intérieur de ce département appartenait aux Indigènes. Sans-Souci donnait ses ordres depuis le Borgne jusqu'aux campagnes du Fort-Liberté. Petit-Noël Prieur était
son premier lieutenant; les autres chefs débandes étaient:
Jacques Tellier, Labrunit, Cagnet, Yayou, Macaya, Mavougou , Va-Malheureux et Caca-Poule (quel nom bizarre! ). Toussaint Brave et Charles Bauduy, anciens militaires, étaient contraints d'obéir à ces Congos, malgré
leurs sympathies pour Dessalines. Clervaux, ayant réorganisé la 6e coloniale en partie,
faisait tête à l'orage autant que possible, en s'efforçant de
faire des prosélytes au véritable général en chef. Il en
était de même de Christophe qui, plus haï que son collègue, se voyait réduit à l'inaction avec quelques troupes [1802] ciiAPiïiiE x. 569 fidèles des lre, 2e et 5e demi-brigades, sur l'habitation
Milot, située au pied de la montagne du Bonnet-à-1'Évêque, pour éviter les embûches de ses ennemis personnels. Enfin, dans la péninsule du Nord, depuis le PetitSaint-Louis jusqu'aux portes du Môle, Capois était obéi
par les insurgés de cette partie ; mais il était disposé,
comme ancien militaire, à reconnaître et à faire admettre
par ses inférieurs l'autorité de Dessalines dès qu'il y paraîtrait. Le général en chef lui-même dominait dans l'Artibonite, possédant la ville des Gonaïves, ayant sous ses ordres immédiats les généraux de brigade Pélion, Gabart
et Vernet, et le noyau de la fameuse armée indigène. Dans ce département, les Français ne possédaient que
la ville de Saint-Marc. Dans l'Ouest proprement dit, Lamour Dérance était
encore obéi : — par Larose, à l'Arcahaie ; — par Adam,
Métellus, Germain Frère et Caradeux, dans les hauteurs
du Port-au-Prince ; — par Magloire Ambroise, Lacroix,
Macaque et Lemaire, dans celles de Jacmel ; — par Cangé
et tous les officiers supérieurs qu'il avait nommés, dans
la plaine de Léogane. Mais on a vu que la présence de
Pétion et ses bons offices avaient secrètement sapé le
pouvoir colossal de l'homme du Bahoruco, qui prétendait,
ainsi que Sans-Souci, contester la suprématie de l'homme
inévitable, nécessaire, des Indigènes.
ix,
Macaque et Lemaire, dans celles de Jacmel ; — par Cangé
et tous les officiers supérieurs qu'il avait nommés, dans
la plaine de Léogane. Mais on a vu que la présence de
Pétion et ses bons offices avaient secrètement sapé le
pouvoir colossal de l'homme du Bahoruco, qui prétendait,
ainsi que Sans-Souci, contester la suprématie de l'homme
inévitable, nécessaire, des Indigènes. Dans ce département de l'Ouest, les Français étaient en
possession du bourg du Mirebalais, de celui de la Croixdes-Bouquets avec la plaine qui l'environne, de celui du
Grand-Goave, et des villes du Port-au-Prince, de Jacmel,
de Léogane et du Pctit-Goave. t. v. 24 570 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. Tout le département du Sud leur était soumis, moins
quelques ehefs de bandes retirés dans les bois et sans influence. CHAPITRE XI. Dessalines fait reconnaître son autorité dans le Nord, et y organise le pouvoir des chefs militaires. — Lutte des Congos contre Christophe. — Dessalines
va rétablir l'ordre. — Assassinat de Sans-Souci. — Les Congos se soulèvent
et tuent Paul Louverture. — Dessalines les écrase et retire Christophe et
Clervaux du Nord. — Il se porte à l'Arcahaie d'où Larose s'enfuit. — Pétion
y est placé.— Ses mesures politiques. — Arméniens de barges indigènes.—
Clauzel prend le Portde-Paix. — Capois attaque cette ville et envoie une
expédition contre la Tortue. — Il reprend le Port-de-Paix et la Tortue. —
Romain, Clervaux et Christophe attaquent le Cap et sont repoussés. — Tous«
saint Brave attaque le Fort-Liberté. — Geffrard prend l'Anse-à-Veau et en
est chassé ensuite. — Gilles Bénech enlève Tiburon. — Insurrection dans la
plaine des Cayes. — Férou en prend la direction. — Geffrard se joint à
Férou et fait reconnaître l'autorité de Dessalines. — Combats entre Sarrazin
et les indigènes dans la plaine des Cayes. — Magloire Ambroise attaque et
cerne Jacmel, — Adoption du drapeau indigène. -^Marche de Kerverseau
au Bahoruco.— Lamarre s'empare du PetitGoave et en expulse Delpech.—
Rochambeau fait dévorer un noir par des chiens, au Cap. — Autres crimes. — Il transporte le siège du gouvernement au Port-au-Prince. — II y donne
un bal funèbre. — Il envoie des troupes contre Cangé, à Léogane, — contre
Lamarre, au Petit-Goave. — Mort de Neterwood : les Français sont repous
ses par Lamarre. — Rigueurs et projets de destruction au Port-au-Prince. — Brunet est envoyé aux Cayes. — Combats divers dans le Sud. — Geffrard
fait prendre l'Anse-à-Veau. — Pétion repousse Fressinet à l'Arcahaie. —
Clauzel bat Romain et Toussaint Brave à l'Acul. — Rupture de la paix
d'Amiens. — Le général Boyer est fait prisonnier par les Anglais. — Pétion
provoqué la réunion, à l'Arcahaie, de Cangé et de ses officiers, à l'effet de
leur faire reconnaître l'autorité de Dessalines. — Mesures projetées par le
général en chef.
Pétion repousse Fressinet à l'Arcahaie. —
Clauzel bat Romain et Toussaint Brave à l'Acul. — Rupture de la paix
d'Amiens. — Le général Boyer est fait prisonnier par les Anglais. — Pétion
provoqué la réunion, à l'Arcahaie, de Cangé et de ses officiers, à l'effet de
leur faire reconnaître l'autorité de Dessalines. — Mesures projetées par le
général en chef. Après que Pétion eut posé dans le Nord et dans
l'Ouest, les bases de l'autorité suprême de Dessalines, et o7± ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. Geffrard se rendant dans le Sud à cet effet, la première
opération qui était indiquée à Dessalines consistait à
aller lui-même se faire reconnaître en qualité de général
en chef. Il partit de l'Artibonite vers le 2 de janvier 1805, et se
rendit au Port-de-Paix où Capois et ses troupes ne
firent aucune difficulté de l'acclamer. Capois fut nommé
général de brigade : il avait réorganisé la 9% dont le
commandement fut confié à Pourcely, et les bataillons à
Jacques Louis, Nicolas Louis et Beauvoir. Se portant immédiatement dans les quartiers du voisinage du Cap, Dessalines nomma aussi généraux de brigade, Romain et Yayou : le premier eut le commandement du Limbe, le second celui de la Grande-Rivière.
Cet acte d'autorité acheva de les détacher du parti de
Sans-Souci. Christophe fut chargé de commander le
Dondon, et Clervaux la Marmelade. Christophe reçut la
mission secrète de se défaire de Sans-Souci, et Dessalines
retourna à l'Artibonite. Mais, peu de jours après, les Congos se soulevèrent
contre Christophe, probablement à l'instigation de SansSouci. Forcé de se réfugier auprès de Clervaux, il fut
aidé par celui-ci à reprendre son commandement au Dondon. Un nouveau mouvement des Congos l'en chassa encore. Informé de cette résistance, Dessalines accourut
sur les lieux, employa la persuasion et l'autorité en même
temps, pour annihiler l'influence de Sans-Souci, en tenant aux Congos le même langage que Pétion leur avait
tenu. Cependant, il leur fit une concession adroite dans
la circonstance, en retirant le commandement du Dondon à Christophe, qu'il plaça à Milot, avec la surveillance
des quartiers qui s'étendaient jusqu'aux limites du Fort- [1803] chapitre xr. 373 Liberté. Petit-Noël Prieur fut nommé commandant de
place au Dondon, au grade de colonel, et le général Paul
Louverture en eut l'arrondissement. Dessalines alla voir Toussaint Brave qu'il promut au
grade de général de brigade, avec le commandement des
campagnes du Fort-Liberté et de Laxavon ; et à son retour, il visita Sans-Souci, qui s'était réfugié dans les
montagnes de la Grande-Rivière. ïl affecta de considérer
ses anciennes prétentions à l'autorité comme l'égarement
d'un défenseur de la liberté. Cette démarche lui concilia
Sans-Souci et ceux qui pouvaient encore espérer en lui.
qu'il promut au
grade de général de brigade, avec le commandement des
campagnes du Fort-Liberté et de Laxavon ; et à son retour, il visita Sans-Souci, qui s'était réfugié dans les
montagnes de la Grande-Rivière. ïl affecta de considérer
ses anciennes prétentions à l'autorité comme l'égarement
d'un défenseur de la liberté. Cette démarche lui concilia
Sans-Souci et ceux qui pouvaient encore espérer en lui. Mais, à peine Dessalines retournait-il à l'Artibonite,
que Christophe, continuant son œuvre, et pour mettre à
exécution l'ordre secret qu'il avait reçu, appela SansSouci à une conférence sur l'habitation Grandpré. Il s'y
rendit sans défiance, avec quelques-uns de ses officiers.
Aussitôt, Christophe les fit tous massacrer par ses soldats, à l'exception du chef de bataillon Charles Pierre.
Ce crime souleva contre lui Petit-Noël et les Congos qui
l'assaillirent. Chassé jusqu'à la Marmelade, Christophe et
Clervaux ne purent résister au torrent des insurgés et se
retirèrent aux Gonaïves. Le malheureux Paul Louverture
essaya en vain de contenir dans le devoir les Congos irrités par la mort de leur chef : ils lui tranchèrent la tête. Ces faits attirèrent Dessalines avec toutes ses forces, y
compris les troupes de Christophe et de Clervaux, et ces
généraux eux-mêmes. Il marcha contre Petit-Noël, enleva le Dondon et écrasa les Congos. Petit-Noël fut contraint à se cacher dans les bois. Toutefois, pour empêcher de nouveaux soulèvemens parmi ces bandes
indisciplinées, Dessalines se vit obligé à retirer du Nord
Christophe, qu'il plaça aux Gonaïves, près du général 574 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Vernet, et Clervaux, qu'il ramena à la Petite-Rivière. Tel fut le résultat de l'assassinat de Sans-Souci. Ce
crime ne priva seulement, pas le Nord de la présence de
deux généraux qui , avec des moyens de persuasion ,
eussent peut-être organisé les Congos pour les maintenir
sous l'autorité de Dessalines ; mais ces hommes ignorans,
abandonnés à eux-mêmes, finirent par entrer plus tard
en relation avec les Français affamés dans la ville du
Cap, en leur fournissant des vivres et des denrées d'exportation. Il est possible qu'après la visite qu'il avait reçue de Dessalines , Sans-Souci fût resté soumis à ses
ordres. On ne peut donc que déplorer ce qui parut au
général en chef une nécessité commandée pour assurer
son autorité. La mort de Sans-Souci occasionna celle de
Paul Louverture, qui avait toujours été porté au bien et
qui aurait pu être utile à la cause indigène. Après avoir établi ainsi sa suprématie dans le Nord,
Dessalines devait la fonder dans l'Ouest. Partant de l'Artibonite avec Pétion, Gabart et de nombreuses troupes,
il se présenta à l'Arcaliaie, d'où Larose s'enfuit dans un
canot qui le porta à Mariani : de-là, ce dernier se rendit
auprès de Lamour Dérance qui était alors dans la plaine
deLéogane. Pétion, élevé au grade de général de division, pour commander le département de l'Ouest, établit
son quartier-général à l'Arcahaie l. L'occupation de ce
bourg sur le littoral, à proximité du Port-au-Prince et de
la plaine de Léogane, donna à cet homme politique le
moyen d'entretenir des intelligences avec des indigènes
de cette première ville, les chefs de bandes qui l'avoisinaient et ceux qui obéissaient encore à Lamour Dérance
, élevé au grade de général de division, pour commander le département de l'Ouest, établit
son quartier-général à l'Arcahaie l. L'occupation de ce
bourg sur le littoral, à proximité du Port-au-Prince et de
la plaine de Léogane, donna à cet homme politique le
moyen d'entretenir des intelligences avec des indigènes
de cette première ville, les chefs de bandes qui l'avoisinaient et ceux qui obéissaient encore à Lamour Dérance * En même temps, Dessalincs envoya des brevets du même grade à CSwis-»
tophe, Clervaux et Vernet. [1805] CIIAPITUB xi. ^»/o du côté de Léogaue, en sapant les fondemens de son autorité. C'est ce qu'il fit, en armant des barges qui traversaient incessamment la baie du Port-au-Prince. Alors parurent notamment Boisblanc , Derénoncourt et Masson,
marins audacieux qui renouvelèrent ce qu'avaient fait
dans la guerre civile du Sud, Panayoty et les deux frères
Gaspard : ils capturèrent des navires français dont les cargaisons profitèrent aux indigènes; ils facilitèrent les
échanges, qui s'opéraient sous voile, de denrées récoltées
dans la plaine de l'Arcahaie, contre des armes et munitions que fournissaient des navires des États-Unis et de
la Jamaïque. Par les soins de Dessalines, pareilles choses s'exécutèrent du côté des Gonaïves, où commandait le général
Vernet. Il en fut de même sur le littoral du Sud, lorsque
les bourgs de ce département tombèrent aux mains des
indigènes. Là, Bégon et Aoua se distinguèrent comme
leurs collègues dans l'Ouest. L'intérêt mercantile des
étrangers y trouvait son compte, car ils échangeaient des
choses précieuses pour les indigènes, qui ne savaient que
faire de leurs produits. On conçoit facilement que, l'autorité de Dessalines
étant reconnue par les principaux chefs de l'ancienne armée coloniale, l'impulsion qu'il leur donna devait faire de
l'année 1805 une époque de guerre acharnée contre les
Français. A mesure que l'organisation militaire s'opérait
sur tout le territoire soumis aux indigènes, cette guerre
prenait de plus en plus un caractère de gravité qui, en
assurant le succès de leurs armes, devait garantir leur
indépendance de leurs ennemis, surtout lorsque survint
la rupture de la paix d'Amiens par la Grande-Bretagne, 576 études sur l'histoire diîaïti. la France n'ayant pu alors alimenter son armée expéditionnaire par l'envoi de nouvelles troupes. Notre intention n'est pas d'entrer dans le détail de tous
les combats qui se livrèrent à partir du mois de janvier,
dans lesquels on peut dire que, si les Français montrèrent
leur valeur accoutumée, les indigènes ne prouvèrent pas
moins de bravoure, puisqu'en général ils étaient fort mal armés, qu'ils n'avaient presque pasdepoudreetqueleur organisation étaitassez défectueuse, leurs troupes se recrutant
incessamment de cultivateurs qui allaient aussitôt au feu.
Signalons néanmoins les faits principaux de cette guerre.
livrèrent à partir du mois de janvier,
dans lesquels on peut dire que, si les Français montrèrent
leur valeur accoutumée, les indigènes ne prouvèrent pas
moins de bravoure, puisqu'en général ils étaient fort mal armés, qu'ils n'avaient presque pasdepoudreetqueleur organisation étaitassez défectueuse, leurs troupes se recrutant
incessamment de cultivateurs qui allaient aussitôt au feu.
Signalons néanmoins les faits principaux de cette guerre. Le 6 janvier, Rochambeau fit partir du Cap le général
Clauzel sur le vaisseau te Duquêne, arrivé la veille avec
des troupes ; une frégate et plusieurs autres navires en
portaient aussi. Cette expédition, dirigée contre le Portde-Paix , enleva cette ville aux mains de Capois, mal^
gré la résistance qu'il fît. Capois se retira à deux lieues de
là sur l'habitation Lavaud-Lapointe dont il fortifia la position sur le rivage de la mer. Clauzel laissa le commandement du Port-dePaix au chef de bataillon Daulion et
retourna au Cap. Le but de cette expédition était de couvrir l'établissement des malades placés à la Tortue et de
faciliter les communications entre cette île et le Môle,
entre le Môle et le Cap. Mais, comprenant lui-même l'objet que les Français
avaient en vue, Capois ordonna peu après une attaque de
nuit contre le Port-de-Paix, et principalement contre le
Petit-Fort, où se trouvaient les munitions; il le savait.
Tandis que Jacques Louis et Cataboix attaquaient la garnison des autres forts, Beauvoir réussit à enlever le PetitFort au moyen d'échelles qu'il fit placer en pénétrant
dans la mer : les militaires surpris dans le sommeil furent
renant lui-même l'objet que les Français
avaient en vue, Capois ordonna peu après une attaque de
nuit contre le Port-de-Paix, et principalement contre le
Petit-Fort, où se trouvaient les munitions; il le savait.
Tandis que Jacques Louis et Cataboix attaquaient la garnison des autres forts, Beauvoir réussit à enlever le PetitFort au moyen d'échelles qu'il fit placer en pénétrant
dans la mer : les militaires surpris dans le sommeil furent [1803] CHAPITRE XI. Ô77 tous massacrés, et Gapois fît enlever toutes les munitions.
Ce succès étant obtenu, il se retira avec ses troupes à Lavaud-Lapointe où Romain lui fit demander quelques milliers de poudre. Concevant bientôt le projet le plus aventureux et le
plus hardi en même temps, Capois ordonna à Vincent
Louis, commandant au Petit-Saint- Louis, de construire
des radeaux formés de planches attachées par des lianes,
afin de traverser le canal de la Tortue pour se porter sur
cette île. Dans la soirée du 18 février (29 pluviôse), *
1 50 hommes d'élite de la 9e, commandés par le capitaine
Gardel, montèrent sur ces radeaux que remorquèrent
deux embarcations. Vincent Louis arriva dans la même
nuit à la Tortue : il y souleva les noirs, surprit la garnison
française commandée par l'adjudant-général Boscus, enleva le fort de l'Hôpital, égorgea la plupart des malades
et délivra des prisonniers indigènes, notamment le capitaine Placide Lebrun, et sa propre mère et son fils ; il va
sans dire que l'incendie des établissemens éclaira ses succès. Mais Boscus, revenu de sa surprise, le repoussa dans
l'intérieur de l'île et avisa le Cap de cet événement : des
forces supérieures arrivèrent bientôt à son secours, et
Vincent Louis et Gardel ne purent s'embarquer qu'avec
quelques hommes pour se rendre au Petit-Saint-Louis.
Les noirs de l'île subirent un terrible châtiment : néanmoins, dans le courant de mars ils se soulevèrent de nouveau et massacrèrent tous les malades qu'ils purent at1 M. Marîiou dit que ce fut le 6 janvier, d'après la Gazelle officielle de
Saint-Domingue publiée au Cap; nous avons lu deux rapports sur ce fait extraordinaire, qui le placent dans la nuit du 29 au 30 pluviôse. Nous préférons
cette dernière date, parce que lapiemière le ferait coïncider avec l'expédition
du général Clauzel contre le Port-de-Paix :ce qui nous paraît difficile àcon»
cilier. 578 études sun l'histoire d'haïti. teindre. Rochambeau se vit contraint à faire retirer le
reste delaïortuepour les porter au Môle, à la fin de cemois. Quelques jours après, le 12 avril, Capois résolut d'attaquer sérieusement le Port-de-Paix ; après des prodiges de
valeur, bien secondé par ses officiers supérieurs, il réussit à enlever les divers forts et à contraindre les Français
à évacuer sur Je Cap. Jetant ses regards sur la Tortue ,
dès le lendemain il y envoya de nouveau Vincent Louis
et Beauvoir qui forcèrent les ennemis à l'évacuation de
l'île. Depuis lors , aucune entreprise ne fut faite par les
Français, soit contre le Port-de-Paix, soit contre la Tortue. Armant des barges au Port-de-Paix, à Saint-Louis et
au Borgne, Capois empêcha le cabotage entre le Cap et le
Môle : les navires de guerre seuls purent continuer les
communications entre ces deux villes.
lendemain il y envoya de nouveau Vincent Louis
et Beauvoir qui forcèrent les ennemis à l'évacuation de
l'île. Depuis lors , aucune entreprise ne fut faite par les
Français, soit contre le Port-de-Paix, soit contre la Tortue. Armant des barges au Port-de-Paix, à Saint-Louis et
au Borgne, Capois empêcha le cabotage entre le Cap et le
Môle : les navires de guerre seuls purent continuer les
communications entre ces deux villes. De son côté, tandis que Rochambeau partait du Cap, le
5 février, avec l'amiral Latouche Tréville sur le vaisseau
le Duguay-Tronin t pour aller visiter la Tortue, le Môle
et le Port-au-Prince, le même jour dans la nuit, le général
Romain attaqua le Cap et fut repoussé : il se retira sur
l'habitation Vaudreuil où il se retrancha. Le lendemain ,
le général Clauzel vint l'y combattre avec environ
5,000 hommes et l'en chassa après une vive résistance.
Romain se rendit au Limbe. Mais, dans la nuit du 18 au
1 9 février, en même temps que les radeaux se dirigeaient
contre la Tortue , il attaqua le Cap de nouveau. L'insuccès de la première affaire l'avait porté à demander des
secours au général en chef, espérant, par les rapports de
quelques émissaires, que les indigènes de la ville se déclareraient en sa faveur ; et Dessalines avait ordonné à
Clervaux et Christophe de se rendre avec leurs troupes
auprès de lui. [1803] CHAPITRE Xî. 579 Dans l'intervalle, Rochambeau était revenu au Cap, dès
le 9 février. Les environs de la place étaient fortifiés convenablement pour la couvrir d'une attaque sérieuse.
Néanmoins, les généraux indigènes l'avaient dirigée avec
une telle intelligence , que nous avons lu un rapport où
ce fait d'armes est qualifié d'attaque parfaitement combinée. Le fort Bélair qui domine le Cap , et la barrière
Bouteille furent pris par eux. Mais la tactique européenne,
jointe à la valeur des troupes et des généraux français ,
réussit à les chasser après un combat de plusieurs heures
et des pins meurtriers : ils ne s'arrêtèrent qu'au MorneRouge ; en se retirant, ils incendièrent l'hôpital des
Pères. Romain reprit sa position au Limbe, et Christophe et
Clervaux retournèrent auxGonaïves. Parmi les prisonniers faits parles Français, il se trouva un officier nommé
Monfort, du 1 er régiment, qui, croyant sauver sa vie, eut
la lâcheté de dénoncer une foule d'indigènes du Cap
comme ayant formé le projet de se joindre aux autres dans
l'attaque ; et quoiqu'ils eussent combattu avec courage et
dévouement dans les rangs français, Rochambeau trouva
dans cette dénonciation l'occasion de les faire pendre ou
noyer : il n'épargna pas Monfort lui-même. A l'est du Cap, Toussaint Brave avait été chassé par le
général Pamphile de Lacroix, de Laxavon et d'Ouanaminthe, à la mi-janvier. Dans les premiers jours d'avril,
il attaqua à son tour le Fort-Liberté où il pénétra, mais il
fut repoussé par les généraux Quentin et Dumont. Geffrard étant parvenu dans la plaine du Petit-Goave,
sur l'habitation Cupérier, rallia à lui tous les indigènes
qui avaient pris les armes dans les cantons du voisinage.
phile de Lacroix, de Laxavon et d'Ouanaminthe, à la mi-janvier. Dans les premiers jours d'avril,
il attaqua à son tour le Fort-Liberté où il pénétra, mais il
fut repoussé par les généraux Quentin et Dumont. Geffrard étant parvenu dans la plaine du Petit-Goave,
sur l'habitation Cupérier, rallia à lui tous les indigènes
qui avaient pris les armes dans les cantons du voisinage. 380 ÉTUDES SUll L'HISTOIRE D' HAÏTI. Procédant à un commencement d'organisation, il déféra
le commandement de la 13e à Coco Herne, à Jean-Louis
François un noyau de corps devenu la 45% à Gérin un
autre devenu la 16e. N'ayant que fort peu de poudre, sans
artillerie, il marcha d'abord sur Miragoane qu'il enleva:
passant ensuite par les montagnes du Rochelois, il y rencontra un détachement français qu'il dispersa en tuant
le commandant. Le 16 janvier, il parvint à l'Anse-à-Veau
qu'il prit après quelques heures de combat : la garnison
française, faite prisonnière, périt par la main des vainqueurs, et son commandant Bernard, adjudant-général,
s'enfuit à Jérémie par mer. Geffrard décacheta alors le
paquet qu'il avait reçu de Dessalines, pour n'être ouvert
qu'à la prise d'un port de quelque importance. La condition était remplie, et les troupes saluèrent en lui le généralde brigade qui allait désormais diriger toutes les opérations de l'insurrection du département du Sud : glorieux
résultat, que nous regrettons néanmoins de voir terni par
un acte de représailles sanglantes. Mais , bientôt nous
verrons Geffrard réparer ces fureurs, par le respect qu'il
porta au droit du vaincu h être traité, non comme ennemi, mais comme homme. Avertis de la prise de l'Anse-à-Veau, lesgén éraux Darbois et Laplume, secondés par l'adjudant-général Sarqueleux et le colonel Néret, ne tardèrent pas à se réunir
au Petit-Trou. Marchant contre les indigènes avec des
forces supérieures, bien pourvues de tout ce qui assure le
succès à la guerre, ils les battirent complètement sur l'habitation Laval où Geffrard s'était rendu, à une lieue de
l'Anse-à-Veau. Cette victoire, disputée avec acharnement,
le rejeta jusqu'à Cupérier , à dix lieues au moins. L'Anseà-Veau et Miragoane furent repris par les Français, qui y
rou. Marchant contre les indigènes avec des
forces supérieures, bien pourvues de tout ce qui assure le
succès à la guerre, ils les battirent complètement sur l'habitation Laval où Geffrard s'était rendu, à une lieue de
l'Anse-à-Veau. Cette victoire, disputée avec acharnement,
le rejeta jusqu'à Cupérier , à dix lieues au moins. L'Anseà-Veau et Miragoane furent repris par les Français, qui y [1805] chapitre xr. 581 reçurent peu après des renforts venant du Cap, sur les
vaisseaux l'Indomptable et le Mont-Blanc qui y arrivaient
de France en ce moment. Darbois et Sarqueleux retournèrent à Jérémie, Laplume et Néret aux Cayes. La déroute des indigènes eut lieu le 12 février. Mais alors, des faits importans s'étaient accomplis sur
d'autres points du département du Sud. Le même jour,
16 janvier, où Geffrard prenait l'Anse-à-Veau, Tiburon
tombait au pouvoir d'autres indigènes soulevés déjà contre leurs communs ennemis. On a vu que Goman était
dans les bois de ce quartier dès le mois de mai 1802; à
lui s'était rallié Nicolas Régnier, ancien chef de bataillon,
comme lui, sous Rigaud ; peu après la révolte éphémère
de Joseph Darmagnac, un troisième ancien chef de bataillon sous le même général, Gilles Bénech, était allé les
joindre. Plus ancien que les deux autres dans le service
militaire, celui-ci fut reconnu par eux comme leur supérieur, quoiqu'ils gardassent chacun le commandement
des petites bandes de cultivateurs qu'ils avaient endoctrinés. Gilles Bénech, Africain, mais d'une finesse remarquable qui lui valut le sobriquet de petit-malice, réussit
à embrigader d'autres cultivateurs et à former ainsi une
troupe d'environ 2000 hommes ; il persuada à ses compagnons d'aller s'emparer de Tiburon, principalement
pour se procurer des munitions. Cette place était toujours
commandée par le colonel Desravines, homme de couleur
que T. Louverture y avait placé ; n'ayant pas assez de
forces à opposer aux insurgés, il se retira aux Irois où il
fut tué par les Français, qui le punirent ainsi de sa fidélité
à leur cause.
urs et à former ainsi une
troupe d'environ 2000 hommes ; il persuada à ses compagnons d'aller s'emparer de Tiburon, principalement
pour se procurer des munitions. Cette place était toujours
commandée par le colonel Desravines, homme de couleur
que T. Louverture y avait placé ; n'ayant pas assez de
forces à opposer aux insurgés, il se retira aux Irois où il
fut tué par les Français, qui le punirent ainsi de sa fidélité
à leur cause. Dans le même mois, au Port-Salut, Vancol, Wagnac,
Théodat et Bergerac Trichet, deux frères, se prononcé582 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. rent contre eux ; au camp Périn, dans le haut de la plaine
des Caves, Guillaume Lafleur et Lafrédinière se prononcèrent aussi en y réunissant des cultivateurs. Lafrédinière
était un de ces Français qui, comme Véret, ne connaissaient ni préjugés de couleurs ni antipathie de races : il
avait été révolté des injustices de ses compatriotes. Reconnaissant tous en Férou, ancien chef de bataillon sous
Rigaud, et alors commandant delà commune des Coteaux,
l'homme qui pouvait les diriger dans l'insurrection à cause
de son courage et de ses talens militaires, ils s'étaient
abouchés avec lui, et ce mulâtre avait répondu à leur appel. A la fin de janvier ou dans les premiers jours de février, toute cette partie du Sud était insurgée. Férou, en
prenant les armes contre les Français, renouvela ce qu'avait fait Pétion au Haut-du-Cap : il fît embarquer dans
une chaloupe les blancs qui se trouvaient aux Coteaux,
et les renvoya aux Cayes. Peu après, il rencontra dans la
plaine un détachement de Français qu'il enveloppa et fît
prisonniers : après les avoir désarmés, il les fît conduire
avec leur commandant Damira jusqu'aux avant-postes
des Cayes. Noble exemple tracé vainement aux hommes qui se
croyaient autorisés, par leurs ridicules préjugés de couleurs, à appeler brigand tout mulâtre ou noir qui prenait
les armes pour résister à leur tyrannie ! Le colonel Berger n'avait pas attendu le retour de Laplume aux Cayes pour essayer de comprimer l'insurrection ; il s'était porté au camp Périn contre G. Lafleur et
Lafrédinière, mais il avait dû rentrer précipitamment aux
Cayes, en apprenant le soulèvement de Férou. Laplume
vint bientôt se mettre àla tête des troupes et marcha contre
les indigènes retranchés au Morne-Fendu et à Maraudhuc. [1805] chapitre xr. 383 Un combat sanglant eut lieu dans ces deux endroits, où
Néret et Berger furent, battus. Parmi les prisonniers qu'avait faits Férou, dans la troupe de Damira, se trouvait le
mulâtre Élie Boury qu'il garda auprès de lui ; il crut pouvoir compter sur son dévouement à la cause de ses frères
et lui confia même un commandement ; mais, peu avant
le combat, Élie Boury, entraîné par la fatalité et conservant son inconcevable attachement à la France, abandonna Férou et fut rendre compte à Laplume et Berger
de la position des indigènes. L'infâme Berger ne sut pas
apprécier cette défection, ou plutôt ce retour à la cause
de son pays : il fît noyer Élie Boury dans la rade des
Cayes.
son dévouement à la cause de ses frères
et lui confia même un commandement ; mais, peu avant
le combat, Élie Boury, entraîné par la fatalité et conservant son inconcevable attachement à la France, abandonna Férou et fut rendre compte à Laplume et Berger
de la position des indigènes. L'infâme Berger ne sut pas
apprécier cette défection, ou plutôt ce retour à la cause
de son pays : il fît noyer Élie Boury dans la rade des
Cayes. La victoire de Férou détermina le soulèvement général
de toute la plaine des Cayes, où Bazile et Armand Berrault
avaient déjà opéré dans ce sens. Mais Gilles Bénech et ses
compagnons furent chassés de Tiburon le 46 février; ils
avaient eu le temps néanmoins d'en enlever toutes les
munitions. Eux aussi reconnurent en Férou le chef de
l'insurrection du Sud. La nouvelle de ces heureux événemens étant parvenue
à Geffrard, il vit que c'était le moment de pénétrer de
nouveau dans ce département. Il en donna avis à Cangé
qui vint le joindre dans les montagnes du Petit-Goave où
il s'était retiré; Cangé emmena quelques troupes avec lui
et apporta des munitions dont Geffrard avait le plus pressant besoin. Ancien compagnon d'armes de Geffrard sous
Bigaud, secrètement dévoué à l'autorité de Dessalines,
Cangé l'assista généreusement en cette circonstance. Ils
se mirent en marche sur Aquin où ils combattirent contre Néret, accouru dans ce bourg ; mais , le principal
objet de Geffrard étant de se joindre à Férou, il n'insista 584 études sur l'histoiue d'haïti. pas contre Aquin. Passant par la route de l'Asile, dans le
canton du Citronnier, il parvint le 5 mars dans la plaine
des Cayes, toujours en combattant les postes français qu'il
rencontra sur sa route. Il avait fait prévenir Férou de sa
marche: celui-ci vint à sa rencontre avec ses troupes et
leurs chefs ; elle eut lieu sur l'habitation Charpentier, à
peu de distance des Cayes. Ce fut une scène touchante entre ces divers officiers de
Rigaud, qui ne s'étaient pas vus depuis juillet 1800. Leur
jonction s'opérait au nom de la Liberté, pour laquelle ils
avaient jadis combattu et qui les armait de nouveau. Général de brigade nommé par Dessalines, Geffrard fît comprendre à Férou et aux autres officiers la nécessité d'oublier le passé à son égard, comme il avait fait lui-même,
comme avait fait Pétion : tous comprirent qu'ils se devaient à eux-mêmes et à leur pays, de sacrifier les anciennes animosités pour reconnaître l'autorité supérieure
de Dessalines. L'œuvre de X'àjusion entreprise par Pétion
recevait ainsi sa consécration dans le Sud : désormais, la
cause de l 'Indépendance était gagnée par l'union des esprits et des cœurs. Heureux et immense résultat que produisit le génie politique, uni au désintéressement le plus
vrai, le plus sincère ! Dès le 6 mars, Laplume fit une sortie contre les indigènes : refoulé dans la ville des Cayes, il se vit attaqué à
son tour, le surlendemain, sur tout le pourtour de la place.
Cangé et Coco Herne pénétrèrent un instant dans l'intérieur, mais le pillage auquel se livrèrent leurs soldats, jetant le désordre parmi eux, ils furent chassés. Sur un
autre point, le chef de bataillon Francisque avait repoussé
l'ennemi des remparts sur lesquels il planta le drapeau
indigène : une mitraille l'atteignit à la cuisse, et sa colonne
, le surlendemain, sur tout le pourtour de la place.
Cangé et Coco Herne pénétrèrent un instant dans l'intérieur, mais le pillage auquel se livrèrent leurs soldats, jetant le désordre parmi eux, ils furent chassés. Sur un
autre point, le chef de bataillon Francisque avait repoussé
l'ennemi des remparts sur lesquels il planta le drapeau
indigène : une mitraille l'atteignit à la cuisse, et sa colonne [1803] CHAPITRE XI. 585 fut repoussée. En ce moment, Geffrard ordonna la retraite et alla s'établir sur l'habitation Gérard, dans le
haut de la plaine. Son quartier-général y fut fixé dèslors. Quelques jours après, le général Sarrazin débarqua à
Tiburon, à la tête de 1200 hommes de troupes qui venaient d'arriver avec lui au Cap. Sa mission était de se
rendre aux Cayes pour garder cette ville menacée par
l'insurrection; il espéra balayer la route de Tiburon aux
Cayes, tandis que Laplume ferait une sortie pour le seconder : ce que fit en effet ce dernier. Mais Sarrazin n'y
parvint qu'après avoir essuyé les plus rudes combats et
perdu 500 hommes : Férou, Geffrard et leurs officiers supérieurs se distinguèrent dans ces affaires. Cangé, qui y
avait pris part, se décida alors à retourner dans la plaine
de Léogane, pour diriger une attaque contre cette ville. Dans un moment de répit entre les combattans, Sarrazin, voyant tomber successivement ses soldats qu'il ne
pouvait emporter, proposa au colonel Bazile de prendre
soin réciproquement des blessés. Ce noir s'honora, en
acceptant une proposition qui ne pouvait profiter qu'aux
Français; car Sarrazin avait hâte d'arriver aux Cayes, et
il ne pouvait pas s'occuper des blessés indigènes. Geffrard approuva la convention faite sous le feu ; il ordonna
de réunir tous les blessés ennemis auxquels on prodigua
des soins égaux à ceux dont les indigènes étaient l'objet.
Les attentions qu'on eut pour un chef de bataillon blessé
dangereusement, excitèrent sa reconnaissance au point
qu'il s'écria : « Ils ne sont donc pas des cannibales,
comme on nous le faisait accroire ! » On aime à transcrire de tels faits, car ils honorent
toujours les guerriers qui savent respecter le malheur de
t. v. 25 586 études sur l'histoire d'haïti. leurs ennemis : ce sont les meilleurs argumens en faveur
d'une cause d'ailleurs juste. Il était du devoir des indigènes de faire une distinction entre les militaires français
tombés en leur pouvoir, victimes d'une guerre inique entreprise par leur gouvernement, et ces êtres inhumains
dont le seul plaisir était d'immoler noirs et mulâtres défendant leur liberté, même ceux qui restaient encore fidèles à la mère-patrie. Kerpoisson, le cruel Kerpoisson,
digne exécuteur des atrocités de Berger, subit à cette
époque le supplice dû à ses crimes. Envoyé sur une goélette à Jérémie, pour y prendre des munitions, il fut capturé à son retour vers le cap ïiburon, par les barges de
Bégon etd'Aoua : garotté, fouetté, jeté à la mer pour lui
rappeler seulement les noyades qu'il exécutait aux Cayes,
il fut pendu enfin aux Quatre-Chemins des Cayes ; on mit
sur son cadavre un écriteau ayant ces mots : Le crime
ne reste jamais impuni. Les 22 officiers qu'il avait arrachés des mains de l'honnête Lebozec, et tant d'autres victimes étaient solennellement vengés par cette exécution.
Bégon etd'Aoua : garotté, fouetté, jeté à la mer pour lui
rappeler seulement les noyades qu'il exécutait aux Cayes,
il fut pendu enfin aux Quatre-Chemins des Cayes ; on mit
sur son cadavre un écriteau ayant ces mots : Le crime
ne reste jamais impuni. Les 22 officiers qu'il avait arrachés des mains de l'honnête Lebozec, et tant d'autres victimes étaient solennellement vengés par cette exécution. Dans l'Ouest, au mois de février, Magloire Ambroise fit
de vains efforts, par ordre de Lamour Dérance, pour enlever Jacmel sur le général Pageot et Dieudonné Jambon.
Les rivalités entre les officiers secondaires nuisirent aux
succès qu'il eût pu obtenir, mais il continua de cerner
étroitement la place. Un imprimé publié au Port-au-Prince parvint à Pétion
dans ce même mois, par l'un de ses émissaires. En rendant compte du combat de la plaine du Cul-de-Sac, où les
Français avaient pris un drapeau de la \ùe demi-brigade,
on remarquait « que les indigènes avaient conservé le
« drapeau tricolore delà France, ce qui indiquait de leur [1805] CHAPITRE XI. 587 « part qu'ils voulaient rester Français, qu'ils n'avalent
« aucune idée de rendre le pays indépendant de la métroce pôle ; qu'ils combattaient seulement pour la liberté
« qu'ils croyaient menacée. » Mais on se trompait au
Port-au-Prince, et fort heureusement pour décider Dessalines à l'adoption d'un autre drapeau significatif. Dès 1791, les couleurs arborées par l'assemblée coloniale, et encore le drapeau tricolore de la France révolutionnaire, n'avaient été envisagés par les hommes de
la race noire, que comme le symbole de l'union entre les
blancs, lés mulâtres et les noirs. En prenant les armes
contre les Français * en 1 802, les indigènes avaient retranché de leurs drapeaux le coq gaulois qui les surmontait, et
qu'ils considéraient comme le vrai emblème de laFrance;
leur intention alors n'était pas de proscrire les blancs de la
société civile et politique qu'ils prétendaient former après
leur triomphe* L'admission de Véret au Haut^du-Cap^
celle de Lafrédinière dans le Sud, l'idée même d'un corps
de polonais noirs créé dans l'Artibonite, tout indiquait
une tendance à s'adjoindre tout blanc dont les sentimens
seraient une garantie de sécurité : les vivais Polonais
faits prisonniers et bien des Français furent, en effets
admis plus tard comme citoyens du pays* Mais néanmoins, dans la circonstance dont s'agit,
Pétion sentit la nécessité urgente de l'adoption d'un
drapeau qui fût un signe de ralliement pour les indigènes*
et distinct de celui des Français : c'était au général en
chef à le choisir, à l'ordonner aux officiers généraux*
Pétion lui envoya cet imprimé accompagné de ses réflexions. Dessalines prescrivit alors de retrancher la
couleur blanche du drapeau dont on se servait : le drapeau indigène devint bicolore, bleu et rouge, et ces cou*
ente de l'adoption d'un
drapeau qui fût un signe de ralliement pour les indigènes*
et distinct de celui des Français : c'était au général en
chef à le choisir, à l'ordonner aux officiers généraux*
Pétion lui envoya cet imprimé accompagné de ses réflexions. Dessalines prescrivit alors de retrancher la
couleur blanche du drapeau dont on se servait : le drapeau indigène devint bicolore, bleu et rouge, et ces cou* 588 études sur l'histoire d'haïti. leurs restèrent placées verticalement comme dans le
drapeau français. L'ordre fut envoyé immédiatement à
tous les généraux d'opérer ce changement : d'autres modifications eurent lieu plus tard ; il en sera question en
leur temps. Les Français purent comprendre alors, que les indigènes entendaient bien positivement se séparer absolument de la France, puisque le signe de ralliement n'était
plus le même dans les camps opposés. A ce sujet, nous
avons vu un procès-verbal dressé le 29 floréal an XI
(19 mai), dans la rade du Port-au-Prince, par l'amiral
Latouche Tréville, à propos d'une barge indigène capturée lorsqu'elle sortait de l'Arcahaie pour se rendre du
côté de Léogane. On y trouva un drapeau indigène,
ayant cette devise : Liberté ou la mort. L'amiral dressa
cet acte avec une sorte de solennité, pour constater le
fait; il en envoya copie à Roehambeau : ce qui prouve
qu'il attachait une grande importance dans l'adoption
d'un nouveau drapeau par les indigènes. Tandis que le général Sarrazin était aux prises avec les
indigènes dans la plaine des Cayes, le général Kerverseau,
qui s'était lassé sans doute de son rôle passif à SantoDomingo, vint dans les montagnes du Maniel ou du
Bahoruco, le 15 mars, et dispersa à coups de fusil les
nègres-marrons de ce lieu qui obéissaient à Lafortune et
Lamour Dérance. Ces hommes, pour qui l'indépendance
de toute autorité régulière avait toujours été une sorte de
culte, y avaient quelque poudre, des fusils et des pistolets
dont le général français s'empara ; et quoiqu'il fît aussi
ravager les plantations qu'il découvrit, son expédition ne
pouvait aboutir à aucun résultat important, en raison de
l'impossibilité de soumettre ces indépendans. Il continua
éissaient à Lafortune et
Lamour Dérance. Ces hommes, pour qui l'indépendance
de toute autorité régulière avait toujours été une sorte de
culte, y avaient quelque poudre, des fusils et des pistolets
dont le général français s'empara ; et quoiqu'il fît aussi
ravager les plantations qu'il découvrit, son expédition ne
pouvait aboutir à aucun résultat important, en raison de
l'impossibilité de soumettre ces indépendans. Il continua [1803] CHAPITRE XI. 389 à rester vers les anciennes limites des deux colonies,
dans la pensée non justifiée de préserver la partie de
l'Est, des incursions des indigènes qui n'y songeaient pas .
Un autre fait bien plus important se passa le même
jour dans un autre quartier de l'Ouest. Au Petit-Goave,
où commandait Delpech, homme de couleur, se trouvait
aussi Lamarre, ancien capitaine des dragons de l'escorte
de Rigaud : jusque-là, Lamarre prêtait son concours à
Delpech et aux Français qu'il servait avec zèle. Mais, à la
fin, il se fatigua d'être l'instrument d'une domination
fondée sur l'injustice et le crime : l'exemple de ses anciens
compagnons d'armes exerça son influence sur cet esprit
résolu et courageux. D'autres jeunes hommes comme lui
étaient aussi au Petit-Goave, et il avait toute leur confiance : c'étaient les deux frères Eveillard, Robert Desmarattes, Romain, Frémont, les trois frères Brouard,
dont le père, honorable vieillard plus que sexagénaire,
n'était pas moins énergique. Lamarre leur communiqua
son projet auquel ils adhérèrent. Après avoir averti
Cangé, déjà de retour dans la plaine de Léogane, pour
qu'il pût le secourir, il attendait l'effet de cet avis, quand
les conjurés furent tous dénoncés à Delpech. Celui-ci
résolut leur arrestation, au moyen des troupes françaises
qui étaient dans la place : la frégate la Franchise, commandée par le capitaine Jurien, était mouillée dans la
rade. Prévenu du dessein de Delpech, qui ordonna une
revue à cet effet, Lamarre harangua les noirs et les mulâtres organisés en compagnies franches, avec cet accent
qui électrise toujours les braves, quand c'est un brave
lui-même qui s'adresse à eux. Ils étaient en ce moment
au fort qu'ils occupaient habituellement; Delpech et les
troupes françaises se trouvaient sur la place d'armes qui 590 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. est en face. Lamarre ordonne aux siens de faire feu sur
elles, en même temps que des pièces de canon vomissent la mitraille dans leurs rangs. Dans l'impossibilité de
résister à une attaque aussi soudaine, Delpech et les
Français gagnent le rivage et les chaloupes de la frégate
envoyées aussitôt pour les recueillir : la frégate canonna
le fort ensuite; mais une pièce de 24 jeta tant de boulets
à son bord, qu elle leva l'ancre et se rendit au Port-auPrince. Maître du Petit-Goave par cette action audacieuse, Lamarre fut aussi en possession de toutes les munitions de
guerre : ce qui était une bonne fortune en ce temps-là,
Gilles Bambara vint aussitôt augmenter ses forces avec
les bandes qui campaient dans les montagnes ; et Cangé
lui-même accourut au Petit-Goave dont il donna le corn-;
mandement à son conquérant. Lamarre se rangea naturellement, pour le moment, au nombre des officiers qui
obéissaient à Lamour Dérance.
-Goave par cette action audacieuse, Lamarre fut aussi en possession de toutes les munitions de
guerre : ce qui était une bonne fortune en ce temps-là,
Gilles Bambara vint aussitôt augmenter ses forces avec
les bandes qui campaient dans les montagnes ; et Cangé
lui-même accourut au Petit-Goave dont il donna le corn-;
mandement à son conquérant. Lamarre se rangea naturellement, pour le moment, au nombre des officiers qui
obéissaient à Lamour Dérance. §a conduite en cette circonstance fut le prélude de
tous les hauts faits que nous aurons à relater de ce courageux mulâtre. Lorsque Rochambeau quitta le Cap un instant, dans les
premiers jours de février, pour aller au Port-au-Prince,
c'est que le 27 janvier il avait reçu la nouvelle de la prise
de l'Anse-à-Yeau par Geffrard, Après avoir stimulé le
zèle de Brunet et fait envoyer ses ordres à Darbois et à
Laplume, il était retourné au Cap. Le 1 7 février, il prit
la résolution de transporter le siège du gouvernement au
Port-au-Prince, afin de mieux surveiller les opérations de
la guerre qui s'étendait dans le Sud , jusqu'alors à l'abri
$e l'insurrection ; mais l'attaque dirigée contre le Cap par [1805] CHAPITRE XI. 591 Romain, Christophe et Clervaux, dans la nuit du 18 au \ 9,
en même temps que Vincent Louis et Gardel descendaient à
laTortue,le contraignit à y rester encore quelques semaines . On conçoit que ces divers faits des indigènes portèrent
sa férocité à son paroxisme. Ce fut alors qu'arriva au
Cap la première cargaison de chiens expédiés de la Havane par Noailles. Bien que ces animaux fussent destinés
originairement à flairer les indigènes, dans les sorties
qu'on faisait contre eux, pour découvrir surtout les nombreuses embuscades qu'ils tendaient à leurs ennemis,
Rochambeau ne put résister à une autre idée que lui
suggéra sa barbarie : c'était d'essayer la voracité des
chiens sur les indigènes. S'il réussissait à en faire dévorer tout vivans , l'utilité de ces dogues serait mieux appréciée, puisqu'ils serviraient à deux fins : par là, le haut
prix auquel Noailles les avait portés serait justifié. Dans ce but atroce , Rochambeau fît dresser un cirque
dans l'avant-cour du couvent des jésuites , qui avait été
longtemps le palais du gouvernement. Ce couvent, on le
sait, était situé tout près de la place d'armes et de l'église
du Cap , — de ce temple où les chants de la religion ca^
tholique louaient Dieu , créateur et père de tous les
hommes, quelle que soit leur couleur. C'est là qu'un poteau , placé au milieu du cirque , servit à attacher un
homme noir destiné à la pâture des chiens. Pour mieux
exciter ces animaux, on les fit jeûner plusieurs jours. Au jour et à l'heure fixée pour le spectacle, on vit le
capitaine-général Rochambeau, entouré d'un nombreux
état-major , suivi de tous les colons, hommes etfemmesr
entrer dans le cirque et se placer sur les gradins de l'amphithéâtre. Mais on remarqua l'absence des généraux Clauzel , 392 études sur l'histoire d'haïti. Claparède et Thouvenot, et du préfet Daure : nobles
cœurs , vrais Français dignes de ce nom glorieux , ils témoignèrent par leur abstention l'horreur que leur inspirait cet impie et dégoûtant spectacle; ils protestèrent
ainsi, au nom de leur pays civilisé , contre la cruauté de
leur chef!
'amphithéâtre. Mais on remarqua l'absence des généraux Clauzel , 392 études sur l'histoire d'haïti. Claparède et Thouvenot, et du préfet Daure : nobles
cœurs , vrais Français dignes de ce nom glorieux , ils témoignèrent par leur abstention l'horreur que leur inspirait cet impie et dégoûtant spectacle; ils protestèrent
ainsi, au nom de leur pays civilisé , contre la cruauté de
leur chef! C'était sur la place d'armes voisine du cirque, qu'Ogé
et Chavanne avaient été rompus vifs ! Après les mulâtres
venait le tour d'un noir : le patient était un jeune domestique du général Pierre Boyer , chef de l'état-major
depuis la mort deDugua, et déjà surnommé le cruel par
les soldats français. Les chiens sont emmenés ; ils flairent la victime , et
reculent comme épouvantés de porter leurs dents meurtrières sur le corps de l'homme. En vain les bourreaux de
bas étage les excitent, ils reculent toujours, quoique affamés. Alors, le cruel Pierre Boyer conçoit une idée digne
de lui; il voit qu'il faut éveiller l'appétit carnassier des
dogues par le sang; descendant dans l'arène, il dégaine
son sabre et en perce les entrailles de la victime ; il prend
lui-même un chien et le conduit contre son fidèle domestique La vue du sang anime le dogue que la faim
dévore ; il commence la curée à laquelle tous les autres
participent. Des cris, des applaudissemens d'une joie frénétique éclatent à l'instant du côté des barbares spectateurs , et la musique militaire ajoute encore à cette scène
infernale. Bientôt le jeune noir n'était plus qu'un squelette ! ' 1 Dans son ouvrage intitulé : De la littérature des Nègi es, levêque H. Gré"
goirc dit : « J'ai ouï assurer que, lors de l'arrivée des chiens de Cuba à Saint Domingue
« on leur livra, par manière d'essai, le premier nègre qui se trouva sous la [1803] CHAPITRE XI. 595 Rochambeau et ses pareils se retirèrent alors, satisfaits
de l'essai qui avait triomphé delà répugnance de sa meute.
Le capitaine-général ne douta plus du succès qu'il en obtiendrait désormais contre les indigènes. En ce moment,
les noirs de la Tortue guerroyaient encore ; il envoya
une vingtaine de ses dogues à l'officier français qui y
commandait, avec l'ordre de les nourrir avec la chair de
nègre ou de mulâtre. Néanmoins , les noyades ne cessèrent point. Ce fut
dans ce temps-là que Rochambeau fît précipiter dans les
flots de la rade du Cap , Madame Paul Louverture et son
fils Jean-Pierre Louverture. Seize officiers noirs et mulâtres furent portés sur un
îlot de la Grange, où ils furent attachés à des arbres, pour
y périr de faim et de la piqûre des insectes qui abondent
dans ce lieu. A bord des bâtimens de guerre , on pendait d'autres
indigènes aux vergues avant de jeter les cadavres à la
mer ; on en mettait d'autres dans de grands sacs pour
Paul Louverture et son
fils Jean-Pierre Louverture. Seize officiers noirs et mulâtres furent portés sur un
îlot de la Grange, où ils furent attachés à des arbres, pour
y périr de faim et de la piqûre des insectes qui abondent
dans ce lieu. A bord des bâtimens de guerre , on pendait d'autres
indigènes aux vergues avant de jeter les cadavres à la
mer ; on en mettait d'autres dans de grands sacs pour « main ; la promptitude avec laquelle ils dévorèrent cette curée réjouit des
« tigres blancs à figure humaine.» Dans l'ouvrage déjà cité des colons de celte ile , en réfutation de celui-là,
sous le titre de Cri des colons, ils écrivirent ce qui suit à propos de ce passage : « Quand il s'agit de charger d'une nouvelle iniquité les malheureux colons,
« les négrophiles ne sont pas à un anachronisme près. Le fait que cite l'évêque
« Grégoire, dont nous avons aussi entendu parler, est arrivé à une époque
« oh, s' il existait encore- quelques colons à Saint-Domingue, ils étaient frappés
« de la nullité la plus absolue, et n'avaient aucune part à ce qui se passait.» Le fait reste donc avéré! Si ces colons en ont repoussé la responsabilité, ils
ne l'ont pas nié; au contraire, ils l'affirment. Au reste, l'emploi des chiens
a la guerre fut pratiqué en Europe même, entre blancs, dans le moyen âge :
Henri VIII, roi d'Angleterre, en fournit 400 à Charles-Quint contre François Irr. A la Jamaïque, en 1795, les Anglais s'en servirent contre les noirs des
montagnes Bleues; mais ils n'en firent pas dévorer dans un spectacle, comme
au Cap. 594 études sur l'histoire d'haïti. les y engloutir. Un nommé Chevalier allait être pendu
ainsi avec sa femme ; il montra de la faiblesse à la vue du
supplice : cette femme releva son courage en se passant
elle-même la corde au cou et lui disant : « W es-tu pas
« heureux de mourir pour la cause de la liberté ? » Une
autre femme noire, voyant ses deux jeunes filles tremblantes de peur, leur adressa ces paroles éloquentes, où
l'énergie du courage ne le cédait en rien à la tendresse
maternelle : « Mes enfans, la mort vous dispensera de
« porter des esclaves dans vos entrailles ! » L'ancien abbé de La Haye , qui avait été pendant
longtemps curé du Dondon et qui joua un grand rôle en
cet endroit dans l'insurrection des noirs , fut noyé par
ordre de Rochambeau : il avait été trop favorable à la liberté des noirs , à l'égalité politique des mulâtres , pour
ne pas payer de sa vie ses sentimens libéraux. Labattut, autre Français, subit des persécutions d'un
autre genre. Leclerc l'avait déjà dégradé de son commandement à la Tortue, pour avoir eu trop de douceur envers les noirs de cette île. Rochambeau l'accusa d'être en
connivence avec eux, le fît arrêter et emprisonner ; mais
c'était pour le contraindre à lui passer une vente de plusieurs centaines de carreaux de terre à la Tortue : l'acte
de cette prétendue vente fut passé par Cormaud et Moreau , deux notaires du Cap. Remis en liberté à cette
condition, ce vieillard jugea que la prudence lui commandait de se retirer aux États-Unis ; il s'y rendit.
île. Rochambeau l'accusa d'être en
connivence avec eux, le fît arrêter et emprisonner ; mais
c'était pour le contraindre à lui passer une vente de plusieurs centaines de carreaux de terre à la Tortue : l'acte
de cette prétendue vente fut passé par Cormaud et Moreau , deux notaires du Cap. Remis en liberté à cette
condition, ce vieillard jugea que la prudence lui commandait de se retirer aux États-Unis ; il s'y rendit. Voilà les spécimens des faits commis à Saint-Domingue,,
par le capitaine-général qui hérita de la succession de
Leclerc, et qui reçut sa confirmation le 24 de ce même
mois de février où ces choses eurent lieu ! Les événemens qui se passaient dans le Sud et dans [1805] CHAPITRE XI. 59o l'Ouest étaient trop graves, pour que Rochambeau continuât à séjourner au Gap : il savait d'ailleurs qu'il y laissait en Clauzel , un général capable de faire face aux
éventualités de la guerre dans le Nord. Le 17 mars, il
quitta cette ville et fut rendu au Port-au-Prince, le 20. Il
y arriva avec une nouvelle fureur contre les mulâtres
particulièrement. Pétion, campé à l'Arcahaie ; Geffrard
et Férou, réunis dans la plaine des Cayes ; Lamarre ,
maître du Petit-Goave ; Cangé s'acharnant contre Léogane : tous ces mulâtres étaient des monstres dont il
fallait purger la colonie par le fer. Quant à Delpech, il lui
fit l'honneur de le déporter en France. Le soir de son arrivée, le Port-au-Prince fut illuminé
en signe de réjouissances. Se livrant à toutes les débauches imaginables avec ses nombreuses maîtresses, il donna aussitôt un grand bal au palais du gouvernement ,
pour leur donner un spectacle d'un nouveau genre. Les
femmes des principales familles de couleur et noires y
furent invitées ; elles se seraient gardées de ne pas s'y
rendre. Après qu'on eut dansé jusqu'à minuit , Rochambeau invita ces femmes indigènes à passer dans une autre
salle : plusieurs étaient resplendissantes de lumière, celleci était éclairée par une lampe sépulcrale, et tendue d'une
draperie de deuil parsemée de têtes de mort représentées en toile blanche ; et des cercueils étaient placés aux
angles. Des sicaires apostés entonnèrent aussitôt les can~
tiques sacrés des funérailles. Qu'on juge de l'effroi des femmes indigènes , à la vue
d'un tel spectacle , en entendant de tels chants ! Qu'on
juge aussi des ricaneries joyeuses des femmes blanches
qui entouraient Rochambeau ! C'étaient la plupart de
celles qui avaient applaudi aussi aux excès de Toussaint 596 études sur l'histoire d'haïti. Louverture, quand la guerre civile du Sud lui en eut
fourni l'occasion. Rochambeau, le représentant de l'autorité de la France , ajouta à cette scène en disant aux
femmes indigènes : « Vous avez assisté aux funérailles de
« vos époux et de vos frères ! » Le cruel ! il tint parole : des arrestations , des exécutions à mort commencèrent dès le lendemain matin. Lamarre venait d'expulser Delpech du Petit-Goave ; et
en ce moment , Cangé tentait encore d'enlever Léogane
après avoir pris le fort Ça-lra. Le capitaine-général ordonna une expédition de troupes
contre chacun de ces points. Le 27 mars, la frégate la
Poursuivante se présenta sur la rade de Léogane avec quelques centaines d'hommes qui reprirent le fort et dégagèrent la ville , en refoulant Cangé dans la plaine.
ser Delpech du Petit-Goave ; et
en ce moment , Cangé tentait encore d'enlever Léogane
après avoir pris le fort Ça-lra. Le capitaine-général ordonna une expédition de troupes
contre chacun de ces points. Le 27 mars, la frégate la
Poursuivante se présenta sur la rade de Léogane avec quelques centaines d'hommes qui reprirent le fort et dégagèrent la ville , en refoulant Cangé dans la plaine. Le soin de la reprise du Petit-Goave fut confié au chef
de brigade Neterwood. Il s'embarqua avec la majeure
partie de la garde d'honneur qu'il commandait et d'autres
troupes, sur le vaisseau le Duguay-Trouin , la frégate
l'Union et plusieurs navires de transport. Des chiens du
premier envoi fait par Noailles avaient été emmenés du
Cap : une cinquantaine de ces animaux furent aussi de
l'expédition. Le 29 mars, la flotille fut aperçue des mornes du Tapion, se dirigeant vers la baie du Petit-Goave. Déjà , Lamarre avait fait transporteries munitions au fort Liberté
situé sur la montagne, à peu de distance de la ville; il
incendia celle-ci et se retira au fort avec toute sa petite
troupe , à laquelle se joignit courageusement le vieillard
Brouard , rajeunià la vue de la lutte qu'il fallait soutenir.
Dans l'ancien régime, il avait servi dans la maréchaussée
ou gendarmerie du temps ; c'était un habile tireur comme [1803] CHAPITRE XI. 397 l'étaient presque tous les mulâtres de cette époque. Sa
présence au milieu de ses fils eût suffi pour communiquer
à tous ces jeunes hommes une énergie digne de la circonstance, si la valeur de Lamarre et la leur propre ne suffisaient pas. Cependant, l'Africain Gilles Bambara, qui
était aussi au fort Liberté avec quelques hommes de sa
bande, s'effraya de la situation et se retira avec eux , au
moment où Neterwood s'avançait. Cet intrépide officier était descendu le 30 mars sur les
ruines fumantes du Petit-Goave : il était midi. Sans abri
contre le soleil ardent de Saint-Domingue, se fiant à son
courage et à la valeur de sa troupe d'élite, il marcha
aussitôt, en deux colonnes, contre les indigènes. Celle
qu'il commandait en personne arriva la première au
fort Liberté qu'elle attaqua avec impétuosité : repoussée
par une fusillade bien nourrie , elle revenait sans cesse
à la charge ; enfin , Neterwood reçut à la tête une blessure mortelle qui occasionna la déroute. Bientôt, la seconde colonne arriva à son tour et subit le sort de la
première. Clermont, jeune frère de Lamarre, se distingua
en sortant du fort avec une partie de ses compagnons à
la poursuite des fuyards. Le vieux Brouard , plein de vigueur, fit son coup de fusil comme les jeunes gens : il
fut le dernier à cesser de tirer, a dit Boisrond Tonnerre
dans ses mémoires * . On vit les chiens , effrayés de la fusillade , harceler les
soldats français dans la déroute , contribuant ainsi au
succès des indigènes. Dressés à la poursuite des nègres ' J'ai connu ce brave défenseur du fort Liberté , qui est mort au PetitGoave presque centenaire. Son âge avancé, sa conduite toujours honorable, le
souvenir glorieux de son courage, le rendaient respectable aux yeux de tous,
et le firent jouir du privilège d'appeler tous les hommes de cette époque par
leur nom, même Pétion, quoiqu'il fût le Président d'Haïti.
succès des indigènes. Dressés à la poursuite des nègres ' J'ai connu ce brave défenseur du fort Liberté , qui est mort au PetitGoave presque centenaire. Son âge avancé, sa conduite toujours honorable, le
souvenir glorieux de son courage, le rendaient respectable aux yeux de tous,
et le firent jouir du privilège d'appeler tous les hommes de cette époque par
leur nom, même Pétion, quoiqu'il fût le Président d'Haïti. 598 études sur l'histoire d'haÏti* fugitifs , mais ignorant les préjugés de couleur , ils
croyaient remplir leur rôle en s'acharnant contre les
fuyards , qui , en cette circonstance , étaient des
blancs * . La flotille retourna au Port-au-Prince avec les débris
des troupes et le brave Neterwood, qui y mourut des
suites de sa blessure. La déconfiture de cette expédition , où périrent la plupart des militaires de sa garde d'honneur, et la mort de
leur chef, firent entrer Rochambeau dans une nouvelle
fureur contre les noirs et les mulâtres du Port-au-Prince,
en qui il crut apercevoir une satisfaction marquée de ce
résultat. Ces hommes formaient des compagnies franches
ou garde nationale que commandait un colon modéré ,
nommé Lespinasse ; celui-ci le détourna du projet qu'il
avait de les anéantir, en lui déclarant positivement qu'il
ne souffrirait pas un tel attentat sur une troupe qui rendait de grands services aux Français, contre les indigènes
insurgés des environs de la ville2. Mais Rochambeau fit 1 C'est sans doute ce fait qui a porté le dictionnaire de Bescherelle à dire :
» L'expédition française de Saint-Domingue a renouvelé l'essai des chiens de
• guerre; mais, par la fraude des vendeurs, cet essai ne réussit pas.* Noailles fut, alors, un mauvais marchand : sa noble origine le destinait ,
d'ailleurs, à des choses plus glorieuses. A la fin de ce volume, nous signalerons sa vaillance, digne de sa famille et de sa patrie. * Quelque temps après, le général Lavalette reprit le projet homicide de
Rochambeau. Afin de le mettre à exécution, il ordonna un tir à la cible au
sud du Port-au-Prince, du côté du cimetière extérieur actuel ; il fit faire des
cartouches blanches pour être délivrées à la garde nationale, appelée également
à participer au tir : les troupes françaises auraient saisi ce moment pour assail"
Jir les mulâtres et les noirs. Averti de ce barbare projet, le commandant Lespinasse leur fit charger leurs fusils avec des cartouches à balles, qu'il leur donna
avant de se rendre au tir; il leur en distribua d'autres pour garnir leurs gibernes. Arrivé sur les lieux, au moment où Lavalette ordonna la distribution
des cartouches blanches, Lespinasse lui dit: «C'est inutile; leurs fusils sont
« chargés et leurs gibernes garnies, mais ils ne prendront aucune part au tir.»
Lavalette fut déconcerté. [4805] chapitre xi. 599 arrêter et emprisonner aux fers, la mère de Lamarre ,
Madame veuve Pellerin, et toute sa famille. Ces femmes
furent généreusement secourues par un autre colon nommé None, dont les démarches obtinrent ensuite leur mise
en liberté. Pendant qu'on exerçait ces rigueurs contre sa famille ,
Lamarre était élevé au grade de colonel par Lamour Dérance qui vint au Petit-Goave le complimenter de sa
victoire.
5] chapitre xi. 599 arrêter et emprisonner aux fers, la mère de Lamarre ,
Madame veuve Pellerin, et toute sa famille. Ces femmes
furent généreusement secourues par un autre colon nommé None, dont les démarches obtinrent ensuite leur mise
en liberté. Pendant qu'on exerçait ces rigueurs contre sa famille ,
Lamarre était élevé au grade de colonel par Lamour Dérance qui vint au Petit-Goave le complimenter de sa
victoire. Le préfet Daure arriva au Port-au-Prince deux jours
après le capitaine-général. Le 5J mars, après cette affaire
et sur la connaissance acquise des faits qui s'étaient
passés dans la plaine des Caves, il écrivit une lettre au ministre de la marine , dans laquelle nous avons remarqué
ce passage : « Ce sont des soldats et non des cultivateurs,
« qui sont brigands à Saint-Domingue. Ils sont comte mandés par des officiers instruits , des mulâtres
« braves; enfin, 50,000 noirs ou mulâtres sont armés
« contre nous. » Cet honnête fonctionnaire critiquait
spirituellement le mot de brigands, appliqué aux hommes
qu'on avait contraints à prendre les armes pour défendre
leur liberté ; il avertissait le gouvernement consulaire de
la difficulté , sinon de l'impossibilité, de soumettre désormais cette population : et alors , la paix d'Amiens n'avait
pas encore été rompue ! En effet , l'amiral Bedout venait d'arriver au Port-auPrince , le 29 mars , avec plus de 2,000 hommes. Toujours énergique, Rochambeau fit partir le général Brunet,
le 6 avril, pour aller prendre le commandement des Cayes J'ai su ce fait par mon père, qui était alors dans cette garde nationale. Lespinasse était père lui-même de plusieurs mulâtres : peu de colons lui ressemblaient, malheureusement pour eux! 400 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. et la haute direction de la guerre dans le Sud. Arrivé
le 10 à Jérémie , Brunet conçut un beau plan de campagne qui , en réussissant , eût amené la déconfiture de
Geffrard et de Férou. Darbois se portait aux Baradères pour pénétrer dans
la plaine des Cayes , par les montagnes de Cavaillon ;
Marfranc devait y entrer par la route de Plymouth débouchant au camp Périn ; le général polonais Spithal et les
adjudans-généraux Lefèvre et Bernard débarqueraient à
Tiburon pour renouveler la marche de Sarrazin ; enfin ,
celui-ci sortirait des Cayes afin de compléter la manœuvre.
Dans ce but , Brunet se rendit promptement dans cette
ville. Mais Geffrard ménageait assez d'intelligences sur tous
les points pour être avisé à temps des projets et de la
marche de l'ennemi. Il le prévint , en envoyant Gérin
dans les hauteurs de Cavaillon ; Coco Herne et Thomas
Durocher ( noir de Jérémie qui s'était réuni à Geffrard
avec des cultivateurs armés), dans la route de Plymouth;
et Férou, Jean-Louis François et Bazile, sur celle de
Tiburon. Lui-même resta dans la plaine des Cayes pour
faire face à Sarrazin.
les points pour être avisé à temps des projets et de la
marche de l'ennemi. Il le prévint , en envoyant Gérin
dans les hauteurs de Cavaillon ; Coco Herne et Thomas
Durocher ( noir de Jérémie qui s'était réuni à Geffrard
avec des cultivateurs armés), dans la route de Plymouth;
et Férou, Jean-Louis François et Bazile, sur celle de
Tiburon. Lui-même resta dans la plaine des Cayes pour
faire face à Sarrazin. Bientôt , les deux colonnes sorties de ^Jérémie furent
battues. Le polonais Spithal avait été déjà frappé par la
fièvre jaune et mourut à Tiburon. Brunet y envoya des
Cayes l'adjudant - général Sarqueleux pour prendre le
commandement de sa colonne. A son tour, il vint se faire
battre dans la forte position des Karatas occupée par
Férou : Bernard y perdit la vie , et Sarqueleux mourut
aussi en arrivant aux Cayes avec les débris de ses troupes.
Sarrazin fut cerné dans la plaine par Férou, après sa victoire ; il ne dut son salut qu'à une sortie opérée par Bru- [1803] CHAPITKE XI. 401 net en personne. Peu après, celui-ci fit de nouveau sortir des Cayes le même Sarrazin contre Geffrard , qu'il
attaqua au pont Dutruche ; mais , secondé par Férou et
Gérin , Geffrard le refoula dans la ville. Geffrard était donc parvenu , par lui-même et par ses
braves lieutenans , à neutraliser, anéantir les combinaisons de Brunet. II ne s'arrêta pas à cela : il envoya
Gérin à la tête d'une colonne contre l'Anse-à-Veau où
Brunet venait d'expédier le général Sarrazin. Après
quelques combats, Sarrazin capitula et se rendit à Jérémie
avec les troupes françaises sous ses ordres. Déjà Miragoane et le Petit-Trou avaient été abandonnés, de même
que Saint-Michel, Aquin et Saint-Louis. Cavaillon et tous
les autres bourgs du littoral du Sud jusqu'à Tiburon,
étaient aussi au pouvoir des indigènes. Les Cayes, Jérémie et les autres bourgades des environs obéissaient aux
Français. La présence de Brunet aux Cayes y rendait inutile celle
deLaplume et de Néret : on les envoya au Port-au-Prince,
d'où ils furent déportés en France. Mais Laplume fut débarqué à Cadix, où il mourut quelque temps après. Néret
parvint à Bordeaux. Ces deux hommes n'avaient pu comprendre leurs devoirs envers leur pays. Darbois laissa Sarrazin à Jérémie et passa aux Cayes
pour commander l'arrondissement. Dans l'Ouest, Rochambeau envoya le général Fressinet pour s'emparer de l'Arcahaie ; mais il fut repoussé
par Pétion, le 28 avril. Dans le Nord, après avoir défendu le Cap contre Romain, Christophe et Clervaux, en février, le général Clauzel avait su maintenir une garnison à l'Acul, pour y faire cultiver des vivres. A la fin d'avril, Toussaint Brave t. v. 26 402 ÉTUDES SLTK L'HISTOIRE d'iIAÏTI. vint prêter son concours à Romain dans le but de s'emparer
de ce bourg et de détruire ces plantations. Clauzel marcha
contre eux par terre, en même temps qu'il envoyait d'autres troupes débarquer à la baie de l'Acul : il réussit à
refouler au Limbe les deux généraux noirs et à conserver
cette position devenue si utile à l'alimentation du Cap.
. 26 402 ÉTUDES SLTK L'HISTOIRE d'iIAÏTI. vint prêter son concours à Romain dans le but de s'emparer
de ce bourg et de détruire ces plantations. Clauzel marcha
contre eux par terre, en même temps qu'il envoyait d'autres troupes débarquer à la baie de l'Acul : il réussit à
refouler au Limbe les deux généraux noirs et à conserver
cette position devenue si utile à l'alimentation du Cap. Depuis que Rochambeau avait quitté cette ville, Clauzel,
Claparède et Thouvenot avaient fait cesser tous les crimes ; par leurs sentimens de justice et d'humanité, ils
maintenaient les indigènes dans la fidélité à la France,
et ceux-ci combattaient avec ardeur contre les insurgés.
C'est ce qui peut expliquer la tendance des Congos du
Nord , à venir peu après opérer des échanges de vivres ,
de légumes et d'autres denrées avec les Français au Cap :
ce qu'ils firent ensuite sur une plus large échelle. Mais les choses avaient pris une tournure si défavorable à la cause française , que Rochambeau se décida à
envoyer en France le général Royer , chargé d'exposer
au Premier Consul la situation de la colonie , de presser
l'envoi de nouvelles troupes , avec tout ce qui serait nécessaire à leur entretien, surtout de l'argent, puisque la
colonie ne fournissait plus aucune ressource. C'était , au
fait, une mission qui devait annoncer l'agonie de SaintDomingue. Tous les fonctionnaires civils furent invités à
produire les demandes qu'ils auraient à faire , pour les
branches de service dont ils étaient chargés. Le préfet Daure, en même temps ordonnateur en chef,
écrivit à cette époque une lettre au Premier Consul luimême ; il lui fit un tableau vrai de la situation de la colonie,
qui justifiait ses prévisions quand il vit passer les rênes
du gouvernement entre les mains de Rochambeau ; il y [1803] CHAPITRE XI. 405 disait : « Le Nord est détruit ; le Sud est en feu ; la cam-
« pagne du général Brunet est manquée ; il a été forcé de
« se renfermer dans la ville des Cayes ; dans l'Ouest , les
« Grands-Bois et le Cul-de-Sac seuls fournissent encore
« quelques faibles ressources , etc. » Le 26 février, on avait reçu de Rochefort avec des
troupes, environ 1500 mille francs; mais cette somme
avait été employée à payer en partie un arriéré considérable. En juin suivant, une somme à peu près égale arriva
avec des traites sur France , formant en tout 3 millions :
ce fut le dernier envoi venu de la métropole. En Europe même , il se passait des événemens qui
devaient influer grandement sur les destinées de SaintDomingue. Le 16 mai, la rupture de la paix d'Amiens
était un fait constant. La guerre recommençait donc entre
la Grande-Bretagne et la France, et désormais celle-ci ne
pourrait plus ravitailler sa colonie livrée à une insurrection générale.
des traites sur France , formant en tout 3 millions :
ce fut le dernier envoi venu de la métropole. En Europe même , il se passait des événemens qui
devaient influer grandement sur les destinées de SaintDomingue. Le 16 mai, la rupture de la paix d'Amiens
était un fait constant. La guerre recommençait donc entre
la Grande-Bretagne et la France, et désormais celle-ci ne
pourrait plus ravitailler sa colonie livrée à une insurrection générale. Le général Boyer, parti dans ces circonstances , fut fait
prisonnier par les Anglais. Ils acquirent ainsi la connaissance entière de la situation de Saint-Domingue , par les
documens tombés en leur pouvoir, et se préparèrent à en
profiter. Dans ce même mois de mai , les combinaisons politiques
de Pétion, qui ne s'endormait pas à l'Arcahaie , obtinrent
un succès décisif pour la cause indigène. Avisé des événemens si heureux du Sud , il jugea que le moment était
arrivé d'assurer à Dessalines la prépondérance de l'autorité dans l'Ouest sur Lamour Dérance. Dans ce but patriotique , il envoya des émissaires , — des hommes de
confiance, comme eût dit T. Louverture, — proposer à
Cangé de venir à l'Arcahaie avec ses principaux officiers, 404 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. afin de voir le général en chef et de s'entendre avec luj
sur les opérations qu'il jugerait convenables pour le succès des armes indigènes. Pétion prévint Dessalines de
cette disposition, et il se rendit à l'Arcahaie. Là, se trouvèrent Cangé, Lamarre, Mimi Baude, Marion, Sanglaou,
Cadet Baude , Isidor et plusieurs autres officiers. Les
barges commandées par Derénoncourt et Masson les
avaient transportés , par le canal entre l'Arcahaie €t
Léogane. L'autorité suprême de Dessalines fut solennellement
reconnue par tous ces hommes qui avaient été du parti
politique de Rigaud, alors que dans le Sud Geffrard venait
de la faire reconnaître également par Férou et ses compagnons. Cependant, Lamour Déranee avait été un constant partisan de Rigaud et de tous les mulâtres; mais,
entre lui et Dessalines , il n'y avait pas à hésiter. Ces
deux chefs étaient noirs; et lorsque tous ces mulâtres
(excepté Sanglaou et Isidor) se décidaient en faveur de
celui qui avait si énergiquement , souvent si cruellement
soutenu la cause de T. Louverture contre eux, ils prouvaient d'une manière bien convaincante, qu'en soutenant
eux-mêmes la cause de Rigaud, ce n'était point par rapport à sa qualité de mulâtre, à sa couleur. L'avenir de
la race noire à Saint-Domingue avait été leur seul mobile
eiH799; en 1802 et 1805, c'était encore le seul esprit
qui les animait. Et peut-on ne pas admirer la haute intelligence, le
noble désintéressement de Pétion dans ces deux situations, surtout dans la dernière? Auteur de cette œuvre
politique, gage de conciliation entre les deux anciens partis qui versèrent si inutilement leur sang dans la guerre
civile du Sud, cet homme célèbre, ce grand citoyen a donc [1803] CHAPITRE XI. 405 acquis des droits à la reconnaissance de son pays ; car il
a compris et rempli son devoir envers tous ses frères. Et
nous ne sommes pas encore arrivés à l'époque où il a agi
comme chef d'Etat ! . . .
œuvre
politique, gage de conciliation entre les deux anciens partis qui versèrent si inutilement leur sang dans la guerre
civile du Sud, cet homme célèbre, ce grand citoyen a donc [1803] CHAPITRE XI. 405 acquis des droits à la reconnaissance de son pays ; car il
a compris et rempli son devoir envers tous ses frères. Et
nous ne sommes pas encore arrivés à l'époque où il a agi
comme chef d'Etat ! . . . Dans cette réunion présidée par ûessalines, il fut convenu que Cangé et ses lieutenans garderaient encore une
apparence de soumission à Lamour Dérance, jusqu'à ce
qu'on pût secouer le joug qu'il imposait dans l'Ouest, au
moyen du fétichisme qui égarait la plupart des Africains
de cette partie. Il fallait arriver à leur faire admettre sans
violence l'autorité de Dessalines qui n'avait que trop sévi
contre les cultivateurs de ce département. Il fut encore
convenu que Cangé se porterait au Cul-de-Sac, tandis que
le général en chef l'envahirait, après avoir enlevé le Mirebalais aux mains des Français. Par ces dispositions, on
espérait renfermer ceux-ci au Port-au-Prince, pour les
contraindre plus tard à déguerpir.
partie. Il fallait arriver à leur faire admettre sans
violence l'autorité de Dessalines qui n'avait que trop sévi
contre les cultivateurs de ce département. Il fut encore
convenu que Cangé se porterait au Cul-de-Sac, tandis que
le général en chef l'envahirait, après avoir enlevé le Mirebalais aux mains des Français. Par ces dispositions, on
espérait renfermer ceux-ci au Port-au-Prince, pour les
contraindre plus tard à déguerpir. C'est au retour de Cangé et des autres officiers à Léogane, que fut capturée la barge où l'on trouva le drapeau
indigène mentionné dans ce chapitre. CHAPITRE XII. Gange est battu au Cul-de-Sac par les Français. — Mort de Mimi Baude. —
Dessalines enlève le Mirebalais et arrive dans cette plaine. — Il y prend;
deux postes et fait incendier la plaine. — Cangé et Gabart sont battus en
allant contre la Croix-des-Bouquets. — Dessalines organise les 11e et 12«
demi-brigades. — Rochambeau se transporte au Cap, d'après l'ordre du gouvernement consulaire. — Fressinet va à Jérémie, Sarrazin vient au Port-auPrince. — Le préfet Daure part pour France. — Des croisières anglaises
bloquent divers ports. — Mesures prises par Rochambeau. — Magnytot ,
nouveau préfet, arrive au Cap. — Dessalines Va dans la plaine des Cayes. —
Son langage à l'armée indigène. — Il fait des promotions et organise sept
corps de troupes. — Il emploie Boisrond Tonnerre auprès de lui. — Il écrit
au curé des Cayes et retourne dans l'Ouest. — Cangé prend Léogane. —
Dessalines communique avec un vaisseau anglais dans la baie du Port-auPrince. — Il organise des corps de troupes à Léogane , devant Jacmel et
au Petit-Goave. — Il retourne au Cul-de-Sac. — Les Congos échangent
des produits avec les Français près du Cap. — Romain est battu deux fois
près de cette ville. — Latouche Tréville part pour France. — Fuite des colons et mesures de Rochambeau. — Clauzel et Thouvenot conspirent pour
le déporter en France. — Dénoncés par Magnytot, ils sont arrêtés et déportés.
— Magnytot et Claparède sont déportés peu après.— Fressinet évacue Jérémie
et est fait prisonnier par les Anglais. — Férou y entre.— Geffrard consent à
une suspension d'armes avec Brunet. — 11 va à Jérémie où arrive Bonnet,
venant de Cuba.— Bonnet est expédié à Dessalines, qui le nomme adjudantgénéral. — Lettre de Dessalines à Gérin sur la suspension d'armes de Geffrard. — Examen à ce sujet. — Les Français évacuent le Fort-Liberté, où
entre Toussaint Brave. — Dessalines va à la Petite-Rivière. — Promotions
de Gabart et de J.-P. Daut. — ■ Les Français évacuent Saint-Marc— Gabart
livre cette ville au pillage. — Dessalines va dans le Nord et revient à SaintMarc. — Cangé et M. Ambroise obtiennent la capitulation de Jacmel et y
entrent. — Belle conduite qu'ils y tiennent. — Désunion au Port au-Prince
entre les officiers français. —Sarrazin et Colbert s'enfuient.— Réfutation d'un
fait attribué à Pétion et relatif à Lavalette.
.-P. Daut. — ■ Les Français évacuent Saint-Marc— Gabart
livre cette ville au pillage. — Dessalines va dans le Nord et revient à SaintMarc. — Cangé et M. Ambroise obtiennent la capitulation de Jacmel et y
entrent. — Belle conduite qu'ils y tiennent. — Désunion au Port au-Prince
entre les officiers français. —Sarrazin et Colbert s'enfuient.— Réfutation d'un
fait attribué à Pétion et relatif à Lavalette. Ainsi que Dessalines l'avait prescrit, de retour dans la [1805] CHAPITRE XII. 407 plaine de Léogane, Cangé s'empressa de réunir le plus
de troupes qu'il pût pour se rendre au Cul-de-Sac, en en
laissant suffisamment contre la ville toujours occupée par
les Français. Marchant avec ses meilleurs officiers, Lamarre, Marion, Sanglaou, Mimi Baude, il arriva au camp
Frère. Au lieu d'attendre que le général en chef eût le
temps lui-même de pénétrer au Cul-de-Sac, il se disposa
à attaquer la Croix-des-Bouquets ; et dans ce but, il partit du camp Frère en divisant sa troupe en deux colonnes :
Tune sous ses ordres, l'autre sous ceux de Mimi Baude ;
elles arrivèrent sur les habitations Borgella et Jumécourt. La Croix-des-Bouquets était alors commandée par le
chef de brigade Lux, qui avait remplacé Néraud, devenu
commandant de la garde d'honneur de Rochambeau, depuis la mort de Neterwood. Lux était le chef de la 5e légère, un des corps les plus fameux de l'expédition
française; et lui-même se distinguait par sa bravoure
entre tant d'autres braves guerriers. Avisé de la marche
de Cangé, il fut au-devant de ses colonnes avec deux bataillons de sa demi-brigade. Le général indigène fut battu
en bien peu de temps à Borgella, par Lux en personne.
Mimi Baude résista davantage à l'autre bataillon qui le
joignit à Jumécourt ; mais, ayant été blessé mortellement
dans l'action, sa colonne rallia celle de Cangé qui retourna
au camp Frère. Mimi Baude y mourut, regretté de tous :
ce brave reçut les honneurs funèbres de ses compagnons d'armes. En même temps, Dessalines partait de la Petite-Rivière
avec Gabart et de nombreuses troupes. Il atteignit 'bientôt le Mirebalais où se trouvaient encore Luthier et
David-Troy. Apprenant que des troupes françaises, sou* 408 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. les ordres de Kerverseau, venaient au secours de ce bourg
du côté de Las Caobas, il détacha Gabart qui les battit et
les refoula dans la partie espagnole. Alors, Dessalines fît
attaquer les forts du Mirebalais. Après avoir repoussé les
assauts des indigènes, Luthier et David-Troy opérèrent
courageusement l'évacuation dans la nuit, en passant par
les Grands-Bois, où un colon, nommé Viet, commandait
un poste : tous ensemble se retirèrent à la Croix-desBouquets.
Caobas, il détacha Gabart qui les battit et
les refoula dans la partie espagnole. Alors, Dessalines fît
attaquer les forts du Mirebalais. Après avoir repoussé les
assauts des indigènes, Luthier et David-Troy opérèrent
courageusement l'évacuation dans la nuit, en passant par
les Grands-Bois, où un colon, nommé Viet, commandait
un poste : tous ensemble se retirèrent à la Croix-desBouquets. Ces faits eurent lieu dans les premiers jours de juin.
Ne trouvant plus d'obstacles, Dessalines fît passer son
armée par la route du Fond-au-Diable pour descendre
au Cul-de-Sac. Par cette route, on découvre toute cette
plaine qui était encore comme un tapis de verdure, — la
plus grande partie des cultivateurs se livrant à la culture
des cannes et étant soumis aux Français qui y avaient
beaucoup de postes. D'un coup-d'œil, le général en chef
jugea du parti qu'il fallait prendre dans la circonstance,
pour dégoûter l'ennemi qu'il allait combattre. Toute sa
théorie révolutionnaire se résumait en ces deux idées :
coupé têtes, brûlé cazes, c'est-à-dire, couper les têtes,
brûler les maisons; ou, plus succintement , tuer et incendier. L'incendie du Cul-de-Sac fut dès-lors résolu
dans sa pensée, et bien entendu, guerre à mort aux
Français. Sur 'l'habitation Lassère, vers le nord-est de laCroixdes-Bouquets, était un blockhaus : il le fit attaquer et enlever. La garnison, faite prisonnière, fut immolée : c'était
le premier acte. Mais Dessalines ordonna à ses troupes
d'épargner tout noir ou mulâtre qui serait pris parmi les
blancs, attendu qu'on devait considérer ces indigènes
comme égarés ou contraints de servir. Le lendemain, un [1803] CHAPITRE XII. 409 autre poste français fut enlevé sur l'habitation Borgella,
et les prisonniers subirent le sort de ceux de Lassère. Le général en chef arriva ensuite au camp Frère où il
trouva Cangé et sa troupe, réunis aux indigènes qui gardaient ce point. La tradition rapporte qu'en arrivant dans la plaine, il
avait envoyé des députés auprès de Lamour Dérance, qui
se tenait alors au Grand-Fond, afin de l'assurer de sa
soumission à son autorité; et que rendu au camp Frère,
il le fit inviter à venir passer la revue de ses troupes ; que
Lamour Dérance y vint, en effet, avec quelques gardes,
et adressa à Dessalines un langage plein d'arrogance ;
que ce dernier, ne se sentant pas assez de puissance pour
se défaire de Lamour Dérance, supporta toutes ses paroles insultantes et le pria même de passer la revue de
ses 10,000 hommes de troupes, auxquels il avait commandé de crier : Vive le général en chef! pour mieux
satisfaire l'orgueil de cet Africain, qui retourna au GrandFond après cette revue * .
effet, avec quelques gardes,
et adressa à Dessalines un langage plein d'arrogance ;
que ce dernier, ne se sentant pas assez de puissance pour
se défaire de Lamour Dérance, supporta toutes ses paroles insultantes et le pria même de passer la revue de
ses 10,000 hommes de troupes, auxquels il avait commandé de crier : Vive le général en chef! pour mieux
satisfaire l'orgueil de cet Africain, qui retourna au GrandFond après cette revue * . Nous n'accordons pas toujours assez de créance aux
traditions populaires , pour ajouter foi à celle-ci. Si Lamour Dérance était orgueilleux de la position que les circonstances lui avaient donnée, et non pas ses absurdes
superstitions, plus d'une fois aussi il avait fui la présence
de Dessalines du temps de T. Louverture, sans trop croire
à l'efficacité de ses ouangas; il savait qu'il avait affaire à
un homme qui ne les redoutait pas, et qui faisait trancher
une tête sans hésitation. D'uq autre côté, Dessalines était
l'être le moins endurant; à la tête d'une armée aussi nom1 Histoire d'Haïti par M. Madiou, t. 3, p. 33 et 34. 410 ÉTUDES SUR L'iIISTOME D'HAÏTI. breuse, même en supposant un chiffre inférieur, reconnu
par tous les généraux comme leur chef, entouré en ce
moment de Gabart, de Cangé et des autres officiers supérieurs, il est impossible qu'il ait souffert une telle scène
de la part de celui qu'il visait à abattre, ainsi qu'il en
avait agi à l'égard de Sans-Souci. C'eût été s'exposer à
perdre le prestige de son autorité aux yeux de tous. Il
avait dissimulé envers Sans-Souci en allant le voir dans
sa retraite, parce que cet homme paraissait soumis ainsi
que Petit-Noël; il avait dissimulé envers Leclerc, au
Cap, parce qu'il pouvait y être arrêté avant son insurrection ; mais on ne peut concevoir qu'étant entouré de son
armée, il eût encore dissimulé avec Lamour Dérance :
celui-ci n'a pas dû même s'aventurer à se présenter devant lui. Quoi qu'il en soit, Dessalines s'attacha, par de bons
procédés, à gagner les cultivateurs du Cul-de-Sac à la
cause indigène : eux et leurs femmes vinrent vendre
leurs vivres au camp Frère; des danses organisées entre
les soldats et les femmes achevèrent le plan du général en
chef. Naturellement, ce chef dut paraître plus propre à
commander, que l'Africain des montagnes de la Selle et
du Bahoruco ; et puis, son autorité était appuyée d'une
force effective, régulière. Après ce préalable, il vint au second acte de la résolution qu'il avait prise en voyant la plaine du Cul-de-Sac.
Gabart et Cangé se mirent à la tête de deux colonnes pour
incendier usines et plantations. « Son expérience, dit Boisrond Tonnerre, les combats
« qu'il avait livrés depuis le commencement de la révolu-
«< tion, lui avaient appris que rien n'est plus fait pour in-
« timider son ennemi que le feu ; lout-à-coup, la plaine, [1803] CHAPITRE XII. 411 » les montagnes, tout n'offre au Port-au-Prince épou-
« vanté, que l'image d'un incendie général > Toutefois, le colonel Lux ne voulut pas rester spectateur passif de cette ruine ; il sortit de la Croix-des-Bouquets à la tête d'un bataillon de son corps ; mais cette fois
il fut battu par les indigènes qui le contraignirent à rentrer au bourg, alors parfaitement fortifié et entouré de
fossés.
ITRE XII. 411 » les montagnes, tout n'offre au Port-au-Prince épou-
« vanté, que l'image d'un incendie général > Toutefois, le colonel Lux ne voulut pas rester spectateur passif de cette ruine ; il sortit de la Croix-des-Bouquets à la tête d'un bataillon de son corps ; mais cette fois
il fut battu par les indigènes qui le contraignirent à rentrer au bourg, alors parfaitement fortifié et entouré de
fossés. Après leur promenade incendiaire, Gabart et Cangé
rejoignirent le général en chef sur l'habitation Moquet, où
il s'était rendu. De-là, il envoya le brave Montauban à la
tête de la 7e qu'il commandait, pour intercepter un convoi qui allait de la Croix-des-Bouquets au Port-au-Prince ;
mais arrivé trop tard sur la route, Montauban ne put
effectuer cette capture. A son retour à Moquet, et sur la
dénonciation de Germain Frère, qui avait marché avec
lui, — d'avoir évité le convoi par lâcheté, — Montauban
fut dégradé, remis simple grenadier; et Philippe Guerrier, destiné à devenir un jour le chef du pays, fut nommé
colonel de la 7e. Le lecteur remarquera cet incident, provoqué par la
délation de Germain Frère ; il fut cause d'une grande injustice envers un vaillant soldat, homme de bien dans
toute l'acception du mot ; et Germain Frère persévéra
dans ces sentimens honteux, pour induire Dessalines à
-des actes qui furent en partie cause de leur mort à tous
deux. Le Cul-de-Sac étant incendié, Dessalines voulut tenter
la prise de la Croix-des-Bouquets. Dans ce but, il envoya
Gabart et Cangé à la tête de quelques troupes, en continuant de rester au quartier-général de Moquet. Mais ces
généraux apprirent bientôt qu'un convoi était parti du 412 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. bourg- pour le Port-au-Prince : cette ville se ravitaillait
ainsi de vivres plusieurs fois par semaine. En s'en emparant dans la savane Oblond, voisine de la Croix-des-Bouquets, les troupes indigènes se livrèrent au pillage. Lux
avait entendu la fusillade qui eut lieu entre le détachement du convoi et les indigènes : il sortit aussitôt du
bourg avec une partie de la 5e et deux pièces d'artillerie
légère. Après un rude combat, oùGabart fut dangereusement blessé, Lux chassa les indigènes qui retournèrent
en désordre à Moquet. Dessalines quitta ce point et se
porta de nouveau au camp Frère. Là, il s'occupa de l'organisation des 11e et 12e demibrigades, en nommant Frontis colonel du premier de ces
corps, et Germain Frère colonel du second. Des chefs de
petites bandes occupèrent différens postes aux environs
du Port-au-Prince. On ne concevrait pas l'inaction de Rochambeau dans
cette ville, pendant que Dessalines faisait incendier la
plaine du Cul-de-Sac, et que Lux seul combattait contre
ses troupes, si l'on ne savait que dès le milieu de mai
la fièvre jaune avait reparu de nouveau parmi les Français : l'hôpital du Port-au-Prince était encombré de malades qui périssaient comme en 1802 *.
différens postes aux environs
du Port-au-Prince. On ne concevrait pas l'inaction de Rochambeau dans
cette ville, pendant que Dessalines faisait incendier la
plaine du Cul-de-Sac, et que Lux seul combattait contre
ses troupes, si l'on ne savait que dès le milieu de mai
la fièvre jaune avait reparu de nouveau parmi les Français : l'hôpital du Port-au-Prince était encombré de malades qui périssaient comme en 1802 *. Aussi, dans son Histoire de France, Bignon, expliquant
les causes de l'insuccès de l'expédition contre Saint-Domingue, et attribuant aux Anglais une influence qu'ils n'ont
pas eue sur l'insurrection des indigènes, a-t-il dit que cet
insuccès a été occasionné « par la fièvre jaune et l'influen-
« ce anglaise, deux pestes.» Pour être dans le vrai, il au1 Nous arons lu un document à ce sujet. [1805] CHANTRE XII. 413 rait dû se borner à constater que la rupture de la paix
d'Amiens contribua à cet heureux résultat, mais indirectement ; car la France ne pouvant plus expédier de troupes, celles qui se trouvaient dans la colonie devaient inévitablement succomber par l'excellent auxiliaire que la
Providence envoya au secours des indigènes qui, dans
leurs combats, en moissonnaient aussi chaque jour. Aussitôt que la guerre eut recommencé entre la GrandeBretagne et la France, le gouvernement consulaire expédia la frégate L'Infatigable porter l'ordre au capitainegénéral de retourner au Cap pour y établir le siège de son
autorité. Dans tous les temps, quand la guerre existait
entre ces deux puissances maritimes, le gouverneur général de Saint-Domingue était tenu de résider au Cap,
parce que ce port se trouvait plus à proximité des navires
de guerre venant d'Europe, et qu'il est plus difficile à
bloquer que le Port-au-Prince, situé au fond d'un golfe.
Cette frégate arriva dans ce dernier port vers la fin de juin ,
et Rochambeau partit immédiatement pour le Cap. Cette
mesure ordonnée par la métropole, facilitait ainsi l'insurrection de l'Ouest et du Sud, déjà formidable, alors que
l'Artibonite et le Nord étaient au pouvoir des indigènes :
le capitaine-général allait se trouver renfermé dans une
ville dont les environs seuls étaient stérilement occupés. Il envoya le général Fressinet prendre le commandement de Jérémie, et l'ordre au général Sarrazin de venir
commander l'arrondissement du Port-au-Prince, où était
le général Lavalette. Brunet, renfermé aux Cayes avec
Darbois „ était toujours commandant en chefdeTOuest et
du Sud. Le 50 juin, le préfet Daure partit pour France : depuis
quelque temps il avait demandé son rappel. Il y allait 414 ÉTUDES SUK L'HISTOIRE d' HAÏTI.
inet prendre le commandement de Jérémie, et l'ordre au général Sarrazin de venir
commander l'arrondissement du Port-au-Prince, où était
le général Lavalette. Brunet, renfermé aux Cayes avec
Darbois „ était toujours commandant en chefdeTOuest et
du Sud. Le 50 juin, le préfet Daure partit pour France : depuis
quelque temps il avait demandé son rappel. Il y allait 414 ÉTUDES SUK L'HISTOIRE d' HAÏTI. confirmer ses prévisions sur la perte de Saint-Domingue» Le 4 juillet, une croisière anglaise parut devant le Cap :
elle était composée de 4 vaisseaux et de plusieurs frégates ; d'autres navires se présentèrent devant le Portau-Prince et les Cayes. En attendant l'issue de la guerre
intérieure, ils commencèrent des hostilités contre les bâtimens français. Rochambeau fit alors une déclaration superflue, en
mettant la colonie en état de siège ; la chose existait déjà ;
mais il se donnait par-là le droit d'agir contre les Français eux-mêmes, surtout les commerçans des villes encore occupées. Sans argent, sans ressources, n'ayant
reçu dans le mois de juin, ainsi que nous l'avons dit, que
5 millions de francs, moitié en espèces et moitié en traites
sur France, cette somme devenait insuffisante ; il fallait
pourvoir aux nécessités à venir. Le commerce français ne
pouvant plus expédier des navires dans la colonie , ceux
des étrangers , des États-Unis surtout, fuyaient depuis
quelque temps ses ports où ils ne trouvaient plus de denrées; et leur blocus allait encore entraver tout arrivage. Dans une telle situation, où la famine commençait à se
faire sentir, le 5 juillet, Rochambeau affranchit de tous
droits quelconques les provisions alimentaires qui viendraient de l'étranger. Le 9, il rendit une proclamation
pour annoncer la guerre entre la France et la GrandeBretagne, fortifier le courage et la constance de l'année
française, et des colons déjà désespérés de tout ce qu'ils
voyaient. La joie passa au contraire dans les rangs des indigènes. Leurs chefs reconnurent que ces événemens nouveaux, et déjà prévus depuis quelques mois, allaient faciliter leur noble entreprise, malgré la force de l'ennemi. [1803] CHAPITRE xu. 415 Dans ce mois de juillet, en effet, il y avait dans toute
la colonie, 17,565 officiers et soldats français; 11,795
étaient valides et 5570 étaient aux hôpitaux, où entraient
incessamment de nouveaux malades *. Le 27, un nouveau préfet colonial arriva au Cap, venant de France : il se nommait Magnytot. Il apporta, il
paraît, un arrêté du Conseil d'État établissant des chambres d'agriculture au Cap, au Port-au-Prince, aux Cayes
et à Santo-Domingo 2. Pour l'acquit de sa conscience, le
capitaine-général fit publier cet arrêté devenu dérisoire
dans la circonstance ; il en fut de même pour les lois du
code civil qui venaient d'être promulguées dans la métropole. Il fit mieux, en offrant des lettres de marque à
ceux qui voudraient armer des corsaires pour aller en
course contre les navires de commerce anglais, et en
prenant quelques autres mesures sur l'administration des
boulangeries et des boucheries.
quit de sa conscience, le
capitaine-général fit publier cet arrêté devenu dérisoire
dans la circonstance ; il en fut de même pour les lois du
code civil qui venaient d'être promulguées dans la métropole. Il fit mieux, en offrant des lettres de marque à
ceux qui voudraient armer des corsaires pour aller en
course contre les navires de commerce anglais, et en
prenant quelques autres mesures sur l'administration des
boulangeries et des boucheries. Tandis que Rochambeau se rendait au Cap, Dessalines
prenait une route opposée : il partit pour la plaine des
Cayes, afin de prendre aussi des mesures d'organisation.
Avant de quitter le Cul-de-Sac, où il laissa ses troupes sur
l'habitation Rocheblanche , il donna l'ordre au colonel
Guerrier principalement, et à Destrade, chef d'un bataillon de la 5e, de chercher le moyen d'arrêter Lamour
Dérance. Dans ce but, il écrivit une lettre à celui-ci, en
lui disant qu'il lui confiait le commandement de son armée en son absence 5. Lamour ne tarda pas à se ren1 Nous avons lu un état officiel constatant ces chiffres. s II a été déjà fait mention de cet acte à la page 463 de notre 4e volume:
il fut rendu le 12 mars. 3 Mémoires de Boisrond Tonnerre. On peut admettre le fait de cette lettre,
qui n'était qu'un piège, et non pas ceux que nous avons réfutés plus avant. 416 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. dre auprès de ces troupes, moins peut-être pour faire acte
d'autorité en vertu de cette lettre, que pour essayer de
les gagner en l'absence de Dessalines. Accueilli avec toutes
les apparences de la soumission, il fut invité par Guerrier
à passer une inspection des armes. Après qu'il eut parcouru le front de la 7e, ce colonel fit ouvrir les rangs pour
qu'il continuât l'inspection du second rang : une fois
engagé au milieu de ce corps, son arrestation devint facile. A un signe de Guerrier, il fut appréhendé par des
hommes robustes qui le garottèrent immédiatement. Les
quelques officiers qui l'avaient accompagné , loin de tenter aucune résistance , se mirent à fuir dans toutes les
directions. Conduit aussitôt sous bonne escorte sur l'habitation Marchand, dans l'Artibonite, Lamour Dérance y
fut détenu aux fers et périt peu après, de chagrin et de
misère. Il était déjà d'un âge assez avancé*. Sa faction fut ainsi anéantie, et l'autorité de Dessalines
assurée dans tout le département de l'Ouest, puisque les
officiers supérieurs de cette partie l'avait déjà reconnue,
par les soins inlelligens de Pétion. Ces soins, étendus dans le Sud par le concours de Geffrard, y préparèrent encore un triomphe facile au général en chef. Il arriva au camp Gérard avec les officiers de
son état-major et ses guides, et y trouva réunie l'armée
des indigènes.
Dessalines
assurée dans tout le département de l'Ouest, puisque les
officiers supérieurs de cette partie l'avait déjà reconnue,
par les soins inlelligens de Pétion. Ces soins, étendus dans le Sud par le concours de Geffrard, y préparèrent encore un triomphe facile au général en chef. Il arriva au camp Gérard avec les officiers de
son état-major et ses guides, et y trouva réunie l'armée
des indigènes. Le souvenir desactesqu'il avait commis dans ce département sous T. Louverture, occasionna naturellement
une sorte de frémissement parmi les soldats, tous pris
dans les rangs des cultivateurs qui avaient tant souffert ; 1 En 1844, j'ai entendu Guerrier, alors Président d'Haïti, raconter les circonstances de cette arrestation, en présence de plusieurs autres personnes qui
étaient au palais national. [4803] CHAPITRE XII. 417 mais l'accueil qu'il reçut de Geffrard et de tous les officiers supérieurs, dissipa promptement toute crainte, toute
aversion. Assemblant les troupes autour de lui, Dessalines leur tint un langage plein de patriotisme ; il s'excusa
de sa conduite antérieure, par l'obéissance qu'il devait
à T. Louverture et dans la pensée que ce dernier n'avait voulu que la liberté de ses frères, mais en rappelant
aussi qu'il avait épargné la vie de plusieurs des guerriers
qui agissaient alors pour le triomphe de cette liberté. Il
leur dit que désormais l'oubli du passé, l'union entre tous
les indigènes leur étaient commandés à tous sans exception , pour pouvoir vaincre les blancs , les chasser du
pays, et rester indépendans de la France. Enfin, il fît valoir la reconnaissance de son autorité par tous les généraux de l'armée indigène , l'anéantissement de la faction
de Sans-Souci et des Congos du Nord, en annonçant que
celle de Lamour Dérance devait être déjà anéantie, par
l'ordre qu'il avait donné de son arrestation. Les cris de : Vive le général en chef ! Vive la liberté !
répondirent à cette chaleureuse allocution , d'ailleurs
pleine de bon sens. Faisant immédiatement acte d'autorité souveraine,
dictatoriale , Dessalines promut Geffrard au grade de général de division; Gérin, Férou, Jean-Louis François et
Coco Herne, à celui de général de brigade. Le commandement du département du Sud fut déféré à Geffrard ; celui des arrondissemens de l'Anse-à-Veau, à Gérin; d'Aquin, à Jean-Louis François ; des Cayes, à Coco Herne ;
de Jérémie, à Férou. Procédant à l'organisation des troupes que Geffrard
avait déjà formées, Dessalines nomma Bourdet, colonel de
la 45e demi-brigade ; Francisque, colonel de la 15e ; Brut. v. 27 41S ÉTUDES SUH L HISTOIRE D HAÏTI. ny Leblanc, colonel de la 16e ; Vancol, colonel de la 17e ;
Bazile, colonel delà 18e ; et Gilles Bénech, colonel de la
19e » . Guillaume Lafleur fut également nommé colonel
du régiment des dragons. D'autres officiers supérieurs
furent aussi nommés ou laissés aux soins de Geffrard.
la 15e ; Brut. v. 27 41S ÉTUDES SUH L HISTOIRE D HAÏTI. ny Leblanc, colonel de la 16e ; Vancol, colonel de la 17e ;
Bazile, colonel delà 18e ; et Gilles Bénech, colonel de la
19e » . Guillaume Lafleur fut également nommé colonel
du régiment des dragons. D'autres officiers supérieurs
furent aussi nommés ou laissés aux soins de Geffrard. Celui-ci avait alors auprès de lui, le jeune Boisrond
Tonnerre qui s'était sauvé des Cayes depuis peu de temps
pour joindre les indigènes. Instruit, mais d'un caractère
exalté (il y avait de quoi l'être en ce temps-là) , ayant vu
commettre tant d'atrocités aux Cayes, son langage était
énergique, passionné. Geffrard le présenta à Dessalines
comme digne de son estime, par son instruction et le patriotisme dont il venait de donner des preuves, en abandonnant les Français. Le général en chef l'en félicita et
l'employa à son état-major en qualité de secrétaire. La
circonstance où Boisrond Tonnerre fut honoré de la
confiance de Dessalines, décida peut-être de la conduite
qu'il tint ensuite auprès de ce chef: âgé alors de 27
ans, il se laissa dominer par une funeste ambition qui
fit son malheur plus tard. En partant du camp Gérard pour retourner dans
l'Ouest, Dessalines adressa une lettre au curé des Cayes où
il faisait connaître ses sentimens. Son nouveau secrétaire,
qui l'aura peut-être écrite, nous en fait savoir la subsI Dans l'organisation de la 19» demi-brigade, Dessalines prouva la droiture
tîe son jugement d'une manière originale. Ce corps était formé des bandes de
Gilles Bénech, de Nicolas Régnier et de Goman ; le premier était plus ancien clief de bataillon que les deux autres; il ne portait point d'épauleltes
pendant cette guerre, tandis que Nicolas et Goman en avaient chacun deux, se
considérant comme colonels. En nommant Gilles Bénech à ce grade, Dessaiines contraignit Nicolas et Goman à lui donner chacun une épauleite, et ils
restèrent simples chefs de bataillon; ce qui fil dire à Goman : «Nègre la, li
diminimoe. » (Ce nègre-là m'a diminué en grade.) II est entendu que Goman tint ce propos après le départ de DeBsalines :
c'était un Congo. [1803] chapitre xii. 439 tance dans ses Mémoires : « Dans une lettre écrite au
« curé des Cayes par Dessalines, dit-il, ce général avait
« eu la franchise de ne rien cacher de ses dispositions,
« qui, sans doute, n'étaient pas favorables aux blancs, et
« il ne tenait qu'à ceux-ci de prendre le parti de la fuite. . .» En effet , le général en chef donna l'ordre à Geffrard
et aux autres généraux de tout faire pour contraindre les
Français à l'évacuation des villes des Cayes et de Jérémie,
tandis qu'il allait agir ailleurs dans le même but.
général avait
« eu la franchise de ne rien cacher de ses dispositions,
« qui, sans doute, n'étaient pas favorables aux blancs, et
« il ne tenait qu'à ceux-ci de prendre le parti de la fuite. . .» En effet , le général en chef donna l'ordre à Geffrard
et aux autres généraux de tout faire pour contraindre les
Français à l'évacuation des villes des Cayes et de Jérémie,
tandis qu'il allait agir ailleurs dans le même but. Déjà , par ses ordres , la 5e demi-brigade était venue de
Rocheblanche renforcer la troupe de Cangé dans la plaine
de Léogane. Ce général avait marché contre la ville , et
la garnison l'avait évacuée en bon ordre sous le commandement du chef de bataillon Dolosié , qui la fît embarquer
sur la frégate la Poursuivante, Léogane était au pouvoir de Cangé quand Dessalines
y arriva. Il eut occasion de faire un acte de juste sévérité
envers le colonel Mathieu Fourmi , qu'il fît arrêter et envoyer en détention à Marchand. Pendant qu'il était
encore au Cul-de-Sac, ce colonel avait dénoncé à Lamour
Dérance le chef d'escadron Pierre Louis, comme embaucheur en faveur de Dessalines, et Lamour était venu faire
fusiller cet officier. Les vaisseaux anglais bloquaient le Port-au-Prince.
Dessalines envoya à bord du Theseus un homme de couleur de Léogane nommé Gourjon , qui parlait l'anglais ,
afin de proposer au commandant de lui acheter de la
poudre et des armes. Gourjon en reçut qu'il paya immédiatement. A son retour , Dessalines , satisfait de cette
mission remplie avec quelque danger, voulut donner le
grade d'adjudant-général à Gourjon , qui déclina ce titre ,
pensant que chaque citoyen devait se dévouer au salut 420 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DHAÏTf. commun. Ce trait honore la mémoire de Gourjon : il a
prouvé un désintéressement louable. Poursuivant son organisation militaire, Dessalines, qui
réservait au corps des polonais noirs de l'Artibonite, sous
Jérôme , le 20e numéro parmi les demi-brigades , forma la
21e à Léogane. Il se rendit avec Cangé devant Jacmel,
assiégé par Magloire Ambroise : il laissa Cangé pour diriger les opérations de ce siège, et forma, des bandes de ce
quartier, les 22e et 23e demi-brigades. De-ià , il retourna
au Petit-Goave où la 24e fut formée, ayant Lamarre pour
colonel. Gilles Bambara, aussi colonel , eut le commandement de cet arrondissement. Ces opérations terminées, le général en chef rejoignit
ses troupes au Cul-de-Sac , où Larose vint se soumettre à
ses ordres. Oubliant le passé, il le plaça à la tête de la
8e demi-brigade. Au Cap, par suite des dispositions qu'il avait prises pour
approvisionner les villes, en affranchissant tous les comestibles des droits à leur importation, Rochambeau
avisa aussi, dans le mois de juillet , aux moyens de se
procurer des vivres de la campagne, par les Congos.
Il réussit , par des présens , à gagner Jacques Tellier et
Cagnet, chefs de ces bandes. Déjà , comme on l'a vu ,
l'humanité du général Clauzel les avait prédisposés à cela.
Un marché s'établit alors dans les environs du Cap , où
s'échangeaient les produits récoltés par les cultivateurs.
leur importation, Rochambeau
avisa aussi, dans le mois de juillet , aux moyens de se
procurer des vivres de la campagne, par les Congos.
Il réussit , par des présens , à gagner Jacques Tellier et
Cagnet, chefs de ces bandes. Déjà , comme on l'a vu ,
l'humanité du général Clauzel les avait prédisposés à cela.
Un marché s'établit alors dans les environs du Cap , où
s'échangeaient les produits récoltés par les cultivateurs. Afin d'entraver ce commerce et ces relations dangereuses, le général Romain vint, s'approcher du Cap. Le
24 juillet, Clauzel sortit de cette ville avec Claparède et
Noailles pour l'en chasser. On vit alors les Congos se
joindre aux Français contre Romain qu'ils contraignirent [1803] CHAPITRE XII. 421 à se retirer au loin. Mais, quelques jours après, le 5 août,
le général indigène reparut du côté du Cap , après avoir
ravagé les jardins entretenus jusqu'alors à l'Acul par les
Français. Clauzel marcha de nouveau contre lui ; un combat acharné eut lieu entre eux , et Romain fut encore
vaincu ; mais il avait tué de sa propre main l'adjudantgénéral Maillard qui le poursuivait dans la mêlée J . Ce résultat fit donner une plus grande extension au
marché ouvert avec les Congos : dès le 13 août, les
échanges eurent lieu à la Petite-Anse où on les concentra,;
ils consistaient non-seulement en vivres et légumes, mais
en cafés. En ce moment, l'amiral Latouche Tréville partit pour
France, laissant le commandement des navires de guerre
au capitaine de vaisseau Barré. Depuis quelques mois ,
l'amiral ne cessait d'adresser des lettres au ministre de la
marine, pour être autorisé à passer dans la métropole , se
fondant sur son état valétudinaire. Il quitta le Cap le
12 août. Son départ fut comme le signal d'une panique parmi
les colons et d'autres Européens qui étaient dans cette
ville : ils demandèrent à Rochamheau des passeports ; et,
sur son refus , ils s'esquivèrent en passant aux États-Unis
par les navires de ce pays. Rochambeau fit publier que
les biens de ceux qui fuyaient ainsi seraient confisqués;
mais il ne put arrêter ce mouvement de terreur imprimé
par les événemens. 11 finit par le seconder, en contraignant bien des individus à s'embarquer, afin de diminuer
le nombre des hommes sur lesquels il ne pouvait compter
pour la défense du Cap , et en raison de la famine qui se
manifestait. 1 On a désigné ce Maillard comme l'un des septembriseurs de Taris. 422 études sur l'histoire d'daïti. Ces mesures capricieuses , jointes aux autres actes de
despotisme sauvage de la part du capitaine-général , portèrent alors les généraux Clauzel et Thouvenot à concevoir le projet de l'arrêter et de le déporter en France, pour
débarrasser la colonie expirante d'un chef qui méritait si
peu de la gouverner. Sans nul doute, il ne leur appartenait
pas d'être juges de cette autorité que le gouvernement de
la métropole y avait placée ; mais , dans leurs sentimens
honnêtes et humains, ils croyaient devoir prendre sur eux
cette responsabilité, avec l'espoir de la justifier par des
mesures qui eussent rapproché des Français, les indigènes
en armes : ils se trompaient encore sur ce point , le sort
en était jeté !
peu de la gouverner. Sans nul doute, il ne leur appartenait
pas d'être juges de cette autorité que le gouvernement de
la métropole y avait placée ; mais , dans leurs sentimens
honnêtes et humains, ils croyaient devoir prendre sur eux
cette responsabilité, avec l'espoir de la justifier par des
mesures qui eussent rapproché des Français, les indigènes
en armes : ils se trompaient encore sur ce point , le sort
en était jeté ! Clauzel s'en ouvrit au préfet Magnytot, le 25 août.
Depuis un mois que ce fonctionnaire était arrivé au Cap ,
il paraissait entièrement disposé à ne suivre que les lois ,
à porter chacun à les observer, par conséquent à respecter les droits de tous. Ce fut le motif de la confiance qu'eut
Clauzel en lui , qui était le premier agent civil dans la
colonie. Mais Magnytot , après avoir paru se prêter à ce
projet pour le connaître à fond , dénonça Clauzel et
Thouvenot à Rochambeau qui les fit arrêter et embarquer
sur un navire. 11 agit avec beaucoup de vigueur et maintint l'armée dans la subordination, malgré l'estime dont
jouissaient ces deux généraux. Claparède fut suspecté de
connivence avec eux ; mais il ne fut pas déporté pour le
moment. Le général Lapoype , qui était alors au Môle,
fut nommé commandant de la division du Nord, et appelé
au Cap , d'où Noailles alla le remplacer. J. Boyé fut nommé chef de l'état-major de l'armée. Clauzel et Thouvenot ne purent partir que le 1 3 septembre: ils se rendirent à la Havane, etde-là aux États-Unis. [1803J rjuPïTiiu: xii. 425 Vingt jours après , Magnytot fut à son tour arrêté et
déporté dans ce pays , par ordre de Rochambeau. Depuis
qu'il avait dénoncé les deux généraux , il se croyait naturellement plus important à raison de ce service rendu
au capitaine-général personnellement; illui fît de sérieuses
observations sur les mesures acerbes qu'il prenait contre
les négocians français du Cap, suspectés d'être entrés dans
la conjuration des généraux : ce fut le motif de sa déportation. Rochambeau profila de l'occasion pour renvoyer
aussi le général Claparède dont la modération lui avait
déplu ' . Retournons dans le Sud. En nommant Férou commandant de l'arrondissement
de Jérémie , Dessalines lui indiquait par cela même qu'il
fallait en faire la conquête. Aussitôt après le départ du
général en chef pour l'Ouest , Geffrard fit partir Férou
dans ce but. Arrivé à l'Anse-d'Hainaut, ce général divisa
sa troupe en deux colonnes : l'une, sous les ordres du colonel Bazile , prit la route intérieure par le cours de la
grande rivière de Jérémie; l'autre, sous ses ordres, suivit
celle du littoral. Tandis que cette dernière prenait successivement possession de Dalmarie , des Abricots et des
autres bourgades de la côte , Bazile enlevait de vive force
les postes français établis sur les habitations Bourdon et
Marfranc. A l'approche de Bazile de Jérémie, le général
les ordres du colonel Bazile , prit la route intérieure par le cours de la
grande rivière de Jérémie; l'autre, sous ses ordres, suivit
celle du littoral. Tandis que cette dernière prenait successivement possession de Dalmarie , des Abricots et des
autres bourgades de la côte , Bazile enlevait de vive force
les postes français établis sur les habitations Bourdon et
Marfranc. A l'approche de Bazile de Jérémie, le général 1 M. Madiou s'est trompé, en attribuant à Magnytot l'initiative du projet
de déportation de Rochambeau. Nous avons lu deux lettres de lui au Premier Consul, établissant les faits tels que nous les relatons; dans la première,
datée du Cap, il se faisait un grand mérite de la dénonciation des deux généraux ; elle respire une suffisance extrême ; mais la seconde, datée de Ne^vYork, n'est qu'une longue complainte sur l'injustice dont il a été l'objet :
il y caractérise le violent despotisme de Rochambeau d'une manière admirable.
Telle est l'histoire de bien des hommes, 4:24 études sur l'histoire d'haïtî. Fressinet lui fît proposer une suspension d'armes de dix
jours, pour avoir le temps d'évacuer cette ville. Férou y
ayant consenti , cette évacuation s'opéra le 4 août , et
Fressinet fut capturé par les Anglais qui l'amenèrent à la
Jamaïque avec ses troupes. Quand Férou allait à Jérémie , Brunet ayant reconnu
que Geffrard faisait la guerre avec modération, lui fit
proposer une trêve de quinze jours , afin d'ouvrir un
marché aux portes de la ville des Cayes qui était en proie
à la famine; il voulait ainsi nourrir et soulager sa troupeGeffrard y consentit, dans l'intérêt surtout de la population indigène qui souffrait autant que la garnison française. L'une et l'autre purent ainsi s'approvisionner de
vivres et de légumes. Les quinze jours étant expirés, la
guerre recommença. Apprenant ensuite la prise de Jérémie , Geffrard laissa
Gérin à la tête de ses troupes et se rendit en cette ville, où il
se conduisit avec la plus grande humanité, de même que
Férou , envers tous les habitans sans distinction. Peu
après, il y vit arriver le chef d'escadron Bonnet, venant de
Saint-Yague de Cuba : il accueillit ce compagnon d'armes
avec une cordialité digne de leurs antécédens à tous deux,
et l'expédia porteur de ses dépêches au général en chef
que Bonnet rencontra au Gul-de-Sac. Dessalines le reçut
avec distinction, et le promut immédiatement au grade
d'adjudant-général dans son état-major. Bonnet avait été
le chef de celui de Bigaud. Si les anciens officiers du Sud
prouvaient tous à Dessalines qu'ils avaient étouffé tout
ressentiment , le général en chef lui-même démontrait
aussi qu'il avait oublié le passé pour ne songer qu'au
salut commun. Cependant, lorsqu'il eut appris que Geffrard avait con- [18051 CHAPITRE XII. 425 senti à une trêve de quinze jours avec Brunet, et à approvisionner les Cayes, Dessalines , qui aimait les opérations vigoureuses à la guerre, en éprouva du mécontentement. Il l'exprima par la lettre suivante , adressée à
Gérin , commandant des troupes qui assiégeaient les
Cayes , en l'absence de Geffrard :
lorsqu'il eut appris que Geffrard avait con- [18051 CHAPITRE XII. 425 senti à une trêve de quinze jours avec Brunet, et à approvisionner les Cayes, Dessalines , qui aimait les opérations vigoureuses à la guerre, en éprouva du mécontentement. Il l'exprima par la lettre suivante , adressée à
Gérin , commandant des troupes qui assiégeaient les
Cayes , en l'absence de Geffrard : Quartier-général, à Viet (aux Grands-Bois) le 24 thermidor an XI (12 août).
Le général en chef, Au général de brigade Gérin, commandant, pro tempore, la division
du Sud. J'ai reçu , mon cher général , voire lettre du 12 (31 juillet) avec
d'autant plus de satisfaction , qu'elle entre parfaitement dans tous les
détails que je pouvais désirer. Ci-joint un paquet pour le général Geffrard dont les dernières mesures m'ont singulièrement étonné , puisqu'elles contrarient les instructions que je lui ai laissées à mon départ : vous voudrez bien le lui faire parvenir à Jérémie , après en
avoir pris lecture. Lisez mes dernières instructions, et que la sûreté
de votre division repose sur elles. Eh quoi ! général , nous n'aurions
combattu , nous ne serions vainqueurs que pour donner tête baissée
dans le piège qui nous est tendu par Brunet? Quoi ! à la veille de faire
disparaître nos bourreaux de notre malheureux pays, nous nous estimerions heureux de prendre des arrangemens , et de laisser à nos
ennemis leurs armesï Quelle honte ! Non, général, aucune des armées
que je commande ne se déshonorera par une telle lâcheté '. — Vous
fûtes, général, la victime dévouée à tous les poignards ; vous fûtes le
premier qui me fit sentir la nécessité de porter dans votre département le fer et la liberté. Et je me réjouis de ce que la prudence du
général Geffrard vous ait confié sa division. Vous saurez préserver
votre armée du piège qui lui est tendu , et vous n'entendrez à aucune
proposition qu'au préalable on naît mis bas les armes. Je vous souhaite des succès , de la fermeté, et la haine éternelle pour les Français. Je vous salue cordialement , Dessalines. 1 Ceci était relatif à la capitulation de Jérémie,. l'érou ayant consenti à ce
que la garnison française s'embarquât avec armes et bagages. Mais, peu après,
Dessalines agit de même au Port-au-Prince et au Cap. 426 études sur l'histoire d'haï n. On a imputé, dès-lors, à Dessalines une jalousie contre
Geffrard à cause de l'influence qu'il exerçait dans le Sud.
On a pareillement imputé à Boisrond Tonnerre une
odieuse ingratitude envers Geffrard , en disant qu'il incitait le général en chef contre lui , quoique Geffrard l'eût
recommandé si généreusement1. Mais nous croyons également erronées l'une et l'autre tradition.
'histoire d'haï n. On a imputé, dès-lors, à Dessalines une jalousie contre
Geffrard à cause de l'influence qu'il exerçait dans le Sud.
On a pareillement imputé à Boisrond Tonnerre une
odieuse ingratitude envers Geffrard , en disant qu'il incitait le général en chef contre lui , quoique Geffrard l'eût
recommandé si généreusement1. Mais nous croyons également erronées l'une et l'autre tradition. Cette lettre de Dessalines peut avoir été écrite par
Boisrond Tonnerre ; mais elle ne saurait rien prouver à
sa charge : secrétaire, il était tenu de formuler la pensée
du chef, telle que celui-ci le voulait. Cette lettre , au contraire , nous met sur la voie de la vérité des choses. On
voit bien qu'elle ne fut qu'wwe réponse à celle adressée
par Gérin à Dessalines ; et nous n'hésitons pas à croire
que c'est à Gérin qu'il faut attribuer le mécontentement
qu'exprime cette réponse. On conçoit que Dessalines dut
vouloir pousser les opérations militaires avec vigueur ,
afin d'arriver promptement à l'expulsion des Français ,
dans le moment où les Anglais bloquaient les ports occupés par eux ; et c'est alors qu'il reçoit ces informations
de Gérin, « qui avait constamment refusé de traiter avec
« les Français, de l'évacuation des Gayes , qu'il voulait
« prendre d'assaut2. » Cependant , ce même Gérin avait traité de la capitulation de l'Anse-à-Veau avec le général Sarrazin , peu de
temps auparavant ; il y trouva des munilions de tous
genres , par la modération dont il usa envers le général
français ; mais, c'était lui qui avait agi en cette circonstance3. // blâmait Férou, il blâmait Geffrard, agissant " Histoire d'Haïti, t. 3, p. 58. 2 Histoire d'Haïti, t. 3, p. 59. 3 Ibid., t. 3, p. 23. [1805] chapitre xii. 427 de même envers Bru net , sans considérer que son chef
voulait surtout protéger les malheureuses familles indigènes de cette ville des Cayes où il était estimé de toutes :
la lettre de Dessaiines , en réponse à la sienne , indique
clairement les termes de celle-ci. C'est donc Gérin, plutôt
que Boisrond Tonnerre , qui excitait le général en chef
contre Geffrard , contre Férou.
. 3, p. 23. [1805] chapitre xii. 427 de même envers Bru net , sans considérer que son chef
voulait surtout protéger les malheureuses familles indigènes de cette ville des Cayes où il était estimé de toutes :
la lettre de Dessaiines , en réponse à la sienne , indique
clairement les termes de celle-ci. C'est donc Gérin, plutôt
que Boisrond Tonnerre , qui excitait le général en chef
contre Geffrard , contre Férou. Pour mieux comprendre ses motifs , il faut savoir les
faits antérieurs. En 1798 , à la mort de Doyon au camp
Thomas , près de Pestel , Gérin espérait que Rigaud lui
aurait donné le commandement de la 4e demi-brigade du
Sud, qui fut déféré à Geffrard : de là une rivalité jalouse
de la part de Gérin. Lorsque Geffrard entra dans ce département, Gérin, convaincu par Pétion dans leur rencontre
près de Léogane , prêta sans doute un franc concours à
son rival ; mais , en recevant de Dessalines le grade de
général de brigade, après l'avoir entendu au camp Gérard,
ses anciens sentimens se réveillèrent. En outre , Gérin
avait des idées presque toujours en opposition à celles des
autres ; les plans les plus chimériques germaient incessamment dans son esprit : à l'avenir, on les verra se
produire encore mieux. Dans la circonstance dont s'agit ,
brave comme il était, jusqu'à la témérité, il ne pouvait
comprendre les procédés de Geffrard , diminuant autant
que possible les maux inévitables de la guerre ; il ne vit
pas tout ce qu'il y avait de sage et de généreux dans cette
noble figure, dans cet illustre citoyen du Sud, de même
qu'il ne comprit pas plus tard la modération de Pétion. Quant à Boisrond Tonnerre , s'il est vrai qu'il méconnut par la suite ce qu'il devait à Geffrard (ce que nous
examinerons ailleurs) , du moins il lui rendit assez de
justice dans ses Mémoires écrits en 1804, pour que l'on 428 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. repousse les mauvaises intentions qui lui ont été prêtées
en 1805. Voici comment il y parle des procédés de Geffrard envers Brunet et la garnison des Cayes : c< Geffrard, maître de la plaine, campa aux portes des
« Cayes. Un seul poste hors de la ville était occupé par
« les troupes françaises. Geffrard, rempli d'humanité,
« laissa exister ce poste assez essentiel, parce quilfavo-
« visait la désertion d'une quantité considérable d'hom-
« mes et de femmes qui étaient renfermés aux Cayes. »
Et en note. « L'attachement que Geffrard portait à ses
« concitoyens et son humanité ont reculé la prise des
« Cayes. // a préféré la retarder que de massacrer ses
«frères. Il a fait parvenir des secours à quelques mal-
« heureux qui ne pouvaient sortir delà ville, où ils étaient
« en surveillance. On peut donc dire de lui : De sesfrè-
« res il fut le vainqueur et le père. » Quel plus bel éloge peut-on faire d'un guerrier, d'ailleurs si méritant! Certes, en louant Geffrard ainsi, Boisrond Tonnerre n'approuvait pas Gérin d'avoir voulu
prendre les Cayes d'assaut : un assaut entraîne presque
toujours le massacre \ Non, ni Dessalines ni Boisrond Tonnerre ne cherchaient déjà à enlever à Geffrard toute sa gloire 2. Général
en chef de l'armée indigène, Dessalines avait le droit de
stimuler le zèle de ses subordonnés, de leur commander
en louant Geffrard ainsi, Boisrond Tonnerre n'approuvait pas Gérin d'avoir voulu
prendre les Cayes d'assaut : un assaut entraîne presque
toujours le massacre \ Non, ni Dessalines ni Boisrond Tonnerre ne cherchaient déjà à enlever à Geffrard toute sa gloire 2. Général
en chef de l'armée indigène, Dessalines avait le droit de
stimuler le zèle de ses subordonnés, de leur commander 1 II sera prouvé, plus tard, que Boisrond Tonnerre tournait Gérin en ridicule pour ses plans chimériques : de là la haine de Gérin, qui fut cause en
grande partie de la mort de ce jeune homme. 2 Histoire d'Haïti, t. 3, note de la page 59. — Voyez, en preuve de ce que
nous disons, comment Geffrard a clé /owe'par Dessalines, dans le journal de la
campagne contre le Port au-Prince, qui eut lieu ensuite, à propos de sa conduite à Jérémie; il y est dit : « Arriva, enlia, l'évacuation de Jérémie; et la
modéra/ion avec laquelle le général Gcfi'rard en usa envers les habitans de
« toutes couleurs restés en ville désilla les yeux de ceux du Port ou Prince... » [1803] CHAPITRE XII. 429 d'agir avec vigueur contre l'ennemi: sa lettre à Gérin désapprouvait en termes trop sévères la faculté accordée par
Geffrard d'approvisionner la garnison des Cayes, ce qui
en ajournait la prise ; mais elle ne prouve pas qu'il était
jaloux de ses succès ; les regrettables soupçons qu'il conçut contre lui deux années après, ont été occasionnés
par d'autres causes, d'autres circonstances. Au commencement de septembre, le Fort-Liberté étant
cerné par les indigènes et bloqué par les Anglais, le général Dumont, qui défendait cette place, fit proposer à
Toussaint Brave une entrevue qu'il accepta. Le but de
Dumont était d'obtenir qu'il consentît à ouvrir un marché pour procurer des vivres à la garnison. A ses premières paroles, il fut arrêté et garotté ; on l'amena dans
la paroisse du Trou. Toussaint Brave viola ainsi le droit
des gens à l'égard de son ennemi ; mais heureusement ,
il ne conçut pas même l'idée de son meurtre : il crut qu'en
s'emparant de la personne du chef de la garnison française, il obtiendrait de celle-ci l'évacuation de la place, eî
il lui fit savoir que Dumont serait renvoyé, si elle y consentait. Ces braves gens refusèrent avec raison, en exigeant le renvoi préalable de leur général. En ce moment, un navire de guerre anglais pénétra
dans la baie du Fort-Liberté , après avoir contraint le
fortLabouque à amener son pavillon. Attaquant un bâtiment français qui était dans le port , avec un équipage
réduit par la fièvre jaune, celui-ci se rendit également, et
entraîna la soumission de la garnison non moins affaiblie.
John Bligh , commandant du vaisseau anglais , apprit
alors la traîtreuse arrestation du général Dumont ; et considérant sans doute que la résistance des Français eût été
ans la baie du Fort-Liberté , après avoir contraint le
fortLabouque à amener son pavillon. Attaquant un bâtiment français qui était dans le port , avec un équipage
réduit par la fièvre jaune, celui-ci se rendit également, et
entraîna la soumission de la garnison non moins affaiblie.
John Bligh , commandant du vaisseau anglais , apprit
alors la traîtreuse arrestation du général Dumont ; et considérant sans doute que la résistance des Français eût été 450 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D' HAÏTI. autre, s'ils avaient eu leur chef à leur tête , il embarqua
la garnison et les habitans blancs qu'il mena au Cap.
C'était déjà un beau trait de sa part ; il ajouta à cette action généreuse en retournant le lendemain, 9 septembre,
au Fort-Liberté déjà occupé par Toussaint Brave ; il envoya un de ses officiers réclamer la remise du général
Dumont : ce qu'il obtint sans peine. Mais , en dégageant
son ennemi d'une position qui offrait des dangers pour
sa vie , il ne se crut pas obligé de faire à son égard ce
qu'il avait fait pour la garnison : Dumont fut considéré
comme prisonnier de guerre et envoyé à la Jamaïque. Il
nous semble que John Bligh eût mieux fait en l'envoyant au
Cap : il eût couronné son œuvre , car rigoureusement
parlant, Dumont n'était pas un prisonnier de guerre. Après la prise du Fort-Liberté , les Français ne possédaient plus , — dans le Nord , que le Cap et le Môle ; —
dans le Sud, que les Cayes. Dans l'Ouest , ils occupaient
encore Saint-Marc , la Croix-des-Bouquets , le Port-auPrince et Jacmel. En apprenant les relations des Congos avec les Français, Dessalines avait envoyé l'ordre à Christophe et à
Clervaux de se porter à la Marmelade et au Dondon. Il
partit lui-même du Cul-de-Sac avec ses troupes et se rendit à la Petite-Rivière. Son plan était d'enlever SaintMarc où il trouverait des pièces d'artillerie, pour revenir
contre le Port-au-Prince. A son arrivée, il éleva Gabart au
grade de général de division, et Jean-Philippe Daut à
celui de général de brigade. Gabart eut l'ordre de se rendre devant Saint-Marc avec
peu de troupes, pour le bloquer seulement, en attendant
une opération plus sérieuse. En même temps, Dessalines
écrivit au capitaine James Walker, qui croisait devant le ['î 805] CHAPITRE XIÏ. 431 Môle avec mie frégate anglaise, pour lui annoncer son
intention contre Saint-Marc et l'attirer de ce côté. L'Anglais y vint effectivement ; mais il répondit à Dessalines,
en lui recommandant de la modération envers les Français, s'il réussissait à enlever la place de vive force. On
ne peut que louer cette sollicitude d'un ennemi des Français, qui savait de quoi Dessalines était capable. Le général D'Henin commandait à Saint-Marc, et la famine y
sévissait comme dans toutes les autres villes. A l'apparition de la frégate anglaise, D'Henin proposa à son commandant de capituler. La convention fut signée le 4 septembre, et dans la nuit toute la garnison, composée de
Français et d'indigènes que commandait Faustin Répussard, s'embarqua sur le Vanguard qui la porta au Môle.
ais, qui savait de quoi Dessalines était capable. Le général D'Henin commandait à Saint-Marc, et la famine y
sévissait comme dans toutes les autres villes. A l'apparition de la frégate anglaise, D'Henin proposa à son commandant de capituler. La convention fut signée le 4 septembre, et dans la nuit toute la garnison, composée de
Français et d'indigènes que commandait Faustin Répussard, s'embarqua sur le Vanguard qui la porta au Môle. Gabart pénétra aussitôt dans la place et souilla ses
armes, en ordonnant le pillage des malheureux habitans, la plupart indigènes : les femmes furent dépouillées
de tous leurs vêtemens. Il faut flétrir un tel acte, qui
n'avait pas même l'excuse ordinaire d'une ville prise
d'assaut, et qui prétextait de l'assassinat du bataillon de
la 12e par le général Quentin, pour en tirer vengeance.
On ne doit pas se venger sur de malheureuses femmes. Dans l'intervalle, Dessalines s'était porté au Port-dePaix et dans quelques autres quartiers du Nord avec son
état-major, afin de ranimer l'ardeur des généraux et des
troupes. Au Port-Margot, il avait envoyé Bazelais à bord
du vaisseau anglais monté par le commodore Loring,
pour en acheter un peu de poudre et lui annoncer ses
préparatifs contre les places encore occupées par les Français. Sachant la prise de possession de Saint-Marc, il y
vint rapidement avec le général Vernet. Sa présence y
iit cesser les brutalités de Gabart; mais il ordonna une 452 ÉTUDES sur l'histoire d'iiaïti. mesure non moins blâmable, en faisant venir sur la place
publique, entourée de ses soldats, tous les habitans sans
distinction de sexe ni d'âge, pour les passer en revue,
comme cela se pratiquait souvent du temps de T. Louverture *. La plupart des femmes étaient entièrement
nues ; elles furent exposées à la risée des troupes, sans
ménagement pour la pudeur de ce sexe, puis renvoyées à
leurs demeures dévalisées. L'adjudant-général Bazelais,
qui se dévouait au salut de son pays, eut la douleur de
reconnaître sa mère parmi ces infortunées : il s'empressa
de la soustraire à ces humiliations. En cette circonstance, Dessalines fut aussi coupable
que Gabart. Ce dernier n'était qu'un soldat toujours
porté à tous les excès ; mais le général en chef ne comprit pas mieux que lui, ce que prescrivait son devoir envers les malheureux qu'il délivrait du joug des Français. Pendant que Gabart entrait à Saint-Marc, Cangé et
Magïoire Ambroise pressaient le siège de Jacmel ; ils
avaient acheté quelques munitions d'une corvette anglaise qui était venue dans ces parages. Il n'était pas facile d'enlever cette place, bien défendue par le général
Pageot et Bieudonné Jambon. La corvette française la
Vigilante et deux goélettes étaient dans le port. Mais la
famine concourant avec les efforts des indigènes, Pageot
finit par conclure avec eux un armistice qui lui permit de
s'embarquer avec la garnison, le 17 septembre : il se
rendit à Santo-Domingo.
munitions d'une corvette anglaise qui était venue dans ces parages. Il n'était pas facile d'enlever cette place, bien défendue par le général
Pageot et Bieudonné Jambon. La corvette française la
Vigilante et deux goélettes étaient dans le port. Mais la
famine concourant avec les efforts des indigènes, Pageot
finit par conclure avec eux un armistice qui lui permit de
s'embarquer avec la garnison, le 17 septembre : il se
rendit à Santo-Domingo. Le jour même de leur départ, Cangé et Magïoire Am- ' On raconte que, dans une de ces revues fréquentes, Dessalines fit couper
par ses soldats les longues queues des robes que portaient les femmes noires
H jaunes de Saint-Marc, en disant qu'un tel vêtement ■nuisait au travail. En
cela, il avait parfaitement raison, [1805] CHAPITRE XII. 435 broise prirent possession de Jacmel. Quoique leurs troupes eussent été dans les mêmes privations que celles de
Gabart, elles observèrent le plus scrupuleux respect pour
les propriétés et les personnes. Cependant, la méchanceté d'un officier français nommé Mansin eût pu être
cause du massacre de tous les blancs, si les indigènes
n'avaient pas eu à leur tête de tels chefs. Cet officier
avait répandu une grande quantité de poudre dans le
blockhaus ; les indigènes y ayant pénétré de nuit, n'y
firent pas attention ; en fumant, l'un d'eux mit le feu à
cette poudre, et occasionna une explosion qui en tua la
majeure partie. Naturellement, cet événement fut attribué
aux militaires français qui avaient occupé le blockhaus,
et les indigènes voulaient venger la mort de leurs camarades sur les autres blancs. Cangé et Magloire Ambroise
s'y opposèrent avec une louable magnanimité. Lorsqu'on honore ainsi le triomphe obtenu sur ses ennemis, on ennoblit sa cause, on a droit-à l'estime de la
postérité, à son respect. La retraite du général Pageot à Santo-Domingo, avec
la garnison de Jacmel, fut un événement heureux pour
les Français dans cette partie de l'île ; car les habitans
conspiraient pour les massacrer. En s'éloignant de cette
ville depuis le mois de mars, Kerverseau avait violenté
leurs habitudes paisibles pour les retenir en armes sur les
limites des deux anciennes colonies ; il les avait contraints à subvenir à l'entretien de sa troupe par des contributions pécuniaires; et pour les obtenir, ses agens
commirent toutes sortes de vexations ; leur cupidité fut
sans frein. D'un caractère faible, Kerverseau ne sut pas
y mettre ordre. Averti du complot qui se tramait à SantoDomingo, il s'y rendit le 6 septembre : sa présence comt. v. <2g
en armes sur les
limites des deux anciennes colonies ; il les avait contraints à subvenir à l'entretien de sa troupe par des contributions pécuniaires; et pour les obtenir, ses agens
commirent toutes sortes de vexations ; leur cupidité fut
sans frein. D'un caractère faible, Kerverseau ne sut pas
y mettre ordre. Averti du complot qui se tramait à SantoDomingo, il s'y rendit le 6 septembre : sa présence comt. v. <2g 434 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAUT. prima les factieux, et le concours de Pageot et des troupes venues de Jacmel dans le même mois lui fut de la plus
grande utilité *. Au Port-au-Prince, la désunion s'était mise entre le général Sarrazin et le commissaire ordonnateur Colbert,
d'une part, et le général Lavalette et Panis, de l'autre.
Les premiers désapprouvaient hautement le gouvernement de Roehambeau, et opinaient pour l'évacuation de
la place ; les deux derniers s'y opposaient en soutenant
l'autorité du capitaine-général. La famine se montrait
dans toutes ses rigueurs ; tous les comestibles étaient à
un prix exorbitant ; il fallait journellement faire des
sorties de troupes pour aller à la maraude de quelques
vivres et de cannes à sucre dans le voisinage ; il fallait en
faire pour rétablir par fois le cours de l'eau qui alimente
les fontaines, et que les indigènes détournaient toujours.
Dans une telle situation, Sarrazin réussit à extorquer
quelque argent des négocians français , et il s enfuit
clandestinement à Saint-Yague de Cuba. Déserter ainsi
son poste, c'était une action qui prouvait de sa part un
manque d'honneur militaire : un général doit partager
le sort de ses soldats, périr ou triompher avec eux 2.
Quant à Colbert, il s'enfuit également, mais c'était pour
éviter d'être arrêté par Lavalette et Panis. En partant,
il laissa un écrit qui peignait Roehambeau dans tout le
hideux de sa figure morale. En ce moment, Roehambeau
justifiait ce portrait au Cap, par les plus abominables actions : nous les relaterons bientôt . 1 Nous avons puisé ces faits dans l'ouvrage de G. Guillermin, sur l'insurrection des habitans de l'Est , qui affranchit cette partie d'Haïti du joug des
Français en 1809. 8 En France, sous la Restauration, Sarrazin manqua aussi à l'honneur civil, [1805] CH4PIT11E xn. 455 L'histoire d'Haïti, par M. Madiou, qui nous a beaucoup
aidé dans ce volume , place ici un fait que nous nous
croyons obligé d'examiner. Il est dû aux traditions populaires que cet auteur national a eu le mérite de recueillir de la bouche des survivans de toutes nos guerres , de
toutes nos révolutions : ce qui lui donne des droits à notre
reconnaissance personnelle , à celle de quiconque s'occupera encore de nos annales , et à celle même de notre
pays qui, jusqu'à lui, ne les connaissait que confusément.
a beaucoup
aidé dans ce volume , place ici un fait que nous nous
croyons obligé d'examiner. Il est dû aux traditions populaires que cet auteur national a eu le mérite de recueillir de la bouche des survivans de toutes nos guerres , de
toutes nos révolutions : ce qui lui donne des droits à notre
reconnaissance personnelle , à celle de quiconque s'occupera encore de nos annales , et à celle même de notre
pays qui, jusqu'à lui, ne les connaissait que confusément. Ces traditions prétendent que le général La Valette fît
proposer au général Pétion, venu de TArcahaie aux environs du Port-au-Prince, d'ouvrir aux Français un marché
aux portes de la ville ; que Pétion lui offrit une entrevu*
à cet effet, qui fut acceptée par lui ; que le lieu de la conférence ayant été fixé à Turgeau, les indigènes conçurent
l'idée d'arrêter le général français ; que Pétion ordonna
au colonel Gilles Drouet de se tenir en embuscade avec
deux bataillons de la 5e, pour opérer cette arrestation;
mais que Lavalette, craignant un piège , ne se rendit pas
à l'entrevue et y envoya Saint-James , à qui Pétion aura
dit qiï il exigeait, avant toute négociation, que son neveu
Méroné fût envoyé à l"Arcahaie. Lavalette y ayant consenti, Pétion envoya en parlementaire au Port-au-Prince,
le capitaine Caneaux qui partit par mer avec Méroné
pour l'Arcahaie ; que Pétion remit la conférence au jour
suivant, mais qu'il se retira lui-même au Boucassin avec
la 3e, et qu'il ne fut plus question de marché. — M. Madiou ajoute alors : « En cette circonstance, Pétion man-
« qua à sa parole. Les Français avaient tellement trompé en commettant le crime de bigamie : il fut condamné à vingt années de travaux forcés. 456 études sur l'histoire d'iiaïti. v les indigènes, que ceux-ci ne croyaient pas qu'ils fussent
« liés envers eux , lors même qu'ils avaient engagé leur
« parole d'honneur. Néanmoins, l'histoire doit condam-
« ner ces actes de déloyauté qui , à des époques plus ou
« moins rapprochées , ne produisent que de déplorables
« résultats. »"* Si nous comprenons bien le jugement porté par M. Madiou sur la conduite attribuée à Pétion, il condamne ce
général indigène pour n avoir pas donné suite à la conférence où devaient être convenues les conditions du marché à ouvrir entre les indigènes et les Français , puisque
cette conférence avait été remise au lendemain , — et
non pas pour le projet bienuutrement coupable de l'arrestation du général Lavalette, dans une embuscade que Pétion aurait ordonnée. Si tel est le sens de ce jugement , nous nous étonnons
que M. Madiou l'ait déféré à l'histoire, pour un refus d'approvisionner le Port-au-Prince , après la désapprobation
de Dessalines relative à Geffrard , tandis que le fait de
l'embuscade (s'il avait existé) , eût mérité sa sévérité à
un plus haut degré. Nous n'hésitons pas à dire que cette tradition est
inexacte dans ses circonstances, et calomnieuse à l'égard
de Pétion, en ce qui concerne la prétendue embuscade
placée contre Lavalette. Un tel fait est en opposition h
tous les antécédens de Pétion. Il combattait les Français,
il minait leur domination par sa politique intelligente ,
élevée et toute patriotique ; mais il n'eût jamais conçu
l'idée de tendre un piège à un général ennemi qui aurait
accepté une entrevue proposée par lui-même. Et puis,
ances, et calomnieuse à l'égard
de Pétion, en ce qui concerne la prétendue embuscade
placée contre Lavalette. Un tel fait est en opposition h
tous les antécédens de Pétion. Il combattait les Français,
il minait leur domination par sa politique intelligente ,
élevée et toute patriotique ; mais il n'eût jamais conçu
l'idée de tendre un piège à un général ennemi qui aurait
accepté une entrevue proposée par lui-même. Et puis, Histoire d'Haïti, t. 3. p. 62 et 63. [1803] CHAPITRE XH. 457 cette entrevue était-elle nécessaire pour convenir d'ouvrir un marché, le fait le plus simple, où les cultivateurs
seraient venus apporter leurs produits alimentaires et les
échanger avec les habitans du Port-au-Prince? Y eut-il
entrevue entre le général Brunet et Geffrard , quand il
s'agissait de semblable chose aux portes des Cayes ? Il
avait suffi d'une lettre ou d'une proposition verbale transmise par un officier. On conçoit que Pétion exigea la remise de son neveu,
avant d'entendre à aucune convention relative au marché
proposé, et que l'ayant obtenue, il n'y voulut plus donner
suite. Si cela s'est passé ainsi, il s'est joué de Lavalette,
il l'a trompé évidemment. Mais , outre qu'il ne pouvait
pas ignorer le mécontentement de Dessalines à l'égard de
Geffrard, pour se refuser à ouvrir ce marché, la conduite
de Lavalette au Port-au-Prince l'autorisait à employer ce
moyen pour sauver Méroné. N'avait-on pas arrêté et mis
aux fers la mère et toute la famille de Lamarre, quand il
s'empara du Petit-Goave? Pétion pouvait redouter un
sort semblable pour ce jeune homme : de là la ruse qu'il
employa envers un ennemi qui se jouait , lui , de la vie
des hommes, qui avait tenté l'arrestation en masse des
noirs et des mulâtres de la garde nationale du Port-auPrince; et dans quel but? de les noyer ou pendre, ou
étouffer dans la calle des vaisseaux, ou fusiller. Nous ignorons comment Méroné s'est rendu auprès
de son oncle ; mais nous ne concevons pas que Pétion se
trouvant à Turgeau, à une demi-lieue du Port-au-Prince,
et y ayant envoyé Caneauxen parlementaire, il aura préféré le faire passer à l'Arcahaie, lorsqu'il eût été plus ra-.
Uonnel de le faire venir à Turgeau. CHAPITRE XIIL Adresse des babitans du Port-au-Prince à Dessalines. — Il part de l'Artibonite.
contre cette ville.— Reddition du blockhaus de Drouillard.— Combat entre la
5f. légère el les indigènes. — Reddition des blockhaus de Damiens et de
Santo. — Prise de possession de la Croix-des-Bouquets. — Meurtre de 40O
prisonniers français. — Cangé arrive à la Coupe. — Dessalines établit son
quartier-général à Turgeau. — Cangé cerne le fort Bizoton. — Pétion place
une batterie à Phelippeaux. — Canonnade respective. — Evacuation de Bizoton et du blockhaus Dessources. — Cangé place une batterie à Piémont.
de Damiens et de
Santo. — Prise de possession de la Croix-des-Bouquets. — Meurtre de 40O
prisonniers français. — Cangé arrive à la Coupe. — Dessalines établit son
quartier-général à Turgeau. — Cangé cerne le fort Bizoton. — Pétion place
une batterie à Phelippeaux. — Canonnade respective. — Evacuation de Bizoton et du blockhaus Dessources. — Cangé place une batterie à Piémont. — Paroles de Lavalette aux indigènes de la garde nationale. — Il propose à
Dessalines la capitulation du Port-au-Prince, qui est signée. — Adresse de
Dessalines aux habitans. — Visite de Lux à Dessalines. — B.Inginac et Lafontantvont auprès de lui.— Evacuation du Port-au-Prince.— Dessalines en
prend possession. — Contribution exigée des blâmes — Conduite de Lecun. — Brunet évacue les Cayes. — Geffrard en prend possession. — Mort de
Fédon au Cap. — Dessalines va à la Petite-Rivière. — Il marche contre le
Cap. — Combats entre Christophe et les Français, et au Haut-du-Cap en
présence de Rochambeau. — Eloges de divers généraux par Dessalines. —
Bravoure remarquable de Capois. — Rochambeau le fait complimenter.— Il
se retire au. Cap. — L'armée indigène est victorieuse. — Rochambeau envoie
un officier auprès de Dessalines : ce qu'il lui répond. — Le même officier
revient. — Dessalines accorde un armistice verbal. — Négociations rompues
entre Rochambeau et le commodore Loring. — Capitulation du Cap. —
Echange d'otages. — Lettre de Dessalines aux habitans du Cap. — Rochambeau la fait publier. — Lettre de Dessalines à Gérin. — Lettre du commandant de Breda à Dessalines. — La garnison est conduite au Cap. —
Réponse de Rochambeau relative à l'ancienne partie espagnole. — Il envoie [ des prisonniers indigènes à Dessalines. — Evacuation du Cap. — Dessalines
en prend possession. — Capitulation entre Rochambeau et Loring. — Massacre des blessés et des malades français par ordre de Dessalines.— Noailles
évacue le Môle et meurt à la Havane.— Pourcely prend possession du Môle. — Le général Ferrand va de Monte-Christ à Santo-Domingo, — Soumission
des habitans du Cibao à Dessalines, qui leur fait payer une contribution. Informés de la conduite modérée de Geffrard à Jérémie, [1805] CHAPITRE XIII. 439 des habitans de toutes couleurs du Port-au-Prince avaient
secrètement rédigé une adresse à Dessalines , afin de
l'engager à marcher contre cette ville pour les délivrer
de Lavalette et de Panis : ils firent parvenir cette adresse
à Pétion par l'intermédiaire de ses émissaires , et il l'expédia au général en chef. Il paraît que celui-ci la reçut au
moment où Saint-Marc venait d'être si cruellement châtié
par Gabart. C'était à faire repentir les signataires de cette
pièce ; mais ils pouvaient encore espérer un bon traitement d'après la manière d'agir de Cangé et de Magloire
Ambroise à Jacmel.
Panis : ils firent parvenir cette adresse
à Pétion par l'intermédiaire de ses émissaires , et il l'expédia au général en chef. Il paraît que celui-ci la reçut au
moment où Saint-Marc venait d'être si cruellement châtié
par Gabart. C'était à faire repentir les signataires de cette
pièce ; mais ils pouvaient encore espérer un bon traitement d'après la manière d'agir de Cangé et de Magloire
Ambroise à Jacmel. En même temps que ces deux chefs y entraient, Dessalines faisait ses préparatifs à la Petite-Rivière , pour se
porter contre le Port-au-Prince. Il en partit le 28 fructidor (15 septembre), avec les 4e et 20e demi-brigades et
4 bataillons des 5e et 8e. En passant à Saint-Marc, il fit
prendre quelques pièces d'artillerie , et se rendit à TArcahaie qu'il quitta le 1 7 : des gabions furent apportés par
les troupes. Les généraux Pétion et Gabart marchaient
avec lui. Le colonel Lux occupait toujours la Croix-des-Bouquets
avec la 5e légère française : des blockhaus établis sur les
habitations Drouillard , Damiens et Santo , et un autre
poste près de la grande rivière, facilitaient les communications entre ce bourg et le Port-au-Prince. Dans la même nuit du 1 7 septembre , l'armée indigène
s'établit de manière à couper ces communications. Pétion
plaça de suite deux pièces de 4 et une de 6 sur un monticule en face du blockhaus de Drouillard. Les 11e et 12e
demi-brigades vinrent renforcer les troupes venues avec
le général en chef. Le lendemain matin , le blockhaus fut
canonné et se rendit au sixième coup: enveloppée par 440 ÉTUDES SUIl L HISTOIRE D HAÏTI. tant de forces , sa faible garnison de 40 hommes ne pouvait faire mieux. En ce moment, le colonel Lux arrivait de la Croix-desBouquets à la tête de 700 hommes de son corps et de la
garde nationale, avec deux pièces de 4. et deux caissons ,
accompagnant un convoi de vivres pour le Port-au-Prince.
Averti de la présence des forces indigènes , il s'arrêta à
Damiens pour délibérer sur le parti à prendre. Tenter de
percer ces masses était périlleux; s'il retournait à la
Croix-des-Bouquets , elles y seraient venues contre lui.,
et alors il aurait été contraint à de plus grands efforts
pour se réfugier dans la partie espagnole. Lux comprit
sans doute que c'en était fait de l'occupation française
dans l'ancienne colonie de la France : il préféra le parti
le plus périlleux , le plus digne de son courage. Il ne lui
était pas possible néanmoins, de continuer par la grande
route ; il résolut de passer par diverses habitations pour
arriver sous les murs de la ville. Ranimant sa troupe par
une chaleureuse harangue, il commença sa marche. De son côté , Dessalines le prévint dans cette nouvelle
route , en envoyant les 8e et \ \ e demi-brigades se placer
en embuscade dans le chemin qui conduit de Sarthe à
Drouillard, tandis que la 20e attaquerait le centre de la
5e légère, et que la 4e la prendrait en queue. Lux fit agir ses canons contre les troupes embusquées.
Pendant qu'il combattait la 1 1e, la 8e se précipita sur les
canons et les enleva : l'explosion de l'un des caissons tua
quatre grenadiers de ce corps. En ce moment, Dessalines
les excitait de sa voix, en s'exposant au feu comme un
soldat.
e attaquerait le centre de la
5e légère, et que la 4e la prendrait en queue. Lux fit agir ses canons contre les troupes embusquées.
Pendant qu'il combattait la 1 1e, la 8e se précipita sur les
canons et les enleva : l'explosion de l'un des caissons tua
quatre grenadiers de ce corps. En ce moment, Dessalines
les excitait de sa voix, en s'exposant au feu comme un
soldat. Larose mérita ce glorieux éloge, consigné dans le journal de cette campagne : « Le chef de brigade Larose , qui [1805] CHAPITRE XIII. 441 « commandait la 8e, s'est comporté dans cette affaire avec
« toute la valeur qu'on lui connaît. » La réconciliation
était définitive entre lui et le général en chef qu'il avait
si longtemps méconnu : c'était encore l'un des héros de
la Crête-à-Pierrot. Le général en chef a rendu justice également à la bravoure de Lux: « L'ennemi, dit-il, quoique affaibli par la
(( perte de son artillerie et par le nombre de ses morts, con-
« serva néanmoins le plus grand ordre dans sa marche En effet, étant parvenu de Sarthe à Blanchard, Lux,
qui ignorait la reddition du blockhaus de Brouillard, se
dirigea sur ce point, lançant à tout moment des feux
de chaussée qui contraignirent les indigènes à lui laisser
passage. Dessalines donna l'ordre à Pétion de se porter au
Morne-Pélé avec la 5e demi-brigade et 50 hommes de
cavalerie. A Drouillard, le corps de cette cavalerie commandé par Charlotin Marcadieu, réussit à mettre le
désordre dans la 5e légère en la chargeant avec vigueur:
elle arriva en cet état « au Morne-Pélé, où le général Pé-
« tion acheva sa défaite * . m Lux, toujours au milieu de ses
soldats, traversa alors l'habitation Chancerelle, et parvint
enfin au portail Saint-Joseph, avec ceux qui avaient survécu dans ce terrible combat. Ils entrèrent au Port-auPrince, où ils furent complimentés. Longtemps après, en Haïti, on entendit parler du courage et de la bravoure du vieux colonel Lux, de la discipline et de l'héroïsme de la 5e légère 2. 1 Journal de la campagne contre le Port-au-Prince. a Nous avons connu Aason^ qui devint capitaine dans les grenadiers de la
garde de Pétion : incorporé dans la 5e légère, il se trouva à ce combat. Il
n'en parlait jamais sans manifester le plus grand enthousiasme pour le colonel Lux. 442 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Dans la même journée, après deux sommations suivies
de dispositions d'attaque, la garnison du blockhaus de
Damiens, forte de 100 hommes, se rendit à discrétion.
Il en fut de même de celle de Santo, de 80 hommes. x\pprenant alors que deux cents autres qui étaient à la
Croix-des-Bouquets, avaient pris la route de la partie
espagnole, Dessalines les poursuivit fort avant dans la
nuit avec un détachement de dragons. Ne pouvant les
atteindre, il revint prendre possession de ce bourg, et il
trouva beaucoup de munitions dans l'arsenal.
de
Damiens, forte de 100 hommes, se rendit à discrétion.
Il en fut de même de celle de Santo, de 80 hommes. x\pprenant alors que deux cents autres qui étaient à la
Croix-des-Bouquets, avaient pris la route de la partie
espagnole, Dessalines les poursuivit fort avant dans la
nuit avec un détachement de dragons. Ne pouvant les
atteindre, il revint prendre possession de ce bourg, et il
trouva beaucoup de munitions dans l'arsenal. « Je passai à la Croix-des-Bouquets, dit le journal de
« campagne, les journées des 19, 20 et 21 septembre, et
« m'y occupai à pourvoir aux soins des blessés, et au sort
« des 'prisonniers français que je fis partir pour l'Area-
» haie, au nombre de 400. » Voilà ce qui fut écrit pour l'histoire déguisée ; mais la
véritable histoire a à constater qu'après leur avoir promis
qu'ils seraient bien traités, Dessalines donna l'ordre à
l'officier qui les conduisait, de les massacrer dans la route,
« Quoi ! s'écria l'adjudant-général Bonnet qui était à
« ses cotés, vous oubliez donc, général en chef, votre
« parole d'honneur ? — Taisez-vous, Bonnet, répondit
« Dessalines: ne savez-vous pas que depuis la révolution,
« il n'y a plus de parole d'honneur? l» Ce sont là d'affligeantes paroles, que pour l'honneur
de Dessalines, nous aurions aimé à ne pas être obligé de
transcrire. Sans doute, il pouvait citer de semblables
faits dans le parti contraire, de la part de certains hommes ; mais notre devoir est de les condamner tous ; car
ils reposaient sur de détestables principes, ou plutôt sur ' Histoire d'Haïti, t. 3, p. 70. [1803J CHAPITRE XIII. 443 l'absence de tout principe de morale, sur l'oubli des lois
sacrées de la guerre. Cangé ne s'était pas reposé sur ses lauriers à Jacmel î
le 22 septembre, il était rendu à la Coupe, avec ses troupes. Il envoya son adjudant-général Marion en avertir le
général en chef, qui lui fit donner l'ordre de cerner le fort
Bizoton occupé par l'ennemi, d'inquiéter, de harceler la
garnison et d'empêcher qu'elle ne reçût aucun secours
de la ville. Le 23, Dessalines quitta la Croix des-Bouquets et alla
établir son quartier-général à Turgeau. La division Gabart se plaça au nord de la ville, du rivage de la mer aux
environs du fort National : celle de Pétion, de ce point
au morne L'Hôpital. Le Port-au-Prince était ainsi
bloqué. Le 24, Pétion eut ordre de placer deux canons de 4 et
de 8 sur le mornet de l'habitation Phelippeaux, dans le
but de canonner la ville. Mais ces pièces étaient insuffisantes par leur calibre : le général en chef fît venir du
Petit-Goave, un obusier de 6 pouces qui y fut également
placé. Il alla visiter Cangé dans sa position : « Je dois à
« cet officier, dit-il, le juste tribut d'éloges qu'il a mérité
« par l'intelligence avec laquelle il a exécuté mes ordres. »
ornet de l'habitation Phelippeaux, dans le
but de canonner la ville. Mais ces pièces étaient insuffisantes par leur calibre : le général en chef fît venir du
Petit-Goave, un obusier de 6 pouces qui y fut également
placé. Il alla visiter Cangé dans sa position : « Je dois à
« cet officier, dit-il, le juste tribut d'éloges qu'il a mérité
« par l'intelligence avec laquelle il a exécuté mes ordres. » Le 30, Pétion dirigea ses boulets et ses obus sur le
poste de la Poudrière, au sud-est de la ville, non loin de
l'hôpital militaire : la garnison dut en sortir. Il continua
de lancer ses projectiles sur les fortifications. Mais alors, tous les forts de la ville dirigèrent aussi
leurs gros canons contre les indigènes. En ce moment
même, Dessalines ordonna au colonel Frontis de porter
la 11e demi-brigade au Bois-de-Chêne et d'y établir des
gabions, afin de former une batterie. Le fort National 4M ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. surtout domine cette position; mais ses boulets ni ceux
des autres n'empêchèrent pas cette fameuse troupe d'accomplir sa tâche, et le feu de cette batterie répondit à
celui des forts. Le 1er octobre, Lavalette envoya deux navires de
guerre convoyer des accons qui portaient des provisions
de bouche à la garnison de Bizoton : ils canonnèrent durant 5 heures les retranchemens de Cangé, et tentèrent
en vain d'opérer le débarquement des provisions : ils
durent y renoncer et se retirer. Le lendemain, la garnision évacua le fort avec beaucoup de résolution, et s'embarqua sur un bateau qui la porta en ville : elle perdit du
monde néanmoins. Au même instant, celle qui occupait
le blockhaus Dessources opéra aussi l'évacuation de ce
point, en faisant sauter le blockhaus. En possession de Bizoton, de son artillerie de gros calibre et de ses munitions , Cangé eut ordre de venir établir une batterie d'une pièce de 24, de deux de 18, et
d'une de 8 , sur une éminence de l'habitation Piémont,
d'où les boulets pouvaient parcourir la ville dans toute sa
longueur nord et sud. Il était évident que, cernée ainsi par l'ennemi qui disposait de tels moyens , alors que la famine sévissait dans
toute sa rigueur , elle ne pourrait pas tenir : l'eau même
ne coulait plus dans les fontaines, étant détournée de ses
canaux par les indigènes ; il fallait recourir à celle des
puits, peu potable. Environ 1400 Français défendaient
cette place. Le général Lavalette ne pouvait plus compter
sur le concours de la garde nationale formée de noirs et
de mulâtres, depuis qu'il avait manifesté contre eux ses
perfides intentions ; et chaque jour, chaque nuit, voyait
dégarnir leurs rangs ; ils traversaient les fossés de la ville
aines, étant détournée de ses
canaux par les indigènes ; il fallait recourir à celle des
puits, peu potable. Environ 1400 Français défendaient
cette place. Le général Lavalette ne pouvait plus compter
sur le concours de la garde nationale formée de noirs et
de mulâtres, depuis qu'il avait manifesté contre eux ses
perfides intentions ; et chaque jour, chaque nuit, voyait
dégarnir leurs rangs ; ils traversaient les fossés de la ville [1805] 'CHAPITRE XIIÎ. 4iS et allaient joindre les indigènes. Même avant l'investissement, des hommes, des familles entières fuyaient la ville,
se plaçaient à la suite des convois allant à la Croix-desBouquets, sous prétexte de s'y rendre aussi, et gagnaient
les bois pour aller au camp Frère. i Il paraît néanmoins que dans ces circonstances, poussé
à la fureur, Lavalette voulut tenter encore le désarmement de la garde nationale, et que la voyant bien résolue à se défendre, il lui adressa ces paroles : « Hommes
«de couleur et noirs, vous croyez sans doute que Saintce Domingue vous restera, vous vous trompez. Si la force
« des circonstances nous obligeait à l'évacuer, nous re-
« viendrions avant six mois. La France est puissante ; la
« guerre maritime ne durera pas toujours; elle n'aban-
« donnera jamais sa colonie. » 2 Nous aimons à constater cette vigueur de Lavalette ;
elle plaît toujours dans un militaire. Mais il avait le tort de
protester au nom de son pays, contre un décret providentiel. Les hommes , les peuples ne peuvent rien, quand
Dieu a prononcé son arrêt ; car il sait accumuler événemens sur événemens ; il sait encore mieux éclairer les
nations, pour les porter à être justes et favoriser ainsi
l'accomplissement de ses grands desseins. Quelle que fût son irritation, Lavalette dut songer
enfin à prendre des arrangemens avec le général en chef
des indigènes , pour l'évacuation de la place ; car après
avoir fait décamper le poste de la Poudrière et canonné les
forts, Pétion dirigea quelques-uns de ses projectiles sur 1 A la fin de juillet, ma famille sortit ainsi et se rendit à ce camp. Mon père
et d'aut res parens devinrent des grenadiers delà 11e demi-brigade, etmoi
un tout petit brigand. i Histoire d'Haïti, t. 3, p. 72. 446 études sur l'histoire d'haÎtiw l'enceinte de l'hôpital militaire , encombré de malades h
afin de les effrayer. * La plupart s'enfuirent en se répandant au loin dans la ville. A ce spectacle déjà fort triste,
les femmes, encore plus effrayées que les malades , ajoutèrent par des cris lamentables. Lavalette fît alors appeler au palais du gouvernement. des blancs et des indigènes, et leur dit qu'il allait faire proposer à Dessalines un
armistice , afin de préparer l'évacuation de la ville. En
effet, il envoya au quartier-général de ïurgeau , un habitant (dit le journal de campagne ) porteur de paroles verbales. Dessalines le renvoya avec une adresse aux habit-ans, promettant un bon traitement pour eux , et l'invitation Verbale à Lavalette de formuler ses propositions
par écrit. Le 5 octobre, un des aides-de-camp du général
français apporta une lettre à cet effet. Le général en chef
accorda quatre jours pour les préparatifs à faire, et demanda un officier supérieur français comme otage delà
convention, en échange duquel il en enverrait un de son
armée. Le chef de bataillon Andrieux vint de la ville , et
l'adjudant-général Bonnet s'y rendit.
Verbale à Lavalette de formuler ses propositions
par écrit. Le 5 octobre, un des aides-de-camp du général
français apporta une lettre à cet effet. Le général en chef
accorda quatre jours pour les préparatifs à faire, et demanda un officier supérieur français comme otage delà
convention, en échange duquel il en enverrait un de son
armée. Le chef de bataillon Andrieux vint de la ville , et
l'adjudant-général Bonnet s'y rendit. Mais, ignorant ces négociations, le fort Léogane ayant
découvert la batterie que Cangé élevait à Piémont, lui
lança des boulets. Cangé était prêt ; il lui riposta vigoureusement. Ses artilleurs n'étaient pas fort habiles ; leurs
boulets passèrent au-dessus du fort et enfilèrent la grand'
rue dans toute sa longueur : de là un nouvel émoi dans
la ville. Des ordres respectifs firent cesser ce feu. En recevant les propositions de Lavalette par l'habitant, Dessalines avait assemblé quelques officiers supé1 3'ai vu les salles de l'hôpital militaire sous le règne de Dessalines, et j'ai
pu savoir que Pétion n'avait pas dirigé ses boulets sur ces lieux où reposaient
de malheureux soldats blessés ou malades, mais bien sur la vaste cour de cet
établissement. [ISOo] CHAPITRE XÎH. 447 rieurs autour de lui pour avoir leurs avis. Quelques-uns
pensèrent qu'il fallait livrer la ville au pillage, après lévacuation ; c'étaient de ces hommes qui aiment à remplir leurs poches ; ils prétextaient de la longue soumission des habitans aux Français. Mais Pétion et Bonnet
firent de sérieuses représentations à ce sujet, en faisant
valoir l'adresse que ces habitans avaient envoyée secrètement au général en chef, en les disculpant par la nécessité où ils se trouvaient de subir le joug des Français, et
insistant encore sur l'urgence de ménager des ressources
pour les opérations ultérieures, etc. C'est alors que cet
habitant apporta l'adresse du général en chef ci-dessus
mentionnée. Bonnet avait été chargé de traiter des conditions de
l'évacuation avec Lavalette ; le journal de campagne dit
de lui : « Je lui dois des éloges pour la sagesse avec lace quelle il a traité. » Il y avait à peine deux mois que cet
ancien officier de Bigaud était auprès du général en chef,
que ses services intelligens dictaient à celui-ci ces lignes
honorables. Quelle gloire pour Bigaud, d'avoir formé
tous ces officiers que nous avons successivement signalés ! Le chef de brigade Lux, qui venait de se mesurer avec
Dessalines sur le champ de bataille, ne voulut pas partir
sans le voir de près. Il se rendit à Turgeau, où Dessalines
l'accueillit avec une grande estime : les braves ont entre
eux quelque chose de sympathique. Lux lui exprima sa satisfaction de la réception qu'il lui faisait. Dessalines lui
dit qu'il paraissait protégé par des ouangas; car il était
étonné qu'il n'eût pas été même blessé dans le combat.
Après quelques instans d'entretien, Lux rentra au Portau-Prince. 448 études sur l'histoire d'haÏti. Balthazar Inginac et Lafontant, deux hommes de coih
leur, vinrent aussi à Turgeau porter les remercîmens des
habitans à Dessalines, pour la promesse qu'il leur avait
faite de les bien traiter. Là commença la fortune politique d'Inginae qui, d'ailleurs, avait servi les vues de
Pétion auprès des indigènes de la ville : Dessalines lui
accorda toute l'estime qu'il méritait par ses talens, mais
qui devint compromettante un jour.
Inginac et Lafontant, deux hommes de coih
leur, vinrent aussi à Turgeau porter les remercîmens des
habitans à Dessalines, pour la promesse qu'il leur avait
faite de les bien traiter. Là commença la fortune politique d'Inginae qui, d'ailleurs, avait servi les vues de
Pétion auprès des indigènes de la ville : Dessalines lui
accorda toute l'estime qu'il méritait par ses talens, mais
qui devint compromettante un jour. Enfin, le 8 octobre, Lavalette informa Dessalines que
la garnison française était embarquée, en lui renvoyant
Bonnet : le chef de bataillon Andrieux se rendit immédiatement auprès de son général. Le 9 dans la matinée,
tous les navires quittèrent la rade, et la plupart allèrent
se faire capturer par la croisière anglaise qui louvoyait
dans la baie. Lavalette et ses principaux officiers eurent
le bonheur de passer et de se rendre à Saint-Yague de
Cuba ». Le jour du départ, toute l'armée indigène entra au
Port-au-Prince. Dessalines, richement vêtu, avait Pétion
à sa droite et Gabart à sa gauche. La plus sévère discipline fut imposée à ces soldats, la plupart presque nus.
Cependant, le colonel Thomas Marie- Jeanne osa enfreindre ces ordres rigoureux, en entraînant des soldats qui
pillèrent avec lui dans les boutiques de la rue des FrontsForts. Avertis de ce désordre par le chef de bataillon
Bédouet, nommé commandant de la place, Dessalines et
Pétion se portèrent sur les lieux et dissipèrent les pillards : Thomas Marie- Jeanne fut arrêté et incarcéré. Le lendemain eut lieu une revue générale sur la place 1 Quelque temps après, Lavalette quitta cette ville pour se rendre à SantoDomingo, en possession des Français. Le navire qui le portait avec des officiers
et des soldats fut submergé dans une tempête, près du c?p Maisy : ils périrent
tous. [1803] chapitre xiii. 449 d'armes, de tous les hommes de la ville en état de servi r.
Les noirs et les mulâtres furent incorporés dans les
troupes, et 400 jeunes gens des plus alertes entrèrent
dans la fameuse 4e demi-brigade : les blancs furent mis à
l'écart et désarmés. C'était agir en représailles de la tentative de désarmement faite par Lavaïette contre les
premiers : puisqu'il ne croyait pas alors pouvoir compter sur leur dévouement à une cause qu'ils avaient soutenue si longtemps , malgré tant de persécutions ,
Dessalines pouvait-il non plus compter sur celui des
blancs à la cause indigène? Mais il fit plus, en leur imposant une contribution de guerre dans la même journée :
les traiter en vaincus, c'était une mesure peu rassurante,
en même temps qu'on leur déclara qu'ils n'auraient pas la
faculté de quitter le pays. Il fallait, au contraire, leur
laisser cette faculté, puisqu'on les avait désarmés par
méfiance : agir ainsi, c'était un indice de projets sinistres
conçus contre leurs jours.
blancs à la cause indigène? Mais il fit plus, en leur imposant une contribution de guerre dans la même journée :
les traiter en vaincus, c'était une mesure peu rassurante,
en même temps qu'on leur déclara qu'ils n'auraient pas la
faculté de quitter le pays. Il fallait, au contraire, leur
laisser cette faculté, puisqu'on les avait désarmés par
méfiance : agir ainsi, c'était un indice de projets sinistres
conçus contre leurs jours. Le préfet Lecun avait contribué à inspirer à ces colons
une grande confiance en Dessalines, indépendamment de
son adresse à tous les habitans du Port-au-Prince ; ce
prêtre était allé à Turgeau présenter ses hommages hypocrites au général en chef, et celui-ci avait dissimulé
avec lui en lui faisant un accueil gracieux. De retour en
ville, il prôna sa générosité; il monta en chaire où il prononça un discours, en disant que désormais Dessalines
ne serait plus appelé que Jean-Jacques le Bon. Ce tartuffe, qui avait donné tant de louanges à T. Louverture,
qui l'avait honni ensuite, qui avait fait un si pompeux
éloge de Rochambeau à la mort de Leclerc, porta par ses
paroles beaucoup de colons, déjà embarqués, à rester au
Port-au-Prince. Il n'y resta lui-même qu'en vue des avant. v. 29 450 études sur l'histoire d'haïti. tages matériels qu'il tirait de sa position de préfet apostolique, et pour continuer sa vie licencieuse. Au moment où le Port-au-Prince tombait au pouvoir
de Tannée indigène* le général Brunet, ne pouvant plus
tenir aux Cayes, traitait de sa capitulation avec les Anglais qui en bloquaient le port. Le 16 octobre, les forts
leur furent livrés et les troupes françaises s'embarquèrent
sur des navires marchands» Les prisonniers de guerre furent amenés à la Jamaïque, mais ceux qui étaient blessés
ou malades furent portés au Môle, au terme de la capitulation. Une partie des colons quittèrent aussi la place ;
d'autres y restèrent par la confiance que leur inspirait
Geffrard. Le 1 7, le général indigène entra avec ses troupes qui
observèrent le plus grand ordre : aucun individu ne fut
inquiété ni dans sa personne, ni dans sa propriété. En
échange de l'artillerie et des armes et munitions livrés
par les Anglais, Geffrard leur donna toutes les denrées
qui étaient dans les magasins de l'État. Au Cap , depuis la déportation des généraux Clauzel ,
Thouvenot et Claparède, et du préfet Magnytot, l'autorité
arbitraire de Rochambeau ne s'imposait plus aucune
borne. On a vu qu'il avait suspecté divers négocians
français, de connivence dans la conjuration des deux premiers généraux : c'étaient principalement les nommés
Allard, Hardivilliers, Brassier, Wantron et J.-B. Fédon,
parce que ceux-ci avaient osé quelquefois blâmer son
administration. Lorsqu'il apprit l'évacuation des villes de
l'Ouest et des Cayes , il prévit que toute l'armée indigène
allait marcher contre le Cap que les Congos n'approvisionnaient plus, le général Romain étant parvenu depuis
ivence dans la conjuration des deux premiers généraux : c'étaient principalement les nommés
Allard, Hardivilliers, Brassier, Wantron et J.-B. Fédon,
parce que ceux-ci avaient osé quelquefois blâmer son
administration. Lorsqu'il apprit l'évacuation des villes de
l'Ouest et des Cayes , il prévit que toute l'armée indigène
allait marcher contre le Cap que les Congos n'approvisionnaient plus, le général Romain étant parvenu depuis [Ï803] chapitre xiu. 45i peu à les pourchasser des environs de cette ville. N'ayant
que peu de comestibles dans la place , l'administration
devant cinq mois de solde à l'armée , il voulait satisfaire
la garnison , et en même temps payer quelques farines
que des navires américains avaient introduites. Le 1 er brumaire (24 octobre) , il ordonna un emprunt
forcé de 800 mille francs sur tous les habitans du Cap,
principalement les blancs. Il taxa lui-même huit des négocians qu'il suspectait, à payer chacun 53 mille francs, en
chargeant le conseil de notables de taxer tous les autres.
Ceux nommés ci-dessus opposèrent quelques difficultés,
les trois autres se soumirent. Aussitôt , Rochambeau fit
emprisonner les récalcitrans, et Fédon fut mis au secret :
il lui en voulait davantage* L'ordre de payer la contribution ne fixait que deux heures. Àllard , Hardivilliers et
Brassier, une fois emprisonnés , firent payer et obtinrent
leur élargissement ; mais Allard en devint fou . Quant à
Fédon et Wantron, ils étaient réellement dans l'impossibilité de réunir la somme exigée. Le premier avait un
frère, Barthélémy Fédon , qui était son associé; lorsque
l'ordre d'emprisonnement fut donné , on s'était trompé
en croyant que c'était de lui qu'il s'agissait, et il avait
été incarcéré ; mais il fut bientôt élargi. Apprenant que l'adjudant-général Néraud , commandant de la place et de la garde d'honneur de Rochambeau, avait donné l'ordre au chef d'escadron Collet , de
la gendarmerie , de fusiller son frère , — Barthélémy Fédon alla au conseil de notables offrir de livrer toutes
les marchandises qu'ils avaient dans leur magasin pour
payer la somme. L'ordonnateur Perroud (notre ancienne
connaissance de 1796) fut lui-même auprès de Rochambeau, lui donner l'assurance de la pénurie de Fédon , en 452 études sur l'histoire D HAÏTI. annonçant que les membres du conseil de notables
s'étaient entendus pour réunir entre eux les 53 mille
francs. Par ordre de Rochambeau , Néraud donna une
seconde sentence de mort ainsi conçue : « Si , dans une
« heure , les six mille gourdes (ou 33 mille francs) ne
« sont pas versées au trésor, le citoyen Fédon sera fusillé,
« conformément aux ordres du général en chef. »
l'histoire D HAÏTI. annonçant que les membres du conseil de notables
s'étaient entendus pour réunir entre eux les 53 mille
francs. Par ordre de Rochambeau , Néraud donna une
seconde sentence de mort ainsi conçue : « Si , dans une
« heure , les six mille gourdes (ou 33 mille francs) ne
« sont pas versées au trésor, le citoyen Fédon sera fusillé,
« conformément aux ordres du général en chef. » Dans l'intervalle , les notables étaient allés auprès de
celui-ci ; il eut l'air de consentir à ce qu'ils s'occupassent
de réunir la somme , et donna l'ordre écrit par Néraud à
un sergent de sa garde qui les suivit à l'hôtel de ville,
comme pour leur donner l'assurance qu'on surseoirait à
l'exécution. Mais, pendant que chacun apportait avec
empressement sa part de contribution volontaire pour
sauver le malheureux Fédon , Rochambeau , que nous
avons déjà surnommé le cruel par rapport aux noirs et
aux mulâtres, fit enlever son compatriote innocent de la
prison, par Collet ; et on le fusilla tout près de la maison
habitée par ce capitaine-général et général en chef. Il
semble qu'il avait voulu jouir de la détonation des fusils ,
qui lui garantissait la mort d'un jeune homme de 29 ans
qu'il avait pris en haine ! Le barbare ! Après un tel fait , accompagné de telles circonstances,
peut-on oser nous imputer d'avoir été injuste, dans les accusations que nous avons portées contre Rochambeau L'assassinat de Fédon occasionna une grande consternation parmi les habiîansduCap, sans distinction de couleur; car cet infortuné était estimé pour sa probité. Son
assassin, qui n'en voulait réellement qu'à lui , fit alors
relaxer Wantron1. i Nous avons puisé lous les faits relatifs à Fédon, dans une brochure pu- [1803] en apure xnr. 435 Il se prépara ensuite à résister à l'armée indigène. Il
y avait , dit-on , 5000 hommes valides, de troupes françaises au Cap. Des fortifications nombreuses s'étendaient
jusqu'au Haut-du-Cap et défendaient cette place. On a
prétendu que le conseil lui fut donné de l'évacuer, avant
l'arrivée de Dessalines , pour se porter dans la partie
espagnole, et qu'il rejeta ce conseil. En ce cas., il aura
fait son devoir; car, dans une telle situation, l'évacuation
prématurée eût été une lâcheté de sa part. Le Cap étant
la capitale de toute la colonie de Saint-Domingue et pouvant encore résister, le capitaine-général, général en
chef, ne devait pas l'abandonner ainsi. Rochambeau
était trop brave et trop courageux , pour ne pas suivre
l'inspiration de l'honneur militaire. En possession du Port-au-Prince le 9 octobre, des
Cayes le 17, le général en chef de l'armée indigène devait
diriger ses efforts contre les deux villes du Nord occupées
parles Français, et d'abord contre le Cap où se trouvait
le capitaine-général. Le 21, il ordonna que les troupes
de l'Ouest et du Sud fussent tenues prêtes à la rejoindre
bientôt à TArtibonite ou au Carrefour du Limbe, assigné
comme rendez-vous général avec celles du Nord. 11 quitta
le Port-au-Prince le même jour, et se porta à la PetiteRivière.
diriger ses efforts contre les deux villes du Nord occupées
parles Français, et d'abord contre le Cap où se trouvait
le capitaine-général. Le 21, il ordonna que les troupes
de l'Ouest et du Sud fussent tenues prêtes à la rejoindre
bientôt à TArtibonite ou au Carrefour du Limbe, assigné
comme rendez-vous général avec celles du Nord. 11 quitta
le Port-au-Prince le même jour, et se porta à la PetiteRivière. Le général Pétion étant malade, dut rester au Port-auPrince, chef-lieu du département qu'il commandait. Le- \ er novembre, Dessalines passa une revue aux bliée par son frère, en 1805. Il avait dénoncé Rochambeau, alors prisonnier en
Angleterre, à la Haute Cour impériale, à laquelle il demandait justice. On
conçoit bien que cette affaire n'eut pas de suite; mais peut-être Rochambeau
n'est-il resté aussi longtemps prisonnier sans être échangé (en 18ll),qucpar
l'indignation qu'éprouva l'Empereur Napoléon de sa conduite. 454 études stjr l'histoire d'haïti. Gonaïves de plusieurs corps qui défilèrent aussitôt pour
se rendre au Carrefour du Limbe : le 6, il s'y rendit avec
trois escadrons de cavalerie. Les pluies de la saison contraignirent à y demeurer jusqu'au 1 5; et dans l'intervalle,
les corps commandés par les généraux Capois et Cangé y
arrivèrent. Le général Geffrard venait avec les troupes
du Sud; mais il dut se porter dans les montagnes de Jac-,
mel pour étouffer une insurrection éphémère qui y avait
éclaté : néanmoins, il n'eut pas le temps de joindre le gé-,
néral en chef. Le 15, l'armée partit du Carrefour du Limbe et s'arrêta
à celui de l'habitation Lenormand de Mézy, au MorneRouge. Là se trouvèrent réunis autour de Dessalines, les généraux de division Clervaux , Christophe , Vernet et
Gabart, et les généraux de brigade Capois, Romain,
Cangé et J.-P. Daut, ainsi que leurs adjudans-généraux.
Les demi-brigades sous leurs ordres étaient : les 1 re, 2%
3% U% 5% 6% 7% 9e, 10% 11% 14e, 20% 21% 22% 25% et
24% formant une masse de plus de vingt mille hommes.
La cavalerie était commandée par C. Marcadieu, ayant
sous ses ordres les chefs d'escadron Paul Prompt et
Bastien. L'artillerie était dirigée par Zenon et Lavelanet. Pour attaquer efficacement les fortifications du Hautdu-Cap et avancer contre le Cap même, le général en.
chef pensa avec raison qu'il fallait inquiéter l'ennemi et
le menacer sur un point opposé. En conséquence, les
généraux Christophe et Romain passèrent par le PortFrançais, afin d'arriver contre la place par le morne de
la Vigie ; ils avaient dans leur colonne une pièce de 4 et
deux obusiers. Cette route étant difficile par. la montagne,
\\ fallut donner à ces généraux le temps de la parcourir. [1803] CHAPITRE XIII. 455 en enlevant les divers postes ennemis établis dans des
blockhaus. Le reste de l'armée partit ensuite pour se rendre au
Haut-du*Cap. Elle arriva en face des positions fortifiées
de Vertières, Breda, Champain et Pierre-Michel. De
grands blockhaus garnis d'artillerie existaient sur les trois
dernières ; à Vertières, c'était une maison en maçonnerie
percée de meurtrières. Pierre-Michel dominait le tout,
étant sur un mornet élevé..
les divers postes ennemis établis dans des
blockhaus. Le reste de l'armée partit ensuite pour se rendre au
Haut-du*Cap. Elle arriva en face des positions fortifiées
de Vertières, Breda, Champain et Pierre-Michel. De
grands blockhaus garnis d'artillerie existaient sur les trois
dernières ; à Vertières, c'était une maison en maçonnerie
percée de meurtrières. Pierre-Michel dominait le tout,
étant sur un mornet élevé.. Après une reconnaissance de la position de Breda >
Dessalines ordonna l'établissement d'une batterie d'une
pièce de 4, d'une de 8 et d'un obusier, à 200 toises de
cette position, pendant la nuit du 17 au 18. Il venait de
recevoir de Christophe l'avis de son arrivée près du Cap ;
et ce général attendait l'attaque du Haut-du-Cap pour
agir contre cette ville. Le 18 au matin, la batterie était
prête et dès-lors exposée au feu de Pierre-Michel et de
Breda, auquel elle répondit aussitôt, criblant Breda surtout de ses boulets et de ses obus. L'infanterie et la cavalerie avaient été placées le long
des chemins qui mènent au Cap : cette troupe recevait
tout le feu de Pierre -Michel ; il fallut la faire sortir de-là.
Sur l'habitation Charrier est une éminence qu'on avait
négligé d'occuper. Dessalines voulut qu'on s'en emparât,
afin de donner à son armée la facilité de couper les communications entre les divers postes ennemis et de ces.
postes avec le Cap, pour amener leur reddition. C'était
donc le point essentiel à atteindre ; et pour y arriver, les
troupes devaient subir le feu de l'artillerie des divers
postes et surtout de la mousqueterie de Vertières, position
élevée et occupée par 300 hommes : des difficultés de terrain ajoutaient encore aux efforts qu'il fallait faire.. 456 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. Dès le premier coup de canon, Roehambeau sortit du
Cap avec sa garde d'honneur, infanterie et cavalerie, et
vint s'établir près de Vertières avec une pièce de \ 6 qu'il
fit placer dans la savane Champain et dont le feu allait
nuire encore aux indigènes. Capois reçut le commandement de l'avant-garde avec
ordre de s'emparer de l'éminence de Charrier. Clervaux et Vernet avaient sous leurs ordres les corps
d'attaque, pour favoriser la marche de Capois. La réserve était commandée par Gabart, ayant sous
luiJ.-P. Daut. Cangé commandait seul l'arrière-garde. Dessalines envoya sa cavalerie pour soutenir Capois,
en défendant l'avant-garde contre la cavalerie ennemie. Les plus grands efforts devaient être dirigés contre Vertières. Clervaux ordonna l'assaut contre ce poste Mais nous renonçons à décrire la lutte audacieuse, opiniâtre, qui fut soutenue par les indigènes, contre une fusillade bien nourrie et une artillerie qui vomissaient la
mort dans leurs rangs *. Après des prodiges de valeur,
Capois parvint sur le point culminant de Charrier, avec le
concours de J.-P. Daut que le général en chef détacha de
la réserve. Des canons y furent de suite placés, et leur feu
fit taire celui de la pièce de 10 et incommoda singulièrement la garnison de Vertières, que la position de Charrier dominait. Insensiblement, Pierre-Michel et Breda
eux-mêmes ne tiraient presque plus.
dans leurs rangs *. Après des prodiges de valeur,
Capois parvint sur le point culminant de Charrier, avec le
concours de J.-P. Daut que le général en chef détacha de
la réserve. Des canons y furent de suite placés, et leur feu
fit taire celui de la pièce de 10 et incommoda singulièrement la garnison de Vertières, que la position de Charrier dominait. Insensiblement, Pierre-Michel et Breda
eux-mêmes ne tiraient presque plus. On se battait depuis le malin ; les indigènes avaient fait
de grandes pertes , sans pouvoir enlever Vertières. Une
de ces averses tropicales survint et contraignit les com- ' Voyez le journal de la campagne du Nord et l'excellente relation donnée
par M. Madiou des affaires de cette journée, dans son Histoire d'Haïti. [1805] CHAPITRE XIII. 457 battans à cesser leur feu. Rochambeau rentra au Cap
avec sa garde d'honneur. Dans la soirée, les garnisons
de Vertières et de Pierre-Michel évacuèrent ces positions
et s'y rendirent aussi. Il ne restait plus que celles de
Champain et de Breda occupées par l'ennemi. Dans la nuit, un officier vint annoncer à Dessalines,
qui s'était retiré sur l'habitation Vaudreuil, que le général Christophe occupait la position avantageuse de d'Estaing, après avoir harcelé l'ennemi durant toute la journée. Rapportons ici quelques passages du journal de cette
campagne, où Dessalines a apprécié la valeur de ses généraux et de ses troupes. « L'avant-garde et la colonne qui la suivait défilèrent
« dans le plus grand ordre, au milieu d'une grêle de balles
« et de mitrailles, et ne commencèrent le feu qu'arrivés à
« Vertières... « Le général Capois, bien digne du poste qu'il cornet mandait, combattait toujours à la tête des grenadiers
« de la 9% et soutenait l'intrépidité des soldats sous ses
« ordres. Les généraux Vernet et Clervaux combattaient
« dans les rangs et donnaient l'exemple aux leurs... « Je dois le dire, le succès de cette affaire est dû à la
« constance des généraux à faire assaut d'intrépidité
<r. avec leurs soldats ; chaque demi-brigade y soutint sa
« réputation. « Le général Capois , après avoir eu son cheval tué
« sous lui (par un boulet) , conserva, tant que dura l'ac-
<r tion , son sang-froid et une tête si saine , qu'il a fait
« l'admiration de l'armée, et arraché des éloges à ses en-
« nemis , qui , spectateurs de l'attaque de Vertières , ne 45& ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏT^ « l'ont pas vu un seul instant abandonner le terrain qu'il
c gagnait. « Le général Clervaux eut une de ses épaulettes enlevée
« par une mitraille , et le général Vernet un cheval
« blessé sous lui. « Le général Jean-Philippe Daut, qui conduisait la 1 0e
w et la 4e dont la réputation est faite, ne pouvait que se
« distinguer avec de pareilles troupes. » A 6 heures du soir , Dessàlines se porta sur la position
de Charrier; envoyant Clervaux avec une seule épaulette,
il lui dit : « Clervaux , tu es aujourd'hui le commandant
« de mes généraux ; » par allusion au chef de bataillon
qui n'en porte qu'une seule. Ce mot d'éloge avait autant
le mérite de l'à-propos que d'une vérité défait ; car Clervaux était le plus ancien général de l'armée ,. après Dèssalines.
» A 6 heures du soir , Dessàlines se porta sur la position
de Charrier; envoyant Clervaux avec une seule épaulette,
il lui dit : « Clervaux , tu es aujourd'hui le commandant
« de mes généraux ; » par allusion au chef de bataillon
qui n'en porte qu'une seule. Ce mot d'éloge avait autant
le mérite de l'à-propos que d'une vérité défait ; car Clervaux était le plus ancien général de l'armée ,. après Dèssalines. Lorsque le cheval de Capois fut tué , il fat lui-même
renversé ; mais se relevant aussitôt, le sabre au poing, il?
s'écria: « En avant ! en avant De grandes acclama-
« tions retentissent du côté de l'habitation Vertières ;
* l'on distingue les cris de : bravo ! bravo! sortant de la
<n garde d'honneur de Rochambeau, spectatrice du com-
« bat. Un roulement se fait entendre ; le feu des Fran-
« çais cesse, et un cavalier se présentant devant le pont ,
« dit aux indigènes : — Le capitaine-général Rocliam-
« beau envoie son admiration à l'officier général qui vient
« de se couvrir de tant de gloire. — Le hussard français
« se retira, et le combat recommença avec une nouvelle
« fureur * . »
Et lui, ce fier Dessalines qui a fait un si bel éloge de ses ': Histoire d'Haïti par M. Madiou, 1. 3, p. 86. [1805] CHAPITRE xiir. 439 généraux et de ses soldats, où était-il pendant qu'ils se
distinguaient ainsi? En donnant ses ordres pour que l'éminence de Charrier fût enlevée , il leur avait dit : « Je veux que le dra-
« peau indigène flotte avant une demi-heure sur le som-:
« met de Charrier, dussé-je voir disparaître numéro par
« numéro tous les corps de l'armée. Je veux que vous
« passiez l'arme au bras sous la mitraille des forts. S Lui qui n'avait plus à faire ses preuves sur le champ,,
de bataille, assis sur une pierre, roulant sa fameuse tabatière dans ses mains, il admirait aussi leur vaillance en
les voyant conquérir, avec la butte de Charrier, un pays,
une patrie pour toute sa race ; car ce succès avait décidé
de la journée. Honneur et gloire à la mémoire de tous ces Héros ! Convaincu lui-même que l'évacuation du Cap ne pouvait plus être différée, Rochambeau se résolut à traiter
avec les Anglais qui bloquaient ce port : il n'avait pas une
force navale capable de leur résister. Mais, en attendant
la conclusion des arrangemens à prendre avec eux , il
fallait porter Dessalines à ne pas recommencer la lutte
aux abords du Cap même, dès le lendemain matin ; il était
présumable qu'il y arriverait au jour. A minuit, un officier français se présenta au quartiergénéral indigène et dit à Dessalines, que Rochambeau lui
faisait demander — « s'il serait disposé à entendre aux
« propositions qu'il devait lui faire. » Dessalines répondit à l'officier : « Que n'étant muni
« d'aucun titre pour traiter avec lui, il n'avait qu'à se re-
« tirer et ne reparaître qu'avec un pouvoir à cet effet \ ' Histoire d'Haïti, t. 3, p. 87.
au quartiergénéral indigène et dit à Dessalines, que Rochambeau lui
faisait demander — « s'il serait disposé à entendre aux
« propositions qu'il devait lui faire. » Dessalines répondit à l'officier : « Que n'étant muni
« d'aucun titre pour traiter avec lui, il n'avait qu'à se re-
« tirer et ne reparaître qu'avec un pouvoir à cet effet \ ' Histoire d'Haïti, t. 3, p. 87. 460 ÉTUDES SUR i/HiSTOIRE d'hàÏTI. 4 que les hostilités ne cesseraient pas de son côté, s'il n'y
« avait des arrangemens pris entre lui et Rochambeau
« pour la remise du Cap. » Le 19 novembre, au point du jour, le même officier revint porteur d'une lettre du général J. Boyé, chef de l'étatmajor général, datée du 18 (26 brumaire) , par laquelle il
informait Dessalines, que Rochambeau avait entamé des
négociations avec le commodore Loring, pour l'évacuation du Cap ; qu'étant convaincu qu'il y aurait à ce sujet
un arrangement définitif „ il l'invitait à cesser toute hostilité. Dessalines répondit à Boyé, qu'il ne voyait pas la nécessité de l'intervention des Anglais dans ses arrangemens
avec Rochambeau ; mais qu'il consentait néanmoins à
suspendre les hostilités durant la journée seulement ; et
que si elle s'écoulait sans convention arrêtée avec lui , le
combat recommencerait. Au fait, il donnait à l'ennemi. le
temps de s'accommoder avec les Anglais. Mais, ces derniers posèrent de telles conditions à Rochambeau , qu'il aima mieux traiter avec Dessalines. J..
Boyé et le capitaine Barré étaient allés à bord du Belléroplion, i porter au commandant une lettre de Rochambeau. L'Anglais posa ses conditions en ces termes : 1° Le général Rochambeau et sa garde d'honneur de
4 à 500 hommes , évacueront le Cap et seront conduits
en France sans être considérés comme prisonniers de
guerre ; 2» la Surveillante et le Cerf pourront transporter en France le général Rochambeau avec son état-major et les gens de sa maison. Boyé et Barré n'ayant pas voulu accepter ces condi- ' Il paraît que c'est le même vaisseau qui eut l'honneur de recevoir l'Empereur Napoléon à son bord, en 1815. [1805] CHAPITRE XllT. 464 tions, Loring envoya au Cap avec eux le capitaine Moss,
porteur d'une lettre à Rochambeau, datée du 19 novembre, où il lui disait que, d'après ses instructions , il était
tenu d'envoyer les officiers et les soldats français à la
Jamaïque, et les malades en France ou aux Etats-Unis ;
que les habitans blancs du Cap ne pourraient aller à la
Jamaïque. — Les Anglais étaient fatigués des colons de
Saint-Domingue. Rejetant ces conditions, Rochambeau dut traiter avec
Dessalines. Dans l'après-midi du 19, l'adjudant-commandant Duveyrier apporta une lettre du capitaine-général
qui disait au général en chef des indigènes, que cet officier avait reçu ses instructions pour traiter de l'évacuation du Cap. « Je n'ai pu le faire partir qu'après être as-
« sure que vos ordres pour la suspension d'armes ont été
« rendus à leur destination. Je crois que le général Chris-
« tophe a besoin encore de nouveaux ordres positifs re-
« lalifs à l armistice existant. »
l'adjudant-commandant Duveyrier apporta une lettre du capitaine-général
qui disait au général en chef des indigènes, que cet officier avait reçu ses instructions pour traiter de l'évacuation du Cap. « Je n'ai pu le faire partir qu'après être as-
« sure que vos ordres pour la suspension d'armes ont été
« rendus à leur destination. Je crois que le général Chris-
« tophe a besoin encore de nouveaux ordres positifs re-
« lalifs à l armistice existant. » En effet, Christophe, qui ne savait pas toujours obéir
à ses chefs , continuait ses opérations du côté du morne
de la Providence : il fallut que le général en chef lui envoyât deux officiers avec des ordres sévères , pour qu'il
les cessât. L'acte de capitulation du Cap fut signé ainsi , entre
Dessalines et l'officier français : Aujourd'hui 27 brumaire an XII (19 novembre 1803), l'adjudantcommandant Duveyrier, chargé des pouvoirs du général en chef Rochambeau, commandant l'armée française, pour traiter de la reddition
de la ville du Cap, et moi, Jean- Jacques Dessalines, sommes convenus
des articles suivans : Je<\ La ville du Cap et les forts qui en dépendent seront remis ,
dans dix jours , à dater du 28 présent , au général en chef Dessalines. 462 ETUDES SUR L'HISTOIRE DHAÏTÎ. 2. Les munitions de guerre qui seront dans les arsenaux, les armes
et l'artillerie seront laissées dans l'état où elles sont présentement. 5. Tous les vaisseaux de guerre et autres qui seront jugés nécessaires par le général Rochambeau, tant pour le transport des troupes
etdeshabitans que pour l'évacuation, seront libres de sortir au jour
indiqué. 4. Les officiers militaires et civils , les troupes composant la garnison du Cap , sortiront avec les honneurs de la guerre, emportant leurs
armes et les effets appartenant à leurs demi-brigades. 5. Les malades et blessés hors d'état d'être transportés seront
traités dans les hôpitaux jusqu'à leur guérison. Us sont spécialement recommandés à l humanité du général Dessalines. 6. Le général Dessalines, en donnant V assurance de sa protection
aux habi/ans qui resteront dans la place, réclame de la justice dtt
général Rochambeau la mise en liberté des hommes du pays, quelle
que soit leur couleur, lesquels ne pourront, sous quelque prétexte
que ce soit, être contraints à s'embarquer avec l'armée française. 7. Les troupes des deux armées resteront dans leurs positions respectives jusqu'au dixième jour fixé pour l'évacuation du Gap. 8. Le général Rochambeau enverra pour sûreté des présentes conventions , l'adjudant-commandant Urbain Devaux, en échange duquel
le général Dessalines remettra un officier de même grade. Fait double et de bonne foi , au quartier-général du Haut-du-Cap^
les dits jour, mois et an précités. (Signé) Dessalines. Duveyrier. Lorsque l'officier français voulut monter à cheval , il
ne trouva pas ses pistolets dans ses fontes ; il s'en plaignit
à Dessalines qui fit faire aussitôt des perquisitions pour
les retrouver : un militaire les avait volés ; il fut fusillé
immédiatement. La discipline exigeait cet acte de sévérité. Rochambeau ayant ratifié la convention , — -le 20 ,
l'adjudant-commandant Devaux se présenta au quartiergénéral indigène comme otage , avec une lettre de son
chef qui félicitait Dessalines de la manière franche et
loyale avec laquelle il avait traité , en promettant d'exccu-
fit faire aussitôt des perquisitions pour
les retrouver : un militaire les avait volés ; il fut fusillé
immédiatement. La discipline exigeait cet acte de sévérité. Rochambeau ayant ratifié la convention , — -le 20 ,
l'adjudant-commandant Devaux se présenta au quartiergénéral indigène comme otage , avec une lettre de son
chef qui félicitait Dessalines de la manière franche et
loyale avec laquelle il avait traité , en promettant d'exccu- [1805] ciiÀPiTRE xm. ter lui-même la convention. L/adjudant^général Bafcelais se rendit immédiatement au Cap. Dessalines avait donné à Duveyrier la lettre suivante $
qu'il remit à Kochambeau : Quartier- général du Haut-du-Cap , le 27 brumaire (19 novembre).
Le général en chef de l'armée indigène , Aux babitans de la ville du Cap.
Citoyens ,
Étant entré aujourd'hui en négociation avec le commandant en
chef Rochambeau, relativement à l'évacuation du Cap par ses trbiipes,
cette circonstance me porte, citoyens habitans, à calmer les inquiétudes gui , jusqu'à ce jour, ont existé parmi vous ; car la guerre qui
se fait nesl pas dirigée contre les habitans de ce pays. JJai, Sans
distinction, donné ma protection et accordé sécurité aux habitans
de toutes conditions ; tet en cette occasion , vous me venez suivre Id
même ligne de conduite. La manière avec laquelle les habiidhs de'
chaque quartier, de Jérémie, des Cayes, du Port-au-Prince, ont été
accueillis et traités, est pour vous un garant de ma bonne foi et dé Mon
honneur. Quils restent , citoyens , ceux qui éprouvent de la répugnance à abandonner le pays ; ils trouveront sous mon gouvernement
protection et sécurité; d'une autre part, ceux qui veulent suivre l'armée française sont libres de le faire. (Signé) Dessalines. Il paraît que Rochambeau , ne s'aveuglant pas sur les
sentimens connus de Dessalines , hésita à communiquer
cette adresse aux habitans blancs du Cap ; mais enfin , il
la fit publier, et elle porta sans doute beaucoup d'entre
eux à rester au Cap. Ce fut pour leur malheur ; car Dessalines, par son adresse, n'avait voulu que leur tendre un
piège, en leur inspirant cette confiance en sa bonne foi et
son honneur. Nous parlons ainsi, d'après la lettre sui*
vante qui portera la conviction dans l'esprit du lecteur
comme dans le nôtre ; nous la copions textuellement : 464 ÉTUDES SLR L HISTOIRE D HAÏTI. Au quariier-général du Haut-du-Cap , 28 brumaire an XIÎ
(dimanche, 20 novembre 1805). N« 87. Le général en chef de l'armée indigène , Au général Gérin. Il n'y a plus de doute, mon cher général, le pays nous reste ; et le
fameux à qui l'aura est décidé. Rochambeau , le redoutable Rochambeau , s'est humanisé au point
de capituler et de signer un traité qui ne lui fera pas beaucoup d'honneur auprès des généraux français qu'il a accusés de s'être mal défendus. Une seule affaire, celle d*avant-hier, lui a suffi pour lui faire déclarer notre supériorité.
érin. Il n'y a plus de doute, mon cher général, le pays nous reste ; et le
fameux à qui l'aura est décidé. Rochambeau , le redoutable Rochambeau , s'est humanisé au point
de capituler et de signer un traité qui ne lui fera pas beaucoup d'honneur auprès des généraux français qu'il a accusés de s'être mal défendus. Une seule affaire, celle d*avant-hier, lui a suffi pour lui faire déclarer notre supériorité. J'ai auprès de moi l'adjudant-général Devaux qu'il m'a envoyé en
otage pour sûreté de nos conventions. Croiriés-vous qu'il est devenu si bon, qu'il a fait imprimer, publier
el afficher une lettre par laquelle je promets ma protection aux habitans blancs qui voudront rester sous mon gouvernement ? Je vous
envoie cette pièce unique dont le porteur de l'original a été l'adjudant-général même qui a signé les articles de la capitulation. Il est
inutile de vous dire qu'aux termes du traité, tout me sera remis dans
le meilleur état, — ville, armes, munitions, artillerie et arsenaux; vous
savez à quel point je suis exigeant envers mes ennemis. Rochambeau est si disposé à m'abandonner tout ce que j'ai demandé, qu'il me laisse jusqu'à ses malades, les blessés et les convalescents
que je me charge d'embarquer pour France, à leur parfaite guéri -
SON ; cela me sera un peu difficile, mais il faut bien faire quelque
chose pour des gens qui nons traitent si loyalement. Portés-vous bien, mon cher général, donnés-moi de vos nouvelles et
comptés beaucoup sur mon attachement. Je vous salue. Dessalines. Cette lettre écrite à Gérin n'est pas une copie ; c'est
l'original même; elle fut écrite (nous le croyons) par
Loret, son aide de camp et l'un de ses secrétaires , et signée de la main de Dessalines : elle est tombée en notre
possession par le plus grand hasard. Les mots soulignés
le sont dans ce document; parfaite guérison est écrite [1803] C1IAPITRE XIII. 163 en plus gros caractères, comme pour faire penser à Gérin
ce qu'il se propose. Si nous avons blâmé les actes par lesquels l'expédition
française s'est inaugurée à Saint-Domingue ; si nous les
avons qualifiés de perfidie , — nous ne saurions nous
servir d'autre terme en jugeant, et des dispositions des
articles 5 et 6 de la capitulation , et de l'adresse envoyée
aux habitans du Cap; car la lettre à Gérin nous y autorise, en expliquant la pensée intime de Dessalines. Nous
croyons l'avoir assez prouvé : nous ne jugeons pas des
actions des hommes à cause de leur couleur, ni par rapport aux sympathies ou antipathies qu'ils nous inspirent;
mais en passant ces actions au creuset des principes de
la morale. Quelle a été la cause principale de l'insuccès de l'expédition française, si ce n'est la mauvaise foi qui la dirigeait ? Quand on est animé d'un tel esprit dans sa conduite politique, on ne fonde rien de stable, ni surtout
d'honorable. Nous avons cité les déplorables paroles de
Dessalines à Bonnet ; nous venons de transcrire sa lettre
à Gérin : dans un autre livre qui suivra celui-ci, on verra
quel fruit amer ont produit pour lui, les mauvais principes qu'il avait trop malheureusement adoptés.
de l'expédition française, si ce n'est la mauvaise foi qui la dirigeait ? Quand on est animé d'un tel esprit dans sa conduite politique, on ne fonde rien de stable, ni surtout
d'honorable. Nous avons cité les déplorables paroles de
Dessalines à Bonnet ; nous venons de transcrire sa lettre
à Gérin : dans un autre livre qui suivra celui-ci, on verra
quel fruit amer ont produit pour lui, les mauvais principes qu'il avait trop malheureusement adoptés. Poursuivons notre récit. Après la signature de la capitulation et l'envoi respectif
des otages, Rochambeau fit envoyer l'ordre à la garnison
de Champain de rentrer au Cap , en évacuant cette position. Quant à celle de Breda , enveloppée par l'armée indigène, il ne pouvait lui envoyer directement un sem*
blable ordre ; ce fut à Dessalines même qu'il l'adressa
pour la lui faire parvenir. Cela résulte d'un post-scriptum
t. v. 30 460 études sur l'histoire d'iuïti. de sa lettre du 20 novembre apportée par Devaux , lorsque celui-ci vint se constituer en otage : il y est dit : « Ci-
« joint est l'ordre de l'évacuation du poste Breda , que je
« vous prie de faire parvenir ici ; » c'est-à-dire le poste ,
la garnison à faire parvenir au Cap. Mais déjà, dans la journée du 19, par suite de la suspension d'hostilités accordée par Dessalines dans sa réponse à Boyé , et avant que Duveyrier vînt signer la
capitulation , il avait fait annoncer cet armistice aucommandant de Breda : celui-ci n'y croyant pas, il fut sommé de se rendre. Il écrivit alors à Dessalines la lettre suivante qui l'honore : « Je me rendrai avec ma troupe, général, aux condi-
« tions que vous avez déterminées ; j'y ajouterai seule-
« ment que vous voudrez bien permettre que les officiers
« conservent leurs armes. « Je me remets avec confiance à votre justice et à
u votre humanité. Vous ne devez pas oublier que nous
« sommes les soldats de la Republique ; que nous n'a-
« vous pris les armes que contre les tyrans de l'Europe ,
« et que nous nous sommes levés pour la cause sacrée
« de la liberté , de la justice et de l'humanité. « Je demande que le commandant Maeajoux nous
« escorte avec une quarantaine d'hommes jusques à nos
» premières lignes, et que les personnes et les mesquines
« propriétés des soldats soient respectées. « J'ai lhonneur de vous saluer avec respect , (Signé) J. Pégot. Dessalines ne s'honora pas moins en accordant à cette
brave garnison les différens points de la demande de son
commandant ; mais il a eu tort de dire, dans son journal
de campagne où il rend justice à celui-ci, que — « c'est [1803] chapitre xiii. 4(37 w en considération de sa belle défense , qu'il lui accorda
« d'être conduit jusqu'aux lignes françaises , et que nul
« article de la capitulation ne lui faisait un devoir de
« renvoyer la garnison de Breda* » La suspension d'hostilités accordée par sa lettre , de
même que la convention signée par lui , concernait toute
l'armée française qui défendait le Cap et ses environs ;
il était, donc obligé de la renvoyer, à moins que cette garnison n'eût continué à combattre : ce qui n'eut pas
lieu.
d'être conduit jusqu'aux lignes françaises , et que nul
« article de la capitulation ne lui faisait un devoir de
« renvoyer la garnison de Breda* » La suspension d'hostilités accordée par sa lettre , de
même que la convention signée par lui , concernait toute
l'armée française qui défendait le Cap et ses environs ;
il était, donc obligé de la renvoyer, à moins que cette garnison n'eût continué à combattre : ce qui n'eut pas
lieu. L'adjudant-général Bazelais avait été chargé de demander verbalement, si les troupes françaises ne seraient pas
tenues d'évacuer également l'ancienne partie espagnole.
J. Boyé, à qui cette demande fut faite , écrivit d'abord à
Dessalines, le 20, qu'il allait en référer à Rochambeau.
Le même jour, il lui adressa une nouvelle lettre où il lui dit : « Ce territoire ne peut plus être considéré comme
« espagnol, puisqu'il a été cédé à la France par le traité
« de Bàle, et qu'aucun autre traité postérieur n'a abrogé
<( cette cession faite par le roi d'Espagne. D'après ce prin-
« cipe , qui ne saurait être contesté, les Français qui
« occupent cette partie ne peuvent être considérés, ni
« comme troupes espagnoles, ni comme auxiliaires d'une
« puissance étrangère , puisque là tout est français , ter-
« ritoire, troupes et habitans. « Les troupes tenant directement à l'armée française
« et qui se trouvent dans la partie ci-devant espagnole ,
« ne peuvent pas être comprises dans la capitulation si-
« gnée hier, puisqu'elle n'a absolument rapport qu'à
« l'évacuation du Cap. Le général en chef n'a donné
« aucun ordre pour l'évacuation de cette partie.» 468 études sur l'histoire d'haÏti. Ce raisonnement était excellent, concluant ; mais Dessalines se réserva in petto d'essayer du même droit, à
l'égard de cette partie , qu'il avait mis en pratique à l'égard de l'ancienne partie française de Saint-Domingue.
D'autres principes seront invoqués à ce sujet en temps
opportun. Dessalines écrivit à J. Boyé pour lui témoigner le désir
d'avoir l'un des plus beaux chevaux deRochambeau : le 30,
en lui répondant que son désir serait satisfait, J. Boyé lui
transmit ces lignes écrites par Rochambeau lui-même : « Le général Rochambeau désirerait de connaître
« quel est celui de vos officiers généraux qui a attaqué
« le premier Vertières ; il lui destine un beau cheval ,
« parce qu'il aime les braves gens. » C'était Capois. Bientôt arrivèrent au quartier-général
les deux chevaux envoyés par Rochambeau, et un troisième, de la part du commandant de Breda qui le fit offrir
au capitaine Beuze, delà 4* demi-brigade, qui avait conduit sa garnison et lui dans les lignes françaises. Cet hommage rendu à la bravoure et à la loyauté fait
honneur au général français et à l'officier Pégot. Dessalines n'oublia point qu'au terme de la capitulation, Rochambeau devait mettre en liberté les prisonniers
indigènes; il réclama de J. Boyé qu'ils lui fussent envoyés, et un adjudant de place en emmena 78. Il réclama
aussi 25 matelots qui étaient employés sur la frégate la
Surveillante: ils lui furent expédiés.
la loyauté fait
honneur au général français et à l'officier Pégot. Dessalines n'oublia point qu'au terme de la capitulation, Rochambeau devait mettre en liberté les prisonniers
indigènes; il réclama de J. Boyé qu'ils lui fussent envoyés, et un adjudant de place en emmena 78. Il réclama
aussi 25 matelots qui étaient employés sur la frégate la
Surveillante: ils lui furent expédiés. Faites à votre prochain ce que vous voudriez qu'il Jît
pour vous, est une maxime de morale qui doit être comprise par le cœur de tous les hommes. Du moment que
les Français exécutaient la convention, il fallait aussi
l'exécuter à leur égard. [1803] CHAPITRE XIII. 469 Une dernière recommandation du général Lapoype
parvint à Dessalines en ces termes, par une lettre écrite
le 27 novembre : « Général, votre sollicitude pour les malades que nous
« laissons sous vos auspices , m'est un sûr garant que
« vous leur accorderez une protection particulière. » Mais on va voir bientôt ce que la lettre à Gérin a déjà
fait pressentir. Dans ces entrefaites, le commodore Loring écrivit deux
lettres au général en chef des indigènes, pour le prier de
lui envoyer des pilotes afin de pénétrer avec ses vaisseaux
dans la rade du Cap : il craignait sans doute que les
vents régnans sur la côte du Nord dans cette saison, ne
vinssent à l'en éloigner momentanément, et que les navires français profitassent de cette circonstance pour lui
échapper. Mais Dessalines ne se rendit pas à son désir,
moins par égard pour les Français, que pour que les Anglais ne pussent dire qu'ils l'avaient aidé : il leur avait
assez fait la guerre pendant quatre ans, pour ne pas les
affectionner, et l'on a vu qu'il n'a voulu avoir de leurs
navires de guerre aucune munition qui ne fût payée immédiatement. A l'occasion de ces lettres du commodore, la connaissance de la langue anglaise fit la fortune politique d'un
jeune homme de couleur, qui était né pour être un
homme d'État, et qui le devint par la suite. Il se nommait Alexis Dupuy : il avait servi sous les Anglais, à l'Arcahaie, et était officier ; mais revenu dans le pays, il fut
incorporé dans la 4e comme simple grenadier. Ce fut lui
qui traduisit les lettres de Loring, aucun des secrétaires
de Dessalines ne connaissant l'anglais : il devint son se470 études sur l'histoire d'haï n. crétaire, et reprit son rang d'officier à l'état-major du général en chef. Enfin, le 6 frimaire (28 novembre), le général Lapoype
écrivit au général en chef des indigènes, que le lendemain, au terme de la capitulation, il l'attendrait pour lui
remettre la place et les forts du Cap. L'adjudant-général
Bazelais reçut ordre de procéder à cette opération qui
s'effectua. L'armée indigène prit donc possession de cette ville le
29 novembre. Elle y observa la même discipline qu'au
Port-au-Prince.
le 6 frimaire (28 novembre), le général Lapoype
écrivit au général en chef des indigènes, que le lendemain, au terme de la capitulation, il l'attendrait pour lui
remettre la place et les forts du Cap. L'adjudant-général
Bazelais reçut ordre de procéder à cette opération qui
s'effectua. L'armée indigène prit donc possession de cette ville le
29 novembre. Elle y observa la même discipline qu'au
Port-au-Prince. Ce fut une joie peu commune, et pour ces valeureux
soldats qui avaient souffert de tant de privations, et pour
la population indigène qui n'avait pas moins souffert par
les excès de toutes sortes commis sur elle depuis 21 mois :
les soldats allaient se reposer de leurs fatigues, la population était délivrée de la présence de l'homme qui lui avait
le plus offert le spectacle de crimes inouïs. Les blancs, colons ou autres restés au Cap, étaient les
seuls qui conservassent encore quelque inquiétude. Une
nouvelle publication fut faite pour les rassurer. Ils s'empressèrent d'aller offrir leurs hommages à Jean-Jacques
le Bon ; celui-ci les accueillit, mais on remarqua que —
« dès qu'ils se retiraient, son front prenait une expression menaçante *■. •» Le général Christophe, qui avait été nommé commandant du département du Nord, en recevant le grade divisionnaire, s'installa à son poste. Il signala cette prise de possession par une rigueur,
comme au jour où il abandonnait le Cap à l'armée expé- ' Histoire d'Haïti, t. 3, p. M. [1803] CHAPITllE XIII. 471 ditionnaire. Les navires français étaient encore sur îa
rade dans l'après-midi du 29 novembre. Christophe écrivit à Rochambeau pour lui intimer de lever Cancre, sinon
il ferait canonner ces navires à boulets rouges : l'image
du feu lui revenait en ce moment, comme au 4 février
1802. Mais J. Boyé répondit à sa lettre, qui fut envoyée à
Dessalines , — « que Rochambeau était surpris qu'il
« manifestât des intentions aussi contraires aux nouveaux
a arrangemens pris avec son général en chef, et aux
« promesses qu'il avait faites de ne pas inquiéter les navi-
« res, quand même ils devraient rester dans la rade en-
« core plusieurs jours. Je vous observe d'ailleurs ,
« général, que l'armistice ne finit que ce soir au coucher
« du soleil » 3. Boyé réclamait une chose juste; car l'article 1er de
la capitulation fixait le délai de dix jours à partir du 20 novembre, et ce délai n'échéait que le soir. Dessalines
donna l'ordre à Christophe de ne rien exiger, et les navires français ne sortirent de la rade que le 30 dans la
matinée. Quelques heures auparavant, Rochambeau avait fait
signer par J. Boyé et le capitaine Barré, une capitulation
avec les Anglais, qui rendait prisonniers de guerre, généraux, officiers et soldats sortis du Cap, sous la condition de les envoyer en Europe *. Mais les malades qui
avaient été embarqués devaient être et furent expédiés en
France, et les habitans qui suivirent l'armée furent déposés sur le territoire de Santo-Domingo.
elques heures auparavant, Rochambeau avait fait
signer par J. Boyé et le capitaine Barré, une capitulation
avec les Anglais, qui rendait prisonniers de guerre, généraux, officiers et soldats sortis du Cap, sous la condition de les envoyer en Europe *. Mais les malades qui
avaient été embarqués devaient être et furent expédiés en
France, et les habitans qui suivirent l'armée furent déposés sur le territoire de Santo-Domingo. i Rochambeau resta prisonnier en Angleterre jusqu'en 1811 ; échangé alors
il se trouva, deux ans après, à la bataille de Leipsick, où il fut tué d'un boulet de canon. 4/2 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Tandis que les Anglais témoignaient ainsi leur sollicitude pour les soldats atteints par la maladie , en s'honorant comme nation civilisée , Dessalines , il faut le dire ,
souillait son triomphe éclatant par la violation de ses
promesses récidivées, par la violation des conventions
prises sous sa propre signature. Trois jours étaient à peine écoulés depuis le départ des
bâtimens français, quand il ordonna que les blessés et les
malades laissés au Gap fussent embarqués pendant la
nuit. On les trompa en leur disant sans doute qu'ils allaient être envoyés à la Tortue , puisqu'ils furent placés
dans des chaloupes. Mais, dans le canal entre cette île et
le Port-de-Paix, ces infortunés militaires furent tous sacrifiés au nombre de près de 800. On ne peut trouver aucune excuse pour un tel crime.
Gomment Dessalines ne s'est-il pas ressouvenu des paroles consignées dans la lettre du commandant de Breda,
concernant les militaires français , et surtout qiiil s'était engagé de bonne foi à protéger les blessés et les malades ? Vainement a-t-il dit ensuite, dans le journal de la campagne du Nord : « Que la France compare maintenant le traité de ca-
« pitulation que j'ai signé, à celui fait entre les généraux
« Toussaint Louverture et Leclerc, mais violé par ceder-
« nier, parce qu'il était leplusfort. » Si, à ses yeux comme aux yeux de tout homme dégagé
de passions, le général Leclerc eut tort de violer ses promesses, ses conventions , il n'a pas eu moins tort luimême de violer celles quil avait faites et signées.
Quand on se plaint d'un fait de son ennemi , on ne doit
pas l'imiter. [1803] chapitre xin. 475 Pendant que ces événemens s'accomplissaient au Cap,
le colonel Pourcely, de la 9e demi-brigade, avec un bataillon
de ce corps et de nombreuses bandes de cultivateurs de
la péninsule du Nord, cernait la ville du Môle Saint-Nicolas : des vaisseaux anglais bloquaient le port. Le 2 décembre, le commodore Loring informa le général
Noailles de l'évacuation du Cap , en lui proposant une
capitulation semblable à celle souscrite par Rochambeau. Mais Noailles se ressouvint alors qu'un noble sang circulait dans ses veines. Il se décida à une tentative audacieuse que favorisait le port du Môle. Une frégate et deux
corvettes s'y trouvaient ; il monta sur la frégate qui sortit dans la nuit avec les deux autres bâtimens : ceux-ci
furent capturés, mais la frégate eut le bonheur de traverser la ligne anglaise. Arrivée sur les côtes de Cuba, la frégate française découvrit une corvette anglaise. Noailles la fit attaquer,
elle fut capturée ; mais il avait reçu une blessure dangereuse pendant le combat. Il alla mourir des suites de cette
blessure à la Havane, — dans la même ville où quelques mois auparavant il avait conclu un marché impie.
les deux autres bâtimens : ceux-ci
furent capturés, mais la frégate eut le bonheur de traverser la ligne anglaise. Arrivée sur les côtes de Cuba, la frégate française découvrit une corvette anglaise. Noailles la fit attaquer,
elle fut capturée ; mais il avait reçu une blessure dangereuse pendant le combat. Il alla mourir des suites de cette
blessure à la Havane, — dans la même ville où quelques mois auparavant il avait conclu un marché impie. Le colonel Pourcely prit possession du Môle le 4 décembre : il y trouva un matériel de guerre considérable. Le territoire de l'ancienne partie française de SaintDomingue était évacué tout entier par les troupes de l'armée expéditionnaire ; mais celui de la colonie voisine restait encore occupé par des détachemens. Le général Ferrand se trouvait à Monte-Christ, quand
il apprit l'évacuation du Cap. Plus ancien en grade que le
général Kerverseau, il se hâta de se transporter à SantoDomingo pour prendre le commandement sur ce der474 études sur l'histoire d'haïti. nier *. Kerverseau le lui céda, non sans quelque résistance , et dans l'ignorance où il était que le capitainegénéral Rochambeau lui avait déféré ce commandement 2 .
îl partit pour la France, laissant à Ferrand le soin de
conserver cette partie à la métropole. Les habitans du département de Cibao, soit qu'ils redoutassent une entreprise de la part du terrible Dessalines, soit qu'ils fussent dirigés par l'aversion contre le
régime français , qu'ils avaient déjà manifestée , ou qu'enfin ils fussent influencés par cette rivalité jalouse qui a
toujours existé entre les villes de Saint-Yague et de
Santo-Domingo ; ces habitans envoyèrent alors , en décembre, une députationde trois membres pour offrir leur
soumission à Dessalines : c'étaient l'abbé Jean Richardo,
et les capitaines Domingo Ferez Guerra et José Compas
Tabarrès. Dessalines les accueillit, leur promit de les
protéger ; mais , peu politique, il leur déclara qu'il lui
fallait une contribution immédiate de cent mille piastres,
qui fut payée, bien qu'aucune troupe n'y fût envoyée. Cette exigence injuste, vexatoire , refroidit le zèle des
habitans du Cibao, depuis le premier Dom jusqu'au dernier hattier : elle favorisa la domination française que
le général Ferrand y étendit peu après. 1 Depuis que J.-P. Boyer avait échappé à la mort sur le DupuayTrouin,
il était resté au Cap. Au mois de novembre, il partit avec un Français sur un
caboteur que ce dernier affréta, disant qu'ils allaient à Cuba, tandis que leur
intention était de se rendre au Port-de-Paix; mais, capturés par les Anglais, ils furent envoyés à Monte-Christ, dans une embarcation, en parlementaire. Là, Boyer courut quelques dangers auprès du général Ferrand, qui le fit
arrêter : heureusement que ce général partit aussitôt pour Santo-Domingo, en
apprenant l'évacuation du Cap. Délivré par l'éloignement de Ferrand, Boyer
se rendit au Cap, où il se présenta à Dessalines qui l'accueillit et lui permit
d'aller auprès de Pétion, au Port-au-Prince.
és à Monte-Christ, dans une embarcation, en parlementaire. Là, Boyer courut quelques dangers auprès du général Ferrand, qui le fit
arrêter : heureusement que ce général partit aussitôt pour Santo-Domingo, en
apprenant l'évacuation du Cap. Délivré par l'éloignement de Ferrand, Boyer
se rendit au Cap, où il se présenta à Dessalines qui l'accueillit et lui permit
d'aller auprès de Pétion, au Port-au-Prince. 2 Compte-rendu par Kerverseau, cité dans l'ouvrage de M. Lcpelletier de
SainlRémy, lome 1", p. 310. [1805] chapitre xin. 475 RÉSUMÉ DE M SIXIÈME EPOQUE. Cette dernière Époque de la période française nous
offre un spectacle d'atrocités en tous genres , par la lutte
que la race blanche ouvrit de nouveau contre la race
noire. L'île entière de Saint-Domingue fut envahie par la
plus formidable flotte et la plus forte armée qui aient jamais paru dans les mers du Nouveau-Monde. L'une était
sous le commandement d'amiraux expérimentés , l'autre
sous celui de généraux dont la vaillance et les talens militaires s'étaient montrés avec éclat sur tous les champs
de bataille de l'ancien hémisphère : leurs soldats euxmêmes s'étaient aguerris dans mille combats. Dans quel but venaient tant de forces contre la colonie
française? Un chapitre de l'Epoque précédente l'a démontré d'une
manière incontestable : il s'agissait de rétablir l esclavage
des hommes de la race noire. Les lois de la France révolutionnaire les avaient solennellement appelés à la jouissance de la liberté, par une
généreuse conséquence des principes libéraux qui avaient
été proclamés dans cette métropole , des lumières que la
philosophie y avait répandues à grands flots , de
l'équité qui animait le cœur de ses législateurs, lorsqu'ils
consacrèrent les droits imprescriptibles de toute l'espèce
humaine. Mais le gouvernement français , égaré par la faction
coloniale , entraîné par la fatalité , poussé enfin dans les
voies d'une réaction déplorable, revenait sur des droits 476 ÉTUDES SLR l' HISTOIRE o' HAÏTI. acquis au profit de la justice éternelle , en méconnaissant
les services rendus à la France , par ces hommes qui lui
avaient conservé sa colonie au prix de leur sang, en combattant courageusement contre des puissances rivales et
jalouses de sa prospérité. Et cette funeste réaction avait
été préparée de longue main, par la division habilement
semée entre ces défenseurs dévoués de la métropole : une
guerre civile des plus désastreuses les avait moissonnés ;
à cette guerre impie avait succédé un état de choses qui
obtint, il faut le dire, le secret assentiment de ce gouvernement. Les colons jouissaient alors de tous leurs anciens
privilèges, — de tous, jusqu'à la faculté de renouveler
la traite des noirs pour repeupler leurs ateliers , et il
ne s'en tenait pas pour satisfait !
urs dévoués de la métropole : une
guerre civile des plus désastreuses les avait moissonnés ;
à cette guerre impie avait succédé un état de choses qui
obtint, il faut le dire, le secret assentiment de ce gouvernement. Les colons jouissaient alors de tous leurs anciens
privilèges, — de tous, jusqu'à la faculté de renouveler
la traite des noirs pour repeupler leurs ateliers , et il
ne s'en tenait pas pour satisfait ! Cependant , faut-il en accuser seulement les colons et
le gouvernement français? L'équité, la justice la plus
stricte , n'imposent -elles pas à l'histoire le devoir de
reconnaître aussi que Toussaint Louverture , devenu
l'aveugle instrument de la politique métropolitaine , contribua puissamment à l'exécution du plan odieux conçu
contre ses frères ? Quel était le régime qu'il avait établi, alors qu'il devint
un dictateur tout-puissant, sinon un despotisme brutal et
sanguinaire qui ne recula pas même devant le sacrifice de
son propre sang? Sa vanité, son orgueil, son ambition
effrénée, l'avaient porté à ces actes coupables; et quel
que fût son dévouement personnel aux intérêts égoïstes
de la faction coloniale , il devait subir inévitablement
l'effet de ses préjugés séculaires : de là, la criminelle entreprise qui tendait à lui ravir son pouvoir dominateur,
pour arriver plus efficacement encore à l'asservissement
de la race noire. Noir lui-même, il ne pouvait plus être [4803] chapitre xiii. 47F qu'un objet d'horreur aux yeux de ceux qu'il avait si
imprudemment servis, du moment qu'il avait rempli leurs
vues. A l'apparition de la flotte , Toussaint Louverture se
trouvait à une distance immense des lieux où elle abordait. Ses fils, qui avaient eu l'espoir de la précéder, pour
lui remettre une lettre du Premier Consul , qui eût été
pour lui le témoignage d'une haute considération , furent
déçus dans cet espoir d'une mission pacifique. Pourquoi
cette dérogation à une assurance positivement donnée
par le Premier Consul lui-même ? C'est que le général en
chef de l'expédition , comptant plus sur la valeur de ses
troupes et sur de fallacieuses proclamations , s'imagina
que l'emploi de la force était le meilleur moyen d'en assurer le succès : de là la résistance qu'il rencontra dès ses
premières opérations. Cette résistance ne fut même déterminée que par la menace terrible consignée dans les
proclamations , et par une guerre à mort inaugurée
comme pour prouver que la menace n'était point vaine.
Faut-il alors s'étonner que Toussaint Louverture, accouru
sur les lieux et rendu à sa dignité originelle , par la méconnaissance de tous ses services antérieurs , ait méconconnu à son tour la souveraineté de la France, et le
droit qui en dérivait de l'évincer du pouvoir qu'il tenait
d'elle? La justice qui l'accuse d'erreurs, de fautes, de crimes
nombreux dans l'administration de son pays , doit
ici l'absoudre de l'énergique résolution qu'il prit de résister personnellement au capitaine-général qui venait le
remplacer. En guidant ainsi instinctivement l'armée coloniale dans une guerre où elle puisa le sentiment de ce
qu'elle pouvait , et qu'elle entreprit elle-même plus tard 478 ÉTUDES SUH L'HISTOIRE d'hàÏTI. pour son salut et celui de toute la population noire , il a
rendu un service éminent à son pays.
administration de son pays , doit
ici l'absoudre de l'énergique résolution qu'il prit de résister personnellement au capitaine-général qui venait le
remplacer. En guidant ainsi instinctivement l'armée coloniale dans une guerre où elle puisa le sentiment de ce
qu'elle pouvait , et qu'elle entreprit elle-même plus tard 478 ÉTUDES SUH L'HISTOIRE d'hàÏTI. pour son salut et celui de toute la population noire , il a
rendu un service éminent à son pays. Mais cette population, fatiguée du régime barbare dont
elle avait été la victime, pleine d'espérances dans les forces venues de la métropole, confiante dans les déclarations favorables à sa liberté, ne soutint pas et ne pouvait
soutenir le dictateur qui l'avait opprimée : de là l'impossibilité pour celui-ci de continuer sa lutte héroïque. Convaincu de la nécessité où il se trouvait de se soumettre, et pour mieux l'y déterminer ainsi que ses lieutenans, Leclerc donna le signal des proscriptions qu'il avait
mission d'exécuter contre les chefs de la race noire. Rigaud, l'un des plus fameux parmi eux, ramené avec
d'autres dans l'expédition, uniquement pour être un drapeau utile aux défections, Rigaud fut le premier à subir
l'ostracisme médité contre tous. Ancien chef de la por*
tion la plus éclairée de sa race, sa déportation injuste fut
néanmoins un trait de lumière pour toute la classe qu'il
avait dirigée en d'autre temps ; elle servit éminemment à
la détacher de la cause de la métropole , devenue ingrate
après avoir été déloyale. Ainsi que Leclerc l'avait prévu, Toussaint Louverture
se soumit à son autorité, et toute résistance cessa alors»
Mais un mois était à peine écoulé, que l'ex-gouverneur
lui-même subissait l'ostracisme imposé à son ancien rival. Cette nouvelle mesure que commandaient les circonstances, plus à son égard qu'à l'égard de Rigaud,
éclaira aussi le parti politique que Toussaint Louverture
avait dirigé. Dès-lors la fusion de leurs anciens partisans était inévitable , pour s'armer maintenant contre la métropole
qui n'avait tenu aucun compte de leurs services respec- [1805] chapitre xiii. 479 lifs. La dignité que ces deux chefs montrèrent en subissant ces persécutions, en rehaussant leur caractère, contribua encore à exalter les hommes qu'ils avaient guidés :
il n'y avait plus pour eux qu'à saisir une occasion propice
pour se prononcer. Déjà , d'obscurs individus dans la race africaine protestaient contre l'invasion de l'armée expéditionnaire, en
se tenant isolés dans des retraites éloignées. C'était dans
ce temps même que la métropole, égarée de plus en plus
par la faction coloniale, cédait à ses vœux pour abroger
les décrets rendus sur la liberté générale et l'égalité des
droits ; elle rendit une loi qui rétablissait la traite des
noirs et leur esclavage, conséquemment tous les préjugés de race créés par le régime colonial.
'armée expéditionnaire, en
se tenant isolés dans des retraites éloignées. C'était dans
ce temps même que la métropole, égarée de plus en plus
par la faction coloniale, cédait à ses vœux pour abroger
les décrets rendus sur la liberté générale et l'égalité des
droits ; elle rendit une loi qui rétablissait la traite des
noirs et leur esclavage, conséquemment tous les préjugés de race créés par le régime colonial. Mais, à Saint-Domingue, un fléau destructeur coïncidait avec cette loi détestable ; la fièvre jaune apparaissait
et enlevait des milliers de soldats de l'armée expéditionnaire, de vaillans généraux. Les probabilités d'un insuccès définitif n'étaient plus discutables. •Cependant, c'était dans ce moment même que les colons présens dans la colonie manifestaient leurs projets
liberticides contre les hommes de la race noire. Réunis
en conseil autour du capitaine-général, l'étourdissant de
leurs plans insensés, ils l'entraînèrent à des fautes aussi
funestes à leurs propres intérêts, que celles qu'ils provoquaient dans la métropole. Aussi Leclerc entra-t-il en
aveugle dans les mesures qui avaient porté ces hommes à
détester en Toussaint Louverture un tyran odieux. Cette population, montrant ses répugnances, fut dèslors l'objet de persécutions incessantes. Son désarmement
fut ordonné , en même temps que des potences étaient
dressées dans tous les lieux, que des noyades et des fu480 études sur» l'histoire d'iiaÏti. sillades la décimaient. La fièvre jaune décimant aussi
l'armée française, il fallut recourir aux chefs de l'armée
coloniale pour opérer le désarmement. Ces chefs ne pouvaient désirer rien de mieux, afin de
porter la conviction dans les masses , — que l'administration européenne se proposait de rétablir leur esclavage : en les pénétrant de cette vérité, ils s'assuraient
d'utiles et ardents auxiliaires pour leurs projets ultérieurs. Des révoltes partielles vinrent justifier leur espoir. Dans ces circonstances, les deux hommes qui personnifiaient de nouveau les deux branches de la race noire,
se rencontrèrent ; et quoique anciennement ennemis, ils
s'entendirent secrètement sur le plan d'insurrection générale à laquelle il fallait recourir pour les sauver. Pétion
ayant donné d'avance à Dessalines l'assurance de son
concours et de sa soumission , le succès de leur glorieuse
entreprise ne pouvait être douteux. Mais, en attendant
qu'ils en donnassent le signal aux débris de l'armée coloniale, la révolte des chefs de bandes faisait des progrès :
la plupart étant des Africains , et forts de leur priorité
dans l'insurrection, ils élevaient malheureusement la
prétention de diriger exclusivement les choses, selon les
idées bornées de leur pays natal. Cette prétention, indépendamment des atrocités qui se commettaient journellement contre la population indigène , devait hâter la
prise d'armes des vrais chefs qui allaient la guider : elle
s'effectua.
chefs de bandes faisait des progrès :
la plupart étant des Africains , et forts de leur priorité
dans l'insurrection, ils élevaient malheureusement la
prétention de diriger exclusivement les choses, selon les
idées bornées de leur pays natal. Cette prétention, indépendamment des atrocités qui se commettaient journellement contre la population indigène , devait hâter la
prise d'armes des vrais chefs qui allaient la guider : elle
s'effectua. Cette défection courageuse arriva peu avant que le capitaine-général Leclerc fût frappé de mort par la fièvre
jaune. A lui succéda Rochambeau qui avait inauguré les
crimes de l'armée expéditionnaire, qui en avait déjà in- [1805] CHAPITRE XIII. 48! venté pour assouvir ses fureurs : visant à une célébrité
sanguinaire , il en inventa d'autres en redoublant la férocité de ses exécutions à mort. Son avènement au pouvoir fît pressentir aux Français eux-mêmes que SaintDomingue était désormais perdu pour la France ; car,
s'il y eut de grands coupables parmi eux, la justice veut
que l'on proclame hautement que parmi eux se trouvèrent
aussi des âmes humaines, des cœurs généreux, qui honorèrent leur pays. Quoique doué de toutes les qualités du militaire, sous le
rapport de la guerre, le nouveau capitaine-général raidit
en vain contre l'ardeur du général en chef des indigènes,
guidant ses frères dans la conquête de l'Indépendance de
la colonie, devenue une nécessité conservatrice de leur
liberté et de leur vie. Bientôt survint un de ces événemens heureux que la
Providence envoie aux peuples dans l'enfantement de
leur liberté. La paix avec la Grande-Bretagne, qui avait
facilité l'expédition contre Saint-Domingue, étant rompue entre elle et la France, celle-ci ne pouvant plus alimenter son armée par l'envoi de nouvelles troupes, cette
colonie devait enfin lui échapper. Comme une nouvelle faveur du ciel, c'est au moment
même de la rupture de la paix, que les sages mesures politiques prises par Pétion, assuraient définitivement la
suprématie du pouvoir dans les mains de Dessalines. Tous
les chefs de l'armée indigène, tous ceux qui dirigeaient
des bandes isolées, formèrent autour de lui le faisceau
guerrier qui allait bientôt constituer une Nationalité libre, indépendante et souveraine. Aussi, toutes les villes
occupées par les Français tombèrent-elles successivement
en sa possession. T. v. 31 482 ÉTUDES SUR L'niSTOïRF. d'iIAÏTI. Rochambeau lui-même se vit enfin contraint à céder le
terrain, à abandonner l'ancienne partie française de
Saint-Domingue aux armes victorieuses des indigènes.
Le territoire de l'ancienne colonie espagnole resta néanmoins, momentanément, au pouvoir de la France. Ainsi se termina l'Époque la plus désastreuse de l'histoire de Saint-Domingue , mais aussi la plus glorieuse
pour les fils de l'Afrique et leurs descendans.
'iIAÏTI. Rochambeau lui-même se vit enfin contraint à céder le
terrain, à abandonner l'ancienne partie française de
Saint-Domingue aux armes victorieuses des indigènes.
Le territoire de l'ancienne colonie espagnole resta néanmoins, momentanément, au pouvoir de la France. Ainsi se termina l'Époque la plus désastreuse de l'histoire de Saint-Domingue , mais aussi la plus glorieuse
pour les fils de l'Afrique et leurs descendans. Ce fut leur dernière étape dans la route où la divine
Providence les avait guidés, pour arriver à leur complète
émancipation du joug européen. Successivement imprudente, généreuse, déloyale, illibérale et cruelle, la race
blanche elle-même a servi d'instrument aux vues du Père
commun des hommes. Me voilà arrivé à la moitié de ma tâche. Dans ce plaidoyer que j'ai osé entreprendre en faveur
de la race noire, je me suis fait un devoir d'être impartial,
en appréciant les choses et la conduite de tous les acteurs
qui se sont trouvés en scène dans cette période importante de l'histoire de mon pays. Car, quoique partie intéressée dans la grande cause que je défends, je n'ai pas
cru que je devais imiter l'exemple tracé par un illustre
personnage qui, cédant à une regrettable colère, professa
une opinion qui tendrait à classer les hommes comme
ennemis les uns des autres, selon la race à laquelle ils appartiennent : opinion que condamnaient sans nul doute
ses hautes facultés intellectuelles. Mais, en m'inspirant d'un sentiment plus favorable à
l'humanité entière, en m'attachant toujours à ce qui pou- [ 1 805] CHAPITRE xm. 4g3 vait mieux relever l'honneur et la dignité de la race noire
elle-même, je me suis dit : Je dois être pour les hommes, quelle que soit leur
couleur, parce que je suis homme. Que m'importent, en effet, les absurdes préjugés nés
du régime colonial subsistant encore, de nos jours, dans
diverses contrées de l'Amérique, surtout dans celle où
des hommes de cette race noire, de mon pays même,
combattirent avec valeur pour fonder son indépendance1?
Je sens, par la faible intelligence dont Dieu m'a doué,
par mon cœur, que j'appartiens à l'espèce humaine.
Cette conviction intime ne suffit-elle pas pour me porter
à fouler aux pieds tous ces préjugés insensés, à être juste
envers tous mes semblables? C'est dans cet esprit que je vais narrer maintenant les
faits de l'histoire des Haïtiens, livrés à leur libre arbitré.
J'examinerai si mes compatriotes ont compris eux-mêmes tous les devoirs que leur imposait la condition nouvelle où les plaça le Dieu Tout-Puissant qui les soutint
dans leurs luttes. Je sais d'avance qu'ils ont droit à beaucoup d'indulgence, pour les fautes qu'ils ont dû faire
dans la direction des affaires de notre pays ; mais je sais
aussi qu'il est de ces actes tellement contraires aux principes de la morale, inséparables de ceux d'une saine politique, qu'un auteur qui se respecte ne doit pas les louer,
s'il veut servir utilement la cause qu'il défend, s'il veut
honorer son pa3rs. i Les Etats-Unis, où les noirs et les mulâtres sont placés sous le joug de
l'esclavage et du préjugé de la couleur , ont eu le concours de ces hommes
enrôlés à Saint-Domingue sous le nom de classeurs royaux, A Savannah, en
1779, Rigaud, Bauvais, Villatte, Christophe Mornet, Belley, Henri Christophe
et tant d'autres, se signalèrent sous les ordres du brave comte d'Esîaing. Rigaud, âgé alors de 18 ans, y fut blessé à la tête. (Carton du ministère de la
marine, contenant son état de service).
jugé de la couleur , ont eu le concours de ces hommes
enrôlés à Saint-Domingue sous le nom de classeurs royaux, A Savannah, en
1779, Rigaud, Bauvais, Villatte, Christophe Mornet, Belley, Henri Christophe
et tant d'autres, se signalèrent sous les ordres du brave comte d'Esîaing. Rigaud, âgé alors de 18 ans, y fut blessé à la tête. (Carton du ministère de la
marine, contenant son état de service). CHAPITRE XIV. Faits particuliers relatifs à J.-M. Borgella durant l'expédition française. Employé à l'état-major du général Agé, à l'arrivée de
l'escadre de l'amiral Lalouche ïréville devant le Port-auPrince, Borgella trouva une heureuse occasion de protéger les jours d'une soixantaine de colons qui s'étaient
rendus chez son général , tandis que d'autres étaient arrêtés et traînés de force hors de la ville. En ce moment ,
l'autorité d'Agé était complètement méconnue ; et Borgella , ancien officier du Sud comme Lamartinière, pouvait faire entendre sa voix , montrer son courage ordinaire, d'autant mieux qu'il était secondé par David-Troy,
son intime ami, non moins résolu que lui quand il s'agissait de remplir une bonne œuvre. Parmi ces colons se
trouvait un nommé Moreau , qui se ressouvint l'année
suivante de la conduite de Borgella , comme on le verra
bientôt. Lorsque le général Boudet eut pénétré dans la ville,
ceux des militaires qui n'avaient pas suivi Lamartinière
et Magny, s'empressèrent d'aller lui faire leur soumission : [1805] CHAPITRE XIV. 485 Borgella et David-Troy étaient de ce nombre; ils n'avaient aucun motif pour s'attacher à la cause perdue de
Toussaint Louverture. Toutefois, ne s'aveuglant point
sur ceux qui avaient déterminé l'envoi d'une armée française à Saint-Domingue, en se rendant auprès du général
Boudet , Borgella dit ces paroles prophétiques à DavidTroy : « Mon ami, aujourd'hui nous sommes dans la né-
« cessité de nous rendre aux Français, pour nous sous-
« traire à la tyrannie de Toussaint Louverture ; mais ,
« sois assuré qu'avant six mois , ils nous obligeront à
« prendre les armes contre eux : car, à l'instigation des
« colons , ils voudront nous ravir notre liberté. » Et cependant , il venait de se montrer généreux envers ces
hommes qui ne surent jamais qu'abuser de leur déplorable influence ! C'est que la loi du devoir l'emporte toujours dans les cœurs bien nés. Le général Boudet, informé par Agé de la conduite récente de Borgella, et sachant qu'il avait été chef d'escadron sous Rigaud, en le complimentant sur ses sentimens
d'humanité , le rétablit dans ce grade supérieur dont il
avait été privé après la guerre civile du Sud. Peu de jours
après , il reçut l'ordre de faire partie de la colonne commandée par l'adjudant-général Darbois qui se rendit aux
Cayes et de-là à Jérémie. Environ trois mois après , Darbois l'envoya prendre
le commandement du quartier de Dalmarie où se trouvait
Gilles Bambara qu'il y remplaça. Ce quartier comprenait
les bourgs de Dalmarie , des Abricots , de la Petite-Rivière , de l'Anse-d'Hainaut et des ïrois. Il s'attacha à
remplir son devoir, comme il l'avait toujours fait, en
montrant une grande impartialité envers tous ses administrés , et acquit par là l'estime de tous. Entre tant de
l'envoya prendre
le commandement du quartier de Dalmarie où se trouvait
Gilles Bambara qu'il y remplaça. Ce quartier comprenait
les bourgs de Dalmarie , des Abricots , de la Petite-Rivière , de l'Anse-d'Hainaut et des ïrois. Il s'attacha à
remplir son devoir, comme il l'avait toujours fait, en
montrant une grande impartialité envers tous ses administrés , et acquit par là l'estime de tous. Entre tant de 486 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. qualités qui le distinguaient , la bienfaisance surtout
tenait peut-être le premier rang. Hors la passive protestation de Jean Panier et de Goman, qui se jetèrent dans les bois pour ne pas obéir aux
Français, mais qui n'entreprirent rien dans ces premiers
temps, cette extrémité de la péninsule méridionale du
pays avait joui de la tranquillité. Le rôle de l'administrateur se bornait donc, pour Borgella, à maintenir l'ordre
dans l'étendue de son commandement. Mais, lorsque les
persécutions et les crimes eurent commencé dans l'arrondissement de Jérémie et des Cayes, et que Gilles Bénech
et Nicolas Régnier se furent jetés aussi dans les bois
comme Goman , les agitations commencèrent. Ces chefs
de bandes s'étant organisés, vinrent en janvier 1805
s'emparer du bourg de Tiburon : alors , l'action du militaire commença. Férou, commandant des Coteaux, écrivit à Borgella
pour l'inviter à se porter contre Tiburon , tandis qu'il
agirait de même de son côté : c'était remplir un devoir
strict , dans les circonstances où ils se trouvaient tous
deux. Borgella marcha à la tête delà garde nationale et
de quelques troupes de ligne , et réussit à surprendre les
indigènes qu'il chassa de Tiburon. Mais n'y voyant pas
venir Férou , et reconnaissant que l'ennemi était en
forces, il abandonna ce bourg où l'ennemi revint, et retourna à l'Anse-d'Hainaut. Il avait espéré qu'en joignant Férou, ils eussent pu
conférer sur la situation des choses ; car il n'ignorait pas
la prise d'armes du Nord et de l'Artibonite , ni les insurrections de l'Ouest. L'exemple de Pétion et de tous leurs
camarades d'armes de la 43e demi-brigade devait les
guider. Dans cette pensée , il écrivit de suite à Férou en [1805] CHAPITRE XIV. 487 envoyant, porteur de sa lettre, un autre homme de couleur nommé Laporterie , ancien officier sous Rigaud. En
apparence , c'était pour lui demander la cause de sa nonapparition à Tiburon, lui proposer à son tour de marcher
de nouveau contre ce bourg, afin de s'y joindre ; sa lettre
se terminait ainsi : « Je ne vous en dis pas davantage,
« le porteur de la lettre s'entretiendra avec vous. » Laporterie, en effet, était chargé. de lui dire les vrais motifs
de la marche que Borgelîa provoquait. : .
orterie , ancien officier sous Rigaud. En
apparence , c'était pour lui demander la cause de sa nonapparition à Tiburon, lui proposer à son tour de marcher
de nouveau contre ce bourg, afin de s'y joindre ; sa lettre
se terminait ainsi : « Je ne vous en dis pas davantage,
« le porteur de la lettre s'entretiendra avec vous. » Laporterie, en effet, était chargé. de lui dire les vrais motifs
de la marche que Borgelîa provoquait. : . Mais Férou ne savait pas lire. On lui avait imposé un
secrétaire blanc, comme à presque tous les autres officiers indigènes. En lisant cette lettre de Borgelîa, ce secrétaire, nommé Saradas, remarqua la phrase finale et ne
quitta plus un seul instant son commandant ; de sorte
que Laporterie ne put rien dire à celui-ci : il retourna à
l'Anse-d'Hainaut, emportant seulement la promesse que
faisait Férou de marcher contre Tiburon. Saradas ne s'en tint pas à la surveillance qu'il avait
exercée; il s'empressa d'adresser une lettre au général
Laplume (ou plutôt aux colons qui le faisaient mouvoir
comme une vraie machine), dans laquelle il dénonçait
Borgelîa, Férou et Laporterie, comme tramant un projet
d'insurrection. A son tour, Laplume signala Borgelîa à
Darbois. La conduite qu'il avait tenue envers lui sous
Toussaint Louverture, en le protégeant, est un indice
que cette dénonciation n'était que l'œuvre de ces mêmes
colons qui avaient voulu alors perdre Borgelîa. Lorsque Férou avait le premier provoqué la marche de
son collègue sur Tiburon, il s'était mis en marche luimême ; mais il fut arrêté par les indigènes qui étaient
venus occuper le Port-à-Pimenî. Après la mission de
Laporterie, il s'y préparait de nouveau, quand il reçut 188 ÉTUDES SUR l/HISTOIRE d'hAÏTT. avis de l'un de ses amis des Cayes, que son arrestation
était* résolue; en même temps, Théodat Trichel, son
frère Bergerac, Wagnac et Vancol lui faisaient proposer
de se mettre à la tête de l'insurrection qu'ils effectuèrent
au Port-Salut. Férou ne pouvait donc plus tenir à la promesse qu'il avait fait parvenir à Borgella, puisqu'il se
prononça alors, dans les derniers jours de janvier ou au
commencement de février. Ignorant ces faits, Borgella se porta aux Irois avec ses
gens, pour continuer sa marche sur Tiburon : il y coucha. Déjà, un indigène était allé prévenir ceux de Tiburon
qu'il y avait peu de monde aux Irois, sous les ordres
d'un commandant européen ; bien pilotés, évitant tous
les postes, ils vinrent dans la nuit et cernèrent la maison
de cet officier où dormait Borgella. Celui-ci, réveillé par
le bruit tumultueux des assaillans, n'eut pas le temps de
s'habiller ; s'armant de son sabre et de ses pistolets, il
ouvrit la porte, déchargea ses armes , et, le sabre à la
main, s'ouvrit un passage parmi eux. Échappé de ce danger, il fut contraint de fuir en cet état jusqu'à l'Ilet-àPierre-Joseph où il rallia sa troupe débandée par la
surprise. Ayant fait mander des secours à l'Anse-d'Hainaut, il marcha sur les Irois d'où il chassa les indigènes,
qui prirent la route de Tiburon ; il retrouva la plupart de
ses effets qu'ils n'avaient pu emporter.
, s'ouvrit un passage parmi eux. Échappé de ce danger, il fut contraint de fuir en cet état jusqu'à l'Ilet-àPierre-Joseph où il rallia sa troupe débandée par la
surprise. Ayant fait mander des secours à l'Anse-d'Hainaut, il marcha sur les Irois d'où il chassa les indigènes,
qui prirent la route de Tiburon ; il retrouva la plupart de
ses effets qu'ils n'avaient pu emporter. Beprenant sa marche contre Tiburon, il en repoussa
encore les indigènes qui ne s'enfuirent pas comme la
première fois ; car ils se retirèrent sur une éminence qui
domine le bourg. Environ trois heures après, ils se reformèrent et attaquèrent les troupes de Borgella qu'ils
chassèrent à leur tour. Borgella faillit tomber en leur
pouvoir et reçut une blessure au bras : poursuivi jusqu'au [1805] CHAPITRE XIV. 489 morne Onfroy, là son cheval fut blessé sous lui , ce qui le
porta à retraiter aux Irois, d'où il se rendit aux Abricots,
pour se faire panser de sa blessure. Darbois, ayant déjà reçu la lettre précitée de Laplume,
le manda à Jérémie, en le faisant remplacer par un blanc
nommé Mondret, qui avait servi sous les Anglais. Les colons des Abricots, qui n'avaient eu qu'à se louer de son
administration, saisirent cette occasion pour lui adresser
une lettre en date du 1-4 février, où ils lui exprimaient
toute leur reconnaissance. Mais Darbois, après l'avoir
gardé quelques semaines à Jérémie, lui donna l'ordre de
partir pour le Port-au-Prince , avec des dépêches adressées
au général Brunet. Il lui dit d'abord qu'il était urgent
qu'il allât lui-même rendre compte des événemens qui
venaient d'avoir lieu; mais au moment de son départ, il
lui avoua que son éloignement de la Grande-Anse était
commandé par les circonstances politiques; qu'il lui conservait toute son estime, quoiqu'il fut forcé de céder aux
obsessions des colons de Jérémie. Arrivé au Port-au-Prince dans les premiers jours de
mars, Borgella se présenta chez Brunet à qui il remit les
dépêches dont il était porteur. En ce moment ce général
conversait avec Moreau, l'un des colons qu'il avait protégés le 5 février 1802; ayant pris lecture des dépêches,
Brunet continua de causer avec Moreau. Sans doute, ce
dernier lui parla de la conduite qu'avait tenue Borgella à
cette époque ; car il dit à celui-ci : « Darbois s'est laissé in-
« fluencer parles anglomanes de Jérémie : eh bien ! vous
« resterez à mon état-major. » A partir de cet instant,
Brunet lui témoigna les plus grands égards. Il n'y avait que justice rendue à Borgella, dans les
procédés de Darbois et de Brunet ; car, si la phrase de sa 490 études sur l'histoire d'haïtï. sa lettre à Férou était compromettante à certains égards,,
elle ne constituait pas une preuve suffisante pour son
arrestation. D'un autre côté, la vigueur qu'il avait montrée contre les indigènes, la blessure qu'il avait reçue,
jointes à la protection qu'il accorda aux colons du Portau-Prince, suffisaient pour combattre les présomptions
soulevées contre lui. Toutefois, on peut dire qu'il fut
heureux d'échapper, et à Darbois et à Brunet qui montrèrent si peu de scrupule envers d'autres indigènes.
une preuve suffisante pour son
arrestation. D'un autre côté, la vigueur qu'il avait montrée contre les indigènes, la blessure qu'il avait reçue,
jointes à la protection qu'il accorda aux colons du Portau-Prince, suffisaient pour combattre les présomptions
soulevées contre lui. Toutefois, on peut dire qu'il fut
heureux d'échapper, et à Darbois et à Brunet qui montrèrent si peu de scrupule envers d'autres indigènes. Le 20 mars, Bochambeau arriva au Port-au-Prince.
Quelques jours après, il envoya Brunet dans le Sud pour
s'opposer à l'insurrection générale des indigènes et à la
marche de Geffrard. Borgellà fut de cette expédition, et
obtint de Brunet la permission de passer aux Abricots où
était sa femme, qu'il fit partir pour les Cayes. Bendu ensuite à Tiburon, d'où les indigènes avaient été chassés
définitivement par de nouvelles forces envoyées de Jérémie, il reçut une lettre de Brunet, qui lui déféra le commandement de l'avant-garde de la colonne qui, sous les
ordres du général polonais Spilhal et composée de soldats
de cette nation, devait tenter d'arriver aux Cayes par
terre. La mort de Spithal, par la fièvre jaune, ayant fait passer le commandement de cette colonne à l'adjudant-général Sarqueleux venu des Cayes aux Coteaux, on arriva
aux Karatas où se trouvaient Férou et les indigènes.
Borgellà reconnut l'avantage de cette forte position et
conseilla à Sarqueleux de la faire contourner sur la gauche , par l'adjudant-général Bernard. Dans son excessive
présomption, Sarqueleux osa lui dire: Avez-vouspeur?
Un sourirefcdédaigneux fut sa première réponse ; il répondit ensuite à cette question insultante, en ordonnant en [4803] CHAPITRE XIV. 491 avant à la troupe de l'a vaut- garde. Mais Férou, Jean-Louis
François et Bazile étaient aux Karatas ! Quels que fussent
les efforts de Borgella et de Sarqueleux lui-même , il ne
leur était pas possible d'enlever la position : alors Sarqueleux ordonna à Bernard le mouvement sur la gauche.
Cet officier ayant été tué à la première décharge des indigènes, sa troupe se mit à fuir et entraîna la déroule des
Polonais qui combattaient de front : environ 300 hommes
étaient déjà tués ou blessés. Sarqueleux pria Borgella de prendre le commandement de l'arrière-garde , en lui disant d'abandonner les
blessés : il se hâta de gagner le bourg des Coteaux. Loin
d'obéir à ses ordres concernant les blessés , Borgella les
sauva tous: parmi eux se trouvaient aussi des indigènes.
Les bâtimens de guerre avaient suivi le littoral ; ils recueillirent les débris de la colonne , blessés et autres, et
les portèrent aux Cayes où Sarqueleux mourut peu de
jours après. Informé de la bravoure qu'avait montrée Borgella aux
Karatas, de sa sollicitude pour les blessés , Brunet lui
adressa publiquement les éloges les plus chaleureux. Il
reçut des Polonais un autre témoignage bien flatteur de
leur estime : ils demandèrent qu'il fût mis à leur tête, ce
qu'il refusa , car il éprouvait, le plus vif regret d'avoir été
obligé de combattre contre ses anciens camarades d'armes *.
de la bravoure qu'avait montrée Borgella aux
Karatas, de sa sollicitude pour les blessés , Brunet lui
adressa publiquement les éloges les plus chaleureux. Il
reçut des Polonais un autre témoignage bien flatteur de
leur estime : ils demandèrent qu'il fût mis à leur tête, ce
qu'il refusa , car il éprouvait, le plus vif regret d'avoir été
obligé de combattre contre ses anciens camarades d'armes *. 1 En 1821, un Français, venu en Haïti pour y fonder une pharmacie, apporta à Borgella une lettre de recommandation du général Brunet, qui lui
renouvelait la haute estime qu'il avait conçue pour lui en 1803 : il lui disait
qu'il n'était pas étonné que Borgella fût parvenu à occuper un rang distingué
dans l'armée haïtienne. Un de ces braves Polonais, qui devinrent Haïtiens en 1804, s'attacha au
service de Borgella, à qui il portait les senlimens d'un ami dévoué : il se nommait Simon, natif de Grodno. En vain Borgella lui offrit des moyens pour s» 493 études suit l'histoire d'iIAÏTI . Dans la pensée de se réunir à eux , Borgella profita de
la suspension d'hostilités convenue quelque temps après
entre Brunet et Geffrard et qui fit ouvrir un marché aux
portes des Cayes , pour envoyer un affidé auprès de ce
dernier, à l'effet de lui témoigner le désir qu'il avait de se
joindre à lui. Geffrard lui fit écrire un billet par Papalier,
pour le presser dans cette résolution, en lui exprimant la
joie qu'ils ressentiraient tous de le voir parmi eux. Mais, pour sortir des Cayes, il fallait user de beaucoup
de précautions, afin de ne pas s'exposer à être arrêté. A Dalmarie, il vivait en intimité avec un Français
nommé Verger, qui avait toujours été l'ami de la classe
des hommes de couleur, depuis 1 791 ; il habitait la Croixdes-Bouquets à cette époque, et les événemens de la
guerre civile du Sud l'avaient transplanté dans la GrandeAnse. Il rejoignit Borgella aux Cayes : celui-ci lui confia
son dessein d'aller se réunir à Geffrard; et Verger voulant faire comme lui , gagna au même parti un sergent
français nommé Spané, dont les sentimens de justice se
révoltaient par les atrocités commises aux Cayes sur les
indigènes. Il fallait traverser les remparts de la ville, garnis de troupes. Spané trouva moyen , à cause même de
son grade de sergent, de persuader un soldat qui lui prorendre en Europe; il ne voulut jamais le quitter. Entouré de soins sur ses
vieux jours, Simon mourut en mars 1817, sur l'habitation de Borgella, qui
honora ce fidèle serviteur en lui donnant la sépulture dans l'enclos réservé où
reposaient déjà les restes de son épouse. En avril 1819, pendant la campagne qui mit fin à l'insurrection de Gomon
dans la Grande-Anse, je fus témoin de la gratitude exprimée à Borgella par un
Haïtien qu'il avait sauvé dans l'affaire des Karatas. Cet homme était parmi les
blessés, et fut emporté avec les Polonais qui l'étaient aussi. Borgella ne l'avait
pas remarqué alors, et ne le reconnut pas; mais il lui rappela toutes les circonstances de cette généreuse action, dont le souvenir émut profondément le
général auprès de qui je servais en qualité de secrétaire.
je fus témoin de la gratitude exprimée à Borgella par un
Haïtien qu'il avait sauvé dans l'affaire des Karatas. Cet homme était parmi les
blessés, et fut emporté avec les Polonais qui l'étaient aussi. Borgella ne l'avait
pas remarqué alors, et ne le reconnut pas; mais il lui rappela toutes les circonstances de cette généreuse action, dont le souvenir émut profondément le
général auprès de qui je servais en qualité de secrétaire. [1805] CHAPITRE XIV. 493 mit de les laisser passer pendant la nuit, quand il serait
de faction. Tel fut le résultat de la magnanimité de Geffrard qui, en consentant à laisser introduire' des vivres
aux Cayes , où les troupes françaises souffraient de la
famine, conquit l'estime de ces ennemis pour ses frères. A l'heure convenue, Borgella , sa femme ( habillée en
homme) , Verger et Spané, et deux domestiques noirs,
passèrent sur les remparts et se rendirent au poste indigène occupé par le général Coco Herne, et de-là au quartier-général de Gérard, où ils reçurent tous le plus cordial accueil de Geffrard et de tous ses compagnons. Quelques semaines après, survint l'évacuation des
Cayes parle général Brunet. Le 7 novembre, sur la demande de Jean-Louis François, commandant de l'arrondissement d'Aquin, Geffrard nomma Borgella au commandement de cette place. Sa lettre se terminait
ainsi : «*En saisissant l'occasion de faire quelque chose d'a-
« gréable à ce brave général dont vous avez l'estime, je
« suis bien aise de vous témoigner le cas que j'ai tou-
« jours fait des qualités précieuses qui vous distin-
« guent. » Des faits importons viendront prouver l'intimité qui
exista entre ces trois anciens officiers de Rigaud. Désormais, la position de Borgella le faisant entrer dans
la vie politique du pays, nous supprimerons sa biographie
particulière. Errata. Page 161, ligne 10, supprimez le nom de Pelage, — Detçresse seul ayant
résisté à Richepanse. TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME. PERIODE FRANÇAISE SIXIEME EPOQUE. LIVRE SIXIEME. CHAPITRE PREMIER. Expédition française contre Saint-Domingue. — Arrivée de la flotte au CapFrançais. — Le général Henri Christophe lui en refuse l'entrée. — Proclamation du Premier Consul aux habilans de la colonie. — Députation de la
municipalité auprès du capitaine-général Leclerc. — Sa lettre à H. Christophe. — Réponse, et dispositions de défense. — Le général Rochambeau
s'empare du Fort-Liberté. — Incendie et évacuation du Cap. — La flotte
entre dans la rade. — Débarquement de Leclerc à la baie de l'Acul-duLimbé. — Réfutation des Mémoires de Sainte-Hélène, relativement aux
hommes de couleur. — Reflexions sur la conduite tenue par H. Christophe.
— Toussaint Louverture arrive de Santo-Domingo. — Il est forcé de fuir
devant les troupes françaises, et prend la résolution de résister à Leclerc.
— - Esprit général de la population. — Lettres de Toussaint Louverture à divers généraux. —Il se rend à Ennery pour rencontrer ses fils et leur précepteur 3
é. — Réfutation des Mémoires de Sainte-Hélène, relativement aux
hommes de couleur. — Reflexions sur la conduite tenue par H. Christophe.
— Toussaint Louverture arrive de Santo-Domingo. — Il est forcé de fuir
devant les troupes françaises, et prend la résolution de résister à Leclerc.
— - Esprit général de la population. — Lettres de Toussaint Louverture à divers généraux. —Il se rend à Ennery pour rencontrer ses fils et leur précepteur 3 CHAPITRE II. Leclerc envoie à T. Louverture ses fils et M. Coisnon.— Arrivée de T. Louverture à Ennery. — Il reçoit une lettre du Premier Consul. — Examen de ce
document. — T. Louverture quitte Ennery et va aux Gonaïves. — Il écrit à
Leclerc— II va à Saint-Marc et revient aux Gonaïves. — Réponse de Leclerc.
— T. Louverture persiste aie combattre. — Scène entre lui et ses enfans. —
Conduite respective dlsaac et de Placide.— Ce dernier est élevé en grade.
— Allocution à ia garde d'honneur.— Réplique à Leclerc. — Dernière réponse
de Leclerc— Réflexions sur la résolution prise par T. Louverture. — Arrivée
delà division Boudet au Port-au-Prince. — Conduite des officiers supérieur» TABLE DES MATIÈRES, 493 de cette ville.— Débarquement des Français. — Bardet livre le fort Bizoton.
—Combat au Port-au-Prince. — Les troupes coloniales en sont chassées. —
Conduite modérée et habile du général Bondet — Soumission des populations
dans le voisinage du Port-au-Prince. — Découverte des papiers secrets de
T. Louverture. — Dessalines arrive au Cul-de-Sac et va à Léogane.— Incendie et évacuation de cette ville. — Massacre de blancs.— De^salines va à Jacmel, retourne au Cul-de-Sac et se rend à la Petite-Rivière de l'ArtibonUe.
— Les Français occupent la Croix-des-Bouquets et PArcabaie. — Conduite de
Charles Bélair. —Défection de Laplume et de tout le département du Sud.
— Soumission de Jacmel.— Soumission de la partie espagnole. — Incendie du
Port-de-Paix et résistance de Maurepas . 44 CHAPITRE III. Proclamation de Leclerc qui met T. Louverture et H.Christophe hors la
loi, en entrant en campagne. — Arrivée au Cap des escadres de Toulon et
de Cadix. — Combats en divers lieux. — T. Louverture bat Rochambeau à
la Ravine-à Couleuvre. — Résistance et soumission de Maurepas. — Incendie et évacuation de Saint-Marc par Dessalines. — Boudet en prend possession. — Lamour Dérance et Lafortune se soumettent. — Marche des divisions Hardy et Rochambeau aux Cahos. — Leclerc se rend au Port-auPrince avec Rigaud, Pétion et d'autres officiers du Sud. — Pétion reçoit
le commandement de la 13e demi-brigade. — La division Debelîe est battue à la Crète-à-Pierrot. — Massacre de noirs par Hardy. — Rochambeau
enlève le trésor placé aux Çahos. — Marche de la divison Boudet contre la
une se soumettent. — Marche des divisions Hardy et Rochambeau aux Cahos. — Leclerc se rend au Port-auPrince avec Rigaud, Pétion et d'autres officiers du Sud. — Pétion reçoit
le commandement de la 13e demi-brigade. — La division Debelîe est battue à la Crète-à-Pierrot. — Massacre de noirs par Hardy. — Rochambeau
enlève le trésor placé aux Çahos. — Marche de la divison Boudet contre la • Crète-à-Pierrot. — Massacre de blancs aux "Verrettes, par Dessa'ines. — Il
bat les divisions Boudet et Dugua à la Crète-à-Pierrot, et en laisse le commandement à Magny et Lamartinière. — Siège de ce fort. — Pétion y lance
des bombes : réflexions à ce sujet. — Évacuation hardie du fort, par Magny
et Lamartinière. — Ils rejoignent Dessalines au Calvaire. — Combats livrés
par Christophe dans le Nord. — T. Louverture y enlève divers bourgs et
revient dans l'Artibonite. — Il se porte aux Cahos après l'évacuation de la
Crète-à-Pierrot. — Dessalines l'y rejoint. — La division Hardy retourne au
Cap, celle de Rochambeau aux Gonaïves. — Les escadres de Brest, du Havre
et de Flessingue arrivent au Cap. — Leclerc va à Saint-Marc. — La division Boudet retourne au Port-au-Prince* 81 CHAPITRE IV. Déportation d'André Rigaud. — Son sort en France — Proclamation de Leclerc sur cette déportation. — Pensées de Pétion et de Lamour Dérance à
cette occasion. — Arrêté de Leclerc sur le commerce français et étranger.
— Correspondance entre les amiraux Villaret Joyeuse etDuckworth. -<s Disposition de Toussaint Louverture à la soumission. — Il correspond avec
Boudet. —Assassinat de Yollée. — Positions occupées par Toussaint Lou- •496 TABLE DES MATIERES. verture et ses généraux. — Leclerc fait proposer à Christophe de se soumettre. — Correspondance à ce sujet. — Toussaint Louverture autorise
Christophe à des entrevues avec les généraux français. — Soumission de
Christophe et de ses troupes au Haut-du Cap. — Correspondance entre Leclerc et Toussaint Louverture. — Ce dernier fait sa soumission au Cap. —
II porte Dessalines et Charles Bélair à se soumettre. — Réflexions à cette
occasion 116 CHAPITRE V. Travaux de réédification au Cap. — Départ de Viliaret-Joyeuse pour France. — Acte d'organisation provisoire de la colonie. — Mort de V illatte. — Dessalines et Charles Bélair entrent à Saint Marc. — Mesures prises à l'égard
des troupes coloniales. — Annullalion des promotions faites par T. Louverture. — Germes d'insurrection dans le Nord, l'Ouest et le Sud. — Loi décrétée en France pour rétablir la traite des noirs et leur esclavage. — Boudet
est envoyé à la Guadeloupe. — Rochambeau le remplace. — Les colons
poussent aux excès. — La fièvre jaune se manifeste. — Désarmement des
cultivateurs. —Résistance de Sylla à Plaisance — Il est chassé par Clauzel.
. Louverture. — Germes d'insurrection dans le Nord, l'Ouest et le Sud. — Loi décrétée en France pour rétablir la traite des noirs et leur esclavage. — Boudet
est envoyé à la Guadeloupe. — Rochambeau le remplace. — Les colons
poussent aux excès. — La fièvre jaune se manifeste. — Désarmement des
cultivateurs. —Résistance de Sylla à Plaisance — Il est chassé par Clauzel. — Leclerc soupçonne T. Louverture de conjurer. — Il ordonne des mesures
militaires au bourg d'Ennery. —Christophe, Clervaux, Maurepas et DessaJines lui conseillent de déporter T. Louverture : leurs motifs. — Motifs particuliers de Dessalines, et réflexions à ce sujet. — Occupations de T. Louverture sur ses propriétés. — Il y est surveillé et tracassé. — Ses plaintes à
Leclerc et correspondance entre eux. — Leclerc ordonne à Brunet de l'arrêter. — Brunet l'invite à se rendre auprès de lui. — Sourdes menées et lettres
attribuées à T. Louverture. — Il est arrêté, garotté et conduit à bord delà
frégate la Créole. — Sa famille et divers officiers sont arrêtés et embarqués
sur la Guerrière. — Paroles prononcées par T. Louverture à bord du Héros. — Son arrivée à Brest. — Déportation d'autres officiers sur C Aigle et
le Muiron 153 CHAPITRE VI. Jugement et exécution à mort de P. Fontaine. — T. Louverture réfute le
projet qui lui fut attribué. — Proclamation du capitaine-général sur sa
déportation. — Lettre au ministre de la marine. — Séquestre des biens
de T- Louverture.— Il écrit de Brest au Premier Consul et au ministre de la
marine. — Dégradation et déportation de Placide à Belle-Ile-en-Mer.— Sa
lettre d'adieux à ses parens. — T. Louverture est débarqué du Héros et
amené au fort de Joux. — Chancy à Ajaccio. — Le reste de la famille à
Bayonne. — Beau trait du général fiançais Ducos. — Mission du général
Cafarelli au fort de Joux, ses entretiens avec le prisonnier, interrogations
qu'il lui fait, et réponses. — Jugemens portés par T. Louverture sur ses
généraux et autres officiers. — Défense pour T. Louverture contre les imputations qui lui ont été faites, — Il n'était responsable que de ses actes TABLE DES MATIÈRES. 41)7 depuis sa soumission. — Citations de quelques passages de son Mémoire au
Premier Consul. — Il lui adresse deux autres lettres. — Sa maladie, et enlèvement de Mars Plaisir du fort de Joux,— Mort de T. Louverlure racontée
par Antoine Métrai. — Examen de celte relation. — Jugement sur la vie
politique et militaire de T. Louverture. — Sa famille est transférée à Agen-
— André Rigaud s'y trouve avec elle. — Évasion de Chancy, d'Ajaccio. —
Mort de Pinchinat à l'infirmerie de la Force, à Paris 190
deux autres lettres. — Sa maladie, et enlèvement de Mars Plaisir du fort de Joux,— Mort de T. Louverlure racontée
par Antoine Métrai. — Examen de celte relation. — Jugement sur la vie
politique et militaire de T. Louverture. — Sa famille est transférée à Agen-
— André Rigaud s'y trouve avec elle. — Évasion de Chancy, d'Ajaccio. —
Mort de Pinchinat à l'infirmerie de la Force, à Paris 190 CHAPITRE VU. Invasion de la fièvre jaune et ses cruels effets. — Réunion du conseil colonial.
— Sentimens libéraux du préfet colonial Benezech, sa mort. — Projets manifestés par les colons. — Conduite courageuse de H. Christophe. — Leclerc
maintient en vigueur les règ'.emensde T. Louverture sur la culture. — La
fièvre jaune dissout le conseil colonial. — Leclerc organise le gouvernement
colonial. — Mesures fiscales. — Défense faite aux notaires de passer des
actes de vente de moins de 50 carreaux de terre. — Mesures de police. —
Pendaisons, noyades et fusillades contre la population indigène. — Règlement
sur les délits et les peines. — Arrêté des Cohsuls défendant aux noirs et aux
mulâtres d'entrer en France Réflexions à ce sujet. — Règlement de Leclerc sur l'ordre judiciaire et sur le culte catholique. — Arrivée de troupes
de France. — Leclerc ordonne le désarmement général des cultivateurs.
^— Vues secrètes des chefs de l'armée coloniale en y donnant leur concours.
— Mouvemens insurrectionnels qu'il occasionne. — Noble conduite du général Devaux. — Révolte de Charles Bélair. — Révolte d'autres chefs de
bandes dans le Nord. — Pétion et Dessalines agissent contre eux. —Conférences entre ces deux chefs, leurs vues, leur entente. — Charles Bélair se
rend après la capture de sa femme. — Dessalines les dénonce et les envoie s.
Leclerc. —Une commission militaire est formée pour les juger au Cap. —
Arrivée de nouvelles troupes de France 235 CHAPITRE VIII. Leclerc se rend à D'Héricourt et envoie Pétion au Dondon. — Il y combat contre les insurgés, qui le forcent à entrer à la Petite- Anse avec
Christophe. — Actions dans l'Ouest contre les insurgés. — Mort de Lamartinière. — Prise de l'Arcahaie par Larose. — Les insurgés de cette partie
reconnaissent l'autorité de Lamour Dérance. — Réflexions sur les prétentions des Africains. — Crimes commis par Rochambeau. — Les insurgés
du Nord sont victorieux. — B.évolte de Capois au Port-de-Paix. — Il
rallie les insurgés de cette partie. — Lettre de Brunet à Leclerc , sur
Dessalines et Maurepas. — Supplices au Cap. — Charles Bélair et sa
femme y sont fusillés. — Proclamation de Leclerc. — Le général Boudet
est envoyé en France. — Christophe lui confie son fils. — Ses dispositions.
— Dessalines va au Cap. — Son entretien avec I.ecîerc. — Clervaux et Pét. v. 52
-Paix. — Il
rallie les insurgés de cette partie. — Lettre de Brunet à Leclerc , sur
Dessalines et Maurepas. — Supplices au Cap. — Charles Bélair et sa
femme y sont fusillés. — Proclamation de Leclerc. — Le général Boudet
est envoyé en France. — Christophe lui confie son fils. — Ses dispositions.
— Dessalines va au Cap. — Son entretien avec I.ecîerc. — Clervaux et Pét. v. 52 ilDS TABLE DES MATIÈRES. lion au Haut-du-Cap. — Paroles de Christophe et de Clervaux. — Lecïèrè
fait entrer la 6e au Cap. — Défection de Pélion. — Il entraîne Clervaux et
Christophe. — Bsl'e conduite de Pélion. — I! va avec Clervaux au MorneRouge et à D'Héricourt. — 11 y rallie Petit-Noël Prieur. — Marche contré
le Haut-du-Cap. — La 6e est désarmée et embarquée. — Attaque et prise
du Haut-du-Cap. — Défection de Christophe. — 1200 hommes de la 6e sont
noyés. — Réflexions à ce sujet. — Geflrard s'échappe du Cap et va joindre
l'étion. — Mort du général Dugua. 267 CHAPITRE IX. Situation de l'armée française à la mi-octobre. — Proclamation de Leclerc sur
h prise d'armes du Haut-du-Cap. — Mesures ordonnées par lui. — Arresiaiion de Maurepas> etc., au Port- Je-Paix. — Mort de Dommage au Cap. rPamphile de Lacroix évacue le Fort-Liberté. —Conduite de Toussaint Bravé
en celte circonstance. — Dessaiines se déclare contre les Français, et s'empare de la Crète-à-PierroL — Massacre d'un bataillon delà 12° coloniale à
Saint-Marc. — Dessalines prend les Gonàïves. — Il attaque Saint-Marc infi uclueusement. — Il établit son quartier-général à l'Arlibonite. — Il réorganise ses troupes. — Mort de Leclerc au Cap. — Ses dernières volontés. —
ïl désigne Rochambeau pour lui succéder. •— Daure, préfet colonial, prend
l'intérim du gouvernement colonial. — Ses actes. — Évacuation du Portde-Paix par Brunet. — Rochambeau se fait installer au Port-au-Prince. —
—Combats des indigènes contre le Cap , leurs succès et leurs revers. —
Ils abandonnent le Haut-du-Cap. — Modération du préfet Daure. — Arrivée
de Rochambeau au Cap. — Il fait noyer Maurepas et d'autres indigènes. —
Danger couru par J.-P. Boyer sur îe vaisseau te DuguayTtouin. '—
J. Boyé obtient qu'il soit mis en liberté. 303
ambeau se fait installer au Port-au-Prince. —
—Combats des indigènes contre le Cap , leurs succès et leurs revers. —
Ils abandonnent le Haut-du-Cap. — Modération du préfet Daure. — Arrivée
de Rochambeau au Cap. — Il fait noyer Maurepas et d'autres indigènes. —
Danger couru par J.-P. Boyer sur îe vaisseau te DuguayTtouin. '—
J. Boyé obtient qu'il soit mis en liberté. 303 CHAPITRE X. Premières mesures prises .par Rochambeau. — Il publie deux arrêtés consulaires, et fait reprendre le Fort-Liberté par le général Clauzel. — Il envoie
le général Noailles chercher des chiens à Cuba. — Le général Desbureaux
retourne en France. —Conduite de Pétion dans le Nord. — Attitude courageuse de Christophe envers Sans-Souci.' — Pétion rejoint Dessalines à l'Arlibonite. — Il est nommé général de brigade , ainsi que Gabart. — Faits
d'armes de Capois, de Toussaint Brave, de Larose et d'autres chefs insurgés.
— Cangé reconnu général de brigade par Lamour Dérance. — Crimes commis dans le Sud et tentatives infructueuses d'insurrection. — Pétion en
marche dans l'Ouest. — 11 prend le Mirebalais. — Combat de Pierroux, au
Cul-de-Sac, où il est battu. — Il rencontre Lamour Dérance dans la plaine
de Léogane. — Gérin y accourt auprès de Pétion et de Geffrard. — Siège
*ii Léogane et combats. — Geflrard part pour le Sai avec la 13* — Pétion
et tentatives infructueuses d'insurrection. — Pétion en
marche dans l'Ouest. — 11 prend le Mirebalais. — Combat de Pierroux, au
Cul-de-Sac, où il est battu. — Il rencontre Lamour Dérance dans la plaine
de Léogane. — Gérin y accourt auprès de Pétion et de Geffrard. — Siège
*ii Léogane et combats. — Geflrard part pour le Sai avec la 13* — Pétion TABLE DES MATIÈRES. 499 persuade Cangé et ses officiers en faveur de l'autorité supérieure de Dessalines. — Il retourne auprès du général en chef'. — Sa conduite à l'Arcahaie
envers Larose. — 11 trace les fortifications de Marchand. — Position respective desFrancab et des indigènes insurgés, à la fin de décembre 1802. 329. CHAPITRE XI. Dessalines fait reconnaître son autorité dans le Nord, et y organise le pouvoir des chefs militaires. — Lutte des Congos contre Christophe.— Dessalines
va rétablir l'ordre. -- Assassinat de Sans-Souci. — Les Congos se soulèvent
et tuent Paul Louverlure. — Dessalines les écrase et retire Christophe et
Clervaux du Nord. —Il se porte à l'Arcahaie d'où Larose s'enfuit. — Pétion
y est placé. — Ses mesures politiques. — Arméniens de barges indigènes. —
Clauzel prend le Portde-Paix. — Capois attaque celle ville et envoie une
expédition contre la Tortue. — Il reprend le Port-de-Paix et la Tortue. _
Romain, Clervaux et Christophe attaquent le Cap et sont repoussés.— Toussaint Brave attaque le Fort-Liberté. — Geffrard prend l'Anse-à-Veau et en
est chassé ensuite. — Gilles Bénech enlève Tiburon. — Insurrection dans la
plaine des. Cayes. — Férou en prend la direction. — Geffrard se joint à
Férou et fait reconnaître l'autorité de Dessaiines. — Combats entre Sarrazln
et les indigènes dans la plaine des Cayes. — Magloire Ambroise attaque et
cerne Jacmel, — Adoption du drapeau indigène. — Marche de Kerverseau
au Bahoruco.— Lamarre s'empare du Petit-Goave et en expulse Delpech.—
Rochambeau fait dévorer un noir par des chiens, au Cap.— Autres crimes,—
— II transporte le siège du gouvernement au Port-au-Prince. — Il y donnR
un bal funèbre. —Il envoie des troupes contre Cangé, à Léogane, — contre
Lamarre, au Petit-Goave. —Mort de Neterwood : les Français sont repoussés par Lamarre. — Rigueurs et projets de destruction au Port-au-Prince.
— Brunet est envoyé aux C^yes. — Combats divers dans le Sud. — Geffrard
fait prendre l'Anse-à-Veau. — Pétion repousse Fressinet à l'Arcahaie. —
Clauzel bat Romain et Toussaint Brave à l'AcuL — Rupture de la paix
d'Amiens. — Le général Boyer est fait prisonnier par les Anglais. — Pélion
provoque la réunion, à l'Arcahaie, de Cangé et de ses officiers, à l'effet de
leur faire reconnaître l'autorité de Dessalines. — Mesures projetées par le
général en chef 371
ion repousse Fressinet à l'Arcahaie. —
Clauzel bat Romain et Toussaint Brave à l'AcuL — Rupture de la paix
d'Amiens. — Le général Boyer est fait prisonnier par les Anglais. — Pélion
provoque la réunion, à l'Arcahaie, de Cangé et de ses officiers, à l'effet de
leur faire reconnaître l'autorité de Dessalines. — Mesures projetées par le
général en chef 371 CHAPITRE XII. Cangé est battu au Guide-Sac par les Français. — Mort de Mimi Baude. —
Dessalines enlève le Mirebalais et arrive dans cette plaine. — Il y prend
deux postes et fait incendier la plaine. — Cangé et Gabart sont battus en
allant contre la Croix-des-Bouquets. — Dessalines organise les 11e et 12»
demi-brigades. — Rochambeau se transporte au Cap, d'après l'ordre du gouvernement consulaire. — Fressinet va à Jéréraie, Sarrazin vient au Port-auPrince. — Le préfet Daure part pour France. ~ Des croisières anglaises
bloquent divers ports. — Mesures prises par Rochambeau. — Magnytot, 500 TABLE DES MATIÈRES. nouveau préfet, arrive au Cap. — Dessalines va dans la plaine des Cayes.—
Son langage à l'armée indigène. — Il fait des promotions et organise sept
corps de troupes. — Il emploie Boisrond Tonnerre auprès de lui. — Il écrit
au curé des Cayes et retourne dans l'Ouest. — Cangé prend Léogane. —
Dessalines communique avec un vaisseau anglais dans la baie du Port-auPrince. — Il organise des corps de troupes à Léogane , devant Jacmel et
au Petit-Goave. — Il retourne au Cul-de-Sac. —-Les Congos échangent
des produits avec les Français près du Cap. — Romain est battu deux; fois
: près de cette ville. — Latoucbe Tréville part pour France. — Fuite des colons et mesures de Rochambeau. — Clauzel et Thouvenot conspirent pour
le déporter en France.— Dénoncés par Magnytot, ils sont arrêtés et déportés.
— Magnytot et Claparède sont déportés peu après.— Fressinet évacue Jérémie
et est fait prisonnier par les Anglais. — Férou,y entre.— Geffrard consent à
une suspension d'armes avec Brunet. — 11 va à Jérémie où arrive Bonnet,
venant de Cuba.— Bonnet est expédié à Dessalines, qui le nomme adjudantgénéral. — Lettre de Dessalines à Gérin sur la suspension d'armes de Geffrard. — Examen à ce sujet. — Les Français évacuent le Fort-Liberté, où
entre Toussaint Brave. —Dessalines va à la Petite-Rivière. — Promotions
de Gabart et de J.-P. Daut. — Les Français évacuent Saint-Marc— Gabart
livre celte ville au pillage. —Dessalines va dans le Nord et revient à SaintMarc. — Cangé et M. Arabroise obtiennent la capitulation de Jacmel et y
entrent. — Belle conduite qu'ils y tiennent. — Désunion au Port au-Prince
entre les officiers français. — Sarrazin et Colbert s'enfuient.— Réfutation d'un
fait attribué à Pétion et relatif à Lavalette • . 406
Daut. — Les Français évacuent Saint-Marc— Gabart
livre celte ville au pillage. —Dessalines va dans le Nord et revient à SaintMarc. — Cangé et M. Arabroise obtiennent la capitulation de Jacmel et y
entrent. — Belle conduite qu'ils y tiennent. — Désunion au Port au-Prince
entre les officiers français. — Sarrazin et Colbert s'enfuient.— Réfutation d'un
fait attribué à Pétion et relatif à Lavalette • . 406 CHAPITRE XIII. Adresse des babitans du Port-au-Prince à Dessalines. — Il part de l'Arlibonite
contre cette vilïe. — Reddition du blockhaus de Drouiilard, — Combat entre la
5e légère et les indigènes. — Reddition des blockhaus de Damiens et de
Santo. — Prise de possession de la Croixdes-Buuquets. — Meurtre de 400
prisonniers français. — Cangé arrive à la Coupe. — Dessalines établit son
quartier-général à Turgeau. — Cangé cerne le fort Bizoton.— Pétion place
une batterie à.Pbelippeaux. — Canonnade respective. ■ — Evacuation de Bizoton et du blockhaus Dessourccs. —Cangé place une batterie à Piémont. — Paroles de Lavalette aux indigènes de la garde nationale. — II propose à
Dessalines la capitulation du Port-au-Prince, qui est signée. —Adresse de
Dessalines aux babitans. —Visite de Lus; à Dessalines.— B. Inginac et Lafontant vont auprès de lui.— Evacuation du Port-au-Prince.— Dessalines en
prend possession. —Contribution exigée des blancs. — Conduite de Lecun. — Brunet évacue les Cayes. — Geffrard en prend possession. — Mort de
Fédon au Cap. — Dessalines va à la Petite-Rivière, — Il marche contre le
Cap. — Combats entre Christophe et les Français, et au Haut-du-Cap en
présence de Rochambeau. — Eloges de divers généraux par Dessalines. —
Bravoure remarquable de Capois. — Rochambeau le fait complimenter— Il
se retire au Cap. — L'armée indigène est victorieuse. — Rochambeau envoie TABLE DES MATIÈRES. 501 un officier auprès de Dessalines : ce qu'il lui répond. _ Le même officier
revient. — Dessalines accorde un armistice verbal. — Négociations rompues
entre Rochambeau et le commodore Loring. — Capitulation du Cap. —
Echange d'otages. — Lettre de Dessalines aux habitans du Cap. — Rochambeau la fait publier. — Lettre de Dessalines à Gérin. — Lettre du commandant de Breda à Dessalines. — La garnison est conduite au Cap. —
Réponse de Rochambeau relative à l'ancienne partie espagnole. — Il envoie
des prisonniers indigènes à Dessalines. — Evacuation du Cap. — Dessalines
en prend possession. — Capitulation entre Rochambeau et Loring. — Mas.
sacre des blessés et des malades français par ordre de Dessalines. — Noailles
évacue le Môle et meurt à la Havane.— Pourcely prend possession du Môle.
— Le général Ferrand va de Monte-Christ à Santo-Domingo. — Soumission
des habitans du Cibao à Dessalines, qui leur fait payer une contribution. 438 CHAPITRE XIV. Fats particuliers relatifs à J.-M. Borgella durant l'expédition française. 48-4 FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIÈME.
ë -sscc PARIS, IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE. n
* BOSTON PUBLIC LIBRARY
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prétènationale
entreprit en 1802 avec tant de gloire - :.
qu'il
En bloquant les Français dans la ville de
gé avait établi plusieurs
Léogane, Canpostes retranchés autour de
ville, sur les habitations
cette
dernier
Cassagne, Dampuce et Petit. Ce
poste étant le principal, Pétion utilisa
naissances comme ingénieur
ses conen le fortifiant; il fit occu1 Mémoires de Boisrond Tonnerre. --- Page 378 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAITI.
Geffrard avec la 15°, car il était à
per le fort Ça-Ira par
Léogane était
prévoir que la prise de ce fort, tandis que
déterminerait les Français à envoyer des troupes
cerné,
eut lieu en effet. Avant leur arrià son secours : ce qui
le fort à boulet et mitraille :
vée, une goëlette canonna
une blessure au bras, et le commandement
Geffrard reçut
passa à Gérin.
dans! la rade de Léogane une frégate,
Bientôt arrivèrent
débardes troupes qui
un brig, et trois goëlettes) portant
du
de
Cette flotille était sous les ordres capitaine
quèrent.
la Gravière )*: elle canonna le fort
vaisseau Jurien (de
la
tandis que les troupes l'attaquaient et que
garÇa-Ira,
faisait une sortie. Les indigènes furent
nison de Léogane
Pétion accourut à leur secours avec
chassés du fort ; mais
réussit à refouler
de Cangé, rallia la 13, et
des troupes
dans la ville de Léogane: : les auune partie des Français
les navires qui se retirèrent
tres périrent ou gagnèrent
Jean-Louis FranDans cette affaire,
au Port-au-Prince.
montrèrent
Coco Herne, Gérin, Sanglaou et Isidor,
çois,
une grande bravoure.
blessure, se mit en route pour
Geffrard, rétabli de sa
Gérin et la 15, en passant dans les mornesdu
le Sud avec
Léveillé et ses bandes. GefPetit-Goave où ils rallièrent
devait
frard avait reçu de Dessalines un paquet qu'il ne
aurait enlevélun des bourgs du
décacheter que lorsqu'il
de brigade
littoral du Sud: c'était son brevet de général
devait ainsi gagner à la pointe de son épée.
qu'il
Pétion se mit aussi
Immédiatement après son départ,
de Dessalines. Pendant
en route pour retourner auprès
Le même qui vint à Haiti, en 1825, avec le baron montrèrent de Mackan, modérés en qualité pend'amiral. II fut l'un des officiers de marine qui se
dant l'occupation française.
décacheter que lorsqu'il
de brigade
littoral du Sud: c'était son brevet de général
devait ainsi gagner à la pointe de son épée.
qu'il
Pétion se mit aussi
Immédiatement après son départ,
de Dessalines. Pendant
en route pour retourner auprès
Le même qui vint à Haiti, en 1825, avec le baron montrèrent de Mackan, modérés en qualité pend'amiral. II fut l'un des officiers de marine qui se
dant l'occupation française. --- Page 379 ---
[1802]
CHAPITRE X.
son court séjour dans la plaine de
bauché tous les officiers
Léogane, il avait emsupérieurs qui
mour Dérance. En
obéissaient à Laà la
revoyant Germain Frère et Caradeux
Coupe, il opéra la même conversion dans leur
Magloire Ambroise et Lacroix, du côté de
esprit.
vaient qu'imiter Cangé
Jacmel, ne poude se
lorsque le moment serait arrivé
prononcer.
Il ne restait plus que le farouche Larose
de la nécessité d'une
à convaincre
mais
soumission parfaite à
ce n'était pas chose facile. A peine
Dessalines;
haie, Pétion
arrivé à l'Arcaessaya un moyen pour connaître
sitions : il lui dit qu'il avait
ses disporeçu l'ordre du général en
chefd'oceuper ce bourg. Mais Larose, qui il'avait
avec beaucoup d'égards, se révolta contre
aceueilli
reprochant à Dessalines toutes les
cet ordre, en
faites après la guerre civile du Sud, exécutions à mort
la déportation de T. Louverture
d'avoir concouru à
Leclerc.
et livré Charles Bélair à
Vainement Pétion voulut-il le ramener à
sentimens plus modérés; il fit battre la
des
troupe sous les armes pour chasser Pétion générale, mit sa
Ce dernier prit le parti d'en sortir
de T'Arcahaie.
avec les troupes qui
Taccompagnaient: mais ses paroles avaient
les hommes soumis à Larose.
frappé tous
Rendu à la Petite Rivière, il fit son
lines qui se promit de punir Larose
rapport à Dessad'une manière
plaire, après qu'il se serait assuré la soumission
exemgos du Nord. Sa confiance
des Conen Pétion ne fut
grande, en apprenant que Cangé et les autres que plus
bandes avaient écouté ses conseils:
chefs de
espérer de réussir
désormais il pouvait
complètement à se faire agréer
général en chef, puisque Geffrard allait dans
comme
vues dans le Sud.
les mêmes
rapport à Dessad'une manière
plaire, après qu'il se serait assuré la soumission
exemgos du Nord. Sa confiance
des Conen Pétion ne fut
grande, en apprenant que Cangé et les autres que plus
bandes avaient écouté ses conseils:
chefs de
espérer de réussir
désormais il pouvait
complètement à se faire agréer
général en chef, puisque Geffrard allait dans
comme
vues dans le Sud.
les mêmes --- Page 380 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
des habitations Marchand et Laville, aut
La position
de la chaine des montagnes des Cahos, présentant
pied
faciles à défendre, le général en chef
des monticules
les fortifications qui furent
ordonna à Pétion d'en tracer
dès-lors. Si Pétion y mit les règles du génie
commencées
Dessalines leur donna des noms
militaire qu'il possédait,
il y
l'empreinte de son génie particulier:
qui portaient
Culbuté, la Fin du Monde, Résolu,
eut les forts Décidé,
étant celui de l'un
la Source et Innocent, ce dernier nom
de ses fils naturels.
des Français et
Examinons ici la position respective
au moment où finissait l'année 1802.
des Indigènes,
espagnole était au pouvoir des
Toute T'ancienne partie
Français.
le Cap, le Môle, le FortDans le Nord, ils possédaient
Liberté et la Tortue.
aux InTout l'intérieur de ce département appartenait
digènes.
le Borgne jusSans-Souci donnait ses ordres depuis
Petit-Noël Prieur était
qu'aux campagnes du Fort-Liberté.
étaient:
lieutenant; les autres chefs de bandes
son premier
Cagnet, Yayou, Macaya, MaJacques Tellier, Labrunit,
bizarVa-Malheureux et Caca-Poule (quel nom
vougou,
Brave et Charles Bauduy, anciens milire! ). Toussaint
étaient contraints d'obéirà ces Congos, malgré
taires,
leurs sympathies pour Dessalines. la 6e coloniale en partie,
Clervaux, ayant réorganisé
de
faisait têteà l'orage autant que possible, en s'efforçant
véritable
en chef. Il en
faire des prosélytes au
général hai
son colétait de même de Christophe qui, plus
que
réduit à l'inaction avec quelques troupes
lègue, se voyait
étaient contraints d'obéirà ces Congos, malgré
taires,
leurs sympathies pour Dessalines. la 6e coloniale en partie,
Clervaux, ayant réorganisé
de
faisait têteà l'orage autant que possible, en s'efforçant
véritable
en chef. Il en
faire des prosélytes au
général hai
son colétait de même de Christophe qui, plus
que
réduit à l'inaction avec quelques troupes
lègue, se voyait --- Page 381 ---
CIIAPITRE X.
[1802]
sur l'habitation
fidèles des ire, 2- et Se demi-brigades,
située au pied de la montagne du Bonnet-à-TEMilot,
éviter les embuches de ses ennemis personvêque, pour
nels.
du Nord, depuis le PetitEnfin, dans la péninsule
était obéi
portes du Môle, Capois
Saint-Louis jusqu'aux
; mais il était disposé,
les insurgés de cette partie
par
militaire, à reconnaitre et à faire admettre
comme ancien
l'autorité de Dessalines dès qu'il y papar ses inférieurs
raitrait.
chef lui-même dominait dans T'ArtiboLe général en
ayant sous ses ornite, possédant la ville des Gonaives,
Gabart
dres immédiats les généraux de brigade Pétion,
et le noyau de la fameuse armée indigène.
et Vernet,
les Français ne possédaient que
Dans ce département,
la ville de Saint-Marc.
Dérance était
Dans l'Ouest proprement dit, Lamour
à
-
Adam,
encore obéi: - - parLarose, T'Arcabhaie;
par
Germain Frère et Caradeux, dans les hauteurs
Métellus,
Lacroix,
du Port-au-Prince; - - par Magloire Ambroise,
dans celles de Jacmel; -par Cangé
Macaque et Lemaire,
avait nommés, dans
et tous les officiers supérieurs qu'il
de
la plaine de Léogane. Mais on a vu que la présence le
Pétion et ses bons offices avaient secrètement sapé
colossal del'homme du Bahoruco, qui prétendait,
pouvoir
contester la suprématie de l'homme
ainsi que Sans-Souci,
inévitable, nécessaire, des Indigènes.
del'Ouest, les Français étaient en
Dans ce département
de celui de la Croixpossession du bourg du Mirebalais,
du
la
l'environne, de celui
des-Bouquets avec plaine qui
Grand-Goave, et des villes du Port-au-Prince, de Jacmel,
de Léogane et du Petit-Goave.
T. V.
endait,
pouvoir
contester la suprématie de l'homme
ainsi que Sans-Souci,
inévitable, nécessaire, des Indigènes.
del'Ouest, les Français étaient en
Dans ce département
de celui de la Croixpossession du bourg du Mirebalais,
du
la
l'environne, de celui
des-Bouquets avec plaine qui
Grand-Goave, et des villes du Port-au-Prince, de Jacmel,
de Léogane et du Petit-Goave.
T. V. --- Page 382 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
Tout le département du Sud leur était soumis, moins
quelques chefs de bandes retirés dans les bois et sans influence. --- Page 383 ---
CHAPITRE XI.
autorité dans le Nord, et y organise le pouDessalines fait reconnaitre son
Christophe. -Dessalines
voir des chefs militaires. - Lutte des Congos contre
se soulèvent
de Sans-Souci. Les Congos
va rétablir lordre. - Assassinat
écrase et retire Christophe et
et tuent Paul Louverture. - Dessalines les
s'enfuit. 1 Pétion
Clervaux du Nord.-I1 se porte à l'Arcahaie d'oà Larose
Armemens de barges indigènes.-
J est placé. 1 Ses mesures politiques.
cette ville et envoie une
Clauzel prend le Port-de-Paix. - Capois attaque Port-de-Paix et la Tortue.
expédition contre la Tortue. - Il reprend le
Tousle Cap et sont repoussés.
Romain, Clervaux et Christophe attaquent
et en
le Fort-Liberté. - Geffrard prend l'Anse-à-Veau
saint Brave attaque
enlève Tiburon. Insurrection dans la
est chassé ensuite. - Gilles Bénech
Geffrard se joint a
plaine des Cayes.
Férou en prend la direction.
l'autorité de Dessalines. - Combats entre Sarrazin
Férou et fait reconnaitre
Magloire Ambroise attaque et
daus la plaine des Cayes.
et les indigènes
du
indigène. Marche de Kerverseau
cerne Jacmel, - Adoption
drapeau
et en expulse Delpech.-
du Petit-Goave
au Bahoruco. - Lamarre s'empare des chiens, au Cap. Autres crimes.
Rochambeau fait dévorer un noir par
Port-au-Prince. Ily donne
le siége du gouvernement au
- Il transporte
contre Cangé, à Léogane, contre
bal
- Il envoie des troupes
un funébre.
Mort de Neterwood : les Français sont repous
Lamarre, au Petit-Goave.
et projets de destruction au Port-au-Prince.
sés par Lamarre. Rigueurs
dans le Sud. Geffrard
Brunet est envoyé aux Cayes. 1 Combats divers Fressinet à l'Arcahaie.
l'Anse-à-Veau. Pétion repousse
fait prendre
Toussaint Brave à T'Acul.
Rupture de la paix
Clauzel bat Romain et
par les Anglais. - Pétion
d'Amiens. Le général Boyer est fait prisonnier
à l'effet de
à l'Arcabaie, de Cangé et de ses officiers,
provoqué la réunion,
Mesures projetées par le
leur faire reconnaitre l'autorité de Dessalines.
général en chef.
dans le Nord et dans
Après que Pétion eut posé
bases de l'autorité suprême de Dessalines, et
l'Ouest, les
bat Romain et
par les Anglais. - Pétion
d'Amiens. Le général Boyer est fait prisonnier
à l'effet de
à l'Arcabaie, de Cangé et de ses officiers,
provoqué la réunion,
Mesures projetées par le
leur faire reconnaitre l'autorité de Dessalines.
général en chef.
dans le Nord et dans
Après que Pétion eut posé
bases de l'autorité suprême de Dessalines, et
l'Ouest, les --- Page 384 ---
ÉTUDES sUR L'ISTOIRE D'IAITI.
rendant dans le Sud à cet effet, la première
Geffrard se
consistait à
opération qui était indiquée à Dessalines
Jui-même se faire reconnaitre en qualité de général
aller
en chef.
l'Artibonite vers le 2 de janvier 1805, et se
Ilpartit de Port-de-Paix où Capois et ses troupes ne
rendit au
difficulté de l'acclamer. Capois fut nommé
firent aucune
la 9", dont le
général de brigade : il avait réorganisé
bataillons à
commandement fut confié à Pourcely, et les
Louis, Nicolas Louis et Beauvoir.
Jacques
immédiatement dans les quartiers du voisiSe portant
nomma aussi générauz de brinage du Cap, Dessalines
eut le commandeRomain et Yayou : le premier
gade,
le second celui de la Grande-Rivière.
ment du Limbé,
acheva de les détacher du parti de
Cet acte d'autorité
de commander le
Sans-Souci. Christophe fut chargé
la
Clervaux la Marmelade. Christophe reçut
Dondon, et
de Sans-Souci, et Dessalines
mission secrète de se défaire
retournà à T'Artibonite.
les Congos se soulevèrent
Mais, peu de jours après,
àl'instigation de Sanscontre Christophe, probablement
de Clervaux, il fut
Souci. Forcé de se réfugier auprès
au Donaidé par celui-ci à reprendre son commandement chassa enmouvement des Congos l'en
don. Un nouveau
Dessalines accourut
core. Informé de cette résistance, etl'autorité en même
sur les lieux, employa la persuasion
en teannihiler l'influence de Sans-Souci,
temps, pour
Pétion leur avait
nant aux Congos le même langage que
adroite dans
il leur fit une concession
tenu. Cependant,
du Donen retirant le commandement
la circonstance,
plaça à Milot, avec la surveillance
don à Christophe, qu'il
limites du Fortdes quartiers qui s'étendaient jusqu'aux
ourut
core. Informé de cette résistance, etl'autorité en même
sur les lieux, employa la persuasion
en teannihiler l'influence de Sans-Souci,
temps, pour
Pétion leur avait
nant aux Congos le même langage que
adroite dans
il leur fit une concession
tenu. Cependant,
du Donen retirant le commandement
la circonstance,
plaça à Milot, avec la surveillance
don à Christophe, qu'il
limites du Fortdes quartiers qui s'étendaient jusqu'aux --- Page 385 ---
[1805]
CIIAPITRE XI.
Liberté, Petit-Noël Prieur fut nommé
place au Dondon, au grade de colonel, commandant de
Louverture en eut.
et le général Paul
Tarrondissement.
Dessalines alla voir Toussaint Brave
grade de général de
qu'il promut au
brigade, avec le commandement des
campagnes du Fort-Liberté et de Laxavon; et à
tour, il visita Sans-Souci,
son requi s'était réfugié dans les
montagnes de la Grande-Rivière, Il affecta de
ses anciennes prétentions à l'autorité
considérer
d'un défenseur de la liberté. Cette comme l'égarement
Sans-Souci et ceux qui
démarche lui concilia
Mais, à peine Dessalines pouvaient encore espérer en lui.
retournait-il à
que Christophe, continuant son
l'Artibonite,
exécution l'ordre
ceuvre, et pour mettre à
secret qu'il avait reçu,
Souci à une conférence
appela Sanssur l'habitation
rendit sans
Grandpré. Ils'y
défiance, avec quelques-uns de ses
Aussitôt, Christophe les fit tous
officiers.
dats, à l'exception du chef de massacrer par ses solCe crime souleva contre lui
bataillon Charles Pierre.
l'assaillirent.
Petit-Noël et les Congos qui
Chasséjusqu'à la Marmelade,
Clervaux ne purent résister au torrent des Christophe et
retirèrent aux Gonaives. Le
insurgés et se
malheureux Paul
essaya en vain de contenirdans le devoir les Louverture
tés par la mort deleur chef: ils lui
Congos irriCes faits attirèrent
tranchèrent la tête.
Dessalines avec toutes ses
compris les troupes de
forces, y
généraux
Christophe et de Clervaux, et ces
eux-mémes. Il marcha contre
leva le Dondon et écrasa les
Petit-Noël, entraint à se cacher dans les Congos. Petit-Noël fut conbois.
cher de nouveaux
Toutefois, pour empeindisciplinées,
soulèvemens parmi ces bandes
Dessalines se vit obligé à retirer du Nord
Christophe, qu'il plaça aux Gonaives, près du général
oupes de
forces, y
généraux
Christophe et de Clervaux, et ces
eux-mémes. Il marcha contre
leva le Dondon et écrasa les
Petit-Noël, entraint à se cacher dans les Congos. Petit-Noël fut conbois.
cher de nouveaux
Toutefois, pour empeindisciplinées,
soulèvemens parmi ces bandes
Dessalines se vit obligé à retirer du Nord
Christophe, qu'il plaça aux Gonaives, près du général --- Page 386 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
ramena à la Petite-Rivière.
Vernet, et Clervaux, qu'il
Ce
Tel fut le résultat de l'assassinat de Sans-Souci.
seulement pas le Nord de la présence de
crime ne priva
de
1,
avec des moyens
persuasion
deux généraux qui,
les maintenir
organisé les Congos pour
eussent peut-être Dessalines ; mais ces hommes ignorans,
sous l'autorité de
entrer plus tard
abandonnés à eux-mémes, finirent par
la ville du
relation avec les Français affamés dans
en
fournissant des vivres et des denrées d'exCap, en leur
la visite qu'ilavait reportation. Il est possible qu'après resté soumis à ses
Sans-Souci fàt
çue de Dessalines,
ce qui parut au
ordres. On ne peut donc que déplorer
commandée pour assurer
général en chef une nécessité
occasionna celle de
son autorité. La mort de Sans-Souci
bien et
Louverture, qui avait toujours été porté au
Paul
aurait pu être utile à la cause indigène.
qui
dans le Nord,
Après avoir établi ainsi sa suprématie
devait la fonder dans l'Ouest. Partant de l'ArDessalines
Pétion, Gabart et de nombreuses troupes,
tibonite avec
d'où Larose s'enfuit dans un
il se présenta à T'Arcahaie,
dernier se rendit
le
à Mariani : de-là, ce
eanot qui porta
était alors dans la plaine
auprès de Lamour Dérance qui
de diviPétion, élevé au grade de général
de Léogane.
de l'Ouest, établit
commander le département
sion, pour
à l'Arcahaie ' L'oecupation de ce
son quartier-général
du Port-an-Prince et de
bourg sur le littoral, à proximité
le
donna à eet homme politique
la plaine de Léogane,
avec des indigènes
d'entretenir des intelligences
moyen
ville, les chefs de bandes qui l'avoiside cette première
encore à Lamour Dérance
naient et ceux qui obéissaient
des brevets du même grade à Chris-
- En méme temps, Dessalines envoya
tophe, Clervaux et Vernet.
-général
du Port-an-Prince et de
bourg sur le littoral, à proximité
le
donna à eet homme politique
la plaine de Léogane,
avec des indigènes
d'entretenir des intelligences
moyen
ville, les chefs de bandes qui l'avoiside cette première
encore à Lamour Dérance
naient et ceux qui obéissaient
des brevets du même grade à Chris-
- En méme temps, Dessalines envoya
tophe, Clervaux et Vernet. --- Page 387 ---
CHAPITRE XI.
[1803]
les fondemens de son audu côté de Léogane, en sapant
travertorité. C'est ce qu'il fit, en armant des barges qui
incessamment la baie du Port-au-Prince. Alors pasaient
Derénoncourt et Masson,
rurent notamment Boisblanc,
fait
audacieux qui renouvelèrent ce qu'avaient
marins
et les deux frères
dans la guerre civile du Sud, Panayoty
dontles carGaspard: : ils capturèrent des navires français facilitèrent les
profitèrent aux indigènes; ils
gaisons
de denrées récoltées
échanges, qui s'opéraient sous voile,
contre des armes et munidans la plaine de l'Arcahaie,
des États-Unis et de
tions que fournissaient des navires
la Jamaique.
choses s'exécuPar les soins de Dessalines, pareilles
du côté des Gonaives, où commandait le général
tèrent
fut de même sur le littoral du Sud, lorsque
Vernet. Il en
tombèrent aux mains des
les bourgs de ce département
comme
indigènes. Là, Bégon et Aoua se distinguèrent
des
dans l'Ouest. L'intérêt mercantile
leurs collègues
ils
des
étrangers y trouvait son compte, car
échangeaient
les indigènes, qui ne savaient que
choses précieuses pour
faire de leurs produits.
l'autorité de Dessalines
On conçoit facilement que,
arles
chefs del'ancienne
étant reconnue par
principaux leur donna devait faire de
mée coloniale, l'impulsion qu'il
acharnée contre les
l'année 1805 une époque de guerre
militaire s'opérait
Français. A mesure quelorganisation
cette guerre
sur tout le territoire soumis aux indigènes,
en
de plus en plus un caractère de gravité qui,
prenait
devait garantir leur
assurant le succès de leurs armes,
survint
indépendance de leurs ennemis, surtout lorsque
la rupture de la paix d'Amiens par la Grande-Bretagne,
qu'il
acharnée contre les
l'année 1805 une époque de guerre
militaire s'opérait
Français. A mesure quelorganisation
cette guerre
sur tout le territoire soumis aux indigènes,
en
de plus en plus un caractère de gravité qui,
prenait
devait garantir leur
assurant le succès de leurs armes,
survint
indépendance de leurs ennemis, surtout lorsque
la rupture de la paix d'Amiens par la Grande-Bretagne, --- Page 388 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAÎTI.
alimenter son armée expédi-
: la France n'ayant pu alors
tionnaire parl'envoi de nouvelles troupes.
intention n'est pas d'entrer dans le détail de tous
Notre
livrèrent à partir du mois dejanvier,
les combats qui se
montrèrent
dans lesquels on peut dire que, si les Français
valeur accontumée, les indigènes ne prouvèrent pas
leur
généralils étaient fortmalarmoinsdebravoure, puisqu'en
leur orgamés, qu'ilsn'avaient presque pasdepondrectquel
étaitassez défectueuse, leurs troupes se recrutant
nisation
allaient aussitôt au feu.
incessamment de cultivateurs qui
néanmoins les faits principaux de cette guerre.
Signalons
Rochambeau fit partir du Cap le général
Le 6 janvier,
arrivé la veille avec
Clauzel sur le vaisseau le Duquêne,
et
autres navires en
des troupes; une frégate
plusieurs
contre le Portportaient aussi. Cette expédition, dirigée
malenleva cette ville aux mains de Capois,
de-Paix,
fit. Capois se retira à deux lieues de
grél la résistance qu'il
dont il fortifia la polà sur lhabitation Lavaud-Lapointe Clauzel laissa le commansition sur le rivage de la mer.
Daulion et
dement du Port-de Paix au chefde bataillon
Le but de cette expédition était de couretourna au Cap.
malades
à la Tortue et de
vrir l'établissement des
placés
entre cette ile et le Môle,
faciliter les communications
entre le Môle et le Cap.
les'Français
Mais, comprenant lui-même l'objet que
ordonna peu après une attaque de
avaient en vue, Capois
contre le
nuit contre le Port-de-Paix, et principalement
où se trouvaient les munitions; il le savait.
Petit-Fort,
Louis et Cataboix attaquaient la garTandis que Jacques
réussit à enlever le Petitnison des autres forts, Beauvoir
d'échelles qu'il fit placer en pénétrant
Fort au moyen
dans le sommeil furent
dans la mer : les militaires surpris
que
ordonna peu après une attaque de
avaient en vue, Capois
contre le
nuit contre le Port-de-Paix, et principalement
où se trouvaient les munitions; il le savait.
Petit-Fort,
Louis et Cataboix attaquaient la garTandis que Jacques
réussit à enlever le Petitnison des autres forts, Beauvoir
d'échelles qu'il fit placer en pénétrant
Fort au moyen
dans le sommeil furent
dans la mer : les militaires surpris --- Page 389 ---
CIIAPITRE XI.
[1803]
fit enlever toutes sles munitions.
tous massaerés, et Capois
à Laétant obtenu, il se retira avec ses troupes
Ce succès
lui fit demander quelques milvaud-Lapointe où Romain
liersde poudre.
le
aventureux et le
: Concevant bientôt le projet
plus
Capois ordonna à Vincent
plus hardi en même temps,
de construire
Louis, commandant au Petit-Saint-Louis,
formés de planches attachées par des lianes,
des radeaux
se
sur
le canal de la Tortue pour porter
afin de traverser
ile. Dans la soirée du 18 février (29 pluviose),
cette
d'élite de la 9, commandés par le capitaine
150 hommes
remorquèrent
Gardel, montèrent sur ces radeaux que
Vincent Louis arriva dans la même
deux embarcations.
la garnison
nuit à la Tortue:i ily souleva les noirs, surprit
Boscus, enfrançaise commandée par T'adjudant-général
malades
la plupart des
leva-le fort de l'Hopital, égorgea
indigènes, notamment le capiet délivra des prisonniers
mère et son fils; il va
taine Placide Lebrun, et sai propre
sucl'incendie des établissemens éclaira ses
sans dire que
le repoussa dans
cès. Mais Boscus, revenu de sa surprise,
des
l'intérieur de l'ile et avisa le Cap de cet événement:
arrivèrent bientôt à son secours, et
forces supérieures
qu'avec
Vincent Louis et Gardel ne purent s'embarquer
hommes pour se rendre au Petit-Saint-Louis.
quelques
terrible châtiment: néanLes noirs de l'ile subirent un
de noudans-le courant de mars ils se soulevèrent
moins,
tous les malades qu'ils purent atveau et massacrèrent
ce fut le 6 janvier, d'après la Gazelle officielle de
1. M. Madiou dit que
nous avons lu deux rapports sur ce fait exSaint-Domingue publiée au Cap; la nuit du 29 au 30 pluviose. Nous préférons
: traordinaire, qui le placent dans
le ferait coincider avec r'expédition
cette dernière date, parce que la première
nous
difficile à condu général Clauzel contre le Port-de-Paix : ce qui
parait
cilier.
fut le 6 janvier, d'après la Gazelle officielle de
1. M. Madiou dit que
nous avons lu deux rapports sur ce fait exSaint-Domingue publiée au Cap; la nuit du 29 au 30 pluviose. Nous préférons
: traordinaire, qui le placent dans
le ferait coincider avec r'expédition
cette dernière date, parce que la première
nous
difficile à condu général Clauzel contre le Port-de-Paix : ce qui
parait
cilier. --- Page 390 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
teindre. Rochambeau se vit contraint à faire retirer
le
"duTetspenkopnens au Môle, à la fin de cemois.
Quelques jours après, le 12 avril, Capois résolut
quer sérieusement le Port-de-Paix;
d'attavaleur, bien secondé
après des prodiges de
par ses officiers
sit à enlever les divers forts
supérieurs, il réusà évacuer
et à contraindre les
sur le Cap. Jetant ses
Français
dès le lendemain il
regards sur la Tortue 3
y envoya de nouveau
et Beauvoir qui forcèrent les
Vincent Louis
ennemis à
l'ile. Depuis lors,
l'évacuation de
aucune entreprise ne fut faite
les
Français, soit contre le
par
tue. Armant des
Port-de-Paix, soit contre la Torbarges au Port-de-Paix, à
au Borgne, Capois empécha le
Saint-Louis et
Môle : les navires de
cabotage entre le Cap et le
communieations
guerre seuls purent continuer les
entre ces deux villes.
De son côté, tandis que Rochambeau
5 février, avecl'amiral
partait du Cap, le
le
Latouche Tréville sur le vaisseau
Duguay-Trouin, pour aller visiter la
et le
Tortue, le Môle
Port-au-Prince, le même jour dans la nuit, le
Romain attaqua le Cap et fut
général
T'habitation
repoussé : il se retira sur
Vaudreuil où il se retrancha. Le
le général Clauzel vint l'y
lendemain,
5,000 hommes et l'en chassa combattre avec environ
Romain
après une vive résistance.
se rendit au Limbé. Mais, dans la nuit du
19 février, en même temps
les
18 au
contre la Tortue, il
que
radeaux se dirigeaient
attaqua le Cap de nouveau.
cès de la première affaire l'avait
L'insucporté à demander des
secours au général en chef, espérant, par les rapports de
quelques émissaires, que les indigènes de la ville se déclareraient en sa faveur; ; et Dessalines avait ordonné
Clervaux et
de
à
Christophe
se rendre avec leurs
auprès de lui.
troupes
au
contre la Tortue, il
que
radeaux se dirigeaient
attaqua le Cap de nouveau.
cès de la première affaire l'avait
L'insucporté à demander des
secours au général en chef, espérant, par les rapports de
quelques émissaires, que les indigènes de la ville se déclareraient en sa faveur; ; et Dessalines avait ordonné
Clervaux et
de
à
Christophe
se rendre avec leurs
auprès de lui.
troupes --- Page 391 ---
CHAPITRE XI.
[1805]
Rochambeau était revenu au Cap, dès
Dans Tintervalle,
de la place étaient fortifiés conle9 février. Les environs
sérieuse.
venablement pour la couvrir d'une attaque
indigènes l'avaient dirigée avec
Néanmoins, les généraux
où
que nous avons lu un rapport
une telle intelligence,
comce fait d'armes est qualifié d'attaque parfaitement la barrière
binée. Le fort Bélair qui domine le Cap, et
Bouteille furent prispar eux. Mais la tactique européenne,
jointe à la valeur des troupes et des généraux français,
réussit à les chasser après un combat de plusieurs heures
des
meurtriers : ils ne s'arrêtèrent qu'au Morneet
plos
l'hôpital des
Rouge; en se retirant, ils incendièrent
Pères.
et Christophe et
Romain reprit sa position au Limbé,
retournèrent aux Gonaives. Parmi les prisonClervaux
Français, il se trouva un officier nommé
niers faits parles
sauver sa vie, eut
Monfort, du jer régiment, qui, croyant
du Cap
la lâcheté de dénoncer une foule d'indigènes
dans
formé le projet de sejoindre aux autres
comme ayant
eussent combattu avec courage et
T'attaque; et quoiqu'ils
Rochambeau trouya
dévouement dans les rangs français,
dénonciation l'oceasion de les faire pendre ou
dans cette
noyer : il n'épargna pas Monfort lui-même. été chassé
le
Al'est du Cap, Toussaint Brave avait
par
Pamphile de Lacroix, de Laxavon et d'Ouanagénéral
d'avril,
minthe, à la mi-janvier. Dans les premiers jours
il
à son tour le Fort-Liberté où il pénétra, mais
il attaqua
Quentin et Dumont.
fut repoussé par les généraux
Geffrard étant parvenu dans la plaine du Petit-Goave,
rallia à lui tous les indigènes
sur l'habitation Cupérier,
qui avaient pris les armes dans les cantons du voisinage.
avon et d'Ouanagénéral
d'avril,
minthe, à la mi-janvier. Dans les premiers jours
il
à son tour le Fort-Liberté où il pénétra, mais
il attaqua
Quentin et Dumont.
fut repoussé par les généraux
Geffrard étant parvenu dans la plaine du Petit-Goave,
rallia à lui tous les indigènes
sur l'habitation Cupérier,
qui avaient pris les armes dans les cantons du voisinage. --- Page 392 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAIrI.
Procédant à un commencement
le commandement de la 13€ à Coco d'organisation, il déféra
Herne, à
François un noyau de corps devenu la
Jean-Louis
autre devenu la16.
15, à Gérin un
N'ayant que fort peu de
artillerie, il marcha d'abord
poudre, sans
sur Miragoane
passant ensuite par les
qu'il enleva :
montagnes du
contra un détachement
Rochelois, ily renle
français qu'il dispersa en tuant
commandant. Le 16 janvier, il parvint à l'Anse-à-Veau
qu'il prit après quelques heures de combat: la
française, faite prisonnière, périt par la main des garnison
queurs, et son commandant Bernard,
vains'enfuit à Jérémie,
adjudant-général,
par mer. Geffrard décacheta alors le
paquet qu'il avait reçu de Dessalines,
n'être
qu'àla prise d'un port de quelque
pour
ouvert
tion était
importance. La condiremplie, et les troupes saluèrent en lui le
rabde brigadequi allait désormais
générations-de l'insurrection
diriger toutes les opédu départementdus Sud :
résultat,que nous regrettons néanmoins de voir glorieux
un acte de représailles sanglantes.
terni par
verrons Geffrard
Mais, bientôt nous
réparer ces fureurs, par le
porta au droit du vaincu à être traité,
respect qu'il
nemi, mais comme homme.
non. comme ellAvertis de la prise de l'Anse-à-Veau,
bois et
lesgén éraux DarLaplume, secondés par
queleux et le colonel
Tadjudant-général SarNéret, ne tardèrent
au Petit-Trou. Marchant
pas à se réunir
forces
contre les indigènes avec des
supérieures, bien pourvues de tout ce
succès à la guerre, ils les battirent
qui assure le
bitation Laval où Geffrard
complètement sur l'haTAnse-à-Veau.
s'était rendu, à une lieue de
le
Cette victoire, disputée avec
rejeta jusqu'à Cupérier, à dix lieues au moins. acharnement,
à-Veau et Miragoane furent
L'Anserepris par les Français, quiy
indigènes avec des
supérieures, bien pourvues de tout ce
succès à la guerre, ils les battirent
qui assure le
bitation Laval où Geffrard
complètement sur l'haTAnse-à-Veau.
s'était rendu, à une lieue de
le
Cette victoire, disputée avec
rejeta jusqu'à Cupérier, à dix lieues au moins. acharnement,
à-Veau et Miragoane furent
L'Anserepris par les Français, quiy --- Page 393 ---
[1805]
CHAPITRE XI.
reçurent peu après des renforts venant du
vaisseaux
Cap, sur les
FIndomptable et le Mont-Blancq
de France en ce moment. Darbois et
quiyarrivaient
nèrent à Jérémie,
Sarqueleux retourroute des
Laplume et Néret aux Cayes. La déindigènes eut lieul le 12 février.
Mais alors, des faits importans s'étaient
d'autres points du
accomplis sur
département du Sud. Le même
janvier, Où Geffrard prenait
jour,
tombait au pouvoir d'autres
T'Anse-à-Veau, Tiburon
tre leurs communs
indigènes soulevés déjà condans les bois de
ennemis. On a vu que Goman était
lui s'était rallié ce quartier dès le mois de mai 1802; à
Nicolas Régnier, ancien chef de
comme lui, sous Rigaud;
bataillon,
de Joseph
peu après la révolte éphémère
taillon
Darmagnae, un troisième ancien chef de
sous le même général, Gilles
bajoindre. Plus ancien
Bénech, était allé les
militaire,
que les deux autres dans le service
rieur,
celui-ci fut reconnu par eux comme leur
quoiqu'ils gardassent chacun le
supédes petites bandes de cultivateurs
commandement
nés. Gilles Bénech,
qu'ils avaient endoctriAfricain, mais d'une finesse
quable qui lui valut le sobriquet de
remarà embrigader d'autres cultivateurs petit-malice, réussit
troupe d'environ
et à former ainsi une
2000 hommes; il persuada à ses
pagnons d'aller s'emparer de Tiburon,
compour se procurer des munitions. Cette
principalement
commandée par le colonel
place était toujours
que T. Louvertare
Desravines, homme de couleur
y avait placé;
forces à
n'ayant pas assez de
fut tué opposer aux insurgés, il se retira aux Irois où il
par les Français, quile punirent
à leur cause.
ainsi de sa fidélité
Dans le même mois, au Port-Salut, Vancol,
Théodat et Bergerac Trichet, deux
Wagnac,
frères, se prononcè-
commandée par le colonel
place était toujours
que T. Louvertare
Desravines, homme de couleur
y avait placé;
forces à
n'ayant pas assez de
fut tué opposer aux insurgés, il se retira aux Irois où il
par les Français, quile punirent
à leur cause.
ainsi de sa fidélité
Dans le même mois, au Port-Salut, Vancol,
Théodat et Bergerac Trichet, deux
Wagnac,
frères, se prononcè- --- Page 394 ---
ÉTUDES SUR L'BISTOIRE D'RAYTI.
Périn, dans le haut de la plaine
rent contre eux ; au camp
se prononGuillaume Lafleur et Lafrédinière
des Cayes,
réunissant des cultivateurs. Lafrédinière
cèrent aussi en y)
Véret, ne connaisétait un de ces Français qui, comme
de races: il
saient ni préjugés de couleurs ni antipathie
Reavait été révolté des injustices de ses compatriotes.
ancien chef de bataillon sous
connaissant tous en Férou,
Côteaux,
Rigaud, et: alors commandant de la communedes
pouvait les diriger dans T'insurrection à cause
Thommequi
ils s'étaient
de son courage et de ses talens militaires,
à leur
abouchésavec lui, et ce mulâtre avait répondu
apAla fin de janvier ou dans les premiers jours de fépel.
du Sud était insurgée. Férou, en
vrier, toute cette partie
renouvela ce qu'aprenant les armes contre les Français,
dans
il fit embarquer
vait fait Pétion au Haut-du-Cap:
Côteaux,
les blancs qui se trouvaient aux
une chaloupe
Peu
il rencontra dans la
et les renvoya aux Cayes.
après,
enveloppa et fit
plaine un détachement de Français qu'il
les avoir désarmés, il les fit conduire
prisonniers: après
avant-postes
leur commandant Damira jusqu'aux
avec
des Cayes.
tracé vainement aux hommes qui se
Noble exemple
ridicules
de coueroyaient autorisés, par leurs
préjugés
tout mulâtre ou noir qui prenait
leurs, à appeler brigand
les armes pour résister à leur tyrannie!
retour de LaLe colonel Berger n'avait pas attendu le
essayer de comprimer l'insurrecplume aux Cayes pour
Périn contre G. Lafleur et
tion; ils'était porté au camp
aux
Lafrédinière, mais il avait dà rentrer précipitamment
le soulèvement de Férou. Laplume
Cayes, en apprenant
vintbientôt se mettreàla tête des troupes etmarchacontre
retàl Maraudhuc.
lesindigènes retranchés aullorne-Fenduc
Berger n'avait pas attendu le
essayer de comprimer l'insurrecplume aux Cayes pour
Périn contre G. Lafleur et
tion; ils'était porté au camp
aux
Lafrédinière, mais il avait dà rentrer précipitamment
le soulèvement de Férou. Laplume
Cayes, en apprenant
vintbientôt se mettreàla tête des troupes etmarchacontre
retàl Maraudhuc.
lesindigènes retranchés aullorne-Fenduc --- Page 395 ---
[1803]
CHAPITRE XI.
Un combat sanglant eut lieu
dans ces deux
Néret et Berger furent battus.
endroits, où
Parmi les
vait faits Férou, dans la troupe de
prisonniersqu'amulâtre Elie Boury
Damira, se trouvait le
qu'il garda auprès de lui; il
voir compter sur son dévouement à la
crut pouet lui confia même
cause de ses frères
un commandement;
le combat, Elie Boury, entrainé
mais, peu avant
parla fatalité
vant son inconcevable
et conserattachement à la
donna Férou et fut rendre
France, abande la
compte à Laplume et
position des indigènes. L'infame
Berger
apprécier cette défection,
Berger ne sut pas
de
ou plutôt ce retour à la
son pays: il fit noyer Élie Boury dans la
cause
Cayes.
rade des
La victoire de Férou détermina le
de toute la plaine des
soulèvement général
Cayes, Où Bazile et Armand
avaient déjà opéré dans ce sens. Mais Gilles
Berrault
compagnons furent chassés de
Bénech et ses
Tiburon le 16
avaient eu le temps néanmoins d'en
février; ils
munitious. Eux aussi
enlever toutes les
l'insurrection
reconnurent en Férou le chef de
du Sud.
La nouvelle de ces heureux événemens
à Geffrard, il vit que c'était le
étant parvenue
moment de
nouveau dans ce
pénétrer de
département. Il en donna avis à
qui vint le joindre dans les
Cangé
ils'était
montagnes du Petit-Goave où
retiré; Cangé emmena
et apporta des munitions
quelques troupes avec lui
dont Geffrard
sant besoin. Ancien
avait le plus presRigaud,
compagnon d'armes de Geffrard sous
secrètement dévoué à l'autorité de Dessalines,
Cangé l'assista généreusement en cette
se mirent en marche sur
circonstance. Ils
Aquin où ils
tre Néret, accouru dans
combattirent conce bourg; mais, le
objet de Geffrard étant de se joindre à
principal
Férou, il n'insista
sant besoin. Ancien
avait le plus presRigaud,
compagnon d'armes de Geffrard sous
secrètement dévoué à l'autorité de Dessalines,
Cangé l'assista généreusement en cette
se mirent en marche sur
circonstance. Ils
Aquin où ils
tre Néret, accouru dans
combattirent conce bourg; mais, le
objet de Geffrard étant de se joindre à
principal
Férou, il n'insista --- Page 396 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'IAÎTI.
Passant par la route de l'Asile, dans le
pas contre Aquin.
il
le 5 mars dans la plaine
canton du Citronnier, parvint
français
en combattant les postes
qu'il
des Cayes, toujours
Il avait fait prévenir Férou de sa
rencontra sur sa route.
rencontre avec ses troupes et
marche: celui-ci vint à sa
à
leurs chefs; elle eut lieu sur T'habitation Charpentier,
peu de distance des Cayes.
divers officiers de
Ce fut une scène touchante entre ces
Leur
Rigaud, qui ne s'étaient pas vus depuis juillet 1800.
ils
s'opérait au nom de la Liberté, pour laquelle
jonetion
combattu et qui les armait de nouveau. Géavaient jadis
Dessalines, Geffrard fit comnéral de brigade nommé par officiers la nécessité d'ouprendre à Férou et aux autres
comme il avait fait lui-méme,
blier le passé à son égard,
se deavait fait Pétion: tous comprirent qu'ils
comme eux-mémes et à leur pays, de sacrifier les anvaient à
reconnaitre l'autorité supérieure
ciennes animosités pour
entreprise par Pétion
de Dessalines. L'oeuvre de lafusion
la
dans le Sud : désormais,
recevait ainsi sa consécration
des esétait gagnée parl'union
cause del r'Indépendance Heureux et immense résultat que proprits et des coeurs.
le plus
duisit le génie politique, uni au désintéressement
vrai, le plus sincère!
sortie contre les indiDès le 6 mars, Laplume fit une
vit
à
refoulé dans la ville des Cayes, il se
attaqué
gènes:
de la place.
son tour, le surlendemain, sur toutle pourtour dans l'intéCangé et Coco Herne pénétrèrent un instant
se livrèrent leurs soldats, jerieur, mais le pillage auquel
furent chassés. Sur un
tant le désordre parmi eux, ils
le chefde bataillon Francisque avait repoussé
autre point,
il
le drapeau
l'ennemi des remparts sur lesquels
planta
colonne
la cuisse, et sa
indigène: une mitrillel'atteignital
emain, sur toutle pourtour dans l'intéCangé et Coco Herne pénétrèrent un instant
se livrèrent leurs soldats, jerieur, mais le pillage auquel
furent chassés. Sur un
tant le désordre parmi eux, ils
le chefde bataillon Francisque avait repoussé
autre point,
il
le drapeau
l'ennemi des remparts sur lesquels
planta
colonne
la cuisse, et sa
indigène: une mitrillel'atteignital --- Page 397 ---
CHAPITRE XI.
[1803]
Geffrard ordonna la refut repoussée. En ce moment,
Gérard, dans le
traite et alla s'établir sur T'habitation
dèsSon quartier-général y fut fixé
haut de la plaine.
lors.
après, le général Sarrazin débarqua à
Quelques jours la tête de 1200 hommes de troupes qui veTiburon, à
Sa mission était de se
naient d'arriver avec lui au Cap.
garder cette ville menacée par
rendre aux Cayes pour
la route de Tiburon aux
l'insurrection; il espéra balayer
Laplume ferait une sortie pour le seCayes, tandis que
dernier. Mais Sarrazin n'y
conder: ce que fit en effet ce
rudes combats et
qu'après avoir essuyé les plus
parvint hommes: Férou, Geffrard et leurs officiers superdu 500
dans ces affaires. Cangé, quiy
périeurs se distinguèrent
dans la
se décida alors à retourner
plaine
avait pris part,
contre cette ville.
de Léogane, pour diriger une attaque
SarDans un moment de répit entre les combattans,
tomber successivement ses soldats qu'il ne
razin, voyant
au colonel Bazile de prendre
pouvait emporter, proposa des blessés. Ce noir s'honora, en
soin réciproquement
une proposition qui ne pouvait profiter qu'aux
acceptant
Sarrazin avait hâte d'arriver aux Cayes, et
Français; car
des blessés indigènes. Gefil ne pouvait pas s'occuper
il ordonna
la cenvention faite sousle feu;
frard approuva les blessés ennemis auxquels on prodigua
de réunir tous
étaient l'objet.
des soins égaux à ceux dont les indigènes
blessé
Les attentions qu'on eut pour un chefde bataillon
excitèrent sa reconnaissance au point
dangereusement,
s'écria: C Ils ne sont donc pas des cannibales,
qu'il
comme on nous lefaisait accroire! >
On aime à transcrire de tels faits, car ils honorent
savent respecter le malheur de
toujours les guerriers qui
T. V.
ir tous
étaient l'objet.
des soins égaux à ceux dont les indigènes
blessé
Les attentions qu'on eut pour un chefde bataillon
excitèrent sa reconnaissance au point
dangereusement,
s'écria: C Ils ne sont donc pas des cannibales,
qu'il
comme on nous lefaisait accroire! >
On aime à transcrire de tels faits, car ils honorent
savent respecter le malheur de
toujours les guerriers qui
T. V. --- Page 398 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
ennemis: ce sont les meilleurs argumens en faveur
leurs
Il était du devoir des indid'une cause d'ailleurs juste.
les militaires français
gènes de faire une distinction entre
inique enleur
victimes d'une guerre
tombés en
pouvoir,
inhumains
leur gouvernement, et ces êtres
treprise par
était d'immoler noirs et mulâtres dédont le seul plaisir
restaient encore fifendant leur liberté, même ceux qui
Kerpoisson, le cruel Kerpoisson,
dèles à la mère-patrie. atrocités de Berger, subit à cette
digne exécuteur des
crimes. Envoyé sur une goëépoque le supplice dû à ses
ilfut
lette à Jérémie, pour y prendre des munitions,
cap- de
turé à son retour vers le cap Tiburon, par les barges lui
et d'Aoua : garotté, fouetté, jeté à la mer pour
Bégon
exécutait aux Cayes,
rappeler seulement les noyades qu'il
mit
des Cayes ; on
il fut pendu enfin aux Quatre-Chemins
Le crime
cadavre un écriteau ayant ces mots :
sur son
Les 22 officiers qu'il avait arrane restejamais impuni.
Lebozec, et tant d'autres vicchés des mains de T'honnête
exécution.
times étaient solennellement vengés par cette
Ambroise fit
Dans T'Ouest, au mois de février, Magloire
ordre de Lamour Dérance, pour ende vains efforts, par
et Dieudonné Jambon.
lever Jacmel sur le général Pageot
nuisirent aux
Les rivalités entre les officiers secondaires
eût
obtenir, mais il continua de cerner
succès qu'il
pu
étroitement la place.
à Pétion
Un imprimé publié au Port-au-Prince parvint
même mois, par l'un de ses émissaires. En rendans ce
combat de la
du Cul-de-Sac, oûles
dant compte du
plaine
avaient pris un drapeau de la 15° demi-brigade,
Français
avaient conservé le
on remarquait C que les indigènes
del leur
tricolore dela France, ce quiindiquait
< drapeau
'il
pu
étroitement la place.
à Pétion
Un imprimé publié au Port-au-Prince parvint
même mois, par l'un de ses émissaires. En rendans ce
combat de la
du Cul-de-Sac, oûles
dant compte du
plaine
avaient pris un drapeau de la 15° demi-brigade,
Français
avaient conservé le
on remarquait C que les indigènes
del leur
tricolore dela France, ce quiindiquait
< drapeau --- Page 399 ---
CHAPITRE XI.
[1805]
rester Français, qu'ils n'avaient
voulaient
a part qu'ils
le
indépendant de la métroC aucune idée de rendre pays
la liberté
combattaient seulement pour
( pole; qu'ils
menacée. )) Mais on se trompait au
a qu'ils croyaient
heureusement pour décider DesPort-an-Prince, et fort
salines à l'adoption d'un autre drapeau significatif.
couleurs arborées par l'assemblée coloDès 1791,les
tricolore de la France révoniale, et encore le drapeau
les hommes de
lutionnaire, n'avaient été envisagés par
les
comme le symbole de l'union entre
la race noire, que
les noirs. En prenant les armes
blancs, les muldtres et
avaient retrancontre les Français, en 1802, lesindigènes
et
ché de leurs drapeaux le cog gaulois quiles surmontait,
considéraient comme le vrai emblême de laFrance;
qu'ils
les blancs dela
Jeurintention alors n'était pas deproscrire
prétendaient former après
société civile et politique qu'ils
L'admission de Véret au Haut-du-Cap,
leur triomphe.
dans le Sud, l'idée même d'un corps
celle de Lafrédinière
noirs créé dans l'Artibonite, tout indiquait
de polonais
tout blanc dont les sentimens
une tendance à s'adjoindre
les vrais Polonais
seraient une garantie de sécurité :
et bien des Français furent, en effet,
faits prisonniers
admis plus tard comme citoyens du pays.
dans la circonstance dont s'agit,
Mais néanmoins,
d'un
Pétion sentit la nécessité urgente de l'adoption
drapeau qui fot un signe de ralliement pour les indigènes,
distinct de celui des Français: c'était au général en
et
à l'ordonner aux officiers généraux.
chef à le choisir,
de ses réPétion lui envoya cet imprimé accompagné
la
alors de retrancher
flexions. Dessalines prescrivit
servait : le dracouleur blanche du drapeau dont on se
devint bicolore, bleu et rouge, et ces cou*
peau indigène
adoption
drapeau qui fot un signe de ralliement pour les indigènes,
distinct de celui des Français: c'était au général en
et
à l'ordonner aux officiers généraux.
chef à le choisir,
de ses réPétion lui envoya cet imprimé accompagné
la
alors de retrancher
flexions. Dessalines prescrivit
servait : le dracouleur blanche du drapeau dont on se
devint bicolore, bleu et rouge, et ces cou*
peau indigène --- Page 400 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
verticalement comme dans le
leurs restèrent placées
immédiatement à
français. L'ordre fut envoyé
drapeau
d'opérer ce changement : d'autres motous les généraux lieu plus tard ; il en sera question en
difications eurent
leur temps.
comprendre alors, que les inLes Français purent
absoluentendaient bien positivement se séparer
digènes
le signe de ralliement n'était
ment de la France, puisque
A ce sujet, nous
plus le même dans les camps opposés. 29 floréal an XI
dressé le
avons vu un procès-verbal
par l'amiral
(19 mai), dans la rade du Port-au-Prince,
à propos d'une barge indigène capLatouche Tréville,
de l'Arcahaie pour se rendre du
turée lorsqu'elle sortait
On y trouva un drapeau indigène,
côté de Léogane.
la mort. L'amiral dressa
ayant-cette devise : Liberté ou
constater le
cet acte avec une sorte de solennité, pour
copie à Rochambeau : ce qui prouve
fait; il en envoya
dans l'adoption
qu'il attachait une grande importance
d'un nouveau drapeau par les indigènes.
avec les
Tandis
le général Sarrazin était aux prises
que
des Cayes, le général Kerverseau,
indigènes dans la plaine
rôle
à Santos'était lassé sans doute de son
passif
qui
du Maniel ou du
Domingo, vint dans les montagnes
de fusil les
Bahoruco, le 15 mars, et dispersa à coups
et
obéissaient à Lafortune
nègres-marrons de ce lieu qui
Lamour Dérance. Ces hommes, pour qui l'indépendance de
autorité régulière avait toujours été une sorte
de toute
des fusils et des pistolets
culte, y avaient quelque poudre,
fit aussi
dont le général français s'empara 1 ; et quoiqu'il
ne
découvrit, son expédition
ravager les plantations qu'il
en raison de
pouvait aboutir à aucun résultat important,
Il continua
l'impossibilité de soumettre ces indépendans.
qui
Lamour Dérance. Ces hommes, pour qui l'indépendance de
autorité régulière avait toujours été une sorte
de toute
des fusils et des pistolets
culte, y avaient quelque poudre,
fit aussi
dont le général français s'empara 1 ; et quoiqu'il
ne
découvrit, son expédition
ravager les plantations qu'il
en raison de
pouvait aboutir à aucun résultat important,
Il continua
l'impossibilité de soumettre ces indépendans. --- Page 401 ---
[1803]
CHAPITRE X1.
à rester vers les anciennes limites
dans la pensée non
des deux colonies,
justifiée de
l'Est, ( desincursions desi
préserver la partie de
indigènes quin'y
Un autre fait bien plus
ysongeaient pas.
jour dans un autre
important se passa le même
quartier de l'Ouest. Au
où commandait Delpech, homme de
Petit-Goave,
aussi Lamarre, ancien
couleur, se trouvait
capitaine des
de
de Rigaud : jusque-là, Lamarre
dragons
l'escorte
Delpech et aux Français
prétait son concours à
qu'il servait avec zèle.
fin, il se fatigua d'être l'instrument
Mais, à la
fondée sur l'injustice et le crime:1
d'une domination
l'exemple de ses anciens
compagnons d'armes exerça son influence sur
résolu et courageux. D'autres
cet esprit
jeunes hommes
étaient aussi au
comme lui
Petit-Goave, et il avait toute leur
fiance : c'étaient les deux frères Eveillard,
conmarattes, Romain,
Robert DesFrémont, les trois frères
dont le père, honorable vieillard
Brouard,
n'était pas moins énergique.
plus que sexagénaire,
Lamarre leur
son projet auquel ils adhérèrent.
communiqua
Cangé, déjà de retour dans la
Après avoir averti
plaine de
qu'il pàt le secourir,
Léogane, pour
ilattendaitl'effet de cet
les conjurés furent tous dénoncés
avis, quand
résolut leur
à Delpech. Celui-ci
arrestation, au moyen des troupes
qui étaient dans la place : la frégate la
françaises
mandée par le capitaine Jurien,
Franchise, comrade. Prévenu du dessein
était mouillée dans la
de Delpech,
revue à cet effet, Lamarre
qui ordonna une
lâtres
harangua les noirs et les muorganisés en compagnies franches, avec cet accent
qui électrise toujours les braves, quand c'est
lui-même qui s'adresse à
un brave
eux. Ils étaient en
au fort qu'ils occupaient
ce moment
troupes
habituellement; Delpech et les
françaises se trouvaient sur la place d'armes qui
du dessein
était mouillée dans la
de Delpech,
revue à cet effet, Lamarre
qui ordonna une
lâtres
harangua les noirs et les muorganisés en compagnies franches, avec cet accent
qui électrise toujours les braves, quand c'est
lui-même qui s'adresse à
un brave
eux. Ils étaient en
au fort qu'ils occupaient
ce moment
troupes
habituellement; Delpech et les
françaises se trouvaient sur la place d'armes qui --- Page 402 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
ordonne aux siens de faire feu sur
est en face. Lamarre
de canon vomiselles, en même temps que des pièces
de
sent la mitraille dans leurs rangs, Dans l'impossibilité
aussi soudaine, Delpech et les
résister à une attaque
de la frégate
Français gagnent le rivage et les chaloupes
aussitôt pour les recueillir : la frégate canonna
envoyées
mais une pièce de 24 jeta tant de houlets
le fort ensuite;
leva l'ancre et se rendit au Port-auà son bord, qu'elle
Prince.
cette action audacieuse, LaMaitre du Petit-Goave par
de
de toutes les munitions
marre fut aussi en possession
était une bonne fortune en ce temps-là.
guerre : ce qui
ses forces avec
Gilles Bambara vint aussitôt augmenter
dans les montagnes; et Cangé
les bandes qui campaient
dont il donna le comlui-même accourut au Petit-Goave
natumandement à son conquérant. Lamarre se rangea
le moment, au nombre des officiers qui
rellement, pour
obéissaient à Lamour Dérance.
de
conduite en cette circonstance fut le prélude
Sa
faits
nous aurons à relater de ce couratous les hauts
que
geux mulâtre.
Rochambeau quitta le Cap un instant, dans les
Lorsque
jours de février, pour aller au Port-an-Prince,
premiers
il avait reçu la nouvelle de la prise
c'est quel le 27 janvier
avoir stimulé le
de T'Anse-à-Veau par Geffrard. Après
à Darbois et à
zèle de Brunet et fait envoyer ses ordres
il
il était retourné au Cap. Le 47 février,
prit
Laplume,
de transporter le siége du gouvernement au
la résolution
afin de mieux surveiller les opérations de
Port-au-Prince,
à l'abri
s'étendait dans le Sud,jusqu'alors
la guerre qui
dirigée contrele Cap par
de l'insurrection ; maisl'attaque
eau par Geffrard. Après
à Darbois et à
zèle de Brunet et fait envoyer ses ordres
il
il était retourné au Cap. Le 47 février,
prit
Laplume,
de transporter le siége du gouvernement au
la résolution
afin de mieux surveiller les opérations de
Port-au-Prince,
à l'abri
s'étendait dans le Sud,jusqu'alors
la guerre qui
dirigée contrele Cap par
de l'insurrection ; maisl'attaque --- Page 403 ---
CHAPITRE XI.
[1805]
dans la nuit du 18 au 19,
Romain, Christophe et Clervaux,
que VincentLouis et Gardeldescendaientà
en même temps
laTertunleentrmignitay y nasereeeadpeee
On conçoit que ces divers faits des indigènes portèrent
Ce fut alors qu'arriva au
sa férocité à son paroxisme.
de la Hade chiens expédiés
Cap la première cargaison
fussent destinés
vane par Noailles. Bien que ces animaux
sorties
originairement à flairer les indigènes, dans les
découvrir surtout les nomqu'on faisait contre eux, pour
ennemis,
embuscades qu'ils tendaient à leurs
breuses
résister à une autre idée que lui
Rochambeau ne put
la voracité des
c'était d'essayer
suggéra sa barbarie:
S'il réussissait à en faire dévochiens sur les indigènes.
serait mieux
l'utilité de ces dogues
aprer tout vivans, serviraient à deux fins : par là, le haut
préciée, puisqu'ils
Noailles les avait portés serait justifié.
prix auquel
Rochambeau fit dresser un cirque
Dans ce but atroce,
avait été
T'avant-cour du couvent des jésuites, qui
dans
Ce couvent, on le
longtemps le palais du gouvernement.
était situé tout près de la place d'armes et de l'église
sait,
où les chants de la religion cadu Cap, - de ce temple
de tous les
louaient Dieu, créateur et père
tholique
soit leur couleur. C'est là qu'un pohommes, quelle que
servit à attacher un
teau, placé au milieu du cirque,
Pour mieux
homme noir destiné à la pâture des chiens.
exciter ces animaux, on les fit jedner plusieurs jours. vit le
Au jour et à l'heure fixée pour le spectacle, on
Rochambeau, entouré d'un nombreux
capitaine-général
hommes etfemmes,
état-major, suivi de tous les colons,
dans le
et se placer sur les gradins de l'amentrer
cirque
phithéâtre.
l'absence des généraux Clauzel,
Mais on remarqua
mieux
homme noir destiné à la pâture des chiens.
exciter ces animaux, on les fit jedner plusieurs jours. vit le
Au jour et à l'heure fixée pour le spectacle, on
Rochambeau, entouré d'un nombreux
capitaine-général
hommes etfemmes,
état-major, suivi de tous les colons,
dans le
et se placer sur les gradins de l'amentrer
cirque
phithéâtre.
l'absence des généraux Clauzel,
Mais on remarqua --- Page 404 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
Claparède et Thouvenot, et du préfet Daure
coeurs, vrais Français dignes de
: nobles
moignèrent
leur
ce nom glorieux, ils tépar
abstention l'horreur
rait cet impie et dégodtant
que leuri inspispectacle; ils
ainsi, au nom de leur pays civilisé,
protestèrent
leur chef!
contre la cruauté de
C'était sur la place d'armes voisine du
et Chavanne avaient été
cirque, qu'Ogé
rompus vifs!
venait le tour d'un
Après les muldtres
noir: le patient était un
mestique du général PIERRE
jeune dodepuis la mort de
BOYER, chef de l'état-major
les
Dugua, et déjà surnommé le
soldats français.
cruel par
Les chiens sont emmenés; ils flairent la
reculent comme
victime, et
épouvantés de porter leurs dents
trières sur le corps de L'homme. En
meurbas étage les excitent, ils
vain les bourreaux de
reculent toujours,
més. Alors, le cruel PIERRE BOYER
quoique affade lui; il voit
conçoit une idée digne
qu'il faut éveiller l'appétit carnassier
dogues par le sang; descendant dans
des
son sabre et en perce les entrailles
l'arène, il dégaîne
lui-même
de la
il
un chien et le conduit
victime; prend
mestique La
contre son fidèle dovue du sang anime le dogue
la faim
dévore; il commence la curée à
que
participent. Des
laquelle tous les autres
cris, des applaudissemens d'une joie frénétique éclatent à l'instant du côté des barbares
teurs, et Ia musique militaire
spectainfernale.
ajoute encore à cette scène
Bientôt le jeune noir n'était plus qu'un squelette ! 1
+ Dans son ouvrage intitulé : De la liltérature des
goire dit:
Negr res,lévèque H. GréJ'ai oui assurer que,lors de l'arrivée
er on leur livra, par manière d'essai, le des chiens de Cuba à Saint Domingue,
premier négre qui se trouva sous la
bares
teurs, et Ia musique militaire
spectainfernale.
ajoute encore à cette scène
Bientôt le jeune noir n'était plus qu'un squelette ! 1
+ Dans son ouvrage intitulé : De la liltérature des
goire dit:
Negr res,lévèque H. GréJ'ai oui assurer que,lors de l'arrivée
er on leur livra, par manière d'essai, le des chiens de Cuba à Saint Domingue,
premier négre qui se trouva sous la --- Page 405 ---
CHAPITRE XI.
[1803]
se retirèrent alors, satisfaits
Rochambeau et ses pareils
triomphé dela répugnance de sa meute.
del'essai quiavait
douta
du succès qu'il en obLe capitaine-général ne
plus
désormais contre les indigènes. En ce moment,
tiendrait
encore ; il envoya
les noirs de la Tortue guerroyaient
à l'officier français qui y
une vingtaine de ses dogues
la chair de
commandait, avec l'ordre de les nourrir avec
nègre ou de muldtre.
Ce fut
Néanmoins, les noyades ne cessèrent point.
Rochambeau fit précipiter dans les
dans ce temps-là que
Paul Louverture et son
flots de la rade du Cap, Madame
fils Jean-Pierre Louverture.
noirs et mulâtres furent portés sur un
Seize officiers
où ils furent attachés à des arbres, pour
ilot de la Grange,
abondent
de faim et de la piqûre des insectes qui
y périr
dans ce lieu.
d'autres
A bord des bâtimens de guerre, on pendait
la
avant de jeter les cadavres à
indigènes aux vergues
dans de grands sacs pour
mer; on en mettait d'autres
ils dévorèrent cette curée réjouit des
main; ; la promptitude avec laquelle
tigres blancs d figure humaine. colons de cette ile, en réfutation de celui-la,
Dans l'ouvrage déjà cité des ils écrivirent ce qui suit à propos de ce pas:
sous le titre de Cri des colons,
sage :
de charger d'une nouvelle iniquité les malheureuz colons,
e Quand il s'agit
à un anachronisme près. Lefait que cite l'évèque
a les négrophiles ne sont pas aussi entendu parler, est arrivéa une époque
4 Grégoire, dont nous avons
colons à Saint-Domingue, ils elaientfrappés
a o0,5'il exislail encore quelques el n'avaient aucune part à ce qui se passait.-
de la nullité la plus absulue,
la
ils
Le fait reste donc avéré! Si ces colons en ont repoussé responsabilité, des chiens
l'ont
nié; au contraire, ils l'alfirment. Au reste, l'emploi
ne
pas
même, entre blancs, dans le moyen âge :
à la guerre fut pratiqué en Europe fournit 400 à Charles-Quint contre FranHenri VIII, roi d'Angleterre, en les
s'en servirent contre les noirs des
çois I.A la Jamaique, en 1795, firent Anglais dévorer dans un spectacle, comme
montagnes Bleues; mais ils n'en
pas
au Cap.
ont
nié; au contraire, ils l'alfirment. Au reste, l'emploi
ne
pas
même, entre blancs, dans le moyen âge :
à la guerre fut pratiqué en Europe fournit 400 à Charles-Quint contre FranHenri VIII, roi d'Angleterre, en les
s'en servirent contre les noirs des
çois I.A la Jamaique, en 1795, firent Anglais dévorer dans un spectacle, comme
montagnes Bleues; mais ils n'en
pas
au Cap. --- Page 406 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
les y engloutir. Un nommé Chevalier allait
ainsi iavec sa femme ; il montra de la
être pendu
supplice: cette femme
faiblesse à la vue du
elle-méme la
releva son courage en se
corde au cou et lui disant:
passant
C heureux de mourir
la
( N'es-tu pas
pour
cause de la
autre femme noire,
liberté? >Une
blantes de
voyant ses deux jeunes filles trempeur, leur adressa ces paroles
l'énergie du courage ne le cédait
éloquentes, Oùr
en rien à la
maternelle: a Mes enfuns, la mort
tendresse
C porter des esclaves dans
vous dispensera de
vOS entrailles!,
L'ancien abbé de La
Haye, qui avait été
longtemps curé du Dondon et qui joua
pendant
cet endroit dans l'insurrection
un grand rôle en
ordre de Rochambean
des noirs, fut noyé par
: il avait été trop favorable
berté des noirs, à l'égalité
à la lipolitique des
ne pas payer de sa vie ses sentimens
mulâtres, pour
libéraux.
Labattut, autre Français, subit des
autre genre. Leclerc l'avait
persécutions d'un
dement à la
déjà dégradé de son commanTortue, pour avoir eu trop de
vers les noirs de cette ile. Rochambean
douceur enconnivence
l'aceusa d'être en
avec eux, le fit arrêter et
c'était pour le contraindre à lui
emprisonner ; mais
sieurs centaines
passer une vente de
de carreaux de terre à la
plude cette prétendue
Tortue : l'acte
vente fut passé par Cormaud et Moreau, deux notaires du Cap. Remis en liberté à
condition, ce vieillard jugea
la
cette
mandait de
que
prudence lui comse retirer aux Etats-Unis;i il s'y rendit.
Voililesspecimens des faits commisà
par le capitaine-général
Saint-Domingue,
qui hérita de la succession de
Leclerc, et qui reçut sa confirmation le 24 de ce
mois de février où ces choses eurent
même
lieu!
Les événemens qui se passaient dans le Sud et dans
. Remis en liberté à
condition, ce vieillard jugea
la
cette
mandait de
que
prudence lui comse retirer aux Etats-Unis;i il s'y rendit.
Voililesspecimens des faits commisà
par le capitaine-général
Saint-Domingue,
qui hérita de la succession de
Leclerc, et qui reçut sa confirmation le 24 de ce
mois de février où ces choses eurent
même
lieu!
Les événemens qui se passaient dans le Sud et dans --- Page 407 ---
CHAPITRE XI.
[1805]
Rochambeau conl'Ouest étaient trop graves, pour que
laistinuat à séjourner au Cap : il savait d'ailleurs qu'ily)
capable de faire face aux
sait en Clauzel, un général le Nord. Le 17 mars, il
éventualités de la guerre dans
le 20. Il
quitta cette ville et fut rendu au Port-au-Prince,
une nouvelle fureur contre les mulatres
y arriva avec
à l'rcahaie; Geffrard
partieulièrement. Pétion, campé
Lamarre,
réunis dans la plaine des Cayes;
et Férou,
s'acharnant contre Léomaitre du Petit-Goave; Cangé
dont il
tous ces mulâtres étaient des monstres
gane:
Quant à Delpech, il lui
fallait purger la colonie par lefer.
fit T'honneur de le déporter en France.
illuminé
le Port-au-Prince fut
Le soir de son arrivée,
les débaude réjouissances. Se livrant à toutes
en signe
maitresses, il donches imaginables avec ses nombreuses
aussitôt un grand bal au palais du gouvernement,
na
d'un nouveau genre. Les
pour leur donner un spectacle
de couleur et noires y
femmes des principales familles
invitées ; elles se seraient gardées de ne pas s'y
furent
dansé
minuit, Rochamrendre. Après qu'on eut
jusqu'à
dans une autre
beau invita ces femmes indigènes à passer
celleétaient
lumière,
salle :
plusieurs
resplendisantesde et tendue d'une
ci était éclairée parune lampe sépulerale,
de deuil parsemée de têtes de mort représendraperie toile blanche; et des cercueils étaient placés aux
tées en
entonnèrent aussitôt les canangles. Des sicaires apostés
tiques sacrés des funérailles.
à la vue
Qu'on juge de l'effroi des femmes indigènes,
en entendant de tels chants! Qu'on
d'un tel spectacle,
blanches
aussi des ricaneries joyeuses des femmes
juge
Rochambeau ! C'étaient la plupart de
qui entouraient
aussi aux excès de Toussaint
celles qui avaient applaudi
ils étaient placés aux
tées en
entonnèrent aussitôt les canangles. Des sicaires apostés
tiques sacrés des funérailles.
à la vue
Qu'on juge de l'effroi des femmes indigènes,
en entendant de tels chants! Qu'on
d'un tel spectacle,
blanches
aussi des ricaneries joyeuses des femmes
juge
Rochambeau ! C'étaient la plupart de
qui entouraient
aussi aux excès de Toussaint
celles qui avaient applaudi --- Page 408 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
quand la guerre civile du Sud lui en eut
Louverture,
Rochambeau, le représentant de l'aufourni T'occasion.
à cette scène en disant aux
torité de la France, ajouta
funérailles de
femmes indigènes: a Vous avez assisté aux
e vos époux et de VOS frères! D
des exécuLe cruel! il tint parole : des arrestations,
tions à mort commencèrent dès le lendemain matin.
Lamarre venait d'expulser Delpech du Petit-Goave; et
Cangé tentait encore d'enlever Léogane
en ce moment,
après avoir pris le fort Ça-Ira.
ordonna une expédition de troupes
Le capitaine-général
Le 27 mars, la frégate la
contre chacun de ces points.
Poursuivantes se présenta surl la rade de Léoganeavec quelcentaines d'hommes qui reprirent le fort et dégageques la
en refoulant Cangé dans la plaine.
rent ville,
fut confié au chef
Le soin de la reprise du Petit-Goave
Neterwood. Il s'embarqua avec la majeure
de brigade
d'honneur qu'il commandait et d'autres
partie de la garde
la frégate
troupes, sur le vaisseau le Duguay-Trovin. chiens du
navires de transport. Des
LUnion et plusieurs
avaient été emmenés du
premier envoi fait par Noailles
furent aussi de
Cap: : une cinquantaine de ces animaux
l'expédition.
la flotille fut aperçue des mornes du TaLe29 mars,
Lavers la baie du Petit-Goave. Déjà,
pion, se dirigeant
munitions au fort Liberté
marre avait fait transporterles de distance de la ville; il
situé sur la montagne, à peu
toute sa petite
incendia celle-ci et se retira au fort avec
vieillard
le
troupe, à laquelle se joignit courageusement fallait soutenir.
Brouard, rajeunià la vue de la lutte qu'il
ilavait servi dans la maréchaussée
Dans l'ancien régime,
habile tireur comme
ou gendarmerie du temps; c'était un
munitions au fort Liberté
marre avait fait transporterles de distance de la ville; il
situé sur la montagne, à peu
toute sa petite
incendia celle-ci et se retira au fort avec
vieillard
le
troupe, à laquelle se joignit courageusement fallait soutenir.
Brouard, rajeunià la vue de la lutte qu'il
ilavait servi dans la maréchaussée
Dans l'ancien régime,
habile tireur comme
ou gendarmerie du temps; c'était un --- Page 409 ---
CHAPITRE XI.
[1805]
les mulâtres de cette époque. Sa
l'étaient presque tous
communiquer
au milieu de ses fils eût suffi pour
présence
de la circonhommes une énergie digne
à tous ces jeunes
Lamarre et la leur propre ne sufstance, si la valeur de
l'Africain Gilles Bambara, qui
fisaient pas. Cependant,
hommes de sa
était aussi au fort Liberté avec quelques
de la situation et se retira avec eux, au
bande, s'effraya
moment où Neterwood s'avançait.
les
officier était descendu le 30 mars sur
Cetintrépide
: il était midi. Sans abri
ruines fumantes du Petit-Goave:
ardent de Saint-Domingue, se fiant à son
contrele soleil
d'élite, il marcha
courage et à la valeur de sa troupe
Celle
deux colonnes, contre les indigènes.
aussitôt, en
arriva la première au
qu'il commandait en personne
Liberté
attaqua avec impétuosité: repoussée
fort
qu'elle
elle revenait sans cesse
une fusillade bien nourrie,
par
Neterwood reçut à la tête une blesà la charge; enfin,
la déroute. Bientôt, la sesure mortelle qui occasionna
subit le sort de la
conde colonne arriva à son tour et
Clermont,jeune frère de Lamarre, sedistingua
première.
de ses compagnons à
en sortant du fort avec une partie
de vides fuyards. Le vieux Brouard, plein
la poursuite
les
gens : il
fit son coup de fusil comme
jeunes
gueur, dernier à cesser de tirer, a dit Boisrond Tonnerre
fiut le
dans ses mémoires'.
harceler les
On vit les chiens, effrayés de la fusillade,
contribuant ainsi au
soldats français dans la déroute,
Dressés à la poursuite des nègres
succès des indigènes.
défenseur du fort Liberté, qui est mort au Petit-
- J'ai connu ce brave
sa conduite toujours honorable, le
Goave presque centenaire. Son age avancé,
aux yeux de tous,
souvenir glorieux de son courage, le rendaient tous les respectable hommes de cette époque par
et le firent jouir du privilége d'appeler fat le Président d'Haiti.
leur nom, même Pétion, quoiqu'il
à la poursuite des nègres
succès des indigènes.
défenseur du fort Liberté, qui est mort au Petit-
- J'ai connu ce brave
sa conduite toujours honorable, le
Goave presque centenaire. Son age avancé,
aux yeux de tous,
souvenir glorieux de son courage, le rendaient tous les respectable hommes de cette époque par
et le firent jouir du privilége d'appeler fat le Président d'Haiti.
leur nom, même Pétion, quoiqu'il --- Page 410 ---
D'HAÎTI.
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE
les préjugés de couleur, ils
fugitifs, mais ignorant
s'acharnant contre les
remplir leur rôle en
croyaient
circonstance, étaient des
fuyards, qui, en cette
blancs.
Port-au-Prince avec les débris
La flotille retourna au
des
et le brave Neterwood, qui y mourut
des troupes
suites de sa blessure.
la pludéconfiture de cette expédition, où périrent
La
d'honneur, et la mort de
des militaires de sa garde
part
Rochambeau dans une nouvelle
leur chef, firent entrer
contre les noir's et les mulâtres du Port-au-Prince,
fureur
satisfaction marquée de ce
en qui il crut apercevoir une
franches
résultat. Ces hommes formaient des compagnies
commandait un colon modérê,
ou garde nationale que
du
celui-ci le détourna
projet qu'il
nommé Lespinasse;
qu'il
avait de les anéantir, en lui déclarant positivement
un tel attentat sur une troupe qui renne souffrirait pas
contre les indigènes
dait de grands services aux Français,
fit
des environs de la ville 2, Mais Rochambeau
insurgés
le dictionnaire de Bescherelle à dire :
1 C'est sans doute ce fait qui a porté
a renouvelé l'essai des chiens de
de Saint-l Domingne
> L'expédition française
des
cet essai ne réussit pas."
guerre; mais, par la Fraude marchand vendeurs, : sa noble origine le destinait,
Noailles fut, alors, un mauvais
A la fin de ce volume, nous signaled'ailleurs, à des choses plus glorieuses.
digne de sa famille et de sa patrie.
rons sa vaillance,
le général Lavalette reprit le projet homicide de
2 Quelque temps après,
à exécution, il ordonna un tir à la cible au
Rochambeau. Alin de le mettre
extérieur actuel ; il fit faire des
sud du Port-au-Prince, du côté du cimetière nationale, appelée également
cartouches blanches pour être délivrées à la garde
assail"
auraient saisi ce moment pour
à participer au tir : les troupes françaises barbare
le commandant Leslir les mulâtres et les noirs. Averti de ce
projet, à balles, qu'il leur donna
pinasse leur fit charger leurs fusils avec des cartouches d'autres pour
leurs giavant de se rendre au tir; il leur en distribua
garnir la distribution
bernes. Arrivé sur les lieux, au moment où Lavalette ordonna leurs fusils sont
cartouches blanches, Lespinasse lui dit : € C'est inutile;
des
mais ils ne prendront aucune part au tir.n
chargés et leurs gibernes garnies,
Lavalette fut déconcerté.
projet, à balles, qu'il leur donna
pinasse leur fit charger leurs fusils avec des cartouches d'autres pour
leurs giavant de se rendre au tir; il leur en distribua
garnir la distribution
bernes. Arrivé sur les lieux, au moment où Lavalette ordonna leurs fusils sont
cartouches blanches, Lespinasse lui dit : € C'est inutile;
des
mais ils ne prendront aucune part au tir.n
chargés et leurs gibernes garnies,
Lavalette fut déconcerté. --- Page 411 ---
CHAPITRE XI.
[1805]
aua fers, la mère de Lamarre,
arrêter et emprisonner
Ces femmes
et toute sa famille.
Madame veuve Pellerin,
secourues par un autre colon nomfurent généreusement
obtinrent ensuite leur mise
mé None, dont les démarches
en liberté.
contre sa famille,
Pendant qu'on exerçait ces rigueurs
DéLamarre était élevé au grade de colonel par Lamour
Petit-Goave le complimenter de sa
rance qui vint au
victoire.
deux jours
Le préfet Daure arriva au Port-au-Prince
Le 31 mars, après cette affaire
après le capitsine-général.
des faits qui s'étaient
et sur la connaissance acquise
unelettre au mipassés dans la plaine des Cayes, ilécrivit
nistre de la marine, dans laquelle nous avons remarqué
a Ce sont des soldats et non des cultivateurs,
ce passage:
Ils sont com-
( qui sont brigands à Saint-Domingue.
mulâtres
des
instruits, des
a mandés par
officiers
mulâtres sont armés
noirs ou
A braves; enfin, 50,000
fonctionnaire critiquait
G contre nous. D Cet honnête
hommes
spirituellement le mot de brigands, , appliqué aux
avait contraints à prendre les armes pour défendre
qu'on
consulaire de
leur liberté; ilavertissait le gouvernement
désorsinon de Timpossibilité, de soumettre
la difficulté,
alors, la
d'Amiens n'avait
mais cette population : et
paix
pas encore été rompue!
d'arriver au Port-auEn effet, T'amiral Bedout venait
TouPrince, le 29 mars, avec plus de 2,000 hommes.
Rochambeau fit partir le général Brunet,
jours énergique,
lecommandements des Cayes
le 6 avril, pour aller prendre
était alors dans cette garde nationale. LesJ'ai su ce fait par mon père, qui
mulâtres : peu de colons lui ressempinasse était père lui-même de plusieurs
blaient, malheureusement pour eux!
été rompue!
d'arriver au Port-auEn effet, T'amiral Bedout venait
TouPrince, le 29 mars, avec plus de 2,000 hommes.
Rochambeau fit partir le général Brunet,
jours énergique,
lecommandements des Cayes
le 6 avril, pour aller prendre
était alors dans cette garde nationale. LesJ'ai su ce fait par mon père, qui
mulâtres : peu de colons lui ressempinasse était père lui-même de plusieurs
blaient, malheureusement pour eux! --- Page 412 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
direction de la guerre dans le Sud. Arrivé
ct la haute
un beau plan de camle 10 à Jérémie, Brunet conçut
la déconfiture de
eût amené
pagne qui, en réussissant,
Geffrard et de Férou.
dans
Darbois se portait aux Baradères pour pénétrer
les montagnes de Cavaillon;
la plaine des Cayes, par
débouMarfranedevait y entrer par la route de Plymouth
Périn; le général polonais Spithal et les
chant au camp
à
adjudans-généraux Lefèvre et Bernard débarqueraient
renouveler la marche de Sarrazin; ; enfin.
Tiburon pour
de compléter la manceuvre.
celui-ci sortirait des Cayesafin
dans cette
Dans ce but, Brunet se rendit promptement
ville.
d'intelligences sur tous
Mais Geffrard ménageaitassez
et de la
être avisé à temps des projets
les points pour
Gérin
marche de l'ennemi. Il le prévint, en envoyant
Coco Herne et Thomas
dans les hauteurs de Cavaillon;
réuni à Geffrard
Durocher (noir de Jérémie qui s'était
cultivateurs armés), dans la route de Plymouth;
avec des
et Bazile, sur celle de
et Férou, Jean-Louis François
Lui-même resta dans la plaine des Cayes pour
Tiburon.
faire face à Sarrazin.
sorties de Jérémie furent
Bientôt, les deux colonnes
la
avait été déjà frappé par
battues. Le polonais Spithal
des
fièvre jaune et mourut à Tiburon. Brunet y envoya
prendre le
Cayes l'adjudant - général Sarqueleux pour
faire
commandement de sa colonne. A son tour, il vint se
battre dans la forte position des Karatas occupée par
Bernard
la vie, et Sarqueleux mourut
Férou :
y perdit
les débris de ses troupes.
aussi en arrivant aux Cayes avec
sa vicSarrazin fut cerné dansla plaine par Férou, après
une sortie opérée par Brutoire; il ne dut son salut qu'à --- Page 413 ---
[1805]
CHAPITRE XI. net en personne. Peu après, celui-ci fit de
tir des Cayes le même Sarrazin
nouveau sorcontre
attaqua au pont Dutruche; mais,
Geffrard, qu'il
Gérin, Geffrard le refoula
secondé par Férou et
dans la ville. Geffrard était done
braves lieutenans, à parvenu, par lui-même et par ses
neutraliser, anéantir les
sons de Brunet. Il ne s'arrêta
combinaiGérin à la tête d'une
pas à cela: il envoya
colonne contre
Brunet venait d'expédier le
l'Anse-à-Veau Où
général Sarrazin.
'il
Gérin, Geffrard le refoula
secondé par Férou et
dans la ville. Geffrard était done
braves lieutenans, à parvenu, par lui-même et par ses
neutraliser, anéantir les
sons de Brunet. Il ne s'arrêta
combinaiGérin à la tête d'une
pas à cela: il envoya
colonne contre
Brunet venait d'expédier le
l'Anse-à-Veau Où
général Sarrazin. quelques combats, Sarrazin
Après
capitula et se rendità
avec les troupes françaises sous
Jérémie
ses ordres. goane et le Petit-Trou avaient été
Déjà Miraque Saint-Michel,
abandonnés, de même
Aquin et Saint-Louis. les autres bourgs du littoral du
Cavaillon et tous
étaient aussi au
Sud jusqu'à Tiburon,
pouvoir des indigènes. Les
mie et les autres bourgades des
Cayes, JéréFrançais. environs obéissaient aux
La présence de Brunet aux Cayes y rendait inutile
deLaplume et de Néret : on les
celle
d'ouils furent déportés
envoya au Port-au-Prince,
en France. Mais Laplume fut
barqué à Cadix, où il mourut quelque
déparvint à Bordeaux. Ces deux
temps après. Néret
hommes n'avaient
prendre leurs devoirs envers leur
pu comDarbois laissa Sarrazin à Jérémie pays. pour cemandrhamsodonment et passa aux Cayes
Dans l'Ouest, Rochambeau envoya le
net pour s'emparer de T'Arcahaie;
général Fressimais il fut
par Pétion, le 28 avril. repoussé
Dans le Nord, après avoir défendu le
Romain, Christophe et Clervaux,
Cap contre
Clauzel avait
en février, le général
su maintenir une garnison à
faire cultiver des vivres. Ala fin d'avril,
l'Acul, poury
T. V. Toussaint Brave
--- Page 414 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'TAiTI. Romaindans lebutdes'emparer
vintpréter son concoursàl
Clauzel marcha
de ce bourg et de détruire ces plantations. d'auterre, en même temps qu'il envoyait
contre eux par
à la baie de l'Acul : il réussit à
tres troupes débarquer
noirs et à conserver
refouler au Limbé les deux généraux
devenue siutile al'alimentation du Cap. cette position Rochambeau avait quitté cette ville, Clauzel,
Depuis que
avaient fait cesser tous les criClaparède et Thouvenot
ils
leurs sentimens de justice et d'humanité,
mes ; par
dans la fidélité à la France,
maintenaient les indigènes
combattaient avec ardeur contre les insurgés. et ceux-ci
la tendance des Congos du
C'est ce qui peut expliquer
des échanges de vivres, ,
Nord, à venir peu après opérer
les
au Cap :
de légumes et d'autres denrées avec
Français
échelle. firent ensuite sur une plus large
ce qu'ils
Mais les choses avaient pris une tournure si défavoRochambeau se décida à
rable à la cause française, que
d'exposer
en France le général Boyer, chargé
envoyer
Consul la situation de la colonie, de presser
au Premier
avec tout ce qui serait nél'envoi de nouvelles troupes,
la
surtout de T'argent, puisque
cessaire à leur entretien,
ressource. C'était, au
colonie ne fournissait plus aucune
de Saintmission
devait annoncer l'agonie
fait, une
qui
civils furent invités à
Domingue.
rable à la cause française, que
d'exposer
en France le général Boyer, chargé
envoyer
Consul la situation de la colonie, de presser
au Premier
avec tout ce qui serait nél'envoi de nouvelles troupes,
la
surtout de T'argent, puisque
cessaire à leur entretien,
ressource. C'était, au
colonie ne fournissait plus aucune
de Saintmission
devait annoncer l'agonie
fait, une
qui
civils furent invités à
Domingue. Tous les fonctionnaires
les
auraient à faire, pour
produire les demandes qu'ils
branches de service dont ils étaient chargés. Daure, en même temps ordonnateur en chef,
Le préfet
lettre au Premier Consul luiécrivit à cette époque une
situation de la colonie,
méme;illuif fit un tableau vrai de la
il vit passer les rênes
qui justifiait ses prévisions quand
il Y
entre les mains de Rochambeau;
du gouvernement --- Page 415 ---
[1805]
CHAPITRE XI.
disait: a Le Nord est détruit; le Sud est en feu;
a pagne du général Brunet est
; la cammanquée; il a
A se renfermer dans la ville des
été forcé de
a Grands-Bois
Cayes ; dans l'Ouest, les
et le Cul-de-Sac seuls
C quelques faibles ressources,
fournissent encore
etc. )
Le 26 février, on avait reçu de Rochefort
troupes, environ 1500 mille franes;
avec des
avait été employée à
mais cette somme
payer en partie un arriéré
rable. En juin
considésuivant, une sommeà peu
avec des traites sur France,
près égale arriva
formant en tout 3
ce fut le dernier envoi venu de la
millions:
En Europe même, il se passait métropole. des
devaient influer
événemens qui
grandement sur les destinées de SaintDomingue. Le 16 mai, la rupture de la
était un fait constant. La
paix d'Amiens
guerre
la
recommençait donc entre
Grande-Bretagne et la France, et désormais celle-ci
pourrait plus ravitailler sa colonie livrée à
ne
tion générale.
une insurrecLe général Boyer, partidans ces circonstances,
prisonnier par les Anglais. Ils
fut fait
sance entière de la situation acquirent ainsi la connaisde
documens tombés
Saint-Domingue, par les
en leur pouvoir, et se préparèrent à
profiter.
en
Dans ce même mois de mai, les
de Pétion, qui ne s'endormait
combinaisons politiques
un succès décisif
pas à l'Arcahaie, obtinrent
pour la
Avisé
mens
si heureux du
causeindigène.
des événearrivé
Sud, il jugea que le moment était
d'assurer à Dessalines la
rité dans l'Ouest
prépondérance de l'autosur Lamour Dérance. Dans ce but
triotique, il envoya des
paconfiance,
émissaires, - des hommes de
comme eût dit T.
Cangé de venir à T'Arcahaie Louverture, - proposer à
avec ses principaux officiers,
Avisé
mens
si heureux du
causeindigène.
des événearrivé
Sud, il jugea que le moment était
d'assurer à Dessalines la
rité dans l'Ouest
prépondérance de l'autosur Lamour Dérance. Dans ce but
triotique, il envoya des
paconfiance,
émissaires, - des hommes de
comme eût dit T.
Cangé de venir à T'Arcahaie Louverture, - proposer à
avec ses principaux officiers, --- Page 416 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
afin de voir le général en chef et de
sur
s'entendre
les opérations qu'iljugerait
avec luj
cès des armes indigènes.
convenables pour le sucPétion prévint
cette disposition, et il se rendit à l'Areahaie. Dessalines de
vèrent Cangé, Lamarre, Mimi
Là, se trouBaude,
Cadet Baude, Isidor et
Marion, Sanglaou,
barges commandées
plusieurs autres officiers. Les
par Derénoncourt et
avaient transportés,
Masson les
par le canal entre l'Arcahaie
Léogane.
et
L'autorité suprême de Dessalines fut
reconnue par tous ces hommes qui avaient solennellement été
politique de Rigaud, alors
du parti
de la faire
que dansle Sud Geffrard venait
reconnaître également par Férou et ses compagnons. Cependant, Lamour Dérance avait été
tant partisan de Rigaud et de tous les
un consentre lui et Dessalines, il
mulâtres; mais,
deux chefs
n'y avait pas à hésiter. Ces
étaient noirs; et lorsque tous ces muldtres
(excepté Sanglaou et Isidor) se décidaient
celui qui avait si
en faveur de
énergiquement, souvent si
soutenu la cause de T. Louverture
cruellement
vaient d'une manière bien
contre eux, ils proueux-mémes la
convaineante, qu'en soutenant
cause de Rigaud, ce n'était point
port à sa qualité de
à
par rapla
muldtre, sa couleur. L'avenir de
race noire à Saint-Domingue avait été leur seul mobile
en4799; en 1802 et 1805, c'était encore le seul
qui les animait.
esprit
Et peut-on ne pas admirer la haute
noble
intelligence, le
désintéressement de Pétion dans ces deux
tions, surtout dans la dernière? Auteur
situapolitique, gage de conciliation
de cette ceuvre
tis qui versèrent si
entre lesdeux anciens parcivile du
inutilement leur sang dans la guerre
Sud, cet homme célèbre, ce grand
citoyen a donc
1802 et 1805, c'était encore le seul
qui les animait.
esprit
Et peut-on ne pas admirer la haute
noble
intelligence, le
désintéressement de Pétion dans ces deux
tions, surtout dans la dernière? Auteur
situapolitique, gage de conciliation
de cette ceuvre
tis qui versèrent si
entre lesdeux anciens parcivile du
inutilement leur sang dans la guerre
Sud, cet homme célèbre, ce grand
citoyen a donc --- Page 417 ---
CHAPITRE XI.
[1805]
à la reconnaissance de son pays; car il
acquis des droits
devoir envers tous ses frères. Et
a compris et rempli son
à
où il a agi
nous ne sommes pas encore arrivés l'époque
comme chefd'Etat
Dessalines, il fut conDans cette réunion présidée par
Cangé et ses lieutenans garderaient encore une
venu que
à Lamour Dérance, jusqu'à ce
apparence de soumission
dans l'Ouest, au
qu'on pût secouer le joug qu'il imposait
égarait la plupart des Africains
moyen du fétichisme qui
leur faire admettre sans
de cette partie. Il fallait arriverà
sévi
violencel'autorité de Dessalines qui n'avait que trop
de ce département. Il fut encore
contre les cultivateurs
Cangé se porterait au Cul-de-Sac, tandisque
convenu que
après avoir enlevé le Mile général en chef l'envahirait,
on
rebalais aux mains des Français. Par ces dispositions,
renfermer ceux-ci au Port-au-Prince, pour les
espérait
contraindre plus tard à déguerpir.
retour de Cangé et des autres officiers à LéoC'est au
la barge où l'on trouva le drapeau
gane, que fut capturée
indigène mentionné dans ce chapitre.
porterait au Cul-de-Sac, tandisque
convenu que
après avoir enlevé le Mile général en chef l'envahirait,
on
rebalais aux mains des Français. Par ces dispositions,
renfermer ceux-ci au Port-au-Prince, pour les
espérait
contraindre plus tard à déguerpir.
retour de Cangé et des autres officiers à LéoC'est au
la barge où l'on trouva le drapeau
gane, que fut capturée
indigène mentionné dans ce chapitre. --- Page 418 ---
CHAPITRE XII.
les Français. Mort de Mimi Baude.
Cangé est battu au Cul-de-Sac par arrive dans cette plaine. - Il y prend
Dessalines enlève le Mirebalais et
Cangé et Gabart sont battus en
deux postes et fait incendier la plaine. Dessalines organise les 11e et 12allant contre la Croix-des-Bouquets.
l'ordre du gou
Rochambeau se transporte au Cap, d'après
demi-brigades.
Sarrazin vient au Port-auvernement consulaire. - Fressinet va à Jérémie,
France.
Des croisières anglaises
Prince.
Le préfet Daure part pour
Rochambeau. - Magnytot,
bloquent divers ports. Mesures prises par va dans la plaine des Cayes.-
nouveau préfet, arrive au Cap. - Dessalines
et
sept
-
Il fait des promotions organise
Son langage à l'armée indigène.
Tonnerre auprès de lui. II écrit
corps de troupes. - Il emploie Boisrond l'Ouest.
Cangé prend Léogane.
au curé des Cayes et retourne dans
dans la baie du Port-auDessalines communique avec un vaisseau anglais
devant Jacmel et
des
de troupes à Léogane,
Prince. - Il organise
corps
- Les Congos échangent
Petit-Goave. II retourne au Cul-de-Sac.
fois
au
près du Cap. Romain est battu deux
des produits avec les Français
France. Fuite des COde cette ville. - Latouche Tréville part pour
près
Clauzel et Thouvenot conspirent pour
lons et mesures de Rochambeau.
Magnytot, ils sont arrêtés et déportés.
le déporter en France.-Dénoncés par
èvacue Jérémie
Magnytot et Claparède sont déportés peu après.-Fresinet --Geffrard consent à
par les Anglais. - Férou y entre.
et est fait prisonnier
où arrive Bonnet,
d'armes avec Brunet. - - Il va à Jérémie
une suspension
à Dessalines, qui le nomme adjudantvenant de Cuba.-I Bonnet est expédié
d'armes de Gefde Dessalines à Gérin sur la suspension
général. - Lettre
évacuent le Fort-Liberté, où
frard. Examen à ce sujet. Les Français Petite-Rivière. Promotions
Toussaint Brave. - Dessalines va à la
Gabart
entre
Saint-Marc.-
de Gabart et deJ.P. Daut. - Les Français évacuent et revient à Saint-
- Dessalines va dans le Nord
livre cette ville au pillage.
obtiennent la capitulation de Jacmel ety
Marc. - Cangé et M. Ambroise
au Port au-Prince
Belle conduite qu'ils y tiennent. - Désunion
entrent.
d'un.
- Sarrazin et Colbert senfuient-Rétutation
entreles officiers français.
fait attribué à Pélion et relatif à Lavalette.
de retour dans la
Ainsi
Dessalines l'avait prescrit,
que
et revient à Saint-
- Dessalines va dans le Nord
livre cette ville au pillage.
obtiennent la capitulation de Jacmel ety
Marc. - Cangé et M. Ambroise
au Port au-Prince
Belle conduite qu'ils y tiennent. - Désunion
entrent.
d'un.
- Sarrazin et Colbert senfuient-Rétutation
entreles officiers français.
fait attribué à Pélion et relatif à Lavalette.
de retour dans la
Ainsi
Dessalines l'avait prescrit,
que --- Page 419 ---
[1805]
CHAPITRE XII.
plaine de Léogane, Cangé
de troupes qu'il
s'empressa de réunir le plus
pit pour se rendre au
laissant sullisamment contre la ville
Cul-de-Sac, en en
les Français. Marchant
toujours occupée par
avec ses meilleurs
marre, Marion, Sanglaou, Mimi
officiers, LaFrère. Au lieu d'attendre
Baude, il arriva au camp
que le général en chef eût le
temps lui-même de pénétrer au
il
à attaquer la
Cul-de-Sac, se disposa
tit du
Frère CGroik-des-Bouquets; : et dans ce but, il
camp
en divisant sa troupe en deux
parl'une sous ses ordres, l'autre sous
colonnes:
elles arrivèrent
ceux de Mimi Baude;
sur les habitations
court.
Borgella et JuméLa Croix-des-Bouquets était alors commandée
chef de brigade Lux, qui avait
par le
remplacé Néraud, devenu
commandant de la garde d'honneur de
puis la mort de Neterwood. Lux était Rochambeau, dele chef de la
gère, un des corps les plus fameux
5e léfrançaise; et lui-même
de l'expédition
entre tant d'autres
se distinguait par sa bravoure
de
braves guerriers. Avisé de la
Cangé, il fut au-devant de ses colonnes
marche
taillons de sa demi-brigade.
avec deux baLe général
en bien peu de temps à Borgella,
indigène fut battu
Mimi Baude résista
par Lux en personne.
davantage à l'autre bataillon
joignit à Jumécourt; mais, ayant été blessé
qui le
mortellement
dansl'action, sa colonnerallia celle de
au camp Frère. Mimi Baude
Cangéquiretourna
ce brave reçut les
y mourut, regretté de tous :
honneurs funèbres de ses
gnons d'armes.
compaEn même temps, Dessalines
avec Gabart et de
partait de la Petite-Rivière
tôt le Mirebalais nombreuses troupes. Il
où se trouvaient
atteignitbienDavid-Troy.
encore Luthier et
Apprenant que des troupes françaises,
sous
au camp Frère. Mimi Baude
Cangéquiretourna
ce brave reçut les
y mourut, regretté de tous :
honneurs funèbres de ses
gnons d'armes.
compaEn même temps, Dessalines
avec Gabart et de
partait de la Petite-Rivière
tôt le Mirebalais nombreuses troupes. Il
où se trouvaient
atteignitbienDavid-Troy.
encore Luthier et
Apprenant que des troupes françaises,
sous --- Page 420 ---
ÉTUDES SUR L'NISTOIRE D'HAYTI.
venaient au secours de ee bourg
les ordres de Kerverseau, détacha Gabart qui les battit et
du côté de Las Caobas, il
Dessalines fit
les refoula. dans la partie espagnole. Alors,
les
avoir repoussé
attaquer les forts du Mirebalais. Après
Luthier et David-Troy opérèrent
assauts des indigènes,
l'évacuation dans la nuit, en passant par
courageusement
nommé Viet, commandait
les Grands-Bois, où un colon,
tous ensemble se retirèrent à la Croix-desun poste :
Bouquets.
lieu dans les premiers jours de juin.
Ces faits eurent
Dessalines fit passer son
Ne trouvant plus d'obstacles,
descendre
armée par la route du Fond-au-Diable pour
cette
Cul-de-Sac. Par cette route, on découvre toute
au
comme un tapis de verdure, 1 la
plaine qui était encore
livrant à la culture
plus grande partie des cultivateurs se
avaient
des cannes et étant soumis aux Français qui y
chef
de postes. D'un coup-d'cil, le général en
beaucoup
fallait prendre dans la circonstance,
jugea du parti qu'il
allait combattre. Toute sa
pour dégoûter l'ennemi qu'il
deux idées:
théorie révolutionnaire se résumait en ces
couper les têtes,
coupé têtes, brilé cazes, c'est-à-dire,
tuer et inbriler les maisons; ou, plus succintement,
résolu
L'incendie du Cul-de-Sac fut dès-lors
cendier.
bien entendu, guerre à mort aux
dans sa pensée, et
Français.
Lassère, vers le nord-est de la CroixSur'Thabitation
blockhaus : il le fit attaquer et endes-Bouquets, était un
fut immolée: c'était
lever. La garnison, faite prisonnière,
Mais Dessalines ordonna à ses troupes
le premier acte.
mulâtre
serait pris parmi les
d'épargner tout noir ou
qui
devait considérer ces indigènes
blancs, attendu qu'on
Le lendemain, un
ou contraints de servir.
eomme égarés
est de la CroixSur'Thabitation
blockhaus : il le fit attaquer et endes-Bouquets, était un
fut immolée: c'était
lever. La garnison, faite prisonnière,
Mais Dessalines ordonna à ses troupes
le premier acte.
mulâtre
serait pris parmi les
d'épargner tout noir ou
qui
devait considérer ces indigènes
blancs, attendu qu'on
Le lendemain, un
ou contraints de servir.
eomme égarés --- Page 421 ---
[1805]
CHAPITRE XII,
autre poste français fut enlevé sur T'habitation
et les prisonniers subirent le sort de
Borgella,
sère.
ceux de LasLe général en chefarriva ensuite
trouva
au camp Frère où il
Cangé et sa troupe, réunis aux indigènes
daient ce point.
qui garLa tradition rapporte qu'en arrivant dans la
avait envoyé des députés
plaine, il
auprès de Lamour
se tenait alors au
Dérance, qui
Grand-Fond, afin de l'assurer de
soumission à son autorité; et
sa
ille
que rendu au
fitinviter à venir
la
campFrère,
passer revue de ses
Lamour Dérance
troupes; ; que
y vint, en effet, avec
et adressa à Dessalines
quelques gardes,
un langage plein
que ce dernier, ne se sentant
d'arrogance ;
pas assez de
se défaire de Lamour Dérance,
puissance pour
roles insultantes et le
supporta toutes ses papria même de
la
ses 10,000 hommes de
passer
revue de
mandé de crier
troupes, auxquels il avait com-
: Vive le général en chef!
satisfaire l'orgueil de cet Africain,
pour mieux
Fond
qui retourna au Grandaprès cette revue 1.
Nous n'accordons pas toujours assez de créance
traditions populaires,
aux
pour ajouter foi à celle-ci.
mour Dérance était
Si Laorgueilleux de la position
circonstances lui avaient donnée,
que les
superstitions,
et non pas ses absurdes
plus d'une fois aussi il
de Dessalines du
avait fui la présence
temps de T.
à l'efficacité de
Louverture, sans trop croire
ses ouangas; il savait
un homme qui ne les redoutait
qu'il avait affaire à
une tête sans hésitation.
pas, et qui faisait trancher
l'être le moins
D'un autre côté, Dessalines était
endurant; à la tête d'une armée aussi
nom1 Histoire d'Haiti par M. Madiou, t. 3, p. 33 et 34.
avait fui la présence
temps de T.
à l'efficacité de
Louverture, sans trop croire
ses ouangas; il savait
un homme qui ne les redoutait
qu'il avait affaire à
une tête sans hésitation.
pas, et qui faisait trancher
l'être le moins
D'un autre côté, Dessalines était
endurant; à la tête d'une armée aussi
nom1 Histoire d'Haiti par M. Madiou, t. 3, p. 33 et 34. --- Page 422 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
breuse, même en supposant un chiffre inférieur,
par tous les généraux comme leur chef,
reconnu
moment de Gabart, de
entouré en ce
Cangé et des autres officiers
rieurs, il est impossible qu'il ait souffert
supéde la part de celui qu'il visait
une telle scène
avait agi à l'égard de
à abattre, ainsi qu'il en
Sans-Souci. C'edt été
perdre le prestige de son autorité
s'exposer à
avait dissimuléenvers
aux yeux de tous. Il
Sans-Souci en allant le
sa retraite, parce que cet homme
voir dans
que Petit-Noël; il avait
paraissait soumis ainsi
dissimulé envers Leclerc, au
Cap, parce qu'il pouvait y être arrêté avant
tion; mais on ne peut concevoir
son insurrecarmée, il eût encore
qu'étant entouré de son
dissimulé avec Lamour
celui-ci n'a pas dà même s'aventurer
Dérance :
vant lui.
à se présenter deQuoi qu'il en soit, Dessalines
procédés, à
s'attacha, par de bons
gagner les cultivateurs du
cause indigène
Cul-de-Sac à la
: eux et leurs femmes vinrent
leurs vivres au camp Frère; des danses
vendre
les soldats et les femmes achevèrent
organisées entre
chef.
le plan du général en
Naturellement, ce chef dut paraitre plus
à
commander, que l'Africain des
propre
du
montagnes de la Selle et
Bahoruco; et puis, son autorité était
force effective,
appuyée d'une
régulière.
Après ce préalable, il vint au second acte de la
tion qu'il avait prise en voyant la plaine du Cul-de-Sac. résoluGabart et Cangé se mirent à la tête de deux colonnes
incendier usines et plantations.
pour
( Son expérience, dit Boisrond Tonnerre, les
A qu'il avait livrés depuis le
combats:
4 tion, lui avaient
commencement de la révoluappris que rien n'est
K timider son ennemi
plus fait pour inque lefeu; tout-à-coup, la plaine,
de la
tion qu'il avait prise en voyant la plaine du Cul-de-Sac. résoluGabart et Cangé se mirent à la tête de deux colonnes
incendier usines et plantations.
pour
( Son expérience, dit Boisrond Tonnerre, les
A qu'il avait livrés depuis le
combats:
4 tion, lui avaient
commencement de la révoluappris que rien n'est
K timider son ennemi
plus fait pour inque lefeu; tout-à-coup, la plaine, --- Page 423 ---
[1805]
CHAPITRE XII.
(( les montagnes, tout n'offre au
Port-au-Prince
vanté, que l'image d'un incendie
épougénéra >
Toutefois, le colonel Lux ne voulut
teur passif de cette ruine; il sortit de la pas rester spectaquets à la tête d'un bataillon de son
Croix-des-Bouil fut battu
corps; mais cette fois
par lesindigènes qui le
trer au bourg, alors
contraignirent à renparfaitement fortifié et
fossés.
entouré de
Après leur promenade incendiaire, Gabart
et Cangé
rejoienirentlegénéral en chefsur l'habitation
ils'était rendu. De-là, il
Moquet, où
envoya le brave
tête de la 7e qu'il commandait,
Montauban à la
voi qui allaitdela
pour intercepter un conmais arrivé
Croix-des-Bouquets au Port-au-Prince;
trop tard sur la route, Montauban ne
effectuer cette capture. A son retour à
put
dénonciation de Germain
Moquet, et sur la
Frère, qui avait
lui, - d'avoir évité le couvoi
marché avec
fot dégradé, rémis
par lacheté, - Montauban
simple grenadier; et
Guerrier, destiné à devenir un jour le chef du Philippe
colonel de la 7°,
pays, fut nommé
Le lecteur
remarquera cet incident,
délation de Germain
provoqué par la
Frère; il fat cause d'une
justice envers un vaillant
grande intoute
soldat, homme de bien dans
l'acception du mot; et Germain Frère
dans ces sentimens honteux,
persévéra
des actes
pour induire Dessalines à
qui furent en partie cause de leur mort à
deux.
tous
Le Cul-de-Sac étant incendié, Dessalines
la prise de la
voulut tenter
Gabart et Groix-des-Bouquets. Dans ce but, il envoya
Cangé à la tête de quelques
nuant de rester au
troupes, en contigénéraux
quartier-général de Moquet. Mais ces
apprirent bientôt qu'un convoi était parti du
ra
des actes
pour induire Dessalines à
qui furent en partie cause de leur mort à
deux.
tous
Le Cul-de-Sac étant incendié, Dessalines
la prise de la
voulut tenter
Gabart et Groix-des-Bouquets. Dans ce but, il envoya
Cangé à la tête de quelques
nuant de rester au
troupes, en contigénéraux
quartier-général de Moquet. Mais ces
apprirent bientôt qu'un convoi était parti du --- Page 424 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
- : cette ville se ravitaillait
hourg pour le Port-au-Prince semaine. En s'en empaainsi de vivres plusieurs fois par
Oblond, voisine de la Croix-des-Bourant dans la savane
Lux
indigènes se livrèrent au pillage.
quets, les troupes
eut lieu entre le détacheavait entendu la fusillade qui
aussitôt du
du convoi et les indigènes : il sortit
ment
de la 5€ et deux pièces d'artillerie
bourg avec une partie
où Gabart fut dangereuselégère. Après un rude combat,
retournèrent
Lux chassa les indigènes qui
ment blessé,
Dessalines quitta ce point et se
en désordre à Moquet.
porta de nouveau au camp Frère.
des 11e et 12: demiLà, il s'occupa de Y'organisation du
de ces
Frontis colonel
premier
brigades, en nommant colonel du second. Des chefs de
corps, et Germain Frère
environs
différens postes aux
petites bandes occupèrent
du Port-au-Prince.
l'inaction de Rochambeau dans
On ne concevrait pas
faisait incendier la
cette ville, pendant que Dessalines
contre
du Cul-de-Sac, et que Lux seul combattait
plaine
dès le milieu de mai
ses troupes, si l'on ne savait que
les Franla fièvre jaune avait reparu de nouveau parmi
Port-au-Prince était encombré de maçais: l'hopital du
lades qui périssaient comme en 1802'.
Aussi, dans son Histoire de France, Bignon, expliquant
contre Saint-Dominles emnetsestebiopsie
n'ont
et attribuant aux Anglais une influence qu'ils
gue,
l'insurrection des indigènes, a-t-il dit que cet
pas eue sur
la fièvre
et l'influeninsuccès a été occasionné a par
jaune
il au-
) Pour étre dans le vrai,
A ce anglaise, deux pestes.
1 Nous avons lu un document à ce sujet.
2'.
Aussi, dans son Histoire de France, Bignon, expliquant
contre Saint-Dominles emnetsestebiopsie
n'ont
et attribuant aux Anglais une influence qu'ils
gue,
l'insurrection des indigènes, a-t-il dit que cet
pas eue sur
la fièvre
et l'influeninsuccès a été occasionné a par
jaune
il au-
) Pour étre dans le vrai,
A ce anglaise, deux pestes.
1 Nous avons lu un document à ce sujet. --- Page 425 ---
[1805]
CHAPITRE XII.
rait dà se borner à constater
d'Amiens contribua
que la rupture de la
à cet heureux résultat, mais
paix
tement; car la France ne pouvant plus
indirecpes, celles qui se trouvaient dans la
expédier de trouvitablement succomber
colonie devaient inépar T'excellent auxiliaire
Providence envoya au secours des
que la
leurs
indigènes qui, dans
combats, en moissonnaient aussi chaque
Aussitôt que la guerre eut
jour.
rocommeneéentre la GrandeBretagne et la France, le gouvernement
pédia la frégate UInfutigable
consulaire exgénéral de retournerau
porter l'ordre au capitaineautorité. Dans
Cap pour y établirle siège de son
tous les temps, quand la
entre ces deux puissances
guerre existait
néral de
maritimes, le gouverneur géSaint-Domingue était tenu de résider au
parceq que ce port se trouvait plus à proximité
Cap,
de guerre venant
des navires
d'Europe, et qu'il est plus difficile à
bloquer que le Port-au-Prince, situé au fond
Cette frégate arriva dans cedernier
d'un golfe.
et Rochambeau partit
port versla fin dej juin,
immédiatement
le
mesure ordonnée par la métropole, pour Cap. Cette
surrection del'Ouest et du Sud,
facilitait ainsi l'inl'Artibonite et le Nord étaient déjà formidable, alors que
le capitaine-général
au pouvoir des indigènes :
allait se trouver renfermé
ville dont les environs seuls étaient
dans une
Il envoya le général Fressinet
stérilement occupés.
prendre le
ment de Jérémie, et l'ordre au général
commandecommander l'arrondissement
Sarrazin de venir
le général Lavalette.
du Port-au-Prince, où était
Brunet, renfermé aux
Darbois, était toujours commandant
Cayes avec
du Sud.
en chefdel'Ouest et
Le 50juin, le préfet Daure partit
France
quelque temps il avait demandé pour
: depuis
son rappel. Il y allait
érilement occupés.
prendre le
ment de Jérémie, et l'ordre au général
commandecommander l'arrondissement
Sarrazin de venir
le général Lavalette.
du Port-au-Prince, où était
Brunet, renfermé aux
Darbois, était toujours commandant
Cayes avec
du Sud.
en chefdel'Ouest et
Le 50juin, le préfet Daure partit
France
quelque temps il avait demandé pour
: depuis
son rappel. Il y allait --- Page 426 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'HAYTI.
confirmer ses prévisions sur la perte de Saint-Domingue.
devant le Cap:
Le4juillet, une croisière anglaise parut
fréde 4 vaisseaux et de plusieurs
elle était composée
devant le Portgates; d'autres navires se présentèrent
et les Cayes. En attendant l'issue de la guerre
au-Prince
commencèrent des hostilités contre les bàintérieure, ils
timens français.
déclaration superflue, en
Rochambeau fit alors une
la colonie en état de siége : la chose existait déjà;
mettant
le droit d'agir contre les Franmais il se donnait par-là
des villes eneua-mêmes, surtout les commerçans
çais
n'ayant
Sans argent, sans ressources,
core occupées.
ainsi
nous l'avons dit, que
reçu dans le mois de juin,
que
en traites
5 millions de francs, moitié en espèces et moitié
fallait
cette somme devenait insuffisante; il
sur France,
commerce français ne
pourvoir aux nécessités à venir.Le
la colonie, ceux
plus expédier des navires dans
pouvant
des États-Unis surtout, fuyaient depuis
des étrangers,
de dentemps ses ports où ils ne trouvaient plus
quelque leur blocus allait encore entraver tout arrivage.
rées; et
où la famine commençait à se
Dans une telle situation,
affranchit de tous
faire sentir, le 5 juillet, Rochambeau
qui viendroits quelconques les provisions alimentaires
draient de l'étranger. Le 9, il rendit une proclamation
la
entre la France et la Grandepour annoncer
guerre
de l'armée
Bretagne, fortifier le courage et la constance
et des colons déjà désespérés de tout ce qu'ils
frauçaise,
voyaient.
contraire dans les rangs des indigeLa joie passa au
nounes.Leurs chefs reconnurent que ces événemens
quelques mois, allaient faveaux, et déjà prévus depuis
la force del'ennemi.
ciliter leur noble entreprise, malgré
9, il rendit une proclamation
la
entre la France et la Grandepour annoncer
guerre
de l'armée
Bretagne, fortifier le courage et la constance
et des colons déjà désespérés de tout ce qu'ils
frauçaise,
voyaient.
contraire dans les rangs des indigeLa joie passa au
nounes.Leurs chefs reconnurent que ces événemens
quelques mois, allaient faveaux, et déjà prévus depuis
la force del'ennemi.
ciliter leur noble entreprise, malgré --- Page 427 ---
CHAPITRE XII.
[1805]
mois de juillet, en effet, il y avait dans toute
Dans ce
officiers et soldats français; 11,795
la colonie, 17,565
où entraient
étaient valides et 5570 étaient aux hôpitaux,
incessamment de nouveaux malades 1.
colonial arriva au Cap, veLe 27, un nouveau préfet
Il apporta, il
nant de France : il se nommait Magnytot.
chamarrêté du Conseil d'Etat établissant des
parait, un
aux Cayes
bres d'agriculture au Cap, au Port-au-Prince,
le
*. Pour l'acquit de sa conscience,
et à Santo-Domingo
devenu dérisoire
capitaine-général fit publier cet arrêté
il en fut de même pour les lois du
dans la circonstance;
dans la mécode civil qui venaient d'être promulguées
à
en offrant des lettres de marque
tropole. Il fit mieux,
aller en
voudraient armer des corsaires pour
ceux qui
navires de commerce anglais, et en
course contre les
des
quelques autres mesures surl'administration
prenant
boulangeries et des boucheries.
Rochambeau se rendait au Cap, Dessalines
Tandis que
il
la plaine des
prenait une route opposée : partit pour
afin de prendre aussi des mesures d'organisation.
Cayes,
ouil laissa ses troupes sur
Avant de quitter le Cul-de-Sac,
Rocheblanche, il donna l'ordre au colonel
l'habitation
et à Destrade, chef d'unbatailGuerrier principalement,
d'arrêter Lamour
lon de la 5, de chercher le moyen
il écrivit une lettre à celui-ci, en
Dérance. Dans ce but,
de son arlui disant qu'il lui confiait le commandement
absence 5. Lamour ne tarda pas à se renmée en son
1 Nous avons lu un état officiel constatant à la ces chiffres. 463 de notre 4e volume:
2 Il a été déjà fait mention de cet acte
page
il fut rendu le 12 mars. Tonnerre. On peut admettre le fait de cette lettre,
3 Mémoires de Boisrond
ceux
nous avons réfutés plus avant.
qui n'était qu'un piége, et non pas
que
confiait le commandement
absence 5. Lamour ne tarda pas à se renmée en son
1 Nous avons lu un état officiel constatant à la ces chiffres. 463 de notre 4e volume:
2 Il a été déjà fait mention de cet acte
page
il fut rendu le 12 mars. Tonnerre. On peut admettre le fait de cette lettre,
3 Mémoires de Boisrond
ceux
nous avons réfutés plus avant.
qui n'était qu'un piége, et non pas
que --- Page 428 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nAÎTI.
moins peut-être pour faire acte
dre auprès de ces troupes,
essayer de
d'autorité en vertu de cette lettre, que pour
de Dessalines.. Accueilliavee toutes
les gagnerenTabsence
il fut invité par Guerrier
les apparences de la soumission,
des armes. Après qu'il eut parà passer une inspection colonel fit ouvrir les rangs pour
couru le front de la 7, ce
une fois
continuât l'inspection du second rang :
qu'il
devint faengagé au milieu de ce corps, son arrestation
des
de Guerrier, il fut appréhendé par
cile. A un signe
Les
hommes robustes qui le pretirentinmeiasemese
accompagné, loin de tenquelques officiers quilavaient mirent à fuir dans toutes les
ter aucune résistance, se
bonne escorte sur l'hadirections. Conduit aussitôt sous
dans T'Artibonite, Lamour Dérance y
bitation Marchand,
après, de chagrin et de
fut détenu aux fers et périt peu
misère. Il était déjà d'un âge assez avancé.
futainsi anéantie, et l'autorité de Dessalines
Sa faction
les
assurée dans tout le département de T'Ouest, puisque
de cette partie l'avait déjà reconnue,
officiers supérieurs
parles soins intelligens de Pétion.
de GefCes soins, étendus dans le Sud par le concours
facile au généencore un triomphe
frard, y préparérent
Gérard avec les officiers de
ral en chef. Il arriva au camp
réunie l'armée
son état-major et ses guides, et y trouva
des indigènes.
avait commis dans ce déparLe souvenir des sactesquil
naturellement
tement sous T. Louverture, occasionna
parmi les soldats, tous pris
une sorte de frémissement
avaient tant souffert ;
dans les rangs des cultivateurs qui
Guerrier, alors Président d'Haiti, raconler les cir1 En 1844,j'ai entendu
de
autres personnes qui
constances de cette arrestation, en présence plusieurs
étaient au palais national.
et y trouva
des indigènes.
avait commis dans ce déparLe souvenir des sactesquil
naturellement
tement sous T. Louverture, occasionna
parmi les soldats, tous pris
une sorte de frémissement
avaient tant souffert ;
dans les rangs des cultivateurs qui
Guerrier, alors Président d'Haiti, raconler les cir1 En 1844,j'ai entendu
de
autres personnes qui
constances de cette arrestation, en présence plusieurs
étaient au palais national. --- Page 429 ---
CHAPITRE XII.
[1805]
reçut de Geffrard et de tous les offimais l'accueil qu'il
toute crainte, toute
ciers supérieurs, dissipa promptement
DessaliAssemblant les troupes autour de lui,
aversion.
plein de
il s'excusa
nes leur tint un langage
patriotisme;
devait
conduite antérieure, par l'obéissance qu'il
de sa
et dans la pensée que ce dernier n'aà T. Louverture
mais en
vait voulu que la liberté de ses frères,
rappelant
avait épargné la vie de plusieurs des guerriers
aussi qu'il
le triomphe de cette liberté. Il
qui agissaient alors pour
lunion entre tous
leur dit que désormais l'oubli du passé,
leur étaient commandés à tous sans exceples indigènes
vaincre les blancs, les chasser du
tion, pour pouvoir
de la France. Enfin, il fit vapays,et rester indépendans autorité
tous les généloir la reconnaissance de son
par
T'anéantissement de la faction
raux de l'armée indigène,
de Sans-Souci et des Congos du Nord, en annonçant que
Dérance devait être déjà anéantie, par
celle de Lamour
l'ordre qu'il avait donné de son arrestation. la liberté !
Les cris de: Vive le général en chef! Vive
à cette chaleureuse allocution, d'ailleurs
répondirent
pleine de bon sens.
d'autorité souveraine,
Faisant immédiatement acte
Geffrard au grade de gédictatoriale, Dessalines promut Jean-Louis François et
néral de division; Gérin, Férou,
debrigade. Le commandeCoco Herne, à celuide général
cedu Sud fut déféré à Geffrard ;
ment du département
à Gérin; d'Alui des arrondissemens de T'Anse-à-Veau,
Herne;
François ; des Cayes, à Coco
quin, à Jean-Louis
de Jérémie, à Férou.
Geffrard
Procédant à l'organisation des troupes que
Dessalines nomma Bourdet, colonel de
avait déjà formées,
colonel de la 15; Brula 13 demi-brigade; ; Francisque,
T. V.
à Geffrard ;
ment du département
à Gérin; d'Alui des arrondissemens de T'Anse-à-Veau,
Herne;
François ; des Cayes, à Coco
quin, à Jean-Louis
de Jérémie, à Férou.
Geffrard
Procédant à l'organisation des troupes que
Dessalines nomma Bourdet, colonel de
avait déjà formées,
colonel de la 15; Brula 13 demi-brigade; ; Francisque,
T. V. --- Page 430 ---
ÉTUDES SUR L'INSTOIRE D'nxITI.
Vancol, colonel de la 17;
Leblanc, colonel de la 16;
ny
de la 18-; et Gilles Bénech, colonel de la
Bazile, colonel
nommé colonel
Guillaume Lafleur fut également
19 1.
D'autres officiers supérieurs
des dragons.
du régiment
ou laissés aux soins de Geffrard.
furent aussi nommés
Boisrond
avait alors auprès de lui, le jeune
Celui-ci
sauvé des Cayes depuis peu de temps
Tonnerre quis'était
Instruit, mais d'un caractère
pour joindre les indigènes.
vu
avait de quoi l'être en ce temps-là), ayant
exalté (il y
était
tant d'atrocités aux Cayes, son langage
commettre
Geffrard le présenta à Dessalines
énergique, passionné.
instruction et le
digne de son estime, par son
pacomme dont il venait de donner des preuves, en abantriotisme
Le général en chefl'en félicita et
donnant les Français.
La
en qualité de secrétaire.
l'employa à son état-major
fut honoré de la
circonstance où Boisrond Tonnerre
décida peut-étre de la conduite
confiance de Dessalines,
alors de 27
tint ensuite auprès de ce chef: àgé
qu'il
dominer par une funeste ambition qui
ans, il se laissa
fit son malheur plus tard.
retourner dans
En partant du camp Gérard pour
où
Dessalinesa adressa une lettre au curé des Cayes
l'Ouest,
Son nouveau secrétaire,
il faisait connaitre ses sentimens.
savoir la subsl'aura peut-être écrite, nous en fait
qui
Dessalines prouva la droiture
1 Dans T'organisation de la 19e demi-brigade, Ce corps était formé des bandes de
de son jugement d'une manière originale. et de Goman; le premier était plus an.
Gilles Bénech, de Nicolas Régnier les deux autres; il ne portait point d'épaulettes
cien chef de bataillon tandis que
Nicolas et Goman en avaient chacun deux, se
pendant cette guerre,
que En nommant Gilles Bénech à ce grade, Dessaconsidérant comme colonels. Goman à lai donner chacun une épauleite, et ils
lines contraignit Nicolas et
ce qui fit dire à Goman : Negre la, li
restérent simples chefs de bataillon;
diminimoc. (Ce nègre-là m'a diminué en grade.) le départ de Dessalines :
II est entendu que Goman tint ce propos après
c'était un Congo.
avaient chacun deux, se
pendant cette guerre,
que En nommant Gilles Bénech à ce grade, Dessaconsidérant comme colonels. Goman à lai donner chacun une épauleite, et ils
lines contraignit Nicolas et
ce qui fit dire à Goman : Negre la, li
restérent simples chefs de bataillon;
diminimoc. (Ce nègre-là m'a diminué en grade.) le départ de Dessalines :
II est entendu que Goman tint ce propos après
c'était un Congo. --- Page 431 ---
[1805]
CHAPITRE XII.
tance dans ses Mémoires : a Dans une lettre
a curé des Cayes par Dessalines,
écrite au
dit-il, ce
A eu la franchise de ne rien cacher de
général avait
( qui, sans doute, n'étaient
ses dispositions,
pas favorables aux
a il ne tenaitqu'à
blancs, et
En effet, le ennx-cideprendreley parti de la fuite
général en chef donna l'ordre à
et aux autres généraux de tout faire
Geffrard
Français à l'évacuation des villes
pour contraindre les
tandis qu'il allait
des Cayes et delérémie,
agir ailleurs dans le même but.
Déjà, par ses ordres, la 3€ demi-brigade était
Rocheblanche renforcer la troupe de
venue de
de Léogane. Ce général avait
Cangé dans la plaine
la garnison l'avait évacuée
marché contre la ville, et
dement
en bon ordre sous le
du chef de bataillon Dolosié,
commansur la frégate la Poursuivante.
qui la fit embarquer
Léogane était au pouvoir de Cangé quand
y arriva. Il eut occasion de faire un acte
Dessalines
envers le colonel Mathieu Fourmi,
dejuste sévérité
qu'il fit
voyer en détention à Marchand.
arrêter et enPendant
encore au Cul-de-Sac, ce colonel avait
qu'il était
Dérance le chefd'escadron
dénoncé à Lamour
Pierre Louis,
cheur en faveur de
comme embauDessalines, et Lamour était venu
fusiller cet officier.
faire
Les vaisseaux anglais
Dessalines
bloquaient le Port-au-Prince.
envoya à bord du Theseus un
leur de Léogane nommé
homme de couafin de
Gourjon, qui parlait
proposer au commandant de lui acheter l'anglais,
poudre et des armes.
de la
diatement. A
Gourjon en reçut qu'il paya immémission
son retour, Dessalines, satisfait de cette
remplie avec quelque danger, voulut donner
grade
le
d'adjudant-général à Gourjon, qui déclina ce
pensant que chaque citoyen devait
titre,
se dévouer au salut
homme de couafin de
Gourjon, qui parlait
proposer au commandant de lui acheter l'anglais,
poudre et des armes.
de la
diatement. A
Gourjon en reçut qu'il paya immémission
son retour, Dessalines, satisfait de cette
remplie avec quelque danger, voulut donner
grade
le
d'adjudant-général à Gourjon, qui déclina ce
pensant que chaque citoyen devait
titre,
se dévouer au salut --- Page 432 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAITI.
la mémoire de Gourjon : il a
commun. Ce trait honore
désintéressement) tlouable.
prouvé un
militaire, Dessalines, qui
Poursuivant son organisation
sous
des polonais noirs del'Artibonite,
réservait au corps
forma la
Jérôme, le 200 numéro parmi les demi-brigades, Jacmel,
Il se rendit avec Cangé devant
21" à Léogane.
Ambroise : il laissa Cangé pour diriassiégé par Magloire
des bandes de ce
les opérations de ce siége, et forma,
ger
De-là, il retourna
quartier, les 220 et 230 demi-brigadesLamarre pour
Petit-Goave où la 240 fut formée, ayant
au
aussi colonel, eut le commandecolonel. Gilles Bambara,
ment de cet arrondissement.
en chef rejoignit
terminées, le général
Ces opérations
où Larose vint se soumettre à
ses troupes au Cul-de-Sac,
il le
à la tête de la
ordres. Oubliant le passé,
plaça
ses
80 demi-brigade.
suite des dispositions qu'il avait -
prises pour
Au Cap, par
affranchissant tous les COapprovisionner les villes, en
Rochambeau
mestibles des droits à leur importation,
de se
avisa aussi, dans le mois de juillet, aux moyens
des vivres de la campagne, par les Congos.
procurer
à
Jacques Tellier ct
Il réussit, par des présens, gagner
l'a
chefs de ces bandes. Déjà, comme on
vu, ,
Cagnet,
Clauzel les avait prédisposés à cela.
T'humanité du général
dans les environs du Cap, oùr
Un marché s'établit alors
les cultivateurs.
s'échangeaient les produits récoltés par
d'entraver ce commerce et ces relations dangeAfin
vint
du Cap. Le
reuses, le général Romain
s'approcher
et
Clauzel sortit de cette ville avec Claparède
24 juillet,
chasser. On vit alors les Congos se
Noailles pour l'en
contraignirent
joindre aux Français contre Romain qu'ils
du général
dans les environs du Cap, oùr
Un marché s'établit alors
les cultivateurs.
s'échangeaient les produits récoltés par
d'entraver ce commerce et ces relations dangeAfin
vint
du Cap. Le
reuses, le général Romain
s'approcher
et
Clauzel sortit de cette ville avec Claparède
24 juillet,
chasser. On vit alors les Congos se
Noailles pour l'en
contraignirent
joindre aux Français contre Romain qu'ils --- Page 433 ---
CHAPITRE XII.
[1805]
jours après, le 5 août,
à se retirer au loin. Mais, quelques
avoir
reparut du côté du Cap, après
le général indigène
à. I'Acul par les
ravagé les jardins entretenusj jusqu'alors
lui ; un comFrançais. Clauzel marcha de nouveau coptre
acharné eut lieu entre eux, et Romain fut encore
bat
mais il avait tué de sa propre main l'adjudantvaincu; ;
dans la mélée'.
général Maillard qui le poursuivait
extension au
Ce résultat fit donner une plus grande
les
ouvert avec les Congos : dès le 13 août,
marché
lieuà la Petite-Anse où on les concentra;
échanges eurent non-seulement en vivres et légumes, mais
ils consistaient
en cafés.
l'amiral Latouche Tréville partit pour
En ce moment,
des navires de guerre
France, laissant le commandement
mois,
de vaisseau Barré. Depuis quelques
au capitaine
d'adresser des lettres au ministre de la
l'amiral ne cessait
dans la métropole, se
marine, pour être autorisé à passer
le
le
état valétudinaire. Il quitta
Cap
fondant sur son
12 août.
d'une
parmi
Son départ fut comme le signal
panique dans cette
les colons et d'autres Européens qui étaient
à Rochamheau des passeports; ; et,
ville: : ils demandèrent
aux États-Unis
sur son refus, ils s'esquivèrent en passant
Rochambeau fit publier que
par les navires de ce pays.
ainsi seraient confisqués:
les biens de ceux qui fuyaient
de terreur imprimé
mais il ne put arrêter ce mouvement
les événemens. Il finit par le seconder, en contraipar
individus à s'embarquer, afin de diminuer
gnant bien des
compter
le nombre des hommes sur lesquelsil ne pouvait
sC
la défense du Cap, et en raison de la famine qui
pour
manifestait.
comme l'un des
de Paris.
I
On a désigné ce Maillard
seplembriseurs
ceux qui fuyaient
de terreur imprimé
mais il ne put arrêter ce mouvement
les événemens. Il finit par le seconder, en contraipar
individus à s'embarquer, afin de diminuer
gnant bien des
compter
le nombre des hommes sur lesquelsil ne pouvait
sC
la défense du Cap, et en raison de la famine qui
pour
manifestait.
comme l'un des
de Paris.
I
On a désigné ce Maillard
seplembriseurs --- Page 434 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
jointes aux autres actes de
Ces mesures capricieuses,
a
sauvage de la part du capitaine-général, pordespotisme
Clauzel et Thouvenot à concetèrent alors les généraux
de l'arrêter et de le déporter en France, pour
voirle projet
d'un chefqui méritait si
débarrasser la colonie expirante
Sans nuldoute, il ne leurappartenait
peu de la gouverner.
autorité
le
de
d'ètre juges de cette
que gouvernement
pas
avait placée; mais, dans leurs sentimens
la métropole y
devoir
sur eux
honnêtes et humains, ils croyaient
prendre
avec l'espoir de la justifier par des
cette responsabilité,
des Français, les indigènes
mesures qui eussent rapproché
le sort
armes : ils se trompaient encore sur ce point,
en
en était jeté! !
le 25 août.
Clauzel s'en ouvrit au préfet Magnytot,
fonctionnaire était arrivé au Cap,
Depuis un mois que ce disposé à ne suivre que les lois,
il paraissait entièrement
conséquent à respecà porter chacun à les observer, par
droits de tous. Ce fut le motif de la confiance qu'eut
ter les
civil dans la
était le premier agent
Clauzel en lui, qui
avoir
se prêter à ce
colonie. Mais Magnytot, après
paru
Clauzel et
le connaitre à fond, dénonça
projet pour Rochambeau quiles fit arrêter et embarquer
Thouvenot à
beaucoup de vigueur et mainsur un navire. Il agit avec
l'estime dont
tint l'armée dans la subordination, malgré
de
deux généraux. Claparède fut suspecté
jouissaient ces
mais il ne fut pas déporté pour le
connivence avec eux;
qui était alors au Môle,
moment. Le général Lapoype,
et
commandant de la division du Nord, appelé
fut nommé Noailles alla le remplacer. J. Boyé fut nomau Cap, d'où
mé chef de l'état-major de l'armée.
Clauzel et Thouvenot nepurent partir quele13septemla Havane, et de-là aux États-Unis.
bre:ils se rendirentà
issaient ces
mais il ne fut pas déporté pour le
connivence avec eux;
qui était alors au Môle,
moment. Le général Lapoype,
et
commandant de la division du Nord, appelé
fut nommé Noailles alla le remplacer. J. Boyé fut nomau Cap, d'où
mé chef de l'état-major de l'armée.
Clauzel et Thouvenot nepurent partir quele13septemla Havane, et de-là aux États-Unis.
bre:ils se rendirentà --- Page 435 ---
CILAPITRE XII.
[1805]
Magnytot fut à son tour arrêté et
Vingt jours après,
ordre de Rochambeau. Depuis
déporté dans ce pays, par
nadénoncé les deux généraux, il se croyait
qu'il avait
à raison de ce service rendu
turellement plus important
illui fit de sérieuses
personnellement;
au capitaine-général
contre
observations sur les mesures acerbes qu'il prenait
français du Cap, suspectés d'être entrés dans
les négocians
: ce fut le motif de sa déporla conjuration des généraux
Rochambeau profita de l'occasion pour renvoyer
tation.
dont la modération lui avait
aussi le général Claparède
déplu'.
Retournons dans le Sud.
Férou commandant de T'arrondissement
En nommant
cela même qu'il
de Jérémie, Dessalines lui indiquait par
du
Aussitôt après le départ
fallait en faire la conquête.
Férou
l'Ouest, Geffrard fit partir
général en chef pour
divisa
Arrivé à TAnse-d'Hainaut, ce général
dans cebut.
sous les ordres du COsa troupe en deux colonnes:1 l'une,
le cours de la
lonel Bazile, prit la route intérieure par
suivit
rivière de Jérémie;) l'autre, sous ses ordres,
grande
cette dernière prenait succelle du littoral. Tandis que
Abricots et des
de Dalmarie, des
cessivement possession
enlevait de vive force
autres bourgades de la côte, Bazile
Bourdon et
les postes français établis sur les habitations
de Bazile de Jérémie, le général
Marfranc. Al'approche
à Magnytot linitialive du projet
1 M. Madiou s'est trompé, en attribuant Nous avons lu deux lettres de lui au Prede déportation de Rochambeau. les faits tels que nous les relatons; dans la première,
mier Consul, établissant
mérite de la dénonciation des deux gedatée du Cap, il se faisait un grand extrème ; mais la seconde, datée de Newnéraux ; elle respire une suflisance
dont il a été l'objet :
York, n'est qu'une longue complainte sur linjustice d'une manière admirable.
ily caractérise le violent despotisme de Rochambeau
Telle est Thistoire de bien des hommes.
ambeau. les faits tels que nous les relatons; dans la première,
mier Consul, établissant
mérite de la dénonciation des deux gedatée du Cap, il se faisait un grand extrème ; mais la seconde, datée de Newnéraux ; elle respire une suflisance
dont il a été l'objet :
York, n'est qu'une longue complainte sur linjustice d'une manière admirable.
ily caractérise le violent despotisme de Rochambeau
Telle est Thistoire de bien des hommes. --- Page 436 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
Fressinet lui fit
jours,
proposer une suspension d'armes de dix
pour avoir le temps d'évacuer cette ville.
ayant consenti, cette évacuation
Férou y
Fressinet fut
s'opéra le 4 août, et
capturé par les Anglais
Jamaique avec ses troupes.
quil'amenérentala
Quand Férou allait à Jérémie, Brunet
que Geffrard faisait la
ayant reconnu
guerre avec modération, lui
proposer une trève de quinze
fit
marchéaux
jours, afin d'ouvrir un
portes de la ville des Cayes qui était en
àla famine; il voulait ainsi nourrir et
proie
Geffrard
soulager sa
y consentit, dans l'intérêt surtout de la troupe.
tion indigène qui souffrait autant
la
populaçaise. L'une et l'autre
que
garnison franpurent ainsi
vivres et de légumes. Les
s'approvisionner de
quinze jours étant
guerre recommença.
expirés, la
Apprenant ensuite la prise de Jérémie, Geffrard
Gérin à la têtedes ses troupes et se
laissa
renditen cette
se conduisit avec la plus grande
ville, oà il
Férou,
humanité, de même
envers tous les habitans sans distinetion. que
après, ily vit arriver le chefd'escadron
Peu
Bonnet, venant de
Saint-Yague de Cuba : il accueillit ce
avec une cordialité digne de leurs
compagnon d'armes
et l'expédia
antécédens à tous deux,
porteur de ses dépéches au général en chef
que Bonnet rencontra au Cul-de-Sac. Dessalines
avec distinction, et le
le reçut
promut immédiatement au grade
d'adjudant-général dans son état-major. Bonnet
le chef de celui de Rigaud. Si les
avait été
anciens officiers du Sud
prouvaient tous à Dessalines qu'ils avaient étouffé tout
ressentiment, le général en chef lui-même
aussi qu'il avait oublié le passé
démontrait
salut commun.
pour ne songer qu'au
Cependant, lorsqu' 'il eut appris que Geffrard avait con-
promut immédiatement au grade
d'adjudant-général dans son état-major. Bonnet
le chef de celui de Rigaud. Si les
avait été
anciens officiers du Sud
prouvaient tous à Dessalines qu'ils avaient étouffé tout
ressentiment, le général en chef lui-même
aussi qu'il avait oublié le passé
démontrait
salut commun.
pour ne songer qu'au
Cependant, lorsqu' 'il eut appris que Geffrard avait con- --- Page 437 ---
CHAPITRE XII.
[1805]
avec Brunet, et à apsenti à une trève de quinze jours
Dessalines, qui aimait les opéraprovisionner les Cayes,
du mécontentions vigoureuses à la guerre, en éprouva
à
la lettre suivante, adressée
tement. Il l'exprima par
les
commandant des troupes qui assiégeaient
Gérin,
Cayes, en l'absence de Geffrard :
le 24 thermidor an XI
Quartier-général, à Viet (aux Grands-Bois)
(12 août).
Le général en chef,
tempore, la division
Au général de brigade Gérin, commandant, pro
du Sud.
votre lettre du 12 (31 joillet) avec
J'ai reçu 1 mon cher général ,
dans tous les
d'autant plus de satisfaction, qu'elle entre parfaitement le général Gefdétailsque je pouvais désirer. Ci-joint un paquet pour étonné puisfrard dont les dernières mesures m'ont singulièrement ai laissées à mon 9 décontrarient les instructions que je lui
qu'elles voudrez bien le lui faire parvenir à Jérémie 9 après en
part: : vous
dernières instructions, et que la sûreté
avoir pris lecture. Lisez mes
nous n'aurions
de votre division repose sur elles. Eh quoi! général, tête baissée
combattu, nous ne serions vainqueurs que pour donner ! à la veille de faire
dans le piége qui nous est tendu par Brunet? Quoi
nous nous estidisparaitre nos bourreaux de notre malheureux pays, de laisser à nos
merions heureux de prendre des arrangemens, et
des armées
leurs armes? Quelle honte ! Non, général, aucune
ennemis
par une telle lacheté". - Vous
que je commande ne se déshonorera tous les poignards ; vous filtes le
fûtes, général, la victime dévouée à
dans votre départepremier qui me fit sentir la nécessité de porter
du
liberté.
me réjouis de ce que la prudence
menl le fer el la
Etje
division. Vous saurez préserver
général Geffrard vous ait confié sa
à aucune
votre armée du piége qui lui est tendu, et vous n'entendrez Je vous souqu'au préalable on n'ail mis bas les armes.
proposition
de la fermeté, et la haine éternelle pour les Franhaite des succès,
çais.
DESSALINES.
je vous salue cordialement,
consenti a ce
de Jérémie, Férou ayant
I Ceci était relatifa la capitulation avec armes et bagages. Mais, peu après,
quel la garnison française s'embarquàt Port-au-I Prince et au Cap.
Dessalines agit de même au
n'entendrez Je vous souqu'au préalable on n'ail mis bas les armes.
proposition
de la fermeté, et la haine éternelle pour les Franhaite des succès,
çais.
DESSALINES.
je vous salue cordialement,
consenti a ce
de Jérémie, Férou ayant
I Ceci était relatifa la capitulation avec armes et bagages. Mais, peu après,
quel la garnison française s'embarquàt Port-au-I Prince et au Cap.
Dessalines agit de même au --- Page 438 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
On aimputé, dès-lors, à Dessalines
unejalousie contre
Geffrardà cause de l'influence qu'il exerçait dans le
On a pareillement imputé à Boisrond
Sud.
odieuse
Tonnerre une
ingratitude envers Geffrard, en disant
tait le général en chef contre
qu'il incilui, quoique Geffrardl'edt
recommandé si généreusement'. Mais
lement erronées l'une et l'autre
nous croyons égatradition.
Cette lettre de Dessalines peut avoir été écrite
Boisrond Tonnerre; ; mais elle ne saurait rien
par
sa charge : secrétaire, il était tenu de formuler prouver à
du chef, telle que celui-ci le voulait.
la pensée
traire, nous met
Cette lettre, au consur la voie de la vérité des
voit bien
choses. On
qu'elle ne fut qu'une réponse à celle adressée
par Gérin à Dessalines; et nous n'hésitons
que c'est à Gérin qu'il faut attribuer
pas à croire
le mécontentement
qu'exprime cette réponse. On conçoit
vouloir
que Dessalines dut
pousser les opérations militaires avec
afin d'arriver
vigueur, 2
promptement à l'expulsion des
dans le moment où les Anglais
Français,
pés par eux; et c'est alors
bloquaient les ports occude
qu'il reçoit ces informations
Gérin, C qui avait constamment refusé
A les Français, de
de traiter avec
l'évacuation des
A prendre
Cayes, qu'il voulait
d'assaut". D
Cependant, ce même Gérin avait traité de
tion de l'Anse-à-Veau
la capitulaavec le général Sarrazin,
de
temps auparavant; ; il y trouva des munitions de peu
genres, par la modération dont il
tous
français; mais, c'était
usa envers le général
tances, Il
lui qui avait agi en cette circonsblâmait Férou, il blamait Geffrard, agissant
2 Histoire Histoire d'Haiti, t. 3,p. 58.
d'Haiti, t. 3, p. 59.
lbid., t. 3, p. 23.
temps auparavant; ; il y trouva des munitions de peu
genres, par la modération dont il
tous
français; mais, c'était
usa envers le général
tances, Il
lui qui avait agi en cette circonsblâmait Férou, il blamait Geffrard, agissant
2 Histoire Histoire d'Haiti, t. 3,p. 58.
d'Haiti, t. 3, p. 59.
lbid., t. 3, p. 23. --- Page 439 ---
CHAPITRE XII.
[1805]
Brunet, sans considérer que son chef
de même envers
malheureuses familles indivoulait surtout protéger les où il était estimé de toutes :
gènes de cette ville des Cayes
en réponse à la sienne, indique
la lettre de Dessalines,
C'est donc Gérin, plutôt
clairement les termes de celle-ci.
chef
Boisrond Tonnerre, qui excitait le général en
que
Geffrard, contre Férou.
contre
ses motifs, il faut savoir les
Pour mieux comprendre à la mort de Doyon au camp
faits antérieurs. En 1798,
Rigaud lui
Thomas, près de Pestel, Gérin espérait que
du
aurait donné le commandement de la 4° demi-brigade
fut déféré à Geffrard : de là une rivalité jalouse
Sud, qui
Geffrard entra dans ce déparde la partde Gérin. Lorsque
dans leur rencontre
tement, Gérin, convaineu par Pétion
concours à
de Léogane, prêta sans doute un franc
près
recevant de Dessalines le grade de
son rival; mais, en
Gérard,
debrigade, après l'avoir entendu au camp
général
réveillèrent. En outre, Gérin
ses anciens sentimens se
à celles des
avait des idées presque toujours en opposition
incesautres; les plans les plus chimériques germaient
dans son esprit : à l'avenir, on les verra se
samment
mieux. Dans la circonstance dont s'agit,
produire encore
la témérité, il ne pouvait
brave comme il était, jusqu'à
diminuant autant
comprendre les procédés de Geffrard,
il ne vit
possible les maux inévitables de la guerre;
que
avait de sage et de généreux dans cette
pas tout ce qu'ily
du Sud, de même
noble figure, dans cet illustre citoyen
de Pétion.
tard la modération
qu'il ne comprit pas plus
vrai
méconQuantàl Boisrond Tonnerre, s'il est
qu'il
la suite ce qu'il devait à Geffrard (ce que nous
nut par
ailleurs), du moins il lui rendit assez de
examinerons
que l'on
justice dans ses Mémoires écrits en 1804, pour
généreux dans cette
pas tout ce qu'ily
du Sud, de même
noble figure, dans cet illustre citoyen
de Pétion.
tard la modération
qu'il ne comprit pas plus
vrai
méconQuantàl Boisrond Tonnerre, s'il est
qu'il
la suite ce qu'il devait à Geffrard (ce que nous
nut par
ailleurs), du moins il lui rendit assez de
examinerons
que l'on
justice dans ses Mémoires écrits en 1804, pour --- Page 440 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAïTI.
repousse les mauvaises intentions qui lui ont été
en 1803. Voici comment
prétées
frard
ily parle des procédés de Gefenvers Brunet et la garnison des
a Geffrard, maitre de la
Cayes :
plaine,
aux
(( Cayes. Un seul
campa
portes des
poste hors de la ville était
a les troupes françaises.
occupé par
Geffrard,
( laissa exister ce
rempli d'humanité,
poste assez essentiel,
a risait la désertion d'une
parce quiilfavoquantité
a
considérable d'hommeset de femmes qui étaient renfermés
Et en note. (( L'attachement
aux Cayes. D
que
((
Geffrard portait à ses
concitoyens et son humanité ont reculé
( Cayes. IL a préféré la retarder
la prise des
de
( frères. IL a fait
que
massacrer ses
parvenir des secours
C heureua
à quelques malqui ne pouvaient sortir dela
a
en surveillance.
ville, où ils étaient
On peut donc dire de
(
lui: De
res ilfu le vainqueur et le
ses.frèpère. D
Quel plus bel éloge peut-on faire d'un
leurs si méritant!
guerrier, d'ailCertes, en louant
rond Tonnerre
Geffrard ainsi, Boisn'approuvait pas Gérin d'avoir voulu
prendre les Cayes d'assaut: un assaut entraine
toujours le massacre :
presque
Non, ni Dessalines ni Boisrond
chaient déjà à enleverà
Tonnerre ne cherGeffrard toute sa
".
en chef de l'armée
gloire Général
stimuler le
indigène, Dessalines avait le droit de
zèle de ses subordonnés, de leur
commander
1 Il sera prouvé, plus tard, que Boisrond
dicule pour ses plans chimériques : de là la Tonnerre tournait Gérin en ri
grande partie de la mort de ce
haine de Gérin, qui fut cause en
2 Histoire d'Haiti, t. 3, note jeune de la homme.
nous disons, comment Geffrard a clé page loue 59. - Voyez, en preuve de ce que
campagne contre le Port-au-Prince, qui eut par Dessalines, dans le journal de la
duite à Jérémie; ily est dit : Arriva, enlin, lieu ensuite, à propos de sa connoderation avec laquelle le général
l'évacuation de. Jérémie; ; et la
a toutes couleurs restés en ville désilla Gefirard les
en usa envers les habitans de
yeux de ceux du Port au Prince...
rard a clé page loue 59. - Voyez, en preuve de ce que
campagne contre le Port-au-Prince, qui eut par Dessalines, dans le journal de la
duite à Jérémie; ily est dit : Arriva, enlin, lieu ensuite, à propos de sa connoderation avec laquelle le général
l'évacuation de. Jérémie; ; et la
a toutes couleurs restés en ville désilla Gefirard les
en usa envers les habitans de
yeux de ceux du Port au Prince... --- Page 441 ---
CIAPITRE XII.
[1805]
contrel'ennemi: sa lettre à Gérin désd'agir ravec vigueur
sévères la faculté accordée par
approuvait en termes trop
des Cayes, ce qui
Geffrard d'approvisionner la garnison
était
la prise; ; mais elle ne prouve pas qu'il
en ajournait
soupçons qu'il conjaloux de ses suecès; les regrettables
occasionnés
contre lui deux années après, ont été
çut
d'autres circonstances.
par d'autres causes,
de septembre, le Fort-Liberté étant
Au commencement
les Anglais, le génécerné par les indigènes et bloqué par
à
qui défendait cette place, fit proposer
ral Dumont,
entrevue
accepta. Le but de
Toussaint Brave une
qu'il
était d'obtenir qu'il consentit à ouvrir un marDumont
des vivres à la garnison. A ses preché pour procurer
on l'amena dans
mières paroles, il fut arrêté et garotté;
du Trou. Toussaint Brave viola ainsi le droit
la paroisse
ennemi mais heureusement,
des gens à l'égard de son
;
même l'idéede son meurtre : il crut qu'en
il ne conçut pas
de la
frans'emparant de la personne du chef
garnison
obtiendrait de celle-ci l'évacuation de la place, et
çaise, il
Dumont serait renvoyé, si elle y conil lui fit savoir que
en exisentait. Ces braves gens refusèrent avec raison,
geant le renvoi préalable de leur général.
un navire de guerre anglais pénétra
En ce moment,
avoir contraint le
dans la baie du Fort-Liberté, après
un bâtifort Labouque à amener son pavillon. Attaquant
français qui était dans le port, , avec un équipage
ment
celui-ci se rendit également, et
réduit par la fièvre jaune,
moins affaiblie.
entraina la soumission de la garnison non
commandant du vaisseau anglais, apprit
John Bligh,
ct conalors la traitreuse arrestation du généralDumont; eût été
sidérant sans doute que la résistance des Français
Fort-Liberté, après
un bâtifort Labouque à amener son pavillon. Attaquant
français qui était dans le port, , avec un équipage
ment
celui-ci se rendit également, et
réduit par la fièvre jaune,
moins affaiblie.
entraina la soumission de la garnison non
commandant du vaisseau anglais, apprit
John Bligh,
ct conalors la traitreuse arrestation du généralDumont; eût été
sidérant sans doute que la résistance des Français --- Page 442 ---
ÉTUDES SUR L'NISTOIRE D'HAITI.
leur chefà leur tête, il embarqua
autre, s'ils avaient eu
blancs qu'il mena au Cap.
la garnison et les habitans
il ajouta à cette acC'était déjà un beau trait de sa part;
le lendemain, 9 septembre,
tion généreuse en retournant
Toussaint Brave; il endéjà occupé par
au Fort-Liberté
réclamer la remise du général
voya un de ses officiers
obtint sans peine. Mais, en dégageant
Dumont: ce qu'il
qui offrait des dangers pour
son ennemi d'une position
de faire à son égard ce
sa vie, il ne se crut pas obligé Dumont fut considéré
qu'il avait fait pour la garnison :
Il
de guerre et envoyé à la Jamaique.
comme prisonnier
Bligh eût mieux AitenT'envoyantau
nous semblequeJohn couronné son ceuvre, car rigoureusement
Cap: il eût
de guerre.
parlant, Dumont n'était pas un prisonnier
du Fort-Liberté, les Français ne posséAprès la prise
le Cap et le Môle;
daient plus, - dans le Nord, que
les Cayes. Dans l'Ouest 7 ils occupaient
dans le Sud, que
le Port-auencore Saint-Marc, la Croix-des-Bouquets,
Prince et Jacmel.
des Congos avec les FranEn apprenant les relations
et à
Dessalines avait envoyé l'ordre à Christophe
çais,
à la Marmelade et au Dondon. Il
Clervaux de se porter
et se renlui-même du Cul-de-Sac avec ses troupes
partit
Son plan était d'enlever Saintdit à la Petite-Rivière.
revenir
Marc où il trouverait des pièces d'artillerie, pour
A son arrivée, il éleva Gabart au
contre le Port-au-Prince.
Daut à
grade de général de division, et Jean-Philippe
celui de général de brigade.
Saint-Mare avec
Gabart eutl'ordre de se rendre devant
le bloquer seulement, en attendant
peu de troupes, pour
En même temps, Dessalines
une opération plus sérieuse.
croisait devant le
écrivit au capitaine James Walker, qui
venir
Marc où il trouverait des pièces d'artillerie, pour
A son arrivée, il éleva Gabart au
contre le Port-au-Prince.
Daut à
grade de général de division, et Jean-Philippe
celui de général de brigade.
Saint-Mare avec
Gabart eutl'ordre de se rendre devant
le bloquer seulement, en attendant
peu de troupes, pour
En même temps, Dessalines
une opération plus sérieuse.
croisait devant le
écrivit au capitaine James Walker, qui --- Page 443 ---
CHAPITRE XII.
[1805]
anglaise, pour lui annoncer son
Môle avec une frégate
l'attirer de ce côté. L'Anintention contre Saint-Marc et
effectivement; mais il répondit à Dessalines,
glais y vint
la modération envers les Franen lui recommandant de
la
de vive force. On
çais, s'il réussissait à enlever
place ennemi des Franlouer cette sollicitude d'un
ne peut que
Dessalines était capable. Le généçais, qui savait de quoi
et la famine y
ral D'Henin commandait à Saint-Marc,
dans toutes les autres villes. A l'apparisévissait comme
D'Henin proposa à son comtion de la frégate anglaise,
fut signée le 4 sepmandant de capituler. La convention
de
tembre, et dans la nuit toute la garnison, composée
commandait Faustin RépusFrançais et d'indigènes que
la porta au Môle.
sard, s'embarqua sur le Vanguard qui
aussitôt dans la place et souilla ses
Gabart pénétra
des malheureux habiarmes, en ordonnant le pillage
: les femmes furent dépouillées
tans, la plupart indigènes faut
un tel acte, qui
de tous leurs vêtemens. Il
flétrir
l'excuse ordinaire d'une ville prise
n'avait pas même
l'assassinat du bataillon de
d'assaut, et qui prétextait de
le
Quentin, pour en tirer vengeance.
la 120 par
général
femmes.
On ne doit pas se venger sur de malheureuses Port-deDessalines s'était porté au
Dans l'intervalle,
du Nord avec son
Paix et dans quelques autres quartiers
et des
état-major, afin de ranimer l'ardeur des généraux
il avait envoyé Bazelais à bord
troupes. Au Port-Margot,
le commodore Loring,
du vaisseau anglais monté par
lui annoncer ses
pour en acheter un peu de poudre et
lesFranpréparatifs contreles places encore occupées par
la
de possession de Saint-Marc, il y
çais. Sachant
prise
Vernet. Sa présence y
vint rapidement avec le général
une
les brutalités de Gabart; mais il ordonna
fit cesser
imer l'ardeur des généraux
il avait envoyé Bazelais à bord
troupes. Au Port-Margot,
le commodore Loring,
du vaisseau anglais monté par
lui annoncer ses
pour en acheter un peu de poudre et
lesFranpréparatifs contreles places encore occupées par
la
de possession de Saint-Marc, il y
çais. Sachant
prise
Vernet. Sa présence y
vint rapidement avec le général
une
les brutalités de Gabart; mais il ordonna
fit cesser --- Page 444 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'IIAYTI.
blàmable, en faisant venir sur la place
mesure non moins
tous les habitans sans
publique, entourée de ses soldats,
distinction de sexe ni d'àge, pour les passer en revue,
souvent du temps de T. Loucomme cela se pratiquait
étaient entièrement
verture '. La plupart des femmes
furent
à la risée des troupes, sans
nues; elles
exposées
à
ménagement pour la pudeur de ce sexe, puis renvoyées
demeures dévalisées. L'adjudant-général Bazelais,
leurs
salut de son
eut la douleur de
qui se dévouait au
pays,
reconnaitre sa mère parmi ces infortunées : ils'empressa
de la soustraire à ces humiliations.
Dessalines fut aussi coupable
En cette circonstance,
Gabart. Ce dernier n'était qu'un soldat toujours
que
mais le général en chef ne comporté à tous les excès;
son devoir enprit pas mieux que lui, ce que preserivait
des Franles malheureux qu'il délivrait du joug
vers
çais.
Gabart entrait à Saint-Marc, Cangé et
Pendant que
le siége de Jacmel; ils
Magloire Ambroise pressaient
d'une corvette anavaient acheté quelques munitions
faétait venue dans ces parages. Il n'était pas
glaise qui
bien défendue par le général
cile d'enlever cette place,
la
Dieudonné Jambon. La corvette française
Pageot et
étaient dans le port. Mais la
Vigilante et deux goëlettes
Pageot
famine concourant avec les efforts des indigènes,
conclure avec eux un armistice qui lui permit de
finit par
le 17 septembre : il se
s'embarquer avec la garnison,
rendit à Santo-Domingo.
AmLe jour même de leur départ, Cangé et Magloire
Dessalines fit couper
1 On raconte que, dans une de ces revues fréquentes, les femmes noires
par scs soldats les longues queues des robes que portaient nuisail au travail. En
et jaunes de Saint-Marc, en disant qu'un tel vètement
cela, il avait parfaitement raison.
qui lui permit de
finit par
le 17 septembre : il se
s'embarquer avec la garnison,
rendit à Santo-Domingo.
AmLe jour même de leur départ, Cangé et Magloire
Dessalines fit couper
1 On raconte que, dans une de ces revues fréquentes, les femmes noires
par scs soldats les longues queues des robes que portaient nuisail au travail. En
et jaunes de Saint-Marc, en disant qu'un tel vètement
cela, il avait parfaitement raison. --- Page 445 ---
[1805]
CHAPITRE XIT,
broise prirent possession de Jacmel.
Quoique leurs
pes eussent été dans les mêmes privations
trouGabart, elles observèrent le
que celles de
plus scropuleux
les propriétés et les personnes.
respect pour
ceté d'un officier
Cependant, la méchanfrançais nommé Mansin eût
cause du massacre de tous les
pu être
blanes, si les
n'avaient pas eu à leur tête de tels chefs. indigènes
avait
Cet officier
répandu une grande quantité de poudre dans
blockhaus ; les indigènes
le
firent
y ayant pénétré de nuit,
pas attention; ; en fumant, l'un d'eux
n'y
cette poudre, et occasionna
mit le feu à
majeure partie.
une explosion qui en tua Ia
Naturellement, cet événement
aux militaires français
fut attribué
qui avaient occupé le
et les indigènes voulaient
blockhaus,
rades
venger la mort de leurs
sur les autres blancs.
camaCangé et Magloire
s'y opposèrent avec une louable
Ambroise
magnanimité.
Lorsqu'on honore ainsi le triomphe obtenu
nemis, on ennoblit sa
sur ses encause, on a droit. à l'estime de
postérité, à son respect.
la
La retraite du général Pageot à
la garnison de Jacmel, fut
Santo-Domingo, avec
les
un événement heureux
Français dans cette partie de l'ile;
pour
conspiraient pour les
car les habitans
massacrer. En
ville depuis le mois de
s'éloignant de cette
leurs habitudes
mars, Kerverseau avait violenté
limites
paisibles pour les retenir en armes
des deux anciennes
surles
traints à subvenir à
colonies; il les avait conl'entretien de sa troupe
tributions
par des conpécuniaires; et pour les obtenir, ses
commirent toutes sortes de vexations
agens
sans frein. D'un caractère
; leur cupidité fut
faible, Kerverseau
yi mettre ordre. Averti du
ne sut pas
complot qui se tramait à
Domingo, il s'y rendit le 6
SantoT. V.
septembre : sa présence com28
aints à subvenir à
colonies; il les avait conl'entretien de sa troupe
tributions
par des conpécuniaires; et pour les obtenir, ses
commirent toutes sortes de vexations
agens
sans frein. D'un caractère
; leur cupidité fut
faible, Kerverseau
yi mettre ordre. Averti du
ne sut pas
complot qui se tramait à
Domingo, il s'y rendit le 6
SantoT. V.
septembre : sa présence com28 --- Page 446 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'nAiTi.
et le concours de Pageot et des trouprima les factieux, dans le même mois lui fut de la plus
pes venues de Jacmel
grande utilité 1.
désunion s'était mise entre le géla
Au Port-au-Prince,
ordonnateur Colbert,
néral Sarrazin et le commissaire
de l'autre.
et le général Lavalette et Panis,
d'une part,
hautement le gouvernedésapprouvaient
Les premiers
l'évacuation de
ment de Rochambeau, et opinaient pour
les deux derniers s'y opposaient en soutenant
la place;
La famine se montrait
l'autorité du capitaine-général. comestibles étaient à
dans toutes ses rigueurs; tous les
faire des
exorbitant; il fallait journellement
un prix
aller à la maraude de quelques
sorties de troupes pour
il fallait en
vivres et de cannes à sucre dans le voisinage; alimente
rétablir par fois le cours de l'eau qui
faire pour
détournaient toujours.
les fontaines, et que les indigènes
réussit à eztorquer
Dans une telle situation, Sarrazin
il
des négocians français, et
s'enfuil
quelque argent
de Cuba. Déserter ainsi
clandestinement à Saint-Yague
action
prouvait de sa part un
c'était une
qui
son poste,
militaire: un général doit partager
manque d'honneur
avec eux 2,
le sort de ses soldats, périr ou triompher c'était
il s'enfuit également, mais
pour
Quant à Colbert,
Lavalette et Panis. En partant,
éviter d'être arrêté par
Rochambeau dans tout le
il laissa un écrit qui peignait
Rochambeau
morale. En ce moment,
hideux de sa figure
abominables acce portrait au Cap, par les plus
justifiait
les relaterons bientôt.
tions : nous
ces faits dans l'ouvrage de G. Guillermin, sur Tinsurrec.
1 Nous avons puisé
affranchit cette partie d'Haiti du joug des
tion des habitans de l'Est, qui
Français en 1809.
Sarrazin manqua aussi a Phonneur civil,
2 En France, sous la Restauration,
ale. En ce moment,
hideux de sa figure
abominables acce portrait au Cap, par les plus
justifiait
les relaterons bientôt.
tions : nous
ces faits dans l'ouvrage de G. Guillermin, sur Tinsurrec.
1 Nous avons puisé
affranchit cette partie d'Haiti du joug des
tion des habitans de l'Est, qui
Français en 1809.
Sarrazin manqua aussi a Phonneur civil,
2 En France, sous la Restauration, --- Page 447 ---
CHAPITRE XII.
[1805]
L'histoire d'Haiti, par M. Madiou, qui nous a beaucoup
ici un fait que nous nous
aidé dans ce volume, place
d'examiner. Il est dà aux traditions pocroyons obligé
national a eu le mérite de recueilpulaires que cet auteur
de
lir de la bouche des survivans de toutes nos guerres,
droits à notre
toutes nos révolutions : ce quilui donnedes
s'ocpersonnelle, à celle de quiconque
reconnaissance
annales, et à celle même de notre
cupera encore de nos
confuséqui, jusqu'à lui, ne les connaissait que
pays
ment.
le général Lavalette fit
Ces traditions prétendent que
enviPétion, venu de l'Arcahaie aux
proposer au général
d'ouvriraux) Français 2n marché
rons du Port-au-Prince,
Pétion lui offrit une entrevze
aux portes de la ville; que
lieu de la conà cet effet, qui fut acceptée par lui; quele
férence ayant été fixé à Turgeau, les indigènes conçurent
d'arrêter le
que Pétion ordonna
l'idée
généralfrvuncais:
embuscade avec
au colonel Gilles Drouet de se tenir en
deux bataillons de la 3, pour opérer cette arrestation;
craignant un piége, ne se rendit pas
mais que Lavalette,
Saint-James, à qui Pétion aura
à l'entrevue et y envoya
son neveu
dit qu'il ezigeait, avant toute négociation, que
conMéroné fàt envoyé û TArcahaie. Lavalette y ayant
senti, Pétion envoya en parlementaire au Port-au-Prince, Méroné
le capitaine Caneaux qui partit par mer avec
Pétion remit la conférence au jour
pourlArcabaie: que retira lui-même au Boucassin avec
suivant, mais qu'il se
de marché. - M. Mala 3,et qu'ilne fut plus question
Pétion mandiou ajoute alors: A En cette circonstance,
à sa
Les Français avaient tellement trompé
C qua
parole.
le crime de bigamie : il fut condamné à vingt années de traen commeltant
vaux forcés.
aux qui partit par mer avec
Pétion remit la conférence au jour
pourlArcabaie: que retira lui-même au Boucassin avec
suivant, mais qu'il se
de marché. - M. Mala 3,et qu'ilne fut plus question
Pétion mandiou ajoute alors: A En cette circonstance,
à sa
Les Français avaient tellement trompé
C qua
parole.
le crime de bigamie : il fut condamné à vingt années de traen commeltant
vaux forcés. --- Page 448 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'TIAÎTI.
fussent
ceua-ci ne croyaient pas qu'ilsf
( lesindigènes, que
avaient engagé leur
'a Jiés envers eux, lors même qu'ils
doit condamd'honneur. Néanmoins, Phistoire
a parole
qui, à des époques plus ou
a ner ces actes de déloyauté
de déplorables
ne produisent que
a moins rapprochées,
C résultats. 2
par M. Mabien le jugement porté
Si nous comprenons attribuée à Pétion, il condamne ce
diou sur la conduite
donné suite û la confégénéralindigène pour n'avoir pas
devaient être convenues les conditions du marrence où
et les Français, puisque
chéà ouvrir entre les indigènes
et
conférence avait été remise au lendemain,
cette
bien autrement coupable de l'arresnon pas pour le projet
embuscade
Pédans une
que
tation du générallavalette,
tion aurait ordonnée.
nous nous étonnons
Si tel est le sens de ce jugement,
l'ait déféré à l'histoire, pour 2n refus d'apque M. Madiou
après la désapprobation
provisionner le Port-an-Prince,
tandis que lefuit de
Dessalines relative à Geffrard,
de
avait existé), eût mérité sa sévérité à
Tembuscade (s'il
un plus haut degré.
à dire que cette tradition est
Nous n'hésitons pas
l'égard
et calomnieuseàl
inezacte dans ses circonstances,
embuscade
de Pétion, en ce qui concerne la prétendue
à
Lavalette. Un tel fait est en opposition
placée contre
de Pétion. Il combattait les Français,
tous les antécédens
intelligente,
il minait leur domination par sa politique
conçu
toute
; mais il n'eitjamais
élevée et
patriotique
ennemi qui aurait
l'idée de tendre an piège à un général
Et puis,
accepté une entrevue proposée par lui-même.
a Hlistoire d'llaiti, t. 3. p. 62 el 63.
lette. Un tel fait est en opposition
placée contre
de Pétion. Il combattait les Français,
tous les antécédens
intelligente,
il minait leur domination par sa politique
conçu
toute
; mais il n'eitjamais
élevée et
patriotique
ennemi qui aurait
l'idée de tendre an piège à un général
Et puis,
accepté une entrevue proposée par lui-même.
a Hlistoire d'llaiti, t. 3. p. 62 el 63. --- Page 449 ---
CIAPITRE XH.
[1805]
nécessaire pour convenir d'oucette entrevue était-elle
où les cultivateurs
vrir un marché, le fait le plus simple, alimentaires et les
seraient venus apporter leurs produits
eut-il
avec les habitans du Port-an-Prince?Y
échanger
Brunet et Geffrard, quand il
entrevue entre le général
des
Il
de semblable chose aux portes
Cayes?
s'agissait
verbale transavait suffi d'une lettre ou d'une proposition
mise par un officier.
la remise de son neveu,
On conçoit que Pétion exigea
relative au marché
avant d'entendre à aucune convention
donner
obtenue, il n'y voulut plus
proposé, et quel l'ayant
il s'est joué de Lavalette,
suite. Si cela s'est passé ainsi,
évidemment. Mais, outre qu'il ne pouvait
il l'a trompé
àl'égard de
ignorer le mécontentement de Dessalines
pas
se refuser à ouvrir ce marché, la conduite
Geffrard, pour
V'autorisait à employer ce
de Lavalette au Port-au-Prince
arrêlé et mis
sauver Méroné. N'avait-on pas
moyen pour mère et toute la famille de Lamarre, quand il
auzfers la
Pétion pouvait redouter un
s'empara du Petit-Goave? homme : de la la ruse qu'il
sort semblable pour ce jeune
lui, de la vie
employa envers un ennemi qui se jouait,
des
qui avait tenté l'arrestation en masse
des hommes,
nationale du Port-aunoirs et des mulâtres de la garde
dans
but? de les noyer ou pendre, ou
Prince; et
quel
fusiller.
étouffer dans la calle des vaisseaux, ou
comment Méroné s'est rendu auprès
Nous ignorons
Pétion se
de son oncle ; mais nous ne concevons pas que
trouvant à Turgeau, à une demi-lieue du Port-au-Prince,
il aura préet y ayant envoyé Caneaux en parlementaire, eût été plus ra-.
féré le faire passer à PArcahaie, lorsqu'il
tionnel de le faire venir à Turgeau.
Prince; et
quel
fusiller.
étouffer dans la calle des vaisseaux, ou
comment Méroné s'est rendu auprès
Nous ignorons
Pétion se
de son oncle ; mais nous ne concevons pas que
trouvant à Turgeau, à une demi-lieue du Port-au-Prince,
il aura préet y ayant envoyé Caneaux en parlementaire, eût été plus ra-.
féré le faire passer à PArcahaie, lorsqu'il
tionnel de le faire venir à Turgeau. --- Page 450 ---
CHAPITRE XIII.
Port-au-Prince à Dessalines. - II part de l'Artibonite.
Adresse des habitans du
de
entrela
du
blockhaus Drouillard.-Combat
contre cette ville.-Reddition
des blockhaus de Damiens et de
5s légère et les indigènes. Reddition
Meurtre de 400.
Santo. Prise de possession de la Croiz-des-Bouquets.
établit son
français. Cangé arrive à la Coupe. - Dessalines
prisonniers
Cangé cerne le fort Bizoton. Pétion place
quarlier-général à Turgeau.
Evacuation de Biune batterie à Phelippeaux. Canonnade respective. batterie à Piémont.
Dessources. Cangé place une
zoton et du blockbaus
de la garde nat tionale. - Il propose à
Paroles de Lavalette aux indigènes
qui est signée. - Adresse de
Dessalines la capitulation du Portau-Prince,
1 B.Inginac et Lahabitans. - Visite de Lux à Dessalines.
Dessalines aux
du Port-au-Prince. -Dessalines en
fontant vont auprès de lui.-Evacuation des blancs.- Conduite de Lecun.
prend possession. - Contribution exigée
possession. Mort de
Brunet évacue les Cayes. 1 Geffrard en prend
contre le
Dessalines va à la Petite-Rivière. - Il marche
Fédon au Cap.
et les Français, et au Haut-du-Cap en
Cap. Combats entre Christophe de divers généraux par Dessalines. -
présence de Rochambeau. Eloges Rochambeau le fait complimenter.-1
Bravoure remarquable de Capois.
victorieuse. Rochambeau envoie
se retire au Cap. - L'armée indigène est lui répond. - Le même officier
officier auprès de Dessalines : ce qu'il
un
accorde un armistice verbal. Négociations rompues
revient. 1 Dessalines
Loring. Capitulation du Cap.
entre Rochambeau et le commodore
du Cap. - Roaux habitans
Echange d'otages. - - Lettre de Dessalines
à Gérin. - Lettre du comchambeau la fait publier. - Lettre de Dessalines est conduite au Cap.
mandant de Breda à Dessalines. La garnison espagnole. - Il envoie
Rochambeau relative à F'ancienne partie
Réponse de
Evacuation du Cap. - Dessalines.
des prisonniers indigènes à Dessalines. Rochambeau et Loring. MasCapitulation entre
- Noailles
en prend possession. malades français par ordre de Dessalines.
sacre des blessés et des
-Pourcely prend possession du Môle.
évacue le Môle et meurt à la Havane.-
Soumission
Ferrand va de Monte-Christ à Santo-Domingo.
Le général
qui leur fait payer une contribution.
des habitans du Cibao à Dessalines,
modérée de Geffrard à Jérémie,
Informés de la conduite
alines. Rochambeau et Loring. MasCapitulation entre
- Noailles
en prend possession. malades français par ordre de Dessalines.
sacre des blessés et des
-Pourcely prend possession du Môle.
évacue le Môle et meurt à la Havane.-
Soumission
Ferrand va de Monte-Christ à Santo-Domingo.
Le général
qui leur fait payer une contribution.
des habitans du Cibao à Dessalines,
modérée de Geffrard à Jérémie,
Informés de la conduite --- Page 451 ---
CHAPITRE XIII.
[1805]
avaient
des habitans de toutes couleurs du Port-au-Prince
de
rédigé une adresse à Dessalines, afin
secrètement
contre cette ville pour les délivrer
T'engager à marcher
cette adresse
de Lavalette et de Panis: ils firent parvenir
l'intermédiaire de ses émissaires, et ill'exà Pétion par
celui-ci la reçut au
pédia au général en chef. Il parait que
châtié
venait d'être si cruellement
moment où Saint-Marc
de cette
Gabart. C'était à faire repentir les signataires
par
encore espérer un bon traitepièce; mais ils pouvaient
et de Magloire
la manière d'agir de Cangé
ment d'après
Ambroise à Jacmel.
entraient, DessaEn même temps que ces deux chefs y
à la Petite-Rivière, pour se
lines faisait ses préparatifs
le 28 frueticontre le Port-au-Prince. Il en partit
porter
avec les 4e et 20 demi-brigades et
dor (15 septembre),
à Saint-Marc, il fit
4 bataillons des 5 et 8°. En passant
à l'Areapièces d'artillerie, et se rendit
prendre quelques
furent apportés par
haie qu'il quitta le 17: des gabions
marchaient
Les
Pétion et Gabart
les troupes.
généraux
avec lui.
Le colonel Lux occupait toujours la Croix-des-Bouquets les
des blockhaus établis sur
avec la 5* légère française:
et un autre
habitations Drouillard, Damiens et Santo,
de la grande rivière, facilitaient les communiposte près
cations entre ce bourg et le Port-au-Prince.
Dans la même nuit du 17 septembre, 9 l'armée indigène
Pétion
s'établit de manière à couper ces communications.
deux
de 4 et une de 6 sur un monplaça de suite
pièces
Les 11€ et 120
ticule en face du blockhaus de Drouillard.
avec
vinrent renforcer les troupes venues
demi-brigades
lendemain matin, le blockhaus fut
le général en chef. Le
enveloppée par
canonné et se rendit au sixième coup:
du 17 septembre, 9 l'armée indigène
Pétion
s'établit de manière à couper ces communications.
deux
de 4 et une de 6 sur un monplaça de suite
pièces
Les 11€ et 120
ticule en face du blockhaus de Drouillard.
avec
vinrent renforcer les troupes venues
demi-brigades
lendemain matin, le blockhaus fut
le général en chef. Le
enveloppée par
canonné et se rendit au sixième coup: --- Page 452 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HIAÎTI.
sa faible garnison de 40 hommes ne poutant de forces,
vait faire mieux.
Lux arrivait de la Croix-desEn ce moment, le colonel
et de la
à la tête de 700 hommes de son corps
Bouquets
deux
de 4 et deux caissons,
garde nationale, avec
pièces
un convoi de vivres pour le Port-an-Prince.
accompagnant
des forces indigènes, il s'arrêta à
Averti de la présence
Tenter de
Damiens pour délibérer surle parti à prendre.
était
s'il retournait à la
percer ces masses
périlleux;
contre lui,
Croix-des-Bonquets, elles y seraient venues
il aurait été contraint à de plus grands efforts
et alors
Lux comprit
se réfugier dans la partie espagnole.
pour
c'en était fait de l'occupation française
sans doute que colonie de la France : il préféra le parti
dans l'ancienne
Il ne lui
le plus digne de son courage.
le plus périlleux, néanmoins de continuer par la grande
était pas possible
diverses habitations pour
route; il résolut de passer par
les murs de la ville. Ranimant sa troupe. par
arriver sous
il commença sa marche.
une chaleureuse harangue,
dans cette nouvelle
De son côté, Dessalines le prévint
les 8* et 11e demi-brigades se placer
route, en envoyant
conduit de Sarthe à
embuscade dans le chemin qui
en
le centre de la
Drouillard, tandis que la 20° attaquerait
5e légère, et que la 4e la prendrait en queue.
Lux fit agir ses canons contre les troupes embusquées. les
combattait la 11°, la 8 se précipita sur
Pendant qu'il
de l'un des caissons tua
canons et les enleva : l'explosion
Dessalines
grenadiers de ce corps. En ce moment,
quatre
au feu comme un
les excitait de sa voix, ,en s'exposant
soldat.
dans le jourLarose mérita ce glorieux éloge. consigné
: ( Le chef de brigade Larose, qui
nal de cette campagne
quées. les
combattait la 11°, la 8 se précipita sur
Pendant qu'il
de l'un des caissons tua
canons et les enleva : l'explosion
Dessalines
grenadiers de ce corps. En ce moment,
quatre
au feu comme un
les excitait de sa voix, ,en s'exposant
soldat.
dans le jourLarose mérita ce glorieux éloge. consigné
: ( Le chef de brigade Larose, qui
nal de cette campagne --- Page 453 ---
CHAPITRE XHI.
[1805]
dans cette affaire avec
tla 8*,s'est comporté
4 commandait
lui connait. )) La réconciliation
a toute la valeur qu'on
chef
avait
définitive entre lui et le général en
qu'il
était
c'était encore l'un des héros de
si longtemps méconnu :
la Crête-à-Pierrot.
à la braLe général en chef a rendu justice également
dit-il, quoique affaibli par la
youre de Lux: G L'ennemi,
condeson artillerie etpar le nombre de ses morts,
(( perte
ordre dans sa march 2
le
4 serva) néanmoins plusgrand
Lux,
étant parvenu de Sarthe à Blanchard,
En effet,
du blockhaus de Drouillard, se
qui ignorait la reddition
moment des feux
à tout
dirigea sur ce point, Jançant
à lui laisser
les indigènes
de chaussée qui contraignirent
passage.
l'ordre à Pétion de se porter au
Dessalines donna
hommes de
Morne-Pélé avec la 50 demi-brigade et 50
A Drouillard, le corps de cette cavalerie comcavalerie.
réussit à mettre le
mandé par Charlotin Marcadieu,
vigueur:
désordre dans la S légère en la chargeantavec
Péelle arriva en cet état G au Morne-Pélé, où le général
au milieu de ses
(( tion acheva sa défaite ' ) Lux, toujours
alors T'habitation Chancerelle, et parvint
soldats, traversa
suravec ceux quiavaient
enfin au portail Saint-Joseph,
Port-auvécu dans ce terrible combat. Ils entrèrent au
Prince, où ils furent complimentés.
du couLongtemps après, en Haiti, on entendit parler
la bravoure du vieux colonel Lux, de la discirage et de
pline et de T'héroisme de la 5e légère .
I Journal de la campagne contre le Port-au-Prince. dans les grenadiers de la
2 Nous avons connu Auson, qui devint capitaine il se trouva à re combat. Il
garde de Pétion : incorporé dans la 5 légère, enthousiasme pour le colon'en parlait jamais sans manifester le plus grand
nel Lux.
du couLongtemps après, en Haiti, on entendit parler
la bravoure du vieux colonel Lux, de la discirage et de
pline et de T'héroisme de la 5e légère .
I Journal de la campagne contre le Port-au-Prince. dans les grenadiers de la
2 Nous avons connu Auson, qui devint capitaine il se trouva à re combat. Il
garde de Pétion : incorporé dans la 5 légère, enthousiasme pour le colon'en parlait jamais sans manifester le plus grand
nel Lux. --- Page 454 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAITI.
deux sommations suivies
Dans la même journée, après
de
la garnison du blockhaus
de dispositions d'attaque,
rendit à discrétion.
Damiens, forte de 100 hommes, se
Il en fut de même de celle de Santo, de 80 hommes.
la
alors que deux cents autres qui étaient à
Apprenant
avaient pris la route de la partie
Crois-des-Bouquets,
fort avant dans la
éspagnole, Dessalines les poursuivit
les
détachement de dragons. Ne pouvant
nuit avec un
de ce bourg, et il
atteindre, il revint prendre possession
de munitions dans l'arsenal.
trouva beaucoup
dit le journal de
( Je passai à la Croix-des-Bouquets,
et
les
des 19, 20 et 21 septembre,
C campagne,
journées
soins des blessés, et au sort
C m'y occupai ià pourvoir aux
l'Arcaque je fis partir pour
a desprisonniers français
if haie, au nombre de 400. ))
; mais la
Voila ce qui fut écrit pour l'histoire déquisée
histoire aà constater qu'après leur avoir promis
véritable
Dessalines donna l'ordre à
qu'ils seraient bien traités,
route.
de les massacrerdansla
l'officier quilesconduisait,
Bonnet qui était à
a Quoi! s'écria T'adjudant-général
votre
vous oubliez donc, général en chef,
( ses cotés,
Bonnet, répondit
d'honneur? - Taisez-vous,
C parole
pas que depuis la révolution,
( Dessalines: ne savez-vous
d'honneur?
a il n'y a plusde parole
T'honneur
Ce sont là d'affligeantes paroles, que pour
de
nous aurions aimé à ne pas être obligé
de Dessalines,
il
citer de semblables
transerire. Sans doute,
pouvait
certains homfaits dans le parti contraire, de la part de
car
mais notre devoir est de les condamner tous;
mes;
ou plutôt snr
ils reposaient sur de détestables prineipes,
I Histoire d'Haiti, 1.3, p. 70.
T'honneur
Ce sont là d'affligeantes paroles, que pour
de
nous aurions aimé à ne pas être obligé
de Dessalines,
il
citer de semblables
transerire. Sans doute,
pouvait
certains homfaits dans le parti contraire, de la part de
car
mais notre devoir est de les condamner tous;
mes;
ou plutôt snr
ils reposaient sur de détestables prineipes,
I Histoire d'Haiti, 1.3, p. 70. --- Page 455 ---
CHAPITRE XIII.
[1805]
de morale, sur l'oubli des lois
l'absence de tout principe
sacrées de la guerre.
lauriers à Jacmel;
Cangé ne s'était pas reposé sur ses
trouil était rendu à la Coupe, avec ses
le 22 septembre,
Marion en avertir le
pes. Il envoya son adjudant-général l'ordre de cerner le fort
général en chef, qui lui fit donner
harceler la
d'inquiéter, de
Bizoton occupé parl'ennemi,
aucun secours
garnison et d'empêcher qu'elle ne reçût
de la ville.
et alla
Dessalines quitta la Croix des-Bouquets
Le 23,
La division Galà Turgeau.
établir son quartier-générals
du rivage de la mer aux
bart se plaça au nord de la ville,
du fort National : celle de Pétion, de ce point
environs
était ainsi
Le Port-au-Prince
au morne L'Hopital.
bloqué.
ordre de placer deux canons de 4 et
Le 24, Pétion eut
dans le
de 8 sur le mornet de T'habitation Phelippeaux, insuffibut de canonner la ville. Mais ces pièces étaient
du
leur calibre: : le général en chef fit venir
santes par
Petit-Goave, un obusier de 6 pouces qui - y fut également
alla visiter Cangé dans sa position : G Je dois à
placé. Il
a mérité
dit-il, le
tribut d'éloges qu'il
a cet officier,
juste
exécuté mes ordres. D.
avec laquelle il a
G parl l'intelligence
boulets et ses obus sur le
Le 30, Pétion dirigea ses
loin de
de la Poudrière, au sud-est de la ville, non
poste
la
dut en sortir. Il continua
T'hopital militaire : garnison
de lancer ses projectiles sur les fortifications.
aussi
Mais alors, tous les forts de la ville dirigèrent
canons contre les indigènes. En ce moment
leurs gros
colonel Frontis de porter
même, Dessalines ordonna au
établir des
la 11-demi-brigade au Bois-de-Chène et d'y
afin de former une batteric. Le fort National
gabions,
de la ville, non
poste
la
dut en sortir. Il continua
T'hopital militaire : garnison
de lancer ses projectiles sur les fortifications.
aussi
Mais alors, tous les forts de la ville dirigèrent
canons contre les indigènes. En ce moment
leurs gros
colonel Frontis de porter
même, Dessalines ordonna au
établir des
la 11-demi-brigade au Bois-de-Chène et d'y
afin de former une batteric. Le fort National
gabions, --- Page 456 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nAiTi.
mais ses boulets ni ceux
surtout domine cette position;
d'acn'empéchèrent pas cette fameuse troupe
des autres
et le feu de cette batterie répondit à
complir sa tâche,
celui des forts.
deux navires de
Le 1er octobre, Lavalette envoya
des accons qui portaient des provisions
guerre convoyer
de Bizoton : ils canonnèrent dude bouche à la garnison
de Cangé, et tentèrent
rant 5 heures les retranchemens
: ils
vain
le débarquement des provisions
en
d'opérer
la
durent renoncer et se retirer. Le lendemain, garniy
de résolution, et s'emsion évacua le fort avec beaucoup
du
bateau
la porta en ville : elle perdit
barqua sur un
qui
néanmoins. Au même instant, celle qui oecupait
monde
aussi l'évacuation de ce
le blockhaus Dessources opéra
point, en faisant sauter le blockhaus.
de Bizoton, de son artillerie de gros caEn possession
Cangé eut ordre de venir étalibre et de ses munitions.
de deux de 18, et
blir une batterie d'une pièce de 24,
Piémont,
d'une de 8, sur une éminence de T'habitation
parcourir la ville dans toute sa
d'où les boulets pouvaient
longueur nord et sud.
l'ennemi qui disIl était évident que, cernée ainsi par
dans
de tels moyens, alors que la famine sévissait
posait
tenir : l'eau même
toute sa rigueur, elle ne pourrait pas détournée de ses
coulait
dans les fontaines, étant
ne
plus
il fallait recourir à celle des
canaux par les indigènes; ;
défendaient
potable. Environ 1400 Français
puits, peu
Lavalette ne pouvait plus compter
cette place. Le général
formée de noirs et
sur le concours de la garde nationale
contre eux ses
avait manifesté
de mulâtres, depuis qu'il
chaque nuit, voyait
perfides intentions; ; et chaque jour,
fossés de la ville
dégarnir leurs rangs ; ils traversaient les
ir à celle des
canaux par les indigènes; ;
défendaient
potable. Environ 1400 Français
puits, peu
Lavalette ne pouvait plus compter
cette place. Le général
formée de noirs et
sur le concours de la garde nationale
contre eux ses
avait manifesté
de mulâtres, depuis qu'il
chaque nuit, voyait
perfides intentions; ; et chaque jour,
fossés de la ville
dégarnir leurs rangs ; ils traversaient les --- Page 457 ---
CHAPITRE XIII.
T1805]
Même avant l'investisseet-allaient joindre les indigènes.
la ville,
des familles entières fuyaient
ment, des hommes,
convois allant à la Croix-desse plaçaient à la suite des
de
rendre aussi, et gagnaient
Bouquets, sous prétexte s'y
les bois pour aller au camp Frère. 1
néanmoins que dans ces circonstances, poussé
Il parait
voulut tenter encore le désarmeà la fureur, Lavalette
bien résoment de la garde nationale, et que la voyant
il lui adressa ces paroles: C Hommes
lue à se défendre,
doute
Saintd de couleur et noirs, vous croyez sans
que Si la force
vous restera, vous vous trompez.
a Domingue
à l'évacuer, nous renous obligeait
A des circonstances
La France est puissante ; la
six mois.
A viendrions avant
elle n'abanne durera pas toujours;
a guerre maritime
colonie. > L
( donneraj jamais sa
de Lavalette ;
Nous aimons à constater cette vigueur
le tort de
toujours dans un militaire. Mais il avait
elle plait
contre un décret providenprotester au nom de son pays,
rien, quand
tiel. Les hommes, les peuples ne peuvent
événeson arrêt ; car il sait accumuler
Dieu a prononcé
mieux éclairer les
mens sur événemens ; il sait encore
ainsi
les porter à être justes et favoriser
nations, pour
Taccomplissement de ses grands desseins.
irritation, Lavalette dut songer
Quelle que fàt son
le
en chef
enfin à prendre des arrangemens avec général
l'évacuation de la place; car après
des indigènes, pour
Poudrière et canonné les
avoir fait décamper le postedela
sur
Pétion dirigea quelques-uns de ses projectiles
forts,
ma famille sortit ainsi et se rendit à ce camp. Mon père
1 AI la fin de juillet,
des
de la 11- demi-brigade, et moi...
et d'autt res parens devinrent grenadiers
un loul petit brigand.
72.
2 Histoire d'Haiti, t.3, P-
place; car après
des indigènes, pour
Poudrière et canonné les
avoir fait décamper le postedela
sur
Pétion dirigea quelques-uns de ses projectiles
forts,
ma famille sortit ainsi et se rendit à ce camp. Mon père
1 AI la fin de juillet,
des
de la 11- demi-brigade, et moi...
et d'autt res parens devinrent grenadiers
un loul petit brigand.
72.
2 Histoire d'Haiti, t.3, P- --- Page 458 ---
ETUDES SUR L'mSTORED'mint.
encombré de malades,
l'enceinte de l'hôpital militaire,
1 La plupart s'enfuirent en se répanafin de les effrayer.
déjà fort triste,
dant au loin dans la ville. A ce speetacle
plus effrayées que les malades, ajoules femmes, encore lamentables. Lavalette fit alors appetèrent par des cris
blancs et des indigeler au palais du gouvernement.des
à Dessalines un
et leur dit qu'il allait faire proposer
nes,
l'évacuation de la ville. En
armistice, afin de préparer
un habide Turgeau,
effet, il envoya au quartier-général
de paroles vertant ditl le journal de campagne) porteur
habiDessalines le renvoya avec une adresse aua
bales.
bon traitement pour eux, et l'invitans, promettant un
verbale à Lavalette de formuler ses propositions
tation
du général
écrit. Le 5 octobre, un des aides-de-camp
par
une lettre à cet effet. Le général en chef
français apporta
à faire, et deaccorda quatre jours pour les préparatifs
de la
officier
français comm e otage
manda un
supérieur
enverrait un de son
convention, en échange duquel il en
et
chef de bataillon Andrieux vint de la ville,
armée. Le
Tadjudant-général Bonnet s'y rendit.
le fort Léogane ayant
Mais, ignorant ces négociations,
lui
découvert la batterie que Cangé élevait à Piémont,
des boulets. Cangé était prêt ; il lui riposta vigoulança
artilleurs n'étaient pas fort habiles; leurs
reusement. Ses
la grand'
au-dessus du fort et enfilèrent
boulets passèrent
de là un nouvel émoi dans
rue dans toute sa longueur :
la ville. Des ordres respectifs firent cesser ce feu. l'habiEn recevant les propositions de Lavalette par
officiers supétant, Dessalines avait assemblé quelques
de
militaire sous le règne de Dessalines, et j'ai
1 J'ai vu les salles
l'bôpital
ses boulets sur ces lieux où reposaient
pu savoir que Pétion n'avait pas dirigé
mais bien sur la vaste cour de cet
de malheuroux soldats blessés ou malades,
établissement.
. Des ordres respectifs firent cesser ce feu. l'habiEn recevant les propositions de Lavalette par
officiers supétant, Dessalines avait assemblé quelques
de
militaire sous le règne de Dessalines, et j'ai
1 J'ai vu les salles
l'bôpital
ses boulets sur ces lieux où reposaient
pu savoir que Pétion n'avait pas dirigé
mais bien sur la vaste cour de cet
de malheuroux soldats blessés ou malades,
établissement. --- Page 459 ---
CHAPITRE XIIL.
[1805]
rieurs autour de lui pour avoir leurs avis. Quelques-uns
fallait livrer la ville au pillage, après l'épensèrent qu'il
hommes
aiment à remvacuation ; c'étaient de ces
qui
leurs poches ; ils prétextaient de la longue soumisplir
Mais Pétion et Bonnet
sion des habitans aux Français.
faisant
firent de sérieuses représentations à ce sujet, en
l'adresse
ces habitans avaient envoyée secrètevaloir
que
les
par la nécesment au général en chef, en
disculpant
et
sité où ils se trouvaient de subir le joug des Français,
de ménager des ressources
insistant encore surl'urgence
alors
cet
ultérieures, etc. C'est
que
pour les opérations
du
en chef ci-dessus
habitant apporta l'adresse
général
mentionnée.
de traiter des conditions de
Bonnet avait été chargé
dit
T'évacuation avec Lavalette; le journal de campagne
dois des éloges
la sagesse avec lade lui: a Je lui
pour deux mois
cet
G quelle il: a traité. D Il yavait à peine
que
ancien officier de Rigaud était auprès du général en chef,
dictaient à celui-ci ces lignes
que ses services intelligens
d'avoir formé
honorables. Quelle gloire pour Rigand,
officiers
nous avons successivement signatous ces
que
lés!
Lux,
venait f
de se mesurer avec
Le chef de brigade
qui
Dessalines sur le champ de bataille, ne voulut pas partir
le voir de
Il se rendit à Turgeau, où Dessalines
sans
près.
estime : les braves ont entre
l'accueillit avec une grande
Lux lui exprima sa saeux quelque chose de sympathique.
Dessalines lui
tisfaction de la réception qu'il lui faisait.
était
protégé par des ouangas; car il
dit qu'il paraissait
été même blessé dans le combat.
étonné qu'il n'eàt pas
Lux rentra au PortAprès quelques instans d'entretien,
au-Prince.
it à Turgeau, où Dessalines
sans
près.
estime : les braves ont entre
l'accueillit avec une grande
Lux lui exprima sa saeux quelque chose de sympathique.
Dessalines lui
tisfaction de la réception qu'il lui faisait.
était
protégé par des ouangas; car il
dit qu'il paraissait
été même blessé dans le combat.
étonné qu'il n'eàt pas
Lux rentra au PortAprès quelques instans d'entretien,
au-Prince. --- Page 460 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'nAirI.
Balthazar Inginac et Lafontant, deux hommes de
leur, vinrent aussi à Turgeau porter les
couhabitans à Dessalines,
remercimens des
pour Ia promesse
leur
faite de les bien traiter. Là
qu'il
avait
commença la fortune
que d'Inginac qui,
politiPétion
d'ailleurs, avait servi les vues de
auprès des indigènes de la ville:
accorda toute l'estime
Dessalines lui
qu'il méritait par ses
mais
qui devint
talens,
compromettante un jour.
Enfin, le 8 octobre, Lavalette informa
la garnison française était
Dessalines que
Bonnet : le chef de bataillon embarquée, en lui renvoyant
Andrieux se rendit
tement auprès de son général. Le 9 dans la immédiatous les navires
matinée,
quittèrent la rade, et la
se faire capturer
la
plupart allèrent
par
croisière anglaise
dans la baie. Lavalette
qui louvoyait
le bonheur
et ses principaux officiers eurent
de passer et de se rendre à
Cuba :
Saint-Yague de
Le jour du départ, toute l'armée
Port-au-Prince.
indigène entra au
Dessalines, richement
à sa droite et Gabart à
vétu, avait Pétion
sa gauche. La plus sévère discipline fut imposée à ces soldats, la
Cependant, le colonel
plupart presque nus.
Thomas
dre ces ordres
Marie-Jeanne osa enfreinrigoureux, en entrainant des soldats
pillèrent avec lui dans les
qui
Forts.
boutiques de la rue des FrontsAvertis de ce désordre par le chef de
Bédouet, nommé commandant
bataillon
Pétion
de la place, Dessalines
se
et
portèrent sur les lieux et
lards : Thomas
dissipèrent les pilLe
Marie-Jeanne fut arrêté et incarcéré.
lendemain eut lieu une revue générale
sur la place
Quelque temps après, Lavalette quitta cette
Domingo, en possession des
ville pour se rendre à Santoet des soldats fut submergé dans Français. Le navire qui le portait avec des officiers
tous.
une tempète, près du cPp Maisy : ils périrent
se
et
portèrent sur les lieux et
lards : Thomas
dissipèrent les pilLe
Marie-Jeanne fut arrêté et incarcéré.
lendemain eut lieu une revue générale
sur la place
Quelque temps après, Lavalette quitta cette
Domingo, en possession des
ville pour se rendre à Santoet des soldats fut submergé dans Français. Le navire qui le portait avec des officiers
tous.
une tempète, près du cPp Maisy : ils périrent --- Page 461 ---
T1805]
CHAPITRE XIII,
d'armes, de tous les hommes de la ville en état de
Les noirs et les mulatres furent
servir.
troupes, et 400 jeunes gens des incorporés dans les
dans la fameuse 4
plus alertes entrèrent
demi-brigade : les bluncs furent
l'écart et désarmés. C'était
mis à
tative de
agir en représailles de la tendésarmement faite par Lavalette contre
premiers : puisqu'il ne croyait pas alors
les
ter sur leur dévouement à une cause
pouvoir comptenue si longtemps,
qu'ils avaient soumalgré tant de
Dessalines pouvait-il non plus
persécutions,
blancs à la cause indigène? Mais compter sur celui des
il fit plus, en
sant une contribution de guerre dans la
leur impoles traiter en vaincus, c'était
même journée:
en même
une mesure peu rassurante,
temps qu'on leur déclara qu'ils
faculté de quitter le pays.
nauraientpasla
laisser cette
Ifallait, au contraire, leur
faculté, puisqu'on les avait désarmés
méfiance : agir ainsi, c'élait un indice
par
conçus contre leurs jours.
deprojets sinistres
Le préfet Lecun avait contribué à
une grande confiance
inspirer à ces colons
en Dessalines,
son adresse à tous les habitans du indépendamment de
prêtre était allé à Turgeau
Port-au-Prince; ce
présenter ses
pocrites au général en chef, et celui-ci hommages hyavec lui en lui faisant un accueil
avait dissimulé
ville, il prôna sa
gracieux. De retour en
générosité; il monta en chaire Où il
nonça un discours, en disant que désormais
prone serait plus appelé
Dessalines
tuffe, qui avait donné que Jean-Jacques le Bon. Ce tartant de louanges à
qui l'avait honni ensuite, qui avait fait T.Louverture,
éloge de Rochambeau à la mort de
un si pompeux
paroles beaucoup de
Leclerc, porta par ses
colons, déjà embarqués, à rester au
Pet-an-paince-linymaal lui-même
T. V.
qu'en vue des avan29
en disant que désormais
prone serait plus appelé
Dessalines
tuffe, qui avait donné que Jean-Jacques le Bon. Ce tartant de louanges à
qui l'avait honni ensuite, qui avait fait T.Louverture,
éloge de Rochambeau à la mort de
un si pompeux
paroles beaucoup de
Leclerc, porta par ses
colons, déjà embarqués, à rester au
Pet-an-paince-linymaal lui-même
T. V.
qu'en vue des avan29 --- Page 462 ---
ÉTUDES SUR 1'HISTOIRE D'HAITI.
matériels qu'il tirait de sa position de préfet apostotages
continuer sa vie licencieuse.
lique, et pour
Port-au-Prince tombait au pouvoir
Au moment où le
le général Brunet, ne pouvant plus
de l'armée indigène,
avec les Antenir aux Cayes, traitait de sa capitulation
les forts
le port. Le 16 octobre,
glais qui en bloquaient
s'embarquèrent
leur furent livrés et les troupes françaises
funavires marchands. Les prisonniers de guerre
sur des
mais ceux qui étaient blessés
rent amenés à la Jamaique,
terme de la
malades furent portés au Môle, au
capituou
des colons quittèrent aussi la place;
lation. Une partie
leur inspirait
d'autres y restèrent par la confiance que
Geffrard.
le
indigène entra avec ses troupes qui
Le 17,
général
aucun individu ne fut
observèrent le plus grand ordre :
En
ni dans sa personne, ni dans sa propriété.
inquiété
l'artillerie et des armes et munitions livrés
échange de
Geffrard leur donna toutes les denrées
par les Anglais,
de l'État.
qui étaient dans les magasins
la déportation des généraux Clauzel,
Au Cap, depuis
l'autorité
Thouvenot et Claparède, et du préfet Magnytot,
aucune
arbitraire de Rochambeau ne s'imposait plus
avait suspecté divers négocians
borne. On a vu qu'il
des deux prede connivence dans la conjuration
français,
les nommés
miers généraux : c'étaient principalement J.-B. Fédon,
Hardivilliers, Brassier, Wantron et
Allard,
avaient osé quelquefois blâmer son
parce que ceux-ci
l'évacuation des villes de
administration. Lorsqu'il apprit
l'armée indigène
l'Ouest et des Cayes, il prévit que toute
marcher contre le Cap que les Congos n'approviallait
Romain étant parvenu depuis
sionnaient plus, legénéral
és
miers généraux : c'étaient principalement J.-B. Fédon,
Hardivilliers, Brassier, Wantron et
Allard,
avaient osé quelquefois blâmer son
parce que ceux-ci
l'évacuation des villes de
administration. Lorsqu'il apprit
l'armée indigène
l'Ouest et des Cayes, il prévit que toute
marcher contre le Cap que les Congos n'approviallait
Romain étant parvenu depuis
sionnaient plus, legénéral --- Page 463 ---
11803]
CHAPITRE XIII,
peu à les pourchasser des environs de
cette ville.
que peu de comestibles dans la place,
N'ayant
devant cinq mois de solde àl'armée, il l'administration
la garnison, et en même
voulait satisfaire
que des navires américains temps payer quelques farines
avaient introduites.
Le 1er brumaire (24 octobre), il ordonna
forcé de 800 mille franes sur tous les
un emprunt
habitans du
principalement les blancs. Il taxa lui-même huit Cap,
gocians qu'il suspectait, à payer chacun 35 mille des néchargeant le conseil de notables de
francs, en
Ceux nommés ci-dessus
taxer tous les autres.
les trois
opposèrent quelques
autres se soumirent. Aussitôt,
difficultés,
emprisonner les
Rochambeau fit
illui
récalcitrans, et Fédon fut mis au
en voulait davantage. L'ordre de
secret :
tion ne fixait que deux heures.
payer la contribuAllard,
une
Brassier,
fois emprisonnés,
Hardivilliers et
leur
firent payer et obtinrent
élargissement; mais Allard en devint
Fédon et Wantron, ils étaient
fou. Quant à
réellement
bilité de réunir la somme exigée. Le
danslimpossifrère, Barthélemy
premier avait un
Fédon, qui était son associé;
l'ordre d'emprisonnement fut
lorsque
en croyant
c'était
donné, on s'était trompé
que
de lui qu'il
été incarcéré; mais il fut bientôt s'agissait, et il avait
élargi.
Apprenant que T'adjudant-général
dant de la place et de la garde
Néraud, commanbeau, avait donné l'ordre
d'honneur de Rochamau chef d'escadron
la gendarmerie, de fisiller
Collet, de
don alla
son frère, -
Féau
Barthélemy
conseil de notables offrir de
les marchandises
livrer toutes
qu'ils avaient dans leur
payer la somme. L'ordonnateur
magasin pour
connaissance de
Perroud (notre ancienne
1796) fut lui-méme auprès de
beau, lui donner
Rochaml'assurance de la pénurie de Fédon, en
d'escadron
la gendarmerie, de fisiller
Collet, de
don alla
son frère, -
Féau
Barthélemy
conseil de notables offrir de
les marchandises
livrer toutes
qu'ils avaient dans leur
payer la somme. L'ordonnateur
magasin pour
connaissance de
Perroud (notre ancienne
1796) fut lui-méme auprès de
beau, lui donner
Rochaml'assurance de la pénurie de Fédon, en --- Page 464 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'tAYTI.
membres du conseil de notables
annonçant que les
réunir entre eux les 33 mille
s'étaient entendus pour
Néraud donna une
francs. Par ordre de Rochambeau,
une
de mort ainsi conçue : ( Si, dans
seconde sentence
33 mille francs) ne
les six mille gourdes (ou
A heure,
le
Fédon sera fusillé,
versées au trésor, citoyen
A sont pas
ordres du général en chef. D
conformément aux les notables étaient allés auprès de
Dans l'intervalle,
de consentir à ce qu'ils s'occupassent
cehi-ci:ilentlair et donna l'ordre écrit par Néraud à
de réunir la somme,
les suivit à l'hôtel de ville,
de sa garde qui
un sergent
l'assurance qu'on surseoirait à
comme pour leur donner
chacun apportait avec
l'exécution. Mais, pendant que
de contribution volontaire pour
empressement sa part
Rochambeau, que nous
sauver le malheureux Fédon,
aux noirs et
déjà surnommé le cruel par rapport
avons
innocent de la
mulâtres, fit enlever son compatriote
aux
Collet; et on le fusilla tout près de la maison
prison, par
et général en chef. Il
habitée par ce eapitaine-général de la détonation des fusils,
semble qu'il avait voulu jouir
homme de 29 ans
lui garantissait la mort d'un jeune
qui
en haine! Le barbare!
qu'il avait pris
de telles circonstances,
Après un tel fait, accompagné été
dans les acoser nous imputer d'avoir
injuste,
peut-on
contre Rochambeau2...
cusations que nous avons portées
consterL/assassinat de Fédon occasionna une grande
les habitans du Cap, sans distinction de counation parmi infortuné était estimé pour sa probité. Son
leur; car cet
réellement qu'à lui, fit alors
assassin, qui n'en voulait
relaxer Wantron'.
tous les feils relalifs à Fédon, dans une brochure pu1 Nous avons puisé
ans les acoser nous imputer d'avoir
injuste,
peut-on
contre Rochambeau2...
cusations que nous avons portées
consterL/assassinat de Fédon occasionna une grande
les habitans du Cap, sans distinction de counation parmi infortuné était estimé pour sa probité. Son
leur; car cet
réellement qu'à lui, fit alors
assassin, qui n'en voulait
relaxer Wantron'.
tous les feils relalifs à Fédon, dans une brochure pu1 Nous avons puisé --- Page 465 ---
CHAPITRE XIII.
£1803]
ensuite à résister à l'armée indigène. Il
Il se prépara
de troupes frandit-on, 5000 hommes valides,
yavait,
fortifications nombreuses s'étendaient
çaises au Cap. Des
défendaient cette place. On a
jusqu'au Haut-du-Cap et
avant
le conseil lui fut donné de l'évacuer,
prétendu que
dans la partie
l'arrivée de Dessalines, pour se porter
il aura
ce conseil. En ce cas,
espagnole, et qu'il rejeta
l'évacuation
car, dans une telle situation,
fait son devoir;
Le
étant
eût été une lacheté de sa part.
Cap
prématurée
la colonie de Saint-Domingue et poula capitale de toute
général en
vant encore résister, le capitaine-général,
l'abandonner ainsi. Rochambeau
chef, ne devait pas
ne pas suivre
était trop brave et trop courageux, pour
l'inspiration de Phonneur militaire.
le 9 octobre, des
En possession du Port-au-Prince
devait
Cayes le 17, le général en cherdelarmnecindigine
efforts contre les deux villes du Nord occupées
diriger ses
d'abord contre le Cap où se trouvait
par les Français, et
il ordonna que les troupes
le capitaine-général. Le 21,
et du Sud fussent tenues prêtes à la rejoindre
del'Ouest
Carrefour du Limbé, assigné
bientôt à l'Artibonite ou au
avec celles du Nord. 11 quitta
comme rendez-vous général
à la Petitele Port-au-Prince le même jour, et se porta
Rivière.
Pétion étant malade, dut rester au Port-auLe général
commandait.
Prince, chef-lieu du département qu'il
Dessalines passa une revue aux
Le 4er novembre,
en 1805. Il avait dénoncé Rochambeau, alors prisonnier en
bliée par son frère,
Cour
à laquelle il demandait justice. On
Angleterre, à la Haute affaire impériale, n'eut pas de suite; mais peut-être Rochambeau
conçoit bien que cette
prisonnier sans être échangé (en 1811), que par
n'est-il resté aussi longtemps T'Empereur Napoléon de sa conduite..
lindignation qu'éprouva
4er novembre,
en 1805. Il avait dénoncé Rochambeau, alors prisonnier en
bliée par son frère,
Cour
à laquelle il demandait justice. On
Angleterre, à la Haute affaire impériale, n'eut pas de suite; mais peut-être Rochambeau
conçoit bien que cette
prisonnier sans être échangé (en 1811), que par
n'est-il resté aussi longtemps T'Empereur Napoléon de sa conduite..
lindignation qu'éprouva --- Page 466 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
qui défilèrent aussitôt pour
Gonaives de plusieurs corps
Carrefour du Limbé: le6, il . s'y rendit avec
se rendre au
Les pluies de la saison controis escadrons de cavalerie.
dans l'intervalle,
traignirent à y demeurer jusqu'au 15; et
commandés par les généraux Capois et Cangéy
les corps
Geffrard venait avec les troupes.
arrivèrent. Le général
de Jac-,
du Sud; mais il dut se porter dans les montagnes avait
qui y
mel pour étouffer une insurrection éphémère
le géil n'eut pas le temps de joindre
éclaté: néanmoins,
néral en chef.
du Limbé et s'arrêta
Le 15, l'armée partit du Carrefour
Morne-.
Lenormand de Mézy, au
à celui de T'habitation
Rouge.
réunis autour de Dessalines, les géLà se trouvèrent
Christophe, Vernet et
néraux de division Clervaux,
Romain,
Gabart, et les généraux de brigade Capois,
Cangé etJ.-P. Daut, ainsi que leurs adjudans-généraux.
sous leurs ordres étaient : les 4re,2",
Les demi-brigades
11-, 14, 20, 21, 22, 25", et
3, 4, 5,6, 7,9,10,
mille hommes.
2k, formant une masse de plus de vingt
cavalerie était commandée par C. Marcadieu, ayant
La
chefs d'escadron Paul Prompt et
sous ses ordres les
Zénon et Lavelanet.
Bastien. L'artillerie était dirigée par
Hautefficacement les fortifications du
Pour attaquer
le généralen,
du-Cap et avaneer contre le Cap même,
l'ennemi et
chefpensa avec raison qu'il fallait inquiéter
les
En conséquence,
le menacer sur un point opposé.
le Portgénéraux Christophe et Romain passèrent par
de
afin d'arriver contre la place par le morne
Français,
dans leur colonne une pièce de 4ct
la Vigie; ils avaient
montagne,
deux obusiers. Cette route étant difficile parla
le temps de la parcourir,
i fallut donner à ces généraux
,
l'ennemi et
chefpensa avec raison qu'il fallait inquiéter
les
En conséquence,
le menacer sur un point opposé.
le Portgénéraux Christophe et Romain passèrent par
de
afin d'arriver contre la place par le morne
Français,
dans leur colonne une pièce de 4ct
la Vigie; ils avaient
montagne,
deux obusiers. Cette route étant difficile parla
le temps de la parcourir,
i fallut donner à ces généraux --- Page 467 ---
CHAPITRE XIII.
[1803]
ennemis établis dans des
en enlevant les divers postes
blockhaus.
l'armée
ensuite pour se rendre au
Le reste de
partit
fortifiées
Elle arriva en face des positions
Haut-du-Cap.
et Pierre-Michel. De
de Vertières, Breda, Champain existaient sur les trois
grands blockhaus garnis d'artillerie
dernières; à Vertières, c'était une maison en maçonnerie
Pierre-Michel dominait le tout,
percée de meurtrières.
étant sur un mornet élevé.
de Breda,
de la position
Après une reconnaissance
d'une batterie d'une
Dessalines ordonna l'établissement
à 200 toises de
pièce de 4, d'une de 8 et d'un obusier,
venait de
pendant la nuit du 17 au 18. Il
cette position,
l'avis de son arrivée près du Cap;
recevoir de Christophe
pour
attendait l'attaque du Haut-du-Cap
et ce général
la batterie était
agir contre cette ville. Le 18 au matin,
et de
dès-lors
au feu de Pierre-Michel
prête et
exposée
criblant Breda surBreda, auquel elle répondit aussitôt,
tout de ses boulets et de ses obus.
le long
L'infanterie et la cavalerie avaient été placées
chemins
mènent au Cap : cette troupe recevait
des
qui
il fallut la faire sortir de-là.
tout le feu de Pierre-Michel;
avait
T'habitation Charrier est une éminence qu'on
Sur
Dessalines voulut qu'on s'en emparât,
négligé d'occuper.
armée la facilité de couper les comafin de donner à son
ennemis et de ces
munications entre les divers postes
C'était
le
amener leur reddition.
postes avec
Cap, pour
les
donc le point essentiel à atteindre; et pour y arriver,
devaient subir le feu de l'artillerie des divers
troupes
de Vertières, position
postès et surtout de la mousqueterie
difficultés de ter300 hommes : des
élevée et occupée par
fallait faire.
rain ajoutaient encore aux efforts qu'il
de donner à son
ennemis et de ces
munications entre les divers postes
C'était
le
amener leur reddition.
postes avec
Cap, pour
les
donc le point essentiel à atteindre; et pour y arriver,
devaient subir le feu de l'artillerie des divers
troupes
de Vertières, position
postès et surtout de la mousqueterie
difficultés de ter300 hommes : des
élevée et occupée par
fallait faire.
rain ajoutaient encore aux efforts qu'il --- Page 468 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
de canon, Rochambeau sortit du
Dès le premier coup
et
d'honneur, infanterie et cavalerie,
Cap avec sa garde
de 15
s'établir près de Vertières avec une pièce
qu'il
vint
Champain et dont le feu allait
fit placer dans la savane
nuire encore aux indigènes.
avec
le commandement de l'avant-garde
Capois reçut
de Charrier.
ordre de s'emparer de l'éminence
Clervaux et Vernet avaient sous leurs ordres les corps
favoriser la marche de Capois.
d'attaque, pour
commandée
Gabart, ayant sous.
La réserve était
par
JuiJ.-P. Daut.
Cangé commandait seul l'arrière-garde.
sa cavalerie pour soutenir Capois,
Dessalines envoya
contre la cavalerie ennemie.
en défendant l'avant-garde
contre
efforts devaient être dirigés
Les plus grands
Clervaux ordonna l'assaut contre ce poste.. .
Vertières.
à décrire la lutte audacieuse, opiMais nous renonçons
contre une funiàtre, qui fut soutenue par les indigènes,
la
vomissaient
sillade bien nourrie et une artillerie qui
dans leurs rangs '. Après des prodiges de valeur,
mort
culminant de Charrier, avecle
Capois parvint sur le point
de
de J.-P. Daut que le général en chefdétacha
coneours
furent de suite placés, et leur feu
la réserve. Des canons y
fit taire celui de la pièce de 16 et incommoda singulière- Charla
de Vertières, que la position de
ment garnison
Pierre-Michel et Breda
rier dominait. Insensiblement,
eux-mêmes ne tiraient presque plus.
avaient fait
On sebattait depuis le matin ; les indigènes
enlever Vertières. Une
de grandes pertes, sans pouvoir
les comsurvint et contraignit
de ces averses tropicales
du Nord et l'excellente relation donnée
1 Voyez le journal de la campagne cette
dans son Histoire d'Haiti.
par M. Madiou des affaires de
journée,
et Breda
rier dominait. Insensiblement,
eux-mêmes ne tiraient presque plus.
avaient fait
On sebattait depuis le matin ; les indigènes
enlever Vertières. Une
de grandes pertes, sans pouvoir
les comsurvint et contraignit
de ces averses tropicales
du Nord et l'excellente relation donnée
1 Voyez le journal de la campagne cette
dans son Histoire d'Haiti.
par M. Madiou des affaires de
journée, --- Page 469 ---
CHAPITRE XIII.
[1805]
leur feu. Rochambeau rentra au Cap
battans à cesser
Dans la soirée, les garnisons
avec sa garde d'honneur.
évacuèrent ces positions
de Vertières et de Pierre-Michel
celles de
rendirent aussi. Il ne restait plus que
et s'y
Champain et de Breda occupées parl'ennemi.
Dans la nuit, un officier vint amoncer à Dessalines,
s'était retiré sur Thabitation Vaudreuil, que le généqui
de d'Esral Christophe occupait la position avantageuse
avoir harcelé l'ennemi durant toute la jourtaing, après
née.
du journal de cette
Rapportons ici quelques passages
où Dessalines a apprécié la valeur de ses gécampagne,
néraux et de ses troupes.
suivait défilèrent
et la colonne qui la
a L'avant-garde
milieu d'une grêle de balles
( dans le plus grand ordre, au
le feu qu'arrivés sà
a et de mitrailles, et ne commencèrent)
e Vertières...
du
qu'il combien digne
poste
a Le général Capois,
à la tête des grenadiers
( mandait, combattait toujours
des soldats sous ses
a de la 9", et soutenait l'intrépidité
combattaient
Les généraux Vernet et Clervaux
C ordres.
aux leurs...
a dans les rangs et donnaient! l'exemple
est dii à la
C Je dois le dire, le succès de cette affaire
des
à faire assaut d'intrépidité
a constance
générauz
demi-brigade y soutint sa
a avec leurs soldats ; chaque
C réputation.
après avoir eu son cheval tué
a Le général Capois,
dura l'aclui
un boulet), conserva, tant que
( sous
(par
tête si saine, qu'il a fait
et une
a tion, son sang-froid
arraché des éloges à ses end l'admiration de l'armée, et
ne
de l'attaque de Vertières,
K nemis, qui, spectateurs
générauz
demi-brigade y soutint sa
a avec leurs soldats ; chaque
C réputation.
après avoir eu son cheval tué
a Le général Capois,
dura l'aclui
un boulet), conserva, tant que
( sous
(par
tête si saine, qu'il a fait
et une
a tion, son sang-froid
arraché des éloges à ses end l'admiration de l'armée, et
ne
de l'attaque de Vertières,
K nemis, qui, spectateurs --- Page 470 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'TIAYTI,
l'ont pas vu un seul instant abandonner le
gagnait.
terrain qu'it
A Legénéral Clervaux eut une de ses
4 par une mitraille, et le
épaulettes enlevée
général
A blessé sous lui.
Vernet un cheval
( Le général Jean-Philippe Daut,
( et la 4e dont la
qui conduisait Ia 10
réputation est faite,
A distinguer avec de
ne pouvait que se
A 61 heures du soir pareilles troupes. >
de
2 Dessalines se porta sur la
Charrier; et,voyant Clervaux avec
position
il lui dit: a
une seule épaulette,
Clervaux, tu es
A de mes
aujourd'hui le commandant
généraux ; D par allusion au chef de bataillon
qui n'en porte qu'une seule. Ce mot
le mérite de
d'éloge avait autant
l'à-propos que d'une vérité de
vaux était le plus ancien
fait; car Clergénéral de l'armée,
salines.
après DesLorsque le cheval de Capois fut tué, il fat
renversé ; mais se relevant aussitôt, le sabre lui-méme
s'écria: a En avant ! en avant De
au poing, it
a tions retentissent du côté
grandes acclamade l'habitation
f l'on distingue les cris de: bravo ! bravo!
Vertières;
a garde d'honneur de
sortant de la
Rochambeau,
a bat. Un roulement
spectatrice du comse fait entendre le feu
a çais cesse, et un cavalier
;
des Franse
a dit aux
présentant devant le
-
pont.
indigènes :
Le
a beau envoieson
capitaine-général Rochamadmiration à
a
de se couvrir de tant
loficier général quivient
de gloire. - Le hussard
( se retira, et le combat
français
( fureur'.
recommença avec une nouvelle
Et lui, ce fier Dessalines
qui a fait un sibel éloge de ses
I Histoire d'Haiti par M. Madiou, t. 3, p. 86.
pont.
indigènes :
Le
a beau envoieson
capitaine-général Rochamadmiration à
a
de se couvrir de tant
loficier général quivient
de gloire. - Le hussard
( se retira, et le combat
français
( fureur'.
recommença avec une nouvelle
Et lui, ce fier Dessalines
qui a fait un sibel éloge de ses
I Histoire d'Haiti par M. Madiou, t. 3, p. 86. --- Page 471 ---
[1803]
CHAPITRE XIII,
généraux et de ses soldats, où était-il
distinguaient ainsi?
pendant qu'ils se
En donnant ses ordres pour que l'éminence
rier fot enlevée, il leur avait
de Chardit: ( Je veux
a peau indigène flotte avant
que le draune demi-heure
(( met de Charrier,
sur le somdussé-je voir
a numéro tous les
disparaitre numéro par
corps de l'armée. Je veux
a passiez l'arme au bras sous la mitraille
que vous
Lui qui n'avait
des forts.
de
plus à faire ses preuves sur le
bataille, assis sur une pierre, roulant
champ.
tière dans ses mains, il admirait
sa fameuse tabales voyant
aussi leur vaillance en
conquérir, avec la butte de
une patrie pour toute sa race
Charrier, un pays,
de lajournée.
: car ce succès avait décidé
Honneur et gloire à la mémoire de tous
ces Héros !
Convaincu lui-même que l'évacuation du
vait plus être différée, Rochambeau
Cap ne pou-.
avec les Anglais
se résolut à traiter
qui bloquaient ce port: : iln'avait
force navale capable de leur résister.
pas une.
la conclusion des
Mais, en attendant
fallait
arrangemens à prendre avec eux, il
porter Dessalines à ne pas
aux abords du Cap même, dès le recommencer la lutte,
présumable
lendemain matin; ; il était
qu'il y: arriverait au jour.
A minuit, un oflicier français se
général indigène et dit à Dessalines, présenta au quartierfaisait
que Rochambeau lui
demander - (6 s'il serait
( propositions
disposé à entendre aux
qu'il devait lui faire. ))
Dessalines répondit à l'officier : a Que n'étant
4 d'aucun titre pour traiter avec lui,
muni
a
tirer et ne reparaitre
iln'avait qu'à se requ'avec un pouvoir à cet effet;
Histoire d'Haiti, t. 3,p. 87.
dit à Dessalines, présenta au quartierfaisait
que Rochambeau lui
demander - (6 s'il serait
( propositions
disposé à entendre aux
qu'il devait lui faire. ))
Dessalines répondit à l'officier : a Que n'étant
4 d'aucun titre pour traiter avec lui,
muni
a
tirer et ne reparaitre
iln'avait qu'à se requ'avec un pouvoir à cet effet;
Histoire d'Haiti, t. 3,p. 87. --- Page 472 ---
ÉTUDES SUR L'HISTORRE D'tAÎTI.
ne cesseraient pas de son côté,s'iln'y
A que les hostilités
entre lui et Rochambeau
a 2 avait des arrangemens pris
a pour la remise du Cap. D
même officier reLe 19 novembre, au point du jour, le
d'une lettre du général J. Boyé, chefdel l'étatvint porteur
il
général, datée du 18 (26 brumaire) 1 par laquelle
major
Rochambeau avait entamé des
informait Dessalines, que
l'évacuanégocialions avec le commodore Loring, pour
convaincu qu'il y aurait à ce sujet
tion du Cap; qu'étant
il l'invitait à cesser toute hosun arrangement définitif,
tilité.
la né-.
Dessalines répondit à Boyé, qu'il ne voyait pas
des Anglais dans ses arrangemens
cessitéde l'intervention
néanmoins à
avec Rochambeau ; mais qu'il consentait
et
les hostilités durant la journée seulement ;
suspendre
convention arrêtée avec lui, le
que si elle s'écoulait sans
Au fait, il doanaitàl'ennemile
combat recommencerait.
de s'accommoder avec les Anglais.
temps
de telles conditions à RoMais, ces derniers posèrent
J..
aima mieux traiter avec Dessalines.
chambeau, qu'il
étaient allés à bord du BelléroBoyé etle capitaine Barré
lettre de Rochamphon, 1 porter au commandant une
termes :
beau. L'Anglais posa ses conditions en ces
de
Rochambeau et sa garde d'honneur
1° Le général évacueront le Cap et seront conduits
4 à 500 hommes,
de
France sans être considérés comme prisonniers
en
et le Cerfpourront transporguerre ; 2. la Surveillante
avec son état-mater en France le général Rochambeau
jor et les gens de sa maison.
ces condiBoyé et Barré n'ayant pas voulu accepter
c'est le même vaisseau qui eut Phonneur de recevoir T'Em1 1I parait que
cn 1815.
pereur Napoléon à son bord,
conduits
4 à 500 hommes,
de
France sans être considérés comme prisonniers
en
et le Cerfpourront transporguerre ; 2. la Surveillante
avec son état-mater en France le général Rochambeau
jor et les gens de sa maison.
ces condiBoyé et Barré n'ayant pas voulu accepter
c'est le même vaisseau qui eut Phonneur de recevoir T'Em1 1I parait que
cn 1815.
pereur Napoléon à son bord, --- Page 473 ---
CHAPITRE XIT.
[1805]
Loring envoya au Cap avec eux le capitaine Moss,
tions,
lettre à Rochambeau, datée du 19 novemporteur d'une
il était
bre, où il lui disait que, d'après ses instructions,
les officiers et les soldats français à la
tenu d'envoyer
ou aux Etats-Unis;
Jamaique, et les malades en France
habitans blancs du Cap ne pourraient aller à la
que les
étaient fatigués des colons de
Jamaique. Les Anglais
Saint-Domingue.
Rochambeau dut traiter avec
Rejetant ces conditions,
Dessalines. Dans l'après-midi du 19,1 Taljadant-commanapporta une lettre du capitaine-général
dant Duveyrier
chef des
que cet offiqui disait au général en
indigènes,
instructions
traiter de l'évacuacier avait reçu ses
pour
être astion du Cap. q Je n'ai pu le faire partir qu'après
été
ordres
la suspension d'armes ont
a suré que vOS
pour
crois que le général Chris-
( rendus à leur destination.Je
rebesoin encore de nouveaur ordres positifs
e tophe a
ezistant. D
a latifs à Larmistice
toujours obéir
En effet, Christophe, qui ne savait pas
du côté du morne
à ses chefs, continuait ses opérations
chef lui ende la Providence : il fallut que le général en
deux officiers avec des ordres sévères, pour qu'il
voyât
les cessàt.
du Cap fut signé ainsi, entre
L'acte de capitulation
Dessalines et l'officier français:
27 brumaire an XII (19 novembre 1803), l'adjudantAujourd'hui
chargé des pouvoirs du général en chef Rocommandant Duveyrier,
de la reddition
chambeau, commandant l'armée française, pourtraiter
convenus
de la ville du Cap, et moi, Jean-Jacques Dessalines, sommes
des articles suivans :
les forts
en dépendent seront remis 9
Te". La ville du Cap et
qui au général en chef Dessadans dix jours, à dater du 28 présent,
lines.
(19 novembre 1803), l'adjudantAujourd'hui
chargé des pouvoirs du général en chef Rocommandant Duveyrier,
de la reddition
chambeau, commandant l'armée française, pourtraiter
convenus
de la ville du Cap, et moi, Jean-Jacques Dessalines, sommes
des articles suivans :
les forts
en dépendent seront remis 9
Te". La ville du Cap et
qui au général en chef Dessadans dix jours, à dater du 28 présent,
lines. --- Page 474 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'RAïTi.
seront dans les arsenaux, les armes
2. Les munitions de guerre qui l'état où elles sont présentement.
et l'artillerie seront laissées dans
seront jugés néces3. Tous les vaisseaux de guerre et autres qui
des troupes
Rochambeau, tant pour le transport
saires par le général
seront libres de sortir au jour
et des habitans que pour l'évacuation,
indiqué.
militaires êt civils, les troupes composant la garni4. Les officiers
les honneurs de la guerre, emportant leurs
son du Cap, sortiront avec
armes et les effets appartenant à leurs demi-brigades.
serorit
malades et blessés hors d'état d'être transportés
5. Les
leur guérison. Ils sont spécialetraités dans les hôpitaux jusqu'd
Dessalines.
recommandés à Thumanité du général
ment
Passurance de sa protection
6. Le général Dessalines, en donnant
réclame de la justice du
habitans qui resteront dans la place,
aux
la mise en liberté des hommes du pays, quelle
général Rochambeau
sous quelque prétexte
soit leur couleur, lesquels ne pourront,
que
à s'embarquer avec l'armée française.
que ce soit, être contraints
resteront dans leurs positions res7. Les troupes des deux armées
l'évacuation du Cap.
jusqu'au dixième jour fixé pour
pectives
Rochambeau enverra pour sûreté des présentes con8. Le général
Urbain Devaux, en échange duquel
ventions, Talijudant-commadamt remettra un officier de même grade.
le général Dessalines
du Haut-du-Cap,
Fait double et de bonne foi, au quartier-général
les dits jour, mois et an précités.
DUVEYRIER.
(Signé)
DESSALINES.
voulut monter à cheval, il
Lorsque l'officier français
dans ses fontes; ils'en plaignit
ne trouva pas ses pistolets
fit faire aussitôt des perquisitions pour
à Dessalines qui
les avait volés ; il fut fusillé
les retrouver : un militaire
acte de sévéimmédiatement. La discipline exigeait cet
rité.
ratifié la convention, 1 le 20,
Rochambeau ayant
Devaux se présenta au quartierTadjnlant-commandant
avec une lettre de son
général indigène comme otage,
et
Dessalines de la manière franche
chef qui félicitait
d'ezécuil avait traité, en promettant
loyale avec laquelle
qui
les avait volés ; il fut fusillé
les retrouver : un militaire
acte de sévéimmédiatement. La discipline exigeait cet
rité.
ratifié la convention, 1 le 20,
Rochambeau ayant
Devaux se présenta au quartierTadjnlant-commandant
avec une lettre de son
général indigène comme otage,
et
Dessalines de la manière franche
chef qui félicitait
d'ezécuil avait traité, en promettant
loyale avec laquelle --- Page 475 ---
CHAPITRE XIII.
[1803]
L/adjudant-général Bazelais
ter lui-méme la convention.
se rendit immédiatement au Cap.
suivante,
avait donné à Duveyrier la lettre
Dessalines
qu'il remit à Kochambeau:
du Haut-du-Cap, le 27 brumaire (19 norembre).
Quartier-g général
indigène,
Le général en chef de l'armée
Aux habitans de la ville du Cap.
Citoyens,
avec le commandant en
Etant entré aujourd'hui en négociation l'évacuation du Cap par ses troupes,
chef Rochambeau, relativement à
habitans, à calmer les inquiécette circonstance me porte, citoyens ezisté
vous 5 car la guerre qui
ce jour, ont
parmi
tudes qui 9 jusqu'à
contre les habitans de ce pays. J'ai, sans
se fait n'est pas dirigée
sécurité aur habitans
distinction, donné ma protection et accordé
verrez suivré la
de toutes conditions;et en cette occasion, vous me les habitans de
même ligne de conduite. La manière avec laquelle
ont été
quartier, de Jérémie, des Cayes, du Port-au-Prince,
chaque
vous un garant de ma bonnefoiet de mon:
accueillis el traités,est pour
de la réptfhonneur. Qu'ils restent , citoyens, ceux qui éprouvent
à abandonner le pays; ils trouverunt sous mon gouvernement
gnance
d'une autre part, ceux qui veulent suivre l'arprotection et sécurité;
mée française sont libres de le faire.
(Signé)
DESSALINES.
Rochambeau, ne s'aveuglant pas sur les
Il parait que
hésita à communiquer
sentimens connus de Dessalines,
mais enfin, il
adresse aua habitans blancs du Cap;
cette
doute
d'entre
la fit publier, et elle porta sans
beaucoup
DesCe fut
leur malheur ; car
eux à rester au Cap.
pour
leur tendre un
salines, par son adresse, n'avait voulu que bonne foi et
cette confiance en sa
piége, en leurinspirant
d'après la lettre suison honneur. Nous parlons ainsi,
du lecteur
la conviction dans l'esprit
vante qui portera
textuelledans le nôtre ; nous la copions
comme
ment :
entre
la fit publier, et elle porta sans
beaucoup
DesCe fut
leur malheur ; car
eux à rester au Cap.
pour
leur tendre un
salines, par son adresse, n'avait voulu que bonne foi et
cette confiance en sa
piége, en leurinspirant
d'après la lettre suison honneur. Nous parlons ainsi,
du lecteur
la conviction dans l'esprit
vante qui portera
textuelledans le nôtre ; nous la copions
comme
ment : --- Page 476 ---
D'HAITI.
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE
28 brumaire an XII
du Haut-du-Cap,
Au quartier-général
(dimanche, 20 novembre 1805).
Le général en chef de l'armée indigène,
No 87.
Au général Gérin.
cher
le pays nous reste ; et le
Iln'y a plus de doute, mon
général,
fameux à qui laura est décidé.
s'est humanisé au point
Rochambeau , le redoutable Rochambeau,
d'honde
un traité qui nel lui fera pas beaucoup
de capituler et signer
qu'il a accusés de s'être mal défenneur auprès des généraux français
lui a suffi pour lui faire dédus. Une seule affaire, celle d'avant-hier,
clarer notre supériorité.
Devaux qu'il m'a envoyé en
J'ai auprès de moi T'adjudant-général
otage pour sûreté de nos conventions.
publier
qu'il est devenu si bon, qu'il a faitimprimer,
Croiriés-vous
laquelle je promets ma protection aux habiel afficher une lettre par
Je vous
voudront rester sous mon gouvernement?
tans blancs qui
dont le porteur de Poriginal a étél'adjuenvoie cette pièce unique
les articles de la capitulation. Il est
dant-général même qui a signé
tout me sera remis dans
inutile de vous dire qu'aux termes du traité, artillerie et arsenaux; vous
le meilleur état,-ville, armes, munitions, ennemis.
savez à quel pointj je suis exigeant envers mes tout ce que j'ai demanRochambeau est si disposé à m'abandonner
convalescents
ses malades, les blessés et les
dé, qu'il me laisse jusqu'à
France, à leur PARFAITE GUÉRIqueje me charge d'embarquer difficile, pour mais il faul bien faire quelque
SON; cela me sera un peu
si
chose pour des gens qui nons traitent donnés-moi loyalement. de vOS nouvelles et
Portés-vous bien, mon cher général,
comptés beaucoup sur mon attachement.
Je vous salue.
DESSALINES.
écrite a Gérin n'est pas une copie; c'est
Cette lettre
elle fut écrite nous le croyons) par
Foriginal même;
et siaide de camp et l'un de ses secrétaires,
Loret, son
elle est tombée en notre
gnée de la main de Dessalines:
hasard. Les mots soulignés
possession par le plus grand
est écrite
le sont dans ce document; PARFAITE GUÉRISON
mon cher général,
comptés beaucoup sur mon attachement.
Je vous salue.
DESSALINES.
écrite a Gérin n'est pas une copie; c'est
Cette lettre
elle fut écrite nous le croyons) par
Foriginal même;
et siaide de camp et l'un de ses secrétaires,
Loret, son
elle est tombée en notre
gnée de la main de Dessalines:
hasard. Les mots soulignés
possession par le plus grand
est écrite
le sont dans ce document; PARFAITE GUÉRISON --- Page 477 ---
CHAPITRE XIII.
[1803]
faire penser à Gérin
en plus gros caractères, comme pour
ce qu'il se propose.
l'expédition
Si nous avons blâmé les actes par lesquels
s'est inaugurée à Saint-Domingue; si nous les
française
nous
de perfidie, - nous ne saurions
avons qualifiés
et des dispositions des
servir d'autre terme en jugeant,
articles 5 et 6 de la capitulation, et de l'adresse envoyée
habitans du Cap; car la lettre à Gérin nous y autoaux
la pensée intime de Dessalines. Nous
rise, en expliquant
des
l'avoir assez prouvé: nous ne jugeons pas
eroyons des hommes à cause de leur couleur, ni par rapactions
Ou antipathies qu'ils nous inspirent;
port aur sympathies
creuset des
de
ces actions au
principes
mais en passant
la morale.
de l'insuccès de l'expéQuelle a étéla cause principale
la dirisi ce n'est la mauvaise foi qui
dition française,
d'un tel esprit dans sa congeait? Quand on est animé
ni surtout
duite politique, on ne fonde rien de stable,
Nous avons cité les déplorables paroles de
d'honorable.
nous venons de transcrire sa lettre
Dessalines à Bonnet;
suivra celui-ci, on verra
à Gérin : dans un autre livre qui
lui, les mauvais prinquel fruit amer ont produit pour
malheurensement adoptés.
cipes qu'ilavait trop
Poursuivons notre récit.
la signature de la capitulation et l'envoi respectif
Après
fit envoyerl'ordre à la garnison
des otages, Rochambeau
évacuant cette poside Champain de rentrer au Cap, en
l'armée intion. Quant à celle de Breda, enveloppée par
lui envoyer directement un semdigène, il ne pouvait
l'adressa
blable ordre; ce fut à Dessalines même qu'il
la lui faire parvenir. Cela résulte d'un post-scriptum
pour
T. v.
ulation et l'envoi respectif
Après
fit envoyerl'ordre à la garnison
des otages, Rochambeau
évacuant cette poside Champain de rentrer au Cap, en
l'armée intion. Quant à celle de Breda, enveloppée par
lui envoyer directement un semdigène, il ne pouvait
l'adressa
blable ordre; ce fut à Dessalines même qu'il
la lui faire parvenir. Cela résulte d'un post-scriptum
pour
T. v. --- Page 478 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
Devaux, lorslettre du 20 novembre apportée par
de sa
en olage: ily est dit : a Cicelui-ci vint se constituer
que
l'ordre de l'évacuation du poste Breda, que je
R joint est
le
de faire parvenirici; D c'est-à-dire
poste,
K vous prie
la garnison à faire parvenir au Cap.
suite de la susMais déjà, dans lajournée du 19, par
réd'hostilités accordée par Dessalines dans sa
pension
Duveyrier vint signer la
ponse à Boyé, et avant que
armistice auco milavait fait annoncer cet
capitulation,
pas, il fut sommandant de Breda : celui-ci n'y croyant
sui.
rendre. Il écrivit alors à Dessalines la lettre
mé de se
vante qui l'honore :
général, aux condirendrai avec ma troupe,
C Je me
;
ajouterai seulevous avez déterminées jy
A tions que
Jes officiers
voudrez bien permettre que
A ment que vous
leurs armes.
d conservent
à votre justice et à
avec confiance
A Je me remets
devez
oublier que nous
humanité. Vous ne
pas
(C votre
soldats de la République; que nous n'asommes les
les
de L'Europe,
vons pris les armes que contre
tyrans
sacrée
nous sommes levés pour la cause
A et que nous
et de Plumanité.
de
A
de la liberté,
lajustice
Macajoux nous
le commandant
A Je demande que
d'hommes jusques à nos
E escorte avec une quarantaine
et les mesquines
lignes, et que les personnes
( premières
des soldats soient respectées.
A propriétés
de vous saluer avec respect,
e J'ai Thonneur
J. PEGOT.
(Signé) :
s'honora
moins en accordantà cette
Dessalines ne
pas
de la demande de son
brave garnison les différens points
mais il a eu tort de dire, dans son journal
commandant;
A c'est
où il rend justice à celui-ci, que
de campagne
et les mesquines
lignes, et que les personnes
( premières
des soldats soient respectées.
A propriétés
de vous saluer avec respect,
e J'ai Thonneur
J. PEGOT.
(Signé) :
s'honora
moins en accordantà cette
Dessalines ne
pas
de la demande de son
brave garnison les différens points
mais il a eu tort de dire, dans son journal
commandant;
A c'est
où il rend justice à celui-ci, que
de campagne --- Page 479 ---
CHAPITRE XIII.
[1805]
de sa belle défense, qu'il lui accorda
(( en considération
lignes françaises,et que nul
( d'être conduit jusqu'aux
lui faisait un devoir de
ne
a article de la capitulation
la
de Breda. )
A renvoyer garnison d'hostilités accordée par sa lettre, de
La suspension
signée par lui, concernait toute
même que la convention
qui défendait le Cap et ses environs;
Tarméefrancaise de la renvoyer, à moins que cettegaril était donc obligé
n'eàt continué à combattre : ce qui n'eut pas
nison
lieu.
Bazelais avait élé chargéde demanL'adjudant-général
ne seraient pas
der verbalement, si les troupes françaises
l'ancienne partie espagnole.
tenues d'évacuer également
écrivit d'abord à
J. Boyé, à qui ceite demande fat faite,
Dessalines, le 20, qu'il allait en référer à Rochambeau.
une nouvelle lettre oùil luidit:
Le ménejsur-illuiadresa
être considéré comme
(( Ce territoire ne peut plus
le traité
a été cédé à la France par
(( espagnol, puisqu'il
n'a abrogé
autre traité postérieur
( de Bàle, et qu'aueun
D'après ce prinroi d'Espagne.
I cette cession faiteparle
les Français qui
ne saurait être contesté,
( cipe, qui
être considérés, ni
( occupent cette partie ne peuvent
auxiliaires d'une
ni comme
( comme troupes espagnoles, la tout est français, terA puissance étrangère, puisque
E vitoire, troupes et habitans.
l'armée française
tenant directement à
G Les troupes
ci-devant
se trouvent dans la partie
espagnole,
K et qui
dans la capitulation siêtre comprises
( ne peuvent pas
n'a ahsolument rapport qui'à
( gnée hier, puisqu'elle
en chef n'a donné
du
Le général
a lévacuation
Cap.
ordre
l'évacuation de cette partie.">
( aucun
pour
terA puissance étrangère, puisque
E vitoire, troupes et habitans.
l'armée française
tenant directement à
G Les troupes
ci-devant
se trouvent dans la partie
espagnole,
K et qui
dans la capitulation siêtre comprises
( ne peuvent pas
n'a ahsolument rapport qui'à
( gnée hier, puisqu'elle
en chef n'a donné
du
Le général
a lévacuation
Cap.
ordre
l'évacuation de cette partie.">
( aucun
pour --- Page 480 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
était excellent, concluant; mais DesCe raisonnement
du même droit, à
salines se réserva in petto d'essayer
à l'éde cette partie, qu'il avait mis en pratique
T'égard
française de Saint-Domingue.
gard de l'ancienne partie
à ce sujet en temps
D'autres principes seront invoqués
opportun. écrivit à J. Boyé pour lui témoigner le désir
Dessalines
d'avoirlun des plus beaux chevaux deRochambeau:le30,
son désir serait satisfait, J. Boyélui
en lui répondant que
:
transmit ces lignes écrites par Rochambaului-mème
Rochambeau désirerait de connaitre
A Le général
a attaqué
celui de vOS officiers généraux qui
A quel est
il lui destine un beau cheval,
le premier Vertières;
parce qu' il aime les braves gens. D
Bientôt arrivèrent au quartier-général
C'était Capois.
Rochambeau, et un troiles deux chevaux envoyés par
fit offrir
sième, de la part du commandant de Breda quile
Beuze, de la k demi-brigade, qui avait conau capitaine
et lui dans les lignes françaises.
duit sa garnison rendu à la bravoure et à la loyauté fait
Cet hommage
Pégot.
honneur au général français et àl'officier
n'oublia point qu'au terme de la capitulaDessalines
devait mettre en liberté les prisonniers
tion, Rochambeau
lui fussent enindigénes; il réclama de J. Boyé qu'ils
de place en emmena 78. Il réclama
voyés, et un adjudant
sur la frégate la
aussi 23 matelots qui étaient employés
Surveillante: ils lui furent expédiés.
ce que vous voudriez quil jit
Faites à votre prochain
doit être comvous, est une maxime de morale qui
pour
de tous les hommes. Du moment que
prise par le coeur
il fallait aussi
les Français ezécutaient la convention,
l'ezécuter à leur égard.
emmena 78. Il réclama
voyés, et un adjudant
sur la frégate la
aussi 23 matelots qui étaient employés
Surveillante: ils lui furent expédiés.
ce que vous voudriez quil jit
Faites à votre prochain
doit être comvous, est une maxime de morale qui
pour
de tous les hommes. Du moment que
prise par le coeur
il fallait aussi
les Français ezécutaient la convention,
l'ezécuter à leur égard. --- Page 481 ---
[1803]
CHAFITRE XIII.
Une dernière
recommandation du général
parvint à Dessalines en ces termes,
Lapoype
le 27 novembre
par une lettre écrite
:
a Général, votre sollicitude
pour les
4 laissons sous VOS
malades que nous
auspices, m'est un sûr
tf vous leur accorderez
garant que
une protection
Mais on va voir bientôt
particulière. >
ce que la lettre à Gérin
fait pressentir.
a déjà
Dans ces entrefaites, le commodore
lettres au
Loring écrivit deux
général en chef des indigènes,
le
lui envoyer des pilotes afin de
pour prier de
dans Ja rade du
pénétrer avec ses vaisseaux
Cap : il craignait sans
vents régnans sur la côte du Nord
doute que les
dans cette
vinssent à l'en éloigner
saison, ne
vires français
momentanément, et que les naprofitassent de cette circonstance
échapper. Mais Dessalines
pour lui
moins
ne se rendit pas à son désir,
par égard pour les Français,
glais ne pussent dire
que pour que les Anqu'ils l'avaient aidé: il
assez fait la guerre pendant
leur avait
quatre ans, pour ne pas les
affectionner, et l'on a vu qu'il n'a voulu avoir
navires de guerre aucune munition
de leurs
médiatement.
qui ne fut payée imAl'occasion de ces lettres du commodore, la
sance de la langue anglaise fit la fortune
connaisjeune homme de couleur,
politique d'un
qui était né
homme d'Etat, et qui le devint
pour être un
mait Alexis
par la suite. Il se nomDupuy : il avait servi sous les Anglais, à
cahaie, et était officier ; mais
l'Arincorporé dans la
revenu dans le pays, il fut
Le comme simple grenadier. Ce fut lui
qui traduisit les lettres de
de Dessalines
Loring, aucun des secrétaires
ne connaissant l'anglais : il devint son se-
ique d'un
qui était né
homme d'Etat, et qui le devint
pour être un
mait Alexis
par la suite. Il se nomDupuy : il avait servi sous les Anglais, à
cahaie, et était officier ; mais
l'Arincorporé dans la
revenu dans le pays, il fut
Le comme simple grenadier. Ce fut lui
qui traduisit les lettres de
de Dessalines
Loring, aucun des secrétaires
ne connaissant l'anglais : il devint son se- --- Page 482 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAYTI.
d'officier à l'état-major da gécrétaire, et reprit son rang
néral en chef.
Lapoype
Enfin, le 6 frimaire (28 novembre), le général
en chef des indigènes, que le lendeécrivit au général
il T'attendrait pour lui
main, au terme de la capitulation,
remettre la place et les forts du Cap. L'adjudant-général
ordre de procéder à cette opération qui
Bazelais reçut
s'effectua.
donc possession de cette ville le
L'armée indigène prit
novembre. Elle y observa la même discipline qu'au
Port-au-Prince.
commune, et pour ces valeureux
Ce fut une joie peu
et
souffert de tant de privations, pour
soldats quiavaient
n'avait pas moins souffert par
la population indigène qui
elle
21 mois:
les excès de toutes sortes commis sur
depuis
les soldats allaient se reposer de leurs fatigues, la populaétait délivrée de la présence de Phomme qui luiavait
tion
offertle
de crimes inouis.
le plus
spectacle
étaient les
Les blancs, colons O11 autres restés au Cap,
inquiétude. Une
seuls qui conservassent encore quelque
Ils s'emnouvelle publication fut faite pour les rassurer.
d'aller offrir leurs hommages à Jean-Jacques
pressèrent celui-ci les accueillit, mais on remarqua que
le Bon ;
front
une expresson
prenait
A dès qu'ils se retiraient,
K sion menaçante 4. D
été nommé commanLe général Christophe, qui avait
dividu
du Nord, en recevant le grade
dant
département
sionnaire, s'installa à son poste.
Il signala cette prise de possession par une rigueur,
où il abandonnait le Cap à l'armée expécomme au jour
: Histoire d'Haiti, t. 3, p. 9n.
une expresson
prenait
A dès qu'ils se retiraient,
K sion menaçante 4. D
été nommé commanLe général Christophe, qui avait
dividu
du Nord, en recevant le grade
dant
département
sionnaire, s'installa à son poste.
Il signala cette prise de possession par une rigueur,
où il abandonnait le Cap à l'armée expécomme au jour
: Histoire d'Haiti, t. 3, p. 9n. --- Page 483 ---
CHAPITRE XIII.
[1805]
étaient encore sur la
ditionnaire. Les navires français
écridu 29 novembre. Christophe
rade dansT'après-midi lui intimer de lever l'ancre, sinon
vit à Rochambeau pour
à boulets rouges : limage
il ferait canonner ces navires
comme au 4 février
du feu lui revenait en ce moment,
1802.
à sa lettre, qui fut envoyée à
Mais J. Boyé répondit
était surpris qu'il
Dessalines, - a que Rochambeau
aussi contraires aux nouveauz
(( manifestât desintentions
en chef, et aux
avec son général
( arrangemens pris
les naviavait faites de ne pas inquiéter
A promesses qu'il
devraient rester dans la rade ena res, quand même ils
observe d'ailleurs,
Je vous
( core plusieurs jours.
finit
ce soir au coucher
l'armistice ne
que
A général, que
a du soleil D
car T'article 4er de
J. Boyé réclamait une chose juste;
du 20 nofixaitle délai de dix jours à partir
la capitulation
n'échéait
le soir. Dessalines
vembre, et ce délai
que
et les navidonna l'ordre à Christophe de ne rien exiger,
la
sortirent de la rade que le 30 dans
res français ne
matinée.
Rochambeau avait fait
Quelques heures auparavant,
signer par J. Boyé et le capitaine Barré, une capitulation
rendait prisonniers de guerre, géavec les Anglais, qui
du
sous la condinéraux, officiers et soldats sortis
Cap,
'. Mais les malades qui
tion de les envoyer en Europe
en
avaient été embarqués devaient être et furent expédiés
suivirent l'armée furent déFrance, et les habitans qui
posés sur le territoire de Santo-Domingo.
jusqu'en 1811; échangé alors
I Rochambeau resta prisonnier à la en bataille Angleterre de Leipsick, où il fut tué d'un bouil se trouva, deux ans aprés,
let de canon.
is
Cap,
'. Mais les malades qui
tion de les envoyer en Europe
en
avaient été embarqués devaient être et furent expédiés
suivirent l'armée furent déFrance, et les habitans qui
posés sur le territoire de Santo-Domingo.
jusqu'en 1811; échangé alors
I Rochambeau resta prisonnier à la en bataille Angleterre de Leipsick, où il fut tué d'un bouil se trouva, deux ans aprés,
let de canon. --- Page 484 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nairi.
ainsi leur solliciTandis que les Anglais témoignaient
s'honoles soldats atteints par la maladie, en
tude pour
civilisée, Dessalines, il faut le dire,
rant comme nation
éclatant
la violation de ses
souillait son triomphe
par
conventions
récidivées, par la violation des
promesses
prises sous sa propre signature.
le
des
Trois jours étaient à peine écoulés depuis départ
français, quand il ordonna que les blessés et les
bâtimens
fussent embarqués pendant la
malades laissés au Cap
doute
alnuit. On les trompa en leur disant sans
qu'ils
à la Tortue, puisqu'ils furent placés
laient être envoyés
dans le canal entre cette ile et
dans des chaloupes. Mais,
militaires furent tous sale Port-de-Paix, ces infortunés
crifiés au nombre de près de 800.
crime.
trouver aucune eacuse pour un tel
On ne peut
s'est-il
ressouvenu des paroComment Dessalines ne
pas
dans la lettre du commandant de Breda,
les consignées militaires français, et surtout qu'il séconcernant les
les blessés et les matait engagé de bonnefoi à protéger
lades?
a-t-il dit ensuite, dans le journal de la camVainement
pagne du Nord: :
maintenant le traité de caC Que la France compare
signé, à celui fait entre les généraux
< pitulation que j'ai
mais violépar rceder-
(( Toussaint Louverture et Leclerc,
'il était le plus fort. D
(( nier, parce qu
de tout homme dégagé
Si, à ses yeux comme aux yeux
de violer ses
le
Leclerc eut tort
prode passions, général
eu moins tort luimesses, ses conventions, il n'a pas
de violer celles qu'il avait faites et signées.
même
d'un fait de son ennemi, on ne doit
Quand on se plaint
pas l'imiter.
is violépar rceder-
(( Toussaint Louverture et Leclerc,
'il était le plus fort. D
(( nier, parce qu
de tout homme dégagé
Si, à ses yeux comme aux yeux
de violer ses
le
Leclerc eut tort
prode passions, général
eu moins tort luimesses, ses conventions, il n'a pas
de violer celles qu'il avait faites et signées.
même
d'un fait de son ennemi, on ne doit
Quand on se plaint
pas l'imiter. --- Page 485 ---
CHAPITRE XII1.
[1805]
ces événemens s'accomplisaient au Cap,
Pendant que
avecunbataillon
dela9rdemicbrigade,
lec colonelPourcely,
bandes de cultivateurs de
de ce corps et de nombreuses
du Môle Saint-Nicola péninsule du Nord, cernait la ville
anglais bloquaient le port. Le 2 délas : des vaisseaux
informa le général
cembre, le commodore Loring
une
Noailles de l'évacuation du Cap, en lui proposant
semblable à celle souscrite par Rochambeau.
capitulation
alors qu'un noble sang cirMais Noailles se ressouvint
audaculait dans ses veines. Il se décida à une tentative
favorisait le port du Môle. Une frégate et deux
cieuse que trouvaient; il monta sur la frégate qui SOIcorvettes s'y
les deux autres bâtimens : ceux-ci
tit dans la nuit avec
bonheur de traverfurent capturés, mais la frégate eut le
ser la ligne anglaise.
française déArrivée sur les côtes de Cuba, la frégate
Noailles la fit attaquer,
couvrit une corvette anglaise.
blessure dangeelle fut capturée: mais il avait reçu une
le combat. Ilalla mourir des suites de cette
reuse pendant
dans la même ville où quelblessure à la Havane,
il avait conclu un marché impie.
ques mois auparavant
possession du Môle le 4 déLe colonel Pourcely prit
considérable.
cembre : ily trouva un matériel de guerre
territoire de T'ancienne partie française de SaintLe
était évacué tout entier par les troupes de l'arDomingue
mais celui de la colonie voisine resmée expéditionnaire ;
tait encore occupé par des détachemens.
Le général Ferrand se trouvait à Monte-Christ, quand
l'évacuation du Cap. Plus ancien en grade que le
ila apprit
il se hàta de se transporter à Santogénéral Kerverseau,
sur ce derDomingo pour prendre le commandement
guerre
territoire de T'ancienne partie française de SaintLe
était évacué tout entier par les troupes de l'arDomingue
mais celui de la colonie voisine resmée expéditionnaire ;
tait encore occupé par des détachemens.
Le général Ferrand se trouvait à Monte-Christ, quand
l'évacuation du Cap. Plus ancien en grade que le
ila apprit
il se hàta de se transporter à Santogénéral Kerverseau,
sur ce derDomingo pour prendre le commandement --- Page 486 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'HAÎTI.
résisnier. Kerverseau le lui céda, non sans quelque
où il était que le capitainetance, et dans l'ignorance
Rochambeauluiavait déféré ce commandement".
général
laissant à Ferrand le soin de
Il partit pour la France,
conserver cette partie à la métropole.
du
de Cibao, soit qu'ils reLes habitans
département
terrible Dessadoutassent une entreprise de la part du
l'aversion contre le
lines, soit qu'ils fussent dirigés par
avaient déjà manifestée, ou qu'enrégime français, qu'ils
qui a
fin ils fussent influencés par cette rivalitéjalouse
de
existé entre les villes de Saint-Yague et
toujours
alors, en déSanto-Domingo ; ces habitans envoyèrent
offrir leur
de trois membres pour
cembre, une députation
l'abbé Jean Richardo,
soumission à Dessalines : c'étaient
Domingo Perez Guerra et José Compas
et les capitaines
leur promit de les
Tabarrès. Dessalines les accueillit,
lui
il leur déclara qu'il
protéger ; mais, peu politique,
mille
immédiate de cent
piastres,
fallait une contribution
n'y fût envoyée.
qui fut payée, bien qu'aucune troupe refroidit le zèle des
Cette exigence injuste, vexatoire,
derle
Dom jusqu'au
habitans du Cibao, depuis premier
elle favorisa la domination française que
nier hattier :
le général Ferrand; y étendit peu après.
à la mort sur le Duguay- Trouin,
- Depuis que J.-P. Boyer avait échappé il partit avec un Français sur un
il était resté au Cap. Au mois de novembre, allaient à Cuba, tandis que leur
caboteur que ce dernier affréta, disant Port- -de-Paix; qu'ils
mais 1 capturés par les Anintention était de se rendre au .Christ, dans une embarcation, en parlemenglais, ils furent envoyés à Monteauprès du général Ferrand, qui le fit
taire. La, Boyer courut quelques dangers
aussitôt pour Santo-Domingo, en
arrêter : heureusement que ce général partit
de Ferrand, Boyer
apprenant l'évacuation du Cap. Délivré Dessalines par l'éloignement qui l'accueillit et lui permit
se rendit au Cap, où il se présenta à
d'aller auprès de Pétion, au Port-au-Prince. cité dans Touvrage de M. Lepelletier de
2 Compte rendu par Kerverseau,
Saint t-Rémy, tome 1, p. 319.
omingo, en
arrêter : heureusement que ce général partit
de Ferrand, Boyer
apprenant l'évacuation du Cap. Délivré Dessalines par l'éloignement qui l'accueillit et lui permit
se rendit au Cap, où il se présenta à
d'aller auprès de Pétion, au Port-au-Prince. cité dans Touvrage de M. Lepelletier de
2 Compte rendu par Kerverseau,
Saint t-Rémy, tome 1, p. 319. --- Page 487 ---
CHAPITRE XIII.
[1805]
RESUMÉ DE LA SIXIEME EPOQUE.
dernière
de la période française nous
Cette
Époque
lutte
d'atrocités en tous genres. , parla
offre un spectacle
ouvrit de nouveau contre la race
que la race blanche
fut envahie par la
noire. L'ile entière de Saint-Domingue
formidable flotte et la plus forte armée qui aient japlus
L'une était
mais paru dansles mers du Nouveau-Monde.
l'autre
d'amiraux expérimentés,
sous le commandement dontla vaillance et les talens milisous celui de généraux
les
taires s'étaient montrés avec éclat sur tous
champs
bataille de l'ancien hémisphère : leurs soldats euxde
dans mille combats.
mêmes s'étaient aguerris
de forces contre la colonie
Dans quel but venaient tant
française?
démontré d'une
Un chapitre de l'Epoque précédentel'a
incontestable: ils'agissait de réablirlesclasage
manière
des hommes de la race noire.
solenLes lois dela France révolutionnaire les avaient
à la jouissance de la liberté, par une
nellement appelés
conséquence des principes libéraux quiavaient
généreuse
des Jumières que la
été proclamés dans cette métropole,
flots, de
philosophie y avait répandues à grands
animait le coeur de ses législateurs, lorsqu'ils
l'équité qui
de toute l'espèce
consacrèrent les dreitsimprescriptilles
humaine.
français, égaré par la faction
Mais le gouvernement
enfin dans les
coloniale, entrainé par la fatalité, poussé
droits
réaction déplorable, revenait sur des
voies d'une
été proclamés dans cette métropole,
flots, de
philosophie y avait répandues à grands
animait le coeur de ses législateurs, lorsqu'ils
l'équité qui
de toute l'espèce
consacrèrent les dreitsimprescriptilles
humaine.
français, égaré par la faction
Mais le gouvernement
enfin dans les
coloniale, entrainé par la fatalité, poussé
droits
réaction déplorable, revenait sur des
voies d'une --- Page 488 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
de
éternelle, en méconnaissant
acquis au profit lajustice
hommes
lui
rendus à la France, par ces
qui
les services
colonie au prix de leur sang, en comavaient conservé sa
rivales et
contre des puissances
battant courageusement Et cette funeste réaction avait
jalouses de sa prospérité.
la division habilement
été préparée de longue main, par
défenseurs dévoués de la métropole : une
semée entre ces
désastreuses les avait moissonnés;
guerre civile des plus
avait succédé un état de choses qui
à cette guerre impie
assentiment de ce gouverobtint, il faut le dire, le secret
anciens
de tous leurs
nement. Les colonsjauisesientalors
la faculté de renouveler
priviléges, - de tous, jusqu'à
leurs ateliers, et il
la traite des noirs pour repeupler
ne s'en tenait pas pour satisfait! seulement les colons et
Cependant, faut-il en accuser
la
français? L'équité, la justice
plus
le gouvernement
à T'histoire le devoir de
stricte, n'imposent-elles pas
Louverture, devenu
reconnaitre aussi que Toussaint
coninstrument de la politique métropolitaine,
l'aveugle
à T'exécution du plan odieux conçu
tribua puissamment
contre ses frères?
avait établi, alors qu'il devint
Quel était le régime qu'il
brutal et
sinon un despotisme
un dictateur tout-puissant, même devant le saerifice de
sanguinaire qui ne recula pas
ambition
Sa vanité, son orgueil, son
son propre sang?
et quel
effrénée, l'avaient porté à ces actes coupables:
dévouement personnel aux intérêts égoistes
que fàt son
il devait subir inévitablement
de la faction coloniale,
de là, la criminelle enl'effet de ses préjugés séculaires :
dominateur,
treprise qui tendait à lui ravir son pouvoir
efficacement encore à l'asservissement
pour arriver plus
lui-méme, il ne pouvait plus être
de la race noire. Noir
énée, l'avaient porté à ces actes coupables:
dévouement personnel aux intérêts égoistes
que fàt son
il devait subir inévitablement
de la faction coloniale,
de là, la criminelle enl'effet de ses préjugés séculaires :
dominateur,
treprise qui tendait à lui ravir son pouvoir
efficacement encore à l'asservissement
pour arriver plus
lui-méme, il ne pouvait plus être
de la race noire. Noir --- Page 489 ---
[1803]
CHAPITRE XIII,
qu'un objet d'horreur aux yeux de
47T
imprudemment servis, du
ceux qu'il avait si
moment qu'il
vues.
avaitremplileurs
Al l'apparition de la flotte, Toussaint
trouvait à une distance immense des
Louverture se
dait. Ses fils, qui avaient
lieux où elle aborlui remettre
eul'espoir de la précéder,
une lettre du Premier Consul,
pour
pour lui le témoignage d'une haute
qui eût été
déçus dans cet espoir d'une mission considération, furent
cette dérogation à une assurance pacifique. Pourquoi
par le Premnier Consul lui-même? positivement donnée
chef de T'expédition,
C'est que le général en
troupes et
comptant plus sur la valeur de ses
sur de fallacieuses proclamations,
que l'emploi de la force était le meilleur
s'imagina
rer le succès : de là la résistance
moyen d'en assupremières opérations.
qu'il rencontra dès ses
terminée
Cette résistance ne fut même déque par la menace terrible consignée dans les
proclamations, et par une guerre à mort
comme pour prouver que la menace n'était inaugurée
Faut-il alorss'étonner
point vaine.
que Toussaint
sur les lieux et rendu à sa dignité tLouverture, accouru
connaissance de tous ses services originelle, parla méantérieurs, ait
connu à son tour la souveraineté de la
mécondroit qui en dérivait de l'évincer
France, et le
d'elle?
du pouvoir qu'il tenait
La justice qui l'accuse d'erreurs, de
nombreux dans
fautes, de crimes
ici l'absoudre de l'administration de son pays, doit
l'énergique résolution qu'il
de
sister personnellement
prit
réau capitaine-général qui venait le
remplacer. En guidant ainsiinstinetivement
niale dans une guerre où elle
l'armée coloqu'elle pouvait,
puisa le sentiment de ce
et qu'elle entreprit elle-méme plus tard
'elle?
du pouvoir qu'il tenait
La justice qui l'accuse d'erreurs, de
nombreux dans
fautes, de crimes
ici l'absoudre de l'administration de son pays, doit
l'énergique résolution qu'il
de
sister personnellement
prit
réau capitaine-général qui venait le
remplacer. En guidant ainsiinstinetivement
niale dans une guerre où elle
l'armée coloqu'elle pouvait,
puisa le sentiment de ce
et qu'elle entreprit elle-méme plus tard --- Page 490 ---
ÉTUDES SUR 1'HISTOIRE D'HAYTI.
salut et celui de toute la population noire, il a
pour son
rendu un service éminent à son pays.
dont
fatiguée du régime barbare
Mais cette population,
dans les forelle avait été la vietime, pleine d'espérances
déclaravenues de la métropole, confiante dans les
ces favorables à sa liherté, ne soutint pas et ne pouvait
tions
opprimée : de là l'impossisoutenir le dictateur quil'avait
bilité pour. celui-cide continuer sa lutteh héroique.
Convaincu de la nécessité où il se trouvait de se soumieux
déterminer ainsi que ses lieutemettre, et pour
l'y
Leclerc donna le signal des proscriptions qu'ilavait
nans,
contre les chefs de la race noire. Rimission d'exécuter
eux, ramené avec
gaud, l'un des plus fameux parmi
drauniquement pour être un
d'autres dans l'expédition,
fut le premier à subir
peau utile aux défections, Rigaud Ancien chef de la porl'ostracisme médité contre tous.
fut
tion la plus éclairée de sa race, sa déportation injuste
un trait de lumière pour toute la classe qu'il
néanmoins
d'autre temps ; elle servit éminemmentà
avait dirigée en
devenue ingrate
la détacher de la cause de la métropole,
après avoir été déloyale.
Toussaint Louverture
Ainsi que Leclerc l'avait prévu,
alors.
et toute résistance cessa
se soumità son autorité,
l'ex-gouverneur
Mais un mois était à peine écoulé, que
ril'ostracisme imposé à son ancien
lui-même subissait
commandaient les cirval. Cette nouvelle mesure que
de Rigaud,
constances, plus à son égard qu'à l'égard Louverture
éclaira aussi le parti politique que Toussaint
avait dirigé.
anciens
était inéDès-lors la fusion de leurs
partisans
s'armer maintenant contre la métropole
vitable, pour
de leurs services respecqui n'avait tenu aucun compte
était à peine écoulé, que
ril'ostracisme imposé à son ancien
lui-même subissait
commandaient les cirval. Cette nouvelle mesure que
de Rigaud,
constances, plus à son égard qu'à l'égard Louverture
éclaira aussi le parti politique que Toussaint
avait dirigé.
anciens
était inéDès-lors la fusion de leurs
partisans
s'armer maintenant contre la métropole
vitable, pour
de leurs services respecqui n'avait tenu aucun compte --- Page 491 ---
CHAPITRE XIII.
[1805]
ces deux chefs montrèrent en subistifs. La dignité que
rehaussant leur caractère, consant ces persécutions, en
avaient guidés:
tribua encore à exalter les hommes qu'ils
eux qu'à saisir une occasion propice
il n'y avait plus pour
pour se prononcer. individus dans la race africaine proDéjà, d'obscurs
en
testaient contre l'invasion de l'armée expéditionnaire,
isolés dans des retraites éloignées. C'était dans
se tenant
la métropole, égarée de plus en plus
ce temps même que
la faction coloniale, cédait à ses voeux pour abroger
par
rendus sur la liberté générale et l'égalité des
les décrets
loi
rétablissait la traite des
droits; elle rendit une
qui
conséquemment tous les préjunoirs et leur esclavage,
gés de race créés par le régime colonial.
coinciMais, à Saint-Domingue, un fléau destructeur
dait avec cette loi détestable ; la fièvre jaune apparaissait
enlevait des milliers de soldats de l'armée expéditionet
Les probabilités d'un insucnaire, de vaillans généraux.
cès définitif n'étaient plus discutables.
les COCependant, c'était dans ce moment même que
dans la colonie manifestaient leurs projets
lons présens
les hommes de la race noire. Réunis
liberticides contre
l'étourdissant de
en conseil autour du capitaine-général, à des fautes aussi
leurs plans insensés, ils Tentrainèrent
funestes à leurs propres intérêts, que celles qu'ils provoAussi Leclerc entra-t-il en
quaient dans la métropole.
ces hommes à
aveugle dansles mesures quiavaient porté
Louverture un tyran odieux.
détester en Toussaint
fut dèsCette population, montrant ses répugnances,
incessantes.Son désarmement
lors l'objet de persécutions
étaient
fut ordonné, en même temps que des potences des fudressées dans tous les lieux, que des noyades et
ts, que celles qu'ils provoAussi Leclerc entra-t-il en
quaient dans la métropole.
ces hommes à
aveugle dansles mesures quiavaient porté
Louverture un tyran odieux.
détester en Toussaint
fut dèsCette population, montrant ses répugnances,
incessantes.Son désarmement
lors l'objet de persécutions
étaient
fut ordonné, en même temps que des potences des fudressées dans tous les lieux, que des noyades et --- Page 492 ---
ÉTUDES sun L'IISTOIRE D'iairi.
La fièvre jaune décimant aussi
sillades la décimaient.
recourir aux chefs de l'armée
l'armée française, il fallut
coloniale pour opérer le désarmement.
afin de
désirer rien de mieux,
Ces chefs ne pouvaient
la conviction dans les masses, - que T'adminisporter
de rétablir leur esclatration européenne se proposait
de cette vérité, ils s'assuraient
vage: en les pénétrant
leurs projets ultéd'utiles et ardents auxiliaires pour
leur esrieurs. Des révoltes partielles vinrent justifier
poir.
les deux hommes qui personDans ces circonstances, deux branches de la race noire,
nifiaient de nouveau les
ennemis, ils
; et quoique anciennement
se rencontrèrent
le
d'insurrection gés'entendirent secrètement sur plan
Pétion
nérale à laquelle il fallait recourir pourles sauver.
d'avance à Dessalines l'assurance de son
ayant donné
le succès de leur glorieuse
concours et de sa soumission,
attendant
être douteux. Mais, en
entreprise ne pouvait
débris del'armée coloqu'ils en donnassent le signal aux
la révolte des chefs de bandes faisait des progrès:
niale,
des Africains, et forts de leur priorité
la plupart étant
malheureusement la
dans l'insurrection, ils élevaient
selon les
de diriger exclusivement les choses,
prétention
natal. Cette prétention, indéidées bornées de leur pays
journelpendamment des atrocités qui se commettaient hàter la
devait
lement contre la population indigène, la
: elle
d'armes des vrais chefs qui allaient
guider
prise
s'effectua.
arriva peu avant que le caCette défection courageuse
de mort par la fèvre
pitaine-général Leclerc fut frappé
les
A lui succéda Rochambeau qui avait inauguré
jaune.
qui en avait déjà incrimes de l'armée expéditionnaire,
leur pays
journelpendamment des atrocités qui se commettaient hàter la
devait
lement contre la population indigène, la
: elle
d'armes des vrais chefs qui allaient
guider
prise
s'effectua.
arriva peu avant que le caCette défection courageuse
de mort par la fèvre
pitaine-général Leclerc fut frappé
les
A lui succéda Rochambeau qui avait inauguré
jaune.
qui en avait déjà incrimes de l'armée expéditionnaire, --- Page 493 ---
CHAPITRE XIII.
[1803]
assouvir ses fureurs: visant à une célébrité
venté pour
inventa d'autres en redoublant la fésanguinaire > il en
Son avènement au
rocité de ses exécutions à mort.
poueux-mêmes que Saintvoir fit pressentir aux Français
élait désormais perdu pour la France ; car,
Domingue
parmi eux, la justice veut
s'il y eut de grands coupables
eux se trouvèrent
quel'on proclame hautement que parmi
hoaussi des âmes humaines, des coeurs généreux, qui
norèrent leur pays.
du militaire, sous le
Quoique doué de toutes les qualités
raidit
rapport de la querre, le nouveau capitaine-général
vain contre l'ardeur du général en chef des indigènes,
en
frères dans la conquête de l'indépendance de
guidant ses
nécessité conservatrice de leur
la colunie, devenue une
liberté et de leur vie.
heureux que la
Bientôt survint un de ces événemens
de
Providence envoie aux peuples dans l'enfantement
leur liberté. La paix avec la Grande-Bretagne, qui avait
contre Saint-Domingue, étant romfacilité T'expédition
alientre elle et la France, celle-ci ne pouvant plus
pue
de nouvelles troupes, cette
menter son armée parl'envoi
colonie devait enfin lui échapper.
faveur du ciel, c'est au moment
Comme une nouvelle
même de la rupture de la paix, que les sages mesures poPétion, assuraient définitivement la
litiques prises par
dans les mains de Dessalines. Tous
suprématie du pouvoir
les chefs de l'armée indigène, tous ceux qui dirigeaient
formèrent autour de lui le faisceau
des bandes isolées,
liguerrier qui allait bientôt constituer une Nationalité
Aussi, toutes les villes
bre, indépendante et souveraine.
tombèrent-elles successivement
occupées par les Français
en sa possession.
T. V.
assuraient définitivement la
litiques prises par
dans les mains de Dessalines. Tous
suprématie du pouvoir
les chefs de l'armée indigène, tous ceux qui dirigeaient
formèrent autour de lui le faisceau
des bandes isolées,
liguerrier qui allait bientôt constituer une Nationalité
Aussi, toutes les villes
bre, indépendante et souveraine.
tombèrent-elles successivement
occupées par les Français
en sa possession.
T. V. --- Page 494 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAïTI.
Rechambesnlni-méme se vit enfin contraint à
terrain, à abandonner l'ancienne
céder le
Saint-Domingue
partie française de
aux armes victorieuses des
Le territoire de l'ancienne colonie
indigènes.
moins, momentanément,
espagnole resta néanau pouvoir de la France.
Ainsi se termina T'Epoque la plus désastreuse
toire de
de l'hisSaint-Domingue, mais aussi la
pour les fils de
plus glorieuse
T'Afrique et leurs descendans.
Ce fut leur dernière étape dans la route où la
Providence les avait guidés,
divine
pour arriver à leur
émancipation du joug européen.
complète
dente, généreuse,
Successivement imprudéloyale, illibérale et
blanche elle-méme a servi
cruelle, la race
commun des hommes.
d'instrument aux vues du Père
Me voilà arrivé à la moitié de ma tàche.
Dans ce plaidoyer que j'ai osé entreprendre
de la race noire, je me suis fait un devoir
en faveur
d'être
en appréciant les choses et la conduite de tous impartial,
les
qui se sont trouvés en scène dans cette
acteurs
tante de l'histoire de mon
période imporpays. Car,
téressée dans la grande
quoique partie incause que je défends,
cru que je devais imiter
je n'ai pas
l'exemple tracé par un illustre
personnage qui, cédant à une regrettable
une opinion qui tendrait à classer les colère, professa
ennemis les uns des autres, selon la
hommes comme
raceà laquelle ils
partiennent : opinion que condamnaient
apses hautes facultés
sans nul doute
intellectuelles.
Mais, en m'inspirant d'un sentiment
l'humanité
plus favorable à
entière, en m'attachant toujours à ce qui pou-
iter
je n'ai pas
l'exemple tracé par un illustre
personnage qui, cédant à une regrettable
une opinion qui tendrait à classer les colère, professa
ennemis les uns des autres, selon la
hommes comme
raceà laquelle ils
partiennent : opinion que condamnaient
apses hautes facultés
sans nul doute
intellectuelles.
Mais, en m'inspirant d'un sentiment
l'humanité
plus favorable à
entière, en m'attachant toujours à ce qui pou- --- Page 495 ---
CHAPITRE XIII.
11805]
relever Chonneur et la dignité de la race noire
vait mieux
elle-méme, je me suis dit :
JE DOIS ÈTRE POUR LES HOMMES, QUELLE QUE SOIT LEUR
COULEUR, PARCE QUE JE SUIS HOMME.
en effet, les absurdes préjugés nés
Que mi importent,
dans
colonial subsistant encore, de nos jours,
du régime
surtout dans celle où
diverses contrées de l'Amérique,
des hommes de cette race noire, de mon pays même,
combattirent avec valeur] pour fonder son indépendance"?
dont Dieu m'a doué,
Je sens, par la faible intelligence
à l'espèce humaine.
par mon coeur, que j'appartiens
intime ne suffit-elle pas pour me porter
Cette conviction
tous ces préjugés insensés, à êtrejuste
à fouler aux pieds
envers tous mes semblables?
maintenant les
C'est dans cet esprit que je vais narrer
l'histoire des Haitiens, livrés à leur libre arbitrê.
faits de
eux-méJ'examinerai si mes compatriotes ont compris
les devoirs que leur imposait la condition noumes tous
les soutint
velle où les plaça le Dieu Tout-Puissant qui
luttes.Je sais d'avance qu'ils ont droit à beaudans leurs
ont dà faire
d'indulgence, pour les fautes qu'ils
coup
des affaires de notre pays; mais je sais
dans la direction
tellement contraires au prinaussi qu'ile est de ces actes
de ceux d'une saine pocipes de la morale, inséparables
les louer,
qu'un auteur qui se respecte ne doit pas
litique,
utilement la cause qu'il défend, s'il veut
s'il veut servir
honorer son pays.
où les noirs et les mulâtres sont placés sous le joug de
1 Les Etals-Unis,
de la couleur. ont eu le concours de ces hommes
T'esclavage et du préjugé sous le nom de chisseurs royauz. A Savannah, en
enrôlés à Saint-Domingue Villatte, Christophe Mornet, Belley, Henri Christophe
1779, Rigaud, Bauvais,
sous les ordres du brave comte d'Estaing. Riet tant d'autres, se signalérent fut blessé à la tête. (Carton du ministère de la
gaud, àgé alors de 18 ans, y
marine, contenant son état de service).
de ces hommes
T'esclavage et du préjugé sous le nom de chisseurs royauz. A Savannah, en
enrôlés à Saint-Domingue Villatte, Christophe Mornet, Belley, Henri Christophe
1779, Rigaud, Bauvais,
sous les ordres du brave comte d'Estaing. Riet tant d'autres, se signalérent fut blessé à la tête. (Carton du ministère de la
gaud, àgé alors de 18 ans, y
marine, contenant son état de service). --- Page 496 ---
CHAPITRE XIV.
Faits particuliers relatifs à J.-M. Borgella durant l'expédition
française.
Employé à l'état-major du général Agé, à
l'escadre de l'amiral Latouche
l'arrivée de
Prince,
Tréville devant le Port-auBorgella trouva une heureuse occasion de
ger les jours d'une soixantaine de colons
protérendus chez son général, tandis
qui s'étaient
rétés et trainés de force hors
que d'autres étaient arde la ville. En ce
l'autorité d'Agé était
moment,
gella, ancien officier du complètement méconnue; et BorSud comme
vait faire entendre sa voix,
Lamartinière, poumontrer son
naire, d'autant mieux qu'il était
courage ordisecondé
son intime ami, non moins résolu
par David-Troy,
sait de
que lui quand il
remplir une honne oeuvre. Parmi
s'agistrouvait un nommé
ces colons se
suivante
Moreau, qui se ressouvint
de la conduite de Borgella,
l'année
bientôt.
comme on le verra
Lorsque le général Boudet eut
ceux des militaires
pénétré dans la ville,
qui n'avaient pas suivi
et Magny, s'empressèrent d'aller lui faire
Lamartinière
leur soumission:
quand il
remplir une honne oeuvre. Parmi
s'agistrouvait un nommé
ces colons se
suivante
Moreau, qui se ressouvint
de la conduite de Borgella,
l'année
bientôt.
comme on le verra
Lorsque le général Boudet eut
ceux des militaires
pénétré dans la ville,
qui n'avaient pas suivi
et Magny, s'empressèrent d'aller lui faire
Lamartinière
leur soumission: --- Page 497 ---
CHAPITRE XIV.
[1805]
étaient de ce nombre; ils n'aBorgella et David-Troy s'attacher à la cause perdue de
vaient aucun motif pour
Louverture. Toutefois, ne s'aveuglant point
Toussaint
déterminé l'envoi d'une armée fransur ceux qui avaient
rendant
du général
çaise à Saint-Domingue, en se
auprès
à DavidBoudet, Borgella dit ces paroles prophétiques
nous sommes dans la néTroy: A Mon ami, aujourd'hui
de nous rendre aux Français, pour nous sous4 cessité
de Toussaint Louverture; ; mais,
a traire à la tyrannie
à
assuré
six mois, ils nous obligeront
a sois
qu'avant
à l'instigation des
a prendre les armes contre eux: car,
Et ceils voudront nous ravir notre liberté. D
a colons,
envers ces
pendant, il venait de se montrer généreux
de leur déplohommes qui ne surent jamais qu'abuser
touC'est
la loi du devoir l'emporte
rable influence!
que
jours dans les coeurs bien nés.
la conduite réLe général Boudet, informé par Agé de
et sachant qu'il avait été chef d'escacente de Borgella,
en le complimentant sur ses sentimens
dron sous Rigaud,
dont il
d'humanité, le rétablit dans ce grade supérieur
la guerre civile du Sud. Peu de jours
avait été privé après
de la colonne comaprès, il reçul l'ordre de faire partie
Darbois qui se rendit aux
mandée parladjpdant-ginéral
Cayes et de-là à Jérémie.
prendre
Environ trois mois après, Darbois l'envoya
du quartier de Dalmarie où se trouvait
le commandement
Gilles Bambara qu'ily y remplaça. Ce quartier comprenait
des Abricots, de la Petite-Riles bourgs de Dalmarie,
Irois. Il s'attacha à
vière, de TAnse-d'Hainaut et des
devoir, comme il l'avait toujours fait, en
remplir son
envers tous ses admimontrant une grande impartialité
Entre tant de
nistrés, et acquit par là l'estime de tous.
du quartier de Dalmarie où se trouvait
le commandement
Gilles Bambara qu'ily y remplaça. Ce quartier comprenait
des Abricots, de la Petite-Riles bourgs de Dalmarie,
Irois. Il s'attacha à
vière, de TAnse-d'Hainaut et des
devoir, comme il l'avait toujours fait, en
remplir son
envers tous ses admimontrant une grande impartialité
Entre tant de
nistrés, et acquit par là l'estime de tous. --- Page 498 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
qualités qui le distinguaient, la bienfaisance
tenait peut-étre le premier
surtout
Hors la passive protestation rang. de Jean
man, qui se jetèrent dans les bois
Panier et de GoFrançais, mais qui
pour ne pas obéir aux
n'entreprirent rien dans ces
temps, cette extrémité de la péninsule
premiers
pays avait joui de la tranquillité.
méridionale du
Le rôle
teur se boruait donc,
del'administradans
pour Borgella, à maintenir
l'étendue de son commandement.
l'ordre
persécutions et les crimes eurent
Mais, lorsque les
dissement de Jérémie
commencé dansl'arronet des Cayes, et
et Nicolas
que Gilles Bénech
Régnier se furent jetés aussi dans les
comme Goman 7 les agitations commencèrent.
bois
de bandes s'étant
Ces chefs
organisés, vinrent en janvier
s'emparer du bourg de Tiburon : alors, l'action
taire commença.
du miliFérou, commandant des Côteaux, écrivit à
pour l'inviter à se porter contre
Borgella
agirait de même de son côté:
Tiburon, tandis qu'il
strict, dans les
c'était remplir un devoir
deux.
circonstances où ils se trouvaient tous
Borgella marcha à la tête de la
de quelques
garde nationale et
troupes de ligne, et réussit à surprendre les
indigènes qu'il chassa de Tiburon. Mais
venir Férou, et reconnaissant
n'y voyant pas
forces, il abandonna
que l'ennemi était en
tourna à
ce bourg où l'ennemi revint, et reTAnse-d'Hainaut.
Il avait espéré qu'en joignant Férou, ils eussent
conférer sur la situation des
pu
la prise d'armes
choses; car il n'ignorait
du Nord et de l'Artibonite, ni les
pas
rections de l'Ouest.
insurcamarades
L'exemple de Pétion et de tous leurs
d'armes de la 13€ demi-brigade devait les
guider. Dans cette pensée, il écrivit de suite à Férou en
reTAnse-d'Hainaut.
Il avait espéré qu'en joignant Férou, ils eussent
conférer sur la situation des
pu
la prise d'armes
choses; car il n'ignorait
du Nord et de l'Artibonite, ni les
pas
rections de l'Ouest.
insurcamarades
L'exemple de Pétion et de tous leurs
d'armes de la 13€ demi-brigade devait les
guider. Dans cette pensée, il écrivit de suite à Férou en --- Page 499 ---
CHAPITRE XIV.
[1805]
un autre homme de couenvoyant, porteur de sa lettre,
En
ancien officier sous Rigaud.
leur nommé Laporterie, lni demander la cause de sa nonapparence, c'était pour
à son tour de marcher
apparition à Tiburon, lui proposer
sa lettre
de nouveau contre ce bourg, afin de. s'yjoindre;
terminait ainsi: (( Je ne vous en dis pas davantage,
se
avec vous. D Lade la lettre s'entretiendra
4 le porteur
de lui dire les vrais motifs
porterie, en effet, était chargé.
de la marche que Borgella provoquait. On lui avait imposé un
Mais Férou ne savait pas lire.
offiblanc, comme à presque tous les autres
secrétaire
En lisant cette lettre de Borgella, ce seciers indigènes.
la phrase finale et ne
crétaire, nommé Saradas, remarqua
de sorte
quitta plus un seul instant son commandant; il retourna à
Laporterie ne put rien dire à celui-ci:
que
seulement la promesse que
TAnse-dHainaut, emportant
faisait Férou de marcher contre Tiburon.
avait
Saradas ne s'en tint pas à la surveillance qu'il
d'adresser une lettre au général
exercée; il s'empressa
le faisaient mouvoir
Laplume (ou plutôt aux colons qui
il dénonçait
comme une vraie machine), dans laquelle
comme tramaut un projet
Borgella, Férou et Laporterie,
Borgella à
d'insurrection. A son tour, Laplume signala
avait tenue envers lui sous.
Darbois. La conduite qu'il
est un indice
Toussaint Louverture, en le protégeant,
mêmes
dénonciation n'était que l'ocuvre de ces
que cette
colons qui avaient voulu alors perdre Borgella. marche de
Férou avail le premier provoqué la
Lorsque
Tiburon, il s'était mis en marche luison collègue sur
étaient
même; mais il fut arrêté par les indigènes qui
de
Après la mission
venus occuper le Port-à-Piment.
il reçut
Laporterie, il s'y préparait de nouveau, quand
mes
dénonciation n'était que l'ocuvre de ces
que cette
colons qui avaient voulu alors perdre Borgella. marche de
Férou avail le premier provoqué la
Lorsque
Tiburon, il s'était mis en marche luison collègue sur
étaient
même; mais il fut arrêté par les indigènes qui
de
Après la mission
venus occuper le Port-à-Piment.
il reçut
Laporterie, il s'y préparait de nouveau, quand --- Page 500 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAïTI.
avis de l'un de ses amis des Cayes,
était résolue;
que son arrestation
en même temps, Théodat
frère Bergerac, Wagnac et Vancol lui
Trichet, son
de se mettre à la tête de Tinsurrection faisaient proposer
au Port-Salut. Férou
qu'ils effectuèrent
ne pouvait donc plus tenir à
messe qu'il avait fait parvenir à
la proBorgella,
prononça alors, dans les derniers
puisqu'il se
commencement de
jours de janvier ou au
février.
Ignorant ces faits, Borgella se porta aux Irois
gens, pour continuer sa marche
avec ses
cha.
sur Tiburon : il
Déjà, un indigène était allé
y coupréveuir ceux de
qu'il y avait peu de monde aux Irois,
Tiburon
d'un commandant
sous les ordres
européen; ; bien pilotés, évitant
les postes, ils vinrent dans la nuit et
tous
de cet officier où dormait
cerpèrent la maison
Borgella. Celui-ci,
le bruit tumultueux des
réveillé par
s'habiller;
assaillans, n'eut pas le temps de
s'armant de son sabre et de ses
ouvrit la porte,
pistolets, il
main,
déchargea ses armes, et, le sabre à la
s'ouvrit un passage parmi eux.
de
ger, il fut contraint de fuir
Echappé ce danen cet état jusqu'à l'llet-àPierre-Joseph où il rallia sa troupe débandée
surprise. Ayant fait mander des
par la
secours à l'Anse-d'Hainaut, il marcha sur les Irois d'où il chassa les
qui prirent la route de Tiburon ; il retrouva la indigènes,
ses effets qu'ils n'avaient
plupart de
pu emporter.
Reprenant sa marche contre Tiburon, il en
encore les indigènes qui ne s'enfuirent
repoussa
première fois; ; earils se retirèrent
pas comme la
domine le
sur une éminence qui
bourg. Environ trois heures après, ils se reformèrent et attaquèrent les troupes de Borgella
chassèrent à leur tour.
qu'ils
Borgella faillit tomber en leur
pouvoir et reçut une blessure au bras: poursuivi
jusqu'au
ant sa marche contre Tiburon, il en
encore les indigènes qui ne s'enfuirent
repoussa
première fois; ; earils se retirèrent
pas comme la
domine le
sur une éminence qui
bourg. Environ trois heures après, ils se reformèrent et attaquèrent les troupes de Borgella
chassèrent à leur tour.
qu'ils
Borgella faillit tomber en leur
pouvoir et reçut une blessure au bras: poursuivi
jusqu'au --- Page 501 ---
[1805]
CHAPITRE XIV.
morne Onfroy, là son cheval fut blessé
porta à retraiter aux Irois, d'où il
sous lui, ce qui le
pour se faire panser de sa blessure. se rendit aux Abricots,
Darbois, ayant déjà reçu la lettre
le manda à Jérémie,
précitée de Laplume,
en le faisant remplacer
nommé Mondret, qui avait servi
par un blane
lons des Abricots,
sous les Anglais. Les COqui n'avaient eu qu'à se louer de son
administration, saisirent cette occasion
lui
une lettre en date du 14
pour
adresser
février, où ils lui
toute leur reconnaissance. Mais
exprimaient
gardé quelques semaines à
Darbois, après l'avoir
Jérémie, lui donna l'ordre
partir pour le Port-au-Prince,
de
avec des
au général Brunet. Il lui dit d'abord dépéches adressées
qu'il allat lui-même rendre
qu'il était urgent
venaient d'avoir
compte des événemens qui
lieu; mais au moment de son
lui avoua que son éloignement de la
départ, il
commandé par les circonstances
Grande-Anse était
servait toute son estime,
politiques; qu'illui conobsessions
quoiqu'il fut forcé de céder aux
des colons de Jérémie.
Arrivé au Port-au-Prince dans les
premiers
mars, Borgella se présenta chez Brunet à
jours de
dépéches dont il était
qui il remit les
porteur. En ce moment ce
conversait avec Moreau, l'un des colons
général
gés le 5 février 1802;
qu'ilavait protéayant pris lecture des
Brunet continua de causer avec Moreau.
dépêches,
dernier lui parla de la conduite
Sans doute, ce
qu'avait tenue
cette époque; car il ditàcelui-ci:
Borgella à
Darbois
C fluencer par les
s'est laissé inanglomanes de Jérémie : eh
( resterez à mon
bien! ! vous
état-major. D A partir de cet
Brunet lui témoigna les plus grands égards.
instant,
Il n'y avait que justice rendue à Borgella, dans les
procédés de Darbois et de Brunet; car, si la phrase de
sa
ce
qu'avait tenue
cette époque; car il ditàcelui-ci:
Borgella à
Darbois
C fluencer par les
s'est laissé inanglomanes de Jérémie : eh
( resterez à mon
bien! ! vous
état-major. D A partir de cet
Brunet lui témoigna les plus grands égards.
instant,
Il n'y avait que justice rendue à Borgella, dans les
procédés de Darbois et de Brunet; car, si la phrase de
sa --- Page 502 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOINE D'RAITI.
à certains égards,
sa lettre à Férou était compromettante
son
une preuve suffisante pour
elle ne constituait pas
avait monarrestation. D'un autre côté, la vigueur qu'il
la blessure qu'il avait reçue,
trée contre les indigènes,
colons du Portjointes à la protection qu'il accorda aux
suffisaient pour combattre les présomptions
au-Prince,
on peut dire qu'il fut
soulevées contre lui. Toutefois,
et à Darbois et à Brunet qui monheureux d'échapper,
trèrent si peu de scrupule envers d'autres indigènes.
Rochambeau arriva au Port-au-Prince.
Le 20 mars,
Brunet dans le Sud pour
Quelques jours après, il envoya
et à la
des indigènes
s'opposer à l'insurrection générale
et
marche de Geffrard. Borgella fut de cette expédition, où
obtint de Brunet la permission de passer aux Abricots
fit
les Cayes. Rendu enétait sa femme, qu'il partir pour
été chassés
suite à Tiburon, d'oà les indigènes avaient
Jérédéfinitivement
de nouvelles forces envoyées de
par
lui déféra le commie, il reçut une lettre de Brunet, qui
sous les
mandement de l'avant-garde de la colonne qui,
et composée de soldats
ordres du général polonais Spithal
devait tenter d'arriver aux Cayes par
de cette nation,
terre.
la fièvre jaune, ayant fait pasLa mort de Spithal, par
à
de cette colonne T'adjudant-géser le commandement
Côteaux, on arriva
néral Sarqueleux venu des Cayes aux
Karatas où se trouvaient Férou et les indigènes.
aux
de cette forte position et
Borgella reconnut T'avantage
sur la gauconseilla à Sarqueleux de la faire contourner
Bernard. Dans son excessive
che, par Tadjudant-général lui dire: Avez-vous peur?
présomption, Sarqueleux osa
il
; réponfut sa première réponse;
Un sourire, dédaigneux
en
insultante, en ordonnant
dit ensuite à cette question
aux
Karatas où se trouvaient Férou et les indigènes.
aux
de cette forte position et
Borgella reconnut T'avantage
sur la gauconseilla à Sarqueleux de la faire contourner
Bernard. Dans son excessive
che, par Tadjudant-général lui dire: Avez-vous peur?
présomption, Sarqueleux osa
il
; réponfut sa première réponse;
Un sourire, dédaigneux
en
insultante, en ordonnant
dit ensuite à cette question --- Page 503 ---
CHAPITRE XIV.
[1803]
Jean-Louis
Mais Férou,
avant à la troupe del'avant-garde.
fussent
Bazile étaient aux Karatas! Quels que
François et
lui-méme, il ne
les efforts de Borgella et de Sarqueleux
alors Sard'enlever la position :
leur était pas possible
sur la gauche.
ordonna à Bernard le mouvement
queleux
des indiofficier ayant été tué à la première décharge
Cet
mit à fuir et entraina la déroute des
gènes, sa troupe se
front: environ 300 hommes
Polonais qui comhattaient de
étaient déjà tués ou blessés.
Borgella de prendre le commandeSarqueleux pria
d'abandonner les
de
en lui disant
ment
T'arrière-garde,
des Côteaux. Loin
blessés: il se hâta de gagner le bourg
les
ordres concernant les blessés, Borgella
d'obéir à ses
aussi des indigènes.
sauva tous: parmi eux se trouvaient le littoral ; ils reLes bâtimens de guerre avaient suivi
et
les débris de la colonne, blessés et autres,
cueillirent
mourut peu de
les portèrent aux Cayes où Sarqueleux
jours après.
montrée Borgella aux
Informé de la bravoure qu'avait
Brunet lui
Karatas, de sa sollicitude pour les blessés,
Il
les éloges les plus chaleureux.
adressa publiquement
bien flatteur de
reçut des Polonais un autre témoignage mis à leur tête, ce
leur estime : ils demandèrent qu'il fàt
d'avoir été
qu'il refusa, car il éprouvait le plus vif regret
d'arcamarades
obligé de combattre contre ses anciens
mes 1 a
Haiti
fonder une pharmacie, ap1 En 1821, un Français, venu en
pour y du général Brunet, qui lui
porta à Borgella une lettre de recommandation lui en 1803 : il lui disait
renouvelait la haute estime qu'il avait conçue pour a occuper un rang distingué
qu'il n'était pas étonné que Borgella fat parvenu
dans l'armée haitienne.
Hailiens en 1804, s'attacha au
Un de ces braves Polonais, qui devinrent d'un ami dévoué : il se nom :
service de Borgella, à qui il portait les sentimens lui offrit des moyens pour se
mait Simon, natif de Grodno. En vain Borgella
disait
renouvelait la haute estime qu'il avait conçue pour a occuper un rang distingué
qu'il n'était pas étonné que Borgella fat parvenu
dans l'armée haitienne.
Hailiens en 1804, s'attacha au
Un de ces braves Polonais, qui devinrent d'un ami dévoué : il se nom :
service de Borgella, à qui il portait les sentimens lui offrit des moyens pour se
mait Simon, natif de Grodno. En vain Borgella --- Page 504 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
de se réunir à eux, Borgella profita de
Dans la pensée
d'hostilités convenue quelque temps après
la suspension Geffrard et
fit ouvrir un marché aux
entre Brunet et
qui
de ce
des Cayes, pour envoyer un affidé auprès
portes
de lui témoiguer le désir qu'il avait de se
dernier, à l'effet
à lui. Geffrard lui fit écrire un billet par Papalier,
joindre
en lui exprimant la
le presser dans cette résolution,
pour
ressentiraient tous de le voir parmi eux.
joie qu'ils
il fallait user de beaucoup
Mais, pour sortir des Cayes,
arrêté.
afin de ne pas s'exposer à être
de précautions,
il vivait en intimité avec un Français
A Dalmarie,
été l'ami de la classe
nommé Verger, qui avait toujours
la Croix1791 ; il habitait
des hommes de couleur, depuis
événemens de la
à cette époque, et les
des-Bouquets
dans la Grandecivile du Sud l'avaient transplanté
guerre
: celui-ci lui confia
Anse. Il rejoignit Borgella aux Cayes
à Geffrard; et Verger vouson dessein d'aller se réunir
lui, gagna au même parti un sergent
lant faire comme
de
se
dont les sentimens
justice
français nommé Spané,
sur les
les atrocités commises aux Cayes
révoltaient par
de la ville, garindigènes. Il fallait traverserles remparts
même de
trouva moyen, à cause
nis de troupes. Spané
soldat
lui prode
un
qui
son grade de sergent,
persuader
le quitter. Entouré de soins sur ses
rendre en Europe; il ne voulut jamais
de Borgella, qui
vieux jours, Simon mourut en mars 1817, sur T'habitation dans l'enclos réservé où
honora ce fidèle serviteur en lui donnant la sépulture
reposaient déjà les restes de son épouse.
mit fin à l'insurrection de Goman
En avril 1819, pendant la campagne qui
à Borgella par un
dans la Grande-Anse, je fus témoin de la gratitude exprimée Cet homme était parmi les
Haitien qu'il avait sauvé dans l'affaire des Karatas. létaient aussi. Borgella ne l'avait
blessés, et fut emporté avec les Polonais qui mais il lui rappela toutes les cir.
remarqué alors, et ne le recoonut pas ;
le
pas
action, dont le souvenir émut profondément
constances de cette généreuse
de secrétaire.
général auprès de qui je servais en qualité
-Anse, je fus témoin de la gratitude exprimée Cet homme était parmi les
Haitien qu'il avait sauvé dans l'affaire des Karatas. létaient aussi. Borgella ne l'avait
blessés, et fut emporté avec les Polonais qui mais il lui rappela toutes les cir.
remarqué alors, et ne le recoonut pas ;
le
pas
action, dont le souvenir émut profondément
constances de cette généreuse
de secrétaire.
général auprès de qui je servais en qualité --- Page 505 ---
[1805]
CHAPITRE XIV.
mit de les laisser passer
pendant la nuit,
de faction. Tel fut le résultat de la
quand il serait
frard qui, en consentant à laisser magnanimité de Gefaux Cayes, où les troupes
introduire'des vivres
famine, conquit l'estime de françaises souffraient de la
ces ennemis
A l'heure convenue,
pour ses frères.
Borgella, sa femme
homme), Verger et Spané, et deux
(habillée en
passèrent sur les
et
domestiques noirs,
remparts se rendirent au
gène occupé par le général Coco
poste indiHerne, et de-là au
tier-général de Gérard, où ils reçurent
quardial accueil de Geffrard
tous le plus coIet de tous ses compagnons.
Quelques semaines après, survint l'évacuation
Cayes parle général Brunet. Le 7
des
mande de Jean-Louis
novembre, sur la dedissement
François, commandant de l'arrond'Aquin, Geffrard nomma
mandement de cette
Borgella au comainsi:
place. Sa lettre se terminait
<En saisissant l'occasion de faire
A gréable à ce brave général dont
quelque chose d'a-
( suis bien aise de
vous avez l'estime, je
vous témoigner le cas
( jours fait des qualités
que j'ai touprécieuses qui vous
guent. D
distinDes faits importans viendront
exista entre ces trois anciens
prouver l'intimité qui
officiers de Rigaud.
Désormais, la position de Borgella le
la vie politique du
faisant entrer dans
pays, nous supprimerons sa
particulière.
biographie
ERRATA.
Page 161, ligne 10, supprimez le nom de
-
résistéà Richepanse.
Pelage, Delgresse seul ayant
j'ai touprécieuses qui vous
guent. D
distinDes faits importans viendront
exista entre ces trois anciens
prouver l'intimité qui
officiers de Rigaud.
Désormais, la position de Borgella le
la vie politique du
faisant entrer dans
pays, nous supprimerons sa
particulière.
biographie
ERRATA.
Page 161, ligne 10, supprimez le nom de
-
résistéà Richepanse.
Pelage, Delgresse seul ayant --- Page 506 ---
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
po &
PÉRIODE FRANÇAISE.
SIXIÈME ÉPOQUE.
LIVRE SIXIÈME.
CHAPITRE PREMIER.
Expédition française contre Saint-Domingue. - - Arrivée de la flotte au CapFrançais. Le général Henri Christophe lui en refuse l'entrée. - Proclamation du Premier Consul aux habilans de la colonie.
Députation de la
municipalité auprès du capitaine-général Leclerc. Sa lettre à H. Christophe.
Réponse, et dispositions de défense. Le général Rochambeau
s'empare du Fort-Liberté.
Incendie et évacuation du Cap.
La flotte
entre dans la rade.
Débarquement de Leclerc à la baic de TAcul-duLimbé. Réfutation des Mémoires de Sainte-Hélène, relativement aux
hommes de couleur. Réflexions sur la conduite tenue par H. Christophe.
II est forcé de fuir
- Toussaint Louverlure arrive de Santo-Domingo.
devant les troupes françaises, et prend la résolution de résister à Leclerc.
Lettres de Toussaint Louverture à di-
- Esprit général de la population.
vers généraux. - Il se rend à Ennery pour rencontrer ses fils et leur pré3
cepteur.
CHAPITRE II.
Leclerc envoie à T. Louverture ses fils et M. Coisnon.-Arrivée de T. Louverture à Ennery. 1 Il reçoit une lettre du Premier Consul. Examen de ce
document.-T. Louverture quitte Ennery et va aux Gonaives. II écrit à
Leclerc.-I1 va à Saint-Marc et revient aux Gonsives.-Réponse de Leclerc.
-T. Louverture persiste à le combattre. - Scène entre lui et ses enfans.
Conduite respeclive d'Isaac et de Placide.-Ce dernier est élevé en grade.
-Allocution à la garde d'honneur.-Réplique à Leclerc.-Dernière réponse
-
de Leclerc.- Réflexions sur la résolulion prise par T. Louverture.- Arrivée
de la division Boudetau Port-au-Prince. -Conduite des officiers supérieurs
Réponse de Leclerc.
-T. Louverture persiste à le combattre. - Scène entre lui et ses enfans.
Conduite respeclive d'Isaac et de Placide.-Ce dernier est élevé en grade.
-Allocution à la garde d'honneur.-Réplique à Leclerc.-Dernière réponse
-
de Leclerc.- Réflexions sur la résolulion prise par T. Louverture.- Arrivée
de la division Boudetau Port-au-Prince. -Conduite des officiers supérieurs --- Page 507 ---
TABLE DES MATIÈRES.
Bardet livre le fort Bizoton.
des Français.
de cetfe vill.-Déharquement Les troupes coloniales en sont chassées.
- Combat au Port-au-Prince.
Boudet.-Soumision des populations
Condaite modérée et habile du général
des papiers secrets de
du Port-au-Prince. 1 Découverte
dans le voisinage
arrive au Cul-de-Sac et va à Léugane.-IncenT. Lonventure-Desmalines,
Massacre de blancs.-1 Dessalines va à Jacdie et évacuation de cette ville.
la
de l'Artiboniterend à Petite-Rivière
mel, retourne au Cul-de-Sac.etse
et TArcahaie-Conduile de
-Les Français occupent la Croix-des-Bouquets et de tout le département du Sud.
Charles Bélair. Défection de Laplume
Incendie du
Soumission de la partie espagnole.
Soumission de Jacmel.-
Port-de-Paix et résistance de Maurepas.
CHAPITRE III.
met T. Louverture et H. Christophe hors la
Proclamation de Leclerc qui
des escadres de Toulon et
loi, en entrant en campagne. Arrivée au Cap Louverture bat Rochambeau à
de Cadix. Combats en divers lieux. -T.
de Maurepas. Incenla Ravine -à Couleuvre. - Résistance et soumission
Dessalines. - Boudet en prend possesdie et évacuation de Saint-Marc par
- Marche des diviet
se soumettent.
sion. - Lanour Dérance Lafortune
Leclerc se rend au Port-ausions Ilardy et Rochambeau aux Cahos. officiers du Sud. - Pétion reçoit
Prince avec Rigaud, Pétion et d'autres
Debelle est batde la 13- demi-brigade. - La division
le commandement
de noirs par Hardy. - Rochambeau
tue à la Crête-à-Pierrot. - Massacre Marche de la divison Boudet contre la
enlève le trésor placé aux Cahos.
par Dessalines. - Il
Crête-à-Pierrot.
Massacre de blancs aux Verrettes, et en laisse le combat les divisions Boudet et Dugua à Ja Crête-à-Pierrot, - Pélion lance
et Lamartinière. - Siége de ce fort.
y
mandement à Magny
Evacuation hardie du fort, par Magny
des bombes : réllexions à ce sujet.
- Combats livrés
Lamartinière. Ils rejoignent Dessalines au Calvaire.
et
enlève divers bourgs et
Christophe dans le Nord. - T. Louverlure y
de la
par
T'Artibonite. - Il se porte aux Cahos après l'évacuation
revient dans
1 La division Hardy retourne au
Crête-a-Pierrot. Dessalines l'y rejoint.
de
du Hàvre
aux Gonaives. - Les escadres Brest,
Cap, celle de Rochainbeau
Leclerc va à Saint-Marc.
La diviet de Flessingue arrivent au Cap.
sion Boudet retourne au Port-au.Prince.
CHAPITKE IV.
de Led'André Rigaud. - Son sort en France - Proclamation Dérance à
Déportation
Pétion et de Lamour
- Pensées de
clerc sur cette déportation. Leclerc sur le commerce français et étranger.
cette occasion. - Arrêté de
et Duckworth. l Disentre les amiraux Villaret-Joyeuse
- Correspondance Louverture à la soumission. - Il correspond avec
position de Toussaint
oceupées par Toussaint LouBoudet. Assassinat de Vollée. - Positions
.
de Led'André Rigaud. - Son sort en France - Proclamation Dérance à
Déportation
Pétion et de Lamour
- Pensées de
clerc sur cette déportation. Leclerc sur le commerce français et étranger.
cette occasion. - Arrêté de
et Duckworth. l Disentre les amiraux Villaret-Joyeuse
- Correspondance Louverture à la soumission. - Il correspond avec
position de Toussaint
oceupées par Toussaint LouBoudet. Assassinat de Vollée. - Positions --- Page 508 ---
TABLE DES MATIERES.
à
de se souLeclerc fait proposer Christophe
verture et ses généraux.
Toussaint Louverture autorise
Correspondance à ce sujet.
de
mettre.
français. Soumission
Christophe à des entrevues avec les généraux Correspondance entre LeChristophe et de ses troupes au Haut-du Cap.
au Cap.
Louverture. Ce dernier fait sa soumission
clerc et Toussaint
Bélair à se soumettre. Réflexions à cette
Il porte Dessalines et Charles
occasion.
CHAPITRE V.
pour France.
Travaux de réédification au Cap. - Départ de Villaret-Joyeuse Mort de Villatte. Desprovisoire de la colonie.
Acte d'organisation entrent à Saint Marc.
Mesures prises à l'égard
salines et Charles Bélair
faites par T. Louvercoloniales.- Annullation des promotions
des troupes
dans le Nord, l'Ouest et le Sud. - Loi décréture. - Germes d'insurrection traile des noirs el leur esclavage. Boudet
tée en France pour rétablir la Rochambeau le remplace. - Les colons
est envoyé à la Guadeloupe.
manifeste. Désarmement des
poussent aux excès. La fiévre jaune Plaisance. se
Il est chassé par Clauzel.
cultivateurs. -Résistance de Sylla à
II ordonne des mesures
T. Louverture de conjurer.
Leclerc soupçonne
Clervaux, Maurepas et Dessamilitaires au bourg d'Ennery. -Christophe, : leurs motifs. Motifs par.
lines lui conseillent de déporter T. Louverture
T. Louet réflexions à ce sujet. - Occupations de
ticuliers de Dessalines,
et tracassé. Ses plaintes à
verture sur ses propriétés. Il y est surveillé
à Brunet de l'arrèentre eux. - Leclerc ordonne
Leclerc et correspondance
de lui. Sourdes menées et lettres
ter. - Brunet l'invite à se rendre auprès
et conduit à bord de' 'la
à T. Louverture.
II est arrêté, garotté
attribuées
famille et divers officiers sont arrêtés et embarqués
frégate la Créole.-Sa
T. Louverture à bord du Hésur la Guerrière. Paroles prononcées par d'autres officiers sur CAigle et
Brest. - Déportation
Tos. - Son arrivée à
le Muiron.
CHAPITRE VI.
T. Louverture réfute le
Jugement et exécution à mort de P. Fontaine.
sur sa
lui fut attribué. - Proclamation du capitaine-général biens
projet qui
de la marine. Séquestre des
déportation.
Lettre au ministre
Consul et au ministre de la
écrit de Brest au Premier
de T Louverlure.-II
de Placide à Beleille-enler.-Sa
marine. Dégradation et déportation
est débarqué du Héros et
lettre d'adieux à ses parens. - T. Louverture
de la famille à
- Le reste
amené au fort de Joux. - Chancy à Ajaccio.
Mission du général
Beau trait du général français Ducos.
Bayonne.
avec le prisonnier, interrogations
Cafarelli au fort de Joux, ses entretiens
T. Louverture sur ses
qu'il lui fait, et réponses. - Jugemens portés par
contre les imgénéraux et autres officiers. - Défense pour T. Louverture que de ses actes
putations qui lui ont été faites. - Il n'était responsable
de la famille à
- Le reste
amené au fort de Joux. - Chancy à Ajaccio.
Mission du général
Beau trait du général français Ducos.
Bayonne.
avec le prisonnier, interrogations
Cafarelli au fort de Joux, ses entretiens
T. Louverture sur ses
qu'il lui fait, et réponses. - Jugemens portés par
contre les imgénéraux et autres officiers. - Défense pour T. Louverture que de ses actes
putations qui lui ont été faites. - Il n'était responsable --- Page 509 ---
TABLE DES MATIÈRES.
Citations de quelques passages de son Mémoire au
depuis sa soumission. adresse deux autres lettres. - Sa maladie, et enPremier Consul. - Il lui
Mort de T. Louverture racontée
lévement de Mars Plaisir du fort de Joux.
Jugement sur la vie
Antoine Métral. - Examen de cette relation.
à Agen.
par
de T. Louverture. 1 Sa famille est transfèrée
politique et militaire
elle. - Évasion de Chancy, d'Ajaccio.
- André Rigaud s'y trouve avec
à Paris. .
Mort de Pinchinat à l'infirmerie de la Force,
CHAPITRE VII.
cruels effets. Réunion du conseil colonial.
invasion de la fièvre jaune et ses
Benezech, sa mort. - Projets ma-
-Sentimens libéraux du préfet colonial
de H. Christophe. - Leclerc
nifestés par les colons. - Conduite courageuse Louverture sur la culture. - La
maintient en vigueur les règlemens de T.
le
dissout le conseil colonial. - Leclerc organise gouvernement
fièvre jaune
Défense faite aux notaires de passer des
colonial. - Mesures fiscales.
de terre. Mesures de police.
actes de vente de moins de 50 carreaux
et fusillades contre la population indigene-Reglement
Pendaisons, noyades
Arrêté des Consuls défendant aux noirs et aux
sur les délits et Jes peines.
à ce sujet. - Règlement de Lemulàtres d'entrer en France. - Réflexions
Arrivée de troupes
l'ordre
et sur le culte catholique.
clerc sur
judiciaire
le désarmement général des cultivateurs.
de France. Leclerc ordonne l'armée coloniale en y donnant leur concours.
Vues secrètes des chefs de
Noble conduite du gé-
-Mouvemens insurrectionnels qu'il occasionne.
chefs de
de Charles Bélair. - Révolte d'autres
néral Devaux. - Révolte
contre eux. Confé.
bandes dansle Nord. - - Pétion et Dessalines agissent
Charles Bélair se
entre ces deux chefs, leurs vues, leur entente.
envoie à
rences
femme. Dessalines les dénonce et les
rend après la capture de sa militaire est formée pour les juger au Cap.
Leclerc. Une commission
Arrivée de nonvelles troupes de France. -
CHAPITRE VIII.
et envoie Pétion au Dondon. - Il y comLeclerc se rend à D'Héricourt le forcent à entrer à la Petite-Anse avec
bat contre les insurgés, qui
les
Mort de Lamarcontre insurgés.
Christophe. - - Actions dans T'Ouest
Les insurgés de cette partie
tinière. - Prise de T'Arcahaie par Larose.
l'autorité de Lamour Dérance. - Réflexions sur les prétenreconnaissent
Crimes commis par Rochambeau. - Les insurgés
tions des Africains.
Révolte de Capois au Port-de-Paix.
Il
du Nord sont victorieux.
Lettre de Brunet à Lecterc, sur
rallie les insurgés de cette partie.
Charles Bélair et sa
Dessalines et Maurepas.
Supplices au Cap.
Boudet
de Leclerc. 1 Le général
femme y sont fusillés. 1 Proclamalion confie son fils. - - Ses dispositions.
en France. - Christophe lui
est envoyé
avec Leclerc. - Clervaux et PéI Dessalines va au Cap. - Son entretien
T. V.
victorieux.
Lettre de Brunet à Lecterc, sur
rallie les insurgés de cette partie.
Charles Bélair et sa
Dessalines et Maurepas.
Supplices au Cap.
Boudet
de Leclerc. 1 Le général
femme y sont fusillés. 1 Proclamalion confie son fils. - - Ses dispositions.
en France. - Christophe lui
est envoyé
avec Leclerc. - Clervaux et PéI Dessalines va au Cap. - Son entretien
T. V. --- Page 510 ---
TABLE DES MITIÈRES.
et de Clervaux. Leclerè
- Taroles de Christophe
et
tion au Haut-du-Cap.
de Pétion. - 11 entraine Clervaux
fait entrer la 6* au Cap. - Défection Pétion. - Il va avec Clervaux au Mornede
Christophe. - Belle conduite
Petit-Noël Prieur. - Marche contre
Rouge et à D'Héricourt. - Il y rallie
- Attaque et prise
- La 6e est désarmie et embarquée.
de la 6 sont
le Haut-du-Cap.
de Christophe. - 1200 hommes
du Haut-du-Cap. - Défection Geffrard s'échappe du Cap et va joindre
noyés. - Réllexions à ce sujet.
létion. - Mort du général Dugua.
CHAPITRE IX.
Prociamation de Leclerc sur
Situation de T'armée française à la mi-octobre. ordonnées par lui.
Arresd'armes du Haut-du-Cap. - Mesures
au
la prise
- Mort de Dommage Cap.
tation de Maurepas, etc., au Port-de-Paix. _Conduite de Toussaint Brave
Pamphile de Lacroix évacue le Fort-Liberté. contre les Français, et s'emcirconstance. Dessalines se déclare
à
en cette
Massacre d'un bataillon de la 12- coloniale
pare de la Créte-à-Pierrot.
les Gonaives. - Il attaque Saint-Marc inSaint-Marc. - Dessalines prend
à l'Artibonite. - - II réor-
- Il établit son quartier-général
volontés.
f-uctueusement.
Mort de Leclerc au Cap. 1 Ses dernières
ganise ses troupes.
lui succéder. Daure, préfet colonial, prend
Il désigne Rochambeau pour
- Evacuation du Portcolonial. - Ses actes.
Tintérim du gouvernement Rochambeau se fait installer au Port-au-Prince.
de-Paix par Brunet.
le
leurs succès et leurs revers. -
Combats des indigènes contre Cap,
du
Daure. 1 Arrivée
le Haut-du- Cap. - Modération préfet
Xls abandonnent
Maurepas et d'autres indigénes.
au Cap. - Il fait noyer
de Rochambeau
sur le vaisseau le Duguay- Trouin.
Danger couru par J.P. Boyer
oblient qu'it soit mis en liberté. .
J. Boyé
CHAPITRE X.
deux arrêtés consuprises par Rochambeau. - Il publie
Premières mesures
le général Clauzel. 1 II envoie
laires, et fait reprendre le Fort-Liberté par à Cuba. - Le général Desbureaux
le général Noailles chercher des chiens Pétion dans le Nord. 1 Attitude couretourne en France. à Conduite de
Pétion rejoint Dessalines à l'Arrageuse de Christophe envers Sans-Souci.- ainsi que Gabart.
Faits
de brigade
tibonite. - Il est nommé général
de Larose et d'autres chefs insurgés.
d'armes de Capois, de Toussaint Brave, Lamour Dérance. - Crimes comCangé reconnu général de brigade par
d'insurrection. - Pétion en
mis dans le Sud et tentatives infructueuses
de
au
rOuest. -1l prend le Mirebalais. - Combat Pierroux,
inarche dans
Dérance dans la plaine
Cul-de-Sac, où il est battu. - 1l rencontre Lamour
- Siége
de Pétion et de Geffrard.
de Léogane. - Gérin y accouri auprès
le Sui avec la 13- Pétion
de Léogane et combats. - Geffrard part pour
le Sud et tentatives infructueuses
de
au
rOuest. -1l prend le Mirebalais. - Combat Pierroux,
inarche dans
Dérance dans la plaine
Cul-de-Sac, où il est battu. - 1l rencontre Lamour
- Siége
de Pétion et de Geffrard.
de Léogane. - Gérin y accouri auprès
le Sui avec la 13- Pétion
de Léogane et combats. - Geffrard part pour --- Page 511 ---
TABLE DES MATIÈRES. faveur de l'autorité supérieure de Dessapersuade Cangé et ses officiers en
- Sa conduite à PArcahaie
-1l retourne auprès du général en chef. lines. de Marchand. - - Position respecenvers Larose. - II trace les fortifications à la fin de décembre 1802. 329
et des indigênes insurgés,
tive desFrançais
CHAPITRE XI. dans le Nord, el y organise le pouDessalines fait reconnalire son autorité
contre Christophe. - Dessalines
voir des chefs militaires. - Lulte des Congos
se soulèvent
Assassinat de Sans-Souci. - Les Congos
va rétablir l'ordre. les écrase et retire Christophe et
et tuent Paul Louverture. - Dessalines d'oà Larose s'enfuil. 1 Pétion
Clervaux du Nord. -II se porte à l'Arcahaie
de
indigènes.-
- Armemens barges
J est placé. - - Ses mesures politiques. attaque cette ville et envoie une
Clauzel prend le Port-de- Paix. Capois le Port-de-Paix et ia Tortue. expédition contre la Tortue. Il reprend
Tousattaquent le Cap et sont repoussés.-
Romain, Clervaux et Christophe
l'Anse-à-Veau eten
Fort-Liberté. - Geffrard prend
la
saint Brave altaquele
enlève Tiburon. - - Insurrection dans
est chassé ensuite. - Gilles Bénech
direction. Geffrard se joint à
des Cayes. Férou en prend la
entre Sarrazin
plaine
l'autorité de Dessalines. - Combats
Férou et fait reconnaitre
et
la
des Cayes. - Magloire Ambroise attaque
et les indigènes dans plaine
indigène. Marche de Kerverseau
cerne Jacmel. 1 Adoption du drapeau Petit-Goave et en expulse Delpech.-
du
au Bahoruco. - Lamarre s'empare
chiens, au Cap.-Autres crimes. -
Rochambeau fait dévorer un noir par des
Ily donne
du gouvernement au Pori-au-Prince. 1 II transportele siége
contre Cangé, à Léogane, 1 contre
bal
-Il envoie des troupes
sont repousun funébre. -Mort de Neterwood : les Français
Lamarre, au Petit-Goave. de destruction au Port-au-Prince. sés par Lamarre. Rigueurs et projets divers dans le Sud. 1 Geffrard
-Brunet est envoyé aux Cayes. - Combats
Fressinel à l'Arcahaie. T'Anse-a-Veau. Pélion repousse
de la paix
fait prendre
Brave à T'Acul. Rupture
Clauzel bat Romain et Toussaint
par les Anglais. 1 Pétion
est fait prisonnier
d'Amiens. - Le général Boyer
de Cangé et de ses officiers, à l'effet de
la réunion, à l'Arcahaie,
le
provoque
l'autorité de Dessalines.
Fressinel à l'Arcahaie. T'Anse-a-Veau. Pélion repousse
de la paix
fait prendre
Brave à T'Acul. Rupture
Clauzel bat Romain et Toussaint
par les Anglais. 1 Pétion
est fait prisonnier
d'Amiens. - Le général Boyer
de Cangé et de ses officiers, à l'effet de
la réunion, à l'Arcahaie,
le
provoque
l'autorité de Dessalines. - Mesures projetées par
leur faire reconnaltre
général en chef. . CHAPITRE XII. les Français. - Mort de Mimi Baude. Cangé est battu au Cul-de-Sac par arrive dans cctte plaine. - Il y prend
Dessalines enlève le Mirebalais et
Cangé et Gabart sont battus en
deux postes et fait incendier la plaine. Dessalines organise les 11€ et 12. allant contre la Croix-des-Bouquets. au Cap, d'après l'ordre du goudemi.brigades. - Rochambeau se transporte
Sarrazin vient au Port-auconsulaire. - Fressinet va à Jérémie,
vernement
France. Des croisières anglaises
Prince. - Le préfet Daure part pour
Rochambeau. Magnytot,
divers ports. Mesures prises par
bloquent --- Page 512 ---
TABLE DES MATIÈRES. Dessalines va dans la plaine des Cayes. -
nouveau préfet, arrive au Cap. Il fait des promotions et organise sept
Son langage à l'armée indigene. Tonnerre auprès de lui. II écrit
de troupes. Il emploie Boisrond
corps
dans l'Ouest. - - Cangé prend Léogane. au curé des Cayes et retourne vaisseau anglais dans la baie du Port-auDessalines communique avec un
à Léogane, devant Jacmel et
des
de troupes
Prince. - Il organise
corps
- Les Congos échangent
Petit-Goave. - Il retourne au Cul-de-Sac. deux fois
au
les Français près du Cap. Romain est battu
des produits avec
France. Fuite des code celte vilie. Latouche Tréville part pour
pour
près
Rochambeau. Clauzel et Thouvenot conspirent
lons et mesures de
ils sont arrêtés et déportés. par Magnytot,
le déporter en France.-Dénoncés
évacue Jérémie
-Magnytot et Claparède sont déportés peu après.-Fressinet
consent à
par les Anglais. - Férou,y entre.- --Geffrard
et est fait prisonnier
Brunet. - - 1l va à Jérémie oà arrive Bonnet,
une suspension d'armes avec
à Dessalines, qui le nomme adjudantvenant de Cuba.-Bonnet est expédié
la
d'armes de GefLettre de Dessalines à Gérin sur suspension
où
général. Les Français évacuent le Fort-Liberté,
frard. 1 Examen a ce sujet. à la Petite-Rivière. - Promotions
entre Toussaint Brave. - Dessalines va
Saint-Marc.- Gabart
de Gabart et de J.-P. Daut. 1 Les Français évacuent le Nord et revient à SaintDessalines va dans
livre cette ville au pillage. obtiennent la capitulation de Jacmel ety
Marc. - Cangé et M. Ambroise
Désunion au Port au-Prince
Belle conduite qu'ils y tiennent. entrent. d'un
entre les officiers français. -Sarrazin et omensmtumt-Reanimt 406
fait attribué à Pétion etrelatif à Lavalette. CHAPITRE XIII. à Dessalines.
1 Les Français évacuent le Nord et revient à SaintDessalines va dans
livre cette ville au pillage. obtiennent la capitulation de Jacmel ety
Marc. - Cangé et M. Ambroise
Désunion au Port au-Prince
Belle conduite qu'ils y tiennent. entrent. d'un
entre les officiers français. -Sarrazin et omensmtumt-Reanimt 406
fait attribué à Pétion etrelatif à Lavalette. CHAPITRE XIII. à Dessalines. Il part de T'Artibonite
Adresse des babitans du Port-au-Prince
de
entrela
du
blockhaus Drouillard.-Combat
contre cette vilie.-Reddition
des blockhaus de Damiens et de
5 légère et les indigènes. Reddition
- Meurtre de 400
de la Croix des-Bouquets. Santo. - Prise de possession
Dessalines établit son
français. Cangé arrive à la Coupe. prisonniers
Bizoton.- 1 Pétion place
quartier-général à Turgeau. - Cangé cerne le fort
Evacuation de Bibatterie à
- Canonnade respective. une
Phelippeaux. Cangé place une batterie à Piémont. zoton et du blockhaus Dessources. la
na tionale. - II propose à
Paroles de Lavalette aux indigènes de garde
-Adresse de
du Portau-Prince, qui est signée. Dessalines la capitulation
Lux Dessalines. - B. Inginac et LaDessalines aux habitans. - Visite de
à
Dessalines en
de
du Port-au-Prince.-
fontant vont auprès lui.-Evacuation des blancs. - Conduite de Lecun. prend possession. - Contribution exigée
Mort de
Brunet évacue les Cayes. Geffrard en prend possession. contre le
Dessalines va à la Petite-Rivière. 1 Il marche
Fédon au Cap. et les Français, et au Haut-Ju-Cap en
Cap. - Combats entre Christophe de divers généraux par Dessalines. présence de Rochambeau. Eloges
le fait
de Capois. - Rochambeau
complimenter.-II
Bravoure remarquable
- Kochambeau envoie
indigène est victorieuse. se retire au Cop--L'armée --- Page 513 ---
TABLE DES MATIÈRES.
un officier auprès de Dessalines : ce qu'il lui répond. Le méme officier
revient. - Dessalines accorde un armistice verbal. - Négociations rompues
entre Rochambeau et le commodore Loring.
Capitulation du Cap.
Echange d'otages. Lettre de Dessalines aux habitans du Cap.
Rochambeau la fait publier. - Lettre de Dessalines à Gérin. - Lettre du commandant de Breda à Dessalines. La garnison est conduite au Cap.
Réponse de Rochambeau relative à l'ancienne partie espagnole. - Il envoie
des prisonniers indigènes à Dessalines. Evacuation du Cap. Dessalines
en prend possession. Capitulation entre Rochambeau et Loring. Mas.
sacre des blessés et des malades français par ordre de Dessalines. Noailles
évacue le Môle et meurt à la Havane.-Pourcely prend possession du Môle.
- Le général Ferrand va de Monte-Christ à Santo-Domingo. Soumission
des habitans du Cibao à Dessalines, qui leur fait payer une contribution. 438
CHAPITRE XIV.
Fa.ts particuliers relatifs à J.-M. Borgella durant l'expédition française. 484
FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIÈME.
des blessés et des malades français par ordre de Dessalines. Noailles
évacue le Môle et meurt à la Havane.-Pourcely prend possession du Môle.
- Le général Ferrand va de Monte-Christ à Santo-Domingo. Soumission
des habitans du Cibao à Dessalines, qui leur fait payer une contribution. 438
CHAPITRE XIV.
Fa.ts particuliers relatifs à J.-M. Borgella durant l'expédition française. 484
FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIÈME. --- Page 514 --- --- Page 515 --- --- Page 516 ---
ne
De
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64 09
8e@ --- Page 517 --- --- Page 518 --- --- Page 519 --- --- Page 520 --- --- Page 521 ---
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B.P.L.Bind
DEC 6 1882
3 9999 04687 405 1 --- Page 522 ---
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